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1
p. 6-9
Discours de M. l'Intendant de Montauban, aux Prétendüs Réformez, [titre d'après la table]
Début :
C'est pour cela que Mr Foucault, Intendant de Montauban, [...]
Mots clefs :
Mr Foucault, Intendant de Montauban, Consistoire, Prétendus réformés, Ministres, Temple, Roi, Église romaine, Ordres, Lumières, Sentiments
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texteReconnaissance textuelle : Discours de M. l'Intendant de Montauban, aux Prétendüs Réformez, [titre d'après la table]
C'eſt pour
cela que M' Foucault, Intendant
de Montauban, y fit afſembler
le Confiftoire, dans
le mois de Fevrier. Tout le
monde ſçait avec combien
d'aprobation il s'acquite depuis
longtemps de cette Intendance
. Voicy dans quels
termes il expliqua les intentions
du Roy aux Miniſtres,
&à tous les Prétendus ReforGALANT.
7
1
mez qui s'eſtoient rendus au
Temple.
MESSIEURS,
LeRoy continuant de donner
à ſes Sujets de vostre Religion
des marques de la forte paſſion
qu'il a de les voir tous rentrez
dans le ſein de l'Eglife Romaine,
Sa Majefte m'a ordonné de vous
faire affembler icy , pour vous
dire que ſa volonté est que vous
écoutiez la lecture de l'Avertiſſement
Pastoral de Meffieurs
de l' Affemblée generale du Clergé
de France ; que vous en receviez
lafignification, &que vous en-
A iiij
8 MERCURE
tendiez ce que M³ le Bret vous
dira fur ceſujet. A quoy je dois
ajoûter, qu'apres que le Roy
vous a ordonné ces chofes comme
voſtre Souverain , ce Grand
Prince, comme Fils aîné de l'Eglife,
vous exhorte , vousfolli
cite, vous preſſe, de vous laiſſer
toucher aux plaintes de cette
Mere affligée , qui vous tend
les bras inceſſamment, & dont
Sa Majesté est obligée de pren
dre la protection. Je souhaite
tres- ardemment en mon particulier,
que les Lumieres Evangéliques
qui font répanduës dans
cette Monition que vous font les
GALANT. و9
Succeffeurs des Apoftres , ayent
affez de force pour diffiper les
nuages qui nous cachent les uns
aux autres , & que nous trouvant
tous dans une uniformité
de sentimens de respect, & do
venération pour les vertus de
noſtre incomparable Monarque,
nous puiſſions auffi nous réünir
dans les mesmes sentimens pour
la Religion qu'il profeffe , &
qu'ont profeffée nos Ayeux , &
les vostres.
cela que M' Foucault, Intendant
de Montauban, y fit afſembler
le Confiftoire, dans
le mois de Fevrier. Tout le
monde ſçait avec combien
d'aprobation il s'acquite depuis
longtemps de cette Intendance
. Voicy dans quels
termes il expliqua les intentions
du Roy aux Miniſtres,
&à tous les Prétendus ReforGALANT.
7
1
mez qui s'eſtoient rendus au
Temple.
MESSIEURS,
LeRoy continuant de donner
à ſes Sujets de vostre Religion
des marques de la forte paſſion
qu'il a de les voir tous rentrez
dans le ſein de l'Eglife Romaine,
Sa Majefte m'a ordonné de vous
faire affembler icy , pour vous
dire que ſa volonté est que vous
écoutiez la lecture de l'Avertiſſement
Pastoral de Meffieurs
de l' Affemblée generale du Clergé
de France ; que vous en receviez
lafignification, &que vous en-
A iiij
8 MERCURE
tendiez ce que M³ le Bret vous
dira fur ceſujet. A quoy je dois
ajoûter, qu'apres que le Roy
vous a ordonné ces chofes comme
voſtre Souverain , ce Grand
Prince, comme Fils aîné de l'Eglife,
vous exhorte , vousfolli
cite, vous preſſe, de vous laiſſer
toucher aux plaintes de cette
Mere affligée , qui vous tend
les bras inceſſamment, & dont
Sa Majesté est obligée de pren
dre la protection. Je souhaite
tres- ardemment en mon particulier,
que les Lumieres Evangéliques
qui font répanduës dans
cette Monition que vous font les
GALANT. و9
Succeffeurs des Apoftres , ayent
affez de force pour diffiper les
nuages qui nous cachent les uns
aux autres , & que nous trouvant
tous dans une uniformité
de sentimens de respect, & do
venération pour les vertus de
noſtre incomparable Monarque,
nous puiſſions auffi nous réünir
dans les mesmes sentimens pour
la Religion qu'il profeffe , &
qu'ont profeffée nos Ayeux , &
les vostres.
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Résumé : Discours de M. l'Intendant de Montauban, aux Prétendüs Réformez, [titre d'après la table]
En février, Michel Foucault, Intendant de Montauban, convoqua une assemblée pour informer les protestants des intentions du roi. Le roi souhaitait que tous ses sujets reviennent à l'Église romaine. Foucault annonça que le roi ordonnait la lecture d'un avertissement pastoral de l'Assemblée générale du Clergé de France et encouragea les protestants à en prendre connaissance. En tant que Fils aîné de l'Église, le roi les pressait de répondre aux appels de cette dernière, qu'il protégeait. Foucault espérait que les enseignements évangéliques de cet avertissement permettraient de dissiper les divergences et de favoriser une union sous des sentiments communs de respect et de vénération pour le monarque et la religion traditionnelle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 7-79
DISCOURS DE Mr GILLY, Touchant les motifs qui l'ont obligé à rentrer dans l'Eglise Catholique.
Début :
Messieurs, Les grandes difficultez qui m'embarassent depuis longtemps sur les [...]
Mots clefs :
Religion, Ministre, Véritable Église, Abjuration, Humilité, Dieu, Prière, Méditation, Députés, Écritures, Synode, Communion, Controverse, Bible, Foi, Jésus, Salut, Obscurité, Chrétiens, Saint-Esprit, Connaissances, Explications, Doctrine, Parole de Dieu, Enseignement, Livres d'Évangiles, Autorité divine, Immortalité, Prophètes, Morale, Dogme, Sentiments, Conscience, Fidèles, Consistoire
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texteReconnaissance textuelle : DISCOURS DE Mr GILLY, Touchant les motifs qui l'ont obligé à rentrer dans l'Eglise Catholique.
DISCOURS
DE M GILLY,
Touchant les motifs qui l'ont
obligé à rentrer dans l'Eglife
Catholique.
MESSIEURS,
Les grandes difficultez
qui m'embaraſſent
depuis lōgtemps fur les
matieres de la Religion ,
ne me permettant plus
d'exercer mon Minifte-
A iiij
8
re , j'ay crû qu'il eftoit
de mon devoir de vous
les expofer , fans m'inquieter
d'autre choſe
que de fatisfaire aux
mouvemens de ma confcience
, dont je dois
oppofer le bon témoi
gnage aux mauvais
bruits , que l'on répand
ordinairement
contre
ceux qui retournent
dans la
veritable Egliſe .
Je vous prie donc treshumblement
de m'accorder
voftre attention,
& d'eftre perfuadez
, que j'agiray toû
jours dans les mouvemens
de la crainte de
Dieu , & felon les regles
de la douceur & de l'humilité
, que noftrc.commun
Maiftre, le débonnaire
& l'humble par
excellence , nous a fi expreffement
recommandées
, tant par fes leçons
que parfon exemple.
Je me crois obligé,
10
Meffieurs , de vous faire
d'abord un aveu public
& fincere de mes
diférentes démarches
dans le cours de mes
Etudes , où j'ay employé
avec un extréme
foin tous les
moyens
que le S. Efprit nous
fuggere
, la priere , le
travail , la méditation
,
la lecture . Je ne diray
rien icy de ma vie , parce
que je ne doute pas
que M' le Député
de
II
mon Egliſe ne confir
me de bouchele témoignage
authentique qu'-
elle m'en a donné par
écrit. Comme donc je
fupofois ,avec toutes les
Societez féparées de l'Eglife
Romaine , le principe
de la ſuffiſance de
l'Ecriture , fur lequel
eft uniquement fondée
leur féparation , & que
je croyois avec elles
que cette Ecriture confiderée
en elle-meſme
12
cftoit
l'unique regle de
la Foy ; qu'elle contenoit
toute feule clairement
, & parfaitement
tout ce qu'il eftoit neceffaire
de croire & de
faire pour le falut , &
qu'il falloit par conféquent
examiner toutes
chofes par elle , je n'eus
pas plutoft repaffé dans
mon efprit felon cette
regle , les Difputes que
nous avons avec les Remontrans
que leSynode
13
de Dordrecht chaffa de
nôtre Communion , que
je trouvay quebien loin
qu'on les puft convaincre
de faux par la fainte
Ecriture , leur fentiment
touchant plufieurs
queftions , dont il
n'eft pas neceffaire de
faire icy le détail , y
eftoit fans contredit
contenu d'une maniere
plus vray - femblable
que le noftre. Je con-
Liderois là-deffus , que
14
l'on
demandoit
parmynous
dans la pratique
une foûmiffion
entiere
à nos
Synodes , quoy
qu'on foûtinft
le contraire
dans la théorie;
mais il me fembloit que
c'eftoit là renoncer à
noftre principe, & condamner
tacitemēt ceux
qui dans le fiecle précedent
, refuferent de rendre
cette foûmiffion.
Cependant comme embraffant
ces opinions,je
15
ne m'apuyois dans le
fond que fur le plus ou
le moins de probabilité
,
qui fe trouve dans la
fainte Ecriture à l'égard
des matieres controverfées
parmy les Chrêtiens
, & qu'ainfi ayant
toujours fujet de douter,
j'étois porté d'hipotheſe
en hipothefe , fans
avoir jamais rien de fixe
ny de certain , je crus en
confultant les Livres
& les Docteurs , que
16
pour calmer les agitations
de mon efprit , il
falloit neceffairement
venir à l'examen du
principe en luy meſme,
dont j'avois jufque- là
fupofé la verité, & dont
il me fembla de voir la
fauſſeté , par les raiſons
que je m'en vais brievement
déduire.
Je dis donc, Meffieurs,
qu'il femble que l'Ecri
ture fainte confiderée
en elle-mefme , & fepa17
rée de l'intelligence pu
blique de l'Eglife qui en
détermine le fens , n'a
pas efté deſtinée de
Dieu , pour eftre l'unique
regle de la Foy pour
tous les Peuples , ny
mefme pour les Docteurs
, parce que fi vous
en exceptez quelque
peu d'articles qu'elle
traite amplement , &
formellement
en plu
fieurs endroits , comme
I. C. eft le Meffie , &
B.
18
qu'il y aura une Refur
rection , l'obſcurité , &
l'ambiguité qui font
inféparables du langage
humain , la rendent
prefque par tout ailleurs
fufceptible de plufieurs
fens oppoſez , &
ne nous
permettent
pas par conféquent
de
la regarder
comme
un principe
fuffifant
,
qui contienne
parfaitement
, & clairement
tout ce qu'il eft necef
19
faire de croire , & de
faire pour le falut . Les
difcours
ordinaires que
les circonſtances préfentes
rendent clairs &
intelligibles , feroient
infailliblement obfcurs,
s'ils eftoient détachez
de ces circonstances, &
qu'on les confidéraft
dans des temps , & dans
des lieux fort éloignez
de ceux dans lefquels ils
ont efté prononcez,
comme cela arrive à l'é-
Bij
20
1
gard de l'Ecriture . De
la vient l'obfcurité des
Livres anciens , comme
par exemple des Livres
des Peres , dont les Chrêtiens
expliquent ſi diféremment
les paffages.
