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1
p. 20-57
LA MALADIE DE L'AMOUR.
Début :
L'Amour ne faisant pas moins parler de luy que la Mort / Les Graces venoient de laisser l'Amour entre les bras du [...]
Mots clefs :
Amour, Grâces, Destin, Beautés, Jeunesse, Maladie, Remèdes, Bonheur, Vénus, Hyménée , Plaisirs, Mercure, Éloignement, Temps, Raison
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texteReconnaissance textuelle : LA MALADIE DE L'AMOUR.
L'Amour ne faifant pas moins parler de luy que la Mort, adonnélieu depuis quelque temps à la Piece
ſuivante. Elle faitdu bruit,ellea ſes Partiſans,vousjugerez s'ils ont raiſon d'en dire du
bien.. LA MALADIE
DE L'AMOVR.
L
Es Graces venoient de
laiſſer l'Amour entre les
bras du Sommeil , &fe mocquoientde la ſtupiditéde ce Dieu, qui ayant l'avantage de poſſeder tousles joursles plus belles perſonnes du monde ,
ne leurdit iamais une parole ,
tant il a peurdedes-obligerle filence qui le loge dans ſon Palais , quandelles virent ar- river inopinément l'Amour.
lavoitfonBandeau àla main,
&laiſſoit voir autant de colere dansſesyeux, que d'aba- tementſur ſon viſage.
16 LE MERCURE
Non, dit- il,en entrant ie n'enreviendray pas,
lel'ay iuré,iabandone lemode,
Fuyons des lieux où l'iniuftice abonde,
C'est trop avoir comerce avecdes
Ingrats.
Pourprix de mes lõguesfatigues Alesſervirdas leurs intrigues,
Ozer tenir de moy mille infolens
propos?
Chercherfans ceſſe àmefaire in.
cartade,
Ien'enpuisplus,i'enſuis malade,
Promptement , un Lit de repos.
Les Graces qui n'ont iamais
plus de joye que quand elles font avec l'Amour , ne furent
point pareſſeuſes à le fatisfai- re. Elles luy dreſſerent un lit
de roſes , & le dépouillerent
GALANT.17 - de fon Carquois, dont il brifa les flêches devant elles. Il ſe
coucha en ſuite , & en ayant receu mille careſſes par lef- quelles elles tâcherent à le conſoler de ſon chagrin ;
Recouvrons le repos que trop
d'embarras m'oſte,
Cherchons,dit- il, cherchonsde la
tranquillité:
Si iesouffre c'est voſtre faute ,
Et mon malheur ne vient que de
voſtrefierté.
Partout ou vous mevoulezfuivre ,
Comme vous y menez &les Ris
&les leux,
Ie ne voy que des Gens affez con- tensdevivre
Lecœur embraséde mesfeux ;
Mais l'ordre du Destin qui vous
18 LE MERCURE fitimmortelles,
Vous faisant demeurer toûjours icunes &belles ,
CePrivilegegaste tout ,
Ilfait que vous n'aimez àvoir
quevosſemblables ;
Etquand iepense ailleurs vous rendreunpeu traitables,
Ien'ensçauroisveniràbout.
MilleAmantes ont beau chercher
defeurs remedes Aux maux que vous pourriez m'aideràdétourner,
Vousdédaignez les Vieilles &les
Laides
Chezqui ietâcheàvous mener;
Et cependantfans vous quepuis- iefeulpour elles ?
Ilm'enfaut tont les jours effuyer
:
cent querelles :
L'ay tortquandpardégoût on leur
manque defoy ,
GALANT. 19
!
lefuis traité d'injuste &d'aveugle&de traiſtre ,
Et tout cela , parce qu'avecque
moy 1 Auprésd'ellesiamaisvousnevou.
lezparoiſtre.
N
Lesgraces dirent mille choſes obligeantes à l'amour pourſe juſtifier auprés deluy,&rejer- terent leur manque de complaiſance ſur l'impoſſibilité qu'il y a de preſter quelque agrément à des Beautez déja furannées ; car pour les laides,
dirent- elles , vous ſçavez que nous ne les fuyons pas toutes.
Il yen a quelques-unes ſur le chapitre deſquelles vous avez aſſez àvousloüerde nos foins.
Nous demeurős d'accord que quand vous les allez engager
20 LE MERCURE
:
4
à reconnoître voſtre pouvoir,
nous ne vous accompagnons pas ſeules , & que vous faites en forte que la Jeuneſſe ſe trouve avec nous ; mais de
grace , ceſſez de nous rendre
reſponſables de vos chagrins;
les plus grands que vous ayez viennentdu coſté des Hommes , & ce ſont pourvous de
terribles eſprits à gouverner.
Il est vray,dit l' Amourqu'ils me cauſent despeines,
Qui m'accablent àtous momës,
Ienepuis nyferrer , ny relâcher
leurs chaînes,
Queie n'aye àsouffrir de leurs déréglemens.
:
Si trop de reſiſtance àleur flame
opposée Leur fait perdre l'espoir d'une Conqueste aisée,
GALANT. 2[
Ieneſuis qu'unTyran dont- ilfaut s'affranchir ;
Etfi laBelle àqui ie les engage Se laiſſe unpeu trop toſt fléchir,
Iamais elle n'a dû meriter leur
hommage.
Ainsi d'unfaux déguisement
Couvranttoutes leurs injaſtices,
Lorsque iem'accommode à leur
temperament,
Ilsseplaignent infolemment Qu'ils sont contraints defuture
mescaprices.
Qu'ils soient fourbes , ſan foy ,
trompeurs , audacieux,
Bizares,inconstans, emportez,fu- -
rieux,
De leurs defauts c'est moyseul -qu'ils accuſent,
Moy qui cherchepartout la con- corde&la paix,
22 LE MERCURE
Etquicentfois ay cõblédebiensfarts Ces lâches, ces ingratsqui de mon nomabusent.
C'en est fait, ma reſolution eſt
priſe , ie romps pour toûjours avec eux; & puis que les pei- nes qu'ils ſe font eux- mêmes leur font oublier lesavantages qu'ils reçoivent de moy , ie m'en vengeray hautement, en ne retournant iamais ſur la
terre. Aces mots il demanda
qu'on le laiſſat repoſer pour ſe remettre des fatigues qu'il avoit euës avec les hommes; &
comme les maux des Dieux
s'en vont auſſi promptement
qu'ils viennent , & que leur gueriſon dépend toûjours de leur volonté, lesGraces ne ſe
GALANT. 23
1
mirent pas en peinedu reme- de qu'il falloir apparter à la maladie dontil s'eſtoit plaint,
&elles le laiſſerent dormir
juſqu'au lendemain , qu'elles nemanquerent pasdeſe trou- verà ſon réveil. Ce repos qu'il avoit pris extraordinairement
(car il luy eſt fort nouveau
d'en prendre) luyavoit mis ſur leteint une fraîcheur qui les
ébloüit. Il leur parut plus po- relé qu'il n'avoit accoûtumé
- del'eſtre,&elles le trouverent
ſi beau, qu'elles ne pouvoient ſe laſſer de luy en faire paroître leur admiration .
Ahquelbonheur, dit- il, de pouvoiràfon aiſe
Dormir ainſi tranquillement !
Ie puis d'un doux loisir profuer
pleinement ,
24 LE MERCURE
Sansqu'ilfoitsurprenant que le
:: repos me plause,
?
:
Vnlong trava Idemande un long
delaffement Que n'ay jepointfouffert , pen.
dant quesur laterre L'offrois en vain la Paix qui doit
Suivre l'Amour !
Toûjours dispute,toûjours guerre:
L'étois àtout calmeremployénuit
&iour ;
Maisqu'avons- nous , immortels
que noussommes,
Anous inquieter, comme le monde ira ?
Quant àmoydeformais , prenne Soinqui voudra
Des affaires du cœur des homes,
;
İyrenonce,fansmoyſoit aiméqui
pourra.
Cefont des importuns qu'on ne
peutSatisfaire,
Et
GALANT. 25 7
Et qui d'un sentiment toûjours contraire au mien,
Trouvant ce qu'ils n'ont pas dignefeul de leurplaire ,
Veulent tout &ne veulent rien.
Trois jours s'écoulerent de
cette forte , pendant leſquels lesGraces tinrent fidelle compagnie à l'Amour. Comme ce n'est qu'un enfant, elles avoiét
le plaifir de le pouvoir baifer
ſans ſcrupule , & c'eſt entre- elles à qui l'auroit plus ſou- vent entre lesbras. Cependant Vénus qui avoit fait un voyage en terre , en eſtoit revenuë toute indignée , de ce qu'au lieudeshonneurs qu'elle avoit
accouſtumé d'y recevoir , elle avoit trouvé ſes Temples de
ferts.
Tome 2. B
26 LE MERCURE
Parcetteoyfivetéquepretendezvousfaire,
Dit-elleàsonfils triſtement ?
Magloire vous est-elle aujour.
d'huy lipeuchere,
Quevous puissiezvoirvôtre mere
Qu'àl'envytoutle mondeoutrageimpunément ?
Ladifcorde en ma placeen terre reverée,
Par voſtre éloignement joüit de meshonneurs :
Temevoyfans encens quand elle estadorée;
Etparses discoursfuborneurs,
Ellea tant fait partout quema
honteestjurée.
C'est trop , nesouffrez pasqu'elle mepousse àbout ,
Remettez les mortels dans leurs
premieres chatnes ;
S'il vous en coûtequelquespeines,
と
GALANT. 27
Par elles il est beau d'estre maistre
detout.
Venus eut beau faire des remontrances, l'Amour s'obſtina
àvouloireſtre malade, &pre- tendit que les hommes ne va- loient pas qu'il ſe privat pour euxdu repos quiluyeſtoit ne- ceffaire. Il s'en accommodoit
lemieux dumonde, &il n'avoit jamais rien trouvé de fi
doux que de paſſer les iours entiers, comme il fa foit , à fo lâtrer avec les Graces qui ne le
quitoient point. Mercure qui le cherchoit pour luy rendre comptede ce qui s'eſtoit paſſé fur la terre depuis ſon départ ,
le trouva qui ſe divertiſſoit avec elles &le voyant aſſis fur
les genoux del'une,tandis que l'autre luy tenoit les mains;
Bij
28 LE MERCURE
Ah vrayement,lay dit ilie vous
Lçayfort bongré Detout cejoly badınage ,
Detels amusemens conviennentà
voſtre âge ,
Maispourvous eſtre icy du mon- deretiré,
Vous avezfait un beau ménage.
Depuis qu'il vous a plû de vous
en éloigner,
Sçavez vous qu'iln'est rien qui n'ait changé de face ?
L'intereſtſeul en vôtre place
S'est acquis le droit de regner.
Il corrompt l'ame la plusſaine :
Ce n'est qu'emportement trouble, quefureur ,
, que
3
Chacun ne respire que haine ,
Les moins méchansfontfurpris de L'erreur
Quivers la difcorde les mene,
Tout s'y laiſſe entrainer , on s'at
GALANT. 29
taque, onsenuit.
Vouloir eftre obligeant, c'estfui- vre unechimere
Quedans les cerveaux creuxle
mauvais goût produit.
Comme on n'a nal defir de plaire,
On est pour lebeausexe , infolent,
temerare,
Et la civilité que tout le monde
:
fuit,
Cherchant employ par tout ne trouve rien àfaire.
L'Avarice eſt le mal leplus commundetous ,
L'épargne est en credit , plus de Modes nouvelles ,
Plus d'ornemens, plus de bijoux.
On nevoit qu'envieux , dont les
efprit jaloux
Semblentſe nourrir de querelles.
Personne ne fait plus ny Vers , uy Billets doux,
Biij
30 LE MERCVRE Plus d'agreables bagatelles ;
Onne donne ny Bals , nygalants Rendez-vous,
Et tous les homes pourles belles Sont devenus devrais hiboux.
Que ie ſuis ravy de cedeſor- dre , dit l'Amour tout réjouy !
Voilaun renverſementquime charme. Les hommes vont
connoiſtre ce que ie vaux, par les malheurs où les plongera mon éloignement. Mais,dites- moy ie vous prie que fait l'A- mitié ? At'on conſervé quel que reſpect pourelle?Et l'Hy menée avec qui i'eſtois ſi ſou- vent broüillé , fait-il mieux ſes
affaires ſeul qu'il ne les faiſoit
avec moy ?
L'Amitié, dit Mercure, avoulu
S'ingerer
GALANT.31
DEL
Defaire en terre vêtre office ;
Elleentretient les nœuds qu'on luy donneàferrer,
Mais le moindre debat la fait
presque expirer,
Et contrel'intereſt, pourpeu qu'il l'affoibliffe,
YON
Satiedeurnesçauroitdurer.
Quantàl'Hymen,parvôtre ab- fence
C'eſtpis centfois quecen'estoit
Acause du dégoût de l'indif ference [alliance,
Avecquidetout temps elleafait
vouséclatoit;
Toûjours quelque divorce entre
Maispourveu qu'on s'armâtd'un peudepatience,
Apresavoirgrondé, rompul'in- telligence ,
Vous vous raccommodiez, & tout
: feremettoit.
Biiij
32 LE MERCURE Apreſent que la Politique Portefans vous les gens às'unir pourtoûjours,
Dés qu'ons'estengagél'onn'aplus de beaux jours ;
Chacun en mots dolens
malheurs'explique ,
de fon
Etles regretsfont laseule Musiique,
Quichez les marieza cours.
Vous en riez ? Voila bien dequoy
rive.
Prenez-le ſur un autre ton ;
Sivous neretournez exercervôtre
empire,
Lemondesevaperdre, chacun
ensoupire,
Comme on faisoit du temps de Phaëton.
N'importe , repartit l'Amour ,
c'eſt ce que ie demande , ie ne
GALANT. 33
ſçaurois trop punir des fantaſ- ques, qui me faiſant trop inju- ſtement autheur de tous les
maux qu'ils fouffrent par leurs folies, n'ont aucune reconnoifſance des plaiſirs que ie leur procure. Le reposm'a'a fait goû- ter icy desdouceurs que ie n'a- voisiamais éprouvées , & iene meſens pas en humeur d'y re- noncer. Mercure le laiſſa dans
ceſentiment, &quelque temps s'eſtant encor paffé ſans que Venus pût obtenir de luy qu'il changeât de reſolution , un iour qu'il étoit fort en trainde rire , il entendit du bruit qui P'obligea à tourner la tête pour ſçavoir qui le venoit troubler dans ſa Retraite. Lecroiriezvous , luy dirent les Graces ,
c'eſt la Raiſon, vôtre plus irre
Bv
34. LE MERCURE
conciliable ennemie , quide- mande à vous parler.
Voilade mes ingrats oùvalamé- diſance,
S'écria-t'il touten courroux ;
Parce qu'illeurplaîtd'êtrefous,
D'aimerlahonteuse licence ,
Quin'est propre qu'aux loupsgaroux,
Ils nesçauroientsouffrir, fanss'en:
faire une offence ,
Qu'avecque la Raiſon iefois d'intelligence Pour mieuxfairegoûtermescharmes les plus doux ;
C'est elle cependant qu'à mefui- vrei'invite,
Partout ou iaydeffein de merendrevainqueur,
L'empruntefes couleurspourpein..
dre lemerite
GALANT.
35 Quidoit toucher unnoble cœur.
C'est alors qu'à mes traits se li- vrant avecjoye Ce cœurs'en laiſſepenetrer ,
Ie lay dois trop pour neme pas
montrer,
LaRaiſon me demande , ilfaut
queie la voye,
Dépêchez, qu'on lafaſſe entrer.
Acesmotsil courut au devant
d'elle , & témoigna parl'ac- cüeil le plus obligeant l'eſtime particuliere qu'il en faiſoit. La Raiſon receut ſes careſſes avec
plaifir , & le regardant d'un œil plus ſatisfait qu'elle n'avoit paru l'avoir en entrant :
Parcerestede bienveillance,
Luydit-elle , accordezàmes empreſſemens
36 LE MERCURE
Lebonheur de vostre presence,
Vous devez cette complaisance Al'appuy que ie donne àtous vos Sentimens.
Vousfçavezqueiamais ienevous fus contraire,
Que 'iay toûjours cherché l'union
avec vous,
Etqu'où nous terminons enſemble quelque affaire.
On se trouve affez bien denous.
Etouffez un chagrin qui nepeut
quemenuire.
Nos communs interêts nous y doi-
: vent porter :
L'un & l'autre, partout où vous
m'ofez conduire ,
Nous avons quelque appuy toûjoursànousprester ,
Vous meservez àm'introduire,
Etievousſirs àvousfaire écouter.
Depuis que les mortels ne vouS.
GALANT. 37
ontpluspourguide,
Vous desgroffieretez l'ennemy déclaré,
Il n'est rienſi défiguré,
I'ay beau chercherà leur tenir
labride,
Iene trouve par tout qu'orgueil
démesuré,
Quefaste insupportable, ou bêtise
timide;
Si ie quite un brutal ie rencontre
unstupide,
Pointde cœurgenereux point d'efprit éclairé.
Vousſeul à tant de maux pouvez donnerremede ,
Parvous lafiertés'adoucit,.
Parvous àſepolir ,ſans emprun- terd'autreaide ,
Leplus farouche reüſſit .
Revenez- donc au monde , oùpar vostre presence
38 LE MERCURE
Vous remettrez foudain la concorde&lapaix ,
l'ySoûtiendraypartout laforcede
vos traits,
Et nous en bannirons l'audace &
l'inſolence,
Si nous ne nousquittons iamais.
La propoſition ne déplût pas à l'Amour ; mais comme il fut
quelquetemps fans répondre,
la perfuafion qui eſtoit de -
meurée à la porte, crût qu'il eſtoit temps qu'elle parlat ; &
l'Amour ne la vit pas plûtoſt s'avancer , que prevenant ce qu'elle pouvoit avoir à luydi- re ; Arreſtez , luy cria-t'il de loin , ce ſeroit faire tort à l'union qui a eſtédetout temps entre la Raifon&moy,quede
croire qu'elle ait beſoin de vo
GALANT. 39
ſtre ſecours pour me faire en- trer dans ſes ſentimens. Il eſt
de certains Amours évaporez qui ne s'en accommoderoient
pas ; mais pour moy qui ſuis ennemydudéreglemét ( quoy que s'en ſoient voulu imagi- ner les hommes ) ie n'ay point
demeilleure amie que la Raifon. Il eut à peine achevé ces mots , qu'il apperçeutlaGloi- re , qui eſtant accouſtumée à
eſtre receuë par tout àbras ouverts , crut qu'il feroit inutile
de faire demander ſi l'entrée
buy ſeroit permiſe. L'Amour prit plaifir à la voir marcher d'un pas auſſi majestueux que fa mine eſtoit altiere. Il la receutfort civilement ; & apres
qu'elle eut répondu à ſes pre- mieres honneſtetez.
40 LE MERCURE Paroùpeut on avoir merité, luy
ditelle,
Que vous vous obſtiniez dans ce honteux repos ?
Il n'a iamais esté d'absence fi
cruelle:
Finiſſez là, chacun àl'envy voas
rappelle,
Eti'ay beſoindevous pourfaire
desHeros.
Pour les Exploits d'éclat quelque prixque l'étale,
Lavaleurſans Amourest aveugle,
brutale,
Etſemblemoins cueillir qu'arra- cherdes lauriers.
Dansle métier de Mars l'Amour
eft neceffaire,
Etc'est lefeul defir deplaire,
Qui fait lesplusfameux Guerriers.
4
GALANT. 41 L'Amour ſe trouva agreable- ment flaté de ce que la Gloire
luy dit,& il révoit à la réponſe qu'il luy devoit faire, quand il vitentrer tout à la fois,la Beauté , la Conſtance , la Galante
rie,& les Plaiſirs qui luy firent mille plaintes de ce que fon éloignement leur faiſoit ſouf- frir. La Beauté exagera com- bien il luy eſtoit honteux de
n'avoir aucun avantage ſur la laideur,&de n'être plus confiderée de perſonne , parce que
perſonne ne ſongeoit plus à
aimer. Mais ce qui commença d'ébranler l'Amour , ce fur ce
queluydirent les Plaiſirs , qui ſe voyoient malheureuſement exilez par le retranchement
des Feſtes galantes , & de tout
ce qui pouvoit contribuer au
42 LE MERCURE
divertiſſement des belles, tous
les jeunes gens eſtans tombez depuis ſon départdans une fa- le débauche , qui ne leur laif- ſoit trouverde lajoye quedans la ſeule brutalité. Ils parlerent fi fortement , & ils furent fi
bien ſecondez par les autres qui avoient le même intereſt qu'eux de faire revenir l'A- mour en terre , que ſe laiſſant
toucheràleurs prieres ;
C'estfait , vous l'emportez,leur dit-il,iemerends,
Quoyqu'endouceurpourmoy cet- teretraite abonde,
Ilfaut aller revoir mes injustes.
tyrans,
Er tâcher de mettre ordre à tous
les differens Que mon éloignement a caufé
GALANT. 43 dans lemonde ;
Puisqu'on le veut ainsi,igretourneavecvouS ,
Mais à condition qu'un traitementplus doux Effacerade moy ce que l'on afait croire,
Etquepour empêcher mille brutalitez
QuijettentsurmonNomunetâ- chetrop noire,
Partout ouieſeray, la Raison &
laGloire
Iront toûjours à mes costez.
Le party fut accepté, &il plut tellement aux Graces,qu'elles
jugerent de ne plus abandon- ner l'Amour.
ſuivante. Elle faitdu bruit,ellea ſes Partiſans,vousjugerez s'ils ont raiſon d'en dire du
bien.. LA MALADIE
DE L'AMOVR.
L
Es Graces venoient de
laiſſer l'Amour entre les
bras du Sommeil , &fe mocquoientde la ſtupiditéde ce Dieu, qui ayant l'avantage de poſſeder tousles joursles plus belles perſonnes du monde ,
ne leurdit iamais une parole ,
tant il a peurdedes-obligerle filence qui le loge dans ſon Palais , quandelles virent ar- river inopinément l'Amour.
lavoitfonBandeau àla main,
&laiſſoit voir autant de colere dansſesyeux, que d'aba- tementſur ſon viſage.
16 LE MERCURE
Non, dit- il,en entrant ie n'enreviendray pas,
lel'ay iuré,iabandone lemode,
Fuyons des lieux où l'iniuftice abonde,
C'est trop avoir comerce avecdes
Ingrats.
Pourprix de mes lõguesfatigues Alesſervirdas leurs intrigues,
Ozer tenir de moy mille infolens
propos?
Chercherfans ceſſe àmefaire in.
cartade,
Ien'enpuisplus,i'enſuis malade,
Promptement , un Lit de repos.
Les Graces qui n'ont iamais
plus de joye que quand elles font avec l'Amour , ne furent
point pareſſeuſes à le fatisfai- re. Elles luy dreſſerent un lit
de roſes , & le dépouillerent
GALANT.17 - de fon Carquois, dont il brifa les flêches devant elles. Il ſe
coucha en ſuite , & en ayant receu mille careſſes par lef- quelles elles tâcherent à le conſoler de ſon chagrin ;
Recouvrons le repos que trop
d'embarras m'oſte,
Cherchons,dit- il, cherchonsde la
tranquillité:
Si iesouffre c'est voſtre faute ,
Et mon malheur ne vient que de
voſtrefierté.
Partout ou vous mevoulezfuivre ,
Comme vous y menez &les Ris
&les leux,
Ie ne voy que des Gens affez con- tensdevivre
Lecœur embraséde mesfeux ;
Mais l'ordre du Destin qui vous
18 LE MERCURE fitimmortelles,
Vous faisant demeurer toûjours icunes &belles ,
CePrivilegegaste tout ,
Ilfait que vous n'aimez àvoir
quevosſemblables ;
Etquand iepense ailleurs vous rendreunpeu traitables,
Ien'ensçauroisveniràbout.
MilleAmantes ont beau chercher
defeurs remedes Aux maux que vous pourriez m'aideràdétourner,
Vousdédaignez les Vieilles &les
Laides
Chezqui ietâcheàvous mener;
Et cependantfans vous quepuis- iefeulpour elles ?
Ilm'enfaut tont les jours effuyer
:
cent querelles :
L'ay tortquandpardégoût on leur
manque defoy ,
GALANT. 19
!
lefuis traité d'injuste &d'aveugle&de traiſtre ,
Et tout cela , parce qu'avecque
moy 1 Auprésd'ellesiamaisvousnevou.
lezparoiſtre.
N
Lesgraces dirent mille choſes obligeantes à l'amour pourſe juſtifier auprés deluy,&rejer- terent leur manque de complaiſance ſur l'impoſſibilité qu'il y a de preſter quelque agrément à des Beautez déja furannées ; car pour les laides,
dirent- elles , vous ſçavez que nous ne les fuyons pas toutes.
Il yen a quelques-unes ſur le chapitre deſquelles vous avez aſſez àvousloüerde nos foins.
Nous demeurős d'accord que quand vous les allez engager
20 LE MERCURE
:
4
à reconnoître voſtre pouvoir,
nous ne vous accompagnons pas ſeules , & que vous faites en forte que la Jeuneſſe ſe trouve avec nous ; mais de
grace , ceſſez de nous rendre
reſponſables de vos chagrins;
les plus grands que vous ayez viennentdu coſté des Hommes , & ce ſont pourvous de
terribles eſprits à gouverner.
Il est vray,dit l' Amourqu'ils me cauſent despeines,
Qui m'accablent àtous momës,
Ienepuis nyferrer , ny relâcher
leurs chaînes,
Queie n'aye àsouffrir de leurs déréglemens.
:
Si trop de reſiſtance àleur flame
opposée Leur fait perdre l'espoir d'une Conqueste aisée,
GALANT. 2[
Ieneſuis qu'unTyran dont- ilfaut s'affranchir ;
Etfi laBelle àqui ie les engage Se laiſſe unpeu trop toſt fléchir,
Iamais elle n'a dû meriter leur
hommage.
Ainsi d'unfaux déguisement
Couvranttoutes leurs injaſtices,
Lorsque iem'accommode à leur
temperament,
Ilsseplaignent infolemment Qu'ils sont contraints defuture
mescaprices.
Qu'ils soient fourbes , ſan foy ,
trompeurs , audacieux,
Bizares,inconstans, emportez,fu- -
rieux,
De leurs defauts c'est moyseul -qu'ils accuſent,
Moy qui cherchepartout la con- corde&la paix,
22 LE MERCURE
Etquicentfois ay cõblédebiensfarts Ces lâches, ces ingratsqui de mon nomabusent.
C'en est fait, ma reſolution eſt
priſe , ie romps pour toûjours avec eux; & puis que les pei- nes qu'ils ſe font eux- mêmes leur font oublier lesavantages qu'ils reçoivent de moy , ie m'en vengeray hautement, en ne retournant iamais ſur la
terre. Aces mots il demanda
qu'on le laiſſat repoſer pour ſe remettre des fatigues qu'il avoit euës avec les hommes; &
comme les maux des Dieux
s'en vont auſſi promptement
qu'ils viennent , & que leur gueriſon dépend toûjours de leur volonté, lesGraces ne ſe
GALANT. 23
1
mirent pas en peinedu reme- de qu'il falloir apparter à la maladie dontil s'eſtoit plaint,
&elles le laiſſerent dormir
juſqu'au lendemain , qu'elles nemanquerent pasdeſe trou- verà ſon réveil. Ce repos qu'il avoit pris extraordinairement
(car il luy eſt fort nouveau
d'en prendre) luyavoit mis ſur leteint une fraîcheur qui les
ébloüit. Il leur parut plus po- relé qu'il n'avoit accoûtumé
- del'eſtre,&elles le trouverent
ſi beau, qu'elles ne pouvoient ſe laſſer de luy en faire paroître leur admiration .
Ahquelbonheur, dit- il, de pouvoiràfon aiſe
Dormir ainſi tranquillement !
Ie puis d'un doux loisir profuer
pleinement ,
24 LE MERCURE
Sansqu'ilfoitsurprenant que le
:: repos me plause,
?
:
Vnlong trava Idemande un long
delaffement Que n'ay jepointfouffert , pen.
dant quesur laterre L'offrois en vain la Paix qui doit
Suivre l'Amour !
Toûjours dispute,toûjours guerre:
L'étois àtout calmeremployénuit
&iour ;
Maisqu'avons- nous , immortels
que noussommes,
Anous inquieter, comme le monde ira ?
Quant àmoydeformais , prenne Soinqui voudra
Des affaires du cœur des homes,
;
İyrenonce,fansmoyſoit aiméqui
pourra.
Cefont des importuns qu'on ne
peutSatisfaire,
Et
GALANT. 25 7
Et qui d'un sentiment toûjours contraire au mien,
Trouvant ce qu'ils n'ont pas dignefeul de leurplaire ,
Veulent tout &ne veulent rien.
Trois jours s'écoulerent de
cette forte , pendant leſquels lesGraces tinrent fidelle compagnie à l'Amour. Comme ce n'est qu'un enfant, elles avoiét
le plaifir de le pouvoir baifer
ſans ſcrupule , & c'eſt entre- elles à qui l'auroit plus ſou- vent entre lesbras. Cependant Vénus qui avoit fait un voyage en terre , en eſtoit revenuë toute indignée , de ce qu'au lieudeshonneurs qu'elle avoit
accouſtumé d'y recevoir , elle avoit trouvé ſes Temples de
ferts.
Tome 2. B
26 LE MERCURE
Parcetteoyfivetéquepretendezvousfaire,
Dit-elleàsonfils triſtement ?
Magloire vous est-elle aujour.
d'huy lipeuchere,
Quevous puissiezvoirvôtre mere
Qu'àl'envytoutle mondeoutrageimpunément ?
Ladifcorde en ma placeen terre reverée,
Par voſtre éloignement joüit de meshonneurs :
Temevoyfans encens quand elle estadorée;
Etparses discoursfuborneurs,
Ellea tant fait partout quema
honteestjurée.
C'est trop , nesouffrez pasqu'elle mepousse àbout ,
Remettez les mortels dans leurs
premieres chatnes ;
S'il vous en coûtequelquespeines,
と
GALANT. 27
Par elles il est beau d'estre maistre
detout.
Venus eut beau faire des remontrances, l'Amour s'obſtina
àvouloireſtre malade, &pre- tendit que les hommes ne va- loient pas qu'il ſe privat pour euxdu repos quiluyeſtoit ne- ceffaire. Il s'en accommodoit
lemieux dumonde, &il n'avoit jamais rien trouvé de fi
doux que de paſſer les iours entiers, comme il fa foit , à fo lâtrer avec les Graces qui ne le
quitoient point. Mercure qui le cherchoit pour luy rendre comptede ce qui s'eſtoit paſſé fur la terre depuis ſon départ ,
le trouva qui ſe divertiſſoit avec elles &le voyant aſſis fur
les genoux del'une,tandis que l'autre luy tenoit les mains;
Bij
28 LE MERCURE
Ah vrayement,lay dit ilie vous
Lçayfort bongré Detout cejoly badınage ,
Detels amusemens conviennentà
voſtre âge ,
Maispourvous eſtre icy du mon- deretiré,
Vous avezfait un beau ménage.
Depuis qu'il vous a plû de vous
en éloigner,
Sçavez vous qu'iln'est rien qui n'ait changé de face ?
L'intereſtſeul en vôtre place
S'est acquis le droit de regner.
Il corrompt l'ame la plusſaine :
Ce n'est qu'emportement trouble, quefureur ,
, que
3
Chacun ne respire que haine ,
Les moins méchansfontfurpris de L'erreur
Quivers la difcorde les mene,
Tout s'y laiſſe entrainer , on s'at
GALANT. 29
taque, onsenuit.
Vouloir eftre obligeant, c'estfui- vre unechimere
Quedans les cerveaux creuxle
mauvais goût produit.
Comme on n'a nal defir de plaire,
On est pour lebeausexe , infolent,
temerare,
Et la civilité que tout le monde
:
fuit,
Cherchant employ par tout ne trouve rien àfaire.
L'Avarice eſt le mal leplus commundetous ,
L'épargne est en credit , plus de Modes nouvelles ,
Plus d'ornemens, plus de bijoux.
On nevoit qu'envieux , dont les
efprit jaloux
Semblentſe nourrir de querelles.
Personne ne fait plus ny Vers , uy Billets doux,
Biij
30 LE MERCVRE Plus d'agreables bagatelles ;
Onne donne ny Bals , nygalants Rendez-vous,
Et tous les homes pourles belles Sont devenus devrais hiboux.
Que ie ſuis ravy de cedeſor- dre , dit l'Amour tout réjouy !
Voilaun renverſementquime charme. Les hommes vont
connoiſtre ce que ie vaux, par les malheurs où les plongera mon éloignement. Mais,dites- moy ie vous prie que fait l'A- mitié ? At'on conſervé quel que reſpect pourelle?Et l'Hy menée avec qui i'eſtois ſi ſou- vent broüillé , fait-il mieux ſes
affaires ſeul qu'il ne les faiſoit
avec moy ?
L'Amitié, dit Mercure, avoulu
S'ingerer
GALANT.31
DEL
Defaire en terre vêtre office ;
Elleentretient les nœuds qu'on luy donneàferrer,
Mais le moindre debat la fait
presque expirer,
Et contrel'intereſt, pourpeu qu'il l'affoibliffe,
YON
Satiedeurnesçauroitdurer.
Quantàl'Hymen,parvôtre ab- fence
C'eſtpis centfois quecen'estoit
Acause du dégoût de l'indif ference [alliance,
Avecquidetout temps elleafait
vouséclatoit;
Toûjours quelque divorce entre
Maispourveu qu'on s'armâtd'un peudepatience,
Apresavoirgrondé, rompul'in- telligence ,
Vous vous raccommodiez, & tout
: feremettoit.
Biiij
32 LE MERCURE Apreſent que la Politique Portefans vous les gens às'unir pourtoûjours,
Dés qu'ons'estengagél'onn'aplus de beaux jours ;
Chacun en mots dolens
malheurs'explique ,
de fon
Etles regretsfont laseule Musiique,
Quichez les marieza cours.
Vous en riez ? Voila bien dequoy
rive.
Prenez-le ſur un autre ton ;
Sivous neretournez exercervôtre
empire,
Lemondesevaperdre, chacun
ensoupire,
Comme on faisoit du temps de Phaëton.
N'importe , repartit l'Amour ,
c'eſt ce que ie demande , ie ne
GALANT. 33
ſçaurois trop punir des fantaſ- ques, qui me faiſant trop inju- ſtement autheur de tous les
maux qu'ils fouffrent par leurs folies, n'ont aucune reconnoifſance des plaiſirs que ie leur procure. Le reposm'a'a fait goû- ter icy desdouceurs que ie n'a- voisiamais éprouvées , & iene meſens pas en humeur d'y re- noncer. Mercure le laiſſa dans
ceſentiment, &quelque temps s'eſtant encor paffé ſans que Venus pût obtenir de luy qu'il changeât de reſolution , un iour qu'il étoit fort en trainde rire , il entendit du bruit qui P'obligea à tourner la tête pour ſçavoir qui le venoit troubler dans ſa Retraite. Lecroiriezvous , luy dirent les Graces ,
c'eſt la Raiſon, vôtre plus irre
Bv
34. LE MERCURE
conciliable ennemie , quide- mande à vous parler.
Voilade mes ingrats oùvalamé- diſance,
S'écria-t'il touten courroux ;
Parce qu'illeurplaîtd'êtrefous,
D'aimerlahonteuse licence ,
Quin'est propre qu'aux loupsgaroux,
Ils nesçauroientsouffrir, fanss'en:
faire une offence ,
Qu'avecque la Raiſon iefois d'intelligence Pour mieuxfairegoûtermescharmes les plus doux ;
C'est elle cependant qu'à mefui- vrei'invite,
Partout ou iaydeffein de merendrevainqueur,
L'empruntefes couleurspourpein..
dre lemerite
GALANT.
35 Quidoit toucher unnoble cœur.
C'est alors qu'à mes traits se li- vrant avecjoye Ce cœurs'en laiſſepenetrer ,
Ie lay dois trop pour neme pas
montrer,
LaRaiſon me demande , ilfaut
queie la voye,
Dépêchez, qu'on lafaſſe entrer.
Acesmotsil courut au devant
d'elle , & témoigna parl'ac- cüeil le plus obligeant l'eſtime particuliere qu'il en faiſoit. La Raiſon receut ſes careſſes avec
plaifir , & le regardant d'un œil plus ſatisfait qu'elle n'avoit paru l'avoir en entrant :
Parcerestede bienveillance,
Luydit-elle , accordezàmes empreſſemens
36 LE MERCURE
Lebonheur de vostre presence,
Vous devez cette complaisance Al'appuy que ie donne àtous vos Sentimens.
Vousfçavezqueiamais ienevous fus contraire,
Que 'iay toûjours cherché l'union
avec vous,
Etqu'où nous terminons enſemble quelque affaire.
On se trouve affez bien denous.
Etouffez un chagrin qui nepeut
quemenuire.
Nos communs interêts nous y doi-
: vent porter :
L'un & l'autre, partout où vous
m'ofez conduire ,
Nous avons quelque appuy toûjoursànousprester ,
Vous meservez àm'introduire,
Etievousſirs àvousfaire écouter.
Depuis que les mortels ne vouS.
GALANT. 37
ontpluspourguide,
Vous desgroffieretez l'ennemy déclaré,
Il n'est rienſi défiguré,
I'ay beau chercherà leur tenir
labride,
Iene trouve par tout qu'orgueil
démesuré,
Quefaste insupportable, ou bêtise
timide;
Si ie quite un brutal ie rencontre
unstupide,
Pointde cœurgenereux point d'efprit éclairé.
Vousſeul à tant de maux pouvez donnerremede ,
Parvous lafiertés'adoucit,.
Parvous àſepolir ,ſans emprun- terd'autreaide ,
Leplus farouche reüſſit .
Revenez- donc au monde , oùpar vostre presence
38 LE MERCURE
Vous remettrez foudain la concorde&lapaix ,
l'ySoûtiendraypartout laforcede
vos traits,
Et nous en bannirons l'audace &
l'inſolence,
Si nous ne nousquittons iamais.
La propoſition ne déplût pas à l'Amour ; mais comme il fut
quelquetemps fans répondre,
la perfuafion qui eſtoit de -
meurée à la porte, crût qu'il eſtoit temps qu'elle parlat ; &
l'Amour ne la vit pas plûtoſt s'avancer , que prevenant ce qu'elle pouvoit avoir à luydi- re ; Arreſtez , luy cria-t'il de loin , ce ſeroit faire tort à l'union qui a eſtédetout temps entre la Raifon&moy,quede
croire qu'elle ait beſoin de vo
GALANT. 39
ſtre ſecours pour me faire en- trer dans ſes ſentimens. Il eſt
de certains Amours évaporez qui ne s'en accommoderoient
pas ; mais pour moy qui ſuis ennemydudéreglemét ( quoy que s'en ſoient voulu imagi- ner les hommes ) ie n'ay point
demeilleure amie que la Raifon. Il eut à peine achevé ces mots , qu'il apperçeutlaGloi- re , qui eſtant accouſtumée à
eſtre receuë par tout àbras ouverts , crut qu'il feroit inutile
de faire demander ſi l'entrée
buy ſeroit permiſe. L'Amour prit plaifir à la voir marcher d'un pas auſſi majestueux que fa mine eſtoit altiere. Il la receutfort civilement ; & apres
qu'elle eut répondu à ſes pre- mieres honneſtetez.
40 LE MERCURE Paroùpeut on avoir merité, luy
ditelle,
Que vous vous obſtiniez dans ce honteux repos ?
Il n'a iamais esté d'absence fi
cruelle:
Finiſſez là, chacun àl'envy voas
rappelle,
Eti'ay beſoindevous pourfaire
desHeros.
Pour les Exploits d'éclat quelque prixque l'étale,
Lavaleurſans Amourest aveugle,
brutale,
Etſemblemoins cueillir qu'arra- cherdes lauriers.
Dansle métier de Mars l'Amour
eft neceffaire,
Etc'est lefeul defir deplaire,
Qui fait lesplusfameux Guerriers.
4
GALANT. 41 L'Amour ſe trouva agreable- ment flaté de ce que la Gloire
luy dit,& il révoit à la réponſe qu'il luy devoit faire, quand il vitentrer tout à la fois,la Beauté , la Conſtance , la Galante
rie,& les Plaiſirs qui luy firent mille plaintes de ce que fon éloignement leur faiſoit ſouf- frir. La Beauté exagera com- bien il luy eſtoit honteux de
n'avoir aucun avantage ſur la laideur,&de n'être plus confiderée de perſonne , parce que
perſonne ne ſongeoit plus à
aimer. Mais ce qui commença d'ébranler l'Amour , ce fur ce
queluydirent les Plaiſirs , qui ſe voyoient malheureuſement exilez par le retranchement
des Feſtes galantes , & de tout
ce qui pouvoit contribuer au
42 LE MERCURE
divertiſſement des belles, tous
les jeunes gens eſtans tombez depuis ſon départdans une fa- le débauche , qui ne leur laif- ſoit trouverde lajoye quedans la ſeule brutalité. Ils parlerent fi fortement , & ils furent fi
bien ſecondez par les autres qui avoient le même intereſt qu'eux de faire revenir l'A- mour en terre , que ſe laiſſant
toucheràleurs prieres ;
C'estfait , vous l'emportez,leur dit-il,iemerends,
Quoyqu'endouceurpourmoy cet- teretraite abonde,
Ilfaut aller revoir mes injustes.
tyrans,
Er tâcher de mettre ordre à tous
les differens Que mon éloignement a caufé
GALANT. 43 dans lemonde ;
Puisqu'on le veut ainsi,igretourneavecvouS ,
Mais à condition qu'un traitementplus doux Effacerade moy ce que l'on afait croire,
Etquepour empêcher mille brutalitez
QuijettentsurmonNomunetâ- chetrop noire,
Partout ouieſeray, la Raison &
laGloire
Iront toûjours à mes costez.
Le party fut accepté, &il plut tellement aux Graces,qu'elles
jugerent de ne plus abandon- ner l'Amour.
Fermer
Résumé : LA MALADIE DE L'AMOUR.
Le texte relate une conversation entre l'Amour et les Grâces, suivie par l'intervention de Vénus et Mercure. L'Amour, épuisé par les ingratitudes et les comportements injustes des hommes, décide de se retirer et de se reposer. Les Grâces, inquiètes, lui préparent un lit de roses et tentent de le consoler. L'Amour exprime son désir de tranquillité et critique les hommes pour leur inconstance et leur ingratitude, refusant de revenir sur terre et préférant rester avec les Grâces. Vénus, furieuse de voir ses temples profanés, tente de convaincre son fils de revenir, mais sans succès. Mercure informe l'Amour des changements sur terre, où l'intérêt et la discorde règnent. L'Amour se réjouit de ces malheurs, trouvant son repos doux et agréable. La Raison intervient alors et demande à l'Amour de revenir pour rétablir l'ordre et la justice. Parallèlement, une conversation critique l'absence de l'Amour, qui a laissé le monde dans le chaos. La Raison et la Gloire rappellent l'importance de l'Amour, soulignant que sans lui, les exploits héroïques sont vains et que la valeur sans amour est aveugle et brutale. La Beauté, la Constance, la Galanterie et les Plaisirs se plaignent également de leur souffrance due à l'absence de l'Amour, qui a conduit à une débauche brutale parmi les jeunes gens. Touché par ces plaintes, l'Amour accepte de revenir à condition que la Raison et la Gloire l'accompagnent pour éviter les brutalités et les mauvaises interprétations. Les Grâces approuvent cette décision, promettant de ne plus abandonner l'Amour.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 155-167
« Mais, Madame, il est temps que je vous ramene de [...] »
Début :
Mais, Madame, il est temps que je vous ramene de [...]
Mots clefs :
Père de Villiers, Héros, Collège de Clermont, Duc de Bourbon, Maisons de France, Bonheur, Exploits, Éloge, Prince
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Mais, Madame, il est temps que je vous ramene de [...] »
Mais , Madame, il eſt temps que je vous ramene de S. Omer à Paris, où je croy, que vous ne ſerez pas fachéed'accompagner Madame la Ducheſſe au CollegeClermont. LeursAlteſſesSereniffimes Monfieurle Prince&
Monfieur le Duc, qui ont bien.
voulu confier le jeune Duc de Bourbon aux Peres de ce ColE iij
102 LE MERCVRE
lege , pour y faire ſes Eſtudes,
l'y avoient amené depuis fix mois , & Madame la Ducheffe fut bien aiſe il y a quelque temps de leur venir témoigner elle meſme , qu'elle ſe tenoit obligéede leurs foins. Pluſieurs Damesde la premiere Qualité eftoient avec elle ; & lesJefuires, qui ſcavent toûjours bien faire les choses , répondirent à
T'honneurqu'elle leur faifoit par tous ceux qui font deus àune Perfonne de ſon rang. Ils ne ſe contenterent pas de luy mar- quer eux-mefines combien ils eftimoient la grace qu'il luy plai- foit de leur faire. Ils choiſirent
deuxdeleurs plus confiderables Penſionnaires , qui ſuivis de quantité d'autres des plus illu- ftres Maiſonsde France, buy vin- rent faire compliment, &ſe ſer41
GALAN Τ. 103
pl
virentpour cela des Vers que je vous envoye. Monfieur lePrince de Tingry commença par ceux-cy , & vous ne ſçauriez croire, Madame , avec combien
degrace il les prononça. C'eſt le Fils aîné de Monfieurde Lu- xembourg , & fon nom ſuffit pour vous faire concevoir à
quels importans Emplois il eſt un jour deſtiné par ſa naiſſance.
Il a tout à fait de l'eſprit, auffi- bien que M le Marquis de la Chaſtre , qui fut choiſi comme luypour cetEmploy, & ils mar- quent l'un& l'autre , je ne ſçay quoyde grand, qui répondpar- faitement à ce qu'ils font nez. :
Eux Princes , deux Héros , fa- D meux également,
Nous ont depuis fix mois fait un han- neursemblable Aceluy que de vous , Princeſſe incom
parable,
E iiij
104 LE MERCVRE
Nousrecevonspreſentement.
C'est unhonneur pour nous trop re- marquable,
Pour nepas enſçavoir le tempsprecifement :
Mais iln'est pasdefort grande im
portance Devous dire les Noms de cesHéros
fameux Iln'estpoint de Héros en France,
Plus grans &plus illustres qu'eux.. Enmille autres Pars on les connoit tous
deux,
Onlesconnoit en Flandre,en Alle
magne;
Etmesmedanstoute IEspagne On trouvepeu de Noms plusfameux
queleleur.
On doit l'avoir appris en plus d'une Campagne,
Caronſçait toûjours bien le Nomde Son Vainqueur.
Il n'en fautpoint de marques plus
certaines ,
Jedis affez leurNomnediſant quecela,
EtdesHéroscomme ceux-là
Nese trouventpaspardouzaines.
:
GALANT. πος L'accourus pour les voir , &j'y ferois
venu
Delaplus lointaine Province.
Ilsavoiei aveceux unjoly petitPrince,
Qui vous est aussifortconnu.
Déiadans toute sa maniere
Ilfait d'un vray Héros paroiſtre l'ame fiere:
Il a lesyeux brillans , pleins de fen pleinsd'efprit,
Etc'est le Portrait en petit
Deſon Ayeul&defon Pere.
Ce n'est pas tout que la fiertés Iereconnusd'abord en voyantfabeauté,
Qu'il pouvoit bien auſſi reffembler àfa Mere.
Auffi-tôt pourtout Compliment On recita des Vers de chaque espece :
Vousmeritez, grande Princeffe,
Qu'on enfaſſepourvousautant.
Maisnoussommesdes Gens étrages,
Nousvoyons peu de Princeſſes chez
nous
Et leCollege enfin n'apprend point de
Jouanges Pour dire aux Dames, comme vous.
Inousferoit moins difficile
E
2
106 LE MERCVRE
ploits,
De lover de Condé laforce &les ExNoussommes icy plus de mille ,
Preſts àdire pour luy tous les Vers que
Virgile Pourde moindres Héros compoſoit au- trefois.
Mais je ne pense pas que Virgile , он quelque autre Des mieux diſans dans l'Empire Latin,
Ait iamais fait un Eloge affez fin,
Pourenpouvoirtirer le modeleduvôtre.
AinfiScachant, comme iefais,
Qur le mieux quelquefois pour ſe tirer d'affaire,
C'estd'admirer&desetaire.
Princeffe j'admire &me tais.
ApresqueMonfieur le Prin- ce de Tingry eut fait ce Com- pliment àMadame la Ducheffe,
M' le Marquisde la Chaſtre luy fit le ſien par les Vers qui fui- vent, && regeut beaucoup de loüanges de la maniere dont il
GALANT. 107
#
4
A
1
:
les recita. Il eſt l'Aîné de la Maiſonde la Chaftre , & petit- fils de Monfieur le Comtede la Chaftre , Colonel General des
Suiffes.
7816
Vandle meriteeftveritable,
Qon ne peus is defavoritab *
Etl'on fçait toûjours bien loner Cequ'on trouve toûjours louable.
Ainsimoinsnous fommes verfez Dansl'Art qüe la Cour autorife,
DanscetArtflateur qui déguise Tous les defauts qu'on apensez,
Plus ,Princeſſe , pourvous nous avons d'éloquence :
Quandon peut dire cequ'onpenfes Onpeut toûjours en dire affez.
Cen'estdoncpoint en ces lieux ,que les Dames
Doiventattendre les douceurs,
Ettous les Elogesflateurs ,
Qui plaisent tant àla pluspart des Femmes.
Nous aimons trop laverité,
3
Pourbien sçavoir &Are des fleurettes,
D
Evj
108 LE MERCVRE
Nousne traitonspoint deparfaites Cellesdequilavanité Metleurmerite en leurfeule beauté.. Nouscherchons la vertu , l'esprit &le
comage;
ג
Etpour avoirdesloñanges de nous Princeſſe, il faut avoir leſolide avantage DesgrandesQualitez que l'on admire
envom.
C'est en vain que parmodestie Vous en cachez unepartie ,
LaRenommée enparle , &malgré less Emplois Que devos deux Héros elle reçoitfans ceffe ,
Quand l'infatigable Deeffe Et du Prince & du Duc aconté les
Exploits Elletrouve encor de la voix hdng
Pournous parlerde la Ducheffe.
Ilnefautdoncpoint employer LesLongs Preceptes de Science Pourfoutenir les esperances Que vans donne aujourd'huy vôsre. Illu AreEcolier.
GALANT. 109
C
14
1
-
Prince luy dira- t-on,imilezvotre Pere Etvôtre Ayeul, &vôtre Mere ,
Toûjours de leurs Vertus regardez la Portrait.
: Voilà, Prince,comme ilfautfaire Pourse rendre un Princeparfait.
On m'a dit que le Pere de
Villiers eſtoit l'Autheur de ces
Vers ; je n'ay pas de peine à le croire car ils font tres- agreablement tournez, & nous avons
veuquelques Pieces de luy qui fontaffez du caractere de celleсу.
Monfieur le Duc, qui ont bien.
voulu confier le jeune Duc de Bourbon aux Peres de ce ColE iij
102 LE MERCVRE
lege , pour y faire ſes Eſtudes,
l'y avoient amené depuis fix mois , & Madame la Ducheffe fut bien aiſe il y a quelque temps de leur venir témoigner elle meſme , qu'elle ſe tenoit obligéede leurs foins. Pluſieurs Damesde la premiere Qualité eftoient avec elle ; & lesJefuires, qui ſcavent toûjours bien faire les choses , répondirent à
T'honneurqu'elle leur faifoit par tous ceux qui font deus àune Perfonne de ſon rang. Ils ne ſe contenterent pas de luy mar- quer eux-mefines combien ils eftimoient la grace qu'il luy plai- foit de leur faire. Ils choiſirent
deuxdeleurs plus confiderables Penſionnaires , qui ſuivis de quantité d'autres des plus illu- ftres Maiſonsde France, buy vin- rent faire compliment, &ſe ſer41
GALAN Τ. 103
pl
virentpour cela des Vers que je vous envoye. Monfieur lePrince de Tingry commença par ceux-cy , & vous ne ſçauriez croire, Madame , avec combien
degrace il les prononça. C'eſt le Fils aîné de Monfieurde Lu- xembourg , & fon nom ſuffit pour vous faire concevoir à
quels importans Emplois il eſt un jour deſtiné par ſa naiſſance.
Il a tout à fait de l'eſprit, auffi- bien que M le Marquis de la Chaſtre , qui fut choiſi comme luypour cetEmploy, & ils mar- quent l'un& l'autre , je ne ſçay quoyde grand, qui répondpar- faitement à ce qu'ils font nez. :
Eux Princes , deux Héros , fa- D meux également,
Nous ont depuis fix mois fait un han- neursemblable Aceluy que de vous , Princeſſe incom
parable,
E iiij
104 LE MERCVRE
Nousrecevonspreſentement.
C'est unhonneur pour nous trop re- marquable,
Pour nepas enſçavoir le tempsprecifement :
Mais iln'est pasdefort grande im
portance Devous dire les Noms de cesHéros
fameux Iln'estpoint de Héros en France,
Plus grans &plus illustres qu'eux.. Enmille autres Pars on les connoit tous
deux,
Onlesconnoit en Flandre,en Alle
magne;
Etmesmedanstoute IEspagne On trouvepeu de Noms plusfameux
queleleur.
On doit l'avoir appris en plus d'une Campagne,
Caronſçait toûjours bien le Nomde Son Vainqueur.
Il n'en fautpoint de marques plus
certaines ,
Jedis affez leurNomnediſant quecela,
EtdesHéroscomme ceux-là
Nese trouventpaspardouzaines.
:
GALANT. πος L'accourus pour les voir , &j'y ferois
venu
Delaplus lointaine Province.
Ilsavoiei aveceux unjoly petitPrince,
Qui vous est aussifortconnu.
Déiadans toute sa maniere
Ilfait d'un vray Héros paroiſtre l'ame fiere:
Il a lesyeux brillans , pleins de fen pleinsd'efprit,
Etc'est le Portrait en petit
Deſon Ayeul&defon Pere.
Ce n'est pas tout que la fiertés Iereconnusd'abord en voyantfabeauté,
Qu'il pouvoit bien auſſi reffembler àfa Mere.
Auffi-tôt pourtout Compliment On recita des Vers de chaque espece :
Vousmeritez, grande Princeffe,
Qu'on enfaſſepourvousautant.
Maisnoussommesdes Gens étrages,
Nousvoyons peu de Princeſſes chez
nous
Et leCollege enfin n'apprend point de
Jouanges Pour dire aux Dames, comme vous.
Inousferoit moins difficile
E
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106 LE MERCVRE
ploits,
De lover de Condé laforce &les ExNoussommes icy plus de mille ,
Preſts àdire pour luy tous les Vers que
Virgile Pourde moindres Héros compoſoit au- trefois.
Mais je ne pense pas que Virgile , он quelque autre Des mieux diſans dans l'Empire Latin,
Ait iamais fait un Eloge affez fin,
Pourenpouvoirtirer le modeleduvôtre.
AinfiScachant, comme iefais,
Qur le mieux quelquefois pour ſe tirer d'affaire,
C'estd'admirer&desetaire.
Princeffe j'admire &me tais.
ApresqueMonfieur le Prin- ce de Tingry eut fait ce Com- pliment àMadame la Ducheffe,
M' le Marquisde la Chaſtre luy fit le ſien par les Vers qui fui- vent, && regeut beaucoup de loüanges de la maniere dont il
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#
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:
les recita. Il eſt l'Aîné de la Maiſonde la Chaftre , & petit- fils de Monfieur le Comtede la Chaftre , Colonel General des
Suiffes.
7816
Vandle meriteeftveritable,
Qon ne peus is defavoritab *
Etl'on fçait toûjours bien loner Cequ'on trouve toûjours louable.
Ainsimoinsnous fommes verfez Dansl'Art qüe la Cour autorife,
DanscetArtflateur qui déguise Tous les defauts qu'on apensez,
Plus ,Princeſſe , pourvous nous avons d'éloquence :
Quandon peut dire cequ'onpenfes Onpeut toûjours en dire affez.
Cen'estdoncpoint en ces lieux ,que les Dames
Doiventattendre les douceurs,
Ettous les Elogesflateurs ,
Qui plaisent tant àla pluspart des Femmes.
Nous aimons trop laverité,
3
Pourbien sçavoir &Are des fleurettes,
D
Evj
108 LE MERCVRE
Nousne traitonspoint deparfaites Cellesdequilavanité Metleurmerite en leurfeule beauté.. Nouscherchons la vertu , l'esprit &le
comage;
ג
Etpour avoirdesloñanges de nous Princeſſe, il faut avoir leſolide avantage DesgrandesQualitez que l'on admire
envom.
C'est en vain que parmodestie Vous en cachez unepartie ,
LaRenommée enparle , &malgré less Emplois Que devos deux Héros elle reçoitfans ceffe ,
Quand l'infatigable Deeffe Et du Prince & du Duc aconté les
Exploits Elletrouve encor de la voix hdng
Pournous parlerde la Ducheffe.
Ilnefautdoncpoint employer LesLongs Preceptes de Science Pourfoutenir les esperances Que vans donne aujourd'huy vôsre. Illu AreEcolier.
GALANT. 109
C
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Prince luy dira- t-on,imilezvotre Pere Etvôtre Ayeul, &vôtre Mere ,
Toûjours de leurs Vertus regardez la Portrait.
: Voilà, Prince,comme ilfautfaire Pourse rendre un Princeparfait.
On m'a dit que le Pere de
Villiers eſtoit l'Autheur de ces
Vers ; je n'ay pas de peine à le croire car ils font tres- agreablement tournez, & nous avons
veuquelques Pieces de luy qui fontaffez du caractere de celleсу.
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Résumé : « Mais, Madame, il est temps que je vous ramene de [...] »
Madame la Duchesse visita le Collège Clermont à Paris, accompagnée de plusieurs dames de haute qualité. Elle avait amené le jeune Duc de Bourbon pour ses études six mois auparavant. Les Jésuites, reconnaissants de la confiance accordée, organisèrent une réception en son honneur. Deux pensionnaires éminents, suivis de nombreux autres élèves issus de grandes familles françaises, lui rendirent hommage en récitant des vers. Le Prince de Tingry, fils aîné du Duc de Luxembourg, et le Marquis de la Chastre furent choisis pour prononcer ces vers. Ils louèrent les princes, comparant leur honneur à celui de la Duchesse. Les vers soulignèrent également la renommée des princes en France, en Flandre, en Allemagne et en Espagne, et mentionnèrent la présence du jeune prince, décrit comme ayant une âme fière et des traits ressemblant à ceux de ses ancêtres. Après les compliments, le Marquis de la Chastre récita à son tour des vers, recevant des éloges pour sa prestation. Il souligna l'importance de la vertu, de l'esprit et du courage, affirmant que les louanges doivent être méritées et non seulement basées sur la beauté. Le texte se conclut par des éloges adressés à la Duchesse et à ses héros, soulignant que les exploits des princes sont bien connus et admirés.
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3
p. 93-100
A MONSIEUR LE PRINCE DE MARSILLAC. EPISTRE.
Début :
On ne peut douter que Sa Majesté n'ait exposé sa / Au lieu de jeûner le Carsme, [...]
Mots clefs :
Bonheur, Monsieur de Breteüil, Carnage, Conquérants, Canons, Louis, Rhin, Boulet
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A MONSIEUR LE PRINCE DE MARSILLAC. EPISTRE.
On ne peut douterque Sa Majeſtén'ait exposé fa Perſon- ne àbien des perils , puis qu'il nes'eft rien fait où l'on n'ait
marqué les alarmes de la France pour cet Auguſte Monar- que.Voyez-le encor,Madame,
das cette Lettre de M.de Ramboüillet àM le Prince deMarfillac Grand-Maître de laGar-
70 LE MERCVRE derobe. Monfieur de Breteüil
l'a leuë au Roy , àqui elle n'a pas déplû , & je croirois vous dérober un plaifir, fi je negli- geois à vousl'envoyer.
A MONSIEUR LE PRINCE
DE MARSILLAC.
EPISTRE.
Vlieu de jeûner le Careſme,
D'estre avec un visage
blême ,
Afaire vos Devotions,
Etvacqueràvos Stations ,
Tout ce temps vous avez fait rage Parmy lefang &le carnage ,
Vousn'avez malgréles hazards,
Songéqu'àforcer des Ramparts;
Kous avezpris trois grades Villes,
DesFlamans lesplusfeurs aziles
GALANT. 71 Mesmevous avezfait périr Ceuxquivenoient lesfecourir,
Puny leur audace infolente ,
DansuneBatailleſanglante ,
Ceque lesplusgrands Conquerans Apeine euffentfait enquatre ans.
Louis, l'amede ces merveilles
Quin' eurentjamais depareilles,
Trouve maintenant à propos
Queles corps prennent du repos ,
Ilabienvoulu leurpermettre
QuelqueSéjour pourſe remettre.
Luy cependantfait mille tours ,
L'ame veille, elle agit toûjours,
Etrepaſſefur toute chose,
Pendant que le corpsserepose.
Maisondit quedanspeu de teps Vous allezvor remettreaux chaps;
Où Diable allez-vousdonc encore?
Eft-ce auNort,est-cevers l'Aurore?
Voulez-vous vous mettrefurl'eau,
Et paſſerla Merfans Vaiſſeau?
LesDauphinsdelaMerBaltique,
7.2 LE MERCVRE
LesBaleines du Pole Arctique ,
(Mafoy vo n'aurezqu'àvouloir)
Viendront vos ordres recevoir,
Etfurle Zalandois rivage,
Vous mettront Canon &Bagage.
Cen'est passigrand chose enfin,
Vous avezbienpasséle Rhin,
Cette barriere fiterrible ,
Dontlepaſſage estsipénible,
QueRomemaiſtreſſe de tout ,
Apeine en vint jadis à bout.
Ayant Loirs àvoſtre teſte ,
Vousn'aurezrienqui vous arrefte,
Ace Héros tout réußit ,
Tout luyfuccede, tout luy rit.
C'estparlàque ceux dot les veuës
Nefontpasassezétenduës ,
Exaltent autantfon bonheur ,
QueSaprudence&Savaleur ,
Maiscequ'ils diſent , bagatelles.
Lors que les Miniſtres fidelles,
Bontavecfoin on afaitchoix,
Sont
GALANT. 73
Sort au deſſus de leurs Emplois ,
Qu'avec justice on diſpenſe ,
Et lapeine &la récompense :
Qu'onSçait toutes chofesprévoir.
Atous les accidenspourvoir,
Et que jamais on ne viole LeDonfacrédeſa parole,
Avec ces talens merveilleux ,
Il est bien aiséd'estre heureux.
Cependatpourtrop entreprëdre,
Vous pourriez plus perdre que prendre :
Il est vray qu'ilfaut quechacun Contribué au bonheur commun.
On doit facrifierſavie A la gloire defa Patrie.
Ainsi, Seigneur,malgré les coups Quele Rhin vit tomberſur Vous,
Tous lesjours une ardeur nouvelle Vousfait expoſer de plus belle .
Mais il est bon de regarder ,
Qu'il nefautpas tout hazarder,
G
74 LE MERCVRE
,
Et que les Teftes couronnées
Doivent au moins estre épargnées.
Comment fouffrez-vous que le Roy (Ien'y penſepointſans effroy)
Soit à toute heure aux mouſquetades ,
Toûjours en bute aux canonades?
Vous,Seigneur, qui matin &foir
Avezle bonheur de le voir ,
Voussçavez, &devez luy dire (Quoy que desDieux sõsåg il tire,
Diilfoitleplus graddesHéros,)
Qiil estpourtatde chair &d'os,
Etqu'il a besoin d'une armure Lamieux trempée laplus dure.
Si PHILIPPE n'eneût pointmis,
Iln'eûtpasſurſes ennemis Dans cette Bataillefameuse Remporté laVictoire heureuse .
Etnousverrions dans la douleur,
Madame qui rit de bon cœur.
L'armure pourtant la meilleure,
N'empêchepas qu'on n'y demeure.
GALANT. 75
LeCanon eft encorplusfort ,
Turenne en afenty l'effort ,
Et Loürsſçait mieuxque persone,
Que tout cede où le bouletdonne.
Ainſi vous deveztout ofer Pour l'empefcher de s'expofer.
Quidoit toûjours eftre leMaistre,
En ce poinct ne doit jamais l'estre.
Leplusfeur estde revenir,
Rienn'adroit devous reten'r
Lors que des Beautez defolées,
D'ennuis loin de vous accablées,
Nelesfiniront que le jour Qu'elles vous verront de retour.
marqué les alarmes de la France pour cet Auguſte Monar- que.Voyez-le encor,Madame,
das cette Lettre de M.de Ramboüillet àM le Prince deMarfillac Grand-Maître de laGar-
70 LE MERCVRE derobe. Monfieur de Breteüil
l'a leuë au Roy , àqui elle n'a pas déplû , & je croirois vous dérober un plaifir, fi je negli- geois à vousl'envoyer.
A MONSIEUR LE PRINCE
DE MARSILLAC.
EPISTRE.
Vlieu de jeûner le Careſme,
D'estre avec un visage
blême ,
Afaire vos Devotions,
Etvacqueràvos Stations ,
Tout ce temps vous avez fait rage Parmy lefang &le carnage ,
Vousn'avez malgréles hazards,
Songéqu'àforcer des Ramparts;
Kous avezpris trois grades Villes,
DesFlamans lesplusfeurs aziles
GALANT. 71 Mesmevous avezfait périr Ceuxquivenoient lesfecourir,
Puny leur audace infolente ,
DansuneBatailleſanglante ,
Ceque lesplusgrands Conquerans Apeine euffentfait enquatre ans.
Louis, l'amede ces merveilles
Quin' eurentjamais depareilles,
Trouve maintenant à propos
Queles corps prennent du repos ,
Ilabienvoulu leurpermettre
QuelqueSéjour pourſe remettre.
Luy cependantfait mille tours ,
L'ame veille, elle agit toûjours,
Etrepaſſefur toute chose,
Pendant que le corpsserepose.
Maisondit quedanspeu de teps Vous allezvor remettreaux chaps;
Où Diable allez-vousdonc encore?
Eft-ce auNort,est-cevers l'Aurore?
Voulez-vous vous mettrefurl'eau,
Et paſſerla Merfans Vaiſſeau?
LesDauphinsdelaMerBaltique,
7.2 LE MERCVRE
LesBaleines du Pole Arctique ,
(Mafoy vo n'aurezqu'àvouloir)
Viendront vos ordres recevoir,
Etfurle Zalandois rivage,
Vous mettront Canon &Bagage.
Cen'est passigrand chose enfin,
Vous avezbienpasséle Rhin,
Cette barriere fiterrible ,
Dontlepaſſage estsipénible,
QueRomemaiſtreſſe de tout ,
Apeine en vint jadis à bout.
Ayant Loirs àvoſtre teſte ,
Vousn'aurezrienqui vous arrefte,
Ace Héros tout réußit ,
Tout luyfuccede, tout luy rit.
C'estparlàque ceux dot les veuës
Nefontpasassezétenduës ,
Exaltent autantfon bonheur ,
QueSaprudence&Savaleur ,
Maiscequ'ils diſent , bagatelles.
Lors que les Miniſtres fidelles,
Bontavecfoin on afaitchoix,
Sont
GALANT. 73
Sort au deſſus de leurs Emplois ,
Qu'avec justice on diſpenſe ,
Et lapeine &la récompense :
Qu'onSçait toutes chofesprévoir.
Atous les accidenspourvoir,
Et que jamais on ne viole LeDonfacrédeſa parole,
Avec ces talens merveilleux ,
Il est bien aiséd'estre heureux.
Cependatpourtrop entreprëdre,
Vous pourriez plus perdre que prendre :
Il est vray qu'ilfaut quechacun Contribué au bonheur commun.
On doit facrifierſavie A la gloire defa Patrie.
Ainsi, Seigneur,malgré les coups Quele Rhin vit tomberſur Vous,
Tous lesjours une ardeur nouvelle Vousfait expoſer de plus belle .
Mais il est bon de regarder ,
Qu'il nefautpas tout hazarder,
G
74 LE MERCVRE
,
Et que les Teftes couronnées
Doivent au moins estre épargnées.
Comment fouffrez-vous que le Roy (Ien'y penſepointſans effroy)
Soit à toute heure aux mouſquetades ,
Toûjours en bute aux canonades?
Vous,Seigneur, qui matin &foir
Avezle bonheur de le voir ,
Voussçavez, &devez luy dire (Quoy que desDieux sõsåg il tire,
Diilfoitleplus graddesHéros,)
Qiil estpourtatde chair &d'os,
Etqu'il a besoin d'une armure Lamieux trempée laplus dure.
Si PHILIPPE n'eneût pointmis,
Iln'eûtpasſurſes ennemis Dans cette Bataillefameuse Remporté laVictoire heureuse .
Etnousverrions dans la douleur,
Madame qui rit de bon cœur.
L'armure pourtant la meilleure,
N'empêchepas qu'on n'y demeure.
GALANT. 75
LeCanon eft encorplusfort ,
Turenne en afenty l'effort ,
Et Loürsſçait mieuxque persone,
Que tout cede où le bouletdonne.
Ainſi vous deveztout ofer Pour l'empefcher de s'expofer.
Quidoit toûjours eftre leMaistre,
En ce poinct ne doit jamais l'estre.
Leplusfeur estde revenir,
Rienn'adroit devous reten'r
Lors que des Beautez defolées,
D'ennuis loin de vous accablées,
Nelesfiniront que le jour Qu'elles vous verront de retour.
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Résumé : A MONSIEUR LE PRINCE DE MARSILLAC. EPISTRE.
La lettre et l'épître adressées à Monsieur le Prince de Marsillac, Grand-Maître de la Garde, mettent en lumière les périls auxquels Sa Majesté s'est exposée pour la France. Une lettre de M. de Rambouillet, lue au roi et appréciée par ce dernier, illustre ces dangers. L'épître décrit les exploits militaires du roi Louis, notamment la prise de trois villes flamandes et une victoire dans une bataille sanglante. Malgré sa fatigue, le roi continue de planifier et d'agir, tandis que son corps se repose. Le texte évoque également les futures campagnes militaires du roi, peut-être vers le Nord ou l'Aurore, et ses succès passés, comme le franchissement du Rhin. Il met en garde contre les dangers excessifs et souligne l'importance de protéger le roi. Le texte compare le roi à Philippe, qui dut porter une armure pour survivre à une bataille. Il conclut en insistant sur la nécessité de protéger le roi des dangers constants des combats.
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4
p. 157-163
SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER EXTRAORDINAIRE.
Début :
Quelle fortune est la plus satisfaisante en Amour, celle d'un Amant dont [...]
Mots clefs :
Sentiments, Fortune, Amant, Bonheur, Beauté, Martyre, Plaisirs, Larmes, Amour, Liberté, Voeux, Passion, Coeur, Agonie, Raison, Amitié
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texteReconnaissance textuelle : SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER EXTRAORDINAIRE.
SENTIMENS
SUR TOUTES LES QUESTIONS
PROPOSEES DANS LE DERNIER
EXTRAORDINAIRE.
QUELLE FORTUNE EST
la plus fatisfaifante en Amour,
celle d'un Amant dont les foins
font receus d'abord agreablement
, & prefque auffi toft re.
compenfez , ou le bonheur de
celuy qui apres avoir aimé
quelque temps fans efpérance ,
trouve enfin le coeur de fa
Maiftreffe fenfible .
Lo
Ors que dans l'Amoureux Empire
Sans efpoir un Amant foûpire,
Et qu'enfin la Beauté qu'il aime tendrement
158
Extraordinaire
Paroiftfenfible à fon martyre,
Pour ce tendre & fidelle Amant
C'eft fans doute un plaifir charmant.
Cependant, ma chere Sylvie,
Ilne flatte point mon envies
Unplaifir en Amour trop long- temps
attendu
N'a pour moy que defoibles charmes ,
Je ne puis m'empêcher de fonger qu'il
m'eft dû
Apres de longs ennuis , des foûpirs, &.
des larmes.
Je commence à fentirpour vous
Tout ce qu'Amour a de plus doux,
Fen reffens en un mot toute la violence;
Si vous voulez de bonne intelligence
Me donner un plaifir divin,
C'eft de m'entémoigner voftre reconnoiffance
Aujourd'huyplûtoft que demain.
du Mercure Galant. 159
Si l'entiere liberté de le voir peut
long-temps entretenir l'Amour
dans toute fa force,
Quandje voyois Philis à toute heure
- Pour luy parlerde mon amour,
Rien ne s'oppofoit à ma flâme,
Je la voyoisfacilement,
Mais auffifentois-je en mon ame
Que c'eftoitfans empreſſement,
Et que l'amour que cette Belle
Avoitfçu m'inspirer pour elle,
Diminuoit fenfiblement.
Aujourd'huy c'est toute autre chofe,
Tout fait obftacle à mes plaifirs,
Et plus je reconnois qu'à mes voeux l'on
s'oppoſe,
Plus je fens croiftre mes defirs .
Un Amant eft bafty d'une certaine forte,
Qu'ilnepeut long-temps vivre enpaixi
Le trouble a pour luy tant d'attraits,
Qu'il rendfa paffion plusforte.
160 Extraordinaire
Il ne peut goufter la douceur
D'un bien qu'il poffe defans peine ;
Ilfaut qu'ilfoit traversé dans fa chaine,
Pour qu'il enfaffe fon bonheur.
Enfin je connois par moy-mefme,
Qu'un Amant dansfes fers vent eftre inquieté,
Et qu'il n'auroit jamais une conftance extréme
Parmy trop de tranquilité.
Si un honneſte Homme eft excufable
, d'eftre affez Efclave
de fa paffion pour continuer
d'aimér une Perfonne qui le
pouffe à faire une lâcheté.
J
Aime Philis de tout mon coeur,
Enfin autant qu'elle eſt aimable;
Mais malgré toute mon ardeur,
Je ne croiray jamais que jefuffe excufable,
Sipour tousfes appas je perdois mon bonneur.
Cetteperte eftindubitable
du Mercure Galant. 1611
Enfaifant une lâcheté,
Et qui plus eft, irréparable;
Ce n'eft pascomme une Beauté.
Je n'ay qu'un honneur en partage,
Des Maiftreffes, vingt ſi je veuxs :
Ainfi , lors que Philism'engage
A le perdre pourfesbeaux yeux,
Je ne puis, je croy , faire mieux,
Que de me titer d'esclavage.
Un Homme en mourant a deux
Amis auprés de luy , il en fait
retirer un parce que fa préfence
l'afflige , & il fait demeurer
l'autre , par ce que
préfence le confole . On demande
lequel il aime davantage.
J E ſuppoſe eſtre à l'agonie,
Car, Dieu-mercy, je mefens pleinde
vie;
Si j'eftois dans un bon Repas,
Q. de Fanvier 1685,
fa
162 Extraordinaire-
1
Ou-bien auprés de ma Sylvie,
Sans doute Lapétit ne me manqueroit pass
Enfin je ne croy point aller fi- teft là- bas.
Selon l'ordre de la Nature
Je franchirois trop vite un fi dangereux
Pas;
Mais toutes ces raisons ne me font rien.
conclure.
Ilfaut que je pofe le cas
Que la Parque me tend les bras ,
(O Ciel, quelle horrible figure! )
Et que deux bons Amis , Damon, & Licidas,
Sont les triftes Témoins dù tourment quej'endure.
Dans une telle occafion ·
Faygrand befoin de confolation,
Et quipeut m'en donner, m'obliges
C'eft Damon Licidas m'afflige,.
;
Lors que je n'ay déja que trop d'affliction.
Ainfi dans cet étatfunefte
Je lefais retirer, & l'autre feul me refte,.
L'en aimay-je mieux pour cela?
La Queftion eft difficiles
du Mercure Galant: 163
Je ne lefais demeurer là,
Que parce qu'il me femble utile .
Mon coeur pour Licidas s'intéreſſe plus
fort,
Jefens une Amitiéplus belle & plus conftante;
Et lors que je veux qu'il s'abfente,
C'est quedu coup tout preft à me donner la
mort
Je crains trop qu'il neſe reſſente.
DIEREVILLE
SUR TOUTES LES QUESTIONS
PROPOSEES DANS LE DERNIER
EXTRAORDINAIRE.
QUELLE FORTUNE EST
la plus fatisfaifante en Amour,
celle d'un Amant dont les foins
font receus d'abord agreablement
, & prefque auffi toft re.
compenfez , ou le bonheur de
celuy qui apres avoir aimé
quelque temps fans efpérance ,
trouve enfin le coeur de fa
Maiftreffe fenfible .
Lo
Ors que dans l'Amoureux Empire
Sans efpoir un Amant foûpire,
Et qu'enfin la Beauté qu'il aime tendrement
158
Extraordinaire
Paroiftfenfible à fon martyre,
Pour ce tendre & fidelle Amant
C'eft fans doute un plaifir charmant.
Cependant, ma chere Sylvie,
Ilne flatte point mon envies
Unplaifir en Amour trop long- temps
attendu
N'a pour moy que defoibles charmes ,
Je ne puis m'empêcher de fonger qu'il
m'eft dû
Apres de longs ennuis , des foûpirs, &.
des larmes.
Je commence à fentirpour vous
Tout ce qu'Amour a de plus doux,
Fen reffens en un mot toute la violence;
Si vous voulez de bonne intelligence
Me donner un plaifir divin,
C'eft de m'entémoigner voftre reconnoiffance
Aujourd'huyplûtoft que demain.
du Mercure Galant. 159
Si l'entiere liberté de le voir peut
long-temps entretenir l'Amour
dans toute fa force,
Quandje voyois Philis à toute heure
- Pour luy parlerde mon amour,
Rien ne s'oppofoit à ma flâme,
Je la voyoisfacilement,
Mais auffifentois-je en mon ame
Que c'eftoitfans empreſſement,
Et que l'amour que cette Belle
Avoitfçu m'inspirer pour elle,
Diminuoit fenfiblement.
Aujourd'huy c'est toute autre chofe,
Tout fait obftacle à mes plaifirs,
Et plus je reconnois qu'à mes voeux l'on
s'oppoſe,
Plus je fens croiftre mes defirs .
Un Amant eft bafty d'une certaine forte,
Qu'ilnepeut long-temps vivre enpaixi
Le trouble a pour luy tant d'attraits,
Qu'il rendfa paffion plusforte.
160 Extraordinaire
Il ne peut goufter la douceur
D'un bien qu'il poffe defans peine ;
Ilfaut qu'ilfoit traversé dans fa chaine,
Pour qu'il enfaffe fon bonheur.
Enfin je connois par moy-mefme,
Qu'un Amant dansfes fers vent eftre inquieté,
Et qu'il n'auroit jamais une conftance extréme
Parmy trop de tranquilité.
Si un honneſte Homme eft excufable
, d'eftre affez Efclave
de fa paffion pour continuer
d'aimér une Perfonne qui le
pouffe à faire une lâcheté.
J
Aime Philis de tout mon coeur,
Enfin autant qu'elle eſt aimable;
Mais malgré toute mon ardeur,
Je ne croiray jamais que jefuffe excufable,
Sipour tousfes appas je perdois mon bonneur.
Cetteperte eftindubitable
du Mercure Galant. 1611
Enfaifant une lâcheté,
Et qui plus eft, irréparable;
Ce n'eft pascomme une Beauté.
Je n'ay qu'un honneur en partage,
Des Maiftreffes, vingt ſi je veuxs :
Ainfi , lors que Philism'engage
A le perdre pourfesbeaux yeux,
Je ne puis, je croy , faire mieux,
Que de me titer d'esclavage.
Un Homme en mourant a deux
Amis auprés de luy , il en fait
retirer un parce que fa préfence
l'afflige , & il fait demeurer
l'autre , par ce que
préfence le confole . On demande
lequel il aime davantage.
J E ſuppoſe eſtre à l'agonie,
Car, Dieu-mercy, je mefens pleinde
vie;
Si j'eftois dans un bon Repas,
Q. de Fanvier 1685,
fa
162 Extraordinaire-
1
Ou-bien auprés de ma Sylvie,
Sans doute Lapétit ne me manqueroit pass
Enfin je ne croy point aller fi- teft là- bas.
Selon l'ordre de la Nature
Je franchirois trop vite un fi dangereux
Pas;
Mais toutes ces raisons ne me font rien.
conclure.
Ilfaut que je pofe le cas
Que la Parque me tend les bras ,
(O Ciel, quelle horrible figure! )
Et que deux bons Amis , Damon, & Licidas,
Sont les triftes Témoins dù tourment quej'endure.
Dans une telle occafion ·
Faygrand befoin de confolation,
Et quipeut m'en donner, m'obliges
C'eft Damon Licidas m'afflige,.
;
Lors que je n'ay déja que trop d'affliction.
Ainfi dans cet étatfunefte
Je lefais retirer, & l'autre feul me refte,.
L'en aimay-je mieux pour cela?
La Queftion eft difficiles
du Mercure Galant: 163
Je ne lefais demeurer là,
Que parce qu'il me femble utile .
Mon coeur pour Licidas s'intéreſſe plus
fort,
Jefens une Amitiéplus belle & plus conftante;
Et lors que je veux qu'il s'abfente,
C'est quedu coup tout preft à me donner la
mort
Je crains trop qu'il neſe reſſente.
DIEREVILLE
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Résumé : SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER EXTRAORDINAIRE.
Le texte, extrait du Mercure Galant de 1685, explore divers sentiments amoureux et dilemmes moraux. L'auteur compare deux types de bonheur en amour : celui d'un amant dont les désirs sont immédiatement satisfaits et celui qui, après avoir aimé sans espoir, voit finalement son amour réciproque. Il préfère le bonheur immédiat, trouvant peu d'attrait à un amour longuement attendu. L'auteur évoque ensuite sa relation avec Sylvie, exprimant son désir de voir sa reconnaissance sans délai. Il compare cette situation à son amour pour Philis, qu'il voyait librement mais sans empressement, contrairement à maintenant où les obstacles augmentent ses désirs. Il réfléchit sur la nature de l'amour, affirmant qu'un amant est troublé et que la passion est plus forte lorsqu'elle est contrariée. Il se demande si un homme est excusable de sacrifier son honneur pour l'amour, concluant qu'il ne le serait pas. Enfin, l'auteur utilise une métaphore de la mort pour illustrer la difficulté de choisir entre deux amis en fin de vie, soulignant que son cœur s'intéresse davantage à Licidas, malgré la présence de Damon. Il conclut que son choix est dicté par l'utilité et la crainte de blesser Licidas.
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Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 183-189
A CEPHISE, STANCES.
Début :
Que par tout on en devise, [...]
Mots clefs :
Céphise, Chien, Maître, Beauté, Parents, Poils, Tendresse, Basset, Amour, Infidélité, Imprudence , Honnêteté, Bonheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A CEPHISE, STANCES.
A
CEPHISE )
STANCES.
Qu'ons'enfalleun Entretien,
Ve par tout on en devise,
Souffrez, charmante Cephife,
Que je vous offre mon Chien.
3
Quelque doux quefoit un Maistre,
Ce Chien n'en fçauroitfouffrir;
Auffiquand je levis naiftre,
Je fisvændevous l'offrir.
184
Extraordinaire
**
Rare Beauté qu'on admire,
Avant qu'il vousfoit donné,
Vous voudrez entendre dire,
De quels Parens il est né.
*3
Trois Chiens d'un air tout aimable
Brûlérent des mefmesfeux,
Et la Mere affez traitable
Les rendit tous trois heureux .
*33
D'affurer quelfut le Pere,
Je furprendreis voftrefoy;
Daignez confulter la Mere,
Elle lefçait mieux que moy.
$ 3
Cette Mere eft defcenduë
D'une affez bonne Maiſon,
Etfa Race eft répanduë
Par tout dans cette Prifon.
03
Vouspouvez bien la connoiftre ,
Elle eft d'un poil blanc & noir,
Et mefme de la Fenestre
Souvent vous l'aurez pú voir.
da Mercure Galant. 185
Sij'avois de la mémoire,
Je pourrois vous repéter
Toutefa petite hiftoire,
Comme on me l'afçû conter.
3
Désfa plus tendre jeuneffe
Un Baffet remply d'ardeur
Luy déclarafa tendreffe,
Et fut fon Adorateur.
SE
Mais elle déja Coquette,
Apres l'avoirfçu charmer;
Se moquade fa fleurette,
Et ne voulut point l'aimer.
Elle auroit pú vivre heureuſe:
En gardantfaliberté,
Mais une atteinte amoureuſe
Troublafa tranquilité..
#3
Fier Amour, que tu difpofes
Souverainement de nous,
Et que nousfaifons de chofes
Quandnousreffentons tes coups!!
186 Extraordinaire
03
Un Epagneul teméraire,
Et des plus entreprenans,
Sçût fi bien l'art de luy plaire,,
Qu'il en remportales Ġans.
: 00
Comme il s'en rendit le maistre
Avecquefacilité,
D'abord il luy fit paroiftre
Beaucoup de legeretés mit A
$3
Unepente naturelle
Qu'il avoit au changement,,
D'une Maiftreffe nouvelle
Le fit devenir l'Amant.
Elle, d'un airtrifte & blêmes
Par des regrets fuperflus.
Témoignafon deuil extrême-
De ce qu'il ne l'aimoit plus.
Elle en eftoit attendrie,
Elle n'aimoit que luyſeul,
Et penfa perdre la vie,
De perdrefon Epagneul
du Mercure Galant . 187
Qu'une aimable résistance
Eft néceffaire aux plaiſirs,
Etque par la jouiffance
On voit ceffer de defirs!
Ony, dans lefiécle où noussommes,
Dés qu'onfinit leur tourment,
Les Chiens femblables auxHommesɔɔ
Changent plutoft que le vent..
M
Fe nefusjamais de mefme
Infidellé ny leger,
Etje nefçay, lors que j'aime, ‚`-
Ce quec'eft que de changer.
Depuis ce trait de Volage
Que luyfit ce petit Chien,
Ellefut trois mois fi fage,
Qu'on vitqu'elle n'aimoit riene.
Enfin ellefut féduite,
Et par des difcours flateurs
Elle manqua de conduite,
Et prodiguafesfaveurs..
188 Extraordinaire
Comme elle faifoit paroiftre
Publiquement fon ardeur,
On ceffade la connoiftre
Pour une Chienne d'honneur.
Peut- eftre qu'enfon bas âge:
Elle ne connoiffoit pas
Que d'un grand libertinage:
Ilfaut éviter le pas..
On luy fit des remontrances:
Dans cet abandonnement,
De perdre les apparences
Qu'ondoitgarder en aimant..
On luy dit qu'eftant aimées,
Il falloit entretenir
L'éclat defa renommée,
Etme jamais le ternir:
Que l'imprudente Feuneffe-
Le plus fouvent nefe perd
Qu'enfaisant voirfafoibleffe
Un peu trop à découvert..
du Mercure Galant. 189
СУЛ
Depuis cet avis honnefte
Qu'elle imprima dans fon coeur,
La pauvre petite Befte
N'accordaplus defaveur.
RA
A la fin d'elle nâquirent
Quatre Chiens quon admiras :
Les Curieux qui les virent
Inclinoient pour celuy- là..
Ainfi je vous le préſente;
Ileft charmant, il eft doux.
Que fa fortune eft charmantes,
S'il eft careffe de vous!
De vous, l'oferay-je-croire,
Qui n'aimâtes jamais rien?
Quelbonheur & quelle gloire!
Pourquoy ne fuis-je pas Chien?
CEPHISE )
STANCES.
Qu'ons'enfalleun Entretien,
Ve par tout on en devise,
Souffrez, charmante Cephife,
Que je vous offre mon Chien.
3
Quelque doux quefoit un Maistre,
Ce Chien n'en fçauroitfouffrir;
Auffiquand je levis naiftre,
Je fisvændevous l'offrir.
184
Extraordinaire
**
Rare Beauté qu'on admire,
Avant qu'il vousfoit donné,
Vous voudrez entendre dire,
De quels Parens il est né.
*3
Trois Chiens d'un air tout aimable
Brûlérent des mefmesfeux,
Et la Mere affez traitable
Les rendit tous trois heureux .
*33
D'affurer quelfut le Pere,
Je furprendreis voftrefoy;
Daignez confulter la Mere,
Elle lefçait mieux que moy.
$ 3
Cette Mere eft defcenduë
D'une affez bonne Maiſon,
Etfa Race eft répanduë
Par tout dans cette Prifon.
03
Vouspouvez bien la connoiftre ,
Elle eft d'un poil blanc & noir,
Et mefme de la Fenestre
Souvent vous l'aurez pú voir.
da Mercure Galant. 185
Sij'avois de la mémoire,
Je pourrois vous repéter
Toutefa petite hiftoire,
Comme on me l'afçû conter.
3
Désfa plus tendre jeuneffe
Un Baffet remply d'ardeur
Luy déclarafa tendreffe,
Et fut fon Adorateur.
SE
Mais elle déja Coquette,
Apres l'avoirfçu charmer;
Se moquade fa fleurette,
Et ne voulut point l'aimer.
Elle auroit pú vivre heureuſe:
En gardantfaliberté,
Mais une atteinte amoureuſe
Troublafa tranquilité..
#3
Fier Amour, que tu difpofes
Souverainement de nous,
Et que nousfaifons de chofes
Quandnousreffentons tes coups!!
186 Extraordinaire
03
Un Epagneul teméraire,
Et des plus entreprenans,
Sçût fi bien l'art de luy plaire,,
Qu'il en remportales Ġans.
: 00
Comme il s'en rendit le maistre
Avecquefacilité,
D'abord il luy fit paroiftre
Beaucoup de legeretés mit A
$3
Unepente naturelle
Qu'il avoit au changement,,
D'une Maiftreffe nouvelle
Le fit devenir l'Amant.
Elle, d'un airtrifte & blêmes
Par des regrets fuperflus.
Témoignafon deuil extrême-
De ce qu'il ne l'aimoit plus.
Elle en eftoit attendrie,
Elle n'aimoit que luyſeul,
Et penfa perdre la vie,
De perdrefon Epagneul
du Mercure Galant . 187
Qu'une aimable résistance
Eft néceffaire aux plaiſirs,
Etque par la jouiffance
On voit ceffer de defirs!
Ony, dans lefiécle où noussommes,
Dés qu'onfinit leur tourment,
Les Chiens femblables auxHommesɔɔ
Changent plutoft que le vent..
M
Fe nefusjamais de mefme
Infidellé ny leger,
Etje nefçay, lors que j'aime, ‚`-
Ce quec'eft que de changer.
Depuis ce trait de Volage
Que luyfit ce petit Chien,
Ellefut trois mois fi fage,
Qu'on vitqu'elle n'aimoit riene.
Enfin ellefut féduite,
Et par des difcours flateurs
Elle manqua de conduite,
Et prodiguafesfaveurs..
188 Extraordinaire
Comme elle faifoit paroiftre
Publiquement fon ardeur,
On ceffade la connoiftre
Pour une Chienne d'honneur.
Peut- eftre qu'enfon bas âge:
Elle ne connoiffoit pas
Que d'un grand libertinage:
Ilfaut éviter le pas..
On luy fit des remontrances:
Dans cet abandonnement,
De perdre les apparences
Qu'ondoitgarder en aimant..
On luy dit qu'eftant aimées,
Il falloit entretenir
L'éclat defa renommée,
Etme jamais le ternir:
Que l'imprudente Feuneffe-
Le plus fouvent nefe perd
Qu'enfaisant voirfafoibleffe
Un peu trop à découvert..
du Mercure Galant. 189
СУЛ
Depuis cet avis honnefte
Qu'elle imprima dans fon coeur,
La pauvre petite Befte
N'accordaplus defaveur.
RA
A la fin d'elle nâquirent
Quatre Chiens quon admiras :
Les Curieux qui les virent
Inclinoient pour celuy- là..
Ainfi je vous le préſente;
Ileft charmant, il eft doux.
Que fa fortune eft charmantes,
S'il eft careffe de vous!
De vous, l'oferay-je-croire,
Qui n'aimâtes jamais rien?
Quelbonheur & quelle gloire!
Pourquoy ne fuis-je pas Chien?
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Résumé : A CEPHISE, STANCES.
Le texte est une série de stances dédiées à Cephise, où le narrateur offre un chien à la jeune femme. Il décrit les origines du chien, issu de parents remarquables. La mère, un chien au poil blanc et noir, est connue dans la région. Le père est moins certain, mais le narrateur suggère de consulter la mère pour plus de détails. Le texte raconte ensuite une histoire d'amour entre une jeune chienne et un épagneul. La chienne, d'abord coquette, finit par tomber amoureuse de l'épagneul. Cependant, l'épagneul, volage, la quitte pour une nouvelle maîtresse, laissant la chienne désemparée. Elle finit par se lier avec un autre chien après une période de sagesse. Le narrateur conclut en soulignant l'importance de la résistance dans l'amour et la tendance des chiens, comme des hommes, à changer fréquemment d'affection. Il mentionne que la chienne, après un avis honnête, devient plus prudente et finit par avoir quatre chiots admirables. Le narrateur présente alors le chien offert à Cephise, espérant qu'il sera aimé par elle.
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6
p. 311-312
DEVISE SUR LA STATUE de Diane trouvée en la Ville d'Arles, qui depuis plusieurs siécles y estoit cachée, & qui a esté présentée au Roy.
Début :
Cette Devise a pour corps la Lune, qui apres l'Eclipse qu'elle [...]
Mots clefs :
Statue, Lune, Éclipses, Lumière, Diane, Gloire, Esprits, Bonheur
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texteReconnaissance textuelle : DEVISE SUR LA STATUE de Diane trouvée en la Ville d'Arles, qui depuis plusieurs siécles y estoit cachée, & qui a esté présentée au Roy.
DEVISE SUR LA STATUE
de Diane trouvée en lav VVailllëe
Artes, qui depuis plufieurs
fiécles y eftoit cachée , & qui
ma efté préſentée au Royd saa
Cette Devife a pour corps la Lune,
qui apres ↳ Eclipſe qu'elle fouffre par
l'interpofition de la Terre diametralemensoppofée
entre lle & le Soleil, fe
tire de l'ombre & reçoit la lumiere
de ce mefme Aftre. Cesparoles luyfervent
d'ame , Aliena luce corufcat .
Ellesfont expliquées par ces Vers.
Pourquoy
Ourquoy ne vanter pas cette illuftre
Diane,
Cet Oraclefameux, ce Chefd'oeuvre de
l'Art;
Puis que lesbeaux Efprits yprennent.tant
de parta
.
312
Extraordinaire
3
Et n'y trouvent rien de profane?
Pendant un long filence , & fans gloire
& fans bruit,
La terreluvfervoit d'une profonde nuit,
Quoy quel Aftredujourfist toûjoursfa
carrière ;
Mais par un bonheurfans pareil,
Si- toft qu'elle voit la lumiere,
Elle prendfon éclat de celuy du Soleil
RAULT.
de Diane trouvée en lav VVailllëe
Artes, qui depuis plufieurs
fiécles y eftoit cachée , & qui
ma efté préſentée au Royd saa
Cette Devife a pour corps la Lune,
qui apres ↳ Eclipſe qu'elle fouffre par
l'interpofition de la Terre diametralemensoppofée
entre lle & le Soleil, fe
tire de l'ombre & reçoit la lumiere
de ce mefme Aftre. Cesparoles luyfervent
d'ame , Aliena luce corufcat .
Ellesfont expliquées par ces Vers.
Pourquoy
Ourquoy ne vanter pas cette illuftre
Diane,
Cet Oraclefameux, ce Chefd'oeuvre de
l'Art;
Puis que lesbeaux Efprits yprennent.tant
de parta
.
312
Extraordinaire
3
Et n'y trouvent rien de profane?
Pendant un long filence , & fans gloire
& fans bruit,
La terreluvfervoit d'une profonde nuit,
Quoy quel Aftredujourfist toûjoursfa
carrière ;
Mais par un bonheurfans pareil,
Si- toft qu'elle voit la lumiere,
Elle prendfon éclat de celuy du Soleil
RAULT.
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Résumé : DEVISE SUR LA STATUE de Diane trouvée en la Ville d'Arles, qui depuis plusieurs siécles y estoit cachée, & qui a esté présentée au Roy.
La devise sur la statue de Diane, découverte dans la vallée de Vaillèle, utilise la Lune comme symbole central. Après une éclipse, la Lune sort de l'ombre et reçoit la lumière du Soleil, illustrée par 'Aliena luce corufcat'. Les vers soulignent la grandeur de Diane et l'admiration pour cette œuvre. Le texte décrit une période de silence et d'obscurité sur Terre, suivie d'un retour à la lumière grâce au Soleil.
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7
p. 26-33
Compliment fait au Roy sur ce sujet, [titre d'après la table]
Début :
Le Roy écouta avec une bonté inconcevable le Compliment de / SIRE, Comme tous les Peuples qui ont le bon-heur de [...]
Mots clefs :
Compliment, Bonheur, Peuple, Gloire, Qualités, Monseigneur le Dauphin, Madame la Dauphine, Chapitre, Auditeur, Honneur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Compliment fait au Roy sur ce sujet, [titre d'après la table]
Le Roy écouta avec une bonté
inconcevable le Compliment
de ces Peres , qui luy
fut fait en ces termes.
SIRE.
Comme tous les Peuples qui ont
le bon- heur de vivre fous le
Regne de V. M. s'intereffent à
fa gloire , nous efperons qu'Elle
ne trouvera pas mauvais que les
Minimes
Y prennent part. Le
nom qu'ils portent ne les doit pas
9
GALANT
27
2
de
priver de cet avantage , car bien
que cette gloire n'ait rien que
grand ,fon étendue demande toutefois
que les plus petits travail .
lent auffifur une matierefi vafte.
C'est parcette raifon , SIRE,
que nous avons pris la liberté de
vous dédier une Thefe , & nous
'avons creu que fi nos forces ne
nous permettoient pas de faire en
grand l'Eloge de V. M. dans
lequel nous puffions faire voir
toutes les grandes qualitez qu'-
Elle poffede dans un degréfi éminent
, Elle agréeroit néanmoins
le deffein que nous avons de le
faire en petit , par cette bontéqui
C
ij
28 MERCURE
Luy eft fi naturelle , & qui luy
fait toujours recevoir avec complaifance
, jufques aux plus petits
témoignages de noftre Zéle.
Nousfemmes d'ailleurs obli
gez de prendre un Interest parti
culier à la Gloire de V. M. Les
Minimes , SIRE , vous regar
dent non feulement comme leur
Protecteur, comme leur Bienfaicteur
, mais encore comme leur
Pere. 200
Ce fut Louis LE SAGE
qui les appella en France , c'eft
de fa liberalité qu'ils ont reçen
une grande partie des biensqu'ils
Y poffedent ;fes Succeffeurs conGALANT.
29
t : nous
firmerent tousfes dons , & les
augmenterent confiderablement ;
& vôtre auguste Ayeul HENRY
LE GRAND , & voftre Pere
LOUIS LE JUSTB de
Triomphante mémoire , nous ont
fait les mefmes Graces : mais
V. M. les a tous ſurpaſſez en
bonté en generofité
ayant comblez de fes Faveurs.
C'est pour vous en remercier,
SIRE , que. le Pere Charles
Guilber , Provincial de vos treshumbles
tres fidéles Sujets les
9.
Religieux Minimes , de voftre
Province de Provence , nous a
Députez au nom de tout l'Ordres
Cij
30 MERCURE
comme auffi pour vous prefenter
cette Thefe , & vous ſupplier
d'agréer qu'il la foûtienne fous:
voftre Augufte Nom , dans le
Chapitre General que nous devons
tenir dans vostre Ville de
Marſeille , fous le bon plaifir:
de V. M. l'affeurant que nous
n'oublierons jamais ces Graces,
pour lesquelles nous continuërons
de demander à Dieu , qu'il répande
fes Benedictions fur voftre
Perfonne Sacrée , fur la Famille
Royale , & fur tout voſtre Etat.
Le Roy les ayant congediez
apres une réponſe fort
GALANT. 31
nom ,
obligeante , ils allerent prefenter
cette mefme Thefe à
Monſeigneur le Dauphin , &
à Madame la Dauphine , qui
la reçeurent auffi avec beau
coup de bonté. Le Pere Guillet
dont vous venez de lire le
eft un Homme d'un
tres grand merite . C'eft luy
qui préfidera aux Thefes que
ces Députez ont prefentées
à Sa Majesté. Elles feront
l'ouverture du Chapitre General
que ces Peres doivent
tenir à Marſeille ' , aux Feftes
de la Pentecofte prochaine,,
ce qu'ils font de dix- huit en
C iiij
32 MERCURE
dix huit ans , le tenant alternativement
de fix ans en fix
ans en France, en Efpagne , &
en Italie . La Theologie que
ce Provincial poffede excellemment
bien , n'eft pas le
feul avantage qui le fait confiderer
dans fon Ordre. Il eft
encore grand Predicateur , &
a remply les meilleures Chaires
avec une entiere fatisfaction
de fes Auditeurs. C'eft
pour la feconde fois qu'il
efté fait Provincial. Le Pere
Madon , Religieux auffi eftimé
par fon efprit que par fa
vertu , doit avoir l'honneur
2
GALANT. 33
defoûtenir cette Thefe , fous
un Preſident de cette force:
On a tout ſujet d'efperer de
luy,qu'il fera voir aux Italiens
& auxEſpagnols qui l'ataqueront,
que les François ne craignent
les Nations Etrangeres
en aucune forte de Combat.
inconcevable le Compliment
de ces Peres , qui luy
fut fait en ces termes.
SIRE.
Comme tous les Peuples qui ont
le bon- heur de vivre fous le
Regne de V. M. s'intereffent à
fa gloire , nous efperons qu'Elle
ne trouvera pas mauvais que les
Minimes
Y prennent part. Le
nom qu'ils portent ne les doit pas
9
GALANT
27
2
de
priver de cet avantage , car bien
que cette gloire n'ait rien que
grand ,fon étendue demande toutefois
que les plus petits travail .
lent auffifur une matierefi vafte.
C'est parcette raifon , SIRE,
que nous avons pris la liberté de
vous dédier une Thefe , & nous
'avons creu que fi nos forces ne
nous permettoient pas de faire en
grand l'Eloge de V. M. dans
lequel nous puffions faire voir
toutes les grandes qualitez qu'-
Elle poffede dans un degréfi éminent
, Elle agréeroit néanmoins
le deffein que nous avons de le
faire en petit , par cette bontéqui
C
ij
28 MERCURE
Luy eft fi naturelle , & qui luy
fait toujours recevoir avec complaifance
, jufques aux plus petits
témoignages de noftre Zéle.
Nousfemmes d'ailleurs obli
gez de prendre un Interest parti
culier à la Gloire de V. M. Les
Minimes , SIRE , vous regar
dent non feulement comme leur
Protecteur, comme leur Bienfaicteur
, mais encore comme leur
Pere. 200
Ce fut Louis LE SAGE
qui les appella en France , c'eft
de fa liberalité qu'ils ont reçen
une grande partie des biensqu'ils
Y poffedent ;fes Succeffeurs conGALANT.
29
t : nous
firmerent tousfes dons , & les
augmenterent confiderablement ;
& vôtre auguste Ayeul HENRY
LE GRAND , & voftre Pere
LOUIS LE JUSTB de
Triomphante mémoire , nous ont
fait les mefmes Graces : mais
V. M. les a tous ſurpaſſez en
bonté en generofité
ayant comblez de fes Faveurs.
C'est pour vous en remercier,
SIRE , que. le Pere Charles
Guilber , Provincial de vos treshumbles
tres fidéles Sujets les
9.
Religieux Minimes , de voftre
Province de Provence , nous a
Députez au nom de tout l'Ordres
Cij
30 MERCURE
comme auffi pour vous prefenter
cette Thefe , & vous ſupplier
d'agréer qu'il la foûtienne fous:
voftre Augufte Nom , dans le
Chapitre General que nous devons
tenir dans vostre Ville de
Marſeille , fous le bon plaifir:
de V. M. l'affeurant que nous
n'oublierons jamais ces Graces,
pour lesquelles nous continuërons
de demander à Dieu , qu'il répande
fes Benedictions fur voftre
Perfonne Sacrée , fur la Famille
Royale , & fur tout voſtre Etat.
Le Roy les ayant congediez
apres une réponſe fort
GALANT. 31
nom ,
obligeante , ils allerent prefenter
cette mefme Thefe à
Monſeigneur le Dauphin , &
à Madame la Dauphine , qui
la reçeurent auffi avec beau
coup de bonté. Le Pere Guillet
dont vous venez de lire le
eft un Homme d'un
tres grand merite . C'eft luy
qui préfidera aux Thefes que
ces Députez ont prefentées
à Sa Majesté. Elles feront
l'ouverture du Chapitre General
que ces Peres doivent
tenir à Marſeille ' , aux Feftes
de la Pentecofte prochaine,,
ce qu'ils font de dix- huit en
C iiij
32 MERCURE
dix huit ans , le tenant alternativement
de fix ans en fix
ans en France, en Efpagne , &
en Italie . La Theologie que
ce Provincial poffede excellemment
bien , n'eft pas le
feul avantage qui le fait confiderer
dans fon Ordre. Il eft
encore grand Predicateur , &
a remply les meilleures Chaires
avec une entiere fatisfaction
de fes Auditeurs. C'eft
pour la feconde fois qu'il
efté fait Provincial. Le Pere
Madon , Religieux auffi eftimé
par fon efprit que par fa
vertu , doit avoir l'honneur
2
GALANT. 33
defoûtenir cette Thefe , fous
un Preſident de cette force:
On a tout ſujet d'efperer de
luy,qu'il fera voir aux Italiens
& auxEſpagnols qui l'ataqueront,
que les François ne craignent
les Nations Etrangeres
en aucune forte de Combat.
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Résumé : Compliment fait au Roy sur ce sujet, [titre d'après la table]
Le texte décrit une rencontre entre le roi et des pères minimes. Ces derniers expriment leur désir de contribuer à la gloire du roi, soulignant que leur modeste apport est motivé par leur zèle et leur reconnaissance. Ils rappellent que leur ordre a été appelé en France par Louis le Sage et a reçu des faveurs des successeurs royaux, notamment Henri IV et Louis XIII. Le roi actuel les a également comblés de faveurs par sa bonté et sa générosité. Le père Charles Guilbert, provincial des minimes de Provence, est chargé de présenter une thèse au roi, qui sera soutenue sous le nom du roi lors du chapitre général à Marseille. Les minimes assurent qu'ils prieront pour le roi, sa famille et son État. Après leur audience avec le roi, ils présentent la thèse au dauphin et à la dauphine, qui l'acceptent avec bonté. Le père Guilbert, reconnu pour ses compétences en théologie et en prédication, présidera les thèses. Le chapitre général, qui se tient tous les dix-huit ans en alternance entre la France, l'Espagne et l'Italie, verra le père Madon soutenir la thèse sous la présidence du père Guilbert.
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8
p. 68-72
A MADAME *** En luy envoyant un Cartaut de Muscat, au lieu de Bouquet, le jour de sa Feste.
Début :
Je vous envoye deux Lettres de Mr Vignier de Richelieu. / Je suis bien fâché, Illustre & Charmante Reyne, de ce que [...]
Mots clefs :
Reine, Illustre, Fleurs, Bacchus, Ennemi, Brillante, Belle, Bonheur, Liqueur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A MADAME *** En luy envoyant un Cartaut de Muscat, au lieu de Bouquet, le jour de sa Feste.
Je vous envoye deux Lettres
de M' Vignier de Richelieu
. Elles font d'un Caractere
GALANT. 69
à ne vous déplaire pas. L'une
à eftre écrite à une Dame , qui
ayant eu la Féve la veille des
Roys , fut nommée la Reyne
Marteffinde
..
52:SSS25ES : 5225555
A MADAME ***
Enluy envoyant unCartaut de Mufcat,
au lieu de Bouquet , le jour
defa Fefte.
E fuis bien fâché , Illuftre &
Charmante Reyne , de ce que
voftre Fefte arrive dans une Sai
fon où il n'y a pas de Fleurs affez
belles pour vous faire unBouquet .
Je fçay bien qu'en tout Temps,
70 MERCURE
L'Efté , l'Hyver, l'Automne , & le ?
Printemps,
Le Parnaffe a des Fleurs, mais helas,
quelle peine!
Quand on croit bien choisir, il arrive
Souvent,
Que loin d'avoir touché le coeur
d'une inhumaine,
Autant en emporte le Vent. "-
Je me fuis donc moins attaché é
à la forme qu'à la matiere du à
Bouquet. On ne me prendrà pass
fans doute pour un Galant de
Flore. On croira pluftoft que
Bacchus eft mon Patron, .
Mais qu'il le foit, ou qu'il ne le foit
peint,
Honnyfoit qui peut en mefdire;
Iefuisfriand au dernier points.
>
GALANT. 71
Du Fruit qui croit dansfou Em
pine.
Le froid eft l'ennemy des
Fleurs , & on les méprife dés
qu'elles ont perdu leur éclat ;
mais il n'en est pas de mefme de
ce charme des Humains. Plus il
géle , & plus il a de brillant & de
force pour fe faire aymer
.
C'eft une verité connuë,
Qu'ilfçaitparfa vive couleur,
Charmer d'abord la vuë
Et gagner enfuite le coeur.
J'efpere , Belle Reyne , que
vous en ferez l'épreuve .
Et que vostre gouft delicat,
M'aura pas de regret auchangez ·
72 MERCURE
Si je vous donne un Cartaut de
Mufcat,
Pour un Bouquet de fleur d'orange.
Quand vous ferez à Table avec
ces heureuſes Perfonnes que vous
avez honorées , des plus confiderables
Charges de voftre Cour,
ce ne vous fera pas un petit plaifir
de voir que toutes,
En beuvant de cette Liqueur,
Entonneront à voftre honneur,
Des Chansons à douzaine,
Qui toutes auront pour Refrein ,
Rien n'eftfi beau que noftre Reyne,
Et rien n'eftfi bon que fon Vin.
de M' Vignier de Richelieu
. Elles font d'un Caractere
GALANT. 69
à ne vous déplaire pas. L'une
à eftre écrite à une Dame , qui
ayant eu la Féve la veille des
Roys , fut nommée la Reyne
Marteffinde
..
52:SSS25ES : 5225555
A MADAME ***
Enluy envoyant unCartaut de Mufcat,
au lieu de Bouquet , le jour
defa Fefte.
E fuis bien fâché , Illuftre &
Charmante Reyne , de ce que
voftre Fefte arrive dans une Sai
fon où il n'y a pas de Fleurs affez
belles pour vous faire unBouquet .
Je fçay bien qu'en tout Temps,
70 MERCURE
L'Efté , l'Hyver, l'Automne , & le ?
Printemps,
Le Parnaffe a des Fleurs, mais helas,
quelle peine!
Quand on croit bien choisir, il arrive
Souvent,
Que loin d'avoir touché le coeur
d'une inhumaine,
Autant en emporte le Vent. "-
Je me fuis donc moins attaché é
à la forme qu'à la matiere du à
Bouquet. On ne me prendrà pass
fans doute pour un Galant de
Flore. On croira pluftoft que
Bacchus eft mon Patron, .
Mais qu'il le foit, ou qu'il ne le foit
peint,
Honnyfoit qui peut en mefdire;
Iefuisfriand au dernier points.
>
GALANT. 71
Du Fruit qui croit dansfou Em
pine.
Le froid eft l'ennemy des
Fleurs , & on les méprife dés
qu'elles ont perdu leur éclat ;
mais il n'en est pas de mefme de
ce charme des Humains. Plus il
géle , & plus il a de brillant & de
force pour fe faire aymer
.
C'eft une verité connuë,
Qu'ilfçaitparfa vive couleur,
Charmer d'abord la vuë
Et gagner enfuite le coeur.
J'efpere , Belle Reyne , que
vous en ferez l'épreuve .
Et que vostre gouft delicat,
M'aura pas de regret auchangez ·
72 MERCURE
Si je vous donne un Cartaut de
Mufcat,
Pour un Bouquet de fleur d'orange.
Quand vous ferez à Table avec
ces heureuſes Perfonnes que vous
avez honorées , des plus confiderables
Charges de voftre Cour,
ce ne vous fera pas un petit plaifir
de voir que toutes,
En beuvant de cette Liqueur,
Entonneront à voftre honneur,
Des Chansons à douzaine,
Qui toutes auront pour Refrein ,
Rien n'eftfi beau que noftre Reyne,
Et rien n'eftfi bon que fon Vin.
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Résumé : A MADAME *** En luy envoyant un Cartaut de Muscat, au lieu de Bouquet, le jour de sa Feste.
Le texte présente deux lettres de M. Vignier de Richelieu, écrites dans un style galant. La première lettre est destinée à une dame surnommée la Reine Martessinde, à l'occasion de sa fête. L'auteur regrette de ne pouvoir lui offrir un bouquet de fleurs en raison de la saison. Il lui envoie donc un cartaut de muscat, soulignant que, bien que les fleurs soient éphémères, le charme humain perdure et peut conquérir les cœurs. Il espère que la reine appréciera ce présent et que ses invités chanteront en son honneur lors d'un repas, répétant que 'rien n'est beau que notre Reine, et rien n'est bon que son vin'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 22-48
LETTRE.
Début :
Un Particulier ayant fait divers Ouvrages sur les dernieres Actions / Je me souviens, Monsieur, que vous avez voulu me persuader [...]
Mots clefs :
Approbation, Louis, Univers, Sentiments, Roi, Combats, Grandeur, Lois, Héros, Fortune, Monarque, Sage, Ennemis, Ambassadeur, Mérite, Guerre, Éloge, Honneur, Campagne militaire, Espagne, Vainqueur, Prudence, Courage, États, Audace, Sentiments, Conquérant, Trêve, Souverain, Armes, Peuple, Bonheur, Devise, Éclat
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE.
Un Particulier ayant fait
divers Ouvrages ſur les dernieres
Actions de cet auguſte
Monarque , les a ramaffez
comme en un Recueil dans
cetteLettre qu'il m'aadreſſée.
5555 5552 55255522
LETTRE.
TE me souviens , Monfieur.
que vous avez voulu me perfuader
que j'avois merité quel
GALANT. 23
que approbation des bons Connoiffeurs
, lors que je dis ily a
quelques années.
On faitmal ce qu'on fait , onne
fait qu'une affaire,
Mais LOUIS partagé dans cent
emplois divers,
ةو
Sedonnant tout à tout , fait voir
al'Univers,
Et qu'il fait ce qu'il faut, &qu'il
ſçait bien le faire.
Vous avez mesme prétendu
que j'avois expliqué les fentimens
de tout ce qu'il y a d'hon .
nestesGens au monde en difant,
Que tous les noms des Grands
cedent au nom duRoy,
24 MERCURE
Les Cefars, les Cyrus, les Hectors,
les Achilles,
Ont eu moins de merite &donné
moins d'effroy,
Par cent Combats rendus, par
cent priſes de Villes .
Je vous ferois bien obligé , fi
vous vouliezfairesçavoir aupublic,
que je défie toute la Terrede
me difputer la verité de ceque je
vais dire.
SONNET
SVR LA GRANDEVR DV ROY.
L
OUIS eſt grand en tout ; il
regle les Finances,
Ilreforme les Loix, il fait fleurir
esArts , :
Mille
GALANT. 25
Mille Vaiſſeaux flottans,mille orguilleux
Rampars
Partagent tous les jours ſes ſoins,
& les dépenſes ;
Dans le particulier,dans les réjoüifſſances
Il eſt autant Heros , que dans le
champ deMars,
Findans leGabinet , ferme dans
leshazars,
Il fait plier ſous ſoy les plushautes
Puiſſances;
S2
Sa fortune répond par tout à
ſa valeur,
Par tout ſes grands exploits répondent
à fon coeur,
Ainſi que l'ont fait voir cent conqueſtes
de marque ;
Mars1685. C
1
26 MERCURE
52
Enfinnos Ennemis connoiffent
commemoy,
Que ſi tout 1 Univers ne vouloit
qu'unMonarque
Tout l'Univers devroit n'avoir
que luy pour Roy.
:
Je ſens bien que ce que je dis
là n'est rien de bon , mais il me
ſemble que c'est l'explication fincere
des pensées , qui doivent venir
naturellement à tous les Sages
qui ſont ſans paffion , & qui ont
du bon goust.
Ne croyez donc pas , Monſieur
, que ce soit une pure conje-
Eture ouseulement un effet de l'at(
GALANT: 27
tache desſentimens que j'ay pour
jeRoy qui m'afait dire :
Enfin nos Ennemis connoiffent
al commemoys, &c.
Vous en jugerez par une pefire
avanture que je vais vous
racontertelle qu'elle m'est arrivée
Je me rrauvay fur la route de
M'Ambassadeur d'Espagne
lors qu'ilse retiroit de France à
-pas comptez tant il marquoit
d'envie de n'en point fortir. Férois
chez une Perſonne de qualité
de merite , àl'heure qu'il luy
envoyaun de ses Gentilshommes
poursçavoir si elle se trouveroit
Cij
28 MERCURE
enétat de recevoirfa viſite. Com
me je vis par laréponse, queM
'Ambassadeur alloit venir , je
voulus luy faire place , mais la
Perſonne chez qui j'estois me
déclara , qu'elle vouloit abfo
lument que j'eusse part à cette
conversation , qui dura bien prés
de quatre heures. Vousne pouvezpas
douter, Monfieur, qu'on
neparlastd'Affaires d'Etat avec
un Ambassadeur,&que fa retraite
, & laGuerre qui nous menaçoitalors,
nefourniffent à l'en
tretien. Il nous dit cent chofes,qui
nous firent affezcomprendre qu'il
asust pas en de peine d'avoüer
1
GALANT. 29
nettement que le Roy estoit le plus
grand & le plus puiſſant Prince
du monde,s'il eustpu oublier qu'il
avoit un Maistre , &fe défaire
des préjugez Espagnols.
On doit neanmoins cette juſtice
à M l'Ambassadeur , que
fonbon sens &sa raiſon ne furentpoint
obscurcis par ces enteſtemens,
qui ſontſi ordinaires à ceux
deſa Nation. Il fu l'Eloge de la
France,des François, du Roy,
d'un air fort élevé, &qui marquoit
beaucoup de fincerité dans
ce qu'il diſoir ; mais dans les
loüanges qu'il donna àsa Ma
jesté , iln'oublia ny ce qu'il estoit
C iij
30 MERCURE
ny ce qu'il devoit à fon Prince.
Pretendant faire une galanterie
aux Dames , il dit qu'il vouloit
leur faire voir quelque chose de
fort beau.Il tira enfuite une riche
qui renfermoit Boëte, , diſoit-il,
lePortraitddee fa A
Ja MMaaiîttrreeffffee,qu'il
emporioit de France , & c'estoit
celuy du Roy , dont ſa Majesté
l'avoit honoré, & dont ilsefaifoit
en effet ungrandbonneur. La
Perſonne chez qui nous estions,
qui est fortfpirituelle,luy dit qu'il
devoit bien conferver ce gage,
qu'il fe feroit bien- toft en luy
une metamorphose furprenante,
parce qu'il estoit à croire que le
GALANT. 31
Portrait deSa Majesté ſe changeroit
en celuy de fon Maistre.
Aces paroles Ml'Ambassadeur
parut Espagnol , comme ſon devoir
l'y obligeoit. L'entretien
roula enfuite fur différentes matieres,
&fut longue & curieufe.
Je vous avovë , Monfieur,
que pendant tous les évenemens
de la derniere Campagne ,je me
ſuis toûjours ſouvenu des entretiens
de cét Ambaſſadeur. Ilnous
dit pofuivement qu'il y auroitdu
fang répandu; qu'il feroit difficile
d'arreſter les deſſeins du Roys
que ſes Ennemis ne pouvoient
C iiij
32 MERCURE
rien efperer que de l'inconstance
de la fortune ; & que l'Empire
&l'Espagne ne cherchoient qu'à
mettre leur bonneur à couvert,
en ne cedant pas sans avoir combattu.
Voila la Prophétie accomplie,&
nous en voyans la
té dans la diſpoſition des chofes
qui ſeſont paſſées la derniere année.
SONNET
Sur l'état des Affaires aprés la derniere
Campagne de France.
A
Lger encor fumat des Foudres
de la Guerre,
Vient ſe jetter aux pieds de fon
noble Vainqueur;
GALANT. 33
Et Gennes la ſuperbe eſt tremblante
de peur
Sous les éclats vengeurs de fon
bruyant tonnerre :
52
Luxembourg voit tomber ſes
hauts Ramparts par terre ,
Capd- e-Quiers attaqué ſe trouve
ſans vigueur;
La Hollande en Partis ralentit
fon ardeur
N'ayant pû ſoûlever les Peuples
d'Angleterre;
Se
Le Danemark amyreçoit nos
Etendars,
L'Empire ſe ménage & craint
tous les hazars,
L'Eſpagne plaint fes Forts qu'on
pille ou qu'on enleve;
34 MERCURE
52
Liége & Tréves foûmis ſçavent
faire leur Cour,
L'Europe attend la Paix en rece
vant laTréve,
Tout cedeau Grand LOUIS par
force ou par amour.
Je vois dans cette peinture tour
ce que l'Ambassadeur d'Espagne
craignoit , & tout ce que sa politique
luy faisoit prévoiravecchagrin.
Avoüez aprés cela , Monſieur,
que lafortune de LOUIS
le Grand doit eſtre bien conſtante
pour faire avec tant de bonheur
des choses fi admirables , puis que
tant de Heros , & tant de ſages
Monarques n'ont pu s'empescher
GALANT. 35
d'en eſtre abandonnez. Mais
avoüez aussi à mesme temps que
La prudence of le courage du Roy
font extraordinaires , puis qu'il
ſemble avoir réduit la Fortune
ſous les règles ,&s'estrefait une
methode de réüfſſiren tout.
Nepeut- on pas compter entre
fes bonnes fortunes la fecondité
de la Maiſon Royale ? Ce Fils
unique que le Ciel luy avoit laif-
Sé comme son premier don , plus
Il est grand , plus il nous faifoit
craindre. Vous voulûtes bien,
Monfieur, que mes pensées fufſent
celles de tous les honneſtes
Gensà la naiſſance de Monfei36
MERCURE
gneur le Duc de Bourgongne. Fo
voudrois à cette heure que vous
les engageaffiez à dire fur ta
naiſſance de Monseigneur leDuc
d'Anjou.
;
R
AURΟΥ.
SONNET.
Ecevez un Héros qui naiſt
de voſtre Race,
Grand LOUIS, deſormais le Ciel
veut tous les ans
Enrichir vos Etats de ſemblables
Préfens ,
Qui pourront mériter de remplir
voſtre place.
Se
Nous verrons de nos jours l'Allemagne
& la Thrace
GALANT 37
Ployer ſous les efforts du Pere&
des Enfans
Par tout dignes de Vous , & par
tour triomphans,
Detous nos Ennemis ils dompte.
-ront l'audace.
Se
t
Formez-les ſeulement dans l'Art
qui fait les Roys ,
Ils en apprendront plus par vos
nares Exploits, 29)
Qu'en lifant ce qu'ont fait lesFameux
de l'Histoire ;
22
'Et comme ils vous verront toujours
au- deffus d'eux ,
Chacun d'eux tâchera d'ateindre
àvoſtre gloire;
Mais nul n'y parviendra parmy
tous vos Neveux.
38 MERCURE
Ces ſentimens quifurentconceus
dans la joye qu'avoit toute
la France en celte rencontre
د. Se
produisent fort tard , mais ils ſeront
toûjours deſaiſon , ſi vous
voulez que ce foient des marques
éternelles de mon respect envers ce
Prince. Fay auſſi laissé paſſer le
temps où ces Bouts rimez estoient
àla mode. Cependant ce qu'ils
m'ont fait dire ne vieillira jamais
dans la memoire des Hommes,
puis que LOUIS le Grand aura
toûjours des admirateurs , qui
tomberont d'accord avecmoy de la
verité de mespensées.
GALANT. 39
CI
1.71.
I jamais Conquérant marcha
droit à la Glovre,
Sijamais Souverain mérita d'être
Roy,
- Si jamais Politique aux autres fit
la loy,
Sur tous les Concurrens LOUIS
ala victoire.
Se
Ses Faits feront paſſer pour Fable
fon Histoire, at
Apeine croira- t- on qu'ils foient
dignes defoy;
Les Siècles àvenir en ferontdans
L'effrey, pens
Et tout retentira du bruit de ſa
Mémoire,
52
رد
Lorsqu'on voudra former unHé.
ros achevé,
1
40 MERCURE
On en prendra les traits ſur ſon air
élevé,
Sur ſes Combats divers , ſur ſon
coeur intrépide.
Autrefois on l'eût mis au rang des
Immortels;
Et comme ſes hauts Faits effacent
ceux d'Alcide,
Alcideà fon Vainqueur euſt cedé
ſes Autels.
Vous trouverezpeut-estre quel
que conformité entre ce Sonnet,
un autre que vous avez publié.
Elle auroit efté plus grande
fi je ne l'avoisjamais veu. Je ne
fçay si l'autre a esté fait plûtoft
que le mien , mais je fuisſeur
3
GALANT. 41
que le mien n'a point esté fait fur
celuy-là. Ces Bouts rimeznauront
pas perdu tout- à-fait lagrace
de la nouveauté. Vous avez
dit il n'y a pas long-temps , qu'ils
estoient àla mode ,&lesujet n'en
est pas trop vieux.
SUR LA TREVE
que le Roy a faite.
Ο
N diſoit autrefois, Non licet
omnibus,
J'ofe le dire encore, & qui voudra
nolis'enfaches an và 120. "
LOUIS, de qui l'eſprit travaille
fans relâche,
Vient de faire luy feul quodnon
licet tribus .
Avril 1685, D
42 MERCURE
52
Nul d'entr'eux ne sçauroit parer
aux coups qu'il lache,
Parmy les Souverains il paroiſt un
Phoebus;
Il commande la Tréve , & vous
ſçavez quibus;
Tout ce qu'elle a de durpar avace
illeur mache.
Ils l'avalent enfin avec tous ſes
Item
Dans un profondreſpect ils chantent
Tuautem ,
Ravis de prévenir les effets de ſon
ire.
S&
Sidans le temps préſent ilsn'ont
pû dire amo,.
D
GALANT. 43
Peut- eftre qu'au futur ils auront
peine à lire
Ce qu'il leur fit figner currente
calamo.
Il n'y a point de Rimes ſi bi--
zarres &fi Burlesques, quon-nc
puiſſe remplir de quelque chose de
grandſur leſujet du Roy. Ilme:
femble donc qu'on pourroit bien
donner à celles- là encore un autre
tour presque fur la mesme ma
tiere..
SVR L'ENREGISTREMENT,,
&la Publication de la Tréve.
L
OUIS. le Conquérant fair
ſçavoir omnibus,
4
Qu'il annonce une Tréve, & qui
plaiſt,& qui fache;
C
Dij
44 MERCURE
Jamais de fes deſſeins en rien il ne
relâche,
Le coup qui le deſarme a fait la
loytribus.
52
Que s'il fuit les Combats , il ne
fuit point en Lache,
Dans le Meſtier de Mars il n'eſt
point E- Phoebus;
Ila du coeur,desGens,desArmes,
du quibus,
Et quand il faut donner, point la
Cire il ne mache.
