Résultats : 15 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 132-170
RELATION DE Mr DE POINCTI.
Début :
Quoy que vous ayez déja veu dans la Premiere Partie de ma / Le 22. Juillet, Mr du Quesne ayant à la Rade d'Alger [...]
Mots clefs :
Alger, Galiotes, Abraham Duquesne, Bombes, Galères, Attaquer, Guerre, Vents, Canons, Bombe, Soldat bombardier, Chevalier de Tourville, Chevalier de Lery, Esclaves, Ennemis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RELATION DE Mr DE POINCTI.
~oy que volls ayez déja veu
dans Ja Pren1iere Partie de n1a
Lettre une Relation fort exa.éte
de tour ce qui s1eCt pail'ë devant
Alger> j:ia y crû vous devoir en ...
cor envoyer celle de I\1lr de Poin~
ét.i. Elle efr icy dans une efl:in1e
GAl~ANT. 1~3
: fi genérale, qu'elle fidt feule 1'C-
; loge de celuy qui ra· écrire; c~eil:
pourquoy je ne vou~ diray rie11
à fà gloire, puis que {on Ouvrdge
_ parle, & fait con11oiftre qu2u11
.: Holntne fi brave ne f'iair Eas
· n1oins bien fe fCrvir de la Plome
i. que de rEpée, & qu'il parle auffi
: bù:n qu'il agit.
'. :.-~:j
. . . '
. I-'.
••. ·:
1
. -' '. ' ..
:-·r
•
~ ~ ~(?J ~ .tt!;J n>· tê! il!.~~ ©:'!!J ~ ~
~?J~· ~e:.J· êl~~~~J~~ è!~èJ~~~
RELA_1~It)N
DE Mr DE POINCTI.
E 21. JuiIJct , Mr du QE_efne
~~yant à la Rade d~ Alger
joint les Galiotes qui y cfl:oiè11t
[[rrivée.s dés le 17. efcortées par
le sg: Foran, 111011tant J' Etl'iUt, &
13 4 l1\ ~ li iER4;r~~ l' JR~ .. ·3-~p...-J
qui y avoienr trouvé les Cheva ...
Jiers de Tourville & de L!.:ry, l'un
Lieutenant G-ener~1l , & 11autre
Cl1ef c.1JEfcadre, avec lix \l"aif ..
feaux; les Forces defl:inécs con ...
t,.e Alger, confi!l:oient en onze
VaiiTeaux de Guerre, quinze GaJercs,
cinC] Galiotes, dcPx Brû..,
Iots,quelgues Flufres,& quelques
IP' tJ 9 ! arra11es.
On f ongea. auffi. ~o!l: à fe n1et-
tre en , ri' .. ' et~t t u cxecutcr cc q t1 on
avoit projetté ; niais con1n1e il
falloir de néccffiré gue1qnes
jours pour cl1arger les Bon1bes,
& dilf>oièr le8 Galiotes con1111e
elles devaient efl:re pour f'exé ...
cution, Mr du ~efnc ayant efté
averry qu•il y avoit deux petits
Vai[fa.ux à Serfelle) prit cet
intervale pour les aller brûler, &
GALJ1\~~T. 131
y n1ar·cl1a avec fon Vai1feat1, le
j J'rNdent, le Teméraire , & t, Eole,
~J con1tnandez par le Chevalier
-~: de Lerv, B ea.t1 lieu, & Infreville,
.Il
: & huit des quinze Galeres, à la.
~~ teH:e dcfCJuclles cfroit le Cl1eva:
i lier de Noailles leur Lieu tenant
~ !i GeneraL L'un de[dirs petits VaiC.
~ [eaux fut brUlé Dar nos Cl1alou- ·~ \ .1 j pcs, & les Artifices n1anquerent
.··~~ .. fiJr l'(tutre. La Place fut cano .. -
;~ née, & cJle ri pofl:a d:; n1~fn1e. 011 ·
t.
;~l n ~a poîn t fceu au j u fte quel do 111-
~ 111age on y avoir f,1ir. De nofl:re
.'.4 pa.rt, nous y eufi11es prés de qu1~
:;.1 ranre Hon1mes tuez- ou l1Je1fez .. . . '
, .,
: ".t
-.,~·
• 1 .. '
.. ~"."l
L1 1t,
. : ' -c
.i. ".1..;
. .~. ·.) .
. .. , .: _,
' . .
.' ..
.' ,..
.. . c .
1
. ,
·.
Dt1 nombre des derniers c!l: Ie sr
de F-2"nneJon Enfeione de Navi ... l ~
r~ ~qui y a eu la ja1nbe en1portec
.
Mrdu ~efne de retot1r:> on crût
Ij6 tERCURE
.attaquer Alger le 28. a1ais une
groflè Lan1e du N ordefi, faifc1.nt
craindre du vent de ce coflé .. là ,
<]Ui eft le dangereux, & donnant
trop de n1ouvemenr aux V~j(:
feaux pollr qu ·on pu1l: tirer., on
fut contr~Ünt de iùr!Coir ju!qL1eç
au 5.. d' Aoufl: , tout ce r:en1p.s s'étant
paifé ei1 Brifes viol~ntes de
N ordeft , qui laiifoient la Mer
agitée, 111eünc lors qu'elles avoient
ceifé; mais enfin ltt Vent
s~efrant rangé au Oiiefr- Nord~
oüefi, qui fait là des Brifes réglées,
f u1vie.s de caltnes, on fe
chfpo(a à n1archer {l1r le foir , la
réfolution ayanr eflé prifc de faire
cette attaque de nuit, afi1~ que
les Ennemis profitaifent m:>ins
du temps qu,il ra.ut metrr~ à s2entraverfer,
pendant lequel on ne
GA~ LA tt~~1~·. I ~-7;
f.'Üt que îOuff1:ir du fe.u tn fans .enj
pou voir t:1ire ~
A. Co1n1rie l}Ordre de la Couf-·
eil:oit pofirif, LJHe Vaiifeaux, Ga ..
leres , & Galiotes, co111 batilfent,,1
Mr du ~eii1e a voit de cette !Or.-..
te diipof é les chofes.
Lt Sirint - ~/}rit, qu'il 1nonre
cette Can1pagnc, ren1orguê patl
deux Galcres, fe devoit aller po=ficr
N ordeft 8-l Sorroüeft de la~
Tour du Fanal; deux Galiotes-.
ren1orguées par une Galere fur.
f~1 gauc be, c 1 efr- à dire vers le
Sud; & J,~s trois autres mcnées.-
}Jar deux G-~leres fur la droite Î}'·
cfocft ... à-dire vers le Nord .. Tous ..
le~ VaiLTtaux en iùite s;>érenda11evers
le Sud &. v.ers le N.ord, de~
voient forn1er un Croifl:tnt au~r.
our du Mur ... qui fair la clofEuret
OtCZ:Obrc ~.~P~- M ..,.,,,,;
8 ~~ n <t-foM.t~ ÎR ~ J 1 1 . .t~ ~ "l~~.~ u ~ î!
dLt Port ; & chaque Galerc re_
inorguant un v~üffi~au, a prés l'avoir
n1is à fan Polle , fe devait
placer dans Jes întervales.
On con1n1enc;a à n1arcl1er
pour forn1cr cet Ordre de 13~ltai[_
le; niais la Brife ayant duré j uf:
<] ues fur le {àir_a!fez rard.,on n'avoir
pll. plûto{l: fe n1ettre en
nïarche, & la nuit nous ayant
ft1rpris avant que cl1acn11 11u!t
efrre dén1cilé , Mr du ~efne
voyant qu'il ne pouvoir cette
nnir ~ttta.quer qu, ~11 déford.re,
prit (1 ·~rec beaucoup de {3.geiTe, le
parry de 1notiiller où il fe trou ...
voir'Jc:~cfr-à-dire un peu plus prés
de L1 Ville qL1'auparJ.vant, & d,ar ...
tend t"e au Ie11den1ain à rcdreifer
ce qui n'efi:l)Ît pas a ('l place i
n1~us ce lc11den1ain les Vents re~
.J
.J
- ~
. -~1.
·r
.,.
' -.
.. -.
. :;.
' r
·~
G1\I.~Al~~T. 139
fituterent an N ordeft , & firent
perdre tot1t efpoir & toute pet~iëe
d'attaquer, parce c1u\~1 ff:él:1-
vcn1ent dés Ja 111o!ndre haleine
d c V cri t de c ~-? co {1:é ! à , la M · r
~'cnfl.-~ tj'unc n1aniérc extraordinaire
; & cc q u'îl y a de cruel;t
c\:f1:: que les rrols C]llârrs dtt
tcn1ps) ce Vent rcgnc dans cette
~ \_ ~ Il a de~ <-1 ll c j 'a y d.' ailleurs trouvée
pl us d1ficil e q u' 011 ne t11e l;ta voit
-... ,.
t1 ·.:T l"( 1"" ,,.,. t"
J ~ ~ ~· - r ..
l.
N nus dr1TH=:n r~l.n1es dans cette
fitL1ari{JnjufèJu'au 13 que les Vents
efl:.1nt enfin dc{ècnd us a l' 0 üefl:
N orroi_iefl: , nous firent cfperer
du caln1e pour la nuir fi.liv~1nte;
& certainc1ncnt on ne pouvait
pas dcfirer des apparences -de
ternps plus f1vorable ; auffi fe
!11ir ... 011 en é rat d' e11 profiter, ~
1'1l ij
~., Jf r:,· 2 {.-,, ~ ~RE J 40 .f\f l i~.1 1, -~lJ .$.. '4
cette fc}ls cl11cun efr;1nr exaéte ....
n·1ent à iOn poftc, on con1menca
.. ' l ) " -' .. de n1~rcher a L en r:re~ d.':! Ia n u1 t
avec tant de joye de la part des
Eguipages, que tout le monde.
efl:oit plein (f heureux· prclfcntin1ens;
1nais av:Lnt ciue nous fuf..
fions à Ll portée du Canon , le ...
temps fè broitilla ~ il parut des ..
E·c lairs 'il le Vent f:~ leva') fit en tUl
inil:ant le tonr tiu Con1pas.,Ia Mer
·groffir,Jes Gr~iins perpétuels nous.
fàifoient crai11dre pour nos M.:~tsl).
i1ous eftions à la Colle ; &· les.
Galeres, loin de lTous {ècourir ,.
efioient elles-n1efincs dans u11e
grande exrrémi té. H eurcufcn1ent
lcVen.t fe ten;.inr pendit quelque
tern ps du cofl:ê de la Terre,. les,
Vailîèaux firent voile & Ce mirent
.au largeoLes G;al.ercs_,fe fauvere.nt·
GAL,ANYT. r41
41 I:r.. Pointe du Cap cle l\1etifou .;:.
niais les pauvres Galiotes quiil
:ivoit fa lu pref que defagréer,pour·
Jai!.fer le jeu des Mortiers libre,~.
el1oienr dans une aflèz périlleufe·
contenance. Chacun neann1oit1s.
fc fccour<1nt foy-n1c!l11e dans ce
befoin '.) 011 rcpa!fa en di1igen€e·
quelques 1v1ànoeuvres.1 & f,tifant
volle dll H·unier1 à !)a.ide du Vencde
Terre, nous nous retirân1es à.
travers rorage,qui dura route la.
!Il
11 Ll-I t.
Cette di~!;race nous penfa o,fter·
tout efpoiro Il falloit que les Ga..,_
lcres, qui· fc !ùr~pafl:1nt elles-1nê~
rnes.j den1euroie11t avec 11ou.s de ..
puis 11uit jours, à bo-ut de toutes
fortes de vivres., parti!fent enfin
forcées par la. difetre de toutes,
chof es ; outr~e qu:e -c:e_s fortes de.· -
142 ~AERCURE
Bc1fl:in1ens (ont toûjours dans
certe Rade à detJX doigrs de leur
pcrrc, & dans l,abfence des GaJ~
res, il paroirfüir afièz dificile de
placer les G alio rcs ., de 111 aniere
t]U,on en tirafl: le !ervicc qu'on
• 1
~vo1t atten{1t1.
On paffa dans cette încertitu~
de, & dans le n1auvais ren1ps qni
continua jufgu'au 16,. que rv1r
du ~efi1e ayant in1;lginé un
n1oycn de Eonduire les Galiotes
prer c. Gl u l\ v,l~ u i .. ( l) J.:;',\. . 1g er, <Q.. .X. sl y e' ra.nt
~onfirn1é par le fenrin1cnt des
-Cl1evaliers de T ourvillc & de Le~
ry~ envoya porter par les Cha~
loupes des Ancres vers 1e 1Port à
une dif1ancc qu" on crut raîJOnna~
ble ~ & cin q V aiifeal1x furent
détachez') pour e11 s'approchant
.u11 peu plus que les autres; pren ....
' ..
G ALPi.l~T- 145
dri le bout c.{es An1arcs de ces
Ancres, & foûtenir les Galiotes
qui a~ devoient hiller deifus, &
s'entraverfèr lors qu'elles !èroienc
ailèz proche, fe rel1allant tot1t
de n1·~ii11~ juf qu\tu V ai(feau pour
le retour e
Le Vigilant, montê par le CI1e ..
-r.l 11 ier de Tourville J qui renait le
n1ilieu , & devait ef\:re vis-à vis
de la Tour du F~inal,avoir l' An1are
de id c·r1,cfle,; fur la droite .. !~
rai!lttnt, con1mandé paï Beaulieu>
a voit 11 :\rr1are <..i.~ la 1Y!tPJttçtt1;
1e, dont Goïtou a le con1n1ande1nent
5 & tout au Nord, le Che ...
valicr de Lery fl1r le Pruiient =a
voir celle de Lt Brâlttnte, coin~
111andéep.1r D:z~.:Tbi~rs,& Longcharnp
fous luy. A la g:1 t~cl1e du
Cl1evalier de T ourv illl:, F ora11
~44 lVlE F~ CîJ,R E
fur /' Etoille a voit 1, An1are de fit ..
.. Fo1Jd,-oy11nte ,. nlonrée par Boif.. .
f,ier; & tout àu Sud, Belle-Ifle
avec I e La11ricr.,. a voit celle de la
1Jorn.h4rde , con1n1andée par de
·Con1be, & dans la(1uelle ctloit
e1nbarqué Ca111elin , c~ pit~ine
,;i.e B.o-rnbardiers de Terre , en ...
\ 1oyé p.ar le lloy p.our cette Extlédi.
tion. J.
Cette maniére de fétÎre la Guer_
re eftant taure nouve He, les cl10~
.fcs ne purent c!l:re exécurées
av.e.c to·utc la jufreffe quio11 aurait
pû defil"era .Catnelin , qui
d~ailleurs travailloit avec beau ..
·Coup de zclc & d'a.ppljça,tion ~
n\1va.nt aucune connoifl~ince des
" ~l1ofe s de la M·~irine., ne pouvoic
pas f~avoir com1ne il fe fallait
p.o.frer danfi c.ett.e occafton ; de
forte·
GALANT. 145
efQ-rre que les Ancres fe trouv~
renr placez trop prés les uns des
auri-es ·; & les objets paroiffant la
t}uit: plus prés qul'ils ne {Ont effe ...
C1ivc-ment , elles efl:oient beau-coup
plus loin de Ja Ville qn•o11
n\ivoit prétendu. De cela n~iquirent
deux i11conveniens ; l"un,
que les Galiotes arrivantfL1r leur$ .
Ancres, fe trouverent ~u abordée5
1 ou pour le n1oins e1nbarraifées
les unes par les autres; &
raucre,que les Bombes allaient à
peine jufques dans le Port l &:
point du tout dans. la Vi lie.Nous
rnarchân1es enfin le foir du ::.1~
Aoufi:, le temps ne )$ayant pas
pern1is piùrofl: ; n1ais !Jt A mare
de fa -'-'! elfilCdnte S~ ercan t trouvée j
~~inbaraffée, elle 11e put arriver
que lon~ren1ps aprés, & elle fut
Oélobre 'k.P~ N
146 1E R C~URE
obligée de fe mettre da11s-un a.u..;
tre 11 ofl:e q11e celuy qui luy
fî1oit marqu·é:, /tt BrÛ/tJnte & i11oy
entre qui elle devoir efire, nous
efranr troL1vez· abordez en nous
entraverfant. La FgudroyAnte, qui
efl:oit fur 1na gaucl1e,efl:oit prefie
à ine toucl1er ; inais la Eomb11-rde
qui fut un peu plus lente,!è trou~
va raif011nablement éloignée de
nous. La Fo11dro.Jdnte commença
i tirer; je fui vis, &. la BrÛ/4nte un
mo111ent a prés. Les Ennen1is 111i.,,
rent feu à huit ou dix Canons ,
iàns en tirer davantageft Pour
nous 1 nous vîmes avec beaucoup
de déplaifir nos Bo111bes arden ...
tes, fur lefquelles on fe fondoir,,
principale1nenc dans la veuë
qu'elles brùleroient les Vaiifeaux
enne1nis;) c.réver toutes au f ortir
GALAN-T- 147
d:u Mottier; & nos Bombes ·ordinaires,
ou créver auffi, ou excepté
deux ot1 trois , ne porter pas
jufques à la Ville~ Dans ce chavrin,
011 ti-roit encor quelques
cV oups') lors qu ' un c.ie tnes l\;fortiers
)chargé d1une Bombe ardente,
ayant f:1it f:.1ux-feu,& la Bombe
continuant à s'enflân1cr fans
partir, je 111e vis red ui t à fou tFrir
JJincendie que je crus inévicable ..
Les Soldats Bon1bardiers de Ca...:
rnclin, qui i1,avoient entrercntt
mon EC) uipage que· des horribies
ravages de ces Bon1bes ~1rdentes
pref -cl1ant cerc:e fois d,cxcn1ple ''.)
& s>~fiant., à rexceptio11 de leur
Sergent & de deux ou trois autres,
jetrez à la Mer;; ou dans les
Cha1oupcs qui portaient nos
~1unitio11s, furent fui vis par la
N ij
148 ERc·uRE
plus grande partie de mes Ge11s,
cl1acu11 fe précipitant otl il pou ...
voit pour éviter la flânie. Et en_
fin, quelques ... uns de nies Offi.
ciers Mariniers efrant rcfrcz fi1r
l'Arriere,je n1e trouvay feulavec
111on Concren1aître, fur 1' Avant
oit cfl:oit le feu. Landoüillet1
Co1nn1iiîaire d1 Artillerie (.ie Ma~
rine, & Ilenau1t, deux de 1nes
an1is, qui ayant bien voulu s:.em~
barquer avec 111oy, voulurent
bien auffi ne me pas ab:i 11donn
er, deri.1eurerent à la Baterie
de derriere où ils efroient. Cependant
la Bon1be jettoit [es
Grenades & du feu gros con1n1e
deux Hommes, & je nie voyois
couvert de flân1es, ayant quaran ..
te Bon1bes ardentes dans la Ga~
.li ore, & tant d' at1tres chofes dans
GALANT. 149
un Navire propre à. s'cnflân1er.
Nous prîlnes 11eann1oii-1s la-réf o ...
lurion n1on Contren1aîcrc , u11
Soldat Bon1bardier qui ine ~int
joindre & rn o y') de _ te i1ter cl' é~
teindre le feu ; & con11ne 11ous
v'.1111es que les prémiers Séaux
d'eau Pa voient atnorty ,nous co11-
tinuân1es, & penda11t un infi:ant
:nous le crf1rnes éteint ; n1ais la
Bon1be reprenant vigueur, & les
Grenades & les Canons de M.ol1fw
guet qu'elle renfèr111oit, tirant dè
nouv2au ... la flâtne recon1n1enca. - ~ Nlais le pren1ier fuccés nous
nyant encouragez, nous retour-
1:â.n1es à la cl1arrre avec de r'eau"'\ 0 .+z
& enfin un de n1cs Soldats reve-
11u de fan épollvante, n1e voyant
....
autour du Mortier, y jetra un fi
grand Seau d'eau, que le feL1 :f é .., ·
N iij
1)0 M!!Rcu·R E
ceigt1j t à cette fois touc-·à-fait.
P lufieurs Chalot1pes qui étaient
autour de la Galiote, & que la
flân1e a voit obligé·es de .s1alar ..
guer, revinrent à bord. Le Sr Dcn1ont,
Lieutenant de la Galiote,
qtti pour quelque Manoeuvre
eftoit dans un Canot, fe rejerr::i. à
bord y voyant le feu .. Cepçndant
plufieurs Matelo-ts de ltt FouflroyitnwA
te, dont r A1nare iè trOLlVa COUpée
<.ians c-e d.é{Ordre, {C Jecceren·t
auffi à la Mer.
' Tous ces dé[ordres ayant fait
juger aux Cl1evaliers. deT onrville
& de Lery gui prenoient foin de
r At.a.que, CJU'il efl:oit à propos d:c
fe retirer~ ils en don11erent l'ordre,
que les Ennen1is nous Iaiffe ...
rent exéeuter L'lns nous inguié ...
ter , & à la pointe du jour 11ous
GALANT. 1)1
11ous trouvânies au mcf rne ea ..
clroi r d'où. 11ous eil:ions partis ..
Le n1auvais fuccés des Bon1-
bes a1·denres, la rarctC des beaux:
jonrs, & le pcril évident de fejouroer
dans une Rade auffi fca_
breufc que celle d,Alger dans
une faifon où les coups de Vents
d.evi~nnent frel1uens ~ fit croire
q ll~ on ne tente roi t plus rien cet -
~ .
te annee ; neann101ns con1n1e 011
avait re1narque que li quelques .
Botnbes ordinaires avoiét crevé,
if y en a voit eu pl u!ieurs qui n,a_
. ;- ,
voient 111anque que parce qu on
eO:oit trop éloigné, Mi: du ~eC
ne voulut bien faire une feconde
t~tntarive, & prenant des n1efures
{ ur ce qu1•- s ' e,_t o1• t patùr_er, o.n 11ort:t } e
26. d' aurres Ancres, que l~e Chevalier
de Lery fe cl1argea ,i,allc.~
N îiij
- - ..... ,.
152 MERCURE ~:.:'
1noüiller, & qui affez éloignee~ ..
les unes des autres , furent pla ...
cées à la portée du- PiftoJer du
Ml1r qui .f:'lit Ja clofture durPort_
Les Se11tinelles avant crié à nos J ~
Cl1aloupes , & !e Chevalier de
Lery pour réponfe les ay~tnt en ..
voyé pro11lencr , on leu1· cira
quelques coups de Ca11011.
Su~· le ..~ Ani ares de ces Ancres1
Jes Galiotes fe dif ooi(;rent à fe
~ baller,, Le 30. n'ayant pas fajc
plûtoft du te1nps propre, & le
pren1ier ordre ayan·r cfi:é chan ..
gé:. le Chev<tlier de Tourville qui
devoit rot~jOnrs avoir l;JAm~Jre de
lti Crttc!lt, alla n1oüiller vers l'entrée
du Port, où cette fois on ~
voulut placer cette GJ.liore,& le ·
Cl1evalier de Lery à r·autre cofté
tout at1N-oxd ,ayant t' r\mare de la
. r
r
'
.... ' . ,
' rJ_
1) .. ~
.~ . '
;.~'
-:.
:,•
~
..L ..1
1
.. . . -.
_, :i
, ' "'· · -
r GALANT; 1}3
:·:; IJ0Îl1111tc) & entre elle & moy fur
.f n1a droit~ 111 }dcnaçantt, aidée par
:} le Ttmt1·airc-; La BomhArde, par le
.J L.1uritr; & L~i · }'audroyantc, par/' E-:~
tfJi lie.
·. ~
.-·j Dans cette difpofirion nous
-:: nons avançâ1r1es'.) & ayant eu le
· bonheur que n1on Amare ne·
:-.· trot1v;:1 aucun en1barras ~ j'arri,;
vay en plafe pour n1e traverlèr &
:: til"cr q1.1elciue cen1ps, av.anr: qne
-~ les autres Galiores-fuffènt à leurs ~
_ PoH:es ) particuli·::-re1ne~1t celles·
~- du ~{ or~.:i, qui n1.1lgré toute la vi"
gilance du Chevalier de Lery,.
tardercnt un peu ..
Les Ennecnis ne fnrcnt pas fi
dociles cette fois que la pren1ie"°
re. Dés que j'·eus tiré, ils fi1~ent 1111
grand f ~u Llui dura toute la nuit,.
t111t ll!r n1oy que !Ur les al1tres
-·
114 Ell·ClJRR
Galiotes ;. n1ais com1ne j,efl:oi~
juftement placé tievant un grand
Flan c~on con1p toit aifë n1e nt que
po11r chaque Bombe, ils ripo:
itoient aux autres Galiotes qua.
tre ou fix coups de Canon :1 & à \
]a n1ie11ne vingt on vingt .. deux, 1
& quelquefojs n1én1e davantage5
1
& ils ne ciroienr que lors qu>on
merroit le feu à la Bot11be, ce feu
leur e11fcignant le but oli il fal ..
loit fraoer. l Ce Manége dllra jufques prés
du jour que les Chev~liers de
Tourville & de Lefy, qoi cerce
nuit., comn1e toutes les autres en ...
fuite, fe rrouverent aux Attaques
da11s leurs Canots, où s1emb3.rquoient
pour Volontaires les
Ducs de Mortcn1ar& deVi~lars,
Marquis de Bellefo11ds, Con1tes
.
• •
' ~ r
. '
.. -
·,' : · ~
.-'. ·•.,. . . '
-·'
,
' 1 ,
.,"i -·
..
.
. ~
·. ·==
. '
. .'
... -
'
1
,.. (.
., . .. . .
.:.·. .. ..
.. =.
·.~
....1
\' .
·'·
... -..
.
' .
.' ...
::i GALANT.- -155
·-~~ de Sebeville & du Cllala.r , &
:·:- plu fiet1rs a.utre.s, que f es Cl1e~a- .
Ji ers de T ourv1lle & de Lery ,d1sj
e,, donnérent ordre de fe retirer;
. ~ Jes Galioc:es qui avoient recell
.. ! plufieurs -coups dans le Bois, les
·i Voiles & les M~tnoeuvres, n"ell ..
-
' ren t nean 111 oins de mille ou douze
cens coups de Canon tirez par
les Ennen1is aucun Ho111me de
tué.LeComte deSebeville fur un
Londre que les Galeres avoient.
pris) & fur lequel on avoit mis
160. Hon1n1es, paffi1 la nuit entre
rentrée du Port & les Galeres
pour le~ fÜù tenir ; n1ais cc B afl:i ..
n1enr ne fè pouvant 1nanier, on
le de{~1rn1a enfuite.
Le let1demain on fceut par
quelques Efclaves qui fe :G1uve11:1
renr, que l'L confterna.tio11 efioit
' .
1)6 ERC!. "RE
extré111e dans Alger, qu'il y a voit
piL1ficurs MaifOns de rcnverf ées,
&:. quantité de Gens ruez. N ou,15
n'e11 eû111es neanrmoins un 1 afl:e ....
détail que par le Conful, envoyé
par les "Turcs quelques jours
apres , comn1e je le diray e11
fuite. On tira cette nuit cent
quatorze Bon1besb
~e1q ue tiiligence qu'on fit,
on ne pût {C tnettre en ét,lr de
retourner le lendcn1ain, & ce ne
fut que le fûir du 3. de Septen1-
bre , avec cetre circonfiance,
q n'a yanr cflé avertis par d\1utres
Efèlaves iàuvez depuis les
pren1iers 1 que les Algériens <i.rn1oient
la Galere l)llÎ eftoît rcf:
t-ée dans leuF Port, & quelques
Brigatins, pour venir enlever l.es
Galiotes, on en renfor~a les EGALANT.
157
quipages. ~"av~s de ces Efclav~s
ne fut pas 111uc1le; & co111me Je
1ne trouvais le premier au paffacre,
je 111e cr{1s obligé de prend~
un peu plus de {Oi11 & de
n1011de qne les autres , qui 11e
pouvaient eflre attaquées qu'a ..
prcs n10 y. P 1 ufi.curs Ca pi tain es
des Vaiilëaux qui i1·avoient point
efié co1nn:1andez pour s'approcher,
vinrent incoe:nit1J à cette .......
Action,&. parciculierement chez·
n1oy le Marquis de la Porte, Sc
Je Baron de P aliere.
Les En11e1nis nous laifferent
placer {3.ns nous inquiéter; 8c
con1n1e par les foins du Chevalier
de Tourville, & n1011 bo11l1eur
pJrt1culier ~ 111on An1are eftoit
tol1jou~s fani elnbarras, je pûs
l~ncor tirer quelque temps avant
.. ~
118 1ERCURE
que les autres Galiotes fuffent
en place, celles du Nord, c•efi: à
dire /4 Br#lante &.. la FfJNdroyanre,
qui fe halloient fur une mefme
Amare, s 'e!l:a11t: en1barra1fées
l'une avec l2'aucre, n'arriverenc
que tard. Les autres n1e Jû.i virent
d1ai1l:z pres6
Les Ennen1is ne répondant
point à nos Bon1bes co1T1n1e ils
a voient fair, ce filence fit juger
que leurs Bailin1t1ns eftoient del1ors
pour nous attaquer, & Ie
Major m,e11 vint avertirs En ef~
fet, un moment apres, la Cl1a ..
loupe qu'on a voit 1nife de garde
à l'e11trée du Port, fit le fignal
qui luy a.voit eité prefcrit en cas
de rencontre d'E11nen1is, & je
vis la Galere accon1pagnée de
quelque Briga11tin, voguer droi~
..'
1
1.
GAl~'. t'A\. N~~ - . 159
Qefrns ma Poupe~ En n1efn1e
temps les Cl1evaliers de Flavacourt
& de la Guicl1e, qui
comn1andoient les Chaloupes
de l~ Indien & dt' G,hevat
MArin :t 1n, aborderent , & me
renforcerent de tous leurs Equipages.
J' a vois i bord trente
Homn1es du Chevalier de Tour ..
ville 1 comn1andez par Blena(;.
Il y a voie outre cela une Troupe
d' Officiers qui eil:oie11t venus
V olonraires, plufieurs Volontaires
& Gardes de la Marine; de
!Orce que ne doutant pas que fi.
la Galere m·abordoit, ce ne fut
deiâvantageufemenr pour elle ' ,,
je faifOis faire filence pour luy
oiter la connoiilà11ce du n1onde
que j .. avois, qui alloic bien à fix"'
t!1ngts Homn1es; inais comme
•
i6o EJRCURE
elle fut alfez procl1e, un zele iit,,
di!èret a)1ant fait crier à quel..
qu~un, Yi"We le Roy, le refie ré_
po11dir, & dans ce ttunulte la Ga ...
Jere commen~a à faire feu de fa
Moufqueter-ie & de fo11 Canon;
n1ais au lieu de venir droit à inoy,
elle me prolongea. Je crûs a]ori
qu" elie n1e vouloit aborder par
la Prouë. J,y paOE1y pour y dond
ner ordre, faiianr fa1re en 111efi11e
ten1ps feu ·de Moufqueterie &
-d~ Artillerie, ce llui l~obligea de
faire pafie ... vogue pour fe retirer
de deffous, & elle alla fonder la
Me.n11çAnte qui efi:oit à ma droire,
&. qui l1a yant à peu pres reçeuë
de mefi11e, acheva de la mettre
en defOrdre ; de forte que fans
!Ça voir ce qu,elle fc1ifoit., elle fit
le tour de la BombArde , dont elle
· .,,., !\ J #
4
:.. ~. ...: ! nL~J·\. N~l ~ I 6I
·'.~ eff\.1ya le feu en regagnant le Mur
: dn Porr, le long. duquel elle fe
. retira. Avec cela j c n .. eu$ q u ~un
·~ Homn1e de rué d'un conp Ce
;: Moufquec ; & fc Chevalier· c·e
) Cornn1l nge, fur je croy Ie . feul _
] bleffé ii.1r Ill Jt1e1Jtifante, & De11 ..
:·_ n e v i 11 ~ tué . .
:_; Auffitofl: que la Galerc m1ellfê
~ dépa!fé, Fandotiillet qui faifoit
exécuter les rv1orriers 1 les ayant
prefts, j'inGft1y pour les. faire
_ JOlier pendant qu'elle eOEoit aux
· n1:tins, afin q uc les Ennemis 11e fe
p{1ifcnr vanter de nous inrerron1 ...
:l pre. On tira donc comn1e aupa__
, ravant , & nolls fifi11es par· là
.~ éteindre les feux de joye que les
:~ Femtn.es allt1n1oier1t da11s A.l\.lgert: -
·-~ croyant déja quel<1nes Galiotes
·. enlevées.
--~ OLCZ.obre i1P~ 0 ... ..._ . . ....
... -·.. ·,
'•
1
·i
_.-,.
~.
162 Iv1ERCURE
Le refte de la nuit fi! pa!fa à
coups de Botnbe de 11ofl:re part,
& de Cano11 de celle des Enne ..
n1is; niais un brouillard G épais,
qu'à peine en fe touchant fe
voyoit- on,. fit que le feu fut plus 1
lent de part & d'autre q-u•iI 11,au ..
roir efté. Il v eue cent Bon1bes ~ & environ fix cens coups-de Ca ...
non tirez , & 11ous 11ous retirâ ..
mes à 11oil:re ordinaire à la pointe
du jour avec p1u.fieurs coups dans
!es Galiotes 1 fans que per!Onne
c11 fur touchéi.
Ce jour qui efl:oit le 4. le Pere
VaCher , Con-f ul des- François à
Alger 11 vint a bo-rd de Mt dn
Q2efne dan·s la Chaloupe du
Çoncre.AdnTiral de Zélande, qui
efl:oit là pour le rachapt des Efclaves
cte fa Natio11> & dit que
GAL/\1'lT. 16~
}erflatin le Roy &. les principaux
d'Alger l'avaient envoyé chercher,
& l'a voient forcé de venir
vers Mr du ~efne, pour fonder
s'il y auroit lieu à quelque ac ..
comlnoden1e11t Mais Mx du
~efi1e répondit, qui.il ne pou ..
voie rien écouter de luy , & que
fi les Algëricns avaient quclCJue
cho(e à detnandcr, il fi1lloit qu,ils
con1lnenc;atfent par venir e·ux112
rnefi11cs. Ce Contùl s~en retour-.
na a vee cette ré·ponfe ~ in ais il
nous apprit auparavant que dans
Je~ deux nuits, dont je vie11s . de
Parler .. 011 a voit abattu cinQuante ~ # ~
l\1aif on s ; que la 111oi cié de la
fienne otl efl:oit la Chapelle, 5'.
la moitié de la grande Mo{ q uée.,
eftolent cornprifes dans ces rui~
nes, làus 1efquelles on co1111oif:
.o iJ
·~6 4 'i! ~; t l r~p u1~ ~ {~~,,1 uR~~
-!cit dCJa qu'il y a voit plus de cing
cens peri(J11nes en[evelies ; qlle
tout eftoit dans une contl:ern~ ...
tion cxtrén1e; que les Turcs fc
dé1n-en tJJ1t de letlr orgueil) loin
dt1 n1épri3 q-u'ils té\noignoient
pour les François il y avo-it quin .
. ze jon-rs, en par Io.lent alors avec
relp~a; que toutes les Fcn1n1e.s
& les En h1ns a voient quirré la
Ville.,. & qu'il a voit parLt trente
Hon11nes de ruez fur la Galere,
i la {Ortie qu.'elle avoit·faite, iâns
ceux q-uc 1,,on avoit cachez au
Peuple; & enfin il fupplia M[
du ~efD·e de fi1fpe11·dre Jes cho ...
[es au n1oins ponr ce jour. Mais
co rr1 n1e il fit fort beau,.011 ne crûe
p.:t~ dcvoi r perdre ce te1n ps, &
nous n1.arcl1âtnes à nofire ordiJ
i1a1rc la. nuit dt1 q uacte au cü1UJ
GAL,il\NT. I6,·
. quién1c , a vcc cette exception
que 1' A mare de la Me'lltrça?Jte
a)~ant efl:é coup Ce le f oir precé ....
dent , & G oiton qui la co01 n1ande
s'eftant bleifé àla tefl:e par
une cl1ûte, cette Galiote, non,
plus que t~ B,-ûlante, ne pdt eil:re
de l'expédition ; j, eus eiicor le
plaifir de tirer quelques Bombes
av,inc que les autres Galiotes:
futfent placées. Landoüillet faifoit
toltjour executcr les Mor~.
tiers dans la Crue/le 1 Et quoy que
pa-r un cerrain I1~izard toure la di~
reétion en fut rolnbée encre les
n13in.s d,_un autre.,. on connut af~
fez qu)il n\~ftoit pas inférieur i
celuy qui en cf toit chargé .. O·n De
tâch:-1 certe nuit qu•à don·ner d::111s
le Port, 1- fin de crev-er quelqu\.tn
des. Vaiifeaux, & on demeura j:u~-
166 ERCtJRE
qlf"au point du jour, co1nn1e on
avoit accoûcun1é de faire; & par !
un bonl1eur particulier, qlloy t
que les Enne1nis s'efl:ant ajuf tez,
donnaffent plufteurs coups dans
ma Galiote)il n'y eut perfonn~
de tué>~ _f en fus quîtte pour des
Mails & des Agrez. Mais la Brûlante
ayant le iOir precédent en fe
retira11t receu un coup de Canon
de foixante & quarre livres de
balle à fa Poupe, a voit eu de ce
mefine coup douze Hom1nes
tuez ou bl~ifez; & une Barque
qui efroit dans fon Voifinage,.
hllit d'un autre cot1p 111îs en p;10-
reil état .. Des deux Galere.s qll~..,
ont les Algériens , l'une eft.ant
à la Mer parut de retour au Soleil
levant de ce mefine jour, &
i~autre la ~int . recevoir au del1ors .
GALANT. 167
•
·.~ dn Port ; & con1rne on Jugea
~;1 d~in1 portalî~C d'üfter ~aux _Enne ...
111is la penfee que la Jonl1:1011 de
~ ce~ deL1x Galeres fut capable
~ d'111terrompre le cours des a~
él:ions , & qu'il fit encor beau
:; tout ce jour, -on fe prépara le
: foir à retourner à l'ordinaire, &
1 ·' en érat de faire partager le péril
aux Galeres, fi elles avoie11t tenté
quelque chofe, chacune des
trois Galiotes,_ la CrNt!le, la Bom~ ·
/J,1rde, & l.a FeuJrnyante ~ qui fe
trouverent prefies à marcher 1'.t
eftan t fortifiées par une Barque
dont 011 avoit auOE renforcé l'é·..
qui page .. - Mais dans l'"inftant que
r·on con1111en'ioit à n1archer,l,air
fe brottilla tout d'u11 coup, &
loit1 de c;on1batre, fit fOnger . à
prendre des précautions co11rre .
...
168 ERCURE
les accidens du mauvais ten1ps
qui fuivic effeél:iven1e11t, & qui
depuis a continué, en forte qu~il
n'y a eu aucllne apparence de
• • rien tenter ;. au contraire ne pou_
vant~, fâns l1n peril lnanifefie,
faire dans cette faifon où les tour ..
1nentes font fréquentes, refler
des Bafrimens qu7il faut ouvrir
de tous coftez pour le n1ettre en
état de f,tire leur cxecnrion , il a
fallu fe réfoudre à quitter la Ra.
de d'Alger., avec cette confola ..
tion , que fi 011 n\t pas dompté
cette Ville, 011 l\i au •11oi11s n101· ..
tifiée & trouvé un n1oyen in failli~
ble, ou de la détruire, ou de luy
faire de.tnandcr la Paix à ge ..
no11x~
Un- Efclavc fauvé Ie 9 .. nou~
apprit que le retour àe la Ga ..
ta lerc
..
:-~~i GAL• A3-N~.i • l 69
:~· iere dont ray parlé, a.voit retar-
:~ dë le départ d1un Chaoux defl:i;~
111é vers Mr du ~efne , pour Iuy
if venir faire des P ropofitians; mais
j }es Algériens connoi.!Iânt que la
::-î f Jan ce ne leur veut donner la
·~ P~tix que le bâton haut, &. ne
f pouvant ell:re de pire condition,
.,: ~voient réfolu de faire encor u11e .
; tentative avec le renfort de cet- ,
· te GaJere ava11t de pJrlcn1en ...
ter. Cet Efclave ajoûta que la.
nui:: derni~re, parce tl ue routes
les Bon1bes eftoient tombées
dans le Port, oit l'on avoir b;·izé
un Loodrel fracaf.Té tour r A V~tnt
d\tn Na vire ciui efi:oit fur les
Chantiers, & crevé les caftez
de deux autres ; on n, ~t voit\ disj
e, abatu que trois Maj{Ons 1 ~i:.
les Ro1nbes efl:oit11t totnbées
O[fobre l-a P. P . ..• .
. .. - .~. '. . . . -~ ..
... . .. T . _,;
.
"1
:-. ....
'
170 MERCURE
dans le Port, parce que !1011 n'a~
voit râcl1C cette 11uit qu'à détruire
leurs BaU.imens, je ci-oy pouvoir
dire que la 1naniere dont
leurs Galeres auraient eflé re_
ceuës, n'aurait pas contribué à
leur faire faire une Paix a vanta_
gellfC. Voila ce qui s'ell: paifé
cette année. Aparen]n1e11c qt1e
la procl1aine donnera de plus
2 r _tnds évene111ens.
dans Ja Pren1iere Partie de n1a
Lettre une Relation fort exa.éte
de tour ce qui s1eCt pail'ë devant
Alger> j:ia y crû vous devoir en ...
cor envoyer celle de I\1lr de Poin~
ét.i. Elle efr icy dans une efl:in1e
GAl~ANT. 1~3
: fi genérale, qu'elle fidt feule 1'C-
; loge de celuy qui ra· écrire; c~eil:
pourquoy je ne vou~ diray rie11
à fà gloire, puis que {on Ouvrdge
_ parle, & fait con11oiftre qu2u11
.: Holntne fi brave ne f'iair Eas
· n1oins bien fe fCrvir de la Plome
i. que de rEpée, & qu'il parle auffi
: bù:n qu'il agit.
'. :.-~:j
. . . '
. I-'.
••. ·:
1
. -' '. ' ..
:-·r
•
~ ~ ~(?J ~ .tt!;J n>· tê! il!.~~ ©:'!!J ~ ~
~?J~· ~e:.J· êl~~~~J~~ è!~èJ~~~
RELA_1~It)N
DE Mr DE POINCTI.
E 21. JuiIJct , Mr du QE_efne
~~yant à la Rade d~ Alger
joint les Galiotes qui y cfl:oiè11t
[[rrivée.s dés le 17. efcortées par
le sg: Foran, 111011tant J' Etl'iUt, &
13 4 l1\ ~ li iER4;r~~ l' JR~ .. ·3-~p...-J
qui y avoienr trouvé les Cheva ...
Jiers de Tourville & de L!.:ry, l'un
Lieutenant G-ener~1l , & 11autre
Cl1ef c.1JEfcadre, avec lix \l"aif ..
feaux; les Forces defl:inécs con ...
t,.e Alger, confi!l:oient en onze
VaiiTeaux de Guerre, quinze GaJercs,
cinC] Galiotes, dcPx Brû..,
Iots,quelgues Flufres,& quelques
IP' tJ 9 ! arra11es.
On f ongea. auffi. ~o!l: à fe n1et-
tre en , ri' .. ' et~t t u cxecutcr cc q t1 on
avoit projetté ; niais con1n1e il
falloir de néccffiré gue1qnes
jours pour cl1arger les Bon1bes,
& dilf>oièr le8 Galiotes con1111e
elles devaient efl:re pour f'exé ...
cution, Mr du ~efnc ayant efté
averry qu•il y avoit deux petits
Vai[fa.ux à Serfelle) prit cet
intervale pour les aller brûler, &
GALJ1\~~T. 131
y n1ar·cl1a avec fon Vai1feat1, le
j J'rNdent, le Teméraire , & t, Eole,
~J con1tnandez par le Chevalier
-~: de Lerv, B ea.t1 lieu, & Infreville,
.Il
: & huit des quinze Galeres, à la.
~~ teH:e dcfCJuclles cfroit le Cl1eva:
i lier de Noailles leur Lieu tenant
~ !i GeneraL L'un de[dirs petits VaiC.
~ [eaux fut brUlé Dar nos Cl1alou- ·~ \ .1 j pcs, & les Artifices n1anquerent
.··~~ .. fiJr l'(tutre. La Place fut cano .. -
;~ née, & cJle ri pofl:a d:; n1~fn1e. 011 ·
t.
;~l n ~a poîn t fceu au j u fte quel do 111-
~ 111age on y avoir f,1ir. De nofl:re
.'.4 pa.rt, nous y eufi11es prés de qu1~
:;.1 ranre Hon1mes tuez- ou l1Je1fez .. . . '
, .,
: ".t
-.,~·
• 1 .. '
.. ~"."l
L1 1t,
. : ' -c
.i. ".1..;
. .~. ·.) .
. .. , .: _,
' . .
.' ..
.' ,..
.. . c .
1
. ,
·.
Dt1 nombre des derniers c!l: Ie sr
de F-2"nneJon Enfeione de Navi ... l ~
r~ ~qui y a eu la ja1nbe en1portec
.
Mrdu ~efne de retot1r:> on crût
Ij6 tERCURE
.attaquer Alger le 28. a1ais une
groflè Lan1e du N ordefi, faifc1.nt
craindre du vent de ce coflé .. là ,
<]Ui eft le dangereux, & donnant
trop de n1ouvemenr aux V~j(:
feaux pollr qu ·on pu1l: tirer., on
fut contr~Ünt de iùr!Coir ju!qL1eç
au 5.. d' Aoufl: , tout ce r:en1p.s s'étant
paifé ei1 Brifes viol~ntes de
N ordeft , qui laiifoient la Mer
agitée, 111eünc lors qu'elles avoient
ceifé; mais enfin ltt Vent
s~efrant rangé au Oiiefr- Nord~
oüefi, qui fait là des Brifes réglées,
f u1vie.s de caltnes, on fe
chfpo(a à n1archer {l1r le foir , la
réfolution ayanr eflé prifc de faire
cette attaque de nuit, afi1~ que
les Ennemis profitaifent m:>ins
du temps qu,il ra.ut metrr~ à s2entraverfer,
pendant lequel on ne
GA~ LA tt~~1~·. I ~-7;
f.'Üt que îOuff1:ir du fe.u tn fans .enj
pou voir t:1ire ~
A. Co1n1rie l}Ordre de la Couf-·
eil:oit pofirif, LJHe Vaiifeaux, Ga ..
leres , & Galiotes, co111 batilfent,,1
Mr du ~eii1e a voit de cette !Or.-..
te diipof é les chofes.
Lt Sirint - ~/}rit, qu'il 1nonre
cette Can1pagnc, ren1orguê patl
deux Galcres, fe devoit aller po=ficr
N ordeft 8-l Sorroüeft de la~
Tour du Fanal; deux Galiotes-.
ren1orguées par une Galere fur.
f~1 gauc be, c 1 efr- à dire vers le
Sud; & J,~s trois autres mcnées.-
}Jar deux G-~leres fur la droite Î}'·
cfocft ... à-dire vers le Nord .. Tous ..
le~ VaiLTtaux en iùite s;>érenda11evers
le Sud &. v.ers le N.ord, de~
voient forn1er un Croifl:tnt au~r.
our du Mur ... qui fair la clofEuret
OtCZ:Obrc ~.~P~- M ..,.,,,,;
8 ~~ n <t-foM.t~ ÎR ~ J 1 1 . .t~ ~ "l~~.~ u ~ î!
dLt Port ; & chaque Galerc re_
inorguant un v~üffi~au, a prés l'avoir
n1is à fan Polle , fe devait
placer dans Jes întervales.
On con1n1enc;a à n1arcl1er
pour forn1cr cet Ordre de 13~ltai[_
le; niais la Brife ayant duré j uf:
<] ues fur le {àir_a!fez rard.,on n'avoir
pll. plûto{l: fe n1ettre en
nïarche, & la nuit nous ayant
ft1rpris avant que cl1acn11 11u!t
efrre dén1cilé , Mr du ~efne
voyant qu'il ne pouvoir cette
nnir ~ttta.quer qu, ~11 déford.re,
prit (1 ·~rec beaucoup de {3.geiTe, le
parry de 1notiiller où il fe trou ...
voir'Jc:~cfr-à-dire un peu plus prés
de L1 Ville qL1'auparJ.vant, & d,ar ...
tend t"e au Ie11den1ain à rcdreifer
ce qui n'efi:l)Ît pas a ('l place i
n1~us ce lc11den1ain les Vents re~
.J
.J
- ~
. -~1.
·r
.,.
' -.
.. -.
. :;.
' r
·~
G1\I.~Al~~T. 139
fituterent an N ordeft , & firent
perdre tot1t efpoir & toute pet~iëe
d'attaquer, parce c1u\~1 ff:él:1-
vcn1ent dés Ja 111o!ndre haleine
d c V cri t de c ~-? co {1:é ! à , la M · r
~'cnfl.-~ tj'unc n1aniérc extraordinaire
; & cc q u'îl y a de cruel;t
c\:f1:: que les rrols C]llârrs dtt
tcn1ps) ce Vent rcgnc dans cette
~ \_ ~ Il a de~ <-1 ll c j 'a y d.' ailleurs trouvée
pl us d1ficil e q u' 011 ne t11e l;ta voit
-... ,.
t1 ·.:T l"( 1"" ,,.,. t"
J ~ ~ ~· - r ..
l.
N nus dr1TH=:n r~l.n1es dans cette
fitL1ari{JnjufèJu'au 13 que les Vents
efl:.1nt enfin dc{ècnd us a l' 0 üefl:
N orroi_iefl: , nous firent cfperer
du caln1e pour la nuir fi.liv~1nte;
& certainc1ncnt on ne pouvait
pas dcfirer des apparences -de
ternps plus f1vorable ; auffi fe
!11ir ... 011 en é rat d' e11 profiter, ~
1'1l ij
~., Jf r:,· 2 {.-,, ~ ~RE J 40 .f\f l i~.1 1, -~lJ .$.. '4
cette fc}ls cl11cun efr;1nr exaéte ....
n·1ent à iOn poftc, on con1menca
.. ' l ) " -' .. de n1~rcher a L en r:re~ d.':! Ia n u1 t
avec tant de joye de la part des
Eguipages, que tout le monde.
efl:oit plein (f heureux· prclfcntin1ens;
1nais av:Lnt ciue nous fuf..
fions à Ll portée du Canon , le ...
temps fè broitilla ~ il parut des ..
E·c lairs 'il le Vent f:~ leva') fit en tUl
inil:ant le tonr tiu Con1pas.,Ia Mer
·groffir,Jes Gr~iins perpétuels nous.
fàifoient crai11dre pour nos M.:~tsl).
i1ous eftions à la Colle ; &· les.
Galeres, loin de lTous {ècourir ,.
efioient elles-n1efincs dans u11e
grande exrrémi té. H eurcufcn1ent
lcVen.t fe ten;.inr pendit quelque
tern ps du cofl:ê de la Terre,. les,
Vailîèaux firent voile & Ce mirent
.au largeoLes G;al.ercs_,fe fauvere.nt·
GAL,ANYT. r41
41 I:r.. Pointe du Cap cle l\1etifou .;:.
niais les pauvres Galiotes quiil
:ivoit fa lu pref que defagréer,pour·
Jai!.fer le jeu des Mortiers libre,~.
el1oienr dans une aflèz périlleufe·
contenance. Chacun neann1oit1s.
fc fccour<1nt foy-n1c!l11e dans ce
befoin '.) 011 rcpa!fa en di1igen€e·
quelques 1v1ànoeuvres.1 & f,tifant
volle dll H·unier1 à !)a.ide du Vencde
Terre, nous nous retirân1es à.
travers rorage,qui dura route la.
!Il
11 Ll-I t.
Cette di~!;race nous penfa o,fter·
tout efpoiro Il falloit que les Ga..,_
lcres, qui· fc !ùr~pafl:1nt elles-1nê~
rnes.j den1euroie11t avec 11ou.s de ..
puis 11uit jours, à bo-ut de toutes
fortes de vivres., parti!fent enfin
forcées par la. difetre de toutes,
chof es ; outr~e qu:e -c:e_s fortes de.· -
142 ~AERCURE
Bc1fl:in1ens (ont toûjours dans
certe Rade à detJX doigrs de leur
pcrrc, & dans l,abfence des GaJ~
res, il paroirfüir afièz dificile de
placer les G alio rcs ., de 111 aniere
t]U,on en tirafl: le !ervicc qu'on
• 1
~vo1t atten{1t1.
On paffa dans cette încertitu~
de, & dans le n1auvais ren1ps qni
continua jufgu'au 16,. que rv1r
du ~efi1e ayant in1;lginé un
n1oycn de Eonduire les Galiotes
prer c. Gl u l\ v,l~ u i .. ( l) J.:;',\. . 1g er, <Q.. .X. sl y e' ra.nt
~onfirn1é par le fenrin1cnt des
-Cl1evaliers de T ourvillc & de Le~
ry~ envoya porter par les Cha~
loupes des Ancres vers 1e 1Port à
une dif1ancc qu" on crut raîJOnna~
ble ~ & cin q V aiifeal1x furent
détachez') pour e11 s'approchant
.u11 peu plus que les autres; pren ....
' ..
G ALPi.l~T- 145
dri le bout c.{es An1arcs de ces
Ancres, & foûtenir les Galiotes
qui a~ devoient hiller deifus, &
s'entraverfèr lors qu'elles !èroienc
ailèz proche, fe rel1allant tot1t
de n1·~ii11~ juf qu\tu V ai(feau pour
le retour e
Le Vigilant, montê par le CI1e ..
-r.l 11 ier de Tourville J qui renait le
n1ilieu , & devait ef\:re vis-à vis
de la Tour du F~inal,avoir l' An1are
de id c·r1,cfle,; fur la droite .. !~
rai!lttnt, con1mandé paï Beaulieu>
a voit 11 :\rr1are <..i.~ la 1Y!tPJttçtt1;
1e, dont Goïtou a le con1n1ande1nent
5 & tout au Nord, le Che ...
valicr de Lery fl1r le Pruiient =a
voir celle de Lt Brâlttnte, coin~
111andéep.1r D:z~.:Tbi~rs,& Longcharnp
fous luy. A la g:1 t~cl1e du
Cl1evalier de T ourv illl:, F ora11
~44 lVlE F~ CîJ,R E
fur /' Etoille a voit 1, An1are de fit ..
.. Fo1Jd,-oy11nte ,. nlonrée par Boif.. .
f,ier; & tout àu Sud, Belle-Ifle
avec I e La11ricr.,. a voit celle de la
1Jorn.h4rde , con1n1andée par de
·Con1be, & dans la(1uelle ctloit
e1nbarqué Ca111elin , c~ pit~ine
,;i.e B.o-rnbardiers de Terre , en ...
\ 1oyé p.ar le lloy p.our cette Extlédi.
tion. J.
Cette maniére de fétÎre la Guer_
re eftant taure nouve He, les cl10~
.fcs ne purent c!l:re exécurées
av.e.c to·utc la jufreffe quio11 aurait
pû defil"era .Catnelin , qui
d~ailleurs travailloit avec beau ..
·Coup de zclc & d'a.ppljça,tion ~
n\1va.nt aucune connoifl~ince des
" ~l1ofe s de la M·~irine., ne pouvoic
pas f~avoir com1ne il fe fallait
p.o.frer danfi c.ett.e occafton ; de
forte·
GALANT. 145
efQ-rre que les Ancres fe trouv~
renr placez trop prés les uns des
auri-es ·; & les objets paroiffant la
t}uit: plus prés qul'ils ne {Ont effe ...
C1ivc-ment , elles efl:oient beau-coup
plus loin de Ja Ville qn•o11
n\ivoit prétendu. De cela n~iquirent
deux i11conveniens ; l"un,
que les Galiotes arrivantfL1r leur$ .
Ancres, fe trouverent ~u abordée5
1 ou pour le n1oins e1nbarraifées
les unes par les autres; &
raucre,que les Bombes allaient à
peine jufques dans le Port l &:
point du tout dans. la Vi lie.Nous
rnarchân1es enfin le foir du ::.1~
Aoufi:, le temps ne )$ayant pas
pern1is piùrofl: ; n1ais !Jt A mare
de fa -'-'! elfilCdnte S~ ercan t trouvée j
~~inbaraffée, elle 11e put arriver
que lon~ren1ps aprés, & elle fut
Oélobre 'k.P~ N
146 1E R C~URE
obligée de fe mettre da11s-un a.u..;
tre 11 ofl:e q11e celuy qui luy
fî1oit marqu·é:, /tt BrÛ/tJnte & i11oy
entre qui elle devoir efire, nous
efranr troL1vez· abordez en nous
entraverfant. La FgudroyAnte, qui
efl:oit fur 1na gaucl1e,efl:oit prefie
à ine toucl1er ; inais la Eomb11-rde
qui fut un peu plus lente,!è trou~
va raif011nablement éloignée de
nous. La Fo11dro.Jdnte commença
i tirer; je fui vis, &. la BrÛ/4nte un
mo111ent a prés. Les Ennen1is 111i.,,
rent feu à huit ou dix Canons ,
iàns en tirer davantageft Pour
nous 1 nous vîmes avec beaucoup
de déplaifir nos Bo111bes arden ...
tes, fur lefquelles on fe fondoir,,
principale1nenc dans la veuë
qu'elles brùleroient les Vaiifeaux
enne1nis;) c.réver toutes au f ortir
GALAN-T- 147
d:u Mottier; & nos Bombes ·ordinaires,
ou créver auffi, ou excepté
deux ot1 trois , ne porter pas
jufques à la Ville~ Dans ce chavrin,
011 ti-roit encor quelques
cV oups') lors qu ' un c.ie tnes l\;fortiers
)chargé d1une Bombe ardente,
ayant f:1it f:.1ux-feu,& la Bombe
continuant à s'enflân1cr fans
partir, je 111e vis red ui t à fou tFrir
JJincendie que je crus inévicable ..
Les Soldats Bon1bardiers de Ca...:
rnclin, qui i1,avoient entrercntt
mon EC) uipage que· des horribies
ravages de ces Bon1bes ~1rdentes
pref -cl1ant cerc:e fois d,cxcn1ple ''.)
& s>~fiant., à rexceptio11 de leur
Sergent & de deux ou trois autres,
jetrez à la Mer;; ou dans les
Cha1oupcs qui portaient nos
~1unitio11s, furent fui vis par la
N ij
148 ERc·uRE
plus grande partie de mes Ge11s,
cl1acu11 fe précipitant otl il pou ...
voit pour éviter la flânie. Et en_
fin, quelques ... uns de nies Offi.
ciers Mariniers efrant rcfrcz fi1r
l'Arriere,je n1e trouvay feulavec
111on Concren1aître, fur 1' Avant
oit cfl:oit le feu. Landoüillet1
Co1nn1iiîaire d1 Artillerie (.ie Ma~
rine, & Ilenau1t, deux de 1nes
an1is, qui ayant bien voulu s:.em~
barquer avec 111oy, voulurent
bien auffi ne me pas ab:i 11donn
er, deri.1eurerent à la Baterie
de derriere où ils efroient. Cependant
la Bon1be jettoit [es
Grenades & du feu gros con1n1e
deux Hommes, & je nie voyois
couvert de flân1es, ayant quaran ..
te Bon1bes ardentes dans la Ga~
.li ore, & tant d' at1tres chofes dans
GALANT. 149
un Navire propre à. s'cnflân1er.
Nous prîlnes 11eann1oii-1s la-réf o ...
lurion n1on Contren1aîcrc , u11
Soldat Bon1bardier qui ine ~int
joindre & rn o y') de _ te i1ter cl' é~
teindre le feu ; & con11ne 11ous
v'.1111es que les prémiers Séaux
d'eau Pa voient atnorty ,nous co11-
tinuân1es, & penda11t un infi:ant
:nous le crf1rnes éteint ; n1ais la
Bon1be reprenant vigueur, & les
Grenades & les Canons de M.ol1fw
guet qu'elle renfèr111oit, tirant dè
nouv2au ... la flâtne recon1n1enca. - ~ Nlais le pren1ier fuccés nous
nyant encouragez, nous retour-
1:â.n1es à la cl1arrre avec de r'eau"'\ 0 .+z
& enfin un de n1cs Soldats reve-
11u de fan épollvante, n1e voyant
....
autour du Mortier, y jetra un fi
grand Seau d'eau, que le feL1 :f é .., ·
N iij
1)0 M!!Rcu·R E
ceigt1j t à cette fois touc-·à-fait.
P lufieurs Chalot1pes qui étaient
autour de la Galiote, & que la
flân1e a voit obligé·es de .s1alar ..
guer, revinrent à bord. Le Sr Dcn1ont,
Lieutenant de la Galiote,
qtti pour quelque Manoeuvre
eftoit dans un Canot, fe rejerr::i. à
bord y voyant le feu .. Cepçndant
plufieurs Matelo-ts de ltt FouflroyitnwA
te, dont r A1nare iè trOLlVa COUpée
<.ians c-e d.é{Ordre, {C Jecceren·t
auffi à la Mer.
' Tous ces dé[ordres ayant fait
juger aux Cl1evaliers. deT onrville
& de Lery gui prenoient foin de
r At.a.que, CJU'il efl:oit à propos d:c
fe retirer~ ils en don11erent l'ordre,
que les Ennen1is nous Iaiffe ...
rent exéeuter L'lns nous inguié ...
ter , & à la pointe du jour 11ous
GALANT. 1)1
11ous trouvânies au mcf rne ea ..
clroi r d'où. 11ous eil:ions partis ..
Le n1auvais fuccés des Bon1-
bes a1·denres, la rarctC des beaux:
jonrs, & le pcril évident de fejouroer
dans une Rade auffi fca_
breufc que celle d,Alger dans
une faifon où les coups de Vents
d.evi~nnent frel1uens ~ fit croire
q ll~ on ne tente roi t plus rien cet -
~ .
te annee ; neann101ns con1n1e 011
avait re1narque que li quelques .
Botnbes ordinaires avoiét crevé,
if y en a voit eu pl u!ieurs qui n,a_
. ;- ,
voient 111anque que parce qu on
eO:oit trop éloigné, Mi: du ~eC
ne voulut bien faire une feconde
t~tntarive, & prenant des n1efures
{ ur ce qu1•- s ' e,_t o1• t patùr_er, o.n 11ort:t } e
26. d' aurres Ancres, que l~e Chevalier
de Lery fe cl1argea ,i,allc.~
N îiij
- - ..... ,.
152 MERCURE ~:.:'
1noüiller, & qui affez éloignee~ ..
les unes des autres , furent pla ...
cées à la portée du- PiftoJer du
Ml1r qui .f:'lit Ja clofture durPort_
Les Se11tinelles avant crié à nos J ~
Cl1aloupes , & !e Chevalier de
Lery pour réponfe les ay~tnt en ..
voyé pro11lencr , on leu1· cira
quelques coups de Ca11011.
Su~· le ..~ Ani ares de ces Ancres1
Jes Galiotes fe dif ooi(;rent à fe
~ baller,, Le 30. n'ayant pas fajc
plûtoft du te1nps propre, & le
pren1ier ordre ayan·r cfi:é chan ..
gé:. le Chev<tlier de Tourville qui
devoit rot~jOnrs avoir l;JAm~Jre de
lti Crttc!lt, alla n1oüiller vers l'entrée
du Port, où cette fois on ~
voulut placer cette GJ.liore,& le ·
Cl1evalier de Lery à r·autre cofté
tout at1N-oxd ,ayant t' r\mare de la
. r
r
'
.... ' . ,
' rJ_
1) .. ~
.~ . '
;.~'
-:.
:,•
~
..L ..1
1
.. . . -.
_, :i
, ' "'· · -
r GALANT; 1}3
:·:; IJ0Îl1111tc) & entre elle & moy fur
.f n1a droit~ 111 }dcnaçantt, aidée par
:} le Ttmt1·airc-; La BomhArde, par le
.J L.1uritr; & L~i · }'audroyantc, par/' E-:~
tfJi lie.
·. ~
.-·j Dans cette difpofirion nous
-:: nons avançâ1r1es'.) & ayant eu le
· bonheur que n1on Amare ne·
:-.· trot1v;:1 aucun en1barras ~ j'arri,;
vay en plafe pour n1e traverlèr &
:: til"cr q1.1elciue cen1ps, av.anr: qne
-~ les autres Galiores-fuffènt à leurs ~
_ PoH:es ) particuli·::-re1ne~1t celles·
~- du ~{ or~.:i, qui n1.1lgré toute la vi"
gilance du Chevalier de Lery,.
tardercnt un peu ..
