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1
p. 182-191
INSTRUCTION pour le Sieur Paderi que j'ay chargé du soin de conduire en France l'Ambassadeur que le Sephi de Perse envoye au Roy.
Début :
Il s'embarquera à Constantinople sur la Barque appellée la [...]
Mots clefs :
Étienne Padery, Ambassadeur, Marseille, Lettres, Caravane, Alexandrette, Capitaine
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texteReconnaissance textuelle : INSTRUCTION pour le Sieur Paderi que j'ay chargé du soin de conduire en France l'Ambassadeur que le Sephi de Perse envoye au Roy.
INSTRUCTION
pour le Sieur Paderi que j'ay
chargé duſoin de conduire en
France l'Ambaßadeur que le
Sephi de Perſe envoye auRoy.
Il s'embarquera à Conſtantinople
ſur la Barque appellée
la Vierge de Grace commandée
par le Capitaine Eſtienne
Decuges. A
Lors qu'il ſera arrivéà Payas
proche d'Alexandrette , il en
verra ou ira luy même trouHISTORIQUE.
183
:
ver le Vice-Conful d'Alexandrette
auquel il rendra la Lettre
que je luy écris , & ils confereront
enſemble ſur les
moyens les plus convenables
pour embarquer ledit Ambaſfadeur
avec ſa ſuite , & le
pourvoir de rafraichiſſemens
pour ſon voyage.
Le Sieur Paderi fera toute
la diligence poſſible pour ſe
rendre à Alexandrette avant
la Caravanne qui eſt partie de
Conſtantinople le 7. de ce
mois, & qui doit arriver à
Alexandrette 25, ou 26. jours
aprés fon départ.
A
184 JOURNAL
Ledit Paderi , ledit Vice
Conful ,&le Capitaine gar
deront un ſecretprofond pour
ôter aux Turcs de la Caravanne
, & àceux du lieu de l'embarquement
, la connoiſſance
de ce que l'Ambaſſadeur ſera
devenu , puiſqu'il ne faut pas
douter qu'on ne faſſe de grandes
perquiſitions quand on
s'appercevra qu'il s'eſt évadé ,
ainſi il faudra mettre à la voi
le auffitôt qu'il ſera embarqué.
Lorſque la Caravanne fera
arrivée au rendez-vous general
des Pelerins qui eſt aux environs
d'Alexandrette , l'Ambaſſadeur
7
HISTORIQUE. 185
baſſadeur ne manquera pas de
donner de ſes nouvelles au S
Paderi & fi c'eſt à Alexan
drette ou à Seyde qu'il pourra
s'embarquer ; mais en quelque
endroit que ce ſoit,il faut que
leBaſument mette à la voile ,
auffitôt que l'Ambaſſadeur
fera dédans .
Le Sieur Paderi envoira
auffi vers la Caravanne l'homme
que j'ay deſtiné pour la
fuivre , qui doit arriver quelques
jours avant elleàAlexandrette
, afin qu'il prenne de
juſtes mefures avec l'Ambaf.
fadeur , foit pour s'embarquer
Février 171.5.
1861 JOURNALH
à Payas , ou vers Damas , ou
Barut Si c'eſt en ce dernier
licu , il prendra de concert les
précautions neceffaires avec le
Sieur Poulard , Conſul de
• Seyde , auquel il remettra la
Lettre que je luy écris pour ce
ſujet , enſuite de quoy il fera
route pour Marſeille fans toucher
en aucun Port Turc , à
moins qu'une neceſſité indif
penſable n'y obligeât le Bâtiment.
Le Sieur Padery ſe remettra
fans ceffe devant les yeux que
la diligence , & le ſecret font
les principales choſes qu'ilfaut
HISTORIQUE. 187
obſerver pour parvenir au but
quel'on ſe propoſe.
Les Lettres de créance de
l'Ambaſſadeur , de même que
les Preſents du Sephi pour Sa
Majesté , ayant eſté envoyez
à M. Arnoul , Intendant des
Galeres , & du Commerce ,
par le Sieur de Fontenu,Con
ful à Smyrne , il ya apparence
que M Arnoul ſera chargé
des ordres de Sa Majefté au
fujer de cet Ambaffadeur ;
ainſi le premier ſoin du Sieur
Padery , quand il ſera arrivé à
Marseille,doit eſtre de donner
part de ſon arrivée à mondít
A
Qij
288 JOURNAUH
(
Sieur Arnoul , afin de fuivre
les ordres qu'il luy preferira
pour conduire l'Ambaſſadeur
àla Cour , où ledit Sieur Padery
remettra les Lettres dont
il eſt chargé pour les Miniſtres
de Sa Majefté.