52
Cependant il s'arreſte , il ſe modére,
item,
Sçachant bien comme il faut venir
au Tu autem,
Pour le bonheur public il com
mande àfon ire,
GALANT. 45
Se
Conjuguons- luy par coeur dans
tous les temps amo;
Et nos Neveux diront , lifant ce
qu'on va lire,
Que ce qu'il fit du Fer, il l'a fait
calamo.
Enfin , Monsieur, ily a treslong-
tempsquej'ayfait uneDevi
fepour le Roy ,furun deffein qui
aesté ſuſpendu. Si elle avoir esté
publiée dés ce temps-là, elle pourroit
paſſer à preſentpour une efpece
de Prophetie. Cesera pour
le moins une expreſſion allegorique
de ce que nous voyons. Le
corps de la Deviſe , c'eſtun Soleil
46 MERCURE
dansſon Zodiaque;l' Ame, cefont
ces paroles , Curro , fed tacito
motu. Si je ne craignois de choquer
les Maistres de l'Art, j'a
joûterois des Aſtronomes de toutes
lesNations , qui obferventle Søleil
avectoutes les fortes d'Inſtru--
mens dont on uſe pourcela. Ils ne
répondroient pas malà l'applica
tion que tous les Politiques de la
Terre donnent à penétrer la conduite
du Roy. Voicy l'explication :
de ma Deviſe.
'Univers attentif regarde ma
carriere,
Les eſprits appliquez à mefurer
moncours ,
! GALANT. 47
Obſervent avec ſoin mes tours&
mes détours :
Mais nul oeil ne peut voir ma rou.
te toute entiere ;.
८८
Mon éclat plus aux fiers fait
baiffer la paupiere ;
Mes differens afpects font les
nuits & les jour,
Tout languiroit fans moy , tour
attend mon fecours,
t
Etje porte par tout mes biens&
ma lumiere.
SS
Mille divers emplois partagent
mes momens,
Je ſuis toûjours reglé dans tous
mes mouvemens ,
On connoiſt mon pouvoir fur la
Terre & fur l'Onde.aranov
48 MERCURE
1
Jeme haſte; je cours; rien n'arreſtemes
pas,
J'acheveray bien-toſt le tour en
tier du Monde,
Ma démarche eſt cachée & l'on
ſçait où je vas .
Ilya affezlong-temps, Monfieur
, que je vous entretiens pour
me haſter de vous dire que je suis
vostre tres ,&c.
F. F. D. C. R. G.
divers Ouvrages ſur les dernieres
Actions de cet auguſte
Monarque , les a ramaffez
comme en un Recueil dans
cetteLettre qu'il m'aadreſſée.
5555 5552 55255522
LETTRE.
TE me souviens , Monfieur.
que vous avez voulu me perfuader
que j'avois merité quel
GALANT. 23
que approbation des bons Connoiffeurs
, lors que je dis ily a
quelques années.
On faitmal ce qu'on fait , onne
fait qu'une affaire,
Mais LOUIS partagé dans cent
emplois divers,
ةو
Sedonnant tout à tout , fait voir
al'Univers,
Et qu'il fait ce qu'il faut, &qu'il
ſçait bien le faire.
Vous avez mesme prétendu
que j'avois expliqué les fentimens
de tout ce qu'il y a d'hon .
nestesGens au monde en difant,
Que tous les noms des Grands
cedent au nom duRoy,
24 MERCURE
Les Cefars, les Cyrus, les Hectors,
les Achilles,
Ont eu moins de merite &donné
moins d'effroy,
Par cent Combats rendus, par
cent priſes de Villes .
Je vous ferois bien obligé , fi
vous vouliezfairesçavoir aupublic,
que je défie toute la Terrede
me difputer la verité de ceque je
vais dire.
SONNET
SVR LA GRANDEVR DV ROY.
L
OUIS eſt grand en tout ; il
regle les Finances,
Ilreforme les Loix, il fait fleurir
esArts , :
Mille
GALANT. 25
Mille Vaiſſeaux flottans,mille orguilleux
Rampars
Partagent tous les jours ſes ſoins,
& les dépenſes ;
Dans le particulier,dans les réjoüifſſances
Il eſt autant Heros , que dans le
champ deMars,
Findans leGabinet , ferme dans
leshazars,
Il fait plier ſous ſoy les plushautes
Puiſſances;
S2
Sa fortune répond par tout à
ſa valeur,
Par tout ſes grands exploits répondent
à fon coeur,
Ainſi que l'ont fait voir cent conqueſtes
de marque ;
Mars1685. C
1
26 MERCURE
52
Enfinnos Ennemis connoiffent
commemoy,
Que ſi tout 1 Univers ne vouloit
qu'unMonarque
Tout l'Univers devroit n'avoir
que luy pour Roy.
:
Je ſens bien que ce que je dis
là n'est rien de bon , mais il me
ſemble que c'est l'explication fincere
des pensées , qui doivent venir
naturellement à tous les Sages
qui ſont ſans paffion , & qui ont
du bon goust.
Ne croyez donc pas , Monſieur
, que ce soit une pure conje-
Eture ouseulement un effet de l'at(
GALANT: 27
tache desſentimens que j'ay pour
jeRoy qui m'afait dire :
Enfin nos Ennemis connoiffent
al commemoys, &c.
Vous en jugerez par une pefire
avanture que je vais vous
racontertelle qu'elle m'est arrivée
Je me rrauvay fur la route de
M'Ambassadeur d'Espagne
lors qu'ilse retiroit de France à
-pas comptez tant il marquoit
d'envie de n'en point fortir. Férois
chez une Perſonne de qualité
de merite , àl'heure qu'il luy
envoyaun de ses Gentilshommes
poursçavoir si elle se trouveroit
Cij
28 MERCURE
enétat de recevoirfa viſite. Com
me je vis par laréponse, queM
'Ambassadeur alloit venir , je
voulus luy faire place , mais la
Perſonne chez qui j'estois me
déclara , qu'elle vouloit abfo
lument que j'eusse part à cette
conversation , qui dura bien prés
de quatre heures. Vousne pouvezpas
douter, Monfieur, qu'on
neparlastd'Affaires d'Etat avec
un Ambassadeur,&que fa retraite
, & laGuerre qui nous menaçoitalors,
nefourniffent à l'en
tretien. Il nous dit cent chofes,qui
nous firent affezcomprendre qu'il
asust pas en de peine d'avoüer
1
GALANT. 29
nettement que le Roy estoit le plus
grand & le plus puiſſant Prince
du monde,s'il eustpu oublier qu'il
avoit un Maistre , &fe défaire
des préjugez Espagnols.
On doit neanmoins cette juſtice
à M l'Ambassadeur , que
fonbon sens &sa raiſon ne furentpoint
obscurcis par ces enteſtemens,
qui ſontſi ordinaires à ceux
deſa Nation. Il fu l'Eloge de la
France,des François, du Roy,
d'un air fort élevé, &qui marquoit
beaucoup de fincerité dans
ce qu'il diſoir ; mais dans les
loüanges qu'il donna àsa Ma
jesté , iln'oublia ny ce qu'il estoit
C iij
30 MERCURE
ny ce qu'il devoit à fon Prince.
Pretendant faire une galanterie
aux Dames , il dit qu'il vouloit
leur faire voir quelque chose de
fort beau.Il tira enfuite une riche
qui renfermoit Boëte, , diſoit-il,
lePortraitddee fa A
Ja MMaaiîttrreeffffee,qu'il
emporioit de France , & c'estoit
celuy du Roy , dont ſa Majesté
l'avoit honoré, & dont ilsefaifoit
en effet ungrandbonneur. La
Perſonne chez qui nous estions,
qui est fortfpirituelle,luy dit qu'il
devoit bien conferver ce gage,
qu'il fe feroit bien- toft en luy
une metamorphose furprenante,
parce qu'il estoit à croire que le
GALANT. 31
Portrait deSa Majesté ſe changeroit
en celuy de fon Maistre.
Aces paroles Ml'Ambassadeur
parut Espagnol , comme ſon devoir
l'y obligeoit. L'entretien
roula enfuite fur différentes matieres,
&fut longue & curieufe.
Je vous avovë , Monfieur,
que pendant tous les évenemens
de la derniere Campagne ,je me
ſuis toûjours ſouvenu des entretiens
de cét Ambaſſadeur. Ilnous
dit pofuivement qu'il y auroitdu
fang répandu; qu'il feroit difficile
d'arreſter les deſſeins du Roys
que ſes Ennemis ne pouvoient
C iiij
32 MERCURE
rien efperer que de l'inconstance
de la fortune ; & que l'Empire
&l'Espagne ne cherchoient qu'à
mettre leur bonneur à couvert,
en ne cedant pas sans avoir combattu.
Voila la Prophétie accomplie,&
nous en voyans la
té dans la diſpoſition des chofes
qui ſeſont paſſées la derniere année.
SONNET
Sur l'état des Affaires aprés la derniere
Campagne de France.
A
Lger encor fumat des Foudres
de la Guerre,
Vient ſe jetter aux pieds de fon
noble Vainqueur;
GALANT. 33
Et Gennes la ſuperbe eſt tremblante
de peur
Sous les éclats vengeurs de fon
bruyant tonnerre :
52
Luxembourg voit tomber ſes
hauts Ramparts par terre ,
Capd- e-Quiers attaqué ſe trouve
ſans vigueur;
La Hollande en Partis ralentit
fon ardeur
N'ayant pû ſoûlever les Peuples
d'Angleterre;
Se
Le Danemark amyreçoit nos
Etendars,
L'Empire ſe ménage & craint
tous les hazars,
L'Eſpagne plaint fes Forts qu'on
pille ou qu'on enleve;
34 MERCURE
52
Liége & Tréves foûmis ſçavent
faire leur Cour,
L'Europe attend la Paix en rece
vant laTréve,
Tout cedeau Grand LOUIS par
force ou par amour.
Je vois dans cette peinture tour
ce que l'Ambassadeur d'Espagne
craignoit , & tout ce que sa politique
luy faisoit prévoiravecchagrin.
Avoüez aprés cela , Monſieur,
que lafortune de LOUIS
le Grand doit eſtre bien conſtante
pour faire avec tant de bonheur
des choses fi admirables , puis que
tant de Heros , & tant de ſages
Monarques n'ont pu s'empescher
GALANT. 35
d'en eſtre abandonnez. Mais
avoüez aussi à mesme temps que
La prudence of le courage du Roy
font extraordinaires , puis qu'il
ſemble avoir réduit la Fortune
ſous les règles ,&s'estrefait une
methode de réüfſſiren tout.
Nepeut- on pas compter entre
fes bonnes fortunes la fecondité
de la Maiſon Royale ? Ce Fils
unique que le Ciel luy avoit laif-
Sé comme son premier don , plus
Il est grand , plus il nous faifoit
craindre. Vous voulûtes bien,
Monfieur, que mes pensées fufſent
celles de tous les honneſtes
Gensà la naiſſance de Monfei36
MERCURE
gneur le Duc de Bourgongne. Fo
voudrois à cette heure que vous
les engageaffiez à dire fur ta
naiſſance de Monseigneur leDuc
d'Anjou.
;
R
AURΟΥ.
SONNET.
Ecevez un Héros qui naiſt
de voſtre Race,
Grand LOUIS, deſormais le Ciel
veut tous les ans
Enrichir vos Etats de ſemblables
Préfens ,
Qui pourront mériter de remplir
voſtre place.
Se
Nous verrons de nos jours l'Allemagne
& la Thrace
GALANT 37
Ployer ſous les efforts du Pere&
des Enfans
Par tout dignes de Vous , & par
tour triomphans,
Detous nos Ennemis ils dompte.
-ront l'audace.
Se
t
Formez-les ſeulement dans l'Art
qui fait les Roys ,
Ils en apprendront plus par vos
nares Exploits, 29)
Qu'en lifant ce qu'ont fait lesFameux
de l'Histoire ;
22
'Et comme ils vous verront toujours
au- deffus d'eux ,
Chacun d'eux tâchera d'ateindre
àvoſtre gloire;
Mais nul n'y parviendra parmy
tous vos Neveux.
38 MERCURE
Ces ſentimens quifurentconceus
dans la joye qu'avoit toute
la France en celte rencontre
د. Se
produisent fort tard , mais ils ſeront
toûjours deſaiſon , ſi vous
voulez que ce foient des marques
éternelles de mon respect envers ce
Prince. Fay auſſi laissé paſſer le
temps où ces Bouts rimez estoient
àla mode. Cependant ce qu'ils
m'ont fait dire ne vieillira jamais
dans la memoire des Hommes,
puis que LOUIS le Grand aura
toûjours des admirateurs , qui
tomberont d'accord avecmoy de la
verité de mespensées.
GALANT. 39
CI
1.71.
I jamais Conquérant marcha
droit à la Glovre,
Sijamais Souverain mérita d'être
Roy,
- Si jamais Politique aux autres fit
la loy,
Sur tous les Concurrens LOUIS
ala victoire.
Se
Ses Faits feront paſſer pour Fable
fon Histoire, at
Apeine croira- t- on qu'ils foient
dignes defoy;
Les Siècles àvenir en ferontdans
L'effrey, pens
Et tout retentira du bruit de ſa
Mémoire,
52
رد
Lorsqu'on voudra former unHé.
ros achevé,
1
40 MERCURE
On en prendra les traits ſur ſon air
élevé,
Sur ſes Combats divers , ſur ſon
coeur intrépide.
Autrefois on l'eût mis au rang des
Immortels;
Et comme ſes hauts Faits effacent
ceux d'Alcide,
Alcideà fon Vainqueur euſt cedé
ſes Autels.
Vous trouverezpeut-estre quel
que conformité entre ce Sonnet,
un autre que vous avez publié.
Elle auroit efté plus grande
fi je ne l'avoisjamais veu. Je ne
fçay si l'autre a esté fait plûtoft
que le mien , mais je fuisſeur
3
GALANT. 41
que le mien n'a point esté fait fur
celuy-là. Ces Bouts rimeznauront
pas perdu tout- à-fait lagrace
de la nouveauté. Vous avez
dit il n'y a pas long-temps , qu'ils
estoient àla mode ,&lesujet n'en
est pas trop vieux.
SUR LA TREVE
que le Roy a faite.
Ο
N diſoit autrefois, Non licet
omnibus,
J'ofe le dire encore, & qui voudra
nolis'enfaches an và 120. "
LOUIS, de qui l'eſprit travaille
fans relâche,
Vient de faire luy feul quodnon
licet tribus .
Avril 1685, D
42 MERCURE
52
Nul d'entr'eux ne sçauroit parer
aux coups qu'il lache,
Parmy les Souverains il paroiſt un
Phoebus;
Il commande la Tréve , & vous
ſçavez quibus;
Tout ce qu'elle a de durpar avace
illeur mache.
Ils l'avalent enfin avec tous ſes
Item
Dans un profondreſpect ils chantent
Tuautem ,
Ravis de prévenir les effets de ſon
ire.
S&
Sidans le temps préſent ilsn'ont
pû dire amo,.
D
GALANT. 43
Peut- eftre qu'au futur ils auront
peine à lire
Ce qu'il leur fit figner currente
calamo.
Il n'y a point de Rimes ſi bi--
zarres &fi Burlesques, quon-nc
puiſſe remplir de quelque chose de
grandſur leſujet du Roy. Ilme:
femble donc qu'on pourroit bien
donner à celles- là encore un autre
tour presque fur la mesme ma
tiere..
SVR L'ENREGISTREMENT,,
&la Publication de la Tréve.
L
OUIS. le Conquérant fair
ſçavoir omnibus,
4
Qu'il annonce une Tréve, & qui
plaiſt,& qui fache;
C
Dij
44 MERCURE
Jamais de fes deſſeins en rien il ne
relâche,
Le coup qui le deſarme a fait la
loytribus.
52
Que s'il fuit les Combats , il ne
fuit point en Lache,
Dans le Meſtier de Mars il n'eſt
point E- Phoebus;
Ila du coeur,desGens,desArmes,
du quibus,
Et quand il faut donner, point la
Cire il ne mache.
52
Cependant il s'arreſte , il ſe modére,
item,
Sçachant bien comme il faut venir
au Tu autem,
Pour le bonheur public il com
mande àfon ire,
GALANT. 45
Se
Conjuguons- luy par coeur dans
tous les temps amo;
Et nos Neveux diront , lifant ce
qu'on va lire,
Que ce qu'il fit du Fer, il l'a fait
calamo.
Enfin , Monsieur, ily a treslong-
tempsquej'ayfait uneDevi
fepour le Roy ,furun deffein qui
aesté ſuſpendu. Si elle avoir esté
publiée dés ce temps-là, elle pourroit
paſſer à preſentpour une efpece
de Prophetie. Cesera pour
le moins une expreſſion allegorique
de ce que nous voyons. Le
corps de la Deviſe , c'eſtun Soleil
46 MERCURE
dansſon Zodiaque;l' Ame, cefont
ces paroles , Curro , fed tacito
motu. Si je ne craignois de choquer
les Maistres de l'Art, j'a
joûterois des Aſtronomes de toutes
lesNations , qui obferventle Søleil
avectoutes les fortes d'Inſtru--
mens dont on uſe pourcela. Ils ne
répondroient pas malà l'applica
tion que tous les Politiques de la
Terre donnent à penétrer la conduite
du Roy. Voicy l'explication :
de ma Deviſe.
'Univers attentif regarde ma
carriere,
Les eſprits appliquez à mefurer
moncours ,
! GALANT. 47
Obſervent avec ſoin mes tours&
mes détours :
Mais nul oeil ne peut voir ma rou.
te toute entiere ;.
८८
Mon éclat plus aux fiers fait
baiffer la paupiere ;
Mes differens afpects font les
nuits & les jour,
Tout languiroit fans moy , tour
attend mon fecours,
t
Etje porte par tout mes biens&
ma lumiere.
SS
Mille divers emplois partagent
mes momens,
Je ſuis toûjours reglé dans tous
mes mouvemens ,
On connoiſt mon pouvoir fur la
Terre & fur l'Onde.aranov
48 MERCURE
1
Jeme haſte; je cours; rien n'arreſtemes
pas,
J'acheveray bien-toſt le tour en
tier du Monde,
Ma démarche eſt cachée & l'on
ſçait où je vas .
Ilya affezlong-temps, Monfieur
, que je vous entretiens pour
me haſter de vous dire que je suis
vostre tres ,&c.
F. F. D. C. R. G.
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Résumé : LETTRE.
Une lettre décrit les actions récentes du roi Louis XIV, mettant en avant ses mérites dans la gestion des finances, la réforme des lois et le soutien aux arts. Le roi est présenté comme un héros tant dans les affaires publiques que privées, capable de soumettre les plus grandes puissances. L'ambassadeur d'Espagne, lors de son départ de France, a reconnu la grandeur du roi tout en restant loyal à son propre maître. La lettre souligne les succès militaires français, avec la soumission de villes et territoires, confirmant la prophétie de l'ambassadeur sur la difficulté des ennemis à résister au roi. Le texte célèbre les exploits et la sagesse de Louis XIV, surnommé 'Louis le Grand', en évoquant ses succès militaires et diplomatiques, notamment la soumission de Liège et Trèves. La naissance du duc d'Anjou est perçue comme un signe de futurs héros. La trêve récemment conclue par Louis XIV démontre sa maîtrise et son contrôle. Le roi est comparé à un conquérant sans égal, dont les faits seront légendaires. La devise allégorique du texte compare le roi au Soleil, avec les paroles 'Curro, fed tacito motu'. Le Soleil, symbole de la conduite du roi, est observé par des astronomes de diverses nations. La devise se développe autour de l'idée que le Soleil, régulier et puissant, distribue ses bienfaits et sa lumière partout. Le texte se conclut par une comparaison avec Mercure et une déclaration d'attachement à une personne désignée par 'vostre tres,&c. F. F. D. C. R. G.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 1-14
METAMORPHOSE DU BUTOR EN SABOT.
Début :
La Métamorphose par laquelle je commence cette XXX. Lettre Extraordinaire / Dans l'enceinte des Murs où la petite Canche [...]
Mots clefs :
Métamorphose, Morale, Peintre, Terroir, Oiseaux, Beauté, Fortune, Cieux, Récits, Bonheur, Affection, Amants, Jardin, Injustice, Téméraire, Punition, Cruauté, Mort, Divin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : METAMORPHOSE DU BUTOR EN SABOT.
6tia coutume d'inventer,
pourinstruirele Leffeurpar
quelque trait de Morale. UneAvantureauffi
plaijittJte que particulière, en
afourny lesujet, & ïAutheurs'est
diverty à la déguifer fous des noms
d'Oyséaux. Elle est écrired'unfiile
.fort naturel ,& veritable dans toutes
ses circonfiances. le ne nomme
point le lieu ou la chose est arrivée. Ilfùjjitquon la rapporte de la manitre
quetouts'estpassé, &isseroit
inutile de donnermoyen aux Curieux
de découvrir les Intéressez,.Quelque
avtrfionquon ait pour les Mtdisans
,surtoutpour ceux quisevantent
de faveurs receues des Belles,
J*bonnefieté veut qutonles épargne-,
quand ils ont*(ïé punis aussi rigoureusement
que le Cavalier qui a donné
Aim à ceque -v#waeezltre.
METAMORPHOSE
DU BU.TOR
EN SABOTDAm
ïençem'tdfrMfiria»Upetite.
Canche
SêmbUp4taf%GMtt>ûrsrltwrmr sur[el.
PM, V.don les brillm*C
"c'Issi. -,: ,,' -,,'\"¡N',
Sontandfjjfti de tart du Peintre &dele
Planche* - - Le Terroir abondant, les P-rez, les Boù,
les Eaux, ..; - 'A v"7 F"d- 'O.jfJ<'4Jotù.ei'<.V^n'.\j - "'r'tt '-04 \, l') ", Cefutlaque.fah4V*ntnh
Vn BHt" èblàmde ktivive, beauté
n'tuue Fauvette,&"desapropreté,
Fit un effortsursa nature. itantftnnid AHmilieu du grand,jour]
Pour luy conter Cexcèsdesen amour, Il sInhardlt & luy renditvisite;
Mais de/litué de conduite
Il neput s'arrester
jiu choix desa bonnefertune;
mtsans enfaire cas, il allafureter
DesNidsd'une Espêcecommune,
fOù pour certains égardsilfuttrès-bien
receu,
(Comme un nombre d'OJ[eAHX de difèrent
plumage, J)ontilnefuivitpasta règle&leménage
Son dessein avortantfitoflqu'issutconcen,
Bnforte qu'ilhauffkfon vol&sabrifte>
¡Cr,}"nt trouver par tout unevictoire •aisèe;• -• .:-
EtceBrutal audacieux
-, ':.
u CherchantdePlaceeilPldse,
Orporter bienprésdefCùux
-SApajfiQltr!Tr(Jn4IJd..
QuipourracroireyuHttBHtot
\Aitvoulu prendreun tel essars
Sachance luy sembloit trop bonne
Pour voirrien cféclatant qu'il»ettftosé
tenter,
Ce qui fémlet à visîterfAiglonne.
L'acneilqu'elle luyfitdevaitle contenter;
Mais par des récits teméraires
ZfEtourdyminal'état desesaffaires.-
Les Amansdaujourd'huysuivent cette,
leçon;
Moins ils ont defaveurs, plutilsenfont*
paroifire,
Et telsouventauroitpeine a connoiflrt
Celle qu'ilfaitfenfible afon ajfeflion.
Leur but ness plus la déférence,
Lefecret,oulaioüiffance.
Ilssefont de l'éclat un bonheursiparfait$,
Queces Extravagantpréfèrent laNou*
velle
Decequejamaisils nontfait
Ala peffejfionde la Causeréelle.
Maissans plus m'ilnefler à leur legèreté,
Et les abandonnant à leur peu de conduite
Contre qui la raison ç'irrite,
Revenons à noflrèEventé.
Jlfut a ptint introduitchez, l'Aiglonnet
QuJllnycontafesprêgrésgloriekx,
Etcrut gaigner une Couronne
JP<triadefcriptu'm des Lieux.
CetteReyne du Volatile,
CommennEspiontres-habile,
Feignit del'écouterpar admirâtion,
Pvkrinduire/onitifoletice
A plus grande narration,
Ëllepunirdtfonoffertse.
Ildit que la Fauvette estoit à petit prix,
Quesa ihtJe Alliance attiraitfin mépris;
Quedtttxautreune Effiece
étrangere
Sur elle nenchérifoientguém
-
Brefilosadansfinraport
Insulter a l'honneurd'uneagréable Pie,
Disant eju'illa mettoit au rang de la
charpie,
Pourefiresansdéfenseaupluspetit effort.
VAiglonneaimant la Pie, eut peineàse
contraindre,
ToutefoiseHecrut yuilfaloitencorfeindre,
Espérantvoir en pM de jours
Celles qu'ildédiireitparses lâches discours.
^Enfuit?ilrevitsesMaistresses,
Dont croyant obtenir quelques douces cth
refis,
Enruppoflmt un traitement bien doux,
Hfit uneféconde &femblakl* NouvelleJ
Mitpar unfauxrécit fAiglonne enfa*
rallele,
Excepté qu'ilparlade Jardin &deChoux.
Vn jour ellesse rencontrèrent
JPar un coup,du hasard danssonAparté"
ment,
Et comme elles cherchoientun éclirciffi.
ment,
Leurcommun intèreiffit<jmelless*acceptirent,
Et qu'un pareil motifleur échauffant le
caur,
Tout leurentretienfut du Calomniateur,
Dont l'utti blâmoit Ucaprice,
L'autre cenddrnnoit Cinjttjlice;
Et-defcs entretienstoutesfaifmt l'aveu^
T trouvaient beaucoup d'insolence,
Lors que l'Aiglonne entra, qui reconnutunfeu
Plusardent queceluy cjuinfpiroitsa pri.
fence.
J'ay, dit-elle en raillant. ce me semble,
observé
Sur vos visages quelques flames;
Vous devez bien ouvrir vos ames
A celle qui pour vous n'a rien de réservé.
Hélas! dit la Pie en colere,
Vous avez part à ce mistere;
Le Butor hautement devant moys'est
vanté
Qu'il faisoitdevous à sa guise.
Une autre interrompit, C'estce quilm'a
conté,
Et j'en demeuray sisurprise,
Que mon esprit en fut quelque temps
obscurcy.
Certes, dit la troisième, il mel'a dit aussi
11 vous l'a dit, reprit l'Aiglonne?
La Fauvetttaussi-tft tun accent tendre
ô- doux,
ÁJe}. répondit, Madame, jefrissonne
Quand je resve aux discoursqu'il avance
de vous..
Ah, l'Insolent,le Teméraire!
Je le feray ressouvenir,
Quoy qu'indigne de ma colere,
Des propos qu'il a sçû tenir;
Et pourvous obligerà suivre ma vangeance,
Apprenez que cetIndiscret,
Bien loin de garder le secret,
M'a fait sur vous pareille confidence,
O Justes Dieux! dirent elles alors,
Il faut luy mutiler le corps,
En prendre un châtiment qui lay-merrne
l'étonne,
Etle mette en état de donner de l'horreur.
N'allons passi loin, dit l'Aiglonne,
Il faut en toute chose avoir foin de l'honneur.
On doit mesme en Judicature
Agir avec proportion,
Etformer la punition
Sur le rang de celuy qui commet une
injure.
Plus il est élevé, plus le crime commis
Exige de peines cruelles;
Mais quand il part d'un Sex trop
soûmis,
Onle punit comme des bagatelles.
Ainsij'ordonne un châtiment
Digne d'un Butor insolent.
Etse retournantvtrs la Pie,
C'est à vous, m'a-t-on dit, seulement,
qu'ilsefie;
Par là nous pouvons profiter
De sa confiance crédule,
L'obligeant à vous visiter,
Demain seul dansvostre Cellule,
Oùjeferay portertrois ou quatre balais
Par mes plus robustes Valets.
Ce complot pris,onse retire
Dans le dejjein d'écorcherle bon Sire,
Qtûfuivantson tempérament,
Sa teflevuide & sans cervelle,
'^epouvant demeurer en repos us mo- -
mlnt
Vint Je brûler à la chandelle,
Ou-bien, si vous voulez., accomplitson ;v.dessin,
En rendant à la Pie un devoir clMUleflin.
Elle feinit deflreaffairée,
Et luy dit tendrement, Faites-moy le
plaisir
De me laisser toute cette soirée;
Demainnous nous verrons, seuls, &
plus à loisir.
Cet Idiotcroyantsafortune meilleure,
Dit,yyvierndray seul, ou je meure.-
Ilsortit, dormit peu, s'éveilla,se rendit
jiu lieuqu'ilpréfftmoit tint remply de
-* M". v-
Jugez*ejueltroublelesaisit, -
Voyanten tant de mains l'objet âtftsfu*
plices.
Il fçavùt que tout ses raports - Esitientfaux, ou peu ventables.
Aafft pour s'évaderfit-ildegrandsefforts,-
Mais il avoit a fai-eades lnéxorteblu,.
Quisansavoirégardasesfoibles raisons.
Crioient incessamment, Tuons, tuons,
tuons.
L'Aiglonnedit, Je sçay ce qu'on doit
auxImpies, la mort leur est. un châtiment trop
doux;
Mes deux Servantes, ou Harpies,
Luyferont rëssentirl'effet de moncouroux.
Allons vîte, qu'on le dépoüille,
Et que dans son fang on lemoüille.
Alors ces barbaresOyseaux,
Suivant leur naturelsauvage,
Imprimèrent auxreins de ceRoy desLou;
datifs
LesfangUns effets de leur rage,
Etpar des coups defouetfortementredoublez.
Lemirent en l'état qu'on peintles Fia-*
elle.
Ena-t-il assez,ditl'Aiglonne?
Non, répanditcetteTroupefélonne,
Il fautrecommencer, & ne se lasser pas
Montrez tout de nouveau la force de,
- vos bras.
Se levant cites empoignèrent
Les mtmbres quise préfentérettt.
L'une lesaisit par devant,
Celle-làparlespieds,celk-cy par les ailes,
rrandü que sanscesser deux Mègeres
cruelles
Le mirent en moins d'un infiant
Dansun étatsipitoyable,
IQue le récitsembleroit une Fable,
Le dépitles tenant tropfort
>
Tours'éteindre/queparsamort,
Quirieuftpasfaitsans douteunplus long
intervalle,
Sans le Dieu Mars, quiparcompàjfton
ClfllngeAtcflre de ce Bouffon
Dont il chérissoit la Caballe,
.En Itty donnant laformed'un Sabot*
JQttil ventfaut dépeindre en un mot.
Sans cesseildort, ou s'ils'éveille,
Ceflauseul bruit desapunition;
Nature en ce seul cas luy conferva lortitley
.:':. Comme umfurcfoifl à fin aJfUEHon*
* Sorte de Toupie sansferauboutd'en-bas,
dontles Enfans joüent, en la faisant tournât
avec un foüet de cuir.
Tant elle est rigmreufeÀpunir les tnfxmes
JQui disent lesfaveurs,ou le[cent des
Dames.
JUBEIRT, de laDoüanne
deLyon.
pourinstruirele Leffeurpar
quelque trait de Morale. UneAvantureauffi
plaijittJte que particulière, en
afourny lesujet, & ïAutheurs'est
diverty à la déguifer fous des noms
d'Oyséaux. Elle est écrired'unfiile
.fort naturel ,& veritable dans toutes
ses circonfiances. le ne nomme
point le lieu ou la chose est arrivée. Ilfùjjitquon la rapporte de la manitre
quetouts'estpassé, &isseroit
inutile de donnermoyen aux Curieux
de découvrir les Intéressez,.Quelque
avtrfionquon ait pour les Mtdisans
,surtoutpour ceux quisevantent
de faveurs receues des Belles,
J*bonnefieté veut qutonles épargne-,
quand ils ont*(ïé punis aussi rigoureusement
que le Cavalier qui a donné
Aim à ceque -v#waeezltre.
METAMORPHOSE
DU BU.TOR
EN SABOTDAm
ïençem'tdfrMfiria»Upetite.
Canche
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PM, V.don les brillm*C
"c'Issi. -,: ,,' -,,'\"¡N',
Sontandfjjfti de tart du Peintre &dele
Planche* - - Le Terroir abondant, les P-rez, les Boù,
les Eaux, ..; - 'A v"7 F"d- 'O.jfJ<'4Jotù.ei'<.V^n'.\j - "'r'tt '-04 \, l') ", Cefutlaque.fah4V*ntnh
Vn BHt" èblàmde ktivive, beauté
n'tuue Fauvette,&"desapropreté,
Fit un effortsursa nature. itantftnnid AHmilieu du grand,jour]
Pour luy conter Cexcèsdesen amour, Il sInhardlt & luy renditvisite;
Mais de/litué de conduite
Il neput s'arrester
jiu choix desa bonnefertune;
mtsans enfaire cas, il allafureter
DesNidsd'une Espêcecommune,
fOù pour certains égardsilfuttrès-bien
receu,
(Comme un nombre d'OJ[eAHX de difèrent
plumage, J)ontilnefuivitpasta règle&leménage
Son dessein avortantfitoflqu'issutconcen,
Bnforte qu'ilhauffkfon vol&sabrifte>
¡Cr,}"nt trouver par tout unevictoire •aisèe;• -• .:-
EtceBrutal audacieux
-, ':.
u CherchantdePlaceeilPldse,
Orporter bienprésdefCùux
-SApajfiQltr!Tr(Jn4IJd..
QuipourracroireyuHttBHtot
\Aitvoulu prendreun tel essars
Sachance luy sembloit trop bonne
Pour voirrien cféclatant qu'il»ettftosé
tenter,
Ce qui fémlet à visîterfAiglonne.
L'acneilqu'elle luyfitdevaitle contenter;
Mais par des récits teméraires
ZfEtourdyminal'état desesaffaires.-
Les Amansdaujourd'huysuivent cette,
leçon;
Moins ils ont defaveurs, plutilsenfont*
paroifire,
Et telsouventauroitpeine a connoiflrt
Celle qu'ilfaitfenfible afon ajfeflion.
Leur but ness plus la déférence,
Lefecret,oulaioüiffance.
Ilssefont de l'éclat un bonheursiparfait$,
Queces Extravagantpréfèrent laNou*
velle
Decequejamaisils nontfait
Ala peffejfionde la Causeréelle.
Maissans plus m'ilnefler à leur legèreté,
Et les abandonnant à leur peu de conduite
Contre qui la raison ç'irrite,
Revenons à noflrèEventé.
Jlfut a ptint introduitchez, l'Aiglonnet
QuJllnycontafesprêgrésgloriekx,
Etcrut gaigner une Couronne
JP<triadefcriptu'm des Lieux.
CetteReyne du Volatile,
CommennEspiontres-habile,
Feignit del'écouterpar admirâtion,
Pvkrinduire/onitifoletice
A plus grande narration,
Ëllepunirdtfonoffertse.
Ildit que la Fauvette estoit à petit prix,
Quesa ihtJe Alliance attiraitfin mépris;
Quedtttxautreune Effiece
étrangere
Sur elle nenchérifoientguém
-
Brefilosadansfinraport
Insulter a l'honneurd'uneagréable Pie,
Disant eju'illa mettoit au rang de la
charpie,
Pourefiresansdéfenseaupluspetit effort.
VAiglonneaimant la Pie, eut peineàse
contraindre,
ToutefoiseHecrut yuilfaloitencorfeindre,
Espérantvoir en pM de jours
Celles qu'ildédiireitparses lâches discours.
^Enfuit?ilrevitsesMaistresses,
Dont croyant obtenir quelques douces cth
refis,
Enruppoflmt un traitement bien doux,
Hfit uneféconde &femblakl* NouvelleJ
Mitpar unfauxrécit fAiglonne enfa*
rallele,
Excepté qu'ilparlade Jardin &deChoux.
Vn jour ellesse rencontrèrent
JPar un coup,du hasard danssonAparté"
ment,
Et comme elles cherchoientun éclirciffi.
ment,
Leurcommun intèreiffit<jmelless*acceptirent,
Et qu'un pareil motifleur échauffant le
caur,
Tout leurentretienfut du Calomniateur,
Dont l'utti blâmoit Ucaprice,
L'autre cenddrnnoit Cinjttjlice;
Et-defcs entretienstoutesfaifmt l'aveu^
T trouvaient beaucoup d'insolence,
Lors que l'Aiglonne entra, qui reconnutunfeu
Plusardent queceluy cjuinfpiroitsa pri.
fence.
J'ay, dit-elle en raillant. ce me semble,
observé
Sur vos visages quelques flames;
Vous devez bien ouvrir vos ames
A celle qui pour vous n'a rien de réservé.
Hélas! dit la Pie en colere,
Vous avez part à ce mistere;
Le Butor hautement devant moys'est
vanté
Qu'il faisoitdevous à sa guise.
Une autre interrompit, C'estce quilm'a
conté,
Et j'en demeuray sisurprise,
Que mon esprit en fut quelque temps
obscurcy.
Certes, dit la troisième, il mel'a dit aussi
11 vous l'a dit, reprit l'Aiglonne?
La Fauvetttaussi-tft tun accent tendre
ô- doux,
ÁJe}. répondit, Madame, jefrissonne
Quand je resve aux discoursqu'il avance
de vous..
Ah, l'Insolent,le Teméraire!
Je le feray ressouvenir,
Quoy qu'indigne de ma colere,
Des propos qu'il a sçû tenir;
Et pourvous obligerà suivre ma vangeance,
Apprenez que cetIndiscret,
Bien loin de garder le secret,
M'a fait sur vous pareille confidence,
O Justes Dieux! dirent elles alors,
Il faut luy mutiler le corps,
En prendre un châtiment qui lay-merrne
l'étonne,
Etle mette en état de donner de l'horreur.
N'allons passi loin, dit l'Aiglonne,
Il faut en toute chose avoir foin de l'honneur.
On doit mesme en Judicature
Agir avec proportion,
Etformer la punition
Sur le rang de celuy qui commet une
injure.
Plus il est élevé, plus le crime commis
Exige de peines cruelles;
Mais quand il part d'un Sex trop
soûmis,
Onle punit comme des bagatelles.
Ainsij'ordonne un châtiment
Digne d'un Butor insolent.
Etse retournantvtrs la Pie,
C'est à vous, m'a-t-on dit, seulement,
qu'ilsefie;
Par là nous pouvons profiter
De sa confiance crédule,
L'obligeant à vous visiter,
Demain seul dansvostre Cellule,
Oùjeferay portertrois ou quatre balais
Par mes plus robustes Valets.
Ce complot pris,onse retire
Dans le dejjein d'écorcherle bon Sire,
Qtûfuivantson tempérament,
Sa teflevuide & sans cervelle,
'^epouvant demeurer en repos us mo- -
mlnt
Vint Je brûler à la chandelle,
Ou-bien, si vous voulez., accomplitson ;v.dessin,
En rendant à la Pie un devoir clMUleflin.
Elle feinit deflreaffairée,
Et luy dit tendrement, Faites-moy le
plaisir
De me laisser toute cette soirée;
Demainnous nous verrons, seuls, &
plus à loisir.
Cet Idiotcroyantsafortune meilleure,
Dit,yyvierndray seul, ou je meure.-
Ilsortit, dormit peu, s'éveilla,se rendit
jiu lieuqu'ilpréfftmoit tint remply de
-* M". v-
Jugez*ejueltroublelesaisit, -
Voyanten tant de mains l'objet âtftsfu*
plices.
Il fçavùt que tout ses raports - Esitientfaux, ou peu ventables.
Aafft pour s'évaderfit-ildegrandsefforts,-
Mais il avoit a fai-eades lnéxorteblu,.
Quisansavoirégardasesfoibles raisons.
Crioient incessamment, Tuons, tuons,
tuons.
L'Aiglonnedit, Je sçay ce qu'on doit
auxImpies, la mort leur est. un châtiment trop
doux;
Mes deux Servantes, ou Harpies,
Luyferont rëssentirl'effet de moncouroux.
Allons vîte, qu'on le dépoüille,
Et que dans son fang on lemoüille.
Alors ces barbaresOyseaux,
Suivant leur naturelsauvage,
Imprimèrent auxreins de ceRoy desLou;
datifs
LesfangUns effets de leur rage,
Etpar des coups defouetfortementredoublez.
Lemirent en l'état qu'on peintles Fia-*
elle.
Ena-t-il assez,ditl'Aiglonne?
Non, répanditcetteTroupefélonne,
Il fautrecommencer, & ne se lasser pas
Montrez tout de nouveau la force de,
- vos bras.
Se levant cites empoignèrent
Les mtmbres quise préfentérettt.
L'une lesaisit par devant,
Celle-làparlespieds,celk-cy par les ailes,
rrandü que sanscesser deux Mègeres
cruelles
Le mirent en moins d'un infiant
Dansun étatsipitoyable,
IQue le récitsembleroit une Fable,
Le dépitles tenant tropfort
>
Tours'éteindre/queparsamort,
Quirieuftpasfaitsans douteunplus long
intervalle,
Sans le Dieu Mars, quiparcompàjfton
ClfllngeAtcflre de ce Bouffon
Dont il chérissoit la Caballe,
.En Itty donnant laformed'un Sabot*
JQttil ventfaut dépeindre en un mot.
Sans cesseildort, ou s'ils'éveille,
Ceflauseul bruit desapunition;
Nature en ce seul cas luy conferva lortitley
.:':. Comme umfurcfoifl à fin aJfUEHon*
* Sorte de Toupie sansferauboutd'en-bas,
dontles Enfans joüent, en la faisant tournât
avec un foüet de cuir.
Tant elle est rigmreufeÀpunir les tnfxmes
JQui disent lesfaveurs,ou le[cent des
Dames.
JUBEIRT, de laDoüanne
deLyon.
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Résumé : METAMORPHOSE DU BUTOR EN SABOT.
Le texte relate une fable moralisante où un bourdon, attiré par les faveurs d'une fauvette, se comporte de manière inappropriée en visitant les nids d'autres oiseaux. Cette conduite lui vaut une métamorphose en sabot d'Aimargues, une toupie utilisée par les enfants, symbolisant ainsi sa sottise. La morale de cette histoire est que les amants contemporains, comme le bourdon, privilégient l'apparence et les nouvelles conquêtes à la véritable affection et à la loyauté. Par ailleurs, le texte mentionne brièvement l'introduction d'un aiglonnet dont les exploits glorieux sont interrompus par la mort, accélérée par le dieu Mars.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 232-241
SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS DU XXVII. EXTRAORDINAIRE.
Début :
Si un Mary qui découvre que la Personne qu'il a épousée, [...]
Mots clefs :
Époux, Passion, Femme, Amant, Mariage, Malheur, Amour, Destin, Coeur, Aimer, Liberté, Voeux, Fidélité, Bonheur, Douleur, Tombeaux, Histoire antique, Obsèques, Architecture, Défunts, Sépulture
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texteReconnaissance textuelle : SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS DU XXVII. EXTRAORDINAIRE.
SENTIMENS
SUR TOUTES LES QUESTIONS
-DU XXVII.,
EXTRAORDINAIRE.
Si un Mary qui découvre que la
Personne qu'il a épousée,estoit
prévenuedepassion pour un
autre en l'épousant,a plus sujet
de se plaindre d'elle, qu'un
autre Maryn'ena de seplaindre
de sa Femme, lors qu'il
s'apperçoit que depuis son mariageelle
est devenue sensible
auxsoins d'unAmant.
pA- les termes exprès de cette Quession,
Je conclus que le mariage
Malgré toute précaution,
Eflundangereux esclavage
Et bien sujet à1caution.
C'est un rnalhertrinévitable,
Tofl ou tard, une Femme ilimablè"
Trouvequelqueplaijïràsenfaire conten-
Etle joug qu'un Galant nom aidea porter,
Devient un [ouf'infupportaMe. d'
Mats jenesçay lequelefl le plus malheureux,
Deceluy qui découvreen épousantfa-
Femme,
Quavecunautre Amantelleavoit dattii
son ame,
Vn engagement amfJUrCHX::
,OH. celuy qui Jepuù) voitsaFemme
delle
MAlgré l'amourqu'ilapourelle,
Abandonnerson coeur-Àd"impudsq*ueslfQtx>*-$
0
Cependant quand je confidere
De ces deux Maris, la misere,
Avec un peu d'attention:
Je trouve dufécond, le dessin ordinaire,
Et j'ay pour le premier, plus de compaf-
/ion.
W3
Tous deux ont sujet defeplaindre,
Maifils avoienttous deux également a craindre:*• -
EpouferuneBelle &quin'eustpointaime,.
Neferort-ce pas un miracle?
Et dans le Sacrement un coeuraccoutume
PeHto.il àbsonfalmaoucr troluever?un grand
Lequel est le plus facile de n'avoir
jamais d'amour, ou de n'en
avoir qu'une seule fois en toute sa
vie. IL estrare, belle Sylvie,
De n'avoir jAmllü dans la vie»
Mais lors que de ïamour on afuby les--
¡oix *
Heflplus rare encor de riaimerquune
foù. es
VOUSvoirobjlinéeanejamais armer
Peut estre osez.-vous pré urner,
De pouvoir aisement éviter dans la vieiy.
L'amour &[es plus doue:sloix:
Mais apprenez,, belle Sylvie.
S^ue 1 on efl obligé d'aimer tous Unefois!.
80
Quandde ee Dieula tendre violence
VoussoumettrafmssapuiJfllnce;
Quand le moment feravenu,
Moment qui vous efl inconnu
Mais qui vientsans que ton y pcnfe
jPJecroyez. pas d'amoursuivre les douceis
loix
Unefeulefois dans lavie;
Car apprenez., belleSylvie,
onmpeut toeujoufrs lloimerquiandson aÎ.mf':
S'il estplus cruelde ne pouvoir
réüssir à sefaire aimer d'une Personne,
pour qui on sent unetresforte
inclination
, que de la voir
infidele a près qu'on en a receules
plus engageantes marques d'amour.
TVsçais, mon cher Damtn, fiqHclauautre
que moy Doit plusserécrierfu* , un manque defoy.
J'aimais,j'estois aimé d'une jeune Bérgere,
Dontje croyois le coeur &sidette & sincere.
Cependant la volageaprèsmilleferment,
M'abandDnne, mefuit, cherched'autres
Amans, * la confiance est pourelleune chose inconnue,
Et etunnouvel amourson lime
estpre'venue,
Olry, je n'en puis douter ; un rival trop
heureux,
Jouit en liberté de l'objet de mes voeux,- -
Et moy, mIn' cher Damon, je nay de ma
conflance
J^iteletr'fte regret pourtoute recompettfe.
Elle avoit, je£avoué,écoutémesfoupirs»
Et de quelques faveurscontentémes
drfirs;
Maiscefl en celamesmeOH je fuisplus «-
plaindre,
Lors que de monamourje navoisriens
craindret
jQue tout me répondoit de sa ideiité
L'ingrate metrahiti quiltnferoit duté?
Toy-mesme qui cannois jusquou va d'sa
ne Femme,
'Le changement d'humeur, Cinégalité
cEamc>
Tu rnas dit millefois,ravy de mon bonheur,
Que jeferoistoujours lemaifire defort
coeur.
Ctpendant aujourd'hui tu vois bien le
contraire:
Juge dema douleur, jugede macetera
Et tu confie[feras qu'unpareil traitement,
Efl le plus granddes maux que l'onfoujfre
en aimant.
QU'ELLE EST L'ORIGINE
DES TOMBEAUX.
pOur I"Origine des TombeAux,
Superbes, magnifiques, beaux,
Et telsque les Htfloires GrecqueSt
Dififnt qu'on dreffoit aux Obséques
Des Heros de tantiqHité;
LesEgyptiens ont eslé
Les prlmeeru/ui parla druBure
D'HWsuperbe architeElure,
bâtirent magnifiquement, ji leurs Défuntsunmonument.
En des lieuxsecs & non humides.
Dans l Egypte on voitPyramides-
Obelisques, Arcstriomphaux,
Et tout celttfont des TombeAux;
Onvoitaujjidans UJudée3
La Palestine,&l'idumée,
DesSepulchres tes (omptueHX
Où fontenterrez* les Hebreux,
Car ce Peuple a dure cervelle, (C'efl ainsi que le Juif s'appelle,
Chez, sonfameux Legislateur)
Portoit aux Aiorts un grand honneur»
MaisChonneur de la Sépulture,
Ef/oit dans la Loy de Nature,
Pratiqué bien auparavant,
Par tous les Peuplesdu Levant.
Puis quAbrahamfor son vieilâge
Voulut avoir en héritage,
Pourluy ,sa Femme, & tous lesftenii
Vn. Tombeau chez, les Hhhiens,
Lesquels avoient, dit £Ecriture,
Vn qrandfoin de la Sépulture,
Detous ceux de leur Nation:
Chacun danssa condition,
jivo'tun Tombeau domestique,
scunsuperbe
,
l'antre rustique;
Mais tousces divers Monumens;
Ne manquoient larnais <£o*nemettSiuibrahamdoncaleurexemple,
Trfte, menarttnn deuil très amples
Desa chere EpouseS-ara,
Pourl'enterrer-Iekrdemanda,
Non pas cdmmcune récompense,-
JvJais?noyentrant grojfefinanûe, * -
Fourcetemps*la, cela&èntend,
QHilleur délivratout compta)ik*"
Leunfrmdndtt, dis-se,Uneplacé,
Pourinhumertoutesa race,
Dans un certain Champ retiré,
Qui*egardoitdeversÀfembré»
«*
Maisce Peupleàcettesemonce,
Luy fit une honnefle rtponre.
Pniiez., dit-il, de nosTombeaux
Les plus exquis, & lesfins beauxt
Il rieflaucun qui nefefajfè
Ungrand honneurde cette grâce*
uibraham pourcecompliment,
Ne changea pointdefenùment.
Demandant toujours la Caverne,
Le Champ) avecque la Citerne
Quiregardoitdevers Membré.
- Ainsi qu'ilCavoitdejîré,
La chose luyfut accardit. , Et
Et depuis, toute[alignée
Tprit un éternél repos.
Juffue la mesme que les os
De Jacob
, avec grande fuite,
Tfurentapportez, d*Egypte;
Selon qu'il l'avaitsoubassé.
Farsa derniere volonté;
D"où jeconclusparcetteHistoires
Qui mest venue en la mémoire,
Que les PeuplesOrientaux
Ont eu des premiers des TomheAux;
Et qu'enfuitecettecoutume,
EftPa(fëeenplusgrosvolume,
Chez, les Grecs, & chez, les Romains,
Et delà chez, tous les Humains,
DE LA F.lUP.EllIE.
SUR TOUTES LES QUESTIONS
-DU XXVII.,
EXTRAORDINAIRE.
Si un Mary qui découvre que la
Personne qu'il a épousée,estoit
prévenuedepassion pour un
autre en l'épousant,a plus sujet
de se plaindre d'elle, qu'un
autre Maryn'ena de seplaindre
de sa Femme, lors qu'il
s'apperçoit que depuis son mariageelle
est devenue sensible
auxsoins d'unAmant.
pA- les termes exprès de cette Quession,
Je conclus que le mariage
Malgré toute précaution,
Eflundangereux esclavage
Et bien sujet à1caution.
C'est un rnalhertrinévitable,
Tofl ou tard, une Femme ilimablè"
Trouvequelqueplaijïràsenfaire conten-
Etle joug qu'un Galant nom aidea porter,
Devient un [ouf'infupportaMe. d'
Mats jenesçay lequelefl le plus malheureux,
Deceluy qui découvreen épousantfa-
Femme,
Quavecunautre Amantelleavoit dattii
son ame,
Vn engagement amfJUrCHX::
,OH. celuy qui Jepuù) voitsaFemme
delle
MAlgré l'amourqu'ilapourelle,
Abandonnerson coeur-Àd"impudsq*ueslfQtx>*-$
0
Cependant quand je confidere
De ces deux Maris, la misere,
Avec un peu d'attention:
Je trouve dufécond, le dessin ordinaire,
Et j'ay pour le premier, plus de compaf-
/ion.
W3
Tous deux ont sujet defeplaindre,
Maifils avoienttous deux également a craindre:*• -
EpouferuneBelle &quin'eustpointaime,.
Neferort-ce pas un miracle?
Et dans le Sacrement un coeuraccoutume
PeHto.il àbsonfalmaoucr troluever?un grand
Lequel est le plus facile de n'avoir
jamais d'amour, ou de n'en
avoir qu'une seule fois en toute sa
vie. IL estrare, belle Sylvie,
De n'avoir jAmllü dans la vie»
Mais lors que de ïamour on afuby les--
¡oix *
Heflplus rare encor de riaimerquune
foù. es
VOUSvoirobjlinéeanejamais armer
Peut estre osez.-vous pré urner,
De pouvoir aisement éviter dans la vieiy.
L'amour &[es plus doue:sloix:
Mais apprenez,, belle Sylvie.
S^ue 1 on efl obligé d'aimer tous Unefois!.
80
Quandde ee Dieula tendre violence
VoussoumettrafmssapuiJfllnce;
Quand le moment feravenu,
Moment qui vous efl inconnu
Mais qui vientsans que ton y pcnfe
jPJecroyez. pas d'amoursuivre les douceis
loix
Unefeulefois dans lavie;
Car apprenez., belleSylvie,
onmpeut toeujoufrs lloimerquiandson aÎ.mf':
S'il estplus cruelde ne pouvoir
réüssir à sefaire aimer d'une Personne,
pour qui on sent unetresforte
inclination
, que de la voir
infidele a près qu'on en a receules
plus engageantes marques d'amour.
TVsçais, mon cher Damtn, fiqHclauautre
que moy Doit plusserécrierfu* , un manque defoy.
J'aimais,j'estois aimé d'une jeune Bérgere,
Dontje croyois le coeur &sidette & sincere.
Cependant la volageaprèsmilleferment,
M'abandDnne, mefuit, cherched'autres
Amans, * la confiance est pourelleune chose inconnue,
Et etunnouvel amourson lime
estpre'venue,
Olry, je n'en puis douter ; un rival trop
heureux,
Jouit en liberté de l'objet de mes voeux,- -
Et moy, mIn' cher Damon, je nay de ma
conflance
J^iteletr'fte regret pourtoute recompettfe.
Elle avoit, je£avoué,écoutémesfoupirs»
Et de quelques faveurscontentémes
drfirs;
Maiscefl en celamesmeOH je fuisplus «-
plaindre,
Lors que de monamourje navoisriens
craindret
jQue tout me répondoit de sa ideiité
L'ingrate metrahiti quiltnferoit duté?
Toy-mesme qui cannois jusquou va d'sa
ne Femme,
'Le changement d'humeur, Cinégalité
cEamc>
Tu rnas dit millefois,ravy de mon bonheur,
Que jeferoistoujours lemaifire defort
coeur.
Ctpendant aujourd'hui tu vois bien le
contraire:
Juge dema douleur, jugede macetera
Et tu confie[feras qu'unpareil traitement,
Efl le plus granddes maux que l'onfoujfre
en aimant.
QU'ELLE EST L'ORIGINE
DES TOMBEAUX.
pOur I"Origine des TombeAux,
Superbes, magnifiques, beaux,
Et telsque les Htfloires GrecqueSt
Dififnt qu'on dreffoit aux Obséques
Des Heros de tantiqHité;
LesEgyptiens ont eslé
Les prlmeeru/ui parla druBure
D'HWsuperbe architeElure,
bâtirent magnifiquement, ji leurs Défuntsunmonument.
En des lieuxsecs & non humides.
Dans l Egypte on voitPyramides-
Obelisques, Arcstriomphaux,
Et tout celttfont des TombeAux;
Onvoitaujjidans UJudée3
La Palestine,&l'idumée,
DesSepulchres tes (omptueHX
Où fontenterrez* les Hebreux,
Car ce Peuple a dure cervelle, (C'efl ainsi que le Juif s'appelle,
Chez, sonfameux Legislateur)
Portoit aux Aiorts un grand honneur»
MaisChonneur de la Sépulture,
Ef/oit dans la Loy de Nature,
Pratiqué bien auparavant,
Par tous les Peuplesdu Levant.
Puis quAbrahamfor son vieilâge
Voulut avoir en héritage,
Pourluy ,sa Femme, & tous lesftenii
Vn. Tombeau chez, les Hhhiens,
Lesquels avoient, dit £Ecriture,
Vn qrandfoin de la Sépulture,
Detous ceux de leur Nation:
Chacun danssa condition,
jivo'tun Tombeau domestique,
scunsuperbe
,
l'antre rustique;
Mais tousces divers Monumens;
Ne manquoient larnais <£o*nemettSiuibrahamdoncaleurexemple,
Trfte, menarttnn deuil très amples
Desa chere EpouseS-ara,
Pourl'enterrer-Iekrdemanda,
Non pas cdmmcune récompense,-
JvJais?noyentrant grojfefinanûe, * -
Fourcetemps*la, cela&èntend,
QHilleur délivratout compta)ik*"
Leunfrmdndtt, dis-se,Uneplacé,
Pourinhumertoutesa race,
Dans un certain Champ retiré,
Qui*egardoitdeversÀfembré»
«*
Maisce Peupleàcettesemonce,
Luy fit une honnefle rtponre.
Pniiez., dit-il, de nosTombeaux
Les plus exquis, & lesfins beauxt
Il rieflaucun qui nefefajfè
Ungrand honneurde cette grâce*
uibraham pourcecompliment,
Ne changea pointdefenùment.
Demandant toujours la Caverne,
Le Champ) avecque la Citerne
Quiregardoitdevers Membré.
- Ainsi qu'ilCavoitdejîré,
La chose luyfut accardit. , Et
Et depuis, toute[alignée
Tprit un éternél repos.
Juffue la mesme que les os
De Jacob
, avec grande fuite,
Tfurentapportez, d*Egypte;
Selon qu'il l'avaitsoubassé.
Farsa derniere volonté;
D"où jeconclusparcetteHistoires
Qui mest venue en la mémoire,
Que les PeuplesOrientaux
Ont eu des premiers des TomheAux;
Et qu'enfuitecettecoutume,
EftPa(fëeenplusgrosvolume,
Chez, les Grecs, & chez, les Romains,
Et delà chez, tous les Humains,
DE LA F.lUP.EllIE.
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Résumé : SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS DU XXVII. EXTRAORDINAIRE.
Le texte explore deux thèmes principaux : la fidélité conjugale et l'origine des tombeaux. En ce qui concerne la fidélité conjugale, il compare deux situations : celle d'un mari apprenant une passion passée de son épouse pour un autre homme avant le mariage, et celle d'un mari découvrant l'infidélité de son épouse après le mariage. Le texte conclut que le premier mari est plus à plaindre, bien que les deux soient malheureux. Il souligne également la nature inévitable de l'amour et de l'infidélité, affirmant que l'amour peut survenir à tout moment et que l'infidélité cause une douleur profonde. Sur le plan historique, le texte traite de l'origine des tombeaux. Il attribue aux Égyptiens l'invention des monuments funéraires magnifiques, tels que les pyramides et les obélisques. Il mentionne aussi les sépulcres des Hébreux en Judée, en Palestine et en Idumée. Les Égyptiens accordaient une grande importance à la sépulture, comme en témoigne l'exemple d'Abraham, qui demanda un tombeau pour lui-même, sa femme Sara et sa descendance. Cette pratique fut ensuite adoptée par d'autres peuples, y compris les Grecs et les Romains, et se répandit parmi tous les humains.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 102-103
SONNET DE Mr D'ABBATIA, Qui remporta la Violete.
Début :
D'Un bonheur apparent les fragiles appas [...]
Mots clefs :
Bonheur, Appas, Vagabonds, Mer, Espoir, Calme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SONNET DE Mr D'ABBATIA, Qui remporta la Violete.
SONNET
DE MAD'ABBATIA ,
Qui remporta la Violete .
Un bonheur apparent les fra-'
D
giles
appas
Entrainoientaleur gré mon ame vaga
bonde;
l'ay voguéjusqu'icy furune Merprofonde,
Etj'ay trouvé par tout des écueils fur
mespas.
Sa
Le Ciel m'a préfervé de mille affreux
trépas
GALANT. 103
C'est en luyfeul auffi que mon espoirfe
fonde.
Depuis qu'il m'a fait voir les vanitez
du Monde,
Fe le vois à toute heure, & je ne lefuis
pas.
Se
Dans ce funefte état ma déplorable vie
De troubles violens fut toujours pour-
Suivie,
Mais le calme à la fin vient de m'eftre
rendu.
$2
Seigneur, je le vois bien, tabonté me
l'envoye,
C'est pour aller au Ciel une agréable
voye.
Quiconque efpere en Dieu n'eft
jamais confondu.
DE MAD'ABBATIA ,
Qui remporta la Violete .
Un bonheur apparent les fra-'
D
giles
appas
Entrainoientaleur gré mon ame vaga
bonde;
l'ay voguéjusqu'icy furune Merprofonde,
Etj'ay trouvé par tout des écueils fur
mespas.
Sa
Le Ciel m'a préfervé de mille affreux
trépas
GALANT. 103
C'est en luyfeul auffi que mon espoirfe
fonde.
Depuis qu'il m'a fait voir les vanitez
du Monde,
Fe le vois à toute heure, & je ne lefuis
pas.
Se
Dans ce funefte état ma déplorable vie
De troubles violens fut toujours pour-
Suivie,
Mais le calme à la fin vient de m'eftre
rendu.
$2
Seigneur, je le vois bien, tabonté me
l'envoye,
C'est pour aller au Ciel une agréable
voye.
Quiconque efpere en Dieu n'eft
jamais confondu.
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Résumé : SONNET DE Mr D'ABBATIA, Qui remporta la Violete.
Le poète décrit un parcours spirituel marqué par les dangers terrestres. Après avoir été attiré par les apparences trompeuses, il trouve refuge en Dieu. Sauvé de nombreux périls, il place désormais son espoir en Dieu, qui lui a révélé les vanités du monde. Il trouve la paix grâce à la bonté divine et affirme que ceux qui espèrent en Dieu ne sont jamais déçus.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 33-41
ELEGIE.
Début :
La Piece qui suit, renferme de nouveaux Eloges de Sa Majesté. / Affligé de ma peine, & du bien qui me suit, [...]
Mots clefs :
Éloges, Monarque, Repentir, Seigneurs, Peine, Blâmer, Esprit, Fortune, Soleil, Auguste, Louis le Grand, Bonheur, Vertu, Piété, Ennemis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ELEGIE.
La Piece qui fuit , renfer
me de nouveaux Eloges de
Sa Majesté. Elle eſt de M.
de Cantenac Theologal de
Seez, qui témoigne ſe repen
tir de ne s'eftre pas attaché
toute fa vie à la Perfonne &
au fervice du Roy , au lieu
de s'attacher à celuy de quelques
grands Seigneurs, com.b
me il a fait autrefois , caug
is sramod au
Sa bingazdo yul
basa aid sol l'up wit
on Kup other ob zvans ab
34 MERCURE
25222-22-2522-22225
ELEGIE.
A·Ffligé de ma peine, & du bien
qui me fuit,
Paffant mes triftes jours , comme une
longue nuit,
Je ne veux pas blâmer d'une voix importune
L'injufte cruauté d'une ingrate fortune.
Les Aftres ny le fort ne font pas nos
malheurs ,
Chacun fait fon Etoile , & caufe fes
douleurs .
L'Homme eft Royfur luy mesme , &
fuft il dans les chaines ,
C'eftfon efprit qui fait fes plaifirs on
Les peines.
GALANT. 35
Qui reglefa conduite , & les évene
ments ,
Tel qu'un Pilote expert, malgré l'Onede
& les Vents,
Conduit beureufement fur la Mer ir
ritée ,
Le timon chancelant de fa Barque agiz
tée.
Onfouffrepeu de maux qu'on nepuiſſe
éviter,
Et nous pouvons les fuir mieux que
les Jupporter.
Te fuis l'unique Ouvrier de ma fatale
peine,
L'imprudence a renduma fortune in.
bumaine.
M'éloignant du Soleil , dont j'eftois
éclairé ,
Par de fauffes lueurs je meſuis égaré.
Sij'avois confacré le cours de mes années
,
36 MERCURE
Au Roy le plus puiſſant qu'ontfait les
Deftinées ,
Ace Monarque Augufte , & Favori
des Cieux ,
Ie vivrois fortuné , tranquille &glorieux
.
Mais comme un bon Vaiffean qui ten
tant la fortune ,
Sort de la grande route , & duſein de
Neptune ,
Et voguant au hazardfur un Fleuve
inconnu
3
S'ouvre au fable mouvant qui l'avoit
retenu,
R
Par mon éloignementj'ay causé mon
naufrage ,
Prés de l'Aftre du jour on ne voit
point d'orage.
Tout le monde est heureux prés de
Louis LE GRAND ,
Et nefe voit chargé que des biens qu'il
Aw répand.
GALANT. 37
Mais quelbonheurpour moy ,fi témoin
defa vie
l'avois veufavertu triompher de l'en.
vie ,
Porter , comme elle a fait , parmy tant
de hazards
Son Empire &fon Nom au deffus des
Cefars!
Sa valeurredoutable a domptédésl'ex-
No fance ,
Et le Lyond'Espagne , & l'Hydre de
la France.
Eft- il rien que fon bras nefoumette
aujourd'huy ,
Si les Monftres alors n'eftoient qu'un
jeu pour luy?
Le Batave infolent , & l'orgueilleux
Ibere ,
Ont gemy fous le poids de fa jufte colerei
Et l'Aigle accoutumée à pénetrer les
Cieux ,
38 MERCURE
Limite aux pieds des Lys fon vol´andacieux.
De cent Peuples armez en vain la Ligue
cft faite ,
Unis dans leurs combats , unis dans
leur défaite,
Onles a veus tremblans , venir de tou
tes parts
Implorer fa clemence , & ceder leurs
remparts.
Le perfide Ennemy du Ciel & de la
Terre
,
L'Africain fubjugué tremble encor du
tonnerre
De ce fracas terrible , & de ces feux
nouveaux
Que ce nouveau Soleil faifoitfortir
des
eaux.
On ne compte fesjours que par quelque
victoire,
Pour luy chaque moment eft un pas
la gloire.
GALANT. 39
Et bien qu'à fa valeur cent Peuples
foient foumis ,
Ilfoumet plus de coeurs qu'il n'a fait
d'ennemis.
Son grand Nom redouté du Sarmate
& du More ,.
Sefait aimer & craindre aux Climats
de l'Aurore ;
Et ces Rois que le Peuple adore comme
Dieux ,
Fondent à l'honorer leurs titres glorieux
.
Si par toutfa valeur établit ſon Empire
,
Sa grandepieté que l'Vnivers admire,
Du Dieu que nous fervons redreſſe les
·Autels .
Et l'éleve luy- mefme au rangdes Immortels.
Par des traits inouis defa rareprudence,
40 MERCURE
Le Monftre de l'Erreur eft chassé de la
France ;
Et Rome accoutumée aux Prefens de
nos Reis,
Prend de luy fes Enfans qui méprifoientfes
lois.
Appuy de la vertu, comme ennemy du
vice
Ilfait fleurirpar tout les Arts & la
Iuftice
Mille Peuples conquis éprouvent fa
douceur,
Il en paroift le Pere autant
Vainqueur.
que
le
Monarque inimitable, Auguste & Ma
guanime,
Tout le monde vous aime autant qu'il
vous estimes upyo
Etl'on ne vitjamaisfortir d'un meſ-
JA me soeur 90G)
Defi grandes bontez avec tant de valeur.
འ འ
GALANT. 41
Maisj'éprouve en ce point que la peine
eft extréme
D'aimer infiniment fans plaire à ce
qu'on aime.
Pour plaire , ilfaut fervir l'objet de
fon amour,
Et l'Amant inutile eft indigne du
jour.
Je voudroispour toutbien vous fervir
& vous plaire,
Heureux eft le mortel capable de le
faire,
Sa gloire peut combattre un deſtin
rigoureux ,
Et qui fert bien fon Roy, n'estjamais
malheureux
me de nouveaux Eloges de
Sa Majesté. Elle eſt de M.
de Cantenac Theologal de
Seez, qui témoigne ſe repen
tir de ne s'eftre pas attaché
toute fa vie à la Perfonne &
au fervice du Roy , au lieu
de s'attacher à celuy de quelques
grands Seigneurs, com.b
me il a fait autrefois , caug
is sramod au
Sa bingazdo yul
basa aid sol l'up wit
on Kup other ob zvans ab
34 MERCURE
25222-22-2522-22225
ELEGIE.
A·Ffligé de ma peine, & du bien
qui me fuit,
Paffant mes triftes jours , comme une
longue nuit,
Je ne veux pas blâmer d'une voix importune
L'injufte cruauté d'une ingrate fortune.
Les Aftres ny le fort ne font pas nos
malheurs ,
Chacun fait fon Etoile , & caufe fes
douleurs .
L'Homme eft Royfur luy mesme , &
fuft il dans les chaines ,
C'eftfon efprit qui fait fes plaifirs on
Les peines.
GALANT. 35
Qui reglefa conduite , & les évene
ments ,
Tel qu'un Pilote expert, malgré l'Onede
& les Vents,
Conduit beureufement fur la Mer ir
ritée ,
Le timon chancelant de fa Barque agiz
tée.
Onfouffrepeu de maux qu'on nepuiſſe
éviter,
Et nous pouvons les fuir mieux que
les Jupporter.
Te fuis l'unique Ouvrier de ma fatale
peine,
L'imprudence a renduma fortune in.
bumaine.
M'éloignant du Soleil , dont j'eftois
éclairé ,
Par de fauffes lueurs je meſuis égaré.
Sij'avois confacré le cours de mes années
,
36 MERCURE
Au Roy le plus puiſſant qu'ontfait les
Deftinées ,
Ace Monarque Augufte , & Favori
des Cieux ,
Ie vivrois fortuné , tranquille &glorieux
.
Mais comme un bon Vaiffean qui ten
tant la fortune ,
Sort de la grande route , & duſein de
Neptune ,
Et voguant au hazardfur un Fleuve
inconnu
3
S'ouvre au fable mouvant qui l'avoit
retenu,
R
Par mon éloignementj'ay causé mon
naufrage ,
Prés de l'Aftre du jour on ne voit
point d'orage.
Tout le monde est heureux prés de
Louis LE GRAND ,
Et nefe voit chargé que des biens qu'il
Aw répand.
GALANT. 37
Mais quelbonheurpour moy ,fi témoin
defa vie
l'avois veufavertu triompher de l'en.
vie ,
Porter , comme elle a fait , parmy tant
de hazards
Son Empire &fon Nom au deffus des
Cefars!
Sa valeurredoutable a domptédésl'ex-
No fance ,
Et le Lyond'Espagne , & l'Hydre de
la France.
Eft- il rien que fon bras nefoumette
aujourd'huy ,
Si les Monftres alors n'eftoient qu'un
jeu pour luy?
Le Batave infolent , & l'orgueilleux
Ibere ,
Ont gemy fous le poids de fa jufte colerei
Et l'Aigle accoutumée à pénetrer les
Cieux ,
38 MERCURE
Limite aux pieds des Lys fon vol´andacieux.
De cent Peuples armez en vain la Ligue
cft faite ,
Unis dans leurs combats , unis dans
leur défaite,
Onles a veus tremblans , venir de tou
tes parts
Implorer fa clemence , & ceder leurs
remparts.
Le perfide Ennemy du Ciel & de la
Terre
,
L'Africain fubjugué tremble encor du
tonnerre
De ce fracas terrible , & de ces feux
nouveaux
Que ce nouveau Soleil faifoitfortir
des
eaux.
On ne compte fesjours que par quelque
victoire,
Pour luy chaque moment eft un pas
la gloire.
GALANT. 39
Et bien qu'à fa valeur cent Peuples
foient foumis ,
Ilfoumet plus de coeurs qu'il n'a fait
d'ennemis.
Son grand Nom redouté du Sarmate
& du More ,.
Sefait aimer & craindre aux Climats
de l'Aurore ;
Et ces Rois que le Peuple adore comme
Dieux ,
Fondent à l'honorer leurs titres glorieux
.
Si par toutfa valeur établit ſon Empire
,
Sa grandepieté que l'Vnivers admire,
Du Dieu que nous fervons redreſſe les
·Autels .
Et l'éleve luy- mefme au rangdes Immortels.
Par des traits inouis defa rareprudence,
40 MERCURE
Le Monftre de l'Erreur eft chassé de la
France ;
Et Rome accoutumée aux Prefens de
nos Reis,
Prend de luy fes Enfans qui méprifoientfes
lois.
Appuy de la vertu, comme ennemy du
vice
Ilfait fleurirpar tout les Arts & la
Iuftice
Mille Peuples conquis éprouvent fa
douceur,
Il en paroift le Pere autant
Vainqueur.
que
le
Monarque inimitable, Auguste & Ma
guanime,
Tout le monde vous aime autant qu'il
vous estimes upyo
Etl'on ne vitjamaisfortir d'un meſ-
JA me soeur 90G)
Defi grandes bontez avec tant de valeur.
འ འ
GALANT. 41
Maisj'éprouve en ce point que la peine
eft extréme
D'aimer infiniment fans plaire à ce
qu'on aime.
Pour plaire , ilfaut fervir l'objet de
fon amour,
Et l'Amant inutile eft indigne du
jour.
Je voudroispour toutbien vous fervir
& vous plaire,
Heureux eft le mortel capable de le
faire,
Sa gloire peut combattre un deſtin
rigoureux ,
Et qui fert bien fon Roy, n'estjamais
malheureux
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Résumé : ELEGIE.
Le texte présente une pièce intitulée 'La Pièce qui fuit' écrite par M. de Cantenac, théologal de Seez. L'auteur exprime son regret de n'avoir pas dédié toute sa vie au service du roi, contrairement à ses actions antérieures où il servait des grands seigneurs. Il déplore sa situation actuelle, qualifiant sa vie de longue nuit de tristesse et de malheurs, qu'il attribue à son imprudence plutôt qu'à la fortune. L'auteur utilise une métaphore maritime pour illustrer la gestion de sa vie, regrettant de ne pas avoir suivi une voie plus sage. Il admire profondément le roi Louis XIV, soulignant ses victoires militaires et sa grandeur. Le roi est décrit comme un monarque puissant et juste, ayant soumis de nombreux peuples et établi son empire grâce à sa valeur et sa piété. Sa réputation inspire respect et admiration à travers le monde. L'auteur exprime également son désir ardent de servir le roi pour échapper à sa misère actuelle, affirmant que servir fidèlement son roi est la clé du bonheur et de la gloire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 316-317
AIR NOUVEAU.
Début :
Le second Air nouveau que je vous envoye, est d'un / Fut-il jamais un plus charmant bonheur ! [...]
Mots clefs :
Bonheur, Philis, Plaisirs, Charmant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AIR NOUVEAU.
Le ſecond Air nouveau que je
vous envoye , eft d'un Autheur
fort celebre ,
GALANT. 317
AIR NOUVEAU.
Vt-il jamais un plus char
mant bonheur ! Fr
D'un vin cheify ma cave eft
pleine ,
Et ma Philis enfin fenfible à mon
ardeur,
Aprés tant de rigueurs ceffe d'eftre inhumaine.
Entre ces deux plaiſirs je partage
mon coeur
La nuit eft à Philis , le jour à ma
bouteille.
L'une & l'autre fans ceffe me réveille
,
Fut- il jamais un plus charmant
bonheur!
vous envoye , eft d'un Autheur
fort celebre ,
GALANT. 317
AIR NOUVEAU.
Vt-il jamais un plus char
mant bonheur ! Fr
D'un vin cheify ma cave eft
pleine ,
Et ma Philis enfin fenfible à mon
ardeur,
Aprés tant de rigueurs ceffe d'eftre inhumaine.
Entre ces deux plaiſirs je partage
mon coeur
La nuit eft à Philis , le jour à ma
bouteille.
L'une & l'autre fans ceffe me réveille
,
Fut- il jamais un plus charmant
bonheur!
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15
p. 19-20
AU ROY. SONNET.
Début :
De l'Europe lignée accepter le Cartel. [...]
Mots clefs :
Honneur, Autel, Conquérant, Bonheur, Louis le Grand
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AU ROY. SONNET.
AU ROY.
SONNET.
- DE l'Europe lignée accepter
le Cartel
La vaincre,la calmer, faire trembler
lti More,
Estrecraint & chery plus loin que
le Bospbore.
Et par tout acquerir un honneur
immortel.
Fier dans le Çhamp de Mars,
humble au pied de l'Autel;
Détruire des Erreurs que le Ciel
-
hait abhorre..
Estre juste
,
prudent, plus iatre~
pide encore.
Si vaillant que jamais Conquerantnefut
ICI.
Triompher par bonheur bien
moins que par sàgessè..
Sçavoir juger de tour avec delicatesse
Avoir le coeur encoreau dessus de
son Rang.
Faire plus en un jour qu'en trente
on n'en peut dire.
Eust
- on d'Apollon mesme & la
voix & la Lyre.
C'est ce que l'Univers voit dans
LOUIS le Grand.
MadtmtiftSe De VILLANDON.
SONNET.
- DE l'Europe lignée accepter
le Cartel
La vaincre,la calmer, faire trembler
lti More,
Estrecraint & chery plus loin que
le Bospbore.
Et par tout acquerir un honneur
immortel.
Fier dans le Çhamp de Mars,
humble au pied de l'Autel;
Détruire des Erreurs que le Ciel
-
hait abhorre..
Estre juste
,
prudent, plus iatre~
pide encore.
Si vaillant que jamais Conquerantnefut
ICI.
Triompher par bonheur bien
moins que par sàgessè..
Sçavoir juger de tour avec delicatesse
Avoir le coeur encoreau dessus de
son Rang.
Faire plus en un jour qu'en trente
on n'en peut dire.
Eust
- on d'Apollon mesme & la
voix & la Lyre.
C'est ce que l'Univers voit dans
LOUIS le Grand.
MadtmtiftSe De VILLANDON.
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Résumé : AU ROY. SONNET.
Le sonnet célèbre Louis XIV pour ses victoires et sa pacification de l'Europe, allant jusqu'au Bosphore. Il loue sa justice, prudence, piété, vaillance et sagesse. Le roi triomphe par la force et la sagesse, avec des jugements délicats et un cœur noble. Il accomplit en un jour ce que d'autres réalisent en trente ans, possédant les talents d'Apollon. L'univers reconnaît ses qualités en Louis le Grand.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
p. 46-48
QUATRAINS.
Début :
CHantons tous l'heureuse Paix, [...]
Mots clefs :
Paix, Calvin, Erreur, Bonheur, Louis, Épée, Prudence, Ennemis, Huguenots, Temples
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUATRAINS.
Hantons tous l'heureuse
Paix,
Lavis a par sa puissance
Banny Calvin pour jamais
Hors de l'Empire de France.
Quel bonheur de voir l'erreur
De toutes parts dissipée,
Sans que ce Grand Empereur
En doive rien à l'Epée!
Sans crainte d'aucun malheur
Il fait bien voir sa science
A retenir sa valeur
Pour faire agir sa prudence.
Cent Peuples sont tous rendus.
Quelle plus belle Victoire!
Que peut-il faire de plus
Pour le comble de sa gloire?
Malheureux les ennemis
De ce Pririr-crçdourible!
Heureux les Peuples soîmis
A son Empireéquitable!
Huguenots, consolez. vous,
Si l'on vous fait violence,
Vn jour vous la prendrez tous
Pour un effet de clemence.
Pour faire ce changement
Quelques maux que l'on vous
faite,
Bien cost chez vous cetourment
Aurale nom d'une grâce.
Vostre ameen quittant sa foy
Sera ferme pour la nostre,
Encur plus à cette Loy
Qu'elle n'estoit à la vostre.
Entre nous plus de froideur,
Nostre Egliseest vostre Temple,
Nous y verrons vostre ardeur
Qui nous servira d'exemple.
Benissons cet heureux jour,
Nos coeurs seront tous sinceres.
La haine cede à l'Amour,
Et déja nous sommes Freres.
Paix,
Lavis a par sa puissance
Banny Calvin pour jamais
Hors de l'Empire de France.
Quel bonheur de voir l'erreur
De toutes parts dissipée,
Sans que ce Grand Empereur
En doive rien à l'Epée!
Sans crainte d'aucun malheur
Il fait bien voir sa science
A retenir sa valeur
Pour faire agir sa prudence.
Cent Peuples sont tous rendus.
Quelle plus belle Victoire!
Que peut-il faire de plus
Pour le comble de sa gloire?
Malheureux les ennemis
De ce Pririr-crçdourible!
Heureux les Peuples soîmis
A son Empireéquitable!
Huguenots, consolez. vous,
Si l'on vous fait violence,
Vn jour vous la prendrez tous
Pour un effet de clemence.
Pour faire ce changement
Quelques maux que l'on vous
faite,
Bien cost chez vous cetourment
Aurale nom d'une grâce.
Vostre ameen quittant sa foy
Sera ferme pour la nostre,
Encur plus à cette Loy
Qu'elle n'estoit à la vostre.
Entre nous plus de froideur,
Nostre Egliseest vostre Temple,
Nous y verrons vostre ardeur
Qui nous servira d'exemple.
Benissons cet heureux jour,
Nos coeurs seront tous sinceres.
La haine cede à l'Amour,
Et déja nous sommes Freres.
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Résumé : QUATRAINS.
Le texte célèbre la paix et la victoire de l'Empire de France, qui a éliminé Calvin et dissipé l'erreur religieuse. Il met en avant la sagesse et la prudence de l'empereur, notant que cent peuples se sont soumis volontairement sans recours à la force. Les ennemis de l'empereur sont décrits comme malheureux, tandis que les peuples sous son empire équitable sont heureux. Le texte s'adresse aux huguenots, leur promettant la fin des violences et une future conversion au catholicisme. Il appelle à l'unité et à l'amour fraternel, affirmant que la haine laisse place à l'amour et que tous sont désormais frères. L'Église est vue comme un temple commun où l'ardeur des huguenots servira d'exemple.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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17
p. 20-30
ODE A Mr D**. Sur les affaires de sa Famille.
Début :
Esprit né pour servir d'exemple [...]
Mots clefs :
Bonheur, Vice, Amitié, Malheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE A Mr D**. Sur les affaires de sa Famille.
ODE5
AMe D * ».
Sur les affaires de fl
Famille.
Espritné pour servir d'exemple
Aux coeurs dela vertu touchez
Quisans guideà pu de fom
Temple
Penetrer les sentiers cachez,
CherD. quelle inquiétude
Tç fait une-
Des chagrins & de la douleur
Et Ministre de ton fuplicc
,
Pourquoy par un sombre
caprice
Veux-tu secondcr ton mak
heur.
Chasse cet cnnuy volontaire
Qui tiens ton esprit dans les
fers
Et que dans une ame vulgaire
Jettel'épreuve des revers
Fais teste au malheur qui
t'opprime
Qu'une esperance légitime,
Te munisse contre le sort
L'air fisle,une horrible tempeste
Aujourd'huy gronde sur ta
teste
Demain tu feras dans le
port
f!)2
Toujours la Mer n'est pas
en bute
Aux ravage des Aquillons
Toujours les torrens par
leur chûte
Ne désolent pas nos Va
lonsLes
disgraces désesperées
Et de nul espoir tempcrées
Sont affreuses à soutenir
Mais leur charge en moins.
importune
Lorsqu'on gémit d'une infortune
Qu'onest au point de voir"
finir
Un jour le
trou
ble qui te*
ronge
En un doux repos transfor1
me
Ne sera plus pour toy qu'un
songe
Que le réveil aura calméEspere
donc aveccourage
Sile Pilote craint l'orage
Quand Neptune cnchainc
les flots
L'espoir du calme le raflurc
Quand les vents & la nuë
obscure
Glacent le coeur des Matelots.
c Jesçay que l'homme le plus
Cage
Par les disgraces combatu-
Peut fouhaitterpour apanage.
La Fortune après la Vertu
Mais dans un bonheur ùns
mélange Souvent
Souvent cettevertusechange
En une honteuse langeur
Autour de l'aveugle richesse
Marrchuentdl'oergesüils&e.\x
,Qtlcfuit la dureté du coeur.
Non que ça' fagcffccndor-,
mie yl
,
Au temps de tes prosperitez
Eut besoin d'eîke r'affermie
Par de dutes
-
fatalitez
Ny que ta gloire peu fidel- lev.;
Eut jamais choisi pour modelle
Ce fol superbe
, & ténébreux
Qui gonfléd'une fiertébafse
N'a jamais eu d'autres difgraccs
Que de n'estre point malheux.
Mais si les maux & la tristesse
Nous font des secours super
flus
Quand des bornes de la fagesse
Les biens ne nous sont point
exclus
Ils nous fonc trouver plus
charmante
Nostre felicité presente
Comparéeau malheur passé
Et leur influence tragique
Reveille un bonheur létargique
Que rien n'a jamais traversé.
.PA*- SK
Ainsi que le cours des années
Se forme des jours & des
nuits
Le cercle de nos destinées
Est marqué de joye,&de
d'ennuys
Le Ciel par un ordre équitable
Rend l'un à l'autre profitable
Et dans ces inégalitez
Souvent lasagesse supr ême
Sçait tirer nostre bonheur
même
Du fein de nos calamitez
•
Moymêmea qui l'horreur
*du vice
Jadis, non sans temerité
Chargea la main encore novice
Du flambeau dela verité
Si contre mes rimes sinceres
J'ay vû de honteux aversaires
Lancer tant de traits inoüis ;
Loin de gémir de cet ou-
Peutestrtargeeje dois à leur ra.
S~
Toutlerepos dont je joüis.
Ê~k
A force d'exciter ma bile
Eux-mêmes l'ont fçu corriger
J'ay veu qu'il estoit plus facile
De souffrir, que de (e vanger
Et tel donc ma verve orageuse
Pour prix de sa haine outrageuse
Eut fait un sujet de pitié
Puni par un mépris paisible
Me laisse seulement sensible
Aux charmes de ton amitié.
AMe D * ».
Sur les affaires de fl
Famille.
Espritné pour servir d'exemple
Aux coeurs dela vertu touchez
Quisans guideà pu de fom
Temple
Penetrer les sentiers cachez,
CherD. quelle inquiétude
Tç fait une-
Des chagrins & de la douleur
Et Ministre de ton fuplicc
,
Pourquoy par un sombre
caprice
Veux-tu secondcr ton mak
heur.
Chasse cet cnnuy volontaire
Qui tiens ton esprit dans les
fers
Et que dans une ame vulgaire
Jettel'épreuve des revers
Fais teste au malheur qui
t'opprime
Qu'une esperance légitime,
Te munisse contre le sort
L'air fisle,une horrible tempeste
Aujourd'huy gronde sur ta
teste
Demain tu feras dans le
port
f!)2
Toujours la Mer n'est pas
en bute
Aux ravage des Aquillons
Toujours les torrens par
leur chûte
Ne désolent pas nos Va
lonsLes
disgraces désesperées
Et de nul espoir tempcrées
Sont affreuses à soutenir
Mais leur charge en moins.
importune
Lorsqu'on gémit d'une infortune
Qu'onest au point de voir"
finir
Un jour le
trou
ble qui te*
ronge
En un doux repos transfor1
me
Ne sera plus pour toy qu'un
songe
Que le réveil aura calméEspere
donc aveccourage
Sile Pilote craint l'orage
Quand Neptune cnchainc
les flots
L'espoir du calme le raflurc
Quand les vents & la nuë
obscure
Glacent le coeur des Matelots.
c Jesçay que l'homme le plus
Cage
Par les disgraces combatu-
Peut fouhaitterpour apanage.
La Fortune après la Vertu
Mais dans un bonheur ùns
mélange Souvent
Souvent cettevertusechange
En une honteuse langeur
Autour de l'aveugle richesse
Marrchuentdl'oergesüils&e.\x
,Qtlcfuit la dureté du coeur.
Non que ça' fagcffccndor-,
mie yl
,
Au temps de tes prosperitez
Eut besoin d'eîke r'affermie
Par de dutes
-
fatalitez
Ny que ta gloire peu fidel- lev.;
Eut jamais choisi pour modelle
Ce fol superbe
, & ténébreux
Qui gonfléd'une fiertébafse
N'a jamais eu d'autres difgraccs
Que de n'estre point malheux.
Mais si les maux & la tristesse
Nous font des secours super
flus
Quand des bornes de la fagesse
Les biens ne nous sont point
exclus
Ils nous fonc trouver plus
charmante
Nostre felicité presente
Comparéeau malheur passé
Et leur influence tragique
Reveille un bonheur létargique
Que rien n'a jamais traversé.
.PA*- SK
Ainsi que le cours des années
Se forme des jours & des
nuits
Le cercle de nos destinées
Est marqué de joye,&de
d'ennuys
Le Ciel par un ordre équitable
Rend l'un à l'autre profitable
Et dans ces inégalitez
Souvent lasagesse supr ême
Sçait tirer nostre bonheur
même
Du fein de nos calamitez
•
Moymêmea qui l'horreur
*du vice
Jadis, non sans temerité
Chargea la main encore novice
Du flambeau dela verité
Si contre mes rimes sinceres
J'ay vû de honteux aversaires
Lancer tant de traits inoüis ;
Loin de gémir de cet ou-
Peutestrtargeeje dois à leur ra.
S~
Toutlerepos dont je joüis.
Ê~k
A force d'exciter ma bile
Eux-mêmes l'ont fçu corriger
J'ay veu qu'il estoit plus facile
De souffrir, que de (e vanger
Et tel donc ma verve orageuse
Pour prix de sa haine outrageuse
Eut fait un sujet de pitié
Puni par un mépris paisible
Me laisse seulement sensible
Aux charmes de ton amitié.
Fermer
Résumé : ODE A Mr D**. Sur les affaires de sa Famille.
Le poème traite des épreuves de la vie et des moyens de les surmonter. Il commence par une réflexion sur les chagrins et la douleur, exhortant le lecteur à ne pas se laisser abattre par les malheurs. Les difficultés de la vie sont comparées à une tempête en mer, avec l'espoir d'un retour au calme même dans les moments les plus sombres. Le texte encourage à résister aux disgrâces et à trouver du courage dans l'espoir, malgré les vents et les nuages qui obscurcissent le cœur. Il met en garde contre les dangers de la richesse et du bonheur sans mélange, qui peuvent conduire à une langueur honteuse. Les maux et la tristesse sont présentés comme des secours supplémentaires, rendant la félicité présente plus charmante lorsqu'elle est comparée au malheur passé. Le poème conclut en soulignant que les destinées humaines sont marquées de joie et d'ennuis, et que la sagesse suprême sait tirer le bonheur même des calamités. L'auteur exprime sa gratitude envers ceux qui ont critiqué ses rimes sincères, car leurs attaques l'ont rendu plus fort et plus paisible. Il se réjouit de la fin de ces conflits et se déclare sensible uniquement aux charmes de l'amitié.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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18
p. 1-74
Historiette Espagnole.
Début :
Dans le temps que l'Espagne estoit divisée en plusieurs [...]
Mots clefs :
Prince, Amour, Coeur, Joie, Bonheur, Mariage, Princesse, Amant, Liberté, Duc, Combat, Époux, Choix, Rival, Espagne, Andalousie, Mort, Malheur, Vertu, Générosité, Père, Sensible, Aveu, Discours, Courage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Historiette Espagnole.
Historiette Espagnole.
Dans le temps que.
l'Espagne estoit divisée
en plusieurs pays dont
chacun avoit fonSouverain,
le Duc d'Andaloufie
estoit le plus confiderable
d'entr'eux, foit par
l'estenduë de ses Estats,
soit par la sagesse avec
laquelle il les gouvernoit.
Il estoit l'arbitre
des autres Ducs sesvoisins,
dans les differens
qui les defunissoient, &
ces raisonsluyattiroient
la veneration
,
& le respectde
toute l'Espagne :
le detir qu'avaient les
jeunes Princes de voir
un Souverain dont la réputation
faisoit tant de
bruit,& qu'on leurproposoitsans
cesse comme
le plus excellent modelle
,
les attiroit dans sa
Cour, mais les charmes
de Leonore sa fille les y
retenoient: c'estoit la
beautéla plus reguliere,
&la plus touchante,
qui eustjamais paru en
Espagne
,
la beauté de
son esprit, &l'excellence
de son coeur formoient
de concert avec
ses appas tout ce qu'on
peut imaginer de plus
parfait.
Les Princes qui ornoient
une Cour déjasi
brillanteparl'esclat de
la Princesse Leonore,
joüissoient d'un je ne
scay quel charme secret,
que sa presence faisoit
sentir, ëc que la renomméen'avoit
paspûassez
publier: Ils l'aimoient,
ilsl'admiroient, mais le
respect ne leur en permettoit
que les marques
qui efchapentnecesairement
à l'admiration
,
6c à l'amour. Le
seul D0111 Juan fil^ du
Duc de Grenade osabien
tost reveler le secret
que tous les autres
cachoient avec tant de
foin. C'estoit un Prince
très - puissant
,
bc de
grands interestsd'Estat
queleperedeLeonore,&
le sien, avoient à demefler,
pouvoientfaciliter
un mariage auquel son
amour ,
& sa vanité le
faisoient aspirer, ensorte
queDom Juan sûr de
l'approbation du Duc
d'Andalousie,&constant
aussi sur son mérité declara
son amour à Leonore,
avec une hardiesse
qui dominoit dans
son caractere.
La Princesse ne luy
respondit point avec ces
vaines ostentations de
fierté ridicules sur tout
dans celles que l'amour
n'a pas touchées; mais
son discours portoit un
caractère de modération
qui luy annonçoit une
longue indifference
,
il
ne receut d'elle que
quelques marques de la
plus simple estime, sentiment
froid qui ne fait
qu'irriter les feux de l'amour,
DomJuan eust
mieuxaimé queLeonore
eust esclaté contre luy
, l'indifference est en effet
ce qui tourmente le
plus un amant, elle luy
oste le plaisir de l'esperance
aussi
-
bien que la
haine, & n'éteint pas
comme elle sa passion.
DomJuan parla souvent
deson amour à Leonore
,
& il en receut toujours
les mesmes respon
ses, rien ne put attendrir
pour luy
, ce coeur
dont l'amour reservoit
la conqueste à un autre,
mais en perdant
l'esperancede toucher
son coeur, il ne renonça
pas à celle de la posseder,
il agit auprès du
Duc plus vivement que
jamais
,
il esperoit que
Leonore aimeroit son
époux par la mesme raison
qu'il l'empeschoit
d'aimer son amant, il
pressa si fort son mariage
qu'en peu de temps
il fut conclu: quelle
fut la desolation décette
Princesse,ellen'estoit
pas insensibleàl'amour.
lePrince deMurcie avoit
sceu lui plaire, mille
qualitez héroïques le
rendoientdigne de son
amour, elle l'aimoit
quel malheur d'estre,
destinée à un autre. Cet
aimable Prince qui l'adoroit
n'avoit jamais ofé
luy parler de sonamour,
& n'avoit aussi
jamais reçu aucune mar
quedeceluy que Leonore
sentoit pour luy :
Il arrive à Seville où
estoit la Cour du Duc
d'Andalousie. Le mariage
de Dom Juan fut la
premiere nouvelle qu'-
apprit l'amoureux Prince
de Murcie, il fut frappé
comme d'un coup de
foudre. Il crut avoir
tout perdu, ainsi il ne
menagea plus rien, &
sansrendre ses premiers
devoirs au Duc, il
court chezLeonore dans
l'estat le plus violent quun
amant puisseeprouver
: Il eji doncvray,
Madame, luy dit-il, que
vous épousezDomJuan,
l'heureux Domfuan va
vous posseder.Toute la
Courqui retentit de sa
gloire deson honheur,
m'annonce le seul malleur
quiputm'accabler:
car enfin,Madame, il
n'est plus temps de vous
cacher messentiments
,
il
faut maintenant qu'ils c-
L'latent, je vous aimay
dezque vousparusses à
mes yeux, l'amour ne
peut plus se tairequand
il est reduit au desespoir;
Dom Juan seral'époux
de Leonore , Ah Prince[
Je ! quelle ressource
pour moy dans un pareil
malheur, Eh! quel
autrepartypuis-jeprendre
que celuy de mourir
: ce discours du Prince
surprit Leonore : il
luy donna encore plus
de joye
,
le respect du
Prince avoit juques-là si
bien caché son amour
qu'ellen'avoit pas mesme
peu le soupçonner,
quel charme pour elle
de se voir si tendrement
aimée d'un Prince qu'-
elle aimoit.
Leonore dont le coeur
estoit grand & incapable
des petitesses de la
feinte&dudéguisement
se livra toute entiere au
premiermouvement de
la gcnerosité, Prince,
dit elle, loin que vostre
amour m'offense, je ne
fais point difficulté de
vourdirequej'y responds
par tout celuy dont je
suiscapable; ouy,Prince,
je vous aime, &fij'epou.
sois Dom Juan je serois
encore plus à plaindre
que vous, maintenant
que jeconnoisvostre amour,
&que voussçat¡}
eZ le mien, nos malheurs
ne seront pas si
grands, la pofejjion de
vostre coeur va mefaire
surmonter les plusrudes
disgraces, &l'aveu que
je vous fais de mon amour
vous responds que
je ne seray point à un
autre que vous.
Cet aveu paroîtra sans
doute bien promt à ceux
qui croyent que l'amour
est toujours une foiblesse,
il feroit condamnable
en effet dans une
amante ordinaire, mais
l'amour heroïque plus
independant se prescrit
à
à luy mesme ses regles ,
sans violer jamais celles
dela vertu.
On peut juger combien
le Prince fut sensible
à un aveu dont il
n'auroit jamais osé se
flater
,
sa joye plus vive,&
plus forte que celle
que l'amour content
inspire d'ordinaire,ne se
monstra que par des
transports, illuy prouvoit
par le silence le plus
passionné que son bonheur
épuifoit toute sa
sensibilité, tandis que la
Princesse
,
oubliant le
danger d'estresurprise,
s'abandonnoitauplaisir
de le voir si tendre. Il
reprit l'usage dela parole
que sa joye extrémeluy
avoit osté: Est-il
possible, ma Princesse !
que vous flye{fènfihle
à mon amour, n'estoitce
pas ajJeZ que la pitié
vous interessast dans mes
malheurs ; Je comptois
sur la gloire de vous admirer,
f5 de vous aimer
plus que tout le monde
ensemble,maispouvoisje
me flater du bonheur
de vousplaire:SoyeZ,ûr,
dit Leonore, de la sincerité
de mes sentiments :
la vertu ria pas moins
de part à l'aveu que je
vous en fais que mon amour
:oüy
,
Prince, c' est
cette vertu si sensible à
la vostre qui vous afait
iJ.:I1)U que monamour,
tout violent qu'il est, ne
m'auroitjamais contraint
à vous faire f5 cejl
cette vertu qui mefait
souhaitterd'estreplus digne
devous: mais helas!
que leplaisir d'un entretien
si tendre va nous
cou,#ercl,er,noe,r,e amour
est trop violent pour ne
pas éclater, on le remarquera,
Prince, & l'on
va nousseparerpour tousjours.
Aprés une conversation
telle que se l'a peuvent
imaginer ceux qui
ont ressenti en mesme
temps l'amour, la joye
&la crainte. Le Prince
deMurcie se separa de
sa chere Leonore
,
de
peur de trahir par un
trop longentretienlemistere
si necessaire à leur
amour:il alla rendre ses
devoirs au Duc d'Andalousie,
qui luy confirma
le mariage de Leonore
avec DomJuan;savisite
futcourte,il n'aimoit
pas assez DomJuan pour
s'entretenir si long-tems
de son bonheur:la resolution
du Duc l'allarmoit
extremement ,
il
prévoyoit des éclats que
son amour pour Leonore
luy faisoit craindre
plus que la mort. Agité
de foins & d'inquietudes
il va chercher la solitude
pour y réver aux
moyens de détourner le
malheur qui le menaçoitj
il y trouva justement
Dom Juan qui se
promenoit seul dans les
jardins du Palais: quelle
rencontre que celle
d'un Rival qui rendoit
malheureux l'objet de
son amour. Si le Prince
eust suivi les mouvements
de sacolere,il auroit
sans doute terminé
sur le champ leur querelle:
mais il importoit
au Prince de dissimuler
plus quejamais; il aborda
Dom Juan avec cet
air d'enjouëment, & de
politesse qui luy estoit
particulier, & luy parla
en ces termes: Je ne
m'attendotspas, Prince,
de vous trouver enseveli
dans une profonde rêverie
lorsque toute cette
Cour ne s'occupe, & ne
s'entretient que de vostre
bonheur, le Duc d'Andalousie
vient de vous
rendre le Princed'Espagne
le plus heureux, &
nous
vousfuyeztout le monde
qui applaudità son
choîx. Est-ce ainsi que*
vous r(ce'Ve{, la plus
grandefaveurquepuisse
vous faire la fortune ?
Prince, responditDom
Juan, loin d'estre inJér;-'
sible au bonheur que le
choix du Duc me procure
,
c'est peut- estre afin
de le mieux gouster que
je cherche la solitude:
poury estreaussisensible
que je le dois, je riay beJ'oin
que de mon propre
coeury , je le possede
mieux icy qu'au milieu
d'uneseule de ccurtifans,
dont quelques-unspeutestre
donneroient des applaudissementsfcrce\
y a
un Princedontils envient
le bonheur.
Quoj qu'ilensoit, re->
prit lePrince, voflre
froideur mestonne:vous
estes trop heureux pour
veus renfermer dans les
bornes dune joye si moderee.
Eh!qui eutjamais
tant desujets de joye?
Vous allez,posseder Leonore
, &vous pofedez
apparemment son coeur,
car DomJ-uJan,delicat
&genereux comme je le
connois, nevoudraitpoint
faireson bonheurauxdépens
de celle -qu'ilaime,
il n'auroit point accepté
les offresduperesans eflrc
seur du coeur de lafille.
Leonore,-refpoilditDom
Juan, n'a point flatté
mon amour, &si setois
d'humeur a mmquieter>
je trouerois peut -
estre , quelle est sans inclination
pour moy:maisenfin
je rapporte la froideur
dontelle apayemesfeux,
à son indifférence naturelled'amour
mutuel n'est
pas necessaire dans de
pareils mariages, les raisons
d'Estat, & les interests
de famille en décident
ordinairement; &
lorsque j'accepte ïhonne"
f?' que le Dm-veut me
foeire? (avertu
pond quelle n'a point
d'tantipathiepour l'époux
que son pere luy destine ,
ni d'inclinationpourceux
que le choix du Duc riauthorisè
pas à luy lnarquer.
de l'amour. Permettezmoy
y
Seigneuryrepliqua
le Prince
,
de douter de
la sincerité de vos discours
pour estimer encore
vos sentimens, ouiy puisque
vous 'vo!/;/ez estre
l'Espoux de Leonore,
vous estes purdeJon
coeur: mais sans doute
vous vouleT^oùtrJeul de
vosplaisirs.Jevous laise
en liberté.
Si le Prince quitta
brusquementDomJuan,
c'estoit moins pour luy
plaire
, que parce qu'il
craignoit de ne pouvoir
pas assez retenir sa colere.
Il estoiteneffetbien
dangereux qu'elle n'éclatast
à la veuë d'un
Rival qui oiïLnibit également
sa delicatesse &
sa passion.
Le Prince courut rendre
compte à sa chere
Princesse de ce quis'estoit
passé entreDomJuan
& luy: mais bientost
les inquiétudes le reprirent
quand Leonore luy
dit que le Duc son pere
vouloit absolument acheverce
fatal mariage,
qu'elle en auroit esperé
plus de condescendance
,
maisqu'il paroissoit
inflexible
,
& qu'elle
craignait bien que rien
ne peut changer a resolution.
Ce fut ppur lors que
le Prince se trouva
cruellement agité: Que
de malheurs, luy dit-il,
je vais vous susctier!
quelles violences ne va
point vousfaire le Duc?
quellespersecutions de la
part de DomJuan? mais
en vain cet indigneRi- ,Zne
: valvêtitjorcervojïre inclînattoïijappujzduchoix
de vostre Pere, mon amour
& mon courage,
plus forts que leurs intercjisy
& leurs resolutions
vaincraient des obstacles
mille fois encore plys
grands: mous^wiau
meZ, je ne seray jamais
malheureux Dom
Juan nefera jamaisvostre,
Epoux ; je cours le
punir & vousvenger.
jihPrincel dit Leonore
,
auallû^vcus faire?
je ne crains point que le
bruit d'un combat suissè
ternir ma gloire, mais
que deviendrons-je lit
vous estoit funefe ? la
fortune riejïpas tousjours
du party de l'amour.
Prince, au nom de cet
Amour,n'éxposez,point
une vie à laquelle s'attache
la mienne: contenteZ:.,
vous du ferment que je
fais de rieflre jamais
qu'a vous,
Quel coeur ne feroit
pas sensible à tant de tendresse
? mais qui pourroit
l'estreautant que le
fut ce Prince le plus delicat
,
& le plus tendre
de tous les amans : on
peut croire queses transports
éclatoientsur son
visage, & ce fut en effet
ce qui trahit le mistere
de ces amans. DomJuan
venoit visiter Leonore,
il entroit dans son appartement,
dans les mamens
les plus vifs
y
&
les plus heureux où le
Prince se fust encore
trouvé; il sbupçonna
d'abord sonmalheur, &
la Princessequieraignoit
de sè trahir elle-mesme,
aprés quelques discours
de civilité feignit une
affaire, & se retira dans
son cabinet. Pour lors
Dom Juan qui n'avait
d'abord osé produire les
soupçons, ne menagea
plus rim, ces deux Rivaux
quitterent l'appartement
de la Princessè,
& sanssedonnerrendezvous
que par des regards,
ïls se trouvèrent
enfin {èu!s dans une alléeextrêmement
éloignée
du Palais, &Dom
Juan parla ainsi le premier
; Si j'avais Jeeu ,
Prince, que vous estieZ
seul avec Leonore - n'aurais eu garde de troubler
c-uoftre entretien, il
vous saisoit plasir à l'un
é5 à l'autre, ou toutes les
marquessurlesquelles on
en peut jugersont équivoques
: je mesuis pour lors
souvenu desmaximesgenereusèsquevous'VoulieZ
tantoslm'inspirer, iffen
ay reconneu la sagesse
aussî-tost que leprincipe.
Seigneur, respondit le
Prince, quand on estné
genereuxon n'ignorepoint
ces maximes, un amant
delicat se croit indigne
d'époufsr sa maijlrejje
quand il ne s'enfait pas
armer, l'epouser sans luy
plairec'est luy ojier la
liberté de concert avec
ceux qui ontdroitde disposer
d'elle, ~(jfpour
moy Pour vous,
répliquaDom Juan
,
vous accepteriez^le choix
de son Peres'il estoit
en vostre saveur ; sans
craindre dopprimer sa
liberté, ~f5 vous ferieZ
un usage plus agreable
de la delicatessè de
vos sèntiments: je rien
produirois pas du moins,
reprit le Prince avecémotion,
d'indignes f5
~â*elle&demoy.Jeferay
bientost voir, repritfierement
Dom Juan, que
cen'estpas estreindigne
du bienauquel on
que defaire desenvieux.
A ces mots le Prince sèntit
redoubler sa colere:
Un amant, luy dit-il
quinetrouveque de Findifférence
dans l'objet
qu'il
qu'ilaimerait d'ordinairepeud'envieux.
Jesuis
surpris,reprit DomJuan,
de l'audace avec laquelle
vous osèZm'insulter.
Hé! que pretendeZ:vous
sur Leonore pour en soutenirles
droits:je prétends
les luy consèrver , dit le
Prince, ~& scavoir si
Dom Juan aura le courage
de les detruire. Aces
mots, il tire son épée, &
Dom Juan se met en devoir
de se deffendre.
A voir leur mutuelle
fureur on auroit devin
sans peine l'importance
du sujet qui lesanimoitt
ces siers Rivaux, qu'un
grand courage & de
puissants. motifs rendoient
prefqumvinciblés,
combattirent lone- otemps à égal avantage:
mais enfin la force 8c
l'adresse du Prince prévalurent
; il desarma
Dom Juan
,
qui sans xvoir
receu aucune biefseure,
se trouva a la merci
de son vainqueur.
Alors le Princeloind'abuser
de sa victoire, sentit
mourir toute sa haine,
il ne put s'empescher de
plaindrele.tristeestat
dun malheureux. Dom
Juan estoit- en effet digne
de sa pitié :: il se
monstroit à la véritépeu
genereux. en poi^rfiijvant
des prétentions que
l'inclination de Leonore
n'authorisoit pas, mais
il dementoit sa générosité
pour la prèmieresois,
& jusque là le Prince
l'avoit trouvé digne de
son estime. Il ne voulut
point aussi luy donner la
mort : DomJuan, luy
dit ce genereux Rival
renoncera la possessïon de
Leonore ~f5 rvi'VeZ: Non,
non, respondit Dom
JuantermineZ ma vie
oulaissezmoy l'esperance,
depossedèrleseulbien qui
me la fait aimer. Vous
ouLeZdonc mourir, reprit
le Prince? Oüy, dit
Dom Juan, Eh! queserois-
je d'une vie qui ne.
seroit pas consacréea Leonore,
ah ! je feray trop
heureuxde luy donner
ceûtepreuve de ma constanceouijeveux
mourir..
Non, dit le Prince, que
ce discours avoit attendri
,non vous ne mourrez
point , deussai-je vivre
tousjours malheureux, je
respectedanscoeur ïa*-
mour queLeonoreyafait
naistre : Vivez Dom
Juan,vivez,&qu'on
ne puissejamais dire que
vous mourez pour avoir
aimécette divinePrincesse.
En mefine temps illuy renditsonépée,
prest à recommencer le
combat.Mais DomJuan
charmé de la generosité
du Prince, sentit tout à
coupchanger soiscoeur,
il fut quelque temps incapable
de prendre une
resolution, & mesme de
prononcer une parole:
enfin plus vaincu par la
generositédu Prince que
par ses armes, comme
s'il fust tout à coup der»
venu un autre homme,
il parlaainsi à son Rival.
Aumoment que vous me
rendez la vie , je comprends
que jemeritois la
mort, & je vaisvous
donner la plus grande
marque de mareconnoissance
:vousaime^Jans
WMte Leohore5, (3vom
estestropaimablepour
n'en
)
fjhe.pasaimé )1J
vous ceje>Prince
, tou?
tesmesprétentions, puissiez-
vousvivretousjours
heureux amantde Leànore:
pourmoyjevais lok
fuirpourjamais,&mettretoute
marlohe à eteindreunepassion
qui ojpen
selesplusillustres ama'ldu
monde"s conservez,
Prince,vostre amitiéque
vousvenezdemerendre
I!/
sipretieuse, & accomplir
tous nos souhaits. On ne
peut exprimer la joye,
&lasurprise du Prince,
il n'auroit pas cru que la
generosité eust tant de
pouvoir sur le coeur de
DomJuan,& fàrefblution
luy paroissoit si
grande, qu'àpeinepouvoit-
il suffire à l'admirer>
il le tint longtemps
entre ses bras, arrosant
son visagede ses larmes.
C'estoit un spectacle
bientouchant que ces
fiers rivauxdevenus tout,
d'uncoup sitendres. Ce
Prince déploroitlafatalité
des conjonctures qui
fQrçoieJld. Dom Juanà
luy faire un si violent sacrifice,
pendant que
DoraJuan croyoit faire
encore trop peu pour son
illustre amy. Leur genereuse
amitié fit entre eux
un fecond combat, aussi
charmant que lepremier
avoitestéterrible,
Ils se jurèrent une éternelle
amitié,&sedirent
enfinAdieu. Dom
Juan ne voulutpointretourner
sitost dans ses Etats;
craignant les esclaircissemens
que le Duc de
Grenade son pere auroit
exigé sur son retour imprevû.
Il resolutd'aller
voyager dans toute l'Êspagne.
Il ne crut pouvoirmieux
accomplir sa
:
promesse
, que par des
courses continuelles JOÙ
la multiplicité desdiffectls-
úbjets qui s'offrent
âùx Voyageurs,pouvoir
lé distraire
,
& chasser
ses premières impressions.
CependantlePrincequiavoit
tant de fîrjets
d'estre content de
l'amour,& delafortune,
prévoyant de terribles
esclats qu'il croyoit
devoirespargner à la
vertu de Leonore, estoit
accablé dedouleur. Ilse
reprochait d'avoir plus
écouté les interdis de
son amourque ceuxde
sa Princesse. Il craignoit
de s'estre rendu tout-afait
indigne d'elle. Aprés
avoir hesitéquelque
temps entre cette crainte
etledesir deluyapprendre
sa destinée
, ce dernier
sentiment l'emporta
,
&là il confia à fbn
Ecuyer une Lettrequi
apprit bientost à la Princesse
comment le Prince
l'avoitdélivrée des ira- -
portunes poursuites de
DomJuan. Si elle reçut
avec plaisir la nouvelle
delavictoire du Prince
: elle fut encore plus
charméedeladelicatesse
de ses sentimens, Quoy,
disoitelle, le Prince est
entUoneux dans un combat
qui decide definbon*
heur; & cependant craignant
de leftte rendu m-*
digne de mon amour par texceZ du sien. Il ne
peutgouster en liberté la
foyelaiplm grandeqm(
fdït capable de!rej!tlJ'ir.Ãj
nàiyEnnctiropgemr^m^
ne crainspointla iïèlcra
de Leono'm;jen'vhfvifab
ge dans .'erf:orhb:J'.qt«.:lu
fmlm ttt ')'expàfà,j,ipn
empefchrqueje,nefnjje
àun oewrequ'à:toyl
C'estainsi que cette
genereuse Princesse in-r
sensible à des revers que
le Prince craignoitpour
elle,donnoitau fort do
£>11Amant, une joyeà
laquelle il s'eftoit=lùy¿.
mmesemferrï'ï,~e.-•tru~:~-ma~ contoefi<fUerfeuftpô
gouster foiv; bonheur
sans l'y rendre sensible,
felle voulutparunelettre
Qu'elleluy écxivit]
Rendre toute sa tranquilité.
L'assuranced'estre
iimé de Leonore eïîoit
bien necessaireau Prince
pour luy faire supporter
fort absence : Il alloit
estre éloigné d'elle sans
ftjavoirquand il la re1\
erxoit,l éJpii9};i1i
Q¥elifalLfWlleJWtsJ)i\
|ettrpj4çL^nftr^&j/ç
retiraàdeu?ilicu(;'s<]e.§evine,
dityis,unJiçqu;JJl
9it.rfgiJitPjÇé.,gy
ilç'^ççUp^ l\11jq\1JtMJl}
du plaisir qLJre1F.lhf
JfUe,,^4e Ifcdgolgiif
d'enpeal('rsi6'.J.lÆp. noredesonCoftcin'avçuj:
gueresd'autre occupation
j'ics mesmesfcntimensleur
donnoientles
mesm peines 3îô^rJLes
mesmes plaisirs.
• Untemps considerable
se passa,sansqueces
deuxAmans pussent ny se11tretenlf) ny s'écrire
&Leonore qui n'avoit
de plaisir qu'enpensant
au Prince, en estoit pour
comhh de malheurs distraite
par les soupçons
defon> pere qui croyait
que les froideurs de sa
filleavaient éloigné
Dom Juan. Enfin le tumulte
d'une Cour, où
l'on nes'entretenoit que
deDomJuanluy devint
tout-à-fait insuportable?
elle pria leDucfbh perô
de luy permettre de quitter
Seville pour quelqoç
temps,sousprétexte de
rétablir sa santé
, que
l'absence de son cher
Amant avoit extrêmement
alterée:elle choisi
Saratra Maison de plaisance
à deux lieues de
Seville où elle avoit passé
une partiede sonenlance,
ellealloit tous les
soirs se promenerdans
un boisépais, ouellç
cftoitièurede trouver le
iilençe3 &la liberté:Un
jour sans s'estre apperçuë
de la longueur du
chemin ellele trouva
plus loin ql.",àl'ordi'qÇ
duChasteaudeSaratra,
elles'assit&fitassessoir
auprès d'elle Iiàbejle,
l'unede ses Filles qu'elle,
aimoit plus que les autrès,
&qui ne la quittoit
prcfqUc janlâis;elI tomba
dits UOéjft profonde
résveriè quilabelle* ne
put s'empescher deluy
en demanderle sujet,&
pourlors,foitque son
amour fortifié par un
trop long silence nepust
plus se contenir, , soit
qulfabelle méritastcettemarqué
de sa confiant
ce, Leonore luy ouvrit
fsoornt ccoeoeuurr,>&paparlrele rreécciitt,
le plustouchant luy ap- prit tout lemystere qui
estoit entre elle, & le Prince.! Ilàbelle estoit, sans
doute attendrie à la
peinture d'un si parfait
amour; mais elle se crut
obligée d'exhorter Leonore
à bannir le Prince
de son coeur: elle luy
representa respectueusement
tous les égards
.qu'exige des perssonnes
de son rang, le public à
quielles doivent, pour
ainsi dire,rendre compte
deleurssentiments 6c
de leurvertu.
chere Isabelle, reprit Leonore,
des quejeconnus le
.¡?rince, jeperdis laliberté
de-faire toutes ces reste- jfions,ma raison qui- en fit beaucoup en safaveur
rienfitaucunes contre lui.
Je l'aime enjirJ, & je
crois
, par mon amour,
estreau-dessusde celles
quin'ontpas lecoeurassez
vertueuxpour L'aimer,ce
riesipoint parcequ'il est
mïeuxfàit quelesautres
phltimïÈfneetèsf-pnriipta.Crc'eeafil*,ila
ma
iherèIJabelle,le caracte-
Yedejon coeurquefeftimc
eifHui9cèjifinamour
g'tïïereuxydélicat3dèfifr
terëjfé'', refPelJueux_'Ja.
cm que cet amour lriflreçoit
magenerositéa&
payerpar toutceluidont
jefhiscapable : plusatùntif
à ma, glomqtfà
fftôhmefmesfS indffjfc
fetitfursa félicitéparticulitre,
culiere, /<?#*çequi 12
pointderapport au* hoifc
&e$trde monarrww^ oud
facial de m'a :i.lé'li' nè
peut IjntereJJer,pouvois^
je connoistre taitr
Wtey.&wfasïefîtmer*
fomjQtSrjesèntir lepriX.
*a4hmsripmar'fait*arm.ou.r^0,> sionque ]aipoHr lui nest
fdefimnitmdee.re;ptlaire,*fqau'bosni<nyçoei.ï
AkhfmrqMifaunlqM
jefois condamme a ne le
plust¡}oir,peut-estre d()ut
t'ilde ma confiance,peut*
estre il craint que mon
amour ne saffomiJJ-es Apeine eut-elle achevécesderniers
mots,que lePrince sortit du bois
tout transporté, & se
jettant à ses pieds , s'éria:
Ah! ma Prtncejfeî
y a-t'tl un homme aujjfi
heureuxquemoi, dfpar*
ce que je vous rends un
hommage tjtIC tout l'tmivers
seroitforce de rvou;'
gendre,faut-ilque
plus heureux quç.Jont^
''Vr)ivers enseble. vv^. quellefurprifequel-,
lejoye, quels tranlports ):cçlatçf,
ces Ecnjdrcs Amaps:cçtt^
réunion impréveuë piÇrr
duifitentre eupi,ualong
silence qui ;peignoir
ntieüx leur fènfibiUtq
quetous les difçoups%<
';'"Cette {îtuatioa y;oiç
i doutçd,;cs grap!<&$
douceurs, mais l'amour rsen
trounedansles discours
passionnez quand ila
épuiséceux dusilence;
£6 futalorsque nepouvantadeziè
regarderais
ne purentle lassèr de
c:nteJldrc.-'
'i'Y0 Que fat deplaijira
n)om retrouver,cherPrince5
dit tendrement Leoîiore,
mais que ceplaisir
seracourt,peut-etrenous
ne^nousverrons\plus<:
nous ne nousverronsp'fofo,
ma Princesse,réponditil
,
ah crote^qm:tmtts
lesfois que lagloire,owfo
félicitéde Lemoreexige*
ront que je paroisse-â'fès
vousverrai-, je
vous verrai,charmante
Princessemalgrétousces
périls, maisquetousces
périlsyque.tous cesmah
heurs ne soientquepour
moi[ml9 jArai Uforcç
de lessùpporter>pmfqm
tpous. rriaimel
aJen'entreprendspoint
de pein: ici la douceurdeleurentretien
,
chacun en peut juger
- par sapropreexperience
aproportion des ,[ent..::..
nients dont il est capable.
Ilsuffrira de dire que
ces ,
plaisirs : n'ont point
debornes dans les coeurs
deceux qui n'enmettent
point à leur amour-
Chaque jourLeonore
revit for* Amant! & ce
- - A -
surentchaque jourde
nouveauxplaisirs:ils
estoient. trop heureux,
pour que leur bonheur
futde longuedurée,la
fortùrie leurdonna bien-
! tost d'antresfoins,*Lea-*
norèvrèceutiardre
; de
quitter, Saratra,&£Tdè
retourner promptement
à Seville:D'abord; elle
soupçonna quelquetrahison
de la partde [ci
domestiquer, & fit fça*
-
voirau Princel'ordre
cruel qui les SEparoit, en :de s'éloigner
inceflamineiic d'un lieu
où il avoit sans doute,
cf{tLé'ddé' couvert.
r. :,
Lessoupçons de Léo-»
nom ne se trouverent
quetrop bien sondez,
le Ducavoit appris par
un domestique de Leonore
3
qui estoit depuis
long-temps dans les
intereftsde Dom Juance
qui se passoit entre
dIe ,& le Prince:
Il
Ilrappella la Princesse
qui croyant sapassion
trop belle pourlaciefa^
yoüer;ne luyen sitplus
un mystere , non plus
que du combat entrer les
deux Princes. LàfîncePrité
de Leonore nefit
qu'exciter lacolere du
Bue,illuy ordonné de
se préparer à un pii&
grand voyage, &: afïii'
qu'ellepust oublier le
Princecepere}inflxi
ble resolut demettrela
mer entre ces deux amants,
& emmena Leonore
dansl'ille de Gades,
Cedépart fut si secret
& si precipité, que Leonore
ne put en informer
le Prince;ilapprit bien
tost quelle n'estoit plus
à Seville,mais avant
qu'il pust apprendre où
son perel'avoitreleguée,
il fut long-temps livré à
la plus cruelle douleur
qu'une pareille separatfionraiit
Dans le temps que.
l'Espagne estoit divisée
en plusieurs pays dont
chacun avoit fonSouverain,
le Duc d'Andaloufie
estoit le plus confiderable
d'entr'eux, foit par
l'estenduë de ses Estats,
soit par la sagesse avec
laquelle il les gouvernoit.
Il estoit l'arbitre
des autres Ducs sesvoisins,
dans les differens
qui les defunissoient, &
ces raisonsluyattiroient
la veneration
,
& le respectde
toute l'Espagne :
le detir qu'avaient les
jeunes Princes de voir
un Souverain dont la réputation
faisoit tant de
bruit,& qu'on leurproposoitsans
cesse comme
le plus excellent modelle
,
les attiroit dans sa
Cour, mais les charmes
de Leonore sa fille les y
retenoient: c'estoit la
beautéla plus reguliere,
&la plus touchante,
qui eustjamais paru en
Espagne
,
la beauté de
son esprit, &l'excellence
de son coeur formoient
de concert avec
ses appas tout ce qu'on
peut imaginer de plus
parfait.
Les Princes qui ornoient
une Cour déjasi
brillanteparl'esclat de
la Princesse Leonore,
joüissoient d'un je ne
scay quel charme secret,
que sa presence faisoit
sentir, ëc que la renomméen'avoit
paspûassez
publier: Ils l'aimoient,
ilsl'admiroient, mais le
respect ne leur en permettoit
que les marques
qui efchapentnecesairement
à l'admiration
,
6c à l'amour. Le
seul D0111 Juan fil^ du
Duc de Grenade osabien
tost reveler le secret
que tous les autres
cachoient avec tant de
foin. C'estoit un Prince
très - puissant
,
bc de
grands interestsd'Estat
queleperedeLeonore,&
le sien, avoient à demefler,
pouvoientfaciliter
un mariage auquel son
amour ,
& sa vanité le
faisoient aspirer, ensorte
queDom Juan sûr de
l'approbation du Duc
d'Andalousie,&constant
aussi sur son mérité declara
son amour à Leonore,
avec une hardiesse
qui dominoit dans
son caractere.
La Princesse ne luy
respondit point avec ces
vaines ostentations de
fierté ridicules sur tout
dans celles que l'amour
n'a pas touchées; mais
son discours portoit un
caractère de modération
qui luy annonçoit une
longue indifference
,
il
ne receut d'elle que
quelques marques de la
plus simple estime, sentiment
froid qui ne fait
qu'irriter les feux de l'amour,
DomJuan eust
mieuxaimé queLeonore
eust esclaté contre luy
, l'indifference est en effet
ce qui tourmente le
plus un amant, elle luy
oste le plaisir de l'esperance
aussi
-
bien que la
haine, & n'éteint pas
comme elle sa passion.
DomJuan parla souvent
deson amour à Leonore
,
& il en receut toujours
les mesmes respon
ses, rien ne put attendrir
pour luy
, ce coeur
dont l'amour reservoit
la conqueste à un autre,
mais en perdant
l'esperancede toucher
son coeur, il ne renonça
pas à celle de la posseder,
il agit auprès du
Duc plus vivement que
jamais
,
il esperoit que
Leonore aimeroit son
époux par la mesme raison
qu'il l'empeschoit
d'aimer son amant, il
pressa si fort son mariage
qu'en peu de temps
il fut conclu: quelle
fut la desolation décette
Princesse,ellen'estoit
pas insensibleàl'amour.
lePrince deMurcie avoit
sceu lui plaire, mille
qualitez héroïques le
rendoientdigne de son
amour, elle l'aimoit
quel malheur d'estre,
destinée à un autre. Cet
aimable Prince qui l'adoroit
n'avoit jamais ofé
luy parler de sonamour,
& n'avoit aussi
jamais reçu aucune mar
quedeceluy que Leonore
sentoit pour luy :
Il arrive à Seville où
estoit la Cour du Duc
d'Andalousie. Le mariage
de Dom Juan fut la
premiere nouvelle qu'-
apprit l'amoureux Prince
de Murcie, il fut frappé
comme d'un coup de
foudre. Il crut avoir
tout perdu, ainsi il ne
menagea plus rien, &
sansrendre ses premiers
devoirs au Duc, il
court chezLeonore dans
l'estat le plus violent quun
amant puisseeprouver
: Il eji doncvray,
Madame, luy dit-il, que
vous épousezDomJuan,
l'heureux Domfuan va
vous posseder.Toute la
Courqui retentit de sa
gloire deson honheur,
m'annonce le seul malleur
quiputm'accabler:
car enfin,Madame, il
n'est plus temps de vous
cacher messentiments
,
il
faut maintenant qu'ils c-
L'latent, je vous aimay
dezque vousparusses à
mes yeux, l'amour ne
peut plus se tairequand
il est reduit au desespoir;
Dom Juan seral'époux
de Leonore , Ah Prince[
Je ! quelle ressource
pour moy dans un pareil
malheur, Eh! quel
autrepartypuis-jeprendre
que celuy de mourir
: ce discours du Prince
surprit Leonore : il
luy donna encore plus
de joye
,
le respect du
Prince avoit juques-là si
bien caché son amour
qu'ellen'avoit pas mesme
peu le soupçonner,
quel charme pour elle
de se voir si tendrement
aimée d'un Prince qu'-
elle aimoit.