Les Ennecnis ne fnrcnt pas fi
dociles cette fois que la pren1ie"°
re. Dés que j'·eus tiré, ils fi1~ent 1111
grand f ~u Llui dura toute la nuit,.
t111t ll!r n1oy que !Ur les al1tres
-·
114 Ell·ClJRR
Galiotes ;. n1ais com1ne j,efl:oi~
juftement placé tievant un grand
Flan c~on con1p toit aifë n1e nt que
po11r chaque Bombe, ils ripo:
itoient aux autres Galiotes qua.
tre ou fix coups de Canon :1 & à \
]a n1ie11ne vingt on vingt .. deux, 1
& quelquefojs n1én1e davantage5
1
& ils ne ciroienr que lors qu>on
merroit le feu à la Bot11be, ce feu
leur e11fcignant le but oli il fal ..
loit fraoer. l Ce Manége dllra jufques prés
du jour que les Chev~liers de
Tourville & de Lefy, qoi cerce
nuit., comn1e toutes les autres en ...
fuite, fe rrouverent aux Attaques
da11s leurs Canots, où s1emb3.rquoient
pour Volontaires les
Ducs de Mortcn1ar& deVi~lars,
Marquis de Bellefo11ds, Con1tes
.
• •
' ~ r
. '
.. -
·,' : · ~
.-'. ·•.,. . . '
-·'
,
' 1 ,
.,"i -·
..
.
. ~
·. ·==
. '
. .'
... -
'
1
,.. (.
., . .. . .
.:.·. .. ..
.. =.
·.~
....1
\' .
·'·
... -..
.
' .
.' ...
::i GALANT.- -155
·-~~ de Sebeville & du Cllala.r , &
:·:- plu fiet1rs a.utre.s, que f es Cl1e~a- .
Ji ers de T ourv1lle & de Lery ,d1sj
e,, donnérent ordre de fe retirer;
. ~ Jes Galioc:es qui avoient recell
.. ! plufieurs -coups dans le Bois, les
·i Voiles & les M~tnoeuvres, n"ell ..
-
' ren t nean 111 oins de mille ou douze
cens coups de Canon tirez par
les Ennen1is aucun Ho111me de
tué.LeComte deSebeville fur un
Londre que les Galeres avoient.
pris) & fur lequel on avoit mis
160. Hon1n1es, paffi1 la nuit entre
rentrée du Port & les Galeres
pour le~ fÜù tenir ; n1ais cc B afl:i ..
n1enr ne fè pouvant 1nanier, on
le de{~1rn1a enfuite.
Le let1demain on fceut par
quelques Efclaves qui fe :G1uve11:1
renr, que l'L confterna.tio11 efioit
' .
1)6 ERC!. "RE
extré111e dans Alger, qu'il y a voit
piL1ficurs MaifOns de rcnverf ées,
&:. quantité de Gens ruez. N ou,15
n'e11 eû111es neanrmoins un 1 afl:e ....
détail que par le Conful, envoyé
par les "Turcs quelques jours
apres , comn1e je le diray e11
fuite. On tira cette nuit cent
quatorze Bon1besb
~e1q ue tiiligence qu'on fit,
on ne pût {C tnettre en ét,lr de
retourner le lendcn1ain, & ce ne
fut que le fûir du 3. de Septen1-
bre , avec cetre circonfiance,
q n'a yanr cflé avertis par d\1utres
Efèlaves iàuvez depuis les
pren1iers 1 que les Algériens <i.rn1oient
la Galere l)llÎ eftoît rcf:
t-ée dans leuF Port, & quelques
Brigatins, pour venir enlever l.es
Galiotes, on en renfor~a les EGALANT.
157
quipages. ~"av~s de ces Efclav~s
ne fut pas 111uc1le; & co111me Je
1ne trouvais le premier au paffacre,
je 111e cr{1s obligé de prend~
un peu plus de {Oi11 & de
n1011de qne les autres , qui 11e
pouvaient eflre attaquées qu'a ..
prcs n10 y. P 1 ufi.curs Ca pi tain es
des Vaiilëaux qui i1·avoient point
efié co1nn:1andez pour s'approcher,
vinrent incoe:nit1J à cette .......
Action,&. parciculierement chez·
n1oy le Marquis de la Porte, Sc
Je Baron de P aliere.
Les En11e1nis nous laifferent
placer {3.ns nous inquiéter; 8c
con1n1e par les foins du Chevalier
de Tourville, & n1011 bo11l1eur
pJrt1culier ~ 111on An1are eftoit
tol1jou~s fani elnbarras, je pûs
l~ncor tirer quelque temps avant
.. ~
118 1ERCURE
que les autres Galiotes fuffent
en place, celles du Nord, c•efi: à
dire /4 Br#lante &.. la FfJNdroyanre,
qui fe halloient fur une mefme
Amare, s 'e!l:a11t: en1barra1fées
l'une avec l2'aucre, n'arriverenc
que tard. Les autres n1e Jû.i virent
d1ai1l:z pres6
Les Ennen1is ne répondant
point à nos Bon1bes co1T1n1e ils
a voient fair, ce filence fit juger
que leurs Bailin1t1ns eftoient del1ors
pour nous attaquer, & Ie
Major m,e11 vint avertirs En ef~
fet, un moment apres, la Cl1a ..
loupe qu'on a voit 1nife de garde
à l'e11trée du Port, fit le fignal
qui luy a.voit eité prefcrit en cas
de rencontre d'E11nen1is, & je
vis la Galere accon1pagnée de
quelque Briga11tin, voguer droi~
..'
1
1.
GAl~'. t'A\. N~~ - . 159
Qefrns ma Poupe~ En n1efn1e
temps les Cl1evaliers de Flavacourt
& de la Guicl1e, qui
comn1andoient les Chaloupes
de l~ Indien & dt' G,hevat
MArin :t 1n, aborderent , & me
renforcerent de tous leurs Equipages.
J' a vois i bord trente
Homn1es du Chevalier de Tour ..
ville 1 comn1andez par Blena(;.
Il y a voie outre cela une Troupe
d' Officiers qui eil:oie11t venus
V olonraires, plufieurs Volontaires
& Gardes de la Marine; de
!Orce que ne doutant pas que fi.
la Galere m·abordoit, ce ne fut
deiâvantageufemenr pour elle ' ,,
je faifOis faire filence pour luy
oiter la connoiilà11ce du n1onde
que j .. avois, qui alloic bien à fix"'
t!1ngts Homn1es; inais comme
•
i6o EJRCURE
elle fut alfez procl1e, un zele iit,,
di!èret a)1ant fait crier à quel..
qu~un, Yi"We le Roy, le refie ré_
po11dir, & dans ce ttunulte la Ga ...
Jere commen~a à faire feu de fa
Moufqueter-ie & de fo11 Canon;
n1ais au lieu de venir droit à inoy,
elle me prolongea. Je crûs a]ori
qu" elie n1e vouloit aborder par
la Prouë. J,y paOE1y pour y dond
ner ordre, faiianr fa1re en 111efi11e
ten1ps feu ·de Moufqueterie &
-d~ Artillerie, ce llui l~obligea de
faire pafie ... vogue pour fe retirer
de deffous, & elle alla fonder la
Me.n11çAnte qui efi:oit à ma droire,
&. qui l1a yant à peu pres reçeuë
de mefi11e, acheva de la mettre
en defOrdre ; de forte que fans
!Ça voir ce qu,elle fc1ifoit., elle fit
le tour de la BombArde , dont elle
· .,,., !\ J #
4
:.. ~. ...: ! nL~J·\. N~l ~ I 6I
·'.~ eff\.1ya le feu en regagnant le Mur
: dn Porr, le long. duquel elle fe
. retira. Avec cela j c n .. eu$ q u ~un
·~ Homn1e de rué d'un conp Ce
;: Moufquec ; & fc Chevalier· c·e
) Cornn1l nge, fur je croy Ie . feul _
] bleffé ii.1r Ill Jt1e1Jtifante, & De11 ..
:·_ n e v i 11 ~ tué . .
:_; Auffitofl: que la Galerc m1ellfê
~ dépa!fé, Fandotiillet qui faifoit
exécuter les rv1orriers 1 les ayant
prefts, j'inGft1y pour les. faire
_ JOlier pendant qu'elle eOEoit aux
· n1:tins, afin q uc les Ennemis 11e fe
p{1ifcnr vanter de nous inrerron1 ...
:l pre. On tira donc comn1e aupa__
, ravant , & nolls fifi11es par· là
.~ éteindre les feux de joye que les
:~ Femtn.es allt1n1oier1t da11s A.l\.lgert: -
·-~ croyant déja quel<1nes Galiotes
·. enlevées.
--~ OLCZ.obre i1P~ 0 ... ..._ . . ....
... -·.. ·,
'•
1
·i
_.-,.
~.
162 Iv1ERCURE
Le refte de la nuit fi! pa!fa à
coups de Botnbe de 11ofl:re part,
& de Cano11 de celle des Enne ..
n1is; niais un brouillard G épais,
qu'à peine en fe touchant fe
voyoit- on,. fit que le feu fut plus 1
lent de part & d'autre q-u•iI 11,au ..
roir efté. Il v eue cent Bon1bes ~ & environ fix cens coups-de Ca ...
non tirez , & 11ous 11ous retirâ ..
mes à 11oil:re ordinaire à la pointe
du jour avec p1u.fieurs coups dans
!es Galiotes 1 fans que per!Onne
c11 fur touchéi.
Ce jour qui efl:oit le 4. le Pere
VaCher , Con-f ul des- François à
Alger 11 vint a bo-rd de Mt dn
Q2efne dan·s la Chaloupe du
Çoncre.AdnTiral de Zélande, qui
efl:oit là pour le rachapt des Efclaves
cte fa Natio11> & dit que
GAL/\1'lT. 16~
}erflatin le Roy &. les principaux
d'Alger l'avaient envoyé chercher,
& l'a voient forcé de venir
vers Mr du ~efne, pour fonder
s'il y auroit lieu à quelque ac ..
comlnoden1e11t Mais Mx du
~efi1e répondit, qui.il ne pou ..
voie rien écouter de luy , & que
fi les Algëricns avaient quclCJue
cho(e à detnandcr, il fi1lloit qu,ils
con1lnenc;atfent par venir e·ux112
rnefi11cs. Ce Contùl s~en retour-.
na a vee cette ré·ponfe ~ in ais il
nous apprit auparavant que dans
Je~ deux nuits, dont je vie11s . de
Parler .. 011 a voit abattu cinQuante ~ # ~
l\1aif on s ; que la 111oi cié de la
fienne otl efl:oit la Chapelle, 5'.
la moitié de la grande Mo{ q uée.,
eftolent cornprifes dans ces rui~
nes, làus 1efquelles on co1111oif:
.o iJ
·~6 4 'i! ~; t l r~p u1~ ~ {~~,,1 uR~~
-!cit dCJa qu'il y a voit plus de cing
cens peri(J11nes en[evelies ; qlle
tout eftoit dans une contl:ern~ ...
tion cxtrén1e; que les Turcs fc
dé1n-en tJJ1t de letlr orgueil) loin
dt1 n1épri3 q-u'ils té\noignoient
pour les François il y avo-it quin .
. ze jon-rs, en par Io.lent alors avec
relp~a; que toutes les Fcn1n1e.s
& les En h1ns a voient quirré la
Ville.,. & qu'il a voit parLt trente
Hon11nes de ruez fur la Galere,
i la {Ortie qu.'elle avoit·faite, iâns
ceux q-uc 1,,on avoit cachez au
Peuple; & enfin il fupplia M[
du ~efD·e de fi1fpe11·dre Jes cho ...
[es au n1oins ponr ce jour. Mais
co rr1 n1e il fit fort beau,.011 ne crûe
p.:t~ dcvoi r perdre ce te1n ps, &
nous n1.arcl1âtnes à nofire ordiJ
i1a1rc la. nuit dt1 q uacte au cü1UJ
GAL,il\NT. I6,·
. quién1c , a vcc cette exception
que 1' A mare de la Me'lltrça?Jte
a)~ant efl:é coup Ce le f oir precé ....
dent , & G oiton qui la co01 n1ande
s'eftant bleifé àla tefl:e par
une cl1ûte, cette Galiote, non,
plus que t~ B,-ûlante, ne pdt eil:re
de l'expédition ; j, eus eiicor le
plaifir de tirer quelques Bombes
av,inc que les autres Galiotes:
futfent placées. Landoüillet faifoit
toltjour executcr les Mor~.
tiers dans la Crue/le 1 Et quoy que
pa-r un cerrain I1~izard toure la di~
reétion en fut rolnbée encre les
n13in.s d,_un autre.,. on connut af~
fez qu)il n\~ftoit pas inférieur i
celuy qui en cf toit chargé .. O·n De
tâch:-1 certe nuit qu•à don·ner d::111s
le Port, 1- fin de crev-er quelqu\.tn
des. Vaiifeaux, & on demeura j:u~-
166 ERCtJRE
qlf"au point du jour, co1nn1e on
avoit accoûcun1é de faire; & par !
un bonl1eur particulier, qlloy t
que les Enne1nis s'efl:ant ajuf tez,
donnaffent plufteurs coups dans
ma Galiote)il n'y eut perfonn~
de tué>~ _f en fus quîtte pour des
Mails & des Agrez. Mais la Brûlante
ayant le iOir precédent en fe
retira11t receu un coup de Canon
de foixante & quarre livres de
balle à fa Poupe, a voit eu de ce
mefine coup douze Hom1nes
tuez ou bl~ifez; & une Barque
qui efroit dans fon Voifinage,.
hllit d'un autre cot1p 111îs en p;10-
reil état .. Des deux Galere.s qll~..,
ont les Algériens , l'une eft.ant
à la Mer parut de retour au Soleil
levant de ce mefine jour, &
i~autre la ~int . recevoir au del1ors .
GALANT. 167
•
·.~ dn Port ; & con1rne on Jugea
~;1 d~in1 portalî~C d'üfter ~aux _Enne ...
111is la penfee que la Jonl1:1011 de
~ ce~ deL1x Galeres fut capable
~ d'111terrompre le cours des a~
él:ions , & qu'il fit encor beau
:; tout ce jour, -on fe prépara le
: foir à retourner à l'ordinaire, &
1 ·' en érat de faire partager le péril
aux Galeres, fi elles avoie11t tenté
quelque chofe, chacune des
trois Galiotes,_ la CrNt!le, la Bom~ ·
/J,1rde, & l.a FeuJrnyante ~ qui fe
trouverent prefies à marcher 1'.t
eftan t fortifiées par une Barque
dont 011 avoit auOE renforcé l'é·..
qui page .. - Mais dans l'"inftant que
r·on con1111en'ioit à n1archer,l,air
fe brottilla tout d'u11 coup, &
loit1 de c;on1batre, fit fOnger . à
prendre des précautions co11rre .
...
168 ERCURE
les accidens du mauvais ten1ps
qui fuivic effeél:iven1e11t, & qui
depuis a continué, en forte qu~il
n'y a eu aucllne apparence de
• • rien tenter ;. au contraire ne pou_
vant~, fâns l1n peril lnanifefie,
faire dans cette faifon où les tour ..
1nentes font fréquentes, refler
des Bafrimens qu7il faut ouvrir
de tous coftez pour le n1ettre en
état de f,tire leur cxecnrion , il a
fallu fe réfoudre à quitter la Ra.
de d'Alger., avec cette confola ..
tion , que fi 011 n\t pas dompté
cette Ville, 011 l\i au •11oi11s n101· ..
tifiée & trouvé un n1oyen in failli~
ble, ou de la détruire, ou de luy
faire de.tnandcr la Paix à ge ..
no11x~
Un- Efclavc fauvé Ie 9 .. nou~
apprit que le retour àe la Ga ..
ta lerc
..
:-~~i GAL• A3-N~.i • l 69
:~· iere dont ray parlé, a.voit retar-
:~ dë le départ d1un Chaoux defl:i;~
111é vers Mr du ~efne , pour Iuy
if venir faire des P ropofitians; mais
j }es Algériens connoi.!Iânt que la
::-î f Jan ce ne leur veut donner la
·~ P~tix que le bâton haut, &. ne
f pouvant ell:re de pire condition,
.,: ~voient réfolu de faire encor u11e .
; tentative avec le renfort de cet- ,
· te GaJere ava11t de pJrlcn1en ...
ter. Cet Efclave ajoûta que la.
nui:: derni~re, parce tl ue routes
les Bon1bes eftoient tombées
dans le Port, oit l'on avoir b;·izé
un Loodrel fracaf.Té tour r A V~tnt
d\tn Na vire ciui efi:oit fur les
Chantiers, & crevé les caftez
de deux autres ; on n, ~t voit\ disj
e, abatu que trois Maj{Ons 1 ~i:.
les Ro1nbes efl:oit11t totnbées
O[fobre l-a P. P . ..• .
. .. - .~. '. . . . -~ ..
... . .. T . _,;
.
"1
:-. ....
'
170 MERCURE
dans le Port, parce que !1011 n'a~
voit râcl1C cette 11uit qu'à détruire
leurs BaU.imens, je ci-oy pouvoir
dire que la 1naniere dont
leurs Galeres auraient eflé re_
ceuës, n'aurait pas contribué à
leur faire faire une Paix a vanta_
gellfC. Voila ce qui s'ell: paifé
cette année. Aparen]n1e11c qt1e
la procl1aine donnera de plus
2 r _tnds évene111ens.
Fermer
Résumé : RELATION DE Mr DE POINCTI.
L'expédition militaire française contre Alger, dirigée par Monsieur du Quesne, débuta le 21 juillet avec une flotte composée de onze vaisseaux de guerre, quinze galères, cinquante galiotes, dix brûlots, quelques flûtes et petits bateaux. Des retards dans la préparation des bombes et des galiotes reportèrent l'attaque initiale. Pendant cet intervalle, Monsieur du Quesne brûla deux petits vaisseaux à Serselle. L'attaque fut finalement lancée le 1er août malgré des conditions météorologiques défavorables. Les forces françaises formèrent un croissant autour du mur de la ville. Cependant, l'inexpérience de certains officiers, notamment Cathelin, entraîna une mauvaise placement des ancres, causant des problèmes lors de l'attaque. Les bombes ardentes, destinées à incendier les vaisseaux ennemis, échouèrent souvent à atteindre leur cible. Plusieurs incidents perturbèrent les opérations françaises, comme un incendie à bord d'une galiote causé par une bombe ardente, semant la panique parmi les soldats. L'attaque fut annulée et les forces françaises se retirèrent le lendemain matin. Une seconde tentative eut lieu le 26 août avec de nouvelles ancres placées plus loin les unes des autres. Les galiotes subirent de nombreux coups de canon sans causer de dommages significatifs aux forces algériennes. Les pertes françaises furent minimes, avec seulement quelques blessés. Des esclaves évadés rapportèrent que la situation à Alger était chaotique, avec de nombreuses maisons détruites et des victimes. Un consul turc fut envoyé pour négocier, mais Monsieur du Quesne refusa toute accommodation. Les Algériens, après avoir refusé une demande française, subirent des attaques nocturnes causant la destruction de bâtiments et la mort de nombreuses personnes. Les Turcs, humiliés par les Français, préparèrent une contre-attaque. Les Français tentèrent des opérations nocturnes pour endommager les vaisseaux ennemis, mais une galère française, la Brûlante, fut endommagée et les galères algériennes subirent des pertes. En raison du mauvais temps, les Français durent renoncer à leurs opérations et quittèrent la rade d'Alger sans avoir atteint leurs objectifs. Un esclave évadé rapporta que les Algériens préparaient une nouvelle tentative avec le renfort d'une galère. Les attaques françaises visèrent principalement à détruire les bâtiments ennemis, sans succès notable pour forcer une paix avantageuse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 284-299
Suite des Affaires d'Alger, avec l'Audience donnée à l'Envoyé du mesme Etat, [titre d'après la table]
Début :
L'Ambassadeur d'Alger, dont je vous ay mandé des choses [...]
Mots clefs :
Alger, Ambassadeurs, Marquis, Vaisseau, Perles, Galerie, Présents, Envoyés, Royaume, Esclaves, Marquis d'Amfreville
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite des Affaires d'Alger, avec l'Audience donnée à l'Envoyé du mesme Etat, [titre d'après la table]
L'Ambaffadeur d'Alger,
dont je vous ay mandé des
chofes fi curieufes dans toutes
mes Lettres de l'Eté dernier
, s'eftant embarqué vers
la fin du mefme Efté fur le
Vaiffeau de M le Marquis
d'Amfreville , pour retourner
à Alger avec tous les Efclaves
que le Roy avoit rendus
, ce Vaiffeau n'eut pas
น
GALANT. 285
plûtôt paru devant cette forte
Place , qu'elle en fit éclater
fa joye . Vous vous fouvenez
fans doute de M' de Choifeüil
, qui dans la fédition
élevée parmy le Peuple d'Alger
, lors que nos Bombes
defoloient la Ville , fe vit fi
fouvent fur le point d'eftre
exposé à la bouche du Canon
, & qui en fut toûjours
garanty par un genéreux Algérien
. Comme il eftoit demeuré
à Alger depuis ce
temps -là , le Dey Fenvoya
chercher fur l'heure , & luy
dit, Qu'il fçavoit qu'il ne l'a
286 MERCURE
voit jamais regardé en Efclave,
mais comme un Officier de l'Empereur
des François ; & que s'il
avoit efté exposé à la fureur
d'un Peuple ému , il devoit eſtre
perfuadé qu'il n'en avoit pas eſté
le maiftre , parce qu'il n'eftoit pas
pour lors encore bien affermy dans
la nouvelle Dignité où il venoit
de monter. Enfin il luy parla
d'une maniere que l'on peut
prendre pour une fatisfaction
du paffé , & finit en luy difant
, Que pour luy faire connoistre
encore mieux , qu'il ne
l'avoit jamais regardé comme un
Efclave , il le renvoyoit fans
GALANT. 287
S
l'on
qu'il fust compris parmy les au
tres Esclaves qu'il eftoit fur le
point de rendre qu'il en faifoitunPréfent
à l'Empereur de France
, & qu'il pouvoit dés- lors aller
trouver M le Marquis d' Amfreville.
Ainfi il fortit le premier
d'Alger , avant que
euft rendu aucun Efclave de
part ny d'autre. Enfuite on
reftitua cinq cens Chrétiens,
fçavoir trois cens vingt Sujers
du Roy , fuivant les Etats
fournis par M' du Sault , qui
vous eft affez connu par toutes
mes Relations d'Alger;
cent cinq Etrangers de tou288
MERCURE
tes Nations , pris fous le Pa
villon de France pendant la
derniere Guerre , fuivant un
autre Etat fourny par le mef
me M' du Sault , & foixante
& quinze Anglois & Hol
landois , pris auffi pendant la
derniere Guerre , mais fous
des Pavillons Etrangers
, &
que le Roy avoit demandez
d'augmentation. Ces cente
quatrevingt Efclaves de toutes
les Nations de l'Europe ,
qui doivent leur liberté au
Roy , l'ont eue avec les
termes les plus foûmis de la
part du Dey , qui fit dire à
M
GALANT. 289
M le Marquis d'Amfreville,
Que fi Sa Majesté en vouloit
un plus grand nombre , Elle n'avoit
qu'à leur faire fçavoir fes
intentions , & qu'ils obeiroient.
Quand M le Commiffaire
Genéral Hayet vouloit parler
de la grandeur , de la magnificence
, & de la juftice du
Roy , Ce n'est pas à vous à
m'en parler , répondoit Mezomorto
, & je fus icy fon Procureur
, pour foutenir fes intérefts.
+
L'Ambaffadeur d'Alger
qui revenoit de France , étant
débarqué avec fa Suite , & les
Mars 1685.
Bb
290 MERCURE
Efclaves qu'il ramenoit , la
joye fut fi grande dans toute
la Ville , qu'on y fit une Feſte
genérale à la gloire de Sa Majefté
, il fut même réfolu qu'on
la renouvelleroit tous les ans
en mémoire du Roy.Cet Ambaſſadeur
ayant fait un détail
de tous les bons traitemens
qu'il avoit receus en France,
on jugea à propos de dépelcher
un Envoyé Extraordinaire
, pour y conduire les
Chevaux que l'Ambaſſadeur
qui eftoit de retour y devoit
mener , mais qu'on avoit diferé
d'envoyer , parce qu'on
GALANT. 291
n'en avoit pas d'affez beaux
lors qu'il partit pour venir en
France , & qu'on en vouloit
faire chercher par tout le
Pais. Vous fçavez que les
Chevaux de Barbarie font
tres- eftimez , & qu'en ce Païslà
pour conferver la mémoire
des bonnes races , on fait ce
qui ne s'y pratique pas pour
les Hommes , c'est à dire,
la genéalogie des Chevaux .
Ceux que Mezomorto avoit
fait chercher pour le Roy
par toute la Barbarie , ayant
efté choifis avec grand foin,
& amenez à Alger , ce Dey
Bb ij
292 MERCURE
qui ne vouloit envoyer en
France qu'une Perfonne de
la plus haute conſidération ,
jetta les yeux fur Hadgi Mé
hémet. Il avoit efté Controlleur
des Finances dans le
Royaume d'Alger du temps
du Dey Hady Haly. Ce Dey
il fe retira à la
Mecque avec fa Farnille , &
apres y avoir demeuré quelque
temps , il voyagea dans
tout l'Orient pendant douze
ou treize années ; & comme
du temps du Gouvernement
de Hady Haly ce fut cet Hadgi
Méhémet qui fit Mezoeftant
mort ,
GALANT. 293
morto Capitaine de Vaiffeau,
ce nouveau Dey ayant efte
élû , luy écrivit auffi . toft à la
Mecque , Qu'il le prioit de le
venir trouver à Alger , où il
prétendoit l'élever mesme audeffus
de luy, s'il luy eftoit pof
fible ; & à fon retour il n'a
pas crû pouvoir faire rien de
plus glorieux pour un Hom,
me dont il eft Creature ,
que
de l'envoyer auprés du Roy.
C'est l'Envoyé qui eft arrivé
icy. Il fut mené à Versailles
le Dimanche matin 1. de ce
mois , & conduit dans la
fuperbe Gallerie de ce Châ
Bb iij.
294 MERCURE
"
teau. Il vit Sa Majefté com
me par rencontre , lors qu'Elle
traverſoit cette Gallerie pour
aller à la Meffe , car l'on ne
donne point en France d'Audience
dans les formes à ces
fortes d'Envoyez . A pres trois
profondes révérences , il fit
en Langue Turque un Dif
cours au Roy , plein de foumiffion
& de refpect , pour
remercier Sa Majefté de la
liberté qu'il luy avoit plú de
donner aux Turcs & Mores
Sujets d'Alger , qui eſtoient
Efclaves fur fes Galeres , &
compara ce Monarque à Sa
GÁLANT. 295
lomon , avec les termes les
plus magnifiques pour Sa
Majefté , & les plus refpectueux
& les plus foumis pour
le Royaume & la Républi
que d'Alger. Il pria le Roy
d'accepter des Chevaux Barbes
, qu'il avoit ordre de luy
préfenter de la part du Dey..
M' de la Croix le Fils , Secretaire-
Interpréte de Sa Majefté
, expliqua fon Diſcours,
Enfuite cet Envoyé préſenta
au Roy les Lettres du Dey
& du Bacha , qui estoient
dans un Sac de Brocard d'or ,
& Sa Majesté les mit entre
Bb iiij
296 MERCURE
les mains de M' le Marquis
de
Seignelay Secretaire
d'Etat.
L'aprefdinée ce mefme
Envoyé prefenta au Roy les
Barbes dont je viens de vous.
parler. De douze que l'on
avoit embarquez , il en eftoit
mort deux en chemin . Sa
Majefté témoigna que cePrefent
luy eftoit fort agréable,
& en donna deux fur l'heure
à Monfeigneur le Dauphin,
dont il y en avoit un qui
avoit une Houffe en Broderie
de Perles. C'eftoit la plus.
précieufe qu'eûtMezomorto.
GALANT 297
Apres cela , Méhémet Chelebi
, Fils de l'Envoyé , fe profterna
aux pieds de Sa Majefté
, qui le reçut d'une maniere
tres-favorable . Cet Envoyé
a efté charmé de la Perfonne
du Roy , & de la civi
lité de tous les François , & a
dit , Que dans tous les Voyages.
qu'il avoit faits , il n'avoit point
rencontré de Nation fi honnefte.
La Gallerie de Verſailles luy
a paru une chofe furprenante
, & il dit , Qu'il la regardoit
avec application , parce qu'il n'avoit
jamais rien vú de fi beau,
& qu'il eftoit affuré de ne voir
298 MERCURE
"
jamais rien qui approchaft de a
magnificence. Cet Envoyé a
retourné à Verſailles , où il a
eu l'honneur de voir dîner le
Roy. Il fit enfuite preſent à
Monſeigneur le Dauphin de
deux fournimens de Chaffe ,
avec quelques accompagnemens
, & une Ceinture bro
dée de Perles , à laquelle ils
eftoient attachez . Il donna
auſſi à Madame la Dauphine
quelques Curiofitez de for
Païs , & entr'autres des Souliers
brodez de Perles , de la
maniere qu'ils fe portent à
Alger. Il fit à ce Prince & à
GALANT 299
cette Princeffe des Complimens
fort galans , en leur offrant
ces Prefens ; M' de la
Croix les
interpreta .
dont je vous ay mandé des
chofes fi curieufes dans toutes
mes Lettres de l'Eté dernier
, s'eftant embarqué vers
la fin du mefme Efté fur le
Vaiffeau de M le Marquis
d'Amfreville , pour retourner
à Alger avec tous les Efclaves
que le Roy avoit rendus
, ce Vaiffeau n'eut pas
น
GALANT. 285
plûtôt paru devant cette forte
Place , qu'elle en fit éclater
fa joye . Vous vous fouvenez
fans doute de M' de Choifeüil
, qui dans la fédition
élevée parmy le Peuple d'Alger
, lors que nos Bombes
defoloient la Ville , fe vit fi
fouvent fur le point d'eftre
exposé à la bouche du Canon
, & qui en fut toûjours
garanty par un genéreux Algérien
. Comme il eftoit demeuré
à Alger depuis ce
temps -là , le Dey Fenvoya
chercher fur l'heure , & luy
dit, Qu'il fçavoit qu'il ne l'a
286 MERCURE
voit jamais regardé en Efclave,
mais comme un Officier de l'Empereur
des François ; & que s'il
avoit efté exposé à la fureur
d'un Peuple ému , il devoit eſtre
perfuadé qu'il n'en avoit pas eſté
le maiftre , parce qu'il n'eftoit pas
pour lors encore bien affermy dans
la nouvelle Dignité où il venoit
de monter. Enfin il luy parla
d'une maniere que l'on peut
prendre pour une fatisfaction
du paffé , & finit en luy difant
, Que pour luy faire connoistre
encore mieux , qu'il ne
l'avoit jamais regardé comme un
Efclave , il le renvoyoit fans
GALANT. 287
S
l'on
qu'il fust compris parmy les au
tres Esclaves qu'il eftoit fur le
point de rendre qu'il en faifoitunPréfent
à l'Empereur de France
, & qu'il pouvoit dés- lors aller
trouver M le Marquis d' Amfreville.
Ainfi il fortit le premier
d'Alger , avant que
euft rendu aucun Efclave de
part ny d'autre. Enfuite on
reftitua cinq cens Chrétiens,
fçavoir trois cens vingt Sujers
du Roy , fuivant les Etats
fournis par M' du Sault , qui
vous eft affez connu par toutes
mes Relations d'Alger;
cent cinq Etrangers de tou288
MERCURE
tes Nations , pris fous le Pa
villon de France pendant la
derniere Guerre , fuivant un
autre Etat fourny par le mef
me M' du Sault , & foixante
& quinze Anglois & Hol
landois , pris auffi pendant la
derniere Guerre , mais fous
des Pavillons Etrangers
, &
que le Roy avoit demandez
d'augmentation. Ces cente
quatrevingt Efclaves de toutes
les Nations de l'Europe ,
qui doivent leur liberté au
Roy , l'ont eue avec les
termes les plus foûmis de la
part du Dey , qui fit dire à
M
GALANT. 289
M le Marquis d'Amfreville,
Que fi Sa Majesté en vouloit
un plus grand nombre , Elle n'avoit
qu'à leur faire fçavoir fes
intentions , & qu'ils obeiroient.
Quand M le Commiffaire
Genéral Hayet vouloit parler
de la grandeur , de la magnificence
, & de la juftice du
Roy , Ce n'est pas à vous à
m'en parler , répondoit Mezomorto
, & je fus icy fon Procureur
, pour foutenir fes intérefts.
+
L'Ambaffadeur d'Alger
qui revenoit de France , étant
débarqué avec fa Suite , & les
Mars 1685.
Bb
290 MERCURE
Efclaves qu'il ramenoit , la
joye fut fi grande dans toute
la Ville , qu'on y fit une Feſte
genérale à la gloire de Sa Majefté
, il fut même réfolu qu'on
la renouvelleroit tous les ans
en mémoire du Roy.Cet Ambaſſadeur
ayant fait un détail
de tous les bons traitemens
qu'il avoit receus en France,
on jugea à propos de dépelcher
un Envoyé Extraordinaire
, pour y conduire les
Chevaux que l'Ambaſſadeur
qui eftoit de retour y devoit
mener , mais qu'on avoit diferé
d'envoyer , parce qu'on
GALANT. 291
n'en avoit pas d'affez beaux
lors qu'il partit pour venir en
France , & qu'on en vouloit
faire chercher par tout le
Pais. Vous fçavez que les
Chevaux de Barbarie font
tres- eftimez , & qu'en ce Païslà
pour conferver la mémoire
des bonnes races , on fait ce
qui ne s'y pratique pas pour
les Hommes , c'est à dire,
la genéalogie des Chevaux .
Ceux que Mezomorto avoit
fait chercher pour le Roy
par toute la Barbarie , ayant
efté choifis avec grand foin,
& amenez à Alger , ce Dey
Bb ij
292 MERCURE
qui ne vouloit envoyer en
France qu'une Perfonne de
la plus haute conſidération ,
jetta les yeux fur Hadgi Mé
hémet. Il avoit efté Controlleur
des Finances dans le
Royaume d'Alger du temps
du Dey Hady Haly. Ce Dey
il fe retira à la
Mecque avec fa Farnille , &
apres y avoir demeuré quelque
temps , il voyagea dans
tout l'Orient pendant douze
ou treize années ; & comme
du temps du Gouvernement
de Hady Haly ce fut cet Hadgi
Méhémet qui fit Mezoeftant
mort ,
GALANT. 293
morto Capitaine de Vaiffeau,
ce nouveau Dey ayant efte
élû , luy écrivit auffi . toft à la
Mecque , Qu'il le prioit de le
venir trouver à Alger , où il
prétendoit l'élever mesme audeffus
de luy, s'il luy eftoit pof
fible ; & à fon retour il n'a
pas crû pouvoir faire rien de
plus glorieux pour un Hom,
me dont il eft Creature ,
que
de l'envoyer auprés du Roy.
C'est l'Envoyé qui eft arrivé
icy. Il fut mené à Versailles
le Dimanche matin 1. de ce
mois , & conduit dans la
fuperbe Gallerie de ce Châ
Bb iij.
294 MERCURE
"
teau. Il vit Sa Majefté com
me par rencontre , lors qu'Elle
traverſoit cette Gallerie pour
aller à la Meffe , car l'on ne
donne point en France d'Audience
dans les formes à ces
fortes d'Envoyez . A pres trois
profondes révérences , il fit
en Langue Turque un Dif
cours au Roy , plein de foumiffion
& de refpect , pour
remercier Sa Majefté de la
liberté qu'il luy avoit plú de
donner aux Turcs & Mores
Sujets d'Alger , qui eſtoient
Efclaves fur fes Galeres , &
compara ce Monarque à Sa
GÁLANT. 295
lomon , avec les termes les
plus magnifiques pour Sa
Majefté , & les plus refpectueux
& les plus foumis pour
le Royaume & la Républi
que d'Alger. Il pria le Roy
d'accepter des Chevaux Barbes
, qu'il avoit ordre de luy
préfenter de la part du Dey..
M' de la Croix le Fils , Secretaire-
Interpréte de Sa Majefté
, expliqua fon Diſcours,
Enfuite cet Envoyé préſenta
au Roy les Lettres du Dey
& du Bacha , qui estoient
dans un Sac de Brocard d'or ,
& Sa Majesté les mit entre
Bb iiij
296 MERCURE
les mains de M' le Marquis
de
Seignelay Secretaire
d'Etat.
L'aprefdinée ce mefme
Envoyé prefenta au Roy les
Barbes dont je viens de vous.
parler. De douze que l'on
avoit embarquez , il en eftoit
mort deux en chemin . Sa
Majefté témoigna que cePrefent
luy eftoit fort agréable,
& en donna deux fur l'heure
à Monfeigneur le Dauphin,
dont il y en avoit un qui
avoit une Houffe en Broderie
de Perles. C'eftoit la plus.
précieufe qu'eûtMezomorto.
GALANT 297
Apres cela , Méhémet Chelebi
, Fils de l'Envoyé , fe profterna
aux pieds de Sa Majefté
, qui le reçut d'une maniere
tres-favorable . Cet Envoyé
a efté charmé de la Perfonne
du Roy , & de la civi
lité de tous les François , & a
dit , Que dans tous les Voyages.
qu'il avoit faits , il n'avoit point
rencontré de Nation fi honnefte.
La Gallerie de Verſailles luy
a paru une chofe furprenante
, & il dit , Qu'il la regardoit
avec application , parce qu'il n'avoit
jamais rien vú de fi beau,
& qu'il eftoit affuré de ne voir
298 MERCURE
"
jamais rien qui approchaft de a
magnificence. Cet Envoyé a
retourné à Verſailles , où il a
eu l'honneur de voir dîner le
Roy. Il fit enfuite preſent à
Monſeigneur le Dauphin de
deux fournimens de Chaffe ,
avec quelques accompagnemens
, & une Ceinture bro
dée de Perles , à laquelle ils
eftoient attachez . Il donna
auſſi à Madame la Dauphine
quelques Curiofitez de for
Païs , & entr'autres des Souliers
brodez de Perles , de la
maniere qu'ils fe portent à
Alger. Il fit à ce Prince & à
GALANT 299
cette Princeffe des Complimens
fort galans , en leur offrant
ces Prefens ; M' de la
Croix les
interpreta .
Fermer
Résumé : Suite des Affaires d'Alger, avec l'Audience donnée à l'Envoyé du mesme Etat, [titre d'après la table]
En 1685, des échanges diplomatiques significatifs eurent lieu entre la France et Alger. L'ambassadeur d'Alger quitta la France à bord du vaisseau du Marquis d'Amfreville et fut accueilli avec joie à Alger. Le Dey d'Alger exprima sa satisfaction envers M. de Choiseul, un officier français protégé par un Algérien lors d'une rébellion. Le Dey renvoya M. de Choiseul en France avec d'autres esclaves libérés, soulignant qu'il ne l'avait jamais considéré comme un esclave mais comme un officier de l'empereur des Français. La libération des esclaves se poursuivit avec la restitution de cinq cents chrétiens, incluant trois cent vingt sujets du roi de France, cent cinq étrangers pris sous le pavillon français, et soixante-quinze Anglais et Hollandais. Le Dey offrit de libérer davantage d'esclaves si le roi de France le souhaitait. À son retour en France, l'ambassadeur d'Alger fut accueilli avec une grande fête à Alger en l'honneur du roi de France. En réponse, le Dey d'Alger envoya un envoyé extraordinaire, Hadgi Méhémet, pour conduire des chevaux au roi de France. Cet envoyé fut reçu à Versailles et présenta des lettres du Dey et du Bacha, ainsi que des chevaux barbes en cadeau. Le roi de France accepta ces présents et en offrit deux au Dauphin. L'envoyé fut impressionné par la cour et la civilisation française, soulignant la magnificence de la galerie de Versailles. Il fit également des présents au Dauphin et à la Dauphine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 1-21
Prélude, contenant plusieurs actions du Roy. [titre d'après la table]
Début :
La grandeur, la bonté, la magnificence, la liberalité, la pieté, [...]
Mots clefs :
Bonté, Libéralité, Piété, Vertus, Roi, Actions, Éloge, Esclaves, Marquis, Galères, Étrangers, Chrétiens, Chevalier de Tourville, Nomination, Alger, Malheur, Gloire, Bénédiction, Sujets, Le Dey, États, Empereur, Salut, Âme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Prélude, contenant plusieurs actions du Roy. [titre d'après la table]
150C
OM
A grandeur, la bonté,
la magnificence,
2 ha la liberalité,la pieté,
& mille autres Vertus du
Roy , ayant fervy de Prélu… .
de à prés de cent cinquante
de mes Lettres, je me troua
Juillet 1685.
A
2 MERCURE
ve plus accablé
que le pre
mier jour , d'une matiere
toute digne d'admiration
&
d'étonnement
, & qui fait
que tous les Etats du Monde
regardent
le bon-heur de la
France avec quelque fentiment
d'envie . Je laiffe plufieurs
Actions furprenantes
de ce Monarque , pour ne
m'attacher qu'à une feule ,
qui pour n'avoir pû trouver
place parmy les Nouvelles
dont je vous ay fait part depuis
quelques mois , ne merite
pas moins d'eftre publiée
. Elle a touché des BarGALANT.
3
bares , & il eſt juſte de la
inettre dans fon jour , afin
que chacun luy donne les
Eloges qu'on luy doit. Mais
comme il m'eft impoffible
de le faire fije ne vous marque
beaucoup de choſes qui
ont précedé.
Je vous diray en peu de
paroles, ce qui eft plus étendu
dans plufieurs de mes
Lettres , & vous parleray
feulement du nombre des
-Efclaves à qui le Roy a fait
donner la liberté par les Algeriens
, & des temps où ils
ont eſté rendus. Aprés que
A ij
4 MERCURE
M' le Marquis du Quefne
eut bombardé la Ville d'Alger
, on luy renvoya d'abord
fix cens Efclaves , tant
Sujets du Roy , qu'Etrangers
, pris fous le Pavillon
de Sa Majefté , parmy lefquels
plufieurs
autres dans
l'impatience
de fe procurer
la liberté , dirent qu'ils eftoient
de ce nombre , & ils
furent délivrez . La Paix
ayant efté conclue l'année
fuivante , les Algeriens
envoyerent
un Ambaſſadeur
au Roy M. lẻ Marquis
d'Amfreville
le remena , &
GALANT
. S
revint d'Alger , fuivant ce
qui avoit eſté ſtipulé , avec
trois cens vingt-cinq Efclaves
Sujets du Roy , vingtcinq
Etrangers pris fous le
Pavillon de France , & cinquante
qui avoient efté pris
fous divers Pavillons étrangers
, aufquels le Roy cut la
bonté de faire donner la liberté.
Aprés cette reftitution
, qui avoit prefque épuifé
d'Efclaves tout l'Etat
d'Algier , un Envoyé du
Dey vint en France , fupplier
le Roy de luy accorder
quelques Turcs & quelques
A iij
6 MERCURE
Janiffaires qui eftoient fur
les Galeres de Sa Majeſté.
Le Roy , dans la veuë de
faire du bien aux Efclaves de
plufieurs Etats de l'Europe ,
donna la liberté à quarante
de ces Turcs , & de ces Janiffaires
qu'on luy demandoit
; mais à condition que
l'on rendroit foixante &
quinze Efclaves Chreftiens
de diverfes Nations , qui
avoient efté pris fous des
Pavillons étrangers . L'Envoyé
partit de Paris il y a
quelques mois pour s'en retourner
à Alger , chargé de
GALANT. 7
cette propofition ; qui n'ayat
pas été prévenue, n'avoit pas
efté entierement acceptée
par l'Envoyé ,parce qu'il n'a ,
voit pas des Pouvoirs fuffifans
pour accorder une chofe
fi onereuſe à l'Etat d'Alger
, & fi avantageuſe aux
Chrétiens. Il fut accompagné
à fon retour par Monfieur
le Chevalier de Tourville,
qui conduifoit les quaranteTures
pour étre échangez
contre les foixante &
quinze Efclaves Chreftiens ,
qui n'eftoient point François
, & que le Roy defiroit
A iiij
8 MERCURE
d'avoir pour leur rendre la
liberté , comme ce Prince
avoit déja fait l'année precedente
à un nombre d'Etrangers
prefque auffi conſiderable
.
Monfieur le Chevalier de
Tourville eftant arrivé à la .
rade d'Alger , envoya que_
rir dans la Ville M. de Sorhainde
, qui y eftoit demeuré
de la part du Roy , & qui
'y faifoit la fonction de Conful
, jufqu'à ce que Sa Majefté
euft nommé
quelqu'un
pour remplir ce pofte . Il luy:
fit entendre
les intentions
PEA
GALANT. 9
du Roy , fur l'échange dont
il s'agiffoit , afin qu'il les allaft
expliquer au Dey . M. de
Sorhainde étant rentré dans
Alger , fe rendit au Palais du
Dey ; & luy ayant expofé fa
Commiffion , le Dey luy répondit
, Qu'il avoit une ſi grande
veneration pour tout ce que
fouhaitoit l'Empereur de France ,
qu'il pouvoit des l'inftant mefme
aller dire de fa part à M. le Chevalier
de Tourville , qu'il fe faifoit
un plaifir à luy mesme de
fatisfaire aux intentions d'un fi
grand Prince ; que M. le
Chevalier de Tourville n'avoit
10 MERCURE
qu'à luy marquer de quellesNations
il vouloit que fuffent les
foixante quinze Efclaves
qu'ilfouhaitoit , afin qu'il les envoyaft
demander à leurs Patrons
pour les mettre en liberté. Sur
cette réponſe , Monfieur le
Chevalier de Tourville expliqua
à M. de Sorhainde
l'intention
de Sa Majefté ,
qui eftoit , Que l'on s'attach aft
procurer la liberté de ceux qui
fe trouvoient hors d'eftit de la
pouvoir jamais efperer. M. de
Sorhainde alla auffi -toft chés
tous les Patrons , & pour fa
tisfaire à la volonté du Roy,
GALANT. II
il choifit parmy les Efclaves
ceux qui luy parurent les
plus mal -heureux . Ainfi l'on
ne vit parmy ces foixante &
quinze Efclaves , que des
Ĝens abandonnez , qui ne
devoient attendre aucun fecours
, ny de leur famille ,
ny de leur Patrie , & jufques
aufquels les liberalitez des
perfonnes charitables , qui
recueillent
des fommes pour
la Redemption des Captifs ,
n'avoient encore pû s'étendre
. La longueur de leur efclavage
leur avoit meſme
cfté tout espoir d'en fortir
12 MERCURE
jamais.Et comme on ne peut
eftre plus malheureux que
lors qu'on n'efpere plus , on
peut dire que leur malheur:
eftoit dans le plus haut degré
où il pouvoit arriver
ainfi ils n'avoient plus lieu
d'attendre leur liberté que
par le moyen de quelque
miracle . Aufli leur a-t- elle
efté procurée par un Prince
dont toute la vie n'eft qu'un
enchainement d'actions extraordinaires.
Lors qu'on annonça
à ces heureux infor
tunez qu'ils eftoient libres ,
ils demeurerent immobiles
GALANT.
13
quelque temps , tant cette
nouvelle leur paroiffoit incroyable
. Il leur eftoit impoffible
de comprendre qu'il
y cuſt quelqu'un fur la terre
capable d'une action jufques
alors inouie , & fi digne
d'un Heros Chreftien . On
leur apprit qu'ils devoient
leur liberté aux genereuſes
& charitables bontez du
plus grand & du meilleur
Prince du monde; & n'ayant
plus fujet d'en douter , ils
crierent auffi- toft en plein
Divan : Vive l'Empereur de
France , noftre Protecteur& nô14
MERCURE
tre Liberateur. Ils prononcerent
ces paroles en verfant
des larmes de joye , & d'un
air fi touchant, & fi remply
d'amour & de reconnoiffance
pour leur Liberateur , que
le Dey & tous ceux qui eftoient
prefens en parurent
attendris , malgré la perte
que l'Etat d'Alger faifoit , &
avouerent
que ce n'eftoit
pas fans raifon que le Ciel
beniffoit toutes les actions
de Sa Majefté , puis qu'Elle
en faifoit qui obligeoient les
Sujets de tant de divers Souverains
à faire des voeux
GALANT. 15
pour Elle. Ces Efclaves , dans
les raviſſemens de joye où
ils eftoient , ne fçachant à
qui la témoigner , en donnerent
des marques au Dey,
comme s'il cuft contribué à
leur bonheur. Je n'ay rienfait
pour vous , leur dit-il ,
à l'Empereur de France que vous
devez entierement voftre liberté.
Il y a parmy ces Efclaves des
Efpagnols , des Italiens , des
Flamans , des Genois , des
c'eft
Hambourgois , des Preftres
Grecs,des Capucins, des Religieux
de l'Ordre de Saint
Benoift , des femmes & des
16 MERCURE
enfans. Ce font autant de
bouches qui vont publier la
gloire du Roy dans tous les
Etats de l'Europe , & faire
des voeux qui continueront
d'attirer fur luy les Benedictions
du Ciel. Il eft aifé de
juger , que puis que le Roy a
procuré deux années de fuite
la liberté à tant d'Etrangers
, il ne reste plus aucun
Efclave dans Alger, ny dans
toute la dépendance de ce
Royaume, qui foit du nombre
de fes Sujets . Ils ont tous
efté mis en liberté , par la
reftitution faite à M. le MarGALANT.
17
quis du Quefne en 1683. par
celle qui fut faite à M. le
Marquis d'Amfreville en
1684. & par celle qui a efté
faite cette année à M. le
Chevalier de Tourville. Ces
differentes reftitutions ont
ofté aux Algeriens plus de
douze cens Efclaves. Ainfi
leur Etat n'eft pas feulement,
dépeuplé d'Efclaves François
, mais il y en refte trespeu
d'autres , de forte qu'il
n'y a prefque point de Nation
de l'Europe , dont les Sujets
ne foient allez publier
chez elle le bien qu'elle a
·Juillet 1645•
.
B
18 MERCURE
receu de Sa Majeſté, ce Prince
n'ayant épargné ny foins
ny dépence pour la liberté
de tant de Malheureux de
quelque Nation qu'ils fuffent.
L'échange ayant efté fait,
le Dey témoigna à M.de Sorhainde
, avec un fort grand
empreffement , qu'il fouhai
toit qu'il filt connoiſtre à M.
le Chevalier de Tourville, la
joye qu'il auroit de le voir ;
& que s'il vouloit prendre la
peine de defcendre à terre,
il le recevroit avec les honneurs
qui estoient deus à un
GALANT. 19
homme de fon rang. M.
le Chevalier de Tourville
répondit , Qu'il eftoit fafche
que l'Employ qu'il avoit l'em
peſchaft de répondre à fon defir :
ceux qui commandent les Flotes
de l'Empereur de France ne pouant
abandonner leur Bord, mais
qu'il iroit dans fon Canot à la
pointe du Mole , d'où il pourroit
le voir . Il ne manqua pas de
s'y rendre , & le Dey l'ayant
convié de nouveau de def
cendre à terre pour l'em
braffer , M. de Tourville fe
fervit pour s'en defendre des
saiſons qu'il avoit déja alle-
Bij
20 MERCURE
guées . Le Dey le pria de faire
avancer fa Chaloupe, afin
qu'il euft le plaifir de le voir
& de l'entretenir de plus
prés : Et lors qu'elle fut approchée
il entra dedans , en
difant ; Que quand les François
n'aimeroient pas autant l'honneur
qu'ils faifoient , er qu'il
n'auroit pas conna M. le Cheva.
lier de Tourville , il croyoit eftre
en feureté avec les Sujets d'un
Prince qui n'eftoit pas moins ef
timé par fes Vertus que par fes
Conqueftes.
On peut dire que les foins
qu'il prend du falut des
GALANT. 21
R
Ames de fes Sujets , attirant
fur luy de jour en jour de
nouvelles graces du Ciel,
ont beaucoup contribué,
non feulement à le rendre
le plus grand Monarque du
monde , mais auffi à le faire
reconnoiltre pour tel
par ceux mefme qui font les
plus jaloux de fa gloire.
OM
A grandeur, la bonté,
la magnificence,
2 ha la liberalité,la pieté,
& mille autres Vertus du
Roy , ayant fervy de Prélu… .
de à prés de cent cinquante
de mes Lettres, je me troua
Juillet 1685.
A
2 MERCURE
ve plus accablé
que le pre
mier jour , d'une matiere
toute digne d'admiration
&
d'étonnement
, & qui fait
que tous les Etats du Monde
regardent
le bon-heur de la
France avec quelque fentiment
d'envie . Je laiffe plufieurs
Actions furprenantes
de ce Monarque , pour ne
m'attacher qu'à une feule ,
qui pour n'avoir pû trouver
place parmy les Nouvelles
dont je vous ay fait part depuis
quelques mois , ne merite
pas moins d'eftre publiée
. Elle a touché des BarGALANT.
3
bares , & il eſt juſte de la
inettre dans fon jour , afin
que chacun luy donne les
Eloges qu'on luy doit. Mais
comme il m'eft impoffible
de le faire fije ne vous marque
beaucoup de choſes qui
ont précedé.
Je vous diray en peu de
paroles, ce qui eft plus étendu
dans plufieurs de mes
Lettres , & vous parleray
feulement du nombre des
-Efclaves à qui le Roy a fait
donner la liberté par les Algeriens
, & des temps où ils
ont eſté rendus. Aprés que
A ij
4 MERCURE
M' le Marquis du Quefne
eut bombardé la Ville d'Alger
, on luy renvoya d'abord
fix cens Efclaves , tant
Sujets du Roy , qu'Etrangers
, pris fous le Pavillon
de Sa Majefté , parmy lefquels
plufieurs
autres dans
l'impatience
de fe procurer
la liberté , dirent qu'ils eftoient
de ce nombre , & ils
furent délivrez . La Paix
ayant efté conclue l'année
fuivante , les Algeriens
envoyerent
un Ambaſſadeur
au Roy M. lẻ Marquis
d'Amfreville
le remena , &
GALANT
. S
revint d'Alger , fuivant ce
qui avoit eſté ſtipulé , avec
trois cens vingt-cinq Efclaves
Sujets du Roy , vingtcinq
Etrangers pris fous le
Pavillon de France , & cinquante
qui avoient efté pris
fous divers Pavillons étrangers
, aufquels le Roy cut la
bonté de faire donner la liberté.
Aprés cette reftitution
, qui avoit prefque épuifé
d'Efclaves tout l'Etat
d'Algier , un Envoyé du
Dey vint en France , fupplier
le Roy de luy accorder
quelques Turcs & quelques
A iij
6 MERCURE
Janiffaires qui eftoient fur
les Galeres de Sa Majeſté.
Le Roy , dans la veuë de
faire du bien aux Efclaves de
plufieurs Etats de l'Europe ,
donna la liberté à quarante
de ces Turcs , & de ces Janiffaires
qu'on luy demandoit
; mais à condition que
l'on rendroit foixante &
quinze Efclaves Chreftiens
de diverfes Nations , qui
avoient efté pris fous des
Pavillons étrangers . L'Envoyé
partit de Paris il y a
quelques mois pour s'en retourner
à Alger , chargé de
GALANT. 7
cette propofition ; qui n'ayat
pas été prévenue, n'avoit pas
efté entierement acceptée
par l'Envoyé ,parce qu'il n'a ,
voit pas des Pouvoirs fuffifans
pour accorder une chofe
fi onereuſe à l'Etat d'Alger
, & fi avantageuſe aux
Chrétiens. Il fut accompagné
à fon retour par Monfieur
le Chevalier de Tourville,
qui conduifoit les quaranteTures
pour étre échangez
contre les foixante &
quinze Efclaves Chreftiens ,
qui n'eftoient point François
, & que le Roy defiroit
A iiij
8 MERCURE
d'avoir pour leur rendre la
liberté , comme ce Prince
avoit déja fait l'année precedente
à un nombre d'Etrangers
prefque auffi conſiderable
.
Monfieur le Chevalier de
Tourville eftant arrivé à la .
rade d'Alger , envoya que_
rir dans la Ville M. de Sorhainde
, qui y eftoit demeuré
de la part du Roy , & qui
'y faifoit la fonction de Conful
, jufqu'à ce que Sa Majefté
euft nommé
quelqu'un
pour remplir ce pofte . Il luy:
fit entendre
les intentions
PEA
GALANT. 9
du Roy , fur l'échange dont
il s'agiffoit , afin qu'il les allaft
expliquer au Dey . M. de
Sorhainde étant rentré dans
Alger , fe rendit au Palais du
Dey ; & luy ayant expofé fa
Commiffion , le Dey luy répondit
, Qu'il avoit une ſi grande
veneration pour tout ce que
fouhaitoit l'Empereur de France ,
qu'il pouvoit des l'inftant mefme
aller dire de fa part à M. le Chevalier
de Tourville , qu'il fe faifoit
un plaifir à luy mesme de
fatisfaire aux intentions d'un fi
grand Prince ; que M. le
Chevalier de Tourville n'avoit
10 MERCURE
qu'à luy marquer de quellesNations
il vouloit que fuffent les
foixante quinze Efclaves
qu'ilfouhaitoit , afin qu'il les envoyaft
demander à leurs Patrons
pour les mettre en liberté. Sur
cette réponſe , Monfieur le
Chevalier de Tourville expliqua
à M. de Sorhainde
l'intention
de Sa Majefté ,
qui eftoit , Que l'on s'attach aft
procurer la liberté de ceux qui
fe trouvoient hors d'eftit de la
pouvoir jamais efperer. M. de
Sorhainde alla auffi -toft chés
tous les Patrons , & pour fa
tisfaire à la volonté du Roy,
GALANT. II
il choifit parmy les Efclaves
ceux qui luy parurent les
plus mal -heureux . Ainfi l'on
ne vit parmy ces foixante &
quinze Efclaves , que des
Ĝens abandonnez , qui ne
devoient attendre aucun fecours
, ny de leur famille ,
ny de leur Patrie , & jufques
aufquels les liberalitez des
perfonnes charitables , qui
recueillent
des fommes pour
la Redemption des Captifs ,
n'avoient encore pû s'étendre
. La longueur de leur efclavage
leur avoit meſme
cfté tout espoir d'en fortir
12 MERCURE
jamais.Et comme on ne peut
eftre plus malheureux que
lors qu'on n'efpere plus , on
peut dire que leur malheur:
eftoit dans le plus haut degré
où il pouvoit arriver
ainfi ils n'avoient plus lieu
d'attendre leur liberté que
par le moyen de quelque
miracle . Aufli leur a-t- elle
efté procurée par un Prince
dont toute la vie n'eft qu'un
enchainement d'actions extraordinaires.
Lors qu'on annonça
à ces heureux infor
tunez qu'ils eftoient libres ,
ils demeurerent immobiles
GALANT.
13
quelque temps , tant cette
nouvelle leur paroiffoit incroyable
. Il leur eftoit impoffible
de comprendre qu'il
y cuſt quelqu'un fur la terre
capable d'une action jufques
alors inouie , & fi digne
d'un Heros Chreftien . On
leur apprit qu'ils devoient
leur liberté aux genereuſes
& charitables bontez du
plus grand & du meilleur
Prince du monde; & n'ayant
plus fujet d'en douter , ils
crierent auffi- toft en plein
Divan : Vive l'Empereur de
France , noftre Protecteur& nô14
MERCURE
tre Liberateur. Ils prononcerent
ces paroles en verfant
des larmes de joye , & d'un
air fi touchant, & fi remply
d'amour & de reconnoiffance
pour leur Liberateur , que
le Dey & tous ceux qui eftoient
prefens en parurent
attendris , malgré la perte
que l'Etat d'Alger faifoit , &
avouerent
que ce n'eftoit
pas fans raifon que le Ciel
beniffoit toutes les actions
de Sa Majefté , puis qu'Elle
en faifoit qui obligeoient les
Sujets de tant de divers Souverains
à faire des voeux
GALANT. 15
pour Elle. Ces Efclaves , dans
les raviſſemens de joye où
ils eftoient , ne fçachant à
qui la témoigner , en donnerent
des marques au Dey,
comme s'il cuft contribué à
leur bonheur. Je n'ay rienfait
pour vous , leur dit-il ,
à l'Empereur de France que vous
devez entierement voftre liberté.
Il y a parmy ces Efclaves des
Efpagnols , des Italiens , des
Flamans , des Genois , des
c'eft
Hambourgois , des Preftres
Grecs,des Capucins, des Religieux
de l'Ordre de Saint
Benoift , des femmes & des
16 MERCURE
enfans. Ce font autant de
bouches qui vont publier la
gloire du Roy dans tous les
Etats de l'Europe , & faire
des voeux qui continueront
d'attirer fur luy les Benedictions
du Ciel. Il eft aifé de
juger , que puis que le Roy a
procuré deux années de fuite
la liberté à tant d'Etrangers
, il ne reste plus aucun
Efclave dans Alger, ny dans
toute la dépendance de ce
Royaume, qui foit du nombre
de fes Sujets . Ils ont tous
efté mis en liberté , par la
reftitution faite à M. le MarGALANT.
17
quis du Quefne en 1683. par
celle qui fut faite à M. le
Marquis d'Amfreville en
1684. & par celle qui a efté
faite cette année à M. le
Chevalier de Tourville. Ces
differentes reftitutions ont
ofté aux Algeriens plus de
douze cens Efclaves. Ainfi
leur Etat n'eft pas feulement,
dépeuplé d'Efclaves François
, mais il y en refte trespeu
d'autres , de forte qu'il
n'y a prefque point de Nation
de l'Europe , dont les Sujets
ne foient allez publier
chez elle le bien qu'elle a
·Juillet 1645•
.
B
18 MERCURE
receu de Sa Majeſté, ce Prince
n'ayant épargné ny foins
ny dépence pour la liberté
de tant de Malheureux de
quelque Nation qu'ils fuffent.
L'échange ayant efté fait,
le Dey témoigna à M.de Sorhainde
, avec un fort grand
empreffement , qu'il fouhai
toit qu'il filt connoiſtre à M.
le Chevalier de Tourville, la
joye qu'il auroit de le voir ;
& que s'il vouloit prendre la
peine de defcendre à terre,
il le recevroit avec les honneurs
qui estoient deus à un
GALANT. 19
homme de fon rang. M.
le Chevalier de Tourville
répondit , Qu'il eftoit fafche
que l'Employ qu'il avoit l'em
peſchaft de répondre à fon defir :
ceux qui commandent les Flotes
de l'Empereur de France ne pouant
abandonner leur Bord, mais
qu'il iroit dans fon Canot à la
pointe du Mole , d'où il pourroit
le voir . Il ne manqua pas de
s'y rendre , & le Dey l'ayant
convié de nouveau de def
cendre à terre pour l'em
braffer , M. de Tourville fe
fervit pour s'en defendre des
saiſons qu'il avoit déja alle-
Bij
20 MERCURE
guées . Le Dey le pria de faire
avancer fa Chaloupe, afin
qu'il euft le plaifir de le voir
& de l'entretenir de plus
prés : Et lors qu'elle fut approchée
il entra dedans , en
difant ; Que quand les François
n'aimeroient pas autant l'honneur
qu'ils faifoient , er qu'il
n'auroit pas conna M. le Cheva.
lier de Tourville , il croyoit eftre
en feureté avec les Sujets d'un
Prince qui n'eftoit pas moins ef
timé par fes Vertus que par fes
Conqueftes.
On peut dire que les foins
qu'il prend du falut des
GALANT. 21
R
Ames de fes Sujets , attirant
fur luy de jour en jour de
nouvelles graces du Ciel,
ont beaucoup contribué,
non feulement à le rendre
le plus grand Monarque du
monde , mais auffi à le faire
reconnoiltre pour tel
par ceux mefme qui font les
plus jaloux de fa gloire.
Fermer
Résumé : Prélude, contenant plusieurs actions du Roy. [titre d'après la table]
En 1685, le roi de France manifesta plusieurs vertus royales, notamment la grandeur, la bonté et la libéralité, en faveur des esclaves chrétiens détenus à Alger. Après le bombardement d'Alger par le marquis du Quesne en 1685, six cents esclaves, incluant des sujets du roi et des étrangers, furent libérés. La paix conclue en 1686 permit la libération supplémentaire de trois cent vingt-cinq sujets du roi, vingt-cinq étrangers sous pavillon français, et cinquante sous divers pavillons étrangers. Un envoyé du Dey d'Alger demanda ensuite la libération de Turcs et janissaires détenus en France, ce que le roi accepta en échange de soixante-quinze esclaves chrétiens de diverses nations. Le chevalier de Tourville fut chargé de cet échange. Le consul français, M. de Sorhainde, négocia également pour libérer les esclaves les plus malheureux, ceux sans espoir de secours. Les esclaves libérés comprenaient des Espagnols, Italiens, Flamands, Génois, Hambourgeois, prêtres grecs, capucins, religieux de l'Ordre de Saint-Benoît, ainsi que des femmes et des enfants. Plusieurs restitutions furent effectuées par des représentants français, notamment le marquis du Quesne en 1683, le marquis d'Amfreville en 1684, et le chevalier de Tourville en 1685. Ces actions réduisirent considérablement le nombre d'esclaves à Alger, touchant presque toutes les nations européennes. Le Dey d'Alger exprima son admiration pour les vertus et les conquêtes du roi, qui attiraient les grâces divines et renforçaient sa réputation mondiale.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
4
p. 1-7
PRelude. [titre d'après la table]
Début :
Ce que vous me dites, Madame, que vous avez senty en lisant le [...]