Enfin fi l'Ambaſſadeur ne
pouvoit s'embarquer ny à
Payas , ny à Damas , le Sicur
Paderyprendrades Lettres des
Confuls d'Alexandrette & de
Seyde ,par leſquelles ils rendront
compte de l'impoffibilité
qu'il y aura eu de réülfir à
embarquer cet Ambaſſadeur ;
Iedit Sieur Padery ſo rendra
HISTORIQUE. 189
avec la Barque , & les fix ou
fept Domeſtiques de l'Ambaſfadeur
à Marseille , où il informera
M. Arnoul de co
qu'on aura fait ,&le priera de
faire payer la fomme detsoo.
écus au Capitaine Decuges, de
laquelle je ſuis convenu avec
luy pour le fret de fon Bâtiment.
225 Le Sieur Padery pourvoira
dans la route , autant qu'il luy
ſera poſſible , à faire avoir de
petits rafraîchiſiemens à l'Am .
bafladeur. +
Dans toutes les Echelles où
le Sicur Padery touchera , files
190 JOURNAL
Marchands François , ou autres
, luy demandent ce qu'il
va faire à Alexandrette, il faut
que luy,&le Capitaine diſent
qu'ils y vont pour faire un
chargement pour le compte
d'un Marchand de Conſtantinople
,&le porter à Marseille,
&quand il partira d'Alexandrette
, ils diront que n'ayant
pû faire ce chargement , ils
vont ailleurs pour tâcher de le
faire.
Il faut que le Baftiment
touche à Chipres pour y remettre
les Lettres qu'on adreſſo
au Confulde cette Iſle.
HISTORIQUE.
Le Sieur Paderi me donne
rade ſes nouvelles de toutes
les Echelles , & des autres
lieux où il paſſera s'il le peut
faire...
Fait au Palais de France à
Pera lez Conſtantinople le 10.
Aouſt 1714. Signé DESALLEURS
.
PIERRE DESALLEURS , &c .
pour le Sieur Paderi que j'ay
chargé duſoin de conduire en
France l'Ambaßadeur que le
Sephi de Perſe envoye auRoy.
Il s'embarquera à Conſtantinople
ſur la Barque appellée
la Vierge de Grace commandée
par le Capitaine Eſtienne
Decuges. A
Lors qu'il ſera arrivéà Payas
proche d'Alexandrette , il en
verra ou ira luy même trouHISTORIQUE.
183
:
ver le Vice-Conful d'Alexandrette
auquel il rendra la Lettre
que je luy écris , & ils confereront
enſemble ſur les
moyens les plus convenables
pour embarquer ledit Ambaſfadeur
avec ſa ſuite , & le
pourvoir de rafraichiſſemens
pour ſon voyage.
Le Sieur Paderi fera toute
la diligence poſſible pour ſe
rendre à Alexandrette avant
la Caravanne qui eſt partie de
Conſtantinople le 7. de ce
mois, & qui doit arriver à
Alexandrette 25, ou 26. jours
aprés fon départ.
A
184 JOURNAL
Ledit Paderi , ledit Vice
Conful ,&le Capitaine gar
deront un ſecretprofond pour
ôter aux Turcs de la Caravanne
, & àceux du lieu de l'embarquement
, la connoiſſance
de ce que l'Ambaſſadeur ſera
devenu , puiſqu'il ne faut pas
douter qu'on ne faſſe de grandes
perquiſitions quand on
s'appercevra qu'il s'eſt évadé ,
ainſi il faudra mettre à la voi
le auffitôt qu'il ſera embarqué.
Lorſque la Caravanne fera
arrivée au rendez-vous general
des Pelerins qui eſt aux environs
d'Alexandrette , l'Ambaſſadeur
7
HISTORIQUE. 185
baſſadeur ne manquera pas de
donner de ſes nouvelles au S
Paderi & fi c'eſt à Alexan
drette ou à Seyde qu'il pourra
s'embarquer ; mais en quelque
endroit que ce ſoit,il faut que
leBaſument mette à la voile ,
auffitôt que l'Ambaſſadeur
fera dédans .