Leonore dont le coeur
estoit grand & incapable
des petitesses de la
feinte&dudéguisement
se livra toute entiere au
premiermouvement de
la gcnerosité, Prince,
dit elle, loin que vostre
amour m'offense, je ne
fais point difficulté de
vourdirequej'y responds
par tout celuy dont je
suiscapable; ouy,Prince,
je vous aime, &fij'epou.
sois Dom Juan je serois
encore plus à plaindre
que vous, maintenant
que jeconnoisvostre amour,
&que voussçat¡}
eZ le mien, nos malheurs
ne seront pas si
grands, la pofejjion de
vostre coeur va mefaire
surmonter les plusrudes
disgraces, &l'aveu que
je vous fais de mon amour
vous responds que
je ne seray point à un
autre que vous.
Cet aveu paroîtra sans
doute bien promt à ceux
qui croyent que l'amour
est toujours une foiblesse,
il feroit condamnable
en effet dans une
amante ordinaire, mais
l'amour heroïque plus
independant se prescrit
à
à luy mesme ses regles ,
sans violer jamais celles
dela vertu.
On peut juger combien
le Prince fut sensible
à un aveu dont il
n'auroit jamais osé se
flater
,
sa joye plus vive,&
plus forte que celle
que l'amour content
inspire d'ordinaire,ne se
monstra que par des
transports, illuy prouvoit
par le silence le plus
passionné que son bonheur
épuifoit toute sa
sensibilité, tandis que la
Princesse
,
oubliant le
danger d'estresurprise,
s'abandonnoitauplaisir
de le voir si tendre. Il
reprit l'usage dela parole
que sa joye extrémeluy
avoit osté: Est-il
possible, ma Princesse !
que vous flye{fènfihle
à mon amour, n'estoitce
pas ajJeZ que la pitié
vous interessast dans mes
malheurs ; Je comptois
sur la gloire de vous admirer,
f5 de vous aimer
plus que tout le monde
ensemble,maispouvoisje
me flater du bonheur
de vousplaire:SoyeZ,ûr,
dit Leonore, de la sincerité
de mes sentiments :
la vertu ria pas moins
de part à l'aveu que je
vous en fais que mon amour
:oüy
,
Prince, c' est
cette vertu si sensible à
la vostre qui vous afait
iJ.:I1)U que monamour,
tout violent qu'il est, ne
m'auroitjamais contraint
à vous faire f5 cejl
cette vertu qui mefait
souhaitterd'estreplus digne
devous: mais helas!
que leplaisir d'un entretien
si tendre va nous
cou,#ercl,er,noe,r,e amour
est trop violent pour ne
pas éclater, on le remarquera,
Prince, & l'on
va nousseparerpour tousjours.
Aprés une conversation
telle que se l'a peuvent
imaginer ceux qui
ont ressenti en mesme
temps l'amour, la joye
&la crainte. Le Prince
deMurcie se separa de
sa chere Leonore
,
de
peur de trahir par un
trop longentretienlemistere
si necessaire à leur
amour:il alla rendre ses
devoirs au Duc d'Andalousie,
qui luy confirma
le mariage de Leonore
avec DomJuan;savisite
futcourte,il n'aimoit
pas assez DomJuan pour
s'entretenir si long-tems
de son bonheur:la resolution
du Duc l'allarmoit
extremement ,
il
prévoyoit des éclats que
son amour pour Leonore
luy faisoit craindre
plus que la mort. Agité
de foins & d'inquietudes
il va chercher la solitude
pour y réver aux
moyens de détourner le
malheur qui le menaçoitj
il y trouva justement
Dom Juan qui se
promenoit seul dans les
jardins du Palais: quelle
rencontre que celle
d'un Rival qui rendoit
malheureux l'objet de
son amour. Si le Prince
eust suivi les mouvements
de sacolere,il auroit
sans doute terminé
sur le champ leur querelle:
mais il importoit
au Prince de dissimuler
plus quejamais; il aborda
Dom Juan avec cet
air d'enjouëment, & de
politesse qui luy estoit
particulier, & luy parla
en ces termes: Je ne
m'attendotspas, Prince,
de vous trouver enseveli
dans une profonde rêverie
lorsque toute cette
Cour ne s'occupe, & ne
s'entretient que de vostre
bonheur, le Duc d'Andalousie
vient de vous
rendre le Princed'Espagne
le plus heureux, &
nous
vousfuyeztout le monde
qui applaudità son
choîx. Est-ce ainsi que*
vous r(ce'Ve{, la plus
grandefaveurquepuisse
vous faire la fortune ?
Prince, responditDom
Juan, loin d'estre inJér;-'
sible au bonheur que le
choix du Duc me procure
,
c'est peut- estre afin
de le mieux gouster que
je cherche la solitude:
poury estreaussisensible
que je le dois, je riay beJ'oin
que de mon propre
coeury , je le possede
mieux icy qu'au milieu
d'uneseule de ccurtifans,
dont quelques-unspeutestre
donneroient des applaudissementsfcrce\
y a
un Princedontils envient
le bonheur.
Quoj qu'ilensoit, re->
prit lePrince, voflre
froideur mestonne:vous
estes trop heureux pour
veus renfermer dans les
bornes dune joye si moderee.
Eh!qui eutjamais
tant desujets de joye?
Vous allez,posseder Leonore
, &vous pofedez
apparemment son coeur,
car DomJ-uJan,delicat
&genereux comme je le
connois, nevoudraitpoint
faireson bonheurauxdépens
de celle -qu'ilaime,
il n'auroit point accepté
les offresduperesans eflrc
seur du coeur de lafille.
Leonore,-refpoilditDom
Juan, n'a point flatté
mon amour, &si setois
d'humeur a mmquieter>
je trouerois peut -
estre , quelle est sans inclination
pour moy:maisenfin
je rapporte la froideur
dontelle apayemesfeux,
à son indifférence naturelled'amour
mutuel n'est
pas necessaire dans de
pareils mariages, les raisons
d'Estat, & les interests
de famille en décident
ordinairement; &
lorsque j'accepte ïhonne"
f?' que le Dm-veut me
foeire? (avertu
pond quelle n'a point
d'tantipathiepour l'époux
que son pere luy destine ,
ni d'inclinationpourceux
que le choix du Duc riauthorisè
pas à luy lnarquer.
de l'amour. Permettezmoy
y
Seigneuryrepliqua
le Prince
,
de douter de
la sincerité de vos discours
pour estimer encore
vos sentimens, ouiy puisque
vous 'vo!/;/ez estre
l'Espoux de Leonore,
vous estes purdeJon
coeur: mais sans doute
vous vouleT^oùtrJeul de
vosplaisirs.Jevous laise
en liberté.
Si le Prince quitta
brusquementDomJuan,
c'estoit moins pour luy
plaire
, que parce qu'il
craignoit de ne pouvoir
pas assez retenir sa colere.
Il estoiteneffetbien
dangereux qu'elle n'éclatast
à la veuë d'un
Rival qui oiïLnibit également
sa delicatesse &
sa passion.
Le Prince courut rendre
compte à sa chere
Princesse de ce quis'estoit
passé entreDomJuan
& luy: mais bientost
les inquiétudes le reprirent
quand Leonore luy
dit que le Duc son pere
vouloit absolument acheverce
fatal mariage,
qu'elle en auroit esperé
plus de condescendance
,
maisqu'il paroissoit
inflexible
,
& qu'elle
craignait bien que rien
ne peut changer a resolution.
Ce fut ppur lors que
le Prince se trouva
cruellement agité: Que
de malheurs, luy dit-il,
je vais vous susctier!
quelles violences ne va
point vousfaire le Duc?
quellespersecutions de la
part de DomJuan? mais
en vain cet indigneRi- ,Zne
: valvêtitjorcervojïre inclînattoïijappujzduchoix
de vostre Pere, mon amour
& mon courage,
plus forts que leurs intercjisy
& leurs resolutions
vaincraient des obstacles
mille fois encore plys
grands: mous^wiau
meZ, je ne seray jamais
malheureux Dom
Juan nefera jamaisvostre,
Epoux ; je cours le
punir & vousvenger.
jihPrincel dit Leonore
,
auallû^vcus faire?
je ne crains point que le
bruit d'un combat suissè
ternir ma gloire, mais
que deviendrons-je lit
vous estoit funefe ? la
fortune riejïpas tousjours
du party de l'amour.
Prince, au nom de cet
Amour,n'éxposez,point
une vie à laquelle s'attache
la mienne: contenteZ:.,
vous du ferment que je
fais de rieflre jamais
qu'a vous,
Quel coeur ne feroit
pas sensible à tant de tendresse
? mais qui pourroit
l'estreautant que le
fut ce Prince le plus delicat
,
& le plus tendre
de tous les amans : on
peut croire queses transports
éclatoientsur son
visage, & ce fut en effet
ce qui trahit le mistere
de ces amans. DomJuan
venoit visiter Leonore,
il entroit dans son appartement,
dans les mamens
les plus vifs
y
&
les plus heureux où le
Prince se fust encore
trouvé; il sbupçonna
d'abord sonmalheur, &
la Princessequieraignoit
de sè trahir elle-mesme,
aprés quelques discours
de civilité feignit une
affaire, & se retira dans
son cabinet. Pour lors
Dom Juan qui n'avait
d'abord osé produire les
soupçons, ne menagea
plus rim, ces deux Rivaux
quitterent l'appartement
de la Princessè,
& sanssedonnerrendezvous
que par des regards,
ïls se trouvèrent
enfin {èu!s dans une alléeextrêmement
éloignée
du Palais, &Dom
Juan parla ainsi le premier
; Si j'avais Jeeu ,
Prince, que vous estieZ
seul avec Leonore - n'aurais eu garde de troubler
c-uoftre entretien, il
vous saisoit plasir à l'un
é5 à l'autre, ou toutes les
marquessurlesquelles on
en peut jugersont équivoques
: je mesuis pour lors
souvenu desmaximesgenereusèsquevous'VoulieZ
tantoslm'inspirer, iffen
ay reconneu la sagesse
aussî-tost que leprincipe.
Seigneur, respondit le
Prince, quand on estné
genereuxon n'ignorepoint
ces maximes, un amant
delicat se croit indigne
d'époufsr sa maijlrejje
quand il ne s'enfait pas
armer, l'epouser sans luy
plairec'est luy ojier la
liberté de concert avec
ceux qui ontdroitde disposer
d'elle, ~(jfpour
moy Pour vous,
répliquaDom Juan
,
vous accepteriez^le choix
de son Peres'il estoit
en vostre saveur ; sans
craindre dopprimer sa
liberté, ~f5 vous ferieZ
un usage plus agreable
de la delicatessè de
vos sèntiments: je rien
produirois pas du moins,
reprit le Prince avecémotion,
d'indignes f5
~â*elle&demoy.Jeferay
bientost voir, repritfierement
Dom Juan, que
cen'estpas estreindigne
du bienauquel on
que defaire desenvieux.
A ces mots le Prince sèntit
redoubler sa colere:
Un amant, luy dit-il
quinetrouveque de Findifférence
dans l'objet
qu'il
qu'ilaimerait d'ordinairepeud'envieux.
Jesuis
surpris,reprit DomJuan,
de l'audace avec laquelle
vous osèZm'insulter.
Hé! que pretendeZ:vous
sur Leonore pour en soutenirles
droits:je prétends
les luy consèrver , dit le
Prince, ~& scavoir si
Dom Juan aura le courage
de les detruire. Aces
mots, il tire son épée, &
Dom Juan se met en devoir
de se deffendre.
A voir leur mutuelle
fureur on auroit devin
sans peine l'importance
du sujet qui lesanimoitt
ces siers Rivaux, qu'un
grand courage & de
puissants. motifs rendoient
prefqumvinciblés,
combattirent lone- otemps à égal avantage:
mais enfin la force 8c
l'adresse du Prince prévalurent
; il desarma
Dom Juan
,
qui sans xvoir
receu aucune biefseure,
se trouva a la merci
de son vainqueur.
Alors le Princeloind'abuser
de sa victoire, sentit
mourir toute sa haine,
il ne put s'empescher de
plaindrele.tristeestat
dun malheureux. Dom
Juan estoit- en effet digne
de sa pitié :: il se
monstroit à la véritépeu
genereux. en poi^rfiijvant
des prétentions que
l'inclination de Leonore
n'authorisoit pas, mais
il dementoit sa générosité
pour la prèmieresois,
& jusque là le Prince
l'avoit trouvé digne de
son estime. Il ne voulut
point aussi luy donner la
mort : DomJuan, luy
dit ce genereux Rival
renoncera la possessïon de
Leonore ~f5 rvi'VeZ: Non,
non, respondit Dom
JuantermineZ ma vie
oulaissezmoy l'esperance,
depossedèrleseulbien qui
me la fait aimer. Vous
ouLeZdonc mourir, reprit
le Prince? Oüy, dit
Dom Juan, Eh! queserois-
je d'une vie qui ne.
seroit pas consacréea Leonore,
ah ! je feray trop
heureuxde luy donner
ceûtepreuve de ma constanceouijeveux
mourir..
Non, dit le Prince, que
ce discours avoit attendri
,non vous ne mourrez
point , deussai-je vivre
tousjours malheureux, je
respectedanscoeur ïa*-
mour queLeonoreyafait
naistre : Vivez Dom
Juan,vivez,&qu'on
ne puissejamais dire que
vous mourez pour avoir
aimécette divinePrincesse.
En mefine temps illuy renditsonépée,
prest à recommencer le
combat.Mais DomJuan
charmé de la generosité
du Prince, sentit tout à
coupchanger soiscoeur,
il fut quelque temps incapable
de prendre une
resolution, & mesme de
prononcer une parole:
enfin plus vaincu par la
generositédu Prince que
par ses armes, comme
s'il fust tout à coup der»
venu un autre homme,
il parlaainsi à son Rival.
Aumoment que vous me
rendez la vie , je comprends
que jemeritois la
mort, & je vaisvous
donner la plus grande
marque de mareconnoissance
:vousaime^Jans
WMte Leohore5, (3vom
estestropaimablepour
n'en
)
fjhe.pasaimé )1J
vous ceje>Prince
, tou?
tesmesprétentions, puissiez-
vousvivretousjours
heureux amantde Leànore:
pourmoyjevais lok
fuirpourjamais,&mettretoute
marlohe à eteindreunepassion
qui ojpen
selesplusillustres ama'ldu
monde"s conservez,
Prince,vostre amitiéque
vousvenezdemerendre
I!/
sipretieuse, & accomplir
tous nos souhaits. On ne
peut exprimer la joye,
&lasurprise du Prince,
il n'auroit pas cru que la
generosité eust tant de
pouvoir sur le coeur de
DomJuan,& fàrefblution
luy paroissoit si
grande, qu'àpeinepouvoit-
il suffire à l'admirer>
il le tint longtemps
entre ses bras, arrosant
son visagede ses larmes.
C'estoit un spectacle
bientouchant que ces
fiers rivauxdevenus tout,
d'uncoup sitendres. Ce
Prince déploroitlafatalité
des conjonctures qui
fQrçoieJld. Dom Juanà
luy faire un si violent sacrifice,
pendant que
DoraJuan croyoit faire
encore trop peu pour son
illustre amy. Leur genereuse
amitié fit entre eux
un fecond combat, aussi
charmant que lepremier
avoitestéterrible,
Ils se jurèrent une éternelle
amitié,&sedirent
enfinAdieu. Dom
Juan ne voulutpointretourner
sitost dans ses Etats;
craignant les esclaircissemens
que le Duc de
Grenade son pere auroit
exigé sur son retour imprevû.
Il resolutd'aller
voyager dans toute l'Êspagne.
Il ne crut pouvoirmieux
accomplir sa
:
promesse
, que par des
courses continuelles JOÙ
la multiplicité desdiffectls-
úbjets qui s'offrent
âùx Voyageurs,pouvoir
lé distraire
,
& chasser
ses premières impressions.
CependantlePrincequiavoit
tant de fîrjets
d'estre content de
l'amour,& delafortune,
prévoyant de terribles
esclats qu'il croyoit
devoirespargner à la
vertu de Leonore, estoit
accablé dedouleur. Ilse
reprochait d'avoir plus
écouté les interdis de
son amourque ceuxde
sa Princesse. Il craignoit
de s'estre rendu tout-afait
indigne d'elle. Aprés
avoir hesitéquelque
temps entre cette crainte
etledesir deluyapprendre
sa destinée
, ce dernier
sentiment l'emporta
,
&là il confia à fbn
Ecuyer une Lettrequi
apprit bientost à la Princesse
comment le Prince
l'avoitdélivrée des ira- -
portunes poursuites de
DomJuan. Si elle reçut
avec plaisir la nouvelle
delavictoire du Prince
: elle fut encore plus
charméedeladelicatesse
de ses sentimens, Quoy,
disoitelle, le Prince est
entUoneux dans un combat
qui decide definbon*
heur; & cependant craignant
de leftte rendu m-*
digne de mon amour par texceZ du sien. Il ne
peutgouster en liberté la
foyelaiplm grandeqm(
fdït capable de!rej!tlJ'ir.Ãj
nàiyEnnctiropgemr^m^
ne crainspointla iïèlcra
de Leono'm;jen'vhfvifab
ge dans .'erf:orhb:J'.qt«.:lu
fmlm ttt ')'expàfà,j,ipn
empefchrqueje,nefnjje
àun oewrequ'à:toyl
C'estainsi que cette
genereuse Princesse in-r
sensible à des revers que
le Prince craignoitpour
elle,donnoitau fort do
£>11Amant, une joyeà
laquelle il s'eftoit=lùy¿.
mmesemferrï'ï,~e.-•tru~:~-ma~ contoefi<fUerfeuftpô
gouster foiv; bonheur
sans l'y rendre sensible,
felle voulutparunelettre
Qu'elleluy écxivit]
Rendre toute sa tranquilité.
L'assuranced'estre
iimé de Leonore eïîoit
bien necessaireau Prince
pour luy faire supporter
fort absence : Il alloit
estre éloigné d'elle sans
ftjavoirquand il la re1\
erxoit,l éJpii9};i1i
Q¥elifalLfWlleJWtsJ)i\
|ettrpj4çL^nftr^&j/ç
retiraàdeu?ilicu(;'s<]e.§evine,
dityis,unJiçqu;JJl
9it.rfgiJitPjÇé.,gy
ilç'^ççUp^ l\11jq\1JtMJl}
du plaisir qLJre1F.lhf
JfUe,,^4e Ifcdgolgiif
d'enpeal('rsi6'.J.lÆp. noredesonCoftcin'avçuj:
gueresd'autre occupation
j'ics mesmesfcntimensleur
donnoientles
mesm peines 3îô^rJLes
mesmes plaisirs.
• Untemps considerable
se passa,sansqueces
deuxAmans pussent ny se11tretenlf) ny s'écrire
&Leonore qui n'avoit
de plaisir qu'enpensant
au Prince, en estoit pour
comhh de malheurs distraite
par les soupçons
defon> pere qui croyait
que les froideurs de sa
filleavaient éloigné
Dom Juan. Enfin le tumulte
d'une Cour, où
l'on nes'entretenoit que
deDomJuanluy devint
tout-à-fait insuportable?
elle pria leDucfbh perô
de luy permettre de quitter
Seville pour quelqoç
temps,sousprétexte de
rétablir sa santé
, que
l'absence de son cher
Amant avoit extrêmement
alterée:elle choisi
Saratra Maison de plaisance
à deux lieues de
Seville où elle avoit passé
une partiede sonenlance,
ellealloit tous les
soirs se promenerdans
un boisépais, ouellç
cftoitièurede trouver le
iilençe3 &la liberté:Un
jour sans s'estre apperçuë
de la longueur du
chemin ellele trouva
plus loin ql.",àl'ordi'qÇ
duChasteaudeSaratra,
elles'assit&fitassessoir
auprès d'elle Iiàbejle,
l'unede ses Filles qu'elle,
aimoit plus que les autrès,
&qui ne la quittoit
prcfqUc janlâis;elI tomba
dits UOéjft profonde
résveriè quilabelle* ne
put s'empescher deluy
en demanderle sujet,&
pourlors,foitque son
amour fortifié par un
trop long silence nepust
plus se contenir, , soit
qulfabelle méritastcettemarqué
de sa confiant
ce, Leonore luy ouvrit
fsoornt ccoeoeuurr,>&paparlrele rreécciitt,
le plustouchant luy ap- prit tout lemystere qui
estoit entre elle, & le Prince.! Ilàbelle estoit, sans
doute attendrie à la
peinture d'un si parfait
amour; mais elle se crut
obligée d'exhorter Leonore
à bannir le Prince
de son coeur: elle luy
representa respectueusement
tous les égards
.qu'exige des perssonnes
de son rang, le public à
quielles doivent, pour
ainsi dire,rendre compte
deleurssentiments 6c
de leurvertu.
chere Isabelle, reprit Leonore,
des quejeconnus le
.¡?rince, jeperdis laliberté
de-faire toutes ces reste- jfions,ma raison qui- en fit beaucoup en safaveur
rienfitaucunes contre lui.
Je l'aime enjirJ, & je
crois
, par mon amour,
estreau-dessusde celles
quin'ontpas lecoeurassez
vertueuxpour L'aimer,ce
riesipoint parcequ'il est
mïeuxfàit quelesautres
phltimïÈfneetèsf-pnriipta.Crc'eeafil*,ila
ma
iherèIJabelle,le caracte-
Yedejon coeurquefeftimc
eifHui9cèjifinamour
g'tïïereuxydélicat3dèfifr
terëjfé'', refPelJueux_'Ja.
cm que cet amour lriflreçoit
magenerositéa&
payerpar toutceluidont
jefhiscapable : plusatùntif
à ma, glomqtfà
fftôhmefmesfS indffjfc
fetitfursa félicitéparticulitre,
culiere, /<?#*çequi 12
pointderapport au* hoifc
&e$trde monarrww^ oud
facial de m'a :i.lé'li' nè
peut IjntereJJer,pouvois^
je connoistre taitr
Wtey.&wfasïefîtmer*
fomjQtSrjesèntir lepriX.
*a4hmsripmar'fait*arm.ou.r^0,> sionque ]aipoHr lui nest
fdefimnitmdee.re;ptlaire,*fqau'bosni<nyçoei.ï
AkhfmrqMifaunlqM
jefois condamme a ne le
plust¡}oir,peut-estre d()ut
t'ilde ma confiance,peut*
estre il craint que mon
amour ne saffomiJJ-es Apeine eut-elle achevécesderniers
mots,que lePrince sortit du bois
tout transporté, & se
jettant à ses pieds , s'éria:
Ah! ma Prtncejfeî
y a-t'tl un homme aujjfi
heureuxquemoi, dfpar*
ce que je vous rends un
hommage tjtIC tout l'tmivers
seroitforce de rvou;'
gendre,faut-ilque
plus heureux quç.Jont^
''Vr)ivers enseble. vv^. quellefurprifequel-,
lejoye, quels tranlports ):cçlatçf,
ces Ecnjdrcs Amaps:cçtt^
réunion impréveuë piÇrr
duifitentre eupi,ualong
silence qui ;peignoir
ntieüx leur fènfibiUtq
quetous les difçoups%<
';'"Cette {îtuatioa y;oiç
i doutçd,;cs grap!<&$
douceurs, mais l'amour rsen
trounedansles discours
passionnez quand ila
épuiséceux dusilence;
£6 futalorsque nepouvantadeziè
regarderais
ne purentle lassèr de
c:nteJldrc.-'
'i'Y0 Que fat deplaijira
n)om retrouver,cherPrince5
dit tendrement Leoîiore,
mais que ceplaisir
seracourt,peut-etrenous
ne^nousverrons\plus<:
nous ne nousverronsp'fofo,
ma Princesse,réponditil
,
ah crote^qm:tmtts
lesfois que lagloire,owfo
félicitéde Lemoreexige*
ront que je paroisse-â'fès
vousverrai-, je
vous verrai,charmante
Princessemalgrétousces
périls, maisquetousces
périlsyque.tous cesmah
heurs ne soientquepour
moi[ml9 jArai Uforcç
de lessùpporter>pmfqm
tpous. rriaimel
aJen'entreprendspoint
de pein: ici la douceurdeleurentretien
,
chacun en peut juger
- par sapropreexperience
aproportion des ,[ent..::..
nients dont il est capable.
Ilsuffrira de dire que
ces ,
plaisirs : n'ont point
debornes dans les coeurs
deceux qui n'enmettent
point à leur amour-
Chaque jourLeonore
revit for* Amant! & ce
- - A -
surentchaque jourde
nouveauxplaisirs:ils
estoient. trop heureux,
pour que leur bonheur
futde longuedurée,la
fortùrie leurdonna bien-
! tost d'antresfoins,*Lea-*
norèvrèceutiardre
; de
quitter, Saratra,&£Tdè
retourner promptement
à Seville:D'abord; elle
soupçonna quelquetrahison
de la partde [ci
domestiquer, & fit fça*
-
voirau Princel'ordre
cruel qui les SEparoit, en :de s'éloigner
inceflamineiic d'un lieu
où il avoit sans doute,
cf{tLé'ddé' couvert.
r. :,
Lessoupçons de Léo-»
nom ne se trouverent
quetrop bien sondez,
le Ducavoit appris par
un domestique de Leonore
3
qui estoit depuis
long-temps dans les
intereftsde Dom Juance
qui se passoit entre
dIe ,& le Prince:
Il
Ilrappella la Princesse
qui croyant sapassion
trop belle pourlaciefa^
yoüer;ne luyen sitplus
un mystere , non plus
que du combat entrer les
deux Princes. LàfîncePrité
de Leonore nefit
qu'exciter lacolere du
Bue,illuy ordonné de
se préparer à un pii&
grand voyage, &: afïii'
qu'ellepust oublier le
Princecepere}inflxi
ble resolut demettrela
mer entre ces deux amants,
& emmena Leonore
dansl'ille de Gades,
Cedépart fut si secret
& si precipité, que Leonore
ne put en informer
le Prince;ilapprit bien
tost quelle n'estoit plus
à Seville,mais avant
qu'il pust apprendre où
son perel'avoitreleguée,
il fut long-temps livré à
la plus cruelle douleur
qu'une pareille separatfionraiit
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Résumé : Historiette Espagnole.
En Espagne, divisée en plusieurs pays souverains, le Duc d'Andalousie se distinguait par l'étendue de ses États et sa sagesse gouvernante. Il était respecté et vénéré, attirant les jeunes princes qui admiraient son modèle de souveraineté. Sa fille, la princesse Léonore, était célèbre pour sa beauté, son esprit et son cœur excellent, attirant l'admiration des princes à la cour. Dom Juan, fils du Duc de Grenade, osa déclarer son amour à Léonore, mais elle répondit avec modération, révélant une indifférence qui irrita Dom Juan. Malgré cela, Dom Juan pressa le mariage, espérant que Léonore aimerait son époux par défaut. Léonore, cependant, aimait secrètement le Prince de Murcie, qui arriva à Séville et fut désolé d'apprendre le mariage imminent. Le Prince de Murcie, désespéré, avoua son amour à Léonore, qui lui répondit avec générosité, confessant son amour réciproque. Ils partagèrent un moment tendre mais craignirent d'être découverts. Le Prince de Murcie rencontra Dom Juan dans les jardins, dissimulant sa colère. Léonore informa le Prince que son père insistait sur le mariage, ce qui le désespéra. Le Prince de Murcie voulut défier Dom Juan, mais Léonore le supplia de ne pas risquer sa vie. Dom Juan, soupçonnant leur amour, les surprit ensemble et confronta le Prince de Murcie. Leur secret fut révélé, mettant en danger leur amour et leur vie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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19
p. 1-64
SUITE DE L'HISTOIRE ESPAGNOLE.
Début :
LEONORE arriva bien-tost dans l'Isle de Gade sans [...]
Mots clefs :
Prince, Grenade, Amour, Temps, Seigneur, Fortune, Père, Sujets, Amant, Douleur, Vaisseau, Princesse, Inconnue, Pouvoir, Andalousie, Malheur, Coeur, Ciel, Bonheur, Homme, Mort, Vertu, Souverain, Soeur, Duc, Usurpateur, Mariage, Doute, Perfidie
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DE L'HISTOIRE ESPAGNOLE.
AM~USE-ME~NS. SUITE
DE L'HISTOIRE
ESPAGNOLE. LEONORE arriva
bien-tost dans l'Isle
de Gade sans estre retardée
,
ni par l'inconstance -
de la Mer, ni par aucun
autre accident; quand les
amans trouvent des obHaçlesy
ce n'elt pas d'ordinaire
dans ces occasions.
Le Duc d'Andalousie,
non content de la douleur
que luy causoit l'absence
du Prince, la confia
à sa soeur, il crut ne pouvoir
mieux punir sa fille
de la passion qu'elle avoit
pour le Prince, qu'en luy
opposant de longs discours
que cette vieille soeur faisoit
sans cesse contre l'amour
; Leonore en estoit
perpetuellement obsedée,
elle estoit à tous momens
forcée d'essuyer les chagrins
de sa tante contre
les moeurs d'un siecle dont
elle n'estoit plus, & si l'on
ajoute à tant de sujets de
tristesse, le peu d'esperance
qui luy restoit de voir
son cher Prince, je m'assure
qu'on trouvera Leonore
bien à plaindre.
Un temps assez considerable
s'estoit écoulé sans
qu'elleeust encor vû dans
cette malheureuse Isle que
son Pere & son ennuyeuse
Tante, toujours livrée à
l'un ou à l'autre; à peine
pouvoit-elle passer quelques
momens seule dans
un Jardin bordé par des
Rochers que la Mer venoitbattre
de sesflots,
spectacle dont Leonore
n'avoit pas besoin pour
exciter sa rêverie:Un
jour plus fortuné pour
elle que tantd'autres qu'-
elleavoit trouvez silongs,
elle se promenoit dans ce
Jardin, heureuse de pouvoirsentir
en liberté tous
ses malheurs, elle vit tout
à coup dans le fond d'une
allée, une perfoiineqLii
paroissoit triste
)
& dont la
beauté rendoit la douleur
plus touchante;la conformité
de leur état leur donna
une mutuelle envie de
se voir de plus prés, & elles
furent bien-tôt à portée
de se demander par quelle
avanture elles se trouvoient
ainsi dans le même
lieu: Leonore qui se
croyoit la plusmalheureuse
,
avoit droit de se plaindre
la premiere, & cependat
elle se fit violence pour
cacher une partie de sa
tristesse:Je ne m'attendois
pas, Madame, dit-elle, à
l'inconnuë
,
de trouver ici
une des plus belles personnes
du monde, moy qui
avois lieu de croire que le
Duc d'Andalousie & sa
soeur estoient les seuls habitans
de cette Isle.
Ma surprise, Madame,
répondit l'inconnuë, elt
mieux fondée que la vôtre
; je trouve ici plus de
beauté que vous n'yen
pouvez trouver, & j'ay
sans doute plus de raisons
de n'y supposer personne:
Je ne doute pas, reprit
Leonore, que de grandes
raisons ne vous réduisent à
vous cacher dans une solitude,
j'ai crû voir sur vôtre
visage des marques de
la plus vive douleur, vous
estes sans doute malheureuse,
cette raison me fut
fit pour vous plaindre:l'inconnuë
ne répondoit d'abord
à Leonore que par
des discours de civilité;
l'habitude qu'elle avoit
prise de parler seule,&sans
témoins, contrebalançoit
le penchant naturel que
les malheureux ont à se
plaindre,mais son air my.
sterieux ne faisoitqu'irriter
la curiosité de Leonore
5
qui estoit impatiente
de comparer ses malheurs
à ceux de l'inconnuë
; quoique j'ayepûaisément
remarquer que vôtre
situation n'est pas heureuse,
continua Leonore,
je ne puis comprendre
comment la fortune vous
a conduite dans l'Isle de
Gade, je me croyois la
seulequ'elle y eufi rranC.
portée, & je vous avouë
que je fuis bien impatiente
d'en penetrer le mystere;
si vous conncissiez.
l'habirude où je luis de
plaindre les malheureux,
& l'inclination qui deja
m'interesse pour vousvous
n'auriez pas le courage de
me le cacher plus longtemps.
Je ne puis douter, Madame,
répondit l'inconnuë,
que vous ne soyiez.
Leonore, ôc c'ell3 tant
parce que je vous trouve
dans cette Isle
,
dont le
Duc d'Andaiousie est Souverain
,que parce que je
remarque des ce moment
en vous tout ce que la reo
nommée en publie) je ne
pouvois d'abord me persuader
que la fortune, si
cruelle d'ailleurs pourmoi
voulût icy me procurer
une de ses plus grandesfaveurs,
mais maintenant,
sûre que je vais parler à la
Princesse du monde laphrs
accomplie, jen'aurai plus
rien de secret pour elle,
& la pitié que vôtre grand
coeur ne pourra refuser
à des malheurs,qui ne
font pas communs, aura
sans doute le pouvoir de
les soulager.
Je m'appelle Elvire,
mon Pere îssu des anciens
Ducs de Grenade, vivoit
avec distindtion sujet du
Duc de Grenade, sans envier
ses Etats injustement
fortis de sa Maison, il mourut
, formant pour moy
d'heureux projetsd'établissement;
un Prince digne
de mon estime, & qui
auroit honoré7 son Alliance,
m'aimoit, je laimois
aussi, mon Pere trouvoit
dans ce mariage mon bonheur,
l'amitié qu'il avoir
pour moy luy rendoit cette
raison fiifîîfante les
choses estoient si avancées
queje gourois sans inquiétude
le plaisir d'estre destinée
à ce Prince
,
mais.
helas mon Pere mourut,
ôc(a more nous laissa cous
dans l'impuissance de finirune
affaire si importante.
pour moy! sa famille futlong-
temps accablée de ta
douleur
1
de cette perte:
enfin Don Pedre, qui est
monFrere,voulut relever
mes elperances aussi-bien
que celles de mon amant
qu'il aimoit presque autant
quemoy, lors que
Dom Garcie, homme tout
puissant à la Cour du Duc
de Grenade, qui y regnoit
plus que luy, me fit
demander par le Duc de
Grenade luy-mêrne: ce
coup imprevû accabla roue
te nostre famille,j'estois
sans doute la plus à plaindre
, mais mon Frere
,
qui
haïrToit personnellement
Dom Garcie, &qui avoit
de grandes raisons pour le
haïr, fut celuy quirésista
aplusuvivement; il repre- Duc quemafamille
avoir pris avec mon
amant des engagemens
trop forts pour pouvoir les
rompre, & que d'ailleurs
il convenoit mieux à ma
naissance
:
il le fit ressouvenir
des liens qui l'attachoient
à nous, & le Duc
naturellement équitable,
se rendit aux raisons de
mon Frere, & luy permit
d'achever nostre Mariage.
Je ne puis vous exprimer
mieuxNladaine,
quelle fut ma joye, qu'en
la comparant a la douleur
que j'ai ressentie depuis, &c
qui succeda bien-tost à
mes transports
: le jourmême
qui devoit assurer
mon bonheur, le perfide
Dom Garcie vint m'arracher
aux empressemens de
mon amant, & me rendit
la plus malheureuse personne
du mondey il me
conduisit dans des lieux
où personne ne pouvoit
me secourir : j'y fus livrée
à ses violences,le fourbe
employait tour-à-tour l'artifice
& la force, & comme
l'un & l'autre estoient
également inutiles à son
execrable dessein, il devenoit
chaquejour plus dangereux
: combien de fois
me ferois-je donnélamort,
si l'esperance de revoir
mon cher Prince ne m'avoit
toujours soutenue
croyez,Madame, que j'ai
plus souffert que je ne puis
vous le dire; le Ciel vous
preserve de connoître jamais
la rigueur d'un pareil
tourment: enfin ne pouvant
plus y refiler, je pris
le seul party qui me restair,
l'occal'occalionleprelentafavorableosai
me soustraire
aux violences de ce scelerat,
résolue de me donner
la mort,s'il venoit à me
découvrir;je ne vous diray
point la diligence avec
laquelle je fuyois ce monstre
malgré la foiblesse de
mon (exe
; mais enfin j'échapai
de ses mains:incertaine
des chemins que je
devois prendre, & des
lieux ou je devois arriver,
la fortune m'a conduite ici
loin du perfide Dom Garcie,
mais encore plus loin
demonamant.
Elvire racontoit ses malheurs
avec d'autant plus
de plaisir qu'elle voyoit
l'émotion de Leonore s'accroirre
à mesure qu'elle
continuoit son récit:chaque
malheur d'Elvire faisoit
dans son coeur une impression
qui paroissotc d'abord
sur sonvisage. Quand
ce récit fut fini, elle esperoit
qu'Elvire n'avoit pas
encore tout dit, ou qu'elle
auroit oubliéquelque circonstance
; mais quel fâcheux
contre-temps, Leonore
apperçoit sa vieille
tante qui avançoit à grands
pas vers elle Ah,ma chere
Elvire, s'écria t-elle, que
je fuis malheureuse, on
vient moter tous mes
plaisirs, il faut que je vous
quitte dans le moment que
vôtre recit m'interesse davantage.,
vous avez encor
mille choses à me raconter
je ne sçay point le
nom de vôtre amant) ni
ce qu'il a fait pour meriter
ce que vous souffrez
pour luy
,
hâtez-vous de
m'apprendre ce que je ne
lçai point encore : Je ne
sçai rien de mon Amant,
reprit Elvire, avec précipitarion,
sans doute il
n'a pu découvrir les lieux
où je suis,peut-être a-til
pris le party du defefpoir
,
peut-être ignorant
ce que mon amour a ose
pour me conserveràluy,
fiance, peut-être est-il inconfiant
luy-même:Voila,
Madame *
sçay du Prince de Murcie.
Au nom du Prince de
Murcie Leonore fit un
eiy
)
ôc tomba peu après
évanouie dans les bras d'Elvirer
Quelle fut la surprise
de cette tante quand elle
trouva Leonore dans ce
tristeétat& une inconnue
dans un trouble extrême:
Elle fit conduire Leonore
à son appartement,enattendant
qu'elle pût sçavoit
un mystere que le hazard
offroit heureusement à
son insatiable curiosité.
Cependant le Prince de
Murcie étoit depuis longtemps
abient de Leonore,
les mêmes raisons quil'ai
voient obligé de quitter
l'Andalousie si promptement,
l'empêchoient d'y
revenir:mais enfin l'amour
l'em portasurla prudence,
& il partit pour Seville
resolu de le cacher le)
mieux qu'il pourroit : A
peine fut-il dans l'Andalousie
qu'il apprit que Leonore
étoit dans l'Isle de
Gade, la distance qui estoit
entre luy & sa Princesse
le fit frémir; plus un
amant est eloigné de ce
qu 'il aime, & plus il est
malheureux;il arrive enfin
sur le bord de la mer
qu'il falloir passer pour aller
a Gade; il fut longtemps
sur le rivage cherchant
des yeux une chaloupe
à la faveur de laquelleilpût
la traverser;
&enfin il vit une petite
barque. Dans le moment
qu'il prioit le pêcheur, à
qui elle appartenoit,de l'y
recevoir, il aperçut un
homme bien fait, qui sembloit
d'abord vouloir se
cacher à ses yeux? & qui
insensiblement s'aprochoit
pourtant de luy. Le Prince
qui navoir pas moins dintérêt
à être inconnu dans
un pays si voisin de Tille
de Gade, loinde fuïr cet
étranger,alloit au devant
de luy, comme si un instindi:
secret eut en ce moment
conduit Ces pas, &
comme si le mente superieur
avoit quelque marque
particulière à laquelle
ils se fussent d'abord reconnus.
1 Seigneur, dit l'inconnu
au Prince de Murcie,j'attens
depuislong temps
l'occasion favorable qui se
prepresente
: cependant, si
vos raisons etoient plus
fortes que les miennes, je
ferois prêt à vous la ceder.
Seigneur, répondir le Prince,
vous ne sçauriez être
plus pressé de vous embarquer
que je le suis, & je
vous cede cette barque
d'aussi bon coeur ôc aux
mêmes conditions que
vous me la cedez,je consens
avec plaisir à la mutuelle
confidence que vous
me proposez
;
heureux de
pouvoir m'interesser au
sort d'un homme tel que
vous. Seigneur, répondit
, 1 ,., ,'inconnu,line s agit point
icydes intérêts personnels
du malheureux Dom Pedre,
mais de ceux de mon
Souverain, qui me sont
mille fois plus chers: Le
Duc de Grenade estmort,
un sujet perfide est prêt à
se faire proclamer son successeurcontreles
droits de
Dom Juan qu'une mauvaise
fortune éloigne depuis
long -temps de ses
Eltats. Comme Dom Garcie
était le canal unique
des graces du Duc)ils'est
adroitement rendu maitre
de tous les esprits; si
l'on ne s'oppose promptement
à les tyranniques
projets, Dom Juan fera
bien-tôt dépoüillé de ses
Estats : Son absence
)
la
mort du Duc son pere,
& l'addresse du traistre
D. Garcie luy laissent peu
de sujets fidelles
: J'ay appris
qu'ayant voyagé dans
l'Europe il a paffé la mer,
voyez, Seigneur) si les
raisonsdemonembarquement
font pressantes. Oüi,
Seigneur
,
répondit le
Prince, mais non pas seulement
pour vous, les
intérêts de Dom Juan
me sont auili chers que
les miens; c'est un
Prince digne de votre affection
& dela mienne:
D'ailleurs le trait de perfidie
de Dom Garcie merite
une vangeance éclatante,
je vaism unir a vous
dans un dessein si genereux
& si légitime;je
suis le Prince de Murcie,
je dépeuplerai s'ille faut
Murcie d'habitans pour
chasser cet indigne usurpateur
,ne perdons point
le temps à chercher Dom
Juan dans des lieux où il
pourroit n'être pas: mais
qu'à son retour il trouve
Grenade tranquille t Allons
purger ses Estats d'un
monstre digne du plus
horriblesupplice.
.:, Ces paroles que le
Prince prononça avec
chaleur donnèrent une si
grande joye à Dom Pedre
qu'ilseroitimpossible
de l'exprimer: la fortune
qui sembloit avoir abandonné
son party luioffroit
en ce moment les plus
grands secours qu'il pût
esperer,plein d'un projet
dont l'execution devoir lui
paroistre impossibles'il
avoit eu moins de zele,
il trouvoit dans le Prince
de Murcie un puissant protecteur
, & un illustre
amy.
ils partent ensemble,
& le Prince de Murcie ne
pouvant se persuader que
les habitans de Grenade
fussent sincerement attachez
à un homme dont la
perfidie étoit si marquée,
crut par sa feule presence
& quelques mesures lècretes,
pouvoir les remettre
dans l'obeïssance de
leur légitimé Souverain.
Ils arrivèrent aux portes
de Grenade la veille du
jour que Dom Garcie devoit
être proclamé;ils entrerent
sècretement pendant
la nuit dans la ville:
Dom Pedre fut surpris de
trouver les plus honestes
gens disposez à suivre les
loix d'un usurpateur, tout
estoit seduit, & le mallui
parut d'abord sans remede
: mais le Prince, dont
la feule presenceinspiroit
l'honneur & le courage par
la force & la sàgesse de ses
discours, sçut les ramener
à de plus justes maximes.
n Les plus braves se
rangerent les premiers
fous les ordres du Prince
,
& remirent dans
le devoir ceux que leur
exemple en avoir fait
fortirblentot la plus grande
partie de la ville déclarée
contre le Tyran,
parce qu'il n'étoit plus a
craindre, demanda sa
mort: On conduisit le
Prince de Murcie dans
le Palais: mais le bruit
qui arrive necessairement
dans les revolutions sauva
le tyran & le fit échapper
à la juste punition qu'on
lui preparoit ;
il s'enfuit
avec quelques domestiques
ausquels il pouvoir
confier le salut de la personne:
le Prince de Murcie
voulut inutilement le
suivre; Dom Garcie avoit
choisi les chemins les plus
impraticables & les plus
inconnus, & se hâtoit
darriver au bord de la
mer pour se mettre en sûreté
dans un vaisseau
: cependant
Dom Juan, averti
de la mort de son Pere,
étoit parti pour Grenade.
Toutà coup DomGarcie
apperçut de loin un Cavalier
qui avançoit vers
luy à toute bride ; quelle
fut sa surpris quand Il re.
connue D. Juan! le perfide
,
exercé depuislongtemps
dans l'art de feindre
,
prit à l'instant le parti
d'éloigner D. Juan, pour
des raisons qu'on verra
dans la suite; il le jette à
ses pieds, &luy dit avec
les marques d'un zéle désesperé
: Seigneur, n'allez
point à Grenade, vous y
trouverez vostre perte, un
indigne voisin s'en est em-
- paré) vos sujets font aintenant
vos ennemis,nous
sommes les seuls qui nous
soyons soustraits a latyrannie,
&tout Grenade
suit les Loix du Prince de
Murcie:du Prince de Murcie!
s'écria Dom Juan,ah
Ciel! que me dites-vous?
le Prince de Murcie est
mon ennemi, le Prince
de Murcie est un usurpateur
! non Dom Garcie il
n'est pas possible.Ah
Seigneur, reprit D. Carcie,
il n'est que trop vray,
la consternation de vos fidels
sujets que vous voyez
ticyr, noe vpous.l'assure que .J.J j
JVT En ,.-,jn D. Juan voulut
douter, les larmes perfides
de Dom Garcie le persuaderentenfin.
ChCiel,
dit ce credule Prince,
sur quoy faut- il desormais
compter? le Prince de
Murcie m'estinfidele, le
Prince de Murcie m'enleve
mes Etats: Ah! perfide,
tu me trahis? Je vais
soûlever contre toytoute
l'Espagne
: mais je sçai un
autre moyen de me vanger
; Leonore indignée de
ton lâche procedé, & confuse
d'avoir eu pour toy
de l'amour, me vangera
par la haine que je vais lui
inspirer contre toy : Allons,
dit-il, fidele Dom
Garciecourons nous vanger
: le Duc d'Andalousie *fut toûjours mon protecteur
& mon ami; c'est
chez luy que je trouverai
de sûrsmoyens pour punir
nôtre ennemi commun;
Il est maintenant dans l'isle
de Gade
,
hâtons-nous de
traverser la Mer.
Don Juan ne pouvoit
faire une trop grande diligence
;
le Duc d'Andaloule
devoit reprendre le
chemin de Seville
;
il étoit
trop habile dans l'art de
gouverner ses sujets, pour
les perdre si long-temps de
vue. Déja le jour du départ
de la Princesse qui devoit
s'embarquer la premiere,
étaie arrêté; Dom Juan
l'ignoroit, mais il n'avoit
pas besoin de le sçavoir
pour se hâter d'arriver dans
un lieu où il devoit voir
cette Princesse. Il s'embarquaavec
le traître
Dom Garcie: mais à peine
furent-ils en mer, que les
vents yexciterentune horrible
tempête, qui menaçoit
son vaisseau d'un prochain
naufrage. Iln'aimait
pas assez la vie pour craindre
de la perdre en cetteoccasion,
& il consideroit
assez tranquillement les
autres vaisseaux qui sembloient
devoir être à tous
momens submergez: couc
a coup il en aperçut un
dont les Pilotes effrayez
faisoient entendre des cris
horribles. Une des personnes
qui étoient dans ce
vaisseau frappa d'abord sa
vûë
:
il voulut la considerer
plus attentivement:
mais quelle fut sa surprise!
lorsque parmi un assez
grand nombre de femmes
éplorées, il reconnut Leonore,
feule tranquile dans
ce
ce peril éminent : O Ciel!
s'ecria-t-il, Leonore est
prête à perir. A peine ces
mors furent prononcez,
que ce vaisseau fut submergé
,
& Leonore disparut
avec toute sa fuite. Il se
jette dans lamer, resolu
de perir, ou de la sauver
pendant , que ses sujets consternez
desesperoient de
son salut. Enfin Leonore
fut portée par la force
d'une vague en un endroit
où Dom Juan l'apperçut
: il nage vers elle
tout tr ansporté,&sauve
enfin cette illustre Princesse
dans son vaisseau.
C'est ici qu'il faut admirer
la bizarerie de la fortune.
Le Prince de Murcie
éloigné depuis long-temps
de Leonore,n'a pu encore
se raprocher d'elle, prêt
d'arriver à l'isle de Gade,
où elle étoit, une affaire
imprévûël'enéloigne plus
que jamais : pendant qu'il
signale sa generosité
, un
credule ami, aux intérêts
duquel il sacrifie les siens,
l'accuse de perfidie; Dom
Juan, dont il délivre les
Etats, medite contre luy
une vangeance terrible;
la fortune se range de son
parti, & lui procure l'occasion
la plus favorable
pour se vanger; il fauve la
vie à ce qu'il aime, il espere
s'en faire aimer comme
il espere de faire haïr
son rival en le peignant
des plus vives couleurs.
Tellesétoient les esperances
de D. Juan lorsque
Leonore reprit ses forces
& ses esprits
:
à peine eutelle
ouvert les yeux qu'elle
vit Dom Juan qui, prosterné
à ses pieds, sembloit
par cet important service
avoir acquis le droit de
soûpirer pour elle, auquel ilavoit autrefoisrenoncé.
ëluoy9 Seigneur, lui ditelle,
c'est à vous que Leonore
doit la vie, à vous qui
lui deveztousvos mtibeurs?
cette vie infortunée ne meritoit
point un liberateur si
généreux, envers qui laplus
forte reconnoissance ne peut
jamais m'acquitter. Ah, répondit
Dom Juan! pouvois-
je esperer un sigrand
bonheur,aprés avoir étési
ton*- ttmp: Loin de z,ous) dtnf
vous r, o:r quepour njous
donner la vie? Ah, belle
Leonore ! HJQHS connoiite£
dans peu que sivous tnerjlf:Z
un coeur fidele, le mien .f(ulest
digne de vous être offert.
Ce discours de Dom
Juan allarma plus la Princesseque
le danger auquel
elle venoir d'échaper. Depuis
sa fatale renconrre
avec Elvire, elle étoit agitée
des plus mortelles inquietudes;
Elvire avoit
nommé le Prince de Murcie,
Leonore ne pouvoit
calmer ses soupçons qu'en
esperant qu'Elvirese seroit
méprise.
La hardiesse de Dom
Juan à luyparler de son
amour, & la maniere dont
il fait valoir la fidelité
de son coeur, redouble
ses soupçons & la trouble,
cependant prévenuë
d'horreur pour toutes les
infidelitez
,
celle de Dom
Juan envers le Prince de
Murcie la blesse, elle veut
la lui faire sentir adroitement
: Seigneur, dit-elle à
Dom Juan, vous ne me parle7
point du Prince de Adurcie,
cet ami qui vous eji si
cher, & pour quivousfça-
'tIe:z que je m'inttresse. Je
vous entens, Madame, répondit
Dom Juan, vous
opposezaux transports qui
viennent de m'échapper, le
souvenir d'un Prince que
vous croyeZ encore monami:
mais, Madame, ..,.endez..-moy
plus deluflice; je nesuis pas
infidele au Prince de Murcie,
cess luy qui me trabit,
quim'enlevemes Etats, rtJ
qui se rend en même temps
indigne de vôtre amour&
de mon amirie. Ciel! reprit
Leonore, que me dites vous,
Dom_îuan? Noniln'estpas
possible; le Prince deMurcie
n'est point un udurpateur,&
votre crédulité luyfait un
"ffront que rien ne peut réparer.
C'tJI à regret, Madame,
ajoûta Dom Juan,
queje vous apprens une nouvellesi
triste pour vous dr
pour moy : mais enfin je ne
puis douter que le Prince de
Murcie nesoit un perfide;
il nous a trompa l'un C
l'autre par les fausses apparences
de U vertu laplus héroi'queo'
roïque.jirrefie^ Dom Juan,
dit imperieusement Leonore,
cette veriténe niesi
pas APt, connuëpoursouffrir
des discours injurieux à
la vertu du Prince de Murcie,
& aux sentimens que
fay pour luy; c'est niaccabler
que de traitter ainsi ce
Heros, &vous dervjez. plutôt
me laijjerpérir.Quoy !
reprit Dom Juan, vous
croiriez que j'invente me
fable pour le noircir à vos
yeux?Non, Madame,vous
l'apprendrez par d'autres
bouches, cinquante de mes
sujets , A la tête desquels
est le sujet le plus fidele
,
vous diront que le Prince,
de concert avec leperside D.
Pedre,a seduit les habitans
de Grenade, (9* s'elf emparé
de cette Duché Au nom de
D. Pedre Leonore changea
de couleur, & ne pouvant
plus soûtenir une
conversation si delicate
pour son amour, elle pria
Dom Juan de la laisser
feule.
Ce fut pour lors que
revenuë à foy-même du
trouble où les derniers
mots de Dom Juan lavoient
jettée,elle s'abandonna
à sa juste douleur:
grand Dieu, dit-elle, il
est donc vray? le Prince
de Murcie est un perfide,
ce qu'Elvire m'adit, ôc
ce que m'a raconté Dom
Juan n'est que trop confirmé
! le Fatal nom de
Dom Pedre ne m'en laisse
plus douter
,
Dom Pedre
aura trahi son Maître en
faveur de son amy ,
le
Prince amoureux d'Elvire
se fera fait Duc de Grenade
pour s'en assurer la
possession; & moy vi&û
me de l'amour le plus
tendre & le plus constant,
confuse & desesperée d'avoir
tant aimé un ingrat,
un traître,je vais molurir,
détestant également tous
les hommes;& où trouver
de la probité, de la
foy, puisque le Prince de
Murcie est un perfide ?
Mais quoy, dois-je si-tôt
le condamner? peut-être
ce Prince
,
ignorant des
piéges qu'on tend à nôtre
amour, gemit dans l'inu
possibilité où il est de me
voir. Ah! quelle apparence,
c'est en vain que je
voudrois le justifier,Elvire,
Dom Pedre, Dom
Juan, vos funestes discours
ne le rendent que
trop coupable. C'est ainsi
que Leonore accablée de
la plus mortelle douleur
condamnoit son amant
malgréelle, & retractoit
sa condamnation malgré
les apparences de fa- perfidie.
Cependant le vaisseau
approchoit du bord, &
déja Leonore apperçoit
sur le rivage le Duc d'Andalousie,
que la tempête
avoitextrêmemeut allarmé
pour sa vie: illa reçut
avec une joye qui marqua
bien la crainte à laquelle
elle succedoit; maisil fut
franrporce quand il vit son
liberateur il luy donna
les marques les plus vives
d'une reconnoissance qui
se joignoit à l'amitié qu'il
* avoit toujours eue pour
luy; ce qui augmenta ses
esperances, & le desespoir
de Leonore.
Dom Juan ne tarda.
pas à instruire le Duc de
la prétendue perfidie du
Prince de Murcie, &: D.
Garcie en fit adroitement
le fabuleux récit: le Duc
fut surpris de la décestable
action qu'on luy racontoit,
& sensible aux
malheurs de Dom Juan,
il jura de le remettre dans
son Duché,&luy promit
Leonore. Plein d'un projet
si vivement conçu, il
va trouver cette Princesse
& luy dit
: Ma fille, vous
sçavez la perfidie du Prin-
-ce de Murcie, apprenez
par ce dernier trait à ne
vous pas laisser surprendre
par la fausse vertu,
guerissez-vous d'une passion
que vous ne pouvez
-
plus ressentir sans honte,
& preparez-vous a epoufer
Dom Juan que je vous
ai toûjours destiné.
Lconore frappée comme
d'un coup de foudre,
ne put répondre à son
Pere
,
mais il crut voir
dans sa contenancerespetfueufe
une fille preparée
à obéir, il la laisse seule,
& courut assurer D. Juan
de l'obéissance de sa fille:
ce Prince se crut dés ce
moment vangé de son rival,
il commença à regarder
Leonore comme son
épouse, & il ne cessoit de d
luy parler de son amour,
& de (on bonheur; Leonore
incertaine du party
qu'elle devoit prendre,
étoit pour comble de malheur
obligée à le bien recevoir;
elle luy devoit la
vie; son Pere luy ordonnoit
de le regarder comme
son époux, & d'ailleurs
illuy importoit de cacher
l'amour qu'elle conservoit
au Prince.~<~ - J't-
4* Enfin le Duc sur du
consentement de safille,
hâraextrêmement ce mariage
,
& le jour fut arrê-
1 té: la joye de cette nouvelle
se répandit dans lllle
deGade;tout le monde
benissoit le bonheur des
deux époux, tandis que
Leonoresuivoit, triste victime
du devoir & de la
fortune, les ordres d'un
Pere toujours conrraires à
son penchant. Eh! quel
party pouvait-elle prendre?
il falloir, ou le donner
la mort, ou époufer
Dorn Juan; sa vie étoit
trop mal-heureuse pour
qu'elle eût envie de la
conserver en cette occasion,
mais mourir fidelle
à un scelerat,à un tyran,
n'est pas un sort digne
d'une grande Princesse:
Enfin elle ne pouvoir desobéir
à son Pere, sans révolter
contr'elle tour l'Univers
,
à qui elle devoit
compte de cetteaction, &
devant lequel elle ne pouvoir
être bien justifiée.
Elle va donc subir son
malheureux fort,deja tour
se dispose à le confirmer.
Mais laissons cet appareil,
qui tout superbe qu'il étoit
ne pourroit que nous attrliiller
revenons au Prince
de Murcie.
Il était bien juste qu'aprés
avoir fait éclater tant
de generosité aux dépens
mêrat de son amour, cette
passion qui dominoit dans
son coeur, eut enfin son
tour. Il donna les ordres
necessaires à la tranquilité
du Duché de Grenade,&
commit à Dom Pedre le
foin de contenir dans le
devoir des sujets naturellement
inconstans;, ensuite
il retourne à l'isle de
Gade, traversela mer, &
se trouve dans une gran..
de foret: il chercha longtemps
quelqu'un qui pût
lui dire s'il était encore
bien loin de Gade,enfin
il apperçut un homme rêveur
, en qui lesejour de
la solitude laissoit voir de
- la noblesse& de la majesté:
il s'approche de lui, & lui
dit: Seigneur, puis-je esperer
que vous m'apprendrez
leslieux oujefuis?seigneur,
répondit le Solitaire, Ivou-s
êtes dans l'islede Gade ,pof.
fedée par le Duc d'Andalousie
,
il est venu depuis peuy
établir fortJejour avec Leonore
i-a fille, que la renommée
met audessus de ce qui
parut jamais de plus accompli.
Cette Ijle, reprit le
Prince,estsans doute le centre
de la galanterie, puisque
Leonore estsiparfaite,Û?sa
Cour doit être bien brillante?
Ilest nifede le conjecturer,
répondit le Solitaire: Je
n'en suis pas d'ailleurs mieux
informé que vous, je sçai
fente* ent, (ST sicette avan-t
tureavoirfaitmoins de bruit
je ne la sçaurois pas, jesçai
que Leonore retournant aSevdle
, fut surprije par la
tempête, & que prêteaperir
dans les flots, Dom Juan
Prince de Grenade la délivra
de ceperil. Dom Juan, reprit
vivement le Prince,
a sauvé les jours de Leonore?
les jours de Leonore ont été
en péril? Oui, Seigneur repondit le Solitaire, hjle,
de Gade retentit encore de
la reconnoissance de cette
Princeffi; depuis huit jours
ellea donné la main à Dom
Juan. Ah Ciel!s'écriale
Prince de Murcie, & en
mêmetempsil tomba aux
pieds du Solitaire
,
sans
Force & sans couleur.
DE L'HISTOIRE
ESPAGNOLE. LEONORE arriva
bien-tost dans l'Isle
de Gade sans estre retardée
,
ni par l'inconstance -
de la Mer, ni par aucun
autre accident; quand les
amans trouvent des obHaçlesy
ce n'elt pas d'ordinaire
dans ces occasions.
Le Duc d'Andalousie,
non content de la douleur
que luy causoit l'absence
du Prince, la confia
à sa soeur, il crut ne pouvoir
mieux punir sa fille
de la passion qu'elle avoit
pour le Prince, qu'en luy
opposant de longs discours
que cette vieille soeur faisoit
sans cesse contre l'amour
; Leonore en estoit
perpetuellement obsedée,
elle estoit à tous momens
forcée d'essuyer les chagrins
de sa tante contre
les moeurs d'un siecle dont
elle n'estoit plus, & si l'on
ajoute à tant de sujets de
tristesse, le peu d'esperance
qui luy restoit de voir
son cher Prince, je m'assure
qu'on trouvera Leonore
bien à plaindre.
Un temps assez considerable
s'estoit écoulé sans
qu'elleeust encor vû dans
cette malheureuse Isle que
son Pere & son ennuyeuse
Tante, toujours livrée à
l'un ou à l'autre; à peine
pouvoit-elle passer quelques
momens seule dans
un Jardin bordé par des
Rochers que la Mer venoitbattre
de sesflots,
spectacle dont Leonore
n'avoit pas besoin pour
exciter sa rêverie:Un
jour plus fortuné pour
elle que tantd'autres qu'-
elleavoit trouvez silongs,
elle se promenoit dans ce
Jardin, heureuse de pouvoirsentir
en liberté tous
ses malheurs, elle vit tout
à coup dans le fond d'une
allée, une perfoiineqLii
paroissoit triste
)
& dont la
beauté rendoit la douleur
plus touchante;la conformité
de leur état leur donna
une mutuelle envie de
se voir de plus prés, & elles
furent bien-tôt à portée
de se demander par quelle
avanture elles se trouvoient
ainsi dans le même
lieu: Leonore qui se
croyoit la plusmalheureuse
,
avoit droit de se plaindre
la premiere, & cependat
elle se fit violence pour
cacher une partie de sa
tristesse:Je ne m'attendois
pas, Madame, dit-elle, à
l'inconnuë
,
de trouver ici
une des plus belles personnes
du monde, moy qui
avois lieu de croire que le
Duc d'Andalousie & sa
soeur estoient les seuls habitans
de cette Isle.
Ma surprise, Madame,
répondit l'inconnuë, elt
mieux fondée que la vôtre
; je trouve ici plus de
beauté que vous n'yen
pouvez trouver, & j'ay
sans doute plus de raisons
de n'y supposer personne:
Je ne doute pas, reprit
Leonore, que de grandes
raisons ne vous réduisent à
vous cacher dans une solitude,
j'ai crû voir sur vôtre
visage des marques de
la plus vive douleur, vous
estes sans doute malheureuse,
cette raison me fut
fit pour vous plaindre:l'inconnuë
ne répondoit d'abord
à Leonore que par
des discours de civilité;
l'habitude qu'elle avoit
prise de parler seule,&sans
témoins, contrebalançoit
le penchant naturel que
les malheureux ont à se
plaindre,mais son air my.
sterieux ne faisoitqu'irriter
la curiosité de Leonore
5
qui estoit impatiente
de comparer ses malheurs
à ceux de l'inconnuë
; quoique j'ayepûaisément
remarquer que vôtre
situation n'est pas heureuse,
continua Leonore,
je ne puis comprendre
comment la fortune vous
a conduite dans l'Isle de
Gade, je me croyois la
seulequ'elle y eufi rranC.
portée, & je vous avouë
que je fuis bien impatiente
d'en penetrer le mystere;
si vous conncissiez.
l'habirude où je luis de
plaindre les malheureux,
& l'inclination qui deja
m'interesse pour vousvous
n'auriez pas le courage de
me le cacher plus longtemps.
Je ne puis douter, Madame,
répondit l'inconnuë,
que vous ne soyiez.
Leonore, ôc c'ell3 tant
parce que je vous trouve
dans cette Isle
,
dont le
Duc d'Andaiousie est Souverain
,que parce que je
remarque des ce moment
en vous tout ce que la reo
nommée en publie) je ne
pouvois d'abord me persuader
que la fortune, si
cruelle d'ailleurs pourmoi
voulût icy me procurer
une de ses plus grandesfaveurs,
mais maintenant,
sûre que je vais parler à la
Princesse du monde laphrs
accomplie, jen'aurai plus
rien de secret pour elle,
& la pitié que vôtre grand
coeur ne pourra refuser
à des malheurs,qui ne
font pas communs, aura
sans doute le pouvoir de
les soulager.
Je m'appelle Elvire,
mon Pere îssu des anciens
Ducs de Grenade, vivoit
avec distindtion sujet du
Duc de Grenade, sans envier
ses Etats injustement
fortis de sa Maison, il mourut
, formant pour moy
d'heureux projetsd'établissement;
un Prince digne
de mon estime, & qui
auroit honoré7 son Alliance,
m'aimoit, je laimois
aussi, mon Pere trouvoit
dans ce mariage mon bonheur,
l'amitié qu'il avoir
pour moy luy rendoit cette
raison fiifîîfante les
choses estoient si avancées
queje gourois sans inquiétude
le plaisir d'estre destinée
à ce Prince
,
mais.
helas mon Pere mourut,
ôc(a more nous laissa cous
dans l'impuissance de finirune
affaire si importante.
pour moy! sa famille futlong-
temps accablée de ta
douleur
1
de cette perte:
enfin Don Pedre, qui est
monFrere,voulut relever
mes elperances aussi-bien
que celles de mon amant
qu'il aimoit presque autant
quemoy, lors que
Dom Garcie, homme tout
puissant à la Cour du Duc
de Grenade, qui y regnoit
plus que luy, me fit
demander par le Duc de
Grenade luy-mêrne: ce
coup imprevû accabla roue
te nostre famille,j'estois
sans doute la plus à plaindre
, mais mon Frere
,
qui
haïrToit personnellement
Dom Garcie, &qui avoit
de grandes raisons pour le
haïr, fut celuy quirésista
aplusuvivement; il repre- Duc quemafamille
avoir pris avec mon
amant des engagemens
trop forts pour pouvoir les
rompre, & que d'ailleurs
il convenoit mieux à ma
naissance
:
il le fit ressouvenir
des liens qui l'attachoient
à nous, & le Duc
naturellement équitable,
se rendit aux raisons de
mon Frere, & luy permit
d'achever nostre Mariage.
Je ne puis vous exprimer
mieuxNladaine,
quelle fut ma joye, qu'en
la comparant a la douleur
que j'ai ressentie depuis, &c
qui succeda bien-tost à
mes transports
: le jourmême
qui devoit assurer
mon bonheur, le perfide
Dom Garcie vint m'arracher
aux empressemens de
mon amant, & me rendit
la plus malheureuse personne
du mondey il me
conduisit dans des lieux
où personne ne pouvoit
me secourir : j'y fus livrée
à ses violences,le fourbe
employait tour-à-tour l'artifice
& la force, & comme
l'un & l'autre estoient
également inutiles à son
execrable dessein, il devenoit
chaquejour plus dangereux
: combien de fois
me ferois-je donnélamort,
si l'esperance de revoir
mon cher Prince ne m'avoit
toujours soutenue
croyez,Madame, que j'ai
plus souffert que je ne puis
vous le dire; le Ciel vous
preserve de connoître jamais
la rigueur d'un pareil
tourment: enfin ne pouvant
plus y refiler, je pris
le seul party qui me restair,
l'occal'occalionleprelentafavorableosai
me soustraire
aux violences de ce scelerat,
résolue de me donner
la mort,s'il venoit à me
découvrir;je ne vous diray
point la diligence avec
laquelle je fuyois ce monstre
malgré la foiblesse de
mon (exe
; mais enfin j'échapai
de ses mains:incertaine
des chemins que je
devois prendre, & des
lieux ou je devois arriver,
la fortune m'a conduite ici
loin du perfide Dom Garcie,
mais encore plus loin
demonamant.
Elvire racontoit ses malheurs
avec d'autant plus
de plaisir qu'elle voyoit
l'émotion de Leonore s'accroirre
à mesure qu'elle
continuoit son récit:chaque
malheur d'Elvire faisoit
dans son coeur une impression
qui paroissotc d'abord
sur sonvisage. Quand
ce récit fut fini, elle esperoit
qu'Elvire n'avoit pas
encore tout dit, ou qu'elle
auroit oubliéquelque circonstance
; mais quel fâcheux
contre-temps, Leonore
apperçoit sa vieille
tante qui avançoit à grands
pas vers elle Ah,ma chere
Elvire, s'écria t-elle, que
je fuis malheureuse, on
vient moter tous mes
plaisirs, il faut que je vous
quitte dans le moment que
vôtre recit m'interesse davantage.,
vous avez encor
mille choses à me raconter
je ne sçay point le
nom de vôtre amant) ni
ce qu'il a fait pour meriter
ce que vous souffrez
pour luy
,
hâtez-vous de
m'apprendre ce que je ne
lçai point encore : Je ne
sçai rien de mon Amant,
reprit Elvire, avec précipitarion,
sans doute il
n'a pu découvrir les lieux
où je suis,peut-être a-til
pris le party du defefpoir
,
peut-être ignorant
ce que mon amour a ose
pour me conserveràluy,
fiance, peut-être est-il inconfiant
luy-même:Voila,
Madame *
sçay du Prince de Murcie.
Au nom du Prince de
Murcie Leonore fit un
eiy
)
ôc tomba peu après
évanouie dans les bras d'Elvirer
Quelle fut la surprise
de cette tante quand elle
trouva Leonore dans ce
tristeétat& une inconnue
dans un trouble extrême:
Elle fit conduire Leonore
à son appartement,enattendant
qu'elle pût sçavoit
un mystere que le hazard
offroit heureusement à
son insatiable curiosité.
Cependant le Prince de
Murcie étoit depuis longtemps
abient de Leonore,
les mêmes raisons quil'ai
voient obligé de quitter
l'Andalousie si promptement,
l'empêchoient d'y
revenir:mais enfin l'amour
l'em portasurla prudence,
& il partit pour Seville
resolu de le cacher le)
mieux qu'il pourroit : A
peine fut-il dans l'Andalousie
qu'il apprit que Leonore
étoit dans l'Isle de
Gade, la distance qui estoit
entre luy & sa Princesse
le fit frémir; plus un
amant est eloigné de ce
qu 'il aime, & plus il est
malheureux;il arrive enfin
sur le bord de la mer
qu'il falloir passer pour aller
a Gade; il fut longtemps
sur le rivage cherchant
des yeux une chaloupe
à la faveur de laquelleilpût
la traverser;
&enfin il vit une petite
barque. Dans le moment
qu'il prioit le pêcheur, à
qui elle appartenoit,de l'y
recevoir, il aperçut un
homme bien fait, qui sembloit
d'abord vouloir se
cacher à ses yeux? & qui
insensiblement s'aprochoit
pourtant de luy. Le Prince
qui navoir pas moins dintérêt
à être inconnu dans
un pays si voisin de Tille
de Gade, loinde fuïr cet
étranger,alloit au devant
de luy, comme si un instindi:
secret eut en ce moment
conduit Ces pas, &
comme si le mente superieur
avoit quelque marque
particulière à laquelle
ils se fussent d'abord reconnus.
1 Seigneur, dit l'inconnu
au Prince de Murcie,j'attens
depuislong temps
l'occasion favorable qui se
prepresente
: cependant, si
vos raisons etoient plus
fortes que les miennes, je
ferois prêt à vous la ceder.
Seigneur, répondir le Prince,
vous ne sçauriez être
plus pressé de vous embarquer
que je le suis, & je
vous cede cette barque
d'aussi bon coeur ôc aux
mêmes conditions que
vous me la cedez,je consens
avec plaisir à la mutuelle
confidence que vous
me proposez
;
heureux de
pouvoir m'interesser au
sort d'un homme tel que
vous. Seigneur, répondit
, 1 ,., ,'inconnu,line s agit point
icydes intérêts personnels
du malheureux Dom Pedre,
mais de ceux de mon
Souverain, qui me sont
mille fois plus chers: Le
Duc de Grenade estmort,
un sujet perfide est prêt à
se faire proclamer son successeurcontreles
droits de
Dom Juan qu'une mauvaise
fortune éloigne depuis
long -temps de ses
Eltats. Comme Dom Garcie
était le canal unique
des graces du Duc)ils'est
adroitement rendu maitre
de tous les esprits; si
l'on ne s'oppose promptement
à les tyranniques
projets, Dom Juan fera
bien-tôt dépoüillé de ses
Estats : Son absence
)
la
mort du Duc son pere,
& l'addresse du traistre
D. Garcie luy laissent peu
de sujets fidelles
: J'ay appris
qu'ayant voyagé dans
l'Europe il a paffé la mer,
voyez, Seigneur) si les
raisonsdemonembarquement
font pressantes. Oüi,
Seigneur
,
répondit le
Prince, mais non pas seulement
pour vous, les
intérêts de Dom Juan
me sont auili chers que
les miens; c'est un
Prince digne de votre affection
& dela mienne:
D'ailleurs le trait de perfidie
de Dom Garcie merite
une vangeance éclatante,
je vaism unir a vous
dans un dessein si genereux
& si légitime;je
suis le Prince de Murcie,
je dépeuplerai s'ille faut
Murcie d'habitans pour
chasser cet indigne usurpateur
,ne perdons point
le temps à chercher Dom
Juan dans des lieux où il
pourroit n'être pas: mais
qu'à son retour il trouve
Grenade tranquille t Allons
purger ses Estats d'un
monstre digne du plus
horriblesupplice.
.:, Ces paroles que le
Prince prononça avec
chaleur donnèrent une si
grande joye à Dom Pedre
qu'ilseroitimpossible
de l'exprimer: la fortune
qui sembloit avoir abandonné
son party luioffroit
en ce moment les plus
grands secours qu'il pût
esperer,plein d'un projet
dont l'execution devoir lui
paroistre impossibles'il
avoit eu moins de zele,
il trouvoit dans le Prince
de Murcie un puissant protecteur
, & un illustre
amy.
ils partent ensemble,
& le Prince de Murcie ne
pouvant se persuader que
les habitans de Grenade
fussent sincerement attachez
à un homme dont la
perfidie étoit si marquée,
crut par sa feule presence
& quelques mesures lècretes,
pouvoir les remettre
dans l'obeïssance de
leur légitimé Souverain.
Ils arrivèrent aux portes
de Grenade la veille du
jour que Dom Garcie devoit
être proclamé;ils entrerent
sècretement pendant
la nuit dans la ville:
Dom Pedre fut surpris de
trouver les plus honestes
gens disposez à suivre les
loix d'un usurpateur, tout
estoit seduit, & le mallui
parut d'abord sans remede
: mais le Prince, dont
la feule presenceinspiroit
l'honneur & le courage par
la force & la sàgesse de ses
discours, sçut les ramener
à de plus justes maximes.
n Les plus braves se
rangerent les premiers
fous les ordres du Prince
,
& remirent dans
le devoir ceux que leur
exemple en avoir fait
fortirblentot la plus grande
partie de la ville déclarée
contre le Tyran,
parce qu'il n'étoit plus a
craindre, demanda sa
mort: On conduisit le
Prince de Murcie dans
le Palais: mais le bruit
qui arrive necessairement
dans les revolutions sauva
le tyran & le fit échapper
à la juste punition qu'on
lui preparoit ;
il s'enfuit
avec quelques domestiques
ausquels il pouvoir
confier le salut de la personne:
le Prince de Murcie
voulut inutilement le
suivre; Dom Garcie avoit
choisi les chemins les plus
impraticables & les plus
inconnus, & se hâtoit
darriver au bord de la
mer pour se mettre en sûreté
dans un vaisseau
: cependant
Dom Juan, averti
de la mort de son Pere,
étoit parti pour Grenade.
Toutà coup DomGarcie
apperçut de loin un Cavalier
qui avançoit vers
luy à toute bride ; quelle
fut sa surpris quand Il re.
connue D. Juan! le perfide
,
exercé depuislongtemps
dans l'art de feindre
,
prit à l'instant le parti
d'éloigner D. Juan, pour
des raisons qu'on verra
dans la suite; il le jette à
ses pieds, &luy dit avec
les marques d'un zéle désesperé
: Seigneur, n'allez
point à Grenade, vous y
trouverez vostre perte, un
indigne voisin s'en est em-
- paré) vos sujets font aintenant
vos ennemis,nous
sommes les seuls qui nous
soyons soustraits a latyrannie,
&tout Grenade
suit les Loix du Prince de
Murcie:du Prince de Murcie!
s'écria Dom Juan,ah
Ciel! que me dites-vous?
le Prince de Murcie est
mon ennemi, le Prince
de Murcie est un usurpateur
! non Dom Garcie il
n'est pas possible.Ah
Seigneur, reprit D. Carcie,
il n'est que trop vray,
la consternation de vos fidels
sujets que vous voyez
ticyr, noe vpous.l'assure que .J.J j
JVT En ,.-,jn D. Juan voulut
douter, les larmes perfides
de Dom Garcie le persuaderentenfin.
ChCiel,
dit ce credule Prince,
sur quoy faut- il desormais
compter? le Prince de
Murcie m'estinfidele, le
Prince de Murcie m'enleve
mes Etats: Ah! perfide,
tu me trahis? Je vais
soûlever contre toytoute
l'Espagne
: mais je sçai un
autre moyen de me vanger
; Leonore indignée de
ton lâche procedé, & confuse
d'avoir eu pour toy
de l'amour, me vangera
par la haine que je vais lui
inspirer contre toy : Allons,
dit-il, fidele Dom
Garciecourons nous vanger
: le Duc d'Andalousie *fut toûjours mon protecteur
& mon ami; c'est
chez luy que je trouverai
de sûrsmoyens pour punir
nôtre ennemi commun;
Il est maintenant dans l'isle
de Gade
,
hâtons-nous de
traverser la Mer.
Don Juan ne pouvoit
faire une trop grande diligence
;
le Duc d'Andaloule
devoit reprendre le
chemin de Seville
;
il étoit
trop habile dans l'art de
gouverner ses sujets, pour
les perdre si long-temps de
vue. Déja le jour du départ
de la Princesse qui devoit
s'embarquer la premiere,
étaie arrêté; Dom Juan
l'ignoroit, mais il n'avoit
pas besoin de le sçavoir
pour se hâter d'arriver dans
un lieu où il devoit voir
cette Princesse. Il s'embarquaavec
le traître
Dom Garcie: mais à peine
furent-ils en mer, que les
vents yexciterentune horrible
tempête, qui menaçoit
son vaisseau d'un prochain
naufrage. Iln'aimait
pas assez la vie pour craindre
de la perdre en cetteoccasion,
& il consideroit
assez tranquillement les
autres vaisseaux qui sembloient
devoir être à tous
momens submergez: couc
a coup il en aperçut un
dont les Pilotes effrayez
faisoient entendre des cris
horribles. Une des personnes
qui étoient dans ce
vaisseau frappa d'abord sa
vûë
:
il voulut la considerer
plus attentivement:
mais quelle fut sa surprise!
lorsque parmi un assez
grand nombre de femmes
éplorées, il reconnut Leonore,
feule tranquile dans
ce
ce peril éminent : O Ciel!
s'ecria-t-il, Leonore est
prête à perir. A peine ces
mors furent prononcez,
que ce vaisseau fut submergé
,
& Leonore disparut
avec toute sa fuite. Il se
jette dans lamer, resolu
de perir, ou de la sauver
pendant , que ses sujets consternez
desesperoient de
son salut. Enfin Leonore
fut portée par la force
d'une vague en un endroit
où Dom Juan l'apperçut
: il nage vers elle
tout tr ansporté,&sauve
enfin cette illustre Princesse
dans son vaisseau.
C'est ici qu'il faut admirer
la bizarerie de la fortune.
Le Prince de Murcie
éloigné depuis long-temps
de Leonore,n'a pu encore
se raprocher d'elle, prêt
d'arriver à l'isle de Gade,
où elle étoit, une affaire
imprévûël'enéloigne plus
que jamais : pendant qu'il
signale sa generosité
, un
credule ami, aux intérêts
duquel il sacrifie les siens,
l'accuse de perfidie; Dom
Juan, dont il délivre les
Etats, medite contre luy
une vangeance terrible;
la fortune se range de son
parti, & lui procure l'occasion
la plus favorable
pour se vanger; il fauve la
vie à ce qu'il aime, il espere
s'en faire aimer comme
il espere de faire haïr
son rival en le peignant
des plus vives couleurs.
Tellesétoient les esperances
de D. Juan lorsque
Leonore reprit ses forces
& ses esprits
:
à peine eutelle
ouvert les yeux qu'elle
vit Dom Juan qui, prosterné
à ses pieds, sembloit
par cet important service
avoir acquis le droit de
soûpirer pour elle, auquel ilavoit autrefoisrenoncé.
ëluoy9 Seigneur, lui ditelle,
c'est à vous que Leonore
doit la vie, à vous qui
lui deveztousvos mtibeurs?
cette vie infortunée ne meritoit
point un liberateur si
généreux, envers qui laplus
forte reconnoissance ne peut
jamais m'acquitter. Ah, répondit
Dom Juan! pouvois-
je esperer un sigrand
bonheur,aprés avoir étési
ton*- ttmp: Loin de z,ous) dtnf
vous r, o:r quepour njous
donner la vie? Ah, belle
Leonore ! HJQHS connoiite£
dans peu que sivous tnerjlf:Z
un coeur fidele, le mien .f(ulest
digne de vous être offert.
Ce discours de Dom
Juan allarma plus la Princesseque
le danger auquel
elle venoir d'échaper. Depuis
sa fatale renconrre
avec Elvire, elle étoit agitée
des plus mortelles inquietudes;
Elvire avoit
nommé le Prince de Murcie,
Leonore ne pouvoit
calmer ses soupçons qu'en
esperant qu'Elvirese seroit
méprise.
La hardiesse de Dom
Juan à luyparler de son
amour, & la maniere dont
il fait valoir la fidelité
de son coeur, redouble
ses soupçons & la trouble,
cependant prévenuë
d'horreur pour toutes les
infidelitez
,
celle de Dom
Juan envers le Prince de
Murcie la blesse, elle veut
la lui faire sentir adroitement
: Seigneur, dit-elle à
Dom Juan, vous ne me parle7
point du Prince de Adurcie,
cet ami qui vous eji si
cher, & pour quivousfça-
'tIe:z que je m'inttresse. Je
vous entens, Madame, répondit
Dom Juan, vous
opposezaux transports qui
viennent de m'échapper, le
souvenir d'un Prince que
vous croyeZ encore monami:
mais, Madame, ..,.endez..-moy
plus deluflice; je nesuis pas
infidele au Prince de Murcie,
cess luy qui me trabit,
quim'enlevemes Etats, rtJ
qui se rend en même temps
indigne de vôtre amour&
de mon amirie. Ciel! reprit
Leonore, que me dites vous,
Dom_îuan? Noniln'estpas
possible; le Prince deMurcie
n'est point un udurpateur,&
votre crédulité luyfait un
"ffront que rien ne peut réparer.
C'tJI à regret, Madame,
ajoûta Dom Juan,
queje vous apprens une nouvellesi
triste pour vous dr
pour moy : mais enfin je ne
puis douter que le Prince de
Murcie nesoit un perfide;
il nous a trompa l'un C
l'autre par les fausses apparences
de U vertu laplus héroi'queo'
roïque.jirrefie^ Dom Juan,
dit imperieusement Leonore,
cette veriténe niesi
pas APt, connuëpoursouffrir
des discours injurieux à
la vertu du Prince de Murcie,
& aux sentimens que
fay pour luy; c'est niaccabler
que de traitter ainsi ce
Heros, &vous dervjez. plutôt
me laijjerpérir.Quoy !
reprit Dom Juan, vous
croiriez que j'invente me
fable pour le noircir à vos
yeux?Non, Madame,vous
l'apprendrez par d'autres
bouches, cinquante de mes
sujets , A la tête desquels
est le sujet le plus fidele
,
vous diront que le Prince,
de concert avec leperside D.
Pedre,a seduit les habitans
de Grenade, (9* s'elf emparé
de cette Duché Au nom de
D. Pedre Leonore changea
de couleur, & ne pouvant
plus soûtenir une
conversation si delicate
pour son amour, elle pria
Dom Juan de la laisser
feule.
Ce fut pour lors que
revenuë à foy-même du
trouble où les derniers
mots de Dom Juan lavoient
jettée,elle s'abandonna
à sa juste douleur:
grand Dieu, dit-elle, il
est donc vray? le Prince
de Murcie est un perfide,
ce qu'Elvire m'adit, ôc
ce que m'a raconté Dom
Juan n'est que trop confirmé
! le Fatal nom de
Dom Pedre ne m'en laisse
plus douter
,
Dom Pedre
aura trahi son Maître en
faveur de son amy ,
le
Prince amoureux d'Elvire
se fera fait Duc de Grenade
pour s'en assurer la
possession; & moy vi&û
me de l'amour le plus
tendre & le plus constant,
confuse & desesperée d'avoir
tant aimé un ingrat,
un traître,je vais molurir,
détestant également tous
les hommes;& où trouver
de la probité, de la
foy, puisque le Prince de
Murcie est un perfide ?
Mais quoy, dois-je si-tôt
le condamner? peut-être
ce Prince
,
ignorant des
piéges qu'on tend à nôtre
amour, gemit dans l'inu
possibilité où il est de me
voir. Ah! quelle apparence,
c'est en vain que je
voudrois le justifier,Elvire,
Dom Pedre, Dom
Juan, vos funestes discours
ne le rendent que
trop coupable. C'est ainsi
que Leonore accablée de
la plus mortelle douleur
condamnoit son amant
malgréelle, & retractoit
sa condamnation malgré
les apparences de fa- perfidie.
Cependant le vaisseau
approchoit du bord, &
déja Leonore apperçoit
sur le rivage le Duc d'Andalousie,
que la tempête
avoitextrêmemeut allarmé
pour sa vie: illa reçut
avec une joye qui marqua
bien la crainte à laquelle
elle succedoit; maisil fut
franrporce quand il vit son
liberateur il luy donna
les marques les plus vives
d'une reconnoissance qui
se joignoit à l'amitié qu'il
* avoit toujours eue pour
luy; ce qui augmenta ses
esperances, & le desespoir
de Leonore.
Dom Juan ne tarda.
pas à instruire le Duc de
la prétendue perfidie du
Prince de Murcie, &: D.
Garcie en fit adroitement
le fabuleux récit: le Duc
fut surpris de la décestable
action qu'on luy racontoit,
& sensible aux
malheurs de Dom Juan,
il jura de le remettre dans
son Duché,&luy promit
Leonore. Plein d'un projet
si vivement conçu, il
va trouver cette Princesse
& luy dit
: Ma fille, vous
sçavez la perfidie du Prin-
-ce de Murcie, apprenez
par ce dernier trait à ne
vous pas laisser surprendre
par la fausse vertu,
guerissez-vous d'une passion
que vous ne pouvez
-
plus ressentir sans honte,
& preparez-vous a epoufer
Dom Juan que je vous
ai toûjours destiné.
Lconore frappée comme
d'un coup de foudre,
ne put répondre à son
Pere
,
mais il crut voir
dans sa contenancerespetfueufe
une fille preparée
à obéir, il la laisse seule,
& courut assurer D. Juan
de l'obéissance de sa fille:
ce Prince se crut dés ce
moment vangé de son rival,
il commença à regarder
Leonore comme son
épouse, & il ne cessoit de d
luy parler de son amour,
& de (on bonheur; Leonore
incertaine du party
qu'elle devoit prendre,
étoit pour comble de malheur
obligée à le bien recevoir;
elle luy devoit la
vie; son Pere luy ordonnoit
de le regarder comme
son époux, & d'ailleurs
illuy importoit de cacher
l'amour qu'elle conservoit
au Prince.~<~ - J't-
4* Enfin le Duc sur du
consentement de safille,
hâraextrêmement ce mariage
,
& le jour fut arrê-
1 té: la joye de cette nouvelle
se répandit dans lllle
deGade;tout le monde
benissoit le bonheur des
deux époux, tandis que
Leonoresuivoit, triste victime
du devoir & de la
fortune, les ordres d'un
Pere toujours conrraires à
son penchant. Eh! quel
party pouvait-elle prendre?
il falloir, ou le donner
la mort, ou époufer
Dorn Juan; sa vie étoit
trop mal-heureuse pour
qu'elle eût envie de la
conserver en cette occasion,
mais mourir fidelle
à un scelerat,à un tyran,
n'est pas un sort digne
d'une grande Princesse:
Enfin elle ne pouvoir desobéir
à son Pere, sans révolter
contr'elle tour l'Univers
,
à qui elle devoit
compte de cetteaction, &
devant lequel elle ne pouvoir
être bien justifiée.
Elle va donc subir son
malheureux fort,deja tour
se dispose à le confirmer.
Mais laissons cet appareil,
qui tout superbe qu'il étoit
ne pourroit que nous attrliiller
revenons au Prince
de Murcie.
Il était bien juste qu'aprés
avoir fait éclater tant
de generosité aux dépens
mêrat de son amour, cette
passion qui dominoit dans
son coeur, eut enfin son
tour. Il donna les ordres
necessaires à la tranquilité
du Duché de Grenade,&
commit à Dom Pedre le
foin de contenir dans le
devoir des sujets naturellement
inconstans;, ensuite
il retourne à l'isle de
Gade, traversela mer, &
se trouve dans une gran..
de foret: il chercha longtemps
quelqu'un qui pût
lui dire s'il était encore
bien loin de Gade,enfin
il apperçut un homme rêveur
, en qui lesejour de
la solitude laissoit voir de
- la noblesse& de la majesté:
il s'approche de lui, & lui
dit: Seigneur, puis-je esperer
que vous m'apprendrez
leslieux oujefuis?seigneur,
répondit le Solitaire, Ivou-s
êtes dans l'islede Gade ,pof.
fedée par le Duc d'Andalousie
,
il est venu depuis peuy
établir fortJejour avec Leonore
i-a fille, que la renommée
met audessus de ce qui
parut jamais de plus accompli.
Cette Ijle, reprit le
Prince,estsans doute le centre
de la galanterie, puisque
Leonore estsiparfaite,Û?sa
Cour doit être bien brillante?
Ilest nifede le conjecturer,
répondit le Solitaire: Je
n'en suis pas d'ailleurs mieux
informé que vous, je sçai
fente* ent, (ST sicette avan-t
tureavoirfaitmoins de bruit
je ne la sçaurois pas, jesçai
que Leonore retournant aSevdle
, fut surprije par la
tempête, & que prêteaperir
dans les flots, Dom Juan
Prince de Grenade la délivra
de ceperil. Dom Juan, reprit
vivement le Prince,
a sauvé les jours de Leonore?
les jours de Leonore ont été
en péril? Oui, Seigneur repondit le Solitaire, hjle,
de Gade retentit encore de
la reconnoissance de cette
Princeffi; depuis huit jours
ellea donné la main à Dom
Juan. Ah Ciel!s'écriale
Prince de Murcie, & en
mêmetempsil tomba aux
pieds du Solitaire
,
sans
Force & sans couleur.
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Résumé : SUITE DE L'HISTOIRE ESPAGNOLE.
Le texte relate les aventures de Léonore et du Prince de Murcie, séparés par des circonstances tragiques. Léonore arrive sur l'île de Gade, où elle est accablée par l'absence du Prince et les discours moralisateurs de sa tante, sœur du Duc d'Andalousie. Elle y rencontre Elvire, une jeune femme également triste, qui lui raconte son histoire : promise à un prince, elle dut épouser Dom Garcie après la mort de son père. Elvire parvint à s'échapper et se retrouva sur l'île de Gade. Pendant ce temps, le Prince de Murcie, désespéré par l'absence de Léonore, décide de se rendre en Andalousie malgré les dangers. Sur le rivage, il rencontre Dom Pedre, le frère d'Elvire, qui lui révèle que le Duc de Grenade est mort et que Dom Garcie, un traître, s'apprête à usurper le trône de Dom Juan. Ils s'allient pour chasser Dom Garcie et restaurer Dom Juan sur le trône de Grenade. Dom Pedre rallie les habitants contre Dom Garcie, qui s'enfuit. Dom Juan, informé de la mort de son père, rencontre Dom Garcie, qui le persuade que le Prince de Murcie a usurpé ses États. Dom Juan décide de se venger et se rend chez le Duc d'Andalousie, un allié. En mer, une tempête éclate et Dom Juan sauve Léonore, qui est troublée par les révélations sur la perfidie du Prince de Murcie. Le Duc d'Andalousie décide de marier Léonore à Dom Juan, malgré la tristesse de la jeune femme. Léonore, obligée d'obéir à son père, se prépare à épouser Dom Juan. Le Prince de Murcie, après avoir assuré la tranquillité du Duché de Grenade, est dominé par sa passion pour Léonore. Il se retrouve sur l'île de Gade et apprend de manière fortuite que Léonore a épousé Dom Juan huit jours plus tôt. À cette nouvelle, il s'évanouit.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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20
p. [1]-52
SUITE ET FIN de l'Histoire Espagnole.
Début :
Le Prince de Murcie reprit enfin ses esprits, & pour [...]
Mots clefs :
Prince, Duc de Grenade, Grenade, Princesse, Solitaire, Amour, Seigneur, Malheurs, Temps, Bonheur, Joie, Malheur, Fortune, Coeur, Ciel, Époux, Lieu, Cabane, Traître, Infidélité, Surprise, Soupçon, Rival, Amants, Forêt, Solitude, Doute
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE ET FIN de l'Histoire Espagnole.
~* SUITE ETFIN
de ïHtjloirc Espagnole. LE Prince de Murciereprit
enfinles
esprits, & pour lors le lolitaire
lui dit :Seigneur,
si j'avois pu prévoir la su.
neste impression qu'a fait
sur vous la nouvelle que
je vous ai apprise, croyez
qduoeulelouirn, d'irriter vostre
je n'aurois pen.
fé qu'à la soulager; l'experience
que j'ai faite des
revers de la fortune m'apprend
à plaindre ceux quV
ellerend malheureux. Ah
pourquoi ne sçavois-je pas
là'intérêt que vous prenez Leonore? je ne me reprocherais
pas du moins
les tourmens que vous louffre. Je ne vous les
reproche point, Seigneur,
repondit le Prince, non
plus qu'à Leonore; si elle
a épousé Dom Juan elle a
dû l'épouser, ôc si elle m'a
rendu le plus malheureux
des hommes, il faut que
je l'aye mérité:Non le
plus affreux desespoir ne
me forcera jamais à la
traitter d'infidelle mais
je n en mourraipas moins
malheureux.
Ah!Seigneur, repritle
solitaire,si Leonoren'est
point infidelle, il est des
amans plus malheureux
que vous j'ai perdu comme
vous l'esperance de
posseder jamais celle que
jaime,je ne puisdouter de
son inconstance,&j'en
reçoisJes plus forcéspreuves
au moment mêmequi
devoit assurer mon bonheur;
queldesespoirest
égal au mien ? amant dui^e
Princefk-,,,nôçre mariage
étoitconclu duconfentement
de son frère,&l'infîdelie
se
.,
fait enleverce
our-là même par rflôa
rival
,
sans ce trait de la
plus noireinfîdçlitç je seroisencore
a Grepaçlçj
&: vous ue m'auriez point
trouve dans cettesolitude
où nos communs malheurs
nous ont conduit. Le Prince comprit aisément
que cette Princesse,
que le solitaire avoir aiméen'étoit
autre qu'Eli
vire, il en avoit souvent
oui parler à Dom Pedre
son frere, & comme il
sçavoit la violence que
Dom Garcie avoit faire à
Elvire, il crut devoir réparer
le tort que le solitaire
lui faisoit par ses soupçons;
ilme semble
,
Seigneur,
lui dit-il, que vous
condamnez trop aisement
la Princesse que vous aimez
; pourquoi rapporter
àson inconstance un éloignement
dont elle gémit
peut-être autant que vous?-
si vôtre rival l'a enlevée,
le tort que vous lui faites
est irreparable, mais quoiqu'il
en soit, ce n'est point
ainsi qu'il faut juger de ce
qu'on aime. Ah ! je ne
ferois pas si malheureux
si je pouvoissoupçonner
Leonore d'inconfiance. Si
je condamne la Princesse
Elvire, reprit lesolicaire,
c'estque je ne puis douter
qu'elle ne me soit infidelle
y
après cet enlevement
je la cherchai dans
tout le Duché de Grenade
; & dans quelqueslieux
que mon rival lait conduite
,
je l'aurois sans dou-
.re découverte,si ellen'eût
été d'accord avec lui pour
rendre mes recherches
inutiles. Ah ! je l'ay trop
aimée pour ne pas me
plaindre de son changement,
& je vois bien que
nos malheurs font differens
3
quoiqu'ils partent
du même principe. C'est
ainsi que le solitaire die.
putoit au Prince la triste
floired'être le plus maleureux
de tous les horn;.
mes; si c'cft. un dédommagement
pour ceux qui
souffrent
,
ils pouvoient
tous deux y prérendre)
l'un étoit réduit à accuser
sa maîtresse, qui lui étoit
pourtant fidelle, & l'autre
a s'acculer lui-même, lui
qui n'avait jamais eu d'autre
regle de ses adtions
quesa gloire & son amour.
Cependant Elvirepassoit
sa vie dans de mortelles
inquiétudes auuibien
que Leonore,la convention
que ces deux
Princesses avoient eûë
leur étoit également funeste
,
& si Leonore avoit
lieu de soupçonner un
Prince, qu'Elvire avoit
nommé son amant, Elvire
soupçonnoit avec raison
un amant dont le nom
avoir produit un si violent,
effet sur Leonore;ellesavoient
un égal intérêt de se
retrouver. pour éclaircir
un doute si cruel,mais il
ne fut pas permis à Leonore
d'aller feule dans le
jardin,& Elviren'y voyant
plus que la curieuse tante,.
fut contrainte de choisir,
pour le lieu de sa promenade
,
la Forest de Gades;
c'est là que ces deux Princesses
le retrouverent dans
le temps qu'elles ne l'esperoient
plus. Le Duc d'Andalousie,
content de l'obeissance
de sa fille, l'avoit
enfin délivrée des
importunitez de sa vieille
secur
y
elle alloit souvent
se promener dans cette
Forest là elle pouvoit
joüir de la solitude-, & se
livrer à toute sa douleur
Le hazard la conduisit un
jour dans l'endroit où Etvire
avoit coutume d'aller
se plaindre de ses malheurs,
aussitôt elle court
vers elle avec empressement,,
& lui dit: il y a
long-temps que je vous
cherche, Madame, pour
vous apprendre une nouvelle
qui doit vous interesser
: Le Prince de Murcie
est Duc. de Grenade
par les soins de Dom Pedre
vôtre frere & son ami.
Madame,répondit Leonore,
vous sçavez la part
que j'y dois prendre, mais
je devine aussi celle que
vous y prenez, ce n'est
point moi qui dois ressentir
la joye de cette nouvelle.
Ah! qui doit donc
la ressentir ? reprit Leonore,
le Prince de Murcie
vous aime, Ôc. n'a fait
une si, grande démarche
que pour vous meriter.
Ah! Madame,répondit
Elvire, pourquoi insultez.
vousàmon malheur? Je
sçai que je ne suis point
aimée,c'est en vain que
je voudrois vous disputer
le coeur du Prince: de
Murcie.Ces deux Princelles
entraientinsensiblement
au pointd'unéclaircissement
qui leur étoitsi
necessaire,lorsqueDom
Juan &DomGarcievinrent
troubler leur entrer
tien: sitôtqu'Elvire eut
EÇÊonnu>fon persecuteur,
qgif n'étoitpasfort loin
d'elle,elle prit la fuite, &
Leonore> que la presence
de Dom Juan auroit embarrassée
dans une pareille
circonstance., prit une
autre allée dans le dessein
del'evicer; Dom Garcie
avoit cru reconnoîtreElvire
& l'avoit suivie des
yeux;l'occasion lui parut
trop bellepour la négliger
: Seigneur, dit-il à D.
Juan, vous voulez sans
doute aborder Leonore?
je vous laisse seul de peur
de troubler un entretien
si doux pour l'un & pour
l'autre, je ferai toujours à
portée de vous rejoindre;
en même temps il fuit la
routequ'il avoit vu prendre
à Elvire, & aprés
l'avoir assez long-temps
cherchée,il la découvrit
dans le lieule plus écarté
de la forest.Quelle fut la
surprise&la crainte de
cette Princessè? elle con,
noissoit le perfide Dom
Garcie.,irrité de ses refus
& de ses mépris,il étoit
capable de se porter aux
plus violentes extremitez;
Elvire dans un si grand
péril n'eut d'autrereilburce
quecelle de faire em*
tendre des cris horribles,
quipussent lui attirer du
secours, & ses cris en effet
la sauverent. Le solitaire,
quile promenoit assez près
de la, les entendit; aussitôt
il court vers le lieu où
les cris d'Elvire le con- duisent , & tout d'un , toup: il voit celle qu'il
croyoit infidelle à Grenade
, qui
-
se jettedansses
bras,en lui disant: Seigneur
,sauvez-moi des fureurs
d'un scelerat, & dans
le moment Dom Garcie
parut. Je n'entreprendrai
point
point d'exprimer les divers.
mouvemens de surprise
d'amour & de colere
donc le solitaire futsaisi ;
Dom Garcie voulut prosiser
du moment pour se
défaire de son rival avant
qu'il fût en défense, mais
lescelerat meritoitla
mort,le solitairel'étendii
à ses pieds; après le peu de resistance qu'on doit
attendre d'un lâche & d'un
traître,ensuite s'abandonnant
à d'autres transports,
il s'approcha d'Elvire:
quel bonheur luidit-il
y
Madame?la fortunevous?;
rend à mon amour, & livre
mon rival à ma vengeance
; que le perfide
nous a causé de maux r
que n'ai-je point souffert
pendant vôtre absence!
Jen'oublierai jamais,,
Prince, répondit Elvire,
le service que vôtre pitié
vient de me rendre, mais
je ferois plus heureuse si
je le devois à vôtre amour.
Ah!Ciel,s'écrialesolitaire,
comment expliquer
ces cruels reproches? jesuis
donc un amantinfidele.
Prince, je voudrois
pouvoir en douter,
rien ne troubleroit la joye
- que j'ai de vous revoir;
Ah! je serois trop heureuse.
Grand Dieu,s'ecriatil
encore une fois,il est
donc vrai que vous m'accufèz
d'inconstance> Ahj
Madame,quel démon envieux
de nôtre bonheur,
vous donne ces injustes
soupçons ;quoi je vous
revois! le plaisir que je
sens me persuade que tous
mes maux sont finis, & je
retrouve au même instant
des malheurs plus grands
encore que ceux que j'ai
fouffers
; ma chere Elvire
voyez cette trille retraite,
cetteaffreuse solitude!
font-ce la des preuves de
mon inconstance ? Oui,
Prince, cest le choix de
cette solitude qui confirme
mes tristessoupçons.
Ah! Seigneur, est-ce dans
la forestde Gades que
vôtre. confiance devoit
éclater? Le solitaire, qui
ne pouvoit rien compren- dre au discours d'Elvire,
ne sçavoit comment calnler.,
les soupçons ;nia
Princesse, lui disoit-il, daignez
medire le sujet de
vos reproches,je fuis Ulr
de me justifier, jenesuis
pas surpris que vous me
foupçonniez., le moindre
accidentpeut allarmer
une amante {enfible3 j'ai
moi-même eprouve combien
il elt aisé de craindre
le changement dece qu'
onaime
)
jevous ai crû
moi-même moins fidelle
que je ne vous retrouve,
mais si l'heureuse avanture
quinous réunit ne m'avoit
détrompé, loin de vous en
faire un mystere,je me
ferois plaint à vous, je
vous aurois découvert le
sujet de mesdouleurs, ôc
je n'aurois rien tant fouhaitté
que de vous voir
bien justifiée
; pourquoy
n'en usez-vous pas ainsi,
ma Princesse ? l'amour
peut-il prendre un autre
parti? Que me servira-t-il,
reprit El vire, de vous convaincred'inconstance
? je
ne vous en aimerai pas
moins, & vous n'en aimerez
pas moins Leonore.
Quoi!j'aime Leonore, reprit
vivement le solitaire?
Ah! je vois maintenant le
sujet de vos qsoupconsy.
vous avez crû que, charmé
de cette Princesse,je
n'habite cette solitude
-
que pour lui prouver mon
amour , mais non,ma
chere Elvire,rendez-moimon
innocence, rendezmoi
tout vôtre amour:je
n'ai jamais vû Leonore,,,
je suis dans un lieu tout
plein de sa beauté & de
les vertus & je n'ai jamais
penséqu'à vous, c'est pour
vous feule que je fuis réduit
dans l'état où vous -
me voyez. Ah! Prince., dit
Elvire,que ne vous puisje
croiremaisnon vous
me trompez;voyez vousmême
si je dois être convaincue
; je racontois a
Leonore nos communs
malheurs, elle me demanda
vôtre nom, je lui nommai
le Prince de Murcie,
&: soudain elle tombaévanouie
dans mes bras;
jouiuez. Prince, de vôtre
gloire, après ce coup rien
ne peut môterma douleur.
leur. Elvire voulut s'éloi.
gnerdu solitaice pour lui
cacher ses larmes.; arrêtez
ma Princene, s'écria-t-il
,
non je
-,
n'ai jamais vu Leonore,
ilest un autre Prince
de Murcie,vous le devez
sçavoir: Ah! pouvezvousme
soupçonner? mais
rnachere Elvire,venez me
voir tout-à-faitjustisié, j'ai
laissé dans ma cabane un
inconnu qui aime Leonore,
l'état où la nouvelle
de son mariage avec Dom
Juan la réduit, m'a découvert
son secret: il est
sans doute ce Prince de
Murcie amant de Leonore,
venezJe lui demanderai
son nom, il ne pourra
me resuser cet ecfairciuement,
qui importe tant a
vôtre bonheur& au mien.
Ils n'eurent pasgrand chemin
à faire pour arriver à
la petite cabane;le cours
de leur conversation les y
avoit insensiblement conduits,
ils y entrent, mais
quel spectacle s'offrit tout
d'un coup à leurs yeuxils
virent deux hommes étendus
dans la cabane, qui
perissoient dansleursang.
Ah Ciel! s'écria Elvire,
saisie d'horreur .& de sur-
,
prise.Qui sont ces malheureux
?Que je plains là
fort de l'un d'eux, repondit
le solitaire; c'est cet
étranger qui étoit venu
chercher ici un azile, nous
déplorions ensemblenos
communs malheurs, il alloit
fininles miens. Elvire
revenue de sa premiere
terreur s'approcha 8c reconnut
Dom Juan, Le
Prince après s'être separé
de D. Garcie avoit longtemps
erré dans la forêt,
occupe destrilles idées qui
les avoient conduits:malygré
ce que la fortune faisoitpour
luiy il nelaissoit
pas d'avoir ses chagrins;
il avoit apperçu lacabane
du soliraire, .& y étoit entré
attiré par sa simpie curiosite
:
les' soupirs de cet
inconnul'avoit redoublée
enexcitant sa compas.
sion. Mais quelle surprise!,
à peineces deux hommes
se furent envilagezdqu'un
premier mouvement de
rage & devengeance leur
étant tout loisir de s'expliquer
: Ah te voila,traître.,
s'écria l'un; perside, tu
mourras, secria l'autre :
& à l'instant ils se lancent
furieux l'un sur l'autre, &
se battent avec tant de
haine & tant d'acharnement,
que sans recevoir
aucun coupmorcel ils se
ercerent enplusieurs endroits,
ils tomberent l'un
& l'autre affoiblis par la
perte de leur sang,&par
la longueur du combar.Ce
fut dans cet état que les
trouvèrent Elvire & fou
amant, ils leur donnrent
tous les secours possibles,&
se retirèrent a l'écart dans
l'esperance de tirer quelque
éclaircisement de ce
que se diroient ces deux
rivaux. Ils reprirent peu
de temps après leurs sorces
& leurs ressentimens,.
& le Prince de Murcie
tournant vers Dom Juan
des yeux pleins d'indignation:
Quoy tu vis encore
le Ciel ne peur donc consentir
à la mort du digne
époux de Leonore, ni la
forc,ni l'amournilahaine
îije peuventrien sur de si
beauxjours?Le Ciel,répondit,
Dom Juan, veut que
j'admire encor cet illuitre
conquerant, qui vient de
joindre ,à tant de hauts titres
celuy de Duc de Grenade
: Quel regret pour
moy de mourir sans voir
regner un Prince si genereux
?Peux-tu le voir sans
rougir,persideyreprit le
Prince Non dit Dom
Juan.le rougis de t'avoir
il rpal connu. Les traîtres,
répliqua le Prince, ne rougissent
du crime qu'après
qu'ils l'ont commis. - Il est
vray, répondit D. Juan
y s'ils n'en rougissoient pas
si tard,je ferois Duc de
Grenade, & vous ne seriez
encore que le Prince de
Murcie. Poursuis,indigne
amy ,
reprit le Prince,
cherche un pretexte à ton
horrible persidie; tu n'es
donc l'époux de Leonore
que parce que je luis un
Tyran?Non', traître, repondit
Dom Juan, puiss
qu'il faut enfin éclatter, je
ne t'ai point trahi,je mefuis
yengé de l'ennemi commun
de toute l'Espagne;
d'un usurpateur qui elt en
abomination dans toute
l'Europe: Renonce àLeonore,
qui tesereste autant
quelle t'a autrefois aimé.
Grand Dieu,s'ecria-t-il,où
fùis-je?non,, Leonorenaura
pas pu le croire; tes
derniers mots te convainquentd'imposture,
tu peux
m'avoir pris pour unusurpateur,
mais non pas cette
genereule Princesse. Il est
vray, répondit D. Juan,.
tu l'avois seduite par ta
fausse vertu: maisqu'avoir
elle a repondre a D. Garcie,.
dont la fidelité rend
ta perfidie certaine ? Le
Prince vit dés ce moment
la trahison de D. Garcie
y,
& parla ainsi à sonrival:
Dom Juan,je fuis forcé de
vous rendre vôtre innocence,
Dom Garcie vous
a trahis tous deux: loin
d'usupervosEtats,je les
aysoustraits à la tyrannie,
dans le seul dessein de vous
les rendre
:,- En abordant
Tille de Gadcs je trouvay
Dom Pedre qui vous cherchoit
par tout, jem'offris
à prendre vôtre place, &
je fis pour vous ce que je
n'aurois pas fait pour moymême,
je me privay du
plaisir de revoir Leonore
pour vous remettre dans
vos Estats ; j'en ai chassé
Dom Garcie qui les usurpoit:
pour prix de mon secours
Ôc de mon amitié
vous épousez ce que j'ainle,
sans que j'en puisse
accuser que la fortune-,
vous n eres point coupable
: mais cependant Leonore
eIl: à vous & je la
perds pourjamais.
Le Prince de Murcie
parloit d'un air si couchant
que Dom Juan lui-même
commençoitàs'attendrir.
On peut juger de laJitua.
tion des deu x spectateurs;
Elvire étoit sûre du coeur
de son amant,& cetamant
voyoit dans les yeux d'El..
vire, & la justice qu'elle
rendoit à son amour, &la
joye avec laquelle elle la
lui rendoit,il ne manquoit
plus au Prince qu'une
occasion de confirmer
ces diccours qui faisoient
déja tant d'impression;
hazard la sit naître prefqu'au
même instant.Un
des domestiques de Dom
Juan,qui avoitsuivi Dom
Garcie, entra dans laca~
bane, attiré par le bruit
qu'il avoit entendu. Approchez,
lui dit D. Juan,
pourquoy m'avez
- vous
trahi? pourquoiêtes-vous
entré dans lecomplot du
traître Dom Garcie? Fernandez
( c'étoit le nom
du domestique ) interdit
d'une questionà laquelle
il ne s'attendoit pas, &
déjà surpris de la réunion
à
des deux Princes, prit le
parti de se jetter aux
pieds de son Maître, 8c
de lui découvrir tout le
mystere d'une sinoire trahison.
Ah! quel secret venez-
vous de me reveler.,
s'écria Dom Juan, saisi
d'une juste horreur,confus
desa credulité
)
deses
peré d'avoir fîiivi les mouvemens
de sa haine contre
celui à qui il devoit tout?
Ah! Seigneur,s'écria-t-il,
se tournant vers le Prince
de Murcie, que puisje
vous dire? je ne suis point
l'époux de Leonore. Vous
n'êtes point son époux,
répondit le Prince? Ah!
Dom Juan pourquoi voulez-
vousme flatter? croyez-
vous par là conserver
ma vie? Non, je meurs
mal-heureux amant de
Leonore& fidele ami de
D. Juan.C'est moi qui dois
mourir,reprit Dom Juan,
je ne fuis plus digne de
la vie; vivez, Prince,
pour posseder Leonore,
j'aiassez d'autres crunes
à me reprocher sans me
charger- encore de celui
d'être son époux; non.,
je ne le fuis point, & l'unique
consolation qui me
reste, après tous les maux
queje vous ai causez, c'est
d'être encor plus malheureuxquejene
fuis coupable.
En mêmetemps il lui
apprit comment ce mariageavoit
été retardé par
une violente maladie de
Leonore
, que ses chagrins
avoient apparemment
causée. Dom Juan
ne borna pas là les foins
.qu'il devoir au Prince
lui promit de fléchir le
Duc
Duc d'Andalousiey & fit
renaître
,
dans son coeur
l'esperance que tant. de
malheurs en avoient ôtée.
Quelchangement de situation
pour le Prince de
Murcie, à peine croyoit- iltout ce qu'il entendait
partageentre la joye de
ravoir Leonore fidelle,
& l'impatience, de la revoir
telle que l'amour la
lui conservoit
,
à peine
pouvoit-il suffire à ressentir
tout son bonheur. Elvire
& le solitaire de leur
côté jouissoient du bonheur
de se trouver fîdeles,
exempts des soins &de l'inquietude
qui troubloient
depuis si long-temps leur
amour; le spectacle dont
ils étoient témoinsaugi
mentoit encore leur tendresse.
Après qu'ilsse furent
dit tout ce qu'un bonheur
mutuel peut inspirer,
ils s'aprocherent des deux
Princes. Dés que le Prince
deMurcie eut apperçû le
solitaire, il luy dit: Vous
- me trouvez,Seigneur,dans
unesituation- bien- différente
de celle ou vous,
m'aviez laissé, vous voyez
qu'il ne faut qu'un moment
pour terminer les
plus grands malheurs, j'espere
que celuy qui doit
finir les vôtres- n'est pas
bien éloigné, &pour lors
ma joye sera parfaite. Seigneur,.
répondit le solitaire,
le Ciel nous a réunis
pour nous rendre tous heureux,
vous allez- revoir
Leonore,,, jeretrouve El
vire fidellé
; cette avanture
finittous lesmalheuts
qui sembloient attachez
aunom que nous portons
l'un & l'autre. Il lui apprit
en même temps qu'il étoit
un cadet de la maison,
dont la branche separée
depuis long-temps estoit
presque inconnuë enEspagne,
il luy raconta les
soupçons d'Elvire à l'occasson
de la conformité
de leur nom; les momens
surent employez à des détails
capables d'interesser
du moins des amans:mais
lorsqu'Elvire luy rendit
compte àsontour de Son
entrevue a\*ecLectfi0rcv&
de tout cequi l'avoirluivie
:Ah, s'écria,le Prince,,
quela fortune, est cruelle
quand ellenouspourluit:
c'érait l'unique moyen de
rendrema fidélité suspecte
à Leonore:mais non, cette
Princesse connoîtbien
mon coeur,elle n'aura
point
-
fait cette injustice à
mon- amour. Cependant
Fernandezqui avoit ete
témoin; de redaircinement
entre le Prince de
Murcie & son malfire".
plein de tout cequ'ilavoit
entenducourut le publier
dans le Palais du Duc, il
trouva Leonore quiquittoit
la forêt pour retourner
à son appartement, &
elle en sur instruite la premiere.
Son récit étoit aisez
interessant pour que Leonore
voulût le justifier,
elle ': sè fit incontinentconduire
à la cabane;dés
qu'elle parut sa présence
produisit un profond silence
,
le Prince étoit celuy
qui avoit le plus de
choses à dire, il fut aussi
celuy qui eut moins la
force de parler: mais sa
joye n'en éclattoit que
mieux dans ses regards, ôc
Leonore qui l'y. voyoit
toute entiere,ne marquoit,
pas moins vivement le.
plaisir qu'elle ressentoit..
Elvire enfin prit la parole,.
&montrant le solitaire,elle
luy apprit son nom, & lui
donna un éclaircissement
qui manquoit encore à son.
repos.
Dom Juan marquoit le
plus vif repentir,ilcedoit
tous ses droits au Prince
de Murcie: ces amans
se voyoient, délivrez d'un
dangereux persecuteur;que
ne se dirent-ils point dans
de pareils transports ? Ah
,
Madame,s'écria le Prince,
vous m'aimez encore? les
noms d'usurpateur &d'infidele
qu'on m'a tant donnez
n'ont point changé
vôtre coeur? à ce trait je
reconnois Leonore. Ouy,
Seigneur,réponditla Princesse,
je vous ay toûjours
aimé
, & je luis toûjours,
cette Leonore, dont vous
connoissez si bien les sentimens;
les raisons qui sembloient
persuader vostre
inconstance,n'ont pu prévaloir
valoir sur le souvenir de
vos verrus: Prince,j'ay
souffert de vôtre absence
) & de la cruauré avec laquelle
on a voulu flétrir
vôtre nom:mais je ne vous
ay jamais condamné, de
ne pouvant être à vous,
j'allois me donner la mort,
si la fortune ne nous eût
enfin réunis. Je n'entreprendrai
point de rapporter
ici le cours de leur entretien;
pour peu qu'on
connoisse l'amour, on en
imaginera plus que je n'en
pourroisdire: mais enfin
il n'est pointde réünion
plus touchante que celle
de deux amans qui ont eu
tant d'obstacles à surmonter
,qu'ils se protestent
qu'ils ne se sont jamais crus
infidelles
,
parmi tant de
raisons qui sembloient
marquer leur infidélité ;
la haute idée qu'ils avoient
l'un de l'autre avoit toûjours
éloignélajalousieinseparablede
l'amour moins
heroïque, & s'ils n'avoient
pas eu les chagrins de cette
espece,ceux de l'absence
en étoient plusviolens
pour eux.
Les sentimens que tant
de disgraces n'avoient pû
chasser de leur coeur firent
leur gloire & leur felicité;
leur confiance attendrit
enfin le Duc d'Andalousie
, que tant de
nouvelles raisons forçoient
d'estimer le Prince
de Murcie: Ces illustres
Amans furent bientost
unis pour toujours
; cet
heureux mariage fut suivy
de celuy du solitaire
avec Elvire, & comme
la fortune les avoit tous
associez dans les malheurs
qu'elle leur avoit suscitez,
ils jurerent de ne se separerjamais,
FIN.
de ïHtjloirc Espagnole. LE Prince de Murciereprit
enfinles
esprits, & pour lors le lolitaire
lui dit :Seigneur,
si j'avois pu prévoir la su.
neste impression qu'a fait
sur vous la nouvelle que
je vous ai apprise, croyez
qduoeulelouirn, d'irriter vostre
je n'aurois pen.
fé qu'à la soulager; l'experience
que j'ai faite des
revers de la fortune m'apprend
à plaindre ceux quV
ellerend malheureux. Ah
pourquoi ne sçavois-je pas
là'intérêt que vous prenez Leonore? je ne me reprocherais
pas du moins
les tourmens que vous louffre. Je ne vous les
reproche point, Seigneur,
repondit le Prince, non
plus qu'à Leonore; si elle
a épousé Dom Juan elle a
dû l'épouser, ôc si elle m'a
rendu le plus malheureux
des hommes, il faut que
je l'aye mérité:Non le
plus affreux desespoir ne
me forcera jamais à la
traitter d'infidelle mais
je n en mourraipas moins
malheureux.
Ah!Seigneur, repritle
solitaire,si Leonoren'est
point infidelle, il est des
amans plus malheureux
que vous j'ai perdu comme
vous l'esperance de
posseder jamais celle que
jaime,je ne puisdouter de
son inconstance,&j'en
reçoisJes plus forcéspreuves
au moment mêmequi
devoit assurer mon bonheur;
queldesespoirest
égal au mien ? amant dui^e
Princefk-,,,nôçre mariage
étoitconclu duconfentement
de son frère,&l'infîdelie
se
.,
fait enleverce
our-là même par rflôa
rival
,
sans ce trait de la
plus noireinfîdçlitç je seroisencore
a Grepaçlçj
&: vous ue m'auriez point
trouve dans cettesolitude
où nos communs malheurs
nous ont conduit. Le Prince comprit aisément
que cette Princesse,
que le solitaire avoir aiméen'étoit
autre qu'Eli
vire, il en avoit souvent
oui parler à Dom Pedre
son frere, & comme il
sçavoit la violence que
Dom Garcie avoit faire à
Elvire, il crut devoir réparer
le tort que le solitaire
lui faisoit par ses soupçons;
ilme semble
,
Seigneur,
lui dit-il, que vous
condamnez trop aisement
la Princesse que vous aimez
; pourquoi rapporter
àson inconstance un éloignement
dont elle gémit
peut-être autant que vous?-
si vôtre rival l'a enlevée,
le tort que vous lui faites
est irreparable, mais quoiqu'il
en soit, ce n'est point
ainsi qu'il faut juger de ce
qu'on aime. Ah ! je ne
ferois pas si malheureux
si je pouvoissoupçonner
Leonore d'inconfiance. Si
je condamne la Princesse
Elvire, reprit lesolicaire,
c'estque je ne puis douter
qu'elle ne me soit infidelle
y
après cet enlevement
je la cherchai dans
tout le Duché de Grenade
; & dans quelqueslieux
que mon rival lait conduite
,
je l'aurois sans dou-
.re découverte,si ellen'eût
été d'accord avec lui pour
rendre mes recherches
inutiles. Ah ! je l'ay trop
aimée pour ne pas me
plaindre de son changement,
& je vois bien que
nos malheurs font differens
3
quoiqu'ils partent
du même principe. C'est
ainsi que le solitaire die.
putoit au Prince la triste
floired'être le plus maleureux
de tous les horn;.
mes; si c'cft. un dédommagement
pour ceux qui
souffrent
,
ils pouvoient
tous deux y prérendre)
l'un étoit réduit à accuser
sa maîtresse, qui lui étoit
pourtant fidelle, & l'autre
a s'acculer lui-même, lui
qui n'avait jamais eu d'autre
regle de ses adtions
quesa gloire & son amour.
Cependant Elvirepassoit
sa vie dans de mortelles
inquiétudes auuibien
que Leonore,la convention
que ces deux
Princesses avoient eûë
leur étoit également funeste
,
& si Leonore avoit
lieu de soupçonner un
Prince, qu'Elvire avoit
nommé son amant, Elvire
soupçonnoit avec raison
un amant dont le nom
avoir produit un si violent,
effet sur Leonore;ellesavoient
un égal intérêt de se
retrouver. pour éclaircir
un doute si cruel,mais il
ne fut pas permis à Leonore
d'aller feule dans le
jardin,& Elviren'y voyant
plus que la curieuse tante,.
fut contrainte de choisir,
pour le lieu de sa promenade
,
la Forest de Gades;
c'est là que ces deux Princesses
le retrouverent dans
le temps qu'elles ne l'esperoient
plus. Le Duc d'Andalousie,
content de l'obeissance
de sa fille, l'avoit
enfin délivrée des
importunitez de sa vieille
secur
y
elle alloit souvent
se promener dans cette
Forest là elle pouvoit
joüir de la solitude-, & se
livrer à toute sa douleur
Le hazard la conduisit un
jour dans l'endroit où Etvire
avoit coutume d'aller
se plaindre de ses malheurs,
aussitôt elle court
vers elle avec empressement,,
& lui dit: il y a
long-temps que je vous
cherche, Madame, pour
vous apprendre une nouvelle
qui doit vous interesser
: Le Prince de Murcie
est Duc. de Grenade
par les soins de Dom Pedre
vôtre frere & son ami.
Madame,répondit Leonore,
vous sçavez la part
que j'y dois prendre, mais
je devine aussi celle que
vous y prenez, ce n'est
point moi qui dois ressentir
la joye de cette nouvelle.
Ah! qui doit donc
la ressentir ? reprit Leonore,
le Prince de Murcie
vous aime, Ôc. n'a fait
une si, grande démarche
que pour vous meriter.
Ah! Madame,répondit
Elvire, pourquoi insultez.
vousàmon malheur? Je
sçai que je ne suis point
aimée,c'est en vain que
je voudrois vous disputer
le coeur du Prince: de
Murcie.Ces deux Princelles
entraientinsensiblement
au pointd'unéclaircissement
qui leur étoitsi
necessaire,lorsqueDom
Juan &DomGarcievinrent
troubler leur entrer
tien: sitôtqu'Elvire eut
EÇÊonnu>fon persecuteur,
qgif n'étoitpasfort loin
d'elle,elle prit la fuite, &
Leonore> que la presence
de Dom Juan auroit embarrassée
dans une pareille
circonstance., prit une
autre allée dans le dessein
del'evicer; Dom Garcie
avoit cru reconnoîtreElvire
& l'avoit suivie des
yeux;l'occasion lui parut
trop bellepour la négliger
: Seigneur, dit-il à D.
Juan, vous voulez sans
doute aborder Leonore?
je vous laisse seul de peur
de troubler un entretien
si doux pour l'un & pour
l'autre, je ferai toujours à
portée de vous rejoindre;
en même temps il fuit la
routequ'il avoit vu prendre
à Elvire, & aprés
l'avoir assez long-temps
cherchée,il la découvrit
dans le lieule plus écarté
de la forest.Quelle fut la
surprise&la crainte de
cette Princessè? elle con,
noissoit le perfide Dom
Garcie.,irrité de ses refus
& de ses mépris,il étoit
capable de se porter aux
plus violentes extremitez;
Elvire dans un si grand
péril n'eut d'autrereilburce
quecelle de faire em*
tendre des cris horribles,
quipussent lui attirer du
secours, & ses cris en effet
la sauverent. Le solitaire,
quile promenoit assez près
de la, les entendit; aussitôt
il court vers le lieu où
les cris d'Elvire le con- duisent , & tout d'un , toup: il voit celle qu'il
croyoit infidelle à Grenade
, qui
-
se jettedansses
bras,en lui disant: Seigneur
,sauvez-moi des fureurs
d'un scelerat, & dans
le moment Dom Garcie
parut. Je n'entreprendrai
point
point d'exprimer les divers.
mouvemens de surprise
d'amour & de colere
donc le solitaire futsaisi ;
Dom Garcie voulut prosiser
du moment pour se
défaire de son rival avant
qu'il fût en défense, mais
lescelerat meritoitla
mort,le solitairel'étendii
à ses pieds; après le peu de resistance qu'on doit
attendre d'un lâche & d'un
traître,ensuite s'abandonnant
à d'autres transports,
il s'approcha d'Elvire:
quel bonheur luidit-il
y
Madame?la fortunevous?;
rend à mon amour, & livre
mon rival à ma vengeance
; que le perfide
nous a causé de maux r
que n'ai-je point souffert
pendant vôtre absence!
Jen'oublierai jamais,,
Prince, répondit Elvire,
le service que vôtre pitié
vient de me rendre, mais
je ferois plus heureuse si
je le devois à vôtre amour.
Ah!Ciel,s'écrialesolitaire,
comment expliquer
ces cruels reproches? jesuis
donc un amantinfidele.
Prince, je voudrois
pouvoir en douter,
rien ne troubleroit la joye
- que j'ai de vous revoir;
Ah! je serois trop heureuse.