Mots clefs :
Princes, Souverains, Puissances, Admiration, Divan d'Alger, Esclaves, Tripoli, Madrigal, Religion catholique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PRelude. [titre d'après la table]
E que vous me dites
, Madame
, que
vous avez fenty en
lifant le commencement de
ma Lettre de Juillet , a efté
commun à la plus part de
ceux qui l'ont leue . Ce pre-
Aoust 1685.
A
2 MERCURE
mier Article leur a fait verfer
des larmes de joye ; &
j'ajoûterois qu'il a redoublé
dans leurs coeurs , ces vifs
fentimens d'amour que les
Sujets ont naturellement
pour leurs Princes, s'il eftoit
poffible que celuy que tous
les François ont pour le Roy,
fuft encore capable de quelque
augmentation . Je ne
doute point que cette mefme
action que je vous ay décrite
la derniere fois, & dont
vous avez efté fi fortement
pénetrée , n'ait produit le
mefme effet dans les coeurs
GALANT.
3
d'une partie des Sujets de
tous les Souverains de l'Europe,
puis qu'il y a dans les Etats
de toutes ces Puiffances
d'heureux infortunez, qui ſe
feront un plaifir toute leur
vie de publier les louanges
de l'incomparable Monarque
, auquel ils doivent une
liberté , que par toutes les
raifons que
que je vous ay déja
expliquées , ils eftoient hors
d'efperance de trouver jamais
les moyens de recouvrer
. Ainfi leur malheur ne
pouvoit croiftre , puis qu'il
n'y en a point de plus grand
A ij
4 MERCURE
que celuy de ne pouvoir efperer
aucun foulagement à
fes peines. Mais le Roy ne
faifant rien que de grand
,
l'étonnement doit ceffer
pour faire place à tout ce
que l'admiration peut produire
de plus fort . En effet ,
on n'en
en fçauroit trop avoir
pour une action auffi ſurprenante
que cette derniere
qui a touché le Divan d'Alger
, c'eft à dire , une Affemblée
de coeurs endurcis , &
qui n'avoient jamais connu
ces émotions , qu'on ne reffent
que lors qu'un parfait
GALANT. 5
merite , & des vertus vrayment
extraordinaires lesfont
naître. Les bontez du Roy
n'en font pas demeurées à ce
que je vous ay dit, touchant
les Efclaves de toutes les Nations
de l'Europe , qu'il a
voulu que les Algeriens ayet
rendus. L'affaire de Tripoli
en eſt une fuite glorieuſe ,
meſme pour les malheureux
qui nefont pas nezfes Sujets .
C'est ce qui a obligé M. Vignier
à faire le Madrigal fuivant.
Il eft adreffé aux Peres
de la Mercy , que leur Inftitution
engage à employer
a
A iij
6 MERCURE
le
ratous
leurs foins
chapt des Efclaves.
Mc
pour
Es Peres , vivez en repos ,
Cherchez un plus doux exercice
;
Ne vous expofez plus à la mercy
des flots ,
LOUIS LE GRANDfait voftre
office.
Alger de fon deffein vit le commen
cement ;
A Tripoli prefentement ,
Des Efclavas Chretiens il a finy les
peines ;
Ses Bombes fes Canons ,
Scavent bien mieux rompre leurs
chaifnes ,
Qne ne faifoient vos Patagons.
GALANT. 7
Je devrois icy ,fuivant ma
coûtume , vous dire ce qui
s'eſt paffé à Tripoli , & enfuite
vous entretenir des Arrefts,
Edits , Declarations, &
generalement de tout ce
que le Roy a fait depuis un
mois , pour le bien de fes Sujets
, & pour l'avancement
de la Religion Catholique;
mais comme j'attens encore
quelque éclairciffement fur
ces diverfes matieres , vous
ne trouverez toutes ces cho
fur la fin de ma Let- fes
tre.
, Madame
, que
vous avez fenty en
lifant le commencement de
ma Lettre de Juillet , a efté
commun à la plus part de
ceux qui l'ont leue . Ce pre-
Aoust 1685.
A
2 MERCURE
mier Article leur a fait verfer
des larmes de joye ; &
j'ajoûterois qu'il a redoublé
dans leurs coeurs , ces vifs
fentimens d'amour que les
Sujets ont naturellement
pour leurs Princes, s'il eftoit
poffible que celuy que tous
les François ont pour le Roy,
fuft encore capable de quelque
augmentation . Je ne
doute point que cette mefme
action que je vous ay décrite
la derniere fois, & dont
vous avez efté fi fortement
pénetrée , n'ait produit le
mefme effet dans les coeurs
GALANT.
3
d'une partie des Sujets de
tous les Souverains de l'Europe,
puis qu'il y a dans les Etats
de toutes ces Puiffances
d'heureux infortunez, qui ſe
feront un plaifir toute leur
vie de publier les louanges
de l'incomparable Monarque
, auquel ils doivent une
liberté , que par toutes les
raifons que
que je vous ay déja
expliquées , ils eftoient hors
d'efperance de trouver jamais
les moyens de recouvrer
. Ainfi leur malheur ne
pouvoit croiftre , puis qu'il
n'y en a point de plus grand
A ij
4 MERCURE
que celuy de ne pouvoir efperer
aucun foulagement à
fes peines. Mais le Roy ne
faifant rien que de grand
,
l'étonnement doit ceffer
pour faire place à tout ce
que l'admiration peut produire
de plus fort . En effet ,
on n'en
en fçauroit trop avoir
pour une action auffi ſurprenante
que cette derniere
qui a touché le Divan d'Alger
, c'eft à dire , une Affemblée
de coeurs endurcis , &
qui n'avoient jamais connu
ces émotions , qu'on ne reffent
que lors qu'un parfait
GALANT. 5
merite , & des vertus vrayment
extraordinaires lesfont
naître. Les bontez du Roy
n'en font pas demeurées à ce
que je vous ay dit, touchant
les Efclaves de toutes les Nations
de l'Europe , qu'il a
voulu que les Algeriens ayet
rendus. L'affaire de Tripoli
en eſt une fuite glorieuſe ,
meſme pour les malheureux
qui nefont pas nezfes Sujets .
C'est ce qui a obligé M. Vignier
à faire le Madrigal fuivant.
Il eft adreffé aux Peres
de la Mercy , que leur Inftitution
engage à employer
a
A iij
6 MERCURE
le
ratous
leurs foins
chapt des Efclaves.
Mc
pour
Es Peres , vivez en repos ,
Cherchez un plus doux exercice
;
Ne vous expofez plus à la mercy
des flots ,
LOUIS LE GRANDfait voftre
office.
Alger de fon deffein vit le commen
cement ;
A Tripoli prefentement ,
Des Efclavas Chretiens il a finy les
peines ;
Ses Bombes fes Canons ,
Scavent bien mieux rompre leurs
chaifnes ,
Qne ne faifoient vos Patagons.
GALANT. 7
Je devrois icy ,fuivant ma
coûtume , vous dire ce qui
s'eſt paffé à Tripoli , & enfuite
vous entretenir des Arrefts,
Edits , Declarations, &
generalement de tout ce
que le Roy a fait depuis un
mois , pour le bien de fes Sujets
, & pour l'avancement
de la Religion Catholique;
mais comme j'attens encore
quelque éclairciffement fur
ces diverfes matieres , vous
ne trouverez toutes ces cho
fur la fin de ma Let- fes
tre.
Fermer
Résumé : PRelude. [titre d'après la table]
En août 1685, une lettre évoque la réaction du public à une action récente du roi de France. Le début de cette lettre, écrite en juillet, a provoqué des larmes de joie chez ses lecteurs, renforçant leur amour pour le souverain. Cette action royale a également ému les sujets de divers souverains européens, notamment les esclaves libérés par le roi. Ce dernier a en effet affranchi des esclaves de toutes les nations européennes détenus à Alger et à Tripoli, une initiative qualifiée de surprenante et admirable. L'auteur mentionne un madrigal adressé aux Pères de la Mercy, soulignant que le roi a pris en charge leur mission de libérer les esclaves chrétiens. La lettre promet de fournir plus de détails sur les événements récents et les actions royales visant le bien-être de ses sujets et l'avancement de la religion catholique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 100-110
Avis donné à l'Autheur, &c. [titre d'après la table]
Début :
On m'a averti sur l'article d'Aglaé dans mon premier [...]
Mots clefs :
Esclaves, Porteur, Valet, Servus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Avis donné à l'Autheur, &c. [titre d'après la table]
Onm'aaverti sur l'article
d'Aglaé dans monpremier
Mercure, que l'Intendant
de cette Dame Romaine
nes'appelloic pas Bonaventure
; mais Boniface ; on
a eu raison
,
& j'ai tort de
n'avoir pas verifié les Mémoiresoùj'ay
pris aussi les
soixante Intendans que j'ay
donnez àAglaé Loind'être
fâché qu'on me reprenne de
pareilles fautes, j'en serois
exprés si j'estois feur que
chacune m'attirât uneLettre
aussi pleine d'érudition celledeMrl'AbbéH**q*ue
:
Voicy les remarquesqu'il fait
sur les soixante Intendants
d'Aglaé,DamèRomaine.
Les Intendans estoient une
forte d'Esclaves. On les
nommoit jéclores servi; les
Economes des familles, des
mai sons,des biens.
Il y avoit autant d'Esclaves
que d'occupations dans
les maisons des Grands; on
en comptoit jucqu'à cinquante.
Actorservus, l'Intendant
d'une Maison.
Atrienfis servus, Concierge;
c'estoit le plus considerabledes
Esclaves ; ilavoit
tout en garde.
Procuratoservus, qui vacquoit
aux affaires pour les
Procès.
Négociatorservus, qui negocioit
pour son Maistre.
Libripensservus, Treforier.
Dispensator servus, qui
achetoit & payoit.
Capsarius servus,qui donnoit
l'argent à interest
, un
espece d'Agioteur
,
d'Usuner.
Calculatorservus, qui calculoit
& supputoit.
Strvus ab Epijhiisy qui
écrivoit les Lettres.
Librariusservus
,
qui écrivoit
des Livres par notes
abregées, dont on se fervoit
avant l'Imprimerie.
Servus ab Ephemeridé, qui
avertissoit des Calendes, des
Nones & des Ides, des Fêtes
& des autres jours du
mois, sur tout de celui que
les Romains nommoient
dies Ater,ledeuxièmeJanvier,
& de celui duPatricide,le 15.
Mars,mort de Cesar.
Cubiculariusservus, Valet
de Chambre ou Camerier.
Vertipicus Servus,Valet
de Garderobbe.
UnÛorfervus.qnx frotoit
le corps d'huile de (encoure
le parfumoit aux Bains.
Balncator servus
,
Baigneur.
Fornacator servus
3
qui
allumoit le fourneau des
Bains.
MedicusSefvns, Medecin.
Admissionalisservus
,
Introducteur
pour admettre
aux Audiences particulières
ou publiques.
Silentiarinsservus, quifaisoit
faire silence dans la
Chambre ou dans les Salles.
Procope dit qu'ils estoient
établis pour tenir les A(G&
tans dans le respect.
jinte ambulo servus, qui
marchoit devant pour faire
faire place.
Salutigerulus servus , qui
porroit le bon jour.
Nutritifsprvits avoit
soindd'élever les enfans,Precepteur,
InflruâcLr.
Structor servus
,
Mâiftrv
d'Hostel.
Pocillatorservus,Echansom
Cellarius servus, qui gardoit
les vins, d'où le Celerier
est venu.
Proegqjïatarfervtts
,
qui
faisoitl'essay du vin avant
qu'on le presentât à boire.
Obcoenator servus, qui
achetoitles vivres.
Vocator servus
,
qui alloit
convier a mander.
Dioetariusservus, qui avoit
foin d'orner la Salle des Festins.
^rjdlefiaJervtts3 qui ramarrait
les restes destables,
Esclaved'oeconomie.
Poeniculusservus, qui netroyoit
les tables avec uncéponge.
Cursor servus, qui portoit
des nouvellesverbales.
Tabellariusservus , Porteur
de lettres.
Calator servus, uicon.
voquoit les Assemblées.
Nomenclator servus, qui
nommoit ceux qui briguoient
les Charges de la
Republique. Il falloit 2 5.
ans pour estre Quæsteur
,
30. pour estre Tribun,37.
pour estre Edile, 39. pour
cttrcPrxteur~ 43. pour
estreConsul
,
selon Julie*
Lipse.
Villicus fernsus> qui avoit
foin des biens de la Campagne.
Viridariusservus
,
Jardinier.
Topiariusservus,qui tondoit
les Parterres & les Arbusses,
VenatorServus, Chasseur.
Salvariusservus, Garde
de bois.
Pastor Servus, Berger.
Pijlor servus, qui battoit
le bled pour en tirer la farineavant
l'u(1ge des Moulins.
Ostiarius servus Portier.
Servus à pedibiis Valet
de pied, Laquais.
-4quarlusfervus Porteur
d'eau.
Scoparius servus, quibalayoit
lesmaisons.
Lecticariusservus, Porteur
de chaises.
Polinctor servus, qui lavoit
les corps, & les embaumoit
après le deccds.
Designatorservus, Maître
des Ceremonies, & l'OrdonnateurdesPompes
funebres.
Ulpren raporte que
sa fonction estoit considerable.
Il marchoit accompagné
de deux Licteurs;
Horace & Tertulien enfont
mention.
Emissarius/?ro/#jJntrigant
pour lesplaisirs deson Maître.
d'Aglaé dans monpremier
Mercure, que l'Intendant
de cette Dame Romaine
nes'appelloic pas Bonaventure
; mais Boniface ; on
a eu raison
,
& j'ai tort de
n'avoir pas verifié les Mémoiresoùj'ay
pris aussi les
soixante Intendans que j'ay
donnez àAglaé Loind'être
fâché qu'on me reprenne de
pareilles fautes, j'en serois
exprés si j'estois feur que
chacune m'attirât uneLettre
aussi pleine d'érudition celledeMrl'AbbéH**q*ue
:
Voicy les remarquesqu'il fait
sur les soixante Intendants
d'Aglaé,DamèRomaine.
Les Intendans estoient une
forte d'Esclaves. On les
nommoit jéclores servi; les
Economes des familles, des
mai sons,des biens.
Il y avoit autant d'Esclaves
que d'occupations dans
les maisons des Grands; on
en comptoit jucqu'à cinquante.
Actorservus, l'Intendant
d'une Maison.
Atrienfis servus, Concierge;
c'estoit le plus considerabledes
Esclaves ; ilavoit
tout en garde.
Procuratoservus, qui vacquoit
aux affaires pour les
Procès.
Négociatorservus, qui negocioit
pour son Maistre.
Libripensservus, Treforier.
Dispensator servus, qui
achetoit & payoit.
Capsarius servus,qui donnoit
l'argent à interest
, un
espece d'Agioteur
,
d'Usuner.
Calculatorservus, qui calculoit
& supputoit.
Strvus ab Epijhiisy qui
écrivoit les Lettres.
Librariusservus
,
qui écrivoit
des Livres par notes
abregées, dont on se fervoit
avant l'Imprimerie.
Servus ab Ephemeridé, qui
avertissoit des Calendes, des
Nones & des Ides, des Fêtes
& des autres jours du
mois, sur tout de celui que
les Romains nommoient
dies Ater,ledeuxièmeJanvier,
& de celui duPatricide,le 15.
Mars,mort de Cesar.
Cubiculariusservus, Valet
de Chambre ou Camerier.
Vertipicus Servus,Valet
de Garderobbe.
UnÛorfervus.qnx frotoit
le corps d'huile de (encoure
le parfumoit aux Bains.
Balncator servus
,
Baigneur.
Fornacator servus
3
qui
allumoit le fourneau des
Bains.
MedicusSefvns, Medecin.
Admissionalisservus
,
Introducteur
pour admettre
aux Audiences particulières
ou publiques.
Silentiarinsservus, quifaisoit
faire silence dans la
Chambre ou dans les Salles.
Procope dit qu'ils estoient
établis pour tenir les A(G&
tans dans le respect.
jinte ambulo servus, qui
marchoit devant pour faire
faire place.
Salutigerulus servus , qui
porroit le bon jour.
Nutritifsprvits avoit
soindd'élever les enfans,Precepteur,
InflruâcLr.
Structor servus
,
Mâiftrv
d'Hostel.
Pocillatorservus,Echansom
Cellarius servus, qui gardoit
les vins, d'où le Celerier
est venu.
Proegqjïatarfervtts
,
qui
faisoitl'essay du vin avant
qu'on le presentât à boire.
Obcoenator servus, qui
achetoitles vivres.
Vocator servus
,
qui alloit
convier a mander.
Dioetariusservus, qui avoit
foin d'orner la Salle des Festins.
^rjdlefiaJervtts3 qui ramarrait
les restes destables,
Esclaved'oeconomie.
Poeniculusservus, qui netroyoit
les tables avec uncéponge.
Cursor servus, qui portoit
des nouvellesverbales.
Tabellariusservus , Porteur
de lettres.
Calator servus, uicon.
voquoit les Assemblées.
Nomenclator servus, qui
nommoit ceux qui briguoient
les Charges de la
Republique. Il falloit 2 5.
ans pour estre Quæsteur
,
30. pour estre Tribun,37.
pour estre Edile, 39. pour
cttrcPrxteur~ 43. pour
estreConsul
,
selon Julie*
Lipse.
Villicus fernsus> qui avoit
foin des biens de la Campagne.
Viridariusservus
,
Jardinier.
Topiariusservus,qui tondoit
les Parterres & les Arbusses,
VenatorServus, Chasseur.
Salvariusservus, Garde
de bois.
Pastor Servus, Berger.
Pijlor servus, qui battoit
le bled pour en tirer la farineavant
l'u(1ge des Moulins.
Ostiarius servus Portier.
Servus à pedibiis Valet
de pied, Laquais.
-4quarlusfervus Porteur
d'eau.
Scoparius servus, quibalayoit
lesmaisons.
Lecticariusservus, Porteur
de chaises.
Polinctor servus, qui lavoit
les corps, & les embaumoit
après le deccds.
Designatorservus, Maître
des Ceremonies, & l'OrdonnateurdesPompes
funebres.
Ulpren raporte que
sa fonction estoit considerable.
Il marchoit accompagné
de deux Licteurs;
Horace & Tertulien enfont
mention.
Emissarius/?ro/#jJntrigant
pour lesplaisirs deson Maître.
Fermer
Résumé : Avis donné à l'Autheur, &c. [titre d'après la table]
Le texte traite d'une correction apportée à un article précédent concernant l'intendant d'une dame romaine. L'erreur initiale identifiait l'intendant sous le nom de Bonaventure, alors qu'il s'agit en réalité de Boniface. L'auteur exprime sa reconnaissance pour une lettre éducative de l'abbé H**q*ue, qui fournit des informations détaillées sur les soixante intendants d'Aglaé, une dame romaine. Ces intendants étaient des esclaves ayant diverses fonctions dans les maisons des grands. Parmi les rôles mentionnés, on trouve l'actor servus, qui est l'intendant de maison, l'atriensis servus, le concierge, le procurator servus, le gestionnaire des procès, et le negotiator servus, le négociateur. D'autres fonctions incluent le libripens servus, le trésorier, le dispensator servus, l'acheteur et payeur, et le capsarius servus, le prêteur d'argent. Le texte énumère également des rôles spécifiques comme le calculator servus, le calculateur, le strvus ab Epistulis, le secrétaire, et le librarius servus, le copiste. Des fonctions plus domestiques sont également mentionnées, telles que le cubicularius servus, le valet de chambre, le balneator servus, le baigneur, et le medicus servus, le médecin. Enfin, le texte liste d'autres esclaves et leurs fonctions, comme le villicus servus, le gérant des biens campagnards, et le pastor servus, le berger.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
6
p. 186-192
Extrait du Traité de Paix entre la France & le Portugal, conclu à Utrecht le 11. Avril.
Début :
Article premier. Paix perpetuelle entre S. M. Trés Chrétienne, & [...]
Mots clefs :
Paix, Amnistie, Prisonniers, Colonies, Commerce, Vaisseaux, Territoires , Navigation, Esclaves, Garantie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Extrait du Traité de Paix entre la France & le Portugal, conclu à Utrecht le 11. Avril.
Extrait duTtdite de Paixentre
* laFrance &lePoriug l, conclu àUtrechtle 11. Ivril.*nGArticle
premier.
Paix perpetuelleentre S.
M.TrésChrétienne,&S.M.
Portugaise, successeurs, heritiers,&
c.Etats&sujets,&c.
** Art.2. ,Q',"'l :"
•' Oubli &amniftieehfrelés
sujets de part&d'autre,&c.
Arc. 3.
Prisonniers de guerre mis
en libertésans rançon. ':
Art. 4.
Si dans les Colonies ou
autres Domaines de leurs
Majestez on a pris quelque
place, fore ou porte, le tout
fera rendu au premier posfesseur,
en l'état où on l'aura
trouvé au temps de la publication
de la paix.
Art.5.&c6.
ti Dans lecontinent deFrance
& de Portugalle commerce
rétabli comme avat
L1 guerre, chacune des parties
se reservant la liberté de
regler les conditions, du
commercepar un traite particulier
qu'on pourra faireà
ce sujet, avec mêmes privileges
& exemptions reciproquement
accordez aux
sujets l'un de l'autre, comme
aux siens propres.
-
Art. 7.
Entrée reciproque des
vaisseaux demarchandise&
de guerre, comme par le
passé
,
pourvu que ceux-ci'
n'excedent tous ensemble le
nombre de six,à l'égard des
ports d'une plus grande
capacité,
& de trois dans les
moindres: & pour un plus
grand nombre demanderont
une permission aux
GouverneursouMagistrats,
ainsi que pour le temps du
séjour, quand leurs vaisseaux
y auront été portez
par le gros temps ou autre
necessité pressante, &c.
Art.8. 9.10. & II.
Et pour l'union & concorde
des deux nations, Sa M.
Trés-Chrétiennc se desiste
de toutes pretentions surles
terresduCap du Nort,entre
la riviere desAmasones &
celles de Japol, ou de Vincent
Pinson
; & en consequenceS.
M. Portug.pourra
faire rebâtir les forts d'Arguais
& de Camau, ou Massapa,
&les autres démolis
par le traité de Lisbonne le
4. Mars 1700. & reconnoît
5. M. Trés-Chrét.queles
deux bords de la rivieredes
Amasones,domaine,souveraineté&
navigation apartiennent
au Roy de Portu-
,,
gal. Arc. 12.
A l'égard du commerce
queleshabitans de Cayenne
pourroiententreprendre
1
dans le Maragnan, & dans
l'embouchure de la riviere
des Amasonesdéfense de
part & d'autre de passer la
riviere de Vincent Pinson
pour negocier,acheter des
esclaves dans les terres du
Cap du Nort, & aux Portugais
d'aller commercer à
Cayenne.
': ,- Arc. 1 3. &14.
S.M.Trés Chrét.empêchera
qdue'siMl ni'sysiaointndaairness lesdites terres
François, &c.
en laissant les missions aux Mir..
sionnaires Portugais. .', Art. •f»Encas de rupture entre les
François& lesPofcugais,ce qu'à
Dieu ne plaise, six moisdepart
& d'autre pour transporter leii
,
effets. f.
: Arc. 16.17.18.&19: -1
Et parce que la Reine de lai
Grande Bretagne offre d'être
garante de l'execution de ces
traité,le Roy de France & celui
de Portugal acceptent cette
garantie,&que tous les Rois-t
Princes&Républiques qui voudront
entrer dans lamêm egarantie,
puissent donner leurs
promçflès, oBligatips^&ç.Tous
:
lesart.ci-dessuspassez entre les
Ambassadeurs Plenipotentiaires,&
c.ratifications données
de part&d'autre,&c.&ont ligné
à Utrech^le.Àvriliyiji
etS.Huxel.i LS.J.C.de Tarouça.
LS.Menag. LS.D.L.de Cunha.
* laFrance &lePoriug l, conclu àUtrechtle 11. Ivril.*nGArticle
premier.
Paix perpetuelleentre S.
M.TrésChrétienne,&S.M.
Portugaise, successeurs, heritiers,&
c.Etats&sujets,&c.
** Art.2. ,Q',"'l :"
•' Oubli &amniftieehfrelés
sujets de part&d'autre,&c.
Arc. 3.
Prisonniers de guerre mis
en libertésans rançon. ':
Art. 4.
Si dans les Colonies ou
autres Domaines de leurs
Majestez on a pris quelque
place, fore ou porte, le tout
fera rendu au premier posfesseur,
en l'état où on l'aura
trouvé au temps de la publication
de la paix.
Art.5.&c6.
ti Dans lecontinent deFrance
& de Portugalle commerce
rétabli comme avat
L1 guerre, chacune des parties
se reservant la liberté de
regler les conditions, du
commercepar un traite particulier
qu'on pourra faireà
ce sujet, avec mêmes privileges
& exemptions reciproquement
accordez aux
sujets l'un de l'autre, comme
aux siens propres.
-
Art. 7.
Entrée reciproque des
vaisseaux demarchandise&
de guerre, comme par le
passé
,
pourvu que ceux-ci'
n'excedent tous ensemble le
nombre de six,à l'égard des
ports d'une plus grande
capacité,
& de trois dans les
moindres: & pour un plus
grand nombre demanderont
une permission aux
GouverneursouMagistrats,
ainsi que pour le temps du
séjour, quand leurs vaisseaux
y auront été portez
par le gros temps ou autre
necessité pressante, &c.
Art.8. 9.10. & II.
Et pour l'union & concorde
des deux nations, Sa M.
Trés-Chrétiennc se desiste
de toutes pretentions surles
terresduCap du Nort,entre
la riviere desAmasones &
celles de Japol, ou de Vincent
Pinson
; & en consequenceS.
M. Portug.pourra
faire rebâtir les forts d'Arguais
& de Camau, ou Massapa,
&les autres démolis
par le traité de Lisbonne le
4. Mars 1700. & reconnoît
5. M. Trés-Chrét.queles
deux bords de la rivieredes
Amasones,domaine,souveraineté&
navigation apartiennent
au Roy de Portu-
,,
gal. Arc. 12.
A l'égard du commerce
queleshabitans de Cayenne
pourroiententreprendre
1
dans le Maragnan, & dans
l'embouchure de la riviere
des Amasonesdéfense de
part & d'autre de passer la
riviere de Vincent Pinson
pour negocier,acheter des
esclaves dans les terres du
Cap du Nort, & aux Portugais
d'aller commercer à
Cayenne.
': ,- Arc. 1 3. &14.
S.M.Trés Chrét.empêchera
qdue'siMl ni'sysiaointndaairness lesdites terres
François, &c.
en laissant les missions aux Mir..
sionnaires Portugais. .', Art. •f»Encas de rupture entre les
François& lesPofcugais,ce qu'à
Dieu ne plaise, six moisdepart
& d'autre pour transporter leii
,
effets. f.
: Arc. 16.17.18.&19: -1
Et parce que la Reine de lai
Grande Bretagne offre d'être
garante de l'execution de ces
traité,le Roy de France & celui
de Portugal acceptent cette
garantie,&que tous les Rois-t
Princes&Républiques qui voudront
entrer dans lamêm egarantie,
puissent donner leurs
promçflès, oBligatips^&ç.Tous
:
lesart.ci-dessuspassez entre les
Ambassadeurs Plenipotentiaires,&
c.ratifications données
de part&d'autre,&c.&ont ligné
à Utrech^le.Àvriliyiji
etS.Huxel.i LS.J.C.de Tarouça.
LS.Menag. LS.D.L.de Cunha.
Fermer
Résumé : Extrait du Traité de Paix entre la France & le Portugal, conclu à Utrecht le 11. Avril.
Le traité de paix entre la France et le Portugal, signé à Utrecht le 11 avril, instaure une paix perpétuelle entre les deux monarchies et leurs successeurs. Les points clés incluent l'amnistie des sujets des deux nations, la libération des prisonniers de guerre sans rançon, et la restitution des territoires conquis. Le commerce entre les deux pays est rétabli comme avant la guerre, avec la possibilité de régler les conditions par un traité particulier. Les vaisseaux de commerce et de guerre peuvent accéder aux ports des deux nations, sous certaines limitations. La France renonce à ses prétentions sur les terres du Cap du Nord entre les rivières des Amazones et de Vincent Pinson, permettant au Portugal de reconstruire des forts et de reconnaître sa souveraineté sur les deux rives de la rivière des Amazones. Les habitants de Cayenne et les Portugais sont interdits de commercer au-delà de certaines limites. En cas de rupture du traité, six mois sont accordés pour transporter les effets. La reine de Grande-Bretagne offre de garantir l'exécution du traité, garantie acceptée par les rois de France et de Portugal et ouverte à d'autres souverains ou républiques. Les ratifications ont été signées à Utrecht le 11 avril.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
7
p. 218-264
HISTOIRE du Bacha de Damas.
Début :
Si l'on remarque quelque difference considerable / Il est difficile de sçavoir positivement ce qui se [...]
Mots clefs :
Pacha , Damas, Sultan, Père, Femme, Sérail, Seigneur, Femme, Vizir, Mort, Yeux, Amour, Troupes, Empire, Esclaves, Maison, Armée, Juifs, Époux, Honneur, Hommes, Douleur, Audace, Mer, Larmes, Gloire, Vie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE du Bacha de Damas.
HISTOIRE
du Bacha de Damas.
IL eſt ſi difficile de ſçavoir
poſitivement ce qui ſe
paffe dans cet Empire,qu'on
n'y demeſle ſouvent la veri.
té d'un fait , quelque éclatant
qu'il foit , que longtemps
aprés qu'il eſt arrivé.
Les nouvelles de l'Afie , &
celles de l'Europe entrent
confufément à Conftantinople
, où chacun les débite
1
A
GALANT . 219
au gré de ſes intereſts , le
Courier qui en eft chargé
les donne au grand Viſir ,le
grand Viſir au Sultan , & le
Sultanles enſevelit dans ſon
ſérail. Ainfije n'oſe encore
vous aſſeurer que les dernieres
circonstances de l'hiſtoire
que je vais vous écrire ,
foient telles qu'on les raconte
icy; mais je vous promets
que je ſeray exact à
vous detromper , ſi le temps
ou le haſard me detrompent.
Il y a quatrejours que me
promenant avec quelques
Tij
210 MFRCURE
qui
eſtrangers dans ma çaique,
fur le canal de la Mer noire,
un fameux Armenien ,
a fait toute la vie un grand
commerce d'eſclaves , me
conta à peu prés en ces
termes l'hiſtoire de Halil
Acor Bacha de Damas .
J'étois , me dit- il, un jour,
( & bien jeune alors ) à Baghlar
qui eſt un Port de
cette Mer , environ à so
lieuës d'icy lorſqu'un
* Sheieke de mes amis y arriva.
Je le priay de venir
* Predicateur Turc,
GALANT 227
loger dans le meſme * Caravanfarai
que moy. La Maifon
eſtoir alors pleine
d'hommes & de chevaux.
Le Sultan Mahomet IV. dont
le regne étoit plus tranqui
le qu'il n'avoit encore eſté,
&qu'il ne l'a eſté depuis ,
preſtoit dans ce temps au
Kan della Krimée dix
mille hommes de ſes troupes
pour les joindre à douze
mille Tartares de Budziack
& de Bialogrod , qu'il
deftinoit à quelque grande
entrepriſe. Les Janifſſaires ,
* Auberge Turque.
Tiij
222 MERCURE
3
1
les Spahis , & les Afiati
ques que le Grand Seigneur
envoyoit au Kan paffoient
alors par Baghlar où nous
eſtions . Un de ces Janiffai
res entr'autres natif de
* Chaplar en Bulgarie voulut
profiter de l'occaſion
de cette route pour mener
plus ſeurement chez luy
une belle fille qu'il avoit
epousée depuis un an à
Midia de Romanie, Nous:
la trouvâmes avec fon
mary dans le Caravanfarai
que nous avions choiſi
Ville maritime de la Mer noire.
GALANT. 223
২
lorſque nous yarrivame s .
Le hazard nous plaça auprés
d'eux , le Janiſſaire
m'en parut content , il aimoit
mieux voir à côté de
ſa femme , un Venerable
Sheieke qu'aucun de ſes camarades.
Nous ſoupâmes
cependant & nous nous
endormimes ſur la paille.
Une heure avant le jour
nous entendimes des cris
aigus qui nous réveillérent
comme tous les hoftes de
la maiſon ; la femme du
Janiſſaire que fon.Mary
n'avoit pas crue ſi proche
T iiij
224 MERCURE
de ſon terme venoit de
mettre un enfant au monde
, à coſté de mon Sheie
xe , qui ſe trouva fort ſcandaliſé
de cet accouchement.
Il ſe leva plein de
couroux , en diſant que ſes
habits étoient foülliés du
déſordre & des accidents
de cette avanture , néanmoins
la mortification &
l'embarras du Janiſſaire ,
les douleurs de ſa femme
& mes difcours l'addoucirent
; je luy perſuaday ( &
il le ſçavoit bien , ) qu'il
feroit lavé de cette tache
GALANT. 225
en lavant ſa robe & fa per
ſonne avant la premiere
priere. Je le menay au bain
qui eſtoit dans le Caravan
farai où il ſe fit toutes les
cerémonies de l'ablution
desTurcs.
Cependant je retournay
auprés du trifte Janiſſaire ,
&de ſa femme qui gemiſſoit
encore des reſtes ou du fouvenir
de fa douleur ; je lui
donnay tous les ſecours
que je pûs imaginer , on
attendant le retour de mon
Sheieke.
f
L'étoile la plus favorable
226 MERCURE
qui puiſſe veiller fur nos
jours , ne flatte pas les Mufulmans
d'une plus heureuſe
deſtinée qu'un Sheike,
ou un Emir * lorſqu'ils préfident
à la naiſſance de
leurs enfants. Celuy- cy revint
enfinà nous, prés d'une
heure après le lever du Soleil.
Et aprés avoir enviſagé
le Janiſſaire , ſa femme
& fon fils , d'un air tranſ
porté de l'excellence des
avantages qu'il avoit à leur
promettre , il leur prédit
ces choſes.
Prêtre Ture.
GALAND. 227
Letrés puiſſant trés mi
fericordieux Alla a jettéfur
vous & fur vostre fils des regards
bienfaisants le faim
Prophete efto fon meffager.
Il'a pitié de vous , & Sultan
Mahomet qui est agréable au
trés mifericordieux que le
faint Prophete oberit vous élevera
aux premiers honneurs de
fon Empire. Alla * ha Alla.
Tousoles affiftans felici
terent auffi toſt le Janiſſaire
fur la prédiction du Sheieke.
Cette nouvelle paſſa juf
qu'à fon Aga qui luy donna
d'abord de grandes mara
* Dieu. Dieu eſt Dicu.
228 MERCURE
4
ques de distinction. Enfin
le jour du départ des troupes
qui estoient à Bagblar
eſtant venu , il nous quitta
aprés nous avoir juré qu'il
n'oublieroitja mais les obli
gations qu'il nous avoit. N
nousa tenu parole , & c'eſt
de luy-meſme que j'ay appris
avec la ſuite de fa for
tune, une partiede l'hiſtoire
de ſon fils , que vous allez
entendre.
Dés que Zeinal ( c'eſt le
nom de ce Janiſſaire ) cut
remis ſa femme à Chaplar
entre les mains de fa mere,
GALANT. 229
il ne fongea plus qu'à verifier
l'oracle du Sheiere H
fitdans la Krimée des actions
éclatantes que ſon Aga fit
valoir autant qu'elles lemeritoient
aux yeux du Grand
Viſir Cuprogli , qui l'avança
en ſi peu de temps , qu'en
moins de fix ans il le fir
nommer par ſa Hauteffe
Bacha d'Albanie. Il remplit
cette grande place avec
beaucoup d'honneur pen.
dant pluſieurs années , enfin
aprés la dépoſition du
malheureux Sultan Mahomet
IV. Sitoſt que ſon frere
230 MERCURE
Sultan Soliman III . fut mon
té ſur le thrône, il voulut
à l'exemple de tous les au.
tres Bachas profiter desdefordres
de l'Empire pour
augmenter fon credit ; mais
il ſe broüilla malheureuſement
avec le fameux & redoutable
Osman Yeghen
dont le courage , la politi
que & l'audace firent trembler
Solyman juſques dans
fon ferail.
Zeinal s'étoit oppoſé aux
contributions qu'Yeghen *
Serafier de l'armée d'Hon-
* General des Armées du Grand Seigneur.
GALANT 238
grie , avoit tirez de la Ro
melie , & aux impoſitions
qu'il avoit miſes ſur tous les
Juifs & les Chrétiens qui
eſtoient à Theſſalonique ,
& qu'il avoit taxez à deux
Piaſtres par teſte. Il avoit
meſme envoyé un gros party
de Cavalerie qui avoit
taillé en piece les gens
qu'Yeghen avoit chargez de
lever ces impoſitions.
Le Grand Viſir Ismael
trembloit alors de peur
que le Serafkier ne vint à
Conſtantinople avec fon
armée , & qu'il ne le fit dé
232 MERCURE
pofer bien toſt , comme il
avoit déja fait déposer le
Grand Vifir Solyman fon
predeceſſeur. Yeghen qui
reconnut l'avantage qu'il
avoit fur ce foible Viſir ,
luy demanda la teſte de
Zeinal. Ifmael qui de fon
coſté cherchoit à l'ébloüir
par de fauſſes apparences ,
fut ravi de luy pouvoir faire
un ſacrifice dont il n'avoit
rien à apprehender ,
puiſqu'il ne le rendoit pas
plus fort , ainſi quoyque
Zeinalne fût coupable d'au .
cun crime , il le fit décapi-
: ter
GALAN 2338
ter publiquement , dans la
Cour du Serail devant la
porte du Divan.?
Cependant ſon fils Halil
Acor faiſoit alors les fonctions
de Capigibachi en Afie,
où il n'apprit la mort de
ſon pere que long - temps
aprés qu'elle fut arrivée.
Il y avoit affez d'affaires
en Hongrie pour exercer
ſon courage ; mais l'amour
produifit luy ſeul tous les
motifs de fon éloignement.
Il avoit vû par, hazard
dans le Serail de ſon pere
une belle fille de l'iſle de
Juin 1714.
V
234 MERCURE
Chypre que Zeinal deftinoir
au grand Seigneur , il en
devint éperduëment amoureux
, il mit dans ſes interêts
deux femmes qui la fervoient
, il ſéduifit deuxEu
nuques à force de preſents,
il profita de l'abſence de
ſon pere pour s'introduire
toutes les nuits dans ſon
Sérail , & enfin il engagea
cette belle fille à luy donner
les dernieres & les plus
fortes preuves de fa tendreſſe.
Plus flatée de l'efpoir
de poffeder le coeur
d'Halil que de la gloire
GALANT. 2:5
chimérique dont on repait
la vanité de celles qu'on
deſtine aux plaiſirs du
Grand Seigneur , elle avoit
conſenti que ſon Amant
l'enleva avec ſes deux femmes
& ſes deux Eunuques ,
elle estoit déja meſme affez
loin du Serail de Zeinal ,
lorſque ce Bacha revint
chez luy la nuit meſme
qu'on avoit priſe pour cet
enlevement. Maisheureu-
- ſement pour ces Amantsi!
n'entra que le lendemain
matin dans le quartier des
Femmes , où il apprit avec
Vij
236 MERCURE
tous les tranſports de la
plus violente fureur le defordre
de la nuit préceden
te. Il monta auffi - toſt à
Cheval , & de tous les côtez
il fit courir aprés fon
fils ; mais ſes ſoins & ſa diligence
furent inutiles. Halil
qui n'eſtoit pas ſi loin
qu'il le cherchoit , avoit eu
la précaution de s'affeurer
d'une Maiſon qu'un Me
decin Juif qui n'eſtoit pas
des amis de fon pere avoit
dans les montagnes. Il falloit
traverſer plus de deux
lieuës de defert avant d'y
/
GALANT. 237
arriver, & jamais Zeinal n'y
ſes amis , ny fes eſclaves
ne s'eſtoient aperceus que
fon fils connuſt ce Juif.
Halil auroit pû longtemps
profiter de la ſeureté
de cet azile , ſi les troubles
dont l'Empire eſtoit
agité , & fon courage ne
l'avoient pas preffé bien
toſt de facrifier ſon amour
à ſa gloire. Les larmes de
ſa femme , ny les prieres du
Juif qui luy promit enfin
d'en avoir foin juſqu'à la
mort , ne purent l'arreſter
davantage. Il ſe rendit à
138 MERCURE
Conſtantinople , où il fur
reconnu d'abord par un
des amis de fon Pere qui
le recommanda particulierement
au Grand Vifir Som
lyman , qui , en confideration
de l'audace , de l'efprit
, de la bonne mine de
ce Jeune homme , & du
mérite de Zeinal , luy donna
ſur le champune Com
pagnie de Spahis. Il cut ordre
d'aller ſervir en Afie ,
où en peu de temps ſa valeur
le fit parvenir à la
Charge de Capigibachi
qu'il exerça avec honneur
அ
1
GALANT. 239
juſqu'à la mort de ſon Pere .
Le Vifir Ismaël qui avoit
eu la lacheté de faire exé
cuter l'injuſte & cruel ar
reft qu'il avoit prononcé
contre Zeinal , futbien-toft
aprés la victime de fa for
bleſſe. Yeghen revint àConf
tantinople , aprés en avoir
fait chaffer honteuſement
ce Viſir , qui ne pût racheter
ſa vie qu'aux dépens de
toutes les richeſſes que fon
avarice infatiable luy avoit
fait amaſſer pendant fon
indigne miniftere. Halil y
fut rappellé en meſme
240 MERCURE
temps qu'Yeghen , avec les
troupes qui ſervoient en
Afie. Il fut auffi toft à la
maiſon de ce General àqui
il dit qu'il ne luy rendoit
cette viſite , que pour luy
demander raiſon du fang
de ſon pere qu'il avoit fait
repandre , Yeghen conſentit
àluy donner cette fatisface
tion dans une des plus fecrettes
chambres de fon
Serail , où aprés un com
bat aſſez long , Ils ſe blef
férent tous deux : cependant
Yeghen eut l'avantage;
mais il n'en abuſa pas , au
contraire
GALANT. 241
contraire , loin de fonger
à ſe défaire d'un ennemi
auſſi redoutable qu'Halil ,
Je love , luy dit- il , ton coursge
&j'approuve ton reffentiment
: il n'a tenu qu'à ton Pere
d'eftre toûjours mon amy , mais
il a voulu me perdre & je
l'ay perdu. Tu as Satisfait à
ton honneur , en eſſayant de le
vanger : Vois , & dis moy
maintenant ce que tu veux , &
ce que je puis pour toy. Halil
eftonné de la generoſité de
ce grand homme , luy répondit
, Yeghen je ne veux
maintenant,que m'efforcer d'ê-
Juin1714. X
242 MERCURE
tre auffi genereux que toy. Si tu
veux m'imiter , reprit- il ,facrifie
ta vangeance à mon amitié
que je t'offre , je vais ordonner
qu'on nous penſe de nos bleſſu
res , je prétends que tu ne
gueriffe des tiennes que dans
mon Serail. Il appelle auffitoſt
ſes Eſclaves qui menerent
fur le champ Halil
dans une chambre où ily
avoit deux lits qui n'étoient
ſeparez l'un de l'autre que
par un grand rideau de taffetas
couleur de feu qui
eſtoit directement au milieu
de la chambre dont les
GALANT 243
Croiſez qui estoient aux
deux extremitez avoient
vûë de chaque coſté ſur
les Jardins où ſe promenoient
tous les jours les
femmes & les enfants
d'Yeghen.
Dés qu'on eut arreſté
ſon ſang , & qu'il ſe fut
mis au lit , il vit entrer
dans ſa chambre le Medecin
Juif à qui il avoit confié
la belle Eſclave qu'il
avoit épousée dans ſa maifon
, aprés l'avoir enlevée
du Serail de ſon Pere. A
drianou , luy dit il auſſi toſt ,
X ij
244 MERCURE
moncher Adrianou que faítes
-vous icy ? Pourquoy
eftes vous maintenant à
Conftantinople , & dans
quel eſtat eſt ma femme ?
Je vous ay promis , reprit
le Juif , en ſoûpirant , d'avoir
ſoin de la malheureuſe
Adrabista juſqu'à ma mort.
Toutes mes précautions
n'ont pû prévenir les effets
de ſon déſeſpoir , elle eſt
à jamais perduë pour vous ,
& je ne ſuis point fâché
dans mon infortune que
les remedes que je viens
Fameuſe par les grandes avantures qu'elle
2euës depuis àRome , & que je conterayune
autre fois.
GALANT . 245
vous offrir par hazard me
preſentent à vos yeux , où
je ſuis prêt d'expier dans les
fupplices , le crime de ma
négligence où de mon
malheur. Contez moy donc
cette funeſte hiſtoire, lui dit
avec bonté , l'affligé Halil ,
& n'en épargnez aucune
circonstance à madouleur.
Il vous fouvient , reprit le
Juif, des efforts que fit Adra.
biſta , & des larmes qu'elle
répandit pour vous retenir
auprés d'elle ; vous n'avez
pas non plus oublié les
pleurs & les prieres que je
Xij
246 MERCURE
mis en uſage pour flechir
voſtre courage inhumain.
Une vertu cruelle & plus
forte que l'amour vous ravit
enfin ànosyeux.
Crois - tu , dés que vous
fuſtes parti , me dit Adrabista
, que les larmes & les
gemiſſements ſoient main
tenant les armes dont je
veux me ſervir pour mevenger
de la fureur ou de l'infidelité
de mon barbare époux
Non , Adrianou ,non.
je veux le ſuivre malgré luy
& malgré toy : ma taille
avantageuſe&mon audace
GALANT. 247
m'aideront ſuffisamment à
cacher ma foibleſſe & mon
ſexe; enfin jeveux courir les
meſmes haſards que luy,par
tout où l'entraiſnera cette
impitoyable gloire qui l'arrache
àmon amour. Je vou
lus d'abord flatter ſa dou
leur; mais malgré mes foins,
ma complaiſance criminel.
le,& mon aveuglement l'ont
précipitée dans le plus
grand des malheurs. Je luy
permis d'eſſayer le turban ,
& de mettre un fabre à ſon
coſté. Elle ſe plaiſoit quelquefois
dans cet équipage
X iiij
248 MERCURE
de guerre , d'autrefois jer
tant fon fabre & ſon turban
par terre , elle affectoit de
mépriſer ces inſtruments
qu'elle deſtinoit à ſa perte.
Enfin elle feignit de paroiftre
devantmoy conſolée de
voſtre abſence , & pendant
plusde fix ſemaines elle ne
me parla pas plus de vous ,
que ſi elle ne vous euſt jamais
connu. Cette indiffe
rence m'inquietta pour
yous , & je luy dis unjour ,
eſtes - vous Adrabista , cette
heroine qui deviez fi glo.
rieuſement ſignaler voſtre
GALANT. 249
du
tendreffe , en courant jufqu'au
fond de l'Afic aprés
un époux ſi digne de voſtre
amour. Non , Adrianou , me
dit elle , je ne ſuis plus cette
Adrabista que vous avez veue
capable des plus extravagants
emportements
monde.J'aime tousjoursHa
lil comme mon ſeigneur &
mon époux ; je ſens toutes
les rigueursde ſon abfence ;
mais le temps & mes reflexions
ont rendu ma douleur
plus modeſte;& il n'est point
de fi miferable coin fur la
terre , où je n'aime mieux
250 MERCURE
attendre ſes ordres , que
m'expoſer en le cherchant
auhafard de le deshonorer
enme deshonorant moymeſme.
Je creus qu'elle me par
loit de bonne foy , & dans
cette confiance je luy donnay
plus de liberté & d'authorité
dans ma maifon que
je n'y en avois moy-mefme.
Enfin il vint un jour un
exprés que le gouverneur de
la Valone m'envoya pour me
preſſer d'aller porter des re
medes à fon fils qui estoit à
l'extremité. Je fis auffi- toſt
GALANT. 251
part de la neceffité de ce
voyage à Adrabista , je la
priayde chercher à ſe defen
nuyer pendant mon abfence
, & je partis avec mon
guide. Mais jugez de ma
conſternation lorſqu'à mon
retour dans ma maiſon , on
me fit part des funeſtes nouvelles
que vous allez entendre.
Le lendemain de mon
départ Adrabista fit ſeller
trois chevaux qui reſtoient
dans mon écurie. Elle s'équippa
du ſabre & du turban
qu'elle avoit tant de
fois mépriſez en ma preſen;
252 MERCURE
cé, elle fit monter avec elle
ſes deux eunuques à cheval ,
elle dit à fes femmes qu'elle
alloit ſe promener dans les
vallées qui font au pied des
montagnes de la Locrida ,
elley fut en effet , mais elle
alla plus loin encore , elle
pouſſa juſqu'à Elbaffan , où
un party des troupes de
l'Empereur des Chreftiens
Farreſta . Elle demanda à
parler au General de l'armée
qui eftoit alors à Du
razzo où elle fut conduire,
&de qui elle fut receue avec
tous les égards deus à fon
GALANT . 253
fexe & à la beauté. Je yous
apprends maintenant d'épouventables
nouvelles
Halil ; mais vous ne ſçavez
pas encore le plus grand
de vos malheurs. J'ay appris
depuis quelque temps qu'elle
s'eſtoit faite Chreftienne .
C'en eſt aſſez , luy dit
Halil , fortez & ne vous repreſentez
jamais à mes
yeux, je ne ſçay ſi mavertu
ſuffiroit pour vous derober
à ma fureur.
Yeghen qui s'eſtoitjetté ſur
le lit qui eſtoit à l'autre ex.
tremite de la chambre,aprés
254 MERCURE
avoir entendu ce recit , ſe
fit approcher de l'inconfolable
Halil, à qui il dit tout
ce qu'il creut capable d'apporter
quelque foulagement
à ſa douleur. Enfin
aprés pluſieurs de ces dif
cours qui ne perfuadent
gueres les malheureux , amy,
luydit- il, jettez les yeux
fur mon jardin , & voyez fi
dans le grand nombre de
beautez qui s'y promenent ,
il n'y en aura pas une qui
puiſſe vous conſoler de la
perte de l'infidelle Adrabiſta.
Jevousdonnecellequevous
GALANT. 255
préfererez aux autres , quelque
chere qu'elle me puiſſe
eſtre. Je veux , luy répondit
Halil, à qui une propofition
fi flateuſe fit preſque oublier
toute ſon infortune
eſtre auſſi genereux que
vous , & n'écouter l'offre
magnifique que vous me
faites , que pour vous en remercier
: non , non, reprit
Yeghen, il n'en ſera que ce
qu'il me plaira ,&nous verrons
dés que vous ferez gueri
, ſi vous affecterez encore
d'eſtre , ou ſi vous ferez fincerement
auffi genereux
quemoy.
256 MERCURE
Au bout de quatre ou cinq
jours ils furent gueris tous
deux.Alors Veghenplus charmé
encore des vertus d'Halil,
lemenadans un cabiner
de ſon jardin , où à travers
une jalouſie il vit paſſertoutes
les femmes qui estoient
dans le ſérail de ce Bacha,
qui ne s'occupa pendant
cette reveuë qu'à examiner
la contenance d'Halil , &
qu'à luy demander ce qu'il
penſoit de chaque beauté
qui paſſoit au pied de la ba
luſtrade où ils eftoient.
Enfin aprés avoir longtemps
GALANT 25
1
temps confideré aſſez tranquillement
tout ce que l'Europe
& l'Afie avoient peuteſtre
de plus beau , il vitune
grande perſonne dont les
habits eſtoient couverts des
plus riches pierreries de l'O
rient , negligemment appuyée
fur deux eſclaves , &
dont les charmes divins of
Froient aux yeux un majel
tueux étalage des plusrates
merveilles du monde. Auffitoſt
il marqua d'un ſonpir le
prompt effet du pouvoir iné.
vitable de ſes attraits vainqueurs.
Qu'avez-vous , luy
Juin 1714. Y
258 MERCURE
dit àl'inſtant Yeghen , amy,
vous ſoupirez ?Ah,ſeigneur,
je me meurs , reprit Halil ,
qu'onm'ouvre àl'heuremeſ
me les portes de voſtre ſé.
rail,&ne m'expoſez pas davantage
aux traits d'unegenorofité
fi cruelle. Je vous
entends , reprit Yeghen ,
mais je ne veux pas conſentir
à vous laiſſer fortir
de mon Serail , que vous
n'ayez épousé celle de
toutes ces perſonnes qui
vous plaiſt davantage. Elles
font toutes mes femmes ,
àl'exception de la derniere
GALANT 259
qui eſt ma fille , recevez- là
de ma main mon fils , &
aimez moy toûjours.
Halil fe jetra fur le
champ aux pieds du Bacha
qui le releva dans le
moment , pour le conduire
à l'appartement de ſa fille ,
dont le même jour , il le
rendit l'heureux Epoux ; Il
prit enſuite uniquement
ſoin de ſa fortune , juſqu'à
ſa mort , qui arriva juſtement
, un mois aprés avoir
engagé le Sultan Solyman
à donner à ſon gendre le
Bachalik de Damas.
Yij
260 MERCURE
Halil a vécu depuis plus
de vingt ans avec tout l'é
clat & tous les honneurs.
dont puiſſent joüir les plus
Grands Seigneurs de l'Empire
Othoman . Mais il n'eſt
rien de fi fragile que le
bonheur des hommes , la
moindre jaloufic ou la
,
moindre eſperanceles
étourdit au milieu de leur
felicité , & il ſuffit qu'ils
ayent eſté tousjours heureux
, pour croire n'avoir
jamais d'infortune à redouter
: enyvré de leur gran
deur , leur Maiſtre ne de
GALANT . 261
vient à leurs yeux qu'un
mortel comme eux , fouvent
meſme ils prétendent
s'attirer & meriter plus
d'honneurs que leur Mail
tre
Le trés haut Sultan Achmet
àpréſent regnant , ſur la
nouvelle de la revolte du
Bacha de Bagdad , a fur le
champ envoyé aux Bachas
de Damas & d'Alep un
ordre exprés de marcher
avec toutes leurs troupes
contre ce rebelle ſujet. Sitoſt
que leur armée a eſté
en estat d'entrer en cam262
MERCURE
pagne , ils ont rencontre
attaqué &battu ce Bacha.
Le Sultan juſques-là a efté
fervi à merveille ; mais on
ajouſte qu'ébloüis appar
ramment de quelques projets
ambitieux dont on ne
ſçait encore ny le fond
ny les détails , & flattez
ſans doute de l'eſpoir
d'un ſuccez favorable , ces
deux Bachas ont entretenu
une intelligence criminelle
avec celuy de Bagdad.
Que le Bacha de
Damas a eſté convaincu de
ce crimepar des lettres qui
GALANT . 263
onteſté interceptées ,& qui
fot tombées entre les mains
du Grand Seigneur , qui a
dépeſché auſſi toſt l'ordre
ſuprême qui vient de coufter
la vie à cet infortuné
Bacha. Je ne ſçay pas encore
, files muets l'ont étranglé,
s'il a efté afſaſſiné , ou
ſi on luy a tranché la teſte ;
mais je ſçay bien que le
Sultan a prononcé l'arreſt
dont il eſt mort .
Dés que l'Armenien cuft
fini ſon recit , je le remerciay
de m'avoir appris tant
de particularitez de la vic
C
264 MERCURE
des trois Bachas Halil
Yeghen & Zeinal , & je le
priay de m'informer de
toutes les nouveautez qu'il
pourroit apprendre encore.
Il ne ſe paſſera rien dans
ce pays- cy qui vaille la peine
de vous eftre mandé
dont je ne vous faſſe pare
avec plaifir.
Je ſuis Mr. &c.
du Bacha de Damas.
IL eſt ſi difficile de ſçavoir
poſitivement ce qui ſe
paffe dans cet Empire,qu'on
n'y demeſle ſouvent la veri.
té d'un fait , quelque éclatant
qu'il foit , que longtemps
aprés qu'il eſt arrivé.
Les nouvelles de l'Afie , &
celles de l'Europe entrent
confufément à Conftantinople
, où chacun les débite
1
A
GALANT . 219
au gré de ſes intereſts , le
Courier qui en eft chargé
les donne au grand Viſir ,le
grand Viſir au Sultan , & le
Sultanles enſevelit dans ſon
ſérail. Ainfije n'oſe encore
vous aſſeurer que les dernieres
circonstances de l'hiſtoire
que je vais vous écrire ,
foient telles qu'on les raconte
icy; mais je vous promets
que je ſeray exact à
vous detromper , ſi le temps
ou le haſard me detrompent.
Il y a quatrejours que me
promenant avec quelques
Tij
210 MFRCURE
qui
eſtrangers dans ma çaique,
fur le canal de la Mer noire,
un fameux Armenien ,
a fait toute la vie un grand
commerce d'eſclaves , me
conta à peu prés en ces
termes l'hiſtoire de Halil
Acor Bacha de Damas .
J'étois , me dit- il, un jour,
( & bien jeune alors ) à Baghlar
qui eſt un Port de
cette Mer , environ à so
lieuës d'icy lorſqu'un
* Sheieke de mes amis y arriva.
Je le priay de venir
* Predicateur Turc,
GALANT 227
loger dans le meſme * Caravanfarai
que moy. La Maifon
eſtoir alors pleine
d'hommes & de chevaux.
Le Sultan Mahomet IV. dont
le regne étoit plus tranqui
le qu'il n'avoit encore eſté,
&qu'il ne l'a eſté depuis ,
preſtoit dans ce temps au
Kan della Krimée dix
mille hommes de ſes troupes
pour les joindre à douze
mille Tartares de Budziack
& de Bialogrod , qu'il
deftinoit à quelque grande
entrepriſe. Les Janifſſaires ,
* Auberge Turque.
Tiij
222 MERCURE
3
1
les Spahis , & les Afiati
ques que le Grand Seigneur
envoyoit au Kan paffoient
alors par Baghlar où nous
eſtions . Un de ces Janiffai
res entr'autres natif de
* Chaplar en Bulgarie voulut
profiter de l'occaſion
de cette route pour mener
plus ſeurement chez luy
une belle fille qu'il avoit
epousée depuis un an à
Midia de Romanie, Nous:
la trouvâmes avec fon
mary dans le Caravanfarai
que nous avions choiſi
Ville maritime de la Mer noire.
GALANT. 223
২
lorſque nous yarrivame s .
Le hazard nous plaça auprés
d'eux , le Janiſſaire
m'en parut content , il aimoit
mieux voir à côté de
ſa femme , un Venerable
Sheieke qu'aucun de ſes camarades.
Nous ſoupâmes
cependant & nous nous
endormimes ſur la paille.
Une heure avant le jour
nous entendimes des cris
aigus qui nous réveillérent
comme tous les hoftes de
la maiſon ; la femme du
Janiſſaire que fon.Mary
n'avoit pas crue ſi proche
T iiij
224 MERCURE
de ſon terme venoit de
mettre un enfant au monde
, à coſté de mon Sheie
xe , qui ſe trouva fort ſcandaliſé
de cet accouchement.
Il ſe leva plein de
couroux , en diſant que ſes
habits étoient foülliés du
déſordre & des accidents
de cette avanture , néanmoins
la mortification &
l'embarras du Janiſſaire ,
les douleurs de ſa femme
& mes difcours l'addoucirent
; je luy perſuaday ( &
il le ſçavoit bien , ) qu'il
feroit lavé de cette tache
GALANT. 225
en lavant ſa robe & fa per
ſonne avant la premiere
priere. Je le menay au bain
qui eſtoit dans le Caravan
farai où il ſe fit toutes les
cerémonies de l'ablution
desTurcs.
Cependant je retournay
auprés du trifte Janiſſaire ,
&de ſa femme qui gemiſſoit
encore des reſtes ou du fouvenir
de fa douleur ; je lui
donnay tous les ſecours
que je pûs imaginer , on
attendant le retour de mon
Sheieke.
f
L'étoile la plus favorable
226 MERCURE
qui puiſſe veiller fur nos
jours , ne flatte pas les Mufulmans
d'une plus heureuſe
deſtinée qu'un Sheike,
ou un Emir * lorſqu'ils préfident
à la naiſſance de
leurs enfants. Celuy- cy revint
enfinà nous, prés d'une
heure après le lever du Soleil.
Et aprés avoir enviſagé
le Janiſſaire , ſa femme
& fon fils , d'un air tranſ
porté de l'excellence des
avantages qu'il avoit à leur
promettre , il leur prédit
ces choſes.
Prêtre Ture.
GALAND. 227
Letrés puiſſant trés mi
fericordieux Alla a jettéfur
vous & fur vostre fils des regards
bienfaisants le faim
Prophete efto fon meffager.
Il'a pitié de vous , & Sultan
Mahomet qui est agréable au
trés mifericordieux que le
faint Prophete oberit vous élevera
aux premiers honneurs de
fon Empire. Alla * ha Alla.
Tousoles affiftans felici
terent auffi toſt le Janiſſaire
fur la prédiction du Sheieke.
Cette nouvelle paſſa juf
qu'à fon Aga qui luy donna
d'abord de grandes mara
* Dieu. Dieu eſt Dicu.
228 MERCURE
4
ques de distinction. Enfin
le jour du départ des troupes
qui estoient à Bagblar
eſtant venu , il nous quitta
aprés nous avoir juré qu'il
n'oublieroitja mais les obli
gations qu'il nous avoit. N
nousa tenu parole , & c'eſt
de luy-meſme que j'ay appris
avec la ſuite de fa for
tune, une partiede l'hiſtoire
de ſon fils , que vous allez
entendre.
Dés que Zeinal ( c'eſt le
nom de ce Janiſſaire ) cut
remis ſa femme à Chaplar
entre les mains de fa mere,
GALANT. 229
il ne fongea plus qu'à verifier
l'oracle du Sheiere H
fitdans la Krimée des actions
éclatantes que ſon Aga fit
valoir autant qu'elles lemeritoient
aux yeux du Grand
Viſir Cuprogli , qui l'avança
en ſi peu de temps , qu'en
moins de fix ans il le fir
nommer par ſa Hauteffe
Bacha d'Albanie. Il remplit
cette grande place avec
beaucoup d'honneur pen.
dant pluſieurs années , enfin
aprés la dépoſition du
malheureux Sultan Mahomet
IV. Sitoſt que ſon frere
230 MERCURE
Sultan Soliman III . fut mon
té ſur le thrône, il voulut
à l'exemple de tous les au.
tres Bachas profiter desdefordres
de l'Empire pour
augmenter fon credit ; mais
il ſe broüilla malheureuſement
avec le fameux & redoutable
Osman Yeghen
dont le courage , la politi
que & l'audace firent trembler
Solyman juſques dans
fon ferail.
Zeinal s'étoit oppoſé aux
contributions qu'Yeghen *
Serafier de l'armée d'Hon-
* General des Armées du Grand Seigneur.
GALANT 238
grie , avoit tirez de la Ro
melie , & aux impoſitions
qu'il avoit miſes ſur tous les
Juifs & les Chrétiens qui
eſtoient à Theſſalonique ,
& qu'il avoit taxez à deux
Piaſtres par teſte. Il avoit
meſme envoyé un gros party
de Cavalerie qui avoit
taillé en piece les gens
qu'Yeghen avoit chargez de
lever ces impoſitions.
Le Grand Viſir Ismael
trembloit alors de peur
que le Serafkier ne vint à
Conſtantinople avec fon
armée , & qu'il ne le fit dé
232 MERCURE
pofer bien toſt , comme il
avoit déja fait déposer le
Grand Vifir Solyman fon
predeceſſeur. Yeghen qui
reconnut l'avantage qu'il
avoit fur ce foible Viſir ,
luy demanda la teſte de
Zeinal. Ifmael qui de fon
coſté cherchoit à l'ébloüir
par de fauſſes apparences ,
fut ravi de luy pouvoir faire
un ſacrifice dont il n'avoit
rien à apprehender ,
puiſqu'il ne le rendoit pas
plus fort , ainſi quoyque
Zeinalne fût coupable d'au .
cun crime , il le fit décapi-
: ter
GALAN 2338
ter publiquement , dans la
Cour du Serail devant la
porte du Divan.?
Cependant ſon fils Halil
Acor faiſoit alors les fonctions
de Capigibachi en Afie,
où il n'apprit la mort de
ſon pere que long - temps
aprés qu'elle fut arrivée.
Il y avoit affez d'affaires
en Hongrie pour exercer
ſon courage ; mais l'amour
produifit luy ſeul tous les
motifs de fon éloignement.
Il avoit vû par, hazard
dans le Serail de ſon pere
une belle fille de l'iſle de
Juin 1714.
V
234 MERCURE
Chypre que Zeinal deftinoir
au grand Seigneur , il en
devint éperduëment amoureux
, il mit dans ſes interêts
deux femmes qui la fervoient
, il ſéduifit deuxEu
nuques à force de preſents,
il profita de l'abſence de
ſon pere pour s'introduire
toutes les nuits dans ſon
Sérail , & enfin il engagea
cette belle fille à luy donner
les dernieres & les plus
fortes preuves de fa tendreſſe.