Le Sieur Paderi envoira
auffi vers la Caravanne l'homme
que j'ay deſtiné pour la
fuivre , qui doit arriver quelques
jours avant elleàAlexandrette
, afin qu'il prenne de
juſtes mefures avec l'Ambaf.
fadeur , foit pour s'embarquer
Février 171.5.
1861 JOURNALH
à Payas , ou vers Damas , ou
Barut Si c'eſt en ce dernier
licu , il prendra de concert les
précautions neceffaires avec le
Sieur Poulard , Conſul de
• Seyde , auquel il remettra la
Lettre que je luy écris pour ce
ſujet , enſuite de quoy il fera
route pour Marſeille fans toucher
en aucun Port Turc , à
moins qu'une neceſſité indif
penſable n'y obligeât le Bâtiment.
Le Sieur Padery ſe remettra
fans ceffe devant les yeux que
la diligence , & le ſecret font
les principales choſes qu'ilfaut
HISTORIQUE. 187
obſerver pour parvenir au but
quel'on ſe propoſe.
Les Lettres de créance de
l'Ambaſſadeur , de même que
les Preſents du Sephi pour Sa
Majesté , ayant eſté envoyez
à M. Arnoul , Intendant des
Galeres , & du Commerce ,
par le Sieur de Fontenu,Con
ful à Smyrne , il ya apparence
que M Arnoul ſera chargé
des ordres de Sa Majefté au
fujer de cet Ambaffadeur ;
ainſi le premier ſoin du Sieur
Padery , quand il ſera arrivé à
Marseille,doit eſtre de donner
part de ſon arrivée à mondít
A
Qij
288 JOURNAUH
(
Sieur Arnoul , afin de fuivre
les ordres qu'il luy preferira
pour conduire l'Ambaſſadeur
àla Cour , où ledit Sieur Padery
remettra les Lettres dont
il eſt chargé pour les Miniſtres
de Sa Majefté.
Enfin fi l'Ambaſſadeur ne
pouvoit s'embarquer ny à
Payas , ny à Damas , le Sicur
Paderyprendrades Lettres des
Confuls d'Alexandrette & de
Seyde ,par leſquelles ils rendront
compte de l'impoffibilité
qu'il y aura eu de réülfir à
embarquer cet Ambaſſadeur ;
Iedit Sieur Padery ſo rendra
HISTORIQUE. 189
avec la Barque , & les fix ou
fept Domeſtiques de l'Ambaſfadeur
à Marseille , où il informera
M. Arnoul de co
qu'on aura fait ,&le priera de
faire payer la fomme detsoo.
écus au Capitaine Decuges, de
laquelle je ſuis convenu avec
luy pour le fret de fon Bâtiment.
225 Le Sieur Padery pourvoira
dans la route , autant qu'il luy
ſera poſſible , à faire avoir de
petits rafraîchiſiemens à l'Am .
bafladeur. +
Dans toutes les Echelles où
le Sicur Padery touchera , files
190 JOURNAL
Marchands François , ou autres
, luy demandent ce qu'il
va faire à Alexandrette, il faut
que luy,&le Capitaine diſent
qu'ils y vont pour faire un
chargement pour le compte
d'un Marchand de Conſtantinople
,&le porter à Marseille,
&quand il partira d'Alexandrette
, ils diront que n'ayant
pû faire ce chargement , ils
vont ailleurs pour tâcher de le
faire.
Il faut que le Baftiment
touche à Chipres pour y remettre
les Lettres qu'on adreſſo
au Confulde cette Iſle.
HISTORIQUE.
Le Sieur Paderi me donne
rade ſes nouvelles de toutes
les Echelles , & des autres
lieux où il paſſera s'il le peut
faire...
Fait au Palais de France à
Pera lez Conſtantinople le 10.
Aouſt 1714. Signé DESALLEURS
.
PIERRE DESALLEURS , &c .
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2
p. 195-210
« Pendant que Paderi chargé de ces instructions va travailler au [...] »
Début :
Pendant que Paderi chargé de ces instructions va travailler au [...]