Grand Dieu,s'ecriatil
encore une fois,il est
donc vrai que vous m'accufèz
d'inconstance> Ahj
Madame,quel démon envieux
de nôtre bonheur,
vous donne ces injustes
soupçons ;quoi je vous
revois! le plaisir que je
sens me persuade que tous
mes maux sont finis, & je
retrouve au même instant
des malheurs plus grands
encore que ceux que j'ai
fouffers
; ma chere Elvire
voyez cette trille retraite,
cetteaffreuse solitude!
font-ce la des preuves de
mon inconstance ? Oui,
Prince, cest le choix de
cette solitude qui confirme
mes tristessoupçons.
Ah! Seigneur, est-ce dans
la forestde Gades que
vôtre. confiance devoit
éclater? Le solitaire, qui
ne pouvoit rien compren- dre au discours d'Elvire,
ne sçavoit comment calnler.,
les soupçons ;nia
Princesse, lui disoit-il, daignez
medire le sujet de
vos reproches,je fuis Ulr
de me justifier, jenesuis
pas surpris que vous me
foupçonniez., le moindre
accidentpeut allarmer
une amante {enfible3 j'ai
moi-même eprouve combien
il elt aisé de craindre
le changement dece qu'
onaime
)
jevous ai crû
moi-même moins fidelle
que je ne vous retrouve,
mais si l'heureuse avanture
quinous réunit ne m'avoit
détrompé, loin de vous en
faire un mystere,je me
ferois plaint à vous, je
vous aurois découvert le
sujet de mesdouleurs, ôc
je n'aurois rien tant fouhaitté
que de vous voir
bien justifiée
; pourquoy
n'en usez-vous pas ainsi,
ma Princesse ? l'amour
peut-il prendre un autre
parti? Que me servira-t-il,
reprit El vire, de vous convaincred'inconstance
? je
ne vous en aimerai pas
moins, & vous n'en aimerez
pas moins Leonore.
Quoi!j'aime Leonore, reprit
vivement le solitaire?
Ah! je vois maintenant le
sujet de vos qsoupconsy.
vous avez crû que, charmé
de cette Princesse,je
n'habite cette solitude
-
que pour lui prouver mon
amour , mais non,ma
chere Elvire,rendez-moimon
innocence, rendezmoi
tout vôtre amour:je
n'ai jamais vû Leonore,,,
je suis dans un lieu tout
plein de sa beauté & de
les vertus & je n'ai jamais
penséqu'à vous, c'est pour
vous feule que je fuis réduit
dans l'état où vous -
me voyez. Ah! Prince., dit
Elvire,que ne vous puisje
croiremaisnon vous
me trompez;voyez vousmême
si je dois être convaincue
; je racontois a
Leonore nos communs
malheurs, elle me demanda
vôtre nom, je lui nommai
le Prince de Murcie,
&: soudain elle tombaévanouie
dans mes bras;
jouiuez. Prince, de vôtre
gloire, après ce coup rien
ne peut môterma douleur.
leur. Elvire voulut s'éloi.
gnerdu solitaice pour lui
cacher ses larmes.; arrêtez
ma Princene, s'écria-t-il
,
non je
-,
n'ai jamais vu Leonore,
ilest un autre Prince
de Murcie,vous le devez
sçavoir: Ah! pouvezvousme
soupçonner? mais
rnachere Elvire,venez me
voir tout-à-faitjustisié, j'ai
laissé dans ma cabane un
inconnu qui aime Leonore,
l'état où la nouvelle
de son mariage avec Dom
Juan la réduit, m'a découvert
son secret: il est
sans doute ce Prince de
Murcie amant de Leonore,
venezJe lui demanderai
son nom, il ne pourra
me resuser cet ecfairciuement,
qui importe tant a
vôtre bonheur& au mien.
Ils n'eurent pasgrand chemin
à faire pour arriver à
la petite cabane;le cours
de leur conversation les y
avoit insensiblement conduits,
ils y entrent, mais
quel spectacle s'offrit tout
d'un coup à leurs yeuxils
virent deux hommes étendus
dans la cabane, qui
perissoient dansleursang.
Ah Ciel! s'écria Elvire,
saisie d'horreur .& de sur-
,
prise.Qui sont ces malheureux
?Que je plains là
fort de l'un d'eux, repondit
le solitaire; c'est cet
étranger qui étoit venu
chercher ici un azile, nous
déplorions ensemblenos
communs malheurs, il alloit
fininles miens. Elvire
revenue de sa premiere
terreur s'approcha 8c reconnut
Dom Juan, Le
Prince après s'être separé
de D. Garcie avoit longtemps
erré dans la forêt,
occupe destrilles idées qui
les avoient conduits:malygré
ce que la fortune faisoitpour
luiy il nelaissoit
pas d'avoir ses chagrins;
il avoit apperçu lacabane
du soliraire, .& y étoit entré
attiré par sa simpie curiosite
:
les' soupirs de cet
inconnul'avoit redoublée
enexcitant sa compas.
sion. Mais quelle surprise!,
à peineces deux hommes
se furent envilagezdqu'un
premier mouvement de
rage & devengeance leur
étant tout loisir de s'expliquer
: Ah te voila,traître.,
s'écria l'un; perside, tu
mourras, secria l'autre :
& à l'instant ils se lancent
furieux l'un sur l'autre, &
se battent avec tant de
haine & tant d'acharnement,
que sans recevoir
aucun coupmorcel ils se
ercerent enplusieurs endroits,
ils tomberent l'un
& l'autre affoiblis par la
perte de leur sang,&par
la longueur du combar.Ce
fut dans cet état que les
trouvèrent Elvire & fou
amant, ils leur donnrent
tous les secours possibles,&
se retirèrent a l'écart dans
l'esperance de tirer quelque
éclaircisement de ce
que se diroient ces deux
rivaux. Ils reprirent peu
de temps après leurs sorces
& leurs ressentimens,.
& le Prince de Murcie
tournant vers Dom Juan
des yeux pleins d'indignation:
Quoy tu vis encore
le Ciel ne peur donc consentir
à la mort du digne
époux de Leonore, ni la
forc,ni l'amournilahaine
îije peuventrien sur de si
beauxjours?Le Ciel,répondit,
Dom Juan, veut que
j'admire encor cet illuitre
conquerant, qui vient de
joindre ,à tant de hauts titres
celuy de Duc de Grenade
: Quel regret pour
moy de mourir sans voir
regner un Prince si genereux
?Peux-tu le voir sans
rougir,persideyreprit le
Prince Non dit Dom
Juan.le rougis de t'avoir
il rpal connu. Les traîtres,
répliqua le Prince, ne rougissent
du crime qu'après
qu'ils l'ont commis. - Il est
vray, répondit D. Juan
y s'ils n'en rougissoient pas
si tard,je ferois Duc de
Grenade, & vous ne seriez
encore que le Prince de
Murcie. Poursuis,indigne
amy ,
reprit le Prince,
cherche un pretexte à ton
horrible persidie; tu n'es
donc l'époux de Leonore
que parce que je luis un
Tyran?Non', traître, repondit
Dom Juan, puiss
qu'il faut enfin éclatter, je
ne t'ai point trahi,je mefuis
yengé de l'ennemi commun
de toute l'Espagne;
d'un usurpateur qui elt en
abomination dans toute
l'Europe: Renonce àLeonore,
qui tesereste autant
quelle t'a autrefois aimé.
Grand Dieu,s'ecria-t-il,où
fùis-je?non,, Leonorenaura
pas pu le croire; tes
derniers mots te convainquentd'imposture,
tu peux
m'avoir pris pour unusurpateur,
mais non pas cette
genereule Princesse. Il est
vray, répondit D. Juan,.
tu l'avois seduite par ta
fausse vertu: maisqu'avoir
elle a repondre a D. Garcie,.
dont la fidelité rend
ta perfidie certaine ? Le
Prince vit dés ce moment
la trahison de D. Garcie
y,
& parla ainsi à sonrival:
Dom Juan,je fuis forcé de
vous rendre vôtre innocence,
Dom Garcie vous
a trahis tous deux: loin
d'usupervosEtats,je les
aysoustraits à la tyrannie,
dans le seul dessein de vous
les rendre
:,- En abordant
Tille de Gadcs je trouvay
Dom Pedre qui vous cherchoit
par tout, jem'offris
à prendre vôtre place, &
je fis pour vous ce que je
n'aurois pas fait pour moymême,
je me privay du
plaisir de revoir Leonore
pour vous remettre dans
vos Estats ; j'en ai chassé
Dom Garcie qui les usurpoit:
pour prix de mon secours
Ôc de mon amitié
vous épousez ce que j'ainle,
sans que j'en puisse
accuser que la fortune-,
vous n eres point coupable
: mais cependant Leonore
eIl: à vous & je la
perds pourjamais.
Le Prince de Murcie
parloit d'un air si couchant
que Dom Juan lui-même
commençoitàs'attendrir.
On peut juger de laJitua.
tion des deu x spectateurs;
Elvire étoit sûre du coeur
de son amant,& cetamant
voyoit dans les yeux d'El..
vire, & la justice qu'elle
rendoit à son amour, &la
joye avec laquelle elle la
lui rendoit,il ne manquoit
plus au Prince qu'une
occasion de confirmer
ces diccours qui faisoient
déja tant d'impression;
hazard la sit naître prefqu'au
même instant.Un
des domestiques de Dom
Juan,qui avoitsuivi Dom
Garcie, entra dans laca~
bane, attiré par le bruit
qu'il avoit entendu. Approchez,
lui dit D. Juan,
pourquoy m'avez
- vous
trahi? pourquoiêtes-vous
entré dans lecomplot du
traître Dom Garcie? Fernandez
( c'étoit le nom
du domestique ) interdit
d'une questionà laquelle
il ne s'attendoit pas, &
déjà surpris de la réunion
à
des deux Princes, prit le
parti de se jetter aux
pieds de son Maître, 8c
de lui découvrir tout le
mystere d'une sinoire trahison.
Ah! quel secret venez-
vous de me reveler.,
s'écria Dom Juan, saisi
d'une juste horreur,confus
desa credulité
)
deses
peré d'avoir fîiivi les mouvemens
de sa haine contre
celui à qui il devoit tout?
Ah! Seigneur,s'écria-t-il,
se tournant vers le Prince
de Murcie, que puisje
vous dire? je ne suis point
l'époux de Leonore. Vous
n'êtes point son époux,
répondit le Prince? Ah!
Dom Juan pourquoi voulez-
vousme flatter? croyez-
vous par là conserver
ma vie? Non, je meurs
mal-heureux amant de
Leonore& fidele ami de
D. Juan.C'est moi qui dois
mourir,reprit Dom Juan,
je ne fuis plus digne de
la vie; vivez, Prince,
pour posseder Leonore,
j'aiassez d'autres crunes
à me reprocher sans me
charger- encore de celui
d'être son époux; non.,
je ne le fuis point, & l'unique
consolation qui me
reste, après tous les maux
queje vous ai causez, c'est
d'être encor plus malheureuxquejene
fuis coupable.
En mêmetemps il lui
apprit comment ce mariageavoit
été retardé par
une violente maladie de
Leonore
, que ses chagrins
avoient apparemment
causée. Dom Juan
ne borna pas là les foins
.qu'il devoir au Prince
lui promit de fléchir le
Duc
Duc d'Andalousiey & fit
renaître
,
dans son coeur
l'esperance que tant. de
malheurs en avoient ôtée.
Quelchangement de situation
pour le Prince de
Murcie, à peine croyoit- iltout ce qu'il entendait
partageentre la joye de
ravoir Leonore fidelle,
& l'impatience, de la revoir
telle que l'amour la
lui conservoit
,
à peine
pouvoit-il suffire à ressentir
tout son bonheur. Elvire
& le solitaire de leur
côté jouissoient du bonheur
de se trouver fîdeles,
exempts des soins &de l'inquietude
qui troubloient
depuis si long-temps leur
amour; le spectacle dont
ils étoient témoinsaugi
mentoit encore leur tendresse.
Après qu'ilsse furent
dit tout ce qu'un bonheur
mutuel peut inspirer,
ils s'aprocherent des deux
Princes. Dés que le Prince
deMurcie eut apperçû le
solitaire, il luy dit: Vous
- me trouvez,Seigneur,dans
unesituation- bien- différente
de celle ou vous,
m'aviez laissé, vous voyez
qu'il ne faut qu'un moment
pour terminer les
plus grands malheurs, j'espere
que celuy qui doit
finir les vôtres- n'est pas
bien éloigné, &pour lors
ma joye sera parfaite. Seigneur,.
répondit le solitaire,
le Ciel nous a réunis
pour nous rendre tous heureux,
vous allez- revoir
Leonore,,, jeretrouve El
vire fidellé
; cette avanture
finittous lesmalheuts
qui sembloient attachez
aunom que nous portons
l'un & l'autre. Il lui apprit
en même temps qu'il étoit
un cadet de la maison,
dont la branche separée
depuis long-temps estoit
presque inconnuë enEspagne,
il luy raconta les
soupçons d'Elvire à l'occasson
de la conformité
de leur nom; les momens
surent employez à des détails
capables d'interesser
du moins des amans:mais
lorsqu'Elvire luy rendit
compte àsontour de Son
entrevue a\*ecLectfi0rcv&
de tout cequi l'avoirluivie
:Ah, s'écria,le Prince,,
quela fortune, est cruelle
quand ellenouspourluit:
c'érait l'unique moyen de
rendrema fidélité suspecte
à Leonore:mais non, cette
Princesse connoîtbien
mon coeur,elle n'aura
point
-
fait cette injustice à
mon- amour. Cependant
Fernandezqui avoit ete
témoin; de redaircinement
entre le Prince de
Murcie & son malfire".
plein de tout cequ'ilavoit
entenducourut le publier
dans le Palais du Duc, il
trouva Leonore quiquittoit
la forêt pour retourner
à son appartement, &
elle en sur instruite la premiere.
Son récit étoit aisez
interessant pour que Leonore
voulût le justifier,
elle ': sè fit incontinentconduire
à la cabane;dés
qu'elle parut sa présence
produisit un profond silence
,
le Prince étoit celuy
qui avoit le plus de
choses à dire, il fut aussi
celuy qui eut moins la
force de parler: mais sa
joye n'en éclattoit que
mieux dans ses regards, ôc
Leonore qui l'y. voyoit
toute entiere,ne marquoit,
pas moins vivement le.
plaisir qu'elle ressentoit..
Elvire enfin prit la parole,.
&montrant le solitaire,elle
luy apprit son nom, & lui
donna un éclaircissement
qui manquoit encore à son.
repos.
Dom Juan marquoit le
plus vif repentir,ilcedoit
tous ses droits au Prince
de Murcie: ces amans
se voyoient, délivrez d'un
dangereux persecuteur;que
ne se dirent-ils point dans
de pareils transports ? Ah
,
Madame,s'écria le Prince,
vous m'aimez encore? les
noms d'usurpateur &d'infidele
qu'on m'a tant donnez
n'ont point changé
vôtre coeur? à ce trait je
reconnois Leonore. Ouy,
Seigneur,réponditla Princesse,
je vous ay toûjours
aimé
, & je luis toûjours,
cette Leonore, dont vous
connoissez si bien les sentimens;
les raisons qui sembloient
persuader vostre
inconstance,n'ont pu prévaloir
valoir sur le souvenir de
vos verrus: Prince,j'ay
souffert de vôtre absence
) & de la cruauré avec laquelle
on a voulu flétrir
vôtre nom:mais je ne vous
ay jamais condamné, de
ne pouvant être à vous,
j'allois me donner la mort,
si la fortune ne nous eût
enfin réunis. Je n'entreprendrai
point de rapporter
ici le cours de leur entretien;
pour peu qu'on
connoisse l'amour, on en
imaginera plus que je n'en
pourroisdire: mais enfin
il n'est pointde réünion
plus touchante que celle
de deux amans qui ont eu
tant d'obstacles à surmonter
,qu'ils se protestent
qu'ils ne se sont jamais crus
infidelles
,
parmi tant de
raisons qui sembloient
marquer leur infidélité ;
la haute idée qu'ils avoient
l'un de l'autre avoit toûjours
éloignélajalousieinseparablede
l'amour moins
heroïque, & s'ils n'avoient
pas eu les chagrins de cette
espece,ceux de l'absence
en étoient plusviolens
pour eux.
Les sentimens que tant
de disgraces n'avoient pû
chasser de leur coeur firent
leur gloire & leur felicité;
leur confiance attendrit
enfin le Duc d'Andalousie
, que tant de
nouvelles raisons forçoient
d'estimer le Prince
de Murcie: Ces illustres
Amans furent bientost
unis pour toujours
; cet
heureux mariage fut suivy
de celuy du solitaire
avec Elvire, & comme
la fortune les avoit tous
associez dans les malheurs
qu'elle leur avoit suscitez,
ils jurerent de ne se separerjamais,
FIN.
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Résumé : SUITE ET FIN de l'Histoire Espagnole.
Le texte relate une série d'événements impliquant plusieurs personnages en proie à des dilemmes amoureux et politiques. Le Prince de Murcie et un solitaire, tous deux malheureux en amour, se rencontrent dans une forêt. Le Prince de Murcie apprend que Leonore, qu'il aime, a épousé Dom Juan. Le solitaire, quant à lui, est désespéré car il croit qu'Elvire, la femme qu'il aime, lui est infidèle. Ils découvrent ensuite Elvire, poursuivie par Dom Garcie, qui est sauvée par le solitaire. Elvire accuse le solitaire d'inconstance, croyant qu'il aime Leonore, mais il nie et explique qu'il n'a jamais vu Leonore. Dans une cabane, ils trouvent Dom Juan et un autre homme blessés, chacun accusant l'autre de trahison. Le Prince de Murcie et Elvire tentent de les secourir. Une confrontation éclate entre Dom Juan et le Prince de Murcie concernant la princesse Leonore. Le Prince de Murcie accuse Dom Juan de trahison et d'usurpation, mais Dom Juan révèle que Dom Garcie est le véritable traître. Dom Juan explique qu'il a agi pour protéger l'Espagne et nie toute trahison envers le Prince. Le Prince de Murcie reconnaît l'innocence de Dom Juan et la trahison de Dom Garcie. Dom Juan avoue qu'il n'est pas l'époux de Leonore et exprime son repentir, promettant d'aider le Prince de Murcie à récupérer ses États et à reconquérir Leonore. Le solitaire, ami d'Elvire, se révèle être un cadet de la maison du Prince de Murcie. Elvire et le solitaire se retrouvent fidèles l'un à l'autre. Leonore, informée des événements, se réconcilie avec le Prince de Murcie, exprimant leur amour inébranlable. Le Duc d'Andalousie, ému par les preuves de leur amour et de leur loyauté, estime le Prince de Murcie. Les amants se marient, ainsi qu'Elvire et le solitaire, jurant de ne jamais se séparer.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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21
p. 1-76
HISTOIRE toute veritable.
Début :
Dans les Ilsles d'Hieres est scitué entre des rochers [...]
Mots clefs :
Îles d'Hyères, Amant, Vaisseau, Amour, Homme, Soeur, Capitaine, Château, Surprise, Passion, Roman, Chambre, Mariage, Négociant, Gentilhomme, Rochers, Mari, Bonheur, Fortune, Esprit, Fille, Joie, Mérite, Équivoque , Valets, Mer, Maître, Lecteur, Infidélité, Rivage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE toute veritable.
DAns les Isles d'Hieres
cft scitué entre
;:
des rochers, sur le bord
1
de la mer, un petit Chasteau
antique, dont la
deicription.xnericeroii
d'occuper trentepagedansun
Roman Espagnol
maisl'impatience
du Lecteur François
paslè à present pour alIcJ
au fait , par dessus le
descriptions, &les converfations
qui amufoien
si agréablement nospe
res^5 je ne parleray dota
icyque d'une allée d'O
rangers fort commun
dans lesIslesd-Hieres
c'est fous ces Orangers
qui couvrent une espece
de terrasse naturelle, que
se promenoient au mois
de Septembre dernier,
deux foeurs, dont le pere
habite ce Chasteauiblitaire.
L'aisnée de ces deux
soeurs peut estrecitée
pour belle, & la cadette
est très-jolie
,
l'une est
faite pour causer de l'admiration,
l'autre est plus
propre à donner de Pal
mour ; raifnée que je
nommeray Lucille, a du
merveilleux dans l'esprit;
Marianne sa cadette si
contente d'avoir du naturel
& del'enjouement
elle joint à cela un bot
coeur & beaucoup de
raison: Lucilleaaussi de
la raison, mais ellç a ui
fond de fierté, Se d'à
mour pour ellemesme
qui lempesche d'aimé
les autres. Marianne ai
moit sa soeur tendre
ment, quoyque cette aisnée
méprisante prit sur
elle certaine superiorité
,
que les semmes graves
croyent
-
avoir sur les enjouées.
Lucilles'avançoit
à pas lents vers le bout de
la terrasse qui regarde la
mer,elle estoit triste depuis
quelques jours, Marianne
,
la plaifancoitsur
ce que leur pere vouloit
lamarier par interest de
famille à un Gentilhomme
voisin, qui n'estoit ny
jeune ny aimable. Ce
mariagene vous convient
gueres, luy disoit Marianne
en badinant jvom
ejfie{ née pôur époujer à
la fin d'un Roman, quelque
Gyrus9 ou quelque
Qroftdate.
Lucilleavoiteneffet,
cet esprit romanesque àpresent
banni de Paris &
des Provincesmefiiie, &
relegué dans quelque
Chasteau defèrt comme
celuy qu'habitoit Lucilleoù
l'on n'a d'autre
societé que celle des Romans.
Elle tenoit alors en
main celuy de Hero
dont elle avoit leu , certainsendroits
tres - convenables
aux idées qui
l'occupoient
,
& après
avoir long-temps parcouru
des yeux la pleine
mer ,
elle tombadans,
une rêverie profonde:
Marianne lapriadeluy,
en dire la cause, elle
ne respondoit que par
des soupirs
,
mais Marianne
la pressa tant
qu'elle résolut enfinde
rompre le silence. D'abord,
malgré sa fierté
naturelle, elle s'abbaissa
jusqu'à embrassèr sa ca- dette
,
& l'embrassa
de bon coeur, car elle
aimoit tendrement ceux
dont elle avoitbesoin,
Ensuite,presentant d'un
air précieux son Livre
ouvert à Marianne, liseZ,
luy dit-elle
,
lifcz> icy les
inquietudes ce les allarmes
de la tendreHero,
attendant sur une tour
son cherLeandrequi devoit
traverser les mers
pourvenir au rendez:
vous. Je n'ay pas besoin
de lire ce Livre, luy ref:
pondit Marianne, pour
jçavoirque vous attendez
comme Hero
, un cher
Leandre. La parente de
ce Leandre
,
ma conté
rvoftre avanture , que
FAJ feint d'ignorer par
discretion f5 parrejpe£f
pour mon aisnée;je sçais
qu'enquittant cette Ijle,.
où il vint ily a quelques
mois, il vouspromit dj
revenirpour vous demander
en mariage à mon
pere. '1;
Lucille la voyant si
bien instruite, acheva de
luy faire confidence de
son amour, c'est-à-dire,
de l'amour qu'elle s'imaginoit
avoir car lesrichesses
& la qualité dec
son Leandre l'avoient
beaucoup plus touchée
que son merite, mais
elle se piquoit de grands
fentinlents, &à force de
les affeder.,elles-li-naginoit
ressentir ce qu'elle ne
faisoitqu'imaginer
: elle
n'avoit alors que la poësie
de l'amour dans lateste3
& elle dit à Marianne
tout cequ'on pourroit
écrire de mieux sur la
plus belle passion dit
monde.
Venonsaujait,luydit
Marianne, Leandre est
très- riche: le maryque
mon pere vous donne ne test gueres, (jf je rveux
bien epoujerceluy-cy pour
wous laisserlibrea9epoufer
l'autre> j'obtiendray cela
de mon pere.
Le pere estoit un bon
gentilhomme, qui charmé
de l'humeur de Marianne
,Taimoit beaucoup
plus que son aisnée
,
c'estoit à table sur
tout que le bon homme,
sensible auplaisir du bon
vin & de l'enjouement
de sa cadette,regloit avec
elle les affaires de sa samille
; elle eut pourtant
de la peine à obtenir de
ce pere scrupuleux sur le
droit d'aisnesse, qu'il mariast
une cadette avant
une aisnée, il fallut que
Lucillecedaft ion droit
d'aisnesse à Marianne par
un écrit qui fut signé à
table:&Lucillen'osant
dire sonvray motifà son
pere,dit seulement,qu'-
ellesentoit jenescay quelle
antipathiepour le mary
quelle cedoit à sa flEur.
On plaisanta beaucoup
sur ce mary cedé avec
le droit d'aisnesse
,
le
bon homme but à la
fanté de Marianne devenuë
l'aisnée, le mariage
fut resolu, & l'on le fit
agréer au gentilhomme,
qui aima mieux Marianne
que Lucille, parce
qu'en effet
, quoyque
moins belle, elle se faifmoit
beauecouprpl.us ai- Le mariage résolu, les
deux foeurs furent également
contentes; car Marianneindifférente
sur ses
propres interests, partageoit
sincerement avec
sa soeur l'esperance d'une
fortune brillante : cependant
quelques jours s'écoulerent
,
& le temps
que Leandre avoit marqué
pour ion retour, ettoit
desja passé. Lucille
commençoit à ressentir
de mortelles inquietudes,
& Marianne retardoit de
jouren jourson petit establissement,
resoluë de le
ceder à sa soeur en cas
que l'autre luy manquait.
::..
Un jour enfin elles estoient
toutes deux au
bout de cette mesme terrasse
d'oùl'ondécouvroit
la pleine mer. Lucille
avoit
avoit les yeux fixez vers
la rade de Toulon, d'où
devoit partir celuy qui
nes'estoit separé d'elle
que pour aller disposer
fès parents à ce mariage:
elle estoit plongée dans
la tristesse lorsqu'elle apperceut
un vaisseau; cet
objet la transporta de
joye, comme s'il n'eust
pû y avoir sur la mer que
le vaisseau qui devoit luy
ramenerson amant; sa
joye futbien plus grande
encore;lorsqu'un vent
qui s'éleva,sembla pouf
fer ce vaisseau du costé
de son Isle; mais ce vent
ne fut pas long-temps favorable
à ses desirs. Ce
vaisseaus'aprochoitpourtant
d'une grande vitesse,
mais il se forma tout à
coup une tempeste si fiirieuse
,
qu'elle luy fit
voir des abysmesouverts
pour son Leandre.La Romanesque
Lucille diroit
sans doute en racontant
cet endroit de ion hiitoire
: que la tourmente nefut
pas moins orageusè,.
dansson coeur quesur Itt;
mer où le vaisseaupensa
perir.
Après quelques heures
de peril, un coup de
vent jetta le vaisseau sur
le rivage entre des rochers
qui joignent 1q
Chasteau, jugez du plaisir
qu'eutLucille en voyranet
sotnéAm.ant en seuLeandre
devoit se trouver
à son retour chez une
voisine où s'estoient faites
les premieres entreveuës
,
elle estoit
pour lors au Chasteau
où les deux soeurs coururent
l'avertir de ce
qu'elles venoient devoir,
& elles jugerent à propos
de n'en point encore
parler au pere. Lucille
luy dit qu'elle alloit coucher
ce soir-là chez cette
voisine, car elle y alloit
assez souvent,& Marianne
resta pour tenir compagnie
à son pere ,qui
ne pouvoit se
,
d'ellepas.ser
;
Un moment aprèsque
Lucille & la voisine furent
montées en carosse.,
un homme du vaisseau
vint demander à parler
au maistreduChasteau,
cet homme estoit une cCpece
de valet grossier qui
debuta par un recit douloureux
de ce que son
jeune maistre avoit souffert
pendant la tcmpefie).
& pour exciter la compassion,
il s'eftendoit sur
les bonnes qualitez de ce,
jeune maistre qui demandoitdu
secours & le couvert
pour cette nuit.
Le pere qui estoit le
meilleurhommedumonde
,
fit allumer au plus
viste des flambeaux, parce
qu'il estoit presque
nuit; il voulut aller luymesme
aurivage où Marianne
le suivit,curieuse
de voir l'Amant de sa
soeur, &' ne doutant
point qu'il n'eust pris le
pretexte de la tempeste ,
pour venir incognito dans
le Chasteauoù il pourroit
voir Lucille plus
promptement que chez
sa parente.
En marchant vers le
rivage on apperceut à la
lueurd'autres flambeaux
dans un chemin creux
entre des rochers, plusieurs
valets occupez autour
du nouveau debarqué,
qui fatigué de ce
qu'il avoit souffert, tomba
dans une espece d'évanoüissement,
l'on s'arresta
quelque temps pour
luy donner du secours :
Marianne le consideroit
attentivement
,
elle admiroit
sa bonne mine,
& l'admira tant, qu'elle
ne put s'empescher ,elle
quin'estoit point envieu-
Lé, d'envier à sa ïbeur le
bonheur
bonheurd'avoir un tel
Amant;cependant il revenoit
à luy, il souffroit
beaucoup; mais dès qu'il
eut jetté les yeuxsur Marianne,
son mal fut suspendu,
il ne sentit plus
que leplaisir de la voir.
Admirez icy lavariété
des effets de l'amour, la
vivacité naturelle de Marianne
,
est tout à coup
rallentie par une passion
naissante, pendant qu'un
homme presque mortest
ranimé par un feu dont
la, violence se fit sentir
au premier coup d'oeil,
jamais passion ne fut plus
vive dans sa naissance;
comment est-ilpossible,
dira-t'on quece Leandre,
tout occupéd'une autre
passion qui luy fait traverser
les mers pour Lucille,
soit d'abord si sensible
pour Marianne. Il
n'est pas encore temps de
respondre à cette question.
Imaginez-vousseulementun
hommequine
languit plus que d'a
mour ; les yeux fixez
sur Marianne, qui avoit
les siens baissez contre
terre ,
ils estoient
muets l'un & l'autre, 6C
le pere marchant entre
eux deux, fournissoitseul
à la conversation sans se
douter de la cau se de leur
silence. Enfin ils arrivent
au Chasteau,oùMarianne
donne d'abord
tous ses soins, elle court,
elle ordonne, elle s'empresse
pour cet hoste ai-
Jnahle avec un zele qu'-
elle ne croit encore anirne
que par latendresse
de l'hospitalité: le pere
donna ordre qu'on ailaft
avertir Lucille de revenir
au plustost pour rendre
la compagnie plus agréable
à son nouvel hoste
qu'on avoit laissé seul en
liberté avec ses valets
dans une chambre.
On alla avertir Lucille
chez sa voisine
,
elle
vint au plus viste, elle
estoit au camble de sa
joyc,&Marianne au contraire
commençoitàeftrc
fort chagrine, cette vertueuse
fille s'estoit desja
apperceuë de son amour,
elle avoit honte de se
trouver rivale de la soeur,
mais elle prit dans le moment
une forte resolutiondevaincre
une passion
si contraire aux sentimens
vertueux qui luy
estroient naturels ; elle
court au devant de Lucille,&
la felicite de
bonne foy
,
elle fait l'éloge
de celuy qui vient
d'arriver
elle luy exagere
tout ce qu'elle st
trouvé d'aimable dans sa
phisionomie,
dans l'og
air, & se laissant insensiblement
emporter au
plaisir de le louër
,
elle
luy en fait une peinture
si vive qu'elle se la grave
dans le coeur à elle-mesme,
encore plus prorondementqu'elle
n'y estoit;
elle finit cet éloge par un
soupir, en s'écriant: Ah,
ma soeur, que rvous estes
heureuse ! &£ faisant aufsitost
reflexion sur ce
soupir, elle resta muette,
confuse, & fort surprise
de seretrouver encore
•
amoureuse après avoir
resolu de ne l'estre plus.
Lucille en attendant
que [on Leandre parust,
fit force reflexions Romanelques
lur la singularité
de cette avanture ;
je fuis enchantée, difoitelle
, du procédé mysterieux
de cet Amant delicat
,
il feint de s'évanoüir
entre des rochers
en presence de mon pere,
pour avoir un prétexte
de venir,incognito me furprendre
agréablement,
je veux moy par delicatesse
aussi, luy laisser le
plaisir de me croire surprise,
& je seindray dèsqu'il
paroiftra un estonnement
extreme de trouver
dans un hoste inconnu
l'objet charmant.
En cet endroit Lucille
fut interrompue par un
valet qui vint annoncer
le souper, les deux foeur£
entrerent dans la salle
par une porte pendant
que le pere y entroit par
l'autre avec l'objet cher,
mant, qui s'avança pour
saluërLucille: dès quelle
l'apperceut elle fit
un cri, & resta immobile
, quoy qu'elle eust
promis de feindre de la
surprise; Marianne trouva
la feinte un peu outrée;
le pere n'y prit pointgarde,
parce qu'il ne prenoit
garde à rien, tantil estoit
bon homme,
Lucille estoit réelle*
ment tres eftonnée
,
SC
on le feroit à moins, car
cet inconnu n'estoit
point le Leandre qu'-
elle attendoit, c'estoit
un jeune négociant, mais
aussi aimable par son air
& par sa figure que le
Cavalier le plus galant.
Il estoit tres riche
,
ôd
rapportoit des Indes
quantité de marchandé
ses dans son vaisseau
,
il
avoit esté surpris d'un
vent contraire, en tou..
chantla Rade de Toulon,
& jetté, comme vous
avez veu, dans cette iHe.
Ce jeune Amant se
mit à table avec le pere
&: les deux filles, le fou-i
per ne fut pas fort guay ,
il n'y avoir que le perc
de content
,
aussin'y
avoit-il que luy qui parlait
, le negociant encore
estourdi du naufrage,&€
beaucoup plus de son
nouvel amour , ne respondoit
que par quelques
mots de politesse,
& ce qui paroistra surprenant
icy, c'est, qu'en
deux heures de temps
qu'on fut à table, ny là
pere ny les filles ne s'apperceurent
point de foa
amour; Lucille ne pouvant
regarder ce faux
Leandre sans douleur,
eut tousjours les yeux
baissez, & Mariannes'estant
apperceuë qu'elle
prenoit trop de plaisîr à
le voir, s'en punissoit en
ne le regardant qu'à la
dérobée; à l'égard du
pere il estoit bien esloignéde
devinerun amour
si prompt &, si violent.
Il faut remarquer icy
que le pere qui estoit bon
convive, excitoit sans
cesse son hoste à boire,&
ses filles à le réjoüir :
Qî£ejl donc devenue ta
belle humeur? disoit il à
Marianne, aussitostelle
s'efforçoit de paroistre
enjoüée, & comme les
plaisanteries ne viennent
pas aisément a ceux qui
les cherchent, la première
qui luy vint, fut sur
le droit d'aisnesse
,
qui
faisoit depuis quelques
jours le sujet de leurs
conversations, jesuis fort
surprise, dit Marianne à
son pere , que vous me
demandiez de la guayeté
quand je dois estre serieuse,
la gravité m'appartientcomme
à l'aisnée, 8c
l'enjouement est le partage
des cadettes: & le
negociant conclut naturellement
de là que Marianne
estoit l'aisnée, Sc
c'est ce qui fit le lendemain
un Equivoque facheux,
le pere ne se souvenant
plus de ces pro
posde table, son caractere
estoit d'oublierau se,
cond verre de vintout ce
que le premier luy avoit
faitdire,enfin après avoir
bien régalé son hoste
,
il
leconduisitàsa chambre;
&Lucillequirestaseule
avec sa soeur luyapprit
que ce n'estoit point là
son Amant. Quelle joye
eust esté celle de Marianne
ne si elleavoiteu le coeur
moins bon, mais elle fut
presque aussiaffligée de
la tristesse de sa soeur.,
qu'elle fut contente de
n'avoir plus de rivale.,
Les deux soeurs se retirèrent
chacune dans
leur chambre où elles ne
dormirent gueres. Marianne
s'abandonna sans
fcrupule à toutes les idées
qui pouvoient flatter son
amour, & Lucille ne faifoit
que de tristes reflexions
,
desesperant de rc4
voir jamais ce Leandre , de qui elle esperoit sa fortune,
mais elle estoitdestinée
à estre rejouië par
tous les événements qui
chagrineroient Mariant
ne : le jeune négociant
estoit vif dans £espat
sions,& de plus il n'avoit
pas le loisir de languir;
il falloit quil s'en retournast
aux Indes, Il prit
sa resolution aussi promptement
queson-amour
luy estoit venu. Le pere
entrant le matin dans sa
chambre,, luy demanda
s'il avoit bien passé la
nuit: Helas, luy rcfpondit-
il, je l'ay fort mal
poejjsée, maisj'ay huit cens
millefrancsd'gaernt ccoormn*-
ptant, le pere ne comprenoit
rien d'abord à cette
éloquence de négociant
1; l'Amantpaflîoanés'expliqua.
plus clairement
ensuite ,il luy demanda
ça, mariage f-. fille aifnée^
ils estoient l'un & l'autre;
pleins de franchise, leur
affaire fut bien tost concluë,
& le pere sortit de
la chambre, conjurant
son hoste de prendre
quelques heures de repos
pendant qu'il iroit
annoncer cette bonne
nouvelle à safille aimée,
ce bon homme estoit si
transporté qu'il ne se fouvint
point alors des plaisanteries
qu'onavoit faites
à table Cuxlc droit
d'aisnesse de Marianne
que le négociant avoit
prises à la lettre. Cet
équivoque fut bien triste
pour Marianne au mo-*
ment que le pere vint annoncer
à Lucille que le
riche negociant estoit
amoureux d'elle,&Lucille
voyant le négociant
beaucoup plus riche que:
son Leandre, ne pensa
plusqu'à justifier son inconfiance
par de grande
Íentiments, & elle en
trouvoit sur tout,pour
& contre, son devoir luy
en fournissoit un, il est
beau desacrifierson a,
mour a lavoloté d'un pere.
A l'égard de Mariant
ne ellefe feroit livrée dabord
auplaisir devoir sa
soeur bien pourveuë
ceuss esté là son premier
mouvement, mais un
autre premier mouvez
ment la sassit: quelle dou-r
leur d'apprendre que celuy
qu'elle aime ,
eili
amoureux de sa soeur.
Pendant que toutcecy
se passoit au Chasteau,
Leandre , le veritable
Leandre arriva chez sa
parente, qui vint avec
empressement en avertir
Lucille, mais elle la trou-
Va insensible à cette nouvelle
, sa belle passion
avoit disparu, Leandre
devoit arriverplustost
elle jugea par delicatesse,
qu'un Amantqui venoit
trop tard aurendez-vous,
n'ayantque cinquante
milleescus; meritoit bien
quon le facrifiaft à un
mary de huit cens mille
livres. La parente de
Leandre s'écria. d'abord
sur une infidélité si lfiar-"
quéé>maisLucille luy
prouva par les regles de
Xofçipm leplusfiné que
Leandre avoit le premier
tort ,que les feuç^de
coeur ne ie pardonnent
point, que plus une fem*
meaime., Rlus-.;clle doit
se
se venger, & que la vengeance
la plus delicate
qu'on puisseprendre d'un
Amant qui oublie c'etf
d'oublieraussi.
Lucille
,
après s'estre
très spirituellement justifiée
, courut à sa toillette
se parer, pour estre belle
comme un astre au reveil
de son Amant, & la parente
de Leandrequis'in
reressoit à luy parune ve.
ritable amitié, retourna
chez elle si indignée, qu'
elle convainquit bientost
Leandre de l'infidélitéde
Lucille, & Leandre resolut
de quitter cette IHe
dès le mesme jour pour
n'y retournerjamais.
Marianne de soncossé
ne songeoit qu'à bien cacher
son amour & sa
douleur à un pere tout
occupé de ce qui pouvoit
plaireà sonnouveau gendre
: Viens, mafille, ditil
à Marianne, viens avec
moytfaijons-luj voir par
nos empressements îtfîfar
nos carresses, qu'il entre
dans unefamille qui aura
pour luy toutessortes d'at.
tentions, il les mérité bien,
n'est-ce pas, mafille, conviens
avec rfioy que tu as
là un aimablebeaufrere
:-
Marianne le suivoit
sans luy respondre, très
affmogée de n'estre que la
belle foeur de ce beaufrere
charmant; Dès qu'ils
furent à la porte de sa
chambre, Marianne detourna
les yeux. çrjak
gnant d'envisagerle peril.
Son père entra le prêt
mier
,
&dit à nostré
Amant que sa filleaisnée
alloit venir le trquvef),
qu'elle avoit pour luy
toute la reconnoissance
possible, &C mesme desja
de l'stime, Cepetit trait
de flatterie échappa à cet
homme si franc; l'amour
& les grandes richesses
changent toujours quelque
petite choseau coeur
du plus honneste homme
,
cependant Marianne
s'avançoit lentement.
Dès que nostre Amant
la vit entrer il courut au
devant d'elle, & luy dit
Cent choses plus passionnées
les unes que les autres;
enfin aprés avoir exprimé
ses transports par
tout ce qu'on peut dire,
il ne parla plus,parce que
les paroles luy manquoient.
, Marianne estoit si surprise
& si troublée,qu'elle
ne put prononcer un
fcul mot; le pere ne fut
pas moins estonné ,ils
resterenttous troismuets
&immobiles:cefut pendant
cette scene muette
que Lucille vint a pas
mesurez, grands airs majestueux
& tendres, brillante
& parée comme
une Divinité qui vient
chercher desadorations.
Pendant qu'elle s'avance
le pere rappelle dans fcn
idée les plaisanteriesdu
souper qui avoient donné
lieu à l'équivoque, &
pendant qu'il l'éclaircir
; Lucille va tousjours son
chemin
,
fait une reverence
au Negociant, qui
baisseles yeux, interdit
&confus,elle prend cetro
confusionpourla pudeur
d'un amant timide, elle
minaude pour tascher de
le rassurer ; mais le pauvre
jeunehomme ne pouvant
soustenir cette situation,
sort doucement de
la chambre sans riendire.
Que croira-t-elle d'un
tel procédé? l'amour peut
rendre un amant muet,
mais il ne le fait point
fuir: Lucille estonnée
regarde sa soeurqui 11ose
luy apprendre son malheur
, le pere n'a pas le
courage de la detromper.
Il fort, Marianne le fuit,
& Lucille reste feule au
milieu de la chambre, jugez
de son embarras, elle
; '-
n'en feroit jamais sortie
d'elle-mesme ; elle n'estoit
pas d'un caractere à
deviner qu'on pu st aimer
sa soeur plus qu'elle. Je
n'ay point sceu par qui
elle fut detrompée ; mais
quoy qu'elle fust accablée
du coup, elle ne perdit
point certaine presence
d'esprit qu'ont les
femmes, & sur toutcelles
qui font un peu coquettes
; elle court chez
sa voisine pour tascher
de ratrapperson vray
Leandre, je ne sçay si
elle y reussira.
Le pere voyant sortir
Lucille du Chasteau,
crut qu'elle n'alloit chez
cettevoisine que pour
n' estre point tesmoin du
bonheur de sa soeur. On
ne songea qu'aux préparatifs
de la nôce, avant
laquelle le Negociant
vouloit faire voir beaucoup
d'effets qu'il avoit
dansson vaisseau, dont
le Capitaine commençoit
a s'impatienter, car
le vaisseau radoubé estoit
prest à repartir. CeCapitaine
estoit un homme
franc, le meilleur amy
du monde, & fort attachéauNégociant,
c'estoit
son compagnon de
voyage,il l'aimoit comme
un pere, cestoit son
conseil, & pour ainsidire
,
son tuteur, il attendoit
avec impatience des
nouvelles de fbn amy;
mais vous avezveuqtfé
l'amour la tropoccupé,
il ne se souvintduCapitaine
qu'en le voyantentrer
dans le Chasteau
,
il
courut l'embrasser, & ce
fut un signal naturel à
tous ceux du Chaftcau
pour luy faire unaccuëil
gracieux; il y fut receu
comme l'amy du gendre
de la maison
,
il receut
toutes ces gracieusetez
fort froidement, parce
qu'il estoit fortfroid dm,
fo11 naturel. On estoit
pour lors à table
, on fit
rapporter du vin pour
émouvoir le fang froid
du Capitaine,chacun luy
porta la santé de son jeune
amy, & 4e là maistrciïc
: a la sante de mon
gendre,disoit le pere ,
tope à mon beaupere
,
disoit
le Négociant : à tout
celaleCapitaine ouvroit
-
les yeux Se les oreilles,
estonné comme vous
pouvez vous l'imaginer
il avoit crcu trouver ron
amy malade
,
gesné &
mal à son 21fe-1 comme
on l'esten maison étrangère
avec des hostesqu'-
on incommode, & il le
trouve en joye
, en liberté
comme dans sa famille
,
ilne pouvoit rien
comprendre àcette avanture
,
c'estoit un misantrope
marin
y
homme
flegmatique, mais qui
prenoit aisément son party:
ilécoutatout,& après
avoir révé un moment il
rompit le silence par une
plaisanterie àik façon : à
la jante des nouveaux
Efoux
,
dit-il, & de bon
coeur,j'aime les mariages
de table moy y car ils se
font en un momentse
rompent de rnejine.
-Après plusieurs propos
pareils, il se fit expliquerserieusement
à
quoy en estoient les affaires
,& redoublantson
sang-froid il promit une
feste marine pour la nôce.
Ca mon cheramy.
dit-il au Negociant,
venez,m'aider à donnerpour
cela des ordres
dans mon vaisseau; w
lontiers,respondit l'amy, ,wf]îbienfaj quelque choie
aprendre dansmes coffres;
&jeveuxfaire voir
mespierreriesàmon beaupere.
Il y alla en effet
immédiatement après le
diincr, & le pere resta
au Chasteau avec Marianne
rianne, qui se voyant au
çomble de son bonheur,
nelaissoitpasdeplaindre
beaucoup Lucille.Trois
ou quatre heures de tems
sepasserent en converstions,&
Marianneimpatiente
de revoir son
Amant, trouva qu'il tardoittrop
à revenir; l'impatience
redoubloit de
moment en momentlorsque
quelqu'un par hafard
vint dire que leNegociant
avoit pris le large
avec le Capitaine,&que
le vaisseauestoit desja
bien avant en mer. On
fut long-temps sans pouvoir
croire un évenement
si peu vray -
semblable.
On courut sur la terrasse
d'où l'on vit encore de
fort loin le vaisseau qu'-
on perdit enfin de veuë,
il feroit difficile de rapporter
tous les differents
jugements qu'on fit là
dessus
,
personnene put
deviner la cause d'uir
départ si bijare, & si précipité;
jeneconseille pas
au lecteur de le fLati-guer la teste pour y réver, la
fin de l'histoire n'est pas
loin.
Après avoir fait pendant
plusieurs jours une
infinité de raisonnements
sur l'apparition de ce riche
&C passionné voyageur
, on l'oublia enfin
comme un fonge ; mais
les songes agreables font
quelquefois de fortes impressions
sur le coeur d'une
jeune personne, Mariannenepouvoit
oublier
ce tendre Amant
,
elle
merite bien que nous employions
un moment à
la plaindre, tout le monde
la plaignit, excepté
Lucille, qui ressentit une
joye maligne qui la dédommageoit
un peu de
ce qu'elleavoit perdu par
la faute:car on apprit que
son Leandre trouvant
l'occasion du vaisseau,
s'estoit embarqué avec le
Capitaine pour ne jamais
revenir, & le gentilhomme
voyant Marianne engagée
au Negociant, n'avoit
plus pensé à redemander
Lucille. Le pere
jugea à propos de renoüerl'affaire
avec Marianne
,
qui voulut bien
se sacrifier, parce que ce
mariage restablissoit urr
peu les affaires de son
pere qui n'estoientpasen
bon ordre, enun mot
on dressa le contract
,
&'.
l'on fit les préparatifs de
la nôce.
Ceux quis'interessent
un peu à Marianne ne seront
pas indifferentsau
recit de ce qui est arrivé
au Negociantdepuis
qu'on l'aperdu de veuë,
il avoit suivi le Capitaine
dans son vaisseau
,
où il
vouloit prendre quelques
papiers. Il l'avoit entretenu
en cheminduplaisirqu'il
avoit defairela
fortune d'une fille qui
meritoit d'estre aimée ,
enfin il arriva au vaisseau
où il fut long temps à deranger
tous ses coffres
JI'
pourmettre ensemble ses
papiers,&ensuite il voulut
retourner au Chasteau
: quelle surprise fut
la sienne
,
il vit que le
vaisseau s'esloignoit du
bord, ilfait un cry, court
au Capitaine qui estoit
debout sur son tillac, fumant
une pipe, d'un
grand fang froid: Hé,
tnon cher llmy ,
luy dit
nostre Amant allarmé,
ne voyez-vouspas que
nous avons demaré? je le
vois, bien , respond tranquillement
le Capitaine,
en continuantdefumer,
cejl doncparvostre ordre,
repritl'autre, ifnevous,
ay-je pas dit que je veux
ter?nmer ce mariage avantque
departir.Pourquoy
doncmejoueruntour
si cruel ? parce que jzfais:
vostre
votre ami, luy dit nôtre
fumeur.Ah! si njow êtes
mon ami, reprit leNegociant,
ne me defelpere7,,pas,
rtrnentz-moy dans l'ijle,je
vous en prie
,
je vous en
conjure.L'amant passionné
se jette à ses genoux,
se desole, verse même des
larmes: point de pitié, le
Capitaine acheve sa Pipe,
& le vaisseau va toûjours
son train.Le Négociant a
beau luy remontrer qu'il
a donné sa parole, qu'il y
va de son honneur & de
sa vie
,
l'ami inexorable
luy jure qu'il ne souffrira
point qu'avec un million
de bien il se marie, sans
avoir au moins quelque
temps pour y rêver.Il
faut,lui dit-il, promener
un peu cet amour-là sur
mer, pour voir s'il ne se
refroidira point quand il
aura passé la Ligne.
Cette promenade setermina
pourtant à Toulon
ou le Capitaine aborda
voyantle desespoir de son
ami, qui fut obligé de
chercher un autre vaisseau
pour le reporter aux
Ines d'Hyere, il ne s'en falut
rien qu'il n'y arrivât
trop tard, mais heureusement
pour Marianne elle
n'étoit encor mariée que
par la signature du Contrat,
& quelques milli ers
de Pistoles au Gentilhomme
rendirent le Contrat
nul. Toute 1Isle est encor
en joye du mariage de ce
Negociant & de Marianne,
qui étoit aimée & respectée
de tout le Pays.
LI Ce Mariage a et' c lebré
magn siquement sur 1A
fin du mois de Septembre
dernier, & j'nai reçû ces
Memoires par un parent ail
Capitaine.
cft scitué entre
;:
des rochers, sur le bord
1
de la mer, un petit Chasteau
antique, dont la
deicription.xnericeroii
d'occuper trentepagedansun
Roman Espagnol
maisl'impatience
du Lecteur François
paslè à present pour alIcJ
au fait , par dessus le
descriptions, &les converfations
qui amufoien
si agréablement nospe
res^5 je ne parleray dota
icyque d'une allée d'O
rangers fort commun
dans lesIslesd-Hieres
c'est fous ces Orangers
qui couvrent une espece
de terrasse naturelle, que
se promenoient au mois
de Septembre dernier,
deux foeurs, dont le pere
habite ce Chasteauiblitaire.
L'aisnée de ces deux
soeurs peut estrecitée
pour belle, & la cadette
est très-jolie
,
l'une est
faite pour causer de l'admiration,
l'autre est plus
propre à donner de Pal
mour ; raifnée que je
nommeray Lucille, a du
merveilleux dans l'esprit;
Marianne sa cadette si
contente d'avoir du naturel
& del'enjouement
elle joint à cela un bot
coeur & beaucoup de
raison: Lucilleaaussi de
la raison, mais ellç a ui
fond de fierté, Se d'à
mour pour ellemesme
qui lempesche d'aimé
les autres. Marianne ai
moit sa soeur tendre
ment, quoyque cette aisnée
méprisante prit sur
elle certaine superiorité
,
que les semmes graves
croyent
-
avoir sur les enjouées.
Lucilles'avançoit
à pas lents vers le bout de
la terrasse qui regarde la
mer,elle estoit triste depuis
quelques jours, Marianne
,
la plaifancoitsur
ce que leur pere vouloit
lamarier par interest de
famille à un Gentilhomme
voisin, qui n'estoit ny
jeune ny aimable. Ce
mariagene vous convient
gueres, luy disoit Marianne
en badinant jvom
ejfie{ née pôur époujer à
la fin d'un Roman, quelque
Gyrus9 ou quelque
Qroftdate.
Lucilleavoiteneffet,
cet esprit romanesque àpresent
banni de Paris &
des Provincesmefiiie, &
relegué dans quelque
Chasteau defèrt comme
celuy qu'habitoit Lucilleoù
l'on n'a d'autre
societé que celle des Romans.
Elle tenoit alors en
main celuy de Hero
dont elle avoit leu , certainsendroits
tres - convenables
aux idées qui
l'occupoient
,
& après
avoir long-temps parcouru
des yeux la pleine
mer ,
elle tombadans,
une rêverie profonde:
Marianne lapriadeluy,
en dire la cause, elle
ne respondoit que par
des soupirs
,
mais Marianne
la pressa tant
qu'elle résolut enfinde
rompre le silence. D'abord,
malgré sa fierté
naturelle, elle s'abbaissa
jusqu'à embrassèr sa ca- dette
,
& l'embrassa
de bon coeur, car elle
aimoit tendrement ceux
dont elle avoitbesoin,
Ensuite,presentant d'un
air précieux son Livre
ouvert à Marianne, liseZ,
luy dit-elle
,
lifcz> icy les
inquietudes ce les allarmes
de la tendreHero,
attendant sur une tour
son cherLeandrequi devoit
traverser les mers
pourvenir au rendez:
vous. Je n'ay pas besoin
de lire ce Livre, luy ref:
pondit Marianne, pour
jçavoirque vous attendez
comme Hero
, un cher
Leandre. La parente de
ce Leandre
,
ma conté
rvoftre avanture , que
FAJ feint d'ignorer par
discretion f5 parrejpe£f
pour mon aisnée;je sçais
qu'enquittant cette Ijle,.
où il vint ily a quelques
mois, il vouspromit dj
revenirpour vous demander
en mariage à mon
pere. '1;
Lucille la voyant si
bien instruite, acheva de
luy faire confidence de
son amour, c'est-à-dire,
de l'amour qu'elle s'imaginoit
avoir car lesrichesses
& la qualité dec
son Leandre l'avoient
beaucoup plus touchée
que son merite, mais
elle se piquoit de grands
fentinlents, &à force de
les affeder.,elles-li-naginoit
ressentir ce qu'elle ne
faisoitqu'imaginer
: elle
n'avoit alors que la poësie
de l'amour dans lateste3
& elle dit à Marianne
tout cequ'on pourroit
écrire de mieux sur la
plus belle passion dit
monde.
Venonsaujait,luydit
Marianne, Leandre est
très- riche: le maryque
mon pere vous donne ne test gueres, (jf je rveux
bien epoujerceluy-cy pour
wous laisserlibrea9epoufer
l'autre> j'obtiendray cela
de mon pere.
Le pere estoit un bon
gentilhomme, qui charmé
de l'humeur de Marianne
,Taimoit beaucoup
plus que son aisnée
,
c'estoit à table sur
tout que le bon homme,
sensible auplaisir du bon
vin & de l'enjouement
de sa cadette,regloit avec
elle les affaires de sa samille
; elle eut pourtant
de la peine à obtenir de
ce pere scrupuleux sur le
droit d'aisnesse, qu'il mariast
une cadette avant
une aisnée, il fallut que
Lucillecedaft ion droit
d'aisnesse à Marianne par
un écrit qui fut signé à
table:&Lucillen'osant
dire sonvray motifà son
pere,dit seulement,qu'-
ellesentoit jenescay quelle
antipathiepour le mary
quelle cedoit à sa flEur.
On plaisanta beaucoup
sur ce mary cedé avec
le droit d'aisnesse
,
le
bon homme but à la
fanté de Marianne devenuë
l'aisnée, le mariage
fut resolu, & l'on le fit
agréer au gentilhomme,
qui aima mieux Marianne
que Lucille, parce
qu'en effet
, quoyque
moins belle, elle se faifmoit
beauecouprpl.us ai- Le mariage résolu, les
deux foeurs furent également
contentes; car Marianneindifférente
sur ses
propres interests, partageoit
sincerement avec
sa soeur l'esperance d'une
fortune brillante : cependant
quelques jours s'écoulerent
,
& le temps
que Leandre avoit marqué
pour ion retour, ettoit
desja passé. Lucille
commençoit à ressentir
de mortelles inquietudes,
& Marianne retardoit de
jouren jourson petit establissement,
resoluë de le
ceder à sa soeur en cas
que l'autre luy manquait.
::..
Un jour enfin elles estoient
toutes deux au
bout de cette mesme terrasse
d'oùl'ondécouvroit
la pleine mer. Lucille
avoit
avoit les yeux fixez vers
la rade de Toulon, d'où
devoit partir celuy qui
nes'estoit separé d'elle
que pour aller disposer
fès parents à ce mariage:
elle estoit plongée dans
la tristesse lorsqu'elle apperceut
un vaisseau; cet
objet la transporta de
joye, comme s'il n'eust
pû y avoir sur la mer que
le vaisseau qui devoit luy
ramenerson amant; sa
joye futbien plus grande
encore;lorsqu'un vent
qui s'éleva,sembla pouf
fer ce vaisseau du costé
de son Isle; mais ce vent
ne fut pas long-temps favorable
à ses desirs. Ce
vaisseaus'aprochoitpourtant
d'une grande vitesse,
mais il se forma tout à
coup une tempeste si fiirieuse
,
qu'elle luy fit
voir des abysmesouverts
pour son Leandre.La Romanesque
Lucille diroit
sans doute en racontant
cet endroit de ion hiitoire
: que la tourmente nefut
pas moins orageusè,.
dansson coeur quesur Itt;
mer où le vaisseaupensa
perir.
Après quelques heures
de peril, un coup de
vent jetta le vaisseau sur
le rivage entre des rochers
qui joignent 1q
Chasteau, jugez du plaisir
qu'eutLucille en voyranet
sotnéAm.ant en seuLeandre
devoit se trouver
à son retour chez une
voisine où s'estoient faites
les premieres entreveuës
,
elle estoit
pour lors au Chasteau
où les deux soeurs coururent
l'avertir de ce
qu'elles venoient devoir,
& elles jugerent à propos
de n'en point encore
parler au pere. Lucille
luy dit qu'elle alloit coucher
ce soir-là chez cette
voisine, car elle y alloit
assez souvent,& Marianne
resta pour tenir compagnie
à son pere ,qui
ne pouvoit se
,
d'ellepas.ser
;
Un moment aprèsque
Lucille & la voisine furent
montées en carosse.,
un homme du vaisseau
vint demander à parler
au maistreduChasteau,
cet homme estoit une cCpece
de valet grossier qui
debuta par un recit douloureux
de ce que son
jeune maistre avoit souffert
pendant la tcmpefie).
& pour exciter la compassion,
il s'eftendoit sur
les bonnes qualitez de ce,
jeune maistre qui demandoitdu
secours & le couvert
pour cette nuit.
Le pere qui estoit le
meilleurhommedumonde
,
fit allumer au plus
viste des flambeaux, parce
qu'il estoit presque
nuit; il voulut aller luymesme
aurivage où Marianne
le suivit,curieuse
de voir l'Amant de sa
soeur, &' ne doutant
point qu'il n'eust pris le
pretexte de la tempeste ,
pour venir incognito dans
le Chasteauoù il pourroit
voir Lucille plus
promptement que chez
sa parente.
En marchant vers le
rivage on apperceut à la
lueurd'autres flambeaux
dans un chemin creux
entre des rochers, plusieurs
valets occupez autour
du nouveau debarqué,
qui fatigué de ce
qu'il avoit souffert, tomba
dans une espece d'évanoüissement,
l'on s'arresta
quelque temps pour
luy donner du secours :
Marianne le consideroit
attentivement
,
elle admiroit
sa bonne mine,
& l'admira tant, qu'elle
ne put s'empescher ,elle
quin'estoit point envieu-
Lé, d'envier à sa ïbeur le
bonheur
bonheurd'avoir un tel
Amant;cependant il revenoit
à luy, il souffroit
beaucoup; mais dès qu'il
eut jetté les yeuxsur Marianne,
son mal fut suspendu,
il ne sentit plus
que leplaisir de la voir.
Admirez icy lavariété
des effets de l'amour, la
vivacité naturelle de Marianne
,
est tout à coup
rallentie par une passion
naissante, pendant qu'un
homme presque mortest
ranimé par un feu dont
la, violence se fit sentir
au premier coup d'oeil,
jamais passion ne fut plus
vive dans sa naissance;
comment est-ilpossible,
dira-t'on quece Leandre,
tout occupéd'une autre
passion qui luy fait traverser
les mers pour Lucille,
soit d'abord si sensible
pour Marianne. Il
n'est pas encore temps de
respondre à cette question.
Imaginez-vousseulementun
hommequine
languit plus que d'a
mour ; les yeux fixez
sur Marianne, qui avoit
les siens baissez contre
terre ,
ils estoient
muets l'un & l'autre, 6C
le pere marchant entre
eux deux, fournissoitseul
à la conversation sans se
douter de la cau se de leur
silence. Enfin ils arrivent
au Chasteau,oùMarianne
donne d'abord
tous ses soins, elle court,
elle ordonne, elle s'empresse
pour cet hoste ai-
Jnahle avec un zele qu'-
elle ne croit encore anirne
que par latendresse
de l'hospitalité: le pere
donna ordre qu'on ailaft
avertir Lucille de revenir
au plustost pour rendre
la compagnie plus agréable
à son nouvel hoste
qu'on avoit laissé seul en
liberté avec ses valets
dans une chambre.
On alla avertir Lucille
chez sa voisine
,
elle
vint au plus viste, elle
estoit au camble de sa
joyc,&Marianne au contraire
commençoitàeftrc
fort chagrine, cette vertueuse
fille s'estoit desja
apperceuë de son amour,
elle avoit honte de se
trouver rivale de la soeur,
mais elle prit dans le moment
une forte resolutiondevaincre
une passion
si contraire aux sentimens
vertueux qui luy
estroient naturels ; elle
court au devant de Lucille,&
la felicite de
bonne foy
,
elle fait l'éloge
de celuy qui vient
d'arriver
elle luy exagere
tout ce qu'elle st
trouvé d'aimable dans sa
phisionomie,
dans l'og
air, & se laissant insensiblement
emporter au
plaisir de le louër
,
elle
luy en fait une peinture
si vive qu'elle se la grave
dans le coeur à elle-mesme,
encore plus prorondementqu'elle
n'y estoit;
elle finit cet éloge par un
soupir, en s'écriant: Ah,
ma soeur, que rvous estes
heureuse ! &£ faisant aufsitost
reflexion sur ce
soupir, elle resta muette,
confuse, & fort surprise
de seretrouver encore
•
amoureuse après avoir
resolu de ne l'estre plus.
Lucille en attendant
que [on Leandre parust,
fit force reflexions Romanelques
lur la singularité
de cette avanture ;
je fuis enchantée, difoitelle
, du procédé mysterieux
de cet Amant delicat
,
il feint de s'évanoüir
entre des rochers
en presence de mon pere,
pour avoir un prétexte
de venir,incognito me furprendre
agréablement,
je veux moy par delicatesse
aussi, luy laisser le
plaisir de me croire surprise,
& je seindray dèsqu'il
paroiftra un estonnement
extreme de trouver
dans un hoste inconnu
l'objet charmant.
En cet endroit Lucille
fut interrompue par un
valet qui vint annoncer
le souper, les deux foeur£
entrerent dans la salle
par une porte pendant
que le pere y entroit par
l'autre avec l'objet cher,
mant, qui s'avança pour
saluërLucille: dès quelle
l'apperceut elle fit
un cri, & resta immobile
, quoy qu'elle eust
promis de feindre de la
surprise; Marianne trouva
la feinte un peu outrée;
le pere n'y prit pointgarde,
parce qu'il ne prenoit
garde à rien, tantil estoit
bon homme,
Lucille estoit réelle*
ment tres eftonnée
,
SC
on le feroit à moins, car
cet inconnu n'estoit
point le Leandre qu'-
elle attendoit, c'estoit
un jeune négociant, mais
aussi aimable par son air
& par sa figure que le
Cavalier le plus galant.
Il estoit tres riche
,
ôd
rapportoit des Indes
quantité de marchandé
ses dans son vaisseau
,
il
avoit esté surpris d'un
vent contraire, en tou..
chantla Rade de Toulon,
& jetté, comme vous
avez veu, dans cette iHe.
Ce jeune Amant se
mit à table avec le pere
&: les deux filles, le fou-i
per ne fut pas fort guay ,
il n'y avoir que le perc
de content
,
aussin'y
avoit-il que luy qui parlait
, le negociant encore
estourdi du naufrage,&€
beaucoup plus de son
nouvel amour , ne respondoit
que par quelques
mots de politesse,
& ce qui paroistra surprenant
icy, c'est, qu'en
deux heures de temps
qu'on fut à table, ny là
pere ny les filles ne s'apperceurent
point de foa
amour; Lucille ne pouvant
regarder ce faux
Leandre sans douleur,
eut tousjours les yeux
baissez, & Mariannes'estant
apperceuë qu'elle
prenoit trop de plaisîr à
le voir, s'en punissoit en
ne le regardant qu'à la
dérobée; à l'égard du
pere il estoit bien esloignéde
devinerun amour
si prompt &, si violent.
Il faut remarquer icy
que le pere qui estoit bon
convive, excitoit sans
cesse son hoste à boire,&
ses filles à le réjoüir :
Qî£ejl donc devenue ta
belle humeur? disoit il à
Marianne, aussitostelle
s'efforçoit de paroistre
enjoüée, & comme les
plaisanteries ne viennent
pas aisément a ceux qui
les cherchent, la première
qui luy vint, fut sur
le droit d'aisnesse
,
qui
faisoit depuis quelques
jours le sujet de leurs
conversations, jesuis fort
surprise, dit Marianne à
son pere , que vous me
demandiez de la guayeté
quand je dois estre serieuse,
la gravité m'appartientcomme
à l'aisnée, 8c
l'enjouement est le partage
des cadettes: & le
negociant conclut naturellement
de là que Marianne
estoit l'aisnée, Sc
c'est ce qui fit le lendemain
un Equivoque facheux,
le pere ne se souvenant
plus de ces pro
posde table, son caractere
estoit d'oublierau se,
cond verre de vintout ce
que le premier luy avoit
faitdire,enfin après avoir
bien régalé son hoste
,
il
leconduisitàsa chambre;
&Lucillequirestaseule
avec sa soeur luyapprit
que ce n'estoit point là
son Amant. Quelle joye
eust esté celle de Marianne
ne si elleavoiteu le coeur
moins bon, mais elle fut
presque aussiaffligée de
la tristesse de sa soeur.,
qu'elle fut contente de
n'avoir plus de rivale.,
Les deux soeurs se retirèrent
chacune dans
leur chambre où elles ne
dormirent gueres. Marianne
s'abandonna sans
fcrupule à toutes les idées
qui pouvoient flatter son
amour, & Lucille ne faifoit
que de tristes reflexions
,
desesperant de rc4
voir jamais ce Leandre , de qui elle esperoit sa fortune,
mais elle estoitdestinée
à estre rejouië par
tous les événements qui
chagrineroient Mariant
ne : le jeune négociant
estoit vif dans £espat
sions,& de plus il n'avoit
pas le loisir de languir;
il falloit quil s'en retournast
aux Indes, Il prit
sa resolution aussi promptement
queson-amour
luy estoit venu. Le pere
entrant le matin dans sa
chambre,, luy demanda
s'il avoit bien passé la
nuit: Helas, luy rcfpondit-
il, je l'ay fort mal
poejjsée, maisj'ay huit cens
millefrancsd'gaernt ccoormn*-
ptant, le pere ne comprenoit
rien d'abord à cette
éloquence de négociant
1; l'Amantpaflîoanés'expliqua.
plus clairement
ensuite ,il luy demanda
ça, mariage f-. fille aifnée^
ils estoient l'un & l'autre;
pleins de franchise, leur
affaire fut bien tost concluë,
& le pere sortit de
la chambre, conjurant
son hoste de prendre
quelques heures de repos
pendant qu'il iroit
annoncer cette bonne
nouvelle à safille aimée,
ce bon homme estoit si
transporté qu'il ne se fouvint
point alors des plaisanteries
qu'onavoit faites
à table Cuxlc droit
d'aisnesse de Marianne
que le négociant avoit
prises à la lettre. Cet
équivoque fut bien triste
pour Marianne au mo-*
ment que le pere vint annoncer
à Lucille que le
riche negociant estoit
amoureux d'elle,&Lucille
voyant le négociant
beaucoup plus riche que:
son Leandre, ne pensa
plusqu'à justifier son inconfiance
par de grande
Íentiments, & elle en
trouvoit sur tout,pour
& contre, son devoir luy
en fournissoit un, il est
beau desacrifierson a,
mour a lavoloté d'un pere.
A l'égard de Mariant
ne ellefe feroit livrée dabord
auplaisir devoir sa
soeur bien pourveuë
ceuss esté là son premier
mouvement, mais un
autre premier mouvez
ment la sassit: quelle dou-r
leur d'apprendre que celuy
qu'elle aime ,
eili
amoureux de sa soeur.
Pendant que toutcecy
se passoit au Chasteau,
Leandre , le veritable
Leandre arriva chez sa
parente, qui vint avec
empressement en avertir
Lucille, mais elle la trou-
Va insensible à cette nouvelle
, sa belle passion
avoit disparu, Leandre
devoit arriverplustost
elle jugea par delicatesse,
qu'un Amantqui venoit
trop tard aurendez-vous,
n'ayantque cinquante
milleescus; meritoit bien
quon le facrifiaft à un
mary de huit cens mille
livres. La parente de
Leandre s'écria. d'abord
sur une infidélité si lfiar-"
quéé>maisLucille luy
prouva par les regles de
Xofçipm leplusfiné que
Leandre avoit le premier
tort ,que les feuç^de
coeur ne ie pardonnent
point, que plus une fem*
meaime., Rlus-.;clle doit
se
se venger, & que la vengeance
la plus delicate
qu'on puisseprendre d'un
Amant qui oublie c'etf
d'oublieraussi.
Lucille
,
après s'estre
très spirituellement justifiée
, courut à sa toillette
se parer, pour estre belle
comme un astre au reveil
de son Amant, & la parente
de Leandrequis'in
reressoit à luy parune ve.
ritable amitié, retourna
chez elle si indignée, qu'
elle convainquit bientost
Leandre de l'infidélitéde
Lucille, & Leandre resolut
de quitter cette IHe
dès le mesme jour pour
n'y retournerjamais.
Marianne de soncossé
ne songeoit qu'à bien cacher
son amour & sa
douleur à un pere tout
occupé de ce qui pouvoit
plaireà sonnouveau gendre
: Viens, mafille, ditil
à Marianne, viens avec
moytfaijons-luj voir par
nos empressements îtfîfar
nos carresses, qu'il entre
dans unefamille qui aura
pour luy toutessortes d'at.
tentions, il les mérité bien,
n'est-ce pas, mafille, conviens
avec rfioy que tu as
là un aimablebeaufrere
:-
Marianne le suivoit
sans luy respondre, très
affmogée de n'estre que la
belle foeur de ce beaufrere
charmant; Dès qu'ils
furent à la porte de sa
chambre, Marianne detourna
les yeux. çrjak
gnant d'envisagerle peril.
Son père entra le prêt
mier
,
&dit à nostré
Amant que sa filleaisnée
alloit venir le trquvef),
qu'elle avoit pour luy
toute la reconnoissance
possible, &C mesme desja
de l'stime, Cepetit trait
de flatterie échappa à cet
homme si franc; l'amour
& les grandes richesses
changent toujours quelque
petite choseau coeur
du plus honneste homme
,
cependant Marianne
s'avançoit lentement.
Dès que nostre Amant
la vit entrer il courut au
devant d'elle, & luy dit
Cent choses plus passionnées
les unes que les autres;
enfin aprés avoir exprimé
ses transports par
tout ce qu'on peut dire,
il ne parla plus,parce que
les paroles luy manquoient.
, Marianne estoit si surprise
& si troublée,qu'elle
ne put prononcer un
fcul mot; le pere ne fut
pas moins estonné ,ils
resterenttous troismuets
&immobiles:cefut pendant
cette scene muette
que Lucille vint a pas
mesurez, grands airs majestueux
& tendres, brillante
& parée comme
une Divinité qui vient
chercher desadorations.
Pendant qu'elle s'avance
le pere rappelle dans fcn
idée les plaisanteriesdu
souper qui avoient donné
lieu à l'équivoque, &
pendant qu'il l'éclaircir
; Lucille va tousjours son
chemin
,
fait une reverence
au Negociant, qui
baisseles yeux, interdit
&confus,elle prend cetro
confusionpourla pudeur
d'un amant timide, elle
minaude pour tascher de
le rassurer ; mais le pauvre
jeunehomme ne pouvant
soustenir cette situation,
sort doucement de
la chambre sans riendire.
Que croira-t-elle d'un
tel procédé? l'amour peut
rendre un amant muet,
mais il ne le fait point
fuir: Lucille estonnée
regarde sa soeurqui 11ose
luy apprendre son malheur
, le pere n'a pas le
courage de la detromper.
Il fort, Marianne le fuit,
& Lucille reste feule au
milieu de la chambre, jugez
de son embarras, elle
; '-
n'en feroit jamais sortie
d'elle-mesme ; elle n'estoit
pas d'un caractere à
deviner qu'on pu st aimer
sa soeur plus qu'elle. Je
n'ay point sceu par qui
elle fut detrompée ; mais
quoy qu'elle fust accablée
du coup, elle ne perdit
point certaine presence
d'esprit qu'ont les
femmes, & sur toutcelles
qui font un peu coquettes
; elle court chez
sa voisine pour tascher
de ratrapperson vray
Leandre, je ne sçay si
elle y reussira.
Le pere voyant sortir
Lucille du Chasteau,
crut qu'elle n'alloit chez
cettevoisine que pour
n' estre point tesmoin du
bonheur de sa soeur. On
ne songea qu'aux préparatifs
de la nôce, avant
laquelle le Negociant
vouloit faire voir beaucoup
d'effets qu'il avoit
dansson vaisseau, dont
le Capitaine commençoit
a s'impatienter, car
le vaisseau radoubé estoit
prest à repartir. CeCapitaine
estoit un homme
franc, le meilleur amy
du monde, & fort attachéauNégociant,
c'estoit
son compagnon de
voyage,il l'aimoit comme
un pere, cestoit son
conseil, & pour ainsidire
,
son tuteur, il attendoit
avec impatience des
nouvelles de fbn amy;
mais vous avezveuqtfé
l'amour la tropoccupé,
il ne se souvintduCapitaine
qu'en le voyantentrer
dans le Chasteau
,
il
courut l'embrasser, & ce
fut un signal naturel à
tous ceux du Chaftcau
pour luy faire unaccuëil
gracieux; il y fut receu
comme l'amy du gendre
de la maison
,
il receut
toutes ces gracieusetez
fort froidement, parce
qu'il estoit fortfroid dm,
fo11 naturel. On estoit
pour lors à table
, on fit
rapporter du vin pour
émouvoir le fang froid
du Capitaine,chacun luy
porta la santé de son jeune
amy, & 4e là maistrciïc
: a la sante de mon
gendre,disoit le pere ,
tope à mon beaupere
,
disoit
le Négociant : à tout
celaleCapitaine ouvroit
-
les yeux Se les oreilles,
estonné comme vous
pouvez vous l'imaginer
il avoit crcu trouver ron
amy malade
,
gesné &
mal à son 21fe-1 comme
on l'esten maison étrangère
avec des hostesqu'-
on incommode, & il le
trouve en joye
, en liberté
comme dans sa famille
,
ilne pouvoit rien
comprendre àcette avanture
,
c'estoit un misantrope
marin
y
homme
flegmatique, mais qui
prenoit aisément son party:
ilécoutatout,& après
avoir révé un moment il
rompit le silence par une
plaisanterie àik façon : à
la jante des nouveaux
Efoux
,
dit-il, & de bon
coeur,j'aime les mariages
de table moy y car ils se
font en un momentse
rompent de rnejine.
-Après plusieurs propos
pareils, il se fit expliquerserieusement
à
quoy en estoient les affaires
,& redoublantson
sang-froid il promit une
feste marine pour la nôce.
Ca mon cheramy.
dit-il au Negociant,
venez,m'aider à donnerpour
cela des ordres
dans mon vaisseau; w
lontiers,respondit l'amy, ,wf]îbienfaj quelque choie
aprendre dansmes coffres;
&jeveuxfaire voir
mespierreriesàmon beaupere.
Il y alla en effet
immédiatement après le
diincr, & le pere resta
au Chasteau avec Marianne
rianne, qui se voyant au
çomble de son bonheur,
nelaissoitpasdeplaindre
beaucoup Lucille.Trois
ou quatre heures de tems
sepasserent en converstions,&
Marianneimpatiente
de revoir son
Amant, trouva qu'il tardoittrop
à revenir; l'impatience
redoubloit de
moment en momentlorsque
quelqu'un par hafard
vint dire que leNegociant
avoit pris le large
avec le Capitaine,&que
le vaisseauestoit desja
bien avant en mer. On
fut long-temps sans pouvoir
croire un évenement
si peu vray -
semblable.
On courut sur la terrasse
d'où l'on vit encore de
fort loin le vaisseau qu'-
on perdit enfin de veuë,
il feroit difficile de rapporter
tous les differents
jugements qu'on fit là
dessus
,
personnene put
deviner la cause d'uir
départ si bijare, & si précipité;
jeneconseille pas
au lecteur de le fLati-guer la teste pour y réver, la
fin de l'histoire n'est pas
loin.
Après avoir fait pendant
plusieurs jours une
infinité de raisonnements
sur l'apparition de ce riche
&C passionné voyageur
, on l'oublia enfin
comme un fonge ; mais
les songes agreables font
quelquefois de fortes impressions
sur le coeur d'une
jeune personne, Mariannenepouvoit
oublier
ce tendre Amant
,
elle
merite bien que nous employions
un moment à
la plaindre, tout le monde
la plaignit, excepté
Lucille, qui ressentit une
joye maligne qui la dédommageoit
un peu de
ce qu'elleavoit perdu par
la faute:car on apprit que
son Leandre trouvant
l'occasion du vaisseau,
s'estoit embarqué avec le
Capitaine pour ne jamais
revenir, & le gentilhomme
voyant Marianne engagée
au Negociant, n'avoit
plus pensé à redemander
Lucille. Le pere
jugea à propos de renoüerl'affaire
avec Marianne
,
qui voulut bien
se sacrifier, parce que ce
mariage restablissoit urr
peu les affaires de son
pere qui n'estoientpasen
bon ordre, enun mot
on dressa le contract
,
&'.
l'on fit les préparatifs de
la nôce.
Ceux quis'interessent
un peu à Marianne ne seront
pas indifferentsau
recit de ce qui est arrivé
au Negociantdepuis
qu'on l'aperdu de veuë,
il avoit suivi le Capitaine
dans son vaisseau
,
où il
vouloit prendre quelques
papiers. Il l'avoit entretenu
en cheminduplaisirqu'il
avoit defairela
fortune d'une fille qui
meritoit d'estre aimée ,
enfin il arriva au vaisseau
où il fut long temps à deranger
tous ses coffres
JI'
pourmettre ensemble ses
papiers,&ensuite il voulut
retourner au Chasteau
: quelle surprise fut
la sienne
,
il vit que le
vaisseau s'esloignoit du
bord, ilfait un cry, court
au Capitaine qui estoit
debout sur son tillac, fumant
une pipe, d'un
grand fang froid: Hé,
tnon cher llmy ,
luy dit
nostre Amant allarmé,
ne voyez-vouspas que
nous avons demaré? je le
vois, bien , respond tranquillement
le Capitaine,
en continuantdefumer,
cejl doncparvostre ordre,
repritl'autre, ifnevous,
ay-je pas dit que je veux
ter?nmer ce mariage avantque
departir.Pourquoy
doncmejoueruntour
si cruel ? parce que jzfais:
vostre
votre ami, luy dit nôtre
fumeur.Ah! si njow êtes
mon ami, reprit leNegociant,
ne me defelpere7,,pas,
rtrnentz-moy dans l'ijle,je
vous en prie
,
je vous en
conjure.L'amant passionné
se jette à ses genoux,
se desole, verse même des
larmes: point de pitié, le
Capitaine acheve sa Pipe,
& le vaisseau va toûjours
son train.Le Négociant a
beau luy remontrer qu'il
a donné sa parole, qu'il y
va de son honneur & de
sa vie
,
l'ami inexorable
luy jure qu'il ne souffrira
point qu'avec un million
de bien il se marie, sans
avoir au moins quelque
temps pour y rêver.Il
faut,lui dit-il, promener
un peu cet amour-là sur
mer, pour voir s'il ne se
refroidira point quand il
aura passé la Ligne.
Cette promenade setermina
pourtant à Toulon
ou le Capitaine aborda
voyantle desespoir de son
ami, qui fut obligé de
chercher un autre vaisseau
pour le reporter aux
Ines d'Hyere, il ne s'en falut
rien qu'il n'y arrivât
trop tard, mais heureusement
pour Marianne elle
n'étoit encor mariée que
par la signature du Contrat,
& quelques milli ers
de Pistoles au Gentilhomme
rendirent le Contrat
nul. Toute 1Isle est encor
en joye du mariage de ce
Negociant & de Marianne,
qui étoit aimée & respectée
de tout le Pays.
LI Ce Mariage a et' c lebré
magn siquement sur 1A
fin du mois de Septembre
dernier, & j'nai reçû ces
Memoires par un parent ail
Capitaine.
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Résumé : HISTOIRE toute veritable.
Le texte décrit une scène dans les Isles d'Hières, où deux sœurs, Lucille et Marianne, se promènent dans une allée d'orangers. Lucille, l'aînée, est belle et admirée, mais triste car son père souhaite la marier à un gentilhomme voisin. Marianne, enjouée, taquine Lucille qui attend le retour de son amant, Leandre. Lucille rêve de Leandre et avoue son amour pour lui, motivé par ses richesses et sa qualité. Marianne obtient de leur père qu'il marie d'abord Marianne, permettant ainsi à Lucille d'attendre Leandre. Quelques jours passent sans nouvelles de Leandre. Un vaisseau accoste près du château après une tempête. Lucille court avertir Leandre, mais découvre qu'un valet demande de l'aide pour son maître, blessé. Marianne, séduite par l'apparence du jeune homme, s'occupe de lui avec zèle. Lors du souper, l'inconnu se révèle être un jeune négociant riche, mais ce n'est pas Leandre. Lucille est triste, tandis que Marianne reste silencieuse, troublée par ses sentiments. Le père, ignorant des tensions, est content de la situation. Marianne, amoureuse du négociant, évite de le regarder pour se punir de son plaisir. Une méprise survient lorsque le père annonce au négociant qu'il souhaite l'épouser. Lucille accepte la situation et se prépare à recevoir le négociant, mais celui-ci, confus, quitte la chambre sans rien dire. Lucille retrouve Leandre chez une voisine. Le négociant, accompagné du capitaine de son vaisseau, révèle qu'il doit repartir aux Indes. Cependant, ils prennent la mer sans prévenir, laissant les sœurs et le père perplexes. Marianne accepte de se marier avec le négociant pour rétablir les affaires de son père. Le mariage est célébré magnifiquement à la fin du mois de septembre. Le négociant, souhaitant annuler son mariage, supplie son ami capitaine de le ramener à l'île. Le capitaine reste inflexible, insistant pour que le négociant réfléchisse à son amour pendant le voyage. Le contrat de mariage est annulé grâce à une somme d'argent versée au gentilhomme. Le mariage entre le négociant et Marianne est finalement célébré.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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22
p. 90-99
ODE.
Début :
Cruelle Mere des Amours, [...]
Mots clefs :
Ode, Tyrannie, Délices, Caprices, Flamme, Promesses, Caresses, Bonheur
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texteReconnaissance textuelle : ODE.
0 DE.
CRuelle Mere des Amours,
Toyque j'ai si long-temps
servie,
Cesse enfind'agiter ma vie, !
j
Et laisse en paix mes derniersjours;
.,' i. Ta tyrannie & tes caprices
Fontpayer trop cher tesdelices:
C'esttrop gemir dans ta,
<
;Brise prison, !. r
les
fersqui m'y retiennent,
Et permets que mes voeux
obtiennent
£es fruits tardifs de ma raison.
Déjà m'échape le bel âge
Qui convient a tes favoris
Et des ans le sensible outrage
H ij
Me va donner des cheveux
gris.
Si pour moy le dessein de
plaire
Devient un espoir temeraire,
Que puis je encore desirer?
Quelle erreur de remplir
mon ame
D'une vive & constanteflâme
Quejene sçaurois inspirer î
Quand on sçait unir & coû-
E'n:.d>,e!ux cfoeounrsdmrêemes-fètt* timens,
1 - -
Et que les yeux de deux
amans
s Sçavent sentendre & se rér
pondre;
Quand on le livre tout le
jour
Aux soins d'un mutuel a.
mour,
Dans quels transports Fame
estravie
- Dans ces, momens deli.Mcieux!
Un mortel porte-t-il envie
A la felicité des Dieux?
tnMaeis lf'amloercesde tes proN'eut
que trop l'art de m'é.
bloüir;
Reserve toutes tes caresses
A l'heureux âge d'en jouir:
Etreins de la plus forte chaîne
L'ardent Cleon, la jeune
Ismene,
Vole où t'appellent leurs
desirs,
Fais-les mourir, fais les re.
vivre,
Et que ta faveur les enyvre
D'un torrent d'amoureux
plaisirs.
:
,': :
Pour moy dans un cham-
Ou pêtre azile,
l
l'Arroux de ses claires
eaux
Baigne le pied de nos coteaux
, Je cherche un bonheur
plus tranquile,
Sur des fleursmollement
couché,
liAvec un esprit détaché
1 Des biens que le courtilan
brigue;
Sur moy le pere du repos,
1 Le sommeil,dune main
prodigue
Versera ses plus doux pa.
vots.
Je verrai quelquefois éclore
Dans les prez les aimables fleurs,
Odorantes filles des pleurs
Que verse la naissante aurore;
Je verrai tantôt mes guerets
Dorez par la blonde Cerés;
Dans leurs temps ces dons
de Pomone
Feront pliermesespaliers,
Et mes vignobles en autone
MemM'empliront
de vastescelliers.
Mais quel trouble, & quelles
alarmes
Viennent me saisir malgré
moy!
Pourquoy, Cephise
,
helas!
pourquoy
Ne puis-je retenir mes larmes?
Dans mon sein je les sens
couler.
Je rougis, je ne puis parler,
Un cruel ennui me dévore.
Ah Venus! ton fils est vainqueur:
Oui, Cephise, je brûle li
core,
Tu regnes toûjours sur mon
coeur.
Quelquefois la douceur
d'unsonçe
Te rend sensible à mes
transports.
Charmes secrets
3
divins
p rre/ors,
N'êtes-vous a lors qu'un
mensonge ?
Une autre fois avec dédain
Tute d robes fous ma
cnrx\n
c
J'embrasse une ombre sur
gitive,
Et te cherchant à mon réveil
,- Je hais la clarté qui me prive
Des doux fantômes du sommeil.
CRuelle Mere des Amours,
Toyque j'ai si long-temps
servie,
Cesse enfind'agiter ma vie, !
j
Et laisse en paix mes derniersjours;
.,' i. Ta tyrannie & tes caprices
Fontpayer trop cher tesdelices:
C'esttrop gemir dans ta,
<
;Brise prison, !. r
les
fersqui m'y retiennent,
Et permets que mes voeux
obtiennent
£es fruits tardifs de ma raison.
Déjà m'échape le bel âge
Qui convient a tes favoris
Et des ans le sensible outrage
H ij
Me va donner des cheveux
gris.
Si pour moy le dessein de
plaire
Devient un espoir temeraire,
Que puis je encore desirer?
Quelle erreur de remplir
mon ame
D'une vive & constanteflâme
Quejene sçaurois inspirer î
Quand on sçait unir & coû-
E'n:.d>,e!ux cfoeounrsdmrêemes-fètt* timens,
1 - -
Et que les yeux de deux
amans
s Sçavent sentendre & se rér
pondre;
Quand on le livre tout le
jour
Aux soins d'un mutuel a.
mour,
Dans quels transports Fame
estravie
- Dans ces, momens deli.Mcieux!
Un mortel porte-t-il envie
A la felicité des Dieux?
tnMaeis lf'amloercesde tes proN'eut
que trop l'art de m'é.
bloüir;
Reserve toutes tes caresses
A l'heureux âge d'en jouir:
Etreins de la plus forte chaîne
L'ardent Cleon, la jeune
Ismene,
Vole où t'appellent leurs
desirs,
Fais-les mourir, fais les re.
vivre,
Et que ta faveur les enyvre
D'un torrent d'amoureux
plaisirs.
:
,': :
Pour moy dans un cham-
Ou pêtre azile,
l
l'Arroux de ses claires
eaux
Baigne le pied de nos coteaux
, Je cherche un bonheur
plus tranquile,
Sur des fleursmollement
couché,
liAvec un esprit détaché
1 Des biens que le courtilan
brigue;
Sur moy le pere du repos,
1 Le sommeil,dune main
prodigue
Versera ses plus doux pa.
vots.
Je verrai quelquefois éclore
Dans les prez les aimables fleurs,
Odorantes filles des pleurs
Que verse la naissante aurore;
Je verrai tantôt mes guerets
Dorez par la blonde Cerés;
Dans leurs temps ces dons
de Pomone
Feront pliermesespaliers,
Et mes vignobles en autone
MemM'empliront
de vastescelliers.
Mais quel trouble, & quelles
alarmes
Viennent me saisir malgré
moy!
Pourquoy, Cephise
,
helas!
pourquoy
Ne puis-je retenir mes larmes?
Dans mon sein je les sens
couler.
Je rougis, je ne puis parler,
Un cruel ennui me dévore.
Ah Venus! ton fils est vainqueur:
Oui, Cephise, je brûle li
core,
Tu regnes toûjours sur mon
coeur.
Quelquefois la douceur
d'unsonçe
Te rend sensible à mes
transports.
Charmes secrets
3
divins
p rre/ors,
N'êtes-vous a lors qu'un
mensonge ?
Une autre fois avec dédain
Tute d robes fous ma
cnrx\n
c
J'embrasse une ombre sur
gitive,
Et te cherchant à mon réveil
,- Je hais la clarté qui me prive
Des doux fantômes du sommeil.
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Résumé : ODE.
Le texte est une plainte adressée à l'amour, personnifié par la déesse Vénus. Le narrateur exprime son désir de mettre fin à ses tourments amoureux, soulignant que la tyrannie et les caprices de l'amour lui ont causé trop de souffrances. Il se sent prisonnier de ses désirs et aspire à une vie plus tranquille, loin des tourments de l'amour. Il évoque son âge avancé, qui le rend incapable de plaire, et regrette les moments de bonheur partagé avec un amant. Le narrateur imagine un bonheur paisible au bord de l'Arroux, entouré de la nature et des fruits de la terre. Cependant, il est tourmenté par des larmes et un cruel ennui. Il reconnaît finalement que l'amour, incarné par Vénus et son fils Cupidon, règne toujours sur son cœur. Il oscille entre moments de douceur et de dédain, cherchant en vain à échapper à son emprise.
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23
p. 14-49
GRIMACE. CONTE.
Début :
J'avois resolu de vous donner à l'entrée de ce volume / Il y avoit une fois un Roy si beau, si beau, qu'il [...]
Mots clefs :
Grimace, Roi, Laideur, Amour, Princesse, Cabinet, Fées, Cour, Beauté, Palais, Esprit, Père, Fontaine, Yeux, Bonheur
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texteReconnaissance textuelle : GRIMACE. CONTE.
J'avois resolu de vous
donner à l'entrée de ce volume
une Histoire Angloise
: mais je viens de recevoir,
avec une lettre qui
me détermine, un Conte
des Fées qui me paroît aCsez
joliment écrit, & plein
d'une (i bonne morale, que
je change de resolution en
faveurdela nouveauté.
G K I MAC E.
CONTE. I Ly avoir une fois un
Roy si beau,sibeau, qu'il
n'y avoit rien de plus beau
xjue la Reine sonépouse. Il
voit étécoquet dans sa
jeunesse, & s'étaitjetté à
co ps perdu dans les bonnes
fortunes. C'etoit alors
le regne des Fées, regne
fameux parmi les gens de
facile' croyance. Elles se
servoient de leur pouvoir,
les unes bien, les autres
mal Ces capricieuses chimeres
avoient le coeur sensible.
Des Féessensibles!
cela paroîtra nouveau, &
ce n'est pas ainsi que les dé.
peint Madame la Comtesse
d'Aulnoy, qui les connoissoit
à fonds: mais que ne
risque point un conteur
pour
pvouer daonnuer rdaens 'la.n?ou- :Deux* des plus consido-
Fables d'entr'elles, nommées
Bonne & Maligne,
sentirentla puissance des
cchhaarmesduRRooyy ff~aanlsls*; ppaaiirr..
Dan$ IcsmgJcs de la galanterie
ordinaire les hommes
sontles premieres démarches
;.
il n'enest pas de
•flijcttifc parmi lés Fées, elles
font les avances. Bonne fut
plus vive ou plus heureuse
queMaligne
;
elle parla la
çrcttiiere, ôç fut bien reçûë.
Maligne au contraire fut
éconduite. Ce n'est pas que
Beau sans pair ne pût fournir
à.deux passions
,
il avoir
le coeur grand: mais Maligne
lui déplut, & comme
elle n'avoir point fait de
façons pour lui ,dire;quJelle
l'aimoit, iln'en fit point
aussipour lui répondre qu'il
ne l'aimoir pas, & qu'ilne
l'aimerait jamais. Cette réponse
mit Maligne en fureur,
elle lui promit de se
vanger, & lui tint parole.
Quelque remps après le
Roy se maria, & au bout
d'une année la Reine accoucha
d'une fille. Bonne,
& Maligne assisterent à sa
naissance. Bonne dit: Je. la
douë de beauté pour toûjours
;Maligne dit: Et moy
de mauvaise humeur. Un
an après la Reine accoucha
encore d'une fille; Maligne
arriva la premierc, & dit:
Je la douë de laideur, & je
la nomme Grimace. Bonne
survint qui dit: Et ffivy je
la douë dadrefle & de douceur
pour toûjours.
Tel futle partage de ces
deux Princesses
; elles devinrent
grandes, l'ai iee effacoit
toutes les beaucez de
la Cour du Roy son pere:
mais elle étoit si fiere & si
bizarre
,
qu'elle revoltoit
tout le monde. Elle épousa
un Prince de son caractere,
en sorte qu'ilsn'eurent pas
peu à souffrir de leur caprice.
réciproque. Nous les
laisserons se chagriner l'un
& l'autre, & n'en dirons
pas davanrage.
La cadette étoit laide,
ôc d'une laideur si choquante
d'abord
,
qu'on avoit
de la peine à la regarder.
Elle ne pouvoir ni rire
ni parler, qu'elle ne fît la»
grimace; ce quifutcause
qu'on lui en donna le noira
Cependant elle étoit si douce
& si spirituelle
,
qu'on
s'accoûtumoit à sa laideur,
& qu'elle avoir plus de partisans
que la Princesse si
soeur.
Dans ce temps- là il vint
un étranger dans la Cour
de Beau sans pair. C'étoit
un Marchand de bijoux. Il
avoir entr'autres choses des
miroirs dont on avoir trouvé
depuis peu l'invention
dans son pays. Il en vendit
un au Roy, à la Reine, aux
Princesses Se à toutes les
Dames, qui étaient charmées
de s'y voir, & de les
trouver aussî flateurs que
leurs amans. Que devint
Grimace, lors qu'elle se regarda?
Le miroir lui tomba
des mains, & se brisa
encent morceaux. Quand
on n'est laide qu'à un certain
point, on te flate, on
se console: mais quand on
l'est à l'exçés, on tombe
dans le desespoir. On a dit
tant de fois qu'une femme
se pardonne tout hors l'extreme
laideur, que je n'ose *
encore le dire ici.
Grimace se retira dans
sa chambre, & semità
pleurer amerement.Sa gouvernanteeutbeau
lui dire,
qu'à la verité elle n'écoit
pas sibelle que la Princesse
sa soeur, mais qu'elleavoit
d'ailleurs tant d'esprit &
des maniérés si graciéuses,
qu'elle n'étoit pas la plus
mal partagée, Grimace ino
consolable ne lui répondit
rien, & forma le dessein
deseretirer de la Cour, &
d'aller mourir dans quelque
desert.
",', Beau sans pair donna
une fête le lendemain. On
n'avoit point alors l'usage
dumasque, il faloit paroîtreàvisage
découvert. Grimace
eûtbien voulu nele
pointtrouver à l'aflcmblccx
cependant leRoy ayant souhaité
qu'elle y fût,elle feignit
de se rendre à sa votoncéy
& souffrit qu'onl'habillât
magnifiquement. La
fête fut galante,& chacun
étoit si occu pé de ses plaillrs.,
que Grimace eut le
temps des'esquiver,sans
qu'on s'apperçûtdesa fuites,
du
du moins on ne s'en apperçut
que bien avant dans la
nuit. Aussitôt on la fit chef-*
cher de tous côtez ; mais
elle se cacha si bien, qu'on
ne put la trouver; ou plûtôtBonnela
renditinvisible
à tousceux qui passerent
auprès d'elle. La Fée
avoit desdesseins sur Grimace
, qu'elle ne pouvoit
rxecucerque lors qu'elle ne
seroit plus dans le Palais du
Royson pere.
m Elle avoir emporté quelques
bonsbons dans un pe- titpanier,où il yavoitaussi
des aiguilles, des soyes de
toutes couleurs, & de petits
morceaux d'étoffes d'or
& d'argent.
Ellemarcha quelques
jours sans s'arrêter, & fit
autant de chemin que sa
delicatesse & son peu de
forces lui permirent d'en
faire. Elle le nourrissoit de
ses bonsbons qui ne diminuoient
point. Enfin elle
trouva un endroit si agreable,
qu'elle resolut d'y rcL
ter. C'étoit un petit cabinet
de myrrhes, où l'art sembloit
avoir fecondé la nature
3 tant il étoit rangé5.
Une fontaine enrourëed'un
gazon semé de fleurs, cc
loit autour de ce cabinet;
des oiseaux de toutes especes
venoient s y garantir
des rayons dusoleil, & s'y
desalterer. Ils étaient si familiers,
qu'ils se laissoient
prendre, & Grimace donnoit
à les caresser le temps
qu'elle ne donnoit point à
son travail. Quelques mois
se passerent de la sorte,
pendant lesquels elle fit une
boëte d'un travail si merveilleux,
qu'on n'avait jaoais
rien vu de semblable.
Mais Maligne fut jalouse
dC repos dont elle jouissoit
dans sa solitude, & elle eue
la cruauté de le troubler.
Deux rustres qui avoient
chassé tout le jour aux environs
de sa retraite, vinrent
sur le soir se rafraîchir
à la fontaine; ils y trouverent
Grimace, dont l'aspect
leur fit peur: mais frapez
de la magnificence & dela
richesse de ses habits,ils
resolurent de s'enemparer.
Cela ne leur fut pas difficile,
Grimace sedépouilla
sans murmurer. Il est vrajj,
leur dit elle, qu'ils sont [r.
beaux pour une infortunée
; je vousles donne de
bon coeur: mais du moins
laissez- moy, je vous prie,
mes soyes & mes aiguilles,
c'est peu de chose pour
vous, & c'est toute ma consolation.
Ils ne l'écouterent
point, ils lui prirent tout,
& la laisserent fondante en
larmes. Helas! disoit
-
elle
d'une voix qui eût attendri
les rochers, que vais je devenir?
de quoy vivrai-je }
à quoym'occuperai -je7
CruelleMaligne,c'est vous
qui me suscitez ce nouveau
malheur. Mourons,continua-
t-elle; la mort est le
seul parti qui me reste
,
mes maux sont sans exemple
& sans remede. Lorsque
Psyché se vit en butte
à la haine de Venus, l'Amour
l'aimoit; elle étoit
belle, quelle différence entr'elle
& moy ?
Nous avons dans le coeur
un certain amour pour la
vie, que les malheurs affoiblissent,
mais qu'ils n'éteignent
jamais tout à fait. Insensiblement
Grimace fo
consola ;
elle trouva
des
fruits, dont elle se nourrit,
& ses chers oiseaux lui tinrent
une fidclle compagnie.
-1
Les voleurs verdirent
ses habits; ils eneurent
tant d'argent, qu'ils ic virent
en état de faire belle
figure.L'un d'eux mourut
quelque temps aprés) &
l'autre se retira dans un
Royaumeétranger. Le premier
avoit un fils qui n'avoit
rien de rustre que la
naissance, & qui prometcoit
beaucoup. Quand ilse
viit riche, il eut l'ambition se produire à la Cour.
La boëte lui étoit restée;
il crut qu'elle meritoit d'ër
tre offerte au Roy, & lui en
fit present. Dés que le Roy
l' eut en sa possession il en
fut si charmé
,
qu'il devint
passionnément amoureux
de celle qui l'avoir faite. Il
demanda au jeune homme
de qui il voit eu cette boëte,
& de qui il la tenait.
Celui-ci ignorant la passion
du Roy, & menteur comme
le sont la plûpart des
courtisans, lui dit, que son
pere, peu de tempsavant
sa mort, l'avoit achetée d'une
fille qui passoit par leur
village,qui leur avoit dit
qu'elle étoit de sa façon, &
que tout ce qu'il sçavoit de
cette fille, qu'il n'avoit jamais
vûe depuis, cest qu'-
elle étoit horriblement laide
, & qu'elle faisait la grimace
à tout moment. Ce
recit déplut fort au. Roy,
qui se laissa néanmoins entraîner
à son penchant. Il
n'est pas le premier qui ait
aimé sans scavoir pour,
quoy, & même sans cotY.
noître & (ans avoir vu ce qu'ilaimoit.
L'amour est enfant du caprice,
Rien ne regle ses mouvemens;
Sans cette raison-là,Clarice
Trouveroit elle des amans?
Quoy qu'il en (oit, le
Roy ayant entendu dire
que son inconnuë faisoit la
grimace, il en donna le
nom à la boëte qu'elleavoir
faite, & voulut qu'on ap.
pellât ainsi toutes celles
qu'on feroit sur son modele
Sa volonté fut suivie, & ce
nom a passé jusqu'à nous,
& selon toutes les apparences,
il passera jusqu'aux
siecles les plus reculez. Il
s'en servit à serrer sa bourse,
ses bijoux; son cacher,
& tout ce qu'il avoit de
plus precieux.
Bonne qui sembloit avoir
oublié Grimace, vint la
voir, & lui apprit toutes
ces choses. Elle eut de la
peine à les croire: Quoy
disoitelle, laide , comme je
fuis, je ferois aimée par un"
grand Roy? Non, non, je
ne suis propre qu'à inspirer
de l'horreur. Cependant un
rayon d'esperance s'éleva
dans son coeur; & la Fée,
qui ne pouvoit rester avec
elle que quelques momens,
la quitta, persuadée quelle
ne seroit pas toûjours si
malheureuse.
Cependant l'amoureux
Saphirin, c'est ainsi que se
nommoit le Roy, ne dormoit
ninuit,ni jour; l'idée
de sa chere inconnue lui
revenoit sans cesse. Ingenieuxà
letromper
,
il se la
representoit moins laide:
Elle peut, disoit. il, avoir
quelque chose de disgracieux
dans le visage ;tmais
elle a peut-être de belles
dents,de beaux yeux, une
belle main: & promenant
son imagination surtout ce
qui pouvoit le flater, il et
peroit lui trouver le corps
d'une Venus qui le consoleroit
de la difformité du
rçfte.
Sa passion se fortifîa^de
.jour en jour, & le peu d'esperancede
fc rendre heureux
lechangea si fort, qu'il
devint mêconnoissable. Ses
courtisans s'apperçurent Ôc
se sentirent desamauvaise
humeur
- on ne faisoit rien àsafantaisie ; quelque
prompts que fussent ses domestiques
à executer ses
commandemens, ils ne le
servoient jamais ni assez
vîte, ni à son gré; il n'avoit
plus de plaisir que celui
d'être seul
;
il s'échapoit
souvent de son Palais,pour
aller rêverenliberté dans
quelque lieu solitaire.
Un jour il se livra si fort
à sa rêverie, qu'il ne s'apperçue
pas qu'il s'écartoit
trop ; ilse trouva dans un
bois percé de huit ou dix
venuë.Incertain du choix,
il prit justement celle qu'il
ne devoit point prendre:la
nuit vint, il fut obligé de
coucher au pied d'un arbre.
Quelles furent ses pensées
& ses réflexions ? Je ne
lesçai pas precisément:mais
jem'imagineque l'amour
& Grimace y eurent bonne
part. Le lendemain il marcha
encore jusqu'au soir
sans - trouver d'issuë.
Cela commençoit à Finquierer.
Il fit le même ma- nege que la veille; & dés
que l'aurore parut, il monta
à cheval, & continua de
marcher si long -temps,
qu'accablé de chaleur & de
lassitude, il fut contraint
de se reposer auprès d'une
fontaine qui s'offrit à sa
veuë. C'étoit celle où Grimace
avoit paffé prés de
deux ans. fclle étoit dans le
~caomet de myrthes,do
elle entrelassoit les branch
, & en composoit les
chiffres. Elle chantoit ces
paroles. Grir
Grimace infortunée,
A des maux éternels le;
Dieux t'ont condamnée.
Ah ! vous m'avez promis
qu'ils finiroient un
jour,
Vous qui me-faisiez voir
une amitié si tendre;
Que je fuis lasse de l'attendre
Ce moment marqué par
- l'amour.
Envain les échos d'alentour
Font retentir ma peine,
Mon esperance est vaine.
Rien ne paroît dans ce sejour.
Grimace inforcunée,
A des maux éternels les
Dieux t'ont condamnée.
Cela fut chanté d'un air
si touchant, que Saphirin
en fut êmû. Helas! s'écriat-
il tout transporté,queje
ferois heureux si c'étoit la
voix de mon inconnuë !
mon coeur n'en doute point,
c'estelle. Aussitôtilseleve,
& court precipitamment
au cabinet de myrthes.
Grimace sentit à son a.
bord ce qu'elle n'avoitja
mais senti
;
l'amour lui di
que c'était son libérateur
elle le crut. L'amour ne
trouve jamais d'incredule.
Elle avança quelques pas
au. devant du Roy: mais
lors qu'elle alloit lui parler,
elle remarqua tant de
trouble & de surprise dans
ses yeux, que se retraçant
toute sa laideur, elle courut
se cacher. Où fuyezvous,
Madame, lui dit le
passionné Saphirin ? Pardonnez
à l'erreur de mes
sens; mon coeur n'est point
coupable de leur injustice.
Il lui dit encore tant de
choses rendres, que Grimace
s'apprivoisa, & souffrit
qu'il lui baisât la main.
On conçoit aisément que
la conversation fut vive &
spirituelle. Grimace grimaça
mille jolies choses sur
sa laideur, & le Roy fit de
son mieux pour la lui faire
oublier.
Le Roy la fit consentir
à quitter son defert & à le
suivre illa mit en croupe.
L'amour qui l'avoir égaré
luifit retrouver son Palais.
Quelque respect qu'oncLiC
pour lui, Grimace [Cj V!t
l'objet de la raillerie de tous
les courdians. On sefforçoit
àl'envi de lui découvrir
quelque trait de laideur,
6c on n'avoit pas de
peine. Saphirin , malgré
leurs murmures, fitfaire
de magnifiques préparatifs
: pour laceremoniede ses
noces. Il avoit sçû par Grimace
qu'elle étoit fille de
Eeau sans pair; il la lui envoya
demander, en maria-
> ge: Beau sans pair lui accorda
de bonne grace, 6c
vint luimême au mariage.
Le jour venu ,
Lejourvenu, Saphirin menaça
de son indignation
tous ceux qui ne se trouveroient
pas à la fête. Grimace
parut encore plus
laide dans la parure superbe
où elle étoit. Enfin elle arriva
au Temple, au milieu
d'une foule de peuple, attiré
par sa laideur autant
que par la beauté du spectacle.
Déja la coupe sacrée
étoit entre les mains du
Roy, qui aprés en avoir
bû,l'offrit à la Princesse. A
peine l'approcha-t-elle de
les levres, que tout d'un
coup elle parut d'une beau
té ravissante. Quelle agreable
surprise pour son époux
& pour son pere!quel sujet
d'admiration ôc d'applaudissemens
pour toute l'assemblée!
Grimace elle-même
ne voulut point en croire
ses yeux, & si Bonne ne
fût venuë lui confirmer ion
bonheur) elle en eût douté
long-temps.
Lorsque Maligne l'avoit
doüée de laideur, elle n'avoit
point dit par bonheur
que ce feroit pour toûjours,
ôc Bonne avoit trouve Ire moyen de l'adoucir, &de
faire la paix de Grimace.
Ainsi Saphirin, qui avoit
preferél'esprit à la beauté,
trouva son épouseaussi accomplie
par les charmes
du corps que par les quali-
~tez de l'elprit»
Un amour rendre & genereux
Trouve toujours sa recompense
;
La beauté peut nous rendre
heureux,
Je sçai jusqu'où va sa puis
sance: Mais
Mais un bonheur durable
-
&sans retour,
L'esprit & la
-
douceur peu-r)
vent seuls le produire;
La beautés'efface en un
jour, i:
L'esprit est éternel, & ne,
peut se détruire.
donner à l'entrée de ce volume
une Histoire Angloise
: mais je viens de recevoir,
avec une lettre qui
me détermine, un Conte
des Fées qui me paroît aCsez
joliment écrit, & plein
d'une (i bonne morale, que
je change de resolution en
faveurdela nouveauté.
G K I MAC E.
CONTE. I Ly avoir une fois un
Roy si beau,sibeau, qu'il
n'y avoit rien de plus beau
xjue la Reine sonépouse. Il
voit étécoquet dans sa
jeunesse, & s'étaitjetté à
co ps perdu dans les bonnes
fortunes. C'etoit alors
le regne des Fées, regne
fameux parmi les gens de
facile' croyance. Elles se
servoient de leur pouvoir,
les unes bien, les autres
mal Ces capricieuses chimeres
avoient le coeur sensible.
Des Féessensibles!
cela paroîtra nouveau, &
ce n'est pas ainsi que les dé.
peint Madame la Comtesse
d'Aulnoy, qui les connoissoit
à fonds: mais que ne
risque point un conteur
pour
pvouer daonnuer rdaens 'la.n?ou- :Deux* des plus consido-
Fables d'entr'elles, nommées
Bonne & Maligne,
sentirentla puissance des
cchhaarmesduRRooyy ff~aanlsls*; ppaaiirr..
Dan$ IcsmgJcs de la galanterie
ordinaire les hommes
sontles premieres démarches
;.
il n'enest pas de
•flijcttifc parmi lés Fées, elles
font les avances. Bonne fut
plus vive ou plus heureuse
queMaligne
;
elle parla la
çrcttiiere, ôç fut bien reçûë.
Maligne au contraire fut
éconduite. Ce n'est pas que
Beau sans pair ne pût fournir
à.deux passions
,
il avoir
le coeur grand: mais Maligne
lui déplut, & comme
elle n'avoir point fait de
façons pour lui ,dire;quJelle
l'aimoit, iln'en fit point
aussipour lui répondre qu'il
ne l'aimoir pas, & qu'ilne
l'aimerait jamais. Cette réponse
mit Maligne en fureur,
elle lui promit de se
vanger, & lui tint parole.
Quelque remps après le
Roy se maria, & au bout
d'une année la Reine accoucha
d'une fille. Bonne,
& Maligne assisterent à sa
naissance. Bonne dit: Je. la
douë de beauté pour toûjours
;Maligne dit: Et moy
de mauvaise humeur. Un
an après la Reine accoucha
encore d'une fille; Maligne
arriva la premierc, & dit:
Je la douë de laideur, & je
la nomme Grimace. Bonne
survint qui dit: Et ffivy je
la douë dadrefle & de douceur
pour toûjours.
Tel futle partage de ces
deux Princesses
; elles devinrent
grandes, l'ai iee effacoit
toutes les beaucez de
la Cour du Roy son pere:
mais elle étoit si fiere & si
bizarre
,
qu'elle revoltoit
tout le monde. Elle épousa
un Prince de son caractere,
en sorte qu'ilsn'eurent pas
peu à souffrir de leur caprice.
réciproque. Nous les
laisserons se chagriner l'un
& l'autre, & n'en dirons
pas davanrage.
La cadette étoit laide,
ôc d'une laideur si choquante
d'abord
,
qu'on avoit
de la peine à la regarder.
Elle ne pouvoir ni rire
ni parler, qu'elle ne fît la»
grimace; ce quifutcause
qu'on lui en donna le noira
Cependant elle étoit si douce
& si spirituelle
,
qu'on
s'accoûtumoit à sa laideur,
& qu'elle avoir plus de partisans
que la Princesse si
soeur.
Dans ce temps- là il vint
un étranger dans la Cour
de Beau sans pair. C'étoit
un Marchand de bijoux. Il
avoir entr'autres choses des
miroirs dont on avoir trouvé
depuis peu l'invention
dans son pays. Il en vendit
un au Roy, à la Reine, aux
Princesses Se à toutes les
Dames, qui étaient charmées
de s'y voir, & de les
trouver aussî flateurs que
leurs amans. Que devint
Grimace, lors qu'elle se regarda?
Le miroir lui tomba
des mains, & se brisa
encent morceaux. Quand
on n'est laide qu'à un certain
point, on te flate, on
se console: mais quand on
l'est à l'exçés, on tombe
dans le desespoir. On a dit
tant de fois qu'une femme
se pardonne tout hors l'extreme
laideur, que je n'ose *
encore le dire ici.
Grimace se retira dans
sa chambre, & semità
pleurer amerement.Sa gouvernanteeutbeau
lui dire,
qu'à la verité elle n'écoit
pas sibelle que la Princesse
sa soeur, mais qu'elleavoit
d'ailleurs tant d'esprit &
des maniérés si graciéuses,
qu'elle n'étoit pas la plus
mal partagée, Grimace ino
consolable ne lui répondit
rien, & forma le dessein
deseretirer de la Cour, &
d'aller mourir dans quelque
desert.
",', Beau sans pair donna
une fête le lendemain. On
n'avoit point alors l'usage
dumasque, il faloit paroîtreàvisage
découvert. Grimace
eûtbien voulu nele
pointtrouver à l'aflcmblccx
cependant leRoy ayant souhaité
qu'elle y fût,elle feignit
de se rendre à sa votoncéy
& souffrit qu'onl'habillât
magnifiquement. La
fête fut galante,& chacun
étoit si occu pé de ses plaillrs.,
que Grimace eut le
temps des'esquiver,sans
qu'on s'apperçûtdesa fuites,
du
du moins on ne s'en apperçut
que bien avant dans la
nuit. Aussitôt on la fit chef-*
cher de tous côtez ; mais
elle se cacha si bien, qu'on
ne put la trouver; ou plûtôtBonnela
renditinvisible
à tousceux qui passerent
auprès d'elle. La Fée
avoit desdesseins sur Grimace
, qu'elle ne pouvoit
rxecucerque lors qu'elle ne
seroit plus dans le Palais du
Royson pere.
m Elle avoir emporté quelques
bonsbons dans un pe- titpanier,où il yavoitaussi
des aiguilles, des soyes de
toutes couleurs, & de petits
morceaux d'étoffes d'or
& d'argent.
Ellemarcha quelques
jours sans s'arrêter, & fit
autant de chemin que sa
delicatesse & son peu de
forces lui permirent d'en
faire. Elle le nourrissoit de
ses bonsbons qui ne diminuoient
point. Enfin elle
trouva un endroit si agreable,
qu'elle resolut d'y rcL
ter. C'étoit un petit cabinet
de myrrhes, où l'art sembloit
avoir fecondé la nature
3 tant il étoit rangé5.
Une fontaine enrourëed'un
gazon semé de fleurs, cc
loit autour de ce cabinet;
des oiseaux de toutes especes
venoient s y garantir
des rayons dusoleil, & s'y
desalterer. Ils étaient si familiers,
qu'ils se laissoient
prendre, & Grimace donnoit
à les caresser le temps
qu'elle ne donnoit point à
son travail. Quelques mois
se passerent de la sorte,
pendant lesquels elle fit une
boëte d'un travail si merveilleux,
qu'on n'avait jaoais
rien vu de semblable.
Mais Maligne fut jalouse
dC repos dont elle jouissoit
dans sa solitude, & elle eue
la cruauté de le troubler.
Deux rustres qui avoient
chassé tout le jour aux environs
de sa retraite, vinrent
sur le soir se rafraîchir
à la fontaine; ils y trouverent
Grimace, dont l'aspect
leur fit peur: mais frapez
de la magnificence & dela
richesse de ses habits,ils
resolurent de s'enemparer.
Cela ne leur fut pas difficile,
Grimace sedépouilla
sans murmurer. Il est vrajj,
leur dit elle, qu'ils sont [r.
beaux pour une infortunée
; je vousles donne de
bon coeur: mais du moins
laissez- moy, je vous prie,
mes soyes & mes aiguilles,
c'est peu de chose pour
vous, & c'est toute ma consolation.
Ils ne l'écouterent
point, ils lui prirent tout,
& la laisserent fondante en
larmes. Helas! disoit
-
elle
d'une voix qui eût attendri
les rochers, que vais je devenir?
de quoy vivrai-je }
à quoym'occuperai -je7
CruelleMaligne,c'est vous
qui me suscitez ce nouveau
malheur. Mourons,continua-
t-elle; la mort est le
seul parti qui me reste
,
mes maux sont sans exemple
& sans remede. Lorsque
Psyché se vit en butte
à la haine de Venus, l'Amour
l'aimoit; elle étoit
belle, quelle différence entr'elle
& moy ?
Nous avons dans le coeur
un certain amour pour la
vie, que les malheurs affoiblissent,
mais qu'ils n'éteignent
jamais tout à fait. Insensiblement
Grimace fo
consola ;
elle trouva
des
fruits, dont elle se nourrit,
& ses chers oiseaux lui tinrent
une fidclle compagnie.
-1
Les voleurs verdirent
ses habits; ils eneurent
tant d'argent, qu'ils ic virent
en état de faire belle
figure.L'un d'eux mourut
quelque temps aprés) &
l'autre se retira dans un
Royaumeétranger. Le premier
avoit un fils qui n'avoit
rien de rustre que la
naissance, & qui prometcoit
beaucoup. Quand ilse
viit riche, il eut l'ambition se produire à la Cour.
La boëte lui étoit restée;
il crut qu'elle meritoit d'ër
tre offerte au Roy, & lui en
fit present. Dés que le Roy
l' eut en sa possession il en
fut si charmé
,
qu'il devint
passionnément amoureux
de celle qui l'avoir faite. Il
demanda au jeune homme
de qui il voit eu cette boëte,
& de qui il la tenait.
Celui-ci ignorant la passion
du Roy, & menteur comme
le sont la plûpart des
courtisans, lui dit, que son
pere, peu de tempsavant
sa mort, l'avoit achetée d'une
fille qui passoit par leur
village,qui leur avoit dit
qu'elle étoit de sa façon, &
que tout ce qu'il sçavoit de
cette fille, qu'il n'avoit jamais
vûe depuis, cest qu'-
elle étoit horriblement laide
, & qu'elle faisait la grimace
à tout moment. Ce
recit déplut fort au. Roy,
qui se laissa néanmoins entraîner
à son penchant. Il
n'est pas le premier qui ait
aimé sans scavoir pour,
quoy, & même sans cotY.
noître & (ans avoir vu ce qu'ilaimoit.
L'amour est enfant du caprice,
Rien ne regle ses mouvemens;
Sans cette raison-là,Clarice
Trouveroit elle des amans?
Quoy qu'il en (oit, le
Roy ayant entendu dire
que son inconnuë faisoit la
grimace, il en donna le
nom à la boëte qu'elleavoir
faite, & voulut qu'on ap.
pellât ainsi toutes celles
qu'on feroit sur son modele
Sa volonté fut suivie, & ce
nom a passé jusqu'à nous,
& selon toutes les apparences,
il passera jusqu'aux
siecles les plus reculez. Il
s'en servit à serrer sa bourse,
ses bijoux; son cacher,
& tout ce qu'il avoit de
plus precieux.
Bonne qui sembloit avoir
oublié Grimace, vint la
voir, & lui apprit toutes
ces choses. Elle eut de la
peine à les croire: Quoy
disoitelle, laide , comme je
fuis, je ferois aimée par un"
grand Roy? Non, non, je
ne suis propre qu'à inspirer
de l'horreur. Cependant un
rayon d'esperance s'éleva
dans son coeur; & la Fée,
qui ne pouvoit rester avec
elle que quelques momens,
la quitta, persuadée quelle
ne seroit pas toûjours si
malheureuse.
Cependant l'amoureux
Saphirin, c'est ainsi que se
nommoit le Roy, ne dormoit
ninuit,ni jour; l'idée
de sa chere inconnue lui
revenoit sans cesse. Ingenieuxà
letromper
,
il se la
representoit moins laide:
Elle peut, disoit. il, avoir
quelque chose de disgracieux
dans le visage ;tmais
elle a peut-être de belles
dents,de beaux yeux, une
belle main: & promenant
son imagination surtout ce
qui pouvoit le flater, il et
peroit lui trouver le corps
d'une Venus qui le consoleroit
de la difformité du
rçfte.
Sa passion se fortifîa^de
.jour en jour, & le peu d'esperancede
fc rendre heureux
lechangea si fort, qu'il
devint mêconnoissable. Ses
courtisans s'apperçurent Ôc
se sentirent desamauvaise
humeur
- on ne faisoit rien àsafantaisie ; quelque
prompts que fussent ses domestiques
à executer ses
commandemens, ils ne le
servoient jamais ni assez
vîte, ni à son gré; il n'avoit
plus de plaisir que celui
d'être seul
;
il s'échapoit
souvent de son Palais,pour
aller rêverenliberté dans
quelque lieu solitaire.
Un jour il se livra si fort
à sa rêverie, qu'il ne s'apperçue
pas qu'il s'écartoit
trop ; ilse trouva dans un
bois percé de huit ou dix
venuë.Incertain du choix,
il prit justement celle qu'il
ne devoit point prendre:la
nuit vint, il fut obligé de
coucher au pied d'un arbre.
Quelles furent ses pensées
& ses réflexions ? Je ne
lesçai pas precisément:mais
jem'imagineque l'amour
& Grimace y eurent bonne
part. Le lendemain il marcha
encore jusqu'au soir
sans - trouver d'issuë.
Cela commençoit à Finquierer.
Il fit le même ma- nege que la veille; & dés
que l'aurore parut, il monta
à cheval, & continua de
marcher si long -temps,
qu'accablé de chaleur & de
lassitude, il fut contraint
de se reposer auprès d'une
fontaine qui s'offrit à sa
veuë. C'étoit celle où Grimace
avoit paffé prés de
deux ans. fclle étoit dans le
~caomet de myrthes,do
elle entrelassoit les branch
, & en composoit les
chiffres. Elle chantoit ces
paroles. Grir
Grimace infortunée,
A des maux éternels le;
Dieux t'ont condamnée.
Ah ! vous m'avez promis
qu'ils finiroient un
jour,
Vous qui me-faisiez voir
une amitié si tendre;
Que je fuis lasse de l'attendre
Ce moment marqué par
- l'amour.
Envain les échos d'alentour
Font retentir ma peine,
Mon esperance est vaine.
Rien ne paroît dans ce sejour.
Grimace inforcunée,
A des maux éternels les
Dieux t'ont condamnée.
Cela fut chanté d'un air
si touchant, que Saphirin
en fut êmû. Helas! s'écriat-
il tout transporté,queje
ferois heureux si c'étoit la
voix de mon inconnuë !
mon coeur n'en doute point,
c'estelle. Aussitôtilseleve,
& court precipitamment
au cabinet de myrthes.
Grimace sentit à son a.
bord ce qu'elle n'avoitja
mais senti
;
l'amour lui di
que c'était son libérateur
elle le crut. L'amour ne
trouve jamais d'incredule.
Elle avança quelques pas
au. devant du Roy: mais
lors qu'elle alloit lui parler,
elle remarqua tant de
trouble & de surprise dans
ses yeux, que se retraçant
toute sa laideur, elle courut
se cacher. Où fuyezvous,
Madame, lui dit le
passionné Saphirin ? Pardonnez
à l'erreur de mes
sens; mon coeur n'est point
coupable de leur injustice.
Il lui dit encore tant de
choses rendres, que Grimace
s'apprivoisa, & souffrit
qu'il lui baisât la main.
On conçoit aisément que
la conversation fut vive &
spirituelle. Grimace grimaça
mille jolies choses sur
sa laideur, & le Roy fit de
son mieux pour la lui faire
oublier.
Le Roy la fit consentir
à quitter son defert & à le
suivre illa mit en croupe.
L'amour qui l'avoir égaré
luifit retrouver son Palais.
Quelque respect qu'oncLiC
pour lui, Grimace [Cj V!t
l'objet de la raillerie de tous
les courdians. On sefforçoit
àl'envi de lui découvrir
quelque trait de laideur,
6c on n'avoit pas de
peine. Saphirin , malgré
leurs murmures, fitfaire
de magnifiques préparatifs
: pour laceremoniede ses
noces. Il avoit sçû par Grimace
qu'elle étoit fille de
Eeau sans pair; il la lui envoya
demander, en maria-
> ge: Beau sans pair lui accorda
de bonne grace, 6c
vint luimême au mariage.
Le jour venu ,
Lejourvenu, Saphirin menaça
de son indignation
tous ceux qui ne se trouveroient
pas à la fête. Grimace
parut encore plus
laide dans la parure superbe
où elle étoit. Enfin elle arriva
au Temple, au milieu
d'une foule de peuple, attiré
par sa laideur autant
que par la beauté du spectacle.
Déja la coupe sacrée
étoit entre les mains du
Roy, qui aprés en avoir
bû,l'offrit à la Princesse. A
peine l'approcha-t-elle de
les levres, que tout d'un
coup elle parut d'une beau
té ravissante. Quelle agreable
surprise pour son époux
& pour son pere!quel sujet
d'admiration ôc d'applaudissemens
pour toute l'assemblée!
Grimace elle-même
ne voulut point en croire
ses yeux, & si Bonne ne
fût venuë lui confirmer ion
bonheur) elle en eût douté
long-temps.
Lorsque Maligne l'avoit
doüée de laideur, elle n'avoit
point dit par bonheur
que ce feroit pour toûjours,
ôc Bonne avoit trouve Ire moyen de l'adoucir, &de
faire la paix de Grimace.
Ainsi Saphirin, qui avoit
preferél'esprit à la beauté,
trouva son épouseaussi accomplie
par les charmes
du corps que par les quali-
~tez de l'elprit»
Un amour rendre & genereux
Trouve toujours sa recompense
;
La beauté peut nous rendre
heureux,
Je sçai jusqu'où va sa puis
sance: Mais
Mais un bonheur durable
-
&sans retour,
L'esprit & la
-
douceur peu-r)
vent seuls le produire;
La beautés'efface en un
jour, i:
L'esprit est éternel, & ne,
peut se détruire.
