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1
p. 116-118
Excez d'amour d'une jeune Personne nouvellement mariée. [titre d'après la table]
Début :
Ce n'est pas pourtant une regle absolument generale, [...]
Mots clefs :
Tendresse, Époux, Portrait, Amour
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texteReconnaissance textuelle : Excez d'amour d'une jeune Personne nouvellement mariée. [titre d'après la table]
Ce n'est pas pourtant une regle abſolument generale , &
ceque je vay vous dire d'une jeune Perſonne de la plus hau- te Qualité , vous en fera voir l'exception. Il y a peu de temps qu'elle eſt mariée , & les belles qualitezdel'Epoux qu'elle ait YON
heureux le rendent fi digne de poſſeder tout fon cœur , qu'elle n'a point mis de bornes à ſa tendreſſe. Elle voudroit le voir
dans tous les momens du jour,
&vous pouvez jugerdu plaifir qu'elle s'en fait par le genre de conſolation qu'elle choisit der- nierement pendant unVoyage qu'ilfut obligé de faire ſans el- le à la Cour. Elle ſe ſouvint
d'avoir veu ſonPortraitdans un
lieu où elle avoit tout pouvoir.
Elle y courut , le détacha elle- meſme de l'endroit où il avoit
F
Diij
78 LE MERCVRE eſté,placé , le fit porter à ſa Chambre , paffa la plus grande partie de la nuit à le regarder,
&je ne ſçay ſi elle ne luy fit point de tendres careſſes. Si
toutes les Femmes aimoient
avec une auffi forte paffion , il n'y auroit pas unfi grand nom- bre de Marys Coquets , & on feroit ravyde trouver chez ſoy l'Amour Complaifant que le chagrin engage quelquefois à
chercher ailleurs
ceque je vay vous dire d'une jeune Perſonne de la plus hau- te Qualité , vous en fera voir l'exception. Il y a peu de temps qu'elle eſt mariée , & les belles qualitezdel'Epoux qu'elle ait YON
heureux le rendent fi digne de poſſeder tout fon cœur , qu'elle n'a point mis de bornes à ſa tendreſſe. Elle voudroit le voir
dans tous les momens du jour,
&vous pouvez jugerdu plaifir qu'elle s'en fait par le genre de conſolation qu'elle choisit der- nierement pendant unVoyage qu'ilfut obligé de faire ſans el- le à la Cour. Elle ſe ſouvint
d'avoir veu ſonPortraitdans un
lieu où elle avoit tout pouvoir.
Elle y courut , le détacha elle- meſme de l'endroit où il avoit
F
Diij
78 LE MERCVRE eſté,placé , le fit porter à ſa Chambre , paffa la plus grande partie de la nuit à le regarder,
&je ne ſçay ſi elle ne luy fit point de tendres careſſes. Si
toutes les Femmes aimoient
avec une auffi forte paffion , il n'y auroit pas unfi grand nom- bre de Marys Coquets , & on feroit ravyde trouver chez ſoy l'Amour Complaifant que le chagrin engage quelquefois à
chercher ailleurs
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Résumé : Excez d'amour d'une jeune Personne nouvellement mariée. [titre d'après la table]
Le texte raconte l'histoire d'une jeune femme de haute qualité récemment mariée à un homme aux belles qualités. Profondément amoureuse, elle souhaite constamment la présence de son époux. Lors d'un voyage de son mari à la cour, elle trouve consolation en récupérant son portrait. Elle le détache elle-même et passe une grande partie de la nuit à le contempler, lui adressant peut-être des caresses tendres. Le narrateur suggère que si toutes les femmes aimaient avec une passion aussi intense, il y aurait moins de femmes coquettes et plus de femmes cherchant l'amour complaisant à domicile plutôt qu'ailleurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 199
XII.
Début :
ET de l'Epoux, & de la Femme, [...]
Mots clefs :
Époux, Femme, Maître de maison, Art de plaire, Quenouille
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texteReconnaissance textuelle : XII.
XII.
ETde £Epoux> & de la Femme,
Si les emplois ne font divers
,
Le ménage va de travers.,
Ou je n'entens rien a. lagamme.
Comme Maijlre de la Maison,
Le Afary ne doit entreprendre
Que tout ce. quipourrait dépendre
Des lumières de la raison. m
Le foin de la Femme au cDntraire,'
Selonmesmelesfaintes Lois,
Cess, travaillant deses dix doigts,
.De chercher par tout a luyplaire.
-
SX3
,J44HuXx mains du jietuunnee && dd;Ji reirfl'o;-,n
Uni Quenouille eflridicule;
Et quand il ferait un Hercule3
Cet outil le feroit passer pour un
oison.
C. Hutuge d'Orléans,
demeurant à Metz.
ETde £Epoux> & de la Femme,
Si les emplois ne font divers
,
Le ménage va de travers.,
Ou je n'entens rien a. lagamme.
Comme Maijlre de la Maison,
Le Afary ne doit entreprendre
Que tout ce. quipourrait dépendre
Des lumières de la raison. m
Le foin de la Femme au cDntraire,'
Selonmesmelesfaintes Lois,
Cess, travaillant deses dix doigts,
.De chercher par tout a luyplaire.
-
SX3
,J44HuXx mains du jietuunnee && dd;Ji reirfl'o;-,n
Uni Quenouille eflridicule;
Et quand il ferait un Hercule3
Cet outil le feroit passer pour un
oison.
C. Hutuge d'Orléans,
demeurant à Metz.
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Résumé : XII.
Le texte décrit les rôles traditionnels des époux dans un ménage. Il insiste sur l'importance de définir clairement les responsabilités pour éviter les problèmes. Le mari, en tant que maître de maison, doit faire preuve de raison et de sagesse. La femme doit travailler pour plaire à son mari. Les tâches domestiques, comme filer avec une quenouille, sont jugées ridicules pour un homme, même fort. Le texte cite Charles d'Orléans, résidant à Metz.
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3
p. 232-241
SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS DU XXVII. EXTRAORDINAIRE.
Début :
Si un Mary qui découvre que la Personne qu'il a épousée, [...]
Mots clefs :
Époux, Passion, Femme, Amant, Mariage, Malheur, Amour, Destin, Coeur, Aimer, Liberté, Voeux, Fidélité, Bonheur, Douleur, Tombeaux, Histoire antique, Obsèques, Architecture, Défunts, Sépulture
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texteReconnaissance textuelle : SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS DU XXVII. EXTRAORDINAIRE.
SENTIMENS
SUR TOUTES LES QUESTIONS
-DU XXVII.,
EXTRAORDINAIRE.
Si un Mary qui découvre que la
Personne qu'il a épousée,estoit
prévenuedepassion pour un
autre en l'épousant,a plus sujet
de se plaindre d'elle, qu'un
autre Maryn'ena de seplaindre
de sa Femme, lors qu'il
s'apperçoit que depuis son mariageelle
est devenue sensible
auxsoins d'unAmant.
pA- les termes exprès de cette Quession,
Je conclus que le mariage
Malgré toute précaution,
Eflundangereux esclavage
Et bien sujet à1caution.
C'est un rnalhertrinévitable,
Tofl ou tard, une Femme ilimablè"
Trouvequelqueplaijïràsenfaire conten-
Etle joug qu'un Galant nom aidea porter,
Devient un [ouf'infupportaMe. d'
Mats jenesçay lequelefl le plus malheureux,
Deceluy qui découvreen épousantfa-
Femme,
Quavecunautre Amantelleavoit dattii
son ame,
Vn engagement amfJUrCHX::
,OH. celuy qui Jepuù) voitsaFemme
delle
MAlgré l'amourqu'ilapourelle,
Abandonnerson coeur-Àd"impudsq*ueslfQtx>*-$
0
Cependant quand je confidere
De ces deux Maris, la misere,
Avec un peu d'attention:
Je trouve dufécond, le dessin ordinaire,
Et j'ay pour le premier, plus de compaf-
/ion.
W3
Tous deux ont sujet defeplaindre,
Maifils avoienttous deux également a craindre:*• -
EpouferuneBelle &quin'eustpointaime,.
Neferort-ce pas un miracle?
Et dans le Sacrement un coeuraccoutume
PeHto.il àbsonfalmaoucr troluever?un grand
Lequel est le plus facile de n'avoir
jamais d'amour, ou de n'en
avoir qu'une seule fois en toute sa
vie. IL estrare, belle Sylvie,
De n'avoir jAmllü dans la vie»
Mais lors que de ïamour on afuby les--
¡oix *
Heflplus rare encor de riaimerquune
foù. es
VOUSvoirobjlinéeanejamais armer
Peut estre osez.-vous pré urner,
De pouvoir aisement éviter dans la vieiy.
L'amour &[es plus doue:sloix:
Mais apprenez,, belle Sylvie.
S^ue 1 on efl obligé d'aimer tous Unefois!.
80
Quandde ee Dieula tendre violence
VoussoumettrafmssapuiJfllnce;
Quand le moment feravenu,
Moment qui vous efl inconnu
Mais qui vientsans que ton y pcnfe
jPJecroyez. pas d'amoursuivre les douceis
loix
Unefeulefois dans lavie;
Car apprenez., belleSylvie,
onmpeut toeujoufrs lloimerquiandson aÎ.mf':
S'il estplus cruelde ne pouvoir
réüssir à sefaire aimer d'une Personne,
pour qui on sent unetresforte
inclination
, que de la voir
infidele a près qu'on en a receules
plus engageantes marques d'amour.
TVsçais, mon cher Damtn, fiqHclauautre
que moy Doit plusserécrierfu* , un manque defoy.
J'aimais,j'estois aimé d'une jeune Bérgere,
Dontje croyois le coeur &sidette & sincere.
Cependant la volageaprèsmilleferment,
M'abandDnne, mefuit, cherched'autres
Amans, * la confiance est pourelleune chose inconnue,
Et etunnouvel amourson lime
estpre'venue,
Olry, je n'en puis douter ; un rival trop
heureux,
Jouit en liberté de l'objet de mes voeux,- -
Et moy, mIn' cher Damon, je nay de ma
conflance
J^iteletr'fte regret pourtoute recompettfe.
Elle avoit, je£avoué,écoutémesfoupirs»
Et de quelques faveurscontentémes
drfirs;
Maiscefl en celamesmeOH je fuisplus «-
plaindre,
Lors que de monamourje navoisriens
craindret
jQue tout me répondoit de sa ideiité
L'ingrate metrahiti quiltnferoit duté?
Toy-mesme qui cannois jusquou va d'sa
ne Femme,
'Le changement d'humeur, Cinégalité
cEamc>
Tu rnas dit millefois,ravy de mon bonheur,
Que jeferoistoujours lemaifire defort
coeur.
Ctpendant aujourd'hui tu vois bien le
contraire:
Juge dema douleur, jugede macetera
Et tu confie[feras qu'unpareil traitement,
Efl le plus granddes maux que l'onfoujfre
en aimant.
QU'ELLE EST L'ORIGINE
DES TOMBEAUX.
pOur I"Origine des TombeAux,
Superbes, magnifiques, beaux,
Et telsque les Htfloires GrecqueSt
Dififnt qu'on dreffoit aux Obséques
Des Heros de tantiqHité;
LesEgyptiens ont eslé
Les prlmeeru/ui parla druBure
D'HWsuperbe architeElure,
bâtirent magnifiquement, ji leurs Défuntsunmonument.
En des lieuxsecs & non humides.
Dans l Egypte on voitPyramides-
Obelisques, Arcstriomphaux,
Et tout celttfont des TombeAux;
Onvoitaujjidans UJudée3
La Palestine,&l'idumée,
DesSepulchres tes (omptueHX
Où fontenterrez* les Hebreux,
Car ce Peuple a dure cervelle, (C'efl ainsi que le Juif s'appelle,
Chez, sonfameux Legislateur)
Portoit aux Aiorts un grand honneur»
MaisChonneur de la Sépulture,
Ef/oit dans la Loy de Nature,
Pratiqué bien auparavant,
Par tous les Peuplesdu Levant.
Puis quAbrahamfor son vieilâge
Voulut avoir en héritage,
Pourluy ,sa Femme, & tous lesftenii
Vn. Tombeau chez, les Hhhiens,
Lesquels avoient, dit £Ecriture,
Vn qrandfoin de la Sépulture,
Detous ceux de leur Nation:
Chacun danssa condition,
jivo'tun Tombeau domestique,
scunsuperbe
,
l'antre rustique;
Mais tousces divers Monumens;
Ne manquoient larnais <£o*nemettSiuibrahamdoncaleurexemple,
Trfte, menarttnn deuil très amples
Desa chere EpouseS-ara,
Pourl'enterrer-Iekrdemanda,
Non pas cdmmcune récompense,-
JvJais?noyentrant grojfefinanûe, * -
Fourcetemps*la, cela&èntend,
QHilleur délivratout compta)ik*"
Leunfrmdndtt, dis-se,Uneplacé,
Pourinhumertoutesa race,
Dans un certain Champ retiré,
Qui*egardoitdeversÀfembré»
«*
Maisce Peupleàcettesemonce,
Luy fit une honnefle rtponre.
Pniiez., dit-il, de nosTombeaux
Les plus exquis, & lesfins beauxt
Il rieflaucun qui nefefajfè
Ungrand honneurde cette grâce*
uibraham pourcecompliment,
Ne changea pointdefenùment.
Demandant toujours la Caverne,
Le Champ) avecque la Citerne
Quiregardoitdevers Membré.
- Ainsi qu'ilCavoitdejîré,
La chose luyfut accardit. , Et
Et depuis, toute[alignée
Tprit un éternél repos.
Juffue la mesme que les os
De Jacob
, avec grande fuite,
Tfurentapportez, d*Egypte;
Selon qu'il l'avaitsoubassé.
Farsa derniere volonté;
D"où jeconclusparcetteHistoires
Qui mest venue en la mémoire,
Que les PeuplesOrientaux
Ont eu des premiers des TomheAux;
Et qu'enfuitecettecoutume,
EftPa(fëeenplusgrosvolume,
Chez, les Grecs, & chez, les Romains,
Et delà chez, tous les Humains,
DE LA F.lUP.EllIE.
SUR TOUTES LES QUESTIONS
-DU XXVII.,
EXTRAORDINAIRE.
Si un Mary qui découvre que la
Personne qu'il a épousée,estoit
prévenuedepassion pour un
autre en l'épousant,a plus sujet
de se plaindre d'elle, qu'un
autre Maryn'ena de seplaindre
de sa Femme, lors qu'il
s'apperçoit que depuis son mariageelle
est devenue sensible
auxsoins d'unAmant.
pA- les termes exprès de cette Quession,
Je conclus que le mariage
Malgré toute précaution,
Eflundangereux esclavage
Et bien sujet à1caution.
C'est un rnalhertrinévitable,
Tofl ou tard, une Femme ilimablè"
Trouvequelqueplaijïràsenfaire conten-
Etle joug qu'un Galant nom aidea porter,
Devient un [ouf'infupportaMe. d'
Mats jenesçay lequelefl le plus malheureux,
Deceluy qui découvreen épousantfa-
Femme,
Quavecunautre Amantelleavoit dattii
son ame,
Vn engagement amfJUrCHX::
,OH. celuy qui Jepuù) voitsaFemme
delle
MAlgré l'amourqu'ilapourelle,
Abandonnerson coeur-Àd"impudsq*ueslfQtx>*-$
0
Cependant quand je confidere
De ces deux Maris, la misere,
Avec un peu d'attention:
Je trouve dufécond, le dessin ordinaire,
Et j'ay pour le premier, plus de compaf-
/ion.
W3
Tous deux ont sujet defeplaindre,
Maifils avoienttous deux également a craindre:*• -
EpouferuneBelle &quin'eustpointaime,.
Neferort-ce pas un miracle?
Et dans le Sacrement un coeuraccoutume
PeHto.il àbsonfalmaoucr troluever?un grand
Lequel est le plus facile de n'avoir
jamais d'amour, ou de n'en
avoir qu'une seule fois en toute sa
vie. IL estrare, belle Sylvie,
De n'avoir jAmllü dans la vie»
Mais lors que de ïamour on afuby les--
¡oix *
Heflplus rare encor de riaimerquune
foù. es
VOUSvoirobjlinéeanejamais armer
Peut estre osez.-vous pré urner,
De pouvoir aisement éviter dans la vieiy.
L'amour &[es plus doue:sloix:
Mais apprenez,, belle Sylvie.
S^ue 1 on efl obligé d'aimer tous Unefois!.
80
Quandde ee Dieula tendre violence
VoussoumettrafmssapuiJfllnce;
Quand le moment feravenu,
Moment qui vous efl inconnu
Mais qui vientsans que ton y pcnfe
jPJecroyez. pas d'amoursuivre les douceis
loix
Unefeulefois dans lavie;
Car apprenez., belleSylvie,
onmpeut toeujoufrs lloimerquiandson aÎ.mf':
S'il estplus cruelde ne pouvoir
réüssir à sefaire aimer d'une Personne,
pour qui on sent unetresforte
inclination
, que de la voir
infidele a près qu'on en a receules
plus engageantes marques d'amour.
TVsçais, mon cher Damtn, fiqHclauautre
que moy Doit plusserécrierfu* , un manque defoy.
J'aimais,j'estois aimé d'une jeune Bérgere,
Dontje croyois le coeur &sidette & sincere.
Cependant la volageaprèsmilleferment,
M'abandDnne, mefuit, cherched'autres
Amans, * la confiance est pourelleune chose inconnue,
Et etunnouvel amourson lime
estpre'venue,
Olry, je n'en puis douter ; un rival trop
heureux,
Jouit en liberté de l'objet de mes voeux,- -
Et moy, mIn' cher Damon, je nay de ma
conflance
J^iteletr'fte regret pourtoute recompettfe.
Elle avoit, je£avoué,écoutémesfoupirs»
Et de quelques faveurscontentémes
drfirs;
Maiscefl en celamesmeOH je fuisplus «-
plaindre,
Lors que de monamourje navoisriens
craindret
jQue tout me répondoit de sa ideiité
L'ingrate metrahiti quiltnferoit duté?
Toy-mesme qui cannois jusquou va d'sa
ne Femme,
'Le changement d'humeur, Cinégalité
cEamc>
Tu rnas dit millefois,ravy de mon bonheur,
Que jeferoistoujours lemaifire defort
coeur.
Ctpendant aujourd'hui tu vois bien le
contraire:
Juge dema douleur, jugede macetera
Et tu confie[feras qu'unpareil traitement,
Efl le plus granddes maux que l'onfoujfre
en aimant.
QU'ELLE EST L'ORIGINE
DES TOMBEAUX.
pOur I"Origine des TombeAux,
Superbes, magnifiques, beaux,
Et telsque les Htfloires GrecqueSt
Dififnt qu'on dreffoit aux Obséques
Des Heros de tantiqHité;
LesEgyptiens ont eslé
Les prlmeeru/ui parla druBure
D'HWsuperbe architeElure,
bâtirent magnifiquement, ji leurs Défuntsunmonument.
En des lieuxsecs & non humides.
Dans l Egypte on voitPyramides-
Obelisques, Arcstriomphaux,
Et tout celttfont des TombeAux;
Onvoitaujjidans UJudée3
La Palestine,&l'idumée,
DesSepulchres tes (omptueHX
Où fontenterrez* les Hebreux,
Car ce Peuple a dure cervelle, (C'efl ainsi que le Juif s'appelle,
Chez, sonfameux Legislateur)
Portoit aux Aiorts un grand honneur»
MaisChonneur de la Sépulture,
Ef/oit dans la Loy de Nature,
Pratiqué bien auparavant,
Par tous les Peuplesdu Levant.
Puis quAbrahamfor son vieilâge
Voulut avoir en héritage,
Pourluy ,sa Femme, & tous lesftenii
Vn. Tombeau chez, les Hhhiens,
Lesquels avoient, dit £Ecriture,
Vn qrandfoin de la Sépulture,
Detous ceux de leur Nation:
Chacun danssa condition,
jivo'tun Tombeau domestique,
scunsuperbe
,
l'antre rustique;
Mais tousces divers Monumens;
Ne manquoient larnais <£o*nemettSiuibrahamdoncaleurexemple,
Trfte, menarttnn deuil très amples
Desa chere EpouseS-ara,
Pourl'enterrer-Iekrdemanda,
Non pas cdmmcune récompense,-
JvJais?noyentrant grojfefinanûe, * -
Fourcetemps*la, cela&èntend,
QHilleur délivratout compta)ik*"
Leunfrmdndtt, dis-se,Uneplacé,
Pourinhumertoutesa race,
Dans un certain Champ retiré,
Qui*egardoitdeversÀfembré»
«*
Maisce Peupleàcettesemonce,
Luy fit une honnefle rtponre.
Pniiez., dit-il, de nosTombeaux
Les plus exquis, & lesfins beauxt
Il rieflaucun qui nefefajfè
Ungrand honneurde cette grâce*
uibraham pourcecompliment,
Ne changea pointdefenùment.
Demandant toujours la Caverne,
Le Champ) avecque la Citerne
Quiregardoitdevers Membré.
- Ainsi qu'ilCavoitdejîré,
La chose luyfut accardit. , Et
Et depuis, toute[alignée
Tprit un éternél repos.
Juffue la mesme que les os
De Jacob
, avec grande fuite,
Tfurentapportez, d*Egypte;
Selon qu'il l'avaitsoubassé.
Farsa derniere volonté;
D"où jeconclusparcetteHistoires
Qui mest venue en la mémoire,
Que les PeuplesOrientaux
Ont eu des premiers des TomheAux;
Et qu'enfuitecettecoutume,
EftPa(fëeenplusgrosvolume,
Chez, les Grecs, & chez, les Romains,
Et delà chez, tous les Humains,
DE LA F.lUP.EllIE.
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Résumé : SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS DU XXVII. EXTRAORDINAIRE.
Le texte explore deux thèmes principaux : la fidélité conjugale et l'origine des tombeaux. En ce qui concerne la fidélité conjugale, il compare deux situations : celle d'un mari apprenant une passion passée de son épouse pour un autre homme avant le mariage, et celle d'un mari découvrant l'infidélité de son épouse après le mariage. Le texte conclut que le premier mari est plus à plaindre, bien que les deux soient malheureux. Il souligne également la nature inévitable de l'amour et de l'infidélité, affirmant que l'amour peut survenir à tout moment et que l'infidélité cause une douleur profonde. Sur le plan historique, le texte traite de l'origine des tombeaux. Il attribue aux Égyptiens l'invention des monuments funéraires magnifiques, tels que les pyramides et les obélisques. Il mentionne aussi les sépulcres des Hébreux en Judée, en Palestine et en Idumée. Les Égyptiens accordaient une grande importance à la sépulture, comme en témoigne l'exemple d'Abraham, qui demanda un tombeau pour lui-même, sa femme Sara et sa descendance. Cette pratique fut ensuite adoptée par d'autres peuples, y compris les Grecs et les Romains, et se répandit parmi tous les humains.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 263-287
EPITHALAME POUR LES NOCES DE MONSIEUR LE DUC DE BOURBON, ET DE MADEMOISELLE DE NANTES.
Début :
L'Epithalame qui suit est de M. l'Abbé Genest, dont je viens / Voicy les momens desirez. [...]
Mots clefs :
Noces, Duc de Bourbon, Nymphes, Divinités, Hymen, Charmant, Immortelle, Époux, Épouse, Fête, Beauté, Douceur, Déesse, Coeur, Larmes, Douleur, Liberté, Sentiments, Destin, Louis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITHALAME POUR LES NOCES DE MONSIEUR LE DUC DE BOURBON, ET DE MADEMOISELLE DE NANTES.
L'Epithalame
qui fuit eſt de M.
l'Abbé Geneft , dont je viens
de vous parler.Il a fait quantité
d'autres beauxOuvrages
,
dont les grands fuccez font
connus de tout le monde .
274 MERCURE
$25:52:55S :SSEESSSE
EPITHALAME
POUR LES NOPCES
DE MONSIEUR
LE DUC DE BOURBON,
ET DE
MADEMOISELLE DE NANTES.
DE
TROUPE DE DIVINITÉZ DE
VERSAILLES , TROUPE
JEUNES NYMPHES , TROUPE
DE JEUNES NYMPHES.
V
UN DIEU chante.
Oicy les momens defirez.
Venez , charmant Himen , venez , dose
Himenée ;
Allamez vos flambeaux facrez.
Heureux
GALANT. 275
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
CHOEUR .
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée ,
LE DIEU.
Couronne de fleurs immortelles
Triomphez avec les Amours ;
Amenez des plaifirs qui renaiffent toûjours
,
Des tendreffes toûjours nouvelles.
Chantez, Silvains , Nymphes , chantez ,
La jeune Epoufe & fes Beautez ,
Le jeune Epoux & fa Conquefte.
Famais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux.
LE CHOEUR .
Jamais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux..
Aouft 1685.
Ꮓ
276 MERCURE
LE DIEU & LE CHOEUR.
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
Quels doux plaifirs préparez - vous
A ces jeunes Epoux ?
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez, doux
Himenée .
LES DIVINITEZ DE VERSAILLES
danfent , & l'on chante ce Menuet.
Rien n'eft fi doux
Que l'Himen qui vous lie,
Rien n'eft fi doux
Pour deux jeunes Epoux.
O fort heureux ! ô douceur infinie
Pour deux coeurs l'un de l'autre charmez
!
O fort heureux ! ô douceur infinie
Quand ces Noeuds par l'Amourfont
formez.
UNE JEUNE NYMPHE
fe détache de fa Troupe , & chante.
Fefte que l'on trouve fi belle ·
GALANT. 277
Que tu nous fembles cruelle !
Tu viens ravir à nos jeux innocens
La Deeffe
De la Jeuneſſe.
Tu viens ravir à nos jeux innocens
Ses Attraits encore naifans.
EN
Verrons - nous fans verfer des larmes
Qu'on nous enleve fon coeur ?
Qu'on livre fi-toft fes charmes
Aux transports d'un jeune Vainqueur?
Quelle rigueur!
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelles !
LE CHOEUR.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UN JEUNE SILVAIN
fe détache auffi de fa Troupe, & chante.
Nymphes , fi l'éclat de fes yeux
Alloit embellir d'autres lieux,
Voftre douleur feroit plus juſte.
Mille Eftats , mille Rois
A
Zij
278 MERCURE
Auroient brigué l'honneur de vivre
fous fes loix ;
Mais LOUIS par un plus beau choix
Veut qu'elle orne fa Cour Augufte.
Ce Roy , l'Arbitre des Mortels ,
L'arrefte fur ces bords par des noeuds
eternels.
L'Amour le feconde,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'est le plus beau Sang du monde
Qui fe mefle & se reunit.
LE CHOEUR.
L'Amour le feconde ,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'eft le plus beau Sang du monde
Qui ſe meſe & ſe réunit.
UNE NYMPHE.
Comme eu la plaine_odorante
La Rofe Reine des fleurs ,
Eft vive & riante
Tant qu'une chaleur brûlante
N'offenfe point fes couleurs ;
De mefme une Beauté tendre
Conferve un éclat charmant ,
GALANT. 279
Tant qu'elle fçait fe defendre
Des ardeurs d'un jeune Amant.
UN SILVAIN.
Comme en ces lieux où la glace
Dure trop long- temps ,
Flore fans appas & fans grace
Languit au milieu du Printemps 5
Ainfi la Beauté la plus rare
Languit & ne peut charmer ,
Si l'Amour ne la pare ,
Et de fes feux ne la vient animer.
CHOEUR DES NYMPHES.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UNE NYMPHE .
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nouds où l'Himen engage.
Peut- on quitter l'avantage
D'une douce liberté ?
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nænds on l'Himen engage .
Penfe-t-on dans l'Esclavage
Trouver la felicité ?
Un jeune coeur doit eftre épouvanté
Z iij
280 MERCURE
Des nænds ou l'Himen engage.
UN SILVAIN.
Nymphes , vous aurez votre tour s
Quand par ces plaintes
Vous blamez l'Himen & l'Amour,
Ce font des feintes.
Le fort que vous déplorez ,
En fecret vous le defirez.
UN AUTRE SILVAIN .
Entre la crainte le defir ,
Une jeune Beauté curieufe & timide
Tremble au nom d'un Epoux qu'on parle
de cheifir ,
Mais elle écoute avec plaifir.
En attendant
que
le choix fe decide,
Son coeur laiffe échaper plus d'un fon
pir
Entre la crainte & le defir.
UNE NYMPHE .
Folle erreur!
SILVAIN.
Feintes vaines !
NYMPHE .
Trompeurs Jugemens !
GALANT. 281
SILVAIN.
Faux fentimens !
NYMPH E.
Redoutables chaines !
SILVAIN.
Noeuds charmans !
ENSEMBLE .
Noeuds cruels ! Redoutables chaines !
Nauds charmans ! Agreables chames!
LE DIEU qui a chanté le premier.
Cedez Nymphes , rendez- vous .
Uniffons tous nos voix , & chantez
Avec nous.
De ces jeunes Amans le parfait af
Semblage
Des Deftins & des Dieux eft l'immortel
ouvrage.
Celebrons ce neud glorieux ,
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux .
LES NYMPHES & LES SILVAINS.
Celebrons ce noeud glorieux ,
Z iiij
282 MERCURE
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux.
LES NYMPHES & LES SILVAINS
danſent .
LES NYMPHES.
Divins accords ! celeftes flames !
LES SILVAINS.
Heureux liens ! douces ardeurs !
LES NYMPHES.
Jamais des neuds plus beaux n'ont
attaché deux ames. '
LES SILVAINS.
Famais de plus beaux feux n'ont embraze
deux coeurs.
TOUS ENSEMBLE.
Famais des noeuds plus beaux n'ont
attaché deux ames ,
Famais de plus beaux feux n'ont embrazé
deux cours.`
UN SILVAIN , UNE NYMPHE.
Quelles fplendeurs les environnent !
Que de Ris & de Feux accompagnent ›
leurs pas !
1
Y
GALANT. 283
Que d'attraits,de charmes, d'appas !
De quels dons précieux les Graces les
couronnent !
UN SILVAIN & UNE NYMPHE .
A voir tant d'agremens
Nos yeux doutent toûjours ,
Si ce font deux Amans ,
Ou deux Amours .
UN SILVAIN & UNE NYMPHE.
Nos yeux doutent toûjours
A voir tant d'agremens,
Si ce font deux Amours ,
Ou deux Amans .
TOUS ENSEMBLE
Repetent ce couplet des deux façons ,
& l'on danfe dans les intervalles .
LE DIEU.
Nous qu'un fort immortelfixe fur ces
rivages ,
Songeons qu'en leurs Deferts inconnus
& fauvages
Nous eftions ensevelis.
Mais aujourd'huy l'Olimpe mefme
Pourroit-il furpaffer cette ſplendeur ſuprême
284 MERCURE
Dont nos bords font embellis ?
UNE NYMPHE.
Rendons grace au Heros , qui de ces
grands spectacles
Charme nos efprits & nos yeux.
UN SILVAIN.
Celebrons , beniffons le Regne glorieux
Où naiffent tant de Miracles.
UNE NYMPHE.
LOUIS eft le Maistre des Rois ,
Ilfoûmet tout à l'Empire François .
On le craint , on l'implore , on le revere,
on l'aime.
Sa Bontéfeule arrefte fes Exploits :
Plus grand par fes V'ertus que par fen
Diademe,
Vainqueur des Nations , & Vainqueur
de luy- mefme.
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UN SILVAIN.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maistre des Rois.
Tous les Dieux de la Terre
GALANT. 285
Obeiffent à fa voix ;
Ils viennent à genoux reconnoiſtre ſes
Loix.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UNE NYMPHE.
De cette Majefté fur fon front reverée,
La jeune Epouse a pris des traits ,
Et les Graces l'ont parée
De leurs divins Attraits.
UN SILVAIN.
Le jeune Epoux animé
D'un Sang par la gloire enflame ,
Plein des grands Noms de fa Race ,
Du choix de ce grand Roy, defes Bontez
charmé ,
Sent redoubler fa belle audace ,
Et meflera bien - toft au gré de tous
fes voeux
Les Lauriers de Bellonne aux Mir
thes amoureux.
CHOEUR .
Heureux Amans ! heureuſe deſtinée !
286 MERCURE
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
TOUT DANSE.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
chantent l'un après l'autre.
A quoy fert la resistance ;
A quoy fervent les rigueurs ,
L'Amour doit fous fa puiſſance
Toft ou tard ranger vos coeurs ,
Sans le craindre
Sans vous plaindre ,
Cedez , cedez à fes traits vainqueurs.
CHOEUR.
Heureux Amans ! heureufe deftinée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
Venez , jeunes Amans , que ces noeuds
pleins d'attraits
Qui commencent ſi - toſt ne finiſſent jamais
;
Que tous les jours les Deftins favora
} bles
Redoublent vos contentemens.
GALANT. 287
Vivez , vivez toûjours Amans ,
Tous les jours plus aimez , tous les jours
plus aimables ,
Que vos plaifirs foient auſſi durables
Qu'ils font charmans ;
Que les fiecles pour vous ne foient que
des
momens ,
Vivez , vivez heureux Amans.
LES TROIS CHOEURS.
Vivez , vivez , heureux Amans ,
Qu'uneflame fi belle
Soit immortelle ,
Que ces vives ardeurs
A jamais , à jamais triomphent dans
Vos coeurs.
qui fuit eſt de M.
l'Abbé Geneft , dont je viens
de vous parler.Il a fait quantité
d'autres beauxOuvrages
,
dont les grands fuccez font
connus de tout le monde .
274 MERCURE
$25:52:55S :SSEESSSE
EPITHALAME
POUR LES NOPCES
DE MONSIEUR
LE DUC DE BOURBON,
ET DE
MADEMOISELLE DE NANTES.
DE
TROUPE DE DIVINITÉZ DE
VERSAILLES , TROUPE
JEUNES NYMPHES , TROUPE
DE JEUNES NYMPHES.
V
UN DIEU chante.
Oicy les momens defirez.
Venez , charmant Himen , venez , dose
Himenée ;
Allamez vos flambeaux facrez.
Heureux
GALANT. 275
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
CHOEUR .
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée ,
LE DIEU.
Couronne de fleurs immortelles
Triomphez avec les Amours ;
Amenez des plaifirs qui renaiffent toûjours
,
Des tendreffes toûjours nouvelles.
Chantez, Silvains , Nymphes , chantez ,
La jeune Epoufe & fes Beautez ,
Le jeune Epoux & fa Conquefte.
Famais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux.
LE CHOEUR .
Jamais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux..
Aouft 1685.
Ꮓ
276 MERCURE
LE DIEU & LE CHOEUR.
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
Quels doux plaifirs préparez - vous
A ces jeunes Epoux ?
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez, doux
Himenée .
LES DIVINITEZ DE VERSAILLES
danfent , & l'on chante ce Menuet.
Rien n'eft fi doux
Que l'Himen qui vous lie,
Rien n'eft fi doux
Pour deux jeunes Epoux.
O fort heureux ! ô douceur infinie
Pour deux coeurs l'un de l'autre charmez
!
O fort heureux ! ô douceur infinie
Quand ces Noeuds par l'Amourfont
formez.
UNE JEUNE NYMPHE
fe détache de fa Troupe , & chante.
Fefte que l'on trouve fi belle ·
GALANT. 277
Que tu nous fembles cruelle !
Tu viens ravir à nos jeux innocens
La Deeffe
De la Jeuneſſe.
Tu viens ravir à nos jeux innocens
Ses Attraits encore naifans.
EN
Verrons - nous fans verfer des larmes
Qu'on nous enleve fon coeur ?
Qu'on livre fi-toft fes charmes
Aux transports d'un jeune Vainqueur?
Quelle rigueur!
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelles !
LE CHOEUR.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UN JEUNE SILVAIN
fe détache auffi de fa Troupe, & chante.
Nymphes , fi l'éclat de fes yeux
Alloit embellir d'autres lieux,
Voftre douleur feroit plus juſte.
Mille Eftats , mille Rois
A
Zij
278 MERCURE
Auroient brigué l'honneur de vivre
fous fes loix ;
Mais LOUIS par un plus beau choix
Veut qu'elle orne fa Cour Augufte.
Ce Roy , l'Arbitre des Mortels ,
L'arrefte fur ces bords par des noeuds
eternels.
L'Amour le feconde,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'est le plus beau Sang du monde
Qui fe mefle & se reunit.
LE CHOEUR.
L'Amour le feconde ,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'eft le plus beau Sang du monde
Qui ſe meſe & ſe réunit.
UNE NYMPHE.
Comme eu la plaine_odorante
La Rofe Reine des fleurs ,
Eft vive & riante
Tant qu'une chaleur brûlante
N'offenfe point fes couleurs ;
De mefme une Beauté tendre
Conferve un éclat charmant ,
GALANT. 279
Tant qu'elle fçait fe defendre
Des ardeurs d'un jeune Amant.
UN SILVAIN.
Comme en ces lieux où la glace
Dure trop long- temps ,
Flore fans appas & fans grace
Languit au milieu du Printemps 5
Ainfi la Beauté la plus rare
Languit & ne peut charmer ,
Si l'Amour ne la pare ,
Et de fes feux ne la vient animer.
CHOEUR DES NYMPHES.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UNE NYMPHE .
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nouds où l'Himen engage.
Peut- on quitter l'avantage
D'une douce liberté ?
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nænds on l'Himen engage .
Penfe-t-on dans l'Esclavage
Trouver la felicité ?
Un jeune coeur doit eftre épouvanté
Z iij
280 MERCURE
Des nænds ou l'Himen engage.
UN SILVAIN.
Nymphes , vous aurez votre tour s
Quand par ces plaintes
Vous blamez l'Himen & l'Amour,
Ce font des feintes.
Le fort que vous déplorez ,
En fecret vous le defirez.
UN AUTRE SILVAIN .
Entre la crainte le defir ,
Une jeune Beauté curieufe & timide
Tremble au nom d'un Epoux qu'on parle
de cheifir ,
Mais elle écoute avec plaifir.
En attendant
que
le choix fe decide,
Son coeur laiffe échaper plus d'un fon
pir
Entre la crainte & le defir.
UNE NYMPHE .
Folle erreur!
SILVAIN.
Feintes vaines !
NYMPHE .
Trompeurs Jugemens !
GALANT. 281
SILVAIN.
Faux fentimens !
NYMPH E.
Redoutables chaines !
SILVAIN.
Noeuds charmans !
ENSEMBLE .
Noeuds cruels ! Redoutables chaines !
Nauds charmans ! Agreables chames!
LE DIEU qui a chanté le premier.
Cedez Nymphes , rendez- vous .
Uniffons tous nos voix , & chantez
Avec nous.
De ces jeunes Amans le parfait af
Semblage
Des Deftins & des Dieux eft l'immortel
ouvrage.
Celebrons ce neud glorieux ,
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux .
LES NYMPHES & LES SILVAINS.
Celebrons ce noeud glorieux ,
Z iiij
282 MERCURE
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux.
LES NYMPHES & LES SILVAINS
danſent .
LES NYMPHES.
Divins accords ! celeftes flames !
LES SILVAINS.
Heureux liens ! douces ardeurs !
LES NYMPHES.
Jamais des neuds plus beaux n'ont
attaché deux ames. '
LES SILVAINS.
Famais de plus beaux feux n'ont embraze
deux coeurs.
TOUS ENSEMBLE.
Famais des noeuds plus beaux n'ont
attaché deux ames ,
Famais de plus beaux feux n'ont embrazé
deux cours.`
UN SILVAIN , UNE NYMPHE.
Quelles fplendeurs les environnent !
Que de Ris & de Feux accompagnent ›
leurs pas !
1
Y
GALANT. 283
Que d'attraits,de charmes, d'appas !
De quels dons précieux les Graces les
couronnent !
UN SILVAIN & UNE NYMPHE .
A voir tant d'agremens
Nos yeux doutent toûjours ,
Si ce font deux Amans ,
Ou deux Amours .
UN SILVAIN & UNE NYMPHE.
Nos yeux doutent toûjours
A voir tant d'agremens,
Si ce font deux Amours ,
Ou deux Amans .
TOUS ENSEMBLE
Repetent ce couplet des deux façons ,
& l'on danfe dans les intervalles .
LE DIEU.
Nous qu'un fort immortelfixe fur ces
rivages ,
Songeons qu'en leurs Deferts inconnus
& fauvages
Nous eftions ensevelis.
Mais aujourd'huy l'Olimpe mefme
Pourroit-il furpaffer cette ſplendeur ſuprême
284 MERCURE
Dont nos bords font embellis ?
UNE NYMPHE.
Rendons grace au Heros , qui de ces
grands spectacles
Charme nos efprits & nos yeux.
UN SILVAIN.
Celebrons , beniffons le Regne glorieux
Où naiffent tant de Miracles.
UNE NYMPHE.
LOUIS eft le Maistre des Rois ,
Ilfoûmet tout à l'Empire François .
On le craint , on l'implore , on le revere,
on l'aime.
Sa Bontéfeule arrefte fes Exploits :
Plus grand par fes V'ertus que par fen
Diademe,
Vainqueur des Nations , & Vainqueur
de luy- mefme.
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UN SILVAIN.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maistre des Rois.
Tous les Dieux de la Terre
GALANT. 285
Obeiffent à fa voix ;
Ils viennent à genoux reconnoiſtre ſes
Loix.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UNE NYMPHE.
De cette Majefté fur fon front reverée,
La jeune Epouse a pris des traits ,
Et les Graces l'ont parée
De leurs divins Attraits.
UN SILVAIN.
Le jeune Epoux animé
D'un Sang par la gloire enflame ,
Plein des grands Noms de fa Race ,
Du choix de ce grand Roy, defes Bontez
charmé ,
Sent redoubler fa belle audace ,
Et meflera bien - toft au gré de tous
fes voeux
Les Lauriers de Bellonne aux Mir
thes amoureux.
CHOEUR .
Heureux Amans ! heureuſe deſtinée !
286 MERCURE
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
TOUT DANSE.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
chantent l'un après l'autre.
A quoy fert la resistance ;
A quoy fervent les rigueurs ,
L'Amour doit fous fa puiſſance
Toft ou tard ranger vos coeurs ,
Sans le craindre
Sans vous plaindre ,
Cedez , cedez à fes traits vainqueurs.
CHOEUR.
Heureux Amans ! heureufe deftinée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
Venez , jeunes Amans , que ces noeuds
pleins d'attraits
Qui commencent ſi - toſt ne finiſſent jamais
;
Que tous les jours les Deftins favora
} bles
Redoublent vos contentemens.
GALANT. 287
Vivez , vivez toûjours Amans ,
Tous les jours plus aimez , tous les jours
plus aimables ,
Que vos plaifirs foient auſſi durables
Qu'ils font charmans ;
Que les fiecles pour vous ne foient que
des
momens ,
Vivez , vivez heureux Amans.
LES TROIS CHOEURS.
Vivez , vivez , heureux Amans ,
Qu'uneflame fi belle
Soit immortelle ,
Que ces vives ardeurs
A jamais , à jamais triomphent dans
Vos coeurs.
Fermer
Résumé : EPITHALAME POUR LES NOCES DE MONSIEUR LE DUC DE BOURBON, ET DE MADEMOISELLE DE NANTES.
Le texte présente un épithalame composé par l'Abbé Genest pour célébrer les noces du Duc de Bourbon et de Mademoiselle de Nantes. Ce poème met en scène diverses divinités, nymphes et sylvains de Versailles qui chantent et dansent pour honorer l'événement. L'épithalame commence par l'invocation d'Hyménée, le dieu du mariage, et célèbre la beauté et la félicité des jeunes époux. Les divinités expriment leur joie et leur admiration pour cette union, soulignant qu'une telle fête n'a jamais réuni autant de dieux. Les nymphes et les sylvains alternent entre regret pour la jeunesse perdue et admiration pour l'amour des mariés. Le texte se conclut par une célébration joyeuse et harmonieuse de l'union des époux, mettant en avant la beauté et la perfection de leur amour. Par ailleurs, le texte décrit une scène théâtrale célébrant la grandeur et la majesté du roi Louis XIV. Les personnages, incluant des dieux, des nymphes et des sylvains, expriment leur admiration et leur gratitude envers le roi. Ils soulignent sa bonté, ses exploits militaires et son autorité sur les nations, le comparant à un dieu respecté et adoré par tous. La jeune épouse du roi est également louée pour sa majesté et ses grâces. La scène se termine par des chants et des danses célébrant l'amour et le bonheur des amants, avec des vœux pour une vie longue et heureuse. Les personnages invitent les jeunes amants à céder à l'amour et à vivre dans le bonheur éternel.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 108-118
EPITRE CHAGRINE A MADEMOISELLE D. L. C.
Début :
Voicy un Ouvrage de l'Illustre Madame des Houlieres. / He bien, quel noir chagrin vous occupe aujourd'huy ? [...]
Mots clefs :
Gens, Temps, Respect, Amour, Lois, Époux, Achéron, Cour, Vivre, Commerce
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE CHAGRINE A MADEMOISELLE D. L. C.
oicyun Ouvrage de l'IIluftre Madame des Houlieres. Sonnom vous répond de
fa beauté.
25222-22-2522:22225
EPITRE CHAGRINE
A MADEMOISELLE D.L.C.
H
E bien, quel noir chagrin vous
occupe aujourd'huy ?
M'eft venudemanderavec unfierfourire
Un jeune Seigneur , qu'on peut dire
Auffibeau que l'Amour , auffi traitre
que luy.
Vous gardez unprofondfilence.
( A t-il repris jurant à demy bas )
Eft- ceque vous ne daignez pas
GALANT 109
De ce que vous pensez mefaire confidence,
Ien'enfuispas peut- eftre affez digne.
Aces mots,
Pourjoindre un autre Fat,il m'a tourné le dos.
Q
Queldifcours pouvois -je luyfaire,
Moy qui dans ce meſme moment
Repaffois dans ma tefte avec étonnement
Dela nouvelle Cour la conduite ordinaire?
M'auroit-il jamais pardonné
La peinture vive &fincere
De cent vices aufquels il s'est abandonné?
Non , contre moyle dépit , la colere,
Le chagrin , tout auroit agy.
Mais quoy que mes difcours euffent pu
luy déplaire,
110 MERCURE
Son front n'en auroit point rougy.
BA
Iefçay defes pareilsjufqu'où l'audace monte.
Atoutce qui leurplaift ofent- ils s'emporter ,
Loin d'en avoir la moindre honte ,
Eux- mefmes vont en plaifanter.
BA
De leurs déreglemens Hiftoriens fidelles ,
Avec unfront d'airain ils feront mille fois
Unodieuxdétail des plus affreux
droits.
On diroit à les voir traiter de bagatelles ,
Les horreurs les plus criminelles ,
Que ce n'est point pour eux quefont
faites les Loix,
GALANT. III
Tant ils ont de mépris pour elles.
3
Avec gens fans merite & du rang
le plus bas
Ils font volontiers connoiffance.
Mais auffi quels égards &quelle dé
ference
Veut-on qu'on ait pour eux ?helas!
Ilsfont oublier leur naiſſance
Quandils ne s'enfouviennentpas.
Daignent-ils nousrendre visite,
Le plus ombrageux des Epoux
N'enfçauroit devenirjaloux.
Ce n'est pointpour noftre merite.
Leurs yeux n'en trouvent pointen
nous.
Ce n'est que pour parler de leur gain,
de leurperte ,
Se dirc que d'un vin qui les charmera tous ,
112 MERCURE
On a fait une heureuse &fure décou
verte ,
Se montrer quelques Billets doux,
Se dandiner dans une chaife ,
Faire tous leurs trocqs à leur aife,
Etfe donner des rendez- vous.
Siparun pur hazard quelqu'un d'entre eux s'avife ,
D'avoir des fentimens tendres , refpcctueux,
Tout le refte s'enformalife.
Il n'eſt pour l'arracher à ce panchant heureux ,
Affront qu'on ne luy faffe , horreurs
qu'on ne luy dife,
Et l'onfait tant qu'enfin il n'ofe eftre
amoureux.
$3
Cauferune heureavec des Femmes,
Leur prefenter la main , parler de
leurs attraits.
GALANT. ng
Entre lesjeunes gens font des crimes
infames
Qu'ils ne fe pardonnent jamais.
**
Où font ces cœurs galans ? Oùſont ces
ames fieres ?
Les Nemours , les Montmorancis
Les Bellegardes , les Buffys ,
Les Guifes & les Balompieres ?
S'il reste encor quelquesfoucis
Lors que de l'Acheron on a traversé
t'onde ,
Quelle indignation leur donnent les
récits
De ce qui fe paffe en ce monde !
Que n'y peuvent-ils revenir.
Par leurs bons exemples peut- effre
On verroit la tendreſſe &le respect
. renaistre
Que la débauche asceu bannir.
Septembre 168 .
K
114 MERCURE
CD
Mais des Destins impitoyables
Les Arrests font irrevocables ,
Quipaſſe l'Acheron ne le repasse plus
Rien ne ramenera l'ufage
D'estre galant , fidelle , fage,
Losjeunes gens pourjamaisſontperdus.
CD
A bien confiderer les chofes,
On a tort de fe plaindre d'eux.
De leurs déreglemens honteux
Nous fommes les uniques caufes.
Pourquoy leur permettre d'avoir
Ces impertinens caracteres ?
Que ne les renons - nous commefaifoient nos Meres ,
Dans le respect , dans le devoir !
Avoicnt-elles plus de pouvoir ,
Plus de beauté que nous , plus d'ef
prit, plus d'adreffe ?
1
GALANT. H
Ah !pouvons - nous penfer au temps
de leurjeuneffe
Etfans honte, &fans defefpoir !
Dans plus d'un Réduit agreable
On voyoit venir tour à tomr
Tout ce qu'unefuperbe Cour
Avoit de galant & d'aimable..
L'efprit, le refpect & l'amour
Yrépandoientfur tout un charme in
explicable.
Les innocens plaifirs par qui le pluslongjour
Plus vifte qu'un moment s'écoulé,,
Tousles foirs s'y trouvoient enfoule,
Et les tranfports , & les defirs.
Sans le fecours de l'efperance,
Ace qu'on dit , prenoient naiffances
Au milieu de tous ces plaifirs.
1
Cet heureux temps n'eft plus , un autre
aprisfaplace. Kij
116 MERCURE
Les jeunes gens portent l'audace
Iufques à la brutalité.
Quand ils nenousfont pas une incivilité ,
Ilfemble qu'ils nous faffent grace.
Mais , me répondra- t on, que voulez.
vous qu'on faffe?
Sice defordre n'eftsouffert,
Regardez quelfort nous menaces
Nos maisonsferont un defert.
Il eft vray ; mais feachez que lors
qu'on les en chaffe ,
Cen'est que du bruit que l'on perd.
Eft- ce unfi grandmalheur de voir fa
chambre vuide
Demédifans , dejeunes fous,
D'infipides railleurs, qui n'ont rien de
Solide
Que le mépris qu'ils ontpournous ?
GALANT. 117
*3
Ouy , par nos indignes manieres
Ils ont droit de nous méprifer.
Si nous eftions plus fages &plus
fieres
On les verroit en mieux ufer.
Mais inutilemet on traite cesmatieres,
On yperdfa peine &fon temps.
Aux dépens defagloire on cherche des
Amans.
Qu'importe que leurs cœurs foient
fans delicateffe,
Sans ardeur , fansfincerité.
On les quitte de foins & defidelité,
De respect & de politeſſe,
On ne leur donne pas le temps
fonbaiter
de
Ce qu'au moins par des pleurs , des
foins , des compla fances
On devroit leurfaire acheter.
118 MERCURE
On les gafte , on leurfait de honteu
fes avance's Jac
Qui ne font que les dégouter.
$3
Vous, aimable Daphné, quel'aveugle
fortune
Condamne à vivre dans des lieux
où l'on ne connoit point cette foule
importune
Quifuit icy nos demy.Dieux.
Ne vous plaignez jamais de vostre
deftinée.
Il vaut mieux mille & mille fois
Avec vos Rochers & vos Bois ,
S'entretenir toute l'année ,
Que de paffer une heure ou deux
Avec un tas d'Etourdis, de Cocquettes .
Des Ours & des Serpens de vosfom.
bres retraites ,
Lecommerce eft moins dangereux..
fa beauté.
25222-22-2522:22225
EPITRE CHAGRINE
A MADEMOISELLE D.L.C.
H
E bien, quel noir chagrin vous
occupe aujourd'huy ?
M'eft venudemanderavec unfierfourire
Un jeune Seigneur , qu'on peut dire
Auffibeau que l'Amour , auffi traitre
que luy.
Vous gardez unprofondfilence.
( A t-il repris jurant à demy bas )
Eft- ceque vous ne daignez pas
GALANT 109
De ce que vous pensez mefaire confidence,
Ien'enfuispas peut- eftre affez digne.
Aces mots,
Pourjoindre un autre Fat,il m'a tourné le dos.
Q
Queldifcours pouvois -je luyfaire,
Moy qui dans ce meſme moment
Repaffois dans ma tefte avec étonnement
Dela nouvelle Cour la conduite ordinaire?
M'auroit-il jamais pardonné
La peinture vive &fincere
De cent vices aufquels il s'est abandonné?
Non , contre moyle dépit , la colere,
Le chagrin , tout auroit agy.
Mais quoy que mes difcours euffent pu
luy déplaire,
110 MERCURE
Son front n'en auroit point rougy.
BA
Iefçay defes pareilsjufqu'où l'audace monte.
Atoutce qui leurplaift ofent- ils s'emporter ,
Loin d'en avoir la moindre honte ,
Eux- mefmes vont en plaifanter.
BA
De leurs déreglemens Hiftoriens fidelles ,
Avec unfront d'airain ils feront mille fois
Unodieuxdétail des plus affreux
droits.
On diroit à les voir traiter de bagatelles ,
Les horreurs les plus criminelles ,
Que ce n'est point pour eux quefont
faites les Loix,
GALANT. III
Tant ils ont de mépris pour elles.
3
Avec gens fans merite & du rang
le plus bas
Ils font volontiers connoiffance.
Mais auffi quels égards &quelle dé
ference
Veut-on qu'on ait pour eux ?helas!
Ilsfont oublier leur naiſſance
Quandils ne s'enfouviennentpas.
Daignent-ils nousrendre visite,
Le plus ombrageux des Epoux
N'enfçauroit devenirjaloux.
Ce n'est pointpour noftre merite.
Leurs yeux n'en trouvent pointen
nous.
Ce n'est que pour parler de leur gain,
de leurperte ,
Se dirc que d'un vin qui les charmera tous ,
112 MERCURE
On a fait une heureuse &fure décou
verte ,
Se montrer quelques Billets doux,
Se dandiner dans une chaife ,
Faire tous leurs trocqs à leur aife,
Etfe donner des rendez- vous.
Siparun pur hazard quelqu'un d'entre eux s'avife ,
D'avoir des fentimens tendres , refpcctueux,
Tout le refte s'enformalife.
Il n'eſt pour l'arracher à ce panchant heureux ,
Affront qu'on ne luy faffe , horreurs
qu'on ne luy dife,
Et l'onfait tant qu'enfin il n'ofe eftre
amoureux.
$3
Cauferune heureavec des Femmes,
Leur prefenter la main , parler de
leurs attraits.
GALANT. ng
Entre lesjeunes gens font des crimes
infames
Qu'ils ne fe pardonnent jamais.
**
Où font ces cœurs galans ? Oùſont ces
ames fieres ?
Les Nemours , les Montmorancis
Les Bellegardes , les Buffys ,
Les Guifes & les Balompieres ?
S'il reste encor quelquesfoucis
Lors que de l'Acheron on a traversé
t'onde ,
Quelle indignation leur donnent les
récits
De ce qui fe paffe en ce monde !
Que n'y peuvent-ils revenir.
Par leurs bons exemples peut- effre
On verroit la tendreſſe &le respect
. renaistre
Que la débauche asceu bannir.
Septembre 168 .
K
114 MERCURE
CD
Mais des Destins impitoyables
Les Arrests font irrevocables ,
Quipaſſe l'Acheron ne le repasse plus
Rien ne ramenera l'ufage
D'estre galant , fidelle , fage,
Losjeunes gens pourjamaisſontperdus.
CD
A bien confiderer les chofes,
On a tort de fe plaindre d'eux.
De leurs déreglemens honteux
Nous fommes les uniques caufes.
Pourquoy leur permettre d'avoir
Ces impertinens caracteres ?
Que ne les renons - nous commefaifoient nos Meres ,
Dans le respect , dans le devoir !
Avoicnt-elles plus de pouvoir ,
Plus de beauté que nous , plus d'ef
prit, plus d'adreffe ?
1
GALANT. H
Ah !pouvons - nous penfer au temps
de leurjeuneffe
Etfans honte, &fans defefpoir !
Dans plus d'un Réduit agreable
On voyoit venir tour à tomr
Tout ce qu'unefuperbe Cour
Avoit de galant & d'aimable..
L'efprit, le refpect & l'amour
Yrépandoientfur tout un charme in
explicable.
Les innocens plaifirs par qui le pluslongjour
Plus vifte qu'un moment s'écoulé,,
Tousles foirs s'y trouvoient enfoule,
Et les tranfports , & les defirs.
Sans le fecours de l'efperance,
Ace qu'on dit , prenoient naiffances
Au milieu de tous ces plaifirs.
1
Cet heureux temps n'eft plus , un autre
aprisfaplace. Kij
116 MERCURE
Les jeunes gens portent l'audace
Iufques à la brutalité.
Quand ils nenousfont pas une incivilité ,
Ilfemble qu'ils nous faffent grace.
Mais , me répondra- t on, que voulez.
vous qu'on faffe?
Sice defordre n'eftsouffert,
Regardez quelfort nous menaces
Nos maisonsferont un defert.
Il eft vray ; mais feachez que lors
qu'on les en chaffe ,
Cen'est que du bruit que l'on perd.
Eft- ce unfi grandmalheur de voir fa
chambre vuide
Demédifans , dejeunes fous,
D'infipides railleurs, qui n'ont rien de
Solide
Que le mépris qu'ils ontpournous ?
GALANT. 117
*3
Ouy , par nos indignes manieres
Ils ont droit de nous méprifer.
Si nous eftions plus fages &plus
fieres
On les verroit en mieux ufer.
Mais inutilemet on traite cesmatieres,
On yperdfa peine &fon temps.
Aux dépens defagloire on cherche des
Amans.
Qu'importe que leurs cœurs foient
fans delicateffe,
Sans ardeur , fansfincerité.
On les quitte de foins & defidelité,
De respect & de politeſſe,
On ne leur donne pas le temps
fonbaiter
de
Ce qu'au moins par des pleurs , des
foins , des compla fances
On devroit leurfaire acheter.
118 MERCURE
On les gafte , on leurfait de honteu
fes avance's Jac
Qui ne font que les dégouter.
$3
Vous, aimable Daphné, quel'aveugle
fortune
Condamne à vivre dans des lieux
où l'on ne connoit point cette foule
importune
Quifuit icy nos demy.Dieux.
Ne vous plaignez jamais de vostre
deftinée.
Il vaut mieux mille & mille fois
Avec vos Rochers & vos Bois ,
S'entretenir toute l'année ,
Que de paffer une heure ou deux
Avec un tas d'Etourdis, de Cocquettes .
Des Ours & des Serpens de vosfom.
bres retraites ,
Lecommerce eft moins dangereux..
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Résumé : EPITRE CHAGRINE A MADEMOISELLE D. L. C.
Dans une épître adressée à Mademoiselle D.L.C., l'auteur exprime un profond chagrin après une rencontre avec un jeune seigneur beau mais traître et indifférent. Ce seigneur incarne la jeunesse contemporaine, caractérisée par l'audace et la brutalité, en contraste avec le respect et la galanterie des générations passées. Il affiche ses vices sans vergogne et fréquente des personnes de basse extraction, ne rendant visite aux autres que pour ses propres intérêts. L'auteur regrette la perte des mœurs anciennes, marquées par l'esprit, le respect et l'amour. Elle critique les jeunes d'aujourd'hui, les accusant de mépriser autrui en raison de leurs comportements indignes. Elle déplore également que les femmes actuelles ne sachent plus éduquer les jeunes hommes comme le faisaient leurs mères, avec plus de pouvoir et de sagesse. L'épître se conclut par un conseil à Daphné, vivant retirée dans des lieux sauvages, de ne pas se plaindre de son sort, préférable à la compagnie des étourdis et des coquettes. L'auteur préfère la solitude et la tranquillité aux interactions sociales avec des personnes perçues comme superficielles ou dangereuses, comparées à des ours et des serpents. Elle estime que le commerce social est moins risqué dans des retraites solitaires.
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6
p. 128-134
A MADAME D'USSÉ, Fille de M. de Vauban.
Début :
La Lettre en Vers que vous allez lire, est de l'illustre Madam / Quelqu'un qui n'est pas vostre Epoux, [...]
Mots clefs :
Époux, Raison, Jeunesse, Temps, Iris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A MADAME D'USSÉ, Fille de M. de Vauban.
La Lettre en Vers que vou
allez lire, cft de lillultre Ma illalre Pere.
dame des Houlieres,. Que pout
Elle papillonne toujours , roi-je vous dire de plus pout
94 ME RCURE
Mdifoitce grand bomme, rin
ne la corrige.
En attendant qu'un jour la tailan
la dirige;
Ele axroit grand befoin de quelgu
antre fecours.
Employtz tos les ttaits que foatnit
la Satyre
Contre wne ativite, qui dn matin
au foir
La fait conyir ,fantere rir.
Alfez imprndemment je lay premti
d'écrire;
Car quelle raion peut valoir
Conttc ap lkger defaut que la jeo.
neffe donnè,
Etqac je me connois perfonne
Quine vonlaft encore avoit.
Avecque quatorze ans écris far b
vilage,
lvons firoit beau voir prendre as air ferieux.ig0
GALANT. 95
X renverfeK, point lorde étably
par lufag.
Hés q9e peut on faire de mnieas
Que de folafhrer à voftre hze ?
Vous avez devant vous dix ans de
badinage.
Qu'ilne s'y mêle point de momens
ennuyenX.
Qu'entre les feux , les Ris ,séconle
ofe partage
Un temps f beau ,fprecieux,
Vows n'en aurcz que trop , belas 1
pour efre fage.
Tout bien confdert ,qu'ch-ce que
gate en vons
L'attivité qu'on vous reproche ?
Vofre fpris n'en el pas moins
doux.
Voiyeax n'en ble(lent pas , de moins
dangerenx coups
LInfenfible qui vons APproche.
Pous mene-toelle à ganche , os plus
loin qu'il ne fant
MEROVRE
Moins je trouve quun tel defaut
ofe lesagrémens que la natnytdon.
Par exemple voity der faiti
AeK conzus pour gu on sy fonit,
Les Zephirs, les Ruilfeans nn sar.
oftent jamais.
Parlear etrvité perdent ils lam
attraits?
Contre. elle p-il guelqu'un gu
gronde ,
Et voit on qu'on tronye .malvaš
Que ce Dieu que déja tboasfoarniAille fans cefle par le monde
Tioabler des ceurs lhurenfe paix!
Mais fans chercher f loin fani Tant de mifere,tt
Qocs cxemples d'attivind
Ne rencontrez, vons potnt dat
GALANT, 97
Il luy ficd bien, cn verile,
DE me propofer de vou s faire
Disleçons de tranguilittyo
Lny , gui foit n paix , foit en
Gonte moins le repos qe ne font les
Luy,guiprë/quefemblable à cei fers Paladins.i
Qui partouroient toute. la terte
Enleveà des Geans enuienx mae
tins
Nop de libertines Infantes,l
Mais en chemin faifant des Rlaces
tti mportant es ,sgnap ait
Qai de Theureufe. Francen árent
les deflins. atase A
Que far fes proccdez, Iris ,il refleEt quil nous dife un pèayil eroie
qe'ilfoit permjs sh
De confiderer com ne #p viceT
Ce counagensilant qi'ez luyle Ciel
Feurier 1692. E
MERCVRE
S quelqu' an pcat is'en plaindr
NO AVEC quelque jufice,usg
-9 ceneJont que nos Ennemis:
Comie la bonne foy dans mes dif.
Qh cours tolate,sRT934
sbdnte ne vous difimule pas E
Qoenfaivant mes confeils on peut
SAR faireun faux pas,ta"
Er que laffaire eft delicate.
font bons cependant;masjtate
E02 belle Iris
-b l.ne aur point qae je me fate,
2Le temps diminuèra leur prix.
*Ain qúand vos voudrez fuon
9i Regaidez-en totjours la datt.
al pe Pavis, la veille des Roi,
c4L'Anmil fex cens quatre:om
Temps ow par de feveres lois
-41ZEglife defend qu'os dpoufe
allez lire, cft de lillultre Ma illalre Pere.
dame des Houlieres,. Que pout
Elle papillonne toujours , roi-je vous dire de plus pout
94 ME RCURE
Mdifoitce grand bomme, rin
ne la corrige.
En attendant qu'un jour la tailan
la dirige;
Ele axroit grand befoin de quelgu
antre fecours.
Employtz tos les ttaits que foatnit
la Satyre
Contre wne ativite, qui dn matin
au foir
La fait conyir ,fantere rir.
Alfez imprndemment je lay premti
d'écrire;
Car quelle raion peut valoir
Conttc ap lkger defaut que la jeo.
neffe donnè,
Etqac je me connois perfonne
Quine vonlaft encore avoit.
Avecque quatorze ans écris far b
vilage,
lvons firoit beau voir prendre as air ferieux.ig0
GALANT. 95
X renverfeK, point lorde étably
par lufag.
Hés q9e peut on faire de mnieas
Que de folafhrer à voftre hze ?
Vous avez devant vous dix ans de
badinage.
Qu'ilne s'y mêle point de momens
ennuyenX.
Qu'entre les feux , les Ris ,séconle
ofe partage
Un temps f beau ,fprecieux,
Vows n'en aurcz que trop , belas 1
pour efre fage.
Tout bien confdert ,qu'ch-ce que
gate en vons
L'attivité qu'on vous reproche ?
Vofre fpris n'en el pas moins
doux.
Voiyeax n'en ble(lent pas , de moins
dangerenx coups
LInfenfible qui vons APproche.
Pous mene-toelle à ganche , os plus
loin qu'il ne fant
MEROVRE
Moins je trouve quun tel defaut
ofe lesagrémens que la natnytdon.
Par exemple voity der faiti
AeK conzus pour gu on sy fonit,
Les Zephirs, les Ruilfeans nn sar.
oftent jamais.
Parlear etrvité perdent ils lam
attraits?
Contre. elle p-il guelqu'un gu
gronde ,
Et voit on qu'on tronye .malvaš
Que ce Dieu que déja tboasfoarniAille fans cefle par le monde
Tioabler des ceurs lhurenfe paix!
Mais fans chercher f loin fani Tant de mifere,tt
Qocs cxemples d'attivind
Ne rencontrez, vons potnt dat
GALANT, 97
Il luy ficd bien, cn verile,
DE me propofer de vou s faire
Disleçons de tranguilittyo
Lny , gui foit n paix , foit en
Gonte moins le repos qe ne font les
Luy,guiprë/quefemblable à cei fers Paladins.i
Qui partouroient toute. la terte
Enleveà des Geans enuienx mae
tins
Nop de libertines Infantes,l
Mais en chemin faifant des Rlaces
tti mportant es ,sgnap ait
Qai de Theureufe. Francen árent
les deflins. atase A
Que far fes proccdez, Iris ,il refleEt quil nous dife un pèayil eroie
qe'ilfoit permjs sh
De confiderer com ne #p viceT
Ce counagensilant qi'ez luyle Ciel
Feurier 1692. E
MERCVRE
S quelqu' an pcat is'en plaindr
NO AVEC quelque jufice,usg
-9 ceneJont que nos Ennemis:
Comie la bonne foy dans mes dif.
Qh cours tolate,sRT934
sbdnte ne vous difimule pas E
Qoenfaivant mes confeils on peut
SAR faireun faux pas,ta"
Er que laffaire eft delicate.
font bons cependant;masjtate
E02 belle Iris
-b l.ne aur point qae je me fate,
2Le temps diminuèra leur prix.
*Ain qúand vos voudrez fuon
9i Regaidez-en totjours la datt.
al pe Pavis, la veille des Roi,
c4L'Anmil fex cens quatre:om
Temps ow par de feveres lois
-41ZEglife defend qu'os dpoufe
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Résumé : A MADAME D'USSÉ, Fille de M. de Vauban.
Dans une lettre en vers datée du 2 février 1692, un père s'adresse à sa fille, surnommée 'Iris', exprimant son inquiétude face à son activité incessante, qu'il compare à celle d'un papillon. Il reconnaît la difficulté de la corriger et son besoin d'aide. Le père critique cette activité, la décrivant comme allant du matin au soir, et faisant courir, chanter et rire sa fille. Il avoue ne pas avoir de raison valable pour lui reprocher ce défaut, soulignant que tout le monde en est pourvu. À quatorze ans, il aimerait la voir adopter un air plus sérieux. Il se demande ce qu'il peut faire de mieux que de la conseiller, notant qu'elle a devant elle dix ans de badinage sans moments ennuyeux, partageant son temps entre les feux, les rires et les seconds rôles. Il reconnaît que son esprit n'en est pas moins doux et ses coups pas moins dangereux. Il compare son activité à un infatigable qui la mène plus loin qu'il ne faut. Il mentionne que moins il trouve ce défaut agréable, plus il voit qu'il a des agréments que la nature donne, comme les Zéphyrs et les Ruisseaux. Il se demande si parler d'activité perd ses attraits et s'il y a quelqu'un qui gronde contre elle. Il évoque un Dieu qui troublerait la paix des cœurs sans cette activité. Le père conclut en suggérant que des leçons de tranquillité, comme celles des Paladins, seraient nécessaires.
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7
p. 105-108
EPITHALAME.
Début :
Voicy une Epithalame que Mr Hervieux donna à S. A. S. / Parmy les voeux publics qu'on fait pour Vôtre Altesse, [...]
Mots clefs :
Héros, Mademoiselle d'Enguien, Mariage, Époux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITHALAME.
Voicy une Epithalame que
Mr Hervieux donna à S. A S.
Mademoiselle d'Enguien peu
avant son Mariage.
EPITHALAME.
Parmy les vœux publics qu'on)
fait pour Vôtre Alt ffe,
Permettez aujourd'huy
J
tres-illustre Princesse,
Qu'aupied de
nos
Autels le zele
de mon cœur
Offre pourvôtreHymen sapriere
au Seigneur,
Afin que d'un Heros, par d'heureux sacrifices,
Vous soyez pour long-temps l'amour cm les delices.
*
Des Peuples réjoüis les acclamatIons
,
Attireront sur vous les benedictions ;
De rares
qualitéz le Ciel ornant
vôtre amey
Veut d'un Epoux parfait recompenfr la flâme.
Vôtre merite acquis est digne du
haut rang
,
Que vous donne à la Cour l'honneur de vôtre Sang,
Au milieu des grandeurs vôtre
bontéprofonde;
Attire avec raisonlesyeux de
tout le monde;
Vôtre aimable douceur, &vôtre
pieté,
Accompagnent les foins de vôtre
charité;
Le nœud de vos grands cœursfaisant nôtre esperance,
Promet à
nos neveux unsoûtien
pour la France.
Vendôme aux Ennemisimprime
de l'effroy,
Son bras plus d'une fois leura
donné la loj
;
Ce Heros invincible aux travaux
de la guerre,
Quittant pour quelque temps
Mars avecson tonnerre,
Prend plaisirà se rendre aux doucours de l'Amour,
Qui du victorieuxtriomphent à
leurtour.
-
Vëuilleàjamais le cielcouronnant
sa viBoire>
Ala finde vos jours vous com- bler desa gloire.
Mr Hervieux donna à S. A S.
Mademoiselle d'Enguien peu
avant son Mariage.
EPITHALAME.
Parmy les vœux publics qu'on)
fait pour Vôtre Alt ffe,
Permettez aujourd'huy
J
tres-illustre Princesse,
Qu'aupied de
nos
Autels le zele
de mon cœur
Offre pourvôtreHymen sapriere
au Seigneur,
Afin que d'un Heros, par d'heureux sacrifices,
Vous soyez pour long-temps l'amour cm les delices.
*
Des Peuples réjoüis les acclamatIons
,
Attireront sur vous les benedictions ;
De rares
qualitéz le Ciel ornant
vôtre amey
Veut d'un Epoux parfait recompenfr la flâme.
Vôtre merite acquis est digne du
haut rang
,
Que vous donne à la Cour l'honneur de vôtre Sang,
Au milieu des grandeurs vôtre
bontéprofonde;
Attire avec raisonlesyeux de
tout le monde;
Vôtre aimable douceur, &vôtre
pieté,
Accompagnent les foins de vôtre
charité;
Le nœud de vos grands cœursfaisant nôtre esperance,
Promet à
nos neveux unsoûtien
pour la France.
Vendôme aux Ennemisimprime
de l'effroy,
Son bras plus d'une fois leura
donné la loj
;
Ce Heros invincible aux travaux
de la guerre,
Quittant pour quelque temps
Mars avecson tonnerre,
Prend plaisirà se rendre aux doucours de l'Amour,
Qui du victorieuxtriomphent à
leurtour.
-
Vëuilleàjamais le cielcouronnant
sa viBoire>
Ala finde vos jours vous com- bler desa gloire.
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Résumé : EPITHALAME.
Le texte est un épithalame composé par Monsieur Hervieux pour Mademoiselle d'Enguien à l'occasion de son mariage. L'auteur exprime ses vœux de bonheur pour le couple princier et prie pour que leur union soit bénie. Il souligne les qualités de la princesse, telles que sa bonté, sa douceur et sa piété, qui suscitent l'admiration générale. Le poème met en avant le mérite de la princesse, digne de son rang à la cour, et son union avec un époux parfait. Il évoque également le duc de Vendôme, connu pour ses exploits militaires, qui abandonne temporairement la guerre pour se consacrer à l'amour. Enfin, l'auteur souhaite que le ciel leur accorde gloire et bonheur jusqu'à la fin de leurs jours.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 2017-206
Mariages, [titre d'après la table]
Début :
Le 20e May, Mr le Marquis de Mont-rond chef de la maison [...]
Mots clefs :
Époux, Contrat
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Mariages, [titre d'après la table]
Le i,oc May, Mr le Marquis
de Monc-rond chef de la
Maison Saint Germain d'Apchon, épousa à Lyon Mlle de
Corgenon fille du Baron dece
nom, Gentilhomme de Bresse.
Ce Marquis descend d'une
sœur du Maréchal de S. André,
tué à la Bataille de Dreux,
& S. André belle Terre, est
dans leur Maison depuis ce
temps-là.
En 1302. l'un des Ancêtres
du nouvel Epoux fit une transaction avec le Comte de Fores,
dans laquelle il prenoit la ^sa-ilire de haut ôc puissant Seigneur qui dans ces tempsne se
d onnoit qu'aux perfonne^tresillustrées
,
ou par l'ancienneté
de leur Noblesse ou par, 1élévation de leur dignnité. Ces
nouveaux Epoux font universellement estimez
,
le jeune
Cavalier ayant beaucoup de
poliressfe & de sage conduite,
/>{. la Dlle ayant tous les agremens du corps & dePcfprit,<5c
une régularité qui la fait prttposer pour exemple dans ces
Provinces. La lecture de tous
les ouvragesd'esprit dit tcinps,
n'afaitquecultiver k. sien sans
le faflcr comme il arriveà
quelques personnes de son
sexe. On ne connoist point
qu'elle soit remplie de cette
lecture, que lorsque la corrtptaitanccia force d'en faire
part aux autres.
Mr le Baron de Corgenon
pere de la Dlle a
esté longtempsSyndic de la Noblesse de
Srcfle. Il estde l'ancienne Mai-
-
sondes Chappuis,originaires
de Çoindrieu,& qui jounToient
de le qualité de Nobles dés le
•14°fiect, comme on le justifie -
par Le contrat, de Mariagede
1
Noble Loüis de Chappuis, fils
de Noble Pierre de Chappuls,
en datte du 14. Janvier 1395"
d'eux sortirent diverses branches) celle de Mr le Baron deCorgenon établie en Bresse,
celle de Mr de la Foy, &celle
de Mrde Magniola. Il y en a
une autre en Dauphiné, d'où
Mrs de Bionas, dePassins,de
Bienaffis & de Pommier font
sortis. Thomas de Chappuis
laissa par[Qn Testament fait en
Jfl7. des pensions viagèresà
deux de ses filles Religieuses à
Montfleury prés de Grenoble
où il n'entre que des Demoi-
selles. Pierre de Chappuisde
Bionas épousaen 1606. Marguerite de Difimieu, fille de
haut & puissant Seigneur Ccsar, Chevalier Seigneur de Difilnicl:1, &c. Gouverneur de
Vienne. Une autre branche de
cette Maison s'etf établie à
Toulouse.Le Commandant
de la Citadelle de Perpignan,
un des plus honnêtes hommes
du Royaume en est sorti.
Mr le Comte de Gaffé, fils
de Mr le Maréchal de Matignon, a
épousé Mlle de Château renault fille du Maréchal
de ce nom. Mr de Matignon a
prié le Roy de trouver bon
qu'il donnast au Marquis de
Gaffé son fils, le Gouvernement qu'il avoir dans le Pays
,
d'Artois. Sa Majesté l'a agréé,
& luy a
confirmé le même
Brevet de retenuë qu'il avoit
defliis.
de Monc-rond chef de la
Maison Saint Germain d'Apchon, épousa à Lyon Mlle de
Corgenon fille du Baron dece
nom, Gentilhomme de Bresse.
Ce Marquis descend d'une
sœur du Maréchal de S. André,
tué à la Bataille de Dreux,
& S. André belle Terre, est
dans leur Maison depuis ce
temps-là.
En 1302. l'un des Ancêtres
du nouvel Epoux fit une transaction avec le Comte de Fores,
dans laquelle il prenoit la ^sa-ilire de haut ôc puissant Seigneur qui dans ces tempsne se
d onnoit qu'aux perfonne^tresillustrées
,
ou par l'ancienneté
de leur Noblesse ou par, 1élévation de leur dignnité. Ces
nouveaux Epoux font universellement estimez
,
le jeune
Cavalier ayant beaucoup de
poliressfe & de sage conduite,
/>{. la Dlle ayant tous les agremens du corps & dePcfprit,<5c
une régularité qui la fait prttposer pour exemple dans ces
Provinces. La lecture de tous
les ouvragesd'esprit dit tcinps,
n'afaitquecultiver k. sien sans
le faflcr comme il arriveà
quelques personnes de son
sexe. On ne connoist point
qu'elle soit remplie de cette
lecture, que lorsque la corrtptaitanccia force d'en faire
part aux autres.
Mr le Baron de Corgenon
pere de la Dlle a
esté longtempsSyndic de la Noblesse de
Srcfle. Il estde l'ancienne Mai-
-
sondes Chappuis,originaires
de Çoindrieu,& qui jounToient
de le qualité de Nobles dés le
•14°fiect, comme on le justifie -
par Le contrat, de Mariagede
1
Noble Loüis de Chappuis, fils
de Noble Pierre de Chappuls,
en datte du 14. Janvier 1395"
d'eux sortirent diverses branches) celle de Mr le Baron deCorgenon établie en Bresse,
celle de Mr de la Foy, &celle
de Mrde Magniola. Il y en a
une autre en Dauphiné, d'où
Mrs de Bionas, dePassins,de
Bienaffis & de Pommier font
sortis. Thomas de Chappuis
laissa par[Qn Testament fait en
Jfl7. des pensions viagèresà
deux de ses filles Religieuses à
Montfleury prés de Grenoble
où il n'entre que des Demoi-
selles. Pierre de Chappuisde
Bionas épousaen 1606. Marguerite de Difimieu, fille de
haut & puissant Seigneur Ccsar, Chevalier Seigneur de Difilnicl:1, &c. Gouverneur de
Vienne. Une autre branche de
cette Maison s'etf établie à
Toulouse.Le Commandant
de la Citadelle de Perpignan,
un des plus honnêtes hommes
du Royaume en est sorti.
Mr le Comte de Gaffé, fils
de Mr le Maréchal de Matignon, a
épousé Mlle de Château renault fille du Maréchal
de ce nom. Mr de Matignon a
prié le Roy de trouver bon
qu'il donnast au Marquis de
Gaffé son fils, le Gouvernement qu'il avoir dans le Pays
,
d'Artois. Sa Majesté l'a agréé,
& luy a
confirmé le même
Brevet de retenuë qu'il avoit
defliis.
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Résumé : Mariages, [titre d'après la table]
Le 1er mai, le Marquis de Monc-rond, chef de la Maison Saint-Germain d'Apchon, épousa à Lyon Mademoiselle de Corgenon, fille du Baron de Corgenon, Gentilhomme de Bresse. Le Marquis descend d'une sœur du Maréchal de Saint-André, tué à Dreux. En 1302, un ancêtre du Marquis conclut une transaction avec le Comte de Fores, obtenant le titre de haut et puissant Seigneur. Les époux sont universellement estimés pour leur politesse, sagesse et agréments. Le Baron de Corgenon, syndic de la noblesse de Serfle, appartient à la Maison des Chappuis, nobles depuis le 14e siècle. Cette Maison a plusieurs branches, dont celle de Monsieur de Corgenon en Bresse et celle de Monsieur de la Foy. Le Comte de Gaffé, fils du Maréchal de Matignon, épousa Mademoiselle de Château-Renault, fille du Maréchal de ce nom. Le Maréchal de Matignon obtint du Roi la confirmation du gouvernement du Pays d'Artois pour son fils, le Marquis de Gaffé.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 1-74
Historiette Espagnole.
Début :
Dans le temps que l'Espagne estoit divisée en plusieurs [...]
Mots clefs :
Prince, Amour, Coeur, Joie, Bonheur, Mariage, Princesse, Amant, Liberté, Duc, Combat, Époux, Choix, Rival, Espagne, Andalousie, Mort, Malheur, Vertu, Générosité, Père, Sensible, Aveu, Discours, Courage
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texteReconnaissance textuelle : Historiette Espagnole.
Historiette Espagnole.
Dans le temps que.
l'Espagne estoit divisée
en plusieurs pays dont
chacun avoit fonSouverain,
le Duc d'Andaloufie
estoit le plus confiderable
d'entr'eux, foit par
l'estenduë de ses Estats,
soit par la sagesse avec
laquelle il les gouvernoit.
Il estoit l'arbitre
des autres Ducs sesvoisins,
dans les differens
qui les defunissoient, &
ces raisonsluyattiroient
la veneration
,
& le respectde
toute l'Espagne :
le detir qu'avaient les
jeunes Princes de voir
un Souverain dont la réputation
faisoit tant de
bruit,& qu'on leurproposoitsans
cesse comme
le plus excellent modelle
,
les attiroit dans sa
Cour, mais les charmes
de Leonore sa fille les y
retenoient: c'estoit la
beautéla plus reguliere,
&la plus touchante,
qui eustjamais paru en
Espagne
,
la beauté de
son esprit, &l'excellence
de son coeur formoient
de concert avec
ses appas tout ce qu'on
peut imaginer de plus
parfait.
Les Princes qui ornoient
une Cour déjasi
brillanteparl'esclat de
la Princesse Leonore,
joüissoient d'un je ne
scay quel charme secret,
que sa presence faisoit
sentir, ëc que la renomméen'avoit
paspûassez
publier: Ils l'aimoient,
ilsl'admiroient, mais le
respect ne leur en permettoit
que les marques
qui efchapentnecesairement
à l'admiration
,
6c à l'amour. Le
seul D0111 Juan fil^ du
Duc de Grenade osabien
tost reveler le secret
que tous les autres
cachoient avec tant de
foin. C'estoit un Prince
très - puissant
,
bc de
grands interestsd'Estat
queleperedeLeonore,&
le sien, avoient à demefler,
pouvoientfaciliter
un mariage auquel son
amour ,
& sa vanité le
faisoient aspirer, ensorte
queDom Juan sûr de
l'approbation du Duc
d'Andalousie,&constant
aussi sur son mérité declara
son amour à Leonore,
avec une hardiesse
qui dominoit dans
son caractere.
La Princesse ne luy
respondit point avec ces
vaines ostentations de
fierté ridicules sur tout
dans celles que l'amour
n'a pas touchées; mais
son discours portoit un
caractère de modération
qui luy annonçoit une
longue indifference
,
il
ne receut d'elle que
quelques marques de la
plus simple estime, sentiment
froid qui ne fait
qu'irriter les feux de l'amour,
DomJuan eust
mieuxaimé queLeonore
eust esclaté contre luy
, l'indifference est en effet
ce qui tourmente le
plus un amant, elle luy
oste le plaisir de l'esperance
aussi
-
bien que la
haine, & n'éteint pas
comme elle sa passion.
DomJuan parla souvent
deson amour à Leonore
,
& il en receut toujours
les mesmes respon
ses, rien ne put attendrir
pour luy
, ce coeur
dont l'amour reservoit
la conqueste à un autre,
mais en perdant
l'esperancede toucher
son coeur, il ne renonça
pas à celle de la posseder,
il agit auprès du
Duc plus vivement que
jamais
,
il esperoit que
Leonore aimeroit son
époux par la mesme raison
qu'il l'empeschoit
d'aimer son amant, il
pressa si fort son mariage
qu'en peu de temps
il fut conclu: quelle
fut la desolation décette
Princesse,ellen'estoit
pas insensibleàl'amour.
lePrince deMurcie avoit
sceu lui plaire, mille
qualitez héroïques le
rendoientdigne de son
amour, elle l'aimoit
quel malheur d'estre,
destinée à un autre. Cet
aimable Prince qui l'adoroit
n'avoit jamais ofé
luy parler de sonamour,
& n'avoit aussi
jamais reçu aucune mar
quedeceluy que Leonore
sentoit pour luy :
Il arrive à Seville où
estoit la Cour du Duc
d'Andalousie. Le mariage
de Dom Juan fut la
premiere nouvelle qu'-
apprit l'amoureux Prince
de Murcie, il fut frappé
comme d'un coup de
foudre. Il crut avoir
tout perdu, ainsi il ne
menagea plus rien, &
sansrendre ses premiers
devoirs au Duc, il
court chezLeonore dans
l'estat le plus violent quun
amant puisseeprouver
: Il eji doncvray,
Madame, luy dit-il, que
vous épousezDomJuan,
l'heureux Domfuan va
vous posseder.Toute la
Courqui retentit de sa
gloire deson honheur,
m'annonce le seul malleur
quiputm'accabler:
car enfin,Madame, il
n'est plus temps de vous
cacher messentiments
,
il
faut maintenant qu'ils c-
L'latent, je vous aimay
dezque vousparusses à
mes yeux, l'amour ne
peut plus se tairequand
il est reduit au desespoir;
Dom Juan seral'époux
de Leonore , Ah Prince[
Je ! quelle ressource
pour moy dans un pareil
malheur, Eh! quel
autrepartypuis-jeprendre
que celuy de mourir
: ce discours du Prince
surprit Leonore : il
luy donna encore plus
de joye
,
le respect du
Prince avoit juques-là si
bien caché son amour
qu'ellen'avoit pas mesme
peu le soupçonner,
quel charme pour elle
de se voir si tendrement
aimée d'un Prince qu'-
elle aimoit.
Leonore dont le coeur
estoit grand & incapable
des petitesses de la
feinte&dudéguisement
se livra toute entiere au
premiermouvement de
la gcnerosité, Prince,
dit elle, loin que vostre
amour m'offense, je ne
fais point difficulté de
vourdirequej'y responds
par tout celuy dont je
suiscapable; ouy,Prince,
je vous aime, &fij'epou.
sois Dom Juan je serois
encore plus à plaindre
que vous, maintenant
que jeconnoisvostre amour,
&que voussçat¡}
eZ le mien, nos malheurs
ne seront pas si
grands, la pofejjion de
vostre coeur va mefaire
surmonter les plusrudes
disgraces, &l'aveu que
je vous fais de mon amour
vous responds que
je ne seray point à un
autre que vous.
Cet aveu paroîtra sans
doute bien promt à ceux
qui croyent que l'amour
est toujours une foiblesse,
il feroit condamnable
en effet dans une
amante ordinaire, mais
l'amour heroïque plus
independant se prescrit
à
à luy mesme ses regles ,
sans violer jamais celles
dela vertu.
On peut juger combien
le Prince fut sensible
à un aveu dont il
n'auroit jamais osé se
flater
,
sa joye plus vive,&
plus forte que celle
que l'amour content
inspire d'ordinaire,ne se
monstra que par des
transports, illuy prouvoit
par le silence le plus
passionné que son bonheur
épuifoit toute sa
sensibilité, tandis que la
Princesse
,
oubliant le
danger d'estresurprise,
s'abandonnoitauplaisir
de le voir si tendre. Il
reprit l'usage dela parole
que sa joye extrémeluy
avoit osté: Est-il
possible, ma Princesse !
que vous flye{fènfihle
à mon amour, n'estoitce
pas ajJeZ que la pitié
vous interessast dans mes
malheurs ; Je comptois
sur la gloire de vous admirer,
f5 de vous aimer
plus que tout le monde
ensemble,maispouvoisje
me flater du bonheur
de vousplaire:SoyeZ,ûr,
dit Leonore, de la sincerité
de mes sentiments :
la vertu ria pas moins
de part à l'aveu que je
vous en fais que mon amour
:oüy
,
Prince, c' est
cette vertu si sensible à
la vostre qui vous afait
iJ.:I1)U que monamour,
tout violent qu'il est, ne
m'auroitjamais contraint
à vous faire f5 cejl
cette vertu qui mefait
souhaitterd'estreplus digne
devous: mais helas!
que leplaisir d'un entretien
si tendre va nous
cou,#ercl,er,noe,r,e amour
est trop violent pour ne
pas éclater, on le remarquera,
Prince, & l'on
va nousseparerpour tousjours.
Aprés une conversation
telle que se l'a peuvent
imaginer ceux qui
ont ressenti en mesme
temps l'amour, la joye
&la crainte. Le Prince
deMurcie se separa de
sa chere Leonore
,
de
peur de trahir par un
trop longentretienlemistere
si necessaire à leur
amour:il alla rendre ses
devoirs au Duc d'Andalousie,
qui luy confirma
le mariage de Leonore
avec DomJuan;savisite
futcourte,il n'aimoit
pas assez DomJuan pour
s'entretenir si long-tems
de son bonheur:la resolution
du Duc l'allarmoit
extremement ,
il
prévoyoit des éclats que
son amour pour Leonore
luy faisoit craindre
plus que la mort. Agité
de foins & d'inquietudes
il va chercher la solitude
pour y réver aux
moyens de détourner le
malheur qui le menaçoitj
il y trouva justement
Dom Juan qui se
promenoit seul dans les
jardins du Palais: quelle
rencontre que celle
d'un Rival qui rendoit
malheureux l'objet de
son amour. Si le Prince
eust suivi les mouvements
de sacolere,il auroit
sans doute terminé
sur le champ leur querelle:
mais il importoit
au Prince de dissimuler
plus quejamais; il aborda
Dom Juan avec cet
air d'enjouëment, & de
politesse qui luy estoit
particulier, & luy parla
en ces termes: Je ne
m'attendotspas, Prince,
de vous trouver enseveli
dans une profonde rêverie
lorsque toute cette
Cour ne s'occupe, & ne
s'entretient que de vostre
bonheur, le Duc d'Andalousie
vient de vous
rendre le Princed'Espagne
le plus heureux, &
nous
vousfuyeztout le monde
qui applaudità son
choîx. Est-ce ainsi que*
vous r(ce'Ve{, la plus
grandefaveurquepuisse
vous faire la fortune ?
Prince, responditDom
Juan, loin d'estre inJér;-'
sible au bonheur que le
choix du Duc me procure
,
c'est peut- estre afin
de le mieux gouster que
je cherche la solitude:
poury estreaussisensible
que je le dois, je riay beJ'oin
que de mon propre
coeury , je le possede
mieux icy qu'au milieu
d'uneseule de ccurtifans,
dont quelques-unspeutestre
donneroient des applaudissementsfcrce\
y a
un Princedontils envient
le bonheur.
Quoj qu'ilensoit, re->
prit lePrince, voflre
froideur mestonne:vous
estes trop heureux pour
veus renfermer dans les
bornes dune joye si moderee.
Eh!qui eutjamais
tant desujets de joye?
Vous allez,posseder Leonore
, &vous pofedez
apparemment son coeur,
car DomJ-uJan,delicat
&genereux comme je le
connois, nevoudraitpoint
faireson bonheurauxdépens
de celle -qu'ilaime,
il n'auroit point accepté
les offresduperesans eflrc
seur du coeur de lafille.
Leonore,-refpoilditDom
Juan, n'a point flatté
mon amour, &si setois
d'humeur a mmquieter>
je trouerois peut -
estre , quelle est sans inclination
pour moy:maisenfin
je rapporte la froideur
dontelle apayemesfeux,
à son indifférence naturelled'amour
mutuel n'est
pas necessaire dans de
pareils mariages, les raisons
d'Estat, & les interests
de famille en décident
ordinairement; &
lorsque j'accepte ïhonne"
f?' que le Dm-veut me
foeire? (avertu
pond quelle n'a point
d'tantipathiepour l'époux
que son pere luy destine ,
ni d'inclinationpourceux
que le choix du Duc riauthorisè
pas à luy lnarquer.
de l'amour. Permettezmoy
y
Seigneuryrepliqua
le Prince
,
de douter de
la sincerité de vos discours
pour estimer encore
vos sentimens, ouiy puisque
vous 'vo!/;/ez estre
l'Espoux de Leonore,
vous estes purdeJon
coeur: mais sans doute
vous vouleT^oùtrJeul de
vosplaisirs.Jevous laise
en liberté.
Si le Prince quitta
brusquementDomJuan,
c'estoit moins pour luy
plaire
, que parce qu'il
craignoit de ne pouvoir
pas assez retenir sa colere.
Il estoiteneffetbien
dangereux qu'elle n'éclatast
à la veuë d'un
Rival qui oiïLnibit également
sa delicatesse &
sa passion.
Le Prince courut rendre
compte à sa chere
Princesse de ce quis'estoit
passé entreDomJuan
& luy: mais bientost
les inquiétudes le reprirent
quand Leonore luy
dit que le Duc son pere
vouloit absolument acheverce
fatal mariage,
qu'elle en auroit esperé
plus de condescendance
,
maisqu'il paroissoit
inflexible
,
& qu'elle
craignait bien que rien
ne peut changer a resolution.
Ce fut ppur lors que
le Prince se trouva
cruellement agité: Que
de malheurs, luy dit-il,
je vais vous susctier!
quelles violences ne va
point vousfaire le Duc?
quellespersecutions de la
part de DomJuan? mais
en vain cet indigneRi- ,Zne
: valvêtitjorcervojïre inclînattoïijappujzduchoix
de vostre Pere, mon amour
& mon courage,
plus forts que leurs intercjisy
& leurs resolutions
vaincraient des obstacles
mille fois encore plys
grands: mous^wiau
meZ, je ne seray jamais
malheureux Dom
Juan nefera jamaisvostre,
Epoux ; je cours le
punir & vousvenger.
jihPrincel dit Leonore
,
auallû^vcus faire?
je ne crains point que le
bruit d'un combat suissè
ternir ma gloire, mais
que deviendrons-je lit
vous estoit funefe ? la
fortune riejïpas tousjours
du party de l'amour.
Prince, au nom de cet
Amour,n'éxposez,point
une vie à laquelle s'attache
la mienne: contenteZ:.,
vous du ferment que je
fais de rieflre jamais
qu'a vous,
Quel coeur ne feroit
pas sensible à tant de tendresse
? mais qui pourroit
l'estreautant que le
fut ce Prince le plus delicat
,
& le plus tendre
de tous les amans : on
peut croire queses transports
éclatoientsur son
visage, & ce fut en effet
ce qui trahit le mistere
de ces amans. DomJuan
venoit visiter Leonore,
il entroit dans son appartement,
dans les mamens
les plus vifs
y
&
les plus heureux où le
Prince se fust encore
trouvé; il sbupçonna
d'abord sonmalheur, &
la Princessequieraignoit
de sè trahir elle-mesme,
aprés quelques discours
de civilité feignit une
affaire, & se retira dans
son cabinet. Pour lors
Dom Juan qui n'avait
d'abord osé produire les
soupçons, ne menagea
plus rim, ces deux Rivaux
quitterent l'appartement
de la Princessè,
& sanssedonnerrendezvous
que par des regards,
ïls se trouvèrent
enfin {èu!s dans une alléeextrêmement
éloignée
du Palais, &Dom
Juan parla ainsi le premier
; Si j'avais Jeeu ,
Prince, que vous estieZ
seul avec Leonore - n'aurais eu garde de troubler
c-uoftre entretien, il
vous saisoit plasir à l'un
é5 à l'autre, ou toutes les
marquessurlesquelles on
en peut jugersont équivoques
: je mesuis pour lors
souvenu desmaximesgenereusèsquevous'VoulieZ
tantoslm'inspirer, iffen
ay reconneu la sagesse
aussî-tost que leprincipe.
Seigneur, respondit le
Prince, quand on estné
genereuxon n'ignorepoint
ces maximes, un amant
delicat se croit indigne
d'époufsr sa maijlrejje
quand il ne s'enfait pas
armer, l'epouser sans luy
plairec'est luy ojier la
liberté de concert avec
ceux qui ontdroitde disposer
d'elle, ~(jfpour
moy Pour vous,
répliquaDom Juan
,
vous accepteriez^le choix
de son Peres'il estoit
en vostre saveur ; sans
craindre dopprimer sa
liberté, ~f5 vous ferieZ
un usage plus agreable
de la delicatessè de
vos sèntiments: je rien
produirois pas du moins,
reprit le Prince avecémotion,
d'indignes f5
~â*elle&demoy.Jeferay
bientost voir, repritfierement
Dom Juan, que
cen'estpas estreindigne
du bienauquel on
que defaire desenvieux.
A ces mots le Prince sèntit
redoubler sa colere:
Un amant, luy dit-il
quinetrouveque de Findifférence
dans l'objet
qu'il
qu'ilaimerait d'ordinairepeud'envieux.
Jesuis
surpris,reprit DomJuan,
de l'audace avec laquelle
vous osèZm'insulter.
Hé! que pretendeZ:vous
sur Leonore pour en soutenirles
droits:je prétends
les luy consèrver , dit le
Prince, ~& scavoir si
Dom Juan aura le courage
de les detruire. Aces
mots, il tire son épée, &
Dom Juan se met en devoir
de se deffendre.
A voir leur mutuelle
fureur on auroit devin
sans peine l'importance
du sujet qui lesanimoitt
ces siers Rivaux, qu'un
grand courage & de
puissants. motifs rendoient
prefqumvinciblés,
combattirent lone- otemps à égal avantage:
mais enfin la force 8c
l'adresse du Prince prévalurent
; il desarma
Dom Juan
,
qui sans xvoir
receu aucune biefseure,
se trouva a la merci
de son vainqueur.
Alors le Princeloind'abuser
de sa victoire, sentit
mourir toute sa haine,
il ne put s'empescher de
plaindrele.tristeestat
dun malheureux. Dom
Juan estoit- en effet digne
de sa pitié :: il se
monstroit à la véritépeu
genereux. en poi^rfiijvant
des prétentions que
l'inclination de Leonore
n'authorisoit pas, mais
il dementoit sa générosité
pour la prèmieresois,
& jusque là le Prince
l'avoit trouvé digne de
son estime. Il ne voulut
point aussi luy donner la
mort : DomJuan, luy
dit ce genereux Rival
renoncera la possessïon de
Leonore ~f5 rvi'VeZ: Non,
non, respondit Dom
JuantermineZ ma vie
oulaissezmoy l'esperance,
depossedèrleseulbien qui
me la fait aimer. Vous
ouLeZdonc mourir, reprit
le Prince? Oüy, dit
Dom Juan, Eh! queserois-
je d'une vie qui ne.
seroit pas consacréea Leonore,
ah ! je feray trop
heureuxde luy donner
ceûtepreuve de ma constanceouijeveux
mourir..
Non, dit le Prince, que
ce discours avoit attendri
,non vous ne mourrez
point , deussai-je vivre
tousjours malheureux, je
respectedanscoeur ïa*-
mour queLeonoreyafait
naistre : Vivez Dom
Juan,vivez,&qu'on
ne puissejamais dire que
vous mourez pour avoir
aimécette divinePrincesse.
En mefine temps illuy renditsonépée,
prest à recommencer le
combat.Mais DomJuan
charmé de la generosité
du Prince, sentit tout à
coupchanger soiscoeur,
il fut quelque temps incapable
de prendre une
resolution, & mesme de
prononcer une parole:
enfin plus vaincu par la
generositédu Prince que
par ses armes, comme
s'il fust tout à coup der»
venu un autre homme,
il parlaainsi à son Rival.
Aumoment que vous me
rendez la vie , je comprends
que jemeritois la
mort, & je vaisvous
donner la plus grande
marque de mareconnoissance
:vousaime^Jans
WMte Leohore5, (3vom
estestropaimablepour
n'en
)
fjhe.pasaimé )1J
vous ceje>Prince
, tou?
tesmesprétentions, puissiez-
vousvivretousjours
heureux amantde Leànore:
pourmoyjevais lok
fuirpourjamais,&mettretoute
marlohe à eteindreunepassion
qui ojpen
selesplusillustres ama'ldu
monde"s conservez,
Prince,vostre amitiéque
vousvenezdemerendre
I!/
sipretieuse, & accomplir
tous nos souhaits. On ne
peut exprimer la joye,
&lasurprise du Prince,
il n'auroit pas cru que la
generosité eust tant de
pouvoir sur le coeur de
DomJuan,& fàrefblution
luy paroissoit si
grande, qu'àpeinepouvoit-
il suffire à l'admirer>
il le tint longtemps
entre ses bras, arrosant
son visagede ses larmes.
C'estoit un spectacle
bientouchant que ces
fiers rivauxdevenus tout,
d'uncoup sitendres. Ce
Prince déploroitlafatalité
des conjonctures qui
fQrçoieJld. Dom Juanà
luy faire un si violent sacrifice,
pendant que
DoraJuan croyoit faire
encore trop peu pour son
illustre amy. Leur genereuse
amitié fit entre eux
un fecond combat, aussi
charmant que lepremier
avoitestéterrible,
Ils se jurèrent une éternelle
amitié,&sedirent
enfinAdieu. Dom
Juan ne voulutpointretourner
sitost dans ses Etats;
craignant les esclaircissemens
que le Duc de
Grenade son pere auroit
exigé sur son retour imprevû.
Il resolutd'aller
voyager dans toute l'Êspagne.
Il ne crut pouvoirmieux
accomplir sa
:
promesse
, que par des
courses continuelles JOÙ
la multiplicité desdiffectls-
úbjets qui s'offrent
âùx Voyageurs,pouvoir
lé distraire
,
& chasser
ses premières impressions.
CependantlePrincequiavoit
tant de fîrjets
d'estre content de
l'amour,& delafortune,
prévoyant de terribles
esclats qu'il croyoit
devoirespargner à la
vertu de Leonore, estoit
accablé dedouleur. Ilse
reprochait d'avoir plus
écouté les interdis de
son amourque ceuxde
sa Princesse. Il craignoit
de s'estre rendu tout-afait
indigne d'elle. Aprés
avoir hesitéquelque
temps entre cette crainte
etledesir deluyapprendre
sa destinée
, ce dernier
sentiment l'emporta
,
&là il confia à fbn
Ecuyer une Lettrequi
apprit bientost à la Princesse
comment le Prince
l'avoitdélivrée des ira- -
portunes poursuites de
DomJuan. Si elle reçut
avec plaisir la nouvelle
delavictoire du Prince
: elle fut encore plus
charméedeladelicatesse
de ses sentimens, Quoy,
disoitelle, le Prince est
entUoneux dans un combat
qui decide definbon*
heur; & cependant craignant
de leftte rendu m-*
digne de mon amour par texceZ du sien. Il ne
peutgouster en liberté la
foyelaiplm grandeqm(
fdït capable de!rej!tlJ'ir.Ãj
nàiyEnnctiropgemr^m^
ne crainspointla iïèlcra
de Leono'm;jen'vhfvifab
ge dans .'erf:orhb:J'.qt«.:lu
fmlm ttt ')'expàfà,j,ipn
empefchrqueje,nefnjje
àun oewrequ'à:toyl
C'estainsi que cette
genereuse Princesse in-r
sensible à des revers que
le Prince craignoitpour
elle,donnoitau fort do
£>11Amant, une joyeà
laquelle il s'eftoit=lùy¿.
mmesemferrï'ï,~e.-•tru~:~-ma~ contoefi<fUerfeuftpô
gouster foiv; bonheur
sans l'y rendre sensible,
felle voulutparunelettre
Qu'elleluy écxivit]
Rendre toute sa tranquilité.
L'assuranced'estre
iimé de Leonore eïîoit
bien necessaireau Prince
pour luy faire supporter
fort absence : Il alloit
estre éloigné d'elle sans
ftjavoirquand il la re1\
erxoit,l éJpii9};i1i
Q¥elifalLfWlleJWtsJ)i\
|ettrpj4çL^nftr^&j/ç
retiraàdeu?ilicu(;'s<]e.§evine,
dityis,unJiçqu;JJl
9it.rfgiJitPjÇé.,gy
ilç'^ççUp^ l\11jq\1JtMJl}
du plaisir qLJre1F.lhf
JfUe,,^4e Ifcdgolgiif
d'enpeal('rsi6'.J.lÆp. noredesonCoftcin'avçuj:
gueresd'autre occupation
j'ics mesmesfcntimensleur
donnoientles
mesm peines 3îô^rJLes
mesmes plaisirs.
• Untemps considerable
se passa,sansqueces
deuxAmans pussent ny se11tretenlf) ny s'écrire
&Leonore qui n'avoit
de plaisir qu'enpensant
au Prince, en estoit pour
comhh de malheurs distraite
par les soupçons
defon> pere qui croyait
que les froideurs de sa
filleavaient éloigné
Dom Juan. Enfin le tumulte
d'une Cour, où
l'on nes'entretenoit que
deDomJuanluy devint
tout-à-fait insuportable?
elle pria leDucfbh perô
de luy permettre de quitter
Seville pour quelqoç
temps,sousprétexte de
rétablir sa santé
, que
l'absence de son cher
Amant avoit extrêmement
alterée:elle choisi
Saratra Maison de plaisance
à deux lieues de
Seville où elle avoit passé
une partiede sonenlance,
ellealloit tous les
soirs se promenerdans
un boisépais, ouellç
cftoitièurede trouver le
iilençe3 &la liberté:Un
jour sans s'estre apperçuë
de la longueur du
chemin ellele trouva
plus loin ql.",àl'ordi'qÇ
duChasteaudeSaratra,
elles'assit&fitassessoir
auprès d'elle Iiàbejle,
l'unede ses Filles qu'elle,
aimoit plus que les autrès,
&qui ne la quittoit
prcfqUc janlâis;elI tomba
dits UOéjft profonde
résveriè quilabelle* ne
put s'empescher deluy
en demanderle sujet,&
pourlors,foitque son
amour fortifié par un
trop long silence nepust
plus se contenir, , soit
qulfabelle méritastcettemarqué
de sa confiant
ce, Leonore luy ouvrit
fsoornt ccoeoeuurr,>&paparlrele rreécciitt,
le plustouchant luy ap- prit tout lemystere qui
estoit entre elle, & le Prince.! Ilàbelle estoit, sans
doute attendrie à la
peinture d'un si parfait
amour; mais elle se crut
obligée d'exhorter Leonore
à bannir le Prince
de son coeur: elle luy
representa respectueusement
tous les égards
.qu'exige des perssonnes
de son rang, le public à
quielles doivent, pour
ainsi dire,rendre compte
deleurssentiments 6c
de leurvertu.
chere Isabelle, reprit Leonore,
des quejeconnus le
.¡?rince, jeperdis laliberté
de-faire toutes ces reste- jfions,ma raison qui- en fit beaucoup en safaveur
rienfitaucunes contre lui.
Je l'aime enjirJ, & je
crois
, par mon amour,
estreau-dessusde celles
quin'ontpas lecoeurassez
vertueuxpour L'aimer,ce
riesipoint parcequ'il est
mïeuxfàit quelesautres
phltimïÈfneetèsf-pnriipta.Crc'eeafil*,ila
ma
iherèIJabelle,le caracte-
Yedejon coeurquefeftimc
eifHui9cèjifinamour
g'tïïereuxydélicat3dèfifr
terëjfé'', refPelJueux_'Ja.
cm que cet amour lriflreçoit
magenerositéa&
payerpar toutceluidont
jefhiscapable : plusatùntif
à ma, glomqtfà
fftôhmefmesfS indffjfc
fetitfursa félicitéparticulitre,
culiere, /<?#*çequi 12
pointderapport au* hoifc
&e$trde monarrww^ oud
facial de m'a :i.lé'li' nè
peut IjntereJJer,pouvois^
je connoistre taitr
Wtey.&wfasïefîtmer*
fomjQtSrjesèntir lepriX.
*a4hmsripmar'fait*arm.ou.r^0,> sionque ]aipoHr lui nest
fdefimnitmdee.re;ptlaire,*fqau'bosni<nyçoei.ï
AkhfmrqMifaunlqM
jefois condamme a ne le
plust¡}oir,peut-estre d()ut
t'ilde ma confiance,peut*
estre il craint que mon
amour ne saffomiJJ-es Apeine eut-elle achevécesderniers
mots,que lePrince sortit du bois
tout transporté, & se
jettant à ses pieds , s'éria:
Ah! ma Prtncejfeî
y a-t'tl un homme aujjfi
heureuxquemoi, dfpar*
ce que je vous rends un
hommage tjtIC tout l'tmivers
seroitforce de rvou;'
gendre,faut-ilque
plus heureux quç.Jont^
''Vr)ivers enseble. vv^. quellefurprifequel-,
lejoye, quels tranlports ):cçlatçf,
ces Ecnjdrcs Amaps:cçtt^
réunion impréveuë piÇrr
duifitentre eupi,ualong
silence qui ;peignoir
ntieüx leur fènfibiUtq
quetous les difçoups%<
';'"Cette {îtuatioa y;oiç
i doutçd,;cs grap!<&$
douceurs, mais l'amour rsen
trounedansles discours
passionnez quand ila
épuiséceux dusilence;
£6 futalorsque nepouvantadeziè
regarderais
ne purentle lassèr de
c:nteJldrc.-'
'i'Y0 Que fat deplaijira
n)om retrouver,cherPrince5
dit tendrement Leoîiore,
mais que ceplaisir
seracourt,peut-etrenous
ne^nousverrons\plus<:
nous ne nousverronsp'fofo,
ma Princesse,réponditil
,
ah crote^qm:tmtts
lesfois que lagloire,owfo
félicitéde Lemoreexige*
ront que je paroisse-â'fès
vousverrai-, je
vous verrai,charmante
Princessemalgrétousces
périls, maisquetousces
périlsyque.tous cesmah
heurs ne soientquepour
moi[ml9 jArai Uforcç
de lessùpporter>pmfqm
tpous. rriaimel
aJen'entreprendspoint
de pein: ici la douceurdeleurentretien
,
chacun en peut juger
- par sapropreexperience
aproportion des ,[ent..::..
nients dont il est capable.
Ilsuffrira de dire que
ces ,
plaisirs : n'ont point
debornes dans les coeurs
deceux qui n'enmettent
point à leur amour-
Chaque jourLeonore
revit for* Amant! & ce
- - A -
surentchaque jourde
nouveauxplaisirs:ils
estoient. trop heureux,
pour que leur bonheur
futde longuedurée,la
fortùrie leurdonna bien-
! tost d'antresfoins,*Lea-*
norèvrèceutiardre
; de
quitter, Saratra,&£Tdè
retourner promptement
à Seville:D'abord; elle
soupçonna quelquetrahison
de la partde [ci
domestiquer, & fit fça*
-
voirau Princel'ordre
cruel qui les SEparoit, en :de s'éloigner
inceflamineiic d'un lieu
où il avoit sans doute,
cf{tLé'ddé' couvert.
r. :,
Lessoupçons de Léo-»
nom ne se trouverent
quetrop bien sondez,
le Ducavoit appris par
un domestique de Leonore
3
qui estoit depuis
long-temps dans les
intereftsde Dom Juance
qui se passoit entre
dIe ,& le Prince:
Il
Ilrappella la Princesse
qui croyant sapassion
trop belle pourlaciefa^
yoüer;ne luyen sitplus
un mystere , non plus
que du combat entrer les
deux Princes. LàfîncePrité
de Leonore nefit
qu'exciter lacolere du
Bue,illuy ordonné de
se préparer à un pii&
grand voyage, &: afïii'
qu'ellepust oublier le
Princecepere}inflxi
ble resolut demettrela
mer entre ces deux amants,
& emmena Leonore
dansl'ille de Gades,
Cedépart fut si secret
& si precipité, que Leonore
ne put en informer
le Prince;ilapprit bien
tost quelle n'estoit plus
à Seville,mais avant
qu'il pust apprendre où
son perel'avoitreleguée,
il fut long-temps livré à
la plus cruelle douleur
qu'une pareille separatfionraiit
Dans le temps que.
l'Espagne estoit divisée
en plusieurs pays dont
chacun avoit fonSouverain,
le Duc d'Andaloufie
estoit le plus confiderable
d'entr'eux, foit par
l'estenduë de ses Estats,
soit par la sagesse avec
laquelle il les gouvernoit.
Il estoit l'arbitre
des autres Ducs sesvoisins,
dans les differens
qui les defunissoient, &
ces raisonsluyattiroient
la veneration
,
& le respectde
toute l'Espagne :
le detir qu'avaient les
jeunes Princes de voir
un Souverain dont la réputation
faisoit tant de
bruit,& qu'on leurproposoitsans
cesse comme
le plus excellent modelle
,
les attiroit dans sa
Cour, mais les charmes
de Leonore sa fille les y
retenoient: c'estoit la
beautéla plus reguliere,
&la plus touchante,
qui eustjamais paru en
Espagne
,
la beauté de
son esprit, &l'excellence
de son coeur formoient
de concert avec
ses appas tout ce qu'on
peut imaginer de plus
parfait.
Les Princes qui ornoient
une Cour déjasi
brillanteparl'esclat de
la Princesse Leonore,
joüissoient d'un je ne
scay quel charme secret,
que sa presence faisoit
sentir, ëc que la renomméen'avoit
paspûassez
publier: Ils l'aimoient,
ilsl'admiroient, mais le
respect ne leur en permettoit
que les marques
qui efchapentnecesairement
à l'admiration
,
6c à l'amour. Le
seul D0111 Juan fil^ du
Duc de Grenade osabien
tost reveler le secret
que tous les autres
cachoient avec tant de
foin. C'estoit un Prince
très - puissant
,
bc de
grands interestsd'Estat
queleperedeLeonore,&
le sien, avoient à demefler,
pouvoientfaciliter
un mariage auquel son
amour ,
& sa vanité le
faisoient aspirer, ensorte
queDom Juan sûr de
l'approbation du Duc
d'Andalousie,&constant
aussi sur son mérité declara
son amour à Leonore,
avec une hardiesse
qui dominoit dans
son caractere.
La Princesse ne luy
respondit point avec ces
vaines ostentations de
fierté ridicules sur tout
dans celles que l'amour
n'a pas touchées; mais
son discours portoit un
caractère de modération
qui luy annonçoit une
longue indifference
,
il
ne receut d'elle que
quelques marques de la
plus simple estime, sentiment
froid qui ne fait
qu'irriter les feux de l'amour,
DomJuan eust
mieuxaimé queLeonore
eust esclaté contre luy
, l'indifference est en effet
ce qui tourmente le
plus un amant, elle luy
oste le plaisir de l'esperance
aussi
-
bien que la
haine, & n'éteint pas
comme elle sa passion.
DomJuan parla souvent
deson amour à Leonore
,
& il en receut toujours
les mesmes respon
ses, rien ne put attendrir
pour luy
, ce coeur
dont l'amour reservoit
la conqueste à un autre,
mais en perdant
l'esperancede toucher
son coeur, il ne renonça
pas à celle de la posseder,
il agit auprès du
Duc plus vivement que
jamais
,
il esperoit que
Leonore aimeroit son
époux par la mesme raison
qu'il l'empeschoit
d'aimer son amant, il
pressa si fort son mariage
qu'en peu de temps
il fut conclu: quelle
fut la desolation décette
Princesse,ellen'estoit
pas insensibleàl'amour.
lePrince deMurcie avoit
sceu lui plaire, mille
qualitez héroïques le
rendoientdigne de son
amour, elle l'aimoit
quel malheur d'estre,
destinée à un autre. Cet
aimable Prince qui l'adoroit
n'avoit jamais ofé
luy parler de sonamour,
& n'avoit aussi
jamais reçu aucune mar
quedeceluy que Leonore
sentoit pour luy :
Il arrive à Seville où
estoit la Cour du Duc
d'Andalousie. Le mariage
de Dom Juan fut la
premiere nouvelle qu'-
apprit l'amoureux Prince
de Murcie, il fut frappé
comme d'un coup de
foudre. Il crut avoir
tout perdu, ainsi il ne
menagea plus rien, &
sansrendre ses premiers
devoirs au Duc, il
court chezLeonore dans
l'estat le plus violent quun
amant puisseeprouver
: Il eji doncvray,
Madame, luy dit-il, que
vous épousezDomJuan,
l'heureux Domfuan va
vous posseder.Toute la
Courqui retentit de sa
gloire deson honheur,
m'annonce le seul malleur
quiputm'accabler:
car enfin,Madame, il
n'est plus temps de vous
cacher messentiments
,
il
faut maintenant qu'ils c-
L'latent, je vous aimay
dezque vousparusses à
mes yeux, l'amour ne
peut plus se tairequand
il est reduit au desespoir;
Dom Juan seral'époux
de Leonore , Ah Prince[
Je ! quelle ressource
pour moy dans un pareil
malheur, Eh! quel
autrepartypuis-jeprendre
que celuy de mourir
: ce discours du Prince
surprit Leonore : il
luy donna encore plus
de joye
,
le respect du
Prince avoit juques-là si
bien caché son amour
qu'ellen'avoit pas mesme
peu le soupçonner,
quel charme pour elle
de se voir si tendrement
aimée d'un Prince qu'-
elle aimoit.
Leonore dont le coeur
estoit grand & incapable
des petitesses de la
feinte&dudéguisement
se livra toute entiere au
premiermouvement de
la gcnerosité, Prince,
dit elle, loin que vostre
amour m'offense, je ne
fais point difficulté de
vourdirequej'y responds
par tout celuy dont je
suiscapable; ouy,Prince,
je vous aime, &fij'epou.
sois Dom Juan je serois
encore plus à plaindre
que vous, maintenant
que jeconnoisvostre amour,
&que voussçat¡}
eZ le mien, nos malheurs
ne seront pas si
grands, la pofejjion de
vostre coeur va mefaire
surmonter les plusrudes
disgraces, &l'aveu que
je vous fais de mon amour
vous responds que
je ne seray point à un
autre que vous.
Cet aveu paroîtra sans
doute bien promt à ceux
qui croyent que l'amour
est toujours une foiblesse,
il feroit condamnable
en effet dans une
amante ordinaire, mais
l'amour heroïque plus
independant se prescrit
à
à luy mesme ses regles ,
sans violer jamais celles
dela vertu.
On peut juger combien
le Prince fut sensible
à un aveu dont il
n'auroit jamais osé se
flater
,
sa joye plus vive,&
plus forte que celle
que l'amour content
inspire d'ordinaire,ne se
monstra que par des
transports, illuy prouvoit
par le silence le plus
passionné que son bonheur
épuifoit toute sa
sensibilité, tandis que la
Princesse
,
oubliant le
danger d'estresurprise,
s'abandonnoitauplaisir
de le voir si tendre. Il
reprit l'usage dela parole
que sa joye extrémeluy
avoit osté: Est-il
possible, ma Princesse !
que vous flye{fènfihle
à mon amour, n'estoitce
pas ajJeZ que la pitié
vous interessast dans mes
malheurs ; Je comptois
sur la gloire de vous admirer,
f5 de vous aimer
plus que tout le monde
ensemble,maispouvoisje
me flater du bonheur
de vousplaire:SoyeZ,ûr,
dit Leonore, de la sincerité
de mes sentiments :
la vertu ria pas moins
de part à l'aveu que je
vous en fais que mon amour
:oüy
,
Prince, c' est
cette vertu si sensible à
la vostre qui vous afait
iJ.:I1)U que monamour,
tout violent qu'il est, ne
m'auroitjamais contraint
à vous faire f5 cejl
cette vertu qui mefait
souhaitterd'estreplus digne
devous: mais helas!
que leplaisir d'un entretien
si tendre va nous
cou,#ercl,er,noe,r,e amour
est trop violent pour ne
pas éclater, on le remarquera,
Prince, & l'on
va nousseparerpour tousjours.
Aprés une conversation
telle que se l'a peuvent
imaginer ceux qui
ont ressenti en mesme
temps l'amour, la joye
&la crainte. Le Prince
deMurcie se separa de
sa chere Leonore
,
de
peur de trahir par un
trop longentretienlemistere
si necessaire à leur
amour:il alla rendre ses
devoirs au Duc d'Andalousie,
qui luy confirma
le mariage de Leonore
avec DomJuan;savisite
futcourte,il n'aimoit
pas assez DomJuan pour
s'entretenir si long-tems
de son bonheur:la resolution
du Duc l'allarmoit
extremement ,
il
prévoyoit des éclats que
son amour pour Leonore
luy faisoit craindre
plus que la mort. Agité
de foins & d'inquietudes
il va chercher la solitude
pour y réver aux
moyens de détourner le
malheur qui le menaçoitj
il y trouva justement
Dom Juan qui se
promenoit seul dans les
jardins du Palais: quelle
rencontre que celle
d'un Rival qui rendoit
malheureux l'objet de
son amour. Si le Prince
eust suivi les mouvements
de sacolere,il auroit
sans doute terminé
sur le champ leur querelle:
mais il importoit
au Prince de dissimuler
plus quejamais; il aborda
Dom Juan avec cet
air d'enjouëment, & de
politesse qui luy estoit
particulier, & luy parla
en ces termes: Je ne
m'attendotspas, Prince,
de vous trouver enseveli
dans une profonde rêverie
lorsque toute cette
Cour ne s'occupe, & ne
s'entretient que de vostre
bonheur, le Duc d'Andalousie
vient de vous
rendre le Princed'Espagne
le plus heureux, &
nous
vousfuyeztout le monde
qui applaudità son
choîx. Est-ce ainsi que*
vous r(ce'Ve{, la plus
grandefaveurquepuisse
vous faire la fortune ?
Prince, responditDom
Juan, loin d'estre inJér;-'
sible au bonheur que le
choix du Duc me procure
,
c'est peut- estre afin
de le mieux gouster que
je cherche la solitude:
poury estreaussisensible
que je le dois, je riay beJ'oin
que de mon propre
coeury , je le possede
mieux icy qu'au milieu
d'uneseule de ccurtifans,
dont quelques-unspeutestre
donneroient des applaudissementsfcrce\
y a
un Princedontils envient
le bonheur.
Quoj qu'ilensoit, re->
prit lePrince, voflre
froideur mestonne:vous
estes trop heureux pour
veus renfermer dans les
bornes dune joye si moderee.
Eh!qui eutjamais
tant desujets de joye?
Vous allez,posseder Leonore
, &vous pofedez
apparemment son coeur,
car DomJ-uJan,delicat
&genereux comme je le
connois, nevoudraitpoint
faireson bonheurauxdépens
de celle -qu'ilaime,
il n'auroit point accepté
les offresduperesans eflrc
seur du coeur de lafille.
Leonore,-refpoilditDom
Juan, n'a point flatté
mon amour, &si setois
d'humeur a mmquieter>
je trouerois peut -
estre , quelle est sans inclination
pour moy:maisenfin
je rapporte la froideur
dontelle apayemesfeux,
à son indifférence naturelled'amour
mutuel n'est
pas necessaire dans de
pareils mariages, les raisons
d'Estat, & les interests
de famille en décident
ordinairement; &
lorsque j'accepte ïhonne"
f?' que le Dm-veut me
foeire? (avertu
pond quelle n'a point
d'tantipathiepour l'époux
que son pere luy destine ,
ni d'inclinationpourceux
que le choix du Duc riauthorisè
pas à luy lnarquer.
de l'amour. Permettezmoy
y
Seigneuryrepliqua
le Prince
,
de douter de
la sincerité de vos discours
pour estimer encore
vos sentimens, ouiy puisque
vous 'vo!/;/ez estre
l'Espoux de Leonore,
vous estes purdeJon
coeur: mais sans doute
vous vouleT^oùtrJeul de
vosplaisirs.Jevous laise
en liberté.
Si le Prince quitta
brusquementDomJuan,
c'estoit moins pour luy
plaire
, que parce qu'il
craignoit de ne pouvoir
pas assez retenir sa colere.
Il estoiteneffetbien
dangereux qu'elle n'éclatast
à la veuë d'un
Rival qui oiïLnibit également
sa delicatesse &
sa passion.
Le Prince courut rendre
compte à sa chere
Princesse de ce quis'estoit
passé entreDomJuan
& luy: mais bientost
les inquiétudes le reprirent
quand Leonore luy
dit que le Duc son pere
vouloit absolument acheverce
fatal mariage,
qu'elle en auroit esperé
plus de condescendance
,
maisqu'il paroissoit
inflexible
,
& qu'elle
craignait bien que rien
ne peut changer a resolution.
Ce fut ppur lors que
le Prince se trouva
cruellement agité: Que
de malheurs, luy dit-il,
je vais vous susctier!
quelles violences ne va
point vousfaire le Duc?
quellespersecutions de la
part de DomJuan? mais
en vain cet indigneRi- ,Zne
: valvêtitjorcervojïre inclînattoïijappujzduchoix
de vostre Pere, mon amour
& mon courage,
plus forts que leurs intercjisy
& leurs resolutions
vaincraient des obstacles
mille fois encore plys
grands: mous^wiau
meZ, je ne seray jamais
malheureux Dom
Juan nefera jamaisvostre,
Epoux ; je cours le
punir & vousvenger.
jihPrincel dit Leonore
,
auallû^vcus faire?
je ne crains point que le
bruit d'un combat suissè
ternir ma gloire, mais
que deviendrons-je lit
vous estoit funefe ? la
fortune riejïpas tousjours
du party de l'amour.
Prince, au nom de cet
Amour,n'éxposez,point
une vie à laquelle s'attache
la mienne: contenteZ:.,
vous du ferment que je
fais de rieflre jamais
qu'a vous,
Quel coeur ne feroit
pas sensible à tant de tendresse
? mais qui pourroit
l'estreautant que le
fut ce Prince le plus delicat
,
& le plus tendre
de tous les amans : on
peut croire queses transports
éclatoientsur son
visage, & ce fut en effet
ce qui trahit le mistere
de ces amans. DomJuan
venoit visiter Leonore,
il entroit dans son appartement,
dans les mamens
les plus vifs
y
&
les plus heureux où le
Prince se fust encore
trouvé; il sbupçonna
d'abord sonmalheur, &
la Princessequieraignoit
de sè trahir elle-mesme,
aprés quelques discours
de civilité feignit une
affaire, & se retira dans
son cabinet. Pour lors
Dom Juan qui n'avait
d'abord osé produire les
soupçons, ne menagea
plus rim, ces deux Rivaux
quitterent l'appartement
de la Princessè,
& sanssedonnerrendezvous
que par des regards,
ïls se trouvèrent
enfin {èu!s dans une alléeextrêmement
éloignée
du Palais, &Dom
Juan parla ainsi le premier
; Si j'avais Jeeu ,
Prince, que vous estieZ
seul avec Leonore - n'aurais eu garde de troubler
c-uoftre entretien, il
vous saisoit plasir à l'un
é5 à l'autre, ou toutes les
marquessurlesquelles on
en peut jugersont équivoques
: je mesuis pour lors
souvenu desmaximesgenereusèsquevous'VoulieZ
tantoslm'inspirer, iffen
ay reconneu la sagesse
aussî-tost que leprincipe.
Seigneur, respondit le
Prince, quand on estné
genereuxon n'ignorepoint
ces maximes, un amant
delicat se croit indigne
d'époufsr sa maijlrejje
quand il ne s'enfait pas
armer, l'epouser sans luy
plairec'est luy ojier la
liberté de concert avec
ceux qui ontdroitde disposer
d'elle, ~(jfpour
moy Pour vous,
répliquaDom Juan
,
vous accepteriez^le choix
de son Peres'il estoit
en vostre saveur ; sans
craindre dopprimer sa
liberté, ~f5 vous ferieZ
un usage plus agreable
de la delicatessè de
vos sèntiments: je rien
produirois pas du moins,
reprit le Prince avecémotion,
d'indignes f5
~â*elle&demoy.Jeferay
bientost voir, repritfierement
Dom Juan, que
cen'estpas estreindigne
du bienauquel on
que defaire desenvieux.
A ces mots le Prince sèntit
redoubler sa colere:
Un amant, luy dit-il
quinetrouveque de Findifférence
dans l'objet
qu'il
qu'ilaimerait d'ordinairepeud'envieux.
Jesuis
surpris,reprit DomJuan,
de l'audace avec laquelle
vous osèZm'insulter.
Hé! que pretendeZ:vous
sur Leonore pour en soutenirles
droits:je prétends
les luy consèrver , dit le
Prince, ~& scavoir si
Dom Juan aura le courage
de les detruire. Aces
mots, il tire son épée, &
Dom Juan se met en devoir
de se deffendre.
A voir leur mutuelle
fureur on auroit devin
sans peine l'importance
du sujet qui lesanimoitt
ces siers Rivaux, qu'un
grand courage & de
puissants. motifs rendoient
prefqumvinciblés,
combattirent lone- otemps à égal avantage:
mais enfin la force 8c
l'adresse du Prince prévalurent
; il desarma
Dom Juan
,
qui sans xvoir
receu aucune biefseure,
se trouva a la merci
de son vainqueur.
Alors le Princeloind'abuser
de sa victoire, sentit
mourir toute sa haine,
il ne put s'empescher de
plaindrele.tristeestat
dun malheureux. Dom
Juan estoit- en effet digne
de sa pitié :: il se
monstroit à la véritépeu
genereux. en poi^rfiijvant
des prétentions que
l'inclination de Leonore
n'authorisoit pas, mais
il dementoit sa générosité
pour la prèmieresois,
& jusque là le Prince
l'avoit trouvé digne de
son estime. Il ne voulut
point aussi luy donner la
mort : DomJuan, luy
dit ce genereux Rival
renoncera la possessïon de
Leonore ~f5 rvi'VeZ: Non,
non, respondit Dom
JuantermineZ ma vie
oulaissezmoy l'esperance,
depossedèrleseulbien qui
me la fait aimer. Vous
ouLeZdonc mourir, reprit
le Prince? Oüy, dit
Dom Juan, Eh! queserois-
je d'une vie qui ne.
seroit pas consacréea Leonore,
ah ! je feray trop
heureuxde luy donner
ceûtepreuve de ma constanceouijeveux
mourir..
Non, dit le Prince, que
ce discours avoit attendri
,non vous ne mourrez
point , deussai-je vivre
tousjours malheureux, je
respectedanscoeur ïa*-
mour queLeonoreyafait
naistre : Vivez Dom
Juan,vivez,&qu'on
ne puissejamais dire que
vous mourez pour avoir
aimécette divinePrincesse.
En mefine temps illuy renditsonépée,
prest à recommencer le
combat.Mais DomJuan
charmé de la generosité
du Prince, sentit tout à
coupchanger soiscoeur,
il fut quelque temps incapable
de prendre une
resolution, & mesme de
prononcer une parole:
enfin plus vaincu par la
generositédu Prince que
par ses armes, comme
s'il fust tout à coup der»
venu un autre homme,
il parlaainsi à son Rival.
Aumoment que vous me
rendez la vie , je comprends
que jemeritois la
mort, & je vaisvous
donner la plus grande
marque de mareconnoissance
:vousaime^Jans
WMte Leohore5, (3vom
estestropaimablepour
n'en
)
fjhe.pasaimé )1J
vous ceje>Prince
, tou?
tesmesprétentions, puissiez-
vousvivretousjours
heureux amantde Leànore:
pourmoyjevais lok
fuirpourjamais,&mettretoute
marlohe à eteindreunepassion
qui ojpen
selesplusillustres ama'ldu
monde"s conservez,
Prince,vostre amitiéque
vousvenezdemerendre
I!/
sipretieuse, & accomplir
tous nos souhaits. On ne
peut exprimer la joye,
&lasurprise du Prince,
il n'auroit pas cru que la
generosité eust tant de
pouvoir sur le coeur de
DomJuan,& fàrefblution
luy paroissoit si
grande, qu'àpeinepouvoit-
il suffire à l'admirer>
il le tint longtemps
entre ses bras, arrosant
son visagede ses larmes.
C'estoit un spectacle
bientouchant que ces
fiers rivauxdevenus tout,
d'uncoup sitendres. Ce
Prince déploroitlafatalité
des conjonctures qui
fQrçoieJld. Dom Juanà
luy faire un si violent sacrifice,
pendant que
DoraJuan croyoit faire
encore trop peu pour son
illustre amy. Leur genereuse
amitié fit entre eux
un fecond combat, aussi
charmant que lepremier
avoitestéterrible,
Ils se jurèrent une éternelle
amitié,&sedirent
enfinAdieu. Dom
Juan ne voulutpointretourner
sitost dans ses Etats;
craignant les esclaircissemens
que le Duc de
Grenade son pere auroit
exigé sur son retour imprevû.
Il resolutd'aller
voyager dans toute l'Êspagne.
Il ne crut pouvoirmieux
accomplir sa
:
promesse
, que par des
courses continuelles JOÙ
la multiplicité desdiffectls-
úbjets qui s'offrent
âùx Voyageurs,pouvoir
lé distraire
,
& chasser
ses premières impressions.
CependantlePrincequiavoit
tant de fîrjets
d'estre content de
l'amour,& delafortune,
prévoyant de terribles
esclats qu'il croyoit
devoirespargner à la
vertu de Leonore, estoit
accablé dedouleur. Ilse
reprochait d'avoir plus
écouté les interdis de
son amourque ceuxde
sa Princesse. Il craignoit
de s'estre rendu tout-afait
indigne d'elle. Aprés
avoir hesitéquelque
temps entre cette crainte
etledesir deluyapprendre
sa destinée
, ce dernier
sentiment l'emporta
,
&là il confia à fbn
Ecuyer une Lettrequi
apprit bientost à la Princesse
comment le Prince
l'avoitdélivrée des ira- -
portunes poursuites de
DomJuan. Si elle reçut
avec plaisir la nouvelle
delavictoire du Prince
: elle fut encore plus
charméedeladelicatesse
de ses sentimens, Quoy,
disoitelle, le Prince est
entUoneux dans un combat
qui decide definbon*
heur; & cependant craignant
de leftte rendu m-*
digne de mon amour par texceZ du sien. Il ne
peutgouster en liberté la
foyelaiplm grandeqm(
fdït capable de!rej!tlJ'ir.Ãj
nàiyEnnctiropgemr^m^
ne crainspointla iïèlcra
de Leono'm;jen'vhfvifab
ge dans .'erf:orhb:J'.qt«.:lu
fmlm ttt ')'expàfà,j,ipn
empefchrqueje,nefnjje
àun oewrequ'à:toyl
C'estainsi que cette
genereuse Princesse in-r
sensible à des revers que
le Prince craignoitpour
elle,donnoitau fort do
£>11Amant, une joyeà
laquelle il s'eftoit=lùy¿.
mmesemferrï'ï,~e.-•tru~:~-ma~ contoefi<fUerfeuftpô
gouster foiv; bonheur
sans l'y rendre sensible,
felle voulutparunelettre
Qu'elleluy écxivit]
Rendre toute sa tranquilité.
L'assuranced'estre
iimé de Leonore eïîoit
bien necessaireau Prince
pour luy faire supporter
fort absence : Il alloit
estre éloigné d'elle sans
ftjavoirquand il la re1\
erxoit,l éJpii9};i1i
Q¥elifalLfWlleJWtsJ)i\
|ettrpj4çL^nftr^&j/ç
retiraàdeu?ilicu(;'s<]e.§evine,
dityis,unJiçqu;JJl
9it.rfgiJitPjÇé.,gy
ilç'^ççUp^ l\11jq\1JtMJl}
du plaisir qLJre1F.lhf
JfUe,,^4e Ifcdgolgiif
d'enpeal('rsi6'.J.lÆp. noredesonCoftcin'avçuj:
gueresd'autre occupation
j'ics mesmesfcntimensleur
donnoientles
mesm peines 3îô^rJLes
mesmes plaisirs.
• Untemps considerable
se passa,sansqueces
deuxAmans pussent ny se11tretenlf) ny s'écrire
&Leonore qui n'avoit
de plaisir qu'enpensant
au Prince, en estoit pour
comhh de malheurs distraite
par les soupçons
defon> pere qui croyait
que les froideurs de sa
filleavaient éloigné
Dom Juan. Enfin le tumulte
d'une Cour, où
l'on nes'entretenoit que
deDomJuanluy devint
tout-à-fait insuportable?
elle pria leDucfbh perô
de luy permettre de quitter
Seville pour quelqoç
temps,sousprétexte de
rétablir sa santé
, que
l'absence de son cher
Amant avoit extrêmement
alterée:elle choisi
Saratra Maison de plaisance
à deux lieues de
Seville où elle avoit passé
une partiede sonenlance,
ellealloit tous les
soirs se promenerdans
un boisépais, ouellç
cftoitièurede trouver le
iilençe3 &la liberté:Un
jour sans s'estre apperçuë
de la longueur du
chemin ellele trouva
plus loin ql.",àl'ordi'qÇ
duChasteaudeSaratra,
elles'assit&fitassessoir
auprès d'elle Iiàbejle,
l'unede ses Filles qu'elle,
aimoit plus que les autrès,
&qui ne la quittoit
prcfqUc janlâis;elI tomba
dits UOéjft profonde
résveriè quilabelle* ne
put s'empescher deluy
en demanderle sujet,&
pourlors,foitque son
amour fortifié par un
trop long silence nepust
plus se contenir, , soit
qulfabelle méritastcettemarqué
de sa confiant
ce, Leonore luy ouvrit
fsoornt ccoeoeuurr,>&paparlrele rreécciitt,
le plustouchant luy ap- prit tout lemystere qui
estoit entre elle, & le Prince.! Ilàbelle estoit, sans
doute attendrie à la
peinture d'un si parfait
amour; mais elle se crut
obligée d'exhorter Leonore
à bannir le Prince
de son coeur: elle luy
representa respectueusement
tous les égards
.qu'exige des perssonnes
de son rang, le public à
quielles doivent, pour
ainsi dire,rendre compte
deleurssentiments 6c
de leurvertu.
chere Isabelle, reprit Leonore,
des quejeconnus le
.¡?rince, jeperdis laliberté
de-faire toutes ces reste- jfions,ma raison qui- en fit beaucoup en safaveur
rienfitaucunes contre lui.
Je l'aime enjirJ, & je
crois
, par mon amour,
estreau-dessusde celles
quin'ontpas lecoeurassez
vertueuxpour L'aimer,ce
riesipoint parcequ'il est
mïeuxfàit quelesautres
phltimïÈfneetèsf-pnriipta.Crc'eeafil*,ila
ma
iherèIJabelle,le caracte-
Yedejon coeurquefeftimc
eifHui9cèjifinamour
g'tïïereuxydélicat3dèfifr
terëjfé'', refPelJueux_'Ja.
cm que cet amour lriflreçoit
magenerositéa&
payerpar toutceluidont
jefhiscapable : plusatùntif
à ma, glomqtfà
fftôhmefmesfS indffjfc
fetitfursa félicitéparticulitre,
culiere, /<?#*çequi 12
pointderapport au* hoifc
&e$trde monarrww^ oud
facial de m'a :i.lé'li' nè
peut IjntereJJer,pouvois^
je connoistre taitr
Wtey.&wfasïefîtmer*
fomjQtSrjesèntir lepriX.
*a4hmsripmar'fait*arm.ou.r^0,> sionque ]aipoHr lui nest
fdefimnitmdee.re;ptlaire,*fqau'bosni<nyçoei.ï
AkhfmrqMifaunlqM
jefois condamme a ne le
plust¡}oir,peut-estre d()ut
t'ilde ma confiance,peut*
estre il craint que mon
amour ne saffomiJJ-es Apeine eut-elle achevécesderniers
mots,que lePrince sortit du bois
tout transporté, & se
jettant à ses pieds , s'éria:
Ah! ma Prtncejfeî
y a-t'tl un homme aujjfi
heureuxquemoi, dfpar*
ce que je vous rends un
hommage tjtIC tout l'tmivers
seroitforce de rvou;'
gendre,faut-ilque
plus heureux quç.Jont^
''Vr)ivers enseble. vv^. quellefurprifequel-,
lejoye, quels tranlports ):cçlatçf,
ces Ecnjdrcs Amaps:cçtt^
réunion impréveuë piÇrr
duifitentre eupi,ualong
silence qui ;peignoir
ntieüx leur fènfibiUtq
quetous les difçoups%<
';'"Cette {îtuatioa y;oiç
i doutçd,;cs grap!<&$
douceurs, mais l'amour rsen
trounedansles discours
passionnez quand ila
épuiséceux dusilence;
£6 futalorsque nepouvantadeziè
regarderais
ne purentle lassèr de
c:nteJldrc.-'
'i'Y0 Que fat deplaijira
n)om retrouver,cherPrince5
dit tendrement Leoîiore,
mais que ceplaisir
seracourt,peut-etrenous
ne^nousverrons\plus<:
nous ne nousverronsp'fofo,
ma Princesse,réponditil
,
ah crote^qm:tmtts
lesfois que lagloire,owfo
félicitéde Lemoreexige*
ront que je paroisse-â'fès
vousverrai-, je
vous verrai,charmante
Princessemalgrétousces
périls, maisquetousces
périlsyque.tous cesmah
heurs ne soientquepour
moi[ml9 jArai Uforcç
de lessùpporter>pmfqm
tpous. rriaimel
aJen'entreprendspoint
de pein: ici la douceurdeleurentretien
,
chacun en peut juger
- par sapropreexperience
aproportion des ,[ent..::..
nients dont il est capable.
Ilsuffrira de dire que
ces ,
plaisirs : n'ont point
debornes dans les coeurs
deceux qui n'enmettent
point à leur amour-
Chaque jourLeonore
revit for* Amant! & ce
- - A -
surentchaque jourde
nouveauxplaisirs:ils
estoient. trop heureux,
pour que leur bonheur
futde longuedurée,la
fortùrie leurdonna bien-
! tost d'antresfoins,*Lea-*
norèvrèceutiardre
; de
quitter, Saratra,&£Tdè
retourner promptement
à Seville:D'abord; elle
soupçonna quelquetrahison
de la partde [ci
domestiquer, & fit fça*
-
voirau Princel'ordre
cruel qui les SEparoit, en :de s'éloigner
inceflamineiic d'un lieu
où il avoit sans doute,
cf{tLé'ddé' couvert.
r. :,
Lessoupçons de Léo-»
nom ne se trouverent
quetrop bien sondez,
le Ducavoit appris par
un domestique de Leonore
3
qui estoit depuis
long-temps dans les
intereftsde Dom Juance
qui se passoit entre
dIe ,& le Prince:
Il
Ilrappella la Princesse
qui croyant sapassion
trop belle pourlaciefa^
yoüer;ne luyen sitplus
un mystere , non plus
que du combat entrer les
deux Princes. LàfîncePrité
de Leonore nefit
qu'exciter lacolere du
Bue,illuy ordonné de
se préparer à un pii&
grand voyage, &: afïii'
qu'ellepust oublier le
Princecepere}inflxi
ble resolut demettrela
mer entre ces deux amants,
& emmena Leonore
dansl'ille de Gades,
Cedépart fut si secret
& si precipité, que Leonore
ne put en informer
le Prince;ilapprit bien
tost quelle n'estoit plus
à Seville,mais avant
qu'il pust apprendre où
son perel'avoitreleguée,
il fut long-temps livré à
la plus cruelle douleur
qu'une pareille separatfionraiit
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Résumé : Historiette Espagnole.
En Espagne, divisée en plusieurs pays souverains, le Duc d'Andalousie se distinguait par l'étendue de ses États et sa sagesse gouvernante. Il était respecté et vénéré, attirant les jeunes princes qui admiraient son modèle de souveraineté. Sa fille, la princesse Léonore, était célèbre pour sa beauté, son esprit et son cœur excellent, attirant l'admiration des princes à la cour. Dom Juan, fils du Duc de Grenade, osa déclarer son amour à Léonore, mais elle répondit avec modération, révélant une indifférence qui irrita Dom Juan. Malgré cela, Dom Juan pressa le mariage, espérant que Léonore aimerait son époux par défaut. Léonore, cependant, aimait secrètement le Prince de Murcie, qui arriva à Séville et fut désolé d'apprendre le mariage imminent. Le Prince de Murcie, désespéré, avoua son amour à Léonore, qui lui répondit avec générosité, confessant son amour réciproque. Ils partagèrent un moment tendre mais craignirent d'être découverts. Le Prince de Murcie rencontra Dom Juan dans les jardins, dissimulant sa colère. Léonore informa le Prince que son père insistait sur le mariage, ce qui le désespéra. Le Prince de Murcie voulut défier Dom Juan, mais Léonore le supplia de ne pas risquer sa vie. Dom Juan, soupçonnant leur amour, les surprit ensemble et confronta le Prince de Murcie. Leur secret fut révélé, mettant en danger leur amour et leur vie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. [1]-52
SUITE ET FIN de l'Histoire Espagnole.
Début :
Le Prince de Murcie reprit enfin ses esprits, & pour [...]
Mots clefs :
Prince, Duc de Grenade, Grenade, Princesse, Solitaire, Amour, Seigneur, Malheurs, Temps, Bonheur, Joie, Malheur, Fortune, Coeur, Ciel, Époux, Lieu, Cabane, Traître, Infidélité, Surprise, Soupçon, Rival, Amants, Forêt, Solitude, Doute
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE ET FIN de l'Histoire Espagnole.
~* SUITE ETFIN
de ïHtjloirc Espagnole. LE Prince de Murciereprit
enfinles
esprits, & pour lors le lolitaire
lui dit :Seigneur,
si j'avois pu prévoir la su.
neste impression qu'a fait
sur vous la nouvelle que
je vous ai apprise, croyez
qduoeulelouirn, d'irriter vostre
je n'aurois pen.
fé qu'à la soulager; l'experience
que j'ai faite des
revers de la fortune m'apprend
à plaindre ceux quV
ellerend malheureux. Ah
pourquoi ne sçavois-je pas
là'intérêt que vous prenez Leonore? je ne me reprocherais
pas du moins
les tourmens que vous louffre. Je ne vous les
reproche point, Seigneur,
repondit le Prince, non
plus qu'à Leonore; si elle
a épousé Dom Juan elle a
dû l'épouser, ôc si elle m'a
rendu le plus malheureux
des hommes, il faut que
je l'aye mérité:Non le
plus affreux desespoir ne
me forcera jamais à la
traitter d'infidelle mais
je n en mourraipas moins
malheureux.
Ah!Seigneur, repritle
solitaire,si Leonoren'est
point infidelle, il est des
amans plus malheureux
que vous j'ai perdu comme
vous l'esperance de
posseder jamais celle que
jaime,je ne puisdouter de
son inconstance,&j'en
reçoisJes plus forcéspreuves
au moment mêmequi
devoit assurer mon bonheur;
queldesespoirest
égal au mien ? amant dui^e
Princefk-,,,nôçre mariage
étoitconclu duconfentement
de son frère,&l'infîdelie
se
.,
fait enleverce
our-là même par rflôa
rival
,
sans ce trait de la
plus noireinfîdçlitç je seroisencore
a Grepaçlçj
&: vous ue m'auriez point
trouve dans cettesolitude
où nos communs malheurs
nous ont conduit. Le Prince comprit aisément
que cette Princesse,
que le solitaire avoir aiméen'étoit
autre qu'Eli
vire, il en avoit souvent
oui parler à Dom Pedre
son frere, & comme il
sçavoit la violence que
Dom Garcie avoit faire à
Elvire, il crut devoir réparer
le tort que le solitaire
lui faisoit par ses soupçons;
ilme semble
,
Seigneur,
lui dit-il, que vous
condamnez trop aisement
la Princesse que vous aimez
; pourquoi rapporter
àson inconstance un éloignement
dont elle gémit
peut-être autant que vous?-
si vôtre rival l'a enlevée,
le tort que vous lui faites
est irreparable, mais quoiqu'il
en soit, ce n'est point
ainsi qu'il faut juger de ce
qu'on aime. Ah ! je ne
ferois pas si malheureux
si je pouvoissoupçonner
Leonore d'inconfiance. Si
je condamne la Princesse
Elvire, reprit lesolicaire,
c'estque je ne puis douter
qu'elle ne me soit infidelle
y
après cet enlevement
je la cherchai dans
tout le Duché de Grenade
; & dans quelqueslieux
que mon rival lait conduite
,
je l'aurois sans dou-
.re découverte,si ellen'eût
été d'accord avec lui pour
rendre mes recherches
inutiles. Ah ! je l'ay trop
aimée pour ne pas me
plaindre de son changement,
& je vois bien que
nos malheurs font differens
3
quoiqu'ils partent
du même principe. C'est
ainsi que le solitaire die.
putoit au Prince la triste
floired'être le plus maleureux
de tous les horn;.
mes; si c'cft. un dédommagement
pour ceux qui
souffrent
,
ils pouvoient
tous deux y prérendre)
l'un étoit réduit à accuser
sa maîtresse, qui lui étoit
pourtant fidelle, & l'autre
a s'acculer lui-même, lui
qui n'avait jamais eu d'autre
regle de ses adtions
quesa gloire & son amour.
Cependant Elvirepassoit
sa vie dans de mortelles
inquiétudes auuibien
que Leonore,la convention
que ces deux
Princesses avoient eûë
leur étoit également funeste
,
& si Leonore avoit
lieu de soupçonner un
Prince, qu'Elvire avoit
nommé son amant, Elvire
soupçonnoit avec raison
un amant dont le nom
avoir produit un si violent,
effet sur Leonore;ellesavoient
un égal intérêt de se
retrouver. pour éclaircir
un doute si cruel,mais il
ne fut pas permis à Leonore
d'aller feule dans le
jardin,& Elviren'y voyant
plus que la curieuse tante,.
fut contrainte de choisir,
pour le lieu de sa promenade
,
la Forest de Gades;
c'est là que ces deux Princesses
le retrouverent dans
le temps qu'elles ne l'esperoient
plus. Le Duc d'Andalousie,
content de l'obeissance
de sa fille, l'avoit
enfin délivrée des
importunitez de sa vieille
secur
y
elle alloit souvent
se promener dans cette
Forest là elle pouvoit
joüir de la solitude-, & se
livrer à toute sa douleur
Le hazard la conduisit un
jour dans l'endroit où Etvire
avoit coutume d'aller
se plaindre de ses malheurs,
aussitôt elle court
vers elle avec empressement,,
& lui dit: il y a
long-temps que je vous
cherche, Madame, pour
vous apprendre une nouvelle
qui doit vous interesser
: Le Prince de Murcie
est Duc. de Grenade
par les soins de Dom Pedre
vôtre frere & son ami.
Madame,répondit Leonore,
vous sçavez la part
que j'y dois prendre, mais
je devine aussi celle que
vous y prenez, ce n'est
point moi qui dois ressentir
la joye de cette nouvelle.
Ah! qui doit donc
la ressentir ? reprit Leonore,
le Prince de Murcie
vous aime, Ôc. n'a fait
une si, grande démarche
que pour vous meriter.
Ah! Madame,répondit
Elvire, pourquoi insultez.
vousàmon malheur? Je
sçai que je ne suis point
aimée,c'est en vain que
je voudrois vous disputer
le coeur du Prince: de
Murcie.Ces deux Princelles
entraientinsensiblement
au pointd'unéclaircissement
qui leur étoitsi
necessaire,lorsqueDom
Juan &DomGarcievinrent
troubler leur entrer
tien: sitôtqu'Elvire eut
EÇÊonnu>fon persecuteur,
qgif n'étoitpasfort loin
d'elle,elle prit la fuite, &
Leonore> que la presence
de Dom Juan auroit embarrassée
dans une pareille
circonstance., prit une
autre allée dans le dessein
del'evicer; Dom Garcie
avoit cru reconnoîtreElvire
& l'avoit suivie des
yeux;l'occasion lui parut
trop bellepour la négliger
: Seigneur, dit-il à D.
Juan, vous voulez sans
doute aborder Leonore?
je vous laisse seul de peur
de troubler un entretien
si doux pour l'un & pour
l'autre, je ferai toujours à
portée de vous rejoindre;
en même temps il fuit la
routequ'il avoit vu prendre
à Elvire, & aprés
l'avoir assez long-temps
cherchée,il la découvrit
dans le lieule plus écarté
de la forest.Quelle fut la
surprise&la crainte de
cette Princessè? elle con,
noissoit le perfide Dom
Garcie.,irrité de ses refus
& de ses mépris,il étoit
capable de se porter aux
plus violentes extremitez;
Elvire dans un si grand
péril n'eut d'autrereilburce
quecelle de faire em*
tendre des cris horribles,
quipussent lui attirer du
secours, & ses cris en effet
la sauverent. Le solitaire,
quile promenoit assez près
de la, les entendit; aussitôt
il court vers le lieu où
les cris d'Elvire le con- duisent , & tout d'un , toup: il voit celle qu'il
croyoit infidelle à Grenade
, qui
-
se jettedansses
bras,en lui disant: Seigneur
,sauvez-moi des fureurs
d'un scelerat, & dans
le moment Dom Garcie
parut. Je n'entreprendrai
point
point d'exprimer les divers.
mouvemens de surprise
d'amour & de colere
donc le solitaire futsaisi ;
Dom Garcie voulut prosiser
du moment pour se
défaire de son rival avant
qu'il fût en défense, mais
lescelerat meritoitla
mort,le solitairel'étendii
à ses pieds; après le peu de resistance qu'on doit
attendre d'un lâche & d'un
traître,ensuite s'abandonnant
à d'autres transports,
il s'approcha d'Elvire:
quel bonheur luidit-il
y
Madame?la fortunevous?;
rend à mon amour, & livre
mon rival à ma vengeance
; que le perfide
nous a causé de maux r
que n'ai-je point souffert
pendant vôtre absence!
Jen'oublierai jamais,,
Prince, répondit Elvire,
le service que vôtre pitié
vient de me rendre, mais
je ferois plus heureuse si
je le devois à vôtre amour.
Ah!Ciel,s'écrialesolitaire,
comment expliquer
ces cruels reproches? jesuis
donc un amantinfidele.
Prince, je voudrois
pouvoir en douter,
rien ne troubleroit la joye
- que j'ai de vous revoir;
Ah! je serois trop heureuse.
Grand Dieu,s'ecriatil
encore une fois,il est
donc vrai que vous m'accufèz
d'inconstance> Ahj
Madame,quel démon envieux
de nôtre bonheur,
vous donne ces injustes
soupçons ;quoi je vous
revois! le plaisir que je
sens me persuade que tous
mes maux sont finis, & je
retrouve au même instant
des malheurs plus grands
encore que ceux que j'ai
fouffers
; ma chere Elvire
voyez cette trille retraite,
cetteaffreuse solitude!
font-ce la des preuves de
mon inconstance ? Oui,
Prince, cest le choix de
cette solitude qui confirme
mes tristessoupçons.
Ah! Seigneur, est-ce dans
la forestde Gades que
vôtre. confiance devoit
éclater? Le solitaire, qui
ne pouvoit rien compren- dre au discours d'Elvire,
ne sçavoit comment calnler.,
les soupçons ;nia
Princesse, lui disoit-il, daignez
medire le sujet de
vos reproches,je fuis Ulr
de me justifier, jenesuis
pas surpris que vous me
foupçonniez., le moindre
accidentpeut allarmer
une amante {enfible3 j'ai
moi-même eprouve combien
il elt aisé de craindre
le changement dece qu'
onaime
)
jevous ai crû
moi-même moins fidelle
que je ne vous retrouve,
mais si l'heureuse avanture
quinous réunit ne m'avoit
détrompé, loin de vous en
faire un mystere,je me
ferois plaint à vous, je
vous aurois découvert le
sujet de mesdouleurs, ôc
je n'aurois rien tant fouhaitté
que de vous voir
bien justifiée
; pourquoy
n'en usez-vous pas ainsi,
ma Princesse ? l'amour
peut-il prendre un autre
parti? Que me servira-t-il,
reprit El vire, de vous convaincred'inconstance
? je
ne vous en aimerai pas
moins, & vous n'en aimerez
pas moins Leonore.
Quoi!j'aime Leonore, reprit
vivement le solitaire?
Ah! je vois maintenant le
sujet de vos qsoupconsy.
vous avez crû que, charmé
de cette Princesse,je
n'habite cette solitude
-
que pour lui prouver mon
amour , mais non,ma
chere Elvire,rendez-moimon
innocence, rendezmoi
tout vôtre amour:je
n'ai jamais vû Leonore,,,
je suis dans un lieu tout
plein de sa beauté & de
les vertus & je n'ai jamais
penséqu'à vous, c'est pour
vous feule que je fuis réduit
dans l'état où vous -
me voyez. Ah! Prince., dit
Elvire,que ne vous puisje
croiremaisnon vous
me trompez;voyez vousmême
si je dois être convaincue
; je racontois a
Leonore nos communs
malheurs, elle me demanda
vôtre nom, je lui nommai
le Prince de Murcie,
&: soudain elle tombaévanouie
dans mes bras;
jouiuez. Prince, de vôtre
gloire, après ce coup rien
ne peut môterma douleur.
leur. Elvire voulut s'éloi.
gnerdu solitaice pour lui
cacher ses larmes.; arrêtez
ma Princene, s'écria-t-il
,
non je
-,
n'ai jamais vu Leonore,
ilest un autre Prince
de Murcie,vous le devez
sçavoir: Ah! pouvezvousme
soupçonner? mais
rnachere Elvire,venez me
voir tout-à-faitjustisié, j'ai
laissé dans ma cabane un
inconnu qui aime Leonore,
l'état où la nouvelle
de son mariage avec Dom
Juan la réduit, m'a découvert
son secret: il est
sans doute ce Prince de
Murcie amant de Leonore,
venezJe lui demanderai
son nom, il ne pourra
me resuser cet ecfairciuement,
qui importe tant a
vôtre bonheur& au mien.
Ils n'eurent pasgrand chemin
à faire pour arriver à
la petite cabane;le cours
de leur conversation les y
avoit insensiblement conduits,
ils y entrent, mais
quel spectacle s'offrit tout
d'un coup à leurs yeuxils
virent deux hommes étendus
dans la cabane, qui
perissoient dansleursang.
Ah Ciel! s'écria Elvire,
saisie d'horreur .& de sur-
,
prise.Qui sont ces malheureux
?Que je plains là
fort de l'un d'eux, repondit
le solitaire; c'est cet
étranger qui étoit venu
chercher ici un azile, nous
déplorions ensemblenos
communs malheurs, il alloit
fininles miens. Elvire
revenue de sa premiere
terreur s'approcha 8c reconnut
Dom Juan, Le
Prince après s'être separé
de D. Garcie avoit longtemps
erré dans la forêt,
occupe destrilles idées qui
les avoient conduits:malygré
ce que la fortune faisoitpour
luiy il nelaissoit
pas d'avoir ses chagrins;
il avoit apperçu lacabane
du soliraire, .& y étoit entré
attiré par sa simpie curiosite
:
les' soupirs de cet
inconnul'avoit redoublée
enexcitant sa compas.
sion. Mais quelle surprise!,
à peineces deux hommes
se furent envilagezdqu'un
premier mouvement de
rage & devengeance leur
étant tout loisir de s'expliquer
: Ah te voila,traître.,
s'écria l'un; perside, tu
mourras, secria l'autre :
& à l'instant ils se lancent
furieux l'un sur l'autre, &
se battent avec tant de
haine & tant d'acharnement,
que sans recevoir
aucun coupmorcel ils se
ercerent enplusieurs endroits,
ils tomberent l'un
& l'autre affoiblis par la
perte de leur sang,&par
la longueur du combar.Ce
fut dans cet état que les
trouvèrent Elvire & fou
amant, ils leur donnrent
tous les secours possibles,&
se retirèrent a l'écart dans
l'esperance de tirer quelque
éclaircisement de ce
que se diroient ces deux
rivaux. Ils reprirent peu
de temps après leurs sorces
& leurs ressentimens,.