De là vient l'obſcurité
de l'Ecriture meſme,
que le S. Efprit n'a pas
voulu eftre intelligible
à tous ; car tantoft il en
faut preffer les paroles,
tantoft il ne les faut pas
preffer . Là elle parle dās
21
un fens populaire , icy il
faut l'expliquer à la rigueur
de la lettre ; fon
difcours eft fimple dans
un endroit , & dans
l'autre il y a des métaphores
, & c. Les Théologiens
de toutes les
Communions quife fervent
avec raifon de ces
clefs , & de beaucoup
d'autres dans l'expofition
de la fainte Ecritu
re , devroient eftre obligez
par la de reconnoî22
tre que des explications
fondées fur les clefs,
font probables ; & que
quand tous les paffages
que l'on cite pour établir
une certaine doctrine
,
peuvent par le
moyen de ces clefs recevoir
des explications
raifonnables qui ne la
fuppofent pas , on ne
doit point dire qu'elle
foit certainement établie
par l'Ecriture , qui
eft meſme d'autant plus
23
obfcure que les autres
Livres anciens , qu'au
lieu que dans ceux- cy ,
comme ils ne traitent
que des chofes humaines
, la raiſon nous apprend
ce qui eft poſſible
, & ce qui eft impoffible
; das celuy- là , com- dās
me il parle de Dieu , la
raifon elle -mefme nous
apprend qu'on en peut
dire des chofes qu'elle
ne pourroit comprendre.
C'est ce qui fait
24
que dans toutes les
Controverfes
, quelque
party que l'on prenne,
on peut toujours fe défaire
des
paffages oppofez
par les adverfaires
,
en donnant des explications,
qui à ne confiderer
que l'Ecriture
, font
auffi
probables que
celles que les Chrêtiens
de toutes les Communions
appliquent
à d'autres
endroits , pour les
accommoder
à leur do-
Єtrine .
25
ctrine. En tout cela, la
raifon, fi nous l'appellons
à noſtre ſecours,
juge apres avoir cōparé
tous les paffages les uns
avec les autres , qu'ils
peuvent- eftre étendus
raifonnablement , fuivant
une hypotheſe qui
les rend inutiles pour la
doctrine effentielle que
l'on veut prouver ; &
que les deux doctrines,
dont l'une eft
propofée
pour effentielle
, ne
C
26
ne
font point incompatibles
avec l'analogic de
la Foy , c'eft à dire, avec
les veritez de l'Ecriture ,
qu'un grand nombre
de paffages clairs
permet pas de révoquer
en doute ; mais elle ne
fçauroit fans temérité ,
juger à fond des mifteres
que tout le monde
reconnoift eftre infiniment
au deffus d'elle
En fecond lieu , je
voy que Dieu n'a point
27
enfeigné dans fa parole,
qu'on deuft la regarder
comme la regle unique
de la Foy , & qu'ainfi la
plus effentielle de tou-
Les les veritez n'y eft
pas clairement & parfaitement
contenuë .
Cela paroift évidemment
, ce me femble,
par l'éxamen de tous
les paffages que nous
alléguons
pour prouver
cette fuffifance d'Ecriture
, & dont l'on peut
Cij
28
facilement tirer des
preuves du contraire,
comme par exemple,
Apoc. 22. v . 18. & 19. où
il eft dit que Si quelqu'un
y adjoute quelque
chofe , Dieu le frapera
des playes quifont écrites
dans ce Livre ; & que
Si quelqu'un retranche
quelque chofe des paroles
du Livre de cette Prophetie
, Dieu le retranchera
du Livre de Vie.
Car fi S. Jean parle de
29
cette maniere d'un Livre
Prophetique , où le
monde Chreftien reconnoift
qu'on ne trouve
pas tous les points
effentiels clairement révelez
, il eft certain que
tous les autres paffages
alléguez fur cette matiere
, pofé mefme qu'ils
regardaſſent toute l'Ecriture
, ne prouve
roient pas bien que
toutes les veritez effentielles
y fuffent évidem
C iij
30
ment enſeignées , parce
que les autres ne font
pas plus forts pour la
fuffifance des faintes
Ecritures , que celuy- cy
l'eft pour la fuffifance
de
l'Apocalipfe en particulier
; outre que la
plus grande partie de
ces paffages , comme
celuy de la 2. à Tim.
Chap. 3. Toute Ecriture
qui eft inspirée de Dieu,
eft utile pour inftruire,
c. ne parlent que de
31
l'Ecriture du Vieux Teltament
, où tous les
Chreftiens reconnoiffent
que toutes les chofes
, qui eftoient effentielles
du temps des
Apoftres , n'eftoient pas
clairement propofées ,
ou bien feulement , de
ce que les Apoftres ont
annoncé fans qu'il fuſt
écrit , comme lors que
S. Paul dit , Quand nous
mêmes , ou un Ange, vous
évangeliferoit, & c.
Cif
J'ajoûte en troifiéme
lieu, qu'on ne peut qu'-
eftre confirmé dans le
fentiment de l'infuffifance
de l'Ecriture pour
toutes les choſes neceffaires,
lors qu'on l'examine
en particulier; car
peut- on dire que l'Ecriture
de l'ancien Teftament
fuffit , pour faire
reconnoiftre l'autorité
Divine de chacun defes
Livres , & que la ſeule
lecture de ces Livres ,
33
peut faire connoiſtre
certainement
qu'ils
n'euffent pas cfté faits.
par des Hommes non
infpirez , qui pouvoient
y avoir inſeré quelque
erreur ? Peut- on foûtenirque
l'immortalité de
l'Ame , la réfurrection
des Corps, le Paradis &
l'Enfer , la venuë du
Meffie, & c. qui font des
dogmes fi effentiels, fuffent
clairement contenus
dans cette ancienne
34
Ecriture ? Le pourroiton
foûtenir à l'égard du
temps qui a precedéles
Livres des Prophetes,
ou par rapport à celuy
où l'on n'avoit que les
Livres de Moïfe ? Le
contraire paroift fort
évidemment , quand on
a devant les yeux une
maxime qui eft trescertaine
, qui eft meſme
reconnuë de tous les
Chreftiens qui en font
le fondement de leurs
35
Réponces , aux paffages
de l'Ecriture qu'on
leur objecte. C'est que
quand on peut donner
deux fens probables à
un Paffage , ny l'un ny
l'autre n'eft certain . En
effet il y a des fens probables
de tous les Paffages
qu'on cite en faveur
des Dogmes que
je viens de marquer ,
qui les détournent à
d'autres veuës . L'on ne
peut pas non plus , ce
36
me femble, foûtenir que
l'Ecriture du nouveau
Teftament , contienne
clairement & parfaitement
toutes les chofes
neceffaires à falut . Ilya
plufieurs Apoftres dont
nous n'avons point d'Ecrits
, & il eft peu vrayfemblable
que nous
ayons toutes les Lettres
de ceux dont nous en
avons quelques - unes .
Dans les Livres qui font
venus juſqu'à nous , il
37
n'y a rien de
propre à
nous faire croire que
quelqu'un
d'eux ait eu
deffein d'écrire , avec
une évidence qui fubfiftât
toujours , toute la
Doctrine & la Morale
Chreftienne ; on peut
mefme démontrer le
contraire à l'égard de
chacun d'eux en particulier
. Il ne paroiſt
point auffi qu'ils euffent
partagé entr'eux la Doctrine
& la Morale
38
Chreftienne , afin que
chacun en expofant
clairement une partie
dans fes Ecrits , le tout
fe trouvaft évidemment
propofé dans le Corps
des faintes Ecritures ,
pour l'ufage des Fidelles
de tous les Siecles . Il
eft marqué clairement
dans la plupart de leurs
Ecrits , qu'ils les avoient
faits pour de certaines
occafions particulieres,
fans lefquelles on voit
39
aſſez qu'ils n'auroient
point penſé à les faire.
En verité toute ces apparences
ne font point
propres à faire croire.
que ce que nous avons
d'écrits des
Apoftres ,
contiennent clairement
tout ce qu'ils enfeignoient
. En cffet , la
feule lecture du nouveau
Teftament ne fuffit
pas pour faire connoiftre
l'autorité divine
des Livres qui le com40
.
pofent. Les plus finceres
& les plus éclaircz
de nos Théologiens
reconnoiffent aujourd'huy
qu'on ne le fçauroit
connoiſtre que par
les caracteres que l'on
y remarque ordinairement
; & il eft conſtant
que le Peuple Chrêtien
recevroit pluſieurs
des Livres Canoniques
comme apocriphes , ſi
on les luy préfentoit
comme tels ; & qu'il
t
41
recevroit tout au contraire
les apocriphes
comme Canoniques , fi
on les luy faifoit regarder
comme divins . La
mefme
difficulté peut
naiſtre à l'égard des
Verfets des Livres , à
l'égard de l'ordre de ces
Verſets , & à l'égard
mefme des Mots dont
?
ils font compofez , & de
leur ordre, d'où dépend
fouvent une doctrine
effentielle ; car felon nò-
D
42
tre principe de la fuffifance
de l'Ecriture &
de l'infuffifance
de tous
les autres moyens
, il
faudroit pouvoir affurer
les Chreftiens par la
feule Ecrituré fur toutes
les difficultez raiſonnables.
Voila donc des
points effentiels, qui n'y
font point certainement
contenus .
Cela paroît encore
plus évidemment par
l'examen des doctrines
43
particulieres. De bonne
foy ceux qui multiplicnt
davantage les
points cffentiels , peuvent-
ils trouver que les
Livres du nouveau Tef
tament les contiennent
tous clairement & parfaitement,
comme ils le
foûtiennent? Combien
de Dogmes propofentils
comme neceffaires ,
qui ne font pas clairement
révelez ; & cependant
ils agiffent a-
Dij
44
vec les plus grandes rigueurs,
contre ceux qui
ne les veulent pas recevoir
. Je mets dans ce
rang ceux qui regardent
les doctrines de la
juftification par la feule
foy , de la mort de J.
C. pour les feuls Eleus,
& c. comme eſtant du
nombre des doctrines
effentielles. Neferoit- il
pas bien facile de montrer
que leurs points,
quelques importans
45
qu'ils leurs paroiffent,
ne fe peuvent tirer de
l'Ecriture que par des
Argumens tout au plus
probables ; & ne peuton
pas regarder comme
une des chofes du
monde les plus inconcevables,
que ceux qui
ne croyent d'eſſentiel,
que ce qui eft clairement
étably dans l'Ecriture
, pofent neantmoins
dans la Religion
un fi grand nombre de
46
Doctrines effentielles ,
qui ne font contenuës
dans aucun des Livres
Sacrez ?