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Résumé : GRIMACE. CONTE.
L'auteur avait initialement prévu de narrer une histoire anglaise, mais modifia son projet après avoir reçu un conte de fées bien rédigé et moralisateur. Ce conte relate l'histoire du roi Beau sans pair et de sa reine, tous deux extrêmement beaux. Deux fées, Bonne et Maligne, s'éprirent du roi. Bonne fut bien accueillie, tandis que Maligne, rejetée, promit de se venger. La reine mit au monde deux filles : Aimée, à qui Bonne offrit la beauté éternelle et Maligne une mauvaise humeur, et Grimace, à qui Maligne attribua la laideur et Bonne la douceur et le reflet. Aimée, malgré sa beauté, était orgueilleuse, alors que Grimace, bien que laide, était douce et spirituelle. Un jour, Grimace, désespérée par sa laideur, se retira dans un désert après avoir vu son reflet dans un miroir. Avec l'aide de la fée Bonne, elle s'échappa lors d'une fête et emporta des objets précieux. Dans le désert, elle créa une boîte magnifique. Maligne, jalouse, incita deux voleurs à dérober ses biens. Grimace trouva du réconfort dans la nature. Les voleurs connurent des sorts différents : l'un mourut, l'autre devint riche et offrit la boîte au roi. Le roi, charmé, tomba amoureux de la créatrice imaginaire de la boîte et la nomma 'Grimance'. Plus tard, le roi Saphirin découvrit Grimance près d'une fontaine et tomba amoureux d'elle malgré sa laideur. Ils se marièrent, et lors de la cérémonie, Grimance se transforma en une femme ravissante. Il fut révélé que la fée Bonne avait adouci la malédiction de Maligne, permettant à Grimance de retrouver sa beauté. Ainsi, Saphirin obtint une épouse belle et spirituelle. Le conte souligne que l'amour véritable et généreux trouve toujours sa récompense, et que l'esprit et la douceur sont essentiels pour un bonheur durable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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24
p. 285-288
RONDEAU.
Début :
J'aurois peur de déclarer trop ouvertement / Par un bonheur je connus Alizon [...]
Mots clefs :
Bonheur, Rondeau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RONDEAU.
J'aurois peur de déclarer
trop ouvertement
ce qirî je sens, si j'avoüois
ingenuëment ce que je
pense du Rondeau qui
fuit. Cependant je ne
peux m'empêcher de
vous dire que je letrouve
bien joly.
RONDEAU.
PArun bonheurje connus
Ilizon
Pour qui j'étois brulant
commeun tizon.
Sa taille autant que sa
beauté m'excite,
Mais plus je l'aime ~S
je lasollicite;
Moins de mon mal fobtiens
laguerison.
Cela viendra, dis-je,dans
sa,faison
Sa mereunjour lalaisse
à lamaison,
Va du matinfaire longue
viJite;
Par un bonheur!
Ie visl'objet qui troubloit
ma raison,
AJJîs aufrais sur un tendregazon
,
Au jeu d'Amour doucement
je ¡Sjnvite,.
Et je parviens enfin ait
but que je médite,
Ainsi finit ma peineLf
ma prison ,
Par un bonheur.
trop ouvertement
ce qirî je sens, si j'avoüois
ingenuëment ce que je
pense du Rondeau qui
fuit. Cependant je ne
peux m'empêcher de
vous dire que je letrouve
bien joly.
RONDEAU.
PArun bonheurje connus
Ilizon
Pour qui j'étois brulant
commeun tizon.
Sa taille autant que sa
beauté m'excite,
Mais plus je l'aime ~S
je lasollicite;
Moins de mon mal fobtiens
laguerison.
Cela viendra, dis-je,dans
sa,faison
Sa mereunjour lalaisse
à lamaison,
Va du matinfaire longue
viJite;
Par un bonheur!
Ie visl'objet qui troubloit
ma raison,
AJJîs aufrais sur un tendregazon
,
Au jeu d'Amour doucement
je ¡Sjnvite,.
Et je parviens enfin ait
but que je médite,
Ainsi finit ma peineLf
ma prison ,
Par un bonheur.
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25
p. 128-137
EPITRE A LA PARESSE, PAR MADEMOISELLE DU LUC.
Début :
J'espere que la Piéce suivante, quoiqu'un peu longue, ne le / Soeur du repos, nonchalante Déesse, [...]
Mots clefs :
Déesse, Paresse, Charmes, Autel, Art, Sentences, Rimes, Bonheur, Concorde, Avarice, Orgueil, Philosophie, Culte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A LA PARESSE, PAR MADEMOISELLE DU LUC.
j'efpere que la Piéce ſuivante ,
quoiqu'un peu longue,ne le paroîtra
pas à tout Lecteur qui favorife la
Pareffe : L'Apologie que Mademoifelle
du Luc fait de cette vertu
*femble autorifer cette forte de Paraoxe
; d'ailleurs , c'est l'ouvrage
d'une Mufe , il faudroit être de fort
mauvaiſe humeur, pour ne pas rendre
justice au mérite de ce petit
Poëme.
DE MAY. 129
EPITRE
A LA PARESSE ,
PAR MADEMOISELLE DU LUC.
Oeur du repos, nonchalate Déeffe,
Plaifir parfait,féduifantePareffe;
Divinité , dont les charmes puiffans
N'ont plus d'Autels , acceptez mon
encens.
Puiffe Apollon , affranchir mes pensées
De tours gênés, d'expreffions forcées.
Dans un Ouvrage à vous - même
adreffé ;
Sens , Rime , il faut que tout ſoit
enchaffé,
Sans aucun Art ; il faut que rien
ne Sente
Les dures Loix de la Rime gênante.
Je veux bannir tout ce vain attirail
De mots guindez , qu'enfante le travail
;
勵
Sur tout , je haïs ces nombreuſes
paroles ,
130 LE MERCURE
Qui décorans des Sentences frivoles
Par le fecours de leurs fons enchanteurs
,
Sçavent charmerlesftupides Lecteurs.
Je ne veux point que l'ampere manie ,
De la Cefure , arrête mon génie ;
Ni que jamais on puiſſe ſupputer
Combien d'efforts mes Vers m'ont pú
coûter :
Si fous mes Loix, la rime obéiſſante,
Amon efprit dabord ne ſe préſente,
Je laffe l'oeuvre, & par de vains
détours
,
Je ne vais point implorer fon fecours.
J'aime à rimer, mais je fuis paref-
Sense,
Et vos plaifirs fçavent me rendre
beureufe :
Or , commençons. Pareffe à qui mon
coeur :
Doit tous les biens dont il eft poffeffeur.
O ! que ne peut revenir chez les
hommes ,
Pour le bonheur de tous tant que
nous sommes ,
CeTems heureux , où l'on ne connoiffoit
DE MAY. 131
D'autres plaifirs que ceux qu'on vous
devoit
Lorfque jadis foigneux de fuir la
peine,
L'homme fuivant une route incertaine
,
Vivoit des fruits qu'il trouvoit fons
fes pas ;
Du lendemain ne s'embaraffoit pas ,
Et n'admettant ni bornės , ni partage ;
Du monde entierfaifoit fon heritage.
Sans fe laiffer folement agiter,
D'un avenir qu'on ne peut éviter:
Telle de l'Homme étoit alors la vie :
Digne en effet de donner de l'envie
A tous les Dieux: auſſi, bien - tôtjaloux
De fe trouver moins fortunez que
nous i
Etconnoiffant O divine Pareffe !
Que vous étiez la fource enchantereffe
De nos plaifirs , ils conclurent entr'eux
Devous ôter aux Mortels trop hûreux.
Il leur fembloit cependant impoſſible ,
Qu'onputjamais de vôtre jong paifible
Les dégager , quel bien leur propoſer
132
LE MERCURE
Qui les féduife ? iront-ils s'abufer
jufqu'à cepoint , & fur notre parole,
Courir aprés une trompeuſe Idole
De faux plaifirs ; quand du matin
aufoir
Pour être hûreux , ils n'ont qu'à le
vouloir.
, L'affaire fut avec poids agitée
Mainte raifon fut ditte & rejettée z
Ils difputoient dans le Confeil Divin
>
Sans aucun fruit , quand Jupiter
Soudain
Imagina d'envoyerfur la Terre
Les Paffions , vous déclarer la Guerre.
On applaudit , & pour notre malheur
,
Cefage avis fut trouvé le meilleur.
Au même inftant l'Avarice entourée
Des noirs foucis , dont elle est déchirée
,
Vint parmi nous , & fon aſpect hideux
Chaffa la Paix , la Concorde & les .
Jeux .
Son front d'abord ofa de la Prudence
,
Brendre
DE MAY.
133
Prendre le mafque , &ſous cette apparence,
Pourles corrompre aux mortels étonnez;
Elle prêchoit ces Dogmes erronneZ,
Pauvres humains , espéce infortunée
Pouvez-vous bien vivre au jour la
journée ,
Ne rien avoir & ne rien réſerver :
Si par malheur il alloit arriver ,
Que de l'hiver l'extreme violence
De vos moiffons confondit l'espérance ,
On que l'Etépar fon aridité
Séchat vos fruits prefqu'en maturité.
Que feriez-vous ? la misére effroyable,
Avec fa foeur la Faim infatiable
Se háteroit bien-tôt de vous punir ,
D'avoir ofé négliger l'avenir ;
·Il vient à vous , & le préfent frivole,
Comme un éclair, difparoit s'envole .
Tels étoient donc les difcours fédu-
&teurs ,
Dont l'Avarice empoifonna les coeurs .
Chacun la crut , & de trésors avides
L'homme devint ingrat , dur & perfide
;
May 1717.
M
234 LE MERCURE
1
N'étantjamais affés riche à songré :
De foins cuifans fans ceffe dévoré,
Pour amaffer ; l'Injustice , le Crime,
Tout en un mot lui parut légitime.
Trop aveuglé defa coupable Erreur ,
De vôtreCulte il eut bien- tôt horreur;
Et vainement la fage expérience
Luipromettoit laPaix & l'Innocence:
Sous votre Empire , il perdit pour jamais
,
En vous quittant l'Innocence & la
Paix ;
Mais cependant , malgré l'horrible
Guerre ,
Que vous livroit ce monftre fur la
Terre ,
Il vous reftoit des aziles hûreux :
Et quelques coeurs lents à brifer vos.
nænds
Suivoient vos Loix ; lorfque pour les
détruire ,
On vit les Dieux d'autres Monftres
produire :
L'Ambition aux Défirs effrénés
Et la Colere aux projets forcenés ,
La volupté , de remords poursuivie ,
La Vanité , la Vengeance , l'Envie ,
DE MAY.
135
La Trabifon , l'Orgueil , la Cruauté,
L'Amour , la Haine & l'Infidélité
Vinrent en foule établir leurs Maximes.
L'une , enfeignoit l'utilité des Crimes ,
L'autre , l'oubli des Devoirs les plas
faints i
Une autre enfin , forma les Affaffins ,
Et pour jamais fous le jong redontable
DesPaffions, plia l'Homme coupable:
De leurs tranfports Efclave infortЯné
,
A les fervir il fe vit condamné.
Ce fut alors,qu'avec pleine Puiffance ,
On vit regner le Trouble & la Licence
:
On renverfa vos tranquils Autels ,
On vous bannit , &parmi les Mortels
On vous nomma Vice d'Esprit , Moleffe
,
Foibleffe d' Ame, écueil de la Sageſſe ,
Foifon des cours. Il est bien vrai qu'-
on vit
Depuis ce tems , votre culte en crédit,
Quechez les Grecs , de fameux per-
Sonnages
Mij
836 LE MECURE
Qu'on réveroit , & qu'on appeloit
Sages ,
Qui font encor estimez parmi nous ,
Pour être hûreux , ne chercherent que
vous.
Que fous le nom de la Philofophie ,
Par leurs fecours vous futes rétablie.
Ils enfeignoient à braver la fureur
Des Paffions , à trouver le bonheur
Dans le repos & dans l'indépendance:
Du Fréjugé , pere de l'Ignorance ,
Is méprifoientlefantome orgueilleux.
Mais , quand on vit ces Sages pareffeux
Des Paffions Ennemis implacables ,
Ne mettre au rang des biens vrais &
durables ,
Et ne chercher d'autre félicité ,
Que les douceurs de la tranquilité ;
Toutd'une voix , comme une Erreur
fatale ,
·
On abjuraleur nouvelle Morale :
E pourjamais l'aveugle Opinion
Ofa flétrir vos Loix vôtre Nom.
Moi-même hélas ! par elleprévenue,
Combien de fois vous a:-je combatuë-?
Vous m'enchantiez & cependant
mon coeur
>
DE MAY. 137
Nofoit alors vous devoirfon bonheur,
Mais aujourd'hui que la raifon m'éi
claire,
Je viens vous rendre un Culte volontaire
:
Douce pareffe , azile des plaifirs ,
Divinitéfi chere à mes défirs ,
En acceptant aujourd'hui mon hommage
,
De ma raifon fongez qu'il est l'ouvrage.
quoiqu'un peu longue,ne le paroîtra
pas à tout Lecteur qui favorife la
Pareffe : L'Apologie que Mademoifelle
du Luc fait de cette vertu
*femble autorifer cette forte de Paraoxe
; d'ailleurs , c'est l'ouvrage
d'une Mufe , il faudroit être de fort
mauvaiſe humeur, pour ne pas rendre
justice au mérite de ce petit
Poëme.
DE MAY. 129
EPITRE
A LA PARESSE ,
PAR MADEMOISELLE DU LUC.
Oeur du repos, nonchalate Déeffe,
Plaifir parfait,féduifantePareffe;
Divinité , dont les charmes puiffans
N'ont plus d'Autels , acceptez mon
encens.
Puiffe Apollon , affranchir mes pensées
De tours gênés, d'expreffions forcées.
Dans un Ouvrage à vous - même
adreffé ;
Sens , Rime , il faut que tout ſoit
enchaffé,
Sans aucun Art ; il faut que rien
ne Sente
Les dures Loix de la Rime gênante.
Je veux bannir tout ce vain attirail
De mots guindez , qu'enfante le travail
;
勵
Sur tout , je haïs ces nombreuſes
paroles ,
130 LE MERCURE
Qui décorans des Sentences frivoles
Par le fecours de leurs fons enchanteurs
,
Sçavent charmerlesftupides Lecteurs.
Je ne veux point que l'ampere manie ,
De la Cefure , arrête mon génie ;
Ni que jamais on puiſſe ſupputer
Combien d'efforts mes Vers m'ont pú
coûter :
Si fous mes Loix, la rime obéiſſante,
Amon efprit dabord ne ſe préſente,
Je laffe l'oeuvre, & par de vains
détours
,
Je ne vais point implorer fon fecours.
J'aime à rimer, mais je fuis paref-
Sense,
Et vos plaifirs fçavent me rendre
beureufe :
Or , commençons. Pareffe à qui mon
coeur :
Doit tous les biens dont il eft poffeffeur.
O ! que ne peut revenir chez les
hommes ,
Pour le bonheur de tous tant que
nous sommes ,
CeTems heureux , où l'on ne connoiffoit
DE MAY. 131
D'autres plaifirs que ceux qu'on vous
devoit
Lorfque jadis foigneux de fuir la
peine,
L'homme fuivant une route incertaine
,
Vivoit des fruits qu'il trouvoit fons
fes pas ;
Du lendemain ne s'embaraffoit pas ,
Et n'admettant ni bornės , ni partage ;
Du monde entierfaifoit fon heritage.
Sans fe laiffer folement agiter,
D'un avenir qu'on ne peut éviter:
Telle de l'Homme étoit alors la vie :
Digne en effet de donner de l'envie
A tous les Dieux: auſſi, bien - tôtjaloux
De fe trouver moins fortunez que
nous i
Etconnoiffant O divine Pareffe !
Que vous étiez la fource enchantereffe
De nos plaifirs , ils conclurent entr'eux
Devous ôter aux Mortels trop hûreux.
Il leur fembloit cependant impoſſible ,
Qu'onputjamais de vôtre jong paifible
Les dégager , quel bien leur propoſer
132
LE MERCURE
Qui les féduife ? iront-ils s'abufer
jufqu'à cepoint , & fur notre parole,
Courir aprés une trompeuſe Idole
De faux plaifirs ; quand du matin
aufoir
Pour être hûreux , ils n'ont qu'à le
vouloir.
, L'affaire fut avec poids agitée
Mainte raifon fut ditte & rejettée z
Ils difputoient dans le Confeil Divin
>
Sans aucun fruit , quand Jupiter
Soudain
Imagina d'envoyerfur la Terre
Les Paffions , vous déclarer la Guerre.
On applaudit , & pour notre malheur
,
Cefage avis fut trouvé le meilleur.
Au même inftant l'Avarice entourée
Des noirs foucis , dont elle est déchirée
,
Vint parmi nous , & fon aſpect hideux
Chaffa la Paix , la Concorde & les .
Jeux .
Son front d'abord ofa de la Prudence
,
Brendre
DE MAY.
133
Prendre le mafque , &ſous cette apparence,
Pourles corrompre aux mortels étonnez;
Elle prêchoit ces Dogmes erronneZ,
Pauvres humains , espéce infortunée
Pouvez-vous bien vivre au jour la
journée ,
Ne rien avoir & ne rien réſerver :
Si par malheur il alloit arriver ,
Que de l'hiver l'extreme violence
De vos moiffons confondit l'espérance ,
On que l'Etépar fon aridité
Séchat vos fruits prefqu'en maturité.
Que feriez-vous ? la misére effroyable,
Avec fa foeur la Faim infatiable
Se háteroit bien-tôt de vous punir ,
D'avoir ofé négliger l'avenir ;
·Il vient à vous , & le préfent frivole,
Comme un éclair, difparoit s'envole .
Tels étoient donc les difcours fédu-
&teurs ,
Dont l'Avarice empoifonna les coeurs .
Chacun la crut , & de trésors avides
L'homme devint ingrat , dur & perfide
;
May 1717.
M
234 LE MERCURE
1
N'étantjamais affés riche à songré :
De foins cuifans fans ceffe dévoré,
Pour amaffer ; l'Injustice , le Crime,
Tout en un mot lui parut légitime.
Trop aveuglé defa coupable Erreur ,
De vôtreCulte il eut bien- tôt horreur;
Et vainement la fage expérience
Luipromettoit laPaix & l'Innocence:
Sous votre Empire , il perdit pour jamais
,
En vous quittant l'Innocence & la
Paix ;
Mais cependant , malgré l'horrible
Guerre ,
Que vous livroit ce monftre fur la
Terre ,
Il vous reftoit des aziles hûreux :
Et quelques coeurs lents à brifer vos.
nænds
Suivoient vos Loix ; lorfque pour les
détruire ,
On vit les Dieux d'autres Monftres
produire :
L'Ambition aux Défirs effrénés
Et la Colere aux projets forcenés ,
La volupté , de remords poursuivie ,
La Vanité , la Vengeance , l'Envie ,
DE MAY.
135
La Trabifon , l'Orgueil , la Cruauté,
L'Amour , la Haine & l'Infidélité
Vinrent en foule établir leurs Maximes.
L'une , enfeignoit l'utilité des Crimes ,
L'autre , l'oubli des Devoirs les plas
faints i
Une autre enfin , forma les Affaffins ,
Et pour jamais fous le jong redontable
DesPaffions, plia l'Homme coupable:
De leurs tranfports Efclave infortЯné
,
A les fervir il fe vit condamné.
Ce fut alors,qu'avec pleine Puiffance ,
On vit regner le Trouble & la Licence
:
On renverfa vos tranquils Autels ,
On vous bannit , &parmi les Mortels
On vous nomma Vice d'Esprit , Moleffe
,
Foibleffe d' Ame, écueil de la Sageſſe ,
Foifon des cours. Il est bien vrai qu'-
on vit
Depuis ce tems , votre culte en crédit,
Quechez les Grecs , de fameux per-
Sonnages
Mij
836 LE MECURE
Qu'on réveroit , & qu'on appeloit
Sages ,
Qui font encor estimez parmi nous ,
Pour être hûreux , ne chercherent que
vous.
Que fous le nom de la Philofophie ,
Par leurs fecours vous futes rétablie.
Ils enfeignoient à braver la fureur
Des Paffions , à trouver le bonheur
Dans le repos & dans l'indépendance:
Du Fréjugé , pere de l'Ignorance ,
Is méprifoientlefantome orgueilleux.
Mais , quand on vit ces Sages pareffeux
Des Paffions Ennemis implacables ,
Ne mettre au rang des biens vrais &
durables ,
Et ne chercher d'autre félicité ,
Que les douceurs de la tranquilité ;
Toutd'une voix , comme une Erreur
fatale ,
·
On abjuraleur nouvelle Morale :
E pourjamais l'aveugle Opinion
Ofa flétrir vos Loix vôtre Nom.
Moi-même hélas ! par elleprévenue,
Combien de fois vous a:-je combatuë-?
Vous m'enchantiez & cependant
mon coeur
>
DE MAY. 137
Nofoit alors vous devoirfon bonheur,
Mais aujourd'hui que la raifon m'éi
claire,
Je viens vous rendre un Culte volontaire
:
Douce pareffe , azile des plaifirs ,
Divinitéfi chere à mes défirs ,
En acceptant aujourd'hui mon hommage
,
De ma raifon fongez qu'il est l'ouvrage.
Fermer
26
p. 10[7]-150
REFLEXIONS CRITIQUES SUR LES AVANTURES DE TELEMAQUE FILS D'ULISSE.
Début :
La Nouvelle Edition des Avantures de Telemaque, par feu M. de Fenelon / Il y a long-tems qu'on souhaitoit de voir dans toute leur [...]
Mots clefs :
Télémaque, Coeur, Plaisirs, Louanges, Aventures, Bonheur, Esprit, Ouvrages, Discours, Critique, Poésie, Amour, Réflexions, Idées, Homère, Beauté, Narrations, Imitation, Défauts, Curiosité, Morale
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS CRITIQUES SUR LES AVANTURES DE TELEMAQUE FILS D'ULISSE.
La Nouvelle Edition des Avantitres
de Telemaque
, par feu
M. de Fenelon Archevêque de
Cambray,conformeau Manuscrit
Orginal,a donné lieu aux Re-
Jo: flexions suvantes. Je crois tfJ.
teresserlacuriosité desLecteurs,
en les leur communiquant.
jRE,FLEXIONS CRITIQUES SUR
LESAVANTURES
l, DE TELEMAQUE
, FILS DULISSE.
L y a long
- rems qu'on souhaitoit
de voir dans toute leur
perfection
,
les Avamures de
Telemaque. La modestie sévére
& scrupulease de Mr deFenelon,
avoit condamné à ne voir jamais
le jour,de son vivant, ce fruit priq
cieux de sa jeunesse; & sans un KzHl
zard d'autant plus glorieux po~
lui
, qu'il le craignoit plus [incu-.£
semene; le Public ne comment
ceroit que d'aujourd'hui, à ajouton
aux autres ,Titres dont il a ren
connu (on mérire, celui d'un de
premiers Poëtes de son Siècle
Mais enfin
,
l'Ouvrage ain ni
échapéducabinet desonAuteunu
ne pouvoir être qu'une Copie immi
parfaite d'un excellent Originalls
Il ne servit même qu'à irriterIl
Curiosité des Connoisseurs. CZ)
qu'on tenoit dans les mains, regretter ce qui éroit encore sou
la clef, & si Mr de Fenelon n'a'L'i
voir été mille foisplus estimabld
& plus charmant dans sa personne
que dans ses Ecrits ; je ne sçai
les beaux Esprits naturellement
jaloux de leurs plaisirs lui auIJJ
roient facilement pardonné de:-?!
jours qui leur coutoient si cheria
C'est ce qui a fait rechercher avec
tant d'emprenemenc, cette nous
velle Edition, conforme au Manuscrit
Original,donc nous tommes
redevables a la Famille de l'Aueur
: Il est vrai que le mérité de
l'Ouvrage en assûroit le succés,
mais il faut avoüer aussi. que la
multitude prodigieuse des Editons,
qui en ont été faites en difserensendroits,
sembloit en avoir
.xanané le Public.
C'est cette nouvelle Edition,
qui a donnelieu à ces Réfléxions;
«lies sont au moins sinceres,si elles
rçie sont pas judicieuses.
On ne manquera pas de m'accuser
de témérité, d'oser toucher
sa. un Ouvrage consacré , par une
Tjcepucadon
de
plusieurs années,
5*&: qui a réiini en sa faveur, les
Partisans des Anciens &des Mot).
d.ernes. Mais quoi La Critique
BJie peur-elle tomber que sur des
Ecrivains méprisables? Loin de
nous cette idée sausse & servile:
) Qu'il me soit poumis de le dire,
s.après Mr de la Motte. *La Critique
employée sur les bons Auteurs,
est d'une utilité considéra-
,..;'Í"JUïS
forlediSs-C-it
merite d-js Ojvrj"^t
oc goût.
ble pour le Public. Qiiel- service
lui rendez-vous,en relevant des
fautes grossieres, dans des Livresqu'il
ne lit plus ? Montrez ce qu'il
y a de plus vicieux en Beau, dans
les meilleurs Ecrits; démêlez y
des défauts, qui danslafoule des
beautés,avoientéchapés aux yeux
vulgaires, vôtre Critique fera interessante
; & du moins, se fera-telle
lire par sa singularité. Une
Critique des Avantures deTelemaque
est peut-être téméraire,
mais une Critique de l'Acarie,ou
du Poëme de la Magdelaine, ne
pourroit manquer d'être ennuyeuse*,
& de tous les défauts, c'est -
celui qu'on doit éviter avec le plusde
foin : il en cit qui se réparent,
qui ont même leurs agremems,
comme les beautés ; mais il
n'arrive point qu'on ennuyé
& qu'on plaise: En voilà assés
pourma justification , entrons
enmariere. Il y a sans doute? de grandes
beautés répandues dansées six premien,
1
miers Livres de Telemaque, où
le jeune Heros raconte ses Avin,
.- tures à Calipso. Il sçait vous attendrir
par lerécit deses malheurs;
, on les partage avec lui, le Poëtc
échapeàlavûë, onne voit qu'un
fils infortuné
,
cherchant son pere
dans toute l'étenduë des Mers.
On le une dans tous les dangers
qu'il court; décrit-il une Tempête,
on croit être dans les horreurs du
naufrage. Tantôt on se prépare
àpénir avec lui en Sicile, tantôt
transortédansles déserts de l'Egypte
,onygoûte toutes les douceurs
de la vie pastorale : Ici on
se confond
,
à la vûë d'un jeune
Prince qui ne balance pas un moment,
entre la mort& le mensonge,
quelque leger qu'il puisse
être. Là on admire sa Vertu jusques
dans ses foiblesses; en un
mot, tout vit, tout estanimé dans
sa narration; je crois cependant,
y appercevoir un défaut, & j'esr
pere qu'on en conviendra avec
'u10i ; essayons de le faire [cmir.
Mentor est présent à cette aimable
conversation, &ses loüanges
n'y sontpas épargnées;c'estàlui
qu'on raporte la gloire de tous
les périls évités: Chaque circonstance
lui vaut un nouvel hommage
,son nom est continuellement
dans la bouche du jeune Hejros
; non content de raporter ses
Actions , la mémoire reconnoissante
deTelemaque lui rapelle
des Harangues entieres, dont-il
les accompagnoit. Il ne les prononce
qu'avec uneespéce de transport;
& si les louangesd'Achille
x répanduës dans toute l'Iliade,
ont fait penser à quelqu'uns qu'-
elles en étoient le dessein. Ne feroit-
on pas tenté de croire que l'éloge
de Mentor est devenu le fond
&ledessein du discours deTelemaque,&
que le recit de sesAvantures
n'en est quele prerexce; el peuprés
comme ceChrysippe, doncparle
Seneque, qui avoit composé un
Traité des Bienfaits, où appareniment
pour égayer sa matiere, il
il avoit fait entrer une infinité
d'Histoires fabuleuses
,
qui occupoient
la meilleure-Partie de son
Livre. Ita ut , dit Seneque ,
de
ratione dandi, accipendi , reddendiquebeneficii
fwco ¡ulmodùm
dicat, nec hisfabulas ,sedhæcfabulis
inserit.
Je n'éxamine pas, si ces loüanges
sont justes ; elles le sont
sans doute: Je demande si elles
font à leur place,& il n'y a nulle
consequence de l'un à l'autre.Pour
moi, s'il m'est permis de dire ce
.que)c-m pense, j'avoüeraifincéremène
, queles deux Rôles de
TelemaquePanégériste & de
Mentor tranquile Auditeur de ses
propres louanges, ne me paroissent
nullement pris dans la Nature.
, En effet, que lque avidité de
loüanges qu'on remarque dans la
plûpart des hommes, l'expérience
nous apprend, qu'on ne sçauroit
s'entendre lpiier long-tems;
sans rougir: On auroit honte de
laisser paraître au dehors, ce qu'-
ftn éprouve intérieurement, & de
déceler le moins du monde le
plaisir sécrét qu'on ressent, aurécit
de ses loüanges. Ceresteprécieux
de nôtre premiere nature, cet air
embarassé
, cette lueur de modestie
qui se répand sur le visage,peu
fidele en cela aux sentimens. du
ccetir, annonce bien hautement
l'injustice & la vanité de ces éloges;
aussi, la véritable politesse
a-t-elle banni de ta Société civiles,
ces Loüeurs importuns, qui
sans voile & sans détour, vous
accablent en face, de leursloüanges
effronrées; on y veut desménagemens
, comme dans les reproches;
on n'aime pour Panégyristes,
que ceux qui croient nous déplaire
en nous loüant; & les louanges ne
réussissent3qu'autant qu'onparoît
désespérer de leur succés.
La vérité de ces principes me
garantit la jtifleflè de leur application,
& je ne vois qu'une chose
qu'on y puisse raisonnablement
opposer.
Bien loin me dira-t-on, que ce
que vouscritiquez dans le récit
que fait Telemaque de ses Avannues,
soit un véritable défaut ,
on seroit choqué de ne l'y pas
trouver, on est sensiblement touché
de voir dans ce jeune Prince,
une reconnoissance si. vive pour
Mentor : Les loüanges qu'elle lui
dicte
, n'ont point de bornes,
parce qu'elle n'en a point elle même
; & le désordre apparent qui y
regne, estun effet de l'Art le plus
merveilleux.
Eclaircissons les choses. Si les
loüanges de Mentor étoient semées
, avec un peu moins de
lpermofauqsiuoendans le discoursdeTe-
, ce coeur tendre & reconnoissant
qu'on admire en lui ,
les justifieroit suffisamment; mais
elles se montent à un poinr qui ne
leur laisse plus d'Apologie, Telemaque,
par quelques traits vifs&
courts ,
meslez adroitement au
récit de ses Avantures
,
pouvoit
faire sentir la part qu'y avoi Meator
; c'est tout ce qu'éxigeoit de
lui une juste reconnoissance , ë#
cela étoit dans la Nature: Va-t-il
au delà, il blesse la politesse, 31
la vraisemblance est violée.
Et ce qu'on ajoute, que les
loüanges se mesurensur la reconnoissance
qui les dicte
,
n'est pas
absolument vrai; car, il est évident
qu'il y a plusieurs occasions
où elles feroient trés-mal employées.
- Mais, pour rendre ceciencore
plus sensible, & mettre la question
dans le point du dénoüement. Supposons
qu'un jeune Seigneur de
Qualité, de retour de l'Armée
aprés deux » ou trois Campagnes,
se trouve dans uneAce de
Gensdeconsidération, qui lui demandent
en présence d un Gouverneur
rage & éclairé, qui l'a
suivi dans tous ses voyages, une
Relation des principales Aélion5
où il s'est trouvé: Ne seroit-on
pas choqué de le voirinterromprechaque
moment, son discours,
';pai'- les louanges de ce Gouverneur,
& le Gouverneurlui-même,
s'il écoutoit aussi tranquillement
ilôtJe Relateur, que Mentor écoutoit
le fils d'Uliue
, ne seroit-il
pas un peu embarassé. de sa contenance
:Enverité
,
lorsqu'on se
met à sa place, on nesçauroit s'empêcher
de le plaindre, & pour peu
que la Scéne durât, on ne sçait
pas trop comment il s'en pourrait
tirer. Au lieu deces louanges don-
-
nées sans ménagemenr, quelques
mots flateurs amenésinfenfibler
ment par la suite. du discours &
devenus comme nécessaires, rendront
à ce fidele Ami, la justice
qui lui est duë,sans blesser sa delicatesse
: On applaudira égaler
ment &aumérite qui les obtient.
& àla reçonnoissance qui les distribue.
Mais en voilà, aijes sur cet
article;passons à autre chose,
On peur être grand Poëte, sans
être Versificaceur. Les Avantures
deTelemaque, & si j'ose dire ce
que j'en pense
,
l'Ode qu'on y t,
ajouté dans cette Edition, en dor
une preuve évidente. Les Toui
poëtiques& hardis, les Idéesgra
cieufes & touchantes, les Peir
tures fortes&animées que Mr d
Fenelon a répanduës dans son Poi
me, avec une espèce de prodige
lité, dédomagent avec usure d
la rime qui lui manque, & c'est
ce stile enchanteur , comme l'ap
pelle Mr de la Motte, si bon Juge
en fait de stile, qu'il doit une bo
ne partie de sa réputation. Qu'c
me permette cependant une ré
fléxion, Je l'emprunterai de
de la Motte même.
Il y a des distinctions à fai
entre le mérite d'un Ouvrage,
celui de son Auteur; l'estime <
l'un n'entraîne pas toujours cel
de l'autre ; prenons-donc gard
deles confondre. J'admire aVI
les autres, le stile de Telemaqui
Mais ,
j'avoue que mon admir
tion ne passe pas jusqu'à l'Auteui
du moins dans le même dégré
parce qu'il ne me paroît pas qu
;;'je du lui coûter bien des veilles:
a-t-il aujourd'hui un autre mé-
Jèite, que celui de la mémoire,
,loti tout au plus, celui d'une comioilation
judicieuse dans ces images
pompeuses, dans ces descriptions
poétiques ,
dont il a paré on Ouvrage:Ellesluifont moins
Êd'honneur,qu'à Virgile & à Homere,
& aux autres Poëtes anciens
,
à qui elles appartiennent
en propre: En ettec, l'invention
est:le fruit de l'imagination& du
genie ; l'imitation ne demande que
fdauigtoiit Q,, du ji.gemert ;ceiîe-ci ne d'ordinairefarlesesprits,,
~fait d'ordinaire {ur les e(prirs"
qu'une impression assés foible;
celle-là frape, ravir& transporte:
'L'Inventeur ne parcage nos sussages
avec personne, il nous charme
encore jusques dans son Imitateur.
Celui-ci au contraire, ne
fait qu'effleurer la cime du coeur,
il n'y porte qu'un plaisir presque
émoussé;&dont un retour secret
sur son modeie, achève bientôt;
delui dérober la gloire. Il nelui
suffit pas, s'il veut plaire, d'
galer
son
Original, il faut qui
venteur lui-même ,il scache
faire perdre de vue
, en le sup;
sant. D'où vient que MrDe
préaux,imitateur assidu des S
tyriques Romains,s'est fait un
grand nom? Il invente en imitan
Tout ce qu'il emprunte , reço
dans ses mains une forme nouvell
Il y crée des grâces originale
il éclipse les modéles dans un foi
d'idéesqu'ils sembloint avoir ép
rés: Il fait trouver encore,des be;
rés qui leur croient échapees,
leur c,oîre même devient la siens
Je reviens à M. de Fenelon,
j'avoue librement que ses livres
plus poëtiques, ne font pas ce
que j'admire le plus, il n'y im
que de fimplesexprclfions
,
& l'
vention n'a pas beaucoup de j
dans cette fone d'imitation.
Ces Reflexions sur le Stile de"
lemaque me conduisent naturel
ment à l'examen de ses Compa
sons; c'eit un champ fécond p
Critiquejmais que peut-onajqu- rà ce qu'ont écrit sur cette ma-
LeM.dela
Motte &.M.l'Abbé,
Terraflon*, aussi ne ferai-je que fui-
Vre les vues qu'ils nous ont donmiées:
Les critiques qu'ils ont faites
.des comparaisons de l'Iti.ulc,apwiquées
auPoëme deTelemaque?
re perdront gueres de leur force.
La premiere chose qui Ase pre-
Sente dans chaque comparaison
c.dlralliance de deux idées,entre>
lesquelles on veut du raporti& de
la reuemblance. Ces idées ainsi
mariées, composent une image qui
doit être noble & agréable, & liée
de telle forte à ce qui la précédé&
ce qui la fuit
2 que sans détourner
trop par.l'idéeaccessoire qu'elle
presente, l'attention voüee à l'idée
principale, elle repande dans la
narration, cette variété qui enfait
tout le prix.
Quelques Auteurs jaf loux de
* Le Pere l'Amy danssonArt
4eparler•
l'honneur des Anciens, avace
qu'on ne doit pas rechercherun
pdo'urnteexaét entre toutes lespa
comparaison avec le
dont on parle,&qu'on y peut fafl
entrer de certaines choses qui ifl
sontplacées que pour ornerl'l
ge : On aperce même pourexer
ple,la comparaison que fait Vil"
le de ce jeune Ligurien vaincu pas
Camille, avec une Colombe qu
est entre le serres d'un Epervie
Aprèsavoir dit ce qui est de princi
pal, & sur quoi tombe lacompa
raison : Il ajoute>
Tum cruor & vultus labuntur Ai,
athere penna.
Ce qui n'est point de là comparaison,
& qui ne fert qu'à faire uni
peinture d'une Colombe qui ed
déchirée par un Epervier.
Pour moi, je croisque c'est un
véritable défaut, & je me hazarde
à soûrenit que la beauté d'une
comparaison se mesureégalement
sur
lur les trois conditions que nous
venons, de marquer. Les Anciens,
dit-on, n'ont point connu cet arc
ingenieux, cette méthode de denail
qui consiste à ménager l'attentionde
l'esprit,en ne lui presentantque
des raports simples & faciles
à deméler : Leurs comparai-
Ions sont chargées de circonstances
étrangeres au sujet
, je l'avoüe
,mais je niela consequence
pqeua'oun en veut tirer. Et quoi ! Le
n'est-iljamais échapéà ces
grands Maîtres ! Les vrais agremens
ne se trouvent - ils que dans
leurs écrits, ou dans ceux qui les
copient servilement ? Ne nous y
trompons point , : L'estime aveugle
qui les croit inimitables,les honore
- moins que l'émulation éclairée qui
s'éfforce de lessurpasser& il n'y en
a point qui ne nous dise, avec le
Poëte Grec
.* Un encens superstitieux
,
* La Motte, dansl'Ode intitulé,
l'Ombred'Homere.
, Au Itcti de m'honorer, me blef}'^
choisis,toutn'est pasprécieux.
Il n'y ajamais û de véritables béai*
tez, ,si ellescessent de l'être, parc.
qu'elles sont nouvelles.
Depuis les Critiques d'Homere
on est asséspersuadé de cette ver
té. Le pompeux desordre &
magnificence confuse des comps
raisons de ce Poëte, n'ébloüit pli
que des yeux anciens;&lasimpli
té si analogue à l'esprit humain,<
est devenuë la propriété essentia le. ,.
Cependant, quand je dis qu'un
comparaison doit être simple,
n'en: pas qu'elle nepuisseabsolu
ment comprendre plusieurs ra
ports, lasimplicité dont je parle
est une simplicité de netteté qu
écarte la confusion, & non pas un
simplicité d'unité
,
qui reprouv
toute multiplicité; aucontraire,un
comparaisoncomposée de plusieur
raports détaillezavecordre&de
JicatefTe3 pourvu que d'ailleurs
n'y mêle rien d'étranger au sujet,
- fera plus piquante qu'une compa- raison plus simple & froidement
reguliere : Car, telle est la nature
de l'esprit de l'homme; une clarté
trop familière ne le blesse pas
moins qu'une obscurité affectée :
Pour lui plaire, il faut sçavoir accorder
entre elles sa vanité & sa
paresse,lamultiplicité de raports
nettement exposez, produit cet accord
si dificile, elle lui procure un
exercice moderé & cette douce
agitation quî n'est autre chose que
le plaisir.
Je ne crois pas devoirm'étendre
beaucoup surce que j'ai dit en Second
lieu, que les comparaisons
doiventêtre nobles & agréables.
On le sçait assès; ce qui est fins;
agrément
, nous rebute ,& nous -
effarouche:Ce qui est sans éleva-
-
tion,nous dégoûte& nous affadit;
on ne plaît qu'en attirant l'admiration
ou l'amour.
J'ai encore ajouté que lescomparaisons
doivent avoir un certain ac
cord avec ce qui les précéde&
quilessuit,&cela demande qu
que explication. Les comparais
qu'on employédans les QuVtal
de Poësie,n'y sont pour l'ordina
qu'à titre d'Images Poëtiques.
Poëte naturellement vif & f
gueux, reprouve la moderatior
mide & scrupuleuse du Philoso
qui n'admet que des fimilitu
exactes;safin principale estdeje
de la variété dans la narration,
sans le secours des comparaiso
courroit risque d'ennuyer par
uniformité,mais il y a là dessus
précaution à prendre. Dans le
cours,dit 1,[IluftteMr-Pascal
ne faut pas détournerl'esprit tl
chose à une autre ,
si ce n'est pot
délasser: mais dans le tems QL)
est àpropos, &non autrement.
qui veut délasser hort de proj
lasse. J'ose donc assurer, sui
ces principes, que cette préter
variété
, que les comparaisonpandcM
dans le discours, er
serrompt souvent la vivaci
,
flç.fert quelque fois, qu'a énerver
la narration.
Qu'on y prenne garde,il est
une. uniformitévive & animée
qui fixel'attention de l'esprit &
Je tient comme en suspens. Le
Poëte, par exemple,m'anonce
le combat de deux Héros:Je les
vois,ils s'aprocherit,ilssont aux
mains; si dans le fort de l'action,
il cherche à me distrairepar quelque
image riante, je perds ce
trÓùibJe precieux qui m'avoit saisi"
d'abord; le plaisir s'enfuit in.
sensiblement de mon coeur,& fait
place à un calme insipide ôe une
ennuyeuse tranquillité.
Mais,dira-t-on
, ce qui ne prelente
qu'une idee gracieuse 5c
touchante, peut -il jamais manquer
de nous plaire? ouï
,
sans
doute , & l'expérience nous est
un bon Garant,que tout ce qui
est agreable en soy, ne nous plaist
dpeass tcohuojsoeusrns.'oEnntepfofeitn"t,1da'apglruésmpeanrtt
personel & indépendant; elles ein»
pruntent de nous mêmes'e plaisir
qu'elle nous procurent;l'éclat
dont elles brillent à nos yeux &.
qui nous faitsi souventillusion,est
pour l'ordinaire nôtre propre ouvrage;
nous nous regardons dans;
un miroir & nôtreimage nous
ébloüit,l'impression que font sur
nous les objetsextérieurs indiferente
d'elle-même à la peine ou
au plaisir, reçoit sa détermination,
des dispositions differentes où cHef
nous trouve. Ce qui nousréjouit
dans un tems, nous irrite dans
un
autre. Dérangez un peu l'ordre &
pour ainsi dire, le sisteme de nos
plaisirs, vous leur ôtez toute leur
vivacité, & le nom mêmedeplaisir
: La Symphonie plaît fort entre
les Actesd'une Tragédie,elle:
délasse l'esprit d'une application
trop forte elle le tranquilise
mais pouroit - t'on la souffrir au
milieu d'une Scéne vive & interessan
te; il en est demême dans
nôtre sujet. A la vue de ce Combat
vivement décrit, une étinceldu
beau feu qui anime les
ombattants, passe dans l'âme
a lecteure;il est rempli de pensés
Martiales, qu'il ne veut point
erdre; acoûtumé au son bruyant
u Clairon & auton severe des
Combats, il dédaigné la simple
lusette & les airs doux & toulants
: Il attend avec impatienquel
fera le fore de ces deux
uerriers qu'il voit aux mains;
tremble pour des jours qui lui
ot devenus chers, il admire &
craint tout ensemble;& cette
ainte même fait son bonheur,
spectacle terrible des Combatnts
acharnés l'un sur l'autre, le
vit & l'enchante, &ilnesçauit
en détourner les yeux sans
ouleur.
Appliquons presentement ces
incipes aux comparaisons de
lemaque; je ne puis medifnser
d'en citer quelqu'unes,
oique je sçâche assez que les
mparaifons sont presque [OÛ.
urs ennuyeuses; je le feray le
moins désagreablement quumci
fera possible.
Le je Livre des Avatuer
de Telemaque passe assezcomcommunément
pour le plus beau
4e tout l'Ouvrage ; c'est celuioù
ilyale plus d'art, ÔCou il en
paroît le moins; lecoeur humain
y est dévoilé, on y littout le jeu
des passions, onles fuit dans leurs
replis les plus cachez, dans leurs
détours les plus imperceptibles
Les jalouses. fureurs de Calipso,
les foiblesses amoureuies de Telemaque
, y sont peinte-s avecdes
traits immortels; quel trouble !
quelSI remords s'élevent dans
le coeur de ce jeune Prince 1 Calypso,
Eucharis& Mentorse le
disputent tour à tour Minerve
& le fils de Venus en font le
Champ de leurs Combats
,
Minerve
même pavoît vaincuë; Mentor
le cedeàEucharis,&l'amitié
est immolée à l'amour. Au
fo~dde ce coeur amoli parces
plaisirs, la gresencedeMentor eonserve
encore un reite de sagesse
& de force; & Telemaque nel'y
voit qui regret;tropfoible pour
vaincre sa passion, trop fort
pours'yabandonner sans rémora
sannonte, sa vertu même fait
son suplice, celle de sonamy
ne lui inspire qu'un respect accablant
: Illecraint &ilnel'aime
plus, il n'oseroit cependant le
quitter, mais il beniroit mille
fois la main secourable qui l'enlevant
à sesyeux le livreroit a
toute sa passion. Quels coups de
pinceau ! Quel domage ? que ces
endroits si tendrement touchez
soient gârez; j'ose le dire, par
des comparaisonsou peu nobles,
oupeuresseinblantes Lorsquon
à quelque delicatesse. de goût, aime-
t-on à voir comparer la jalousie
de Calypso à la fureur d'une Lion.
ne ,
à qui on a enlevé ses pents :
Les peines quecause à Mentor la
conduite de Telemaque , a celles
que tessentit la mere qui le mit au
monde dans les douleurs de l'enfancement;
les Nymphes erran
tes & dispersées sur toutes les montagnes
à untroupeau de moutons;
que la rage des loups affamez a
mis en fuite loin du Berger? Ces"
idées répondent-elles à la not-k!lè
du sujet? Je ne m'amuserai pas à
montrer en détaille défaut de chacune
de ces comparaisons, le Lec.
teur les qualifiera bien lui-même ;
je les abandonne sans crainte à son
équité &àson discernement.
Dans le Livre 3e, le Poëte à l'imitation
de Virgile, décrit la descente
de son Heros auxEnfers.
Telemaque traveise le Tartare &
leschamps Elisées,il y apperçoit les
peines & les recompenses destinées
aux bons & aux mauvais Rois;
ceux-cy en proye aux Furies & à
leurs Esclaves mêmes, déplorent
avec des larmes améres les jours
de leur puissance, qui se fontévavanoiiis
comme un songe; lesflateries
serviles, les adorations sacrileges,
qu'ils ont exigées de leurs
Sujets, font la mesure des a£rIont(
qu'ilsessuvent ceux-là couchez
tranquillementsur les Rivesfleuries
du Lethé, joiiiffem sans epnui
d'un repos éternel. La Théologie
fabuleusedesAnciens-sur les Enfers,
est à Mf de renelon unesourcesecondé
d'instructions,pour le
jeunePrincequ'ilinstruisoit ; tout
devient moral entre sesmains ; les
Furies, dit - il
,
presentent aux
Rois qui ont abusé de leur Puifrance,
un miroir qui leur montre
toute la difformité de leurs vices ;
ce que la flaterie baffe &imerefiee)
,
honoroit du nom specieux d'amour
de la paix. de courage, de
magnificence, repand dans ce mi-
-
roir fidelle,sa veritable nature,&
paroît sous Ces propres livrées;c'est
molesse, sureur,& vanitégroffiére.
Rien de plus ingenieux que cette
fiction, mais écoutons la suite,
ilsse voyoïentsans cesse dans ce miroir,
dit le Poëte
,
ilsse trouvaient
,
plus horribles & plusmonstrueux
que n'est la Chimere vaincuë par
Bellsrophon,niL'HjdreJLc Lerne
_"bbatuë par Hercules, ni Cerben
même,quoiqu'il vomisse de ses tout
gueules béantes,unsang noir& venimeux
, qui est capable,d'empester
toute la Race des mortelsvivans sur
laTerre.Cettecomparaison,est-elle.
bien ressemblante
,
& n'y auroiL-ÎI
rien à y desirer ducôtéde la netteté
&de la noblesse ? J'avoüe sincerement
que je ne vois pas un grand
raport, entreune difformité route
spirituelle,& la laideur épouventable
d'un Montre, entre la molesse
& la lâcheté d'un Sardanapale&
l'horrible figure de Cerbere.
Le Livre 9e finit par la more
d'Adraste. Telemaque,dit Mrde
Penelon,le saisit d'une main victorieuse,&
renverse, comme un
cruel
,
Aquilon abbat les tendres
Jmo'flonsj qui dorent la campagne., Ne diroit-on pas que le Poëte voudroir
excirer la compassiond'Adraite,
& donner l'honeur del'action
de Telemaqueî
Au reste
, qu'on n'aille pas conclure
de ces critiques, que je blâme
sans
,
rfanS exception, lescomparaisons
du Poëme deTelemaque: l'en fuis
bien éloigné, & j'en citerois vo-
- lontiers qai me paroissent des mo-
- deles achevez en ce genre; mais
les beautez se sentent toûjours
mieux que les dessauts. Je dis seulement
que c'est un article, sur lequel
Homérea un peu égaré son
Imitateur : Heureusément Mr de
Fenelon va souvent tout seul, &
c'est à cette heureuseliberté qu'il
s'est donnée, de s'écarter de son
modèle, qu'il doit la gloire de l'avoir
surpassé :)e suis sûr même que
le goût fin & judicieux, qu'on a
toujours admiré dans ses écrits, se
revoltoit de tems en tems contre
une imitation
,
où le coeur avoit
plus de part que l'esprit. En general,
les Poëmes del'Odiffée & de-
Telemaquesesont tous deux
tort , mais d'une maniere bien
differente ; le Poète Grec gâte un
peulePoëte François, &lePoëte
François efface le Poëte Grec.
Mais legrand avantage de Mrde
Cambray surle Chantre d'Ilion,
est du côté de la Morale tagecependant, il faut ;l'avaovüaenr-,
où la différence des tems qui ont
vû naître les deux Poëtes,a beaucoup
contribué. Souvent celle
d'Homéren'est honnête pas digne d'un Payen, au lieu que celle
de Mr de Fenelon atoute la pureté
qu'exige le Christianisme. Peut-on
se lasser, par exemple, d'admirer
la Vertu deTelemaque; &nôtre
siécle fourniroit-il bien des Chrêtiens
dignes de lui être comparez Tout est Précepte,tout est Instruction
dans ce Poëme-salutaire, jusqu'aux
ornemens mêmes,& l'Auteur
doit être excepté de ce qu'on dit en general des Poëtes :Qu'ils
siont pointd'autre but dans leyrs
Ecrits, que celui de plaire. -
Après une execution si heureuse,
du glorieuxdessein de rendre la
Poësieinstructive, ilest étonnant
qu'ilse trouve encore des gensqui prétendent qu'on doit,cil qualité de
Poëte, facrificr le Moral & l'Utile
àl'Agréable. UnePoësie Philosophique
& raisonnée ne leur paroît
plus une vraye Poësie; c'est un
lecteur de cette trempe, qui s'adressantauPoëte
qui le veut instruire
,
* Abandonneaux Zenons ta Morale
glacée,
Dit-il, tu nous dois d'autres
forts
Et quitte le Parnasse, Eleve du
Lycée,
Si tu veux donner des leçons.
Les Arts,ajoute-t-on, ont des
limites qu'ils ne doivent point passer;
l'instruction n'estpoint du
ressort de la Poësie;qu'elle s'en
tienne donc à l'agrément.
De tels Raisonnemens sont la
honte de l'Esprit humain. Souvent
je ne crains point de le dire; rien
ne favorise plus le Lecteur des
* La Motte, Ode de la ra.
rieté,
Sciences & des Arts, que cettbl
pdreécaution servile&mal entenduë,
se resseter scrupuleusement
dans sa propre Sphere; on l'agrandit,
en faisant effort d'en sortir,
&iln'apartient qu'à desGenies
rares d'introduire dans les
Sciences,ce desordre heureux &
sensé
,
qui confondant leurs richesses
& leurs droits, leséleve à des
usages qu'elles ne connoissoient
pas; car elles setiennent toutes par
quelque côté; & à mesurequ'on
sçaura les raprocher, leur utilité
fera plus sensible : La plûpart
des choses doivent tout leur prix
à l'alliance qu'elles ont entre-elles;
l'utile austerité du Philosophe,mariée
à l'enjoüement du Poëte,produit
un plaisir vif& solide &flatte
agréablement l'imagination en
faveur de la Raison. C'est ce que
Mr de Fenelon a bien [end; il a
montré que la Poësie peut instruire
, & même à plus juste titre, que laPhilosophie. L'instruction est
ïfâturclleiiiçnt humiliante; U-YÛ»
qu'elle nous fait jetter sur nos désauts,
blesse l'amour propre; les
avis qu'elle nous fait entendre,irritent
la présomption : Elleest encore
ennuyeuse, parce qu'elle
nous rapelle à nôtre propre coeur,
&nous livre, pour me servir des
termes de Mr l'Abbé de Pons, à -
la considération de nôtre Etre personnel
,
inseparable de l'ennui. La
Philosophie a travaillé à lever ces
obstacles , la Poësie y a réussi : Déguisant
l'instruction fous le masque
riant de la Fable & de l'Allegorie,
elle ménage l'orguëil, en le trompant
, & le dérobe à l'ennui qui le
poursuit sans cesse par la diversité
des objets qu'elle lui presente.
Il faut cependant prendre garde
que l'Instruction ne se perde dans
la foule des orneiiieps; ils doivent
cacher sa nudité, sans la faire méconnoître
; elle doir paroître ornée
& embelie
,
& non pas i mprudemment
fardée.
Telle est la Morale de Telemaque
, agréable & solide toerte
ensemble, Elle prévientlecoeur
par ses attraits, avant que d'é-î
clairer l'esprit par sa lumiere
Au milieu des agrémens qui lui
prere« nt- une bbeau'té é, trangè, re,elIlle
conferve Cori éclat propre & indépendant
, elle se montre avec
pompe & avecgrace i- mais elle
se montretoûjours,& pour tout
dire en un mot ;avec l'Auteur
de l'excellent discours qui est présentement
à la tête de l'Ouvrage ; elle estsublime dans ses principes,
noble dans sesmotifs, universelle
dans ses usages.
Je souscris de bon coeur à ces
éloges, mais voici un sentiment
dont je ne sçaurois tomber d'acord
L'Auteur de la dissertation que
~je-rviens de citer, voulant faire
voir comment la Morale de Telemaque
est noble dans ses mo- tifs,avance qu'on doitregarder, comme une fausse Philosophie,
celle qui fait du plaisir, le seul
ressort du coeur de l'homme;pour
moi,je la crois fortraisonnable, lk:
voici mes raisons en peu de mots.
Le premier coup d'oeil jetté sur
lecoeur de l'homme, nous découvre
le désirqu'ilad'être hûreux :
- Les objets qui l'environnent, ne
l'interessent qu'à raison de ce bonheur
auquel il aspire: Inconstant
avec dignité, les biens particuliers
l'amusentsuccessivement,
sans l'attacher. Tout décele dans
nous ce mouvement invincible de
la félicité; le désespoir même,
ôcla haine le publient en leur maniere
; il est en meme tems,toutes
nos Passions, & selon ses divers
états; ilporte les noms differens,
de Crainte,dEspérance, de loye &c. ,
De là, il s'enfuit que l'homme
désirenécessairementleplaisir;
puisque le bonheur n'est autre que
le plaisir, ou du moins en est inséparable.
Or , peut-on s'empêcher de reconnoître
pour le seul ressort du
coeur de l'homme,ce qu'il désire
nécessairement,comme le but de
tous ses projets, & le terme de
tous ses travaux :Qu'on consulte
l'Ex périence;qu'on rentre aM
fond de son coeur, pour examiner
ce qui le gouverne : Qu'on infère
roge tous ses mouvemens, toutes
ses inclinations,le sentiment inteneur
nous apprendra mieux que
les raisonnemens les plus subtils
,
que nous agissons toûjours selon ce
qui nous fait le plus de plaisir ;
lors même qu'on se détermine à
ne point agir, ou que l'on attente
sur sa propre vie.
Ce n'est point précisementla
connoissance dela vérité ,c'est le
plaisir qu'elle nous procure, qui
nous rend formellement hûreux.
Saint Augustin qui connoissoit si
bien le coeur humain,est plein de
cette pensée. * Beata vita est3
dit ce grand Métaphysicien,gaudium
de veritate. Ce n'est pas
même en possedant, c'est en aimant-
que nous sommes hûreux
* Confess. lib. 10. cap. zj.
ifI- Beatus non ille dici potest,ditle
même Pere, qui non amàt qaoct
habet
,
etiamsi optimum fît. L'amour
estla mesure du bonheur;
mais la connoissance du Moins en - cette vie, ne produit point par
elle-même l'amour; & nous n'éprouvons
que trop, que l'esprit
n'est pas le maître du coeur. La vérité
ne nous paroît aimable qu'à
la faveur du plaisir qui l'accompagne
; elle n'a presque aucune
part à nos aébons, tant qu'elle
n'est qu'une simple lumiere, l'attrait
est toûjours plus pui/Tant'.
Video meliora, proboque
,
deterio-
'sasequor.
Une suite de cette Doctrine est
la réponse que fait Telemaque
dans le cinquiéme Livre,à la question
proposée en ces termes;
Qui estle plus malhûreux de tous
les hommes? Il vient d'abord un
Sage de l'Isle de Lesbos, qui dit;
le plusmalhûreux detous les hoin-
* De moribus Eccl. Cathol.
mes est celui qui croit l'être
, &-
toute l'Assemblée applaudit à la
sagesse de cette réponse. Telemaque
interrogé, répond à iontour
, que le plus malhûreux de
tous les hommes est un Royqui
croit êtrehûreux, en rendant les
autres misérables. Toute l'Assemblée
avoiie qu'il a vaincu. Le Sage
Lesbien & les vieillards de l'Isle
de Crete qui avoient fait la question,
déclarent qu'il a rencontré
le vrai sens deMinos.
Des suffrages si importans pour
cette répprie-,.nem'empêcheront
point de dire ce quej'en pense &
j'ose encore examiner, après des
Juges si illustres.
Premierement. On n'est malhûreux,
qu'à proportion qu'on est
mécontent de son sort: Placédans
la situation la plus facheuse, je
suis heureux,si je m'y trouve bien;
les desirs & les craintes qui nous
agitent tour à tour,sont la source
de nos malheurs : Voulez-vous
fixer ces desirs &dissiper cescrainkS,
faites qu'unchacun soitconfient
de ce qu'il possede.
-:-" Or,celui qui croit être heureux
r-n'dl-il pas content de f">n sort?
S'il n'enétoit pas content, il en
desireroit un autre, & le desir naturellement
inquiet, se faisant vivement
sentir, ne lui permettroit
;j>as de se croire heureux;mais bien
loin de cela, son coeur est fermé
aux voeux impatiens que forment
la foiblesse & l'indigence:Il goûte
, ce repos precieux, qui est le premier
apanage de la felicité. Les
craintes aussi bien que les vains
souhaits
, ne viennent point troubler
son bonheur,elles se dissipent
en leur naissance, & ne sçauroient
tenir long-tems contre le charme
present de l'illusion qui l'amuse.
Mais aucontraire,qui est plus
mécontent de son sort, que celui
qui croit être le plus malheureux
..de tous les hommes? En proye
aux desirs les plus violens, il ne
connoît plus lesdouceursde l'Esperance;
tout lui paroîtaimable,au
prix de -ce qu'il souffre, ou de ce
qu'il croit souffrir : Sous un twic superbe
, noyé dans les delices, il
envie au Laboureur l'humble
chaume qui le couvre, & la sueur
de son front: Que dis - je? Il ne
sçauroit plussouffrir la vie, &après
s'être épuisé en desirs
,
sur un bonheur
qui le fuit, il ose souhaiter le
plus grand des maux.
Secondement, on raisonne à peu
près de lamême maniere en Physique
& en Morale, de la Douleur
& du Plaisir.-Les sensations, disent
les Philosophes nouveaux, ne
font point dans les Objets quien
sont les occasions. Cette douce
harmonie qui semblesortir de ce -
Clavessin, que touche à vos yeux
une main legére
3
n'est point dans
ce Clavessinmême, c'est vôtre
Ame qui est harmonieuse;Assisi,,,
les conditions differentes qui partagent
les hommes, ne les rendent
point heureux
, ou malheureux
par elles mêmes; au fond, les
objets ne changent point; l'idée du bonheur
l' bonheur est gaiement presente à
tous les esprits
,
mais l'applica-
- tion est presque toujours différen-
"-- te. Ce n'est pas, commeje le viens
de dire,qu'il n'y ait dans les objets
mêmes, un fondement réel
de cette diverfiré , mais chacun les
envisage différemment, & cette
façon particulière de les envifa-
-
ger , varie, l'impression qu'ils
doivent faire, felon les différentes
sortes d'esprits
Troisiémement. Du moins ne
sçauroit-on nier, que l'idée d'un
malheur présent ne soit desagréasobilte
par elle-même, & qu'on ne malhûreux en quelque forte
dés qu'on croit l'être. Parconséquent,
on le fera d'autant plus,
qu'on fc l'imaginera plus fortement,&
si on croit l'être plus que
le reste des hommes, on fera le
plus malhûreux de tous les
hommes.
Ces principes font certains, &
il ne me paroît pas qu'on puisse
rien opposer de solide àcesraisonnemens
; mais venons à quelque
chose de plus sensible.
Qu'y a-t-il de plus malhûreux
aux yeux de la raison, que ces sous,
qui s'imaginent, tantôt posséder
d'immenses richesses, tantôtgouverner
des Royaumes & com- mander des Armées, quelquefois
mêmejoüir de la Vision béatisique?
A peinesont-ce encore des
hommes, on les éxile de la société
humaine; on les renferme dans
des lieux écartés, où chacun pendant, ce- est bien aise de les aller
voir, & de les entendre : Leur
convention a,je ne sçai quoi, de
triste &deridicule, qui nous fait
rire & gémir tout ensemble. Les
plus Sages mêmes y courent avec les autres; le séjour de la folie
devient poureux, une Ecole de
sagesse
: Ils s'y convainquent de la
foiblesse de cette raison qui nous
enorgueillit si fort; & ce qui est
le comble de la sagesse
, ils y apprennent
combien elle est prés de la folie.
Cependant
, ce fou qui croit
posseder d'immenses richesses, &
dont nous plaignons le sort, e!t.
hûreux
, & c'est à sa folie qu'il
doit son bonheur. Il joiiit de toutes
les douceurs d'une grande fortune
,
sans enavoir les inquiétudes
& lessoins;&quilui rendroit
la raison,même avec les trésors
qu'il croit posseder
,
diminuerait
nécessairement sa félicité. Preuve
bien naturelle, sije ne me trompe,
que l'opinion feule fait le bonheur,
& qu'on est hûreux,ou malhûreux)
dés qu'on croitl'être.
Je pourrais pousser plus loin ces
réfléxions,& il y auroit bien d'autres
choses à réprendre, & plus encore
à loiier dans Telemaque;
mais je n'ai point prétendu entrer
dans un éxamen suivi de tout le
Poême : Le bornes que je dois me
prescrire, ne me me le permettent
pas; il seroit cependant à souhaiter
que quelque main habile voulut
l'entreprendre; il en reviendrait
au Public une utilité considerable *,
l'ouvrage même n'en feroit pâi
moinsadmiré, mais il le feroit
avec plus deconnoissance.
de Telemaque
, par feu
M. de Fenelon Archevêque de
Cambray,conformeau Manuscrit
Orginal,a donné lieu aux Re-
Jo: flexions suvantes. Je crois tfJ.
teresserlacuriosité desLecteurs,
en les leur communiquant.
jRE,FLEXIONS CRITIQUES SUR
LESAVANTURES
l, DE TELEMAQUE
, FILS DULISSE.
L y a long
- rems qu'on souhaitoit
de voir dans toute leur
perfection
,
les Avamures de
Telemaque. La modestie sévére
& scrupulease de Mr deFenelon,
avoit condamné à ne voir jamais
le jour,de son vivant, ce fruit priq
cieux de sa jeunesse; & sans un KzHl
zard d'autant plus glorieux po~
lui
, qu'il le craignoit plus [incu-.£
semene; le Public ne comment
ceroit que d'aujourd'hui, à ajouton
aux autres ,Titres dont il a ren
connu (on mérire, celui d'un de
premiers Poëtes de son Siècle
Mais enfin
,
l'Ouvrage ain ni
échapéducabinet desonAuteunu
ne pouvoir être qu'une Copie immi
parfaite d'un excellent Originalls
Il ne servit même qu'à irriterIl
Curiosité des Connoisseurs. CZ)
qu'on tenoit dans les mains, regretter ce qui éroit encore sou
la clef, & si Mr de Fenelon n'a'L'i
voir été mille foisplus estimabld
& plus charmant dans sa personne
que dans ses Ecrits ; je ne sçai
les beaux Esprits naturellement
jaloux de leurs plaisirs lui auIJJ
roient facilement pardonné de:-?!
jours qui leur coutoient si cheria
C'est ce qui a fait rechercher avec
tant d'emprenemenc, cette nous
velle Edition, conforme au Manuscrit
Original,donc nous tommes
redevables a la Famille de l'Aueur
: Il est vrai que le mérité de
l'Ouvrage en assûroit le succés,
mais il faut avoüer aussi. que la
multitude prodigieuse des Editons,
qui en ont été faites en difserensendroits,
sembloit en avoir
.xanané le Public.
C'est cette nouvelle Edition,
qui a donnelieu à ces Réfléxions;
«lies sont au moins sinceres,si elles
rçie sont pas judicieuses.
On ne manquera pas de m'accuser
de témérité, d'oser toucher
sa. un Ouvrage consacré , par une
Tjcepucadon
de
plusieurs années,
5*&: qui a réiini en sa faveur, les
Partisans des Anciens &des Mot).
d.ernes. Mais quoi La Critique
BJie peur-elle tomber que sur des
Ecrivains méprisables? Loin de
nous cette idée sausse & servile:
) Qu'il me soit poumis de le dire,
s.après Mr de la Motte. *La Critique
employée sur les bons Auteurs,
est d'une utilité considéra-
,..;'Í"JUïS
forlediSs-C-it
merite d-js Ojvrj"^t
oc goût.
ble pour le Public. Qiiel- service
lui rendez-vous,en relevant des
fautes grossieres, dans des Livresqu'il
ne lit plus ? Montrez ce qu'il
y a de plus vicieux en Beau, dans
les meilleurs Ecrits; démêlez y
des défauts, qui danslafoule des
beautés,avoientéchapés aux yeux
vulgaires, vôtre Critique fera interessante
; & du moins, se fera-telle
lire par sa singularité. Une
Critique des Avantures deTelemaque
est peut-être téméraire,
mais une Critique de l'Acarie,ou
du Poëme de la Magdelaine, ne
pourroit manquer d'être ennuyeuse*,
& de tous les défauts, c'est -
celui qu'on doit éviter avec le plusde
foin : il en cit qui se réparent,
qui ont même leurs agremems,
comme les beautés ; mais il
n'arrive point qu'on ennuyé
& qu'on plaise: En voilà assés
pourma justification , entrons
enmariere. Il y a sans doute? de grandes
beautés répandues dansées six premien,
1
miers Livres de Telemaque, où
le jeune Heros raconte ses Avin,
.- tures à Calipso. Il sçait vous attendrir
par lerécit deses malheurs;
, on les partage avec lui, le Poëtc
échapeàlavûë, onne voit qu'un
fils infortuné
,
cherchant son pere
dans toute l'étenduë des Mers.
On le une dans tous les dangers
qu'il court; décrit-il une Tempête,
on croit être dans les horreurs du
naufrage. Tantôt on se prépare
àpénir avec lui en Sicile, tantôt
transortédansles déserts de l'Egypte
,onygoûte toutes les douceurs
de la vie pastorale : Ici on
se confond
,
à la vûë d'un jeune
Prince qui ne balance pas un moment,
entre la mort& le mensonge,
quelque leger qu'il puisse
être. Là on admire sa Vertu jusques
dans ses foiblesses; en un
mot, tout vit, tout estanimé dans
sa narration; je crois cependant,
y appercevoir un défaut, & j'esr
pere qu'on en conviendra avec
'u10i ; essayons de le faire [cmir.
Mentor est présent à cette aimable
conversation, &ses loüanges
n'y sontpas épargnées;c'estàlui
qu'on raporte la gloire de tous
les périls évités: Chaque circonstance
lui vaut un nouvel hommage
,son nom est continuellement
dans la bouche du jeune Hejros
; non content de raporter ses
Actions , la mémoire reconnoissante
deTelemaque lui rapelle
des Harangues entieres, dont-il
les accompagnoit. Il ne les prononce
qu'avec uneespéce de transport;
& si les louangesd'Achille
x répanduës dans toute l'Iliade,
ont fait penser à quelqu'uns qu'-
elles en étoient le dessein. Ne feroit-
on pas tenté de croire que l'éloge
de Mentor est devenu le fond
&ledessein du discours deTelemaque,&
que le recit de sesAvantures
n'en est quele prerexce; el peuprés
comme ceChrysippe, doncparle
Seneque, qui avoit composé un
Traité des Bienfaits, où appareniment
pour égayer sa matiere, il
il avoit fait entrer une infinité
d'Histoires fabuleuses
,
qui occupoient
la meilleure-Partie de son
Livre. Ita ut , dit Seneque ,
de
ratione dandi, accipendi , reddendiquebeneficii
fwco ¡ulmodùm
dicat, nec hisfabulas ,sedhæcfabulis
inserit.
Je n'éxamine pas, si ces loüanges
sont justes ; elles le sont
sans doute: Je demande si elles
font à leur place,& il n'y a nulle
consequence de l'un à l'autre.Pour
moi, s'il m'est permis de dire ce
.que)c-m pense, j'avoüeraifincéremène
, queles deux Rôles de
TelemaquePanégériste & de
Mentor tranquile Auditeur de ses
propres louanges, ne me paroissent
nullement pris dans la Nature.
, En effet, que lque avidité de
loüanges qu'on remarque dans la
plûpart des hommes, l'expérience
nous apprend, qu'on ne sçauroit
s'entendre lpiier long-tems;
sans rougir: On auroit honte de
laisser paraître au dehors, ce qu'-
ftn éprouve intérieurement, & de
déceler le moins du monde le
plaisir sécrét qu'on ressent, aurécit
de ses loüanges. Ceresteprécieux
de nôtre premiere nature, cet air
embarassé
, cette lueur de modestie
qui se répand sur le visage,peu
fidele en cela aux sentimens. du
ccetir, annonce bien hautement
l'injustice & la vanité de ces éloges;
aussi, la véritable politesse
a-t-elle banni de ta Société civiles,
ces Loüeurs importuns, qui
sans voile & sans détour, vous
accablent en face, de leursloüanges
effronrées; on y veut desménagemens
, comme dans les reproches;
on n'aime pour Panégyristes,
que ceux qui croient nous déplaire
en nous loüant; & les louanges ne
réussissent3qu'autant qu'onparoît
désespérer de leur succés.
La vérité de ces principes me
garantit la jtifleflè de leur application,
& je ne vois qu'une chose
qu'on y puisse raisonnablement
opposer.
Bien loin me dira-t-on, que ce
que vouscritiquez dans le récit
que fait Telemaque de ses Avannues,
soit un véritable défaut ,
on seroit choqué de ne l'y pas
trouver, on est sensiblement touché
de voir dans ce jeune Prince,
une reconnoissance si. vive pour
Mentor : Les loüanges qu'elle lui
dicte
, n'ont point de bornes,
parce qu'elle n'en a point elle même
; & le désordre apparent qui y
regne, estun effet de l'Art le plus
merveilleux.
Eclaircissons les choses. Si les
loüanges de Mentor étoient semées
, avec un peu moins de
lpermofauqsiuoendans le discoursdeTe-
, ce coeur tendre & reconnoissant
qu'on admire en lui ,
les justifieroit suffisamment; mais
elles se montent à un poinr qui ne
leur laisse plus d'Apologie, Telemaque,
par quelques traits vifs&
courts ,
meslez adroitement au
récit de ses Avantures
,
pouvoit
faire sentir la part qu'y avoi Meator
; c'est tout ce qu'éxigeoit de
lui une juste reconnoissance , ë#
cela étoit dans la Nature: Va-t-il
au delà, il blesse la politesse, 31
la vraisemblance est violée.
Et ce qu'on ajoute, que les
loüanges se mesurensur la reconnoissance
qui les dicte
,
n'est pas
absolument vrai; car, il est évident
qu'il y a plusieurs occasions
où elles feroient trés-mal employées.
- Mais, pour rendre ceciencore
plus sensible, & mettre la question
dans le point du dénoüement. Supposons
qu'un jeune Seigneur de
Qualité, de retour de l'Armée
aprés deux » ou trois Campagnes,
se trouve dans uneAce de
Gensdeconsidération, qui lui demandent
en présence d un Gouverneur
rage & éclairé, qui l'a
suivi dans tous ses voyages, une
Relation des principales Aélion5
où il s'est trouvé: Ne seroit-on
pas choqué de le voirinterromprechaque
moment, son discours,
';pai'- les louanges de ce Gouverneur,
& le Gouverneurlui-même,
s'il écoutoit aussi tranquillement
ilôtJe Relateur, que Mentor écoutoit
le fils d'Uliue
, ne seroit-il
pas un peu embarassé. de sa contenance
:Enverité
,
lorsqu'on se
met à sa place, on nesçauroit s'empêcher
de le plaindre, & pour peu
que la Scéne durât, on ne sçait
pas trop comment il s'en pourrait
tirer. Au lieu deces louanges don-
-
nées sans ménagemenr, quelques
mots flateurs amenésinfenfibler
ment par la suite. du discours &
devenus comme nécessaires, rendront
à ce fidele Ami, la justice
qui lui est duë,sans blesser sa delicatesse
: On applaudira égaler
ment &aumérite qui les obtient.
& àla reçonnoissance qui les distribue.
Mais en voilà, aijes sur cet
article;passons à autre chose,
On peur être grand Poëte, sans
être Versificaceur. Les Avantures
deTelemaque, & si j'ose dire ce
que j'en pense
,
l'Ode qu'on y t,
ajouté dans cette Edition, en dor
une preuve évidente. Les Toui
poëtiques& hardis, les Idéesgra
cieufes & touchantes, les Peir
tures fortes&animées que Mr d
Fenelon a répanduës dans son Poi
me, avec une espèce de prodige
lité, dédomagent avec usure d
la rime qui lui manque, & c'est
ce stile enchanteur , comme l'ap
pelle Mr de la Motte, si bon Juge
en fait de stile, qu'il doit une bo
ne partie de sa réputation. Qu'c
me permette cependant une ré
fléxion, Je l'emprunterai de
de la Motte même.
Il y a des distinctions à fai
entre le mérite d'un Ouvrage,
celui de son Auteur; l'estime <
l'un n'entraîne pas toujours cel
de l'autre ; prenons-donc gard
deles confondre. J'admire aVI
les autres, le stile de Telemaqui
Mais ,
j'avoue que mon admir
tion ne passe pas jusqu'à l'Auteui
du moins dans le même dégré
parce qu'il ne me paroît pas qu
;;'je du lui coûter bien des veilles:
a-t-il aujourd'hui un autre mé-
Jèite, que celui de la mémoire,
,loti tout au plus, celui d'une comioilation
judicieuse dans ces images
pompeuses, dans ces descriptions
poétiques ,
dont il a paré on Ouvrage:Ellesluifont moins
Êd'honneur,qu'à Virgile & à Homere,
& aux autres Poëtes anciens
,
à qui elles appartiennent
en propre: En ettec, l'invention
est:le fruit de l'imagination& du
genie ; l'imitation ne demande que
fdauigtoiit Q,, du ji.gemert ;ceiîe-ci ne d'ordinairefarlesesprits,,
~fait d'ordinaire {ur les e(prirs"
qu'une impression assés foible;
celle-là frape, ravir& transporte:
'L'Inventeur ne parcage nos sussages
avec personne, il nous charme
encore jusques dans son Imitateur.
Celui-ci au contraire, ne
fait qu'effleurer la cime du coeur,
il n'y porte qu'un plaisir presque
émoussé;&dont un retour secret
sur son modeie, achève bientôt;
delui dérober la gloire. Il nelui
suffit pas, s'il veut plaire, d'
galer
son
Original, il faut qui
venteur lui-même ,il scache
faire perdre de vue
, en le sup;
sant. D'où vient que MrDe
préaux,imitateur assidu des S
tyriques Romains,s'est fait un
grand nom? Il invente en imitan
Tout ce qu'il emprunte , reço
dans ses mains une forme nouvell
Il y crée des grâces originale
il éclipse les modéles dans un foi
d'idéesqu'ils sembloint avoir ép
rés: Il fait trouver encore,des be;
rés qui leur croient échapees,
leur c,oîre même devient la siens
Je reviens à M. de Fenelon,
j'avoue librement que ses livres
plus poëtiques, ne font pas ce
que j'admire le plus, il n'y im
que de fimplesexprclfions
,
& l'
vention n'a pas beaucoup de j
dans cette fone d'imitation.
Ces Reflexions sur le Stile de"
lemaque me conduisent naturel
ment à l'examen de ses Compa
sons; c'eit un champ fécond p
Critiquejmais que peut-onajqu- rà ce qu'ont écrit sur cette ma-
LeM.dela
Motte &.M.l'Abbé,
Terraflon*, aussi ne ferai-je que fui-
Vre les vues qu'ils nous ont donmiées:
Les critiques qu'ils ont faites
.des comparaisons de l'Iti.ulc,apwiquées
auPoëme deTelemaque?
re perdront gueres de leur force.
La premiere chose qui Ase pre-
Sente dans chaque comparaison
c.dlralliance de deux idées,entre>
lesquelles on veut du raporti& de
la reuemblance. Ces idées ainsi
mariées, composent une image qui
doit être noble & agréable, & liée
de telle forte à ce qui la précédé&
ce qui la fuit
2 que sans détourner
trop par.l'idéeaccessoire qu'elle
presente, l'attention voüee à l'idée
principale, elle repande dans la
narration, cette variété qui enfait
tout le prix.
Quelques Auteurs jaf loux de
* Le Pere l'Amy danssonArt
4eparler•
l'honneur des Anciens, avace
qu'on ne doit pas rechercherun
pdo'urnteexaét entre toutes lespa
comparaison avec le
dont on parle,&qu'on y peut fafl
entrer de certaines choses qui ifl
sontplacées que pour ornerl'l
ge : On aperce même pourexer
ple,la comparaison que fait Vil"
le de ce jeune Ligurien vaincu pas
Camille, avec une Colombe qu
est entre le serres d'un Epervie
Aprèsavoir dit ce qui est de princi
pal, & sur quoi tombe lacompa
raison : Il ajoute>
Tum cruor & vultus labuntur Ai,
athere penna.
Ce qui n'est point de là comparaison,
& qui ne fert qu'à faire uni
peinture d'une Colombe qui ed
déchirée par un Epervier.
Pour moi, je croisque c'est un
véritable défaut, & je me hazarde
à soûrenit que la beauté d'une
comparaison se mesureégalement
sur
lur les trois conditions que nous
venons, de marquer. Les Anciens,
dit-on, n'ont point connu cet arc
ingenieux, cette méthode de denail
qui consiste à ménager l'attentionde
l'esprit,en ne lui presentantque
des raports simples & faciles
à deméler : Leurs comparai-
Ions sont chargées de circonstances
étrangeres au sujet
, je l'avoüe
,mais je niela consequence
pqeua'oun en veut tirer. Et quoi ! Le
n'est-iljamais échapéà ces
grands Maîtres ! Les vrais agremens
ne se trouvent - ils que dans
leurs écrits, ou dans ceux qui les
copient servilement ? Ne nous y
trompons point , : L'estime aveugle
qui les croit inimitables,les honore
- moins que l'émulation éclairée qui
s'éfforce de lessurpasser& il n'y en
a point qui ne nous dise, avec le
Poëte Grec
.* Un encens superstitieux
,
* La Motte, dansl'Ode intitulé,
l'Ombred'Homere.
, Au Itcti de m'honorer, me blef}'^
choisis,toutn'est pasprécieux.
Il n'y ajamais û de véritables béai*
tez, ,si ellescessent de l'être, parc.
qu'elles sont nouvelles.
Depuis les Critiques d'Homere
on est asséspersuadé de cette ver
té. Le pompeux desordre &
magnificence confuse des comps
raisons de ce Poëte, n'ébloüit pli
que des yeux anciens;&lasimpli
té si analogue à l'esprit humain,<
est devenuë la propriété essentia le. ,.
Cependant, quand je dis qu'un
comparaison doit être simple,
n'en: pas qu'elle nepuisseabsolu
ment comprendre plusieurs ra
ports, lasimplicité dont je parle
est une simplicité de netteté qu
écarte la confusion, & non pas un
simplicité d'unité
,
qui reprouv
toute multiplicité; aucontraire,un
comparaisoncomposée de plusieur
raports détaillezavecordre&de
JicatefTe3 pourvu que d'ailleurs
n'y mêle rien d'étranger au sujet,
- fera plus piquante qu'une compa- raison plus simple & froidement
reguliere : Car, telle est la nature
de l'esprit de l'homme; une clarté
trop familière ne le blesse pas
moins qu'une obscurité affectée :
Pour lui plaire, il faut sçavoir accorder
entre elles sa vanité & sa
paresse,lamultiplicité de raports
nettement exposez, produit cet accord
si dificile, elle lui procure un
exercice moderé & cette douce
agitation quî n'est autre chose que
le plaisir.
Je ne crois pas devoirm'étendre
beaucoup surce que j'ai dit en Second
lieu, que les comparaisons
doiventêtre nobles & agréables.
On le sçait assès; ce qui est fins;
agrément
, nous rebute ,& nous -
effarouche:Ce qui est sans éleva-
-
tion,nous dégoûte& nous affadit;
on ne plaît qu'en attirant l'admiration
ou l'amour.
J'ai encore ajouté que lescomparaisons
doivent avoir un certain ac
cord avec ce qui les précéde&
quilessuit,&cela demande qu
que explication. Les comparais
qu'on employédans les QuVtal
de Poësie,n'y sont pour l'ordina
qu'à titre d'Images Poëtiques.
Poëte naturellement vif & f
gueux, reprouve la moderatior
mide & scrupuleuse du Philoso
qui n'admet que des fimilitu
exactes;safin principale estdeje
de la variété dans la narration,
sans le secours des comparaiso
courroit risque d'ennuyer par
uniformité,mais il y a là dessus
précaution à prendre. Dans le
cours,dit 1,[IluftteMr-Pascal
ne faut pas détournerl'esprit tl
chose à une autre ,
si ce n'est pot
délasser: mais dans le tems QL)
est àpropos, &non autrement.
qui veut délasser hort de proj
lasse. J'ose donc assurer, sui
ces principes, que cette préter
variété
, que les comparaisonpandcM
dans le discours, er
serrompt souvent la vivaci
,
flç.fert quelque fois, qu'a énerver
la narration.
Qu'on y prenne garde,il est
une. uniformitévive & animée
qui fixel'attention de l'esprit &
Je tient comme en suspens. Le
Poëte, par exemple,m'anonce
le combat de deux Héros:Je les
vois,ils s'aprocherit,ilssont aux
mains; si dans le fort de l'action,
il cherche à me distrairepar quelque
image riante, je perds ce
trÓùibJe precieux qui m'avoit saisi"
d'abord; le plaisir s'enfuit in.
sensiblement de mon coeur,& fait
place à un calme insipide ôe une
ennuyeuse tranquillité.
Mais,dira-t-on
, ce qui ne prelente
qu'une idee gracieuse 5c
touchante, peut -il jamais manquer
de nous plaire? ouï
,
sans
doute , & l'expérience nous est
un bon Garant,que tout ce qui
est agreable en soy, ne nous plaist
dpeass tcohuojsoeusrns.'oEnntepfofeitn"t,1da'apglruésmpeanrtt
personel & indépendant; elles ein»
pruntent de nous mêmes'e plaisir
qu'elle nous procurent;l'éclat
dont elles brillent à nos yeux &.
qui nous faitsi souventillusion,est
pour l'ordinaire nôtre propre ouvrage;
nous nous regardons dans;
un miroir & nôtreimage nous
ébloüit,l'impression que font sur
nous les objetsextérieurs indiferente
d'elle-même à la peine ou
au plaisir, reçoit sa détermination,
des dispositions differentes où cHef
nous trouve. Ce qui nousréjouit
dans un tems, nous irrite dans
un
autre. Dérangez un peu l'ordre &
pour ainsi dire, le sisteme de nos
plaisirs, vous leur ôtez toute leur
vivacité, & le nom mêmedeplaisir
: La Symphonie plaît fort entre
les Actesd'une Tragédie,elle:
délasse l'esprit d'une application
trop forte elle le tranquilise
mais pouroit - t'on la souffrir au
milieu d'une Scéne vive & interessan
te; il en est demême dans
nôtre sujet. A la vue de ce Combat
vivement décrit, une étinceldu
beau feu qui anime les
ombattants, passe dans l'âme
a lecteure;il est rempli de pensés
Martiales, qu'il ne veut point
erdre; acoûtumé au son bruyant
u Clairon & auton severe des
Combats, il dédaigné la simple
lusette & les airs doux & toulants
: Il attend avec impatienquel
fera le fore de ces deux
uerriers qu'il voit aux mains;
tremble pour des jours qui lui
ot devenus chers, il admire &
craint tout ensemble;& cette
ainte même fait son bonheur,
spectacle terrible des Combatnts
acharnés l'un sur l'autre, le
vit & l'enchante, &ilnesçauit
en détourner les yeux sans
ouleur.
Appliquons presentement ces
incipes aux comparaisons de
lemaque; je ne puis medifnser
d'en citer quelqu'unes,
oique je sçâche assez que les
mparaifons sont presque [OÛ.
urs ennuyeuses; je le feray le
moins désagreablement quumci
fera possible.
Le je Livre des Avatuer
de Telemaque passe assezcomcommunément
pour le plus beau
4e tout l'Ouvrage ; c'est celuioù
ilyale plus d'art, ÔCou il en
paroît le moins; lecoeur humain
y est dévoilé, on y littout le jeu
des passions, onles fuit dans leurs
replis les plus cachez, dans leurs
détours les plus imperceptibles
Les jalouses. fureurs de Calipso,
les foiblesses amoureuies de Telemaque
, y sont peinte-s avecdes
traits immortels; quel trouble !
quelSI remords s'élevent dans
le coeur de ce jeune Prince 1 Calypso,
Eucharis& Mentorse le
disputent tour à tour Minerve
& le fils de Venus en font le
Champ de leurs Combats
,
Minerve
même pavoît vaincuë; Mentor
le cedeàEucharis,&l'amitié
est immolée à l'amour. Au
fo~dde ce coeur amoli parces
plaisirs, la gresencedeMentor eonserve
encore un reite de sagesse
& de force; & Telemaque nel'y
voit qui regret;tropfoible pour
vaincre sa passion, trop fort
pours'yabandonner sans rémora
sannonte, sa vertu même fait
son suplice, celle de sonamy
ne lui inspire qu'un respect accablant
: Illecraint &ilnel'aime
plus, il n'oseroit cependant le
quitter, mais il beniroit mille
fois la main secourable qui l'enlevant
à sesyeux le livreroit a
toute sa passion. Quels coups de
pinceau ! Quel domage ? que ces
endroits si tendrement touchez
soient gârez; j'ose le dire, par
des comparaisonsou peu nobles,
oupeuresseinblantes Lorsquon
à quelque delicatesse. de goût, aime-
t-on à voir comparer la jalousie
de Calypso à la fureur d'une Lion.
ne ,
à qui on a enlevé ses pents :
Les peines quecause à Mentor la
conduite de Telemaque , a celles
que tessentit la mere qui le mit au
monde dans les douleurs de l'enfancement;
les Nymphes erran
tes & dispersées sur toutes les montagnes
à untroupeau de moutons;
que la rage des loups affamez a
mis en fuite loin du Berger? Ces"
idées répondent-elles à la not-k!lè
du sujet? Je ne m'amuserai pas à
montrer en détaille défaut de chacune
de ces comparaisons, le Lec.
teur les qualifiera bien lui-même ;
je les abandonne sans crainte à son
équité &àson discernement.
Dans le Livre 3e, le Poëte à l'imitation
de Virgile, décrit la descente
de son Heros auxEnfers.
Telemaque traveise le Tartare &
leschamps Elisées,il y apperçoit les
peines & les recompenses destinées
aux bons & aux mauvais Rois;
ceux-cy en proye aux Furies & à
leurs Esclaves mêmes, déplorent
avec des larmes améres les jours
de leur puissance, qui se fontévavanoiiis
comme un songe; lesflateries
serviles, les adorations sacrileges,
qu'ils ont exigées de leurs
Sujets, font la mesure des a£rIont(
qu'ilsessuvent ceux-là couchez
tranquillementsur les Rivesfleuries
du Lethé, joiiiffem sans epnui
d'un repos éternel. La Théologie
fabuleusedesAnciens-sur les Enfers,
est à Mf de renelon unesourcesecondé
d'instructions,pour le
jeunePrincequ'ilinstruisoit ; tout
devient moral entre sesmains ; les
Furies, dit - il
,
presentent aux
Rois qui ont abusé de leur Puifrance,
un miroir qui leur montre
toute la difformité de leurs vices ;
ce que la flaterie baffe &imerefiee)
,
honoroit du nom specieux d'amour
de la paix. de courage, de
magnificence, repand dans ce mi-
-
roir fidelle,sa veritable nature,&
paroît sous Ces propres livrées;c'est
molesse, sureur,& vanitégroffiére.
Rien de plus ingenieux que cette
fiction, mais écoutons la suite,
ilsse voyoïentsans cesse dans ce miroir,
dit le Poëte
,
ilsse trouvaient
,
plus horribles & plusmonstrueux
que n'est la Chimere vaincuë par
Bellsrophon,niL'HjdreJLc Lerne
_"bbatuë par Hercules, ni Cerben
même,quoiqu'il vomisse de ses tout
gueules béantes,unsang noir& venimeux
, qui est capable,d'empester
toute la Race des mortelsvivans sur
laTerre.Cettecomparaison,est-elle.
bien ressemblante
,
& n'y auroiL-ÎI
rien à y desirer ducôtéde la netteté
&de la noblesse ? J'avoüe sincerement
que je ne vois pas un grand
raport, entreune difformité route
spirituelle,& la laideur épouventable
d'un Montre, entre la molesse
& la lâcheté d'un Sardanapale&
l'horrible figure de Cerbere.
Le Livre 9e finit par la more
d'Adraste. Telemaque,dit Mrde
Penelon,le saisit d'une main victorieuse,&
renverse, comme un
cruel
,
Aquilon abbat les tendres
Jmo'flonsj qui dorent la campagne., Ne diroit-on pas que le Poëte voudroir
excirer la compassiond'Adraite,
& donner l'honeur del'action
de Telemaqueî
Au reste
, qu'on n'aille pas conclure
de ces critiques, que je blâme
sans
,
rfanS exception, lescomparaisons
du Poëme deTelemaque: l'en fuis
bien éloigné, & j'en citerois vo-
- lontiers qai me paroissent des mo-
- deles achevez en ce genre; mais
les beautez se sentent toûjours
mieux que les dessauts. Je dis seulement
que c'est un article, sur lequel
Homérea un peu égaré son
Imitateur : Heureusément Mr de
Fenelon va souvent tout seul, &
c'est à cette heureuseliberté qu'il
s'est donnée, de s'écarter de son
modèle, qu'il doit la gloire de l'avoir
surpassé :)e suis sûr même que
le goût fin & judicieux, qu'on a
toujours admiré dans ses écrits, se
revoltoit de tems en tems contre
une imitation
,
où le coeur avoit
plus de part que l'esprit. En general,
les Poëmes del'Odiffée & de-
Telemaquesesont tous deux
tort , mais d'une maniere bien
differente ; le Poète Grec gâte un
peulePoëte François, &lePoëte
François efface le Poëte Grec.
Mais legrand avantage de Mrde
Cambray surle Chantre d'Ilion,
est du côté de la Morale tagecependant, il faut ;l'avaovüaenr-,
où la différence des tems qui ont
vû naître les deux Poëtes,a beaucoup
contribué. Souvent celle
d'Homéren'est honnête pas digne d'un Payen, au lieu que celle
de Mr de Fenelon atoute la pureté
qu'exige le Christianisme. Peut-on
se lasser, par exemple, d'admirer
la Vertu deTelemaque; &nôtre
siécle fourniroit-il bien des Chrêtiens
dignes de lui être comparez Tout est Précepte,tout est Instruction
dans ce Poëme-salutaire, jusqu'aux
ornemens mêmes,& l'Auteur
doit être excepté de ce qu'on dit en general des Poëtes :Qu'ils
siont pointd'autre but dans leyrs
Ecrits, que celui de plaire. -
Après une execution si heureuse,
du glorieuxdessein de rendre la
Poësieinstructive, ilest étonnant
qu'ilse trouve encore des gensqui prétendent qu'on doit,cil qualité de
Poëte, facrificr le Moral & l'Utile
àl'Agréable. UnePoësie Philosophique
& raisonnée ne leur paroît
plus une vraye Poësie; c'est un
lecteur de cette trempe, qui s'adressantauPoëte
qui le veut instruire
,
* Abandonneaux Zenons ta Morale
glacée,
Dit-il, tu nous dois d'autres
forts
Et quitte le Parnasse, Eleve du
Lycée,
Si tu veux donner des leçons.
Les Arts,ajoute-t-on, ont des
limites qu'ils ne doivent point passer;
l'instruction n'estpoint du
ressort de la Poësie;qu'elle s'en
tienne donc à l'agrément.
De tels Raisonnemens sont la
honte de l'Esprit humain. Souvent
je ne crains point de le dire; rien
ne favorise plus le Lecteur des
* La Motte, Ode de la ra.
rieté,
Sciences & des Arts, que cettbl
pdreécaution servile&mal entenduë,
se resseter scrupuleusement
dans sa propre Sphere; on l'agrandit,
en faisant effort d'en sortir,
&iln'apartient qu'à desGenies
rares d'introduire dans les
Sciences,ce desordre heureux &
sensé
,
qui confondant leurs richesses
& leurs droits, leséleve à des
usages qu'elles ne connoissoient
pas; car elles setiennent toutes par
quelque côté; & à mesurequ'on
sçaura les raprocher, leur utilité
fera plus sensible : La plûpart
des choses doivent tout leur prix
à l'alliance qu'elles ont entre-elles;
l'utile austerité du Philosophe,mariée
à l'enjoüement du Poëte,produit
un plaisir vif& solide &flatte
agréablement l'imagination en
faveur de la Raison. C'est ce que
Mr de Fenelon a bien [end; il a
montré que la Poësie peut instruire
, & même à plus juste titre, que laPhilosophie. L'instruction est
ïfâturclleiiiçnt humiliante; U-YÛ»
qu'elle nous fait jetter sur nos désauts,
blesse l'amour propre; les
avis qu'elle nous fait entendre,irritent
la présomption : Elleest encore
ennuyeuse, parce qu'elle
nous rapelle à nôtre propre coeur,
&nous livre, pour me servir des
termes de Mr l'Abbé de Pons, à -
la considération de nôtre Etre personnel
,
inseparable de l'ennui. La
Philosophie a travaillé à lever ces
obstacles , la Poësie y a réussi : Déguisant
l'instruction fous le masque
riant de la Fable & de l'Allegorie,
elle ménage l'orguëil, en le trompant
, & le dérobe à l'ennui qui le
poursuit sans cesse par la diversité
des objets qu'elle lui presente.
Il faut cependant prendre garde
que l'Instruction ne se perde dans
la foule des orneiiieps; ils doivent
cacher sa nudité, sans la faire méconnoître
; elle doir paroître ornée
& embelie
,
& non pas i mprudemment
fardée.
Telle est la Morale de Telemaque
, agréable & solide toerte
ensemble, Elle prévientlecoeur
par ses attraits, avant que d'é-î
clairer l'esprit par sa lumiere
Au milieu des agrémens qui lui
prere« nt- une bbeau'té é, trangè, re,elIlle
conferve Cori éclat propre & indépendant
, elle se montre avec
pompe & avecgrace i- mais elle
se montretoûjours,& pour tout
dire en un mot ;avec l'Auteur
de l'excellent discours qui est présentement
à la tête de l'Ouvrage ; elle estsublime dans ses principes,
noble dans sesmotifs, universelle
dans ses usages.
Je souscris de bon coeur à ces
éloges, mais voici un sentiment
dont je ne sçaurois tomber d'acord
L'Auteur de la dissertation que
~je-rviens de citer, voulant faire
voir comment la Morale de Telemaque
est noble dans ses mo- tifs,avance qu'on doitregarder, comme une fausse Philosophie,
celle qui fait du plaisir, le seul
ressort du coeur de l'homme;pour
moi,je la crois fortraisonnable, lk:
voici mes raisons en peu de mots.
Le premier coup d'oeil jetté sur
lecoeur de l'homme, nous découvre
le désirqu'ilad'être hûreux :
- Les objets qui l'environnent, ne
l'interessent qu'à raison de ce bonheur
auquel il aspire: Inconstant
avec dignité, les biens particuliers
l'amusentsuccessivement,
sans l'attacher. Tout décele dans
nous ce mouvement invincible de
la félicité; le désespoir même,
ôcla haine le publient en leur maniere
; il est en meme tems,toutes
nos Passions, & selon ses divers
états; ilporte les noms differens,
de Crainte,dEspérance, de loye &c. ,
De là, il s'enfuit que l'homme
désirenécessairementleplaisir;
puisque le bonheur n'est autre que
le plaisir, ou du moins en est inséparable.
Or , peut-on s'empêcher de reconnoître
pour le seul ressort du
coeur de l'homme,ce qu'il désire
nécessairement,comme le but de
tous ses projets, & le terme de
tous ses travaux :Qu'on consulte
l'Ex périence;qu'on rentre aM
fond de son coeur, pour examiner
ce qui le gouverne : Qu'on infère
roge tous ses mouvemens, toutes
ses inclinations,le sentiment inteneur
nous apprendra mieux que
les raisonnemens les plus subtils
,
que nous agissons toûjours selon ce
qui nous fait le plus de plaisir ;
lors même qu'on se détermine à
ne point agir, ou que l'on attente
sur sa propre vie.
Ce n'est point précisementla
connoissance dela vérité ,c'est le
plaisir qu'elle nous procure, qui
nous rend formellement hûreux.
Saint Augustin qui connoissoit si
bien le coeur humain,est plein de
cette pensée. * Beata vita est3
dit ce grand Métaphysicien,gaudium
de veritate. Ce n'est pas
même en possedant, c'est en aimant-
que nous sommes hûreux
* Confess. lib. 10. cap. zj.
ifI- Beatus non ille dici potest,ditle
même Pere, qui non amàt qaoct
habet
,
etiamsi optimum fît. L'amour
estla mesure du bonheur;
mais la connoissance du Moins en - cette vie, ne produit point par
elle-même l'amour; & nous n'éprouvons
que trop, que l'esprit
n'est pas le maître du coeur. La vérité
ne nous paroît aimable qu'à
la faveur du plaisir qui l'accompagne
; elle n'a presque aucune
part à nos aébons, tant qu'elle
n'est qu'une simple lumiere, l'attrait
est toûjours plus pui/Tant'.
Video meliora, proboque
,
deterio-
'sasequor.
Une suite de cette Doctrine est
la réponse que fait Telemaque
dans le cinquiéme Livre,à la question
proposée en ces termes;
Qui estle plus malhûreux de tous
les hommes? Il vient d'abord un
Sage de l'Isle de Lesbos, qui dit;
le plusmalhûreux detous les hoin-
* De moribus Eccl. Cathol.
mes est celui qui croit l'être
, &-
toute l'Assemblée applaudit à la
sagesse de cette réponse. Telemaque
interrogé, répond à iontour
, que le plus malhûreux de
tous les hommes est un Royqui
croit êtrehûreux, en rendant les
autres misérables. Toute l'Assemblée
avoiie qu'il a vaincu. Le Sage
Lesbien & les vieillards de l'Isle
de Crete qui avoient fait la question,
déclarent qu'il a rencontré
le vrai sens deMinos.
Des suffrages si importans pour
cette répprie-,.nem'empêcheront
point de dire ce quej'en pense &
j'ose encore examiner, après des
Juges si illustres.
Premierement. On n'est malhûreux,
qu'à proportion qu'on est
mécontent de son sort: Placédans
la situation la plus facheuse, je
suis heureux,si je m'y trouve bien;
les desirs & les craintes qui nous
agitent tour à tour,sont la source
de nos malheurs : Voulez-vous
fixer ces desirs &dissiper cescrainkS,
faites qu'unchacun soitconfient
de ce qu'il possede.
-:-" Or,celui qui croit être heureux
r-n'dl-il pas content de f">n sort?
S'il n'enétoit pas content, il en
desireroit un autre, & le desir naturellement
inquiet, se faisant vivement
sentir, ne lui permettroit
;j>as de se croire heureux;mais bien
loin de cela, son coeur est fermé
aux voeux impatiens que forment
la foiblesse & l'indigence:Il goûte
, ce repos precieux, qui est le premier
apanage de la felicité. Les
craintes aussi bien que les vains
souhaits
, ne viennent point troubler
son bonheur,elles se dissipent
en leur naissance, & ne sçauroient
tenir long-tems contre le charme
present de l'illusion qui l'amuse.
Mais aucontraire,qui est plus
mécontent de son sort, que celui
qui croit être le plus malheureux
..de tous les hommes? En proye
aux desirs les plus violens, il ne
connoît plus lesdouceursde l'Esperance;
tout lui paroîtaimable,au
prix de -ce qu'il souffre, ou de ce
qu'il croit souffrir : Sous un twic superbe
, noyé dans les delices, il
envie au Laboureur l'humble
chaume qui le couvre, & la sueur
de son front: Que dis - je? Il ne
sçauroit plussouffrir la vie, &après
s'être épuisé en desirs
,
sur un bonheur
qui le fuit, il ose souhaiter le
plus grand des maux.
Secondement, on raisonne à peu
près de lamême maniere en Physique
& en Morale, de la Douleur
& du Plaisir.-Les sensations, disent
les Philosophes nouveaux, ne
font point dans les Objets quien
sont les occasions. Cette douce
harmonie qui semblesortir de ce -
Clavessin, que touche à vos yeux
une main legére
3
n'est point dans
ce Clavessinmême, c'est vôtre
Ame qui est harmonieuse;Assisi,,,
les conditions differentes qui partagent
les hommes, ne les rendent
point heureux
, ou malheureux
par elles mêmes; au fond, les
objets ne changent point; l'idée du bonheur
l' bonheur est gaiement presente à
tous les esprits
,
mais l'applica-
- tion est presque toujours différen-
"-- te. Ce n'est pas, commeje le viens
de dire,qu'il n'y ait dans les objets
mêmes, un fondement réel
de cette diverfiré , mais chacun les
envisage différemment, & cette
façon particulière de les envifa-
-
ger , varie, l'impression qu'ils
doivent faire, felon les différentes
sortes d'esprits
Troisiémement. Du moins ne
sçauroit-on nier, que l'idée d'un
malheur présent ne soit desagréasobilte
par elle-même, & qu'on ne malhûreux en quelque forte
dés qu'on croit l'être. Parconséquent,
on le fera d'autant plus,
qu'on fc l'imaginera plus fortement,&
si on croit l'être plus que
le reste des hommes, on fera le
plus malhûreux de tous les
hommes.
Ces principes font certains, &
il ne me paroît pas qu'on puisse
rien opposer de solide àcesraisonnemens
; mais venons à quelque
chose de plus sensible.
Qu'y a-t-il de plus malhûreux
aux yeux de la raison, que ces sous,
qui s'imaginent, tantôt posséder
d'immenses richesses, tantôtgouverner
des Royaumes & com- mander des Armées, quelquefois
mêmejoüir de la Vision béatisique?
A peinesont-ce encore des
hommes, on les éxile de la société
humaine; on les renferme dans
des lieux écartés, où chacun pendant, ce- est bien aise de les aller
voir, & de les entendre : Leur
convention a,je ne sçai quoi, de
triste &deridicule, qui nous fait
rire & gémir tout ensemble. Les
plus Sages mêmes y courent avec les autres; le séjour de la folie
devient poureux, une Ecole de
sagesse
: Ils s'y convainquent de la
foiblesse de cette raison qui nous
enorgueillit si fort; & ce qui est
le comble de la sagesse
, ils y apprennent
combien elle est prés de la folie.
Cependant
, ce fou qui croit
posseder d'immenses richesses, &
dont nous plaignons le sort, e!t.
hûreux
, & c'est à sa folie qu'il
doit son bonheur. Il joiiit de toutes
les douceurs d'une grande fortune
,
sans enavoir les inquiétudes
& lessoins;&quilui rendroit
la raison,même avec les trésors
qu'il croit posseder
,
diminuerait
nécessairement sa félicité. Preuve
bien naturelle, sije ne me trompe,
que l'opinion feule fait le bonheur,
& qu'on est hûreux,ou malhûreux)
dés qu'on croitl'être.
Je pourrais pousser plus loin ces
réfléxions,& il y auroit bien d'autres
choses à réprendre, & plus encore
à loiier dans Telemaque;
mais je n'ai point prétendu entrer
dans un éxamen suivi de tout le
Poême : Le bornes que je dois me
prescrire, ne me me le permettent
pas; il seroit cependant à souhaiter
que quelque main habile voulut
l'entreprendre; il en reviendrait
au Public une utilité considerable *,
l'ouvrage même n'en feroit pâi
moinsadmiré, mais il le feroit
avec plus deconnoissance.
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27
p. 3-23
SUITE DU SONGE d'Alcibiade.
Début :
Un doux penchant, un parterre émaillé de mille fleurs, me [...]
Mots clefs :
Socrate, Hommes, Vertu, Table, Mars, Dieux, Bien, Alcibiade, Temps, Passions, Peine, Fous, Femme, Fortune, Richesses, Différence, Crimes, Vice, Volupté, Âme, Théâtre, Excès, Bonheur, Gloire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DU SONGE d'Alcibiade.
SUITE DU SONGE
d'Alcibiade.
Ndouxpenchant, unparterre
émaillé de mille fleurs , me
conduifirent dans un lieu fi
rempli de merveilles , que je
mecrus tranfporté par enchantement dans
le fejour des Divinitez ; mes yeux ne me
fuffifoient pas pour tant debeautez , &
je devorois avec rapidité tous les objets
qui fe prefentoient , fans me donner le
tems de les démêler. J'arrivai au milieu
de quatre allées ; une fouleprodigieufe de
peuple accouroit de toutes parts : Lefpe
tacle devint tragique , après m'avoir
d'abord agreable. Les uns paffoient fur le
pary
ventre des autres pour y arriver les pre
.
A ij
LE MERCURE
4
miers ; je voyois des morts & des mourans
àdroite & àgauche, qui avoient le vifage
Fourné de notre côté, comme pour té
moigner le regret qu'ils avoient de quitter
la vie , fans avoir puyarriver. Je deman
dai à Socrate la raifon d'une fcene fiter
rible ; ce font, dit-il , des furieux , dès
foux, des ambitieux, qui facrifient indiffe
remment leurs amis & leurs ennemis àleur
interêt & à leurs paffions.
Cette grande femme aîlée, aveugle
qui a unpied appuyé fur un globe , qui
tient de fa main droite un gouvernail au
près d'une roue, & de fa gauche une
corned'abondance, eft celle pour qui cette
foule s'empreffe. Si vous medemandez fon
nom , qui n'a pas été connu dans les tems
heroïques, je vous dirai que les hommes
l'appellentla Fortune; ils veulent qu'elle re
giffe le monde; c'eft pour cela que vous
la voyez appuyée fur cette boule avec un
gouvernail à fa main. Le fameux Bupalus
en a fait une ftatuë de pareille figure ,
qu'il leur a confacrée dans le Temple de
Smyrne, avec cette difference pourtant
qu'elle porte fur fa tête le monde que
vous voyez qui la porte maintenant: mais
Bupalus a voulu nous marquer que le-monde ne fe gouverne que par elle.
Tous les mortels fe plaignent de cette
femme, & tous cependant l'implorent.
DE MARS.
Si vous voulez fçavoir ce qui fort de cette
corne d'abondance , ce font les honneurs ,
les richeffes , & les autres biens qui exer
cent les paffions des humains , vers lefquels
leur fureur les entraîne , & pour lefquels
ils forment des vœux & offrent fans ceffe
des facrifices. Cette rouë qui vous paroît
auprès d'elle , marque l'inconftance qui lui
eſt naturelle ; elle n'éleve quelqu'un au
fommet des dignitez, que pour les écrafer
plus ailément par leur chute : elle accable
d'autres d'honneurs & de richeffes , fans
les en pouvoir raffafier; & malgré le foin
qu'elle prend pour affouvir leur avidité,
ils envient encore jufqu'à l'air que les au
tres refpirent. Ceux qu'elle a trompés, n'ont
pourrecompenfe que ledefefpoir de s'être
attachez à elle; ils fe frappent la poitrine,
ils s'arrachent les cheveux ; nous les appel
lons Epimetes, ils ne font fages qu'après
l'épreuve des maux.
Elle en abufe d'autres d'une maniere
differente ; elle les attire par l'efpoir de la
felicité ; elle la leur fait entrevoir prochai
ne: će font ceux que vous voyez qui lui
rendent les mains , qui lui rendent graces,
commes'ilsjoüiffoient déja ; qui l'appellent
heureuſe, bonne, dorée ; mais qu'ils atten
dent encore, ils verront leur efperance ,
ainfi qu'un éclair de la Canicule , briller
& s'évanouir au même moment : ce n'eſt
A j
LE MERCURE
4
miers; je voyois des morts & des mourans
à droite & àgauche, qui avoient le vifage
tourné de notre côté, comme pour té
moigner le regret qu'ils avoient de quitter
la vie, fans avoir puy arriver. Je deman
dai à Socrate la raifon d'une fcene fi ter
rible ; ce font, dit-il , des furieux , dès
foux, des ambitieux, qui facrifient indiffe
remment leurs amis & leurs ennemis àleur
interêt & à leurs paffions.
Cette grande femme aîlée, aveugle ,
qui a unpied appuyé fur un globe , qui
tient de fa main droite un gouvernail au
près d'une roue, & de la gauche une
corned'abondance, eft celle pour qui cette
foule s'empreffe. Si vousmedemandez fon
nom, qui n'apas été connu dans les tems
heroïques , je vous dirai que les hommes
Pappellent la Fortune; ils veulent qu'elle re
giffe le monde ; c'eft pour cela que vous
la voyez appuyée ſur cette boule avec un
gouvernail à fa main. Le fameux Bupalus
en a fait une ftatuë de pareille figure ,
qu'il leur a confacrée dans le Temple de
Smyrne , avec cette difference pourtant
qu'elle porte fur fa tête le monde que
vous voyez qui la porte maintenant : mais
Bupalus a voulu nous marquer que le
monde ne fe gouverne que par elle.
Tous les mortels fe plaignent de cette
femme, & tous cependant l'implorent.
DE MARS.
Si vous voulezfçavoir ce qui fort de cette
corne d'abondance , ce font les honneurs,
les richeffes , & les autres biens quiexer
cent les paffions des humains , vers lefquels
leur fureur les entraîne, & pourlefquels
ils forment des vœux & offrent fans ceffe
des facrifices. Cette rouë qui vous paroît
auprès d'elle , marque l'inconftance qui lui
eft naturelle ; elle n'éleve quelqu'un au
fommet des dignitez, que pour les écrafer
plus ailément par leur chute : elle accable
d'autres d'honneurs & de richeſſes , fans
les en pouvoir raffafier ; & malgré le foin
qu'elle prend pour affouvir leur avidité,
ils envient encore jufqu'à l'air que les au
tres refpirent. Ceux qu'elle a trompés, n'ont
pourrecompenfe que ledefefpoir de s'être
attachez à elle; ils le frappent la poitrine,
ils s'arrachent les cheveux ; nous les appel
lons Epimetes , ils ne font fages qu'après
l'épreuve des maux.
Elle en abufe d'autres d'une maniere
differente ; elle les attire par l'eſpoir de la
felicité ; elle la leur fait entrevoir prochai
ne : će font ceux que vous voyez qui lui
rendent les mains , qui lui rendent graces ,
commes'ilsjoüiffoient déja ; qui l'appellent
heureuſe , bonne, dorée , mais qu'ils atten
dent encore, ils verront leur eſperance ,
ainfi qu'un éclair de la Canicule , briller
& s'évanoüir au même moment : ce n'eſt
A ij
LE MERCURE
qu'un verre fragile ou une mer calme,
fur laquelle les Navires fejoient , & qui,
l'inſtant après , ouvre des gouffres affreux
pour les engloutir.
Cette femme feroit moins dangereufe
à fuivre, fi elle n'étoit à craindre que par
fa legereté; car ce n'eft pas la faute fi les
hommes lui donnent trop de confiance.
Ce qu'on voit de plus condamnable en
elle , c'eft le peu de choix avec lequel
elle difpenfefes faveurs , c'eft parce qu'elle
eft aveugle. Ainfi, vous voyez les méchans
comblez de biens , quine font dûs qu'aux
Bons , & acquerir par des crimes les hon
neurs qu'elle refuſe à la vertu.
Onméprife , on abhorre le vice , & on
le couronne. On loue , on eftimela vertu ,
& on la laiffe dans l'indigence. C'eft ce
qui a donné lieu à quelques-uns de dire,
que les Dieux ne fe mettent point en
peine des chofes d'ici bas, puifque les
bons étoient prefque toujours neceffiteux ,
pendant que les méchans fe voyoient com
blez de profperitez mais ces impies ne
fçavent pas que ces mêmes profperitez
font les boureaux des méchans; ils igno
rent que les Ethiopiens , faute de fer ,
accablent de chaînes d'or leurs criminels :
en font-ils plus heureux ces captifs , qui
ne deviennent plus riches qu'à meſure
qu'ils deviennent plus coupables ? & la
liberté eft-elle moins à regretter fous le
DE MARS. A
poids de l'or que fous celui dufer? Il en
eft de même de ceux que la fortune pre
fere aux gens de bien: Nous nous imagi
nons quec'eftune grace , & cen'eft qu'un
artifice cruel, pour les rendre plus mife
rables ; car la poffeffion des richeffes jette
les hommes dans l'immoderation , & les
defirs qui viennentde l'immoderation , les
agitentbien plus que ceux qui naiffent des
fimples befoins.
Les appas quecette Déeffe prefente , cou
vrent un hameçon dont la bleffure eft
mortelle ; c'eft avec cet hameçon qu'elle
furprend ceux qui ne font pas fur leurs
gardes fes faveurs font encore plus dan
gereufes que le Thirle de Bachus , dont
les feuilles vertes cachent la pointe cruelle.
Le poifon ne fe prefentepas dans l'argile,
il n'eft à craindre que dans les vales pre
cieux, & quand il eft mêlé avec le vin
de Thaze.
Mais pourquoi, lui demandai-je , tous
ceux qui viennent de quitter la fortune,
ne s'en retournent-ils pas par le même
chemin?Qu'importe , me répondit Socra
te , ils courent également à leur perte,
c'eft-à-dire à la volupté, & c'eft leur
mauvais genie qui les y conduit par diver
Les voyes.
Le penchant au mal embraffe plufieurs
fentimens , & ces fentimens font expri
Aiiij
LE MERCURE
3.
mez par les differens fentiers que prennent
ceux que la fortune a comblez de fes fa
veurs. Chaque route que ce penchant fait
fuivre , aboutit à un précipice : Ceux qui y
marchent , y tombent inévitablement. Il
n'en eſt pas ainſi du bien ; un feul vice
nousconduitànotre perte ; unefeule vertu
ne nous mene point à notre felicité. Il
n'eft pas neceffaire , pour eftre condamné
par les Juges qui pefent aux enfers les
vertus & les vices des mortels , d'être cou
pable de tous les crimes ; mais on nepeut
parvenir au fouverain bien, qu'en prati
quant toutes lesvertus. Un feul vicefuffit
pour nous perdre , il porte avec lui , en
quelqueforte, le poifon de tous ceux dont
nous fommes innocens. Une feule vertu
que nous n'avons pas , nous éloigne de
notre bonheur , & nous ôte le merite de
toutes celles quenous avons. Il faut donc,
Alcibiade, eftre exemt de defauts pour
eftre uni au fouverain bien, qui eft le
centre de notre ame; car comme lefou
verain bien eſt un eftre pur & l'exclufion
abfoluë de toute imperfection , nous ne
fçaurions y atteindre & le poffeder , fi nous
ne devenons purscommeluipar l'habitude
de toutes les vertus & par la feparation
abfoluë de tous les vices. Toute union
fuppofe des rapports & des proportions
neceffaires , & il ne peut y avoir de rap
DE MAR S.
port ni de proportion entre cet Etre par
fait & nous, tant qu'il y aura dans une
ame un affemblage debien & de mal , un
cahos & une confufion monftrueuſe de
vertu & de corruption.
Nedoutezpoint que tous ceuxque vous
voyez s'écarter en tant de differens ent
•
droits , ne courent à leur.perte certaine :
Suivons-les , vous ferez témoins de l'ulage
qu'ils vont faire de leur nouvelle profpe
rité, & vous verrez que lepremier fruit
qu'ils en retirent , c'eft d'être méchans im
punément, & de jouir à force d'argent des
avantages de la vertu, en perfiftant tou
jours dans le vice.
L'allée dans laquelle nous étions , abou
tiffoit à un édifice magnifique ; on l'au
roit cruélevépar les Dieux ; onn'y voyoit
partout que des chefs-d'œuvre de l'art.
Quel fuperbe portique fur la gauche , &
quel ample theatre s'offroit fur la droite !
Tout le marbre de sparte & du montHy
mete, fembloit y avoir été tranfporté: Le
frontifpice étoit fi haut , que les figures
qui l'ornoient , fe perdoient prefque dans
les nuës , comme pour approcherdu fejour
des Divinitez le maître de ce Palais , ou
pour l'y faire adorer avec plus de magni
ficence que ne le font les Dieux mêmes
dans leurs Temples.
Ciel , ô Ciel, s'écria Socrate ! quelle
LE MERCURE
RO
folie , quel ridicule foin deshommes ! les
uns bâtiffent , comme s'ils étoient furs de
Pimmortalité ; les autres font des amas
pour leurs feftins , comme s'ils devoient
mangeraux Enfers. C'eft l'ambitionfeule.
& nonle méprisdes richeffes qui leur fait
fouler aux pieds l'or & les pierreries:
Leurs plafonds dorez , leursmursincruftez
de marbre, leurs pavez de pierres rappor
rées, & de tant de couleurs afforties , ne
edent point aux tableaux des plus excel
lens Peintres.
Après avoir parcouru toutes les merveil
les de cet édifice , nous paffames dans une
gallerie que foutenoient des colonnes de
marbre d'une hauteur & d'une beauté ex
traordinaire; des ftatues y étoient placées
d'efpace en efpace ; les noms des celebres
Sculpteurs , Phidias & Praxiteles, qui
étoient gravez fur les bazes, montroient
l'excellence de l'ouvrage. Dès que Socrate
les apperçut , fes yeux & fon vifagechan
gerent fi promtement, qu'on l'auroit cru
agité du méme efprit que la Sibylle Del
phique.
Enfin , dit il , enfin! voilà le vice dans
fon dernier excès , & la pofterité n'y pourra
plus rien ajouter : c'étoit peu pour les fu
jets de la volupté que leurs honteux dé
bordemens , ilfalloit encore que leurs an
eêtres , ces grands perfonnages , en fuffenc
DE MAR'S. !
les témoins, & en paruffent les approbas
teurs. Leurs neveux dans les fiecles à venir
n'auront-ils pas lieu de croire que tous les
crimes leurferont permis,& que ces grands
hommesétoient complices de ceux deleur
famille, quand ils verront leurs ftatues
placées dans le même ordre que celles qui
la pourpre , ne fe
reprefentent les débauches deleurs enfans?
Quelle difference , cher Alcibiade, entre
celui qui né obfcurément , brille parlefeut
éclat de fes actions, & celui qui forti de
ne fe pare que de la nobleffe
de fes Ayeux! A quoi fert d'épuifer vos
foins pour chercher fi vos ancêtres vous.
font defcendre d'Hercules, & fi vous pou
yez monter fans interruption jufqu'à Ju
piter même? A quoi cette folle curiolité
vous mene-t'elle, qu'à fignaler votre va
nité, & qu'à montrerque vous eftes digne
de mépris, fi vousne leur reffemblez pas,
& fi de tout ce qu'ils ont été, il ne vous
refte queleur nom que vous deshonnorez,
& que le peuple vous donne à regret? La
gloire de vos Ancêtres fait l'éclat de votre
naiffance ; mais la gloire de vos actions.
doit faire l'éclat de votre vie. L'admiration
& Pimmortalité qu'ils le font acquifes ,
ne ferviront qu'à vous rabaiffer, fi vous
ne marchez fur leurstraces , & leur repu
tation vous accablera de honte , fi loin de
nous donner occafion de comparer votre
LE MERCURE'
12
gloire avec la leur, vous nous obligez au
contraire de comparer vos vices avec leurs
vertus. Vous vivez dans la plus floriffante
partie de l'Univers , la nobleffe & la gloire
de vos ayeux ne vous y laiffent rien à
defirer , & la route que vousdevez ſuivre,
eft toute frayée.
Dans le tems que Socrate me parloit,
une troupe de domeftiques plioit fous le
poids des baffins qu'ils portoient. Un
Trompette qui avertiffoit de l'heure du
repas , marchoit à leur tête. Le bruit avoit
interrompu Socrate , c'eft pour ne pas per
dre un inftant de chaque journée , reprit-il,
que cet homme avertit de chaque plaifir.
Entrons dans ce falon avant que les con
viez arrivent.
Des lits de pourpre étoient rangez au
tour d'une table de cedre , admirable par
le bizarte mêlange des couleurs & des vei
nes differentes dont elle étoit fouettée:
elle étoit foutenue par des dents d'Ele
phant, où l'on voyoit enbas relief le feſtin
des Dieux après la defaite des Geans , &
les nôces de Thetis & de Pelée; cet ou
vrage étoit le chef-d'œuvre de l'Afrique.
A droite, s'élevoit un Buffet fuperbe ,
Mentor en avoit gravé tous les verres,
& Mios s'étoit furpaffé dans les bas reliefs
qui paroiffoient fur les coupes de criſtal.
L'on voyoit fur ce Buffet peu de vales
DE MARS.
d'or
13
la porcelaine & le criftal en fai
foient tout l'ornement , & leur fragilité,
tout leur prix. C'est là , me dit Socrate,
le veritable luxe , que de le faire conſiſter
en des chofes que l'on puiffe perdre tout
d'un coup & fans reffource. Ne diroit-on
pas à voir cette profufion de vafes , que
le nectar n'eft delicieux quedans l'émerau
de, & qu'il perd fon prix dans l'argile ?
Mesyeux étoient occupez à cefpectacle,
& mes oreilles au difcours de Socrate ,
quand un bruit confus me fit comprendre
que les conviez arrivoient. Deux femmes
venoient les premieres , l'une étoit d'un
embonpoint extrême ; elle avoit la peau
blanche, le vifage gay, le teint frais &
vermeil ; l'autre avoit les cheveux épars ,
elle fembloit plutôt traîner que porterfa
robe qu'elle n'avoit qu'à moitié mife : Son
air étoit lent , fa démarche negligen
te; le fommeil étoit encore répandu fur
fon vifage. A peine fes yeux pouvoient
fupporter l'éclat du jour ; fa tête étoit
chancelante fur fes épaules ; elle avoit
pourtant de la beauté. Connoiffez-vous
ces deux femmes , demandai-je à Socrate?
Quy, dit-il, leur figure m'apprend ce
qu'elles font celle que vousvoyezla pre
miere, fenomme l'Intemperance; elle vient
de faire un repas en fecret, qu'elle n'a
quitté que pour le mettre à cettetable.
LE MERCURE.
14
L'autre qui fe frotte les yeux , qu'elle
n'ouvre qu'à peine , eft nommée par les
femmes qui s'aiment, le Repos; mais fon
veritable nom eft la Pareffe. Elle fort de
fon lit, & va le recoucher fur celui que
Nous voyez , la tête encore remplie des
vapeurs du fouper du jour precedent.
Après ces Dames, on vit paroître le
refte des convięz. On leur prefenta de
l'eau de neige pour fe laver les mains ,
puis dans des vales d'Onix , des parfums
pour les cheveux qu'ils ceignirent enfuite
de couronnes de fieurs de differentes eſpe
ces, &tousfecoucherent. Quej'approuve
leur précaution! dit Socrate , ils embau
ment le cadavre , de peur qu'il ne fente
mauvais mais qu'ils y font peu de refle
xion, & quelle difference ils feroient des
foins qu'ils doivent à leur ame, d'avec
ceux qu'ils donnent à leurs corps, fi l'idée
de fon immortalité leur étoit prefente , &
fi la brieveté des fleurs dont ils ornent
leurs têtes , les pouvoir faire fouvenir de
la brieveté de leurs jours!
Quellequantité de mets accable les va
lers, & quel poids il faut que cette table
foutienne elle tremblefous les piramides
de viandes que l'on fert , moins pour le
goût que pour le luxe & la profufion.
Les oifeaux de Colchos n'y paroiffent ex
cellens que par les difficultez qu'il faut
furmonter pour les avoir. Les poiflons ne
-DE MARS. T AS
font exquis qu'à proportion que les mers
où l'onles pêche, font éloignées ou ora
geufes. Tout ce qui n'eft pas d'un autre
climat , eft rejetté. Que leur luxe eft in
genieux ! il leur fait trouver des ragoûts
dont un feul coûte leur patrimoine, &
fouvent celui qui les donne , s'acheteroit à
plus bas prix. Mais ce n'eft pas tout, leur
vaniténe feroit pas fatisfaite , fi vous igno
riez les lieux d'oùviennent leursvins. Les
cruches bouchées de poix &demaſtic ont
chacune leurécriteau, où l'âge & lepais du
vin eft marqué. Quelques Lettres reftées
fur cesvieux flacons , montrent qu'ils font
pleins de vinde Lesbos & de Leucade. D'au
tres écriteaux leur annoncent les vins de
Thaze & deCoos; rien n'eftoublié nipour
la delicateffe ni pour leluxe de la table.