& le Prince de Murcie
tournant vers Dom Juan
des yeux pleins d'indignation:
Quoy tu vis encore
le Ciel ne peur donc consentir
à la mort du digne
époux de Leonore, ni la
forc,ni l'amournilahaine
îije peuventrien sur de si
beauxjours?Le Ciel,répondit,
Dom Juan, veut que
j'admire encor cet illuitre
conquerant, qui vient de
joindre ,à tant de hauts titres
celuy de Duc de Grenade
: Quel regret pour
moy de mourir sans voir
regner un Prince si genereux
?Peux-tu le voir sans
rougir,persideyreprit le
Prince Non dit Dom
Juan.le rougis de t'avoir
il rpal connu. Les traîtres,
répliqua le Prince, ne rougissent
du crime qu'après
qu'ils l'ont commis. - Il est
vray, répondit D. Juan
y s'ils n'en rougissoient pas
si tard,je ferois Duc de
Grenade, & vous ne seriez
encore que le Prince de
Murcie. Poursuis,indigne
amy ,
reprit le Prince,
cherche un pretexte à ton
horrible persidie; tu n'es
donc l'époux de Leonore
que parce que je luis un
Tyran?Non', traître, repondit
Dom Juan, puiss
qu'il faut enfin éclatter, je
ne t'ai point trahi,je mefuis
yengé de l'ennemi commun
de toute l'Espagne;
d'un usurpateur qui elt en
abomination dans toute
l'Europe: Renonce àLeonore,
qui tesereste autant
quelle t'a autrefois aimé.
Grand Dieu,s'ecria-t-il,où
fùis-je?non,, Leonorenaura
pas pu le croire; tes
derniers mots te convainquentd'imposture,
tu peux
m'avoir pris pour unusurpateur,
mais non pas cette
genereule Princesse. Il est
vray, répondit D. Juan,.
tu l'avois seduite par ta
fausse vertu: maisqu'avoir
elle a repondre a D. Garcie,.
dont la fidelité rend
ta perfidie certaine ? Le
Prince vit dés ce moment
la trahison de D. Garcie
y,
& parla ainsi à sonrival:
Dom Juan,je fuis forcé de
vous rendre vôtre innocence,
Dom Garcie vous
a trahis tous deux: loin
d'usupervosEtats,je les
aysoustraits à la tyrannie,
dans le seul dessein de vous
les rendre
:,- En abordant
Tille de Gadcs je trouvay
Dom Pedre qui vous cherchoit
par tout, jem'offris
à prendre vôtre place, &
je fis pour vous ce que je
n'aurois pas fait pour moymême,
je me privay du
plaisir de revoir Leonore
pour vous remettre dans
vos Estats ; j'en ai chassé
Dom Garcie qui les usurpoit:
pour prix de mon secours
Ôc de mon amitié
vous épousez ce que j'ainle,
sans que j'en puisse
accuser que la fortune-,
vous n eres point coupable
: mais cependant Leonore
eIl: à vous & je la
perds pourjamais.
Le Prince de Murcie
parloit d'un air si couchant
que Dom Juan lui-même
commençoitàs'attendrir.
On peut juger de laJitua.
tion des deu x spectateurs;
Elvire étoit sûre du coeur
de son amant,& cetamant
voyoit dans les yeux d'El..
vire, & la justice qu'elle
rendoit à son amour, &la
joye avec laquelle elle la
lui rendoit,il ne manquoit
plus au Prince qu'une
occasion de confirmer
ces diccours qui faisoient
déja tant d'impression;
hazard la sit naître prefqu'au
même instant.Un
des domestiques de Dom
Juan,qui avoitsuivi Dom
Garcie, entra dans laca~
bane, attiré par le bruit
qu'il avoit entendu. Approchez,
lui dit D. Juan,
pourquoy m'avez
- vous
trahi? pourquoiêtes-vous
entré dans lecomplot du
traître Dom Garcie? Fernandez
( c'étoit le nom
du domestique ) interdit
d'une questionà laquelle
il ne s'attendoit pas, &
déjà surpris de la réunion
à
des deux Princes, prit le
parti de se jetter aux
pieds de son Maître, 8c
de lui découvrir tout le
mystere d'une sinoire trahison.
Ah! quel secret venez-
vous de me reveler.,
s'écria Dom Juan, saisi
d'une juste horreur,confus
desa credulité
)
deses
peré d'avoir fîiivi les mouvemens
de sa haine contre
celui à qui il devoit tout?
Ah! Seigneur,s'écria-t-il,
se tournant vers le Prince
de Murcie, que puisje
vous dire? je ne suis point
l'époux de Leonore. Vous
n'êtes point son époux,
répondit le Prince? Ah!
Dom Juan pourquoi voulez-
vousme flatter? croyez-
vous par là conserver
ma vie? Non, je meurs
mal-heureux amant de
Leonore& fidele ami de
D. Juan.C'est moi qui dois
mourir,reprit Dom Juan,
je ne fuis plus digne de
la vie; vivez, Prince,
pour posseder Leonore,
j'aiassez d'autres crunes
à me reprocher sans me
charger- encore de celui
d'être son époux; non.,
je ne le fuis point, & l'unique
consolation qui me
reste, après tous les maux
queje vous ai causez, c'est
d'être encor plus malheureuxquejene
fuis coupable.
En mêmetemps il lui
apprit comment ce mariageavoit
été retardé par
une violente maladie de
Leonore
, que ses chagrins
avoient apparemment
causée. Dom Juan
ne borna pas là les foins
.qu'il devoir au Prince
lui promit de fléchir le
Duc
Duc d'Andalousiey & fit
renaître
,
dans son coeur
l'esperance que tant. de
malheurs en avoient ôtée.
Quelchangement de situation
pour le Prince de
Murcie, à peine croyoit- iltout ce qu'il entendait
partageentre la joye de
ravoir Leonore fidelle,
& l'impatience, de la revoir
telle que l'amour la
lui conservoit
,
à peine
pouvoit-il suffire à ressentir
tout son bonheur. Elvire
& le solitaire de leur
côté jouissoient du bonheur
de se trouver fîdeles,
exempts des soins &de l'inquietude
qui troubloient
depuis si long-temps leur
amour; le spectacle dont
ils étoient témoinsaugi
mentoit encore leur tendresse.
Après qu'ilsse furent
dit tout ce qu'un bonheur
mutuel peut inspirer,
ils s'aprocherent des deux
Princes. Dés que le Prince
deMurcie eut apperçû le
solitaire, il luy dit: Vous
- me trouvez,Seigneur,dans
unesituation- bien- différente
de celle ou vous,
m'aviez laissé, vous voyez
qu'il ne faut qu'un moment
pour terminer les
plus grands malheurs, j'espere
que celuy qui doit
finir les vôtres- n'est pas
bien éloigné, &pour lors
ma joye sera parfaite. Seigneur,.
répondit le solitaire,
le Ciel nous a réunis
pour nous rendre tous heureux,
vous allez- revoir
Leonore,,, jeretrouve El
vire fidellé
; cette avanture
finittous lesmalheuts
qui sembloient attachez
aunom que nous portons
l'un & l'autre. Il lui apprit
en même temps qu'il étoit
un cadet de la maison,
dont la branche separée
depuis long-temps estoit
presque inconnuë enEspagne,
il luy raconta les
soupçons d'Elvire à l'occasson
de la conformité
de leur nom; les momens
surent employez à des détails
capables d'interesser
du moins des amans:mais
lorsqu'Elvire luy rendit
compte àsontour de Son
entrevue a\*ecLectfi0rcv&
de tout cequi l'avoirluivie
:Ah, s'écria,le Prince,,
quela fortune, est cruelle
quand ellenouspourluit:
c'érait l'unique moyen de
rendrema fidélité suspecte
à Leonore:mais non, cette
Princesse connoîtbien
mon coeur,elle n'aura
point
-
fait cette injustice à
mon- amour. Cependant
Fernandezqui avoit ete
témoin; de redaircinement
entre le Prince de
Murcie & son malfire".
plein de tout cequ'ilavoit
entenducourut le publier
dans le Palais du Duc, il
trouva Leonore quiquittoit
la forêt pour retourner
à son appartement, &
elle en sur instruite la premiere.
Son récit étoit aisez
interessant pour que Leonore
voulût le justifier,
elle ': sè fit incontinentconduire
à la cabane;dés
qu'elle parut sa présence
produisit un profond silence
,
le Prince étoit celuy
qui avoit le plus de
choses à dire, il fut aussi
celuy qui eut moins la
force de parler: mais sa
joye n'en éclattoit que
mieux dans ses regards, ôc
Leonore qui l'y. voyoit
toute entiere,ne marquoit,
pas moins vivement le.
plaisir qu'elle ressentoit..
Elvire enfin prit la parole,.
&montrant le solitaire,elle
luy apprit son nom, & lui
donna un éclaircissement
qui manquoit encore à son.
repos.
Dom Juan marquoit le
plus vif repentir,ilcedoit
tous ses droits au Prince
de Murcie: ces amans
se voyoient, délivrez d'un
dangereux persecuteur;que
ne se dirent-ils point dans
de pareils transports ? Ah
,
Madame,s'écria le Prince,
vous m'aimez encore? les
noms d'usurpateur &d'infidele
qu'on m'a tant donnez
n'ont point changé
vôtre coeur? à ce trait je
reconnois Leonore. Ouy,
Seigneur,réponditla Princesse,
je vous ay toûjours
aimé
, & je luis toûjours,
cette Leonore, dont vous
connoissez si bien les sentimens;
les raisons qui sembloient
persuader vostre
inconstance,n'ont pu prévaloir
valoir sur le souvenir de
vos verrus: Prince,j'ay
souffert de vôtre absence
) & de la cruauré avec laquelle
on a voulu flétrir
vôtre nom:mais je ne vous
ay jamais condamné, de
ne pouvant être à vous,
j'allois me donner la mort,
si la fortune ne nous eût
enfin réunis. Je n'entreprendrai
point de rapporter
ici le cours de leur entretien;
pour peu qu'on
connoisse l'amour, on en
imaginera plus que je n'en
pourroisdire: mais enfin
il n'est pointde réünion
plus touchante que celle
de deux amans qui ont eu
tant d'obstacles à surmonter
,qu'ils se protestent
qu'ils ne se sont jamais crus
infidelles
,
parmi tant de
raisons qui sembloient
marquer leur infidélité ;
la haute idée qu'ils avoient
l'un de l'autre avoit toûjours
éloignélajalousieinseparablede
l'amour moins
heroïque, & s'ils n'avoient
pas eu les chagrins de cette
espece,ceux de l'absence
en étoient plusviolens
pour eux.
Les sentimens que tant
de disgraces n'avoient pû
chasser de leur coeur firent
leur gloire & leur felicité;
leur confiance attendrit
enfin le Duc d'Andalousie
, que tant de
nouvelles raisons forçoient
d'estimer le Prince
de Murcie: Ces illustres
Amans furent bientost
unis pour toujours
; cet
heureux mariage fut suivy
de celuy du solitaire
avec Elvire, & comme
la fortune les avoit tous
associez dans les malheurs
qu'elle leur avoit suscitez,
ils jurerent de ne se separerjamais,
FIN.
de ïHtjloirc Espagnole. LE Prince de Murciereprit
enfinles
esprits, & pour lors le lolitaire
lui dit :Seigneur,
si j'avois pu prévoir la su.
neste impression qu'a fait
sur vous la nouvelle que
je vous ai apprise, croyez
qduoeulelouirn, d'irriter vostre
je n'aurois pen.
fé qu'à la soulager; l'experience
que j'ai faite des
revers de la fortune m'apprend
à plaindre ceux quV
ellerend malheureux. Ah
pourquoi ne sçavois-je pas
là'intérêt que vous prenez Leonore? je ne me reprocherais
pas du moins
les tourmens que vous louffre. Je ne vous les
reproche point, Seigneur,
repondit le Prince, non
plus qu'à Leonore; si elle
a épousé Dom Juan elle a
dû l'épouser, ôc si elle m'a
rendu le plus malheureux
des hommes, il faut que
je l'aye mérité:Non le
plus affreux desespoir ne
me forcera jamais à la
traitter d'infidelle mais
je n en mourraipas moins
malheureux.
Ah!Seigneur, repritle
solitaire,si Leonoren'est
point infidelle, il est des
amans plus malheureux
que vous j'ai perdu comme
vous l'esperance de
posseder jamais celle que
jaime,je ne puisdouter de
son inconstance,&j'en
reçoisJes plus forcéspreuves
au moment mêmequi
devoit assurer mon bonheur;
queldesespoirest
égal au mien ? amant dui^e
Princefk-,,,nôçre mariage
étoitconclu duconfentement
de son frère,&l'infîdelie
se
.,
fait enleverce
our-là même par rflôa
rival
,
sans ce trait de la
plus noireinfîdçlitç je seroisencore
a Grepaçlçj
&: vous ue m'auriez point
trouve dans cettesolitude
où nos communs malheurs
nous ont conduit. Le Prince comprit aisément
que cette Princesse,
que le solitaire avoir aiméen'étoit
autre qu'Eli
vire, il en avoit souvent
oui parler à Dom Pedre
son frere, & comme il
sçavoit la violence que
Dom Garcie avoit faire à
Elvire, il crut devoir réparer
le tort que le solitaire
lui faisoit par ses soupçons;
ilme semble
,
Seigneur,
lui dit-il, que vous
condamnez trop aisement
la Princesse que vous aimez
; pourquoi rapporter
àson inconstance un éloignement
dont elle gémit
peut-être autant que vous?-
si vôtre rival l'a enlevée,
le tort que vous lui faites
est irreparable, mais quoiqu'il
en soit, ce n'est point
ainsi qu'il faut juger de ce
qu'on aime. Ah ! je ne
ferois pas si malheureux
si je pouvoissoupçonner
Leonore d'inconfiance. Si
je condamne la Princesse
Elvire, reprit lesolicaire,
c'estque je ne puis douter
qu'elle ne me soit infidelle
y
après cet enlevement
je la cherchai dans
tout le Duché de Grenade
; & dans quelqueslieux
que mon rival lait conduite
,
je l'aurois sans dou-
.re découverte,si ellen'eût
été d'accord avec lui pour
rendre mes recherches
inutiles. Ah ! je l'ay trop
aimée pour ne pas me
plaindre de son changement,
& je vois bien que
nos malheurs font differens
3
quoiqu'ils partent
du même principe. C'est
ainsi que le solitaire die.
putoit au Prince la triste
floired'être le plus maleureux
de tous les horn;.
mes; si c'cft. un dédommagement
pour ceux qui
souffrent
,
ils pouvoient
tous deux y prérendre)
l'un étoit réduit à accuser
sa maîtresse, qui lui étoit
pourtant fidelle, & l'autre
a s'acculer lui-même, lui
qui n'avait jamais eu d'autre
regle de ses adtions
quesa gloire & son amour.
Cependant Elvirepassoit
sa vie dans de mortelles
inquiétudes auuibien
que Leonore,la convention
que ces deux
Princesses avoient eûë
leur étoit également funeste
,
& si Leonore avoit
lieu de soupçonner un
Prince, qu'Elvire avoit
nommé son amant, Elvire
soupçonnoit avec raison
un amant dont le nom
avoir produit un si violent,
effet sur Leonore;ellesavoient
un égal intérêt de se
retrouver. pour éclaircir
un doute si cruel,mais il
ne fut pas permis à Leonore
d'aller feule dans le
jardin,& Elviren'y voyant
plus que la curieuse tante,.
fut contrainte de choisir,
pour le lieu de sa promenade
,
la Forest de Gades;
c'est là que ces deux Princesses
le retrouverent dans
le temps qu'elles ne l'esperoient
plus. Le Duc d'Andalousie,
content de l'obeissance
de sa fille, l'avoit
enfin délivrée des
importunitez de sa vieille
secur
y
elle alloit souvent
se promener dans cette
Forest là elle pouvoit
joüir de la solitude-, & se
livrer à toute sa douleur
Le hazard la conduisit un
jour dans l'endroit où Etvire
avoit coutume d'aller
se plaindre de ses malheurs,
aussitôt elle court
vers elle avec empressement,,
& lui dit: il y a
long-temps que je vous
cherche, Madame, pour
vous apprendre une nouvelle
qui doit vous interesser
: Le Prince de Murcie
est Duc. de Grenade
par les soins de Dom Pedre
vôtre frere & son ami.
Madame,répondit Leonore,
vous sçavez la part
que j'y dois prendre, mais
je devine aussi celle que
vous y prenez, ce n'est
point moi qui dois ressentir
la joye de cette nouvelle.
Ah! qui doit donc
la ressentir ? reprit Leonore,
le Prince de Murcie
vous aime, Ôc. n'a fait
une si, grande démarche
que pour vous meriter.
Ah! Madame,répondit
Elvire, pourquoi insultez.
vousàmon malheur? Je
sçai que je ne suis point
aimée,c'est en vain que
je voudrois vous disputer
le coeur du Prince: de
Murcie.Ces deux Princelles
entraientinsensiblement
au pointd'unéclaircissement
qui leur étoitsi
necessaire,lorsqueDom
Juan &DomGarcievinrent
troubler leur entrer
tien: sitôtqu'Elvire eut
EÇÊonnu>fon persecuteur,
qgif n'étoitpasfort loin
d'elle,elle prit la fuite, &
Leonore> que la presence
de Dom Juan auroit embarrassée
dans une pareille
circonstance., prit une
autre allée dans le dessein
del'evicer; Dom Garcie
avoit cru reconnoîtreElvire
& l'avoit suivie des
yeux;l'occasion lui parut
trop bellepour la négliger
: Seigneur, dit-il à D.
Juan, vous voulez sans
doute aborder Leonore?
je vous laisse seul de peur
de troubler un entretien
si doux pour l'un & pour
l'autre, je ferai toujours à
portée de vous rejoindre;
en même temps il fuit la
routequ'il avoit vu prendre
à Elvire, & aprés
l'avoir assez long-temps
cherchée,il la découvrit
dans le lieule plus écarté
de la forest.Quelle fut la
surprise&la crainte de
cette Princessè? elle con,
noissoit le perfide Dom
Garcie.,irrité de ses refus
& de ses mépris,il étoit
capable de se porter aux
plus violentes extremitez;
Elvire dans un si grand
péril n'eut d'autrereilburce
quecelle de faire em*
tendre des cris horribles,
quipussent lui attirer du
secours, & ses cris en effet
la sauverent. Le solitaire,
quile promenoit assez près
de la, les entendit; aussitôt
il court vers le lieu où
les cris d'Elvire le con- duisent , & tout d'un , toup: il voit celle qu'il
croyoit infidelle à Grenade
, qui
-
se jettedansses
bras,en lui disant: Seigneur
,sauvez-moi des fureurs
d'un scelerat, & dans
le moment Dom Garcie
parut. Je n'entreprendrai
point
point d'exprimer les divers.
mouvemens de surprise
d'amour & de colere
donc le solitaire futsaisi ;
Dom Garcie voulut prosiser
du moment pour se
défaire de son rival avant
qu'il fût en défense, mais
lescelerat meritoitla
mort,le solitairel'étendii
à ses pieds; après le peu de resistance qu'on doit
attendre d'un lâche & d'un
traître,ensuite s'abandonnant
à d'autres transports,
il s'approcha d'Elvire:
quel bonheur luidit-il
y
Madame?la fortunevous?;
rend à mon amour, & livre
mon rival à ma vengeance
; que le perfide
nous a causé de maux r
que n'ai-je point souffert
pendant vôtre absence!
Jen'oublierai jamais,,
Prince, répondit Elvire,
le service que vôtre pitié
vient de me rendre, mais
je ferois plus heureuse si
je le devois à vôtre amour.
Ah!Ciel,s'écrialesolitaire,
comment expliquer
ces cruels reproches? jesuis
donc un amantinfidele.
Prince, je voudrois
pouvoir en douter,
rien ne troubleroit la joye
- que j'ai de vous revoir;
Ah! je serois trop heureuse.
Grand Dieu,s'ecriatil
encore une fois,il est
donc vrai que vous m'accufèz
d'inconstance> Ahj
Madame,quel démon envieux
de nôtre bonheur,
vous donne ces injustes
soupçons ;quoi je vous
revois! le plaisir que je
sens me persuade que tous
mes maux sont finis, & je
retrouve au même instant
des malheurs plus grands
encore que ceux que j'ai
fouffers
; ma chere Elvire
voyez cette trille retraite,
cetteaffreuse solitude!
font-ce la des preuves de
mon inconstance ? Oui,
Prince, cest le choix de
cette solitude qui confirme
mes tristessoupçons.
Ah! Seigneur, est-ce dans
la forestde Gades que
vôtre. confiance devoit
éclater? Le solitaire, qui
ne pouvoit rien compren- dre au discours d'Elvire,
ne sçavoit comment calnler.,
les soupçons ;nia
Princesse, lui disoit-il, daignez
medire le sujet de
vos reproches,je fuis Ulr
de me justifier, jenesuis
pas surpris que vous me
foupçonniez., le moindre
accidentpeut allarmer
une amante {enfible3 j'ai
moi-même eprouve combien
il elt aisé de craindre
le changement dece qu'
onaime
)
jevous ai crû
moi-même moins fidelle
que je ne vous retrouve,
mais si l'heureuse avanture
quinous réunit ne m'avoit
détrompé, loin de vous en
faire un mystere,je me
ferois plaint à vous, je
vous aurois découvert le
sujet de mesdouleurs, ôc
je n'aurois rien tant fouhaitté
que de vous voir
bien justifiée
; pourquoy
n'en usez-vous pas ainsi,
ma Princesse ? l'amour
peut-il prendre un autre
parti? Que me servira-t-il,
reprit El vire, de vous convaincred'inconstance
? je
ne vous en aimerai pas
moins, & vous n'en aimerez
pas moins Leonore.
Quoi!j'aime Leonore, reprit
vivement le solitaire?
Ah! je vois maintenant le
sujet de vos qsoupconsy.
vous avez crû que, charmé
de cette Princesse,je
n'habite cette solitude
-
que pour lui prouver mon
amour , mais non,ma
chere Elvire,rendez-moimon
innocence, rendezmoi
tout vôtre amour:je
n'ai jamais vû Leonore,,,
je suis dans un lieu tout
plein de sa beauté & de
les vertus & je n'ai jamais
penséqu'à vous, c'est pour
vous feule que je fuis réduit
dans l'état où vous -
me voyez. Ah! Prince., dit
Elvire,que ne vous puisje
croiremaisnon vous
me trompez;voyez vousmême
si je dois être convaincue
; je racontois a
Leonore nos communs
malheurs, elle me demanda
vôtre nom, je lui nommai
le Prince de Murcie,
&: soudain elle tombaévanouie
dans mes bras;
jouiuez. Prince, de vôtre
gloire, après ce coup rien
ne peut môterma douleur.
leur. Elvire voulut s'éloi.
gnerdu solitaice pour lui
cacher ses larmes.; arrêtez
ma Princene, s'écria-t-il
,
non je
-,
n'ai jamais vu Leonore,
ilest un autre Prince
de Murcie,vous le devez
sçavoir: Ah! pouvezvousme
soupçonner? mais
rnachere Elvire,venez me
voir tout-à-faitjustisié, j'ai
laissé dans ma cabane un
inconnu qui aime Leonore,
l'état où la nouvelle
de son mariage avec Dom
Juan la réduit, m'a découvert
son secret: il est
sans doute ce Prince de
Murcie amant de Leonore,
venezJe lui demanderai
son nom, il ne pourra
me resuser cet ecfairciuement,
qui importe tant a
vôtre bonheur& au mien.
Ils n'eurent pasgrand chemin
à faire pour arriver à
la petite cabane;le cours
de leur conversation les y
avoit insensiblement conduits,
ils y entrent, mais
quel spectacle s'offrit tout
d'un coup à leurs yeuxils
virent deux hommes étendus
dans la cabane, qui
perissoient dansleursang.
Ah Ciel! s'écria Elvire,
saisie d'horreur .& de sur-
,
prise.Qui sont ces malheureux
?Que je plains là
fort de l'un d'eux, repondit
le solitaire; c'est cet
étranger qui étoit venu
chercher ici un azile, nous
déplorions ensemblenos
communs malheurs, il alloit
fininles miens. Elvire
revenue de sa premiere
terreur s'approcha 8c reconnut
Dom Juan, Le
Prince après s'être separé
de D. Garcie avoit longtemps
erré dans la forêt,
occupe destrilles idées qui
les avoient conduits:malygré
ce que la fortune faisoitpour
luiy il nelaissoit
pas d'avoir ses chagrins;
il avoit apperçu lacabane
du soliraire, .& y étoit entré
attiré par sa simpie curiosite
:
les' soupirs de cet
inconnul'avoit redoublée
enexcitant sa compas.
sion. Mais quelle surprise!,
à peineces deux hommes
se furent envilagezdqu'un
premier mouvement de
rage & devengeance leur
étant tout loisir de s'expliquer
: Ah te voila,traître.,
s'écria l'un; perside, tu
mourras, secria l'autre :
& à l'instant ils se lancent
furieux l'un sur l'autre, &
se battent avec tant de
haine & tant d'acharnement,
que sans recevoir
aucun coupmorcel ils se
ercerent enplusieurs endroits,
ils tomberent l'un
& l'autre affoiblis par la
perte de leur sang,&par
la longueur du combar.Ce
fut dans cet état que les
trouvèrent Elvire & fou
amant, ils leur donnrent
tous les secours possibles,&
se retirèrent a l'écart dans
l'esperance de tirer quelque
éclaircisement de ce
que se diroient ces deux
rivaux. Ils reprirent peu
de temps après leurs sorces
& leurs ressentimens,.
& le Prince de Murcie
tournant vers Dom Juan
des yeux pleins d'indignation:
Quoy tu vis encore
le Ciel ne peur donc consentir
à la mort du digne
époux de Leonore, ni la
forc,ni l'amournilahaine
îije peuventrien sur de si
beauxjours?Le Ciel,répondit,
Dom Juan, veut que
j'admire encor cet illuitre
conquerant, qui vient de
joindre ,à tant de hauts titres
celuy de Duc de Grenade
: Quel regret pour
moy de mourir sans voir
regner un Prince si genereux
?Peux-tu le voir sans
rougir,persideyreprit le
Prince Non dit Dom
Juan.le rougis de t'avoir
il rpal connu. Les traîtres,
répliqua le Prince, ne rougissent
du crime qu'après
qu'ils l'ont commis. - Il est
vray, répondit D. Juan
y s'ils n'en rougissoient pas
si tard,je ferois Duc de
Grenade, & vous ne seriez
encore que le Prince de
Murcie. Poursuis,indigne
amy ,
reprit le Prince,
cherche un pretexte à ton
horrible persidie; tu n'es
donc l'époux de Leonore
que parce que je luis un
Tyran?Non', traître, repondit
Dom Juan, puiss
qu'il faut enfin éclatter, je
ne t'ai point trahi,je mefuis
yengé de l'ennemi commun
de toute l'Espagne;
d'un usurpateur qui elt en
abomination dans toute
l'Europe: Renonce àLeonore,
qui tesereste autant
quelle t'a autrefois aimé.
Grand Dieu,s'ecria-t-il,où
fùis-je?non,, Leonorenaura
pas pu le croire; tes
derniers mots te convainquentd'imposture,
tu peux
m'avoir pris pour unusurpateur,
mais non pas cette
genereule Princesse. Il est
vray, répondit D. Juan,.
tu l'avois seduite par ta
fausse vertu: maisqu'avoir
elle a repondre a D. Garcie,.
dont la fidelité rend
ta perfidie certaine ? Le
Prince vit dés ce moment
la trahison de D. Garcie
y,
& parla ainsi à sonrival:
Dom Juan,je fuis forcé de
vous rendre vôtre innocence,
Dom Garcie vous
a trahis tous deux: loin
d'usupervosEtats,je les
aysoustraits à la tyrannie,
dans le seul dessein de vous
les rendre
:,- En abordant
Tille de Gadcs je trouvay
Dom Pedre qui vous cherchoit
par tout, jem'offris
à prendre vôtre place, &
je fis pour vous ce que je
n'aurois pas fait pour moymême,
je me privay du
plaisir de revoir Leonore
pour vous remettre dans
vos Estats ; j'en ai chassé
Dom Garcie qui les usurpoit:
pour prix de mon secours
Ôc de mon amitié
vous épousez ce que j'ainle,
sans que j'en puisse
accuser que la fortune-,
vous n eres point coupable
: mais cependant Leonore
eIl: à vous & je la
perds pourjamais.
Le Prince de Murcie
parloit d'un air si couchant
que Dom Juan lui-même
commençoitàs'attendrir.
On peut juger de laJitua.
tion des deu x spectateurs;
Elvire étoit sûre du coeur
de son amant,& cetamant
voyoit dans les yeux d'El..
vire, & la justice qu'elle
rendoit à son amour, &la
joye avec laquelle elle la
lui rendoit,il ne manquoit
plus au Prince qu'une
occasion de confirmer
ces diccours qui faisoient
déja tant d'impression;
hazard la sit naître prefqu'au
même instant.Un
des domestiques de Dom
Juan,qui avoitsuivi Dom
Garcie, entra dans laca~
bane, attiré par le bruit
qu'il avoit entendu. Approchez,
lui dit D. Juan,
pourquoy m'avez
- vous
trahi? pourquoiêtes-vous
entré dans lecomplot du
traître Dom Garcie? Fernandez
( c'étoit le nom
du domestique ) interdit
d'une questionà laquelle
il ne s'attendoit pas, &
déjà surpris de la réunion
à
des deux Princes, prit le
parti de se jetter aux
pieds de son Maître, 8c
de lui découvrir tout le
mystere d'une sinoire trahison.
Ah! quel secret venez-
vous de me reveler.,
s'écria Dom Juan, saisi
d'une juste horreur,confus
desa credulité
)
deses
peré d'avoir fîiivi les mouvemens
de sa haine contre
celui à qui il devoit tout?
Ah! Seigneur,s'écria-t-il,
se tournant vers le Prince
de Murcie, que puisje
vous dire? je ne suis point
l'époux de Leonore. Vous
n'êtes point son époux,
répondit le Prince? Ah!
Dom Juan pourquoi voulez-
vousme flatter? croyez-
vous par là conserver
ma vie? Non, je meurs
mal-heureux amant de
Leonore& fidele ami de
D. Juan.C'est moi qui dois
mourir,reprit Dom Juan,
je ne fuis plus digne de
la vie; vivez, Prince,
pour posseder Leonore,
j'aiassez d'autres crunes
à me reprocher sans me
charger- encore de celui
d'être son époux; non.,
je ne le fuis point, & l'unique
consolation qui me
reste, après tous les maux
queje vous ai causez, c'est
d'être encor plus malheureuxquejene
fuis coupable.
En mêmetemps il lui
apprit comment ce mariageavoit
été retardé par
une violente maladie de
Leonore
, que ses chagrins
avoient apparemment
causée. Dom Juan
ne borna pas là les foins
.qu'il devoir au Prince
lui promit de fléchir le
Duc
Duc d'Andalousiey & fit
renaître
,
dans son coeur
l'esperance que tant. de
malheurs en avoient ôtée.
Quelchangement de situation
pour le Prince de
Murcie, à peine croyoit- iltout ce qu'il entendait
partageentre la joye de
ravoir Leonore fidelle,
& l'impatience, de la revoir
telle que l'amour la
lui conservoit
,
à peine
pouvoit-il suffire à ressentir
tout son bonheur. Elvire
& le solitaire de leur
côté jouissoient du bonheur
de se trouver fîdeles,
exempts des soins &de l'inquietude
qui troubloient
depuis si long-temps leur
amour; le spectacle dont
ils étoient témoinsaugi
mentoit encore leur tendresse.
Après qu'ilsse furent
dit tout ce qu'un bonheur
mutuel peut inspirer,
ils s'aprocherent des deux
Princes. Dés que le Prince
deMurcie eut apperçû le
solitaire, il luy dit: Vous
- me trouvez,Seigneur,dans
unesituation- bien- différente
de celle ou vous,
m'aviez laissé, vous voyez
qu'il ne faut qu'un moment
pour terminer les
plus grands malheurs, j'espere
que celuy qui doit
finir les vôtres- n'est pas
bien éloigné, &pour lors
ma joye sera parfaite. Seigneur,.
répondit le solitaire,
le Ciel nous a réunis
pour nous rendre tous heureux,
vous allez- revoir
Leonore,,, jeretrouve El
vire fidellé
; cette avanture
finittous lesmalheuts
qui sembloient attachez
aunom que nous portons
l'un & l'autre. Il lui apprit
en même temps qu'il étoit
un cadet de la maison,
dont la branche separée
depuis long-temps estoit
presque inconnuë enEspagne,
il luy raconta les
soupçons d'Elvire à l'occasson
de la conformité
de leur nom; les momens
surent employez à des détails
capables d'interesser
du moins des amans:mais
lorsqu'Elvire luy rendit
compte àsontour de Son
entrevue a\*ecLectfi0rcv&
de tout cequi l'avoirluivie
:Ah, s'écria,le Prince,,
quela fortune, est cruelle
quand ellenouspourluit:
c'érait l'unique moyen de
rendrema fidélité suspecte
à Leonore:mais non, cette
Princesse connoîtbien
mon coeur,elle n'aura
point
-
fait cette injustice à
mon- amour. Cependant
Fernandezqui avoit ete
témoin; de redaircinement
entre le Prince de
Murcie & son malfire".
plein de tout cequ'ilavoit
entenducourut le publier
dans le Palais du Duc, il
trouva Leonore quiquittoit
la forêt pour retourner
à son appartement, &
elle en sur instruite la premiere.
Son récit étoit aisez
interessant pour que Leonore
voulût le justifier,
elle ': sè fit incontinentconduire
à la cabane;dés
qu'elle parut sa présence
produisit un profond silence
,
le Prince étoit celuy
qui avoit le plus de
choses à dire, il fut aussi
celuy qui eut moins la
force de parler: mais sa
joye n'en éclattoit que
mieux dans ses regards, ôc
Leonore qui l'y. voyoit
toute entiere,ne marquoit,
pas moins vivement le.
plaisir qu'elle ressentoit..
Elvire enfin prit la parole,.
&montrant le solitaire,elle
luy apprit son nom, & lui
donna un éclaircissement
qui manquoit encore à son.
repos.
Dom Juan marquoit le
plus vif repentir,ilcedoit
tous ses droits au Prince
de Murcie: ces amans
se voyoient, délivrez d'un
dangereux persecuteur;que
ne se dirent-ils point dans
de pareils transports ? Ah
,
Madame,s'écria le Prince,
vous m'aimez encore? les
noms d'usurpateur &d'infidele
qu'on m'a tant donnez
n'ont point changé
vôtre coeur? à ce trait je
reconnois Leonore. Ouy,
Seigneur,réponditla Princesse,
je vous ay toûjours
aimé
, & je luis toûjours,
cette Leonore, dont vous
connoissez si bien les sentimens;
les raisons qui sembloient
persuader vostre
inconstance,n'ont pu prévaloir
valoir sur le souvenir de
vos verrus: Prince,j'ay
souffert de vôtre absence
) & de la cruauré avec laquelle
on a voulu flétrir
vôtre nom:mais je ne vous
ay jamais condamné, de
ne pouvant être à vous,
j'allois me donner la mort,
si la fortune ne nous eût
enfin réunis. Je n'entreprendrai
point de rapporter
ici le cours de leur entretien;
pour peu qu'on
connoisse l'amour, on en
imaginera plus que je n'en
pourroisdire: mais enfin
il n'est pointde réünion
plus touchante que celle
de deux amans qui ont eu
tant d'obstacles à surmonter
,qu'ils se protestent
qu'ils ne se sont jamais crus
infidelles
,
parmi tant de
raisons qui sembloient
marquer leur infidélité ;
la haute idée qu'ils avoient
l'un de l'autre avoit toûjours
éloignélajalousieinseparablede
l'amour moins
heroïque, & s'ils n'avoient
pas eu les chagrins de cette
espece,ceux de l'absence
en étoient plusviolens
pour eux.
Les sentimens que tant
de disgraces n'avoient pû
chasser de leur coeur firent
leur gloire & leur felicité;
leur confiance attendrit
enfin le Duc d'Andalousie
, que tant de
nouvelles raisons forçoient
d'estimer le Prince
de Murcie: Ces illustres
Amans furent bientost
unis pour toujours
; cet
heureux mariage fut suivy
de celuy du solitaire
avec Elvire, & comme
la fortune les avoit tous
associez dans les malheurs
qu'elle leur avoit suscitez,
ils jurerent de ne se separerjamais,
FIN.
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Résumé : SUITE ET FIN de l'Histoire Espagnole.
Le texte relate une série d'événements impliquant plusieurs personnages en proie à des dilemmes amoureux et politiques. Le Prince de Murcie et un solitaire, tous deux malheureux en amour, se rencontrent dans une forêt. Le Prince de Murcie apprend que Leonore, qu'il aime, a épousé Dom Juan. Le solitaire, quant à lui, est désespéré car il croit qu'Elvire, la femme qu'il aime, lui est infidèle. Ils découvrent ensuite Elvire, poursuivie par Dom Garcie, qui est sauvée par le solitaire. Elvire accuse le solitaire d'inconstance, croyant qu'il aime Leonore, mais il nie et explique qu'il n'a jamais vu Leonore. Dans une cabane, ils trouvent Dom Juan et un autre homme blessés, chacun accusant l'autre de trahison. Le Prince de Murcie et Elvire tentent de les secourir. Une confrontation éclate entre Dom Juan et le Prince de Murcie concernant la princesse Leonore. Le Prince de Murcie accuse Dom Juan de trahison et d'usurpation, mais Dom Juan révèle que Dom Garcie est le véritable traître. Dom Juan explique qu'il a agi pour protéger l'Espagne et nie toute trahison envers le Prince. Le Prince de Murcie reconnaît l'innocence de Dom Juan et la trahison de Dom Garcie. Dom Juan avoue qu'il n'est pas l'époux de Leonore et exprime son repentir, promettant d'aider le Prince de Murcie à récupérer ses États et à reconquérir Leonore. Le solitaire, ami d'Elvire, se révèle être un cadet de la maison du Prince de Murcie. Elvire et le solitaire se retrouvent fidèles l'un à l'autre. Leonore, informée des événements, se réconcilie avec le Prince de Murcie, exprimant leur amour inébranlable. Le Duc d'Andalousie, ému par les preuves de leur amour et de leur loyauté, estime le Prince de Murcie. Les amants se marient, ainsi qu'Elvire et le solitaire, jurant de ne jamais se séparer.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 37-45
LETTRE A MADAME P... sur deux mariez, dont l'un ne parloit que François, & l'autre qu'Anglois.
Début :
Il est constant que nostre époux ne parle point François [...]
Mots clefs :
Anglais, Français, Langage, Époux, Langue, Amour, Hymen
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A MADAME P... sur deux mariez, dont l'un ne parloit que François, & l'autre qu'Anglois.
LETTREAMADAME
P.surdeux mariez, dont
l'un ne parloit que Franfois,
C l'autre qu'Anglois.
IL est constant que
nostre époux ne parle
point François, & que l'épouse ne parle pas
un mot d'Anglois:cela
paroît d'abordâflfei
bizare, tnaifS c'est faute
de'bien con siderer,ce
dont il s'agiten-ce
rencontre.
Dés le moment qu'un
1- coeur soûpire,
On- connoiten tvtâ lieux
ce que cela veut
dire,
Et malgré Babel&sa
Tour,
Dans le climat leplus
(fftJVage,
Ne demandez, que de
l'amour,
On entendra vôtre langage.
La terre en mil Etats a
beau se partager
En Aste) en Afrique,
en Europe, il réimporte
,
L'Amour n'est jamais
étranger
En quelque Païs qu'on
le porte.
Comme il est le Pere
de tous les hommes,
il est entendu de tous
ses enfans ; il est vray
que quand ilveutfaire
quelquemauvais coup,
comme il faut qu'il se
masque & qu'il se déguise,
il faut aussi qu'il
se serve de la langue du
Païs, mais quand il est
conduit par l'himenée,
, sans lequel il ne peut
être bien reçu chez les
honnêtes gens, il luy
suffit
suffit de se montrer
pour se faire entendre,
Secoue le monde parle
pour luy.
En quelquelangue qu'il
s'exprime,
Onsçaitd'abord ce qu'il
pre'tendy
Et des qu'il peut parler
sans crime
Une honnêtefillel'en-
,. tend,
La raison de cela est
estunetraditieiitres
estunetraditiontics
simple& trés aisée,
dont la nature çft dépositaire,
& qu'ellené
manque jamaisderévéler
à toutes les filles
lorsque la Loy Tgrdonne,
& quelquefois
même quand elle ut
l'ordonne pas.
Parmi toutes les Nationsi
UHtmen en ces occa-
,¡';onJ
A certainesexpressions,
Qui n'ont point besoin
d'inierprettes.
Ne vous étonnez
donc pas que deux personnes
étrangères, &r.
d'un langage si difteirent
, ayent pû fç, résoudre
à se marier ensemble,&
croyez comme
un article de la Loy
naturelle) que dans ces
sortes de mysteres tout
le monde parle François
,ajoûtez à cela que
de jeunes époux ont
leurs manieres particulieres
de s'entretenir,
indépendamment de
toutes les langues dela.
Terre.
Discours & fleurettes
frivoles,
Amans, ne conviennent
8 qu'à vous,
Mais entre deux heureux
époux
UHimenriadmet plul
lesparoles.
P.surdeux mariez, dont
l'un ne parloit que Franfois,
C l'autre qu'Anglois.
IL est constant que
nostre époux ne parle
point François, & que l'épouse ne parle pas
un mot d'Anglois:cela
paroît d'abordâflfei
bizare, tnaifS c'est faute
de'bien con siderer,ce
dont il s'agiten-ce
rencontre.
Dés le moment qu'un
1- coeur soûpire,
On- connoiten tvtâ lieux
ce que cela veut
dire,
Et malgré Babel&sa
Tour,
Dans le climat leplus
(fftJVage,
Ne demandez, que de
l'amour,
On entendra vôtre langage.
La terre en mil Etats a
beau se partager
En Aste) en Afrique,
en Europe, il réimporte
,
L'Amour n'est jamais
étranger
En quelque Païs qu'on
le porte.
Comme il est le Pere
de tous les hommes,
il est entendu de tous
ses enfans ; il est vray
que quand ilveutfaire
quelquemauvais coup,
comme il faut qu'il se
masque & qu'il se déguise,
il faut aussi qu'il
se serve de la langue du
Païs, mais quand il est
conduit par l'himenée,
, sans lequel il ne peut
être bien reçu chez les
honnêtes gens, il luy
suffit
suffit de se montrer
pour se faire entendre,
Secoue le monde parle
pour luy.
En quelquelangue qu'il
s'exprime,
Onsçaitd'abord ce qu'il
pre'tendy
Et des qu'il peut parler
sans crime
Une honnêtefillel'en-
,. tend,
La raison de cela est
estunetraditieiitres
estunetraditiontics
simple& trés aisée,
dont la nature çft dépositaire,
& qu'ellené
manque jamaisderévéler
à toutes les filles
lorsque la Loy Tgrdonne,
& quelquefois
même quand elle ut
l'ordonne pas.
Parmi toutes les Nationsi
UHtmen en ces occa-
,¡';onJ
A certainesexpressions,
Qui n'ont point besoin
d'inierprettes.
Ne vous étonnez
donc pas que deux personnes
étrangères, &r.
d'un langage si difteirent
, ayent pû fç, résoudre
à se marier ensemble,&
croyez comme
un article de la Loy
naturelle) que dans ces
sortes de mysteres tout
le monde parle François
,ajoûtez à cela que
de jeunes époux ont
leurs manieres particulieres
de s'entretenir,
indépendamment de
toutes les langues dela.
Terre.
Discours & fleurettes
frivoles,
Amans, ne conviennent
8 qu'à vous,
Mais entre deux heureux
époux
UHimenriadmet plul
lesparoles.
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Résumé : LETTRE A MADAME P... sur deux mariez, dont l'un ne parloit que François, & l'autre qu'Anglois.
Le texte 'Lettre à Madame' aborde l'union entre deux époux parlant des langues différentes, l'un le français et l'autre l'anglais. Cette situation est expliquée par l'amour, qui transcende les barrières linguistiques. L'amour est décrit comme un langage universel compris par tous, indépendamment des frontières géographiques ou des langues parlées. Lorsqu'il est sincère et guidé par l'hyménée, il se fait comprendre sans besoin de traduction. Le texte souligne que l'amour est le père de tous les hommes et est donc compris par tous ses enfants. Les jeunes époux ont des manières particulières de communiquer, indépendantes des langues terrestres. Les discours et les compliments frivoles conviennent seulement aux amants, tandis que l'hyménée admet plus les paroles entre deux époux heureux.
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12
p. [3]-35
LA CONSTANCE des femmes.
Début :
Une fille de condition, nommée Therese, nous servira de modele, [...]
Mots clefs :
Constance, Amant, Honoré d'Urfé, Fiction, Officier, Avocat, Jalousie, Armateur, Époux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA CONSTANCE des femmes.
LA CONSTANCE
desfemmes.
NE fille de condition , nommée
Therefe ,nous fervira de modele , non pas
A ij
4 MERCURE
pour ces conftances heroïques & prodigieufes,
qu'on ne connoît gueres
que par tradition mais
de celles qu'on peut vraifemblablement attendre
d'une femme , & par
confequent d'un hom
me ; car les deux fexes
'n'ont rien àfe reprocher
là -deffus.
Therefe étoit charmante de fa perfonne ,
trés-jeune , & fi peu experimentée , qu'elle ne
GALANT.
རྒྱུན །
જે
connoiffoit encore l'amour que par les Romans. Elle fe fentoit une
fi grande difpofition à
la conftance , qu'elle difoit quelquefois : Non,
je ne veuxjamais aimer,
la vie eft trop courte , une
conftance defoixante ans
ne feroit pas contentement
pour moy. En d'autres
momens elle faifoit reflexion que puis qu'il
faloit aimer neceffairement , il étoit bon de
A iij
6
MERCURE
commencer trés- jeune ,
afin de pouffer la conf
tance le plus loin qu'il
étoit poffible. Elle prit
ce dernier parti , & dés
le lendemain elle fut
épriſe du fils d'un Armateur de faint Malo
Ce jeune homme devint
paffionnément amou
reux d'elle , & au boutde quelque temps on.
parla de mariage. Le
parti parut bon à la mere
de Therefe : mais le jeur-
GALANT. 7
ne homme étant obligé
de fuivre fon pere , qui
faifoit une nouvelle
courſe en mer , ne put
obtenir fon confentemént que pour le reFour. Cependant on convint des articles , on ſe
donna des paroles d'hon
neur , & les amans s'en
donnerent de bien plus.
inviolables , ils fe jurerent un amour éternel
L'Armateur promit de
revenir dans trois mois;
1
A iiij
& MERCURE
& le voila embarqué.
Quelle épreuve pour
Therefe! Devaſtes mers
la feparent defon amant:
mais cette feparation ne
fait que redoubler fon
amour, & les trois mois
d'abſence lui parurent fi
longs , qu'on peut bien
les lui compter pour
trois années de conftance. Cependant elle la
pouffa plus loin ; car fon
amant nerevenant point
encore au bout de fix
GALANT.
autres mois , elle étoit fi
affligée , quefa mere n'ofa lui parler d'un autre
parti qui fe prefentoit.
Elle eut beau lui infi f
nuer que peut- être l'Armateur ne reviendroit
jamais ; elle lui fit même foupçonner que ce
vaiffeau avoit peri : mais
Therefe proteftoit une
fidelité égale pour fon
amant mort ou vif.
Un an entier s'étant
écoulé, & la mere & la
10 MERCURE
fille crurent réellement
que l'Armateur ne reviendroit jamais. On le
pleura commemort pen
dant quelques jours; &
la mere, fans parler de
rien à fa fille , fit trou
yer, comme par hazard,
le fecond amant chez
uneparente , où ellemena fa fille C'étoit un
jeune Officier , fait pour
donner de l'amour , &
qui avoit tout l'efprit
poffible. Il étoit conve
GALANT. H
nu avec la mere qu'il faloit prendre Thereſe par
fon foible. Il la loùa d'abord fur le vœu qu'elle.
avoit fait de ne fe jamais.
marier après avoir perdu
ce qu'elle aimoit. Cette
converfation ne pouvoit
manquer de lui plaire ,
étant fi conforme aux
reſolutions qu'elle avoit
prifes. Elle retournaplu
fieurs fois chez fa parente , où les exhortations
que cet Officier lui fit
IZ MERCURE
fur la conftance produi
firent infenfiblement un
effet contraire , & elle
commença à raifonner
ainfi : Pour aimer bien
conftamment il faut être
aimé de même , & cet
homme- ci aẞureroit mi
conftance par la fienne ,f
jamais je pouvois l'aimer.
Un autre raifonncment que lui fit cët ingenieux amant acheva
de la determiner ; car il
GALANT.
13
Jui prouva qu'elle ne
pouvoit ſe vanter d'être
conftante fans avoir été
mariée, parce que le mariage étoit la pierre de
touche de la conftance,
Therefe , qui tendoit
toûjours à la perfection
de cette vertu , & qui
ne pouvoit la poffeder
éminemment fans fe
marier, prefera pour cette raifon feule l'amant
vivant à l'amant mort :
& peu de temps aprés
14 MERCURE
ce ſecond mariage fut
auffi avancé que l'avoit
été le premier: mais par
malheur il vint à l'Officier un ordre de la Cour
pour aller en Flandres.
Il falut partir dans le
moment , paroles données comme avec l'Armateur, pareils fermens
entre Therefe & l'Officier. Mais les chagrins
de l'abfence furent plus
violens ; car elle aimoit
celui - ci plus que l'au-
GALANT. I
tre , ou , pour mieux di
te, l'amour qu'elle avoit
pour l'Officier lui perfuadoit qu'elle n'avoit
jamais aimé l'Armateurs
car elle le croyoit incapable de changer. Elle
changea pourtant , je ne
vous dirai point par
quels motifs mais , à
coup fûr , ce fut pour
parvenir encore a une
conftance plus parfaite;
car fans cela elle n'en
auroit jamais aimé un
16. MERCURE
troifiéme. Celui-ci étoit
un Avocat , & la mere
conclut avec lui plus
promtement encore qu'-
avec les autres , craignant qu'il ne lui échapât ; car il étoit trés-riche. Le jourfut pris , les
articles furent dreffez :
mais il y avoit une fatalité fur les mariages
de Therefe , il étoit écrit
qu'ils ne feroient jamais
qu'ébauchez , & celui- ci
fut interrompu comme
Vous
To GALANT
. 17
Vous allez voir.
" L'Armateur étoit revenu depuis quelque
temps : mais ayant appris dans le voisinage
que fa maîtreffe aimoit
a
paffionnément l'Avocat,
& n'ayant pas d'ailleurs
fort bien fait fes affaires
fur mer , il jugea à pro
pos de nepoint paroître ,
& fe logea pourtant affez proche de la maiſon
où le faifoient les conferences pour le mariaMay 1712.
B
18 MERCURE
ge, qui fut enfin reſolu.
Le jour fut pris , on invita les parens de part &
d'autre : l'affemblée étoit
grave , & Thereſe en
habit paré y charmoit
l'époux futur, dont elle
étoit auffi charmée; ils fe
repaiffoient de regards ,
& de defirs , lors qu'on
vit entrer dans la falle
l'Officier , qui ne fe doutant encore de rien , venoit d'arriver en pofte
de l'armée. Il entre avec
GALANT. 19
la vivacité & les tranf
ports d'unjeune amant ;
& ne voyant que celle
qu'il aime, il court à elle.
Il la regardoit déja comme fon épouſe , & va
l'embraffer. Il eft receu
avec la froideur quevous
pouvez vous imaginer ,
Therefe eft deconcertée: l'époux futur ne l'eft
pas moins , de voir qu'un
homme d'épée a de fi
grands privileges fur fa
femme cette familia
Bij
20 MERCURE
rité l'alarme. L'Officier
tranſporté ne prend garde au defordre ni de l'un
ni de l'autre , & les yeux
fixes fut ce qu'il aime ,
il refte un moment immobile. Une pacenta
priée entre dans cet inftant, & va d'abord feliciter les époux. A fon
difcours l'Officier revient à lui elle conti
nuë, le voila prefque au
fait. Enfin la gravité de
l'affemblée & les come
GALANT 20
3%
plimens de la parente ne
finiffant point , lui expliquerent fi nettement
de quoy il s'agiffoit , qu
il refta immobile enco
re : mais ce n'étoit plus
de plaifir. L'Armateur ,,
premier époux en datte ,
ayant appris à la porte
ce qui fe paffoit dans la
falle , y entra juftement
dans le temps que tous
ceux qui compofoient
cette affemblée muette
fe regardoient les uns
22 MERCURE
los autres.
L'Armateur
étoit un homme froid &
malin , une espece de la
rancune.
Thereſe ne ſçayoit point fon retour ;
dés qu'elle l'apperçut ,
cefut un dernier coup de
maffue. Il marcha froi
dement vers elle, & l'embraffant auffi comme é
poux , il lui tint des dif
cours à faire mourir l'Avocatdejalousie, & l'Of
ficier de defefpoir. Son
difcours fut long ,
parce
GALANT: 23:
que perfonne n'avoit la
force de l'interrompre.
L'Avocat & l'Officier
eurent le foifir de pren--
dre leur parti , & ce fut
celui du mépris pour
Thereſe. Voici par où
l'Armateur finit.
*!
Dans le voyage que
j'ai fait j'ai oui dire à un
Poëte Arabe, que lafemme eft femblable à un ar
bre, &l'amour de la femme auxfeuilles de cet ar
bre. Elles naißent auprin--
24 MERCURE
temps ,fefoutiennent tout
l'été, tombent en automne. L'arbre produit
bien des feuilles le printemps fuivant : mais ce
ne font plus les mêmes.
L'Arabe conclut de là que
la durée des feuilles eft la
durée naturelle de la constance des femmes. Mon
fieur l'Officier & moy
nous avons eu chacun notreprintemps notre été,
il est jufte que Monfieur
L-Avacas foit aimé de mê
me
GALANT. 25.
me jufqu'à la chûte des
fülles ; il n'a qu'à voir
s'il veut s'engager là- def
Sus.
Vous parlez fort bien,
dit enfuite l'Avocat :
mais l'Arabe a oublié de
dire que fi dans le prin
temps mêmeon met la coignée dans le pied de l'arbre , les feuilles fe fechent
avant l'automne. fecrain
drois que le mariage nefift
àpeu près le même effet
de la coignée. Ainfi Ma
May1712.
C
26 MERCURE
demoiselle Therese restera , s'illui plaît,fille toute
Ja vie : cette constance
étant la plus glorieuſe de
toutes , c'est celle qui convient le mieux au defir
qu'elle a d'exceller dans
cette vertu.
Le Poëte Arabe ne
pouffe pas fi loin que nos
Poëtes les fictions fur les
amans conftans ; & je
croirois bien que la conſtance merveilleufe dont
plufieurs Poëtes fe font
GALANT. 27
vantez dans leurs vers,
n'a point paffé de leur
imagination jufques dás
leur coeur. Citons - en
quelque exemple , pour
prouver que c'eft faire
injuſtice aux Dames de
les croire plus inconftantes que les hommes.
Honoré Durfée , dans
fa preface du troifiéme
tome d'Aftrée , proteſte
à la riviere de Lignon
que le feu dont il brûla',
& qui donna naiffance
Cij
28 MERCURE
à ſon ouvrage , ne fut fi
conftant que parce qu'il
fut pur, & qu'il ne laiſſa
jamais de noirceur aprés
la brûlure à pas une de
fes actions & de fes defirs. Il ajoûte que la longueur des années n'en
avoit point diminué l'ardeur, & qu'il ne s'éteindroit quefous la terre de
fon tombeau. Voila le
Poëte , voici l'homme.
Son neveu dit qu'il n'épouſa Aftrée que par in-
GALAŃT. 29
térêt , & pour ne pas
laiffer échaper ſes biens ;
qu'il s'en dégoûta bien
vîte aprés l'avoir époufée , parce qu'elle étoit mal propre à
caufe de fes grands
chiens & c. qu'elle
exigeoit de lui des
tendreffes & des delicateſſes d'amans ; qu'-
elle le tourmentoit continuellement fur fes amourettes étrangeres ;
qu'elle étoit idolâC iii
30 MERCURE
tre de fa beauté , &
par confequent ridicule.
Tout cela l'obligea à la
quitter , & à fe retirer
à la Cour de Savoye,
Nous fommes inftruits
là-deffus par une tradi
tion certaine que Mon,
fieur Huet nous a con
fervée , & qu'il a tiréo
des neveux & amis
d'Honoré Durfé. Si la
tradition s'étoit confer
vée de la même maniere
à l'égard de la belle Lau,
J
GALANT. 31
re, nous verrions apparemment quelque chofe
d'approchant dans l'hif
toire de fes amours avec
Petrarque. Celui - ci ,
dans l'Epître où il fait le
recit de fa vie naturellement & fimplement ,
dit que dégouté du ſejour ennuyeux dela ville
d'Avignon , il s'étoit retiré à Forge , attiré par
la beauté du lieu & de
fa fontaine ; que là il
avoit compofé tous les
Ciiii
32 MERCURE
Ouvrages , quatam multa
fuerant , dit-il , ut ufque
ad hanc atatem me exerceant & defatigent. Ilne
parle point de Laure en
profe ; & quand il recite au vrai l'hiftoire de
fa vie , de fon efprit &
de fon coeur , il paroît
que Laure étoit l'idole
de fon imagination , &
le fantôme qui la remuoit & l'échauffoit.
C'étoit un fujet plûtôt
imaginé que fenti , ſur
1
GALANT. 33
lequel fa verve s'exerçoit. L'auteur de ſa vie
nous en fournit une bonne preuve , lors qu'il
nous affure que le Pape
Benoît XII. lui offrit
une difpenfe pourépoufer Laure , pour tenir
des Benefices étant marié , & même pour en
poffeder de nouveaux :
offres que Plutarque
n'auroit pas refufé comme il le fit , s'il avoit eu
une paffion , je ne dis pas
34 MERCURE
auffi extraordinaire que
celle qu'il chante , mais
feulement ordinaire &
veritable. Comment les
Poëtes que nous voyons
ne nous defabufent - ils
point des anciens que
nous lifons ? La duperie
eft naturelle à l'homme.
La fiction la plus groffiere & la plus découverte gagne toûjours le
deffus à la longue , pourveu qu'elle fçache ébloüir l'imagination ; &
GALANT. 35
ceux qui ont écrit publiquement, foit en vers,
foit en profe , ne viendroient pas à bout euxmêmes de détromper le
monde de leurs fictions ,
s'ils revenoient fur terre
pour nous avertir bien
confcientieuſement qu'
ils n'avoient pas deſſein
de tromper le monde ,
mais feulement de l'amufer & le divertir en
fe divertiffant eux- mêmes.
desfemmes.
NE fille de condition , nommée
Therefe ,nous fervira de modele , non pas
A ij
4 MERCURE
pour ces conftances heroïques & prodigieufes,
qu'on ne connoît gueres
que par tradition mais
de celles qu'on peut vraifemblablement attendre
d'une femme , & par
confequent d'un hom
me ; car les deux fexes
'n'ont rien àfe reprocher
là -deffus.
Therefe étoit charmante de fa perfonne ,
trés-jeune , & fi peu experimentée , qu'elle ne
GALANT.
རྒྱུན །
જે
connoiffoit encore l'amour que par les Romans. Elle fe fentoit une
fi grande difpofition à
la conftance , qu'elle difoit quelquefois : Non,
je ne veuxjamais aimer,
la vie eft trop courte , une
conftance defoixante ans
ne feroit pas contentement
pour moy. En d'autres
momens elle faifoit reflexion que puis qu'il
faloit aimer neceffairement , il étoit bon de
A iij
6
MERCURE
commencer trés- jeune ,
afin de pouffer la conf
tance le plus loin qu'il
étoit poffible. Elle prit
ce dernier parti , & dés
le lendemain elle fut
épriſe du fils d'un Armateur de faint Malo
Ce jeune homme devint
paffionnément amou
reux d'elle , & au boutde quelque temps on.
parla de mariage. Le
parti parut bon à la mere
de Therefe : mais le jeur-
GALANT. 7
ne homme étant obligé
de fuivre fon pere , qui
faifoit une nouvelle
courſe en mer , ne put
obtenir fon confentemént que pour le reFour. Cependant on convint des articles , on ſe
donna des paroles d'hon
neur , & les amans s'en
donnerent de bien plus.
inviolables , ils fe jurerent un amour éternel
L'Armateur promit de
revenir dans trois mois;
1
A iiij
& MERCURE
& le voila embarqué.
Quelle épreuve pour
Therefe! Devaſtes mers
la feparent defon amant:
mais cette feparation ne
fait que redoubler fon
amour, & les trois mois
d'abſence lui parurent fi
longs , qu'on peut bien
les lui compter pour
trois années de conftance. Cependant elle la
pouffa plus loin ; car fon
amant nerevenant point
encore au bout de fix
GALANT.
autres mois , elle étoit fi
affligée , quefa mere n'ofa lui parler d'un autre
parti qui fe prefentoit.
Elle eut beau lui infi f
nuer que peut- être l'Armateur ne reviendroit
jamais ; elle lui fit même foupçonner que ce
vaiffeau avoit peri : mais
Therefe proteftoit une
fidelité égale pour fon
amant mort ou vif.
Un an entier s'étant
écoulé, & la mere & la
10 MERCURE
fille crurent réellement
que l'Armateur ne reviendroit jamais. On le
pleura commemort pen
dant quelques jours; &
la mere, fans parler de
rien à fa fille , fit trou
yer, comme par hazard,
le fecond amant chez
uneparente , où ellemena fa fille C'étoit un
jeune Officier , fait pour
donner de l'amour , &
qui avoit tout l'efprit
poffible. Il étoit conve
GALANT. H
nu avec la mere qu'il faloit prendre Thereſe par
fon foible. Il la loùa d'abord fur le vœu qu'elle.
avoit fait de ne fe jamais.
marier après avoir perdu
ce qu'elle aimoit. Cette
converfation ne pouvoit
manquer de lui plaire ,
étant fi conforme aux
reſolutions qu'elle avoit
prifes. Elle retournaplu
fieurs fois chez fa parente , où les exhortations
que cet Officier lui fit
IZ MERCURE
fur la conftance produi
firent infenfiblement un
effet contraire , & elle
commença à raifonner
ainfi : Pour aimer bien
conftamment il faut être
aimé de même , & cet
homme- ci aẞureroit mi
conftance par la fienne ,f
jamais je pouvois l'aimer.
Un autre raifonncment que lui fit cët ingenieux amant acheva
de la determiner ; car il
GALANT.
13
Jui prouva qu'elle ne
pouvoit ſe vanter d'être
conftante fans avoir été
mariée, parce que le mariage étoit la pierre de
touche de la conftance,
Therefe , qui tendoit
toûjours à la perfection
de cette vertu , & qui
ne pouvoit la poffeder
éminemment fans fe
marier, prefera pour cette raifon feule l'amant
vivant à l'amant mort :
& peu de temps aprés
14 MERCURE
ce ſecond mariage fut
auffi avancé que l'avoit
été le premier: mais par
malheur il vint à l'Officier un ordre de la Cour
pour aller en Flandres.
Il falut partir dans le
moment , paroles données comme avec l'Armateur, pareils fermens
entre Therefe & l'Officier. Mais les chagrins
de l'abfence furent plus
violens ; car elle aimoit
celui - ci plus que l'au-
GALANT. I
tre , ou , pour mieux di
te, l'amour qu'elle avoit
pour l'Officier lui perfuadoit qu'elle n'avoit
jamais aimé l'Armateurs
car elle le croyoit incapable de changer. Elle
changea pourtant , je ne
vous dirai point par
quels motifs mais , à
coup fûr , ce fut pour
parvenir encore a une
conftance plus parfaite;
car fans cela elle n'en
auroit jamais aimé un
16. MERCURE
troifiéme. Celui-ci étoit
un Avocat , & la mere
conclut avec lui plus
promtement encore qu'-
avec les autres , craignant qu'il ne lui échapât ; car il étoit trés-riche. Le jourfut pris , les
articles furent dreffez :
mais il y avoit une fatalité fur les mariages
de Therefe , il étoit écrit
qu'ils ne feroient jamais
qu'ébauchez , & celui- ci
fut interrompu comme
Vous
To GALANT
. 17
Vous allez voir.
" L'Armateur étoit revenu depuis quelque
temps : mais ayant appris dans le voisinage
que fa maîtreffe aimoit
a
paffionnément l'Avocat,
& n'ayant pas d'ailleurs
fort bien fait fes affaires
fur mer , il jugea à pro
pos de nepoint paroître ,
& fe logea pourtant affez proche de la maiſon
où le faifoient les conferences pour le mariaMay 1712.
B
18 MERCURE
ge, qui fut enfin reſolu.
Le jour fut pris , on invita les parens de part &
d'autre : l'affemblée étoit
grave , & Thereſe en
habit paré y charmoit
l'époux futur, dont elle
étoit auffi charmée; ils fe
repaiffoient de regards ,
& de defirs , lors qu'on
vit entrer dans la falle
l'Officier , qui ne fe doutant encore de rien , venoit d'arriver en pofte
de l'armée. Il entre avec
GALANT. 19
la vivacité & les tranf
ports d'unjeune amant ;
& ne voyant que celle
qu'il aime, il court à elle.
Il la regardoit déja comme fon épouſe , & va
l'embraffer. Il eft receu
avec la froideur quevous
pouvez vous imaginer ,
Therefe eft deconcertée: l'époux futur ne l'eft
pas moins , de voir qu'un
homme d'épée a de fi
grands privileges fur fa
femme cette familia
Bij
20 MERCURE
rité l'alarme. L'Officier
tranſporté ne prend garde au defordre ni de l'un
ni de l'autre , & les yeux
fixes fut ce qu'il aime ,
il refte un moment immobile. Une pacenta
priée entre dans cet inftant, & va d'abord feliciter les époux. A fon
difcours l'Officier revient à lui elle conti
nuë, le voila prefque au
fait. Enfin la gravité de
l'affemblée & les come
GALANT 20
3%
plimens de la parente ne
finiffant point , lui expliquerent fi nettement
de quoy il s'agiffoit , qu
il refta immobile enco
re : mais ce n'étoit plus
de plaifir. L'Armateur ,,
premier époux en datte ,
ayant appris à la porte
ce qui fe paffoit dans la
falle , y entra juftement
dans le temps que tous
ceux qui compofoient
cette affemblée muette
fe regardoient les uns
22 MERCURE
los autres.
L'Armateur
étoit un homme froid &
malin , une espece de la
rancune.
Thereſe ne ſçayoit point fon retour ;
dés qu'elle l'apperçut ,
cefut un dernier coup de
maffue. Il marcha froi
dement vers elle, & l'embraffant auffi comme é
poux , il lui tint des dif
cours à faire mourir l'Avocatdejalousie, & l'Of
ficier de defefpoir. Son
difcours fut long ,
parce
GALANT: 23:
que perfonne n'avoit la
force de l'interrompre.
L'Avocat & l'Officier
eurent le foifir de pren--
dre leur parti , & ce fut
celui du mépris pour
Thereſe. Voici par où
l'Armateur finit.
*!
Dans le voyage que
j'ai fait j'ai oui dire à un
Poëte Arabe, que lafemme eft femblable à un ar
bre, &l'amour de la femme auxfeuilles de cet ar
bre. Elles naißent auprin--
24 MERCURE
temps ,fefoutiennent tout
l'été, tombent en automne. L'arbre produit
bien des feuilles le printemps fuivant : mais ce
ne font plus les mêmes.
L'Arabe conclut de là que
la durée des feuilles eft la
durée naturelle de la constance des femmes. Mon
fieur l'Officier & moy
nous avons eu chacun notreprintemps notre été,
il est jufte que Monfieur
L-Avacas foit aimé de mê
me
GALANT. 25.
me jufqu'à la chûte des
fülles ; il n'a qu'à voir
s'il veut s'engager là- def
Sus.
Vous parlez fort bien,
dit enfuite l'Avocat :
mais l'Arabe a oublié de
dire que fi dans le prin
temps mêmeon met la coignée dans le pied de l'arbre , les feuilles fe fechent
avant l'automne. fecrain
drois que le mariage nefift
àpeu près le même effet
de la coignée. Ainfi Ma
May1712.
C
26 MERCURE
demoiselle Therese restera , s'illui plaît,fille toute
Ja vie : cette constance
étant la plus glorieuſe de
toutes , c'est celle qui convient le mieux au defir
qu'elle a d'exceller dans
cette vertu.
Le Poëte Arabe ne
pouffe pas fi loin que nos
Poëtes les fictions fur les
amans conftans ; & je
croirois bien que la conſtance merveilleufe dont
plufieurs Poëtes fe font
GALANT. 27
vantez dans leurs vers,
n'a point paffé de leur
imagination jufques dás
leur coeur. Citons - en
quelque exemple , pour
prouver que c'eft faire
injuſtice aux Dames de
les croire plus inconftantes que les hommes.
Honoré Durfée , dans
fa preface du troifiéme
tome d'Aftrée , proteſte
à la riviere de Lignon
que le feu dont il brûla',
& qui donna naiffance
Cij
28 MERCURE
à ſon ouvrage , ne fut fi
conftant que parce qu'il
fut pur, & qu'il ne laiſſa
jamais de noirceur aprés
la brûlure à pas une de
fes actions & de fes defirs. Il ajoûte que la longueur des années n'en
avoit point diminué l'ardeur, & qu'il ne s'éteindroit quefous la terre de
fon tombeau. Voila le
Poëte , voici l'homme.
Son neveu dit qu'il n'épouſa Aftrée que par in-
GALAŃT. 29
térêt , & pour ne pas
laiffer échaper ſes biens ;
qu'il s'en dégoûta bien
vîte aprés l'avoir époufée , parce qu'elle étoit mal propre à
caufe de fes grands
chiens & c. qu'elle
exigeoit de lui des
tendreffes & des delicateſſes d'amans ; qu'-
elle le tourmentoit continuellement fur fes amourettes étrangeres ;
qu'elle étoit idolâC iii
30 MERCURE
tre de fa beauté , &
par confequent ridicule.
Tout cela l'obligea à la
quitter , & à fe retirer
à la Cour de Savoye,
Nous fommes inftruits
là-deffus par une tradi
tion certaine que Mon,
fieur Huet nous a con
fervée , & qu'il a tiréo
des neveux & amis
d'Honoré Durfé. Si la
tradition s'étoit confer
vée de la même maniere
à l'égard de la belle Lau,
J
GALANT. 31
re, nous verrions apparemment quelque chofe
d'approchant dans l'hif
toire de fes amours avec
Petrarque. Celui - ci ,
dans l'Epître où il fait le
recit de fa vie naturellement & fimplement ,
dit que dégouté du ſejour ennuyeux dela ville
d'Avignon , il s'étoit retiré à Forge , attiré par
la beauté du lieu & de
fa fontaine ; que là il
avoit compofé tous les
Ciiii
32 MERCURE
Ouvrages , quatam multa
fuerant , dit-il , ut ufque
ad hanc atatem me exerceant & defatigent. Ilne
parle point de Laure en
profe ; & quand il recite au vrai l'hiftoire de
fa vie , de fon efprit &
de fon coeur , il paroît
que Laure étoit l'idole
de fon imagination , &
le fantôme qui la remuoit & l'échauffoit.
C'étoit un fujet plûtôt
imaginé que fenti , ſur
1
GALANT. 33
lequel fa verve s'exerçoit. L'auteur de ſa vie
nous en fournit une bonne preuve , lors qu'il
nous affure que le Pape
Benoît XII. lui offrit
une difpenfe pourépoufer Laure , pour tenir
des Benefices étant marié , & même pour en
poffeder de nouveaux :
offres que Plutarque
n'auroit pas refufé comme il le fit , s'il avoit eu
une paffion , je ne dis pas
34 MERCURE
auffi extraordinaire que
celle qu'il chante , mais
feulement ordinaire &
veritable. Comment les
Poëtes que nous voyons
ne nous defabufent - ils
point des anciens que
nous lifons ? La duperie
eft naturelle à l'homme.
La fiction la plus groffiere & la plus découverte gagne toûjours le
deffus à la longue , pourveu qu'elle fçache ébloüir l'imagination ; &
GALANT. 35
ceux qui ont écrit publiquement, foit en vers,
foit en profe , ne viendroient pas à bout euxmêmes de détromper le
monde de leurs fictions ,
s'ils revenoient fur terre
pour nous avertir bien
confcientieuſement qu'
ils n'avoient pas deſſein
de tromper le monde ,
mais feulement de l'amufer & le divertir en
fe divertiffant eux- mêmes.
Fermer
Résumé : LA CONSTANCE des femmes.
Le texte relate l'histoire de Thérèse, une jeune femme charmante et inexpérimentée, connue pour sa constance en amour. Initialement, après avoir lu les Romains, Thérèse se sent disposée à la constance et affirme ne jamais vouloir aimer, estimant que la vie est trop courte. Cependant, elle change d'avis et décide de commencer à aimer jeune pour prolonger cette constance. Elle tombe amoureuse du fils d'un armateur de Saint-Malo, qui doit partir en mer. Malgré la séparation, Thérèse reste fidèle et attend son retour. Après un an, sa mère tente de la marier à un officier, mais Thérèse résiste. Elle finit par accepter de se marier avec l'officier, mais celui-ci doit partir en Flandres. Thérèse change à nouveau d'avis et se prépare à épouser un avocat. À ce moment-là, l'armateur revient, interrompant le mariage. L'armateur, froid et malin, compare les femmes à un arbre dont les feuilles tombent en automne, symbolisant la fin de la constance. L'avocat et l'officier, jaloux et déçus, quittent Thérèse. Le texte se conclut par une réflexion sur la constance en amour, soulignant que les poètes exagèrent souvent cette vertu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
13
p. 121-[1]36
Fraises de discorde.
Début :
Lundy dernier un jeune amant accordé avec sa Maitresse, luy [...]
Mots clefs :
Fraises, Billet, Agioteur, Avocat, Corbeille, Époux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Fraises de discorde.
Fraifes de difcorde 29715
Lundy dernier un jeune
amantaccordé avec fa Mail
creffe ,luy envoya une petie
May 1712.
L
MERCURE
"
corbeille de Frailes précoffes
auffi fraîches & auſſi nouvelles que leurs amours , &
qui furent reçuës de l'Accordée avecautant de plaifir
que l'Accordé en avoit
cû à les acheter bien cher
ces Fraiſes étoient dans unc
petite corbeille garnie do
deurs . La more qui fut prefente à l'ouverture de la
corbeille les trouva trop
vertes pourles mangeral luy
vint en penſée de s'en faire
benncur , ella referma bien
la corbeille , & l'envoya à
fan Avocat , qu'elle fçavoin
I
GALANT 123,
êtrehommedebonne chere,
perfuadée que ce feroit un
bon plat pour un friand.
Un laquais portele prefens
qui fue receu par un autre
laquais parce que n'y l'Avocat ny fa femme n'étoient
pour lors au logis.
L'Avocat avoit laiffé ce
jour là par haſard la clef à
fon cabiner , le laquais y
porta la corbeille de Fraile
& la cacha meſme derriere
quelques livres fur une ta
blette;la femme étant rentrée la premiere , paffoit
pardevant le cabinet pour
Lij
11 MERCURE
aller à fa chambre ; elle étoit
naturellement jaloufe & par
confequent tres curieufe des
affaires de fon mary, la clef
qu'elle vit au cabinet latenta
d'y entrer, elle y fureta dans
tous •Corbeils les coins , & trouvant
ne douta point
que fon mary n'eût acheté
les fraifes pour les envoyer
à certaine voisine dont elle
eftoit jaloufe. Elle regardoit l
cès fraifes avec fureur , &
remarqua un papier attaché
en dedans au couvercle de
la corbeille ; l'Accordée n'avoit point remarqué ce pa-
GALANT. 1
de fi
125
pier parce que les fleurs le
cachoient & auffi parce
que l'Amour c
n'a pas
bons yeux que la Jaloufic :
fur le papier ces Versétoient
écrits 05 al aprovaɔsioluov
Recevez ces fruits du
Printemps
Le même Amour qui vous les
donne
En trouveroit pour vous
l'Hiver, l'Eté, l'Automne
Pendant cent ans.11.
La femme de l'Avocat
refolut de verifier l'infidelité
Liij
26 MERCURE
2
de fon mary, elle écrivit
unbillet fort tendre où elle
contrefit l'écriture des vers
•& demanda réponse à la
belle foupçonnée à qui elle
vouloitenvoyer la corbeille,
mais n'ofant fe fier au laquais de fon Mary qui
étoit l'unique de la maiſon,
elle alla chrzune de fes amics
à qui elle porta le tout &
la pria d'envoyer ce prefent
par un de fes Grifons , elle la
connoiffoitfemmeà Grifons,
l'amie fe chargea d'envoyer
comme de la part de l'AvoCat &d'avoir réponſe , mais
GALANT. 127
cela ne fut executé que vers
le foir , & elle garda la corbeille dans un endroit où
elle fut trouvée par le mary
de cette derniere , pendant
qu'elle étoit allée jouer au
Lanfquenet, où elle perdit
tant qu'elle oublia la commiffion dont elle s'eftoit
chargée & ne revint qu'à
deux heures aprés minuit ;
en fon abfence le mary jaloux lut. & relut cent fois
les vers qu'il détacha exprés
de la corbeille pour les lire
plus à fon aifeen enrageant,
enfuite il tacha de le refonLiv
128 MERCURE
venir d'une certaine écriture
qui luy avoit paffée par les
mains ; celle des vers luy
paroiffoit toute femblable,
il vouloit par là decouvrir
quel étoit le Galant de fa
femme; ce jaloux étoit un
efpece d'Agioteur honora
ble qui s'étoit mis dans les
affaires.
cet
Le jeune Accordé de qui
eftoient les Vers avoit cu
quelque affaire avec
homme cy qui luy avoit
prefté de l'argent pour fon
mariage ; il vint fur le foir
letrouver pour en avoir en-
GALANT 129
core , &luy fit un billet , qui
luy retraça l'écriture des
Vers. Il eftoit vif & brutal ;
fitoft qu'il eut jetté les yeux
fur le billet , il le déchira de
rage, Lejeune hommeà qui
on alloit compter, de l'argent ,futfort furpris de voir
déchirer à belles dents un
billet qu'il venoit d'écrire,
demandaà l'Agioteur la raifon d'une fureur fi fubite ;
celuy - cy eftoit emporté
mais la poltronnerie moderoit fes emportemens. Nôtre Amant eftoit homme
d'épée ; l'Agioteur fe con-
130 MERCURE
tentade le regarder avec des
yeuxde fureur , & de remettre dans fon Bureau les fats
qu'il alloit compter , aprés
quoyil fortit de fon bureau,
&noftre Emprunteur qui le
fuivoit ne put tirer de luy
que ce mot :Je ne prêtepoint
d'argent àceux qui le dépenfent
à acheterdes fraifes nouvelles.
Le jeune homme ne comprit point par quelle bizar.
reriecet homme aprés avoir
voululuy prêterde l'argent,
prenoit tout d'un coup la
refolution de neluy enpoint
préter , parce qu'il avoit
GALANT. 131
acheté des fraifes. Quefait
à cet homme-là , difoit il en
Tuy même , quej'aye envoyé
desfraifes à mafemme. Il ne
raifonna pas davantage làdeffus :il conclud feulement
que l'Agioreur eftoit fol;
mais il eftoit encore plus
vindicatif qu'extravagant.
Il alla dans ce premier mouvement trouver l'Accordée
& fa mere, & tout furieux
de jaloufie , il leur demanda
felles prétendoient conclurre avec un homme qui
avoit uneintrigue amoureufe avec la femme ; & aprés
132 MERGURE
avoir dit du jeune homme
ce qu'il fçavoit & ce qu'il ne
fçavoit pas , il leur jetta les
Vers fur la table pour
convaincre de ce qu'il difoit,
& fortit un peu confolé de
s'eftre ainfi vengé.
les
La mere & la fille furent
convaincues par ce billet ,
elles en connoiffoient l'écriture , & ne s'étoient point
aperçeuës qu'il fut dans la
corbeille , dont l'Agioteur
neleur avoitpoint parlé n'allant qu'à l'effentiel qui étoit
ce billet , noftre Acordée
fut fi frappée de ce coup
GALANT. 133
1.
qu'lle conjura fa mere de
rompre le mariage , & deffendit dans fa colere qu'on'
laiffat entrer fón Amant
cé foir la , elle ne vouloit
aucun éclairciffement avec
luy , craignant d'eftre affez
foible pour luy pardonner
fi elle le voyoit op ʼn slug
Cette rupture ne pouvoit
pas avoir defuites commeon
peut fe l'imaginer , l'éclair?
eiffement étoit facile : mais!
cela fit paffer unecruelle nuit
à l'Acordée , & l'Acordé ne
F'eut pas meilleure ; voila dés
ja l'une des brouilk ries cau
$34 MERGURE
fées par les fraifes . La femme,
de l'Avocat en atendant la
preuve qu'on ne luy avoit
promis que pour le lendemain , ne laiffa pas de ſevenger dés le foir par une que
relle d'Allemand qu'elle fit à
fon mary & ils pafferent la
nuit à quereller ; mais la
femme de noftre Agioreur
en fut quitte pour trois qu
quatrefoufflets qui furent le
prelude de l'éclairciffement,
qu'il cut avec elle, & tout,
fe calmale lendemain par
un éclairciffement general ,
où l'on reconnut que les
GALANT ***
trois infidelitez pretenduës
n'avoient cité qu'un effet de
la circulation des fraifes
de difcorde.
de
M
Ce petit recit , Monfieur ,
auroit eu befoin d'eftre écrit,
jen'ay ny le loifiny le talent
d'écrire; priez donc les curieux
nouveautezderecevoircellecy comme une ébauche àplume
courante, qui vaudrait peuteftre bien la peine que quelqu'un voulutla mettre en vers
donnez la comme une tâche à
ceux qui vous envoyent: ordi
nairement des Paëfies de leur
façon & des réponſes à des
336 MERCURE
queftions , je propoferay ce petit
travailàun Poëte de mes amis ;
mais je ne vous promet rien ,
ainfije ne vous confeille pas de
rjen prometre au publicfur cet
article.
Lundy dernier un jeune
amantaccordé avec fa Mail
creffe ,luy envoya une petie
May 1712.
L
MERCURE
"
corbeille de Frailes précoffes
auffi fraîches & auſſi nouvelles que leurs amours , &
qui furent reçuës de l'Accordée avecautant de plaifir
que l'Accordé en avoit
cû à les acheter bien cher
ces Fraiſes étoient dans unc
petite corbeille garnie do
deurs . La more qui fut prefente à l'ouverture de la
corbeille les trouva trop
vertes pourles mangeral luy
vint en penſée de s'en faire
benncur , ella referma bien
la corbeille , & l'envoya à
fan Avocat , qu'elle fçavoin
I
GALANT 123,
êtrehommedebonne chere,
perfuadée que ce feroit un
bon plat pour un friand.
Un laquais portele prefens
qui fue receu par un autre
laquais parce que n'y l'Avocat ny fa femme n'étoient
pour lors au logis.
L'Avocat avoit laiffé ce
jour là par haſard la clef à
fon cabiner , le laquais y
porta la corbeille de Fraile
& la cacha meſme derriere
quelques livres fur une ta
blette;la femme étant rentrée la premiere , paffoit
pardevant le cabinet pour
Lij
11 MERCURE
aller à fa chambre ; elle étoit
naturellement jaloufe & par
confequent tres curieufe des
affaires de fon mary, la clef
qu'elle vit au cabinet latenta
d'y entrer, elle y fureta dans
tous •Corbeils les coins , & trouvant
ne douta point
que fon mary n'eût acheté
les fraifes pour les envoyer
à certaine voisine dont elle
eftoit jaloufe. Elle regardoit l
cès fraifes avec fureur , &
remarqua un papier attaché
en dedans au couvercle de
la corbeille ; l'Accordée n'avoit point remarqué ce pa-
GALANT. 1
de fi
125
pier parce que les fleurs le
cachoient & auffi parce
que l'Amour c
n'a pas
bons yeux que la Jaloufic :
fur le papier ces Versétoient
écrits 05 al aprovaɔsioluov
Recevez ces fruits du
Printemps
Le même Amour qui vous les
donne
En trouveroit pour vous
l'Hiver, l'Eté, l'Automne
Pendant cent ans.11.
La femme de l'Avocat
refolut de verifier l'infidelité
Liij
26 MERCURE
2
de fon mary, elle écrivit
unbillet fort tendre où elle
contrefit l'écriture des vers
•& demanda réponse à la
belle foupçonnée à qui elle
vouloitenvoyer la corbeille,
mais n'ofant fe fier au laquais de fon Mary qui
étoit l'unique de la maiſon,
elle alla chrzune de fes amics
à qui elle porta le tout &
la pria d'envoyer ce prefent
par un de fes Grifons , elle la
connoiffoitfemmeà Grifons,
l'amie fe chargea d'envoyer
comme de la part de l'AvoCat &d'avoir réponſe , mais
GALANT. 127
cela ne fut executé que vers
le foir , & elle garda la corbeille dans un endroit où
elle fut trouvée par le mary
de cette derniere , pendant
qu'elle étoit allée jouer au
Lanfquenet, où elle perdit
tant qu'elle oublia la commiffion dont elle s'eftoit
chargée & ne revint qu'à
deux heures aprés minuit ;
en fon abfence le mary jaloux lut. & relut cent fois
les vers qu'il détacha exprés
de la corbeille pour les lire
plus à fon aifeen enrageant,
enfuite il tacha de le refonLiv
128 MERCURE
venir d'une certaine écriture
qui luy avoit paffée par les
mains ; celle des vers luy
paroiffoit toute femblable,
il vouloit par là decouvrir
quel étoit le Galant de fa
femme; ce jaloux étoit un
efpece d'Agioteur honora
ble qui s'étoit mis dans les
affaires.
cet
Le jeune Accordé de qui
eftoient les Vers avoit cu
quelque affaire avec
homme cy qui luy avoit
prefté de l'argent pour fon
mariage ; il vint fur le foir
letrouver pour en avoir en-
GALANT 129
core , &luy fit un billet , qui
luy retraça l'écriture des
Vers. Il eftoit vif & brutal ;
fitoft qu'il eut jetté les yeux
fur le billet , il le déchira de
rage, Lejeune hommeà qui
on alloit compter, de l'argent ,futfort furpris de voir
déchirer à belles dents un
billet qu'il venoit d'écrire,
demandaà l'Agioteur la raifon d'une fureur fi fubite ;
celuy - cy eftoit emporté
mais la poltronnerie moderoit fes emportemens. Nôtre Amant eftoit homme
d'épée ; l'Agioteur fe con-
130 MERCURE
tentade le regarder avec des
yeuxde fureur , & de remettre dans fon Bureau les fats
qu'il alloit compter , aprés
quoyil fortit de fon bureau,
&noftre Emprunteur qui le
fuivoit ne put tirer de luy
que ce mot :Je ne prêtepoint
d'argent àceux qui le dépenfent
à acheterdes fraifes nouvelles.
Le jeune homme ne comprit point par quelle bizar.
reriecet homme aprés avoir
voululuy prêterde l'argent,
prenoit tout d'un coup la
refolution de neluy enpoint
préter , parce qu'il avoit
GALANT. 131
acheté des fraifes. Quefait
à cet homme-là , difoit il en
Tuy même , quej'aye envoyé
desfraifes à mafemme. Il ne
raifonna pas davantage làdeffus :il conclud feulement
que l'Agioreur eftoit fol;
mais il eftoit encore plus
vindicatif qu'extravagant.
Il alla dans ce premier mouvement trouver l'Accordée
& fa mere, & tout furieux
de jaloufie , il leur demanda
felles prétendoient conclurre avec un homme qui
avoit uneintrigue amoureufe avec la femme ; & aprés
132 MERGURE
avoir dit du jeune homme
ce qu'il fçavoit & ce qu'il ne
fçavoit pas , il leur jetta les
Vers fur la table pour
convaincre de ce qu'il difoit,
& fortit un peu confolé de
s'eftre ainfi vengé.
les
La mere & la fille furent
convaincues par ce billet ,
elles en connoiffoient l'écriture , & ne s'étoient point
aperçeuës qu'il fut dans la
corbeille , dont l'Agioteur
neleur avoitpoint parlé n'allant qu'à l'effentiel qui étoit
ce billet , noftre Acordée
fut fi frappée de ce coup
GALANT. 133
1.
qu'lle conjura fa mere de
rompre le mariage , & deffendit dans fa colere qu'on'
laiffat entrer fón Amant
cé foir la , elle ne vouloit
aucun éclairciffement avec
luy , craignant d'eftre affez
foible pour luy pardonner
fi elle le voyoit op ʼn slug
Cette rupture ne pouvoit
pas avoir defuites commeon
peut fe l'imaginer , l'éclair?
eiffement étoit facile : mais!
cela fit paffer unecruelle nuit
à l'Acordée , & l'Acordé ne
F'eut pas meilleure ; voila dés
ja l'une des brouilk ries cau
$34 MERGURE
fées par les fraifes . La femme,
de l'Avocat en atendant la
preuve qu'on ne luy avoit
promis que pour le lendemain , ne laiffa pas de ſevenger dés le foir par une que
relle d'Allemand qu'elle fit à
fon mary & ils pafferent la
nuit à quereller ; mais la
femme de noftre Agioreur
en fut quitte pour trois qu
quatrefoufflets qui furent le
prelude de l'éclairciffement,
qu'il cut avec elle, & tout,
fe calmale lendemain par
un éclairciffement general ,
où l'on reconnut que les
GALANT ***
trois infidelitez pretenduës
n'avoient cité qu'un effet de
la circulation des fraifes
de difcorde.
de
M
Ce petit recit , Monfieur ,
auroit eu befoin d'eftre écrit,
jen'ay ny le loifiny le talent
d'écrire; priez donc les curieux
nouveautezderecevoircellecy comme une ébauche àplume
courante, qui vaudrait peuteftre bien la peine que quelqu'un voulutla mettre en vers
donnez la comme une tâche à
ceux qui vous envoyent: ordi
nairement des Paëfies de leur
façon & des réponſes à des
336 MERCURE
queftions , je propoferay ce petit
travailàun Poëte de mes amis ;
mais je ne vous promet rien ,
ainfije ne vous confeille pas de
rjen prometre au publicfur cet
article.
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Résumé : Fraises de discorde.
Le texte décrit une série de malentendus déclenchés par une corbeille de fraises. Un jeune homme envoie cette corbeille à sa bien-aimée, accompagnée d'un poème. La mère de la jeune femme, jugeant les fraises trop vertes, les envoie à un avocat, connu pour son goût pour la bonne chère. La femme de l'avocat, découvrant le poème, suspecte une infidélité et envoie la corbeille à une voisine qu'elle suspecte. Le mari de cette voisine, trouvant la corbeille et lisant le poème, suspecte également une infidélité. Le jeune homme, auteur du poème, se rend chez l'avocat pour obtenir un prêt. Reconnaissant l'écriture du poème, l'avocat refuse le prêt, accusant le jeune homme de gaspiller son argent pour des fraises. Confus, le jeune homme informe sa bien-aimée et sa mère de l'accusation, ce qui conduit à la rupture de leurs fiançailles. Parallèlement, la femme de l'avocat passe une nuit agitée à cause des soupçons, tandis que la femme de l'usurier est battue pour les mêmes raisons. Le lendemain, un éclaircissement général révèle que les trois infidélités supposées étaient dues à la circulation des fraises. Le narrateur présente ce récit comme une ébauche, espérant qu'un poète puisse en faire une œuvre plus aboutie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
14
p. 121-168
SATIRE Contre les Maris. / SATIRE.
Début :
Non chere Eudoxe, non, je ne puis plus me taire, [...]
Mots clefs :
Maris, Époux, Femme, Amour, Coeur, Laquais, Victoire, Hôpital
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SATIRE Contre les Maris. / SATIRE.
SATIRE
Contre les Maris.
Preface.
Quelque chose que je
dise contre le Mariage,
mon dessein n'est pas d'en
détourner ceux qui y font
portez par une inclination
naturelle; mais feulement
de faire voir que les dégoûts
& les chagrinsqui c? en font presque infëparable
viennent pour l'ordinaire
plustost du costé des
Maris que de celuy des
Femmes. Contre le fentimens
de Mf Despreaux,
j'espere qu'en faveur de la
cause que j'entreprends,
on excusera les defauts qui
se trouveront dans cet ouvrage
: Je me flatte du
moins que les Dames se.
ront pourmoy;SeàFabry
d'une si illustre protection
je ne crains point les traits
de la Critique la plus envenance.
SATIRE.
Non chere Eudoxe, non,
je ne puis plus me
taire,
Jeveux te détourner d'une
Himen téméraire
D'autres filles sans toy
vendant leur liberté
Sechargeront du foin de
la posterité.
D'autres s'embarqueront
sans crainte du nau.
frage
Mais toj voyant téeueil
sans quitter le riruagc)
Tu riiraspointesclave af
servie à l'amour
Sous le joug d'un époux
t'engaglirsans retour
Ny d'unJervile usage approuvant
linjufiice
De tes biensy de ton coeur
luyfaire unsacrifice,
Abandonner ton ame à
milleJoins divers,
Et toy même à jamais
forger tes propresfers.
JSle t'imagines pAS que l'ardeur
de médire
f
Arme aujourd'huy fila
- main des traits de la
Satire9
Kîy que par un Censeur le
beauftxeoutragé
Ait bcfoin de mes Vers
pour en estre vangc
Ce Sexe plein d'attraits
sans secours & sans
âmes
Peut assez,f deffcndre auecses
propres charmes,
Et les traits d'un Critique
ajfoibli par les ans
Sont tomber deles mains
sansforce & languifi
sans:
Mon tjprit antre-foisenchanté
de ses rimes
Luy comptoit pour rvertus
sessatiriques crimes,
Et livroit avecjoye à ses
nobles fureurs3
Vn tas infortuné d'inflpides
Auteurs;
Maisje riay pu foujfrir
1 qu'une indiscrete veine
Le forçatmieux Athlete
a rentrer Atrl'arene.
Et que laissant en paix
tant de mauvais écrits
NouveauPredicateur il
vint en cheveuxgris
D'un esprit peu chrétien
blâmerde chastesflammes
Et par des Vers malins
nous faire horreur des
j,
femmes
Si l'Himen aprè1s fiy
trame tant de d'goujts,
On n'en doit imputer la
faute qu'auxépoux.
Lesfemmes font toujours
dinnocentesvicitmeç
Que des loix d'interejfJ:J
que defausses maximes
Immolentlâchementà des
Maristrompeurs..
On ne s'informeplus ny
durangnydesmoeurs
Crispin, roux & mancellU,
vient d'epoufir
Julie
Il eji du genre humain&
L'opprobre & lalie
On trouvcroit encore à
quelque vieuxpillter
Son dernier hahit verd
pendu cheXj lefripier:
ParJes concussions fatales
à la France
lia déjàvingtfois affrontélapotence
;
Mais cent rvafts d'argent
parent(es longs buffets
11 - jivecpeine unguèret traversi
[es guèrets
y
Que faut-il davantage?
aujourd'huy la richesse
Ne tient-elle pas lieu di
vertuy de nobleffi?
Et pourfaire un époux,
que voudroit-on déplus?
Que dixterres en Beauce9
avecvingt mil écus.
RegardeDorilas9 cet échape
d*Esope 0z ne peut discerner
quavec un Micro/cope;
Dontle corps de travers&
tefpritplus malfait
D'un Therfite à nos yeux
retracent leportrait
Que t'en emhle dis-moy?
penses-tu quunefille
Qui ria Û cet amant
qu'au travers d'une
grille
Et qui depuis dix Ans
NourrieàPortRoyal
A paffé du parloir dans le
lit nuptial;
Puis-je garderlongtemps
uneforcetendrefie
En faveur d'un Maryd'une
si rare especey
Quand la Cour&la Ville
presententàfis yeux
Desflots d'adorateurs qui
la mertte mieux.
MatsJe veux que du Ciel
une heureuje influence
Rassemble en ton époux
&mérité & naissance
Infortunéjoueur,ilperdra
tousfisbiens
Quun contrat malheureux
confond avec les
fitns
Entrons dans le Brelandy
ou s'arrête à la
porte
De laquais mal payel^Ja
maligne cohorte
Voy les cornets en l'airjettes
avec transport,
Quon veut rendre garend
des caprices du fort.
Voy ces pâlesJoueurs qui
pleinsd'extravagance
D'un destin insolent affronte
l'inconstance
Etsur trois des maudits
lisent l'arrêtfatal
Qui les condamne enfin
d'aller à l'Hôpital.
Pénétrons plus avant
voy cette table ronde
Autet que avarice éleva
dés lemonde
Ou tous les forceriez, fem*
blent avoir faitvoeu
Dese facnfierau noir demon
duJeu,
Vois-tu sur cette carte un
contrat difparotfire
Sur cet autre unChajieau
prêt à changerdemaître
Quelsoudain desespoirsaisit
le malheureux?
Qfuieavfieinntedr'aun
coupegorgeaffreux
MaisfuyonsfousJespieas
tous les parquets gemissent
Defermns tous nouveaux
les platfonds retentifsint
Et par lefort cruel d'une
fatalenuity
, De vOIr enfinGalet a
l'Hôpital reduit,
Sa femme cependant di
centfrayeurs atteinre
Boitchez,elle a longs traits
& le fiel & Cabfmte
Ou traînant aprèsJoy d'infortunete1ans
Va chercher un azjileauprès
desesparenss
Harpagon cftatteit de
, toutautrefolie,
Le Ciell'avantagead'une
femme accomplie
re-ç)utpmrsa dotplus 1 -, 7 , li} deûus^alafois ': — Quun balancier nenpeut
reformer ensix mois.
Sa femmefeflattait de la
douce esperance
De "voirfleurir chez., elle
une heureuseabondance,
ElIecroyait au moins que
deux ou trois amisj
Pourvoientfoir&matinà
sa tableeflreadmis
Mais Harpagon aride&
presqueDiaphane-
Par les jeûnes cruels auf
quels ilse condamne: Nereçoitpointd'amis aux
dépens de son pain
Toutse ressentcheijuy des
langueursde lafaim,
Si pour fournir aux frais
d'un hahit necefaim
Saffmmt-^lÙJ-\'mande
une somme Itgere3
Son vifoegesoudain pre%d
une autre couLfur,
Ses valets font en butte à
sa ma,uvaife humeur,
UAvarice bien-tft au
teint livide &blême,
Surfincoffre defer va taF
foir elle-même3
Pour ne le point ouvrir il
abondeenraisons
Ses hqtes sans payer ont
vidêfts massons
D'un vent,venu du Nord • d^maligne, influence
t
A motjjonésesfruits avec
Ion esperance,
Où de fougueux Torrens
inondansiesFallons,
Ont noyésans pitié thonnAeur
desye~sj fyi/lions,
uiinfitoujours rétif, rien
nefléchitson ame
Pour avoir un habit il
faudra quesafemme
jittende que la mort k
mettant au cercueil,
Luyfaffe enfin unfalutafr
re dueil.
Mais,pourquoy diraJtu9
cette injujtc querelle
Les époux font ilsfaitsftr
lemêmemodelie,
jilcipe nflejf-il pas exempt
deces dejfauts,
Que tu viens de tracer
dans tes piquans tableaux
D'accord, il efi bien fait,
genereux3 noble, {age,
Mats à se ruiner(On propre
honneur l'engage
Si-tost que la victoire un
laurier a la main
appellera Louis Jur les
rives du Rhin
Que des Zephirs nouveaux
les fecondes haleines
Feront verdir nos bois (;;'
refleurir nos plaines:
,Ses Muletsimportais bisarrementornez
Et d'un airain bruyant9
par tout environnez
Sous des tapis brode si
suivantalafile,
ut pas Majeftueux tra«
verseront la Ville.
Tout le peuple attentifAU
bruit deses Mulets
Verrapasserauloin,Surtous9
Fourgons" Vdlets,
Chevaux de main Fringans,
insultant a la
terre.,
Pompe digne en effet des
enfans de laguerre
Mais pour donner fef7
sir à ce noble embarras
Combien cbez, le Notaire
A-t-ilfait des contrats?
Lesjoyaux de sa femme
oonntteétteérmnitsseenn gage
jyunsomptueux buffet le
pompeux étalagé
Que du débris commun il nyapAugarentir.,
Rentre cheZlc Marchand
dont on l'a vu sortir.
Pour assembler unfond de
deux mtlle pi[tôles
Combien nouveau Prothée
at-jt joüé de rôles:
Combien a-t-il fait voir
que leplusfierguerrier
Elplus humble aujourd'huy
qu'un indigne
Vfùrler.
Ilpart, enfin, il mene avec
luy l'abondance
Tout le Camp se ressent de
sa nobU difence
Des Cutfmiers fameux
pour luy fournir des
mets,
Epuisentchaque jonr les
Aiers & les Forefis*
Quefait sa femme alors?
dans le fond d'un Vil,lage Ellevasansargentdepio^
rer
rerfin veuvage
Dans fis jardins defirts
promenersa douleur
Et des champs paresseux
exciter la lenteur.
On voit six mois apre's,
tout ce trainmagnifique
Reduit à la moitiérevenir,
faible étique,
On voit sur les chemins l'équipage
en lambeaux
Des mulets decharneZ, des
ombres de chevauxy
Qui dans ce tri(teétatri0.
fantpresqueparoifire
S'en vont droit au marché
chercher un autre maî*-
tre
Cependant auprintemps il
_faut recommencer, Ilfautsur nouveauxfrais
emprunter9 dépenfer,
Mais nous verrons bientofl
une ltfte cruelle
1)u trépas de l'époux apporter
la nouvelle,
Etpourpayer enfin de tris
tes creancIers,
Ilne laijje après luy qu'un
tas de vains lauriers.
Ilefid'autres Maris
volages) infidellts;
Fatigans damerets/Tirans
nez, des ruelles,
Qu'on voidmaigre l'Hymen
&ses facreZu
flambeaux
S'enrôler chaquejourfous
de nouveaux drapeaux9
Quid'un coeur plein de
feux à leur devoir
contraires
Encensent follement des
beautez, étrdngeres;
Le foin toujours pressant
de leurs galans exploits;
En vingt lieuxdijferends
les appelleà lafois.
Wgaton dans Paris
court à bride abbatué
Malheur à qUI pour lors
est à pied dans la rue
D'un & d'autres cojtezj,
les chevaux bondijjans
D'un déluge deboueinondent
loespassans,
Tout .fuit aux environs,
chacun cherche un aile
Avec plus de rviteifè il
traverse la Ville
Que les courftersp uireux
que l'on vid les pre.
miers,
Du combat de Nervvinde
apporter les lauriers;
Et qui de la victoire emprunterent
les ailes
Pour en donner au Roy les
premieres nouvelles.
De cet ernprejfement lefajet
inconnu
Quelejl-ilen effet?eh quoyi
l'ignores tu?
o 11 va fade amoureux de
theâtre en theâtre
Annoncer un habitdontil
est idolâtre
Dans le même moment on
le retrouve au Cours
Hors la filey au grand
trot ilyfait plu/leurs
tours,
Tout hors d'haleine enfin
il rentre aux Thmlleries,
Cherchantpartoutmatiere
à sesgalanteries,
Ilreçoit tous lesjours mille
tendres billets
Ses brasfontjufquati coude
cntouez., de portraitsy
On voit briller dans l'or9
des blondes& des brunes
Qtitl porte pour garends
de ses bonnesfortunes.
jîux yeux de son épouje il
en fait vanité
Il prétend qu'en dépit des
loix de l'équité
Safemme luy confcrve une
amour éternelle
Tandis qu'il aime ailleurs,
& court de belle en
belle.
D'autres amours en- cor.mais non d'un
tel dficours
Il ne meji pas permis de
prolonger le cours.
lAaplume se rifule a ma
timide rueine
Eut-on crû que leTibre
eutcoulédans la Seine
Etqu'il eut corrompu les
moeurs de nos François
Pour confoltr le Rhin de
leurs fameuxexploits.
Je voudrois bien Eudoxe
abregeant la matiere
Calmer ici ma bile &finir
ma carrure
Maispuis-jefàpprimer le
portrait d'unjaloux
Qui sans cesse agité d'un
mouvement peu doux
Et paré des dehors d'une
tendresse vaine
Aime, mais d'un amour
qui ressemble à la haine?
dlidor vientici s'offrir
à monpinceau
Ilejldesa moitié l'amant
& le bourreau
Partout illapourfuit>fans
cesseUlaquer,lie
Il nepeut la fuitterJ riy
demeurerprès d'elle,
L'erreur au double fronts
le devorant ennuy.
Lesfunefies Joubçons vollent
autour de luys
Ungejle indifférénd un regardsans
étude>
Va deIon coeurjaloux ai.
grlr l*inquiétude,
Sans cejjeilse consume en
projetsfuperjlus
Il voit3 il entend tout, il
en croit encor plus;
Ileflmalgré ses foins, &
fisconstantesveilLes
uéveugle avec centyeux,
Jouràaveccent oretlles.
Chaque objet de son coeur
vient arracher la.pAi
Marbres, bronzées, tableauxyportiers.
cocher,
laquais
Ceux même quaux de-
Jerts de Vardente Guinée
Le Soleil a couvert d'une
peau basanée9
Tout luy paroistamatitfatal
à son honneur
Il craint des héritiers de
plus d'une couleur.
Quun folâtre Zephir arvec
trop de licence
Des cheveux desafemme
ait détruit l'ordonnance
Sa mainsarme aussi-tost
dufer& dupoison
D'unprétendu rival il
veut tirerraisons
Si la crainte des loix fufpendfafrenefte,
Pour l'immoler centfois il
luy laisse la vies
Dans quelque vieux châ.
teau retraitedeshiboux
Dont quelque jour peutejfre
il deviendra jaloux
,
Il trame en exil comme
une criminelle
Et eour la tourmenter il
S'enferme avec elle,
Dans le Jauvage lieu des
vivans ignoré
D'un sosjé large & creux
doublement entouré
Cette tri(le rviéfime, affligét"
eperdue*
Sur les funefies bords croit
ejfredescendue,
Lorsque la parque enfin répondantà/
es voeux
Vient terminer le cours de
ses jours malheureux.
Nomme moysitupeux
quelquemary sans
vice
MaMust cft toute prête
a luy rendre jufttce,
Sera-ce Lijirlas? qui met
avec éclat
Safemme en un convent
par arrejf du Sénat
Et qui trois mois après devenu
doux &Jage
Celebre en un parloir un
fécond mariage.
Sera-ce Lifimon qui toûjours
lntete
Convoqueavecgrandbruit
toute la Facu/té?
Et sur son fort douteux
confiiltant Hipocrate
Fait qu'aux yeux du public
son deshonneur
éclate:
Quel champ!sije parlois
d'un époux furieux
Quiprofanantsans ceJft un
chef-d'oeuvre des cieux
Ofe dans les transports de
sa rage cruelle
Porter sursonépouse une
main criminelle.
Maisje te veux encore
ébaucher un tableau
Remontonssurla Scene&
tirons le rideau.
Dieux que vois-je en dépit
d'une épaifefumée
Que répand dans les airs
maintepipe allumée
Tarmy desflots de vin en
tous lieux répandu9
J'apperçois Trafimontsur
le ventre étendu;
Qui tout pâle& defait rejettefouslatable
Les rebuts odieux d'un repas
qui l'accables
Jlfait pour se lever des effortsviolens,
La terresedérobé à (es pas
chance/ans
De mortelles vapeurs fil
tesse encore peine
Sous de honteux debris de
nouveau le rentrainej
Ilretombe& bien-tojttau*
rore en ce redutt
Viendra nous découvrir
les excés de la nuit;
Bien-tost avec le jour
nous allons voir paroiifre
atre insolens laquais
aussi fMouas isqturee leur
Oui charmez, dans leur
coeur de ce honteuxfracas
Prés de sa femme au lit
le portentfous les bras.
Quelcharme! quelplaifïr!
pour cette trijlefemme
Defsvoir le temain de ce
fPeOaclt infâme
Defintir des vapeurs de
vin & de tabac,
QUexaleprès de foy, un
perfide efiomach.
Tufremis?toutefois dans
le Stecle où noussommes
Chere Eudoxe3voila commefontfaits
les hom-
Quelmérmietés:quelstitresfoapurvèsertaoiunts!
quels titrfsfluverains
Rendent donc les maris &
fifiers&sivains,
Osent-ils se flatter qu'un.
contratautentique>
Leur doine sur les coeurs
un pouvoir tirannique?
Pensent
-
ils que brutaux,
peu comptasans, fâcheux
:A.vares,neghgens, debauchez,,
ombrigeux,
PArez, du nom dépoux ih
ferontsursdeplaire,
du mépris d'un amani
fournis, tendre sincere,
Complaisant,libéral, qui
Jefait nuit &jour
Vnfointoûjours nouveau
de prouverson amour.
Non non, cestseflatter
d'une erreur condamnable
Etpoursefaire aimer, il
faut se rendre aimables
,
Aprés tous cesportraits
bien ou mal ébauchez:..,
Et tant d'autres encor
que jeriay pas tou- cbe
Jras-tu me traitant etennuyeux
pédagogue?
Des martirs de tHimen
grossîr le catalogue,
Non? dans un plein repos
arrête ton dessin,
Ctfi le premier des biens
de vivresans chagrin.
Si dans des vers pi
quansJuvenal enfurie
fait poejfcr pourfou ce.
luy qui semarie3
D'un esprit plus sènsé
concluons aujourd'huy
Que celle qui repoulé est
plus folle que luy.
J. L.D.L.
Contre les Maris.
Preface.
Quelque chose que je
dise contre le Mariage,
mon dessein n'est pas d'en
détourner ceux qui y font
portez par une inclination
naturelle; mais feulement
de faire voir que les dégoûts
& les chagrinsqui c? en font presque infëparable
viennent pour l'ordinaire
plustost du costé des
Maris que de celuy des
Femmes. Contre le fentimens
de Mf Despreaux,
j'espere qu'en faveur de la
cause que j'entreprends,
on excusera les defauts qui
se trouveront dans cet ouvrage
: Je me flatte du
moins que les Dames se.
ront pourmoy;SeàFabry
d'une si illustre protection
je ne crains point les traits
de la Critique la plus envenance.
SATIRE.
Non chere Eudoxe, non,
je ne puis plus me
taire,
Jeveux te détourner d'une
Himen téméraire
D'autres filles sans toy
vendant leur liberté
Sechargeront du foin de
la posterité.
D'autres s'embarqueront
sans crainte du nau.
frage
Mais toj voyant téeueil
sans quitter le riruagc)
Tu riiraspointesclave af
servie à l'amour
Sous le joug d'un époux
t'engaglirsans retour
Ny d'unJervile usage approuvant
linjufiice
De tes biensy de ton coeur
luyfaire unsacrifice,
Abandonner ton ame à
milleJoins divers,
Et toy même à jamais
forger tes propresfers.
JSle t'imagines pAS que l'ardeur
de médire
f
Arme aujourd'huy fila
- main des traits de la
Satire9
Kîy que par un Censeur le
beauftxeoutragé
Ait bcfoin de mes Vers
pour en estre vangc
Ce Sexe plein d'attraits
sans secours & sans
âmes
Peut assez,f deffcndre auecses
propres charmes,
Et les traits d'un Critique
ajfoibli par les ans
Sont tomber deles mains
sansforce & languifi
sans:
Mon tjprit antre-foisenchanté
de ses rimes
Luy comptoit pour rvertus
sessatiriques crimes,
Et livroit avecjoye à ses
nobles fureurs3
Vn tas infortuné d'inflpides
Auteurs;
Maisje riay pu foujfrir
1 qu'une indiscrete veine
Le forçatmieux Athlete
a rentrer Atrl'arene.
Et que laissant en paix
tant de mauvais écrits
NouveauPredicateur il
vint en cheveuxgris
D'un esprit peu chrétien
blâmerde chastesflammes
Et par des Vers malins
nous faire horreur des
j,
femmes
Si l'Himen aprè1s fiy
trame tant de d'goujts,
On n'en doit imputer la
faute qu'auxépoux.
Lesfemmes font toujours
dinnocentesvicitmeç
Que des loix d'interejfJ:J
que defausses maximes
Immolentlâchementà des
Maristrompeurs..
On ne s'informeplus ny
durangnydesmoeurs
Crispin, roux & mancellU,
vient d'epoufir
Julie
Il eji du genre humain&
L'opprobre & lalie
On trouvcroit encore à
quelque vieuxpillter
Son dernier hahit verd
pendu cheXj lefripier:
ParJes concussions fatales
à la France
lia déjàvingtfois affrontélapotence
;
Mais cent rvafts d'argent
parent(es longs buffets
11 - jivecpeine unguèret traversi
[es guèrets
y
Que faut-il davantage?
aujourd'huy la richesse
Ne tient-elle pas lieu di
vertuy de nobleffi?
Et pourfaire un époux,
que voudroit-on déplus?
Que dixterres en Beauce9
avecvingt mil écus.
RegardeDorilas9 cet échape
d*Esope 0z ne peut discerner
quavec un Micro/cope;
Dontle corps de travers&
tefpritplus malfait
D'un Therfite à nos yeux
retracent leportrait
Que t'en emhle dis-moy?
penses-tu quunefille
Qui ria Û cet amant
qu'au travers d'une
grille
Et qui depuis dix Ans
NourrieàPortRoyal
A paffé du parloir dans le
lit nuptial;
Puis-je garderlongtemps
uneforcetendrefie
En faveur d'un Maryd'une
si rare especey
Quand la Cour&la Ville
presententàfis yeux
Desflots d'adorateurs qui
la mertte mieux.
MatsJe veux que du Ciel
une heureuje influence
Rassemble en ton époux
&mérité & naissance
Infortunéjoueur,ilperdra
tousfisbiens
Quun contrat malheureux
confond avec les
fitns
Entrons dans le Brelandy
ou s'arrête à la
porte
De laquais mal payel^Ja
maligne cohorte
Voy les cornets en l'airjettes
avec transport,
Quon veut rendre garend
des caprices du fort.
Voy ces pâlesJoueurs qui
pleinsd'extravagance
D'un destin insolent affronte
l'inconstance
Etsur trois des maudits
lisent l'arrêtfatal
Qui les condamne enfin
d'aller à l'Hôpital.
Pénétrons plus avant
voy cette table ronde
Autet que avarice éleva
dés lemonde
Ou tous les forceriez, fem*
blent avoir faitvoeu
Dese facnfierau noir demon
duJeu,
Vois-tu sur cette carte un
contrat difparotfire
Sur cet autre unChajieau
prêt à changerdemaître
Quelsoudain desespoirsaisit
le malheureux?
Qfuieavfieinntedr'aun
coupegorgeaffreux
MaisfuyonsfousJespieas
tous les parquets gemissent
Defermns tous nouveaux
les platfonds retentifsint
Et par lefort cruel d'une
fatalenuity
, De vOIr enfinGalet a
l'Hôpital reduit,
Sa femme cependant di
centfrayeurs atteinre
Boitchez,elle a longs traits
& le fiel & Cabfmte
Ou traînant aprèsJoy d'infortunete1ans
Va chercher un azjileauprès
desesparenss
Harpagon cftatteit de
, toutautrefolie,
Le Ciell'avantagead'une
femme accomplie
re-ç)utpmrsa dotplus 1 -, 7 , li} deûus^alafois ': — Quun balancier nenpeut
reformer ensix mois.
Sa femmefeflattait de la
douce esperance
De "voirfleurir chez., elle
une heureuseabondance,
ElIecroyait au moins que
deux ou trois amisj
Pourvoientfoir&matinà
sa tableeflreadmis
Mais Harpagon aride&
presqueDiaphane-
Par les jeûnes cruels auf
quels ilse condamne: Nereçoitpointd'amis aux
dépens de son pain
Toutse ressentcheijuy des
langueursde lafaim,
Si pour fournir aux frais
d'un hahit necefaim
Saffmmt-^lÙJ-\'mande
une somme Itgere3
Son vifoegesoudain pre%d
une autre couLfur,
Ses valets font en butte à
sa ma,uvaife humeur,
UAvarice bien-tft au
teint livide &blême,
Surfincoffre defer va taF
foir elle-même3
Pour ne le point ouvrir il
abondeenraisons
Ses hqtes sans payer ont
vidêfts massons
D'un vent,venu du Nord • d^maligne, influence
t
A motjjonésesfruits avec
Ion esperance,
Où de fougueux Torrens
inondansiesFallons,
Ont noyésans pitié thonnAeur
desye~sj fyi/lions,
uiinfitoujours rétif, rien
nefléchitson ame
Pour avoir un habit il
faudra quesafemme
jittende que la mort k
mettant au cercueil,
Luyfaffe enfin unfalutafr
re dueil.
Mais,pourquoy diraJtu9
cette injujtc querelle
Les époux font ilsfaitsftr
lemêmemodelie,
jilcipe nflejf-il pas exempt
deces dejfauts,
Que tu viens de tracer
dans tes piquans tableaux
D'accord, il efi bien fait,
genereux3 noble, {age,
Mats à se ruiner(On propre
honneur l'engage
Si-tost que la victoire un
laurier a la main
appellera Louis Jur les
rives du Rhin
Que des Zephirs nouveaux
les fecondes haleines
Feront verdir nos bois (;;'
refleurir nos plaines:
,Ses Muletsimportais bisarrementornez
Et d'un airain bruyant9
par tout environnez
Sous des tapis brode si
suivantalafile,
ut pas Majeftueux tra«
verseront la Ville.
Tout le peuple attentifAU
bruit deses Mulets
Verrapasserauloin,Surtous9
Fourgons" Vdlets,
Chevaux de main Fringans,
insultant a la
terre.,
Pompe digne en effet des
enfans de laguerre
Mais pour donner fef7
sir à ce noble embarras
Combien cbez, le Notaire
A-t-ilfait des contrats?
Lesjoyaux de sa femme
oonntteétteérmnitsseenn gage
jyunsomptueux buffet le
pompeux étalagé
Que du débris commun il nyapAugarentir.,
Rentre cheZlc Marchand
dont on l'a vu sortir.
Pour assembler unfond de
deux mtlle pi[tôles
Combien nouveau Prothée
at-jt joüé de rôles:
Combien a-t-il fait voir
que leplusfierguerrier
Elplus humble aujourd'huy
qu'un indigne
Vfùrler.
Ilpart, enfin, il mene avec
luy l'abondance
Tout le Camp se ressent de
sa nobU difence
Des Cutfmiers fameux
pour luy fournir des
mets,
Epuisentchaque jonr les
Aiers & les Forefis*
Quefait sa femme alors?
dans le fond d'un Vil,lage Ellevasansargentdepio^
rer
rerfin veuvage
Dans fis jardins defirts
promenersa douleur
Et des champs paresseux
exciter la lenteur.
On voit six mois apre's,
tout ce trainmagnifique
Reduit à la moitiérevenir,
faible étique,
On voit sur les chemins l'équipage
en lambeaux
Des mulets decharneZ, des
ombres de chevauxy
Qui dans ce tri(teétatri0.
fantpresqueparoifire
S'en vont droit au marché
chercher un autre maî*-
tre
Cependant auprintemps il
_faut recommencer, Ilfautsur nouveauxfrais
emprunter9 dépenfer,
Mais nous verrons bientofl
une ltfte cruelle
1)u trépas de l'époux apporter
la nouvelle,
Etpourpayer enfin de tris
tes creancIers,
Ilne laijje après luy qu'un
tas de vains lauriers.
Ilefid'autres Maris
volages) infidellts;
Fatigans damerets/Tirans
nez, des ruelles,
Qu'on voidmaigre l'Hymen
&ses facreZu
flambeaux
S'enrôler chaquejourfous
de nouveaux drapeaux9
Quid'un coeur plein de
feux à leur devoir
contraires
Encensent follement des
beautez, étrdngeres;
Le foin toujours pressant
de leurs galans exploits;
En vingt lieuxdijferends
les appelleà lafois.
Wgaton dans Paris
court à bride abbatué
Malheur à qUI pour lors
est à pied dans la rue
D'un & d'autres cojtezj,
les chevaux bondijjans
D'un déluge deboueinondent
loespassans,
Tout .fuit aux environs,
chacun cherche un aile
Avec plus de rviteifè il
traverse la Ville
Que les courftersp uireux
que l'on vid les pre.
miers,
Du combat de Nervvinde
apporter les lauriers;
Et qui de la victoire emprunterent
les ailes
Pour en donner au Roy les
premieres nouvelles.
De cet ernprejfement lefajet
inconnu
Quelejl-ilen effet?eh quoyi
l'ignores tu?
o 11 va fade amoureux de
theâtre en theâtre
Annoncer un habitdontil
est idolâtre
Dans le même moment on
le retrouve au Cours
Hors la filey au grand
trot ilyfait plu/leurs
tours,
Tout hors d'haleine enfin
il rentre aux Thmlleries,
Cherchantpartoutmatiere
à sesgalanteries,
Ilreçoit tous lesjours mille
tendres billets
Ses brasfontjufquati coude
cntouez., de portraitsy
On voit briller dans l'or9
des blondes& des brunes
Qtitl porte pour garends
de ses bonnesfortunes.
jîux yeux de son épouje il
en fait vanité
Il prétend qu'en dépit des
loix de l'équité
Safemme luy confcrve une
amour éternelle
Tandis qu'il aime ailleurs,
& court de belle en
belle.
D'autres amours en- cor.mais non d'un
tel dficours
Il ne meji pas permis de
prolonger le cours.
lAaplume se rifule a ma
timide rueine
Eut-on crû que leTibre
eutcoulédans la Seine
Etqu'il eut corrompu les
moeurs de nos François
Pour confoltr le Rhin de
leurs fameuxexploits.
Je voudrois bien Eudoxe
abregeant la matiere
Calmer ici ma bile &finir
ma carrure
Maispuis-jefàpprimer le
portrait d'unjaloux
Qui sans cesse agité d'un
mouvement peu doux
Et paré des dehors d'une
tendresse vaine
Aime, mais d'un amour
qui ressemble à la haine?
dlidor vientici s'offrir
à monpinceau
Ilejldesa moitié l'amant
& le bourreau
Partout illapourfuit>fans
cesseUlaquer,lie
Il nepeut la fuitterJ riy
demeurerprès d'elle,
L'erreur au double fronts
le devorant ennuy.
Lesfunefies Joubçons vollent
autour de luys
Ungejle indifférénd un regardsans
étude>
Va deIon coeurjaloux ai.
grlr l*inquiétude,
Sans cejjeilse consume en
projetsfuperjlus
Il voit3 il entend tout, il
en croit encor plus;
Ileflmalgré ses foins, &
fisconstantesveilLes
uéveugle avec centyeux,
Jouràaveccent oretlles.
Chaque objet de son coeur
vient arracher la.pAi
Marbres, bronzées, tableauxyportiers.
cocher,
laquais
Ceux même quaux de-
Jerts de Vardente Guinée
Le Soleil a couvert d'une
peau basanée9
Tout luy paroistamatitfatal
à son honneur
Il craint des héritiers de
plus d'une couleur.
Quun folâtre Zephir arvec
trop de licence
Des cheveux desafemme
ait détruit l'ordonnance
Sa mainsarme aussi-tost
dufer& dupoison
D'unprétendu rival il
veut tirerraisons
Si la crainte des loix fufpendfafrenefte,
Pour l'immoler centfois il
luy laisse la vies
Dans quelque vieux châ.
teau retraitedeshiboux
Dont quelque jour peutejfre
il deviendra jaloux
,
Il trame en exil comme
une criminelle
Et eour la tourmenter il
S'enferme avec elle,
Dans le Jauvage lieu des
vivans ignoré
D'un sosjé large & creux
doublement entouré
Cette tri(le rviéfime, affligét"
eperdue*
Sur les funefies bords croit
ejfredescendue,
Lorsque la parque enfin répondantà/
es voeux
Vient terminer le cours de
ses jours malheureux.
Nomme moysitupeux
quelquemary sans
vice
MaMust cft toute prête
a luy rendre jufttce,
Sera-ce Lijirlas? qui met
avec éclat
Safemme en un convent
par arrejf du Sénat
Et qui trois mois après devenu
doux &Jage
Celebre en un parloir un
fécond mariage.
Sera-ce Lifimon qui toûjours
lntete
Convoqueavecgrandbruit
toute la Facu/té?
Et sur son fort douteux
confiiltant Hipocrate
Fait qu'aux yeux du public
son deshonneur
éclate:
Quel champ!sije parlois
d'un époux furieux
Quiprofanantsans ceJft un
chef-d'oeuvre des cieux
Ofe dans les transports de
sa rage cruelle
Porter sursonépouse une
main criminelle.
Maisje te veux encore
ébaucher un tableau
Remontonssurla Scene&
tirons le rideau.
Dieux que vois-je en dépit
d'une épaifefumée
Que répand dans les airs
maintepipe allumée
Tarmy desflots de vin en
tous lieux répandu9
J'apperçois Trafimontsur
le ventre étendu;
Qui tout pâle& defait rejettefouslatable
Les rebuts odieux d'un repas
qui l'accables
Jlfait pour se lever des effortsviolens,
La terresedérobé à (es pas
chance/ans
De mortelles vapeurs fil
tesse encore peine
Sous de honteux debris de
nouveau le rentrainej
Ilretombe& bien-tojttau*
rore en ce redutt
Viendra nous découvrir
les excés de la nuit;
Bien-tost avec le jour
nous allons voir paroiifre
atre insolens laquais
aussi fMouas isqturee leur
Oui charmez, dans leur
coeur de ce honteuxfracas
Prés de sa femme au lit
le portentfous les bras.
Quelcharme! quelplaifïr!
pour cette trijlefemme
Defsvoir le temain de ce
fPeOaclt infâme
Defintir des vapeurs de
vin & de tabac,
QUexaleprès de foy, un
perfide efiomach.
Tufremis?toutefois dans
le Stecle où noussommes
Chere Eudoxe3voila commefontfaits
les hom-
Quelmérmietés:quelstitresfoapurvèsertaoiunts!
quels titrfsfluverains
Rendent donc les maris &
fifiers&sivains,
Osent-ils se flatter qu'un.
contratautentique>
Leur doine sur les coeurs
un pouvoir tirannique?
Pensent
-
ils que brutaux,
peu comptasans, fâcheux
:A.vares,neghgens, debauchez,,
ombrigeux,
PArez, du nom dépoux ih
ferontsursdeplaire,
du mépris d'un amani
fournis, tendre sincere,
Complaisant,libéral, qui
Jefait nuit &jour
Vnfointoûjours nouveau
de prouverson amour.
Non non, cestseflatter
d'une erreur condamnable
Etpoursefaire aimer, il
faut se rendre aimables
,
Aprés tous cesportraits
bien ou mal ébauchez:..,
Et tant d'autres encor
que jeriay pas tou- cbe
Jras-tu me traitant etennuyeux
pédagogue?
Des martirs de tHimen
grossîr le catalogue,
Non? dans un plein repos
arrête ton dessin,
Ctfi le premier des biens
de vivresans chagrin.
Si dans des vers pi
quansJuvenal enfurie
fait poejfcr pourfou ce.
luy qui semarie3
D'un esprit plus sènsé
concluons aujourd'huy
Que celle qui repoulé est
plus folle que luy.
J. L.D.L.
Fermer
Résumé : SATIRE Contre les Maris. / SATIRE.
Le texte est une satire contre les maris, présentée sous forme de dialogue entre l'auteur et Eudoxe. L'auteur précise que son but n'est pas de dissuader ceux qui sont naturellement enclins au mariage, mais de montrer que les désagréments et les chagrins du mariage proviennent souvent des maris plutôt que des femmes. Il espère obtenir le soutien des dames pour éviter les critiques. La satire met en garde contre les dangers et les contraintes d'un mariage hâtif. Les femmes y sont décrites comme des victimes innocentes des lois et des maximes injustes qui les soumettent à des maris trompeurs. Le texte critique les maris, souvent pardonnés et soutenus par la société malgré leurs défauts. L'auteur illustre ses propos par divers exemples de maris avares, joueurs, volages ou jaloux, qui causent du malheur à leurs épouses. Il décrit des situations où les maris ruinent leur famille par leur avarice, leur passion pour le jeu ou leurs infidélités. La satire se termine par une réflexion sur la jalousie excessive et destructrice de certains maris, qui finissent par causer leur propre malheur et celui de leurs épouses. Le texte décrit également une scène tumultueuse et chaotique, où un homme, après des efforts violents, est submergé par des vapeurs mortelles et retombe dans un réduit. Le jour venu, des témoins découvriront les excès de la nuit, observant des comportements insolents et honteux. Un homme est porté près de sa femme, charmé par cette femme malgré le chaos. Le texte critique ensuite les comportements des maris et des pères, soulignant leurs défauts tels que la brutalité, la négligence, la débauche et l'ombrage. Il oppose ces comportements à ceux d'un amant sincère et complaisant, qui prouve constamment son amour. L'auteur conclut en affirmant que pour se faire aimer, il faut se rendre aimable. Il invite à éviter les portraits négatifs et à vivre dans le repos, rejetant les martyres du mariage. En référence à Juvenal, il conclut que celle qui repousse un homme est plus folle que lui. Le texte se termine par les initiales J. L.D.L.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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15
p. 218-264
HISTOIRE du Bacha de Damas.
Début :
Si l'on remarque quelque difference considerable / Il est difficile de sçavoir positivement ce qui se [...]
Mots clefs :
Pacha , Damas, Sultan, Père, Femme, Sérail, Seigneur, Femme, Vizir, Mort, Yeux, Amour, Troupes, Empire, Esclaves, Maison, Armée, Juifs, Époux, Honneur, Hommes, Douleur, Audace, Mer, Larmes, Gloire, Vie
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE du Bacha de Damas.
HISTOIRE
du Bacha de Damas.
IL eſt ſi difficile de ſçavoir
poſitivement ce qui ſe
paffe dans cet Empire,qu'on
n'y demeſle ſouvent la veri.
té d'un fait , quelque éclatant
qu'il foit , que longtemps
aprés qu'il eſt arrivé.
Les nouvelles de l'Afie , &
celles de l'Europe entrent
confufément à Conftantinople
, où chacun les débite
1
A
GALANT . 219
au gré de ſes intereſts , le
Courier qui en eft chargé
les donne au grand Viſir ,le
grand Viſir au Sultan , & le
Sultanles enſevelit dans ſon
ſérail. Ainfije n'oſe encore
vous aſſeurer que les dernieres
circonstances de l'hiſtoire
que je vais vous écrire ,
foient telles qu'on les raconte
icy; mais je vous promets
que je ſeray exact à
vous detromper , ſi le temps
ou le haſard me detrompent.
Il y a quatrejours que me
promenant avec quelques
Tij
210 MFRCURE
qui
eſtrangers dans ma çaique,
fur le canal de la Mer noire,
un fameux Armenien ,
a fait toute la vie un grand
commerce d'eſclaves , me
conta à peu prés en ces
termes l'hiſtoire de Halil
Acor Bacha de Damas .
J'étois , me dit- il, un jour,
( & bien jeune alors ) à Baghlar
qui eſt un Port de
cette Mer , environ à so
lieuës d'icy lorſqu'un
* Sheieke de mes amis y arriva.
Je le priay de venir
* Predicateur Turc,
GALANT 227
loger dans le meſme * Caravanfarai
que moy. La Maifon
eſtoir alors pleine
d'hommes & de chevaux.
Le Sultan Mahomet IV. dont
le regne étoit plus tranqui
le qu'il n'avoit encore eſté,
&qu'il ne l'a eſté depuis ,
preſtoit dans ce temps au
Kan della Krimée dix
mille hommes de ſes troupes
pour les joindre à douze
mille Tartares de Budziack
& de Bialogrod , qu'il
deftinoit à quelque grande
entrepriſe. Les Janifſſaires ,
* Auberge Turque.
Tiij
222 MERCURE
3
1
les Spahis , & les Afiati
ques que le Grand Seigneur
envoyoit au Kan paffoient
alors par Baghlar où nous
eſtions . Un de ces Janiffai
res entr'autres natif de
* Chaplar en Bulgarie voulut
profiter de l'occaſion
de cette route pour mener
plus ſeurement chez luy
une belle fille qu'il avoit
epousée depuis un an à
Midia de Romanie, Nous:
la trouvâmes avec fon
mary dans le Caravanfarai
que nous avions choiſi
Ville maritime de la Mer noire.
GALANT. 223
২
lorſque nous yarrivame s .
Le hazard nous plaça auprés
d'eux , le Janiſſaire
m'en parut content , il aimoit
mieux voir à côté de
ſa femme , un Venerable
Sheieke qu'aucun de ſes camarades.
Nous ſoupâmes
cependant & nous nous
endormimes ſur la paille.
Une heure avant le jour
nous entendimes des cris
aigus qui nous réveillérent
comme tous les hoftes de
la maiſon ; la femme du
Janiſſaire que fon.Mary
n'avoit pas crue ſi proche
T iiij
224 MERCURE
de ſon terme venoit de
mettre un enfant au monde
, à coſté de mon Sheie
xe , qui ſe trouva fort ſcandaliſé
de cet accouchement.
Il ſe leva plein de
couroux , en diſant que ſes
habits étoient foülliés du
déſordre & des accidents
de cette avanture , néanmoins
la mortification &
l'embarras du Janiſſaire ,
les douleurs de ſa femme
& mes difcours l'addoucirent
; je luy perſuaday ( &
il le ſçavoit bien , ) qu'il
feroit lavé de cette tache
GALANT. 225
en lavant ſa robe & fa per
ſonne avant la premiere
priere. Je le menay au bain
qui eſtoit dans le Caravan
farai où il ſe fit toutes les
cerémonies de l'ablution
desTurcs.
Cependant je retournay
auprés du trifte Janiſſaire ,
&de ſa femme qui gemiſſoit
encore des reſtes ou du fouvenir
de fa douleur ; je lui
donnay tous les ſecours
que je pûs imaginer , on
attendant le retour de mon
Sheieke.
f
L'étoile la plus favorable
226 MERCURE
qui puiſſe veiller fur nos
jours , ne flatte pas les Mufulmans
d'une plus heureuſe
deſtinée qu'un Sheike,
ou un Emir * lorſqu'ils préfident
à la naiſſance de
leurs enfants. Celuy- cy revint
enfinà nous, prés d'une
heure après le lever du Soleil.
Et aprés avoir enviſagé
le Janiſſaire , ſa femme
& fon fils , d'un air tranſ
porté de l'excellence des
avantages qu'il avoit à leur
promettre , il leur prédit
ces choſes.
Prêtre Ture.
GALAND. 227
Letrés puiſſant trés mi
fericordieux Alla a jettéfur
vous & fur vostre fils des regards
bienfaisants le faim
Prophete efto fon meffager.
Il'a pitié de vous , & Sultan
Mahomet qui est agréable au
trés mifericordieux que le
faint Prophete oberit vous élevera
aux premiers honneurs de
fon Empire. Alla * ha Alla.
Tousoles affiftans felici
terent auffi toſt le Janiſſaire
fur la prédiction du Sheieke.
Cette nouvelle paſſa juf
qu'à fon Aga qui luy donna
d'abord de grandes mara
* Dieu. Dieu eſt Dicu.
228 MERCURE
4
ques de distinction. Enfin
le jour du départ des troupes
qui estoient à Bagblar
eſtant venu , il nous quitta
aprés nous avoir juré qu'il
n'oublieroitja mais les obli
gations qu'il nous avoit. N
nousa tenu parole , & c'eſt
de luy-meſme que j'ay appris
avec la ſuite de fa for
tune, une partiede l'hiſtoire
de ſon fils , que vous allez
entendre.
Dés que Zeinal ( c'eſt le
nom de ce Janiſſaire ) cut
remis ſa femme à Chaplar
entre les mains de fa mere,
GALANT. 229
il ne fongea plus qu'à verifier
l'oracle du Sheiere H
fitdans la Krimée des actions
éclatantes que ſon Aga fit
valoir autant qu'elles lemeritoient
aux yeux du Grand
Viſir Cuprogli , qui l'avança
en ſi peu de temps , qu'en
moins de fix ans il le fir
nommer par ſa Hauteffe
Bacha d'Albanie. Il remplit
cette grande place avec
beaucoup d'honneur pen.
dant pluſieurs années , enfin
aprés la dépoſition du
malheureux Sultan Mahomet
IV. Sitoſt que ſon frere
230 MERCURE
Sultan Soliman III . fut mon
té ſur le thrône, il voulut
à l'exemple de tous les au.
tres Bachas profiter desdefordres
de l'Empire pour
augmenter fon credit ; mais
il ſe broüilla malheureuſement
avec le fameux & redoutable
Osman Yeghen
dont le courage , la politi
que & l'audace firent trembler
Solyman juſques dans
fon ferail.
Zeinal s'étoit oppoſé aux
contributions qu'Yeghen *
Serafier de l'armée d'Hon-
* General des Armées du Grand Seigneur.
GALANT 238
grie , avoit tirez de la Ro
melie , & aux impoſitions
qu'il avoit miſes ſur tous les
Juifs & les Chrétiens qui
eſtoient à Theſſalonique ,
& qu'il avoit taxez à deux
Piaſtres par teſte. Il avoit
meſme envoyé un gros party
de Cavalerie qui avoit
taillé en piece les gens
qu'Yeghen avoit chargez de
lever ces impoſitions.
Le Grand Viſir Ismael
trembloit alors de peur
que le Serafkier ne vint à
Conſtantinople avec fon
armée , & qu'il ne le fit dé
232 MERCURE
pofer bien toſt , comme il
avoit déja fait déposer le
Grand Vifir Solyman fon
predeceſſeur. Yeghen qui
reconnut l'avantage qu'il
avoit fur ce foible Viſir ,
luy demanda la teſte de
Zeinal. Ifmael qui de fon
coſté cherchoit à l'ébloüir
par de fauſſes apparences ,
fut ravi de luy pouvoir faire
un ſacrifice dont il n'avoit
rien à apprehender ,
puiſqu'il ne le rendoit pas
plus fort , ainſi quoyque
Zeinalne fût coupable d'au .
cun crime , il le fit décapi-
: ter
GALAN 2338
ter publiquement , dans la
Cour du Serail devant la
porte du Divan.?
Cependant ſon fils Halil
Acor faiſoit alors les fonctions
de Capigibachi en Afie,
où il n'apprit la mort de
ſon pere que long - temps
aprés qu'elle fut arrivée.
Il y avoit affez d'affaires
en Hongrie pour exercer
ſon courage ; mais l'amour
produifit luy ſeul tous les
motifs de fon éloignement.
Il avoit vû par, hazard
dans le Serail de ſon pere
une belle fille de l'iſle de
Juin 1714.
V
234 MERCURE
Chypre que Zeinal deftinoir
au grand Seigneur , il en
devint éperduëment amoureux
, il mit dans ſes interêts
deux femmes qui la fervoient
, il ſéduifit deuxEu
nuques à force de preſents,
il profita de l'abſence de
ſon pere pour s'introduire
toutes les nuits dans ſon
Sérail , & enfin il engagea
cette belle fille à luy donner
les dernieres & les plus
fortes preuves de fa tendreſſe.
Plus flatée de l'efpoir
de poffeder le coeur
d'Halil que de la gloire
GALANT. 2:5
chimérique dont on repait
la vanité de celles qu'on
deſtine aux plaiſirs du
Grand Seigneur , elle avoit
conſenti que ſon Amant
l'enleva avec ſes deux femmes
& ſes deux Eunuques ,
elle estoit déja meſme affez
loin du Serail de Zeinal ,
lorſque ce Bacha revint
chez luy la nuit meſme
qu'on avoit priſe pour cet
enlevement. Maisheureu-
- ſement pour ces Amantsi!
n'entra que le lendemain
matin dans le quartier des
Femmes , où il apprit avec
Vij
236 MERCURE
tous les tranſports de la
plus violente fureur le defordre
de la nuit préceden
te. Il monta auffi - toſt à
Cheval , & de tous les côtez
il fit courir aprés fon
fils ; mais ſes ſoins & ſa diligence
furent inutiles. Halil
qui n'eſtoit pas ſi loin
qu'il le cherchoit , avoit eu
la précaution de s'affeurer
d'une Maiſon qu'un Me
decin Juif qui n'eſtoit pas
des amis de fon pere avoit
dans les montagnes. Il falloit
traverſer plus de deux
lieuës de defert avant d'y
/
GALANT. 237
arriver, & jamais Zeinal n'y
ſes amis , ny fes eſclaves
ne s'eſtoient aperceus que
fon fils connuſt ce Juif.
Halil auroit pû longtemps
profiter de la ſeureté
de cet azile , ſi les troubles
dont l'Empire eſtoit
agité , & fon courage ne
l'avoient pas preffé bien
toſt de facrifier ſon amour
à ſa gloire. Les larmes de
ſa femme , ny les prieres du
Juif qui luy promit enfin
d'en avoir foin juſqu'à la
mort , ne purent l'arreſter
davantage. Il ſe rendit à
138 MERCURE
Conſtantinople , où il fur
reconnu d'abord par un
des amis de fon Pere qui
le recommanda particulierement
au Grand Vifir Som
lyman , qui , en confideration
de l'audace , de l'efprit
, de la bonne mine de
ce Jeune homme , & du
mérite de Zeinal , luy donna
ſur le champune Com
pagnie de Spahis. Il cut ordre
d'aller ſervir en Afie ,
où en peu de temps ſa valeur
le fit parvenir à la
Charge de Capigibachi
qu'il exerça avec honneur
அ
1
GALANT. 239
juſqu'à la mort de ſon Pere .
Le Vifir Ismaël qui avoit
eu la lacheté de faire exé
cuter l'injuſte & cruel ar
reft qu'il avoit prononcé
contre Zeinal , futbien-toft
aprés la victime de fa for
bleſſe. Yeghen revint àConf
tantinople , aprés en avoir
fait chaffer honteuſement
ce Viſir , qui ne pût racheter
ſa vie qu'aux dépens de
toutes les richeſſes que fon
avarice infatiable luy avoit
fait amaſſer pendant fon
indigne miniftere. Halil y
fut rappellé en meſme
240 MERCURE
temps qu'Yeghen , avec les
troupes qui ſervoient en
Afie. Il fut auffi toft à la
maiſon de ce General àqui
il dit qu'il ne luy rendoit
cette viſite , que pour luy
demander raiſon du fang
de ſon pere qu'il avoit fait
repandre , Yeghen conſentit
àluy donner cette fatisface
tion dans une des plus fecrettes
chambres de fon
Serail , où aprés un com
bat aſſez long , Ils ſe blef
férent tous deux : cependant
Yeghen eut l'avantage;
mais il n'en abuſa pas , au
contraire
GALANT. 241
contraire , loin de fonger
à ſe défaire d'un ennemi
auſſi redoutable qu'Halil ,
Je love , luy dit- il , ton coursge
&j'approuve ton reffentiment
: il n'a tenu qu'à ton Pere
d'eftre toûjours mon amy , mais
il a voulu me perdre & je
l'ay perdu. Tu as Satisfait à
ton honneur , en eſſayant de le
vanger : Vois , & dis moy
maintenant ce que tu veux , &
ce que je puis pour toy. Halil
eftonné de la generoſité de
ce grand homme , luy répondit
, Yeghen je ne veux
maintenant,que m'efforcer d'ê-
Juin1714. X
242 MERCURE
tre auffi genereux que toy. Si tu
veux m'imiter , reprit- il ,facrifie
ta vangeance à mon amitié
que je t'offre , je vais ordonner
qu'on nous penſe de nos bleſſu
res , je prétends que tu ne
gueriffe des tiennes que dans
mon Serail. Il appelle auffitoſt
ſes Eſclaves qui menerent
fur le champ Halil
dans une chambre où ily
avoit deux lits qui n'étoient
ſeparez l'un de l'autre que
par un grand rideau de taffetas
couleur de feu qui
eſtoit directement au milieu
de la chambre dont les
GALANT 243
Croiſez qui estoient aux
deux extremitez avoient
vûë de chaque coſté ſur
les Jardins où ſe promenoient
tous les jours les
femmes & les enfants
d'Yeghen.
Dés qu'on eut arreſté
ſon ſang , & qu'il ſe fut
mis au lit , il vit entrer
dans ſa chambre le Medecin
Juif à qui il avoit confié
la belle Eſclave qu'il
avoit épousée dans ſa maifon
, aprés l'avoir enlevée
du Serail de ſon Pere. A
drianou , luy dit il auſſi toſt ,
X ij
244 MERCURE
moncher Adrianou que faítes
-vous icy ? Pourquoy
eftes vous maintenant à
Conftantinople , & dans
quel eſtat eſt ma femme ?
Je vous ay promis , reprit
le Juif , en ſoûpirant , d'avoir
ſoin de la malheureuſe
Adrabista juſqu'à ma mort.
Toutes mes précautions
n'ont pû prévenir les effets
de ſon déſeſpoir , elle eſt
à jamais perduë pour vous ,
& je ne ſuis point fâché
dans mon infortune que
les remedes que je viens
Fameuſe par les grandes avantures qu'elle
2euës depuis àRome , & que je conterayune
autre fois.
GALANT . 245
vous offrir par hazard me
preſentent à vos yeux , où
je ſuis prêt d'expier dans les
fupplices , le crime de ma
négligence où de mon
malheur. Contez moy donc
cette funeſte hiſtoire, lui dit
avec bonté , l'affligé Halil ,
& n'en épargnez aucune
circonstance à madouleur.
Il vous fouvient , reprit le
Juif, des efforts que fit Adra.
biſta , & des larmes qu'elle
répandit pour vous retenir
auprés d'elle ; vous n'avez
pas non plus oublié les
pleurs & les prieres que je
Xij
246 MERCURE
mis en uſage pour flechir
voſtre courage inhumain.
Une vertu cruelle & plus
forte que l'amour vous ravit
enfin ànosyeux.
Crois - tu , dés que vous
fuſtes parti , me dit Adrabista
, que les larmes & les
gemiſſements ſoient main
tenant les armes dont je
veux me ſervir pour mevenger
de la fureur ou de l'infidelité
de mon barbare époux
Non , Adrianou ,non.
je veux le ſuivre malgré luy
& malgré toy : ma taille
avantageuſe&mon audace
GALANT. 247
m'aideront ſuffisamment à
cacher ma foibleſſe & mon
ſexe; enfin jeveux courir les
meſmes haſards que luy,par
tout où l'entraiſnera cette
impitoyable gloire qui l'arrache
àmon amour. Je vou
lus d'abord flatter ſa dou
leur; mais malgré mes foins,
ma complaiſance criminel.
le,& mon aveuglement l'ont
précipitée dans le plus
grand des malheurs. Je luy
permis d'eſſayer le turban ,
& de mettre un fabre à ſon
coſté. Elle ſe plaiſoit quelquefois
dans cet équipage
X iiij
248 MERCURE
de guerre , d'autrefois jer
tant fon fabre & ſon turban
par terre , elle affectoit de
mépriſer ces inſtruments
qu'elle deſtinoit à ſa perte.
Enfin elle feignit de paroiftre
devantmoy conſolée de
voſtre abſence , & pendant
plusde fix ſemaines elle ne
me parla pas plus de vous ,
que ſi elle ne vous euſt jamais
connu. Cette indiffe
rence m'inquietta pour
yous , & je luy dis unjour ,
eſtes - vous Adrabista , cette
heroine qui deviez fi glo.
rieuſement ſignaler voſtre
GALANT. 249
du
tendreffe , en courant jufqu'au
fond de l'Afic aprés
un époux ſi digne de voſtre
amour. Non , Adrianou , me
dit elle , je ne ſuis plus cette
Adrabista que vous avez veue
capable des plus extravagants
emportements
monde.J'aime tousjoursHa
lil comme mon ſeigneur &
mon époux ; je ſens toutes
les rigueursde ſon abfence ;
mais le temps & mes reflexions
ont rendu ma douleur
plus modeſte;& il n'est point
de fi miferable coin fur la
terre , où je n'aime mieux
250 MERCURE
attendre ſes ordres , que
m'expoſer en le cherchant
auhafard de le deshonorer
enme deshonorant moymeſme.
Je creus qu'elle me par
loit de bonne foy , & dans
cette confiance je luy donnay
plus de liberté & d'authorité
dans ma maifon que
je n'y en avois moy-mefme.
Enfin il vint un jour un
exprés que le gouverneur de
la Valone m'envoya pour me
preſſer d'aller porter des re
medes à fon fils qui estoit à
l'extremité. Je fis auffi- toſt
GALANT. 251
part de la neceffité de ce
voyage à Adrabista , je la
priayde chercher à ſe defen
nuyer pendant mon abfence
, & je partis avec mon
guide. Mais jugez de ma
conſternation lorſqu'à mon
retour dans ma maiſon , on
me fit part des funeſtes nouvelles
que vous allez entendre.
Le lendemain de mon
départ Adrabista fit ſeller
trois chevaux qui reſtoient
dans mon écurie. Elle s'équippa
du ſabre & du turban
qu'elle avoit tant de
fois mépriſez en ma preſen;
252 MERCURE
cé, elle fit monter avec elle
ſes deux eunuques à cheval ,
elle dit à fes femmes qu'elle
alloit ſe promener dans les
vallées qui font au pied des
montagnes de la Locrida ,
elley fut en effet , mais elle
alla plus loin encore , elle
pouſſa juſqu'à Elbaffan , où
un party des troupes de
l'Empereur des Chreftiens
Farreſta . Elle demanda à
parler au General de l'armée
qui eftoit alors à Du
razzo où elle fut conduire,
&de qui elle fut receue avec
tous les égards deus à fon
GALANT . 253
fexe & à la beauté. Je yous
apprends maintenant d'épouventables
nouvelles
Halil ; mais vous ne ſçavez
pas encore le plus grand
de vos malheurs. J'ay appris
depuis quelque temps qu'elle
s'eſtoit faite Chreftienne .
C'en eſt aſſez , luy dit
Halil , fortez & ne vous repreſentez
jamais à mes
yeux, je ne ſçay ſi mavertu
ſuffiroit pour vous derober
à ma fureur.
Yeghen qui s'eſtoitjetté ſur
le lit qui eſtoit à l'autre ex.
tremite de la chambre,aprés
254 MERCURE
avoir entendu ce recit , ſe
fit approcher de l'inconfolable
Halil, à qui il dit tout
ce qu'il creut capable d'apporter
quelque foulagement
à ſa douleur. Enfin
aprés pluſieurs de ces dif
cours qui ne perfuadent
gueres les malheureux , amy,
luydit- il, jettez les yeux
fur mon jardin , & voyez fi
dans le grand nombre de
beautez qui s'y promenent ,
il n'y en aura pas une qui
puiſſe vous conſoler de la
perte de l'infidelle Adrabiſta.
Jevousdonnecellequevous
GALANT. 255
préfererez aux autres , quelque
chere qu'elle me puiſſe
eſtre. Je veux , luy répondit
Halil, à qui une propofition
fi flateuſe fit preſque oublier
toute ſon infortune
eſtre auſſi genereux que
vous , & n'écouter l'offre
magnifique que vous me
faites , que pour vous en remercier
: non , non, reprit
Yeghen, il n'en ſera que ce
qu'il me plaira ,&nous verrons
dés que vous ferez gueri
, ſi vous affecterez encore
d'eſtre , ou ſi vous ferez fincerement
auffi genereux
quemoy.
256 MERCURE
Au bout de quatre ou cinq
jours ils furent gueris tous
deux.Alors Veghenplus charmé
encore des vertus d'Halil,
lemenadans un cabiner
de ſon jardin , où à travers
une jalouſie il vit paſſertoutes
les femmes qui estoient
dans le ſérail de ce Bacha,
qui ne s'occupa pendant
cette reveuë qu'à examiner
la contenance d'Halil , &
qu'à luy demander ce qu'il
penſoit de chaque beauté
qui paſſoit au pied de la ba
luſtrade où ils eftoient.
Enfin aprés avoir longtemps
GALANT 25
1
temps confideré aſſez tranquillement
tout ce que l'Europe
& l'Afie avoient peuteſtre
de plus beau , il vitune
grande perſonne dont les
habits eſtoient couverts des
plus riches pierreries de l'O
rient , negligemment appuyée
fur deux eſclaves , &
dont les charmes divins of
Froient aux yeux un majel
tueux étalage des plusrates
merveilles du monde. Auffitoſt
il marqua d'un ſonpir le
prompt effet du pouvoir iné.
vitable de ſes attraits vainqueurs.
Qu'avez-vous , luy
Juin 1714. Y
258 MERCURE
dit àl'inſtant Yeghen , amy,
vous ſoupirez ?Ah,ſeigneur,
je me meurs , reprit Halil ,
qu'onm'ouvre àl'heuremeſ
me les portes de voſtre ſé.
rail,&ne m'expoſez pas davantage
aux traits d'unegenorofité
fi cruelle. Je vous
entends , reprit Yeghen ,
mais je ne veux pas conſentir
à vous laiſſer fortir
de mon Serail , que vous
n'ayez épousé celle de
toutes ces perſonnes qui
vous plaiſt davantage. Elles
font toutes mes femmes ,
àl'exception de la derniere
GALANT 259
qui eſt ma fille , recevez- là
de ma main mon fils , &
aimez moy toûjours.
Halil fe jetra fur le
champ aux pieds du Bacha
qui le releva dans le
moment , pour le conduire
à l'appartement de ſa fille ,
dont le même jour , il le
rendit l'heureux Epoux ; Il
prit enſuite uniquement
ſoin de ſa fortune , juſqu'à
ſa mort , qui arriva juſtement
, un mois aprés avoir
engagé le Sultan Solyman
à donner à ſon gendre le
Bachalik de Damas.
Yij
260 MERCURE
Halil a vécu depuis plus
de vingt ans avec tout l'é
clat & tous les honneurs.
dont puiſſent joüir les plus
Grands Seigneurs de l'Empire
Othoman . Mais il n'eſt
rien de fi fragile que le
bonheur des hommes , la
moindre jaloufic ou la
,
moindre eſperanceles
étourdit au milieu de leur
felicité , & il ſuffit qu'ils
ayent eſté tousjours heureux
, pour croire n'avoir
jamais d'infortune à redouter
: enyvré de leur gran
deur , leur Maiſtre ne de
GALANT . 261
vient à leurs yeux qu'un
mortel comme eux , fouvent
meſme ils prétendent
s'attirer & meriter plus
d'honneurs que leur Mail
tre
Le trés haut Sultan Achmet
àpréſent regnant , ſur la
nouvelle de la revolte du
Bacha de Bagdad , a fur le
champ envoyé aux Bachas
de Damas & d'Alep un
ordre exprés de marcher
avec toutes leurs troupes
contre ce rebelle ſujet. Sitoſt
que leur armée a eſté
en estat d'entrer en cam262
MERCURE
pagne , ils ont rencontre
attaqué &battu ce Bacha.
Le Sultan juſques-là a efté
fervi à merveille ; mais on
ajouſte qu'ébloüis appar
ramment de quelques projets
ambitieux dont on ne
ſçait encore ny le fond
ny les détails , & flattez
ſans doute de l'eſpoir
d'un ſuccez favorable , ces
deux Bachas ont entretenu
une intelligence criminelle
avec celuy de Bagdad.
Que le Bacha de
Damas a eſté convaincu de
ce crimepar des lettres qui
GALANT . 263
onteſté interceptées ,& qui
fot tombées entre les mains
du Grand Seigneur , qui a
dépeſché auſſi toſt l'ordre
ſuprême qui vient de coufter
la vie à cet infortuné
Bacha. Je ne ſçay pas encore
, files muets l'ont étranglé,
s'il a efté afſaſſiné , ou
ſi on luy a tranché la teſte ;
mais je ſçay bien que le
Sultan a prononcé l'arreſt
dont il eſt mort .
Dés que l'Armenien cuft
fini ſon recit , je le remerciay
de m'avoir appris tant
de particularitez de la vic
C
264 MERCURE
des trois Bachas Halil
Yeghen & Zeinal , & je le
priay de m'informer de
toutes les nouveautez qu'il
pourroit apprendre encore.
Il ne ſe paſſera rien dans
ce pays- cy qui vaille la peine
de vous eftre mandé
dont je ne vous faſſe pare
avec plaifir.
Je ſuis Mr. &c.
du Bacha de Damas.
IL eſt ſi difficile de ſçavoir
poſitivement ce qui ſe
paffe dans cet Empire,qu'on
n'y demeſle ſouvent la veri.
té d'un fait , quelque éclatant
qu'il foit , que longtemps
aprés qu'il eſt arrivé.
Les nouvelles de l'Afie , &
celles de l'Europe entrent
confufément à Conftantinople
, où chacun les débite
1
A
GALANT . 219
au gré de ſes intereſts , le
Courier qui en eft chargé
les donne au grand Viſir ,le
grand Viſir au Sultan , & le
Sultanles enſevelit dans ſon
ſérail. Ainfije n'oſe encore
vous aſſeurer que les dernieres
circonstances de l'hiſtoire
que je vais vous écrire ,
foient telles qu'on les raconte
icy; mais je vous promets
que je ſeray exact à
vous detromper , ſi le temps
ou le haſard me detrompent.
Il y a quatrejours que me
promenant avec quelques
Tij
210 MFRCURE
qui
eſtrangers dans ma çaique,
fur le canal de la Mer noire,
un fameux Armenien ,
a fait toute la vie un grand
commerce d'eſclaves , me
conta à peu prés en ces
termes l'hiſtoire de Halil
Acor Bacha de Damas .
J'étois , me dit- il, un jour,
( & bien jeune alors ) à Baghlar
qui eſt un Port de
cette Mer , environ à so
lieuës d'icy lorſqu'un
* Sheieke de mes amis y arriva.
Je le priay de venir
* Predicateur Turc,
GALANT 227
loger dans le meſme * Caravanfarai
que moy. La Maifon
eſtoir alors pleine
d'hommes & de chevaux.
Le Sultan Mahomet IV. dont
le regne étoit plus tranqui
le qu'il n'avoit encore eſté,
&qu'il ne l'a eſté depuis ,
preſtoit dans ce temps au
Kan della Krimée dix
mille hommes de ſes troupes
pour les joindre à douze
mille Tartares de Budziack
& de Bialogrod , qu'il
deftinoit à quelque grande
entrepriſe. Les Janifſſaires ,
* Auberge Turque.
Tiij
222 MERCURE
3
1
les Spahis , & les Afiati
ques que le Grand Seigneur
envoyoit au Kan paffoient
alors par Baghlar où nous
eſtions . Un de ces Janiffai
res entr'autres natif de
* Chaplar en Bulgarie voulut
profiter de l'occaſion
de cette route pour mener
plus ſeurement chez luy
une belle fille qu'il avoit
epousée depuis un an à
Midia de Romanie, Nous:
la trouvâmes avec fon
mary dans le Caravanfarai
que nous avions choiſi
Ville maritime de la Mer noire.
GALANT. 223
২
lorſque nous yarrivame s .
Le hazard nous plaça auprés
d'eux , le Janiſſaire
m'en parut content , il aimoit
mieux voir à côté de
ſa femme , un Venerable
Sheieke qu'aucun de ſes camarades.
Nous ſoupâmes
cependant & nous nous
endormimes ſur la paille.
Une heure avant le jour
nous entendimes des cris
aigus qui nous réveillérent
comme tous les hoftes de
la maiſon ; la femme du
Janiſſaire que fon.Mary
n'avoit pas crue ſi proche
T iiij
224 MERCURE
de ſon terme venoit de
mettre un enfant au monde
, à coſté de mon Sheie
xe , qui ſe trouva fort ſcandaliſé
de cet accouchement.
Il ſe leva plein de
couroux , en diſant que ſes
habits étoient foülliés du
déſordre & des accidents
de cette avanture , néanmoins
la mortification &
l'embarras du Janiſſaire ,
les douleurs de ſa femme
& mes difcours l'addoucirent
; je luy perſuaday ( &
il le ſçavoit bien , ) qu'il
feroit lavé de cette tache
GALANT. 225
en lavant ſa robe & fa per
ſonne avant la premiere
priere. Je le menay au bain
qui eſtoit dans le Caravan
farai où il ſe fit toutes les
cerémonies de l'ablution
desTurcs.
Cependant je retournay
auprés du trifte Janiſſaire ,
&de ſa femme qui gemiſſoit
encore des reſtes ou du fouvenir
de fa douleur ; je lui
donnay tous les ſecours
que je pûs imaginer , on
attendant le retour de mon
Sheieke.
f
L'étoile la plus favorable
226 MERCURE
qui puiſſe veiller fur nos
jours , ne flatte pas les Mufulmans
d'une plus heureuſe
deſtinée qu'un Sheike,
ou un Emir * lorſqu'ils préfident
à la naiſſance de
leurs enfants. Celuy- cy revint
enfinà nous, prés d'une
heure après le lever du Soleil.
Et aprés avoir enviſagé
le Janiſſaire , ſa femme
& fon fils , d'un air tranſ
porté de l'excellence des
avantages qu'il avoit à leur
promettre , il leur prédit
ces choſes.
Prêtre Ture.
GALAND. 227
Letrés puiſſant trés mi
fericordieux Alla a jettéfur
vous & fur vostre fils des regards
bienfaisants le faim
Prophete efto fon meffager.
Il'a pitié de vous , & Sultan
Mahomet qui est agréable au
trés mifericordieux que le
faint Prophete oberit vous élevera
aux premiers honneurs de
fon Empire. Alla * ha Alla.