Mots clefs :
Étienne Padery, Caravane, Mer, Joyau, Tentes, Maître, Esclave, Alexandrette, Constantinople
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Pendant que Paderi chargé de ces instructions va travailler au [...] »
Pendant que Paderi chargé
de ces inſtructions va travailler
auſuccésdeſon entrepriſe,
Rij
196 JOURNAL
voyons ce que devient l'Ambafladeur
de Perſe.
Dés que les Chaoux de la
Porte l'curent remis avec ſes
équipages , ſes tentes & fes
domeſtiques , entre les mains
des Conducteurs de la Caravanne
, il ſe vitau milieu d'une
quantité prodigicuſe de gens
attentifs à examiner ſes actions
:& tellement environnéd'eſpions
de tous les coſtez ,
qu'il deteſpera de pouvoir
tromper leur vigilance. Cependant
il s'aviſa d'une ruſe
qui de tous les temps a ſervià
tromper les hommes. Il teHISTORIQUE.
19 .
moigna un zele ſi éclatant
pour ſa Religion , tant de
veneration pour le S. Prophe.
te ,& tant d'ardeur d'arriver à
la Mecque , que ſes Gardes
forent à la fir les dupes de fa
dévotion: tantoſt il ſeduiſoit
les uns par l'éloquence & la
ferveurde fesdiſcours ,tantôt
il combloit de preſents les
autres;attentif à foulager les
pauvres , il prevenoit leurs
beſoins , & leur épargnoit la
honte de les declarer. Enfin
il rapportoit ſi adroitement
toutes les actions& fes paroles
à l'eſprit de tendreffe & do
Riij
198 JOURNAL
Charité qu'il affectoit pour
fon prochain , qu'on ne s'entretenoit
plus dans toute la
Caravanne que du détail de
ſes vertus.
Il ſentit bien- toſt l'effet que
produiſoient dans les eſprits
ces bruits ſagement répandus,
& il en conclut que la négligence
& l'inattention de ſes
Gardes alloient dans peu de
jours luy faire ceüillir le fruit
de ſa diſſimulation .
On commença d'abord
par neplus ſe mettre en peine
du lieu de ſon campement ,
& tous les foirs on luy laiſſoit
HISTORIQUE. 199
:
indifferemment la liberté de
fairedreſſer ſes tentes,à la tête,
au centre ou à la queuë de la
Caravanne. Un motifde picté
ſervoit toûjours de pretexte à
ces changements; & toujours
il alleguoit qu'il enviſageoit
la commodité de ſes voiſins ,
avant la fienne. En un mot il
ſoût ſe mettre en ſi bonne
odeur que c'eût été un crime
capital de le foupçonner d'aucune
action capablededétruire
l'idée de celles qu'onluy
avoit veu faire.
Voilà l'état où étoient les
choſes , lorſqu'aprés trente
R iiij
200 JOURNALI
&un jour de marche il arriva
avec la Caravanne à une demie
licue d'Alexandrette : chacun
àl'ordinaire fit dreffer ſes ten
tes ,&luy les fiennes , mais du
côté de la Mer où il envoyaun
de ſes gens pour voir fi le Bâtiment
qui devoit le paffer en
France, étoit àla rade; &pour
chercher Paderi , afin de l'informer
de la liberté qu'il avoit
dele joindre dés qu'il feroit
temps de le faire. Paderi qui
s'ytrouva en effet arrivé quatre
jours avant luy , luy fit dire
que tout étoitpreſt , & qu'il
n'avoit plus qu'à partir. 1
HISTORIQUE. 201
Le moyen dont l'Ambaſſa
deur ſeſervit pour donner de
fes nouvelles à Paderi , eft fi
fingulier , que je croy qu'on
ne peut rien apprendre deplus
extraordinaire,
Il demanda à l'Esclave , à
qui il deſtinoit l'honneur de
cette commiffion,s'il pourroit
bien fe refoudre à ſouffrir de
bonne grace la baſtonnade
pourl'amourde luy.Seigneur,
luyrépondit- il , avez vous dé.