Plus flatée de l'efpoir
de poffeder le coeur
d'Halil que de la gloire
GALANT. 2:5
chimérique dont on repait
la vanité de celles qu'on
deſtine aux plaiſirs du
Grand Seigneur , elle avoit
conſenti que ſon Amant
l'enleva avec ſes deux femmes
& ſes deux Eunuques ,
elle estoit déja meſme affez
loin du Serail de Zeinal ,
lorſque ce Bacha revint
chez luy la nuit meſme
qu'on avoit priſe pour cet
enlevement. Maisheureu-
- ſement pour ces Amantsi!
n'entra que le lendemain
matin dans le quartier des
Femmes , où il apprit avec
Vij
236 MERCURE
tous les tranſports de la
plus violente fureur le defordre
de la nuit préceden
te. Il monta auffi - toſt à
Cheval , & de tous les côtez
il fit courir aprés fon
fils ; mais ſes ſoins & ſa diligence
furent inutiles. Halil
qui n'eſtoit pas ſi loin
qu'il le cherchoit , avoit eu
la précaution de s'affeurer
d'une Maiſon qu'un Me
decin Juif qui n'eſtoit pas
des amis de fon pere avoit
dans les montagnes. Il falloit
traverſer plus de deux
lieuës de defert avant d'y
/
GALANT. 237
arriver, & jamais Zeinal n'y
ſes amis , ny fes eſclaves
ne s'eſtoient aperceus que
fon fils connuſt ce Juif.
Halil auroit pû longtemps
profiter de la ſeureté
de cet azile , ſi les troubles
dont l'Empire eſtoit
agité , & fon courage ne
l'avoient pas preffé bien
toſt de facrifier ſon amour
à ſa gloire. Les larmes de
ſa femme , ny les prieres du
Juif qui luy promit enfin
d'en avoir foin juſqu'à la
mort , ne purent l'arreſter
davantage. Il ſe rendit à
138 MERCURE
Conſtantinople , où il fur
reconnu d'abord par un
des amis de fon Pere qui
le recommanda particulierement
au Grand Vifir Som
lyman , qui , en confideration
de l'audace , de l'efprit
, de la bonne mine de
ce Jeune homme , & du
mérite de Zeinal , luy donna
ſur le champune Com
pagnie de Spahis. Il cut ordre
d'aller ſervir en Afie ,
où en peu de temps ſa valeur
le fit parvenir à la
Charge de Capigibachi
qu'il exerça avec honneur
அ
1
GALANT. 239
juſqu'à la mort de ſon Pere .
Le Vifir Ismaël qui avoit
eu la lacheté de faire exé
cuter l'injuſte & cruel ar
reft qu'il avoit prononcé
contre Zeinal , futbien-toft
aprés la victime de fa for
bleſſe. Yeghen revint àConf
tantinople , aprés en avoir
fait chaffer honteuſement
ce Viſir , qui ne pût racheter
ſa vie qu'aux dépens de
toutes les richeſſes que fon
avarice infatiable luy avoit
fait amaſſer pendant fon
indigne miniftere. Halil y
fut rappellé en meſme
240 MERCURE
temps qu'Yeghen , avec les
troupes qui ſervoient en
Afie. Il fut auffi toft à la
maiſon de ce General àqui
il dit qu'il ne luy rendoit
cette viſite , que pour luy
demander raiſon du fang
de ſon pere qu'il avoit fait
repandre , Yeghen conſentit
àluy donner cette fatisface
tion dans une des plus fecrettes
chambres de fon
Serail , où aprés un com
bat aſſez long , Ils ſe blef
férent tous deux : cependant
Yeghen eut l'avantage;
mais il n'en abuſa pas , au
contraire
GALANT. 241
contraire , loin de fonger
à ſe défaire d'un ennemi
auſſi redoutable qu'Halil ,
Je love , luy dit- il , ton coursge
&j'approuve ton reffentiment
: il n'a tenu qu'à ton Pere
d'eftre toûjours mon amy , mais
il a voulu me perdre & je
l'ay perdu. Tu as Satisfait à
ton honneur , en eſſayant de le
vanger : Vois , & dis moy
maintenant ce que tu veux , &
ce que je puis pour toy. Halil
eftonné de la generoſité de
ce grand homme , luy répondit
, Yeghen je ne veux
maintenant,que m'efforcer d'ê-
Juin1714. X
242 MERCURE
tre auffi genereux que toy. Si tu
veux m'imiter , reprit- il ,facrifie
ta vangeance à mon amitié
que je t'offre , je vais ordonner
qu'on nous penſe de nos bleſſu
res , je prétends que tu ne
gueriffe des tiennes que dans
mon Serail. Il appelle auffitoſt
ſes Eſclaves qui menerent
fur le champ Halil
dans une chambre où ily
avoit deux lits qui n'étoient
ſeparez l'un de l'autre que
par un grand rideau de taffetas
couleur de feu qui
eſtoit directement au milieu
de la chambre dont les
GALANT 243
Croiſez qui estoient aux
deux extremitez avoient
vûë de chaque coſté ſur
les Jardins où ſe promenoient
tous les jours les
femmes & les enfants
d'Yeghen.
Dés qu'on eut arreſté
ſon ſang , & qu'il ſe fut
mis au lit , il vit entrer
dans ſa chambre le Medecin
Juif à qui il avoit confié
la belle Eſclave qu'il
avoit épousée dans ſa maifon
, aprés l'avoir enlevée
du Serail de ſon Pere. A
drianou , luy dit il auſſi toſt ,
X ij
244 MERCURE
moncher Adrianou que faítes
-vous icy ? Pourquoy
eftes vous maintenant à
Conftantinople , & dans
quel eſtat eſt ma femme ?
Je vous ay promis , reprit
le Juif , en ſoûpirant , d'avoir
ſoin de la malheureuſe
Adrabista juſqu'à ma mort.
Toutes mes précautions
n'ont pû prévenir les effets
de ſon déſeſpoir , elle eſt
à jamais perduë pour vous ,
& je ne ſuis point fâché
dans mon infortune que
les remedes que je viens
Fameuſe par les grandes avantures qu'elle
2euës depuis àRome , & que je conterayune
autre fois.
GALANT . 245
vous offrir par hazard me
preſentent à vos yeux , où
je ſuis prêt d'expier dans les
fupplices , le crime de ma
négligence où de mon
malheur. Contez moy donc
cette funeſte hiſtoire, lui dit
avec bonté , l'affligé Halil ,
& n'en épargnez aucune
circonstance à madouleur.
Il vous fouvient , reprit le
Juif, des efforts que fit Adra.
biſta , & des larmes qu'elle
répandit pour vous retenir
auprés d'elle ; vous n'avez
pas non plus oublié les
pleurs & les prieres que je
Xij
246 MERCURE
mis en uſage pour flechir
voſtre courage inhumain.
Une vertu cruelle & plus
forte que l'amour vous ravit
enfin ànosyeux.
Crois - tu , dés que vous
fuſtes parti , me dit Adrabista
, que les larmes & les
gemiſſements ſoient main
tenant les armes dont je
veux me ſervir pour mevenger
de la fureur ou de l'infidelité
de mon barbare époux
Non , Adrianou ,non.
je veux le ſuivre malgré luy
& malgré toy : ma taille
avantageuſe&mon audace
GALANT. 247
m'aideront ſuffisamment à
cacher ma foibleſſe & mon
ſexe; enfin jeveux courir les
meſmes haſards que luy,par
tout où l'entraiſnera cette
impitoyable gloire qui l'arrache
àmon amour. Je vou
lus d'abord flatter ſa dou
leur; mais malgré mes foins,
ma complaiſance criminel.
le,& mon aveuglement l'ont
précipitée dans le plus
grand des malheurs. Je luy
permis d'eſſayer le turban ,
& de mettre un fabre à ſon
coſté. Elle ſe plaiſoit quelquefois
dans cet équipage
X iiij
248 MERCURE
de guerre , d'autrefois jer
tant fon fabre & ſon turban
par terre , elle affectoit de
mépriſer ces inſtruments
qu'elle deſtinoit à ſa perte.
Enfin elle feignit de paroiftre
devantmoy conſolée de
voſtre abſence , & pendant
plusde fix ſemaines elle ne
me parla pas plus de vous ,
que ſi elle ne vous euſt jamais
connu. Cette indiffe
rence m'inquietta pour
yous , & je luy dis unjour ,
eſtes - vous Adrabista , cette
heroine qui deviez fi glo.
rieuſement ſignaler voſtre
GALANT. 249
du
tendreffe , en courant jufqu'au
fond de l'Afic aprés
un époux ſi digne de voſtre
amour. Non , Adrianou , me
dit elle , je ne ſuis plus cette
Adrabista que vous avez veue
capable des plus extravagants
emportements
monde.J'aime tousjoursHa
lil comme mon ſeigneur &
mon époux ; je ſens toutes
les rigueursde ſon abfence ;
mais le temps & mes reflexions
ont rendu ma douleur
plus modeſte;& il n'est point
de fi miferable coin fur la
terre , où je n'aime mieux
250 MERCURE
attendre ſes ordres , que
m'expoſer en le cherchant
auhafard de le deshonorer
enme deshonorant moymeſme.
Je creus qu'elle me par
loit de bonne foy , & dans
cette confiance je luy donnay
plus de liberté & d'authorité
dans ma maifon que
je n'y en avois moy-mefme.
Enfin il vint un jour un
exprés que le gouverneur de
la Valone m'envoya pour me
preſſer d'aller porter des re
medes à fon fils qui estoit à
l'extremité. Je fis auffi- toſt
GALANT. 251
part de la neceffité de ce
voyage à Adrabista , je la
priayde chercher à ſe defen
nuyer pendant mon abfence
, & je partis avec mon
guide. Mais jugez de ma
conſternation lorſqu'à mon
retour dans ma maiſon , on
me fit part des funeſtes nouvelles
que vous allez entendre.
Le lendemain de mon
départ Adrabista fit ſeller
trois chevaux qui reſtoient
dans mon écurie. Elle s'équippa
du ſabre & du turban
qu'elle avoit tant de
fois mépriſez en ma preſen;
252 MERCURE
cé, elle fit monter avec elle
ſes deux eunuques à cheval ,
elle dit à fes femmes qu'elle
alloit ſe promener dans les
vallées qui font au pied des
montagnes de la Locrida ,
elley fut en effet , mais elle
alla plus loin encore , elle
pouſſa juſqu'à Elbaffan , où
un party des troupes de
l'Empereur des Chreftiens
Farreſta . Elle demanda à
parler au General de l'armée
qui eftoit alors à Du
razzo où elle fut conduire,
&de qui elle fut receue avec
tous les égards deus à fon
GALANT . 253
fexe & à la beauté. Je yous
apprends maintenant d'épouventables
nouvelles
Halil ; mais vous ne ſçavez
pas encore le plus grand
de vos malheurs. J'ay appris
depuis quelque temps qu'elle
s'eſtoit faite Chreftienne .
C'en eſt aſſez , luy dit
Halil , fortez & ne vous repreſentez
jamais à mes
yeux, je ne ſçay ſi mavertu
ſuffiroit pour vous derober
à ma fureur.
Yeghen qui s'eſtoitjetté ſur
le lit qui eſtoit à l'autre ex.
tremite de la chambre,aprés
254 MERCURE
avoir entendu ce recit , ſe
fit approcher de l'inconfolable
Halil, à qui il dit tout
ce qu'il creut capable d'apporter
quelque foulagement
à ſa douleur. Enfin
aprés pluſieurs de ces dif
cours qui ne perfuadent
gueres les malheureux , amy,
luydit- il, jettez les yeux
fur mon jardin , & voyez fi
dans le grand nombre de
beautez qui s'y promenent ,
il n'y en aura pas une qui
puiſſe vous conſoler de la
perte de l'infidelle Adrabiſta.
Jevousdonnecellequevous
GALANT. 255
préfererez aux autres , quelque
chere qu'elle me puiſſe
eſtre. Je veux , luy répondit
Halil, à qui une propofition
fi flateuſe fit preſque oublier
toute ſon infortune
eſtre auſſi genereux que
vous , & n'écouter l'offre
magnifique que vous me
faites , que pour vous en remercier
: non , non, reprit
Yeghen, il n'en ſera que ce
qu'il me plaira ,&nous verrons
dés que vous ferez gueri
, ſi vous affecterez encore
d'eſtre , ou ſi vous ferez fincerement
auffi genereux
quemoy.
256 MERCURE
Au bout de quatre ou cinq
jours ils furent gueris tous
deux.Alors Veghenplus charmé
encore des vertus d'Halil,
lemenadans un cabiner
de ſon jardin , où à travers
une jalouſie il vit paſſertoutes
les femmes qui estoient
dans le ſérail de ce Bacha,
qui ne s'occupa pendant
cette reveuë qu'à examiner
la contenance d'Halil , &
qu'à luy demander ce qu'il
penſoit de chaque beauté
qui paſſoit au pied de la ba
luſtrade où ils eftoient.
Enfin aprés avoir longtemps
GALANT 25
1
temps confideré aſſez tranquillement
tout ce que l'Europe
& l'Afie avoient peuteſtre
de plus beau , il vitune
grande perſonne dont les
habits eſtoient couverts des
plus riches pierreries de l'O
rient , negligemment appuyée
fur deux eſclaves , &
dont les charmes divins of
Froient aux yeux un majel
tueux étalage des plusrates
merveilles du monde. Auffitoſt
il marqua d'un ſonpir le
prompt effet du pouvoir iné.
vitable de ſes attraits vainqueurs.
Qu'avez-vous , luy
Juin 1714. Y
258 MERCURE
dit àl'inſtant Yeghen , amy,
vous ſoupirez ?Ah,ſeigneur,
je me meurs , reprit Halil ,
qu'onm'ouvre àl'heuremeſ
me les portes de voſtre ſé.
rail,&ne m'expoſez pas davantage
aux traits d'unegenorofité
fi cruelle. Je vous
entends , reprit Yeghen ,
mais je ne veux pas conſentir
à vous laiſſer fortir
de mon Serail , que vous
n'ayez épousé celle de
toutes ces perſonnes qui
vous plaiſt davantage. Elles
font toutes mes femmes ,
àl'exception de la derniere
GALANT 259
qui eſt ma fille , recevez- là
de ma main mon fils , &
aimez moy toûjours.
Halil fe jetra fur le
champ aux pieds du Bacha
qui le releva dans le
moment , pour le conduire
à l'appartement de ſa fille ,
dont le même jour , il le
rendit l'heureux Epoux ; Il
prit enſuite uniquement
ſoin de ſa fortune , juſqu'à
ſa mort , qui arriva juſtement
, un mois aprés avoir
engagé le Sultan Solyman
à donner à ſon gendre le
Bachalik de Damas.
Yij
260 MERCURE
Halil a vécu depuis plus
de vingt ans avec tout l'é
clat & tous les honneurs.
dont puiſſent joüir les plus
Grands Seigneurs de l'Empire
Othoman . Mais il n'eſt
rien de fi fragile que le
bonheur des hommes , la
moindre jaloufic ou la
,
moindre eſperanceles
étourdit au milieu de leur
felicité , & il ſuffit qu'ils
ayent eſté tousjours heureux
, pour croire n'avoir
jamais d'infortune à redouter
: enyvré de leur gran
deur , leur Maiſtre ne de
GALANT . 261
vient à leurs yeux qu'un
mortel comme eux , fouvent
meſme ils prétendent
s'attirer & meriter plus
d'honneurs que leur Mail
tre
Le trés haut Sultan Achmet
àpréſent regnant , ſur la
nouvelle de la revolte du
Bacha de Bagdad , a fur le
champ envoyé aux Bachas
de Damas & d'Alep un
ordre exprés de marcher
avec toutes leurs troupes
contre ce rebelle ſujet. Sitoſt
que leur armée a eſté
en estat d'entrer en cam262
MERCURE
pagne , ils ont rencontre
attaqué &battu ce Bacha.
Le Sultan juſques-là a efté
fervi à merveille ; mais on
ajouſte qu'ébloüis appar
ramment de quelques projets
ambitieux dont on ne
ſçait encore ny le fond
ny les détails , & flattez
ſans doute de l'eſpoir
d'un ſuccez favorable , ces
deux Bachas ont entretenu
une intelligence criminelle
avec celuy de Bagdad.
Que le Bacha de
Damas a eſté convaincu de
ce crimepar des lettres qui
GALANT . 263
onteſté interceptées ,& qui
fot tombées entre les mains
du Grand Seigneur , qui a
dépeſché auſſi toſt l'ordre
ſuprême qui vient de coufter
la vie à cet infortuné
Bacha. Je ne ſçay pas encore
, files muets l'ont étranglé,
s'il a efté afſaſſiné , ou
ſi on luy a tranché la teſte ;
mais je ſçay bien que le
Sultan a prononcé l'arreſt
dont il eſt mort .
Dés que l'Armenien cuft
fini ſon recit , je le remerciay
de m'avoir appris tant
de particularitez de la vic
C
264 MERCURE
des trois Bachas Halil
Yeghen & Zeinal , & je le
priay de m'informer de
toutes les nouveautez qu'il
pourroit apprendre encore.
Il ne ſe paſſera rien dans
ce pays- cy qui vaille la peine
de vous eftre mandé
dont je ne vous faſſe pare
avec plaifir.
Je ſuis Mr. &c.
Fermer
Résumé : HISTOIRE du Bacha de Damas.
Le texte narre l'histoire de Halil Acor Bacha de Damas, relatée par un Arménien ayant été impliqué dans le commerce d'esclaves. L'histoire commence à Baghlar, un port de la mer Noire, où un Janissaire nommé Zeinal, originaire de Bulgarie, réside avec sa femme enceinte. Un Sheik et l'Arménien les assistent lors de l'accouchement. Le Sheik prédit un avenir glorieux pour l'enfant, qui se réalise lorsque Zeinal devient Bacha d'Albanie. Cependant, Zeinal est exécuté sur ordre du Grand Visir Ismael, à la demande du général Osman Yeghen. Le fils de Zeinal, Halil, alors Capigibachi en Asie, apprend la mort de son père longtemps après. Halil, épris d'une esclave destinée au Sultan, l'enlève et se réfugie chez un médecin juif. Forcé de quitter sa cachette, Halil se rend à Constantinople où il est reconnu et rejoint les Spahis. Après la mort de son père, Halil affronte Yeghen en duel, mais est blessé. Yeghen, impressionné par le courage de Halil, lui offre son amitié. Halil apprend ensuite la mort de sa femme, Adrabista, des mains du médecin juif Adrianou. Le texte relate également l'histoire d'Adrabista, une femme juive et épouse de Halil. Désespérée par le départ de Halil, elle décide de le suivre déguisée en homme pour affronter les dangers qu'il rencontre. Elle cache sa douleur et son désir de le rejoindre, mais finit par révéler ses intentions à Adrianou, un confident. Malgré ses efforts pour la dissuader, Adrabista s'enfuit et rejoint les troupes chrétiennes, où elle se convertit au christianisme. De son côté, Halil, informé de la trahison d'Adrabista, est dévasté. Yeghen, un ami de Halil, tente de le consoler en lui offrant une de ses femmes. Halil, après une période de réflexion, choisit la fille de Yeghen et l'épouse. Il mène ensuite une vie prospère et honorable jusqu'à sa mort. Le texte se termine par la nouvelle de la rébellion du Bacha de Bagdad et de la trahison des Bachas de Damas et d'Alep, qui sont accusés de complicité. Le Bacha de Damas, Halil, est exécuté sur ordre du Sultan.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
8
p. 278-315
TRADUCTION d'une description du Harem, ou de l'Appartement des Femmes du Grand Seigneur.
Début :
Dans le Harem où sont renfermées les femmes du Grand Seigneur [...]
Mots clefs :
Seigneur, Eunuques, Prince, Appartement, Vizir, Dames, Reine, Harem, Sultane, Sérail, Appartement, Reine, Princesse, Cheval, Esclaves, Cuisine, Grand vizir, Fourrure, Affaires, Officiers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TRADUCTION d'une description du Harem, ou de l'Appartement des Femmes du Grand Seigneur.
TRADUCTION
d'une description du Harem ,
ou de l'Appartement des Fem-
Appartemer
mes du Grand- Seigneur.
Dans le Harem où ſontrenfermées
les femmes duGrand-
C
GALANT. 279.
Seigneur , il y a trois principaux
appartements , outre сс
luy de ce Prince. Le premier
eſtceluy de la Sultane Validé ,
ou Reine Mere. Le ſecond celuy
de la Suliane Haffki , ou
Reine ; & le troſieme celuy
de la Kiaya Kadin , ou Sur- Intendante
des filles. La Kaya
Kadin a jurisdiction fur toutes
les filles eſclaves du Serrail;
c'eſt elle auſſi qui commande
auxquarante Boula. Les Boula
ſont des filles âgées qui ont
ſoin de faire le lit du Grand-
Seigneur,& de le ſervirquand
il eſt dans l'appartement des
280 MERCURE
1
femmes ; elles ſont ſur le même
pied que les quarante Pages
de la premiere chambre
qui fervent leGrand Seigneur
quand il eſt hors du Harem.
Dix de ces Boula font garde
pendant la nuit à la porte de
la chambre où le Grand Seigneur
couche. Ces Boula deviennent
par droit d'ancienneté
Hazinedar Oufta, ou Treforieres
,& enſuiteKaya Kadin.
La dignité de Kiaya Kadın
eſt la premiere : ſi quelque fille
veut repreſenter quelque choſe
au Grand Seigneur , elle
s'adreſſe à cette Sur- Intendante
,
GALANT. 281
te , & celle cy le fait ſçavoirà
ce Prince , parce qu'il n'y a
qu'elle , & les quarante Boula
qui ayent un libre accés auprés
de la perſonne duGrand-
Seigneur , auffi bien que la
Sultane Haffeki , & les quatre
premieres Kadins ou Dames.
La Kiaya Kadin a la direction
de toutes les filles qui ſont deftinées
pour les plaiſirs du
Grand- Seigneur ; il y en a une
centaine. Celles qui ont eu le
bonheur de plaire à ce Prince
s'appellent Odaliques , c'est- àdire
, filles de la chambre ; &
fi le Grand- Seigneur deman-
Novembre 1714. Aa
282 MERCURE
de quelqu'autre fille qui n'ait
pas encore eſté Odalique , c'eſt
la Kiaya Kadin qui l'introduir ,
aprés qu'elle en a cula permiffion
de la Sultane Validé. Ces
Princes ont cette déference
pour leurs meres.
La Sultane Haffeki , ou Reine
, eſt toûjours celle qui a cu
lapremiere un enfant mâle ;
elle porte une Couronne d'or
fur la tête. Elle & les quatre
premieres Dames qui ont eu
des enfans mâles , ou des filles ,
ont toutes leurs appartemens
leurs cuifines ,& offices à part;
elles ont des Eunuques pour
GALANT. 283
les ſervir dans le Serrail , &
pour les affaires du dehors elles
ont un Agent & des Baltagis
* du vieuxSerrail * qui leurs
font affectez . Elles vont auprés
duGrand Seigneur quand
elles veulent, ſans que laKiaya
Kadin en prenne connoiſſance,
&fice Prince veut aller chez
elles , il les fait ſeulement
avertir par une des Boula , &
alors elles ſe preparent,&vont
au devant de luy , baiſent la
Ce font ceux qui hors du Serrail
executent les commiſſions des Princes,
des femmes , &des Eunuques,
**Palais où on relegue les femmes du
Grand-Seigneur aprés ſa mort..
Aa ij
284 MERCURE
1
terre quand elles font en fa
prefence , le prennent en
fuite ſous les bras , & le conduiſent
dans leur chambre ;
tant que ce Prince reſte avec
ces Dames , ni la Kiaya Kadin ,
ni aucune Boula ne peut entrer
ſans qu'il ne les appelle...
On affigne à la SultaneHaf-
Seki pour appanage certains
fonds de terre quirendent environ
quarante , ou cinquanto
Yuk ou charges d'argent; chaque
charge vaut deux mille
cinq cent livres , on luydonne
encore une perſonne de
probité , & de confideration
GALANT. 285.
pour Agent , qui a ſoin des
affaires au dehors , & des appanages
, &qui en rend compte
au premier Eunuque , &
celuy cy à la Sultane Haffeki.
Celuy qui porte les ordres à
l'Agent aprés les avoir receu
du premier Eunuque , eſt le
Baltagi , qui eſt Kahuegi , ou
faiſeur du caffe de la Sultane.
On doit obſerver qu'il n'y
aqu'une Sultane Haßki , qui
comme j'ay dit eſt toûjours
celle qui accouche la premiere
d'un enfant mâle ; que fi
on ne luy donne point la
Couronne , on ne luy fair
:
2.86. MERCURE
point ſa Maiſon ,on ne l'ap
pelleque BacheKadin , premiere
Dame , & les autres Dames
Odaliques, qui ont enſuite des
enfans , font appellées la ſeconde
Dame , la troifiéme:
Dame ,& cela juſqu'à la neu
viéme ; parce que c'eſt la coû
tume qu'il peut y en avoir
juſqu'à neuf; mais elles n'ont
ni Maiſons à part , ni Appanages
; on leur affigne ſeulement
un certain nombre de
plats dela cuiſine Imperiale
on leur donne un ou deux
Eunuques pour les ſervir au
dedans,& quelques Baltagis,
ॐ
GALANT. 287
pour les fervir au dehors du
Serrail ;& outreles dépenſes.
tant pour leurs perſonnes .
que pour celle des Princes ou
Princeſſes leurs enfans le
Grand-Seigneur leur donne
une dizaine de bourſes , c'eſtà-
dire quinze mille livres pour
leurs menus plaiſirs.
Si parmi ces Dames qui ont
cudes enfans mâles , il y en a
quelqu'une que le Grand Scigneur
honore d'une bienveillance
particuliere , ce Prince
luy donne pour Appanage un
fonds de terre ſuffifantà faire
environ quinze ou vingt char288
MERCURE
ges d'argent,
Il n'en eſt pas de même à
l'égard de la Sultane Validé ,
dés que le Prince ſon fils eſt
fur le Trône , elle a en qualitéde
Reine Mere , fa Maifon
en particulier , elle a de gros
Appanages , elle a un Agent
au dehors ; & quand elle ordonne
au Grand- Viſir de faire
quelque choſe , ce premier
Miniſtre le repreſente au
Grand Seigneur , qui donne
aufſcoſt ſon confentement
par écrit :fi leGrand Seigneur
vient à mourir , & que fon &
fils monte fur le Trône , la
Sultane
GALANT. 289
Sultane Validé, comme grandmere
a toûjours les mêmes
honneurs ; mais elle ne ſe mêle
plus des affaires ,& la mere
du Prince n'eſt que la ſeconde
en dignitez , elle a pourtant
unemaiſon à part& les mêmes
Officiers que la grand'mere :
fi la grand' mere meurt, la Reine
devient abſoluë , & fi elle
vient à mourir, la Kiaya Kadın
prend fa place dans les affaires
qui regardent ſeulement l'appartement
des femmes , fans
ſe mêler des affaires du dehors.
Quand le Grand Seigneur
meurt , s'il n'a point de fils
Novembre 1714. Bb
290 MERCURE
pour luy fucceder د ou que
celuy qu'il a , ſoit trop jeune
pour regner , on met ſur le
Thrône le frere du Grand-
Seigneur , ou un autre Prince,
&alors la mere de ce Princedevient
Sultane Validé , &
on envoye au vieux Serrail
la Sultane Validé du Prince
mort , & elle y demeure juſqu'à
ſa mort fans pouvoir ſe
marier ; mais ſi le fils d'une
Sultane Haffeki ou d'une
autre Dame Odalique , vient à
mourir pendant que leGrand-
Seigneur ſon pere eſt en vie,
la mere du Prince ne reſte
,
1
GALANT. 291
point dans le Serrail , aprés
la mort du Grand- Seigneur ,
on la marie à quelque Viſir ,
ou on l'envoye au vieux Serrail.
Al'égard des Dames Odali
ques qui n'ont eu que des filles
, on les marie quelquefois
quand même leurs filles font
encore en vie , & du vivant
même du Grand Seigneur ;
cela ſepratique demême à l'égard
des Dames Odaliques qui
n'ont point eu d'enfans : mais
pour celles qui ont eu des enfans
mâles , on ne les marie
point , tant que leurs fils font
(
Bbij
292 MERCURE
en vie, on les envoye au vieux
Serrail. Dés que le Grand-Scigneur
vient à mourir , fi un
de ces Princes par ſucceſſion
de temps , devientGrand- Seigneur
, alors la mere de ce
Prince revient dans le Serrail
en qualité de Sultane Validé.
La Sultane Kalidé a plus de
cent filles eſclaves pour la fervir.
La premiere eſt la Hazinedar
Oufta , ou Treforiere ; &
la ſecondeKontongi Boula , qui
eſt celle qui eſt chargée de la
caffette aux bijoux; elle a deux
cuiſines , l'une dans l'appartement
des femmes , & l'autre
au dehors ; elle a trente ou
GALANT. 293
quarante Eunuques , dont le
chef s'appelle Bacha Aga ,ou
premier Aga , ce ſont ceux
qui ont ſoindes emplettes ,&
des affaires de toutes les eſclaves:
outre ce premier Aga , il
y en a encore deux autres
qu'on appelle ſecond & troifiémeAga
, & ces trois Aga
commandent les autres Eunuques.
Tous les Eunuques ſont
eſclaves : quand ils ſont vieux
on leur donne la liberté , &
on les envoye au Caire , en
leur donnant une paye par
jour depuis trente Paras *juf-
**Un Paras vaut 18. deniers de France.
ВБ ij
294 MERCURE
qu'à cent cinquante.
r
ว
La Maiſon de la Sultane
Haffeki est compoféede la même
maniere que cellede laSultane
Validé. Ily a environ fix
cent filles eſclaves dans l'appartement
des femmes ; les
unes deſtinées pour le Grand-
Seigneur ,& les autres pour le
ſervice de la Sultane Validé
pour celuyde la SultaneHaffeki
,&des autres Dames,quand
elles ont ſervy long temps ,
on les marie quelquefois à des
Agas , ou à des Secretaires de
laPorte ; mais la Kiaya Radin ,
& la Hazinedar Boula ouTreGALANT
. 295
foriere du Grand- Seigneur ,
reſtent juſqu'à leur mort dans
le Serrail.
Il y a trois ou quatre cent
Eunuques noirs qui ſervent
dans l'appartement des femmes
; leur chef s'appelle Kizlar
Aga. Celuy-cy les commande
tous , & fon pouvoir
eſt grand tant au dedans qu'au
dehors , il eſt toûjours auprés
de la perſonne du Grand Scigneur
, & on peut dire que ce
Prince n'a pas moins d'égard
pour luy , que pour leGrand-
Vifir.
Tous les Telhis ou Suppli
Bb iiij
296 MERCURE
ques & repreſentations que le
Grand-Vifir ou les autres Vifirs
veulent faire au Grand-
Seigneur, paſſent par les mains
dduuKiflar-Aga , & on ne peut
faire aucun preſent au Prince,
ni luy faire ſçavoir la moindre
choſe , ni avoir aucune réponſe
de luy fans ſa permiffion ,
& particulierement quand le
Grand- Seigneur eſt dansl'ap.
partement des femmes , &
ſuppoſé que le Kiflar-Aga cût
des affaires , il envoye à ſa
place le Hazinedar , ou Treforier
qui eſt auſſi unEunuque
noir , ou un des dix huit Eu-
}
e
ALANT. 2.97
nuques qu'on appelle Favoris,
&enfuite ils luy viennent rendrecomptede
ceque leGrand-
Seigneur a répondu. LeKiflar-
Aga eſt au-deſſus des autres
Viſirs , c'eſt pour cela que
dans les marches publiques
fon cheval a des chaînes d'or
au col comme celuy du
Grand-Seigneur &du Grand-
Viſir ; les chevaux des autres
Viſirs n'ont que des chaînes
d'argent,il porte auſſi les jours
de ceremonie la veſte de ſatin
blanc fourée de Martre Zibeline
, comme le Grand- Vizir ;
les autres Viſirs la portent
,
298 MERCURE
rouge , ou verte.
Enfin cet Officier eft toû
jours auprés du Grand Seigneur
, quand il eſt dans le
Harem ou au dehors , foit
,
ou que
qu'il monte à cheval pour aller
à la promenade ,
quelqu'un le traite ; il a accés
huprés du Grand- Seigneur en
quelqu'endroit qu'il foit , à
moins qu'il ne fût feul auprés
de la Sultane- Validé, de la Sultane-
Haff ki , ou de quelqu'autre
Dame Odalique , alors il
n'entre pas par refpect , &
quand même il auroit unTelhis
du Grand- Viſir , il n'entre
GALANT. 299
point àmoins qu'il ne ſoit appellé
, au lieu que le Hazinedar
&les autres Eunuques favoris
ne vont auprés de ce Prince
que quand ils font appellez ,
ou quand le KiflarAga les envoye
pour luy dire quelque
choſe. C'eſt luy qui a les clefs
des portes du Harem , & les
Eunuques de garde luy portent
les clefs , aprés qu'ils les
ont fermées , & le matin ils
reprennent les clefs pour les
ouvrir : fi le Grand Seigneur
veut fortir pendant la nuit
les Eunuques de garde avertiffent
le Kiflar-Aga , & alors
>
300 MERCURE
il va luy-mêmeouvrir la por
te.
Toutes les nuits il y a quarante
Eunuques de garde avec
deux favoris à la porte desap
partemens , & au dehors des
murailles du coſté desjardins ,
il y a toutes les nuits quatre
ou cinq cent Bostangis * qui
font la garde , & les uns , &
les autres font tous armez ; le
Kiflar-Aga fair quelquefois la
ronde pendant la nuit , & s'il
trouve quelqu'un des Gar-
* Ce font les Jardiniers qui compoſent
ceCorps , dont le Boſtangis-Bachi
eft le Chef.
GALANT. 301
des endormi , ou qui ne foit
point en ſon poſte , le lende
main il luy fait donner cing
cent coups de bâtons ſur la
plante des pieds , & l'envoye
au vieux Serrail .
L'appartement! du Kiflar-
Aga eſt auprés de la porte de
l'appartement des femmes, il
y a environ cent Eunuques ,
& cent Baltagis à ſon ſervice.,
les uns pour le ſervir en dedans
, & les autres au dehors.;
il y a auſſi une cuiſine au dehors
, & des Officiers juſqu'au
nombre de cent cinquante
perſonnes,ils dependent pour
302 MERCURE
tant du Chefde la cuiſine Imperiale
, & c'eſt le Kiflargi Bachi
ou Chefde la chambre de
l'Office du Grand - Seigneur
qui eſt leur Sur- Intendant ; ils
portent tous des bonnets
blancs faits en pain de ſucre ,
excepté que le bout eſt rond.
La Sultane Validé , la Sultane
Haffeki , & les autres Dames
Odaliques ont un certain nombre
de plats de la cuiſine du
Grand- Seigneur ; mais cela eſt
pour les filles qui font à leur
ſervice , car elles ne mangent
quece qui leur eſt preparédans
les cuiſines qu'elles ont dans
0
GALANT. 303
leurs appartements. Les viandes
pour le reſte des filles &
des Eunuques ſont preparées
dans la cuiſine du Kıflar-Aga.
Les Baltagis du vieux Serrail
compoſent unCorps d'environquatre
cens hommes ; ils
ont pour leur Chef le Baltagilar
Kiayaffi , qui les punit
quand ils fontquelques fautes.
Il porte une ceinture large de
brocard d'or ,& le bonnet de
feutre jaune pointu , & qui
eſt un peu plus grand qu'un
grand pain de ſucre ; les Bal.
tagis portent auſſi de ſemblables
bonnets de feutre jaune ,
304 MERCURE
ils ſervent les femmes du Serrail
du Grand-Seigneur , &
celles qui ſont dans le vieux
Serrail. Ce font eux qui font
toutes les emplettes&les commiſſions
au dehors , ils dependent
du Kiflar-Aga.
:
Quand les femmes du
Grand-Seigneur font en marche
pour aller d'un lieu à un
autre , ils marchent àpied au
tour des caroffes avec leurs
épécs , les Eunuques font à
cheval auffiarmez , & marchent
devant & derriere les
caroffes ; ily a aufli bon nombredeBostangis
, qui marchent
un
GALANT . 305 .
:
un peu éloignez , & conduiſent
de cette maniere les
femmes d'un gîte à l'autre.
Les Baltagis , ont ſoin de
charger & décharger le bagage.
Onfait le caffé de la Sultane
Validé,de la Sultane Haßeki ,
de la Bache Kadin , de la Kiaya
Kadin , & du Kiflar Aga , au
dehors ou à des chambres
particulieres pour cela deſſervies
par vingt ou trenteBaltagis
, & chacunes de ces chambres
a un chef qui eſt un
ancien Baltagi , qu'on appelle
Kahuegi Bachi.
Novembre 1714. Cc
306 MERCURE
Ces faiſeurs de caffé font
eſtimez parmi le corps des
Baltagis ,& quand ils ſortent
de-là on leur donne des employs
confiderables ou de
bons Ziamets * , ou on les fait
Capigis - Bachis.
Le Secretaire du Kiflar-Aga
eſt auſſi eſtimé , on l'appelle
Yazigi Effendi ,il eſt quelque
fois chargé des ordres du
Grand-Seigneur pour leGrand
Viſir , & il va toûjours auprés
de ce premier Miniftre
pour lesaffaires du KıflarAga.
Ce Secretaire eft pourtant
au- deſſous du BaltagisKiayaffi
* Fonds de terres
GALANT . 307
& porte un bonnet de feutre
jaune , comme celuy de ces
Officiers; mais dans les voyages
ils portent tous des bonnets
de draps rouges comme
ceux des Bostangis ;c'eſt leBaltagi
Larkiayaffi qui porte ordinairement
les Haticherifs ,
ou ordres duGrand Seigneur
tant par écrit que de bouche
au Grand Vıfır ,aux autres
Viſirs , & au Moufti : quand
ila ſervi long- temps , on le
fait Capigi Bachi , ou on luy
donne quelqu'autre employ
confiderable .
Les Baltagis peuvent deve
Ccij
308 MERCURE
nir Sphais , ou Cavaliers avec
dix-huit afpres * de paye par
jour ,ou bien Chaoux ; c'eſtàdire
Huiffier.
Autrefois quand les fils
des Grands Seigneurs eſtoient
devenus grands on leur donnoit
des Provinces à gouverner
, & on leur donnoit un
Viſir ſage & prudent pour
Kiaya ouLieutenant ; cesPrinces
apprenoient par là les affaires
du monde , & quand le
Grand Seigneur venoit à mourir
, les Officiers de la Porte ,
* Un Aſpre vaut dix-huit deniers de
Franse.
GALANT. 309
tous les Chefs des Corps des
Milices , & tous les Docteurs
de la Loy en donnoient avis
au Prince aîné , & à ſon arrivée
on l'inſtalloit à la place du
Grand Seigneur ſon pere.Dés
qu'il avoit l'autorité en main
il faiſoit revenir ſes freres , &
les mettoitdans les priſons qui
font deſtinées pour ces Princes
,&qui font dans l'appartement
des femmes , & on
leur donnoit pour les ſervir
quelques vieilles Boula
quelques Eunuques noirs avec
tout ce qu'il leur faut pour
Ieur nourriture& leur entre-
د
&
310 MERCURE
tien , & ils demeuroient enfermez
juſqu'à ce que leur
rang d'être Empereur , vint
ou que la mort les delivrat :&
fi quelqu'un de ces Princes ne
venoit point fe remettre en
prifon , on le pourfuivoit jufqu'à
ce qu'on le prit ,& on le
faiſoit enfuite mourir.Aujourd'huy
il n'en eft pas demême,
pendant que le Grand-Seigneur
leur pere eſt vivant , ils
font élevez auprés de luy , &
quand il meurt on met ſur le
Trône le premier né , & fes
autres freres dans les priſons
qui font dans l'appartement
し
GALANT. 311
des femmes ſous la garde de
la SultaneValidé ,& cela fe fait
de l'avisde tous les principaux
Officiers de l'Empire , & ils
prennent une declaration par
écrit de cette Princeffe , comme
il ne ſera fait aucun tort à
ces Princes. On donne auffi à
ces Princes quelques vieilles
Boula , & quelques Eunuques
pour les fervir dans leurs prifons,&
quelques Baltagis pour
les fervir au dehors .
Al'égard des Sultanes ou
filles des Grands- Seigneurs ,
c'eſt l'ordinaire qu'on les
maric environ à l'âge de
1
>
312 MERCURE
ſept ans , à quelque Viſir qui
ne ſoit point marié; quelques
jours aprés que le mariage a
été celebré , on conduit en
cérémonie cette Princeſſe avec.
ſa dot ; & fon trouffeau.
chez fon Epoux ; on luy don
ne auffi trente ou quarante
filles , & une vingtaine d'Eunuques
noirs pour la fervir.
Le Grand-Viſir , les Viſirs de
route , tous les principaux.
Docteurs de laLoy& generalement
tous les principaux
Officiers de la Porte marchent
à cheval au -devant des
Caroffes de la Princeffe , le
د
Kiflar
GALANT. 313
Kiflar-Aga & quelques Eunuques
favoris le précedent ;
Quand la Princeſſe eſt arrivée
chez ſon Epoux , le Kiflar-
Aga la luy remet entre les
mains ,& luy la conduit dans
fon appartement ,& la remet
entre les mains de ſa Kiaya-
Kadin, de fa nourrice , & de
ſes gouvernantes , il fort enſuite
de l'appartement de la
Princeffe , & traite tous les
principaux Officiers qui l'ont
accompagné ; aprés le repas
il donne au Grand Viſir , au
Kiflar-Aga , au Moufty , aux
deux Kadileskers , au Cadi de
Novembre 1714. Dd
314 MERCURE
Conftantinople ,& à tous les
les Viſirs de route à chacun
une fourrure de martre zibline;
il endonne à tous les autres
principaux Officiers de la
Caftanie; il donne auffi des
fourrures de martre zibline
auxEunuques favorisqui ont
accompagné le Kiflar-Aga ,&
diſtribuë de l'argent àtousles
autres chacun ſuivant ſa qualité,
& aprés que le Grand-
Vıfır , le Kflar-Aga, les autres
Viſirs , les Docteurs de la
Loy ont felicité le nouveau
marié, chacun ſe retire chez
ſoy. Le lendemain il va renGALANT.
315
dre ſa viſite au Grand-Viſir
qui luy donne une fourrure
de martre zibline ; le premier
Miniſtre l'envoye enfuite au
Grand- Seigneur , ce Prince
luy donne un Caftan de drap
d'or fourré de martre zibline ,
comme ſon gendre , il va
aprés chez le Kıflar- Aga où la
Reine Mere luy envoye une
fourrure de martre zibline ,
&puis il ſe retire chez luy.
d'une description du Harem ,
ou de l'Appartement des Fem-
Appartemer
mes du Grand- Seigneur.
Dans le Harem où ſontrenfermées
les femmes duGrand-
C
GALANT. 279.
Seigneur , il y a trois principaux
appartements , outre сс
luy de ce Prince. Le premier
eſtceluy de la Sultane Validé ,
ou Reine Mere. Le ſecond celuy
de la Suliane Haffki , ou
Reine ; & le troſieme celuy
de la Kiaya Kadin , ou Sur- Intendante
des filles. La Kaya
Kadin a jurisdiction fur toutes
les filles eſclaves du Serrail;
c'eſt elle auſſi qui commande
auxquarante Boula. Les Boula
ſont des filles âgées qui ont
ſoin de faire le lit du Grand-
Seigneur,& de le ſervirquand
il eſt dans l'appartement des
280 MERCURE
1
femmes ; elles ſont ſur le même
pied que les quarante Pages
de la premiere chambre
qui fervent leGrand Seigneur
quand il eſt hors du Harem.
Dix de ces Boula font garde
pendant la nuit à la porte de
la chambre où le Grand Seigneur
couche. Ces Boula deviennent
par droit d'ancienneté
Hazinedar Oufta, ou Treforieres
,& enſuiteKaya Kadin.
La dignité de Kiaya Kadın
eſt la premiere : ſi quelque fille
veut repreſenter quelque choſe
au Grand Seigneur , elle
s'adreſſe à cette Sur- Intendante
,
GALANT. 281
te , & celle cy le fait ſçavoirà
ce Prince , parce qu'il n'y a
qu'elle , & les quarante Boula
qui ayent un libre accés auprés
de la perſonne duGrand-
Seigneur , auffi bien que la
Sultane Haffeki , & les quatre
premieres Kadins ou Dames.
La Kiaya Kadin a la direction
de toutes les filles qui ſont deftinées
pour les plaiſirs du
Grand- Seigneur ; il y en a une
centaine. Celles qui ont eu le
bonheur de plaire à ce Prince
s'appellent Odaliques , c'est- àdire
, filles de la chambre ; &
fi le Grand- Seigneur deman-
Novembre 1714. Aa
282 MERCURE
de quelqu'autre fille qui n'ait
pas encore eſté Odalique , c'eſt
la Kiaya Kadin qui l'introduir ,
aprés qu'elle en a cula permiffion
de la Sultane Validé. Ces
Princes ont cette déference
pour leurs meres.
La Sultane Haffeki , ou Reine
, eſt toûjours celle qui a cu
lapremiere un enfant mâle ;
elle porte une Couronne d'or
fur la tête. Elle & les quatre
premieres Dames qui ont eu
des enfans mâles , ou des filles ,
ont toutes leurs appartemens
leurs cuifines ,& offices à part;
elles ont des Eunuques pour
GALANT. 283
les ſervir dans le Serrail , &
pour les affaires du dehors elles
ont un Agent & des Baltagis
* du vieuxSerrail * qui leurs
font affectez . Elles vont auprés
duGrand Seigneur quand
elles veulent, ſans que laKiaya
Kadin en prenne connoiſſance,
&fice Prince veut aller chez
elles , il les fait ſeulement
avertir par une des Boula , &
alors elles ſe preparent,&vont
au devant de luy , baiſent la
Ce font ceux qui hors du Serrail
executent les commiſſions des Princes,
des femmes , &des Eunuques,
**Palais où on relegue les femmes du
Grand-Seigneur aprés ſa mort..
Aa ij
284 MERCURE
1
terre quand elles font en fa
prefence , le prennent en
fuite ſous les bras , & le conduiſent
dans leur chambre ;
tant que ce Prince reſte avec
ces Dames , ni la Kiaya Kadin ,
ni aucune Boula ne peut entrer
ſans qu'il ne les appelle...
On affigne à la SultaneHaf-
Seki pour appanage certains
fonds de terre quirendent environ
quarante , ou cinquanto
Yuk ou charges d'argent; chaque
charge vaut deux mille
cinq cent livres , on luydonne
encore une perſonne de
probité , & de confideration
GALANT. 285.
pour Agent , qui a ſoin des
affaires au dehors , & des appanages
, &qui en rend compte
au premier Eunuque , &
celuy cy à la Sultane Haffeki.
Celuy qui porte les ordres à
l'Agent aprés les avoir receu
du premier Eunuque , eſt le
Baltagi , qui eſt Kahuegi , ou
faiſeur du caffe de la Sultane.
On doit obſerver qu'il n'y
aqu'une Sultane Haßki , qui
comme j'ay dit eſt toûjours
celle qui accouche la premiere
d'un enfant mâle ; que fi
on ne luy donne point la
Couronne , on ne luy fair
:
2.86. MERCURE
point ſa Maiſon ,on ne l'ap
pelleque BacheKadin , premiere
Dame , & les autres Dames
Odaliques, qui ont enſuite des
enfans , font appellées la ſeconde
Dame , la troifiéme:
Dame ,& cela juſqu'à la neu
viéme ; parce que c'eſt la coû
tume qu'il peut y en avoir
juſqu'à neuf; mais elles n'ont
ni Maiſons à part , ni Appanages
; on leur affigne ſeulement
un certain nombre de
plats dela cuiſine Imperiale
on leur donne un ou deux
Eunuques pour les ſervir au
dedans,& quelques Baltagis,
ॐ
GALANT. 287
pour les fervir au dehors du
Serrail ;& outreles dépenſes.
tant pour leurs perſonnes .
que pour celle des Princes ou
Princeſſes leurs enfans le
Grand-Seigneur leur donne
une dizaine de bourſes , c'eſtà-
dire quinze mille livres pour
leurs menus plaiſirs.
Si parmi ces Dames qui ont
cudes enfans mâles , il y en a
quelqu'une que le Grand Scigneur
honore d'une bienveillance
particuliere , ce Prince
luy donne pour Appanage un
fonds de terre ſuffifantà faire
environ quinze ou vingt char288
MERCURE
ges d'argent,
Il n'en eſt pas de même à
l'égard de la Sultane Validé ,
dés que le Prince ſon fils eſt
fur le Trône , elle a en qualitéde
Reine Mere , fa Maifon
en particulier , elle a de gros
Appanages , elle a un Agent
au dehors ; & quand elle ordonne
au Grand- Viſir de faire
quelque choſe , ce premier
Miniſtre le repreſente au
Grand Seigneur , qui donne
aufſcoſt ſon confentement
par écrit :fi leGrand Seigneur
vient à mourir , & que fon &
fils monte fur le Trône , la
Sultane
GALANT. 289
Sultane Validé, comme grandmere
a toûjours les mêmes
honneurs ; mais elle ne ſe mêle
plus des affaires ,& la mere
du Prince n'eſt que la ſeconde
en dignitez , elle a pourtant
unemaiſon à part& les mêmes
Officiers que la grand'mere :
fi la grand' mere meurt, la Reine
devient abſoluë , & fi elle
vient à mourir, la Kiaya Kadın
prend fa place dans les affaires
qui regardent ſeulement l'appartement
des femmes , fans
ſe mêler des affaires du dehors.
Quand le Grand Seigneur
meurt , s'il n'a point de fils
Novembre 1714. Bb
290 MERCURE
pour luy fucceder د ou que
celuy qu'il a , ſoit trop jeune
pour regner , on met ſur le
Thrône le frere du Grand-
Seigneur , ou un autre Prince,
&alors la mere de ce Princedevient
Sultane Validé , &
on envoye au vieux Serrail
la Sultane Validé du Prince
mort , & elle y demeure juſqu'à
ſa mort fans pouvoir ſe
marier ; mais ſi le fils d'une
Sultane Haffeki ou d'une
autre Dame Odalique , vient à
mourir pendant que leGrand-
Seigneur ſon pere eſt en vie,
la mere du Prince ne reſte
,
1
GALANT. 291
point dans le Serrail , aprés
la mort du Grand- Seigneur ,
on la marie à quelque Viſir ,
ou on l'envoye au vieux Serrail.
Al'égard des Dames Odali
ques qui n'ont eu que des filles
, on les marie quelquefois
quand même leurs filles font
encore en vie , & du vivant
même du Grand Seigneur ;
cela ſepratique demême à l'égard
des Dames Odaliques qui
n'ont point eu d'enfans : mais
pour celles qui ont eu des enfans
mâles , on ne les marie
point , tant que leurs fils font
(
Bbij
292 MERCURE
en vie, on les envoye au vieux
Serrail. Dés que le Grand-Scigneur
vient à mourir , fi un
de ces Princes par ſucceſſion
de temps , devientGrand- Seigneur
, alors la mere de ce
Prince revient dans le Serrail
en qualité de Sultane Validé.
La Sultane Kalidé a plus de
cent filles eſclaves pour la fervir.
La premiere eſt la Hazinedar
Oufta , ou Treforiere ; &
la ſecondeKontongi Boula , qui
eſt celle qui eſt chargée de la
caffette aux bijoux; elle a deux
cuiſines , l'une dans l'appartement
des femmes , & l'autre
au dehors ; elle a trente ou
GALANT. 293
quarante Eunuques , dont le
chef s'appelle Bacha Aga ,ou
premier Aga , ce ſont ceux
qui ont ſoindes emplettes ,&
des affaires de toutes les eſclaves:
outre ce premier Aga , il
y en a encore deux autres
qu'on appelle ſecond & troifiémeAga
, & ces trois Aga
commandent les autres Eunuques.
Tous les Eunuques ſont
eſclaves : quand ils ſont vieux
on leur donne la liberté , &
on les envoye au Caire , en
leur donnant une paye par
jour depuis trente Paras *juf-
**Un Paras vaut 18. deniers de France.
ВБ ij
294 MERCURE
qu'à cent cinquante.
r
ว
La Maiſon de la Sultane
Haffeki est compoféede la même
maniere que cellede laSultane
Validé. Ily a environ fix
cent filles eſclaves dans l'appartement
des femmes ; les
unes deſtinées pour le Grand-
Seigneur ,& les autres pour le
ſervice de la Sultane Validé
pour celuyde la SultaneHaffeki
,&des autres Dames,quand
elles ont ſervy long temps ,
on les marie quelquefois à des
Agas , ou à des Secretaires de
laPorte ; mais la Kiaya Radin ,
& la Hazinedar Boula ouTreGALANT
. 295
foriere du Grand- Seigneur ,
reſtent juſqu'à leur mort dans
le Serrail.
Il y a trois ou quatre cent
Eunuques noirs qui ſervent
dans l'appartement des femmes
; leur chef s'appelle Kizlar
Aga. Celuy-cy les commande
tous , & fon pouvoir
eſt grand tant au dedans qu'au
dehors , il eſt toûjours auprés
de la perſonne du Grand Scigneur
, & on peut dire que ce
Prince n'a pas moins d'égard
pour luy , que pour leGrand-
Vifir.
Tous les Telhis ou Suppli
Bb iiij
296 MERCURE
ques & repreſentations que le
Grand-Vifir ou les autres Vifirs
veulent faire au Grand-
Seigneur, paſſent par les mains
dduuKiflar-Aga , & on ne peut
faire aucun preſent au Prince,
ni luy faire ſçavoir la moindre
choſe , ni avoir aucune réponſe
de luy fans ſa permiffion ,
& particulierement quand le
Grand- Seigneur eſt dansl'ap.
partement des femmes , &
ſuppoſé que le Kiflar-Aga cût
des affaires , il envoye à ſa
place le Hazinedar , ou Treforier
qui eſt auſſi unEunuque
noir , ou un des dix huit Eu-
}
e
ALANT. 2.97
nuques qu'on appelle Favoris,
&enfuite ils luy viennent rendrecomptede
ceque leGrand-
Seigneur a répondu. LeKiflar-
Aga eſt au-deſſus des autres
Viſirs , c'eſt pour cela que
dans les marches publiques
fon cheval a des chaînes d'or
au col comme celuy du
Grand-Seigneur &du Grand-
Viſir ; les chevaux des autres
Viſirs n'ont que des chaînes
d'argent,il porte auſſi les jours
de ceremonie la veſte de ſatin
blanc fourée de Martre Zibeline
, comme le Grand- Vizir ;
les autres Viſirs la portent
,
298 MERCURE
rouge , ou verte.
Enfin cet Officier eft toû
jours auprés du Grand Seigneur
, quand il eſt dans le
Harem ou au dehors , foit
,
ou que
qu'il monte à cheval pour aller
à la promenade ,
quelqu'un le traite ; il a accés
huprés du Grand- Seigneur en
quelqu'endroit qu'il foit , à
moins qu'il ne fût feul auprés
de la Sultane- Validé, de la Sultane-
Haff ki , ou de quelqu'autre
Dame Odalique , alors il
n'entre pas par refpect , &
quand même il auroit unTelhis
du Grand- Viſir , il n'entre
GALANT. 299
point àmoins qu'il ne ſoit appellé
, au lieu que le Hazinedar
&les autres Eunuques favoris
ne vont auprés de ce Prince
que quand ils font appellez ,
ou quand le KiflarAga les envoye
pour luy dire quelque
choſe. C'eſt luy qui a les clefs
des portes du Harem , & les
Eunuques de garde luy portent
les clefs , aprés qu'ils les
ont fermées , & le matin ils
reprennent les clefs pour les
ouvrir : fi le Grand Seigneur
veut fortir pendant la nuit
les Eunuques de garde avertiffent
le Kiflar-Aga , & alors
>
300 MERCURE
il va luy-mêmeouvrir la por
te.
Toutes les nuits il y a quarante
Eunuques de garde avec
deux favoris à la porte desap
partemens , & au dehors des
murailles du coſté desjardins ,
il y a toutes les nuits quatre
ou cinq cent Bostangis * qui
font la garde , & les uns , &
les autres font tous armez ; le
Kiflar-Aga fair quelquefois la
ronde pendant la nuit , & s'il
trouve quelqu'un des Gar-
* Ce font les Jardiniers qui compoſent
ceCorps , dont le Boſtangis-Bachi
eft le Chef.
GALANT. 301
des endormi , ou qui ne foit
point en ſon poſte , le lende
main il luy fait donner cing
cent coups de bâtons ſur la
plante des pieds , & l'envoye
au vieux Serrail .
L'appartement! du Kiflar-
Aga eſt auprés de la porte de
l'appartement des femmes, il
y a environ cent Eunuques ,
& cent Baltagis à ſon ſervice.,
les uns pour le ſervir en dedans
, & les autres au dehors.;
il y a auſſi une cuiſine au dehors
, & des Officiers juſqu'au
nombre de cent cinquante
perſonnes,ils dependent pour
302 MERCURE
tant du Chefde la cuiſine Imperiale
, & c'eſt le Kiflargi Bachi
ou Chefde la chambre de
l'Office du Grand - Seigneur
qui eſt leur Sur- Intendant ; ils
portent tous des bonnets
blancs faits en pain de ſucre ,
excepté que le bout eſt rond.
La Sultane Validé , la Sultane
Haffeki , & les autres Dames
Odaliques ont un certain nombre
de plats de la cuiſine du
Grand- Seigneur ; mais cela eſt
pour les filles qui font à leur
ſervice , car elles ne mangent
quece qui leur eſt preparédans
les cuiſines qu'elles ont dans
0
GALANT. 303
leurs appartements. Les viandes
pour le reſte des filles &
des Eunuques ſont preparées
dans la cuiſine du Kıflar-Aga.
Les Baltagis du vieux Serrail
compoſent unCorps d'environquatre
cens hommes ; ils
ont pour leur Chef le Baltagilar
Kiayaffi , qui les punit
quand ils fontquelques fautes.
Il porte une ceinture large de
brocard d'or ,& le bonnet de
feutre jaune pointu , & qui
eſt un peu plus grand qu'un
grand pain de ſucre ; les Bal.
tagis portent auſſi de ſemblables
bonnets de feutre jaune ,
304 MERCURE
ils ſervent les femmes du Serrail
du Grand-Seigneur , &
celles qui ſont dans le vieux
Serrail. Ce font eux qui font
toutes les emplettes&les commiſſions
au dehors , ils dependent
du Kiflar-Aga.
:
Quand les femmes du
Grand-Seigneur font en marche
pour aller d'un lieu à un
autre , ils marchent àpied au
tour des caroffes avec leurs
épécs , les Eunuques font à
cheval auffiarmez , & marchent
devant & derriere les
caroffes ; ily a aufli bon nombredeBostangis
, qui marchent
un
GALANT . 305 .
:
un peu éloignez , & conduiſent
de cette maniere les
femmes d'un gîte à l'autre.
Les Baltagis , ont ſoin de
charger & décharger le bagage.
Onfait le caffé de la Sultane
Validé,de la Sultane Haßeki ,
de la Bache Kadin , de la Kiaya
Kadin , & du Kiflar Aga , au
dehors ou à des chambres
particulieres pour cela deſſervies
par vingt ou trenteBaltagis
, & chacunes de ces chambres
a un chef qui eſt un
ancien Baltagi , qu'on appelle
Kahuegi Bachi.
Novembre 1714. Cc
306 MERCURE
Ces faiſeurs de caffé font
eſtimez parmi le corps des
Baltagis ,& quand ils ſortent
de-là on leur donne des employs
confiderables ou de
bons Ziamets * , ou on les fait
Capigis - Bachis.
Le Secretaire du Kiflar-Aga
eſt auſſi eſtimé , on l'appelle
Yazigi Effendi ,il eſt quelque
fois chargé des ordres du
Grand-Seigneur pour leGrand
Viſir , & il va toûjours auprés
de ce premier Miniftre
pour lesaffaires du KıflarAga.
Ce Secretaire eft pourtant
au- deſſous du BaltagisKiayaffi
* Fonds de terres
GALANT . 307
& porte un bonnet de feutre
jaune , comme celuy de ces
Officiers; mais dans les voyages
ils portent tous des bonnets
de draps rouges comme
ceux des Bostangis ;c'eſt leBaltagi
Larkiayaffi qui porte ordinairement
les Haticherifs ,
ou ordres duGrand Seigneur
tant par écrit que de bouche
au Grand Vıfır ,aux autres
Viſirs , & au Moufti : quand
ila ſervi long- temps , on le
fait Capigi Bachi , ou on luy
donne quelqu'autre employ
confiderable .
Les Baltagis peuvent deve
Ccij
308 MERCURE
nir Sphais , ou Cavaliers avec
dix-huit afpres * de paye par
jour ,ou bien Chaoux ; c'eſtàdire
Huiffier.
Autrefois quand les fils
des Grands Seigneurs eſtoient
devenus grands on leur donnoit
des Provinces à gouverner
, & on leur donnoit un
Viſir ſage & prudent pour
Kiaya ouLieutenant ; cesPrinces
apprenoient par là les affaires
du monde , & quand le
Grand Seigneur venoit à mourir
, les Officiers de la Porte ,
* Un Aſpre vaut dix-huit deniers de
Franse.
GALANT. 309
tous les Chefs des Corps des
Milices , & tous les Docteurs
de la Loy en donnoient avis
au Prince aîné , & à ſon arrivée
on l'inſtalloit à la place du
Grand Seigneur ſon pere.Dés
qu'il avoit l'autorité en main
il faiſoit revenir ſes freres , &
les mettoitdans les priſons qui
font deſtinées pour ces Princes
,&qui font dans l'appartement
des femmes , & on
leur donnoit pour les ſervir
quelques vieilles Boula
quelques Eunuques noirs avec
tout ce qu'il leur faut pour
Ieur nourriture& leur entre-
د
&
310 MERCURE
tien , & ils demeuroient enfermez
juſqu'à ce que leur
rang d'être Empereur , vint
ou que la mort les delivrat :&
fi quelqu'un de ces Princes ne
venoit point fe remettre en
prifon , on le pourfuivoit jufqu'à
ce qu'on le prit ,& on le
faiſoit enfuite mourir.Aujourd'huy
il n'en eft pas demême,
pendant que le Grand-Seigneur
leur pere eſt vivant , ils
font élevez auprés de luy , &
quand il meurt on met ſur le
Trône le premier né , & fes
autres freres dans les priſons
qui font dans l'appartement
し
GALANT. 311
des femmes ſous la garde de
la SultaneValidé ,& cela fe fait
de l'avisde tous les principaux
Officiers de l'Empire , & ils
prennent une declaration par
écrit de cette Princeffe , comme
il ne ſera fait aucun tort à
ces Princes. On donne auffi à
ces Princes quelques vieilles
Boula , & quelques Eunuques
pour les fervir dans leurs prifons,&
quelques Baltagis pour
les fervir au dehors .
Al'égard des Sultanes ou
filles des Grands- Seigneurs ,
c'eſt l'ordinaire qu'on les
maric environ à l'âge de
1
>
312 MERCURE
ſept ans , à quelque Viſir qui
ne ſoit point marié; quelques
jours aprés que le mariage a
été celebré , on conduit en
cérémonie cette Princeſſe avec.
ſa dot ; & fon trouffeau.
chez fon Epoux ; on luy don
ne auffi trente ou quarante
filles , & une vingtaine d'Eunuques
noirs pour la fervir.
Le Grand-Viſir , les Viſirs de
route , tous les principaux.
Docteurs de laLoy& generalement
tous les principaux
Officiers de la Porte marchent
à cheval au -devant des
Caroffes de la Princeffe , le
د
Kiflar
GALANT. 313
Kiflar-Aga & quelques Eunuques
favoris le précedent ;
Quand la Princeſſe eſt arrivée
chez ſon Epoux , le Kiflar-
Aga la luy remet entre les
mains ,& luy la conduit dans
fon appartement ,& la remet
entre les mains de ſa Kiaya-
Kadin, de fa nourrice , & de
ſes gouvernantes , il fort enſuite
de l'appartement de la
Princeffe , & traite tous les
principaux Officiers qui l'ont
accompagné ; aprés le repas
il donne au Grand Viſir , au
Kiflar-Aga , au Moufty , aux
deux Kadileskers , au Cadi de
Novembre 1714. Dd
314 MERCURE
Conftantinople ,& à tous les
les Viſirs de route à chacun
une fourrure de martre zibline;
il endonne à tous les autres
principaux Officiers de la
Caftanie; il donne auffi des
fourrures de martre zibline
auxEunuques favorisqui ont
accompagné le Kiflar-Aga ,&
diſtribuë de l'argent àtousles
autres chacun ſuivant ſa qualité,
& aprés que le Grand-
Vıfır , le Kflar-Aga, les autres
Viſirs , les Docteurs de la
Loy ont felicité le nouveau
marié, chacun ſe retire chez
ſoy. Le lendemain il va renGALANT.