Tousoles affiftans felici
terent auffi toſt le Janiſſaire
fur la prédiction du Sheieke.
Cette nouvelle paſſa juf
qu'à fon Aga qui luy donna
d'abord de grandes mara
* Dieu. Dieu eſt Dicu.
228 MERCURE
4
ques de distinction. Enfin
le jour du départ des troupes
qui estoient à Bagblar
eſtant venu , il nous quitta
aprés nous avoir juré qu'il
n'oublieroitja mais les obli
gations qu'il nous avoit. N
nousa tenu parole , & c'eſt
de luy-meſme que j'ay appris
avec la ſuite de fa for
tune, une partiede l'hiſtoire
de ſon fils , que vous allez
entendre.
Dés que Zeinal ( c'eſt le
nom de ce Janiſſaire ) cut
remis ſa femme à Chaplar
entre les mains de fa mere,
GALANT. 229
il ne fongea plus qu'à verifier
l'oracle du Sheiere H
fitdans la Krimée des actions
éclatantes que ſon Aga fit
valoir autant qu'elles lemeritoient
aux yeux du Grand
Viſir Cuprogli , qui l'avança
en ſi peu de temps , qu'en
moins de fix ans il le fir
nommer par ſa Hauteffe
Bacha d'Albanie. Il remplit
cette grande place avec
beaucoup d'honneur pen.
dant pluſieurs années , enfin
aprés la dépoſition du
malheureux Sultan Mahomet
IV. Sitoſt que ſon frere
230 MERCURE
Sultan Soliman III . fut mon
té ſur le thrône, il voulut
à l'exemple de tous les au.
tres Bachas profiter desdefordres
de l'Empire pour
augmenter fon credit ; mais
il ſe broüilla malheureuſement
avec le fameux & redoutable
Osman Yeghen
dont le courage , la politi
que & l'audace firent trembler
Solyman juſques dans
fon ferail.
Zeinal s'étoit oppoſé aux
contributions qu'Yeghen *
Serafier de l'armée d'Hon-
* General des Armées du Grand Seigneur.
GALANT 238
grie , avoit tirez de la Ro
melie , & aux impoſitions
qu'il avoit miſes ſur tous les
Juifs & les Chrétiens qui
eſtoient à Theſſalonique ,
& qu'il avoit taxez à deux
Piaſtres par teſte. Il avoit
meſme envoyé un gros party
de Cavalerie qui avoit
taillé en piece les gens
qu'Yeghen avoit chargez de
lever ces impoſitions.
Le Grand Viſir Ismael
trembloit alors de peur
que le Serafkier ne vint à
Conſtantinople avec fon
armée , & qu'il ne le fit dé
232 MERCURE
pofer bien toſt , comme il
avoit déja fait déposer le
Grand Vifir Solyman fon
predeceſſeur. Yeghen qui
reconnut l'avantage qu'il
avoit fur ce foible Viſir ,
luy demanda la teſte de
Zeinal. Ifmael qui de fon
coſté cherchoit à l'ébloüir
par de fauſſes apparences ,
fut ravi de luy pouvoir faire
un ſacrifice dont il n'avoit
rien à apprehender ,
puiſqu'il ne le rendoit pas
plus fort , ainſi quoyque
Zeinalne fût coupable d'au .
cun crime , il le fit décapi-
: ter
GALAN 2338
ter publiquement , dans la
Cour du Serail devant la
porte du Divan.?
Cependant ſon fils Halil
Acor faiſoit alors les fonctions
de Capigibachi en Afie,
où il n'apprit la mort de
ſon pere que long - temps
aprés qu'elle fut arrivée.
Il y avoit affez d'affaires
en Hongrie pour exercer
ſon courage ; mais l'amour
produifit luy ſeul tous les
motifs de fon éloignement.
Il avoit vû par, hazard
dans le Serail de ſon pere
une belle fille de l'iſle de
Juin 1714.
V
234 MERCURE
Chypre que Zeinal deftinoir
au grand Seigneur , il en
devint éperduëment amoureux
, il mit dans ſes interêts
deux femmes qui la fervoient
, il ſéduifit deuxEu
nuques à force de preſents,
il profita de l'abſence de
ſon pere pour s'introduire
toutes les nuits dans ſon
Sérail , & enfin il engagea
cette belle fille à luy donner
les dernieres & les plus
fortes preuves de fa tendreſſe.
Plus flatée de l'efpoir
de poffeder le coeur
d'Halil que de la gloire
GALANT. 2:5
chimérique dont on repait
la vanité de celles qu'on
deſtine aux plaiſirs du
Grand Seigneur , elle avoit
conſenti que ſon Amant
l'enleva avec ſes deux femmes
& ſes deux Eunuques ,
elle estoit déja meſme affez
loin du Serail de Zeinal ,
lorſque ce Bacha revint
chez luy la nuit meſme
qu'on avoit priſe pour cet
enlevement. Maisheureu-
- ſement pour ces Amantsi!
n'entra que le lendemain
matin dans le quartier des
Femmes , où il apprit avec
Vij
236 MERCURE
tous les tranſports de la
plus violente fureur le defordre
de la nuit préceden
te. Il monta auffi - toſt à
Cheval , & de tous les côtez
il fit courir aprés fon
fils ; mais ſes ſoins & ſa diligence
furent inutiles. Halil
qui n'eſtoit pas ſi loin
qu'il le cherchoit , avoit eu
la précaution de s'affeurer
d'une Maiſon qu'un Me
decin Juif qui n'eſtoit pas
des amis de fon pere avoit
dans les montagnes. Il falloit
traverſer plus de deux
lieuës de defert avant d'y
/
GALANT. 237
arriver, & jamais Zeinal n'y
ſes amis , ny fes eſclaves
ne s'eſtoient aperceus que
fon fils connuſt ce Juif.
Halil auroit pû longtemps
profiter de la ſeureté
de cet azile , ſi les troubles
dont l'Empire eſtoit
agité , & fon courage ne
l'avoient pas preffé bien
toſt de facrifier ſon amour
à ſa gloire. Les larmes de
ſa femme , ny les prieres du
Juif qui luy promit enfin
d'en avoir foin juſqu'à la
mort , ne purent l'arreſter
davantage. Il ſe rendit à
138 MERCURE
Conſtantinople , où il fur
reconnu d'abord par un
des amis de fon Pere qui
le recommanda particulierement
au Grand Vifir Som
lyman , qui , en confideration
de l'audace , de l'efprit
, de la bonne mine de
ce Jeune homme , & du
mérite de Zeinal , luy donna
ſur le champune Com
pagnie de Spahis. Il cut ordre
d'aller ſervir en Afie ,
où en peu de temps ſa valeur
le fit parvenir à la
Charge de Capigibachi
qu'il exerça avec honneur
அ
1
GALANT. 239
juſqu'à la mort de ſon Pere .
Le Vifir Ismaël qui avoit
eu la lacheté de faire exé
cuter l'injuſte & cruel ar
reft qu'il avoit prononcé
contre Zeinal , futbien-toft
aprés la victime de fa for
bleſſe. Yeghen revint àConf
tantinople , aprés en avoir
fait chaffer honteuſement
ce Viſir , qui ne pût racheter
ſa vie qu'aux dépens de
toutes les richeſſes que fon
avarice infatiable luy avoit
fait amaſſer pendant fon
indigne miniftere. Halil y
fut rappellé en meſme
240 MERCURE
temps qu'Yeghen , avec les
troupes qui ſervoient en
Afie. Il fut auffi toft à la
maiſon de ce General àqui
il dit qu'il ne luy rendoit
cette viſite , que pour luy
demander raiſon du fang
de ſon pere qu'il avoit fait
repandre , Yeghen conſentit
àluy donner cette fatisface
tion dans une des plus fecrettes
chambres de fon
Serail , où aprés un com
bat aſſez long , Ils ſe blef
férent tous deux : cependant
Yeghen eut l'avantage;
mais il n'en abuſa pas , au
contraire
GALANT. 241
contraire , loin de fonger
à ſe défaire d'un ennemi
auſſi redoutable qu'Halil ,
Je love , luy dit- il , ton coursge
&j'approuve ton reffentiment
: il n'a tenu qu'à ton Pere
d'eftre toûjours mon amy , mais
il a voulu me perdre & je
l'ay perdu. Tu as Satisfait à
ton honneur , en eſſayant de le
vanger : Vois , & dis moy
maintenant ce que tu veux , &
ce que je puis pour toy. Halil
eftonné de la generoſité de
ce grand homme , luy répondit
, Yeghen je ne veux
maintenant,que m'efforcer d'ê-
Juin1714. X
242 MERCURE
tre auffi genereux que toy. Si tu
veux m'imiter , reprit- il ,facrifie
ta vangeance à mon amitié
que je t'offre , je vais ordonner
qu'on nous penſe de nos bleſſu
res , je prétends que tu ne
gueriffe des tiennes que dans
mon Serail. Il appelle auffitoſt
ſes Eſclaves qui menerent
fur le champ Halil
dans une chambre où ily
avoit deux lits qui n'étoient
ſeparez l'un de l'autre que
par un grand rideau de taffetas
couleur de feu qui
eſtoit directement au milieu
de la chambre dont les
GALANT 243
Croiſez qui estoient aux
deux extremitez avoient
vûë de chaque coſté ſur
les Jardins où ſe promenoient
tous les jours les
femmes & les enfants
d'Yeghen.
Dés qu'on eut arreſté
ſon ſang , & qu'il ſe fut
mis au lit , il vit entrer
dans ſa chambre le Medecin
Juif à qui il avoit confié
la belle Eſclave qu'il
avoit épousée dans ſa maifon
, aprés l'avoir enlevée
du Serail de ſon Pere. A
drianou , luy dit il auſſi toſt ,
X ij
244 MERCURE
moncher Adrianou que faítes
-vous icy ? Pourquoy
eftes vous maintenant à
Conftantinople , & dans
quel eſtat eſt ma femme ?
Je vous ay promis , reprit
le Juif , en ſoûpirant , d'avoir
ſoin de la malheureuſe
Adrabista juſqu'à ma mort.
Toutes mes précautions
n'ont pû prévenir les effets
de ſon déſeſpoir , elle eſt
à jamais perduë pour vous ,
& je ne ſuis point fâché
dans mon infortune que
les remedes que je viens
Fameuſe par les grandes avantures qu'elle
2euës depuis àRome , & que je conterayune
autre fois.
GALANT . 245
vous offrir par hazard me
preſentent à vos yeux , où
je ſuis prêt d'expier dans les
fupplices , le crime de ma
négligence où de mon
malheur. Contez moy donc
cette funeſte hiſtoire, lui dit
avec bonté , l'affligé Halil ,
& n'en épargnez aucune
circonstance à madouleur.
Il vous fouvient , reprit le
Juif, des efforts que fit Adra.
biſta , & des larmes qu'elle
répandit pour vous retenir
auprés d'elle ; vous n'avez
pas non plus oublié les
pleurs & les prieres que je
Xij
246 MERCURE
mis en uſage pour flechir
voſtre courage inhumain.
Une vertu cruelle & plus
forte que l'amour vous ravit
enfin ànosyeux.
Crois - tu , dés que vous
fuſtes parti , me dit Adrabista
, que les larmes & les
gemiſſements ſoient main
tenant les armes dont je
veux me ſervir pour mevenger
de la fureur ou de l'infidelité
de mon barbare époux
Non , Adrianou ,non.
je veux le ſuivre malgré luy
& malgré toy : ma taille
avantageuſe&mon audace
GALANT. 247
m'aideront ſuffisamment à
cacher ma foibleſſe & mon
ſexe; enfin jeveux courir les
meſmes haſards que luy,par
tout où l'entraiſnera cette
impitoyable gloire qui l'arrache
àmon amour. Je vou
lus d'abord flatter ſa dou
leur; mais malgré mes foins,
ma complaiſance criminel.
le,& mon aveuglement l'ont
précipitée dans le plus
grand des malheurs. Je luy
permis d'eſſayer le turban ,
& de mettre un fabre à ſon
coſté. Elle ſe plaiſoit quelquefois
dans cet équipage
X iiij
248 MERCURE
de guerre , d'autrefois jer
tant fon fabre & ſon turban
par terre , elle affectoit de
mépriſer ces inſtruments
qu'elle deſtinoit à ſa perte.
Enfin elle feignit de paroiftre
devantmoy conſolée de
voſtre abſence , & pendant
plusde fix ſemaines elle ne
me parla pas plus de vous ,
que ſi elle ne vous euſt jamais
connu. Cette indiffe
rence m'inquietta pour
yous , & je luy dis unjour ,
eſtes - vous Adrabista , cette
heroine qui deviez fi glo.
rieuſement ſignaler voſtre
GALANT. 249
du
tendreffe , en courant jufqu'au
fond de l'Afic aprés
un époux ſi digne de voſtre
amour. Non , Adrianou , me
dit elle , je ne ſuis plus cette
Adrabista que vous avez veue
capable des plus extravagants
emportements
monde.J'aime tousjoursHa
lil comme mon ſeigneur &
mon époux ; je ſens toutes
les rigueursde ſon abfence ;
mais le temps & mes reflexions
ont rendu ma douleur
plus modeſte;& il n'est point
de fi miferable coin fur la
terre , où je n'aime mieux
250 MERCURE
attendre ſes ordres , que
m'expoſer en le cherchant
auhafard de le deshonorer
enme deshonorant moymeſme.
Je creus qu'elle me par
loit de bonne foy , & dans
cette confiance je luy donnay
plus de liberté & d'authorité
dans ma maifon que
je n'y en avois moy-mefme.
Enfin il vint un jour un
exprés que le gouverneur de
la Valone m'envoya pour me
preſſer d'aller porter des re
medes à fon fils qui estoit à
l'extremité. Je fis auffi- toſt
GALANT. 251
part de la neceffité de ce
voyage à Adrabista , je la
priayde chercher à ſe defen
nuyer pendant mon abfence
, & je partis avec mon
guide. Mais jugez de ma
conſternation lorſqu'à mon
retour dans ma maiſon , on
me fit part des funeſtes nouvelles
que vous allez entendre.
Le lendemain de mon
départ Adrabista fit ſeller
trois chevaux qui reſtoient
dans mon écurie. Elle s'équippa
du ſabre & du turban
qu'elle avoit tant de
fois mépriſez en ma preſen;
252 MERCURE
cé, elle fit monter avec elle
ſes deux eunuques à cheval ,
elle dit à fes femmes qu'elle
alloit ſe promener dans les
vallées qui font au pied des
montagnes de la Locrida ,
elley fut en effet , mais elle
alla plus loin encore , elle
pouſſa juſqu'à Elbaffan , où
un party des troupes de
l'Empereur des Chreftiens
Farreſta . Elle demanda à
parler au General de l'armée
qui eftoit alors à Du
razzo où elle fut conduire,
&de qui elle fut receue avec
tous les égards deus à fon
GALANT . 253
fexe & à la beauté. Je yous
apprends maintenant d'épouventables
nouvelles
Halil ; mais vous ne ſçavez
pas encore le plus grand
de vos malheurs. J'ay appris
depuis quelque temps qu'elle
s'eſtoit faite Chreftienne .
C'en eſt aſſez , luy dit
Halil , fortez & ne vous repreſentez
jamais à mes
yeux, je ne ſçay ſi mavertu
ſuffiroit pour vous derober
à ma fureur.
Yeghen qui s'eſtoitjetté ſur
le lit qui eſtoit à l'autre ex.
tremite de la chambre,aprés
254 MERCURE
avoir entendu ce recit , ſe
fit approcher de l'inconfolable
Halil, à qui il dit tout
ce qu'il creut capable d'apporter
quelque foulagement
à ſa douleur. Enfin
aprés pluſieurs de ces dif
cours qui ne perfuadent
gueres les malheureux , amy,
luydit- il, jettez les yeux
fur mon jardin , & voyez fi
dans le grand nombre de
beautez qui s'y promenent ,
il n'y en aura pas une qui
puiſſe vous conſoler de la
perte de l'infidelle Adrabiſta.
Jevousdonnecellequevous
GALANT. 255
préfererez aux autres , quelque
chere qu'elle me puiſſe
eſtre. Je veux , luy répondit
Halil, à qui une propofition
fi flateuſe fit preſque oublier
toute ſon infortune
eſtre auſſi genereux que
vous , & n'écouter l'offre
magnifique que vous me
faites , que pour vous en remercier
: non , non, reprit
Yeghen, il n'en ſera que ce
qu'il me plaira ,&nous verrons
dés que vous ferez gueri
, ſi vous affecterez encore
d'eſtre , ou ſi vous ferez fincerement
auffi genereux
quemoy.
256 MERCURE
Au bout de quatre ou cinq
jours ils furent gueris tous
deux.Alors Veghenplus charmé
encore des vertus d'Halil,
lemenadans un cabiner
de ſon jardin , où à travers
une jalouſie il vit paſſertoutes
les femmes qui estoient
dans le ſérail de ce Bacha,
qui ne s'occupa pendant
cette reveuë qu'à examiner
la contenance d'Halil , &
qu'à luy demander ce qu'il
penſoit de chaque beauté
qui paſſoit au pied de la ba
luſtrade où ils eftoient.
Enfin aprés avoir longtemps
GALANT 25
1
temps confideré aſſez tranquillement
tout ce que l'Europe
& l'Afie avoient peuteſtre
de plus beau , il vitune
grande perſonne dont les
habits eſtoient couverts des
plus riches pierreries de l'O
rient , negligemment appuyée
fur deux eſclaves , &
dont les charmes divins of
Froient aux yeux un majel
tueux étalage des plusrates
merveilles du monde. Auffitoſt
il marqua d'un ſonpir le
prompt effet du pouvoir iné.
vitable de ſes attraits vainqueurs.
Qu'avez-vous , luy
Juin 1714. Y
258 MERCURE
dit àl'inſtant Yeghen , amy,
vous ſoupirez ?Ah,ſeigneur,
je me meurs , reprit Halil ,
qu'onm'ouvre àl'heuremeſ
me les portes de voſtre ſé.
rail,&ne m'expoſez pas davantage
aux traits d'unegenorofité
fi cruelle. Je vous
entends , reprit Yeghen ,
mais je ne veux pas conſentir
à vous laiſſer fortir
de mon Serail , que vous
n'ayez épousé celle de
toutes ces perſonnes qui
vous plaiſt davantage. Elles
font toutes mes femmes ,
àl'exception de la derniere
GALANT 259
qui eſt ma fille , recevez- là
de ma main mon fils , &
aimez moy toûjours.
Halil fe jetra fur le
champ aux pieds du Bacha
qui le releva dans le
moment , pour le conduire
à l'appartement de ſa fille ,
dont le même jour , il le
rendit l'heureux Epoux ; Il
prit enſuite uniquement
ſoin de ſa fortune , juſqu'à
ſa mort , qui arriva juſtement
, un mois aprés avoir
engagé le Sultan Solyman
à donner à ſon gendre le
Bachalik de Damas.
Yij
260 MERCURE
Halil a vécu depuis plus
de vingt ans avec tout l'é
clat & tous les honneurs.
dont puiſſent joüir les plus
Grands Seigneurs de l'Empire
Othoman . Mais il n'eſt
rien de fi fragile que le
bonheur des hommes , la
moindre jaloufic ou la
,
moindre eſperanceles
étourdit au milieu de leur
felicité , & il ſuffit qu'ils
ayent eſté tousjours heureux
, pour croire n'avoir
jamais d'infortune à redouter
: enyvré de leur gran
deur , leur Maiſtre ne de
GALANT . 261
vient à leurs yeux qu'un
mortel comme eux , fouvent
meſme ils prétendent
s'attirer & meriter plus
d'honneurs que leur Mail
tre
Le trés haut Sultan Achmet
àpréſent regnant , ſur la
nouvelle de la revolte du
Bacha de Bagdad , a fur le
champ envoyé aux Bachas
de Damas & d'Alep un
ordre exprés de marcher
avec toutes leurs troupes
contre ce rebelle ſujet. Sitoſt
que leur armée a eſté
en estat d'entrer en cam262
MERCURE
pagne , ils ont rencontre
attaqué &battu ce Bacha.
Le Sultan juſques-là a efté
fervi à merveille ; mais on
ajouſte qu'ébloüis appar
ramment de quelques projets
ambitieux dont on ne
ſçait encore ny le fond
ny les détails , & flattez
ſans doute de l'eſpoir
d'un ſuccez favorable , ces
deux Bachas ont entretenu
une intelligence criminelle
avec celuy de Bagdad.
Que le Bacha de
Damas a eſté convaincu de
ce crimepar des lettres qui
GALANT . 263
onteſté interceptées ,& qui
fot tombées entre les mains
du Grand Seigneur , qui a
dépeſché auſſi toſt l'ordre
ſuprême qui vient de coufter
la vie à cet infortuné
Bacha. Je ne ſçay pas encore
, files muets l'ont étranglé,
s'il a efté afſaſſiné , ou
ſi on luy a tranché la teſte ;
mais je ſçay bien que le
Sultan a prononcé l'arreſt
dont il eſt mort .
Dés que l'Armenien cuft
fini ſon recit , je le remerciay
de m'avoir appris tant
de particularitez de la vic
C
264 MERCURE
des trois Bachas Halil
Yeghen & Zeinal , & je le
priay de m'informer de
toutes les nouveautez qu'il
pourroit apprendre encore.
Il ne ſe paſſera rien dans
ce pays- cy qui vaille la peine
de vous eftre mandé
dont je ne vous faſſe pare
avec plaifir.
Je ſuis Mr. &c.
Fermer
Résumé : HISTOIRE du Bacha de Damas.
Le texte narre l'histoire de Halil Acor Bacha de Damas, relatée par un Arménien ayant été impliqué dans le commerce d'esclaves. L'histoire commence à Baghlar, un port de la mer Noire, où un Janissaire nommé Zeinal, originaire de Bulgarie, réside avec sa femme enceinte. Un Sheik et l'Arménien les assistent lors de l'accouchement. Le Sheik prédit un avenir glorieux pour l'enfant, qui se réalise lorsque Zeinal devient Bacha d'Albanie. Cependant, Zeinal est exécuté sur ordre du Grand Visir Ismael, à la demande du général Osman Yeghen. Le fils de Zeinal, Halil, alors Capigibachi en Asie, apprend la mort de son père longtemps après. Halil, épris d'une esclave destinée au Sultan, l'enlève et se réfugie chez un médecin juif. Forcé de quitter sa cachette, Halil se rend à Constantinople où il est reconnu et rejoint les Spahis. Après la mort de son père, Halil affronte Yeghen en duel, mais est blessé. Yeghen, impressionné par le courage de Halil, lui offre son amitié. Halil apprend ensuite la mort de sa femme, Adrabista, des mains du médecin juif Adrianou. Le texte relate également l'histoire d'Adrabista, une femme juive et épouse de Halil. Désespérée par le départ de Halil, elle décide de le suivre déguisée en homme pour affronter les dangers qu'il rencontre. Elle cache sa douleur et son désir de le rejoindre, mais finit par révéler ses intentions à Adrianou, un confident. Malgré ses efforts pour la dissuader, Adrabista s'enfuit et rejoint les troupes chrétiennes, où elle se convertit au christianisme. De son côté, Halil, informé de la trahison d'Adrabista, est dévasté. Yeghen, un ami de Halil, tente de le consoler en lui offrant une de ses femmes. Halil, après une période de réflexion, choisit la fille de Yeghen et l'épouse. Il mène ensuite une vie prospère et honorable jusqu'à sa mort. Le texte se termine par la nouvelle de la rébellion du Bacha de Bagdad et de la trahison des Bachas de Damas et d'Alep, qui sont accusés de complicité. Le Bacha de Damas, Halil, est exécuté sur ordre du Sultan.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
16
p. 217-241
Extrait curieux d'un Procès qui a esté depuis peu plaidé au grand Conseil, [titre d'après la table]
Début :
Je suis fort redevable à Mr L. V. du present qu'on [...]
Mots clefs :
Enfant, Mariage, Père, Époux, Épouse, Naissance, Province, Gendre, Procès, Chagrin, Mari
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Extrait curieux d'un Procès qui a esté depuis peu plaidé au grand Conseil, [titre d'après la table]
Je fuis fort redevable à
Mr L. V. du present qu'on
vient de me faire de sa part,
& je ne doute point que
tout le monde ne luy fçaJ
che autant de gré que moy
; de la peine qu'il a prise de
décacher tous les Articles
; principaux d'un procez extraordinaire
qui vient d'cc.
trejugéà un des premiers
tribunaux de Paris, pouren
composer(sans s'écarter de
la vérité) l'histoire qui suit
sur les pieces originales qui
en font la matiere.
Mademoiselle Nassulvaved
estnée dans une des
plus considerables provinces
du Royaume; ses parens
qui y tenoient les premiers
rangs dans la robe, & qui
possedoient de grands
biens, luy donnerent une
éducation conforme à sa
naissance, leurs foins ne furent
pas infructueux. Elle
eut a peine quinze ansquelle
fut l'admiration de toute
sa province, les plus honnestes
gens luy rendirent
des soins; sa beauté, sa ieunesse,
& son esprit au dessus
de son âgeluy attirerent
bien-tost une grosse cour. De tous ceux qui s'empresserent
à la servir, le
seul Emselad son parent fut
celuy qui trouva le secret de
la rendre sensible
,
le libre
accez qu'il avoit dans la
maison de son pere ,
luy
fit faire en peu de temps
un progrez considerable
sur son coeur. Les premierres
inclinations sont viol
lentes, on oublie facilement
le devoir pour ne suivre
que les mouvements
d'unepassion agreable.
La pauvre Demoiselle fen*
tit bien-tost avec douleur;
ce que Forcez de sa complaisance
alloit lyy couster;
lacrainte que sa hontene;
le:, decouvrist, l'accabla
d'horreur & de tristiesse,
elle pressa, mais inutilement
,Emcelad à la demander
en mariage, des raisons
de famille luy servirent de
prpérétetexxttee ppoouurr ll''eesnlooii~gnneerr de
cette proposition. Lnnnuii
autre parti se presenta, ce
fut Lezariu magistrat illustre,
riche &connu, particulierement
du pere de
Nassulvaved, quifutécoute
ir- favorablement.Le pere
sans consulter sa fille regle
avec luy, & les conditions
Ôc le temps du mariage.
Quel coup de foudre pour
cette tendre amante ! de
quels mouvements ne futelle
pointagitée quand elle
,~
apprit cette fatale resolution.
Il falloit renoncer
pour cousjours à la feule
r personne qui luy estoirchere,
s'engager avec une àurre
qu'elle ne pouvoit souffris,
& plus que cela, s'exporer
à l'accablante confusion de
voir découvrir parun
les fuites d'un commerce
qu'elle auroit fouhairé pouvoir
se cacker à elle-mesme.
Quellesituation 1 daps le
fort de sa douleur, elle chercha
de la consolation dans
les conseils de ses alTIies.,
elles luy proposerent ( entre
autres une Religieuse )
de se jetter aux pieds de son
pere, & deluy avoüer l'estac
où elle estoit
, pour ledé-
-
tourner du dessein qu'il
avoit formé, enÍÙite de ne
pas s'éloigner, au cas que Lezariu
fit quelques démarches
pour obtenir des
1. faveurs,& enfin de prendre
desremedes qu'elle s'offrit
de luy faire avoir pour
| empescher raccroiflement,
, ou plustost pour étouffer le
fruit de son premier amour;
; mais s'estanttrouvédes ob
tfaclesinfurmontablesàcecexpedient,
ktrifte Nassulvaved
se determinaà envo-
: yer chercher Emcelad,elle
,
l'informa de ce qui se pas-
> soit,Iuy peignitsontion
avec les traits les plus
vifs)le conjura de rompre l'engagement que l'on avoit
projetté, & quiestoit sur le
point de se conclure. Ses
prieres& ses larmes furent
sans effet,cet amant lasche,
infidele
, ou degousté, demeura
dans l'inaction, la
victime fut menée à l'aucel,
& le mariage célébré avec
Lezariu, sans qu'Emcelad
fit le moindre mouvement
pours'y opposer.
Les premiers jours de ce
mariage qui paroissoit si
convenable,& qui l'estoit
si peu, se passerent en apparence
asseztranquillement
; mais ce calme dura
peu, l'époux s'a pperceut du
malheur de son épouse
,
il
s'abandonna aux fureurs de
la plus noire jalousîe,& de
la plus violente colere, il la
força de luy avouër son crime,
luy fit nommer son seducteur,&
Tengageaàfaire
le mesme aveu devant son
pere, qu'il avoit fait venir
chez luy pour cela. Le pere
au desespoir porta son resfentimeot
jusqu'à vouloir
faire enfermer sa fille; mais
le mary qui prévit l'éclat
que cela feroit dans lemonde,
& que la honte en réjailliroit
sur luy, prit le par.
ty que tous les hommes sages
devroient prendre en
pareille occasion
;
il opposa
la puissance maritale à la
paternelle,pria son beaupere
d'écouffer son chagrin,
& exigea feulement de luy
que l'enfant qui naistroit
de son épouse ne sust point
confideré comme le sien;
on prit sur cela des temperaments,
oti convint quimmediatement
après la naissance
de l'enfant, il feroit
secretement exposé
, &
qu'on feroit ensorte qu'il
ignorast toujours son origine.
-
Le mary cependant qui
portoit tousjours dans le
coeur le trait de la jalousie
dont il avoit esté blessé
n'eut depuis , pour son epouse
qu'un extrêmeéloignement.
Il ne la voulut plus
voir pendant plus de six
mois, il fit plusieurs voyages
,
fut prendre les eaux,
trop heureux s'il eust peu
trouver celles de l'oubli.
Dans le septiéme mois du
mariage, sonépouse accoucha
d'une fille à une maison
de campagne de son
mary; l'enfant fut misaussitost
dans un panier, &por.
téàdix lieuësde là par un
laquais chez une nourrice
qui s'en chargea, &le fit
baptiser le lendemain fous
lenom de Catherine ccinime
un enfant trouvé; il ne
fut point parlé du nom hy
du pere ny de la mere , on
tut mesmejusqu'à celuy du
parain & de la maraine, ce
furent deux enfans de paysans
quien servirent.
Le pere de l'épouse, qui
par un principe de charité
n'avoit pu le déterminerà
faire exposer l'enfant,voulutCependant
rassurer Tépouxsur
la creance qu'il auroit
eue,s'ilavoit seeu qu'on
lefit secretement élever,il
luy écrivit le mesme jour des
couches qu'ilpouvoir se
tranquiliser
, que l'enfant
estoit mort en naissant.Cela
luy fut confirmé à son retour
par tous les domestiques,
& toutes les personnes
Iqui pouvoient avoir con-
»rçoifTance des couches; le
mary qui
,
le croyoit fince-
'; rement n'enparla plus depuis,
il fut trois ans sans s'en
»
informer.
Le beaupere cependant
qui vouloit empescher quon
ne sceut quel estoit l'ensant,
le fit pendant ces trois
annéespromenerde province
en province, de village
en village, & enfin il
le fit revenir dans le lieu de
sa naissance. Tout cela se
fit tousjours avec un exrréme
mystere ,& ce ne fut
qu'à des personnes de la lie
du peuple,&en dernier lieu
à des femmes de mauvâise
vie que son éducation fut
confiée.
L'épouse qui ne voyoit
point de retour sincere pour
elle dans son époux,avait
paffé tout ce temps dans
une langueur qui ne luy laisfoit
qu'une santé fort imparfaite,
le temps ne diminuoit
rien de la violence de
son chagrin, il sembloit au
contraire l'augmenter: elle
en fut si accablée qu'elle
tomba malade,& mourut
sans avoir lainea sonmary
aucun autre enfant de son
mariage
Elle estoit une des plus riches
heritieres de la province.
Lemary qui par cette
mort estoit obligé de restituer
une dote considerable
qu'il avoit touchée:, & qui
d'un autre cofté se voyoit
privé de l'esperance des successions
opulentes de son
beaupere ou de sa bellemere,
marqua un extrême chagrin
de n'avoir point d'enfants.
Quelques uns desesamis
à qui il en parla, s'eftonnerent
du motifqu'il donnoit
a son chagrin, luy dirent
qu'il avoit un enfant, luy
indiquèrent le lieu oùil estoit.
Transporté de joye, il
«
le
le fut prendre, &le remit
dans la maison paternelle,
oùilademeuré tranquillement
pendant plusieurs-années.
•-Le beaupere devoit à l'époux
une rente pour le restant
de la dote de son épouse
qu'il navoit pas payé, il
en estoit esheu quelques
années d'arrerages, l'époux
.-les luy demanda, & faute
de payement le-fît ensuite
ussigner pourestrecondarn
aie à les luy payer*^ :
Uninterest aussi leger Ici
broüilla ensemble;le beaupere
que loin de
riendevoir à son gendre,
c'estoit son gendre qui luy
devoir, que la mort de sa
femme sans enfants le met.
toit dans l'obligation de restituer
sa doc.
< - Cela fit une contestation
entre eux, qui fut portée
dans un tribunal de la province.
Le gendre surpris de
la prétention de son beaupere,
soustint qu'elle n'estoit
pas légitime, il dit fay
un enfant,il le representa
ce fut , celuy dont nous
avons parlé.) il futquestion
:en premier lieu de sçavoir
si cet enfant representé eC:
toit celuy dont l'épouse estoit
accouchée,& duquel on
avoit si fort enveloppé la
naissance dans les trois premieres
années de sa vie;
mais ce systeme ayant été
abandonné par le beaupere.
il se retrancha ensuite à dire
que l'enfant n'estoit pas legiume,
parce qu'il avoit
esle conceu d'un autre que
de l'époux deux mois avant
son mariage. Cela donna
lieu à des enquestesqui furentfaites
de part &d autre,
plusieurs tesmoins y déposerent,
les uns qu'avant le
mariage la femme leur avoit
confié les chagrins qus-t
elle avoit au sujet de sa grossesse,
quelle leur en avoit
nommél'auteur
,
qu'elle
leur avoit dit que c'estoit
Emcelad son parentqui restoit
; d'autres dirent luy
avoir ouy dire ce qui s'estoit
passéà ce sujet immédiatement
après son mariage entre
son pere, son époux &
elle, & d'autres enfin expliquèrent
ce qui est arrive
dans le temps & depuis les
couches. Dit ces differentes
depositions on prétendoit
tirer la consequence que
¡ l'enfant n'estoitpaslegitime.
L'époux n'avoit pour
asseurer l'estat de l'enfant
que sa naissance dans le septiéme
mois du mariage, &
la possession où elle estoit
de sonestat dans la maison
;apanternnelleédepeuisspl.usieurs
Les premiers Juges ne
trouvèrent pas que ce fust
assez pour l'époux de justi-
1.
fier que l'enfant estoit né
dans le septiéme mois du
mariage, ils luy ordonnerent
de faire preuve qu'il
estoit conceu dumariage &
pendant le mariage
,
c'esta
dire de luy & depuis son
mariage.
Une pareille preuve n'estoit
pas facile,elle ne pouvoit
estre ny demandée ny
ordonnée;l'époux a interjette
appel de ce jugement.
Le tribunal auguste où cet
appel a esté porté,est composé
de Magistrarstrès-éclairez,
& justes dispensateurs
de la justice. En vain
on y a renouvelle fous le
nom de tierces personnes le
systemedesupposicion qu'-
onavoiraban donné devanr
les premiers Juges, inutilement
on a voulu employer
le testament du beaupere
,
& un écrit qu'il avoit fait
avant sa mort pour prouver
riitegicimice de l'enfant,
pour faire voir qu'il la tousjours
regardé comme tel,
qu'il la privé de sa succes-
, sion; on ya employé avec
aussipeu de succez les paroles
foudroyantes addressées
par le beaupere au gendre
un moment avant sa mort à
l'occasion de la renonciation
qu'on vouloir quise fit
entre eux: Je vous fAfidonne
en dieu, luy dit-il, mais je
ne vous pardonne point leton
que vous faites a ma famille
,
je vous adjourne devant Dieu,
il nous jugera jal/és.jè riay
,plus rien a vous dire. L'éloquence
& l'art des orateurs
,na pu faire d'impression sur
cesesprits su blimes,unique-.
mentattachez à l'observance
des loix
,
ils ontjudicieusement
separé tout ce qui
contre le droit public& la
saintetédu mariage , pouvoit
voit aller à faire douter de
lalegitimité de l'enfant; &
par un Arrest celebre ils ont
aÍfeuré l'estat de l'enfant,en
le déclarant légitimé.
Tout Paris, toute la pro-.
vince, attentifs à cette decision,
luy ont donné toutes
les loüanges qu'elle merireJ
& cette jeune, &belle
fille qui a prés de quatorze
ans, va estre un des riches
Mr L. V. du present qu'on
vient de me faire de sa part,
& je ne doute point que
tout le monde ne luy fçaJ
che autant de gré que moy
; de la peine qu'il a prise de
décacher tous les Articles
; principaux d'un procez extraordinaire
qui vient d'cc.
trejugéà un des premiers
tribunaux de Paris, pouren
composer(sans s'écarter de
la vérité) l'histoire qui suit
sur les pieces originales qui
en font la matiere.
Mademoiselle Nassulvaved
estnée dans une des
plus considerables provinces
du Royaume; ses parens
qui y tenoient les premiers
rangs dans la robe, & qui
possedoient de grands
biens, luy donnerent une
éducation conforme à sa
naissance, leurs foins ne furent
pas infructueux. Elle
eut a peine quinze ansquelle
fut l'admiration de toute
sa province, les plus honnestes
gens luy rendirent
des soins; sa beauté, sa ieunesse,
& son esprit au dessus
de son âgeluy attirerent
bien-tost une grosse cour. De tous ceux qui s'empresserent
à la servir, le
seul Emselad son parent fut
celuy qui trouva le secret de
la rendre sensible
,
le libre
accez qu'il avoit dans la
maison de son pere ,
luy
fit faire en peu de temps
un progrez considerable
sur son coeur. Les premierres
inclinations sont viol
lentes, on oublie facilement
le devoir pour ne suivre
que les mouvements
d'unepassion agreable.
La pauvre Demoiselle fen*
tit bien-tost avec douleur;
ce que Forcez de sa complaisance
alloit lyy couster;
lacrainte que sa hontene;
le:, decouvrist, l'accabla
d'horreur & de tristiesse,
elle pressa, mais inutilement
,Emcelad à la demander
en mariage, des raisons
de famille luy servirent de
prpérétetexxttee ppoouurr ll''eesnlooii~gnneerr de
cette proposition. Lnnnuii
autre parti se presenta, ce
fut Lezariu magistrat illustre,
riche &connu, particulierement
du pere de
Nassulvaved, quifutécoute
ir- favorablement.Le pere
sans consulter sa fille regle
avec luy, & les conditions
Ôc le temps du mariage.
Quel coup de foudre pour
cette tendre amante ! de
quels mouvements ne futelle
pointagitée quand elle
,~
apprit cette fatale resolution.
Il falloit renoncer
pour cousjours à la feule
r personne qui luy estoirchere,
s'engager avec une àurre
qu'elle ne pouvoit souffris,
& plus que cela, s'exporer
à l'accablante confusion de
voir découvrir parun
les fuites d'un commerce
qu'elle auroit fouhairé pouvoir
se cacker à elle-mesme.
Quellesituation 1 daps le
fort de sa douleur, elle chercha
de la consolation dans
les conseils de ses alTIies.,
elles luy proposerent ( entre
autres une Religieuse )
de se jetter aux pieds de son
pere, & deluy avoüer l'estac
où elle estoit
, pour ledé-
-
tourner du dessein qu'il
avoit formé, enÍÙite de ne
pas s'éloigner, au cas que Lezariu
fit quelques démarches
pour obtenir des
1. faveurs,& enfin de prendre
desremedes qu'elle s'offrit
de luy faire avoir pour
| empescher raccroiflement,
, ou plustost pour étouffer le
fruit de son premier amour;
; mais s'estanttrouvédes ob
tfaclesinfurmontablesàcecexpedient,
ktrifte Nassulvaved
se determinaà envo-
: yer chercher Emcelad,elle
,
l'informa de ce qui se pas-
> soit,Iuy peignitsontion
avec les traits les plus
vifs)le conjura de rompre l'engagement que l'on avoit
projetté, & quiestoit sur le
point de se conclure. Ses
prieres& ses larmes furent
sans effet,cet amant lasche,
infidele
, ou degousté, demeura
dans l'inaction, la
victime fut menée à l'aucel,
& le mariage célébré avec
Lezariu, sans qu'Emcelad
fit le moindre mouvement
pours'y opposer.
Les premiers jours de ce
mariage qui paroissoit si
convenable,& qui l'estoit
si peu, se passerent en apparence
asseztranquillement
; mais ce calme dura
peu, l'époux s'a pperceut du
malheur de son épouse
,
il
s'abandonna aux fureurs de
la plus noire jalousîe,& de
la plus violente colere, il la
força de luy avouër son crime,
luy fit nommer son seducteur,&
Tengageaàfaire
le mesme aveu devant son
pere, qu'il avoit fait venir
chez luy pour cela. Le pere
au desespoir porta son resfentimeot
jusqu'à vouloir
faire enfermer sa fille; mais
le mary qui prévit l'éclat
que cela feroit dans lemonde,
& que la honte en réjailliroit
sur luy, prit le par.
ty que tous les hommes sages
devroient prendre en
pareille occasion
;
il opposa
la puissance maritale à la
paternelle,pria son beaupere
d'écouffer son chagrin,
& exigea feulement de luy
que l'enfant qui naistroit
de son épouse ne sust point
confideré comme le sien;
on prit sur cela des temperaments,
oti convint quimmediatement
après la naissance
de l'enfant, il feroit
secretement exposé
, &
qu'on feroit ensorte qu'il
ignorast toujours son origine.
-
Le mary cependant qui
portoit tousjours dans le
coeur le trait de la jalousie
dont il avoit esté blessé
n'eut depuis , pour son epouse
qu'un extrêmeéloignement.
Il ne la voulut plus
voir pendant plus de six
mois, il fit plusieurs voyages
,
fut prendre les eaux,
trop heureux s'il eust peu
trouver celles de l'oubli.
Dans le septiéme mois du
mariage, sonépouse accoucha
d'une fille à une maison
de campagne de son
mary; l'enfant fut misaussitost
dans un panier, &por.
téàdix lieuësde là par un
laquais chez une nourrice
qui s'en chargea, &le fit
baptiser le lendemain fous
lenom de Catherine ccinime
un enfant trouvé; il ne
fut point parlé du nom hy
du pere ny de la mere , on
tut mesmejusqu'à celuy du
parain & de la maraine, ce
furent deux enfans de paysans
quien servirent.
Le pere de l'épouse, qui
par un principe de charité
n'avoit pu le déterminerà
faire exposer l'enfant,voulutCependant
rassurer Tépouxsur
la creance qu'il auroit
eue,s'ilavoit seeu qu'on
lefit secretement élever,il
luy écrivit le mesme jour des
couches qu'ilpouvoir se
tranquiliser
, que l'enfant
estoit mort en naissant.Cela
luy fut confirmé à son retour
par tous les domestiques,
& toutes les personnes
Iqui pouvoient avoir con-
»rçoifTance des couches; le
mary qui
,
le croyoit fince-
'; rement n'enparla plus depuis,
il fut trois ans sans s'en
»
informer.
Le beaupere cependant
qui vouloit empescher quon
ne sceut quel estoit l'ensant,
le fit pendant ces trois
annéespromenerde province
en province, de village
en village, & enfin il
le fit revenir dans le lieu de
sa naissance. Tout cela se
fit tousjours avec un exrréme
mystere ,& ce ne fut
qu'à des personnes de la lie
du peuple,&en dernier lieu
à des femmes de mauvâise
vie que son éducation fut
confiée.
L'épouse qui ne voyoit
point de retour sincere pour
elle dans son époux,avait
paffé tout ce temps dans
une langueur qui ne luy laisfoit
qu'une santé fort imparfaite,
le temps ne diminuoit
rien de la violence de
son chagrin, il sembloit au
contraire l'augmenter: elle
en fut si accablée qu'elle
tomba malade,& mourut
sans avoir lainea sonmary
aucun autre enfant de son
mariage
Elle estoit une des plus riches
heritieres de la province.
Lemary qui par cette
mort estoit obligé de restituer
une dote considerable
qu'il avoit touchée:, & qui
d'un autre cofté se voyoit
privé de l'esperance des successions
opulentes de son
beaupere ou de sa bellemere,
marqua un extrême chagrin
de n'avoir point d'enfants.
Quelques uns desesamis
à qui il en parla, s'eftonnerent
du motifqu'il donnoit
a son chagrin, luy dirent
qu'il avoit un enfant, luy
indiquèrent le lieu oùil estoit.
Transporté de joye, il
«
le
le fut prendre, &le remit
dans la maison paternelle,
oùilademeuré tranquillement
pendant plusieurs-années.
•-Le beaupere devoit à l'époux
une rente pour le restant
de la dote de son épouse
qu'il navoit pas payé, il
en estoit esheu quelques
années d'arrerages, l'époux
.-les luy demanda, & faute
de payement le-fît ensuite
ussigner pourestrecondarn
aie à les luy payer*^ :
Uninterest aussi leger Ici
broüilla ensemble;le beaupere
que loin de
riendevoir à son gendre,
c'estoit son gendre qui luy
devoir, que la mort de sa
femme sans enfants le met.
toit dans l'obligation de restituer
sa doc.
< - Cela fit une contestation
entre eux, qui fut portée
dans un tribunal de la province.
Le gendre surpris de
la prétention de son beaupere,
soustint qu'elle n'estoit
pas légitime, il dit fay
un enfant,il le representa
ce fut , celuy dont nous
avons parlé.) il futquestion
:en premier lieu de sçavoir
si cet enfant representé eC:
toit celuy dont l'épouse estoit
accouchée,& duquel on
avoit si fort enveloppé la
naissance dans les trois premieres
années de sa vie;
mais ce systeme ayant été
abandonné par le beaupere.
il se retrancha ensuite à dire
que l'enfant n'estoit pas legiume,
parce qu'il avoit
esle conceu d'un autre que
de l'époux deux mois avant
son mariage. Cela donna
lieu à des enquestesqui furentfaites
de part &d autre,
plusieurs tesmoins y déposerent,
les uns qu'avant le
mariage la femme leur avoit
confié les chagrins qus-t
elle avoit au sujet de sa grossesse,
quelle leur en avoit
nommél'auteur
,
qu'elle
leur avoit dit que c'estoit
Emcelad son parentqui restoit
; d'autres dirent luy
avoir ouy dire ce qui s'estoit
passéà ce sujet immédiatement
après son mariage entre
son pere, son époux &
elle, & d'autres enfin expliquèrent
ce qui est arrive
dans le temps & depuis les
couches. Dit ces differentes
depositions on prétendoit
tirer la consequence que
¡ l'enfant n'estoitpaslegitime.
L'époux n'avoit pour
asseurer l'estat de l'enfant
que sa naissance dans le septiéme
mois du mariage, &
la possession où elle estoit
de sonestat dans la maison
;apanternnelleédepeuisspl.usieurs
Les premiers Juges ne
trouvèrent pas que ce fust
assez pour l'époux de justi-
1.
fier que l'enfant estoit né
dans le septiéme mois du
mariage, ils luy ordonnerent
de faire preuve qu'il
estoit conceu dumariage &
pendant le mariage
,
c'esta
dire de luy & depuis son
mariage.
Une pareille preuve n'estoit
pas facile,elle ne pouvoit
estre ny demandée ny
ordonnée;l'époux a interjette
appel de ce jugement.
Le tribunal auguste où cet
appel a esté porté,est composé
de Magistrarstrès-éclairez,
& justes dispensateurs
de la justice. En vain
on y a renouvelle fous le
nom de tierces personnes le
systemedesupposicion qu'-
onavoiraban donné devanr
les premiers Juges, inutilement
on a voulu employer
le testament du beaupere
,
& un écrit qu'il avoit fait
avant sa mort pour prouver
riitegicimice de l'enfant,
pour faire voir qu'il la tousjours
regardé comme tel,
qu'il la privé de sa succes-
, sion; on ya employé avec
aussipeu de succez les paroles
foudroyantes addressées
par le beaupere au gendre
un moment avant sa mort à
l'occasion de la renonciation
qu'on vouloir quise fit
entre eux: Je vous fAfidonne
en dieu, luy dit-il, mais je
ne vous pardonne point leton
que vous faites a ma famille
,
je vous adjourne devant Dieu,
il nous jugera jal/és.jè riay
,plus rien a vous dire. L'éloquence
& l'art des orateurs
,na pu faire d'impression sur
cesesprits su blimes,unique-.
mentattachez à l'observance
des loix
,
ils ontjudicieusement
separé tout ce qui
contre le droit public& la
saintetédu mariage , pouvoit
voit aller à faire douter de
lalegitimité de l'enfant; &
par un Arrest celebre ils ont
aÍfeuré l'estat de l'enfant,en
le déclarant légitimé.
Tout Paris, toute la pro-.
vince, attentifs à cette decision,
luy ont donné toutes
les loüanges qu'elle merireJ
& cette jeune, &belle
fille qui a prés de quatorze
ans, va estre un des riches
Fermer
Résumé : Extrait curieux d'un Procès qui a esté depuis peu plaidé au grand Conseil, [titre d'après la table]
Le texte relate une histoire judiciaire complexe impliquant trois personnages principaux : Mademoiselle Nassulvaved, Emcelad, et Lezariu. Nassulvaved, issue d'une famille influente et riche d'une province du Royaume, attire l'attention de nombreux prétendants à l'âge de quinze ans. Emcelad, son parent, parvient à gagner son affection, mais elle se retrouve forcée d'épouser Lezariu, un magistrat riche et connu, à la demande de son père. Nassulvaved, désespérée, tente en vain de convaincre Emcelad de l'épouser. Après le mariage, Lezariu découvre la grossesse de Nassulvaved et, dans un accès de jalousie, la force à avouer sa relation avec Emcelad. Lezariu exige que l'enfant soit exposé et élevé secrètement. L'enfant, une fille nommée Catherine, est confiée à une nourrice et élevée dans le secret. Nassulvaved meurt quelques années plus tard sans avoir eu d'autres enfants. Lezariu, ignorant la survie de l'enfant, la récupère après avoir été informé de son existence. Une dispute éclate entre Lezariu et le père de Nassulvaved concernant la légitimité de l'enfant et la restitution de la dot. Le tribunal, après avoir examiné les témoignages et les preuves, déclare l'enfant légitime, confirmant ainsi son statut dans la famille.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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17
p. 187-197
DIVERTISSEMENT DES MASQUES.
Début :
Qu'un Bal au Cours sous ce feüillage [...]
Mots clefs :
Amour, Amours, Époux, Amant, Femme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DIVERTISSEMENT DES MASQUES.
DIVERTISSEMENT
DES MASQUES,
CAIR.
V'un Bal au Cours Sous st
fevillage
Estun aimable amusement :
La Coquette ,& laplusfage
Iviennent également
Ecouter le doux langage
D'unjeune& nouvelAmant.
Qu'un Bak au Cours ,&c.
Iln'est dans aucun bocage
Siſeau de qui le ramage
Soit plus doux &plus charmant
;
188 MERCURE
Que le séduisant langage
D'unjeune & nouvel Amant.
Qu'un Bal au Cours , &c.
La liberté regne en ces lieux ,
On n'y craint point la médiſance.
LesJaloux & les ennuyeux
Ifont dupez par l'apparence.
DesArgus les plus curieux ,
Ony trompe la vigilance.
Folispropos , discours joyeux
S'y débitent fans confequence.
L'Amourpoury combler nos voeux
Eft avec nous d'intelligence .
Telyveut trop ouvrir les yeux
Qui voit souvent plus qu'il ne
pense.
د
GALANT. 189
AIR,
PI
quêtes nouvelles
our faire au Cours des con-
L'Amour attire tout Paris ;
Au clair de la Lune les Belles
Changent souvent de Favoris ,
Et nefontgueres plusfidelles
Aleurs Amans qu'à leurs Maris
AIR.
eunes Fillettes
Jeunes Dijj mulez
Les ardeursfecrettes
Dont vous brûlez ;
Quand fous fon Empire
LeDieu des Amours
A sçû vous réduire ;
Cachez bien toûjours
190 MERCURE
Cequ'il vous inspire
Oufifonmartire
Vousforce à le dire,
Laiſſezvous conduire
Aux Fêtes du Cours.
4
AIR..
Beantezqui voulez qu'on vous
aime,
Pourquoi vous défendre d'aimer :
Il estmal aisé d'allumer
Les Feux d'amourfans en brûler
Loi-même
Branles en Contre-danfe.
AvCours aprés la danse
Pour les tendres Amans
Il estfans confequence
D'agréablesmomens
GALANT. 191 :
L'Amourpour écarter tout ce qui
les traverse
Amuseles Mamans
Long-tems ;
Il endort les Maris
Rigris,
Et le Diable les berce..
1
Au Bal du Cours lesDames
Dans la belle Saison ,
Duſuccés de leursflames
Caufoientfur le gazon ,
Entr'elles les Amours troquerent
Leur chaußure.
Etcechangement -là
Prouva
A bon nombre d'Epoux
Faloux
Quelle étoit leur Coeffure.
192 MERCURE
Icimaint agréable
Tout rempli de Bachus,
Vient aufortir de table
Faire inſulte à Venus.
L'Amour toujours au guet prompt
àvangersa mere ,
Aprés deux ou trois tours
De Cours
Leurdécochant un trait
Lesfait
Tomber dans quelqu'orniere.
Perfecuteurs des Dames
Jaloux trop curieux ,
Laißezen paix les ames
Dans ces aimab es lieux :
De ſoins & deſoucis dégageant
nospensées ,
Sans nous priver dujour
L'Amour
GALANT. 193
L'Amour
Nous rend comme les Dieux
Heureux
Dans les Champs Elifees.
Aſſis prés desa femme
In Avocat au Cours ,
Méconnoissant la Dame
Lui contafes amours;
Elle pour profiter de fon erreur
extrême
En tira de l'argent :
Comptant ,
Et le pauvre Avocat
Bien fat
Sefit cocu lui-même.
Unejeune coquette
Septembre 1714 . R
194 MERCURE
Femme d'un Orlogeur ,
Acertaine amourette
Ayant livré ſon coeur ,
Tandis qu'à travailler chez tuy
l'Epoux demeure ,
La Belle &son Galant
Souvent
S'en vont au Cours exprés
Aufrais
Du BergerSonner l'heure.
Amans dans les Ruelles
Nepaſſez plus vos jours ,
Il est des nuits plus belles
Pour vous aux Bals du Cours ,
L'Amour vous offre ici des conquétés
aisées ,
Enfaveur de la Paix
Ses Traits
GALANT. 194
Ne forment que des noeuds
Heureux
Dans les Champs Elisées.
D'une aimable Grisette,
Certain vieux Brocanteur
Par contrat fit emplette
Sans s'aßurer du coeur
.ינ
L'exemple d'un Epoux dont toute
Lafortune,
Venoit de trafiquer
Troquer,
Fit qu'elle trafiqua
Troqua ....
Au Cours , au clair de Lune.
Une Fille sçavante
En l'art de Cupidon ,
Rij
194 MERCURE
Deſes droits jouiſſante
En uſoitbien dit- on , Mal instruit defesfeux , un Tuteur
mal habile
La crût au Cours la nuit
Et prit
Sa Femme & Son Rival
Au lieudefa Pupille.
થોડાક લો છો ??????????
<
Le Démon de la Dancel
Pourflaterfes defirs, ban
De toutesapuissanceonport
Travailleà vosplaisirs
Deſes empreſſemens il ne veut
pourfalaire
Que l'honneur de pouvoir
Vous voir
En foule ici témoins
Des Soins
Qu'il prendra pour vous plaire.
GALANT. 197
Voilà ce qu'il y a de plus
comique dans la Picce. Mais
ce qu'il y a de meilleur à la
rête de cet Ouvrage c'eſt une
Epître en grands& petits vers
dediée au Prince Royal &
Electoral de Saxe.
DES MASQUES,
CAIR.
V'un Bal au Cours Sous st
fevillage
Estun aimable amusement :
La Coquette ,& laplusfage
Iviennent également
Ecouter le doux langage
D'unjeune& nouvelAmant.
Qu'un Bak au Cours ,&c.
Iln'est dans aucun bocage
Siſeau de qui le ramage
Soit plus doux &plus charmant
;
188 MERCURE
Que le séduisant langage
D'unjeune & nouvel Amant.
Qu'un Bal au Cours , &c.
La liberté regne en ces lieux ,
On n'y craint point la médiſance.
LesJaloux & les ennuyeux
Ifont dupez par l'apparence.
DesArgus les plus curieux ,
Ony trompe la vigilance.
Folispropos , discours joyeux
S'y débitent fans confequence.
L'Amourpoury combler nos voeux
Eft avec nous d'intelligence .
Telyveut trop ouvrir les yeux
Qui voit souvent plus qu'il ne
pense.
د
GALANT. 189
AIR,
PI
quêtes nouvelles
our faire au Cours des con-
L'Amour attire tout Paris ;
Au clair de la Lune les Belles
Changent souvent de Favoris ,
Et nefontgueres plusfidelles
Aleurs Amans qu'à leurs Maris
AIR.
eunes Fillettes
Jeunes Dijj mulez
Les ardeursfecrettes
Dont vous brûlez ;
Quand fous fon Empire
LeDieu des Amours
A sçû vous réduire ;
Cachez bien toûjours
190 MERCURE
Cequ'il vous inspire
Oufifonmartire
Vousforce à le dire,
Laiſſezvous conduire
Aux Fêtes du Cours.
4
AIR..
Beantezqui voulez qu'on vous
aime,
Pourquoi vous défendre d'aimer :
Il estmal aisé d'allumer
Les Feux d'amourfans en brûler
Loi-même
Branles en Contre-danfe.
AvCours aprés la danse
Pour les tendres Amans
Il estfans confequence
D'agréablesmomens
GALANT. 191 :
L'Amourpour écarter tout ce qui
les traverse
Amuseles Mamans
Long-tems ;
Il endort les Maris
Rigris,
Et le Diable les berce..
1
Au Bal du Cours lesDames
Dans la belle Saison ,
Duſuccés de leursflames
Caufoientfur le gazon ,
Entr'elles les Amours troquerent
Leur chaußure.
Etcechangement -là
Prouva
A bon nombre d'Epoux
Faloux
Quelle étoit leur Coeffure.
192 MERCURE
Icimaint agréable
Tout rempli de Bachus,
Vient aufortir de table
Faire inſulte à Venus.
L'Amour toujours au guet prompt
àvangersa mere ,
Aprés deux ou trois tours
De Cours
Leurdécochant un trait
Lesfait
Tomber dans quelqu'orniere.
Perfecuteurs des Dames
Jaloux trop curieux ,
Laißezen paix les ames
Dans ces aimab es lieux :
De ſoins & deſoucis dégageant
nospensées ,
Sans nous priver dujour
L'Amour
GALANT. 193
L'Amour
Nous rend comme les Dieux
Heureux
Dans les Champs Elifees.
Aſſis prés desa femme
In Avocat au Cours ,
Méconnoissant la Dame
Lui contafes amours;
Elle pour profiter de fon erreur
extrême
En tira de l'argent :
Comptant ,
Et le pauvre Avocat
Bien fat
Sefit cocu lui-même.
Unejeune coquette
Septembre 1714 . R
194 MERCURE
Femme d'un Orlogeur ,
Acertaine amourette
Ayant livré ſon coeur ,
Tandis qu'à travailler chez tuy
l'Epoux demeure ,
La Belle &son Galant
Souvent
S'en vont au Cours exprés
Aufrais
Du BergerSonner l'heure.
Amans dans les Ruelles
Nepaſſez plus vos jours ,
Il est des nuits plus belles
Pour vous aux Bals du Cours ,
L'Amour vous offre ici des conquétés
aisées ,
Enfaveur de la Paix
Ses Traits
GALANT. 194
Ne forment que des noeuds
Heureux
Dans les Champs Elisées.
D'une aimable Grisette,
Certain vieux Brocanteur
Par contrat fit emplette
Sans s'aßurer du coeur
.ינ
L'exemple d'un Epoux dont toute
Lafortune,
Venoit de trafiquer
Troquer,
Fit qu'elle trafiqua
Troqua ....
Au Cours , au clair de Lune.
Une Fille sçavante
En l'art de Cupidon ,
Rij
194 MERCURE
Deſes droits jouiſſante
En uſoitbien dit- on , Mal instruit defesfeux , un Tuteur
mal habile
La crût au Cours la nuit
Et prit
Sa Femme & Son Rival
Au lieudefa Pupille.
થોડાક લો છો ??????????
<
Le Démon de la Dancel
Pourflaterfes defirs, ban
De toutesapuissanceonport
Travailleà vosplaisirs
Deſes empreſſemens il ne veut
pourfalaire
Que l'honneur de pouvoir
Vous voir
En foule ici témoins
Des Soins
Qu'il prendra pour vous plaire.
GALANT. 197
Voilà ce qu'il y a de plus
comique dans la Picce. Mais
ce qu'il y a de meilleur à la
rête de cet Ouvrage c'eſt une
Epître en grands& petits vers
dediée au Prince Royal &
Electoral de Saxe.
Fermer
Résumé : DIVERTISSEMENT DES MASQUES.
Le texte décrit les bals et les divertissements au Cours comme des lieux de rassemblement social où la liberté prédomine. Ces événements permettent de duper les médisants et les jaloux grâce aux apparences. Les jeunes amants y trouvent un langage doux et charmant, et l'amour y est omniprésent, facilitant les rencontres et les échanges galants. Les femmes y changent fréquemment de favoris et ne montrent pas plus de fidélité à leurs amants qu'à leurs maris. Les jeunes filles sont encouragées à dissimuler leurs ardeurs secrètes et à participer aux fêtes du Cours. La beauté y incite à aimer, et les moments tendres y sont nombreux. L'amour y adoucit les maris rigides et berce les couples. Les dames y célèbrent leurs succès amoureux et parfois trompent leurs époux. Le texte relate plusieurs anecdotes spécifiques, comme celle d'un avocat trompé par sa femme ou d'une jeune coquette ayant une amourette avec un galant. Les bals offrent des conquêtes faciles grâce à la paix et à l'amour qui y règnent. Des exemples de trahisons et de malentendus y sont également mentionnés, tels que celui d'un brocanteur trompé ou d'un tuteur mal avisé. Enfin, le texte loue le démon de la danse pour ses efforts à satisfaire les désirs des participants.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
18
p. 3-169
JOURNAL HISTORIQUE DU VOYAGE DE L'AMBASSADEUR DE PERSE EN FRANCE.
Début :
Je vous entends, Messieurs, raisonner tous les jours les jours [...]
Mots clefs :
Journal historique, Roi, Ambassadeur de Perse, Enfant, Arméniens, Évêque, Seigneurs, Femmes, Logis, Roi de Perse, Fille, Mains, Corps, Hommes, Honneur, Cheval, Religion, Ambassadeur, Mort, Femme, Époux, Europe, Peuple, Qualité, Officiers, Cérémonie, Audience, Ville, Lettres, Empereur, Enfants, Baptême, Garçon, Constantinople, Marchands, Voyage, Yeux, Sultan, Commerce, Palais, Mahométans, Mosquée, Prince, Marbre, Vin, Discours, Chevaux, Arménie, Bruit, Ennemis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JOURNAL HISTORIQUE DU VOYAGE DE L'AMBASSADEUR DE PERSE EN FRANCE.
JOURNAL
Ceyl
Godel HISTORIQUE 10.14 55
88594
DU VOYAGE
DE L'AMBASSADEUR
DE PERSE
EN FRANCE.
E vous entends,Mef.
fieurs , raifonner tous
les jours fur lesmotifs
qui peuvent avoir porté le
Roy de Perſe à envoyer un
Ambaſſadeur au ROY. C'eſt
A ij
7 JOURNAL
une choſe ſi rare qu'on n'en
trouve preſque point d'exemples
dans l'Histoire de cette
Monarchic. Enfin toutes vos
converſations roulent ſur les
honneurs qu'on luyfait ,& fur
les preſens qu'il apporte
Quoyque toutes ces cire
conſtances , dont nous n'avons
parlé juſqu'à preſent
que par conjectures , ſemblent
nous occuper d'une façon extraordinaire
, & quoy que
nous en tirions de grandes
conſequences de Commerce
&d'Union entre les Perſes &
nous ;permettez -moy de vous
HISTORIQUE.
fade.
dire que je n'y vois rienderare
que la nouveauté de l'Ambafob
onchlil ans alq
Unpareil évenement pourra
paroître plus merveilleux ,
lorſqu'il y aura quelque pa
ralelle à faire entre les autres
Rois de la terre & le noftre ;
mais le prodige ceſſe, puiſque
dans le fond cet hommage eft
tine eſpece de dette dont il
ſemble que les Maiſtres du
monde s'aquittent avec le
plus grand des Rois . 22
Jeme garderois bien ,Mef.
fieurs , d'approcher une main
profane de ce Modele fouve
A ij .
JOURNAL
rain de Grandeur & de Majeſté
, s'il n'eſtoit pas naturel
d'entendre les loüanges des
Dieux dans la bouche des
hommes : &j'entreprendrois
peut eltre, aprés tout le genre
humain, de le peindre tel
qu'il eſt ànos yeux , fi mes expreſſions
, quelques fortes qu'-
elles puiffent eſtre , l'eſtoient
affez pour vous retracer l'idée
que vous avez de ſes vertus.
En un mor , quelque veneration
, & quelque amour que
confervent pour luy les ſiecles
les plus reculez, ſon regne eſt
fibrillant,& fi neceflaire , que
HISTORIQUE.
le plus grand malheur de fes
Pouples , eft , qu'il ne puiffe
eftre immortel , que dans la
menoire des hommes. 國
. Mais il me ſemble vous
voir, Meffieurs , me reprocher
l'audace avec laquelle je vous
étale l'image de ces veritez.
Qu'avois -je de moins à dire ?
Mercure , dites-vous , doit
garder plus de meſures ; cet
auguſte tableau ne doit
point avoir de place dans ſes
ouvrages , & ce n'eſt que par
un excés d'indulgence , qu'on
luy permet d'en parler quelquefois
, fimplement enHif
torien. Aiiij
JOURNAUH
22 Je vous crois ,& je me tais
avechumilité ; mais jepenſeen
même temps que la pluſpart
de ceuxqui ſe mêlent dechanter
ces louanges , devroient ſe
taire avec la même humilité
quemoy
L'Ambaſſadeur de Perſe a
voit donné lieu au diſcours
que vous venez d'interrompre
; mais je n'ay pas de rancune
: & je vous demande ſeulement
en grace ( ſi vousvoulez
entendre le recit de ſes
avantures ) de me laiſſer réprendre
l'article qui le concerne,
aprés néanmoins vous
HISTORIQUE.
avoir entretenu en peu de
mots de l'Etat preſent de la
Perfolg it cop aquos 50
Le Royde Perſe , fils du
Sultan Soliman ,petit- fils du
Grand Sephi , s'appelle Sultan
Uſſain : Il eſt Souverain de
plus de douze Royaumes fort
vaſtes & tres - celebres dans
l'antiquité. Il ne prend que le
nom de Châ, qui veut dire
Roy, mais Roy par excellence.
Ses Sujets le croyent le plus
magnifique , le plus puiſſant ,
&leplus abſolu Prince de toute
l'Afic.
Ils l'appellent auſli Alum
10 JOURNAL
Pena , qui veut dire l'Ombre
duMonde , ou l'azile affuré de
toutes les Nations . Il a environ
trente huit ans, ſa taille eft
noble& belle, ſa phyfionomie
grande & majestueuse , & fon
air le diftingue de tous les
grands Seigneurs de la Perfe.
Il eſt doux , affable , il aime les
Errangers , & leur fait du
bien, & il eſt tellement ennemi
de la cruauté , qu'il n'a fait
encore mourir perfonne depuis
qu'il regne. Il y a prés de
vingt cinq ans qu'il eſt fur le
Trône.
Sa Cour eſt à peu prés dans
HISTORIQUE. IT
lemême état qu'elle étoit fous
le Regne de fon pere: mais
comme malgré les relations
des gens qui ont voyagé
dans ce Royaume , il ſe peut
faire , qu'au deffaut d'un évenement
auſſi extraordinaire
que celuy cy , peu de perfon
nes ayent été curieuſes de les
lire , j'ay crû , faifant naturellement
, & par la qualité
de mon employ , profeffion
d'etre plagiaire , que vous ne
me blameriez pas de piller
pour l'amour de vous quel
ques unes des principales re
principales
marques de ces Voyageurs,&
12 JOURNALH
de vous les donner comme
des chofes nouvelles , fur la
foy des témoins que vous
avez à préſent des veritez que
vous allez lire.
Le premier Pontife de Per
fe ,qui est la premiere perfonne
aprés le Roy , s'appelle
Sadré Caffa , c'est-à-dire , le
Pontifeprincipal : il eſt leChef
Spirituel de tout l'Empire ;
mais il ne s'occupe qu'à Gou
verner la confcience du Roy,
&à regler la Cour & la Ville
d'Hispahan ſelon les regles de
Alcoran.
La ſeconde perſonne dans
HISTORIQUE. 13
le ſpirituel s'appelle , Sadré
Elnan Alek ,il fait dans tout
le Royaume ceque le premier
Pontife ne fait quedans laMaiſonduRoy
,&dans le diſtrict
d'Hifpahan.
LetroifiémePontife de Per
ſe ſe nomme Akond , c'elt- àdire
, le Sçavent par excellence
, le Vieillard , ou le Venerable
de la Loy Mahometan
ne; il connoiſt des cauſes des
Pupilles, desVeuves, desContrats
, & des autres matieres
Civiles.. さい
Il y a fix Miniſtres d'Etat
dans la Perfe , que l'on appel-
1
14 JOURNALI
le Rohna Dolvet , c'eſt à dire,
les Colonnes qui ſoutiennent
l'Empire : fi vous eſtes curieux
d'apprendre quels font leurs
rangs & leur autorité , voyez
Chardin , & un autre Livre
qui a pour titre l'Etat preſent
de la Perſe. Mais il y a auprés
du Roy de Perſe des gens revêtus
de Charges , dont les
emplois ſont ſi extraordinaires
que jevous prie de mepermettre
de vous en dire quelque
chole ; par exemple.
Le Monadgen- Bachi , c'eſtà-
dire , le Grand Aftrologue
eſt toûjours placé fort prés du
HISTORIQUE. 15
Roy pour luy dire à chaque
inſtant ſa bonne ou ſa mauvaife
avanture; ſes predictions
font reſpectées comme des
Oracles ; le Roy n'entreprend
rien ſans l'avoir conſulté.
Le Hakim-Bachi , ou premierMedecin
eſt toujoursaflis
àcoſtédu Roy quand il mange
pour luy indiquer les viandes
qui luy font neceſſaires ,
il eſt celuy de tous les Officiers
de la Couronne qui a le plus
de credit , d'honneur ,& de
profit ; mais ſa Charge n'a
pas lieude faire envie ,car on
Ie rend reſponſabledela mort
16 JOURNAL
du Roy ,& fa vie paye toujours
pour celle du Prince.
C'eſt une Matrone du fond
du Haram * qui applique le
ſceau du Roy fur toutes les
Requeftes. Il y a dans la Perſe
un Ordre de gens qu'on appelle
l'Ordre des Sephi , ils
eſtoient autrefois en grande
veneration ; mais ils ſont
maintenant dans le dernier
mépris , parce qu'on les accuſe
de tenir des affemblées
nocturnes dont la pudeur
ne permet pas de parler.
L'appartement des Femmes.
Lcs
HISTORIQUE. 17
LesReligieux de cetOrdre ne
fervent plus que de portiers
& d'executeurs de Justice ;
cependant tous les Grands
Seigneurs en font ; le Roy en
eſtGrandMaitre; & c'eſt pour
cela que les Etrangers l'appel.
lent le Grand Sephi , je dis les
Etrangers , car cenom ferois
fort mal reçû en Perſe.
Quoyque les bâtiments de
Perſe n'ayent pas tant de jufteſſe
dans leur ſtructure que
ceux d'Europe , ils ont neanmoins
un certain agrément
qui donne de l'admiration aux
Européens même ,& il n'y en
Février 1715. B
18 JOURNAL
a pas un qui ait veu le Palais
du Roy de Perſe , fans avoir
été frappé de fabeauté. Il eſt
bâti à l'Occident d'une grande
place appellée Meidan ,
c'eſt à dire , Marché. Cette
place eſt la piece la plus curieufedu
Levant. Elle est fort vaſte
& plus longue que large ; fa
longueur eft tirée par des Angles
paralelles de fept cent
pas ordinaires de long ſurtrois
cent de largeur ; les quatre
coſtez ſont bâtis en Portiques
dela même ſtructure que les
aîles de l'entrée du Palais
comme on le peut voir dans
১
fo
HISTORIQUE. 19
le deſſeinqu'on en a tiré. Les
jeunes Seigneurs de Perſe s'e
xercent dans cette place à
joüer au Mail à cheval , à
jetter la lance , & la ramaffer
fans quitter l'un des étriers ,
&àtirer la fleche par deriere
en fuyant à toute bride felon
l'ancienne coûtume des Parthes.
Ils tirent au blanc de
cette maniere dans une affiere
d'or quel'on met au boutd'une
grande perche qui eftdref
fée au milieu de la place. Le
Royquivoit cet exercice de fa
Salle d'Audiance , donne un
Prix avec l'afficte d'or , à ce-
Bij
20 JOURNAUH
luyqui la met bas. Il luy ens
voye auffi quatre cent écus
pourune collation que leRoy
luy faitl'honneur d'aller prendre
chez luy ,& tous les Scigneursle
vont feliciter fur fon
adrefle , & fur l'honneur que
leRoy luy a fair. 1 zor
A l'Orient de cette place
vis à vis le Palais du Roy ,
paroiſt uneMoſquée dont le
Dôme eſt une piece tres hardie
à cauſe de ſa grande largeur
; les dehors de ce Dôme
font peints en Porcelaines ; il
eft entouré d'une ceinture
blanche , large de plus de
HISTORIQUE.
deux pieds; fur laquelle paroif
fent de gros caracteres Per
fans. La Pomme ,& le Croiſ
fant qui font au bout , font
dorez ; fon Portique eft de
Marbre, il eſt enrichi de plu
fieurs beaux ouvrages .
Dans l'un des bouts de
cette place du côté du Midy
eſt la grandeMoſquée du Roy
dediée par Cha- Abbas , le
GrandAmethi , le dernier des
douze Imams , ou Saints de
Perfe. Ils l'appellent Sahab
Zarman ,c'eſt à- dire , le Maî
tre du temps. Ils diſent qu'il
a été enlevé vivant comme
22 JOURNAL
Enoch , &qu'il doit venir à la
fin du monde , juger toutes
les Nations , aprés les avoir
parcouruës ,monté ſur le cheval
Duldul , qui étoit la monture
ordinaire de Mortus Ali.
Le Portail de cette Moſquée
eſt une piece qui pourroit donner
de l'admiration aux plus
habiles Architectes del Euro
pe. Il eſt d'une hauteur extraordinaire;
le bas a juſques à
trois toiſes de haut. Il eſtd'un
Marbre de pluſieurs couleurs;
& cette ceinture de marbre
continue dans les Portiques ,
&dans le corps de la Mof-
1
HISTORIQUE. 23 :
quée. Toute la façade eſt pein
re d'azur verniffé , elle est mêlangée
de pluſieurs feüillages ,
&feftons dorezen demi relief.
Le couronnement du frontif
pice eſt d'un plâtre relevé en
boſſes rondes marquetéesd'or,
travaillées d'une maniere ſidélicate
qu'ileſt difficile de mieux
employer le plâtre en aucun
autre lieu. La porte eſt couverte
de groſſes lames de vermeil
doré.On entre dans cette cour
fort vaſte , entourée de galeries
, dont les colomnes font
demarbre granite. Les chapiteaux,
la corniche , & la frife
L
*4 JOURNAL
de ces galeries ſont azurées ,
&dorées. Les Perſes font leurs.
prieres deflous , aprés avoir
fait leurs purifications dansde
grands baſſins de marbre , qui
font au milieu de cette Cour ;
la Moſquée eſt à droite; ony
entre par une arcade fort exhauffee,
embellie , peinte , &
dorée de la même maniere que
les galeries. Le corps de la
Moſquée est fort vaſte ; elle a
un double Dôme de lamême
ſtructure que celuy de laMofquée
precedente.
Il y a devant ces Dômes
deux Minarés couverts d'ouvrages
HISTORIQUE. is
vrages de marqueteric ; ce
font des eſpeces de petits clochers
bâtis de brique , qui
font fi hauts &fi menus ,
qu'on a de la peine à concevoir
comme un ſi petit bâtiment
peut foutenir une fi
grande hauteur. Ils ne contiennent
qu'un Eſcalier à vis,
qui tourne en ligne ſpirale ;
les degrez en ſont ſi étroits
qu'à peine un hommey peut
monter ,&le reſte fait l'épaiffeur
de la muraille qui ne paroît
pas plus large au piedqu'à
lapointe .LesOttomans font
crier leurs Mollas , qui font
Février 1715. C
26 JOURNAL
comme leurs Preſtres , ſur ces
Minarés,pour appeller le peuple
à la priere ; mais les Perſes
les font crier en bas , de peur
qu'ils ne voyent leurs femmes
dans leurs Jardins. Il faudroit
qu'elles fuſſent d'une grofleur
prodigieuſe , ou que ces
Crieurs euffent de bonnes lunettes
d'approche pour les regarder
de ſi haut, car ces Minarés
ne ſont pas moins élevez
que les plus hauts clochers de
France.
A
Je ne puis m'empêcher de
faire une digreſſion à l'occafion
de ces Crieurs deMofHISTORIQUE.
27
quée.Un d'entr'eux avoit mal,
traité un Chrêtien , & aprés
luy avoir fait ſouffrir de rudes
baſtonnades , il luy fit
faire une groſſe avanic par le
Gouverneur. Le Chrétien
pour ſe vanger de luy, attendit
qu'il fut monté au haut
du Minarés la nuit. Il y mon,
ta aprés luy , & il embarraſſa
le chemin deverres,&debouteilles
,&d'autres choſes propres
à faire une bonne collation.
Le Molla en defcendant
caſſa les bouteilles ,& répandit
le vin,& fit une gliſſade
qui luy fracaſſa le corps. Les
Cij
18 JOURNALH
cris qu'il fit obligerent les
Mahometans d'aller voir co
qui luy étoit arrivé als le
trouverent étendu dans le vin,
ils l'emporterent au Bacha qui
le condamna commeun pro
fanateur de Moſquée , & on
interdit leMinarés, de maniére
qu'on n'y monte plus pour
appeller le peuple à la priero.
- Au Nord de la place dont
on a parlé cy- deſſus , eſt une
galerie magnifique , dans la
quelle les Joücurs d'inftruments
du Roy joüent tous
les jours au Soleil couchant ,
deux heures aprés minuit &
:
HISTORIQUE
àmidy. Mais les jours deFeſtes
ils continuent leurs tintamarres
, car ils font plus de foixante
qui joüent pêle - mêle ,
les uns battent de gros tambours
, les autres des timbales,
d'autres joüent du hautbois,&
d'autres crient à pleine
gorgedans lestrompettes parlantes
, qui font des marques
dePrincipauté.
Le Palaisdu Roy eſt àl'Occident
delaplace. On y entre
par deux portes qui font auffi
magnifiques que l'entrée de la
Moſquée dont on vient de
parler.On a rangé entre ces
Cij
30 JOURNAALL
deux portes un grand nombre
de canons , que Cha-Abbas fit
apporter de la Ville d'Ormus ,
lorſqu'il l'eût priſe ſur les Portugais
; mais ils font fi mal
montez qu'on ne pourroit
pas s'en ſervir.
Laporte principale par
où on entre chez le Roy, s'appelle
Alla- Kapi, c'eſt à dire la
Porte de Dieu , parce qu'elle
eſt un lieu de refuge , d'où on
ne peut tirer aucun criminel
fans un ordre exprés de Sa
Majefté. Il y a deffus cette
porte un bâtiment de pluficurs
étages qui forment
HISTORIQUE . 31
beaucoup de chambres , de
forte qu'en la voyant de loin ,
on la prendroit pour unegrofſe
Tour environnée de galeries
dorées qui regnent autour
de tous les étages.
Le dernier étageforme une
tres-belle , & tres -grande Salle
qui commande toute la place.
Le Roy y tient toûjours Alſemblée
le premier jour du
Printemps , pour y recevoir
les Etrenes des Seigneurs , &
pour prendre le divertiſſement
des jeux , & des courſes des
chevaux , que les enfans de
qualité font en ſa prefence.
\
Cij
32. JOURNAL
Cette Salle eft affez ſpaticuſe
pour contenir cent Conviez ,
fans y comprendre les Gentilshommes
ſervans , & les Officiers
de guerrequi ſetiennent
debout derriere ceux qui ſont
affis. Elle eſt ouverte de trois
côtez , le plat- fond eſt d'un
bois bien travaillé , & bien
doré ; le lambris qui eſt dans
l'enfoncement , eſt d'un ouvrage
tres-delicat. Il y a beaucoupde
peintures ſur la muraille
; mais elles auroient beſoin
d'un bon peintrepour les
rendre regulieres. Leplat- fond
eſt ſouſtenu par douze colom
HISTORIQUE. 35
nesdorées enrelief, ce qui lui
donne un grand éclat du côté
de la place. La Salle eſt preſque
quarréc , & n'a pas moins de
ſoixante pieds de longueur. Il
ya au milicu un grand baſſin
de marbre; &quelque grande
que foit ſon élevation , elle
n'empêche pas qu'on ne faſſe
joüer des jets d'eau dans ce
baſſin par le moyen des pompes.
Il ya trois autres Sallesd'Audiances
dans l'interieur du
Palais , qui ſont beaucoup
plus vaſtes ,& plus magnifi
ques que celles-cy ; mais par34
JOURNAL
ce que je ne me ſuis propoſé
que de donner une idée legere
de la magnificenceduPalais du
Roy de Perſe , je ne m'engage
pas à en faire la deſcription ,
non plus que de fes maiſons
deplaiſance, qui font des lieux
enchantez , & fimagnifiques
qu'on ne voit rien d'approchant
dans l'Afie.
L'uſage des feſtins publics
eſtbien ancien en Perſe ; puifque
le Livre d'Esther fait mention
de la ſomptuoſité du
banquetd'Afluerus; mais ceux
qu'ony fait maintenant ſont
plutôt des feſtins d'Audiances,
HISTORIQUE. 35
quedesbanquets de réjoüiflances;
car c'eſt ences feſtins que
le Roy traite des affaires d'Esat
, qu'il donne Audiance
aux Miniſtres des Princes des
Etrangers ; ily en ad'ordinaire
qu'on fait les jours de grandes
fêtes , & des extraordinaires ,
qui ſont comme une convocation
des Etats pour quelques
affaires preffantes ; mais
dans quelque temps qu'on les
faffe , ils font toujours tres.
fuperbes ,&tres magnifiques,
parce qu'on y étale tout ce
qu'il ya de plus precieux dans
la maiſon du Roy ; tout y
1
36 JOURNALI
brille , les tapis ſur lesquels on
s'affeoit ſont de grand prix ,
les nappes qu'on étend deſſus
font de brocard . On fert le
Roy dansun vaſe d'or pur de
plus de trois piedsdediametre;
le couvercle ,& le cadenat
ſous lequel la portion du Roy
eft renfermée, font de la même
matiere , & on porte ce vaſe
en ceremonie ſur une eſpece
de civiere ornée de lames d'or .
L'Ecuyer tranchant ouvre le
cadenat devant Sa Majefté ,
il ſe met à genoux aprés en
avoir fait l'épreuve , & il fert
les mets dans pluſieurs plats
HISTORIQUE . 37
d'or qu'il remplit avec une
cücilliere ,&une longue fourchetic
d'or , qu'il porte à fon
côté , comme les marques qui
diftinguent faCharge.On fert
au Roy le vin dans des bouteilles
ſcellées; le Grand Maître
les ouvre devant luy , il en
fait l'épreuve avec les mêmes
ceremonies que l'Ecuyer tranchant
luy ſert ſon plat
Aprés qu'on a ſervi leRoy ,
on fert aux conviez le ris , le
boüilli ,& le rôti dans plus de
cent cinquante platsd'or avec
leurs couvercles qui peſent
deux fois autant; chaque plat
38 JOURNALLH
n'apas moins d'un pied& demy
de diametre. Les plats
d'entremets ſont d'or , & auparavant
qu'on ait fervi en
or, on adéja ſervi les confitures
en vaiſſelled'argent , & de
porcelaines. Le ſervice des
confitures&fucreries precede
toujours le repas. On les fert
aux conviez pendant que le
Roy donne les Audiances ; &
c'eſt auſſi dans ce temps que
leRoy fait donner duvin aux
Seigneurs de ſa Cour. Les
bouteilles & les taſſes dans
leſquelles onle ſert , ſont d'or
émaillé garnide pierrerics.On
HISTORIQUE. 39
lesrange ſur les bords du baffin
de marbre , qui eſt au milieu
de la Salle ; & on place
aux coins de ce baſſin quatre
petits tonneaux d'or & quatre
d'argent , qui peſent chacun
la charge d'un homme. On
les met en ordre avec les bouteilles
, les taſſes , les caſſolettes
,&les pots de fleurs qui
ſont tous d'or , ce qui faitune
agreable ſymmetrie.
On met en parade devant
la Salle quantité d'Elephans ,
de Lions , de Tigres , de Leopards
,& toutes les bêtes rares
de la Ménagèric. Les chat40
JOURNALS
nes ,& les cloux avec lesquels
on les attache ſont d'or , &
chacun de ces animaux a de
vant foy deux cuvettes d'or ,
dans l'une deſquelles eſt ſa
boiſſon , & dans l'autre fa
nourriture. Mais il n'y a rien
qui approche de la magnificence
de dix huit chevaux de
main , qu'on expoſe devant
cette Salle ; chaque cheval
vautun tréſor , les étriers ſont
d'or , les brides , les poitraux ,
les devants ,&les derrieres des
felles font d'or émaillé garni
de pierres precieuſes , auffibien
que les houffes qui font
fort
HISTORIQUE. 41
fort amples. Leharnois de l'un
eſt garni de diamans , de l'autre
d'émeraudes , de rubis , de
faphirs, detres groſſes perles ,
&de toutes fortes de joyaux
d'une groffeur ,& d'unebeauté
enchantée. Chaque cheval
a auſſi devant ſoy deux cuvertes
d'or , comme les autres
animaux dont je viens de parler.
On range quelquefoisparmi
tes chevaux des aſnes ſauvages.
Un Miſſionnaire Eſpagnol
ſe trouvant en cetteCour
poury preſenter au Roy unc
Lettre du Roy de Pologne
Fevrier 1715. D
42 JOURNAL
furpris de voir des ânes ſi bien
ornez , & fi richement couverts
, perdit ſa gravité ,& ne
pût s'empêcher de rire. Un
Officier de la Cour s'approcha
de luy , & luy demanda
fort civilement ce qui luy donnoit
occaſion de rire. Il répondit
, qu'il rioit de voir traiter
avec tant de distinction
des animaux qu'on traitoit
avec le dernier mépris en Efpagne.
L'Officier luy repliqua
avec efprit , c'est que les afnes
font communs en voſtre Pays,
nous en faiſons grand cas dans le
noſtre ; parce qu'ilsyfont rares,
HISTORIQUE. 43
Le Roy eſt dans l'enfoncement
de la Salle , affis fur une
Eſtrade , environnéed'un Corridor
doré. Il eſt aſſis les jambes
pliées ſur une efpece de
lit qu'on couvre d'un brocard
précieux. Il s'appuye fur un
carreau fort riche. Il n'y aque
luy qui en ait ,&qui foit affis
les jambes pliées ; les autres
Seigneurs font affis fur leurs
talons , qui eſt la maniere de
s'affeoir la plus reſpectueuſe.
Les Enfans du Serrail font debout
dans l'enfoncement de
P'Alcove Il y en a toûjours
deux qui rafraîchiffent l'ais
Dij
44 JOURNAL
autour, avec de longs éventails
faits de queuës de Paons. Ils
ont tous quelque Office auprés
de Sa Majeſté. L'un luy
fert le Goblet , l'autre le Tabac,
leCaffé, & le Baffin pour
laver aprés le repas. Les principaux
Eunuques ſont debout
aux coſtez du Roy , & les
Officiers d'armes forment une
ligne oblique depuis le basde
l'Eſtrade ou du Trônejuſques
aux deux premieres colomnes.
de la Salle.
* L'Ermadaulet eſt aſſis à la
premiere colomne du coſté
*Premier Ministre.
HISTORIQUE . 45
gauche qui eſt le colté d'honneur
dans la Perſe. Le Generaliſſime
des Troupes eſt à
droite ; & aprés luy les Miniſtres
d'Etat , les Valis , les
Kans, les Ambaſſadeurs ,&les
Hoſtes du Roy ſont affis en
ligne paralelle juſques au bas
de la Salle..
Les Muſiciens forment une
autre ligne , & rempliffent le
côté de la Salle qui eſt vis-à vis
le Trône du Roy.
Leur muſique & leur fymphonie
continuë durant l'Audiance
qui precede le repas :
On le fait cxprés afin que les
46 JOURNAL
)
conviez n'entendent pas ce qui
ſe dit auprés du Roy. Les
quarante Maiſtres d'Hoſtel
d'honneur appuyez fur leurs
baſtons , font un cercle devant
luy , qui empêche auſſi les
conviez de voir distinctement
ce qui ſe paſſe dans les Audiances
Il n'y a rien de plus beau
que de voir une ſi belle , & fi
nombreuſe aſſemblée de Scigneurs
dans leurs habits de
ceremonie ; car leur maniere
d'habillement eſt leſte , & approche
fort de celle des Ancicas
Romains. Leur coëffure
HISTORIQUE . 47
leur donne un fi grand air
que le Turban des Ottomans
paroift ridicule en comparaifon
de celuy qu'ils portent.
Deux aigrettes d'or s'élevent
pardeſſus , & c'eſt à cauſe de
cela qu'on les appelle Kzel -
Baches ; c'est-à-dire teſtes d'or
ou teſtes rouges. Leurs veſtes
de deſſous brillent merveilleuſement.
Elles ſont d'un brocard
à fond d'or ou à fond
d'argent , auffi bien que leurs
écharpes. Leurs cafaques font
garnies de peaux de zibelines,
& les deſſus ſont d'un drap
écarlate chamarré de paffe
48 JOURNAL
ments d'or , ou bien ils font
des plus précieux brocards de
Perle ,& un Kzel Bache ſe
contentera de pain , & de lait
aigre pour ſa nourriture , afin
de menager de quoy ſe bien
vêtir ,& entretenir , & orner
fon cheval .
Il ſemble que le Roy pour
mieux faire paroître l'éclat , &&
lebrillant des habits de ſesOfficiers
, veüille faire parmi cux
ce que font les ombres dans
un Tableau. Il affecte de le
vêtur d'une maniere ſimple ; il
n'y a que l'aigrette qu'il porte
fur lecôté gauche de ſonTurban
2
HISTORIQUE. 4
ban , qui le diftingue par les
pierreries dont elle eſt ornée ,
qui font de grand prix...
Sous le Regne du feuRoy,
les Perſes imitoient affez la
magnificence d'Aſſuerus dans
leurs feſtins ; mais ils n'imitoient
pas la temperance , &
la moderation que ce Prince
vouloit qu'on gardât dans les
fiens . Car on y forçoit les
Grands de boire juſques à un
excés qui avoit ſouvent des
fuites defagreables; cependant
le Roy l'ordonnoit par politi
que ; car le vin tiroit de leur
bouche bien des veritez qu'ils
qu'ils
Février 1715. E
So JOURNALE
luy auroient cáché étant fobres.
Il le faifoit auſſi pour ſe
divertir ; car fon plus grand
divertiſſement étoit de les voir
emporter hors du feſtin, comme
des corps morts. Il les réduiſoit
bientôt dans l'état où
il les vouloit mettre , pour ſe
divertir; car il les faifoit boire
dans une eſpece de gobelet à
manche , fait en forme d'une
cuilliere à pot , qui tenoit au
moins une bonne pinte de Paris.
Ils appellent ce genre de
gobelet Hazar Pecha , c'està-
dire , mille meſtiers , parce
qu'ils diſent que ceux qui le
HISTORIQUE. SI
vuident deux ou trois fois ,
peuvent parler à l'avanture do
mille fortes d'arts , & de profeffions
. On ne leur fert rien
qui corrige le vin , car ils le
boivent durant les Audiances,
lorſqu'on n'a encore ſervy que
< des ſuccreries , & des fruits .
Les Européens qui ont
l'honneur d'être appellez à
ces feſtins, y trouvent dequoy
fatisfaire leur appetit ; parce
que ce qu'on y ſert eſt bien
exquis , & bien apprêté ; mais
ils font fortembarraffez quand
il faut manger le ris à pleing
main , &déchirer le boüilli ,
E ij
52 JOURNAL
1-
& le rôti avec les doigts ; car
onn'y fert ny couteaux , ny
fourchettes ,& pas même des
ferviettes . On fert des cuillieres
de buis ; mais c'eſt pour
boire une certaine liqueur
compoſée d'eau roſe , de vin
cuit , & de verjus , qu'on boit
en mangeant leris. On ne peut
s'en ſervir pour manger , parce
qu'elles font fort larges , &
fort creuſes , de maniere qu'on
n'y peut prendre avec les levres
que la ſuperficie de ce qui
n'eſt pas liquide , le reſte demeurant
au fond.
La modeſtie , le refpect ,&
HISTORIQUE . SS
la retenue des Officiers eft
merveilleuſe ,& on n'obſerva
jamais mieux le Silence dans
les Communautez les
gulieres de l'Europe ,qu'on les
garde aux feſtins du Roy de
Perſe ; mais on ne s'y contraint
pas long temps ; car
mangeant toutes chofesàplei
nes mains , leur repas eft fi
court qu'à peine a ton achevé
de fervir àceux qui font en
bas , qu'on commence de
lever de devant ceux qui font
enhaut.
La magnificence du Roy
de Perſe paroiſt encore dans
Eij
54 JOURNAL
le grand nombre de Princes
Etrangers qu'il entretient à ſa
Cour. Le Prince de Georgie
&pluſieurs Princes Yuzbegues
avecleur Cour y vivent maintenant
à ſes dépens. Les Ambaffadeurs
, les Envoyez ,& les
Porteurs de Lettres des Princes
de l'Europe , & de l'Afic
qu'ony confond tous ſous le
nom d'Hôtes , ſont logez ,
meublez , & entretenus par la
liberalité du Roy , qui ne les
congedie jamais fans leur faire
un preſent d'argent , de brocard
, & d'étoffe de foye travaillées
dans ſes manufactures.
HISTORIQUE. 55
Il n'y arien de plus obligeant
que la maniere avec laquelle il
les reçoit Dés qu'ils font ar
rivez fur les confins , & qu'ils
ont fait ſçavoir au premier
Gouverneur qu'ils portent des
Dépêches au Roy de la part
des Princesquiles envoyent ,
leGouverneur leur donne des
chevauxpourmonter leur fuite
; & il leur fournit autant
de mulets , & de chameaux
qu'ilen faut pour porter leurs
bagages. Il envoye des Offi
ciers de fa maiſon pour les
conduire , avec un ordre de
leur faire donner une maiſon ,
Eiiij
36 JOURNALH
&leur dépenſe de bauche de
journée en journée , juſques à
cequ'ils arrivent à la Capita
let,&quand ils y font arrivez ,
ces Conducteurs les placent
dans une maiſon dans le Fauxbourg
,& ils vont donner avis
au Roy de leur arrivée. Le
Roy les reçoit au nombre de
ſes Hoſtes , il ordonne à l'Introducteur
des Ambaſſadeurs
de leur en porter la nouvelle
de ſa part , de leur preparer
une maiſon ,& des meubles,
&de les y introduire avechon
neur. L'Introducteur les va
complimenter dans le Faux
HISTORIQUE. ST
bourg,ilcompte ceux deleur
fuite,il en vient faire fon rapport
au Roy, qui leur affigne
des appointemens à propor
tion des gens qu'ils ont à leur
ſervice. Aprés cela l'Introduc
teur les vatrouver ,& les me
ne dans l'appartement qui leur
a eſté preparé. Il leur donne
un certain nombre de Gardes
du Roy qui ſe tiennent àla
porte pour empêcher qu'on
n'interrompe les Hoſtes de Sa
Majesté , & qu'on ne faſſe pas
d'inſulte à leurs Domeſtiques.
Il leur donne leurs appointemens
pour un mois , &il con
58 JOURNAL
tinuë de les leur apporter au
commencement de chaque
Lune. Illes viſite ſouvent pour
s'informer deleur ſanté,&de
leurs beſoins ,afin d'en informer
le Roy. Il les conduit à
toutes les audiances ,&à tous audiances
les feſtins publics , où ils ont
leur place avecdiſtinction ; ils
font honorez , & refpectez
par tout ; & ce ſeroit toucher
le Roy à la prunelle de ſes
yeux que de donner la moindre
occaſion de chagrin à fes
Hoſtes. Il a beaucoup d'égard
pour eux, il les défraye par le
chemin quand il les a congeHISTORIQUE.
رو
diez de la même maniere qu'il
les-a reçus.
Pour ce qui regarde les affai
res duConſeil du Roy , tout y
eft reglé. Ses Conſeillers de
Religion , d'Epée & de Robe
y font en nombre égal , tous
gens choiſis , d'eſprit & d'experience.
Ils ont de la pené
tration , & beaucoup de vivacité;
ils conçoivent aisément ,
ils donnent aux affaires toute
l'attention qu'elles meritent ,
&ne forment leurs déciſions .
que ſur des reflexions exactes .
Ils deliberent meurement ,&
ne ſe hâtent pas de decider.
60 JOURNAL
Ils ont cette maxime que le
temps fait plus qu'une année ,
&que ſçavoir temporifer
c'eſt ſçavoir vaincre fans peril.
Le ſecret eſt ſi grand dans
le Conſeil , qu'on a remarqué
qu'un pere ne revele pas à fon
fils les meſures qu'il fçait qu'on
ya priſes contre la vie.
Le Conſeil Privé eſt compofé
des principaux Eunuques
, & c'eſt dans ce Conſeil
que font decidées les affaires
les plus importantes del Erat.
Le premier Miniſtre ,& Isautres
Seigneurs ne ſçavent rien
de ce qui s'y paffe. Ces EunuHISTORIQUE.
GI
ques poſſedent les premieres
Charges , ils font gens de tête ,
& le Roy ſe repoſe ſur leur
fidelité.
Le Royaume des Perſans eſt
ſi vaſte & fi puiſſant , que tous
leurs voiſins qui ſont d'une
Secte Mahometane, differente
de la leur , conçoivent tant d'averſion
pour eux , que le Roy
eſt obligé d'entretenir des
Troupes nombreuſes pour
couvrir ſes Frontieres. Il a toûjours
au moins 12000. hommes
dans la Province de Kandahar
, qui confine au Grand
Mogol : 20000. dans le Ko62
JOURNAL
tasan , qui confine auxTartares
de Balk, Bokara, & Samarkand
: 15000.dans le Mazandran
, & le Guilan , qui confine
aux Moscovites , & aux Coſaques
par la Mer Caſpienne :
12000. dans le Derband , & le
Chiwan,qui confinent auxmêmes
Peuples , auffi bien qu'à la
Circaffie , à la Georgie , & à la
Colchide : 20000. dans laMedie
, dont la partie ſupericure
confine à la Turcomanie , &
l'inferieur auCurdiſtan: 12000.
à Erivan qui confine aux Etats
du Grand Seigneur , vers l'Armenie
Mineure : 12000. dans
HISTORIQUE. 63
le Laureſtan qui confine à Babylone
: 15000. dans la Su
ziene qui confine à l'Arabie ,
& 12000. dans l'anciennePerſe
, & la Caramanie qui s'étendent
depuis le Sein Perfique,
juſqu'au Fleuve del Inde.
Ces Troupes avec la Maiſon
du Roy ne font guere
moins de cent cinquante mil
hommes , fans y comprendre
les Garniſons des Villes qui
font dans le coeur du Royaume.
:
Le Roy de Perſe n'a pas
d'Infanterie ; parce qu'elle ne
pourroit pas ſouſtenir les fati64
JOURNAL
gues des Deferts & des Montagnes
dont la Perſe eſt remplie.
Ils ne ſe ſervent pas d'artillerie
pour la même raiſon.
Ils n'en ont pas beſoin pour
deffendre leursVilles, qui n'ont
ni murailles , ni fortifications.
Il n'a point de force fur
Mer , quoyqu'il ne tienne qu'à
luy d'entretenir de belles Flottes
, de ſe rendre le maître du
Golphe d'Ormus , de la Mer
d'Arabie , & de la Mer Cafpienne
: mais les Perſans n'aiment
point la navigation , ils
en ont même tant d'horreur
qu'ils appellent , Nacoda, c'està-
dire
HISTORIQUE . 65
à dire Athées , ceux qui expoſent
leur vie ſur un élement fi
peu fûr. Cela fait plaifir aux
Armeniens qui font tout le
commerce du Royaume.
Jecroy , Meffieurs , que ce
que vous venez de lire de la
Perſe ſuffit pour vous donner
une idée generale de ceRoyau.
me : finon la fidele Relation
que je vais vous faire du voyage
de ſon Ambaſſadeur , va
achever de remplir ce qui peut
manquer à votre curiofité ;
mais je penſe qu'il eſt à propos
de remonter , s'il eſt poſſible ,
à l'origine des chofes , pour
pour
Février 1715.
66 JOURNAL
vous mettre mieux au fait de =
cette Ambaſſade.
M. de Feriol étant Ambaffadeur
du Roy à la Porte , la
Cour envoya M. Fabre en
Perſe. M. Fabre dont l'hiſtoire
& le nom offrent à ma
memoire une des plus fingulie.
res& des plus galantes épiſodes
du monde & dont je
pourray vous entretenir ail-
Ieurs , alla juſtement mourir à
Erivan , en Armenie , Ville
Capitale de la Province de ce
nom ,& qui eſt le plus grand
Gouvernement de la Perſe.
Aprés ſa mort , M. Michel
HISTORIQUE. 67
aujourd'huy Conſul d'Alep ,
& qui étoit alors à Conſtantinople
, fut choiſi par la Cour
pour luy fuccéder dans ſa
Miſſion : il ſe rendit auſſitôt à
Erivan, & de là à Hifpahan ,
où il fit un Traité de Commerce
, par lequel Traité la
Courde Perſe confirmoit tous
les Privileges qui avoient éré
accordez juſqu'alorsen faveur
desMarchands & des Miffion
naires à la confideration de
l'Empereur de France.
Peu de temps aprés qu'il ſe
fût acquitté de la Commiffion
avec honneur , & qu'il fur
Fij
68 JOURNAL
parti de la Perſe , les Armeniens
firent tous leurs efforts.
pour rompre les meſures qu'il
avoit priſes pour l'affermiſſement
deſdits Privileges. Ils
maltraiterent les Marchands
François , ils accuſerent les
Miffionnaires , de toutes fortes
de crimes , & ils joignirent
àleurs impoſtures une Requête
dans laquelle ils repreſenterent
au Roy , que , non contents
d'enlever leurs femmes ,
& leurs enfants , ils pretendoient
encore les contraindre
à changer de Religion. Cette
Requête fut foutenuë par des
HISTORIQUE 69
Grands de la Cour qu'ils mi
rent dans leurs intereſts à force
depreſents ,& qui par furpriſe
, obtintent du Roy un
Commandement contradictoire
aux principaux articles
du Traité. En vertu dece
Commandement , les Marchands
& les Miſſionnaires répandus
dans les Provinces de
ce grand Royaume ,, curent
beaucoup àſouffrir ſur tout à
Amadan, l'ancienne Suſe, autrefoisla
Capitalede la Perfe ,&
leséjour de fes Roys , où l'on
affeure encore que deuxTombeaux
Superbes que les Juifsy confer70
JOURNAL
vent de tout temps, avec beau
coup deſoin & de veneration ,
font ceux d'Esther &de Mardochée.
Ils efſuyerent de pareils
traitements à Tauris , ( l'ancienne
Ecbatanne , où la vraye
Croixfut 14 ans entre les mains
de Cofroës , e jusqu'à ce que
Empereur Heraclius l'eûtobligé
de la luy rendre aprés une grande
Victoire qu'il gagna fur luy ; il
la porta ensuite en triomphe à
Ferufalem Ils n'curent pas
moins à fouffrir à Chamakée ,
Ville confiderable au Nord de la
Perfevers la Mer Cafpienne ,
où le Pere ChampionJefuite &
HISTORIQUE. 71
Son Compagnon furent misfous
lebâton,,&&eennsuite exilez. Ec
enfin àGandga autre Ville entre
Chamakée Tiflis Capitale
de la Georgie , où le Superieurdes
Capucins recent à differentes repriſes
,plus de deux mille coups
de bâtons ,&auroit eſté martyrifé
,fi on ne l'avoit délivré à
force d'argent. Tout cela cependant
s'étoit paflé contre
les intentions du Royde Perſe.
Voilà l'état où étoient les
affaires des Marchands & des
MiſſionnairesFrançois dans ce
Royaume,
Royaume , lorſque M. de
GaliſſonEvêque d'Agathople &
72 JOURNAL
Coadjuteur de M. Pidou de
S. Olon Evêque de Babylone ,
arriva en Armenie . D'abord
pour arrêter cette perfecution
, il déclara au Can * d'Erivan
, qu'il étoit chargé
d'une Lettre du Roy de France
pour l'Empereur de Perſe :
le Can en donna autfitoft avis
à la Cour , & aprés trois mois
de ſejour à Erivan , il le fic
conduire avec honneur à Hafpahan
, où on luy affigna foixante
écus par jour , quoyqu'on
ſcoûr qu'il n'avoit
* Ce Can s'appelle Beglerbay , on
Seigneur des Seigneurs
aucun
HISTORIQUE. 73
aucun Caractere. Mais ces
bienfaits , quelques confiderables
quils ſoient , font en uſa
ge chez les Rois de Perſe , &
ils ont tant de confideration
pour les Princes Etrangers ,
& fur tout pour les Rois de
France , qu'il ſuffit d'eſtre porteur
d'une Lettre de leur part ,
pour eſtre receu au nombre
delours Hoftes .
M. l'Evêque d'Agathople
eſtant arrivé àHifpahan , s'appliqua
uniquement à détromper
la Cour ſur les calomnies
qu'on avoit repanduës contre
les Miffionnaires & les Mar-
Février 1715 . G
74 JOURNAL
chands François qui estoient
alors en Perſe . Il chercha les
cauſes &les motifs de leurs impoſtures
dans leur commerce
&dans leur Religion.
Dans le commerce il découvrit
la haine & la jaloufie
des Armeniens liguez avec les
Anglois & les Hollandois
contre les Marchands de nôtre
Nation.
La guerre eſtoit alors allumée
dans toute l'Europe , ou
pour mieux dire les plus grandes
Puiſſances de l'Europe
avoient juré la ruine de la
France ; & le fuccés ne ré-
:
ま
A
HISTORIQUE. 75
pondant pas toûjours àl'équité
de nôtre cauſe, nos Ennemis
avoient ſoin de porter jufqu'aux
extremitez du monde
l'apparence de leur triomphe
avec le bruit de leurs menaces.
LesLettres&les diſcours qu'ils
ſemoient en tous lieux , produiſoient
alors des effets dont
nous nous reſſentions par
tout. Du coſté de la Religion,
il reconnut que les Armeniens
&fur tout leur Patriarche ef
toient les ennemis déclarez
des Miſſionnaires . Permettezmoy
icy , Meſſieurs, deux lignes
de digreſſion ſur la Reli
Gij
76 JOURNAL
gion des Armeniens. Vous
Içavez , ou vous ne ſçavez pas
ſans doute , qu'ils rejettent le
Concile de Calcedoine , qu'ils
excommunient tous les ans
S. Leon , & qu'ils ſuivent les
Dogmes d'Utuches qui ne reconnoiſſoit
qu'une nature en
J C. fans compter les autres
erreurs dont ils ſont infectez .
Mais ce n'eſtoit pas tout à fait
de cela qu'il eſtoit queſtion ,
& le Patriarche qui animoit
les Armeniens contre nos Mif
ſionnaires ne ſe ſeroit peutêtre
guere mis en peine du
changement qu'ils vouloient
HISTORIQUE. 77
leur inſpirer , s'il y avoit également
trouvé ſon compte du
côté de l'intereſt.
Ces découvertes faites , M.
l'Evêque d'Agathople travailla
au fuccés des deſſeins qu'il
avoit formez pour le ſervice
de tant de gens qui avoient
beſoin de ſon ſecours ; mais
malheureuſement la mort ne
luy laiſſa pas le loiſit d'y travailler
long- temps ,& il eût à
peine les yeux fermez que les
choſes retomberent dans la
confufion oùil les avoit trouvées.
M. Richard Miffionnaire
Gij
78 JOURNAL
des Millions Etrangeres
homme ſage & éclairé , ſe
trouva alors à Erivan , où l'Evêque
de Babylone luy écrivit
pluſieurs Lettres qui le
déterminerent enfin à ſe rendre
à Hifpahan , où quelque
temps aprés ſon arrivée, il fût
affez heureux pour pouvoir
faire preſenter une Requête
au Sultan Usſſain ,qui fut fi
touché du détail des choſes
qu'elle contenoit qu'il luy fic
donner deux mille cinq cens
écus , pour en payer huit cens
que devoit l'Evêque d'Agathople
en mourant ,&le refte
HISTORIQUE. 9
:
pour ſa ſubſiſtance Il luy fic
affigner_enſuite dix écus par
jour , le fit loger , & le receut
au nombre de ſes Hôtes .
Sur ces entrefaites M. Defalleures
Ambaſſadeur du Roy
à Conſtantinople envoya à
Hifpahan , les nouvelles imprimées
de la défaite entiere
des Ennemis à Marchiennes
&à Deſnain , & celle de la
levée du Siege de Landrecy ,
avec tout le détail des grandes
circonstances de cette memorable
Journée. Le Courier
chargé de ces Lettres , les remit
entre les mains de M. Ri-
Giiij
80 JOURNAL
chard qui les fit auffitôt traduire
en Perfien & preſenter
le lendemain à la Porte , où
l'Etmadaulet * accompagné
des plus grands Seigneurs de
la Perſe donnoit alors à ſon
ordinaire une Audiance publique.
Il n'eût pas plutôt
apperceu le Porteur de ce
paquet , qu'il demanda de
quoy il étoit queſtion. Seigneur
, luy dit il , ce ſont des
nouvelles d'une grande Victoire
que l'Empereur des Fran
çois a remporté de puis peu
fur ſes ennemis . Hâtez-vous ,
* C'est le nom du premier Ministre.
HISTORIQUE. 81
luy répondit ce Miniſtre ,
tranſporté de zele & de joye ,
hâtez vous , d'en faire la lecture.
Ce qu'on n'eût pas le
temps d'achever , parce que le
Sultan averti que l'Aúdiance
venoit d'eſtre rompuë par un
évenement fingulier , en envoya
demander la cauſe. L'Etmadaulet
fit donner auſſitôt à
P'Eunuque que le Sultan avoit
dépêche vers luy , le paquet
queM. Richard luy avoit envoyé.
Le Roy de Perfe non
moins impatient que ſon Miniſtre
, s'en fit ſur le champ
82 JOURNAL
faire la lecture, en preſence de
toutes lesFemmes &de ſes Eunuques
, & en reconnoiffance
du plaiſir qu'il avoit ſenti au
recit d'une ſigrande nouvelle,
il fit donner àM. Richard un
preſent de la valeur de plus de
deux cens écus.
Les affaires des François
changerent alors entierement
de face en Perſe , & il ne s'y
tint preſque plus de Conſeil
où il ne fut agité de quelle maniere
on s'y prendroit pour
envoyer inceſſammentunAmbaffadeur
en France, Enfin
malgré la longueur du voya
HISTORIQUE. 83
ge ,& les difficultez des paſſages
par la Turquie , ou par la
Moſcovie; en un mot malgré
tous les obſtacles preſque invincibles
qui parurent oppoſez
à ce deſſein , il fut cependant
executé de la maniereque
vous l'allez lire.
Il étoit important de ne
point donner d'ombrage à la
Porte Othomane ; &le ſecret
de cette Negociation étoit -
d'une ſigrande conſequence ,
qu'il y alloit de la viede l'Ambaffadeur
à être ſoupçonné
d'une Ambaſſade de cette nature
, juſqu'à ce qu'il fut hors
84 JOURNAL
des Etats du Grand Seigneur.
Les motifs de cette crainte
fondée ſur des principes tresraiſonnables
( que le Journal
de Verdun vous développera
de reſte , le mois qui vient )
determinerent le Premier Mi
niſtre de Perſe , à confier au
nom du Roy , à M. Richard ,
les Lettres& le treforde cette
Ambaffade, pour les remettre
au Can d Erivan. Ce qui fut
executé en la forme fuivante.
M.Richard reçût des Miniſtres
de Perſe , ſes inſtructions
pour ſon voyage vers
Lamy Carême 1713. Il fut
1
HISTORIQUE. 85
chargé des Lettres & des Preſents
du Roy le premier May
de la même année ; & le jour
de l'Afcenfion , avec une ef
corte de quarante hommes ,
il prit la route de l'Armenie.
Il courut pluſieurs grands perils
en chemin ,& il fut efcarmouché
par des gens des montagnes
qui ne ſubſiſtent que
des dépoüilles des gens qu'ils
pillent ; mais heureuſement
un petit defilé dont il s'empata
avant qu'ils puſſent y être ,
ou pour mieux dire ,un quart
d'heure de diligence , le ſauva
de leurs mains. Enfin aprés
86 JOURNAL
cinquante jours de marche , il
arriva à Erivan , où il alla d'abord
viſiter le Can , avec la
Lettre du Roy de Perſe dont
il étoit chargé pour luy , & en
même temps avec les Lettres
&les Prefents que ce Monarque
envoye au Roy.
Dés que le Can d'Erivan
eût receu ſur cette affaire les
ordres de ſon Maître , il laiſſa
à M. Richard la liberté de
paffer en Europe par où il le
jugeroit à propos , ce qu'il fit
par la Georgie , la Mingrelie ,
& la Mer Noire , pendant que
ceGouverneur prenoitde ſon
HISTORIQUE. 87
coſté, toutes les meſures qu'il
croyoit les plus juſtes pour
s'acquitter avec honneur dela
Commiſſion dont on ſe repoſoit
fur luy.
La Lettre que M. Richard
luy avoit renduë portoit en
ſubſtance, qu'il convenoit aux
intereſts de ſon Maiſtre qu'il
jettât les yeux ſur un des plus
éclairez & des premiers Seigneurs
de ſon Gouvernement,
pour l'envoyer , d'une maniere
convenable , à l'Empereur de
France , avec la qualité d'Ambaffadeur
de l'Empereur des
Perfes.
88 JOURNAL
Ce Can trouva alors dans
MehemetRıza Beg, Intendant
de la Province d'Erivan , Perfan
de Nation , & aprés luy la
premiere perſonne de fon
Gouvernement , un ſujet capable
de répondre par ſon
merite , & par l'éclat de ſon
Ambaſſade , à la haute idée
que les Peuples de l'Europe
ont des Souverains de l'Afie ,
&particulierement duRoyde
Perſe. En effet , dés qu'il l'eût
chargé de la part de ſon Maître
, de cette importanteCommiſſion
, il ſe diſpoſa à partir
avec un grand nombre de
chameaux ,
HISTORIQUE. 89
chameaux , de tantes ,debagages
, en un mot avec un
équipage auſſi ſuperbe qu'en
puiſſe avoir aucun des plus
grands Seigneurs de l'Afie.
Pendant que Mehemet RizaBegpreparoit
tout l'appareil
de ſon voyage , le Can
d'Erivan prenoit de ſon côté
toutes ſes précautions , pour
aſſurer le tranſport des preſens
du Roy de Perſe auRoy
de France.
Acob Jean , Armenien de
Nation , & le plus riche Marchand
de cette Contrée fuc
choiſi pour cette effet , & fon
Février 1715 . H
१० JOURNAL
bien , ſa femme, &les enfants
ſervirent d'ôrages pour la ſeu
reté de ce Treſor , dont on
luy confia particulierement &
la garde& les clefs.Enfin il partit
d'Erivan le 15. Mars 17 14 .
avec l'Ambaſſadeur , & ils prirent
enſemble la route de l'Eu .
rope , par la Natolie ; mais
pendant qu'ils traverſent ces
grands Deſerts qui font entre
la Turquie & la Perſe , où il
ne leur arrive rien qui ſoit
dignes de remarque , fouffrez ,
Meſſicurs , que pour vous donner
une juſte idée , ou plutôt
pour vous rafraîchir la me-
C
ま
HISTORIQUE.
moire de la maniere dont les
Armeniens vivent en Perſe ,
je vous preſente à leur ſujet
un extrait de quelques Chapitres
tirez des meilleurs Memoires
qui traitent des Etats
du Sephi.
Je vous ay dit dans un autre
endroit de ce Journal
quelle eſt en peu de mots , la
Religion qu'ils profeſſent.
Maintenant je croy que vous
ne me blâmerez pas de vous
dire quelque choſe des Ceremonies
de leurs Baptêmes , de
leurs Mariages , de leurs Enserrements
,& de la conſtan-
Hijy
92 JOURNAL
ce avec laquelle ils s'expoſent
aux plus affreux fupplices ,
plûtôt que de renier leur Religion.
C'eſt la coûtume des Armeniens
de baptifer les enfans
le Dimanche , & s'ils en
bapriſent quelques-uns dans
la ſemaine , c'eſt qu'ils ſe trouvent
en danger de mort. La
ceremonie ſe fait de cette maniere.
La Sage- femme prend
l'enfant qu'elle porte dans l'Eglife
, & le tient ſur ſes bras ,
juſqu'à ce que l'Archevêque ,
l'Evêque , ou le Prêtre qui lo
doit baptifer , ait die une par
HISTORIQUE. 9
tie de la Liturgie du Baptême.
Alors celuy qui baptife prend
l'enfant qui eſt nud , le plonge
dans l'eau , & l'en ayant retiré
le met ſur lesbras du Parrain ,
& lit encore quelques prieres.
Pendant qu'il les lit , il tient
ducoton dans ſes mains , qu'il
tord , & dont il fait un filet
de demie - aune de long. Il en
fait un autre de même longueur
d'une foye rouge qui
eſt plate , &de ces deux filets
qu'il tortille enſemble , il fait
un petit cordon qu'il met au
col de l'enfant. Ils diſent que
ce cordon fait de deux fils dif
94 JOURNAL
* ferens , l'un de coton blanc
l'autre de ſoye rouge , ſignifie
le ſang , & l'eau qui fortit du
Corps de JESUS CHRIST ,
lorſqu'il fut percé d'un coup
de lance à la Croix. Aprés ce
cordon noüé au col de l'enfant
, il prend de la Sainte
Huile pour l'en oindre en plufieurs
endroits du corps , en
faiſant le Signede laCroix fur
chaque endroit où il met de
l'huile , & prononçant à chaque
fois ces paroles :Je te baptiſe
au nom du Pere,du Fils,
du S. Efprit Il commence
l'onction par le front , de-là
HISTORIQUE.
au menton , puis il vient à l'eftomac,
aux aiffelles,aux mains,
& aux pieds.
La ceremonie du Baptême
étant achevée , le Parrain fort
de l'Eglife , ayant l'enfant fur
ſes bras ,& dans chaque main
un cierge de cire blanche allumé
, felon la qualité du pere
de l'enfant. On fort de l'Egliſe
au fon des tambours
des trompettes , des hautbois
, & d'autres fortes d'inſtrumens
du Pays qui vont
devant l'enfant qu'ils accom
pagnent juſques au logis , où
eſtant arrivez , le Parrain
JOURNAL
les remet entre les mains
de la mere. Elle ſe proſterne
enmême temps devant le Par
rain luy baiſant les pieds , &
pendant qu'elle eſt en cette
poſture , le Parrain luy baiſe
le deſſus de la tête. Le Pere ,
ni le Parrain ne donnent jamais
le nom à l'enfant ; mais
celuy qui le baptiſe luy donne
le nom du Saint dont la Fête
ſe rencontre le Dimanche du
Baptême. Si par hazard il n'y
a point de Saint dans leurCalendrier
ce jour de Dimanche ,
il prend le nom du premier
Saint qui vient dans la ſemai
ne
HISTORIQUE. 97
ne ,&de la forte, il n'y a point
parmy eux de nom affecté.
L'Enfant étant de retour au
logis , il s'y fait aſſemblée de
bien des gens , & le feſtin eſt
preparé pour les parents &
amis , & pour celuy quia baptiſé
l'Enfant , & qui eſt ſuivi
d'ordinaire de la plus grande
partie des Preſtres & Moines
du Convent , ou de la Paroifſe
où le Baptême s'eſt fait. Le
petit peuple s'engage tellement
pour ces fortes de feftins
, non ſeulement auxBaptêmes
, mais auſſi aux mariages
, & aux enterremens , que
Février 1715 . I
JOURNAL
le plus ſouvent dés le lendemain,
il n'ont plus de quoy
vivre, & qu'ils ne peuvent
payer ce qu'ils ont emprunté
pour cette inutile dépenſe.
C'eſt la coûtume en Perſe de
fairedonner aux coins des ruës
des coups de bâton à ceux qui
doivent , & qui ne peuvent
payer ; & ils font quelquefois
fi maltraitez ( car cela ſe fait
deux ou trois fois la ſemaine,)
que les ongles leur tombent
des pieds , & qu'ils ne peuvent
plus ſe ſoûtenir. Les creanciers
en uſent de la forte
,
afin que les parents & amis du
HISTORIQUE.
debiteur enayent compaſſion,
&luy donnent de quoypayet
ſes dettes ; mais ils trouvent
le moyen de ſe dérober à ce
fupplice , & quand ils voyent
qu'ils fontinſolvables,ils ſe retirent
dans le Alicapi,c'eſt àdire,
la porte de leur Prophete , qui
eſtun lieude retraite pour tous
ceux dont les affaires vont
mal , & qui ne peuvent ſatiſ
faire leurs creanciers. Ces lieux
là ſont ſi privilegiez , que le
Roymême ne peut les en tirer
& ils font nourris des rentes
anciennes qui ſont affectées
aux mêmes licux , & des au-
I ij
100 JOURNALI
mônes que l'on y fait tous les
jours. LesArmeniens qui ſont
pauvres ,& qui ne veulent pas
s'endetter pour les feſtins d'un
Baptême,ont introduit depuis
peu une coûtume , pour ſe
mettre à couvert de la honte
qu'ils croyent qu'il y a, de ne
pas faire grande chere à fes
amis dans cette rencontre. Ils
font baptifer l'enfant dans la
ſemaine, ce qui fait croire que
l'enfant eſt fort malade , d'au
tant plus qu'ils vont en hâte à
l'Egliſe ſans nulle cerémonie ,
&qu'ils ne ceffent de dire en
pleurant que l'enfant s'en va
mourir.
-
HISTORIQUE. FOT
Si une femme eft accouchée
quinze, ou vingt jours , &même
deux mois avant Noël , ils
different leBaptêmedel'enfant
juſqu'à cette Feſte , pourvû
toutefois que l'enfant ne de.
vienne pas malade. Voicy
qu'elle eſt la cérémonie que
l'on fait d'ordinaire à ce Baptême.
Dans toutes les Villes ,
ou Villages , où il y a des Armeniens
, & où il paſſe une
riviere, ou qu'ils'y trouvequelque
érang , ils ont deux ou
trois bâteaux plats couverts de
tapis fur quoy on marche , &
onydreſſe le jour de Noël unc
I ij
102 JOURNAL
maniere d'Autel. Le matindés
queSoleil ſe leve, tout leCler
gé Armenien, tant du licu ,
que des lieux circonvoiſins ,
ſe rend fur ces mêmes bâ
teaux vêtus defes orne
mens, avec les Croix , & les
Bannieres. Ils trempent la
Croix par trois fois dans l'eau,
&àchaque fois ils y jettent de
de la Sainte Huile. Aprés ils
liſent la Liturgie ordinaire du
Baptême , & l'Evêque , ou le
Preſtre prenant l'enfant il le
plonge dans l'étang , ou dans
la riviere juſqu'à trois fois , en
diſant les paroles ordinaires
HISTORIQUE. 103 .
Je tebaptise aunom du Pete,&c.
en l'oignant d'huile , comme
j'ay dit cy-deſſus. C'eſt une
merveille que la pluſpart de
ces enfants ne meurent de
froid , quand la ſaiſon eſtun
peu rude. Le Roy de Perfe
ſe trouve d'ordinaire à cette
cérémonie quand il eſt à Hifpahan
,&il ſe rend à cheval
au bord de la riviere avec les
Grands de ſa Cour. Laceremonie
achevée , il va àZulpha
au logis du Kalenter, qui eſt le
Gouverneur ou Juge des Armeniens
, chez lequel le diné
eſt preparé. Il n'y a point de
I iiij
104 JOURNAL
lieu au monde où l'on puiſſe
traiter un Roy avec moins de
peine que dans la Perſe;car ſi
un particulier prie le Roy à
manger chez luy ,& fi Sa Majeſté
veut luy faire cet honneur
, il n'a qu'à aller trouver
le Chef des Officiers , & luy
porter vingt tomans , qui font
environ trois cent écus, en luy
diſant que Sa Majesté vient
prendre un repas dans la maiſon
de ſon Eſclave ; alors
moyennant cette ſomme de
vingt tomans , leChefdes Officiers
eſt tenu d'envoyer au
logis de celuy qui traite leRoy ,
HISTORIQUE. 105
tout cequi eft neceſſaire pour
le repas ; fans cela c'eſt une
choſe qu'on ne pourroit entre
prendre, le Roy ne mangeant
jamais que dans de la vaifſelle
d'or , ce qu'un particulier
ne pourroit fournir. A l'iffuë
du repas on apporte au Roy
le preſent qu'on luy fait toûjours
dans ces rencontres , &
qui d'ordinaire eſt quelquegalanterie
qui vient d'Europe ,
& qui ne vaut gueres moins
de quatre ou cinq mille écus.
Quandils n'ont rien de galant
à luy preſenter , ils mettent
pareille valeur dans un baffin
106 1 JOURNAL
en Ducats d'or de Veniſe , &
l'offrent à Sa Majesté avec de
grandes foumiffions ; ils font
auſſi des prefens à quelques
Seigneurs , & aux principaux
Eunuques qui font à ſa ſuite,
fans compter ce qu'ils envoyent
à la mere du Roy s'il
en aune , aux Sultanes ſes femmes
,& à ſes foeurs. Ainfi ce
feſtin ſe faiſant ſans embarras
du coſté du traitement , ne ſe
fait pas du coſté de la bourſe
fans grande dépenſe ; mais les
Armeniens deZulpha peuvent
aisément la ſupporter.
Les Armeniens marient
HISTORIQUE. 107
d'ordinaire leurs enfants ſans
que les deux parties ſe foient
vûës ; & même ſans que les
peres ny les freres en ſçachent
rien. Il faut que ceux qu'on
veut marier ſe rapporte à ce
que les peres , ou les parens
leur endiſent. Aprés que les
meres ont conclu entr'elles le
mariage , elles en parlent à
leurs maris qui approuvent ce
qu'elles ont fait. Sur cette approbation
la mere du garçon
avec deux vieilles femmes ,&
un Prêtre vient au logis
de la mere de la fille ,& luy
preſente unebague de la part
108 JOURNAL
de celuy avec qui on veut la
fiancer. Le garçon paroît enfuite
, le Prêtre lit quelque
choſe de l'Evangile pour be
nir les deux parties , aprés
quoy on luy donne quelque
argent ſelon le bien qu'a le
pere de lafille. Puis on prefente
à boire à la compagnie ; &
cela s'appelle les fiançailles,
Quelquefois ils accordent les
enfants quand ils n'ont que
deux ou trois ans ; & même
lorſque deux femmes qui font
amics ſe trouvent enceintes
enmême temps,elles ſe promettent
de faire un malige
*1
HISTORIQUE. 109
,
des deux enfants qu'elle portent
, s'il arrive que l'une ait
un garçon & l'autre une fille.
Cela étant on les accorde dés
qu'ils font nez ; & depuis que
le garçon a donné la bague
quandil ſeroit vingt ans fans
ſe marier ,il eſt obligé d'envoyer
tous les ans le jour de
Pâques unhabit à ſa Maîtreſſe
avec tout l'afſſortiment ſelon
la qualité de la fille. Trois
jours avant que de celebrer le
mariage le pere & la mere du
garçon font préparer un feftin
qu'ils font porter chez le pere
&la mere de la fille , où fo
rro JOURNAL
trouvent les deux familles des
deux parties. Les hommes
font dans un licu àpart , & les
femmes dans un autre ; car ils
ne mangent jamais enſemble
dans des réjoüiſſances publi+
ques. La veille des nôces l'époux
envoye des habits à fon
épouſe , & quelque temps
aprés il vient prendre ce que
la mere de l'épouſe luy donne
de ſon côté. Que ſi l'époufe
n'a plus de mere , c'eſt quelque
vieille de ces plus proches
parentes qui habille l'époux.
Enſuite l'époux monte ſur un
cheval , & l'épouſe ſur un
:
HISTORIQUE. MI
autre , qui ont de magnifiques
harnois avec des brides d'or
&d'argent ſi ce ſont gens riches
;&ceux qui font pauvres,
&qui n'ont point de chevaux
àeux , ont recours auxGrands
qui leur en prêtent volontiers
pour cette Ceremonic. En
fortant du logis de la fille l'époux
va devant ; & a fur fa
tête un voile de gaze incarnate
, ou d'un retz d'or & d'argent
, dont les mailles font
fort preffées ; &qui le couvre
juſqu'àl'eſtomac. Il tient à ſa
main le bout d'une ceinture
qui a trois ou quatre aunes de
112 JOURNAL
long ; & l'épouſe qui vient
derriereà cheval tient l'autre
bout. Elle eſt auſſi couverte
d'un grand voile blanc depuis
la têtejuſqu'aux pieds , & le
cheval en eſt auſſi à moitié
couvert ; elle eſt ſi cachée ſous
ce voile , qui reſſemble plûtôt
àun grand linceul , qu'on ne
luy voit que les yeux. Deux
hommes marchent à côté de
chaque cheval pour tenir les
rênes ; & quand ce ſont des
enfants de trois ou quatre ans
(car on les marie quelquefois
dans ce bas âge ) il y a trois
ou quatre hommes pour les
tenir
:
HISTORIQUE. 113
tenir ſur la felle , ſelon la qualité
de leurs parents. Quantité
de jeunes hommes , tant des
parens , que desamis des deux
coſtez viennent à la ſuite , les
uns à cheval, les autres à pied,
avec un cierge à la main
comme s'ils alloient en proceffion
; & d'ailleurs les tambours,
les trompettes , les
haut bois , & autres inftrumens
à la mode du Pays , fuivent
toute la compagnie jufques
àl'Eglife. Quand ils ont
mis pied à terre , chacun fait
place à l'époux & à l'épouse ,
qui ſe vont rendre au pied de
Février 1715 K
114 JOURNAL
l'Autel tenant toûjours laceinture
; & il faut remarquer en
paſſant que dans chaque Egliſe
les Armeniens n'ont qu'un
Autel. Les époux ſe joignent
alors , & s'appuyent le front
l'un contre l'autre , puis le
Prêtre vient& tourne le dos à
l'Autel , aprés quoy prenant
laBible il la met ſur leurs têtes
qui luy ſervent de pupitre ;
&qui enfont affez chargées ,
parce que c'eſt d'ordinaire un
gros in folio affez peſant. Il y
demeure pendant qu'on lit le
formulaire du mariage , &
c'eſt le plus ſouvent un Eve
:
11.5 HISTORIQUE
que ou unArchevêque qui en
fait l'office. Ce formulaire eſt
fort approchant du noſtre.
L'Evêque demande à l'époux
Ne prenez - vous pas une telle
pour vostre Epouse ? & àl'époule:
Ne prenez- vous pas un tel
pour vostre mary ? & ils répondent
tous deux d'un ſigne de
teſte. La benediction matri
moniale étant faite , ils enten
dent la Meſſe , aprés quoy ils
retournent tous enſemble au
logis de la fille dans le même
ordre qu'ils en ſont partis . Les
nôces durent trois jours ,& il
ya , comme j'ay dit , depau
Kij
116 JOURNAL
vres gens qui ſe ruinent ences
occaſions ,& qui ne ſe peuvent
jamais remettre de la dépenſe
qu'ils y ont faite. Il ſe
boit plus de vin aux feſtins des
femmes qu'à ceux des hommes.
Lemary ſecouche lepremier,
la femme luy tire ſes bas,
& n'ôte ſon voile qu'aprés
avoir éteint ſa chandele. En
quelque temps que ce ſoit les
femmes ſe levent avant le jour.
Il y a tel Armenien qui depuis
dix ans qu'il eſt marié n'a jamais
vu le viſage de ſa femme
, & ne l'a jamais oüi parler
, car quoyque le mary luy
HISTORIQUE. 117
puiffe dire ,& tous les patens ,
elle ne répond que de la tête.
Elles ne mangent point avec
leurs maris, & file mariregale
ſes amis aujourd'huy , la femme
traite ſes amies le lendemain.
Dés qu'une perſonne eſt
decedée , un homme deſtiné
aux ſervices mortuaires va
promptementà l'Egliſe queris
un pot d'eau benite ,&l'ayant
apporté au logis du deffunt ,
il la jette dans un grand vaifſeau
plein d'eau , dans lequel
ils mettent le corps mort.Cer
homme s'appelle Mordichou ,
118 JOURNAL
c'eſtà dire celuy qui lave les
morts,& ces Mordichous ſont
en telle horreur parmi le peuple
, quec'eſt un infamie d'avoir
mange avec ces fortes de
gens. Tout ce qui ſe trouve
fur le mort lors de ſon decés
luy appartient,fur ce quelque
belle bague ,&c'eſtla couſtume
dans le Levant de coucher
avec le caleçon , la chemiſe ,
& la camiſole , parce qu'on
ne ſe ſert point dedraps.Aprés
que le morta eſté lavé , on le
revêt d'une chemiſe blanche ,
d'un caleçon , d'une camiſole,
&d'une toque ,& il faut que
HISTORIQUE. 119
letout ſoit neuf, ſans avoirjamais
ſervi à aucun autre. Puis
on le met dans un grand fac
de toile neuve ,& ils coufent
enfuite la bouche du ſac. Cela
étant fait , les Preſtres viennent
prendre le corps pour le
porter à l'Eglife ,& il eſt accompagnéde
tous les parents,
&amis du deffunt qui tiennent
tous un cierge à lamain.
Quand ils font à l'Egliſe ils
poſentle corps devant l'Autel
où le Preſtre dit quelques prieres
, puis on allume des cierges
autour du corps,&on le
laiffe en cet état toute lanuit.
εδωμέναι
120 JOURNALI
Le lendemain matin un Eveque
, ou un ſimple Preſtre dis
la Meſſe , à l'iſſuë de laquelle
on porte le corps devant la
porte de l'Archevêque , ou de
l'Evêque du lieu , où il eſt accompagné
de ſes parens , &
amis , & de tout le peuple qui
s'eſt trouvé à l'Eglife , la plû
partayantun cierge à la main,
Etant arrivez devantcetteporte
, l'Evêque fort de fon logis,
&vient direun Paterpour
Pame du deffunt. Cet acte fi
ni , la plupart de ceux qui ont
accompagné le corps depuis
l'Eglife juſques à la porte de
l'Evêque,
HISTORIQUE, 12t
l'Evêque, ſe retirent chez eux,
&il ne reſte que les parens ,&
quelques amis. Alors l'Evêque
,& les Preſtres font prendre
le corps par huit ou dix
pauvres qui ſe trouventlà ,&
qui le portent au Cimetiere.
Le long du chemin on chante
quelques Oraiſons , que les
Preſtres continuënt en dévalant
le corps dans la foſſe.Puis
l'Evêque prend de la terre par
trois fois , en diſant ces mots :
Tu es venu de terre ,& turetourneras
en terre,&demeures-y
jusqu'à ce que nostre Seigneur
vienne. Ces paroles dites on
Février 1715 . L
122 JOURNAL
remplit la foſſe. Ceux des parents
& amis qui veulent retourner
au logis du deffunt , y
trouvent le dîné prêt ; & même
s'il ſe preſente quelques
autres gens ,ils ne ſont pas refuſez.
Ils ont auſſi accoûtumé
de donner à dîner , & à ſouper
pendant ſept jours à quelques
Preſtres , & à quantité de pauvres
quand ils en ont le moïen.
Ils ne croyent pas que- l'ame
du deffunt ſoit ſauvée , s'ils ne
font cette dépenſe quand ils
le peuvent , & c'eſt d'où procede
que la pluſpart de ceux
dumenu peuple ſont toûjours
HISTORIQUE. 123
miferables,&comme eſclaves
des Mahometans , à cauſe de
l'argent qu'ils empruntent ,&
qu'ils ne peuvent payer.
1 Quand un Archevêque ou
un Evêque meurt ,ils fontcecy
de plus qu'à un Seculier.
Quand la Meſſe eſt dite , un
Archevêque , ou un Evêque
qui ſe trouve là écrit un billet
,& coupant le ſac où eſt le
mort , luy met dans la main le
billet où ſont écrits ces mots :
Souviens- toy que tu es venu de
terre , &que tu retourneras en
terre.
Si l'un de leurs Eſclaves
Lij
124 JOURNAL
meurt avant que ſon Maiſtre
luy ait donné ſa hberté,quand
le corps eft dans l'Eglife , le
Maiſtre écrit un billet fur lequel
il met ces mots : Qu'il
n'ait point de regret , je le tiens
franc ,&luy donne la liberté.
Car ils croyent qu'en l'autre .
monde on luy reprocheroit
qu'il feroit Eſclave , & que
fon ame en pourroit fouffrir
quelque douleur. Que fi l Ef
clave n'a point de Maiſtre , la
Maiſtreſſe , ou à ſon deffaut ,
les enfans font le billet.Quand
il arrive qu'un Armenien ſe
défait lay-même , on ne fait
HISTORIQUE. 125
point fortir le corps par la
porte du logis , mais on fait
un trou dans quelque endroit
du mur qu'on trouve le plus
commode pour mettre le
corps dehors , & delà il eſt
porté en terre fans nulle ce-
Temonie .
En general les Armeniens
font fort attachez à leurs coû
tumes , &à leurs ceremonies ,
&bien qu'il y en ait parmy
eux qui embraſſent le Mahometiſme
pour les interêts du
monde ces exemples font fort
Tares,& il s'en trouve au contraire
d'affez fermes & conf
L iij
126 JOURNAL
tans quand il faut ſoûtenir leur
Religion contre les perfecutions
des Mahometans. Le
Chapitre ſuivant en donnera
des exemples.
S'il y a des Armeniens qui
ont la foibleſſe de quitter
quelquefois leur Religion , ou
par quelque dépit , ou par
quelque honteux intereſt qui
les y pouſſe , la pluſpart y reviennent
par une ſerieuſe repentance
, & il s'en voit peu
qui ſe rangent pour jamais du
parti Mahometan. Quand un
Armenien qui eſt tombéde la
forte ,veut revenir à l'Eglife
HISTORIQUE. 127
pour reconnoiſtre la faute , il
n'en peut avoir l'abfolution
quedans le même lieu où fon
abjuration a été faite ,& on la
luy refuſeroit en toute autre
Ville ou Village où il la voudroit
demander. Ce qui les
porte le plus ſouvent à ce
changement , eft lorſqu'il y a
de jeunes gens qui ontdepensé
leur bien , & que le pere ne
leur en veut plus donner pour
leconfumer dans ladébauche,
Alors quelques uns ſe vont
faire Mahometans pour joür
du benefice de la Loy d'Ali ,
qui porte que quand unChe
Lij
128 JOURNAL
tien s'eſt rendu Mahometan ,
tout le bien de fon pere luy
doit appartenir , fans que fes
freres y puiffent avoir part.
Quand même il ne feroit que
coufin il prend alors le bien
de fon oncle , & il faut remarquer
que cette regle ne s'obſerve
que pour les Chrétiens
Sujets du Roy de Perſe. Mais
depuis quelques années les Armeniens
ont pourvû en quel
que maniere à empêcher ce
defordre. Car quand ils voyent
dans la Famille quelque debauché
, le pere , ou l'oncle
fait de bonne heure une feinte
HISTORIQUE. 129
vendition de ſes biens à quelqu'un
de ſes fideles amis. Il
faut que le contrat ſoit paffé
pardevant le Moufti ouleCadi
qui voyent bien que ce n'eſt
qu'une feinte ; mais qui toutefois
n'en difent mot ; & cela
eſt cauſe que peu de ces jeunes
Armeniens changent aujourd'huy.
Il y en eût un qui étoit venu
à Smyrne avec quantité de
marchandises, & pour en fruftrer
ſon pere , & fes freres ,
ſe rendit Mahometan. Aprés
avoir dépenſé en débauches
une partie de fon bien, il re130
JOURNAL
vint aux trois Eglifes où le
Grand Patriarche fait fa refidence
, pour avoir abſolution
de ſa faute ; mais il ne la
pût obtenir , &le Patriarche
luy dit qu'il falloit neceffairement
qu'il rétournât au
lieu où il avoit fait l'abjuration,
& qu'il reconnut fa faute
devant l'Evêque de Smyrne,
étant touché d'une veritable
repentance , il fit ce que le
Patriarche luy ordonnoit , &
quelques jours aprés avoir fait
la penitence qui luy fût en
jointe , & donné aux pauvres
la plus grande partie de ce qui
HISTORIQUE. 13t
luy reſtoitde bien , il futtrouver
le Cadi , à qui il tint ce
diſcours avec une reſolution
admirable , σου πω
Tu ſçais , luy dit-il , qu'ily a
quelques années que je me suis
fait Mahometan , je viens de
déclarerque je m'ensuis répenty ,
quejem'en repens, comme d'une
mauvaiſe Loy que j'avois embraßée
en reniant le Sauveur du
monde , e qu'ainſi je n'ay que
trop merité laMort. D'abord le
Cadi erut que c'eſtoit quel
que trait de folie dont il le
pouvoit guerir , & tachat de
le ramener doucement par de
132 JOURNALI
belles eſperances, mais voyant
que l'Armenien perfiſtoit
dans fa declaration , & s'emportoit
en des blafphemes
contreMahomet, il le fit mener
à la place, où il fut incontinent
mis en pieces à coups
de fabres ,&de fleches qui luy
percerentde corps. On peut
dire à la loüange des Armeniens
, que bien qu'ils foient
affez ignorans & malinſtruies
dans leur Religion , toutefois
quand il leur arrive quelque
disgrace , & qu'il faut qu'ils
meurent pour leur Foy, ils
vont au fupplice courageuſeHISTORIQUE.
133
ment& avec joie.
L'an 1651 dans Diarbekir
Ville de la Mesopotamie , il
ſe fit un mariage d'un jeune
Turc avec une fille de ſa Nation.
La mere de l'Epoux étoit
grande amie d'une Armenienne
des premieres de la Ville,&
cette femme n'avoit qu'un fils
de dix à douze ans . Elle fut
priée aux nôces du Turc
& elle ne pût refuſer de s'y
trouver , aprés lesgrandes follicitations
de fon amie. L'enfant
de l'Armenienne qui
avoit été preſent lorſque la
mere de l'Epoux vint inviter
$34 JOURNAL
la ſienne, ſouhaitta d'eſtre auffi
à cette feſte ,& demanda à ſa
mere ſi elle ne l'y meneroit
pas. Cette femme qui n'ignoroit
pas les coûtumes du Païs ,
dit à fon fils que cela ne ſe
pouvoit faire , & qu'au deſſus
de l'âge de cinq ou fix ans it
n'étoit pas permis à aucun
garçon de ſe meſler parmy les
femmes,& fillesTurqueſques,
L'Enfant ne ceſſa pas pour cela
de prier encore ſa mere de
lemener avec elle ,&une tante
qui ſe trouva là pour complaire
à ſon neveu , dit qu'elle
l'habilleroit en fille , & qu'on
HISTORIQUE. 135
n'y prendroit pas garde. En
un mot la mere ſe laiſſa perfuader
par la tante ,& par l'enfant,&
le jour venu , elle le
mena avec elle traveſti en fille.
Les noces en Turquie durent
au moins ordinairement trois
jours , & il ſe trouva en celles-
là une vieille femme qui
avoit tousjours l'oeil ſur l'enfant
de l'Armenienne , qu'elle
trouvoit trop adroit , &
trop agile pour une fille , particulierement
quand il danfoit.
Le ſoir les conviez s'étant
retirez , cette vieille pric
àpart la mere du marié ,&luy
136 JOURNAL
dit qu'elle ne croyoit pas que
l'Armenienne ſon amie eût
amené une fille ;& qu'à toutes
ſes actions elle jugeoit que
c'étoit un garçon que l'on
avoit deguiſé : le lendemain
toute la compagnie s'étant
raſſemblée , la vieille Turque
vint faire le même diſcours à
la mere ,& à la tante du jeune
Armenien , & ces deux femmes
témoignant d'en être fort
offenfees ; & affirmant que
c'étoit une fille , la Turque
pour n'en avoir pas le démenti
trouva moyen de prendre l'enfant
, & l'ayant mené dans la
chambre
HISTORIQUE. 137
chambre des Eſclaves de la
mariée;elles luy abatirent ſon
caleçon(car les filles en portent
dansle Levant de même que
les garçons )& elles trouverent
que la vicille ne s'étoit pas
trompée dans ſon jugement.
Le bruit s'en répandit auffitôt
dans le logis ,& ce bruit fut
ſuivi d'un grand tumulte.
Tous les gens de la noce crierent
que les chambres étoient
foüillées , & que l'Armenienne
avoit fait cela pour ſe mocquer
d'eux, & en dériſion de
leur Loy. Sur ces entrefaites
pluſieurs des principaux Ma-
Février 1715.
1
M
138 JOURNAL
hometans de la Ville accou
rurent au logis du marié;&fe
faiſifiant de la mere , de la
tante , & de l'enfant , les me
nerent au Bacha , afin qu'il en
fit juſtice. Le Bacha renvoya
les deux femmes &garda l'enfant
ſept ou huit jours croyant
que le peuple ſe pourroit appaiſer.
Mais il eût beau flacter
cette populace , & luy
remontrer que ce n'étoit
qu'un enfant, le pere
vaindedonner la moitié de ce
offit en
qu'il peſoit en or ; tout ce que
l'on put faire ,&dire ne fervit
de Fien , & le Bacha qui fe
HISTORIQUE. 139
vit preffe du peuple , ne voulant
pas donner Sentence de
mort contre l'enfant , le remit
entre les mains des parens
du marié , qui exercerent fur
luy des cruautez inoüies : ils
menerent ce pauvre enfant au
milieu de la grande place de
la Ville ; & l'ayant dépoüillé
nudàla reſervede fon caleçon
ils commencerent à l'écorcher
vif depuis le col juſques à la
ceinture , ne luy oſtant pour
ce jour- là que la peau du dos.
L'ayant laiſſe là toute lanuit
avec bonne garde, ils revinrent
le lendemain pour luy
Mij
140 JOURNAL
écorcher l'eſtomac, &les bras
Le Cadi , &le Moullah , &
pluſieurs des principaux Mahometans
de la Ville exhor
toient l'enfant à embraſſer
leur Loy ,& à ne fouffrir pas
qu'on luy fit plus de mal. Sa
mere y vint auffi ,& l'embrafſant
tendrement le conjura
d'avoir pitié d'elle & de luymême
,&de ſe rendre Maho
metan pour ſauver ſa vie ;
mais ni ſes Jarmes , ni toutes
les paroles les plus touchantes
que la douleur luy mit à la
bouche ne furent pas capables
d'ébranler la conſtance de
HISTORIQUE. 141
د
l'enfant. Ilrépondit à ſa mere
d'une voix ferme qu'il avoit
fouffert patiemment , & qu'il
fouffriroit encore , que les
tourmens ne luy faifoient
point de peur ; mais que fa
plus grande douleur étoit que
ſa propre mere le ſollicitoit à
renier fon Sauveur , ce qu'il
ne feroit pas. Les Turcs im
pitoyables au lieu d'être tou
chez de la conſtance de cet enfant
continuerent de luy
écorcher les bras, &l'eſtomac,
& aprés cette cruelle action le
laifferent encore là ſous bonne
garde juſques au lende
142 JOURNAL
main ; car ils avoient deſſein
de luy écorcher tous les jours
quelque partiede ſon corps ,
juſqu'à ce qu'il expirat. Enfin
le Bacha ayant horreur de ces
cruautez , vint le lendemain
de grand matin à la place avec
ſes Gardes ,&luy fit couper la
tête. On croit qu'il eût ſous
main quelque ſomme d'argent
pour ſauver l'enfant des
nouveaux fupplices qu'on luy
préparoit.
J'aurois abregé confiderablement
ce que j'ay tiré
d'Olearius , de Tavernier , de
Chardin & des autres Voya
HISTORIQUE. 143
geurs , fi aprés m'eſtre informé
exactement de la Religion
& des Moeurs des Perfans &
des Armeniens par ceux mêmes
qui font icy , ce que j'en
ay appris ne m'avoit pas parû
trop conforme à ce qu'on
nous en a laiſſé par écrit, pour
oferl'écrire moy-même,d'une
façon nouvelle ; fauf neanmoins
à ceux qui l'avoient lû
ailleurs , à s'épargner la peine
dele lire icy. Mais retournons
s'il vous plaiſt , Meffieurs , à
noſtre Ambaſſadeur.
Il partit d'Erivan comme
nous l'avons dit plus haut
744 JOURNALH
&
le . Mats pour fe
rendre à Smyrne , où aprés
quarante jours de marche,il
arriva le 28. Avril de la même
année , avec Ayoubehant
toute la fuite qui alors étoit
fort nombreuſe. Il fit auffi
toft avertir fecretement de
CatMfhoneMode Fontenu
Gonful François à Smyrne
Il loy recommanda la diligen
ce&lefecretpour fonembarquement:
illuy confiavecles
Lettres,les Preſents du Roy
fonMaſtre , qu'il fit embaler
dans desabales de foye , &
embarquer en même temps
fur
HISTORIQUE. 145
ſur un Navire François qui ſe
trouva dans le Port , preſt à
mettre à la voile ; & qui en
effet ſe hâta de prendre la
route de Marſeille , où il arri
va heureuſement.
Quatre ou cinq jours aprés
Agoubebant deguifé en matelot
, s'embarqua dans un autre
Navire , & ſuivit ſes Preſens.
Cependant legrand Doüa.
nier ſe méfiant du Perſan ,
&jugeant par le grand nombre
de Domestiques qu'il
avoit , qu'il n'étoit rien moins
qu'un Marchand, commed'abord
le bruit en avoit couru ,
Février 1715. N
4
746 JOURNALI
& encore moins un Pelerin
qui alloit à la Mecque ycom
me il le diſoitluy même, foupçonna
que tous les difcours
qui couroient fur ce ſujet,renfermoient
quelques myſteres,
il forma le defſſein de s'en éclaircir
, & pour cet effet , il mic
de tous les coſtez des Eſpions
en campagne pour examiner
les actions du faux Pelerin, &
pour empêcher qu'il ne pût
Juy échapper par Mer , ni par
Terre. En même temps il donna
avis de ſes ſoupçons à la
Porte.
Cependant Mehemet Riza
HISTORIQUE. 147
:
Beg aprés avoir refté vinge
ſept jours à Smyrne,& recon
nu l'impoſſibilité où il étoit
des'y embarquer pour laFran+
ce , ſe détermina à prendre la
routedeConſtantinople, dans
l'eſperance d'en pouvoir for.
tir plus facilement que de
Smyrne , & d'y demeurer du
moins inconnu juſqu'à ce que
M. Defalleurs pût luy facili
ter les moyens de ſe tirer des
mains des Turcs.
Il mit onze jours à ſe rens
dre de Smyrne à Brufſe , où il
séjourna fix jours , pour at
tendre la réponſe d'un Exprés
Nij
148 JOURNALH ,
qu'il avoit ſecretement dépêché
vers M. Defalleurs , afin
de luy donner avis de ſon ar
rivée dans cetteVillegg hop
Le Sieur Padery Secretaire
Interprete du Roy , Athenien
de Nation , fut choifi par M.
Deſalleurs pour aller luy rendre
la réponſe qu'il attendoit
à Bruſſe , pour luy dire qu'il
jugeoit à propos qu'il ne vint
pas avec tout fon monde , à
Conſtantinople , & qu'il fe
contentat ſeulement d'y
amener un ou deux de fes
Domeſtiques. Le Perfan ne
fut pas de cet avis , parce qu'il
HISTORIQUE. 149
croyoit avoir lieu de ſe méfier
de pluſieurs de ſes gens , craignant,
s'il les quittoit , que ce
qu'ils pourroient dire de luy
aprés ſon départ , ne luy fût
plus nuiſible , que cette marche
derobée , ne luy pourroit
être utile. Ainſi au licu
d'accepter cette propofition ,
il envoya à l'Ambaſſadeur
de France , Paderi, &fon Lieutenant
nommé Kadinchain
Perfan deNation , homme ex
pert dans les affaires , pour luy
remontrer que les difficultez
qu'il luy objectait eſtoient infurmontables
, qu'il falloit au
Niij
SO JOURNALH
contraire qu'ilarrivaravectout
fonmondeà Conſtantinople ,
&qu'on ne s'attachât uniquement
qu'à luy trouver une
maiſon écartée , où il pur ſe
diſpoſer on ſeureté à profi
ter du premier embarquementqui
ſe preſenteroit; que
c'étoit là en un mot la ſeule
choſe qu'il demandoit. Neanmoins
avant de ſuivre co
deſſein, Monfieur Defalleurs
luy fit propoſer encore
par le meſme Kadinchain de
venir à Conſtantinople de
guiſé ſous la figure d'un Marchand
&de ſe rendre dans
HISTORIQUE. ISI
un Camp comme le font ordinairement
les Marchands
Perfans. Que là il feroit plus
facile de trouver des expedients
pour ſon évaſion.Cette
propoſtion fut encore moins
goûtée que la premiere ,& en
confequence des inconveniens
dontelle parut environnée ,le
Kadinchain remontra à l'Ambaffadeur
deFrance, qu'il étoit
impoſſible de riſquer de s'expoſer
dans un Camp deMarchands
, fans courir le danger
d'eſtre reconnu à chaque inf
Lieu d'Assemblée pour les Marchands
Armeniens& Perfans.
Ninj
SA JOURIN A LIH
tant parades Armeniens ou
Perſans qui arrivent tous les
jours à Conftantinoplejoice
qui feroit trés préjudiciable à
l'Ambaffadeur de Perfe , veu
les avis qu'on avoitreceus à la
Portedetoutes parts ,& prin
cipalement du Grand Doüa
nier de Smyrne , qui le croyoin
plutôt ce qu'il étoit veritablement
, oudu moinsun Eſpion
dépêché pour enlever le frere
du Roy de Perſo , ou celuy
qui prend cette qualité , qui
eſt entre les mains des Turcs à
Lemnos ,que pourunJoü allier
ou un Pelerin comme on le
1
HISTORIQUE. S
publioit.Toutes ces objec
tions bien examinées ,M. Dofalleurs
duy fit offrit un afyle
dans ſon Palais ; mais Kadinchain
s'oppoſa à cet avis , en-
• core plus fortement qu'iln'avoit
fait aux autres. Il remon
tra que cette demarche ſuffis
roit pour attirer des affaires
trés-fâcheuſes à ſon Maiſtre ,
non ſeulement par rapport à
fa fuite nombreuſe , mais en
core parce qu'il ſçavoit que le
Doüanier de Smyrne avoit de
taché aprés luy deux Efpions
qui l'avoient ſuivy juſqu'à
Bruffe,&qui ne manqueroient
254 JOURNALHI
pas de le ſuivre juſqu'à Conf
rantinople. Enfin il fut arrêté
qu'il defcendroitdansunemai
fon , fur le Canal de la Mer
Noire,dans le quartier nommé
Kourouchechemée aufh-tô la
Veuve LoürfeBerot,Françoife,
Maiſtreſſe de la maiſon qu'on
luy choifit, eût ordred'en met
tre en poffeffion le St Paderi ,
qui endonnales clefs auKadına
chain pour y introduire ſon
Maistre incognito.op 21 ףילכ
Le ſecond jourde fon arri
vée M. Defalleurs députa
Paderi pour aller le comp
plimenter de la part , & luy
HISTORIQUE. ISS
dire que tout étoit prêt pour
fon embarquement , qu'il ſe
difpofât à partir le lendemain
au matin pour ſe rendre fecretement
au Port de Troye;
( c'est maintenant un Portdefert,
au lieu même où l'on dit que fût
l'ancienne &fameuse Ville de
Troye , qui a fait ,&quifait
encore àpreſent tant de bruitdans
lemonde. ) qu'il y trouveroit
laBarque nommée la Vierge
de Grace commandée par le
Capitaine Eſtiennede Cuges ,
& que Paderi l'y attendroit ,
qu'au reſte il ne luy recom
mandoit de gagner cette rade
15G JOURNALIH
en diligence , que pour préve
nir les dangers qu'il trouvoit
àle faire embarquer à Conf
tantinople.co
Mehemet Riza Beg , dit à
Paderi ,après avoir receu le
compliment del'Ambaffadeur
de France , qu'il enverroit
avantde partir , fon Lieutenant
, le remercier des foins
qu'il ſe donnoit pour luy.
Mais malheureuſement il fut
arrêté le même ſoir dans ſa
maifon par un ordre du
Grand Seigneur qui fut executé
par les gens du * Chaoux
*Grand Prevost 3
HISTORIQUE.
Bachi , du a Bostangi Bachi ,
& du grand Doüanier , chez
qui il fut mené d'abord avec
fon Secretaire Akond & lon
Kadinchain , où il fut interrogé
, & de la transferé chez le
Chaoux Bachi , de chez le
Chaoux Bachi, chez les b Reys
Effendi, où il fut encore interrogé
en prefence du grand
Tefterdar , dudKiaia duVifir,
&de pluſieurs autres grands
Officiers de la Porte , qui luy
foutinrent qu'ils avoient des
Grand fardinieregise bari
b ChefdeFruftice.nepal.
c Grand Treforier.
d Lieutenant du grand Vifir
4
5S JOURNALIH
avis certains qu'il étoit Am
baſſadeur du Roy de Perfo
& qu'il alloit en Franceplib
écouta tranquillement tout ce
qu'ils depoſerent contre luy ,
&leur répondit d'un air fimple
& ingenu , qu'il n'étoit
rien moins que ce qu'ils
croyoient , que le Roy de
Perſe avoit trop de ſujets
illuſtres par leur naiſſance &
par leur dignité ,& dignes de
porter les grands titres qu'ils
luy fuppofoient , pour l'honorer,
luy chetive creature,de
la qualité de ſon Ambaſſadeur
auprés de l'Empereur de FranHISTORIQUE.
159
un
cerCependant ſe ſentantvive.
ment preffé il leur fiton
difcours plein de feu & d'éloquence
,qu'il finit par un ferment
qu'il n'étoit ni Marchandini
Ambaſſadeur ; mais
un Pelerin , un fidele Mahometan
, un Muſſulman zelé ,
& qu'il alloit à la Mecque ,
pour accomplir , s'il pouvoit ,
Je voeuqu'il avoit fait de voir
le Tombeau du Prophete
avant de mourir. En un mot
il répondit à toutes les queftions
qu'ils luy firent avec tant
de force , de juſtefle , & de
preſenec d'esprit qu'il leur.
TOURNTUH
ferma la Bouche. W fut neang
moins remis entre les mains
du Chioux Bacchhii qui eur ors
dre de le garder avec fon
Akond , fon Kadinchain &
deux autres domeſtiques qui
le fervoient.
Le lendemain on fut viſiter
ſa maiſon , ton équipage .
fes hardes , ſes papiers ,& on
arreſta tous ſes gens qui furent
mis dans les prifons de la
Doüane ; mais il avoit fi bien
pris ſes meſures à Smyrne ,
qu'on ne trouva rien qui pût
dépoſer contre luy. Cependant
quoyque toutes ces ap
parences
HISTORIQUE. 161
parences luy fuffent favorablleess
,, on l'amena le même ſoir
avec fon Secretaire dans une
grande chambre , où on les
viſita encore juſques dans les
plis les plus fecrets de leurs vêremens.
Il avoit heureuſement
eu la précaution de donner le
Sceau de fes Armes , ou celuy
de fa Charge , à fon Secretaire
qui l'avoit enterré dans un
trou de la chambre où on
l'avoit enfermé la veille. Ce
qu'il y cût de plus fâcheux
pour luydans la rigueur de fes
perquiſicions , ce fut de ſe voir
obligé de déchirer & avaller
Février 1715.