Ceux qui en poſent
le moins , ne ſe tirent
pas cependant mieux
d'affaire ; car comme le
font fort bien voir les
plus habiles Docteurs
Catholiques , il n'y a
point de Paffage , par
exemple fur le Dogme
de la tres-fainte & adorable
Trinité , que tous
47
ceux qui n'ont pas entierement
renoncé au
Chriftianiſme , regardcnt
avec raifon comme
le plus important &
le plus effentiel de la
Religion, auquel les Arriens
ne puiffent appliquer
des fens probables.
qui les détournent ailleurs
. Je dis la meſme
chofe à l'égard du peché
originel, de la neceſſité
de la grace, de l'éternité
des peines , du fiecle à
48
venir, de la toute- puiffance
de Dieu , de la
fatisfaction de I. C. &
d'une infinité d'autres
points effentiels ; à l'é
gard defquels il eft certain
que ceux qui les
nient , peuvent concilier
leurs fentimens avec
la fainte Ecriture ,
par des explications ,
dont on ne peut contefter
la vray ſemblance.
L'on peut dire la
mefme choſe non feulement
49
ment à l'égard du Bapteſme
des petits Enfans,
fur lequel on ne peut.
rien montrer d'évident
dans l'Evangile ; mais
auffi à l'égard de la celébration
du Dimanche
, fur laquelle il eft
certain que le nouveau
Teftament ne fournit
que des probabilitez.
Je dis encore la meſme
chofe à l'égard de la
P
Morale Chreftiene, que
tout le monde regarde
E
50
comme abfolument neceffaire
à falut . On pouroit
, fur les choſes qui
font neceffaires à l'égard
de l'humilité , fur
celles qui font neceffaires
à l'égard de la chafteté,
fur celles qui font
neceffaires à l'égard de
l'obeiffance aux Supérieurs,
fur les chofes qui
font neceffaires à l'égard
du culte que nous
devons à Dieu en public
& en particulier ,
SE
fur celles qui font neceffaires
à l'égard de la
charité, de la fincerité
& de l'amour de foymeſme
ذ
on pourroit,
·
dis-je, à l'égard de toutes
ces chofes former
des difficultez qu'il feroit
impoffible de réfoudre
certainement par
l'Ecriture feule ; & pour
venir dans le détail, qui
me prouvera que les
Mariages inceftueux , &
l'homicide de foy- mef-
E ij
52
me , foient clairement
défendus dans l'Evangile
? Qui m'afſurera
que J. C. n'a pas voulu
établir dans fon Egliſe
le lavement des pieds ,
comme une cerémonie
facrée que nous conſidérerions
fans contredit
comme la chofe du
monde la plus formellement
établie dans l'Evangile,
fi nous l'avions
trouvée pratiquée dans
toute l'Eglife ? Je dis
53
de mcfme qu'on ne peut
point fçavoir certainement
par l'Ecriture , fi
nous sōmes délivrez aujourd'huy
de la défenſe
de la manducation
du
fang , qui cft fi expreffe
dans l'Evangile. Commēt
cōvaincra- t.on certainement
par l'Ecriture
feule les Anabatiſtes ,
qui foutiennent qu'il ne
faut pas exercer les Magiſtratures
, ny faire la
guerre ; & qu'un Parti-
E iij
54
culier ne fe peut pas legitimement
défendre ,
quand il eft attaqué ?
Quand on aprofondit
ces chofes , on ne peut
que s'étonner comment
l'on ne voyoit pas que
Dieu n'avoit point pris
les précautions que fa
fageffe , qui prévoyoit
l'avenir, auroit jugé neceffaires
, s'il euft voulu
faire de cette Ecriture
un Livre qui fuft non
feulement utile , mais
55
qui fervift de regle par
faite , où les Chreftiens
devoient cófiderer dans
tous les temps , fi toute
l'Eglife s'eftoit corrompuë,
ou fi elle perſéveroit
dans fa pureté.
En quatriéme lieu ,
perfonne ne doute qu'il
ne foit abfolument neceffaire
à chaque Fidelle
de connoiftre les points
effentiels , & de les dif
tinguer d'avec ceux qui
ne le font pas , afin de
E iiij
I $6
fçavoir fi nous les avons
tous receus dans le
coeur; quelles font les
chofes dans lesquelles
nous devons fouffrir de
nos Freres , & quelles
font celles qui nous doivent
empefcher d'avoir
Communion avec eux .
Cependant peut - on dire
en bonne confcience
que l'Ecriture fuffife
pour inftruire clairement
fur cette diftinction
? Cela eft fi peu
1
57
T
vray, que les Sçavans
eux- mefmes y font prefen
que tous diférens
les
uns des autres , & s'y
trouvent
chacun
fon particulier
extrémemet
embaraffez
. On les
voit établir d'abord
de
certains principes
, mais
ce font des principes
qu'ils pofent d'eux - mefmes
fans les pouvoir
prouver
par l'Ecriture
.
Un autre Docteur
a le
mefme
droit de les re58
jetter , & d'en pofer de
diférens. Apres les avoir
pofez , on leur en
voit faire l'application
de la maniere du monde
la plus vifiblement
incertaine . Ils tirent
leurs coféquences beaucoup
moins en ſuivant
leur principe , qu'en prenant
garde à l'intéreſt
de leur party ; ils les
continuent quand elles
font favorables aux intérefts
de leur Societé;
59
ils les arreftent quand
clles s'y trouvent contraires
, quoy qu'elles
foient liées avec les
principes qu'ils ont pofez.
Comment pourrons-
nous donc aprendre
par l'Ecriture ce
qui eft effentiel , & ce
qui ne l'eft pas , foit
à l'égard des veritez
qu'il faut neceſſairement
croire , foit à l'égard
des erreurs qu'il
faut neceffairement re60
jetter ? On ne peut rien
dire là-deffus , ce me
femble , de clair , ny de
certain.
C'eft auffi de là que
vient la terrible inconftance
, où font contraints
de tomber ceux
qui fuivent ce principe
de la fuffifance de l'Ecriture
; tantoft ils fuivent
la lettre de l'Ecriture
nonobftant les lumieres
de la raiſon; tantoft
ils fuivent les lu61
mieres de la raiſon nonobftant
la lettre de l'Ecriture;
tantoft ils fuivent
la Tradition dans
les chofes ou l'Ecriture
ne parle pas , ou dans
lefquelles elle eft obfcure
; & tantoft ils la
mépriſent dans ces meſmes
choſes . Quelquefois
ils
concluent que
l'Ecriture eft la regle de
la Foy, qu'il ne faut recevoir
dans la Religion
que ce qui y eft claire62
ment enfeigné ; & tantoft
ils en tirent feulement
qu'il ne faut rien
recevoir qui y foit oppofé
. C'eſt encore de là
que viennent toutes les
diviſions qui troublent
aujourd'huy
le Chriftianifme
, parce que ceux
qui font remplis
de ce
principe
, tirent de leur
imagination
plûtoft que
de la parole de Dieu,
tous les objets de leur
foy, quoy qu'ils préten63
dent ne fe regler que
par elle. C'eſt par des
principes tout diférens
qu'ils forment leurs
idées fur les veritez , &
fur l'importance des
doctrines de la Religion
. Ils fefont déterminez
, ou par l'autorité
du party dans lequel ils
vivent , ou par leur aveuglement
pour les
Maiftres qui les ont enfeignées,
ou par les genres
d'études où ils fe
64
font appliquez , ou par
les Hipothefes de Philofophie
qu'ils ont embraffées,
ou par les inclinations
de leur tempérament
. Ces cauſes
qui font fentir leur efficace
à leurs coeurs ,
fans les faire connoiftre
à leurs efprits , font les
veritables
fources de
l'évidence
qu'ils prétendent
avoir dans
leurs déterminations
.
C'eft apres ces déter6.5
minations , qu'ils confiderent
l'Ecriture
, pour
y chercher des fens favorables
dans les Paffages
qu'on leur oppo .
fe, & d'autres Paffages ,
dont la lettre favorife
leur fentiment, pour les
preffer , en rejettant
avec indignation & avec
mépris les autres
qu'on peut leur donner,
fans fe fouvenir de
ce qu'ils font ailleurs
eux-mefmes . Ainfi cha-
F
66
cun des Partis qui diviſent
aujourd'huy
les
Chreftiens
qui fuivent
le principe
de la fuffifance
de l'Ecriture ,
peut
dire
que
les Doctrines
de l'autre Secte
n'y font
pas clairement
propofées , parce qu'il
"
des
peut montrer par
explications
vray-femblables
, qu'elles n'y
font pas évidemment
entenduës
Ainfi quoy que nous
67
puffions dire de l'Ecritu
re dans la theorie , il paroit
par notre pratique
que nous ne la tenons
pas dans le fond pour
l'unique regle de la Foy;
car premierement il eſt
impoffible que le Peuple
examine les Articles
de la - Foy par l'Ecriture
, puis qu'on ne la
tient que de l'Eglife; on
en ignore le fens & les
divers changemens qui
y font furvenus . Se-
•
Fij
68
condement, nous avons
aboly bien des choſes
qui font dans l'Ecriture,
comme l'onction des
Malades , la défenſe
de manger des viandes
étouffées , & du fang, la
Confirmation
par l'im
pofition des mains, & c .
Troifiémement
, nous
en tenons bien d'autres
qui n'y font pas , comme
le Baptefme des petits
Enfans , & cela par la
feule afperfion , au lieu
69
qu'il a efté inftitué par
immerſion
, l'obfervation
du jour du Dimanche
, & c. Quatrièmement,
nous n'en tenons
pas tout au contraire
qui y font , comme le
lavement des pieds , la
défenſe de faluer en
chemin ceux que nous
rencontrons , & celle
de donner la prefféance
aux Riches fur les Pauvres
. Cinquièmement,
nous en tenons qui
70
femblent contraires à
l'Ecriture , comme la
liberté que nous donnons
de jurer, & de fe
défendre contre fon ennemy
, foit en public ,
foit en particulier, contre
la lettre de l'Ecriture
, qui femble défendre
expreffément l'un &
l'autre. Sixiémement *
nous en tenons à l'égard
defquelles nous
ne pouvons rien tirer
que de probable de l'E71
criture , & même moins
probable que ce que
nos Adverfaires alleguent
, comme à l'égard
de la juftification par la
feule foy , de la grace
victorieuſe , du decret
abfolu, & c. que nous regardons
pourtant comme
effentielles .