La falle du feftin retentiffoit des chants
& des ris des conviez , lorfque tout à
coup nous vîmes entrer une troupe de
Morions: l'un d'eux vêtu de pourpre, te
nant une lyre àla main, s'approcha de la
C
table , & mêlant l'harmonie de fon inftru
ment à la beauté de fa voix, impoſa ſi
lence à toute l'affemblée. Je fus fi charmé
de tout ce que j'entendois, que tout ce
qu'on m'avoit dit d'Arion & d'Orphée ,
meparut vrai-femblable.
Après avoir étéapplaudi de tout le mon->
de, onlui fit recommencer l'air qu'il avoit
chanté, dont voici les paroles.
LE MERCURE
Arendre la vie agreable
sans seffe occupons noftre esprit ,
Fuyons l'ufage méprisable
Que le groffier vulgaire fuit :
Amis, paffons la nuit à table,
Et confumons le jour au lit.
Dès qu'il eut achevé , il parut un Panto
mime, qui frapant un tambourde cuivre,
imitoit la danſedes Corybantes ; une fem
melefuivoit ; ils danferent enſemble avec .
mille poſtures lafcives , l'adultere de Mars
& de Venus.- Quels affaifonnemens pour un repas ,
s'écria Socrate ! N'eft-ce pas là plûtôt ra
nimer les paffions mourantes que fecourir
la fain? Quelle difference de ces mœurs
à celles des Sages , qui n'allongent leurs
repas , que pour s'entretenir de l'immor
talité de l'ame , & pours'inftruire entr'eux
des chofes les plus cachées de la Nature !
Mais ces Emportés que vous voyés , font
indignes de goûter de pareilles douceurs.
En voulant fatisfaire à toutes leurs paf
fions àla fois, ils n'en contentent aucune.
Les odeurs exquifes leur deviennent fades ,
les mets les plus delicieux leur paroiffent
infipides ; leurs yeux ne font plus furprisi
des fpectacles les plus merveilleux , & leurs
oreilles s'endurciffent auxfons les plus tou
chans ;
;
DE MAR S.
17
chans ;l'excès des plaifirs, Alcibiade, en ête
tout le prix.
Qu'ils feroient heureux , Alcibiade , s'ils
en pouvoient demeurer-là ! Mais vous les
allés voir paffer fans interruption , du luxẹ
à l'excès , de la table & de l'excès de la
table , aujeu ; ilsfont aufli avares du tems,
qu'ils le devroient être , s'ils confacroient
à la Vertu les momens qu'ils donnent à
leurs plaifirs.
Je metournai , & jevis des valets apro
cher des tables preparées pour touteforte
de jeux de hazard ; les autres ne les tou
chent point , parce qu'on n'y perd pas
affez , ni affez tôt. Il étoit aifé de juger
par l'émotion des uns & par lapâleurdes
autres , qu'un coup de Dez decidoit de
leur defefpoir ou de leur bonheur. Re
marquez vous, me dit Socrate ,la frayeur
qu'ils ont d'amener le Chien, & les vœux
qu'ils font pour amener Venus :ilne man
quoit à leurs mœurs que de mettre le
bonheur fous le fimbole d'une femmeauffi
perdue que celle-là.
Palamede auroit-il jamais crû que ce
qu'il avoit inventé pendant le Siége de
Troye , pourRamufement & l'inftruction
des gens de Guerre , deviendroit le fujet
de laruine des familles , & des diffenfions
domeftiques ? Mais c'est un effet du dere
glement des hommes de tourner à malce
B
C
LE MERCURE
18
qui ne feur a été donné que pour leur
ufage & pour leur utilité.
¿ Quefaifons-nous ici, continuaSocrate?
ces infenfés vont paffer là toute la nuit ,
& l'Aurore les trouvera les.yeux attachés
fur cette table : c'eft leur coutumede ren
verfer l'ordre de la Nature ,& d'employer
à fatisfaire leurs paffions le tems qu'elle
a donné aux hommes pourle repos. Pen
dant que le jour nous éclaire , portons
notre curiofité par tout, & voyons fi les.
plaifirs que donne la volupté , font d'un
fi grand prix , que l'on doive tout quitter
pour elle.
Voici l'heure que le fpectacle va com
mencer. Dans ce Theâtre où vous voyez
que cette foule s'empreffe d'entrer
les
Acteurs font payés par ceux qui les vont
entendre, pour les entretenir de ladouceur
des plaifirs , & pour amolir leurs cœurs'
par des fons lafcifs , & par des maximes:
voluptueufes. Nous étions à peine hors du
falon, quelebruit des inftrumens qui pre
ludoit , frapa nos oreilles : nous arrivâmes
à la porte du Theatre ;ily avoit unhom
me qui exigeoit de l'argent de tous ceux
qui fe prefentoient. C'eft donc ici , comme
aux Enfers, medir Socrate , il faut payer
pouralleraux fuplices. Serions nous affez
foux d'acheter un repentir , & de donner
notre argentpour uneextravagance ?Nous
ર
DE MAR S.
19
retournions fur nos pas, quandle Portier
s'écria : Entrés , entrés ; les Etrangers ni
les Philofophes ne payent point ici; cette
loy n'eft faite que pour ceux qui n'eftime
roient pas les plaifirs , ils ne coûtoient
cher à obtenir. Nous entrâmes , & nous
primes les places les moins recherchées.
Enun momentla fouley fut fi prodi-·
gicule , que l'on auroit crûque touteune
grande Ville s'étoit épuifée pour former
cette affemblée. Les Dames & les jeunes
filles de qualiré brilloient dans des Loges
fuperbes les unes portoient leurs regards
avides fur lesBalcons & dans l'Amphiteâtre,
pour y chercher leurs Amans : les autres
s'entretenoient d'amour avec les jeunes
hommes qui étoientavecelles. Quelques
unes avoient leur vue attachée fur les coins.
du Theâtre , pour s'annoncer à des Acteurs
qui devoient ce jour-là porter les faveurs
qu'ils avoient reçûes d'elles. Quelques-au
tres s'empreffoient pour de jeunesEtrangers.
dontla figure les avoit frapées,& qu'elles fe
difputoientdéja avantquede les connoître.
C'est ici , me dit Socrate , queles vices
s'infinuent dans l'ame , àla faveur d'une
morale pernicieufe. A peine croyons-nous
être frapés , que nous fommes vaincus ;
la Volupté attaque ici la jeuneffe partous
Les endroits par le fpectacle qui charme
les fens ,par le langage qui féduit l'efprit,,
Bij.
20
LE MERCURE
& par les fentimens qui flatent le cœur.
Qui peut être affez en garde contre les
mouvemens qui portent au vice, pour re
fifter à leurs pointes au milieu de tant de
dangers? & fi l'on élude ce charme , qui
peut refifter à une foule d'exemples ? I
n'y a point de milieu , Alcibiade ; il faut
éviter les gens vicieux, ou le devenir avec
eux : l'exemple eft plus fort que le mal
même; il acheve presque toujours ce que
la Voluptén'afait qu'ébaucher.
Qu'eft-il befoin de fpectacles pour fe
rendre plus mauvais ? Ne l'eft on pas affez
par la Nature , fans emprunter le fecours
de l'art ? Dans ce monde les uns fervent
de fpectacle aux autres , & chacun à foi
même;maiscesfpectacles font d'ungrand
ufage à qui veut les mettre à profit.
Le fpectacle que nous offrent les gens.
vicieux , nous doit donner de l'horreur
pourleurconduite , & nous faireaimer de
plus enplus la vertu. Celui que leur don
nent à leur tour les gens de bien , doit leur,
faire envier les jours fereins & les nuits
tranquilles que l'on paffe , quand on eſt
fous les Loixde la Sageffe , quine trompe
jamais ceux qui s'attachent àelle: & celui
que l'on fe doit àfoi-même, eft unaffem-.
blage d'actions vertueules , dont la vûe
doit nous exciter à enfaire de nouvelles..
Mais pourcelui-ci,ondoit leregarder com
rue l'aprenuffage des vices. Aufli vous
DE MARS.
21
voyés que les meres y menent leurs filles ,
comme fi les exemplesdomestiques qu'elles
leur donnent , ne fuffifoient pas , fans le
fecours des exemples publics , pour lesren
dre femblables à elles.
On fit l'ouverture , & la toile ſe leva.
Caramallus & Phabaton danferent ; l'un ,
Leda; l'autre , Semele ; mais avec different
fuccès. Caramallus fut applaudi, & Phaba
ton fifflé. Quelle hardieffe, s'écria Socrate,
d'expofer fur le Theatre les fautes des
Dieux , & d'aplaudir par des poftures laf
cives, à des crimes que l'on ne peut avoir
trop enhorreur! Je nepretendspoint defa
prouver la danfe. Les Lacedemoniens , qui
font , aprés les Atheniens , lesplus fages de
la Grece , ont fait tant de cas decet Art,
qu'ils tenoient de Caftor & de Pollux,qu'ils
avoienttoujours accoutumé d'allerau com
bat en danfant. Pyrrhus même étant de
vant Troye, inventa une forte de danfe ,
que l'on nomma Pyrrique de fon nom , &
dans laquelle il exerçoit la Jeuneffe pour
la rendre plus agile à laGuerre. Mais ceux
qui renouvellent les crimes des Dieux dans
leurs Danfes , meritent d'être punis publi
quement, tant pour l'exemple qu'ils don
nent aux hommes, que pour leur audace
envers les Dieux. La Danfe finit , & la
Piece commença; c'étoit Atys & Galatée.
Elle fut mal reprefentée : onauroitpris
LE MERCURE
2,2
le premier Acteur qui parut , plutôt pour
un des Ilotes de Sparte , que l'on expofe
dans les Places publiques , après les avoir
enyvrés , pour détourner la Jeuneffe de
l'excès du vin, que pour l'Amant de la
Nymphe Galathée ...... Remarqués , dir
Socrate , comme l'onrit de l'yvreffe de cet
Acteur ; rien ne vous doit prouver davan
tage la corruption de ce lieu , que de voir
que l'on s'y fait un plaifir des choſes mê
mes que l'on doitabhorrer.
Confiderez les mouvemens voluptueux
de toutes ces femmes qui danfent ; c'eſt
dans ces mouvemens que l'on fait confifter
Ta perfection de cet Art. Celles à qui vous.
voyez que l'onaplaudit, font celles qui les
fçavent nieux exprimer ; ce font ces mê
mes femmes que l'onpaye pour corrompre
la Jeuneffe.
Je demandai à Socrate quel étoit un
nouveau Spectacle, où tout le monde fe
preffoit d'aller.... Il nous faudroit bien
du temps , medit-il , pourparcourir toutes
les chofes par lefquelles la volupté , fous
Lapparence du bonheur, arrête ici ceux
qui fefont livrés à elle : elle a plusde peine
quevous ne pensez, à affermir ſon Empire.
Comme il n'a riende folide en lui-même,
elle tâche de le rendre agréable par la va
rjeté c'eft pourquoi elle établit des prix
pourceux quiinvententde nouveauxplai
DE MAR S.
firs: il faut qu'ils fe fuccedent inceffam
ment, afin qu'on n'ait pas le temps de re
fléchir fur leur peu de folidité ; c'eſt d'où
dépend la grandeur de fon Empire. Si elle
les fufpend quelquefois , c'eft pour irriter
adroitement les defirs de ceux qui pour
roient s'en dégoûter par un trop frequent
ufage. C'eſt ainfi qu'en les laiffant libres
en apparence, elle refferre leurs chaînes.
Ondonneralafin dumême Songe le mois
prochain.
d'Alcibiade.
Ndouxpenchant, unparterre
émaillé de mille fleurs , me
conduifirent dans un lieu fi
rempli de merveilles , que je
mecrus tranfporté par enchantement dans
le fejour des Divinitez ; mes yeux ne me
fuffifoient pas pour tant debeautez , &
je devorois avec rapidité tous les objets
qui fe prefentoient , fans me donner le
tems de les démêler. J'arrivai au milieu
de quatre allées ; une fouleprodigieufe de
peuple accouroit de toutes parts : Lefpe
tacle devint tragique , après m'avoir
d'abord agreable. Les uns paffoient fur le
pary
ventre des autres pour y arriver les pre
.
A ij
LE MERCURE
4
miers ; je voyois des morts & des mourans
àdroite & àgauche, qui avoient le vifage
Fourné de notre côté, comme pour té
moigner le regret qu'ils avoient de quitter
la vie , fans avoir puyarriver. Je deman
dai à Socrate la raifon d'une fcene fiter
rible ; ce font, dit-il , des furieux , dès
foux, des ambitieux, qui facrifient indiffe
remment leurs amis & leurs ennemis àleur
interêt & à leurs paffions.
Cette grande femme aîlée, aveugle
qui a unpied appuyé fur un globe , qui
tient de fa main droite un gouvernail au
près d'une roue, & de fa gauche une
corned'abondance, eft celle pour qui cette
foule s'empreffe. Si vous medemandez fon
nom , qui n'a pas été connu dans les tems
heroïques, je vous dirai que les hommes
l'appellentla Fortune; ils veulent qu'elle re
giffe le monde; c'eft pour cela que vous
la voyez appuyée fur cette boule avec un
gouvernail à fa main. Le fameux Bupalus
en a fait une ftatuë de pareille figure ,
qu'il leur a confacrée dans le Temple de
Smyrne, avec cette difference pourtant
qu'elle porte fur fa tête le monde que
vous voyez qui la porte maintenant: mais
Bupalus a voulu nous marquer que le-monde ne fe gouverne que par elle.
Tous les mortels fe plaignent de cette
femme, & tous cependant l'implorent.
DE MARS.
Si vous voulez fçavoir ce qui fort de cette
corne d'abondance , ce font les honneurs ,
les richeffes , & les autres biens qui exer
cent les paffions des humains , vers lefquels
leur fureur les entraîne , & pour lefquels
ils forment des vœux & offrent fans ceffe
des facrifices. Cette rouë qui vous paroît
auprès d'elle , marque l'inconftance qui lui
eſt naturelle ; elle n'éleve quelqu'un au
fommet des dignitez, que pour les écrafer
plus ailément par leur chute : elle accable
d'autres d'honneurs & de richeffes , fans
les en pouvoir raffafier; & malgré le foin
qu'elle prend pour affouvir leur avidité,
ils envient encore jufqu'à l'air que les au
tres refpirent. Ceux qu'elle a trompés, n'ont
pourrecompenfe que ledefefpoir de s'être
attachez à elle; ils fe frappent la poitrine,
ils s'arrachent les cheveux ; nous les appel
lons Epimetes, ils ne font fages qu'après
l'épreuve des maux.
Elle en abufe d'autres d'une maniere
differente ; elle les attire par l'efpoir de la
felicité ; elle la leur fait entrevoir prochai
ne: će font ceux que vous voyez qui lui
rendent les mains , qui lui rendent graces,
commes'ilsjoüiffoient déja ; qui l'appellent
heureuſe, bonne, dorée ; mais qu'ils atten
dent encore, ils verront leur efperance ,
ainfi qu'un éclair de la Canicule , briller
& s'évanouir au même moment : ce n'eſt
A j
LE MERCURE
4
miers; je voyois des morts & des mourans
à droite & àgauche, qui avoient le vifage
tourné de notre côté, comme pour té
moigner le regret qu'ils avoient de quitter
la vie, fans avoir puy arriver. Je deman
dai à Socrate la raifon d'une fcene fi ter
rible ; ce font, dit-il , des furieux , dès
foux, des ambitieux, qui facrifient indiffe
remment leurs amis & leurs ennemis àleur
interêt & à leurs paffions.
Cette grande femme aîlée, aveugle ,
qui a unpied appuyé fur un globe , qui
tient de fa main droite un gouvernail au
près d'une roue, & de la gauche une
corned'abondance, eft celle pour qui cette
foule s'empreffe. Si vousmedemandez fon
nom, qui n'apas été connu dans les tems
heroïques , je vous dirai que les hommes
Pappellent la Fortune; ils veulent qu'elle re
giffe le monde ; c'eft pour cela que vous
la voyez appuyée ſur cette boule avec un
gouvernail à fa main. Le fameux Bupalus
en a fait une ftatuë de pareille figure ,
qu'il leur a confacrée dans le Temple de
Smyrne , avec cette difference pourtant
qu'elle porte fur fa tête le monde que
vous voyez qui la porte maintenant : mais
Bupalus a voulu nous marquer que le
monde ne fe gouverne que par elle.
Tous les mortels fe plaignent de cette
femme, & tous cependant l'implorent.
DE MARS.
Si vous voulezfçavoir ce qui fort de cette
corne d'abondance , ce font les honneurs,
les richeffes , & les autres biens quiexer
cent les paffions des humains , vers lefquels
leur fureur les entraîne, & pourlefquels
ils forment des vœux & offrent fans ceffe
des facrifices. Cette rouë qui vous paroît
auprès d'elle , marque l'inconftance qui lui
eft naturelle ; elle n'éleve quelqu'un au
fommet des dignitez, que pour les écrafer
plus ailément par leur chute : elle accable
d'autres d'honneurs & de richeſſes , fans
les en pouvoir raffafier ; & malgré le foin
qu'elle prend pour affouvir leur avidité,
ils envient encore jufqu'à l'air que les au
tres refpirent. Ceux qu'elle a trompés, n'ont
pourrecompenfe que ledefefpoir de s'être
attachez à elle; ils le frappent la poitrine,
ils s'arrachent les cheveux ; nous les appel
lons Epimetes , ils ne font fages qu'après
l'épreuve des maux.
Elle en abufe d'autres d'une maniere
differente ; elle les attire par l'eſpoir de la
felicité ; elle la leur fait entrevoir prochai
ne : će font ceux que vous voyez qui lui
rendent les mains , qui lui rendent graces ,
commes'ilsjoüiffoient déja ; qui l'appellent
heureuſe , bonne, dorée , mais qu'ils atten
dent encore, ils verront leur eſperance ,
ainfi qu'un éclair de la Canicule , briller
& s'évanoüir au même moment : ce n'eſt
A ij
LE MERCURE
qu'un verre fragile ou une mer calme,
fur laquelle les Navires fejoient , & qui,
l'inſtant après , ouvre des gouffres affreux
pour les engloutir.
Cette femme feroit moins dangereufe
à fuivre, fi elle n'étoit à craindre que par
fa legereté; car ce n'eft pas la faute fi les
hommes lui donnent trop de confiance.
Ce qu'on voit de plus condamnable en
elle , c'eft le peu de choix avec lequel
elle difpenfefes faveurs , c'eft parce qu'elle
eft aveugle. Ainfi, vous voyez les méchans
comblez de biens , quine font dûs qu'aux
Bons , & acquerir par des crimes les hon
neurs qu'elle refuſe à la vertu.
Onméprife , on abhorre le vice , & on
le couronne. On loue , on eftimela vertu ,
& on la laiffe dans l'indigence. C'eft ce
qui a donné lieu à quelques-uns de dire,
que les Dieux ne fe mettent point en
peine des chofes d'ici bas, puifque les
bons étoient prefque toujours neceffiteux ,
pendant que les méchans fe voyoient com
blez de profperitez mais ces impies ne
fçavent pas que ces mêmes profperitez
font les boureaux des méchans; ils igno
rent que les Ethiopiens , faute de fer ,
accablent de chaînes d'or leurs criminels :
en font-ils plus heureux ces captifs , qui
ne deviennent plus riches qu'à meſure
qu'ils deviennent plus coupables ? & la
liberté eft-elle moins à regretter fous le
DE MARS. A
poids de l'or que fous celui dufer? Il en
eft de même de ceux que la fortune pre
fere aux gens de bien: Nous nous imagi
nons quec'eftune grace , & cen'eft qu'un
artifice cruel, pour les rendre plus mife
rables ; car la poffeffion des richeffes jette
les hommes dans l'immoderation , & les
defirs qui viennentde l'immoderation , les
agitentbien plus que ceux qui naiffent des
fimples befoins.
Les appas quecette Déeffe prefente , cou
vrent un hameçon dont la bleffure eft
mortelle ; c'eft avec cet hameçon qu'elle
furprend ceux qui ne font pas fur leurs
gardes fes faveurs font encore plus dan
gereufes que le Thirle de Bachus , dont
les feuilles vertes cachent la pointe cruelle.
Le poifon ne fe prefentepas dans l'argile,
il n'eft à craindre que dans les vales pre
cieux, & quand il eft mêlé avec le vin
de Thaze.
Mais pourquoi, lui demandai-je , tous
ceux qui viennent de quitter la fortune,
ne s'en retournent-ils pas par le même
chemin?Qu'importe , me répondit Socra
te , ils courent également à leur perte,
c'eft-à-dire à la volupté, & c'eft leur
mauvais genie qui les y conduit par diver
Les voyes.
Le penchant au mal embraffe plufieurs
fentimens , & ces fentimens font expri
Aiiij
LE MERCURE
3.
mez par les differens fentiers que prennent
ceux que la fortune a comblez de fes fa
veurs. Chaque route que ce penchant fait
fuivre , aboutit à un précipice : Ceux qui y
marchent , y tombent inévitablement. Il
n'en eſt pas ainſi du bien ; un feul vice
nousconduitànotre perte ; unefeule vertu
ne nous mene point à notre felicité. Il
n'eft pas neceffaire , pour eftre condamné
par les Juges qui pefent aux enfers les
vertus & les vices des mortels , d'être cou
pable de tous les crimes ; mais on nepeut
parvenir au fouverain bien, qu'en prati
quant toutes lesvertus. Un feul vicefuffit
pour nous perdre , il porte avec lui , en
quelqueforte, le poifon de tous ceux dont
nous fommes innocens. Une feule vertu
que nous n'avons pas , nous éloigne de
notre bonheur , & nous ôte le merite de
toutes celles quenous avons. Il faut donc,
Alcibiade, eftre exemt de defauts pour
eftre uni au fouverain bien, qui eft le
centre de notre ame; car comme lefou
verain bien eſt un eftre pur & l'exclufion
abfoluë de toute imperfection , nous ne
fçaurions y atteindre & le poffeder , fi nous
ne devenons purscommeluipar l'habitude
de toutes les vertus & par la feparation
abfoluë de tous les vices. Toute union
fuppofe des rapports & des proportions
neceffaires , & il ne peut y avoir de rap
DE MAR S.
port ni de proportion entre cet Etre par
fait & nous, tant qu'il y aura dans une
ame un affemblage debien & de mal , un
cahos & une confufion monftrueuſe de
vertu & de corruption.
Nedoutezpoint que tous ceuxque vous
voyez s'écarter en tant de differens ent
•
droits , ne courent à leur.perte certaine :
Suivons-les , vous ferez témoins de l'ulage
qu'ils vont faire de leur nouvelle profpe
rité, & vous verrez que lepremier fruit
qu'ils en retirent , c'eft d'être méchans im
punément, & de jouir à force d'argent des
avantages de la vertu, en perfiftant tou
jours dans le vice.
L'allée dans laquelle nous étions , abou
tiffoit à un édifice magnifique ; on l'au
roit cruélevépar les Dieux ; onn'y voyoit
partout que des chefs-d'œuvre de l'art.
Quel fuperbe portique fur la gauche , &
quel ample theatre s'offroit fur la droite !
Tout le marbre de sparte & du montHy
mete, fembloit y avoir été tranfporté: Le
frontifpice étoit fi haut , que les figures
qui l'ornoient , fe perdoient prefque dans
les nuës , comme pour approcherdu fejour
des Divinitez le maître de ce Palais , ou
pour l'y faire adorer avec plus de magni
ficence que ne le font les Dieux mêmes
dans leurs Temples.
Ciel , ô Ciel, s'écria Socrate ! quelle
LE MERCURE
RO
folie , quel ridicule foin deshommes ! les
uns bâtiffent , comme s'ils étoient furs de
Pimmortalité ; les autres font des amas
pour leurs feftins , comme s'ils devoient
mangeraux Enfers. C'eft l'ambitionfeule.
& nonle méprisdes richeffes qui leur fait
fouler aux pieds l'or & les pierreries:
Leurs plafonds dorez , leursmursincruftez
de marbre, leurs pavez de pierres rappor
rées, & de tant de couleurs afforties , ne
edent point aux tableaux des plus excel
lens Peintres.
Après avoir parcouru toutes les merveil
les de cet édifice , nous paffames dans une
gallerie que foutenoient des colonnes de
marbre d'une hauteur & d'une beauté ex
traordinaire; des ftatues y étoient placées
d'efpace en efpace ; les noms des celebres
Sculpteurs , Phidias & Praxiteles, qui
étoient gravez fur les bazes, montroient
l'excellence de l'ouvrage. Dès que Socrate
les apperçut , fes yeux & fon vifagechan
gerent fi promtement, qu'on l'auroit cru
agité du méme efprit que la Sibylle Del
phique.
Enfin , dit il , enfin! voilà le vice dans
fon dernier excès , & la pofterité n'y pourra
plus rien ajouter : c'étoit peu pour les fu
jets de la volupté que leurs honteux dé
bordemens , ilfalloit encore que leurs an
eêtres , ces grands perfonnages , en fuffenc
DE MAR'S. !
les témoins, & en paruffent les approbas
teurs. Leurs neveux dans les fiecles à venir
n'auront-ils pas lieu de croire que tous les
crimes leurferont permis,& que ces grands
hommesétoient complices de ceux deleur
famille, quand ils verront leurs ftatues
placées dans le même ordre que celles qui
la pourpre , ne fe
reprefentent les débauches deleurs enfans?
Quelle difference , cher Alcibiade, entre
celui qui né obfcurément , brille parlefeut
éclat de fes actions, & celui qui forti de
ne fe pare que de la nobleffe
de fes Ayeux! A quoi fert d'épuifer vos
foins pour chercher fi vos ancêtres vous.
font defcendre d'Hercules, & fi vous pou
yez monter fans interruption jufqu'à Ju
piter même? A quoi cette folle curiolité
vous mene-t'elle, qu'à fignaler votre va
nité, & qu'à montrerque vous eftes digne
de mépris, fi vousne leur reffemblez pas,
& fi de tout ce qu'ils ont été, il ne vous
refte queleur nom que vous deshonnorez,
& que le peuple vous donne à regret? La
gloire de vos Ancêtres fait l'éclat de votre
naiffance ; mais la gloire de vos actions.
doit faire l'éclat de votre vie. L'admiration
& Pimmortalité qu'ils le font acquifes ,
ne ferviront qu'à vous rabaiffer, fi vous
ne marchez fur leurstraces , & leur repu
tation vous accablera de honte , fi loin de
nous donner occafion de comparer votre
LE MERCURE'
12
gloire avec la leur, vous nous obligez au
contraire de comparer vos vices avec leurs
vertus. Vous vivez dans la plus floriffante
partie de l'Univers , la nobleffe & la gloire
de vos ayeux ne vous y laiffent rien à
defirer , & la route que vousdevez ſuivre,
eft toute frayée.
Dans le tems que Socrate me parloit,
une troupe de domeftiques plioit fous le
poids des baffins qu'ils portoient. Un
Trompette qui avertiffoit de l'heure du
repas , marchoit à leur tête. Le bruit avoit
interrompu Socrate , c'eft pour ne pas per
dre un inftant de chaque journée , reprit-il,
que cet homme avertit de chaque plaifir.
Entrons dans ce falon avant que les con
viez arrivent.
Des lits de pourpre étoient rangez au
tour d'une table de cedre , admirable par
le bizarte mêlange des couleurs & des vei
nes differentes dont elle étoit fouettée:
elle étoit foutenue par des dents d'Ele
phant, où l'on voyoit enbas relief le feſtin
des Dieux après la defaite des Geans , &
les nôces de Thetis & de Pelée; cet ou
vrage étoit le chef-d'œuvre de l'Afrique.
A droite, s'élevoit un Buffet fuperbe ,
Mentor en avoit gravé tous les verres,
& Mios s'étoit furpaffé dans les bas reliefs
qui paroiffoient fur les coupes de criſtal.
L'on voyoit fur ce Buffet peu de vales
DE MARS.
d'or
13
la porcelaine & le criftal en fai
foient tout l'ornement , & leur fragilité,
tout leur prix. C'est là , me dit Socrate,
le veritable luxe , que de le faire conſiſter
en des chofes que l'on puiffe perdre tout
d'un coup & fans reffource. Ne diroit-on
pas à voir cette profufion de vafes , que
le nectar n'eft delicieux quedans l'émerau
de, & qu'il perd fon prix dans l'argile ?
Mesyeux étoient occupez à cefpectacle,
& mes oreilles au difcours de Socrate ,
quand un bruit confus me fit comprendre
que les conviez arrivoient. Deux femmes
venoient les premieres , l'une étoit d'un
embonpoint extrême ; elle avoit la peau
blanche, le vifage gay, le teint frais &
vermeil ; l'autre avoit les cheveux épars ,
elle fembloit plutôt traîner que porterfa
robe qu'elle n'avoit qu'à moitié mife : Son
air étoit lent , fa démarche negligen
te; le fommeil étoit encore répandu fur
fon vifage. A peine fes yeux pouvoient
fupporter l'éclat du jour ; fa tête étoit
chancelante fur fes épaules ; elle avoit
pourtant de la beauté. Connoiffez-vous
ces deux femmes , demandai-je à Socrate?
Quy, dit-il, leur figure m'apprend ce
qu'elles font celle que vousvoyezla pre
miere, fenomme l'Intemperance; elle vient
de faire un repas en fecret, qu'elle n'a
quitté que pour le mettre à cettetable.
LE MERCURE.
14
L'autre qui fe frotte les yeux , qu'elle
n'ouvre qu'à peine , eft nommée par les
femmes qui s'aiment, le Repos; mais fon
veritable nom eft la Pareffe. Elle fort de
fon lit, & va le recoucher fur celui que
Nous voyez , la tête encore remplie des
vapeurs du fouper du jour precedent.
Après ces Dames, on vit paroître le
refte des convięz. On leur prefenta de
l'eau de neige pour fe laver les mains ,
puis dans des vales d'Onix , des parfums
pour les cheveux qu'ils ceignirent enfuite
de couronnes de fieurs de differentes eſpe
ces, &tousfecoucherent. Quej'approuve
leur précaution! dit Socrate , ils embau
ment le cadavre , de peur qu'il ne fente
mauvais mais qu'ils y font peu de refle
xion, & quelle difference ils feroient des
foins qu'ils doivent à leur ame, d'avec
ceux qu'ils donnent à leurs corps, fi l'idée
de fon immortalité leur étoit prefente , &
fi la brieveté des fleurs dont ils ornent
leurs têtes , les pouvoir faire fouvenir de
la brieveté de leurs jours!
Quellequantité de mets accable les va
lers, & quel poids il faut que cette table
foutienne elle tremblefous les piramides
de viandes que l'on fert , moins pour le
goût que pour le luxe & la profufion.
Les oifeaux de Colchos n'y paroiffent ex
cellens que par les difficultez qu'il faut
furmonter pour les avoir. Les poiflons ne
-DE MARS. T AS
font exquis qu'à proportion que les mers
où l'onles pêche, font éloignées ou ora
geufes. Tout ce qui n'eft pas d'un autre
climat , eft rejetté. Que leur luxe eft in
genieux ! il leur fait trouver des ragoûts
dont un feul coûte leur patrimoine, &
fouvent celui qui les donne , s'acheteroit à
plus bas prix. Mais ce n'eft pas tout, leur
vaniténe feroit pas fatisfaite , fi vous igno
riez les lieux d'oùviennent leursvins. Les
cruches bouchées de poix &demaſtic ont
chacune leurécriteau, où l'âge & lepais du
vin eft marqué. Quelques Lettres reftées
fur cesvieux flacons , montrent qu'ils font
pleins de vinde Lesbos & de Leucade. D'au
tres écriteaux leur annoncent les vins de
Thaze & deCoos; rien n'eftoublié nipour
la delicateffe ni pour leluxe de la table.
La falle du feftin retentiffoit des chants
& des ris des conviez , lorfque tout à
coup nous vîmes entrer une troupe de
Morions: l'un d'eux vêtu de pourpre, te
nant une lyre àla main, s'approcha de la
C
table , & mêlant l'harmonie de fon inftru
ment à la beauté de fa voix, impoſa ſi
lence à toute l'affemblée. Je fus fi charmé
de tout ce que j'entendois, que tout ce
qu'on m'avoit dit d'Arion & d'Orphée ,
meparut vrai-femblable.
Après avoir étéapplaudi de tout le mon->
de, onlui fit recommencer l'air qu'il avoit
chanté, dont voici les paroles.
LE MERCURE
Arendre la vie agreable
sans seffe occupons noftre esprit ,
Fuyons l'ufage méprisable
Que le groffier vulgaire fuit :
Amis, paffons la nuit à table,
Et confumons le jour au lit.
Dès qu'il eut achevé , il parut un Panto
mime, qui frapant un tambourde cuivre,
imitoit la danſedes Corybantes ; une fem
melefuivoit ; ils danferent enſemble avec .
mille poſtures lafcives , l'adultere de Mars
& de Venus.- Quels affaifonnemens pour un repas ,
s'écria Socrate ! N'eft-ce pas là plûtôt ra
nimer les paffions mourantes que fecourir
la fain? Quelle difference de ces mœurs
à celles des Sages , qui n'allongent leurs
repas , que pour s'entretenir de l'immor
talité de l'ame , & pours'inftruire entr'eux
des chofes les plus cachées de la Nature !
Mais ces Emportés que vous voyés , font
indignes de goûter de pareilles douceurs.
En voulant fatisfaire à toutes leurs paf
fions àla fois, ils n'en contentent aucune.
Les odeurs exquifes leur deviennent fades ,
les mets les plus delicieux leur paroiffent
infipides ; leurs yeux ne font plus furprisi
des fpectacles les plus merveilleux , & leurs
oreilles s'endurciffent auxfons les plus tou
chans ;
;
DE MAR S.
17
chans ;l'excès des plaifirs, Alcibiade, en ête
tout le prix.
Qu'ils feroient heureux , Alcibiade , s'ils
en pouvoient demeurer-là ! Mais vous les
allés voir paffer fans interruption , du luxẹ
à l'excès , de la table & de l'excès de la
table , aujeu ; ilsfont aufli avares du tems,
qu'ils le devroient être , s'ils confacroient
à la Vertu les momens qu'ils donnent à
leurs plaifirs.
Je metournai , & jevis des valets apro
cher des tables preparées pour touteforte
de jeux de hazard ; les autres ne les tou
chent point , parce qu'on n'y perd pas
affez , ni affez tôt. Il étoit aifé de juger
par l'émotion des uns & par lapâleurdes
autres , qu'un coup de Dez decidoit de
leur defefpoir ou de leur bonheur. Re
marquez vous, me dit Socrate ,la frayeur
qu'ils ont d'amener le Chien, & les vœux
qu'ils font pour amener Venus :ilne man
quoit à leurs mœurs que de mettre le
bonheur fous le fimbole d'une femmeauffi
perdue que celle-là.
Palamede auroit-il jamais crû que ce
qu'il avoit inventé pendant le Siége de
Troye , pourRamufement & l'inftruction
des gens de Guerre , deviendroit le fujet
de laruine des familles , & des diffenfions
domeftiques ? Mais c'est un effet du dere
glement des hommes de tourner à malce
B
C
LE MERCURE
18
qui ne feur a été donné que pour leur
ufage & pour leur utilité.
¿ Quefaifons-nous ici, continuaSocrate?
ces infenfés vont paffer là toute la nuit ,
& l'Aurore les trouvera les.yeux attachés
fur cette table : c'eft leur coutumede ren
verfer l'ordre de la Nature ,& d'employer
à fatisfaire leurs paffions le tems qu'elle
a donné aux hommes pourle repos. Pen
dant que le jour nous éclaire , portons
notre curiofité par tout, & voyons fi les.
plaifirs que donne la volupté , font d'un
fi grand prix , que l'on doive tout quitter
pour elle.
Voici l'heure que le fpectacle va com
mencer. Dans ce Theâtre où vous voyez
que cette foule s'empreffe d'entrer
les
Acteurs font payés par ceux qui les vont
entendre, pour les entretenir de ladouceur
des plaifirs , & pour amolir leurs cœurs'
par des fons lafcifs , & par des maximes:
voluptueufes. Nous étions à peine hors du
falon, quelebruit des inftrumens qui pre
ludoit , frapa nos oreilles : nous arrivâmes
à la porte du Theatre ;ily avoit unhom
me qui exigeoit de l'argent de tous ceux
qui fe prefentoient. C'eft donc ici , comme
aux Enfers, medir Socrate , il faut payer
pouralleraux fuplices. Serions nous affez
foux d'acheter un repentir , & de donner
notre argentpour uneextravagance ?Nous
ર
DE MAR S.
19
retournions fur nos pas, quandle Portier
s'écria : Entrés , entrés ; les Etrangers ni
les Philofophes ne payent point ici; cette
loy n'eft faite que pour ceux qui n'eftime
roient pas les plaifirs , ils ne coûtoient
cher à obtenir. Nous entrâmes , & nous
primes les places les moins recherchées.
Enun momentla fouley fut fi prodi-·
gicule , que l'on auroit crûque touteune
grande Ville s'étoit épuifée pour former
cette affemblée. Les Dames & les jeunes
filles de qualiré brilloient dans des Loges
fuperbes les unes portoient leurs regards
avides fur lesBalcons & dans l'Amphiteâtre,
pour y chercher leurs Amans : les autres
s'entretenoient d'amour avec les jeunes
hommes qui étoientavecelles. Quelques
unes avoient leur vue attachée fur les coins.
du Theâtre , pour s'annoncer à des Acteurs
qui devoient ce jour-là porter les faveurs
qu'ils avoient reçûes d'elles. Quelques-au
tres s'empreffoient pour de jeunesEtrangers.
dontla figure les avoit frapées,& qu'elles fe
difputoientdéja avantquede les connoître.
C'est ici , me dit Socrate , queles vices
s'infinuent dans l'ame , àla faveur d'une
morale pernicieufe. A peine croyons-nous
être frapés , que nous fommes vaincus ;
la Volupté attaque ici la jeuneffe partous
Les endroits par le fpectacle qui charme
les fens ,par le langage qui féduit l'efprit,,
Bij.
20
LE MERCURE
& par les fentimens qui flatent le cœur.
Qui peut être affez en garde contre les
mouvemens qui portent au vice, pour re
fifter à leurs pointes au milieu de tant de
dangers? & fi l'on élude ce charme , qui
peut refifter à une foule d'exemples ? I
n'y a point de milieu , Alcibiade ; il faut
éviter les gens vicieux, ou le devenir avec
eux : l'exemple eft plus fort que le mal
même; il acheve presque toujours ce que
la Voluptén'afait qu'ébaucher.
Qu'eft-il befoin de fpectacles pour fe
rendre plus mauvais ? Ne l'eft on pas affez
par la Nature , fans emprunter le fecours
de l'art ? Dans ce monde les uns fervent
de fpectacle aux autres , & chacun à foi
même;maiscesfpectacles font d'ungrand
ufage à qui veut les mettre à profit.
Le fpectacle que nous offrent les gens.
vicieux , nous doit donner de l'horreur
pourleurconduite , & nous faireaimer de
plus enplus la vertu. Celui que leur don
nent à leur tour les gens de bien , doit leur,
faire envier les jours fereins & les nuits
tranquilles que l'on paffe , quand on eſt
fous les Loixde la Sageffe , quine trompe
jamais ceux qui s'attachent àelle: & celui
que l'on fe doit àfoi-même, eft unaffem-.
blage d'actions vertueules , dont la vûe
doit nous exciter à enfaire de nouvelles..
Mais pourcelui-ci,ondoit leregarder com
rue l'aprenuffage des vices. Aufli vous
DE MARS.
21
voyés que les meres y menent leurs filles ,
comme fi les exemplesdomestiques qu'elles
leur donnent , ne fuffifoient pas , fans le
fecours des exemples publics , pour lesren
dre femblables à elles.
On fit l'ouverture , & la toile ſe leva.
Caramallus & Phabaton danferent ; l'un ,
Leda; l'autre , Semele ; mais avec different
fuccès. Caramallus fut applaudi, & Phaba
ton fifflé. Quelle hardieffe, s'écria Socrate,
d'expofer fur le Theatre les fautes des
Dieux , & d'aplaudir par des poftures laf
cives, à des crimes que l'on ne peut avoir
trop enhorreur! Je nepretendspoint defa
prouver la danfe. Les Lacedemoniens , qui
font , aprés les Atheniens , lesplus fages de
la Grece , ont fait tant de cas decet Art,
qu'ils tenoient de Caftor & de Pollux,qu'ils
avoienttoujours accoutumé d'allerau com
bat en danfant. Pyrrhus même étant de
vant Troye, inventa une forte de danfe ,
que l'on nomma Pyrrique de fon nom , &
dans laquelle il exerçoit la Jeuneffe pour
la rendre plus agile à laGuerre. Mais ceux
qui renouvellent les crimes des Dieux dans
leurs Danfes , meritent d'être punis publi
quement, tant pour l'exemple qu'ils don
nent aux hommes, que pour leur audace
envers les Dieux. La Danfe finit , & la
Piece commença; c'étoit Atys & Galatée.
Elle fut mal reprefentée : onauroitpris
LE MERCURE
2,2
le premier Acteur qui parut , plutôt pour
un des Ilotes de Sparte , que l'on expofe
dans les Places publiques , après les avoir
enyvrés , pour détourner la Jeuneffe de
l'excès du vin, que pour l'Amant de la
Nymphe Galathée ...... Remarqués , dir
Socrate , comme l'onrit de l'yvreffe de cet
Acteur ; rien ne vous doit prouver davan
tage la corruption de ce lieu , que de voir
que l'on s'y fait un plaifir des choſes mê
mes que l'on doitabhorrer.
Confiderez les mouvemens voluptueux
de toutes ces femmes qui danfent ; c'eſt
dans ces mouvemens que l'on fait confifter
Ta perfection de cet Art. Celles à qui vous.
voyez que l'onaplaudit, font celles qui les
fçavent nieux exprimer ; ce font ces mê
mes femmes que l'onpaye pour corrompre
la Jeuneffe.
Je demandai à Socrate quel étoit un
nouveau Spectacle, où tout le monde fe
preffoit d'aller.... Il nous faudroit bien
du temps , medit-il , pourparcourir toutes
les chofes par lefquelles la volupté , fous
Lapparence du bonheur, arrête ici ceux
qui fefont livrés à elle : elle a plusde peine
quevous ne pensez, à affermir ſon Empire.
Comme il n'a riende folide en lui-même,
elle tâche de le rendre agréable par la va
rjeté c'eft pourquoi elle établit des prix
pourceux quiinvententde nouveauxplai
DE MAR S.
firs: il faut qu'ils fe fuccedent inceffam
ment, afin qu'on n'ait pas le temps de re
fléchir fur leur peu de folidité ; c'eſt d'où
dépend la grandeur de fon Empire. Si elle
les fufpend quelquefois , c'eft pour irriter
adroitement les defirs de ceux qui pour
roient s'en dégoûter par un trop frequent
ufage. C'eſt ainfi qu'en les laiffant libres
en apparence, elle refferre leurs chaînes.
Ondonneralafin dumême Songe le mois
prochain.
Fermer
28
p. 654-671
EXTRAIT de deux Harangues Latines sur la Naissance de Monseigneur le Dauphin, prononcées au College de Louis le Grand par les Professeurs de Rhetorique.
Début :
Il y a quelques mois qu'on a imprimé les deux Harangues dont nous [...]
Mots clefs :
Naissance du Dauphin, Harangues, Dauphin, Professeurs de rhétorique, Collège Louis le Grand, Roi, Prince, Peuples, Orateur, Bonheur
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT de deux Harangues Latines sur la Naissance de Monseigneur le Dauphin, prononcées au College de Louis le Grand par les Professeurs de Rhetorique.
EXTRAIT de deux Harangues Latines
fur la Naiffance de Monfeigneur
le Dauphin , prononcées au College de
Louis le Grand par les Profeffeurs de
Rhetorique.
Ly a quelques mois qu'on a imprimé
les deux Harangues dont nous
donnons ici l'Extrait ; l'une fut prononcée
par le P.Charles Porée le 14.Septembre
1729 vers le commencement desVacances,
l'autre par le P.Xavier de la Sante le 15. Decembre
fuivant , quelque tems après qu'on
eut repris les exercices ordinaires du College.
Le premier crut ne pouvoir mieux
finir fon année , & le fecond mieux commencer
la fienne , qu'en félicitant le Public
fur un évenement fi intereffant pour
la France & pour toute l'Europe. Nous
croyons faire plaifir à nos Lecteurs en leur
donnant un Abregé de ces deux Difcours,
qui répondent parfaitement à la réputation
des Auteurs.
La
AVRIL 1730. 655
>
›
3
La Harangue du P. Porée commence
par feliciter le Roi de la Naiffance de
fon augufte Fils. Il n'eft point d'homme ,
dit l'Orateur , de quelque condition qu'il
foit , qui ne fouhaite de laiffer fon nom
ou fes biens à un fils plutôt qu'à une ou
à plufieurs filles ; celles ci perdent ce
nom en entrant dans d'autres familles
où il meurt bientôt avec elles. Il fe perpetuë
dans la perfonne d'un fils
en fe
perpetuant il devient plus illuftre , & acquiert
une efpece d'immortalité , dont
l'efperance feule flatte un pere qui s'ima
gine devoir vivre en quelque forte éternellement
dans une nombreuſe pofterité.
Mais qui doit être plus touché de ce
plaifir qu'un Prince , un Monarque , un
Roi de France , & un Roi de la Maiſon
des Bourbons ? nom fi ancien , fi glorieux
que tant de Grands Hommes ont porté
& honoré. Par une fucceffion non interrompue
, il vient de Louis IX . jufqu'à
Louis XV, il a été illuftré par tous les
genres de mérite ; il a étendu fa domination
dans un Royaume voiſin , d'où il fe
fait refpecter jufques dans le nouveau
monde ; il eft confacré par la Religion &
placé jufques dans le Ciel , où nous lui
rendons de juftes hommages. Tel eft le
nom que Louis tranfmet à fon fils : un
jour celui-ci en foutiendra la gloire , &
656 MERCURE
DE FRANCE
રે
la fera paffer à une longue fuite de Heros .
Il n'en fut pas ainfi du nom des Cefars;
depuis le Grand Jules il ne fubfifta que
par l'adoption , par l'élection , fouvent
même par l'ufurpation ; il périt dès qu'il
fut élevé fur le Trône ; quand il devint le
nom des Empereurs , il paffa à des Etrangers
, & ceffa d'être celui d'une même
famille.
Tout peré aime encore à laiffer un fils
heritier de fes biens , quelques médiocres
, quelque peu confiderables
qu'ils
foient ; on femble alors les quitter fans
c'eft les perdre deux
regret , au lieu que
fois , que de les voir paffer en d'autres
mains. Quel eft donc le bonheur de Louis ,
à qui le Ciel accorde un fils , auquel il
pourra remettre , non pas fimplement un
riche heritage , non pas des titres glorieux
, mais le plus beau Royaume , le
plus floriffant , le plus ancien de l'Europe
! Augufte n'eut pas cet avantage ; il
etendit les bornes de l'Empire ; mais il
fut obligé de fe chercher un heritier hors
de fa Maiſon ; il s'entendit appeller Pere
de la Patrie par tous les Citoyens ; mais
jamais il n'entendit fortir ce doux nom
de pere de la bouche d'un fils . La même
confolation fut refufée non-feulement aux
Nerons , aux Caligula , aux Domitiens ,
humain
il étoit de l'interêt du genre
que
de
AVRIL
1730.
657
de tels monftres périffent tout entiers ;
mais elle fut refufée aux Tites & aux
Trajans , ces Princes adorables qui faifoient
les délices de l'Univers.
Notre Roi plus heureux que tous ces
Empereurs a déja merité d'être appellé le
Pere de fon Peuple , comme un très- petit
nombre d'entr'eux ; il eſt déja comme
quelques-uns pere de plufieurs Princeffes;
mais ce qui n'arriva à aucun d'eux , aujourd'hui
il fe voit pere d'un fils ; & à
quel âge a- t'il ce bonheur ? Remontons
dans les fiécles paffés ; parcourons la fuite
de tous nos Rois ; jettons les yeux fur
toutes les Cours Etrangeres, ici nous trouverons
des Princes qui envient le fort de
Louis , là nous n'en trouverons point qui
ait eu fi tôt le même bonheur,
Les meres ne font pas moins charmées
d'avoir un fils que les peres mêmes ; l'amour
qu'elles ont pour leurs Epoux eft
la meſure de la joye que leur cauſe la
Naiffance d'un fils qui le repréſente d'une
maniere plus parfaite que des tableaux
muets. Cette raifon generale convient
encore mieux à une grande Reine qui revere
toûjours la perfonne de fon Roi dans
celle de fon Epoux , & dont la tendreffe
eft temperée par le refpect . Quelque
grand , quelque fincere que foit l'amour
de part & d'autre , les dehors en font
B Lou
658 MERCURE DE FRANCE
toujours reglés par la dignité des auguftes
Epoux , & la majefté tempere une vivacité
permife à des perfonnes privées. Le
Dauphin repréſentera à fa mere tous les
traits de Louis ; mais dépouillés de cette
vive lumiere qui fait qu'on n'ofe fixer
trop long- tems fur lui fes regards ; elle
pourra le contempler à loifir , lui prodiguer
fes careffes , à peu près comme nos
yeux qui ne fçauroient foutenir la clarté
du Soleil , contemplent avec plaifir ſon
image , s'il vient à fe peindre dans une
Nuée brillante.
D'autres raifons que l'Orateur touche
avec beaucoup de délicateffe , c'eft que
la Naiffance du Dauphin affure à la Reine
le coeur de fon augufte Epoux , & augmente
en quelque forte fon autorité. A
la verité , elle n'avoit pas befoin de cel
gage pour s'attacher le coeur d'un Prince
, dont toutes les inclinations font reglées
par la raifon , tous les goûts fubordonnés
au devoir , tous les defirs moderés
par la fageffe ; il avoit reçû avec
joye les trois Princeffes que la Reine lui
avoit données jufqu'ici ; il les accable tous
les jours des careffes qu'elles peuvent attendre
du pere le plus tendre. Ce n'eſt
pas qu'il ne defirât un heritier de fes Etats
auffi ardemment que fes Peuples le fouhaitoient
, mais il l'attendoit plus patiemment,
AVRIL. 1730. 659
tiemment , & avec une plus grande foumiffion
aux ordres du Ciel. Quelle joye
pour notre Reine d'avoir enfin comblé
des voeux fi juftes & fi fages !
Quelle joye d'avoir donné à toute la
France ce qui faifoit l'objet de fon attente
, & de l'avoir ainfi payée avec uſure
de tout ce qu'elle en a reçû ! Il eſt vrai
que fa vertu eft au - deffus des honneurs
que nous lui rendons ; mais fon grand .
coeur n'a voulu les recevoir que pour
faire notre bonheur ; elle fe les reproche
roit ſi ſon élevation n'étoit utile qu'à ellemême
; par le Dauphin qu'elle donne à
la France , elle lui rend plus qu'elle ne
lui a donné ; elle en a reçû la Couronne
& elle donne un Prince qui la foutiendra
un jour glorieufement.
La feconde Partie eft adreffée au Dauphin
mème , que le R. P. Porée félicite
fur fon bonheur. Pour en tirer des préfages
certains , il ne lui eft pas neceffaire
de recourir aux chimeres de l'Aftrologie
, à de vaines fupputations , & du moment
de fa naiffance , & du cours des
Aftres ; il n'a pas recours aux Fables des
Poëtes , adoptées quelquefois par les Orateurs
en femblables occafions. Des raifons
plus folides fur lefquelles il fe fonde
font les Royales qualités du pere ,
qui ne promettent pas moins qu'un He
Bij LOS
660 MERCURE DE FRANCE.
ros ; l'ordre de fa naiffance qui le fait feul
heritier de tout le Royaume ; la maniere
dont il a été obtenu du Ciel . L'Orateur
dans ce dernier article nous repréſente le
voyage que la pieté fit entreprendre l'année
derniere à la Reine. Il ne nous eft
pas
permis de toucher au Portrait qu'il fait
du Roi , nous craindrions de le defigurer
en quelque forte. Renvoyant donc
pour cette partie à la Piece même , nous
paffons à la troifiéme , où le R. P. Porée
félicite les Peuples d'un évenement qui
les intereffoit infiniment.
III. Il remarque d'abord qu'il eft bien
rare qu'on puiffe feliciter le Peuple fur
l'accompliffement de fes voeux ; ce font
ordinairement des voeux temeraires ou
nuifibles , il ne voit jamais les premiers
accomplis ; fi les autres le font quelquefois
, ce n'eft que pour fon malheur. Il
n'en eft pas ainfi de ceux que nous formions
pour la naiffance d'un Dauphin ;
rien n'étoit plus fage , & ne devoit nous
être plus avantageux ; notre impatience
même , quoiqu'elle fut trop vive , &
qu'elle allat à nous faire abfolument defefperer
ce que nous n'avions pas obtenu
tout d'un coup , avoit quelque choſe de
raifonnable , fufques dans fa bizarrerie.
C'eft que nous fouhaitions non- feule- ,
ment de voir à notre Roi un heritier de ,
fes
1
AVRIL. 1730. 661
fes Etats , mais encore de le lui voir naî
tre dans fa jeuneffe , afin que ce Prince
pût être élevé fous fes yeux , afin qu'il
pût par fes grands exemples s'inftruire
long- tems dans l'art de regner. Nous
fçavons que toutes les minorités des Rois
ne font pas auffi tranquilles que l'a
été celle de Louis XV. Il eft difficile que
des Princes aufquels pour premiere leçon
on apprend qu'ils font maîtres de ceux
qui les inftruiſent , profitent bien de l'éducation
qu'on leur donne. Il faudroit
pour cela naître avec un caractere ferieux ,
amateur de l'ordre , avec une fageffe naturelle
, & dans la plus tendre enfance
n'avoir rien de la legereté de cet âge ; il
faudroit être tel , en un mot , que Louis
le Grand & fon digne fucceffeur.
Enfin ce qui intereffoit non - feulement
les François , mais tous les Peuples de
l'Europe , & leur faifoit formes les mêmes
voeux qu'à nous , c'eft qu'un Dauphin
de France femble affurer la tranquillité
de tous les Etats voifins auffibien
que la notre. Cette tranquillité fait
l'unique objet des foins de notre jeune
Monarque ; après un David guerrier ,
nous avons en lui un pacifique Salomon.
Le fage Miniftre auquel il donne toute
fa confiance , & qu'il appelle à tous fes
Confeils , eft un Ange de paix ; le fils
B iij qu'il
>
:
662 MERCURE DE FRANCE
1
le
partage
qu'il vient d'obtenir du Ciel peut être
appellé en quelque forte le Prince de la
Paix ; cet augufte enfant diffipe les allarmes
que nous pourrions avoir de ces
guerres qui fe font pour la fucceffion &
des grands Royaumes , Guerres
veritablement plus que civiles dont
nous avons un exemple dans ce qui s'eft
paffé dans l'Europe au commencement
de ce Siecle. Le R. P. Porée en fait une
deſcription vive & frappante , qu'on lira
avec d'autant plus de plaifir , que la naiffance
du Dauphin nous empêche de crain.
dre rien de Temblable..
II. DISCOURS..
R.P. La Harangue du R. P. De la Sante eft
moins fur la Naiffance du Dauphin qu'un
préfage de ce que doit être ce Prince ,
qui croft pour la fortune la plus brillante
& pour la felicité des Peuples. S'il
avoit voulu fe borner à celebrer cet heureux
évenement , il n'auroit pas attendu
fi long- tems ; mais fon Collegue l'ayant
fait avec fuccès , il a crû devoir donner
un autre tour à fon Difcours. Dans la
premiere Partie il montre ce que le Dauphin
promet à la France ; dans la feconde
, ce que la France promer au Dauphin
.
I. Pour fçavoir , dit l'Orateur , les ma
gnifiques
AVRIL. 1730.
663
,
gnifiques efperances que nous pouvons
concevoir de cet augufte Enfant , il nous
fuffit de faire reflexion qu'il eft fils d'un
Roi Bourbon & fils d'un Roi Très-
Chrétien . Ces deux titres nous apprennent
ce que nous devons en attendre
Fun nous affure du bonheur du Royaume
, l'autre nous promet un appui pour
la Religion.
Le P. De la Sante commence la
preuve de la premiere Propofition par un
éloge des Bourbons qu'il fait avec autant
d'art que le R. P. Porée , quoique le tour
en foit different. L'efprit du Lecteur aime
à trouver le même morceau d'Eloquence,
traité par deux grands Maîtres qui ne fe
copient pas l'un l'autre . On peut encore
voir le même éloge dans la troifiéme Harangue
du P. Coffart , Jefuite & prédeceffeur
de ces deux Peres dans l'emploi
qu'ils rempliffent fi dignement.
Enfuite defcendant dans le détail , if
parcourt tous les grands Rois qu'a don
nés cette maifon ,. & commence par Louis
IX. qui en eft la tige . Quel Monarque
s'appliqua jamais avec plus de zele à pro
curer le bonheur de fes Peuples , c'eſt-àdire
, à pacifier les troubles domeftiques
à repouffer les Ennemis Etrangers , à adminiftrer
la juftice à fes Sujets & à l'éta
blir folidement par les Ordonnances les
plus
B. iiij.
664 MERCURE DE FRANCE
plus fages. Pour faire toutes ces chofes
avec le fuccés qu'il eut , il falloit être le
Pere de fes Peuples , plutôt que leur Roi;
fe regarder comme leur Pafteur plutôt
que comme leur Chef. Pour foûtenir les
traverfes qu'il effuya pendant fa vie , il
falloit une vertu plus qu'humaine ; la
conftance des Heros ne va pas jufques là:
il falloit être un Saint.
L'Orateur paffe auffi- tôt à Henri le
Grand , Prince veritablement digne de ce
nom , dans quelque point de vue qu'on
l'envifage ; conquerant d'un Royaume fur
lequel il avoit feul un droit inconteftable
, à confiderer avec quelle bonté il
gouvernoit fes Peuples , avec quelle affection
& quel zele on lui obéïffoit , il fembloit
qu'il ne dût le Sceptre ni à ſa naiſfance
, ni à fon épée , mais à un choix libre
qui lui donnoit tous les coeurs .
Cette même bonté , cette facilité fut
le caractere qui diftingua le fils d'Henri
le Grand ; ce Monarque fit affeoir fur fon
Trône la Juftice & la Pieté ; la Sageffe
préfida à tous fes Confeils , aucun Roi
n'a été plus heureux dans le choix de fes
Miniftres ; fon Regne établit la tranquillité
au dedans de la France , étoufa jufqu'aux
femences des diffenfions domeftiques
, fit refpecter notre puiffance à des
voifins jaloux , & feroit peut-être le plus
glorieux
AVRIL. 1730.
865
'glorieux de tous les Regnes , fi ce Prince
n'avoit eu un prédeceffeur & un fucceffeur
,tous deux plus grands que lui.
Ici l'Orateur fait un portrait achevé de
Louis le Grand , ce Heros fi noblement
łoüé pendant la vie , & ce qui eft moins
équivoque , encore mieux loué après fa
mort par les regrets , non des feuls François
, mais des Nations étrangeres & ennemies.
Nous craindrions d'affoiblir cet
éloge fi nous nous contentions d'en rap--
porter quelques traits ; il faut le voir tout
entier dans la Piece.
L'arriere- petit- fils de ce Prince fait au
jourd'hui fon unique étude de conferver
la paix qu'il avoit glorieufement établie
fur la fin de fon Regne. Louis XV. fe
propofe de gouverner for Royaume felon
les maximes de Louis XIV. & met
fa félicité dans celle des Peuples. Le bonheur
de ce Monarque c'eft que le bruit
des armes n'a pas troublé les jeux de fon
enfance; fa gloire, c'eft qu'à la fleur de fes
années , & dans la plus tendre jeuneffe
-il fe voit l'arbitre de la paix , & choifi
pour Médiateur par tous les Princes de
l'Europe. Dans ces divers caracteres , l'adreffe
de l'Orateur confifte à ne point
laiffer perdre de vûë fon principal objet.
C'eft ce que fait le P. De la Sante , en
rappellant fans ceffe l'idée du nouveau
Bv Dauphin
666 MERCURE DE FRANCE
Dauphin dans les Portraits qu'il fait de
fes Ayeux.
Il parle enfuite de l'attachement que tous
les Rois Bourbons ont témoigné pour la
Religion , & prouve que le nom de Rois
Très-Chrétiens n'a pas été en eux un vain
titre.. Ici comme dans la premiere induction
, il commence par S. Louis ; tout le
monde fçait le zele qu'il témoigna pour
l'extirpation de l'herefie des Albigeois ;:
ce zele le tranfporta deux fois au - delà
des mers , plutôt pour la propagation de
la Foi , qu'en vûe d'étendre fon Empire,
ou pour fatisfaire un efprit d'inquiétude :
qui fut l'ame de la plupart des projets de
cette nature ..
Henri IV. avoit eu le malheur de fe
laiffer aller au parti de l'Herefie ; il ne
fut pas plutôt fur le Trône qu'il l'abjura:
fincerement , & la & la preuve de cette fincerité
, c'eft ce qu'il fit pour ramener à la
verité ceux du parti qu'il avoit abandonné.
On fçait que ce Prince d'un coeur veritablement
droit , témoignoit plus de
joye lorfqu'on lui apprenoit que quelqu'un
des Chefs de la Religion Protef
tante étoit retourné au ſein de l'Eglife ,
que lorsqu'on lui annonçoit que quelque
Ligueur étoit rentré dans fon obéillance..
Le plus bel Ouvrage de Louis le Jufte
eft l'abaiffement de ce même parti ; la
prife
AVRIL 1730. 667
prife de La Rochelle qui réduifit les fac
tieux à leur devoir,fera toujours regardée
dans nos Faftes comme la plus glorieufe
action d'un Regne conftamment glorieux;
la confommation de ce grand Ouvrage
étoit refervée à fon fils , heritier de fa pieté
& de fon zele pour la foi. Louis le
Grand a enfin détruit dans fon Royaume
le Calvinisme , la feule herefie qui eut été
tolerée depuis la fondation de la Monarchie
par Clovis le premier Roi Très - Chrétien
.
Enfin ce même efprit de Religion a paſfé
dans le Monarque qui nous gouverne,
ce jeune Prince femble avoir été nourri
par la pieté, il en a fuccé le lait dès l'enfance
; fon refpect pour les chofes faintes a
éclaté en lui dès fes premieres années ; on
l'admire encore dans le feu d'une brillante
jeuneffe ; il paroît moins attentif à
faire refpecter la Majefté Royale qu'à fou
tenir dans fes Etats les interêts de la Reli
gion.
Tels font les Ayeux de notre Dauphin,
reprend l'Orateur , pouvons - nous douter
qu'il ne croiffe pour le bonheur de la
France , pour la deffenfe des Autels En
vain on diroit que tous les fils n'heritent
des vertus de leurs peres ,que lesVefpa
fiens n'ont pas toujours desTites pour fucceffeurs
; quand nous voyons que ce dou
BВ vj
pas
ble
668 MERCURE DE FRANCE
ble efprit de juftice & de pieté , d'amour
du bien public & de zele pour les interêts
de l'Eglife, s'eft perpetué dans tous les
Rois Bourbons pendant un fr long eſpace
d'années , nous pouvons nous tenir affurez.
qu'il ne fe démentira pas dans le
Prince qui vient de naître , & qu'il formera
fon caractere.
II. Partie.
Les François promettent au Dauphin
leur amour & leurs voeux dans fon enfance
; la Cour dont il fera les délices
pendant la jeuneffe , lui promet toutes
fortes de complaifances & d'agrémens;
enfin dès-à-prefent les Peuples lui voüent
pour le temps de la vieilleffe , leur obéïffance
& leurs fervices. Plaiſe an Ciel que
nos defirs foient accomplis dans tous ces
points ! qu'il arrive à une heureuſe vieil
Leffe , pendant laquelle il donnera la Loi,
& qu'il ne la donne pas avant ce temps !
Mais que dis -je , reprend l'Orateur ,
lui promettons pas feulement
notre amour & nos voeux ; dès ce jour il
a le coeur de tous les François , il a déja
reçu les hommages de tous les Ordres de
nous ne
Etat. Les Prélats qui font la plus noble
portion du premier de ces Ordres , fe
font diftinguez parmi tous les autres ; ils
ne fe font pas contentez de porter leurs
voeux
AVRIL 1730 . 669
voeux au pied du Trône & au Berceau
de l'augufte Enfant ; ils les ont confacrez
par la Religion , & rendus ainfi plus efficaces
; ils ont fanctifié ceux de tous les
Peuples en ordonnant des Prieres folemnelles
pour la profperité du Dauphin.
Qu'il a été heureux en particulier pour le
Paſteur du premier Troupeau du Royaume
, notre illuftre Archevêque , que le
premier exercice de fon miniftere qu'il ait
fait en cette Ville, ait été de recevoir fon
Roi , & de joindre fes actions de graces
à celles de ce Monarque ! Delà le P. de
La Sante prend occafion de faire un compliment
également jufte & ingenieux au
Prélat , qui étoit prefent.
Les Fêtes qui ont été faites dans toute
la France font une partie des hommages
qui ont été rendus au Dauphin . Par
là les Villes entieres , les Seigneurs du
Royaume , les Princes Etrangers par leurs
Ambaffadeurs , marquent les fouhaits
qu'ils font pour ce Prince. Le Peuple
même par la part qu'il a prife à ces Réjoüiffances
, par l'aimable folie à laquelle
il s'eft livré en cette occafion , lui témoi
gne fon amour & fon zele..
Qui voudra fçavoir les fentimens que
l'on aura pour le Dauphin de France , les
devoirs que lui rendront les François ,
lorſque dans un âge plus avancé , il fera
Pornement
670 MERCURE DE FRANCE
Pornement de la Cour n'a qu'à fe reffou
venir de l'affection des Peuples , du refpect
des Grands pour le premier Dauphin
, fils de Louis XIV. qu'il fe rappelle
la confiance qu'on avoit dans le Duc de
Bourgogne; la veneration qu'on avoit pour
lui & du vivant de fon Pere , & encore
plus lorfqu'il fut devenu l'Heritier immediat
de la Couronne . L'Orateur promet
avec affurance au Fils de Louis XV.
les mêmes honneurs , la même affection ,
la même foumiffion. Dans cette condition
, pourfuit - il , plus glorieufe que celle
de plufieurs Souverains , il apprendra à
commander , il s'inftruira par les exemples
& les Confeils de fon Pere dans l'Art de
regner.
Nous pouvons , ajoûte- t- il , lui pro
mettre qu'il regnera effectivement unt
jour , mais de la maniere la plus heureufe
& la plus confolante ; c'eft que , comme
un Poëte le difoit du fils d'un Empereur
Romain , dans un âge déja avancé , il parragera
l'autorité avec fon Pere , déja vieux.
Ce que difoit par pure flatterie ce vain
Panegyrifte , & ce qui ne pouvoit s'accomplir
qu'en accordant des fiecles entiers
à cet Empereur , nous pouvons le
dire de Louis avec confiance . Tout femble
lui promettre une longue vie & une
fanté conftante; c'eft le Prix que la Pro
vidence
AVRIL 1730. 671"
vidence a établi ici-bas pour la fageffe &
pour la vertu. Avant même qu'il foit fort
avancé en âge , fon augufte Fils aura toute
la maturité neceffaire au commandement.
Le Roi pourra le charger d'une partie des
affaires , moins pour s'en débarraffer, que
pour lui marquer la confiance..
Quelque temps avant que ces Pieces ayent
été imprimées, les R. P. Jefuites, toujours prêts
à fignaler leur zele pour la Maiſon Royale
avoient fait paroître un Recueil contenant
plufieurs Pieces de Vers François & La- `
tins , qui étoient toutes d'un excellent gout ,
chacune dans fon genre.
fur la Naiffance de Monfeigneur
le Dauphin , prononcées au College de
Louis le Grand par les Profeffeurs de
Rhetorique.
Ly a quelques mois qu'on a imprimé
les deux Harangues dont nous
donnons ici l'Extrait ; l'une fut prononcée
par le P.Charles Porée le 14.Septembre
1729 vers le commencement desVacances,
l'autre par le P.Xavier de la Sante le 15. Decembre
fuivant , quelque tems après qu'on
eut repris les exercices ordinaires du College.
Le premier crut ne pouvoir mieux
finir fon année , & le fecond mieux commencer
la fienne , qu'en félicitant le Public
fur un évenement fi intereffant pour
la France & pour toute l'Europe. Nous
croyons faire plaifir à nos Lecteurs en leur
donnant un Abregé de ces deux Difcours,
qui répondent parfaitement à la réputation
des Auteurs.
La
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La Harangue du P. Porée commence
par feliciter le Roi de la Naiffance de
fon augufte Fils. Il n'eft point d'homme ,
dit l'Orateur , de quelque condition qu'il
foit , qui ne fouhaite de laiffer fon nom
ou fes biens à un fils plutôt qu'à une ou
à plufieurs filles ; celles ci perdent ce
nom en entrant dans d'autres familles
où il meurt bientôt avec elles. Il fe perpetuë
dans la perfonne d'un fils
en fe
perpetuant il devient plus illuftre , & acquiert
une efpece d'immortalité , dont
l'efperance feule flatte un pere qui s'ima
gine devoir vivre en quelque forte éternellement
dans une nombreuſe pofterité.
Mais qui doit être plus touché de ce
plaifir qu'un Prince , un Monarque , un
Roi de France , & un Roi de la Maiſon
des Bourbons ? nom fi ancien , fi glorieux
que tant de Grands Hommes ont porté
& honoré. Par une fucceffion non interrompue
, il vient de Louis IX . jufqu'à
Louis XV, il a été illuftré par tous les
genres de mérite ; il a étendu fa domination
dans un Royaume voiſin , d'où il fe
fait refpecter jufques dans le nouveau
monde ; il eft confacré par la Religion &
placé jufques dans le Ciel , où nous lui
rendons de juftes hommages. Tel eft le
nom que Louis tranfmet à fon fils : un
jour celui-ci en foutiendra la gloire , &
656 MERCURE
DE FRANCE
રે
la fera paffer à une longue fuite de Heros .
Il n'en fut pas ainfi du nom des Cefars;
depuis le Grand Jules il ne fubfifta que
par l'adoption , par l'élection , fouvent
même par l'ufurpation ; il périt dès qu'il
fut élevé fur le Trône ; quand il devint le
nom des Empereurs , il paffa à des Etrangers
, & ceffa d'être celui d'une même
famille.
Tout peré aime encore à laiffer un fils
heritier de fes biens , quelques médiocres
, quelque peu confiderables
qu'ils
foient ; on femble alors les quitter fans
c'eft les perdre deux
regret , au lieu que
fois , que de les voir paffer en d'autres
mains. Quel eft donc le bonheur de Louis ,
à qui le Ciel accorde un fils , auquel il
pourra remettre , non pas fimplement un
riche heritage , non pas des titres glorieux
, mais le plus beau Royaume , le
plus floriffant , le plus ancien de l'Europe
! Augufte n'eut pas cet avantage ; il
etendit les bornes de l'Empire ; mais il
fut obligé de fe chercher un heritier hors
de fa Maiſon ; il s'entendit appeller Pere
de la Patrie par tous les Citoyens ; mais
jamais il n'entendit fortir ce doux nom
de pere de la bouche d'un fils . La même
confolation fut refufée non-feulement aux
Nerons , aux Caligula , aux Domitiens ,
humain
il étoit de l'interêt du genre
que
de
AVRIL
1730.
657
de tels monftres périffent tout entiers ;
mais elle fut refufée aux Tites & aux
Trajans , ces Princes adorables qui faifoient
les délices de l'Univers.
Notre Roi plus heureux que tous ces
Empereurs a déja merité d'être appellé le
Pere de fon Peuple , comme un très- petit
nombre d'entr'eux ; il eſt déja comme
quelques-uns pere de plufieurs Princeffes;
mais ce qui n'arriva à aucun d'eux , aujourd'hui
il fe voit pere d'un fils ; & à
quel âge a- t'il ce bonheur ? Remontons
dans les fiécles paffés ; parcourons la fuite
de tous nos Rois ; jettons les yeux fur
toutes les Cours Etrangeres, ici nous trouverons
des Princes qui envient le fort de
Louis , là nous n'en trouverons point qui
ait eu fi tôt le même bonheur,
Les meres ne font pas moins charmées
d'avoir un fils que les peres mêmes ; l'amour
qu'elles ont pour leurs Epoux eft
la meſure de la joye que leur cauſe la
Naiffance d'un fils qui le repréſente d'une
maniere plus parfaite que des tableaux
muets. Cette raifon generale convient
encore mieux à une grande Reine qui revere
toûjours la perfonne de fon Roi dans
celle de fon Epoux , & dont la tendreffe
eft temperée par le refpect . Quelque
grand , quelque fincere que foit l'amour
de part & d'autre , les dehors en font
B Lou
658 MERCURE DE FRANCE
toujours reglés par la dignité des auguftes
Epoux , & la majefté tempere une vivacité
permife à des perfonnes privées. Le
Dauphin repréſentera à fa mere tous les
traits de Louis ; mais dépouillés de cette
vive lumiere qui fait qu'on n'ofe fixer
trop long- tems fur lui fes regards ; elle
pourra le contempler à loifir , lui prodiguer
fes careffes , à peu près comme nos
yeux qui ne fçauroient foutenir la clarté
du Soleil , contemplent avec plaifir ſon
image , s'il vient à fe peindre dans une
Nuée brillante.
D'autres raifons que l'Orateur touche
avec beaucoup de délicateffe , c'eft que
la Naiffance du Dauphin affure à la Reine
le coeur de fon augufte Epoux , & augmente
en quelque forte fon autorité. A
la verité , elle n'avoit pas befoin de cel
gage pour s'attacher le coeur d'un Prince
, dont toutes les inclinations font reglées
par la raifon , tous les goûts fubordonnés
au devoir , tous les defirs moderés
par la fageffe ; il avoit reçû avec
joye les trois Princeffes que la Reine lui
avoit données jufqu'ici ; il les accable tous
les jours des careffes qu'elles peuvent attendre
du pere le plus tendre. Ce n'eſt
pas qu'il ne defirât un heritier de fes Etats
auffi ardemment que fes Peuples le fouhaitoient
, mais il l'attendoit plus patiemment,
AVRIL. 1730. 659
tiemment , & avec une plus grande foumiffion
aux ordres du Ciel. Quelle joye
pour notre Reine d'avoir enfin comblé
des voeux fi juftes & fi fages !
Quelle joye d'avoir donné à toute la
France ce qui faifoit l'objet de fon attente
, & de l'avoir ainfi payée avec uſure
de tout ce qu'elle en a reçû ! Il eſt vrai
que fa vertu eft au - deffus des honneurs
que nous lui rendons ; mais fon grand .
coeur n'a voulu les recevoir que pour
faire notre bonheur ; elle fe les reproche
roit ſi ſon élevation n'étoit utile qu'à ellemême
; par le Dauphin qu'elle donne à
la France , elle lui rend plus qu'elle ne
lui a donné ; elle en a reçû la Couronne
& elle donne un Prince qui la foutiendra
un jour glorieufement.
La feconde Partie eft adreffée au Dauphin
mème , que le R. P. Porée félicite
fur fon bonheur. Pour en tirer des préfages
certains , il ne lui eft pas neceffaire
de recourir aux chimeres de l'Aftrologie
, à de vaines fupputations , & du moment
de fa naiffance , & du cours des
Aftres ; il n'a pas recours aux Fables des
Poëtes , adoptées quelquefois par les Orateurs
en femblables occafions. Des raifons
plus folides fur lefquelles il fe fonde
font les Royales qualités du pere ,
qui ne promettent pas moins qu'un He
Bij LOS
660 MERCURE DE FRANCE.
ros ; l'ordre de fa naiffance qui le fait feul
heritier de tout le Royaume ; la maniere
dont il a été obtenu du Ciel . L'Orateur
dans ce dernier article nous repréſente le
voyage que la pieté fit entreprendre l'année
derniere à la Reine. Il ne nous eft
pas
permis de toucher au Portrait qu'il fait
du Roi , nous craindrions de le defigurer
en quelque forte. Renvoyant donc
pour cette partie à la Piece même , nous
paffons à la troifiéme , où le R. P. Porée
félicite les Peuples d'un évenement qui
les intereffoit infiniment.
III. Il remarque d'abord qu'il eft bien
rare qu'on puiffe feliciter le Peuple fur
l'accompliffement de fes voeux ; ce font
ordinairement des voeux temeraires ou
nuifibles , il ne voit jamais les premiers
accomplis ; fi les autres le font quelquefois
, ce n'eft que pour fon malheur. Il
n'en eft pas ainfi de ceux que nous formions
pour la naiffance d'un Dauphin ;
rien n'étoit plus fage , & ne devoit nous
être plus avantageux ; notre impatience
même , quoiqu'elle fut trop vive , &
qu'elle allat à nous faire abfolument defefperer
ce que nous n'avions pas obtenu
tout d'un coup , avoit quelque choſe de
raifonnable , fufques dans fa bizarrerie.
C'eft que nous fouhaitions non- feule- ,
ment de voir à notre Roi un heritier de ,
fes
1
AVRIL. 1730. 661
fes Etats , mais encore de le lui voir naî
tre dans fa jeuneffe , afin que ce Prince
pût être élevé fous fes yeux , afin qu'il
pût par fes grands exemples s'inftruire
long- tems dans l'art de regner. Nous
fçavons que toutes les minorités des Rois
ne font pas auffi tranquilles que l'a
été celle de Louis XV. Il eft difficile que
des Princes aufquels pour premiere leçon
on apprend qu'ils font maîtres de ceux
qui les inftruiſent , profitent bien de l'éducation
qu'on leur donne. Il faudroit
pour cela naître avec un caractere ferieux ,
amateur de l'ordre , avec une fageffe naturelle
, & dans la plus tendre enfance
n'avoir rien de la legereté de cet âge ; il
faudroit être tel , en un mot , que Louis
le Grand & fon digne fucceffeur.
Enfin ce qui intereffoit non - feulement
les François , mais tous les Peuples de
l'Europe , & leur faifoit formes les mêmes
voeux qu'à nous , c'eft qu'un Dauphin
de France femble affurer la tranquillité
de tous les Etats voifins auffibien
que la notre. Cette tranquillité fait
l'unique objet des foins de notre jeune
Monarque ; après un David guerrier ,
nous avons en lui un pacifique Salomon.
Le fage Miniftre auquel il donne toute
fa confiance , & qu'il appelle à tous fes
Confeils , eft un Ange de paix ; le fils
B iij qu'il
>
:
662 MERCURE DE FRANCE
1
le
partage
qu'il vient d'obtenir du Ciel peut être
appellé en quelque forte le Prince de la
Paix ; cet augufte enfant diffipe les allarmes
que nous pourrions avoir de ces
guerres qui fe font pour la fucceffion &
des grands Royaumes , Guerres
veritablement plus que civiles dont
nous avons un exemple dans ce qui s'eft
paffé dans l'Europe au commencement
de ce Siecle. Le R. P. Porée en fait une
deſcription vive & frappante , qu'on lira
avec d'autant plus de plaifir , que la naiffance
du Dauphin nous empêche de crain.
dre rien de Temblable..
II. DISCOURS..
R.P. La Harangue du R. P. De la Sante eft
moins fur la Naiffance du Dauphin qu'un
préfage de ce que doit être ce Prince ,
qui croft pour la fortune la plus brillante
& pour la felicité des Peuples. S'il
avoit voulu fe borner à celebrer cet heureux
évenement , il n'auroit pas attendu
fi long- tems ; mais fon Collegue l'ayant
fait avec fuccès , il a crû devoir donner
un autre tour à fon Difcours. Dans la
premiere Partie il montre ce que le Dauphin
promet à la France ; dans la feconde
, ce que la France promer au Dauphin
.
I. Pour fçavoir , dit l'Orateur , les ma
gnifiques
AVRIL. 1730.
663
,
gnifiques efperances que nous pouvons
concevoir de cet augufte Enfant , il nous
fuffit de faire reflexion qu'il eft fils d'un
Roi Bourbon & fils d'un Roi Très-
Chrétien . Ces deux titres nous apprennent
ce que nous devons en attendre
Fun nous affure du bonheur du Royaume
, l'autre nous promet un appui pour
la Religion.
Le P. De la Sante commence la
preuve de la premiere Propofition par un
éloge des Bourbons qu'il fait avec autant
d'art que le R. P. Porée , quoique le tour
en foit different. L'efprit du Lecteur aime
à trouver le même morceau d'Eloquence,
traité par deux grands Maîtres qui ne fe
copient pas l'un l'autre . On peut encore
voir le même éloge dans la troifiéme Harangue
du P. Coffart , Jefuite & prédeceffeur
de ces deux Peres dans l'emploi
qu'ils rempliffent fi dignement.
Enfuite defcendant dans le détail , if
parcourt tous les grands Rois qu'a don
nés cette maifon ,. & commence par Louis
IX. qui en eft la tige . Quel Monarque
s'appliqua jamais avec plus de zele à pro
curer le bonheur de fes Peuples , c'eſt-àdire
, à pacifier les troubles domeftiques
à repouffer les Ennemis Etrangers , à adminiftrer
la juftice à fes Sujets & à l'éta
blir folidement par les Ordonnances les
plus
B. iiij.
664 MERCURE DE FRANCE
plus fages. Pour faire toutes ces chofes
avec le fuccés qu'il eut , il falloit être le
Pere de fes Peuples , plutôt que leur Roi;
fe regarder comme leur Pafteur plutôt
que comme leur Chef. Pour foûtenir les
traverfes qu'il effuya pendant fa vie , il
falloit une vertu plus qu'humaine ; la
conftance des Heros ne va pas jufques là:
il falloit être un Saint.
L'Orateur paffe auffi- tôt à Henri le
Grand , Prince veritablement digne de ce
nom , dans quelque point de vue qu'on
l'envifage ; conquerant d'un Royaume fur
lequel il avoit feul un droit inconteftable
, à confiderer avec quelle bonté il
gouvernoit fes Peuples , avec quelle affection
& quel zele on lui obéïffoit , il fembloit
qu'il ne dût le Sceptre ni à ſa naiſfance
, ni à fon épée , mais à un choix libre
qui lui donnoit tous les coeurs .
Cette même bonté , cette facilité fut
le caractere qui diftingua le fils d'Henri
le Grand ; ce Monarque fit affeoir fur fon
Trône la Juftice & la Pieté ; la Sageffe
préfida à tous fes Confeils , aucun Roi
n'a été plus heureux dans le choix de fes
Miniftres ; fon Regne établit la tranquillité
au dedans de la France , étoufa jufqu'aux
femences des diffenfions domeftiques
, fit refpecter notre puiffance à des
voifins jaloux , & feroit peut-être le plus
glorieux
AVRIL. 1730.
865
'glorieux de tous les Regnes , fi ce Prince
n'avoit eu un prédeceffeur & un fucceffeur
,tous deux plus grands que lui.
Ici l'Orateur fait un portrait achevé de
Louis le Grand , ce Heros fi noblement
łoüé pendant la vie , & ce qui eft moins
équivoque , encore mieux loué après fa
mort par les regrets , non des feuls François
, mais des Nations étrangeres & ennemies.
Nous craindrions d'affoiblir cet
éloge fi nous nous contentions d'en rap--
porter quelques traits ; il faut le voir tout
entier dans la Piece.
L'arriere- petit- fils de ce Prince fait au
jourd'hui fon unique étude de conferver
la paix qu'il avoit glorieufement établie
fur la fin de fon Regne. Louis XV. fe
propofe de gouverner for Royaume felon
les maximes de Louis XIV. & met
fa félicité dans celle des Peuples. Le bonheur
de ce Monarque c'eft que le bruit
des armes n'a pas troublé les jeux de fon
enfance; fa gloire, c'eft qu'à la fleur de fes
années , & dans la plus tendre jeuneffe
-il fe voit l'arbitre de la paix , & choifi
pour Médiateur par tous les Princes de
l'Europe. Dans ces divers caracteres , l'adreffe
de l'Orateur confifte à ne point
laiffer perdre de vûë fon principal objet.
C'eft ce que fait le P. De la Sante , en
rappellant fans ceffe l'idée du nouveau
Bv Dauphin
666 MERCURE DE FRANCE
Dauphin dans les Portraits qu'il fait de
fes Ayeux.
Il parle enfuite de l'attachement que tous
les Rois Bourbons ont témoigné pour la
Religion , & prouve que le nom de Rois
Très-Chrétiens n'a pas été en eux un vain
titre.. Ici comme dans la premiere induction
, il commence par S. Louis ; tout le
monde fçait le zele qu'il témoigna pour
l'extirpation de l'herefie des Albigeois ;:
ce zele le tranfporta deux fois au - delà
des mers , plutôt pour la propagation de
la Foi , qu'en vûe d'étendre fon Empire,
ou pour fatisfaire un efprit d'inquiétude :
qui fut l'ame de la plupart des projets de
cette nature ..
Henri IV. avoit eu le malheur de fe
laiffer aller au parti de l'Herefie ; il ne
fut pas plutôt fur le Trône qu'il l'abjura:
fincerement , & la & la preuve de cette fincerité
, c'eft ce qu'il fit pour ramener à la
verité ceux du parti qu'il avoit abandonné.
On fçait que ce Prince d'un coeur veritablement
droit , témoignoit plus de
joye lorfqu'on lui apprenoit que quelqu'un
des Chefs de la Religion Protef
tante étoit retourné au ſein de l'Eglife ,
que lorsqu'on lui annonçoit que quelque
Ligueur étoit rentré dans fon obéillance..
Le plus bel Ouvrage de Louis le Jufte
eft l'abaiffement de ce même parti ; la
prife
AVRIL 1730. 667
prife de La Rochelle qui réduifit les fac
tieux à leur devoir,fera toujours regardée
dans nos Faftes comme la plus glorieufe
action d'un Regne conftamment glorieux;
la confommation de ce grand Ouvrage
étoit refervée à fon fils , heritier de fa pieté
& de fon zele pour la foi. Louis le
Grand a enfin détruit dans fon Royaume
le Calvinisme , la feule herefie qui eut été
tolerée depuis la fondation de la Monarchie
par Clovis le premier Roi Très - Chrétien
.
Enfin ce même efprit de Religion a paſfé
dans le Monarque qui nous gouverne,
ce jeune Prince femble avoir été nourri
par la pieté, il en a fuccé le lait dès l'enfance
; fon refpect pour les chofes faintes a
éclaté en lui dès fes premieres années ; on
l'admire encore dans le feu d'une brillante
jeuneffe ; il paroît moins attentif à
faire refpecter la Majefté Royale qu'à fou
tenir dans fes Etats les interêts de la Reli
gion.
Tels font les Ayeux de notre Dauphin,
reprend l'Orateur , pouvons - nous douter
qu'il ne croiffe pour le bonheur de la
France , pour la deffenfe des Autels En
vain on diroit que tous les fils n'heritent
des vertus de leurs peres ,que lesVefpa
fiens n'ont pas toujours desTites pour fucceffeurs
; quand nous voyons que ce dou
BВ vj
pas
ble
668 MERCURE DE FRANCE
ble efprit de juftice & de pieté , d'amour
du bien public & de zele pour les interêts
de l'Eglife, s'eft perpetué dans tous les
Rois Bourbons pendant un fr long eſpace
d'années , nous pouvons nous tenir affurez.
qu'il ne fe démentira pas dans le
Prince qui vient de naître , & qu'il formera
fon caractere.
II. Partie.
Les François promettent au Dauphin
leur amour & leurs voeux dans fon enfance
; la Cour dont il fera les délices
pendant la jeuneffe , lui promet toutes
fortes de complaifances & d'agrémens;
enfin dès-à-prefent les Peuples lui voüent
pour le temps de la vieilleffe , leur obéïffance
& leurs fervices. Plaiſe an Ciel que
nos defirs foient accomplis dans tous ces
points ! qu'il arrive à une heureuſe vieil
Leffe , pendant laquelle il donnera la Loi,
& qu'il ne la donne pas avant ce temps !
Mais que dis -je , reprend l'Orateur ,
lui promettons pas feulement
notre amour & nos voeux ; dès ce jour il
a le coeur de tous les François , il a déja
reçu les hommages de tous les Ordres de
nous ne
Etat. Les Prélats qui font la plus noble
portion du premier de ces Ordres , fe
font diftinguez parmi tous les autres ; ils
ne fe font pas contentez de porter leurs
voeux
AVRIL 1730 . 669
voeux au pied du Trône & au Berceau
de l'augufte Enfant ; ils les ont confacrez
par la Religion , & rendus ainfi plus efficaces
; ils ont fanctifié ceux de tous les
Peuples en ordonnant des Prieres folemnelles
pour la profperité du Dauphin.
Qu'il a été heureux en particulier pour le
Paſteur du premier Troupeau du Royaume
, notre illuftre Archevêque , que le
premier exercice de fon miniftere qu'il ait
fait en cette Ville, ait été de recevoir fon
Roi , & de joindre fes actions de graces
à celles de ce Monarque ! Delà le P. de
La Sante prend occafion de faire un compliment
également jufte & ingenieux au
Prélat , qui étoit prefent.
Les Fêtes qui ont été faites dans toute
la France font une partie des hommages
qui ont été rendus au Dauphin . Par
là les Villes entieres , les Seigneurs du
Royaume , les Princes Etrangers par leurs
Ambaffadeurs , marquent les fouhaits
qu'ils font pour ce Prince. Le Peuple
même par la part qu'il a prife à ces Réjoüiffances
, par l'aimable folie à laquelle
il s'eft livré en cette occafion , lui témoi
gne fon amour & fon zele..
Qui voudra fçavoir les fentimens que
l'on aura pour le Dauphin de France , les
devoirs que lui rendront les François ,
lorſque dans un âge plus avancé , il fera
Pornement
670 MERCURE DE FRANCE
Pornement de la Cour n'a qu'à fe reffou
venir de l'affection des Peuples , du refpect
des Grands pour le premier Dauphin
, fils de Louis XIV. qu'il fe rappelle
la confiance qu'on avoit dans le Duc de
Bourgogne; la veneration qu'on avoit pour
lui & du vivant de fon Pere , & encore
plus lorfqu'il fut devenu l'Heritier immediat
de la Couronne . L'Orateur promet
avec affurance au Fils de Louis XV.
les mêmes honneurs , la même affection ,
la même foumiffion. Dans cette condition
, pourfuit - il , plus glorieufe que celle
de plufieurs Souverains , il apprendra à
commander , il s'inftruira par les exemples
& les Confeils de fon Pere dans l'Art de
regner.
Nous pouvons , ajoûte- t- il , lui pro
mettre qu'il regnera effectivement unt
jour , mais de la maniere la plus heureufe
& la plus confolante ; c'eft que , comme
un Poëte le difoit du fils d'un Empereur
Romain , dans un âge déja avancé , il parragera
l'autorité avec fon Pere , déja vieux.
Ce que difoit par pure flatterie ce vain
Panegyrifte , & ce qui ne pouvoit s'accomplir
qu'en accordant des fiecles entiers
à cet Empereur , nous pouvons le
dire de Louis avec confiance . Tout femble
lui promettre une longue vie & une
fanté conftante; c'eft le Prix que la Pro
vidence
AVRIL 1730. 671"
vidence a établi ici-bas pour la fageffe &
pour la vertu. Avant même qu'il foit fort
avancé en âge , fon augufte Fils aura toute
la maturité neceffaire au commandement.
Le Roi pourra le charger d'une partie des
affaires , moins pour s'en débarraffer, que
pour lui marquer la confiance..
Quelque temps avant que ces Pieces ayent
été imprimées, les R. P. Jefuites, toujours prêts
à fignaler leur zele pour la Maiſon Royale
avoient fait paroître un Recueil contenant
plufieurs Pieces de Vers François & La- `
tins , qui étoient toutes d'un excellent gout ,
chacune dans fon genre.
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Résumé : EXTRAIT de deux Harangues Latines sur la Naissance de Monseigneur le Dauphin, prononcées au College de Louis le Grand par les Professeurs de Rhetorique.
Le texte relate deux harangues prononcées par les professeurs de rhétorique du Collège Louis-le-Grand à l'occasion de la naissance du Dauphin, fils de Louis XV. La première harangue, prononcée par le Père Charles Porée le 14 septembre 1729, félicite le roi pour la naissance de son fils, soulignant l'importance de transmettre le nom et les biens à un héritier mâle. Le Père Porée compare la succession des Bourbons à celle des Césars, mettant en avant la continuité et la gloire de la dynastie française. Il évoque également la joie des parents royaux et les avantages politiques et religieux de la naissance du Dauphin, qui assure la tranquillité du royaume et de l'Europe. La seconde harangue, prononcée par le Père Xavier de la Sante le 15 décembre suivant, se concentre sur les promesses que le Dauphin représente pour la France. Le Père de la Sante souligne que le Dauphin, en tant que fils d'un roi Bourbon et d'un roi Très-Chrétien, garantit le bonheur du royaume et un soutien à la religion. Il rappelle les vertus des grands rois de la maison des Bourbons, comme Louis IX et Henri IV, et les espérances qu'ils ont suscitées pour le peuple français. Le texte décrit les qualités et les actions des rois de la dynastie des Bourbons, mettant particulièrement en lumière la bonté et la justice de Louis XIII, fils d'Henri IV. Ce monarque a établi la tranquillité en France, étouffé les dissensions domestiques et fait respecter la puissance française à l'étranger. Son règne aurait été le plus glorieux si ce n'était pour ses prédécesseurs et successeurs plus grands que lui. L'orateur loue également Louis XIV, surnommé Louis le Grand, pour ses actions héroïques et son influence positive, même après sa mort. Louis XV, arrière-petit-fils de Louis XIV, s'efforce de conserver la paix et de gouverner selon les maximes de son aïeul. Il est loué pour son rôle de médiateur en Europe et son attachement à la religion. Le texte souligne l'attachement des Bourbons à la religion, mentionnant Saint Louis, Henri IV et Louis XIV pour leurs efforts contre l'hérésie. Louis XV est décrit comme un monarque pieux, respectueux des choses saintes et attentif aux intérêts de la religion. L'orateur exprime l'espoir que le Dauphin, fils de Louis XV, héritera des vertus de ses ancêtres et contribuera au bonheur de la France et à la défense des autels. Les Français, la Cour et les peuples promettent leur amour et leur soutien au Dauphin, avec des prières et des fêtes en son honneur. L'orateur compare l'affection portée au Dauphin à celle accordée aux précédents Dauphins et promet au fils de Louis XV les mêmes honneurs et affection. Il prédit que le Dauphin régnera de manière heureuse et confiante, avec le soutien de son père.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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29
p. 1344-1349
SUR LE RÉTABLISSEMENT DE LA SANTÉ DE MAD...
Début :
Cessez, cessez, mes yeux, de répandre des pleurs, [...]
Mots clefs :
Amour, Yeux, Bonheur, Mort, Dieu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUR LE RÉTABLISSEMENT DE LA SANTÉ DE MAD...
SUR LE RETABLISSEMENT
DE LA SANTE DE MAD ...
C Effez , ceffez , mes yeux , de répandre des
>
- pleurs ,
Il eft tems de calmer ma crainte , & mes douleurs
:
Des portes du trépas mon Iris revenuë ,
Plus belle que jamais va paroître à ma vûë ,
Des horreurs de la mort fes yeux déja cou
verts ,
'A la clarté du jour fe font enfin ouverts .
O vous qui refpirez l'air tendre de Cythere ,
Vous , fideles fujets du Dieu qu'on y revére ,
Venez , accourez tous , que vos plus doux concerts
,
En ce jour fortuné raiſonnent dans les airs ;
Qu'aux jeux les plus charmans fuccede la tendreffe
;
Vous ne fçauriez trop loin pouffer votre allegreffe
;
11. Vol. C'eft
JUIN. 1730. 1345..
C'eft votre aimable Dieu qui triomphe du fort ,
Il a ſçû déſarmer l'inéxorable mort.
A ma voix, attentifs , apprenez fa victoire ,
Et chantez avec moi , fon triomphe & ſa gloire .
A peine les dangers d'Iris me font connus ,
Que mes triftes fanglots ne font plus retenus ;
Une fombre pâleur , fur mon vifage empreinte
Marque le noir chagrin dont mon ame eft
atteinte,
Et du jour qui me luit , déteftant, le flambeau ,-
Déja je me prépare à la fuivre au tombeau,
Mais enfin au milieu de mes plus vives craintes ,
Addreffant à l'Amour ma priere , & mes plaintes
Dieu puiffant , m'écriai- je , ô toi , qui de mon
coeur ,
Fis toujours le plaifir , la joye & le bonheur ,
Toi , que je connoiffois avant de me connoître,
Toi , de mes fentimens , feul , & fouverain
maître
Amour , daigne , pour moi , t'employer aujour
d'hui ,
;
Signale ta puiffance , & deviens mon appui.
La mort impunément ofe attaquer la vie ,
De l'adorable objet dont mon ame eſt ravie
Pour terminer des jours fi précieux , fi beaux ,
Je la vois éguifer fon implacable Faux :
Verras - tu fans courroux cette horrible injuftice
?
JI.Vol Souffriras- tu
1346 MERCURE DE FRANCE
Souffriras- tu , grand Dieu ! ce cruel facrifice ! ~
Laifferas-tu périr cette jeune beauté ?
Réferves- tu ce prix à ma fidelité
Iris feule , à tes loix , fçut affervir mon ame ;
Elle feule , en mon coeur , fçut allumer ta flme.
Et depuis le moment que les traits de fes yeux
M'ont caufé des tranfports qui m'égaloient aux
Dieux.
Toujours conftant , toujours plus charmé de ma
chaîne ,
J'en ai porté le poids fans murmure & fans
peine ,
Je n'ai jamais tenté de brifer un lien ,
Trop doux , puifqu'il unit mon coeur avec le
fien.
Depuis cet heureux jour que j'adore ſes char—
mes J
Mon coeur n'a reffenti que ces douces allarmes
و ت
Que l'amour fait fentir aux coeurs les plus heureux
,
Et dont nul n'eft exempt dans l'empire amoureux
.
Mais faut - il que la mort , plus que jamais
cruelle ,
Ofe couper les noeuds d'une union fi belle !
Veut-elle , la barbare , enlever à mon coeur
D'un fi parfait amour la charmante douceur
>
Mon Iris n'étant plus , quel objet dans mon
ame ,
11, Vol.
Eft
T JUIN. 1730. 1347
Eft digne d'allumer une nouvelle flâme ?
Si , d'Orphée autrefois animant les Concerts ,
Tu fçus fléchir , pour lui , le fier Dieu des en
fers ,
Tente un nouvel effort , dans ce péril extrême ,
Entreprens tout, grand Dieu !
j'aime.
Si ce n'eft
pour
fauver ce que
pas affez , pour attendrir ton coeur
De mon interêt feul , & de mon feul bonheur
Ne regarde que toi , c'est toi que l'on outrage ;
Voy tout ce que tu perds, & quel affreux ravage ,
Dans ton empire heureux va caufer cette mort.
Que de coeurs dégagez , & maîtres de leur fort !
Iris n'avoit fur eux remporté la victoire ,
Que pour faire éclater ta puiſſance & ta gloire .
Ah ! ne balance pas , cours arrêter le trait ,
Qui menace les jours de cet aimable objet !
Touché de mes regrets , fenfible à ma priere ,
L'amour part auffi - tôt du temple de Cythere ,. !
Et d'un effor hardi s'elevant dans les airs ,
Traverfe d'un coup d'aile , & la terre & les
mers ;
Il pénétre bien- tôt dans la demeure affreufe
Qu'enceint neuf fois , du Stix , l'Onde noire &
bourbeufe.
Tout tremble à fon afpect , Pluton faifi d'ef
froi ,
Craint qu'à tout fon Empire il ne donne la loy
JJ. Vel L'Amor
$348 MERCURE DE FRANCE
L'Amour vole au milieu du tenebreux Aver
ne ;
Sous un Roc, va fe perdre une horrible caverne,
L'aftre brillant du jour n'y pénétra jamais ,
Nul mortel , en ce lieu , ne peut avoir d'accès :
Ceft - là que dans l'horreur d'un éternel filence ,
Minos tient dans fes mains la terrible balance
Là , roule inceffamment l'Urne ou de chaque
humain ,
Eft renfermé le nom tracé par le Deſtin
Là , de rage écumant , la Parque inéxorable
Coupe le fil des jours du Mortel déplorable ,›
Dont le nom malheureux eft tiré par le fort.
L'amour découvre enfin ce féjour de la mort
Il y court , quelle horreur ! le fort impitoya
ble
$
Avoit déja d'Iris , tiré le nom aimable ;
Déja pour la plonger dans la nuit du Tombeau ,,
La cruelle Atropos apprêtoit fon Cizeau ;
Mais retenant ce bras armé de barbarie ,
Arrêté , dit l'Amour , implacable furie ;
Quoi , peux-tu , fans pitié , trancher de fi beauxjours
?
Et détruire par là l'empire des Amours ?
Porte tes coups ailleurs , & change de victime
Ou je vais , par mes traits , te punir de ton
crime.
Pour te dédommager , dans peu tu me verras , ›
11-Voli Porter
JUIN. 1730. 1349
Porter dans mille coeurs de funeftes trépas ;
Pour en venir à bout , Iris me doit fuffire ,
Ses yeux fçauront peupler le tenebreux empire :
Il dit , des mains du fort arrachant le billet
Dans le Vaſe fatal , lui même il le remet
La Parque n'ofe alors s'oppoſer à fon zele ,
Et cachant fon dépit , je me rends , lui dit - elle
Le plus barbare coeur s'adoucit à ta voix ,
Dans les Cieux , aux Enfers , tes défirs font des
Loix ;
Mais garde ta promeffe , & prends foin de ma
gloire.
Charmé de ce triomphe , & fier de fa victoire.
Le Dieu fuit auffi - tôt ce féjour odieux ,
Et revient m'annoncer ce fuccès glorieux.
Séche , féche , dit- il , la fource de tes larmes ,
Calme , Berger heureux , de fi juftes allarmes,
Ton -Iris va revoir la lumiere du jour ,
Et ce parfait bonheur tu le dois à l'Amour.
A vivre fous mes Loix fois toujours plus fidele ,
Tu vois comme je fers la conftance & le zéle.
Il me laiffe à ces mots , & depuis mon Iris ,
Recouvre tous les jours , fa force , & ſes efprits.
Elle reprend ce feu , doux vainqueur de mor
ame
>
Et par qui de l'Amour tout fent la vive flamme.
Que la plus vive joye éclate dans mon coeur ,
Que les plus doux tranſports annoncent mon
bonheur.
DE LA SANTE DE MAD ...
C Effez , ceffez , mes yeux , de répandre des
>
- pleurs ,
Il eft tems de calmer ma crainte , & mes douleurs
:
Des portes du trépas mon Iris revenuë ,
Plus belle que jamais va paroître à ma vûë ,
Des horreurs de la mort fes yeux déja cou
verts ,
'A la clarté du jour fe font enfin ouverts .
O vous qui refpirez l'air tendre de Cythere ,
Vous , fideles fujets du Dieu qu'on y revére ,
Venez , accourez tous , que vos plus doux concerts
,
En ce jour fortuné raiſonnent dans les airs ;
Qu'aux jeux les plus charmans fuccede la tendreffe
;
Vous ne fçauriez trop loin pouffer votre allegreffe
;
11. Vol. C'eft
JUIN. 1730. 1345..
C'eft votre aimable Dieu qui triomphe du fort ,
Il a ſçû déſarmer l'inéxorable mort.
A ma voix, attentifs , apprenez fa victoire ,
Et chantez avec moi , fon triomphe & ſa gloire .
A peine les dangers d'Iris me font connus ,
Que mes triftes fanglots ne font plus retenus ;
Une fombre pâleur , fur mon vifage empreinte
Marque le noir chagrin dont mon ame eft
atteinte,
Et du jour qui me luit , déteftant, le flambeau ,-
Déja je me prépare à la fuivre au tombeau,
Mais enfin au milieu de mes plus vives craintes ,
Addreffant à l'Amour ma priere , & mes plaintes
Dieu puiffant , m'écriai- je , ô toi , qui de mon
coeur ,
Fis toujours le plaifir , la joye & le bonheur ,
Toi , que je connoiffois avant de me connoître,
Toi , de mes fentimens , feul , & fouverain
maître
Amour , daigne , pour moi , t'employer aujour
d'hui ,
;
Signale ta puiffance , & deviens mon appui.
La mort impunément ofe attaquer la vie ,
De l'adorable objet dont mon ame eſt ravie
Pour terminer des jours fi précieux , fi beaux ,
Je la vois éguifer fon implacable Faux :
Verras - tu fans courroux cette horrible injuftice
?
JI.Vol Souffriras- tu
1346 MERCURE DE FRANCE
Souffriras- tu , grand Dieu ! ce cruel facrifice ! ~
Laifferas-tu périr cette jeune beauté ?
Réferves- tu ce prix à ma fidelité
Iris feule , à tes loix , fçut affervir mon ame ;
Elle feule , en mon coeur , fçut allumer ta flme.
Et depuis le moment que les traits de fes yeux
M'ont caufé des tranfports qui m'égaloient aux
Dieux.
Toujours conftant , toujours plus charmé de ma
chaîne ,
J'en ai porté le poids fans murmure & fans
peine ,
Je n'ai jamais tenté de brifer un lien ,
Trop doux , puifqu'il unit mon coeur avec le
fien.
Depuis cet heureux jour que j'adore ſes char—
mes J
Mon coeur n'a reffenti que ces douces allarmes
و ت
Que l'amour fait fentir aux coeurs les plus heureux
,
Et dont nul n'eft exempt dans l'empire amoureux
.
Mais faut - il que la mort , plus que jamais
cruelle ,
Ofe couper les noeuds d'une union fi belle !
Veut-elle , la barbare , enlever à mon coeur
D'un fi parfait amour la charmante douceur
>
Mon Iris n'étant plus , quel objet dans mon
ame ,
11, Vol.
Eft
T JUIN. 1730. 1347
Eft digne d'allumer une nouvelle flâme ?
Si , d'Orphée autrefois animant les Concerts ,
Tu fçus fléchir , pour lui , le fier Dieu des en
fers ,
Tente un nouvel effort , dans ce péril extrême ,
Entreprens tout, grand Dieu !
j'aime.
Si ce n'eft
pour
fauver ce que
pas affez , pour attendrir ton coeur
De mon interêt feul , & de mon feul bonheur
Ne regarde que toi , c'est toi que l'on outrage ;
Voy tout ce que tu perds, & quel affreux ravage ,
Dans ton empire heureux va caufer cette mort.
Que de coeurs dégagez , & maîtres de leur fort !
Iris n'avoit fur eux remporté la victoire ,
Que pour faire éclater ta puiſſance & ta gloire .
Ah ! ne balance pas , cours arrêter le trait ,
Qui menace les jours de cet aimable objet !
Touché de mes regrets , fenfible à ma priere ,
L'amour part auffi - tôt du temple de Cythere ,. !
Et d'un effor hardi s'elevant dans les airs ,
Traverfe d'un coup d'aile , & la terre & les
mers ;
Il pénétre bien- tôt dans la demeure affreufe
Qu'enceint neuf fois , du Stix , l'Onde noire &
bourbeufe.
Tout tremble à fon afpect , Pluton faifi d'ef
froi ,
Craint qu'à tout fon Empire il ne donne la loy
JJ. Vel L'Amor
$348 MERCURE DE FRANCE
L'Amour vole au milieu du tenebreux Aver
ne ;
Sous un Roc, va fe perdre une horrible caverne,
L'aftre brillant du jour n'y pénétra jamais ,
Nul mortel , en ce lieu , ne peut avoir d'accès :
Ceft - là que dans l'horreur d'un éternel filence ,
Minos tient dans fes mains la terrible balance
Là , roule inceffamment l'Urne ou de chaque
humain ,
Eft renfermé le nom tracé par le Deſtin
Là , de rage écumant , la Parque inéxorable
Coupe le fil des jours du Mortel déplorable ,›
Dont le nom malheureux eft tiré par le fort.
L'amour découvre enfin ce féjour de la mort
Il y court , quelle horreur ! le fort impitoya
ble
$
Avoit déja d'Iris , tiré le nom aimable ;
Déja pour la plonger dans la nuit du Tombeau ,,
La cruelle Atropos apprêtoit fon Cizeau ;
Mais retenant ce bras armé de barbarie ,
Arrêté , dit l'Amour , implacable furie ;
Quoi , peux-tu , fans pitié , trancher de fi beauxjours
?
Et détruire par là l'empire des Amours ?
Porte tes coups ailleurs , & change de victime
Ou je vais , par mes traits , te punir de ton
crime.
Pour te dédommager , dans peu tu me verras , ›
11-Voli Porter
JUIN. 1730. 1349
Porter dans mille coeurs de funeftes trépas ;
Pour en venir à bout , Iris me doit fuffire ,
Ses yeux fçauront peupler le tenebreux empire :
Il dit , des mains du fort arrachant le billet
Dans le Vaſe fatal , lui même il le remet
La Parque n'ofe alors s'oppoſer à fon zele ,
Et cachant fon dépit , je me rends , lui dit - elle
Le plus barbare coeur s'adoucit à ta voix ,
Dans les Cieux , aux Enfers , tes défirs font des
Loix ;
Mais garde ta promeffe , & prends foin de ma
gloire.
Charmé de ce triomphe , & fier de fa victoire.
Le Dieu fuit auffi - tôt ce féjour odieux ,
Et revient m'annoncer ce fuccès glorieux.
Séche , féche , dit- il , la fource de tes larmes ,
Calme , Berger heureux , de fi juftes allarmes,
Ton -Iris va revoir la lumiere du jour ,
Et ce parfait bonheur tu le dois à l'Amour.
A vivre fous mes Loix fois toujours plus fidele ,
Tu vois comme je fers la conftance & le zéle.
Il me laiffe à ces mots , & depuis mon Iris ,
Recouvre tous les jours , fa force , & ſes efprits.
Elle reprend ce feu , doux vainqueur de mor
ame
>
Et par qui de l'Amour tout fent la vive flamme.
Que la plus vive joye éclate dans mon coeur ,
Que les plus doux tranſports annoncent mon
bonheur.
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Résumé : SUR LE RÉTABLISSEMENT DE LA SANTÉ DE MAD...
Le texte décrit la joie et le soulagement du narrateur face au rétablissement de la santé d'Iris, une femme qu'il aime profondément. Initialement, il exprime sa douleur et sa crainte de la perdre, décrivant les dangers qu'elle a affrontés et les moments de désespoir qu'il a vécus. Le narrateur invoque l'amour et le pouvoir de l'Amour, le dieu, pour sauver Iris de la mort. Il se remémore sa fidélité et son amour constant pour Iris, soulignant que leur union est précieuse et belle. Il implore l'Amour de sauver Iris, comparant la situation à celle d'Orphée qui avait sauvé Eurydice. Touché par ses prières, l'Amour se rend aux Enfers, affrontant Pluton et les Parques pour empêcher la mort d'Iris. Grâce à cette intervention divine, Iris est sauvée et retrouve sa santé. Le narrateur exprime alors sa joie et son bonheur, reconnaissant la puissance de l'Amour qui a triomphé de la mort.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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30
p. 1402-1427
Zemine & Almansor, Pieces Comiques, Extrait, / Vaudeville, [titre d'après la table]
Début :
Le 27. Juin, l'Opera Comique fit l'ouverture de son Theatre à la Foire [...]
Mots clefs :
Opéra-Comique, Foire Saint-Laurent, Comédie, Vaudeville, Vizir, Sagesse, Prince, Jardin, Amants, Amour, Vertu, Fille, Sagesse, Bonheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Zemine & Almansor, Pieces Comiques, Extrait, / Vaudeville, [titre d'après la table]
Le 27. Juin , P'Opera Comique fir
l'ouverture de fon Theatre à la Foire
S. Laurent par une Piéce nouvelle en Vaudeville
, intitulée Zemine & Almanfor
fuivie des Routes du Monde ; ces deux
Piéces font précedées d'un Prologue qui a
pour titre L'Induftrie. Le tout orné de
Divertiffemens , de Danfes & c.
La Scene du Prologue fe paffe devant le
Palais de l'Industrie , dont la moitié du Bâtiment
paroît moitié gothique & moitié
II. Vol
moderne
JUIN. 1730. 1403
-
à
moderne. Pierrot & Jacot defcendent
dans un char. Jacot fe plaint de la voiture
, & dit qu'il n'aime pas à fe voir dans
un char volant neuf cens piés au deffus
des ornieres ; Je vois bien , lui répond
Pierrot , que tu ne te plais pas voyager
côte à côte des nuages. Cependant , mon cher
petit frere Jacot , puifque je t'aifait recevoir
depuis peu par mon crédit à l'Opera Comique,
ilfaut bien que tu te faffes à la fatigue ; car
vois- tu , nous devons effuyer les mêmes corvées
que les Divinités de l'Opera,
Sur l'Air , Ramonez ci &c.
Attachés à des ficelles ,
Il nous faut , volant comme elles ,
Mais avec moins de fracas ,
Ramoner ci , ramoner là , la , la , la ,
La Couliffe du haut en bas.
Jacot demande à fon frere quel eft le
Palais qui fe préfente à fes yeux , & dans
quel deffein un Enchanteur de leurs amis
vient de les y tranſporter ; Pierrot lui
répond que ce Palais , quoique délabré, eft
le féjour de la Nouveauté , dont ils ont
grand befoin pour leur Théatre , & tandis
qu'il reſte à la porte , il envoye Jacot
pour découvrir s'il n'en eft point quelqu'autre
qui foit ouverte. L'Antiquité fort
du Château , & parle Gaulois à Pierrot ,
II. Vol.
qui
1404 MERCURE DE FRANCE
qui rebuté de fon langage l'appelle radoteufe
: elle le frappe avec fa béquille , &
le laiffe là . Pierrot la pourfuit ; il eſt arrêté
par la Chronologie , qui lui reproche
le crime qu'il commet en ne refpectant
pas la venerable Antiquité . Pierrot lui
demande quel eft fon emploi ; la Chronologie
lui décline fon nom & fes titres.
Pierrot la. prie de lui donner des nouvelles
de la Nouveauté ; la Chronologie , loin
de lui répondre jufte , commence toutes
fes Phrafes par des Epoques , & veut l'entretenir
des Olimpiades de l'Egire de Mahomet
& autres dates celebres ; cela impatiente
Pierrot ; il la chaffe, & dit , l'Enchanteur
m'a joué d'un tour ; il me promet
de me transporter au Palais de la Nouveauté
... j'y trouve d'abord une vieille Decrépite
, & enfuite une faifeufe d'Almanachs.
Dans ce moment l'Industrie avance ; Pierrot
la prend pour la Nouveauté ; elle le
défabule , & lui dit que la Nouveauté eſt
morte depuis plus de quatre
mille ans
qu'elle n'en eft que la copie , que le Public
tombe quelquefois dans l'erreur fur
fon compte , & prend l'induftrie pour la
Nouveauté. Je renouvelle , ajoûte l'Induftrie
, non feulement les habits & les meubles,
mais je rajeunis les vieux Ouvrages d'efprit,
& chante fur l'Air , Robin turelure & c.
II. Vol. Dans
JUIN.
1405 1730.
· Dans un moderne morceau ,
Je joins par une coûture
De Terence un fin lambeau ...
Pierrot.
Ture lure.
Chacun voit la rentraiture .
L'Induftrie , ironiquement.
Robin , turelurelure.
Alors Pierrot lui expofe les befoins de
l'Opera Comique , qui manque de Piéces
nouvelles ; l'Induftrie lui préfente un
Drame intitulé Zemine & Almanfor , Sujet
tiré de l'Hiftoire de Tartarie , dont Bourfaut
a pris fon dénouement d'Ejope à la
Cour. Le Public n'a pas approuvé cette
reffemblance , quoique fondée fur une autorité
irrécufable , & cela , fans doute, par
ce qu'il a plus vu la Comédie d'Efope à
la Cour qu'il n'a lû l'Hiftoire de Tartarie.
Pierrot marque fon inquiétude à l'Induftrie
, qui lui réplique qu'il fait le Public
plus méchant qu'il n'eft , qu'il s'eft
bien accommodé de tous les Ocdipes &
de toutes les Mariannes qu'on lui a re
tournées de cent façons.
Lefecond Drame offert par l'Induftrie,
eft intitulé les Routes du Monde. Jacot
II. Vol. G IC
1406 MERCURE DE FRANCE
revient dans cet inftant , & excuſe ſon
retardement par le plaifir qu'il a eu à voir
repeter un Balet Comique ; l'Induſtrie
leur apprend que c'eft une Fête qu'on prépare
pour elle , & qu'ils peuvent voir.
Elle eft executée fur le champ par les Chevaliers
de l'Induſtrie , figurés par des
Zanis Italiens. Voici les paroles du Vaudeville
de ce Divertiffement.
VAUDEVILLE.
Dans les Jardins de l'Induſtrie
Phoebus & la Galanterie
S'en vont cueillant foir & matin , tin tin tin tią
Mais en vain leur adreffe trie , ho ho ho !
Ce n'eft jamais du fruit nouveau.
On voudroit connoître une Belle ,
A fon Epoux toujours fidelle ,
Et voir l'Epoux auffi conftant , tan tan tan
Un ménage de ce modele , ho ho ho
Ce feroit là du fruit nouveau.
Dès la bavetté on fonge à plaire ;
La fille en fçait plus que
fa mere ,
Qui pourtant jeune a coqueté , té té té ;
Et dans les Jardins de Cithere , ho ho ho !
On trouve peu de fruit nouveau.
I I. Vol. Un
JUIN. 1730.
1407
Un Cadet de race Gaſcone ,
Qui n'emprunte pas & qui donne ,
Et qui convient qu'on l'a battu , tu tu tu
Sur les Rives de la Garone , ho ho ho,
Ce feroit là du fruit nouveau.
Un Grand du mérite idolâtre ,
Géometre vif & folâtre ,
Actrice vouée à Yeſtá , ta ta ta ,
Par ma foi fur plus d'un Théatre , ho ho he
Ce ſeroit là du fruit nouveau.
Ce Prologue eft fuivi de Zemine & Al
manfor , en un Acte. La premiere Scene
fe paffe entre Pierrot , Confident d'Almanfor
, Vizir & fils de Timurcan , Roi
'd'Aſtracan , mais crû fils de l'Emir Abe
nazar , & Lira , Suivante de Zemine , fille
de l'Emir Abenazar , & cruë fille du Roi
Timurcan. Voici le premier Couplet que
chante Pierrot , fur l'Air , Chers amis , que
mon ame eft ravie :
Oüi , Lira , fi tu tiens ta promeffe ,
Par l'Hymen j'efpere que dans peu
Tu verras couronner notre feu ; a
Du Monarque enfin touché de leur tendreffe ,
Nos Amans ont obtenu l'aveu ;
Le Vizir mon Maître époufe la Princeffe ;
II. Vol.
Gij L'a
1408 MERCURE DE FRANCE
L'amitié du bon Roi d'Aftracan
L'éleve juſqu'au premier rang.
Lira répond à Pierrot que Zemine fa
Maitreffe ne craindra donc plus la prédiction
d'une Devinereffe qui lui a depuis
peu annoncé qu'elle alloit être mariée au
fils d'un Souverain. Pierrot applaudit au
bonheur de fon Maître , qui , quoique
jeune,le furpaffe en prudence & en valeur;
il n'oublie pas dans fon Eloge qu'il n'eft
pourtant pas de meilleure maifon que lui,
& qu'ils ont gardé enfemble les moutons.
Lira lui demande par quel hazard Almanfor
eft devenu fi grand Seigneur ; je vais
te le dire , répond Pierrot Un jour que
notre grand Roi Timurcan chaffoit autour
de chez nous , il rencontra le petit Almanfor
qui lifoit l'Hiftoire de Tartarie en faisant
paître fon troupeau , il s'amusa à caufer avec
lui ; il le trouva gentil , bien avifé , & le
prit en affection. Sur ces entrefaites mourut
Kalem , pere du jeune Berger , que Timurcan'
fit auffi-tôt venir à la Cour. Il le fit
élever en Prince , & l'envoya enfuite dans
fes Armées , où il fe diftingua bientôt. IL
joignit même dans peu de temps les talens
du Miniftere au mérite guerrier , & devint
Grand-Vizir par le fecours de fa . feule
vertu. L'année derniere , comme il revenoit
de la frontiere , il paſſa par notre Village
II. Vol.
aveg
JUIN. 1730 . 1409
3
avec une troupe degens de guerre ,
il
m'apperçut
dans la foule, & me dit : Eh ! te voilà,
mon pauvre Pierrot , approche , approche ...
il chante :
Je lui tirai ma reverence 2
Enfuite je lâchai ces mots :
Ces Moutons gaillards & difpos
Que mene là Votre Excellence ,
Ne fe laifferoient pas , je penfe
Manger la laine fur le dos.
,
Il rit de ce trait de malice qui lui rappelloit
fa premiere condition , & changea
la mienne , en m'emmenant avec lui. On
} débite , interrompt Lira s qu'il eft fort
defintereffe ; Pierrot lui avoue qu'il a eu
long tems cette opinion , mais qu'il en
eft defabuſe , depuis que déjeunant avec
Jacot , Secretaire du Prince Alinguer , il
a entendu Almanfor qui enfermé dans un
cabinet , faifoit cette exclamation : Air ,
L'autre jour ma Cloris.
O précieux Tréfor !
Si jamais dans fa courfe
On arrête Almanfor ,
Tu feras fa reffource ;
O Tréfor mes amours
Je t'aimerai toujours.
-II. Vol. Lira G iij
1410 MERCURE DE FRANCE
Lira conclud que le Vizir amaffe des remedes
contre la défaveur , & que l'on
agit prudemment dans l'incertitude de
fon fort : Oui , vraiment , répond Pierrot
, & chante fur l'Air : Adieu panier.
Quand on a rempli fes pochetes ,
Si l'on eft chaffé par malheur , -
En fuyant , on dit de bon coeur
Adieu panier , vendanges font faites.-
A ces mots , Zemine arrive éplorée , &
leur dit que la prophetie de la Devinereffe
va s'accomplir , que l'inconnu fixé
depuis peu à la Cour d'Aftracan vient de
lui déclarer fon amour , & de lui apprendre
en même tems qu'il étoit fils du Monarque
de la Ruffie : Helas , s'écrie - t'elle,
Alinguer eft fils d'un Roi puiſſant , Alman--
for fimple Sujet ne tiendra pas contre lui !
fur l'Air : Pour paſſer doucement la vie.
Il a le mérite en partage ;
Mais le mérite par malheur
Ne trouve pas fon avantage
A luter contre la Grandeur.
Lira apperçoit de loin Timurcan qui
fe promene ; Zemine va le joindre pour
le toucher en fa faveur ; Pierrot refte feul
avec Lira , & lui expofe la crainte que
II. Vol. fait
JUIN. 1730. 141
fait naître dans fon efprit le haut rang du
Rival de fon Maître . Il exige un aveu
décifif pour lui ; Lira en le flattant lui déclare
pourtant qu'elle prétend fuivre le
fort de Zemine. Jacot paroît , & contefte
avec Pierrot fur les amours d'Alinguer ;
il prétend que ce Prince époufera Zemine
, & que lui , en qualité de Secretaire ,
deviendra le mari de Lira ; elle les quitte
en leur déclarant qu'elle époufera celui
des deux dont le Maitre obtiendra fa
Maitreffe. Les deux confidens rivaux reftent
enfemble , & continuent leur dif
pute ; ils y mêlent des difcours fur la fortune
& le tréfor caché du Vizir , qui
font interrompus par l'arrivée du Roi &
du Prince Alinguer. Pierrot & Jacot fe
retirent. Alinguer demande Zemine en
mariage ; le Roi lui apprend qu'elle n'eft
pas heritiere de fon Royaume , qu'il a
un fils que des raifons politiques l'ont
empêché jufqu'ici de faire paroître ;
Alinguer répond en Amant genereux ,
qu'il n'exige point d'autre dot que la
perfonne de Zemine ; le Roi lui objecte fa
parole donnée au Vizir Almanfor , & fait
le Panegyrique de fes vertus. Alinguer
piqué , ofe le contredire , & lui dit que
ce Miniftre , dont il vante fi fort le défintéreffement,
a un tréfor confiderable qu'il
dérobe à fa connoiffance , & dont , fans
II. Vol.
Giiij doute
1412 MERCURE DE FRANCE
doute , il doit faire un ufage crimine!. H
jette de violens foupçons dans l'efprit de
Timurcan , & offre de lui produire un
témoin fidele qui le conduira à l'endroit
où font enfermées les richeffes fecretes
d'Almanfor. Le Roi ébranlé confent à
cette vifite , & fort avec le Prince de
Ruffie.
Le Théatre change , & repréfente une
Salle de la Maifon du Vizir , où l'on ne
voit rien qui ne foit d'une grande fimplicité
. Almanfor y eft avec Zemine , à
qui il exalte fon bonheur & fon amour ;
Pierot vient leur annoncer gayement l'arrivée
du Roi , qui va , dit- il , unir Almanfor
& la Princeffe , ce qui lui procu
rera l'avantage d'époufer Lira. Le Roi
entre furieux , & reproche au Vizir fon
prétendu tréfor ; Jacot arrive , & montre
à Timurcan le Cabinet où l'on doit le
trouver. On l'ouvre par ordre de Timurcan
, & l'on n'y trouve que la houlete
& l'habit que portoit Almanfor quand il
étoit Berger : Je les gardois , dit - il , pour
me rappeller ma naiſſance , & pour les reprendre
, Seigneur , fi vous m'ôtiez votre
faveur & c.
La vertu d'Almanfor ayant éclaté dans
fon plus grand jour , le Roi lui apprend
qu'il eft fon fils ; cette découverte favorable
pour la gloire d'Almanſor , attriſte
II. Vol. fon
JUIN 1730. 1413
fon amour ; Zemine qui reconnoît qu'il
eft fon frere , partage fa douleur , & fe
plaint avec refpect au Roi d'Aftracan de
ce qu'il a permis qu'elle aime le Prince
Almanfor. Timurcan termine leur trou
ble , & comble leur joye , en leur appre
nant qu'ils nneeffoonntt point unis par le fang,
&
que
Zemine
eft
fille
de l'Emir
Abena
zar. Almanfor
remercie
le Roi
de ces
heu
reux
éclairciffemens
, & chante
ce Cou
plet
:
Le grand Nom que je tiens de vous
Flatte l'amour qui me domine
Il me devient d'autant plus doux
Qu'il fait plus d'honneur à Zemine
Ah ! dit Zemine à Almanfor ::
Seigneur , de vos tranfports je juge par moimême
;
Vous avez herité de mon noble défir ;
Fille de Timurcan , quel étoit mon plaifir
D'élever mon Berger à la grandeur fuprême
Pierot obtient Eira , & chaffe Jacot . La
Piéce finit par une Fête champêtre , execurée
par les Habitans du Village où a été
élevé Almanfor..