162 JOURNALIHI
dix une Lettre de change de
mille piſtoles que le Kan d'Erivan
luy avoit donnée à prendre
, ſur le compte d'un gros
Marchand Armenien, nommé
Agabap , pour en recevoir la
valeur d'un de ſes neveux à
Conſtantinople.
à force
Paderi qui fut informé de
tout ce qui ſe paſſoit
de diligence & de ſoins , &
qu'on alloit refferrer encore
plus étroitement qu'on n'avoit
fait , Mehemet Riza Beg , fut
apprendre ces facheuſes nouvelles
àM. Defalleurs qui en
fut allarmé ,& qui luy donna
HISTORIQUE. 163
2010
la deffus ordre de redoubler
fes attentions , pour s'informer
directement , ou indirec
rement de ce qu'il deviendroit.
Il mit en effet tout en uſage,
pour s'mftruire du fort qu'on
luy deſtinoit , il přit toute for
re de figures , il te déguifa de
routes les manieres, tantoften
Juif, tantoſt en Armenien ,
tantoſt en Eſclave. A la fa
veur de ces déguiſemens , il
s'introduiſit chez les Grands ,
il ſe meſla avec leurs domeftiques
, en un mot il s'y prit fi
bien , que chaque jour , on
lay contoit , comme à un
Oij
264 JOURNALIH
homme fans conſequence st
toutes les circonstances d'une
affaire dont on ne le croyoit
pas fort curieux. Tantoſt on
luy diſoit que le Perfan qui
étoitdans la priſon duChaoux
Bachi , étoit reconnu pour
Eſpion , & que fon procés
étoit fait, tantoſt qu'on alloit
l'exiler , ou l'envoyer aux gale.
res , lorſqu'enfin on luyjura ,
qu'on étoit fûr qu'il étoit Ambaffadeurdu
Roy de Perſe en
France , qu'il étoit convaincu
d'avoir voulu traverſer les
Erats du Grand Seigneur
fans faire partde ſa Miſſion à
HISTORIQUE. 168
la Porte,qu'il alloit eſtre travé
comme un Elpion ; & qu'il
ne pouvoit plus en un mot
éviter la mort que fon attentat
meritoit. Il fut là-deſſus
rendre compte à M. Delalleurs
de tout ce qui le paſſoit.
Le peril étoit extrême , il y falloit
un prompt remede , ou le
Perfan alloit perir. Auffi ne
negligea til tien pour le tirer
d'un pas fi dangereux. Il cmploya
ſes ſoins , les preſents ,
For l'argent& ſes amis ,tout
enfin pour luy procurer fon
élargiſſement.
Sur ces entrefaites Paderi
166 JOURNALH
qui ne pouvoit nullement en
trer dans la maison duChaoux
Bachi , quoy qu'il fut de fes
amis , parce qu'il y étoit trop
connu , trouva le moyen de
s'aboucher avec un des Do
meſtiques de Mehemet Riza
Beg, qui (par grace fingulière )
alloit & venoir dans la Ville,
pourit acheter les provifions
neceſſaires à ſonMaiſtre. Il luy
donna plufieurs rendez vous ,
&receut de luy un détail de la
façon dont on traitoit l'Ambaffadeur.
En même temps
Paderi luy apprit tout ce que
M. Defafleurs faifoir pour fa
HISTORIQUE. 167
délivrance , & luy recommanda
de l'en informer pour l'encourager
: mais quelques jours
aprés luy avoir donné ces efperances
, les affaires de Mehemet
parurent encore plus
deſeſperées que jamais . Le même
Domestique vint dire à
Paderi qu'on devoit inceſſamment
faire mourir fon Maiftre;
que tous les jours ſes gens
étoient horriblement tourmentez
, qu'oonn les aſſommoit
de coups de bâton , qu'on les
menaçoit du feu , & qu'on les
appliquoit à la queſtion , pour
los obliger à déclarer ce qu'il
168 JOURNAL
étoit. Cependant nul d'entre
cux n'en voulut jamais rien
faire , ny par promelles , ny
par menaces.
(Un pareil exemple de conftance&
de fidelité , ſeroit , fr
je ne me trompe , bien rare
en France. )
Alors Paderi qui crût qu'il
n'y avoit plus rien à en efperer
, fut dire à M. Defalleurs
ce qu'il en penfoir. M. Defalleurs
auffi rôt le chargea d'un
double billet qu'il luy commanda
de donner au Domef
tique de l'Ambaſfadeur , afin
qu'il le remit entre les mains
de
1
HISTORIQQUUEE.. 169
de ſon Maiſtre , à qui l'un de
ces deux billets devoit apprendre
l'uſage qu'il pouvoit faire
de l'autre.
Ceyl
Godel HISTORIQUE 10.14 55
88594
DU VOYAGE
DE L'AMBASSADEUR
DE PERSE
EN FRANCE.
E vous entends,Mef.
fieurs , raifonner tous
les jours fur lesmotifs
qui peuvent avoir porté le
Roy de Perſe à envoyer un
Ambaſſadeur au ROY. C'eſt
A ij
7 JOURNAL
une choſe ſi rare qu'on n'en
trouve preſque point d'exemples
dans l'Histoire de cette
Monarchic. Enfin toutes vos
converſations roulent ſur les
honneurs qu'on luyfait ,& fur
les preſens qu'il apporte
Quoyque toutes ces cire
conſtances , dont nous n'avons
parlé juſqu'à preſent
que par conjectures , ſemblent
nous occuper d'une façon extraordinaire
, & quoy que
nous en tirions de grandes
conſequences de Commerce
&d'Union entre les Perſes &
nous ;permettez -moy de vous
HISTORIQUE.
fade.
dire que je n'y vois rienderare
que la nouveauté de l'Ambafob
onchlil ans alq
Unpareil évenement pourra
paroître plus merveilleux ,
lorſqu'il y aura quelque pa
ralelle à faire entre les autres
Rois de la terre & le noftre ;
mais le prodige ceſſe, puiſque
dans le fond cet hommage eft
tine eſpece de dette dont il
ſemble que les Maiſtres du
monde s'aquittent avec le
plus grand des Rois . 22
Jeme garderois bien ,Mef.
fieurs , d'approcher une main
profane de ce Modele fouve
A ij .
JOURNAL
rain de Grandeur & de Majeſté
, s'il n'eſtoit pas naturel
d'entendre les loüanges des
Dieux dans la bouche des
hommes : &j'entreprendrois
peut eltre, aprés tout le genre
humain, de le peindre tel
qu'il eſt ànos yeux , fi mes expreſſions
, quelques fortes qu'-
elles puiffent eſtre , l'eſtoient
affez pour vous retracer l'idée
que vous avez de ſes vertus.
En un mor , quelque veneration
, & quelque amour que
confervent pour luy les ſiecles
les plus reculez, ſon regne eſt
fibrillant,& fi neceflaire , que
HISTORIQUE.
le plus grand malheur de fes
Pouples , eft , qu'il ne puiffe
eftre immortel , que dans la
menoire des hommes. 國
. Mais il me ſemble vous
voir, Meffieurs , me reprocher
l'audace avec laquelle je vous
étale l'image de ces veritez.
Qu'avois -je de moins à dire ?
Mercure , dites-vous , doit
garder plus de meſures ; cet
auguſte tableau ne doit
point avoir de place dans ſes
ouvrages , & ce n'eſt que par
un excés d'indulgence , qu'on
luy permet d'en parler quelquefois
, fimplement enHif
torien. Aiiij
JOURNAUH
22 Je vous crois ,& je me tais
avechumilité ; mais jepenſeen
même temps que la pluſpart
de ceuxqui ſe mêlent dechanter
ces louanges , devroient ſe
taire avec la même humilité
quemoy
L'Ambaſſadeur de Perſe a
voit donné lieu au diſcours
que vous venez d'interrompre
; mais je n'ay pas de rancune
: & je vous demande ſeulement
en grace ( ſi vousvoulez
entendre le recit de ſes
avantures ) de me laiſſer réprendre
l'article qui le concerne,
aprés néanmoins vous
HISTORIQUE.
avoir entretenu en peu de
mots de l'Etat preſent de la
Perfolg it cop aquos 50
Le Royde Perſe , fils du
Sultan Soliman ,petit- fils du
Grand Sephi , s'appelle Sultan
Uſſain : Il eſt Souverain de
plus de douze Royaumes fort
vaſtes & tres - celebres dans
l'antiquité. Il ne prend que le
nom de Châ, qui veut dire
Roy, mais Roy par excellence.
Ses Sujets le croyent le plus
magnifique , le plus puiſſant ,
&leplus abſolu Prince de toute
l'Afic.
Ils l'appellent auſli Alum
10 JOURNAL
Pena , qui veut dire l'Ombre
duMonde , ou l'azile affuré de
toutes les Nations . Il a environ
trente huit ans, ſa taille eft
noble& belle, ſa phyfionomie
grande & majestueuse , & fon
air le diftingue de tous les
grands Seigneurs de la Perfe.
Il eſt doux , affable , il aime les
Errangers , & leur fait du
bien, & il eſt tellement ennemi
de la cruauté , qu'il n'a fait
encore mourir perfonne depuis
qu'il regne. Il y a prés de
vingt cinq ans qu'il eſt fur le
Trône.
Sa Cour eſt à peu prés dans
HISTORIQUE. IT
lemême état qu'elle étoit fous
le Regne de fon pere: mais
comme malgré les relations
des gens qui ont voyagé
dans ce Royaume , il ſe peut
faire , qu'au deffaut d'un évenement
auſſi extraordinaire
que celuy cy , peu de perfon
nes ayent été curieuſes de les
lire , j'ay crû , faifant naturellement
, & par la qualité
de mon employ , profeffion
d'etre plagiaire , que vous ne
me blameriez pas de piller
pour l'amour de vous quel
ques unes des principales re
principales
marques de ces Voyageurs,&
12 JOURNALH
de vous les donner comme
des chofes nouvelles , fur la
foy des témoins que vous
avez à préſent des veritez que
vous allez lire.
Le premier Pontife de Per
fe ,qui est la premiere perfonne
aprés le Roy , s'appelle
Sadré Caffa , c'est-à-dire , le
Pontifeprincipal : il eſt leChef
Spirituel de tout l'Empire ;
mais il ne s'occupe qu'à Gou
verner la confcience du Roy,
&à regler la Cour & la Ville
d'Hispahan ſelon les regles de
Alcoran.
La ſeconde perſonne dans
HISTORIQUE. 13
le ſpirituel s'appelle , Sadré
Elnan Alek ,il fait dans tout
le Royaume ceque le premier
Pontife ne fait quedans laMaiſonduRoy
,&dans le diſtrict
d'Hifpahan.
LetroifiémePontife de Per
ſe ſe nomme Akond , c'elt- àdire
, le Sçavent par excellence
, le Vieillard , ou le Venerable
de la Loy Mahometan
ne; il connoiſt des cauſes des
Pupilles, desVeuves, desContrats
, & des autres matieres
Civiles.. さい
Il y a fix Miniſtres d'Etat
dans la Perfe , que l'on appel-
1
14 JOURNALI
le Rohna Dolvet , c'eſt à dire,
les Colonnes qui ſoutiennent
l'Empire : fi vous eſtes curieux
d'apprendre quels font leurs
rangs & leur autorité , voyez
Chardin , & un autre Livre
qui a pour titre l'Etat preſent
de la Perſe. Mais il y a auprés
du Roy de Perſe des gens revêtus
de Charges , dont les
emplois ſont ſi extraordinaires
que jevous prie de mepermettre
de vous en dire quelque
chole ; par exemple.
Le Monadgen- Bachi , c'eſtà-
dire , le Grand Aftrologue
eſt toûjours placé fort prés du
HISTORIQUE. 15
Roy pour luy dire à chaque
inſtant ſa bonne ou ſa mauvaife
avanture; ſes predictions
font reſpectées comme des
Oracles ; le Roy n'entreprend
rien ſans l'avoir conſulté.
Le Hakim-Bachi , ou premierMedecin
eſt toujoursaflis
àcoſtédu Roy quand il mange
pour luy indiquer les viandes
qui luy font neceſſaires ,
il eſt celuy de tous les Officiers
de la Couronne qui a le plus
de credit , d'honneur ,& de
profit ; mais ſa Charge n'a
pas lieude faire envie ,car on
Ie rend reſponſabledela mort
16 JOURNAL
du Roy ,& fa vie paye toujours
pour celle du Prince.
C'eſt une Matrone du fond
du Haram * qui applique le
ſceau du Roy fur toutes les
Requeftes. Il y a dans la Perſe
un Ordre de gens qu'on appelle
l'Ordre des Sephi , ils
eſtoient autrefois en grande
veneration ; mais ils ſont
maintenant dans le dernier
mépris , parce qu'on les accuſe
de tenir des affemblées
nocturnes dont la pudeur
ne permet pas de parler.
L'appartement des Femmes.
Lcs
HISTORIQUE. 17
LesReligieux de cetOrdre ne
fervent plus que de portiers
& d'executeurs de Justice ;
cependant tous les Grands
Seigneurs en font ; le Roy en
eſtGrandMaitre; & c'eſt pour
cela que les Etrangers l'appel.
lent le Grand Sephi , je dis les
Etrangers , car cenom ferois
fort mal reçû en Perſe.
Quoyque les bâtiments de
Perſe n'ayent pas tant de jufteſſe
dans leur ſtructure que
ceux d'Europe , ils ont neanmoins
un certain agrément
qui donne de l'admiration aux
Européens même ,& il n'y en
Février 1715. B
18 JOURNAL
a pas un qui ait veu le Palais
du Roy de Perſe , fans avoir
été frappé de fabeauté. Il eſt
bâti à l'Occident d'une grande
place appellée Meidan ,
c'eſt à dire , Marché. Cette
place eſt la piece la plus curieufedu
Levant. Elle est fort vaſte
& plus longue que large ; fa
longueur eft tirée par des Angles
paralelles de fept cent
pas ordinaires de long ſurtrois
cent de largeur ; les quatre
coſtez ſont bâtis en Portiques
dela même ſtructure que les
aîles de l'entrée du Palais
comme on le peut voir dans
১
fo
HISTORIQUE. 19
le deſſeinqu'on en a tiré. Les
jeunes Seigneurs de Perſe s'e
xercent dans cette place à
joüer au Mail à cheval , à
jetter la lance , & la ramaffer
fans quitter l'un des étriers ,
&àtirer la fleche par deriere
en fuyant à toute bride felon
l'ancienne coûtume des Parthes.
Ils tirent au blanc de
cette maniere dans une affiere
d'or quel'on met au boutd'une
grande perche qui eftdref
fée au milieu de la place. Le
Royquivoit cet exercice de fa
Salle d'Audiance , donne un
Prix avec l'afficte d'or , à ce-
Bij
20 JOURNAUH
luyqui la met bas. Il luy ens
voye auffi quatre cent écus
pourune collation que leRoy
luy faitl'honneur d'aller prendre
chez luy ,& tous les Scigneursle
vont feliciter fur fon
adrefle , & fur l'honneur que
leRoy luy a fair. 1 zor
A l'Orient de cette place
vis à vis le Palais du Roy ,
paroiſt uneMoſquée dont le
Dôme eſt une piece tres hardie
à cauſe de ſa grande largeur
; les dehors de ce Dôme
font peints en Porcelaines ; il
eft entouré d'une ceinture
blanche , large de plus de
HISTORIQUE.
deux pieds; fur laquelle paroif
fent de gros caracteres Per
fans. La Pomme ,& le Croiſ
fant qui font au bout , font
dorez ; fon Portique eft de
Marbre, il eſt enrichi de plu
fieurs beaux ouvrages .
Dans l'un des bouts de
cette place du côté du Midy
eſt la grandeMoſquée du Roy
dediée par Cha- Abbas , le
GrandAmethi , le dernier des
douze Imams , ou Saints de
Perfe. Ils l'appellent Sahab
Zarman ,c'eſt à- dire , le Maî
tre du temps. Ils diſent qu'il
a été enlevé vivant comme
22 JOURNAL
Enoch , &qu'il doit venir à la
fin du monde , juger toutes
les Nations , aprés les avoir
parcouruës ,monté ſur le cheval
Duldul , qui étoit la monture
ordinaire de Mortus Ali.
Le Portail de cette Moſquée
eſt une piece qui pourroit donner
de l'admiration aux plus
habiles Architectes del Euro
pe. Il eſt d'une hauteur extraordinaire;
le bas a juſques à
trois toiſes de haut. Il eſtd'un
Marbre de pluſieurs couleurs;
& cette ceinture de marbre
continue dans les Portiques ,
&dans le corps de la Mof-
1
HISTORIQUE. 23 :
quée. Toute la façade eſt pein
re d'azur verniffé , elle est mêlangée
de pluſieurs feüillages ,
&feftons dorezen demi relief.
Le couronnement du frontif
pice eſt d'un plâtre relevé en
boſſes rondes marquetéesd'or,
travaillées d'une maniere ſidélicate
qu'ileſt difficile de mieux
employer le plâtre en aucun
autre lieu. La porte eſt couverte
de groſſes lames de vermeil
doré.On entre dans cette cour
fort vaſte , entourée de galeries
, dont les colomnes font
demarbre granite. Les chapiteaux,
la corniche , & la frife
L
*4 JOURNAL
de ces galeries ſont azurées ,
&dorées. Les Perſes font leurs.
prieres deflous , aprés avoir
fait leurs purifications dansde
grands baſſins de marbre , qui
font au milieu de cette Cour ;
la Moſquée eſt à droite; ony
entre par une arcade fort exhauffee,
embellie , peinte , &
dorée de la même maniere que
les galeries. Le corps de la
Moſquée est fort vaſte ; elle a
un double Dôme de lamême
ſtructure que celuy de laMofquée
precedente.
Il y a devant ces Dômes
deux Minarés couverts d'ouvrages
HISTORIQUE. is
vrages de marqueteric ; ce
font des eſpeces de petits clochers
bâtis de brique , qui
font fi hauts &fi menus ,
qu'on a de la peine à concevoir
comme un ſi petit bâtiment
peut foutenir une fi
grande hauteur. Ils ne contiennent
qu'un Eſcalier à vis,
qui tourne en ligne ſpirale ;
les degrez en ſont ſi étroits
qu'à peine un hommey peut
monter ,&le reſte fait l'épaiffeur
de la muraille qui ne paroît
pas plus large au piedqu'à
lapointe .LesOttomans font
crier leurs Mollas , qui font
Février 1715. C
26 JOURNAL
comme leurs Preſtres , ſur ces
Minarés,pour appeller le peuple
à la priere ; mais les Perſes
les font crier en bas , de peur
qu'ils ne voyent leurs femmes
dans leurs Jardins. Il faudroit
qu'elles fuſſent d'une grofleur
prodigieuſe , ou que ces
Crieurs euffent de bonnes lunettes
d'approche pour les regarder
de ſi haut, car ces Minarés
ne ſont pas moins élevez
que les plus hauts clochers de
France.
A
Je ne puis m'empêcher de
faire une digreſſion à l'occafion
de ces Crieurs deMofHISTORIQUE.
27
quée.Un d'entr'eux avoit mal,
traité un Chrêtien , & aprés
luy avoir fait ſouffrir de rudes
baſtonnades , il luy fit
faire une groſſe avanic par le
Gouverneur. Le Chrétien
pour ſe vanger de luy, attendit
qu'il fut monté au haut
du Minarés la nuit. Il y mon,
ta aprés luy , & il embarraſſa
le chemin deverres,&debouteilles
,&d'autres choſes propres
à faire une bonne collation.
Le Molla en defcendant
caſſa les bouteilles ,& répandit
le vin,& fit une gliſſade
qui luy fracaſſa le corps. Les
Cij
18 JOURNALH
cris qu'il fit obligerent les
Mahometans d'aller voir co
qui luy étoit arrivé als le
trouverent étendu dans le vin,
ils l'emporterent au Bacha qui
le condamna commeun pro
fanateur de Moſquée , & on
interdit leMinarés, de maniére
qu'on n'y monte plus pour
appeller le peuple à la priero.
- Au Nord de la place dont
on a parlé cy- deſſus , eſt une
galerie magnifique , dans la
quelle les Joücurs d'inftruments
du Roy joüent tous
les jours au Soleil couchant ,
deux heures aprés minuit &
:
HISTORIQUE
àmidy. Mais les jours deFeſtes
ils continuent leurs tintamarres
, car ils font plus de foixante
qui joüent pêle - mêle ,
les uns battent de gros tambours
, les autres des timbales,
d'autres joüent du hautbois,&
d'autres crient à pleine
gorgedans lestrompettes parlantes
, qui font des marques
dePrincipauté.
Le Palaisdu Roy eſt àl'Occident
delaplace. On y entre
par deux portes qui font auffi
magnifiques que l'entrée de la
Moſquée dont on vient de
parler.On a rangé entre ces
Cij
30 JOURNAALL
deux portes un grand nombre
de canons , que Cha-Abbas fit
apporter de la Ville d'Ormus ,
lorſqu'il l'eût priſe ſur les Portugais
; mais ils font fi mal
montez qu'on ne pourroit
pas s'en ſervir.
Laporte principale par
où on entre chez le Roy, s'appelle
Alla- Kapi, c'eſt à dire la
Porte de Dieu , parce qu'elle
eſt un lieu de refuge , d'où on
ne peut tirer aucun criminel
fans un ordre exprés de Sa
Majefté. Il y a deffus cette
porte un bâtiment de pluficurs
étages qui forment
HISTORIQUE . 31
beaucoup de chambres , de
forte qu'en la voyant de loin ,
on la prendroit pour unegrofſe
Tour environnée de galeries
dorées qui regnent autour
de tous les étages.
Le dernier étageforme une
tres-belle , & tres -grande Salle
qui commande toute la place.
Le Roy y tient toûjours Alſemblée
le premier jour du
Printemps , pour y recevoir
les Etrenes des Seigneurs , &
pour prendre le divertiſſement
des jeux , & des courſes des
chevaux , que les enfans de
qualité font en ſa prefence.
\
Cij
32. JOURNAL
Cette Salle eft affez ſpaticuſe
pour contenir cent Conviez ,
fans y comprendre les Gentilshommes
ſervans , & les Officiers
de guerrequi ſetiennent
debout derriere ceux qui ſont
affis. Elle eſt ouverte de trois
côtez , le plat- fond eſt d'un
bois bien travaillé , & bien
doré ; le lambris qui eſt dans
l'enfoncement , eſt d'un ouvrage
tres-delicat. Il y a beaucoupde
peintures ſur la muraille
; mais elles auroient beſoin
d'un bon peintrepour les
rendre regulieres. Leplat- fond
eſt ſouſtenu par douze colom
HISTORIQUE. 35
nesdorées enrelief, ce qui lui
donne un grand éclat du côté
de la place. La Salle eſt preſque
quarréc , & n'a pas moins de
ſoixante pieds de longueur. Il
ya au milicu un grand baſſin
de marbre; &quelque grande
que foit ſon élevation , elle
n'empêche pas qu'on ne faſſe
joüer des jets d'eau dans ce
baſſin par le moyen des pompes.
Il ya trois autres Sallesd'Audiances
dans l'interieur du
Palais , qui ſont beaucoup
plus vaſtes ,& plus magnifi
ques que celles-cy ; mais par34
JOURNAL
ce que je ne me ſuis propoſé
que de donner une idée legere
de la magnificenceduPalais du
Roy de Perſe , je ne m'engage
pas à en faire la deſcription ,
non plus que de fes maiſons
deplaiſance, qui font des lieux
enchantez , & fimagnifiques
qu'on ne voit rien d'approchant
dans l'Afie.
L'uſage des feſtins publics
eſtbien ancien en Perſe ; puifque
le Livre d'Esther fait mention
de la ſomptuoſité du
banquetd'Afluerus; mais ceux
qu'ony fait maintenant ſont
plutôt des feſtins d'Audiances,
HISTORIQUE. 35
quedesbanquets de réjoüiflances;
car c'eſt ences feſtins que
le Roy traite des affaires d'Esat
, qu'il donne Audiance
aux Miniſtres des Princes des
Etrangers ; ily en ad'ordinaire
qu'on fait les jours de grandes
fêtes , & des extraordinaires ,
qui ſont comme une convocation
des Etats pour quelques
affaires preffantes ; mais
dans quelque temps qu'on les
faffe , ils font toujours tres.
fuperbes ,&tres magnifiques,
parce qu'on y étale tout ce
qu'il ya de plus precieux dans
la maiſon du Roy ; tout y
1
36 JOURNALI
brille , les tapis ſur lesquels on
s'affeoit ſont de grand prix ,
les nappes qu'on étend deſſus
font de brocard . On fert le
Roy dansun vaſe d'or pur de
plus de trois piedsdediametre;
le couvercle ,& le cadenat
ſous lequel la portion du Roy
eft renfermée, font de la même
matiere , & on porte ce vaſe
en ceremonie ſur une eſpece
de civiere ornée de lames d'or .
L'Ecuyer tranchant ouvre le
cadenat devant Sa Majefté ,
il ſe met à genoux aprés en
avoir fait l'épreuve , & il fert
les mets dans pluſieurs plats
HISTORIQUE . 37
d'or qu'il remplit avec une
cücilliere ,&une longue fourchetic
d'or , qu'il porte à fon
côté , comme les marques qui
diftinguent faCharge.On fert
au Roy le vin dans des bouteilles
ſcellées; le Grand Maître
les ouvre devant luy , il en
fait l'épreuve avec les mêmes
ceremonies que l'Ecuyer tranchant
luy ſert ſon plat
Aprés qu'on a ſervi leRoy ,
on fert aux conviez le ris , le
boüilli ,& le rôti dans plus de
cent cinquante platsd'or avec
leurs couvercles qui peſent
deux fois autant; chaque plat
38 JOURNALLH
n'apas moins d'un pied& demy
de diametre. Les plats
d'entremets ſont d'or , & auparavant
qu'on ait fervi en
or, on adéja ſervi les confitures
en vaiſſelled'argent , & de
porcelaines. Le ſervice des
confitures&fucreries precede
toujours le repas. On les fert
aux conviez pendant que le
Roy donne les Audiances ; &
c'eſt auſſi dans ce temps que
leRoy fait donner duvin aux
Seigneurs de ſa Cour. Les
bouteilles & les taſſes dans
leſquelles onle ſert , ſont d'or
émaillé garnide pierrerics.On
HISTORIQUE. 39
lesrange ſur les bords du baffin
de marbre , qui eſt au milieu
de la Salle ; & on place
aux coins de ce baſſin quatre
petits tonneaux d'or & quatre
d'argent , qui peſent chacun
la charge d'un homme. On
les met en ordre avec les bouteilles
, les taſſes , les caſſolettes
,&les pots de fleurs qui
ſont tous d'or , ce qui faitune
agreable ſymmetrie.
On met en parade devant
la Salle quantité d'Elephans ,
de Lions , de Tigres , de Leopards
,& toutes les bêtes rares
de la Ménagèric. Les chat40
JOURNALS
nes ,& les cloux avec lesquels
on les attache ſont d'or , &
chacun de ces animaux a de
vant foy deux cuvettes d'or ,
dans l'une deſquelles eſt ſa
boiſſon , & dans l'autre fa
nourriture. Mais il n'y a rien
qui approche de la magnificence
de dix huit chevaux de
main , qu'on expoſe devant
cette Salle ; chaque cheval
vautun tréſor , les étriers ſont
d'or , les brides , les poitraux ,
les devants ,&les derrieres des
felles font d'or émaillé garni
de pierres precieuſes , auffibien
que les houffes qui font
fort
HISTORIQUE. 41
fort amples. Leharnois de l'un
eſt garni de diamans , de l'autre
d'émeraudes , de rubis , de
faphirs, detres groſſes perles ,
&de toutes fortes de joyaux
d'une groffeur ,& d'unebeauté
enchantée. Chaque cheval
a auſſi devant ſoy deux cuvertes
d'or , comme les autres
animaux dont je viens de parler.
On range quelquefoisparmi
tes chevaux des aſnes ſauvages.
Un Miſſionnaire Eſpagnol
ſe trouvant en cetteCour
poury preſenter au Roy unc
Lettre du Roy de Pologne
Fevrier 1715. D
42 JOURNAL
furpris de voir des ânes ſi bien
ornez , & fi richement couverts
, perdit ſa gravité ,& ne
pût s'empêcher de rire. Un
Officier de la Cour s'approcha
de luy , & luy demanda
fort civilement ce qui luy donnoit
occaſion de rire. Il répondit
, qu'il rioit de voir traiter
avec tant de distinction
des animaux qu'on traitoit
avec le dernier mépris en Efpagne.
L'Officier luy repliqua
avec efprit , c'est que les afnes
font communs en voſtre Pays,
nous en faiſons grand cas dans le
noſtre ; parce qu'ilsyfont rares,
HISTORIQUE. 43
Le Roy eſt dans l'enfoncement
de la Salle , affis fur une
Eſtrade , environnéed'un Corridor
doré. Il eſt aſſis les jambes
pliées ſur une efpece de
lit qu'on couvre d'un brocard
précieux. Il s'appuye fur un
carreau fort riche. Il n'y aque
luy qui en ait ,&qui foit affis
les jambes pliées ; les autres
Seigneurs font affis fur leurs
talons , qui eſt la maniere de
s'affeoir la plus reſpectueuſe.
Les Enfans du Serrail font debout
dans l'enfoncement de
P'Alcove Il y en a toûjours
deux qui rafraîchiffent l'ais
Dij
44 JOURNAL
autour, avec de longs éventails
faits de queuës de Paons. Ils
ont tous quelque Office auprés
de Sa Majeſté. L'un luy
fert le Goblet , l'autre le Tabac,
leCaffé, & le Baffin pour
laver aprés le repas. Les principaux
Eunuques ſont debout
aux coſtez du Roy , & les
Officiers d'armes forment une
ligne oblique depuis le basde
l'Eſtrade ou du Trônejuſques
aux deux premieres colomnes.
de la Salle.
* L'Ermadaulet eſt aſſis à la
premiere colomne du coſté
*Premier Ministre.
HISTORIQUE . 45
gauche qui eſt le colté d'honneur
dans la Perſe. Le Generaliſſime
des Troupes eſt à
droite ; & aprés luy les Miniſtres
d'Etat , les Valis , les
Kans, les Ambaſſadeurs ,&les
Hoſtes du Roy ſont affis en
ligne paralelle juſques au bas
de la Salle..
Les Muſiciens forment une
autre ligne , & rempliffent le
côté de la Salle qui eſt vis-à vis
le Trône du Roy.
Leur muſique & leur fymphonie
continuë durant l'Audiance
qui precede le repas :
On le fait cxprés afin que les
46 JOURNAL
)
conviez n'entendent pas ce qui
ſe dit auprés du Roy. Les
quarante Maiſtres d'Hoſtel
d'honneur appuyez fur leurs
baſtons , font un cercle devant
luy , qui empêche auſſi les
conviez de voir distinctement
ce qui ſe paſſe dans les Audiances
Il n'y a rien de plus beau
que de voir une ſi belle , & fi
nombreuſe aſſemblée de Scigneurs
dans leurs habits de
ceremonie ; car leur maniere
d'habillement eſt leſte , & approche
fort de celle des Ancicas
Romains. Leur coëffure
HISTORIQUE . 47
leur donne un fi grand air
que le Turban des Ottomans
paroift ridicule en comparaifon
de celuy qu'ils portent.
Deux aigrettes d'or s'élevent
pardeſſus , & c'eſt à cauſe de
cela qu'on les appelle Kzel -
Baches ; c'est-à-dire teſtes d'or
ou teſtes rouges. Leurs veſtes
de deſſous brillent merveilleuſement.
Elles ſont d'un brocard
à fond d'or ou à fond
d'argent , auffi bien que leurs
écharpes. Leurs cafaques font
garnies de peaux de zibelines,
& les deſſus ſont d'un drap
écarlate chamarré de paffe
48 JOURNAL
ments d'or , ou bien ils font
des plus précieux brocards de
Perle ,& un Kzel Bache ſe
contentera de pain , & de lait
aigre pour ſa nourriture , afin
de menager de quoy ſe bien
vêtir ,& entretenir , & orner
fon cheval .
Il ſemble que le Roy pour
mieux faire paroître l'éclat , &&
lebrillant des habits de ſesOfficiers
, veüille faire parmi cux
ce que font les ombres dans
un Tableau. Il affecte de le
vêtur d'une maniere ſimple ; il
n'y a que l'aigrette qu'il porte
fur lecôté gauche de ſonTurban
2
HISTORIQUE. 4
ban , qui le diftingue par les
pierreries dont elle eſt ornée ,
qui font de grand prix...
Sous le Regne du feuRoy,
les Perſes imitoient affez la
magnificence d'Aſſuerus dans
leurs feſtins ; mais ils n'imitoient
pas la temperance , &
la moderation que ce Prince
vouloit qu'on gardât dans les
fiens . Car on y forçoit les
Grands de boire juſques à un
excés qui avoit ſouvent des
fuites defagreables; cependant
le Roy l'ordonnoit par politi
que ; car le vin tiroit de leur
bouche bien des veritez qu'ils
qu'ils
Février 1715. E
So JOURNALE
luy auroient cáché étant fobres.
Il le faifoit auſſi pour ſe
divertir ; car fon plus grand
divertiſſement étoit de les voir
emporter hors du feſtin, comme
des corps morts. Il les réduiſoit
bientôt dans l'état où
il les vouloit mettre , pour ſe
divertir; car il les faifoit boire
dans une eſpece de gobelet à
manche , fait en forme d'une
cuilliere à pot , qui tenoit au
moins une bonne pinte de Paris.
Ils appellent ce genre de
gobelet Hazar Pecha , c'està-
dire , mille meſtiers , parce
qu'ils diſent que ceux qui le
HISTORIQUE. SI
vuident deux ou trois fois ,
peuvent parler à l'avanture do
mille fortes d'arts , & de profeffions
. On ne leur fert rien
qui corrige le vin , car ils le
boivent durant les Audiances,
lorſqu'on n'a encore ſervy que
< des ſuccreries , & des fruits .
Les Européens qui ont
l'honneur d'être appellez à
ces feſtins, y trouvent dequoy
fatisfaire leur appetit ; parce
que ce qu'on y ſert eſt bien
exquis , & bien apprêté ; mais
ils font fortembarraffez quand
il faut manger le ris à pleing
main , &déchirer le boüilli ,
E ij
52 JOURNAL
1-
& le rôti avec les doigts ; car
onn'y fert ny couteaux , ny
fourchettes ,& pas même des
ferviettes . On fert des cuillieres
de buis ; mais c'eſt pour
boire une certaine liqueur
compoſée d'eau roſe , de vin
cuit , & de verjus , qu'on boit
en mangeant leris. On ne peut
s'en ſervir pour manger , parce
qu'elles font fort larges , &
fort creuſes , de maniere qu'on
n'y peut prendre avec les levres
que la ſuperficie de ce qui
n'eſt pas liquide , le reſte demeurant
au fond.
La modeſtie , le refpect ,&
HISTORIQUE . SS
la retenue des Officiers eft
merveilleuſe ,& on n'obſerva
jamais mieux le Silence dans
les Communautez les
gulieres de l'Europe ,qu'on les
garde aux feſtins du Roy de
Perſe ; mais on ne s'y contraint
pas long temps ; car
mangeant toutes chofesàplei
nes mains , leur repas eft fi
court qu'à peine a ton achevé
de fervir àceux qui font en
bas , qu'on commence de
lever de devant ceux qui font
enhaut.
La magnificence du Roy
de Perſe paroiſt encore dans
Eij
54 JOURNAL
le grand nombre de Princes
Etrangers qu'il entretient à ſa
Cour. Le Prince de Georgie
&pluſieurs Princes Yuzbegues
avecleur Cour y vivent maintenant
à ſes dépens. Les Ambaffadeurs
, les Envoyez ,& les
Porteurs de Lettres des Princes
de l'Europe , & de l'Afic
qu'ony confond tous ſous le
nom d'Hôtes , ſont logez ,
meublez , & entretenus par la
liberalité du Roy , qui ne les
congedie jamais fans leur faire
un preſent d'argent , de brocard
, & d'étoffe de foye travaillées
dans ſes manufactures.
HISTORIQUE. 55
Il n'y arien de plus obligeant
que la maniere avec laquelle il
les reçoit Dés qu'ils font ar
rivez fur les confins , & qu'ils
ont fait ſçavoir au premier
Gouverneur qu'ils portent des
Dépêches au Roy de la part
des Princesquiles envoyent ,
leGouverneur leur donne des
chevauxpourmonter leur fuite
; & il leur fournit autant
de mulets , & de chameaux
qu'ilen faut pour porter leurs
bagages. Il envoye des Offi
ciers de fa maiſon pour les
conduire , avec un ordre de
leur faire donner une maiſon ,
Eiiij
36 JOURNALH
&leur dépenſe de bauche de
journée en journée , juſques à
cequ'ils arrivent à la Capita
let,&quand ils y font arrivez ,
ces Conducteurs les placent
dans une maiſon dans le Fauxbourg
,& ils vont donner avis
au Roy de leur arrivée. Le
Roy les reçoit au nombre de
ſes Hoſtes , il ordonne à l'Introducteur
des Ambaſſadeurs
de leur en porter la nouvelle
de ſa part , de leur preparer
une maiſon ,& des meubles,
&de les y introduire avechon
neur. L'Introducteur les va
complimenter dans le Faux
HISTORIQUE. ST
bourg,ilcompte ceux deleur
fuite,il en vient faire fon rapport
au Roy, qui leur affigne
des appointemens à propor
tion des gens qu'ils ont à leur
ſervice. Aprés cela l'Introduc
teur les vatrouver ,& les me
ne dans l'appartement qui leur
a eſté preparé. Il leur donne
un certain nombre de Gardes
du Roy qui ſe tiennent àla
porte pour empêcher qu'on
n'interrompe les Hoſtes de Sa
Majesté , & qu'on ne faſſe pas
d'inſulte à leurs Domeſtiques.
Il leur donne leurs appointemens
pour un mois , &il con
58 JOURNAL
tinuë de les leur apporter au
commencement de chaque
Lune. Illes viſite ſouvent pour
s'informer deleur ſanté,&de
leurs beſoins ,afin d'en informer
le Roy. Il les conduit à
toutes les audiances ,&à tous audiances
les feſtins publics , où ils ont
leur place avecdiſtinction ; ils
font honorez , & refpectez
par tout ; & ce ſeroit toucher
le Roy à la prunelle de ſes
yeux que de donner la moindre
occaſion de chagrin à fes
Hoſtes. Il a beaucoup d'égard
pour eux, il les défraye par le
chemin quand il les a congeHISTORIQUE.
رو
diez de la même maniere qu'il
les-a reçus.
Pour ce qui regarde les affai
res duConſeil du Roy , tout y
eft reglé. Ses Conſeillers de
Religion , d'Epée & de Robe
y font en nombre égal , tous
gens choiſis , d'eſprit & d'experience.
Ils ont de la pené
tration , & beaucoup de vivacité;
ils conçoivent aisément ,
ils donnent aux affaires toute
l'attention qu'elles meritent ,
&ne forment leurs déciſions .
que ſur des reflexions exactes .
Ils deliberent meurement ,&
ne ſe hâtent pas de decider.
60 JOURNAL
Ils ont cette maxime que le
temps fait plus qu'une année ,
&que ſçavoir temporifer
c'eſt ſçavoir vaincre fans peril.
Le ſecret eſt ſi grand dans
le Conſeil , qu'on a remarqué
qu'un pere ne revele pas à fon
fils les meſures qu'il fçait qu'on
ya priſes contre la vie.
Le Conſeil Privé eſt compofé
des principaux Eunuques
, & c'eſt dans ce Conſeil
que font decidées les affaires
les plus importantes del Erat.
Le premier Miniſtre ,& Isautres
Seigneurs ne ſçavent rien
de ce qui s'y paffe. Ces EunuHISTORIQUE.
GI
ques poſſedent les premieres
Charges , ils font gens de tête ,
& le Roy ſe repoſe ſur leur
fidelité.
Le Royaume des Perſans eſt
ſi vaſte & fi puiſſant , que tous
leurs voiſins qui ſont d'une
Secte Mahometane, differente
de la leur , conçoivent tant d'averſion
pour eux , que le Roy
eſt obligé d'entretenir des
Troupes nombreuſes pour
couvrir ſes Frontieres. Il a toûjours
au moins 12000. hommes
dans la Province de Kandahar
, qui confine au Grand
Mogol : 20000. dans le Ko62
JOURNAL
tasan , qui confine auxTartares
de Balk, Bokara, & Samarkand
: 15000.dans le Mazandran
, & le Guilan , qui confine
aux Moscovites , & aux Coſaques
par la Mer Caſpienne :
12000. dans le Derband , & le
Chiwan,qui confinent auxmêmes
Peuples , auffi bien qu'à la
Circaffie , à la Georgie , & à la
Colchide : 20000. dans laMedie
, dont la partie ſupericure
confine à la Turcomanie , &
l'inferieur auCurdiſtan: 12000.
à Erivan qui confine aux Etats
du Grand Seigneur , vers l'Armenie
Mineure : 12000. dans
HISTORIQUE. 63
le Laureſtan qui confine à Babylone
: 15000. dans la Su
ziene qui confine à l'Arabie ,
& 12000. dans l'anciennePerſe
, & la Caramanie qui s'étendent
depuis le Sein Perfique,
juſqu'au Fleuve del Inde.
Ces Troupes avec la Maiſon
du Roy ne font guere
moins de cent cinquante mil
hommes , fans y comprendre
les Garniſons des Villes qui
font dans le coeur du Royaume.
:
Le Roy de Perſe n'a pas
d'Infanterie ; parce qu'elle ne
pourroit pas ſouſtenir les fati64
JOURNAL
gues des Deferts & des Montagnes
dont la Perſe eſt remplie.
Ils ne ſe ſervent pas d'artillerie
pour la même raiſon.
Ils n'en ont pas beſoin pour
deffendre leursVilles, qui n'ont
ni murailles , ni fortifications.
Il n'a point de force fur
Mer , quoyqu'il ne tienne qu'à
luy d'entretenir de belles Flottes
, de ſe rendre le maître du
Golphe d'Ormus , de la Mer
d'Arabie , & de la Mer Cafpienne
: mais les Perſans n'aiment
point la navigation , ils
en ont même tant d'horreur
qu'ils appellent , Nacoda, c'està-
dire
HISTORIQUE . 65
à dire Athées , ceux qui expoſent
leur vie ſur un élement fi
peu fûr. Cela fait plaifir aux
Armeniens qui font tout le
commerce du Royaume.
Jecroy , Meffieurs , que ce
que vous venez de lire de la
Perſe ſuffit pour vous donner
une idée generale de ceRoyau.
me : finon la fidele Relation
que je vais vous faire du voyage
de ſon Ambaſſadeur , va
achever de remplir ce qui peut
manquer à votre curiofité ;
mais je penſe qu'il eſt à propos
de remonter , s'il eſt poſſible ,
à l'origine des chofes , pour
pour
Février 1715.
66 JOURNAL
vous mettre mieux au fait de =
cette Ambaſſade.
M. de Feriol étant Ambaffadeur
du Roy à la Porte , la
Cour envoya M. Fabre en
Perſe. M. Fabre dont l'hiſtoire
& le nom offrent à ma
memoire une des plus fingulie.
res& des plus galantes épiſodes
du monde & dont je
pourray vous entretenir ail-
Ieurs , alla juſtement mourir à
Erivan , en Armenie , Ville
Capitale de la Province de ce
nom ,& qui eſt le plus grand
Gouvernement de la Perſe.
Aprés ſa mort , M. Michel
HISTORIQUE. 67
aujourd'huy Conſul d'Alep ,
& qui étoit alors à Conſtantinople
, fut choiſi par la Cour
pour luy fuccéder dans ſa
Miſſion : il ſe rendit auſſitôt à
Erivan, & de là à Hifpahan ,
où il fit un Traité de Commerce
, par lequel Traité la
Courde Perſe confirmoit tous
les Privileges qui avoient éré
accordez juſqu'alorsen faveur
desMarchands & des Miffion
naires à la confideration de
l'Empereur de France.
Peu de temps aprés qu'il ſe
fût acquitté de la Commiffion
avec honneur , & qu'il fur
Fij
68 JOURNAL
parti de la Perſe , les Armeniens
firent tous leurs efforts.
pour rompre les meſures qu'il
avoit priſes pour l'affermiſſement
deſdits Privileges. Ils
maltraiterent les Marchands
François , ils accuſerent les
Miffionnaires , de toutes fortes
de crimes , & ils joignirent
àleurs impoſtures une Requête
dans laquelle ils repreſenterent
au Roy , que , non contents
d'enlever leurs femmes ,
& leurs enfants , ils pretendoient
encore les contraindre
à changer de Religion. Cette
Requête fut foutenuë par des
HISTORIQUE 69
Grands de la Cour qu'ils mi
rent dans leurs intereſts à force
depreſents ,& qui par furpriſe
, obtintent du Roy un
Commandement contradictoire
aux principaux articles
du Traité. En vertu dece
Commandement , les Marchands
& les Miſſionnaires répandus
dans les Provinces de
ce grand Royaume ,, curent
beaucoup àſouffrir ſur tout à
Amadan, l'ancienne Suſe, autrefoisla
Capitalede la Perfe ,&
leséjour de fes Roys , où l'on
affeure encore que deuxTombeaux
Superbes que les Juifsy confer70
JOURNAL
vent de tout temps, avec beau
coup deſoin & de veneration ,
font ceux d'Esther &de Mardochée.
Ils efſuyerent de pareils
traitements à Tauris , ( l'ancienne
Ecbatanne , où la vraye
Croixfut 14 ans entre les mains
de Cofroës , e jusqu'à ce que
Empereur Heraclius l'eûtobligé
de la luy rendre aprés une grande
Victoire qu'il gagna fur luy ; il
la porta ensuite en triomphe à
Ferufalem Ils n'curent pas
moins à fouffrir à Chamakée ,
Ville confiderable au Nord de la
Perfevers la Mer Cafpienne ,
où le Pere ChampionJefuite &
HISTORIQUE. 71
Son Compagnon furent misfous
lebâton,,&&eennsuite exilez. Ec
enfin àGandga autre Ville entre
Chamakée Tiflis Capitale
de la Georgie , où le Superieurdes
Capucins recent à differentes repriſes
,plus de deux mille coups
de bâtons ,&auroit eſté martyrifé
,fi on ne l'avoit délivré à
force d'argent. Tout cela cependant
s'étoit paflé contre
les intentions du Royde Perſe.
Voilà l'état où étoient les
affaires des Marchands & des
MiſſionnairesFrançois dans ce
Royaume,
Royaume , lorſque M. de
GaliſſonEvêque d'Agathople &
72 JOURNAL
Coadjuteur de M. Pidou de
S. Olon Evêque de Babylone ,
arriva en Armenie . D'abord
pour arrêter cette perfecution
, il déclara au Can * d'Erivan
, qu'il étoit chargé
d'une Lettre du Roy de France
pour l'Empereur de Perſe :
le Can en donna autfitoft avis
à la Cour , & aprés trois mois
de ſejour à Erivan , il le fic
conduire avec honneur à Hafpahan
, où on luy affigna foixante
écus par jour , quoyqu'on
ſcoûr qu'il n'avoit
* Ce Can s'appelle Beglerbay , on
Seigneur des Seigneurs
aucun
HISTORIQUE. 73
aucun Caractere. Mais ces
bienfaits , quelques confiderables
quils ſoient , font en uſa
ge chez les Rois de Perſe , &
ils ont tant de confideration
pour les Princes Etrangers ,
& fur tout pour les Rois de
France , qu'il ſuffit d'eſtre porteur
d'une Lettre de leur part ,
pour eſtre receu au nombre
delours Hoftes .
M. l'Evêque d'Agathople
eſtant arrivé àHifpahan , s'appliqua
uniquement à détromper
la Cour ſur les calomnies
qu'on avoit repanduës contre
les Miffionnaires & les Mar-
Février 1715 . G
74 JOURNAL
chands François qui estoient
alors en Perſe . Il chercha les
cauſes &les motifs de leurs impoſtures
dans leur commerce
&dans leur Religion.
Dans le commerce il découvrit
la haine & la jaloufie
des Armeniens liguez avec les
Anglois & les Hollandois
contre les Marchands de nôtre
Nation.
La guerre eſtoit alors allumée
dans toute l'Europe , ou
pour mieux dire les plus grandes
Puiſſances de l'Europe
avoient juré la ruine de la
France ; & le fuccés ne ré-
:
ま
A
HISTORIQUE. 75
pondant pas toûjours àl'équité
de nôtre cauſe, nos Ennemis
avoient ſoin de porter jufqu'aux
extremitez du monde
l'apparence de leur triomphe
avec le bruit de leurs menaces.
LesLettres&les diſcours qu'ils
ſemoient en tous lieux , produiſoient
alors des effets dont
nous nous reſſentions par
tout. Du coſté de la Religion,
il reconnut que les Armeniens
&fur tout leur Patriarche ef
toient les ennemis déclarez
des Miſſionnaires . Permettezmoy
icy , Meſſieurs, deux lignes
de digreſſion ſur la Reli
Gij
76 JOURNAL
gion des Armeniens. Vous
Içavez , ou vous ne ſçavez pas
ſans doute , qu'ils rejettent le
Concile de Calcedoine , qu'ils
excommunient tous les ans
S. Leon , & qu'ils ſuivent les
Dogmes d'Utuches qui ne reconnoiſſoit
qu'une nature en
J C. fans compter les autres
erreurs dont ils ſont infectez .
Mais ce n'eſtoit pas tout à fait
de cela qu'il eſtoit queſtion ,
& le Patriarche qui animoit
les Armeniens contre nos Mif
ſionnaires ne ſe ſeroit peutêtre
guere mis en peine du
changement qu'ils vouloient
HISTORIQUE. 77
leur inſpirer , s'il y avoit également
trouvé ſon compte du
côté de l'intereſt.
Ces découvertes faites , M.
l'Evêque d'Agathople travailla
au fuccés des deſſeins qu'il
avoit formez pour le ſervice
de tant de gens qui avoient
beſoin de ſon ſecours ; mais
malheureuſement la mort ne
luy laiſſa pas le loiſit d'y travailler
long- temps ,& il eût à
peine les yeux fermez que les
choſes retomberent dans la
confufion oùil les avoit trouvées.
M. Richard Miffionnaire
Gij
78 JOURNAL
des Millions Etrangeres
homme ſage & éclairé , ſe
trouva alors à Erivan , où l'Evêque
de Babylone luy écrivit
pluſieurs Lettres qui le
déterminerent enfin à ſe rendre
à Hifpahan , où quelque
temps aprés ſon arrivée, il fût
affez heureux pour pouvoir
faire preſenter une Requête
au Sultan Usſſain ,qui fut fi
touché du détail des choſes
qu'elle contenoit qu'il luy fic
donner deux mille cinq cens
écus , pour en payer huit cens
que devoit l'Evêque d'Agathople
en mourant ,&le refte
HISTORIQUE. 9
:
pour ſa ſubſiſtance Il luy fic
affigner_enſuite dix écus par
jour , le fit loger , & le receut
au nombre de ſes Hôtes .
Sur ces entrefaites M. Defalleures
Ambaſſadeur du Roy
à Conſtantinople envoya à
Hifpahan , les nouvelles imprimées
de la défaite entiere
des Ennemis à Marchiennes
&à Deſnain , & celle de la
levée du Siege de Landrecy ,
avec tout le détail des grandes
circonstances de cette memorable
Journée. Le Courier
chargé de ces Lettres , les remit
entre les mains de M. Ri-
Giiij
80 JOURNAL
chard qui les fit auffitôt traduire
en Perfien & preſenter
le lendemain à la Porte , où
l'Etmadaulet * accompagné
des plus grands Seigneurs de
la Perſe donnoit alors à ſon
ordinaire une Audiance publique.
Il n'eût pas plutôt
apperceu le Porteur de ce
paquet , qu'il demanda de
quoy il étoit queſtion. Seigneur
, luy dit il , ce ſont des
nouvelles d'une grande Victoire
que l'Empereur des Fran
çois a remporté de puis peu
fur ſes ennemis . Hâtez-vous ,
* C'est le nom du premier Ministre.
HISTORIQUE. 81
luy répondit ce Miniſtre ,
tranſporté de zele & de joye ,
hâtez vous , d'en faire la lecture.
Ce qu'on n'eût pas le
temps d'achever , parce que le
Sultan averti que l'Aúdiance
venoit d'eſtre rompuë par un
évenement fingulier , en envoya
demander la cauſe. L'Etmadaulet
fit donner auſſitôt à
P'Eunuque que le Sultan avoit
dépêche vers luy , le paquet
queM. Richard luy avoit envoyé.
Le Roy de Perfe non
moins impatient que ſon Miniſtre
, s'en fit ſur le champ
82 JOURNAL
faire la lecture, en preſence de
toutes lesFemmes &de ſes Eunuques
, & en reconnoiffance
du plaiſir qu'il avoit ſenti au
recit d'une ſigrande nouvelle,
il fit donner àM. Richard un
preſent de la valeur de plus de
deux cens écus.
Les affaires des François
changerent alors entierement
de face en Perſe , & il ne s'y
tint preſque plus de Conſeil
où il ne fut agité de quelle maniere
on s'y prendroit pour
envoyer inceſſammentunAmbaffadeur
en France, Enfin
malgré la longueur du voya
HISTORIQUE. 83
ge ,& les difficultez des paſſages
par la Turquie , ou par la
Moſcovie; en un mot malgré
tous les obſtacles preſque invincibles
qui parurent oppoſez
à ce deſſein , il fut cependant
executé de la maniereque
vous l'allez lire.
Il étoit important de ne
point donner d'ombrage à la
Porte Othomane ; &le ſecret
de cette Negociation étoit -
d'une ſigrande conſequence ,
qu'il y alloit de la viede l'Ambaffadeur
à être ſoupçonné
d'une Ambaſſade de cette nature
, juſqu'à ce qu'il fut hors
84 JOURNAL
des Etats du Grand Seigneur.
Les motifs de cette crainte
fondée ſur des principes tresraiſonnables
( que le Journal
de Verdun vous développera
de reſte , le mois qui vient )
determinerent le Premier Mi
niſtre de Perſe , à confier au
nom du Roy , à M. Richard ,
les Lettres& le treforde cette
Ambaffade, pour les remettre
au Can d Erivan. Ce qui fut
executé en la forme fuivante.
M.Richard reçût des Miniſtres
de Perſe , ſes inſtructions
pour ſon voyage vers
Lamy Carême 1713. Il fut
1
HISTORIQUE. 85
chargé des Lettres & des Preſents
du Roy le premier May
de la même année ; & le jour
de l'Afcenfion , avec une ef
corte de quarante hommes ,
il prit la route de l'Armenie.
Il courut pluſieurs grands perils
en chemin ,& il fut efcarmouché
par des gens des montagnes
qui ne ſubſiſtent que
des dépoüilles des gens qu'ils
pillent ; mais heureuſement
un petit defilé dont il s'empata
avant qu'ils puſſent y être ,
ou pour mieux dire ,un quart
d'heure de diligence , le ſauva
de leurs mains. Enfin aprés
86 JOURNAL
cinquante jours de marche , il
arriva à Erivan , où il alla d'abord
viſiter le Can , avec la
Lettre du Roy de Perſe dont
il étoit chargé pour luy , & en
même temps avec les Lettres
&les Prefents que ce Monarque
envoye au Roy.
Dés que le Can d'Erivan
eût receu ſur cette affaire les
ordres de ſon Maître , il laiſſa
à M. Richard la liberté de
paffer en Europe par où il le
jugeroit à propos , ce qu'il fit
par la Georgie , la Mingrelie ,
& la Mer Noire , pendant que
ceGouverneur prenoitde ſon
HISTORIQUE. 87
coſté, toutes les meſures qu'il
croyoit les plus juſtes pour
s'acquitter avec honneur dela
Commiſſion dont on ſe repoſoit
fur luy.
La Lettre que M. Richard
luy avoit renduë portoit en
ſubſtance, qu'il convenoit aux
intereſts de ſon Maiſtre qu'il
jettât les yeux ſur un des plus
éclairez & des premiers Seigneurs
de ſon Gouvernement,
pour l'envoyer , d'une maniere
convenable , à l'Empereur de
France , avec la qualité d'Ambaffadeur
de l'Empereur des
Perfes.
88 JOURNAL
Ce Can trouva alors dans
MehemetRıza Beg, Intendant
de la Province d'Erivan , Perfan
de Nation , & aprés luy la
premiere perſonne de fon
Gouvernement , un ſujet capable
de répondre par ſon
merite , & par l'éclat de ſon
Ambaſſade , à la haute idée
que les Peuples de l'Europe
ont des Souverains de l'Afie ,
&particulierement duRoyde
Perſe. En effet , dés qu'il l'eût
chargé de la part de ſon Maître
, de cette importanteCommiſſion
, il ſe diſpoſa à partir
avec un grand nombre de
chameaux ,
HISTORIQUE. 89
chameaux , de tantes ,debagages
, en un mot avec un
équipage auſſi ſuperbe qu'en
puiſſe avoir aucun des plus
grands Seigneurs de l'Afie.
Pendant que Mehemet RizaBegpreparoit
tout l'appareil
de ſon voyage , le Can
d'Erivan prenoit de ſon côté
toutes ſes précautions , pour
aſſurer le tranſport des preſens
du Roy de Perſe auRoy
de France.
Acob Jean , Armenien de
Nation , & le plus riche Marchand
de cette Contrée fuc
choiſi pour cette effet , & fon
Février 1715 . H
१० JOURNAL
bien , ſa femme, &les enfants
ſervirent d'ôrages pour la ſeu
reté de ce Treſor , dont on
luy confia particulierement &
la garde& les clefs.Enfin il partit
d'Erivan le 15. Mars 17 14 .
avec l'Ambaſſadeur , & ils prirent
enſemble la route de l'Eu .
rope , par la Natolie ; mais
pendant qu'ils traverſent ces
grands Deſerts qui font entre
la Turquie & la Perſe , où il
ne leur arrive rien qui ſoit
dignes de remarque , fouffrez ,
Meſſicurs , que pour vous donner
une juſte idée , ou plutôt
pour vous rafraîchir la me-
C
ま
HISTORIQUE.
moire de la maniere dont les
Armeniens vivent en Perſe ,
je vous preſente à leur ſujet
un extrait de quelques Chapitres
tirez des meilleurs Memoires
qui traitent des Etats
du Sephi.
Je vous ay dit dans un autre
endroit de ce Journal
quelle eſt en peu de mots , la
Religion qu'ils profeſſent.
Maintenant je croy que vous
ne me blâmerez pas de vous
dire quelque choſe des Ceremonies
de leurs Baptêmes , de
leurs Mariages , de leurs Enserrements
,& de la conſtan-
Hijy
92 JOURNAL
ce avec laquelle ils s'expoſent
aux plus affreux fupplices ,
plûtôt que de renier leur Religion.
C'eſt la coûtume des Armeniens
de baptifer les enfans
le Dimanche , & s'ils en
bapriſent quelques-uns dans
la ſemaine , c'eſt qu'ils ſe trouvent
en danger de mort. La
ceremonie ſe fait de cette maniere.
La Sage- femme prend
l'enfant qu'elle porte dans l'Eglife
, & le tient ſur ſes bras ,
juſqu'à ce que l'Archevêque ,
l'Evêque , ou le Prêtre qui lo
doit baptifer , ait die une par
HISTORIQUE. 9
tie de la Liturgie du Baptême.
Alors celuy qui baptife prend
l'enfant qui eſt nud , le plonge
dans l'eau , & l'en ayant retiré
le met ſur lesbras du Parrain ,
& lit encore quelques prieres.
Pendant qu'il les lit , il tient
ducoton dans ſes mains , qu'il
tord , & dont il fait un filet
de demie - aune de long. Il en
fait un autre de même longueur
d'une foye rouge qui
eſt plate , &de ces deux filets
qu'il tortille enſemble , il fait
un petit cordon qu'il met au
col de l'enfant. Ils diſent que
ce cordon fait de deux fils dif
94 JOURNAL
* ferens , l'un de coton blanc
l'autre de ſoye rouge , ſignifie
le ſang , & l'eau qui fortit du
Corps de JESUS CHRIST ,
lorſqu'il fut percé d'un coup
de lance à la Croix. Aprés ce
cordon noüé au col de l'enfant
, il prend de la Sainte
Huile pour l'en oindre en plufieurs
endroits du corps , en
faiſant le Signede laCroix fur
chaque endroit où il met de
l'huile , & prononçant à chaque
fois ces paroles :Je te baptiſe
au nom du Pere,du Fils,
du S. Efprit Il commence
l'onction par le front , de-là
HISTORIQUE.
au menton , puis il vient à l'eftomac,
aux aiffelles,aux mains,
& aux pieds.
La ceremonie du Baptême
étant achevée , le Parrain fort
de l'Eglife , ayant l'enfant fur
ſes bras ,& dans chaque main
un cierge de cire blanche allumé
, felon la qualité du pere
de l'enfant. On fort de l'Egliſe
au fon des tambours
des trompettes , des hautbois
, & d'autres fortes d'inſtrumens
du Pays qui vont
devant l'enfant qu'ils accom
pagnent juſques au logis , où
eſtant arrivez , le Parrain
JOURNAL
les remet entre les mains
de la mere. Elle ſe proſterne
enmême temps devant le Par
rain luy baiſant les pieds , &
pendant qu'elle eſt en cette
poſture , le Parrain luy baiſe
le deſſus de la tête. Le Pere ,
ni le Parrain ne donnent jamais
le nom à l'enfant ; mais
celuy qui le baptiſe luy donne
le nom du Saint dont la Fête
ſe rencontre le Dimanche du
Baptême. Si par hazard il n'y
a point de Saint dans leurCalendrier
ce jour de Dimanche ,
il prend le nom du premier
Saint qui vient dans la ſemai
ne
HISTORIQUE. 97
ne ,&de la forte, il n'y a point
parmy eux de nom affecté.
L'Enfant étant de retour au
logis , il s'y fait aſſemblée de
bien des gens , & le feſtin eſt
preparé pour les parents &
amis , & pour celuy quia baptiſé
l'Enfant , & qui eſt ſuivi
d'ordinaire de la plus grande
partie des Preſtres & Moines
du Convent , ou de la Paroifſe
où le Baptême s'eſt fait. Le
petit peuple s'engage tellement
pour ces fortes de feftins
, non ſeulement auxBaptêmes
, mais auſſi aux mariages
, & aux enterremens , que
Février 1715 . I
JOURNAL
le plus ſouvent dés le lendemain,
il n'ont plus de quoy
vivre, & qu'ils ne peuvent
payer ce qu'ils ont emprunté
pour cette inutile dépenſe.
C'eſt la coûtume en Perſe de
fairedonner aux coins des ruës
des coups de bâton à ceux qui
doivent , & qui ne peuvent
payer ; & ils font quelquefois
fi maltraitez ( car cela ſe fait
deux ou trois fois la ſemaine,)
que les ongles leur tombent
des pieds , & qu'ils ne peuvent
plus ſe ſoûtenir. Les creanciers
en uſent de la forte
,
afin que les parents & amis du
HISTORIQUE.
debiteur enayent compaſſion,
&luy donnent de quoypayet
ſes dettes ; mais ils trouvent
le moyen de ſe dérober à ce
fupplice , & quand ils voyent
qu'ils fontinſolvables,ils ſe retirent
dans le Alicapi,c'eſt àdire,
la porte de leur Prophete , qui
eſtun lieude retraite pour tous
ceux dont les affaires vont
mal , & qui ne peuvent ſatiſ
faire leurs creanciers. Ces lieux
là ſont ſi privilegiez , que le
Roymême ne peut les en tirer
& ils font nourris des rentes
anciennes qui ſont affectées
aux mêmes licux , & des au-
I ij
100 JOURNALI
mônes que l'on y fait tous les
jours. LesArmeniens qui ſont
pauvres ,& qui ne veulent pas
s'endetter pour les feſtins d'un
Baptême,ont introduit depuis
peu une coûtume , pour ſe
mettre à couvert de la honte
qu'ils croyent qu'il y a, de ne
pas faire grande chere à fes
amis dans cette rencontre. Ils
font baptifer l'enfant dans la
ſemaine, ce qui fait croire que
l'enfant eſt fort malade , d'au
tant plus qu'ils vont en hâte à
l'Egliſe ſans nulle cerémonie ,
&qu'ils ne ceffent de dire en
pleurant que l'enfant s'en va
mourir.
-
HISTORIQUE. FOT
Si une femme eft accouchée
quinze, ou vingt jours , &même
deux mois avant Noël , ils
different leBaptêmedel'enfant
juſqu'à cette Feſte , pourvû
toutefois que l'enfant ne de.
vienne pas malade. Voicy
qu'elle eſt la cérémonie que
l'on fait d'ordinaire à ce Baptême.
Dans toutes les Villes ,
ou Villages , où il y a des Armeniens
, & où il paſſe une
riviere, ou qu'ils'y trouvequelque
érang , ils ont deux ou
trois bâteaux plats couverts de
tapis fur quoy on marche , &
onydreſſe le jour de Noël unc
I ij
102 JOURNAL
maniere d'Autel. Le matindés
queSoleil ſe leve, tout leCler
gé Armenien, tant du licu ,
que des lieux circonvoiſins ,
ſe rend fur ces mêmes bâ
teaux vêtus defes orne
mens, avec les Croix , & les
Bannieres. Ils trempent la
Croix par trois fois dans l'eau,
&àchaque fois ils y jettent de
de la Sainte Huile. Aprés ils
liſent la Liturgie ordinaire du
Baptême , & l'Evêque , ou le
Preſtre prenant l'enfant il le
plonge dans l'étang , ou dans
la riviere juſqu'à trois fois , en
diſant les paroles ordinaires
HISTORIQUE. 103 .
Je tebaptise aunom du Pete,&c.
en l'oignant d'huile , comme
j'ay dit cy-deſſus. C'eſt une
merveille que la pluſpart de
ces enfants ne meurent de
froid , quand la ſaiſon eſtun
peu rude. Le Roy de Perfe
ſe trouve d'ordinaire à cette
cérémonie quand il eſt à Hifpahan
,&il ſe rend à cheval
au bord de la riviere avec les
Grands de ſa Cour. Laceremonie
achevée , il va àZulpha
au logis du Kalenter, qui eſt le
Gouverneur ou Juge des Armeniens
, chez lequel le diné
eſt preparé. Il n'y a point de
I iiij
104 JOURNAL
lieu au monde où l'on puiſſe
traiter un Roy avec moins de
peine que dans la Perſe;car ſi
un particulier prie le Roy à
manger chez luy ,& fi Sa Majeſté
veut luy faire cet honneur
, il n'a qu'à aller trouver
le Chef des Officiers , & luy
porter vingt tomans , qui font
environ trois cent écus, en luy
diſant que Sa Majesté vient
prendre un repas dans la maiſon
de ſon Eſclave ; alors
moyennant cette ſomme de
vingt tomans , leChefdes Officiers
eſt tenu d'envoyer au
logis de celuy qui traite leRoy ,
HISTORIQUE. 105
tout cequi eft neceſſaire pour
le repas ; fans cela c'eſt une
choſe qu'on ne pourroit entre
prendre, le Roy ne mangeant
jamais que dans de la vaifſelle
d'or , ce qu'un particulier
ne pourroit fournir. A l'iffuë
du repas on apporte au Roy
le preſent qu'on luy fait toûjours
dans ces rencontres , &
qui d'ordinaire eſt quelquegalanterie
qui vient d'Europe ,
& qui ne vaut gueres moins
de quatre ou cinq mille écus.
Quandils n'ont rien de galant
à luy preſenter , ils mettent
pareille valeur dans un baffin
106 1 JOURNAL
en Ducats d'or de Veniſe , &
l'offrent à Sa Majesté avec de
grandes foumiffions ; ils font
auſſi des prefens à quelques
Seigneurs , & aux principaux
Eunuques qui font à ſa ſuite,
fans compter ce qu'ils envoyent
à la mere du Roy s'il
en aune , aux Sultanes ſes femmes
,& à ſes foeurs. Ainfi ce
feſtin ſe faiſant ſans embarras
du coſté du traitement , ne ſe
fait pas du coſté de la bourſe
fans grande dépenſe ; mais les
Armeniens deZulpha peuvent
aisément la ſupporter.
Les Armeniens marient
HISTORIQUE. 107
d'ordinaire leurs enfants ſans
que les deux parties ſe foient
vûës ; & même ſans que les
peres ny les freres en ſçachent
rien. Il faut que ceux qu'on
veut marier ſe rapporte à ce
que les peres , ou les parens
leur endiſent. Aprés que les
meres ont conclu entr'elles le
mariage , elles en parlent à
leurs maris qui approuvent ce
qu'elles ont fait. Sur cette approbation
la mere du garçon
avec deux vieilles femmes ,&
un Prêtre vient au logis
de la mere de la fille ,& luy
preſente unebague de la part
108 JOURNAL
de celuy avec qui on veut la
fiancer. Le garçon paroît enfuite
, le Prêtre lit quelque
choſe de l'Evangile pour be
nir les deux parties , aprés
quoy on luy donne quelque
argent ſelon le bien qu'a le
pere de lafille. Puis on prefente
à boire à la compagnie ; &
cela s'appelle les fiançailles,
Quelquefois ils accordent les
enfants quand ils n'ont que
deux ou trois ans ; & même
lorſque deux femmes qui font
amics ſe trouvent enceintes
enmême temps,elles ſe promettent
de faire un malige
*1
HISTORIQUE. 109
,
des deux enfants qu'elle portent
, s'il arrive que l'une ait
un garçon & l'autre une fille.
Cela étant on les accorde dés
qu'ils font nez ; & depuis que
le garçon a donné la bague
quandil ſeroit vingt ans fans
ſe marier ,il eſt obligé d'envoyer
tous les ans le jour de
Pâques unhabit à ſa Maîtreſſe
avec tout l'afſſortiment ſelon
la qualité de la fille. Trois
jours avant que de celebrer le
mariage le pere & la mere du
garçon font préparer un feftin
qu'ils font porter chez le pere
&la mere de la fille , où fo
rro JOURNAL
trouvent les deux familles des
deux parties. Les hommes
font dans un licu àpart , & les
femmes dans un autre ; car ils
ne mangent jamais enſemble
dans des réjoüiſſances publi+
ques. La veille des nôces l'époux
envoye des habits à fon
épouſe , & quelque temps
aprés il vient prendre ce que
la mere de l'épouſe luy donne
de ſon côté. Que ſi l'époufe
n'a plus de mere , c'eſt quelque
vieille de ces plus proches
parentes qui habille l'époux.
Enſuite l'époux monte ſur un
cheval , & l'épouſe ſur un
:
HISTORIQUE. MI
autre , qui ont de magnifiques
harnois avec des brides d'or
&d'argent ſi ce ſont gens riches
;&ceux qui font pauvres,
&qui n'ont point de chevaux
àeux , ont recours auxGrands
qui leur en prêtent volontiers
pour cette Ceremonic. En
fortant du logis de la fille l'époux
va devant ; & a fur fa
tête un voile de gaze incarnate
, ou d'un retz d'or & d'argent
, dont les mailles font
fort preffées ; &qui le couvre
juſqu'àl'eſtomac. Il tient à ſa
main le bout d'une ceinture
qui a trois ou quatre aunes de
112 JOURNAL
long ; & l'épouſe qui vient
derriereà cheval tient l'autre
bout. Elle eſt auſſi couverte
d'un grand voile blanc depuis
la têtejuſqu'aux pieds , & le
cheval en eſt auſſi à moitié
couvert ; elle eſt ſi cachée ſous
ce voile , qui reſſemble plûtôt
àun grand linceul , qu'on ne
luy voit que les yeux. Deux
hommes marchent à côté de
chaque cheval pour tenir les
rênes ; & quand ce ſont des
enfants de trois ou quatre ans
(car on les marie quelquefois
dans ce bas âge ) il y a trois
ou quatre hommes pour les
tenir
:
HISTORIQUE. 113
tenir ſur la felle , ſelon la qualité
de leurs parents. Quantité
de jeunes hommes , tant des
parens , que desamis des deux
coſtez viennent à la ſuite , les
uns à cheval, les autres à pied,
avec un cierge à la main
comme s'ils alloient en proceffion
; & d'ailleurs les tambours,
les trompettes , les
haut bois , & autres inftrumens
à la mode du Pays , fuivent
toute la compagnie jufques
àl'Eglife. Quand ils ont
mis pied à terre , chacun fait
place à l'époux & à l'épouse ,
qui ſe vont rendre au pied de
Février 1715 K
114 JOURNAL
l'Autel tenant toûjours laceinture
; & il faut remarquer en
paſſant que dans chaque Egliſe
les Armeniens n'ont qu'un
Autel. Les époux ſe joignent
alors , & s'appuyent le front
l'un contre l'autre , puis le
Prêtre vient& tourne le dos à
l'Autel , aprés quoy prenant
laBible il la met ſur leurs têtes
qui luy ſervent de pupitre ;
&qui enfont affez chargées ,
parce que c'eſt d'ordinaire un
gros in folio affez peſant. Il y
demeure pendant qu'on lit le
formulaire du mariage , &
c'eſt le plus ſouvent un Eve
:
11.5 HISTORIQUE
que ou unArchevêque qui en
fait l'office. Ce formulaire eſt
fort approchant du noſtre.
L'Evêque demande à l'époux
Ne prenez - vous pas une telle
pour vostre Epouse ? & àl'époule:
Ne prenez- vous pas un tel
pour vostre mary ? & ils répondent
tous deux d'un ſigne de
teſte. La benediction matri
moniale étant faite , ils enten
dent la Meſſe , aprés quoy ils
retournent tous enſemble au
logis de la fille dans le même
ordre qu'ils en ſont partis . Les
nôces durent trois jours ,& il
ya , comme j'ay dit , depau
Kij
116 JOURNAL
vres gens qui ſe ruinent ences
occaſions ,& qui ne ſe peuvent
jamais remettre de la dépenſe
qu'ils y ont faite. Il ſe
boit plus de vin aux feſtins des
femmes qu'à ceux des hommes.
Lemary ſecouche lepremier,
la femme luy tire ſes bas,
& n'ôte ſon voile qu'aprés
avoir éteint ſa chandele. En
quelque temps que ce ſoit les
femmes ſe levent avant le jour.
Il y a tel Armenien qui depuis
dix ans qu'il eſt marié n'a jamais
vu le viſage de ſa femme
, & ne l'a jamais oüi parler
, car quoyque le mary luy
HISTORIQUE. 117
puiffe dire ,& tous les patens ,
elle ne répond que de la tête.
Elles ne mangent point avec
leurs maris, & file mariregale
ſes amis aujourd'huy , la femme
traite ſes amies le lendemain.
Dés qu'une perſonne eſt
decedée , un homme deſtiné
aux ſervices mortuaires va
promptementà l'Egliſe queris
un pot d'eau benite ,&l'ayant
apporté au logis du deffunt ,
il la jette dans un grand vaifſeau
plein d'eau , dans lequel
ils mettent le corps mort.Cer
homme s'appelle Mordichou ,
118 JOURNAL
c'eſtà dire celuy qui lave les
morts,& ces Mordichous ſont
en telle horreur parmi le peuple
, quec'eſt un infamie d'avoir
mange avec ces fortes de
gens. Tout ce qui ſe trouve
fur le mort lors de ſon decés
luy appartient,fur ce quelque
belle bague ,&c'eſtla couſtume
dans le Levant de coucher
avec le caleçon , la chemiſe ,
& la camiſole , parce qu'on
ne ſe ſert point dedraps.Aprés
que le morta eſté lavé , on le
revêt d'une chemiſe blanche ,
d'un caleçon , d'une camiſole,
&d'une toque ,& il faut que
HISTORIQUE. 119
letout ſoit neuf, ſans avoirjamais
ſervi à aucun autre. Puis
on le met dans un grand fac
de toile neuve ,& ils coufent
enfuite la bouche du ſac. Cela
étant fait , les Preſtres viennent
prendre le corps pour le
porter à l'Eglife ,& il eſt accompagnéde
tous les parents,
&amis du deffunt qui tiennent
tous un cierge à lamain.
Quand ils font à l'Egliſe ils
poſentle corps devant l'Autel
où le Preſtre dit quelques prieres
, puis on allume des cierges
autour du corps,&on le
laiffe en cet état toute lanuit.
εδωμέναι
120 JOURNALI
Le lendemain matin un Eveque
, ou un ſimple Preſtre dis
la Meſſe , à l'iſſuë de laquelle
on porte le corps devant la
porte de l'Archevêque , ou de
l'Evêque du lieu , où il eſt accompagné
de ſes parens , &
amis , & de tout le peuple qui
s'eſt trouvé à l'Eglife , la plû
partayantun cierge à la main,
Etant arrivez devantcetteporte
, l'Evêque fort de fon logis,
&vient direun Paterpour
Pame du deffunt. Cet acte fi
ni , la plupart de ceux qui ont
accompagné le corps depuis
l'Eglife juſques à la porte de
l'Evêque,
HISTORIQUE, 12t
l'Evêque, ſe retirent chez eux,
&il ne reſte que les parens ,&
quelques amis. Alors l'Evêque
,& les Preſtres font prendre
le corps par huit ou dix
pauvres qui ſe trouventlà ,&
qui le portent au Cimetiere.
Le long du chemin on chante
quelques Oraiſons , que les
Preſtres continuënt en dévalant
le corps dans la foſſe.Puis
l'Evêque prend de la terre par
trois fois , en diſant ces mots :
Tu es venu de terre ,& turetourneras
en terre,&demeures-y
jusqu'à ce que nostre Seigneur
vienne. Ces paroles dites on
Février 1715 . L
122 JOURNAL
remplit la foſſe. Ceux des parents
& amis qui veulent retourner
au logis du deffunt , y
trouvent le dîné prêt ; & même
s'il ſe preſente quelques
autres gens ,ils ne ſont pas refuſez.
Ils ont auſſi accoûtumé
de donner à dîner , & à ſouper
pendant ſept jours à quelques
Preſtres , & à quantité de pauvres
quand ils en ont le moïen.
Ils ne croyent pas que- l'ame
du deffunt ſoit ſauvée , s'ils ne
font cette dépenſe quand ils
le peuvent , & c'eſt d'où procede
que la pluſpart de ceux
dumenu peuple ſont toûjours
HISTORIQUE. 123
miferables,&comme eſclaves
des Mahometans , à cauſe de
l'argent qu'ils empruntent ,&
qu'ils ne peuvent payer.
1 Quand un Archevêque ou
un Evêque meurt ,ils fontcecy
de plus qu'à un Seculier.
Quand la Meſſe eſt dite , un
Archevêque , ou un Evêque
qui ſe trouve là écrit un billet
,& coupant le ſac où eſt le
mort , luy met dans la main le
billet où ſont écrits ces mots :
Souviens- toy que tu es venu de
terre , &que tu retourneras en
terre.
Si l'un de leurs Eſclaves
Lij
124 JOURNAL
meurt avant que ſon Maiſtre
luy ait donné ſa hberté,quand
le corps eft dans l'Eglife , le
Maiſtre écrit un billet fur lequel
il met ces mots : Qu'il
n'ait point de regret , je le tiens
franc ,&luy donne la liberté.
Car ils croyent qu'en l'autre .
monde on luy reprocheroit
qu'il feroit Eſclave , & que
fon ame en pourroit fouffrir
quelque douleur. Que fi l Ef
clave n'a point de Maiſtre , la
Maiſtreſſe , ou à ſon deffaut ,
les enfans font le billet.Quand
il arrive qu'un Armenien ſe
défait lay-même , on ne fait
HISTORIQUE. 125
point fortir le corps par la
porte du logis , mais on fait
un trou dans quelque endroit
du mur qu'on trouve le plus
commode pour mettre le
corps dehors , & delà il eſt
porté en terre fans nulle ce-
Temonie .
En general les Armeniens
font fort attachez à leurs coû
tumes , &à leurs ceremonies ,
&bien qu'il y en ait parmy
eux qui embraſſent le Mahometiſme
pour les interêts du
monde ces exemples font fort
Tares,& il s'en trouve au contraire
d'affez fermes & conf
L iij
126 JOURNAL
tans quand il faut ſoûtenir leur
Religion contre les perfecutions
des Mahometans. Le
Chapitre ſuivant en donnera
des exemples.
S'il y a des Armeniens qui
ont la foibleſſe de quitter
quelquefois leur Religion , ou
par quelque dépit , ou par
quelque honteux intereſt qui
les y pouſſe , la pluſpart y reviennent
par une ſerieuſe repentance
, & il s'en voit peu
qui ſe rangent pour jamais du
parti Mahometan. Quand un
Armenien qui eſt tombéde la
forte ,veut revenir à l'Eglife
HISTORIQUE. 127
pour reconnoiſtre la faute , il
n'en peut avoir l'abfolution
quedans le même lieu où fon
abjuration a été faite ,& on la
luy refuſeroit en toute autre
Ville ou Village où il la voudroit
demander. Ce qui les
porte le plus ſouvent à ce
changement , eft lorſqu'il y a
de jeunes gens qui ontdepensé
leur bien , & que le pere ne
leur en veut plus donner pour
leconfumer dans ladébauche,
Alors quelques uns ſe vont
faire Mahometans pour joür
du benefice de la Loy d'Ali ,
qui porte que quand unChe
Lij
128 JOURNAL
tien s'eſt rendu Mahometan ,
tout le bien de fon pere luy
doit appartenir , fans que fes
freres y puiffent avoir part.
Quand même il ne feroit que
coufin il prend alors le bien
de fon oncle , & il faut remarquer
que cette regle ne s'obſerve
que pour les Chrétiens
Sujets du Roy de Perſe. Mais
depuis quelques années les Armeniens
ont pourvû en quel
que maniere à empêcher ce
defordre. Car quand ils voyent
dans la Famille quelque debauché
, le pere , ou l'oncle
fait de bonne heure une feinte
HISTORIQUE. 129
vendition de ſes biens à quelqu'un
de ſes fideles amis. Il
faut que le contrat ſoit paffé
pardevant le Moufti ouleCadi
qui voyent bien que ce n'eſt
qu'une feinte ; mais qui toutefois
n'en difent mot ; & cela
eſt cauſe que peu de ces jeunes
Armeniens changent aujourd'huy.
Il y en eût un qui étoit venu
à Smyrne avec quantité de
marchandises, & pour en fruftrer
ſon pere , & fes freres ,
ſe rendit Mahometan. Aprés
avoir dépenſé en débauches
une partie de fon bien, il re130
JOURNAL
vint aux trois Eglifes où le
Grand Patriarche fait fa refidence
, pour avoir abſolution
de ſa faute ; mais il ne la
pût obtenir , &le Patriarche
luy dit qu'il falloit neceffairement
qu'il rétournât au
lieu où il avoit fait l'abjuration,
& qu'il reconnut fa faute
devant l'Evêque de Smyrne,
étant touché d'une veritable
repentance , il fit ce que le
Patriarche luy ordonnoit , &
quelques jours aprés avoir fait
la penitence qui luy fût en
jointe , & donné aux pauvres
la plus grande partie de ce qui
HISTORIQUE. 13t
luy reſtoitde bien , il futtrouver
le Cadi , à qui il tint ce
diſcours avec une reſolution
admirable , σου πω
Tu ſçais , luy dit-il , qu'ily a
quelques années que je me suis
fait Mahometan , je viens de
déclarerque je m'ensuis répenty ,
quejem'en repens, comme d'une
mauvaiſe Loy que j'avois embraßée
en reniant le Sauveur du
monde , e qu'ainſi je n'ay que
trop merité laMort. D'abord le
Cadi erut que c'eſtoit quel
que trait de folie dont il le
pouvoit guerir , & tachat de
le ramener doucement par de
132 JOURNALI
belles eſperances, mais voyant
que l'Armenien perfiſtoit
dans fa declaration , & s'emportoit
en des blafphemes
contreMahomet, il le fit mener
à la place, où il fut incontinent
mis en pieces à coups
de fabres ,&de fleches qui luy
percerentde corps. On peut
dire à la loüange des Armeniens
, que bien qu'ils foient
affez ignorans & malinſtruies
dans leur Religion , toutefois
quand il leur arrive quelque
disgrace , & qu'il faut qu'ils
meurent pour leur Foy, ils
vont au fupplice courageuſeHISTORIQUE.
133
ment& avec joie.
L'an 1651 dans Diarbekir
Ville de la Mesopotamie , il
ſe fit un mariage d'un jeune
Turc avec une fille de ſa Nation.
La mere de l'Epoux étoit
grande amie d'une Armenienne
des premieres de la Ville,&
cette femme n'avoit qu'un fils
de dix à douze ans . Elle fut
priée aux nôces du Turc
& elle ne pût refuſer de s'y
trouver , aprés lesgrandes follicitations
de fon amie. L'enfant
de l'Armenienne qui
avoit été preſent lorſque la
mere de l'Epoux vint inviter
$34 JOURNAL
la ſienne, ſouhaitta d'eſtre auffi
à cette feſte ,& demanda à ſa
mere ſi elle ne l'y meneroit
pas. Cette femme qui n'ignoroit
pas les coûtumes du Païs ,
dit à fon fils que cela ne ſe
pouvoit faire , & qu'au deſſus
de l'âge de cinq ou fix ans it
n'étoit pas permis à aucun
garçon de ſe meſler parmy les
femmes,& fillesTurqueſques,
L'Enfant ne ceſſa pas pour cela
de prier encore ſa mere de
lemener avec elle ,&une tante
qui ſe trouva là pour complaire
à ſon neveu , dit qu'elle
l'habilleroit en fille , & qu'on
HISTORIQUE. 135
n'y prendroit pas garde. En
un mot la mere ſe laiſſa perfuader
par la tante ,& par l'enfant,&
le jour venu , elle le
mena avec elle traveſti en fille.
Les noces en Turquie durent
au moins ordinairement trois
jours , & il ſe trouva en celles-
là une vieille femme qui
avoit tousjours l'oeil ſur l'enfant
de l'Armenienne , qu'elle
trouvoit trop adroit , &
trop agile pour une fille , particulierement
quand il danfoit.
Le ſoir les conviez s'étant
retirez , cette vieille pric
àpart la mere du marié ,&luy
136 JOURNAL
dit qu'elle ne croyoit pas que
l'Armenienne ſon amie eût
amené une fille ;& qu'à toutes
ſes actions elle jugeoit que
c'étoit un garçon que l'on
avoit deguiſé : le lendemain
toute la compagnie s'étant
raſſemblée , la vieille Turque
vint faire le même diſcours à
la mere ,& à la tante du jeune
Armenien , & ces deux femmes
témoignant d'en être fort
offenfees ; & affirmant que
c'étoit une fille , la Turque
pour n'en avoir pas le démenti
trouva moyen de prendre l'enfant
, & l'ayant mené dans la
chambre
HISTORIQUE. 137
chambre des Eſclaves de la
mariée;elles luy abatirent ſon
caleçon(car les filles en portent
dansle Levant de même que
les garçons )& elles trouverent
que la vicille ne s'étoit pas
trompée dans ſon jugement.
Le bruit s'en répandit auffitôt
dans le logis ,& ce bruit fut
ſuivi d'un grand tumulte.
Tous les gens de la noce crierent
que les chambres étoient
foüillées , & que l'Armenienne
avoit fait cela pour ſe mocquer
d'eux, & en dériſion de
leur Loy. Sur ces entrefaites
pluſieurs des principaux Ma-
Février 1715.
1
M
138 JOURNAL
hometans de la Ville accou
rurent au logis du marié;&fe
faiſifiant de la mere , de la
tante , & de l'enfant , les me
nerent au Bacha , afin qu'il en
fit juſtice. Le Bacha renvoya
les deux femmes &garda l'enfant
ſept ou huit jours croyant
que le peuple ſe pourroit appaiſer.
Mais il eût beau flacter
cette populace , & luy
remontrer que ce n'étoit
qu'un enfant, le pere
vaindedonner la moitié de ce
offit en
qu'il peſoit en or ; tout ce que
l'on put faire ,&dire ne fervit
de Fien , & le Bacha qui fe
HISTORIQUE. 139
vit preffe du peuple , ne voulant
pas donner Sentence de
mort contre l'enfant , le remit
entre les mains des parens
du marié , qui exercerent fur
luy des cruautez inoüies : ils
menerent ce pauvre enfant au
milieu de la grande place de
la Ville ; & l'ayant dépoüillé
nudàla reſervede fon caleçon
ils commencerent à l'écorcher
vif depuis le col juſques à la
ceinture , ne luy oſtant pour
ce jour- là que la peau du dos.
L'ayant laiſſe là toute lanuit
avec bonne garde, ils revinrent
le lendemain pour luy
Mij
140 JOURNAL
écorcher l'eſtomac, &les bras
Le Cadi , &le Moullah , &
pluſieurs des principaux Mahometans
de la Ville exhor
toient l'enfant à embraſſer
leur Loy ,& à ne fouffrir pas
qu'on luy fit plus de mal. Sa
mere y vint auffi ,& l'embrafſant
tendrement le conjura
d'avoir pitié d'elle & de luymême
,&de ſe rendre Maho
metan pour ſauver ſa vie ;
mais ni ſes Jarmes , ni toutes
les paroles les plus touchantes
que la douleur luy mit à la
bouche ne furent pas capables
d'ébranler la conſtance de
HISTORIQUE. 141
د
l'enfant. Ilrépondit à ſa mere
d'une voix ferme qu'il avoit
fouffert patiemment , & qu'il
fouffriroit encore , que les
tourmens ne luy faifoient
point de peur ; mais que fa
plus grande douleur étoit que
ſa propre mere le ſollicitoit à
renier fon Sauveur , ce qu'il
ne feroit pas. Les Turcs im
pitoyables au lieu d'être tou
chez de la conſtance de cet enfant
continuerent de luy
écorcher les bras, &l'eſtomac,
& aprés cette cruelle action le
laifferent encore là ſous bonne
garde juſques au lende
142 JOURNAL
main ; car ils avoient deſſein
de luy écorcher tous les jours
quelque partiede ſon corps ,
juſqu'à ce qu'il expirat. Enfin
le Bacha ayant horreur de ces
cruautez , vint le lendemain
de grand matin à la place avec
ſes Gardes ,&luy fit couper la
tête. On croit qu'il eût ſous
main quelque ſomme d'argent
pour ſauver l'enfant des
nouveaux fupplices qu'on luy
préparoit.
J'aurois abregé confiderablement
ce que j'ay tiré
d'Olearius , de Tavernier , de
Chardin & des autres Voya
HISTORIQUE. 143
geurs , fi aprés m'eſtre informé
exactement de la Religion
& des Moeurs des Perfans &
des Armeniens par ceux mêmes
qui font icy , ce que j'en
ay appris ne m'avoit pas parû
trop conforme à ce qu'on
nous en a laiſſé par écrit, pour
oferl'écrire moy-même,d'une
façon nouvelle ; fauf neanmoins
à ceux qui l'avoient lû
ailleurs , à s'épargner la peine
dele lire icy. Mais retournons
s'il vous plaiſt , Meffieurs , à
noſtre Ambaſſadeur.
Il partit d'Erivan comme
nous l'avons dit plus haut
744 JOURNALH
&
le . Mats pour fe
rendre à Smyrne , où aprés
quarante jours de marche,il
arriva le 28. Avril de la même
année , avec Ayoubehant
toute la fuite qui alors étoit
fort nombreuſe. Il fit auffi
toft avertir fecretement de
CatMfhoneMode Fontenu
Gonful François à Smyrne
Il loy recommanda la diligen
ce&lefecretpour fonembarquement:
illuy confiavecles
Lettres,les Preſents du Roy
fonMaſtre , qu'il fit embaler
dans desabales de foye , &
embarquer en même temps
fur
HISTORIQUE. 145
ſur un Navire François qui ſe
trouva dans le Port , preſt à
mettre à la voile ; & qui en
effet ſe hâta de prendre la
route de Marſeille , où il arri
va heureuſement.
Quatre ou cinq jours aprés
Agoubebant deguifé en matelot
, s'embarqua dans un autre
Navire , & ſuivit ſes Preſens.
Cependant legrand Doüa.
nier ſe méfiant du Perſan ,
&jugeant par le grand nombre
de Domestiques qu'il
avoit , qu'il n'étoit rien moins
qu'un Marchand, commed'abord
le bruit en avoit couru ,
Février 1715. N
4
746 JOURNALI
& encore moins un Pelerin
qui alloit à la Mecque ycom
me il le diſoitluy même, foupçonna
que tous les difcours
qui couroient fur ce ſujet,renfermoient
quelques myſteres,
il forma le defſſein de s'en éclaircir
, & pour cet effet , il mic
de tous les coſtez des Eſpions
en campagne pour examiner
les actions du faux Pelerin, &
pour empêcher qu'il ne pût
Juy échapper par Mer , ni par
Terre. En même temps il donna
avis de ſes ſoupçons à la
Porte.
Cependant Mehemet Riza
HISTORIQUE. 147
:
Beg aprés avoir refté vinge
ſept jours à Smyrne,& recon
nu l'impoſſibilité où il étoit
des'y embarquer pour laFran+
ce , ſe détermina à prendre la
routedeConſtantinople, dans
l'eſperance d'en pouvoir for.
tir plus facilement que de
Smyrne , & d'y demeurer du
moins inconnu juſqu'à ce que
M. Defalleurs pût luy facili
ter les moyens de ſe tirer des
mains des Turcs.
Il mit onze jours à ſe rens
dre de Smyrne à Brufſe , où il
séjourna fix jours , pour at
tendre la réponſe d'un Exprés
Nij
148 JOURNALH ,
qu'il avoit ſecretement dépêché
vers M. Defalleurs , afin
de luy donner avis de ſon ar
rivée dans cetteVillegg hop
Le Sieur Padery Secretaire
Interprete du Roy , Athenien
de Nation , fut choifi par M.
Deſalleurs pour aller luy rendre
la réponſe qu'il attendoit
à Bruſſe , pour luy dire qu'il
jugeoit à propos qu'il ne vint
pas avec tout fon monde , à
Conſtantinople , & qu'il fe
contentat ſeulement d'y
amener un ou deux de fes
Domeſtiques. Le Perfan ne
fut pas de cet avis , parce qu'il
HISTORIQUE. 149
croyoit avoir lieu de ſe méfier
de pluſieurs de ſes gens , craignant,
s'il les quittoit , que ce
qu'ils pourroient dire de luy
aprés ſon départ , ne luy fût
plus nuiſible , que cette marche
derobée , ne luy pourroit
être utile. Ainſi au licu
d'accepter cette propofition ,
il envoya à l'Ambaſſadeur
de France , Paderi, &fon Lieutenant
nommé Kadinchain
Perfan deNation , homme ex
pert dans les affaires , pour luy
remontrer que les difficultez
qu'il luy objectait eſtoient infurmontables
, qu'il falloit au
Niij
SO JOURNALH
contraire qu'ilarrivaravectout
fonmondeà Conſtantinople ,
&qu'on ne s'attachât uniquement
qu'à luy trouver une
maiſon écartée , où il pur ſe
diſpoſer on ſeureté à profi
ter du premier embarquementqui
ſe preſenteroit; que
c'étoit là en un mot la ſeule
choſe qu'il demandoit. Neanmoins
avant de ſuivre co
deſſein, Monfieur Defalleurs
luy fit propoſer encore
par le meſme Kadinchain de
venir à Conſtantinople de
guiſé ſous la figure d'un Marchand
&de ſe rendre dans
HISTORIQUE. ISI
un Camp comme le font ordinairement
les Marchands
Perfans. Que là il feroit plus
facile de trouver des expedients
pour ſon évaſion.Cette
propoſtion fut encore moins
goûtée que la premiere ,& en
confequence des inconveniens
dontelle parut environnée ,le
Kadinchain remontra à l'Ambaffadeur
deFrance, qu'il étoit
impoſſible de riſquer de s'expoſer
dans un Camp deMarchands
, fans courir le danger
d'eſtre reconnu à chaque inf
Lieu d'Assemblée pour les Marchands
Armeniens& Perfans.
Ninj
SA JOURIN A LIH
tant parades Armeniens ou
Perſans qui arrivent tous les
jours à Conftantinoplejoice
qui feroit trés préjudiciable à
l'Ambaffadeur de Perfe , veu
les avis qu'on avoitreceus à la
Portedetoutes parts ,& prin
cipalement du Grand Doüa
nier de Smyrne , qui le croyoin
plutôt ce qu'il étoit veritablement
, oudu moinsun Eſpion
dépêché pour enlever le frere
du Roy de Perſo , ou celuy
qui prend cette qualité , qui
eſt entre les mains des Turcs à
Lemnos ,que pourunJoü allier
ou un Pelerin comme on le
1
HISTORIQUE. S
publioit.Toutes ces objec
tions bien examinées ,M. Dofalleurs
duy fit offrit un afyle
dans ſon Palais ; mais Kadinchain
s'oppoſa à cet avis , en-
• core plus fortement qu'iln'avoit
fait aux autres. Il remon
tra que cette demarche ſuffis
roit pour attirer des affaires
trés-fâcheuſes à ſon Maiſtre ,
non ſeulement par rapport à
fa fuite nombreuſe , mais en
core parce qu'il ſçavoit que le
Doüanier de Smyrne avoit de
taché aprés luy deux Efpions
qui l'avoient ſuivy juſqu'à
Bruffe,&qui ne manqueroient
254 JOURNALHI
pas de le ſuivre juſqu'à Conf
rantinople. Enfin il fut arrêté
qu'il defcendroitdansunemai
fon , fur le Canal de la Mer
Noire,dans le quartier nommé
Kourouchechemée aufh-tô la
Veuve LoürfeBerot,Françoife,
Maiſtreſſe de la maiſon qu'on
luy choifit, eût ordred'en met
tre en poffeffion le St Paderi ,
qui endonnales clefs auKadına
chain pour y introduire ſon
Maistre incognito.op 21 ףילכ
Le ſecond jourde fon arri
vée M. Defalleurs députa
Paderi pour aller le comp
plimenter de la part , & luy
HISTORIQUE. ISS
dire que tout étoit prêt pour
fon embarquement , qu'il ſe
difpofât à partir le lendemain
au matin pour ſe rendre fecretement
au Port de Troye;
( c'est maintenant un Portdefert,
au lieu même où l'on dit que fût
l'ancienne &fameuse Ville de
Troye , qui a fait ,&quifait
encore àpreſent tant de bruitdans
lemonde. ) qu'il y trouveroit
laBarque nommée la Vierge
de Grace commandée par le
Capitaine Eſtiennede Cuges ,
& que Paderi l'y attendroit ,
qu'au reſte il ne luy recom
mandoit de gagner cette rade
15G JOURNALIH
en diligence , que pour préve
nir les dangers qu'il trouvoit
àle faire embarquer à Conf
tantinople.co
Mehemet Riza Beg , dit à
Paderi ,après avoir receu le
compliment del'Ambaffadeur
de France , qu'il enverroit
avantde partir , fon Lieutenant
, le remercier des foins
qu'il ſe donnoit pour luy.
Mais malheureuſement il fut
arrêté le même ſoir dans ſa
maifon par un ordre du
Grand Seigneur qui fut executé
par les gens du * Chaoux
*Grand Prevost 3
HISTORIQUE.
Bachi , du a Bostangi Bachi ,
& du grand Doüanier , chez
qui il fut mené d'abord avec
fon Secretaire Akond & lon
Kadinchain , où il fut interrogé
, & de la transferé chez le
Chaoux Bachi , de chez le
Chaoux Bachi, chez les b Reys
Effendi, où il fut encore interrogé
en prefence du grand
Tefterdar , dudKiaia duVifir,
&de pluſieurs autres grands
Officiers de la Porte , qui luy
foutinrent qu'ils avoient des
Grand fardinieregise bari
b ChefdeFruftice.nepal.
c Grand Treforier.
d Lieutenant du grand Vifir
4
5S JOURNALIH
avis certains qu'il étoit Am
baſſadeur du Roy de Perfo
& qu'il alloit en Franceplib
écouta tranquillement tout ce
qu'ils depoſerent contre luy ,
&leur répondit d'un air fimple
& ingenu , qu'il n'étoit
rien moins que ce qu'ils
croyoient , que le Roy de
Perſe avoit trop de ſujets
illuſtres par leur naiſſance &
par leur dignité ,& dignes de
porter les grands titres qu'ils
luy fuppofoient , pour l'honorer,
luy chetive creature,de
la qualité de ſon Ambaſſadeur
auprés de l'Empereur de FranHISTORIQUE.
159
un
cerCependant ſe ſentantvive.
ment preffé il leur fiton
difcours plein de feu & d'éloquence
,qu'il finit par un ferment
qu'il n'étoit ni Marchandini
Ambaſſadeur ; mais
un Pelerin , un fidele Mahometan
, un Muſſulman zelé ,
& qu'il alloit à la Mecque ,
pour accomplir , s'il pouvoit ,
Je voeuqu'il avoit fait de voir
le Tombeau du Prophete
avant de mourir. En un mot
il répondit à toutes les queftions
qu'ils luy firent avec tant
de force , de juſtefle , & de
preſenec d'esprit qu'il leur.
TOURNTUH
ferma la Bouche. W fut neang
moins remis entre les mains
du Chioux Bacchhii qui eur ors
dre de le garder avec fon
Akond , fon Kadinchain &
deux autres domeſtiques qui
le fervoient.
Le lendemain on fut viſiter
ſa maiſon , ton équipage .
fes hardes , ſes papiers ,& on
arreſta tous ſes gens qui furent
mis dans les prifons de la
Doüane ; mais il avoit fi bien
pris ſes meſures à Smyrne ,
qu'on ne trouva rien qui pût
dépoſer contre luy. Cependant
quoyque toutes ces ap
parences
HISTORIQUE. 161
parences luy fuffent favorablleess
,, on l'amena le même ſoir
avec fon Secretaire dans une
grande chambre , où on les
viſita encore juſques dans les
plis les plus fecrets de leurs vêremens.
Il avoit heureuſement
eu la précaution de donner le
Sceau de fes Armes , ou celuy
de fa Charge , à fon Secretaire
qui l'avoit enterré dans un
trou de la chambre où on
l'avoit enfermé la veille. Ce
qu'il y cût de plus fâcheux
pour luydans la rigueur de fes
perquiſicions , ce fut de ſe voir
obligé de déchirer & avaller
Février 1715.
162 JOURNALIHI
dix une Lettre de change de
mille piſtoles que le Kan d'Erivan
luy avoit donnée à prendre
, ſur le compte d'un gros
Marchand Armenien, nommé
Agabap , pour en recevoir la
valeur d'un de ſes neveux à
Conſtantinople.
à force
Paderi qui fut informé de
tout ce qui ſe paſſoit
de diligence & de ſoins , &
qu'on alloit refferrer encore
plus étroitement qu'on n'avoit
fait , Mehemet Riza Beg , fut
apprendre ces facheuſes nouvelles
àM. Defalleurs qui en
fut allarmé ,& qui luy donna
HISTORIQUE. 163
2010
la deffus ordre de redoubler
fes attentions , pour s'informer
directement , ou indirec
rement de ce qu'il deviendroit.
Il mit en effet tout en uſage,
pour s'mftruire du fort qu'on
luy deſtinoit , il přit toute for
re de figures , il te déguifa de
routes les manieres, tantoften
Juif, tantoſt en Armenien ,
tantoſt en Eſclave. A la fa
veur de ces déguiſemens , il
s'introduiſit chez les Grands ,
il ſe meſla avec leurs domeftiques
, en un mot il s'y prit fi
bien , que chaque jour , on
lay contoit , comme à un
Oij
264 JOURNALIH
homme fans conſequence st
toutes les circonstances d'une
affaire dont on ne le croyoit
pas fort curieux. Tantoſt on
luy diſoit que le Perfan qui
étoitdans la priſon duChaoux
Bachi , étoit reconnu pour
Eſpion , & que fon procés
étoit fait, tantoſt qu'on alloit
l'exiler , ou l'envoyer aux gale.
res , lorſqu'enfin on luyjura ,
qu'on étoit fûr qu'il étoit Ambaffadeurdu
Roy de Perſe en
France , qu'il étoit convaincu
d'avoir voulu traverſer les
Erats du Grand Seigneur
fans faire partde ſa Miſſion à
HISTORIQUE. 168
la Porte,qu'il alloit eſtre travé
comme un Elpion ; & qu'il
ne pouvoit plus en un mot
éviter la mort que fon attentat
meritoit. Il fut là-deſſus
rendre compte à M. Delalleurs
de tout ce qui le paſſoit.
Le peril étoit extrême , il y falloit
un prompt remede , ou le
Perfan alloit perir. Auffi ne
negligea til tien pour le tirer
d'un pas fi dangereux. Il cmploya
ſes ſoins , les preſents ,
For l'argent& ſes amis ,tout
enfin pour luy procurer fon
élargiſſement.
Sur ces entrefaites Paderi
166 JOURNALH
qui ne pouvoit nullement en
trer dans la maison duChaoux
Bachi , quoy qu'il fut de fes
amis , parce qu'il y étoit trop
connu , trouva le moyen de
s'aboucher avec un des Do
meſtiques de Mehemet Riza
Beg, qui (par grace fingulière )
alloit & venoir dans la Ville,
pourit acheter les provifions
neceſſaires à ſonMaiſtre. Il luy
donna plufieurs rendez vous ,
&receut de luy un détail de la
façon dont on traitoit l'Ambaffadeur.
En même temps
Paderi luy apprit tout ce que
M. Defafleurs faifoir pour fa
HISTORIQUE. 167
délivrance , & luy recommanda
de l'en informer pour l'encourager
: mais quelques jours
aprés luy avoir donné ces efperances
, les affaires de Mehemet
parurent encore plus
deſeſperées que jamais . Le même
Domestique vint dire à
Paderi qu'on devoit inceſſamment
faire mourir fon Maiftre;
que tous les jours ſes gens
étoient horriblement tourmentez
, qu'oonn les aſſommoit
de coups de bâton , qu'on les
menaçoit du feu , & qu'on les
appliquoit à la queſtion , pour
los obliger à déclarer ce qu'il
168 JOURNAL
étoit. Cependant nul d'entre
cux n'en voulut jamais rien
faire , ny par promelles , ny
par menaces.
(Un pareil exemple de conftance&
de fidelité , ſeroit , fr
je ne me trompe , bien rare
en France. )
Alors Paderi qui crût qu'il
n'y avoit plus rien à en efperer
, fut dire à M. Defalleurs
ce qu'il en penfoir. M. Defalleurs
auffi rôt le chargea d'un
double billet qu'il luy commanda
de donner au Domef
tique de l'Ambaſfadeur , afin
qu'il le remit entre les mains
de
1
HISTORIQQUUEE.. 169
de ſon Maiſtre , à qui l'un de
ces deux billets devoit apprendre
l'uſage qu'il pouvoit faire
de l'autre.
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19
p. 258-261
SONNET en bouts-rimez.
Début :
mais en verité d'une vingtaine de Sonnets que j'ay / Le Villageois formé pour le sec & en la ... herse [...]
Mots clefs :
Époux, Femme, Passions
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SONNET en bouts-rimez.
mais
en verité d'une vingtaine de
Sonnets que j'ay receus , il ne
s'en eſt trouvé que les cinq
que jevous donne, où la Rime
deRazibus ait été franchied'une
maniere qui ne pût pas m'épouvanter
, quoyque je ne me
pique pas d'eſtre fort timide.
Ce diable de mot étoit orné
dans tous les autres , de Poëfies
figaillardes , que j'ay jugé
à propos de les fupprimer tous
àl'exception ( comme je vous
▼
GALANT. 259
difois fortbientout àl'heure )
des cinq que voicy. Le premier
de ces Sonnets eſt de la
compoſition d'un jeunehomme
de douze on treize ans ,&
qui m'abien la mine d'en avoir
quinze , ou peu s'en faut. Qu'
importe ? il eſt plein de bonne
volonté,& promet beaucoup."
2
SONNET
enbouts-rimez.
Le Villageois formé pour lefoc 1
ba herfe
2
Aujourd'huy trouve accés chezla
5
Bourgeoisean bain
Et l'époux mal-heureux dont il
Yij
260 MERCURE
percele
tour le
fein
D'un trait aussi cuisant, àson
traverſe
Aux puiſſans Souverains comme
aux gensde commerce . *
Le chef se voit paré du bonnet
de Vulcain
Et le Mary par tout même a
climat lointain
Se reconnoist Souvent dans les
tableaux de Perfe
Ainsi donc pour avoir lefront
à rafibus
Alcipeneprendpoint pour femme
une Venus
Contraint tes passions comme fit
Origene
Ou bien dansce lien fi fertile en
Laïs
GALANT. 261
Tu te verras bien-tôt par quelque
beau Paris
Ainsi que Menelas privé de ton
Helene
en verité d'une vingtaine de
Sonnets que j'ay receus , il ne
s'en eſt trouvé que les cinq
que jevous donne, où la Rime
deRazibus ait été franchied'une
maniere qui ne pût pas m'épouvanter
, quoyque je ne me
pique pas d'eſtre fort timide.
Ce diable de mot étoit orné
dans tous les autres , de Poëfies
figaillardes , que j'ay jugé
à propos de les fupprimer tous
àl'exception ( comme je vous
▼
GALANT. 259
difois fortbientout àl'heure )
des cinq que voicy. Le premier
de ces Sonnets eſt de la
compoſition d'un jeunehomme
de douze on treize ans ,&
qui m'abien la mine d'en avoir
quinze , ou peu s'en faut. Qu'
importe ? il eſt plein de bonne
volonté,& promet beaucoup."
2
SONNET
enbouts-rimez.
Le Villageois formé pour lefoc 1
ba herfe
2
Aujourd'huy trouve accés chezla
5
Bourgeoisean bain
Et l'époux mal-heureux dont il
Yij
260 MERCURE
percele
tour le
fein
D'un trait aussi cuisant, àson
traverſe
Aux puiſſans Souverains comme
aux gensde commerce . *
Le chef se voit paré du bonnet
de Vulcain
Et le Mary par tout même a
climat lointain
Se reconnoist Souvent dans les
tableaux de Perfe
Ainsi donc pour avoir lefront
à rafibus
Alcipeneprendpoint pour femme
une Venus
Contraint tes passions comme fit
Origene
Ou bien dansce lien fi fertile en
Laïs
GALANT. 261
Tu te verras bien-tôt par quelque
beau Paris
Ainsi que Menelas privé de ton
Helene
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20
p. 264-266
SONNET en bouts-rimez.
Début :
J'aimerois volontiers celuy qui suit autant que le second, / Quand de mon Pont-levis j'ay fait lever . herse [...]
Mots clefs :
Époux, Dames, Persans
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SONNET en bouts-rimez.
J'aimerois volontiers celuy
qui fuit autantque le ſecond ,
&mieux que le premier , il eſt
de la façon d'uneDame pleine
de merite & d'eſprit , &qui Fa
fait en un tourde main ; mais
dites-vous, le tempsnefait rien
àla chose ; elle ſçait cela comme
nous , Meſſieurs , & fair
bien de ne s'en mettre guere
en peine, Voicy à telle fin de
raiſon le Sonnet pour qui je
parie.
SONNET,.
GALANT . 265
SONNET
en bouts- rimez.
Quand de mon Pont-levis j'ay
• fait lever la herfe
Seule avec mon époux ,jeris , je
prens le bain
Jeluy montrefans art ce que j'ay
dansle fein
Sans craindre des jaloux la plus
Simple traverſe
Là nous ne parlons point de ce
maudit commerce
Qui trouble le repos du malhenreux
Vulcain
Nous voyons ces horreurs comme
dans un lointain
Et croyonsque ce gout ne reſide
qu'en Perfe
Mars 1715 . Z
266 MERCURE
Si ce n'est dans ce lieu , c'est du
moins rafibus
Car nombrede Perfans quifont ici
venus
Conviennentque chez eux il estpeu
t
d'Origene
Que les Dames y sont presque
toutes Laïs
Et qu'on fait sans façon tout ce
quefit Paris
Quand il cut triomphe de la
beauté d'Helene
qui fuit autantque le ſecond ,
&mieux que le premier , il eſt
de la façon d'uneDame pleine
de merite & d'eſprit , &qui Fa
fait en un tourde main ; mais
dites-vous, le tempsnefait rien
àla chose ; elle ſçait cela comme
nous , Meſſieurs , & fair
bien de ne s'en mettre guere
en peine, Voicy à telle fin de
raiſon le Sonnet pour qui je
parie.
SONNET,.
GALANT . 265
SONNET
en bouts- rimez.
Quand de mon Pont-levis j'ay
• fait lever la herfe
Seule avec mon époux ,jeris , je
prens le bain
Jeluy montrefans art ce que j'ay
dansle fein
Sans craindre des jaloux la plus
Simple traverſe
Là nous ne parlons point de ce
maudit commerce
Qui trouble le repos du malhenreux
Vulcain
Nous voyons ces horreurs comme
dans un lointain
Et croyonsque ce gout ne reſide
qu'en Perfe
Mars 1715 . Z
266 MERCURE
Si ce n'est dans ce lieu , c'est du
moins rafibus
Car nombrede Perfans quifont ici
venus
Conviennentque chez eux il estpeu
t
d'Origene
Que les Dames y sont presque
toutes Laïs
Et qu'on fait sans façon tout ce
quefit Paris
Quand il cut triomphe de la
beauté d'Helene
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21
p. 64-90
Histoire. [titre d'après la table]
Début :
Je vous rends mille graces, Madame de la bonté que [...]
Mots clefs :
Conseiller, Chevalier, Femme, Temps, Mari, Femme, Abbé, Voyage, Joie, Homme, Mari, Époux, Sommeil, Yeux, Nuit, Jaloux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire. [titre d'après la table]
Je vous rends mille graces,
Madame , de la bonté que
vous avez cûë de m'envoyer
une Hiftoire. Je vous affeure
que vous eftes l'unique perfonne
à qui j'ay cette obligation
, & que malgré mes inftances
, on m'a laiſſe impitoyablement
donner vingt - deux
volumes au Public , fans me
faire un pareil prefent . Ma reconnoiffance
proportionnée à
voftre generofité , trouvez bon
que je falle part aux lecteurs
du
A
GALANT.
65
du don que vous m'avez fait ..
Dans une Ville dont je ne
tairois pas le nom fi je ne
craignois que mon indifcretion
ne demafqua trop mes
Acteurs , une jeune Demoifelle
de qualité, belle à l'avenant ,
nommée Julie , époufa , il y
a quelque temps , par inclination
un homme de condition
qui luy donna bientoſt aprés
fujet de fe repentir du choix
imprudent de fon coeur. Il
devint fi extraordinairement
jaloux , qu'il fit toutes les extravagances
du plus bouru de
tous les hommes , & qu'il fut
Novembre
1715 . F
66
MERCURE
cent fois fur le point d'en ufer
avec fa femme felon l'ufage
que les maris jaloux pratiquene
fagement en Italie; mais cette
précaution n'auroit pas encore
fuffi pour mettre fon efprit
en repos. Cependant Julie
vivoit d'une façon qui ne luy
donnoit aucune prife fur fa
conduire ; mais comme c'eft
le propre de la jalouſic , de
rendre continuellement foup.
çonneux , la fageffe la plus
aultere n'oppole que de foibles
remparts contre les furcurs
d'un jaloux.
Il y avoit prés d'un an qu'ils
GALANT. 67
s'étoient volontairement fé-
4
parez de biens , & quoiqu'ils
habitaffent une même maiſon
ils ne fe voyoient que lorfque
les accez frenetiques de fa
jaloufic portoient cet homme
fâcheux à des excés qui pouffoient
à bout la patience de
Julie. Forcée de fouffrir fans
fe plaindre , elle gemiffoit
dans l'horreur de fon efclava-
`ge. Cette trifte victime de la
fureur d'un brutal n'avoit
pour tout appuy , qu'un frere.
qui put la mettre à l'abry de
fes violences ; mais malheureuſement
ce frere qu'elle ai-
Fij
63
MERCURE
elle
moit autant qu'elle en étoit
aimée , étant abfent
n'attendoit que du Ciel l'adouciffement
de fon fort : aprés
avoir longtemps langui dans
une condition fi miferable ,
elle fe vie tout d'un coup &
contre fon attente au moment
de gouter quelques
repos . Se
trouvant
un foir indifpofées
,
elle ordonna
à fa femme de
chambre
de laiffer bruler toute
la nuit de la bougie dans
fon appartement
. La chambre
de fan mary qui étoit vis -à - vis
de la fienne , le trouvant
éclai
rée par la reverberation
de la
j
je
in
fo
lun
tou
land
com
de
to
les
Pr
pas
m
Tang
GALANT . 69
lumiere , la nouveauté de cette
lueur furprit fort ce jaloux.
Comme le fommeil n'avoit
jamais d'empire fur les yeux , &
qu'auffi troublez que fon coeur
ils luy reprefentoient les objets
fuivant le rapport de fon
imagination , il trouve dans
fon raifonnement fur cette
lumiere , de quoy augmenter
tous fes foupçons , & fans balancer
un inftant , il fe leve
comme un furieux , il s'arme
de toutes pieces , il forme mille
projets qui ne rendoient
pas moins qu'à laver dans le
fang de Julic, la honte qu'il s'i70
MERCURE
maginoit eltre faite à lon honneur
;il arrive à l'appartement
.
de fa femme dont il trouve
la porte à demy ouverte ; alors
une étincelle de moderation
qui ne luy étoit pas ordinaire ,
fuccede
à fes emportements
,
il avance fans bruit jufqu'au
lit de Julie , tenant un Alimbeau
d'une main , & fon épée
de l'autre,qu'il laiffe tomber à
terre dans le moment qu'il
reconnoift le peu de befoin
qu'il en a ,
fans que le bruit
qu'elle fair en tombant réveille
fa Julie.
Le fommeil donne quelGALANT.
7-19
quefois de l'avantage , outre
que Julie étoit admirablement
belle , elle éroit alors
dans une fituation à faire naî
tre mille defirs , & fon cruel
époux a depuis cette avanture
, avoué cent fois , qu'elle
n'avoit jamais paru fi belle à
fes yeux ; il éteignit , dans le
plaifir de la regarder , toute la
fureur de fon dernier caprice ;
enfin il s'affic for fon lir où le .
bruit d'un rideau qu'il tira
avec affez de force l'arracha
des bras du fommeil. Il eft
difficile d'exprimer ce qu'elle
devint à la vûë de fon mari ;
72 MERCURE
mais conftamment une faïeur
mortelle s'empara de les lens ;
elle ne prefagea rien que de
funelte du fujet de cette vifite ,
& elle.crut que fon époux ne
la luy rendoit que pour luy
donner la mort ; alors le defefpoir
, ou la fermeté fuccedant
à fes noires inquietudes , elle
conjura fon époux en verfant
un torrent de larmes de luy
ravir enfin une miferable vie
qu'elle ne pouvoit plus traîner
dans de pareilles horreurs .Mais
ce mari éperdu n'eût garde
d'écouter une telle prière , il la
raffeura au contraire par des
paroles
GALANT . 73
paroles pleines de tendreffe ,
il luy demanda mille pardons
de l'indignité de ſes foupçons ,
il luy avoüa que cette même
nuit il en avoit conceu de fi
terribles qu'il ne pouvoit affez
fe reprocher l'injuftice qu'il
faifoit à fa vertu ; ilajouta que
quand il étoit capable de raifon
il gemifloit amerement
des folles erreurs où le plon;
geoit la jaloufie ; mais que
n'étant pas le maitre de fes
odieux
mouvements il la
prioit pour mettre fon efprit
& fa perfonne en repos , de
fe retirer dans un Convent ,
Novembre 1715. G
›
74 MERCURE
feulement pendant le temps
d'un voyage qu'il alloit entreprendre
, que ce voyage ne
dureroit pas plus de trois mois,
& qu'il efperoit qu'à fon retour
elle le trouveroit tel qu'il
devoit eftre pour meriter fa
confiance & fon amour.
Julie charmée de cette propofition
l'accepta avec joye ,
elle ne put affez admirer le
changement de fon mari , &
pour mieux cimenter cette
reconciliation , elle confentit
à luy laiffer paffer le reste de la
nuit avec elle , & oublia bientoft
dans les bras du fommeil ,
i
GALANT.
75
ou fi l'on veut même d'une
autre Divinité , tout ce qu'elle
avoit receu
d'outrages pendant
le cours de deux années .
Elle ne demanda qu'un jour
pour le preparer à entrer dans
un Convent qu'elle choisit à
dix lieues de fa Ville , fon mari
l'y conduifit avec toute la
démonstration de joye que
peut donner un homme content
, & il ne luy refufa rien de
tout ce qui luy
convenoit pour
la mettre en état de
paroiftre
avec
diftinction dans un endroit
où le fafte eft aufli- bien
établi , ou du moins cherche à
Gij
76 MERCURE
·
s'établir avec autant d'empire
que dans le monde. Leur féparation
fut touchante &
Julie pleurant de joye , cub
la confolation de voir fon
mari verfer des larmes de dout
leur en luy difant adieu
4
03
Il luy donna pendant fix
femaines exactement
de fes
nouvelles : nais le temps de la
faire fortir de fon Convent ,
étant preft d'expirer , fes empreffements
foralentirent
, fes
lettres devinrent moins frequefites
, & enfin il ne luy écrivit
plus. Julie n'auroiteû garde
de fe plaindre de l'inconfGALANT
77
1
tance de ſon époux , fi le
défaut des fecours les plus neceffaires
ne luy cut appris à
murmurerɔde la négligence.
D'ailleurs aune indifpofition
dont elle ne pouvoit pas connoiftre
la cauſe , & qui cependant
étoit vrayement une fuite
de la complaifance qu'elle
avoit cu dans fon dernier raccommodement
avec fon mari ,
neluy permit pas de refter davantage
dans fon Convent ;
la difette où elle commençoit
à fe voir , & la neceffité indif
penfable de veiller à ſa ſanté ,
en arracherent , elle retourna
Giij
78 MERCURE
à la Ville-dont elle étoit fortie
avec tant de joye , pour aller
fe mettre dans un faint azyle
à couvert des fureurs de fon
mari , qui de fon côté n'avoit
entrepris le voyage done on
a parlé , que pour avoir lieu
d'accufet la femme de luy'
avoir fait un prefent , qu'il
ne devoit qu'à la liberalité
d'une Maîtreffe qu'il entretenoit
depuis longtemps ; mais
c'eftoit fa femme qu'il vouloir
rendre de tous coûtez la victi
me de cette avanture.
< Sur ces entrefaités quelques
perfonnes touchées de fon
GALANT. 79
E
état luy donnerent avis que
fon mari formoit de funeftes
deffeins contre elle ; la jufte
haine qu'elle avoit conccuë
pour luy , & la crainte de fe
1 voir expofée à de pareilles
violences , la déterminerent à
prendre fon party , dés qu'elle
vit fa fanté un peu rétablie.
Comme elle n'étoit pas en
feureté dans fa Ville , fon
mary ayant obtenu une Lettre
de cachet pour la faire
honteufement enfermer , elle
fongea à fe mettre à couvert
des perquifitions qu'il ne
on manqueroit pas de faire con-
·
>
Giiij
80 MERCURE
tre elle , & fe fut à la faveur
d'un déguiſement qu'elle le
rendit dans la Capitale de la
Province. Elle s'infinua fous
le nom du Chevalier de l'Ile
dans toutes les compagnies où
l'on fe piquoit de recevoir le
beau monde ; elle paffa pour
un jeune Officier nouvellement
arrivé des Indes , heureufement
qu'elle en fçavoit la
carte , & répondoit fi pertinemment
à toutes les queftions
qu'on luy faifoit fur ce
chapitre , que l'on ne s'ayilat
jamais de la foupçonner de
menfonge ; fon mari s'y tromGALANT.
81
pa comme les autres , il s'étoit
douté qu'elle avoit choisi cette
Ville pour le lieu de la retraite ;
mais il ne l'auroit jamais cherchée
au milieu de tout ce qu'il
y avoit de jeunes gens dans les
affemblées , dans les caffez , &
au billard même , où elle luy
gagna un jour partie, revange ,
& le tour. Il eft vray que par
le fecours d'une pommade
elle s'étoit fi bien bruniele tein ,
qu'elle avoit auparavant d'une
blancheur éblouffante
, que
cela la rendoit entierement
méconnoiffable ; auffi ne l'auroit
on jamais reconnue fans
82
MERCURE
la trahison d'une femme de
chambre qui apprit à fon mari
toutes les circonstances de fon
déguisement.
Ce fut un coup de foudre
pour la pauvre Julie , quand
on l'avertit de fonger à s'éloigner
encore . Une feule perfonne
qui veilloit à fes interefts
auprés de fon mari , avoit découvert
que fon fecret étoit
éventé , & luy avoit fait dire
qu'il n'y avoit plus de ſcureté
pour elle à rester dans la Ville
où elle étoit Elle forma alors
le deffein de fe rendre à Paris
& prit en même temps une
GALANT.
83
ferme réfolution de ne jama s
paroiftre ce que fon fexe exigeoit
qu'elle parut.
Avant de quitter la Province
, elle fe rendir à l'affemblée
des Etats qui fe tenoient cette
année à ***. Une Dame de fes
amies qui avoit fon fecret , &
à qui elle avoit fait confidence
du deffein qu'elle avoit d'aller
à Paris , propofa à un jeune
Confeiller de fes parents de
faire ce voyage avec le Chevafier
de l'Ifle , ce que le Confeiller
accepta avec joye ; il
mit même de la particunAbbé
de fes camis , homme de fort
84 MERCURE
bonne mine , & de bonne
compagnie.
A la premiere couchée il ne
fe trouva que deux lits dans
l'Auberge , le Chevalier de
I'lfle voulut feul en occuper
un , l'Abbé prouva par bel &
bon argument fondé fur fon
embonpoint , qu'il devoit oc
cuper l'autre: c'eft à dire, Meffieurs
, dit le Confeiller , que
vous m'en deftinez un à la bel
le étoile ; les nuits font un peur
trop fraîches pour cela , ainfi
il eft à propos que le fort en
decide & me faffe au inoins
conchers avec l'unirde a vous
GALANT. 83
deux ; le Chevalier de l'lfle
n'eût pas le mot à repliquer ,
le fort tomba fur luy , & quel
que chofe qu'il fit pour le dé ,
fendre de coucher en compa
gnic il fallut en paſſer par là ,
ou découvrir des raifons que
fon interêt luy ordonnoit de
taire enfin aprés avoir bien
marchandé , chacun fe coucha
, il prit de temps en temps
de fi longues envies de rire au
Chevalier, qu'il luy fut impoffible
de fermer les yeux , & de
laiffer dormir fon camarade :
ces faillies le firent pafler dans
l'efprit du Confeiller pour un
86 MERCURE
P
tres mauvais coucheur , il dit
même le lendemain où il leur
arriva encore la même chofe
que la veille , qu'il ne tireroit
plus au fort , & qu'il vouloit
coucher feulà fon tour . L'Ab
be vit bien que le Chevalier
de l'Ifle alloit être fon camarade
pour cettes nuit ;
ils s'en
défendirent l'un & l'autre autant
qu'ils purent , mais il fallut
ceder au temps , & le Chevalier
fut obligé de coucher avec
l'Abbé ; la quantité de monde
que l'Affemblée des Etats avoit
attiré dans les Villes voifines
de celle où ils fe tenoient
, renGALANT.
87
doit par tout aux environs les
logemens fi rares , que pendant
quatre jours le Confeiller,
le Chevalier & l'Abbé fe virent
contraints tous les foirs
de coucher enſemble à tour
de rolle ; comme ils conti
nuoient leur route , Julie reçût
une lettre qui luy apprenoit
que fon mary à l'extrêmi
té , demandoir à la voir avec
beaucoup d'instance , pour luy
faire une réparation publique
du tort que luy avoit fait dans
le monde l'indignité de fes
foupçons . Elle n'auroit ajouté
aucune foy à cette nouvelle ,
88 MERCURE
fi elle n'avoit cu une confiance
entiere en la perfonne qui la
luy avoit écrite , & fi elle ne s'étoit
jufqu'à lors parfaitement
bien trouvée des confeils qu'
elle avoit reçû d'elle . Elle ne
perdit point de temps , elle
declara à l'Abbé , & au Confeiller
le fecret de ſon déguifement
; elle interrompit fon
voyage & le leur , & fe mit
enfin d'une façon à pouvoir
reparoiftre aux yeux de fon
mary ,qui heureufement pour
elle rendit l'ame entre fes bras,
le fur -lendemain de fon arrivéc,
aprés néanmoins luy avoir
faic
GALANT. 89
!
fait une ample amende honorable
, & luy avoir demandé
fincerement pardon de tous
les mauvais traitemens qu'il
luy avoit faits , Julie le regre
ta comme fi elle avoit cu toute
la vie fujet de s'en loüer ;
l'Abbé & le Confeiller l'allerent
voir , & la complimenterent
de la façon dont elle
étoit échapée de leurs mains ;
le Confeiller fur tout concut
tant d'eftime pour elle , qu'a
prés la premiere année de fon
deüil il luy propofa de l'époufer
, ce qu'elle accepta ; & voila
dequoy , dit l'Hiftoire, ils font
Novembre 1715.
H
90 MERCURE
encore trés - contens . Il n'y eut
que l'Abbé qui n'eut pas les
rieurs de fon colté , & qui
fit voeu de ne coucher avec
perfonne , fans s'informer ſi
c'étoit chair ou poiffon
Madame , de la bonté que
vous avez cûë de m'envoyer
une Hiftoire. Je vous affeure
que vous eftes l'unique perfonne
à qui j'ay cette obligation
, & que malgré mes inftances
, on m'a laiſſe impitoyablement
donner vingt - deux
volumes au Public , fans me
faire un pareil prefent . Ma reconnoiffance
proportionnée à
voftre generofité , trouvez bon
que je falle part aux lecteurs
du
A
GALANT.
65
du don que vous m'avez fait ..
Dans une Ville dont je ne
tairois pas le nom fi je ne
craignois que mon indifcretion
ne demafqua trop mes
Acteurs , une jeune Demoifelle
de qualité, belle à l'avenant ,
nommée Julie , époufa , il y
a quelque temps , par inclination
un homme de condition
qui luy donna bientoſt aprés
fujet de fe repentir du choix
imprudent de fon coeur. Il
devint fi extraordinairement
jaloux , qu'il fit toutes les extravagances
du plus bouru de
tous les hommes , & qu'il fut
Novembre
1715 . F
66
MERCURE
cent fois fur le point d'en ufer
avec fa femme felon l'ufage
que les maris jaloux pratiquene
fagement en Italie; mais cette
précaution n'auroit pas encore
fuffi pour mettre fon efprit
en repos. Cependant Julie
vivoit d'une façon qui ne luy
donnoit aucune prife fur fa
conduire ; mais comme c'eft
le propre de la jalouſic , de
rendre continuellement foup.
çonneux , la fageffe la plus
aultere n'oppole que de foibles
remparts contre les furcurs
d'un jaloux.
Il y avoit prés d'un an qu'ils
GALANT. 67
s'étoient volontairement fé-
4
parez de biens , & quoiqu'ils
habitaffent une même maiſon
ils ne fe voyoient que lorfque
les accez frenetiques de fa
jaloufic portoient cet homme
fâcheux à des excés qui pouffoient
à bout la patience de
Julie. Forcée de fouffrir fans
fe plaindre , elle gemiffoit
dans l'horreur de fon efclava-
`ge. Cette trifte victime de la
fureur d'un brutal n'avoit
pour tout appuy , qu'un frere.
qui put la mettre à l'abry de
fes violences ; mais malheureuſement
ce frere qu'elle ai-
Fij
63
MERCURE
elle
moit autant qu'elle en étoit
aimée , étant abfent
n'attendoit que du Ciel l'adouciffement
de fon fort : aprés
avoir longtemps langui dans
une condition fi miferable ,
elle fe vie tout d'un coup &
contre fon attente au moment
de gouter quelques
repos . Se
trouvant
un foir indifpofées
,
elle ordonna
à fa femme de
chambre
de laiffer bruler toute
la nuit de la bougie dans
fon appartement
. La chambre
de fan mary qui étoit vis -à - vis
de la fienne , le trouvant
éclai
rée par la reverberation
de la
j
je
in
fo
lun
tou
land
com
de
to
les
Pr
pas
m
Tang
GALANT . 69
lumiere , la nouveauté de cette
lueur furprit fort ce jaloux.
Comme le fommeil n'avoit
jamais d'empire fur les yeux , &
qu'auffi troublez que fon coeur
ils luy reprefentoient les objets
fuivant le rapport de fon
imagination , il trouve dans
fon raifonnement fur cette
lumiere , de quoy augmenter
tous fes foupçons , & fans balancer
un inftant , il fe leve
comme un furieux , il s'arme
de toutes pieces , il forme mille
projets qui ne rendoient
pas moins qu'à laver dans le
fang de Julic, la honte qu'il s'i70
MERCURE
maginoit eltre faite à lon honneur
;il arrive à l'appartement
.
de fa femme dont il trouve
la porte à demy ouverte ; alors
une étincelle de moderation
qui ne luy étoit pas ordinaire ,
fuccede
à fes emportements
,
il avance fans bruit jufqu'au
lit de Julie , tenant un Alimbeau
d'une main , & fon épée
de l'autre,qu'il laiffe tomber à
terre dans le moment qu'il
reconnoift le peu de befoin
qu'il en a ,
fans que le bruit
qu'elle fair en tombant réveille
fa Julie.
Le fommeil donne quelGALANT.
7-19
quefois de l'avantage , outre
que Julie étoit admirablement
belle , elle éroit alors
dans une fituation à faire naî
tre mille defirs , & fon cruel
époux a depuis cette avanture
, avoué cent fois , qu'elle
n'avoit jamais paru fi belle à
fes yeux ; il éteignit , dans le
plaifir de la regarder , toute la
fureur de fon dernier caprice ;
enfin il s'affic for fon lir où le .
bruit d'un rideau qu'il tira
avec affez de force l'arracha
des bras du fommeil. Il eft
difficile d'exprimer ce qu'elle
devint à la vûë de fon mari ;
72 MERCURE
mais conftamment une faïeur
mortelle s'empara de les lens ;
elle ne prefagea rien que de
funelte du fujet de cette vifite ,
& elle.crut que fon époux ne
la luy rendoit que pour luy
donner la mort ; alors le defefpoir
, ou la fermeté fuccedant
à fes noires inquietudes , elle
conjura fon époux en verfant
un torrent de larmes de luy
ravir enfin une miferable vie
qu'elle ne pouvoit plus traîner
dans de pareilles horreurs .Mais
ce mari éperdu n'eût garde
d'écouter une telle prière , il la
raffeura au contraire par des
paroles
GALANT . 73
paroles pleines de tendreffe ,
il luy demanda mille pardons
de l'indignité de ſes foupçons ,
il luy avoüa que cette même
nuit il en avoit conceu de fi
terribles qu'il ne pouvoit affez
fe reprocher l'injuftice qu'il
faifoit à fa vertu ; ilajouta que
quand il étoit capable de raifon
il gemifloit amerement
des folles erreurs où le plon;
geoit la jaloufie ; mais que
n'étant pas le maitre de fes
odieux
mouvements il la
prioit pour mettre fon efprit
& fa perfonne en repos , de
fe retirer dans un Convent ,
Novembre 1715. G
›
74 MERCURE
feulement pendant le temps
d'un voyage qu'il alloit entreprendre
, que ce voyage ne
dureroit pas plus de trois mois,
& qu'il efperoit qu'à fon retour
elle le trouveroit tel qu'il
devoit eftre pour meriter fa
confiance & fon amour.
Julie charmée de cette propofition
l'accepta avec joye ,
elle ne put affez admirer le
changement de fon mari , &
pour mieux cimenter cette
reconciliation , elle confentit
à luy laiffer paffer le reste de la
nuit avec elle , & oublia bientoft
dans les bras du fommeil ,
i
GALANT.
75
ou fi l'on veut même d'une
autre Divinité , tout ce qu'elle
avoit receu
d'outrages pendant
le cours de deux années .
Elle ne demanda qu'un jour
pour le preparer à entrer dans
un Convent qu'elle choisit à
dix lieues de fa Ville , fon mari
l'y conduifit avec toute la
démonstration de joye que
peut donner un homme content
, & il ne luy refufa rien de
tout ce qui luy
convenoit pour
la mettre en état de
paroiftre
avec
diftinction dans un endroit
où le fafte eft aufli- bien
établi , ou du moins cherche à
Gij
76 MERCURE
·
s'établir avec autant d'empire
que dans le monde. Leur féparation
fut touchante &
Julie pleurant de joye , cub
la confolation de voir fon
mari verfer des larmes de dout
leur en luy difant adieu
4
03
Il luy donna pendant fix
femaines exactement
de fes
nouvelles : nais le temps de la
faire fortir de fon Convent ,
étant preft d'expirer , fes empreffements
foralentirent
, fes
lettres devinrent moins frequefites
, & enfin il ne luy écrivit
plus. Julie n'auroiteû garde
de fe plaindre de l'inconfGALANT
77
1
tance de ſon époux , fi le
défaut des fecours les plus neceffaires
ne luy cut appris à
murmurerɔde la négligence.
D'ailleurs aune indifpofition
dont elle ne pouvoit pas connoiftre
la cauſe , & qui cependant
étoit vrayement une fuite
de la complaifance qu'elle
avoit cu dans fon dernier raccommodement
avec fon mari ,
neluy permit pas de refter davantage
dans fon Convent ;
la difette où elle commençoit
à fe voir , & la neceffité indif
penfable de veiller à ſa ſanté ,
en arracherent , elle retourna
Giij
78 MERCURE
à la Ville-dont elle étoit fortie
avec tant de joye , pour aller
fe mettre dans un faint azyle
à couvert des fureurs de fon
mari , qui de fon côté n'avoit
entrepris le voyage done on
a parlé , que pour avoir lieu
d'accufet la femme de luy'
avoir fait un prefent , qu'il
ne devoit qu'à la liberalité
d'une Maîtreffe qu'il entretenoit
depuis longtemps ; mais
c'eftoit fa femme qu'il vouloir
rendre de tous coûtez la victi
me de cette avanture.
< Sur ces entrefaités quelques
perfonnes touchées de fon
GALANT. 79
E
état luy donnerent avis que
fon mari formoit de funeftes
deffeins contre elle ; la jufte
haine qu'elle avoit conccuë
pour luy , & la crainte de fe
1 voir expofée à de pareilles
violences , la déterminerent à
prendre fon party , dés qu'elle
vit fa fanté un peu rétablie.
Comme elle n'étoit pas en
feureté dans fa Ville , fon
mary ayant obtenu une Lettre
de cachet pour la faire
honteufement enfermer , elle
fongea à fe mettre à couvert
des perquifitions qu'il ne
on manqueroit pas de faire con-
·
>
Giiij
80 MERCURE
tre elle , & fe fut à la faveur
d'un déguiſement qu'elle le
rendit dans la Capitale de la
Province. Elle s'infinua fous
le nom du Chevalier de l'Ile
dans toutes les compagnies où
l'on fe piquoit de recevoir le
beau monde ; elle paffa pour
un jeune Officier nouvellement
arrivé des Indes , heureufement
qu'elle en fçavoit la
carte , & répondoit fi pertinemment
à toutes les queftions
qu'on luy faifoit fur ce
chapitre , que l'on ne s'ayilat
jamais de la foupçonner de
menfonge ; fon mari s'y tromGALANT.
81
pa comme les autres , il s'étoit
douté qu'elle avoit choisi cette
Ville pour le lieu de la retraite ;
mais il ne l'auroit jamais cherchée
au milieu de tout ce qu'il
y avoit de jeunes gens dans les
affemblées , dans les caffez , &
au billard même , où elle luy
gagna un jour partie, revange ,
& le tour. Il eft vray que par
le fecours d'une pommade
elle s'étoit fi bien bruniele tein ,
qu'elle avoit auparavant d'une
blancheur éblouffante
, que
cela la rendoit entierement
méconnoiffable ; auffi ne l'auroit
on jamais reconnue fans
82
MERCURE
la trahison d'une femme de
chambre qui apprit à fon mari
toutes les circonstances de fon
déguisement.
Ce fut un coup de foudre
pour la pauvre Julie , quand
on l'avertit de fonger à s'éloigner
encore . Une feule perfonne
qui veilloit à fes interefts
auprés de fon mari , avoit découvert
que fon fecret étoit
éventé , & luy avoit fait dire
qu'il n'y avoit plus de ſcureté
pour elle à rester dans la Ville
où elle étoit Elle forma alors
le deffein de fe rendre à Paris
& prit en même temps une
GALANT.
83
ferme réfolution de ne jama s
paroiftre ce que fon fexe exigeoit
qu'elle parut.
Avant de quitter la Province
, elle fe rendir à l'affemblée
des Etats qui fe tenoient cette
année à ***. Une Dame de fes
amies qui avoit fon fecret , &
à qui elle avoit fait confidence
du deffein qu'elle avoit d'aller
à Paris , propofa à un jeune
Confeiller de fes parents de
faire ce voyage avec le Chevafier
de l'Ifle , ce que le Confeiller
accepta avec joye ; il
mit même de la particunAbbé
de fes camis , homme de fort
84 MERCURE
bonne mine , & de bonne
compagnie.
A la premiere couchée il ne
fe trouva que deux lits dans
l'Auberge , le Chevalier de
I'lfle voulut feul en occuper
un , l'Abbé prouva par bel &
bon argument fondé fur fon
embonpoint , qu'il devoit oc
cuper l'autre: c'eft à dire, Meffieurs
, dit le Confeiller , que
vous m'en deftinez un à la bel
le étoile ; les nuits font un peur
trop fraîches pour cela , ainfi
il eft à propos que le fort en
decide & me faffe au inoins
conchers avec l'unirde a vous
GALANT. 83
deux ; le Chevalier de l'lfle
n'eût pas le mot à repliquer ,
le fort tomba fur luy , & quel
que chofe qu'il fit pour le dé ,
fendre de coucher en compa
gnic il fallut en paſſer par là ,
ou découvrir des raifons que
fon interêt luy ordonnoit de
taire enfin aprés avoir bien
marchandé , chacun fe coucha
, il prit de temps en temps
de fi longues envies de rire au
Chevalier, qu'il luy fut impoffible
de fermer les yeux , & de
laiffer dormir fon camarade :
ces faillies le firent pafler dans
l'efprit du Confeiller pour un
86 MERCURE
P
tres mauvais coucheur , il dit
même le lendemain où il leur
arriva encore la même chofe
que la veille , qu'il ne tireroit
plus au fort , & qu'il vouloit
coucher feulà fon tour . L'Ab
be vit bien que le Chevalier
de l'Ifle alloit être fon camarade
pour cettes nuit ;
ils s'en
défendirent l'un & l'autre autant
qu'ils purent , mais il fallut
ceder au temps , & le Chevalier
fut obligé de coucher avec
l'Abbé ; la quantité de monde
que l'Affemblée des Etats avoit
attiré dans les Villes voifines
de celle où ils fe tenoient
, renGALANT.
87
doit par tout aux environs les
logemens fi rares , que pendant
quatre jours le Confeiller,
le Chevalier & l'Abbé fe virent
contraints tous les foirs
de coucher enſemble à tour
de rolle ; comme ils conti
nuoient leur route , Julie reçût
une lettre qui luy apprenoit
que fon mary à l'extrêmi
té , demandoir à la voir avec
beaucoup d'instance , pour luy
faire une réparation publique
du tort que luy avoit fait dans
le monde l'indignité de fes
foupçons . Elle n'auroit ajouté
aucune foy à cette nouvelle ,
88 MERCURE
fi elle n'avoit cu une confiance
entiere en la perfonne qui la
luy avoit écrite , & fi elle ne s'étoit
jufqu'à lors parfaitement
bien trouvée des confeils qu'
elle avoit reçû d'elle . Elle ne
perdit point de temps , elle
declara à l'Abbé , & au Confeiller
le fecret de ſon déguifement
; elle interrompit fon
voyage & le leur , & fe mit
enfin d'une façon à pouvoir
reparoiftre aux yeux de fon
mary ,qui heureufement pour
elle rendit l'ame entre fes bras,
le fur -lendemain de fon arrivéc,
aprés néanmoins luy avoir
faic
GALANT. 89
!
fait une ample amende honorable
, & luy avoir demandé
fincerement pardon de tous
les mauvais traitemens qu'il
luy avoit faits , Julie le regre
ta comme fi elle avoit cu toute
la vie fujet de s'en loüer ;
l'Abbé & le Confeiller l'allerent
voir , & la complimenterent
de la façon dont elle
étoit échapée de leurs mains ;
le Confeiller fur tout concut
tant d'eftime pour elle , qu'a
prés la premiere année de fon
deüil il luy propofa de l'époufer
, ce qu'elle accepta ; & voila
dequoy , dit l'Hiftoire, ils font
Novembre 1715.
H
90 MERCURE
encore trés - contens . Il n'y eut
que l'Abbé qui n'eut pas les
rieurs de fon colté , & qui
fit voeu de ne coucher avec
perfonne , fans s'informer ſi
c'étoit chair ou poiffon
Fermer
22
p. 94-99
LE CURIEUX IMPERTINENT, CONTE.
Début :
Certain mary, mary tout des plus sots, [...]
Mots clefs :
Curieux, Époux, Mari
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE CURIEUX IMPERTINENT, CONTE.
LE CURIEUX IMPERTINENT ,
CONTEH
Certain maky , mary tout des
plusfors
Voulant fçavoir fo Meffer cocuage
Le regardoit comme un de fes
fupots
A fa Lucreffe , aprés quelques
I propose, muulub ( 53
Pour s'éclaircir tint un jour ce
langage.
Quelques Demons qu'on
nomme Maltotiers ,
Que Belzebuth créa dansfa colere
GALANT. 91
Sont inventeurs d'une maudite
affaire
Qui les va tous enrichir à milliers.
Voicy le fait. Quand de la
grande bande
Eft un mary , par un Edit nou-
Dean
Si fur l'oreille il ne met fon chapeau
,
De mille écus il doit payer l'a.
mende.
Partant , dit- il , pourfuivantfon
difcours ,
Declarez moy fans feinte ny détours
S'il m'eft permis d'aller en afſúrance
96 MERCURE
Car cette chofe eft certaine fans
pluss
Et ce feroitfâcheufe circonstance,
Outre l'affront , depayer mille écus.
A tant mitfin àfa fotte Harangue
L'époux preffé de curieux defir.
Le malheureux
! ne pouvoit- il
choifir
D'autre fujet pour exercer fa
langue?
Ignoroit- il que ces fortes de faits,
Quoyque communs ne fe difent jamais
?
En ce pourtant fe fit voir idiote
Dufor marylafemme encore plus
fore
Tout
GALANT 27
Tout à l'abort elle dit fierement ,
Noftre féal , vous pouvez hardiment
ཀ
Aller partout fans craindre d'incartade
,
One noftre honneur ne battit la
chamade
;
En un befoin j'en prêterois ferment
:
Renonçant feule à la grande methode
Je n'ay point mis mon époux à la
mode.
Parbleu , dit - il , mes fens font
enchantez.
De cet aveu , vous me ravissez
Fame:
Novembre is. I
98 MERCURE
Je m'en wais donc fans craindre
aucun diffame
User du droit que vous me permettez
Allerpar tout ,fans redouter l'enqueſte
:
Etfaire nargue à tous ceux dont
Vulcain
Eft lePatron qui chommentfa
ན་ གང
feste.
Lors enfonçant de l'une &
l'autre main
3
Egalement fon chapeau dans fa
tefte ,
Ilfort croyant aller enfûreté
De cocuage & de fa parenté.
Quand tout à coup , pour faire dif
paraître
*
YON
533 #
THROUK
DE
LA
GALANT.
Son air content & fafortefiets
Il entendit fa femme à la fenestre
VILLE
Qui luy crioit: un peu fur le
cofté
CONTEH
Certain maky , mary tout des
plusfors
Voulant fçavoir fo Meffer cocuage
Le regardoit comme un de fes
fupots
A fa Lucreffe , aprés quelques
I propose, muulub ( 53
Pour s'éclaircir tint un jour ce
langage.
Quelques Demons qu'on
nomme Maltotiers ,
Que Belzebuth créa dansfa colere
GALANT. 91
Sont inventeurs d'une maudite
affaire
Qui les va tous enrichir à milliers.
Voicy le fait. Quand de la
grande bande
Eft un mary , par un Edit nou-
Dean
Si fur l'oreille il ne met fon chapeau
,
De mille écus il doit payer l'a.
mende.
Partant , dit- il , pourfuivantfon
difcours ,
Declarez moy fans feinte ny détours
S'il m'eft permis d'aller en afſúrance
96 MERCURE
Car cette chofe eft certaine fans
pluss
Et ce feroitfâcheufe circonstance,
Outre l'affront , depayer mille écus.
A tant mitfin àfa fotte Harangue
L'époux preffé de curieux defir.
Le malheureux
! ne pouvoit- il
choifir
D'autre fujet pour exercer fa
langue?
Ignoroit- il que ces fortes de faits,
Quoyque communs ne fe difent jamais
?
En ce pourtant fe fit voir idiote
Dufor marylafemme encore plus
fore
Tout
GALANT 27
Tout à l'abort elle dit fierement ,
Noftre féal , vous pouvez hardiment
ཀ
Aller partout fans craindre d'incartade
,
One noftre honneur ne battit la
chamade
;
En un befoin j'en prêterois ferment
:
Renonçant feule à la grande methode
Je n'ay point mis mon époux à la
mode.
Parbleu , dit - il , mes fens font
enchantez.
De cet aveu , vous me ravissez
Fame:
Novembre is. I
98 MERCURE
Je m'en wais donc fans craindre
aucun diffame
User du droit que vous me permettez
Allerpar tout ,fans redouter l'enqueſte
:
Etfaire nargue à tous ceux dont
Vulcain
Eft lePatron qui chommentfa
ན་ གང
feste.
Lors enfonçant de l'une &
l'autre main
3
Egalement fon chapeau dans fa
tefte ,
Ilfort croyant aller enfûreté
De cocuage & de fa parenté.
Quand tout à coup , pour faire dif
paraître
*
YON
533 #
THROUK
DE
LA
GALANT.
Son air content & fafortefiets
Il entendit fa femme à la fenestre
VILLE
Qui luy crioit: un peu fur le
cofté
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23
p. 270-276
LE BAL DE L'OPERA, CANTATE. OU ODE ALLEGORIQUE
Début :
Recitatif. Dans un séjour brillant, consacré par les Belles, [...]
Mots clefs :
Amour, Coeur, Amants, Dieu, Sujets, Époux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE BAL DE L'OPERA, CANTATE. OU ODE ALLEGORIQUE
LE BAL DE L'OPERA,
CANTATE.
ou
ODE ALLEGORIQUE
Recirauf
DAns unséjour brillant, con-
Jacrépar les Belles,
L'ingeniehx Cm faverMt d.
mour3
Pour combler ses sujets de ses
grâces nouvelles,
Vient d'établir une nouvelle
Cour.
Là le déguisement des aimablesmortelle
Eflfatal aux Epoux:mais propice
aux Amant;
Et la divinitéqui prejide sur elles
Invite les coeurs asesamufemens*
Air.
Amans
t accoure% à nosfêtcs,
Leurs plaîfrs ne font que pour
vous,
Mine tendresbeaute^fontprêtes
A 'Vous lesfairegoûter tous.
Les Ris, les Amours, e les
Graves>
Yvolent au gré des drfirs,
Suives de si0charmantes traces
ElUs contyifent aux pUtfirs.
Amans, &c.
Récitatif.
L'amour qui dans ces lieuxA
forméson EmpIre,
jdrme des plus doux traits vole
dans tous les coeurs :
Quipourroitreiffleraux tranfyorts
quilinfyireï ",
Quand devant luy les jeux an*
noncent sesfaveurs.
-
Sous mille diverjes images,
Si l'amour vous paroît hideux , Rajfàre^-vous
; ce, Dieu ne voile
les vijages
Que pour recompenser plus [ûre.
mentvos feux.
Air.
Mille heatite% habites
Sous un mafcjue trompeur, N)font les difficiles
Que pourmieux prendre uncoeuA
Sous, un masquef/opicc. --.à,p
Qui cache la laideur,
Plus-d'une Cleonicc
Satisfait son ardeur.
-
Chaque Amant syJeguije
Pour Je comcbre mieuxt
Il nejt point de méprise
Qui n'aitunfort heureux.
La, de leur dessinee,
Les Epoux font inflruits :
Sujets de fHymenie
Ils en trouvent les fruits.
Mille beautez, &c.
Récitatif.
Ce Templese conjacre a la félicité.
LAmoury fait goûter sa plus
vive tendrejji
, -
Hebcrépand par tout un NtElar
enchanté,
Therpjtcorejregne sans cesse,
Momusyfait briUer l'art en luy
si vanté.
Dans ces lieux enchanteurs*
tout charme, tout tngage )
Tous les Dieux de la volupté
Yrevivent fms cesse un éclatant
hommage;
Le Dieu de l'Hymenée efl leful
maltraité.
Air.
Dansce séjourfertile
L'amour Offreunakile
Pour s'aimer.
Tout (flutile
Pours"exprimer,
Le secrettfîfacile
De s'enflamer;
Et l'on en trouve mille
Pour charmer.
CANTATE.
ou
ODE ALLEGORIQUE
Recirauf
DAns unséjour brillant, con-
Jacrépar les Belles,
L'ingeniehx Cm faverMt d.
mour3
Pour combler ses sujets de ses
grâces nouvelles,
Vient d'établir une nouvelle
Cour.
Là le déguisement des aimablesmortelle
Eflfatal aux Epoux:mais propice
aux Amant;
Et la divinitéqui prejide sur elles
Invite les coeurs asesamufemens*
Air.
Amans
t accoure% à nosfêtcs,
Leurs plaîfrs ne font que pour
vous,
Mine tendresbeaute^fontprêtes
A 'Vous lesfairegoûter tous.
Les Ris, les Amours, e les
Graves>
Yvolent au gré des drfirs,
Suives de si0charmantes traces
ElUs contyifent aux pUtfirs.
Amans, &c.
Récitatif.
L'amour qui dans ces lieuxA
forméson EmpIre,
jdrme des plus doux traits vole
dans tous les coeurs :
Quipourroitreiffleraux tranfyorts
quilinfyireï ",
Quand devant luy les jeux an*
noncent sesfaveurs.
-
Sous mille diverjes images,
Si l'amour vous paroît hideux , Rajfàre^-vous
; ce, Dieu ne voile
les vijages
Que pour recompenser plus [ûre.
mentvos feux.
Air.
Mille heatite% habites
Sous un mafcjue trompeur, N)font les difficiles
Que pourmieux prendre uncoeuA
Sous, un masquef/opicc. --.à,p
Qui cache la laideur,
Plus-d'une Cleonicc
Satisfait son ardeur.
-
Chaque Amant syJeguije
Pour Je comcbre mieuxt
Il nejt point de méprise
Qui n'aitunfort heureux.
La, de leur dessinee,
Les Epoux font inflruits :
Sujets de fHymenie
Ils en trouvent les fruits.
Mille beautez, &c.
Récitatif.
Ce Templese conjacre a la félicité.
LAmoury fait goûter sa plus
vive tendrejji
, -
Hebcrépand par tout un NtElar
enchanté,
Therpjtcorejregne sans cesse,
Momusyfait briUer l'art en luy
si vanté.
Dans ces lieux enchanteurs*
tout charme, tout tngage )
Tous les Dieux de la volupté
Yrevivent fms cesse un éclatant
hommage;
Le Dieu de l'Hymenée efl leful
maltraité.
Air.
Dansce séjourfertile
L'amour Offreunakile
Pour s'aimer.
Tout (flutile
Pours"exprimer,
Le secrettfîfacile
De s'enflamer;
Et l'on en trouve mille
Pour charmer.
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24
p. 40-54
L'EXCOCU, Nouvelle Historique.
Début :
Estre Cocu, n'est pas un mêtier hors d'usage [...]
Mots clefs :
Cocu, Jeune, Mari, Époux, Amour, Cocuage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'EXCOCU, Nouvelle Historique.
L'EXCOCU,
Nouvellae Historique.
Eflre Cocu
,
ness pas un mctier
horsd'usage
Ny de nouvelle invention;
Et depuisque le monde enfuit
profejjton
Il devroiteflre Expert;mais de ce
personnage
Apeimvoit-onquelqueJage
S'acquitter avec dignitéA
L'unymet lafureur, la rage;
Vautre en toute bénignité
Le
Le met à profitâtménage.
Que l'Imbee,ccil, le Brutal
Fassent leur profit de ce Contel
Ony voit un Cocu qui fçûtfut
son Rival
Rejetter sagementsa douleur &*
sa honte;
Sfâchons estre Cocus ifins bajfeffe
&sans bruit,
Je voudrois qu'on en tint une école
publiquey
lllen tireroit plus de fruit'
Que£école£Alfebreyou deLangueHébraïque.
Sut le-haut de la porte ilpourroit
eflre écrit
C'ejl icy qu'aux Maris on apprtnd
la feiencc
D'eflre Cocus avec décence.
Endépit des temps malheureux
Le Doéleurferoit bientoflriche,
Si quelque Maijlre es Arts affi-
1
che
Je retiensplace à mes Neveux•
Sur les bords de la Loire unejeune
Beauté
jiuxSeigneurs d'alentourparoiffoit
bonne emplette,
Grope dût,noble parentE,
On croit pour un Epoux lafortu-
, ne complette.
En habits propres)&galants>
JPrés d'elle la verte JeuntjJe
Débitéfélonses talens
*Lafleurettey&lagentilltjfe :
EUe emprrfféestout charmer
Passi deconquefte en conquefle Jeune fille , cft toujours en queste
De celuy quelle doit aimer.
M-ais pendantquelle a toeil au
g»ety
Etquensecretelle examine
De celuy-cy la bonne mine ;
De celuj-la l'air tendreyou le joly
caquet>
Son-Peec dans d'autres balances
PiJe tout ce qui forme une bonne
* maison
> Le rang) les biens, les alliances3
Le méritésolide ,&Iii droiterai"
jôn.
JI
Le Contratfuitdeprés
lechoix-dê
sa prudence;
Mais après tout cet examen,
Quisans l'aveu d'Amoursenhbarque
avec l'Hymen
NtfipAJ encore enajjeurance.
Que de l'enfant aveugle unvieil- lardéclairé
Ne dédaigne pas lefuJfrAt
SSit"9a il'Amournafoinduménagey
Le repsoseà laulongrueéen e.st malas-
Aceluycy lepetit tratjlre
Scmbloit d'abord avoirfous-ry,
Et toutalloitdtsmieux.*unefemmepeut-
efire
jiimeroit toujoursson mary ,/
S'ilavoit rOûjoursfoin de l'estre;
Mais quand la tf'nJrrflè a tary,
Et que dans son Epouxy eUe ne
DoitquunMAtre
Cesîhfaison du Favory.
Anotre Epoux,àsa Compagne
S'adonne un jeune complaisant,
Voijîn agréable,amusant,
Ctest un tresor à la campagne; IlefldelaCbajfe,duJeu,
Veutonchanter, il accompagne,
Auprès duvjn du cru, le voijîn
prise peu
Et le Bourgogne*le Champagne
:
Sur tout pourftnjoifneilse met.
trQitaufeH, .,
Pris etellemMïfoins le renioieht
*
necejjaire,
D'abordparJon attention.
Adppeeini7safyire-t-ilal'honnew de f-t-il à" thonneur de
luyplaire-y
Cestristecifeulement>cessadmiration
,
*
Sans aucun (fj>oir desalaire;
Enfin par decertainssoupirs,
Dont laplus innocenfe entend bien
le langage,
Il ose expliquerses desirs,
Prend une main, ult bras,prend
encor davantage
y Si bien que létage en étdgtt
Ilarrive bien. toji au comble des
pLifîrsi
Ptudevnceedorit lqukand ,l'Amour
Ils nepeuventcacher leursfeux;
A leurs entretiens amoureux
CertainValetprête l'ortille,
Il observe,&témoin de leursplus
tendresjeux,
VAtoutdireason Maîtreg?croit
itÊgffaaiitrqeumeterroviesille,
malheureux.
Sans donner al'ami creance trop
facilej
Le Seigneurveut luy
-
même obser.-
ver nos Amans,
Ilfeint Un voyage a UVille,
Et tevient lessurprendre, en cecy
trop habile
>
Souslesplussimples ornement,
Etdans le plus commode aile,
Qui d'un cvupleheureux, gr
tranquile
Puisse favorifer les doux empoftemens,
Oh, quelle vifton! De celte de
Meduse
,
On auroit e/lerhoinsfrappe$
Sous le rel defin Eclopéfl-
Venusnefutpasplusconjufe.
Quelsplaijtrs à ceprix neferoient
tjih jetrfonpjpfodnyen7e,?quandly perife, je JUois sur ce lit les Amours
1faye
-
JL/
z.
Tenir mauvaise contenance.