315
dre ſa viſite au Grand-Viſir
qui luy donne une fourrure
de martre zibline ; le premier
Miniſtre l'envoye enfuite au
Grand- Seigneur , ce Prince
luy donne un Caftan de drap
d'or fourré de martre zibline ,
comme ſon gendre , il va
aprés chez le Kıflar- Aga où la
Reine Mere luy envoye une
fourrure de martre zibline ,
&puis il ſe retire chez luy.
Fermer
Résumé : TRADUCTION d'une description du Harem, ou de l'Appartement des Femmes du Grand Seigneur.
Le harem ottoman est organisé autour de trois principaux appartements : celui de la Sultane Validé, celui de la Sultane Haffki et celui de la Kiaya Kadin. La Kiaya Kadin supervise les filles esclaves et les Boula, des femmes âgées au service du sultan. Ces dernières peuvent accéder à des rôles plus élevés, tels que Hazinedar Oufta ou Kiaya Kadin. La Sultane Haffki, reconnaissable à sa couronne d'or, ainsi que les quatre premières dames ayant des enfants mâles ou des filles, possèdent leurs propres appartements et eunuques. Elles ont également le privilège de voir le sultan sans intermédiaire. La Sultane Validé, après l'accession de son fils au trône, dispose d'une maison particulière et d'appanages. En cas de décès du sultan, la mère du nouveau sultan devient la principale figure féminine, suivie par la Sultane Validé, puis par la Kiaya Kadin. En l'absence d'héritier mâle, un frère ou un prince succède au sultan, et la mère du nouveau sultan devient Sultane Validé. La mère d'un prince décédé est envoyée au vieux serrail. Les odalisques sans enfants mâles peuvent être mariées, tandis que celles ayant des fils restent au serrail. La Sultane Validé est servie par de nombreux esclaves et eunuques, dirigés par le Kizlar Aga, qui contrôle l'accès au sultan et supervise les communications et les présents. L'organisation du palais comprend divers corps, tels que les Bostangis, supervisés par le Bostangis-Bachi, et les Baltagis, dirigés par le Baltagilar Kiayaffi. Ces derniers servent les femmes du harem et effectuent des tâches extérieures. Les cérémonies d'arrivée d'une princesse incluent des distributions de cadeaux et des visites protocolaires au Grand-Visir et à la Reine Mère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
9
p. 14-108
HISTOIRE.
Début :
Je vous donnai le mois passé, Messieurs, une description / Anna Favella & Julio Alexandro, des meilleures [...]
Mots clefs :
Sérail, Femme, Amour, Navire, Nuit, Maison, Seigneur, Maîtresse, Esclaves, Ami, Mer, Naples, Coeur, Marchand, Ville, Fortune, Constantinople, Malheurs, Traître, Femmes, Pierre, Diamants, Port, Beauté, Amant, Courage, Reconnaissance, Confiance, Tendresse, Horreur, Sultan, Épouse, Royaume de Naples, Amants, Espérance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
Je vous donnai le mois
paſſe , Meſſieurs , une deſcription
nouvelle du Serrail
du Grand Seigneur. Un
Ambaſſadeur de France à
la Porte , qui ſçait de ces
lieux, où ila demeuré longGALANT.
IS
temps , tout ce qu'on en
peutapprendre , l'a trouvée
fi exacte & fi bien circonſtanciée
, qu'il m'a avoüé
qu'il étoit étonné qu'on eût
pû arracher des choſes ſi
rares du fond de cet impenetrable
Palais : mais il le
fut encore davantage au
recit de l'hiſtoire nouvelle
que je vais vous raconter.
*******美美
HISTOIRE.
ANna Favella & Julio
1
16 MERCURE
Alexandro , des meilleures
familles de Tarente , ville
capitale de la Principauté
d'Otrantedans le Royaume
de Naples , furent enlevez
par un Corſaire d'Alger ,
deux jours avant celui que
leurs parens avoient choiſi
pour les unir ſous les loix
de l'hymen . Favella étoit la
plus belle fille de ceRoyaume
, & la beauté d'Alexandro
n'avoit de comparable
à elle-même que l'éclat des
charmes de ſa maîtreſſe.
* Ces malheureux amans a
voient environ trente ans
GALANT. 17
à eux deux , lorſque ſix
Turcs determinez , dont le
navire étoit caché derriere
leCap ſainte Marie, mirent
pied à terre , ſe jetterent
dans un bois fort épais qui
étoit à cent pas du rivage ,
s'y enfoncerent temerairement
, & trouverent enfin
preſque à la porte du Palais
de Favella , cette miferable
fille aſſiſe ſur le bord d'un
ruiffeau,&fe felicitant avec
ſon amant de l'eſperance
de leur hymen prochain.
Une vieille matrone étoit
prés d'eux, lorſque ces traî-
Dec. 1714. B
18 MERCURE
tres les ſurprirent , les ſaifirent
, les lierent , & les
entraînerent dans leur chaloupe
, aprés avoir étranglé
la vieille , dont les cris pouvoient
attirer du monde à
leur fecours.
Jamais Corſaire avide de
butin ne ſe flata mieux de
l'eſpoir d'une fortune éclatante
,que le cruel Muſtapha
, à la vue des deux efclavesqueſesgensvenoient
d'amener à fon bord. Il fit
auffitôt appareiller,mit toutes
ſes voiles dehors , &cingla
vers l'Afrique. Un faGALANT.
19
:
:
vorable ventde Nordnordeſt
le rendit en deux jours
à Alger , où d'abord il mit
Favella entre les mains de
ſa femme , & Alexandro
entre les eſclaves dont il
eſperoit de groſſes rançons.
La beauté ſoûmet à fon
empire les plus fiers courages
,& le coeur le plusbarbare
n'eſt pas à l'épreuve
des traits de deux beaux
yeux. Mustapha ſoûpire
pour ſa nouvelle eſclave ,
pendant que ſon épouſe
brûle déja pour le jeune
Napolitain , qu'elle a mal
Bij
20 MERCURE
heureuſement vû à travers
une jalouſie de ſon Serrail,
Les larmes de Favella ,
la tendreſſe parfaite qu'elle
conſerve à ſon amant , &
l'horreur qu'elle a pour ſon
tyran, n'empêcheroient pas
qu'elle ne fût bientôt la victime
d'une paſſion qui la
deſeſpere,ſi l'amour n'alloit
pas employer juſqu'aux
voyes les plus cruelles pour
la dérober aux coups qui
la menacent. Mustapha ne
la quitte plus, le barbare ne
peut vivre unmoment ſans
la voir.
GALANT. 21
(.
Sbayna ſa femme brûle
d'une égale ardeur pour
Alexandro , qu'elle a déja
trouvé le fecret d'inſtruire
des deſſeins qu'elle a ſur lui .
Alexandro , qui de de fon
côté a reſolu de tout riſquer
pour briſer les fers de ſa
maîtreſſe , les fiens & ceux
de ſes camarades , avec qui
il a tramé ſecretement une
conſpiration, dont le ſuccés
doit les affranchir des horreurs
de leur fervitude ,
promet à Sbayna de conſentir
à tout ce qu'il lui
plaira , pourveu qu'elle l'in
22 MERCURE
*
troduiſe de nuit dans ſa
chambre. Cette femme n'écoute
plus que ſa paffion
pour lui donner , & lui tenir
le lendemain, à latroiſieme
heure de la nuit , la parole
qu'il a la veille exigée d'elle.
Alexandro ſe rend à ſon
appartement , & lui dit ,
aprés les premieres civilitez
: Je ne peux enfin vous
aimer , ni vous donner des
marques de mon amour ,
belle Sbayna , à moins que
vous ne m'épouſiez : mais
vous ne pouvez m'épouſer
tant que vous ferez la fem
GALANT.
23
me d'un Turc. Ah cruel !
lui répondit- elle , quel reproche
me faites vous ?At
- il tenu à moy de ne pas
devenir la femme de Muſ
tapha , & fuis je la maîtreſſe
de ne la plus être ? Ravie à
ma famille malheureuſe
dés mon enfance, arrachée
depuis douze ans des côtes
de la Pouille , où je reçus
le jour , aprés avoir été efclave
dans ce Serrail jufqu'au
moment où le barbare
maître de ces lieux me
menaça de me donner la
mort ſi je lui refuſois ma
24
MERCURE
efmain,
croyez- vous que mon
coeur ait jamais confenti au
ſacrifice de ma timidité ?
Non, charmanteSbayna,lui
dit Alexandro, non je ne le
croy pas : mais puiſque vous
me preferez aux autres
claves qui font ici ; puiſque
vous vous ſentez aſſez de
courage pour m'entretenir
hardimēt dans vôtre cham
bre , ſoyez genereuſe jufqu'au
bout , ne perdez pas
un moment de temps , &
facrifiez tout à l'heure ce
barbare époux à l'amour
que vous avez pour moy.
Je
GALANT!
25
Je ſçai que votre main
trembleroit à executer une
ſi grande action , qu'elle
n'auroit pas affez de force
pour lui porter des coups
mortels : mais j'exige de
vous ſeulementqu'elle conduife
la mienne. Montrezmoy
la chambre où il eſt
maintenant , & je vais à
l'inſtant m'immoler la victime
que mon amour vous
demande. A quoy , grand
Dieu, lui dit la tremblante
Sbayna , qui ſe vit embarquée
plus loin qu'elle n'as
voit compté de l'être ; à
Dec. 1714. C
16 MERCURE
quoy , malheureux , allons.
nous nous expofer fije
conſens à ce que vous exi
gez demoy ? Mustapha eft
peut-être àpreſent dans le
leinde fa nouvelle eſolave,
ou peut- être redouble til
ſes efforts pour fléchir fo
rigueur. Dans quel abîma
effroyable de maux allons
nous , dis je , nous precipi
ter, ſi je ſuis vos temeraires
deffeins ?& qu'allons nous
devenir , fi je ne les ſuis
pas?Ne craignez rien,reprit
Alexandro aveo impetuofite
; tous les eſclaves de
GALANT.
47
S
e
mon quartier n'attendent
que mon fignal pour nous
ſervir au gré de nos interêts
communs. Un renegat fidele
, s'il en eſt , doit me
tenir à toute heure de nuit ,
pendant trois jours , une
barque prête à partir. La
mer vient battre les murs
dece jardin , & le trajet eft
fort court d'ici juſqu'aux
lieux qui doivent nous fervir
d'aziles. Venez donc ,
lui dit- elle enfin , venez ,
fuivez-moy ; & puis qu'il
faut qu'il meure , ou que
nous periflions, je vais vous
Cij
28 MERCURE
montrer juſqu'à la place où
vôtre main doit porter vos
coups.
Ils traverſent auffitôt
courageuſement , & fans
bruit , pluſieurs petits co
lydors , au bout deſquels ils
entrent dans une chambre,
où , à la faveur de la clarté
de la Lune, ils trouvent un
homme & une femme na
geant dans le fang , & rendant
les derniers ſoupirs.
Le deſeſperé Alexandro &
l'effrayée Sbayna regardent
ces deux victimes d'un oeil
bien different. Le NapoliGALANT.
29
tain plonge un poignard
dans le corps du malheureux
Mustapha,pour mieux
s'aſſurer de ſa mort , & fe
jette ſur le ſein de ſon infortunée
maîtreffe , qu'il
ſent heureuſement reſpirer
encore. Il embraſſe en même
temps les genoux de
Sbayna , & la conjure de
lui donner des remedes , fi
elle en a , pour rendre , s'il
eſt poſſible , la vie à cette
miferable eſclave. Sbayna
✔entre dans un petit cabinet
où ſont les eaux & les baumes
que fon mari avoit
Ciij
30
MERCURE
A
coûtume de porter à la mer.
Elle choifit une liqueur
d'une verru fouveraine , &
en fait avaler quelques
gouttes à la mourante Favella
, qui ouvre enfin les
yeux en foupirant.Que voyje
, lui dit-elle un moment
aprés ? quel Ange vous envoyeàmon
fecours , genereufe
Sbayna ! Mais la mort
ne m'a-t-elle pas vangédes
fureurs de vôtre indigne
époux? Ciel ! ajoûta-t- elle ,
en ſe récriant, quel mortel
s'offre à mes regards ? Eftce
vous , Alexandro , que
GALANT
31
je voy ? eft. ce vous , mon
cher Alexandro ? Oui, belle
&malheureuſe Favella , lui
dit il en fondantenlarmes,
c'eſt moyque vous voyez
le fer à la main , & prêt à
vous arracher de ces lieux.
Mais eſſayez devous lever,
ſi vous pouvez. A quel endroit
êtes vous blefſée vous
voila pleine de lang; eft- ce
du vôtre? eſt.ce de celui de
nôtre ennemi ? Je ne croy
pas,reprit- elle , que mes
habits foient teintsdu mien;
& fi vous ne m'aviez heureuſement
ſecouruë , je
C iiij
32
MERCURE
C
र
penſe que je n'allois mourir
, que parce que mon
courage avoit épuiſé mes
forces en défendant ma
vertu . Aprés avoir longtemps
combattu contre le
traître Muſtapha , reſoluë
de perin avec mon inno-
-cence , j'ai de deux coups
mortels percé ſon lâche
*coeur , & enfin je ſuis tombée
dans ſon ſang , accablée
ſous le poids de ma
vengeance.
Mais quel ſpectacle cruel
pour la jalouſe Sbayna , de
voir ainſi raſſemblez dans
1
GALANT.
33
la chambre de ſon époux
égorge , deux amans dont
la tendre reconnoiſſance
Imet un obſtacle éternel à
ſes deſſeins ! Elle n'a pas
neanmoins d'autre parti à
prendre , que celui de ſe
faifir de l'or &des pierreries
de Muſtapha & des ſiennes,
& de les ſuivre. Ces précautions
priſes , Alexandro
court délivrer les eſclaves
qui devoient ſe ſauver avec
lui , & dans la compagnie
de tous ceux qui lui étoient
redevables de leur falut
4
,
il s'embarque dans le bâti34
MERCURE
ment du renegat dont j'ai
parlé.
L'Italie eſt l'objet de leur
voyage & de leurs voeux ,
ils font des efforts incroya .
bles pour gagner ſeulement
la Sardaigne : mais la mer
& les vents qui leur font
contraires les obligent à
doubler leCap de Sulfence,
&les jettent enfin malgré
eux fur l'Ile de S Pierte.
Les habitans de cette petite
Ifle font pour eux plus
inhumains que les Turcs.
Dés que nos voyageurs
y curent débarqué , plu-
1
GALANT.
35
S
S
ſieurs de ces Infulaires s'af
ſemblerent autour d'eux ,
dans le deſſein de leur dérober
leurs meilleurs effets,
& de les obliger enſuite à
aller chercher ailleurs l'azilé
qu'ils vouloient leur
refufer chez eux : mais un
vieux Marchand , qui avoit
beaucoup de credit dans
cette Ille , feignit de s'oppoſer
à l'execution de ce
deſſein , pour les tromper
d'une maniere bien plus
cruelle. Il n'eut pas plutôt
vû les deux Italiennes &
Alexandro , qu'il ne fongea
36 MERCURE
qu'au moyen de s'emparer
de leurs perfonnes & d
leur tréfor. Il fut au devant
d'eux , il leur offrit obli-;
geamment ſa maiſon , &
fes eſclaves pour les ſervir ,
& leur promit de leur faire
équiper un bâtiment pour
les renvoyer inceſſamment
dans leur patrie. Ces offres
furent accompagnées d'un
air de bonne foy & de
compaffion dont ils furent
la dupe. Le traître avoit
juré leur perte , & voici
comme il executa le projet
de la perfidie.
GALANT.
3:7
Il meua ces malheureux
chez lui , où ils ne furent
pas plûtôt entrez , que qua
tre ſcelerats , qui fervoient
tous les jours à ſes noirs
deſſeins , les mirent chacun
dans des petites chambres
, d'où ils ne purent plus,
ni ſe voir , ni s'entendre.
Aprés les avoir retenus l'efpace
de trois mois dans
cette captivité , il ſe determina
à aller rendre une
viſite au deſeſperé Alexandro
, qui lui dit d'abord
i
toutes les injures que la
t
rage& le deſeſpoir lui mi38
MERCURE
rent à la bouche : mais le
Marchand l'interrompant ,
lui dit qu'il avoit tort de ſe
plaindre ; qu'il ne ſçavoit
pas apparemment l'uſage
du pays où il étoit ; qu'il
n'abordoit jamais d'étran
gers dans cette Ille , qu'on
ne les gardât au moins fix
mois , & qu'on ne ſçût parfaitement
qui ils étoient ;
que d'ailleurs il y étoit arrivé
dans un bâtiment de
Barbarie , commandé par
un renegat ; qu'un de ces
hommes ſans foy avoit cffayé
il y avoit quelques an
GALANT.
39
nées de livrer l'ifle aux
Turcs ; &que depuis qu'on
avoit découvert cette horrible
conſpiration, on avoit
obſervé de faire à tous les
étrangers que leur malheur
yjjeetttrooiitt,uunnttrraaiittementbien
plus rude encore que celui
qu'il avoit reçû de lui ; que
cependant , s'il vouloit lui
donner mille ducats d'or
eneſpeces , ou la valeur de
cette fomme en pierreries ,
non ſeulement il abrege.
roit le terme de ſa capti
vité : mais qu'il alloit à
T'heure même le faire con4°
MERCURE
)
duire dans un navire Napolitain
qui étoit à la rade,
& qui devoit la nuit fuivantemettreà
la voile pour
retourner à Naples ; que
d'ailleurs il ne ſe mît point
en peine des femmes qui
étoient entrées avec lui
dans ſa maiſon , puiſque ,
ſelon toutes les apparences,
il y avoit déja long-temps
qu'elles devoient être arrivées
dans leur patrie , par
laprécautionqu'il avoit euë
de les faire embarquer fecrettement
depuis deux
mois. A tout ce difcours
le
GALANT .
le malheureux Alexandro
ne ſçut que répondre. Il
abandonna à ce traître tout
ce qu'il avoit des pierreries
de Mustapha , & ſe hâta de
ſe faire conduire au vaifſeau,
qui en effet étoit à la
rade.
On commençoit à appareiller
lors qu'il y arriva.
Le vent étoit favorable , on
mit à la voile , & le navire
partit. Pendant la nuit il ſe
trouva à côté d'un homme,
qu'il entendit ſoûpirer de
temps en temps , & qui dit
enfin , aprés bien des ge-
Dec. 1714. D
42 MERCURE
miſſemens :La malheureuſe
eſt pour jamais perduë !
Si un miferable que fes
infortunes reduiſent au def
eſpoir , lui dit Alexandro ,
pouvoit vous aider à vous
confoler , ou meriter vôtre
confiance , je ſuis prêt à
vous donner tous les ſecours
qui dépendront de
moy. Je vous avouë , lui
répondit l'autre , que je ſuis
mortellement affligé,& que
jeplains infiniment le malheur
d'un jeune Italien à
qui je ſuis redevable de la
liberté que j'avois perduë ,
GALANT.
43
fi fon cou-
&de la vie que j'allois perdre
en Alger ,
rage n'avoit pas briſé nos
chaînes. Nous étions , &il
étoir comme nous , chargé
de fers , lorſque la femme
deMustapha nôtrepatron ,
qui l'avoit enlevé avec ſa
maîtreſſe qu'il tenoit enformée
dans ſon Serrail , deivint
amoureuſe de lui. Enfin
il a trouvé le ſecret de
perfuader cette femme épriſede
ſabeauté, ila égorgéMustſtaapphhaa,,
il a fauve fa
maitreffe , il nous a délivrez
des fers où nous ge
Dij
44 MERCURE
miffions , & il ſeroit àpreſent
le plus heureux des
hommes ; au lieu qu'il eſt ,
dans quelqu'endroit qu'il
ſoit, le plus miferable , fi le
mauvais temps ne nous
avoit pas jettez ſur l'ifle S.
Pierre , où nous avons trouvé
des Chrétiens mille fois
plus cruels que les barbares
-d'Afrique. Enfin l'infortuné
Alexandro ( c'eſt ſon nom)
eſt tombé avec ſa maîtreſſe
& la veuve de Muſtapha ,
qu'il avoit emmenée, entre
les mains d'un traître Marchand
de cette Iſle , qui
GALANT . 45-
vendit il y a quelques jours
la belle Favella , qu'Alexandro
adoroit , à un Juif
qui cherchoit par toute
l'Europe des beautez deftinées
aux plaiſirs du Grand
Seigneur , & qui n'a pas
plûtôt eu fait l'emplette de
celle-ci , qu'il a mis à la
voile pour Conftantinople.
Alexandro ne répondit
à ce diſcours que par un
cri effroyable. Le recit le
plus touchant d'un deſefpoir
affreux exprimeroit
mal l'excés de ſa douleur.
Cependant ſon ami dans
46 MERCURE
ce moment le reconnoît
aux tranſports de ſa rage ;
ils'efforce envain dele confoler
, l'eſperance d'une
prompte mort eſt ſeule capable
d'adoucir l'horreur
de ſon deſeſpoir : mais il y
aune eſpece de contradiction
éternelle dans le fort
des malheureux , & le trépas
ſemble même être d'intelligence
avec l'étoile qui
les perfecute , pour leur re
fuſer ſon cruel ſecours , lors
qu'ils n'aſpirent qu'au bonheur
de perdre la vie. Tous
les perils de la mer s'éloiGALANT.
47
gnent du navire qui le porte
, les vents & les flots lui
font favorables ; & aprés
une heureuſe & courte navigation,
la ville de Naples
le reçoit enfin dans ſon
portalog
Alexandro conjure fon
ami de ne pas l'abandonner
dans fon malheur. Fernand
lui promet non ſeulement
de ne le pas quitter : mais
il lui offre cout ſon credit
&tout fon bien pour courir
aprés ſa maîtreſſe , s'il en
eft temps encore. Quelle
flatcuſe propofition pour
48 MERCURE
1
un amant deſeſpere! Il n'enviſage
ni les ſoins , ni les
peines infinies où va l'expoſer
une entrepriſe dont
l'amour lui maſque les dangers
& les obſtacles. Ilembraſſe
ſon ami , il accepte
ſes offres , & le preſſe de
travailler avec tant de diligence
à l'execution de ce
genereux deſſein , qu'à pei
ne entré dans le port , il ne
fonge qu'à en fortir. Un
-vaiſſeaude Smyrne s'y trouve
heureuſement tout prêt
àretourner dans le Levant.
L'occaſion eſt belle ; ils
s'emGALANT.
49
s'embarquent , ils partent ,
& en dix jours ils arrivent à
Smyrne , d'où une tartane
les porte à Conſtantinople.
Alexandro met alors tout
en uſage pour apprendre
des nouvelles du navire où
étoit le Marchand Juif qui
lui a enlevé ſa maîtreſſe ; il
s'en informe enfin avec
tant de foin & d'adreſſe
qu'il trouve ſa maiſon. II
lui rend viſite , il lui dit
qu'il feroit bien aiſe de negocier
avec lui , qu'il a de
fort belles pierreries dont
il l'accommodera , s'il veut
Dec. 1714.
E
so MERCURE
les acheter. Il avoit en effet
toutes celles de Don Fernand,
qui étoit un des plus
riches Gentilshommes du
Royaume de Naples. Le
Juif lui donne jour pour
traiter avec lui : cependant
Alexandro l'engage,à force
de careſſes & d'amitié , à
lui donner des marques
d'une bienveillance ſinguliere.
Le jour qu'il devoit lui
montrer ſes diamans étant
vonu , le Napolitain ſe rend
àfama fon ; le Juif en voit
deux fi beaux , qu'il lui dic
GALANT. SI
,
qu'il le prie de trouver bon
que fa femme ,qui s'y connoît
mieux que lui , les examine.
Il l'appelle auffitôt ;
elle vient , elle admire en
même temps , mais differemment
, la beauté des
diamans , & celle du jeune
homme qui les veut vendre.
En voici un , dit elle ,
un moment aprés les avoir
bien confiderez , que la
Sultane Zara achetera vo
lontiers ; & celui- ci ſera un
preſent fort agreable aux
yeux de l'Odalique Andraïda
: pour les autres , je
Eij
52
MERCURE
tâcheray de les vendre dans
le Serail , où ils pourront
ſervir à parer cette jeune
fille que vous avez amenée
depuis peu , le jour qu'elle
aura le bonheur d'être prefentée
au Sultan. A ce mot
Alexandro fremit de douleur
& de crainte : cependant
il eut encore affez de
prefence d'eſprit pour cacher
le deſordre de fon
coeur. Seigneur , lui dit la
Juive , voulez- vousbien me
confier ces diamans pour
trois jours ? Mon mari va
vous donner pour votre ſů.
GALANT . 53
;
reté une reconnoiſſance de
leur poids & de leur qualité
: aprés que je les aurai
montrez aux Dames du
Serail à qui ils peuvent
convenir , nous les eſtimerons
, & fur le champ nous
vous en donnerons la valeur.
Alexandro , qui ſentit
que cette Juive lui pouvoit
être fort utile, accepta tout
ce qu'elle lui propoſa. Cependant
le Juif lui- même ,
preſque auffi charmé de ſa
douceur&de ſa bonne mine
que ſa femme l'étoit déja
, l'invita à dîner ; à quoy
E iij
54 MERCURE
il conſentit auec plaifir.
L'extreme confiance de
ces gens l'étonna , ou plûtôt
l'ébloüit à un tel point ,
qu'il ne deſeſpera pas de
pouvoir , à force d'induftrie
, arracher peut être un
jour du Serail ſa maîtreſſe ,
dont les charmes pouvoient
n'avoir pas encore eu le
malheur de s'y faire admirer.
Enfin il ſe conduifit
avec tant de ſageſſe & de
diſcretion , que le Juif &
ſa femme le prierent de les
voir le plus ſouvent qu'il
pourroit. Sur ces entrefai
GALANT
55
tes , Zacharie ( c'étoit le
nom de ce Juif) reçut de ſon
facteur de Cephalonie des
lettres , dans lesquelles il
lui mandoit qu'un navire
richement chargé , & dont
il étoit le principal armateur
, venoit d'arriver heureuſement
d'Egypte, & que
ſa prefence étoit neceſſaire
pour faire l'évaluation des
interêts , des Marchands avec
qui il étoit affocié ; qu'il
n'avoit pas de temps à perdre
, & qu'il lui convenoit ,
au reçû de ſes lettres , de
s'embarquer dans le pre
E iiij
56 MERCURE
mier bâtiment qui prendroit
la route de Cephalonie.
Zacharie , qui étoit depuis
long - temps dans l'ufage
de faire de parcilles
courſes , ſe diſpoſe ſur le
champ à partir. Il envoye
au port , où au lieu d'un bâtiment
, on en trouve vingt
prêts à mettre à la voile
pour les Ifles de l'Archipel ;
& la nuit même il s'embarque
avec deux eſclaves, qui
étoient les ſeuls hommes
qui le ſervoient dans ſa
maiſon.
GALANT. 57
Le lendemain Alexanà
dro , qui ne ſçavoit encore
rien de ce voyage , va chez
le Juif, où , à la place des
eſclaves qu'il y avoit vûs la
veille , il voit une grande
fille qui lui ouvre la porte ,
& qui le conduit dans l'appartement
de Joia , ( c'eſt
ainſi que s'appelloit l'épouſe
de Zacharie. ) Cette
femme , qui avoit environ
trente ans , avoit été parfaitement
belle , & l'étoit
bien encore affez pour tenter
tout autre hommequ'un
jeune Chrétien éperdû58
MERCUR E
ment amoureux d'une fille
de ſa Religion. L'étalage
où elle étoit lors qu'Alexandro
entra dans ſa chambre,
ne ſentoit point du tout la
Juive . Elle étoit aſſiſe ſur un
riche tapis de Perſe , les
jambes croiſées à la mode
des Orientaux ; elle avoit
le côté droit appuyé negligemment
ſur des carreaux
de velours cramoifi , fon
caffé devant elle , & tenoit
à ſa main le petit coffre où
étoient les diamans d'Alexandro.
Seigneur , lui ditelle
, un moment aprésque
GALANT. 59
la fille qui l'avoit introduit
ſe fut retirée , afſeyez- vous
fur cette eſtrade , & m'écoutez.
Je ſçai preſque de quoy
l'amour est capable dans
tous les coeurs : je vous dirai
même plus, je ſçai de quelle
maniere à peu prés toutes
les differentes nations de
l'Europe traitent l'amour.
Eſtant il y a dix ans à
Amſterdam , qui eſt le lieu
de ma naiſſance , j'y fus aimée
d'un Italien , d'un Alleman
, d'un Danois & d'un
François , tous Chrétiens ;
60 MERCURE
& par un excés de malheurs
, dont le détail eſt
inutile ici , j'y épouſai enfin
le Juif que vous avez vû.
Quoy qu'il en uſe fort bien
avec moy , je me ſuis repentie
, & me repentirai
de ce mariage tous les jours
de ma vie . L'avarice de mes
parens a formé les liens qui
m'accablent. Je ſuis Chrétienne
dans le fond du
coeur , & affez riche maintenant
des largeſſes des Dames
du Serail,pour pouvoir
vivre deſormais partout ailleursqu'ici
commodément,
GALANT . 61
&même avec éclat , s'il eſt
vrai que le faſte & le luxe
puiſſent contribuer à nous
rendre heureux. Enfin je
vous aime , & je vous croy,
fi non affez tendre , du
moins affez genereux pour
faire un bon uſage du ſecret
que je vais vous confier.
Il faut que vous ſoyez
mon liberateur , que vous
m'arrachiez de Conftantinople
, & que vous me faffiez
inceſſamment paſſer en
Italie avec vous. Vous nous
avez pluſieurs fois parlé de
vôtre ami Don Fernand , &
62 MERCURE
vous nous avez dit tant de
bien de lui , que je le croy
fort propre à nous ſeconder
comme il faut dans l'entrepriſe
que je medite. La fortune
m'a heureuſement défait
de Zacharie, que ſes affaires
retiendront au moins
deux moins dans l'Archipel
; je ſuis maîtreſſe de ſes
richeſſes & des miennes ; je
vous en donnerai plus qu'il
ne vous en faudra pour
acheter un navire équipé
des meilleurs matelots que
vous pourrez trouver : en
un mot vous prendrez ce
GALANT . 63
foin& toutes vos meſures
avec votre ami , pendant
queje me diſpoſerai de mon
côté à vous ſuivre lors qu'il
en ſera temps. Je voustromperois
, lui répondit Alexandro
, ſi j'acceptois avidement
l'offre que vous me
faites , & fi je ne payois pas
au moins d'un retour de
confiance,la confiance avec
t laquelle vous m'avez declaré
vos intentions. Je vais
vous dire un ſecret qui va
vous épouvanter , je vais
vous demander une grace
dont vous allez fremir , &
64 MERCURE
qu'il faut que j'obtienne de
vous , ou que je meure.
Zacharie vôtre époux
acheta il y a environ 3. mois
d'un Marchand de l'iſle S.
Pierre , voiſine de la Sardaigne
, une jeune fille du
Royaume de Naples , que
des Corfaires avoient enle.
vée quelque temps auparavant
, & que la fortune",
aprés bien des perils , avoit
enfin arrachée des mains
du Capitaine qui l'avoit
priſe , lors qu'en ſe ſauvant,
le bâtiment dans lequel elle .
éroit , fut contraint par le
mauGALANT.
mauvais temps de relâcherà
l'Iſle ſaint Pierre , où un
perfide Marchand l'invita
àaller ſe remettre dans ſa
maiſon des fatigues de la
mer : mais dés qu'elle y
fut entrée , il la conduifit
dans une chambre , où il
l'enferma , & la garda jufqu'au
jour qu'il la vendit à
vôtre époux. Cette fille eft
ma foeur, & cette ſoeur m'eſt
plus chere que tout ce que
j'ai de plus cher au monde.
Elle eſt à preſent malheureuſe
dans le Serail du Sulran
, où vous avez la liberté
Dec. 1714. F
66 MERCURE
d'entrer lors qu'on vous y
mande , & l'on vous ymande
tous les jours. Parlez lui
de moy , donnez - lui une
lettrede ma part, & ne vous
rebutez pas d'entendre toutes
les propoſitions que je
vous ferai pour me faciliter
les moyens de la voir ,
& de l'arracher de ce ſéjour
impenetrable. Grand
Dieu , lui dit Joia , que me
propoſez-vous ? Vous imaginez
- vous à quoy m'expoſeroit
une pareille tentative
? & ignorez- vous que
ſi l'on avoit jamais le moinGALANT.
67
dre ſoupçon que je pûffe
entrer dansune intelligence
ſi criminelle , qu'au même
inſtant je ſerois miſe en
pieces par les muets & les
noirs du Serail ? Pardon.
nez , genereuſe Joia , lui
dit Alexandro , pardonnez
l'extravagance de ces projets
à un malheureux , qui
n'a plus d'autre reſſource
que celle de mourir. Cependant
ma reconnoiſſance
n'auroit point de bornes ſi
vous me ſerviez , & mon
deſeſpoir va n'en plus avoir
fi vous ne me ſervez pas.
Fij
68 MERCURE
Au lieu de ſauver vôtre
*foeur , lui répondit Joia , ſi
je m'embarque dans un
deſſein ſi temeraire ma
complaiſance pour vous va
peut être la faire perir , &
nous perdre avec elle. Non,
Joia,lui dit il , je ne vous en
preſſe plus , ne vous expoſez
pas à de fi terribles dangers
: mais ſouffrez que je
vous quitte , & laiſſez moy
aller m'entretenir ailleurs
dans l'excés de mon affliction
, de l'horreur de mon
infortune. Attendez , malheureux
, attendez , lui ditGALANT.
69
elle , je ne ſçaurois me reſoudre
à vous abandonner
dans l'état où vous êtes , je
riſquerai quelque choſe
pour vous , je verrai vôtre
foeur, je lui parlerai de vous,
je lui donnerai même le
billet que vous lui voulez
écrire : mais aprés cela ne
me demandez rien davantage.
Alexandro ſe jetta
auffitôt à ſes genoux , les
embraſſa,& arroſa ſes mains
de ſes larmes. Mais eft- on ,
reprit- elle en le regardant
tendrement , fi tendre &
ſi entreprenant pour une
70
MERCURE
foeur ? Oui , Joia , lui dit- il ,
je ferois encore plus pour
elle ſi je le pouvois , & il
ne tiendra qu'à vous , aprés
avoir tenté tout pour moy,
d'eſſayer juſqu'où peut aller
ma reconnoiſſance , &
de voir en même temps
juſqu'où va mon amour
pour vous , & ma tendreſſe
pour elle. A l'inſtant Joia ,
qui ne comprenoit pas le
ſens équivoque de ces paroles
, le mena dans le cabinet
de ſon mari , où il écri
vit ces mots à la belle &
malheureuſe Favella.
GALANT.
71
La tendre genereuse
Joia , ma chere foeur , ſenſible
aux maux dont lefort maccable
, m'a promis enfin de vous
rendre ce billet , malgré cette
foule épouvantable d'horribles
efpions qui vous environnent.
Reconnoiffez à ces traits de ma
main tout le coeur d'un frere
deſeſperéde l'état où vous êtes,
répondez -y si vous pou
vez.
Je n'aurois pas tenté de
vous écrire, fi en arrivant à
Conſtantinople avec Don Fernand
, de qui j'ai appris ce
dernier trait de vos malheurs,
72 MERCURE
je n'avois pas fenti quelques
rayons d'efperance dans lee fond
de mon coeur ; &fi la fidelle
Foia veut mefeconder,je mourrai
bientôt , ou vous reversez
encore vôtrefrere Alexandro.
Le lendemain , aprés la
ſeconde priere , un baltagi
fut ordonner à Joia , de la
part des Sultanes , de ſe
rendre à l'inſtant au Serail ,
où elle fut auffitôt avec les
diamans & la lettre d'Alexandro.
Dés qu'elle fut au milieu
de ces belles & malheu ..
reuſes
GALANT. 73
:
reuſes eſclaves que leur
beauté condamne à une
éternelle captivité,elle ſongea
à les amuſer de la vûë
de ſes pierreries , pendant
qu'elle s'occupoit à détacher
de la foule la triſte
Favella , qui comprit enfin
dans ſes yeux qu'elle avoit
quelque choſe à lui dire .
Ne me montrez - vous
rien à mon tour , lui ditelle
, & n'avez - vous point
debijoux pour moy comme
vous en avez pour ces belles
Odaliques ? J'en ai un
que je vous deſtine , lui ré-
Dec. 1714. G
74
MERCURE'
pondit la Juive ; & en s'approchant
de ſon oreille : II
y va, continua - t - elle , de
vôtre vie , de celle de vôtre
frere &de la mienne , à le
recevoir d'un air ſi tranquile
, que vôtre ſurpriſe
ne trahiſſe pas mon fecret.
Je ſuis , lui dit Favella , en
s'éloignant avec elle desautres
Dames , tellement accoûtumée
aux plus cruels
malheurs , que je croy que
le plus grand& le plus inopiné
changement dans ma
fortune cauſeroit peu de
ſurpriſe à mes ſens. Rece
)
75
GALANT.
vez donc , lui dit Joia , ſans
émotion ce billet de vôtre
frere , lifez-le en ſecret , &
fur tout que perſonne ici ne
puiſſe jamais ſoupçonner
que vous en ayez reçû.
Un moment aprés , Favella
fortit de la ſalle où
étoient toutes ces femmes ;
elle paſſa dans une chambre,
où elle lut fon billet
ſans témoins ; & pour y
faire réponſe , elle ſe ſervit
d'un crayon qu'Alexandro
y avoit enfermé , & dont
elle écrivit ces mots fur le
dos du même billet.
11
Gij
76
MERCURE
Entreprenez tout pour moy,
mon cher frere ; cependantménagez
votre vie , aimez-moy
toûjours , & ne me confultez
fur rien.
Elle rentra auſſitôt dans
le même endroit où elle
avoit laiſſe Joia , à qui elle
rendit ſecretement le billet
qu'elle venoit de recevoir
d'elle. Un moment aprés
Joia fortit du Serail , & retourna
dans ſa maiſon , où
l'impatient Alexandro ne
manqua pas de ſe rendre
dés que la nuit fut venue.
GALANT. 77
Il lui fut preſenté par la même
fille qui l'avoit introduit
la veille ; & dés qu'il ſe vit
feul avec elle : Qu'avezvous
fait pour moy , lui ditil
? avez-vous vû cette foeur
infortunée qui m'eſt ſi chere
, lui avez- vous parlé ,
lui avez vous enfin donné
ma lettre ? Oui , lui répondit-
elle avec tendreſſe , je
l'ai vûë , je lui ai parlé , elle
a reçû vôtre billet , en voi .
ci la réponſe. Alexandro
la lut avec mille tranſports,
& aprés avoir admiré en
lui-même la prefence d'ef
Giij
78 MERCURE
prit de ſa fidelle &malheureuſe
maîtreſſe ; me laiſſerez-
vous en ſi beau chemin
, genereuſe Joia , lui
dit- il?n'entreprendrez- vous
rien davantage pour moy ?
Exigez de ma reconnoifſance
tout ce que j'exige
de vôtre amour , rendons
nos interêts égaux , & vous
me ſervirez juſqu'à la fin.
Que voulez -vous , cruel ,
encore une fois , que voulez-
vous , lui dit- elle ? Demain
à la même heure qu'il
eſt à preſent vous le ſcaurez
, lui répondit Alexan
GALANT.
79
dro ,& je ſuis fûr qu'en me
voyant vous approuverez
les moyens dont je pretens
me ſervir pour vous per
fuader.
Le reſte de leur converſation
roula juſqu'au moment
qu'il fallut ſe ſeparer,
ſur les projets de leur fui.
te,& fur les fermens qu'ils
ſe firent de s'aimer toûjours.
Dés qu'Alexandro fut
retourné chez lui , il conta
à Don Fernand tout ce qui
venoit de lui arriver. Il lui
demanda enſuite ſi l'habit
G iiij
to MERCURE
de femme Juive qu'il l'avoit
prié d'acheter étoit
fait. Il eſt achevé , lui répondit
Fernand , & vous
pouvez même l'eſſayer :
mais ſi vous m'en croyez ,
vous renoncerez à ce defſein
, & vous ne preſſerez
pas davantage Joia de s'expoſer
avec vous au plus afffrreeuuxxppeerriill
dduumonde. Cher
ami , lui dit- il , en eſſayant
ce fatal habit , j'en enviſage
toute l'horreur : mais
mon deſeſpoirn'écoute plus
les conſeils de la raiſon : il
faut en un mot que je pe
GALANT. 1
81
riffe , ou que je voye le
malheureux objet de mon
amour. Vous ne ſortirez
pas , reprit Fernand , du Serail
du Grand Seigneur ,
comme vous avez fait de
celui deMustapha;& fi vous
aviez vû un ſpectacle horriblement
comique qu'on
repreſenta il y a quelque
tems dás une des plus grandes
villes du monde , &qui
a pour titre , les Captifs ,
mal imité des Captifs de
Plaute , quelque audacieux
que vous ſoyez , vous fremiriez
au recit des ſuppli82
MERCURE
ces dont on punit ici les
raviffeurs. Fernand en faiſoit
l'étalage à ſon ami ,
pour l'obliger à changer
de reſolution ; ſon courage
même ſurpris de cet affreux
détail , commençoit
às'en ébranler, lorſque tout
àcoup on entendit des cris
&des hurlemens épouvantables.
Toute la ville de
Conſtantinople parut au
milieu de la nuit remplie
d'habitans de tout ſexe &
de tout âge, que la crainte
de la mort & la perte de
leurs biens obligeoient à
GALANT. 83
chercher partout un ſecours
que perſonnenepouvoit
leur donner.
,
Le feu avoit pris malheureuſement
, il y avoit
prés de deux heures , au
Serail d'un Bacha , & de
tous les côtez le vent en
avoit répandu les flames
avec tant d'impetuofité
que plus de mille maiſons
en étoient déja brûlées. Le
defordre enfin commençoit
à devenir ſi general ,
qu'Alexandro pria fon ami
de l'accompagner en habit
d'Armenien , pendant qu'il
1
34 MERCURE
étoit déguisé en Juive , jufqu'à
la maiſon de Joia , qui
n'étoit pas loin de la ſienne...
Fernand y confentit , & fe
rendit avec lui chez la
Juive , qu'ils trouverent
plus inquiete du ſort de fon
amant , que du malheur de
la ville. Enfin elle l'avoit
déja demandé à toutes ſes
femmes , & parlé à lui même
ſans le reconnoître, lors
qu'aprés lui avoir obligeam
ment reproché queles traits
de ſon viſage s'effaçoient
aifément de ſon coeur , il
lui dit que le feu étoit au
GALANT.
85
Serail du Sultan ; qu'il la
conjuroit de profiter du defordre
pour s'y rendre avec
elle ; qu'il ne faloit pas douter
que toutes les portes
n'en fuſſent ouvertes dans
un ſi grand peril ; que d'ailleurs
elles ne ſeroient peutêtre
pas fermées pour elle ;
&qu'en un mot ils y pourroient
entrer enſemble.
Joia , qui étoit , comme on
peut ailément le voir , prefque
auſſi entreprenante que
lui , le trouva ſi beau ſous
cet habillement de femme ,
& ſi bien déguisé , qu'elle
86 MERCURE
n'eut pas la force de lui rien
rufuſer. Elle ſortit enfinde
ſa maiſon , où elle laiſſa
Don Fernand. Elle prit Alexandro
par la main , & fans
faire aucune mauvaiſe rencontre
elle arriva avec lui
au Serail du Grand Seigneur
, dont ils trouverent
en effet preſque toutes les
portes ouvertes , parce que
le defordre y étoit encore
plus grand que dans aucun
quartier de la ville.
Ils y entrerent à travers
une foule incroyable d'eu-`
nuques, de noirs, de muets,
GALANT.
87
& de femmes effrayées ,
qu'ils trouverent diſperſez
de tous les côtez , & pêlemêle
avec des Prêtres de la
Loy , des Cadis & des Janiſſaires
, qui cherchoient
le Sultan pour le ſauver , &
l'étendart de Mahomet
pour le dérober à la fureur
des flâmes.
د
Au milieu de ce tumulte
inconcevable ils découvri
rent enfin l'indifferente Favella,
qui regardoit d'un oeil
inſenſible tomber les vaſtes
édifices & les tours de cel
Palais embraſé.
88 MERCURE
Que je fuis heureux de
vous retrouver , ma chere
foeur , lui dit Alexandro ,
en la prenant par la main !
Sauvez - vous avec nous ,
hâtez - vous. Infolente , lui
dit à l'inſtant un noir qu'il
n'avoit pas apperçû , quel
interêt prends - tu à cette
Odalique ? Sçais - tu qu'elle
eſt confiée à mes ſoins , &
qu'elle eft chere au Grand
Seigneur ? Tiens , miferable
, lui dit Alexandro , en
lui plongeantdans la gorge
un poignard qu'il avoit cache
ſous ſa robe ; tiens,garde
GALANT. 89
de maintenant , ſi tu peux ,
cette fille ſi chere aux plaifirs
de ton maître.
Deux autres noirs armez
accoururent par hazard au
lieu où ſe paſſoit cette fanglante
ſcene , & s'attacherent
au malheureux Alexandro
, pendant que d'un
côté on emmena Favella ,
&que de l'autre la Juive
s'éclypſa. Neanmoins fon
courage ne l'abandonna
point dans cette extremité ,
où ils ſe trouverent heureuſement
pour lui ſi voiſins
des flames , qu'ils le quit
Dec. 1714. H
-
१० MERCURE
terent pour ſonger plus
promptement à leur falut ,
& lui faciliterent par leur
fuite le moyen de ſortir du
Serail comme il y étoit entré.
Il retourna chez la Juive,
qu'il trouva fondant en
larmesdans les bras deDon
Fernand. Vous pleurez ſans
doute , leur dit- il , la perte
d'un miferable , trop malheureux
pour pouvoir trouver
la mort ? J'ai manqué
d'arracher du Serail l'infortunée
Favella 1.Je ne la reverrai
de ma vie ! Eſt- il un
fort plus funeſte que le
GALANT.
91
mien ? Vous avez tant de
ſujets de douleur , lui dit
Joia , que je ne vous propoſe
point de fonger à vous en
conſoler , mais ſeulement
de vous hâter de fuir pour
jamais de ces lieux , où il ne
vous reſte plus aucun efpoir.
Hé bien , dit- il , fortons-
en donc , je trouverai
peut- être dans les abîmes
de la mer la fin de mes
malheurs.
Fernand ſe chargea alors
du ſoin d'acheter un navire
Venitien qui étoit au
port , & que la diligence
Hij
92
MERCURE
mit en moins de huit jours
prêt à mettre à la voile.
Il s'embarqua enfin , avec
Joia & ſon ami , dans le
deſſein de profiter du premier
beau temps pour partir.
Ils commençoient à louvoyer
, pour fortir à la faveur
d'un petit vent de terre,
du canal de la mer noire,
lorſque quelques matelots
apperçurent à la pointe du
jour , autour du vaiſſeau
une eſpece de ſac de cuir ,
que l'eau portoit doucement
à la traîne du navire.
,
GALANT. 93
Ils deſcendirent auſſitôt
dans la chaloupe , qu'ils
n'avoient pas encore miſe
à bord , & ils ramerent vers
le ſac , qu'ils pêcherent ,
& qu'ils ouvrirent ſur le
champ. Mais rien ne fut
égal à leur étonnement ,
lors qu'au lieu de ce qu'ils
avoient eſperé d'y trouver ,
ils en tirerent une femme
mourante. Ils la porterent
auſſitôt dans le vaiſſeau
où,je laiſſe à penſer comme
elle fut reçûë.
،
Don Fernand , à qui on
la preſenta , & qui la re
94
MERCURE
connut d'abord pour la
belle Favella qu'il avoit vûë
en Alger , & fortir enſuite
de l'Ifle ſaint Pierre pour
s'embarquer dans le navire
du Juif qui l'avoit menée
Conſtantinople , lui fit
donner tous les ſecours
dont elle put avoir beſoin ;
& à l'inſtant il paſſa dans
la chambre de l'inconſolable
Alexandro , à qui il fit
ſentir autant qu'il put cet
excésdeſon bonheur. Alexandro
courut en même
temps vers le litde Fernand,
fur lequel repoſoit alors ce
GALANT.
95
cher objet de toure ſa tendreſſe
, & que la genereuſe
Joia s'empreſſoit à ſervir de
tout fon pouvoir.
L'hiſtorien le plus habile
exprimeroit mal des ſituations
ſi touchantes , & l'art
le plus delicat n'a que de
foibles pinceaux pour étaler
tous les mouvemens d'un
tableau auſſi rempli que celui-
ci de felicité , d'amour ,
d'eſperance&de joye.Ainfi
je prie le lecteur deme difpenfer
moy-même du froid
détail de mes expreſſions ,
pour le mener plutôt au
-
96 MERCURE
reſte des évenemens de
cette hiſtoire .
La fortune commence à
د
les ſe declarer pour eux
vents leur deviennent favorables
, & pendant qu'ils
naviguent à pleines voiles ,
Favella leur raconte la caumalheur
, ſe de ce dernier malheur
dont l'évenement heureux
la flate d'un bonheur in
fini .
1. Il vous ſouvient , dit-elle
à Alexandro des fatales
paroles que vous me dites
la premiere nuit de cette
incendie , qui a duré trois
jours
GALANT.
97
jours entiers , & pendant
leſquels onze mille maitons
ont été brûlées à Conſtantinople.
J'étois alors environnée
d'eſclaves que vous
ne voyiez point , & qui ne
me quittoient pas , parce
que cette même nuit on
m'avoit deſtinée à l'honneur
de partager la couche
du Grand Seigneur. Deux
eſclavesde cette troupe infâme
avoient entendu vos
paroles , & avoient vû le
noir égorgé à vos pieds.
Dans le même temps le
reſte de ces miferables
Dec. 1714. I
)
98 MERCURE
m'entraîna , & me mena
devant le Kiflar Aga , qui
eſt le chef des cunuques ,
à qui ils dirent tous d'une
voix , qu'un jeune homme
habillé en femme étoit entré
dans le Serail , dans le
defſſein de m'en arracher;
qu'il avoit tué un de leurs
camarades , parce qu'il a
voi compris , comme deux
autres qu'ils lui montrerent,
le fens desparoles que vous
m'aviez dites. Le KiflarAga
me fit auffitôt enfermer
dans une chambre noire ,
où toutes les femmes &
JE
DRL
LYON
BIBLIA
*
TREQUE
티
DE
L
GALANT.
LYON
99
*
tous les eſclaves du Serail
me traitoient chaque jour
de chienne , d'infidelle , &
m'acabloient d'injures.Une
ſeule Italienne , dont je déplore
le malheur , venoit de
temps en temps me confoler
, & c'eſt par elle que j'ai
ſçû que vous vous étiez lauvé,&
le nombre des mai-
VILLE
ſonsqui ont étébrûlées pendantcet
embraſement. Cette
nuit , deux heures avant
jour , on m'a tirée de ma
priſon , on m'a fait fortir
du Serail par une porte qui
donne ſur la mer , on m'a
le
I ij
100 MERCURE
miſe dans un petit efquif,
avec quatre hommes , qui
ont ramé environ pendant
une heure fur le canal de
la mer noire , & qui aprés
m'avoir bien enfermée
dans le ſac où vos matelots
m'ont trouvée , m'ont enfin
abandonnée à la merci des
Nous avons eſſuyé tant
de malheurs , belle Favella,
lui dit Alexandro , que la
fortune va peut- être ſe laffer
de nous perfecuter. Qu'-
ellenous ramene ſeulement
àbon port dans nôtre paGALANT.
101
trie , & fi vous m'aimez
toûjours , vôtre main ſuffira
alors pour effacer juſqu'au
ſouvenir des maux qu'elle
nous a faits,
Cependant le vent favo
rable rend l'art des pilotes
inutile ,&en moins de huit
jours ils arrivent à Naples ,
où ils deſcendent dans la
maiſon de Don Fernand ,
qui reconnoît tant de vertus
dans la tendre Joia,
qu'il la fait conſentir à l'é
pouſer , à la place d'Alexandro
, qu'un amour parfait
attache depuis long- temps
l
I iij
IOL MERCURE
aux charmes de Favella.
Pendant que tout ſe difpoſe
pour la ceremonie de
ces deux hymens , la veuve
de Muſtapha , à qui la renommée
a appris l'arrivée
deces amans à Naples,leurs
noms & leurs avantures , ſe
fait porter en chaiſe chez
Don Fernand , à qui elle
fait , aufli bien qu'à Alexandro
, à Favella , & à Joia
même qu'elle ne connoît
pas encore , toutes les careſſes
dont elle peut s'avifer
; & aprés s'être confufé.
ment queſtionnez les uns
GALANT..
103
& les autres ſur tout ce qui
leur étoit arrivé depuis leur
ſeparation dans l'Iſle ſaint
Pierre , Sbayna leur tint le
diſcours que voici.
Le Marchand qui nous
avoit fait fur le port l'accüeil
obligeant , dont je
croy que nous nous fouviendrons
le reſte de nôtre
vie , me dit un jour , aprés
nous avoir enfermez dans
des chambres differentes ,
qu'il vouloit me diftinguer
du reſte des malheureux
qui étoient dans ſa maiſon ;
qu'il metrouvoit aſſez belle
I iiij
104 MERCURE
pour m'aimer , & Favella
trop belle pour ne pas meriter
d'être preſentée au
Grand Seigneur ; que dés
qu'il l'auroit fait partirpour
Conſtantinople , il relâcheroit
Alexandro , aprés lui
avoir ôté ce qu'il avoit des
pierreries de Muſtapha,que
je lui avois données. J'eus
beau le traiter de perfide ,
de traître & de ſcelerat , il
ſe moqua de mes injures ,
& ne ceſſa de m'en faire ,
juſqu'à ce qu'environ un
mois aprés qu'il eut renvoyé
Alexandro , un jeune
GALANT .
105
Italien , qu'il avoit quelque
temps auparavant traité à
peu prés comme nous , vint
avec un petit navire , fur
lequel il avoit foixante
hommes armez , faire une
deſcente dans l'Iſſe , ſuivi
de preſque tout fon monde.
Il entra auſſitôt dans la
maiſon de nôtre execrable
Marchand , qu'il maſſacra
avec une demi - douzaine
de ſatellites qui étoient les
• complices de tous les crimes.
Il pilla ſes pierreries ,
ſon or & fon argent, il briſa
mes fers , il mit en liberté
106 MERCURE
une vingtaine de malheureux
& de malheureuſes
qui gemiſſoient dans la mai
fon de ce fcelerat. Enfin
il nous fit prendre le chemin
de ſon navire , où nous
nous embarquâmes tous
avec lui ; & aprés avoir ainſi
pleinement ſatisfait ſa vangeance
, il nous amena ici ,
où , grace à mon étoile , je
ſuis à la veille d'épouſer
mon ſecond liberateur.Que
cet aveu ne vous étonne
pas , Seigneur Alexandro ;
l'amour avoit reglé l'ordre
de nos deſtins avant que
GALANT. 107
nous nous viſſions . Le votre
devoit vous unir pour
toûjours à celui de vôtre
chere Favella. Joia devoit
renoncer au Judaïsme en
faveur du genereux Don
Fernand : &je devois enfin ,
aprés bien des malheurs
devenir l'épouſe de celui
qui m'a le dernier donné
un nom fi doux .
Ils convinrent alors entr'eux
de celebrer en un
même jour la ceremonie de
ces trois mariages , qui furent
accomplis , peu de
temps aprés , à la vûë de
108 MERCURE
toute la ville de Naples ,
où , comblez de tous biens,
ils vivent maintenant dans
une union parfaite.
paſſe , Meſſieurs , une deſcription
nouvelle du Serrail
du Grand Seigneur. Un
Ambaſſadeur de France à
la Porte , qui ſçait de ces
lieux, où ila demeuré longGALANT.
IS
temps , tout ce qu'on en
peutapprendre , l'a trouvée
fi exacte & fi bien circonſtanciée
, qu'il m'a avoüé
qu'il étoit étonné qu'on eût
pû arracher des choſes ſi
rares du fond de cet impenetrable
Palais : mais il le
fut encore davantage au
recit de l'hiſtoire nouvelle
que je vais vous raconter.
*******美美
HISTOIRE.
ANna Favella & Julio
1
16 MERCURE
Alexandro , des meilleures
familles de Tarente , ville
capitale de la Principauté
d'Otrantedans le Royaume
de Naples , furent enlevez
par un Corſaire d'Alger ,
deux jours avant celui que
leurs parens avoient choiſi
pour les unir ſous les loix
de l'hymen . Favella étoit la
plus belle fille de ceRoyaume
, & la beauté d'Alexandro
n'avoit de comparable
à elle-même que l'éclat des
charmes de ſa maîtreſſe.
* Ces malheureux amans a
voient environ trente ans
GALANT. 17
à eux deux , lorſque ſix
Turcs determinez , dont le
navire étoit caché derriere
leCap ſainte Marie, mirent
pied à terre , ſe jetterent
dans un bois fort épais qui
étoit à cent pas du rivage ,
s'y enfoncerent temerairement
, & trouverent enfin
preſque à la porte du Palais
de Favella , cette miferable
fille aſſiſe ſur le bord d'un
ruiffeau,&fe felicitant avec
ſon amant de l'eſperance
de leur hymen prochain.
Une vieille matrone étoit
prés d'eux, lorſque ces traî-
Dec. 1714. B
18 MERCURE
tres les ſurprirent , les ſaifirent
, les lierent , & les
entraînerent dans leur chaloupe
, aprés avoir étranglé
la vieille , dont les cris pouvoient
attirer du monde à
leur fecours.
Jamais Corſaire avide de
butin ne ſe flata mieux de
l'eſpoir d'une fortune éclatante
,que le cruel Muſtapha
, à la vue des deux efclavesqueſesgensvenoient
d'amener à fon bord. Il fit
auffitôt appareiller,mit toutes
ſes voiles dehors , &cingla
vers l'Afrique. Un faGALANT.
19
:
:
vorable ventde Nordnordeſt
le rendit en deux jours
à Alger , où d'abord il mit
Favella entre les mains de
ſa femme , & Alexandro
entre les eſclaves dont il
eſperoit de groſſes rançons.
La beauté ſoûmet à fon
empire les plus fiers courages
,& le coeur le plusbarbare
n'eſt pas à l'épreuve
des traits de deux beaux
yeux. Mustapha ſoûpire
pour ſa nouvelle eſclave ,
pendant que ſon épouſe
brûle déja pour le jeune
Napolitain , qu'elle a mal
Bij
20 MERCURE
heureuſement vû à travers
une jalouſie de ſon Serrail,
Les larmes de Favella ,
la tendreſſe parfaite qu'elle
conſerve à ſon amant , &
l'horreur qu'elle a pour ſon
tyran, n'empêcheroient pas
qu'elle ne fût bientôt la victime
d'une paſſion qui la
deſeſpere,ſi l'amour n'alloit
pas employer juſqu'aux
voyes les plus cruelles pour
la dérober aux coups qui
la menacent. Mustapha ne
la quitte plus, le barbare ne
peut vivre unmoment ſans
la voir.
GALANT. 21
(.
Sbayna ſa femme brûle
d'une égale ardeur pour
Alexandro , qu'elle a déja
trouvé le fecret d'inſtruire
des deſſeins qu'elle a ſur lui .
Alexandro , qui de de fon
côté a reſolu de tout riſquer
pour briſer les fers de ſa
maîtreſſe , les fiens & ceux
de ſes camarades , avec qui
il a tramé ſecretement une
conſpiration, dont le ſuccés
doit les affranchir des horreurs
de leur fervitude ,
promet à Sbayna de conſentir
à tout ce qu'il lui
plaira , pourveu qu'elle l'in
22 MERCURE
*
troduiſe de nuit dans ſa
chambre. Cette femme n'écoute
plus que ſa paffion
pour lui donner , & lui tenir
le lendemain, à latroiſieme
heure de la nuit , la parole
qu'il a la veille exigée d'elle.
Alexandro ſe rend à ſon
appartement , & lui dit ,
aprés les premieres civilitez
: Je ne peux enfin vous
aimer , ni vous donner des
marques de mon amour ,
belle Sbayna , à moins que
vous ne m'épouſiez : mais
vous ne pouvez m'épouſer
tant que vous ferez la fem
GALANT.
23
me d'un Turc. Ah cruel !
lui répondit- elle , quel reproche
me faites vous ?At
- il tenu à moy de ne pas
devenir la femme de Muſ
tapha , & fuis je la maîtreſſe
de ne la plus être ? Ravie à
ma famille malheureuſe
dés mon enfance, arrachée
depuis douze ans des côtes
de la Pouille , où je reçus
le jour , aprés avoir été efclave
dans ce Serrail jufqu'au
moment où le barbare
maître de ces lieux me
menaça de me donner la
mort ſi je lui refuſois ma
24
MERCURE
efmain,
croyez- vous que mon
coeur ait jamais confenti au
ſacrifice de ma timidité ?
Non, charmanteSbayna,lui
dit Alexandro, non je ne le
croy pas : mais puiſque vous
me preferez aux autres
claves qui font ici ; puiſque
vous vous ſentez aſſez de
courage pour m'entretenir
hardimēt dans vôtre cham
bre , ſoyez genereuſe jufqu'au
bout , ne perdez pas
un moment de temps , &
facrifiez tout à l'heure ce
barbare époux à l'amour
que vous avez pour moy.
Je
GALANT!
25
Je ſçai que votre main
trembleroit à executer une
ſi grande action , qu'elle
n'auroit pas affez de force
pour lui porter des coups
mortels : mais j'exige de
vous ſeulementqu'elle conduife
la mienne. Montrezmoy
la chambre où il eſt
maintenant , & je vais à
l'inſtant m'immoler la victime
que mon amour vous
demande. A quoy , grand
Dieu, lui dit la tremblante
Sbayna , qui ſe vit embarquée
plus loin qu'elle n'as
voit compté de l'être ; à
Dec. 1714. C
16 MERCURE
quoy , malheureux , allons.
nous nous expofer fije
conſens à ce que vous exi
gez demoy ? Mustapha eft
peut-être àpreſent dans le
leinde fa nouvelle eſolave,
ou peut- être redouble til
ſes efforts pour fléchir fo
rigueur. Dans quel abîma
effroyable de maux allons
nous , dis je , nous precipi
ter, ſi je ſuis vos temeraires
deffeins ?& qu'allons nous
devenir , fi je ne les ſuis
pas?Ne craignez rien,reprit
Alexandro aveo impetuofite
; tous les eſclaves de
GALANT.
47
S
e
mon quartier n'attendent
que mon fignal pour nous
ſervir au gré de nos interêts
communs. Un renegat fidele
, s'il en eſt , doit me
tenir à toute heure de nuit ,
pendant trois jours , une
barque prête à partir. La
mer vient battre les murs
dece jardin , & le trajet eft
fort court d'ici juſqu'aux
lieux qui doivent nous fervir
d'aziles. Venez donc ,
lui dit- elle enfin , venez ,
fuivez-moy ; & puis qu'il
faut qu'il meure , ou que
nous periflions, je vais vous
Cij
28 MERCURE
montrer juſqu'à la place où
vôtre main doit porter vos
coups.
Ils traverſent auffitôt
courageuſement , & fans
bruit , pluſieurs petits co
lydors , au bout deſquels ils
entrent dans une chambre,
où , à la faveur de la clarté
de la Lune, ils trouvent un
homme & une femme na
geant dans le fang , & rendant
les derniers ſoupirs.
Le deſeſperé Alexandro &
l'effrayée Sbayna regardent
ces deux victimes d'un oeil
bien different. Le NapoliGALANT.
29
tain plonge un poignard
dans le corps du malheureux
Mustapha,pour mieux
s'aſſurer de ſa mort , & fe
jette ſur le ſein de ſon infortunée
maîtreffe , qu'il
ſent heureuſement reſpirer
encore. Il embraſſe en même
temps les genoux de
Sbayna , & la conjure de
lui donner des remedes , fi
elle en a , pour rendre , s'il
eſt poſſible , la vie à cette
miferable eſclave. Sbayna
✔entre dans un petit cabinet
où ſont les eaux & les baumes
que fon mari avoit
Ciij
30
MERCURE
A
coûtume de porter à la mer.
Elle choifit une liqueur
d'une verru fouveraine , &
en fait avaler quelques
gouttes à la mourante Favella
, qui ouvre enfin les
yeux en foupirant.Que voyje
, lui dit-elle un moment
aprés ? quel Ange vous envoyeàmon
fecours , genereufe
Sbayna ! Mais la mort
ne m'a-t-elle pas vangédes
fureurs de vôtre indigne
époux? Ciel ! ajoûta-t- elle ,
en ſe récriant, quel mortel
s'offre à mes regards ? Eftce
vous , Alexandro , que
GALANT
31
je voy ? eft. ce vous , mon
cher Alexandro ? Oui, belle
&malheureuſe Favella , lui
dit il en fondantenlarmes,
c'eſt moyque vous voyez
le fer à la main , & prêt à
vous arracher de ces lieux.