La feconde Piéce , auffi d'un Acte , compofée
de Scenes détachées , eft allegorique
& morale , tant par les idées que par quel-
II Vol. ques
1414 MERCURE DE FRANCE
د
ques- uns de fes perfonages ; elle eft inti ,
tulée les Routes du monde. Le . Théatre re
préfente dans les aîles les Jardins d'Hebé,
& dans le fond trois Portiques qui commencent
les trois chemins que prennent
les hommes en fortant de la Jeuneffe. Le
Portique du milieu eft étroit , compofé de
Rochers couverts de ronces avec cette
Infcription : Le chemin de la Vertu . Le
fecond , à droite , plus large ( ainfi que le
troifiéme qui eft à gauche ) eft orné de
tous les fimboles des honneurs & des richeffes
, & a pour titre , Le chemin de la
Fortune. Le troifiéme , intitulé Le chemin
de la Volupté , paroît chargé des attributs
des Plaiſirs , du Jeu , de l'Amour &
de Bacchus. La Scene ouvre par Leandre,
conduit par le Tems.
Leandre , Air : Amis , fans regreter Pa--
ris &c.
O Saturne , Doyen des Dieux
Des Peres le moins tendre ...
O Tems , dites -moi dans quels lieux
Vous conduifez Leandre ?
Le Tems , Air : Contre mon gré je cheriss
Peau :
Je vais vous expliquer cela ;
Voyez ces trois Portiques là ,
Du monde ils commencent les routes
11. Vol. On
JUIN. 1415 1730.
On doit ( telle eft la loi du fort )
Paffer fous l'une de ces Voutes
Quand des Jardins d'Hebé l'on fort.
Leandre.
Depuis que je vis dans ces Jardins , je
n'avois point encore apperçû ces trois
Portiques .
Le Tems.
Je le crois bien ; vous ne pouviez les
voir fans moi .
Air : Quand le péril eft agréable .
Ici dans une Paix profonde ,-
Les Jeunes Gens font jour & nuit ;
C'eſt le Tems feul qui les conduit
Près des routes du monde.
Mais je ne leur fais pas toujours comme
à vous , l'honneur de me rendre viſible.
Leandre confiderant les Portiques.
Que ces Portiques là fe reffemblent peu!
Le Tems.
Les chemins aufquels ils conduifent
font encore plus differens.-
Leandre montrant le Portique de la Fertu,
Air: Fe fuis la fleur des garçons du Village.
II. Vol. G-vis Que
1416 MERCURE DE FRANCE
Que ce chemin me paroît effroyable !
Mes yeux en font épouvantés !
Le Tems.
I eft pourtant à la plus adorable.
De toutes les Divinités.
r
Leandre , Air Philis , en cherchant for
Amant.
Eh ! quelle eft donc la Déïté
Par qui peut être fréquenté
Ce paffage étroit , peu battu ,
Paf tout de ronces revêtu ?
Le Tems.
C'eft la Vertu .
La Vertu
Leandre étonné.
Le Tems , Air : Sois complaifant , & cà
De la vertu la demeure épouvante ,
De fon chemin l'entrée eft rebutante
Mais
La fortiè en eft brillante ; -
C'eft la Gloire & fon Palais.
Le Portique, à droite, enrichi d'or & de
pierreries ,mene au Temple de la Fortune;:
II. Val par
JUIN. 1730 1417
par cette Porte on voit paffer , Air : J'ai
fait fouvent réfoner ma Mufette.
Le Peuple altier , dangereux , formidable
Des Conquerans & des Agioteurs ;
Ces derniers - ci ( le fait eft incroyable )
Ont avec eux compté quelques Auteurs.
Leandre , Air : Voyelles anciennes.
Ce chemin ne me tente pas
Le Tems.
C'eft pourtant le plus magnifique .
Leandre montrant le Portique de la Volupté
Cet autre a pour moi plus d'appas .
Quel eft donc ce galand Portique ?
Le Tems
C'eft celui de la Volupté ;
Tous les plaifirs en font l'enſeigne
Des trois c'eſt le plus fréquenté ,
Quoique très -fouvent on s'en plaigne .
Leandre.
Je ne vois là que des violons , des ver
res , des bouteilles , des cartes & des dez :
Le Tems.
C'eft ce qui fait qu'on y met la preffe..
O
ça , nous allons 繄 nous féparer ; mais
II. Vol avant
1418 MERCURE DE FRANCE
avant que je vous quitte , il faut que je
vous donne un avis falutaire ; ayez grand
foin de fuir la Débauche qui rode fans
ceffe autour de ces Portiques ...
Leandre.
Oh ! la Débauche m'a toujours fait horreur
; elle ne me féduira pas.
Le Tems , Air : Baifez moi donc , me di
foit Blaife.
Vous êtes dans l'erreur , Leandre ;
Craignez de vous laiffer furprendre ;
Fuyez cette Sirene là ;
Déguifant fon effronterie ,
Devant vous elle paroîtra
Sous le nom de Galanterie.
Leandre.
Je fuis bien aile de fçavoir cela.-
Adieu .....
Le Tems..
Leandre le retenant.
Encore un moment .... Air : Il faut
que je file file.
Sur un point qui m'embaraffe
Je voudrois vous confulter
11.-Vol.-
JUIN
1730. 1419
Le Tems voulant toujours s'en aller.
Cela ne fe peut ....
Leandre l'arrêtant encore.
De
grace ››
Daignez encor m'écouter ...
Le Tems.
C'eft trop demeurer en place 5 .
Suis-je fait pour y refter ?
Le Tems toujours paffe paffe ,
Rien ne fçauroit l'arrêter.
On a donné cette Scene - ci entiere , patce
qu'on ne pouvoit gueres expofer plus
fuccinctement le fujet de la Piéce.Leandre
refté feul , delibere fur le chemin qu'il doit
choifir ; mais , dit- il , Air : Les filles de
Nanterre.
Suis- je donc à moi-même ,
Et Maître de mes voeux ?
On eft à ce qu'on aime
Quand on eft amoureux.
Oui , c'est à l'aimable Angelique à difpo
fer de mon fort ; allons la chercher , & prenons
enfemble des mefures pour fléchir fon
Tuteur qui s'oppose à notre hymen.
Dans le moment qu'il veut partir , il eſt
arrêté par la Débauche , qui fous le nom
1.1. Volg
det
1420 MERCURE DE FRANCE
de Galanterie s'efforce de l'attirer à elle ;
Leandre refifte à fes difcours fuborneurs,
& la quitte. Elle le fuit , voyant paroître
une mere coquette avec ſa fille , en diſant
qu'elle n'a que faire là . Araminte , mere
de Lolotte , eft fort parée : elle a du rouge,
des mouches , des fleurs & des diamans- :
fa fille eft en fimple grifette & en linge
uni. Araminte prêche Lolotte , & veut la
faire entrer dans le chemin de la Vertu ;
Lolotte y repugne , & fe deffend avec opi
niâtreté.
Araminte , Air Je ne fuis né ni Roi ni
Prince.
Votre coeur en fecret murmure
De n'avoir point une parure ,
A faire briller vos appas ;
Vous n'avez point de modeſtie .
Lolotte.
Eh ! pourquoi n'en aurois -je pas ?
Sans ceffe je vous étudie ?
Araminte , Air : Ma raifon s'en va beau
train .
1
Vous me repondez , je crois ...
Lolotte.
Je répons ce que je dois ;
N'ai - je pas raifon
II. Vol.
De
JUI N. 1730. 1421
De trouver fort bon
Ce qu'en vous je contemple
Araminte.
Oh ! ne fuivez que ma leçon ...
Lolotte..
Je fuivrai votre exemple , lon la
Je fuivrai votre exemple,
La conteftation d'Araminte & de Lolotte
finit par le parti que prend la mere d'être
la conductrice de fa fille dans la route des
plaifirs où elles entrent enſemble. La Debauche
reparoît , & dit : Je fçavois bien le
chemin que cette petite fille là prendroit.
Mais j'apperçois mes deux voifines. C'est
la Sageffe & la Richeffe qui fortent l'une
du Portique de la Vertu & l'autre de celui
de la Fortune , & s'efforcent de s'attirer des
Chalans. La bonne Marchandife que vous
criez là toutes deux , leur dit ironiquement.
la Sageffe, Air : Vous qui vous macquez par
vos ris.
Elle eft d'un fort bon acabit.
La Richeffe
Nous fçavons l'une & l'autre
Tout le bien que le monde dit
Déeffe , de la vôtre ...
II. Vol. ·LA
1422 MERCURE DE FRANCELa
Débauche.
Mais elle n'eft point de débit ,
Et nous vendons la nôtre.
Therefe , jeune perfonne bien élevée ,
refufe les offres de la Richeffe , refifte aux
attraits de la Débauche , & fuit la Sageffe
qui la conduit dans le chemin de la Vertu.
La voilà bien charmée de nous avoir enlevé
une petite fille , dit la Richeffe Bon , répond
la Débauche , nous lui en fouflons
bien d'autres. Un jeune heritier en grand
deuil & en pleureufes furvient : Dépensez,
lui crie la Débauche , amaffez , lui dit la
Richeffe , Air : Le Cotillon de Thalie.
A préfent Phomme në fçait plus
Compter les vertus
Que par les écus
Comme votre pere
Il faut faire ,
Toujours courir fus ,
Aux Jacobus ,
Aux Carolus.
A préfent l'homme ne fçait plus &c.
›
L'Heritier , tout bien confideré , fe livre
à la Débauche , fuivant la loüable
coûtume de bien des Mineurs. Guillot
Payfan , remplace l'Heritier ; mais comme
II. Vol.
il
JUIN. 1730 1423
il n'a rien , il dit qu'il veut commencer
fa carriere par le chemin de la Fortune.
Mais , lui dit la Débauche , Air : Attendez
moi fous l'Orme.
Mais la Richeffe exige"
Un travail dur & long ;
A cent foins elle oblige ..
La Richeffe.
Dans le Commerce , bon ,
La finance moins fouche
Procure un gain plus promt ;:
Un Créfus , fur fa couche ,
Croît comme un champignon .
La Débauche détermine la Richeffe à
favorifer promtement Guillot , & à le luf
remettre opulent ; Guillot toujours avide
de nouveaux dons , demande qu'on ajoûte
s'il fe peut , une promte nobleffe à fa
promte richeffe : on lui accorde fa Requête.
Ho ! ho ! dit-il , Air : Nos plaifirs
feront peu
durables.
Quan plaifi ! quan bone avanturé ,
Au mitan de ma parenté ,
Qu'eft jufqu'au cou dans la roture !!
Je frai tou feul de qualité..
Guillot , après une promeffe de vivre
très noblement dès qu'il feroit riche , &
II. Vol.
le
1424 MERCURE DE FRANCE
le feul Gentilhomme de fa famille , entre
vîte dans le Portique de la Fortune , guidé
par la Richeffe. La Débauche le fuit
un moment pour l'encourager encore
dans fes bons deffeins.
Angelique arrive avec fon Tuteur , qui
lui propofe trois maris contre fon inclination
. L'amour interrompt ce fâcheux
entretien , chaffe le Tuteur & confeille à
Angelique d'époufer Léandre qu'elle
aime. Mais vous n'y pensez pas , dit- elle
au petit Dieu ; ce mariage fait fans l'aven
de mon Tuteur, m'écarteroit du chemin de
la vertu. Vous n'y pense pas vous même
lui répond le fils de Venus , ce font les
triftes Mariages faits fans l'aveu de l'amour
qui écartent du chemin de la vertu. L'irré
folution d'Angelique eft vaincuë par
Léandre qui lui apporte le confentement
de fa famille pour leur Hymen. La Débauche
revient à la charge & s'oppose à
l'union légitime des deux Amans ; ils la
rebutent elle appelle à fon fecours les
Plaifirs libertins qui fortent par Troupesdes
Portiques de la Fortune & de la Vo
lupté. Ils danfent & font briller leurs
charmes dangereux aux yeux de Léandre
& d'Angelique. La Sageffe & les Plaifirs
innocens fortent par le Portique de la
Vertu. Les Plaifirs libertins étonnez , leur
;
II. Vol. cedent
JUIN. 1730. 1425
cedent le paffage qu'ils prétendoient leur
fermer.
La Sageffe , aux deux Amans.
N'écoutez que l'innocence ,
Ne fuivez que fes plaifirs ;
Défiez- vous de vos défirs ;
Que devant la Raiſon ils gardent le filence.
N'écoutez que l'innocence ,
Ne fuivez que fes plaifirs.
La Débauche , aux mêmes.
Ne fongez qu'à rire & qu'à boire ,
Folâtrez , mocquez- vous dans le fein du repos ,
Des fecours de l'honneur , des Faveurs de la
gloire ,
Et de l'Exemple des Héros ;
Ne fongez qu'à rire & qu'à boire,
L'Amour , aux mêmes .
Air : du Roy de Cocagne.
Gardez-vous d'écouter la Débauche
Qui porte un Mafque trompeur ;
Sur fes pas on prend toujours à gauche
Et l'on fuit le vrai bonheur.
Non , non , jamais il ne fut fon partage ;
Et lon , lan , la ,
Ce n'eft pas là ,
11. Vol. Qu'on
426 MERCURE DE FRANCE
Qu'on trouve cela ,
Craignez la fin du voyage.
La Sageffe.
Heureux qui fuit dès fa jeuneffe,
Du vice le Sentier battu
Et qui formé par la vertu ,
Se fait mener par la Sageffe !
Elle fçait le payer enfin
De la fatigué du chemin.
La Débauche.
;
N'écoutez pas la voix févere ;
Qui condamne l'amufement
Voulez- vous voiager gaiment ?
Que le plaifir feul vous éclaire.
Si vous fuivez ce Pelerin ,
Vous irez droit au bon chemin.
Lolotte.
Autrefois , dit -on , l'art de, plaire ,
Coutoit bien des foins & du temps ,
Et l'on mettoit douze ou quinze ans ,
Pour fe rendre au Port de Cithere ;
Mais à prefent on eft plus fin
On fcait accourcir le chemin .
La Sageffe.
Vous qui du Dieu de la Bouteille ,
II. Vel.
Suivez
JUI N. 1739. 1427
Suivez affidument les pas ,
Que vous vous plaindrez des appas
Qui vous amufent fous la Treille !
Lorfqu'on cherche toujours le vin
On trouve la Goutte en chemin.
La Débauche.
Maris , fi vous trouvez vos femmes
Tête à tête avec leurs Galans ,
N'allez pas faire les méchans ,
Et manquer de refpect aux Dames ;
Sans dire mot , d'un air benin ,
Paffez , paffez votre chemin.
La Sageffe , aux Spectateurs.
Meffieurs , nous avons pour vous plaire ‚ ·
Employé nos petits talens ,
Et
;
pour vous rendre plus conten's
Nous allons tâcher de mieux faire
De nos Jeux , puiffions nous demain ,
Vous voir reprendre le chemin.
Léandre & Angélique conduits par
'Amour & la Sageffe , entrent dans le
chemin de la Vertu ; la Débauche accompagnée
des plaifirs libertins , fe retire
fous les Portiques de la Fortune & de la
Volupté.
l'ouverture de fon Theatre à la Foire
S. Laurent par une Piéce nouvelle en Vaudeville
, intitulée Zemine & Almanfor
fuivie des Routes du Monde ; ces deux
Piéces font précedées d'un Prologue qui a
pour titre L'Induftrie. Le tout orné de
Divertiffemens , de Danfes & c.
La Scene du Prologue fe paffe devant le
Palais de l'Industrie , dont la moitié du Bâtiment
paroît moitié gothique & moitié
II. Vol
moderne
JUIN. 1730. 1403
-
à
moderne. Pierrot & Jacot defcendent
dans un char. Jacot fe plaint de la voiture
, & dit qu'il n'aime pas à fe voir dans
un char volant neuf cens piés au deffus
des ornieres ; Je vois bien , lui répond
Pierrot , que tu ne te plais pas voyager
côte à côte des nuages. Cependant , mon cher
petit frere Jacot , puifque je t'aifait recevoir
depuis peu par mon crédit à l'Opera Comique,
ilfaut bien que tu te faffes à la fatigue ; car
vois- tu , nous devons effuyer les mêmes corvées
que les Divinités de l'Opera,
Sur l'Air , Ramonez ci &c.
Attachés à des ficelles ,
Il nous faut , volant comme elles ,
Mais avec moins de fracas ,
Ramoner ci , ramoner là , la , la , la ,
La Couliffe du haut en bas.
Jacot demande à fon frere quel eft le
Palais qui fe préfente à fes yeux , & dans
quel deffein un Enchanteur de leurs amis
vient de les y tranſporter ; Pierrot lui
répond que ce Palais , quoique délabré, eft
le féjour de la Nouveauté , dont ils ont
grand befoin pour leur Théatre , & tandis
qu'il reſte à la porte , il envoye Jacot
pour découvrir s'il n'en eft point quelqu'autre
qui foit ouverte. L'Antiquité fort
du Château , & parle Gaulois à Pierrot ,
II. Vol.
qui
1404 MERCURE DE FRANCE
qui rebuté de fon langage l'appelle radoteufe
: elle le frappe avec fa béquille , &
le laiffe là . Pierrot la pourfuit ; il eſt arrêté
par la Chronologie , qui lui reproche
le crime qu'il commet en ne refpectant
pas la venerable Antiquité . Pierrot lui
demande quel eft fon emploi ; la Chronologie
lui décline fon nom & fes titres.
Pierrot la. prie de lui donner des nouvelles
de la Nouveauté ; la Chronologie , loin
de lui répondre jufte , commence toutes
fes Phrafes par des Epoques , & veut l'entretenir
des Olimpiades de l'Egire de Mahomet
& autres dates celebres ; cela impatiente
Pierrot ; il la chaffe, & dit , l'Enchanteur
m'a joué d'un tour ; il me promet
de me transporter au Palais de la Nouveauté
... j'y trouve d'abord une vieille Decrépite
, & enfuite une faifeufe d'Almanachs.
Dans ce moment l'Industrie avance ; Pierrot
la prend pour la Nouveauté ; elle le
défabule , & lui dit que la Nouveauté eſt
morte depuis plus de quatre
mille ans
qu'elle n'en eft que la copie , que le Public
tombe quelquefois dans l'erreur fur
fon compte , & prend l'induftrie pour la
Nouveauté. Je renouvelle , ajoûte l'Induftrie
, non feulement les habits & les meubles,
mais je rajeunis les vieux Ouvrages d'efprit,
& chante fur l'Air , Robin turelure & c.
II. Vol. Dans
JUIN.
1405 1730.
· Dans un moderne morceau ,
Je joins par une coûture
De Terence un fin lambeau ...
Pierrot.
Ture lure.
Chacun voit la rentraiture .
L'Induftrie , ironiquement.
Robin , turelurelure.
Alors Pierrot lui expofe les befoins de
l'Opera Comique , qui manque de Piéces
nouvelles ; l'Induftrie lui préfente un
Drame intitulé Zemine & Almanfor , Sujet
tiré de l'Hiftoire de Tartarie , dont Bourfaut
a pris fon dénouement d'Ejope à la
Cour. Le Public n'a pas approuvé cette
reffemblance , quoique fondée fur une autorité
irrécufable , & cela , fans doute, par
ce qu'il a plus vu la Comédie d'Efope à
la Cour qu'il n'a lû l'Hiftoire de Tartarie.
Pierrot marque fon inquiétude à l'Induftrie
, qui lui réplique qu'il fait le Public
plus méchant qu'il n'eft , qu'il s'eft
bien accommodé de tous les Ocdipes &
de toutes les Mariannes qu'on lui a re
tournées de cent façons.
Lefecond Drame offert par l'Induftrie,
eft intitulé les Routes du Monde. Jacot
II. Vol. G IC
1406 MERCURE DE FRANCE
revient dans cet inftant , & excuſe ſon
retardement par le plaifir qu'il a eu à voir
repeter un Balet Comique ; l'Induſtrie
leur apprend que c'eft une Fête qu'on prépare
pour elle , & qu'ils peuvent voir.
Elle eft executée fur le champ par les Chevaliers
de l'Induſtrie , figurés par des
Zanis Italiens. Voici les paroles du Vaudeville
de ce Divertiffement.
VAUDEVILLE.
Dans les Jardins de l'Induſtrie
Phoebus & la Galanterie
S'en vont cueillant foir & matin , tin tin tin tią
Mais en vain leur adreffe trie , ho ho ho !
Ce n'eft jamais du fruit nouveau.
On voudroit connoître une Belle ,
A fon Epoux toujours fidelle ,
Et voir l'Epoux auffi conftant , tan tan tan
Un ménage de ce modele , ho ho ho
Ce feroit là du fruit nouveau.
Dès la bavetté on fonge à plaire ;
La fille en fçait plus que
fa mere ,
Qui pourtant jeune a coqueté , té té té ;
Et dans les Jardins de Cithere , ho ho ho !
On trouve peu de fruit nouveau.
I I. Vol. Un
JUIN. 1730.
1407
Un Cadet de race Gaſcone ,
Qui n'emprunte pas & qui donne ,
Et qui convient qu'on l'a battu , tu tu tu
Sur les Rives de la Garone , ho ho ho,
Ce feroit là du fruit nouveau.
Un Grand du mérite idolâtre ,
Géometre vif & folâtre ,
Actrice vouée à Yeſtá , ta ta ta ,
Par ma foi fur plus d'un Théatre , ho ho he
Ce ſeroit là du fruit nouveau.
Ce Prologue eft fuivi de Zemine & Al
manfor , en un Acte. La premiere Scene
fe paffe entre Pierrot , Confident d'Almanfor
, Vizir & fils de Timurcan , Roi
'd'Aſtracan , mais crû fils de l'Emir Abe
nazar , & Lira , Suivante de Zemine , fille
de l'Emir Abenazar , & cruë fille du Roi
Timurcan. Voici le premier Couplet que
chante Pierrot , fur l'Air , Chers amis , que
mon ame eft ravie :
Oüi , Lira , fi tu tiens ta promeffe ,
Par l'Hymen j'efpere que dans peu
Tu verras couronner notre feu ; a
Du Monarque enfin touché de leur tendreffe ,
Nos Amans ont obtenu l'aveu ;
Le Vizir mon Maître époufe la Princeffe ;
II. Vol.
Gij L'a
1408 MERCURE DE FRANCE
L'amitié du bon Roi d'Aftracan
L'éleve juſqu'au premier rang.
Lira répond à Pierrot que Zemine fa
Maitreffe ne craindra donc plus la prédiction
d'une Devinereffe qui lui a depuis
peu annoncé qu'elle alloit être mariée au
fils d'un Souverain. Pierrot applaudit au
bonheur de fon Maître , qui , quoique
jeune,le furpaffe en prudence & en valeur;
il n'oublie pas dans fon Eloge qu'il n'eft
pourtant pas de meilleure maifon que lui,
& qu'ils ont gardé enfemble les moutons.
Lira lui demande par quel hazard Almanfor
eft devenu fi grand Seigneur ; je vais
te le dire , répond Pierrot Un jour que
notre grand Roi Timurcan chaffoit autour
de chez nous , il rencontra le petit Almanfor
qui lifoit l'Hiftoire de Tartarie en faisant
paître fon troupeau , il s'amusa à caufer avec
lui ; il le trouva gentil , bien avifé , & le
prit en affection. Sur ces entrefaites mourut
Kalem , pere du jeune Berger , que Timurcan'
fit auffi-tôt venir à la Cour. Il le fit
élever en Prince , & l'envoya enfuite dans
fes Armées , où il fe diftingua bientôt. IL
joignit même dans peu de temps les talens
du Miniftere au mérite guerrier , & devint
Grand-Vizir par le fecours de fa . feule
vertu. L'année derniere , comme il revenoit
de la frontiere , il paſſa par notre Village
II. Vol.
aveg
JUIN. 1730 . 1409
3
avec une troupe degens de guerre ,
il
m'apperçut
dans la foule, & me dit : Eh ! te voilà,
mon pauvre Pierrot , approche , approche ...
il chante :
Je lui tirai ma reverence 2
Enfuite je lâchai ces mots :
Ces Moutons gaillards & difpos
Que mene là Votre Excellence ,
Ne fe laifferoient pas , je penfe
Manger la laine fur le dos.
,
Il rit de ce trait de malice qui lui rappelloit
fa premiere condition , & changea
la mienne , en m'emmenant avec lui. On
} débite , interrompt Lira s qu'il eft fort
defintereffe ; Pierrot lui avoue qu'il a eu
long tems cette opinion , mais qu'il en
eft defabuſe , depuis que déjeunant avec
Jacot , Secretaire du Prince Alinguer , il
a entendu Almanfor qui enfermé dans un
cabinet , faifoit cette exclamation : Air ,
L'autre jour ma Cloris.
O précieux Tréfor !
Si jamais dans fa courfe
On arrête Almanfor ,
Tu feras fa reffource ;
O Tréfor mes amours
Je t'aimerai toujours.
-II. Vol. Lira G iij
1410 MERCURE DE FRANCE
Lira conclud que le Vizir amaffe des remedes
contre la défaveur , & que l'on
agit prudemment dans l'incertitude de
fon fort : Oui , vraiment , répond Pierrot
, & chante fur l'Air : Adieu panier.
Quand on a rempli fes pochetes ,
Si l'on eft chaffé par malheur , -
En fuyant , on dit de bon coeur
Adieu panier , vendanges font faites.-
A ces mots , Zemine arrive éplorée , &
leur dit que la prophetie de la Devinereffe
va s'accomplir , que l'inconnu fixé
depuis peu à la Cour d'Aftracan vient de
lui déclarer fon amour , & de lui apprendre
en même tems qu'il étoit fils du Monarque
de la Ruffie : Helas , s'écrie - t'elle,
Alinguer eft fils d'un Roi puiſſant , Alman--
for fimple Sujet ne tiendra pas contre lui !
fur l'Air : Pour paſſer doucement la vie.
Il a le mérite en partage ;
Mais le mérite par malheur
Ne trouve pas fon avantage
A luter contre la Grandeur.
Lira apperçoit de loin Timurcan qui
fe promene ; Zemine va le joindre pour
le toucher en fa faveur ; Pierrot refte feul
avec Lira , & lui expofe la crainte que
II. Vol. fait
JUIN. 1730. 141
fait naître dans fon efprit le haut rang du
Rival de fon Maître . Il exige un aveu
décifif pour lui ; Lira en le flattant lui déclare
pourtant qu'elle prétend fuivre le
fort de Zemine. Jacot paroît , & contefte
avec Pierrot fur les amours d'Alinguer ;
il prétend que ce Prince époufera Zemine
, & que lui , en qualité de Secretaire ,
deviendra le mari de Lira ; elle les quitte
en leur déclarant qu'elle époufera celui
des deux dont le Maitre obtiendra fa
Maitreffe. Les deux confidens rivaux reftent
enfemble , & continuent leur dif
pute ; ils y mêlent des difcours fur la fortune
& le tréfor caché du Vizir , qui
font interrompus par l'arrivée du Roi &
du Prince Alinguer. Pierrot & Jacot fe
retirent. Alinguer demande Zemine en
mariage ; le Roi lui apprend qu'elle n'eft
pas heritiere de fon Royaume , qu'il a
un fils que des raifons politiques l'ont
empêché jufqu'ici de faire paroître ;
Alinguer répond en Amant genereux ,
qu'il n'exige point d'autre dot que la
perfonne de Zemine ; le Roi lui objecte fa
parole donnée au Vizir Almanfor , & fait
le Panegyrique de fes vertus. Alinguer
piqué , ofe le contredire , & lui dit que
ce Miniftre , dont il vante fi fort le défintéreffement,
a un tréfor confiderable qu'il
dérobe à fa connoiffance , & dont , fans
II. Vol.
Giiij doute
1412 MERCURE DE FRANCE
doute , il doit faire un ufage crimine!. H
jette de violens foupçons dans l'efprit de
Timurcan , & offre de lui produire un
témoin fidele qui le conduira à l'endroit
où font enfermées les richeffes fecretes
d'Almanfor. Le Roi ébranlé confent à
cette vifite , & fort avec le Prince de
Ruffie.
Le Théatre change , & repréfente une
Salle de la Maifon du Vizir , où l'on ne
voit rien qui ne foit d'une grande fimplicité
. Almanfor y eft avec Zemine , à
qui il exalte fon bonheur & fon amour ;
Pierot vient leur annoncer gayement l'arrivée
du Roi , qui va , dit- il , unir Almanfor
& la Princeffe , ce qui lui procu
rera l'avantage d'époufer Lira. Le Roi
entre furieux , & reproche au Vizir fon
prétendu tréfor ; Jacot arrive , & montre
à Timurcan le Cabinet où l'on doit le
trouver. On l'ouvre par ordre de Timurcan
, & l'on n'y trouve que la houlete
& l'habit que portoit Almanfor quand il
étoit Berger : Je les gardois , dit - il , pour
me rappeller ma naiſſance , & pour les reprendre
, Seigneur , fi vous m'ôtiez votre
faveur & c.
La vertu d'Almanfor ayant éclaté dans
fon plus grand jour , le Roi lui apprend
qu'il eft fon fils ; cette découverte favorable
pour la gloire d'Almanſor , attriſte
II. Vol. fon
JUIN 1730. 1413
fon amour ; Zemine qui reconnoît qu'il
eft fon frere , partage fa douleur , & fe
plaint avec refpect au Roi d'Aftracan de
ce qu'il a permis qu'elle aime le Prince
Almanfor. Timurcan termine leur trou
ble , & comble leur joye , en leur appre
nant qu'ils nneeffoonntt point unis par le fang,
&
que
Zemine
eft
fille
de l'Emir
Abena
zar. Almanfor
remercie
le Roi
de ces
heu
reux
éclairciffemens
, & chante
ce Cou
plet
:
Le grand Nom que je tiens de vous
Flatte l'amour qui me domine
Il me devient d'autant plus doux
Qu'il fait plus d'honneur à Zemine
Ah ! dit Zemine à Almanfor ::
Seigneur , de vos tranfports je juge par moimême
;
Vous avez herité de mon noble défir ;
Fille de Timurcan , quel étoit mon plaifir
D'élever mon Berger à la grandeur fuprême
Pierot obtient Eira , & chaffe Jacot . La
Piéce finit par une Fête champêtre , execurée
par les Habitans du Village où a été
élevé Almanfor..
La feconde Piéce , auffi d'un Acte , compofée
de Scenes détachées , eft allegorique
& morale , tant par les idées que par quel-
II Vol. ques
1414 MERCURE DE FRANCE
د
ques- uns de fes perfonages ; elle eft inti ,
tulée les Routes du monde. Le . Théatre re
préfente dans les aîles les Jardins d'Hebé,
& dans le fond trois Portiques qui commencent
les trois chemins que prennent
les hommes en fortant de la Jeuneffe. Le
Portique du milieu eft étroit , compofé de
Rochers couverts de ronces avec cette
Infcription : Le chemin de la Vertu . Le
fecond , à droite , plus large ( ainfi que le
troifiéme qui eft à gauche ) eft orné de
tous les fimboles des honneurs & des richeffes
, & a pour titre , Le chemin de la
Fortune. Le troifiéme , intitulé Le chemin
de la Volupté , paroît chargé des attributs
des Plaiſirs , du Jeu , de l'Amour &
de Bacchus. La Scene ouvre par Leandre,
conduit par le Tems.
Leandre , Air : Amis , fans regreter Pa--
ris &c.
O Saturne , Doyen des Dieux
Des Peres le moins tendre ...
O Tems , dites -moi dans quels lieux
Vous conduifez Leandre ?
Le Tems , Air : Contre mon gré je cheriss
Peau :
Je vais vous expliquer cela ;
Voyez ces trois Portiques là ,
Du monde ils commencent les routes
11. Vol. On
JUIN. 1415 1730.
On doit ( telle eft la loi du fort )
Paffer fous l'une de ces Voutes
Quand des Jardins d'Hebé l'on fort.
Leandre.
Depuis que je vis dans ces Jardins , je
n'avois point encore apperçû ces trois
Portiques .
Le Tems.
Je le crois bien ; vous ne pouviez les
voir fans moi .
Air : Quand le péril eft agréable .
Ici dans une Paix profonde ,-
Les Jeunes Gens font jour & nuit ;
C'eſt le Tems feul qui les conduit
Près des routes du monde.
Mais je ne leur fais pas toujours comme
à vous , l'honneur de me rendre viſible.
Leandre confiderant les Portiques.
Que ces Portiques là fe reffemblent peu!
Le Tems.
Les chemins aufquels ils conduifent
font encore plus differens.-
Leandre montrant le Portique de la Fertu,
Air: Fe fuis la fleur des garçons du Village.
II. Vol. G-vis Que
1416 MERCURE DE FRANCE
Que ce chemin me paroît effroyable !
Mes yeux en font épouvantés !
Le Tems.
I eft pourtant à la plus adorable.
De toutes les Divinités.
r
Leandre , Air Philis , en cherchant for
Amant.
Eh ! quelle eft donc la Déïté
Par qui peut être fréquenté
Ce paffage étroit , peu battu ,
Paf tout de ronces revêtu ?
Le Tems.
C'eft la Vertu .
La Vertu
Leandre étonné.
Le Tems , Air : Sois complaifant , & cà
De la vertu la demeure épouvante ,
De fon chemin l'entrée eft rebutante
Mais
La fortiè en eft brillante ; -
C'eft la Gloire & fon Palais.
Le Portique, à droite, enrichi d'or & de
pierreries ,mene au Temple de la Fortune;:
II. Val par
JUIN. 1730 1417
par cette Porte on voit paffer , Air : J'ai
fait fouvent réfoner ma Mufette.
Le Peuple altier , dangereux , formidable
Des Conquerans & des Agioteurs ;
Ces derniers - ci ( le fait eft incroyable )
Ont avec eux compté quelques Auteurs.
Leandre , Air : Voyelles anciennes.
Ce chemin ne me tente pas
Le Tems.
C'eft pourtant le plus magnifique .
Leandre montrant le Portique de la Volupté
Cet autre a pour moi plus d'appas .
Quel eft donc ce galand Portique ?
Le Tems
C'eft celui de la Volupté ;
Tous les plaifirs en font l'enſeigne
Des trois c'eſt le plus fréquenté ,
Quoique très -fouvent on s'en plaigne .
Leandre.
Je ne vois là que des violons , des ver
res , des bouteilles , des cartes & des dez :
Le Tems.
C'eft ce qui fait qu'on y met la preffe..
O
ça , nous allons 繄 nous féparer ; mais
II. Vol avant
1418 MERCURE DE FRANCE
avant que je vous quitte , il faut que je
vous donne un avis falutaire ; ayez grand
foin de fuir la Débauche qui rode fans
ceffe autour de ces Portiques ...
Leandre.
Oh ! la Débauche m'a toujours fait horreur
; elle ne me féduira pas.
Le Tems , Air : Baifez moi donc , me di
foit Blaife.
Vous êtes dans l'erreur , Leandre ;
Craignez de vous laiffer furprendre ;
Fuyez cette Sirene là ;
Déguifant fon effronterie ,
Devant vous elle paroîtra
Sous le nom de Galanterie.
Leandre.
Je fuis bien aile de fçavoir cela.-
Adieu .....
Le Tems..
Leandre le retenant.
Encore un moment .... Air : Il faut
que je file file.
Sur un point qui m'embaraffe
Je voudrois vous confulter
11.-Vol.-
JUIN
1730. 1419
Le Tems voulant toujours s'en aller.
Cela ne fe peut ....
Leandre l'arrêtant encore.
De
grace ››
Daignez encor m'écouter ...
Le Tems.
C'eft trop demeurer en place 5 .
Suis-je fait pour y refter ?
Le Tems toujours paffe paffe ,
Rien ne fçauroit l'arrêter.
On a donné cette Scene - ci entiere , patce
qu'on ne pouvoit gueres expofer plus
fuccinctement le fujet de la Piéce.Leandre
refté feul , delibere fur le chemin qu'il doit
choifir ; mais , dit- il , Air : Les filles de
Nanterre.
Suis- je donc à moi-même ,
Et Maître de mes voeux ?
On eft à ce qu'on aime
Quand on eft amoureux.
Oui , c'est à l'aimable Angelique à difpo
fer de mon fort ; allons la chercher , & prenons
enfemble des mefures pour fléchir fon
Tuteur qui s'oppose à notre hymen.
Dans le moment qu'il veut partir , il eſt
arrêté par la Débauche , qui fous le nom
1.1. Volg
det
1420 MERCURE DE FRANCE
de Galanterie s'efforce de l'attirer à elle ;
Leandre refifte à fes difcours fuborneurs,
& la quitte. Elle le fuit , voyant paroître
une mere coquette avec ſa fille , en diſant
qu'elle n'a que faire là . Araminte , mere
de Lolotte , eft fort parée : elle a du rouge,
des mouches , des fleurs & des diamans- :
fa fille eft en fimple grifette & en linge
uni. Araminte prêche Lolotte , & veut la
faire entrer dans le chemin de la Vertu ;
Lolotte y repugne , & fe deffend avec opi
niâtreté.
Araminte , Air Je ne fuis né ni Roi ni
Prince.
Votre coeur en fecret murmure
De n'avoir point une parure ,
A faire briller vos appas ;
Vous n'avez point de modeſtie .
Lolotte.
Eh ! pourquoi n'en aurois -je pas ?
Sans ceffe je vous étudie ?
Araminte , Air : Ma raifon s'en va beau
train .
1
Vous me repondez , je crois ...
Lolotte.
Je répons ce que je dois ;
N'ai - je pas raifon
II. Vol.
De
JUI N. 1730. 1421
De trouver fort bon
Ce qu'en vous je contemple
Araminte.
Oh ! ne fuivez que ma leçon ...
Lolotte..
Je fuivrai votre exemple , lon la
Je fuivrai votre exemple,
La conteftation d'Araminte & de Lolotte
finit par le parti que prend la mere d'être
la conductrice de fa fille dans la route des
plaifirs où elles entrent enſemble. La Debauche
reparoît , & dit : Je fçavois bien le
chemin que cette petite fille là prendroit.
Mais j'apperçois mes deux voifines. C'est
la Sageffe & la Richeffe qui fortent l'une
du Portique de la Vertu & l'autre de celui
de la Fortune , & s'efforcent de s'attirer des
Chalans. La bonne Marchandife que vous
criez là toutes deux , leur dit ironiquement.
la Sageffe, Air : Vous qui vous macquez par
vos ris.
Elle eft d'un fort bon acabit.
La Richeffe
Nous fçavons l'une & l'autre
Tout le bien que le monde dit
Déeffe , de la vôtre ...
II. Vol. ·LA
1422 MERCURE DE FRANCELa
Débauche.
Mais elle n'eft point de débit ,
Et nous vendons la nôtre.
Therefe , jeune perfonne bien élevée ,
refufe les offres de la Richeffe , refifte aux
attraits de la Débauche , & fuit la Sageffe
qui la conduit dans le chemin de la Vertu.
La voilà bien charmée de nous avoir enlevé
une petite fille , dit la Richeffe Bon , répond
la Débauche , nous lui en fouflons
bien d'autres. Un jeune heritier en grand
deuil & en pleureufes furvient : Dépensez,
lui crie la Débauche , amaffez , lui dit la
Richeffe , Air : Le Cotillon de Thalie.
A préfent Phomme në fçait plus
Compter les vertus
Que par les écus
Comme votre pere
Il faut faire ,
Toujours courir fus ,
Aux Jacobus ,
Aux Carolus.
A préfent l'homme ne fçait plus &c.
›
L'Heritier , tout bien confideré , fe livre
à la Débauche , fuivant la loüable
coûtume de bien des Mineurs. Guillot
Payfan , remplace l'Heritier ; mais comme
II. Vol.
il
JUIN. 1730 1423
il n'a rien , il dit qu'il veut commencer
fa carriere par le chemin de la Fortune.
Mais , lui dit la Débauche , Air : Attendez
moi fous l'Orme.
Mais la Richeffe exige"
Un travail dur & long ;
A cent foins elle oblige ..
La Richeffe.
Dans le Commerce , bon ,
La finance moins fouche
Procure un gain plus promt ;:
Un Créfus , fur fa couche ,
Croît comme un champignon .
La Débauche détermine la Richeffe à
favorifer promtement Guillot , & à le luf
remettre opulent ; Guillot toujours avide
de nouveaux dons , demande qu'on ajoûte
s'il fe peut , une promte nobleffe à fa
promte richeffe : on lui accorde fa Requête.
Ho ! ho ! dit-il , Air : Nos plaifirs
feront peu
durables.
Quan plaifi ! quan bone avanturé ,
Au mitan de ma parenté ,
Qu'eft jufqu'au cou dans la roture !!
Je frai tou feul de qualité..
Guillot , après une promeffe de vivre
très noblement dès qu'il feroit riche , &
II. Vol.
le
1424 MERCURE DE FRANCE
le feul Gentilhomme de fa famille , entre
vîte dans le Portique de la Fortune , guidé
par la Richeffe. La Débauche le fuit
un moment pour l'encourager encore
dans fes bons deffeins.
Angelique arrive avec fon Tuteur , qui
lui propofe trois maris contre fon inclination
. L'amour interrompt ce fâcheux
entretien , chaffe le Tuteur & confeille à
Angelique d'époufer Léandre qu'elle
aime. Mais vous n'y pensez pas , dit- elle
au petit Dieu ; ce mariage fait fans l'aven
de mon Tuteur, m'écarteroit du chemin de
la vertu. Vous n'y pense pas vous même
lui répond le fils de Venus , ce font les
triftes Mariages faits fans l'aveu de l'amour
qui écartent du chemin de la vertu. L'irré
folution d'Angelique eft vaincuë par
Léandre qui lui apporte le confentement
de fa famille pour leur Hymen. La Débauche
revient à la charge & s'oppose à
l'union légitime des deux Amans ; ils la
rebutent elle appelle à fon fecours les
Plaifirs libertins qui fortent par Troupesdes
Portiques de la Fortune & de la Vo
lupté. Ils danfent & font briller leurs
charmes dangereux aux yeux de Léandre
& d'Angelique. La Sageffe & les Plaifirs
innocens fortent par le Portique de la
Vertu. Les Plaifirs libertins étonnez , leur
;
II. Vol. cedent
JUIN. 1730. 1425
cedent le paffage qu'ils prétendoient leur
fermer.
La Sageffe , aux deux Amans.
N'écoutez que l'innocence ,
Ne fuivez que fes plaifirs ;
Défiez- vous de vos défirs ;
Que devant la Raiſon ils gardent le filence.
N'écoutez que l'innocence ,
Ne fuivez que fes plaifirs.
La Débauche , aux mêmes.
Ne fongez qu'à rire & qu'à boire ,
Folâtrez , mocquez- vous dans le fein du repos ,
Des fecours de l'honneur , des Faveurs de la
gloire ,
Et de l'Exemple des Héros ;
Ne fongez qu'à rire & qu'à boire,
L'Amour , aux mêmes .
Air : du Roy de Cocagne.
Gardez-vous d'écouter la Débauche
Qui porte un Mafque trompeur ;
Sur fes pas on prend toujours à gauche
Et l'on fuit le vrai bonheur.
Non , non , jamais il ne fut fon partage ;
Et lon , lan , la ,
Ce n'eft pas là ,
11. Vol. Qu'on
426 MERCURE DE FRANCE
Qu'on trouve cela ,
Craignez la fin du voyage.
La Sageffe.
Heureux qui fuit dès fa jeuneffe,
Du vice le Sentier battu
Et qui formé par la vertu ,
Se fait mener par la Sageffe !
Elle fçait le payer enfin
De la fatigué du chemin.
La Débauche.
;
N'écoutez pas la voix févere ;
Qui condamne l'amufement
Voulez- vous voiager gaiment ?
Que le plaifir feul vous éclaire.
Si vous fuivez ce Pelerin ,
Vous irez droit au bon chemin.
Lolotte.
Autrefois , dit -on , l'art de, plaire ,
Coutoit bien des foins & du temps ,
Et l'on mettoit douze ou quinze ans ,
Pour fe rendre au Port de Cithere ;
Mais à prefent on eft plus fin
On fcait accourcir le chemin .
La Sageffe.
Vous qui du Dieu de la Bouteille ,
II. Vel.
Suivez
JUI N. 1739. 1427
Suivez affidument les pas ,
Que vous vous plaindrez des appas
Qui vous amufent fous la Treille !
Lorfqu'on cherche toujours le vin
On trouve la Goutte en chemin.
La Débauche.
Maris , fi vous trouvez vos femmes
Tête à tête avec leurs Galans ,
N'allez pas faire les méchans ,
Et manquer de refpect aux Dames ;
Sans dire mot , d'un air benin ,
Paffez , paffez votre chemin.
La Sageffe , aux Spectateurs.
Meffieurs , nous avons pour vous plaire ‚ ·
Employé nos petits talens ,
Et
;
pour vous rendre plus conten's
Nous allons tâcher de mieux faire
De nos Jeux , puiffions nous demain ,
Vous voir reprendre le chemin.
Léandre & Angélique conduits par
'Amour & la Sageffe , entrent dans le
chemin de la Vertu ; la Débauche accompagnée
des plaifirs libertins , fe retire
fous les Portiques de la Fortune & de la
Volupté.
Fermer
Résumé : Zemine & Almansor, Pieces Comiques, Extrait, / Vaudeville, [titre d'après la table]
Le 27 juin, l'Opéra Comique ouvre son théâtre à la Foire Saint-Laurent avec deux pièces en vaudeville : 'Zemine & Almanfor' et 'Les Routes du Monde'. Ces pièces sont précédées d'un prologue intitulé 'L'Industrie', orné de divertissements et de danses. La scène du prologue se déroule devant le Palais de l'Industrie, dont la moitié du bâtiment est gothique et l'autre moitié moderne. Pierrot et Jacot descendent dans un char, et Jacot exprime son inconfort face à la hauteur. Pierrot lui rappelle qu'ils doivent endurer les mêmes corvées que les divinités de l'Opéra. Pierrot et Jacot discutent ensuite du Palais de la Nouveauté, que Pierrot décrit comme le refuge de la nouveauté nécessaire à leur théâtre. Ils rencontrent l'Antiquité, qui parle gaulois et frappe Pierrot avec sa béquille. La Chronologie apparaît ensuite, reprochant à Pierrot de ne pas respecter l'Antiquité. Pierrot, impatient, la chasse et rencontre l'Industrie, qu'il prend d'abord pour la Nouveauté. L'Industrie explique qu'elle est la copie de la Nouveauté et présente deux drames : 'Zemine & Almanfor' et 'Les Routes du Monde'. Dans 'Zemine & Almanfor', Pierrot, confident d'Almanfor, et Lira, suivante de Zemine, discutent de leur bonheur imminent. Zemine arrive, inquiète de la prophétie d'une devineresse. Timurcan, le roi d'Astracan, révèle qu'Almanfor est son fils et que Zemine est la fille de l'Emir Abenazar. La pièce se termine par une fête champêtre. 'Les Routes du Monde' est une pièce allégorique et morale, composée de scènes détachées. Elle représente les jardins d'Hébé et trois portiques symbolisant les chemins que prennent les hommes en sortant de la jeunesse. Le premier portique, étroit et couvert de ronces, est dédié à la Vertu. Le second, orné de symboles de richesse et d'honneurs, est appelé 'Le chemin de la Fortune'. Le troisième, intitulé 'Le chemin de la Volupté', est associé aux plaisirs, au jeu, à l'amour et à Bacchus. Leandre, guidé par le Temps, exprime son aversion pour le chemin de la Vertu et son attirance pour celui de la Volupté. Le Temps lui explique les dangers de la Débauche, qui peut se déguiser en Galanterie. Leandre décide de chercher Angélique, qu'il aime, malgré l'opposition de son tuteur. La Débauche, déguisée en Galanterie, tente de séduire Leandre. Araminte, une mère coquette, essaie de convaincre sa fille Lolotte de suivre le chemin de la Vertu, mais échoue et finit par la conduire vers les plaisirs. La Sageffe et la Richeffe, représentant la vertu et la fortune, tentent d'attirer des followers. Thérèse, une jeune fille, refuse les offres de la Richeffe et suit la Sageffe. La Débauche et la Richeffe tentent ensuite de corrompre un jeune héritier et Guillot Payfan, ce dernier étant finalement conduit vers la fortune. Angélique, aimée de Leandre, est confrontée à un choix de mariage par son tuteur. L'Amour intervient pour les réunir, malgré l'opposition de la Débauche et des plaisirs libertins. La Sageffe et les plaisirs innocents finissent par chasser les plaisirs libertins, permettant à Leandre et Angélique de suivre le chemin de la Vertu. La pièce se termine par un appel à suivre l'innocence et à se méfier des désirs et des plaisirs trompeurs, soulignant l'importance de la vertu et de la sagesse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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31
p. 2482-2490
Le Prince de Noisi, Comedie nouvelle, [titre d'après la table]
Début :
Le Samedi, 4 de ce mois, les Comédiens François donnerent la premiere représentation [...]
Mots clefs :
Prince, Druide, Chasseur, Amour, Sang, Ennemi, Mort, Bonheur, Comédie, Comédiens-Français
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Prince de Noisi, Comedie nouvelle, [titre d'après la table]
Le Samedi , 4 de ce mois , les Comé
diens François donnerent la premiere repréfentation
du Prince de Noyfi, Comédie
en Profe , en trois Actes , avec un Prologue
& trois Intermedes . Le Sr Dufrene &
les Dues Labat & Dangeville la jeune , y
jouent avec beaucoup d'aplaudiffemens
les principaux Rôles. Cette derniere eft
NOVEMBRE . 1730. 2483
en garçon, fous le nom de Poinçon , & la
fineffe de fon jeu , jointe aux agrémens &
à l'air charmant de fa perfonne , font admirer
fes heureux talens , dans un âge
fi peu avancé. Elle danfe un pas de
deux avec autant de jufteffe que de vivacité
avec la Dile Labat , dont on connoît
les graces & la nobleffe.
Voici l'Extrait de cette Piéce que nous
abregeons. Elle eft de M. d'Aiguebere ,
Auteur des Trois Spectacles.
Le Prologue n'a point d'autre objet
que le ridicule de certaines gens qui fut
le feul titre d'une Piéce prétendent en
juger fouverainement , ou qui fur la fimple
lecture de la Fable ou de l'Hiſtoire ou
le fujet a été pris , s'imaginent qu'on
n'en doit rien retrancher , non pas même
les abfurdités. Telle eft la Comteffe de
ce Prologue ; elle croit trouver dans la
Piéce du Prince de Noifi un coûteau
qui écrit de lui même des chiens d'argent
qui jappent & des ftatues qui gémiffent.
On y agite quelques autres
queftions ; un des Acteurs foûtient que
les Piéces d'agrément font préferables à
toutes les autres , & que le Milantrope
l'ennuye par la feule raifon qu'il n'y a
point de divertiffement. Le plus fenfé des
interlocuteurs eft un Commandeur qui
G vj la
2484 MERCURE DE FRANCE
fe mocquant de ceux qui jugent d'une
Piéce avant que de l'avoir vûë , prononce
ainfi fur le Prince de Noifi : Puiſque
vous le voulez , je vais vous fatisfaire , &
voici mon avis. Les Acteurs entrent fur le
Théatre : la Piéce va commencer ; allons tous
prendre nos places , & joindre notre jugement
à celui du Public.
Le Théatre repréſente au premier Acte
les Jardins du Chef des Druides ; on voit
au milieu la ſtatuë de Cleopain. Ce Chef
des Druides fait entendre à fa fille Alie
qu'il a enlevé à Merlin le glaive enchantéqu'il
déroba autrefois à la belle Philoclée;
que ce fer merveilleux , entr'autres vertus,
poffede celle d'écrire de lui- même tout
ce qu'on veut fçavoir par fon fecours , &
que l'ayant interrogé fur fon fort , il lui
a tracé fur le champ cette réponſe :
Si tu veux à ta fille affurer d'heureux jours ,
De Philoclée implore le fecours..
Le Druide ajoûte qu'il a envoyé confulter
Philoclée ; un Druide lui en vient
apporter cette réponſe :
Avant que pour la belle Alie-
Un Epoux foit choifi ,
Il faut pour affurer le bonheur de fa vie
Qu'on ait yerfé le fang du Prince de Noifi.
Cef
NOVEMBRE. 1730. 248 §
Çet Oracle allarme le Druide plus que
jamais. Le Prince de Noifi eft fils de Merlin
, fon plus redoutable Ennemi ; il jure
de ne rien oublier pour le faire périr . En
attendant cette mort qui doit préceder
l'hymen de fa fille , il l'exhorte à défendre
fon coeur de tout engagement ; il luf
parle d'un Géant qui eft capable de tout
entreprendre pour l'obtenir de gré ou de
force ; & comme le petit Poinçon , fils de
la Fée Melizande eft le plus vigilant des
tous les Génies , il le fait fortir du fein
de la ftatue où il étoit renfermé , & luf
commet la garde de la belle Alie.
Poinçon remercie le Chef des Druides.
de l'avoir tiré d'une prifon où il s'ennuyoit
; mais il trouve le nouvel emplor
qu'il lui donne beaucoup plus difficile
que le premier ; voici comme il s'explique
: Ce nouvel emploi eft bien different de
celui que vous m'ôtez : là je n'avois qu'une
Statue à garder , ici c'est une jeune Beaute
qui malgré fon petit air froid , me paroît
trés vivante & c.
Le Chef des Druides ſe retire. Poinçon
raille Alie fur l'indifference dont elle fait
profeffion , & qu'elle croit toujours gar
der. Une Sylphide vient prendre Alie
pour la conduire auprès de fes compagnes
qui l'attendent pour l'habiller . Poincon
demeure feul pour découvrir fi la
Pr
2486 MERCURE DE FRANCE
prétendue indifferente dont la garde lui
eft commife n'auroit point quelque Amant
fecret. Le Géant Moulineau fe préſente
le premier ; Poinçon le reçoit bien mal
& lui dit enfin Monfieur Moulineau ,
vous êtes trop hideux , trop brutal & trop
Géant pour ma charmante petite Maîtreffe :
pour moi ,je me mocque de tous les Moulineaux
du monde , & malgré votre air rebarbatif
& votre longue face ... Le Géant
veut écraser Poinçon ; mais ce petit gardien
fe rend invifible.
Le fecond Amant qui fe préfente eft
mieux reçû : c'eft le Prince de Noifi en
chaffeur ; il demande à Poinçon pour toute
grace , de lui permettre de voir un
moment la belle Alie qu'il a idolatrée au
moment qu'il l'a vûë pour la premiere
fois pourfuivant une biche. Poinçon fe
laiffe attendrir ; il dit au Prince de Noifi
qu'il ne tiendra qu'à lui de voir fa belle
Maitreffe à la Fête duGuy où elle doit danfer.
On vient celebrer cette Fête.
Alie & Poinçon commencent le fecond
Acte. Alie paroît fort rêveufe , ce qui fait
dire à Poinçon : vous verrez que le Chaffeur
n'a pointperdu fon tems . Alie laiffe échaper
un foupir : Fort bien , dit Poinçon , voilà
le mot qui dénoia la langue de l'Amour encore
au berceau. Alie lui difant qu'il a bien
vû comme elle a pris la fuite à l'approche
NOVEMBRE. 1730. 2487
che du Chaffeur , il lui répond ingénieu
fement : ma foi , ma chere Maîtreffe , voulez
vous que je vous parle franchement ?
femme qui fuit trop vite , ou qui s'arrête
trop long tems fait penfer la même chofe . Alie
avoue à Poinçon qu'elle n'eft pas infenfi- (
ble pour cet aimable Chaſſeur ; mais elle
ajoûte que fidelle à fa gloire , elle ne le
verra de fa vie. Elle fuit , le voyant approcher
; mais il l'arrête malgré toute fa
réfolution .
Alie après s'être long- tems 'deffendue
contre l'amour que le Chaffeur lui témoigne
, lui dit pour achever de lui ôter
toute efperance : Seigneur , car enfin puifque
vous ofez me déclarer votre amour , je
dois vous nommer ainsi , & vous êtes fans
doute d'une naiſſance illuftre , ceffez de'm'adreffer
un difcours que je ne puis entendre
& triomphez d'un amour qui ne peut que
vous être funefte & c. Un Oracle fatal m'a
défendu de prendre aucun engagement , que le
fang d'un ennemi de mon pere n'ait été versé,
& celui qui doit périr voit encore la lumière.
Le Chaffeur s'offre à immoler ce fatal
ennemi ; Alie lui nomme le Prince de
Noifi ; le Prince de Noifi , qui eft ce Chaf
feur même , veut s'immoler au bonheur
prétendu d'Alie : elle lui retient le bras
& lui fait connoître fon amour par ces
mots
2488 MERCURE DE FRANCE
mots qui lui échapent : mon amour vous
deffend de mourir & c. Cette fituation a
paru belle ; mais on auroit fouhaité qu'elle
eût été un peu plus filée &c ..
Le Chef des Druides vient annoncer
le Divertiffement de cet Acte qui ne
vient qu'à la fuite d'un Tournois qui fe
fait derriere le Théatre à la gloire d'Alie.
Nous paffons ici une feconde Scene de
Moulineau , qui ne rabat rien de fa pre..
miere férocité .
Au troifiéme Acte , le Druide feul réfléchit
fur la profonde mélancolie où la
fille lui paroît plongée depuis quelques
heures. Poinçon parle en termes équivoques
au Druide qui s'en va plus tranquille
qu'il n'eft venu.
Poinçon
dit à part foi qu'il n'a rien à
fe reprocher
dans tout ce qu'il vient de dire au Pere d'Alie
, & que s'il a pris les chofes
dans un fens contraire
, il ne doit
s'en prendre
qu'à fon peu de pénétration
.
Alie vient témoigner la peine que lui
cauſe l'absence du Prince de Noil ; elle
n'attribuë fon éloignement qu'à fon inconftance
ou à fa mort ; Poinçon la raffure
; mais fon Pere vient la frapper d'un
coup mortel en lui apprenant que le
Prince de Noifi , leur implacable ennemi
vient d'être bleffé mortellement au Tour
,
nois
NOVEMBRE. 1730. 2489
:
mois : Alie à cette funefte nouvelle ne peut
plus retenir fes regrets , ni renfermer fon
amour. Le Druide frappé de la douleur
de fa Fille , & de la funefte réfolution
qu'elle prend de ne point furvivre à la
perte d'un fi parfait Amant , accuſe l'Oracle
de l'avoir trompé, quand il lui a fait
entendre que le bonheur de fa fille dépendoit
de répandre le fang du Prince de
Noifi ; mais fa douleur eft bientôt changée
en joye par l'arrivée de Philoclée „ qui
fui parle ainfi Souverain Chef des Druides
, vos redoutables cris font parvenus jufqu'à
moi : mon Oracle ne vous a point trompé
; il demandoit le fang du Prince de Noifi,
ce genéreux Amant vient d'y fatisfaire dans
le Tournois , & fi vous le voulez le refte va
s'accomplir ; uniffez Alie à ce Prince que
le Ciel lui deftine , & que je viens d'arracher
des bras de la mort . Elle ajoûte qu'à
peine ce Prince a - t'il été gueri de fes bleffures,
qu'il eft allé combatre le Géant Moulineau
qui venoit affieger ce Palais. Le
Prince de Noifi revient victorieux du
Géant , & fon hymen avec la belle Alic
fe conclud. On vient célébrer ce grand
jour , & la Piéce finit par cette troifiéme
Fête. Voici un Couplet de chacun des
trois Divertiffemens..
2490 MERCURE DE FRANCE
Une
Bergere.
Epris d'une flamme nouvelle
Mon Berger évite mes yeux ;
J'éprouve une peine mortelle ,
Don précieux ,
Ramene l'infidelle ,
Et tu combleras tous mes veux.
Un Chevalier.
"
Que fert d'obtenir l'honneur
Du prix qu'on donne au courage ,
Si l'objet qui nous engage ,
Loin d'approuver notre ardeur ,
Nomme un autre Vainqueur.
Poinçon au Parterre.
Un Auteur qui cherche à vous plaire ,
De mille foins eſt tourmenté ;
Le goût éclairé du Partère
Sans ceffe le tient agité ;
Mais il ne faut qu'un doux moment
Pour finir fon tourment .
diens François donnerent la premiere repréfentation
du Prince de Noyfi, Comédie
en Profe , en trois Actes , avec un Prologue
& trois Intermedes . Le Sr Dufrene &
les Dues Labat & Dangeville la jeune , y
jouent avec beaucoup d'aplaudiffemens
les principaux Rôles. Cette derniere eft
NOVEMBRE . 1730. 2483
en garçon, fous le nom de Poinçon , & la
fineffe de fon jeu , jointe aux agrémens &
à l'air charmant de fa perfonne , font admirer
fes heureux talens , dans un âge
fi peu avancé. Elle danfe un pas de
deux avec autant de jufteffe que de vivacité
avec la Dile Labat , dont on connoît
les graces & la nobleffe.
Voici l'Extrait de cette Piéce que nous
abregeons. Elle eft de M. d'Aiguebere ,
Auteur des Trois Spectacles.
Le Prologue n'a point d'autre objet
que le ridicule de certaines gens qui fut
le feul titre d'une Piéce prétendent en
juger fouverainement , ou qui fur la fimple
lecture de la Fable ou de l'Hiſtoire ou
le fujet a été pris , s'imaginent qu'on
n'en doit rien retrancher , non pas même
les abfurdités. Telle eft la Comteffe de
ce Prologue ; elle croit trouver dans la
Piéce du Prince de Noifi un coûteau
qui écrit de lui même des chiens d'argent
qui jappent & des ftatues qui gémiffent.
On y agite quelques autres
queftions ; un des Acteurs foûtient que
les Piéces d'agrément font préferables à
toutes les autres , & que le Milantrope
l'ennuye par la feule raifon qu'il n'y a
point de divertiffement. Le plus fenfé des
interlocuteurs eft un Commandeur qui
G vj la
2484 MERCURE DE FRANCE
fe mocquant de ceux qui jugent d'une
Piéce avant que de l'avoir vûë , prononce
ainfi fur le Prince de Noifi : Puiſque
vous le voulez , je vais vous fatisfaire , &
voici mon avis. Les Acteurs entrent fur le
Théatre : la Piéce va commencer ; allons tous
prendre nos places , & joindre notre jugement
à celui du Public.
Le Théatre repréſente au premier Acte
les Jardins du Chef des Druides ; on voit
au milieu la ſtatuë de Cleopain. Ce Chef
des Druides fait entendre à fa fille Alie
qu'il a enlevé à Merlin le glaive enchantéqu'il
déroba autrefois à la belle Philoclée;
que ce fer merveilleux , entr'autres vertus,
poffede celle d'écrire de lui- même tout
ce qu'on veut fçavoir par fon fecours , &
que l'ayant interrogé fur fon fort , il lui
a tracé fur le champ cette réponſe :
Si tu veux à ta fille affurer d'heureux jours ,
De Philoclée implore le fecours..
Le Druide ajoûte qu'il a envoyé confulter
Philoclée ; un Druide lui en vient
apporter cette réponſe :
Avant que pour la belle Alie-
Un Epoux foit choifi ,
Il faut pour affurer le bonheur de fa vie
Qu'on ait yerfé le fang du Prince de Noifi.
Cef
NOVEMBRE. 1730. 248 §
Çet Oracle allarme le Druide plus que
jamais. Le Prince de Noifi eft fils de Merlin
, fon plus redoutable Ennemi ; il jure
de ne rien oublier pour le faire périr . En
attendant cette mort qui doit préceder
l'hymen de fa fille , il l'exhorte à défendre
fon coeur de tout engagement ; il luf
parle d'un Géant qui eft capable de tout
entreprendre pour l'obtenir de gré ou de
force ; & comme le petit Poinçon , fils de
la Fée Melizande eft le plus vigilant des
tous les Génies , il le fait fortir du fein
de la ftatue où il étoit renfermé , & luf
commet la garde de la belle Alie.
Poinçon remercie le Chef des Druides.
de l'avoir tiré d'une prifon où il s'ennuyoit
; mais il trouve le nouvel emplor
qu'il lui donne beaucoup plus difficile
que le premier ; voici comme il s'explique
: Ce nouvel emploi eft bien different de
celui que vous m'ôtez : là je n'avois qu'une
Statue à garder , ici c'est une jeune Beaute
qui malgré fon petit air froid , me paroît
trés vivante & c.
Le Chef des Druides ſe retire. Poinçon
raille Alie fur l'indifference dont elle fait
profeffion , & qu'elle croit toujours gar
der. Une Sylphide vient prendre Alie
pour la conduire auprès de fes compagnes
qui l'attendent pour l'habiller . Poincon
demeure feul pour découvrir fi la
Pr
2486 MERCURE DE FRANCE
prétendue indifferente dont la garde lui
eft commife n'auroit point quelque Amant
fecret. Le Géant Moulineau fe préſente
le premier ; Poinçon le reçoit bien mal
& lui dit enfin Monfieur Moulineau ,
vous êtes trop hideux , trop brutal & trop
Géant pour ma charmante petite Maîtreffe :
pour moi ,je me mocque de tous les Moulineaux
du monde , & malgré votre air rebarbatif
& votre longue face ... Le Géant
veut écraser Poinçon ; mais ce petit gardien
fe rend invifible.
Le fecond Amant qui fe préfente eft
mieux reçû : c'eft le Prince de Noifi en
chaffeur ; il demande à Poinçon pour toute
grace , de lui permettre de voir un
moment la belle Alie qu'il a idolatrée au
moment qu'il l'a vûë pour la premiere
fois pourfuivant une biche. Poinçon fe
laiffe attendrir ; il dit au Prince de Noifi
qu'il ne tiendra qu'à lui de voir fa belle
Maitreffe à la Fête duGuy où elle doit danfer.
On vient celebrer cette Fête.
Alie & Poinçon commencent le fecond
Acte. Alie paroît fort rêveufe , ce qui fait
dire à Poinçon : vous verrez que le Chaffeur
n'a pointperdu fon tems . Alie laiffe échaper
un foupir : Fort bien , dit Poinçon , voilà
le mot qui dénoia la langue de l'Amour encore
au berceau. Alie lui difant qu'il a bien
vû comme elle a pris la fuite à l'approche
NOVEMBRE. 1730. 2487
che du Chaffeur , il lui répond ingénieu
fement : ma foi , ma chere Maîtreffe , voulez
vous que je vous parle franchement ?
femme qui fuit trop vite , ou qui s'arrête
trop long tems fait penfer la même chofe . Alie
avoue à Poinçon qu'elle n'eft pas infenfi- (
ble pour cet aimable Chaſſeur ; mais elle
ajoûte que fidelle à fa gloire , elle ne le
verra de fa vie. Elle fuit , le voyant approcher
; mais il l'arrête malgré toute fa
réfolution .
Alie après s'être long- tems 'deffendue
contre l'amour que le Chaffeur lui témoigne
, lui dit pour achever de lui ôter
toute efperance : Seigneur , car enfin puifque
vous ofez me déclarer votre amour , je
dois vous nommer ainsi , & vous êtes fans
doute d'une naiſſance illuftre , ceffez de'm'adreffer
un difcours que je ne puis entendre
& triomphez d'un amour qui ne peut que
vous être funefte & c. Un Oracle fatal m'a
défendu de prendre aucun engagement , que le
fang d'un ennemi de mon pere n'ait été versé,
& celui qui doit périr voit encore la lumière.
Le Chaffeur s'offre à immoler ce fatal
ennemi ; Alie lui nomme le Prince de
Noifi ; le Prince de Noifi , qui eft ce Chaf
feur même , veut s'immoler au bonheur
prétendu d'Alie : elle lui retient le bras
& lui fait connoître fon amour par ces
mots
2488 MERCURE DE FRANCE
mots qui lui échapent : mon amour vous
deffend de mourir & c. Cette fituation a
paru belle ; mais on auroit fouhaité qu'elle
eût été un peu plus filée &c ..
Le Chef des Druides vient annoncer
le Divertiffement de cet Acte qui ne
vient qu'à la fuite d'un Tournois qui fe
fait derriere le Théatre à la gloire d'Alie.
Nous paffons ici une feconde Scene de
Moulineau , qui ne rabat rien de fa pre..
miere férocité .
Au troifiéme Acte , le Druide feul réfléchit
fur la profonde mélancolie où la
fille lui paroît plongée depuis quelques
heures. Poinçon parle en termes équivoques
au Druide qui s'en va plus tranquille
qu'il n'eft venu.
Poinçon
dit à part foi qu'il n'a rien à
fe reprocher
dans tout ce qu'il vient de dire au Pere d'Alie
, & que s'il a pris les chofes
dans un fens contraire
, il ne doit
s'en prendre
qu'à fon peu de pénétration
.
Alie vient témoigner la peine que lui
cauſe l'absence du Prince de Noil ; elle
n'attribuë fon éloignement qu'à fon inconftance
ou à fa mort ; Poinçon la raffure
; mais fon Pere vient la frapper d'un
coup mortel en lui apprenant que le
Prince de Noifi , leur implacable ennemi
vient d'être bleffé mortellement au Tour
,
nois
NOVEMBRE. 1730. 2489
:
mois : Alie à cette funefte nouvelle ne peut
plus retenir fes regrets , ni renfermer fon
amour. Le Druide frappé de la douleur
de fa Fille , & de la funefte réfolution
qu'elle prend de ne point furvivre à la
perte d'un fi parfait Amant , accuſe l'Oracle
de l'avoir trompé, quand il lui a fait
entendre que le bonheur de fa fille dépendoit
de répandre le fang du Prince de
Noifi ; mais fa douleur eft bientôt changée
en joye par l'arrivée de Philoclée „ qui
fui parle ainfi Souverain Chef des Druides
, vos redoutables cris font parvenus jufqu'à
moi : mon Oracle ne vous a point trompé
; il demandoit le fang du Prince de Noifi,
ce genéreux Amant vient d'y fatisfaire dans
le Tournois , & fi vous le voulez le refte va
s'accomplir ; uniffez Alie à ce Prince que
le Ciel lui deftine , & que je viens d'arracher
des bras de la mort . Elle ajoûte qu'à
peine ce Prince a - t'il été gueri de fes bleffures,
qu'il eft allé combatre le Géant Moulineau
qui venoit affieger ce Palais. Le
Prince de Noifi revient victorieux du
Géant , & fon hymen avec la belle Alic
fe conclud. On vient célébrer ce grand
jour , & la Piéce finit par cette troifiéme
Fête. Voici un Couplet de chacun des
trois Divertiffemens..
2490 MERCURE DE FRANCE
Une
Bergere.
Epris d'une flamme nouvelle
Mon Berger évite mes yeux ;
J'éprouve une peine mortelle ,
Don précieux ,
Ramene l'infidelle ,
Et tu combleras tous mes veux.
Un Chevalier.
"
Que fert d'obtenir l'honneur
Du prix qu'on donne au courage ,
Si l'objet qui nous engage ,
Loin d'approuver notre ardeur ,
Nomme un autre Vainqueur.
Poinçon au Parterre.
Un Auteur qui cherche à vous plaire ,
De mille foins eſt tourmenté ;
Le goût éclairé du Partère
Sans ceffe le tient agité ;
Mais il ne faut qu'un doux moment
Pour finir fon tourment .
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Résumé : Le Prince de Noisi, Comedie nouvelle, [titre d'après la table]
Le 4 novembre 1730, les Comédiens Français ont présenté pour la première fois 'Le Prince de Noifi', une comédie en prose en trois actes avec un prologue et trois intermèdes. Les rôles principaux étaient interprétés par le Sieur Dufrene, les Dames Labat et Dangeville la jeune, cette dernière jouant un rôle masculin sous le nom de Poinçon. Sa performance, alliée à son charme et à sa vivacité, a été acclamée. La pièce, écrite par M. d'Aiguebere, critique les jugements hâtifs sur les œuvres théâtrales. Le prologue se moque de ceux qui prétendent juger une pièce sans l'avoir vue ou qui s'imaginent qu'il ne faut rien retrancher, même les absurdités. L'intrigue se déroule dans les jardins du chef des Druides, où une statue de Cléopâtre est présente. Le Druide révèle à sa fille Alie qu'il a volé un glaive enchanté à Merlin, capable d'écrire des réponses. Un oracle prédit que le bonheur d'Alie dépend de la mort du Prince de Noifi, fils de Merlin. Le Druide décide de protéger Alie en la confiant à Poinçon, un génie vigilant. Plusieurs personnages tentent de séduire Alie, notamment le Géant Moulineau et le Prince de Noifi déguisé en chasseur. Alie, malgré ses résistances, finit par avouer son amour pour le Prince. Après un tournoi, le Prince est blessé mais survit, tue le Géant et épouse Alie. La pièce se conclut par une fête célébrant leur union.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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32
p. 1221-1224
STANCES.
Début :
Cephise en dois-je croire au rapport d'un Enfant ? [...]
Mots clefs :
Céphise, Fable, Bonheur, Amour, Cœur, Joie, Récompense
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : STANCES.
STANCES.
Ephise en dois- je croire au rapport d'us
Enfant
Où dois - je le traiter de fable ?
Fft- ce de votre part qu'il m'a fait compliment ?
Plus ce bonheur me paroît grand ,
Et moins il me paroît croyable !:
Mon coeur , un tel espoir a droit de vous saisir
Ne vous refusez pas à cette joye extrême ;
Il est doux de s'aider à se tromper soi -même
Lorse l'erreur eft un plaisir..
L'Enfant a t'il dit vrai suis - je heureux ? suis -je
à plaindre ?
I. Vol Qui
1222 MERCURE DE FRANCE
Qui pourra m'assurer de sa sincerité ?
Cet âge ne sçait il ni feindre ,
Ni déguiser la verité ?
Non , ce n'est point une imposture ;
Je le crois , j'en ai pour garant
Le petit Dieu qui met mon ame à la torture ;
Il n'eft lui-même qu'un enfant :
Amour , je te ferois injure :
Ji je me défiois de ton âge innocent.
Mais mon doute toûjours revient et m'embarasse,
Dois-je ne point songer aux adieux qu'on m'a
faits ?
Ou remercier d'une grace ,
A laquelle peut-être on ne songea jamais ≥
A chaque inftant mille scrupules ,
De mon esprit flotant redoublent l'embarras ;
S'il faut choisir enfin, ah ! paroissons credules ,
Plûtôt que de paroître ingrats..
Mais je me flatte trop d'une grace incertaine ,
Moy qu'on vit rarement près de vous s'arrêter ,
Moi que vous connoissez à peine ,
Qu'ay-je fait pour la meriter
<
52
TO
D
I. Vala
Sei
JUIN. 1731. 1223
Seroient- ce mes regards , dont l'éloquent silence,
A sans doute trahi les secrets de mon coeur ;
Seroient- ce mon respect , ma timide conſtance
Qui m'ont attiré ce bonheur ?
Seroit- ce qu'entendant quelques flutes plaintives
Troubler pendant la nuit le silence des Airs ,
Vous connussiez la voix de mes ardeurs crain
tives.
Qui s'expliquoient par ces concerts ?
Vous auroit-on appris que mon coeur équitable
Faisoit gloire par tout d'être en bute à vos traits
Auriez- vous sçû combien je vous trouvois ai
mable ?
Et comment en tout lieu je vantois vos attraits ?
D'un éloge sans fard ; est- ce la récompense ?
Cephise , avez-vous crû lui devoir ce retour ?
Je le vois , je dois tout à la reconnoissance ,
Et je ne dois rien à l'amour.
Helas ! peut- être encore la pitié s'y joint- elle ;
Prévoyant la douleur mortelle ,
Dont votre prompt départ accableroit mes sens ,
Vous devintes sensible à ma peine cruelle ,
Et sçûtes l'addoucir par deux mots obligeans.
I. Vol. Oui
224 MERCURE DE FRANCE
Oui , même en apprenant que vous étiez partie
Ces mots sçurent me réjouir :
Mais quel chagrin alors dans mon ame ravie !
Quels transports opposés s'en vinrent me saisir!
Dans le même moment je crus perdre la vie ,
Et de douleur & de plaisir.
Je ne m'expose point , Cephise , à vous déplaire;
En découvrant mes sentimens ;
L'aveu de mon amour n'a rien de téméraire ,
Si l'enfant par votre ordre a fait les complimens
Si la grace eft imaginaire ,
Vous ne sçaurez de qui sont les remerciemens
Ephise en dois- je croire au rapport d'us
Enfant
Où dois - je le traiter de fable ?
Fft- ce de votre part qu'il m'a fait compliment ?
Plus ce bonheur me paroît grand ,
Et moins il me paroît croyable !:
Mon coeur , un tel espoir a droit de vous saisir
Ne vous refusez pas à cette joye extrême ;
Il est doux de s'aider à se tromper soi -même
Lorse l'erreur eft un plaisir..
L'Enfant a t'il dit vrai suis - je heureux ? suis -je
à plaindre ?
I. Vol Qui
1222 MERCURE DE FRANCE
Qui pourra m'assurer de sa sincerité ?
Cet âge ne sçait il ni feindre ,
Ni déguiser la verité ?
Non , ce n'est point une imposture ;
Je le crois , j'en ai pour garant
Le petit Dieu qui met mon ame à la torture ;
Il n'eft lui-même qu'un enfant :
Amour , je te ferois injure :
Ji je me défiois de ton âge innocent.
Mais mon doute toûjours revient et m'embarasse,
Dois-je ne point songer aux adieux qu'on m'a
faits ?
Ou remercier d'une grace ,
A laquelle peut-être on ne songea jamais ≥
A chaque inftant mille scrupules ,
De mon esprit flotant redoublent l'embarras ;
S'il faut choisir enfin, ah ! paroissons credules ,
Plûtôt que de paroître ingrats..
Mais je me flatte trop d'une grace incertaine ,
Moy qu'on vit rarement près de vous s'arrêter ,
Moi que vous connoissez à peine ,
Qu'ay-je fait pour la meriter
<
52
TO
D
I. Vala
Sei
JUIN. 1731. 1223
Seroient- ce mes regards , dont l'éloquent silence,
A sans doute trahi les secrets de mon coeur ;
Seroient- ce mon respect , ma timide conſtance
Qui m'ont attiré ce bonheur ?
Seroit- ce qu'entendant quelques flutes plaintives
Troubler pendant la nuit le silence des Airs ,
Vous connussiez la voix de mes ardeurs crain
tives.
Qui s'expliquoient par ces concerts ?
Vous auroit-on appris que mon coeur équitable
Faisoit gloire par tout d'être en bute à vos traits
Auriez- vous sçû combien je vous trouvois ai
mable ?
Et comment en tout lieu je vantois vos attraits ?
D'un éloge sans fard ; est- ce la récompense ?
Cephise , avez-vous crû lui devoir ce retour ?
Je le vois , je dois tout à la reconnoissance ,
Et je ne dois rien à l'amour.
Helas ! peut- être encore la pitié s'y joint- elle ;
Prévoyant la douleur mortelle ,
Dont votre prompt départ accableroit mes sens ,
Vous devintes sensible à ma peine cruelle ,
Et sçûtes l'addoucir par deux mots obligeans.
I. Vol. Oui
224 MERCURE DE FRANCE
Oui , même en apprenant que vous étiez partie
Ces mots sçurent me réjouir :
Mais quel chagrin alors dans mon ame ravie !
Quels transports opposés s'en vinrent me saisir!
Dans le même moment je crus perdre la vie ,
Et de douleur & de plaisir.
Je ne m'expose point , Cephise , à vous déplaire;
En découvrant mes sentimens ;
L'aveu de mon amour n'a rien de téméraire ,
Si l'enfant par votre ordre a fait les complimens
Si la grace eft imaginaire ,
Vous ne sçaurez de qui sont les remerciemens
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Résumé : STANCES.
Le texte relate les doutes et les émotions d'un individu face à un rapport concernant un enfant. L'auteur oscille entre bonheur et incrédulité, se demandant s'il doit croire à ce rapport ou le considérer comme une fable. Il exprime des scrupules et des doutes sur la sincérité de l'enfant, tout en reconnaissant l'innocence de l'amour. Il se questionne sur la possibilité d'une imposture et sur les raisons pour lesquelles il pourrait mériter ce bonheur, mentionnant ses regards, son respect et sa constance. L'auteur se demande si ses sentiments ont pu être trahis par des flûtes plaintives ou des éloges. Il reconnaît que ce bonheur pourrait être dû à la reconnaissance ou à la pitié. Il évoque également les sentiments contradictoires ressentis lors du départ de Cephise, mêlant douleur et plaisir. L'auteur affirme ne pas chercher à déplaire à Cephise en révélant ses sentiments et ne pas considérer l'aveu de son amour comme téméraire, surtout si la grâce est imaginaire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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33
p. 1650-1653
LES CHARMES DU SOMMEIL, CANTATE.
Début :
Cessez, aimables jeux, cessez, charmants plaisirs, [...]
Mots clefs :
Aimable, Bonheur, Sommeil, Repos, Triomphe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES CHARMES DU SOMMEIL, CANTATE.
LES CHARMES DU SOMMEIL ,
CANTAT E.
Essez, aimables jeux , cessez ,charmants plaisirs
,
De vouloir dissiper l'ennui qui me dévore :
Vos soins flatteurs irritent mes soupirs,
Le sort m'a separé de l'objet que j'adore ,
Vos appas ne sçauroient exciter mes desirs :
C'est bien assés que je respire encore.
1
Toi qui sçais , par un songe aimable ,
Du sort adoucir la rigueur >
Et par une erreur agréable ,
Donner l'image du bonheur ,
Sommeil , fais à mon triste coeur
Goûter ce repos désirable.
1
Pour réparer les maux affreux
Dont toujours m'accable l'absence ;
Fais-moi jouir de la présence
De l'Objet de mes tendres voeux :
Viens m'assurer que sa constance
Egale celle de mes feux !
Toi
JUILLET.
1731. 1651
Toi qui sçais , par un songe aimable &c.
Tu m'entens ? tes Pavots se glissent dans mes
veines !
Eh quoy ? j'oublie en cet instant mes
peines !
Quel bonheur imprevu vient calmer mes tourmens
?
Où suis- je ? à mes regards Delphire se présente
Qu'elle a d'attraits , de graces , d'agré
ments ? 靠
Venus sortant des Eaux n'étoit pas si brillante
A tant de charmes ravissants
Si jusqu'ici mon coeur avoit été rebelle
Ah ! qu'il lui seroit doux , en cet heureux moment
,
De voler au devant d'une chaîne si belle
Sur ses pas , les fleurs et les fruits
S'empressent , à l'envi , d'éclore
De même qu'à l'aspect de Flore ,
Ou de Pomone , ils sont produits .
Les graces , les ris , la jeunesse ,
Qui la prennent pour leur Déesse ;
Par leurs danses , et par leurs jeux ,
Célebrent son retour heureux ,
Sur ces pas , les fleurs et les fruits &c .
Bij Elle
1652 MERCURE DE FRANCE
Elle approche , Bergers, du son de vos Musettes,
Ne faites plus retentir ces retraittes ;
Rossignols , cessez vôtre chant ;
Ruisseaux , murmurés doucement ;
Zephirs , n'agitez plus les fleurs de ces prairies !
Que tout respecte mon sommeil :
Qu'on ne m'enleve point , par un triste reveil ,'
Les douceurs infinies ,
Que me procure un précieux moment.
Helas ! mon aimable Sylvandre
Me dit-elle , sur moi , jettant un regard tendre ;
souffres pas seul un rigoureux tourment :
Depuis que le Destin barbare
Tu ne
Si cruellement nous sépare
Mes yeux n'ont pas cessé de répandre des pleurs
Loin d'apprendre tes maux avec indifference ,
Ton prompt retour et ta présence
Pourront seuls finir mes douleurs.
Triomphe, ta gloire est extrême:
Sommeil , que tes plaisirs sont doux?
L'amour doit en être jaloux ,
Il n'est pas plus charmant lui-même ;
Si tes biens durent peu d'instants,
S'ils ne sont qu'un flatteur mensonge;
Ceux d'amour passent comme un songe,
Et ne durent pas plus longtems.
TriomJUILLET.
1853
1731 .
Triomphe , ta gloire est extrême,
Lors même que ses injustices
Nous accablent de maux affreux ;
Malgré lui , malgré ses caprices ,
Tu peux encore nous rendre heureux,
Triomphe, ta gloire est extrême &c,
Par M. de Morand : mise en Musique
par M. la Combe Desroziers , Maître de
Musique de l'Académie d'Arles .
CANTAT E.
Essez, aimables jeux , cessez ,charmants plaisirs
,
De vouloir dissiper l'ennui qui me dévore :
Vos soins flatteurs irritent mes soupirs,
Le sort m'a separé de l'objet que j'adore ,
Vos appas ne sçauroient exciter mes desirs :
C'est bien assés que je respire encore.
1
Toi qui sçais , par un songe aimable ,
Du sort adoucir la rigueur >
Et par une erreur agréable ,
Donner l'image du bonheur ,
Sommeil , fais à mon triste coeur
Goûter ce repos désirable.
1
Pour réparer les maux affreux
Dont toujours m'accable l'absence ;
Fais-moi jouir de la présence
De l'Objet de mes tendres voeux :
Viens m'assurer que sa constance
Egale celle de mes feux !
Toi
JUILLET.
1731. 1651
Toi qui sçais , par un songe aimable &c.
Tu m'entens ? tes Pavots se glissent dans mes
veines !
Eh quoy ? j'oublie en cet instant mes
peines !
Quel bonheur imprevu vient calmer mes tourmens
?
Où suis- je ? à mes regards Delphire se présente
Qu'elle a d'attraits , de graces , d'agré
ments ? 靠
Venus sortant des Eaux n'étoit pas si brillante
A tant de charmes ravissants
Si jusqu'ici mon coeur avoit été rebelle
Ah ! qu'il lui seroit doux , en cet heureux moment
,
De voler au devant d'une chaîne si belle
Sur ses pas , les fleurs et les fruits
S'empressent , à l'envi , d'éclore
De même qu'à l'aspect de Flore ,
Ou de Pomone , ils sont produits .
Les graces , les ris , la jeunesse ,
Qui la prennent pour leur Déesse ;
Par leurs danses , et par leurs jeux ,
Célebrent son retour heureux ,
Sur ces pas , les fleurs et les fruits &c .
Bij Elle
1652 MERCURE DE FRANCE
Elle approche , Bergers, du son de vos Musettes,
Ne faites plus retentir ces retraittes ;
Rossignols , cessez vôtre chant ;
Ruisseaux , murmurés doucement ;
Zephirs , n'agitez plus les fleurs de ces prairies !
Que tout respecte mon sommeil :
Qu'on ne m'enleve point , par un triste reveil ,'
Les douceurs infinies ,
Que me procure un précieux moment.
Helas ! mon aimable Sylvandre
Me dit-elle , sur moi , jettant un regard tendre ;
souffres pas seul un rigoureux tourment :
Depuis que le Destin barbare
Tu ne
Si cruellement nous sépare
Mes yeux n'ont pas cessé de répandre des pleurs
Loin d'apprendre tes maux avec indifference ,
Ton prompt retour et ta présence
Pourront seuls finir mes douleurs.
Triomphe, ta gloire est extrême:
Sommeil , que tes plaisirs sont doux?
L'amour doit en être jaloux ,
Il n'est pas plus charmant lui-même ;
Si tes biens durent peu d'instants,
S'ils ne sont qu'un flatteur mensonge;
Ceux d'amour passent comme un songe,
Et ne durent pas plus longtems.
TriomJUILLET.
1853
1731 .
Triomphe , ta gloire est extrême,
Lors même que ses injustices
Nous accablent de maux affreux ;
Malgré lui , malgré ses caprices ,
Tu peux encore nous rendre heureux,
Triomphe, ta gloire est extrême &c,
Par M. de Morand : mise en Musique
par M. la Combe Desroziers , Maître de
Musique de l'Académie d'Arles .
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Résumé : LES CHARMES DU SOMMEIL, CANTATE.
Le texte 'Les Charmes du Sommeil' est une œuvre poétique exprimant le désir de l'auteur de trouver du repos et du réconfort dans le sommeil. L'auteur rejette les plaisirs et les jeux, car il est séparé de l'être aimé. Il invoque le sommeil pour adoucir sa souffrance et lui offrir un songe agréable où il pourrait jouir de la présence de Delphire, l'être aimé. Dans ce songe, Delphire apparaît resplendissante de charmes et de grâce. L'auteur imagine un monde où les fleurs et les fruits s'épanouissent à son approche, célébrant son retour. Delphire exprime son tourment et son désir de revoir l'auteur, affirmant que seul son retour pourra finir ses douleurs. Le texte oppose les plaisirs éphémères du sommeil à ceux de l'amour, soulignant que les biens du sommeil, bien que doux, ne durent qu'un instant. Cependant, le sommeil est présenté comme une source de triomphe et de bonheur, capable de rendre heureux malgré les injustices et les caprices de l'amour. L'œuvre est mise en musique par M. la Combe Desroziers, Maître de Musique de l'Académie d'Arles.
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34
p. 2219-2221
CHANSON.
Début :
Amis, bénissons le lien, [...]
Mots clefs :
Amour, Dieux, Plaisirs, Bonheur, Camp de Tomery, Mars
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON.
CHANSON.
Amis , bénissons le lien ,
Qui joint votre sort et le mien ,
Des Dieux unis à notre bien ,
C'est l'harmonie.
Je sens leur douce sympathie ,
Des Graces j'entens l'entretien ;
Je vois Iris ; mon verre est plein ;
L'aimable vie !
Nous rassemblons ici les Jeux ,
Les Ris , les transports amoureux ,
Le Nectar , la Table , les Dieux
Et la Folie..
L'Amour , sous le nom de Sylvie ,
Nous consume de ses beaux yeux ,
Mais Bacchus par ses divins feux
Nous rend la vie.
Nous ne poussons point de soupirs ;
La jouissance des plaisirs ,
Nous ôte le soin des désirs ,
Et de l'envie,
Fij Qu'à
2220 MERCURE DE FRANCE
Qu'à jamais mon ame ravie ,
Goûte un aussi charmant loisir ,
Je n'aspire point à joüir
D'une autre vie.
Que ce Nectar a de saveur !
Que ce bel œil est enchanteur !
'Aisément à leurs coups mon cœur
Se sacrific,
Par cette douce sympathie,
Des Dieux j'égale le bonheur ;
Fixer Iris , être bûveur ,
L'aimable vie !
Couplets sur le Camp de Tomery.
Belles , venez sur la Seine ,
Pour y camper avec nous ;
Sous un jeune Capitaine ,
Vous irez sans peur aux coups,
Un cœur s'enrôle sans peine ,
Quand l'exercice est si doux.
M
Sous les loix que Mars enseigne,
Jamais l'Amour n'a tremblé ,
Mars et l'Amour n'ont qu'un régne ,
L'un
OCTOBRE. 1732 2221
L'un par l'autre est enrôlé ;
Venus a porté l'Enseigne
Pendant que Mars a filé.
Amis , bénissons le lien ,
Qui joint votre sort et le mien ,
Des Dieux unis à notre bien ,
C'est l'harmonie.
Je sens leur douce sympathie ,
Des Graces j'entens l'entretien ;
Je vois Iris ; mon verre est plein ;
L'aimable vie !
Nous rassemblons ici les Jeux ,
Les Ris , les transports amoureux ,
Le Nectar , la Table , les Dieux
Et la Folie..
L'Amour , sous le nom de Sylvie ,
Nous consume de ses beaux yeux ,
Mais Bacchus par ses divins feux
Nous rend la vie.
Nous ne poussons point de soupirs ;
La jouissance des plaisirs ,
Nous ôte le soin des désirs ,
Et de l'envie,
Fij Qu'à
2220 MERCURE DE FRANCE
Qu'à jamais mon ame ravie ,
Goûte un aussi charmant loisir ,
Je n'aspire point à joüir
D'une autre vie.
Que ce Nectar a de saveur !
Que ce bel œil est enchanteur !
'Aisément à leurs coups mon cœur
Se sacrific,
Par cette douce sympathie,
Des Dieux j'égale le bonheur ;
Fixer Iris , être bûveur ,
L'aimable vie !
Couplets sur le Camp de Tomery.
Belles , venez sur la Seine ,
Pour y camper avec nous ;
Sous un jeune Capitaine ,
Vous irez sans peur aux coups,
Un cœur s'enrôle sans peine ,
Quand l'exercice est si doux.
M
Sous les loix que Mars enseigne,
Jamais l'Amour n'a tremblé ,
Mars et l'Amour n'ont qu'un régne ,
L'un
OCTOBRE. 1732 2221
L'un par l'autre est enrôlé ;
Venus a porté l'Enseigne
Pendant que Mars a filé.
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Résumé : CHANSON.
La chanson célèbre l'harmonie et la sympathie divine, évoquant une vie pleine de plaisirs et de joie. Elle met en avant l'union des dieux avec les humains, symbolisée par l'harmonie et la sympathie divine. Les plaisirs mentionnés incluent les jeux, les rires, les transports amoureux, le nectar, la table, les dieux et la folie. L'amour, personnifié par Sylvie, consume les cœurs, tandis que Bacchus offre une vie pleine de feux divins. Les plaisirs ôtent les soucis et les désirs, permettant de goûter un loisir charmant sans aspirer à une autre vie. Le cœur se sacrifie aisément aux coups de l'amour et de la sympathie divine, égalant ainsi le bonheur des dieux. La chanson se termine par un appel aux belles de venir camper sur la Seine, soulignant que l'amour ne tremble jamais sous les lois de Mars, et que Mars et l'amour sont enrôlés l'un par l'autre, avec Vénus portant l'enseigne et Mars filant.
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35
p. 2708-2710
EPITHALAME, Sur le Mariage de Monsieur... avec Mademoiselle...
Début :
Dans nos Cantons l'Hymen étoit en larmes, [...]
Mots clefs :
Mariage, Hymen, Douleur, Félicité, Bonheur
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texteReconnaissance textuelle : EPITHALAME, Sur le Mariage de Monsieur... avec Mademoiselle...
EPITHALAME ,
Sur le Mariage de Monsieur... avec Mademoiselle ...
Nul
Ans nos Cantons l'Hymen étoit en DA larmes ,
encens pour ce Dieu ne brûloit au Hameau ;
L'Amour lui refusant ses armes ,
Ii étoit prêt d'éteindre son Flambeau.
Il suspend enfin sa colere ,
* I.Vol J'aime
DECEMBRE. 1732.
2709
J'aime encor mieux , dit- il , en mon malheur,
Porter mes plaintes à ma mere ,
Il part. Venus sensible à sa juste douleur ,
Ordonne à Cupidon son frere ,
De lui prêter son Arc , ses Traits et son Carquois..
Mars sur tout , certains Traits dont usant avec
choix ,
Il sçaura triompher des cœurs les plus rebelles,
A l'instant le jeune Daphnis,
Et la charmante Amarillis ,
De vertus insignes modelles ,
Se sentent par ce Dieu percez d'un même Trait
Le Tendre Hymen glorieux , satisfait ,
S'applaudit en secret d'une telle victoire ,
Mais bientôt témoins de sa gloire ,
Les Nimphes , les Bergers , les Sylvains d'alentour ,
Dans les Jeux , les Festins , dans leurs Danses
legeres ,
Par les transports les plus sinceres
Font éclater leur joye en ce beau jour.
Idalie , Alidor , Iris , Cloé , Titire ,
Enfin tout le Hameau, sur de si nobles feux ,
N'a qu'une voix , forme les mêmes vœux ,
Mais des vœux que l'estime inspire ,
Une voix , que sans doute authorisent les Dieux
Fasse le Ciel , qu'à l'abri de l'envie ,
I- Vol.
te
2710 MERCURE DE FRANCE
Et dans les liens les plus doux ,
Soient unis pour jamais ces illustres Epoux,
Que durant vingt lustres de vie ,
Ils goutent la félicité ,
Le bonheur de jouir ensemble ,
D'une aimable posterité ,
Qui les imite et leur ressemble,
Par M. de Sommevesle , de Châlons
Sur le Mariage de Monsieur... avec Mademoiselle ...
Nul
Ans nos Cantons l'Hymen étoit en DA larmes ,
encens pour ce Dieu ne brûloit au Hameau ;
L'Amour lui refusant ses armes ,
Ii étoit prêt d'éteindre son Flambeau.
Il suspend enfin sa colere ,
* I.Vol J'aime
DECEMBRE. 1732.
2709
J'aime encor mieux , dit- il , en mon malheur,
Porter mes plaintes à ma mere ,
Il part. Venus sensible à sa juste douleur ,
Ordonne à Cupidon son frere ,
De lui prêter son Arc , ses Traits et son Carquois..
Mars sur tout , certains Traits dont usant avec
choix ,
Il sçaura triompher des cœurs les plus rebelles,
A l'instant le jeune Daphnis,
Et la charmante Amarillis ,
De vertus insignes modelles ,
Se sentent par ce Dieu percez d'un même Trait
Le Tendre Hymen glorieux , satisfait ,
S'applaudit en secret d'une telle victoire ,
Mais bientôt témoins de sa gloire ,
Les Nimphes , les Bergers , les Sylvains d'alentour ,
Dans les Jeux , les Festins , dans leurs Danses
legeres ,
Par les transports les plus sinceres
Font éclater leur joye en ce beau jour.
Idalie , Alidor , Iris , Cloé , Titire ,
Enfin tout le Hameau, sur de si nobles feux ,
N'a qu'une voix , forme les mêmes vœux ,
Mais des vœux que l'estime inspire ,
Une voix , que sans doute authorisent les Dieux
Fasse le Ciel , qu'à l'abri de l'envie ,
I- Vol.
te
2710 MERCURE DE FRANCE
Et dans les liens les plus doux ,
Soient unis pour jamais ces illustres Epoux,
Que durant vingt lustres de vie ,
Ils goutent la félicité ,
Le bonheur de jouir ensemble ,
D'une aimable posterité ,
Qui les imite et leur ressemble,
Par M. de Sommevesle , de Châlons
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Résumé : EPITHALAME, Sur le Mariage de Monsieur... avec Mademoiselle...
Le texte est un épithalame célébrant le mariage de Monsieur et Mademoiselle. Initialement, l'Hymen pleurait car l'Amour refusait ses armes. L'Amour se plaint à Vénus, qui ordonne à Cupidon d'utiliser son arc et ses traits pour toucher les cœurs rebelles. Ainsi, Daphnis et Amarillis, modèles de vertus, sont touchés par le même trait divin. L'Hymen se réjouit et les nymphes, bergers et sylvains célèbrent la joie du jour par des jeux, des festins et des danses. Idalie, Alidor, Iris, Cloé, Titire et tout le hameau expriment leurs vœux sincères pour les jeunes mariés, souhaitant qu'ils soient unis pour toujours, protégés de l'envie, et qu'ils jouissent d'une vie heureuse et d'une aimable postérité pendant vingt lustres. Le poème est signé par M. de Sommevesle, de Châlons.
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36
p. 154-156
GRANDE BRETAGNE.
Début :
Le 27 de ce mois, vers les deux heures après midi, le Roi se rendit à la Chambre des [...]
Mots clefs :
Roi, Chambre des communes, Bien public, Subsides, Bonheur, Affaires publiques
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRANDE BRETAGNE.
GRANDE BRETAGNE.
' -E a7 de ce mois ,' vers les deux heures après
midi, le Roi se rendit â. la Chambre des
Pairs avec les cerémonies aecoûtumées ; et S. M.
ayant mandé les Communes, fit le Discours sui
vant, , . .
Mylorals et Mëssieurs , je ressens une grande sa-J
s-Ïtisfaetion de ce ue la situation présente des
sa alÏairesJant au-de ans qu’au dehors du Royau.
., me , ne me donne diantre’ raison de vous as
assembler aujourrPhui quefexpédition des afä
n faires
JANVIER.‘ 1733. i”.
le faires publiques et l'envie de trouver une.ocä
a casion de recevoir vos avis sur les affaires qui
o: pourront se présenter , et qui demanderont
a Pattention et la considération du Parle
p ment.
Messieurs de I4 Chambre des Communesÿ Ie
adonnerai ordre de préparer et de remettre de
n vaut vous l’Etat de la dépense pour le service
n de Pannée courante: je ne doute point que
avons ne leviez eflîcacement les subsides que
h vous jugerez nécessaires pour Phonneur , l1
u sûreté et la défense du Royaume avec le même
a empressement que j’ai toujours éprouvé en
p vous , et: je ne puis m’empêcher de vous re
o» commander comme une considération digne
u de la Chambre des Communes de la Grande
» Bretagne , de prendre dans vos délibérations ,
æ soit en levant les subsides annuels, soit en dis
uttibuant les revenus publics , les mesures que
n vous croirez les plus capables de contribuer au.
s; soulagement présent et futur de ceux que voue
u représentez. '
‘Mylam’: et Messieurs. Vous devez être con-é
avaincus combien il est à souhaiter que vous
o; travailliez avec le plus de diligence qu’il sera
n possible aux affaires publiques , et que rien ne
a: donnera plus de poids et de crédit à vos déli
.21 bérations , que le soin avec lequel vous éviterez
se des animositez et des emportemens déraison
nnables , et l'attention que vous aurez de vous
a: occuper constamment du veritable interêt de
a: votre Patrie, sansvvous. laisser détourner de
uCCt objet par aucun prétexte , quelque spéeieu;
- s3 qu’il partit. Qre cela soit donc votre premier’
a) et_ prmcipalsoin , et le peuple sera sensible aux
wavanzages qu'il recevra de la sagesse et de læ‘
_ _ . H l} l) fCÎo
‘_
,
152M ERCURE m: FRANCE.‘
s, fermeté qui vous feront préfèrer son soulage:
a. ment et le bien public a toutes autres coustdég‘
v: rations. .
ce Discours fut prononcéau nom du Roi par
le Lord Raymond , chef de Justice de la Cou:
du Banc du Roi’, â cause de Pindisposition du
Grand-Chancelier. Après que le Roi se fut reti
xé , les Seigneurs résolurent de présenter une
Adresse à S. M, pour la remercier de sa Haran
gue , pour ICCODBOÎIÏC la bonté que le Roi avoir
cuë de témoigner tant d’envie de recevoir leurs
avis sur les matieres qui demanderoient Parten
tion du Parlement, et pour assûrar S. M. que la
Chambre expediera les affaires publiques le plus
promptement qu’il se pourra , ce travaillera avec
autant de sagesse quede zele sur tout ce qui in
teressera le bonheur du peuple et le bien public.
La Chambre des Communes résoluraussi de préc
semer une Adresse à S. M. pour la remercier de
sa Haranguc , pour témoigner leur satisfaction
de la situation présente des affaires , tant au-de...
dans qtÿau dehors du Royaume, et pour Passûv‘
ree du zele avec lequel elle entreroit dans toutes
les vuës de S. M. et se couformeroit à ce qu'elle
lui avoit recommandé. a
- Le les Seigneurs allerent présenterleurAdt-csè
se au Rol qui leur répondit ;
ytYLozeDs,
u je‘ vous remercie de cette respectueuse et 5-‘
en dele Adresse. Comme le bonheur de mon peu
vple et Febien public ont toujours été mon pring’
‘ucipal objet, le zcle que vous me témoignez d'y
’° contribuer , ne peut nfêrre que très-agréable ,
>°et il vous asslîre de plus en Plus ma faveur et
“m; ‘protection,
' -E a7 de ce mois ,' vers les deux heures après
midi, le Roi se rendit â. la Chambre des
Pairs avec les cerémonies aecoûtumées ; et S. M.
ayant mandé les Communes, fit le Discours sui
vant, , . .
Mylorals et Mëssieurs , je ressens une grande sa-J
s-Ïtisfaetion de ce ue la situation présente des
sa alÏairesJant au-de ans qu’au dehors du Royau.
., me , ne me donne diantre’ raison de vous as
assembler aujourrPhui quefexpédition des afä
n faires
JANVIER.‘ 1733. i”.
le faires publiques et l'envie de trouver une.ocä
a casion de recevoir vos avis sur les affaires qui
o: pourront se présenter , et qui demanderont
a Pattention et la considération du Parle
p ment.
Messieurs de I4 Chambre des Communesÿ Ie
adonnerai ordre de préparer et de remettre de
n vaut vous l’Etat de la dépense pour le service
n de Pannée courante: je ne doute point que
avons ne leviez eflîcacement les subsides que
h vous jugerez nécessaires pour Phonneur , l1
u sûreté et la défense du Royaume avec le même
a empressement que j’ai toujours éprouvé en
p vous , et: je ne puis m’empêcher de vous re
o» commander comme une considération digne
u de la Chambre des Communes de la Grande
» Bretagne , de prendre dans vos délibérations ,
æ soit en levant les subsides annuels, soit en dis
uttibuant les revenus publics , les mesures que
n vous croirez les plus capables de contribuer au.
s; soulagement présent et futur de ceux que voue
u représentez. '
‘Mylam’: et Messieurs. Vous devez être con-é
avaincus combien il est à souhaiter que vous
o; travailliez avec le plus de diligence qu’il sera
n possible aux affaires publiques , et que rien ne
a: donnera plus de poids et de crédit à vos déli
.21 bérations , que le soin avec lequel vous éviterez
se des animositez et des emportemens déraison
nnables , et l'attention que vous aurez de vous
a: occuper constamment du veritable interêt de
a: votre Patrie, sansvvous. laisser détourner de
uCCt objet par aucun prétexte , quelque spéeieu;
- s3 qu’il partit. Qre cela soit donc votre premier’
a) et_ prmcipalsoin , et le peuple sera sensible aux
wavanzages qu'il recevra de la sagesse et de læ‘
_ _ . H l} l) fCÎo
‘_
,
152M ERCURE m: FRANCE.‘
s, fermeté qui vous feront préfèrer son soulage:
a. ment et le bien public a toutes autres coustdég‘
v: rations. .
ce Discours fut prononcéau nom du Roi par
le Lord Raymond , chef de Justice de la Cou:
du Banc du Roi’, â cause de Pindisposition du
Grand-Chancelier. Après que le Roi se fut reti
xé , les Seigneurs résolurent de présenter une
Adresse à S. M, pour la remercier de sa Haran
gue , pour ICCODBOÎIÏC la bonté que le Roi avoir
cuë de témoigner tant d’envie de recevoir leurs
avis sur les matieres qui demanderoient Parten
tion du Parlement, et pour assûrar S. M. que la
Chambre expediera les affaires publiques le plus
promptement qu’il se pourra , ce travaillera avec
autant de sagesse quede zele sur tout ce qui in
teressera le bonheur du peuple et le bien public.
La Chambre des Communes résoluraussi de préc
semer une Adresse à S. M. pour la remercier de
sa Haranguc , pour témoigner leur satisfaction
de la situation présente des affaires , tant au-de...
dans qtÿau dehors du Royaume, et pour Passûv‘
ree du zele avec lequel elle entreroit dans toutes
les vuës de S. M. et se couformeroit à ce qu'elle
lui avoit recommandé. a
- Le les Seigneurs allerent présenterleurAdt-csè
se au Rol qui leur répondit ;
ytYLozeDs,
u je‘ vous remercie de cette respectueuse et 5-‘
en dele Adresse. Comme le bonheur de mon peu
vple et Febien public ont toujours été mon pring’
‘ucipal objet, le zcle que vous me témoignez d'y
’° contribuer , ne peut nfêrre que très-agréable ,
>°et il vous asslîre de plus en Plus ma faveur et
“m; ‘protection,
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Résumé : GRANDE BRETAGNE.
Le 7 janvier 1733, le roi de Grande-Bretagne s'adressa à la Chambre des Pairs et convoqua les Communes. Il exprima sa satisfaction quant à la situation intérieure et extérieure du royaume et sollicita les avis du Parlement sur les affaires futures. Le roi demanda à la Chambre des Communes de préparer un état des dépenses pour l'année en cours et d'obtenir les subsides nécessaires pour l'honneur, la sûreté et la défense du royaume, tout en soulageant le peuple. Il encouragea les députés à travailler avec diligence et à éviter les animosités, en se concentrant sur l'intérêt de la patrie. Le discours fut prononcé par le Lord Raymond en raison de l'indisposition du Grand-Chancelier. Après le discours, les Seigneurs et la Chambre des Communes résolurent de présenter des adresses au roi pour le remercier et assurer de leur zèle à expédier les affaires publiques promptement et avec sagesse. Le roi répondit en remerciant les Seigneurs et en exprimant son agrément face à leur zèle pour le bonheur du peuple et le bien public.
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37
p. 1062-1064
STANCES.
Début :
Depuis qu'à votre Amant vous daignâtes apprendre, [...]
Mots clefs :
Coeur, Grâces, Amour, Amant, Plaisir, Bonheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : STANCES.
STANCES.
Epuis qu'à votre Amant vous daignâtes
apprendre ',
Qu'il pouvoit se flatter du bonheur d'être aimé,
Quoique' brûlant déja de l'ardeur la plus tendre,
Mon coeur , belle Philis , en fut plus enflammé.
1. Vol. Que
JUIN. 1733. 1063
de Que de Graces alors vous rendoient adorable !
Que de nouveaux attraits ! d'Eclat !
que
feux !
que
Depuis cet heureux jour , vous êtes plus aimable
;
Depuis cet heureux jour , je suis plus amoureux.
La Déesse d'Amour , étale moins de charmes ,
Quand on voit s'empresser les graces sur ses
pas ,
Ou que Mars à ses pieds vient déposer ses Armes
,
Pour cueillir sur ses lys , le prix de ses combats,
Mon coeur est désormais exempt d'inquié
tude ;
Aucun soupçon jaloux ne trouble mon repos ;
Je cherche quelquefois encor la solitude ;
Mais c'est pour annoncer mon bonheur aux
Echos,
A tous ces maux affreux , qu'Amour traîne à sa
suite ,
Dans mon coeur étonné d'un si doux change
ment ,
Succede sans douleur une flamme subite ;
Et le plaisir tout seul est fait pour votre Amant,
Qüi , graces à Phillis , plein d'une vive joïe ,
1. Vol Je
1064 MERCURE DE FRANCE
Je ne sentirai plus que le plaisir d'amour ,
Mon coeur
proye ,
à ses tourmens ne fut que trop en
Mais ils en sont enfin exilez sans retour.
Epuis qu'à votre Amant vous daignâtes
apprendre ',
Qu'il pouvoit se flatter du bonheur d'être aimé,
Quoique' brûlant déja de l'ardeur la plus tendre,
Mon coeur , belle Philis , en fut plus enflammé.
1. Vol. Que
JUIN. 1733. 1063
de Que de Graces alors vous rendoient adorable !
Que de nouveaux attraits ! d'Eclat !
que
feux !
que
Depuis cet heureux jour , vous êtes plus aimable
;
Depuis cet heureux jour , je suis plus amoureux.
La Déesse d'Amour , étale moins de charmes ,
Quand on voit s'empresser les graces sur ses
pas ,
Ou que Mars à ses pieds vient déposer ses Armes
,
Pour cueillir sur ses lys , le prix de ses combats,
Mon coeur est désormais exempt d'inquié
tude ;
Aucun soupçon jaloux ne trouble mon repos ;
Je cherche quelquefois encor la solitude ;
Mais c'est pour annoncer mon bonheur aux
Echos,
A tous ces maux affreux , qu'Amour traîne à sa
suite ,
Dans mon coeur étonné d'un si doux change
ment ,
Succede sans douleur une flamme subite ;
Et le plaisir tout seul est fait pour votre Amant,
Qüi , graces à Phillis , plein d'une vive joïe ,
1. Vol Je
1064 MERCURE DE FRANCE
Je ne sentirai plus que le plaisir d'amour ,
Mon coeur
proye ,
à ses tourmens ne fut que trop en
Mais ils en sont enfin exilez sans retour.
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Résumé : STANCES.
Le poème 'Stances' est écrit en juin 1733. Le narrateur y exprime sa joie après avoir découvert que Philis l'aime. Depuis cet instant, il la trouve plus adorable et aimable, et se sent plus amoureux. Il compare Philis à la déesse de l'amour, soulignant qu'elle incarne davantage de charmes et de grâce. Le narrateur se réjouit de ne plus ressentir d'inquiétude ou de jalousie. Même lorsqu'il cherche la solitude, c'est pour célébrer son bonheur. Il décrit une transformation dans son cœur, où une flamme subite remplace les maux habituels associés à l'amour. Grâce à Philis, il ne ressent plus que le plaisir de l'amour, et ses tourments passés sont désormais exilés sans retour.
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38
p. 1125-1131
LE MÉPRIS DES RICHESSES. ODE. Qui a remporté le premier Prix à l'Académie des Jeux Floraux. Par M. Rainaud, de l'Oratoire, Préfet du College de Soissons.
Début :
Plutus, qui de nos coeurs avides, [...]
Mots clefs :
Plutus, Vol, Coeur, Coeurs, Désirs, Richesses, Plaisirs, Bonheur, Luxe, Académie des Jeux floraux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE MÉPRIS DES RICHESSES. ODE. Qui a remporté le premier Prix à l'Académie des Jeux Floraux. Par M. Rainaud, de l'Oratoire, Préfet du College de Soissons.
E MEPRIS DES RICHESSES.
ODE.
Qui a remporté le premier Prix à
l'Académie des Jeux Floraux .
Par M. Rainaud , de l'Oratoire , Préfet du
College de Soissons.
PLutus , qui de nos coeurs avides ;
Bannis les innocens plaisirs ,
I. Vol.
Dvj Jusqu'à
1126 MERCURE DE FRANCE
Jusqu'à quand tes trésors perfides ,
Irriteront- ils nos désirs ?
Jusqu'à quand irons-nous , par d'aveugles ma
ximes ,
D'un Encens criminel et du sang des Victimes >
Offrir l'hommage à tes Autels ?
Tes funestes présents, enfantent nos miséres ,
Et qui sçait mépriser ces biens imaginaires ,
Est le plus riche des Mortels..
C'est en vain que
粥
de l'Opulence ,
'Adorant l'Eclat suborneur ,
Dans le luxe et dans l'abondance ,
On met le suprême bonheur.
Contemplons ce Crésus , pour qui les Arts s'épuisent
,
Pour qui la Terre et l'Onde à l'envi reprodui—
sent ,
Tout ce qui peut combler ses voeux ;
Dans le sein des plaisirs qu'enfante la molesse ,
Ce superbe mortel , aux yeux de la sagesse,
N'est qu'un illustre malheureux.
Quels traits à ma vûë il décéle !
Des besoins , toujours renaissans ;
J'apperçois la Troupe cruelle,
1. Vol. Qui
JUIN. 1733. 11-27
Qui le rend Esclave des sens.
Que de pâles soucis ! que de mortelles® craintes !
Sous ses lambris dorez , j'entends les tristes plaintes
;
C'est peu , quel spectacle nouveau !
Implacable Vautour , dans sa tristesse extrême ,
Son coeur qui se déchire , est toujours de luimême
,
Et la Victime et le Bourrean.
Doux repos que l'homme désire ,
Heureuse Paix , charme des coeurs r
Tu n'établis pas ton Empire ,
Dans les fastueuses grandeurs.
Loin des Palais pompeux , que le Luxe envi
ronne ,
De ceux que nos respects accablent sur le Thrône
,
Tu fuis la haute Majesté ;
Et des coeurs sans désirs , délicieux partage ;
Tu vas sous l'humble toît , habité par le Sage
Assurer sa félicité.
諾
Là , des Trésors , à qui tout céde ,
II dédaigne les vains appas ;
Trop content de ce qu'il possede',
Il méprise ce qu'il n'a pas..
I. Vol A
T128 MERCURE DE FRANCE
1
A l'envie , aux soupçons toujours inacsessible ,
L'inquiete Avarice , à son bonheur paisible ;
Ne vient jamais mêler l'ennui ;
Soleil , tu ne vois rien , dont son coeur soit
avide ;
Trop heureux ! il jouit d'un trésor plus solide ,
Qu'il porte toujours avec lui.
Fidelle aux Loix de la nature ,
Et Souverain de ses désirs ,
Sans soins , sans trouble , sans murmure ,
Il goute de parfaits plaisirs.
Envain sur l'Ocean , s'élevent les Tempêtes ;
Les Foudres menaçans , qui grondent sur nos
têtes
,
Ne l'arrachent point au sommeil ;
Tranquille , il ne va point , affrontant les maufrages
,
De leurs riches métaux , dépoüiller des rivages,
Eclairez d'un autre Soleil.
粥
Aveugle et bizare * Déesse ,
Qui regles le sort des humains ,
Dont les Autels fument sans cesse ;
De l'encens que t'offrent leurs mains ,
Tes éclatans revers signalant ta puissance ,
* La Fortune.
1. Vel. Ne
JUIN . 1733 .
1129
Ne sçauroient de son ame , ébranler la constance
Il brave leurs vaines rigueurs ,
Que pourroit contre lui ton courroux infléxible
Tu ne fais qu'affermir son courage invincible ,
En multipliant ses malheurs
Mais Dieux ! quel spectacle m'étonne !
L'Orage fond sur ses Moissons ,
L'Air s'embraze , l'Olympe tonne ,
Les Vents ont forcé leurs prisons.
Des Aquilons fougueux la cohorte effrénée ;
Emporte avec les dons de Cérès consternée ;
Ceux de Pomone et de Bachus .
De regreter ces biens ne peut -il se deffendre ›
Non , non , son coeur tranquille , avoit sçû les
attendre ,
Et tranquile, il les a perdus.
*
Vous qu'une implacable furie ,
Retient sous un joug odieux ,
Ministres de sa barbarie ,;
Brisez ses fers injurieux .
Dans ces frêles trésors , vos cruelles délices ,
Vous trouvez vos tourmens
supplices.
* L'Avarice.
Vous trouvez vos
1. Vol.
Ardens
1130 MERCURE DE FRANCE
Ardens à vous tyranniser ;
Plus heureux , ce * Romain , dont la vertu constante
,
Préfére au vain éclat de l'or qu'on lui présente ,
La gloire de le mépriser.
柒
Heureux le monde en son Enfance ,
Où l'homme , maître de son coeur
Dans la paix et dans l'innocence
Trouvoit un solide bonheur !
y
Pomone , tes présens faisoient sa nourriture ;
Son corps d'un vil feuillage , empruntoit sa pa→
rure "
Modeste ouvrage de ses mains ;
Et toujours affranchi de la sombre tristesse ,
Il goutoit ces vrais biens qu'au sein de la mo→
lesse ,
Regretent encor les humains.
Revivez „ antiques Exemples ,
De l'active frugalité ;
Que nos coeurs ne soient plus les temples
D'une aveugle Divinité.
Etoufons , au mépris de ses vaines largesses ,
Les désirs effrénez , qu'enfantent les Richesses ,
Sources fécondes de nos maux ,
* Curius.
I. Vol. Ec
JUIN. 1733. - 1131
It bornant ces besoins d'où renaissent nos peines
,
Sur les débris du faste et des grandeurs humai
mes ,
Etablissons notre repos,
潞
Quantò quisque sibi plura negaverit ,
A dis plura feret.
រ
Horat. Ode 16. lib. 3 .
ODE.
Qui a remporté le premier Prix à
l'Académie des Jeux Floraux .
Par M. Rainaud , de l'Oratoire , Préfet du
College de Soissons.
PLutus , qui de nos coeurs avides ;
Bannis les innocens plaisirs ,
I. Vol.
Dvj Jusqu'à
1126 MERCURE DE FRANCE
Jusqu'à quand tes trésors perfides ,
Irriteront- ils nos désirs ?
Jusqu'à quand irons-nous , par d'aveugles ma
ximes ,
D'un Encens criminel et du sang des Victimes >
Offrir l'hommage à tes Autels ?
Tes funestes présents, enfantent nos miséres ,
Et qui sçait mépriser ces biens imaginaires ,
Est le plus riche des Mortels..
C'est en vain que
粥
de l'Opulence ,
'Adorant l'Eclat suborneur ,
Dans le luxe et dans l'abondance ,
On met le suprême bonheur.
Contemplons ce Crésus , pour qui les Arts s'épuisent
,
Pour qui la Terre et l'Onde à l'envi reprodui—
sent ,
Tout ce qui peut combler ses voeux ;
Dans le sein des plaisirs qu'enfante la molesse ,
Ce superbe mortel , aux yeux de la sagesse,
N'est qu'un illustre malheureux.
Quels traits à ma vûë il décéle !
Des besoins , toujours renaissans ;
J'apperçois la Troupe cruelle,
1. Vol. Qui
JUIN. 1733. 11-27
Qui le rend Esclave des sens.
Que de pâles soucis ! que de mortelles® craintes !
Sous ses lambris dorez , j'entends les tristes plaintes
;
C'est peu , quel spectacle nouveau !
Implacable Vautour , dans sa tristesse extrême ,
Son coeur qui se déchire , est toujours de luimême
,
Et la Victime et le Bourrean.
Doux repos que l'homme désire ,
Heureuse Paix , charme des coeurs r
Tu n'établis pas ton Empire ,
Dans les fastueuses grandeurs.
Loin des Palais pompeux , que le Luxe envi
ronne ,
De ceux que nos respects accablent sur le Thrône
,
Tu fuis la haute Majesté ;
Et des coeurs sans désirs , délicieux partage ;
Tu vas sous l'humble toît , habité par le Sage
Assurer sa félicité.
諾
Là , des Trésors , à qui tout céde ,
II dédaigne les vains appas ;
Trop content de ce qu'il possede',
Il méprise ce qu'il n'a pas..
I. Vol A
T128 MERCURE DE FRANCE
1
A l'envie , aux soupçons toujours inacsessible ,
L'inquiete Avarice , à son bonheur paisible ;
Ne vient jamais mêler l'ennui ;
Soleil , tu ne vois rien , dont son coeur soit
avide ;
Trop heureux ! il jouit d'un trésor plus solide ,
Qu'il porte toujours avec lui.
Fidelle aux Loix de la nature ,
Et Souverain de ses désirs ,
Sans soins , sans trouble , sans murmure ,
Il goute de parfaits plaisirs.
Envain sur l'Ocean , s'élevent les Tempêtes ;
Les Foudres menaçans , qui grondent sur nos
têtes
,
Ne l'arrachent point au sommeil ;
Tranquille , il ne va point , affrontant les maufrages
,
De leurs riches métaux , dépoüiller des rivages,
Eclairez d'un autre Soleil.
粥
Aveugle et bizare * Déesse ,
Qui regles le sort des humains ,
Dont les Autels fument sans cesse ;
De l'encens que t'offrent leurs mains ,
Tes éclatans revers signalant ta puissance ,
* La Fortune.
1. Vel. Ne
JUIN . 1733 .
1129
Ne sçauroient de son ame , ébranler la constance
Il brave leurs vaines rigueurs ,
Que pourroit contre lui ton courroux infléxible
Tu ne fais qu'affermir son courage invincible ,
En multipliant ses malheurs
Mais Dieux ! quel spectacle m'étonne !
L'Orage fond sur ses Moissons ,
L'Air s'embraze , l'Olympe tonne ,
Les Vents ont forcé leurs prisons.
Des Aquilons fougueux la cohorte effrénée ;
Emporte avec les dons de Cérès consternée ;
Ceux de Pomone et de Bachus .
De regreter ces biens ne peut -il se deffendre ›
Non , non , son coeur tranquille , avoit sçû les
attendre ,
Et tranquile, il les a perdus.
*
Vous qu'une implacable furie ,
Retient sous un joug odieux ,
Ministres de sa barbarie ,;
Brisez ses fers injurieux .
Dans ces frêles trésors , vos cruelles délices ,
Vous trouvez vos tourmens
supplices.
* L'Avarice.
Vous trouvez vos
1. Vol.
Ardens
1130 MERCURE DE FRANCE
Ardens à vous tyranniser ;
Plus heureux , ce * Romain , dont la vertu constante
,
Préfére au vain éclat de l'or qu'on lui présente ,
La gloire de le mépriser.
柒
Heureux le monde en son Enfance ,
Où l'homme , maître de son coeur
Dans la paix et dans l'innocence
Trouvoit un solide bonheur !
y
Pomone , tes présens faisoient sa nourriture ;
Son corps d'un vil feuillage , empruntoit sa pa→
rure "
Modeste ouvrage de ses mains ;
Et toujours affranchi de la sombre tristesse ,
Il goutoit ces vrais biens qu'au sein de la mo→
lesse ,
Regretent encor les humains.
Revivez „ antiques Exemples ,
De l'active frugalité ;
Que nos coeurs ne soient plus les temples
D'une aveugle Divinité.
Etoufons , au mépris de ses vaines largesses ,
Les désirs effrénez , qu'enfantent les Richesses ,
Sources fécondes de nos maux ,
* Curius.
I. Vol. Ec
JUIN. 1733. - 1131
It bornant ces besoins d'où renaissent nos peines
,
Sur les débris du faste et des grandeurs humai
mes ,
Etablissons notre repos,
潞
Quantò quisque sibi plura negaverit ,
A dis plura feret.
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Horat. Ode 16. lib. 3 .
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Résumé : LE MÉPRIS DES RICHESSES. ODE. Qui a remporté le premier Prix à l'Académie des Jeux Floraux. Par M. Rainaud, de l'Oratoire, Préfet du College de Soissons.
L'ode 'E Mepris des Richesses' de M. Rainaud, préfet du Collège de Soissons, a remporté le premier prix à l'Académie des Jeux Floraux. Ce texte critique la quête incessante des richesses matérielles, qualifiées de 'trésors perfides' qui irritent les désirs et engendrent des misères. Rainaud dénonce l'adoration de l'opulence et du luxe, illustrée par l'exemple de Crésus, un homme riche mais malheureux, esclave de ses besoins et de ses craintes. Selon l'ode, la véritable richesse réside dans le mépris des biens imaginaires et dans la paix intérieure, loin des fastes et des grandeurs. Le sage, content de ce qu'il possède, est inaccessible aux soucis et aux désirs, et jouit d'une tranquillité inébranlable face aux tempêtes et aux malheurs. L'ode appelle à briser les fers de l'avarice et à revenir à une vie simple et frugale, comme celle des hommes dans leur enfance, où le bonheur était solide et affranchi de la tristesse. Elle conclut par une citation d'Horace, soulignant que celui qui se refuse beaucoup de choses recevra beaucoup des dieux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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39
p. 1276-1278
ULISSE ET CIRCÉ. FABLE.
Début :
L'un de l'autre charmez dans leur Isle enchantée, [...]
Mots clefs :
Moineaux, Printemps, Amour, Oiseaux, Bonheur, Amants, Coeur, Ulysse, Circé
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texteReconnaissance textuelle : ULISSE ET CIRCÉ. FABLE.
ULISSE ET CIRCE'.
FABLE.
L'un de l'autre charmez dans leur Isle en- chantée ,
La Fille du Soleil et son Amant un jour ,
De leur félicité rendoient grace à l'Amour ;
Par deux Oiseaux leur vûë est arrêtée ,
Ulisse les observe ( objets interessants ! )
Un trouble se répand dans leur ame attendrie à
Il regarde Circé ; la même rêverie ,
Tenoit enchantez tous ses sens.
Hé quoi dit- il, leur flâme ainsi favorisée ;
N'excite point encor d'inutiles désirs !
Ils n'éprouvent jamais dans de si doux plaisirs ,
La triste oeconomie aux Mortels imposée !
Il est vrai , les Moineaux s'aiment bien tendres
ment ,
Reprit la jeune Enchanteresse ;
Ne peut-on s'élever jusques à leur tendresse ?
Mon Art ne fut jamais employé vainement :
Que tardons- nous ? l'Amour sera d'intelligence ;
II. Vol. Oui
N. 1733 1277
Oui , c'est toi , Dieu charmant , qui nous ouvres
les yeux ,
Nous n'allons acquerir ces dons délicieux ,
Que pour mieux sentir ta puissance.
A ces mots ces Amans par l'espoir animez ,
En Moineaux tout- à - coup se trouvent trans
formez.