- 'J'. C'ejl
C'cjltcyqu'ilfaut refyeaer
Nôtre Hrros en cocuage,
AH desordre,à l'effroy dufourbe
qui l'outrage,
Apeine en peu dt mots Jaint",t-il
l'insulter;
Et l'autre ayant plie bagage
- Pourson retour chez luy trouve
libre paffig;
Quevafaire notre homme f étranglerdesamain,
DéuifagerJon infidelle,
Non,sans menace ny querelle
Jlluyfujfitqu'au lendemain
De la d, meure paternelle
EUe reprenne le ebemin;
Lay-même de sonforty forte U
nouvelle;
Quel recit pour le mieux Seigneur,
Toutplein deses Ayeux,dclicat
sur l'honneur,
Iljure gravement qu'en toutesa
famille
Jamais d'un tel ,opprobre unfront
ne futatteint>
Afais dans le même injlantsur celuy
desafille
Jlpeutlire les tousdont leGendre
1
se plaint,
Ilse rend à ce tfmoignt;
Le crime efi avoue
, le mal riefl
plus douteux.
Quefaire en-cet tflat si trisse si
honteux*
Voici le parri le plus fage,
Dit lepoux, jusqu"igo de notre
mariage
Aucunfruitneferre les noeuds>
Jurt'{ que d'un Mayrje nay que
l'apparenceM Sur paretldeshonneur je nJinfifl.
ray pointy
Et nous verrons bientostune heureuse
Sentence
Delierlenoeudquipousjoint,
Il nest pas de plus doux remeae,
Acetavis chacun se rend,
Elle poursuit, leMay cede.;
L'Hjthheflrendu nul
, &là dot
sereprend.
Nôtre Bille efi rendue àflpremiertftaf
Aquelquechose près de legereirit.
portance VEpoux , de Joncoftési voue au
Celibat\
Etfaitau Dieu d'hymenprofond
de reverence5
Mais pour acheverson repos
Il veut du fauxAmypunir la êphftdie
Al'écart sans témoins ille trouve
à propos,
L';;ttaqueJ le dfarme, &maître desavie
Exigefeulementdeluy
Qu'ilépousera l'inftâdl
Quisse plut aséduirey & qui
luy parutbelle9
Quand elle estoit femme d'autrUJ'
Le 'vaincufuit la loy que le vainqueurimpose,
Mais fous un triste hymen ms
coupables unis
Des platfirs dont ilsfont l'un &
lutre punis
Ne trouvent plus la même
dose5
Le plus confiant des deux efi
bitn-tost dégouté
On a recours au voisînage
y»
Leprécurfeur luy-meme est enfin regrette, regrettt £rfousunnouveaupersonnage
Reçu par la jeune beauté
Ilva f rendreson Cocuage
A celuy qui ¡.Avoit prêtt.
Tous lesjours on ditpar laVille9
Etchacun en est convaincu,
Comme de Texe d'Evangile
Que caraéltre de Cocu
Estcaraétreindélébiler
Vous avez v* qu'il n'en est rien,
Et ctfl toujours choseagréable
De pouvoirfaire entendre à tant
de gens de bien
Queleur mal nesipas incurable.
Nouvellae Historique.
Eflre Cocu
,
ness pas un mctier
horsd'usage
Ny de nouvelle invention;
Et depuisque le monde enfuit
profejjton
Il devroiteflre Expert;mais de ce
personnage
Apeimvoit-onquelqueJage
S'acquitter avec dignitéA
L'unymet lafureur, la rage;
Vautre en toute bénignité
Le
Le met à profitâtménage.
Que l'Imbee,ccil, le Brutal
Fassent leur profit de ce Contel
Ony voit un Cocu qui fçûtfut
son Rival
Rejetter sagementsa douleur &*
sa honte;
Sfâchons estre Cocus ifins bajfeffe
&sans bruit,
Je voudrois qu'on en tint une école
publiquey
lllen tireroit plus de fruit'
Que£école£Alfebreyou deLangueHébraïque.
Sut le-haut de la porte ilpourroit
eflre écrit
C'ejl icy qu'aux Maris on apprtnd
la feiencc
D'eflre Cocus avec décence.
Endépit des temps malheureux
Le Doéleurferoit bientoflriche,
Si quelque Maijlre es Arts affi-
1
che
Je retiensplace à mes Neveux•
Sur les bords de la Loire unejeune
Beauté
jiuxSeigneurs d'alentourparoiffoit
bonne emplette,
Grope dût,noble parentE,
On croit pour un Epoux lafortu-
, ne complette.
En habits propres)&galants>
JPrés d'elle la verte JeuntjJe
Débitéfélonses talens
*Lafleurettey&lagentilltjfe :
EUe emprrfféestout charmer
Passi deconquefte en conquefle Jeune fille , cft toujours en queste
De celuy quelle doit aimer.
M-ais pendantquelle a toeil au
g»ety
Etquensecretelle examine
De celuy-cy la bonne mine ;
De celuj-la l'air tendreyou le joly
caquet>
Son-Peec dans d'autres balances
PiJe tout ce qui forme une bonne
* maison
> Le rang) les biens, les alliances3
Le méritésolide ,&Iii droiterai"
jôn.
JI
Le Contratfuitdeprés
lechoix-dê
sa prudence;
Mais après tout cet examen,
Quisans l'aveu d'Amoursenhbarque
avec l'Hymen
NtfipAJ encore enajjeurance.
Que de l'enfant aveugle unvieil- lardéclairé
Ne dédaigne pas lefuJfrAt
SSit"9a il'Amournafoinduménagey
Le repsoseà laulongrueéen e.st malas-
Aceluycy lepetit tratjlre
Scmbloit d'abord avoirfous-ry,
Et toutalloitdtsmieux.*unefemmepeut-
efire
jiimeroit toujoursson mary ,/
S'ilavoit rOûjoursfoin de l'estre;
Mais quand la tf'nJrrflè a tary,
Et que dans son Epouxy eUe ne
DoitquunMAtre
Cesîhfaison du Favory.
Anotre Epoux,àsa Compagne
S'adonne un jeune complaisant,
Voijîn agréable,amusant,
Ctest un tresor à la campagne; IlefldelaCbajfe,duJeu,
Veutonchanter, il accompagne,
Auprès duvjn du cru, le voijîn
prise peu
Et le Bourgogne*le Champagne
:
Sur tout pourftnjoifneilse met.
trQitaufeH, .,
Pris etellemMïfoins le renioieht
*
necejjaire,
D'abordparJon attention.
Adppeeini7safyire-t-ilal'honnew de f-t-il à" thonneur de
luyplaire-y
Cestristecifeulement>cessadmiration
,
*
Sans aucun (fj>oir desalaire;
Enfin par decertainssoupirs,
Dont laplus innocenfe entend bien
le langage,
Il ose expliquerses desirs,
Prend une main, ult bras,prend
encor davantage
y Si bien que létage en étdgtt
Ilarrive bien. toji au comble des
pLifîrsi
Ptudevnceedorit lqukand ,l'Amour
Ils nepeuventcacher leursfeux;
A leurs entretiens amoureux
CertainValetprête l'ortille,
Il observe,&témoin de leursplus
tendresjeux,
VAtoutdireason Maîtreg?croit
itÊgffaaiitrqeumeterroviesille,
malheureux.
Sans donner al'ami creance trop
facilej
Le Seigneurveut luy
-
même obser.-
ver nos Amans,
Ilfeint Un voyage a UVille,
Et tevient lessurprendre, en cecy
trop habile
>
Souslesplussimples ornement,
Etdans le plus commode aile,
Qui d'un cvupleheureux, gr
tranquile
Puisse favorifer les doux empoftemens,
Oh, quelle vifton! De celte de
Meduse
,
On auroit e/lerhoinsfrappe$
Sous le rel defin Eclopéfl-
Venusnefutpasplusconjufe.
Quelsplaijtrs à ceprix neferoient
tjih jetrfonpjpfodnyen7e,?quandly perife, je JUois sur ce lit les Amours
1faye
-
JL/
z.
Tenir mauvaise contenance.
- 'J'. C'ejl
C'cjltcyqu'ilfaut refyeaer
Nôtre Hrros en cocuage,
AH desordre,à l'effroy dufourbe
qui l'outrage,
Apeine en peu dt mots Jaint",t-il
l'insulter;
Et l'autre ayant plie bagage
- Pourson retour chez luy trouve
libre paffig;
Quevafaire notre homme f étranglerdesamain,
DéuifagerJon infidelle,
Non,sans menace ny querelle
Jlluyfujfitqu'au lendemain
De la d, meure paternelle
EUe reprenne le ebemin;
Lay-même de sonforty forte U
nouvelle;
Quel recit pour le mieux Seigneur,
Toutplein deses Ayeux,dclicat
sur l'honneur,
Iljure gravement qu'en toutesa
famille
Jamais d'un tel ,opprobre unfront
ne futatteint>
Afais dans le même injlantsur celuy
desafille
Jlpeutlire les tousdont leGendre
1
se plaint,
Ilse rend à ce tfmoignt;
Le crime efi avoue
, le mal riefl
plus douteux.
Quefaire en-cet tflat si trisse si
honteux*
Voici le parri le plus fage,
Dit lepoux, jusqu"igo de notre
mariage
Aucunfruitneferre les noeuds>
Jurt'{ que d'un Mayrje nay que
l'apparenceM Sur paretldeshonneur je nJinfifl.
ray pointy
Et nous verrons bientostune heureuse
Sentence
Delierlenoeudquipousjoint,
Il nest pas de plus doux remeae,
Acetavis chacun se rend,
Elle poursuit, leMay cede.;
L'Hjthheflrendu nul
, &là dot
sereprend.
Nôtre Bille efi rendue àflpremiertftaf
Aquelquechose près de legereirit.
portance VEpoux , de Joncoftési voue au
Celibat\
Etfaitau Dieu d'hymenprofond
de reverence5
Mais pour acheverson repos
Il veut du fauxAmypunir la êphftdie
Al'écart sans témoins ille trouve
à propos,
L';;ttaqueJ le dfarme, &maître desavie
Exigefeulementdeluy
Qu'ilépousera l'inftâdl
Quisse plut aséduirey & qui
luy parutbelle9
Quand elle estoit femme d'autrUJ'
Le 'vaincufuit la loy que le vainqueurimpose,
Mais fous un triste hymen ms
coupables unis
Des platfirs dont ilsfont l'un &
lutre punis
Ne trouvent plus la même
dose5
Le plus confiant des deux efi
bitn-tost dégouté
On a recours au voisînage
y»
Leprécurfeur luy-meme est enfin regrette, regrettt £rfousunnouveaupersonnage
Reçu par la jeune beauté
Ilva f rendreson Cocuage
A celuy qui ¡.Avoit prêtt.
Tous lesjours on ditpar laVille9
Etchacun en est convaincu,
Comme de Texe d'Evangile
Que caraéltre de Cocu
Estcaraétreindélébiler
Vous avez v* qu'il n'en est rien,
Et ctfl toujours choseagréable
De pouvoirfaire entendre à tant
de gens de bien
Queleur mal nesipas incurable.
Fermer
25
p. 58-59
LES QUATRE ÂGES DE LA FILLE OU LE BON ÂGE D'UNE FILLE POUR BIEN CHOISIR UN EPOUX. Par M. D. F.
Début :
A quel âge une fille sage [...]
Mots clefs :
Fille sage, Époux, Âge, Choix, Mariage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES QUATRE ÂGES DE LA FILLE OU LE BON ÂGE D'UNE FILLE POUR BIEN CHOISIR UN EPOUX. Par M. D. F.
LES QUATRE ÂGES
DE LA FILLE ,
ου
LE BON AGE
D'UNE FILLE
POUR BIEN CHOISIR UN EPOUX .
Par M. D. F.
Aquel
âge une fille fage
doit-elle choisir un Epoux ?
Vers les quinze ans , on n'eft pas
allés fage ,
Pour choisir le meilleur de tous.
A vingt-cinq ans , on peut être affés
fage ,
Pour craindre le meilleur de tous.
A quarante ans , on doit être affés
fage ,
Pour les conoître & les méprifer
tous.
D'AVRIL. 59
Qu'à foixante & dix ans , la fille
mûre & fage ,
Choififfe un Epoux de fon âge ,
Qui pourra n'être alors ,Tni raitre ,
ni jaloux ;
Pourvû qu'elle ne ſoit , ni prude ,
ni volage ,
Ils pouront faire bon ménage .
Si ce n'eft pas un hûreux Mariage ,
Du moins c'est le plus fage ,
Et le mieux afforti de tous.
DE LA FILLE ,
ου
LE BON AGE
D'UNE FILLE
POUR BIEN CHOISIR UN EPOUX .
Par M. D. F.
Aquel
âge une fille fage
doit-elle choisir un Epoux ?
Vers les quinze ans , on n'eft pas
allés fage ,
Pour choisir le meilleur de tous.
A vingt-cinq ans , on peut être affés
fage ,
Pour craindre le meilleur de tous.
A quarante ans , on doit être affés
fage ,
Pour les conoître & les méprifer
tous.
D'AVRIL. 59
Qu'à foixante & dix ans , la fille
mûre & fage ,
Choififfe un Epoux de fon âge ,
Qui pourra n'être alors ,Tni raitre ,
ni jaloux ;
Pourvû qu'elle ne ſoit , ni prude ,
ni volage ,
Ils pouront faire bon ménage .
Si ce n'eft pas un hûreux Mariage ,
Du moins c'est le plus fage ,
Et le mieux afforti de tous.
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26
p. 113-118
ORPHEE. Paraphrase d'une Rédondille Espagnole de D. Francisco de Quévédo, qui commence, Al Infierno el Tracio Orfée Su muger Baxó à Buscar &c.
Début :
La Rédondille d'Orphée est une Piéce de M. de Senecé, / Pour r'avoir sa Femme Euridice [...]
Mots clefs :
Femme, Enfers, Jugement, Diable, Coupables, Tourment, Passion, Parque, Époux, Ennui, Cruauté, Fable
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ORPHEE. Paraphrase d'une Rédondille Espagnole de D. Francisco de Quévédo, qui commence, Al Infierno el Tracio Orfée Su muger Baxó à Buscar &c.
La Rédondille d'Orphée eft
une Piéce de M. de Senecé , Prej
mier Valer de Chambre de la feuë
Kiij
114 LE MERCURE
Reïne , dont on imprime actuellement
un Volume d'Epigrames &
d'autres Poëfies qui paroîtront
dans peu . Le Public pourra juger
de l'Ouvrage par cet Echantillon.
ORPHE' E.
Paraphrafe d'une Rédondille Ef
pagnole de D. Francifco de
Quévédo , qui commence , Al Infierno
el Tracio Orfeo Su muger
baxó à Buscar &c .
Po
Our r'avoir fa Femme Euridice
Orphée aux Enfers s'en alla :
Eft-il fibizarre caprice
Dont on s'étonne aprés cela ?.
Dans un accez de ce délire
Où fon Jugement fe perdit ,
Pouvoit- il chercher rien de pire ;
Ny dans un endroit plus maudit ?
Il chanta des airs pitoyables ,
Dont le tendre accompagnement
fufpendit la fureur des Diables ,
Et des Coupables , le tourment.
Sa voix ne touchoit point leur
Ame ,
·•
D'AVRIL 315
Mais la feule admiration
Qu'un fot , pour recouvrer la Femme,
Témoignât tant de Paffion .
Alors Pluton , hôchant la tête ,
Dit au Chanteur Alangouri :
O ! Maître fou , comme Poëte .
Et beaucoup plus comme Mari .
Proferpine eft bonne Diableffe ;
Mais je te jure fur ma Foy ,
Que les fix mois qu'elle me laiffe
Ne font pas les moins gays pour
moy.
Fût - elle aux Cieux cent ans
encore
Pour fe fouftraire à mon pouvoir ,
Je n'irois point fur la Mandore
Braire en Bémol pour la r'avoir.
Quand tu concus quelque efpérance
De nous fléchir par tes accords
Ignorois - tu que le Silence
Eft le charme unique des Morts ?
Puifqu'une impertinente flâme
Pour le troubler t'a fait venir ,
Parques , qu'on lui rende fa Fem-
K iiij me,
116 LE MERCURE
On ne fçauroit mieux le punir.
En vertu de mon indulgence
Bientôt , puifqu'il le veut ainsi ,
Il fera damné par avance ,
Et peut - être un peu plus qu'icy.
Mais pour payer de fa Mufique
Le plaifir aux Enfers fi neuf,
Ajoutons y quelque Rubrique
Qui puiffe encore le faire veuf :
A ce foin l'équité m'invite ,
Qui fouffre qu'enmême fujet
On récompenfe le mérite
Quand on a puni le forfait.
-
Rendez - lui donc fa Demoifelle
Qui le fuivra fans dire mot ;
Mais , s'il tourne les yeux fur elle ,
Qu'on me la refourre au Cachot.
Peu de coeurs , de chaîne auffi
forte ,
Avec leurs moitiés font unis :
Que j'en fçais , qui de cette forte.
Seroient charmés d'être punis !
Ah ! fi des Femmes incommodes
Des tours de tête délivroient ;-
Que de Maris , comme Pagodes
D ' AVRIL. 117
Inceffamment la tourneroient !
Ainfi fur fon Thrône de braize
Parla le Monarque enroüé :
Son fage Arrêt , dans la fournaize
Par tout fon Peuple fut loué.
L'ordre eft fuivi. Mais cette Fête
Se termine en piteux regrets :
Orphée ayant tourné la tête
Redevient veuf fur nouveaux frais.
Dans fon impatience extrême
Que fa raifon ne peut calmer ,
Le malheureux perd ce qu'il aime
Aforce de le trop aimer.
Vaine & légere comme un fonge
Qu'un dormeur prend pour vérité ,
L'Ombre gémit , & fe replonge
Dans l'éternelle obfcurité.
Sans murmurer de fon fupplice
La pauvre ame renonce au jour :
Pouvoit-elle en bonne juftice
Se plaindre d'un excez d'amour ?
Sa double mort la défefpére
Qui vient rompre un noeud fi parfait;
Mais quoi ? La caufe en eft fi chére .
Qu'il faut pardonner à l'effet .
L'Epoux qui la voit difparoître
Se livre à fon mortel ennuy ,
118. LE MERCURE
Incapable de reconnoître
Le bien qu'on lui fait malgré lui .
L'Enfer à fes plaintes touchantes
Ceffant de fe laiffer charmer ,
Dans laThrace , par les Bacchantes
Il s'en va fe faire affommer.
Du beau fexe double victime
Chantre affligé , confole toi ;
Force gens d'un rang plus fublime ´-
Ont bien fubi la même Loy.
C'eft vainement qu'on s'évertuë
Contre un vainqueur fi redouté :
Et qu'importe,au fond,qui nous tuë,
Ses faveurs , ou fa Cruauté ?
Femmes , fi cette Hiftoriette
Irrite vos coeurs inhumains ,
C'est un Espagnol qui l'a faite ,
Pour moi , je m'en lave les mains.
Ovide , à cette même Fable
( Direz- vous) donne untour galant}
Le Romain étoit raifonnable ,
L'Efpagnol n'eft qu'un infolent .
Et vive Hymen ! fous fon Empire
On boit , on mange , on fait dodo
Puis .. d'accord. Mais le mot pour
rire
Eft cependant pour QUE VA'DO.
une Piéce de M. de Senecé , Prej
mier Valer de Chambre de la feuë
Kiij
114 LE MERCURE
Reïne , dont on imprime actuellement
un Volume d'Epigrames &
d'autres Poëfies qui paroîtront
dans peu . Le Public pourra juger
de l'Ouvrage par cet Echantillon.
ORPHE' E.
Paraphrafe d'une Rédondille Ef
pagnole de D. Francifco de
Quévédo , qui commence , Al Infierno
el Tracio Orfeo Su muger
baxó à Buscar &c .
Po
Our r'avoir fa Femme Euridice
Orphée aux Enfers s'en alla :
Eft-il fibizarre caprice
Dont on s'étonne aprés cela ?.
Dans un accez de ce délire
Où fon Jugement fe perdit ,
Pouvoit- il chercher rien de pire ;
Ny dans un endroit plus maudit ?
Il chanta des airs pitoyables ,
Dont le tendre accompagnement
fufpendit la fureur des Diables ,
Et des Coupables , le tourment.
Sa voix ne touchoit point leur
Ame ,
·•
D'AVRIL 315
Mais la feule admiration
Qu'un fot , pour recouvrer la Femme,
Témoignât tant de Paffion .
Alors Pluton , hôchant la tête ,
Dit au Chanteur Alangouri :
O ! Maître fou , comme Poëte .
Et beaucoup plus comme Mari .
Proferpine eft bonne Diableffe ;
Mais je te jure fur ma Foy ,
Que les fix mois qu'elle me laiffe
Ne font pas les moins gays pour
moy.
Fût - elle aux Cieux cent ans
encore
Pour fe fouftraire à mon pouvoir ,
Je n'irois point fur la Mandore
Braire en Bémol pour la r'avoir.
Quand tu concus quelque efpérance
De nous fléchir par tes accords
Ignorois - tu que le Silence
Eft le charme unique des Morts ?
Puifqu'une impertinente flâme
Pour le troubler t'a fait venir ,
Parques , qu'on lui rende fa Fem-
K iiij me,
116 LE MERCURE
On ne fçauroit mieux le punir.
En vertu de mon indulgence
Bientôt , puifqu'il le veut ainsi ,
Il fera damné par avance ,
Et peut - être un peu plus qu'icy.
Mais pour payer de fa Mufique
Le plaifir aux Enfers fi neuf,
Ajoutons y quelque Rubrique
Qui puiffe encore le faire veuf :
A ce foin l'équité m'invite ,
Qui fouffre qu'enmême fujet
On récompenfe le mérite
Quand on a puni le forfait.
-
Rendez - lui donc fa Demoifelle
Qui le fuivra fans dire mot ;
Mais , s'il tourne les yeux fur elle ,
Qu'on me la refourre au Cachot.
Peu de coeurs , de chaîne auffi
forte ,
Avec leurs moitiés font unis :
Que j'en fçais , qui de cette forte.
Seroient charmés d'être punis !
Ah ! fi des Femmes incommodes
Des tours de tête délivroient ;-
Que de Maris , comme Pagodes
D ' AVRIL. 117
Inceffamment la tourneroient !
Ainfi fur fon Thrône de braize
Parla le Monarque enroüé :
Son fage Arrêt , dans la fournaize
Par tout fon Peuple fut loué.
L'ordre eft fuivi. Mais cette Fête
Se termine en piteux regrets :
Orphée ayant tourné la tête
Redevient veuf fur nouveaux frais.
Dans fon impatience extrême
Que fa raifon ne peut calmer ,
Le malheureux perd ce qu'il aime
Aforce de le trop aimer.
Vaine & légere comme un fonge
Qu'un dormeur prend pour vérité ,
L'Ombre gémit , & fe replonge
Dans l'éternelle obfcurité.
Sans murmurer de fon fupplice
La pauvre ame renonce au jour :
Pouvoit-elle en bonne juftice
Se plaindre d'un excez d'amour ?
Sa double mort la défefpére
Qui vient rompre un noeud fi parfait;
Mais quoi ? La caufe en eft fi chére .
Qu'il faut pardonner à l'effet .
L'Epoux qui la voit difparoître
Se livre à fon mortel ennuy ,
118. LE MERCURE
Incapable de reconnoître
Le bien qu'on lui fait malgré lui .
L'Enfer à fes plaintes touchantes
Ceffant de fe laiffer charmer ,
Dans laThrace , par les Bacchantes
Il s'en va fe faire affommer.
Du beau fexe double victime
Chantre affligé , confole toi ;
Force gens d'un rang plus fublime ´-
Ont bien fubi la même Loy.
C'eft vainement qu'on s'évertuë
Contre un vainqueur fi redouté :
Et qu'importe,au fond,qui nous tuë,
Ses faveurs , ou fa Cruauté ?
Femmes , fi cette Hiftoriette
Irrite vos coeurs inhumains ,
C'est un Espagnol qui l'a faite ,
Pour moi , je m'en lave les mains.
Ovide , à cette même Fable
( Direz- vous) donne untour galant}
Le Romain étoit raifonnable ,
L'Efpagnol n'eft qu'un infolent .
Et vive Hymen ! fous fon Empire
On boit , on mange , on fait dodo
Puis .. d'accord. Mais le mot pour
rire
Eft cependant pour QUE VA'DO.
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27
p. 134-139
LE MERITE ET LA FORTUNE FABLE.
Début :
La Fable suivante est d'un Auteur incertain. On soupçonne cependant / Le Mérite, Cadet de fort bonne Maison, [...]
Mots clefs :
Mérite, Fortune, Hymen, Époux, Couples, Charmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE MERITE ET LA FORTUNE FABLE.
La Fable ſuivante eſt d'un
Auteur incertain. On ſoupçonne
cependant , qu'elle eſt de la compoſition
du Pere Benoît Jeſuîte ,
à qui on attribuë égallement la
lapetite Piéce en Vers qui eft
inférée à la p. 174. du Mercure de
Juin , fur les dernieres Fables que
M. de la Motterécita à l'Academie
Françoise.
ce
Ces 2. ſeuls Morceaux ſont ſuffifans
,pour faire juger , que fi
Pere tournoit ſongénie du côté de
la Poësie , il ſeroit en état de ne
point envier les Talents de nos
meilleurs Poëtes.
LE
MERITE ET LA FORTUNE
FABLE .
IE Mérite , Cadet defort bom
ne Maison ,
Et l'Infante Fortune , opulente heritiere
,
Parlesliensd'Hymenfurent unis ,
dit-on,
DE JUILLET. 135
Au bon vieux Temps c'étoit-làla
maniére
Entr'euxpoint de débat , point de
dissension ;
Il n'étoit bruit partout que de leur
union.
Jamais on ne voyoit Fortune ſans
Mériteزو
Mérite Sans Fortune étoit cas fur-
1 prenant :
C'étoit méme , choſe illicite.
La mode helas ! n'en est plus
maintenant ,
Tantpis ; car , après tout , l'Hymen
étoitfortable ,
L'Epoux étoit bien-fait , infinuant,
aimable ;
L'Epouse avoit de grands attraits
Et du comptant : Que faut - il
davantage?
COMPTANT lui ſeul , tient lieu
des plus beaux traits ,
Audemeurant l'humeur un peu
volage ,
C'étoit leſeul défaut dont on pût la
taxer ;
Mais Méritefin perſonnage
Mij
135 LE MERCURE
Mieux que tout autre avoit scu
la fixer.
Pour un Cadet , une telle Alliance
Devoit sans doute avoir de
grands appas ;
, ACCOSi
de tout bien la joüiffance
Ala longue n'ennuyoit pas.
Chez ce Couple charmant
roi nt à toute beurs
Gens de toute Condition :
L'Interét joint à l'Inclination
Les attiroit à leur demeure ,
D'où l'on ne fortoit point fans
admiration.
Mérite,bean-Diseur enchantoit tout
lemonde;
C'étoit lui qu'on lañoit , Fortune
n'étoit rien.
Cependant c'étoit de fon bien ,
Qu'ilfaisoit largeſſe à laronde ;
Largeſſe àqui , tout bien compté ,
Il devoit le bonheur deſe voir tant
vanté.
Devenu fier de cette préference ,
Il crut Fortune indigne de fon
coeur.
DE JUILLET. 137
Pour elle , plus d'égard, de ſoin ,de
déférence ,
C'étoit mépris , c'étoit hauteur;
Mêmene regardoitſouvent lapau--
ure Infante ,
Que comme il auroit fait sa très
humble ſervante.
Qu'onjuge, fr ce trait dût bienfore
la piquer.
Elle étoit femme , elle étoit mepriſée
,
Pour moins l'on pourroitse cho..
quer;
Elle en fut fi fcandalisée ,
Quefurle champ, sans dire-adien
,
Elle délogea du dit lieu :.
Vousjugez bien qu'elle trouva rewaite
,
Gens d'affaires tous des pre--
miers
La recüeillirent volontiers ;
L'oubliois qu'en partant , ellefit mai-
Son nette ,
- Laiſſant au Méritepour bien ,
Oupeude chose , ou même rien..
Cecoup ne le toucha que de la bonne
Sorte Miij
138 LE MERCURE
Qu'y perdoit it ? un affez foible
appuy
Sans elle il comptoit bien de retenir
chez lui
des Courtijans laflateuse Cohorte:
Ilse trompa ; fors quelques vrais
amis ,
Tout,jusqu'aux gens debien, déferta
le Logis;
Du côté de Fortune & des fots
desſages,
Onvit tourner tousles hommages.
Ce n'est pas tout, ilse voit àson tour
Reduit à lui faresa Cour :
Cette Vengeance a pour elle des
Charmes ,
On sçait afſés que pareil Incident
Pourtout Vindicatif est un morceau
friant :
Mèrite de dep ten verſe maintes
Larmes ,
Mais ses fûpirs font ſuperftes :
Ala porte on le laiſſeàloisirſe morfondre
Pour achever même de le confor
dre ,
Il voit le Crime admis , &`lui feul
refte exilus.
DE JUILLET. 139
Vous noterez , par parenthese ,
Quechosessont encore en cet état ,
Fortune fait toûjours la fiére& la
mauvaise ;
Merite cependant en est mal à fon
aife ,
Entre eux ne pourroit -on faire un
bon concordat ?
Belle reunion à faire :
Mais las ! Apartient.il àdefimples
Mortels ,
De la tenter ? Qui concluroit
l'Affaire ,
Je lui drefſferois des Autels.
Auteur incertain. On ſoupçonne
cependant , qu'elle eſt de la compoſition
du Pere Benoît Jeſuîte ,
à qui on attribuë égallement la
lapetite Piéce en Vers qui eft
inférée à la p. 174. du Mercure de
Juin , fur les dernieres Fables que
M. de la Motterécita à l'Academie
Françoise.
ce
Ces 2. ſeuls Morceaux ſont ſuffifans
,pour faire juger , que fi
Pere tournoit ſongénie du côté de
la Poësie , il ſeroit en état de ne
point envier les Talents de nos
meilleurs Poëtes.
LE
MERITE ET LA FORTUNE
FABLE .
IE Mérite , Cadet defort bom
ne Maison ,
Et l'Infante Fortune , opulente heritiere
,
Parlesliensd'Hymenfurent unis ,
dit-on,
DE JUILLET. 135
Au bon vieux Temps c'étoit-làla
maniére
Entr'euxpoint de débat , point de
dissension ;
Il n'étoit bruit partout que de leur
union.
Jamais on ne voyoit Fortune ſans
Mériteزو
Mérite Sans Fortune étoit cas fur-
1 prenant :
C'étoit méme , choſe illicite.
La mode helas ! n'en est plus
maintenant ,
Tantpis ; car , après tout , l'Hymen
étoitfortable ,
L'Epoux étoit bien-fait , infinuant,
aimable ;
L'Epouse avoit de grands attraits
Et du comptant : Que faut - il
davantage?
COMPTANT lui ſeul , tient lieu
des plus beaux traits ,
Audemeurant l'humeur un peu
volage ,
C'étoit leſeul défaut dont on pût la
taxer ;
Mais Méritefin perſonnage
Mij
135 LE MERCURE
Mieux que tout autre avoit scu
la fixer.
Pour un Cadet , une telle Alliance
Devoit sans doute avoir de
grands appas ;
, ACCOSi
de tout bien la joüiffance
Ala longue n'ennuyoit pas.
Chez ce Couple charmant
roi nt à toute beurs
Gens de toute Condition :
L'Interét joint à l'Inclination
Les attiroit à leur demeure ,
D'où l'on ne fortoit point fans
admiration.
Mérite,bean-Diseur enchantoit tout
lemonde;
C'étoit lui qu'on lañoit , Fortune
n'étoit rien.
Cependant c'étoit de fon bien ,
Qu'ilfaisoit largeſſe à laronde ;
Largeſſe àqui , tout bien compté ,
Il devoit le bonheur deſe voir tant
vanté.
Devenu fier de cette préference ,
Il crut Fortune indigne de fon
coeur.
DE JUILLET. 137
Pour elle , plus d'égard, de ſoin ,de
déférence ,
C'étoit mépris , c'étoit hauteur;
Mêmene regardoitſouvent lapau--
ure Infante ,
Que comme il auroit fait sa très
humble ſervante.
Qu'onjuge, fr ce trait dût bienfore
la piquer.
Elle étoit femme , elle étoit mepriſée
,
Pour moins l'on pourroitse cho..
quer;
Elle en fut fi fcandalisée ,
Quefurle champ, sans dire-adien
,
Elle délogea du dit lieu :.
Vousjugez bien qu'elle trouva rewaite
,
Gens d'affaires tous des pre--
miers
La recüeillirent volontiers ;
L'oubliois qu'en partant , ellefit mai-
Son nette ,
- Laiſſant au Méritepour bien ,
Oupeude chose , ou même rien..
Cecoup ne le toucha que de la bonne
Sorte Miij
138 LE MERCURE
Qu'y perdoit it ? un affez foible
appuy
Sans elle il comptoit bien de retenir
chez lui
des Courtijans laflateuse Cohorte:
Ilse trompa ; fors quelques vrais
amis ,
Tout,jusqu'aux gens debien, déferta
le Logis;
Du côté de Fortune & des fots
desſages,
Onvit tourner tousles hommages.
Ce n'est pas tout, ilse voit àson tour
Reduit à lui faresa Cour :
Cette Vengeance a pour elle des
Charmes ,
On sçait afſés que pareil Incident
Pourtout Vindicatif est un morceau
friant :
Mèrite de dep ten verſe maintes
Larmes ,
Mais ses fûpirs font ſuperftes :
Ala porte on le laiſſeàloisirſe morfondre
Pour achever même de le confor
dre ,
Il voit le Crime admis , &`lui feul
refte exilus.
DE JUILLET. 139
Vous noterez , par parenthese ,
Quechosessont encore en cet état ,
Fortune fait toûjours la fiére& la
mauvaise ;
Merite cependant en est mal à fon
aife ,
Entre eux ne pourroit -on faire un
bon concordat ?
Belle reunion à faire :
Mais las ! Apartient.il àdefimples
Mortels ,
De la tenter ? Qui concluroit
l'Affaire ,
Je lui drefſferois des Autels.
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28
p. 72
SUR ARRIA.
Début :
Après s'être percé le flanc, [...]
Mots clefs :
Amour, Époux
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texteReconnaissance textuelle : SUR ARRIA.
SUR ARRIA.
Près s'être percé le flanc
Arriafans parôitre émie
>
Donnant le fer teint de fon fang
*
APétusfon Epoux qui détournoit fa vûë,
Lui dit ces mots dictés par l'amour conjugat
,
Tiens , cela nefait point de mal.
Près s'être percé le flanc
Arriafans parôitre émie
>
Donnant le fer teint de fon fang
*
APétusfon Epoux qui détournoit fa vûë,
Lui dit ces mots dictés par l'amour conjugat
,
Tiens , cela nefait point de mal.
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29
p. 991-1003
Démocrite prétendu fou, Extrait, [titre d'après la table]
Début :
Le 24. Avril, les Comédiens Italiens donnerent la premiere Représentation d'une Comédie [...]
Mots clefs :
Amour, Époux, Scène, Démocrite, Hippocrate, Plaisir, Rire, Comédiens-Italiens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Démocrite prétendu fou, Extrait, [titre d'après la table]
Le 24. Avril , les Comédiens Italiens donnerent
la premiere Repréfentation d'une Comédie
en Vers & en trois Actes , intitulée Démocrite
Prétendu Fou. Cette Piéce dont M. Autreau eft
l'Auteur , eft eftimée une des meilleures qui ayent
encore paru à l'Hôtel de Bourgogne. Elle fut reçue
avec beaucoup d'applaudiffemens qui n'ont
fait qu'augmenter dans la fuite. Nous abrégeons
les éloges pour donner l'Extrait que voici.
L'expofition du Sujet eft faite au premier Acte
par deux Païfans d'auprès d'Abdere , dans une
Maifon deCampagne queDémocrite a choifie pour
fon féjour. Damafippe , l'un de ces deux Païfans,
apprend à Criton , fon camarade , que Démocrite
paffe pour fol dáns Abdere , & qu'à la follicitation
de Damaftus , fon frere , le Sénat paroît
très-difpofé à l'exiler ; il fait connoître à Criton
qu'il a été placé auprès de Démocrite par Damaftus
pour épier tous fes divers genres de folie,
& pour l'en inftruire . Voici les fignes de folie fur
Gij lequels
992 MERCURE DE FRANCE
lefquels il appuye le plus confulter la Lune ,
rire de chacun , lâcher continuellement des traits
critiques , rire feul , fe promener au milieu des
tombeaux , pour fe mocquer même des morts ,
&c. il s'exprime ainfi :
Il va fe gobarger des morts mal à propos
Comme s'ils avoient tort de n'être plus en vie.
Ce qui oblige Criton à lui répondre :
Oh ! pour le coup , c'eft lui- même qui a tort ,
C'eft malgré foi qu'on devient mort ;
Aucun d'eux n'en avoit enyie .
་
Damafippe ajoûte que fa folie le porte à méprifer
les richeffes, à paffer la nuit , à regarder les
Etoiles , à faire des ronds & des quarrés , des iz
& des as , de prédire des Eclipfes , d'avoir la
vertu fecrette de lire fur le vifage des filles quand
elles ne le font plus enfin de vouloir épou
fer une de fes affranchies.
>
La feconde Scene eft entre Myfis , la cadette des
deux affranchies de Démocrite, & Philolaus, fon
Amant , homme de condition d'Abdere , & ami
du Philofophe Prétendu Fou ; elle lui foûtient que
Démocrite eft amoureux de fa four aînée appel,
lée Sophie. Voici ce qu'elle lui dit :
Dès qu'il quitte l'étude ,
Il demande Sophie , & ne peut s'en paſſer ;
De ſon front elle feule a le droit de chaſſer
Ce qu'un trop long travail y peut laiffer de rude
Vient- elle à paroître foudain
De fon air enjoué le retour eft certain ;
Plus,
ނ
MA Y. : 993 1730.
- Plus de marque de laffitude , &c.
Un des goûts de ma foeur eft de parler morale ,
Et volontiers il l'en régale ,
Mais d'un ton doux , d'un air humain ;
Point de grimace Magiſtrale ;
;
Tout au contraire ; il aime à lui prendre la main;
Le moindre petit foin près d'elle l'intereffe ;
Il rajufte un frifon , il détourne une treffe
Qui lui couvre un peu trop le fein ,
Sur lequel fein , quand elle fe redreffe
(Ce que fouvent elle fait à deffein )
Vous voyez de mon Sage une oeillade traitreffe
Se rabattre & tomber foudain ,
Tout en lui prêchant la fageffe ,
Et la leçon marche toujours fon train ;
Et puis fous le mentón doucement la careffe ,
Quand elle a' bien compris quelque trait un peu
iin .
Myfis ordonne à Philolaus d'aller voir Démocrite
, & de ne rien oublier pour penétrer fon
amour , par l'interêt qu'ils y ont tous deux , la
cadette ne pouvant raifonnablement être mariée
qu'après l'aînée .
Danaftus parlant à Philolaus parcourt la vie
de fon frere ; il expofe que Démocrite acheta a
fon retour d'Egypte trois Efclaves , fçavoir Egine
qui eft la mere , & Sophie & Myfis , fes deux
filles .
Dans un entretien que les deux freres ont en
ſemble , Damaſtus a du deffous ; Démocrite exer
ee à fes dépens fon talent de rire ; il le raille vi-
G iij
yement
994 MERCURE DE FRANCE
(
´vement fur la coquet erie de fa femme ; il fait ce
portrait de lui-même ' , & ce tableau de fa maniere
de vie dans fa campagne , pour faire contraſte
à celle de fon frere dans la Ville.
:
D'abord , pour Intendant , j'ai l'aimable Sophie ,
Qui paroiffant , le mémoire à la main ,
ཨཉྙཾ
Me trouve tous les jours l'oeil gay , le front ferein;
Comme en elle je me confie ,
Nos comptes font aifés , d'autant plus qu'ils font
courts ;
" Après , felon mon habitude ,
Le reste du matin je le donne à l'étude ,
Delice de l'efprit , & pendant les beaux jours
Dans mes Jardins je fais deux ou trois tours ;
Tout y croît ,y fleurit , tout y fent l'oeil du Maître
;
Et lorsque le Soleil eft au haut de fon cours
Un repas de mets domestiques ,
Apprêté par de belles mains ,
Vins de mon crû , fruits nés dans mes Jardins
Yflattent mieux mon goût que les plus magnifiques.
Damaftus fe retire peu fatisfait de fon frere
Sophie paroît pour la premiere fois ; Démocrite
pour l'éprouver lui propofe un Epoux ; il lui dit
pour lui mieux faire prendre le change , que cet
Epoux dont il lui parle eft jeune. Sophie lui répond
qu'elle aimeroit mieux qu'il fut âgé , &
voici la raifon qu'elle en donne.
C'est que je veux qu'il m'aime ;
Or
MAY. 1730. 995
Ör , afin qu'il m'aimât long- tems
Je le voudrois au moins de quarante ans , &c.
J'ai remarqué que la jeuneffe
Paffe chez une femme avec plus de vîteffe
Qu'elle ne fait chez un Mari ;
Que dans le cours des ans
un Epoux à quarante "
Paroît encor jeune & Aeuri ,
Et que notre éclat paffe à trente.
Quand un trop jeune Epoux en paroît dégoûté,
Je lui pardonne , ce me ſemble ;
Pour conferver l'amour il faut
que la beauté
Marche d'un pas égal d'un & d'autre côté ,
Et qu'on ne les perde qu'ensemble.
il lui
Démocrite prie Sophie de préparer un repas pour
des amis qu'il attend. Philolaus vient , l'inftruit
de ce qui fe trame contre lui dans Abdere ;
annonce un effein de Sçavans qui doivent venir
exprès pour l'examiner.
Les premieres Scenes du fecond Acte ne font
pas de celles qui intereffent vivement les fpectateurs.
Démocrite dans un à parte fait entrevoir
qu'il fçait le fort de fes affranchies , & que c'eft
là ce qui l'empêche de s'oppofer à l'Hymen que
Philolaus fon ami fouhaite avec tant d'empreffement.
Dans la feconde , Criton vient lui rendre
une lettre qu'il a oublié de lui remettre . Par cette
lettre , Démocrite eft inftruit de tout ce qui fe
trame contre lui dans le Senat d'Abdere ; c'eſt un
Sénateur de fes amis qui lui donne cet avis fecret,
il n'en eft pas plus inquiet.
:
Philolaus , dans une feconde Scene qu'il a avec
Myfis,lui apprend que Démocrite eft impenétra-
G iiij ble
996 MERCURE DE FRANCE
ble fur l'amour qu'elle prétend qu'il a pour Sophie.
Cette Scene eft fuivie d'une autre entre Myfis
& Sophie qui fait beaucoup plus de plaifir ; en
voici quelques fragmens . La Scene roule fur l'amour
reciproque de Sophie & de Démocrite ,
que Sophie ne veut pas avouer.
Myfis.
Pour vous y rendre plus fçavante ,
Répondez-moi fincerement ,
Quand dans Abdere il fait trop longue réfidence
N'eft- il pas vrai que fon abſence
Vous cauſe en fecret de l'ennui ?
Sophie.
Il eft vrai que je fens beaucoup d'impatience
De le voir de retour chez lui.
Myfis.
Et quand il vous rend fa préfence
Ne Vous fentez-vous pas le coeur tout réjoui
Sophie.
Oh! pour cela , je l'avouë , oiii.
Myfis
Et quand il vous fourit , cela vous fait bien aife ?
Sophie.
Je n'ai point de chagrin que fon rire n'appaife.
Myfts.
MAY. 997 1730.
Myfis
Ma foeur la Philofophe apprenez en ce jour ,
Mais apprenez fans aucun doute
Que vous fentez du bon du veritable amour ,
Ou votre grand efprit pourtant ne voyoit goute
La Scene qui fuit eft auffi intereffante que
celle -là eft divertiffante. Elle eft entre Démocrite
& Sophie. Démocrite a fait entendre dans un Mo
nologue qu'il veut éprouver fi Sophie l'aime , ou
fi ce n'eft que par reconnoiffance qu'elle s'attache
à lui. Voici ce que Sophie lui répond :
Eh ! pourquoi voudrois -je rien taire ?
Je vous regarde comme un pere ;
Mon coeur à votre feul afpect
Sent un mouvement qui le preffe
Mêlé de joye & de reſpect ,
Qui des liens du fang égale la tendreffe.
Non , je ne puis affez vous faire concevoir
Ce qu'il a fur moi de pouvoir ;
Mais c'eft encor bien peu pour pouvoir reconnof
tre
Tant de bienfaits d'un fi bon Maître.
Démocrite apprend avec beaucoup de plaifir le
progrès qu'il a fait fur le coeur de fa chere affranchie
; il lui fait entrevoir un fort heureux , & la
quitte après lui avoir récommandé le fecret fur
ee qu'il vient de lui dire en termes ambigus
Sophie commente agréablement ce que Démocrite
ne lui a dit que d'une maniere un petz
Gy cblouse
898 MERCURE DE FRANCE
obfcure ; elle finit fon tendre monologue par ces
Vers :
Suivons pourtant , fuivons les loix de mon cher
Maître ;
Renfermons notre feu naiffant
Peut-être qu'en obéïffant
Mon amour à lui ſeul ſe fera mieux connoître ;
Peut-être qu'à fon tour lui - même il en reſſent.
Myfis vient troubler la joye fecrette de Sophie;
elle lui apprend que le Sénat va bannir Démocrite
d'Abdere pour le punir de l'amour qu'il fent
- pour elle : Sophie à cette affligeante nouvelle ne
peut plus garder fon feerct.
Les Philofophes qui ont été annoncés dès le
premier Acte arrivent leur converſation avec
Démocrite et toute des plus riantes , & fait un
plaifir infini aux fpectateurs. Ces Philofophes font
Diogene , Ariftippe & Straton. Démocrite pour
rendre la converfation plus jolie & plus legere , la
tourne fur cette question : L'amour est - il un bien
ou un mal ? voici quelles font les differentes
opinions de nos fçavans Acteurs :
Democrite.
Accordez , Meffieurs , à ma priere
De refoudre entre vous ce point :
Doit-on aimer , ou n'aimer point
Diogene.
La choſe à décider me paroît difficile ,
Quand Laïs avec moi le prend d'un mauvais tom
L'amour m'échaufe trop la bile
Mais
MAY. 1730.
999
Mais quand elle change de ftile ,
Et prend l'air un peu plus mouton ,
L'amour eft bon : mais je vous dis fort bon.
Straton.
En aimant la raifon s'oublie :
Sans la raifon l'homme eft un fot :
L'amour eft donc une folie ,
Par force il faut trancher le mot :
Mais du moins c'eft la plus jolie.
Ariftippe.
Moi j'accorde fort bien l'amour & la fageffe :
J'en prends un peu felon l'occafion ,
Et ma raiſon n'y voit rien qui la bleſſe :
Il eft chez moi plaifir & jamais paffion :
La paffion feule eft foibleffe :
Et voila ma conclufion.
Démocrite.
Il eft peine & plaifir au fens de Diogene
Il eft folie à celui de Straton :
Chez Ariftipe il eſt plaifir fans peine :
Lequel des trois en croira- t'on ?
Ou foyez fur l'amour d'accord tous trois enfemble
:
Ou laiffez-moi, Meffieurs , aimer , fi bon meſem❤
ble ..
Pouvoit -on ne pas applaudir à une Theſe fe
galante , & no pas fçavoir gré à M. Autreau d'a
Voic
1000 MERCURE DE FRANCE
voir fi bien égayé la Philofophie ? la converſation
roule enfin fur les Sciences : mais c'eſt pour donner
à Démocrite matiere à exercer fon talent de
rire. Ce fecond Acte finit par l'annonce
fis vient faire de l'arrivée d'Hyppocrate.
que My-
Démocrite commence le troifiéme Acte par un
court Monologue ; il fait entendre qu'après un
long examen fur fa prétendue folie , Hippocrate
à conclu qu'il lui reftoit quelque bon fens.
Philolaus vient avertirDémocrites des réfolutions
que le Sénat d'Abdere vient de prendre contre lui ,
& lui dit que fon ami Philoxene viendra bientôt
lui prononcer fon Arrêt. Démocrite n'en fait
que rire. Hippocratę vient reprocher à Démocrite
fon amour pour une Efclave : Démocrite , pour
juftifier les fentimens de fon coeur , ordonne
qu'on fafie venir Sophie ;à peine Hippocrate l'apperçoit
, qu'il en devient amoureux ; Sophie fe
retire. Démocrite demande à Hippocrate ce qu'il
penfe de fon amour depuis qu'il en a vu l'objet.
Hippocrate convient que Sophie eft adorable ,
mais il lui dit , comme Rival , qu'elle ne convient
pas à fon âge. Démocrite lui répond qu'elle conviendroit
encore moins au fien , attendu qu'il eft
beaucoup plus avancé dans la carriere ; Hippocrate
fe retranche fur l'excellence de fon Art ,
ce qui oblige Démocrite à lui lâcher ce trait.
Votre Art fouvent par trop de foin ,
De la fanté hâte bien la ruine ;
Et quand l'Amour prend medecine ,
C'eft figne qu'il n'ira pas loin .
L'Auteur prépare le dénouement par la fin de
cette Scene. Démocrite demande à Hippocrate ce
qu'il a fait d'Egine , fa premiere femme , &c.
Hippocrate lui répond que fon pere. ayant appris
fon
MAY. 1730. ΙΟΟΥ
fon Hymen clandeftin , le força de quitter fa trif
te famille , qui confiftoit en la mere & deux filles ;
il ajoute qu'il apprit au retour de fes longs voyages
que tout étoit mort , il conclut de - là que for
veuvage le met en liberté d'époufer Sophie ; Démocrite
feint d'y conſentir .
#
Nous paffons les autres Scenes moins importantes
, pour venir plutôt à la plus touchante de
la Piece ; elle eft entre Démocrite & Sophie. En
voici quelques morceaux .
Sophie.
On ne pardonne point un amour témeraire' ;
Mais , hélas ! eft-il volontaire ,
Lorfque d'un mérite parfait ,
Il eft un effet neceffaire ?
Démocrite.
Si là-deffus votre aveu ne m'éclaire ,
Je ne puis décider de fa témerité ;
Mais je ne prétens point penetrer un miftere ,
Que vous voulez couvrir de tant d'obſcurité.
Sophie.
Vous qui lifez fi bien dans le fond de mon ame ,
Ignorez- vous l'objet d'une fi jufte flamme ?
Démocrite
Quand je pourrois ne le pas ignorer ,
Oferois-je le déclarer?
Non , je crains trop de m'y méprendre ;
Soyez libre dans votre choix ;
Non
1002 MERCURE DE FRANCE
Non , fi jamais je veux l'apprendre ,
Ce doit être par votre voix , &c.
Sophie voyant que Démocrite lui reproche
fon filence , lui répond ainfi :
Je reçois l'exemple de vous ,
Qui du Sénat me cachez la colere y
Quand je fuis le fujet de ce jufte courroux.
Démocrite.
Devois-je vous parler d'une vaine chimere
Sophie.
Vos fecrets font connus , Seigneur , je les fçais
tous ;
Je n'ai que trop appris votre péril extrême ;
Mais je puis , grace au Ciel , vous en tirer moimême
;
C'est pour me confoler , un plaifir affez doux..
Par vos leçons , mon coeur eft devenu capable
De faire un genereux effort ;
J'appris à refpecter les volontez du fort ;
Pour vous le rendre favorable ,
Daignez dans ce deffein me prêter du fecours
Chaque inftant près de vous me rendroit plus
coupable ;
Il faut , Seigneur , il faut vous quitter pour toujours.
Démocrit : le jettant à fes pieds.
Ah ! c'en eft trop , adorable Sophie,
-
Je
MAY . 1730 . 1003
Je fuis au comble de mes voeux ;
Quittez cette fatale envie ;
Nous fommes réſervez pour un fort plus heu
reux ;
Vous m'aimez & je vous adore ;
Bien-tôt pour nous vous allez voir éclore ,
Le bonheur le moins attendu ;
Dans ce jour fortuné vous allez vous connoître
, & c.
Hippocrate furpris de trouver Démocrite aux
pieds de Sophie , lui reproche la trahison qu'il
lui fait. Philoxene , Sénateur , ami de Démocrite ,
vient lui apprendre que le Sénat , loin de le bannir
, lui envoye cinq cens Talens , pour prix d'um
excellent Livre forti de fa plume. Ce même Sénateur
annonce à Hippocrate que fon Epouſe Egine
vient de lui déclarer fon fort ; Hippocrate
par cette nouvelle , apprend que Sophie & Mifis
font fes filles. Il confent à rendre heureux Démocrite
& Philolaus.La Piece eft terminée par une
Fête des Habitans d'Abdere , dont la Mufique eft
de M. Mouret.
la premiere Repréfentation d'une Comédie
en Vers & en trois Actes , intitulée Démocrite
Prétendu Fou. Cette Piéce dont M. Autreau eft
l'Auteur , eft eftimée une des meilleures qui ayent
encore paru à l'Hôtel de Bourgogne. Elle fut reçue
avec beaucoup d'applaudiffemens qui n'ont
fait qu'augmenter dans la fuite. Nous abrégeons
les éloges pour donner l'Extrait que voici.
L'expofition du Sujet eft faite au premier Acte
par deux Païfans d'auprès d'Abdere , dans une
Maifon deCampagne queDémocrite a choifie pour
fon féjour. Damafippe , l'un de ces deux Païfans,
apprend à Criton , fon camarade , que Démocrite
paffe pour fol dáns Abdere , & qu'à la follicitation
de Damaftus , fon frere , le Sénat paroît
très-difpofé à l'exiler ; il fait connoître à Criton
qu'il a été placé auprès de Démocrite par Damaftus
pour épier tous fes divers genres de folie,
& pour l'en inftruire . Voici les fignes de folie fur
Gij lequels
992 MERCURE DE FRANCE
lefquels il appuye le plus confulter la Lune ,
rire de chacun , lâcher continuellement des traits
critiques , rire feul , fe promener au milieu des
tombeaux , pour fe mocquer même des morts ,
&c. il s'exprime ainfi :
Il va fe gobarger des morts mal à propos
Comme s'ils avoient tort de n'être plus en vie.
Ce qui oblige Criton à lui répondre :
Oh ! pour le coup , c'eft lui- même qui a tort ,
C'eft malgré foi qu'on devient mort ;
Aucun d'eux n'en avoit enyie .
་
Damafippe ajoûte que fa folie le porte à méprifer
les richeffes, à paffer la nuit , à regarder les
Etoiles , à faire des ronds & des quarrés , des iz
& des as , de prédire des Eclipfes , d'avoir la
vertu fecrette de lire fur le vifage des filles quand
elles ne le font plus enfin de vouloir épou
fer une de fes affranchies.
>
La feconde Scene eft entre Myfis , la cadette des
deux affranchies de Démocrite, & Philolaus, fon
Amant , homme de condition d'Abdere , & ami
du Philofophe Prétendu Fou ; elle lui foûtient que
Démocrite eft amoureux de fa four aînée appel,
lée Sophie. Voici ce qu'elle lui dit :
Dès qu'il quitte l'étude ,
Il demande Sophie , & ne peut s'en paſſer ;
De ſon front elle feule a le droit de chaſſer
Ce qu'un trop long travail y peut laiffer de rude
Vient- elle à paroître foudain
De fon air enjoué le retour eft certain ;
Plus,
ނ
MA Y. : 993 1730.
- Plus de marque de laffitude , &c.
Un des goûts de ma foeur eft de parler morale ,
Et volontiers il l'en régale ,
Mais d'un ton doux , d'un air humain ;
Point de grimace Magiſtrale ;
;
Tout au contraire ; il aime à lui prendre la main;
Le moindre petit foin près d'elle l'intereffe ;
Il rajufte un frifon , il détourne une treffe
Qui lui couvre un peu trop le fein ,
Sur lequel fein , quand elle fe redreffe
(Ce que fouvent elle fait à deffein )
Vous voyez de mon Sage une oeillade traitreffe
Se rabattre & tomber foudain ,
Tout en lui prêchant la fageffe ,
Et la leçon marche toujours fon train ;
Et puis fous le mentón doucement la careffe ,
Quand elle a' bien compris quelque trait un peu
iin .
Myfis ordonne à Philolaus d'aller voir Démocrite
, & de ne rien oublier pour penétrer fon
amour , par l'interêt qu'ils y ont tous deux , la
cadette ne pouvant raifonnablement être mariée
qu'après l'aînée .
Danaftus parlant à Philolaus parcourt la vie
de fon frere ; il expofe que Démocrite acheta a
fon retour d'Egypte trois Efclaves , fçavoir Egine
qui eft la mere , & Sophie & Myfis , fes deux
filles .
Dans un entretien que les deux freres ont en
ſemble , Damaſtus a du deffous ; Démocrite exer
ee à fes dépens fon talent de rire ; il le raille vi-
G iij
yement
994 MERCURE DE FRANCE
(
´vement fur la coquet erie de fa femme ; il fait ce
portrait de lui-même ' , & ce tableau de fa maniere
de vie dans fa campagne , pour faire contraſte
à celle de fon frere dans la Ville.
:
D'abord , pour Intendant , j'ai l'aimable Sophie ,
Qui paroiffant , le mémoire à la main ,
ཨཉྙཾ
Me trouve tous les jours l'oeil gay , le front ferein;
Comme en elle je me confie ,
Nos comptes font aifés , d'autant plus qu'ils font
courts ;
" Après , felon mon habitude ,
Le reste du matin je le donne à l'étude ,
Delice de l'efprit , & pendant les beaux jours
Dans mes Jardins je fais deux ou trois tours ;
Tout y croît ,y fleurit , tout y fent l'oeil du Maître
;
Et lorsque le Soleil eft au haut de fon cours
Un repas de mets domestiques ,
Apprêté par de belles mains ,
Vins de mon crû , fruits nés dans mes Jardins
Yflattent mieux mon goût que les plus magnifiques.
Damaftus fe retire peu fatisfait de fon frere
Sophie paroît pour la premiere fois ; Démocrite
pour l'éprouver lui propofe un Epoux ; il lui dit
pour lui mieux faire prendre le change , que cet
Epoux dont il lui parle eft jeune. Sophie lui répond
qu'elle aimeroit mieux qu'il fut âgé , &
voici la raifon qu'elle en donne.
C'est que je veux qu'il m'aime ;
Or
MAY. 1730. 995
Ör , afin qu'il m'aimât long- tems
Je le voudrois au moins de quarante ans , &c.
J'ai remarqué que la jeuneffe
Paffe chez une femme avec plus de vîteffe
Qu'elle ne fait chez un Mari ;
Que dans le cours des ans
un Epoux à quarante "
Paroît encor jeune & Aeuri ,
Et que notre éclat paffe à trente.
Quand un trop jeune Epoux en paroît dégoûté,
Je lui pardonne , ce me ſemble ;
Pour conferver l'amour il faut
que la beauté
Marche d'un pas égal d'un & d'autre côté ,
Et qu'on ne les perde qu'ensemble.
il lui
Démocrite prie Sophie de préparer un repas pour
des amis qu'il attend. Philolaus vient , l'inftruit
de ce qui fe trame contre lui dans Abdere ;
annonce un effein de Sçavans qui doivent venir
exprès pour l'examiner.
Les premieres Scenes du fecond Acte ne font
pas de celles qui intereffent vivement les fpectateurs.
Démocrite dans un à parte fait entrevoir
qu'il fçait le fort de fes affranchies , & que c'eft
là ce qui l'empêche de s'oppofer à l'Hymen que
Philolaus fon ami fouhaite avec tant d'empreffement.
Dans la feconde , Criton vient lui rendre
une lettre qu'il a oublié de lui remettre . Par cette
lettre , Démocrite eft inftruit de tout ce qui fe
trame contre lui dans le Senat d'Abdere ; c'eſt un
Sénateur de fes amis qui lui donne cet avis fecret,
il n'en eft pas plus inquiet.
:
Philolaus , dans une feconde Scene qu'il a avec
Myfis,lui apprend que Démocrite eft impenétra-
G iiij ble
996 MERCURE DE FRANCE
ble fur l'amour qu'elle prétend qu'il a pour Sophie.
Cette Scene eft fuivie d'une autre entre Myfis
& Sophie qui fait beaucoup plus de plaifir ; en
voici quelques fragmens . La Scene roule fur l'amour
reciproque de Sophie & de Démocrite ,
que Sophie ne veut pas avouer.
Myfis.
Pour vous y rendre plus fçavante ,
Répondez-moi fincerement ,
Quand dans Abdere il fait trop longue réfidence
N'eft- il pas vrai que fon abſence
Vous cauſe en fecret de l'ennui ?
Sophie.
Il eft vrai que je fens beaucoup d'impatience
De le voir de retour chez lui.
Myfis.
Et quand il vous rend fa préfence
Ne Vous fentez-vous pas le coeur tout réjoui
Sophie.
Oh! pour cela , je l'avouë , oiii.
Myfis
Et quand il vous fourit , cela vous fait bien aife ?
Sophie.
Je n'ai point de chagrin que fon rire n'appaife.
Myfts.
MAY. 997 1730.
Myfis
Ma foeur la Philofophe apprenez en ce jour ,
Mais apprenez fans aucun doute
Que vous fentez du bon du veritable amour ,
Ou votre grand efprit pourtant ne voyoit goute
La Scene qui fuit eft auffi intereffante que
celle -là eft divertiffante. Elle eft entre Démocrite
& Sophie. Démocrite a fait entendre dans un Mo
nologue qu'il veut éprouver fi Sophie l'aime , ou
fi ce n'eft que par reconnoiffance qu'elle s'attache
à lui. Voici ce que Sophie lui répond :
Eh ! pourquoi voudrois -je rien taire ?
Je vous regarde comme un pere ;
Mon coeur à votre feul afpect
Sent un mouvement qui le preffe
Mêlé de joye & de reſpect ,
Qui des liens du fang égale la tendreffe.
Non , je ne puis affez vous faire concevoir
Ce qu'il a fur moi de pouvoir ;
Mais c'eft encor bien peu pour pouvoir reconnof
tre
Tant de bienfaits d'un fi bon Maître.
Démocrite apprend avec beaucoup de plaifir le
progrès qu'il a fait fur le coeur de fa chere affranchie
; il lui fait entrevoir un fort heureux , & la
quitte après lui avoir récommandé le fecret fur
ee qu'il vient de lui dire en termes ambigus
Sophie commente agréablement ce que Démocrite
ne lui a dit que d'une maniere un petz
Gy cblouse
898 MERCURE DE FRANCE
obfcure ; elle finit fon tendre monologue par ces
Vers :
Suivons pourtant , fuivons les loix de mon cher
Maître ;
Renfermons notre feu naiffant
Peut-être qu'en obéïffant
Mon amour à lui ſeul ſe fera mieux connoître ;
Peut-être qu'à fon tour lui - même il en reſſent.
Myfis vient troubler la joye fecrette de Sophie;
elle lui apprend que le Sénat va bannir Démocrite
d'Abdere pour le punir de l'amour qu'il fent
- pour elle : Sophie à cette affligeante nouvelle ne
peut plus garder fon feerct.
Les Philofophes qui ont été annoncés dès le
premier Acte arrivent leur converſation avec
Démocrite et toute des plus riantes , & fait un
plaifir infini aux fpectateurs. Ces Philofophes font
Diogene , Ariftippe & Straton. Démocrite pour
rendre la converfation plus jolie & plus legere , la
tourne fur cette question : L'amour est - il un bien
ou un mal ? voici quelles font les differentes
opinions de nos fçavans Acteurs :
Democrite.
Accordez , Meffieurs , à ma priere
De refoudre entre vous ce point :
Doit-on aimer , ou n'aimer point
Diogene.
La choſe à décider me paroît difficile ,
Quand Laïs avec moi le prend d'un mauvais tom
L'amour m'échaufe trop la bile
Mais
MAY. 1730.
999
Mais quand elle change de ftile ,
Et prend l'air un peu plus mouton ,
L'amour eft bon : mais je vous dis fort bon.
Straton.
En aimant la raifon s'oublie :
Sans la raifon l'homme eft un fot :
L'amour eft donc une folie ,
Par force il faut trancher le mot :
Mais du moins c'eft la plus jolie.
Ariftippe.
Moi j'accorde fort bien l'amour & la fageffe :
J'en prends un peu felon l'occafion ,
Et ma raiſon n'y voit rien qui la bleſſe :
Il eft chez moi plaifir & jamais paffion :
La paffion feule eft foibleffe :
Et voila ma conclufion.
Démocrite.
Il eft peine & plaifir au fens de Diogene
Il eft folie à celui de Straton :
Chez Ariftipe il eſt plaifir fans peine :
Lequel des trois en croira- t'on ?
Ou foyez fur l'amour d'accord tous trois enfemble
:
Ou laiffez-moi, Meffieurs , aimer , fi bon meſem❤
ble ..
Pouvoit -on ne pas applaudir à une Theſe fe
galante , & no pas fçavoir gré à M. Autreau d'a
Voic
1000 MERCURE DE FRANCE
voir fi bien égayé la Philofophie ? la converſation
roule enfin fur les Sciences : mais c'eſt pour donner
à Démocrite matiere à exercer fon talent de
rire. Ce fecond Acte finit par l'annonce
fis vient faire de l'arrivée d'Hyppocrate.
que My-
Démocrite commence le troifiéme Acte par un
court Monologue ; il fait entendre qu'après un
long examen fur fa prétendue folie , Hippocrate
à conclu qu'il lui reftoit quelque bon fens.
Philolaus vient avertirDémocrites des réfolutions
que le Sénat d'Abdere vient de prendre contre lui ,
& lui dit que fon ami Philoxene viendra bientôt
lui prononcer fon Arrêt. Démocrite n'en fait
que rire. Hippocratę vient reprocher à Démocrite
fon amour pour une Efclave : Démocrite , pour
juftifier les fentimens de fon coeur , ordonne
qu'on fafie venir Sophie ;à peine Hippocrate l'apperçoit
, qu'il en devient amoureux ; Sophie fe
retire. Démocrite demande à Hippocrate ce qu'il
penfe de fon amour depuis qu'il en a vu l'objet.
Hippocrate convient que Sophie eft adorable ,
mais il lui dit , comme Rival , qu'elle ne convient
pas à fon âge. Démocrite lui répond qu'elle conviendroit
encore moins au fien , attendu qu'il eft
beaucoup plus avancé dans la carriere ; Hippocrate
fe retranche fur l'excellence de fon Art ,
ce qui oblige Démocrite à lui lâcher ce trait.
Votre Art fouvent par trop de foin ,
De la fanté hâte bien la ruine ;
Et quand l'Amour prend medecine ,
C'eft figne qu'il n'ira pas loin .
L'Auteur prépare le dénouement par la fin de
cette Scene. Démocrite demande à Hippocrate ce
qu'il a fait d'Egine , fa premiere femme , &c.
Hippocrate lui répond que fon pere. ayant appris
fon
MAY. 1730. ΙΟΟΥ
fon Hymen clandeftin , le força de quitter fa trif
te famille , qui confiftoit en la mere & deux filles ;
il ajoute qu'il apprit au retour de fes longs voyages
que tout étoit mort , il conclut de - là que for
veuvage le met en liberté d'époufer Sophie ; Démocrite
feint d'y conſentir .
#
Nous paffons les autres Scenes moins importantes
, pour venir plutôt à la plus touchante de
la Piece ; elle eft entre Démocrite & Sophie. En
voici quelques morceaux .
Sophie.
On ne pardonne point un amour témeraire' ;
Mais , hélas ! eft-il volontaire ,
Lorfque d'un mérite parfait ,
Il eft un effet neceffaire ?
Démocrite.
Si là-deffus votre aveu ne m'éclaire ,
Je ne puis décider de fa témerité ;
Mais je ne prétens point penetrer un miftere ,
Que vous voulez couvrir de tant d'obſcurité.
Sophie.
Vous qui lifez fi bien dans le fond de mon ame ,
Ignorez- vous l'objet d'une fi jufte flamme ?
Démocrite
Quand je pourrois ne le pas ignorer ,
Oferois-je le déclarer?
Non , je crains trop de m'y méprendre ;
Soyez libre dans votre choix ;
Non
1002 MERCURE DE FRANCE
Non , fi jamais je veux l'apprendre ,
Ce doit être par votre voix , &c.
Sophie voyant que Démocrite lui reproche
fon filence , lui répond ainfi :
Je reçois l'exemple de vous ,
Qui du Sénat me cachez la colere y
Quand je fuis le fujet de ce jufte courroux.
Démocrite.
Devois-je vous parler d'une vaine chimere
Sophie.
Vos fecrets font connus , Seigneur , je les fçais
tous ;
Je n'ai que trop appris votre péril extrême ;
Mais je puis , grace au Ciel , vous en tirer moimême
;
C'est pour me confoler , un plaifir affez doux..
Par vos leçons , mon coeur eft devenu capable
De faire un genereux effort ;
J'appris à refpecter les volontez du fort ;
Pour vous le rendre favorable ,
Daignez dans ce deffein me prêter du fecours
Chaque inftant près de vous me rendroit plus
coupable ;
Il faut , Seigneur , il faut vous quitter pour toujours.
Démocrit : le jettant à fes pieds.
Ah ! c'en eft trop , adorable Sophie,
-
Je
MAY . 1730 . 1003
Je fuis au comble de mes voeux ;
Quittez cette fatale envie ;
Nous fommes réſervez pour un fort plus heu
reux ;
Vous m'aimez & je vous adore ;
Bien-tôt pour nous vous allez voir éclore ,
Le bonheur le moins attendu ;
Dans ce jour fortuné vous allez vous connoître
, & c.
Hippocrate furpris de trouver Démocrite aux
pieds de Sophie , lui reproche la trahison qu'il
lui fait. Philoxene , Sénateur , ami de Démocrite ,
vient lui apprendre que le Sénat , loin de le bannir
, lui envoye cinq cens Talens , pour prix d'um
excellent Livre forti de fa plume. Ce même Sénateur
annonce à Hippocrate que fon Epouſe Egine
vient de lui déclarer fon fort ; Hippocrate
par cette nouvelle , apprend que Sophie & Mifis
font fes filles. Il confent à rendre heureux Démocrite
& Philolaus.La Piece eft terminée par une
Fête des Habitans d'Abdere , dont la Mufique eft
de M. Mouret.
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Résumé : Démocrite prétendu fou, Extrait, [titre d'après la table]
Le 24 avril, les Comédiens Italiens ont présenté la première représentation de la comédie en vers et en trois actes intitulée 'Démocrite Prétendu Fou' à l'Hôtel de Bourgogne. Cette pièce, écrite par M. Autreau, a été acclamée comme l'une des meilleures de la saison et a reçu des applaudissements croissants. L'intrigue se déroule à Abdère et commence par une exposition où Damafippe informe Criton que Démocrite est considéré comme fou dans la ville. Le Sénat envisage de l'exiler à la demande de Damafippe, qui surveille Démocrite pour observer ses comportements étranges, tels que consulter la Lune, rire de tout, critiquer les autres et se promener parmi les tombeaux. La pièce explore également les relations amoureuses de Démocrite. Myfis, une affranchie de Démocrite, révèle à Philolaus, son amant, que Démocrite est amoureux de Sophie, une autre affranchie. Sophie exprime son amour pour Démocrite de manière subtile et réservée. Le Sénat d'Abdère, soupçonnant Démocrite de folie, envoie des philosophes pour l'examiner. Démocrite engage une conversation philosophique avec eux sur la nature de l'amour, démontrant ainsi sa sagesse et sa lucidité malgré les apparences. Dans le dénouement, Hippocrate, un médecin, reproche à Démocrite son amour pour Sophie, une esclave. Démocrite utilise cette situation pour révéler que Sophie est en réalité sa femme légitime, ayant été forcé de la quitter par son père. La pièce se conclut par la reconnaissance de l'amour véritable entre Démocrite et Sophie. Dans un dialogue entre Démocrite et Sophie, Sophie exprime son désir de quitter Démocrite pour éviter de le mettre en danger. Démocrite, épris de Sophie, lui demande de rester et lui assure un avenir heureux. Hippocrate, surpris de trouver Démocrite aux pieds de Sophie, reproche à Démocrite sa trahison. Philoxène, un sénateur et ami de Démocrite, annonce que le Sénat n'a pas banni Démocrite mais lui a attribué une somme de cinq cents talents pour un livre remarquable. Philoxène révèle également à Hippocrate que son épouse Egine lui a déclaré son amour, et qu'Hippocrate est le père de Sophie et Misis. Hippocrate accepte alors de rendre heureux Démocrite et Philolaus. La pièce se termine par une fête des habitants d'Abdère, accompagnée de musique composée par M. Mouret.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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30
p. 1188-1200
Opera d'Alcione, [titre d'après la table]
Début :
Le mardi 9. May, l'Académie Royale de Musique donna la premiere [...]
Mots clefs :
Académie royale de musique, Alcione, Théâtre, Dieux, Coeur, Époux, Palais, Enfers, Musiciens, Opéra
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texteReconnaissance textuelle : Opera d'Alcione, [titre d'après la table]
E mardi 9. May , l'Académie Roya
le de Mufique donna la premiere
Repréſentation d'Alcione , Tragédie de
M. de La Mothe & de M. Marais. Cet
Opera fut donné pour la premiere fois
le 18. Fevrier 1706. le fuccès qu'il eut engagea
à le remettre au Théatre le 17.
Avril 1719. la repriſe ne répondit pas aux
efperances qu'on en avoit conçues dans
fa naiffance ; mais on vient de rendre à
cet Ouvrage la juftice qui lui eft dûë . Le
Poëte & le Muficien ont partagé les applaudiffemens
; & fi quelques Critiques
fe font élevés contre le Poëme , M. de
La Mothe n'y a donné lieu que pour
s'être un peu trop fcrupuleufement attaché
à la maniere dont Ovide a traité ce
ſujet ; tant il eſt vrai que dans les Ou
vrages de Théatre , le vrai -femblable doit
être préferé au vrai. Au refte , le Public
trouve ce Poëme très bien écrit , & rempli
d'efprit & de fentimens on en va juger
par quelques morceaux.
Le Theatre représente au Prologue le Mont
Tmole ; des Fleuves & des Nayades appuyés
fur leurs urnes occupent la Montagne , &
I. Vol. forJUIN
1730. 1189
Forment une efpecè de cafcade.
Tmole fait connoître qu'Apollon &
Pan l'ont chiofi pour Arbitre de leurs
Chants. Pan choifit la guerre pour fujet.
Voici comment il s'exprime :
Fuyez , Mortels , fuyez un indigne repos ;
Non , ne vous plaignez plus des horreurs de la
guerre ; 1
Elle vous donne les Héros ;
Elle fait les Dieux de la Terre.
Courez affronter le trépas ;
Allez jouir de la victoire .
Sur fon front couronné , qu'elle étale d'appas §
L'affreufe mort qui vole au devant de ſes pas
Fait naître l'immortelle gloire.
Apollon celebre les avantages de la
Paix en ces termes :
Aimable Paix , c'eft toi que celebrent mes chants;
Defcends , vien triompher du fier Dieu de la
Thrace.
Tout rit à ton retour tout brille dans nos
champs ;
Dès que tu difparois , tout l'éclat s'en efface.
Regne , Fille du Ciel , mets la Difcorde aux fers;
Que le bruit des tambours dont la terre s'allarme
Ne trouble plus nos doux Concerts.
I. Vol.
Que
1196 MERCURE DE FRANCÉ
Heureux , heureux cent fois le vainqueur qui aè
s'arme
Que pour te rendre à l'Univers.
Le Chaur repete trois Vers de ce qu'Apollon
a chanté ; ce qui peut être ne contribuë
pas peu à déterminer Tmole en
faveur d'Apollon ; il couronne le Dieu '
des Vers , & Pan fe retire , non ſans ſe
plaindre de fon Juge . Le Prologue finit
par des danfes en l'honneur d'Apollon
& de l'Amour. Apollon annonce la Paix
à l'Univers , & ordonne aux Mufes derenouveller
l'Hiftoire des Alcions qui font
regner le calme fur les flots.
Au premier Acte , le Théatre repréſente
une Galerie du Palais de Ceix , terminée par
un endroit du Palais confacré aux Dieux.
Cet Acte n'eft pas chargé de beaucoup
d'action. Pelée amoureux d'Alcione , que
Ceix , Roi de Trachines , & fon ami ,
va époufer , témoigne fon defefpoir à
Phorbas , Magicien , dont les Ayeux ont
occupé le Trône de Ceix ; Phorbas lui
promet le fecours des Enfers pour troubler
un Hymen fi fatal à fon amour ; la
vertu de Pelée s'oppofe à cette perfidie ;
il le fait connoître par ces Vers :
Amour , cede à mes pleurs , & refpecte ma
gloire ;
Ah ! laiffe-moi brifer mes fers.
I. Vol. C'eft
I JUIN. 1730. 1191
C'est trop à la vertu difputer la victoire ,
Contente-toi , cruel , des maux que j'ai foufferts
Amour &c.
Phorbas le veut fervir malgré lui , &
lui dit :
Iſmene & moi , nous allons par nos charmes
Secourir votre amour contre votre vertu.
Pelée ne donne qu'un demi confentement
, exprimé par ce Vers :
}
Arrête ... on vient , ô Ciel , à quoi me réduis-tu?” ,
Ceix vient avec Alcione ; ils font fuivis
de leurs Sujets qui font le divertiffement.
Le Grand Prêtre invite ces deux Amans
à s'approcher de l'Autel. Ils n'achevent
pas le facré ferment qui doit les unir ; le
tonnerre gronde ; des Furies fortent des
Enfers ; elles faififfent en volant les flambeaux
des Prêtres , & embrafent tout le
Palais. Pelée témoigne fes remords par
ces Vers :
-Cet Autel , ce Palais devoré par la flamme
Malgré moi flatte mon ardeur ;
Mais je ne fens qu'avec horreur
Le perfide plaifir qui renaît dans mon ame.
Dieux , juftes Dieux , vengez- les-, vengez vous ;
Lancez vos traits ; je me livre à vos coups .
I
I. Vol.
Le
1192 MERCURE DE FRANCE
Le fecond Acte où le Théatré repréſente
une folitude affreuse & l'entrée de l'antre de
Phorbas & d'Ifmene , n'eft gueres plus
chargé d'action que le précedent. Phorbas
& Ilmene le préparent à fervir Pelée
malgré lui même . Ceix accufe les Dieux
de fon malheur , & les irrite par ces blafphêmes
:
Dieux cruels ! puniffez ma rage & mes murmu
res ;
Frappor , Dieux inhumains , comblez votre ri
gueur ;
Vous plaiſez vous à voir dans mes injures
L'excès du defefpoir où vous livrer mon coeur.
Dans la croyance où il eft que les Dieux
font armés contre lui , il fe réfoud à armer
les Enfers contre eux . Phorbas & If
mene feignent de le fervir malgré eux ;
ils confultent les Enfers. Voici l'oracle
que Phorbas lui prononce , en lifant fon
fort dans les Enfers qu'il a tranfportés en
ces lieux
par fes enchantemens , où dont
il leur fait voir la terrible, apparence.
Que vois-je ? où fuis-je ? ô Ciel ! quels effroyables
cris !
Infortuné tu perds l'objet que tú chéris
Od t'entraine l'amour arrête ; tu péris.
Quoique cet oracle paroiffe d'abord ab-.
I. Vol.
ܝ
folu
JUIN. 1730. 1193
folu , Phorbas le rend conditionel
Vers qu'il ajoûte :
par
ces
Hâte toi ; cours chercher du fecours à Claros
Apollon à ton fort peut encor mettre obftacle ;
Il n'eft permis qu'à lui d'affurer ton repos.
Pour le déterminer à partir , Phorbas
lui fait entendre que les jours de fa Princeffe
dépendent de ce voyage. Jufques là
on croit que Phorbas a inventé ce qu'il
vient d'annoncer ; mais il ne laiffe plus
douter qu'il n'ait vû le fort de Ceix
quand il dit en confidence à Ifmene , fon
Ecoliere en Magie :
J'ai vu fon fort ; fon départ va hâter
Les malheurs qu'il croit éviter.
Le Port de Trachines & un Vaiffeau
prêt à partir font la décoration du troifiéme
Acte . Pelée continue à fe livrer à fes
remords ; mais par malheur ils font infruc
tueux. Phorbas le flatte d'un plus heureux
fuccès dans fon amour par le départ de
Ceix ; il lui répond :
L'abfence d'un Rival flatte peu mes defirs
Rien ne rendra mon fort moins déplorable ;
Les maux de ce Rival m'arrachent des foupirs
Je ne puis à la fois être heureux & coupable.
Non , pour un coeur que le remors accable,
I. Vol.
Les
1194 MERCURE DE FRANCE
Les faveurs de l'amour ne font plus des plaifirs .
>
Les Matelots qui doivent conduire Ceix
à Claros viennent témoigner la joye
qu'ils ont de fervir leur Roi . Cette Fête
eft très guaye & très brillante ; elle eft
fuivie des adieux de Ceix & d'Alcione.
Cette Scene eft des plus intereffantes ;
en voici quelques fragmens.
Alcione
Mon coeur à chaque inftant vous croira la victime
t
Des flots & des vents en courroux ;
Je connois l'ardeur qui m'anime ;
Je mourrai des dangers que je craindrai pour
Yous.
Ceix.
Ah ! plus dans cet amour mon coeur trouve de
charmes ,
Et plus je fens pour vous redoubler mes frayeurs.
Laiffez moi fur vos jours diffiper mes allarmes ,
Et ne craignez pour moi que vos propres malheurs
, &c.
Alcione.
Vous partez donc, cruels ! Dieux ! je frémis ; je
tremble ;
Eft-ce ainfi qu'à mes pleurs s'attendrit un Epoux
Laiffez- moi par pitié m'expoſer avec vous ;
Du moins , s'il faut fouffrir , nous fouffrirons enfemble,
&c.
Ceix
JUIN. 1730. 1195
Ceix part après avoir recommandé Alcione
à Pelée ; Alcione fuit le Vaiffeau des
yeux ; & ceffant de voir Ceix , elle s'évanouit
; elle reprend fes fens en prononçant
le nom de Ceix . L'Acte finit
duo entre Alcione & Pelée.
Que j'éprouve un fupplice horrible !
Ciel , ne nous donnez -vous ,
Un coeur tendre & fenfible ,
par ce
Que pour le mieux percer de vos funeftes coups
Alcione commence le 4 Acte par ce
beau Monologue . Le Théatre reprefente
le Temple de Junon ,
Amour, cruel Amour , fois touché de mes peines,
Ecoute mes foupirs & voi couler mes pleurs.
Depuis que je fuis dans tes chaînes ,
Tu m'as fait éprouver les plus affreux malheurs ,
Le départ d'un Amant a comblé mes douleurs ;
Mais malgré tant de maux, fi tu me le ramenes,
Je te pardonne tes rigueurs.
Amour , &c.
La Grande Prêtreffe de Junon & fa fuite
viennent implorer la Déeffe en faveur de
Ceix & d'Alcione , ce qui forme le Divertiffement.
Alcione s'endort par un
pouvoir auquel elle ne peut refifter . Le
Dieu du fommeil ordonne qu'on la laiffe
I. Vol.
feule
1196 MERCURE DE FRANCE
feule , après avoir fait entendre qu'il va
executer les ordres fouverains de Junona
Voici ce qui donne lieu à cette fameuſe
tempête d'Alcione , fi connuë & fi admirée
:
Le Sommeil.
Volez , fonges , volez ; faites lui voir l'orage
Qui dans ce même inftant lui ravit fon Epoux ;
De l'onde foulevée imitez le courroux ',
Et des vents déchaînés l'impitoyable rage.
Toi qui fçais des Mortels emprunter tous les
traits ,
Morphée , à fes efprits offre une vaine image ;
Préfente lui Ceix dans l'horreur du naufrage ,
Et qu'elle entende fes regrets. &c.
Les fonges executent les ordres de Jus
non & du Dieu du fommeil. Alcione à
fon réveil ne peut mieux remercier Junon
que par ces Vers :
Déeffe, c'eft donc toi qui m'offres cette image
Tu viens m'avertir de mon fort ;
Eh bien pour prix de mon hommage ,
Acheve & donne moi la mort.
'Au cinquième Acte , Le Théatre repré .
fente un endroit des Jardins de Ceix Le
commencement de la Scene fe paffe dans la
nuit .
I. Vol. Les
JUIN, 1730, 1197
Les remors de Pelée vont toûjours en
augmentant ; l'ombre de Ceix les a re
doublez : il le fait connoître par ces Vers
L'ombre de mon ami s'éleve contre moi ;
Je vois couler les pleurs , j'entends fes cris funes
bres &c.
Alcione reproche à fes Suivantes la
cruauté qu'elles ont eue de lui arracherle
fer & le poifon ; Pelée la preffe de vivre
pour venger Ceix ; il lui promet de
lui livrer l'Auteur du crime , pourvû
qu'elle lui jure de lui percer le coeur. Al
cione fait le ferment que Pelée lui demande
; Pelée lui donne fon épée , &lui montre
fon coeur à fraper, Alcione faifie d'horreur
veut ſe frapper elle- même , après
avoir dit çe Vers ; се
Eh bien , fi vous m'aimez , ma mort va vous
punir.
Ses Suivantes lui , retiennent le bras
Phofphore vient calmer fon defefpoir par
ces Vers :
Ce que le fort m'apprend doit calmer tes allar
mes ;
Alcione , le Ciel va te rendre mon Fils
Aujourd'hui , pour prix de tes larmes ,
Vous devez fur ces bords être à jamais unis,
I. Vol. Pelée
1198 MERCURE DE FRANCE
Pelée reçoit ce nouvel Oracle avec beau
de moderation; il quitte pour jamais
Alcione , en lui diſant :
Coup
Pardonnez-moi le feu qui me dévore,
Je vais loin de vos yeux expier mes défirs ;
Je vais percer ce coeur qui vous adore
Et je meurs trop heureux encore ,
Si le Ciel à mes maux égale vos plaiſirs,
Alcione lui rend générofité pour générofité
; elle dit :
C'eft l'ami de Ceix ; ciel , pour lui je t'implore.
Le bonheur que Phoſphore a annoncé à
Alcione eft acheté par de mortelles allarmes;
elle apperçoit un corps pouffé par les
vagues fur le rivage ; elle approche & reconnoît
que c'est celui de fon Amant; elle
prend l'épée de fon cher Ceix, & s'en frappe.
Neptune pour réparer les maux qu'il
leur a faits , les reffufcite tous deux & les
rend immortels. Les Peuples celebrent
leur Apothéose.
On ne fçauroit difconvenir qu'il n'y ait
d'excellentes chofes dans la Mufique &
dans le Poëme de cet Opéra, Le Muficien
a eu moins de contradicteurs que le Poëte
; mais toutes les Critiques qu'on a faites
contre M. de la Mothe retombent fur
Qvide. Il n'a jamais tant fignalé fon ref-
I. Vol.
pect
JUIN. 1739. 1199
pect pour les anciens que dans cet ouvrage.
On a beau dire que Ceix joue bien de
malheur d'être noyé après avoir épousé
la fille du Dieu des Vents , d'autant plus
qu'il eft lui- même protégé de Neptune .
On ajoute en vain que Junon auroit
bien pû fe paffet de faire offrir à Alcione
qui l'implore , le cruel ſpectacle du naufrage
de fon époux . Tout cela fe trouve
à la lettre dans la Fable fur laquelle on a
compofé cet Opera. Il eft vrai que l'Auteur
n'a pas mis Pelée en fituation de
briller ; mais ce vertueux époux de Thétis
s'eft trouvé pour fon malheur dans la
Cour de Céix , & M. de la Mothe n'a pas
cru devoir chercher ailleurs un Rival de
ce Roy de Trachines , lieu de la Scene ;
s'il ne lui donne pas de la vertu , il lui
donne au moins des remors. Il ne lui
auroit pas été difficile , dit- on , de jetter
tout l'odieux de fa Tragedie fur fon perfonnage
épifodique.
Phorbas animé par fes droits au Trône,
& par l'amour, qu'on auroit pû y ajoûter
pour Alcione , auroit agi d'une maniere
moins indécife , & on auroit vû en lui.
plus de crimes que de remors. Quelques
Critiques trop feyeres ont encore reproché
à M. de la Mothe , l'amour que Pelée
reffent pour Alcione , tout uni qu'il eft
avec Thétis par des noeuds immortels ;
I. Vol.
mais
1200 MERCURE DE FRANCE .
mais M, de la Mothe peut aifément réfuter
cette objection , en difant qu'il fuppofe
que Pélée n'a pas encore époufé
Thétis; quoiqu'Ovide le faffe pere d'Achille
avant fon arrivée à la Cour de Céix;
un auteur de Tragédie n'eft pas efclave
des temps jufqu'à n'ofer en faire la moin,
dre tranfpofition, quand le fujet qu'il trai
te en a befoin. 1
Cet Opera n'a jamais été fi-bien exécuté
qu'à cette feconde repriſe , les rôles de
Céix & d'Alcione y font rendus d'une
maniere tres-pathetique par le fieur Triboult,
& par la DePeliffier, le S'Chaffe prête
au fien tout l'interêt dont il eft fufceptible.
Le fieur du Moulin , & les Dlles Camargo
& Salé brillent chacune dans leur
genre. Tous les autres Acteurs chantans
& dançants fe diftinguent auffi , & contribuent
, à l'envi , au fuccès.
le de Mufique donna la premiere
Repréſentation d'Alcione , Tragédie de
M. de La Mothe & de M. Marais. Cet
Opera fut donné pour la premiere fois
le 18. Fevrier 1706. le fuccès qu'il eut engagea
à le remettre au Théatre le 17.
Avril 1719. la repriſe ne répondit pas aux
efperances qu'on en avoit conçues dans
fa naiffance ; mais on vient de rendre à
cet Ouvrage la juftice qui lui eft dûë . Le
Poëte & le Muficien ont partagé les applaudiffemens
; & fi quelques Critiques
fe font élevés contre le Poëme , M. de
La Mothe n'y a donné lieu que pour
s'être un peu trop fcrupuleufement attaché
à la maniere dont Ovide a traité ce
ſujet ; tant il eſt vrai que dans les Ou
vrages de Théatre , le vrai -femblable doit
être préferé au vrai. Au refte , le Public
trouve ce Poëme très bien écrit , & rempli
d'efprit & de fentimens on en va juger
par quelques morceaux.
Le Theatre représente au Prologue le Mont
Tmole ; des Fleuves & des Nayades appuyés
fur leurs urnes occupent la Montagne , &
I. Vol. forJUIN
1730. 1189
Forment une efpecè de cafcade.
Tmole fait connoître qu'Apollon &
Pan l'ont chiofi pour Arbitre de leurs
Chants. Pan choifit la guerre pour fujet.
Voici comment il s'exprime :
Fuyez , Mortels , fuyez un indigne repos ;
Non , ne vous plaignez plus des horreurs de la
guerre ; 1
Elle vous donne les Héros ;
Elle fait les Dieux de la Terre.
Courez affronter le trépas ;
Allez jouir de la victoire .
Sur fon front couronné , qu'elle étale d'appas §
L'affreufe mort qui vole au devant de ſes pas
Fait naître l'immortelle gloire.
Apollon celebre les avantages de la
Paix en ces termes :
Aimable Paix , c'eft toi que celebrent mes chants;
Defcends , vien triompher du fier Dieu de la
Thrace.
Tout rit à ton retour tout brille dans nos
champs ;
Dès que tu difparois , tout l'éclat s'en efface.
Regne , Fille du Ciel , mets la Difcorde aux fers;
Que le bruit des tambours dont la terre s'allarme
Ne trouble plus nos doux Concerts.
I. Vol.
Que
1196 MERCURE DE FRANCÉ
Heureux , heureux cent fois le vainqueur qui aè
s'arme
Que pour te rendre à l'Univers.
Le Chaur repete trois Vers de ce qu'Apollon
a chanté ; ce qui peut être ne contribuë
pas peu à déterminer Tmole en
faveur d'Apollon ; il couronne le Dieu '
des Vers , & Pan fe retire , non ſans ſe
plaindre de fon Juge . Le Prologue finit
par des danfes en l'honneur d'Apollon
& de l'Amour. Apollon annonce la Paix
à l'Univers , & ordonne aux Mufes derenouveller
l'Hiftoire des Alcions qui font
regner le calme fur les flots.
Au premier Acte , le Théatre repréſente
une Galerie du Palais de Ceix , terminée par
un endroit du Palais confacré aux Dieux.
Cet Acte n'eft pas chargé de beaucoup
d'action. Pelée amoureux d'Alcione , que
Ceix , Roi de Trachines , & fon ami ,
va époufer , témoigne fon defefpoir à
Phorbas , Magicien , dont les Ayeux ont
occupé le Trône de Ceix ; Phorbas lui
promet le fecours des Enfers pour troubler
un Hymen fi fatal à fon amour ; la
vertu de Pelée s'oppofe à cette perfidie ;
il le fait connoître par ces Vers :
Amour , cede à mes pleurs , & refpecte ma
gloire ;
Ah ! laiffe-moi brifer mes fers.
I. Vol. C'eft
I JUIN. 1730. 1191
C'est trop à la vertu difputer la victoire ,
Contente-toi , cruel , des maux que j'ai foufferts
Amour &c.
Phorbas le veut fervir malgré lui , &
lui dit :
Iſmene & moi , nous allons par nos charmes
Secourir votre amour contre votre vertu.
Pelée ne donne qu'un demi confentement
, exprimé par ce Vers :
}
Arrête ... on vient , ô Ciel , à quoi me réduis-tu?” ,
Ceix vient avec Alcione ; ils font fuivis
de leurs Sujets qui font le divertiffement.
Le Grand Prêtre invite ces deux Amans
à s'approcher de l'Autel. Ils n'achevent
pas le facré ferment qui doit les unir ; le
tonnerre gronde ; des Furies fortent des
Enfers ; elles faififfent en volant les flambeaux
des Prêtres , & embrafent tout le
Palais. Pelée témoigne fes remords par
ces Vers :
-Cet Autel , ce Palais devoré par la flamme
Malgré moi flatte mon ardeur ;
Mais je ne fens qu'avec horreur
Le perfide plaifir qui renaît dans mon ame.
Dieux , juftes Dieux , vengez- les-, vengez vous ;
Lancez vos traits ; je me livre à vos coups .
I
I. Vol.
Le
1192 MERCURE DE FRANCE
Le fecond Acte où le Théatré repréſente
une folitude affreuse & l'entrée de l'antre de
Phorbas & d'Ifmene , n'eft gueres plus
chargé d'action que le précedent. Phorbas
& Ilmene le préparent à fervir Pelée
malgré lui même . Ceix accufe les Dieux
de fon malheur , & les irrite par ces blafphêmes
:
Dieux cruels ! puniffez ma rage & mes murmu
res ;
Frappor , Dieux inhumains , comblez votre ri
gueur ;
Vous plaiſez vous à voir dans mes injures
L'excès du defefpoir où vous livrer mon coeur.
Dans la croyance où il eft que les Dieux
font armés contre lui , il fe réfoud à armer
les Enfers contre eux . Phorbas & If
mene feignent de le fervir malgré eux ;
ils confultent les Enfers. Voici l'oracle
que Phorbas lui prononce , en lifant fon
fort dans les Enfers qu'il a tranfportés en
ces lieux
par fes enchantemens , où dont
il leur fait voir la terrible, apparence.
Que vois-je ? où fuis-je ? ô Ciel ! quels effroyables
cris !
Infortuné tu perds l'objet que tú chéris
Od t'entraine l'amour arrête ; tu péris.
Quoique cet oracle paroiffe d'abord ab-.
I. Vol.
ܝ
folu
JUIN. 1730. 1193
folu , Phorbas le rend conditionel
Vers qu'il ajoûte :
par
ces
Hâte toi ; cours chercher du fecours à Claros
Apollon à ton fort peut encor mettre obftacle ;
Il n'eft permis qu'à lui d'affurer ton repos.
Pour le déterminer à partir , Phorbas
lui fait entendre que les jours de fa Princeffe
dépendent de ce voyage. Jufques là
on croit que Phorbas a inventé ce qu'il
vient d'annoncer ; mais il ne laiffe plus
douter qu'il n'ait vû le fort de Ceix
quand il dit en confidence à Ifmene , fon
Ecoliere en Magie :
J'ai vu fon fort ; fon départ va hâter
Les malheurs qu'il croit éviter.
Le Port de Trachines & un Vaiffeau
prêt à partir font la décoration du troifiéme
Acte . Pelée continue à fe livrer à fes
remords ; mais par malheur ils font infruc
tueux. Phorbas le flatte d'un plus heureux
fuccès dans fon amour par le départ de
Ceix ; il lui répond :
L'abfence d'un Rival flatte peu mes defirs
Rien ne rendra mon fort moins déplorable ;
Les maux de ce Rival m'arrachent des foupirs
Je ne puis à la fois être heureux & coupable.
Non , pour un coeur que le remors accable,
I. Vol.
Les
1194 MERCURE DE FRANCE
Les faveurs de l'amour ne font plus des plaifirs .
>
Les Matelots qui doivent conduire Ceix
à Claros viennent témoigner la joye
qu'ils ont de fervir leur Roi . Cette Fête
eft très guaye & très brillante ; elle eft
fuivie des adieux de Ceix & d'Alcione.
Cette Scene eft des plus intereffantes ;
en voici quelques fragmens.
Alcione
Mon coeur à chaque inftant vous croira la victime
t
Des flots & des vents en courroux ;
Je connois l'ardeur qui m'anime ;
Je mourrai des dangers que je craindrai pour
Yous.
Ceix.
Ah ! plus dans cet amour mon coeur trouve de
charmes ,
Et plus je fens pour vous redoubler mes frayeurs.
Laiffez moi fur vos jours diffiper mes allarmes ,
Et ne craignez pour moi que vos propres malheurs
, &c.
Alcione.
Vous partez donc, cruels ! Dieux ! je frémis ; je
tremble ;
Eft-ce ainfi qu'à mes pleurs s'attendrit un Epoux
Laiffez- moi par pitié m'expoſer avec vous ;
Du moins , s'il faut fouffrir , nous fouffrirons enfemble,
&c.
Ceix
JUIN. 1730. 1195
Ceix part après avoir recommandé Alcione
à Pelée ; Alcione fuit le Vaiffeau des
yeux ; & ceffant de voir Ceix , elle s'évanouit
; elle reprend fes fens en prononçant
le nom de Ceix . L'Acte finit
duo entre Alcione & Pelée.
Que j'éprouve un fupplice horrible !
Ciel , ne nous donnez -vous ,
Un coeur tendre & fenfible ,
par ce
Que pour le mieux percer de vos funeftes coups
Alcione commence le 4 Acte par ce
beau Monologue . Le Théatre reprefente
le Temple de Junon ,
Amour, cruel Amour , fois touché de mes peines,
Ecoute mes foupirs & voi couler mes pleurs.
Depuis que je fuis dans tes chaînes ,
Tu m'as fait éprouver les plus affreux malheurs ,
Le départ d'un Amant a comblé mes douleurs ;
Mais malgré tant de maux, fi tu me le ramenes,
Je te pardonne tes rigueurs.
Amour , &c.
La Grande Prêtreffe de Junon & fa fuite
viennent implorer la Déeffe en faveur de
Ceix & d'Alcione , ce qui forme le Divertiffement.
Alcione s'endort par un
pouvoir auquel elle ne peut refifter . Le
Dieu du fommeil ordonne qu'on la laiffe
I. Vol.
feule
1196 MERCURE DE FRANCE
feule , après avoir fait entendre qu'il va
executer les ordres fouverains de Junona
Voici ce qui donne lieu à cette fameuſe
tempête d'Alcione , fi connuë & fi admirée
:
Le Sommeil.
Volez , fonges , volez ; faites lui voir l'orage
Qui dans ce même inftant lui ravit fon Epoux ;
De l'onde foulevée imitez le courroux ',
Et des vents déchaînés l'impitoyable rage.
Toi qui fçais des Mortels emprunter tous les
traits ,
Morphée , à fes efprits offre une vaine image ;
Préfente lui Ceix dans l'horreur du naufrage ,
Et qu'elle entende fes regrets. &c.
Les fonges executent les ordres de Jus
non & du Dieu du fommeil. Alcione à
fon réveil ne peut mieux remercier Junon
que par ces Vers :
Déeffe, c'eft donc toi qui m'offres cette image
Tu viens m'avertir de mon fort ;
Eh bien pour prix de mon hommage ,
Acheve & donne moi la mort.
'Au cinquième Acte , Le Théatre repré .
fente un endroit des Jardins de Ceix Le
commencement de la Scene fe paffe dans la
nuit .
I. Vol. Les
JUIN, 1730, 1197
Les remors de Pelée vont toûjours en
augmentant ; l'ombre de Ceix les a re
doublez : il le fait connoître par ces Vers
L'ombre de mon ami s'éleve contre moi ;
Je vois couler les pleurs , j'entends fes cris funes
bres &c.
Alcione reproche à fes Suivantes la
cruauté qu'elles ont eue de lui arracherle
fer & le poifon ; Pelée la preffe de vivre
pour venger Ceix ; il lui promet de
lui livrer l'Auteur du crime , pourvû
qu'elle lui jure de lui percer le coeur. Al
cione fait le ferment que Pelée lui demande
; Pelée lui donne fon épée , &lui montre
fon coeur à fraper, Alcione faifie d'horreur
veut ſe frapper elle- même , après
avoir dit çe Vers ; се
Eh bien , fi vous m'aimez , ma mort va vous
punir.
Ses Suivantes lui , retiennent le bras
Phofphore vient calmer fon defefpoir par
ces Vers :
Ce que le fort m'apprend doit calmer tes allar
mes ;
Alcione , le Ciel va te rendre mon Fils
Aujourd'hui , pour prix de tes larmes ,
Vous devez fur ces bords être à jamais unis,
I. Vol. Pelée
1198 MERCURE DE FRANCE
Pelée reçoit ce nouvel Oracle avec beau
de moderation; il quitte pour jamais
Alcione , en lui diſant :
Coup
Pardonnez-moi le feu qui me dévore,
Je vais loin de vos yeux expier mes défirs ;
Je vais percer ce coeur qui vous adore
Et je meurs trop heureux encore ,
Si le Ciel à mes maux égale vos plaiſirs,
Alcione lui rend générofité pour générofité
; elle dit :
C'eft l'ami de Ceix ; ciel , pour lui je t'implore.
Le bonheur que Phoſphore a annoncé à
Alcione eft acheté par de mortelles allarmes;
elle apperçoit un corps pouffé par les
vagues fur le rivage ; elle approche & reconnoît
que c'est celui de fon Amant; elle
prend l'épée de fon cher Ceix, & s'en frappe.
Neptune pour réparer les maux qu'il
leur a faits , les reffufcite tous deux & les
rend immortels. Les Peuples celebrent
leur Apothéose.
On ne fçauroit difconvenir qu'il n'y ait
d'excellentes chofes dans la Mufique &
dans le Poëme de cet Opéra, Le Muficien
a eu moins de contradicteurs que le Poëte
; mais toutes les Critiques qu'on a faites
contre M. de la Mothe retombent fur
Qvide. Il n'a jamais tant fignalé fon ref-
I. Vol.
pect
JUIN. 1739. 1199
pect pour les anciens que dans cet ouvrage.
On a beau dire que Ceix joue bien de
malheur d'être noyé après avoir épousé
la fille du Dieu des Vents , d'autant plus
qu'il eft lui- même protégé de Neptune .
On ajoute en vain que Junon auroit
bien pû fe paffet de faire offrir à Alcione
qui l'implore , le cruel ſpectacle du naufrage
de fon époux . Tout cela fe trouve
à la lettre dans la Fable fur laquelle on a
compofé cet Opera. Il eft vrai que l'Auteur
n'a pas mis Pelée en fituation de
briller ; mais ce vertueux époux de Thétis
s'eft trouvé pour fon malheur dans la
Cour de Céix , & M. de la Mothe n'a pas
cru devoir chercher ailleurs un Rival de
ce Roy de Trachines , lieu de la Scene ;
s'il ne lui donne pas de la vertu , il lui
donne au moins des remors. Il ne lui
auroit pas été difficile , dit- on , de jetter
tout l'odieux de fa Tragedie fur fon perfonnage
épifodique.
Phorbas animé par fes droits au Trône,
& par l'amour, qu'on auroit pû y ajoûter
pour Alcione , auroit agi d'une maniere
moins indécife , & on auroit vû en lui.
plus de crimes que de remors. Quelques
Critiques trop feyeres ont encore reproché
à M. de la Mothe , l'amour que Pelée
reffent pour Alcione , tout uni qu'il eft
avec Thétis par des noeuds immortels ;
I. Vol.
mais
1200 MERCURE DE FRANCE .
mais M, de la Mothe peut aifément réfuter
cette objection , en difant qu'il fuppofe
que Pélée n'a pas encore époufé
Thétis; quoiqu'Ovide le faffe pere d'Achille
avant fon arrivée à la Cour de Céix;
un auteur de Tragédie n'eft pas efclave
des temps jufqu'à n'ofer en faire la moin,
dre tranfpofition, quand le fujet qu'il trai
te en a befoin. 1
Cet Opera n'a jamais été fi-bien exécuté
qu'à cette feconde repriſe , les rôles de
Céix & d'Alcione y font rendus d'une
maniere tres-pathetique par le fieur Triboult,
& par la DePeliffier, le S'Chaffe prête
au fien tout l'interêt dont il eft fufceptible.
Le fieur du Moulin , & les Dlles Camargo
& Salé brillent chacune dans leur
genre. Tous les autres Acteurs chantans
& dançants fe diftinguent auffi , & contribuent
, à l'envi , au fuccès.
Fermer
Résumé : Opera d'Alcione, [titre d'après la table]
Le 9 mai, l'Académie Royale de Musique présenta 'Alcione', une tragédie en musique de M. de La Mothe et M. Marais. Cet opéra avait déjà été joué en 1706 et repris en 1719, mais sans le succès attendu. La dernière représentation a été acclamée, partageant les applaudissements entre le poète et le musicien. Certaines critiques ont été formulées contre le poème, M. de La Mothe étant reproché d'avoir trop fidèlement suivi Ovide. L'opéra commence par un prologue où le mont Tmole arbitre entre Apollon et Pan, qui chantent respectivement les mérites de la paix et de la guerre. Apollon est couronné, et le prologue se termine par des danses en l'honneur d'Apollon et de l'Amour. Dans le premier acte, Pelée, amoureux d'Alcione, exprime son désespoir à Phorbas, un magicien. Phorbas propose d'utiliser la magie pour troubler le mariage entre Alcione et Ceix, roi de Trachines et ami de Pelée. Pelée refuse initialement, mais Phorbas insiste. Lors de la cérémonie de mariage, un tonnerre interrompt la célébration, et des furies mettent le feu au palais. Dans le second acte, Phorbas et Ismène préparent un oracle pour Ceix, qui accuse les dieux de son malheur. L'oracle lui conseille de se rendre à Claros pour consulter Apollon. Ceix part, laissant Alcione en larmes. Le troisième acte se déroule au port de Trachines, où Ceix et Alcione échangent des adieux poignants avant le départ de Ceix. Alcione s'évanouit après avoir perdu de vue Ceix. Dans le quatrième acte, Alcione, désespérée, implore Junon en rêve. Junon lui montre la mort de Ceix dans une tempête. À son réveil, Alcione est dévastée. Le cinquième acte commence dans les jardins de Ceix. Pelée, tourmenté par les remords, rencontre Alcione. Ils décident de se venger mutuellement, mais Phosphore annonce que Ceix est vivant. Alcione trouve le corps de Ceix sur le rivage et se suicide. Neptune les ressuscite et les rend immortels, célébrant leur apothéose. La représentation a été particulièrement bien exécutée, avec des interprétations émotives des rôles principaux par le sieur Triboult et la demoiselle Delpissier. Le sieur Chasse, ainsi que les demoiselles Camargo et Salé, se sont également distingués. Tous les acteurs, qu'ils chantent ou dansent, ont contribué au succès de la représentation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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31
p. 2033-2053
LA FOIRE DES POETES. / L'ISLE DU DIVORCE. / LA SYLPHIDE. / VAUDEVILLE.
Début :
Un Acteur François & Trivelin de la Comédie Italienne, se rencontrent par [...]
Mots clefs :
Arlequin, Divorce, Sergent, Théâtre, Procureur, Maître, Épouse, Époux, Comédies, Coeur, Vaudeville
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA FOIRE DES POETES. / L'ISLE DU DIVORCE. / LA SYLPHIDE. / VAUDEVILLE.
Le 11. les mêmes Comédiens donnerent
une Piece nouvelle en trois Actes
avec des Divertiffemens , de la compofi
tion des fieurs Dominique & Romagnefy,
qui a pour titre , la Foire des Poëtes , l'Ifle
du Divorce & la Sylphide , laquelle a été
reçûë très-favorablement du Public. Voici
l'Extrait de chacune.
LA FOIRE DES POETES.
Un Acteur François & Trivelin de la
Comédie Italienne , fe rencontrent par
hazard , & ſe demandent réciproquement
comment ils ont pû pénetrer dans cet
azile ; Trivelin lui dit qu'il n'a rien de
caché pour lui , & qu'il veut bien fatisfaire
fa curiofité : Vous fçavez , ajoûte-t-il , que
nous en avons très-mal agi avec M les
Auteurs , qui picquez de nos Airs , ont
quitté Paris , dans la refolution de ne nous
plus donner de nouveautez ; que depuis leur
retraite nos Théatres ! anguiffent , &c. &
qu'il vient de la part de fa Troupe , ménager
un raccommodement ; Apollon ,
continue- t-il , a recueilli les Nouriffons
des Mufes , & leur a fait bâtir un Hôtel
magnifique , dans lequel il les entretient
& les nourrit , & tout ce qu'ils vendent
"
eft
2034 MERCURE
DE FRANCE
eft pour leurs menus plaifirs ; après une
defcription comique,l'Acteur François dit
qu'il a befoin d'une Tragédie , & prie
Trivelin de lui préter de l'argent pour
faire cette amplette ; Trivelin s'excufe fur
le befoin qu'il a de deux Comédies &
d'un Prologue , & qu'il fera bienheureux
s'il a de quoi payer une bonne Scene ,
n'ayant fur lui que quinze livres. Après
cette Scene , Trivelin dit à l'Acteur de
le fuivre , & qu'il va le conduire à l'Hôtel
des Poëtes , où ils tiennent une espece
de Foire.
Le Théatre change & repréfente un
Caffe rempli de Poëtes ; on chante en
choeur les paroles fuivantes :
Verfez de ce Caffé charmant ,
H eft notre unique aliment.
Un Poëte.
C'eft vous , aimable breuvage ,
Qui ranimez tous les efprits ;
Si-tôt que nous vous avons pris ,
Des Dieux nous parlons le langage ;
Nous rimons tous à qui mieux mieux,
Et faifis d'une docte extafe ,
Nous nous élevons juſqu'aux Cieux :
L'Onde que fit jaillir Pegaze ,
N'a rien de fi délicieux.
Verfez de ce Caffé charmant , &c.
訂
SEPTEMBRE. 1730. 2035
Il s'éleve auffi - tôt une difpute entre les
Poëtes. Les uns foutiennent que le Caffe
cauſe des infomnies ; les autres , qu'il fait
dormir. Après une courte Differtation ,
Trivelin & l'Acteur François s'avancent ,
les Poëtes offrent leur Marchandife ; l'Acteur
François demande une Tragédie , &
Trivelin deux Comédies & un Prologue ;
un Poëte en propofe une à l'Acteur , qu'il
foutient excellente ; un autre offre à Trivelin
deux Comédies ; ils fe retirent pour
en faire la lecture .
Une jeune fille vient demander à un
Poëte des Couplets de Chanſon pour fe
mocquer de fon Amant , qui eft trop timide
; le Poëte lui donne les Couplets
fuivans , qu'elle chante fur l'Air : Daphnis
m'aimoit fi tendrement.
Quand mon Amant me fait la cour ,
Il languit , il pleure , il ſoupire ,
Et paffe avec moi tout le jour ,
A me raconter fon martyre.
Ah! s'il le paffoit autrement
Il me plairoit infiniment.
L'autre jour dans un Bois charmant ;
Ecoutant chanter la Fauvette ,
Il me demanda tendrement ,
M'aimes-tu , ma chere Liſette :
2036 MERCURE DE FRANCE
Je lui dis , oui , je t'aime bien :
Il ne me demanda plus rien.
Puifque j'ai fait naître tes feux
Rien ne flate plus mon envie ,
Je fuis , reprit -il , trop heureux ;
O jour le plus beau de ma vie
Et répetoit à chaque inſtant ,
C'en eft affez , je fuis content.
De cet Amant plein de froideur
Il faut que je me dédommage ,
J'en veux un , qui de mon ardeur ,
Sçache faire un meilleur ufage ,
Qu'il foit heureux à chaque inftant
Et qu'il ne foit jamais content .
La jeune fille , fatisfaite des Couplets
après les avoir payez au Poëte , s'en retourne
en les chantant ; Trivelin revient.
avec l'Auteur qui lui a propofé les deux.
Comedies , il lui dit qu'il les trouve affez
jolies ; mais qu'il a befoin d'un Prologue ,
fur quoi l'Auteur lui répond : Comme
vous faites ufage de tout, voyez prendre leçon
à nos Apprentifs Poëtes , peut-être vous.
fervirez vous de cette idée pour un Prologue
Trivelin y confent ; auffi- tôt le Profeffeur
de Poëfie s'avance & chante ces paroles
Son
SEPTEMBRE. 1730. 2037
Son Profeffor di Poëfia ,
Della divina freneſia ,
Mon Art inſpire les tranſports ;
I miei canti ,
Sono incanti ;
I dotti , glignoranti ,.
Tout cft charmé de mes accords,
Venité miei cari ,
Scolari ,
A prender lezione ,
Dal dottor Lanternone.
Les Apprentifs Poëtes forment une Danfe
; le Profeffeur interroge un de fes Ecoliers
; ils dialoguent en chantant.
Le Profeffeur.
Pour être Poëte à prefent ,
Quel eft le talent neceffaire ?
L'Ecolier.
Il faut être plaisant ,
Quelquefois médifant ;
Et toujours plagiaire.
Le Profeffeur
Non e quefto ;
Dite preſto ,
Cio che bifogna far ,
Per ben verfificar.
L'E
2038 MERCURE DE FRANCE
-L'Ecolier.
Rimar , rimar , rimar .
Le Profeſſeur.
Bravo ; bene , bene , bene.
De qui faites- vous plus d'eftime ,
De la faifon ou de la rime
་
L'Ecolier.
La rime , fans comparaiſon ,
Doit l'emporter fur la raiſon.
Le Profeffeur.
Pourquoi cette diſtinction ?
L'Ecolier.
C'est qu'on entend toûjours la rime
Et qu'on n'entend point la raiſon,
Le Profeffeurs
Bravo ; bene , bene , bene.
Pour faire une Piece Lyrique ,
Autrement dit, un Opera nouveau,
Que faut-il pour le rendre beau ?
L'Ecolier.
De mauvais Vers & de bonne Mufique ,
Le Profeffeur.
Bravo ; bene , &c. \\
L'E
SEPTEMBRE. 1730 : 2039
Dans une Tragedie , Ouvrage d'importance ,
Que faut- il pour toucher les coeurs ?
L'Ecolier.
Un fonge , une reconnoiffance ,
Un récit & de bons Acteurs.
Le Profeffeur.
Bravo , bene , &c.
Auffi- tôt on entend une Symphonie
brillante. Le Profeffeur dit que c'eft Minerve
qui defcend ; la Folie paroît dans
le moment , & chante en s'adreffant aux
Poëtes,
Ingrats , me méconnoiffez -vous ?
N'eft- ce pas moi qui vous infpire ?
Qui dans vos tranſports les plus fous
Ay foin de monter votre Lyre ?
Allons , allons , fubiffez tous ;
Le joug de mon aimable empire
Et que chacun à mes genoux ,
S'applaudiffe de fon délire.
Viva , viva la Pazzia ,
La madre dell' allegria ,
Souveraine de tous les coeurs
Et la Minerve des Auteurs,
La Folie conduit les Poëtes à Paris
qui
2040 MERCURE DE FRANCE
qui eft , dit- elle , leur vrai féjour , tous
la fuivent en danfant avec elle & en
chantant :
Viva , viva la Pazzia , &c.
L'ISLE DU DIVORCE.
Valere & Arlequin fon Valet , arrivent
fur le Théatre d'un air triſte , & après
s'être regardez l'un & l'autre , Valere lui
demande s'il s'ennuye autant que lui , à
quoi Arlequin répond que c'eſt à peu près
la même chofe ; Valere ſoupire & témoi
gne les regrets que lluuii ccaauuffee llaa perte de
Silvia , fon Epoufe , qu'il a quittée, malgré
la vertu & fa fidelité , pour fe conformer
aux Coûtumes de l'Ifle , qui autorife
le divorce. Arlequin , à l'imitation
de Valere , marque le chagrin qu'il ref
fent d'avoir abandonné Colombine ; ne
fuis-je pas un grand coquin , ajoûte-t-il , d'avoir
épousé une feconde femme , fans avoir
du moins enterré la premiere. Après avoir
oppofé le caractere d'Orphife à celui
de Silvia , la douceur de Colombine
à l'humeur acariatre de Lifette ; Orphife
& Lifette arrivent ; & comme Orphiſe
de fon côté n'a plus de gout pour Valere ,
elle s'adreffe à Arlequin , & Lifette parle
à Valere. Après une courte converfation ,
Orphife fait des reproches à Valere , &
Lifette
SEPTEMBRE . 1730. 2041
pas
Lifette à Arlequin ; ils fe querellent &
Le trouvent tous les deux très - haïffables,
Orphile dit à Valere qu'il n'en faut
refter là , & que s'il fe prefente une occafion
favorable de fe défunir , il en faudra
profiter ; Nous ne ferons pas affez
heureux , reprend Valere ; pourquoi , Mr ,
répond Orphife ? S'il arrive quelque Vaif
feau étranger.... Hé bien , Mad , s'il en
arrive , dit Valere ; ah ! je vois bien , contínuë
Orphiſe , que vous ignorez une par
tie des coûtumes du Pays , donnez - moi
feulement votre parole ah ! de tout mon
coeur, répond Valere. Orphife fur cette,
affurance fe retire , Lifette en fait de mê
me ; Arlequin & Valere voyant arriver
Silvia & Colombine , s'écartent pour en
tendre leurs difcours.
Silvia , qui croit être feule avec fa Suivante
, fait éclater les fentimens de l'époufe
la plus vertueufe , en fe plaignant
de la perfidie de Valere , qui l'a inhumainement
abandonnée en profitant de l'u
fage établi dans l'Ifle ; Colombine ſe repent
de l'avoir imitée , & de ne s'être pas
vengée du traitre Arlequin ; Valere charmé
de la conftance de fon Epoufe , l'aborde
en la priant de pardonner fon indif
cretion : Je fçai trop , dit-il , que ma pre--
fence ne peut qu'irriter votre jufte colere contre
un ingrat qui ne méritoit pas le bonheur dont il
2042 MERCURE DE FRANCE
ajoui , il n'étoit pas ,fans doute , d'un grand
prix , répond Silvia , puifque vous y avez
fifacilement renoncé? Arlequin dit des douceurs
à Colombine , qui affecte un air de
fierté dont il n'eft pas content . Dans cette
Scene Valere témoigne fon repentir , &
prie inftamment Silvia , s'il fe preſente
quelque favorable occafion de refferrer
leurs noeuds , de ne point s'oppofer à fa
félicité ; Silvia ſe rend enfin à les inftances
, & lui dit que ce n'eft pas d'aujour
d'hui qu'il connoît fon coeur. Valere veut
rentrer avec elle ; mais Silvia le lui deffend
; Non , Valere , dit - elle , reftez ; la
bienfeance condamne jufqu'à l'entretien que
nous avons ensemble , & je ne veux pas
perdre l'estime d'un homme qui a été mon
Epoux ; fi par quelque heureux évenement
vous pouviez brifer la chaîne qui vous attache
à ma Rivale , j'accepterai votre main
je n'aurai d'autre reproche à mefaire que
celui d'avoir trop aimé un ingrat.
Valere fe retire , content de l'affurance
que lui a donnée Silvia ; Colombine veut
fuivre fa Maîtreffe , mais Arlequin l'arrête
en la priant d'avoir pitié d'un amour
renaiffant , qui peut-être n'a pas encore
long-temps à vivre. Après une Scene affez
plaifante Valere.revient avec le Chef de
Ifle , qui lui dit que fon efperance eft
vaine , & que pour donner lieu à un fe
cond
SEPTEMBRE. 1730. 2043
cond divorce il faudroit que des Etrangers
débarquaffent dans l'Ifle , & qu'ils con+
fentiflent à former d'autres engagemens ;
que pour lors , non -feulement lui , mais
tous les Epoux du Pays pourroient , à leur
exemple , le démarier ; Arlequin lui dit
que moyennant un fi beau Privilege, l'Iffe
doit être extrémement peuplée , à quoi
le Chef répond qu'elle n'eft pas encore
connue , que le hazard feul y fait abor
der , & que quand ils y font débarquez
il y avoit so. ans qu'il n'y avoit paru de
Vaiffeaux étrangers.
Orphiſe arrive & annonce à Valere qu'il
vient d'arriver un Vaiffeau étranger ; Arle
quin fe réjouit de cette agréable nouvelle
en fe mocquant du Chef de l'Ifle. Un Infulaire
donne avis à ce Chef qu'il n'y a que
deux femmes dans le Vaiffeau, que l'une eft
l'épouſe d'un Marchand Drapier de Paris,
& que l'autre eft une veuve qui a été ma
riée quatre fois , & qui dit qu'elle n'en
veut pas davantage , M & M Droguer
arrivent en plaignant leur fort & en difant
que les fupplices les plus affreux ne
les forceront point à s'abandonner. Ils
fe témoignent l'amour le plus violent
ce qui fait perdre aux autres l'efperance
de fe démarier ; mais Valere fair tant par
fes difcours féducteurs , qu'il perfuade la
vieille à quitter fon mari ; Orphife de
fon
2044 MERCURE DE FRANCE
fon côté engage M Droguet à brifer
fa chaîne ; Me Droguet , dans l'efperance
d'époufer Valere , quitte fon époux , &
M.Droguet comptant s'unir avec Orphiſe,
fait divorce avec fa femme.
Après ce divorce , Silvia paroît ; Valere
la reprend , Orphiſe quitte M. Droguet en
difant qu'elle va offrir à Dorante une main
qu'il attend avec impatience ; Arlequin
époufe Colombine , & Lifette s'en va pour
en faire autant avec Trivelin ; M. & Me
Droguet reftent très-furpris de cette avanture
; Qu'allons nous devenir , dit Mc Droguet
, vous pouvez vous reprendre , ajoûte
le Chef de l'Ifle , mais cela vous fera compté
pour un divorce : Oh , non , reprennent- ils ,
il vaut mieux attendre ; nous ne sommes pas
venus ici pour abolir les loix. Les maris &
les femmes de l'Ile arrivent pour faire
divorce ; ils forment le Divertiffement
composé de Danfes & d'un Vaudeville.
LA STLPHIDE,
Le Théatre repréfente l'Appartement
d'Erafte. Une Sylphide & une Gnomide y
entrent dans le même moment ; la Sylphide
pofe une Corbeille fur la table , de
même que la Gnomide ; elles font furprifes
de fe rencontrer & fe demandent réciproquement
ce qu'elles viennent faire
dans
SEPTEMBRE. 1730. 2045
dans la chambre d'Erafte . La Gnomide
dit que fon Amant l'attire en ce lieu à
la Sylphide ajoûte que le feul defir.de
yoir le fien l'a conduite dans cet Appartement
; elles fe croient Rivales ; mais
après une petite difpute leurs foupçons
font diffipez ; la Sylphide découvre à la
Gnomide les tendres fentimens pour Erafte
, & la Gnomide avoue fa paffion pour
Arlequin fon Valet. La Sylphide raconte
qu'elle avoit fait partie avec deux Sylphides
de fes amies , de fe rendre vifibles ;
qu'elles allerent fe promener aux Thuilleries,
& que ce fut dans ce Jardin qu'elle
vit Erafte pour la premiere fois , qu'elle
le trouva fi charmant , qu'elle ne put
s'empêcher de l'aimer. Elle fait une agréa
ble defcription des differens Cavaliers
qu'elle vit à cette Promenade ; elle dit
enfuite qu'elle craint que les charmes d'une
de fes Compagnes n'ayent eu plus de
pouvoir que les fiens fur le coeur d'Erafte ,
& que cette incertitude l'accable. Vous
faites injure à vos attraits , répond la Gnomide
; pour moi , je ne me fuis point encore
offerte aux regards de mon Amant , l'éclat
de mes appas ne l'a point ébloui ; c'est dans
une cave profonde où je le vis pour la premiere
fois & où il s'enyvroit avec tant de
grace qu'il auroit charmé la pus infenfible :
mais Erafte vient ici avec fon Valet , écar-
1ons-nous pour les entendre. G Erafte
2046 MERCURE DE FRANCE
1
Erafte en entrant apperçoit la corbeille;
il demande à Arlequin qui l'a lui a envoyée
; Arlequin répond qu'il n'en fçait
rien ; Erafte la découvre , & voit qu'elle
eft remplie de fleurs : Il vaudroit mieux ,
dit Arlequin , qu'elle fut pleine d'argent ,
cela ferviroit à merveille à raccommoder vos
affaires qui font furieufement dérangées . Arlequin
apperçoit auffi l'autre corbeille qui
eft remplie de trufes , avec le nom d'Arlequin
au- deffus ; il eft fort en peine de
fçavoir d'où vient ce préfent ; & après
avoir rêvé un inftant : Ces fleurs , ajoûtet'il
, ont été fans doute envoyées par. Clarice
, votre Epouse future : Ne me parle
point de Clarice , répond Erafte : Comment
continue Arlequin , avez- vous oublié
votre fortune dépend de ce mariage , qu'il
peut feul nous mettre à couvert des poursui
tes de vos Créanciers & des miens , car vous
n'êtes riche qu'en efperance . Votre Oncle eft,
à la verité , entre les mains d'une demie dou
zaine de Medecins ; mais comme ces Meffieurs
ne font jamais de la même opinion
ils ne font point d'accord fur les remedes , le
malade n'en prend point , & par confequent
il peut encore aller loin . Erafte lui dit qu'u
ne paffion violente s'eft emparée de fon
ae , & que rien ne peut l'en arracher
qu'il a vu aux Thuilleries la plus adorable
perfonne du monde ; Arlequin comque
bat
SEPTEMBRE . 1730. 2047
coups
bat toutes les raifons , la Sylphide qui eft
préfente & inviſible , le menace de
de bâton ; Arlequin croit que c'eſt fon
Maître qui lui parle , ce qui fait un jeu
de Théatre des plus comiques. La Gnomide
auffi invifible , donne de petits fouflets
à Arlequin , qu'il croir recevoir de
fon Maître enfin après plufieurs lazzi
très plaifans , deux Créanciers arrivent ,
& demandent à Erafte ce qui leur eſt dû ,
celui ci leur fait un accueil peu gracieux,
ce qui oblige les Créanciers de menacer
Erafte de le pourfuivre en Juftice ; . &
dans le tems qu'ils veulent partir , la
Sylphide & la Gnomide , toûjours invifibles
, donnent chacune aux deux Créanciers
une bourſe qui contient le payement
de chacun ; un des deux Créanciers
après avoir compté fon argent rend à
Erafte quatre louis qu'il a trouvé de plus;
ils fe retirent , en le priant très civilement
d'excufer leur vivacité ; Arlequin croit
fon Maître leur a donné cet argent;
que
Erafte dit qu'il ne fçait ce que tout cela
fignifie &c.
Un Sergent & un Procureur arrivent ;
le Procureur dit qu'il vient de la part
d'Oronte , pere de Clarice , pour fçavoir
quand il veut époufer fa fille. Le Sergent
porte une affignation à Arlequin de
part d'un Cabaretier des Porcherons , la
Gij
Arle
2048 MERCURE DE FRANCE
Arlequin refufe de la prendre. Erafte
donne de mauvaifes raifons au Procureur,
ce qui lui fait dire qu'il le pourfuivra
pour lui faire payer le dédit de vingt mille
ecus qu'il a fait au pere de Clarice . Le
Sergent préfente l'affignation à Arlequin ,
qui ne veut point abfolument la recevoir;
la Gnomide invifible donne un fouflet au
Sergent , & déchire l'Exploit ; le Sergent
fe met en colere contre Arlequin , après
quoi la Gnomide fait difparoître le Ser
gent , qui s'abîme fous le Théatre , & la
Sylphide fait voler le Procureur dans les
airs. Ce fpectacle effraye Erafte ; Arlequin
lui dit qu'il ne voit rien là que de très
naturel , un Sergent qui va au Diable &
un Procureur qui vole. La Gnomide fait
encore quelques niches à Arlequin qui
fort tout épouvanté ; Erafte refte très
étonné de tout ce qu'il vient de voir ;
la Sylphide invifible foupire , & a une
converfation avec Erafte qui la prend pour
un efprit ; la Sylphide l'affure qu'elle
Paime : Vous m'aimez , répond Erafte , eftce
que les efprits peuvent aimer ? ils n'ont
point corps : cette question me fait bien
voir que vous en avez un , répond la Sylphide
: Oui, Monfieur , ils aiment , & avec
d'autant plus de délicateffe que leur amour eft
détaché des fens , que leur flamme eft pure
& fubfifte d'elle-même , fans que les défirs
de
ou
SEPTEMBRE. 1730. 2049
ou les dégoûts l'augmentent ou la diminuent :
Mais je m'étonne , ajoûte Erafte , que Sça
chant ce qui fe paffe dans mon coeur , vous
me faffiez l'aven de votre tendreffe ; car enfin
vous n'ignorez pas qu'il eft rempli de la
plus violente paffion qu'un Amant ait jamais
pu reffentir : Je fuis , dit la Sylphide , une
de ces trois Dames que vous avez vûës aux
Thuilleries ; vous en aimez une : Quoi ! ces
Dames fi charmantes , repart Erafte , font
des Sylphides ! Eb peut- il y en avoir ? La
Sylphide le prie de ne point faire comme
le commun des hommes , qui doutent
des chofes , parce qu'ils ne les comprennent
pas . Erafte la conjure de fe montrer
: Je me rends , ajoûte la Sylphide , &
vais m'expofer à être la victime de votre obftination
allez aux Thuilleries , vous m'y
verrez avec une de mes Compagnes , ne m'y
parlez point , & venez m'inftruire ici de
votre fort & du mien.
Erafte obéit , & part . La Sylphide refte,
& dit qu'Erafte ne trouvera aux Thuilleries
que les deux Sylphides fes amies ,
& que fans fe commettre , elle fera inftruite
de ſes ſentimens . Arlequin revient
dans l'Appartement de fon Maître ;
ne l'y trouvant point , il dit qu'il fera
allé tenir compagnie au Sergent. La Gnomide
furvient , & appelle Arlequin qui
tremble de peur ne voyant perfonne avec
Giij lui
2050 MERCURE DE FRANCE
lui ; la Gnomide le raffure , & lui fait
l'aveu de fa tendreffe , en lui difant qu'elle
eft une habitante de la terre , une Gnomide
qui éprife de fes charmes a quitté
fa patrie pour le rendre le plus heureux
de tous les mortels ; elle lui dit qu'elle a
de grands tréfors à la difpofition , & qu'elle
veut lui en faire part , après quoi la Gnomide
le quitte & l'affure qu'elle va pren
dre un corps , & qu'elle s'offrira bientôt
à fes yeux : Prenez le bien joli , s'écrie
Arlequin , fur tout n'oubliez pas les tréfors
, car fans cela je n'ai que faire de vous
& c.
Erafte revient des Thuilleries ; Arle
quin lui raconte fa converſation avec la
Ġnomide. Erafte eft au defefpoir de ce
qu'il n'a point vû aux Thuilleries l'objet
qu'il adore la Sylphide convaincuë de
Famour d'Erafte fe rend vifible , & paroît
à fes yeux. Erafte tranfporté de joye la
reconnoit , & l'affure de toute fa tendreffe.
Arlequin trouve les Sylphides fort jolies,
mais il croit fa Gnomide bien plus belle ,
& la prie de paroitre avec fon teint de
lys & de rofes : la Gnomide fe rend vifibles
Arlequin en la voyant s'écrie : Ah!
d'eft une taupe , il ne veut point d'elle : la
Gnomide pleure , & fe defefpere : Que je
fuis malheureufe , dit- elle , dd''êêttrree obligée
d'étrangler un fi joli petit homme c'eft notre
coutume
SEPTEMBRE. 1730. 2051
,
coûtume , ajoûte- t'elle , quand nous aimons
un ingrat , nous l'étranglons d'abord . Cette
menace oblige Arlequin de fe rendre : il
lui demande les tréfors qu'elle lui a promis
dans le moment on voit fortir de la
terre un vaſe rempli de richeffes immenfes
: Arlequin ne refifte plus , & dit qu'il
ne fera pas la premiere beauté que les richeffes
auront féduite. Je ne vous Promets
point de tréfors ; dit la Sylphide à Erafte ',
mais les douceurs que je vous promets vaudront
bien les préfens de la Gnomide : venez,
Erafte , je vais dans un inftant vous tranf
porter dans le Palais dont vous devez être
le Maître. La Gnomide s'abîme avec Arlequin
. Le Théatre change , & repréſente
le Palais de la Sylphide , il paroît placé
dans les airs. Cette décoration qui eft du
S' Le Maire , connu par d'autres Ouvrages
de cette efpece , eft une des plus bril
lantes qui ait encore parû , & fait un effet
merveilleux. Ce Palais eft rempli de Sylphes
& de Sylphides qui forment un Divertiffement
tres gracieux. La Dle Silvia
& le S Romagnefy danfent une Entrée
qui a été trés goûtée , de même que la
Die Thomaffin dans celle qu'elle danfe.
La Mufique , qui a été trés applaudie , eft
de M. Mouret , & la compofition du Bálet
qu'on a trouvé brillant , eft de M. Mar
cel.
VAUDEVILLE.
Dans une heureufe
intelligence ,
Nous goutons le fort le plus doux
L'envie & la médifance
Ne réfident point chez nous :
Mortels , quelle difference è
Vivez-vous ainfi parmi nous ?
Exemts de toute défiance ;
Rien n'inquiete nos Epoux ;
Certains de notre conftance
Ils ne font jamais jaloux :
Mortels , quelle difference & c.
Les faveurs que l'Amour difpenfe
Ne fe revelent point chez nous ;
Plus on garde le filence ,
Et plus les plaifirs font doux :
François , quelle difference &c.
Nous joüiffons de l'innocence
Tant que nous fommes fans Epoux ,
Sans marquer d'impatience
De former un noeud fi doux :
Filles , quelle difference &c ,
Bien
SEPTEMBRE. 1730. 2053
-Bien loin d'encenfer l'opulence ,
Ici nous nous eftimons tous ;
L'égalité nous difpenfe
D'un foin indigne de nous :
Flateurs , quelle difference &c.
Un pauvre Auteur dont l'efperance
Eft de vous attirer chez nous ,
Eft plus trifte qu'on ne penſe
Quand fa Piéce a du deffous :
Pour lui quelle difference ,
Lorſque vous applaudiffez tous !
une Piece nouvelle en trois Actes
avec des Divertiffemens , de la compofi
tion des fieurs Dominique & Romagnefy,
qui a pour titre , la Foire des Poëtes , l'Ifle
du Divorce & la Sylphide , laquelle a été
reçûë très-favorablement du Public. Voici
l'Extrait de chacune.
LA FOIRE DES POETES.
Un Acteur François & Trivelin de la
Comédie Italienne , fe rencontrent par
hazard , & ſe demandent réciproquement
comment ils ont pû pénetrer dans cet
azile ; Trivelin lui dit qu'il n'a rien de
caché pour lui , & qu'il veut bien fatisfaire
fa curiofité : Vous fçavez , ajoûte-t-il , que
nous en avons très-mal agi avec M les
Auteurs , qui picquez de nos Airs , ont
quitté Paris , dans la refolution de ne nous
plus donner de nouveautez ; que depuis leur
retraite nos Théatres ! anguiffent , &c. &
qu'il vient de la part de fa Troupe , ménager
un raccommodement ; Apollon ,
continue- t-il , a recueilli les Nouriffons
des Mufes , & leur a fait bâtir un Hôtel
magnifique , dans lequel il les entretient
& les nourrit , & tout ce qu'ils vendent
"
eft
2034 MERCURE
DE FRANCE
eft pour leurs menus plaifirs ; après une
defcription comique,l'Acteur François dit
qu'il a befoin d'une Tragédie , & prie
Trivelin de lui préter de l'argent pour
faire cette amplette ; Trivelin s'excufe fur
le befoin qu'il a de deux Comédies &
d'un Prologue , & qu'il fera bienheureux
s'il a de quoi payer une bonne Scene ,
n'ayant fur lui que quinze livres. Après
cette Scene , Trivelin dit à l'Acteur de
le fuivre , & qu'il va le conduire à l'Hôtel
des Poëtes , où ils tiennent une espece
de Foire.
Le Théatre change & repréfente un
Caffe rempli de Poëtes ; on chante en
choeur les paroles fuivantes :
Verfez de ce Caffé charmant ,
H eft notre unique aliment.
Un Poëte.
C'eft vous , aimable breuvage ,
Qui ranimez tous les efprits ;
Si-tôt que nous vous avons pris ,
Des Dieux nous parlons le langage ;
Nous rimons tous à qui mieux mieux,
Et faifis d'une docte extafe ,
Nous nous élevons juſqu'aux Cieux :
L'Onde que fit jaillir Pegaze ,
N'a rien de fi délicieux.
Verfez de ce Caffé charmant , &c.
訂
SEPTEMBRE. 1730. 2035
Il s'éleve auffi - tôt une difpute entre les
Poëtes. Les uns foutiennent que le Caffe
cauſe des infomnies ; les autres , qu'il fait
dormir. Après une courte Differtation ,
Trivelin & l'Acteur François s'avancent ,
les Poëtes offrent leur Marchandife ; l'Acteur
François demande une Tragédie , &
Trivelin deux Comédies & un Prologue ;
un Poëte en propofe une à l'Acteur , qu'il
foutient excellente ; un autre offre à Trivelin
deux Comédies ; ils fe retirent pour
en faire la lecture .
Une jeune fille vient demander à un
Poëte des Couplets de Chanſon pour fe
mocquer de fon Amant , qui eft trop timide
; le Poëte lui donne les Couplets
fuivans , qu'elle chante fur l'Air : Daphnis
m'aimoit fi tendrement.
Quand mon Amant me fait la cour ,
Il languit , il pleure , il ſoupire ,
Et paffe avec moi tout le jour ,
A me raconter fon martyre.
Ah! s'il le paffoit autrement
Il me plairoit infiniment.
L'autre jour dans un Bois charmant ;
Ecoutant chanter la Fauvette ,
Il me demanda tendrement ,
M'aimes-tu , ma chere Liſette :
2036 MERCURE DE FRANCE
Je lui dis , oui , je t'aime bien :
Il ne me demanda plus rien.
Puifque j'ai fait naître tes feux
Rien ne flate plus mon envie ,
Je fuis , reprit -il , trop heureux ;
O jour le plus beau de ma vie
Et répetoit à chaque inſtant ,
C'en eft affez , je fuis content.
De cet Amant plein de froideur
Il faut que je me dédommage ,
J'en veux un , qui de mon ardeur ,
Sçache faire un meilleur ufage ,
Qu'il foit heureux à chaque inftant
Et qu'il ne foit jamais content .
La jeune fille , fatisfaite des Couplets
après les avoir payez au Poëte , s'en retourne
en les chantant ; Trivelin revient.
avec l'Auteur qui lui a propofé les deux.
Comedies , il lui dit qu'il les trouve affez
jolies ; mais qu'il a befoin d'un Prologue ,
fur quoi l'Auteur lui répond : Comme
vous faites ufage de tout, voyez prendre leçon
à nos Apprentifs Poëtes , peut-être vous.
fervirez vous de cette idée pour un Prologue
Trivelin y confent ; auffi- tôt le Profeffeur
de Poëfie s'avance & chante ces paroles
Son
SEPTEMBRE. 1730. 2037
Son Profeffor di Poëfia ,
Della divina freneſia ,
Mon Art inſpire les tranſports ;
I miei canti ,
Sono incanti ;
I dotti , glignoranti ,.
Tout cft charmé de mes accords,
Venité miei cari ,
Scolari ,
A prender lezione ,
Dal dottor Lanternone.
Les Apprentifs Poëtes forment une Danfe
; le Profeffeur interroge un de fes Ecoliers
; ils dialoguent en chantant.
Le Profeffeur.
Pour être Poëte à prefent ,
Quel eft le talent neceffaire ?
L'Ecolier.
Il faut être plaisant ,
Quelquefois médifant ;
Et toujours plagiaire.
Le Profeffeur
Non e quefto ;
Dite preſto ,
Cio che bifogna far ,
Per ben verfificar.
L'E
2038 MERCURE DE FRANCE
-L'Ecolier.
Rimar , rimar , rimar .
Le Profeſſeur.
Bravo ; bene , bene , bene.
De qui faites- vous plus d'eftime ,
De la faifon ou de la rime
་
L'Ecolier.
La rime , fans comparaiſon ,
Doit l'emporter fur la raiſon.
Le Profeffeur.
Pourquoi cette diſtinction ?
L'Ecolier.
C'est qu'on entend toûjours la rime
Et qu'on n'entend point la raiſon,
Le Profeffeurs
Bravo ; bene , bene , bene.
Pour faire une Piece Lyrique ,
Autrement dit, un Opera nouveau,
Que faut-il pour le rendre beau ?
L'Ecolier.
De mauvais Vers & de bonne Mufique ,
Le Profeffeur.
Bravo ; bene , &c. \\
L'E
SEPTEMBRE. 1730 : 2039
Dans une Tragedie , Ouvrage d'importance ,
Que faut- il pour toucher les coeurs ?
L'Ecolier.
Un fonge , une reconnoiffance ,
Un récit & de bons Acteurs.
Le Profeffeur.
Bravo , bene , &c.
Auffi- tôt on entend une Symphonie
brillante. Le Profeffeur dit que c'eft Minerve
qui defcend ; la Folie paroît dans
le moment , & chante en s'adreffant aux
Poëtes,
Ingrats , me méconnoiffez -vous ?
N'eft- ce pas moi qui vous infpire ?
Qui dans vos tranſports les plus fous
Ay foin de monter votre Lyre ?
Allons , allons , fubiffez tous ;
Le joug de mon aimable empire
Et que chacun à mes genoux ,
S'applaudiffe de fon délire.
Viva , viva la Pazzia ,
La madre dell' allegria ,
Souveraine de tous les coeurs
Et la Minerve des Auteurs,
La Folie conduit les Poëtes à Paris
qui
2040 MERCURE DE FRANCE
qui eft , dit- elle , leur vrai féjour , tous
la fuivent en danfant avec elle & en
chantant :
Viva , viva la Pazzia , &c.
L'ISLE DU DIVORCE.
Valere & Arlequin fon Valet , arrivent
fur le Théatre d'un air triſte , & après
s'être regardez l'un & l'autre , Valere lui
demande s'il s'ennuye autant que lui , à
quoi Arlequin répond que c'eſt à peu près
la même chofe ; Valere ſoupire & témoi
gne les regrets que lluuii ccaauuffee llaa perte de
Silvia , fon Epoufe , qu'il a quittée, malgré
la vertu & fa fidelité , pour fe conformer
aux Coûtumes de l'Ifle , qui autorife
le divorce. Arlequin , à l'imitation
de Valere , marque le chagrin qu'il ref
fent d'avoir abandonné Colombine ; ne
fuis-je pas un grand coquin , ajoûte-t-il , d'avoir
épousé une feconde femme , fans avoir
du moins enterré la premiere. Après avoir
oppofé le caractere d'Orphife à celui
de Silvia , la douceur de Colombine
à l'humeur acariatre de Lifette ; Orphife
& Lifette arrivent ; & comme Orphiſe
de fon côté n'a plus de gout pour Valere ,
elle s'adreffe à Arlequin , & Lifette parle
à Valere. Après une courte converfation ,
Orphife fait des reproches à Valere , &
Lifette
SEPTEMBRE . 1730. 2041
pas
Lifette à Arlequin ; ils fe querellent &
Le trouvent tous les deux très - haïffables,
Orphile dit à Valere qu'il n'en faut
refter là , & que s'il fe prefente une occafion
favorable de fe défunir , il en faudra
profiter ; Nous ne ferons pas affez
heureux , reprend Valere ; pourquoi , Mr ,
répond Orphife ? S'il arrive quelque Vaif
feau étranger.... Hé bien , Mad , s'il en
arrive , dit Valere ; ah ! je vois bien , contínuë
Orphiſe , que vous ignorez une par
tie des coûtumes du Pays , donnez - moi
feulement votre parole ah ! de tout mon
coeur, répond Valere. Orphife fur cette,
affurance fe retire , Lifette en fait de mê
me ; Arlequin & Valere voyant arriver
Silvia & Colombine , s'écartent pour en
tendre leurs difcours.
Silvia , qui croit être feule avec fa Suivante
, fait éclater les fentimens de l'époufe
la plus vertueufe , en fe plaignant
de la perfidie de Valere , qui l'a inhumainement
abandonnée en profitant de l'u
fage établi dans l'Ifle ; Colombine ſe repent
de l'avoir imitée , & de ne s'être pas
vengée du traitre Arlequin ; Valere charmé
de la conftance de fon Epoufe , l'aborde
en la priant de pardonner fon indif
cretion : Je fçai trop , dit-il , que ma pre--
fence ne peut qu'irriter votre jufte colere contre
un ingrat qui ne méritoit pas le bonheur dont il
2042 MERCURE DE FRANCE
ajoui , il n'étoit pas ,fans doute , d'un grand
prix , répond Silvia , puifque vous y avez
fifacilement renoncé? Arlequin dit des douceurs
à Colombine , qui affecte un air de
fierté dont il n'eft pas content . Dans cette
Scene Valere témoigne fon repentir , &
prie inftamment Silvia , s'il fe preſente
quelque favorable occafion de refferrer
leurs noeuds , de ne point s'oppofer à fa
félicité ; Silvia ſe rend enfin à les inftances
, & lui dit que ce n'eft pas d'aujour
d'hui qu'il connoît fon coeur. Valere veut
rentrer avec elle ; mais Silvia le lui deffend
; Non , Valere , dit - elle , reftez ; la
bienfeance condamne jufqu'à l'entretien que
nous avons ensemble , & je ne veux pas
perdre l'estime d'un homme qui a été mon
Epoux ; fi par quelque heureux évenement
vous pouviez brifer la chaîne qui vous attache
à ma Rivale , j'accepterai votre main
je n'aurai d'autre reproche à mefaire que
celui d'avoir trop aimé un ingrat.
Valere fe retire , content de l'affurance
que lui a donnée Silvia ; Colombine veut
fuivre fa Maîtreffe , mais Arlequin l'arrête
en la priant d'avoir pitié d'un amour
renaiffant , qui peut-être n'a pas encore
long-temps à vivre. Après une Scene affez
plaifante Valere.revient avec le Chef de
Ifle , qui lui dit que fon efperance eft
vaine , & que pour donner lieu à un fe
cond
SEPTEMBRE. 1730. 2043
cond divorce il faudroit que des Etrangers
débarquaffent dans l'Ifle , & qu'ils con+
fentiflent à former d'autres engagemens ;
que pour lors , non -feulement lui , mais
tous les Epoux du Pays pourroient , à leur
exemple , le démarier ; Arlequin lui dit
que moyennant un fi beau Privilege, l'Iffe
doit être extrémement peuplée , à quoi
le Chef répond qu'elle n'eft pas encore
connue , que le hazard feul y fait abor
der , & que quand ils y font débarquez
il y avoit so. ans qu'il n'y avoit paru de
Vaiffeaux étrangers.
Orphiſe arrive & annonce à Valere qu'il
vient d'arriver un Vaiffeau étranger ; Arle
quin fe réjouit de cette agréable nouvelle
en fe mocquant du Chef de l'Ifle. Un Infulaire
donne avis à ce Chef qu'il n'y a que
deux femmes dans le Vaiffeau, que l'une eft
l'épouſe d'un Marchand Drapier de Paris,
& que l'autre eft une veuve qui a été ma
riée quatre fois , & qui dit qu'elle n'en
veut pas davantage , M & M Droguer
arrivent en plaignant leur fort & en difant
que les fupplices les plus affreux ne
les forceront point à s'abandonner. Ils
fe témoignent l'amour le plus violent
ce qui fait perdre aux autres l'efperance
de fe démarier ; mais Valere fair tant par
fes difcours féducteurs , qu'il perfuade la
vieille à quitter fon mari ; Orphife de
fon
2044 MERCURE DE FRANCE
fon côté engage M Droguet à brifer
fa chaîne ; Me Droguet , dans l'efperance
d'époufer Valere , quitte fon époux , &
M.Droguet comptant s'unir avec Orphiſe,
fait divorce avec fa femme.
Après ce divorce , Silvia paroît ; Valere
la reprend , Orphiſe quitte M. Droguet en
difant qu'elle va offrir à Dorante une main
qu'il attend avec impatience ; Arlequin
époufe Colombine , & Lifette s'en va pour
en faire autant avec Trivelin ; M. & Me
Droguet reftent très-furpris de cette avanture
; Qu'allons nous devenir , dit Mc Droguet
, vous pouvez vous reprendre , ajoûte
le Chef de l'Ifle , mais cela vous fera compté
pour un divorce : Oh , non , reprennent- ils ,
il vaut mieux attendre ; nous ne sommes pas
venus ici pour abolir les loix. Les maris &
les femmes de l'Ile arrivent pour faire
divorce ; ils forment le Divertiffement
composé de Danfes & d'un Vaudeville.
LA STLPHIDE,
Le Théatre repréfente l'Appartement
d'Erafte. Une Sylphide & une Gnomide y
entrent dans le même moment ; la Sylphide
pofe une Corbeille fur la table , de
même que la Gnomide ; elles font furprifes
de fe rencontrer & fe demandent réciproquement
ce qu'elles viennent faire
dans
SEPTEMBRE. 1730. 2045
dans la chambre d'Erafte . La Gnomide
dit que fon Amant l'attire en ce lieu à
la Sylphide ajoûte que le feul defir.de
yoir le fien l'a conduite dans cet Appartement
; elles fe croient Rivales ; mais
après une petite difpute leurs foupçons
font diffipez ; la Sylphide découvre à la
Gnomide les tendres fentimens pour Erafte
, & la Gnomide avoue fa paffion pour
Arlequin fon Valet. La Sylphide raconte
qu'elle avoit fait partie avec deux Sylphides
de fes amies , de fe rendre vifibles ;
qu'elles allerent fe promener aux Thuilleries,
& que ce fut dans ce Jardin qu'elle
vit Erafte pour la premiere fois , qu'elle
le trouva fi charmant , qu'elle ne put
s'empêcher de l'aimer. Elle fait une agréa
ble defcription des differens Cavaliers
qu'elle vit à cette Promenade ; elle dit
enfuite qu'elle craint que les charmes d'une
de fes Compagnes n'ayent eu plus de
pouvoir que les fiens fur le coeur d'Erafte ,
& que cette incertitude l'accable. Vous
faites injure à vos attraits , répond la Gnomide
; pour moi , je ne me fuis point encore
offerte aux regards de mon Amant , l'éclat
de mes appas ne l'a point ébloui ; c'est dans
une cave profonde où je le vis pour la premiere
fois & où il s'enyvroit avec tant de
grace qu'il auroit charmé la pus infenfible :
mais Erafte vient ici avec fon Valet , écar-
1ons-nous pour les entendre. G Erafte
2046 MERCURE DE FRANCE
1
Erafte en entrant apperçoit la corbeille;
il demande à Arlequin qui l'a lui a envoyée
; Arlequin répond qu'il n'en fçait
rien ; Erafte la découvre , & voit qu'elle
eft remplie de fleurs : Il vaudroit mieux ,
dit Arlequin , qu'elle fut pleine d'argent ,
cela ferviroit à merveille à raccommoder vos
affaires qui font furieufement dérangées . Arlequin
apperçoit auffi l'autre corbeille qui
eft remplie de trufes , avec le nom d'Arlequin
au- deffus ; il eft fort en peine de
fçavoir d'où vient ce préfent ; & après
avoir rêvé un inftant : Ces fleurs , ajoûtet'il
, ont été fans doute envoyées par. Clarice
, votre Epouse future : Ne me parle
point de Clarice , répond Erafte : Comment
continue Arlequin , avez- vous oublié
votre fortune dépend de ce mariage , qu'il
peut feul nous mettre à couvert des poursui
tes de vos Créanciers & des miens , car vous
n'êtes riche qu'en efperance . Votre Oncle eft,
à la verité , entre les mains d'une demie dou
zaine de Medecins ; mais comme ces Meffieurs
ne font jamais de la même opinion
ils ne font point d'accord fur les remedes , le
malade n'en prend point , & par confequent
il peut encore aller loin . Erafte lui dit qu'u
ne paffion violente s'eft emparée de fon
ae , & que rien ne peut l'en arracher
qu'il a vu aux Thuilleries la plus adorable
perfonne du monde ; Arlequin comque
bat
SEPTEMBRE . 1730. 2047
coups
bat toutes les raifons , la Sylphide qui eft
préfente & inviſible , le menace de
de bâton ; Arlequin croit que c'eſt fon
Maître qui lui parle , ce qui fait un jeu
de Théatre des plus comiques. La Gnomide
auffi invifible , donne de petits fouflets
à Arlequin , qu'il croir recevoir de
fon Maître enfin après plufieurs lazzi
très plaifans , deux Créanciers arrivent ,
& demandent à Erafte ce qui leur eſt dû ,
celui ci leur fait un accueil peu gracieux,
ce qui oblige les Créanciers de menacer
Erafte de le pourfuivre en Juftice ; . &
dans le tems qu'ils veulent partir , la
Sylphide & la Gnomide , toûjours invifibles
, donnent chacune aux deux Créanciers
une bourſe qui contient le payement
de chacun ; un des deux Créanciers
après avoir compté fon argent rend à
Erafte quatre louis qu'il a trouvé de plus;
ils fe retirent , en le priant très civilement
d'excufer leur vivacité ; Arlequin croit
fon Maître leur a donné cet argent;
que
Erafte dit qu'il ne fçait ce que tout cela
fignifie &c.
Un Sergent & un Procureur arrivent ;
le Procureur dit qu'il vient de la part
d'Oronte , pere de Clarice , pour fçavoir
quand il veut époufer fa fille. Le Sergent
porte une affignation à Arlequin de
part d'un Cabaretier des Porcherons , la
Gij
Arle
2048 MERCURE DE FRANCE
Arlequin refufe de la prendre. Erafte
donne de mauvaifes raifons au Procureur,
ce qui lui fait dire qu'il le pourfuivra
pour lui faire payer le dédit de vingt mille
ecus qu'il a fait au pere de Clarice . Le
Sergent préfente l'affignation à Arlequin ,
qui ne veut point abfolument la recevoir;
la Gnomide invifible donne un fouflet au
Sergent , & déchire l'Exploit ; le Sergent
fe met en colere contre Arlequin , après
quoi la Gnomide fait difparoître le Ser
gent , qui s'abîme fous le Théatre , & la
Sylphide fait voler le Procureur dans les
airs. Ce fpectacle effraye Erafte ; Arlequin
lui dit qu'il ne voit rien là que de très
naturel , un Sergent qui va au Diable &
un Procureur qui vole. La Gnomide fait
encore quelques niches à Arlequin qui
fort tout épouvanté ; Erafte refte très
étonné de tout ce qu'il vient de voir ;
la Sylphide invifible foupire , & a une
converfation avec Erafte qui la prend pour
un efprit ; la Sylphide l'affure qu'elle
Paime : Vous m'aimez , répond Erafte , eftce
que les efprits peuvent aimer ? ils n'ont
point corps : cette question me fait bien
voir que vous en avez un , répond la Sylphide
: Oui, Monfieur , ils aiment , & avec
d'autant plus de délicateffe que leur amour eft
détaché des fens , que leur flamme eft pure
& fubfifte d'elle-même , fans que les défirs
de
ou
SEPTEMBRE. 1730. 2049
ou les dégoûts l'augmentent ou la diminuent :
Mais je m'étonne , ajoûte Erafte , que Sça
chant ce qui fe paffe dans mon coeur , vous
me faffiez l'aven de votre tendreffe ; car enfin
vous n'ignorez pas qu'il eft rempli de la
plus violente paffion qu'un Amant ait jamais
pu reffentir : Je fuis , dit la Sylphide , une
de ces trois Dames que vous avez vûës aux
Thuilleries ; vous en aimez une : Quoi ! ces
Dames fi charmantes , repart Erafte , font
des Sylphides ! Eb peut- il y en avoir ? La
Sylphide le prie de ne point faire comme
le commun des hommes , qui doutent
des chofes , parce qu'ils ne les comprennent
pas . Erafte la conjure de fe montrer
: Je me rends , ajoûte la Sylphide , &
vais m'expofer à être la victime de votre obftination
allez aux Thuilleries , vous m'y
verrez avec une de mes Compagnes , ne m'y
parlez point , & venez m'inftruire ici de
votre fort & du mien.
Erafte obéit , & part . La Sylphide refte,
& dit qu'Erafte ne trouvera aux Thuilleries
que les deux Sylphides fes amies ,
& que fans fe commettre , elle fera inftruite
de ſes ſentimens . Arlequin revient
dans l'Appartement de fon Maître ;
ne l'y trouvant point , il dit qu'il fera
allé tenir compagnie au Sergent. La Gnomide
furvient , & appelle Arlequin qui
tremble de peur ne voyant perfonne avec
Giij lui
2050 MERCURE DE FRANCE
lui ; la Gnomide le raffure , & lui fait
l'aveu de fa tendreffe , en lui difant qu'elle
eft une habitante de la terre , une Gnomide
qui éprife de fes charmes a quitté
fa patrie pour le rendre le plus heureux
de tous les mortels ; elle lui dit qu'elle a
de grands tréfors à la difpofition , & qu'elle
veut lui en faire part , après quoi la Gnomide
le quitte & l'affure qu'elle va pren
dre un corps , & qu'elle s'offrira bientôt
à fes yeux : Prenez le bien joli , s'écrie
Arlequin , fur tout n'oubliez pas les tréfors
, car fans cela je n'ai que faire de vous
& c.
Erafte revient des Thuilleries ; Arle
quin lui raconte fa converſation avec la
Ġnomide. Erafte eft au defefpoir de ce
qu'il n'a point vû aux Thuilleries l'objet
qu'il adore la Sylphide convaincuë de
Famour d'Erafte fe rend vifible , & paroît
à fes yeux. Erafte tranfporté de joye la
reconnoit , & l'affure de toute fa tendreffe.
Arlequin trouve les Sylphides fort jolies,
mais il croit fa Gnomide bien plus belle ,
& la prie de paroitre avec fon teint de
lys & de rofes : la Gnomide fe rend vifibles
Arlequin en la voyant s'écrie : Ah!
d'eft une taupe , il ne veut point d'elle : la
Gnomide pleure , & fe defefpere : Que je
fuis malheureufe , dit- elle , dd''êêttrree obligée
d'étrangler un fi joli petit homme c'eft notre
coutume
SEPTEMBRE. 1730. 2051
,
coûtume , ajoûte- t'elle , quand nous aimons
un ingrat , nous l'étranglons d'abord . Cette
menace oblige Arlequin de fe rendre : il
lui demande les tréfors qu'elle lui a promis
dans le moment on voit fortir de la
terre un vaſe rempli de richeffes immenfes
: Arlequin ne refifte plus , & dit qu'il
ne fera pas la premiere beauté que les richeffes
auront féduite. Je ne vous Promets
point de tréfors ; dit la Sylphide à Erafte ',
mais les douceurs que je vous promets vaudront
bien les préfens de la Gnomide : venez,
Erafte , je vais dans un inftant vous tranf
porter dans le Palais dont vous devez être
le Maître. La Gnomide s'abîme avec Arlequin
. Le Théatre change , & repréſente
le Palais de la Sylphide , il paroît placé
dans les airs. Cette décoration qui eft du
S' Le Maire , connu par d'autres Ouvrages
de cette efpece , eft une des plus bril
lantes qui ait encore parû , & fait un effet
merveilleux. Ce Palais eft rempli de Sylphes
& de Sylphides qui forment un Divertiffement
tres gracieux. La Dle Silvia
& le S Romagnefy danfent une Entrée
qui a été trés goûtée , de même que la
Die Thomaffin dans celle qu'elle danfe.
La Mufique , qui a été trés applaudie , eft
de M. Mouret , & la compofition du Bálet
qu'on a trouvé brillant , eft de M. Mar
cel.
VAUDEVILLE.
Dans une heureufe
intelligence ,
Nous goutons le fort le plus doux
L'envie & la médifance
Ne réfident point chez nous :
Mortels , quelle difference è
Vivez-vous ainfi parmi nous ?