Toutes ces confidérations
, Meffieurs , me
font voir clairement
qu'on eft obligé de reconnoiftre
que Dieu ,
72
qui rend toûjours lest
chofes propres à l'ufage
auquel il les veut employer
, n'a
pas deftiné
Ecriture fainte pour
eftre la regle unique de
ce que nous devons
croire & faire , &
qu'ainfi il faut neceffai-
>
rement y joindre l'intelligence
publique de
l'Eglife , & regler fa Foy
& fes moeurs par la Tradition
univerfelle , &
atteftée par le conſentement
73
tement unanime de
tous les Chreſtiens ,
telle qu'elle l'eftoit du
temps de nos Peres , à
l'égard des points effentiels
pour lefquels ils fe
font féparez , parce que
c'eft le feul moyen de
Foy , certain , propre
pour les Peuples , &
deftigé de Dieu de tous
temps pour les conduire
dans toutes les
chofes effentielles , &
contre lequel on.ne
G
74
peut rien du tout oppofer
de clair & de
convainquant
, foit de
l'Ecriture
, foit des Pea
res , à caufe des diférens
fens dont les anciens
Ecrits font toûjours
fufceptibles
, parce que les
circoftances qui les rendoient
clairs , font entierement
péries . C'e par
ce témoignage unanime
de l'Eglife , que nous
connoiffons les Livres
facrez , que nous ſça75
vons que J. C. a fait
des Miracles
, ſurprenans
par leurs qualitez,
& par leur nombre ; &
qu'il a donné à fes Apôtres
la vertu d'en faire
de femblables . Ce n'eft
donc que par ce meſme
témoignage
, que nous
pouvons apprendre certainement
ce que ces
Apôtres nous ont enfeigné
à faire , & à croire ,
de la part de leur Maitre
; & c'eft à ce principe.
Gij
76
que je crois eſtre obligé
par toutes ces raifons
de foûmettre entierement
ma Foy , & d'embraffer
par conféquent
la Communion
Catholique
Romaine , dans
laquelle feule il fe
trouve .
Onpeutjugerde l'étonnement
qu'une pareille
déclaration
,faite en plein
Synode ( ce qui n'estoit
jamais
arrivé depuis
77
que Calvin a répandu
fon Héréfie ) caufa à
tous ceux qui s'y trouverentprefens.
Ce Synode
eftoit compofé des Députez
des Confiftoires de la
Touraine , d'Anjou , ε
du Maine. Cefont trois
Claffes ou Colloques , qui
forment une Province
parmy ceux de la Religion
Prétendue Réformée
, & c'est ce que nous
appellerions trois Evef
chez. Le Difcours de
Giij
78
M' Gilly nefut point interrompu
; & foit que
ceux à qui il le fit , eftant
tous Gens graves , d'éru
dition 5 de bon fens , en
examinaffent en euxmefmes
les raifons , foit
qu'ils fuffent retenus par
la préfence de M' d'Au
tichamp qui représentoit
Sa Majefte , foit enfin
qu'une action fi hardie,
tout enfemble fi peu
attendue , lesfurprift af
Sez pour leur ofter lapa79
role , on écoûta tout, son
nefit aucune réponse
DE M GILLY,
Touchant les motifs qui l'ont
obligé à rentrer dans l'Eglife
Catholique.
MESSIEURS,
Les grandes difficultez
qui m'embaraſſent
depuis lōgtemps fur les
matieres de la Religion ,
ne me permettant plus
d'exercer mon Minifte-
A iiij
8
re , j'ay crû qu'il eftoit
de mon devoir de vous
les expofer , fans m'inquieter
d'autre choſe
que de fatisfaire aux
mouvemens de ma confcience
, dont je dois
oppofer le bon témoi
gnage aux mauvais
bruits , que l'on répand
ordinairement
contre
ceux qui retournent
dans la
veritable Egliſe .
Je vous prie donc treshumblement
de m'accorder
voftre attention,
& d'eftre perfuadez
, que j'agiray toû
jours dans les mouvemens
de la crainte de
Dieu , & felon les regles
de la douceur & de l'humilité
, que noftrc.commun
Maiftre, le débonnaire
& l'humble par
excellence , nous a fi expreffement
recommandées
, tant par fes leçons
que parfon exemple.
Je me crois obligé,
10
Meffieurs , de vous faire
d'abord un aveu public
& fincere de mes
diférentes démarches
dans le cours de mes
Etudes , où j'ay employé
avec un extréme
foin tous les
moyens
que le S. Efprit nous
fuggere
, la priere , le
travail , la méditation
,
la lecture . Je ne diray
rien icy de ma vie , parce
que je ne doute pas
que M' le Député
de
II
mon Egliſe ne confir
me de bouchele témoignage
authentique qu'-
elle m'en a donné par
écrit. Comme donc je
fupofois ,avec toutes les
Societez féparées de l'Eglife
Romaine , le principe
de la ſuffiſance de
l'Ecriture , fur lequel
eft uniquement fondée
leur féparation , & que
je croyois avec elles
que cette Ecriture confiderée
en elle-meſme
12
cftoit
l'unique regle de
la Foy ; qu'elle contenoit
toute feule clairement
, & parfaitement
tout ce qu'il eftoit neceffaire
de croire & de
faire pour le falut , &
qu'il falloit par conféquent
examiner toutes
chofes par elle , je n'eus
pas plutoft repaffé dans
mon efprit felon cette
regle , les Difputes que
nous avons avec les Remontrans
que leSynode
13
de Dordrecht chaffa de
nôtre Communion , que
je trouvay quebien loin
qu'on les puft convaincre
de faux par la fainte
Ecriture , leur fentiment
touchant plufieurs
queftions , dont il
n'eft pas neceffaire de
faire icy le détail , y
eftoit fans contredit
contenu d'une maniere
plus vray - femblable
que le noftre. Je con-
Liderois là-deffus , que
14
l'on
demandoit
parmynous
dans la pratique
une foûmiffion
entiere
à nos
Synodes , quoy
qu'on foûtinft
le contraire
dans la théorie;
mais il me fembloit que
c'eftoit là renoncer à
noftre principe, & condamner
tacitemēt ceux
qui dans le fiecle précedent
, refuferent de rendre
cette foûmiffion.
Cependant comme embraffant
ces opinions,je
15
ne m'apuyois dans le
fond que fur le plus ou
le moins de probabilité
,
qui fe trouve dans la
fainte Ecriture à l'égard
des matieres controverfées
parmy les Chrêtiens
, & qu'ainfi ayant
toujours fujet de douter,
j'étois porté d'hipotheſe
en hipothefe , fans
avoir jamais rien de fixe
ny de certain , je crus en
confultant les Livres
& les Docteurs , que
16
pour calmer les agitations
de mon efprit , il
falloit neceffairement
venir à l'examen du
principe en luy meſme,
dont j'avois jufque- là
fupofé la verité, & dont
il me fembla de voir la
fauſſeté , par les raiſons
que je m'en vais brievement
déduire.
Je dis donc, Meffieurs,
qu'il femble que l'Ecri
ture fainte confiderée
en elle-mefme , & fepa17
rée de l'intelligence pu
blique de l'Eglife qui en
détermine le fens , n'a
pas efté deſtinée de
Dieu , pour eftre l'unique
regle de la Foy pour
tous les Peuples , ny
mefme pour les Docteurs
, parce que fi vous
en exceptez quelque
peu d'articles qu'elle
traite amplement , &
formellement
en plu
fieurs endroits , comme
I. C. eft le Meffie , &
B.
18
qu'il y aura une Refur
rection , l'obſcurité , &
l'ambiguité qui font
inféparables du langage
humain , la rendent
prefque par tout ailleurs
fufceptible de plufieurs
fens oppoſez , &
ne nous
permettent
pas par conféquent
de
la regarder
comme
un principe
fuffifant
,
qui contienne
parfaitement
, & clairement
tout ce qu'il eft necef
19
faire de croire , & de
faire pour le falut . Les
difcours
ordinaires que
les circonſtances préfentes
rendent clairs &
intelligibles , feroient
infailliblement obfcurs,
s'ils eftoient détachez
de ces circonstances, &
qu'on les confidéraft
dans des temps , & dans
des lieux fort éloignez
de ceux dans lefquels ils
ont efté prononcez,
comme cela arrive à l'é-
Bij
20
1
gard de l'Ecriture . De
la vient l'obfcurité des
Livres anciens , comme
par exemple des Livres
des Peres , dont les Chrêtiens
expliquent ſi diféremment
les paffages.
De là vient l'obſcurité
de l'Ecriture meſme,
que le S. Efprit n'a pas
voulu eftre intelligible
à tous ; car tantoft il en
faut preffer les paroles,
tantoft il ne les faut pas
preffer . Là elle parle dās
21
un fens populaire , icy il
faut l'expliquer à la rigueur
de la lettre ; fon
difcours eft fimple dans
un endroit , & dans
l'autre il y a des métaphores
, & c. Les Théologiens
de toutes les
Communions quife fervent
avec raifon de ces
clefs , & de beaucoup
d'autres dans l'expofition
de la fainte Ecritu
re , devroient eftre obligez
par la de reconnoî22
tre que des explications
fondées fur les clefs,
font probables ; & que
quand tous les paffages
que l'on cite pour établir
une certaine doctrine
,
peuvent par le
moyen de ces clefs recevoir
des explications
raifonnables qui ne la
fuppofent pas , on ne
doit point dire qu'elle
foit certainement établie
par l'Ecriture , qui
eft meſme d'autant plus
23
obfcure que les autres
Livres anciens , qu'au
lieu que dans ceux- cy ,
comme ils ne traitent
que des chofes humaines
, la raiſon nous apprend
ce qui eft poſſible
, & ce qui eft impoffible
; das celuy- là , com- dās
me il parle de Dieu , la
raifon elle -mefme nous
apprend qu'on en peut
dire des chofes qu'elle
ne pourroit comprendre.
C'est ce qui fait
24
que dans toutes les
Controverfes
, quelque
party que l'on prenne,
on peut toujours fe défaire
des
paffages oppofez
par les adverfaires
,
en donnant des explications,
qui à ne confiderer
que l'Ecriture
, font
auffi
probables que
celles que les Chrêtiens
de toutes les Communions
appliquent
à d'autres
endroits , pour les
accommoder
à leur do-
Єtrine .
25
ctrine. En tout cela, la
raifon, fi nous l'appellons
à noſtre ſecours,
juge apres avoir cōparé
tous les paffages les uns
avec les autres , qu'ils
peuvent- eftre étendus
raifonnablement , fuivant
une hypotheſe qui
les rend inutiles pour la
doctrine effentielle que
l'on veut prouver ; &
que les deux doctrines,
dont l'une eft
propofée
pour effentielle
, ne
C
26
ne
font point incompatibles
avec l'analogic de
la Foy , c'eft à dire, avec
les veritez de l'Ecriture ,
qu'un grand nombre
de paffages clairs
permet pas de révoquer
en doute ; mais elle ne
fçauroit fans temérité ,
juger à fond des mifteres
que tout le monde
reconnoift eftre infiniment
au deffus d'elle
En fecond lieu , je
voy que Dieu n'a point
27
enfeigné dans fa parole,
qu'on deuft la regarder
comme la regle unique
de la Foy , & qu'ainfi la
plus effentielle de tou-
Les les veritez n'y eft
pas clairement & parfaitement
contenuë .
Cela paroift évidemment
, ce me femble,
par l'éxamen de tous
les paffages que nous
alléguons
pour prouver
cette fuffifance d'Ecriture
, & dont l'on peut
Cij
28
facilement tirer des
preuves du contraire,
comme par exemple,
Apoc. 22. v . 18. & 19. où
il eft dit que Si quelqu'un
y adjoute quelque
chofe , Dieu le frapera
des playes quifont écrites
dans ce Livre ; & que
Si quelqu'un retranche
quelque chofe des paroles
du Livre de cette Prophetie
, Dieu le retranchera
du Livre de Vie.