ja oublié les mauvais traitements
que nous avons eſſuyé
àConſtantinople ;&me croyriez
- vous capabled'une l'acho
202 JOURNAL
té lorſqu'il s'agit de voſtre
ſervice. Et bien , luy dit- il ,
il eſt dela plus grande importance
du monde pour moy de
t'envoyer ſur le rivage voir
fi Padery m'y attend , & que
tut'abouches avec luy , pour
venir me rendre compte de
tout ce qu'il t'aura dit; mais il
faut que cela ſe faſſe de maniere
que perſonne ne ſe méfic
icy nyde toy, ny de moy. Je
vais foindre d'avoir perdu
quelque joyau précieux & enrichi
de diamants de grand
prix, pour avoir fur ce pretexteun
ſujet plus raisonnable
HISTORIQUE. 203
de me mettre en colere. Je
feray aſſembler tous mes domeſtiques
pour le chercher ;
&enfin je feray tomber tous
les ſoupçons ſur toy , en prefence
de tant de gens , que
j'obligeray ceux qui feront
témoins de la rigueur du ſupplice
auquel je te condamneray
, àme demander ta grace
ou du moins à te dérober à
ma fureur. Alors il te ſera
facile de t'abandonner à ton
deſeſpoir , tu pourras en
homme éperdu, courir çà& là
&gagner enfin le bord de la
Mer , y parler à tout ce que
204 JOURNAL
tu rencontreras d'hommes
vivants , à l'exemple de ces
malheureux qui étourdiſſent
tout le gente humain du récit
de leurs infortunes , alors tu
rendras comptede mes affaires
à Padery , fi tu le trouve
(comme jen'en doute nulle.
ment )& tu receveras de luy
les instructions neceffaires
pourmonévaſion , tu reviendras
enfuite à la Caravanne ,
où tu rencontreras d'abord
des gens empreſſez à t'apprendre
de bonne foy que j'auray
retrouvéle joyau qu'on t'avoit
accufé fauſſement de
HISTORIQUE. 105
m'avoir dérobé. Tu te feras
auſſi toft ramener, dans ma
tente ou je t'accorderayla
gracedeuë à ton innocence.01
CetteScene fut joüée àmer
veille , & l'Esclave fidele en
fut heureuſement quitte pour
quelques coups de bâton. Sa
fuite le garantit des autres outrages
dont la credulité de ſes
Camarades alloit l'accabler. Il
courut à droite , à gauche , &
ſur le bord de la Mer , comme
un furieux , proteſtant de
ſon innocence aux arbres , aux
rochers qui s'offroient à fon
paffage. Il vit Paderi à qui il
206 JOURNAL
parla engeſticulant enhomme
deſeſperé ; il luy conta de la
forte ſon affaire , & apprit de
luy tout ce que ſon Maiſtre
pouvoit ſouhaitter d'appren.
dre. Enfin comme ſi toutes les
oreilles euffent été ſourdes à
ſes cris , il le quitta en levant
les bras/au Ciel , & reprit le
cheminde la queuë de la Caravanne
qui voyoit parfaitement
& d'un oeil de compaf
fion , l'extrême affliction de ce
miferable.
.com
Alors il s'entenidit appeller
par ſon nom , il vit venir àluy
des gens qui luy annoncerent
HISTORIQUE. 207.
:
que la colere de ſon Maiſtre
étoit appaisée , & qu'il avoit
retrouvé fon joyau , qu'il ne
doutoit point de ſon innocen.
ce , que ſa grace eſtoit fûre ,
qu'il ſe reprochoit ſon injuftice
, & qu'enfin il le redemandoit
luy-même.
L'Eſclave fut ainſi reconduit
, comme il s'y attendoit ,
dans la tente de ſon Maiſtre ,
qui eût l'indulgence de luy
pardonner les mauvais traitemens
qu'il luy avoit fait ſouffrir.
Mais ce n'étoit pas là de
quoy il étoit queſtion , &dés
que les mediateurs de cette
208 JOURNAL
grace furent fortis , la converſation
changea d'objet. Il
luy apprit ce que Paderi luy
avoit dit ; & cela ne rouloit
que ſur les quatre paroles que
voicy. A
Tout est prest. Qu'il parte
cette nuitfansfaute. Le vent eft
bon. Je l'attends. i
Cela eſtant , luy répondit
Mehemet , diſpoſons - nous
donc à partir.
En effet , entre la premiere
&la ſeconde priere de la nuit ,
il fit avertir tous ceux de ſes
gens qui ſe trouverent en état
de le ſuivre, il laiſſa ſes tentes
}
4 &
HISTORIQUE . 209
&tout fon bagage , & gagna
le bord de la Mer , où il trouva
Paderi qui l'attendoit avec ſa
Chaloupe , qui le mena auffi
tôt à bord de ſon Bâtiment ,
& qui à l'inſtant fit mettre
toutes les voiles dehors , &
cingler du coſté de l'Europe.