Exemts de toute défiance ;
Rien n'inquiete nos Epoux ;
Certains de notre conftance
Ils ne font jamais jaloux :
Mortels , quelle difference & c.
Les faveurs que l'Amour difpenfe
Ne fe revelent point chez nous ;
Plus on garde le filence ,
Et plus les plaifirs font doux :
François , quelle difference &c.
Nous joüiffons de l'innocence
Tant que nous fommes fans Epoux ,
Sans marquer d'impatience
De former un noeud fi doux :
Filles , quelle difference &c ,
Bien
SEPTEMBRE. 1730. 2053
-Bien loin d'encenfer l'opulence ,
Ici nous nous eftimons tous ;
L'égalité nous difpenfe
D'un foin indigne de nous :
Flateurs , quelle difference &c.
Un pauvre Auteur dont l'efperance
Eft de vous attirer chez nous ,
Eft plus trifte qu'on ne penſe
Quand fa Piéce a du deffous :
Pour lui quelle difference ,
Lorſque vous applaudiffez tous !
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Résumé : LA FOIRE DES POETES. / L'ISLE DU DIVORCE. / LA SYLPHIDE. / VAUDEVILLE.
Le 11 septembre 1730, les comédiens Dominique et Romagnésy ont présenté une pièce en trois actes intitulée 'La Foire des Poètes, l'Île du Divorce & la Sylphide'. Cette œuvre a été bien accueillie par le public. Dans le premier acte, 'La Foire des Poètes', un acteur français et Trivelin de la Comédie Italienne se rencontrent et discutent de la situation des auteurs ayant quitté Paris, laissant les théâtres sans nouveautés. Trivelin explique qu'Apollon a recueilli les enfants des Muses et leur a construit un hôtel magnifique. Ils se rendent à cet hôtel où une foire est organisée. Les poètes chantent les louanges du café, qui inspire leurs vers. Une dispute éclate sur les effets du café, et les poètes offrent leurs œuvres à l'acteur et à Trivelin. Une jeune fille demande des couplets pour se moquer de son amant timide. Trivelin trouve les comédies proposées jolies mais a besoin d'un prologue. Un professeur de poésie donne une leçon sur l'art poétique, et la Folie conduit les poètes à Paris. Dans le deuxième acte, 'L'Île du Divorce', Valère et Arlequin regrettent d'avoir quitté leurs épouses respectives, Silvia et Colombine, pour se conformer aux coutumes de l'île autorisant le divorce. Silvia et Colombine expriment leur chagrin. Le chef de l'île explique que pour divorcer, il faut que des étrangers consentent à former de nouveaux engagements. Un vaisseau étranger arrive avec deux femmes, dont une veuve mariée quatre fois. Valère persuade la veuve de quitter son mari, et Orphise engage M. Droguet à faire de même. Silvia reprend Valère, et Arlequin épouse Colombine. Les habitants de l'île demandent le divorce, formant un divertissement composé de danses et d'un vaudeville. Dans le troisième acte, 'La Sylphide', le théâtre représente l'appartement d'Éraste. Une sylphide et une gnomide y entrent, chacune apportant une corbeille. Elles découvrent qu'elles aiment respectivement Éraste et Arlequin. La sylphide raconte qu'elles ont décidé de se rendre visibles et se sont promenées aux Tuileries. Éraste, après avoir vu une femme aux Tuileries, en tombe amoureux. Des créanciers et un procureur arrivent, exigeant des paiements. La sylphide et la gnomide interviennent en donnant de l'argent aux créanciers et en faisant disparaître le procureur. La sylphide se révèle à Éraste et lui avoue son amour. La gnomide avoue son amour à Arlequin et lui promet des trésors. La sylphide emmène Éraste dans son palais aérien, où un ballet et une musique sont présentés, soulignant les différences entre les mortels et les êtres surnaturels en termes de confiance et de bonheur.
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32
p. 294-297
LES FINES EGUILLES. A Mlle D. M.... sous le nom de Célimene.
Début :
Jeune enfant de seize ans, drû comme pere et mere; [...]
Mots clefs :
Hymen, Jeunesse, Art de plaire, Amour, Amant, Époux
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texteReconnaissance textuelle : LES FINES EGUILLES. A Mlle D. M.... sous le nom de Célimene.
LES FINES EGUILLES.
A Mlle D. M.... sous le nom de
C'élimene.
J
TEXT E.
Eune enfant de seize ans , dru comme pere et mere ;
» Aimable comme un Ange , ou deux
Que le fils de celui qui sera ton beau-pers
Se pourra dire heureux ! *
GLOS E.
Jeune et tendre Céliméne
C'est une prédiction ,
Que l'agréable Scaron
Vous cut appliqué sans peine ;
Et , sans doute , avec raison,
Ces quatre Vers sont de Scaron.
Fille
FEVRIER 1732. 295
Fille d'une aimable Mere ,
Dont l'amour forma les traits,
Belle , mais de ses attraits ;
Et qui joint à l'art de plaire
Les graces , et l'enjoüment
Rare et précieux talent,
Dont vous êtes Légataire ,
De ce Legs héréditaire
Vous jouissez pleinement.
Sous les yeux d'une Parènte
Qu'on ne sçauroit trop lover ;
Vous croissez , aimable Plante ;
Et lui faites avoüer ,
Qu'en remplissant son attente ,
Ses travaux sont couronnez.
Que ses jours soient épargnez ,
Que d'une santé constante
Ils soient tous accompagnez,
Mais , que vois-je ! L'Himen
De Festons la tête ornée ,
Vous invite chaque jour ,
A vous joindre à votre tour
A sa troupe fortunée ;
Autant vous en dit l'amour.
E ij Cc
E MERCURE DE FRANCE
Ce Dieu vous offre l'hommage ,
Des cœurs soumis à vos loix,
Enfaveur du moins volage
Déterminez votre choix.
L'Hymen , à vos chastes flammes
Allumera son flambeau ;
L'Amour lui rendra les armes ;
Quoi de plus doux , de plus beau !
Tous les deux d'intelligence ,
Vous conduisans à l'Autel,
Vous donneront l'assurance
D'un bonheur toujours réel,
Les jeux , les ris , la Jeunesse
Par des chants pleins d'allégresse
Seconderont vos désirs ;
Les Silvains et les Bergeres
Par mille danses légères ,
Animeront vos plaisirs.
Jouissez-en sans allarmes & 2
Puisque la danse a des charmes
Qui flatent vos jeunes ans ,
Exercez-y les talens
Qu'en vous admirent les Graces ;
Qui vous servent à genoux ;
Quoi-
FEVRIER. 1732 297
Quoiqu'elles suivent vos traces ,
Dansent-elles mieux que vous ?
O! qu'heureux l'Amant fidele ;
De qui recevant les vœux ,
Vous couronnerez les feux ,
Lorsqu'une chaîne éternelle
yous unira tous les deux !
Prenez-le enjoüé , mais sage ,
Tendre , sans être jaloux ;
Et qu'il ait tout en partage ,
Pour être digne de vous.
ΕΝΤΟΥ.
Recevez donc , Célimene ,
D'un Buveur de l'Hypocrène
La foible production';
Des Muses ce Nourrisson ,
Pour fille ne sçauroit faire.
De souhait qui soit plus doux ,
Ni plus certain de lui plaire ,
Que le souhait d'un Epoux.
V.
A Mlle D. M.... sous le nom de
C'élimene.
J
TEXT E.
Eune enfant de seize ans , dru comme pere et mere ;
» Aimable comme un Ange , ou deux
Que le fils de celui qui sera ton beau-pers
Se pourra dire heureux ! *
GLOS E.
Jeune et tendre Céliméne
C'est une prédiction ,
Que l'agréable Scaron
Vous cut appliqué sans peine ;
Et , sans doute , avec raison,
Ces quatre Vers sont de Scaron.
Fille
FEVRIER 1732. 295
Fille d'une aimable Mere ,
Dont l'amour forma les traits,
Belle , mais de ses attraits ;
Et qui joint à l'art de plaire
Les graces , et l'enjoüment
Rare et précieux talent,
Dont vous êtes Légataire ,
De ce Legs héréditaire
Vous jouissez pleinement.
Sous les yeux d'une Parènte
Qu'on ne sçauroit trop lover ;
Vous croissez , aimable Plante ;
Et lui faites avoüer ,
Qu'en remplissant son attente ,
Ses travaux sont couronnez.
Que ses jours soient épargnez ,
Que d'une santé constante
Ils soient tous accompagnez,
Mais , que vois-je ! L'Himen
De Festons la tête ornée ,
Vous invite chaque jour ,
A vous joindre à votre tour
A sa troupe fortunée ;
Autant vous en dit l'amour.
E ij Cc
E MERCURE DE FRANCE
Ce Dieu vous offre l'hommage ,
Des cœurs soumis à vos loix,
Enfaveur du moins volage
Déterminez votre choix.
L'Hymen , à vos chastes flammes
Allumera son flambeau ;
L'Amour lui rendra les armes ;
Quoi de plus doux , de plus beau !
Tous les deux d'intelligence ,
Vous conduisans à l'Autel,
Vous donneront l'assurance
D'un bonheur toujours réel,
Les jeux , les ris , la Jeunesse
Par des chants pleins d'allégresse
Seconderont vos désirs ;
Les Silvains et les Bergeres
Par mille danses légères ,
Animeront vos plaisirs.
Jouissez-en sans allarmes & 2
Puisque la danse a des charmes
Qui flatent vos jeunes ans ,
Exercez-y les talens
Qu'en vous admirent les Graces ;
Qui vous servent à genoux ;
Quoi-
FEVRIER. 1732 297
Quoiqu'elles suivent vos traces ,
Dansent-elles mieux que vous ?
O! qu'heureux l'Amant fidele ;
De qui recevant les vœux ,
Vous couronnerez les feux ,
Lorsqu'une chaîne éternelle
yous unira tous les deux !
Prenez-le enjoüé , mais sage ,
Tendre , sans être jaloux ;
Et qu'il ait tout en partage ,
Pour être digne de vous.
ΕΝΤΟΥ.
Recevez donc , Célimene ,
D'un Buveur de l'Hypocrène
La foible production';
Des Muses ce Nourrisson ,
Pour fille ne sçauroit faire.
De souhait qui soit plus doux ,
Ni plus certain de lui plaire ,
Que le souhait d'un Epoux.
V.
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Résumé : LES FINES EGUILLES. A Mlle D. M.... sous le nom de Célimene.
Le texte présente une série de poèmes et de commentaires dédiés à Célimène, une jeune fille de seize ans. Le premier poème la décrit comme aimable et prédit qu'elle apportera bonheur à son futur mari. Un glossaire attribue ces vers à Scaron. Un autre poème, daté de février 1732, loue Célimène pour sa beauté, ses charmes et son talent hérité de sa mère. Il mentionne également l'attention et l'amour de sa parente, ainsi que l'imminence de son mariage. Le texte évoque ensuite l'Hymen et l'Amour, qui guideront Célimène vers le bonheur conjugal, accompagné de jeux et de danses. Il conseille à Célimène de choisir un époux fidèle, tendre et sage. Enfin, un dernier poème souhaite à Célimène de trouver un époux aimant et exprime l'espoir que ses vœux se réalisent.
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33
p. 899-902
HIPERMNESTRE. CANTATE. Par Mlle DE MALCRAIS DE LA VIGNE, du Croisic en Bretagne.
Début :
Filles cruellement fidelles, [...]
Mots clefs :
Époux, Père, Danaüs, Danaïdes, Hymen
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HIPERMNESTRE. CANTATE. Par Mlle DE MALCRAIS DE LA VIGNE, du Croisic en Bretagne.
HIPERMNESTRE..
CANTATE.
Par Mile DE MALCRAIS DE LA VIGNE
du Croisic en Bretagne.
UNa de multis face nuptiali ,
Digna perjurum fuit in Parentem,
Splendide mendax , et in omne Virgo ,
Nobilis ovum.
Hor. liv. 3. Od. II.
Filles cruellement fidelles ,
A leur Pere , aveuglé d'un perfide couroux...
Les Danaïdes criminelles ,
Dans les bras du sommeil , immoloient leurs
Epoux.
La seule Amante de Lincée ,
Ecoutoit son amour , et consultoit sa foy ,'
Mais Danaus , Vengeur , s'offrant à sa pensée ,
En excitant son bras , la remplissoit d'effroi.
Pour moi , pour mes sœurs , au Tar rare ,
Hymen , allumas- tu tes feux ? .
Qu'a
338173
900 MERCURE DE FRANCE
Qu'a fait mon Epoux , sort barbare
Qui mérite un trépas affreux ?-
Soleil , demeure au sein de l'Onde ;
Frémis d'éclairer nos forfaits ;
Epargne ce spectable au monde ;
Eteins tes rayons pour jamais..
Pour moi , pour mes sœurs , au Tar♣
tare ,
Hymen, allumas- tu tes feux ?.
Qu'a fait mon Epoux , sort barbare,
Qui mérite un trépas affreux ?
Sa main pour le percer , trois fois est suspen duë ;
Trois fois ne sçachant où frapper ,
Sa main d'elle- même abbattuë ,
Laisse le Poignard s'échapper.
Pâle , tremblante , irrésoluë ,
Retombant sur son lit , qu'elle arrose de pleurs
Elle addresse ces mots à l'objet qui la tuë,
Auprès d'elle endormi , sans prévoir ses mal- heurs.
Tendre Epoux ? moitié trop chérie
Quelle:
MA Y. 1732. 901
Quelle est la rigueur de mon sort ?
Je meurs , si j'épargne ta vie ,
Où je mourrai du regret de ta mort..
Ah ! plutôt , infléxible Pere ,
De cent coups , ouvre moi le flanc ;;
Que seule au moins je dégénere
De ta fureur, à t'abreuver de
>
sang.
Tendre Epoux ? moitié trop chérie ,
Quelle est la rigueur de mon sort è;
Je meurs , si j'épargne ta vie ,
Où je mourrai du regret de ta mort.
Mais ôtransport , dit-elle , & discours inutile
Que je tarde à délibérer !
Ouvre les yeux , fuis , cours ,
quelque azyle ,
cherche au loin
Profite de la nuit tranquille ;
Nous nous perdons tous deux à différer ,
Devançant le retour de la rapide Aurore ,
Mon Pere furieux et mes parjures sœurs ,
Viendront des crimes que j'abhorre ;
Consommer dans ton sang les infames noir ceurs. 1
Qu'attens, tu , cher Epoux adieu , reçois en core
Cet
902 MERCURE DE FRANCE
Ces avides baisers. , ces trop courtes douceurs.››
Pars donc , et pour faveur derniere ,
Pour prix de t'avoir conservé ,
Souviens- toi d'une Epouse à toy seul toute end tiere ,
Qui s'expose au péril dont elle t'a sauvé.
Hymen , combien ta puissance
Produit de nobles effets ;
Quand l'Amour d'intelligence ,.,
Serre les noeuds que tu fais !
Mais quand dans tes nœuds coupa bles ,
Le cœur ne suit pas la main ,
A quels crimes effroiables
N'ouvres-tu pas le chemin !
Hymen , combien ta puissance ,
Produit de nobles effets ?
Quand l'Amour d'intelligence.
Serre les noeuds que tu fais
CANTATE.
Par Mile DE MALCRAIS DE LA VIGNE
du Croisic en Bretagne.
UNa de multis face nuptiali ,
Digna perjurum fuit in Parentem,
Splendide mendax , et in omne Virgo ,
Nobilis ovum.
Hor. liv. 3. Od. II.
Filles cruellement fidelles ,
A leur Pere , aveuglé d'un perfide couroux...
Les Danaïdes criminelles ,
Dans les bras du sommeil , immoloient leurs
Epoux.
La seule Amante de Lincée ,
Ecoutoit son amour , et consultoit sa foy ,'
Mais Danaus , Vengeur , s'offrant à sa pensée ,
En excitant son bras , la remplissoit d'effroi.
Pour moi , pour mes sœurs , au Tar rare ,
Hymen , allumas- tu tes feux ? .
Qu'a
338173
900 MERCURE DE FRANCE
Qu'a fait mon Epoux , sort barbare
Qui mérite un trépas affreux ?-
Soleil , demeure au sein de l'Onde ;
Frémis d'éclairer nos forfaits ;
Epargne ce spectable au monde ;
Eteins tes rayons pour jamais..
Pour moi , pour mes sœurs , au Tar♣
tare ,
Hymen, allumas- tu tes feux ?.
Qu'a fait mon Epoux , sort barbare,
Qui mérite un trépas affreux ?
Sa main pour le percer , trois fois est suspen duë ;
Trois fois ne sçachant où frapper ,
Sa main d'elle- même abbattuë ,
Laisse le Poignard s'échapper.
Pâle , tremblante , irrésoluë ,
Retombant sur son lit , qu'elle arrose de pleurs
Elle addresse ces mots à l'objet qui la tuë,
Auprès d'elle endormi , sans prévoir ses mal- heurs.
Tendre Epoux ? moitié trop chérie
Quelle:
MA Y. 1732. 901
Quelle est la rigueur de mon sort ?
Je meurs , si j'épargne ta vie ,
Où je mourrai du regret de ta mort..
Ah ! plutôt , infléxible Pere ,
De cent coups , ouvre moi le flanc ;;
Que seule au moins je dégénere
De ta fureur, à t'abreuver de
>
sang.
Tendre Epoux ? moitié trop chérie ,
Quelle est la rigueur de mon sort è;
Je meurs , si j'épargne ta vie ,
Où je mourrai du regret de ta mort.
Mais ôtransport , dit-elle , & discours inutile
Que je tarde à délibérer !
Ouvre les yeux , fuis , cours ,
quelque azyle ,
cherche au loin
Profite de la nuit tranquille ;
Nous nous perdons tous deux à différer ,
Devançant le retour de la rapide Aurore ,
Mon Pere furieux et mes parjures sœurs ,
Viendront des crimes que j'abhorre ;
Consommer dans ton sang les infames noir ceurs. 1
Qu'attens, tu , cher Epoux adieu , reçois en core
Cet
902 MERCURE DE FRANCE
Ces avides baisers. , ces trop courtes douceurs.››
Pars donc , et pour faveur derniere ,
Pour prix de t'avoir conservé ,
Souviens- toi d'une Epouse à toy seul toute end tiere ,
Qui s'expose au péril dont elle t'a sauvé.
Hymen , combien ta puissance
Produit de nobles effets ;
Quand l'Amour d'intelligence ,.,
Serre les noeuds que tu fais !
Mais quand dans tes nœuds coupa bles ,
Le cœur ne suit pas la main ,
A quels crimes effroiables
N'ouvres-tu pas le chemin !
Hymen , combien ta puissance ,
Produit de nobles effets ?
Quand l'Amour d'intelligence.
Serre les noeuds que tu fais
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Résumé : HIPERMNESTRE. CANTATE. Par Mlle DE MALCRAIS DE LA VIGNE, du Croisic en Bretagne.
La cantate 'HIPERMNESTRE' de Mile de Malcrais de La Vigne raconte l'histoire d'Hypermnestre, une Danaïde qui épargne son époux Lyncée contrairement à ses sœurs. Hypermnestre est confrontée à un dilemme : obéir à son père Danaus, qui ordonne de tuer son mari, ou suivre son cœur. Elle lutte entre son amour pour Lyncée et sa peur du père vengeur. Après réflexion, elle décide de sauver Lyncée et l'incite à fuir pour éviter la vengeance de Danaus et de ses sœurs. La cantate met en lumière la puissance de l'Hymen et de l'Amour, soulignant leurs effets nobles lorsqu'ils sont en harmonie et les crimes effroyables lorsqu'ils sont absents.
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34
p. 1126-1128
PROSERPINE, ET LE FLEUVE D'OUBLI. CANTATE.
Début :
Loin des bords de Sicile et de sa tendre Mere, [...]
Mots clefs :
Fleuve, Oubli, Proserpine, Époux
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texteReconnaissance textuelle : PROSERPINE, ET LE FLEUVE D'OUBLI. CANTATE.
PROSERPINE,
ET LE FLEUVE D'OUBLI.
CANTATE.
Loin des bords de Sicile et de sa tendre Mere .
Proserpine entrainée au ténebreux séjour ,
Dans ces gouffres affreux où le Pere du jour ,
Ne fit percer jamais sa charmante Lumiere ,
Près du Fleuve d'Oubli , promenoit sa douleur.
A Combien de regrets s'abandonne son cœur !
Cette image opposée à celle des Prairies ,
Des Jardins enchantés , des Côteaux verdoyans ;
Où la suivoientjadis ses Compagnes chéries ,
Arrache à sa douleur ces lugubres accens.
Malheureux sort , cruelle destinée !
Le même instant me ravit mon honneur ;
M'ôte le jour , Cerès , et mon bonheur ;
Forme les nœuds d'un indigne Hymenée.
Unjeune cœur est fait pour les plaisirs ;
Le mien , helas ! se consume en soupirs .
Dieux tout-puissans , auteurs de mon supplice
Si mes forfaits arment votre courroux ;
Sans murmurer j'attens votre justice.
Tonnez , frappez , Mars , changez mon Epoux.
1. Vol.
Sur
JUIN. 1732 1127
Sur les bords du Lethé, les yeux baignez de larmes ,
Proserpine exprimoit son Martyre en ces mots ;
Le Dieu du Fleuve , ébloui de ses charmes ,
Laisse couler plus lentement ses flots ;
Sensible à ses regrets , doucement il l'appelle.
Venez, belle Déesse , approchez de mes Eaux ,
Elles peuvent calmer vos soucis et vos maux ;
Agréez aujourd'hui ce gage de mon zele ;
Cessez d'accuser les Destins ,
Buvez , oubliez vos chagrins.
Cette Liqueur puissante,
Dissipe les langueurs ,
Efface des malheurs ,
La memoire affligeante.
Le Tyran des Enfers ,
Aux Cieux , aux vastes Mers ,
Prêfera son empire ,
Dès qu'il en eut goûté.
Elle rend la gayeté ,
A tout cœur qui soupire.
Il dit , et l'Immortelle approchant de ses Bords ,
Boit à longs traits de cette Onde divine ,"
Mais Cieux ! quels changemens ! est- ce ici Pro
serpine
Elle n'abhorre plus la Région des Morts ,
I. Vol. D v Son
1128 MERCURE DE FRANCE
Son cœur aux plaisirs s'abandonne ;
Ses noirs soucis font place aux ris , auxjeux
Elle adore l'Epoux que le Destin lui donne
"
Et répond à ses tendres feux.
Epoux , si vos Belles ,
Font trop les rebelles ,
Au Fleuve Lethé ,
Menez ces cruelles ;;
Malgré sa fierté ,
L'austere Beauté ,
Bientôt sympatise ,,
Bientôt s'humanise,,
Perd sa cruauté.
ET LE FLEUVE D'OUBLI.
CANTATE.
Loin des bords de Sicile et de sa tendre Mere .
Proserpine entrainée au ténebreux séjour ,
Dans ces gouffres affreux où le Pere du jour ,
Ne fit percer jamais sa charmante Lumiere ,
Près du Fleuve d'Oubli , promenoit sa douleur.
A Combien de regrets s'abandonne son cœur !
Cette image opposée à celle des Prairies ,
Des Jardins enchantés , des Côteaux verdoyans ;
Où la suivoientjadis ses Compagnes chéries ,
Arrache à sa douleur ces lugubres accens.
Malheureux sort , cruelle destinée !
Le même instant me ravit mon honneur ;
M'ôte le jour , Cerès , et mon bonheur ;
Forme les nœuds d'un indigne Hymenée.
Unjeune cœur est fait pour les plaisirs ;
Le mien , helas ! se consume en soupirs .
Dieux tout-puissans , auteurs de mon supplice
Si mes forfaits arment votre courroux ;
Sans murmurer j'attens votre justice.
Tonnez , frappez , Mars , changez mon Epoux.
1. Vol.
Sur
JUIN. 1732 1127
Sur les bords du Lethé, les yeux baignez de larmes ,
Proserpine exprimoit son Martyre en ces mots ;
Le Dieu du Fleuve , ébloui de ses charmes ,
Laisse couler plus lentement ses flots ;
Sensible à ses regrets , doucement il l'appelle.
Venez, belle Déesse , approchez de mes Eaux ,
Elles peuvent calmer vos soucis et vos maux ;
Agréez aujourd'hui ce gage de mon zele ;
Cessez d'accuser les Destins ,
Buvez , oubliez vos chagrins.
Cette Liqueur puissante,
Dissipe les langueurs ,
Efface des malheurs ,
La memoire affligeante.
Le Tyran des Enfers ,
Aux Cieux , aux vastes Mers ,
Prêfera son empire ,
Dès qu'il en eut goûté.
Elle rend la gayeté ,
A tout cœur qui soupire.
Il dit , et l'Immortelle approchant de ses Bords ,
Boit à longs traits de cette Onde divine ,"
Mais Cieux ! quels changemens ! est- ce ici Pro
serpine
Elle n'abhorre plus la Région des Morts ,
I. Vol. D v Son
1128 MERCURE DE FRANCE
Son cœur aux plaisirs s'abandonne ;
Ses noirs soucis font place aux ris , auxjeux
Elle adore l'Epoux que le Destin lui donne
"
Et répond à ses tendres feux.
Epoux , si vos Belles ,
Font trop les rebelles ,
Au Fleuve Lethé ,
Menez ces cruelles ;;
Malgré sa fierté ,
L'austere Beauté ,
Bientôt sympatise ,,
Bientôt s'humanise,,
Perd sa cruauté.
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Résumé : PROSERPINE, ET LE FLEUVE D'OUBLI. CANTATE.
La cantate 'Proserpine, et le Fleuve d'Oubli' relate l'enlèvement de Proserpine en Enfer, loin de sa mère et de la Sicile. Proserpine exprime sa douleur près du Fleuve d'Oubli, regrettant les lieux où elle se promenait avec ses compagnes. Elle déplore son sort cruel, qui lui a ravi son honneur, la lumière et son bonheur, la forçant à un mariage indigne. Son cœur, fait pour les plaisirs, se consume en soupirs. Elle accepte la justice divine et implore les dieux de changer son époux. Sur les bords du Lethé, Proserpine pleure son martyre. Le dieu du Fleuve, charmé par ses larmes, lui offre de boire de ses eaux pour apaiser ses soucis. Proserpine accepte et, après avoir bu, elle oublie ses chagrins. Son cœur s'abandonne aux plaisirs, et elle adore l'époux que le destin lui a donné. Elle conseille de mener les femmes rebelles au Fleuve Lethé pour les rendre plus douces.
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35
p. 1672
MADRIGAL.
Début :
Jeunesse, esprit, beauté, richesse, [...]
Mots clefs :
Ardeur , Époux, Hymen
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL.
MADRIGAL.
3.
Eunesse , esprit , beauté , richesse ,
Grandeur , vertu . valeur , noblesse
De ces Epoux remplis d'ardeur ,
Fondent le solide bonheur.
Fidelité , ce don celeste ,
Sur eux exerçant son. pouvoir
L'hymen remplira son devoir
Le tendre amour fera le reste.
3.
Eunesse , esprit , beauté , richesse ,
Grandeur , vertu . valeur , noblesse
De ces Epoux remplis d'ardeur ,
Fondent le solide bonheur.
Fidelité , ce don celeste ,
Sur eux exerçant son. pouvoir
L'hymen remplira son devoir
Le tendre amour fera le reste.
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36
p. 1705-1708
EPITHALAME, De Madlle de la Briffe, fille de M. l'Intendant de Bourgogne, et de M. le Comte de Morges, Chevalier d'Honneur au Parlement de Dauphiné.
Début :
Pour ce beau jour, mon aimable Cousine, [...]
Mots clefs :
Hymen, De la Briffe, Amour, Époux
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texteReconnaissance textuelle : EPITHALAME, De Madlle de la Briffe, fille de M. l'Intendant de Bourgogne, et de M. le Comte de Morges, Chevalier d'Honneur au Parlement de Dauphiné.
EPITH ALAME,
De Madle de la Briffe , fille de M. l'Intendant de Bourgogne , et de M. le Comte
de Morges, Chevalier d'Honneur au Parlement de Dauphiné.
PourOur ce beau jour , mon aimable Cousine ,
Il faut des Vers , vous l'avez souhaité ,
Et le bonheur charmant , où l'hymen vous d'estine,
Merite bien d'être chanté ,
Mais ce sujet voudroit être traité ,
Par une main plus galante et plus fine ;
Car enfin quand je m'examine ,
Je n'ai point cette humeur badine ,
Qu'on voit briller dans les écrits ,
B v De
1706 MERCURE DE FRANCE
De ceux que l'aimable Cyprine ,
Bien mieux que Phoebus endoctrine
Et telles gens auront toujours leur prix.
A m'excuser plus ne m'obstine ,
Je vois bien que c'est vainement ,
Votre ordre enfin me détermine ,
Puisqu'il vous faut des Vers , sur la double Ce line ,
Je vais en chercher promptement,
Je vois Hymen , vers vous il s'achemine ;
Qu'il a bon air de Mirthes couronné ?
Vive allegresse en ses doux yeux domine ,
Et son flambeau de rares fleurs orné ,
Répand au loin une clarté divine ;
De cet Augure aisément je devine ,
Qu'aurez toujours parfait contentement ;
Amour le suit , la pudeur enfantine
Fait de son front le naïf ornement :
Mais que dit-il ? Car tout bas il rumine ,
C'est contre Hymen, au moins je l'imagine ,
Ces deux rivaux d'accord ne sont jamais ;
De lui ceder si gente Chérubine,
Il est dolent , voudroit que tels attraits.
Du Dieu goulu ne fussent la rapine ,
Desireroit en faire tous les frais.
Gentil
AOUST. 1732 1707
Gentil Amour , n'ayez l'ame chagrine ,
Rassurez-vous , hymen , avec vos traits ,
Prétend blesser la charmante Dorine ,
Et dans vos mains il met ses interêts ,
Amis , enfin soyez donc desormais ,
Et chassez loin toute haine intestine.
L'accord se fait , sous galante Courtine ,
Jà ces deux Dieux brillent de vous tenir ;
Or de ceci ne perdez souvenir,
Gardez-vous bien de faire la mutine ,
Quand ils voudront se servir de leurs droits
Depuis long temps on ne fait plus la mine ,
Qu'en pareil cas on faisoit autrefois ,
( D'où pouvez voir que sur tout on rafine. )
Ne la ferez , je crois ; de votre Epoux ,
L'air engageant , l'amour qu'il a pour vous,
M'en sont garants ; de tant bonne doctrine ,
Docilement profiter aimerez ,
Et plus que lui bien-tôt vous en sçaurezg
Car ce n'est rien enfin qu'une routine.
Que de plaisirs je lui vois préparez !
Il trouve en vous un maintien d'Héroïne ,
Esprit charmant , air doux et plein d'attraits
Pour tel Epoux , avec raison j'opine,
Que la nature aussi vous fit exprès ,
De m'y tromper bien-fort m'étonnerois ,
De licu trop bon , tirez votre origine.
B vi Que
1708 MERCURE DE FRANCE
Que de vertus vos illustres ayeux ,
N'ont-ils pas fait éclater en tous lieux !
De l'injustice ils furent la ruine ,
Pour en juger , n'en croions que nos yeux?
D'aimable Mere aussi la discipline,
Sçait vous former et les mœurs et l'esprit ;
Dans votre cœur vertus ont pris racine ,
De son exemple en vous on voit le fruit.
Pas ne me sens assez bonne poitrine ,
Pour dignement pouvoir chanter leur los
Quand même aurois l'éloquence de Pline ;
Or de m'en taire , il est plus à propos.
Qu'hymen pour vous , soit bonne Médecine
Jeune beauté , goutez un sort heureux.
Puissiez avoir rose , sans nulle épine ,
Puissiez enfin avant un an ou deux ,
Avoir besoin du secours de Lucine.
Mais ja l'hymen vous prenant par la main
Au benoit lit , veut vous mener soudain ;
Adieu vous dis , gentille pellerine ,
Vous m'en direz des nouvelles demain.
Par M. DE RUFFIX.
De Madle de la Briffe , fille de M. l'Intendant de Bourgogne , et de M. le Comte
de Morges, Chevalier d'Honneur au Parlement de Dauphiné.
PourOur ce beau jour , mon aimable Cousine ,
Il faut des Vers , vous l'avez souhaité ,
Et le bonheur charmant , où l'hymen vous d'estine,
Merite bien d'être chanté ,
Mais ce sujet voudroit être traité ,
Par une main plus galante et plus fine ;
Car enfin quand je m'examine ,
Je n'ai point cette humeur badine ,
Qu'on voit briller dans les écrits ,
B v De
1706 MERCURE DE FRANCE
De ceux que l'aimable Cyprine ,
Bien mieux que Phoebus endoctrine
Et telles gens auront toujours leur prix.
A m'excuser plus ne m'obstine ,
Je vois bien que c'est vainement ,
Votre ordre enfin me détermine ,
Puisqu'il vous faut des Vers , sur la double Ce line ,
Je vais en chercher promptement,
Je vois Hymen , vers vous il s'achemine ;
Qu'il a bon air de Mirthes couronné ?
Vive allegresse en ses doux yeux domine ,
Et son flambeau de rares fleurs orné ,
Répand au loin une clarté divine ;
De cet Augure aisément je devine ,
Qu'aurez toujours parfait contentement ;
Amour le suit , la pudeur enfantine
Fait de son front le naïf ornement :
Mais que dit-il ? Car tout bas il rumine ,
C'est contre Hymen, au moins je l'imagine ,
Ces deux rivaux d'accord ne sont jamais ;
De lui ceder si gente Chérubine,
Il est dolent , voudroit que tels attraits.
Du Dieu goulu ne fussent la rapine ,
Desireroit en faire tous les frais.
Gentil
AOUST. 1732 1707
Gentil Amour , n'ayez l'ame chagrine ,
Rassurez-vous , hymen , avec vos traits ,
Prétend blesser la charmante Dorine ,
Et dans vos mains il met ses interêts ,
Amis , enfin soyez donc desormais ,
Et chassez loin toute haine intestine.
L'accord se fait , sous galante Courtine ,
Jà ces deux Dieux brillent de vous tenir ;
Or de ceci ne perdez souvenir,
Gardez-vous bien de faire la mutine ,
Quand ils voudront se servir de leurs droits
Depuis long temps on ne fait plus la mine ,
Qu'en pareil cas on faisoit autrefois ,
( D'où pouvez voir que sur tout on rafine. )
Ne la ferez , je crois ; de votre Epoux ,
L'air engageant , l'amour qu'il a pour vous,
M'en sont garants ; de tant bonne doctrine ,
Docilement profiter aimerez ,
Et plus que lui bien-tôt vous en sçaurezg
Car ce n'est rien enfin qu'une routine.
Que de plaisirs je lui vois préparez !
Il trouve en vous un maintien d'Héroïne ,
Esprit charmant , air doux et plein d'attraits
Pour tel Epoux , avec raison j'opine,
Que la nature aussi vous fit exprès ,
De m'y tromper bien-fort m'étonnerois ,
De licu trop bon , tirez votre origine.
B vi Que
1708 MERCURE DE FRANCE
Que de vertus vos illustres ayeux ,
N'ont-ils pas fait éclater en tous lieux !
De l'injustice ils furent la ruine ,
Pour en juger , n'en croions que nos yeux?
D'aimable Mere aussi la discipline,
Sçait vous former et les mœurs et l'esprit ;
Dans votre cœur vertus ont pris racine ,
De son exemple en vous on voit le fruit.
Pas ne me sens assez bonne poitrine ,
Pour dignement pouvoir chanter leur los
Quand même aurois l'éloquence de Pline ;
Or de m'en taire , il est plus à propos.
Qu'hymen pour vous , soit bonne Médecine
Jeune beauté , goutez un sort heureux.
Puissiez avoir rose , sans nulle épine ,
Puissiez enfin avant un an ou deux ,
Avoir besoin du secours de Lucine.
Mais ja l'hymen vous prenant par la main
Au benoit lit , veut vous mener soudain ;
Adieu vous dis , gentille pellerine ,
Vous m'en direz des nouvelles demain.
Par M. DE RUFFIX.
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Résumé : EPITHALAME, De Madlle de la Briffe, fille de M. l'Intendant de Bourgogne, et de M. le Comte de Morges, Chevalier d'Honneur au Parlement de Dauphiné.
Le poème célèbre le mariage de Madle de la Briffe, fille de l'Intendant de Bourgogne, avec le Comte de Morges, Chevalier d'Honneur au Parlement de Dauphiné. L'auteur exprime sa joie pour cette union et reconnaît la valeur du sujet, bien qu'il se considère moins habile pour les vers galants. Il décrit l'arrivée de l'Hymen, symbolisant le mariage, accompagné d'allégresse et de clarté divine, suivi par Amour et pudeur. Le poème évoque la rivalité entre Amour et Hymen, mais conclut à leur accord et à l'harmonie future du couple. L'auteur loue les qualités de la jeune femme, son maintien héroïque, son esprit charmant et ses attraits, soulignant l'influence positive de ses illustres ancêtres et de sa mère. Il souhaite à la jeune mariée un mariage heureux et fécond, espérant qu'elle aura bientôt besoin de l'aide de Lucine, la déesse des accouchements. Le poème se termine par des vœux de bonheur et l'attente des nouvelles du lendemain.
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37
p. 2077-2079
EPITRE, A M. Lefort, Echevin, &c.
Début :
O Frere, tendrement et justement aimé [...]
Mots clefs :
Échevin, Époux, Pudique ardeur, Gloire, Citoyens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE, A M. Lefort, Echevin, &c.
EPITRE,
A M. Lefort, Echevin , &c.
Frere , tendrement et justement aimé ,
De mes jours les plus beaux voici l'heurense
époque ,
De vos nouveaux honneurs que mon cœur est
charmé !
Vous sçavez si pour vous mon zéle est équi
voque.
Mais les Muses que l'on invoque ,
Ne servent pas à point nommé.
Au gré de mes désirs enfin elles m'inspirent ,
Et mon tribut , quoique tardif,
N'en est ni moins vrai , ni moins vif.
A le justifier que de vertus conspirent !
Le Ciel , dès vos plus jeunes ans ,
Répandit sur vous ces présens.
Qui de vos Citoyens vous acquirent l'estime ,
De tout ce qu'on admire en vous ,
La Pourpre consulaire est le prix légitime.
I Digne
7
2078 MERCURE DE FRANCE
Digne moitié d'un digne Epoux,
Par vous seule heureuse et contente ,
Ma sœur en ce grand jour voit combler son attente,
L'objet de sa pudique ardeur ,
Sans qu'elle en puisse être jalouse ,
Desormais partage son cœur ,
Entre son Peuple et son Epouse.
Mais n'y bornez pas votre amour.
La Nature a ses droits , et le sang.vous engage ;
Afaire entrer dans ce partage,
Celle qui vous donna le jour.
Ne cessez point d'aimer la plus tendre des meres
Eh ! qui peut le mériter mieux ?
Daignez aussi jetter les yeux,
Et sur vos sœurs et sur vos freres.
Mais que dis-je ? Est-ce à vous qu'on dicte ces
leçons ?
A vous que l'on choisit pour en donner sans cesse ?
Et puis-je sur votre tendresse ,
Concevoir les moindres soupçons
Non ; vous sçavez trop-bien comme il faut P'on aime ,
L'interêt general à vos soins est commis ;
que
Etrangers , Citoyens, freres, sœurs, Mere même,
Nourris dans votre sein , nous sommes tous vos fils.
De vos soins paternels la trop courte durée ,. De
SEPTEMBRE. 1732 2079
Par le cours de trois ans en vain est mesurée ,
Vos bienfaits à venir seront toujours presens ;
ceux qui vous suivront, laissez -en la mémoire;
C'est en éterniser la gloire ;
C'est être Echevin tous les ans.
A M. Lefort, Echevin , &c.
Frere , tendrement et justement aimé ,
De mes jours les plus beaux voici l'heurense
époque ,
De vos nouveaux honneurs que mon cœur est
charmé !
Vous sçavez si pour vous mon zéle est équi
voque.
Mais les Muses que l'on invoque ,
Ne servent pas à point nommé.
Au gré de mes désirs enfin elles m'inspirent ,
Et mon tribut , quoique tardif,
N'en est ni moins vrai , ni moins vif.
A le justifier que de vertus conspirent !
Le Ciel , dès vos plus jeunes ans ,
Répandit sur vous ces présens.
Qui de vos Citoyens vous acquirent l'estime ,
De tout ce qu'on admire en vous ,
La Pourpre consulaire est le prix légitime.
I Digne
7
2078 MERCURE DE FRANCE
Digne moitié d'un digne Epoux,
Par vous seule heureuse et contente ,
Ma sœur en ce grand jour voit combler son attente,
L'objet de sa pudique ardeur ,
Sans qu'elle en puisse être jalouse ,
Desormais partage son cœur ,
Entre son Peuple et son Epouse.
Mais n'y bornez pas votre amour.
La Nature a ses droits , et le sang.vous engage ;
Afaire entrer dans ce partage,
Celle qui vous donna le jour.
Ne cessez point d'aimer la plus tendre des meres
Eh ! qui peut le mériter mieux ?
Daignez aussi jetter les yeux,
Et sur vos sœurs et sur vos freres.
Mais que dis-je ? Est-ce à vous qu'on dicte ces
leçons ?
A vous que l'on choisit pour en donner sans cesse ?
Et puis-je sur votre tendresse ,
Concevoir les moindres soupçons
Non ; vous sçavez trop-bien comme il faut P'on aime ,
L'interêt general à vos soins est commis ;
que
Etrangers , Citoyens, freres, sœurs, Mere même,
Nourris dans votre sein , nous sommes tous vos fils.
De vos soins paternels la trop courte durée ,. De
SEPTEMBRE. 1732 2079
Par le cours de trois ans en vain est mesurée ,
Vos bienfaits à venir seront toujours presens ;
ceux qui vous suivront, laissez -en la mémoire;
C'est en éterniser la gloire ;
C'est être Echevin tous les ans.
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Résumé : EPITRE, A M. Lefort, Echevin, &c.
L'épître est adressée à M. Lefort, nouvellement promu échevin. L'auteur exprime sa joie et son admiration pour les honneurs récemment reçus par Lefort, soulignant que ses vertus et ses qualités ont toujours mérité reconnaissance. Depuis son jeune âge, Lefort a reçu des dons divins qui lui ont valu l'estime de ses concitoyens, justifiant ainsi sa nomination à la pourpre consulaire. L'auteur félicite également la sœur de Lefort, heureuse et comblée en ce jour, partageant son cœur entre son peuple et son époux. Il encourage Lefort à étendre son amour à sa mère, ses sœurs et ses frères, bien que cela soit superflu, car Lefort est naturellement bienveillant et dévoué. L'auteur reconnaît que Lefort consacre ses soins à l'intérêt général, considérant tous les citoyens comme ses fils. Enfin, l'auteur espère que les bienfaits de Lefort perdureront au-delà de sa courte durée en fonction, laissant une mémoire éternelle de sa gloire et de son dévouement.
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38
p. 2527-2545
LES AMES RIVALES, HISTOIRE FABULEUSE.
Début :
Dans une des plus agréables Contrées de l'Inde, est un Royaume nommé [...]
Mots clefs :
Indes, Mallean, Amour, Femmes, Rivalité, Époux, Princesse, Malheurs, Corps, Âme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES AMES RIVALES, HISTOIRE FABULEUSE.
LES AMES RIVALES ,
HISTOIRE FABULEUSE.
Ans une des plus agréables Contrées
de l'Inde , est un Royaume nommé
Mallean , où les femmes ontune autorité
entiere sur les hommes ; dispensatrices
des Loix , l'administration du Gouvernement les regarde seules , tandis que les
hommes enfermez dans le sein des maisons , et livrez à des occupations frivoles ,
ont pour tout avantage la parure , le
plaisir de plaire et d'être prévenus , la tịmidité , la paresse , et pour devoirs , la
solitude , la pudeur et la fidelité.
Ce genre de domination n'a pas tou
jours subsisté chez les Malleanes ; il est
l'ouvrage de l'Amour ; les femmes qui
d'abord ne pouvoient avoir qu'un époux,
acquirent avec adresse le droit d'en aug
menter le nombre , dont elles parvinrent
enfin à ne faire que des esclaves.
Cette superiorité ne les a peut- être pas
rendues plus heureuses , si l'on en croit
le souvenir qu'elles gardent encore du ré1. Vol.
Av gne
2528 MERCURE DE FRANCE
gne de Masulhim , qui fut le plus doux
qu'ayent éprouvé les peuples ; ce Régne
est rapporté dans un des principaux Livres de la Religion des Indiens telles
étoient alors les mœurs.
Dès qu'une fille avoit atteint l'âge de
dix ans , ses parens lui présentoient douze Amans convenables par leur âge et par
leur naissance , et ces Amans passoient une
année auprès d'elle , sans la perdre de vuë
un seul moment ; ce temps révolu , elle
pouvoit choisir un d'entre eux ; ce choix
lui donnoit le titre d'époux , et devenoit
une exclusion pour les onze autres ; elle
étoit libre aussi de ne point aimer , c'està dire , de prendre douze nouveaux
Amans , et de n'avoir point d'époux ;
quelque soin qu'eussent les Amans de
dissimuler leur caractere lorsqu'ils avoient
interêt de le cacher ; une fille pendant le
cours de cette année où ils vivoient avec
elle , avoit tout le tems de le pénétrer ;
ainsi on s'unissoit autant par convenance
que par penchant , eh ! quelle felicité accompagnoit cette union ! Deux époux ne
concevoient pas qu'on pût cesser de s'aimer , et ils s'aimoient toujours. Peut-être
pour garder une fidelité inviolable , ne
faut il que la croire possible?
La Princesse Amassita , fille du Roi
1.Vol. de ༤ ༽
DECEMBRE. 1732. 2529
'de Mallean , étant parvenue à l'âge d'être
mariée , les plus grands Princes de l'Inde .
se disputerent l'honneur d'être du nombre des douze Amans ; elle étoit bien digne de cet empressement ; elle joignoit à
une figure charmante , un certain agrément dans l'esprit et dans le caractere
qui forçoit les femmes les plus vaines à
lui pardonner d'être plus aimable qu'elles. Parmi les illustres concurrens qui furent préferés , Masulhim , Prince de Carnate , et Sikandar , Prince de Balassor , se
distinguerent bien- tôt ; l'un par les graces
avec lesquelles il cherchoit à plaire , et
l'autre par l'impetuosité de sa passion.
à
Cette tendresse très - vive de part et
d'autre ne mit point cependant d'égalité
entre eux aux yeux de la Princesse. Le
Prince de Carnate interessoit le mieux
son cœur , mais elle n'osa d'abord se l'a- .
vouer à elle- même , dans la crainte de ne
pas garder assez séverement l'exterieur
d'indifférence qu'elle devoit marquer
ses Amans jusqu'au jour où elle choisiroit
un époux. Elle regardoit comme un crime les moindres mouvemens qui pouvoient découvrir le fond de son ame :
dans le tableau qu'on se fait de ses devoirs,
peut-être faut- il grossir les objets pour
les appercevoir tels qu'ils sont.
I. Vol. A vj Le
2530 MERCURE DE FRANCE
Le Prince de Carnate étoit dans une ex- .
trême agitation ; la veritable tendresse est
timide; il n'osoit se flater de l'emporter
sur le Prince de Balassor , toujours occupé d'Amassita , il joüissoit du plaisir de
la voir sans cesse par le secours du Dieu
des ames , qui lui avoit accordé le pouvoir de donner l'essor à la sienne ; son
amour lui avoit fait obtenir cette faveur
singuliere. Son ame alloit donc à son gré,
habiter le corps d'une autre personne , ou
se placer dans des plantes , dans des aniet revenoit s'emparer de sa demeure ordinaire. Ainsi dès que la nuit
étoit venuë , l'ame du Prince de Carnate
partoit et s'introduisoit dans l'appartement de la Princesse , dont l'accès étoit
alors interdit à ses Amans; ce secret lui
épargnoit des momens d'absence qui lui
auroient été insupportables , mais il ne
lui donnoit à cet égard aucun avantage
sur son Rival , qui possedoit comme lui
cette merveilleuse liberté d'ame.
maux ,
$
La Princesse ne pût si bien dissimuler
le penchant qu'elle avoit pour le Prince
de Carnate , qu'il ne parût à bien des
marques dont elle ne s'appercevoit point;
c'est l'illusion ordinaire des Amans , ils
croyent que leur secret ne s'est point
échapé , tant qu'ils ne se sont point per
I. Vol. miş
DECEMBRE. 1732. 2537
mis la satisfaction de le trahir ; Masulhim
eut entr'autres cette préference , mais cette idée flateuse s'évanouissoit bien- tôt ;
inquiet dans ce qu'il osoit se promettre ,
il falloit pour être tranquille , un mot de
la bouche de la Princesse ;; eh ! comment
l'obtenir ? Amassita ne voyoit jamais ses
Amans qu'ils ne fussent ensemble , et ne
leur parloit jamais qu'en public , ainsi on
ayoit toujours ses Rivaux pour confidens.
Un jour qu'ils étoient chez la Princesse,
Masulhim imagina un moyen pour avoir
un entretien secret avec elle ; la conversation étoit generale , et rouloit selon la
coûtume ordinaire , sur les charmes d'Amassita : Madame , dit le Prince de Car
nate , n'osant nous flater de vous avoir
plû , nous devons bien craindre de vous.
ennuyer ; vous n'entendez jamais que
des louanges , que des protestations éxagerées peut-être ( ' quoique vous soyez.
charmante et que nous vous aimions de
bonne foi ( vous ne trouvez des prévenances qui ne vous laissent pas un moment le plaisir de désirer ; il est sûr que
si l'un de vos Amans est assez heureux
pour que vous lui sçachiez gré de ce continuel empressement , les onze autres vous
en deviennent plus insupportables , oseque
1. Vola rois
2532 MERCURE DE FRANCE
rois-je vous proposer un arrangement qui
vous sauveroit de ces hommages dont
vous êtes peut-être excedée. Souffrés qu'aujourd'hui tous vos Amans vous entretien
nent avec quelque liberté un quart d'heure seulement ; leur amour n'aura qu'à
s'empresser de se faire connoître , ce quart
d'heure expiré , les sermens , les reproches , les louanges à découvert , enfin
toute cette déclamation ordinaire de la
tendresse ne leur sera plus permise ; il
faudra qu'ils paroissent hors d'interêt dans
tout ce qu'ils vous diront ; ainsi l'enjoüment , l'agrément de l'esprit prendront
la place du sérieux de l'Amour qui en est
toujours l'ennuyeux dans les Amans qui
ne sont point aimés. Mon cœur ne m'a
fait vous proposer cette conduite que parce que si je ne suis pas assez heureux pour
meriter votre foi , ne vous plus parler de
ma tendresse , en est , je croi , la scule
marque qui puisse vous plaire.
La Princesse parut surprise du discours
de Masulhim : votre idée , lui réponditelle , est effectivement très- raisonnable ;
il est vrai que si mon cœur s'étoit déja déterminé , l'Amant vers lequel il pancheroit , se tairoit comme les autres , et
peut-être que son silence me seroit plus
à charge que l'ennui d'entendre ses RiI.Vol.
vaux.
DECEMBRE. 9732 2533
vaux. J'accepte cependant le projet que
votre prudence vous fait imaginer ; je
ne veux pas être moins raisonnable que
vous la Princesse prit un air sérieux en
achevant cette réponse , sans s'appercevoir que ce sérieux alors pouvoit ressembler à un reproche. Amassita commença
dès le même jour cette espéce d'audience ,
à laquelle elle venoit de s'assujettir. Le
tems de la promenade et celui des Jeux
fûrent employés à écouter ses Amans. Les
concurrens du Prince de Carnate eurent
les premiers momens que la Princesse
abrégea souvent d'autorité. Il ne restoit
plus que le Prince de Balassor et lui. SiKandar approcha d'elle avec assez de confiance de n'être point haï. Dans les momens ou par le secours des différentes
métamorphoses qu'il pouvoit prendre , il
entroit dans l'appartement d'Amassita
qui n'étoit alors qu'avec ses femmes ; il
avoit remarqué une réverie , une distraction qui s'emparoit de la Princesse ; il
l'avoit expliquée favorablement pour lui ,
tandis que le Prince de Carnate , sans oser
s'en flater , en avoit tout l'honneur. La
Princesse l'écouta sans jamais lui répon
dre , et le quart d'heure à peine achevé :
Souvenez-vous , lui dit-elle , que c'est la
derniere fois que je dois vous entendre ;
1. Vol * elle
2534 MERCURE DE FRANCE
,
elle fut jointe alors par le Prince de Carnate et les autres Amans observerent
avec inquiétude cette espéce de tête à
tête , qui étoit le dernier qu'Amassita devoit accorder.
Masulhim aborda la Princesse avec un
embarras qui ne lui laissa point appercevoir qu'elle n'avoit pas une contenance
plus assûrée que la sienne : Madame
lui dit- il , à présent je suis au désespoir
de la loi que je vous ai engagée à prescrire ; voici peut-être la derniere fois que
je puis vous dire que je vous aime , que
deviendrai-je si votre choix regarde un
autre que le Prince de Carnate , le plus
tendre de vos Amans ? Alors fixant ses
yeux sur ceux de la Princesse , son trouble en augmenta , et il cessa de parler.
Amassita qui sembloit ne s'occuper que
d'un tapis de fleurs sur lequel ils se promenoient n'étoit rien moins que distraite ; elle ne sentoit plus l'impatience
qu'elle avoit euë de voir finir la conversation avec ses autres Amans ; elle avoit
trouvé dans leurs discours trop d'empressement de paroître amoureux , trop d'envie de plaire. Celui de Masulhim ne lui
parut pas assez tendre ; elle tourna les
yeux sur les siens , sans trop démêler encore ce qu'elle y cherchoit , et voyant
,
1. vol. qu'il
DECEMBRE. 1732 2535.
qu'il gardoit toujours le silence : vous
n'avés qu'un quart d'heure , dit elle ; à
ces mots son embarras augmenta , et elle
resta à son tour quelques momens sans
parler.
Belle Amassita , reprit Masulhim , ch'
pourquoi me faites- vous sentir davantage
le peu qu'il durera ce moment, ce seul
moment où je puis vous parler sans voir
mes odieux Rivaux pour témoins ! Ah !
si j'étois l'Amant que vous préfererés ,
qu'il vous seroit aisé de m'ôter mon incertitude sans que personne au monde
connut mon bonheur ! J'ai obtenu du
Dieu des Ames le pouvoir de disposer de
la mienne , séparée du corps qui la contraint , elle habite chaque nuit votre Palais ; j'étois cette nuit même avec toutes
ces images que vous n'avés regardées que
comme un songe ; j'animois ces génies
qui sous des formes charmantes répandoient des fleurs sur votre tête ; je pas
sois dans ces timbres et dans ces chalu
meaux dont ils formoient des Concerts ,
et je tâchois d'en rendre les sons plus touchans. Ce matin j'étois cet Oyseau à qui
vous n'avez appris que votre nom , et qui
vous a surpris par tout ce qu'il vous a dit
de tendre. Que ces momens me rendent
heureux ! ne pouvant me flater d'être ce
I. Vol. que
536 MERCURE DE FRANCE
>
que vous aimés , j'ai du moins le plaisir
de devenir tout ce qui vous amuse , et je
serai toujours tout ce qui vous environnera , tout ce qui sera attaché à vous pour
toute la vie Quoi ! vous êtes toujours
où je suis , répondit la Princesse ! Oüi
belle Amassità, reprit Masulhim ; ce n'est
que depuis que je vous aime que j'ai ce
pouvoir sur mon ame et je ne veux jamais l'employer que pour vous ; daignés
le partager ce pouvoir si désirable , il ne
dépend que de quelques mots prononcés
songés quel est l'avantage de donner à
son ame la liberté de parcourir l'Univers. Non , interrompit la Princesse , si
j'apprenois ce secret ; je voudrois n'en
faire usageque par vos conseils : mon ame¹
voudroit toujours être suivie de la
vôtre.
A ces mots , Amassita s'apperçut que
son secret s'étoit échapé , mais il ne lui
restoit pas le tems de se le reprocher ; le
quart d'heure étoit déja fini , elle se hâta
d'apprendre les mots consacrés ; elle convint que le soir même pour faire l'épreuve de son nouveau secret , dès que ses
femmes la croiroient endormie , son ame
iroit joindre celle du Prince , et ils choisirent l'Etoile du matin pour le lieu du
rendez-vous. Ils se séparerent ; la PrinI.Vel. cesse
DECEMBREE. 1732. 2537
cesse rentra dans son appartement , et Masulhim retourna à son Palais. Tous deux
ne respiroient que la fin du jour , et ce
jour ne finissoit point , la nuit vint cependant , l'ame du Prince étoit déja partic
bien auparavant : enfin elle vit arriver
celle de la Princesse ; elles se joignirent
au plutôt , elles se confondirent , elles
goûterent cette joye , cette satisfaction
profonde que les Amans qui ne sont pas
assez heureux pour être débarassés de leurs
corps , ne connoissent point. Ces ames li
bres ne furent plus qu'amour pur , que
plaisirs inalterables , chacune appercevoit
toute la tendresse qu'elle faisoit naître , et
c'étoit le bonheur parfait qu'elle portoit
dans l'ame cherie , qui fafsoit tout l'excès
du sien ; elles ne voyoient nulles peines
à prévenir , nulles satisfactions à désirer ,
enfin elles ne faisoient que sentir et qu'être heureuses , et la nuit se passa précipitamment pour elles ; il fallut s'en retourner. La Princesse vouloit avant l'heure ordinaire de son lever , rejoindre son
corps qu'elle avoit laissé dans son lit. Ces
Amans se demanderent et se promirent
un même rendez-vous pour la nuit d'ensuite , et ayant fait la route ensemble , ils
ne se séparerent qu'au moment de retourner à leur habitation,
1.Vol.
On
2538 MERCURE DE FRANCE
On croiroit qu'une union où l'ame
seule agit , est exemte des révolutions qui
persécutent les passions vulgaires , mais
l'amour ne va jamais sans quelque trouble quelle surprise pour l'ame de la
Princesse , lorsque rentrant dans son appartement , elle apperçût son corps déja
éveillé et environné de ses femmes , qui
s'occupoient à le parer. Le Prince de Balassor par le secours d'une Métamorphose
avoit entendu les Amans lorsqu'ils se
donnoient rendez-vous à l'Etoile du matin , et dès l'instant qu'il avoit vû partir
l'ame de la Princesse , il avoit été s'emparer de sa représentation.
Amassita resta embarassée , éperduë à
un point qu'on ne sçauroit exprimer. Elle
n'avoit plus Masulhim pour l'aider de ses
conseils ; elle n'étoit point accoûtumée à
disposer de son ame sans être conduite.
par celle de son Amant , elle resta incertaine, errante , formant mille projets et ne s'arrêtant à aucun.
Il paroît surprenant qu'une ame qui
agissoit librement , ne trouva point d'abord de ressources pour se tirer de
peine ; mais quand les ames sont bien li
vrées à l'Amour , elles négligent si fort
toutes les autres opérations dont elles sont 1. Vel сара-
DECEMBRE. 1732. 2535
Capables , qu'elles ne sçavent plus qu'ai◄
mer.
Masulhim qui ignoroit ses malheurs ;,
vint à l'heure ordinaire chez la Princesse; il avoit cette joye si délicieuse , que les
Amans ont tant de peine à cacher quand
ils commencent d'être heureux. Quel
étonnement pour lui de ne point trouver
dans la Princesse ce caractere de douceur
et de dignité qui lui étoit si naturelle !
son langage et son maintien étoient de
venus méprisans à son égard , et marquoient une coqueterie grossiere pour ses
Rivaux ; car le Prince de Balassor faisoit
malignement agir la fausse Princesse , de
façon à désesperer Masulhim.
Le Prince de Carnate ne pouvoit rien
comprendre à ce changement ,
il ne pouvoit le croire. Sikandar lisoit dans ses
yeux toute sa douleur , et ressentoit autant de joye dans le fond de cette ame
dont il animoit le corps de la Princesse ,
et pour porter à son Rival un coup irrémediable , il fit assembler les Bramines ,
et leur déclara ( paroissant toujours la
Princesse que quoique l'année ne fut
point encore révolue , elle étoit prête
s'ils y consentoient, à déclarer son Epoux;
on applaudit à cette proposition , et la
I.Vol. fausse
2540 MERCURE DE FRANCE
fausse Princesse nomma le Prince de Balass or.
Après cette démarche , si funeste pour
Masulhim et pour Amassita , l'ame de
Sikandar partit , et celle de la Princesse
qui étudioit le moment de rentrer dans
sa propre personne , ne manqua pas de
s'en emparer dès que Sikandar l'eut abang
donnée.
Mais tous les maux que le Prince de
Balassor venoit de causer ne suffisoient
pas à sa fureur , ce n'étoit pas assez pour
lui d'avoir obtenu par une trahison le titre d'Epoux,que son Rival n'auroit voulu recevoir que des mains de l'Amour , il
voulut encore lui ravir le cœur de la Princesse , en semant entr'eux des sujets horribles de jalousie et de haine. Comme il
méditoit ce projet , il apperçût l'ame du
Prince de Carnate qui alloit rejoindre son
corps dont elle s'étoit séparée par inquié
tude. L'ame de Sikandar suivit celle
de Masulhim avec tant de précision ,
qu'elles y entrerent en même tems ; celle
du Prince de Carnate fut au désespoir de
trouver une compagnie si odieuse , mais
comment s'en séparer ? lui abandonner la
place , pouvoit être un parti dangereux.
Ces deux ames resterent ainsi renfermées,
sans avoir de commerce ensemble. Elles
1. Vol. réso
DECEMBRE. 1732. 2548
résolurent de se nuire en tout ce qu'elles
pourroient , par les démarches qu'elles
feroient faire à leur commune machine.
Il n'y avoit qu'une seule opération à laquelle elles pouvoient se porter de concert ; c'étoit de songer à a Princesse , et
de conduire chez elle leur personne. Ces
deux Rivaux se rendirent donc ensemble
au Palais d'Amassita. A peine apperçûtelle Masulhim , qu'elle s'empressa de se
justifier sur le choix qu'elle paroissoit
avoir fait devant ses Etats assemblez. Le
Prince de Carnate attendri par la douleur
de la Princesse , voulut se jetter à ses genoux , mais cette autre ame qui agissoit
en lui de son côté , troubloit toujours les
mouvemens que le Prince de Carnate vouloit exprimer : s'il juroit à la Princesse de
l'aimer toute sa vie,, l'autre ame lui faisoit prendre un ton d'ironie qui sembloit
désavoüer tout ce qu'il pouvoit dire. Ces
dehors offensans qui étoient apperçûs de
la Princesse , la blessoient ; elle faisoit des
reproches à Masulhim. Il en étoit attendri , désesperé , mais dans le moment
qu'il la rassuroit par les discours les plus
tendres , l'ame ennemie lui imprimoit un
air de distraction et de fausseté qui les
rebroüilloient avec plus de colere. Enfin ,
ces deux Amans éprouverent la situaI. Vol. tion
2542 MERCURE DE FRANCE
tion du monde la plus triste et la plus singuliere.
Ce cruel pouvoir de l'ame du Prince de
Balassor mit entre eux la désunion et le
désespoir. Les Malleans étoient extrêmement surpris de voir ces contrastes dans
le Prince de Carnate. Ils ne sçavoient point
encore que dans un Amant l'inégalité et
l'inconstance ne sont que l'ouvrage d'une
ame étrangere qui le fait agir malgré soi ,
et que la veritable reste toujours fidelle.
- Masulhim et Amassita outrément aigris
l'un contre l'autre , Sikandar crut qu'il
n'avoit qu'à reparoître sous sa forme ordinaire. Il se sépara de l'ame de son
Rival c'étoit le jour même où les Malléanes avoient marqué la cerémonie de son union avec la Princesse.
Les Bramines s'assemblerent , et la Fête
fut commencée. Quelle situation pour
Masulhim ! la Princesse toujours irritée
contre lui , toujours livrée à la cruelle erreur que lui avoit causé l'ame de Sikandar , jointe à celle de son Amant , ne son.
gea plus qu'à l'oublier. Elle se laissa parer
du voile de felicité ; c'est ainsi qu'on appelloit les habits de cette cerémonie. On
la conduisit au Temple des deux Epoux
immortels. Le Prince de Balassor mar1. Vol. choit
DECEMBRE. 1737 2548
choit à côté de la Princesse , et Masulhim
qui voyoit son malheur assûré , suivoit ,
confondu dans la foule et noyé dans la
douleur et dans le désespoir. Le Prêtre et
la Prêtresse firent asseoir Amassita , et
placerent à côté d'elle l'indigne Amant
dont elle alloit faire un Epoux. Le trouble
de la Princesse s'augmenta ; un torrent de
larmes vint inonder ses yeux ; elle sentit
au moment de donner sa foi à un autre
qu'à Masulhim , qu'il y avoit encore un
supplice plus grand que de le croise infidele. O Malleanes , dit- elle , soyés touchés du sort de votre Princesse ; il s'agit
du bonheur de sa vie. Elle déclara alors
la trahison de Sikandar , lorsque faisant
parler sa représentation , il s'étoit nommé lui- même pour l'Amant préferé de la
Princesse jugés , ajoûta-t'elle , de l'horreur de ma situation ; si vous me forcés
à être unie avec le Prince de Balassor , je,
vous l'ai avoué : favorisée du Dieu des
ames , j'ai le pouvoir de disposer de la
mienne. Le serment par lequel vous m'attacherés à un Amant que je déteste , ne
lui livrera que ma représentation ; ma
foi , mes desirs , mon ame enfin , en seront séparés à tous les momens de mavie,
Quelle union chez les Malleanes ! je vois
que la seule idée vous en fait frémir. Les
:
I. Vol. B Mal-
2544 MERCURE DE FRANCE
Malleanes firent un cri d'effroi , et d'une
voix unanime releverent la Princesse de
ses engagemens.
"
Enfin , me voilà libre , s'écria- t'elle
helas ! si le Prince de Carnate m'avoit
toujours aimée , que j'aurois été éloignée
de séparer mon cœur de ma main ! in cut
toujours trouvé en moi mon ame toute
entiere. A ces mots Masulhim se jetta aux
pieds de la Princesse , qui ne lui donna
pas le tems de parler. Elle sentit dans le
fond de son cœur toute l'innocence de son
Amant. Elle le déclara son Epoux , elle le
répeta plusieurs fois , de crainte de n'être
pas assez liée par les sermens ordinaires.
Masulhim fut prêt d'expirer de joye et
d'amour.
Le désespoir de Sikandar fut égal au
bonheur de ces deux Amans. Il alla cacher sa honteet sa fureur dans le sein d'une étoile funeste de laquelle son ame étoit
émanée. Sa fuite ne rassûra pas entierement les deux Epoux ; et pour prévenir
les entreprises qu'il pouvoir faire contre
eux par le secours de ses Métamorphoses,
ils convinrent que leurs ames ne quitte
roient jamais leurs corps. Ils aimerent
mieux perdre de leur bonheur et de leur:
amour qui étoit cent fois plus parfait lorsqu'il n'étoit causé que par les purs mouI.Vok vemens
DECEMBRE. 1732 2345
vemens de leurs ames ; et ce dernier exemple a été le seul imité. On a perdu dans
le monde l'idée de leur premiere tendresse , les Amans ne sont plus assez heureux
pour sentir que leur vrai bonheur consiste dans la seule union des ames.
HISTOIRE FABULEUSE.
Ans une des plus agréables Contrées
de l'Inde , est un Royaume nommé
Mallean , où les femmes ontune autorité
entiere sur les hommes ; dispensatrices
des Loix , l'administration du Gouvernement les regarde seules , tandis que les
hommes enfermez dans le sein des maisons , et livrez à des occupations frivoles ,
ont pour tout avantage la parure , le
plaisir de plaire et d'être prévenus , la tịmidité , la paresse , et pour devoirs , la
solitude , la pudeur et la fidelité.
Ce genre de domination n'a pas tou
jours subsisté chez les Malleanes ; il est
l'ouvrage de l'Amour ; les femmes qui
d'abord ne pouvoient avoir qu'un époux,
acquirent avec adresse le droit d'en aug
menter le nombre , dont elles parvinrent
enfin à ne faire que des esclaves.
Cette superiorité ne les a peut- être pas
rendues plus heureuses , si l'on en croit
le souvenir qu'elles gardent encore du ré1. Vol.
Av gne
2528 MERCURE DE FRANCE
gne de Masulhim , qui fut le plus doux
qu'ayent éprouvé les peuples ; ce Régne
est rapporté dans un des principaux Livres de la Religion des Indiens telles
étoient alors les mœurs.
Dès qu'une fille avoit atteint l'âge de
dix ans , ses parens lui présentoient douze Amans convenables par leur âge et par
leur naissance , et ces Amans passoient une
année auprès d'elle , sans la perdre de vuë
un seul moment ; ce temps révolu , elle
pouvoit choisir un d'entre eux ; ce choix
lui donnoit le titre d'époux , et devenoit
une exclusion pour les onze autres ; elle
étoit libre aussi de ne point aimer , c'està dire , de prendre douze nouveaux
Amans , et de n'avoir point d'époux ;
quelque soin qu'eussent les Amans de
dissimuler leur caractere lorsqu'ils avoient
interêt de le cacher ; une fille pendant le
cours de cette année où ils vivoient avec
elle , avoit tout le tems de le pénétrer ;
ainsi on s'unissoit autant par convenance
que par penchant , eh ! quelle felicité accompagnoit cette union ! Deux époux ne
concevoient pas qu'on pût cesser de s'aimer , et ils s'aimoient toujours. Peut-être
pour garder une fidelité inviolable , ne
faut il que la croire possible?
La Princesse Amassita , fille du Roi
1.Vol. de ༤ ༽
DECEMBRE. 1732. 2529
'de Mallean , étant parvenue à l'âge d'être
mariée , les plus grands Princes de l'Inde .
se disputerent l'honneur d'être du nombre des douze Amans ; elle étoit bien digne de cet empressement ; elle joignoit à
une figure charmante , un certain agrément dans l'esprit et dans le caractere
qui forçoit les femmes les plus vaines à
lui pardonner d'être plus aimable qu'elles. Parmi les illustres concurrens qui furent préferés , Masulhim , Prince de Carnate , et Sikandar , Prince de Balassor , se
distinguerent bien- tôt ; l'un par les graces
avec lesquelles il cherchoit à plaire , et
l'autre par l'impetuosité de sa passion.
à
Cette tendresse très - vive de part et
d'autre ne mit point cependant d'égalité
entre eux aux yeux de la Princesse. Le
Prince de Carnate interessoit le mieux
son cœur , mais elle n'osa d'abord se l'a- .
vouer à elle- même , dans la crainte de ne
pas garder assez séverement l'exterieur
d'indifférence qu'elle devoit marquer
ses Amans jusqu'au jour où elle choisiroit
un époux. Elle regardoit comme un crime les moindres mouvemens qui pouvoient découvrir le fond de son ame :
dans le tableau qu'on se fait de ses devoirs,
peut-être faut- il grossir les objets pour
les appercevoir tels qu'ils sont.
I. Vol. A vj Le
2530 MERCURE DE FRANCE
Le Prince de Carnate étoit dans une ex- .
trême agitation ; la veritable tendresse est
timide; il n'osoit se flater de l'emporter
sur le Prince de Balassor , toujours occupé d'Amassita , il joüissoit du plaisir de
la voir sans cesse par le secours du Dieu
des ames , qui lui avoit accordé le pouvoir de donner l'essor à la sienne ; son
amour lui avoit fait obtenir cette faveur
singuliere. Son ame alloit donc à son gré,
habiter le corps d'une autre personne , ou
se placer dans des plantes , dans des aniet revenoit s'emparer de sa demeure ordinaire. Ainsi dès que la nuit
étoit venuë , l'ame du Prince de Carnate
partoit et s'introduisoit dans l'appartement de la Princesse , dont l'accès étoit
alors interdit à ses Amans; ce secret lui
épargnoit des momens d'absence qui lui
auroient été insupportables , mais il ne
lui donnoit à cet égard aucun avantage
sur son Rival , qui possedoit comme lui
cette merveilleuse liberté d'ame.
maux ,
$
La Princesse ne pût si bien dissimuler
le penchant qu'elle avoit pour le Prince
de Carnate , qu'il ne parût à bien des
marques dont elle ne s'appercevoit point;
c'est l'illusion ordinaire des Amans , ils
croyent que leur secret ne s'est point
échapé , tant qu'ils ne se sont point per
I. Vol. miş
DECEMBRE. 1732. 2537
mis la satisfaction de le trahir ; Masulhim
eut entr'autres cette préference , mais cette idée flateuse s'évanouissoit bien- tôt ;
inquiet dans ce qu'il osoit se promettre ,
il falloit pour être tranquille , un mot de
la bouche de la Princesse ;; eh ! comment
l'obtenir ? Amassita ne voyoit jamais ses
Amans qu'ils ne fussent ensemble , et ne
leur parloit jamais qu'en public , ainsi on
ayoit toujours ses Rivaux pour confidens.
Un jour qu'ils étoient chez la Princesse,
Masulhim imagina un moyen pour avoir
un entretien secret avec elle ; la conversation étoit generale , et rouloit selon la
coûtume ordinaire , sur les charmes d'Amassita : Madame , dit le Prince de Car
nate , n'osant nous flater de vous avoir
plû , nous devons bien craindre de vous.
ennuyer ; vous n'entendez jamais que
des louanges , que des protestations éxagerées peut-être ( ' quoique vous soyez.
charmante et que nous vous aimions de
bonne foi ( vous ne trouvez des prévenances qui ne vous laissent pas un moment le plaisir de désirer ; il est sûr que
si l'un de vos Amans est assez heureux
pour que vous lui sçachiez gré de ce continuel empressement , les onze autres vous
en deviennent plus insupportables , oseque
1. Vola rois
2532 MERCURE DE FRANCE
rois-je vous proposer un arrangement qui
vous sauveroit de ces hommages dont
vous êtes peut-être excedée. Souffrés qu'aujourd'hui tous vos Amans vous entretien
nent avec quelque liberté un quart d'heure seulement ; leur amour n'aura qu'à
s'empresser de se faire connoître , ce quart
d'heure expiré , les sermens , les reproches , les louanges à découvert , enfin
toute cette déclamation ordinaire de la
tendresse ne leur sera plus permise ; il
faudra qu'ils paroissent hors d'interêt dans
tout ce qu'ils vous diront ; ainsi l'enjoüment , l'agrément de l'esprit prendront
la place du sérieux de l'Amour qui en est
toujours l'ennuyeux dans les Amans qui
ne sont point aimés. Mon cœur ne m'a
fait vous proposer cette conduite que parce que si je ne suis pas assez heureux pour
meriter votre foi , ne vous plus parler de
ma tendresse , en est , je croi , la scule
marque qui puisse vous plaire.
La Princesse parut surprise du discours
de Masulhim : votre idée , lui réponditelle , est effectivement très- raisonnable ;
il est vrai que si mon cœur s'étoit déja déterminé , l'Amant vers lequel il pancheroit , se tairoit comme les autres , et
peut-être que son silence me seroit plus
à charge que l'ennui d'entendre ses RiI.Vol.
vaux.
DECEMBRE. 9732 2533
vaux. J'accepte cependant le projet que
votre prudence vous fait imaginer ; je
ne veux pas être moins raisonnable que
vous la Princesse prit un air sérieux en
achevant cette réponse , sans s'appercevoir que ce sérieux alors pouvoit ressembler à un reproche. Amassita commença
dès le même jour cette espéce d'audience ,
à laquelle elle venoit de s'assujettir. Le
tems de la promenade et celui des Jeux
fûrent employés à écouter ses Amans. Les
concurrens du Prince de Carnate eurent
les premiers momens que la Princesse
abrégea souvent d'autorité. Il ne restoit
plus que le Prince de Balassor et lui. SiKandar approcha d'elle avec assez de confiance de n'être point haï. Dans les momens ou par le secours des différentes
métamorphoses qu'il pouvoit prendre , il
entroit dans l'appartement d'Amassita
qui n'étoit alors qu'avec ses femmes ; il
avoit remarqué une réverie , une distraction qui s'emparoit de la Princesse ; il
l'avoit expliquée favorablement pour lui ,
tandis que le Prince de Carnate , sans oser
s'en flater , en avoit tout l'honneur. La
Princesse l'écouta sans jamais lui répon
dre , et le quart d'heure à peine achevé :
Souvenez-vous , lui dit-elle , que c'est la
derniere fois que je dois vous entendre ;
1. Vol * elle
2534 MERCURE DE FRANCE
,
elle fut jointe alors par le Prince de Carnate et les autres Amans observerent
avec inquiétude cette espéce de tête à
tête , qui étoit le dernier qu'Amassita devoit accorder.
Masulhim aborda la Princesse avec un
embarras qui ne lui laissa point appercevoir qu'elle n'avoit pas une contenance
plus assûrée que la sienne : Madame
lui dit- il , à présent je suis au désespoir
de la loi que je vous ai engagée à prescrire ; voici peut-être la derniere fois que
je puis vous dire que je vous aime , que
deviendrai-je si votre choix regarde un
autre que le Prince de Carnate , le plus
tendre de vos Amans ? Alors fixant ses
yeux sur ceux de la Princesse , son trouble en augmenta , et il cessa de parler.
Amassita qui sembloit ne s'occuper que
d'un tapis de fleurs sur lequel ils se promenoient n'étoit rien moins que distraite ; elle ne sentoit plus l'impatience
qu'elle avoit euë de voir finir la conversation avec ses autres Amans ; elle avoit
trouvé dans leurs discours trop d'empressement de paroître amoureux , trop d'envie de plaire. Celui de Masulhim ne lui
parut pas assez tendre ; elle tourna les
yeux sur les siens , sans trop démêler encore ce qu'elle y cherchoit , et voyant
,
1. vol. qu'il
DECEMBRE. 1732 2535.
qu'il gardoit toujours le silence : vous
n'avés qu'un quart d'heure , dit elle ; à
ces mots son embarras augmenta , et elle
resta à son tour quelques momens sans
parler.
Belle Amassita , reprit Masulhim , ch'
pourquoi me faites- vous sentir davantage
le peu qu'il durera ce moment, ce seul
moment où je puis vous parler sans voir
mes odieux Rivaux pour témoins ! Ah !
si j'étois l'Amant que vous préfererés ,
qu'il vous seroit aisé de m'ôter mon incertitude sans que personne au monde
connut mon bonheur ! J'ai obtenu du
Dieu des Ames le pouvoir de disposer de
la mienne , séparée du corps qui la contraint , elle habite chaque nuit votre Palais ; j'étois cette nuit même avec toutes
ces images que vous n'avés regardées que
comme un songe ; j'animois ces génies
qui sous des formes charmantes répandoient des fleurs sur votre tête ; je pas
sois dans ces timbres et dans ces chalu
meaux dont ils formoient des Concerts ,
et je tâchois d'en rendre les sons plus touchans. Ce matin j'étois cet Oyseau à qui
vous n'avez appris que votre nom , et qui
vous a surpris par tout ce qu'il vous a dit
de tendre. Que ces momens me rendent
heureux ! ne pouvant me flater d'être ce
I. Vol. que
536 MERCURE DE FRANCE
>
que vous aimés , j'ai du moins le plaisir
de devenir tout ce qui vous amuse , et je
serai toujours tout ce qui vous environnera , tout ce qui sera attaché à vous pour
toute la vie Quoi ! vous êtes toujours
où je suis , répondit la Princesse ! Oüi
belle Amassità, reprit Masulhim ; ce n'est
que depuis que je vous aime que j'ai ce
pouvoir sur mon ame et je ne veux jamais l'employer que pour vous ; daignés
le partager ce pouvoir si désirable , il ne
dépend que de quelques mots prononcés
songés quel est l'avantage de donner à
son ame la liberté de parcourir l'Univers. Non , interrompit la Princesse , si
j'apprenois ce secret ; je voudrois n'en
faire usageque par vos conseils : mon ame¹
voudroit toujours être suivie de la
vôtre.
A ces mots , Amassita s'apperçut que
son secret s'étoit échapé , mais il ne lui
restoit pas le tems de se le reprocher ; le
quart d'heure étoit déja fini , elle se hâta
d'apprendre les mots consacrés ; elle convint que le soir même pour faire l'épreuve de son nouveau secret , dès que ses
femmes la croiroient endormie , son ame
iroit joindre celle du Prince , et ils choisirent l'Etoile du matin pour le lieu du
rendez-vous. Ils se séparerent ; la PrinI.Vel. cesse
DECEMBREE. 1732. 2537
cesse rentra dans son appartement , et Masulhim retourna à son Palais. Tous deux
ne respiroient que la fin du jour , et ce
jour ne finissoit point , la nuit vint cependant , l'ame du Prince étoit déja partic
bien auparavant : enfin elle vit arriver
celle de la Princesse ; elles se joignirent
au plutôt , elles se confondirent , elles
goûterent cette joye , cette satisfaction
profonde que les Amans qui ne sont pas
assez heureux pour être débarassés de leurs
corps , ne connoissent point. Ces ames li
bres ne furent plus qu'amour pur , que
plaisirs inalterables , chacune appercevoit
toute la tendresse qu'elle faisoit naître , et
c'étoit le bonheur parfait qu'elle portoit
dans l'ame cherie , qui fafsoit tout l'excès
du sien ; elles ne voyoient nulles peines
à prévenir , nulles satisfactions à désirer ,
enfin elles ne faisoient que sentir et qu'être heureuses , et la nuit se passa précipitamment pour elles ; il fallut s'en retourner. La Princesse vouloit avant l'heure ordinaire de son lever , rejoindre son
corps qu'elle avoit laissé dans son lit. Ces
Amans se demanderent et se promirent
un même rendez-vous pour la nuit d'ensuite , et ayant fait la route ensemble , ils
ne se séparerent qu'au moment de retourner à leur habitation,
1.Vol.
On
2538 MERCURE DE FRANCE
On croiroit qu'une union où l'ame
seule agit , est exemte des révolutions qui
persécutent les passions vulgaires , mais
l'amour ne va jamais sans quelque trouble quelle surprise pour l'ame de la
Princesse , lorsque rentrant dans son appartement , elle apperçût son corps déja
éveillé et environné de ses femmes , qui
s'occupoient à le parer. Le Prince de Balassor par le secours d'une Métamorphose
avoit entendu les Amans lorsqu'ils se
donnoient rendez-vous à l'Etoile du matin , et dès l'instant qu'il avoit vû partir
l'ame de la Princesse , il avoit été s'emparer de sa représentation.
Amassita resta embarassée , éperduë à
un point qu'on ne sçauroit exprimer. Elle
n'avoit plus Masulhim pour l'aider de ses
conseils ; elle n'étoit point accoûtumée à
disposer de son ame sans être conduite.
par celle de son Amant , elle resta incertaine, errante , formant mille projets et ne s'arrêtant à aucun.
Il paroît surprenant qu'une ame qui
agissoit librement , ne trouva point d'abord de ressources pour se tirer de
peine ; mais quand les ames sont bien li
vrées à l'Amour , elles négligent si fort
toutes les autres opérations dont elles sont 1. Vel сара-
DECEMBRE. 1732. 2535
Capables , qu'elles ne sçavent plus qu'ai◄
mer.
Masulhim qui ignoroit ses malheurs ;,
vint à l'heure ordinaire chez la Princesse; il avoit cette joye si délicieuse , que les
Amans ont tant de peine à cacher quand
ils commencent d'être heureux. Quel
étonnement pour lui de ne point trouver
dans la Princesse ce caractere de douceur
et de dignité qui lui étoit si naturelle !
son langage et son maintien étoient de
venus méprisans à son égard , et marquoient une coqueterie grossiere pour ses
Rivaux ; car le Prince de Balassor faisoit
malignement agir la fausse Princesse , de
façon à désesperer Masulhim.
Le Prince de Carnate ne pouvoit rien
comprendre à ce changement ,
il ne pouvoit le croire. Sikandar lisoit dans ses
yeux toute sa douleur , et ressentoit autant de joye dans le fond de cette ame
dont il animoit le corps de la Princesse ,
et pour porter à son Rival un coup irrémediable , il fit assembler les Bramines ,
et leur déclara ( paroissant toujours la
Princesse que quoique l'année ne fut
point encore révolue , elle étoit prête
s'ils y consentoient, à déclarer son Epoux;
on applaudit à cette proposition , et la
I.Vol. fausse
2540 MERCURE DE FRANCE
fausse Princesse nomma le Prince de Balass or.
Après cette démarche , si funeste pour
Masulhim et pour Amassita , l'ame de
Sikandar partit , et celle de la Princesse
qui étudioit le moment de rentrer dans
sa propre personne , ne manqua pas de
s'en emparer dès que Sikandar l'eut abang
donnée.
Mais tous les maux que le Prince de
Balassor venoit de causer ne suffisoient
pas à sa fureur , ce n'étoit pas assez pour
lui d'avoir obtenu par une trahison le titre d'Epoux,que son Rival n'auroit voulu recevoir que des mains de l'Amour , il
voulut encore lui ravir le cœur de la Princesse , en semant entr'eux des sujets horribles de jalousie et de haine. Comme il
méditoit ce projet , il apperçût l'ame du
Prince de Carnate qui alloit rejoindre son
corps dont elle s'étoit séparée par inquié
tude. L'ame de Sikandar suivit celle
de Masulhim avec tant de précision ,
qu'elles y entrerent en même tems ; celle
du Prince de Carnate fut au désespoir de
trouver une compagnie si odieuse , mais
comment s'en séparer ? lui abandonner la
place , pouvoit être un parti dangereux.
Ces deux ames resterent ainsi renfermées,
sans avoir de commerce ensemble. Elles
1. Vol. réso
DECEMBRE. 1732. 2548
résolurent de se nuire en tout ce qu'elles
pourroient , par les démarches qu'elles
feroient faire à leur commune machine.
Il n'y avoit qu'une seule opération à laquelle elles pouvoient se porter de concert ; c'étoit de songer à a Princesse , et
de conduire chez elle leur personne. Ces
deux Rivaux se rendirent donc ensemble
au Palais d'Amassita. A peine apperçûtelle Masulhim , qu'elle s'empressa de se
justifier sur le choix qu'elle paroissoit
avoir fait devant ses Etats assemblez. Le
Prince de Carnate attendri par la douleur
de la Princesse , voulut se jetter à ses genoux , mais cette autre ame qui agissoit
en lui de son côté , troubloit toujours les
mouvemens que le Prince de Carnate vouloit exprimer : s'il juroit à la Princesse de
l'aimer toute sa vie,, l'autre ame lui faisoit prendre un ton d'ironie qui sembloit
désavoüer tout ce qu'il pouvoit dire. Ces
dehors offensans qui étoient apperçûs de
la Princesse , la blessoient ; elle faisoit des
reproches à Masulhim. Il en étoit attendri , désesperé , mais dans le moment
qu'il la rassuroit par les discours les plus
tendres , l'ame ennemie lui imprimoit un
air de distraction et de fausseté qui les
rebroüilloient avec plus de colere. Enfin ,
ces deux Amans éprouverent la situaI. Vol. tion
2542 MERCURE DE FRANCE
tion du monde la plus triste et la plus singuliere.
Ce cruel pouvoir de l'ame du Prince de
Balassor mit entre eux la désunion et le
désespoir. Les Malleans étoient extrêmement surpris de voir ces contrastes dans
le Prince de Carnate. Ils ne sçavoient point
encore que dans un Amant l'inégalité et
l'inconstance ne sont que l'ouvrage d'une
ame étrangere qui le fait agir malgré soi ,
et que la veritable reste toujours fidelle.
- Masulhim et Amassita outrément aigris
l'un contre l'autre , Sikandar crut qu'il
n'avoit qu'à reparoître sous sa forme ordinaire. Il se sépara de l'ame de son
Rival c'étoit le jour même où les Malléanes avoient marqué la cerémonie de son union avec la Princesse.
Les Bramines s'assemblerent , et la Fête
fut commencée. Quelle situation pour
Masulhim ! la Princesse toujours irritée
contre lui , toujours livrée à la cruelle erreur que lui avoit causé l'ame de Sikandar , jointe à celle de son Amant , ne son.
gea plus qu'à l'oublier. Elle se laissa parer
du voile de felicité ; c'est ainsi qu'on appelloit les habits de cette cerémonie. On
la conduisit au Temple des deux Epoux
immortels. Le Prince de Balassor mar1. Vol. choit
DECEMBRE. 1737 2548
choit à côté de la Princesse , et Masulhim
qui voyoit son malheur assûré , suivoit ,
confondu dans la foule et noyé dans la
douleur et dans le désespoir. Le Prêtre et
la Prêtresse firent asseoir Amassita , et
placerent à côté d'elle l'indigne Amant
dont elle alloit faire un Epoux. Le trouble
de la Princesse s'augmenta ; un torrent de
larmes vint inonder ses yeux ; elle sentit
au moment de donner sa foi à un autre
qu'à Masulhim , qu'il y avoit encore un
supplice plus grand que de le croise infidele. O Malleanes , dit- elle , soyés touchés du sort de votre Princesse ; il s'agit
du bonheur de sa vie. Elle déclara alors
la trahison de Sikandar , lorsque faisant
parler sa représentation , il s'étoit nommé lui- même pour l'Amant préferé de la
Princesse jugés , ajoûta-t'elle , de l'horreur de ma situation ; si vous me forcés
à être unie avec le Prince de Balassor , je,
vous l'ai avoué : favorisée du Dieu des
ames , j'ai le pouvoir de disposer de la
mienne. Le serment par lequel vous m'attacherés à un Amant que je déteste , ne
lui livrera que ma représentation ; ma
foi , mes desirs , mon ame enfin , en seront séparés à tous les momens de mavie,
Quelle union chez les Malleanes ! je vois
que la seule idée vous en fait frémir. Les
:
I. Vol. B Mal-
2544 MERCURE DE FRANCE
Malleanes firent un cri d'effroi , et d'une
voix unanime releverent la Princesse de
ses engagemens.
"
Enfin , me voilà libre , s'écria- t'elle
helas ! si le Prince de Carnate m'avoit
toujours aimée , que j'aurois été éloignée
de séparer mon cœur de ma main ! in cut
toujours trouvé en moi mon ame toute
entiere. A ces mots Masulhim se jetta aux
pieds de la Princesse , qui ne lui donna
pas le tems de parler. Elle sentit dans le
fond de son cœur toute l'innocence de son
Amant. Elle le déclara son Epoux , elle le
répeta plusieurs fois , de crainte de n'être
pas assez liée par les sermens ordinaires.
Masulhim fut prêt d'expirer de joye et
d'amour.
Le désespoir de Sikandar fut égal au
bonheur de ces deux Amans. Il alla cacher sa honteet sa fureur dans le sein d'une étoile funeste de laquelle son ame étoit
émanée. Sa fuite ne rassûra pas entierement les deux Epoux ; et pour prévenir
les entreprises qu'il pouvoir faire contre
eux par le secours de ses Métamorphoses,
ils convinrent que leurs ames ne quitte
roient jamais leurs corps. Ils aimerent
mieux perdre de leur bonheur et de leur:
amour qui étoit cent fois plus parfait lorsqu'il n'étoit causé que par les purs mouI.Vok vemens
DECEMBRE. 1732 2345
vemens de leurs ames ; et ce dernier exemple a été le seul imité. On a perdu dans
le monde l'idée de leur premiere tendresse , les Amans ne sont plus assez heureux
pour sentir que leur vrai bonheur consiste dans la seule union des ames.
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Résumé : LES AMES RIVALES, HISTOIRE FABULEUSE.
Le texte 'Les Âmes Rivales' se déroule dans le royaume de Mallean, en Inde, où les femmes détiennent l'autorité et les hommes sont confinés à des rôles domestiques. Cette domination féminine résulte de l'évolution des mœurs, permettant aux femmes d'avoir plusieurs époux réduits à des esclaves. Autrefois, à l'âge de dix ans, une fille choisissait un époux parmi douze prétendants après une année de cohabitation, marquant une union fidèle et amoureuse. La princesse Amassita, fille du roi de Mallean, doit choisir un époux parmi douze princes, dont Masulhim de Carnate et Sikandar de Balassor. Amassita préfère Masulhim mais dissimule ses sentiments. Masulhim, grâce à un pouvoir divin, peut séparer son âme de son corps pour visiter Amassita en secret. Il propose un arrangement où chaque prétendant aurait un quart d'heure pour s'exprimer librement. Amassita accepte et écoute les princes. Sikandar est le dernier à parler, mais Amassita l'interrompt, annonçant que c'est la dernière fois qu'elle l'entendra. Lors de son tour, Masulhim exprime son désespoir et révèle son pouvoir de séparer son âme. Touché par ses paroles, Amassita avoue son amour et apprend le secret pour séparer son âme. Ils se donnent rendez-vous près de l'étoile du matin. Cette nuit-là, leurs âmes se rejoignent et goûtent un bonheur parfait, libéré des contraintes corporelles. Après cette nuit, ils se promettent de se revoir. Cependant, Sikandar utilise une métamorphose pour prendre le contrôle du corps d'Amassita et semer la discorde. Il manipule Amassita pour qu'elle nomme Sikandar comme son époux, causant la douleur et la confusion de Masulhim. Sikandar introduit la jalousie et la haine entre les amants en faisant cohabiter leurs âmes dans le corps de Masulhim, entraînant des malentendus et des souffrances. Lors de la cérémonie de mariage, Amassita révèle la trahison de Sikandar aux Malleanes, qui la libèrent de ses engagements. Amassita et Masulhim se réconcilient et décident de ne plus jamais séparer leurs âmes de leurs corps pour éviter de futures manipulations. Sikandar, déchu, se retire dans une étoile funeste.
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39
p. 610-611
POUR le Mariage du Marquis de Nicolai reçû en survivance Premier Président de la Chambre des Comptes, et le neuviéme pourvû de sa Famille.
Début :
Pour accomplir la destinée, [...]
Mots clefs :
Époux, Chambre des comptes, Marquis de Nicolaÿ
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : POUR le Mariage du Marquis de Nicolai reçû en survivance Premier Président de la Chambre des Comptes, et le neuviéme pourvû de sa Famille.
POUR le Mariage du Marquis de
Nicolai reçu en survivance Premier
Président de la Chambre des Comptes ,
et le neuvième pourvû de sa Famille .
Pour accomplir la destinée”,
De l'heureuse journée
Qui doit unir par les noeuds les plus doux,
Deux illustres Epoux ,
Que tant d'éclat et de gloire environne ,
Thémis d'accord avec Bellone ,
L'Hymen d'accord avec l'Amour ,
2>
Ont rassemblé dans leur brillante Cour ,
Les Graces , les Vertus , la Valeur , la Sagesse ;.
Les Plaisirs et les Jeux , les Ris et la Jeunesse.
MAR S. 1733 :
611
Ovous , fidelle Epoux , sans cesser d'être Amant ›
Joüissez des douceurs d'un tendre engagement.
Vous, qui par vos Ayeux , ainsi que par vousmême
,
Perpetuez le rang d'un premier Magistrat ,
Songez qu'à votre nom , comme au bien de
l'Etat ,.
Vous serez dans un an débiteur d'un dixième.
Nicolai reçu en survivance Premier
Président de la Chambre des Comptes ,
et le neuvième pourvû de sa Famille .
Pour accomplir la destinée”,
De l'heureuse journée
Qui doit unir par les noeuds les plus doux,
Deux illustres Epoux ,
Que tant d'éclat et de gloire environne ,
Thémis d'accord avec Bellone ,
L'Hymen d'accord avec l'Amour ,
2>
Ont rassemblé dans leur brillante Cour ,
Les Graces , les Vertus , la Valeur , la Sagesse ;.
Les Plaisirs et les Jeux , les Ris et la Jeunesse.
MAR S. 1733 :
611
Ovous , fidelle Epoux , sans cesser d'être Amant ›
Joüissez des douceurs d'un tendre engagement.
Vous, qui par vos Ayeux , ainsi que par vousmême
,
Perpetuez le rang d'un premier Magistrat ,
Songez qu'à votre nom , comme au bien de
l'Etat ,.
Vous serez dans un an débiteur d'un dixième.
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Résumé : POUR le Mariage du Marquis de Nicolai reçû en survivance Premier Président de la Chambre des Comptes, et le neuviéme pourvû de sa Famille.
Le mariage du Marquis de Nicolai, Premier Président de la Chambre des Comptes, est célébré avec Thémis, Bellone, l'Hymen et l'Amour. La cour, réunie avec les Grâces et les Vertus, adresse des vœux aux époux. Le Marquis perpétuera le rang de magistrat et sera débiteur d'un dixième de son nom et du bien de l'État dans un an.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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40
p. 1534-1539
L'EPOUX MALHEUREUX, ET TOUJOURS AMOUREUX, ELEGIE.
Début :
Mortels, soumis aux loix de l'amoureux Empire, [...]
Mots clefs :
Sylvie, Malheureux, Coeur, Amour, Épouse, Époux, Ingrate, Ciel, Dieux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'EPOUX MALHEUREUX, ET TOUJOURS AMOUREUX, ELEGIE.
L'E POUX MALHEUREUX ,
ET TOUJOURS AMOUREUX ,
M
ELEGI E.
Ortels , soumis aux loix de l'amoureux
Empire ,
Qui contez aux Rochers votre tendret martyre
,
Suspendez vos regrets , plaignez dans un
Epoux
Un amant mille fois plus malheureux que
vous. Y
Prêtez- vous , s'il se peut , aux disgraces des autres
;
Au
JUILLET. 1733 .
1733. 1535
Au
récit de mes maux vous oublirez les vô-
+ tres.
Des charmes de l'Amour connoissant le danger
,
Je formois te dessein de ne point m'engager
,.
Quand un hazard fatal au repos de ma vie
Offrit à mes regards l'inconstante Sylvie.
Venus sembloit en elle épuiser ses attraits ,
Et l'Amour par ses yeux blessoit de mille
traits.
Eu vain de leur pouvoir je voulus me deffendre
,
Mon trop sensible coeur s'empressa de se rendre.
<
Judicieux projet , sage raisonnement
Tout fuit , tout m'abandonne au dangereux
moment.
Moment qui me fut cher , & qui m'est si funeste
!
Mes pleurs et mes soupirs sont tout ce qui m'en
reste ,
Non , que d'abord Sylvie , en dédaignant mes
feux ,
Par de honteux refus eût rebuté mes voeux.
Ma famme par l'Hymen fut bientôt con
ronnée ;
Mais ce triomphe au plus ne dura qu'une an
née.
Pour l'ingrate attentif à redoubler mes soins
Sa
153 MERCURE DE FRANCE
Sa fierté , ses mépris .ne m'accabloient pa
moins ;
Je sens à chaque instant appesantir ma chaine ,
Sans espoir de toucher un e Epouse inhumaine.
Perfide , que devient le serment solemnel ,
Que de m'aimer toujours tu me fis à l'Autel
?
•
Dieux garants du serment , mais témoins du
parjure ,
Vous êtes plus que moi blessez par cette injure
:
Ah ! d'un si noir forfait , vangez moi , vȧngez
vous ;
Que dis-je ? malheureux ! non , suspendez vos
coups ;
A vos droits violez s'il faut une victime ,
Faites -moi de Sylvie expier tout le crime ;
Si l'ingrate que j'aime éprouvoit vos rigueurs ,
Il en coûteroit trop au plus tendre des coeurs.
Vous le sçavez assez , vallons , bois & fontaines
,
Cent fois je vous parlai de mes mortelles peines
,
Cent fois je vous ai fait le récit douloureux
Des chagrins que me cause un Hymen malheu
reux .
Vous sçavez mes tourmens , mais vous sçavez
de même
Combien
JUILLET. 1733 .
1537
Combien pour qui me hait ma tendresse est extrême
?
Je l'aime , ch ! quel pinceau par des traits assez
forts
De Sylvie en courroux marqueroit les transports.
D'un souffle impétueux l'Aquilon dans nos
plaines ,
Agitant des Ormeaux les feuilles incertaines
Abbat et fait languir les plantes et les fleurs
Que la brillante Aurore arrosa de ses pleurs.
C
Mais tout renaît bien - tôt , quand le calme succede
,
Tandis qu'à mon tourment il n'est point de
reméde .
Près du Cocyte un jour succombant sous mes
maux ,
Je voyois Atropos s'armer de ses ciseaux.
Auprès de moi déja ma famille assemblée.
Sur mon sort malheureux gémissoit désolée.
Que faisiez - vous alors , Sylvie , ah ! votre
coeur
Accusoit en secret la Parque de lenteur.
Qu'osai-je dire ? Ciel ! ... non dans mon trouble
extrême ,
Je m'égare
j'aime.
et j'outrage une Epouse que
Non , encore une fois , non , tant de cruauté
Ne se trouva jamais avec tant de beauté.
Fuyés , soupçon injuste , et respectez Sylvie ;
D Jamais
1538 MERCURE DE FRANCE
Jamais d'un pareil crime elle ne s'est noircie
,
Elle sçait quand la mort a menacé ses
jours ,
Que j'ai voulu des miens finir le triste cours.
Ce trait de ma douleur , croyons - le pour sa
gloire ,
Sans doute est pour jamais gravé dans sa mémoire.
Crédule que je suis ! si de mon déplaisir
Sylvie eut conservé le moindre souvenir ,
Pourquoi n'en pas donner un leger témoi
gnage ?
Non , je n'eus de son coeur que la haine en parə
tage ,
Quand je revis le jour par un bienfait des
Dieux ,
Je fus pour elle encor un objet odieux ;
Ses rigueurs de ma flamme égalent la constance
;
Que n'eut - elle à m'aimer , même perséve
rance ' !
Penser pour mon amour séduisant et fat❤
teur ,
Que ne m'abuses- tu par une fausse ardeur !
Je suis prêt , chere, Epouse , à seconder ta
feinte ;
Mais non , sa cruauté se nourrit de ma plainte ;
Allons au bout du monde étouffer nos sou
pirs ,
Par.
JUILLET. 1733. 1539
Par ma fuite à l'ingrate offrons mille plai
sirs ;
Cependant si le Ciel appaisoit sa colere ,
S'il pouvoit être un jour sensible à ma misere
....
Helas quoiqu'il lui plaise ordonner de mon
sort .
Mon amour ne pourra s'éteindre qu'à la
mort.
Changez , changez 8 Ciel , cette aimable
cruelle ;
Je la reçûs de vous , je lui serai fidele ,
Déja des Dieux fléchis j'éprouve le pouvoir ,
Ils versent dans mon coeur quelque rayon d'es
poir .
Viens t'offrir à mes yeux , Epouse que j'adore
,
Et bannir d'un regard l'ennui qui me devore
Viens , pour me rendre heureux , il suffit en
jour
D'un instant près de toi ménagé par l'A
mour.
ET TOUJOURS AMOUREUX ,
M
ELEGI E.
Ortels , soumis aux loix de l'amoureux
Empire ,
Qui contez aux Rochers votre tendret martyre
,
Suspendez vos regrets , plaignez dans un
Epoux
Un amant mille fois plus malheureux que
vous. Y
Prêtez- vous , s'il se peut , aux disgraces des autres
;
Au
JUILLET. 1733 .
1733. 1535
Au
récit de mes maux vous oublirez les vô-
+ tres.
Des charmes de l'Amour connoissant le danger
,
Je formois te dessein de ne point m'engager
,.
Quand un hazard fatal au repos de ma vie
Offrit à mes regards l'inconstante Sylvie.
Venus sembloit en elle épuiser ses attraits ,
Et l'Amour par ses yeux blessoit de mille
traits.
Eu vain de leur pouvoir je voulus me deffendre
,
Mon trop sensible coeur s'empressa de se rendre.
<
Judicieux projet , sage raisonnement
Tout fuit , tout m'abandonne au dangereux
moment.
Moment qui me fut cher , & qui m'est si funeste
!
Mes pleurs et mes soupirs sont tout ce qui m'en
reste ,
Non , que d'abord Sylvie , en dédaignant mes
feux ,
Par de honteux refus eût rebuté mes voeux.
Ma famme par l'Hymen fut bientôt con
ronnée ;
Mais ce triomphe au plus ne dura qu'une an
née.
Pour l'ingrate attentif à redoubler mes soins
Sa
153 MERCURE DE FRANCE
Sa fierté , ses mépris .ne m'accabloient pa
moins ;
Je sens à chaque instant appesantir ma chaine ,
Sans espoir de toucher un e Epouse inhumaine.
Perfide , que devient le serment solemnel ,
Que de m'aimer toujours tu me fis à l'Autel
?
•
Dieux garants du serment , mais témoins du
parjure ,
Vous êtes plus que moi blessez par cette injure
:
Ah ! d'un si noir forfait , vangez moi , vȧngez
vous ;
Que dis-je ? malheureux ! non , suspendez vos
coups ;
A vos droits violez s'il faut une victime ,
Faites -moi de Sylvie expier tout le crime ;
Si l'ingrate que j'aime éprouvoit vos rigueurs ,
Il en coûteroit trop au plus tendre des coeurs.
Vous le sçavez assez , vallons , bois & fontaines
,
Cent fois je vous parlai de mes mortelles peines
,
Cent fois je vous ai fait le récit douloureux
Des chagrins que me cause un Hymen malheu
reux .
Vous sçavez mes tourmens , mais vous sçavez
de même
Combien
JUILLET. 1733 .
1537
Combien pour qui me hait ma tendresse est extrême
?
Je l'aime , ch ! quel pinceau par des traits assez
forts
De Sylvie en courroux marqueroit les transports.
D'un souffle impétueux l'Aquilon dans nos
plaines ,
Agitant des Ormeaux les feuilles incertaines
Abbat et fait languir les plantes et les fleurs
Que la brillante Aurore arrosa de ses pleurs.
C
Mais tout renaît bien - tôt , quand le calme succede
,
Tandis qu'à mon tourment il n'est point de
reméde .
Près du Cocyte un jour succombant sous mes
maux ,
Je voyois Atropos s'armer de ses ciseaux.
Auprès de moi déja ma famille assemblée.
Sur mon sort malheureux gémissoit désolée.
Que faisiez - vous alors , Sylvie , ah ! votre
coeur
Accusoit en secret la Parque de lenteur.
Qu'osai-je dire ? Ciel ! ... non dans mon trouble
extrême ,
Je m'égare
j'aime.
et j'outrage une Epouse que
Non , encore une fois , non , tant de cruauté
Ne se trouva jamais avec tant de beauté.
Fuyés , soupçon injuste , et respectez Sylvie ;
D Jamais
1538 MERCURE DE FRANCE
Jamais d'un pareil crime elle ne s'est noircie
,
Elle sçait quand la mort a menacé ses
jours ,
Que j'ai voulu des miens finir le triste cours.
Ce trait de ma douleur , croyons - le pour sa
gloire ,
Sans doute est pour jamais gravé dans sa mémoire.
Crédule que je suis ! si de mon déplaisir
Sylvie eut conservé le moindre souvenir ,
Pourquoi n'en pas donner un leger témoi
gnage ?
Non , je n'eus de son coeur que la haine en parə
tage ,
Quand je revis le jour par un bienfait des
Dieux ,
Je fus pour elle encor un objet odieux ;
Ses rigueurs de ma flamme égalent la constance
;
Que n'eut - elle à m'aimer , même perséve
rance ' !
Penser pour mon amour séduisant et fat❤
teur ,
Que ne m'abuses- tu par une fausse ardeur !
Je suis prêt , chere, Epouse , à seconder ta
feinte ;
Mais non , sa cruauté se nourrit de ma plainte ;
Allons au bout du monde étouffer nos sou
pirs ,
Par.
JUILLET. 1733. 1539
Par ma fuite à l'ingrate offrons mille plai
sirs ;
Cependant si le Ciel appaisoit sa colere ,
S'il pouvoit être un jour sensible à ma misere
....
Helas quoiqu'il lui plaise ordonner de mon
sort .
Mon amour ne pourra s'éteindre qu'à la
mort.
Changez , changez 8 Ciel , cette aimable
cruelle ;
Je la reçûs de vous , je lui serai fidele ,
Déja des Dieux fléchis j'éprouve le pouvoir ,
Ils versent dans mon coeur quelque rayon d'es
poir .
Viens t'offrir à mes yeux , Epouse que j'adore
,
Et bannir d'un regard l'ennui qui me devore
Viens , pour me rendre heureux , il suffit en
jour
D'un instant près de toi ménagé par l'A
mour.
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Résumé : L'EPOUX MALHEUREUX, ET TOUJOURS AMOUREUX, ELEGIE.
Le texte est une élégie intitulée 'L'Époux malheureux, et toujours amoureux' datée de juillet 1733. Le narrateur, un homme marié, exprime sa douleur et son amour pour son épouse, Sylvie, qui le rejette et le méprise malgré ses efforts pour la satisfaire. Il se remémore le moment où il a rencontré Sylvie et comment il est tombé amoureux d'elle malgré ses tentatives de résistance. Leur mariage, initialement heureux, a tourné au drame après une année, Sylvie devenant froide et méprisante. Le narrateur se lamente sur l'injustice de son sort et implore les dieux de venger son malheur, tout en exprimant son amour inconditionnel pour Sylvie. Il évoque également les paysages naturels comme témoins de ses souffrances et de son amour persistant. Malgré les cruautés de Sylvie, il espère encore un changement et un retour de son affection.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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41
p. 1694-1709
LETTRE de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur le Droit de Viduité, le Doüaire, le Don mobile, et les autres avantages des gens mariez en Normandie.
Début :
Vous voulez absolument, Monsieur, que je vous explique ce que [...]
Mots clefs :
Lois, Droit, Loi, Parents, Enfant, Époux, Droits, Filles, Partie, Épouse, Père, Succession, Alleuds, Portion, Héritage, Terres, Normandie, Possession, Mariage, Viduité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur le Droit de Viduité, le Doüaire, le Don mobile, et les autres avantages des gens mariez en Normandie.
LETTRE de M. Clerot, Avocat au Par
lement de Rollen , sur le Droit de Viduité
le Donaire , le Don mobile , et les autres
avantages des gens mariez en Nor
mandie.
V
-
7 :6 7
Ous voulez absolument Monsieur
, que je vous explique ce que
c'est que notre Droit de Viduité , et vous
souhaitez qu'en même temps je vous
donne quelque idée des autres Droits des
Gens mariez en notre Province ; vous allez
être satisfait : Voici sur cela mes Observations.
Selon l'article 382. de notre
Coutume : Homme ayant eu un enfant , né
vif de sa femme , jouit par usufruit , tant
qu'il se tient en viduité , de tout le revenu
appartenant à saditte femme , lors de son
décès , encore que l'enfant soit mort avant la
dissolution du mariage.
Les Auteurs sont partagez sur l'origine
, l'essence , et les effets de ce Droit.
1. Les Anglois prétendent qu'il a pris
naissance chez eux : Litleton assurant
même qu'il étoit appellé Curtesie d'Angleterre
, parce que l'on n'en use en aucun
autre réalme , fors que tant seulement en Engleterre.
Nos Normands au contraire,sur le
texte
AOUST. 1733- 1695
que Texte de l'ancien Coutumier , disent
nous l'avons porté chez les Anglois . Consuetudo
est enim in Normannia ex antiquitate
approbata ; et plusieurs Auteurs François
croient le voir dans les Capitulaires de
nos premiers Rois ; ce qui fait dire à l'un
d'eux contre Cowel, Smith , et Litleton ,
Illa est verè nationis nostra -humanitas.
que
2°. Quelques-uns ont avancé que pour
acquerir par le mari cet avantage , il
suffisoit l'enfant eut été conçû , et que
la mere eût témoigné l'avoir senti remuer
dans ses flancs. Quelques autres ,
au contraire , ont dit que l'enfant devoit
être absolument sorti des entrailles de sa
mere, et que des gens dignes de foy l'eussent
vû vif; plusieurs se sont persuadé
qu'il ne suffisoit pas que l'enfant eut été
vû remuer,mais qu'il falloit encore qu'on
l'eut entendu pleurer ou crier.
3. Il y en a qui pensent que cet usufruit
est acquis par la volonté seule de la
Loy : Beneficio Legis ; d'autres , au contraire
, soutiennent que c'est une possession
à droit successif : Fure hæreditario ;
mais d'une espece particuliere; et plusieurs
représentent ce droit comme une espece
de legs , que la Loy fait faire par la fem- ·
me ,jure nuptiali , à celui qui l'a renduë
féconde. Voici , Monsieur , de quoi vous
Ay Can
1696 MERCURE DE FRANCE
convaincre là dessus. 1 ° .Ce droit, comme
ce qui forme toute notre ancienne Coûtume
, ( je n'en excepte pas même la clameur
de Haro ) vient des Loix des premiers
Rois de France , que nos premiers
Ducs ont adoptées , en y faisant quelques
changemens , et Guillaume le Conquerant
l'a porté en Angleterre , d'où il est
même passé en Ecosse. 2° . A prendre ce
droit dans le sens où il a été introduit , il
ne peut être acquis au mari que quand
l'enfant a été vû remuer , et qu'il a été
entendu crier. 3 ° . Ce même droit dans
son origine étoit une espéce de succession
, il a été ensuite une véritable donation
, et à présent ce n'est ni succession ,
ni donation , mais un avantage de la loy
qui tient de l'une et de l'autre.
Pour faire cette démonstration
par or
dre , et pour vous donner les éclaircissemens
que vous demandés , je vais vous
exposer ici quelles ont été les differentes
espéces de possessions dans les principales
Epoques de la Monarchie.
PREMIER TEMPS.
Les Bourguignons , les Francs , les Saxons
et autres Peuples venus du fond de
l'Allemagne , s'étant emparés de différentes
A OU SI. 1733. 1697
rentes Provinces de la Gaule , leurs Capi- .
caines , et leurs Soldats partagerent nonseulement
les Terres qu'ils venoient de
conquerir , mais encore les dépouilles des
Peuples qu'ils venoient de subjuguer , ce
qu'ils appelloient pour chaque particulier,
sertem , ou ce qui est la même chose,
Allodium , du mot Allemand All , qui
signifie tout , et de Lods , los ou lot , qui
signifie part , portion , ou Partage ; d'où
vient que dans la suite ils ont indistinctement
appelić Allodium tout ce qu'ils
ont possedé comme proprietaires. Je ne
vous citerai sur cela qu'une Lettre du
Pape Jean VIII . où l'on trouve : Proprietates
Bosonis et Engeltrudis quas vos
Alladium dicitis , filiabus eorum hæredibus
restituatis.
Il y avoit une autre sorte de possession
, mais que l'on ne tenoit que de la
grace du Roi, ou de l'élection du peuple ,
ou de la faveur des premiers Officiers de
la Couronne ; c'étoient les D chés pour
léver , conduire et commander les Troupes
de toute une Province . Les Comtés
pour éxécuter les ordres des Ducs , de
ménager les revenus roïaux , et de rendre
la justice dans certains Parlemens , les
Marquisats pour veiller sur les Frontieres
, les Chastellenies pour recevoir nos
A vj
Pria1698
MERCURE DE FRANCE
Princes dans leurs fréquens Voyages , et
cent autres places pareilles qui produisoient
un certain revenu , mais qui ne
passoient point aux héritiers , si ce n'est
dans le cas de ce que nous appellons aujourd'hui
survivance .
La facilité qu'il y eut dans la suite à
avoir de ces Benefices pour les Descendans
, les fit regarder comme des especes
d'héritages ; on en obtint même plusieurs
in Allodium , selon l'interêt ou la bonté
de nos premiers Reis ; et enfin dans de
certaines Révolutions de l'Etat , il en fur
abandonné des plus considérables. Ainsi ,
Monsieur , cette partie de la Neustrie
que nous occupons aujourd'hui , fut- elle
laissée à notre premier Duc Raoul , pour
en jouir comme de son propre bien. Ab
Epia fluviole usque ad mare ut teneat ipse
et successores ejus infundum sempiternum.
>
Jusqu'ici , la maniere de posseder ne
changea point ; on compta toujours les
meubles , les immeubles , les droits et
les actions , dans un seul corps de -possession
, sous le nom d'Aleu. Vous verrez
cela dans plusieurs Titres , et partis
culierement dans celui que je vous al
quelquefois fait voir sur cette matiere
où on lit cette formule : Asserens perjuramentum
suum , res , jura , dominia , et
›
usagia
AOUST. 1733. 1699
usagia inferius annotata ab aliquo non tenere
, sed eadem in Francum purum et libe».
rum Allodium se habere. Examinons maintenant
comment nos premiers François.
divisoient cette possession.
D'abord les Esclaves , les Pierreries , les
Meubles , les Hardes ; ensemble les
Droits , les Actions , et quelquefois même
les Maisons des Villes , faisoient la
premiere partie , sous cette dénomination
Mancipia. Je ne vous citerai point
d'éxemples sur cette portion des Aleuds,
Yous sçavez que dans nos anciennes loix
La maison dans la Ville est souvent mar
quée sous cette dénomination Mancipiata
Casa.
Ensuite les Chevaux , les Boeufs et Va
ches , les Moutons , et generalement tou
tes les bêtes domestiques ; ensemble les
Harnois , les Fourages , les Grains , et
tout ce qui convenoit à ces choses , faisoient
la seconde partie que l'on désignoit
sous ce nom Pecunia. Vous sçavez,
Monsieur , qu'en quelque maniere cela
étoit encore d'usage sous le Regne de notre
Guillaume le Conquerant , puisque
ce Prince deffendant dans le Chap. 9. de
ses Loix , la vente ou l'achapt des bêtes
vives ailleurs que dans les Villes , se sert
de cette expression : Interdicimus ut nulla
peci
1700 MERCURE DE FRANCE
pecunia viva vendatur aut ematur , nisi intra
civitates.
Enfin , les Maisons de Campagne , les
Terres , les Forêts , les Eaux , les Droits
de Chasse et de Parc , formoient la troisiéme
partie que l'on appelloit chez les
Francs Terra Salica sive Francica , parce
qu'en general c'étoit le propre de la valeur
Françoise , et chez les Ripuariens ,
Terra Aviatica , parce qu'ils la tenoient,
non à droit de Conquête , mais au droit
de leurs Ayeux , ausquels les Romains
l'avoient donnée. Voyons présentement
l'ordre de succeder , et à cet égard une
nouvelle division des Aleuds . "
Nos premieres Loix sous le nom hareditas
, font pas er tout en general aux
plus proches parens , mâles , ou femelles
; mais ces mêmes loix portent une
exception pour la Terre : Aviatica , aut
Salica sive Francica , car elles ne veulent
pas que les femmes y ayent aucune
part , et c'est la distinction qu'il ne faut
pas omettre.
>
Ainsi , l'héritage d'une personne , ses
Aleuds , son Patrimoine , forment deux
successions différentes : la premiere , où
l'on comprend tout ce qui est meuble
tout ce qui est héritage de Ville , tout
ce qui est acquêts : la seconde , où sont
renAOUST.
1733. 1708
y renfermées les Terres de Campagnes
ayant fait souche et passé des peres ou
meres aux enfans . Examinez bien , Monsieur
, nos premieres Loix , vous verrez
que cette derniere succession , ou seule
ou jointe à son tout , est appellée hareditatem
paternam aut maternam , et que la
premiere est appellée simplement heredi
tatem. Je passe aux preuves .
La Loy des Ripuariens , au titre de
Alodibus,fait passer en general les Aleuds
aux pere , mere , freres et soeurs , oncles
et tantes , et deinceps usque ad quintumgeniculum
qui proximus fuerit in hæreditatem
succedat. Mais pour cette portion qui est
appeliée Terra Aviatica , tant qu'il y a
des mâles , les filles n'y peuvent rien prétendre.
Sed dum virilis sexus extiterit ,femina
in hæreditatem Aviaticam non suecedat.
Dans les Loix Saliques , au même titre
, nous voyons en general les . Aleuds
passer de même aux pere et mere , freres
et soeurs , oncles et tantes. Si autem nulli
borumfuerint quicumque proximiores fuerint
de paterna generatione ipsi in hæreditatem
succedant. Mais pour cette portion , qui
est appellée Terra Salica , les filles en
sont absolument excluës : De terra verè
Salica nulla portio hæreditatis mulieri veniat,
sed
1702 MERCURE DE FRANCE
•
sed ad virilem sexum tota terra hereditas
perveniat.
ブ
Enfin , Monsieur , dans les Loix de la
Thuringe , ce Païs qui , selon Gregoire
de Tours , avoit été long- tems le séjour
des François , nous trouvons au même
titre de Alodibus , notre distinction d'héritage
, et notre exception en faveur des
mâles clairement établie ; que l'héritage
d'un deffunt , dit cette Loi , soit appréhendé
par le fils , et non par
et non par la fille : si
le deffunt n'a point de fils , que la fille
aye les esclaves , les maisons de Ville , les
troupeaux , l'argent , en un mot ,
cipia et pecunia ; mais que les terres , les
maisons de campagne , les droits de
chasse , en un mot , ce que l'on désigne
sous ce mot terra passe aux plus proches
parens paternels. Hareditatem defuncti filius
, non filia , suscipiat : Si filium non
habuit qui defunctus est , ad filiam pecunia,
et mancipia , terra verò ad proximum paterne
generationis consanguineum pertineat.
man-
C'est dans cette Loy qu'on observe que
quiconque a la Terre , a aussi les équipages
, les droits de la Guerre , et la contribution
dûë par les Vassaux : Ad quemcumque
hæreditas terra pervenerit , ad illum
vestis Bellica , id est Lorica , ultio proximi
et salutio debet pertinere.
C'est
A O UST. 1733. 1703
C'est dans cette Loy qu'on trouve enfin
quel étoit le sort des filles , lorsqu'elles
avoient des freres ; elles n'avoient que
quelques ornemens que leur laissoient
leurs meres , et qui consistoient en Chainettes
, Tresses ou Noeuds , Coliers , Pendans
d'Oreilles , &c. Mater moriens filio
terram , mancipia et pecuniam dimittat , filia
verò spolia colli , id est Murenas , Muscas
, Monilia , Inaures , vestes, Armillas ",
vel quidquid ornamenti proprii videbatur
babuisse.
> Les femmes , comme vous le voyés ;
Monsieur , étoient alors peu avantagées,
car dans ces premiers tems les enfans des
Concubines étant indistinctement appellés
aux successions , avec les enfans des
femmes légitimes , il arrivoit peu que les
successions manquassent de mâles ; cependant
il y avoit des cas où , comme dit
cette Loy , l'héritage passoit de l'Epée à
la Quenouille. Post quintam generationem
filia ex toto, sive de patris , sive matris parte
in hæreditatem succedat ; et tunc demum
hareditas adfusum à lancea transeat.
La liberté que les François , fixés dans
les Gaules par la valeur de Clovis , eurent
de régler le partage de leurs biens
selon les Loix de la Nation , ou les Loix
Romaines , rendit enfin la condition des
fem
1704 MERCURE DE FRANCE
femmes plus avantageuse. On s'accoutu
ma peu à peu aux impressions que les Ecclesiastiques
, qui suivoient le Code de
Théodose , donnoient contre les Loix Saliques
; on poussa même les choses jusqu'à
l'excès , soit en regardant ces Loix comme
détestables , soit en ne mettant aucunes
bornes à la liberté de tester , pour
se soustraire à leurs dispositions.
En effet, nous voïons dans la douzième
Formule de Marculphe , qu'un Pere appelle
l'exclusion des filles en la Terre,
Salique , une Coutume impie : Diuturna
sed impia inter nos consuetudo tenetur , ut de
terrâ paterna sorores cum fratribus portionem
non habeant. Que ce Pere pour cela ordonne
le partage de sa succession entre
ses fils et filles également , sed ego bane
impietatem , &c.
Une femme sous la puissance de son
mari , au point que dans la dix- septiéme
des mêmes Formules , elle l'appelle son
Seigneur et son Maître. Ege ancilla tua
Domine et Jugalis meus , a cependant le
pouvoir de disposer des biens et d'appeller
ses filles à sa succession ; ce qui diminue
encore les avantages que les Loix de
la Nation accordent aux mâles.
-
Enfin dans ce même temps , les Loix
Ecclesiastiques
favorisent encore les femmes
;
AOUST. 1739 : 1705
mes , car elles ordonnent la nécessité de
·les doter ; deffendant même dans le Concile
d'Arles , tenu l'an 524. qu'il ne se
celebre aucun mariage sans dot : Nullum
sine dote fiat conjugium ; décidant ailleurs,
qu'il n'y aura point de dot , où il n'y
aura point de mariage : Ubi nullum omninò
matrimonium ibi nulla dos ; quia opportet
quod constitutio dotis sit facta publicè
et cum solemnitate ad ostium Ecclesia .Voions
présentement les avantages respectifs entre
les mariez.
Lorsqu'il étoit question de contracter ,
on s'assembloit de part et d'autre , en famille
, amis et voisins. D'abord les parens
de l'époux promettoient à la future épouse
une dot qui consistoit alors en quelques
Esclaves , quelques Bestiaux , quelques
meubles et certaine somme d'argent
; ensuite cette convention des parens
se faisoit , comme parlent les Loix
Ripuaires : Per tabularum seu chartarum
instrumenta ; et elle consistoit non-seule
ment en Esclaves , Bestiaux , argent, & c.
mais encore en terres et en richesses considérables
, même des Autels , des Eglises
et des Dixmes.
Le jour des nôces venu , jour qui dans
les premiers- temps arrivoit quelquefois
des années entieres après les fiançailles, er
qui
1706 MERCURE DE FRANCE
;
qui se passoit souvent sans autre cérémo
nie que la conduite de la fiancée chez le
fiancé les parens de l'épouse faisoient
leur présent à l'époux, qui consistoit d'abord
en quelques Flêches , quelque Bou
clier , quelque Cheval , quelque Equipa- ,
ge de Chasse , & c. mais qui dans la suite
a été la possession , ut custos , de tout le
bien de l'Epouse , appellé en ce cas Maritagium
, et la donation d'une partie de
ce même bien , en ce qui consistoit en
meubles ; d'où est venu ce que nous appellons
présentement Don Mobile. Chez
les premiers Saxons , ce qu'on a appellé
depuis Maritagium , étoit nommé Faderfium
, et la portion dont les parens de l'épousée
faisoient présent au mari , et qui
a été appellée Don Mobile, étoit nommée.
dans les premiers temps , Methium, Melphium
ou Mephium.
Lors de la solemnité du mariage ; ad
estium Ecclesia , l'époux donnoit à l'é
pouse la Charte de la dot , arrêtée entre
les deux familles , et ainsi il lui assuroit
en cas de prédécès , ce que l'on a appellé
d'abord Dos , ensuite Dotalitium , enfin
Dotarium , et Doarium , d'où nous avons
fait le mot Donaire , mais qui est bien
different de ce qu'il étoit dans les premiers
temps , puisqu'alors c'étoit réellement
AOUST. 1733
1707
lement la Dot de l'Epouse , donnée par
l'Epoux, selon l'usage , rapporté par Tacite
: Dotem non uxor marito , sed maritus
uxori offert.
Le lendemain, dès le matin , les parens
venans présenter leurs voeux aux nouveaux
mariez , l'Epoux faisoir à l'Epouse,
un présent , appellé d'abord Morgangeba
ou Morgengab en Allemand , et en,
Latin Matutinale donum , enfin osculagium.
aut osculum ; il consistoit en quelques
pierreries , ornemens et hardes. Il est ce
que chez plusieurs on appelle Augment ;
ce que chez d'autres on nomme Onelages;
et ce qu'en Normandie on désigne
Sous le titre de Chambrée , Bagues , et
Joyaux.
"
Les Loix Ripuaires dans le tit. 59.poussent
icy l'attention en faveur de l'Epouse,
jusqu'à fixerà sosols d'or ce qui doit fai
re sa dot , s'il ne lui en a pas été promis ;
elles lui permettent outre cela de retenir
le Morgangeba , et elles luioaccordent
la
tierce partie de ce qui aura été aquis
dans son mariage ; ce qui peut être en
quelque maniere le commencement du
Droit de conquêts, qui , à l'exception de
quelques susages locaux est fixé chez
nous au tiers et tertiam partem de omni res
0
quam
1708 MERCURE DE FRANCE
quam simul conglobaverint sibi studeat vindicare
, vel quicquid ei in Morgangeba tra
ditum fuerat similiterfaciat.
Vous ne voyez encore icy , Monsieur .
que peu de chose en faveur de l'Epoux.
Le Capitulaire de Dagobert , de l'an 630.
ou la Loy des Allemands , tit . 92. va lui
fournir un avantage considérable, en décidant
que si la femme décéde en couche,
et que l'enfant lui survive quelque tems,
la succession maternelle appartiendra au
pere : Siqua Mulier que hæreditatem paternam
habet , post nuptum pragnans peperit
puerum , et in ipsa hori mortua fuerit ,
et infans vivus remanserit aliquanto spatio ,
vel unius hora , ut possit aperire oculos et
videre culmen Domus et quatuor parietes
et posteà defunctus fuerit , hæreditas materna
ad patrem ejus pertineat. Examinez deprès
cette Loy , Monsieur , et vous serez
convaincu qu'elle est la véritable source
de notre Droit de Viduité.
*
Elle ne se contente pas de vouloir que
PEnfant demeure vif une espace ou une
heure de temps ; et infans vivus remanserit
aliquanto spatio vel unius hora ; mais
elle veut que cela soit de telle sorte qu'il
puisse ouvrir les yeux , voir le toît de la
maison , et se tourner vers les quatre
mu
AO
UST.
1733-
1709
murailles ; ut possit aperire oculos et videre
culmen domûs et quatuor parietes. Ce n'est «
pas assez ; la même Loy nous assûre que
ce n'est que quand le pere a des témoins
de toutes ces choses , qu'il peut conserver
son droit. Et tamen si testes habet pater
ejus quod vidissent, illum infantem oculos
aperire et potuisset culmen domus videre et
quatuor parietes , tunc pater ejus habeat li- "
centiam cum lege ipsas res deffendere. Enfin
la Loy ajoute que s'il en est
autrement
celui auquel
appartient la propriété doit
l'emporter Si autem aliter cujus est proprietas
ipse
conquirat. Voilà
expressément ,
Monsieur,les
dispositions que nous trouvons
dans les Loix du Droit de Viduité
en
Angleterre , en Ecosse , en France , en
Normandie , et ailleurs.
La suitepour le Mercure prochain.
lement de Rollen , sur le Droit de Viduité
le Donaire , le Don mobile , et les autres
avantages des gens mariez en Nor
mandie.
V
-
7 :6 7
Ous voulez absolument Monsieur
, que je vous explique ce que
c'est que notre Droit de Viduité , et vous
souhaitez qu'en même temps je vous
donne quelque idée des autres Droits des
Gens mariez en notre Province ; vous allez
être satisfait : Voici sur cela mes Observations.
Selon l'article 382. de notre
Coutume : Homme ayant eu un enfant , né
vif de sa femme , jouit par usufruit , tant
qu'il se tient en viduité , de tout le revenu
appartenant à saditte femme , lors de son
décès , encore que l'enfant soit mort avant la
dissolution du mariage.
Les Auteurs sont partagez sur l'origine
, l'essence , et les effets de ce Droit.
1. Les Anglois prétendent qu'il a pris
naissance chez eux : Litleton assurant
même qu'il étoit appellé Curtesie d'Angleterre
, parce que l'on n'en use en aucun
autre réalme , fors que tant seulement en Engleterre.
Nos Normands au contraire,sur le
texte
AOUST. 1733- 1695
que Texte de l'ancien Coutumier , disent
nous l'avons porté chez les Anglois . Consuetudo
est enim in Normannia ex antiquitate
approbata ; et plusieurs Auteurs François
croient le voir dans les Capitulaires de
nos premiers Rois ; ce qui fait dire à l'un
d'eux contre Cowel, Smith , et Litleton ,
Illa est verè nationis nostra -humanitas.
que
2°. Quelques-uns ont avancé que pour
acquerir par le mari cet avantage , il
suffisoit l'enfant eut été conçû , et que
la mere eût témoigné l'avoir senti remuer
dans ses flancs. Quelques autres ,
au contraire , ont dit que l'enfant devoit
être absolument sorti des entrailles de sa
mere, et que des gens dignes de foy l'eussent
vû vif; plusieurs se sont persuadé
qu'il ne suffisoit pas que l'enfant eut été
vû remuer,mais qu'il falloit encore qu'on
l'eut entendu pleurer ou crier.
3. Il y en a qui pensent que cet usufruit
est acquis par la volonté seule de la
Loy : Beneficio Legis ; d'autres , au contraire
, soutiennent que c'est une possession
à droit successif : Fure hæreditario ;
mais d'une espece particuliere; et plusieurs
représentent ce droit comme une espece
de legs , que la Loy fait faire par la fem- ·
me ,jure nuptiali , à celui qui l'a renduë
féconde. Voici , Monsieur , de quoi vous
Ay Can
1696 MERCURE DE FRANCE
convaincre là dessus. 1 ° .Ce droit, comme
ce qui forme toute notre ancienne Coûtume
, ( je n'en excepte pas même la clameur
de Haro ) vient des Loix des premiers
Rois de France , que nos premiers
Ducs ont adoptées , en y faisant quelques
changemens , et Guillaume le Conquerant
l'a porté en Angleterre , d'où il est
même passé en Ecosse. 2° . A prendre ce
droit dans le sens où il a été introduit , il
ne peut être acquis au mari que quand
l'enfant a été vû remuer , et qu'il a été
entendu crier. 3 ° . Ce même droit dans
son origine étoit une espéce de succession
, il a été ensuite une véritable donation
, et à présent ce n'est ni succession ,
ni donation , mais un avantage de la loy
qui tient de l'une et de l'autre.
Pour faire cette démonstration
par or
dre , et pour vous donner les éclaircissemens
que vous demandés , je vais vous
exposer ici quelles ont été les differentes
espéces de possessions dans les principales
Epoques de la Monarchie.
PREMIER TEMPS.
Les Bourguignons , les Francs , les Saxons
et autres Peuples venus du fond de
l'Allemagne , s'étant emparés de différentes
A OU SI. 1733. 1697
rentes Provinces de la Gaule , leurs Capi- .
caines , et leurs Soldats partagerent nonseulement
les Terres qu'ils venoient de
conquerir , mais encore les dépouilles des
Peuples qu'ils venoient de subjuguer , ce
qu'ils appelloient pour chaque particulier,
sertem , ou ce qui est la même chose,
Allodium , du mot Allemand All , qui
signifie tout , et de Lods , los ou lot , qui
signifie part , portion , ou Partage ; d'où
vient que dans la suite ils ont indistinctement
appelić Allodium tout ce qu'ils
ont possedé comme proprietaires. Je ne
vous citerai sur cela qu'une Lettre du
Pape Jean VIII . où l'on trouve : Proprietates
Bosonis et Engeltrudis quas vos
Alladium dicitis , filiabus eorum hæredibus
restituatis.
Il y avoit une autre sorte de possession
, mais que l'on ne tenoit que de la
grace du Roi, ou de l'élection du peuple ,
ou de la faveur des premiers Officiers de
la Couronne ; c'étoient les D chés pour
léver , conduire et commander les Troupes
de toute une Province . Les Comtés
pour éxécuter les ordres des Ducs , de
ménager les revenus roïaux , et de rendre
la justice dans certains Parlemens , les
Marquisats pour veiller sur les Frontieres
, les Chastellenies pour recevoir nos
A vj
Pria1698
MERCURE DE FRANCE
Princes dans leurs fréquens Voyages , et
cent autres places pareilles qui produisoient
un certain revenu , mais qui ne
passoient point aux héritiers , si ce n'est
dans le cas de ce que nous appellons aujourd'hui
survivance .
La facilité qu'il y eut dans la suite à
avoir de ces Benefices pour les Descendans
, les fit regarder comme des especes
d'héritages ; on en obtint même plusieurs
in Allodium , selon l'interêt ou la bonté
de nos premiers Reis ; et enfin dans de
certaines Révolutions de l'Etat , il en fur
abandonné des plus considérables. Ainsi ,
Monsieur , cette partie de la Neustrie
que nous occupons aujourd'hui , fut- elle
laissée à notre premier Duc Raoul , pour
en jouir comme de son propre bien. Ab
Epia fluviole usque ad mare ut teneat ipse
et successores ejus infundum sempiternum.
>
Jusqu'ici , la maniere de posseder ne
changea point ; on compta toujours les
meubles , les immeubles , les droits et
les actions , dans un seul corps de -possession
, sous le nom d'Aleu. Vous verrez
cela dans plusieurs Titres , et partis
culierement dans celui que je vous al
quelquefois fait voir sur cette matiere
où on lit cette formule : Asserens perjuramentum
suum , res , jura , dominia , et
›
usagia
AOUST. 1733. 1699
usagia inferius annotata ab aliquo non tenere
, sed eadem in Francum purum et libe».
rum Allodium se habere. Examinons maintenant
comment nos premiers François.
divisoient cette possession.
D'abord les Esclaves , les Pierreries , les
Meubles , les Hardes ; ensemble les
Droits , les Actions , et quelquefois même
les Maisons des Villes , faisoient la
premiere partie , sous cette dénomination
Mancipia. Je ne vous citerai point
d'éxemples sur cette portion des Aleuds,
Yous sçavez que dans nos anciennes loix
La maison dans la Ville est souvent mar
quée sous cette dénomination Mancipiata
Casa.
Ensuite les Chevaux , les Boeufs et Va
ches , les Moutons , et generalement tou
tes les bêtes domestiques ; ensemble les
Harnois , les Fourages , les Grains , et
tout ce qui convenoit à ces choses , faisoient
la seconde partie que l'on désignoit
sous ce nom Pecunia. Vous sçavez,
Monsieur , qu'en quelque maniere cela
étoit encore d'usage sous le Regne de notre
Guillaume le Conquerant , puisque
ce Prince deffendant dans le Chap. 9. de
ses Loix , la vente ou l'achapt des bêtes
vives ailleurs que dans les Villes , se sert
de cette expression : Interdicimus ut nulla
peci
1700 MERCURE DE FRANCE
pecunia viva vendatur aut ematur , nisi intra
civitates.
Enfin , les Maisons de Campagne , les
Terres , les Forêts , les Eaux , les Droits
de Chasse et de Parc , formoient la troisiéme
partie que l'on appelloit chez les
Francs Terra Salica sive Francica , parce
qu'en general c'étoit le propre de la valeur
Françoise , et chez les Ripuariens ,
Terra Aviatica , parce qu'ils la tenoient,
non à droit de Conquête , mais au droit
de leurs Ayeux , ausquels les Romains
l'avoient donnée. Voyons présentement
l'ordre de succeder , et à cet égard une
nouvelle division des Aleuds . "
Nos premieres Loix sous le nom hareditas
, font pas er tout en general aux
plus proches parens , mâles , ou femelles
; mais ces mêmes loix portent une
exception pour la Terre : Aviatica , aut
Salica sive Francica , car elles ne veulent
pas que les femmes y ayent aucune
part , et c'est la distinction qu'il ne faut
pas omettre.
>
Ainsi , l'héritage d'une personne , ses
Aleuds , son Patrimoine , forment deux
successions différentes : la premiere , où
l'on comprend tout ce qui est meuble
tout ce qui est héritage de Ville , tout
ce qui est acquêts : la seconde , où sont
renAOUST.
1733. 1708
y renfermées les Terres de Campagnes
ayant fait souche et passé des peres ou
meres aux enfans . Examinez bien , Monsieur
, nos premieres Loix , vous verrez
que cette derniere succession , ou seule
ou jointe à son tout , est appellée hareditatem
paternam aut maternam , et que la
premiere est appellée simplement heredi
tatem. Je passe aux preuves .
La Loy des Ripuariens , au titre de
Alodibus,fait passer en general les Aleuds
aux pere , mere , freres et soeurs , oncles
et tantes , et deinceps usque ad quintumgeniculum
qui proximus fuerit in hæreditatem
succedat. Mais pour cette portion qui est
appeliée Terra Aviatica , tant qu'il y a
des mâles , les filles n'y peuvent rien prétendre.
Sed dum virilis sexus extiterit ,femina
in hæreditatem Aviaticam non suecedat.
Dans les Loix Saliques , au même titre
, nous voyons en general les . Aleuds
passer de même aux pere et mere , freres
et soeurs , oncles et tantes. Si autem nulli
borumfuerint quicumque proximiores fuerint
de paterna generatione ipsi in hæreditatem
succedant. Mais pour cette portion , qui
est appellée Terra Salica , les filles en
sont absolument excluës : De terra verè
Salica nulla portio hæreditatis mulieri veniat,
sed
1702 MERCURE DE FRANCE
•
sed ad virilem sexum tota terra hereditas
perveniat.
ブ
Enfin , Monsieur , dans les Loix de la
Thuringe , ce Païs qui , selon Gregoire
de Tours , avoit été long- tems le séjour
des François , nous trouvons au même
titre de Alodibus , notre distinction d'héritage
, et notre exception en faveur des
mâles clairement établie ; que l'héritage
d'un deffunt , dit cette Loi , soit appréhendé
par le fils , et non par
et non par la fille : si
le deffunt n'a point de fils , que la fille
aye les esclaves , les maisons de Ville , les
troupeaux , l'argent , en un mot ,
cipia et pecunia ; mais que les terres , les
maisons de campagne , les droits de
chasse , en un mot , ce que l'on désigne
sous ce mot terra passe aux plus proches
parens paternels. Hareditatem defuncti filius
, non filia , suscipiat : Si filium non
habuit qui defunctus est , ad filiam pecunia,
et mancipia , terra verò ad proximum paterne
generationis consanguineum pertineat.
man-
C'est dans cette Loy qu'on observe que
quiconque a la Terre , a aussi les équipages
, les droits de la Guerre , et la contribution
dûë par les Vassaux : Ad quemcumque
hæreditas terra pervenerit , ad illum
vestis Bellica , id est Lorica , ultio proximi
et salutio debet pertinere.
C'est
A O UST. 1733. 1703
C'est dans cette Loy qu'on trouve enfin
quel étoit le sort des filles , lorsqu'elles
avoient des freres ; elles n'avoient que
quelques ornemens que leur laissoient
leurs meres , et qui consistoient en Chainettes
, Tresses ou Noeuds , Coliers , Pendans
d'Oreilles , &c. Mater moriens filio
terram , mancipia et pecuniam dimittat , filia
verò spolia colli , id est Murenas , Muscas
, Monilia , Inaures , vestes, Armillas ",
vel quidquid ornamenti proprii videbatur
babuisse.
> Les femmes , comme vous le voyés ;
Monsieur , étoient alors peu avantagées,
car dans ces premiers tems les enfans des
Concubines étant indistinctement appellés
aux successions , avec les enfans des
femmes légitimes , il arrivoit peu que les
successions manquassent de mâles ; cependant
il y avoit des cas où , comme dit
cette Loy , l'héritage passoit de l'Epée à
la Quenouille. Post quintam generationem
filia ex toto, sive de patris , sive matris parte
in hæreditatem succedat ; et tunc demum
hareditas adfusum à lancea transeat.
La liberté que les François , fixés dans
les Gaules par la valeur de Clovis , eurent
de régler le partage de leurs biens
selon les Loix de la Nation , ou les Loix
Romaines , rendit enfin la condition des
fem
1704 MERCURE DE FRANCE
femmes plus avantageuse. On s'accoutu
ma peu à peu aux impressions que les Ecclesiastiques
, qui suivoient le Code de
Théodose , donnoient contre les Loix Saliques
; on poussa même les choses jusqu'à
l'excès , soit en regardant ces Loix comme
détestables , soit en ne mettant aucunes
bornes à la liberté de tester , pour
se soustraire à leurs dispositions.
En effet, nous voïons dans la douzième
Formule de Marculphe , qu'un Pere appelle
l'exclusion des filles en la Terre,
Salique , une Coutume impie : Diuturna
sed impia inter nos consuetudo tenetur , ut de
terrâ paterna sorores cum fratribus portionem
non habeant. Que ce Pere pour cela ordonne
le partage de sa succession entre
ses fils et filles également , sed ego bane
impietatem , &c.
Une femme sous la puissance de son
mari , au point que dans la dix- septiéme
des mêmes Formules , elle l'appelle son
Seigneur et son Maître. Ege ancilla tua
Domine et Jugalis meus , a cependant le
pouvoir de disposer des biens et d'appeller
ses filles à sa succession ; ce qui diminue
encore les avantages que les Loix de
la Nation accordent aux mâles.
-
Enfin dans ce même temps , les Loix
Ecclesiastiques
favorisent encore les femmes
;
AOUST. 1739 : 1705
mes , car elles ordonnent la nécessité de
·les doter ; deffendant même dans le Concile
d'Arles , tenu l'an 524. qu'il ne se
celebre aucun mariage sans dot : Nullum
sine dote fiat conjugium ; décidant ailleurs,
qu'il n'y aura point de dot , où il n'y
aura point de mariage : Ubi nullum omninò
matrimonium ibi nulla dos ; quia opportet
quod constitutio dotis sit facta publicè
et cum solemnitate ad ostium Ecclesia .Voions
présentement les avantages respectifs entre
les mariez.
Lorsqu'il étoit question de contracter ,
on s'assembloit de part et d'autre , en famille
, amis et voisins. D'abord les parens
de l'époux promettoient à la future épouse
une dot qui consistoit alors en quelques
Esclaves , quelques Bestiaux , quelques
meubles et certaine somme d'argent
; ensuite cette convention des parens
se faisoit , comme parlent les Loix
Ripuaires : Per tabularum seu chartarum
instrumenta ; et elle consistoit non-seule
ment en Esclaves , Bestiaux , argent, & c.
mais encore en terres et en richesses considérables
, même des Autels , des Eglises
et des Dixmes.
Le jour des nôces venu , jour qui dans
les premiers- temps arrivoit quelquefois
des années entieres après les fiançailles, er
qui
1706 MERCURE DE FRANCE
;
qui se passoit souvent sans autre cérémo
nie que la conduite de la fiancée chez le
fiancé les parens de l'épouse faisoient
leur présent à l'époux, qui consistoit d'abord
en quelques Flêches , quelque Bou
clier , quelque Cheval , quelque Equipa- ,
ge de Chasse , & c. mais qui dans la suite
a été la possession , ut custos , de tout le
bien de l'Epouse , appellé en ce cas Maritagium
, et la donation d'une partie de
ce même bien , en ce qui consistoit en
meubles ; d'où est venu ce que nous appellons
présentement Don Mobile. Chez
les premiers Saxons , ce qu'on a appellé
depuis Maritagium , étoit nommé Faderfium
, et la portion dont les parens de l'épousée
faisoient présent au mari , et qui
a été appellée Don Mobile, étoit nommée.
dans les premiers temps , Methium, Melphium
ou Mephium.
Lors de la solemnité du mariage ; ad
estium Ecclesia , l'époux donnoit à l'é
pouse la Charte de la dot , arrêtée entre
les deux familles , et ainsi il lui assuroit
en cas de prédécès , ce que l'on a appellé
d'abord Dos , ensuite Dotalitium , enfin
Dotarium , et Doarium , d'où nous avons
fait le mot Donaire , mais qui est bien
different de ce qu'il étoit dans les premiers
temps , puisqu'alors c'étoit réellement
AOUST. 1733
1707
lement la Dot de l'Epouse , donnée par
l'Epoux, selon l'usage , rapporté par Tacite
: Dotem non uxor marito , sed maritus
uxori offert.
Le lendemain, dès le matin , les parens
venans présenter leurs voeux aux nouveaux
mariez , l'Epoux faisoir à l'Epouse,
un présent , appellé d'abord Morgangeba
ou Morgengab en Allemand , et en,
Latin Matutinale donum , enfin osculagium.
aut osculum ; il consistoit en quelques
pierreries , ornemens et hardes. Il est ce
que chez plusieurs on appelle Augment ;
ce que chez d'autres on nomme Onelages;
et ce qu'en Normandie on désigne
Sous le titre de Chambrée , Bagues , et
Joyaux.
"
Les Loix Ripuaires dans le tit. 59.poussent
icy l'attention en faveur de l'Epouse,
jusqu'à fixerà sosols d'or ce qui doit fai
re sa dot , s'il ne lui en a pas été promis ;
elles lui permettent outre cela de retenir
le Morgangeba , et elles luioaccordent
la
tierce partie de ce qui aura été aquis
dans son mariage ; ce qui peut être en
quelque maniere le commencement du
Droit de conquêts, qui , à l'exception de
quelques susages locaux est fixé chez
nous au tiers et tertiam partem de omni res
0
quam
1708 MERCURE DE FRANCE
quam simul conglobaverint sibi studeat vindicare
, vel quicquid ei in Morgangeba tra
ditum fuerat similiterfaciat.
Vous ne voyez encore icy , Monsieur .
que peu de chose en faveur de l'Epoux.
Le Capitulaire de Dagobert , de l'an 630.
ou la Loy des Allemands , tit . 92. va lui
fournir un avantage considérable, en décidant
que si la femme décéde en couche,
et que l'enfant lui survive quelque tems,
la succession maternelle appartiendra au
pere : Siqua Mulier que hæreditatem paternam
habet , post nuptum pragnans peperit
puerum , et in ipsa hori mortua fuerit ,
et infans vivus remanserit aliquanto spatio ,
vel unius hora , ut possit aperire oculos et
videre culmen Domus et quatuor parietes
et posteà defunctus fuerit , hæreditas materna
ad patrem ejus pertineat. Examinez deprès
cette Loy , Monsieur , et vous serez
convaincu qu'elle est la véritable source
de notre Droit de Viduité.
*
Elle ne se contente pas de vouloir que
PEnfant demeure vif une espace ou une
heure de temps ; et infans vivus remanserit
aliquanto spatio vel unius hora ; mais
elle veut que cela soit de telle sorte qu'il
puisse ouvrir les yeux , voir le toît de la
maison , et se tourner vers les quatre
mu
AO
UST.
1733-
1709
murailles ; ut possit aperire oculos et videre
culmen domûs et quatuor parietes. Ce n'est «
pas assez ; la même Loy nous assûre que
ce n'est que quand le pere a des témoins
de toutes ces choses , qu'il peut conserver
son droit. Et tamen si testes habet pater
ejus quod vidissent, illum infantem oculos
aperire et potuisset culmen domus videre et
quatuor parietes , tunc pater ejus habeat li- "
centiam cum lege ipsas res deffendere. Enfin
la Loy ajoute que s'il en est
autrement
celui auquel
appartient la propriété doit
l'emporter Si autem aliter cujus est proprietas
ipse
conquirat. Voilà
expressément ,
Monsieur,les
dispositions que nous trouvons
dans les Loix du Droit de Viduité
en
Angleterre , en Ecosse , en France , en
Normandie , et ailleurs.
La suitepour le Mercure prochain.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen, sur le Droit de Viduité, le Doüaire, le Don mobile, et les autres avantages des gens mariez en Normandie.
La lettre de M. Clerot, avocat au Parlement de Rouen, expose le droit de viduité en Normandie et divers droits des époux dans cette province. Selon l'article 382 de la coutume normande, un homme ayant eu un enfant né vivant de sa femme jouit par usufruit des revenus de la femme décédée, même si l'enfant meurt avant la dissolution du mariage. Les origines et les effets de ce droit sont débattus : les Anglais le revendiquent comme leur, tandis que les Normands affirment l'avoir apporté en Angleterre. Les auteurs divergent également sur les conditions d'acquisition de ce droit, notamment la nécessité que l'enfant soit vu remuer ou entendu crier. Le droit de viduité est perçu différemment selon les auteurs : certains le voient comme une succession, d'autres comme une donation ou un legs fait par la loi. Historiquement, ce droit provient des lois des premiers rois de France, adoptées par les ducs de Normandie et portées en Angleterre par Guillaume le Conquerant. Il a évolué au fil du temps, passant d'une succession à une donation, puis à un avantage légal mixte. Le texte détaille également les différentes formes de possession et de succession dans les principales époques de la monarchie française. Les peuples germaniques, comme les Bourguignons et les Francs, partageaient les terres conquises et les dépouilles des peuples soumis, appelées allodium. Il existait aussi des bénéfices tenus de la grâce du roi ou de l'élection du peuple, qui ne passaient pas aux héritiers sauf en cas de survivance. Ces bénéfices furent progressivement regardés comme des héritages et parfois transformés en allodium. Les possessions étaient divisées en trois parties : les mancipia (esclaves, meubles, droits), la pecunia (bêtes domestiques, harnois, grains), et la terra (terres, forêts, droits de chasse). Les lois saliques et ripuariennes excluaient les femmes de la succession des terres, réservant ces biens aux mâles. Les femmes avaient cependant accès aux meubles et aux biens acquis. Cette distinction entre héritage meuble et héritage foncier est fondamentale dans les lois franques. Les lois ecclésiastiques, telles que celles du Concile d'Arles en 524, imposaient la nécessité d'une dot pour les femmes, stipulant que tout mariage devait inclure une dot. Lors des fiançailles, les parents de l'époux promettaient une dot à la future épouse, composée de biens divers comme des esclaves, du bétail, des meubles et de l'argent. Cette convention était formalisée par des documents légaux. Le jour du mariage, les parents de l'épouse offraient des présents à l'époux, qui pouvaient inclure des armes, des chevaux ou des biens mobiliers. Ces présents évoluèrent pour devenir la possession de l'épouse, appelée Maritagium. L'époux, à son tour, donnait à l'épouse une charte de la dot, lui assurant des biens en cas de prédécès. Les Lois Ripuaires accordaient des protections spécifiques à l'épouse, fixant la valeur de la dot et permettant à l'épouse de conserver certains biens comme le Morgangeba, un présent offert le lendemain du mariage. Elles lui accordaient également un tiers des biens acquis pendant le mariage, précurseur du droit de conquêts. Le Capitulaire de Dagobert, en 630, établissait que si une femme décédait en couches et que l'enfant survivait, la succession maternelle revenait au père. Cette loi est considérée comme la source du droit de viduité, adopté dans plusieurs pays européens, y compris l'Angleterre, l'Écosse, la France et la Normandie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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42
p. 2047-2052
EXTRAIT de la petite Piece de l'Isle du Mariage, de l'Opera Comique, représentée le 20. Août, annoncée dans le dernier Mercure.
Début :
Le Théatre représente une Isle, et la Mer dans l'éloignement ; on y voit [...]
Mots clefs :
Hymen, Époux, Fille, Aimer, Temple, Amour, Amant, Vaudeville, Opéra-Comique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT de la petite Piece de l'Isle du Mariage, de l'Opera Comique, représentée le 20. Août, annoncée dans le dernier Mercure.
EXTRAIT de la petite Piece de l'Isle
du Mariage , de l'Opera Comique, représentée
le 20. Août , annoncée dans le
dernier Mercure.
L
E Théatre représente une Isle , et
la Mer dans l'éloignement ; on y voit
le Temple de l'Hymen caractérisé avec
ses attributs. L'Hymen ouvre la Scene
par ce Vaudeville , sur l'Air des Folies
d'Espagne.
Tendres Epoux , dont j'ai fini les peines,
Vous , qui goûtez les plaisirs les plus doux ,
Chantez ici le pouvoir de mes chaines ;
Dans ces beaux lieux , venez , heureux Epoux.
L'Hymen surpris de ne voir personne ,
continue de les appeller et de les exciter
au plaisir. L'Indifference personifiée paroît
seule , et chaute sur l'Air du Badinage.
Pour un Dieu comme vous
Vous n'êtes pas trop sage
D'insulter aux Epoux ,
Dans leur triste esclavage ;
Aujourd'hui qui s'engage ,
Sons les loix de l'Hymen ,
Demain ,
Renonce au badinage.
Gij L'In2048
MERCURE DE FRANCE
L'Indifference lui fait entendre que
les coeurs lui appartiennent de droit ;
aussi-tôt qu'ils sont sous son Empire , mais
Hymen rejette sur elle les mauvais procedez
des Epoux , & c.
Un Vieillard survient , qui a épousé
par inclination une jeune fille ; il se plaint
à l'Hymen de n'être point aimé , celuicy
lui répond que c'est plutôt sa faute
que la sienne , et qu'il ne doit pas lui
imputer une sottise que l'Amour lui a
fait faire , & c.
Une petite fille arrive , qui dit à
'Hymen qu'elle va se marier à un Amant
qu'elle aime , et que sa Mere veut lui
en donner un autre qu'elle n'aime point;
elle fait le portrait de tous les deux par
ce Vaudeville , qu'elle chante sur un Air
de la Comédie Italienne:
L'un est contrariant , farouche ;
Il n'a que des sermons en bouche ;
C'est un vrai Gaulois,
LOKA
L'autre est complaisant et traitable
Il badine , il aime la rable ,
C'est un vrai François ,
Autre sur l'Air des Débuts,
Quand celui-cy me sçait seulette ,
Pans ma chambre il aime à monter ;
D'abord
س و
LAYA DIL
2949 *755•
Dabord à mon col il se jette.
L'Hymen
C'est fort bien débuter.
La petite Fille.
Mais l'autre avec un air benest ,
Attend qu'on me fasse descendre'
Il me salue et puis se taist.
L'Hymen.
C'est mal s'y prendre.
La petite Fille quitte l'Hymen en le
conjurant de l'unir à l'Amant qu'elle
aime , & c.
- Un Gascon arrive et dit à l'Hymen
que si complaisance l'a conduit dans
son Temple , plutôt que lAmour , et
qu'il se fait violence pour épouser une
fille , belle , riche , sage , jeune & noble ,
il chante sur l'Air du Cap de bonne esperance.
J'attendris la plus cruelle ,
Panéantis son orgueil ,
La Beauté la plus rebelle .
M'évite comme un écueil ;
Aux Maris je fais la guerre
Mon aspect les desespere ;
Je suis leur épouvantail .
L'Univers est mon Serrail.
Ginj I
2050 MERCURE DE FRANCE
Il dit en sortant qu'il ne veut poing
se gêner en rien , et qu'il est comptable
de tous ses momens à l'Amour.
Un Suisse survient , qui se loüe fort
de l'Hymen , puisqu'il lui a donné une
femme qui , non seulement à la complaisance
de le laisser boire tant qu'il
veut , mais qui boit aussi de même pour
lui tenir compagnie.
Une jeune femme vient se plaindre
au Dieu de l'Hymen , de ce que depuis
qu'elle est mariée , son Mari lui préfere
une Maîtresse laide et coquette.
L'Hymen la plaint et blâme l'injustice
de son Epoux ; elle répond par ce Vaudeville
, sur l'Air : Charmante Gabrielle.
L'Amant est tout de flamme ,
Quand il veut être Epoux ,
Mais l'Hymen dans son ame
Eteint des feux si doux :
Triste ceremonię
Malheureux jour !
Si -tôt qu'on se marie ,
Adieu l'Amour.
Elle quitte l'Hymen , qui lui dit de
tout esperer de ses charmes et de sa
vertu .
Un gros Fermier vient remercier l'Hy .
men ,
SEPTEMBRE. 1733. 201
men , de lui avoir donné une femme
qui , par sa bonne mine , fait venir l'eau
au Moulin , il lui fait entendre qu'elle
est aimée du Seigneur de son Village
qui est complaisant , généreux et qu'il
a mille bontez pour lui ; l'Hymen répond
qu'il est charmé d'avoir fait son
bonheur et chante sur l'Air des Fraises.
Combien d'Epoux malheureux ,
Pour mieux vivre à leur aise ,
Prudemment ferment les yeux ,
Et suivent l'exemple heureux ,
Dé Blaise *, de Blaise , de Blaise
Léonore arrive avec sa Suivante Olivette
; elle est fort surprise de ne pas
trouver Léandre son Amant au Temple
de l'Hymen ce Dieu la questionne
et lui demande quel chemin elle a pris
pour arriver dans son Isle ; elle lui répond
sur l'Air de la Ceinture.
Nous avons du Temple d'Amour ,
Parcouru le séjour aimable.
L'Hymen.
Pour arriver droit à ma Cour ,
La route n'est pas favorable.
Enfin Léandre arrive , accompagné de
Pierrot , qui dit à Olivette qu'ayant pris
Giiij . le
2052 MERCURE DE FRANCE
le même chemin que son Maître , elle
doit aussi faire son bonheur. Léandre
épouse Léonore sous les auspices de l'Hymen
, qui leur promet mille douceurs ,
à quoi Olivette répond sur l'Air du
Charivari.
L'Hymen dore la pilule ,
C'est un Matois .
Dès qu'une fille crédule ,
Est sous ses Loix ,
Que fait près d'elle sọn Mary
Charivari.
Léandre dit à sa Maîtresse , sur l'Air
J'entends déja le bruit des Armes.
Couronnez l'ardeur qui me presse ,
Dans ce Temple portons nos pas ;
L'Amour m'y conduira sans cesse
Oui , j'en jure par vos appas.
Léonore.
C'est l'Amant qui fait la promesse ;
Mais l'Epoux ne la tiendra. pas.
Cette Piece , qui a été goûtée du Pưblic
, finit par un Balet caractérisé , sui .
vi d'un Vaudeville ; elle est de la conposition
de M. Carolet , qui travaille à
donner un 9. volume du Théatre de la
Foire , qui contiendra onze Pieces de sa
composition.
du Mariage , de l'Opera Comique, représentée
le 20. Août , annoncée dans le
dernier Mercure.