Car fi S. Jean parle de
29
cette maniere d'un Livre
Prophetique , où le
monde Chreftien reconnoift
qu'on ne trouve
pas tous les points
effentiels clairement révelez
, il eft certain que
tous les autres paffages
alléguez fur cette matiere
, pofé mefme qu'ils
regardaſſent toute l'Ecriture
, ne prouve
roient pas bien que
toutes les veritez effentielles
y fuffent évidem
C iij
30
ment enſeignées , parce
que les autres ne font
pas plus forts pour la
fuffifance des faintes
Ecritures , que celuy- cy
l'eft pour la fuffifance
de
l'Apocalipfe en particulier
; outre que la
plus grande partie de
ces paffages , comme
celuy de la 2. à Tim.
Chap. 3. Toute Ecriture
qui eft inspirée de Dieu,
eft utile pour inftruire,
c. ne parlent que de
31
l'Ecriture du Vieux Teltament
, où tous les
Chreftiens reconnoiffent
que toutes les chofes
, qui eftoient effentielles
du temps des
Apoftres , n'eftoient pas
clairement propofées ,
ou bien feulement , de
ce que les Apoftres ont
annoncé fans qu'il fuſt
écrit , comme lors que
S. Paul dit , Quand nous
mêmes , ou un Ange, vous
évangeliferoit, & c.
Cif
J'ajoûte en troifiéme
lieu, qu'on ne peut qu'-
eftre confirmé dans le
fentiment de l'infuffifance
de l'Ecriture pour
toutes les choſes neceffaires,
lors qu'on l'examine
en particulier; car
peut- on dire que l'Ecriture
de l'ancien Teftament
fuffit , pour faire
reconnoiftre l'autorité
Divine de chacun defes
Livres , & que la ſeule
lecture de ces Livres ,
33
peut faire connoiſtre
certainement
qu'ils
n'euffent pas cfté faits.
par des Hommes non
infpirez , qui pouvoient
y avoir inſeré quelque
erreur ? Peut- on foûtenirque
l'immortalité de
l'Ame , la réfurrection
des Corps, le Paradis &
l'Enfer , la venuë du
Meffie, & c. qui font des
dogmes fi effentiels, fuffent
clairement contenus
dans cette ancienne
34
Ecriture ? Le pourroiton
foûtenir à l'égard du
temps qui a precedéles
Livres des Prophetes,
ou par rapport à celuy
où l'on n'avoit que les
Livres de Moïfe ? Le
contraire paroift fort
évidemment , quand on
a devant les yeux une
maxime qui eft trescertaine
, qui eft meſme
reconnuë de tous les
Chreftiens qui en font
le fondement de leurs
35
Réponces , aux paffages
de l'Ecriture qu'on
leur objecte. C'est que
quand on peut donner
deux fens probables à
un Paffage , ny l'un ny
l'autre n'eft certain . En
effet il y a des fens probables
de tous les Paffages
qu'on cite en faveur
des Dogmes que
je viens de marquer ,
qui les détournent à
d'autres veuës . L'on ne
peut pas non plus , ce
36
me femble, foûtenir que
l'Ecriture du nouveau
Teftament , contienne
clairement & parfaitement
toutes les chofes
neceffaires à falut . Ilya
plufieurs Apoftres dont
nous n'avons point d'Ecrits
, & il eft peu vrayfemblable
que nous
ayons toutes les Lettres
de ceux dont nous en
avons quelques - unes .
Dans les Livres qui font
venus juſqu'à nous , il
37
n'y a rien de
propre à
nous faire croire que
quelqu'un
d'eux ait eu
deffein d'écrire , avec
une évidence qui fubfiftât
toujours , toute la
Doctrine & la Morale
Chreftienne ; on peut
mefme démontrer le
contraire à l'égard de
chacun d'eux en particulier
. Il ne paroiſt
point auffi qu'ils euffent
partagé entr'eux la Doctrine
& la Morale
38
Chreftienne , afin que
chacun en expofant
clairement une partie
dans fes Ecrits , le tout
fe trouvaft évidemment
propofé dans le Corps
des faintes Ecritures ,
pour l'ufage des Fidelles
de tous les Siecles . Il
eft marqué clairement
dans la plupart de leurs
Ecrits , qu'ils les avoient
faits pour de certaines
occafions particulieres,
fans lefquelles on voit
39
aſſez qu'ils n'auroient
point penſé à les faire.
En verité toute ces apparences
ne font point
propres à faire croire.
que ce que nous avons
d'écrits des
Apoftres ,
contiennent clairement
tout ce qu'ils enfeignoient
. En cffet , la
feule lecture du nouveau
Teftament ne fuffit
pas pour faire connoiftre
l'autorité divine
des Livres qui le com40
.
pofent. Les plus finceres
& les plus éclaircz
de nos Théologiens
reconnoiffent aujourd'huy
qu'on ne le fçauroit
connoiſtre que par
les caracteres que l'on
y remarque ordinairement
; & il eft conſtant
que le Peuple Chrêtien
recevroit pluſieurs
des Livres Canoniques
comme apocriphes , ſi
on les luy préfentoit
comme tels ; & qu'il
t
41
recevroit tout au contraire
les apocriphes
comme Canoniques , fi
on les luy faifoit regarder
comme divins . La
mefme
difficulté peut
naiſtre à l'égard des
Verfets des Livres , à
l'égard de l'ordre de ces
Verſets , & à l'égard
mefme des Mots dont
?
ils font compofez , & de
leur ordre, d'où dépend
fouvent une doctrine
effentielle ; car felon nò-
D
42
tre principe de la fuffifance
de l'Ecriture &
de l'infuffifance
de tous
les autres moyens
, il
faudroit pouvoir affurer
les Chreftiens par la
feule Ecrituré fur toutes
les difficultez raiſonnables.
Voila donc des
points effentiels, qui n'y
font point certainement
contenus .
Cela paroît encore
plus évidemment par
l'examen des doctrines
43
particulieres. De bonne
foy ceux qui multiplicnt
davantage les
points cffentiels , peuvent-
ils trouver que les
Livres du nouveau Tef
tament les contiennent
tous clairement & parfaitement,
comme ils le
foûtiennent? Combien
de Dogmes propofentils
comme neceffaires ,
qui ne font pas clairement
révelez ; & cependant
ils agiffent a-
Dij
44
vec les plus grandes rigueurs,
contre ceux qui
ne les veulent pas recevoir
. Je mets dans ce
rang ceux qui regardent
les doctrines de la
juftification par la feule
foy , de la mort de J.
C. pour les feuls Eleus,
& c. comme eſtant du
nombre des doctrines
effentielles. Neferoit- il
pas bien facile de montrer
que leurs points,
quelques importans
45
qu'ils leurs paroiffent,
ne fe peuvent tirer de
l'Ecriture que par des
Argumens tout au plus
probables ; & ne peuton
pas regarder comme
une des chofes du
monde les plus inconcevables,
que ceux qui
ne croyent d'eſſentiel,
que ce qui eft clairement
étably dans l'Ecriture
, pofent neantmoins
dans la Religion
un fi grand nombre de
46
Doctrines effentielles ,
qui ne font contenuës
dans aucun des Livres
Sacrez ?
Ceux qui en poſent
le moins , ne ſe tirent
pas cependant mieux
d'affaire ; car comme le
font fort bien voir les
plus habiles Docteurs
Catholiques , il n'y a
point de Paffage , par
exemple fur le Dogme
de la tres-fainte & adorable
Trinité , que tous
47
ceux qui n'ont pas entierement
renoncé au
Chriftianiſme , regardcnt
avec raifon comme
le plus important &
le plus effentiel de la
Religion, auquel les Arriens
ne puiffent appliquer
des fens probables.
qui les détournent ailleurs
. Je dis la meſme
chofe à l'égard du peché
originel, de la neceſſité
de la grace, de l'éternité
des peines , du fiecle à
48
venir, de la toute- puiffance
de Dieu , de la
fatisfaction de I. C. &
d'une infinité d'autres
points effentiels ; à l'é
gard defquels il eft certain
que ceux qui les
nient , peuvent concilier
leurs fentimens avec
la fainte Ecriture ,
par des explications ,
dont on ne peut contefter
la vray ſemblance.
L'on peut dire la
mefme choſe non feulement
49
ment à l'égard du Bapteſme
des petits Enfans,
fur lequel on ne peut.
rien montrer d'évident
dans l'Evangile ; mais
auffi à l'égard de la celébration
du Dimanche
, fur laquelle il eft
certain que le nouveau
Teftament ne fournit
que des probabilitez.
Je dis encore la meſme
chofe à l'égard de la
P
Morale Chreftiene, que
tout le monde regarde
E
50
comme abfolument neceffaire
à falut . On pouroit
, fur les choſes qui
font neceffaires à l'égard
de l'humilité , fur
celles qui font neceffaires
à l'égard de la chafteté,
fur celles qui font
neceffaires à l'égard de
l'obeiffance aux Supérieurs,
fur les chofes qui
font neceffaires à l'égard
du culte que nous
devons à Dieu en public
& en particulier ,
SE
fur celles qui font neceffaires
à l'égard de la
charité, de la fincerité
& de l'amour de foymeſme
ذ
on pourroit,
·
dis-je, à l'égard de toutes
ces chofes former
des difficultez qu'il feroit
impoffible de réfoudre
certainement par
l'Ecriture feule ; & pour
venir dans le détail, qui
me prouvera que les
Mariages inceftueux , &
l'homicide de foy- mef-
E ij
52
me , foient clairement
défendus dans l'Evangile
? Qui m'afſurera
que J. C. n'a pas voulu
établir dans fon Egliſe
le lavement des pieds ,
comme une cerémonie
facrée que nous conſidérerions
fans contredit
comme la chofe du
monde la plus formellement
établie dans l'Evangile,
fi nous l'avions
trouvée pratiquée dans
toute l'Eglife ? Je dis
53
de mcfme qu'on ne peut
point fçavoir certainement
par l'Ecriture , fi
nous sōmes délivrez aujourd'huy
de la défenſe
de la manducation
du
fang , qui cft fi expreffe
dans l'Evangile. Commēt
cōvaincra- t.on certainement
par l'Ecriture
feule les Anabatiſtes ,
qui foutiennent qu'il ne
faut pas exercer les Magiſtratures
, ny faire la
guerre ; & qu'un Parti-
E iij
54
culier ne fe peut pas legitimement
défendre ,
quand il eft attaqué ?
Quand on aprofondit
ces chofes , on ne peut
que s'étonner comment
l'on ne voyoit pas que
Dieu n'avoit point pris
les précautions que fa
fageffe , qui prévoyoit
l'avenir, auroit jugé neceffaires
, s'il euft voulu
faire de cette Ecriture
un Livre qui fuft non
feulement utile , mais
55
qui fervift de regle par
faite , où les Chreftiens
devoient cófiderer dans
tous les temps , fi toute
l'Eglife s'eftoit corrompuë,
ou fi elle perſéveroit
dans fa pureté.
En quatriéme lieu ,
perfonne ne doute qu'il
ne foit abfolument neceffaire
à chaque Fidelle
de connoiftre les points
effentiels , & de les dif
tinguer d'avec ceux qui
ne le font pas , afin de
E iiij
I $6
fçavoir fi nous les avons
tous receus dans le
coeur; quelles font les
chofes dans lesquelles
nous devons fouffrir de
nos Freres , & quelles
font celles qui nous doivent
empefcher d'avoir
Communion avec eux .