Mais eſſayez devous lever,
ſi vous pouvez. A quel endroit
êtes vous blefſée vous
voila pleine de lang; eft- ce
du vôtre? eſt.ce de celui de
nôtre ennemi ? Je ne croy
pas,reprit- elle , que mes
habits foient teintsdu mien;
& fi vous ne m'aviez heureuſement
ſecouruë , je
C iiij
32
MERCURE
C
र
penſe que je n'allois mourir
, que parce que mon
courage avoit épuiſé mes
forces en défendant ma
vertu . Aprés avoir longtemps
combattu contre le
traître Muſtapha , reſoluë
de perin avec mon inno-
-cence , j'ai de deux coups
mortels percé ſon lâche
*coeur , & enfin je ſuis tombée
dans ſon ſang , accablée
ſous le poids de ma
vengeance.
Mais quel ſpectacle cruel
pour la jalouſe Sbayna , de
voir ainſi raſſemblez dans
1
GALANT.
33
la chambre de ſon époux
égorge , deux amans dont
la tendre reconnoiſſance
Imet un obſtacle éternel à
ſes deſſeins ! Elle n'a pas
neanmoins d'autre parti à
prendre , que celui de ſe
faifir de l'or &des pierreries
de Muſtapha & des ſiennes,
& de les ſuivre. Ces précautions
priſes , Alexandro
court délivrer les eſclaves
qui devoient ſe ſauver avec
lui , & dans la compagnie
de tous ceux qui lui étoient
redevables de leur falut
4
,
il s'embarque dans le bâti34
MERCURE
ment du renegat dont j'ai
parlé.
L'Italie eſt l'objet de leur
voyage & de leurs voeux ,
ils font des efforts incroya .
bles pour gagner ſeulement
la Sardaigne : mais la mer
& les vents qui leur font
contraires les obligent à
doubler leCap de Sulfence,
&les jettent enfin malgré
eux fur l'Ile de S Pierte.
Les habitans de cette petite
Ifle font pour eux plus
inhumains que les Turcs.
Dés que nos voyageurs
y curent débarqué , plu-
1
GALANT.
35
S
S
ſieurs de ces Infulaires s'af
ſemblerent autour d'eux ,
dans le deſſein de leur dérober
leurs meilleurs effets,
& de les obliger enſuite à
aller chercher ailleurs l'azilé
qu'ils vouloient leur
refufer chez eux : mais un
vieux Marchand , qui avoit
beaucoup de credit dans
cette Ille , feignit de s'oppoſer
à l'execution de ce
deſſein , pour les tromper
d'une maniere bien plus
cruelle. Il n'eut pas plutôt
vû les deux Italiennes &
Alexandro , qu'il ne fongea
36 MERCURE
qu'au moyen de s'emparer
de leurs perfonnes & d
leur tréfor. Il fut au devant
d'eux , il leur offrit obli-;
geamment ſa maiſon , &
fes eſclaves pour les ſervir ,
& leur promit de leur faire
équiper un bâtiment pour
les renvoyer inceſſamment
dans leur patrie. Ces offres
furent accompagnées d'un
air de bonne foy & de
compaffion dont ils furent
la dupe. Le traître avoit
juré leur perte , & voici
comme il executa le projet
de la perfidie.
GALANT.
3:7
Il meua ces malheureux
chez lui , où ils ne furent
pas plûtôt entrez , que qua
tre ſcelerats , qui fervoient
tous les jours à ſes noirs
deſſeins , les mirent chacun
dans des petites chambres
, d'où ils ne purent plus,
ni ſe voir , ni s'entendre.
Aprés les avoir retenus l'efpace
de trois mois dans
cette captivité , il ſe determina
à aller rendre une
viſite au deſeſperé Alexandro
, qui lui dit d'abord
i
toutes les injures que la
t
rage& le deſeſpoir lui mi38
MERCURE
rent à la bouche : mais le
Marchand l'interrompant ,
lui dit qu'il avoit tort de ſe
plaindre ; qu'il ne ſçavoit
pas apparemment l'uſage
du pays où il étoit ; qu'il
n'abordoit jamais d'étran
gers dans cette Ille , qu'on
ne les gardât au moins fix
mois , & qu'on ne ſçût parfaitement
qui ils étoient ;
que d'ailleurs il y étoit arrivé
dans un bâtiment de
Barbarie , commandé par
un renegat ; qu'un de ces
hommes ſans foy avoit cffayé
il y avoit quelques an
GALANT.
39
nées de livrer l'ifle aux
Turcs ; &que depuis qu'on
avoit découvert cette horrible
conſpiration, on avoit
obſervé de faire à tous les
étrangers que leur malheur
yjjeetttrooiitt,uunnttrraaiittementbien
plus rude encore que celui
qu'il avoit reçû de lui ; que
cependant , s'il vouloit lui
donner mille ducats d'or
eneſpeces , ou la valeur de
cette fomme en pierreries ,
non ſeulement il abrege.
roit le terme de ſa capti
vité : mais qu'il alloit à
T'heure même le faire con4°
MERCURE
)
duire dans un navire Napolitain
qui étoit à la rade,
& qui devoit la nuit fuivantemettreà
la voile pour
retourner à Naples ; que
d'ailleurs il ne ſe mît point
en peine des femmes qui
étoient entrées avec lui
dans ſa maiſon , puiſque ,
ſelon toutes les apparences,
il y avoit déja long-temps
qu'elles devoient être arrivées
dans leur patrie , par
laprécautionqu'il avoit euë
de les faire embarquer fecrettement
depuis deux
mois. A tout ce difcours
le
GALANT .
le malheureux Alexandro
ne ſçut que répondre. Il
abandonna à ce traître tout
ce qu'il avoit des pierreries
de Mustapha , & ſe hâta de
ſe faire conduire au vaifſeau,
qui en effet étoit à la
rade.
On commençoit à appareiller
lors qu'il y arriva.
Le vent étoit favorable , on
mit à la voile , & le navire
partit. Pendant la nuit il ſe
trouva à côté d'un homme,
qu'il entendit ſoûpirer de
temps en temps , & qui dit
enfin , aprés bien des ge-
Dec. 1714. D
42 MERCURE
miſſemens :La malheureuſe
eſt pour jamais perduë !
Si un miferable que fes
infortunes reduiſent au def
eſpoir , lui dit Alexandro ,
pouvoit vous aider à vous
confoler , ou meriter vôtre
confiance , je ſuis prêt à
vous donner tous les ſecours
qui dépendront de
moy. Je vous avouë , lui
répondit l'autre , que je ſuis
mortellement affligé,& que
jeplains infiniment le malheur
d'un jeune Italien à
qui je ſuis redevable de la
liberté que j'avois perduë ,
GALANT.
43
fi fon cou-
&de la vie que j'allois perdre
en Alger ,
rage n'avoit pas briſé nos
chaînes. Nous étions , &il
étoir comme nous , chargé
de fers , lorſque la femme
deMustapha nôtrepatron ,
qui l'avoit enlevé avec ſa
maîtreſſe qu'il tenoit enformée
dans ſon Serrail , deivint
amoureuſe de lui. Enfin
il a trouvé le ſecret de
perfuader cette femme épriſede
ſabeauté, ila égorgéMustſtaapphhaa,,
il a fauve fa
maitreffe , il nous a délivrez
des fers où nous ge
Dij
44 MERCURE
miffions , & il ſeroit àpreſent
le plus heureux des
hommes ; au lieu qu'il eſt ,
dans quelqu'endroit qu'il
ſoit, le plus miferable , fi le
mauvais temps ne nous
avoit pas jettez ſur l'ifle S.
Pierre , où nous avons trouvé
des Chrétiens mille fois
plus cruels que les barbares
-d'Afrique. Enfin l'infortuné
Alexandro ( c'eſt ſon nom)
eſt tombé avec ſa maîtreſſe
& la veuve de Muſtapha ,
qu'il avoit emmenée, entre
les mains d'un traître Marchand
de cette Iſle , qui
GALANT . 45-
vendit il y a quelques jours
la belle Favella , qu'Alexandro
adoroit , à un Juif
qui cherchoit par toute
l'Europe des beautez deftinées
aux plaiſirs du Grand
Seigneur , & qui n'a pas
plûtôt eu fait l'emplette de
celle-ci , qu'il a mis à la
voile pour Conftantinople.
Alexandro ne répondit
à ce diſcours que par un
cri effroyable. Le recit le
plus touchant d'un deſefpoir
affreux exprimeroit
mal l'excés de ſa douleur.
Cependant ſon ami dans
46 MERCURE
ce moment le reconnoît
aux tranſports de ſa rage ;
ils'efforce envain dele confoler
, l'eſperance d'une
prompte mort eſt ſeule capable
d'adoucir l'horreur
de ſon deſeſpoir : mais il y
aune eſpece de contradiction
éternelle dans le fort
des malheureux , & le trépas
ſemble même être d'intelligence
avec l'étoile qui
les perfecute , pour leur re
fuſer ſon cruel ſecours , lors
qu'ils n'aſpirent qu'au bonheur
de perdre la vie. Tous
les perils de la mer s'éloiGALANT.
47
gnent du navire qui le porte
, les vents & les flots lui
font favorables ; & aprés
une heureuſe & courte navigation,
la ville de Naples
le reçoit enfin dans ſon
portalog
Alexandro conjure fon
ami de ne pas l'abandonner
dans fon malheur. Fernand
lui promet non ſeulement
de ne le pas quitter : mais
il lui offre cout ſon credit
&tout fon bien pour courir
aprés ſa maîtreſſe , s'il en
eft temps encore. Quelle
flatcuſe propofition pour
48 MERCURE
1
un amant deſeſpere! Il n'enviſage
ni les ſoins , ni les
peines infinies où va l'expoſer
une entrepriſe dont
l'amour lui maſque les dangers
& les obſtacles. Ilembraſſe
ſon ami , il accepte
ſes offres , & le preſſe de
travailler avec tant de diligence
à l'execution de ce
genereux deſſein , qu'à pei
ne entré dans le port , il ne
fonge qu'à en fortir. Un
-vaiſſeaude Smyrne s'y trouve
heureuſement tout prêt
àretourner dans le Levant.
L'occaſion eſt belle ; ils
s'emGALANT.
49
s'embarquent , ils partent ,
& en dix jours ils arrivent à
Smyrne , d'où une tartane
les porte à Conſtantinople.
Alexandro met alors tout
en uſage pour apprendre
des nouvelles du navire où
étoit le Marchand Juif qui
lui a enlevé ſa maîtreſſe ; il
s'en informe enfin avec
tant de foin & d'adreſſe
qu'il trouve ſa maiſon. II
lui rend viſite , il lui dit
qu'il feroit bien aiſe de negocier
avec lui , qu'il a de
fort belles pierreries dont
il l'accommodera , s'il veut
Dec. 1714.
E
so MERCURE
les acheter. Il avoit en effet
toutes celles de Don Fernand,
qui étoit un des plus
riches Gentilshommes du
Royaume de Naples. Le
Juif lui donne jour pour
traiter avec lui : cependant
Alexandro l'engage,à force
de careſſes & d'amitié , à
lui donner des marques
d'une bienveillance ſinguliere.
Le jour qu'il devoit lui
montrer ſes diamans étant
vonu , le Napolitain ſe rend
àfama fon ; le Juif en voit
deux fi beaux , qu'il lui dic
GALANT. SI
,
qu'il le prie de trouver bon
que fa femme ,qui s'y connoît
mieux que lui , les examine.
Il l'appelle auffitôt ;
elle vient , elle admire en
même temps , mais differemment
, la beauté des
diamans , & celle du jeune
homme qui les veut vendre.
En voici un , dit elle ,
un moment aprés les avoir
bien confiderez , que la
Sultane Zara achetera vo
lontiers ; & celui- ci ſera un
preſent fort agreable aux
yeux de l'Odalique Andraïda
: pour les autres , je
Eij
52
MERCURE
tâcheray de les vendre dans
le Serail , où ils pourront
ſervir à parer cette jeune
fille que vous avez amenée
depuis peu , le jour qu'elle
aura le bonheur d'être prefentée
au Sultan. A ce mot
Alexandro fremit de douleur
& de crainte : cependant
il eut encore affez de
prefence d'eſprit pour cacher
le deſordre de fon
coeur. Seigneur , lui dit la
Juive , voulez- vousbien me
confier ces diamans pour
trois jours ? Mon mari va
vous donner pour votre ſů.
GALANT . 53
;
reté une reconnoiſſance de
leur poids & de leur qualité
: aprés que je les aurai
montrez aux Dames du
Serail à qui ils peuvent
convenir , nous les eſtimerons
, & fur le champ nous
vous en donnerons la valeur.
Alexandro , qui ſentit
que cette Juive lui pouvoit
être fort utile, accepta tout
ce qu'elle lui propoſa. Cependant
le Juif lui- même ,
preſque auffi charmé de ſa
douceur&de ſa bonne mine
que ſa femme l'étoit déja
, l'invita à dîner ; à quoy
E iij
54 MERCURE
il conſentit auec plaifir.
L'extreme confiance de
ces gens l'étonna , ou plûtôt
l'ébloüit à un tel point ,
qu'il ne deſeſpera pas de
pouvoir , à force d'induftrie
, arracher peut être un
jour du Serail ſa maîtreſſe ,
dont les charmes pouvoient
n'avoir pas encore eu le
malheur de s'y faire admirer.
Enfin il ſe conduifit
avec tant de ſageſſe & de
diſcretion , que le Juif &
ſa femme le prierent de les
voir le plus ſouvent qu'il
pourroit. Sur ces entrefai
GALANT
55
tes , Zacharie ( c'étoit le
nom de ce Juif) reçut de ſon
facteur de Cephalonie des
lettres , dans lesquelles il
lui mandoit qu'un navire
richement chargé , & dont
il étoit le principal armateur
, venoit d'arriver heureuſement
d'Egypte, & que
ſa prefence étoit neceſſaire
pour faire l'évaluation des
interêts , des Marchands avec
qui il étoit affocié ; qu'il
n'avoit pas de temps à perdre
, & qu'il lui convenoit ,
au reçû de ſes lettres , de
s'embarquer dans le pre
E iiij
56 MERCURE
mier bâtiment qui prendroit
la route de Cephalonie.
Zacharie , qui étoit depuis
long - temps dans l'ufage
de faire de parcilles
courſes , ſe diſpoſe ſur le
champ à partir. Il envoye
au port , où au lieu d'un bâtiment
, on en trouve vingt
prêts à mettre à la voile
pour les Ifles de l'Archipel ;
& la nuit même il s'embarque
avec deux eſclaves, qui
étoient les ſeuls hommes
qui le ſervoient dans ſa
maiſon.
GALANT. 57
Le lendemain Alexanà
dro , qui ne ſçavoit encore
rien de ce voyage , va chez
le Juif, où , à la place des
eſclaves qu'il y avoit vûs la
veille , il voit une grande
fille qui lui ouvre la porte ,
& qui le conduit dans l'appartement
de Joia , ( c'eſt
ainſi que s'appelloit l'épouſe
de Zacharie. ) Cette
femme , qui avoit environ
trente ans , avoit été parfaitement
belle , & l'étoit
bien encore affez pour tenter
tout autre hommequ'un
jeune Chrétien éperdû58
MERCUR E
ment amoureux d'une fille
de ſa Religion. L'étalage
où elle étoit lors qu'Alexandro
entra dans ſa chambre,
ne ſentoit point du tout la
Juive . Elle étoit aſſiſe ſur un
riche tapis de Perſe , les
jambes croiſées à la mode
des Orientaux ; elle avoit
le côté droit appuyé negligemment
ſur des carreaux
de velours cramoifi , fon
caffé devant elle , & tenoit
à ſa main le petit coffre où
étoient les diamans d'Alexandro.
Seigneur , lui ditelle
, un moment aprésque
GALANT. 59
la fille qui l'avoit introduit
ſe fut retirée , afſeyez- vous
fur cette eſtrade , & m'écoutez.
Je ſçai preſque de quoy
l'amour est capable dans
tous les coeurs : je vous dirai
même plus, je ſçai de quelle
maniere à peu prés toutes
les differentes nations de
l'Europe traitent l'amour.
Eſtant il y a dix ans à
Amſterdam , qui eſt le lieu
de ma naiſſance , j'y fus aimée
d'un Italien , d'un Alleman
, d'un Danois & d'un
François , tous Chrétiens ;
60 MERCURE
& par un excés de malheurs
, dont le détail eſt
inutile ici , j'y épouſai enfin
le Juif que vous avez vû.
Quoy qu'il en uſe fort bien
avec moy , je me ſuis repentie
, & me repentirai
de ce mariage tous les jours
de ma vie . L'avarice de mes
parens a formé les liens qui
m'accablent. Je ſuis Chrétienne
dans le fond du
coeur , & affez riche maintenant
des largeſſes des Dames
du Serail,pour pouvoir
vivre deſormais partout ailleursqu'ici
commodément,
GALANT . 61
&même avec éclat , s'il eſt
vrai que le faſte & le luxe
puiſſent contribuer à nous
rendre heureux. Enfin je
vous aime , & je vous croy,
fi non affez tendre , du
moins affez genereux pour
faire un bon uſage du ſecret
que je vais vous confier.
Il faut que vous ſoyez
mon liberateur , que vous
m'arrachiez de Conftantinople
, & que vous me faffiez
inceſſamment paſſer en
Italie avec vous. Vous nous
avez pluſieurs fois parlé de
vôtre ami Don Fernand , &
62 MERCURE
vous nous avez dit tant de
bien de lui , que je le croy
fort propre à nous ſeconder
comme il faut dans l'entrepriſe
que je medite. La fortune
m'a heureuſement défait
de Zacharie, que ſes affaires
retiendront au moins
deux moins dans l'Archipel
; je ſuis maîtreſſe de ſes
richeſſes & des miennes ; je
vous en donnerai plus qu'il
ne vous en faudra pour
acheter un navire équipé
des meilleurs matelots que
vous pourrez trouver : en
un mot vous prendrez ce
GALANT . 63
foin& toutes vos meſures
avec votre ami , pendant
queje me diſpoſerai de mon
côté à vous ſuivre lors qu'il
en ſera temps. Je voustromperois
, lui répondit Alexandro
, ſi j'acceptois avidement
l'offre que vous me
faites , & fi je ne payois pas
au moins d'un retour de
confiance,la confiance avec
t laquelle vous m'avez declaré
vos intentions. Je vais
vous dire un ſecret qui va
vous épouvanter , je vais
vous demander une grace
dont vous allez fremir , &
64 MERCURE
qu'il faut que j'obtienne de
vous , ou que je meure.
Zacharie vôtre époux
acheta il y a environ 3. mois
d'un Marchand de l'iſle S.
Pierre , voiſine de la Sardaigne
, une jeune fille du
Royaume de Naples , que
des Corfaires avoient enle.
vée quelque temps auparavant
, & que la fortune",
aprés bien des perils , avoit
enfin arrachée des mains
du Capitaine qui l'avoit
priſe , lors qu'en ſe ſauvant,
le bâtiment dans lequel elle .
éroit , fut contraint par le
mauGALANT.
mauvais temps de relâcherà
l'Iſle ſaint Pierre , où un
perfide Marchand l'invita
àaller ſe remettre dans ſa
maiſon des fatigues de la
mer : mais dés qu'elle y
fut entrée , il la conduifit
dans une chambre , où il
l'enferma , & la garda jufqu'au
jour qu'il la vendit à
vôtre époux. Cette fille eft
ma foeur, & cette ſoeur m'eſt
plus chere que tout ce que
j'ai de plus cher au monde.
Elle eſt à preſent malheureuſe
dans le Serail du Sulran
, où vous avez la liberté
Dec. 1714. F
66 MERCURE
d'entrer lors qu'on vous y
mande , & l'on vous ymande
tous les jours. Parlez lui
de moy , donnez - lui une
lettrede ma part, & ne vous
rebutez pas d'entendre toutes
les propoſitions que je
vous ferai pour me faciliter
les moyens de la voir ,
& de l'arracher de ce ſéjour
impenetrable. Grand
Dieu , lui dit Joia , que me
propoſez-vous ? Vous imaginez
- vous à quoy m'expoſeroit
une pareille tentative
? & ignorez- vous que
ſi l'on avoit jamais le moinGALANT.
67
dre ſoupçon que je pûffe
entrer dansune intelligence
ſi criminelle , qu'au même
inſtant je ſerois miſe en
pieces par les muets & les
noirs du Serail ? Pardon.
nez , genereuſe Joia , lui
dit Alexandro , pardonnez
l'extravagance de ces projets
à un malheureux , qui
n'a plus d'autre reſſource
que celle de mourir. Cependant
ma reconnoiſſance
n'auroit point de bornes ſi
vous me ſerviez , & mon
deſeſpoir va n'en plus avoir
fi vous ne me ſervez pas.
Fij
68 MERCURE
Au lieu de ſauver vôtre
*foeur , lui répondit Joia , ſi
je m'embarque dans un
deſſein ſi temeraire ma
complaiſance pour vous va
peut être la faire perir , &
nous perdre avec elle. Non,
Joia,lui dit il , je ne vous en
preſſe plus , ne vous expoſez
pas à de fi terribles dangers
: mais ſouffrez que je
vous quitte , & laiſſez moy
aller m'entretenir ailleurs
dans l'excés de mon affliction
, de l'horreur de mon
infortune. Attendez , malheureux
, attendez , lui ditGALANT.
69
elle , je ne ſçaurois me reſoudre
à vous abandonner
dans l'état où vous êtes , je
riſquerai quelque choſe
pour vous , je verrai vôtre
foeur, je lui parlerai de vous,
je lui donnerai même le
billet que vous lui voulez
écrire : mais aprés cela ne
me demandez rien davantage.
Alexandro ſe jetta
auffitôt à ſes genoux , les
embraſſa,& arroſa ſes mains
de ſes larmes. Mais eft- on ,
reprit- elle en le regardant
tendrement , fi tendre &
ſi entreprenant pour une
70
MERCURE
foeur ? Oui , Joia , lui dit- il ,
je ferois encore plus pour
elle ſi je le pouvois , & il
ne tiendra qu'à vous , aprés
avoir tenté tout pour moy,
d'eſſayer juſqu'où peut aller
ma reconnoiſſance , &
de voir en même temps
juſqu'où va mon amour
pour vous , & ma tendreſſe
pour elle. A l'inſtant Joia ,
qui ne comprenoit pas le
ſens équivoque de ces paroles
, le mena dans le cabinet
de ſon mari , où il écri
vit ces mots à la belle &
malheureuſe Favella.
GALANT.
71
La tendre genereuse
Joia , ma chere foeur , ſenſible
aux maux dont lefort maccable
, m'a promis enfin de vous
rendre ce billet , malgré cette
foule épouvantable d'horribles
efpions qui vous environnent.
Reconnoiffez à ces traits de ma
main tout le coeur d'un frere
deſeſperéde l'état où vous êtes,
répondez -y si vous pou
vez.
Je n'aurois pas tenté de
vous écrire, fi en arrivant à
Conſtantinople avec Don Fernand
, de qui j'ai appris ce
dernier trait de vos malheurs,
72 MERCURE
je n'avois pas fenti quelques
rayons d'efperance dans lee fond
de mon coeur ; &fi la fidelle
Foia veut mefeconder,je mourrai
bientôt , ou vous reversez
encore vôtrefrere Alexandro.
Le lendemain , aprés la
ſeconde priere , un baltagi
fut ordonner à Joia , de la
part des Sultanes , de ſe
rendre à l'inſtant au Serail ,
où elle fut auffitôt avec les
diamans & la lettre d'Alexandro.
Dés qu'elle fut au milieu
de ces belles & malheu ..
reuſes
GALANT. 73
:
reuſes eſclaves que leur
beauté condamne à une
éternelle captivité,elle ſongea
à les amuſer de la vûë
de ſes pierreries , pendant
qu'elle s'occupoit à détacher
de la foule la triſte
Favella , qui comprit enfin
dans ſes yeux qu'elle avoit
quelque choſe à lui dire .
Ne me montrez - vous
rien à mon tour , lui ditelle
, & n'avez - vous point
debijoux pour moy comme
vous en avez pour ces belles
Odaliques ? J'en ai un
que je vous deſtine , lui ré-
Dec. 1714. G
74
MERCURE'
pondit la Juive ; & en s'approchant
de ſon oreille : II
y va, continua - t - elle , de
vôtre vie , de celle de vôtre
frere &de la mienne , à le
recevoir d'un air ſi tranquile
, que vôtre ſurpriſe
ne trahiſſe pas mon fecret.
Je ſuis , lui dit Favella , en
s'éloignant avec elle desautres
Dames , tellement accoûtumée
aux plus cruels
malheurs , que je croy que
le plus grand& le plus inopiné
changement dans ma
fortune cauſeroit peu de
ſurpriſe à mes ſens. Rece
)
75
GALANT.
vez donc , lui dit Joia , ſans
émotion ce billet de vôtre
frere , lifez-le en ſecret , &
fur tout que perſonne ici ne
puiſſe jamais ſoupçonner
que vous en ayez reçû.
Un moment aprés , Favella
fortit de la ſalle où
étoient toutes ces femmes ;
elle paſſa dans une chambre,
où elle lut fon billet
ſans témoins ; & pour y
faire réponſe , elle ſe ſervit
d'un crayon qu'Alexandro
y avoit enfermé , & dont
elle écrivit ces mots fur le
dos du même billet.
11
Gij
76
MERCURE
Entreprenez tout pour moy,
mon cher frere ; cependantménagez
votre vie , aimez-moy
toûjours , & ne me confultez
fur rien.
Elle rentra auſſitôt dans
le même endroit où elle
avoit laiſſe Joia , à qui elle
rendit ſecretement le billet
qu'elle venoit de recevoir
d'elle. Un moment aprés
Joia fortit du Serail , & retourna
dans ſa maiſon , où
l'impatient Alexandro ne
manqua pas de ſe rendre
dés que la nuit fut venue.
GALANT. 77
Il lui fut preſenté par la même
fille qui l'avoit introduit
la veille ; & dés qu'il ſe vit
feul avec elle : Qu'avezvous
fait pour moy , lui ditil
? avez-vous vû cette foeur
infortunée qui m'eſt ſi chere
, lui avez- vous parlé ,
lui avez vous enfin donné
ma lettre ? Oui , lui répondit-
elle avec tendreſſe , je
l'ai vûë , je lui ai parlé , elle
a reçû vôtre billet , en voi .
ci la réponſe. Alexandro
la lut avec mille tranſports,
& aprés avoir admiré en
lui-même la prefence d'ef
Giij
78 MERCURE
prit de ſa fidelle &malheureuſe
maîtreſſe ; me laiſſerez-
vous en ſi beau chemin
, genereuſe Joia , lui
dit- il?n'entreprendrez- vous
rien davantage pour moy ?
Exigez de ma reconnoifſance
tout ce que j'exige
de vôtre amour , rendons
nos interêts égaux , & vous
me ſervirez juſqu'à la fin.
Que voulez -vous , cruel ,
encore une fois , que voulez-
vous , lui dit- elle ? Demain
à la même heure qu'il
eſt à preſent vous le ſcaurez
, lui répondit Alexan
GALANT.
79
dro ,& je ſuis fûr qu'en me
voyant vous approuverez
les moyens dont je pretens
me ſervir pour vous per
fuader.
Le reſte de leur converſation
roula juſqu'au moment
qu'il fallut ſe ſeparer,
ſur les projets de leur fui.
te,& fur les fermens qu'ils
ſe firent de s'aimer toûjours.
Dés qu'Alexandro fut
retourné chez lui , il conta
à Don Fernand tout ce qui
venoit de lui arriver. Il lui
demanda enſuite ſi l'habit
G iiij
to MERCURE
de femme Juive qu'il l'avoit
prié d'acheter étoit
fait. Il eſt achevé , lui répondit
Fernand , & vous
pouvez même l'eſſayer :
mais ſi vous m'en croyez ,
vous renoncerez à ce defſein
, & vous ne preſſerez
pas davantage Joia de s'expoſer
avec vous au plus afffrreeuuxxppeerriill
dduumonde. Cher
ami , lui dit- il , en eſſayant
ce fatal habit , j'en enviſage
toute l'horreur : mais
mon deſeſpoirn'écoute plus
les conſeils de la raiſon : il
faut en un mot que je pe
GALANT. 1
81
riffe , ou que je voye le
malheureux objet de mon
amour. Vous ne ſortirez
pas , reprit Fernand , du Serail
du Grand Seigneur ,
comme vous avez fait de
celui deMustapha;& fi vous
aviez vû un ſpectacle horriblement
comique qu'on
repreſenta il y a quelque
tems dás une des plus grandes
villes du monde , &qui
a pour titre , les Captifs ,
mal imité des Captifs de
Plaute , quelque audacieux
que vous ſoyez , vous fremiriez
au recit des ſuppli82
MERCURE
ces dont on punit ici les
raviffeurs. Fernand en faiſoit
l'étalage à ſon ami ,
pour l'obliger à changer
de reſolution ; ſon courage
même ſurpris de cet affreux
détail , commençoit
às'en ébranler, lorſque tout
àcoup on entendit des cris
&des hurlemens épouvantables.
Toute la ville de
Conſtantinople parut au
milieu de la nuit remplie
d'habitans de tout ſexe &
de tout âge, que la crainte
de la mort & la perte de
leurs biens obligeoient à
GALANT. 83
chercher partout un ſecours
que perſonnenepouvoit
leur donner.
,
Le feu avoit pris malheureuſement
, il y avoit
prés de deux heures , au
Serail d'un Bacha , & de
tous les côtez le vent en
avoit répandu les flames
avec tant d'impetuofité
que plus de mille maiſons
en étoient déja brûlées. Le
defordre enfin commençoit
à devenir ſi general ,
qu'Alexandro pria fon ami
de l'accompagner en habit
d'Armenien , pendant qu'il
1
34 MERCURE
étoit déguisé en Juive , jufqu'à
la maiſon de Joia , qui
n'étoit pas loin de la ſienne...
Fernand y confentit , & fe
rendit avec lui chez la
Juive , qu'ils trouverent
plus inquiete du ſort de fon
amant , que du malheur de
la ville. Enfin elle l'avoit
déja demandé à toutes ſes
femmes , & parlé à lui même
ſans le reconnoître, lors
qu'aprés lui avoir obligeam
ment reproché queles traits
de ſon viſage s'effaçoient
aifément de ſon coeur , il
lui dit que le feu étoit au
GALANT.
85
Serail du Sultan ; qu'il la
conjuroit de profiter du defordre
pour s'y rendre avec
elle ; qu'il ne faloit pas douter
que toutes les portes
n'en fuſſent ouvertes dans
un ſi grand peril ; que d'ailleurs
elles ne ſeroient peutêtre
pas fermées pour elle ;
&qu'en un mot ils y pourroient
entrer enſemble.
Joia , qui étoit , comme on
peut ailément le voir , prefque
auſſi entreprenante que
lui , le trouva ſi beau ſous
cet habillement de femme ,
& ſi bien déguisé , qu'elle
86 MERCURE
n'eut pas la force de lui rien
rufuſer. Elle ſortit enfinde
ſa maiſon , où elle laiſſa
Don Fernand. Elle prit Alexandro
par la main , & fans
faire aucune mauvaiſe rencontre
elle arriva avec lui
au Serail du Grand Seigneur
, dont ils trouverent
en effet preſque toutes les
portes ouvertes , parce que
le defordre y étoit encore
plus grand que dans aucun
quartier de la ville.
Ils y entrerent à travers
une foule incroyable d'eu-`
nuques, de noirs, de muets,
GALANT.
87
& de femmes effrayées ,
qu'ils trouverent diſperſez
de tous les côtez , & pêlemêle
avec des Prêtres de la
Loy , des Cadis & des Janiſſaires
, qui cherchoient
le Sultan pour le ſauver , &
l'étendart de Mahomet
pour le dérober à la fureur
des flâmes.
د
Au milieu de ce tumulte
inconcevable ils découvri
rent enfin l'indifferente Favella,
qui regardoit d'un oeil
inſenſible tomber les vaſtes
édifices & les tours de cel
Palais embraſé.
88 MERCURE
Que je fuis heureux de
vous retrouver , ma chere
foeur , lui dit Alexandro ,
en la prenant par la main !
Sauvez - vous avec nous ,
hâtez - vous. Infolente , lui
dit à l'inſtant un noir qu'il
n'avoit pas apperçû , quel
interêt prends - tu à cette
Odalique ? Sçais - tu qu'elle
eſt confiée à mes ſoins , &
qu'elle eft chere au Grand
Seigneur ? Tiens , miferable
, lui dit Alexandro , en
lui plongeantdans la gorge
un poignard qu'il avoit cache
ſous ſa robe ; tiens,garde
GALANT. 89
de maintenant , ſi tu peux ,
cette fille ſi chere aux plaifirs
de ton maître.
Deux autres noirs armez
accoururent par hazard au
lieu où ſe paſſoit cette fanglante
ſcene , & s'attacherent
au malheureux Alexandro
, pendant que d'un
côté on emmena Favella ,
&que de l'autre la Juive
s'éclypſa. Neanmoins fon
courage ne l'abandonna
point dans cette extremité ,
où ils ſe trouverent heureuſement
pour lui ſi voiſins
des flames , qu'ils le quit
Dec. 1714. H
-
१० MERCURE
terent pour ſonger plus
promptement à leur falut ,
& lui faciliterent par leur
fuite le moyen de ſortir du
Serail comme il y étoit entré.
Il retourna chez la Juive,
qu'il trouva fondant en
larmesdans les bras deDon
Fernand. Vous pleurez ſans
doute , leur dit- il , la perte
d'un miferable , trop malheureux
pour pouvoir trouver
la mort ? J'ai manqué
d'arracher du Serail l'infortunée
Favella 1.Je ne la reverrai
de ma vie ! Eſt- il un
fort plus funeſte que le
GALANT.
91
mien ? Vous avez tant de
ſujets de douleur , lui dit
Joia , que je ne vous propoſe
point de fonger à vous en
conſoler , mais ſeulement
de vous hâter de fuir pour
jamais de ces lieux , où il ne
vous reſte plus aucun efpoir.
Hé bien , dit- il , fortons-
en donc , je trouverai
peut- être dans les abîmes
de la mer la fin de mes
malheurs.
Fernand ſe chargea alors
du ſoin d'acheter un navire
Venitien qui étoit au
port , & que la diligence
Hij
92
MERCURE
mit en moins de huit jours
prêt à mettre à la voile.
Il s'embarqua enfin , avec
Joia & ſon ami , dans le
deſſein de profiter du premier
beau temps pour partir.
Ils commençoient à louvoyer
, pour fortir à la faveur
d'un petit vent de terre,
du canal de la mer noire,
lorſque quelques matelots
apperçurent à la pointe du
jour , autour du vaiſſeau
une eſpece de ſac de cuir ,
que l'eau portoit doucement
à la traîne du navire.
,
GALANT. 93
Ils deſcendirent auſſitôt
dans la chaloupe , qu'ils
n'avoient pas encore miſe
à bord , & ils ramerent vers
le ſac , qu'ils pêcherent ,
& qu'ils ouvrirent ſur le
champ. Mais rien ne fut
égal à leur étonnement ,
lors qu'au lieu de ce qu'ils
avoient eſperé d'y trouver ,
ils en tirerent une femme
mourante. Ils la porterent
auſſitôt dans le vaiſſeau
où,je laiſſe à penſer comme
elle fut reçûë.
،
Don Fernand , à qui on
la preſenta , & qui la re
94
MERCURE
connut d'abord pour la
belle Favella qu'il avoit vûë
en Alger , & fortir enſuite
de l'Ifle ſaint Pierre pour
s'embarquer dans le navire
du Juif qui l'avoit menée
Conſtantinople , lui fit
donner tous les ſecours
dont elle put avoir beſoin ;
& à l'inſtant il paſſa dans
la chambre de l'inconſolable
Alexandro , à qui il fit
ſentir autant qu'il put cet
excésdeſon bonheur. Alexandro
courut en même
temps vers le litde Fernand,
fur lequel repoſoit alors ce
GALANT.
95
cher objet de toure ſa tendreſſe
, & que la genereuſe
Joia s'empreſſoit à ſervir de
tout fon pouvoir.
L'hiſtorien le plus habile
exprimeroit mal des ſituations
ſi touchantes , & l'art
le plus delicat n'a que de
foibles pinceaux pour étaler
tous les mouvemens d'un
tableau auſſi rempli que celui-
ci de felicité , d'amour ,
d'eſperance&de joye.Ainfi
je prie le lecteur deme difpenfer
moy-même du froid
détail de mes expreſſions ,
pour le mener plutôt au
-
96 MERCURE
reſte des évenemens de
cette hiſtoire .
La fortune commence à
د
les ſe declarer pour eux
vents leur deviennent favorables
, & pendant qu'ils
naviguent à pleines voiles ,
Favella leur raconte la caumalheur
, ſe de ce dernier malheur
dont l'évenement heureux
la flate d'un bonheur in
fini .
1. Il vous ſouvient , dit-elle
à Alexandro des fatales
paroles que vous me dites
la premiere nuit de cette
incendie , qui a duré trois
jours
GALANT.
97
jours entiers , & pendant
leſquels onze mille maitons
ont été brûlées à Conſtantinople.
J'étois alors environnée
d'eſclaves que vous
ne voyiez point , & qui ne
me quittoient pas , parce
que cette même nuit on
m'avoit deſtinée à l'honneur
de partager la couche
du Grand Seigneur. Deux
eſclavesde cette troupe infâme
avoient entendu vos
paroles , & avoient vû le
noir égorgé à vos pieds.
Dans le même temps le
reſte de ces miferables
Dec. 1714. I
)
98 MERCURE
m'entraîna , & me mena
devant le Kiflar Aga , qui
eſt le chef des cunuques ,
à qui ils dirent tous d'une
voix , qu'un jeune homme
habillé en femme étoit entré
dans le Serail , dans le
defſſein de m'en arracher;
qu'il avoit tué un de leurs
camarades , parce qu'il a
voi compris , comme deux
autres qu'ils lui montrerent,
le fens desparoles que vous
m'aviez dites. Le KiflarAga
me fit auffitôt enfermer
dans une chambre noire ,
où toutes les femmes &
JE
DRL
LYON
BIBLIA
*
TREQUE
티
DE
L
GALANT.
LYON
99
*
tous les eſclaves du Serail
me traitoient chaque jour
de chienne , d'infidelle , &
m'acabloient d'injures.Une
ſeule Italienne , dont je déplore
le malheur , venoit de
temps en temps me confoler
, & c'eſt par elle que j'ai
ſçû que vous vous étiez lauvé,&
le nombre des mai-
VILLE
ſonsqui ont étébrûlées pendantcet
embraſement. Cette
nuit , deux heures avant
jour , on m'a tirée de ma
priſon , on m'a fait fortir
du Serail par une porte qui
donne ſur la mer , on m'a
le
I ij
100 MERCURE
miſe dans un petit efquif,
avec quatre hommes , qui
ont ramé environ pendant
une heure fur le canal de
la mer noire , & qui aprés
m'avoir bien enfermée
dans le ſac où vos matelots
m'ont trouvée , m'ont enfin
abandonnée à la merci des
Nous avons eſſuyé tant
de malheurs , belle Favella,
lui dit Alexandro , que la
fortune va peut- être ſe laffer
de nous perfecuter. Qu'-
ellenous ramene ſeulement
àbon port dans nôtre paGALANT.
101
trie , & fi vous m'aimez
toûjours , vôtre main ſuffira
alors pour effacer juſqu'au
ſouvenir des maux qu'elle
nous a faits,
Cependant le vent favo
rable rend l'art des pilotes
inutile ,&en moins de huit
jours ils arrivent à Naples ,
où ils deſcendent dans la
maiſon de Don Fernand ,
qui reconnoît tant de vertus
dans la tendre Joia,
qu'il la fait conſentir à l'é
pouſer , à la place d'Alexandro
, qu'un amour parfait
attache depuis long- temps
l
I iij
IOL MERCURE
aux charmes de Favella.
Pendant que tout ſe difpoſe
pour la ceremonie de
ces deux hymens , la veuve
de Muſtapha , à qui la renommée
a appris l'arrivée
deces amans à Naples,leurs
noms & leurs avantures , ſe
fait porter en chaiſe chez
Don Fernand , à qui elle
fait , aufli bien qu'à Alexandro
, à Favella , & à Joia
même qu'elle ne connoît
pas encore , toutes les careſſes
dont elle peut s'avifer
; & aprés s'être confufé.
ment queſtionnez les uns
GALANT..
103
& les autres ſur tout ce qui
leur étoit arrivé depuis leur
ſeparation dans l'Iſle ſaint
Pierre , Sbayna leur tint le
diſcours que voici.
Le Marchand qui nous
avoit fait fur le port l'accüeil
obligeant , dont je
croy que nous nous fouviendrons
le reſte de nôtre
vie , me dit un jour , aprés
nous avoir enfermez dans
des chambres differentes ,
qu'il vouloit me diftinguer
du reſte des malheureux
qui étoient dans ſa maiſon ;
qu'il metrouvoit aſſez belle
I iiij
104 MERCURE
pour m'aimer , & Favella
trop belle pour ne pas meriter
d'être preſentée au
Grand Seigneur ; que dés
qu'il l'auroit fait partirpour
Conſtantinople , il relâcheroit
Alexandro , aprés lui
avoir ôté ce qu'il avoit des
pierreries de Muſtapha,que
je lui avois données. J'eus
beau le traiter de perfide ,
de traître & de ſcelerat , il
ſe moqua de mes injures ,
& ne ceſſa de m'en faire ,
juſqu'à ce qu'environ un
mois aprés qu'il eut renvoyé
Alexandro , un jeune
GALANT .
105
Italien , qu'il avoit quelque
temps auparavant traité à
peu prés comme nous , vint
avec un petit navire , fur
lequel il avoit foixante
hommes armez , faire une
deſcente dans l'Iſſe , ſuivi
de preſque tout fon monde.
Il entra auſſitôt dans la
maiſon de nôtre execrable
Marchand , qu'il maſſacra
avec une demi - douzaine
de ſatellites qui étoient les
• complices de tous les crimes.
Il pilla ſes pierreries ,
ſon or & fon argent, il briſa
mes fers , il mit en liberté
106 MERCURE
une vingtaine de malheureux
& de malheureuſes
qui gemiſſoient dans la mai
fon de ce fcelerat. Enfin
il nous fit prendre le chemin
de ſon navire , où nous
nous embarquâmes tous
avec lui ; & aprés avoir ainſi
pleinement ſatisfait ſa vangeance
, il nous amena ici ,
où , grace à mon étoile , je
ſuis à la veille d'épouſer
mon ſecond liberateur.Que
cet aveu ne vous étonne
pas , Seigneur Alexandro ;
l'amour avoit reglé l'ordre
de nos deſtins avant que
GALANT. 107
nous nous viſſions . Le votre
devoit vous unir pour
toûjours à celui de vôtre
chere Favella. Joia devoit
renoncer au Judaïsme en
faveur du genereux Don
Fernand : &je devois enfin ,
aprés bien des malheurs
devenir l'épouſe de celui
qui m'a le dernier donné
un nom fi doux .
Ils convinrent alors entr'eux
de celebrer en un
même jour la ceremonie de
ces trois mariages , qui furent
accomplis , peu de
temps aprés , à la vûë de
108 MERCURE
toute la ville de Naples ,
où , comblez de tous biens,
ils vivent maintenant dans
une union parfaite.
Fermer
Résumé : HISTOIRE.
Anna Favella et Alessandro sont capturés par des corsaires algériens avant leur mariage et conduits à Alger. Mustapha, le chef des corsaires, sépare les deux captifs : Anna est confiée à son épouse Sbayna, tandis qu'Alessandro est réduit en esclavage. Mustapha et Sbayna développent des sentiments pour leurs captifs respectifs. Alessandro persuade Sbayna de l'aider à s'évader en échange de la promesse de l'épouser. Lors d'une tentative d'évasion, Mustapha est tué, mais Alessandro et Sbayna sont recapturés sur l'île de Saint-Pierre. Alessandro obtient sa liberté contre une rançon et découvre qu'Anna a été vendue à un Juif pour le harem du Grand Seigneur à Constantinople. Avec l'aide de Joia, la femme du Juif et chrétienne secrète, Alessandro parvient à communiquer avec Anna. Il tente de la sauver mais est emprisonné. Grâce à un incendie, ils s'évadent et retrouvent Anna sur un navire. Ils atteignent Naples, où Don Fernand décide d'épouser Joia. Les couples se marient et vivent heureux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
10
p. 222-274
HISTOIRE ALLEGORIQUE.
Début :
Fenaket, fils de Timur Melie, Citoyen de Chamakée, Capitale de [...]
Mots clefs :
Yeux, Esclaves, Compagnes, Monde, Bateau, Femmes, Fortune, Ami, Mort, Parents, Vie, Étrangers, Jardin, Ingrats, Doute, Hommes, Amour, Hymen, Dessein, Cabinet, Ennemis, Réflexions, Beauté, Maison, Aventure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE ALLEGORIQUE.
HISTOIRE ALLEGORIQUE.
Fenaket , fils de TimurMelic
, Citoyen de Chamakée ,
Capitale de la Province de
Chirvan enPerſe,ayantatteint
l'âgede vingt ans ,réſolut d'a
bandonner ſa Patrie à l'inſçû
de ſes parents ,&de voyager
dans tous les Royaumes de
l'Orient.
Dans ce deſſein,dont l'execution
ne luy parut pas diffi
cile ,il jetta les yeux fur le jeuGALANT.
223
1
ne Hulacou , Perſan comme
luy, ami& voiſin de ſa famille,
& le choiſir pour le compagnon
de fa fortune. Hulacou,
luy dit-il un jour , que faiſons
nous icy, à quoy employons
nous les plus belles années de
noſtre vie; l'établiſſement que
nos parents nous deſtinent
quelque tranquille qu'il puiffe
eſtre , fuffit il pour contenter
noſtre ambition. Le monde
que nous ne connoillons pas ,
&que nous devons connoître,
n'a t'il rien de meilleur à nous
offrir qu'une vic obfcure &
inutile. Secoüons , mon cher
Tij
224 MERCURE
Hulacou , un joug qui nous
importune , prenons de l'or
& de l'argent dans nos maifons
, & rendons nous enfin
autant que nous le pourrons
les maiſtres de noſtre ſort. Le
Grand Cha , feul Royo des
Rois , Poffefleur du Throſne
&de la Couronne , a maintenant
une armée ſemblable à
une Mer agitée. Allons luy offrirnos
ſervices & nous diſtinguer
par des actions de courage
à ſes yeux qui donnent la
lumiere au monde. Je confens
debon coeur à ce que vous me
propofez, mon cher Fenaket,
A
GALANT. 1225
tuy dit Hulacou , mais quelles
meſuresprendrons nous, pour
nous derober à nos parents ;
je me chargede ce foin, reprit
Fenaket , & pourvû que demain
aprés la derniere Priere,
vous vous trouviez au bord
del'eau , cachéderriere les ruines
de ce Tombeau dont la
riviere lave le pied , je m'y
rendray avec deux chevaux fi
-legers à la courſe , que nous
ferons en lieude fureté, avant
qu'on nous croye fortis de la
Province de Chirvan. Ils fe
promirent alors de ſe trouver
le lendemain au rendez-vous ,
226 MERCURE
ce qu'ils executerent comme
ils l'avoient concerté la veille.
Dés qu'ils furent à cheval ,
quelle route tiendrons- nous ,
dit Hulacou , aucune , réponditFenaket
, laufons nous feulement
guider par la fortune,
&repolons nous au premier
Caravenſaraï, où nos chevaux
s'arreſterons . Ils marcherent
toute la nuit , & le lendemain
au lever du Soleil ils décou
vrirent une maiſon environ
née de quelques arbres au miheu
d'une plaine ; ils refolurent
auffi- toſt d'aller s'y rafraîchir ;
mais dés qu'ils furent plus prés
GALANT. 227
de cette maiſon , ils reconnurent
qu'elle eſtoit entourée de
tous les coſtez d'un foffé plein
d'eau, profond , & que fes
bords eſcarpez ſembloient
rendre inacceffible. Nos
Voyageurs étonnez de cette
difficulté, firent le tour du
follé pour eſſayer de trouver
un gué , mais leur peine fur
inutile, & ils ne virent qu'un
petitbateau couvert d'étoffes
de foye d'or & d'argent , attaché
à un arbre , qui eftoic fur
l'autre bord.
Je vais courir tous les rifques
de cette avanture, ditFe*
28 MERCURE
naket , & je veux arriver à
quelque prix que ce foit jufqu'au
bateau que je détacheray
&que je vous ameneray
enfuite mon cher Hulacou.
Gardez mon cheval , je vais
me deshabiller & me jetter à
la nâge dans ce foſſe. Hulacou
fit ce qu'il pût pour le détourner
d'un deſſein ſi temeraire
; mais voyant que fes remontrances
ne ſervoient de
rien , il prit la bride de ſon cheval
& luy abandonna l'honneur
de cette entrepriſe. Fenaket
à la nâge arrive à l'autre
bord, détache le bateau , &
1
GALANTC. 229
vient rejoindre ſon amy. Ils
s'embarquent,Hulacou prend
les chevaux par les renes , &
Fenaker & fon amy paſſent
dans l'Ifle. Ils y curent à peine
fait deux cent pas à pied, qu'ils
ſe virent auprés d'une fontaine
de marbre , ſituée au milieu
de quatre cabinets dont l'are
&la nature faisoient un ſeur
aſyle contre les ardeurs du Soleil.
Ils ſe baiſſoient déja pour
boire àlongs traits de l'cau de
cette fontaine qui leur parut
merveilleuſe , lorſqu'ils entendirent
une femmequi , élevant
le ton de ſa voix , dit à uneau
230 MERCURE
tre, en foupirant.
J'aimerois mieux boire de l'eau
De cette Source empoisonnée
Et me creufer icy moy même mon
tombeau ,
Que confentir jamais à ce triſte
Hymenée.
Quelque foifqui nous preffe
dit alors Fenaket ,à ſon amy,
attendons , mon cher Hulacou
,qu'unecau moins dangereuſe
en modere l'ardeur
L'avis nous eſt venu fort à
propos , allons en remercier
noſtre bienfaictrice. A quoy
voulez -- Vous vous expofer
encore , luy dit Hulacou ,
GALANT. 238
1
cette maiſon n'eſt pas un Caravanfaraï
, vous ſçavez que
c'eſt un crime irremiſſible en
ce Pays cy que de parler à
des femmes , & le moindredes
malheurs qui puiſſe nous arri
ver,ſi nous ſommes affez temeraires
pour nous découvrir ,
eſt de paffer pour des voleurs.
Amy , reprit Fenaket,jecomprends
aisément tout ce que
vous pouvez me dire là deſſus ,
mais l'hofpitalité eſt de toute
les Nations ; & loin de me
diſpoſer à fuir de ces lieux ,
commevous me le confeillez ,
jepenſe que nous y pouvons
232 MERCURE
être utiles à cette femme infortunée
qui gemit & s'effraye
ainſi que nous venons de l'entendre
, de l'hymen cruel auquel
on la deſtine. Appro
chons du Cabinet où elle eft
&offrons luy tous les ſecours
qui dépendront de nous. On
acquiert un droit ſur les gens
lorſqu'on n'a que de bons offices
à leur offrir. Il n'attendit
pas la réponſe d'Hulacou
pour ſe preſenter à la porte du
Cabinet qu'il pouſſa fi brufquement,
que cesdeux femmes
épouvantées de la vûë de deux
hommes, dans un lieu où elles
n'en
1
GALANT. 233
n'en avoient jamais vûs d'autre
que celuy qui les tenoit enfermées
dans ce defert , firent
un grand cri. Dequoy vous
effrayez vous,leur dit Fenaketa
je n'aurois jamais ofé troubler
voſtre entretien , file diſcours
que je viens d'entendre ne
m'avoit pas appris que vous
gemiſſez dans cette folitude ,
&ce n'eſt point à ma temerité ;
mais peur- eftre au bonheur
que nous avons cû mont
camarade & moy ,
égarer dans cette campagne ,
que vous devez l'offre que je
vous fais de tous les ſecours
May 1715 .
,
de nous
V
236 MERCURE
quenous pourrons vous donner.
Temoraires , leur ditda
plus âgéede cesdeux femmes,
qui n'avoit pas vingt ans, fuïez
de cet épouventable lieu , ſçachez
nous gré de l'inquiétude
quevousnous caufez pour vos
jours,&n'attendez pas qu'une
main barbare vienne confondre
dans votre fang , & dans
le nôtre , l'imprudence de l'of
fre quevous nous faites. Nous
ne ſommes point en étatd'accepter
de fi inutiles fecours,&
leTyran quinous enchaîneeft
aufli redoutable luy ſeul qu'e
une Armée en bataille. Il va
GALANT 237
venir , il vient,& s'il vous voir,
vous êtes à jamais perdus.
Vous nous faites , reprirent
les deux amis àchacune de ſfes
femmes , dont la beautéqui les
ébloüiffoit,les rendoit infenfiblement
eſclaves de leurs
charmes , une peinture terrių
ble de la prefence d'un homapretence
me. La frayeur qui ſaiſit vos
fens groffit à vos yeux l'image
d'un peril chimerique ; mais
l'éclat de vostraits fait en nous
un effet contraire ,& nous
| donne au-delà de nos fenti
niens , tout le courage que la
peur vous ête. Jeunes Etran
S
Vij
236 MERCURE
gers, leur dit de l'air le plus
touchantdu monde, celle qui
n'avoir pas encore parléy me
vous facrifiez pas envain pour
deux infortunées que le fort a
condamnées à des maux éternels.
Quand vous immoleriez
à nôtre vengeance le Tyran
qui nous perfecute ,nous n'en
ferions peut être encore que
plus miferables ,& vingtfemmes
impiroyables qui font
dans ce Palais , plus defefperées
des foins qu'il nous a renqui
nous are
dus , que de ſa perte , nous au
roient mis en pieces & vous
aufli , avant que nous puffions
JGADANO. 28
fonger ànous fauver. C'en eft
fait , je l'apperçois , & vous de
voyez vous même , avec ces
furies qu'il traîne àſa ſuite.En
effet elle eût à peineachevé ces
derniers mots , qu'il parut à la
tête de cetteTroupe ennemic.
Que vois -je ,dit- il , d'un ton
formidable , écumant de colere
, deux traîtres avec mes
deux infideles favorites ! qu'ils
meurent? allez Miniſtres de ma
vengeance , c'eſt à vous que
j'ordonne de leur arracher lo
coeur. A ces mots l'air retentit
de cris , mais ces deux geno
reux Etrangers qui voyent leur
238. MERCURE
mort certaine , & celle des
deux belles Eſclaves qui leur
ont ravila liberté , s'ils attendent
cette foule d'ennemis ,
vont au- devant des coups
qui les menacent. Ils attaquent
en furieux le Tyran qui veut
les immoler à fon courroux
, ils le joignent au milieudeces
femmes cruelles qui
s'oppoſent à leur paffage , ils
le frappent ,& accablez par le
nombre ,& couverts de bleffures
, ils tombent avec luy.
Al'instant celle deces femmes
qui paroift commander ce bataillon
d'Eumenides , fufpend
GALANT. 239
par ſes ordres abtolus la fu
reur de ſes compagnes , elle fe
jerte aux pieds du Tyran qu'
elle voit preſt deperdre lejour,
&luy dit en gemiffint , ouvrez
du moins encore une fois les
yeux,Seigneur ,voyez vos en
nemis noyez dans leur fang,&
regardez les ſous le fer dont
mamain eſt armée, expirerſous
le poids de ma vengeance. Ne
rougis tu pas , luy dit-il , ingrate
, de ta lenteur , frappe ,
frappe ,& hâte- toy de m'im
moler ces deux funeftes victi
mes : qu'on m'amene mes
deux infideles,&que leur ame
140 MERCURE
i
defcende aux Enfers avec l
mienne. Cependant elle jette
les yeux fur ces malheureux
étrangers dont la jeuneſſe &
labeauté l'ébloüffent juſques
dans les bras de la mort. Dans
fon coeur en un moment la
pitié fuccede à la fureur , &
l'amour à la pitié. Qu'allons
nous faire , dit-elle auffi-toſt à
ſes compagnes , en ſe levant ,
qu'allonsnous faire mes cheres
amies. Le barbare que nous
voulons vanger , eft-il digne
du ſacrifice qu'il exige de nous?
c'eſt luy bien plûtonque nous
devons punir des maux qu'il
hous
GALANT. 24 P
S
nous a faits , & de la rigueur
de noſtre esclavage. Sauvons
ces deux jeunes hommes s'il en
eſt tems encore , & affuronsnous
de leur reconnoiffance ,
par les foins que nous prend
drons de leurs vies. Elle eût à
peine achevé ces mots que tou
te l'aſſemblée applaudit à ce
conſeil par un grand cri de
joye. Le Tiran qui l'entendit ,
fit de vains efforts pour s'en
vanger ; mais ſon ame qu'il
rendit en vomiſſant mille imprécations
,mit à l'inſtant fest
ennemis à couvert de fon reffentiment
.
May 1715. X
S
442 MERCURE
Zuraca (c'eſt le nomdecette
genereuſe femme) envoya aufgenere
fitoft chercher tous les remedes
qu'elle crût les plus promts
pour rendre lavie à ces deux
étrangers ; en même temps
elle ordonna à fix de ſes compagnes
de prendre & d'enfermer
dans un lieu für les deux
belles eſclaves qui avoient été
furpriſes avec eux.
Le ſecours arrivé , elle pric
ſoin de leurs playes , arreſta
leur fang,&les guerit en trois
jours ( La longueur du temps que
l'Autheur de cette Histoire prend
pour lagueriſon de leurs bleffures
GALANT 243
qui estoient presque toutes mortelles
, prouve bien qu'il nn''aapas
affecté de conter des merveilles
fabuleuſes. ) Ce terme expiré,
Zuraca leur propofa des amu
ſemens, des plaiſirs & même
des hymens, dans ce magnifi
que Palais dont elle estoit devenuë
laDame,par leurvaleur,
par la mort du Tyran , & par
la foumiffion de fes compa
gnes. Mais cettepropoſition,
dont vray ſemblablement un
is grand nombre de Lecteurs fe
roit ſon profit , ne fut point
du tour de leur goût , ils capi
tulerent , ils donnerent des ef
1
e
C
Xij
4. MERCURE
perances frivoles , ils s'affligerent
, ils chercherent la folitude,
ils demandérent du tems
& enfin leurs armes , & kur
ash1
Dreſtoit d'une extrême
importance pour eux de ne
pas declarer le ſecret de leurs
coeurs, auffi de nom de leurs
Maiſtreſſes , qu'ils ignoroient
encore,n'échappa- til jamais
de leurs bouches. Cependant
ils n'en penſoient pas moins ,
&l'excés de leur amour &de
leur inquietudepreſentoitfans
ceſſe àHour idée les charmes
qu'ils adoroient , perfecutez,
GALANT. 245
S
morts, ou mourants pour eux.
Ils avoient demeflé dans l'uni
que entretien qu'ils avoient eû
avec ces divins objets de leur
tendreſſe qu'ils commençoient
à s'attendrir eux - mêmes , un
moment avant ce fatal & ori
ginal combat , dont le ſuccés
n'avoit qu'imparfaitement répondu
à la violence de leur
amour. Enfin las de ſe voir le
joüet des chimeriques prétentions
de leur liberatrice , ils
voulurent s'en expliquer nettement
avec elle. Ils la virent
un beau jour deſcendre dans
un vallon fuperbe, & dont
X iij
146 MERCURE
1
voicy la deſcription , autand
qu'il peut m'en ſouvenirzezag
De l'édifice qui estoit à
l'Occident fur le ſommetd'un
Côteau magnifique , on tra
verſoit un jardin où la nature
feule avoit aſſemblé tous les
chefs- d'oeuvres de l'art ; de ce
jardin on arrivoit ſur une pee
louze dont la pente étoitdou
co,& dont les bords étoient.
revêtus avec ſymmetrie , d'un
nombre infini d'orangers , de
myrtes ,°renadiers d'une
beauté admirable;de cettepe-
Jouzojon defcendoit infenfiblement
dans ce vallon dont
GALANT. 247
a
}
le Nord & le Midy eſtoient
parez des plus brillantes colli
nes du monde , & d'où l'on
decouvroitàl'Orientune plai
ne à pestede veuë ,coupée par
mille canaux , & embellie de
tout ce que la terre peut produire
de plus utile & de plus
agreable. Les eaux du fofle
dont cette Ifle eſtoit environnée
, couloient lentement à
travers cetteplaine. Les échos,
les Oyſeaux , les Zephirs, tout
enunmot y faiſoit merveille.
Ce fut enfin comme je
vous difois fort bien tontoà
l'heure ,dans cemême vallon
Xiiij
248 MERCURE
que Fenaket &fon amy atteignirent
fous une grande allée
dePalmiers ,latendre&défodée
Zuracabaron 2000
Pour quel mortel heureux
belle Zuraca , luy dit l'aimable
Fenaker , coulent les precienfes
larmes queje vous voy
repandre ? pour des ingrats ,
lâche , luy répondit- elle , d'un
ton plein de colere&d'amour,
pour des ingrats qui ne doivent
qu'aux foibles mouvements
d'une prompte tendreffe , &
qu'à mes foins indifcrets , &
mal recompenfez , le jour qui
les éclaire. Montrez-nous diviGALANC.
249
7
neZuraca,roprit Hulacou les
perfides qui vous outragent ,
rendez-nous nos armes &
vous nous verrez à l'inſtant
armez pour vous vanger. Ce
feroitdonc contre mon pro-
-pre ſein , barbares , que vous
vles employtiez cesarmes cruelles,&
non contre mes ennemis
, à moins que vous de
vouluffiez vous-mêmes , vous
adacifiernaema vengeance ;
mais j'ay dans mes mains de
cheres victimes dont la tête
merépondra de voſtre ingrajtitude
; & jiimmolenay mà
ma fureur les ingrats qui me
250 MERCURE
mépriſent & les malheureu
fes quim'offenſent.Je ſçay que
leur cooeur n'a point de partà
voſtre crime , mais leurs char
mes funeſtes les rendentà mes
yeux mille fois plus coupables
encore que vous ne me
parutes aimables. Qui vous
inſpire , cruelle , luy dit Fenaker,
cesmouvements jaloux &
qui rendez vous reſponſable
de l'injustice dont vous nous
accuſez ? Vous -même , repritelle
, d'un air encore plus
animé,&les Eſclaves avec qui
l'on vousa furpris : tout confirme
mes foupçons , &je ſens
GALANT as
juſqu'au fond de mon caur ,
voſtre froideur pour moy , &
voftre ardeur pour elles.Dé
trompez vous , belle Zuraca ,
luy dit Fenaket. Expliquez
vous plus clairement,&dines
nous enfin lequel de nous deux
vous honorez plus particulierement
devos bontez ? je ne
vous excepte, répondit-elle ,
ny l'un ny l'autre , des deſleins
que j'ay formez fur vous.
Vouseſtes tous deux dans mes
fers ,& fi vous ne ſubiſfez le
jougde mon amour , craignez
dumoins celuy de ma haine ?
Il vous fied bien encore da
252 MERCURE
me propofer des conditions,la
liberté du choix feroit la ſeule
que vous pourriez m'offror , fi
j'étois voſtre Eſclave & de
-quel droit les hommes preten
dent- ils avoir autant de Mai
treffes qu'il leur plaît en prendre
, pendant qu'ils nous font
impericuſement languir dans
l'oiſiveté affreuſe où nous re
duit leur inconſtance ? Abulla,
le lâche Abulla qui vientd'expirer
fous vos coups , a vecu
trois ans avec moy ſous les loix
d'un faint&legitime hymen :
pendant ces trois années la
fortune l'a comblé des biens
GALANT
2
1
a
immenfes dont la mort me
send la maîtreffe; mais àquel
ufagegrandDieu les a t-il ema
ployez , dés qu'il a commencé
àvouloir en joüir à fa honte
& à lamienne. Il a remplirfat
matlon de toutes les Eſclaves
que vous y avez veuës, il les a
toures aimées &cenfin il m'a
traité commearettespil alloit
même époufer , le barbare
dontla memoire me fera éter
nellement odicuſe z ces deux
rivales infortunées qui font
maintenant en ma puiſſance ,
lorſque le Ciel m'a vangé par
vosi mains alde l'excés des
254 MERCURE
affronts qu'il m'a faits. Co
féjour délicieux eft le chef
d'oeuvre de ſa volupté , & ce
n'étoit que pour faire perir les
malheureuſes qui déteſtoient
fon amour , qu'il avoit creufé
cette fource empoisonnée
oùvous vous eſtes arreftez en
eritrant on ces lieux. Je leveux
punir deformais même aprés
fon trepas , des outrages que
j'en ay reçû pendant la vie ;&
ufurper les mêmes droits que
luy,poup autorifer damême li
cence. Faites vos reflexions fur
ceque vous venez d'entendre.
Je vous donne le reſte de ce
GALANT. 25
jour pour vous déterminer ,
mais ce terme expiré ſi je no
reçois de vous tous les tributs
qu'exige mon reſſentiment ,
craignez de recevoir demoy
le preſent le plus funeſte que
puiſſe faire à des ingrats unc
femme en courroux.