Je croy que le Lecteur ne
fera pas fâché de me voir en
cet endroit ſubſtituer à mon
raiſonnement hiſtorique les
Lettres originales que Paderi
envoya à ce ſujet à M. Defalleurs
, qui luy avoit ordonné
poſitivement de luy écrire de
toutes les Echelles du Levant ,
Février 1715. S
210 JOURNAL
&de tous lesPorts où il moüilleroit.
Ce qu'il fit à peu prés en
ces termes :
de ces inſtructions va travailler
auſuccésdeſon entrepriſe,
Rij
196 JOURNAL
voyons ce que devient l'Ambafladeur
de Perſe.
Dés que les Chaoux de la
Porte l'curent remis avec ſes
équipages , ſes tentes & fes
domeſtiques , entre les mains
des Conducteurs de la Caravanne
, il ſe vitau milieu d'une
quantité prodigicuſe de gens
attentifs à examiner ſes actions
:& tellement environnéd'eſpions
de tous les coſtez ,
qu'il deteſpera de pouvoir
tromper leur vigilance. Cependant
il s'aviſa d'une ruſe
qui de tous les temps a ſervià
tromper les hommes. Il teHISTORIQUE.
19 .
moigna un zele ſi éclatant
pour ſa Religion , tant de
veneration pour le S. Prophe.
te ,& tant d'ardeur d'arriver à
la Mecque , que ſes Gardes
forent à la fir les dupes de fa
dévotion: tantoſt il ſeduiſoit
les uns par l'éloquence & la
ferveurde fesdiſcours ,tantôt
il combloit de preſents les
autres;attentif à foulager les
pauvres , il prevenoit leurs
beſoins , & leur épargnoit la
honte de les declarer. Enfin
il rapportoit ſi adroitement
toutes les actions& fes paroles
à l'eſprit de tendreffe & do
Riij
198 JOURNAL
Charité qu'il affectoit pour
fon prochain , qu'on ne s'entretenoit
plus dans toute la
Caravanne que du détail de
ſes vertus.
Il ſentit bien- toſt l'effet que
produiſoient dans les eſprits
ces bruits ſagement répandus,
& il en conclut que la négligence
& l'inattention de ſes
Gardes alloient dans peu de
jours luy faire ceüillir le fruit
de ſa diſſimulation .
On commença d'abord
par neplus ſe mettre en peine
du lieu de ſon campement ,
& tous les foirs on luy laiſſoit
HISTORIQUE. 199
:
indifferemment la liberté de
fairedreſſer ſes tentes,à la tête,
au centre ou à la queuë de la
Caravanne. Un motifde picté
ſervoit toûjours de pretexte à
ces changements; & toujours
il alleguoit qu'il enviſageoit
la commodité de ſes voiſins ,
avant la fienne. En un mot il
ſoût ſe mettre en ſi bonne
odeur que c'eût été un crime
capital de le foupçonner d'aucune
action capablededétruire
l'idée de celles qu'onluy
avoit veu faire.
Voilà l'état où étoient les
choſes , lorſqu'aprés trente
R iiij
200 JOURNALI
&un jour de marche il arriva
avec la Caravanne à une demie
licue d'Alexandrette : chacun
àl'ordinaire fit dreffer ſes ten
tes ,&luy les fiennes , mais du
côté de la Mer où il envoyaun
de ſes gens pour voir fi le Bâtiment
qui devoit le paffer en
France, étoit àla rade; &pour
chercher Paderi , afin de l'informer
de la liberté qu'il avoit
dele joindre dés qu'il feroit
temps de le faire. Paderi qui
s'ytrouva en effet arrivé quatre
jours avant luy , luy fit dire
que tout étoitpreſt , & qu'il
n'avoit plus qu'à partir. 1
HISTORIQUE. 201
Le moyen dont l'Ambaſſa
deur ſeſervit pour donner de
fes nouvelles à Paderi , eft fi
fingulier , que je croy qu'on
ne peut rien apprendre deplus
extraordinaire,
Il demanda à l'Esclave , à
qui il deſtinoit l'honneur de
cette commiffion,s'il pourroit
bien fe refoudre à ſouffrir de
bonne grace la baſtonnade
pourl'amourde luy.Seigneur,
luyrépondit- il , avez vous dé.