Cependant peut - on dire
en bonne confcience
que l'Ecriture fuffife
pour inftruire clairement
fur cette diftinction
? Cela eft fi peu
1
57
T
vray, que les Sçavans
eux- mefmes y font prefen
que tous diférens
les
uns des autres , & s'y
trouvent
chacun
fon particulier
extrémemet
embaraffez
. On les
voit établir d'abord
de
certains principes
, mais
ce font des principes
qu'ils pofent d'eux - mefmes
fans les pouvoir
prouver
par l'Ecriture
.
Un autre Docteur
a le
mefme
droit de les re58
jetter , & d'en pofer de
diférens. Apres les avoir
pofez , on leur en
voit faire l'application
de la maniere du monde
la plus vifiblement
incertaine . Ils tirent
leurs coféquences beaucoup
moins en ſuivant
leur principe , qu'en prenant
garde à l'intéreſt
de leur party ; ils les
continuent quand elles
font favorables aux intérefts
de leur Societé;
59
ils les arreftent quand
clles s'y trouvent contraires
, quoy qu'elles
foient liées avec les
principes qu'ils ont pofez.
Comment pourrons-
nous donc aprendre
par l'Ecriture ce
qui eft effentiel , & ce
qui ne l'eft pas , foit
à l'égard des veritez
qu'il faut neceſſairement
croire , foit à l'égard
des erreurs qu'il
faut neceffairement re60
jetter ? On ne peut rien
dire là-deffus , ce me
femble , de clair , ny de
certain.
C'eft auffi de là que
vient la terrible inconftance
, où font contraints
de tomber ceux
qui fuivent ce principe
de la fuffifance de l'Ecriture
; tantoft ils fuivent
la lettre de l'Ecriture
nonobftant les lumieres
de la raiſon; tantoft
ils fuivent les lu61
mieres de la raiſon nonobftant
la lettre de l'Ecriture;
tantoft ils fuivent
la Tradition dans
les chofes ou l'Ecriture
ne parle pas , ou dans
lefquelles elle eft obfcure
; & tantoft ils la
mépriſent dans ces meſmes
choſes . Quelquefois
ils
concluent que
l'Ecriture eft la regle de
la Foy, qu'il ne faut recevoir
dans la Religion
que ce qui y eft claire62
ment enfeigné ; & tantoft
ils en tirent feulement
qu'il ne faut rien
recevoir qui y foit oppofé
. C'eſt encore de là
que viennent toutes les
diviſions qui troublent
aujourd'huy
le Chriftianifme
, parce que ceux
qui font remplis
de ce
principe
, tirent de leur
imagination
plûtoft que
de la parole de Dieu,
tous les objets de leur
foy, quoy qu'ils préten63
dent ne fe regler que
par elle. C'eſt par des
principes tout diférens
qu'ils forment leurs
idées fur les veritez , &
fur l'importance des
doctrines de la Religion
. Ils fefont déterminez
, ou par l'autorité
du party dans lequel ils
vivent , ou par leur aveuglement
pour les
Maiftres qui les ont enfeignées,
ou par les genres
d'études où ils fe
64
font appliquez , ou par
les Hipothefes de Philofophie
qu'ils ont embraffées,
ou par les inclinations
de leur tempérament
. Ces cauſes
qui font fentir leur efficace
à leurs coeurs ,
fans les faire connoiftre
à leurs efprits , font les
veritables
fources de
l'évidence
qu'ils prétendent
avoir dans
leurs déterminations
.
C'eft apres ces déter6.5
minations , qu'ils confiderent
l'Ecriture
, pour
y chercher des fens favorables
dans les Paffages
qu'on leur oppo .
fe, & d'autres Paffages ,
dont la lettre favorife
leur fentiment, pour les
preffer , en rejettant
avec indignation & avec
mépris les autres
qu'on peut leur donner,
fans fe fouvenir de
ce qu'ils font ailleurs
eux-mefmes . Ainfi cha-
F
66
cun des Partis qui diviſent
aujourd'huy
les
Chreftiens
qui fuivent
le principe
de la fuffifance
de l'Ecriture ,
peut
dire
que
les Doctrines
de l'autre Secte
n'y font
pas clairement
propofées , parce qu'il
"
des
peut montrer par
explications
vray-femblables
, qu'elles n'y
font pas évidemment
entenduës
Ainfi quoy que nous
67
puffions dire de l'Ecritu
re dans la theorie , il paroit
par notre pratique
que nous ne la tenons
pas dans le fond pour
l'unique regle de la Foy;
car premierement il eſt
impoffible que le Peuple
examine les Articles
de la - Foy par l'Ecriture
, puis qu'on ne la
tient que de l'Eglife; on
en ignore le fens & les
divers changemens qui
y font furvenus . Se-
•
Fij
68
condement, nous avons
aboly bien des choſes
qui font dans l'Ecriture,
comme l'onction des
Malades , la défenſe
de manger des viandes
étouffées , & du fang, la
Confirmation
par l'im
pofition des mains, & c .
Troifiémement
, nous
en tenons bien d'autres
qui n'y font pas , comme
le Baptefme des petits
Enfans , & cela par la
feule afperfion , au lieu
69
qu'il a efté inftitué par
immerſion
, l'obfervation
du jour du Dimanche
, & c. Quatrièmement,
nous n'en tenons
pas tout au contraire
qui y font , comme le
lavement des pieds , la
défenſe de faluer en
chemin ceux que nous
rencontrons , & celle
de donner la prefféance
aux Riches fur les Pauvres
. Cinquièmement,
nous en tenons qui
70
femblent contraires à
l'Ecriture , comme la
liberté que nous donnons
de jurer, & de fe
défendre contre fon ennemy
, foit en public ,
foit en particulier, contre
la lettre de l'Ecriture
, qui femble défendre
expreffément l'un &
l'autre. Sixiémement *
nous en tenons à l'égard
defquelles nous
ne pouvons rien tirer
que de probable de l'E71
criture , & même moins
probable que ce que
nos Adverfaires alleguent
, comme à l'égard
de la juftification par la
feule foy , de la grace
victorieuſe , du decret
abfolu, & c. que nous regardons
pourtant comme
effentielles .
Toutes ces confidérations
, Meffieurs , me
font voir clairement
qu'on eft obligé de reconnoiftre
que Dieu ,
72
qui rend toûjours lest
chofes propres à l'ufage
auquel il les veut employer
, n'a
pas deftiné
Ecriture fainte pour
eftre la regle unique de
ce que nous devons
croire & faire , &
qu'ainfi il faut neceffai-
>
rement y joindre l'intelligence
publique de
l'Eglife , & regler fa Foy
& fes moeurs par la Tradition
univerfelle , &
atteftée par le conſentement
73
tement unanime de
tous les Chreſtiens ,
telle qu'elle l'eftoit du
temps de nos Peres , à
l'égard des points effentiels
pour lefquels ils fe
font féparez , parce que
c'eft le feul moyen de
Foy , certain , propre
pour les Peuples , &
deftigé de Dieu de tous
temps pour les conduire
dans toutes les
chofes effentielles , &
contre lequel on.ne
G
74
peut rien du tout oppofer
de clair & de
convainquant
, foit de
l'Ecriture
, foit des Pea
res , à caufe des diférens
fens dont les anciens
Ecrits font toûjours
fufceptibles
, parce que les
circoftances qui les rendoient
clairs , font entierement
péries . C'e par
ce témoignage unanime
de l'Eglife , que nous
connoiffons les Livres
facrez , que nous ſça75
vons que J. C. a fait
des Miracles
, ſurprenans
par leurs qualitez,
& par leur nombre ; &
qu'il a donné à fes Apôtres
la vertu d'en faire
de femblables . Ce n'eft
donc que par ce meſme
témoignage
, que nous
pouvons apprendre certainement
ce que ces
Apôtres nous ont enfeigné
à faire , & à croire ,
de la part de leur Maitre
; & c'eft à ce principe.
Gij
76
que je crois eſtre obligé
par toutes ces raifons
de foûmettre entierement
ma Foy , & d'embraffer
par conféquent
la Communion
Catholique
Romaine , dans
laquelle feule il fe
trouve .
Onpeutjugerde l'étonnement
qu'une pareille
déclaration
,faite en plein
Synode ( ce qui n'estoit
jamais
arrivé depuis
77
que Calvin a répandu
fon Héréfie ) caufa à
tous ceux qui s'y trouverentprefens.
Ce Synode
eftoit compofé des Députez
des Confiftoires de la
Touraine , d'Anjou , ε
du Maine. Cefont trois
Claffes ou Colloques , qui
forment une Province
parmy ceux de la Religion
Prétendue Réformée
, & c'est ce que nous
appellerions trois Evef
chez. Le Difcours de
Giij
78
M' Gilly nefut point interrompu
; & foit que
ceux à qui il le fit , eftant
tous Gens graves , d'éru
dition 5 de bon fens , en
examinaffent en euxmefmes
les raifons , foit
qu'ils fuffent retenus par
la préfence de M' d'Au
tichamp qui représentoit
Sa Majefte , foit enfin
qu'une action fi hardie,
tout enfemble fi peu
attendue , lesfurprift af
Sez pour leur ofter lapa79
role , on écoûta tout, son
nefit aucune réponse
Fermer
Résumé : DISCOURS DE Mr GILLY, Touchant les motifs qui l'ont obligé à rentrer dans l'Eglise Catholique.
M. Gilly expose son retour à l'Église catholique, motivé par des raisons de conscience et de crainte de Dieu. Initialement convaincu de la suffisance de l'Écriture pour guider la foi, il a découvert des contradictions et des ambiguïtés après des études approfondies et des disputes avec les Remontrants. L'Écriture, isolée de l'intelligence publique de l'Église, ne peut être la seule règle de foi en raison de ses obscurités et de ses multiples interprétations possibles. Les théologiens utilisent des clés d'interprétation pour expliquer l'Écriture, reconnaissant que certaines doctrines ne sont pas établies par l'Écriture seule. Gilly souligne que l'Écriture ne contient pas clairement toutes les vérités essentielles de la foi chrétienne. L'Ancien Testament ne suffit pas à reconnaître l'autorité divine de ses livres ni à contenir clairement des dogmes essentiels comme l'immortalité de l'âme ou la résurrection des corps. Le Nouveau Testament, bien que contenant des vérités essentielles, ne couvre pas toute la doctrine chrétienne de manière évidente. Des pratiques comme le baptême des enfants ou la célébration du dimanche ne trouvent pas de réponses évidentes dans l'Écriture seule. La confusion dans l'interprétation des Écritures conduit à des divisions dans le christianisme. Pour pallier ces difficultés, Gilly propose de compléter l'Écriture par la tradition et l'intelligence publique de l'Église. Il soutient que l'Écriture seule ne suffit pas comme règle unique de croyance et d'action, et qu'il est crucial d'ajouter la tradition universelle, attestée par le consentement unanime des chrétiens. Cette tradition est vue comme le seul moyen sûr et divin pour guider les fidèles. Les écrits anciens étant sujets à diverses interprétations, le témoignage unanime de l'Église est essentiel pour connaître les livres sacrés, les miracles de Jésus-Christ et les enseignements des apôtres. Gilly exprime sa soumission à la foi catholique romaine, seule communion respectant ce principe. Cette déclaration a été faite lors d'un synode réunissant des députés des consistoires de Touraine, d'Anjou et du Maine, au sein de la religion prétendue réformée. Le discours de M. Gilly n'a pas été interrompu, peut-être en raison de la gravité et de l'éducation des participants, de la présence de M. d'Autichamp représentant Sa Majesté, ou de la surprise causée par cette action audacieuse et inattendue. Aucune réponse n'a suivi le discours.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 79-167
DISCOURS DE Mr COURDIL.