Des Aquilons alors l'influence bannie ,
Cédoit aux doux Zéphirs , la Terre rajeunie ;
Bien-tôt il n'est Palmiers , Mirthes , Cedres , Ro
seaux ,
Où cent fois ces heureux Oiseaux ,
Ne se soient assurez de leur métamorphose .
Quel exemple combien de Spectacles char
mans
Aux Nymphes de Circé chaque jour il expose
Elles comptent tous les momens
De ce changement admirable ;
Jamais l'Art des Enchantemens ,
Ne leur parut si respectable :
Mais ce Printemps si cher passa rapidement ,
Er dans ces mêmes lieux témoins de leur yvresse
On les voit, ces Oiseaux , séparez sans tristesse ,
Ou rejoints sans empressement.
Tous deux se retraçant leur commmune avan¬
ture ,
En formant les Moineaux , disoient- ils, la Nature
De leur bonheur s'occupoit foiblement ,
Il n'est qu'un seul plaisir , un seul nous rend
sensibles;
1278 MERCURE DE FRANCE
Le Printemps nous l'inspire , ô destins inflêxibles
!
Il s'envole avec le Printemps ,
Et dans cette absence fatale ,
Nous n'avons point un coeur pour remplir l'ing
tervale ,
Par ces troubles secrets , par ces ravissemens ,
Qui font le bonheur des Amans.
Quel don nous échappoit avec la forme hu →
maine ?
Reprenons , reprenons ce coeur ,
Source des biens parfaits , favorable Enchanteur,
Qui mêle un certain charme à sa plus triste peine,
Qui ménageant notre espoir , nos désirs ,
Au comble du bonheur par degrés nous amene ,
Et ces degrez sont autant de plaisirs.
Le Héros et l'Enchanteresse ,
Reprennent à l'instant leur forme et leur tendresse
,
Détrompez des faux biens qu'ils avoient éprouvez
,
Pour transmettre aux Amans un si puissant
exemple ,
Au véritable Amour ils élevent un Temple ,
"
Et sur l'Autel ces mots furent gravez ,
Au destin des Moineaux ne portez point envie ,
Mortels , un coeur sensible est le suprême bien ,
Aimez , vous le pouvez, tout le temps de la vie ;
Aimez bien tendrement , tout le reste n'est rien.
FABLE.
L'un de l'autre charmez dans leur Isle en- chantée ,
La Fille du Soleil et son Amant un jour ,
De leur félicité rendoient grace à l'Amour ;
Par deux Oiseaux leur vûë est arrêtée ,
Ulisse les observe ( objets interessants ! )
Un trouble se répand dans leur ame attendrie à
Il regarde Circé ; la même rêverie ,
Tenoit enchantez tous ses sens.
Hé quoi dit- il, leur flâme ainsi favorisée ;
N'excite point encor d'inutiles désirs !
Ils n'éprouvent jamais dans de si doux plaisirs ,
La triste oeconomie aux Mortels imposée !
Il est vrai , les Moineaux s'aiment bien tendres
ment ,
Reprit la jeune Enchanteresse ;
Ne peut-on s'élever jusques à leur tendresse ?
Mon Art ne fut jamais employé vainement :
Que tardons- nous ? l'Amour sera d'intelligence ;
II. Vol. Oui
N. 1733 1277
Oui , c'est toi , Dieu charmant , qui nous ouvres
les yeux ,
Nous n'allons acquerir ces dons délicieux ,
Que pour mieux sentir ta puissance.
A ces mots ces Amans par l'espoir animez ,
En Moineaux tout- à - coup se trouvent trans
formez.
Des Aquilons alors l'influence bannie ,
Cédoit aux doux Zéphirs , la Terre rajeunie ;
Bien-tôt il n'est Palmiers , Mirthes , Cedres , Ro
seaux ,
Où cent fois ces heureux Oiseaux ,
Ne se soient assurez de leur métamorphose .
Quel exemple combien de Spectacles char
mans
Aux Nymphes de Circé chaque jour il expose
Elles comptent tous les momens
De ce changement admirable ;
Jamais l'Art des Enchantemens ,
Ne leur parut si respectable :
Mais ce Printemps si cher passa rapidement ,
Er dans ces mêmes lieux témoins de leur yvresse
On les voit, ces Oiseaux , séparez sans tristesse ,
Ou rejoints sans empressement.
Tous deux se retraçant leur commmune avan¬
ture ,
En formant les Moineaux , disoient- ils, la Nature
De leur bonheur s'occupoit foiblement ,
Il n'est qu'un seul plaisir , un seul nous rend
sensibles;
1278 MERCURE DE FRANCE
Le Printemps nous l'inspire , ô destins inflêxibles
!
Il s'envole avec le Printemps ,
Et dans cette absence fatale ,
Nous n'avons point un coeur pour remplir l'ing
tervale ,
Par ces troubles secrets , par ces ravissemens ,
Qui font le bonheur des Amans.
Quel don nous échappoit avec la forme hu →
maine ?
Reprenons , reprenons ce coeur ,
Source des biens parfaits , favorable Enchanteur,
Qui mêle un certain charme à sa plus triste peine,
Qui ménageant notre espoir , nos désirs ,
Au comble du bonheur par degrés nous amene ,
Et ces degrez sont autant de plaisirs.
Le Héros et l'Enchanteresse ,
Reprennent à l'instant leur forme et leur tendresse
,
Détrompez des faux biens qu'ils avoient éprouvez
,
Pour transmettre aux Amans un si puissant
exemple ,
Au véritable Amour ils élevent un Temple ,
"
Et sur l'Autel ces mots furent gravez ,
Au destin des Moineaux ne portez point envie ,
Mortels , un coeur sensible est le suprême bien ,
Aimez , vous le pouvez, tout le temps de la vie ;
Aimez bien tendrement , tout le reste n'est rien.
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Résumé : ULISSE ET CIRCÉ. FABLE.
Le texte 'Ulysse et Circé' relate l'observation d'oiseaux s'aimant par Ulysse et Circé. Ulysse souhaite partager une telle félicité sans les contraintes humaines. Circé, enchanteresse, transforme les amants en moineaux pour qu'ils vivent pleinement leur amour. Ces oiseaux, symbolisant l'amour parfait, profitent de leur métamorphose dans un environnement idyllique. Leur bonheur est éphémère, car avec la fin du printemps, ils se retrouvent séparés sans tristesse ou réunis sans empressement. Ulysse et Circé réalisent alors que leur bonheur était incomplet sans les émotions humaines. Ils reprennent leur forme humaine et érigent un temple à l'amour véritable, gravant sur l'autel un message exhortant les mortels à aimer tendrement, car un cœur sensible est le suprême bien.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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40
p. 1787-1797
ELOGE de la Pauvreté, par M....
Début :
La nouveauté a un droit décidé de nous plaire, lorsqu'elle est ensemble [...]
Mots clefs :
Pauvreté, Biens, Heureux, Richesses, Bonheur, Pauvre, Opulence, Nature, Médiocrité, Besoins
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ELOGE de la Pauvreté, par M....
ELOGE de la Pauvreté
LA
M
....
par M.
A nouveauté a un droit décidé de
nous plaire , lorsqu'elle est ensemble
ingénieuse et utile ; ces deux qualitez ont
acquis l'immortalité à l'Eloge de la Folie
; mais les Emulateurs d'Erasme , plus
sensibles à l'envie de faire briller leur esprit
, que touchez du plaisir d'instruire¸
n'ont saisi que le titre pointilleux de son
Ouvrage , sa morale leur a échappé . Mon
E iij dessein
1788 MERCURE DE FRANCE
dessein est bien different dans cet Eloge ;
je quitte volontiers de toute admiration ,
pourvû que je persuade utilement que
la Pauvreté est le plus grand de tous les
biens , et le seul qui puisse nous procurer
une félicité constante .
Comme les raisons que j'employerai
ne paroîtront peut-être pas assez sérieuses
, je déclare que je ne prétens point
le prendre ici sur le ton dogmatique ;
je sçai que la verité , qui est triste d'ellemême
, ne s'insinue jamais plus sûrement
que lorsqu'elle se montre sous un visage
agréable.
Je trouve d'abord un air de mode
dans la Pauvreté qui me donne toute
la confiance dont j'ai besoin pour parler
sur une matiere si délicate ; elle
s'est glissée dans tous les Etats et dans
toutes les conditions . Ne seroit- ce point
parce qu'elle plaît , qu'elle est devenue .
si commune et le goût imitateur qui
regne aujourd'hui , n'auroit - il point servi
à son progrès quoiqu'il en soit , c'est
un détail où je ne dois point entrer ; il
me suffit que le plus grand nombre soit
interessé à me croire , et qu'il fasse par
prudence quelque cas d'un état dont il
est si près.
Pour ceux qui, nourris dans une aisance
V.QA
OUST . 17337 1989
voluptueuse , ne peuvent regarder la
Pauvreté sans effroi ; qu'ils apprennent
que celui qui me connoît point l'opulence
, trouve inutile tout ce qui n'est
pas nécessaire , qu'ils sont eux - mêmes
noyez dans des superfluitez que leurs
Peres ignoroient , et que le seul moyen
d'être vraiment heureux , c'est de regler
ses besoins sur la Nature et non pas sur
l'opinion.
En effet le plus grand malheur des
hommes , c'est de se persuader que les
richesses peuvent seules leur procurer le
repos , cette idée les engage à travailler
dans leur jeunesse , pour s'assurer dans
le déclin de leur âge , des jours sereins
et tranquiles. Quelle erreur ! Le principe
de leur félicité est dans leur coeur ,,
et non dans les biens qu'ils ont acquis ;
d'ailleurs l'experience fait connoître que
leur conservation coûte autant que leur
acquisition même.
L'on dira peut- la même expeut-
être que
perience décide contre moi , puisque le
Pauvre , malgré le bonheur que je lui
prête , semble faire tous ses efforts pour
se tirer de l'indigence . Que la Pauvreté
soit la mere de l'industrie , j'y consens
et c'est pour elle un grand éloge d'avoir
enfanté les Arts ; mais je soutiens
E iiij que
1790 MERCURE DE FRANCE
que l'envie de s'enrichir n'a point reveillé
le génie des Pauvres ; trop satisfaits
de leur indépendance , ils ont eû
pitié de l'esclavage des Riches , et leur
ont fourni charitablement les moyens de
recouvrer leur liberté , par un emploi indiscret
de leurs richesses .
Supposons , si l'on veut , que
l'homme
est aussi heureux avec l'abondance , qu'il
l'est en effet dans le sein de la Pauvreté .
Dans cette hypothese il en coûteroit bien
plus à l'indigent d'acquerir laborieusement
l'opulence , que d'être assez sage
pour s'en passer. L'un demande des soins ,
l'autre laisse une entiere liberté. Or s'il
étoit deux voyes pour arriver à un sort
heureux , celle qui va à son but à moins
des frais , doit , sans contredit , être préferée
.
J'avoüe que si les richesses n'étoient
attachées qu'à la vertu , il y auroit de la
honte à n'être pas riche ; mais si le hazard
distribue les biens , si la violence
les ravit , s'il faut souvent des crimes pour
se dérober à la Pauvreté , seroit - il raisonnable
d'attacher une espece d'opprobre
à un état , qui semble être le partage
de la Nature et de la vertu ?
Nos premiers Législateurs , les Philosophes
et les Poëtes , ces génies divins
3
A O UST. 1733. 1791
vins , qui ont eû une idée si juste du
Parfait et du Vrai , ont méprisé les richesses
avec tant de constance et sans
doute avec tant de sincerité, qu'ils furent
toujours mal nourris et mal vétus . Les
uns tendoient à l'état le plus vertueux ,
les autres prétendoient à une réputation
immortelle ; il faudroit être de bien mauvaise
humeur pour ne pas vouloir ressembler
à d'aussi honnêtes gens.
Parlons plus sérieusement. Nous ne
pouvons douter que la Nature ne soit
aussi prévoyante qu'elle est parfaite dans
ses productions ; il n'est point d'Animaux
à qui elle ne donne , avec la vie ,
tout ce qui est utile pour la conserver.
Seroit- elle plus injuste envers les hommes?
non , sans doute , elle a placé dans
le coeur et dans l'esprit de nos parens
toute la sensibilité et toute l'industrie
nécessaire pour fournir à nos besoins . Mais
elle n'est point allée au delà , les richesses
n'entrent pour rien dans le sistême.
de notre conservation ; ensorte qu'elles
sont à notre égard des biens étrangers
et superflus ; car on n'accuseroit pas la
Nature de nous les avoir refusées , si elles
nous eussent été nécessaires.
D'ailleurs son intention a été de mettre
une parfaite égalité entre les hom,
E v mes
1792 MERCURE DE FRANCE
mes . Mere tendre et affectionnée , elle
leur a également départi ses faveurs . Ce
principe bien reconnu , il est évident que
la force ou la fraude ont été les instru→
mens de la fortune du premier Riche ,
et qu'on doit regarder encore aujourd'hui
un nouveau Parvenu , comme l'ent
nemi et le tyran du genre humain . Mais
heureusement son iniquité no passe jamais.
à des successeurs éloignéz , et nous voyons
avec complaisance que le fils même restitue
bien-tôt au Public par de folles dé
penses , ce que le Pere avoit injustement
enlevé.
C'est peut-être dans la médiocrité que
l'on trouve le bonheur , les grands biens.
peuvent causer des peines , mais une fortune
médiocre exempte également et
des besoins de la vie , et de l'embarras
des richesses. Voila ce que le préjugé
offre de plus spécieux en faveur de la
médiocrité ; qu'il m'en coûtera peu pour
combattre ce raisonnement ! que la vic
roire est facile !
Si la médiocrité des biens faisoit celle
des désirs , il seroit juste de la préferer
à tous les autres Etats; mais la cupidité de
l'homme est si inquiéte , qu'elle le porte
à faire sans cesse des efforts pour s'accroître
et saisir avidement tout ce qui
t
peut
AOUST. 1733 : 1793
peut le conduire à un sort qu'il estime
plus heureux. Celui qui se trouve dans la
médiocrité , souhaite à proportion de ses
facultez , et dès qu'il souhaire il est malheureux.
Ce qui fait le bonheur du Pauvre
, c'est qu'il n'a rien pour soutenir ou
exciter son ambition , et que l'envie qu'il
pourroit avoir de s'élever , cesse ou s'évanouit
dès que les moyens lui en sont
ravis.
Il est aisé à présent de conclure qu'on
a eu tort de donner tant de louanges à
cette médiocrité chimérique , qui ne fait
qu'allumer nos desirs , sans pouvoir les
satisfaire . Examinez un Pere de famille
dans une fortune médiocre , si le present
F'agite , l'avenir l'inquiete encore davantage
; il n'y découvre que des changemens
fâcheux ; il y voit ses biens dissipez
avec profusion , ou du moins mal
ménagez. L'avenir est au contraire un
sujet de joye pour le Pauvre , tous les
hazards et toutes les révolutions sont
pour lui , et quand on supposeroit que
son coeur formât quelques desirs , il en
ressent la douceur sans en avoir l'inquiétude
; l'élevation de ses pareils le fait
jouir par avance des biens qu'il n'a pas ,
mais qu'il peut avoir ; le Riche vit dans la
crainte , le Pauvre dans l'esperance; quelle
disparité de bonheur ! Evi Dès
1794 MERCURE DE FRANCE
Dès- là nous voyons que la Pauvreté
ne nous prive d'aucuns des biens solides
de la vie , et qu'il ne manque pour achever
son triomphe que de montrer qu'elle
nous procure des plaisirs plus vifs et plus
que l'opulence même. délicats
La crainte de ne devoir qu'à ses largesses
, les complaisances d'un sexe enchanteur
, empoisonne nos plaisirs , et en ôte
tout le piquant ; notre délicatesse s'en offense
, et veut une tendresse toute gratuite.
Le Pauvre jouit de ce bonheur , et
ne le doit qu'à son mérite personnel ; tandis
que le Riche peut craindre à chaque
instant que les faveurs qu'on lui accorde
, ne prennent leur source dans la va
nité ou dans l'interêt.
Pareil avantage dans l'amitié. La Félicité
la plus parfaite , celle des Dieux, dit .
un ancien , seroit ennuïeuse sans la confiance
d'un ami ; ainsi tâchons d'ajoûter à
notre bonheur celui de nous attacher un
ami sincere , également sensible à nos
biens et à nos maux . Mais où le trouver ,
et comment le connoître ? Si des avantages
apparens surprennent sa complai
sance ; sous le nom d'ami , ne sera ce
point un fateur , dévoué à la fortune ,
plutôt qu'à la personne ? Pour faire cette
épreuve délicate , feignons qu'un malheur
AOUST. 1733. 1798
heur imprévu vient de nous enlever nos
richesses ; dans l'instant nous verrons ces
amis prétendus nous abandonner rapidement
, heureux encore si nos bienfaits
passez ne deviennent pas pour eux des
raisons de nous mépriser et de nous haïr .:
Mais le plus heureux effet de la Pauvreté
, c'est qu'elle nous ôte la cause des
vices , et nous laisse toutes les vertus à
pratiquer. L'humilité s'attire le respect
par elle - même ; c'est le fondement de
toutes les vertus , et nous aimons naturellement
autant les personnes humbles
et modestes , que nous fuïons les arrogans
et les présomptueux . Dans l'usage
du monde nous voïons que l'o gueil , la
jalousie , la haine sont des vices attach z
à l'opulence , et que l'honnêteté , la douceur
, la patience suivent la disette ; mais,
par une bizarrerie , dont on ne peut rendre
raison , on fuit les gens vertueux dans
l'indigence , pour idolatrer des insolens
dans la prosperité , comme si le respect
qu'on a pour les biens , devoit passer
jusqu'à ceux qui les possedent.
La reconnoissance seroit ignorée parmi
les hommes , si les pauvres ne l'avoient
fait connoître. Cette vertu des belles
ames agit chez l'indigent avec autant de
vivacité que l'esperance même ; les besoins
1797 MERCURE DE FRANCE
soins la multiplient et lui prêtent tous
les jours un nouveau feu.
La politique s'accorde enfin avec la
morale , à donner la préférence aux pauvres
sur les riches ; ceux cy sont infiniment
moins utiles à l'Etat que les premiers.
Retire til , en effet , quelque profit
de la bravoure meurtriere des Gens de
Guerre , des décisions innombrables et
ambigues des Juri consultes ; de l'esprit
inventif et ruineux des Partisans ; il ne
reste que des voeux à faire sur ce sujets
cependant tous ces membres de la République
ne peuvent se passer des pauvres
pour fournir à leurs besoinss mais le pauvre
qui travaille , subsiste indépendemment
d'eux le labour de ses mains lui
suffit , et il arrive à la fin de ses jours ;
sans superflu et sans misere.
Que dirai je davantage en faveur de
la Pauvreté ? J'ai fait voir qu'elle nous
rapproche de la nature , qu'elle éloigne
de nous des maux cruels , qui sont comme
l'appanage de la cupidité ; qu'elle
nous apprête des plaisirs purs et tranquiles
Il ne me reste qu'à donner un avis
salutaire aux Riches , que mon Discours
aura persuadeż : Je ne veux point qu'ils
imitent ce Philosophe insensé
*
qui jetta
* Cratés ou Aristippe , on attribuë cette espece
de folie à l'un et à l'autre.
AOUST. 1733. 1797
son argent dans la Mer , comme si la sagesse
eut été incompatible avec l'opulence
; la raison n'exige point un pareil
sacrifice . Elle nous avertit seulement de
ne souhaitter jamais plus de bien qu'il
n'en faut aux simples besoins de la natu
re , et nous montre le cas que nous devons
faire des Richesses , en voyant on
le de mérite de ceux qui les possepeu
dent , ou le mauvais usage qu'ils en font
LA
M
....
par M.
A nouveauté a un droit décidé de
nous plaire , lorsqu'elle est ensemble
ingénieuse et utile ; ces deux qualitez ont
acquis l'immortalité à l'Eloge de la Folie
; mais les Emulateurs d'Erasme , plus
sensibles à l'envie de faire briller leur esprit
, que touchez du plaisir d'instruire¸
n'ont saisi que le titre pointilleux de son
Ouvrage , sa morale leur a échappé . Mon
E iij dessein
1788 MERCURE DE FRANCE
dessein est bien different dans cet Eloge ;
je quitte volontiers de toute admiration ,
pourvû que je persuade utilement que
la Pauvreté est le plus grand de tous les
biens , et le seul qui puisse nous procurer
une félicité constante .
Comme les raisons que j'employerai
ne paroîtront peut-être pas assez sérieuses
, je déclare que je ne prétens point
le prendre ici sur le ton dogmatique ;
je sçai que la verité , qui est triste d'ellemême
, ne s'insinue jamais plus sûrement
que lorsqu'elle se montre sous un visage
agréable.
Je trouve d'abord un air de mode
dans la Pauvreté qui me donne toute
la confiance dont j'ai besoin pour parler
sur une matiere si délicate ; elle
s'est glissée dans tous les Etats et dans
toutes les conditions . Ne seroit- ce point
parce qu'elle plaît , qu'elle est devenue .
si commune et le goût imitateur qui
regne aujourd'hui , n'auroit - il point servi
à son progrès quoiqu'il en soit , c'est
un détail où je ne dois point entrer ; il
me suffit que le plus grand nombre soit
interessé à me croire , et qu'il fasse par
prudence quelque cas d'un état dont il
est si près.
Pour ceux qui, nourris dans une aisance
V.QA
OUST . 17337 1989
voluptueuse , ne peuvent regarder la
Pauvreté sans effroi ; qu'ils apprennent
que celui qui me connoît point l'opulence
, trouve inutile tout ce qui n'est
pas nécessaire , qu'ils sont eux - mêmes
noyez dans des superfluitez que leurs
Peres ignoroient , et que le seul moyen
d'être vraiment heureux , c'est de regler
ses besoins sur la Nature et non pas sur
l'opinion.
En effet le plus grand malheur des
hommes , c'est de se persuader que les
richesses peuvent seules leur procurer le
repos , cette idée les engage à travailler
dans leur jeunesse , pour s'assurer dans
le déclin de leur âge , des jours sereins
et tranquiles. Quelle erreur ! Le principe
de leur félicité est dans leur coeur ,,
et non dans les biens qu'ils ont acquis ;
d'ailleurs l'experience fait connoître que
leur conservation coûte autant que leur
acquisition même.
L'on dira peut- la même expeut-
être que
perience décide contre moi , puisque le
Pauvre , malgré le bonheur que je lui
prête , semble faire tous ses efforts pour
se tirer de l'indigence . Que la Pauvreté
soit la mere de l'industrie , j'y consens
et c'est pour elle un grand éloge d'avoir
enfanté les Arts ; mais je soutiens
E iiij que
1790 MERCURE DE FRANCE
que l'envie de s'enrichir n'a point reveillé
le génie des Pauvres ; trop satisfaits
de leur indépendance , ils ont eû
pitié de l'esclavage des Riches , et leur
ont fourni charitablement les moyens de
recouvrer leur liberté , par un emploi indiscret
de leurs richesses .
Supposons , si l'on veut , que
l'homme
est aussi heureux avec l'abondance , qu'il
l'est en effet dans le sein de la Pauvreté .
Dans cette hypothese il en coûteroit bien
plus à l'indigent d'acquerir laborieusement
l'opulence , que d'être assez sage
pour s'en passer. L'un demande des soins ,
l'autre laisse une entiere liberté. Or s'il
étoit deux voyes pour arriver à un sort
heureux , celle qui va à son but à moins
des frais , doit , sans contredit , être préferée
.
J'avoüe que si les richesses n'étoient
attachées qu'à la vertu , il y auroit de la
honte à n'être pas riche ; mais si le hazard
distribue les biens , si la violence
les ravit , s'il faut souvent des crimes pour
se dérober à la Pauvreté , seroit - il raisonnable
d'attacher une espece d'opprobre
à un état , qui semble être le partage
de la Nature et de la vertu ?
Nos premiers Législateurs , les Philosophes
et les Poëtes , ces génies divins
3
A O UST. 1733. 1791
vins , qui ont eû une idée si juste du
Parfait et du Vrai , ont méprisé les richesses
avec tant de constance et sans
doute avec tant de sincerité, qu'ils furent
toujours mal nourris et mal vétus . Les
uns tendoient à l'état le plus vertueux ,
les autres prétendoient à une réputation
immortelle ; il faudroit être de bien mauvaise
humeur pour ne pas vouloir ressembler
à d'aussi honnêtes gens.
Parlons plus sérieusement. Nous ne
pouvons douter que la Nature ne soit
aussi prévoyante qu'elle est parfaite dans
ses productions ; il n'est point d'Animaux
à qui elle ne donne , avec la vie ,
tout ce qui est utile pour la conserver.
Seroit- elle plus injuste envers les hommes?
non , sans doute , elle a placé dans
le coeur et dans l'esprit de nos parens
toute la sensibilité et toute l'industrie
nécessaire pour fournir à nos besoins . Mais
elle n'est point allée au delà , les richesses
n'entrent pour rien dans le sistême.
de notre conservation ; ensorte qu'elles
sont à notre égard des biens étrangers
et superflus ; car on n'accuseroit pas la
Nature de nous les avoir refusées , si elles
nous eussent été nécessaires.
D'ailleurs son intention a été de mettre
une parfaite égalité entre les hom,
E v mes
1792 MERCURE DE FRANCE
mes . Mere tendre et affectionnée , elle
leur a également départi ses faveurs . Ce
principe bien reconnu , il est évident que
la force ou la fraude ont été les instru→
mens de la fortune du premier Riche ,
et qu'on doit regarder encore aujourd'hui
un nouveau Parvenu , comme l'ent
nemi et le tyran du genre humain . Mais
heureusement son iniquité no passe jamais.
à des successeurs éloignéz , et nous voyons
avec complaisance que le fils même restitue
bien-tôt au Public par de folles dé
penses , ce que le Pere avoit injustement
enlevé.
C'est peut-être dans la médiocrité que
l'on trouve le bonheur , les grands biens.
peuvent causer des peines , mais une fortune
médiocre exempte également et
des besoins de la vie , et de l'embarras
des richesses. Voila ce que le préjugé
offre de plus spécieux en faveur de la
médiocrité ; qu'il m'en coûtera peu pour
combattre ce raisonnement ! que la vic
roire est facile !
Si la médiocrité des biens faisoit celle
des désirs , il seroit juste de la préferer
à tous les autres Etats; mais la cupidité de
l'homme est si inquiéte , qu'elle le porte
à faire sans cesse des efforts pour s'accroître
et saisir avidement tout ce qui
t
peut
AOUST. 1733 : 1793
peut le conduire à un sort qu'il estime
plus heureux. Celui qui se trouve dans la
médiocrité , souhaite à proportion de ses
facultez , et dès qu'il souhaire il est malheureux.
Ce qui fait le bonheur du Pauvre
, c'est qu'il n'a rien pour soutenir ou
exciter son ambition , et que l'envie qu'il
pourroit avoir de s'élever , cesse ou s'évanouit
dès que les moyens lui en sont
ravis.
Il est aisé à présent de conclure qu'on
a eu tort de donner tant de louanges à
cette médiocrité chimérique , qui ne fait
qu'allumer nos desirs , sans pouvoir les
satisfaire . Examinez un Pere de famille
dans une fortune médiocre , si le present
F'agite , l'avenir l'inquiete encore davantage
; il n'y découvre que des changemens
fâcheux ; il y voit ses biens dissipez
avec profusion , ou du moins mal
ménagez. L'avenir est au contraire un
sujet de joye pour le Pauvre , tous les
hazards et toutes les révolutions sont
pour lui , et quand on supposeroit que
son coeur formât quelques desirs , il en
ressent la douceur sans en avoir l'inquiétude
; l'élevation de ses pareils le fait
jouir par avance des biens qu'il n'a pas ,
mais qu'il peut avoir ; le Riche vit dans la
crainte , le Pauvre dans l'esperance; quelle
disparité de bonheur ! Evi Dès
1794 MERCURE DE FRANCE
Dès- là nous voyons que la Pauvreté
ne nous prive d'aucuns des biens solides
de la vie , et qu'il ne manque pour achever
son triomphe que de montrer qu'elle
nous procure des plaisirs plus vifs et plus
que l'opulence même. délicats
La crainte de ne devoir qu'à ses largesses
, les complaisances d'un sexe enchanteur
, empoisonne nos plaisirs , et en ôte
tout le piquant ; notre délicatesse s'en offense
, et veut une tendresse toute gratuite.
Le Pauvre jouit de ce bonheur , et
ne le doit qu'à son mérite personnel ; tandis
que le Riche peut craindre à chaque
instant que les faveurs qu'on lui accorde
, ne prennent leur source dans la va
nité ou dans l'interêt.
Pareil avantage dans l'amitié. La Félicité
la plus parfaite , celle des Dieux, dit .
un ancien , seroit ennuïeuse sans la confiance
d'un ami ; ainsi tâchons d'ajoûter à
notre bonheur celui de nous attacher un
ami sincere , également sensible à nos
biens et à nos maux . Mais où le trouver ,
et comment le connoître ? Si des avantages
apparens surprennent sa complai
sance ; sous le nom d'ami , ne sera ce
point un fateur , dévoué à la fortune ,
plutôt qu'à la personne ? Pour faire cette
épreuve délicate , feignons qu'un malheur
AOUST. 1733. 1798
heur imprévu vient de nous enlever nos
richesses ; dans l'instant nous verrons ces
amis prétendus nous abandonner rapidement
, heureux encore si nos bienfaits
passez ne deviennent pas pour eux des
raisons de nous mépriser et de nous haïr .:
Mais le plus heureux effet de la Pauvreté
, c'est qu'elle nous ôte la cause des
vices , et nous laisse toutes les vertus à
pratiquer. L'humilité s'attire le respect
par elle - même ; c'est le fondement de
toutes les vertus , et nous aimons naturellement
autant les personnes humbles
et modestes , que nous fuïons les arrogans
et les présomptueux . Dans l'usage
du monde nous voïons que l'o gueil , la
jalousie , la haine sont des vices attach z
à l'opulence , et que l'honnêteté , la douceur
, la patience suivent la disette ; mais,
par une bizarrerie , dont on ne peut rendre
raison , on fuit les gens vertueux dans
l'indigence , pour idolatrer des insolens
dans la prosperité , comme si le respect
qu'on a pour les biens , devoit passer
jusqu'à ceux qui les possedent.
La reconnoissance seroit ignorée parmi
les hommes , si les pauvres ne l'avoient
fait connoître. Cette vertu des belles
ames agit chez l'indigent avec autant de
vivacité que l'esperance même ; les besoins
1797 MERCURE DE FRANCE
soins la multiplient et lui prêtent tous
les jours un nouveau feu.
La politique s'accorde enfin avec la
morale , à donner la préférence aux pauvres
sur les riches ; ceux cy sont infiniment
moins utiles à l'Etat que les premiers.
Retire til , en effet , quelque profit
de la bravoure meurtriere des Gens de
Guerre , des décisions innombrables et
ambigues des Juri consultes ; de l'esprit
inventif et ruineux des Partisans ; il ne
reste que des voeux à faire sur ce sujets
cependant tous ces membres de la République
ne peuvent se passer des pauvres
pour fournir à leurs besoinss mais le pauvre
qui travaille , subsiste indépendemment
d'eux le labour de ses mains lui
suffit , et il arrive à la fin de ses jours ;
sans superflu et sans misere.
Que dirai je davantage en faveur de
la Pauvreté ? J'ai fait voir qu'elle nous
rapproche de la nature , qu'elle éloigne
de nous des maux cruels , qui sont comme
l'appanage de la cupidité ; qu'elle
nous apprête des plaisirs purs et tranquiles
Il ne me reste qu'à donner un avis
salutaire aux Riches , que mon Discours
aura persuadeż : Je ne veux point qu'ils
imitent ce Philosophe insensé
*
qui jetta
* Cratés ou Aristippe , on attribuë cette espece
de folie à l'un et à l'autre.
AOUST. 1733. 1797
son argent dans la Mer , comme si la sagesse
eut été incompatible avec l'opulence
; la raison n'exige point un pareil
sacrifice . Elle nous avertit seulement de
ne souhaitter jamais plus de bien qu'il
n'en faut aux simples besoins de la natu
re , et nous montre le cas que nous devons
faire des Richesses , en voyant on
le de mérite de ceux qui les possepeu
dent , ou le mauvais usage qu'ils en font
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Résumé : ELOGE de la Pauvreté, par M....
Le texte 'Éloge de la Pauvreté' défend la pauvreté comme le plus grand des biens, en se distinguant des émulateurs d'Érasme qui ont simplement copié le titre de 'L'Éloge de la Folie' sans en comprendre la morale. L'auteur vise à démontrer que la pauvreté procure une félicité constante. L'auteur observe que la pauvreté est devenue commune et populaire, peut-être en raison de son attrait et du goût imitatif contemporain. Il s'adresse à ceux qui craignent la pauvreté, expliquant que ceux qui ignorent l'opulence trouvent inutiles les superflus et que le bonheur réside dans la régulation des besoins selon la nature. Le texte critique l'idée que les richesses apportent le repos, affirmant que le véritable bonheur est intérieur et non matériel. Il souligne que la conservation des richesses coûte autant que leur acquisition. L'auteur reconnaît que la pauvreté stimule l'industrie, mais il soutient que l'envie de s'enrichir n'est pas la source du génie des pauvres. Il compare les efforts nécessaires pour acquérir l'opulence à la simplicité de se contenter de peu, préférant la voie qui demande moins d'efforts. L'auteur argue que les richesses ne sont pas nécessaires à la survie et que la nature a doté les hommes de tout ce qui est utile pour vivre. Le texte met en avant l'égalité naturelle entre les hommes et critique l'injustice des riches, qui acquièrent leurs biens par la force ou la fraude. Il souligne que la médiocrité des biens n'apporte pas le bonheur, car elle excite les désirs sans les satisfaire. L'auteur conclut que la pauvreté ne prive pas des biens solides de la vie et procure des plaisirs plus vifs et délicats. Il souligne que les pauvres jouissent de faveurs gratuites, contrairement aux riches qui peuvent craindre que les complaisances ne soient motivées par l'intérêt. La pauvreté est également présentée comme un moyen d'éviter les vices et de pratiquer les vertus, comme l'humilité et la reconnaissance. Enfin, le texte affirme que les pauvres sont plus utiles à l'État que les riches, car ils travaillent indépendamment et subsistent par leurs propres moyens. L'auteur conseille aux riches de ne pas souhaiter plus de biens que nécessaire pour les besoins naturels.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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41
p. 1948-1949
PRIERE AU SOMMEIL.
Début :
Vien, paisible sommeil, vien fermer mes paupieres, [...]
Mots clefs :
Prière, Sommeil, Songe, Bonheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PRIERE AU SOMMEIL.
PRIERE AU SOMMEIL:
Ien , paisible sommeil , vien fermer mes
V
paupieres ,
Par la vertu de tes Pavots ;
Fais moi jouir enfin d'un tranquille repos
Tu sçais par de douces chimeres ,
44 Par mille songes amusants ,
Divertir l'esprit et les sens ;
Prête-moi cette nuit ton secours favorable ;
Pour moi forme un songe agréable ,
Qui puisse me soustraire à des ennuis cuisans.
Mon bonheur , il est vrai , ne sera qu'imposture
,
Et qu'illusion toute pure ;
Mais de tant de Mortels , qui nous semblent
heureux ,
Τους
SEPTEMBRE . 1733. 1949
Tout le bonheur est-il autre chose qu'un songe ,
Ou qu'un officieux mensonge ,
Que la fortune fait pour eux ?
Ien , paisible sommeil , vien fermer mes
V
paupieres ,
Par la vertu de tes Pavots ;
Fais moi jouir enfin d'un tranquille repos
Tu sçais par de douces chimeres ,
44 Par mille songes amusants ,
Divertir l'esprit et les sens ;
Prête-moi cette nuit ton secours favorable ;
Pour moi forme un songe agréable ,
Qui puisse me soustraire à des ennuis cuisans.
Mon bonheur , il est vrai , ne sera qu'imposture
,
Et qu'illusion toute pure ;
Mais de tant de Mortels , qui nous semblent
heureux ,
Τους
SEPTEMBRE . 1733. 1949
Tout le bonheur est-il autre chose qu'un songe ,
Ou qu'un officieux mensonge ,
Que la fortune fait pour eux ?
Fermer
Résumé : PRIERE AU SOMMEIL.
Le texte est une prière au sommeil, invoquant un repos paisible et agréable. Le locuteur souhaite être diverti par des rêves doux et amusants. Il reconnaît que ce bonheur sera une illusion. Le texte se termine par une réflexion sur le bonheur, suggérant qu'il pourrait être un mensonge créé par la fortune.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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42
p. 239-244
LES QUATRE SAISONS.
Début :
LE PRINTEMPS. / Tircis. Iris. / Tircis. / Tout s'anime dans la Nature. [...]
Mots clefs :
Saisons, Printemps, Été, Automne, Hiver, Iris, Coridon, Bacchus, Bonheur, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES QUATRE SAISONS.
LES QUATRE SAISONS.
LE PRINTEMPS.
Tircis. Iris.
Tircis.
Tout s'anime dans la Nature.
Iris , allons revoir nos champs ;
Allons voir naître la verdure ,
Que nous redonne le Printemps.
Ensemble.
Que le Printemps est agréable !
Qu'il a pour nous de douceurs !
Plus l'Hyver a de rigueurs ,
Plus le Printemps paroît aimable.
Iris.
L'Aquilon avec ses frimats
Ne désole plus nos Montagnes.
Zéphir , vole dans nos campagnes ,
Et Flore marche sur ses pas.
Tircis.
Nos Genisses impatientes ,
Brulent de retourner aux champs:
Bien-tôt dans les Prez renaissants ,
Nous les allons voir bondissantes,
3
Iris.
240 MERCURE DE FRANCE
Iris.
Du Ruisseau que je chéris ,
La glace arrêtoit l'Onde pure.
Déja sur un gason de ses charmes épris ,
Elle coule , elle murmure.
Tircis.
Le Rossignol et la Fauvette
Reprennent leurs tendres Concerts,
Du Dieu qui chasse les hyvers ,
Ils chantent la gloire parfaite.
Tous deux.
Pour reconnoître ses faveurs ,
Offrons lui le tribut de nos premieres fleurs ,
Des dons des Immortels peut- on mieux faire
usage ,
Qu'en leur en présentant l'hommage ?
L'ETE.
Licidas. Aglé.
Hâtons- nous , recueillons les présens de Cerés
Chantons , celebrons ses bienfaits.
Ægié.
Jamais moissons plus abondantes
N'ont comblé nos ardens desirs ,
Des Epis les têtes flottantes
Cedent aux amoureux Zéphirs .
Lycidas.
De l'Art, qui rend un champ fertile ,
Тц
FEVRIER. 247 1734.
Tu nous a donné des leçons ,
Cerès ; à tes soins la Sicile
A dû ses premieres moissons.
La Terre pour toi soupire ,
Tu soutiens tout l'Univers.
On t'adore au sombre Empire ,
Ta fille regne aux Enfers.
Æglé.
Que Phébus perde sa vitesse ,
Quand Proserpine est avec toi ;
Mais que ce Dieu vole et s'empresse ,
Quand Pluton la tient sous sa Loy.
Lycidas.
Nous avons appris de nos Peres
Ces illustres évenemens ;
A notre tour à nos enfans
Nous raconterons ces Mysteres.
Ensemble,
Accourez jeunes Moissonneurs ,
C'est peu de profiter d'une utile abondance.
Il faut marquer par la reconnoissance
A qui vous devez ces faveurs.
L'AUTOMNE.
Philis. Coridon.
Sujvons
Fuyons
Bacchus et sa Liqueur ;
Aimons
242 MERCURE DE FRANCE
S Aimons
Craignons
les présens qu'il nous donne.
C'est dans le doux jus de l'Automne
Ce n'est point le jus de l'Automne ,
Que l'on trouve un parfait bonheur ,
Qui peut faire notre bonheur,
Coridon,
Est-il une Fête agréable ,
Si Bacchus n'en fait l'ornement ?
La gayeté , l'enjoüment aimable ,
Coulent de son Nectar charmant.
Philis.
Trop souvent la raison s'égare ;
En voulant suivre ses pas ,
Souvent la discorde barbare
Trouble ses plus doux appas.
Coridon.
Toujours la fortune inconstante
Nous fait sentir quelque malheur,
Bacchus par sa Liqueur puissante
Sçait endormir notre douleur.
Philis.
Pour calmer une peine extrême ,
Bacchus offre un trompeur secours.
Fuyons ce Dieu ; son secours même ,
Empoisonne et finit nos jours.
Coridon.
FEVRIER.
1734. 243
Coridon.
Mais, aimable Philis , de son charmant breuvage
Ne peut- on faire un juste usage ?
C'est l'excès qui rend dangereux ,
Les doux présens des Dieux.
A
2'
Tous deux.
Buvons sans boire à tasse pleine ;
N'écoutons qu'un sage desir ,
Buvons assez pour le plaisir ,
Buvons sobrement pour la peine.
L'HY V E R.
Ismene. Corylas.
Corylas.
Ismene , quel temps rigoureux
Consterne toute la Nature !
Quels frimats ! quelle froidure ,
Trouble la paix de ces Lieux !
Tous deux.
O toi dont les soins secourables ,
Veillent sur le sort des Bergers ,
Pan , jette sur nous tes regards favorables ;
Deffends-nous , deffends tes Vergers.
Corylas.
Déja le tendre Sylvanire
A suspendu ses Chalumeaux ;
Déja
244 MERCURE DE FRANCE
Déja la charmante Thémire ,
Prend moins de soin de ses Troupeaux.
Ismene.
Mille Oiseaux chaque jour chantoient dans ces
Boccages ; .
J'y venois écouter le murmure des eaux ;
Oiseaux , vous avez donc oublié vos ramages ,
Vous ne murmurez plus , agréables Ruisseaux,
Corylas.
Mais , Ciel ! quel bonheur extrême !
L'Hyver croit en vain nous troubler.
Auprès de nos foyers je vois Bacchus lui-même
Les jeux et les plaisirs viennent s'y rassembler.
Tous deux.
Triompheż, triomphez , Divinitez charmantes
Regnez toujours avec nous.
Rendez nos Fêtes brillantes ;
Rendez de notre sort les Rois mêmes jaloux.
L. D.
LE PRINTEMPS.
Tircis. Iris.
Tircis.
Tout s'anime dans la Nature.
Iris , allons revoir nos champs ;
Allons voir naître la verdure ,
Que nous redonne le Printemps.
Ensemble.
Que le Printemps est agréable !
Qu'il a pour nous de douceurs !
Plus l'Hyver a de rigueurs ,
Plus le Printemps paroît aimable.
Iris.
L'Aquilon avec ses frimats
Ne désole plus nos Montagnes.
Zéphir , vole dans nos campagnes ,
Et Flore marche sur ses pas.
Tircis.
Nos Genisses impatientes ,
Brulent de retourner aux champs:
Bien-tôt dans les Prez renaissants ,
Nous les allons voir bondissantes,
3
Iris.
240 MERCURE DE FRANCE
Iris.
Du Ruisseau que je chéris ,
La glace arrêtoit l'Onde pure.
Déja sur un gason de ses charmes épris ,
Elle coule , elle murmure.
Tircis.
Le Rossignol et la Fauvette
Reprennent leurs tendres Concerts,
Du Dieu qui chasse les hyvers ,
Ils chantent la gloire parfaite.
Tous deux.
Pour reconnoître ses faveurs ,
Offrons lui le tribut de nos premieres fleurs ,
Des dons des Immortels peut- on mieux faire
usage ,
Qu'en leur en présentant l'hommage ?
L'ETE.
Licidas. Aglé.
Hâtons- nous , recueillons les présens de Cerés
Chantons , celebrons ses bienfaits.
Ægié.
Jamais moissons plus abondantes
N'ont comblé nos ardens desirs ,
Des Epis les têtes flottantes
Cedent aux amoureux Zéphirs .
Lycidas.
De l'Art, qui rend un champ fertile ,
Тц
FEVRIER. 247 1734.
Tu nous a donné des leçons ,
Cerès ; à tes soins la Sicile
A dû ses premieres moissons.
La Terre pour toi soupire ,
Tu soutiens tout l'Univers.
On t'adore au sombre Empire ,
Ta fille regne aux Enfers.
Æglé.
Que Phébus perde sa vitesse ,
Quand Proserpine est avec toi ;
Mais que ce Dieu vole et s'empresse ,
Quand Pluton la tient sous sa Loy.
Lycidas.
Nous avons appris de nos Peres
Ces illustres évenemens ;
A notre tour à nos enfans
Nous raconterons ces Mysteres.
Ensemble,
Accourez jeunes Moissonneurs ,
C'est peu de profiter d'une utile abondance.
Il faut marquer par la reconnoissance
A qui vous devez ces faveurs.
L'AUTOMNE.
Philis. Coridon.
Sujvons
Fuyons
Bacchus et sa Liqueur ;
Aimons
242 MERCURE DE FRANCE
S Aimons
Craignons
les présens qu'il nous donne.
C'est dans le doux jus de l'Automne
Ce n'est point le jus de l'Automne ,
Que l'on trouve un parfait bonheur ,
Qui peut faire notre bonheur,
Coridon,
Est-il une Fête agréable ,
Si Bacchus n'en fait l'ornement ?
La gayeté , l'enjoüment aimable ,
Coulent de son Nectar charmant.
Philis.
Trop souvent la raison s'égare ;
En voulant suivre ses pas ,
Souvent la discorde barbare
Trouble ses plus doux appas.
Coridon.
Toujours la fortune inconstante
Nous fait sentir quelque malheur,
Bacchus par sa Liqueur puissante
Sçait endormir notre douleur.
Philis.
Pour calmer une peine extrême ,
Bacchus offre un trompeur secours.
Fuyons ce Dieu ; son secours même ,
Empoisonne et finit nos jours.
Coridon.
FEVRIER.
1734. 243
Coridon.
Mais, aimable Philis , de son charmant breuvage
Ne peut- on faire un juste usage ?
C'est l'excès qui rend dangereux ,
Les doux présens des Dieux.
A
2'
Tous deux.
Buvons sans boire à tasse pleine ;
N'écoutons qu'un sage desir ,
Buvons assez pour le plaisir ,
Buvons sobrement pour la peine.
L'HY V E R.
Ismene. Corylas.
Corylas.
Ismene , quel temps rigoureux
Consterne toute la Nature !
Quels frimats ! quelle froidure ,
Trouble la paix de ces Lieux !
Tous deux.
O toi dont les soins secourables ,
Veillent sur le sort des Bergers ,
Pan , jette sur nous tes regards favorables ;
Deffends-nous , deffends tes Vergers.
Corylas.
Déja le tendre Sylvanire
A suspendu ses Chalumeaux ;
Déja
244 MERCURE DE FRANCE
Déja la charmante Thémire ,
Prend moins de soin de ses Troupeaux.
Ismene.
Mille Oiseaux chaque jour chantoient dans ces
Boccages ; .
J'y venois écouter le murmure des eaux ;
Oiseaux , vous avez donc oublié vos ramages ,
Vous ne murmurez plus , agréables Ruisseaux,
Corylas.
Mais , Ciel ! quel bonheur extrême !
L'Hyver croit en vain nous troubler.
Auprès de nos foyers je vois Bacchus lui-même
Les jeux et les plaisirs viennent s'y rassembler.
Tous deux.
Triompheż, triomphez , Divinitez charmantes
Regnez toujours avec nous.
Rendez nos Fêtes brillantes ;
Rendez de notre sort les Rois mêmes jaloux.
L. D.
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Résumé : LES QUATRE SAISONS.
Le texte présente les quatre saisons à travers des dialogues entre divers personnages. Au printemps, Tircis et Iris célèbrent la renaissance de la nature, la fonte des glaces et le retour des oiseaux chanteurs. Ils décident d'offrir des fleurs en hommage au printemps. En été, Licidas et Aglé chantent les moissons abondantes et rendent hommage à Cérès, déesse de l'agriculture, et à sa fille Proserpine. Ils invitent les moissonneurs à reconnaître les bienfaits de Cérès. En automne, Philis et Coridon discutent des dangers de l'abus de l'alcool, tout en reconnaissant ses vertus pour apaiser les douleurs. Ils prônent la modération. En hiver, Ismène et Corylas déplorent le froid et la désolation, mais trouvent du réconfort auprès du feu et des plaisirs offerts par Bacchus. Ils célèbrent les divinités qui apportent la joie et les fêtes brillantes.
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43
p. 1140
SONNET Sur le bonheur de la Solitude.
Début :
N'applique, ambitieux, tes soins et ton étude, [...]
Mots clefs :
Solitude, Mort, Bonheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SONNET Sur le bonheur de la Solitude.
SONNE T.
Sur le bonheur de la Solitude.
N'Appliq *Applique, ambitieux, tes soins et ton étude,
Qu'à briguer quelque Charge , où tu sois respecté
;
Pour moi foulant aux pieds , et rang et dignité,
J'aime à vivre inconnu dans une Solitude ,
Là , content de mon sort , rien ne m'y` paroît
rude ;
J'y pense
à mon salut en toute liberté ,
Convaincu qu'ici bas tout n'est que
vanité ;
J'attens la mort sans peine et sans inquietude,
Cer objet , quoiqu'affreux , ne cause de terreur
Qu'à celui qui charmé de ce monde trompeur
Fait son souverain bien d'une vaine chimere.
Celui qui , retiré , sert Dieu fidelement ,
Lui donne tout son coeur , ne cherche qu'à lui
plaire ,
Loin de craindre la mort, la desire ardemment.
Sur le bonheur de la Solitude.
N'Appliq *Applique, ambitieux, tes soins et ton étude,
Qu'à briguer quelque Charge , où tu sois respecté
;
Pour moi foulant aux pieds , et rang et dignité,
J'aime à vivre inconnu dans une Solitude ,
Là , content de mon sort , rien ne m'y` paroît
rude ;
J'y pense
à mon salut en toute liberté ,
Convaincu qu'ici bas tout n'est que
vanité ;
J'attens la mort sans peine et sans inquietude,
Cer objet , quoiqu'affreux , ne cause de terreur
Qu'à celui qui charmé de ce monde trompeur
Fait son souverain bien d'une vaine chimere.
Celui qui , retiré , sert Dieu fidelement ,
Lui donne tout son coeur , ne cherche qu'à lui
plaire ,
Loin de craindre la mort, la desire ardemment.
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Résumé : SONNET Sur le bonheur de la Solitude.
Le texte 'Sur le bonheur de la Solitude' de SONNE T. oppose deux visions de la vie. Il critique ceux qui recherchent des charges respectées et des dignités, et exalte la solitude où l'on peut vivre inconnu et content. Dans cette solitude, l'individu réfléchit à son salut, convaincu que tout sur terre est vanité. La mort, perçue comme affreuse, n'effraie pas celui qui est détaché des illusions du monde.
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44
p. 165-169
AU ROI. EPITRE par M. d'Arnaud.
Début :
QUOI ! mes yeux ont revû l'image des Dieux même, [...]
Mots clefs :
Roi, Dieux, Amour, France, Louis, Maître, Bonheur, Pleurs, Mort, Coeurs
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texteReconnaissance textuelle : AU ROI. EPITRE par M. d'Arnaud.
AU ROI,
EPITRE par M. d'Arnaud.
UOI ! mes yeux ont revû l'image des Dieux
même ,
Ce Maître que j'adore , & ce pere que j'aime !
Je puis baifer fes pas , les parfemer de fleurs ,
Les arrofer enfin de ces heureuſes pleurs ,
Que font couler l'amour , le plaifir , l'allegrefle ,
Et qui mieux que nos cris expriment la tendrefle ?
O MON PRINCE , Q LOUIS , puis-je vois
de trop près
Çe front majestueux , ces heroïques traits ,
Qui fçûrent à la mort infpirer cette crainte ,
Dont déja le Hongrois avoit fenti l'atteinte ?
Enyvré du bonheur de contempler mon Roi ,
Je revis , je triomphe , & je regne avec toi.
HENRI , que par fes pleurs a confacré la France
Ce Roi , qui fur les coeurs établit fa puiffance,
Et le plus honnête homme , & le plus eftimé
Revient gouter en toi le plaifir d'être aimé.
Quelle fut ma douleur , quand dans ces jours
fuebres ,
Dans ces jours, que la mort couvrit de fes ténebres
La France profternée aux pieds de nos Auçels
166 MERCURE DE FRANCE.
Offroit pour toi des voeux à tous les Immortels !
» Dieux ! m'écriai-je , O Dieux ! auteurs de nos
allarmes
,
» N'etes vous pas contents du tribut de mes larmes,
» Vous faut-il tout mon fang pour racheter fes
jours ?
» Epuiſez le , grands Dieux , & qu'il vive toujours ,
» Si je puis de la Parque affouvir la furie !
» Vous me faites fentir de quel prix eft ma vie ;
» Hélas ! je n'en ai qu'une à perdre pour mon Roi ;
» Pour la donner encore , O Dieux , rendez la
» moi.
Par vos mains élevé fur le char de la gloire ,
» Ne l'avez-vous conduit aux champs de laVictoire,
» Que pour lui préfenter dans toute fon horreur
» Un trépas dont en vain s'indigne fa valeur ?
>> Daignez-voir ces Vieillards qui n'ont qu'un jour
» à vivre ,
» Vous l'offrir pour ce Roi que leurs pas n'ont pu
fuivre ;
» Chaque enfant craint de perdre un pere dans
» LOUIS ;
» Chaque mere allarmée en lui pleure fon fils ;
» D'un peuple defölé les troupes confondues
> Vont baigner de leurs pleurs , vos marbres, vos
Statuës ;
Tout meurt avec fon Maître ; entendez-vous
ces cris ,
Ces fanglots douloureux que pouffe tout Paris ?
FEVRIER 1745. 167
Dieux puiffans , épargnez une tête fi chere ;
» C'eft LOUIS , c'eft ce ROI qu'on aime &
qu'on revere ,
Qui de notre bonheur fait ſa félicité ,
» Ce Roi l'ami du monde & de l'humanité ;
» C'eft votre image enfin fur le Trône adorée ;
» Hélas ! à nos regards ne l'avez-vous montrée ,
Que pour faire entrevoir un Spectacle fi doux ,
» Ah ! rendez les bons Rois Immortels comme
» vous •
» Rendez-nous les Titus , les Trajans , les Aureles,
Que les Rois dans LOUIS retrouvent ces
>> modeles !
Mais pourquoi retracer ce funebre tableau ?
Pourquoi nous arrêter fur les bords du tombeau ?
Quand le front couronné d'immortelles guirlan
des ,
Tel qu'un Dieu bienfacteur recevant nos offran
des ,
Mon Maître voit nos mains lui dreffer des Autels,
De l'amour le plus pur Monumens folemnels ?
FRANCE leve tes yeux , ces yeux noyés de
larmes ,
Vois mon Prince vainqueur , reprens tes premiers
charmes ,
Tes Couronnes de fleurs , ton Sceptre , ces habits
Où l'or joint ſon éclat à la blancheur du Lys ;
De ce voile de deuil ne couvre plus ta tête ;
168 MERCURE DE FRANCE.
Que ce jour foit pour toi le plus beau jour de Fête
* CIEUX , en vain tous les vents fe liguen
contre nous ;
Du bonheur de la terre êtes-vous donc jaloux ?
Renverfez , difperfez ces arcs & ces portiques ,
Ce pompeux appareil de nos fêtes publiques ;
L'amour fçait dérober à vos coups deftructeurs
Ces Autels , que LOUIS trouve au fond de nes
coeurs ;
Eteignez nos flambeaux, cachez-nous notre Maître,
Nos tranſports , malgré vous , ſçauront le reconnoître.
Peuples , qui revoyez ce Héros tant pleu-
τέ ,
Apprenez à quel point il doit être adoré ;
Apprenez qu'au moment où le cifeau des Parques
Alloit trancher le fort du meilleur des Monarques ,
Que dans ce même inſtant , par un excès d'amour ,
Il rapella fon ame & fe rendit au jour ;
On lui peignoit la France en proye à la trifteffe ;
Il s'écrie en pleurant de joye & dejtendreffe ,
Quel bonheur d'être aimé ! . . . . ces mots , ces hetreux
mots
On peut avoir obfervé que le tems fut mauvais
pendant les trois jours des réjouiſſances publiques , plufeurs
décorations furent renversées par le vent , & les
illuminations étoient prefqne toutes éteintes le jour que
le Roi entra dans Paris.
Lui
FEVRIER.
1745 169
Lui font vaincre la mort , & calment tous fes
maux .
Tranſport vraiment Royal , digne d'une grande
ame !
Revis dans la mémoire avec des traits de flâme ;
O tendre fentiment , étranger dans les Cours ,
Mots facrés , que les Rois vous repetent toujours ;
Qui , cher Prince , oui , grand Roi , l'on te bénit
, on t'aime
Jouis de cet amour , qu'il foit ton bien ſuprême
Ces fuperbes Tyrans , ces fleaux des humains,
Qui du monde à leur gré maîtriſent les deftins ,
Au fein des tréfors même éprouvoient l'indigence ;
Ils n'avoient point ces coeurs qui font ta récompenfe
:
Laiffe à des Souverains jaloux de vains honneurs
Ces titres qu'en fecret dementent leurs flatteurs
Ces marbres dont fouvent la voix eft menfongere
Devant la vérité font forcés de fe taire ;
L'équitable avenir , qu'on ne peut abuſer ,
Contre ces noms fans ceffe eft prêt à dépofer ;
Le tien n'a point à craindre un jugement ſem
blable ;
Gravé par l'amour même il eft ineffaçable.
De concert avec nous la Terre t'a nommé
DIEUX , laiffez lui toujours LOUISLE
BIEN AI ME'.
EPITRE par M. d'Arnaud.
UOI ! mes yeux ont revû l'image des Dieux
même ,
Ce Maître que j'adore , & ce pere que j'aime !
Je puis baifer fes pas , les parfemer de fleurs ,
Les arrofer enfin de ces heureuſes pleurs ,
Que font couler l'amour , le plaifir , l'allegrefle ,
Et qui mieux que nos cris expriment la tendrefle ?
O MON PRINCE , Q LOUIS , puis-je vois
de trop près
Çe front majestueux , ces heroïques traits ,
Qui fçûrent à la mort infpirer cette crainte ,
Dont déja le Hongrois avoit fenti l'atteinte ?
Enyvré du bonheur de contempler mon Roi ,
Je revis , je triomphe , & je regne avec toi.
HENRI , que par fes pleurs a confacré la France
Ce Roi , qui fur les coeurs établit fa puiffance,
Et le plus honnête homme , & le plus eftimé
Revient gouter en toi le plaifir d'être aimé.
Quelle fut ma douleur , quand dans ces jours
fuebres ,
Dans ces jours, que la mort couvrit de fes ténebres
La France profternée aux pieds de nos Auçels
166 MERCURE DE FRANCE.
Offroit pour toi des voeux à tous les Immortels !
» Dieux ! m'écriai-je , O Dieux ! auteurs de nos
allarmes
,
» N'etes vous pas contents du tribut de mes larmes,
» Vous faut-il tout mon fang pour racheter fes
jours ?
» Epuiſez le , grands Dieux , & qu'il vive toujours ,
» Si je puis de la Parque affouvir la furie !
» Vous me faites fentir de quel prix eft ma vie ;
» Hélas ! je n'en ai qu'une à perdre pour mon Roi ;
» Pour la donner encore , O Dieux , rendez la
» moi.
Par vos mains élevé fur le char de la gloire ,
» Ne l'avez-vous conduit aux champs de laVictoire,
» Que pour lui préfenter dans toute fon horreur
» Un trépas dont en vain s'indigne fa valeur ?
>> Daignez-voir ces Vieillards qui n'ont qu'un jour
» à vivre ,
» Vous l'offrir pour ce Roi que leurs pas n'ont pu
fuivre ;
» Chaque enfant craint de perdre un pere dans
» LOUIS ;
» Chaque mere allarmée en lui pleure fon fils ;
» D'un peuple defölé les troupes confondues
> Vont baigner de leurs pleurs , vos marbres, vos
Statuës ;
Tout meurt avec fon Maître ; entendez-vous
ces cris ,
Ces fanglots douloureux que pouffe tout Paris ?
FEVRIER 1745. 167
Dieux puiffans , épargnez une tête fi chere ;
» C'eft LOUIS , c'eft ce ROI qu'on aime &
qu'on revere ,
Qui de notre bonheur fait ſa félicité ,
» Ce Roi l'ami du monde & de l'humanité ;
» C'eft votre image enfin fur le Trône adorée ;
» Hélas ! à nos regards ne l'avez-vous montrée ,
Que pour faire entrevoir un Spectacle fi doux ,
» Ah ! rendez les bons Rois Immortels comme
» vous •
» Rendez-nous les Titus , les Trajans , les Aureles,
Que les Rois dans LOUIS retrouvent ces
>> modeles !
Mais pourquoi retracer ce funebre tableau ?
Pourquoi nous arrêter fur les bords du tombeau ?
Quand le front couronné d'immortelles guirlan
des ,
Tel qu'un Dieu bienfacteur recevant nos offran
des ,
Mon Maître voit nos mains lui dreffer des Autels,
De l'amour le plus pur Monumens folemnels ?
FRANCE leve tes yeux , ces yeux noyés de
larmes ,
Vois mon Prince vainqueur , reprens tes premiers
charmes ,
Tes Couronnes de fleurs , ton Sceptre , ces habits
Où l'or joint ſon éclat à la blancheur du Lys ;
De ce voile de deuil ne couvre plus ta tête ;
168 MERCURE DE FRANCE.
Que ce jour foit pour toi le plus beau jour de Fête
* CIEUX , en vain tous les vents fe liguen
contre nous ;
Du bonheur de la terre êtes-vous donc jaloux ?
Renverfez , difperfez ces arcs & ces portiques ,
Ce pompeux appareil de nos fêtes publiques ;
L'amour fçait dérober à vos coups deftructeurs
Ces Autels , que LOUIS trouve au fond de nes
coeurs ;
Eteignez nos flambeaux, cachez-nous notre Maître,
Nos tranſports , malgré vous , ſçauront le reconnoître.
Peuples , qui revoyez ce Héros tant pleu-
τέ ,
Apprenez à quel point il doit être adoré ;
Apprenez qu'au moment où le cifeau des Parques
Alloit trancher le fort du meilleur des Monarques ,
Que dans ce même inſtant , par un excès d'amour ,
Il rapella fon ame & fe rendit au jour ;
On lui peignoit la France en proye à la trifteffe ;
Il s'écrie en pleurant de joye & dejtendreffe ,
Quel bonheur d'être aimé ! . . . . ces mots , ces hetreux
mots
On peut avoir obfervé que le tems fut mauvais
pendant les trois jours des réjouiſſances publiques , plufeurs
décorations furent renversées par le vent , & les
illuminations étoient prefqne toutes éteintes le jour que
le Roi entra dans Paris.
Lui
FEVRIER.
1745 169
Lui font vaincre la mort , & calment tous fes
maux .
Tranſport vraiment Royal , digne d'une grande
ame !
Revis dans la mémoire avec des traits de flâme ;
O tendre fentiment , étranger dans les Cours ,
Mots facrés , que les Rois vous repetent toujours ;
Qui , cher Prince , oui , grand Roi , l'on te bénit
, on t'aime
Jouis de cet amour , qu'il foit ton bien ſuprême
Ces fuperbes Tyrans , ces fleaux des humains,
Qui du monde à leur gré maîtriſent les deftins ,
Au fein des tréfors même éprouvoient l'indigence ;
Ils n'avoient point ces coeurs qui font ta récompenfe
:
Laiffe à des Souverains jaloux de vains honneurs
Ces titres qu'en fecret dementent leurs flatteurs
Ces marbres dont fouvent la voix eft menfongere
Devant la vérité font forcés de fe taire ;
L'équitable avenir , qu'on ne peut abuſer ,
Contre ces noms fans ceffe eft prêt à dépofer ;
Le tien n'a point à craindre un jugement ſem
blable ;
Gravé par l'amour même il eft ineffaçable.
De concert avec nous la Terre t'a nommé
DIEUX , laiffez lui toujours LOUISLE
BIEN AI ME'.
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45
p. 41-44
EPITRE A M. D.
Début :
TU quittes donc ces lieux, & l'amitié plaintive [...]
Mots clefs :
Fortune, Soins, Noeud, Bonheur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. D.
EPITRE à M. D.
Uquittes donc ces lieux , & l'amitié plaintive
Ne ſçauroit plus te retenir ;
On ne te verra plus ſur cette aimable rive
Detes chants nous entretenir.
De la tendreſſe la plus vive
Tu vas perdre le ſouvenir.
Déja tabergére craintive
Ne peut àce pen er dérober un foupir
Quarrache ſa douleur naive.
Sur ces arbres fleuris on voyoit les oiſeaux
42 MERCURE DE FRANCE.
Suſpendre leurs chants les plus beaux
Pour prêter à tes fonsune oreille attentive :
A travers le gazon on voyoit les ruiſſeaux ,
Malgré leur onde fugitive ,
Suſpendre le cours deleurs eaux.
Plutus te promet ſes richeſſes ,
Et tu marches ſous ſes drapeaux ,
Mais ce n'est que par des travaux
D qu'on obtient ſes largeffes .
..
Rarement de ſes dons le ſage eſt revêtu ;
Plutus ne fuit que fon caprice:
Il accorde ſouvent au vice
Ce qu'il refuſe à la vertu,
La fortune eſt une traîtreffe
Qui peut à toute heure changer :
En ſe livrant à la triſteſſe ,
Quand elle vient nous déranger ,
Onn'évite point le danger ;
Onne montre que ſa foibleſſe.
Lavie eſt une mer; tout agite ſeseaux :
11 nous faut combattre ſans ceffe
Pour furmonter les flots.
Lalâche oifiveté; l'indolente pareſſe
Ne peuvent faireles Héros.
Cen'eſtquedans le ſein de l'aimable ſageſſe
Que l'on peut trouver le repos .
Jene condamne point un travail ſalutaire
Dont le fuccès fait nos plaiſirs ;
Je ne blâme que des defirs
AOUST. 43 1745.
Querienne sçauroit ſatisfaire ,
Et dont la criminelle ardeur
Neproduit que notre mifere
Loin de faire notre bonheur.
,
Non , la fortune , ami , n'est pas unechimére
Indigne de nos foins :
Qui ne ſçait qu'elle est néceſſaire
Pour fubvenirà nos beſoins ?
Dieu veut que nos talens, nos foins , notre in
duſtrie ,
De la ſocieté forment le doux lien ,
Etqu'en ſe procurant le bonheur de la vie
Le publicy trouve le ſien.
C'eſt ainſi que la Providence,
Quidiſpenſe aux mortels & le bien & le mal ,
D'un noeud particulier fait un noeud géneral
Par une ſecrette influence.
Ainſi tous ces ruiſſeaux qui du ſein des deuxmers
Percent les cîternes profondes ,
En reſſortent bientôt par cent canaux divers ,
Et le brulant Soleil en élevant leurs ondes
Forme ces riviéres fécondes
Qui circulentdans l'Univers.
Sans chercher une vaine gloire ,
Qui fait des actes de vertu ,
Fait même après ſa mort reſpecter ſa mémoire ,
Et prouve au moins qu'il a véçu.
44 MERCURE DE FRANCE !
Nos jours ne font qu'un court eſpace :
Les plaiſirs , la grandeur , ne font que vanité :
Quelle eſt notre imbécillité !
Nous faiſons preſque tout pour ce monde qui paſſe
Preſque rien pour l'éternité.
AGeneve ce 30 Mars 1745. par Jean - Baptifte
TOLLOZ,
Uquittes donc ces lieux , & l'amitié plaintive
Ne ſçauroit plus te retenir ;
On ne te verra plus ſur cette aimable rive
Detes chants nous entretenir.
De la tendreſſe la plus vive
Tu vas perdre le ſouvenir.
Déja tabergére craintive
Ne peut àce pen er dérober un foupir
Quarrache ſa douleur naive.
Sur ces arbres fleuris on voyoit les oiſeaux
42 MERCURE DE FRANCE.
Suſpendre leurs chants les plus beaux
Pour prêter à tes fonsune oreille attentive :
A travers le gazon on voyoit les ruiſſeaux ,
Malgré leur onde fugitive ,
Suſpendre le cours deleurs eaux.
Plutus te promet ſes richeſſes ,
Et tu marches ſous ſes drapeaux ,
Mais ce n'est que par des travaux
D qu'on obtient ſes largeffes .
..
Rarement de ſes dons le ſage eſt revêtu ;
Plutus ne fuit que fon caprice:
Il accorde ſouvent au vice
Ce qu'il refuſe à la vertu,
La fortune eſt une traîtreffe
Qui peut à toute heure changer :
En ſe livrant à la triſteſſe ,
Quand elle vient nous déranger ,
Onn'évite point le danger ;
Onne montre que ſa foibleſſe.
Lavie eſt une mer; tout agite ſeseaux :
11 nous faut combattre ſans ceffe
Pour furmonter les flots.
Lalâche oifiveté; l'indolente pareſſe
Ne peuvent faireles Héros.
Cen'eſtquedans le ſein de l'aimable ſageſſe
Que l'on peut trouver le repos .
Jene condamne point un travail ſalutaire
Dont le fuccès fait nos plaiſirs ;
Je ne blâme que des defirs
AOUST. 43 1745.
Querienne sçauroit ſatisfaire ,
Et dont la criminelle ardeur
Neproduit que notre mifere
Loin de faire notre bonheur.
,
Non , la fortune , ami , n'est pas unechimére
Indigne de nos foins :
Qui ne ſçait qu'elle est néceſſaire
Pour fubvenirà nos beſoins ?
Dieu veut que nos talens, nos foins , notre in
duſtrie ,
De la ſocieté forment le doux lien ,
Etqu'en ſe procurant le bonheur de la vie
Le publicy trouve le ſien.
C'eſt ainſi que la Providence,
Quidiſpenſe aux mortels & le bien & le mal ,
D'un noeud particulier fait un noeud géneral
Par une ſecrette influence.
Ainſi tous ces ruiſſeaux qui du ſein des deuxmers
Percent les cîternes profondes ,
En reſſortent bientôt par cent canaux divers ,
Et le brulant Soleil en élevant leurs ondes
Forme ces riviéres fécondes
Qui circulentdans l'Univers.
Sans chercher une vaine gloire ,
Qui fait des actes de vertu ,
Fait même après ſa mort reſpecter ſa mémoire ,
Et prouve au moins qu'il a véçu.
44 MERCURE DE FRANCE !
Nos jours ne font qu'un court eſpace :
Les plaiſirs , la grandeur , ne font que vanité :
Quelle eſt notre imbécillité !
Nous faiſons preſque tout pour ce monde qui paſſe
Preſque rien pour l'éternité.
AGeneve ce 30 Mars 1745. par Jean - Baptifte
TOLLOZ,
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46
p. 9-41
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
Début :
L'Etablissement que sa Majesté a procuré pour faciliter le développement [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Moeurs, Jean-Jacques Rousseau, Ignorance, Peuples, Arts, Vertu, Citoyens, Lettres, Nations, Homme, Lois, Vérité, Nature, Vertus, Philosophes, Discours, Histoire, Beaux-arts, Art, Honneur, Vices, Politesse, Probité, Gloire, Raison, Philosophe, Vrai, Luxe, Religion, Prix, Talents, Bonheur, Progrès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
REFUTATION
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
Fermer
Résumé : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
M. Gautier, professeur de mathématiques et d'histoire, a contesté le discours de Jean-Jacques Rousseau, qui avait remporté le prix de l'Académie de Dijon en 1750. Rousseau y soutenait que les sciences et les arts corrompent les mœurs. Gautier critique cette idée, affirmant que les sciences et les arts favorisent au contraire le développement des talents et du génie. Il reconnaît la qualité littéraire du discours de Rousseau mais met en garde contre les maximes pernicieuses qu'il pourrait propager. Gautier structure son texte en deux parties. La première examine si les sciences et les arts ont corrompu les mœurs, et la seconde considère les résultats du progrès des sciences et des arts. Il conteste l'idée de Rousseau selon laquelle les mœurs étaient plus naturelles avant l'art, affirmant que la politesse, fruit des lumières, est estimable. Il souligne que la société a appris à plaire et à vivre ensemble, développant ainsi des vertus sociales et des comportements plus doux. L'auteur critique Rousseau pour ses déclarations selon lesquelles les hommes modernes auraient perdu leur vertu en cultivant les lettres, les sciences et les arts. Il conteste l'idée que ces disciplines corrompent les mœurs, affirmant que les richesses et les plaisirs, plutôt que les connaissances, sont souvent à l'origine de la corruption. Il cite des exemples historiques, comme l'Égypte, la Grèce et Rome, pour montrer que les arts et les sciences n'ont pas nécessairement affaibli les peuples. Par exemple, les Athéniens ont remporté des victoires militaires malgré leur culture artistique, et les Romains étaient glorieux militairement pendant une période où la littérature était valorisée. Le texte discute également de la relation entre les arts, les sciences et la décadence des États, soulignant que les sciences peuvent contribuer à la décadence si ceux destinés à défendre l'État se concentrent trop sur elles, négligeant ainsi leurs fonctions militaires. Il réfute l'idée que des figures comme Socrate et Caton aient prôné l'ignorance, soulignant que Socrate, par exemple, valorisait la connaissance et la sagesse. L'Académie de Dijon rejette l'idée que les sciences favorisent le luxe ou affaiblissent le courage militaire. Elle affirme que les établissements éducatifs enseignent l'honneur, la probité et le christianisme, formant ainsi des citoyens exemplaires. Le texte défend les philosophes contre les accusations de Rousseau, affirmant que la véritable philosophie élève l'esprit humain et le libère des préjugés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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46
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
47
p. 25-64
DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Début :
On est désabusé depuis long-tems de la chimére de l'âge d'or : par tout la [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Arts, Esprit, Lettres, Moeurs, Vertus, Vertu, Gloire, Homme, Lois, Monde, Idées, Nature, Terre, Passions, Philosophes, État, Philosophie, Connaissances, Vie, Ignorance, Vérité, Peuples, Peuple, Histoire, Bonheur, Citoyens, Corruption, Biens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
DISCOURS
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
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Résumé : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Le discours sur les avantages des Sciences et des Arts, prononcé à l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Lyon en 1751, examine l'évolution des sociétés humaines. Initialement, la barbarie a poussé les hommes à se regrouper et à établir des lois. Les premiers dirigeants étaient soit des bienfaiteurs, soit des tyrans, et la superstition ainsi que le despotisme ont engendré de nouveaux malheurs. La Grèce antique se distingue par son esprit et ses contributions culturelles. Les philosophes grecs ont formé les mœurs et donné des lois, utilisant les arts et les sciences pour améliorer la société. Sparte, connue pour ses soldats vertueux, avait des lois dures et des mœurs féroces qui ont conduit à sa décadence. Athènes, malgré ses corruptions, a été un berceau d'arts et de talents. Le texte aborde la décadence des institutions et des mœurs dans les cités antiques, soulignant que la prospérité a corrompu ces sociétés. Les sciences et les arts ont enrichi l'humanité en transmettant des connaissances et des œuvres philosophiques. La critique selon laquelle les sciences et les arts corrompent les mœurs est contestée. La France est présentée comme un modèle de richesse, de puissance militaire et de savoir, avec des transformations positives des mœurs grâce à l'éducation. Le luxe est vu comme résultant des richesses plutôt que des sciences et des arts. La politesse, introduite par les lettres, est considérée comme un précieux présent, exprimant une âme douce et bienfaisante. La curiosité humaine, faculté divine, a conduit à des avancées majeures comme l'agriculture et les technologies. Elle est essentielle pour découvrir la vérité et améliorer la condition humaine. Le discours valorise les sciences et les arts, critiquant ceux qui prétendent tout savoir. Il affirme que les sciences naissent du loisir mais combattent l'oisiveté, développant le raisonnement et élevant moralement. Les arts sont essentiels à la perfection des mœurs, permettant de se libérer des passions et de promouvoir une vie vertueuse et heureuse. Ils introduisent les plaisirs de l'âme, dignes de l'homme, et promouvoient l'amour de la vérité et des vertus. Différents arts, comme la sculpture, la peinture, la musique et la poésie, exaltent la tendresse, consolent les regrets, immortalisent les vertus et servent de sources d'émulation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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48
p. 28-33
CANTATE Sur la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, par M. Cretois, de la Ville de Meaux. A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.
Début :
DIGNE Fils d'un Monarque Auguste & Généreux, [...]
Mots clefs :
Naissance du duc de Bourgogne, Prince, Bouts de l'univers, Ciel, Louis, Déesse, Bonheur, Paix, Heureux
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texteReconnaissance textuelle : CANTATE Sur la naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, par M. Cretois, de la Ville de Meaux. A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.
CANTATE
Sur la naissance de Monseigneur le Duc de
Bourgogne, par M. Cretois, de la Ville
de Meaux.
A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.
DIGNE Fils d'un Monarque Auguste &
Généreux,
Grand Prince, pardonnez mon essor téméraire;
Daignez. un moment vous distraire:
Je chante le présent que vous ont fait les Dicux
Anotre tendrs amour si cher, si précieux.
Si mes accens peuvent vous plairo
De l'Univers entier je suis le plus heureux,
La France.
LOUIS avoit vaincu ses superbes rivaux;
Il avoit enchaîné la discorde ennemie.
Je jouissois des douceurs du repos;
Mais ma tranquilité sembloit mal affermie,
si le Ciel n'accordoit à mes empressemens
Un Prince qui, par sa naissance
Du Trône de mes Rois soutenant l'espérance
En assurât les fondemens.
JANVIER.
1752.
29
Peuples unissez-vous; aux transports d'allengressa
Joignez les plus charmans concerts;
Un Prince vous est né: Diligente Déesse,
Hâte-toi de fendre les airs;
Portes-en la nouvelle aux bouts de l'Univers
Chœur
Unissons-nous; aux transports d'allégresse
Joignons les plus charmans concerts.
Un Prince nous est né. Diligente Déesse,
Hâte-toi de fendre les airs;
Portes-en la nouvelle aux bouts de l'Univers,
La Renommée.
FRANCS, tu dois compter sur l'ardeur de mon zele.
Par cette importante nouvelle
Je vais remplit l'attente des Mortels.
Pour ton bonheur tout l'Univers soupire,
LOUIS chérit la Paix, protège ses Autels;
Sur les cœurs par ses soins il étend ton Empire-
Tu n'as plus d'envieux, tu n'as plus d'ennemis,
Ses vertus te les ont soumis.
Chæeur.
Vnissons-nous; aux transports d'allégresse
Joignons les plus charmans concerts.
Biij
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30 MERCURE DEFRANCE.
Un Prince nous est né. Diligente Déesse,
Hâte-toi de fendre les airs;
Portes-en la nouvelle aux bouts de l'Univers.
La France.
Tous les Peuples divers prendront part à ma joye.
L'Europe sur ses mauxa vu couler mes pleurs;
Le Laurier sur le front à la douleut en proie,
J'ai, l'olive à la main, dissipé ses malheurs.
Elle eut à combattre un Alcide;
Mais en tombant à ses genoux,
Elle connut qu'un Roi que la Justice guide
A le cœeur exemt de courroux.
Tous les Peuples divers prendront part à ma joye.
L'Europe sur ses maux a vu couler mes pleurs;
Le Laurier sur le front, à la douleur en proie,
J'ai, l'olive à la main, dissipé ses malheurs.
Vn Etranger.
Son repos tient à ta puissanco ;.
Elle est sensible à ton bonheur.
Partout tu maintiens la balance;
Aux Loix tu donnes la vigueur.
Tes Rois contens de leur partage
Ne sont point jaloux de nos droits;
JANVIER. 1752.
Sils font redouter leur courage,
Notre bien naît de leurs exploits.
Depuis la rive Orientale
Jusqu'aux lieux où finit le jour,
FRANCI, ca gloire est sans égale;
Tu sçais captiver notre amout.
Choeur d'Etrangers.
/es Rois contens de leur partage
Ne sont point jaloux de nos droits;
S'ils font redouter leur courage,
Notre bien naît de leurs exploits.
La France.
Illustre rejetton, ah! puissiez- vous connaître
La tendresse, pour vous, dont mon cœur est
épris
Des Augustes Epoux dont les Dieux vous font
naître
Vous aurez les vertus, les dons que je chéris,
Sur vos jours mon espoir se sonde;
Prince, pour faire des heureux
Le Ciel vous accorde à mes vœux;
Vivez pour le bonheur du Monde.
Que de votre tige féconde
Ilnaisse des Héros dignes de leurs Aieux;
Biiij
31
32 MERCURE DEFRANCE
Qu'un jour témoins de votre gloire,
Ils s'ouvrent un chemin au Temple de Mémoire;
Et que dans l'Empire des Lys
Refleurisse à jamais le Régne de LOUIS.
Illustre Rejetton, ab! puissiez- vous connoltre
La tendresse, pour vous, dont mon cour est
épris;
Des Augustes Epoux dont les Dieux vous font
naître,
Vous aurez les vertus, les dons que je chéris.
Chœeur.
Sur vos jours notre espoir se fonde,
Prince, pour faire des heureux,
Le Ciel vous accorde à nos vœux;
Vivez pour le bonheur du Monde.
Le Dieu tutelaire de la France.
YRANCI, godtez les doux fruits de la Paix;
Les plaisirs & les jeux ne finiront jamais;
Vous en jouirez d'âge en âge;
Les Immortels de leurs bienfaits
Vous donnent aujourd'hui le plus précieux gage.
Sur l'avenit mes yeux se sont ouverts;
Qelle gloire t'attend, Déesse fortunée :
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*-
JANVIER. 1752.
Aux Enfans de LOUIS que de Trônes offerts:
Je vois sa nombreuse Lignée,
Par d'equitables Loix, de cent Climats divera
Régler l'heureuse destinée.
Mortels, ne faites plus qu'un Peuple désormais;
C'est aux Bourbons à gouverner la Terre,
ke Ciel entre leurs mains a remis son Tonnerre:
Il les a faits les Héros de la Guerre
Et les Arbitres de la Paix.
Chœur.
Ne faisons plus qu'un Peuple désormais,
C'est aux Bourbons à gouverner la Terre;
Re Ciel entre leurs mains a remis son Tonnerre;
Il les a faits les Héros de la Guerre,
Et les Arbitres de la Paix.
Sur la naissance de Monseigneur le Duc de
Bourgogne, par M. Cretois, de la Ville
de Meaux.
A MONSEIGNEUR LE DAUPHIN.
DIGNE Fils d'un Monarque Auguste &
Généreux,
Grand Prince, pardonnez mon essor téméraire;
Daignez. un moment vous distraire:
Je chante le présent que vous ont fait les Dicux
Anotre tendrs amour si cher, si précieux.
Si mes accens peuvent vous plairo
De l'Univers entier je suis le plus heureux,
La France.
LOUIS avoit vaincu ses superbes rivaux;
Il avoit enchaîné la discorde ennemie.
Je jouissois des douceurs du repos;
Mais ma tranquilité sembloit mal affermie,
si le Ciel n'accordoit à mes empressemens
Un Prince qui, par sa naissance
Du Trône de mes Rois soutenant l'espérance
En assurât les fondemens.
JANVIER.
1752.
29
Peuples unissez-vous; aux transports d'allengressa
Joignez les plus charmans concerts;
Un Prince vous est né: Diligente Déesse,
Hâte-toi de fendre les airs;
Portes-en la nouvelle aux bouts de l'Univers
Chœur
Unissons-nous; aux transports d'allégresse
Joignons les plus charmans concerts.
Un Prince nous est né. Diligente Déesse,
Hâte-toi de fendre les airs;
Portes-en la nouvelle aux bouts de l'Univers,
La Renommée.
FRANCS, tu dois compter sur l'ardeur de mon zele.
Par cette importante nouvelle
Je vais remplit l'attente des Mortels.
Pour ton bonheur tout l'Univers soupire,
LOUIS chérit la Paix, protège ses Autels;
Sur les cœurs par ses soins il étend ton Empire-
Tu n'as plus d'envieux, tu n'as plus d'ennemis,
Ses vertus te les ont soumis.
Chæeur.
Vnissons-nous; aux transports d'allégresse
Joignons les plus charmans concerts.
Biij
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30 MERCURE DEFRANCE.
Un Prince nous est né. Diligente Déesse,
Hâte-toi de fendre les airs;
Portes-en la nouvelle aux bouts de l'Univers.
La France.
Tous les Peuples divers prendront part à ma joye.
L'Europe sur ses mauxa vu couler mes pleurs;
Le Laurier sur le front à la douleut en proie,
J'ai, l'olive à la main, dissipé ses malheurs.
Elle eut à combattre un Alcide;
Mais en tombant à ses genoux,
Elle connut qu'un Roi que la Justice guide
A le cœeur exemt de courroux.
Tous les Peuples divers prendront part à ma joye.
L'Europe sur ses maux a vu couler mes pleurs;
Le Laurier sur le front, à la douleur en proie,
J'ai, l'olive à la main, dissipé ses malheurs.
Vn Etranger.
Son repos tient à ta puissanco ;.
Elle est sensible à ton bonheur.
Partout tu maintiens la balance;
Aux Loix tu donnes la vigueur.
Tes Rois contens de leur partage
Ne sont point jaloux de nos droits;
JANVIER. 1752.
Sils font redouter leur courage,
Notre bien naît de leurs exploits.
Depuis la rive Orientale
Jusqu'aux lieux où finit le jour,
FRANCI, ca gloire est sans égale;
Tu sçais captiver notre amout.
Choeur d'Etrangers.
/es Rois contens de leur partage
Ne sont point jaloux de nos droits;
S'ils font redouter leur courage,
Notre bien naît de leurs exploits.
La France.
Illustre rejetton, ah! puissiez- vous connaître
La tendresse, pour vous, dont mon cœur est
épris
Des Augustes Epoux dont les Dieux vous font
naître
Vous aurez les vertus, les dons que je chéris,
Sur vos jours mon espoir se sonde;
Prince, pour faire des heureux
Le Ciel vous accorde à mes vœux;
Vivez pour le bonheur du Monde.
Que de votre tige féconde
Ilnaisse des Héros dignes de leurs Aieux;
Biiij
31
32 MERCURE DEFRANCE
Qu'un jour témoins de votre gloire,
Ils s'ouvrent un chemin au Temple de Mémoire;
Et que dans l'Empire des Lys
Refleurisse à jamais le Régne de LOUIS.
Illustre Rejetton, ab! puissiez- vous connoltre
La tendresse, pour vous, dont mon cour est
épris;
Des Augustes Epoux dont les Dieux vous font
naître,
Vous aurez les vertus, les dons que je chéris.
Chœeur.
Sur vos jours notre espoir se fonde,
Prince, pour faire des heureux,
Le Ciel vous accorde à nos vœux;
Vivez pour le bonheur du Monde.
Le Dieu tutelaire de la France.
YRANCI, godtez les doux fruits de la Paix;
Les plaisirs & les jeux ne finiront jamais;
Vous en jouirez d'âge en âge;
Les Immortels de leurs bienfaits
Vous donnent aujourd'hui le plus précieux gage.
Sur l'avenit mes yeux se sont ouverts;
Qelle gloire t'attend, Déesse fortunée :
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*-
JANVIER. 1752.
Aux Enfans de LOUIS que de Trônes offerts:
Je vois sa nombreuse Lignée,
Par d'equitables Loix, de cent Climats divera
Régler l'heureuse destinée.
Mortels, ne faites plus qu'un Peuple désormais;
C'est aux Bourbons à gouverner la Terre,
ke Ciel entre leurs mains a remis son Tonnerre:
Il les a faits les Héros de la Guerre
Et les Arbitres de la Paix.
Chœur.
Ne faisons plus qu'un Peuple désormais,
C'est aux Bourbons à gouverner la Terre;
Re Ciel entre leurs mains a remis son Tonnerre;
Il les a faits les Héros de la Guerre,
Et les Arbitres de la Paix.
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49
p. 33-36
AU ROI, Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, par M. Lorin, Juge des Fermes & Subdélégué de l'Intendance à Bapaume. ODE. Temporibus spes quanta futuris !
Début :
Heureuse France, que ta joye [...]
Mots clefs :
Naissance du duc de Bourgogne, Roi, Bonheur, Paix, Charmes, Vertus, Digne
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texteReconnaissance textuelle : AU ROI, Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne, par M. Lorin, Juge des Fermes & Subdélégué de l'Intendance à Bapaume. ODE. Temporibus spes quanta futuris !
AU ROI,
Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de
Bourgogne, par M. Lorin, Juge des
Fermes & Subdélégué de l'Intendance à
Bapaume.
ODE.
Temporibus spes quanta futuris !
Heureuse France, que ta joye
Retentisse au delà des Mers,
EV
MedO
33.
34 MERCURE DE FRANCE.
Le bienfait que le Ciel t'envoye
Interesse tout l'Univers:
Ce Rejetton de cent Monarques
De ses jours respectés des Parques
Verra s'acroitre le bonheur,
Nouvel objet de ta tendresse
D'un regne rempli de sageste
Il perpétura la splendeur.
La Paix an gré de ton envie
Répandant sur toi ses faveurs,
Des charmes dont elle est suivie
Te prodiguera les douceurs:
Par ton influence entraînée
L'Europe attentive, étonnée
Te devra fa tranquilité
A nos neveux ce Prince auguste:
Retracera le siécle juste
Qui fait notre félicité.
Formé sur l'immortel exemple
D'un Héros chéri, révéré
Sorti d'un Fls qui lui ressemble
Quel sort lui sera préparé:
De ses merveilleuses années
Par mille bienfaits signalées
Les vertus marqueront le cours-
JANVIER. 1752.
Son nom beni de tous les âges
Sera des plus lointaines plages
Connu par d'utiles secours.
Couple à jamais chet à la France;
Epoux digne de tous nos vœux,
Vivez, comblez notre espérance,
Achevez de nous rendre heureux:
D'une union pleine de charmes,
D'on amour pur & sans allarmes-
Goutez les durables plaisirs;
Voyez d'un Monarque adorable
Le bonheur long, inaltérable
Remplir vos généreux désirs.
Toi, d'un Peuple soumis, sidéle-
Arbitre, tendre & bien-aimé
Jouis, grand Roi, de notre zéle
Jusqu'au tems le plus reculé:
Fuissent tes vertus qu'on admire
Avec ton sang se reproduire,
D'age en âge se succéder;
Et ta postérité féconde.
Digne objet de l'amour du monde-
Toujours en paix le gouverner.
Pacatumque reget putriis virtutilus orbem.
Wirg. Ecl. 4. v. 17.
Bvjj
zed by Goc
31.
36 MERCURE DEFRANCE.
ENVOI.
Souffrez qu'un fidéle transport
Jusqu'à vos pieds b. ule de se produire;
Le Respect, Sire, y vouloit contredire,
Mais aujourd'hui le zele est le plus fort.
Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de
Bourgogne, par M. Lorin, Juge des
Fermes & Subdélégué de l'Intendance à
Bapaume.
ODE.
Temporibus spes quanta futuris !
Heureuse France, que ta joye
Retentisse au delà des Mers,
EV
MedO
33.
34 MERCURE DE FRANCE.
Le bienfait que le Ciel t'envoye
Interesse tout l'Univers:
Ce Rejetton de cent Monarques
De ses jours respectés des Parques
Verra s'acroitre le bonheur,
Nouvel objet de ta tendresse
D'un regne rempli de sageste
Il perpétura la splendeur.
La Paix an gré de ton envie
Répandant sur toi ses faveurs,
Des charmes dont elle est suivie
Te prodiguera les douceurs:
Par ton influence entraînée
L'Europe attentive, étonnée
Te devra fa tranquilité
A nos neveux ce Prince auguste:
Retracera le siécle juste
Qui fait notre félicité.
Formé sur l'immortel exemple
D'un Héros chéri, révéré
Sorti d'un Fls qui lui ressemble
Quel sort lui sera préparé:
De ses merveilleuses années
Par mille bienfaits signalées
Les vertus marqueront le cours-
JANVIER. 1752.
Son nom beni de tous les âges
Sera des plus lointaines plages
Connu par d'utiles secours.
Couple à jamais chet à la France;
Epoux digne de tous nos vœux,
Vivez, comblez notre espérance,
Achevez de nous rendre heureux:
D'une union pleine de charmes,
D'on amour pur & sans allarmes-
Goutez les durables plaisirs;
Voyez d'un Monarque adorable
Le bonheur long, inaltérable
Remplir vos généreux désirs.
Toi, d'un Peuple soumis, sidéle-
Arbitre, tendre & bien-aimé
Jouis, grand Roi, de notre zéle
Jusqu'au tems le plus reculé:
Fuissent tes vertus qu'on admire
Avec ton sang se reproduire,
D'age en âge se succéder;
Et ta postérité féconde.
Digne objet de l'amour du monde-
Toujours en paix le gouverner.
Pacatumque reget putriis virtutilus orbem.
Wirg. Ecl. 4. v. 17.
Bvjj
zed by Goc
31.
36 MERCURE DEFRANCE.
ENVOI.
Souffrez qu'un fidéle transport
Jusqu'à vos pieds b. ule de se produire;
Le Respect, Sire, y vouloit contredire,
Mais aujourd'hui le zele est le plus fort.
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50
p. 219-229
RELATION Des réjouissances que le College de Belsunce & la Maison des Pensionnaires du même College, ont faites à l'occasion de la naissance de MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE, le 24. Novembre, &c.
Début :
La joie que la naissance de MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE à [sic] causée dans toute [...]
Mots clefs :
Collège de Belsunce, Naissance du duc de Bourgogne, Génie de la France, Zèle, Prince, Provence, Maison, Bonheur, Fêtes, Réjouissances
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RELATION Des réjouissances que le College de Belsunce & la Maison des Pensionnaires du même College, ont faites à l'occasion de la naissance de MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE, le 24. Novembre, &c.
RELATION
Des réjouissances que le College de Belsunce
& la Maison des Pensionnaires du même
College, ont faites à l'occasion de la
naissance de MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE,
le 24. Novembre, &c.
La joie que la naissance de MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE à [sic] causée dans toute
la France, & que l'Europe entiere a partagée
ne devoit point être bornée au court espace de
quelques semaines. On parle, & on patlera en-
core long temps de cet heureux évenement avec
les mêmes transports que fit naître dans tous
les cœurs la premiere nouvelle qui s'en répan-
dit. Ces transports & cette joie si juste & si vi-
ve, les Jesuites de Marseille n'ont pas cru de-
voir les renfermer dans le secret de leur mai-
son; & ils n'ont pas voulu en borner le té-
moignage à quelques pieces de poësie compo-
sces à ce sujet. Le bonheur étoit trop grand,
& ils le partageoient avec trop de monde
pour ne pas s'empresser à rendre publiques leur
allegresse & leurs actions de graces; & s'ils se
sont vu obligés de différer leurs fêtes à cause du
long séjour que l'on fait dans ce Pais plus qu'ail-
Jeurs à la campagne pendant l'Automne, ils
n'en ont été que plus attentifs à ne rien oublier
pour signaler leur zéle & leurs sentimens. Ilo
Kij
220 MERCUREDE FRANCE.
ont eu la satisfaction de voir que tout ce qui ra-
pelle au peuple le souvenir, du bienfait qu'il a
reçu du Ciel, renouvelle toute la vivacité de
ses transports & l'ardeur de ses empressemens.
Ces fêtes commencerent le Mercredi 24. No-
vembre par un discours latin fort applaudi, pro-
noncé par le Pere Abbressevin, Professeut de Rhé-
torique en présence de Monseigneur l'Evêque
Fondatenrdu College & de Messieurs les Echevins,
qui furent reçus au bivit des fanfares. L'Orateur ne
crut pas devoir séparer le bonheur du Prince de
celui des François. Il fit voir dans son premier
Point tout ce que laiaissance de Monseigneur
le Duc de Bourgogne a d'heureux pour la Fran-
ce, & tout ce que nous devons nous en pro-
mettre. Dans le second Point adressé au Prin-
ce lui-même, il lui assure par un juste retour
de la part du Peuple François (celui de tous les
peuples qui par ses sentimens & ses qualitès peut
le plus contribuer au bonheur de ses Souverains)
une félicité qui repond à celle que sa naissance
nous a apportée. La cour du College étoit en-
tierement tapissée; & on y voyoit un très-grand
nombre d'emblêmes & des devises dont les con-
noisseuts parurent fort satisfaits. La journée fut
terminée par une belle illumination.
Le lendemain Jeudi 15. Messieurs les Pension-
naires qui en attendant que la partie du Colle-
ge qu'ils habitoient auparavant soit rebatie
occupent la maison de Sainte-Croix, dont la
situation est des plus avantageuses, & où se
trouve un des plus beaux Observatoires de Fran-
ce, commencernt eleurs réjouissances pat un Te
Deum qui fut exécuté par l'Academie Royale
de Musique, & auquel Messieurs les Echevins
assisterent. Monseigneur l'Evêque y officia. Le
JANVIER. 1752. 221
zéle de cet Illustre Prélat pour la prospérité de
la maison Royale & le bien des peuples, est
trop connu pour avoir besoin du témoignage
public que la justice jointe à la reconnoissance
semble exiger qu'on lui rende ici. Il avoit dé-
jà éclaté d'une maniere digne de lui par la part
qu'il avoit prise aux fêtes que la Ville donna
& par la distribution qu'il fit faire d'une trés-
grande quantité de pains aux Pauvres de toutes
les Paroisies. Mais a t-il jamais sçu prescrire des
bornes à son zéle ou à sa complaisance : Le, Te
Deum fut suivi d'une salve d'un grand nombie
de boëtes, & dès l'entrée de la nuit toutes les
fenêtres de lla Maison furent illuminées en lam-
pions. Il y eut une grande quantité de caisses
de fusées, & un feu d'artifice tiré de dessus la
tertasse de l'Observatoire, dont l'illumination
qui étoit composée de plusieurs grandes pyramides
chargées de lampions, se faisoit surtour remat-
quer. Le tems qui ne pouvoit être plus beau, ne
la savorisa pas moins que la situation du lieu, l'un
des plus propres qu'on puisse imaginer pour cet
effet, aussi présenta- t'elle à tous ceux qui s'étoient
rendus en soule du côté du Port, un coup d'œil
des plus satis faisans.
Le Vendredi 26, les Jesuites célébrerent eux-
mêmes une grande Messe, qui fut accompagnée
d'un Discours Chrétien. M. l'Evêque & Mes-
sieurs les Echevins y assisterent; & l'Assembiée
fut également nombreuse & brillante. L'Egl. se de
Sainte Croix, l'une des plus belles de la Ville
étoit tapissée en Damas Cramoisy. On avoit eu
soin, pour que rien ne manquât a la décoration,
de l'orner de quantité de miroirs & de lustres en
cristal. A l'issue de la Grand-Messe, qui ainsi
que le Te Deum de la veille, avoit été chantée par
K iij
a
222 MERCUREDE FRANCE.
la Musique du Concert, il y eut une seconde de-
charge de Boëtes.
Ces paroles, tirées du Cantique de la Vierge,
la misericords du Sergneur s'étend de génération en
gé lération, servirent de texte au Discours. Après
avoit montté que c'est le Seigneur qui accorde
les bons Rois aux peuples & les grands bienfaits
aux bons Rois, qu'il perpetue leur gloire en per-
pétuant leur nom, & récompense leurs vertus en
étendant leur postérité: 1»» Le don, disoit l'Ora-
»teur, que le Seigneur vient de faire à LOUIS
„ & à ses peuples, présente un doubie motif à
„ notre reconnoissance. Elle se doit également,
» & à ce que le Seigneur fait pour nous, en nous
„donnant un Prince, l'objet de nos vœux, & à
„ ce qu'il s'est engagé à faire pour ce Prinee l'ob-
u» jet de notre tendresse. Ce qu'il fait pour nous
Ȏgale nos desirs: Ce qu'il s'engage a faire pour
o lui, doit égaler nos espérances. L'un est la
mesure de notre joie: l'autre sera le comble de
» notre félicité.
»Premiere Partie. Ce que le Seigneur fait
pour nous dans la Naissance de ce Prince, &
»qui remplit nos desirs dans toute leur étendue
„ c'est de flatter toute la délicatesse de norsenti-
mens pour la Maison Royale, & d'assurer la
o tranquillité de l'Eglise & de l'Etat.
»Seconde Partie. Ce que le Seigoeur s'est en-
„ gagé à faire pour ce Prince, & qui doit égaler
»nos espérances, c'est 1°. En le faisant u itre
»du sang des Bourbons, de lui assuter de grands
sentimens pour élever son cœur, & de grands
»excmples pour le former. 2°. En le faisant nai-
„ tre pour les destinées des Bourbons, d'attacher
»un grand nom à sa personne, & de grands in-
atérets à ses jours. Je n'ajouterai pas, dit l'Ora-
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JANVIER.
1752.
223.
„teur, qu'il promet par-la des grands évenemens
„à son Regne. Regne heureux ! le Ciel qui le
»prépare pour nos neveux, nous aimera sans
53 doute assez pour ne pas nous en faire jouir nous-
» mêmes.
Dans la Peroraison l'Orateur adresse au Ciel
des actions de graces pour la Naissance du Prin-
ce, & des vœeux pour la conservation de ses jours,
„ Conservez, Seigneur, dit-il, des jours qui nous
„ sont si précieux, &c. Mais conservez surtout
»son innocence. Prenez son cœur entre vos
»mains, puisque vous devez mettre un jour nos
„ destinées dans les siennes. Faites-en un Priuce
»selon votre cœur, & il sera toujours un Prince
selon le nôtre. Pour remplir, en un mot, nos
Desperances & nos desiis, prenez, graud Dieu !
prenez pour lui nos sentimens, &c.
On avoit annoncé pour l'après-midi, la repré-
sentation d'une Piéce intitulée: Les Fêtes Proven-
gales, &c. Mais, malgré toutes les mesures que
l'on avoit prises, la trop grande affluence de
monde, attirée par la réputation de l'Auteur, le
Pere Regis, en empêcha l'exécution, & l'on se vit
obligé de renvoyer la reptésentation à un autre
jour, & de chercher pour cet effet une salle plus
vaste, que ne l'étoit celle où le Theatre étoit
dressé selon la coûtume. Dans l'embarras où on
se trouvoit, on eut recours à M. de Charton
Commisiaire Général de la Marive, Ordonnateur
à Marseille, lequel avec cette bonté & cette
politesse, qui lui sont ordinaires & qui lui
gagnent, tous les cœurs, offrit une salle des
plus vastes qui soient dans le Parc. Son zéle
s'étoit déja signalé de la maniere la plus écla-
tante, par une sête brillante, dont on n'a pas
moins admiré l'ordre & le goût, que la magnifi-
cence & la somptuosité. C'est ce même zéle qui
K iiij
224 MERCUREDE FRANCE.
l'a porté à favoriser en tout la représentation d'u-
ne piéce, dont l'heureuse naissance qui vient de
combler les vœux de la France, étoit l'occasion
& le sujet. Sa complaisance alla même jusqu'à
faciliter, par les moyens qu'il fournit & les ordres
qu'il donna, l'exécution du projet qu'on avoit
formé de transporter le Théatre dans la nouvelle
salle, de sorte que tout se trouvant prêt pour le
Mardi 30, Messieurs les Pensionnaires y représen-
terent leur Pièce, qu'ils répeterent le lendemain.
On ne s'est point lassé d'admirer l'ordre & le
silence qui y regnerent, malgré le concours ex-
taordinaire de monde qui s'y rendit l'un & l'au-
tre jour. M. l'Evèque présida à l'une des repré-
sentations; & Messieurs les Echevins honorerent
l'autre de leut présence. Ces Messieurs, dont la
voix publique ne cesse de faire l'éloge, ont bien
voulu confondre en cette occasion la complai-
sance avec leur zéle. On ne pourroit jamais assex
louer leur politesse, & leur attention qu'ils ont
portées jusqu'à l'empressement, & presque au. dela
de ce qu'on auroit pu souhaiter. Ils s'étoient de-
là distingués dans les fêtes de la Ville: Empressés
à secondet les pieuses intentions de Sa Majesté
ils avoient relevé leurs rejouissances par la célé-
bration du Mariage de soixante-dix filles qu'ils
avoient dotées, & par un festin donné dans l'Hô-
tel de-Ville, auquel se trouverent tous les nou-
veaux époux avec leurs parens. Les Villes sont
heureuses, lorsqu'elles ont à leur tête des person-
nes qui scavent porter leur attention à tout ce qui
peut favorifer & animer le zéle des bons Ci-
toyens.
L'ouverture de la Pièce, dont on n'entreprend
de donner ici qu'une légere idée, se faisoit par le
genie de la France & pat celui de la Provence. Le
225
1752.
ANVIER.
après avoir parcouru les differentes Pro-
Les du puissant Etat auquel il préside, & avoir
epandu par tout la nouvelle, qui après avoir été
si long-tems l'objet de tous les vœeux, est devenue
celui de tous les transports, étoit arrêté par le
genie de la Provence. Celui-ci vouloit à son tour
se rendre témoin de la joie & des empressemens
d'une Province, qui par sa fidélité & son amour
pour ses Princes, ne le cede à aucune autre; &
sur ce que le genie de la France lui representoit
qu'il devoit encore ce jour-là même se transpor-
ter au Palais des Destins, pour les consulter sur le
sort du jeune Prince & le leur recommander, le
Génie de la Provence, après avoir redoublé ses
instances, ajodtoit:
Et n'est-ce pas dans la Provence
Qu'a patu cet homme divin
Qui lui-même régla les Arrêts du destin
Le Grand Nostradamus, si connu dans le monde,
Pour la conuoissance profonde
Qu'il avoit de tous les secrets
Que le Ciel tient encor cachés dans ses décrets
Je m'offre à le faire paroître;
Bien mieux que les destins il vous satisfera
Sur ce que vous voulez connoltre, &c.
Le Génie François gagné par cette promesse,
consentoit à s'arréter pour le reste du jour. Les
ordres sont aussi tôt donnés. On annonce les fe-
tes. Elles commencent, elles se succédent. Cha-
cun s'empresse à y prendre part. On en omet le
détail, pour ne pas trop charger cette description.
KV
gl
zed by Goo
226 MERCUREDEFRANC
On croit seulement devoir remarquer qu'on s.
étudié à les caractériser, de lorte qu'on ne po.
voit pas y méconnoître le goût, les usages & le
genie des Provençaux. Elles étoient accompa-
gnées d'une Cantate, de quelques Vaudevilles,
& de plusicurs danses, dont l'exécution fut extrê-
mement applaudie. Après une longue suite de
divertissemens, le Génie de Provence invitoit son
hôte à voir l'illumination des Galéres & des Vais.
seaux, telle qu'elle s'est faite bien des fois dans
les Ports de cette Province, & lui annonçoit pour
le lendemain un nouvel ordre de rejouissances;
mais celui ci empressé de se trouver à son terme,
lui rappelloit sa promesse. Le Génie Provençal
évoquoit alors l'onibre du célébre Nostradamus
qui lortoit du tombeau, & faisoit voir qu'il avoit
prédit dans ses Quatrains la Naissance du Prince.
Il en commençoit l'horoscope, que venoient
achever à son invitation, & avec moins d'obscu-
rité, quatre Troubadours. On sçait que c'est ainsi
que l'on nommoit les anciens Poëtes Provençaux.
Les Troubadours paroissoient, tenant chacun à la
main un Rameau symbolique, pris de quatre ar-
bres differens, mais qui tous ou sont particuliets
à la Provence, ou du moins y viennent plus aisé-
ment qu'ailleurs. Ces Rameaux, qui devoient
servir de présent au Prince, & qui étoient un pré-
sage de ce qu'il seroit un jour, étoient des ra-
meaux d'oranger, de grenadier, d'olivier & de
laurier. On s'est laissé persuader qu'on ne seroit
pas fâché de voit ici en langage moderne des
Tioubadours, la façon dont ils s'expriment sur la
qualité de leur présens & sur leur symbole:
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JANVIER. 1752.
227
2. Tr. Couneissez l'Aurengier & sabez quinte
audour
Porte pertout eme sei flour;
Vaqui de sei vertus la plus fidelle eimagi.
2. Tr. Aqueu Lautier de sa valour
Deou vous douna i'idée & vous servi de gagi.
3. Tr. L'Aulivier de la Pax es lou signe parfait;
La Pax sera toujou sei plus arden soubait.
4. Tr. Lou Migranié marque l'Empire;
Soun fruit es courouna: regarda de sei gran
Et lou nombre & l'ordre charman;
Coumprenez ce qu'aco vaou dire.
1. Tr. Prenez aquelei brou; scran noustre preq
sen.
Tr. Tenez de tout aco fasez une Couroune
Et pourtaleis & nostrei couers encen
A sa polidette Persoune, &c.
Enfin, le Génie de la France satis fait, se dis-
pose à partir; & ceui de la Provence finit ses
adieux, en lui disant:
...... Allez, portez de notre hommage
Le sincere tribut à cet auguste Enfant.
Et s'il se pent, à son pere en passant
Dites un mot de noîre zéle
De nos tendres respects, de notre ardeur si lelle,
Kvj
as
228 MERCUREDEFRANCE.
Et n'oubliez pas la Maman,
Tout notre bonheur nous vient d'elle.
Que votre sort est doux que vous êtes heureux,
De pouvoir à leuis pieds porter vos justes rœux !
Volez où le devoir, où l'amour vous appelle;
Sous les yeux de LOUIS & de son digne fils,
Voyez croître le nombre & l'éclat de nos Lys;
Que formé sur ce grand modelle
Cet Enfant soit un jour leur fidelle portrait.
Je n'ajoute plus rien à cet ardent souhait.
Er si nous avons en le bonheur de vous plaire
Allez, vantez par tout, non pas ce qu'on a fait,
Mais ce qu'on auroit voulu faire.
L'une & l'autre représentation fut terminée
par un Feu d'artisice, exécuté sur le Théatre avec
beaucoup de succès. Puisqu'on s'est enhardi ainserer
dans cette description quelques vers Provençaux,
& que dans une Piéce du caractère de celle-ci,
on a dii s'accommoder au goût du Pays, décidé
pour le langage qui lui est particulier, on va ter-
miner cette Reiation par un couplet Provençal,
qui fut chanté à la suite de quelques autres par un
Berger. Sur l'air: Lou beou Tirsis se proumenave,
&c.
Tout es charman din sa Persoune;
Et tout près d'eou
Les flous que lou printemps nous donne
N'an ren de beou
JANVIER. 1752.
229
Lei plus doux presen de Poumoune
Nous toquoun plu
Est lou plus beou fruit de l'Autoune
Quaguen agu.
Des réjouissances que le College de Belsunce
& la Maison des Pensionnaires du même
College, ont faites à l'occasion de la
naissance de MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE,
le 24. Novembre, &c.
La joie que la naissance de MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE à [sic] causée dans toute
la France, & que l'Europe entiere a partagée
ne devoit point être bornée au court espace de
quelques semaines. On parle, & on patlera en-
core long temps de cet heureux évenement avec
les mêmes transports que fit naître dans tous
les cœurs la premiere nouvelle qui s'en répan-
dit. Ces transports & cette joie si juste & si vi-
ve, les Jesuites de Marseille n'ont pas cru de-
voir les renfermer dans le secret de leur mai-
son; & ils n'ont pas voulu en borner le té-
moignage à quelques pieces de poësie compo-
sces à ce sujet. Le bonheur étoit trop grand,
& ils le partageoient avec trop de monde
pour ne pas s'empresser à rendre publiques leur
allegresse & leurs actions de graces; & s'ils se
sont vu obligés de différer leurs fêtes à cause du
long séjour que l'on fait dans ce Pais plus qu'ail-
Jeurs à la campagne pendant l'Automne, ils
n'en ont été que plus attentifs à ne rien oublier
pour signaler leur zéle & leurs sentimens. Ilo
Kij
220 MERCUREDE FRANCE.
ont eu la satisfaction de voir que tout ce qui ra-
pelle au peuple le souvenir, du bienfait qu'il a
reçu du Ciel, renouvelle toute la vivacité de
ses transports & l'ardeur de ses empressemens.
Ces fêtes commencerent le Mercredi 24. No-
vembre par un discours latin fort applaudi, pro-
noncé par le Pere Abbressevin, Professeut de Rhé-
torique en présence de Monseigneur l'Evêque
Fondatenrdu College & de Messieurs les Echevins,
qui furent reçus au bivit des fanfares. L'Orateur ne
crut pas devoir séparer le bonheur du Prince de
celui des François. Il fit voir dans son premier
Point tout ce que laiaissance de Monseigneur
le Duc de Bourgogne a d'heureux pour la Fran-
ce, & tout ce que nous devons nous en pro-
mettre. Dans le second Point adressé au Prin-
ce lui-même, il lui assure par un juste retour
de la part du Peuple François (celui de tous les
peuples qui par ses sentimens & ses qualitès peut
le plus contribuer au bonheur de ses Souverains)
une félicité qui repond à celle que sa naissance
nous a apportée. La cour du College étoit en-
tierement tapissée; & on y voyoit un très-grand
nombre d'emblêmes & des devises dont les con-
noisseuts parurent fort satisfaits. La journée fut
terminée par une belle illumination.
Le lendemain Jeudi 15. Messieurs les Pension-
naires qui en attendant que la partie du Colle-
ge qu'ils habitoient auparavant soit rebatie
occupent la maison de Sainte-Croix, dont la
situation est des plus avantageuses, & où se
trouve un des plus beaux Observatoires de Fran-
ce, commencernt eleurs réjouissances pat un Te
Deum qui fut exécuté par l'Academie Royale
de Musique, & auquel Messieurs les Echevins
assisterent. Monseigneur l'Evêque y officia. Le
JANVIER. 1752. 221
zéle de cet Illustre Prélat pour la prospérité de
la maison Royale & le bien des peuples, est
trop connu pour avoir besoin du témoignage
public que la justice jointe à la reconnoissance
semble exiger qu'on lui rende ici. Il avoit dé-
jà éclaté d'une maniere digne de lui par la part
qu'il avoit prise aux fêtes que la Ville donna
& par la distribution qu'il fit faire d'une trés-
grande quantité de pains aux Pauvres de toutes
les Paroisies. Mais a t-il jamais sçu prescrire des
bornes à son zéle ou à sa complaisance : Le, Te
Deum fut suivi d'une salve d'un grand nombie
de boëtes, & dès l'entrée de la nuit toutes les
fenêtres de lla Maison furent illuminées en lam-
pions. Il y eut une grande quantité de caisses
de fusées, & un feu d'artifice tiré de dessus la
tertasse de l'Observatoire, dont l'illumination
qui étoit composée de plusieurs grandes pyramides
chargées de lampions, se faisoit surtour remat-
quer. Le tems qui ne pouvoit être plus beau, ne
la savorisa pas moins que la situation du lieu, l'un
des plus propres qu'on puisse imaginer pour cet
effet, aussi présenta- t'elle à tous ceux qui s'étoient
rendus en soule du côté du Port, un coup d'œil
des plus satis faisans.
Le Vendredi 26, les Jesuites célébrerent eux-
mêmes une grande Messe, qui fut accompagnée
d'un Discours Chrétien. M. l'Evêque & Mes-
sieurs les Echevins y assisterent; & l'Assembiée
fut également nombreuse & brillante. L'Egl. se de
Sainte Croix, l'une des plus belles de la Ville
étoit tapissée en Damas Cramoisy. On avoit eu
soin, pour que rien ne manquât a la décoration,
de l'orner de quantité de miroirs & de lustres en
cristal. A l'issue de la Grand-Messe, qui ainsi
que le Te Deum de la veille, avoit été chantée par
K iij
a
222 MERCUREDE FRANCE.
la Musique du Concert, il y eut une seconde de-
charge de Boëtes.
Ces paroles, tirées du Cantique de la Vierge,
la misericords du Sergneur s'étend de génération en
gé lération, servirent de texte au Discours. Après
avoit montté que c'est le Seigneur qui accorde
les bons Rois aux peuples & les grands bienfaits
aux bons Rois, qu'il perpetue leur gloire en per-
pétuant leur nom, & récompense leurs vertus en
étendant leur postérité: 1»» Le don, disoit l'Ora-
»teur, que le Seigneur vient de faire à LOUIS
„ & à ses peuples, présente un doubie motif à
„ notre reconnoissance. Elle se doit également,
» & à ce que le Seigneur fait pour nous, en nous
„donnant un Prince, l'objet de nos vœux, & à
„ ce qu'il s'est engagé à faire pour ce Prinee l'ob-
u» jet de notre tendresse. Ce qu'il fait pour nous
Ȏgale nos desirs: Ce qu'il s'engage a faire pour
o lui, doit égaler nos espérances. L'un est la
mesure de notre joie: l'autre sera le comble de
» notre félicité.
»Premiere Partie. Ce que le Seigneur fait
pour nous dans la Naissance de ce Prince, &
»qui remplit nos desirs dans toute leur étendue
„ c'est de flatter toute la délicatesse de norsenti-
mens pour la Maison Royale, & d'assurer la
o tranquillité de l'Eglise & de l'Etat.
»Seconde Partie. Ce que le Seigoeur s'est en-
„ gagé à faire pour ce Prince, & qui doit égaler
»nos espérances, c'est 1°. En le faisant u itre
»du sang des Bourbons, de lui assuter de grands
sentimens pour élever son cœur, & de grands
»excmples pour le former. 2°. En le faisant nai-
„ tre pour les destinées des Bourbons, d'attacher
»un grand nom à sa personne, & de grands in-
atérets à ses jours. Je n'ajouterai pas, dit l'Ora-
itized by Goog
JANVIER.
1752.
223.
„teur, qu'il promet par-la des grands évenemens
„à son Regne. Regne heureux ! le Ciel qui le
»prépare pour nos neveux, nous aimera sans
53 doute assez pour ne pas nous en faire jouir nous-
» mêmes.
Dans la Peroraison l'Orateur adresse au Ciel
des actions de graces pour la Naissance du Prin-
ce, & des vœeux pour la conservation de ses jours,
„ Conservez, Seigneur, dit-il, des jours qui nous
„ sont si précieux, &c. Mais conservez surtout
»son innocence. Prenez son cœur entre vos
»mains, puisque vous devez mettre un jour nos
„ destinées dans les siennes. Faites-en un Priuce
»selon votre cœur, & il sera toujours un Prince
selon le nôtre. Pour remplir, en un mot, nos
Desperances & nos desiis, prenez, graud Dieu !
prenez pour lui nos sentimens, &c.
On avoit annoncé pour l'après-midi, la repré-
sentation d'une Piéce intitulée: Les Fêtes Proven-
gales, &c. Mais, malgré toutes les mesures que
l'on avoit prises, la trop grande affluence de
monde, attirée par la réputation de l'Auteur, le
Pere Regis, en empêcha l'exécution, & l'on se vit
obligé de renvoyer la reptésentation à un autre
jour, & de chercher pour cet effet une salle plus
vaste, que ne l'étoit celle où le Theatre étoit
dressé selon la coûtume. Dans l'embarras où on
se trouvoit, on eut recours à M. de Charton
Commisiaire Général de la Marive, Ordonnateur
à Marseille, lequel avec cette bonté & cette
politesse, qui lui sont ordinaires & qui lui
gagnent, tous les cœurs, offrit une salle des
plus vastes qui soient dans le Parc. Son zéle
s'étoit déja signalé de la maniere la plus écla-
tante, par une sête brillante, dont on n'a pas
moins admiré l'ordre & le goût, que la magnifi-
cence & la somptuosité. C'est ce même zéle qui
K iiij
224 MERCUREDE FRANCE.
l'a porté à favoriser en tout la représentation d'u-
ne piéce, dont l'heureuse naissance qui vient de
combler les vœux de la France, étoit l'occasion
& le sujet. Sa complaisance alla même jusqu'à
faciliter, par les moyens qu'il fournit & les ordres
qu'il donna, l'exécution du projet qu'on avoit
formé de transporter le Théatre dans la nouvelle
salle, de sorte que tout se trouvant prêt pour le
Mardi 30, Messieurs les Pensionnaires y représen-
terent leur Pièce, qu'ils répeterent le lendemain.
On ne s'est point lassé d'admirer l'ordre & le
silence qui y regnerent, malgré le concours ex-
taordinaire de monde qui s'y rendit l'un & l'au-
tre jour. M. l'Evèque présida à l'une des repré-
sentations; & Messieurs les Echevins honorerent
l'autre de leut présence. Ces Messieurs, dont la
voix publique ne cesse de faire l'éloge, ont bien
voulu confondre en cette occasion la complai-
sance avec leur zéle. On ne pourroit jamais assex
louer leur politesse, & leur attention qu'ils ont
portées jusqu'à l'empressement, & presque au. dela
de ce qu'on auroit pu souhaiter. Ils s'étoient de-
là distingués dans les fêtes de la Ville: Empressés
à secondet les pieuses intentions de Sa Majesté
ils avoient relevé leurs rejouissances par la célé-
bration du Mariage de soixante-dix filles qu'ils
avoient dotées, & par un festin donné dans l'Hô-
tel de-Ville, auquel se trouverent tous les nou-
veaux époux avec leurs parens. Les Villes sont
heureuses, lorsqu'elles ont à leur tête des person-
nes qui scavent porter leur attention à tout ce qui
peut favorifer & animer le zéle des bons Ci-
toyens.
L'ouverture de la Pièce, dont on n'entreprend
de donner ici qu'une légere idée, se faisoit par le
genie de la France & pat celui de la Provence. Le
225
1752.
ANVIER.
après avoir parcouru les differentes Pro-
Les du puissant Etat auquel il préside, & avoir
epandu par tout la nouvelle, qui après avoir été
si long-tems l'objet de tous les vœeux, est devenue
celui de tous les transports, étoit arrêté par le
genie de la Provence. Celui-ci vouloit à son tour
se rendre témoin de la joie & des empressemens
d'une Province, qui par sa fidélité & son amour
pour ses Princes, ne le cede à aucune autre; &
sur ce que le genie de la France lui representoit
qu'il devoit encore ce jour-là même se transpor-
ter au Palais des Destins, pour les consulter sur le
sort du jeune Prince & le leur recommander, le
Génie de la Provence, après avoir redoublé ses
instances, ajodtoit:
Et n'est-ce pas dans la Provence
Qu'a patu cet homme divin
Qui lui-même régla les Arrêts du destin
Le Grand Nostradamus, si connu dans le monde,
Pour la conuoissance profonde
Qu'il avoit de tous les secrets
Que le Ciel tient encor cachés dans ses décrets
Je m'offre à le faire paroître;
Bien mieux que les destins il vous satisfera
Sur ce que vous voulez connoltre, &c.
Le Génie François gagné par cette promesse,
consentoit à s'arréter pour le reste du jour. Les
ordres sont aussi tôt donnés. On annonce les fe-
tes. Elles commencent, elles se succédent. Cha-
cun s'empresse à y prendre part. On en omet le
détail, pour ne pas trop charger cette description.
KV
gl
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226 MERCUREDEFRANC
On croit seulement devoir remarquer qu'on s.
étudié à les caractériser, de lorte qu'on ne po.
voit pas y méconnoître le goût, les usages & le
genie des Provençaux. Elles étoient accompa-
gnées d'une Cantate, de quelques Vaudevilles,
& de plusicurs danses, dont l'exécution fut extrê-
mement applaudie. Après une longue suite de
divertissemens, le Génie de Provence invitoit son
hôte à voir l'illumination des Galéres & des Vais.
seaux, telle qu'elle s'est faite bien des fois dans
les Ports de cette Province, & lui annonçoit pour
le lendemain un nouvel ordre de rejouissances;
mais celui ci empressé de se trouver à son terme,
lui rappelloit sa promesse. Le Génie Provençal
évoquoit alors l'onibre du célébre Nostradamus
qui lortoit du tombeau, & faisoit voir qu'il avoit
prédit dans ses Quatrains la Naissance du Prince.
Il en commençoit l'horoscope, que venoient
achever à son invitation, & avec moins d'obscu-
rité, quatre Troubadours. On sçait que c'est ainsi
que l'on nommoit les anciens Poëtes Provençaux.
Les Troubadours paroissoient, tenant chacun à la
main un Rameau symbolique, pris de quatre ar-
bres differens, mais qui tous ou sont particuliets
à la Provence, ou du moins y viennent plus aisé-
ment qu'ailleurs. Ces Rameaux, qui devoient
servir de présent au Prince, & qui étoient un pré-
sage de ce qu'il seroit un jour, étoient des ra-
meaux d'oranger, de grenadier, d'olivier & de
laurier. On s'est laissé persuader qu'on ne seroit
pas fâché de voit ici en langage moderne des
Tioubadours, la façon dont ils s'expriment sur la
qualité de leur présens & sur leur symbole:
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JANVIER. 1752.
227
2. Tr. Couneissez l'Aurengier & sabez quinte
audour
Porte pertout eme sei flour;
Vaqui de sei vertus la plus fidelle eimagi.
2. Tr. Aqueu Lautier de sa valour
Deou vous douna i'idée & vous servi de gagi.
3. Tr. L'Aulivier de la Pax es lou signe parfait;
La Pax sera toujou sei plus arden soubait.
4. Tr. Lou Migranié marque l'Empire;
Soun fruit es courouna: regarda de sei gran
Et lou nombre & l'ordre charman;
Coumprenez ce qu'aco vaou dire.
1. Tr. Prenez aquelei brou; scran noustre preq
sen.
Tr. Tenez de tout aco fasez une Couroune
Et pourtaleis & nostrei couers encen
A sa polidette Persoune, &c.
Enfin, le Génie de la France satis fait, se dis-
pose à partir; & ceui de la Provence finit ses
adieux, en lui disant:
...... Allez, portez de notre hommage
Le sincere tribut à cet auguste Enfant.
Et s'il se pent, à son pere en passant
Dites un mot de noîre zéle
De nos tendres respects, de notre ardeur si lelle,
Kvj
as
228 MERCUREDEFRANCE.
Et n'oubliez pas la Maman,
Tout notre bonheur nous vient d'elle.
Que votre sort est doux que vous êtes heureux,
De pouvoir à leuis pieds porter vos justes rœux !
Volez où le devoir, où l'amour vous appelle;
Sous les yeux de LOUIS & de son digne fils,
Voyez croître le nombre & l'éclat de nos Lys;
Que formé sur ce grand modelle
Cet Enfant soit un jour leur fidelle portrait.
Je n'ajoute plus rien à cet ardent souhait.
Er si nous avons en le bonheur de vous plaire
Allez, vantez par tout, non pas ce qu'on a fait,
Mais ce qu'on auroit voulu faire.
L'une & l'autre représentation fut terminée
par un Feu d'artisice, exécuté sur le Théatre avec
beaucoup de succès. Puisqu'on s'est enhardi ainserer
dans cette description quelques vers Provençaux,
& que dans une Piéce du caractère de celle-ci,
on a dii s'accommoder au goût du Pays, décidé
pour le langage qui lui est particulier, on va ter-
miner cette Reiation par un couplet Provençal,
qui fut chanté à la suite de quelques autres par un
Berger. Sur l'air: Lou beou Tirsis se proumenave,
&c.
Tout es charman din sa Persoune;
Et tout près d'eou
Les flous que lou printemps nous donne
N'an ren de beou
JANVIER. 1752.
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Lei plus doux presen de Poumoune
Nous toquoun plu
Est lou plus beou fruit de l'Autoune
Quaguen agu.
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