Cette belle & autentique
declaration faite , l'obligeante
Zuraca les ſalua d'un air de
Souveraine ,& les laiſſa dédaigneuſement
fur le tendre gazon
où ils l'avoient trouvée.
Que la fortune ſerit cruellement
denos projets , amy ,
dit Hulacou à Fenaket , nous
256 MERCURE
fottons de nôtre patrie pour
aller nous attacher au ſervice
du plus grand Roy du monde,
notre imagination couron
déja nos têtes de l'efpoir de
nos lauriers ,& nous formons
à peine le deſſein d'entrer dans
la carriere de la gloire , que
nous nous trouvons les victi
mes de l'amour , & un mo
ment aprés en avoir ſenti les
premieres atteintes , une bonne
action nous precipite dans
un abîme de honte dont nous
ne pouvons nous arracher
qu'aux dépens de notre vie.
D'où viennent amy , reprit Fenaket,
GALANT. 257
د
naket , ces lâches reflexions ?
laiſſons , te dis-je , à la fortune
le ſoin de nôtre fort , rendons
luy ce qu'elle nous prête , &
donnons luy tout ce qu'elle
exige de nous. M'en dût- il
couter mille feintes indignes,je
ne ſortiray de cette Iſle qu'avec
les deux belles Eſclaves qui s'y
font , par hazard , les premieres
offertes à nôtre vûë. Je promettray
tout àZuraca , jeluy
tiendray même parole pour la
mieux tromper ; je ſeduiray ſes
vigilantes Compagnes , j'en.
dormiray ſes eſpions , & je
mettray enfin en liberté l'ob-
May 1715.
Y
1
258 MERCURE
de
jet de ton amour& la beauté
que j'adore. Imite ſeulement
mon exemple , & je te réponds
duſuccésdenos affaires . Cette
converſation , où il fur dit de
part & d'autre une infinité
choſes qui ne font pas
venues à ma connoiffance ,
les conduifit infenfiblement ,
juſqu'aux environs du bateau
qui leur avoit fervià ſe jetter
imprudement dans l'fle , dorit
malheureuſement l'emportée
Zuraca nes'étoit pas fouvenuë,
je ne doute pas que,fi elley eûtfongé,
ellene l'eût brulé, commeCa-
Lypso bruta les Vaisseaux de
GALANT 259
e
Telemaque. Mais c'eſt dans les
affaires les plus importantes &
les plus preſſées,qu'on manque
ſouvent le plus deprecaution.
En effet ils découvrirent du
rivage, unnuage de pouffiere,
àtravers lequel , à mesure que
ceux qui le cauſoient, s'approchoient
d'eux , ils reconnurent
deux de leurs amis , que leur
zele ( allarmez de leur fuite )
avoit porté à les chercher ,
pendant que leurs parents prenoient
le même ſoin d'un
autre côté. Ils détachent
auſſitoſt le bateau , ils s'y embarquent
, & arrivent à l'autre
YYijid
1260 MUERCURE
bord en même temps qu'eux.
Ils s'ombraffent , ils s'affeyent
fur l'herbe à l'ombre des ſaules
qui bordoient ce rivagel ,
&ſe content reciproquement
leurs inquietudes & leursavantures.
Eh bien , ne perdons
pasde temps ,mes chers amis ,
leurdirentlesnouveaux venus,
entrons dans l'Ifle , puiſque
vous nous en preſſez avectant
d'inſtance , & que vous nous
aſſeurez qu'elle n'eft gardée
que par des femmes , dont on
peut facilement ſe rendre les
maîtres , partageons nos ar.
mes , & allons avec confiance
GALANT. 261
E
1
S
1
es
nous emparer de la richefſſe
&des beautez de ce merveilleux
ſéjour. Ils ſe jettent à
l'envi dans le bateau,& paffent
sen un inſtant de l'autre coſté,
ils s'enfoncent dans l'iffe par
la même chemin qu'avoient
tenu Fenaket & Hulacou ,
lorſqu'ilsy estoient entrez fix
jours auparavant. L'appareil
d'un bûcher tout dreſſe , eft
le premier objet qui s'offre à
leurs yeux , ils en approchent
avec frayeur , &y trouvent le
corps du malheureux Aballa
4
deſtiné à eſtre devoré par les
flames,au même endroit, où il
262 MERCURE
avoir perdu la vie. Zulfalis
& Salem ( c'est ainfi que fe
nommoient ces obligeans
amis ) reconnoiffent dans les
traits d'Abulla que la mort
n'avoit pas encore effacez
des traits qui ne leur estoient
pas inconnus. Voilà , fans
doute , dit Zulfalis , aprés
quelques moments de triſtes
reflexions , ce même Abulla
qui époufama fooeur ily a plufieurs
années , dans la Capitale
decet Empire , & de qui nous
n'avons receu aucunes nouvelles
depuis fon mariage. Sa
Veuve veut apparemment luy
GALANT 265 .
rendre icy avec quelque cercmonie,
les derniers honneurs.
Tous ces preparatifs font
tropornez pourpouvoir reſter
long- temps dans cette état ,
fans qu'on vienne y mettre
Cachez-vous dans cebof
quet voiſin , dit Hulacou ,
Zuraca va fans doute arriver
bientoſt icy , & vous verrez
aifement ſans eſtre veus , fi
vous reconnoîtrez vôtre ſæoeur.
Nous allons cependant faire
quelques tours dans les allées
de ce jardinà la veuë des fenê
tres de fonPalais. Noftre pro.
264 MERCURE
fence batera ton retour icy
& nous l'attirerons juſques
ſous vos yeux. En effet Zuras
cane les cût pas plutoſtapperçûs
, qu'elle deſcendit dans
le jardin ſuivie de toures fes
compagnes , dont elle ſe dé
tacha pour apprendre d'eux
leur derniere reſolution. colle
QueleCiel conſerve à ja
mais voſtre beauté éclatante
divine Zuraca , luy dirent-ilst
enſemble , que vos jours foient .
innombrables , & que rien ne
trouble deſormais la felicité
dont vous meritez de joüirle
relle de voſtre vic : vous voyez17
CALANT. 265
al
S
àvos pieds vos eſclaves que
l'amour ſeul ſoumet à voſtre
empire : noſtre deſtin eſt en
vos mains & nulle autre que
vous ne peut nous rendreheureux.
Aimables étrangers ,
leur dit-elle , fi voſtre bonheur
dépend de moy , vous
allez bientôt n'avoir plus de
reproches à faire à la fortune ,
&le ſeul amour arbitre de nos
intereſts va bientôt vuider nos
demêlez. Allons cependant
rendre au lâche Abulla , des
honneurs qu'il ne merite pas ,
&& ne vous inquierez plus de
May 1715. Z
266 MERCURE
1
En ſe diſant ainſimille choſes
tendres , ils s'approcherent
du bûcher que toutes les habitantes
de l'Ile environnoient
déja , lorſqu'ils y arriverent
; elles avoient chacune
*un flambeau allumé à la main,
Zuraca en prie un auffi , &
aprés avoir fait trois tours
avec fes compagnes autour
•du bûcher , en chantant des
hymnes établies par l'uſage , à
la loüange , & pour le repos
des morts , elle y mit le feu ,
elle y jetta enfuite fon flambeau
coutes les autres en fi-
د
rreenntt autant.Unmomentaprés
CALANT. 267
لا
e
0
ل
quatrebelles filles apporterent
un grand vafe plein d'eau , où
elles ſe laverent les mains.
Cette ablution finie , elles fortirent
toutes du jardin , à l'exception
deZuraca qui eût apparemment
alors des affaires
de grande importance à communiquer
à ſes nouveaux
Amants ; mais elle n'avoit pas
fait encore vingt pas avec eux ,
que Zulfalis & Salem parurent
à ſes yeux . Où font , luy dit
Zulfalis , le poignard à la main ,
avec des geftes furieux & concertez
avec ſon amy , où ſont
les meurtriers d'Abulla ? C'eſt
Zij
268 MERCURE
toy , femme perfide , qui as
trempé tes mains dans le ſang
de ton Epoux. Reconnois enfin
dans ton propre frere , le
vangeur de ton mary. Arrêtez
Zulfalis , luy dit Salem, qui
avoit déja découvert mille graces
dans tout ce qu'il avoit vû
faire à Zuraca & qui trouvoit
par un caprice nouveau , des
principes d'amour ,dans l'embarras
extrême où la jettoit
cette avanture. Arrêtez , &
loinde former d'horribles projets
de vengeance , comme
vous faites ,rendez plûtôt grace
à la fortune du preſent qu'-
GALANT 269
1
elle nous fair. Elle vous rend
une foeur qui vous eft chere ,
malgré vos emportemens , &
nous rend deux amis que nous
croyions perdus. Zulfalis feignit
encore pendant quelques
moments d'être inſenſible à
cette remontrance ; mais les
careffes de ſes amis , la crainte ,
la tendreffe&les larmes de ſa
foeur étoufferent dans ſes em
braffemens , juſqu'aux moindres
apparences de fon reffentiment.
Ils allerent s'affeoir
dans un cabinet de verdure
qui n'eſtoit pas loin du lieu où
cette entrevenë s'étoit faite,
Zij
270 MERCURE
Chacun yconta fon hiſtoire ,
deffendit & ſes interers au
gré de ſes defirs : enfin aprés
bien des conteſtations , voici
les articles de leur ajustement.
1. Zuraca rendra les deux
belles Eſclaves qu'elle tient en
fermées depuis le jour de la
mort de fon mary.
1132. Elles ſeront en
qui il appartiendra.
4100
propre à
3. Elle Zuraca époufera Sa
lem , parce qu'il veut bien l'é
poufer.
4. Zulfalis choiſira celles de
toutes les belles filles ou fem
mes qui font dans cetre MaiGALANT
271
1
fon , pour l'hymen , ou autrement.
2
s. Les contractants n'abandonneront
pas le ſéjour deli.
cieux où ils font , & où ils ſe
trouvent fort à leur aiſe , à
moins que l'autorité du Prince
, ou quelque grand malheur
ne les en chaſſe .
a
Enfin les articles de ces engagemens
ne ſubſiſteront qu'-
autant qu'il plaira auſdits contractans
de les faire fubfitter.
Les deux belles Eſclaves furent
auffitôt remiſes dans les
mains de leurs Amants , & à
P'inſtant l'acte fut écrit & fi-
1
(
Zimj
272 MERCURE
gné par les parties. Les quatre
Heros decette hiſtoirey ajoûterent
cependant les articles
ſuivants.
1. Nousſuppoſons entre nous
quatre
La bonne intelligence&lafincerite:
Nous les établiſſons àperpetuité,
Et jurons de n'en rien rabattre.
2. Si le cas écheoit qu'entre
L'une change d'amant l'autre
de maîtreffe ,
Pourvû que ce ne foit qu'un ef
Say de tendreffe
Pour rendre nos plasfirs plus pin
7
GALANT. 273
SS
tsu guants plus doux,
Nouspaffons cet article&nous
3. Nous banniſſons la jalousie
Comme une paffion defous.
Que des triſtes rivaux & des
fades époux,
Cette extravagante manie
Poffede les cerveaux jaloux.
4. Quelque nouvelle ardeur
qui nous tente ou nous brûle,
Satisfaiſons tous nos defirs
Et ne nous donnonspas le travers
ridicule
De nous effrayer d'un fcrupule
Qui pourroit troubler nos plaifirs.
274 MERCURE
Ces conventions faites , ils
ſe rendirent au Palais , où elles
furent executées dans la forme
qu'on vient de lire. Les incredules
ne trouveront ſans doute
nulle apparence de raiſon ny
de ſtabilitédans des conditions
fi bizarres ; elle ſubſiſtent cependant
encore aujourd'huy,
même avec éclat , dans une
des plus belles Provinces du
Royaume dont je parle...
Fenaket , fils de TimurMelic
, Citoyen de Chamakée ,
Capitale de la Province de
Chirvan enPerſe,ayantatteint
l'âgede vingt ans ,réſolut d'a
bandonner ſa Patrie à l'inſçû
de ſes parents ,&de voyager
dans tous les Royaumes de
l'Orient.
Dans ce deſſein,dont l'execution
ne luy parut pas diffi
cile ,il jetta les yeux fur le jeuGALANT.
223
1
ne Hulacou , Perſan comme
luy, ami& voiſin de ſa famille,
& le choiſir pour le compagnon
de fa fortune. Hulacou,
luy dit-il un jour , que faiſons
nous icy, à quoy employons
nous les plus belles années de
noſtre vie; l'établiſſement que
nos parents nous deſtinent
quelque tranquille qu'il puiffe
eſtre , fuffit il pour contenter
noſtre ambition. Le monde
que nous ne connoillons pas ,
&que nous devons connoître,
n'a t'il rien de meilleur à nous
offrir qu'une vic obfcure &
inutile. Secoüons , mon cher
Tij
224 MERCURE
Hulacou , un joug qui nous
importune , prenons de l'or
& de l'argent dans nos maifons
, & rendons nous enfin
autant que nous le pourrons
les maiſtres de noſtre ſort. Le
Grand Cha , feul Royo des
Rois , Poffefleur du Throſne
&de la Couronne , a maintenant
une armée ſemblable à
une Mer agitée. Allons luy offrirnos
ſervices & nous diſtinguer
par des actions de courage
à ſes yeux qui donnent la
lumiere au monde. Je confens
debon coeur à ce que vous me
propofez, mon cher Fenaket,
A
GALANT. 1225
tuy dit Hulacou , mais quelles
meſuresprendrons nous, pour
nous derober à nos parents ;
je me chargede ce foin, reprit
Fenaket , & pourvû que demain
aprés la derniere Priere,
vous vous trouviez au bord
del'eau , cachéderriere les ruines
de ce Tombeau dont la
riviere lave le pied , je m'y
rendray avec deux chevaux fi
-legers à la courſe , que nous
ferons en lieude fureté, avant
qu'on nous croye fortis de la
Province de Chirvan. Ils fe
promirent alors de ſe trouver
le lendemain au rendez-vous ,
226 MERCURE
ce qu'ils executerent comme
ils l'avoient concerté la veille.
Dés qu'ils furent à cheval ,
quelle route tiendrons- nous ,
dit Hulacou , aucune , réponditFenaket
, laufons nous feulement
guider par la fortune,
&repolons nous au premier
Caravenſaraï, où nos chevaux
s'arreſterons . Ils marcherent
toute la nuit , & le lendemain
au lever du Soleil ils décou
vrirent une maiſon environ
née de quelques arbres au miheu
d'une plaine ; ils refolurent
auffi- toſt d'aller s'y rafraîchir ;
mais dés qu'ils furent plus prés
GALANT. 227
de cette maiſon , ils reconnurent
qu'elle eſtoit entourée de
tous les coſtez d'un foffé plein
d'eau, profond , & que fes
bords eſcarpez ſembloient
rendre inacceffible. Nos
Voyageurs étonnez de cette
difficulté, firent le tour du
follé pour eſſayer de trouver
un gué , mais leur peine fur
inutile, & ils ne virent qu'un
petitbateau couvert d'étoffes
de foye d'or & d'argent , attaché
à un arbre , qui eftoic fur
l'autre bord.
Je vais courir tous les rifques
de cette avanture, ditFe*
28 MERCURE
naket , & je veux arriver à
quelque prix que ce foit jufqu'au
bateau que je détacheray
&que je vous ameneray
enfuite mon cher Hulacou.
Gardez mon cheval , je vais
me deshabiller & me jetter à
la nâge dans ce foſſe. Hulacou
fit ce qu'il pût pour le détourner
d'un deſſein ſi temeraire
; mais voyant que fes remontrances
ne ſervoient de
rien , il prit la bride de ſon cheval
& luy abandonna l'honneur
de cette entrepriſe. Fenaket
à la nâge arrive à l'autre
bord, détache le bateau , &
1
GALANTC. 229
vient rejoindre ſon amy. Ils
s'embarquent,Hulacou prend
les chevaux par les renes , &
Fenaker & fon amy paſſent
dans l'Ifle. Ils y curent à peine
fait deux cent pas à pied, qu'ils
ſe virent auprés d'une fontaine
de marbre , ſituée au milieu
de quatre cabinets dont l'are
&la nature faisoient un ſeur
aſyle contre les ardeurs du Soleil.
Ils ſe baiſſoient déja pour
boire àlongs traits de l'cau de
cette fontaine qui leur parut
merveilleuſe , lorſqu'ils entendirent
une femmequi , élevant
le ton de ſa voix , dit à uneau
230 MERCURE
tre, en foupirant.
J'aimerois mieux boire de l'eau
De cette Source empoisonnée
Et me creufer icy moy même mon
tombeau ,
Que confentir jamais à ce triſte
Hymenée.
Quelque foifqui nous preffe
dit alors Fenaket ,à ſon amy,
attendons , mon cher Hulacou
,qu'unecau moins dangereuſe
en modere l'ardeur
L'avis nous eſt venu fort à
propos , allons en remercier
noſtre bienfaictrice. A quoy
voulez -- Vous vous expofer
encore , luy dit Hulacou ,
GALANT. 238
1
cette maiſon n'eſt pas un Caravanfaraï
, vous ſçavez que
c'eſt un crime irremiſſible en
ce Pays cy que de parler à
des femmes , & le moindredes
malheurs qui puiſſe nous arri
ver,ſi nous ſommes affez temeraires
pour nous découvrir ,
eſt de paffer pour des voleurs.
Amy , reprit Fenaket,jecomprends
aisément tout ce que
vous pouvez me dire là deſſus ,
mais l'hofpitalité eſt de toute
les Nations ; & loin de me
diſpoſer à fuir de ces lieux ,
commevous me le confeillez ,
jepenſe que nous y pouvons
232 MERCURE
être utiles à cette femme infortunée
qui gemit & s'effraye
ainſi que nous venons de l'entendre
, de l'hymen cruel auquel
on la deſtine. Appro
chons du Cabinet où elle eft
&offrons luy tous les ſecours
qui dépendront de nous. On
acquiert un droit ſur les gens
lorſqu'on n'a que de bons offices
à leur offrir. Il n'attendit
pas la réponſe d'Hulacou
pour ſe preſenter à la porte du
Cabinet qu'il pouſſa fi brufquement,
que cesdeux femmes
épouvantées de la vûë de deux
hommes, dans un lieu où elles
n'en
1
GALANT. 233
n'en avoient jamais vûs d'autre
que celuy qui les tenoit enfermées
dans ce defert , firent
un grand cri. Dequoy vous
effrayez vous,leur dit Fenaketa
je n'aurois jamais ofé troubler
voſtre entretien , file diſcours
que je viens d'entendre ne
m'avoit pas appris que vous
gemiſſez dans cette folitude ,
&ce n'eſt point à ma temerité ;
mais peur- eftre au bonheur
que nous avons cû mont
camarade & moy ,
égarer dans cette campagne ,
que vous devez l'offre que je
vous fais de tous les ſecours
May 1715 .
,
de nous
V
236 MERCURE
quenous pourrons vous donner.
Temoraires , leur ditda
plus âgéede cesdeux femmes,
qui n'avoit pas vingt ans, fuïez
de cet épouventable lieu , ſçachez
nous gré de l'inquiétude
quevousnous caufez pour vos
jours,&n'attendez pas qu'une
main barbare vienne confondre
dans votre fang , & dans
le nôtre , l'imprudence de l'of
fre quevous nous faites. Nous
ne ſommes point en étatd'accepter
de fi inutiles fecours,&
leTyran quinous enchaîneeft
aufli redoutable luy ſeul qu'e
une Armée en bataille. Il va
GALANT 237
venir , il vient,& s'il vous voir,
vous êtes à jamais perdus.
Vous nous faites , reprirent
les deux amis àchacune de ſfes
femmes , dont la beautéqui les
ébloüiffoit,les rendoit infenfiblement
eſclaves de leurs
charmes , une peinture terrių
ble de la prefence d'un homapretence
me. La frayeur qui ſaiſit vos
fens groffit à vos yeux l'image
d'un peril chimerique ; mais
l'éclat de vostraits fait en nous
un effet contraire ,& nous
| donne au-delà de nos fenti
niens , tout le courage que la
peur vous ête. Jeunes Etran
S
Vij
236 MERCURE
gers, leur dit de l'air le plus
touchantdu monde, celle qui
n'avoir pas encore parléy me
vous facrifiez pas envain pour
deux infortunées que le fort a
condamnées à des maux éternels.
Quand vous immoleriez
à nôtre vengeance le Tyran
qui nous perfecute ,nous n'en
ferions peut être encore que
plus miferables ,& vingtfemmes
impiroyables qui font
dans ce Palais , plus defefperées
des foins qu'il nous a renqui
nous are
dus , que de ſa perte , nous au
roient mis en pieces & vous
aufli , avant que nous puffions
JGADANO. 28
fonger ànous fauver. C'en eft
fait , je l'apperçois , & vous de
voyez vous même , avec ces
furies qu'il traîne àſa ſuite.En
effet elle eût à peineachevé ces
derniers mots , qu'il parut à la
tête de cetteTroupe ennemic.
Que vois -je ,dit- il , d'un ton
formidable , écumant de colere
, deux traîtres avec mes
deux infideles favorites ! qu'ils
meurent? allez Miniſtres de ma
vengeance , c'eſt à vous que
j'ordonne de leur arracher lo
coeur. A ces mots l'air retentit
de cris , mais ces deux geno
reux Etrangers qui voyent leur
238. MERCURE
mort certaine , & celle des
deux belles Eſclaves qui leur
ont ravila liberté , s'ils attendent
cette foule d'ennemis ,
vont au- devant des coups
qui les menacent. Ils attaquent
en furieux le Tyran qui veut
les immoler à fon courroux
, ils le joignent au milieudeces
femmes cruelles qui
s'oppoſent à leur paffage , ils
le frappent ,& accablez par le
nombre ,& couverts de bleffures
, ils tombent avec luy.
Al'instant celle deces femmes
qui paroift commander ce bataillon
d'Eumenides , fufpend
GALANT. 239
par ſes ordres abtolus la fu
reur de ſes compagnes , elle fe
jerte aux pieds du Tyran qu'
elle voit preſt deperdre lejour,
&luy dit en gemiffint , ouvrez
du moins encore une fois les
yeux,Seigneur ,voyez vos en
nemis noyez dans leur fang,&
regardez les ſous le fer dont
mamain eſt armée, expirerſous
le poids de ma vengeance. Ne
rougis tu pas , luy dit-il , ingrate
, de ta lenteur , frappe ,
frappe ,& hâte- toy de m'im
moler ces deux funeftes victi
mes : qu'on m'amene mes
deux infideles,&que leur ame
140 MERCURE
i
defcende aux Enfers avec l
mienne. Cependant elle jette
les yeux fur ces malheureux
étrangers dont la jeuneſſe &
labeauté l'ébloüffent juſques
dans les bras de la mort. Dans
fon coeur en un moment la
pitié fuccede à la fureur , &
l'amour à la pitié. Qu'allons
nous faire , dit-elle auffi-toſt à
ſes compagnes , en ſe levant ,
qu'allonsnous faire mes cheres
amies. Le barbare que nous
voulons vanger , eft-il digne
du ſacrifice qu'il exige de nous?
c'eſt luy bien plûtonque nous
devons punir des maux qu'il
hous
GALANT. 24 P
S
nous a faits , & de la rigueur
de noſtre esclavage. Sauvons
ces deux jeunes hommes s'il en
eſt tems encore , & affuronsnous
de leur reconnoiffance ,
par les foins que nous prend
drons de leurs vies. Elle eût à
peine achevé ces mots que tou
te l'aſſemblée applaudit à ce
conſeil par un grand cri de
joye. Le Tiran qui l'entendit ,
fit de vains efforts pour s'en
vanger ; mais ſon ame qu'il
rendit en vomiſſant mille imprécations
,mit à l'inſtant fest
ennemis à couvert de fon reffentiment
.
May 1715. X
S
442 MERCURE
Zuraca (c'eſt le nomdecette
genereuſe femme) envoya aufgenere
fitoft chercher tous les remedes
qu'elle crût les plus promts
pour rendre lavie à ces deux
étrangers ; en même temps
elle ordonna à fix de ſes compagnes
de prendre & d'enfermer
dans un lieu für les deux
belles eſclaves qui avoient été
furpriſes avec eux.
Le ſecours arrivé , elle pric
ſoin de leurs playes , arreſta
leur fang,&les guerit en trois
jours ( La longueur du temps que
l'Autheur de cette Histoire prend
pour lagueriſon de leurs bleffures
GALANT 243
qui estoient presque toutes mortelles
, prouve bien qu'il nn''aapas
affecté de conter des merveilles
fabuleuſes. ) Ce terme expiré,
Zuraca leur propofa des amu
ſemens, des plaiſirs & même
des hymens, dans ce magnifi
que Palais dont elle estoit devenuë
laDame,par leurvaleur,
par la mort du Tyran , & par
la foumiffion de fes compa
gnes. Mais cettepropoſition,
dont vray ſemblablement un
is grand nombre de Lecteurs fe
roit ſon profit , ne fut point
du tour de leur goût , ils capi
tulerent , ils donnerent des ef
1
e
C
Xij
4. MERCURE
perances frivoles , ils s'affligerent
, ils chercherent la folitude,
ils demandérent du tems
& enfin leurs armes , & kur
ash1
Dreſtoit d'une extrême
importance pour eux de ne
pas declarer le ſecret de leurs
coeurs, auffi de nom de leurs
Maiſtreſſes , qu'ils ignoroient
encore,n'échappa- til jamais
de leurs bouches. Cependant
ils n'en penſoient pas moins ,
&l'excés de leur amour &de
leur inquietudepreſentoitfans
ceſſe àHour idée les charmes
qu'ils adoroient , perfecutez,
GALANT. 245
S
morts, ou mourants pour eux.
Ils avoient demeflé dans l'uni
que entretien qu'ils avoient eû
avec ces divins objets de leur
tendreſſe qu'ils commençoient
à s'attendrir eux - mêmes , un
moment avant ce fatal & ori
ginal combat , dont le ſuccés
n'avoit qu'imparfaitement répondu
à la violence de leur
amour. Enfin las de ſe voir le
joüet des chimeriques prétentions
de leur liberatrice , ils
voulurent s'en expliquer nettement
avec elle. Ils la virent
un beau jour deſcendre dans
un vallon fuperbe, & dont
X iij
146 MERCURE
1
voicy la deſcription , autand
qu'il peut m'en ſouvenirzezag
De l'édifice qui estoit à
l'Occident fur le ſommetd'un
Côteau magnifique , on tra
verſoit un jardin où la nature
feule avoit aſſemblé tous les
chefs- d'oeuvres de l'art ; de ce
jardin on arrivoit ſur une pee
louze dont la pente étoitdou
co,& dont les bords étoient.
revêtus avec ſymmetrie , d'un
nombre infini d'orangers , de
myrtes ,°renadiers d'une
beauté admirable;de cettepe-
Jouzojon defcendoit infenfiblement
dans ce vallon dont
GALANT. 247
a
}
le Nord & le Midy eſtoient
parez des plus brillantes colli
nes du monde , & d'où l'on
decouvroitàl'Orientune plai
ne à pestede veuë ,coupée par
mille canaux , & embellie de
tout ce que la terre peut produire
de plus utile & de plus
agreable. Les eaux du fofle
dont cette Ifle eſtoit environnée
, couloient lentement à
travers cetteplaine. Les échos,
les Oyſeaux , les Zephirs, tout
enunmot y faiſoit merveille.
Ce fut enfin comme je
vous difois fort bien tontoà
l'heure ,dans cemême vallon
Xiiij
248 MERCURE
que Fenaket &fon amy atteignirent
fous une grande allée
dePalmiers ,latendre&défodée
Zuracabaron 2000
Pour quel mortel heureux
belle Zuraca , luy dit l'aimable
Fenaker , coulent les precienfes
larmes queje vous voy
repandre ? pour des ingrats ,
lâche , luy répondit- elle , d'un
ton plein de colere&d'amour,
pour des ingrats qui ne doivent
qu'aux foibles mouvements
d'une prompte tendreffe , &
qu'à mes foins indifcrets , &
mal recompenfez , le jour qui
les éclaire. Montrez-nous diviGALANC.
249
7
neZuraca,roprit Hulacou les
perfides qui vous outragent ,
rendez-nous nos armes &
vous nous verrez à l'inſtant
armez pour vous vanger. Ce
feroitdonc contre mon pro-
-pre ſein , barbares , que vous
vles employtiez cesarmes cruelles,&
non contre mes ennemis
, à moins que vous de
vouluffiez vous-mêmes , vous
adacifiernaema vengeance ;
mais j'ay dans mes mains de
cheres victimes dont la tête
merépondra de voſtre ingrajtitude
; & jiimmolenay mà
ma fureur les ingrats qui me
250 MERCURE
mépriſent & les malheureu
fes quim'offenſent.Je ſçay que
leur cooeur n'a point de partà
voſtre crime , mais leurs char
mes funeſtes les rendentà mes
yeux mille fois plus coupables
encore que vous ne me
parutes aimables. Qui vous
inſpire , cruelle , luy dit Fenaker,
cesmouvements jaloux &
qui rendez vous reſponſable
de l'injustice dont vous nous
accuſez ? Vous -même , repritelle
, d'un air encore plus
animé,&les Eſclaves avec qui
l'on vousa furpris : tout confirme
mes foupçons , &je ſens
GALANT as
juſqu'au fond de mon caur ,
voſtre froideur pour moy , &
voftre ardeur pour elles.Dé
trompez vous , belle Zuraca ,
luy dit Fenaket. Expliquez
vous plus clairement,&dines
nous enfin lequel de nous deux
vous honorez plus particulierement
devos bontez ? je ne
vous excepte, répondit-elle ,
ny l'un ny l'autre , des deſleins
que j'ay formez fur vous.
Vouseſtes tous deux dans mes
fers ,& fi vous ne ſubiſfez le
jougde mon amour , craignez
dumoins celuy de ma haine ?
Il vous fied bien encore da
252 MERCURE
me propofer des conditions,la
liberté du choix feroit la ſeule
que vous pourriez m'offror , fi
j'étois voſtre Eſclave & de
-quel droit les hommes preten
dent- ils avoir autant de Mai
treffes qu'il leur plaît en prendre
, pendant qu'ils nous font
impericuſement languir dans
l'oiſiveté affreuſe où nous re
duit leur inconſtance ? Abulla,
le lâche Abulla qui vientd'expirer
fous vos coups , a vecu
trois ans avec moy ſous les loix
d'un faint&legitime hymen :
pendant ces trois années la
fortune l'a comblé des biens
GALANT
2
1
a
immenfes dont la mort me
send la maîtreffe; mais àquel
ufagegrandDieu les a t-il ema
ployez , dés qu'il a commencé
àvouloir en joüir à fa honte
& à lamienne. Il a remplirfat
matlon de toutes les Eſclaves
que vous y avez veuës, il les a
toures aimées &cenfin il m'a
traité commearettespil alloit
même époufer , le barbare
dontla memoire me fera éter
nellement odicuſe z ces deux
rivales infortunées qui font
maintenant en ma puiſſance ,
lorſque le Ciel m'a vangé par
vosi mains alde l'excés des
254 MERCURE
affronts qu'il m'a faits. Co
féjour délicieux eft le chef
d'oeuvre de ſa volupté , & ce
n'étoit que pour faire perir les
malheureuſes qui déteſtoient
fon amour , qu'il avoit creufé
cette fource empoisonnée
oùvous vous eſtes arreftez en
eritrant on ces lieux. Je leveux
punir deformais même aprés
fon trepas , des outrages que
j'en ay reçû pendant la vie ;&
ufurper les mêmes droits que
luy,poup autorifer damême li
cence. Faites vos reflexions fur
ceque vous venez d'entendre.
Je vous donne le reſte de ce
GALANT. 25
jour pour vous déterminer ,
mais ce terme expiré ſi je no
reçois de vous tous les tributs
qu'exige mon reſſentiment ,
craignez de recevoir demoy
le preſent le plus funeſte que
puiſſe faire à des ingrats unc
femme en courroux.
Cette belle & autentique
declaration faite , l'obligeante
Zuraca les ſalua d'un air de
Souveraine ,& les laiſſa dédaigneuſement
fur le tendre gazon
où ils l'avoient trouvée.
Que la fortune ſerit cruellement
denos projets , amy ,
dit Hulacou à Fenaket , nous
256 MERCURE
fottons de nôtre patrie pour
aller nous attacher au ſervice
du plus grand Roy du monde,
notre imagination couron
déja nos têtes de l'efpoir de
nos lauriers ,& nous formons
à peine le deſſein d'entrer dans
la carriere de la gloire , que
nous nous trouvons les victi
mes de l'amour , & un mo
ment aprés en avoir ſenti les
premieres atteintes , une bonne
action nous precipite dans
un abîme de honte dont nous
ne pouvons nous arracher
qu'aux dépens de notre vie.
D'où viennent amy , reprit Fenaket,
GALANT. 257
د
naket , ces lâches reflexions ?
laiſſons , te dis-je , à la fortune
le ſoin de nôtre fort , rendons
luy ce qu'elle nous prête , &
donnons luy tout ce qu'elle
exige de nous. M'en dût- il
couter mille feintes indignes,je
ne ſortiray de cette Iſle qu'avec
les deux belles Eſclaves qui s'y
font , par hazard , les premieres
offertes à nôtre vûë. Je promettray
tout àZuraca , jeluy
tiendray même parole pour la
mieux tromper ; je ſeduiray ſes
vigilantes Compagnes , j'en.
dormiray ſes eſpions , & je
mettray enfin en liberté l'ob-
May 1715.
Y
1
258 MERCURE
de
jet de ton amour& la beauté
que j'adore. Imite ſeulement
mon exemple , & je te réponds
duſuccésdenos affaires . Cette
converſation , où il fur dit de
part & d'autre une infinité
choſes qui ne font pas
venues à ma connoiffance ,
les conduifit infenfiblement ,
juſqu'aux environs du bateau
qui leur avoit fervià ſe jetter
imprudement dans l'fle , dorit
malheureuſement l'emportée
Zuraca nes'étoit pas fouvenuë,
je ne doute pas que,fi elley eûtfongé,
ellene l'eût brulé, commeCa-
Lypso bruta les Vaisseaux de
GALANT 259
e
Telemaque. Mais c'eſt dans les
affaires les plus importantes &
les plus preſſées,qu'on manque
ſouvent le plus deprecaution.
En effet ils découvrirent du
rivage, unnuage de pouffiere,
àtravers lequel , à mesure que
ceux qui le cauſoient, s'approchoient
d'eux , ils reconnurent
deux de leurs amis , que leur
zele ( allarmez de leur fuite )
avoit porté à les chercher ,
pendant que leurs parents prenoient
le même ſoin d'un
autre côté. Ils détachent
auſſitoſt le bateau , ils s'y embarquent
, & arrivent à l'autre
YYijid
1260 MUERCURE
bord en même temps qu'eux.
Ils s'ombraffent , ils s'affeyent
fur l'herbe à l'ombre des ſaules
qui bordoient ce rivagel ,
&ſe content reciproquement
leurs inquietudes & leursavantures.
Eh bien , ne perdons
pasde temps ,mes chers amis ,
leurdirentlesnouveaux venus,
entrons dans l'Ifle , puiſque
vous nous en preſſez avectant
d'inſtance , & que vous nous
aſſeurez qu'elle n'eft gardée
que par des femmes , dont on
peut facilement ſe rendre les
maîtres , partageons nos ar.
mes , & allons avec confiance
GALANT. 261
E
1
S
1
es
nous emparer de la richefſſe
&des beautez de ce merveilleux
ſéjour. Ils ſe jettent à
l'envi dans le bateau,& paffent
sen un inſtant de l'autre coſté,
ils s'enfoncent dans l'iffe par
la même chemin qu'avoient
tenu Fenaket & Hulacou ,
lorſqu'ilsy estoient entrez fix
jours auparavant. L'appareil
d'un bûcher tout dreſſe , eft
le premier objet qui s'offre à
leurs yeux , ils en approchent
avec frayeur , &y trouvent le
corps du malheureux Aballa
4
deſtiné à eſtre devoré par les
flames,au même endroit, où il
262 MERCURE
avoir perdu la vie. Zulfalis
& Salem ( c'est ainfi que fe
nommoient ces obligeans
amis ) reconnoiffent dans les
traits d'Abulla que la mort
n'avoit pas encore effacez
des traits qui ne leur estoient
pas inconnus. Voilà , fans
doute , dit Zulfalis , aprés
quelques moments de triſtes
reflexions , ce même Abulla
qui époufama fooeur ily a plufieurs
années , dans la Capitale
decet Empire , & de qui nous
n'avons receu aucunes nouvelles
depuis fon mariage. Sa
Veuve veut apparemment luy
GALANT 265 .
rendre icy avec quelque cercmonie,
les derniers honneurs.
Tous ces preparatifs font
tropornez pourpouvoir reſter
long- temps dans cette état ,
fans qu'on vienne y mettre
Cachez-vous dans cebof
quet voiſin , dit Hulacou ,
Zuraca va fans doute arriver
bientoſt icy , & vous verrez
aifement ſans eſtre veus , fi
vous reconnoîtrez vôtre ſæoeur.
Nous allons cependant faire
quelques tours dans les allées
de ce jardinà la veuë des fenê
tres de fonPalais. Noftre pro.
264 MERCURE
fence batera ton retour icy
& nous l'attirerons juſques
ſous vos yeux. En effet Zuras
cane les cût pas plutoſtapperçûs
, qu'elle deſcendit dans
le jardin ſuivie de toures fes
compagnes , dont elle ſe dé
tacha pour apprendre d'eux
leur derniere reſolution. colle
QueleCiel conſerve à ja
mais voſtre beauté éclatante
divine Zuraca , luy dirent-ilst
enſemble , que vos jours foient .
innombrables , & que rien ne
trouble deſormais la felicité
dont vous meritez de joüirle
relle de voſtre vic : vous voyez17
CALANT. 265
al
S
àvos pieds vos eſclaves que
l'amour ſeul ſoumet à voſtre
empire : noſtre deſtin eſt en
vos mains & nulle autre que
vous ne peut nous rendreheureux.
Aimables étrangers ,
leur dit-elle , fi voſtre bonheur
dépend de moy , vous
allez bientôt n'avoir plus de
reproches à faire à la fortune ,
&le ſeul amour arbitre de nos
intereſts va bientôt vuider nos
demêlez. Allons cependant
rendre au lâche Abulla , des
honneurs qu'il ne merite pas ,
&& ne vous inquierez plus de
May 1715. Z
266 MERCURE
1
En ſe diſant ainſimille choſes
tendres , ils s'approcherent
du bûcher que toutes les habitantes
de l'Ile environnoient
déja , lorſqu'ils y arriverent
; elles avoient chacune
*un flambeau allumé à la main,
Zuraca en prie un auffi , &
aprés avoir fait trois tours
avec fes compagnes autour
•du bûcher , en chantant des
hymnes établies par l'uſage , à
la loüange , & pour le repos
des morts , elle y mit le feu ,
elle y jetta enfuite fon flambeau
coutes les autres en fi-
د
rreenntt autant.Unmomentaprés
CALANT. 267
لا
e
0
ل
quatrebelles filles apporterent
un grand vafe plein d'eau , où
elles ſe laverent les mains.
Cette ablution finie , elles fortirent
toutes du jardin , à l'exception
deZuraca qui eût apparemment
alors des affaires
de grande importance à communiquer
à ſes nouveaux
Amants ; mais elle n'avoit pas
fait encore vingt pas avec eux ,
que Zulfalis & Salem parurent
à ſes yeux . Où font , luy dit
Zulfalis , le poignard à la main ,
avec des geftes furieux & concertez
avec ſon amy , où ſont
les meurtriers d'Abulla ? C'eſt
Zij
268 MERCURE
toy , femme perfide , qui as
trempé tes mains dans le ſang
de ton Epoux. Reconnois enfin
dans ton propre frere , le
vangeur de ton mary. Arrêtez
Zulfalis , luy dit Salem, qui
avoit déja découvert mille graces
dans tout ce qu'il avoit vû
faire à Zuraca & qui trouvoit
par un caprice nouveau , des
principes d'amour ,dans l'embarras
extrême où la jettoit
cette avanture. Arrêtez , &
loinde former d'horribles projets
de vengeance , comme
vous faites ,rendez plûtôt grace
à la fortune du preſent qu'-
GALANT 269
1
elle nous fair. Elle vous rend
une foeur qui vous eft chere ,
malgré vos emportemens , &
nous rend deux amis que nous
croyions perdus. Zulfalis feignit
encore pendant quelques
moments d'être inſenſible à
cette remontrance ; mais les
careffes de ſes amis , la crainte ,
la tendreffe&les larmes de ſa
foeur étoufferent dans ſes em
braffemens , juſqu'aux moindres
apparences de fon reffentiment.
Ils allerent s'affeoir
dans un cabinet de verdure
qui n'eſtoit pas loin du lieu où
cette entrevenë s'étoit faite,
Zij
270 MERCURE
Chacun yconta fon hiſtoire ,
deffendit & ſes interers au
gré de ſes defirs : enfin aprés
bien des conteſtations , voici
les articles de leur ajustement.
1. Zuraca rendra les deux
belles Eſclaves qu'elle tient en
fermées depuis le jour de la
mort de fon mary.
1132. Elles ſeront en
qui il appartiendra.
4100
propre à
3. Elle Zuraca époufera Sa
lem , parce qu'il veut bien l'é
poufer.
4. Zulfalis choiſira celles de
toutes les belles filles ou fem
mes qui font dans cetre MaiGALANT
271
1
fon , pour l'hymen , ou autrement.
2
s. Les contractants n'abandonneront
pas le ſéjour deli.
cieux où ils font , & où ils ſe
trouvent fort à leur aiſe , à
moins que l'autorité du Prince
, ou quelque grand malheur
ne les en chaſſe .
a
Enfin les articles de ces engagemens
ne ſubſiſteront qu'-
autant qu'il plaira auſdits contractans
de les faire fubfitter.
Les deux belles Eſclaves furent
auffitôt remiſes dans les
mains de leurs Amants , & à
P'inſtant l'acte fut écrit & fi-
1
(
Zimj
272 MERCURE
gné par les parties. Les quatre
Heros decette hiſtoirey ajoûterent
cependant les articles
ſuivants.
1. Nousſuppoſons entre nous
quatre
La bonne intelligence&lafincerite:
Nous les établiſſons àperpetuité,
Et jurons de n'en rien rabattre.
2. Si le cas écheoit qu'entre
L'une change d'amant l'autre
de maîtreffe ,
Pourvû que ce ne foit qu'un ef
Say de tendreffe
Pour rendre nos plasfirs plus pin
7
GALANT. 273
SS
tsu guants plus doux,
Nouspaffons cet article&nous
3. Nous banniſſons la jalousie
Comme une paffion defous.
Que des triſtes rivaux & des
fades époux,
Cette extravagante manie
Poffede les cerveaux jaloux.
4. Quelque nouvelle ardeur
qui nous tente ou nous brûle,
Satisfaiſons tous nos defirs
Et ne nous donnonspas le travers
ridicule
De nous effrayer d'un fcrupule
Qui pourroit troubler nos plaifirs.
274 MERCURE
Ces conventions faites , ils
ſe rendirent au Palais , où elles
furent executées dans la forme
qu'on vient de lire. Les incredules
ne trouveront ſans doute
nulle apparence de raiſon ny
de ſtabilitédans des conditions
fi bizarres ; elle ſubſiſtent cependant
encore aujourd'huy,
même avec éclat , dans une
des plus belles Provinces du
Royaume dont je parle...
Fermer
11
p. 2170-2179
Sethos, Histoire ou Vie, &c. [titre d'après la table]
Début :
SETHOS, Histoire ou Vie tirée des Monumens anecdotes de l'ancienne Egypte [...]
Mots clefs :
Ancienne Égypte, Prince, Reine, Académies, Éducation, Peinture, Carthage, Observatoire des prêtres thébains, Phéniciens, Esclaves
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Sethos, Histoire ou Vie, &c. [titre d'après la table]
SETHOS , Histoire ou Vie tirée des Monumens
anecdotes de l'ancienne Egypte
traduite d'un Manuscrit Grec . A Paris ,
chez les Freres Guerin , Quay des Augustins
, et rue S. Jacques , 1731. trois Volumes
in 12. de plus de 400 , pages chacun
sans la Préface , l'Epitre et les Additions,
Cartes d'Egypte , d'Affrique , &c.
Le nom de M. l'Abbé Terrasson
qui n'est pas à la tête du livre , se trouve
dans le Privilege . Nous ne prétendons
pas donner au Public dans le mois de
Septembre , la premiere nouvelle d'un
Ouvrage , qui a été fort répandu dès les
premiers jours de Juillet : mais les trois
volumes in 12.dont il est composé , ne nous
ont pas permis plutôt d'en faire quelque
rapport au Public . C'est un ouvrage de
fiction à peu près dans le goût de Telema
que,ou des Voyages de Cyrus. Mais au lieu
que ces deux-cy se bornent en quelque
sorte à l'idée d'une éducation ; ce sujet
particulier ne remplit que le premier volume
de Sethos . Ce jeune Prince est fils
d'Osoroth , Roi de Memphis , Prince âgé
et indolent. Sethos dès le premier livre
perd
SEPTEMBRE . 1731. 2171
L
perd Nephté sa mere , Reine admirable
par sa vertu et par sa sagesse . Le Grand
Prêtre en la presentant au Senat , qui ju
geoit les morts en Egypte , fait d'elle un
Eloge Funebre , dont tous les lecteurs
ont été également frappez. Nephté en
mourant , avoit laissé pour Gouverneur
à son fils unique , âgé de huit ans , un excellent
homme , nommé Amedés , qui
conduit toute l'éducation de Sethos . Outre
le soin qu'il en prend par lui - même ,
il le fait profiter de l'éducation publique
des Egyptiens. A cette occasion , l'Auteur
fait dans le second livre une description
historique des Académies de Memphis. Il
donne là un leger crayon de toutes les
sciences qui ont rendu cette Nation si
fameuse , et il joint à ce narré d'excellens
avis pour tous ceux qui sont chargez de
l'instruction de la jeunesse , ou qui veulent
s'instruire eux - mêmes. Il insinuë , suivant
le principe déja exposé dans la Préface
, que les Sciences sont une des plus
grandes sources des vertus humaines et
civiles , non -seulement par l'occupation
qui est un obstacle au déreglement des
moeurs , mais encore par les préceptes et
par les exemples que la lecture nous
fournit. La Reine Daluca , qui épouse
Osoroth après la mort de Nephté , et qui
Fij vouloit
2172 MERCURE DE FRANCE
› vouloit perdre Sethos pour faire place
à l'aîné des deux Enfans qu'elle eût de
lui , songea d'abord à corrompre la Cour,
dans le dessein de faire passer son projet.
Elle ne trouva point de plus sûr moyen
pour introduire cette corruption , que de
décréditer ces Académies , et de jetter
les jeunes Seigneurs dans l'oisiveté et dans
le goût des amusemens frivoles. Elle Y
réussit dont les femmes de sa cour par
l'Auteur fait une peinture qui s'est attiré
une appro bation generale.
с
genereux ,
,
et mê-
Après huit ans de cette éducation pu
blique et particuliere , Amedés concevant
que son disciple avoit besoin d'un
mérite plus qu'ordinaire pour surmonter
les entreprises de ses ennemis domestiques
, conçoit le dessein
me perilleux , de lui procurer l'initiation.
C'étoit alors l'école des vertus les plus
héroïques, Les épreuves du corps qu'il
falloit subir , demandoient un courage
extrême , et les épreuves de l'ame exigeoient
une docilité qui faisoient de l'aspirant
un homme nouveau L'autheur fait
de ces pratiques un tableau qu'on n'a
vû encore nulle part , et où la fiction ne
sert que d'ornement à un fond vrai
mais qui n'a été sçû jusqu'à present que
de ceux qui ont une grande connoissance
9
de
SEPTEMBRE. 1737. 2173
de l'Antiquité.Ces exercices exposez dans
le troisième livre finissent à l'égard de
Sethos , par trois questions qu'on lui
propose sur l'héroïsme : les réponses qu'il
y donne font , pour ainsi dire , la base de
tout le reste de sa vie. Il satisfait à ces
questions dans le quatriéme livre à l'occasion
de l'histoire de deux freres , fils du
Prince de Carthage , qui avoit promis sa
succession à celui des deux qui feroit
dans le cours de trois années l'action la
plus héroïque . Sethos ayant décidé que
la premiere vertu du Heros , est un amour
zelé du genre humain , se consacre luimême
au service des hommes en general:
et en conséquence de cette résolution , it
employe le long exil où le jette la persécution
de Daluca , à faire chez des peuples
inconnus les voyages utiles pour eux,
qui font le sujet du second volume.
Le cinquiéme livre le premier des
trois qui composent ce volume , contient
le détail d'une guerre que le Roi de Thebes
fait au Roy de Memphis. L'artificieuse
Daluca veut se servir de cette
guerre pour faire perir Sethos . Elle arrache
, pour ainsi dire , le consentement
du Roy pour la nomination d'un General
indigne , nommé Thoris , auquel elle
communique ses intentions. Le Roy se
Fiij. COR
2174 MERCURE DE FRANCE
}
contente de soustraire son fils à l'obéïssance
d'un tel chef , et de ne lui donner
aucun autre Commandant qu'Amedés.
Le jeune Prince part pour Captos que le
Roy de Thebes menaçoit d'un Siége.
Mais avant qu'il fût formé , Sethos profite
du Privilege commun à tous les initiez
, pour visiter secretement sous la
conduite des Prêtres , les curiositez principales
du Royaume de Thebes. On trou
ve ici en abregé les singularitez dù Nil .
Sethos termine cette petite course par la
visite de l'Observatoire des Prêtres Thebains.
Il prend là des connoissances utiles
et nécessaires à une grande navigation ,
où il conduira bien- tôt les Phéniciens , et
qu'il montrera le premier aux hommes.
Revenu à Captos , les essais de son intelligence
et de son courage en fait de guerre
, sont des actions merveilleuses ; et
quoi qu'il ne combattit encore que comme
volontaire , il s'attire l'admiration
des assiegez et même des assiegeans . Enfin
pourtant le traître Thoris pressé d'ailleurs
les lettres de la Reine , et sçapar
chant qu'Amedés ne permettoit point au
jeune Prince de sortir de la place , imagine
un moyen de faire entrer à la faveur
d'une attaque de nuit , les ennemis dans
la Ville , qu'il défendoit lui- même au - de-
,
hors
SEPTEMBRE. 1731. 2179
porte
:
,
›
hors. Les ennemis néanmoins n'entrerent
pas mais Sethos et Amedés lui-même
combattant avec les Assiegez dans une
alors ouverte se trouverent sortis
eux-mêmes dans le fort de l'action , et
séparez l'un de l'autre. Sethos fut griévement
blessé , fut pris par des Soldats
Ethiopiens , et porté dans une Ville voisine
, où les Pheniciens avoient un établissement
considérable. Les Ethiopiens
qui ne le connoissoient pas ; vendirent ce
Prince aux Pheniciens qui ne le reconnurent
pas non plus . Ce jeune Prince
commençoit à se rétablir , lorsque la publication
d'une Lettre du Roy son Pere ,
par laquelle il offroit la moitié de son
Royaume au Roy de Thebes pour racheter
son fils , si on le trouvoit , arriva jusques
dans la chambre où il étoit couché.
Sethos qu'on croyoit déja par tout avoir
été tué se confirma à la vûë de cette rancon
énorme , dans la reserve qu'il avoit
gardée jusqu'alors sur sa condition : et il
pria lui-même les Pheniciens de le conduire
jusqu'à la flote qu'ils avoient sur la
mer rouge , et qui alloit mettre à la voile
pour un voyage de long cours.
Dans le sixième livre , Sethos déguisé
sous le nom de Cherés , se distingue d'apar
ses connoissances auprès d'Ors-
Fiiij tarte
bord
2176 MERCURE DE FRANCE
tarte , Commandant de cette Flotte, où il
venoit d'entrer Esclave .. Il se signala encore
davantage dans un combat naval , que
les Pheniciens donnerent contre la Flotte
des Rois de la Taprobane. Ces Rois s'opposoient
aux Pheniciens qui venoient deffendre
leur Colonie établie dans cette Isledepuis
quelque - temps ; et on les soupçonnoit
de l'avoir exterminée . Astrate
après une victoire sur Mer , qui étoit dûë
en sa plus grande partie aux conseils et
au courage de Cherés , débarqua la nuit
pour achever la déstruction des insulaires
: mais se trouvant au point du jour à
la vûë de leur camp , les Rois lui députent
un Heraut pour lui demander une
conférence dans la plaine. Que là on lui
exposeroit le sujet de la Guerre qu'ils faisoient
à Pheletés, chef de la Colonie Phenicienne
; s'ils acceptoient pour Arbitredu
differend qu'ils avoient avec la Phenicie
, l'Egyptien même qu'Aytarte avoit
amené , et dont quelques Prisonniers
qu'ils avoient faits dans le combat de la
veille , leur avoient parlé avec de grands
éloges. Astrate ayant accordé au Heraut
cette demande ; on apprit dans la conférence
, que Pheletés avoit fait égorger en
une nuit le Gouverneur et la Garnison de
Galiba , ville maritime de la Taprobane
Qu
SEPTEMBRE . 1731 2177
où l'on avoit reçû les Pheniciens : ce qui
obligeoit les Rois d'assieger cette Ville
pour la reprendre. Cherés interrogé sur
cette question , prend hautement le parti
des insulaires
Pheniciens mêmes , le combat et la victoire
de la Ville . Pheletés qui assistoit à
cette conférence , commençoit à se deffendre
d'une maniere injurieuse pour
Cherés , lorsqu'Astrate montra une lettre
patente du Roy de Phenicie. Il étoit dit:
dans cette lettre , que le Roy ne sçachant
que confusément la cause de cette guerre ,.
envoyoit Astrate pour défendre la Colo--
nie si les Rois de l'Isle lui vouloient ôter
l'établissement qu'on lui avoit accordé :
autrefois. Il lui donnoit en même temps
la place de Pheletés , qui n'étoit agréable :
ny aux Pheniciens ny aux Insulaires , et
joignoit à l'égard de ce dernier , un ordre
de lui faire son Procez , s'il avoit fait aux
Rois ses amis et ses alliez , quelque offen--
se capitale. Pheletés entendant ces paroles
, sort brusquement de la tente , et se
jette dans la Mer : après quoi la Ville de
Galiba fut rendue à ses légitimes posses--
seurs et la Paix. rétablie entre les deux
Peuples.
et désavoie au nom des
Mais avant que la conférence se romapît
, Cherés proposa aux deux Nations
Fy Pen
2178 MERCURE DE FRANCE
l'entreprise de faire le tour de l'Affrique
par son extrêmité méridionale. Ilinsinua
qu'il avoit sur ce sujet des connoissances
particulieres dont il ne pouvoit pas dire
la source. C'étoient les Notions Geographiques
que les Prêtres de Thebes lui
avoient données. Il demanda à chacun
des deux Peuples six grands Vaisseaux , et
quelques autres plus petits , qui leur por
teroient de ses nouvelles pendant sa course
, et qui rapporteroient les provisions
dont il auroit besoin. Le credit que
Cherés s'étoit acquis , et l'esperance d'un
commerce avantageux fit consentir l'Assemblée
à ce dessein. Cherés commence
icy à devenir Chef et Commandant et
l'on verra dans toute la suite , que la réputation
de sa vertu , de son intelligence
et de son courage le rendra le Maître dans
tous les lieux où il arrivera.
›
:
Le sixième livre contient encore la route
qu'il fait le premier par la pleine Mer à
Menuthias , aujourd'huy Madagascar . I}
soûmet sans effusion de sang les Sauvages
de cette Isle , qui n'avoient aucune
forme de gouvernement , par une conquête
qui les rend plus heureux qu'ils ne
Fétoient avant son arrivée : et il leur
donne pour maîtres sous des conditions:
équitables , les Rois de la Taprobane,
Cheréa
SEPTEMBRE 1731. 2179
Cherés est plus severe à l'égard des Antropophages
, qui possedoient sur les cô
tes orientales de l'Affrique , les mines de
Sophir , ou Ophir , sans connoître leurs
richesses. Mais leur coûtumé étoit de
manger les hommes que les tempêtes ou
les naufrages jettoient sur leurs côtes. Ils
parurent d'abord se soûmetrre à un vain
queur bien-faisant. Mais s'étant revoltez
ensuite , et ayant fait massacrer avant un
combat qu'ils livrerent à Cherés , tous les
prisonniers qu'ils destinoient à leurs nourritures
; le vainqueur fit mettre en croix
le long du rivage tous les chefs , et condamna
tous les habitans à ouvrir les mines,
dont il donna la possession aux Pheni--
ciens..Il n'oublia pas néanmoins de faire
à l'égard de ces Esclaves , des loix qui
changerent leur punition en un travail
reglé et suportable:
Ce fût là enfin que Cherés se disposa
à découvrir le passage de la mer orientale
à la mer occidentale de l'Affriques pas
sage que l'on avoit souhaitté jusqu'alors.
sans aucun espoir. L'Auteur entre par- là
dans le septiéme livre que nous renvoyons;
avec les trois suivans au mois prochain
anecdotes de l'ancienne Egypte
traduite d'un Manuscrit Grec . A Paris ,
chez les Freres Guerin , Quay des Augustins
, et rue S. Jacques , 1731. trois Volumes
in 12. de plus de 400 , pages chacun
sans la Préface , l'Epitre et les Additions,
Cartes d'Egypte , d'Affrique , &c.
Le nom de M. l'Abbé Terrasson
qui n'est pas à la tête du livre , se trouve
dans le Privilege . Nous ne prétendons
pas donner au Public dans le mois de
Septembre , la premiere nouvelle d'un
Ouvrage , qui a été fort répandu dès les
premiers jours de Juillet : mais les trois
volumes in 12.dont il est composé , ne nous
ont pas permis plutôt d'en faire quelque
rapport au Public . C'est un ouvrage de
fiction à peu près dans le goût de Telema
que,ou des Voyages de Cyrus. Mais au lieu
que ces deux-cy se bornent en quelque
sorte à l'idée d'une éducation ; ce sujet
particulier ne remplit que le premier volume
de Sethos . Ce jeune Prince est fils
d'Osoroth , Roi de Memphis , Prince âgé
et indolent. Sethos dès le premier livre
perd
SEPTEMBRE . 1731. 2171
L
perd Nephté sa mere , Reine admirable
par sa vertu et par sa sagesse . Le Grand
Prêtre en la presentant au Senat , qui ju
geoit les morts en Egypte , fait d'elle un
Eloge Funebre , dont tous les lecteurs
ont été également frappez. Nephté en
mourant , avoit laissé pour Gouverneur
à son fils unique , âgé de huit ans , un excellent
homme , nommé Amedés , qui
conduit toute l'éducation de Sethos . Outre
le soin qu'il en prend par lui - même ,
il le fait profiter de l'éducation publique
des Egyptiens. A cette occasion , l'Auteur
fait dans le second livre une description
historique des Académies de Memphis. Il
donne là un leger crayon de toutes les
sciences qui ont rendu cette Nation si
fameuse , et il joint à ce narré d'excellens
avis pour tous ceux qui sont chargez de
l'instruction de la jeunesse , ou qui veulent
s'instruire eux - mêmes. Il insinuë , suivant
le principe déja exposé dans la Préface
, que les Sciences sont une des plus
grandes sources des vertus humaines et
civiles , non -seulement par l'occupation
qui est un obstacle au déreglement des
moeurs , mais encore par les préceptes et
par les exemples que la lecture nous
fournit. La Reine Daluca , qui épouse
Osoroth après la mort de Nephté , et qui
Fij vouloit
2172 MERCURE DE FRANCE
› vouloit perdre Sethos pour faire place
à l'aîné des deux Enfans qu'elle eût de
lui , songea d'abord à corrompre la Cour,
dans le dessein de faire passer son projet.
Elle ne trouva point de plus sûr moyen
pour introduire cette corruption , que de
décréditer ces Académies , et de jetter
les jeunes Seigneurs dans l'oisiveté et dans
le goût des amusemens frivoles. Elle Y
réussit dont les femmes de sa cour par
l'Auteur fait une peinture qui s'est attiré
une appro bation generale.
с
genereux ,
,
et mê-
Après huit ans de cette éducation pu
blique et particuliere , Amedés concevant
que son disciple avoit besoin d'un
mérite plus qu'ordinaire pour surmonter
les entreprises de ses ennemis domestiques
, conçoit le dessein
me perilleux , de lui procurer l'initiation.
C'étoit alors l'école des vertus les plus
héroïques, Les épreuves du corps qu'il
falloit subir , demandoient un courage
extrême , et les épreuves de l'ame exigeoient
une docilité qui faisoient de l'aspirant
un homme nouveau L'autheur fait
de ces pratiques un tableau qu'on n'a
vû encore nulle part , et où la fiction ne
sert que d'ornement à un fond vrai
mais qui n'a été sçû jusqu'à present que
de ceux qui ont une grande connoissance
9
de
SEPTEMBRE. 1737. 2173
de l'Antiquité.Ces exercices exposez dans
le troisième livre finissent à l'égard de
Sethos , par trois questions qu'on lui
propose sur l'héroïsme : les réponses qu'il
y donne font , pour ainsi dire , la base de
tout le reste de sa vie. Il satisfait à ces
questions dans le quatriéme livre à l'occasion
de l'histoire de deux freres , fils du
Prince de Carthage , qui avoit promis sa
succession à celui des deux qui feroit
dans le cours de trois années l'action la
plus héroïque . Sethos ayant décidé que
la premiere vertu du Heros , est un amour
zelé du genre humain , se consacre luimême
au service des hommes en general:
et en conséquence de cette résolution , it
employe le long exil où le jette la persécution
de Daluca , à faire chez des peuples
inconnus les voyages utiles pour eux,
qui font le sujet du second volume.
Le cinquiéme livre le premier des
trois qui composent ce volume , contient
le détail d'une guerre que le Roi de Thebes
fait au Roy de Memphis. L'artificieuse
Daluca veut se servir de cette
guerre pour faire perir Sethos . Elle arrache
, pour ainsi dire , le consentement
du Roy pour la nomination d'un General
indigne , nommé Thoris , auquel elle
communique ses intentions. Le Roy se
Fiij. COR
2174 MERCURE DE FRANCE
}
contente de soustraire son fils à l'obéïssance
d'un tel chef , et de ne lui donner
aucun autre Commandant qu'Amedés.
Le jeune Prince part pour Captos que le
Roy de Thebes menaçoit d'un Siége.
Mais avant qu'il fût formé , Sethos profite
du Privilege commun à tous les initiez
, pour visiter secretement sous la
conduite des Prêtres , les curiositez principales
du Royaume de Thebes. On trou
ve ici en abregé les singularitez dù Nil .
Sethos termine cette petite course par la
visite de l'Observatoire des Prêtres Thebains.
Il prend là des connoissances utiles
et nécessaires à une grande navigation ,
où il conduira bien- tôt les Phéniciens , et
qu'il montrera le premier aux hommes.
Revenu à Captos , les essais de son intelligence
et de son courage en fait de guerre
, sont des actions merveilleuses ; et
quoi qu'il ne combattit encore que comme
volontaire , il s'attire l'admiration
des assiegez et même des assiegeans . Enfin
pourtant le traître Thoris pressé d'ailleurs
les lettres de la Reine , et sçapar
chant qu'Amedés ne permettoit point au
jeune Prince de sortir de la place , imagine
un moyen de faire entrer à la faveur
d'une attaque de nuit , les ennemis dans
la Ville , qu'il défendoit lui- même au - de-
,
hors
SEPTEMBRE. 1731. 2179
porte
:
,
›
hors. Les ennemis néanmoins n'entrerent
pas mais Sethos et Amedés lui-même
combattant avec les Assiegez dans une
alors ouverte se trouverent sortis
eux-mêmes dans le fort de l'action , et
séparez l'un de l'autre. Sethos fut griévement
blessé , fut pris par des Soldats
Ethiopiens , et porté dans une Ville voisine
, où les Pheniciens avoient un établissement
considérable. Les Ethiopiens
qui ne le connoissoient pas ; vendirent ce
Prince aux Pheniciens qui ne le reconnurent
pas non plus . Ce jeune Prince
commençoit à se rétablir , lorsque la publication
d'une Lettre du Roy son Pere ,
par laquelle il offroit la moitié de son
Royaume au Roy de Thebes pour racheter
son fils , si on le trouvoit , arriva jusques
dans la chambre où il étoit couché.
Sethos qu'on croyoit déja par tout avoir
été tué se confirma à la vûë de cette rancon
énorme , dans la reserve qu'il avoit
gardée jusqu'alors sur sa condition : et il
pria lui-même les Pheniciens de le conduire
jusqu'à la flote qu'ils avoient sur la
mer rouge , et qui alloit mettre à la voile
pour un voyage de long cours.