Début :
Mr Courdil se servit de ce silence pour la Déclaration / Messieurs, Il me suffiroit sans doute de vous dire, que toutes [...]
Mots clefs :
Église romaine, Dieu, Écriture, Communion, Docteurs, Culte, Calvin, Protestants, Séparation, Apôtres, Raisons, Réformateurs, Prophètes, Ministre, Sainteté, Chrétiens, Charité, Sentiments, Providence, Hérétiques, Secte, Jésus, Conséquences
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS DE Mr COURDIL.
réponse.M
Courdil fe fervit de ce
filence pour la Déclaration
qu'il avoit außi à
faire. Voicy ce qu'il dit à
Affemblée.
G iiij
80
S2S52525 :5252525
DISCOURS
DE M' COURDIL.
MESSIEURS ,
Il me fuffiroit fansdoute
de vous dire , que
toutes les raifons que
M' Gilly vient de vous
alléguer contre la fuffifance
de l'Ecriture fainte
, & en faveur de l'autorité
de l'Eglife , fon81
dée fur la Tradition , &
fur le confentement
tranquille & univerfel
de toutes les parties
qui la compofent , me
font communes avec
luy , pour vous faire
voir combien jufte eft
le deffein que j'ay formé
de me féparer de
vous , & d'entrer dans
l'Eglife Romaine , d'où
la naiffance m'avoit
éloigné , mais je mefens.
encore obligé , pour
82
prévenir les jugemens
téméraires qu'on pour
roitfaire fur mon changement,
de vous rendre -
un compte fidelle &
public de toutes mes
démarches fur ce sujet .
La premiere choſe
qui troubla d'abord
mon efprit , & m'obligea
à faire des Réfléxions
qui m'ont enfin
conduit au point où je
me trouve , eft la diviſion
du Chriſtianiſme,
83
& ce grand nombre de
Societez , dont chacune
prétend
eſtre la vraye
Eglife deJESUS- CHRIST .
Ce qui m'étonnoit davantage,
c'eſt que cette
grande diverfité de Sectes
qui fortirent de l'Eglife
Romaine dans le
dernier fiecle , reconnoiffant
toutes l'Ecriture
fainte pour l'unique
& infaillible regle
de leur Foy , ne laiſſent
pas d'eftre oppofées les
84
unes aux autres , quoy
qu'elles ayet toutes un
même fondement, & un
meſme principe , qui eſt
de ne rien croire qui ne
foit contenu dans la
fainte Ecriture . Quoy,
difois - je là - deffus , la
Religion Chreftienne
rn'a-
t- elle donc que des
incertitudes ? L'Ecriture
fainte, dit-on, eft la regle
infaillible de la Foy,
& cependant
je voy
tant de Communions
85
qui fe diftinguent par
des Créances toutes
contraires , qu'elles fonpourtant
dent
toutes
fur cette Ecriture d'une
maniere probable , &
chacune avec une égale
vray-femblance. Apres
cela, qui cft- ce quipourra
m'affurer que je fuis
dans la Communion la
plus fure pour avoir le
falut Toutes les autres
qui fe difent reformées,
auffi bien qu'elle,
86
luy difputent cet avantage
, & cefemble avec
mefme droit . D'ailleurs,
ce qui mérite le plus de
refléxion , l'Eglife Romaine
les traite toutes
de Schiſmatiques , &
d'Héretiques , & prétend
qu'on ne peut
avoir le falut que dans
fa Communion . Comment
ces Societez oferont-
elles fe fervir de
l'Ecriture pour refuter
les prétentions de cette
87
Eglife, tandis que l'Ecriture
demeure inutile à
leur égard , & n'eſt pas
capable de les accorder
entre elles , & de
faire ceffer leur divifion
?
Dans cet embarras, il
me fembla que je pouvois
calmer l'inquiétude
de mon efprit par
cette confidération
que la Providence avoit
remedié à ce défordre,
en fixant la créance des
88
1
chofes neceffaires au falut
par le Simbole des
Apoftres , qui eft une
Confeffion de foy que
tous les Chreftiens reçoivent
genéralement.
Quoy qu'il en foit , difois-
je , quelque grand
nombre , & quelque diverfité
qu'il y ait de Societez
Chreftiennes , il
eft certain que tous .
ceux qui les compofent,
confeffent le Seigneur
de
bouche , &
croyent
89
4
de coeur que Dieu l'a
reffufcité d'entre les
Morts . Ils feront donc
fauvez , fuivant le témoignage
de S. Paul,
dans fon Epiftre aux
Romains , Chapitre 10 .
Car on croit de coeurpour
eftre juſtifié , & on confeffe
de bouche pour eftre
Sauvé ; c'est pourquoy
l'Ecriture dit, quiconque
croit en cecy, neferapoint
confondu. Iln'ya point
de diftinction à faire de
H
90
Catholique Romain , de
Calvinifte , de Luthérien
, & de tous les autres
, parce que tous n'ont
qu'un mefme Seigneur,
qui eft riche en miféricorde
envers tous , & qui
répand fes richeſſes fur
tous ceux qui l'invoquent
; cartous ceux qui
invoquerot
le nom duŝeigneurferontfauvez
. De
forte que fuivant ainſi
le raifonnement
de l'Apoftre,
je concluois que
91
Tous les Chreftiens generalement
confervant
au fond l'effence de la
Religion Chreftienne
au milieu de leurs divifions
, obtiendroient le
falut indiféremment , eftant
tous d'ailleurs à
peu pres d'accord fur la
regle des moeurs , & de
la fainteté de vie.
Mais une autre penfée
fucceda
bien-toft à
celle-là. Je
fongeay que
cela pourroit
avoir lieu,
Hij
92
fi Dieu ne demandoit
des Chreftiens , que la
foy , & l'obeiſſance ;
mais il leur prefcrit encore
tres- expreffement
un amour , & une charité
réciproque entre
eux . A la bonne heure,
que tous les Chreftiens.
confeffant JESUS de
tout leur coeur , invoquant
fon faint nom, &
obeïffant à fes Commandemens
, puiffent
eftre fauvez fans au93
cune diftinction , pouryeu
qu'ils s'entrefuportent
charitablement ,
& qu'ils vivent dans
une mefme Communion
; mais qu'en peuton
croire pendant qu'ils.
violent toutes les regles
de la charité , pendant
qu'ils s'entredéchirent ,
& s'anathématiſent les
uns les autres , pendant
qu'ils s'entrehaïffent,
& qu'ils fe condamnent
àl'Enfer , par les fenti94
mens qui les divifent ?
Qu'ils fe vantent donc
tous , tant qu'ils voudront
, d'avoir une parfaite
connoiffance de lá
verité , & d'en penétrer
tous les myfteres , s'ils
n'ont pas la charité,
tout le refte ne leur fert
de rien ; & expliquant
icy le raiſonnement de
Saint Paul , au 10. des
Romains , dont je viens
de vous parler , par celuy
qu'il fait au Chapi95
tre 4. de fon Epître aux
Ephéliens . Comme il n'y
peut avoir, diſois -je, parmy
les Chrestiens qu'un
corps, & qu'un efprits
comme il n'y a qu'une
mefme efpérance , à laquelle
ils font appellez ;
comme il n'y a qu'un mefme
Seigneur , une Foy,
un Baptefme ; comme
il n'y a qu'un Dieu, Pere
de tous , qui eft audiffus
de tous, qui étendfa Providencefur
tous, 5 qui
96
réfide en eux tous , ilfaut
außi qu'ils fe fupportent
les uns les autres avec
charité , & que travaillant
avecfoin à conferver
l'unité d'un mefme
efprit par le lien de la
paix , ils neforment tous
enfemble qu'une feule Societé,
une mefme Com
munion.
Enfin cette derniere
penſée en fit venir encore
une autre dans
mon efprit , laquelle y
eft
97
eft demeurée , & qui en
a heureuſement fixé
l'inconftance ; car voulant
répondre à la difficulté
qui fe préſenta
d'abord , fçavoir , à la
quelle de toutes les Societez
Chreftiennes il
faudroit que les autres
fe rangeaffent , pour ne
faire toutes enſemble
qu'une feule & meſme
Communion , cela me
donna lieu d'examiner
les prérogatives que
I
98.
l'Eglife Romainepréced
avoir fur toutes celles
qui s'en fontféparées, de
forte qu'étant covaincu
que toutes les Sectes du
Chriftianifme font forties
du milieu d'elle , &
qu'elle a cet avantage
fur toutes les autres
d'avoir fuccedé immédiatement
aux Apôtres,
& par conféquent d'être
encore par le droit
de la fucceffion ,
Corps , & cette Societé
ce
99
que ces Saints Hommes
établirent fur la Terre,
je conclus qu'il eftoit
jufte , & naturel , que
toutes ces diférentes
Sectes fe réüniffent à
cette Eglife d'où elles
fontforties.
Je ne tiray point cette
conféquence à la legere,&
témerairement . Je
leûs , je méditay avec
toute l'aplication dont
mon efprit fut capable.
Je confultay ma
LYON
I ij
100
raifon ,je confultay l'Ecriture.
Ma raiſon me
fit voir qu'on ne pouvoit
s'imaginer , fans
blafphémer contre la
Providence divine , que
l'état extérieur de l'Eglife
, que Dieu s'eftoit
acquife par un prix infiny
, que J. C.avoir
cimentée
par fon propre
fang ; que fon état , disje
, cuft efté interrompu
prefque
dés ſa naiſſance
.