ja oublié les mauvais traitements
que nous avons eſſuyé
àConſtantinople ;&me croyriez
- vous capabled'une l'acho
202 JOURNAL
té lorſqu'il s'agit de voſtre
ſervice. Et bien , luy dit- il ,
il eſt dela plus grande importance
du monde pour moy de
t'envoyer ſur le rivage voir
fi Padery m'y attend , & que
tut'abouches avec luy , pour
venir me rendre compte de
tout ce qu'il t'aura dit; mais il
faut que cela ſe faſſe de maniere
que perſonne ne ſe méfic
icy nyde toy, ny de moy. Je
vais foindre d'avoir perdu
quelque joyau précieux & enrichi
de diamants de grand
prix, pour avoir fur ce pretexteun
ſujet plus raisonnable
HISTORIQUE. 203
de me mettre en colere. Je
feray aſſembler tous mes domeſtiques
pour le chercher ;
&enfin je feray tomber tous
les ſoupçons ſur toy , en prefence
de tant de gens , que
j'obligeray ceux qui feront
témoins de la rigueur du ſupplice
auquel je te condamneray
, àme demander ta grace
ou du moins à te dérober à
ma fureur. Alors il te ſera
facile de t'abandonner à ton
deſeſpoir , tu pourras en
homme éperdu, courir çà& là
&gagner enfin le bord de la
Mer , y parler à tout ce que
204 JOURNAL
tu rencontreras d'hommes
vivants , à l'exemple de ces
malheureux qui étourdiſſent
tout le gente humain du récit
de leurs infortunes , alors tu
rendras comptede mes affaires
à Padery , fi tu le trouve
(comme jen'en doute nulle.
ment )& tu receveras de luy
les instructions neceffaires
pourmonévaſion , tu reviendras
enfuite à la Caravanne ,
où tu rencontreras d'abord
des gens empreſſez à t'apprendre
de bonne foy que j'auray
retrouvéle joyau qu'on t'avoit
accufé fauſſement de
HISTORIQUE. 105
m'avoir dérobé. Tu te feras
auſſi toft ramener, dans ma
tente ou je t'accorderayla
gracedeuë à ton innocence.01
CetteScene fut joüée àmer
veille , & l'Esclave fidele en
fut heureuſement quitte pour
quelques coups de bâton. Sa
fuite le garantit des autres outrages
dont la credulité de ſes
Camarades alloit l'accabler. Il
courut à droite , à gauche , &
ſur le bord de la Mer , comme
un furieux , proteſtant de
ſon innocence aux arbres , aux
rochers qui s'offroient à fon
paffage. Il vit Paderi à qui il
206 JOURNAL
parla engeſticulant enhomme
deſeſperé ; il luy conta de la
forte ſon affaire , & apprit de
luy tout ce que ſon Maiſtre
pouvoit ſouhaitter d'appren.
dre. Enfin comme ſi toutes les
oreilles euffent été ſourdes à
ſes cris , il le quitta en levant
les bras/au Ciel , & reprit le
cheminde la queuë de la Caravanne
qui voyoit parfaitement
& d'un oeil de compaf
fion , l'extrême affliction de ce
miferable.
.com
Alors il s'entenidit appeller
par ſon nom , il vit venir àluy
des gens qui luy annoncerent
HISTORIQUE. 207.
:
que la colere de ſon Maiſtre
étoit appaisée , & qu'il avoit
retrouvé fon joyau , qu'il ne
doutoit point de ſon innocen.
ce , que ſa grace eſtoit fûre ,
qu'il ſe reprochoit ſon injuftice
, & qu'enfin il le redemandoit
luy-même.
L'Eſclave fut ainſi reconduit
, comme il s'y attendoit ,
dans la tente de ſon Maiſtre ,
qui eût l'indulgence de luy
pardonner les mauvais traitemens
qu'il luy avoit fait ſouffrir.