L
E Théatre représente une Isle , et
la Mer dans l'éloignement ; on y voit
le Temple de l'Hymen caractérisé avec
ses attributs. L'Hymen ouvre la Scene
par ce Vaudeville , sur l'Air des Folies
d'Espagne.
Tendres Epoux , dont j'ai fini les peines,
Vous , qui goûtez les plaisirs les plus doux ,
Chantez ici le pouvoir de mes chaines ;
Dans ces beaux lieux , venez , heureux Epoux.
L'Hymen surpris de ne voir personne ,
continue de les appeller et de les exciter
au plaisir. L'Indifference personifiée paroît
seule , et chaute sur l'Air du Badinage.
Pour un Dieu comme vous
Vous n'êtes pas trop sage
D'insulter aux Epoux ,
Dans leur triste esclavage ;
Aujourd'hui qui s'engage ,
Sons les loix de l'Hymen ,
Demain ,
Renonce au badinage.
Gij L'In2048
MERCURE DE FRANCE
L'Indifference lui fait entendre que
les coeurs lui appartiennent de droit ;
aussi-tôt qu'ils sont sous son Empire , mais
Hymen rejette sur elle les mauvais procedez
des Epoux , & c.
Un Vieillard survient , qui a épousé
par inclination une jeune fille ; il se plaint
à l'Hymen de n'être point aimé , celuicy
lui répond que c'est plutôt sa faute
que la sienne , et qu'il ne doit pas lui
imputer une sottise que l'Amour lui a
fait faire , & c.
Une petite fille arrive , qui dit à
'Hymen qu'elle va se marier à un Amant
qu'elle aime , et que sa Mere veut lui
en donner un autre qu'elle n'aime point;
elle fait le portrait de tous les deux par
ce Vaudeville , qu'elle chante sur un Air
de la Comédie Italienne:
L'un est contrariant , farouche ;
Il n'a que des sermons en bouche ;
C'est un vrai Gaulois,
LOKA
L'autre est complaisant et traitable
Il badine , il aime la rable ,
C'est un vrai François ,
Autre sur l'Air des Débuts,
Quand celui-cy me sçait seulette ,
Pans ma chambre il aime à monter ;
D'abord
س و
LAYA DIL
2949 *755•
Dabord à mon col il se jette.
L'Hymen
C'est fort bien débuter.
La petite Fille.
Mais l'autre avec un air benest ,
Attend qu'on me fasse descendre'
Il me salue et puis se taist.
L'Hymen.
C'est mal s'y prendre.
La petite Fille quitte l'Hymen en le
conjurant de l'unir à l'Amant qu'elle
aime , & c.
- Un Gascon arrive et dit à l'Hymen
que si complaisance l'a conduit dans
son Temple , plutôt que lAmour , et
qu'il se fait violence pour épouser une
fille , belle , riche , sage , jeune & noble ,
il chante sur l'Air du Cap de bonne esperance.
J'attendris la plus cruelle ,
Panéantis son orgueil ,
La Beauté la plus rebelle .
M'évite comme un écueil ;
Aux Maris je fais la guerre
Mon aspect les desespere ;
Je suis leur épouvantail .
L'Univers est mon Serrail.
Ginj I
2050 MERCURE DE FRANCE
Il dit en sortant qu'il ne veut poing
se gêner en rien , et qu'il est comptable
de tous ses momens à l'Amour.
Un Suisse survient , qui se loüe fort
de l'Hymen , puisqu'il lui a donné une
femme qui , non seulement à la complaisance
de le laisser boire tant qu'il
veut , mais qui boit aussi de même pour
lui tenir compagnie.
Une jeune femme vient se plaindre
au Dieu de l'Hymen , de ce que depuis
qu'elle est mariée , son Mari lui préfere
une Maîtresse laide et coquette.
L'Hymen la plaint et blâme l'injustice
de son Epoux ; elle répond par ce Vaudeville
, sur l'Air : Charmante Gabrielle.
L'Amant est tout de flamme ,
Quand il veut être Epoux ,
Mais l'Hymen dans son ame
Eteint des feux si doux :
Triste ceremonię
Malheureux jour !
Si -tôt qu'on se marie ,
Adieu l'Amour.
Elle quitte l'Hymen , qui lui dit de
tout esperer de ses charmes et de sa
vertu .
Un gros Fermier vient remercier l'Hy .
men ,
SEPTEMBRE. 1733. 201
men , de lui avoir donné une femme
qui , par sa bonne mine , fait venir l'eau
au Moulin , il lui fait entendre qu'elle
est aimée du Seigneur de son Village
qui est complaisant , généreux et qu'il
a mille bontez pour lui ; l'Hymen répond
qu'il est charmé d'avoir fait son
bonheur et chante sur l'Air des Fraises.
Combien d'Epoux malheureux ,
Pour mieux vivre à leur aise ,
Prudemment ferment les yeux ,
Et suivent l'exemple heureux ,
Dé Blaise *, de Blaise , de Blaise
Léonore arrive avec sa Suivante Olivette
; elle est fort surprise de ne pas
trouver Léandre son Amant au Temple
de l'Hymen ce Dieu la questionne
et lui demande quel chemin elle a pris
pour arriver dans son Isle ; elle lui répond
sur l'Air de la Ceinture.
Nous avons du Temple d'Amour ,
Parcouru le séjour aimable.
L'Hymen.
Pour arriver droit à ma Cour ,
La route n'est pas favorable.
Enfin Léandre arrive , accompagné de
Pierrot , qui dit à Olivette qu'ayant pris
Giiij . le
2052 MERCURE DE FRANCE
le même chemin que son Maître , elle
doit aussi faire son bonheur. Léandre
épouse Léonore sous les auspices de l'Hymen
, qui leur promet mille douceurs ,
à quoi Olivette répond sur l'Air du
Charivari.
L'Hymen dore la pilule ,
C'est un Matois .
Dès qu'une fille crédule ,
Est sous ses Loix ,
Que fait près d'elle sọn Mary
Charivari.
Léandre dit à sa Maîtresse , sur l'Air
J'entends déja le bruit des Armes.
Couronnez l'ardeur qui me presse ,
Dans ce Temple portons nos pas ;
L'Amour m'y conduira sans cesse
Oui , j'en jure par vos appas.
Léonore.
C'est l'Amant qui fait la promesse ;
Mais l'Epoux ne la tiendra. pas.
Cette Piece , qui a été goûtée du Pưblic
, finit par un Balet caractérisé , sui .
vi d'un Vaudeville ; elle est de la conposition
de M. Carolet , qui travaille à
donner un 9. volume du Théatre de la
Foire , qui contiendra onze Pieces de sa
composition.
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Résumé : EXTRAIT de la petite Piece de l'Isle du Mariage, de l'Opera Comique, représentée le 20. Août, annoncée dans le dernier Mercure.
La pièce de théâtre 'Le Mariage' de l'Opéra Comique, représentée le 20 août, se déroule sur une île où se trouve un temple dédié à l'Hymen. L'Hymen ouvre la scène en invitant les époux à célébrer leur bonheur, mais il est surpris par leur absence. L'Indifférence apparaît alors, affirmant que les cœurs lui appartiennent dès qu'ils sont sous son empire. Un vieillard se plaint à l'Hymen de ne pas être aimé par sa jeune épouse, et l'Hymen lui répond que c'est plutôt sa faute. Une petite fille arrive et explique qu'elle va se marier avec un amant qu'elle aime, tandis que sa mère veut lui imposer un autre époux. Elle décrit les deux hommes à travers des vaudevilles. Un Gascon explique ensuite qu'il se marie par complaisance plutôt que par amour. Un Suisse loue l'Hymen pour lui avoir donné une épouse qui partage son goût pour l'alcool. Une jeune femme se plaint de son mari infidèle, et l'Hymen la console en lui promettant qu'elle retrouvera l'amour grâce à ses charmes et à sa vertu. Un fermier remercie l'Hymen pour lui avoir donné une épouse aimée du seigneur du village. Léonore arrive au temple de l'Hymen à la recherche de son amant Léandre, qui finit par arriver et l'épouse sous les auspices de l'Hymen. La pièce se termine par un ballet et un vaudeville. La pièce est de la composition de M. Carolet, qui prépare un neuvième volume du Théâtre de la Foire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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43
p. 2925-2927
ETRENNES, A S. A. S. Madame la Princesse de Conty la Jeune.
Début :
Au commencement d'une Année, [...]
Mots clefs :
Encens, Princesse, Image, Vertu, Époux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ETRENNES, A S. A. S. Madame la Princesse de Conty la Jeune.
ETRENNES ,
▲ S. A. S. Madame la Princesse de
Conty la Jeune.
ΑνU commencement d'une Année ;
Tout le monde fait des présens ;
Le mien , Princesse fortunée ,
Ne peut être qu'un peu d'Encens
L'Encens a l'odeur agréable ;
Mais on craint d'en être entêté :
Le mien est doux , il est aimable ,
C'est l'encens de la verité,
II. Vol. Hij L'En1926
MERCURE DE FRANCE
L'Encens et sa délicatesse
Doivent se fixer aux saints Lieux ;
Mais sur la Terre on est Déesse ,
Quand on est l'Image des Dieux.
De cette merveilleuse image ,
Je vois en toi briller les traits ;
La vertu seule à l'avantage
D'en conserver tous les attraits.
La Vertu donne la victoire ,
Quand on veut écouter sa voix ;
Elle fera toute la gloire
De l'Epoux digne de ton choix.
Epoux , qui déja de Bellone .
Suit le tumulte et les hazards ;;
Il fait honneur à la Couronne
D'un Roy , le Favori de Mars,
Mars arrêtera le Tonnerre
Qui menace les Allemands
Il est trop ami de Cichere ,
Pour alterer des noeuds charmans .
Noeuds desirez ! que la Prudence
A formez pour notre repos ;
Tu sçais ce qu'en attend la France :
L'héritier de tant de Heros.
11. Vol
Cet
DECEMBR E. 1733. 2927
Cet Heritier dans sa carriere ,
Aura d'Orleans la douceur ;
Du Grand Condé l'ame guerriere ,
Et de Conti la noble ardeur,
T. S. V. P:
▲ S. A. S. Madame la Princesse de
Conty la Jeune.
ΑνU commencement d'une Année ;
Tout le monde fait des présens ;
Le mien , Princesse fortunée ,
Ne peut être qu'un peu d'Encens
L'Encens a l'odeur agréable ;
Mais on craint d'en être entêté :
Le mien est doux , il est aimable ,
C'est l'encens de la verité,
II. Vol. Hij L'En1926
MERCURE DE FRANCE
L'Encens et sa délicatesse
Doivent se fixer aux saints Lieux ;
Mais sur la Terre on est Déesse ,
Quand on est l'Image des Dieux.
De cette merveilleuse image ,
Je vois en toi briller les traits ;
La vertu seule à l'avantage
D'en conserver tous les attraits.
La Vertu donne la victoire ,
Quand on veut écouter sa voix ;
Elle fera toute la gloire
De l'Epoux digne de ton choix.
Epoux , qui déja de Bellone .
Suit le tumulte et les hazards ;;
Il fait honneur à la Couronne
D'un Roy , le Favori de Mars,
Mars arrêtera le Tonnerre
Qui menace les Allemands
Il est trop ami de Cichere ,
Pour alterer des noeuds charmans .
Noeuds desirez ! que la Prudence
A formez pour notre repos ;
Tu sçais ce qu'en attend la France :
L'héritier de tant de Heros.
11. Vol
Cet
DECEMBR E. 1733. 2927
Cet Heritier dans sa carriere ,
Aura d'Orleans la douceur ;
Du Grand Condé l'ame guerriere ,
Et de Conti la noble ardeur,
T. S. V. P:
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Résumé : ETRENNES, A S. A. S. Madame la Princesse de Conty la Jeune.
Le poème, dédié à la Princesse de Conty la Jeune et écrit en décembre 1733, commence par évoquer les étrennes et exprime le souhait de lui offrir l'encens de la vérité. L'auteur compare la princesse à une déesse terrestre, dotée de traits merveilleux, et souligne que la vertu est essentielle pour conserver ces attraits. Le poème mentionne également l'époux de la princesse, engagé dans les tumultes et les dangers de la guerre, honorant la couronne d'un roi favori de Mars, le dieu de la guerre. Mars est décrit prêt à arrêter le tonnerre menaçant les Allemands, tout en étant ami de Cichere, suggérant une alliance ou une paix souhaitée. Enfin, le texte évoque l'héritier, qui combinera la douceur d'Orléans, l'âme guerrière du Grand Condé et la noble ardeur de Conti. L'auteur espère que cet héritier apportera la prudence et le repos à la France.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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44
p. 564-576
LA FAUSSE ANTIPATIE, Comedie Nouvelle. Extrait.
Début :
ACTEURS DU PROLOGUE. Le Génie de la Comédie, Le Sr [...]
Mots clefs :
Antipathie, Léonore, Damon, Orphise, Comédie, Nérine, Géronte, Génie, Frontin, Maître, Public, Pièce, Époux, Bon sens, Mort, Départ, Comédie-Française
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA FAUSSE ANTIPATIE, Comedie Nouvelle. Extrait.
LA FAUSSE ANTIPATIE , Comedie
Nouvelle. Extrait.
ACTEURS DU PROLOGUE.
Le Génie de la
Le Sr Granval.
Comédie ,
La Folie , La Dlle Quinaut.
Le Bon sens ,
Le Sr de Montménil.
Un
MARS 1734 565
Un Bourgeois , une Précieuse , un Admirateur
, un Critique , un Petit- Maître
un Homme sensé .
Les Sieurs Duchemin , Dlle du Breuil ,
Dangeville , Armand, Dufresne , Dubreuil.
La Dlle du Bocage .
Thalie ,
La Scene est sur le Théatre de la Comédie
Françoise.
C'est M. de la Chaussée qui a enrichi le
Théatre François de cette Comédie . Le
Public lui rend tous les jours la justice
que mérite son coup d'essay , pour l'inviter
à continuer une carriere qu'il vient
de commencer avec tant d'éclat. Il fait
l'éloge de ce véritable Fublic dans un
Prologue , qui marque la noble hardies-.
se de son Auteur. Voici de quoi il s'agit :
Le Génie de la Comédie Françoise vient,
demander au Public , par où il pourra
avoir le bonheur de lui plaire ; ce Public
est composé des Personnages qu'on vient
de nommer ; le Bon Sens est de la partie ,
mais il est assez maltraité , sur tout par la
Folie , qui natureilement ne doit jamais
s'accorder avec lui ; les sentimens de cette
assemblée , dont chaque membre usurpe
le respectable nom de Public , se trouvent
si opposez, que le Génie ne sçait de
quel
366 MERCURE DE FRANCE
quel côté pancher ; l'un blâme tout ;
Fautre approuve tout ; le Bourgeois don
ne dans la Farce ; la Précieuse dans la Métaphisique
; le Petit - Maître ne se soucie
que de voir et de se montrer : Voici
comment s'explique ce dernier , qui n'a
que trop d'imitateurs.
Ma décision roule alternativement ,
Sur ces deux mots , divin , ou détestable ;
Et souvent le dernier est le plus véritable .
Enfin les Spectacles que j'aime ,
Sont ceux où la presse est extrême..
Les nouveautez sont toujours belles ;
Sans vous embarrasser du choix ;
Ne nous donnez jamais que des Piéces nouvelles
Affichez-les d'abord pour la derniere fois ;
Prenez double , rendez vos plaisirs impayables;
Exceptez le Parterre ; ilpourroit au surplus ,
Vous envoyer à tous les Diables ;
C'est à quoi je conclus.
Toute l'Assemblée qui compose ce Public
, que le Génie a voulu consulter sur
le choix des pièces , disparoit insensiblement
; le Génie reste , accompagné du
Bon Sens , er d'un homme sensé ; ce dernier
s'explique avec tant de réserve , que
le Bon Sens après son départ , dit au Génie
que c'est là ce véritable Public qu'il
lui
MARS 1734. 567
lui a d'abord annoncé ; Thalie vient enfin
apporter une Comédie; le Génie l'adopte
à tout hazard , et finit le Prologue en
disant à Thalie.
Donnez , donnez toujours ; les temps sont mal
heureux .
Argument de la Comédie.
Damon et Leonore , qui sont les Héros
de la Piéce , ont été mariez malgré eux ,
ce qui a produit dans leurs coeurs une
antipathie réciproque ; leurs véritables
noms sont Sainflore et Sylvie, et ils n'en
ont changé que parce que leur interêt l'a
demandé. Sainflore en sortant de l'Eglise,
a été attaqué par un de ses Rivaux , que
son prochain bonheur a mis au désespoir ;
l'agresseur a été tué , et Sainflore a pris la
fuite , pour se dérober à la poursuite des
Parens de son ennemi ; c'est pour plus de
sureté qu'il a pris le nom de Damon ;)
Sylvie voyant disparoître Sainflore , se
jette dans un Convent , où elle se cache
sa mere et à tous ses parens , sous le
nom de Léonore. Un bruit , que son
Epoux fait courir lui- même , et la mort
de sa mere , la déterminent à sortir de
son azyle . Un oncle officieux vient l'en
tirer ; mais elle ne reprend pas encore
son
568 MERCURE DE FRANCE
son premier nom , parce que l'état de ses
affaires l'exige . Sortie du Convent où
elle a été cachée pendant dix ou douze
ans , elle va à une Maison de Campagne
de Géronte , son oncle . C'est - là que Sainflore
la voit pour la premiere fois , il en
devient amoureux , il s'en fait aimer
sous le nom de Damon ; ils ne se reconnoissent
pas , parce qu'ils ne se sont jamais
vûs ; l'aversion qu'ils avoient l'un
pour l'autre , pour des noeuds qu'on formoit
malgré eux , les a empêchés de se
regarder en face , quand ils ont prononcé
leur Arrêt ; ils se trouvent aussi aimables
qu'ils se sont crus haïssables ; cette
simpathie naissante , trouve pourtant des
obstacles à surmonter , comme on le verra
dans la Piéce ; mais ces mêmes obstacles
venant à être levez , ils éprouvent
heureusement que leur antipathie étoit
fausse.
Nérine , Suivante de Leonore , ouvre la
premiere Scene avec Frontin , valet de
Damon ; ils exposent le sujet et apprenent
aux Spectateurs que Léonore a été
mariée autrefois et qu'elle se trouva
presque veuve un moment après son mariage
, par l'accident que nous avons dit ;
ils font entendre que douze ans se sont
passez depuis ce prétendu veuvage ; que
,
LéoMARS
1734: 569
Léonore croyant son mari mort , fut tirée
d'un Convent qu'elle avoit choisi pour
azyle , par les soins de Géronte , son oncle
, et que la mere de Léonore étoit
morte de regret d'avoir marié sa fille
malgré elle.
On apprend encore dans cette premiere
Scene que Damon et Léonore paroissent
s'aimer , sans oser se le dire.
Frontin se retire à l'approche de Léonóre.
Nérine tire avec adresse le secret.
de sa Maîtrese ; Léonore lui avouë que
Damon ne lui est pas indifferent ; mais
elle doute qu'il l'aime à son tour.
Orphise , femme de Géronte , vient
prier Léonore d'empêcher le départ de
Damon , qui est prêt à les quitter ; elle
lui dit en confidence , qu'elle voudroit
bien en faire sonGendre et le marier avec
sa fille , qu'elle a euë d'un premier lit ;
Léonore n'a garde d'accepter une commission
si fatale à son amour ; elle s'en
défend autant qu'elle peut . Orphise la
quitte , en se promettant qu'elle ne lui
refusera pas ce bon office. Léonore ne
sçait ce qu'elle doit faire dans une conjoncture
si embarrassante , elle veut laisser
partir Damon sans le voir.
Damon vient , il prend congé de Léonore
; elle lui dit , qu'elle consent à son
départ
570 MERCURE DE FRANCE
départ , puisqu'apparemment il a des raisons
pour partir; Damon , croyant qu'elle
le soupçonne de quelque engagement secret
, ne peut plus résister à l'interêt secret
qu'il a de la dérromper ; il lui parle
ainsi :
Moi, des raisons ! Je voy vos injustes soupçons ;
Vous croyez que je vole où mon amour m'appelle
!
Si vous sçaviez combien votre erreur m'est
cruelle ? .
Puisque vous m'y forcez , apprenez mon état ;
Si j'aimois , mon amour éviteroit l'éclat ;
Je dis plus; mon amour deviendroit un outrage,
Qui déshonoreroit l'objet de mon hommage ;
Mon vainqueur n'oseroit répondre à mon amours
Eh ! que lui serviroit le plus tendre retour ?
Il feroit le malheur de cette infortunée ;
Je gémis dans les fers d'un cruel Hyménée.
Ce dernier Vers est un coup mortel
pour la tendre Léonore; elle est trop vertueuse
pour retenir Damon après cet
aveu. Il sort en lui disant que son malheur
n'est pas sans remede . Léonore mortellement
affligée d'aimer un homme qui
ne peut être à elle , se retire dans son appartement
, où elle ne veut voir personne.
Frontin
MARS. 1734 571
Frontin arrive , tenant une Lettre; Nerine
le veut étrangler pour lui avoir caché
que son Maître est marié ; Frontin .
lui proteste qu'il l'ignore , et que si Damon
a pris femme , ce n'est pas de son
bail. Nérine se rappellant ce que Damon
a dit , que son malheur n'est pas sans remede
, demande à Frontin , s'il ne sçait
rien de ce qui doit être dans cette Lettre
qu'il va porter à son Maître. Frontin lui
répond qu'il ne sçauroit le deviner à
moins que d'être sorcier ; il lui dit seulement
qu'un Avocat qui est en vacance
dans le voisinage , la lui a remise , en lui
disant : Voilà votre Maître en repos. Nérine
conçoit quelque esperance et finit l'Acte
par ce Vers:
Je ne sçais pas pourquoi j'ose encore esperer.
Orphise et Léonore commencent le second
Acte ; Léonore est tres - surprise des remercimens
que lui fait Orphise au sujet
de Damon ; ce dernier ne part point , et'
Orphise croit que c'est Léonore qui lui a
rendu ce bon office . Léonore lui assure
qu'elle n'y a point de part. Orphise
croyant que sa Fille ne doit ce bonheur
qu'à ses attraits , et picquée de ce que
Léonore n'a pas daigné y contribuer, par$
72 MERCURE DE FRANCE
•
ce qu'elle auroit voulu ménager le coeur
de Damon pour elle- même , lui en fait
un reproche plein d'aigreur , qui lui attire
cette réponse :
Oui , je sçais qu'une femme aime un peu trop à
plaire ;
C'est de l'âge où je suis la foiblesse ordinaire :
Dans l'arriere saison on ne fait qu'en changer ;
Du monde qui nous quitte, on cherche à se vanger
, & c.
On se croit vertueuse , en voulant le paroître ;
Tandis qu'au fond du coeur on néglige de l'être,
Qu'au contraire on se fait un plaisir inhumain
De nourrir son orgueil aux dépens du prochain,
& c.
Elle lui apprend que Damon est marié ;
Orphise lui demande malignement si
c'est avec elle , et la quitte en lui faisant
entendre qu'elle n'en doute point. Léonore
vivement picquée de ce qu'Orphise
lui a reproché , se détermine à ne plus
voir Damon, et sort pour lui aller écrire.
Nérine la suit.
Damon vient et témoigne la joye qu'il
ressent d'une heureuse nouvelle qu'il a
reçue ; il fait entendre que celle qu'il a
épousée malgré lui et malgré elle- même,
consent à la rupture d'un mariage , si fumeste
à tous les deux . Il ajoûte :
Celle
MARS 573 1734.
Se porte
Celle à qui mon malheur avoit uni ma vie ,
à dénouer la chaîne qui nous lie.
Cette maniere positive de s'exprimer a
produit quelque sorte d'obscurité ; on n'a
pas bien pû comprendre comment cette
même Leonore, qui doit redevenir Sylvie
à la fin de la Piéce, a pû donner les mains
à une rupture si opposée à son caractere ;
il est vrai que l'Auteur ajoute ensuite: Da
moins on s'en fait fort ; mais les deux
miers Vers ayant déja fait leur impression
, on n'a pas assez refléchi sur le troisieme;
et d'ailleurs, dans un autre endroit
de la Comédie, Damon dit à Léonore, en
parlant de Sylvie :
Une heureuse rupture ,
pre-
Nous dégage tous deux d'une Chaine trop dure
& c.
Reprenons le fil de la Piéce. Damon '
par une adresse tres - neuve , engage Nérine
à porter à sa Maîtresse un Billet qu'il
va écrire ; il le rapporte dans le même
temps que Léonore vient remettre le sien
entre les mains de Nérine pour le donner
à Damon. Léonore veut se retirer ; Damon
la retient et lui apprend que celle
qu'il a épousée consent à faire dissoudre
leur Hymen ; Léonore a assez de verta
FOUT
574 MERCURE DE FRANCE
-
pour refuser son consentement à cette
rupture , qu'elle croit forcée de la part
de l'Epouse ; elle laisse pourtant échapper
quelques mots , qui témoignent le regret
qu'elle a de ne pouvoir être à Da
mon ; il se jerte à ses pieds pour l'en remercier
: Orphise le surprend dans cette
attitude ; il se sauve. Orphise dit des paroles
insultantes à Léonore , qui l'obligent
à avouer qu'elle aime Damon et
qu'elle le peut , puisque son mariage est
rompu . Orphise lui dit que si Damon
est libre, elle ne l'est pas , et que Géronte
vient de lui apprendre que son Epoux
n'est pas mort ; c'est un coup de foudre
pour Orphise , qui se retire dans la noble
résolution d'aller retrouver son
Epoux , malgré son antipathie , qu'ellé
se fatte de surmonter .
Pour abréger le dernier Acte , nous
passons les premieres Scenes : Orphise
presse en vain Géronte de porter Léonore
à exécuter le projet qu'elle a noblement
formé d'aller se livrer à Sain
flore son Epoux , et de reprendre son
nom de Sylvie. Géronte n'y veut pas
consentir . Damon vient , il se plaint de
la trop austere vertu de Léonore , qui ne
veut pas donner les mains à une rupture
que sonEpoux a demandée.Léonore vient
à
MARS 1734. 575
ル
à son tour et demeure ferme, dans le dessein
que sa vertu lui a fait prendre ; sa
conversation avec Damon est aussi vertueuse
que tendre ; enfin Damon ouvre
les yeux par le portrait que Géronte fait
de l'Epoux , à qui Léonore veut se rejoindre
: Le voici.
Si c'étoit un Epoux , tel qu'eût été Damon
Passe ; mais c'en est un qui n'en a que le nom
Un jeune écervelé qui laisse sa compagne ,
Et pour libertiner , va battre la campagne ,
Que je ne connois point , car ma soeur , Dieu
merci ,
Ne consultoit
personne en tout comme en ceci ;
Un homme qui n'agit que par des Emissaires ,
Et n'ose se montrer que par ses gens d'affaires ,
Qui lorsqu'on le croit mort, revient après douze
ans ,
Pour se démarier . ...
Damon ne peut plus se méconnoître
à ces traits , il se jette aux pieds de Léonore
pour lui demander si elle n'est pas
Sylvie , comme il est Sainflore ; cela
produit
une reconnoissance des plus interessantes
, et finit la Piéce de la maniere la
plus satisfaisante et la plus heureuse.
L'art ingénieux avec lequel cette Comédie
est conduite , la maniere élegante,
simple
576 MERCURE DE FRANCE
>
sans
simple et naturelle dont elle est écrite
et sur tout les moeurs admirables
être austeres , d'après lesquelles chaque
caractere est peint de main de Maître ,
font grand plaisir aux honnêtes gens ,
qui sont agréablement amusez, interessez
attendris et même édifiez.
Au reste cette Piece est parfaitement
représentée par les sieurs Dufresne , Duchemin
et Armand , et par les Dlles Gaussin
, la Motte et Quinault.
Nouvelle. Extrait.
ACTEURS DU PROLOGUE.
Le Génie de la
Le Sr Granval.
Comédie ,
La Folie , La Dlle Quinaut.
Le Bon sens ,
Le Sr de Montménil.
Un
MARS 1734 565
Un Bourgeois , une Précieuse , un Admirateur
, un Critique , un Petit- Maître
un Homme sensé .
Les Sieurs Duchemin , Dlle du Breuil ,
Dangeville , Armand, Dufresne , Dubreuil.
La Dlle du Bocage .
Thalie ,
La Scene est sur le Théatre de la Comédie
Françoise.
C'est M. de la Chaussée qui a enrichi le
Théatre François de cette Comédie . Le
Public lui rend tous les jours la justice
que mérite son coup d'essay , pour l'inviter
à continuer une carriere qu'il vient
de commencer avec tant d'éclat. Il fait
l'éloge de ce véritable Fublic dans un
Prologue , qui marque la noble hardies-.
se de son Auteur. Voici de quoi il s'agit :
Le Génie de la Comédie Françoise vient,
demander au Public , par où il pourra
avoir le bonheur de lui plaire ; ce Public
est composé des Personnages qu'on vient
de nommer ; le Bon Sens est de la partie ,
mais il est assez maltraité , sur tout par la
Folie , qui natureilement ne doit jamais
s'accorder avec lui ; les sentimens de cette
assemblée , dont chaque membre usurpe
le respectable nom de Public , se trouvent
si opposez, que le Génie ne sçait de
quel
366 MERCURE DE FRANCE
quel côté pancher ; l'un blâme tout ;
Fautre approuve tout ; le Bourgeois don
ne dans la Farce ; la Précieuse dans la Métaphisique
; le Petit - Maître ne se soucie
que de voir et de se montrer : Voici
comment s'explique ce dernier , qui n'a
que trop d'imitateurs.
Ma décision roule alternativement ,
Sur ces deux mots , divin , ou détestable ;
Et souvent le dernier est le plus véritable .
Enfin les Spectacles que j'aime ,
Sont ceux où la presse est extrême..
Les nouveautez sont toujours belles ;
Sans vous embarrasser du choix ;
Ne nous donnez jamais que des Piéces nouvelles
Affichez-les d'abord pour la derniere fois ;
Prenez double , rendez vos plaisirs impayables;
Exceptez le Parterre ; ilpourroit au surplus ,
Vous envoyer à tous les Diables ;
C'est à quoi je conclus.
Toute l'Assemblée qui compose ce Public
, que le Génie a voulu consulter sur
le choix des pièces , disparoit insensiblement
; le Génie reste , accompagné du
Bon Sens , er d'un homme sensé ; ce dernier
s'explique avec tant de réserve , que
le Bon Sens après son départ , dit au Génie
que c'est là ce véritable Public qu'il
lui
MARS 1734. 567
lui a d'abord annoncé ; Thalie vient enfin
apporter une Comédie; le Génie l'adopte
à tout hazard , et finit le Prologue en
disant à Thalie.
Donnez , donnez toujours ; les temps sont mal
heureux .
Argument de la Comédie.
Damon et Leonore , qui sont les Héros
de la Piéce , ont été mariez malgré eux ,
ce qui a produit dans leurs coeurs une
antipathie réciproque ; leurs véritables
noms sont Sainflore et Sylvie, et ils n'en
ont changé que parce que leur interêt l'a
demandé. Sainflore en sortant de l'Eglise,
a été attaqué par un de ses Rivaux , que
son prochain bonheur a mis au désespoir ;
l'agresseur a été tué , et Sainflore a pris la
fuite , pour se dérober à la poursuite des
Parens de son ennemi ; c'est pour plus de
sureté qu'il a pris le nom de Damon ;)
Sylvie voyant disparoître Sainflore , se
jette dans un Convent , où elle se cache
sa mere et à tous ses parens , sous le
nom de Léonore. Un bruit , que son
Epoux fait courir lui- même , et la mort
de sa mere , la déterminent à sortir de
son azyle . Un oncle officieux vient l'en
tirer ; mais elle ne reprend pas encore
son
568 MERCURE DE FRANCE
son premier nom , parce que l'état de ses
affaires l'exige . Sortie du Convent où
elle a été cachée pendant dix ou douze
ans , elle va à une Maison de Campagne
de Géronte , son oncle . C'est - là que Sainflore
la voit pour la premiere fois , il en
devient amoureux , il s'en fait aimer
sous le nom de Damon ; ils ne se reconnoissent
pas , parce qu'ils ne se sont jamais
vûs ; l'aversion qu'ils avoient l'un
pour l'autre , pour des noeuds qu'on formoit
malgré eux , les a empêchés de se
regarder en face , quand ils ont prononcé
leur Arrêt ; ils se trouvent aussi aimables
qu'ils se sont crus haïssables ; cette
simpathie naissante , trouve pourtant des
obstacles à surmonter , comme on le verra
dans la Piéce ; mais ces mêmes obstacles
venant à être levez , ils éprouvent
heureusement que leur antipathie étoit
fausse.
Nérine , Suivante de Leonore , ouvre la
premiere Scene avec Frontin , valet de
Damon ; ils exposent le sujet et apprenent
aux Spectateurs que Léonore a été
mariée autrefois et qu'elle se trouva
presque veuve un moment après son mariage
, par l'accident que nous avons dit ;
ils font entendre que douze ans se sont
passez depuis ce prétendu veuvage ; que
,
LéoMARS
1734: 569
Léonore croyant son mari mort , fut tirée
d'un Convent qu'elle avoit choisi pour
azyle , par les soins de Géronte , son oncle
, et que la mere de Léonore étoit
morte de regret d'avoir marié sa fille
malgré elle.
On apprend encore dans cette premiere
Scene que Damon et Léonore paroissent
s'aimer , sans oser se le dire.
Frontin se retire à l'approche de Léonóre.
Nérine tire avec adresse le secret.
de sa Maîtrese ; Léonore lui avouë que
Damon ne lui est pas indifferent ; mais
elle doute qu'il l'aime à son tour.
Orphise , femme de Géronte , vient
prier Léonore d'empêcher le départ de
Damon , qui est prêt à les quitter ; elle
lui dit en confidence , qu'elle voudroit
bien en faire sonGendre et le marier avec
sa fille , qu'elle a euë d'un premier lit ;
Léonore n'a garde d'accepter une commission
si fatale à son amour ; elle s'en
défend autant qu'elle peut . Orphise la
quitte , en se promettant qu'elle ne lui
refusera pas ce bon office. Léonore ne
sçait ce qu'elle doit faire dans une conjoncture
si embarrassante , elle veut laisser
partir Damon sans le voir.
Damon vient , il prend congé de Léonore
; elle lui dit , qu'elle consent à son
départ
570 MERCURE DE FRANCE
départ , puisqu'apparemment il a des raisons
pour partir; Damon , croyant qu'elle
le soupçonne de quelque engagement secret
, ne peut plus résister à l'interêt secret
qu'il a de la dérromper ; il lui parle
ainsi :
Moi, des raisons ! Je voy vos injustes soupçons ;
Vous croyez que je vole où mon amour m'appelle
!
Si vous sçaviez combien votre erreur m'est
cruelle ? .
Puisque vous m'y forcez , apprenez mon état ;
Si j'aimois , mon amour éviteroit l'éclat ;
Je dis plus; mon amour deviendroit un outrage,
Qui déshonoreroit l'objet de mon hommage ;
Mon vainqueur n'oseroit répondre à mon amours
Eh ! que lui serviroit le plus tendre retour ?
Il feroit le malheur de cette infortunée ;
Je gémis dans les fers d'un cruel Hyménée.
Ce dernier Vers est un coup mortel
pour la tendre Léonore; elle est trop vertueuse
pour retenir Damon après cet
aveu. Il sort en lui disant que son malheur
n'est pas sans remede . Léonore mortellement
affligée d'aimer un homme qui
ne peut être à elle , se retire dans son appartement
, où elle ne veut voir personne.
Frontin
MARS. 1734 571
Frontin arrive , tenant une Lettre; Nerine
le veut étrangler pour lui avoir caché
que son Maître est marié ; Frontin .
lui proteste qu'il l'ignore , et que si Damon
a pris femme , ce n'est pas de son
bail. Nérine se rappellant ce que Damon
a dit , que son malheur n'est pas sans remede
, demande à Frontin , s'il ne sçait
rien de ce qui doit être dans cette Lettre
qu'il va porter à son Maître. Frontin lui
répond qu'il ne sçauroit le deviner à
moins que d'être sorcier ; il lui dit seulement
qu'un Avocat qui est en vacance
dans le voisinage , la lui a remise , en lui
disant : Voilà votre Maître en repos. Nérine
conçoit quelque esperance et finit l'Acte
par ce Vers:
Je ne sçais pas pourquoi j'ose encore esperer.
Orphise et Léonore commencent le second
Acte ; Léonore est tres - surprise des remercimens
que lui fait Orphise au sujet
de Damon ; ce dernier ne part point , et'
Orphise croit que c'est Léonore qui lui a
rendu ce bon office . Léonore lui assure
qu'elle n'y a point de part. Orphise
croyant que sa Fille ne doit ce bonheur
qu'à ses attraits , et picquée de ce que
Léonore n'a pas daigné y contribuer, par$
72 MERCURE DE FRANCE
•
ce qu'elle auroit voulu ménager le coeur
de Damon pour elle- même , lui en fait
un reproche plein d'aigreur , qui lui attire
cette réponse :
Oui , je sçais qu'une femme aime un peu trop à
plaire ;
C'est de l'âge où je suis la foiblesse ordinaire :
Dans l'arriere saison on ne fait qu'en changer ;
Du monde qui nous quitte, on cherche à se vanger
, & c.
On se croit vertueuse , en voulant le paroître ;
Tandis qu'au fond du coeur on néglige de l'être,
Qu'au contraire on se fait un plaisir inhumain
De nourrir son orgueil aux dépens du prochain,
& c.
Elle lui apprend que Damon est marié ;
Orphise lui demande malignement si
c'est avec elle , et la quitte en lui faisant
entendre qu'elle n'en doute point. Léonore
vivement picquée de ce qu'Orphise
lui a reproché , se détermine à ne plus
voir Damon, et sort pour lui aller écrire.
Nérine la suit.
Damon vient et témoigne la joye qu'il
ressent d'une heureuse nouvelle qu'il a
reçue ; il fait entendre que celle qu'il a
épousée malgré lui et malgré elle- même,
consent à la rupture d'un mariage , si fumeste
à tous les deux . Il ajoûte :
Celle
MARS 573 1734.
Se porte
Celle à qui mon malheur avoit uni ma vie ,
à dénouer la chaîne qui nous lie.
Cette maniere positive de s'exprimer a
produit quelque sorte d'obscurité ; on n'a
pas bien pû comprendre comment cette
même Leonore, qui doit redevenir Sylvie
à la fin de la Piéce, a pû donner les mains
à une rupture si opposée à son caractere ;
il est vrai que l'Auteur ajoute ensuite: Da
moins on s'en fait fort ; mais les deux
miers Vers ayant déja fait leur impression
, on n'a pas assez refléchi sur le troisieme;
et d'ailleurs, dans un autre endroit
de la Comédie, Damon dit à Léonore, en
parlant de Sylvie :
Une heureuse rupture ,
pre-
Nous dégage tous deux d'une Chaine trop dure
& c.
Reprenons le fil de la Piéce. Damon '
par une adresse tres - neuve , engage Nérine
à porter à sa Maîtresse un Billet qu'il
va écrire ; il le rapporte dans le même
temps que Léonore vient remettre le sien
entre les mains de Nérine pour le donner
à Damon. Léonore veut se retirer ; Damon
la retient et lui apprend que celle
qu'il a épousée consent à faire dissoudre
leur Hymen ; Léonore a assez de verta
FOUT
574 MERCURE DE FRANCE
-
pour refuser son consentement à cette
rupture , qu'elle croit forcée de la part
de l'Epouse ; elle laisse pourtant échapper
quelques mots , qui témoignent le regret
qu'elle a de ne pouvoir être à Da
mon ; il se jerte à ses pieds pour l'en remercier
: Orphise le surprend dans cette
attitude ; il se sauve. Orphise dit des paroles
insultantes à Léonore , qui l'obligent
à avouer qu'elle aime Damon et
qu'elle le peut , puisque son mariage est
rompu . Orphise lui dit que si Damon
est libre, elle ne l'est pas , et que Géronte
vient de lui apprendre que son Epoux
n'est pas mort ; c'est un coup de foudre
pour Orphise , qui se retire dans la noble
résolution d'aller retrouver son
Epoux , malgré son antipathie , qu'ellé
se fatte de surmonter .
Pour abréger le dernier Acte , nous
passons les premieres Scenes : Orphise
presse en vain Géronte de porter Léonore
à exécuter le projet qu'elle a noblement
formé d'aller se livrer à Sain
flore son Epoux , et de reprendre son
nom de Sylvie. Géronte n'y veut pas
consentir . Damon vient , il se plaint de
la trop austere vertu de Léonore , qui ne
veut pas donner les mains à une rupture
que sonEpoux a demandée.Léonore vient
à
MARS 1734. 575
ル
à son tour et demeure ferme, dans le dessein
que sa vertu lui a fait prendre ; sa
conversation avec Damon est aussi vertueuse
que tendre ; enfin Damon ouvre
les yeux par le portrait que Géronte fait
de l'Epoux , à qui Léonore veut se rejoindre
: Le voici.
Si c'étoit un Epoux , tel qu'eût été Damon
Passe ; mais c'en est un qui n'en a que le nom
Un jeune écervelé qui laisse sa compagne ,
Et pour libertiner , va battre la campagne ,
Que je ne connois point , car ma soeur , Dieu
merci ,
Ne consultoit
personne en tout comme en ceci ;
Un homme qui n'agit que par des Emissaires ,
Et n'ose se montrer que par ses gens d'affaires ,
Qui lorsqu'on le croit mort, revient après douze
ans ,
Pour se démarier . ...
Damon ne peut plus se méconnoître
à ces traits , il se jette aux pieds de Léonore
pour lui demander si elle n'est pas
Sylvie , comme il est Sainflore ; cela
produit
une reconnoissance des plus interessantes
, et finit la Piéce de la maniere la
plus satisfaisante et la plus heureuse.
L'art ingénieux avec lequel cette Comédie
est conduite , la maniere élegante,
simple
576 MERCURE DE FRANCE
>
sans
simple et naturelle dont elle est écrite
et sur tout les moeurs admirables
être austeres , d'après lesquelles chaque
caractere est peint de main de Maître ,
font grand plaisir aux honnêtes gens ,
qui sont agréablement amusez, interessez
attendris et même édifiez.
Au reste cette Piece est parfaitement
représentée par les sieurs Dufresne , Duchemin
et Armand , et par les Dlles Gaussin
, la Motte et Quinault.
Fermer
Résumé : LA FAUSSE ANTIPATIE, Comedie Nouvelle. Extrait.
La pièce 'La Fausse Antipathie' est une comédie écrite par M. de la Chaussée, représentée pour la première fois en mars 1734 au Théâtre de la Comédie Française. Le prologue introduit divers personnages représentant le public, tels qu'un Bourgeois, une Précieuse, un Admirateur, un Critique, un Petit-Maître, et un Homme sensé. Le Génie de la Comédie Française consulte ce public pour savoir comment lui plaire, mais les avis divergent, rendant la tâche difficile. Finalement, le Bon Sens et un homme sensé guident le Génie vers une comédie appropriée. L'intrigue principale suit Damon et Léonore, initialement mariés contre leur gré et développant une antipathie réciproque. Leurs vrais noms sont Sainflore et Sylvie, qu'ils ont changés pour des raisons de sécurité. Sainflore, après un incident, prend la fuite et change d'identité. Sylvie, croyant Sainflore mort, se retire dans un couvent. Des années plus tard, ils se rencontrent sans se reconnaître et tombent amoureux sous leurs nouvelles identités. La pièce explore les obstacles à leur amour naissant et leur reconnaissance mutuelle. Les personnages secondaires, comme Nérine et Frontin, valets de Léonore et Damon, ainsi qu'Orphise, femme de Géronte, jouent des rôles cruciaux dans le développement de l'intrigue. La pièce se conclut par la reconnaissance des héros et la dissolution de leur fausse antipathie, offrant une fin heureuse et satisfaisante. La comédie est louée pour son art ingénieux, son écriture élégante et naturelle, et ses mœurs austères, plaisant ainsi aux honnêtes gens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
45
p. 623-626
IMITATION De l'Ode d'Horace, qui commence : Mercuri, nam te docilis magistro, &c.
Début :
Mercure, inspire-moi ; docile à tes maximes, [...]
Mots clefs :
Horace, Mercure, Époux, Monstres, Dessein
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IMITATION De l'Ode d'Horace, qui commence : Mercuri, nam te docilis magistro, &c.
IMITATION
"
De l'Ode d'Horace , qui commences
Mercuri , nam te docilis magistro , &c.
M
Ercure , inspire-moi , docile à tes
maximes ,
Amphion ton Eleve eut jadis le
pouvoir
D'exciter par ses Chants , harmonieux, sublimes,
Les Rochers même à se mouvoir.
A ij
By
624 MERCURE DE FRANCE
Et toi , Lyre autrefois triste et presque muette ,
Mais dont on admira le charme séduisant ,
Aussi-tôt que ce Dieu , pour te rendre parfaite ,
De sept Cordes t'eut fait présent.
柒
Toi qui combles les coeurs d'un plaisir indicible,
A la Table des Grands , dans les Temples des
Dieux ,
Puisse la fiere Lyde être aujourd'hui sensible
A tes accords mélodieux .
Tu peux par leur douceur entraîner à ta suite
Les Monts et les Forêts , les Tygres et les Ours ;
Des Fleuves , des Ruisseaux les plus prompts dans
leur fuite ,
Tu sçais l'art d'enchaîner le cours.
M
Muni de trois gosiers , écumant de colere ,
Garde affreux d'un séjour aux Vivans interdit
Herissé de Serpens , le terrible Cerbere
A tes sons flateurs se rendit.
Ixion , Tityus , que leurs appas touche rent ,
Tressaillirent de joye au milieu des tourmens ,
Et des Brus d'Egyptus les Urnes se secherent ,
Immobiles quelques momens.
Qu'au
AVRIL. 1734 625
Qu'aujourd'hui Lyde écoute et leur crime perfide ,
Et la juste rigueur du châtiment divin
Qui les force à remplir un tonneau toujours
vuide ,
Et rend leur travail toujours vain.
Ces Monstres (que peut - on oser de plus atroce?)
Ces Monstres que le Ciel poursuit jusqu'aux Enfers
,
Oserent , ô noirceur ! ô cruauté féroce !
Perdre leurs Maris par le fer.
Pour conserver le sien , une entre autres insigne,
Trahissant noblement le dessein paternel ,
Du flambeau nuptial scule se montra digne ,
Et rendit son nom éternel.
諾
"Leve-toi , cher Epoux , d'un long sommeil ,
dit - elle ,
» Hâte- toi , malheureux , d'éviter les horreurs ,
Leve toi , trompe ainsi ton beau - pere infidele,
» Trompe ainsi mes barbares Soeurs .
» Hélas ! telles qu'on voit des Lionnes farouches
Déchirer les Agneaux dans leur ardent courroux
,
A iij >> Telles
626 MERCURE DE FRANCE
» Telles en ce moment elles soüillent leurs couches
ni
» Du sang de leurs jeunes Epoux.
» Ah ! je suis plus humaine , et j'ai trop de tendresse
,
-50
Pour pouvoir me résoudre à te percer le sein ;
Qui ! moi , trancher tes jours ! si j'en fis la
promesse ,
Je n'en eus jamais le dessein .
» Cher Epoux , que mon Pere en me chargeant
de chaînes ,
» Me punisse demain de t'avoir épargné :
" Qu'il m'éxile , s'il veut, dans les arides Plaines,
» Du climat le plus éloigné .
dérobe ta vie ,
Et par terre et par mer va ,
→ Á l'inhumanité d'un attentat affreux ;
La nuit te favorise et Venus t'y convie :
Va , fui sous un auspice heureux . "3
Adieu . Mais daigne au moins conserver la mémoire
,
De ma tendre pitié, de ma constante foi;
Daigne sur mon tombeau graver un jour l'histoire
,
).
De ce qu'ici je fais pour toi.
F. M , F.
"
De l'Ode d'Horace , qui commences
Mercuri , nam te docilis magistro , &c.
M
Ercure , inspire-moi , docile à tes
maximes ,
Amphion ton Eleve eut jadis le
pouvoir
D'exciter par ses Chants , harmonieux, sublimes,
Les Rochers même à se mouvoir.
A ij
By
624 MERCURE DE FRANCE
Et toi , Lyre autrefois triste et presque muette ,
Mais dont on admira le charme séduisant ,
Aussi-tôt que ce Dieu , pour te rendre parfaite ,
De sept Cordes t'eut fait présent.
柒
Toi qui combles les coeurs d'un plaisir indicible,
A la Table des Grands , dans les Temples des
Dieux ,
Puisse la fiere Lyde être aujourd'hui sensible
A tes accords mélodieux .
Tu peux par leur douceur entraîner à ta suite
Les Monts et les Forêts , les Tygres et les Ours ;
Des Fleuves , des Ruisseaux les plus prompts dans
leur fuite ,
Tu sçais l'art d'enchaîner le cours.
M
Muni de trois gosiers , écumant de colere ,
Garde affreux d'un séjour aux Vivans interdit
Herissé de Serpens , le terrible Cerbere
A tes sons flateurs se rendit.
Ixion , Tityus , que leurs appas touche rent ,
Tressaillirent de joye au milieu des tourmens ,
Et des Brus d'Egyptus les Urnes se secherent ,
Immobiles quelques momens.
Qu'au
AVRIL. 1734 625
Qu'aujourd'hui Lyde écoute et leur crime perfide ,
Et la juste rigueur du châtiment divin
Qui les force à remplir un tonneau toujours
vuide ,
Et rend leur travail toujours vain.
Ces Monstres (que peut - on oser de plus atroce?)
Ces Monstres que le Ciel poursuit jusqu'aux Enfers
,
Oserent , ô noirceur ! ô cruauté féroce !
Perdre leurs Maris par le fer.
Pour conserver le sien , une entre autres insigne,
Trahissant noblement le dessein paternel ,
Du flambeau nuptial scule se montra digne ,
Et rendit son nom éternel.
諾
"Leve-toi , cher Epoux , d'un long sommeil ,
dit - elle ,
» Hâte- toi , malheureux , d'éviter les horreurs ,
Leve toi , trompe ainsi ton beau - pere infidele,
» Trompe ainsi mes barbares Soeurs .
» Hélas ! telles qu'on voit des Lionnes farouches
Déchirer les Agneaux dans leur ardent courroux
,
A iij >> Telles
626 MERCURE DE FRANCE
» Telles en ce moment elles soüillent leurs couches
ni
» Du sang de leurs jeunes Epoux.
» Ah ! je suis plus humaine , et j'ai trop de tendresse
,
-50
Pour pouvoir me résoudre à te percer le sein ;
Qui ! moi , trancher tes jours ! si j'en fis la
promesse ,
Je n'en eus jamais le dessein .
» Cher Epoux , que mon Pere en me chargeant
de chaînes ,
» Me punisse demain de t'avoir épargné :
" Qu'il m'éxile , s'il veut, dans les arides Plaines,
» Du climat le plus éloigné .
dérobe ta vie ,
Et par terre et par mer va ,
→ Á l'inhumanité d'un attentat affreux ;
La nuit te favorise et Venus t'y convie :
Va , fui sous un auspice heureux . "3
Adieu . Mais daigne au moins conserver la mémoire
,
De ma tendre pitié, de ma constante foi;
Daigne sur mon tombeau graver un jour l'histoire
,
).
De ce qu'ici je fais pour toi.
F. M , F.
Fermer
Résumé : IMITATION De l'Ode d'Horace, qui commence : Mercuri, nam te docilis magistro, &c.
Le texte est une imitation de l'Ode d'Horace dédiée à Mercure, le dieu des arts et des voyageurs. Le poète sollicite l'inspiration de Mercure, évoquant Amphion, élève de Mercure, qui déplaçait les rochers par ses chants. Mercure a perfectionné la lyre en lui ajoutant sept cordes. Le poète souhaite que Lyde, une femme fière, soit sensible aux accords de la lyre. Cette lyre est décrite comme capable de déplacer les montagnes, les forêts, et même d'apaiser des créatures féroces comme les tigres et les ours. Elle ralentit le cours des fleuves et a apaisé Cerbère, le chien des Enfers, ainsi que des figures mythologiques telles qu'Ixion et Tityus. Le texte mentionne aussi les Danaïdes, condamnées à remplir un tonneau percé. Le poème se concentre ensuite sur Lyde, qui écoute les histoires de monstres ayant tué leurs maris. Une femme trahit le dessein paternel pour sauver son époux, préférant être punie par son père. Elle supplie son mari de fuir les horreurs et l'inhumanité de ses sœurs, lui demandant de se souvenir de sa tendresse et de graver cette histoire sur son tombeau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
46
p. 85-113
MANUSCRIT traduit de l'Arabe, par M. Jacques, Marchand Eventailliste à Paris, ruë Mouffetar.
Début :
ON sçait assés que la coûtume du Calife Haroün Araschild étoit de sortir [...]
Mots clefs :
Parelin, Père, Mère, Amour, Aimer, Amant, Temps, Sylphe, Calife, Malheurs, Époux, Château, Yeux, Vie, Coeur, Pirate
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MANUSCRIT traduit de l'Arabe, par M. Jacques, Marchand Eventailliste à Paris, ruë Mouffetar.
MANUSCRIT traduit de l'Arabe ,
par M. Jacques, Marchand Eventailliste à
Paris,ruë Mouffetar.
Nſçait affés que la coûtume du Calife
Haroün Araſchild étoit de fortir
les nuits déguiſé , avec ſon Grand Viſir
Giafar , & Mefrour , Chef des Eunuques ,
pour obſerver ce qui ſe paſſoit dans Bagdad
, & veiller à la Police de cette grande
Ville.
Il faifoit une de ces tournées nocturnes ,
lorſqu'il entendit un grand bruit : il approcha,&
connut que le bruit partoit d'un Caravanſerail
; une multitude de voix qui s'élévoient
confufément , paroiſſoit foûtenir
une conteftation fort vive , & fort animée.
Le Calife ordonna à Giafar de frapper
à la porte ; dès qu'on eût appris que le
Souverain Commandeur desCroyans alloit
paroître , le tumulte s'appaifa , & chacun
attendit en filence ce que ce Prince ordonneroit.
Pour lui , il promenoit ſes yeux de tous
côtés , & cherchoit à découvrir par lui-même
la cauſe dudéſordre.
86 MERCURE DE FRANCE.
,
Un homme qu'à fon habillement on
reconnoiffoit pour un Marin , étoit l'auteur
du trouble. On l'auroit jugé à ſon air
agité & ménaçant , quand l'action des autres
Etrangers qui l'entouroient n'en eût
pas ſuffisamment averti. Au fond de la
Chambre , quelques femmes ſécouroient
une jeune perfonne , belle comme le
jour. Elle étoit évanoiiie , mais la pâleur ,
que cet accident répandoit ſur ſon teint ,
lui donnoit l'air plus intéreſſant , ſans lui
faire perdre aucunede ſes graces. Le Calife
la conſidéroit avec autant de plaifir que
d'attention , lorſque le Marin s'avançant
vers lui lui ditd'un ton fier & audacieux
Seigneur , puifque vous êtes le Calife , vous
devez faire justice ; ordonnez donc que cette
femme ſoit remife entre mes mains : elle
eſt monépouſe ; ne fouffrez pas qu'on me
faſſe perdre dans vos Etats un droit ſi légiti
me. Tandis que le Marin parloit , cette
femme évanouie reprenoit l'uſage de ſes
fens , & commençoit à rouvrir les yeux.
Dès qu'elle l'entendit , elle s'écria , lui mon
époux ! Lui , juſte Dieu ! Il n'est que mon
Boureau ; ah ! Seigneur , pourſuivit-elle ,
en ſe jettant aux pieds du Calife , ayez pitié
d'une infortunće , qui n'a déja que trop
eſſuyé de malheurs, & ne mettez point , en
me livrant à ce Barbare , le comble à toutes
NOVEMBRE. 1744. 37
د
leshorreurs dont j'ai déja été la victime .
La belle affligée n'avoit pas beſoin d'une
grande éloquence pour faire condamner
Ton adverfaire. Le Calife avoit jugé dès le
premier regard qu'il avoit porté fur elle,
& il étoit difficile de faire autrement. El
le joignoit à cette. beauté éclatante qui
éblouit ces traits intéreſſans qui ſéduifent
: on fentoit en la regardant ce plaifir
& ce trouble que l'on éprouve à la naiſſance
d'une paſſion : ce n'étoit ni cette admiration
, qu'excite la beauté , quand elle eſt
feule , ni ces déſirs momentanés , que fait
naître le caprice à la vûë d'une figure qui
plaît ; c'étoit un ſentiment plus tendre ,
plus délicieux que le premier , plus déſintéreſſé
que le ſecond , & qu'il eſt plus aiſé
d'éprouver , que de définir.
:
1
Le Calife avoit ordonné à Mefrour ,
avant que d'entrer dans le Caravanſerail ,
de faire venir ſes Gardes : ils arrivoient
dans le moment. Le Prince leur ordonna de
garder le Marin à vûë , mais ſans lui faire
de violence , car il ne vouloit pas paroître
le condamner fans l'entendre ; & il paffa
avec la belle infortunée , Giafar , & Mefrour
dans une Chambre du Caravanferail
plus rétirée. Il étoit fort impatient d'être
inftruit du fort decette belle inconnue , &
lui demandoit le récit de ſes avantures avec
7
$8 MERCURE DE FRANCE.'
:
les égards les plus tendres , & l'empreffement
le plus vif. Elle avoit quelque répugnance
à fatisfaire le Calife ; la Majesté
d'un ſi Grand Prince l'intimidoit. Enfin
laſſe de réſiſter à des ſollicitations , qu'elle
n'eſpéroit pas pouvoir faire finir autrement,
elle prit ainſi la parole.
Histoire d'Eritzine , & de Parelin.
,
,
Souverain Commandeur des Croyans ;
vous me voyez dans un état ſi médiocre
que peut- être aurez-vous peine à me croire
, quandje vous dirai que je ſuis née Princeffe.
Mon Pere ſe nommoit Eritzin , & étoit
Souverain de l'ifle de Ceilan. Vous avez
entendu parler fans doute de la fameuſe
Révolution qui le renverſa du Trône . Je
n'étois pas encore née dans ces tems funef
tes ; mon Pere déſeſpérant de chaſſer l'Ufurpateur
autrement que par une guerre
longue & cruelle , ſe ſacrifia lui-même au
bien de ſes Sujets , & aima mieux abandonner
un parti conſidérable , & de folides
efpérances qui lui reſtoient encore , que
d'éternifer la guerre Civile , & d'attiſer le
feu qui confumoit ſa Patrie. Il fit répandre
le bruit de ſa mort , & ſe retira dans les
Etats du Roi de Borneo , qui de tout tems
NOVEMBRE. 1744. 89
avoit été ſon Allié. Il n'accepta de tous les
dons que ce Prince généreux lui offroit ,
qu'une petite Terre ſur le bord de la Mer ,
alfés agréablement bâtie , mais peu proportionnée
à l'état d'un grand Roi ,même dans
l'infortune.
Ce fut là que mon Pere ſe retira. Ma
Mere , qui aimoit beaucoup la Cour &
l'intrigue , murmura d'être obligée de s'enſevelir
ainſi dans une folitude , mais il fallut
qu'elle obéit. Je nâquis la ſeconde année
de la retraite de mon Pere : il étoit
déja conſolé de ſes malheurs . Livré à l'étude
de la Cabale & de l'Aftrologie , cesſpéculations
ſublimes rempliſſoient toute fon
ame.
On me cacha long-tems l'éclat de me
naiſſance : je paſſois ma vie dans le Château
de mon Pere. Je n'y voyois d'autre compagnie
qu'un Vieillard , & ſa femme , qui
habitoient une Terre voiſine de la nôtre ,
&qui venoient ſouvent voir ma Mere. Ils
avoient un fils à peu près de mon âge ,
qu'ils nommoient Parelin. C'étoit toute ma
fociété , & toute ma confolation : nous fûmes
élévés enſemble dès l'âge le plus tendre
dans l'enfance , &même dans la jeuneſſe
les gens plus âgés nous paroiffent ,
pour ainſi dire , des hommes d'une autre
eſpéce ; ainſi je ne voyois que Parelin
90 MERCURE DE FRANCE.
:
avec qui je pûffe lier ce commerce intime ,
qui fait ſeul les délices de la vie. C'étoit à
lui que je communiquois les plus fécrettes
penſéesde mon ame , j'étois la dépofitaire
de ſes petits fécrets ; nous étions fi contens
quandnous étions enfemble , que bien-tôt
il nous fut impoſſible de l'être , quand nous
étions ſéparés. Mon Pere , qui s'apperçut
de la force de cette inclination naillante ,
confulta ſes Livres , & voici quel fut le réfultatde
ſes recherches.
Je n'avois encore que quatorze ans , lorfqu'il
me fit venir dans ſon cabinet. Après
m'avoir tenu les difcours les plus tendres
fur l'intérêt vif& inquiet qu'il prenoit à
ce qui me regardoit , il me parla de Parelin;
il m'avertit de ce qu'il avoit remarqué
en nous , &m'apprit que nous étions amoureux
, car je ne ſçavois pas encore ce que
c'étoit que l'Amour : je me livrois ingenument
à mon coeur qui me conduiſoit. Le
peu que mon Pere me dit ſur ce ſujet , fut
un trait de lumiere qui éclaira les replis
les plus cachés de mon ame. Mon Pere en
m'apprenant l'état de mon coeur , m'inſtruifit
auffi de ma naiſſance , & me fit connoître
que je ne pouvois abſolument defcendre
juſqu'à Parelin en l'époufant. Cette nouvelle
fut un coup de foudre pour moi : la
fille du Roi de Ceilan ne pouvoit s'abbaif
NOVEMBRE. 1744. 91
fer juſqu'àun particulier , dont la naiſſance
n'étoit pas même noble , & quoique mon
Pere ne fût connu de perſonne pour ce
qu'il étoit , il lui reſtoit le ſouvenir de fa
premiere grandeur , qui l'auroit trop humilié
à ſes propres yeux s'il eut confenti à
cette Alliance .
Tout commerce me fut interdit avec
Parelin ; il lui fut défendu de venir au Château.
Pour moi , je paſſois les nuits à pleurer
,& les jours à me promener aux Lieux
où j'avois le plus ſouvent vû Parelin. Que
je ſuis malheureuſe , me diſois-je à moimême
! Je ſuis la premiere , peut-être , qui
adéſiré de n'être pas née ce que je ſuis; je
n'ai aucun des avantages , que procure un
rang éclatant , & je n'en éprouve que le
déſagrément & la contrainte. Mes réflé
xions finiſfoient toujours par conclure , que
je ne pouvois vivre fans aimer , fans voir
Parelin , mais comment faire ? Je n'oſois
en parler à mon Pere , que mes follicitations
auroient offenfé ; j'ofois encore
moins luidéſobéir en écrivant à Parelin . Le
hazard me fervit.
Je me promenois ſouvent dans les Bois ,
errante à l'avanture , & occupée de mon
amour. Je vis paroître un jour celui qui
faifoit l'objet de mes rêveries ; il s'étoit
égaré à la chaſſe ; il accourut à moi dès
92 MERCURE DE FRANCE.
qu'il m'apperçut. J'eus affés de force fur
moi-même pour fuir ; hélas ! Dès qu'il vit
que je voulois m'éloigner , arrêtez , s'écria-
t- il , je ne veux pas vous pourſuivre ,
& fi vous avez deſſein de m'éviter , je vais
m'éloigner promptement. Il s'étoit arrêté
endiſant ces mots ; je m'étois arrêtée aufli
pour l'écouter ; qu'on eſt foible quand on
aime ! De ce moment , il me fut impoffible
de faire un pas , pour m'éloigner de lui , je
ne pouvois détourner mes yeux , qui ſe ftxoient
malgré moi ſur les fiens , il pleuroit ,
jepleurois auſſi : nous ne reſtâmes pas longtems
dans cette fituation : nous nous approchâmes
l'unde l'autre avec le même frémifſement
, que si nous avions avancé vers un
précipice , mais , malgré cette crainte , je
ſentois que j'étois entraînée par un pouvoir
invincible. Il ſe jetta à mes pieds dès
qu'il fut près de moi , je fus prête à me
mettre aux fiens au lieu de fonger à le relever
, car il me ſembloit dans ce moment
que j'avois eû tort avec lui.
:
:
Parelin , lui dis- je , ne m'accuſez point ,
vousn'avez jamais eu de ſujet de vous plaindre
de moi , vous n'en n'aurez jamais , ne
vous plaignez que de mes Parens , dont les
ordres nous ſéparent. Hélas ! dit-il , qui
peut leur fuggérer de nous traiter fi cruellement
? On craint , lui répondis-je , que
NOVEMBRE. 1744. 95
nous ne nous aimions trop. Je me trompois
doncbien , s'écria-t-il , car je craignois de
ne vous pas aimer affés, mais que craignentils
? Et quel mal en peut-il arriver ? Je ne
pus me réfuſer la douceur d'un éclairciſſe.
ment , qui s'offroit ſi naturellement , & me
paroiſſoit ſi néceſſaire. J'inſtruiſis Parelin
de mes ſentimens : je ne lui cachai rien de
ce que mon Pere m'avoit appris fur ma naif
fance. Hélas ! me dit-il , ſi j'avois été fils du
Roi de Ceilan , & vous fille de mon Pere ,
la différence des Rangs n'auroitpas été un
obſtacle. Je ſentis à ce reproche mon coeur
ſe ſerrer ; mes yeux ſe remplirent de larmes
; ſa générosité ſembloit m'accufer , &
quoiqu'il me fut aiſé de me juſtifier , à peine
me trouvois-je moi-même innocente à
mes yeux. Que vous dirai-je ? Je promis à
mon Amant de n'être jamais qu'à lui , quoiqu'il
pût arriver ; je lui répétai mille fois
les fermens de l'aimer toujours ; je craignois
d'en faire trop peu pour le raſſurer. La nuit
vint , il fallut nous ſéparer , mais ce ne fur
pas fans nous promettre de nous retrouver
tous les jours au même endroit du Bois. Je
retournai au Château foulagée des inquiétudes
que me donnoient auparavant les
combats de l'Amour. Je m'étois déterminée
àne plus réſiſter ; c'étoit m'être délivrée
un grand fardeau , & l'éclairciſſement
94 MERCURE DE FRANCE.
que je venois d'avoir avec mon Amant, me
paroiſſoit alors un arrangement ſolide que
rien ne pouvoit déconcerter.
:
:
Mon Pere fut fort triſte pendant le fouper.
Je m'apperçus même , qu'en me regardant
, ſes yeux ſe rempliffoient de larmes :
j'eſſayai de diffiper ſon chagrin par mille
tendres careſſes , mais je ne faifois que l'attendrir
davantage. Il voulut que ma Mere
ſe retirat , & lorſque nous fûmes ſeuls , ma
fille , me dit- il , je veux vous apprendre le
ſujet de ma triſteſſe. Je dois mourir bientôt
, je ſerois peu digne de vivre , ſi c'étoit
là le ſujet de mon inquiétude , c'eſt vous
ſeule , ma fille , vous ſeule , qui excitez mes
craintes ; toutes mes allarmes ſe réuniſſent
fur vous , ainſi que toute ma tendreſſe ; votre
fort eſt lié trop intimément au mien
pour que mes recherches ſur l'un ne m'ayent
pas inſtruit de l'autre. Apprenez , ma fille ,
que ſi vous perſiſtez à aimer Parelin , cet
te paſſion doit vous attirer les malheurs les
plus cruels ; elle lui fera fatale à lui-même.
Pour peu qu'on céde à l'Amour , il nousentraîne
; ſi vous n'étouffez pas le vôtre , il
vous maîtriſera ; vous épouſerez Parelin , &
par cette alliance honteuſe vous mériterez
les revers les plus funeſtes , dont cet Hymen
indigne vous rendra la victime . Je ne
vous parle point de l'orgueil de votre naif-
,
NOVEMBRE.
1744 95
lance , qu'une paſſion aveugle & impérieuſe
vous a fait aiſement oublier , mais par pitić
pour vous , par pitié pour votre Amant luimême
, ne courez pas au-devant des malheurs
qui vous menacent. J'ajouterai une
choſe , qui vous touchera peu ,& qui feroit
une forte impreſſion ſur une ame moins
prévenuë. Les Aſtres vous deſtinent à épouſerun
Prince qui me vengera , &qui vous
fera remonter ſur leTrône de vos Ancêtres,
occupé par l'Ufurpareur. Je ne vous dirai
rien de plus ; réfléchiſſez vous-même à vos
dévoirs , à vos intérêts ; je ne veux point,
exigerde vous des paroles que vous ne me
réfuſeriez pas dans ces derniers momens ,&
que vous oublieriez peut être après. J'aurois
ſouhaité pouvoir vous en apprendre davan-
-tage fur votre fort , mais je n'ai pû voir tout
celaque fort confufément,&fans aucun détail.
Peu de jours après cette triſte converſation,
il expira dans mes bras,ſans qu'il parut
aucune altération dans ſa ſanté ; il ſembloit
qu'il s'endormit d'un ſommeil tranquille.
Je fus long-tems occupée de mes regrets;
je ne pouvois me laſſer de pleurer un
Pere ſi tendre. Parelin reſpectoit ma douleur,&
je n'entendois point parler de lui :ma
Mere après avoir donné quelque tems à fon
deuil , me dit enfin , que nous avions grand
tortde renoncer à toute ſociété , qu'il fal
96 MERCURE DE FRANCE.
loit revoir nos voiſins , & faire revenir Pa
relin ; elle me laiſſa même entendre qu'elle
ne s'éloigneroit pas de me le donner pour
époux. Ce diſcours , qui peu de tems auparavant
auroit comblé les voeux les plus
chers de mon coeur , me fit alors friffonner,
Les dernieres paroles de mon Pere m'étoient
toujours préfentes ; je croyois l'enrendre
encore , qui me diſoir , que j'expoferois
mon Amant à d'affreux dangers , en
répondant à fon amour.Je confiai mes allarmes
à ma Mere , qui les traita de viſions ,
&de puerilités ; elle m'aimoit , parce qu'il
eſt impoffible de ne pas aimer ſes enfans ,
mais du reſte ſes ſentimens pour moi étoient
fubordonnés àtoutes fes fantaiſies,& à parler
juſte , elle n'aimoit qu'elles elle s'ennuyoit
dans notre folitude. Je connoiffois
àfond fon caractére , toute jeune que j'étois
, ainſi je ne fus point ſurpriſe de voir
arriver au Château les Parens de Parelin
& Parelin lui-même. Sa vûë me caufa une
émotion que je ne puis bien exprimer . Je ne
ſçavois ſi je devois me livrer au plaiſir ou
à la crainte : je voyois dans ſes regards un
amour ſi vif, il me paroiſſoit ſi contentde
me revoir , que je croyois déja l'Oracle de
mon Pere prêt à s'accomplir. Il s'avança
vers moi ; jamais il n'avoit été ſi empreffé&
fi féduisant ; je n'ofois lui répondre ,
je
د
NOVEMBRE. 1744. 97
Jene pouvois me taire; le combat étoit d'autant
plus cruel , que c'étoit l'amour même
qui combattoit contre l'amour ; étrange
fituation ! Je frémiſſois de voir mon amant
fitendre,moi qui ferois expirée du regret de
le voir indifférent. Eh quoi ! me dit-il ,
n'avez-vous plus rien à me dire , lorſqu'il
nous eſt permis de nous parler ? Avez- vous
hérité de la haine de votre Pere ? Parelin ,
répondis je, vous ſeriez plus content de moi
ſi je vous aimois moins. Je lui appris enſuite
ce que mon Pere m'avoit prédit ſur mon
fort & ſur le ſien ; je lui peignis avec des
expreſſions fi fortes les dangers qui devoient
réſulter de notre malheureuſe pafſion
, je lui promis avec tant de ſermens
de n'être jamais à un autre , puiſque je ne
pouvois être à lui , qu'il me ſembloit qu'il
ne pouvoit réfuſer de reſſentir mes allarmes
, & d'adopter le projet de nous ſéparer ,
mais il ſe jetta à mes genoux , tranſporté de
joie; fi c'eſt-là , dit-il , le ſujet de votre trifreſte
, je ſuis le plus heureux des hommes ;
j'avois craint votre indifférence , mais puifque
vous m'aimez toujours , il n'eſt pas
poſſible que vous vous arrêtiez àdes craintes
auſſi vainesque celles qui vous troublent
aujourd'hui.
Je voulois répliquer , mais Parelin impatient
de diffiper tous mes doutes ne me
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
laiſſoit pas le tems de lui répondre ; il eſt
biendifficile de ne pas écouter un amant
qu'on aime ; il eſt impoſſible qu'il ne perſuade
pas dès qu'on l'écoute : j'avois un ſi
grand intérêt à le croire , que toutes ſes rai-
Lons me paroiſſoient convainquantes. Que
nous ſommes aveugles ! me diſoit-il ; on
nous ménace des plus grands malheurs fi
nous nous aimons , mais le plus grand de
tous n'eſt-il pas de ne nous point aimer ?
Pour moi , je ne connois de plaiſir ni de
douleur que par vous ; rien ne peut m'intéreſſer
dans l'Univers que vous ſeule ;dites
que vous m'aimez , je joüis de tous les
biens ; tous les Trônes du Monde ne me
rendroient pas heureux , ſi vous ne m'aimiez
plus. Croyez , ma Princeſſe, croyez que
votre Pere s'eſt trompé ou peut-être vous en
a impofé , pour vous donner de nouveaux
motifs de foutenir l'orgueil de votre naiſ
fance. Je trouvois trop bien dans mon coeur
tous les ſentimens qu'il m'exprimoit , pour
ne pas tirer les mêmes conféquences que
lui ; il fallut finir par céder à ſes inſtances ,
nous convînmes d'agir l'un & l'autre auprès
de nos Parens , & nous nous quittâmes
remplis des eſpérances les plus flateuſes. Je
m'étois perfuadée que la prédiction étoit
un piége que mon Perem'avoit tendu pour
s'affûrer de moi; il y avoit cependant des
NOVEMBRE. 1744.99
chomens où mes inquiétudes renaiſſoient
encore pour mon amant , mais un ſeulde
ſes regards diſſipoit tous les nuages , &
mettoit le calme dans mon ame. Tel étoit
alors l'état de nos coeurs , mais tout changeabien-
tôt de face , ma viedepuis ce tems
n'a plus été qu'une ſuite d'infortunes &de
mifères.
را
- Parelin fut huit jours ſans venir au Château
; ma Mere pendant ce tems étoit de
fort mauvaiſe humeur , ſur-tout contre
moi , & même elle me maltraitoit ſouvent.
Je rêvois un ſoir dans mon lit à tout ce qui
ſe paſſoit , &ij'en cherchois la cauſe , lorf
que j'entendis qu'on parloit dans la Chambre
de ma Mere qui étoit à côté de la mienne.
N'en doutez point , diſoit une voix qui
m'étoit inconnue , il y a quelque choſe
dans cet événement qui paſſe la ſcience
d'Abdelee ( c'étoit le nom du Perede Parer
lin ) les philtres amoureux n'operent
point fut Parelin ;ceux de haine , que l'on
yous adonnés pour faire prendre à Eritzine
font aufli impuiſſans ; il faut que quelque
cauſe ſécrette les mette tous deux à l'abri de
ces charmes. Parelin ſouffre avec une conftance
inébranlable le traitement le plus rigoureux
Abdélec l'a fait enfermer dans un
Cachot obfcur , où il ne vit que de pain &
-d'eau ,mais il perfiſte à dire qu'il ne vous
Eij
too MERCUREDE FRANCE .
époufera jamais , & qu'il mourra mille fois
plûtôt que de trahir la foi qu'il a jurée à
Eritzine. Ma Mere ſoupiroit , & murmuroit
, en apprenant ces nouvelles ſi triſtes
pour fon amour ,& moi je ne pouvois revenir
de ma ſurpriſe. Le reſte de la conver
ſation ſe rint ſi bas que je ne pus en entendre
un mot. Le lendemain , je trouvai ma
Mere de meilleure humeur ; ſon air étoit
riant & plus ouvert , elle m'accabloit de careſſes
qui me confondoient , quand je les
comparois à ce que j'avois entendu la veil
le ; j'étois auſſi embarraſſée avec elle que ſi
j'euſſe été coupable , & j'étois déconcertée
autant qu'elle auroit dû l'être : mais furtout
je m'abſtins religieuſement de rien
boire de ce qu'elle me préſentoit. Le ſouvenir
des philtres me faiſoit trembler ;
j'allois après le repas chercher de l'eau
moi-même à une Fontaine qui n'étoit pas
éloignée du Château, 2.14
: Cependant Parelin ne paroiſſoit pas je
n'avois aucune de ſes nouvelles , & la joie
de ma Mere commençoit à m'inquiéter : je
craignois quelque piége caché , & j'étois
dans une ſituation où tout étoit un ſujet
d'allarmes.
1
J'étois livrée depuis quelques jours à ces
inquiétudes ,lorſqu'il arriva fur notreRivageunepetite
Eſcadre qui étoit comman
1 NOVEMBRE. 1744 101
dée par l'homme contre lequel , Seigneur ,
dit Eritzine en s'adreſſant au Calife , vous
venez de me défendre ſi généreuſement :
cet homme piratoit ordinairement ſur ces
Mers , mais comme il recevoit alors une efpécę
de ſubſide du Roi de Borneo,il ne defcendoit
à terre que comme ami,& nous n'avions
rien à craindre de lui . Il vint pluſieurs
fois au Château ; ma Mere le reçût
fort bien ; pour moi , toujours occupée du
ſouvenir de Parelin , je m'apperçus à peine
de l'arrivée du Pirate ,& je fis encore moins
d'attention aux fréquens entretiens qu'il
avoit avec ma Mere.
Sideni , c'eſt le nom du Pirate , voulut à
fon tour nous traiter , & nous conduifit à
fon bord , où une Fête magnifique nous
étoit préparée ; à la fin du repas , un hom
me qui paroiſſoit avoir quelque autorité ſur
les autres ,&pour lequel Sideni lui-même
avoit de grands égards , j'ai ſçu depuis que
c'étoit un Faquir , mais il ne portoit pas
alors l'habit ordinaire de ceux de ſon eſpéce
; cet homme , dis-je , ſe leva , & alla
chercher une grande coupe d'or , qu'il remplit
de vin de Chiras ; ma Mere à qui la
coupe fut d'abord préſentée but , & me la
rendit , je ſuivis ſon exemple , & je remis
la coupe au Pirate , qui la ſaiſit avec empreſſement.
Pendant que eela ſe paſfoit le
1
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Faquir qui avoit été chercher la coupe ,
marmotoit entre ſes dents quelques paroles
en une Langue que je n'entendois pas.
Mais quelle fut ma ſurpriſe quand ma
Mere ſe tournant vers moi , m'exhorta d'un
air grave & auſtére à aimer toute ma vie
l'époux que je venois de choiſir ! Tout mon
fang ſe glaça , & je crus que je mourrois
de mon faiſiffement. Le Faquir , qui prétendoit
m'avoir mariée , m'apprit que je
venois d'époufer Sideni.
• Quoique je compriſſe aisémentque je ne
pouvois avoir contracté un engagement où
la volonté n'avoit aucune part , je ſentis
toute l'horreur de la ſituationoù je me trouvois
; je regardois ma Mere , qui , route
préparée qu'elle étoit à cette ſcéne , étoit
fort déconcertée ; elle pria le Pirate de la
faire reconduire chés elle , elle fut obéie fur
Ie champ , & au retour de la Chaloupe Sideni
mit à la voile. Bien-tôt nous fumes en
pleine Mer ; j'eſſayai pluſieurs fois de me
précipiter dans les eaux , mais on veilloit
fur moi avec trop d'attention , & toutes
mes tentatives furent inutiles. Je regardois
fans ceſſe le Ciel ; j'aurois voulu y décou
vrir les ſignes prochains d'une tempête , &
la mort me paroiſſoit le feul reméde à més
maux. Sideni n'ofoit encore paroître devant
moi ,mais àſa place le Faquir ne m'as
NOVEMBRE. 1744. 103
1
bandonnoit pas , & ne ceſſoit de me perfécuter
pour me ramener à ce qu'il appelloit
la raiſon. Je le laiſſois parler ſans l'écouter
ni lui répondre ; mon ame toute abſorbée
par le ſentimentde ſes maux étoit dans un
engourdiſſement ſtupide. La préſence de Sideni
me retira de cet abbatement , mais
pour me faire foutenir des affauts plus
cruels.
Ce Pirate impatient , & las d'attendre
le ſuccès des exhortations de ſon Faquir ,
avoit pris le parti de négliger tous ces ménagemens.
Un criminel pâlit moins à l'afpect
de ſon Juge , que je ne fis en le voyant
paroître. Je crus lire ma perte dans ſes
gards farouches .
re-
Puiſque vous ne voulez pas me rendre
justice , dit-il , d'un air terrible , je ſçaurai
me la faire moi-même. A ces mots il avança
pour me ſaiſir ; le Faquir étoit à côté de
moi , je me jettai à ſes pieds , & le priai
d'obtenir du Pirate du moins un délai de
quelques jours . Le délai fut accordé avec
peine , & Sideni ſortit en ménaçant d'employer
les dernieres violences , ſi dans huit
jours je ne me rendois à ſes défirs .
Mon intention étoit de chercher la mort
pendantces huit jours , & d'échapper ainſi
à la brutalité de ce Barbare , maisj'étois fi
bien gardée que j'aurois été ſa victime , fi
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
leCiel ne m'eut envoyé le ſecours ineſperé
que vous allez entendre.
Mon Pere m'avoit remis en mourant
des Tablettes d'Email , qu'il m'avoit recommandé
de garder ſoigneuſement . Je les
avois , mais dans le trouble où j'érois je
n'avois pas fongé à les regarder , & je n'avois
pas imaginé qu'elles puſſent m'être
d'aucune reſſource : je les trouvai par hazard
fous ma main,& je fus fort étonnée d'y
voir tracés des Caractéres que je n'y avois
pas encore apperçus ; je lûs ,&je vis qu'on
m'exhortoit à lire & à prononcer touthaut
les paroles qui étoient écrites aubas de la
page.
J'obéis : je prononçai ces mots myſtérieux
que je ne comprenois pas , & à l'inſtant je
vit paroître un jeune homme de la figure
la plus aimable , qui me demanda ce que je
déſirois : tirez-moi promptement d'ici , lui
dis-je : j'eus à peine achevé qu'il me prit
dans ſes bras , &je me trouvai ſur le bord
de la Mer.
Aimable Génie , dis-je alors à mon Li..
bérateur , je vous dois plus que la vie ,
mais vous n'avez rien fait pour moi , ſi vous
ne me conduiſez où eſt Parelin. Le Silphe ,
car c'en étoit un , me prit encore dans ſes
bras , & je me trouvai ſous une voute obfcure
, où la lumiere du jour n'avoit jamais
1
NOVEMBRE. 1744. 105
I
!
pénétré. Je treſſaillis , & je craignis que le
Génie ne m'eut trompée , cependant j'avançois
au hazard & j'appellois Parelin d'une
voix tremblante ; on ne me répondoit
point , & j'étois déja en proie aux plus vives
allarmes ; enfin , au bout de quelque
tems j'entendis un ſoupir , & je crus reconnoître
la voix de mon amant : je volai vers
l'endroit d'où le bruit partoit : eſt- ce vous ,
Parelin , m'écriai-je , eſtce vous cher amant ?
Qui m'appelle , répondit - il d'une voix foible
& mourante ? J'approchai , je ſentis
qu'il étoit couché à terre , je m'y jettai auffi :
je n'ai plus qu'un moment à vivre , dit- il ,
laiffez-moi du moins expirer en paix. Parelin
, repris-je, qu'oſfez- vous me dire ? Quoi !
ne reconnoiffez-vous pas la voix d'Eritzine
, ou ne l'aimez- vous plus ? Il n'oſoit
croire ce qu'il entendoit. Je me hâtai de
l'inſtruire de tout ce qui m'étoit arrivé , &
de l'avanture finguliere par laquelle je me
trouvois auprès de lui. J'allois mourir , me
dit-il , de la douleur de vous avoir perduë ,
jemourraide la joie de vous retrouver.Hélas
! En quel tems en quel état revoyezvous
votre malheureux amant ? Il me dit
toutesles perfécutions qu'il avoit effuyées ,
toutes les inſtances de ſes Parens pour le
déterminer à épouſer ma Mere , ils ont
cru ,diſoit-il , me contraindre à changer à
د
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
force de mauvais traitemens , ils ne ſçavoient
pas qu'étant ſéparé de vous , je ne
pouvois fentir que la douleur de vous avoir
perduë. Ma Mere venoit ſouvent le viſiter
dans ſa Prifon , & c'eſt ce qui avoit caufé
ſon erreur quand je l'avois appellé ; elle
l'avoit inſtruit de mon mariage avec le Pirate
Sideni , & le malheureux défefperé
de ce triſte événément avoit pris le parti
de ſe laiſſer mourir de faim. Il y avoit déja
cinq jours qu'il n'avoit pris de nourriture
on lui apportoit tous les jours du pain
qu'il laiſſoit à terre : j'en ramaſſai un morceau
, il le reçut de ma main , & le mangea
avec tranſport ; nous partageâmes déformais
le pain & l'eau , qu'on lui apportoit ,
&ce partage nous les rendoir préférables
aux mêts les plus délicats. Enfermés dans
une Caverne obfcure, réduits à n'avoir d'autre
aliment que de mauvais pain , d'autre
lit que la terre , nous étions contens
parce que nous étions enſemble , nous nous
trouvions heureux parce que nous avions
été ſéparés. L'obſcurité me mettoit hors
d'état de confulter les Tablettes d'Email ,
mais je ne regrettois pas le ſecours que j'en
aurois pû tirer. Mon amant me fuffifoit,
il ne défitoit rien depuis que j'étois près
de lui , & nous aurions confenti volontiers
paffer notre vie dans cette eſpéce de Tombeau..
NOVEMBRE. 1744. 107
Cependant en marchant dans la Caverne
, je ſentis ſous mes pieds un anneau de
fer , j'y portai la main , & je m'apperçûs
que l'anneau teroit à une eſpéce de trappe
, qui réſiſtoic au peu de forces quej'employois
pour ia lever , mais qui me paroiffoit
devoir céder à un plus grand effort :
Parelin commençoit à reprendre ſes forces ,
Je l'engageai à les eſſayer ſur cet anneau
il leva la trappe & nous vîmes qu'elle bouchoit
l'entrée d'un affés petit dégré que:
nous defcendîmes ſans balancer. Parelin me
dit qu'il ne doutoit pas que ce ne fut là un
de ces foûterrains que dans le tems des
Guerres Civiles on avoit préparésdans tous:
les Châteaux pour ſe ſauver en cas de malheur
, & que ſuivant les apparences celui-ci
nous conduiroit dans la Campagne..
Nous marchâmes affés long-tems fans
que les conjectures de Parelin ſe vérifiaf
fent; j'étois preſque morte de laſſitude , enfin
nous apperçûmes une lumiere , foible
encore , mais qui nous annonçoit du moins
que nous n'étions pas loin de l'iſſuë du fouterrain
; nous la vîmes bien-tôt en effet :dès
que j'apperçus la lumiere, mon premier foin
fut d'employer les Tablettes d'Email' , &
d'appeller le Silphe qui m'avoit déja fr bient
fervie. Il parut , &me demanda mes ordres
Génie , lui dis-je ,conduiſez-nous quelque
Evj
108 MERCUREDE FRANCE.
part .... bien loin d'ici. Nous fümes auffitôt
tranſportés dans une Campagne qui me
parut très - agréable : je commandai au Silphe
de nous y bâtir une Halitation , je fus
obéie dans le moment ; nous vîmes paroître
une Maiſon fans magnificence , mais élégamment
ornée & très - commodement diftribuée
; pluſieurs Efclaves attendoient nos
ordres , rien ne nous manquoit de tout ce
qui contribuë à la douceur de la vie ; nous
nous aimions , nous étions enſemble , &
nous prîmes ailément le parti de reſter toujours
dans ce lieu , & d'y oublier tout l'Univers.
Le ſoir venu , nous ſongeames à nous
coucher. Parelin me parut fort triſte quand
je lui parlai de nous ſéparer. Croyez - vous ,
me dit-il , que je puiffe déſormais vivre un
moment éloigné de vous ? Ne fuis-je pas
votre époux , puifque vous m'aimez ? De
plus , vous voulez toujours reſter ici , mais
n'y ferons-nous pas toujours dans la même
fituation ? Aurons-nous jamais plus de fecours
pour donner à notre mariage une
forme plus authentique ? Que voulez- vous
de plus pour rendre notre union ſacrée que
l'amour qui en a ferré les noeuds ? Il me perfuadoit
, ou plûtôt il m'entraînoit. Cependant
je ne ſçais quel fentiment ſecret me
retenoit ; une voix qui s'élevoit au fond de
NOVEMBRE. 1744. 109
mon coeur me dioit de réſiſter , mais quand
Parelin parloi , je n'entendois que lui. Si
vous voulezabſolument pouſuivit- il , vous
aſſujétir à des formes qui au fond font inutiles
, appellons le Silphe votre ami , qu'il
foit le témoin & le dépoſitaire de nos fermens.
J'héſitois encore , mais il pritles Tablettes
, & appella lui-même le Silphe qui
parut à l'inftant.
Génie , lui dit- il , daignez faire notre
bonheur , & recevez les fermens des deux
époux les plus tendres. Me l'ordonnezvous
? dit le Silphe en s'adreſſant à moi ,
je répondis , en rougiſſant que c'étoit auffi
mon intention ; il s'éleva alors un Autel au
milien de la Chambre ; le Silphe y brûla
quelques parfums , & nous fit prononcer
après le ſerment de nous aimer toujours ; il
eut l'air fort triſte pendant toute la cérémo-,
nie , mais j'étois ſi remplie de mes propres
idées que je n'y fis aucune attention ,& je
n'y fongeai qu'après la funeſte révolution
qui détruifir notre bonheur ; hélas ! A peine
commençoit- il , qu'il diſparut comme
un fonge.
Le lendemain , en ouvrant les yeux , je
ne vis au lieu de la Chambre où je croyois
avoir couché qu'un défert horrible. Je
pouffai un cri perçant , qui reveilla Pare--
lin qui dormoit à mes côtés. Sa furpriſe fut
110 MERCURE DEFRANCE.
2
égale à la mienne. Je voulus appeller le Sifphe
, mais les Caracteres traces ſur les Tar
blettes étoient abfolument effacés. Je compris
alors la faute que j'avois fhite de défobéir
à mon Pere en épouſant Patelin . Parelin
qui étoit en quelque façon la cauſe de
ce malheur ne pouvoit ſe le pardoaner ,
&ſa douleur étoit le plus cruel de mes chagrins.
Nous nous défeſpérions tous les deux
lorſque le Silphe parut. N'attendez plus
rien de moi , dit-il, Princeſſe infortunée
votre Pere m'avoit mis à votre ſervice , &
je vous aurois toujours obei , mais vous
vous êtes privée de mon fecours en n'obfervant
aucune des chofes qu'il vous avoit
preſcrites ; vous avez continué d'aimer Parelin
, vous avez été juſqu'à l'époufer , c'en
eſt fait , n'attendez plus que l'affreufe ſuite
des malheurs qui vous ont été prédits ; c'eſt
à regret que j'exécute des ordres ſi rigoureux
, mais auffi-tôt que vous avez rendu
Parelin votre époux , j'ai été forcé d'enlever
la demeure que je vous avois préparée ;
adieu , malheureux Amans , je ne puis plus
rien pour vous.
Le Silphe diſparut ,& nous laiſſa dans la
glus grande confternation ; nous n'avions
point vû difparoître le Château ; uniquement
occupés de nous-mêmes dans ces mo
NOVEMBRE. 1744. T
mens ſi chers & fi funeſtes , tout ce qui
fe paſſoit autour de nous ne nous frappoit
point , & c'étoit au milieu d'un déſert horrible
que nous avions paffé la nuit , ſans
nous en appercevoir .
Les malheurs que le Silphe nous avoit
annoncés , nous effrayoient encore plus que
les objets épouvantables dont nous étions
environnés ; nous ne ſçavions de quel côté
tourner nos pas ; nous craignions de rencontrer
par tout les dangers qui nous
avoient été prédits.
Ne nous quittons jamais , me diſfoit Parelin;
la ſéparation eſt la peine la plus cruelle
que nous puiſſions éprouver , & fi
nous nous mettons à couvert de cet acci
dent , nous trouverons aisément de la fermeté
contre tous les malheurs dont le Sil
phe nous a ménacés..
Nous reſtâmes long-tems errants dans ce
déſert , n'ofans nous écarter , & vivans des
fruits fauvages que nous rencontrions ; il
y avoit un an que nous ménions cette vie
qui n'eut pas été bien triſte , fi chacun de
nous n'eut reffenti que ſes peines , lorſque
je donnai le jour à un fils. Sans fecours , reduite
à accoucher au milieu d'une Forêt ſau
vage , je vis avec douleur que mes peines
alloient augmenter en s'étendant ſur le malheureux
que je faifois naître , & cette fa
112 MERCURE DE FRANCE.
veur des Dieux , qui fait la conſolation des
Epoux heureux , fut dans ces premiers momens
un furcroît de deſeſpoir pour Parelin&
pour moi.
د
Cependant la vûë de mon fils, le charme
dela nature , ſans ditſiper mes triſtes refléxions
, en adoucirent en peu de jours
l'amertume. Les peines des coeurs tendres
ontune volupté ſecrette ; le fort de cet enfant
infortuné me cauſoit les plus vives
allarmes , mais comme ilm'affligeoit
parce que je l'aimois , ce ſentiment portoit
avec lui une eſpece de dédommagenient;
mon coeur ne feferroit plus en pleurant
fur lui , il s'ouvroit & s'épanoüiffoit
comme dans la joye la plus vive , & l'excès
de ma tendrelle étoit plus fort que le fentimentde
mes peines.On ne connoît point les
reffources du coeur ; je croyois que lemien
épuiſé à aimer Parelin , n'étoit plus capable
d'aimer auque choſe , mais je vis naître
alors en moi un nouveau fentiment prefque
autli vifque le premier ,& qui loin de
rallentir la vivacité de mon amour , en ranimoit
encore l'ardeur. Mon fils faifoit
mon occupation unique , parce que mon
époux s'en occupoit uniquement.
Nous paflions une partie du jour à l'accabler
de careffes ,& l'autre à pleurer le fort
malheureux qui lui étoit deſtiné ; je compa
NOVEMBRE. 1744.
roisſouvent fes traits enfantins à ceux de fon.
pere ; j'aurois voulu alors pouvoir me multiplier
, pour leur prodiguer à tous deux en
même-tems les ſentimens les plus vifs & les
careſſes les plus tendres .
Cette foible conſolation de nos peines
nous fut bien-tôt enlevée ; c'eſt ici que commencent
les vrais malheurs de ma vie . Je
croyois être au comble de l'infortune, mais
j'ignorois que j'étois deſtinée à éprouver
des revers plus affreux .
On donnera la suite dans le Volumeſuivanti
par M. Jacques, Marchand Eventailliste à
Paris,ruë Mouffetar.
Nſçait affés que la coûtume du Calife
Haroün Araſchild étoit de fortir
les nuits déguiſé , avec ſon Grand Viſir
Giafar , & Mefrour , Chef des Eunuques ,
pour obſerver ce qui ſe paſſoit dans Bagdad
, & veiller à la Police de cette grande
Ville.
Il faifoit une de ces tournées nocturnes ,
lorſqu'il entendit un grand bruit : il approcha,&
connut que le bruit partoit d'un Caravanſerail
; une multitude de voix qui s'élévoient
confufément , paroiſſoit foûtenir
une conteftation fort vive , & fort animée.
Le Calife ordonna à Giafar de frapper
à la porte ; dès qu'on eût appris que le
Souverain Commandeur desCroyans alloit
paroître , le tumulte s'appaifa , & chacun
attendit en filence ce que ce Prince ordonneroit.
Pour lui , il promenoit ſes yeux de tous
côtés , & cherchoit à découvrir par lui-même
la cauſe dudéſordre.
86 MERCURE DE FRANCE.
,
Un homme qu'à fon habillement on
reconnoiffoit pour un Marin , étoit l'auteur
du trouble. On l'auroit jugé à ſon air
agité & ménaçant , quand l'action des autres
Etrangers qui l'entouroient n'en eût
pas ſuffisamment averti. Au fond de la
Chambre , quelques femmes ſécouroient
une jeune perfonne , belle comme le
jour. Elle étoit évanoiiie , mais la pâleur ,
que cet accident répandoit ſur ſon teint ,
lui donnoit l'air plus intéreſſant , ſans lui
faire perdre aucunede ſes graces. Le Calife
la conſidéroit avec autant de plaifir que
d'attention , lorſque le Marin s'avançant
vers lui lui ditd'un ton fier & audacieux
Seigneur , puifque vous êtes le Calife , vous
devez faire justice ; ordonnez donc que cette
femme ſoit remife entre mes mains : elle
eſt monépouſe ; ne fouffrez pas qu'on me
faſſe perdre dans vos Etats un droit ſi légiti
me. Tandis que le Marin parloit , cette
femme évanouie reprenoit l'uſage de ſes
fens , & commençoit à rouvrir les yeux.
Dès qu'elle l'entendit , elle s'écria , lui mon
époux ! Lui , juſte Dieu ! Il n'est que mon
Boureau ; ah ! Seigneur , pourſuivit-elle ,
en ſe jettant aux pieds du Calife , ayez pitié
d'une infortunće , qui n'a déja que trop
eſſuyé de malheurs, & ne mettez point , en
me livrant à ce Barbare , le comble à toutes
NOVEMBRE. 1744. 37
د
leshorreurs dont j'ai déja été la victime .
La belle affligée n'avoit pas beſoin d'une
grande éloquence pour faire condamner
Ton adverfaire. Le Calife avoit jugé dès le
premier regard qu'il avoit porté fur elle,
& il étoit difficile de faire autrement. El
le joignoit à cette. beauté éclatante qui
éblouit ces traits intéreſſans qui ſéduifent
: on fentoit en la regardant ce plaifir
& ce trouble que l'on éprouve à la naiſſance
d'une paſſion : ce n'étoit ni cette admiration
, qu'excite la beauté , quand elle eſt
feule , ni ces déſirs momentanés , que fait
naître le caprice à la vûë d'une figure qui
plaît ; c'étoit un ſentiment plus tendre ,
plus délicieux que le premier , plus déſintéreſſé
que le ſecond , & qu'il eſt plus aiſé
d'éprouver , que de définir.
:
1
Le Calife avoit ordonné à Mefrour ,
avant que d'entrer dans le Caravanſerail ,
de faire venir ſes Gardes : ils arrivoient
dans le moment. Le Prince leur ordonna de
garder le Marin à vûë , mais ſans lui faire
de violence , car il ne vouloit pas paroître
le condamner fans l'entendre ; & il paffa
avec la belle infortunée , Giafar , & Mefrour
dans une Chambre du Caravanferail
plus rétirée. Il étoit fort impatient d'être
inftruit du fort decette belle inconnue , &
lui demandoit le récit de ſes avantures avec
7
$8 MERCURE DE FRANCE.'
:
les égards les plus tendres , & l'empreffement
le plus vif. Elle avoit quelque répugnance
à fatisfaire le Calife ; la Majesté
d'un ſi Grand Prince l'intimidoit. Enfin
laſſe de réſiſter à des ſollicitations , qu'elle
n'eſpéroit pas pouvoir faire finir autrement,
elle prit ainſi la parole.
Histoire d'Eritzine , & de Parelin.
,
,
Souverain Commandeur des Croyans ;
vous me voyez dans un état ſi médiocre
que peut- être aurez-vous peine à me croire
, quandje vous dirai que je ſuis née Princeffe.
Mon Pere ſe nommoit Eritzin , & étoit
Souverain de l'ifle de Ceilan. Vous avez
entendu parler fans doute de la fameuſe
Révolution qui le renverſa du Trône . Je
n'étois pas encore née dans ces tems funef
tes ; mon Pere déſeſpérant de chaſſer l'Ufurpateur
autrement que par une guerre
longue & cruelle , ſe ſacrifia lui-même au
bien de ſes Sujets , & aima mieux abandonner
un parti conſidérable , & de folides
efpérances qui lui reſtoient encore , que
d'éternifer la guerre Civile , & d'attiſer le
feu qui confumoit ſa Patrie. Il fit répandre
le bruit de ſa mort , & ſe retira dans les
Etats du Roi de Borneo , qui de tout tems
NOVEMBRE. 1744. 89
avoit été ſon Allié. Il n'accepta de tous les
dons que ce Prince généreux lui offroit ,
qu'une petite Terre ſur le bord de la Mer ,
alfés agréablement bâtie , mais peu proportionnée
à l'état d'un grand Roi ,même dans
l'infortune.
Ce fut là que mon Pere ſe retira. Ma
Mere , qui aimoit beaucoup la Cour &
l'intrigue , murmura d'être obligée de s'enſevelir
ainſi dans une folitude , mais il fallut
qu'elle obéit. Je nâquis la ſeconde année
de la retraite de mon Pere : il étoit
déja conſolé de ſes malheurs . Livré à l'étude
de la Cabale & de l'Aftrologie , cesſpéculations
ſublimes rempliſſoient toute fon
ame.
On me cacha long-tems l'éclat de me
naiſſance : je paſſois ma vie dans le Château
de mon Pere. Je n'y voyois d'autre compagnie
qu'un Vieillard , & ſa femme , qui
habitoient une Terre voiſine de la nôtre ,
&qui venoient ſouvent voir ma Mere. Ils
avoient un fils à peu près de mon âge ,
qu'ils nommoient Parelin. C'étoit toute ma
fociété , & toute ma confolation : nous fûmes
élévés enſemble dès l'âge le plus tendre
dans l'enfance , &même dans la jeuneſſe
les gens plus âgés nous paroiffent ,
pour ainſi dire , des hommes d'une autre
eſpéce ; ainſi je ne voyois que Parelin
90 MERCURE DE FRANCE.
:
avec qui je pûffe lier ce commerce intime ,
qui fait ſeul les délices de la vie. C'étoit à
lui que je communiquois les plus fécrettes
penſéesde mon ame , j'étois la dépofitaire
de ſes petits fécrets ; nous étions fi contens
quandnous étions enfemble , que bien-tôt
il nous fut impoſſible de l'être , quand nous
étions ſéparés. Mon Pere , qui s'apperçut
de la force de cette inclination naillante ,
confulta ſes Livres , & voici quel fut le réfultatde
ſes recherches.
Je n'avois encore que quatorze ans , lorfqu'il
me fit venir dans ſon cabinet. Après
m'avoir tenu les difcours les plus tendres
fur l'intérêt vif& inquiet qu'il prenoit à
ce qui me regardoit , il me parla de Parelin;
il m'avertit de ce qu'il avoit remarqué
en nous , &m'apprit que nous étions amoureux
, car je ne ſçavois pas encore ce que
c'étoit que l'Amour : je me livrois ingenument
à mon coeur qui me conduiſoit. Le
peu que mon Pere me dit ſur ce ſujet , fut
un trait de lumiere qui éclaira les replis
les plus cachés de mon ame. Mon Pere en
m'apprenant l'état de mon coeur , m'inſtruifit
auffi de ma naiſſance , & me fit connoître
que je ne pouvois abſolument defcendre
juſqu'à Parelin en l'époufant. Cette nouvelle
fut un coup de foudre pour moi : la
fille du Roi de Ceilan ne pouvoit s'abbaif
NOVEMBRE. 1744. 91
fer juſqu'àun particulier , dont la naiſſance
n'étoit pas même noble , & quoique mon
Pere ne fût connu de perſonne pour ce
qu'il étoit , il lui reſtoit le ſouvenir de fa
premiere grandeur , qui l'auroit trop humilié
à ſes propres yeux s'il eut confenti à
cette Alliance .
Tout commerce me fut interdit avec
Parelin ; il lui fut défendu de venir au Château.
Pour moi , je paſſois les nuits à pleurer
,& les jours à me promener aux Lieux
où j'avois le plus ſouvent vû Parelin. Que
je ſuis malheureuſe , me diſois-je à moimême
! Je ſuis la premiere , peut-être , qui
adéſiré de n'être pas née ce que je ſuis; je
n'ai aucun des avantages , que procure un
rang éclatant , & je n'en éprouve que le
déſagrément & la contrainte. Mes réflé
xions finiſfoient toujours par conclure , que
je ne pouvois vivre fans aimer , fans voir
Parelin , mais comment faire ? Je n'oſois
en parler à mon Pere , que mes follicitations
auroient offenfé ; j'ofois encore
moins luidéſobéir en écrivant à Parelin . Le
hazard me fervit.
Je me promenois ſouvent dans les Bois ,
errante à l'avanture , & occupée de mon
amour. Je vis paroître un jour celui qui
faifoit l'objet de mes rêveries ; il s'étoit
égaré à la chaſſe ; il accourut à moi dès
92 MERCURE DE FRANCE.
qu'il m'apperçut. J'eus affés de force fur
moi-même pour fuir ; hélas ! Dès qu'il vit
que je voulois m'éloigner , arrêtez , s'écria-
t- il , je ne veux pas vous pourſuivre ,
& fi vous avez deſſein de m'éviter , je vais
m'éloigner promptement. Il s'étoit arrêté
endiſant ces mots ; je m'étois arrêtée aufli
pour l'écouter ; qu'on eſt foible quand on
aime ! De ce moment , il me fut impoffible
de faire un pas , pour m'éloigner de lui , je
ne pouvois détourner mes yeux , qui ſe ftxoient
malgré moi ſur les fiens , il pleuroit ,
jepleurois auſſi : nous ne reſtâmes pas longtems
dans cette fituation : nous nous approchâmes
l'unde l'autre avec le même frémifſement
, que si nous avions avancé vers un
précipice , mais , malgré cette crainte , je
ſentois que j'étois entraînée par un pouvoir
invincible. Il ſe jetta à mes pieds dès
qu'il fut près de moi , je fus prête à me
mettre aux fiens au lieu de fonger à le relever
, car il me ſembloit dans ce moment
que j'avois eû tort avec lui.
:
:
Parelin , lui dis- je , ne m'accuſez point ,
vousn'avez jamais eu de ſujet de vous plaindre
de moi , vous n'en n'aurez jamais , ne
vous plaignez que de mes Parens , dont les
ordres nous ſéparent. Hélas ! dit-il , qui
peut leur fuggérer de nous traiter fi cruellement
? On craint , lui répondis-je , que
NOVEMBRE. 1744. 95
nous ne nous aimions trop. Je me trompois
doncbien , s'écria-t-il , car je craignois de
ne vous pas aimer affés, mais que craignentils
? Et quel mal en peut-il arriver ? Je ne
pus me réfuſer la douceur d'un éclairciſſe.
ment , qui s'offroit ſi naturellement , & me
paroiſſoit ſi néceſſaire. J'inſtruiſis Parelin
de mes ſentimens : je ne lui cachai rien de
ce que mon Pere m'avoit appris fur ma naif
fance. Hélas ! me dit-il , ſi j'avois été fils du
Roi de Ceilan , & vous fille de mon Pere ,
la différence des Rangs n'auroitpas été un
obſtacle. Je ſentis à ce reproche mon coeur
ſe ſerrer ; mes yeux ſe remplirent de larmes
; ſa générosité ſembloit m'accufer , &
quoiqu'il me fut aiſé de me juſtifier , à peine
me trouvois-je moi-même innocente à
mes yeux. Que vous dirai-je ? Je promis à
mon Amant de n'être jamais qu'à lui , quoiqu'il
pût arriver ; je lui répétai mille fois
les fermens de l'aimer toujours ; je craignois
d'en faire trop peu pour le raſſurer. La nuit
vint , il fallut nous ſéparer , mais ce ne fur
pas fans nous promettre de nous retrouver
tous les jours au même endroit du Bois. Je
retournai au Château foulagée des inquiétudes
que me donnoient auparavant les
combats de l'Amour. Je m'étois déterminée
àne plus réſiſter ; c'étoit m'être délivrée
un grand fardeau , & l'éclairciſſement
94 MERCURE DE FRANCE.
que je venois d'avoir avec mon Amant, me
paroiſſoit alors un arrangement ſolide que
rien ne pouvoit déconcerter.
:
:
Mon Pere fut fort triſte pendant le fouper.
Je m'apperçus même , qu'en me regardant
, ſes yeux ſe rempliffoient de larmes :
j'eſſayai de diffiper ſon chagrin par mille
tendres careſſes , mais je ne faifois que l'attendrir
davantage. Il voulut que ma Mere
ſe retirat , & lorſque nous fûmes ſeuls , ma
fille , me dit- il , je veux vous apprendre le
ſujet de ma triſteſſe. Je dois mourir bientôt
, je ſerois peu digne de vivre , ſi c'étoit
là le ſujet de mon inquiétude , c'eſt vous
ſeule , ma fille , vous ſeule , qui excitez mes
craintes ; toutes mes allarmes ſe réuniſſent
fur vous , ainſi que toute ma tendreſſe ; votre
fort eſt lié trop intimément au mien
pour que mes recherches ſur l'un ne m'ayent
pas inſtruit de l'autre. Apprenez , ma fille ,
que ſi vous perſiſtez à aimer Parelin , cet
te paſſion doit vous attirer les malheurs les
plus cruels ; elle lui fera fatale à lui-même.
Pour peu qu'on céde à l'Amour , il nousentraîne
; ſi vous n'étouffez pas le vôtre , il
vous maîtriſera ; vous épouſerez Parelin , &
par cette alliance honteuſe vous mériterez
les revers les plus funeſtes , dont cet Hymen
indigne vous rendra la victime . Je ne
vous parle point de l'orgueil de votre naif-
,
NOVEMBRE.
1744 95
lance , qu'une paſſion aveugle & impérieuſe
vous a fait aiſement oublier , mais par pitić
pour vous , par pitié pour votre Amant luimême
, ne courez pas au-devant des malheurs
qui vous menacent. J'ajouterai une
choſe , qui vous touchera peu ,& qui feroit
une forte impreſſion ſur une ame moins
prévenuë. Les Aſtres vous deſtinent à épouſerun
Prince qui me vengera , &qui vous
fera remonter ſur leTrône de vos Ancêtres,
occupé par l'Ufurpareur. Je ne vous dirai
rien de plus ; réfléchiſſez vous-même à vos
dévoirs , à vos intérêts ; je ne veux point,
exigerde vous des paroles que vous ne me
réfuſeriez pas dans ces derniers momens ,&
que vous oublieriez peut être après. J'aurois
ſouhaité pouvoir vous en apprendre davan-
-tage fur votre fort , mais je n'ai pû voir tout
celaque fort confufément,&fans aucun détail.
Peu de jours après cette triſte converſation,
il expira dans mes bras,ſans qu'il parut
aucune altération dans ſa ſanté ; il ſembloit
qu'il s'endormit d'un ſommeil tranquille.
Je fus long-tems occupée de mes regrets;
je ne pouvois me laſſer de pleurer un
Pere ſi tendre. Parelin reſpectoit ma douleur,&
je n'entendois point parler de lui :ma
Mere après avoir donné quelque tems à fon
deuil , me dit enfin , que nous avions grand
tortde renoncer à toute ſociété , qu'il fal
96 MERCURE DE FRANCE.
loit revoir nos voiſins , & faire revenir Pa
relin ; elle me laiſſa même entendre qu'elle
ne s'éloigneroit pas de me le donner pour
époux. Ce diſcours , qui peu de tems auparavant
auroit comblé les voeux les plus
chers de mon coeur , me fit alors friffonner,
Les dernieres paroles de mon Pere m'étoient
toujours préfentes ; je croyois l'enrendre
encore , qui me diſoir , que j'expoferois
mon Amant à d'affreux dangers , en
répondant à fon amour.Je confiai mes allarmes
à ma Mere , qui les traita de viſions ,
&de puerilités ; elle m'aimoit , parce qu'il
eſt impoffible de ne pas aimer ſes enfans ,
mais du reſte ſes ſentimens pour moi étoient
fubordonnés àtoutes fes fantaiſies,& à parler
juſte , elle n'aimoit qu'elles elle s'ennuyoit
dans notre folitude. Je connoiffois
àfond fon caractére , toute jeune que j'étois
, ainſi je ne fus point ſurpriſe de voir
arriver au Château les Parens de Parelin
& Parelin lui-même. Sa vûë me caufa une
émotion que je ne puis bien exprimer . Je ne
ſçavois ſi je devois me livrer au plaiſir ou
à la crainte : je voyois dans ſes regards un
amour ſi vif, il me paroiſſoit ſi contentde
me revoir , que je croyois déja l'Oracle de
mon Pere prêt à s'accomplir. Il s'avança
vers moi ; jamais il n'avoit été ſi empreffé&
fi féduisant ; je n'ofois lui répondre ,
je
د
NOVEMBRE. 1744. 97
Jene pouvois me taire; le combat étoit d'autant
plus cruel , que c'étoit l'amour même
qui combattoit contre l'amour ; étrange
fituation ! Je frémiſſois de voir mon amant
fitendre,moi qui ferois expirée du regret de
le voir indifférent. Eh quoi ! me dit-il ,
n'avez-vous plus rien à me dire , lorſqu'il
nous eſt permis de nous parler ? Avez- vous
hérité de la haine de votre Pere ? Parelin ,
répondis je, vous ſeriez plus content de moi
ſi je vous aimois moins. Je lui appris enſuite
ce que mon Pere m'avoit prédit ſur mon
fort & ſur le ſien ; je lui peignis avec des
expreſſions fi fortes les dangers qui devoient
réſulter de notre malheureuſe pafſion
, je lui promis avec tant de ſermens
de n'être jamais à un autre , puiſque je ne
pouvois être à lui , qu'il me ſembloit qu'il
ne pouvoit réfuſer de reſſentir mes allarmes
, & d'adopter le projet de nous ſéparer ,
mais il ſe jetta à mes genoux , tranſporté de
joie; fi c'eſt-là , dit-il , le ſujet de votre trifreſte
, je ſuis le plus heureux des hommes ;
j'avois craint votre indifférence , mais puifque
vous m'aimez toujours , il n'eſt pas
poſſible que vous vous arrêtiez àdes craintes
auſſi vainesque celles qui vous troublent
aujourd'hui.
Je voulois répliquer , mais Parelin impatient
de diffiper tous mes doutes ne me
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
laiſſoit pas le tems de lui répondre ; il eſt
biendifficile de ne pas écouter un amant
qu'on aime ; il eſt impoſſible qu'il ne perſuade
pas dès qu'on l'écoute : j'avois un ſi
grand intérêt à le croire , que toutes ſes rai-
Lons me paroiſſoient convainquantes. Que
nous ſommes aveugles ! me diſoit-il ; on
nous ménace des plus grands malheurs fi
nous nous aimons , mais le plus grand de
tous n'eſt-il pas de ne nous point aimer ?
Pour moi , je ne connois de plaiſir ni de
douleur que par vous ; rien ne peut m'intéreſſer
dans l'Univers que vous ſeule ;dites
que vous m'aimez , je joüis de tous les
biens ; tous les Trônes du Monde ne me
rendroient pas heureux , ſi vous ne m'aimiez
plus. Croyez , ma Princeſſe, croyez que
votre Pere s'eſt trompé ou peut-être vous en
a impofé , pour vous donner de nouveaux
motifs de foutenir l'orgueil de votre naiſ
fance. Je trouvois trop bien dans mon coeur
tous les ſentimens qu'il m'exprimoit , pour
ne pas tirer les mêmes conféquences que
lui ; il fallut finir par céder à ſes inſtances ,
nous convînmes d'agir l'un & l'autre auprès
de nos Parens , & nous nous quittâmes
remplis des eſpérances les plus flateuſes. Je
m'étois perfuadée que la prédiction étoit
un piége que mon Perem'avoit tendu pour
s'affûrer de moi; il y avoit cependant des
NOVEMBRE. 1744.99
chomens où mes inquiétudes renaiſſoient
encore pour mon amant , mais un ſeulde
ſes regards diſſipoit tous les nuages , &
mettoit le calme dans mon ame. Tel étoit
alors l'état de nos coeurs , mais tout changeabien-
tôt de face , ma viedepuis ce tems
n'a plus été qu'une ſuite d'infortunes &de
mifères.
را
- Parelin fut huit jours ſans venir au Château
; ma Mere pendant ce tems étoit de
fort mauvaiſe humeur , ſur-tout contre
moi , & même elle me maltraitoit ſouvent.
Je rêvois un ſoir dans mon lit à tout ce qui
ſe paſſoit , &ij'en cherchois la cauſe , lorf
que j'entendis qu'on parloit dans la Chambre
de ma Mere qui étoit à côté de la mienne.
N'en doutez point , diſoit une voix qui
m'étoit inconnue , il y a quelque choſe
dans cet événement qui paſſe la ſcience
d'Abdelee ( c'étoit le nom du Perede Parer
lin ) les philtres amoureux n'operent
point fut Parelin ;ceux de haine , que l'on
yous adonnés pour faire prendre à Eritzine
font aufli impuiſſans ; il faut que quelque
cauſe ſécrette les mette tous deux à l'abri de
ces charmes. Parelin ſouffre avec une conftance
inébranlable le traitement le plus rigoureux
Abdélec l'a fait enfermer dans un
Cachot obfcur , où il ne vit que de pain &
-d'eau ,mais il perfiſte à dire qu'il ne vous
Eij
too MERCUREDE FRANCE .
époufera jamais , & qu'il mourra mille fois
plûtôt que de trahir la foi qu'il a jurée à
Eritzine. Ma Mere ſoupiroit , & murmuroit
, en apprenant ces nouvelles ſi triſtes
pour fon amour ,& moi je ne pouvois revenir
de ma ſurpriſe. Le reſte de la conver
ſation ſe rint ſi bas que je ne pus en entendre
un mot. Le lendemain , je trouvai ma
Mere de meilleure humeur ; ſon air étoit
riant & plus ouvert , elle m'accabloit de careſſes
qui me confondoient , quand je les
comparois à ce que j'avois entendu la veil
le ; j'étois auſſi embarraſſée avec elle que ſi
j'euſſe été coupable , & j'étois déconcertée
autant qu'elle auroit dû l'être : mais furtout
je m'abſtins religieuſement de rien
boire de ce qu'elle me préſentoit. Le ſouvenir
des philtres me faiſoit trembler ;
j'allois après le repas chercher de l'eau
moi-même à une Fontaine qui n'étoit pas
éloignée du Château, 2.14
: Cependant Parelin ne paroiſſoit pas je
n'avois aucune de ſes nouvelles , & la joie
de ma Mere commençoit à m'inquiéter : je
craignois quelque piége caché , & j'étois
dans une ſituation où tout étoit un ſujet
d'allarmes.
1
J'étois livrée depuis quelques jours à ces
inquiétudes ,lorſqu'il arriva fur notreRivageunepetite
Eſcadre qui étoit comman
1 NOVEMBRE. 1744 101
dée par l'homme contre lequel , Seigneur ,
dit Eritzine en s'adreſſant au Calife , vous
venez de me défendre ſi généreuſement :
cet homme piratoit ordinairement ſur ces
Mers , mais comme il recevoit alors une efpécę
de ſubſide du Roi de Borneo,il ne defcendoit
à terre que comme ami,& nous n'avions
rien à craindre de lui . Il vint pluſieurs
fois au Château ; ma Mere le reçût
fort bien ; pour moi , toujours occupée du
ſouvenir de Parelin , je m'apperçus à peine
de l'arrivée du Pirate ,& je fis encore moins
d'attention aux fréquens entretiens qu'il
avoit avec ma Mere.
Sideni , c'eſt le nom du Pirate , voulut à
fon tour nous traiter , & nous conduifit à
fon bord , où une Fête magnifique nous
étoit préparée ; à la fin du repas , un hom
me qui paroiſſoit avoir quelque autorité ſur
les autres ,&pour lequel Sideni lui-même
avoit de grands égards , j'ai ſçu depuis que
c'étoit un Faquir , mais il ne portoit pas
alors l'habit ordinaire de ceux de ſon eſpéce
; cet homme , dis-je , ſe leva , & alla
chercher une grande coupe d'or , qu'il remplit
de vin de Chiras ; ma Mere à qui la
coupe fut d'abord préſentée but , & me la
rendit , je ſuivis ſon exemple , & je remis
la coupe au Pirate , qui la ſaiſit avec empreſſement.
Pendant que eela ſe paſfoit le
1
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Faquir qui avoit été chercher la coupe ,
marmotoit entre ſes dents quelques paroles
en une Langue que je n'entendois pas.
Mais quelle fut ma ſurpriſe quand ma
Mere ſe tournant vers moi , m'exhorta d'un
air grave & auſtére à aimer toute ma vie
l'époux que je venois de choiſir ! Tout mon
fang ſe glaça , & je crus que je mourrois
de mon faiſiffement. Le Faquir , qui prétendoit
m'avoir mariée , m'apprit que je
venois d'époufer Sideni.
• Quoique je compriſſe aisémentque je ne
pouvois avoir contracté un engagement où
la volonté n'avoit aucune part , je ſentis
toute l'horreur de la ſituationoù je me trouvois
; je regardois ma Mere , qui , route
préparée qu'elle étoit à cette ſcéne , étoit
fort déconcertée ; elle pria le Pirate de la
faire reconduire chés elle , elle fut obéie fur
Ie champ , & au retour de la Chaloupe Sideni
mit à la voile. Bien-tôt nous fumes en
pleine Mer ; j'eſſayai pluſieurs fois de me
précipiter dans les eaux , mais on veilloit
fur moi avec trop d'attention , & toutes
mes tentatives furent inutiles. Je regardois
fans ceſſe le Ciel ; j'aurois voulu y décou
vrir les ſignes prochains d'une tempête , &
la mort me paroiſſoit le feul reméde à més
maux. Sideni n'ofoit encore paroître devant
moi ,mais àſa place le Faquir ne m'as
NOVEMBRE. 1744. 103
1
bandonnoit pas , & ne ceſſoit de me perfécuter
pour me ramener à ce qu'il appelloit
la raiſon. Je le laiſſois parler ſans l'écouter
ni lui répondre ; mon ame toute abſorbée
par le ſentimentde ſes maux étoit dans un
engourdiſſement ſtupide. La préſence de Sideni
me retira de cet abbatement , mais
pour me faire foutenir des affauts plus
cruels.
Ce Pirate impatient , & las d'attendre
le ſuccès des exhortations de ſon Faquir ,
avoit pris le parti de négliger tous ces ménagemens.
Un criminel pâlit moins à l'afpect
de ſon Juge , que je ne fis en le voyant
paroître. Je crus lire ma perte dans ſes
gards farouches .
re-
Puiſque vous ne voulez pas me rendre
justice , dit-il , d'un air terrible , je ſçaurai
me la faire moi-même. A ces mots il avança
pour me ſaiſir ; le Faquir étoit à côté de
moi , je me jettai à ſes pieds , & le priai
d'obtenir du Pirate du moins un délai de
quelques jours . Le délai fut accordé avec
peine , & Sideni ſortit en ménaçant d'employer
les dernieres violences , ſi dans huit
jours je ne me rendois à ſes défirs .
Mon intention étoit de chercher la mort
pendantces huit jours , & d'échapper ainſi
à la brutalité de ce Barbare , maisj'étois fi
bien gardée que j'aurois été ſa victime , fi
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
leCiel ne m'eut envoyé le ſecours ineſperé
que vous allez entendre.
Mon Pere m'avoit remis en mourant
des Tablettes d'Email , qu'il m'avoit recommandé
de garder ſoigneuſement . Je les
avois , mais dans le trouble où j'érois je
n'avois pas fongé à les regarder , & je n'avois
pas imaginé qu'elles puſſent m'être
d'aucune reſſource : je les trouvai par hazard
fous ma main,& je fus fort étonnée d'y
voir tracés des Caractéres que je n'y avois
pas encore apperçus ; je lûs ,&je vis qu'on
m'exhortoit à lire & à prononcer touthaut
les paroles qui étoient écrites aubas de la
page.
J'obéis : je prononçai ces mots myſtérieux
que je ne comprenois pas , & à l'inſtant je
vit paroître un jeune homme de la figure
la plus aimable , qui me demanda ce que je
déſirois : tirez-moi promptement d'ici , lui
dis-je : j'eus à peine achevé qu'il me prit
dans ſes bras , &je me trouvai ſur le bord
de la Mer.
Aimable Génie , dis-je alors à mon Li..
bérateur , je vous dois plus que la vie ,
mais vous n'avez rien fait pour moi , ſi vous
ne me conduiſez où eſt Parelin. Le Silphe ,
car c'en étoit un , me prit encore dans ſes
bras , & je me trouvai ſous une voute obfcure
, où la lumiere du jour n'avoit jamais
1
NOVEMBRE. 1744. 105
I
!
pénétré. Je treſſaillis , & je craignis que le
Génie ne m'eut trompée , cependant j'avançois
au hazard & j'appellois Parelin d'une
voix tremblante ; on ne me répondoit
point , & j'étois déja en proie aux plus vives
allarmes ; enfin , au bout de quelque
tems j'entendis un ſoupir , & je crus reconnoître
la voix de mon amant : je volai vers
l'endroit d'où le bruit partoit : eſt- ce vous ,
Parelin , m'écriai-je , eſtce vous cher amant ?
Qui m'appelle , répondit - il d'une voix foible
& mourante ? J'approchai , je ſentis
qu'il étoit couché à terre , je m'y jettai auffi :
je n'ai plus qu'un moment à vivre , dit- il ,
laiffez-moi du moins expirer en paix. Parelin
, repris-je, qu'oſfez- vous me dire ? Quoi !
ne reconnoiffez-vous pas la voix d'Eritzine
, ou ne l'aimez- vous plus ? Il n'oſoit
croire ce qu'il entendoit. Je me hâtai de
l'inſtruire de tout ce qui m'étoit arrivé , &
de l'avanture finguliere par laquelle je me
trouvois auprès de lui. J'allois mourir , me
dit-il , de la douleur de vous avoir perduë ,
jemourraide la joie de vous retrouver.Hélas
! En quel tems en quel état revoyezvous
votre malheureux amant ? Il me dit
toutesles perfécutions qu'il avoit effuyées ,
toutes les inſtances de ſes Parens pour le
déterminer à épouſer ma Mere , ils ont
cru ,diſoit-il , me contraindre à changer à
د
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
force de mauvais traitemens , ils ne ſçavoient
pas qu'étant ſéparé de vous , je ne
pouvois fentir que la douleur de vous avoir
perduë. Ma Mere venoit ſouvent le viſiter
dans ſa Prifon , & c'eſt ce qui avoit caufé
ſon erreur quand je l'avois appellé ; elle
l'avoit inſtruit de mon mariage avec le Pirate
Sideni , & le malheureux défefperé
de ce triſte événément avoit pris le parti
de ſe laiſſer mourir de faim. Il y avoit déja
cinq jours qu'il n'avoit pris de nourriture
on lui apportoit tous les jours du pain
qu'il laiſſoit à terre : j'en ramaſſai un morceau
, il le reçut de ma main , & le mangea
avec tranſport ; nous partageâmes déformais
le pain & l'eau , qu'on lui apportoit ,
&ce partage nous les rendoir préférables
aux mêts les plus délicats. Enfermés dans
une Caverne obfcure, réduits à n'avoir d'autre
aliment que de mauvais pain , d'autre
lit que la terre , nous étions contens
parce que nous étions enſemble , nous nous
trouvions heureux parce que nous avions
été ſéparés. L'obſcurité me mettoit hors
d'état de confulter les Tablettes d'Email ,
mais je ne regrettois pas le ſecours que j'en
aurois pû tirer. Mon amant me fuffifoit,
il ne défitoit rien depuis que j'étois près
de lui , & nous aurions confenti volontiers
paffer notre vie dans cette eſpéce de Tombeau..
NOVEMBRE. 1744. 107
Cependant en marchant dans la Caverne
, je ſentis ſous mes pieds un anneau de
fer , j'y portai la main , & je m'apperçûs
que l'anneau teroit à une eſpéce de trappe
, qui réſiſtoic au peu de forces quej'employois
pour ia lever , mais qui me paroiffoit
devoir céder à un plus grand effort :
Parelin commençoit à reprendre ſes forces ,
Je l'engageai à les eſſayer ſur cet anneau
il leva la trappe & nous vîmes qu'elle bouchoit
l'entrée d'un affés petit dégré que:
nous defcendîmes ſans balancer. Parelin me
dit qu'il ne doutoit pas que ce ne fut là un
de ces foûterrains que dans le tems des
Guerres Civiles on avoit préparésdans tous:
les Châteaux pour ſe ſauver en cas de malheur
, & que ſuivant les apparences celui-ci
nous conduiroit dans la Campagne..
Nous marchâmes affés long-tems fans
que les conjectures de Parelin ſe vérifiaf
fent; j'étois preſque morte de laſſitude , enfin
nous apperçûmes une lumiere , foible
encore , mais qui nous annonçoit du moins
que nous n'étions pas loin de l'iſſuë du fouterrain
; nous la vîmes bien-tôt en effet :dès
que j'apperçus la lumiere, mon premier foin
fut d'employer les Tablettes d'Email' , &
d'appeller le Silphe qui m'avoit déja fr bient
fervie. Il parut , &me demanda mes ordres
Génie , lui dis-je ,conduiſez-nous quelque
Evj
108 MERCUREDE FRANCE.
part .... bien loin d'ici. Nous fümes auffitôt
tranſportés dans une Campagne qui me
parut très - agréable : je commandai au Silphe
de nous y bâtir une Halitation , je fus
obéie dans le moment ; nous vîmes paroître
une Maiſon fans magnificence , mais élégamment
ornée & très - commodement diftribuée
; pluſieurs Efclaves attendoient nos
ordres , rien ne nous manquoit de tout ce
qui contribuë à la douceur de la vie ; nous
nous aimions , nous étions enſemble , &
nous prîmes ailément le parti de reſter toujours
dans ce lieu , & d'y oublier tout l'Univers.
Le ſoir venu , nous ſongeames à nous
coucher. Parelin me parut fort triſte quand
je lui parlai de nous ſéparer. Croyez - vous ,
me dit-il , que je puiffe déſormais vivre un
moment éloigné de vous ? Ne fuis-je pas
votre époux , puifque vous m'aimez ? De
plus , vous voulez toujours reſter ici , mais
n'y ferons-nous pas toujours dans la même
fituation ? Aurons-nous jamais plus de fecours
pour donner à notre mariage une
forme plus authentique ? Que voulez- vous
de plus pour rendre notre union ſacrée que
l'amour qui en a ferré les noeuds ? Il me perfuadoit
, ou plûtôt il m'entraînoit. Cependant
je ne ſçais quel fentiment ſecret me
retenoit ; une voix qui s'élevoit au fond de
NOVEMBRE. 1744. 109
mon coeur me dioit de réſiſter , mais quand
Parelin parloi , je n'entendois que lui. Si
vous voulezabſolument pouſuivit- il , vous
aſſujétir à des formes qui au fond font inutiles
, appellons le Silphe votre ami , qu'il
foit le témoin & le dépoſitaire de nos fermens.
J'héſitois encore , mais il pritles Tablettes
, & appella lui-même le Silphe qui
parut à l'inftant.
Génie , lui dit- il , daignez faire notre
bonheur , & recevez les fermens des deux
époux les plus tendres. Me l'ordonnezvous
? dit le Silphe en s'adreſſant à moi ,
je répondis , en rougiſſant que c'étoit auffi
mon intention ; il s'éleva alors un Autel au
milien de la Chambre ; le Silphe y brûla
quelques parfums , & nous fit prononcer
après le ſerment de nous aimer toujours ; il
eut l'air fort triſte pendant toute la cérémo-,
nie , mais j'étois ſi remplie de mes propres
idées que je n'y fis aucune attention ,& je
n'y fongeai qu'après la funeſte révolution
qui détruifir notre bonheur ; hélas ! A peine
commençoit- il , qu'il diſparut comme
un fonge.
Le lendemain , en ouvrant les yeux , je
ne vis au lieu de la Chambre où je croyois
avoir couché qu'un défert horrible. Je
pouffai un cri perçant , qui reveilla Pare--
lin qui dormoit à mes côtés. Sa furpriſe fut
110 MERCURE DEFRANCE.
2
égale à la mienne. Je voulus appeller le Sifphe
, mais les Caracteres traces ſur les Tar
blettes étoient abfolument effacés. Je compris
alors la faute que j'avois fhite de défobéir
à mon Pere en épouſant Patelin . Parelin
qui étoit en quelque façon la cauſe de
ce malheur ne pouvoit ſe le pardoaner ,
&ſa douleur étoit le plus cruel de mes chagrins.
Nous nous défeſpérions tous les deux
lorſque le Silphe parut. N'attendez plus
rien de moi , dit-il, Princeſſe infortunée
votre Pere m'avoit mis à votre ſervice , &
je vous aurois toujours obei , mais vous
vous êtes privée de mon fecours en n'obfervant
aucune des chofes qu'il vous avoit
preſcrites ; vous avez continué d'aimer Parelin
, vous avez été juſqu'à l'époufer , c'en
eſt fait , n'attendez plus que l'affreufe ſuite
des malheurs qui vous ont été prédits ; c'eſt
à regret que j'exécute des ordres ſi rigoureux
, mais auffi-tôt que vous avez rendu
Parelin votre époux , j'ai été forcé d'enlever
la demeure que je vous avois préparée ;
adieu , malheureux Amans , je ne puis plus
rien pour vous.
Le Silphe diſparut ,& nous laiſſa dans la
glus grande confternation ; nous n'avions
point vû difparoître le Château ; uniquement
occupés de nous-mêmes dans ces mo
NOVEMBRE. 1744. T
mens ſi chers & fi funeſtes , tout ce qui
fe paſſoit autour de nous ne nous frappoit
point , & c'étoit au milieu d'un déſert horrible
que nous avions paffé la nuit , ſans
nous en appercevoir .
Les malheurs que le Silphe nous avoit
annoncés , nous effrayoient encore plus que
les objets épouvantables dont nous étions
environnés ; nous ne ſçavions de quel côté
tourner nos pas ; nous craignions de rencontrer
par tout les dangers qui nous
avoient été prédits.
Ne nous quittons jamais , me diſfoit Parelin;
la ſéparation eſt la peine la plus cruelle
que nous puiſſions éprouver , & fi
nous nous mettons à couvert de cet acci
dent , nous trouverons aisément de la fermeté
contre tous les malheurs dont le Sil
phe nous a ménacés..
Nous reſtâmes long-tems errants dans ce
déſert , n'ofans nous écarter , & vivans des
fruits fauvages que nous rencontrions ; il
y avoit un an que nous ménions cette vie
qui n'eut pas été bien triſte , fi chacun de
nous n'eut reffenti que ſes peines , lorſque
je donnai le jour à un fils. Sans fecours , reduite
à accoucher au milieu d'une Forêt ſau
vage , je vis avec douleur que mes peines
alloient augmenter en s'étendant ſur le malheureux
que je faifois naître , & cette fa
112 MERCURE DE FRANCE.
veur des Dieux , qui fait la conſolation des
Epoux heureux , fut dans ces premiers momens
un furcroît de deſeſpoir pour Parelin&
pour moi.
د
Cependant la vûë de mon fils, le charme
dela nature , ſans ditſiper mes triſtes refléxions
, en adoucirent en peu de jours
l'amertume. Les peines des coeurs tendres
ontune volupté ſecrette ; le fort de cet enfant
infortuné me cauſoit les plus vives
allarmes , mais comme ilm'affligeoit
parce que je l'aimois , ce ſentiment portoit
avec lui une eſpece de dédommagenient;
mon coeur ne feferroit plus en pleurant
fur lui , il s'ouvroit & s'épanoüiffoit
comme dans la joye la plus vive , & l'excès
de ma tendrelle étoit plus fort que le fentimentde
mes peines.On ne connoît point les
reffources du coeur ; je croyois que lemien
épuiſé à aimer Parelin , n'étoit plus capable
d'aimer auque choſe , mais je vis naître
alors en moi un nouveau fentiment prefque
autli vifque le premier ,& qui loin de
rallentir la vivacité de mon amour , en ranimoit
encore l'ardeur. Mon fils faifoit
mon occupation unique , parce que mon
époux s'en occupoit uniquement.
Nous paflions une partie du jour à l'accabler
de careffes ,& l'autre à pleurer le fort
malheureux qui lui étoit deſtiné ; je compa
NOVEMBRE. 1744.
roisſouvent fes traits enfantins à ceux de fon.
pere ; j'aurois voulu alors pouvoir me multiplier
, pour leur prodiguer à tous deux en
même-tems les ſentimens les plus vifs & les
careſſes les plus tendres .
Cette foible conſolation de nos peines
nous fut bien-tôt enlevée ; c'eſt ici que commencent
les vrais malheurs de ma vie . Je
croyois être au comble de l'infortune, mais
j'ignorois que j'étois deſtinée à éprouver
des revers plus affreux .
On donnera la suite dans le Volumeſuivanti
Fermer
47
p. 7-22
SUITE DU MANUSCRIT Arabe, traduit par M. Jacques, Marchand Evantailliste, rue Mouffetar.
Début :
UN Ours d'une grandeur prodigieuse se lança un jour sur moi ; mais loin de [...]
Mots clefs :
Fils, Eritzine, Calife, Bornéo, Roi, Parelin, Palais, Génie, Prince, Courage, Époux, Toupie, Diamant, Sylphe, Ours, Magicien, Bagdad
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DU MANUSCRIT Arabe, traduit par M. Jacques, Marchand Evantailliste, rue Mouffetar.
SUITE DU MANUSCRIT
Arabe , traduit par M. Jacques , Marchand
Evantailliste , rue Mouffetar .
U
N Ours d'une grandeur prodigieuſe
ſe lança un jour ſur moi; mais loin de
me faire aucun mal , il ſe contenta d'arracher
mon fils de mes bras , & l'emporta
en fuyant d'une courſe précipitée. Parelin
courut après le raviffeur un épieu à la main.
Je voulois le ſuivre , mais la frayeur m'avoit
oté la force de marcher , & d'ailleurs Parelin
& l'ours couroient avec tant de viteſſe,
qu'il m'eût été impofſible de les atteindre.
J'attendis le dénouement de cette avanture
avec la plus vive inquiétude. Chaque inſtant
redoubloit mes allarmes , & la nuit qui
arriva ſans que j'euſſe revû ni mon mari ni
mon fils , mit le comble à ma déſolation .
Je ne doutai plus que l'inſtant fatal prédit
par le Silphe ne fut enfin arrivé , & que
nous ne futlions ſéparés pour jamais. J'attendis
pluſieurs jours auſſi vainement : enfin
ayant perdu toute eſperance , je réſolus de
me donner la mort. J'allois me précipiter
dans une fontaine qui couloit au milieu du
و
Aiiij
• MERCURE DE FRANCE.
bois : je ſentis que quelqu'un me retenoir,
je me retournai ,& je vis le Silphe qui m'arrêtoit.
Eritzine , me dit-il , ſubiſſez votre
fort ſans murmurer , c'eſt le ſeul moyen
d'obtenir le pardon de votre déſobéiſſance.
Ranimez votre courage , vous en aurez encore
beſoin long-tems , mais peut-être quelque
jour vous ferez heureuſe. Je reverrai
Parelin , m'écriai-je : Ah ! dites-moi s'il vit,
&quel eft fon fort. Il vit , répondit le Silphe,
mais il n'eſt plusde Parelinpour vous.
S'il eſt ainfi , repris-je , qu'ai-je beſoin de
la vie ? C'eſt l'arrêt du deſtin , continua le
Silphe , & vous attenteriez à vos jours ſans
fuccès.
Vous pouvez juger enquel écat me laifferent
ces dernieres paroles du Silphe; il eſt
inutile de vous ennuyer du détail de mes
chagrins daus la Forêt. J'y paffai un an à
faire retentir les antres les plus fourds de
mes gemiſſemens; je demandois mon époux
&mon fils aux arbres , aux rochers, à toute
la nature.
Je n'avois point encore vû de créature
humaine dans ce defert , mais la ſolitude
m'étoit chere , & toute ſociété m'auroit embarraſſée.
Les premiers hommes que j'y apperçus
furent des Matelots qui venoient
faire de l'eau à la fontaine qui étoit au milien
dubois. J'étois trop malheureuſe pour
DECEMBRE. 1744. 9
avoir rien à redouter ; ainſi je ne me détournai
pas de mon chemin pour les éviter :
mais dès qu'ils m'apperçurent , ils me faifirent
, & m'emmenerent à leur bord. J'étois
affez tranquille , & la captivité m'affligeoit
peu ; mais mon courage m'abandonna
à la vue du Capitaine du Vaiſſeau. C'étoit
le même Sideni à qui ma mere m'avoit déja
livrée par une trahiſon ſi cruelle. Ce barbare
déſeſperant de pouvoir rien obtenir par
la douceur , en vint d'abord aux dernieres
extrémités ; il eut lieu de s'en repentir , &
fut déconcerté du courage avec lequel je le
reçus. Je rendis long - tems ſes efforts inutiles
, & pluſieurs bleſſures que je lui fis le
punirent de ſa brutalité. Ma réſiſtance changea
fon amour en rage ; furieux de voir fon
fang couler , il tira ſon poignard , m'en
frappa , & me jetta dans lamer.
Ma perte paroiſſoit afſſurée: mais leCiel étoit
tropjalouxde me punir , pour finir ſitôt mes
fouffrances. Un Dauphin me porta juſqu'au
rivage. Une vieille femme , qui s'y trouvoit
alors meprit dans ſes bras , & me tranſporta
dans ſa petite cabane,qui n'étoit pas éloignée.
J'avois perdu connoiffance , &je n'ai ſcu ce
détail que par la vieille charitable qui me
fecourut; quelques ſimples qu'elle appliqua
fur ma playe , la guérirent en peu de jours.
Elle n'oublia rien de ce qu'elle crut propre
Av
IO MERCURE DE FRANCE.
à me confoler , & tant de bonté & d'huma
nité auroient remis le calme dans mon ame ,
ſi quelque choſe eût pû le faire. Elle m'enſeigna
la demeure d'un Magicien , qui , difoit-
elle , me donneroit un reméde à mes
maux , s'il y en avoit un poffible. Je comptois
peu ſur un pareil fecours. Cependant je
partis pour aller trouver le Magicien avec la
même précipitation que ſi j'euſſe eſperé quelque
choſe de ſes foins. Dès qu'il m'apperçut :
Princeſſe , me dit-il , je ſçais le ſujet qui vous
amene ; ſi vous avez le courage d'aller chercher
la Toupie de Diamant du Roi des Génies
, vous verrez finir vos malheurs. Il m'apprit
alors que cette Toupie lumineuſe étoit
dans un lieu inacceſſible , que la difficulté
d'en approcher , quoique très-conſidérable ,
étoit cependant le moindre des dangers que
j'aurois à effuyer ; que pluſieurs monftres
défendoient l'accès du lieu où étoit le tréfor.
Je vous donnerai le moyen , continua le Magicien
, de ſurmonter tous ces obſtacles,pourvũ
que de votre côté vous ayez affez de force
pour fortir victorieuſe de la derniere épreuve.
Quelque choſe qu'on vous diſe , il ne faut
ni parler ni tourner la tête , & avancer toujours
versla Toupie lumineuſe. Prenez , me
dit-il , ce poinçon d'or , il vous ouvrira le
paſſage au travers des rochers qui entourent
le lieu où eſt la Toupie de diamant ,& yous
DECEMBRE. 1744. 11
garantira des monſtrés qui la défendent . Le
Magicien m'enſeigna enſuite le chemin que
je devois prendre , la route étoit fort longue
, &j'ai conſumé un an à la ſuivre ; enfin
après des fatigues incroyables j'arrivai aux
rochers qu'on m'avoit indiques ; à peine euje
frappé la roche avec le poinçon , qu'elle
s'ouvrit pour me laiſſer paſſer ,& ſe referma
aufli-tôt.
Je me trouvai dans une campagne délicieuſe
, au bout de laquelle paroiſſoit un palais
ſuperbe. Dès que j'approchai ,je fus attaquée
par une infinité de bêtes feroces..
Mais le poinçon d'or les diſſipa ſans peine
, & j'entrai victorieuſe dans le palais .
Je vis qu'au fond d'une galerie à perte de
vûe , étoit une Table d'or , ſur laquelle étoit
poſée laToupie de diamant; mille voix m'appelloient
, & ne réuſſiffoient ni à me faire
répondre ni à me faire tourner la tête. Je
crus entendre le Silphe qui me crioit que je
prenois unmauvais chemin , & que je devois
retourner en arriere. Au lieu de répondre ,
je tenois les yeux fixés ſur le diamant que
je venois chercher , & cette vùe me rafſuroit
contre tous les preſtiges. Mais j'eus à foutenir
les combats les plus rudes, lorſque
j'entendis la voix de mon époux & celle de
mon fils , ils pouſſoient des cris lamentables ,
& ſe plaignoient qu'on les livroit à des ſup
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
plices cruels , parce que j'allois ravir laTou
pie de diamant. Leurs cris perçoient mon
coeur; & quelque prévenue que je fuffe fur
la nature de ce preſtige , je fus tentée cent
fois de tourner la tête ou de leur répondre.
J'eus pourtant aſſez de courage pour obferver
la condition preſcrite. J'avançai ſans
m'arrêter , ſans détourner la tête , ſans répondre
, mais non ſans verſer bien des larmes.
Dès que je fus prèsde la Table laToupievintd'elle-
même ſe placer dans ma main,
&je lus ces mots gravés ſur la Table d'or:
Ton courage a réparé ta premiere foibleſſe,
tu mérites d'être heureuſe , & tu le feras.
Emporte la Toupie de diamant , elle eſt à
toi ,&prends le chemin de Bagdad, c'eſt-là
que tu ſçauras ton fort. Je fortis au pa
lais plus tranquille que je n'y étois entrée,
un filence profond avoit fuccedé à ce tumulte
des voix,qui m'avoient affaillie d'abordi
Le poinçon d'or rouvrit la roche ,& je
pris la route de Bagdad. J'abordai hier à ce
Caravanſerail ,, où au lieu du bonheur que
j'attendois , j'ai trouvé mon plus dangereux
ennemi; mais fans doute leCiel ne m'apas
trompée : puiſqu'il m'a procuré l'honneur
d'embraſſer les genoux du Souverain Commandeurdes
Croyans , il m'a miſe du moins
à l'abri de toute injustice..
DECEMBRE. 1744.
Le Calife qui s'étoit d'abord intéreſſé
pour Eritzine prévenu par ſa beauté ſeule ,
lui offrit ,dès qu'il la connut mieux , tous les
fecours que ſa puiſſance le mettoit en état
d'offrir; que ne puis-je , lui diſoit-il , vous
aider à retrouver votre amant ; mais du
moins je punirai le Barbare qui a voulu
vous deshonnorer. Le Calife ordonna qu'on -
traînât à l'inſtant Sideni au ſuplice. Il ſe
diſpoſoit à conduire Eritzine à ſon Palais
lorſqu'on entendit un grand bruit à la porte
du Caravanſerail.
L'hôte avoit renvoyé avec brutalité des
gens qui venoient demander un logement
pour la nuit. Ils avoient répondu à ſes injures
, & des injures on en étoit venu aux
coups. Le Calife envoya Giafar pour apaifer
le défordre ,& commanda en même tems
que l'on préparât le plus bel apartement du
Palais pour Eritzine. Giafar revint un moment
après ; tout avoit été apaiſé par l'arri
vée du maître de ces gens qui avoient excité
le tumulte. Ils apartenoient au Roi de
Borneo , ce Prince arrivoit à Bagdad , &
entrant dans la ville à une heure fi indue , il
avoit voulu coucher dans un Caravanſerail
la premiere nuit , & remettre au lendemain
à ſaluer le Calife. Sans doute , ajouta Giafar
, qui inſtruiſoit le Calife de toutes ces
circonstances , l'intention de votre Majefté
14 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt pas que ce Prince couche dans un Caravanferail
. Le Calife ordonna à Mefrour
de conduire Eritzine au Palais & alla trouver
le Roi de Borneo auquel il ſe plaignit
obligeamment du deſſein qu'il avoit eu. Ils
retournerent tous au Palais du Calife où ils
paſſerent la nuit,
Le Calife impatient d'apprendre le ſujet
du voyage du Roi de Borneo , palla dès
le matin dans l'apartement de ce Prince. II
le trouva trifte & inquiet. Je ſuis venu ici ,
dit le Roi de Borneo , avec des eſpérances
qui ſe changent en inquiétudes depuis que
l'inſtant aproche , où elles doivent le véri
fier. Je ſuis Souverain d'un Royaume florifſant;
mais ce n'eſt pas l'éclat du trône qui
fait le bonheur , les Rois ne font heureux
ou malheureux qu'en qualité d'hommes , &
non en qualité de Rois , & par des cauſes
qui leur font communes avec le reſte de
leurs ſujets : fans cela la Nature ſeroit trop
injuſte.
J'ai eu un fils unique , fruit de mon union
avec une épouſe charmante ; mais ce fils
fi cher que j'aimois autant que ſa mere
me fut enlevé dès le berceau. J'ai toujours
foupçonné de cet enlevement , un miferable
qui ſçavoit un peu de magie , que j'avois
fait punir , qui avoit juré de s'en vanger
, & qui difparut dans lemême tems où
DECEMBRE. 1744. 15
Borje
perdis mon fils. Je n'épargnai aucuns
foins pour retrouver l'un & l'autre ; mes
foins furent inutiles. Lorſque le Roi de
neo mourut fans poſtérité , je montai au
trône où ma naiſſance m'appelloit. Je
pleurois encore mon fils , quoique je l'euffe
perdu depuis pluſieurs années. Je renouvellai
mes recherches avec plus d'ardeur que
jamais , & auſſi peu de ſuccès. Mais du
moins le perfide Abdelec tomba entre mes
mains ; la force des tourmens lui fit avouer
qu'il étoit le raviſſeur de mon fils ; mais il
n'étoit plus en ſa puiſſance ; il s'étoit échapé
de chez lui depuis environ 3 ans. Je fis
punir le coupable , & je pris le parti de
parcourir moi-même les Royaumes voiſins,
après avoir confié l'adminiſtration du mien
à mon épouſe. J'ai commencé mes courſes
par Bagdad, heureux ſi le Ciel prend pitié
de mes peines & daigne les abreger.
Voilà , Seigneur , continua le Roi de
Borneo le ſujet de mon voyage , de ma trifteffe
, & de mes inquiétudes. Le Calife offrit
généreuſement à ce Prince de le ſeconder
dans une recherche ſi juſte. Il fit appeller
tous ſes Vifirs & leur ordonna ſous peinede
la vie de lui donner dans huit jours des nou
velles du fils de Borneo. Giafar eſſaya quel
ques remontrances ſur l'impoſſibilité d'exé
cuter cet ordre,
16 MERCURE DE FRANCE.
S'ilne paroît dans huit jours,reprit le Calife
en colere , vous périrez tous ,& toimalheureux
, dit-il à Giafar , ſi tu oſes repliquer
encore , je te ferai étrangler à l'inſtant par
les Muets. Les Viſirs s'en retournerent fort
conſternés. Le Calife ordonna une partie
de chaffe pour amufer Eritzine & le Roi de
Borneo.
Le Roi de Borneo à qui cette Princeſſe
fut préſentée , fut auſſi ébloui de ſa beauté
que le Calife l'avoit été , & prit le même
intérêt à fon fort, Les deux Monarques ne
la quitterent point pendant la chaffe , &
veilloient fur elle avec une attention inquiéte.
Un orage affreux diſperſa tous lesChafſeurs
. Eritzine , le Calife , & le Roi deBorneo
furent obligés de chercher un abri dans
une caverne qu'ils trouverent au milieu de
laforêt.
Eritzine tira la Toupie lumineuſe pour
guider leurs pas dans cet antre obfcur à la
faveur de la clarté que ce Taliſman répandroit.
La caverne fut en effet auſſi éclairée
que ſi l'on eût vu luire le ſoleil le plus brillant.
Ils aperçurent à la faveur de cette luz
miere une grande porte d'or qui étoit au
fondde la caverne. Ils n'avoient pas encore
eu le tems d'aſſeoir leurs conjectures ſur le
ſpectacle qui les frappoit , lorſque la TouDECEMBRE.
1744 17
pie dediamans échapa des mains d'Eritzine
qui fit de vains efforts pour la retenir , &
s'élanca d'elle-même contre la porte d'or.
A peine elle l'eut frapée que la porte
s'ouvrit , & laiſſa voir un Palais ſuperbe , où
tous les tréſors des Fées &des Génies paroifſoient
raſſemblés. Une troupe de Génies de
tous les élémens entouroit un trône d'éméraudes
ſurlequel étoit aſſis un Vieillard ref
pectable. Le Palais retentiſſoit d'une harmonie
flateuſe , qui répandoit un doux calme
ſur les ſens. Le Vieillard ſe leva de
ſon trône , dès qu'il vît entrer les deux Princes
& Eritzine : après avoir ſalué les deux
Monarques , il ſe jetta dans les bras de la
Princeſſe : Ma fille , lui dit- il , embraſſez
votre pere : vos malheurs ſont finis. C'étoit
eneffet le pere d'Eritzine , qui après ſa mort,
débarafſfé de l'enveloppe périſſable de fon
ame , avoit été , pour prix de ſa ſcience &
de ſes vertus , reçu au rang des Génies immortels
qui commandent aux efprits élémentaires.
Après que la vivacité des premiers
embraſſemens fut rallentie , le Génie apprit
àſa fille , qu'obligé par le Deſtin à la punir
de ſa défobéiſſance , il l'avoit du moins fecourue
dans ſes malheurs ; que c'étoit lui
qui lui avoit envoyé le Silphe qui l'avoit
ſervie , la Vieille &- le Magicien, Prince
18 MERCURE DE FRANCE.
ajouta t- il s'adreſſant au Calife , tout mon
pouvoir ne fuffiroit pas pour m'acquitter
envers vous des ſecours généreux que vous
offriez à ma fille : Je ſçai que la gloire eſt
ce qui vous touche le plus , la vôtre brillera
dans tous les âges , & votre nom célébré
par des Hiſtoriens dignes de vous , ira à
l'immortalité avec leurs ouvrages. Le Roi
de Borneo ne me trouvera pas ingrat ; je
vais lui rendre ſon fils. Il le reveira couronné
par la Victoire ; mais pour prix d'un
ſi grand ſervice , je lui demande de le donner
pour époux à ma fille.
Un bruit éclatant de trompette annonça
alors l'arrivée du Prince de Borneo. La Prin -
cefle tourna la tête & fit un cri de joye en
reconnoiffant Parelin. C'eſt vous , s'écria-telle
, en ſe jettant dans ſes bras; c'eſt vous ,
cher Epoux que je retrouve. Elle ne put en
dire davantage ; la voix étoit étouffée par
fes tranſports , & quand elle auroit pû parler,
elle n'auroit pas trouvé de termes pour les
exprimer.
La joye d'avoir retrouvé un époux qu'elle
adoroit , ne l'empêcha pas de fonger à fon
fils. Elle le demanda; il parut plus brillant
que la plus belle aurore. Telle étoit la figure
de cet aimable enfant que Parelin y retrouvoit
tous les traits de fa mere , & qu'E
DECEMBRE. 1744. 19
ritzine voyoit en lui le portrait de Parelin;
car elle ne s'étoit point encore accoutumée
à le nommer autrement , & elle voulut qu'il
conſervât toujours ce nom ſous lequel il
avoit commencé à lui être cher. Le Roi
de Borneo prodiguoit tour à tour ſes carefſes
à ſon fils , à Eritzine & à leur aimable
enfant. Eritzine étoit ſi enyvrée du plaifir
de revoir Parelin , qu'elle avoit peu
d'empreſſement d'apprendre parquel miracle
ce bonheur arrivoit. Le Roi de Borneo
fut plus curieux , & demanda à ſon fils ce
qui lui étoit arrivé depuis ſa féparation d'avec
Eritzine ; car il avoit apris du Calife toutes
les avantures de cette Princeſſe .
Je ſuivis juſqu'à la nuit , dit Parelin , l'Ours
qui emportoit mon fils. Je fus fort étonné
de voir au milieu de l'obſcurité la forêt
éclairée par une lumiere brillante. L'Ours
fuioit du côté d'où partoit la clarté , je le
ſuivis , & je découvris le Palais où nous
fommes. L'Ours y entra , j'entrai ſans héſiter
après lui ; il alla remettre mon fils au
Génie qui étoit aſſis ſur le trône. Ah Seigneur
, lui dis-je en me profternant à ſes
pieds , ferez-vous affez barbare pour faire
mon malheur & celui d'une épouſe adorable
? Le Génie ſourit & me dit qu'il falloit
que les arrêts du Deſtin s'accompliſſent. Le
fon de ſa voix, ſes traits qui me paroiffoient
20 MERCURE DE FRANCE .
abſolument les mêmes que ceux de votre
pere me rempliſſoient d'un juſte étonnement.
Je ne ſçavois que penſer de ce que
je voyois. Il s'apperçut de mon embarras.
Parelin , me dit-il en m'embraſſant , oui je
fuis Eritzin , le pere de celle que tu adores,
& je veux être le tien. Il m'aprit qu'inſtruit
plus poſitivement après ſa mort de ce qu'il
n'avoit auparavant découvert que fort confuſément
ſur votre fort & fur le mien , notre
amour lui avoit paru digne d'être heureux ,
que ma naiſſance n'étoit pas indigne d'Eritzine
, puiſque je devois le jour au Roi de
Borneo ; que le perfide Abdelec m'avoit
enlevé , & que ſéduit par quelques graces
qu'il avoit ru voir en moi , il m'avoit fait
paffer pour fon fils. Le Génie ajouta que
quoiqu'aalloorrss il eût défiré notre mariage, la
loi du Deftin l'avoit forcé d'éprouver fi
Eritzine exécuteroit ſes dernieres volontés.
Que n'avez-vous eu moins de pitié de moi,
dit Parelin à Eritzine , vous vous ſeriez épargnéebiendes
peines. Je ne regrette pas ma
complaiſance, interrompit-elle , ſi elle vous
a prouvé l'excès de mon amour. C'eſt le
Genie, continua le Prince de Borneo , qui a
empêché l'effet des Philtres d'Abdelec. A
l'égard de votre mere , elle eſt morte de
douleur en aprenant mon évaſion. Ainfi je
ſuis reſté dans ce Palais que le Génie tranf
DECEMBRE. 1944. 24
porte à ſon gré dans tous les lieux de l'U
nivers. J'y trouvois tous les plaiſirs , mais
votre abſence raſſemble toutes les peines
Le Génie me diſoit que je ne méritois pas
d'être puni , que vous ſeule aviez déſobéi ,
mais il me racontoit ce que vous fouffriez,
&portoit à mon coeur les coups les plus
terribles , étoit - ce là m'épargner ? Il m'a
envoyé détrôner l'Ufurpateur qui régnoit à
Céilan: une armée de Silphes , ſous la figure
d'hommes , & marchoit fous mes ordres ,
m'a aiſément rendu maître de l'Empire ; mais
que m'importoit de conquérir un grand
Royaume , vous ſeule me fuffifiez. Je retrouve
mon pere , mon épouſe , & mon fils ,
voilà tous les biens dont mon coeur ſçait
jouir , & les ſeuls qui puiſſent me rendre
heureux.
Pardonnez - moi , ma fille , dit alors le
Génie, les peines que j'ai été contraint de
vous cauſer ; vos plaiſirs vous en paroîtront
plus doux. J'ai ſouffert autant que vous ;
je nevousperdois pas de vue , mais il m'étoit
défendu de paroître à vos yeux. Le Génie
en diſant ees mots ferroit dans ſes bras ſa
fille &Parelin. Le Rei de Borneo l'imitoit,
Tous verſoient des larmes de joye , & le
Calife étonné , attendri de ce qu'il voyoit,
partageoit leurs larmes & leurs plaiſirs . Le
Géniedonna à ce Prince une caffette pleine
22 MERCURE DE FRANCE.
des plus beaux Diamans , & le fit recon
duire à Bagdad par quatre Silphes , qu'il
avoit à perpétuité à ſon ſervice. Il tranſporta
auffitôt fon Palais dans l'ifle dc Céilan. Eritzine
& Parelin furent couronnés avec l'applaudiſſement
de tous leurs Sujets. La félicité
pure dont jouiſſoient ces époux fortunés
, fut pour eux un nouveau motif de travailler
au bonheur de leurs peuples. Ils auroient
voulu les rendre auſſi heureux qu'ils
l'étoient eux-mêmes. Leur gouvernement
fut le modele de celui des Princes qui les
ſuivirent , leur amour inaltérable celui de
tous les coeurs ſenſibles , & leur bonheur
l'objet des deſirs de tous les amans. Après
avoir fourni leur carriere , la mort leur en
ouvrit une nouvelle. Ils furent reçus , ainſi
que leur pere , parmi les Génies , & l'immortalité
qu'on leur accordoit ne leur parut
flateuſe , que parce qu'elle leur donnoit le
moien de s'aimer à jamais.