Dans le sixième livre , Sethos déguisé
sous le nom de Cherés , se distingue d'apar
ses connoissances auprès d'Ors-
Fiiij tarte
bord
2176 MERCURE DE FRANCE
tarte , Commandant de cette Flotte, où il
venoit d'entrer Esclave .. Il se signala encore
davantage dans un combat naval , que
les Pheniciens donnerent contre la Flotte
des Rois de la Taprobane. Ces Rois s'opposoient
aux Pheniciens qui venoient deffendre
leur Colonie établie dans cette Isledepuis
quelque - temps ; et on les soupçonnoit
de l'avoir exterminée . Astrate
après une victoire sur Mer , qui étoit dûë
en sa plus grande partie aux conseils et
au courage de Cherés , débarqua la nuit
pour achever la déstruction des insulaires
: mais se trouvant au point du jour à
la vûë de leur camp , les Rois lui députent
un Heraut pour lui demander une
conférence dans la plaine. Que là on lui
exposeroit le sujet de la Guerre qu'ils faisoient
à Pheletés, chef de la Colonie Phenicienne
; s'ils acceptoient pour Arbitredu
differend qu'ils avoient avec la Phenicie
, l'Egyptien même qu'Aytarte avoit
amené , et dont quelques Prisonniers
qu'ils avoient faits dans le combat de la
veille , leur avoient parlé avec de grands
éloges. Astrate ayant accordé au Heraut
cette demande ; on apprit dans la conférence
, que Pheletés avoit fait égorger en
une nuit le Gouverneur et la Garnison de
Galiba , ville maritime de la Taprobane
Qu
SEPTEMBRE . 1731 2177
où l'on avoit reçû les Pheniciens : ce qui
obligeoit les Rois d'assieger cette Ville
pour la reprendre. Cherés interrogé sur
cette question , prend hautement le parti
des insulaires
Pheniciens mêmes , le combat et la victoire
de la Ville . Pheletés qui assistoit à
cette conférence , commençoit à se deffendre
d'une maniere injurieuse pour
Cherés , lorsqu'Astrate montra une lettre
patente du Roy de Phenicie. Il étoit dit:
dans cette lettre , que le Roy ne sçachant
que confusément la cause de cette guerre ,.
envoyoit Astrate pour défendre la Colo--
nie si les Rois de l'Isle lui vouloient ôter
l'établissement qu'on lui avoit accordé :
autrefois. Il lui donnoit en même temps
la place de Pheletés , qui n'étoit agréable :
ny aux Pheniciens ny aux Insulaires , et
joignoit à l'égard de ce dernier , un ordre
de lui faire son Procez , s'il avoit fait aux
Rois ses amis et ses alliez , quelque offen--
se capitale. Pheletés entendant ces paroles
, sort brusquement de la tente , et se
jette dans la Mer : après quoi la Ville de
Galiba fut rendue à ses légitimes posses--
seurs et la Paix. rétablie entre les deux
Peuples.
et désavoie au nom des
Mais avant que la conférence se romapît
, Cherés proposa aux deux Nations
Fy Pen
2178 MERCURE DE FRANCE
l'entreprise de faire le tour de l'Affrique
par son extrêmité méridionale. Ilinsinua
qu'il avoit sur ce sujet des connoissances
particulieres dont il ne pouvoit pas dire
la source. C'étoient les Notions Geographiques
que les Prêtres de Thebes lui
avoient données. Il demanda à chacun
des deux Peuples six grands Vaisseaux , et
quelques autres plus petits , qui leur por
teroient de ses nouvelles pendant sa course
, et qui rapporteroient les provisions
dont il auroit besoin. Le credit que
Cherés s'étoit acquis , et l'esperance d'un
commerce avantageux fit consentir l'Assemblée
à ce dessein. Cherés commence
icy à devenir Chef et Commandant et
l'on verra dans toute la suite , que la réputation
de sa vertu , de son intelligence
et de son courage le rendra le Maître dans
tous les lieux où il arrivera.
›
:
Le sixième livre contient encore la route
qu'il fait le premier par la pleine Mer à
Menuthias , aujourd'huy Madagascar . I}
soûmet sans effusion de sang les Sauvages
de cette Isle , qui n'avoient aucune
forme de gouvernement , par une conquête
qui les rend plus heureux qu'ils ne
Fétoient avant son arrivée : et il leur
donne pour maîtres sous des conditions:
équitables , les Rois de la Taprobane,
Cheréa
SEPTEMBRE 1731. 2179
Cherés est plus severe à l'égard des Antropophages
, qui possedoient sur les cô
tes orientales de l'Affrique , les mines de
Sophir , ou Ophir , sans connoître leurs
richesses. Mais leur coûtumé étoit de
manger les hommes que les tempêtes ou
les naufrages jettoient sur leurs côtes. Ils
parurent d'abord se soûmetrre à un vain
queur bien-faisant. Mais s'étant revoltez
ensuite , et ayant fait massacrer avant un
combat qu'ils livrerent à Cherés , tous les
prisonniers qu'ils destinoient à leurs nourritures
; le vainqueur fit mettre en croix
le long du rivage tous les chefs , et condamna
tous les habitans à ouvrir les mines,
dont il donna la possession aux Pheni--
ciens..Il n'oublia pas néanmoins de faire
à l'égard de ces Esclaves , des loix qui
changerent leur punition en un travail
reglé et suportable:
Ce fût là enfin que Cherés se disposa
à découvrir le passage de la mer orientale
à la mer occidentale de l'Affriques pas
sage que l'on avoit souhaitté jusqu'alors.
sans aucun espoir. L'Auteur entre par- là
dans le septiéme livre que nous renvoyons;
avec les trois suivans au mois prochain
Fermer
Résumé : Sethos, Histoire ou Vie, &c. [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Sethos, Histoire ou Vie tirée des Monumens anecdotiques de l'ancienne Egypte' a été traduit d'un manuscrit grec et publié à Paris en 1731 par les Frères Guerin. Il se compose de trois volumes in-12, chacun contenant plus de 400 pages, sans compter la préface, l'épître et les additions. Le nom de l'abbé Terrasson apparaît dans le privilège, mais pas à la tête du livre. L'histoire relate la vie de Sethos, fils d'Osoroth, roi de Memphis, et de la reine Nephté. Après la mort de Nephté, Sethos est élevé par Amedés, un gouverneur sage et vertueux. Le second volume décrit les académies de Memphis et les sciences qui ont rendu l'Égypte célèbre, soulignant l'importance des sciences pour les vertus humaines et civiles. La reine Daluca, nouvelle épouse d'Osoroth, cherche à éliminer Sethos pour favoriser ses propres enfants. Elle tente de discréditer les académies et de corrompre la cour. Amedés, pour protéger Sethos, décide de lui faire subir l'initiation, un processus exigeant des épreuves physiques et morales. Après son initiation, Sethos se consacre au service de l'humanité et entreprend des voyages utiles. Le cinquième volume relate une guerre entre le roi de Thèbes et le roi de Memphis, où Daluca tente de faire périr Sethos en nommant un général indigne. Sethos, malgré les trahisons, se distingue par son courage et son intelligence. Capturé et vendu comme esclave, Sethos se retrouve sur un navire phénicien sous le nom de Cherés. Il se distingue lors d'un combat naval et aide à résoudre un conflit entre les Phéniciens et les rois de la Taprobane. Il propose ensuite une expédition pour faire le tour de l'Afrique par son extrémité méridionale, utilisant les connaissances géographiques acquises auprès des prêtres de Thèbes. Le sixième volume décrit les aventures de Cherés en Afrique, où il soumet les habitants de Madagascar et des côtes orientales de l'Afrique, mettant fin à leurs pratiques anthropophages et établissant des lois équitables. Il découvre finalement le passage entre la mer orientale et la mer occidentale de l'Afrique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
12
p. 2799-2809
Nouvelles Litteraires, Sethos, &c. [titre d'après la table]
Début :
Nous avons rendu compte dans le Mercure de Septembre des six premiers [...]
Mots clefs :
Sethos, Guerre de Troie, Nouvelle Tyr, Nouvelle Phénicie, Royaume du Congo, Esclaves
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouvelles Litteraires, Sethos, &c. [titre d'après la table]
N
DES BEAUX ARTS , &c.
Ous avons rendu compte dans le
Mercure de Septembre des six premiers
livres de Sethos : nous donnerons
icy une legere idée des quatre derniers.
Le septième livre commence par une
courte exposition des témoignages de
l'Antiquité , qui nous apprennent que
le tour entier de l'Affrique a été fait dans
le siécle qui a précedé la Guerre de Troye.
Ainsi l'Auteur n'avance rien que de
vrai - semblable , en rapportant à Sethos
ou à Cherés en particulier ce que dest
Historiens connus indiquent en general ;
lorsqu'ils disent que les Phéniciens for-
1. Vol.
E vj
mez
2800 MERCURE DE FRANCE
mez à la navigation par les Egyptiens ,
ont doublé la pointe de l'Affrique avant
tous les autres Peuples , et dès les temps .
héroïques.
Sethos est déja parti de la Taprobane ,
avec une Flotte composée de Phéniciens
et d'habitans de cette Isle ; quoique les
Rois de ces derniers n'aspirassent pas à
d'aussi grands établissemens que les Phéniciens.
Aussi Sethos ne leur a-t'il cedé
en propre , que la partie méridionale de
l'Isle de Menuthias qu'il a soumise par
voye de douceur. Il avoit des projets plus
étendus en faveur des Phéniciens . Il les
a d'abord rendu maîtres par la force des
Antropophages d'Ophir , et leur a donné
la proprieté de ces Mines si fameuses
chez les Anciens. Mais son dessein étoit
de ne leur procurer que des facilitez er
des entrepots de commerce chez les Peuples
qui se trouveroient capables de societé
et d'alliance. Sethos nommé Commandant
d'une Flotte étrangere à sa Nation
, ne pouvoit agir que pour les interêts
des Princes , à qui ces Vaisseaux
appartenoient. Mais d'ailleurs , l'Auteur
a fait remarquer en plus d'un endroit
que les Egyptiens n'entretenoient leur
commerce que par les Phéniciens et
qu'à cet égard , c'étoit les servir directe-
J.Vola ment
DECEMBRE. 1731. 280x
:
ment que de servir les Phéniciens . C'est
une réponse que la nature du sujet avoit
seule preparée à une objection qu'il étoit
difficile de prévoir. I em seroit ainsi de
quelques autres inais comme elles tombent
sur les livres précedens , ce n'est pas
icy le lieu d'en parler. La Flotte s'avançant
vers l'extremité de l'Affrique , rencontre
des Sauvages qu'on a peine de réconnoître
pour des hommes : ce sont les
Hottentots . Il fut impossible de les réduire
, par la crainte même de la mort ,
à aucun travail. C'est à leur occasion que
Sethos pensa qu'il y a des hommes comme
des animaux , dont la proprieté est
d'être inutiles , et qui ne sont capables
ni de societé , ni d'esclavage . On double:
le Cap les Phéniciens y étant abordez ,
y élevent une Forteresse , qui doit être
un monument de leur découverte , et un
hospice pour ceux qui , dans la suite , entreprendroient
le voyage des deux Mers.
Continuant désormais leur route du
Sud au Nord , le long des côtes occidentales
de l'Affrique , les Phéniciens se fixent
en un lieu situé entre le Tropique
du Capricorne et l'Equateur , pour y
former un établissement considerable. Ils
y bâtissent une Ville qu'ils appellent
Nouvelle Tyr , et ils donnent le nom de
JoVol. nouvelle
2802 MERCURE DE FRANCE
L
nouvelle Phenicie à la campagne des environs
. Cette campagne voisine du Royaume
du Congo étoit le commencement des
Pays fertiles et habitables ; mais elle n'ayoit
encore point d'habitans naturels.
Cependant un grand nombre de famil
les chassées du Congo , par la crainte d'être
sacrifiées aux Idoles , et qui comptoient
de s'établir là , voyant le Pays déja
occupé par les nombreux Etrangers , se
soumirent à eux . Cherés les reçut comme
des Compatriotes ; il leur donna même
la possession des Terres sous l'inspection
des Prêtres Egyptiens qui devoient être
leurs Juges . Il leur laissa dans la suite des
Loix , à l'observation desquelles il engagea
le Viceroy Phénicien qu'il nomma
Chef de cette Colonie , et de toutes
dépendances.
pour
ses
5
›
>
Avant que de conduire
la Flotte
dans
le Congo
, Cherés
voulut
prévenir
le Roi
de ce Pays
par une Ambassade
et se fit
lui-même
, sous un autre
nom
le premier
de ses Ambassadeurs
. Le Roi de
Congo
, bon Prince
d'ailleurs
, mais livré
aux Conseils
insensez
de son Ministre
, voulut
que les trois
Ambassadeurs
se prosternassent
devant
lui . Cherés
dont
le projet
étoit de policer
ces Peuples
sauvages
, et d'établir
chez eux le commerce
I. Vol.
PhéDECEMBRE
1731. 2803
Phenicien
>
,
:
se soûmit sans balancer à
cette condition après quoi , profitant
de la considération que le Roy avoit
pour lui , il tâcha de le désabuser des
sacrifices humains ausquels ses Prêtres le
forçoient , en quelque sorte , de consentir.
Mais ceux - ci se doutant bien les
que
Etrangers n'étoient pas favorables à leurs
pratiques firent craindre au Roy la colere
de leurs Dieux , ou de leurs Idoles.
Ce Prince timide et superstitieux , renvoya
sur le champ les Ambassadeurs et
leur suite. Cherés , que cette expulsion
ignominieuse mettoit en droit de vanger
l'honneur des Phéniciens et des Insulailaires
, revint au Congo avec toute sa
Flotte. Il réduit d'abord les Prêtres à se
brûler eux -mêmes dans leur maison : il
rend le Roy Vassal des Phéniciens , et fait
trancher la tête au Ministre. Mais d'ailleurs
, il fait tant de bien à toute la Nation
, que le Roy lui- même est pénetré
de reconnoissance envers son vainqueur.
Ce morceau du septiéme livre a été regardé
comme un des plus beaux endroits
de tout l'ouvrage.
Cherés arrive ensuite dans la Guinée.
Le Roy de ces Peuples travailloit luimême
à les polir. Ainsi Cherés n'a icy
qu'à seconder ses intentions. Il substitue
I.Vol. à
2804 MERCURE DE FRANCE
à une initiation aussi cruelle dans ses
exercices , que funeste dans ses effets
une image de l'initiation Egyptienne ,
rendue plus convenable à tout sexe et à
toute condition . Le Commerce Phénicien
est reçu là volontairement : et c'est le
dernier exemple que fournit la course
de Cherés , des differentes maniéres dont
des Etrangers puissans puissent se faire
recevoir , avec justice , chez des Peuples
nouveaux et inconnus.
Le septième livre finit par le récit
abregé de la Navigation de Cherés , depuis
la Guinée jusqu'aux jardins des Hesperides
, ou le Pays des Atlantes , situé
dans la Terre- ferme , aux environs du
Fleuve Lixus , assès près du détroit d'Hercule
, appellé aujourd'hui le détroit de
Gibraltar. La course ne laisse pas d'être
longue ; mais comme toute cette côte
étoit déja connue du temps de Cherés ,
et que les Phéniciens y avoient tous les
établissemens qui leur convenoient , let
Héros s'arrête peu en chaque endroit
et l'Historien ne dit que ce qu'il croit
nécessaire pour faire connoître ces Pays
en general et pour préparer ce qu'il
doit exposer des moeurs des Atlantes
dans le huitiéme livre qui commence let
dernier volume.
Is Volo
و
و
Le
DECEMBRE. 1731. 1805
Le premier volume de Sethos contenant
l'éducation de ce Prince , que l'ini
tiation qui y entre rend très- singuliere ,
et le second volume comprenant ses voyages
, nouveaux alors pour le monde en
tier , et qui le sont encore aujourd'hui ,
par la felicité qu'il procure à tant de
Peuples découverts , le troisiéme Volu
me presente en general au Lecteur un
spectacle très- different encore des deux
premiers. Comme il rentre encore chez
des Nations policées , la scene devient
toute autre ; mais il ne faut pas s'attendre
de trouver dans cet abregé le même spectacle
et les mêmes interêts que l'Auteur
fait trouver dans l'étenduë qu'il donne
à ses faits. Nous quittons même icy la
forme d'extrait qui seroit encore trop
longue et nous dirons seulement à l'égard
du huitiéme livre , que Cherés ayant
•
:
été averti de laisser sa Flotte dans un Port
voisin arrive avec deux compagnons
seulement et deux Esclaves chez les
Atlantes , Peuple que la Religion envers
les Dieux avoit rendu lui- même un objet
de Religion à l'égard de tous les Peuples
de la Terre. On lui fait icy , par rapport
à une Guerre sanglante qu'Antée , Roy
de la Tingitane a déclarée à l'Empire de
Cartage , une Histoire nouvelle de Sa-
1. Vol. phon
2806 MERCURE DE FRANCE
,
phon et de Giscon , deux personnages
d'autant mieux choisis , qu'ils sont déja
connus par l'Episode du quatriéme livre.
Dans cette histoire entre celle de
Giscon , second fils de Zoros , Prince de
Carthage , et de Zarite Fille du Roy
Antée. Ce recit est fait d'abord à Cherés
par un Atlante , qui ne sçait que ce qui
a paru dans le Public ; mais le vrai secret
lui en est découvert ensuite par Amedés
que Cherés rencontre dans une solitude
de ce Pays. Aucun Roman n'a fourni une
histoire de ce goût- là , parce qu'aucun
Auteur de Roman n'a cherché aussi soigneusement
que celui- ci , les exemples
ou de foiblesse ou de sagesse qui pouvolent
porter les lecteurs à la vertu .
Le neuviéme livre expose les moyens
par lesquels Cherés vient à bout de délivrer
Carthage pressée par le Roy Antée.
Il commence par enlever en passant
devant Tingi le fils de ce Roy , âgé de
douze ans , que son Pere y avoit laissé.
Il paroît par la suite de ce livre que
cet enlevement qui sembloit n'être fait
d'abord que pour déconcerter Antée ,
avoit aussi pour but de former un bon
Roy pour les Tingitans. En effet , dès
que Cherés a délivré Carthage , par la
mort du Roy Antée qu'il tuë de sa main ,
1. Vol. -non-
7
DECEMBRE. 1731. 2807
>
non- seulement il fait reconnoître le jeune
Tygée son captif , fils de ce Prince , pour
Roy de la Tingitane mais il lui fait
rendre la Ville de Siga , que Cherés luimême
avoit aidé à prendre pour le service
des Carthaginois avant que d'arriver
à Carthage et de plus il y retourne
avec lui pour achever de le former à la.
vertu par le secours des Prêtres Egyptiens
, pendant une année ou deux des
commencemens de son regne.
Enfin le dixiéme livre contient le retour
de Cherés dans sa patrie. Sa réputation
y étoit déja extraordinaire ; mais
comme un ancien Esclave de Sethos nommé
Asarés , qui s'étoit saisi de l'Anneau
de son Maître , blessé et crû mort devant
Coptos , s'étoit fait passer pour lui auprès
d'un Roy d'Arabie ; et que le vrai
Sethos ne paroissoit point s'opposer
à
cette supposition ; celui - ci ne passoit encore
que pour un homme né dans la simple
Milice de l'Egypte , et que sa vertu
seule avoit tiré de l'obscurité. Asarés
entré en Egypte avant lui à la tête d'une
Armée d'Arabes , fut bien - tôt chassé par
le vrai Sethos du Royaume de Tanis
par où l'imposteur avoit commencé son
invasion. Cette Victoire donne lieu à.
l'amour de la Princesse de Tanis pour
I. Vol. Cherés
>
2808 MERCURE DE FRANCE
Cherés . Cet amour est approuvé du Roy
son Pere , qui , par des raisons de poli
tique , ne lui vouloit donner aucun époux
qui pût être Roy par lui-même. Cherés
qui ignoroit cette circonstance , se laissa
vaincre lui-même par un amour qui servira
à donner un nouveau lustre à sa
vertu héroïque.
Le Roy de Tanis lui procure le titre
de conservateur de l'Egypte , qui lui est
déferé du commun consentement de tous
les Rois de cette nation . Cependant ce
titre même que le Roy de Fanis croyoit
être suffisant pour mettre un simple
Egyptien à portée d'épouser sa fille , devient
dans la suite un obstacle à ce' Mariage
, parce que les Rois ne l'auroient
jamais donné à un d'entre eux. C'est pour
cette raison que Sethos étant reconnu à
Memphis par l'aveu d'Asarés , pris à la
fin d'une grande bataille qu'il vint de
perdre encore en Egypte , Sethos n'accepta
la couronne que son Pere lui remit
que pour la rendre quelques jours après
à Beon , son frere , aîné des deux enfans
qu'Osoroth avoit eûs de Daluca . Cette
méchante Reine s'étoit empoisonnée dès
le jour de la réconnoissance du vrai Sethos
; mais ce Heros ne borna pas à sa
generosité l'aîné de ses deux freres ; sur-
I. Vol. mon
DECEMBRE . 1731. 2809
montant son amour même , il retourna
à Tanis , pour convaincre la Princesse
qu'elle seroit plus heureuse , et que son
regne seroit plus tranquille , en épousant
le Prince Pemphos , son second frere
qui l'avoit aimée avant lui , et qu'elle
avoit envoyé eile-même se former saus
lui aux champs de Carthage , dans toutes
les vertus morales et militaires . Sethos ne
fit que prévenir , par sa prudence en cette
occasion , la priere que les Rois de Thebes
et de This firent au Roy de Tanis
de ne pas donner sa fille au conservateur
de l'Egypte. Ainsi Sethos s'étant soûmis
d'avance aux loix de la vertu la plus héroïque
, et au désir de conserver la paix
de sa Patrie aux dépens de ses interêts les
plus chers aux autres hommes , vient se
retirer chez les Prêtres de Memphis
dans des circonstances, où sa retraite n'est
pas moins glorieuse pour lui que ses dé
Couvertes et ses exploits.
DES BEAUX ARTS , &c.
Ous avons rendu compte dans le
Mercure de Septembre des six premiers
livres de Sethos : nous donnerons
icy une legere idée des quatre derniers.
Le septième livre commence par une
courte exposition des témoignages de
l'Antiquité , qui nous apprennent que
le tour entier de l'Affrique a été fait dans
le siécle qui a précedé la Guerre de Troye.
Ainsi l'Auteur n'avance rien que de
vrai - semblable , en rapportant à Sethos
ou à Cherés en particulier ce que dest
Historiens connus indiquent en general ;
lorsqu'ils disent que les Phéniciens for-
1. Vol.
E vj
mez
2800 MERCURE DE FRANCE
mez à la navigation par les Egyptiens ,
ont doublé la pointe de l'Affrique avant
tous les autres Peuples , et dès les temps .
héroïques.
Sethos est déja parti de la Taprobane ,
avec une Flotte composée de Phéniciens
et d'habitans de cette Isle ; quoique les
Rois de ces derniers n'aspirassent pas à
d'aussi grands établissemens que les Phéniciens.
Aussi Sethos ne leur a-t'il cedé
en propre , que la partie méridionale de
l'Isle de Menuthias qu'il a soumise par
voye de douceur. Il avoit des projets plus
étendus en faveur des Phéniciens . Il les
a d'abord rendu maîtres par la force des
Antropophages d'Ophir , et leur a donné
la proprieté de ces Mines si fameuses
chez les Anciens. Mais son dessein étoit
de ne leur procurer que des facilitez er
des entrepots de commerce chez les Peuples
qui se trouveroient capables de societé
et d'alliance. Sethos nommé Commandant
d'une Flotte étrangere à sa Nation
, ne pouvoit agir que pour les interêts
des Princes , à qui ces Vaisseaux
appartenoient. Mais d'ailleurs , l'Auteur
a fait remarquer en plus d'un endroit
que les Egyptiens n'entretenoient leur
commerce que par les Phéniciens et
qu'à cet égard , c'étoit les servir directe-
J.Vola ment
DECEMBRE. 1731. 280x
:
ment que de servir les Phéniciens . C'est
une réponse que la nature du sujet avoit
seule preparée à une objection qu'il étoit
difficile de prévoir. I em seroit ainsi de
quelques autres inais comme elles tombent
sur les livres précedens , ce n'est pas
icy le lieu d'en parler. La Flotte s'avançant
vers l'extremité de l'Affrique , rencontre
des Sauvages qu'on a peine de réconnoître
pour des hommes : ce sont les
Hottentots . Il fut impossible de les réduire
, par la crainte même de la mort ,
à aucun travail. C'est à leur occasion que
Sethos pensa qu'il y a des hommes comme
des animaux , dont la proprieté est
d'être inutiles , et qui ne sont capables
ni de societé , ni d'esclavage . On double:
le Cap les Phéniciens y étant abordez ,
y élevent une Forteresse , qui doit être
un monument de leur découverte , et un
hospice pour ceux qui , dans la suite , entreprendroient
le voyage des deux Mers.
Continuant désormais leur route du
Sud au Nord , le long des côtes occidentales
de l'Affrique , les Phéniciens se fixent
en un lieu situé entre le Tropique
du Capricorne et l'Equateur , pour y
former un établissement considerable. Ils
y bâtissent une Ville qu'ils appellent
Nouvelle Tyr , et ils donnent le nom de
JoVol. nouvelle
2802 MERCURE DE FRANCE
L
nouvelle Phenicie à la campagne des environs
. Cette campagne voisine du Royaume
du Congo étoit le commencement des
Pays fertiles et habitables ; mais elle n'ayoit
encore point d'habitans naturels.
Cependant un grand nombre de famil
les chassées du Congo , par la crainte d'être
sacrifiées aux Idoles , et qui comptoient
de s'établir là , voyant le Pays déja
occupé par les nombreux Etrangers , se
soumirent à eux . Cherés les reçut comme
des Compatriotes ; il leur donna même
la possession des Terres sous l'inspection
des Prêtres Egyptiens qui devoient être
leurs Juges . Il leur laissa dans la suite des
Loix , à l'observation desquelles il engagea
le Viceroy Phénicien qu'il nomma
Chef de cette Colonie , et de toutes
dépendances.
pour
ses
5
›
>
Avant que de conduire
la Flotte
dans
le Congo
, Cherés
voulut
prévenir
le Roi
de ce Pays
par une Ambassade
et se fit
lui-même
, sous un autre
nom
le premier
de ses Ambassadeurs
. Le Roi de
Congo
, bon Prince
d'ailleurs
, mais livré
aux Conseils
insensez
de son Ministre
, voulut
que les trois
Ambassadeurs
se prosternassent
devant
lui . Cherés
dont
le projet
étoit de policer
ces Peuples
sauvages
, et d'établir
chez eux le commerce
I. Vol.
PhéDECEMBRE
1731. 2803
Phenicien
>
,
:
se soûmit sans balancer à
cette condition après quoi , profitant
de la considération que le Roy avoit
pour lui , il tâcha de le désabuser des
sacrifices humains ausquels ses Prêtres le
forçoient , en quelque sorte , de consentir.
Mais ceux - ci se doutant bien les
que
Etrangers n'étoient pas favorables à leurs
pratiques firent craindre au Roy la colere
de leurs Dieux , ou de leurs Idoles.
Ce Prince timide et superstitieux , renvoya
sur le champ les Ambassadeurs et
leur suite. Cherés , que cette expulsion
ignominieuse mettoit en droit de vanger
l'honneur des Phéniciens et des Insulailaires
, revint au Congo avec toute sa
Flotte. Il réduit d'abord les Prêtres à se
brûler eux -mêmes dans leur maison : il
rend le Roy Vassal des Phéniciens , et fait
trancher la tête au Ministre. Mais d'ailleurs
, il fait tant de bien à toute la Nation
, que le Roy lui- même est pénetré
de reconnoissance envers son vainqueur.
Ce morceau du septiéme livre a été regardé
comme un des plus beaux endroits
de tout l'ouvrage.
Cherés arrive ensuite dans la Guinée.
Le Roy de ces Peuples travailloit luimême
à les polir. Ainsi Cherés n'a icy
qu'à seconder ses intentions. Il substitue
I.Vol. à
2804 MERCURE DE FRANCE
à une initiation aussi cruelle dans ses
exercices , que funeste dans ses effets
une image de l'initiation Egyptienne ,
rendue plus convenable à tout sexe et à
toute condition . Le Commerce Phénicien
est reçu là volontairement : et c'est le
dernier exemple que fournit la course
de Cherés , des differentes maniéres dont
des Etrangers puissans puissent se faire
recevoir , avec justice , chez des Peuples
nouveaux et inconnus.
Le septième livre finit par le récit
abregé de la Navigation de Cherés , depuis
la Guinée jusqu'aux jardins des Hesperides
, ou le Pays des Atlantes , situé
dans la Terre- ferme , aux environs du
Fleuve Lixus , assès près du détroit d'Hercule
, appellé aujourd'hui le détroit de
Gibraltar. La course ne laisse pas d'être
longue ; mais comme toute cette côte
étoit déja connue du temps de Cherés ,
et que les Phéniciens y avoient tous les
établissemens qui leur convenoient , let
Héros s'arrête peu en chaque endroit
et l'Historien ne dit que ce qu'il croit
nécessaire pour faire connoître ces Pays
en general et pour préparer ce qu'il
doit exposer des moeurs des Atlantes
dans le huitiéme livre qui commence let
dernier volume.
Is Volo
و
و
Le
DECEMBRE. 1731. 1805
Le premier volume de Sethos contenant
l'éducation de ce Prince , que l'ini
tiation qui y entre rend très- singuliere ,
et le second volume comprenant ses voyages
, nouveaux alors pour le monde en
tier , et qui le sont encore aujourd'hui ,
par la felicité qu'il procure à tant de
Peuples découverts , le troisiéme Volu
me presente en general au Lecteur un
spectacle très- different encore des deux
premiers. Comme il rentre encore chez
des Nations policées , la scene devient
toute autre ; mais il ne faut pas s'attendre
de trouver dans cet abregé le même spectacle
et les mêmes interêts que l'Auteur
fait trouver dans l'étenduë qu'il donne
à ses faits. Nous quittons même icy la
forme d'extrait qui seroit encore trop
longue et nous dirons seulement à l'égard
du huitiéme livre , que Cherés ayant
•
:
été averti de laisser sa Flotte dans un Port
voisin arrive avec deux compagnons
seulement et deux Esclaves chez les
Atlantes , Peuple que la Religion envers
les Dieux avoit rendu lui- même un objet
de Religion à l'égard de tous les Peuples
de la Terre. On lui fait icy , par rapport
à une Guerre sanglante qu'Antée , Roy
de la Tingitane a déclarée à l'Empire de
Cartage , une Histoire nouvelle de Sa-
1. Vol. phon
2806 MERCURE DE FRANCE
,
phon et de Giscon , deux personnages
d'autant mieux choisis , qu'ils sont déja
connus par l'Episode du quatriéme livre.
Dans cette histoire entre celle de
Giscon , second fils de Zoros , Prince de
Carthage , et de Zarite Fille du Roy
Antée. Ce recit est fait d'abord à Cherés
par un Atlante , qui ne sçait que ce qui
a paru dans le Public ; mais le vrai secret
lui en est découvert ensuite par Amedés
que Cherés rencontre dans une solitude
de ce Pays. Aucun Roman n'a fourni une
histoire de ce goût- là , parce qu'aucun
Auteur de Roman n'a cherché aussi soigneusement
que celui- ci , les exemples
ou de foiblesse ou de sagesse qui pouvolent
porter les lecteurs à la vertu .
Le neuviéme livre expose les moyens
par lesquels Cherés vient à bout de délivrer
Carthage pressée par le Roy Antée.
Il commence par enlever en passant
devant Tingi le fils de ce Roy , âgé de
douze ans , que son Pere y avoit laissé.
Il paroît par la suite de ce livre que
cet enlevement qui sembloit n'être fait
d'abord que pour déconcerter Antée ,
avoit aussi pour but de former un bon
Roy pour les Tingitans. En effet , dès
que Cherés a délivré Carthage , par la
mort du Roy Antée qu'il tuë de sa main ,
1. Vol. -non-
7
DECEMBRE. 1731. 2807
>
non- seulement il fait reconnoître le jeune
Tygée son captif , fils de ce Prince , pour
Roy de la Tingitane mais il lui fait
rendre la Ville de Siga , que Cherés luimême
avoit aidé à prendre pour le service
des Carthaginois avant que d'arriver
à Carthage et de plus il y retourne
avec lui pour achever de le former à la.
vertu par le secours des Prêtres Egyptiens
, pendant une année ou deux des
commencemens de son regne.
Enfin le dixiéme livre contient le retour
de Cherés dans sa patrie. Sa réputation
y étoit déja extraordinaire ; mais
comme un ancien Esclave de Sethos nommé
Asarés , qui s'étoit saisi de l'Anneau
de son Maître , blessé et crû mort devant
Coptos , s'étoit fait passer pour lui auprès
d'un Roy d'Arabie ; et que le vrai
Sethos ne paroissoit point s'opposer
à
cette supposition ; celui - ci ne passoit encore
que pour un homme né dans la simple
Milice de l'Egypte , et que sa vertu
seule avoit tiré de l'obscurité. Asarés
entré en Egypte avant lui à la tête d'une
Armée d'Arabes , fut bien - tôt chassé par
le vrai Sethos du Royaume de Tanis
par où l'imposteur avoit commencé son
invasion. Cette Victoire donne lieu à.
l'amour de la Princesse de Tanis pour
I. Vol. Cherés
>
2808 MERCURE DE FRANCE
Cherés . Cet amour est approuvé du Roy
son Pere , qui , par des raisons de poli
tique , ne lui vouloit donner aucun époux
qui pût être Roy par lui-même. Cherés
qui ignoroit cette circonstance , se laissa
vaincre lui-même par un amour qui servira
à donner un nouveau lustre à sa
vertu héroïque.
Le Roy de Tanis lui procure le titre
de conservateur de l'Egypte , qui lui est
déferé du commun consentement de tous
les Rois de cette nation . Cependant ce
titre même que le Roy de Fanis croyoit
être suffisant pour mettre un simple
Egyptien à portée d'épouser sa fille , devient
dans la suite un obstacle à ce' Mariage
, parce que les Rois ne l'auroient
jamais donné à un d'entre eux. C'est pour
cette raison que Sethos étant reconnu à
Memphis par l'aveu d'Asarés , pris à la
fin d'une grande bataille qu'il vint de
perdre encore en Egypte , Sethos n'accepta
la couronne que son Pere lui remit
que pour la rendre quelques jours après
à Beon , son frere , aîné des deux enfans
qu'Osoroth avoit eûs de Daluca . Cette
méchante Reine s'étoit empoisonnée dès
le jour de la réconnoissance du vrai Sethos
; mais ce Heros ne borna pas à sa
generosité l'aîné de ses deux freres ; sur-
I. Vol. mon
DECEMBRE . 1731. 2809
montant son amour même , il retourna
à Tanis , pour convaincre la Princesse
qu'elle seroit plus heureuse , et que son
regne seroit plus tranquille , en épousant
le Prince Pemphos , son second frere
qui l'avoit aimée avant lui , et qu'elle
avoit envoyé eile-même se former saus
lui aux champs de Carthage , dans toutes
les vertus morales et militaires . Sethos ne
fit que prévenir , par sa prudence en cette
occasion , la priere que les Rois de Thebes
et de This firent au Roy de Tanis
de ne pas donner sa fille au conservateur
de l'Egypte. Ainsi Sethos s'étant soûmis
d'avance aux loix de la vertu la plus héroïque
, et au désir de conserver la paix
de sa Patrie aux dépens de ses interêts les
plus chers aux autres hommes , vient se
retirer chez les Prêtres de Memphis
dans des circonstances, où sa retraite n'est
pas moins glorieuse pour lui que ses dé
Couvertes et ses exploits.
Fermer
Résumé : Nouvelles Litteraires, Sethos, &c. [titre d'après la table]
Le texte résume les quatre derniers livres de l'œuvre 'Sethos'. Le septième livre commence par des témoignages antiques affirmant que le tour de l'Afrique a été accompli avant la Guerre de Troie. Sethos, accompagné d'une flotte phénicienne et d'habitants de la Taprobane, explore l'Afrique. Il soumet les Anthropophages d'Ophir et accorde aux Phéniciens la propriété des mines d'Ophir, tout en cherchant à établir des entrepôts commerciaux. La flotte rencontre les Hottentots, jugés inutiles et incapables de société. Les Phéniciens construisent une forteresse au Cap et fondent la ville de Nouvelle Tyr en Afrique. Cherés, un personnage clé, reçoit des familles exilées du Congo et établit des lois pour elles. Il se rend ensuite en Guinée pour promouvoir le commerce phénicien. Le livre se termine par la navigation de Cherés jusqu'aux jardins des Hespérides. Le huitième livre relate l'arrivée de Cherés chez les Atlantes, où il apprend une histoire de guerre entre Antée, roi de Tingitane, et Carthage. Le neuvième livre décrit comment Cherés délivre Carthage et forme un jeune prince pour régner sur la Tingitane. Le dixième livre narre le retour de Cherés en Égypte, où il est reconnu comme le vrai Sethos. Il refuse la couronne pour la donner à son frère aîné et convainc la princesse de Tanis d'épouser son autre frère. Sethos se retire ensuite chez les prêtres de Memphis, mettant ses intérêts personnels de côté pour préserver la paix.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
13
p. 221-224
ITALIE.
Début :
Selon les avis reçus de Sicile, les deux galeres du Roi [...]
Mots clefs :
Naples, Rome, Gênes, La Bastie, Turin, Comte de Noailles, Vaisseaux, Électeur de Cologne, Ouragan, Pascal de Paoli, Rebelles corses, Esclaves
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ITALIE.
ITALI E.
DE NAPLES , le 16 Septembre.
Selon les avis reçus de Sicile , les deux galeres
du Roi la Saint- Antoine & la Saint-Janvier ayant
débarqué le 16 du mois dernier à Trapani le Régiment
qu'elles y ont conduit , la plupart des
Matelots des deux équipages defcendirent à terre.
On avoit ôté les chaînes aux Turcs de la galere
la Saint-Antoine , parce qu'ils devoient charrier
de l'eau. Ils affommerent les foldats qui les gardoient
, & ils fe rendirent maîtres du bâtiment.
L'équipage de la Galere la Saint - Jean accourut
pour les remettre aux fers. Auffi - tôt les Forçats de
cette feconde galere fuivirent l'exemple que leur
avoit donné la chiourme de la galere la Saint-
Antoine. Ces efclaves révoltés ont pris la fuite
fur ces deux bâtimens , & il n'a pas été poffible
de les atteindre
Un navire Maltois a apporté la nouvelle , que
les Forçats qui fe font emparés de ces deux galeres
du Roi , les ont conduites à Porto-Farina dans
le Royaume de Tunis. Sur cet avis , le Commandeur
Martinez a mis à la voile avec deux vaiffeaux
de guerre & quatre chabecs , dans la réfolution
, s'il ne peut reprendre ces deux bâtimens ,
de les bruler , ou de les couler à fond.
Les Baillis de Fleury , de Combreux & d'Uhegnas
, Ambaffadeurs extraordinaires de l'Ordre de
Saint Jean de Jérufalem , curent le 7 de ce mois
leur premiere audience publique du Roi , & enfuite
de la Reine . Ils furent accompagnés à ces
audiences par vingt Chevaliers de l'Ordre , arrivés
avec eux de Malte ; par quarante autres Che-
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
valiers établis en cette Capitale , & par les équipages
des deux vaiffaux de guerre & des quatre
galeres de la Religion . Le Roi a fait remettre à
chaque Ambaffadeur une Croix de Malte , enrichie
de diamans . En fortant du palais , ils trouverent
deux cens trente efclaves , dont Sa Majefté
fait préfent au Grand Maître de l'Ordre.
DE ROME, le 27 Septembre .
L'Electeur de Cologne arriva le 24 en cette
capitale avec une nombreufe fuite . Il eft defcen
du au palais Nunez , que le Baron Scarlatti , Miniftre
de Baviere , avoit fait préparer pour le logement
de ce Prince.
Sa Sainteté a approuvé l'Institut & la Regle de
la nouvelle Congrégation de Saint Jean-Baptifte ,
dont les Prêtres fe deftinent à la converfion des
infidéles . La récolte du bled ayant été fort abondante
dans tout l'Etat Eccléfiaftique , le Gouver
nement a permis la fortie des grains .
DE GENES , le 15 Septembre.
Pendant un ouragan violent qui s'éleva ces
jours derniers , on s'apperçut qu'un bâtiment Anglois
couroit quelque rifque dans le milieu de
ce port . On lui envoya les bateaux de fecours
pour le tirer de péril . Le Capinaine refuſa leur
affiftance , & voulut forcer le vent ; mais le navire
alla ſe brifer contre les écueils , qui font
près de l'Arcenal . Heureufement l'équipage fe
fauva. Deux barques Napolitaines ont beaucoup
fouffert du même ouragan.
DE LA BASTIE , le 19 Septembre .
Mattra n'a point vu fans jaloufie l'élévation
NOVEMBRE. 1755. 223
de Pafcal de Paoli au pofte de Général en chef
des Rebelles. Il s'étoit flatté de partager du moins
avec lui la principale autorité . Déchu de fes efpérances
, il a réfolu la perte de ce rival . Cotoni
, Paganelli & les deux Santucci , font entrés
dans les vues de Mattra , & plufieurs Pieves fe
font déclarées pour lui . Avec leur fecours il s'eft
mis en campagne , faifant entendre à la plupart
de fes adhérens , qu'il n'agiffoit que pour s'oppofer
à certains projets dangereux de la faction
de Paoli. Ce dernier qui avoit des forces fupérieures
à celles de fon adverfaire , l'a défait près
d'Aleria , & l'a contraint de s'y réfugier avec les
débris de fes troupes. Mattra a reclamé la protection
du Marquis Jofeph Doria , offrant de rentrer
lui & fes partifans dans l'obéiffance , & de
défendre Aleria pour la République . Afin d'ôter
toute défiance , il a fait conduire ici dans une barque
fa femme & fes enfans pour gages de fa foumiflion
& de fa fidélité . On lui a envoyé des munitions
de guerre & de bouche. Selon les dernieres
nouvelles , Paoli marche avec un fort détachement
pour l'attaquer. Les Rebelles , voulant
intimider ceux que l'exemple de Mattra pourroit
entraîner , l'ont déclaré traître à la patrie , ainfi
que Cotoni , Paganelli & les Santucci. Les Maifons
de ces cinq chefs viennent d'être brulées ,
leurs biens ont été abandonnés au pillage , &
leurs têtes font miſes à prix. Paoli a fait en même
tems publier une amniftie pour tous les autres
Corfes qui ont pris les armes contre lui , & qui
iront le rejoindre dans un tems marqué.
DE TURIN , le 20 Septembre.
Le Comte de Noailles , Ambaffadeur extraor
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
dinaire du Roi de France , eut le 6 de ce mois
fon audience du Roi. Il y fut conduit dans un des
carroffes de Sa Majefté par le Comte de la Roque
, Chevalier de l'Ordre de l'Annonciade . Le
carroffe du Roi fut précédé d'uncarroffe du Comte
de la Roque , où le Grand Maître des cérémonies
étoit avec deux Gentilshommes , & fuivi d'un carroffe
du Chevalier Chauvelin , Ambaſſadeur ordinaire
de Sa Majesté Très - Chrétienne , où étoient
deux Gentilshommes du Comte de Noailles. En
arrivant au palais , le Comte de Noailles trouva
la garde fous les armes , qui rappella. Les Gardes
de la porte , les Cent Suiffes , & dans les appartemens
les Gardes du Corps , étoient pareillement
fous les armes. A la defcente du carroffe on conduifit
le Comte de Noailles à la Salle des Ambaffadeurs.
Quelques minutes après on vint l'y prendre
pour le faire monter chez le Roi . Il y fut
introduit par le Comte de la Roque & par le
Grand Maître des cérémonies , qui fe retirerent
auffi-tôt après qu'il fut entré. Le Roi étoit feul
avec le Chevalier Offorio , Miniftre chargé du
département des affaires étrangeres . Après cette
audience , le Comte de Noailles fut conduit à
celles du Duc de Savoye & de toute la Famille
royale. Il fut enfuite reconduit chez lui avec les
mêmes cérémonies .
Aujourd'hui le Comte de Noailles a eu les audiences
de congé du Roi & de la Famille royale.
Ce Seigneur emporte avec lui l'eftime générale.
Il part après-demain pour fe rendre à Parme . En
repaffant ici , il fera encore fa cour à Sa Majesté,
DE NAPLES , le 16 Septembre.
Selon les avis reçus de Sicile , les deux galeres
du Roi la Saint- Antoine & la Saint-Janvier ayant
débarqué le 16 du mois dernier à Trapani le Régiment
qu'elles y ont conduit , la plupart des
Matelots des deux équipages defcendirent à terre.
On avoit ôté les chaînes aux Turcs de la galere
la Saint-Antoine , parce qu'ils devoient charrier
de l'eau. Ils affommerent les foldats qui les gardoient
, & ils fe rendirent maîtres du bâtiment.
L'équipage de la Galere la Saint - Jean accourut
pour les remettre aux fers. Auffi - tôt les Forçats de
cette feconde galere fuivirent l'exemple que leur
avoit donné la chiourme de la galere la Saint-
Antoine. Ces efclaves révoltés ont pris la fuite
fur ces deux bâtimens , & il n'a pas été poffible
de les atteindre
Un navire Maltois a apporté la nouvelle , que
les Forçats qui fe font emparés de ces deux galeres
du Roi , les ont conduites à Porto-Farina dans
le Royaume de Tunis. Sur cet avis , le Commandeur
Martinez a mis à la voile avec deux vaiffeaux
de guerre & quatre chabecs , dans la réfolution
, s'il ne peut reprendre ces deux bâtimens ,
de les bruler , ou de les couler à fond.
Les Baillis de Fleury , de Combreux & d'Uhegnas
, Ambaffadeurs extraordinaires de l'Ordre de
Saint Jean de Jérufalem , curent le 7 de ce mois
leur premiere audience publique du Roi , & enfuite
de la Reine . Ils furent accompagnés à ces
audiences par vingt Chevaliers de l'Ordre , arrivés
avec eux de Malte ; par quarante autres Che-
Kiij
222 MERCURE DE FRANCE.
valiers établis en cette Capitale , & par les équipages
des deux vaiffaux de guerre & des quatre
galeres de la Religion . Le Roi a fait remettre à
chaque Ambaffadeur une Croix de Malte , enrichie
de diamans . En fortant du palais , ils trouverent
deux cens trente efclaves , dont Sa Majefté
fait préfent au Grand Maître de l'Ordre.
DE ROME, le 27 Septembre .
L'Electeur de Cologne arriva le 24 en cette
capitale avec une nombreufe fuite . Il eft defcen
du au palais Nunez , que le Baron Scarlatti , Miniftre
de Baviere , avoit fait préparer pour le logement
de ce Prince.
Sa Sainteté a approuvé l'Institut & la Regle de
la nouvelle Congrégation de Saint Jean-Baptifte ,
dont les Prêtres fe deftinent à la converfion des
infidéles . La récolte du bled ayant été fort abondante
dans tout l'Etat Eccléfiaftique , le Gouver
nement a permis la fortie des grains .
DE GENES , le 15 Septembre.
Pendant un ouragan violent qui s'éleva ces
jours derniers , on s'apperçut qu'un bâtiment Anglois
couroit quelque rifque dans le milieu de
ce port . On lui envoya les bateaux de fecours
pour le tirer de péril . Le Capinaine refuſa leur
affiftance , & voulut forcer le vent ; mais le navire
alla ſe brifer contre les écueils , qui font
près de l'Arcenal . Heureufement l'équipage fe
fauva. Deux barques Napolitaines ont beaucoup
fouffert du même ouragan.
DE LA BASTIE , le 19 Septembre .
Mattra n'a point vu fans jaloufie l'élévation
NOVEMBRE. 1755. 223
de Pafcal de Paoli au pofte de Général en chef
des Rebelles. Il s'étoit flatté de partager du moins
avec lui la principale autorité . Déchu de fes efpérances
, il a réfolu la perte de ce rival . Cotoni
, Paganelli & les deux Santucci , font entrés
dans les vues de Mattra , & plufieurs Pieves fe
font déclarées pour lui . Avec leur fecours il s'eft
mis en campagne , faifant entendre à la plupart
de fes adhérens , qu'il n'agiffoit que pour s'oppofer
à certains projets dangereux de la faction
de Paoli. Ce dernier qui avoit des forces fupérieures
à celles de fon adverfaire , l'a défait près
d'Aleria , & l'a contraint de s'y réfugier avec les
débris de fes troupes. Mattra a reclamé la protection
du Marquis Jofeph Doria , offrant de rentrer
lui & fes partifans dans l'obéiffance , & de
défendre Aleria pour la République . Afin d'ôter
toute défiance , il a fait conduire ici dans une barque
fa femme & fes enfans pour gages de fa foumiflion
& de fa fidélité . On lui a envoyé des munitions
de guerre & de bouche. Selon les dernieres
nouvelles , Paoli marche avec un fort détachement
pour l'attaquer. Les Rebelles , voulant
intimider ceux que l'exemple de Mattra pourroit
entraîner , l'ont déclaré traître à la patrie , ainfi
que Cotoni , Paganelli & les Santucci. Les Maifons
de ces cinq chefs viennent d'être brulées ,
leurs biens ont été abandonnés au pillage , &
leurs têtes font miſes à prix. Paoli a fait en même
tems publier une amniftie pour tous les autres
Corfes qui ont pris les armes contre lui , & qui
iront le rejoindre dans un tems marqué.
DE TURIN , le 20 Septembre.
Le Comte de Noailles , Ambaffadeur extraor
Kiv
224 MERCURE DE FRANCE.
dinaire du Roi de France , eut le 6 de ce mois
fon audience du Roi. Il y fut conduit dans un des
carroffes de Sa Majefté par le Comte de la Roque
, Chevalier de l'Ordre de l'Annonciade . Le
carroffe du Roi fut précédé d'uncarroffe du Comte
de la Roque , où le Grand Maître des cérémonies
étoit avec deux Gentilshommes , & fuivi d'un carroffe
du Chevalier Chauvelin , Ambaſſadeur ordinaire
de Sa Majesté Très - Chrétienne , où étoient
deux Gentilshommes du Comte de Noailles. En
arrivant au palais , le Comte de Noailles trouva
la garde fous les armes , qui rappella. Les Gardes
de la porte , les Cent Suiffes , & dans les appartemens
les Gardes du Corps , étoient pareillement
fous les armes. A la defcente du carroffe on conduifit
le Comte de Noailles à la Salle des Ambaffadeurs.
Quelques minutes après on vint l'y prendre
pour le faire monter chez le Roi . Il y fut
introduit par le Comte de la Roque & par le
Grand Maître des cérémonies , qui fe retirerent
auffi-tôt après qu'il fut entré. Le Roi étoit feul
avec le Chevalier Offorio , Miniftre chargé du
département des affaires étrangeres . Après cette
audience , le Comte de Noailles fut conduit à
celles du Duc de Savoye & de toute la Famille
royale. Il fut enfuite reconduit chez lui avec les
mêmes cérémonies .
Aujourd'hui le Comte de Noailles a eu les audiences
de congé du Roi & de la Famille royale.
Ce Seigneur emporte avec lui l'eftime générale.
Il part après-demain pour fe rendre à Parme . En
repaffant ici , il fera encore fa cour à Sa Majesté,
Fermer
Résumé : ITALIE.
Le 16 septembre à Naples, deux galères royales, la Saint-Antoine et la Saint-Janvier, ont débarqué un régiment à Trapani. Les matelots ayant quitté les navires, les Turcs enchaînés sur la Saint-Antoine se sont révoltés et ont pris le contrôle du bâtiment. Les forçats de la Saint-Janvier ont imité cet exemple, permettant aux esclaves révoltés de s'échapper avec les deux galères. Un navire maltais a signalé que les forçats avaient conduit les galères à Porto-Farina, dans le Royaume de Tunis. En réponse, le Commandeur Martinez a navigué avec deux vaisseaux de guerre et quatre chabecs pour récupérer ou détruire les galères. À Rome, l'Électeur de Cologne est arrivé le 24 septembre et a été logé au palais Nunez. Le pape a approuvé la création de la Congrégation de Saint Jean-Baptiste, dédiée à la conversion des infidèles, et a autorisé l'exportation de grains en raison d'une récolte abondante. À Gênes, un ouragan a endommagé un bâtiment anglais et deux barques napolitaines. En Corse, Pascal Paoli a été nommé général en chef des rebelles, suscitant la jalousie de Mattra. Ce dernier, soutenu par Cotoni, Paganelli et les Santucci, a été défait par Paoli près d'Aleria. Mattra a demandé la protection du Marquis Joseph Doria et a envoyé sa famille en gage de fidélité. Paoli a publié une amnistie pour les rebelles qui se rendraient. À Turin, le Comte de Noailles, ambassadeur extraordinaire du roi de France, a eu son audience avec le roi de Sardaigne le 6 septembre. Il a été reconduit avec les mêmes cérémonies lors de son audience de congé et partira pour Parme.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
14
p. 221-222
ITALIE.
Début :
On a trouvé dans les fondements de la maison du Comte [...]
Mots clefs :
Rome, Gênes, Statue hermaphrodite, Corsaires d'Alger, Pirates, Esclaves, Marquis Ferreri
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ITALIE.
ITALI E.
DE ROME, le 29 Mai.
On a trouvé dans les fondemens de la maifon
K iij
222 MERCURE DE FRANCE.
du Comte Bolognetti une très- belle Statue
seprefentant un Hermaphrodite.
DE GENES , le 20 Juin.
On a été informé par une Pinque de Barcelone ,
que des Corfaires d'Alger avoit fait une defcente
près du Cap de Créau en Catalogne ; mais que
ies Païfans de la côte ayant auffitôt pris les armes ,
ces Pyrates avoient été obligés de fe rembarquer
précipitamment ; que cependant ils avoient eu le
tems de faire quelques efclaves , du nombre
defquels étoit le Marquis Ferreri.
DE ROME, le 29 Mai.
On a trouvé dans les fondemens de la maifon
K iij
222 MERCURE DE FRANCE.
du Comte Bolognetti une très- belle Statue
seprefentant un Hermaphrodite.
DE GENES , le 20 Juin.
On a été informé par une Pinque de Barcelone ,
que des Corfaires d'Alger avoit fait une defcente
près du Cap de Créau en Catalogne ; mais que
ies Païfans de la côte ayant auffitôt pris les armes ,
ces Pyrates avoient été obligés de fe rembarquer
précipitamment ; que cependant ils avoient eu le
tems de faire quelques efclaves , du nombre
defquels étoit le Marquis Ferreri.
Fermer
Résumé : ITALIE.
En Italie, deux événements ont été rapportés. À Rome, le 29 mai, une statue d'Hermaphrodite a été découverte. À Gênes, le 20 juin, des corsaires d'Alger ont attaqué près du Cap de Creus en Catalogne. Les habitants ont repoussé les pirates, mais ces derniers ont capturé quelques esclaves, dont le Marquis Ferreri.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
15
p. 5-8
IMITATION D'HORACE, ODE. Sic te diva potens Cypri, sic fratres Helenæ. Par feu M. D. R....
Début :
MERE du tendre amour, Déesse de Cythère, [...]
Mots clefs :
Dieux, Jours, Amour, Déesse, Frayeurs, Esclaves
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IMITATION D'HORACE, ODE. Sic te diva potens Cypri, sic fratres Helenæ. Par feu M. D. R....
IMITATION D'HORACE ,
ODE
Sic te diva potens Cypri , fic fratres Helena .
M
Par feu M. D. R....
ERE du tendre amour , Déeſſe de Cythère ,
Et vous Aſtres brillans dont l'éclat tutélaire
Du timide Nocher aſſurent le repos ,
Venez frères d'Hélène & regnez ſur les eaux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
On ſert les Dieux ; mais c'eſt vous que l'on aime.
Ils partagent ſouvent avec le Dia dême
Un culte faſtueux & des voeux ſolemnels ;
Vous ſeuls ſans le ſecours de votre rang ſuprême
Ne devez notre encens , notre amour qu'à vousmême
:
Vous regnez dans nos coeurs; ce ſont-là vosautels.
Je confie à vos ſoins l'objet de ma tendreſſe ;
Partagez les frayeurs d'un amant malheureux ;
Sur ce dépôt ſacré, grands Dieux, veillez ſans ceſſe,
Conduiſez le vaiſſeau qui le cache à mes yeux !
Eole , retenez dans vos grottes profondes
Ces tyrans redoutés de l'empire des ondes ,
Dont le ſouffle orageux ébranle l'Univers ,
Diſpoſe de la foudre & fait trembler les airs.
Quelle férocité , quelle aveugle manie
Nous fait donc tous les jours affronter leur furiez
Quoi ! tant de maux divers , de piéges ,de chagrins
Qui de nos triſtes jours viennent hâter la courſe ,
Ne pouvoient-ils ſuffire ànos coeurs inhumains ?
L'avarice & l'orgueil par de nouveaux chemins ,
D'une mort plus barbare ont découvert la ſource ,
Et nous enſeignent l'art d'abréger nos deſtins.
Quel Mortel intrépide , armé d'un triple airain ,
Aux efforts de ſon art aſſerviſſant Neptune ,
Vint au milieu des mers avec un front ſerein
Faire aux vents indignés reſpecter la fortune ,
Et ſeul aux élémens le premier mettre un frein ?
Les vagues en fureur , les écueils redoutables ,
T
NOVEMBRE. 1763 . 7
Les habitans des eaux, monstrueux, indomptables,
Que la Nature même enfante avec horreur ,
Nepeuvent ébranler ni fléchir ſon audace ;
Il tient l'humanité captive dans mon coeur.
En vain de l'Océan l'épouvantable maſſe
Par les Dieux oppoſée aux Mortels furieux ,
Vint borner leurs deſirs & terminer le monde ;
L'homme ingrat mépriſant leur ſageſſe profonde,
Et de mille attentats artiſan furieux ,
Fabriqua des vaiſſeaux , ſcut apprivoiſer l'onde ;
Malgré l'arrêtdu ſort , chez des peuples heureux ,
Sçut porter l'eſclavage & le fer & les feux ;
Pour prix de leurs tréſors à ces triſtes victimes
Laiſſa le déſeſpoir & l'exemple des crimes.
Que ne peut des humains l'effort audacieux !
Ardens à tout tenter , enclins a tout enfreindre ,
Et par l'horreur des loix encor plus mutinés ,
Ils s'enivrent de ſang , & leurs coeurs effrenés ,
Eſclaves d'une ardeur que rien ne peut éteindre ,
Ade nouveaux forfaits ſont ſans ceſſe entraînés !
C'eſt au fils de Japeth, c'eſt àſa violence ,
Mortels , que nous devons ce penchant odieux:
Du fort trop complaiſant , la fatale indulgence
Le laiſſa pénétrer juſques au ſein des Dieux ;
Et l'ingrat y porta la fraude & la licence;
Il déroba le feu qui brule dans les Cieux :
Mais ce rayon ſacré de la ſuprême eſſence ,
De l'immortalité ce germe précieux ,
Infecté dans ſa main ſacrilege &perfide ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Devint pour ſes enfans une flamme homicide ,
D'où fortit de leurs maux l'eſſain contagieux.
De la boëte funeſte on vit alors éclore
Tous les fleaux divers que la Nature abhorre ,
Les mortelles langueurs , les tranſports forcenés,
Par qui nos triſtes jours dans leurs fleurs moiffonnés
,
Nous laiſſent voir à peine & connoître la vie.
Avant ce coup affreux une heureuſe harmonie
Renouvelloit le cours de nos ans fortunés .
Le terrible fuſeau lent & prèſqu'immobile
S'arrêtoit dans les mains de la Parque facile.
•
L'induſtrieux Dédale oſa prendre des ailes ;
Et traverſant les airs par des routes nouvelles ,
Fit l'éſſai d'un talent à l'homme refuſé .
Les gouffres éternels du Tartare embrûlé
Devinrent pour Hercule un rempart inutile,
Il porta la terreur dans l'empire des Morts .
Tout fléchit ſous nos loix , tout céde à nos efforts ;
Nous attaquons des Dieux le redoutable aſyle ;
Et leur puiſſante main ne s'ouvre plus ſur nous ,
Que pour lancer la foudre & repouffer nos coups.
ODE
Sic te diva potens Cypri , fic fratres Helena .
M
Par feu M. D. R....
ERE du tendre amour , Déeſſe de Cythère ,
Et vous Aſtres brillans dont l'éclat tutélaire
Du timide Nocher aſſurent le repos ,
Venez frères d'Hélène & regnez ſur les eaux.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
On ſert les Dieux ; mais c'eſt vous que l'on aime.
Ils partagent ſouvent avec le Dia dême
Un culte faſtueux & des voeux ſolemnels ;
Vous ſeuls ſans le ſecours de votre rang ſuprême
Ne devez notre encens , notre amour qu'à vousmême
:
Vous regnez dans nos coeurs; ce ſont-là vosautels.
Je confie à vos ſoins l'objet de ma tendreſſe ;
Partagez les frayeurs d'un amant malheureux ;
Sur ce dépôt ſacré, grands Dieux, veillez ſans ceſſe,
Conduiſez le vaiſſeau qui le cache à mes yeux !
Eole , retenez dans vos grottes profondes
Ces tyrans redoutés de l'empire des ondes ,
Dont le ſouffle orageux ébranle l'Univers ,
Diſpoſe de la foudre & fait trembler les airs.
Quelle férocité , quelle aveugle manie
Nous fait donc tous les jours affronter leur furiez
Quoi ! tant de maux divers , de piéges ,de chagrins
Qui de nos triſtes jours viennent hâter la courſe ,
Ne pouvoient-ils ſuffire ànos coeurs inhumains ?
L'avarice & l'orgueil par de nouveaux chemins ,
D'une mort plus barbare ont découvert la ſource ,
Et nous enſeignent l'art d'abréger nos deſtins.
Quel Mortel intrépide , armé d'un triple airain ,
Aux efforts de ſon art aſſerviſſant Neptune ,
Vint au milieu des mers avec un front ſerein
Faire aux vents indignés reſpecter la fortune ,
Et ſeul aux élémens le premier mettre un frein ?
Les vagues en fureur , les écueils redoutables ,
T
NOVEMBRE. 1763 . 7
Les habitans des eaux, monstrueux, indomptables,
Que la Nature même enfante avec horreur ,
Nepeuvent ébranler ni fléchir ſon audace ;
Il tient l'humanité captive dans mon coeur.
En vain de l'Océan l'épouvantable maſſe
Par les Dieux oppoſée aux Mortels furieux ,
Vint borner leurs deſirs & terminer le monde ;
L'homme ingrat mépriſant leur ſageſſe profonde,
Et de mille attentats artiſan furieux ,
Fabriqua des vaiſſeaux , ſcut apprivoiſer l'onde ;
Malgré l'arrêtdu ſort , chez des peuples heureux ,
Sçut porter l'eſclavage & le fer & les feux ;
Pour prix de leurs tréſors à ces triſtes victimes
Laiſſa le déſeſpoir & l'exemple des crimes.
Que ne peut des humains l'effort audacieux !
Ardens à tout tenter , enclins a tout enfreindre ,
Et par l'horreur des loix encor plus mutinés ,
Ils s'enivrent de ſang , & leurs coeurs effrenés ,
Eſclaves d'une ardeur que rien ne peut éteindre ,
Ade nouveaux forfaits ſont ſans ceſſe entraînés !
C'eſt au fils de Japeth, c'eſt àſa violence ,
Mortels , que nous devons ce penchant odieux:
Du fort trop complaiſant , la fatale indulgence
Le laiſſa pénétrer juſques au ſein des Dieux ;
Et l'ingrat y porta la fraude & la licence;
Il déroba le feu qui brule dans les Cieux :
Mais ce rayon ſacré de la ſuprême eſſence ,
De l'immortalité ce germe précieux ,
Infecté dans ſa main ſacrilege &perfide ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Devint pour ſes enfans une flamme homicide ,
D'où fortit de leurs maux l'eſſain contagieux.
De la boëte funeſte on vit alors éclore
Tous les fleaux divers que la Nature abhorre ,
Les mortelles langueurs , les tranſports forcenés,
Par qui nos triſtes jours dans leurs fleurs moiffonnés
,
Nous laiſſent voir à peine & connoître la vie.
Avant ce coup affreux une heureuſe harmonie
Renouvelloit le cours de nos ans fortunés .
Le terrible fuſeau lent & prèſqu'immobile
S'arrêtoit dans les mains de la Parque facile.
•
L'induſtrieux Dédale oſa prendre des ailes ;
Et traverſant les airs par des routes nouvelles ,
Fit l'éſſai d'un talent à l'homme refuſé .
Les gouffres éternels du Tartare embrûlé
Devinrent pour Hercule un rempart inutile,
Il porta la terreur dans l'empire des Morts .
Tout fléchit ſous nos loix , tout céde à nos efforts ;
Nous attaquons des Dieux le redoutable aſyle ;
Et leur puiſſante main ne s'ouvre plus ſur nous ,
Que pour lancer la foudre & repouffer nos coups.
Fermer