Mais ce n'étoit pas là de
quoy il étoit queſtion , &dés
que les mediateurs de cette
208 JOURNAL
grace furent fortis , la converſation
changea d'objet. Il
luy apprit ce que Paderi luy
avoit dit ; & cela ne rouloit
que ſur les quatre paroles que
voicy. A
Tout est prest. Qu'il parte
cette nuitfansfaute. Le vent eft
bon. Je l'attends. i
Cela eſtant , luy répondit
Mehemet , diſpoſons - nous
donc à partir.
En effet , entre la premiere
&la ſeconde priere de la nuit ,
il fit avertir tous ceux de ſes
gens qui ſe trouverent en état
de le ſuivre, il laiſſa ſes tentes
}
4 &
HISTORIQUE . 209
&tout fon bagage , & gagna
le bord de la Mer , où il trouva
Paderi qui l'attendoit avec ſa
Chaloupe , qui le mena auffi
tôt à bord de ſon Bâtiment ,
& qui à l'inſtant fit mettre
toutes les voiles dehors , &
cingler du coſté de l'Europe.
Je croy que le Lecteur ne
fera pas fâché de me voir en
cet endroit ſubſtituer à mon
raiſonnement hiſtorique les
Lettres originales que Paderi
envoya à ce ſujet à M. Defalleurs
, qui luy avoit ordonné
poſitivement de luy écrire de
toutes les Echelles du Levant ,
Février 1715. S
210 JOURNAL
&de tous lesPorts où il moüilleroit.
Ce qu'il fit à peu prés en
ces termes :
Fermer
3
p. 219-221
A Alexandrette, le 29. Septembre 1714.
Début :
MONSEIGNEUR, Aprés avoir resté longtemps icy à attendre des nouvelles [...]
Mots clefs :
Dieu, Alexandrette, Ambassadeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Alexandrette, le 29. Septembre 1714.
AAlexandrette , le 29. Sep
tembre 1714.
MONSEIGNEUR,
Aprés avoir refté longtemps
icy à attendre des nouvelles , à la
fis nostre Meſſager est arrivé : il
m'a affeure que M. l'Ambaſſadeur
étoit tout à fait en liberté ,
ce que j'ay été ravy d'apprendre.
Hier à midy il me vint un
homme extraordinaire de ſa part
pour sçavoir ce qu'ily avoit à
faire ; je luy ay donné sur le
champ toutes les instructions ne-
Tij
120 JOURNAL
ceßaires , je luy ay fait voirl'endroit
de l'embarquement , qui est
àdemie lieuë d' Alexandrette; enfin
je l'ay renvoyé pour aller luy
dire que tout étoit preft , que je
l'attendois cette même nuit , &
que je lepriois deſe hater de partir
; ce qu'il afait heureusement ,
Dieu mercy , puiſque je viens de
le recevoir à bord avec tout fon
monde ;je mets à la voileàl'heure
mêmeſelon vos ordres que je ne
manqueraypas d'executer depoint
en point ; non ſeulement jusqu'à
que Dieu m'ait fait lagrace
d'arriver au lieu destiné
ce
mais
encore dans toutes les occafions où
HISTORIQUE. 221
je pourray vous marquer leprofond
reſpect avec lequel je ſuis
3
c.
tembre 1714.
MONSEIGNEUR,
Aprés avoir refté longtemps
icy à attendre des nouvelles , à la
fis nostre Meſſager est arrivé : il
m'a affeure que M. l'Ambaſſadeur
étoit tout à fait en liberté ,
ce que j'ay été ravy d'apprendre.
Hier à midy il me vint un
homme extraordinaire de ſa part
pour sçavoir ce qu'ily avoit à
faire ; je luy ay donné sur le
champ toutes les instructions ne-
Tij
120 JOURNAL
ceßaires , je luy ay fait voirl'endroit
de l'embarquement , qui est
àdemie lieuë d' Alexandrette; enfin
je l'ay renvoyé pour aller luy
dire que tout étoit preft , que je
l'attendois cette même nuit , &
que je lepriois deſe hater de partir
; ce qu'il afait heureusement ,
Dieu mercy , puiſque je viens de
le recevoir à bord avec tout fon
monde ;je mets à la voileàl'heure
mêmeſelon vos ordres que je ne
manqueraypas d'executer depoint
en point ; non ſeulement jusqu'à
que Dieu m'ait fait lagrace
d'arriver au lieu destiné
ce
mais
encore dans toutes les occafions où
HISTORIQUE. 221
je pourray vous marquer leprofond
reſpect avec lequel je ſuis
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