Arabe , traduit par M. Jacques , Marchand
Evantailliste , rue Mouffetar .
U
N Ours d'une grandeur prodigieuſe
ſe lança un jour ſur moi; mais loin de
me faire aucun mal , il ſe contenta d'arracher
mon fils de mes bras , & l'emporta
en fuyant d'une courſe précipitée. Parelin
courut après le raviffeur un épieu à la main.
Je voulois le ſuivre , mais la frayeur m'avoit
oté la force de marcher , & d'ailleurs Parelin
& l'ours couroient avec tant de viteſſe,
qu'il m'eût été impofſible de les atteindre.
J'attendis le dénouement de cette avanture
avec la plus vive inquiétude. Chaque inſtant
redoubloit mes allarmes , & la nuit qui
arriva ſans que j'euſſe revû ni mon mari ni
mon fils , mit le comble à ma déſolation .
Je ne doutai plus que l'inſtant fatal prédit
par le Silphe ne fut enfin arrivé , & que
nous ne futlions ſéparés pour jamais. J'attendis
pluſieurs jours auſſi vainement : enfin
ayant perdu toute eſperance , je réſolus de
me donner la mort. J'allois me précipiter
dans une fontaine qui couloit au milieu du
و
Aiiij
• MERCURE DE FRANCE.
bois : je ſentis que quelqu'un me retenoir,
je me retournai ,& je vis le Silphe qui m'arrêtoit.
Eritzine , me dit-il , ſubiſſez votre
fort ſans murmurer , c'eſt le ſeul moyen
d'obtenir le pardon de votre déſobéiſſance.
Ranimez votre courage , vous en aurez encore
beſoin long-tems , mais peut-être quelque
jour vous ferez heureuſe. Je reverrai
Parelin , m'écriai-je : Ah ! dites-moi s'il vit,
&quel eft fon fort. Il vit , répondit le Silphe,
mais il n'eſt plusde Parelinpour vous.
S'il eſt ainfi , repris-je , qu'ai-je beſoin de
la vie ? C'eſt l'arrêt du deſtin , continua le
Silphe , & vous attenteriez à vos jours ſans
fuccès.
Vous pouvez juger enquel écat me laifferent
ces dernieres paroles du Silphe; il eſt
inutile de vous ennuyer du détail de mes
chagrins daus la Forêt. J'y paffai un an à
faire retentir les antres les plus fourds de
mes gemiſſemens; je demandois mon époux
&mon fils aux arbres , aux rochers, à toute
la nature.
Je n'avois point encore vû de créature
humaine dans ce defert , mais la ſolitude
m'étoit chere , & toute ſociété m'auroit embarraſſée.
Les premiers hommes que j'y apperçus
furent des Matelots qui venoient
faire de l'eau à la fontaine qui étoit au milien
dubois. J'étois trop malheureuſe pour
DECEMBRE. 1744. 9
avoir rien à redouter ; ainſi je ne me détournai
pas de mon chemin pour les éviter :
mais dès qu'ils m'apperçurent , ils me faifirent
, & m'emmenerent à leur bord. J'étois
affez tranquille , & la captivité m'affligeoit
peu ; mais mon courage m'abandonna
à la vue du Capitaine du Vaiſſeau. C'étoit
le même Sideni à qui ma mere m'avoit déja
livrée par une trahiſon ſi cruelle. Ce barbare
déſeſperant de pouvoir rien obtenir par
la douceur , en vint d'abord aux dernieres
extrémités ; il eut lieu de s'en repentir , &
fut déconcerté du courage avec lequel je le
reçus. Je rendis long - tems ſes efforts inutiles
, & pluſieurs bleſſures que je lui fis le
punirent de ſa brutalité. Ma réſiſtance changea
fon amour en rage ; furieux de voir fon
fang couler , il tira ſon poignard , m'en
frappa , & me jetta dans lamer.
Ma perte paroiſſoit afſſurée: mais leCiel étoit
tropjalouxde me punir , pour finir ſitôt mes
fouffrances. Un Dauphin me porta juſqu'au
rivage. Une vieille femme , qui s'y trouvoit
alors meprit dans ſes bras , & me tranſporta
dans ſa petite cabane,qui n'étoit pas éloignée.
J'avois perdu connoiffance , &je n'ai ſcu ce
détail que par la vieille charitable qui me
fecourut; quelques ſimples qu'elle appliqua
fur ma playe , la guérirent en peu de jours.
Elle n'oublia rien de ce qu'elle crut propre
Av
IO MERCURE DE FRANCE.
à me confoler , & tant de bonté & d'huma
nité auroient remis le calme dans mon ame ,
ſi quelque choſe eût pû le faire. Elle m'enſeigna
la demeure d'un Magicien , qui , difoit-
elle , me donneroit un reméde à mes
maux , s'il y en avoit un poffible. Je comptois
peu ſur un pareil fecours. Cependant je
partis pour aller trouver le Magicien avec la
même précipitation que ſi j'euſſe eſperé quelque
choſe de ſes foins. Dès qu'il m'apperçut :
Princeſſe , me dit-il , je ſçais le ſujet qui vous
amene ; ſi vous avez le courage d'aller chercher
la Toupie de Diamant du Roi des Génies
, vous verrez finir vos malheurs. Il m'apprit
alors que cette Toupie lumineuſe étoit
dans un lieu inacceſſible , que la difficulté
d'en approcher , quoique très-conſidérable ,
étoit cependant le moindre des dangers que
j'aurois à effuyer ; que pluſieurs monftres
défendoient l'accès du lieu où étoit le tréfor.
Je vous donnerai le moyen , continua le Magicien
, de ſurmonter tous ces obſtacles,pourvũ
que de votre côté vous ayez affez de force
pour fortir victorieuſe de la derniere épreuve.
Quelque choſe qu'on vous diſe , il ne faut
ni parler ni tourner la tête , & avancer toujours
versla Toupie lumineuſe. Prenez , me
dit-il , ce poinçon d'or , il vous ouvrira le
paſſage au travers des rochers qui entourent
le lieu où eſt la Toupie de diamant ,& yous
DECEMBRE. 1744. 11
garantira des monſtrés qui la défendent . Le
Magicien m'enſeigna enſuite le chemin que
je devois prendre , la route étoit fort longue
, &j'ai conſumé un an à la ſuivre ; enfin
après des fatigues incroyables j'arrivai aux
rochers qu'on m'avoit indiques ; à peine euje
frappé la roche avec le poinçon , qu'elle
s'ouvrit pour me laiſſer paſſer ,& ſe referma
aufli-tôt.
Je me trouvai dans une campagne délicieuſe
, au bout de laquelle paroiſſoit un palais
ſuperbe. Dès que j'approchai ,je fus attaquée
par une infinité de bêtes feroces..
Mais le poinçon d'or les diſſipa ſans peine
, & j'entrai victorieuſe dans le palais .
Je vis qu'au fond d'une galerie à perte de
vûe , étoit une Table d'or , ſur laquelle étoit
poſée laToupie de diamant; mille voix m'appelloient
, & ne réuſſiffoient ni à me faire
répondre ni à me faire tourner la tête. Je
crus entendre le Silphe qui me crioit que je
prenois unmauvais chemin , & que je devois
retourner en arriere. Au lieu de répondre ,
je tenois les yeux fixés ſur le diamant que
je venois chercher , & cette vùe me rafſuroit
contre tous les preſtiges. Mais j'eus à foutenir
les combats les plus rudes, lorſque
j'entendis la voix de mon époux & celle de
mon fils , ils pouſſoient des cris lamentables ,
& ſe plaignoient qu'on les livroit à des ſup
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
plices cruels , parce que j'allois ravir laTou
pie de diamant. Leurs cris perçoient mon
coeur; & quelque prévenue que je fuffe fur
la nature de ce preſtige , je fus tentée cent
fois de tourner la tête ou de leur répondre.
J'eus pourtant aſſez de courage pour obferver
la condition preſcrite. J'avançai ſans
m'arrêter , ſans détourner la tête , ſans répondre
, mais non ſans verſer bien des larmes.
Dès que je fus prèsde la Table laToupievintd'elle-
même ſe placer dans ma main,
&je lus ces mots gravés ſur la Table d'or:
Ton courage a réparé ta premiere foibleſſe,
tu mérites d'être heureuſe , & tu le feras.
Emporte la Toupie de diamant , elle eſt à
toi ,&prends le chemin de Bagdad, c'eſt-là
que tu ſçauras ton fort. Je fortis au pa
lais plus tranquille que je n'y étois entrée,
un filence profond avoit fuccedé à ce tumulte
des voix,qui m'avoient affaillie d'abordi
Le poinçon d'or rouvrit la roche ,& je
pris la route de Bagdad. J'abordai hier à ce
Caravanſerail ,, où au lieu du bonheur que
j'attendois , j'ai trouvé mon plus dangereux
ennemi; mais fans doute leCiel ne m'apas
trompée : puiſqu'il m'a procuré l'honneur
d'embraſſer les genoux du Souverain Commandeurdes
Croyans , il m'a miſe du moins
à l'abri de toute injustice..
DECEMBRE. 1744.
Le Calife qui s'étoit d'abord intéreſſé
pour Eritzine prévenu par ſa beauté ſeule ,
lui offrit ,dès qu'il la connut mieux , tous les
fecours que ſa puiſſance le mettoit en état
d'offrir; que ne puis-je , lui diſoit-il , vous
aider à retrouver votre amant ; mais du
moins je punirai le Barbare qui a voulu
vous deshonnorer. Le Calife ordonna qu'on -
traînât à l'inſtant Sideni au ſuplice. Il ſe
diſpoſoit à conduire Eritzine à ſon Palais
lorſqu'on entendit un grand bruit à la porte
du Caravanſerail.
L'hôte avoit renvoyé avec brutalité des
gens qui venoient demander un logement
pour la nuit. Ils avoient répondu à ſes injures
, & des injures on en étoit venu aux
coups. Le Calife envoya Giafar pour apaifer
le défordre ,& commanda en même tems
que l'on préparât le plus bel apartement du
Palais pour Eritzine. Giafar revint un moment
après ; tout avoit été apaiſé par l'arri
vée du maître de ces gens qui avoient excité
le tumulte. Ils apartenoient au Roi de
Borneo , ce Prince arrivoit à Bagdad , &
entrant dans la ville à une heure fi indue , il
avoit voulu coucher dans un Caravanſerail
la premiere nuit , & remettre au lendemain
à ſaluer le Calife. Sans doute , ajouta Giafar
, qui inſtruiſoit le Calife de toutes ces
circonstances , l'intention de votre Majefté
14 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt pas que ce Prince couche dans un Caravanferail
. Le Calife ordonna à Mefrour
de conduire Eritzine au Palais & alla trouver
le Roi de Borneo auquel il ſe plaignit
obligeamment du deſſein qu'il avoit eu. Ils
retournerent tous au Palais du Calife où ils
paſſerent la nuit,
Le Calife impatient d'apprendre le ſujet
du voyage du Roi de Borneo , palla dès
le matin dans l'apartement de ce Prince. II
le trouva trifte & inquiet. Je ſuis venu ici ,
dit le Roi de Borneo , avec des eſpérances
qui ſe changent en inquiétudes depuis que
l'inſtant aproche , où elles doivent le véri
fier. Je ſuis Souverain d'un Royaume florifſant;
mais ce n'eſt pas l'éclat du trône qui
fait le bonheur , les Rois ne font heureux
ou malheureux qu'en qualité d'hommes , &
non en qualité de Rois , & par des cauſes
qui leur font communes avec le reſte de
leurs ſujets : fans cela la Nature ſeroit trop
injuſte.
J'ai eu un fils unique , fruit de mon union
avec une épouſe charmante ; mais ce fils
fi cher que j'aimois autant que ſa mere
me fut enlevé dès le berceau. J'ai toujours
foupçonné de cet enlevement , un miferable
qui ſçavoit un peu de magie , que j'avois
fait punir , qui avoit juré de s'en vanger
, & qui difparut dans lemême tems où
DECEMBRE. 1744. 15
Borje
perdis mon fils. Je n'épargnai aucuns
foins pour retrouver l'un & l'autre ; mes
foins furent inutiles. Lorſque le Roi de
neo mourut fans poſtérité , je montai au
trône où ma naiſſance m'appelloit. Je
pleurois encore mon fils , quoique je l'euffe
perdu depuis pluſieurs années. Je renouvellai
mes recherches avec plus d'ardeur que
jamais , & auſſi peu de ſuccès. Mais du
moins le perfide Abdelec tomba entre mes
mains ; la force des tourmens lui fit avouer
qu'il étoit le raviſſeur de mon fils ; mais il
n'étoit plus en ſa puiſſance ; il s'étoit échapé
de chez lui depuis environ 3 ans. Je fis
punir le coupable , & je pris le parti de
parcourir moi-même les Royaumes voiſins,
après avoir confié l'adminiſtration du mien
à mon épouſe. J'ai commencé mes courſes
par Bagdad, heureux ſi le Ciel prend pitié
de mes peines & daigne les abreger.
Voilà , Seigneur , continua le Roi de
Borneo le ſujet de mon voyage , de ma trifteffe
, & de mes inquiétudes. Le Calife offrit
généreuſement à ce Prince de le ſeconder
dans une recherche ſi juſte. Il fit appeller
tous ſes Vifirs & leur ordonna ſous peinede
la vie de lui donner dans huit jours des nou
velles du fils de Borneo. Giafar eſſaya quel
ques remontrances ſur l'impoſſibilité d'exé
cuter cet ordre,
16 MERCURE DE FRANCE.
S'ilne paroît dans huit jours,reprit le Calife
en colere , vous périrez tous ,& toimalheureux
, dit-il à Giafar , ſi tu oſes repliquer
encore , je te ferai étrangler à l'inſtant par
les Muets. Les Viſirs s'en retournerent fort
conſternés. Le Calife ordonna une partie
de chaffe pour amufer Eritzine & le Roi de
Borneo.
Le Roi de Borneo à qui cette Princeſſe
fut préſentée , fut auſſi ébloui de ſa beauté
que le Calife l'avoit été , & prit le même
intérêt à fon fort, Les deux Monarques ne
la quitterent point pendant la chaffe , &
veilloient fur elle avec une attention inquiéte.
Un orage affreux diſperſa tous lesChafſeurs
. Eritzine , le Calife , & le Roi deBorneo
furent obligés de chercher un abri dans
une caverne qu'ils trouverent au milieu de
laforêt.
Eritzine tira la Toupie lumineuſe pour
guider leurs pas dans cet antre obfcur à la
faveur de la clarté que ce Taliſman répandroit.
La caverne fut en effet auſſi éclairée
que ſi l'on eût vu luire le ſoleil le plus brillant.
Ils aperçurent à la faveur de cette luz
miere une grande porte d'or qui étoit au
fondde la caverne. Ils n'avoient pas encore
eu le tems d'aſſeoir leurs conjectures ſur le
ſpectacle qui les frappoit , lorſque la TouDECEMBRE.
1744 17
pie dediamans échapa des mains d'Eritzine
qui fit de vains efforts pour la retenir , &
s'élanca d'elle-même contre la porte d'or.
A peine elle l'eut frapée que la porte
s'ouvrit , & laiſſa voir un Palais ſuperbe , où
tous les tréſors des Fées &des Génies paroifſoient
raſſemblés. Une troupe de Génies de
tous les élémens entouroit un trône d'éméraudes
ſurlequel étoit aſſis un Vieillard ref
pectable. Le Palais retentiſſoit d'une harmonie
flateuſe , qui répandoit un doux calme
ſur les ſens. Le Vieillard ſe leva de
ſon trône , dès qu'il vît entrer les deux Princes
& Eritzine : après avoir ſalué les deux
Monarques , il ſe jetta dans les bras de la
Princeſſe : Ma fille , lui dit- il , embraſſez
votre pere : vos malheurs ſont finis. C'étoit
eneffet le pere d'Eritzine , qui après ſa mort,
débarafſfé de l'enveloppe périſſable de fon
ame , avoit été , pour prix de ſa ſcience &
de ſes vertus , reçu au rang des Génies immortels
qui commandent aux efprits élémentaires.
Après que la vivacité des premiers
embraſſemens fut rallentie , le Génie apprit
àſa fille , qu'obligé par le Deſtin à la punir
de ſa défobéiſſance , il l'avoit du moins fecourue
dans ſes malheurs ; que c'étoit lui
qui lui avoit envoyé le Silphe qui l'avoit
ſervie , la Vieille &- le Magicien, Prince
18 MERCURE DE FRANCE.
ajouta t- il s'adreſſant au Calife , tout mon
pouvoir ne fuffiroit pas pour m'acquitter
envers vous des ſecours généreux que vous
offriez à ma fille : Je ſçai que la gloire eſt
ce qui vous touche le plus , la vôtre brillera
dans tous les âges , & votre nom célébré
par des Hiſtoriens dignes de vous , ira à
l'immortalité avec leurs ouvrages. Le Roi
de Borneo ne me trouvera pas ingrat ; je
vais lui rendre ſon fils. Il le reveira couronné
par la Victoire ; mais pour prix d'un
ſi grand ſervice , je lui demande de le donner
pour époux à ma fille.
Un bruit éclatant de trompette annonça
alors l'arrivée du Prince de Borneo. La Prin -
cefle tourna la tête & fit un cri de joye en
reconnoiffant Parelin. C'eſt vous , s'écria-telle
, en ſe jettant dans ſes bras; c'eſt vous ,
cher Epoux que je retrouve. Elle ne put en
dire davantage ; la voix étoit étouffée par
fes tranſports , & quand elle auroit pû parler,
elle n'auroit pas trouvé de termes pour les
exprimer.
La joye d'avoir retrouvé un époux qu'elle
adoroit , ne l'empêcha pas de fonger à fon
fils. Elle le demanda; il parut plus brillant
que la plus belle aurore. Telle étoit la figure
de cet aimable enfant que Parelin y retrouvoit
tous les traits de fa mere , & qu'E
DECEMBRE. 1744. 19
ritzine voyoit en lui le portrait de Parelin;
car elle ne s'étoit point encore accoutumée
à le nommer autrement , & elle voulut qu'il
conſervât toujours ce nom ſous lequel il
avoit commencé à lui être cher. Le Roi
de Borneo prodiguoit tour à tour ſes carefſes
à ſon fils , à Eritzine & à leur aimable
enfant. Eritzine étoit ſi enyvrée du plaifir
de revoir Parelin , qu'elle avoit peu
d'empreſſement d'apprendre parquel miracle
ce bonheur arrivoit. Le Roi de Borneo
fut plus curieux , & demanda à ſon fils ce
qui lui étoit arrivé depuis ſa féparation d'avec
Eritzine ; car il avoit apris du Calife toutes
les avantures de cette Princeſſe .
Je ſuivis juſqu'à la nuit , dit Parelin , l'Ours
qui emportoit mon fils. Je fus fort étonné
de voir au milieu de l'obſcurité la forêt
éclairée par une lumiere brillante. L'Ours
fuioit du côté d'où partoit la clarté , je le
ſuivis , & je découvris le Palais où nous
fommes. L'Ours y entra , j'entrai ſans héſiter
après lui ; il alla remettre mon fils au
Génie qui étoit aſſis ſur le trône. Ah Seigneur
, lui dis-je en me profternant à ſes
pieds , ferez-vous affez barbare pour faire
mon malheur & celui d'une épouſe adorable
? Le Génie ſourit & me dit qu'il falloit
que les arrêts du Deſtin s'accompliſſent. Le
fon de ſa voix, ſes traits qui me paroiffoient
20 MERCURE DE FRANCE .
abſolument les mêmes que ceux de votre
pere me rempliſſoient d'un juſte étonnement.
Je ne ſçavois que penſer de ce que
je voyois. Il s'apperçut de mon embarras.
Parelin , me dit-il en m'embraſſant , oui je
fuis Eritzin , le pere de celle que tu adores,
& je veux être le tien. Il m'aprit qu'inſtruit
plus poſitivement après ſa mort de ce qu'il
n'avoit auparavant découvert que fort confuſément
ſur votre fort & fur le mien , notre
amour lui avoit paru digne d'être heureux ,
que ma naiſſance n'étoit pas indigne d'Eritzine
, puiſque je devois le jour au Roi de
Borneo ; que le perfide Abdelec m'avoit
enlevé , & que ſéduit par quelques graces
qu'il avoit ru voir en moi , il m'avoit fait
paffer pour fon fils. Le Génie ajouta que
quoiqu'aalloorrss il eût défiré notre mariage, la
loi du Deftin l'avoit forcé d'éprouver fi
Eritzine exécuteroit ſes dernieres volontés.
Que n'avez-vous eu moins de pitié de moi,
dit Parelin à Eritzine , vous vous ſeriez épargnéebiendes
peines. Je ne regrette pas ma
complaiſance, interrompit-elle , ſi elle vous
a prouvé l'excès de mon amour. C'eſt le
Genie, continua le Prince de Borneo , qui a
empêché l'effet des Philtres d'Abdelec. A
l'égard de votre mere , elle eſt morte de
douleur en aprenant mon évaſion. Ainfi je
ſuis reſté dans ce Palais que le Génie tranf
DECEMBRE. 1944. 24
porte à ſon gré dans tous les lieux de l'U
nivers. J'y trouvois tous les plaiſirs , mais
votre abſence raſſemble toutes les peines
Le Génie me diſoit que je ne méritois pas
d'être puni , que vous ſeule aviez déſobéi ,
mais il me racontoit ce que vous fouffriez,
&portoit à mon coeur les coups les plus
terribles , étoit - ce là m'épargner ? Il m'a
envoyé détrôner l'Ufurpateur qui régnoit à
Céilan: une armée de Silphes , ſous la figure
d'hommes , & marchoit fous mes ordres ,
m'a aiſément rendu maître de l'Empire ; mais
que m'importoit de conquérir un grand
Royaume , vous ſeule me fuffifiez. Je retrouve
mon pere , mon épouſe , & mon fils ,
voilà tous les biens dont mon coeur ſçait
jouir , & les ſeuls qui puiſſent me rendre
heureux.
Pardonnez - moi , ma fille , dit alors le
Génie, les peines que j'ai été contraint de
vous cauſer ; vos plaiſirs vous en paroîtront
plus doux. J'ai ſouffert autant que vous ;
je nevousperdois pas de vue , mais il m'étoit
défendu de paroître à vos yeux. Le Génie
en diſant ees mots ferroit dans ſes bras ſa
fille &Parelin. Le Rei de Borneo l'imitoit,
Tous verſoient des larmes de joye , & le
Calife étonné , attendri de ce qu'il voyoit,
partageoit leurs larmes & leurs plaiſirs . Le
Géniedonna à ce Prince une caffette pleine
22 MERCURE DE FRANCE.
des plus beaux Diamans , & le fit recon
duire à Bagdad par quatre Silphes , qu'il
avoit à perpétuité à ſon ſervice. Il tranſporta
auffitôt fon Palais dans l'ifle dc Céilan. Eritzine
& Parelin furent couronnés avec l'applaudiſſement
de tous leurs Sujets. La félicité
pure dont jouiſſoient ces époux fortunés
, fut pour eux un nouveau motif de travailler
au bonheur de leurs peuples. Ils auroient
voulu les rendre auſſi heureux qu'ils
l'étoient eux-mêmes. Leur gouvernement
fut le modele de celui des Princes qui les
ſuivirent , leur amour inaltérable celui de
tous les coeurs ſenſibles , & leur bonheur
l'objet des deſirs de tous les amans. Après
avoir fourni leur carriere , la mort leur en
ouvrit une nouvelle. Ils furent reçus , ainſi
que leur pere , parmi les Génies , & l'immortalité
qu'on leur accordoit ne leur parut
flateuſe , que parce qu'elle leur donnoit le
moien de s'aimer à jamais.
Fermer
48
p. 174-185
« Les Comédiens Italiens ont fait l'ouverture de leur théatre le Mercredi 13 Novembre par l'Heureux [...] »
Début :
Les Comédiens Italiens ont fait l'ouverture de leur théatre le Mercredi 13 Novembre par l'Heureux [...]
Mots clefs :
Comédiens-Italiens, Air, Capitaine, Servante, Vieillard, Chocolat, Personnages, Maître, Époux, Yeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Les Comédiens Italiens ont fait l'ouverture de leur théatre le Mercredi 13 Novembre par l'Heureux [...] »
Les Comédiens Italiens ont fait l'ouverture de
leur théatre le Mercredi 13 Novembre par l'Heu
reux ftratagême , très -ingénieufe Comédie Françoife
, en trois actes , de M. de Marivaux ; elle a
été fuivie de Baftien de Baftienne . Le Jeudi 14
DECEMBRE. 1754. 175
ils ont repris , toujours avec fuccès , la Servante
Maitreffe, dont voici l'extrait .
ACTEURS.
Pandolfe , vieillard ,
Zerbine , fa fervante ,
Scapin , fon valet ,
M. Rochard.
Mlle Favart.
Perfonnage muet.
Pandolfe ouvre la fcene par le monologue fuivant
; il eſt affis devant une petite table.
AIR.
Long-tems attendre
Sans voir venir ;
Au lit s'étendre ,
Ne point dormir ;
Grand'peine prendre
Sans parvenir ;
Sont trois fujets d'aller fe pendre.
C'eft auffi ſe mocquer des gens ;
Voilà trois heures que j'attends
Que ma fervante enfin m'apporte
Mon chocolat ; elle n'a pas le tems.
Cependant il faut que je forte :
Elle me dira , que m'importe ?
Oh ! c'en eft trop ; je fuis trop bon ;
Mais je vais prendre un autre ton .
Le vieillard appelle Zerbine de toutes les for
ces. En fe retournant il apperçoit Scapin , qui eft
entré fans dire mot , & qui fe tient tranquillement
derriere lui. Comme malgré les cris de fon
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE .
maître , il ne s'empreffe pas d'aller chercher Zerbine
, Pandolphe eft obligé de le pouffer dehors
par les épaules. Il continue enfuite de fe plaindre
de fa fervante.
Récitatif accompagné .
Voilà pourtant , voilà comment
On fait foi-même fon tourment.
Je trouve cette enfant qui me paroît gentille ;
Je la demande à fa famille ;
On ! me la donne , & depuis ce moment
Je l'éleve comme ma fille .
Que m'en revient-il à préfent ?
Mes bontés l'ont rendue à tel point infolente ,
Capricieuſe , impertinente ,
Qu'il faut avant qu'il foit long- tems ,
S'attendre enfin que la fervante
Sera la maîtreffe céans.
Oh ! tout ceci m'impatiente.
Zerbine entre en difputant avec Scapin , & lui
dit :
AIR.
Eh bien , finiras - tu , deux fois , trois fois ;.
Je n'en ai pas le tems , cela te doit fuffire.
Fort bien.
Pandolfe , à part.
Zerbine.
Combien de fois faut-il te le redire ?
DECEMBRE. 1754. 177
Si ton maître eft preffé faut- il que je le fois
A merveille.
Pandolfe , à part.
Zerbine.
Finis , Scapin , fi tu m'en crois ,
Ma patience enfin ſe laffe ;
Si tu la réduis aux abois ,
Je vais faire pleuvoir vingt foufflets fur ta face.
Elle fe met en devoir de fouffleter Scapin :
Pandolfe l'arrête , & lui demande ce qui peut la
mettre fi fort en courroux ; elle lui répond qu'elle
ne veut pas fouffrir que Scapin lui donne des leçons.
Pandolfe a beau lui dire que c'eſt de fa
part , & qu'il veut avoir fon chocolat . Ce chocolat
n'eft point fait , & Zerbine n'a pas le tems
d'en faire . Pandolfe impatienté , & hors de luimême
, fait beaucoup rire Scapin ; Zerbine s'en
offenfe , & Pandolfe avoue qu'on a raiſon de ſe
mocquer de lui , mais il affure que tout ceci finira.
AIR.
Sans fin , fans ceffe ,
Nouveaux procès ;
Et fi , & mais ,
Et oui , & non ,
Tout fur ce ton ;
Jamais , jamais , au grand jamais ,
On n'eft en paix,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Mais que t'en femble à toi ?
Dois-je en crever , moi ?
Non , par ma foi.
Un jour viendra ,
Qu'on fe plaindra ,
Qu'on gémira ,
Quand on fera
Dans la détreffe ;
On maudira
à Scapin.
Son trifte fort ,
On fentira
Qu'on avoit tort .
à Scapin
Qu'en penfes-tu ? n'eft - il pas vrai è
Hai ,
Dis , toi ,
Quoi !
Oui , oui fur ma foi.
Sans fin , fans ceffe , & c:
Pandolfe demande à Scapin fa canne & fon épée
pour fortir. Zerbine 's'y oppofe ; il faut encore
que le vieillard en paffe par là. L'infolence de fa
fervante lui fait prendre la réfolution de fe marier
, fût-ce à une guenon. Zerbine le raille fur
ce prétendu mariage , & lui dit que s'il fe marie
, il n'aura pas d'autre femme qu'elle . Cette
imprudence redouble la colere de Pandolfe ; Zerbine
infifte fur fon projet.
DECEMBRE. 1754 179
Duo en Dialogue.
Je devine
Zerbine.
A ces yeux , à cette mine
Fine ,
Lutine ,
Affaffine ;
Vous avez beau dire non ;
Bon , bon ;
Vos yeux me difent que fi ,
Et je veux le croire ainfi .
Pandolfe.
Ma divine ,
Vous vous trompez à ma mine
Très-fort ;
Prenez un peu moins l'effor ,
Mes yeux avec moi d'accord ,
Vous diront vous avez tort.
Zerbine.
Mais comment ! mais pourquoi
Je fuis jolie ,
Mais très-jolie ,
Douce , polie :
Voulez-vous de l'agrément , de la fineffe
Des bons airs de toute espéce ,
Gentilleffe ,,
Nobleffe ?
Regardez-moi.
Hvj
480. MERCURE DE FRANCE.
Pandolfe , à part.
Sur mon ame , elle me tente ;
Elle eft charmante.
Zerbine , à
part.
Pour le coup il devient tendre .
Il faut fe rendre.
Pandolfe.
Ah ! laiffes-moi.
Zerbine.
Il faut me prendre.
Pandolfe.
Tu rêves , je crois.
Zerbine.
à Pandolfe.
Tu veux en vain t'en défendre :
11 faut que tu fois à moi.
Zerbine,
Je t'aime ,
Je fuis à toi ,
Sois donc à moi.
Pandolfe?
O peine extrême !
Je fuis , ma foi ,
Tout hors de moi.
Le fecond acte commence par un air que
Zerbine chante feule , & dont les paroles conviennent
à toutes les filles qui pourront fe trouves
dans le cas où elle est.
DECEMBRE. 1754. 181
AIR.
Vous gentilles ,
Jeunes filles ,
'Aux vieillards qui tendez vos filets ;
Qui cherchez des maris , beaux ou laids ,
Apprenez , retenez bien mes fecrets ;
Vous allez voir comme je fais.
Tour à tour avec adreffe ,
Je menace , je careffe ;
Quelque tems
Je me défends ,
Mais enfin je me rends.
Elle a mis Scapin dans fes intérêts ; il confent
à faire le perfonnage d'un Capitaine déguifé qui
la demande en mariage. Zerbine appercevant
Pandolfe , fait femblant de fe repentir de fes infolences
& de fa témérité , & elle lui dit qu'elle eft
recherchée par le Capitaine Tempête , auquel
elle a promis fa foi . Elle chante enfuite les paroles
qui fuivent.
Récitatif accompagné .
Jouiffez cependant du deftin le plus doux ;
Soyez long- tems l'heureux époux
De celle que le Ciel aujourd'hui vous deftine .
Souvenez -vous quelquefois de Zerbine ,
Qui tant qu'elle vivra ſe ſouviendra de vous .
AIR , tendrement.
A Zerbine laiff ez , par grace,
Sz MERCURE DEFRANCE,
Quelque place
En votre fouvenir ;
L'en bannir ;
Quelle difgrace !
Eh comment la foutenir ?
Pandolfe s'attendrit par dégrés , & veut cacherfo
attendrisjement.
Zerbine à part , gaiement.
Il eft , ma foi , dupe de ma grimace ,
Je le vois déja s'attendrir.
à Pandolfe , tendrement.
De Zerbine gardez , par grace
Quelque trace ;
L'oublier , quelle diſgrace !
Eh , comment le foutenir ?
* part , gaiement
Il y va venir.
Pandolfe s'attendrit de plus en pluss
Il ne peut long-tems tenir.
Pandolfe , tendrement.
Si je fus impertinente ,
Contrariante ,
Vous m'en voyez repentante ,
Pardonnez-moi.
Elle fejette auxgenoux de Pandolfe , qui luiprend
la main comme en cachette.
à part , gaiement.
Mais..... il me prend la main ,
DECEMBRE. 1754 183
Ma foi l'affaire eft en bon train.
Zerbine demande enfuite à Pandolfe la permiffion
de lui préfenter fon prétendu ; Pandolfe y
confent. Cet homme lui fait peur par fon air
bourru & par les grimaces. Le vieillard commence
à plaindre Zerbine de tomber en de pareilles
mains. Le Capitaine garde un filence obftiné
en préfence de Pandolfe , qui s'en étonne.
Zerbine promet en le tirant à l'écart de le faire
parler ; la réponſe qu'elle rapporte eft que le Capitaine
demande à Pandolfe la dot de fa future ,
puifqu'il lui a tenu lieu de pere : Pandolfe , plus
furpris quejamais , dit qu'il aille fe promener . Le
faux Capitaine fait femblant d'entrer en fureur , &
menace Pandolfe en grinçant les dents . Pandolfe
appelle Scapin à fon fecours : Scapin qui ne
fonge plus au perfonnage de Capitaine qu'il étoit
obligé de faire , veut accourir , & Zerbine le retient.
Pandolfe qui a perdu tout à fait la tête , fe
propofe pour époux à Zerbine fi elle veut congé
dier le Capitaine.
Zerbine , en le regardant tendrement.
Vous , Monfieur !
Pandolfe , vivement .
Oui , ma chere , il n'eft plus tems de feindre
A cet aveu tu fçais à la fin me contraindre.
Je t'aime , je t'adore , & je fuis comme un fou :
Prends ma main , prends mon coeur , prends mon
bien , & renvoie
Ce maudit fpadaffin , ce franc oifeau de proie
A qui Satan puiffe tordre le cou.
184 MERCURE DE FRANCE,
Zerbine.
Ah ! mon cher maître , en confcience ,
Vous méritez la préférence ;
Je vous la donne , & c'eft de très -grand coeur :
Voilà ma main , vous êtes le vainqueur.
Pandolfe.
Il ne faut pas non plus braver le Capitaine ;
Attends qu'il foit forti de ma maifon.
Zerbine.
Oh ! ne vous mettez pas en peine ;
Je vais d'un mot le mettre à la raiſon.
à Scapin.
Scapin , tu peux quitter cet attirail fantafque ;
Nous n'avons plus befoin de maſque.
Scapin fe découvre en riant aux éclats.
Pandolfe.
Comment , coquin , c'est toi !
Zerbine.
De quoi vous plaignez-vous ;
Quand vous devez ma main à ſon adreſſe ?
Pandolfe.
left vrai , je ne puis me fàcher d'une piece
Qui met le comble à mesvoeux les plus doux.
DECEMBRE , 1754. 185
Zerbine.
Elle remplit auffi les miens , mon cher époux.
à part.
J'étois fervante , & je deviens maîtrefle.
La piece finit par un duo en dialogue de Pan-
'dolfe & de Zerbine.
Tous les amateurs ont été fi contens de la traduction
de la Serva padrona , qu'ils invitent M.
Borans à vouloir bien traduire les autres intermedes
Italiens qui ont réuſſi .
leur théatre le Mercredi 13 Novembre par l'Heu
reux ftratagême , très -ingénieufe Comédie Françoife
, en trois actes , de M. de Marivaux ; elle a
été fuivie de Baftien de Baftienne . Le Jeudi 14
DECEMBRE. 1754. 175
ils ont repris , toujours avec fuccès , la Servante
Maitreffe, dont voici l'extrait .
ACTEURS.
Pandolfe , vieillard ,
Zerbine , fa fervante ,
Scapin , fon valet ,
M. Rochard.
Mlle Favart.
Perfonnage muet.
Pandolfe ouvre la fcene par le monologue fuivant
; il eſt affis devant une petite table.
AIR.
Long-tems attendre
Sans voir venir ;
Au lit s'étendre ,
Ne point dormir ;
Grand'peine prendre
Sans parvenir ;
Sont trois fujets d'aller fe pendre.
C'eft auffi ſe mocquer des gens ;
Voilà trois heures que j'attends
Que ma fervante enfin m'apporte
Mon chocolat ; elle n'a pas le tems.
Cependant il faut que je forte :
Elle me dira , que m'importe ?
Oh ! c'en eft trop ; je fuis trop bon ;
Mais je vais prendre un autre ton .
Le vieillard appelle Zerbine de toutes les for
ces. En fe retournant il apperçoit Scapin , qui eft
entré fans dire mot , & qui fe tient tranquillement
derriere lui. Comme malgré les cris de fon
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE .
maître , il ne s'empreffe pas d'aller chercher Zerbine
, Pandolphe eft obligé de le pouffer dehors
par les épaules. Il continue enfuite de fe plaindre
de fa fervante.
Récitatif accompagné .
Voilà pourtant , voilà comment
On fait foi-même fon tourment.
Je trouve cette enfant qui me paroît gentille ;
Je la demande à fa famille ;
On ! me la donne , & depuis ce moment
Je l'éleve comme ma fille .
Que m'en revient-il à préfent ?
Mes bontés l'ont rendue à tel point infolente ,
Capricieuſe , impertinente ,
Qu'il faut avant qu'il foit long- tems ,
S'attendre enfin que la fervante
Sera la maîtreffe céans.
Oh ! tout ceci m'impatiente.
Zerbine entre en difputant avec Scapin , & lui
dit :
AIR.
Eh bien , finiras - tu , deux fois , trois fois ;.
Je n'en ai pas le tems , cela te doit fuffire.
Fort bien.
Pandolfe , à part.
Zerbine.
Combien de fois faut-il te le redire ?
DECEMBRE. 1754. 177
Si ton maître eft preffé faut- il que je le fois
A merveille.
Pandolfe , à part.
Zerbine.
Finis , Scapin , fi tu m'en crois ,
Ma patience enfin ſe laffe ;
Si tu la réduis aux abois ,
Je vais faire pleuvoir vingt foufflets fur ta face.
Elle fe met en devoir de fouffleter Scapin :
Pandolfe l'arrête , & lui demande ce qui peut la
mettre fi fort en courroux ; elle lui répond qu'elle
ne veut pas fouffrir que Scapin lui donne des leçons.
Pandolfe a beau lui dire que c'eſt de fa
part , & qu'il veut avoir fon chocolat . Ce chocolat
n'eft point fait , & Zerbine n'a pas le tems
d'en faire . Pandolfe impatienté , & hors de luimême
, fait beaucoup rire Scapin ; Zerbine s'en
offenfe , & Pandolfe avoue qu'on a raiſon de ſe
mocquer de lui , mais il affure que tout ceci finira.
AIR.
Sans fin , fans ceffe ,
Nouveaux procès ;
Et fi , & mais ,
Et oui , & non ,
Tout fur ce ton ;
Jamais , jamais , au grand jamais ,
On n'eft en paix,
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Mais que t'en femble à toi ?
Dois-je en crever , moi ?
Non , par ma foi.
Un jour viendra ,
Qu'on fe plaindra ,
Qu'on gémira ,
Quand on fera
Dans la détreffe ;
On maudira
à Scapin.
Son trifte fort ,
On fentira
Qu'on avoit tort .
à Scapin
Qu'en penfes-tu ? n'eft - il pas vrai è
Hai ,
Dis , toi ,
Quoi !
Oui , oui fur ma foi.
Sans fin , fans ceffe , & c:
Pandolfe demande à Scapin fa canne & fon épée
pour fortir. Zerbine 's'y oppofe ; il faut encore
que le vieillard en paffe par là. L'infolence de fa
fervante lui fait prendre la réfolution de fe marier
, fût-ce à une guenon. Zerbine le raille fur
ce prétendu mariage , & lui dit que s'il fe marie
, il n'aura pas d'autre femme qu'elle . Cette
imprudence redouble la colere de Pandolfe ; Zerbine
infifte fur fon projet.
DECEMBRE. 1754 179
Duo en Dialogue.
Je devine
Zerbine.
A ces yeux , à cette mine
Fine ,
Lutine ,
Affaffine ;
Vous avez beau dire non ;
Bon , bon ;
Vos yeux me difent que fi ,
Et je veux le croire ainfi .
Pandolfe.
Ma divine ,
Vous vous trompez à ma mine
Très-fort ;
Prenez un peu moins l'effor ,
Mes yeux avec moi d'accord ,
Vous diront vous avez tort.
Zerbine.
Mais comment ! mais pourquoi
Je fuis jolie ,
Mais très-jolie ,
Douce , polie :
Voulez-vous de l'agrément , de la fineffe
Des bons airs de toute espéce ,
Gentilleffe ,,
Nobleffe ?
Regardez-moi.
Hvj
480. MERCURE DE FRANCE.
Pandolfe , à part.
Sur mon ame , elle me tente ;
Elle eft charmante.
Zerbine , à
part.
Pour le coup il devient tendre .
Il faut fe rendre.
Pandolfe.
Ah ! laiffes-moi.
Zerbine.
Il faut me prendre.
Pandolfe.
Tu rêves , je crois.
Zerbine.
à Pandolfe.
Tu veux en vain t'en défendre :
11 faut que tu fois à moi.
Zerbine,
Je t'aime ,
Je fuis à toi ,
Sois donc à moi.
Pandolfe?
O peine extrême !
Je fuis , ma foi ,
Tout hors de moi.
Le fecond acte commence par un air que
Zerbine chante feule , & dont les paroles conviennent
à toutes les filles qui pourront fe trouves
dans le cas où elle est.
DECEMBRE. 1754. 181
AIR.
Vous gentilles ,
Jeunes filles ,
'Aux vieillards qui tendez vos filets ;
Qui cherchez des maris , beaux ou laids ,
Apprenez , retenez bien mes fecrets ;
Vous allez voir comme je fais.
Tour à tour avec adreffe ,
Je menace , je careffe ;
Quelque tems
Je me défends ,
Mais enfin je me rends.
Elle a mis Scapin dans fes intérêts ; il confent
à faire le perfonnage d'un Capitaine déguifé qui
la demande en mariage. Zerbine appercevant
Pandolfe , fait femblant de fe repentir de fes infolences
& de fa témérité , & elle lui dit qu'elle eft
recherchée par le Capitaine Tempête , auquel
elle a promis fa foi . Elle chante enfuite les paroles
qui fuivent.
Récitatif accompagné .
Jouiffez cependant du deftin le plus doux ;
Soyez long- tems l'heureux époux
De celle que le Ciel aujourd'hui vous deftine .
Souvenez -vous quelquefois de Zerbine ,
Qui tant qu'elle vivra ſe ſouviendra de vous .
AIR , tendrement.
A Zerbine laiff ez , par grace,
Sz MERCURE DEFRANCE,
Quelque place
En votre fouvenir ;
L'en bannir ;
Quelle difgrace !
Eh comment la foutenir ?
Pandolfe s'attendrit par dégrés , & veut cacherfo
attendrisjement.
Zerbine à part , gaiement.
Il eft , ma foi , dupe de ma grimace ,
Je le vois déja s'attendrir.
à Pandolfe , tendrement.
De Zerbine gardez , par grace
Quelque trace ;
L'oublier , quelle diſgrace !
Eh , comment le foutenir ?
* part , gaiement
Il y va venir.
Pandolfe s'attendrit de plus en pluss
Il ne peut long-tems tenir.
Pandolfe , tendrement.
Si je fus impertinente ,
Contrariante ,
Vous m'en voyez repentante ,
Pardonnez-moi.
Elle fejette auxgenoux de Pandolfe , qui luiprend
la main comme en cachette.
à part , gaiement.
Mais..... il me prend la main ,
DECEMBRE. 1754 183
Ma foi l'affaire eft en bon train.
Zerbine demande enfuite à Pandolfe la permiffion
de lui préfenter fon prétendu ; Pandolfe y
confent. Cet homme lui fait peur par fon air
bourru & par les grimaces. Le vieillard commence
à plaindre Zerbine de tomber en de pareilles
mains. Le Capitaine garde un filence obftiné
en préfence de Pandolfe , qui s'en étonne.
Zerbine promet en le tirant à l'écart de le faire
parler ; la réponſe qu'elle rapporte eft que le Capitaine
demande à Pandolfe la dot de fa future ,
puifqu'il lui a tenu lieu de pere : Pandolfe , plus
furpris quejamais , dit qu'il aille fe promener . Le
faux Capitaine fait femblant d'entrer en fureur , &
menace Pandolfe en grinçant les dents . Pandolfe
appelle Scapin à fon fecours : Scapin qui ne
fonge plus au perfonnage de Capitaine qu'il étoit
obligé de faire , veut accourir , & Zerbine le retient.
Pandolfe qui a perdu tout à fait la tête , fe
propofe pour époux à Zerbine fi elle veut congé
dier le Capitaine.
Zerbine , en le regardant tendrement.
Vous , Monfieur !
Pandolfe , vivement .
Oui , ma chere , il n'eft plus tems de feindre
A cet aveu tu fçais à la fin me contraindre.
Je t'aime , je t'adore , & je fuis comme un fou :
Prends ma main , prends mon coeur , prends mon
bien , & renvoie
Ce maudit fpadaffin , ce franc oifeau de proie
A qui Satan puiffe tordre le cou.
184 MERCURE DE FRANCE,
Zerbine.
Ah ! mon cher maître , en confcience ,
Vous méritez la préférence ;
Je vous la donne , & c'eft de très -grand coeur :
Voilà ma main , vous êtes le vainqueur.
Pandolfe.
Il ne faut pas non plus braver le Capitaine ;
Attends qu'il foit forti de ma maifon.
Zerbine.
Oh ! ne vous mettez pas en peine ;
Je vais d'un mot le mettre à la raiſon.
à Scapin.
Scapin , tu peux quitter cet attirail fantafque ;
Nous n'avons plus befoin de maſque.
Scapin fe découvre en riant aux éclats.
Pandolfe.
Comment , coquin , c'est toi !
Zerbine.
De quoi vous plaignez-vous ;
Quand vous devez ma main à ſon adreſſe ?
Pandolfe.
left vrai , je ne puis me fàcher d'une piece
Qui met le comble à mesvoeux les plus doux.
DECEMBRE , 1754. 185
Zerbine.
Elle remplit auffi les miens , mon cher époux.
à part.
J'étois fervante , & je deviens maîtrefle.
La piece finit par un duo en dialogue de Pan-
'dolfe & de Zerbine.
Tous les amateurs ont été fi contens de la traduction
de la Serva padrona , qu'ils invitent M.
Borans à vouloir bien traduire les autres intermedes
Italiens qui ont réuſſi .
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Résumé : « Les Comédiens Italiens ont fait l'ouverture de leur théatre le Mercredi 13 Novembre par l'Heureux [...] »
Les Comédiens Italiens ont inauguré leur théâtre le 13 novembre 1754 avec la pièce 'Le Faux Fratagem' de Marivaux, suivie de 'Bastien et Bastienne'. Le 14 décembre 1754, ils ont repris avec succès 'La Servante Maîtresse' de Marivaux. Cette pièce met en scène trois personnages principaux : Pandolfe, un vieillard, Zerbine, sa servante, et Scapin, le valet de Zerbine. Pandolfe, impatient d'attendre son chocolat, se plaint de l'insolence de Zerbine. Zerbine et Scapin se disputent, et Zerbine menace de le gifler. Exaspéré, Pandolfe décide de se marier, même avec une guenon. Zerbine le raille et insiste sur son projet. Dans le deuxième acte, Zerbine chante un air où elle conseille aux jeunes filles de se défendre tout en se rendant. Elle manipule Pandolfe en lui faisant croire qu'un capitaine, en réalité Scapin déguisé, la demande en mariage. Pandolfe, attendri, finit par avouer son amour à Zerbine. Zerbine accepte et révèle que Scapin était déguisé. La pièce se termine par un duo entre Pandolfe et Zerbine, qui deviennent mari et femme. Les spectateurs ont apprécié la traduction de 'La Servante Maîtresse' et souhaitent que d'autres intermèdes italiens soient traduits.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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49
p. 64-79
« LE SERIN DE CANARIE, Poëme, ouvrage dans un genre nouveau pour la [...] »
Début :
LE SERIN DE CANARIE, Poëme, ouvrage dans un genre nouveau pour la [...]
Mots clefs :
Genre, Poème, Genre nouveau, Serin, Amour, Auteur, Gloire, Époux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE SERIN DE CANARIE, Poëme, ouvrage dans un genre nouveau pour la [...] »
LE SERIN DE CANARIE , Poëme ;
ouvrage dans un genre nouveau pour la
Poësie françoife , qui , à l'aide de quelques
notes , forme un traité complet & très- fûr
AVRIL. 1755. 65
pour élever les ferins . A Londres , 1755.
Cet effai m'a paru mériter l'approbation
du public , par le fond qui eft agréable , &
par la forme qui he l'eft pas moins . Il me
femble que l'auteur qui a la modeftie de ne
pas fe nommer , a bien faifi le ton de verfification
convenable au genre de poëme
qu'il a entrepris ; c'eft cette élégante fimplicité
fi propre à peindre les petites chofes
, & qui feule à l'art de les ennoblir :
les anciens y excelloient ; il les a pris pour
modeles , & je trouve qu'il y a fouvent
réuffi . Pour juftifier mon fentiment , je vais
citer quelques endroits de fon poëme : je
commence par fon début .
a
Toi , dont les doux accens divertiffent ma Muſe ,
Dont l'organe enchanteur & l'infpire & l'amufe ,
Et qui montes ma lyre au fon de tes concerts ,
C'eſt toi , charmant ferin , que célébrent mes vers.
Mufe , chante avec moi fon port plein de nobleffe
,
Son air plein de candeur & mêlé de fineffe ,
Le doux feu de fes yeux ennemis du fommeil ,
Son plumage ſemblable au plus brillant vermeil ;
L'éclat de la blancheur à propos ménagée ,
Ses pannaches pompeux , fa taille dégagée :
Peux-tu trouver ailleurs un plus charmant plaifir
Mais fur toute l'efpéce , égayant ton loiſir ,
Apprens-moi le fecret d'étendre leur lignage ;
66 MERCURE DE FRANCE.
Enſeignes comment l'art embellit leur ramage ,
Comment leurs petits jeux peuvent dédommager
La main qui tous les jours leur préfente à manger ;
Et dans les tems obfcurs portant un oeil critique ,
Chante leur origine auffi noble qu'antique.
Voilà le plan de l'ouvrage heureusement
détaillé.
L'auteur fait ainfi l'éloge du mâle , qui
ne tourne pas à la gloire du beau fexe.
C'eſt du mâle fur-tout que l'humeur eft aimable.
Son épouſe fantafque & fouvent intraitable ,
Dans les mornes accès d'un bizarre courroux ,
Eteindroit les ardeurs d'un moins fidèle époux.
Tel que bien des maris , commodes par prudence ,
Il ronge fes chagrins dans un fage filence ;
Mais ce trouble finit quand les feux du printems
Excitent dans leur fein des tranfports plus conftans.
Ainfipour tous les coeurs engagés dans les chafnes
,
L'amour a fes plaiſirs , & l'amour a fes peines.
La femelle parmi les ferins commande
en reine , & l'époux eft chargé du ſoin de
tous les détails.
Les travaux affidus , les foucis du ménage ,
Suivent des premiers feux le leger badinage.
AVRI L.'
1755. 67
On pense à l'avenir , on prépare , on conftruit
L'aire où d'un chafte amour on doit loger le fruit.
De l'époux complaifant , l'épouſe induſtrieuſe ,
Habile à prévenir la voix impérieuſe
Qui lui marque le tems de décharger fon fein ,
D'une maiſon commode ordonne le deffein ;
Et fans bruit enfoncée au milieu du feuillage
D'un if propre à fixer une tête volage ,
Ou dans l'étroit contour du plus petit panier ,
Tranquille , & l'air rêveur , médite fur l'ofier.
Le mari travaille pendant ce tems là .
Il tranfporte , il fournit ; fa compagne y préſide ,
Et fuivant les confeils de l'inſtinct qui la guide
Les racines , la mouffe entourent la maiſon
Et l'on met au- dedans le duvet à foifon.
a
>
Mais jamais cette ardeur n'enfante le defordre.
S'ils s'entr'aident plufieurs , feule elle donne l'or
dre ....
L'un choifit le duvet , l'autre du coton fec ,
L'on donne , l'on reçoit : ainfi de bec en bec
Tout paffe au lieu marqué par l'inſtinct unanime ;
Le mur croît , l'oeuvre monte , & parvient à la
cime.
Tel que des ouvriers , par étage rangés ,
Entre deux longs fapins , en dégré , partagés ,
Reçoivent à leurs pieds ; élevent à leur tête
68 MERCURE DE FRANCE.
La pierre , le ciment qui montent juſqu'au faîte :
Tels nos ferins unis dès l'heure du réveil ,
Confomment leurs travaux fous le même foleil
A moins qu'un feu jaloux , enfanglantant la ferre ,
Ne porte dans l'état les horreurs de la guerre..
Le Poëte prudent nous avertit de ne pas
unir trop tôt les jeunes ferins. Ces mariages
précoces font , dit-il, funeftes , fur- tout
à la femelle. Il nous en apporte un exemple
tragique en vers touchans , par lefquels
je finirai ce précis.
Jonquille , encor trop jeune , époufe , & bientôt
mere ,
Victime de tendreffe , épuife en fon réduit
Un refte de chaleur , pour animer fon fruit.
Cinq citoyens nouveaux , donnés à la voliere , `
N'ont pas ouvert encor les yeux à la lumiere ,
Que dans fon fein flétri s'amortit la chaleur.
Ses petits languiffans augmentent fa douleur :
Elle çéde à fon mal ; tremblante , elle foupire ,
Palpite , ouvre le bec , ferme les yeux , expire ;
Et fous elle , glacés par le froid de la mort
Ses petits en un jour ont tous le même fort.
>
CONSIDERATIONS SUR LES
REVOLUTIONS DES ARTS , dédiées à Mgr
le Duc d'Orléans , premier Prince du Sang.
AVRIL. 1755. 69
A Paris , chez Brocas , Libraire , rue faint
Jacques , au chef S. Jean . 1755 .
Les principaux objets de ces confidérations
font la liaifon des Empires avec les
arts , & les influences réciproques des uns
& des autres , les caufes qui les ont donnés
à un peuple , & celles qui les lui ont ravis ;
les fources de leur renouvellement chez
quelques-uns , les dégrés où ils ont été
élevés ou abaiffés chez tous ; l'exacte connoiffance
des hommes puiffans qui les ont
protégés ; la jufte eftimation des hommes
de génie qui y ont excellé ; quelques traits
légers propres à caractériſer les hommes
d'efprit qui y ont réuffi ; enfin un examen
rapide de la nature des différens genres de
littérature , un petit nombre d'obfervations
fur les défauts qui pourroient nuire
aux progrès de nos jours , & quelques confeils
pour remédier à ces vices & augmenter
les fuccès. Voilà le précis ou le programme
que M. l'Abbé Mehegan donne luimême
de fon ouvrage dans la préface qu'il
a mis à la tête, je n'ai fait que le tranferire.
L'auteur divife ces confidérations par âge ;
il entend par ce mot une fuite non interrompue
de protecteurs & d'artistes , pendant
laquelle les arts font reftés à peu près
dans le même point. Il me paroît mériter
de la part du public beaucoup d'encoura-
(
70 MERCURE DE FRANCE.
gement. Son imagination pleine de feu
annonce un talent facile , peut - être même
fon plus grand défaut eft un excès en bien.
Il répand l'efprit avec profufion , & je ſuis
perfuadé qu'il plairoit encore davantage
s'il vouloit bien s'épargner la peine d'en
trop avoir.
HISTOIRE DE FRANCE , depuis l'établiffement
de la Monarchie jufqu'au regne de
Louis XIV , par M. l'Abbé Velly . A Paris
, chez Defaint & Saillant , rue S. Jean
de Beauvais , vis-à- vis le Collége. 1755 .
Il faut , dit l'auteur dans fa préface ,
que l'hiftoire écrite pour l'utilité commune
foit en même tems celle du Prince &
de l'Etat , de la politique & de la religion ,
des armes & des fciences , des exploits &
des inventions utiles & agréables , celle
enfin des moeurs & de l'efprit de la nation .
Cette hiſtoire nous manquoit , & nous aurons
l'obligation à M. l'Abbé Velly de
de nous enrichir d'un tréfor fi utile ; fes
deux premiers volumes qui ont déja paru ,
nous en font de fûrs garans . Il a eu l'art
de répandre le jour & l'intérêt fur les premieres
races de nos Rois , qui font la par
tie la plus obfcure & la plus feche de nos
faftes que ne devons - nous pas attendre
de la fuite ?
AVRIL. 1755. 71
LE FINANCIER ; par M. le Chevalier
de Mouhy , de l'Académie des Belles-
Lettres de Dijon , en fix parties. 1755. Se
trouve à Paris , chez Jorry , quai des Auguftins
, près le pont S. Michel , aux Cigognes.
C'eſt un Roman épifodique , dont le financier
, qui en eft le héros , répand fes libéralités
à pleine main fur tous les malheureux
que le hazard lui préfente , &
dont l'auteur raconte l'hiftoire en paffant.
Ce magnanime favori de Plutus va plus
loin ; quand la foule diverfe des indigens
ne s'offre pas à lui dans fon chemin , il
va les déterrer lui-même dans les réduits les
plus obfcurs , & monte jufqu'au cinquieme
étage pour exercer les devoirs de l'humanité
, & pour réparer fur-tout les torts
que la fortune aveugle a fait au mérite
plongé dans la mifere. C'eft un vrai Dom
Quichotte en générofité , ou plutôt le Titus
de la finance : il compte chaque heure
du jour par des bienfaits . Le ciel l'en récompenfe
; car il trouve au milieu de fa
courfe une femme digne de lui , & qui lui
apporte pour dot une beauté égale à fa
naiffance , avec un caractere auffi bienfaifant
que le fien . Tous les pauvres honteux
dont Paris abonde , feroient trop heureux
fi l'exemple de ce couple refpectable fai72
MERCURE DE FRANCE.
foit des imitateurs ; mais je doute qu'il
prenne dans le monde.
VOYAGE PITTORESQUE DES ENVIRONS
DE PARIS , ou Deſcription des maifons
royales , châteaux , & autres lieux de plaifance
fitués à quinze lieues aux environs de
cette, ville . Par M. D *** A Paris , chez
Debure l'aîné, Libraire, quai des Auguftins,
à S. Paul. 1755. Prix 3 livres relié.
Cet ouvrage m'a paru bien fait & bienécrit.
Voici quatre jolis vers , felon moi ,
fur la fontaine d'Hieres , près de Gros- bois.
La nymphe de cette fource les adreſſe à
ceux qui vont la viſiter.
Toujours vive , abondante & pure ,
Un doux penchant regle mon cours ;
Heureux l'ami de la nature
Qui voit ainfi couler les jours.
LES AMANS PHILOSOPHES , ou le Triomphe
de la raifon. A Paris , chez Hochereau
l'aîné , Libraire , quai de Conti , au
Phénix . 1755.
Ce roman eft de Mlle Brohon. Trois
fortes de recommendations parlent pour
elle ; une grande jeuneffe , elle n'a que
dix- huit ans ; une figure charmante , &
une douceur modefte qui prévient d'abord
en
AVRIL.
1755. 7%
.
en fa faveur tous ceux qui la voyent. Le
titre feul de fon ouvrage annonce fa fageffe
, & l'épigraphe dont elle a fait choix ,
Amare & fapere vix diis conceffum ) montre
qu'elle a refléchi de bonne heure , &
qu'elle connoît avant le tems tout le danger
d'une paffion qu'elle eft faite pour
infpirer & pour reffentir.
La demande qu'elle fait au public dans
un court avertiffement , eft fi raifonnable
qu'il ne peut la refufer fans injuftice. Une
critique outrée , dit-elle , abbar le courage ;
une cenfure jufte & menagée eft quelquefois
la mere du fuccès , fur-tout par rapport à
moi , dont le fexe augmente la timidité naturelle
à mon âge. Après une telle repréſentation
, il y auroit de la cruauté à juger
fon livre avec trop de rigueur ; j'en donnerai
l'extrait le mois prochain. Un auteur
fi aimable mérite d'être encouragé.
RECUEIL GÉNÉRAL HISTORIQUE
& critique de tout ce qui a été publié de
plus rare fur la ville d'Herculane , depuis
fa premiere découverte jufqu'à nos jours ,
tiré des auteurs les plus célébres d'Italie ,
tels que Venuti , Mafei , Quirini , Bellegrade
, Gori , & autres . A Paris , chez
Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques
au Temple du goût. 1755 .
D
74 MERCURE DE FRANCE.
"
Suivant l'avertiffement , on ne trouvera
rien dans cet ouvrage qui n'ait été fidelement
traduit des auteurs cités au titre. Si
l'on eft curieux de lire leurs écrits , on les
trouvera chez Tilliard , Libraire , quai des
Auguftins.
HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE SAUVAGE
trouvée dans les bois à l'âge de dix ans ;
publiée par Madame H.... T. A Paris ,
1755.
M. de la Condamine n'eft point l'auteur
de cette petite brochure , comme le bruit
s'en étoit répandu . Il m'écrit à ce fujet la
-lettre fuivante.
A M.de Boiffy, de l'Académie Françoise.
A Marfeille , le 15 Février 1755-
J'apprends , Monfieur , qu'on m'attribue
une brochure qui paroît à Paris depuis
peu , fous le titre d'Hiftoire d'une jeune fille
Sauvage ( aujourd'hui Mlle le Blanc ) trouvée
dans les bois à l'âge de dix ans . Get
ouvrage eft d'une Dame , veuve , qui demeure
près de Saint Marceau , & qui ayant
connu & pris cette fille en affection depuis
la mort de Mgr le Duc d'Orléans qui la
protégeoit , a pris la peine de rédiger fon
hiftoire , comme il eft dit dans l'ouvrage
C
AVRIL. 1755. 75
Ja
même , fur les queftions qu'elles lui a faites
en diverfes converfations , & à plufieurs
perfonnes qui l'ont connue peu de
tems après fon arrivée en France. Cette
Dame a feulement permis que l'on mît au
titre la premiere lettre de fon nom. Toute
part que j'ai à cette production eft d'avoir
fait quelques changemens au manuf
crit dont j'ai encore l'original , d'en avoir
retranché quelques faits qui n'étoient fondés
que fur des oui- dire , & dénués de vraifemblance
; d'avoir ajouté , à la fin furtout
, quelques conjectures à celles de Madame
H.... fur la maniere dont la jeune
fauvage & fa compagne ont pû fe trouver
tranfportées en France , & d'avoir facilité
l'impreffion de l'ouvrage au profit de la
Demoiſelle Le Blanc , dans la vûe de lui
procurer une fituation plus heureuſe , en
intéreffant à fon fort ceux qui liroient fon
aventure. Je vous prie , Monfieur , de
rendre cette déclaration publique , pour
defabufer ceux qui me feroient honneur
de ce qui ne m'appartient pas. J'ai celui
d'être , & c.
La Condamine.
L'ART DU CHANT , dédié à Madame
de Pompadour; par M. Berard. A Paris ,
-chez Deffaint & Saillant , rue Saint Jean de
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Beauvais ; chez Prault fils , quai de Conti ;
& chez Lambert , à côté de la Comédie
Françoife. 1755.
L'Auteur s'étonne avec raifon qu'on lui
ait laiffé la gloire de traiter le premier de
cet art , fur-tout dans un fiécle où le chant
eſt l'art à la mode , & domine au point
qu'il fait des enthouſiaftes , & forme des
fectes. M. Berard n'a rien épargné pour
s'en inftruire à fond , il ne ſe contente
pas d'en parler en maître de muſique , il
en raiſonne en Phyficien ; il a fait même
exprès un cours d'anatomie pour porter
l'analyfe dans tous les organes de nos fons :
ce font fes propres termes . Pour traiter
l'ouvrage méthodiquement , il le divife en
trois parties ; dans la premiere il confidere
la voix par rapport au chant ; dans
la deuxième il regarde la prononciation &
l'articulation , eu égard au chant ; & dans
la troifiéme il a pour objet la perfection
du chant. J'attendrai que les vrais connoiffeurs
en ce genre ayent prononcé , pour
m'en expliquer plus furement d'après eux ;
je m'étendrai particulierement fur la prononciation
& l'articulation : cette partie
eft un peu plus de ma compétence ; elle
ne fe borne point à la mufique , elle intéreffe
la chaire & le barreau , ainfi que le
théatre ; elle s'étend jufques fur la converAVRIL.
1755. 77
"
fation ; il n'eft prefque point d'état , il
n'eft point d'homme du monde , qui ne
doive ou qui ne veuille en être inſtruit.
M. Berard n'eût- il fait qu'ébaucher la matiere
, le public doit lui être obligé de
l'avoir mife en queftion : le premier qui
parle d'un art a toujours un grand mérite..
OBSERVATIONS SUR LE THEATRE , dans :
lefquelles on examine avec impartialité
l'état actuel des Spectacles de Paris ; par
M. de Chevrier. A Paris , chez Debure le
jeune , quai des Auguftins , à l'image S.
Germain . 1755.
Souvent l'auteur obſerve très - bien , mais
quelquefois il eft mal informé. Par exemple
, j'ouvre fa brochure , je tombe fur un
endroit qui regarde Dancourt , & j'y lis
ces mots Dancourt a joui des plus grands
fuccès ; ramené tous les jours fur la fcene , on
l'applaudit encore : ni fes comtemporains , ni
nos fâcheux n'ont écrit contre lui. Il me permettra
de lui dire que jamais auteur dramatique
n'a été de fon vivant plus traverfé
que Dancourt. Si l'on n'a pas écrit
contre lui , c'eft moins par eftime que par
un, fentiment contraire. Ses piéces étoient
non- feulement décriées par fes camarades ,
qui les jouoient à regret , mais encore
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
méprifées du public , même en réuffiffant ;
on les mettoit alors au - deffous de leur prix ,
on les défignoit par le titre peu flateur
de Dancourades. Quoiqu'on les revoye
aujourd'hui volontiers , on les apprécie à
peu près ce qu'elles valent : on convient
affez généralement que les Bourgeoifes à la
mode , les Bourgeoifes de qualité , & le
Chevalier à la mode , font les feules qui
méritent le nom de Comédie ; les autres ne
font que des farces bien dialoguées , qui fe
reffemblent prefque toutes ; on les reconnoît
à l'indécence , c'eſt leur air de famille.
Je remercie M. de Chevrier du bien
qu'il dit de moi , mais je fuis moins allarmé
que lui des décifions tranchantes de
M. R...... Il n'appartient ni à lui , ni
à aucun particulier de regler le rang des
auteurs ; le public a lui feul ce droit : ils
doivent s'en repofer fur,fes lumieres &
fur fon équité. Il met , quoique fouvent
un peu tard , chacun à fa place. Je confeille
, en qualité d'ancien , à M. de Chevrier
& à mes autres jeunes confreres ,
d'employer plutôt leur loifir à faire des
piéces pour le théatre , qui en a beſoin ,
que des obfervations dont Paris n'a que
faire ; il n'eft que trop éclairé fur les fpectacles
, & trop initié dans nos myfteres.
Pour fon amufement & pour leur gloire ,
AVRIL. 11755 79
qu'ils étudient fon goût pour le faifir , &,
s'ils fe difputent entr'eux , que ce foit de
talent & d'envie de lui plaire.
PINOLET , ou l'Aveugle parvenu , hif
toire véritable compofée fur les faits fournis
par Pinolet lui -même , actuellement
exiftant à Paris ; en quatre parties . 1755 .
Cetet ouvrage eft d'un genre qui me dif-,
penſe d'en faire l'extrait.
ÉLÉMENS DE CHYMIE , par Herman
Boerhaave , traduit du latin , en fix volumes
in- 12 . A Paris , chez Briaffon , rue
Saint Jacques ; & chez Guillyn , quai des
Auguftins .
C'eſt un vrai préfent que le Traducteur
nous a fait. Dire que Boerhaave en eft
l'auteur , peut-on faire un plus grand éloge
de l'ouvrage ?
On trouve auffi chez Briaffon la Ma
tiere Médicale , traduite du Latin de Cartheufer
, augmentée d'une table raiſonnée,
& d'une introduction ; quatre volumes
in-1 2. ainfi que la fuite des Conſultations
de médecine , traduites du latin de M.
Hoffman : elle contient quatre volumes in-
12. les 5 , 6 , 7 & 8.
ouvrage dans un genre nouveau pour la
Poësie françoife , qui , à l'aide de quelques
notes , forme un traité complet & très- fûr
AVRIL. 1755. 65
pour élever les ferins . A Londres , 1755.
Cet effai m'a paru mériter l'approbation
du public , par le fond qui eft agréable , &
par la forme qui he l'eft pas moins . Il me
femble que l'auteur qui a la modeftie de ne
pas fe nommer , a bien faifi le ton de verfification
convenable au genre de poëme
qu'il a entrepris ; c'eft cette élégante fimplicité
fi propre à peindre les petites chofes
, & qui feule à l'art de les ennoblir :
les anciens y excelloient ; il les a pris pour
modeles , & je trouve qu'il y a fouvent
réuffi . Pour juftifier mon fentiment , je vais
citer quelques endroits de fon poëme : je
commence par fon début .
a
Toi , dont les doux accens divertiffent ma Muſe ,
Dont l'organe enchanteur & l'infpire & l'amufe ,
Et qui montes ma lyre au fon de tes concerts ,
C'eſt toi , charmant ferin , que célébrent mes vers.
Mufe , chante avec moi fon port plein de nobleffe
,
Son air plein de candeur & mêlé de fineffe ,
Le doux feu de fes yeux ennemis du fommeil ,
Son plumage ſemblable au plus brillant vermeil ;
L'éclat de la blancheur à propos ménagée ,
Ses pannaches pompeux , fa taille dégagée :
Peux-tu trouver ailleurs un plus charmant plaifir
Mais fur toute l'efpéce , égayant ton loiſir ,
Apprens-moi le fecret d'étendre leur lignage ;
66 MERCURE DE FRANCE.
Enſeignes comment l'art embellit leur ramage ,
Comment leurs petits jeux peuvent dédommager
La main qui tous les jours leur préfente à manger ;
Et dans les tems obfcurs portant un oeil critique ,
Chante leur origine auffi noble qu'antique.
Voilà le plan de l'ouvrage heureusement
détaillé.
L'auteur fait ainfi l'éloge du mâle , qui
ne tourne pas à la gloire du beau fexe.
C'eſt du mâle fur-tout que l'humeur eft aimable.
Son épouſe fantafque & fouvent intraitable ,
Dans les mornes accès d'un bizarre courroux ,
Eteindroit les ardeurs d'un moins fidèle époux.
Tel que bien des maris , commodes par prudence ,
Il ronge fes chagrins dans un fage filence ;
Mais ce trouble finit quand les feux du printems
Excitent dans leur fein des tranfports plus conftans.
Ainfipour tous les coeurs engagés dans les chafnes
,
L'amour a fes plaiſirs , & l'amour a fes peines.
La femelle parmi les ferins commande
en reine , & l'époux eft chargé du ſoin de
tous les détails.
Les travaux affidus , les foucis du ménage ,
Suivent des premiers feux le leger badinage.
AVRI L.'
1755. 67
On pense à l'avenir , on prépare , on conftruit
L'aire où d'un chafte amour on doit loger le fruit.
De l'époux complaifant , l'épouſe induſtrieuſe ,
Habile à prévenir la voix impérieuſe
Qui lui marque le tems de décharger fon fein ,
D'une maiſon commode ordonne le deffein ;
Et fans bruit enfoncée au milieu du feuillage
D'un if propre à fixer une tête volage ,
Ou dans l'étroit contour du plus petit panier ,
Tranquille , & l'air rêveur , médite fur l'ofier.
Le mari travaille pendant ce tems là .
Il tranfporte , il fournit ; fa compagne y préſide ,
Et fuivant les confeils de l'inſtinct qui la guide
Les racines , la mouffe entourent la maiſon
Et l'on met au- dedans le duvet à foifon.
a
>
Mais jamais cette ardeur n'enfante le defordre.
S'ils s'entr'aident plufieurs , feule elle donne l'or
dre ....
L'un choifit le duvet , l'autre du coton fec ,
L'on donne , l'on reçoit : ainfi de bec en bec
Tout paffe au lieu marqué par l'inſtinct unanime ;
Le mur croît , l'oeuvre monte , & parvient à la
cime.
Tel que des ouvriers , par étage rangés ,
Entre deux longs fapins , en dégré , partagés ,
Reçoivent à leurs pieds ; élevent à leur tête
68 MERCURE DE FRANCE.
La pierre , le ciment qui montent juſqu'au faîte :
Tels nos ferins unis dès l'heure du réveil ,
Confomment leurs travaux fous le même foleil
A moins qu'un feu jaloux , enfanglantant la ferre ,
Ne porte dans l'état les horreurs de la guerre..
Le Poëte prudent nous avertit de ne pas
unir trop tôt les jeunes ferins. Ces mariages
précoces font , dit-il, funeftes , fur- tout
à la femelle. Il nous en apporte un exemple
tragique en vers touchans , par lefquels
je finirai ce précis.
Jonquille , encor trop jeune , époufe , & bientôt
mere ,
Victime de tendreffe , épuife en fon réduit
Un refte de chaleur , pour animer fon fruit.
Cinq citoyens nouveaux , donnés à la voliere , `
N'ont pas ouvert encor les yeux à la lumiere ,
Que dans fon fein flétri s'amortit la chaleur.
Ses petits languiffans augmentent fa douleur :
Elle çéde à fon mal ; tremblante , elle foupire ,
Palpite , ouvre le bec , ferme les yeux , expire ;
Et fous elle , glacés par le froid de la mort
Ses petits en un jour ont tous le même fort.
>
CONSIDERATIONS SUR LES
REVOLUTIONS DES ARTS , dédiées à Mgr
le Duc d'Orléans , premier Prince du Sang.
AVRIL. 1755. 69
A Paris , chez Brocas , Libraire , rue faint
Jacques , au chef S. Jean . 1755 .
Les principaux objets de ces confidérations
font la liaifon des Empires avec les
arts , & les influences réciproques des uns
& des autres , les caufes qui les ont donnés
à un peuple , & celles qui les lui ont ravis ;
les fources de leur renouvellement chez
quelques-uns , les dégrés où ils ont été
élevés ou abaiffés chez tous ; l'exacte connoiffance
des hommes puiffans qui les ont
protégés ; la jufte eftimation des hommes
de génie qui y ont excellé ; quelques traits
légers propres à caractériſer les hommes
d'efprit qui y ont réuffi ; enfin un examen
rapide de la nature des différens genres de
littérature , un petit nombre d'obfervations
fur les défauts qui pourroient nuire
aux progrès de nos jours , & quelques confeils
pour remédier à ces vices & augmenter
les fuccès. Voilà le précis ou le programme
que M. l'Abbé Mehegan donne luimême
de fon ouvrage dans la préface qu'il
a mis à la tête, je n'ai fait que le tranferire.
L'auteur divife ces confidérations par âge ;
il entend par ce mot une fuite non interrompue
de protecteurs & d'artistes , pendant
laquelle les arts font reftés à peu près
dans le même point. Il me paroît mériter
de la part du public beaucoup d'encoura-
(
70 MERCURE DE FRANCE.
gement. Son imagination pleine de feu
annonce un talent facile , peut - être même
fon plus grand défaut eft un excès en bien.
Il répand l'efprit avec profufion , & je ſuis
perfuadé qu'il plairoit encore davantage
s'il vouloit bien s'épargner la peine d'en
trop avoir.
HISTOIRE DE FRANCE , depuis l'établiffement
de la Monarchie jufqu'au regne de
Louis XIV , par M. l'Abbé Velly . A Paris
, chez Defaint & Saillant , rue S. Jean
de Beauvais , vis-à- vis le Collége. 1755 .
Il faut , dit l'auteur dans fa préface ,
que l'hiftoire écrite pour l'utilité commune
foit en même tems celle du Prince &
de l'Etat , de la politique & de la religion ,
des armes & des fciences , des exploits &
des inventions utiles & agréables , celle
enfin des moeurs & de l'efprit de la nation .
Cette hiſtoire nous manquoit , & nous aurons
l'obligation à M. l'Abbé Velly de
de nous enrichir d'un tréfor fi utile ; fes
deux premiers volumes qui ont déja paru ,
nous en font de fûrs garans . Il a eu l'art
de répandre le jour & l'intérêt fur les premieres
races de nos Rois , qui font la par
tie la plus obfcure & la plus feche de nos
faftes que ne devons - nous pas attendre
de la fuite ?
AVRIL. 1755. 71
LE FINANCIER ; par M. le Chevalier
de Mouhy , de l'Académie des Belles-
Lettres de Dijon , en fix parties. 1755. Se
trouve à Paris , chez Jorry , quai des Auguftins
, près le pont S. Michel , aux Cigognes.
C'eſt un Roman épifodique , dont le financier
, qui en eft le héros , répand fes libéralités
à pleine main fur tous les malheureux
que le hazard lui préfente , &
dont l'auteur raconte l'hiftoire en paffant.
Ce magnanime favori de Plutus va plus
loin ; quand la foule diverfe des indigens
ne s'offre pas à lui dans fon chemin , il
va les déterrer lui-même dans les réduits les
plus obfcurs , & monte jufqu'au cinquieme
étage pour exercer les devoirs de l'humanité
, & pour réparer fur-tout les torts
que la fortune aveugle a fait au mérite
plongé dans la mifere. C'eft un vrai Dom
Quichotte en générofité , ou plutôt le Titus
de la finance : il compte chaque heure
du jour par des bienfaits . Le ciel l'en récompenfe
; car il trouve au milieu de fa
courfe une femme digne de lui , & qui lui
apporte pour dot une beauté égale à fa
naiffance , avec un caractere auffi bienfaifant
que le fien . Tous les pauvres honteux
dont Paris abonde , feroient trop heureux
fi l'exemple de ce couple refpectable fai72
MERCURE DE FRANCE.
foit des imitateurs ; mais je doute qu'il
prenne dans le monde.
VOYAGE PITTORESQUE DES ENVIRONS
DE PARIS , ou Deſcription des maifons
royales , châteaux , & autres lieux de plaifance
fitués à quinze lieues aux environs de
cette, ville . Par M. D *** A Paris , chez
Debure l'aîné, Libraire, quai des Auguftins,
à S. Paul. 1755. Prix 3 livres relié.
Cet ouvrage m'a paru bien fait & bienécrit.
Voici quatre jolis vers , felon moi ,
fur la fontaine d'Hieres , près de Gros- bois.
La nymphe de cette fource les adreſſe à
ceux qui vont la viſiter.
Toujours vive , abondante & pure ,
Un doux penchant regle mon cours ;
Heureux l'ami de la nature
Qui voit ainfi couler les jours.
LES AMANS PHILOSOPHES , ou le Triomphe
de la raifon. A Paris , chez Hochereau
l'aîné , Libraire , quai de Conti , au
Phénix . 1755.
Ce roman eft de Mlle Brohon. Trois
fortes de recommendations parlent pour
elle ; une grande jeuneffe , elle n'a que
dix- huit ans ; une figure charmante , &
une douceur modefte qui prévient d'abord
en
AVRIL.
1755. 7%
.
en fa faveur tous ceux qui la voyent. Le
titre feul de fon ouvrage annonce fa fageffe
, & l'épigraphe dont elle a fait choix ,
Amare & fapere vix diis conceffum ) montre
qu'elle a refléchi de bonne heure , &
qu'elle connoît avant le tems tout le danger
d'une paffion qu'elle eft faite pour
infpirer & pour reffentir.
La demande qu'elle fait au public dans
un court avertiffement , eft fi raifonnable
qu'il ne peut la refufer fans injuftice. Une
critique outrée , dit-elle , abbar le courage ;
une cenfure jufte & menagée eft quelquefois
la mere du fuccès , fur-tout par rapport à
moi , dont le fexe augmente la timidité naturelle
à mon âge. Après une telle repréſentation
, il y auroit de la cruauté à juger
fon livre avec trop de rigueur ; j'en donnerai
l'extrait le mois prochain. Un auteur
fi aimable mérite d'être encouragé.
RECUEIL GÉNÉRAL HISTORIQUE
& critique de tout ce qui a été publié de
plus rare fur la ville d'Herculane , depuis
fa premiere découverte jufqu'à nos jours ,
tiré des auteurs les plus célébres d'Italie ,
tels que Venuti , Mafei , Quirini , Bellegrade
, Gori , & autres . A Paris , chez
Duchefne , Libraire , rue Saint Jacques
au Temple du goût. 1755 .
D
74 MERCURE DE FRANCE.
"
Suivant l'avertiffement , on ne trouvera
rien dans cet ouvrage qui n'ait été fidelement
traduit des auteurs cités au titre. Si
l'on eft curieux de lire leurs écrits , on les
trouvera chez Tilliard , Libraire , quai des
Auguftins.
HISTOIRE D'UNE JEUNE FILLE SAUVAGE
trouvée dans les bois à l'âge de dix ans ;
publiée par Madame H.... T. A Paris ,
1755.
M. de la Condamine n'eft point l'auteur
de cette petite brochure , comme le bruit
s'en étoit répandu . Il m'écrit à ce fujet la
-lettre fuivante.
A M.de Boiffy, de l'Académie Françoise.
A Marfeille , le 15 Février 1755-
J'apprends , Monfieur , qu'on m'attribue
une brochure qui paroît à Paris depuis
peu , fous le titre d'Hiftoire d'une jeune fille
Sauvage ( aujourd'hui Mlle le Blanc ) trouvée
dans les bois à l'âge de dix ans . Get
ouvrage eft d'une Dame , veuve , qui demeure
près de Saint Marceau , & qui ayant
connu & pris cette fille en affection depuis
la mort de Mgr le Duc d'Orléans qui la
protégeoit , a pris la peine de rédiger fon
hiftoire , comme il eft dit dans l'ouvrage
C
AVRIL. 1755. 75
Ja
même , fur les queftions qu'elles lui a faites
en diverfes converfations , & à plufieurs
perfonnes qui l'ont connue peu de
tems après fon arrivée en France. Cette
Dame a feulement permis que l'on mît au
titre la premiere lettre de fon nom. Toute
part que j'ai à cette production eft d'avoir
fait quelques changemens au manuf
crit dont j'ai encore l'original , d'en avoir
retranché quelques faits qui n'étoient fondés
que fur des oui- dire , & dénués de vraifemblance
; d'avoir ajouté , à la fin furtout
, quelques conjectures à celles de Madame
H.... fur la maniere dont la jeune
fauvage & fa compagne ont pû fe trouver
tranfportées en France , & d'avoir facilité
l'impreffion de l'ouvrage au profit de la
Demoiſelle Le Blanc , dans la vûe de lui
procurer une fituation plus heureuſe , en
intéreffant à fon fort ceux qui liroient fon
aventure. Je vous prie , Monfieur , de
rendre cette déclaration publique , pour
defabufer ceux qui me feroient honneur
de ce qui ne m'appartient pas. J'ai celui
d'être , & c.
La Condamine.
L'ART DU CHANT , dédié à Madame
de Pompadour; par M. Berard. A Paris ,
-chez Deffaint & Saillant , rue Saint Jean de
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Beauvais ; chez Prault fils , quai de Conti ;
& chez Lambert , à côté de la Comédie
Françoife. 1755.
L'Auteur s'étonne avec raifon qu'on lui
ait laiffé la gloire de traiter le premier de
cet art , fur-tout dans un fiécle où le chant
eſt l'art à la mode , & domine au point
qu'il fait des enthouſiaftes , & forme des
fectes. M. Berard n'a rien épargné pour
s'en inftruire à fond , il ne ſe contente
pas d'en parler en maître de muſique , il
en raiſonne en Phyficien ; il a fait même
exprès un cours d'anatomie pour porter
l'analyfe dans tous les organes de nos fons :
ce font fes propres termes . Pour traiter
l'ouvrage méthodiquement , il le divife en
trois parties ; dans la premiere il confidere
la voix par rapport au chant ; dans
la deuxième il regarde la prononciation &
l'articulation , eu égard au chant ; & dans
la troifiéme il a pour objet la perfection
du chant. J'attendrai que les vrais connoiffeurs
en ce genre ayent prononcé , pour
m'en expliquer plus furement d'après eux ;
je m'étendrai particulierement fur la prononciation
& l'articulation : cette partie
eft un peu plus de ma compétence ; elle
ne fe borne point à la mufique , elle intéreffe
la chaire & le barreau , ainfi que le
théatre ; elle s'étend jufques fur la converAVRIL.
1755. 77
"
fation ; il n'eft prefque point d'état , il
n'eft point d'homme du monde , qui ne
doive ou qui ne veuille en être inſtruit.
M. Berard n'eût- il fait qu'ébaucher la matiere
, le public doit lui être obligé de
l'avoir mife en queftion : le premier qui
parle d'un art a toujours un grand mérite..
OBSERVATIONS SUR LE THEATRE , dans :
lefquelles on examine avec impartialité
l'état actuel des Spectacles de Paris ; par
M. de Chevrier. A Paris , chez Debure le
jeune , quai des Auguftins , à l'image S.
Germain . 1755.
Souvent l'auteur obſerve très - bien , mais
quelquefois il eft mal informé. Par exemple
, j'ouvre fa brochure , je tombe fur un
endroit qui regarde Dancourt , & j'y lis
ces mots Dancourt a joui des plus grands
fuccès ; ramené tous les jours fur la fcene , on
l'applaudit encore : ni fes comtemporains , ni
nos fâcheux n'ont écrit contre lui. Il me permettra
de lui dire que jamais auteur dramatique
n'a été de fon vivant plus traverfé
que Dancourt. Si l'on n'a pas écrit
contre lui , c'eft moins par eftime que par
un, fentiment contraire. Ses piéces étoient
non- feulement décriées par fes camarades ,
qui les jouoient à regret , mais encore
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
méprifées du public , même en réuffiffant ;
on les mettoit alors au - deffous de leur prix ,
on les défignoit par le titre peu flateur
de Dancourades. Quoiqu'on les revoye
aujourd'hui volontiers , on les apprécie à
peu près ce qu'elles valent : on convient
affez généralement que les Bourgeoifes à la
mode , les Bourgeoifes de qualité , & le
Chevalier à la mode , font les feules qui
méritent le nom de Comédie ; les autres ne
font que des farces bien dialoguées , qui fe
reffemblent prefque toutes ; on les reconnoît
à l'indécence , c'eſt leur air de famille.
Je remercie M. de Chevrier du bien
qu'il dit de moi , mais je fuis moins allarmé
que lui des décifions tranchantes de
M. R...... Il n'appartient ni à lui , ni
à aucun particulier de regler le rang des
auteurs ; le public a lui feul ce droit : ils
doivent s'en repofer fur,fes lumieres &
fur fon équité. Il met , quoique fouvent
un peu tard , chacun à fa place. Je confeille
, en qualité d'ancien , à M. de Chevrier
& à mes autres jeunes confreres ,
d'employer plutôt leur loifir à faire des
piéces pour le théatre , qui en a beſoin ,
que des obfervations dont Paris n'a que
faire ; il n'eft que trop éclairé fur les fpectacles
, & trop initié dans nos myfteres.
Pour fon amufement & pour leur gloire ,
AVRIL. 11755 79
qu'ils étudient fon goût pour le faifir , &,
s'ils fe difputent entr'eux , que ce foit de
talent & d'envie de lui plaire.
PINOLET , ou l'Aveugle parvenu , hif
toire véritable compofée fur les faits fournis
par Pinolet lui -même , actuellement
exiftant à Paris ; en quatre parties . 1755 .
Cetet ouvrage eft d'un genre qui me dif-,
penſe d'en faire l'extrait.
ÉLÉMENS DE CHYMIE , par Herman
Boerhaave , traduit du latin , en fix volumes
in- 12 . A Paris , chez Briaffon , rue
Saint Jacques ; & chez Guillyn , quai des
Auguftins .
C'eſt un vrai préfent que le Traducteur
nous a fait. Dire que Boerhaave en eft
l'auteur , peut-on faire un plus grand éloge
de l'ouvrage ?
On trouve auffi chez Briaffon la Ma
tiere Médicale , traduite du Latin de Cartheufer
, augmentée d'une table raiſonnée,
& d'une introduction ; quatre volumes
in-1 2. ainfi que la fuite des Conſultations
de médecine , traduites du latin de M.
Hoffman : elle contient quatre volumes in-
12. les 5 , 6 , 7 & 8.
Fermer
Résumé : « LE SERIN DE CANARIE, Poëme, ouvrage dans un genre nouveau pour la [...] »
En avril 1755, plusieurs ouvrages ont été publiés, couvrant divers sujets littéraires et artistiques. 'Le Serin de Canarie' est un poème anonyme qui offre un traité complet sur l'élevage des serins. Il décrit les rôles distincts du mâle et de la femelle, mettant en garde contre les mariages précoces chez ces oiseaux. 'Considérations sur les révolutions des arts', dédié au Duc d'Orléans, explore les liens entre les empires et les arts, ainsi que les causes de leur développement ou déclin. L'Abbé Mehegan divise les arts en âges et propose des conseils pour améliorer leur progression. L''Histoire de France' par l'Abbé Velly couvre la monarchie jusqu'au règne de Louis XIV, intégrant des aspects politiques, religieux, militaires et scientifiques. 'Le Financier' est un roman épistolaire où le héros, un financier généreux, aide les malheureux et trouve une femme digne de lui. 'Voyage pittoresque des environs de Paris' décrit les maisons royales et châteaux à proximité de Paris, incluant des vers sur une fontaine. 'Les Amants philosophes' est un roman de Mlle Brohon, une jeune auteure de dix-huit ans, qui demande une critique juste et encourageante pour son œuvre. Le 'Recueil général historique et critique' compile des informations sur la ville d'Herculane, traduites fidèlement des auteurs italiens. 'Histoire d'une jeune fille sauvage' raconte l'histoire d'une fille trouvée dans les bois à l'âge de dix ans, rédigée par une dame veuve avec des contributions de M. de la Condamine. 'L'Art du chant', dédié à Madame de Pompadour, est écrit par M. Berard, qui combine des connaissances en musique et en physique pour approfondir l'étude du chant. L'ouvrage est divisé en trois parties : la voix par rapport au chant, la prononciation et l'articulation, et la perfection du chant. Le texte mentionne également des observations sur le théâtre par M. de Chevrier, qui examine l'état actuel des spectacles à Paris. L'auteur critique certaines affirmations de M. de Chevrier, notamment sur le succès de Dancourt, un dramaturge souvent décrié. Il conseille aux jeunes auteurs de se concentrer sur la création de pièces pour le théâtre plutôt que sur des observations critiques. Enfin, le texte cite des ouvrages comme 'Pinolet, ou l'Aveugle parvenu' et des traductions en français d'ouvrages scientifiques, tels que les 'Éléments de Chimie' de Herman Boerhaave.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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p. 217-239
COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Début :
Ce que nous avions annoncé dans le Mercure d'Octobre au sujet de l'Orphelin / Cette Piece est précédée d'une Epitre ou d'un Discours préliminaire adressé à [...]
Mots clefs :
Comédie-Française, Époux, Rois, Enfant, Orphelin, Mère, Sang, Mort, Maître, Nature, Vainqueur, Répliques, Empereur, Femme, Vertu, Victime, Tragédie, Palais, Gloire
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
COMEDIE FRANÇOISE.
E que nous avions annoncé dans le
Mercure d'Octobre au fujet de l'Orphelin
de la Chine , eft exactement arrivé.
L'interruption qu'il a effuyée n'a fervi
qu'à rendre fa repriſe plus brillante . L'im
preffion même nuisible ordinairement
aux pieces de Théâtre , n'a pu faire aucun
tort au fuccès de cette Tragédie. Les
Comédiens François l'ont redonnée pour
la neuvième fois le 22 Octobre , avec un
grand concours & un applaudiffement
général : l'affluence & la réuffite ont été
égales pendant toutes les repréſentations
qui ont été au nombre de dix- fept. Notre
fentiment étoit fondé fur ce qu'un rôle
intéreffant qui domine , & qui eft fupérieurement
joué , eft prefque toujours le
garand fûr d'un fuccès conftant. Il fuffic
même lui feul pour établir une piece à demeure.
Phedre , Ariane & Médée pen-
1. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
vent fervir d'exemples. Quelque beau cependant
que foit le perfonnage d'Idamé
nous ne prétendons pas qu'il doive exclure
le mérite des autres qui lui font fubordonnés.
L'extrait que nous allons faire
de l'Orphelin , prouvera que nous ne bornons
point fes beautés à celles d'un feul
rôle.
Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Cette Piece eft précédée d'une Epitre
ou d'un Difcours préliminaire adreffé à
M. le Maréchal Duc de Richelieu . L'Auteur
y déclare que l'idée de fa Tragédie
lui eft venue à la lecture de l'Orphelin de
Tchao , Tragédie Chinoife , traduite par
le P. de Prémare , & non pas Brémare ,
comme il eft imprimé dans cette épitre.
La Scene eft dans un Palais des Mandarins
, qui tient au Palais Impérial dans la
la ville de Cambalu , aujourd'hui Pekin .
Les Acteurs font au nombre de ſept. Gen
giskan , EmpereurTartare. Octar , Ofman,
guerriers Tartares. Zamti , Mandarin
lettré. Idamé , femme de Zamti. Affeli ,
attaché à Idamé. Etan , attaché à Zamti.
Idamé ouvre le premier Acte avec Affeli
dans l'inftant où le Catai eft conquis
& faccagé ; elle apprend à fa confidente en
DECEMBRE . 1755. 219
gémiffant que le deftructeur de ce vaſte
Empire
Eft un Scythe , un foldat dans la poudre élevé ,
qui vint autrefois demander un afile dans
ce même Palais , où il porte aujourd'hui
la flamme, & qu'enfin Gengiskan n'eſt autre
que Temugin qui brûla pour elle , &
qui fut rejetté par fes parens. Un refus ,
ajoute-t'elle ,
Un refus a produit les malheurs de la terre :
De nos peuples jaloux tu connois la fierté ,
De nos Arts , de nos Loix , l'augufte antiquité ;
Une Religion de tout tems épurée ,
De cent fecles de gloire une fuite avérée :
Tout nous interdifoit dans nos préventions ,
Une indigne alliance avec les Nations.
Enfin un autre hymen , un plus faint noeud m'engage
:
Le vertueux Zamti mérita mon fuffrage .
Qui l'eût cru dans ces tems de paix & de bonheur
Qu'un Scythe méprifé feroit notre vainqueur !
Voilà ce qui m'allarme , & qui me défefpere ;
J'ai refuſé la main ; je fuis épouſe & mere :
Il ne pardonne pas : il fe vit outrager ;
Et l'univers fçait trop s'il aime à fe vanger.
Affeli veut la confoler , en lui difant
que les Coréens raffemblent une armée ;
mais elle répond que tout accroît fes
frayeurs , qu'elle ignore le deftin de l'Empereur
& de la Reine , & que le dernier
fruit de leur hymen , dont l'enfance eft
confiée à fes foins , redouble encore fa
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
crainte & fa pitié . Un foible rayon d'ef
poir vient luire dans fon ame consternée.
Mon époux , ajoute- t'elle , a porté les pas
au Palais .
Une ombre de refpect pour fon faint miniſtere ,
Peut-être adoucirá ces vainqueurs forcenés.
On dit que ces Brigands aux meurtres acharnés ,
Qui rempliffent de fang la terre intimidée
Ont d'un Dieu cependant confervé quelque idée ,
Tant la nature même en toute Nation ,
Grava l'Etre fuprême & la Religion.
Zamti qui paroît , vient augmenter les
terreurs de fa femme.
J'entre , dit- il , par des détours ignorés du vulgaire.
Je vois ces vils humains , ces monftres des déferts ,
A notre auguftre maître ofer donner des fers ;
Traîner dans fon palais , d'une main fanguinaire ,
Le pere , les enfans & leur mourante mere ;
Le pillage , le meurtre environnoient ces lieux.
Ce Prince infortuné , tourne vers moi les yeux ;
Il m'appelle , il me dit , dans fa langue facrée
Du Conquérant tartare & du peuple ignorée :
Conferve au moins le jour au dernier de mes fils.
Jugez , fi mes fermens & mon coeur l'ont promis ;
Jugez , de mon devoir , quelle eft la voix preffante.
J'ai fenti ranimer ma force la guiffante,
J'ai revolé vers vous , & c.
Etan entre éperdu. Il leur apprend que
la fuite eft impoffible ; qu'une garde cruelle
y met une barriere infurmontable , &
que tout tremble dans l'esclavage , depuis
DECEMBRE. 1755 .
221
que l'Empereur, fes enfans , & fon épouse,
ont été malfacrés . Octar furvient , & met
le comble à leur effroi par ces terribles
mots qui caractériſent
fi bien un Scythe ,
& qui font toujours applaudis.
Je vous ordonne au nom du vainqueur des humains
De mettre fans tarder cet enfant dans mes mains ;
Je vais l'attendre . Allez , qu'on m'apporte ce gage.
Pour peu que vous tardiez , le fang & le carnage
Vont encore en ces lieux fignaler fon courroux ,
Et la deftruction commencera par vous.
La nuit vient , le jour fuit . Vous, avant qu'il finiffe,
Si vous aimez la vie , allez , qu'on obéiffe .
Ce perfonnage quoiqu'il agiffe peu , &
qu'il foit fubalterne , frappe plus au Théâ
tre , il a plus de phifionomie que Gengis
fon maître ; il eft vrai que le fieur de Bellecour
le rend très-bien , & fait un beau
Tartare. Idamé tremble pour les jours de
l'enfant de tant de Rois , & dit qu'elle fuivroit
leurs Souverains dans la tombe , fi
elle n'étoit retenue par l'intérêt d'un fils
unique qui a befoin de fa vie . Zamti
s'écrie :
Après l'atrocité de leur indigne fort ,
Qui pourroit redouter & refufer la mort !
Le coupable la craint , le malheureux l'appelle ,
Le brave la défie , & marche au-devant d'elle ,
Le fage qui l'attend , la reçoit fans regrets.
Idamé lui demande ce qu'il a réfolu ,
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
fon époux lui replique de garder le ferment
qu'il a fait de conferver la vie du
dernier rejetton de la tige royale , & lui
dit d'aller l'attendre auprès de cet enfant.
Zamti refté feul avec Etan , lui confie le.
funefte projet qu'il a conçu de fubftituer
fon fils à la place de l'orphelin , & de facrifier
fon propre fang pour fauver celui
de fes Rois. Après avoir fait jurer à ce
confident qu'il tiendra ce fecret enfeveli ,
il le charge du foin d'aller cacher ce dépôt
précieux dans le fein des tombeaux bâtis
par leurs Empereurs , en attendant qu'il
puiffe faifir l'inftant de le remettre au chef
de la Corée. On ne peut pas mettre plus
d'intérêt dans un premier Acte.
Zamti qui a fermé cet Acte , commence
feul le fecond : fes entrailles font déchirées
; il dis dans fes cruelles allarmes.
O! mon fils , mon cher fils , as-tu perdu le jour à
Aura-t'on confommé ce fatal facrifice ?
Je n'ai pu de ma main te conduire au fupplice.
Etan paroît , & lui apprend qu'il a caché
l'Orphelin dans les tombeaux de fes
peres . Il l'inftruit en même tems que dans
l'abfence d'Idamé , on a conduit fon fils
à leurs vainqueurs barbares. Ah ! s'écrie
alors Zamti qui craint les reproches de
fon épouse .
DECEMBRE. 1755 . 223
Ah ! du moins , cher Etan , fi tu pouvois lui dire
Que nous avons livré l'héritier de l'Empire ,
Que j'ai caché mon fils , qu'il eft en fûreté !
Impofons quelque tems à fa crédulité.
Hélas ! la vérité fi fouvent eft cruelle ;
On l'aime & les humains font malheureux par elle .
On ne peut pas mieux excufer la néceffité
d'un menfonge . Etan fort , Idamé entre
défolée , & forme avec fon mari la
fcene la plus forte & la plus intéreffante :
elle l'eft au point qu'il faudroit la tranſcrire
entiere pour en rendre toutes les beautés
. Eh ! comment rendre d'ailleurs l'action
admirable , & le jeu accompli de l'Acrice
! Il faut voir Mlle Clairon. Il faut l'enrendre
dans ce rôle , pour juger de fa perfection.
Idamé s'écrie en arrivant.
"
Qu'ai-je vu qu'a- t'on fait ? Barbare , eft- il pof
fible ?
L'avez- vous commandé ce facrifice horrible ?
•
Quoi? fur toi , la nature a fi peu de pouvoir?
Zamti répond.
Elle n'en a que trop , mais moins que mon devoir
Et je dois plus au fang de mon malheureux maître,
Qu'à cet enfant obfcur à qui j'ai donné l'être.
1 Idamé réplique.
Non , je ne connois point cette horrible vertu .
J'ai vu nos murs en cendres , & ce trône abattu ;
J'ai pleuré de nos Rois les difgraces affreufes :
Mais par quelles fureurs encor plus douloureuſes ,
Veux- tu de ton époufe , avançant le trépas ,
Kiv ..
124 MERCURE DE FRANCE.
Livrer le fang d'un fils qu'on ne demande pas ?
Ces Rois enfèvelis , difparus dans la poudre ,
Sont-ils pour toi des Dieux dont tu craignes la
foudre ?
A ces dieux impuiffans , dans la tombe endormis
As- tu fait le ferment d'affaffiner ton fils ?
Hélas ! grands & petits , & fujets & Monarques ,
Diftingués un moment par de frivoles marques ,
Egaux par la nature , égaux par le malheur,
Tout mortel eft charge de la propre douleur :
Sa peine lui faffit ; & dans ce grand naufrage ,
Raflembler nos débris , voilà notre partage.
Où ferois- je ? grand dieu ! fi ma crédulité
Eu: tombé dans le piége à mes pas préfenté.
Auprès du fils des Rois fi j'étois demeurée ,
La victime aux bourreaux alloit être livrée :
Je ceffois d'être mere ; & le même couteau ,
Sur le corps de mon fils , me plongeoit au tombeau.
Graces à mon amour , inquiete , troublée ,
A ce fatal berceau l'inftinet m'a rappellée.
J'ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ;
Mes mains l'ont arraché des mains des raviſſeurs.
Barbare, ils n'ont point eu ta fermeté cruelle !
J'en ai chargé foudain cette eſclave fidelle ,
Qui foutient de fon lait fes miférables jours,
Ces jours qui périſſoient fans moì , ſans mon ſecours
;
J'ai confervé le fang du fils & de la mere ,
Et j'ofe dire encor de fon malheureux pere.
Zamti perfifte à vouloir immoler fon
fils. Elle s'y oppofe toujours en mere intrepide.
Son mari lui reproche alors de trahir
à la fois , le Ciel , l'Empire . & le fang de
fes Rois. Idamé lui fait cette réponſe admirable.
t
DECEMBRE . 1755. 225
De mes Rois : va , te dis- je , ils n'ont rien à prétendre
,
Je ne dois point mon fang en tribut à leur cendre.
Va , le nom de fujet n'eft pas plus faint pour nous,
Que ces noms fi facrés & de pere & d'époux.
La nature & l'hyinen , voilà les loix premieres ,
Les devoirs , les liens des Nations entieres :
Ces loix viennent des dieux , le reſte eft des humains
.
Ne me fais point hair le fang des Souverains.
Oui , fauvons l'Orphelin d'un vainqueur homicide
,
Mais ne le fauvons pas au prix d'un parricide.
Que les jours de mon fils n'achetent point fes
jours.
Loin de l'abandonner , je vole à fon fecours.
Je prens pitié de lui ; prends pitié de toi- même ,
De ton fils innocent , de la mere qui t'aime.
Je ne menace plus : je tombe à res genoux.
O pere infortuné , cher & cruel époux ,
Pour qui j'ai méprifé , tu t'en fouviens peut être,
Ce mortel qu'aujourd'hui le fort a fait ton maître!
Accorde moi mon fils , accorde moi ce fang
Que le plus pur amour a formé dans mon flanc ;
Et ne réfifte point au cri terrible & ter dre
Qu'à tes fens défolés l'amour a fait entendre.
Le fier Octar vient les interrompre , il
annonce l'arrivée de Gengiskan , & ordons
ne à fes foldats de fuivre les pas du Mandarin
& de fa femme ; de faifir l'enfant
qu'elle a repris , & d'apporter la victime
aux pieds de leur maître. Zamti promet de
la livrer, & Idamé déclare qu'on ne l'obtiendra
qu'avec la vie.
K v
226 MERCURE DE FRANCE.
Gengis paroît environné de fes guer
riers , & leur dit .
Que le glaive fe cache , & que la mort s'arrête ;
Je veux que les vaincus refpirent déformais.
J'envoiai la terreur , & j'apporte la paix :
La mort du fils des Rois fuffit à ma vengeance.
Qu'on ceffe de livrer aux flammes , au pillage ,
Ces archives de loix , ce vafte amas d'écrits ,
Tous ces fruits du génie , obiets de vos mépris .
Si l'erreur les dicta , cette erreur m'eft utile ;
Elle occupe ce peuple , & le rend plus docile.
Il renvoie fa fuite , & demeuré feul
avec Octar , il lui avoue qu'au comble
des grandeurs , le fouvenir d'une femme
qui avoit refufé fa main , lui revient dans
la penfée , qu'elle le pourfuit jufqu'au feint
de la victoire , mais qu'il veur l'oublier.
Ofman vient l'informer que la victime
alloit être égorgée , lorfqu'un événement
imprévu a fufpendu fon trépas. Dans ce
moment , dit-il ,
Une femme éperdue , & de larmes baignée
Arrive , tend les bras à la garde indignée ;
Et nous furprenant tous par fes cris forcenés ,
Arrêtez , c'est mon fils que vous affaffinez .
C'est mon fils , on vous trompe au choix de la
victime.
Cependant fon époux devant nous appellé .
De nos Rois , a - t'il dit , voilà ce qui nous refte
Frappez , voilà le fang que vous me demandez.
DECEMBRE . 1755. 227
Olman ajoute que dans ce doute confus ,
il revient demander à fon Empereur de
nouveaux ordres. Gengis charge Octar
d'interroger ce couple audacieux , & d'arracher
la vérité de leur bouche . Il ordonne
à fes autres guerriers d'aller chacun à
fon pofte , & d'y veiller fidelement de
peur d'une furprife de la part des Coréens.
Ce fecond Acte eft fi plein de chaleur
qu'on en eût fait un beau quatrieme : 'peutêtre
même que l'action y eft trop avancée ,
& qu'elle prend fur celle des Actes fuivans
, qui font un peu vuides , & qui ont
befoin des détails dont ils font embellis.
Gengis rentre pour revenir : il ouvre le
troifieme Acte , & demande à Ofnan fi
l'on a éclairci l'impofture de ces captifs.
Ce dernier lui répond qu'à l'afpect des
tourmens , le Mandarin perfifte dans fon
pemier aveu , & que fa femme , dont les
larmes augmentent la beauté , demande à
fe jetter aux pieds de Gengiskan . Elle paroît
; ce Conquérant eft frappé de fes traits ;
il la reconnoît pour cet objet qu'il a autrefois
adoré. Cette fcene ne tient pas tout ce
qu'elle promet . Gengis dit à Idamé de fe
raffurer ; que fon Empereur oublie l'affront
qu'elle a fait à Temugin ; que le dernier
rejetton d'une race ennemie eft la
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
feule victime qu'il demande ; qu'il faut
qu'on la lui livre , & qu'elle importe à fa
fureté ; qu'ldamé ne doit rien craindre
pour fon fils , & qu'il l'a prend fous fa
garde. Mais , ajoute- t'il , je veux être inftruit
de la vérité .
Quel indigne artifice ofe-t'on m'oppoſer
De vous , de votre époux , qui prétend m'impofer?
Il interroge cet époux qui eft amené devant
lui. Zamti répond qu'il a rempli fon
devoir. Gengis ordonne aux fiens qu'on
faififfe l'enfant que cet efclave a remis en
leurs mains : la tendre Idamé s'y oppofe :
le Tyran impatient , luidit de l'éclaircir fur
l'heure , ou qu'on va immoler la victime .
Eh bien ! s'écrie - t'elle , mon fils l'emporte.
Mon époux a livré ce fils .
Je devois l'imiter , mais enfin je ſuis mere;
Mon ame eft au-deffous d'un fi cruel effort.
Je n'ai pu , de mon fils , confentir à la mort.
Hélas ! au défefpoir que j'ai trop fait paroître ,
Une mere ailément pouvoit fe reconnoître..
Voyez , de cet enfant , le pere confondu ,
Qui ne vous a trahi qu'à force de vertu .
L'un n'attend fon falut que de fon innocence ,
Et l'autre eft refpectable alors qu'il vous offenfe.
Ne puniffez que moi , qui trahis à la fois
Et l'époux que j'admire , & le fang de nos Rois.
Digne époux , digne objet de toute ma tendreffe,
La pitié maternelle eft ma feule foibleffe ,
Mon fort fera le tien : Je meurs , fi tu péris :
Pardonne-moi du moins d'avoir ſauvé ton fils..
DECEMBRE. 1755. L2F
Je t'ai tout pardonné , lui répond Zamsi
, je n'ai plus rien à craindre pour le
fang de mon Roi. Ses jours font en fureté . Ils
ne le font pas , le récrie Gengis furieux.
Va réparer ton crime , ou fubir le trépas.
Zamti lui fait cette belle réplique.
Le crime eft d'obéir à des ordres injuftes ..
Tu fus notre vainqueur , & tu n'es pas mon Roi.
Si j'étois ton fujet , je te ferois fidelle.
Arrache-moi la vie , & refpecte mon zele.
Je t'ai livré mon fils , j'ai pu te l'immoler.
Penſes-tu que pour moi , je puifle encor trembler ?
Gengis commande qu'on l'entraîne :
Idamé veut le fléchir ; mais il lui ordonne
de fuivre fon mari . Comme elle infifte
il lui dit :
Allez , fi jamais la clémence
Dans mon coeur , malgré moi , pouvoit encor
entrer.
Vousfentez quels affronts il faudroit réparer.
Seul avec Octar , il fait éclater fon dépit
& fon amour. Son confident combat
cette flâme qu'il ne conçoit pas . Ofman
revient lui apprendre qu'Idamé & Zamti
refufent de découvrir l'azyle qui cache.
l'Orphelin , & qu'ils preffent tous deux
que la mort les uniffe. Gengis l'interrompt ,
& lui commande de voler vers Idamé , &c.
de l'affurer que fes jours font facrés & font
230 MERCURE DE FRANCE.
chers à fon maitre. Octar lui demande
quels ordres il veut donner fur cet enfant
des Rois qu'on cache à fa vengeance. Aucun
, répond- t'il .
Je veux qu'Idamé vive ; ordonne tout le refte.
Quel est votre efpoir , lui réplique
Octar ? Gengis termine l'Acte , en lui
difant :
D'être aimé de l'ingrate , ou de me venger d'elle ,
De la punir : tu vois ma foibleffe nouvelle .
Emporté , malgré moi , par de contraires voeux ,
Je frémis & j'ignore encor ce que je veux.
Gengis ouvre encore le quatrieme Acte,
& ordonne aux fiens de fe rendre aux pieds
des murs , en difant que l'infolent Coréen a
proclamé Roi cet enfant malheureux , mais
qu'il va marcher contr'eux fa tête à la main ;
qu'il a trop différé fa mort , & qu'il veut
enfin fans délai que Zamti lui obéiffe. Il
nous paroît que le commencement de cet
Acte fait le cercle , & retourne fur le
troisieme . Octar vient encore dire que le
Mandarin eft inflexible. Gengis s'écrie
étonné .
Quels font donc ces humains que mon bonheur
maîtrife !
A fon Roi qui n'eft plus , immolant la nature ,
L'un voit périr fon fils fans crainte & fans mur
mure ,
DECEMBRE. 1755.234
L'autre pour fon époux eft prête à s'immoler,
Rien ne peut les fléchir , rien ne les fait trembler..
Je vois un peuple antique , induftrieux , immenfes
Ses Rois fur la fageffe ont fondé leur puiffance ;
De leurs voifins foumis , heureux Législateurs ,
Gouvernant fans conquête , & regnant par les
moeurs.
Le ciel ne nous donna que la force en partage.
Nos Arts font les combats , détruire eft notre ou
vrage.
Ah ! de quoi m'ont fervi tant de fuccès divers !
Quel fruit me revient-il des pleurs de l'univers !
Nous rougiffons de fang le char de la victoire.
Peut-être qu'en effet il eft une autre gloire.
Mon coeur eft en fecret jaloux de leurs vertus ,
Et vainqueur , je voudrois égaler les vaincus.
Octar combat le fentiment de fon Maître
avec une franchife militaire , & lui dit :
Quel mérite ont des arts , enfans de la moleffe ,
Qui n'ont pu les fauver des fers & de la mort ?
Le foible eft destiné pour fervir le plus fort.
Tout céde fur la terre aux travaux , au courage
Mais c'est vous qui cédez & fouffrez un outrage.
Il ajoute que fes compagnons en murmurent
tout haut : Gengis lui répond :
Que l'on cherche Idamé . Sur ce qu'Octar infifte
: il lui replique en defpote.
Obéis.
De ton zele hardi réprime la rudeffe :
Je veux que mes fujets refpectent ma foibleffe.
Gengis feul , fe livre à tout fon amour ;
en témoignant fon mépris pour les monf232
MERCURE DE FRANCE.
tres cruels qui font à fa fuite. Idamé paroit
, il lui offre fon trône avec fa main.
Le divorce , dit-il , par mes loix eft permis ,
Et le vainqueur du monde à vous feule eft foumis.
S'il vous fut odieux , le trône a quelques charmes;
Et le bandeau des Rois peut effuyer des larmes.
La vertueufe Idamé lui répond avec une
noble ingénuité , que dans le tems qu'il
n'étoit que Temugin , elle auroit accepté
fa main qui étoit pure alors , fi fes parens
l'avoient agréé. Mais , ajoute-t'elle :
Mon hymen eft un noeud formé par le ciel même.
Mon époux m'eft facré ; je dirai plus : Je l'aime :
Je le préfere à vous , au trône , à vos grandeurs.
Pardonnez mon aveu , mais reſpectez nos moeurs :
Ne penfez pas non plus que je mette ma gloire
A remporter fur vous cette illuftre victoire ;
A braver un vainqueur , à tirer vanité
De ces juftes refus qui ne m'ont point couté.
Je remplis mon devoir , & je me rends juftice:
Je ne fais point valoir un pareil facrifice.
Portez ailleurs les dons que vous me propofez ;
Détachez- vous d'un coeur qui les a méprifez ;
Et puifqu'il faut toujours quidamé vous implore ,
Permettez qu'à jamais mon époux les ignore .
De ce foible triomphe il feroit moins flatté ,
Qu'indigné de l'outrage à ma fidélité .
Gengis lui dit en la quittant :
Quand tout nous uniffoit , vos loix que je dérefte
Ordonnerent ma honte & votre hymen funefte ;
Je les anéantis , je parle , c'eft affez ;
DECEMBRE 1755. 233
Imitez l'univers , Madame , obéiffez .
Mes ordres font donnés , & votre indigne époux
Doit remettre en mes mains votre Empereur &
vous .
Leurs jours me répondront de votre obéiffance.
Idamé gemit de fa cruelle pofition . Affeli
moins févere , lui confeille de fe relâcher
un peu de cette extrême aufterité
pour affurer les jours de fon mari , &
le bien de l'Empire . Zamti furvient , & lui
déclare qu'elle feule refte à l'Orphelin dans
l'Univers , que c'eft à elle à lui conferver
la vie , ainfi qu'à fon fils. Epoufe le Tyran
, pourſuit il.
Ta ferviras de mere à ton Roi malheureux.
Regne , que ton Roi vive , & que ton époux meure.
Elle l'interrompt , & lui dit :
Me connois-tu ? veux-tu que ce funefte rang
Soit le prix de ma honte , & le prix de ton fanga
Penfes- tu que je fois moins époufe que mere ?
Tu t'abules , cruel , & ta vertu févere
A commis contre toi deux crimes en un jour ,
Qui font frémir tous deux la nature & l'amour.
Barbare envers ton fils , & plus envers moi -même.
Ne te fouviens-tu plus qui je fuis , & qui t'aime ?
Crois-moi : le jufte ciel daigne mieux m'inſpirer ;
Je puis fauver mon Roi fans nous deshonorer.
Soit amour , foit mépris , le Tyran qui m'offenfe,
Sur moi , fur mes deffeins , n'eft pas en défiance:
Dans ces remparts fumans , & de fang abbreuvés,
234 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis libre , & mes pas ne font pas obfervés.
Le Chef des Coréens s'ouvre un fecret paffage
Non loin de ces tombeaux , où ce précieux gage ,
A l'ail qui le pourfuit , fut caché par tes mains.
De ces tombeaux facrés je fçais tous les chemins;
Je cours y ranimer fa languiffante vie,
Le rendre aux défenfeurs armés pour la patrie ;
Le porter en mes bras dans leurs rangs belliqueux
,
Comme un préfent d'un Dieu qui combat avec
eux.
Tu mourras , je le fçais ; mais , tout couverts de
gloire
Nous laifferons de nous une illuftre mémoire,
Mettons nos noms obfcurs au rang des plus
grands noms :
Et juge fi mon coeur a fuivi tes leçons .
Zamti tranfporté , s'écrie avec juftice,
Idamé , ta veftu l'emporte ſur la mienne !
En effet , cette vertu eft puifée dans la
nature & dans la raifon. Elle forme le
véritable héroïfme , qui honore l'humanité
fans en fortir. Tout grand qu'il eft ,
nous fentons que notre efpece en eft capable.
La vertu de Zamti tient plus au
préjugé. C'est une grandeur d'ame qui dégenere
en fanatifme , & qui eft d'autant
moins vraie , qu'elle bleffe les loix primitives
, & qu'elle excede nos forces. Voilà
pourquoi le caractere d'Idamé paroît fupérieur
à celui de Zamti , & nous intéreffe
davantage , même à la lecture.
DECEMBRE. 1755. 235
Idamé & Affeli commencent le cinquieme
Acte . Idamé a été arrêtée dans fa fuite
avec l'Orphelin. Elle eft captive une feconde
fois , & n'a plus d'efpoir que dans
la mort . Octar vient lui dire d'attendre,
l'Empereur qui veut lui parler , & qui paroit
un moment après . Gengis éclate en
reproches , & finit par preffer Idamé de
s'unir à lui , ce n'eft qu'à ce prix , dit-il ,
que je puis pardonner , & changer les châtimens
en bienfaits tout dépend d'un mor.
Prononcez fans tarder , fans feinte , fans détour ,
Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.
Idamé qui foutient fon noble caractere
jufqu'au bout , lui répond ,
L'un & l'autre aujourd'hui feroit trop condamnable
,
Votre haine eft injufte & votre amour coupable.
Cet amour eft indigne , & de vous & de moi :
Vous me devez juftice ; & fi vous êtes Roi ,
Je la veux , je l'attens pour moi contre vous-mê
me.
Je fuis loin de braver votre grandeur fuprême ;
Je la rappelle en vous , lorfque vous l'oubliez
Et vous-même en fecret vous me juftifiez .
Vous choififfez ma haine , réplique - t'il ,
vous l'aurez .
Votre époux , votre Prince & votre fils , cruelle,
Vont payer de leur fang votre fierté rebelle.
Ce mot , que je voulois , les a tous , condamés.
236 MERCURE DE FRANCE.
C'en est fait , & c'eſt vous qui les affaffinez .
Idamé tombe alors aux pieds de fon
maître , & lui demande une grace à genoux
. Il lui ordonne de fe lever & de déclarer
ce qu'elle veur. Elle le fupplie de
permettre qu'elle ait un entretien fecret
avec fon mari . Gengis le lui accorde , en
difant ;
Non , ce n'étoit pas lui qu'il falloit confulter !
Il m'enleva fon Prince , il vous a poffedée .
Que de crimes ! fa grace eft encore accordée .
Qu'il la tienne de vous , qu'il vous doive fon
fort .
Préfentez à fes yeux le divorce ou la mort.
Il la laiffe . Zamti paroît , elle lui dit :
la mort la plus honteufe t'attend . Ecoutemoi
:
Ne fçavons- nous mourir que par l'ordre d'un Roi ?
Les taureaux aux autels tombent en facrifice ;
Les criminels tremblans font traînés au fupplice
Lés mortels généreux difpofent de leur fort ;
Pourquoi des' mains d'un maître attendre ici la
mort
L'homme étoit -il donc né pour tant de dépendancea
De nos voiſins altiers imitons la conftance.
De la nature humaine ils foutiennent les droits ,
Vivent libres chex eux , & meurent à leur choix .
Un affront leur fuffit pour fortir de la vie ,
Er plus que le néant ils craignent l'infâmie.
Le hardi Japonnois n'attend pas qu'au cercueil
Un Defpote infolent le plonge d'un coup d'oeil.
DECEMBRE. 1755 . 237
Nous avons enfeigné ces braves Infulaires :
Apprenons d'eux enfin des vertus néceffaires .
Scachons mourir comme eux.
Son époux l'approuve ; mais ajoutet'il
, que pouvons - nous feuls & défarmés ?
Idamé tire un poignard qu'elle lui préfente
, en lui difant :
Tiens , fois libre avec moi , frappe , & délivrenous.
J'ai tremblé que ma main , mal affermie encore ,
Ne portât fur moi- même un coup mal affuré,
Enfonce dans ce coeur un bras moins égaré,
Immole avec courage une époufe fidelle ,
Tout couvert de mon fang tombe , & meurs auprès
d'elle.
Qu'à mes derniers momens j'embraffe mon époux;
Que le Tyran le voie , & qu'il en foit jaloux.
Zamti prend le poignard , en tremblant,
il balance ; & comme il veut s'en frapper ,
Gengis arrive à propos pour le défarmer .
O ciel ! s'écrie til , qu'alliez- vous faire ?
Idamé lui replique :
Nous délivrer de toi , finir notre mifere ,
A tant d'atrocités dérober notre fort.
Zamti ajoute :
Veux-tu nous envier juſques à notre mort ?
Oui , lui dit Gengis , que tant de vertu
fubjugue :
Je rougis fur le trône où n'a mis la victoire ,
D'être au- deſſous de vous au milieu de ma gloire;
238 MERCURE DE FRANCE.
En vain par mes exploits j'ai fçu me fignaler :
Vous m'avez avili ; je veux vous égaler.
J'ignorois qu'un mortel pût fe dompter lui-même.
Je l'apprens ; je vous dois cette grandeur fuprême.
Jouiffez de P'honneur d'avoir pu me changer :
Je viens vous réunir , je viens vous protéger.
Veillez , heureux époux , fur l'innocente vie
De l'enfant de vos Rois , que ma main vous con."
fie.
Par le droit des combats j'en pouvois difpofer :
Je vous remets ce droit dont j'allois abuſer.
Croyez qu'à cet enfant heureux dans fa mifere ,
Ainfi qu'à votre fils , je tiendrai lieu de pere .
Vous verrez fi l'on peut fe fier à ma foi.
Je fus un conquerant , vous m'avez fait un Roi.
Zamti pénetré d'un retour fi génereux ,
dit à ce Conquerant :
Ah ! vous ferez aimer votre joug aux vaincus.
Idamé tranfportée de joie & de furprife
, lui demande à fon tour.
Qui peut vous infpirer ce deffein ?
Gengis lui répond par ce mot , qui termine
le vers & la piece.
Vos vertus.
Ce dénouement eft très - applaudi , &
fait d'autant plus de plaifir qu'il finit la
tragédie fans effufion de fang. On doit dire
à la louange des Comédiens François ,
qu'ils n'ont rien épargné pour la mettre
au théatre avec tout l'éclat qu'elle mérite.
Ils y ont même obſervé le coſtume autant
DECEMBRE . 1755. 239
qu'il eft poffible de le fuivre. Mlle Clairon
faite pour fervir de modele , a ofé la premiere
fupprimer le panier. Mlle Hus à eu
le courage de l'imiter ; elles y ont gagné :
tout Paris a approuvé le changement , &
ne les a trouvées que plus aimables.
Les mêmes Comédiens vont remettre
fucceffivement les Troyennes & Philoctete
de M. de Châteaubrun , en attendant Andromaque
& Aftianax , tragédie nouvelle
du même Auteur. Le cothurne eft riche
cette année , & promet à ce théatre un
heureux hyver.
E que nous avions annoncé dans le
Mercure d'Octobre au fujet de l'Orphelin
de la Chine , eft exactement arrivé.
L'interruption qu'il a effuyée n'a fervi
qu'à rendre fa repriſe plus brillante . L'im
preffion même nuisible ordinairement
aux pieces de Théâtre , n'a pu faire aucun
tort au fuccès de cette Tragédie. Les
Comédiens François l'ont redonnée pour
la neuvième fois le 22 Octobre , avec un
grand concours & un applaudiffement
général : l'affluence & la réuffite ont été
égales pendant toutes les repréſentations
qui ont été au nombre de dix- fept. Notre
fentiment étoit fondé fur ce qu'un rôle
intéreffant qui domine , & qui eft fupérieurement
joué , eft prefque toujours le
garand fûr d'un fuccès conftant. Il fuffic
même lui feul pour établir une piece à demeure.
Phedre , Ariane & Médée pen-
1. Vol. K
218 MERCURE DE FRANCE.
vent fervir d'exemples. Quelque beau cependant
que foit le perfonnage d'Idamé
nous ne prétendons pas qu'il doive exclure
le mérite des autres qui lui font fubordonnés.
L'extrait que nous allons faire
de l'Orphelin , prouvera que nous ne bornons
point fes beautés à celles d'un feul
rôle.
Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Cette Piece eft précédée d'une Epitre
ou d'un Difcours préliminaire adreffé à
M. le Maréchal Duc de Richelieu . L'Auteur
y déclare que l'idée de fa Tragédie
lui eft venue à la lecture de l'Orphelin de
Tchao , Tragédie Chinoife , traduite par
le P. de Prémare , & non pas Brémare ,
comme il eft imprimé dans cette épitre.
La Scene eft dans un Palais des Mandarins
, qui tient au Palais Impérial dans la
la ville de Cambalu , aujourd'hui Pekin .
Les Acteurs font au nombre de ſept. Gen
giskan , EmpereurTartare. Octar , Ofman,
guerriers Tartares. Zamti , Mandarin
lettré. Idamé , femme de Zamti. Affeli ,
attaché à Idamé. Etan , attaché à Zamti.
Idamé ouvre le premier Acte avec Affeli
dans l'inftant où le Catai eft conquis
& faccagé ; elle apprend à fa confidente en
DECEMBRE . 1755. 219
gémiffant que le deftructeur de ce vaſte
Empire
Eft un Scythe , un foldat dans la poudre élevé ,
qui vint autrefois demander un afile dans
ce même Palais , où il porte aujourd'hui
la flamme, & qu'enfin Gengiskan n'eſt autre
que Temugin qui brûla pour elle , &
qui fut rejetté par fes parens. Un refus ,
ajoute-t'elle ,
Un refus a produit les malheurs de la terre :
De nos peuples jaloux tu connois la fierté ,
De nos Arts , de nos Loix , l'augufte antiquité ;
Une Religion de tout tems épurée ,
De cent fecles de gloire une fuite avérée :
Tout nous interdifoit dans nos préventions ,
Une indigne alliance avec les Nations.
Enfin un autre hymen , un plus faint noeud m'engage
:
Le vertueux Zamti mérita mon fuffrage .
Qui l'eût cru dans ces tems de paix & de bonheur
Qu'un Scythe méprifé feroit notre vainqueur !
Voilà ce qui m'allarme , & qui me défefpere ;
J'ai refuſé la main ; je fuis épouſe & mere :
Il ne pardonne pas : il fe vit outrager ;
Et l'univers fçait trop s'il aime à fe vanger.
Affeli veut la confoler , en lui difant
que les Coréens raffemblent une armée ;
mais elle répond que tout accroît fes
frayeurs , qu'elle ignore le deftin de l'Empereur
& de la Reine , & que le dernier
fruit de leur hymen , dont l'enfance eft
confiée à fes foins , redouble encore fa
Kij
220 MERCURE DE FRANCE .
crainte & fa pitié . Un foible rayon d'ef
poir vient luire dans fon ame consternée.
Mon époux , ajoute- t'elle , a porté les pas
au Palais .
Une ombre de refpect pour fon faint miniſtere ,
Peut-être adoucirá ces vainqueurs forcenés.
On dit que ces Brigands aux meurtres acharnés ,
Qui rempliffent de fang la terre intimidée
Ont d'un Dieu cependant confervé quelque idée ,
Tant la nature même en toute Nation ,
Grava l'Etre fuprême & la Religion.
Zamti qui paroît , vient augmenter les
terreurs de fa femme.
J'entre , dit- il , par des détours ignorés du vulgaire.
Je vois ces vils humains , ces monftres des déferts ,
A notre auguftre maître ofer donner des fers ;
Traîner dans fon palais , d'une main fanguinaire ,
Le pere , les enfans & leur mourante mere ;
Le pillage , le meurtre environnoient ces lieux.
Ce Prince infortuné , tourne vers moi les yeux ;
Il m'appelle , il me dit , dans fa langue facrée
Du Conquérant tartare & du peuple ignorée :
Conferve au moins le jour au dernier de mes fils.
Jugez , fi mes fermens & mon coeur l'ont promis ;
Jugez , de mon devoir , quelle eft la voix preffante.
J'ai fenti ranimer ma force la guiffante,
J'ai revolé vers vous , & c.
Etan entre éperdu. Il leur apprend que
la fuite eft impoffible ; qu'une garde cruelle
y met une barriere infurmontable , &
que tout tremble dans l'esclavage , depuis
DECEMBRE. 1755 .
221
que l'Empereur, fes enfans , & fon épouse,
ont été malfacrés . Octar furvient , & met
le comble à leur effroi par ces terribles
mots qui caractériſent
fi bien un Scythe ,
& qui font toujours applaudis.
Je vous ordonne au nom du vainqueur des humains
De mettre fans tarder cet enfant dans mes mains ;
Je vais l'attendre . Allez , qu'on m'apporte ce gage.
Pour peu que vous tardiez , le fang & le carnage
Vont encore en ces lieux fignaler fon courroux ,
Et la deftruction commencera par vous.
La nuit vient , le jour fuit . Vous, avant qu'il finiffe,
Si vous aimez la vie , allez , qu'on obéiffe .
Ce perfonnage quoiqu'il agiffe peu , &
qu'il foit fubalterne , frappe plus au Théâ
tre , il a plus de phifionomie que Gengis
fon maître ; il eft vrai que le fieur de Bellecour
le rend très-bien , & fait un beau
Tartare. Idamé tremble pour les jours de
l'enfant de tant de Rois , & dit qu'elle fuivroit
leurs Souverains dans la tombe , fi
elle n'étoit retenue par l'intérêt d'un fils
unique qui a befoin de fa vie . Zamti
s'écrie :
Après l'atrocité de leur indigne fort ,
Qui pourroit redouter & refufer la mort !
Le coupable la craint , le malheureux l'appelle ,
Le brave la défie , & marche au-devant d'elle ,
Le fage qui l'attend , la reçoit fans regrets.
Idamé lui demande ce qu'il a réfolu ,
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
fon époux lui replique de garder le ferment
qu'il a fait de conferver la vie du
dernier rejetton de la tige royale , & lui
dit d'aller l'attendre auprès de cet enfant.
Zamti refté feul avec Etan , lui confie le.
funefte projet qu'il a conçu de fubftituer
fon fils à la place de l'orphelin , & de facrifier
fon propre fang pour fauver celui
de fes Rois. Après avoir fait jurer à ce
confident qu'il tiendra ce fecret enfeveli ,
il le charge du foin d'aller cacher ce dépôt
précieux dans le fein des tombeaux bâtis
par leurs Empereurs , en attendant qu'il
puiffe faifir l'inftant de le remettre au chef
de la Corée. On ne peut pas mettre plus
d'intérêt dans un premier Acte.
Zamti qui a fermé cet Acte , commence
feul le fecond : fes entrailles font déchirées
; il dis dans fes cruelles allarmes.
O! mon fils , mon cher fils , as-tu perdu le jour à
Aura-t'on confommé ce fatal facrifice ?
Je n'ai pu de ma main te conduire au fupplice.
Etan paroît , & lui apprend qu'il a caché
l'Orphelin dans les tombeaux de fes
peres . Il l'inftruit en même tems que dans
l'abfence d'Idamé , on a conduit fon fils
à leurs vainqueurs barbares. Ah ! s'écrie
alors Zamti qui craint les reproches de
fon épouse .
DECEMBRE. 1755 . 223
Ah ! du moins , cher Etan , fi tu pouvois lui dire
Que nous avons livré l'héritier de l'Empire ,
Que j'ai caché mon fils , qu'il eft en fûreté !
Impofons quelque tems à fa crédulité.
Hélas ! la vérité fi fouvent eft cruelle ;
On l'aime & les humains font malheureux par elle .
On ne peut pas mieux excufer la néceffité
d'un menfonge . Etan fort , Idamé entre
défolée , & forme avec fon mari la
fcene la plus forte & la plus intéreffante :
elle l'eft au point qu'il faudroit la tranſcrire
entiere pour en rendre toutes les beautés
. Eh ! comment rendre d'ailleurs l'action
admirable , & le jeu accompli de l'Acrice
! Il faut voir Mlle Clairon. Il faut l'enrendre
dans ce rôle , pour juger de fa perfection.
Idamé s'écrie en arrivant.
"
Qu'ai-je vu qu'a- t'on fait ? Barbare , eft- il pof
fible ?
L'avez- vous commandé ce facrifice horrible ?
•
Quoi? fur toi , la nature a fi peu de pouvoir?
Zamti répond.
Elle n'en a que trop , mais moins que mon devoir
Et je dois plus au fang de mon malheureux maître,
Qu'à cet enfant obfcur à qui j'ai donné l'être.
1 Idamé réplique.
Non , je ne connois point cette horrible vertu .
J'ai vu nos murs en cendres , & ce trône abattu ;
J'ai pleuré de nos Rois les difgraces affreufes :
Mais par quelles fureurs encor plus douloureuſes ,
Veux- tu de ton époufe , avançant le trépas ,
Kiv ..
124 MERCURE DE FRANCE.
Livrer le fang d'un fils qu'on ne demande pas ?
Ces Rois enfèvelis , difparus dans la poudre ,
Sont-ils pour toi des Dieux dont tu craignes la
foudre ?
A ces dieux impuiffans , dans la tombe endormis
As- tu fait le ferment d'affaffiner ton fils ?
Hélas ! grands & petits , & fujets & Monarques ,
Diftingués un moment par de frivoles marques ,
Egaux par la nature , égaux par le malheur,
Tout mortel eft charge de la propre douleur :
Sa peine lui faffit ; & dans ce grand naufrage ,
Raflembler nos débris , voilà notre partage.
Où ferois- je ? grand dieu ! fi ma crédulité
Eu: tombé dans le piége à mes pas préfenté.
Auprès du fils des Rois fi j'étois demeurée ,
La victime aux bourreaux alloit être livrée :
Je ceffois d'être mere ; & le même couteau ,
Sur le corps de mon fils , me plongeoit au tombeau.
Graces à mon amour , inquiete , troublée ,
A ce fatal berceau l'inftinet m'a rappellée.
J'ai vu porter mon fils à nos cruels vainqueurs ;
Mes mains l'ont arraché des mains des raviſſeurs.
Barbare, ils n'ont point eu ta fermeté cruelle !
J'en ai chargé foudain cette eſclave fidelle ,
Qui foutient de fon lait fes miférables jours,
Ces jours qui périſſoient fans moì , ſans mon ſecours
;
J'ai confervé le fang du fils & de la mere ,
Et j'ofe dire encor de fon malheureux pere.
Zamti perfifte à vouloir immoler fon
fils. Elle s'y oppofe toujours en mere intrepide.
Son mari lui reproche alors de trahir
à la fois , le Ciel , l'Empire . & le fang de
fes Rois. Idamé lui fait cette réponſe admirable.
t
DECEMBRE . 1755. 225
De mes Rois : va , te dis- je , ils n'ont rien à prétendre
,
Je ne dois point mon fang en tribut à leur cendre.
Va , le nom de fujet n'eft pas plus faint pour nous,
Que ces noms fi facrés & de pere & d'époux.
La nature & l'hyinen , voilà les loix premieres ,
Les devoirs , les liens des Nations entieres :
Ces loix viennent des dieux , le reſte eft des humains
.
Ne me fais point hair le fang des Souverains.
Oui , fauvons l'Orphelin d'un vainqueur homicide
,
Mais ne le fauvons pas au prix d'un parricide.
Que les jours de mon fils n'achetent point fes
jours.
Loin de l'abandonner , je vole à fon fecours.
Je prens pitié de lui ; prends pitié de toi- même ,
De ton fils innocent , de la mere qui t'aime.
Je ne menace plus : je tombe à res genoux.
O pere infortuné , cher & cruel époux ,
Pour qui j'ai méprifé , tu t'en fouviens peut être,
Ce mortel qu'aujourd'hui le fort a fait ton maître!
Accorde moi mon fils , accorde moi ce fang
Que le plus pur amour a formé dans mon flanc ;
Et ne réfifte point au cri terrible & ter dre
Qu'à tes fens défolés l'amour a fait entendre.
Le fier Octar vient les interrompre , il
annonce l'arrivée de Gengiskan , & ordons
ne à fes foldats de fuivre les pas du Mandarin
& de fa femme ; de faifir l'enfant
qu'elle a repris , & d'apporter la victime
aux pieds de leur maître. Zamti promet de
la livrer, & Idamé déclare qu'on ne l'obtiendra
qu'avec la vie.
K v
226 MERCURE DE FRANCE.
Gengis paroît environné de fes guer
riers , & leur dit .
Que le glaive fe cache , & que la mort s'arrête ;
Je veux que les vaincus refpirent déformais.
J'envoiai la terreur , & j'apporte la paix :
La mort du fils des Rois fuffit à ma vengeance.
Qu'on ceffe de livrer aux flammes , au pillage ,
Ces archives de loix , ce vafte amas d'écrits ,
Tous ces fruits du génie , obiets de vos mépris .
Si l'erreur les dicta , cette erreur m'eft utile ;
Elle occupe ce peuple , & le rend plus docile.
Il renvoie fa fuite , & demeuré feul
avec Octar , il lui avoue qu'au comble
des grandeurs , le fouvenir d'une femme
qui avoit refufé fa main , lui revient dans
la penfée , qu'elle le pourfuit jufqu'au feint
de la victoire , mais qu'il veur l'oublier.
Ofman vient l'informer que la victime
alloit être égorgée , lorfqu'un événement
imprévu a fufpendu fon trépas. Dans ce
moment , dit-il ,
Une femme éperdue , & de larmes baignée
Arrive , tend les bras à la garde indignée ;
Et nous furprenant tous par fes cris forcenés ,
Arrêtez , c'est mon fils que vous affaffinez .
C'est mon fils , on vous trompe au choix de la
victime.
Cependant fon époux devant nous appellé .
De nos Rois , a - t'il dit , voilà ce qui nous refte
Frappez , voilà le fang que vous me demandez.
DECEMBRE . 1755. 227
Olman ajoute que dans ce doute confus ,
il revient demander à fon Empereur de
nouveaux ordres. Gengis charge Octar
d'interroger ce couple audacieux , & d'arracher
la vérité de leur bouche . Il ordonne
à fes autres guerriers d'aller chacun à
fon pofte , & d'y veiller fidelement de
peur d'une furprife de la part des Coréens.
Ce fecond Acte eft fi plein de chaleur
qu'on en eût fait un beau quatrieme : 'peutêtre
même que l'action y eft trop avancée ,
& qu'elle prend fur celle des Actes fuivans
, qui font un peu vuides , & qui ont
befoin des détails dont ils font embellis.
Gengis rentre pour revenir : il ouvre le
troifieme Acte , & demande à Ofnan fi
l'on a éclairci l'impofture de ces captifs.
Ce dernier lui répond qu'à l'afpect des
tourmens , le Mandarin perfifte dans fon
pemier aveu , & que fa femme , dont les
larmes augmentent la beauté , demande à
fe jetter aux pieds de Gengiskan . Elle paroît
; ce Conquérant eft frappé de fes traits ;
il la reconnoît pour cet objet qu'il a autrefois
adoré. Cette fcene ne tient pas tout ce
qu'elle promet . Gengis dit à Idamé de fe
raffurer ; que fon Empereur oublie l'affront
qu'elle a fait à Temugin ; que le dernier
rejetton d'une race ennemie eft la
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
feule victime qu'il demande ; qu'il faut
qu'on la lui livre , & qu'elle importe à fa
fureté ; qu'ldamé ne doit rien craindre
pour fon fils , & qu'il l'a prend fous fa
garde. Mais , ajoute- t'il , je veux être inftruit
de la vérité .
Quel indigne artifice ofe-t'on m'oppoſer
De vous , de votre époux , qui prétend m'impofer?
Il interroge cet époux qui eft amené devant
lui. Zamti répond qu'il a rempli fon
devoir. Gengis ordonne aux fiens qu'on
faififfe l'enfant que cet efclave a remis en
leurs mains : la tendre Idamé s'y oppofe :
le Tyran impatient , luidit de l'éclaircir fur
l'heure , ou qu'on va immoler la victime .
Eh bien ! s'écrie - t'elle , mon fils l'emporte.
Mon époux a livré ce fils .
Je devois l'imiter , mais enfin je ſuis mere;
Mon ame eft au-deffous d'un fi cruel effort.
Je n'ai pu , de mon fils , confentir à la mort.
Hélas ! au défefpoir que j'ai trop fait paroître ,
Une mere ailément pouvoit fe reconnoître..
Voyez , de cet enfant , le pere confondu ,
Qui ne vous a trahi qu'à force de vertu .
L'un n'attend fon falut que de fon innocence ,
Et l'autre eft refpectable alors qu'il vous offenfe.
Ne puniffez que moi , qui trahis à la fois
Et l'époux que j'admire , & le fang de nos Rois.
Digne époux , digne objet de toute ma tendreffe,
La pitié maternelle eft ma feule foibleffe ,
Mon fort fera le tien : Je meurs , fi tu péris :
Pardonne-moi du moins d'avoir ſauvé ton fils..
DECEMBRE. 1755. L2F
Je t'ai tout pardonné , lui répond Zamsi
, je n'ai plus rien à craindre pour le
fang de mon Roi. Ses jours font en fureté . Ils
ne le font pas , le récrie Gengis furieux.
Va réparer ton crime , ou fubir le trépas.
Zamti lui fait cette belle réplique.
Le crime eft d'obéir à des ordres injuftes ..
Tu fus notre vainqueur , & tu n'es pas mon Roi.
Si j'étois ton fujet , je te ferois fidelle.
Arrache-moi la vie , & refpecte mon zele.
Je t'ai livré mon fils , j'ai pu te l'immoler.
Penſes-tu que pour moi , je puifle encor trembler ?
Gengis commande qu'on l'entraîne :
Idamé veut le fléchir ; mais il lui ordonne
de fuivre fon mari . Comme elle infifte
il lui dit :
Allez , fi jamais la clémence
Dans mon coeur , malgré moi , pouvoit encor
entrer.
Vousfentez quels affronts il faudroit réparer.
Seul avec Octar , il fait éclater fon dépit
& fon amour. Son confident combat
cette flâme qu'il ne conçoit pas . Ofman
revient lui apprendre qu'Idamé & Zamti
refufent de découvrir l'azyle qui cache.
l'Orphelin , & qu'ils preffent tous deux
que la mort les uniffe. Gengis l'interrompt ,
& lui commande de voler vers Idamé , &c.
de l'affurer que fes jours font facrés & font
230 MERCURE DE FRANCE.
chers à fon maitre. Octar lui demande
quels ordres il veut donner fur cet enfant
des Rois qu'on cache à fa vengeance. Aucun
, répond- t'il .
Je veux qu'Idamé vive ; ordonne tout le refte.
Quel est votre efpoir , lui réplique
Octar ? Gengis termine l'Acte , en lui
difant :
D'être aimé de l'ingrate , ou de me venger d'elle ,
De la punir : tu vois ma foibleffe nouvelle .
Emporté , malgré moi , par de contraires voeux ,
Je frémis & j'ignore encor ce que je veux.
Gengis ouvre encore le quatrieme Acte,
& ordonne aux fiens de fe rendre aux pieds
des murs , en difant que l'infolent Coréen a
proclamé Roi cet enfant malheureux , mais
qu'il va marcher contr'eux fa tête à la main ;
qu'il a trop différé fa mort , & qu'il veut
enfin fans délai que Zamti lui obéiffe. Il
nous paroît que le commencement de cet
Acte fait le cercle , & retourne fur le
troisieme . Octar vient encore dire que le
Mandarin eft inflexible. Gengis s'écrie
étonné .
Quels font donc ces humains que mon bonheur
maîtrife !
A fon Roi qui n'eft plus , immolant la nature ,
L'un voit périr fon fils fans crainte & fans mur
mure ,
DECEMBRE. 1755.234
L'autre pour fon époux eft prête à s'immoler,
Rien ne peut les fléchir , rien ne les fait trembler..
Je vois un peuple antique , induftrieux , immenfes
Ses Rois fur la fageffe ont fondé leur puiffance ;
De leurs voifins foumis , heureux Législateurs ,
Gouvernant fans conquête , & regnant par les
moeurs.
Le ciel ne nous donna que la force en partage.
Nos Arts font les combats , détruire eft notre ou
vrage.
Ah ! de quoi m'ont fervi tant de fuccès divers !
Quel fruit me revient-il des pleurs de l'univers !
Nous rougiffons de fang le char de la victoire.
Peut-être qu'en effet il eft une autre gloire.
Mon coeur eft en fecret jaloux de leurs vertus ,
Et vainqueur , je voudrois égaler les vaincus.
Octar combat le fentiment de fon Maître
avec une franchife militaire , & lui dit :
Quel mérite ont des arts , enfans de la moleffe ,
Qui n'ont pu les fauver des fers & de la mort ?
Le foible eft destiné pour fervir le plus fort.
Tout céde fur la terre aux travaux , au courage
Mais c'est vous qui cédez & fouffrez un outrage.
Il ajoute que fes compagnons en murmurent
tout haut : Gengis lui répond :
Que l'on cherche Idamé . Sur ce qu'Octar infifte
: il lui replique en defpote.
Obéis.
De ton zele hardi réprime la rudeffe :
Je veux que mes fujets refpectent ma foibleffe.
Gengis feul , fe livre à tout fon amour ;
en témoignant fon mépris pour les monf232
MERCURE DE FRANCE.
tres cruels qui font à fa fuite. Idamé paroit
, il lui offre fon trône avec fa main.
Le divorce , dit-il , par mes loix eft permis ,
Et le vainqueur du monde à vous feule eft foumis.
S'il vous fut odieux , le trône a quelques charmes;
Et le bandeau des Rois peut effuyer des larmes.
La vertueufe Idamé lui répond avec une
noble ingénuité , que dans le tems qu'il
n'étoit que Temugin , elle auroit accepté
fa main qui étoit pure alors , fi fes parens
l'avoient agréé. Mais , ajoute-t'elle :
Mon hymen eft un noeud formé par le ciel même.
Mon époux m'eft facré ; je dirai plus : Je l'aime :
Je le préfere à vous , au trône , à vos grandeurs.
Pardonnez mon aveu , mais reſpectez nos moeurs :
Ne penfez pas non plus que je mette ma gloire
A remporter fur vous cette illuftre victoire ;
A braver un vainqueur , à tirer vanité
De ces juftes refus qui ne m'ont point couté.
Je remplis mon devoir , & je me rends juftice:
Je ne fais point valoir un pareil facrifice.
Portez ailleurs les dons que vous me propofez ;
Détachez- vous d'un coeur qui les a méprifez ;
Et puifqu'il faut toujours quidamé vous implore ,
Permettez qu'à jamais mon époux les ignore .
De ce foible triomphe il feroit moins flatté ,
Qu'indigné de l'outrage à ma fidélité .
Gengis lui dit en la quittant :
Quand tout nous uniffoit , vos loix que je dérefte
Ordonnerent ma honte & votre hymen funefte ;
Je les anéantis , je parle , c'eft affez ;
DECEMBRE 1755. 233
Imitez l'univers , Madame , obéiffez .
Mes ordres font donnés , & votre indigne époux
Doit remettre en mes mains votre Empereur &
vous .
Leurs jours me répondront de votre obéiffance.
Idamé gemit de fa cruelle pofition . Affeli
moins févere , lui confeille de fe relâcher
un peu de cette extrême aufterité
pour affurer les jours de fon mari , &
le bien de l'Empire . Zamti furvient , & lui
déclare qu'elle feule refte à l'Orphelin dans
l'Univers , que c'eft à elle à lui conferver
la vie , ainfi qu'à fon fils. Epoufe le Tyran
, pourſuit il.
Ta ferviras de mere à ton Roi malheureux.
Regne , que ton Roi vive , & que ton époux meure.
Elle l'interrompt , & lui dit :
Me connois-tu ? veux-tu que ce funefte rang
Soit le prix de ma honte , & le prix de ton fanga
Penfes- tu que je fois moins époufe que mere ?
Tu t'abules , cruel , & ta vertu févere
A commis contre toi deux crimes en un jour ,
Qui font frémir tous deux la nature & l'amour.
Barbare envers ton fils , & plus envers moi -même.
Ne te fouviens-tu plus qui je fuis , & qui t'aime ?
Crois-moi : le jufte ciel daigne mieux m'inſpirer ;
Je puis fauver mon Roi fans nous deshonorer.
Soit amour , foit mépris , le Tyran qui m'offenfe,
Sur moi , fur mes deffeins , n'eft pas en défiance:
Dans ces remparts fumans , & de fang abbreuvés,
234 MERCURE DE FRANCE.
Je fuis libre , & mes pas ne font pas obfervés.
Le Chef des Coréens s'ouvre un fecret paffage
Non loin de ces tombeaux , où ce précieux gage ,
A l'ail qui le pourfuit , fut caché par tes mains.
De ces tombeaux facrés je fçais tous les chemins;
Je cours y ranimer fa languiffante vie,
Le rendre aux défenfeurs armés pour la patrie ;
Le porter en mes bras dans leurs rangs belliqueux
,
Comme un préfent d'un Dieu qui combat avec
eux.
Tu mourras , je le fçais ; mais , tout couverts de
gloire
Nous laifferons de nous une illuftre mémoire,
Mettons nos noms obfcurs au rang des plus
grands noms :
Et juge fi mon coeur a fuivi tes leçons .
Zamti tranfporté , s'écrie avec juftice,
Idamé , ta veftu l'emporte ſur la mienne !
En effet , cette vertu eft puifée dans la
nature & dans la raifon. Elle forme le
véritable héroïfme , qui honore l'humanité
fans en fortir. Tout grand qu'il eft ,
nous fentons que notre efpece en eft capable.
La vertu de Zamti tient plus au
préjugé. C'est une grandeur d'ame qui dégenere
en fanatifme , & qui eft d'autant
moins vraie , qu'elle bleffe les loix primitives
, & qu'elle excede nos forces. Voilà
pourquoi le caractere d'Idamé paroît fupérieur
à celui de Zamti , & nous intéreffe
davantage , même à la lecture.
DECEMBRE. 1755. 235
Idamé & Affeli commencent le cinquieme
Acte . Idamé a été arrêtée dans fa fuite
avec l'Orphelin. Elle eft captive une feconde
fois , & n'a plus d'efpoir que dans
la mort . Octar vient lui dire d'attendre,
l'Empereur qui veut lui parler , & qui paroit
un moment après . Gengis éclate en
reproches , & finit par preffer Idamé de
s'unir à lui , ce n'eft qu'à ce prix , dit-il ,
que je puis pardonner , & changer les châtimens
en bienfaits tout dépend d'un mor.
Prononcez fans tarder , fans feinte , fans détour ,
Si je vous dois enfin ma haine ou mon amour.
Idamé qui foutient fon noble caractere
jufqu'au bout , lui répond ,
L'un & l'autre aujourd'hui feroit trop condamnable
,
Votre haine eft injufte & votre amour coupable.
Cet amour eft indigne , & de vous & de moi :
Vous me devez juftice ; & fi vous êtes Roi ,
Je la veux , je l'attens pour moi contre vous-mê
me.
Je fuis loin de braver votre grandeur fuprême ;
Je la rappelle en vous , lorfque vous l'oubliez
Et vous-même en fecret vous me juftifiez .
Vous choififfez ma haine , réplique - t'il ,
vous l'aurez .
Votre époux , votre Prince & votre fils , cruelle,
Vont payer de leur fang votre fierté rebelle.
Ce mot , que je voulois , les a tous , condamés.
236 MERCURE DE FRANCE.
C'en est fait , & c'eſt vous qui les affaffinez .
Idamé tombe alors aux pieds de fon
maître , & lui demande une grace à genoux
. Il lui ordonne de fe lever & de déclarer
ce qu'elle veur. Elle le fupplie de
permettre qu'elle ait un entretien fecret
avec fon mari . Gengis le lui accorde , en
difant ;
Non , ce n'étoit pas lui qu'il falloit confulter !
Il m'enleva fon Prince , il vous a poffedée .
Que de crimes ! fa grace eft encore accordée .
Qu'il la tienne de vous , qu'il vous doive fon
fort .
Préfentez à fes yeux le divorce ou la mort.
Il la laiffe . Zamti paroît , elle lui dit :
la mort la plus honteufe t'attend . Ecoutemoi
:
Ne fçavons- nous mourir que par l'ordre d'un Roi ?
Les taureaux aux autels tombent en facrifice ;
Les criminels tremblans font traînés au fupplice
Lés mortels généreux difpofent de leur fort ;
Pourquoi des' mains d'un maître attendre ici la
mort
L'homme étoit -il donc né pour tant de dépendancea
De nos voiſins altiers imitons la conftance.
De la nature humaine ils foutiennent les droits ,
Vivent libres chex eux , & meurent à leur choix .
Un affront leur fuffit pour fortir de la vie ,
Er plus que le néant ils craignent l'infâmie.
Le hardi Japonnois n'attend pas qu'au cercueil
Un Defpote infolent le plonge d'un coup d'oeil.
DECEMBRE. 1755 . 237
Nous avons enfeigné ces braves Infulaires :
Apprenons d'eux enfin des vertus néceffaires .
Scachons mourir comme eux.
Son époux l'approuve ; mais ajoutet'il
, que pouvons - nous feuls & défarmés ?
Idamé tire un poignard qu'elle lui préfente
, en lui difant :
Tiens , fois libre avec moi , frappe , & délivrenous.
J'ai tremblé que ma main , mal affermie encore ,
Ne portât fur moi- même un coup mal affuré,
Enfonce dans ce coeur un bras moins égaré,
Immole avec courage une époufe fidelle ,
Tout couvert de mon fang tombe , & meurs auprès
d'elle.
Qu'à mes derniers momens j'embraffe mon époux;
Que le Tyran le voie , & qu'il en foit jaloux.
Zamti prend le poignard , en tremblant,
il balance ; & comme il veut s'en frapper ,
Gengis arrive à propos pour le défarmer .
O ciel ! s'écrie til , qu'alliez- vous faire ?
Idamé lui replique :
Nous délivrer de toi , finir notre mifere ,
A tant d'atrocités dérober notre fort.
Zamti ajoute :
Veux-tu nous envier juſques à notre mort ?
Oui , lui dit Gengis , que tant de vertu
fubjugue :
Je rougis fur le trône où n'a mis la victoire ,
D'être au- deſſous de vous au milieu de ma gloire;
238 MERCURE DE FRANCE.
En vain par mes exploits j'ai fçu me fignaler :
Vous m'avez avili ; je veux vous égaler.
J'ignorois qu'un mortel pût fe dompter lui-même.
Je l'apprens ; je vous dois cette grandeur fuprême.
Jouiffez de P'honneur d'avoir pu me changer :
Je viens vous réunir , je viens vous protéger.
Veillez , heureux époux , fur l'innocente vie
De l'enfant de vos Rois , que ma main vous con."
fie.
Par le droit des combats j'en pouvois difpofer :
Je vous remets ce droit dont j'allois abuſer.
Croyez qu'à cet enfant heureux dans fa mifere ,
Ainfi qu'à votre fils , je tiendrai lieu de pere .
Vous verrez fi l'on peut fe fier à ma foi.
Je fus un conquerant , vous m'avez fait un Roi.
Zamti pénetré d'un retour fi génereux ,
dit à ce Conquerant :
Ah ! vous ferez aimer votre joug aux vaincus.
Idamé tranfportée de joie & de furprife
, lui demande à fon tour.
Qui peut vous infpirer ce deffein ?
Gengis lui répond par ce mot , qui termine
le vers & la piece.
Vos vertus.
Ce dénouement eft très - applaudi , &
fait d'autant plus de plaifir qu'il finit la
tragédie fans effufion de fang. On doit dire
à la louange des Comédiens François ,
qu'ils n'ont rien épargné pour la mettre
au théatre avec tout l'éclat qu'elle mérite.
Ils y ont même obſervé le coſtume autant
DECEMBRE . 1755. 239
qu'il eft poffible de le fuivre. Mlle Clairon
faite pour fervir de modele , a ofé la premiere
fupprimer le panier. Mlle Hus à eu
le courage de l'imiter ; elles y ont gagné :
tout Paris a approuvé le changement , &
ne les a trouvées que plus aimables.
Les mêmes Comédiens vont remettre
fucceffivement les Troyennes & Philoctete
de M. de Châteaubrun , en attendant Andromaque
& Aftianax , tragédie nouvelle
du même Auteur. Le cothurne eft riche
cette année , & promet à ce théatre un
heureux hyver.
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Résumé : COMEDIE FRANÇOISE. / Extrait de l'Orphelin de la Chine.
Le texte du Mercure de France de décembre 1755 relate le succès de la pièce de théâtre 'L'Orphelin de la Chine' à Paris. Après une interruption initiale, la tragédie a été jouée avec un grand succès, atteignant dix-sept représentations. Le rôle principal, interprété par un acteur de manière exceptionnelle, a été déterminant pour ce succès. La pièce, précédée d'une épître dédiée au Maréchal Duc de Richelieu, est inspirée de la tragédie chinoise 'L'Orphelin de Tchao', traduite par le Père de Prémare. L'action se déroule dans un palais des mandarins à Cambalu, aujourd'hui Pékin, et met en scène sept personnages, dont l'empereur tartare Gengiskan, des guerriers, des mandarins et leurs serviteurs. L'intrigue commence avec Idamé, femme du mandarin Zamti, qui apprend la conquête de son pays par Gengiskan, un Scythe qu'elle avait autrefois rejeté. Zamti, de retour au palais, décrit les atrocités commises par les conquérants. Octar, un guerrier tartare, ordonne la remise de l'orphelin royal. Zamti décide de sacrifier son propre fils pour sauver l'orphelin, mais Idamé s'y oppose farouchement, préférant sauver son enfant. Gengiskan apparaît ensuite, proclamant la paix et ordonnant la cessation des pillages. Il révèle également son amour non réciproque pour Idamé. La pièce se poursuit avec des révélations et des conflits entre les personnages, notamment autour du sort de l'orphelin et des enfants des souverains. Gengis Khan, après avoir été informé par Ofnan de la confession d'un Mandarin et de la beauté d'Idamé, reconnaît en elle une ancienne flamme. Il lui propose de sauver son fils en échange de la livraison d'un orphelin, dernier rejeton d'une race ennemie. Idamé, malgré sa peur, avoue avoir sauvé son fils et est prête à se sacrifier. Zamti, interrogé par Gengis, affirme avoir agi par devoir et refuse de trahir ses principes, même face à la mort. Gengis, frustré par leur résistance, ordonne leur arrestation et exprime son admiration pour leur courage et leur fidélité. Dans le cinquième acte, Idamé, capturée, refuse les propositions de Gengis et demande à mourir dignement. Elle convainc Zamti de se suicider avec elle pour éviter l'humiliation et la dépendance envers un tyran. Cependant, Zamti et Idamé sont interrompus par Gengis, qui les dissuade de leur geste. Gengis exprime son admiration pour leur vertu et décide de les protéger, leur remettant également le droit de disposer de leur enfant, qu'il considère comme le sien. Zamti et Idamé sont touchés par la générosité de Gengis, qui est motivée par leurs vertus. Le dénouement de la pièce est acclamé pour son absence de violence et son message positif. Les comédiens français, notamment Mlle Clairon et Mlle Hus, sont loués pour leur contribution à la mise en scène et leur respect des costumes. La saison théâtrale promet d'être riche avec plusieurs tragédies prévues, dont 'Andromaque' et 'Astianax' de M. de Châteaubrun.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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