L'Ecriture
m'apprit
par
IOI
divers Paffages, que l'é
tat extérieur de l'Eglife
de J. C. & fon miniftere
, devoient fubfifter
pendant tous les fiecles
fans interruption , comme
dans S. Mathieu ,
que J. C. devoit eftre
avec les Miniftres de
l'Eglife toûjours , &
tous les jours , jufques à
la fin du Monde , afin
que par fon affiftance
ils puffent inftruire les
Peuples, adminiftrer les
I iij
102
)
Sacremens , & exercer
la Difcipline. Dans l'Epiftre
aux Ephéfiens,
que l'ordre & les fonctions
des Paſteurs &
Docteurs de l'Eglife , devoient
durer
jufqu'aux
fiecles à venir, où les Fidelles
attendroient la
perfection de J. C. Dans
Saint
Mathieu
encore ,
que depuis qu'une fois
Saint Pierre , auffi- bien
que les autres Apoftres,
auroient converty un
103
71
nombre de Juifs , & de
Gentils , & les auroient
affemblez en une mefme
Eglife , comme un
Troupeau de Brébis &
d'Agncaux, pour les pai
tre , eux & les autres
Miniftres apres eux, les
Portes d'Enfer ne prévaudroient
jamais contre
cette Eglife , contre
ce Troupeau, quelques
efforts que le Diable
puft faire par fa rufe , &
par fa malice , & plu-
I
104
fieurs autres chofes de
cette nature . Si cela eft ,
dis-je alors en moymefme
; s'il
eft donc
vray, comme je n'en
puis douter , que l'Eglife
de J. C. ait deû ſubfifter
pendant tous les
fiecles d'une maniere
vifible , & non inter-
2
rompue , qu'on la cherche
ailleurs tant qu'on
voudra , on ne fçauroit
la trouver que dans la
Communion Catholi
105
que. C'eft-elle quipeut
fe vanterjuftement d'avoir
maintenu fon Miniftere
depuis les Apô
tres . Les diférentes
Sectes que nous voyons
font comme autant de
Ruiffeaux , qui fe font
féparez de ce grand
Fleuve , & ne peuvent
que tarir avec le temps
comme ont fait d'autres
; au lieu que pour
luy il a pris fa fource
dans la plénitude des
106
ficcles , & a toujours
coulé
tranquilement
dans un meſme lit ; ce
qui me fait croire qu'il
y coulera fans interruption
,jufqu'à ce qu'il aille
fe décharger , pour ainfi
dire , tout entier , dans
l'Ocean de l'Eternité.
Ce qui m'a confirmé
dans cette penfée , c'eſt
le propre témoignage
des Réformateurs , &
des Docteurs Protef
tans. Calvin avouë luy107
mefme dans fon Inftitution
, que Dieu par fa
Providence avoit confervé
jufques à fon
temps dans la Communion
Romaine , des témoignages
de ſon alliance
, & des
marques
certaines que c'eftoit
1'Eglife de JESUSCHRIST
, afin , adjoûtoit-
il , qu'il ne fuft pas
dit que fon Egliſe euft
péry. Zanchius, celébre
Théologien parmy les.
108
Proteftans , a confirmé
la mefme chofe en divers
endroits , confeſfant
ingénuëment
que
la Communion Romaine
, malgré les efforts
de Satan , a toujours
confervé la forme de
l'Eglife de J. C. & que
fon Alliance , & fon Miniftere
, y ont toujours
demeuré conftamment.
La plupart des autres
parlent tout de meſme .
S'il eft donc certain,
109
difois-je , que la Communion
Romaine a eſté
l'Eglife de Dieu jufqu'au
temps de nos
Peres , pourquoy s'en
font ils féparez ? Pourquoy
ont-ils fait un
Schifme , qui eft, au fentiment
de Calvin , le
plus énorme de tous
les attentats ? On ne
peut , dit-il , s'imaginer
de crime plus atroce , que
de violer par une perfidie
facrilege, en fefeparant
IIO
de l'Eglife , le Mariage
que le Fils de Dieu avoit
daigné contracter avec
nous.
Nos Peres , dira- t - on ,
ont érigé une nouvelle
Eglife pour eftre l'Epouſe
de J. C. parce
que l'autre s'eftoit renduë
indigne de l'eftre;
mais je répons , qu'il ne
fuffit pas qu'une Eglife
fe foit rendue indigne
d'eftre l'Epouſe de J. C,
pour ceffer de l'eftre en
III
effet ; il faut que l'Epoux
luy - mcfme luy ait
donné la Lettre de divorce.
A voir tout ce
que J. C. reproche aux
fept Eglifes , dont il eſt
parlé dans l'Apocalipfe ,
on juge bien d'abord
qu'elles eftoient indignes
de porter le titre
d'Epoufes de J. C. mais
cependant elles ne laiffoient
pas de l'eftre , &
J. C. ne laiſſe pas de les
reconoiftre pour telles.
112
La Synagogue , qui ef
toit autrefois l'Epouſe
de Dieu , s'eft fouvent
rendue indigne de cet
honneur , mais les Prophetes
ne l'ont pourtantjamais
abandonée,
tant que Dieu luy-mef
me ne luy a pas donné
la Lettre de divorce.
C'eft Calvin luy - mefme
, qui m'a fourny
cette penſée. Il nous
repréſente dans ſon Inftitution
les défordres
113
de ce Peuple , fi horri
bles , qu'Ifaïe les compare
à bon droit à Sodome
, & à Gomorre . Il
nous y fait voir la Religionméprifée,
& fouillée
par de faux cultes , &
les moeurs entierement
dépravées, mefme dans
les
Sacrificateurs . Ce
pendant , adjoute-t- il ,
jamais les Prophetes ne
saviferent d'ériger de
nouvelles Eglifes , de
dreffer de nouveaux Au-
K
114
tels pour faire leur Service
à part ; mais quelque
corrompue que fuft
cette Societé , parce que
Dien j avoit établyfa
parole , & fon culte , ils
élevoient vers luy leurs
mains pures , au milieu
de l'Affemblée de ces Impies
, fans crainte de fe
fouiller. Rien donc, continuë-
t-il , ne les retenoit
dans cette Societé , dans
cette Eglife corrompue,
que le defir de conferver
115
l'unité , adjoûtant ce
qu'il a déja dit . Rien ne
les retenoit que le defir
d'entretenir fidellement
ce Mariage , que Dieu
avoit contracté avec elle,
qu'ils ne pouvoient rompre
d'eux- mefmes, fans
une teméritéfacrilege, en.
Le feparant de cette Egli
fe , pour en former une
autre. Pourquoy donc
Calvin luy-mefme , &
les
autres
, n'ont-ils
demeuré dans l'Eglife
pas
Kij
116
Romaine , quoy que
corrompue , comme ils
prétendoient
, pour conferver
l'unité ? Pourquoy
ont-ils rompu ce
facréMariage que Dieu
avoit contracté avec
elle , puis qu'ils ne nient
pas qu'elle ne fuft l'Eglife
de Dieu , & qu'il
n'y reftaft des témoi
gnages de fon Alliance,
quand ils en font fortis,
comme nous avons déja
yeu : Certe Eglife eftoit117
elle plus corrompuë
que la Judaïque ; ou
avoient - ils plus d'authorité
que des Prophetes
? Perfonne n'oferoit
fans-doute foùtenir
l'une & l'autrede
ces deux chofes.
Certes une telle féparation
eft une affaire de
fi grande importance,
que quand Dieu , laffe
des infidelitez de ce
Peuple dont nous venons
deparler , & pour
118
accomplir fon decret,
a voulu fe faire une autre
Epoufe, & fe former .
une nouvelle Eglife ; il
a envoyé fon Fils luymefme
fur la Terre ,
avec des marques de fa
Divinité , & a revétu
les Apoftres de dons extraordinaires
& miraculeux
, comme autant
de preuves infaillibles
de la Miffion qu'ils avoiet
receue pour cela;
& afin de fignifier au119
tentiquement qu'il donnoit
la Lettre de divorce
à ce Peuple , il fit renverfer
le Temple de Jérufalem
, & abolit par
là le culte qui s'y exerçoit
; de mefme qu'ef
tant enfin laffé de l'impenitence
des ces Egliſes
de l'Apocalipfe dont
nous avons parlé , pour
marquer qu'il leur donnoit
la Lettre de divorce,
il transporta ailleurs
leurs Chandeliers , &
120
"
ya laiffé établir le culte
de l'infâme Mahomet
.
Mais dans la Prétendue
Réformation , onon né
fçauroit dire qu'il y ait
rien d'approchant . L'Eglife
dont on fe fépare,
conferve toujours fon
ancien culte , & fes premieres
prérogatives,fon
miniftere , & fon ordre.
Ceux qui veulent former
une nouvelle Eglife
, & approprier une
nouvelle Epouſe à J. C.
ne
121
ne font que des Hommes
fort ordinaires, fans)
Miffion, fans Vocation,
& fans Miracles , qui
n'agiſſent que par paſfion
, ou du moins par
occafion , de forte que
ce ne peut eftre que
par une criminelle témérité
qu'ils fe font ſéparez
de l'Eglife Romaine.
On me dira peut - eſtre
qu'il n'eftoit pas neceffaire
qu'ils fiffent des
L
122
Miracles pour autorifer
une Miffion , parce
qu'ils ne venoient pas
annoncer une nouvelle
Alliance , comme faifoient
les Apoftres , &
qu'ils ne préchoient que
le mefme Evangile , que
les Apoftres avoient fi
bien confirmé par leurs
propres Miracles ; mais
c'eſt la Queſtion . C'eſtlà
proprement ce qu'on
leur difpute . On les accufe
d'alterer cette Al123
.
liance , de falfifier cet
Evangile à divers é
gards , de forte qu'ils
avoient befoin de preuves
autentiques pour fe
juftifier de cela ; & il ne
ferviroit de rien de dire
qu'ils s'en juftifioient
par la fainte Ecriture,
par la parole de Dieu ,
car on prétend que ce
n'eft pas la parole de
Dieu qui leur rend témoignage
, mais leurs
propres paroles , ayant
Lij
124
détourné l'Ecriture à
leur fens par leurs fubtiles
, mais vaines ex-
De forte plications.
qu'il eftoit toujours neceffaire
qu'ils fiffent des
Miracles , pour faire recevoir
fans contredits
leurs explications, comme
conformes à l'intention
de Dieu , fur tout
parce qu'elles s'opoſent
à un confentemēt
tranquille
& univerfel de
toute l'Eglife , & à une
a
125
Tradition qu'elle prétendoit
tenir des Apôtres
mefmes . Sans- doute
que J. C. expliquoit
les Propheties qui le regardoient
, d'une maniere
capable de perfuader
, & faifoit voir
qu'elles s'accopliffoient
en luy. Cependant , nonobftant
la verité, & la
force de ces explicatios,
if nous dit luy - meſme,
que s'il n'eût fait devant
les Juifs les fignes qu'il
Lij
126
faifoit , ils auroient eſté
fans peché , parce qu'il´
parloit contre un confentement
univerfel de
ce Peuple , & contre fa
Tradition tranquille.
D'ailleurs , comme il y
en a eu pluſieurs qui
font venus en mefme
temps fous le titre de
Réformateurs , & qui
prétendoient tous n'annoncer
que la pure ve
rité de l'Evangile , quoy
qu'ils fuffent oppofez
127
dans leurs fentimens , il
falloit du moins des fignes
pour diftinguer les
faux Réformateurs d'avec
les veritables , d'autant
plus que les preuves
qu'ils tiroient de
l'Ecriture chacun en faveur
de fon opinion , eftoient
également aparentes
, & probables, &
pouvoient
fraper également
les efprits .
Enfin cette diverfité
mefme de fentimens,
Liiij
128
n'eft- elle pas une marque
évidente de leur illégitime
Miffion ? Le
S. Efprit peut-il foufler
le doux & l'amer , le
vray & le faux tout enfemble?
Si les Apoftres
ont eu quelques diférens
, ce n'eftoit que fur
des chofes legeres , de
peu d'importance , &
qui finiffoient auffi-toft;
mais les diférens des
Réformateurs durent
longtemps , & font de
129
la
derniere
importance;
car pour ne parler pas
des Arminiens
, des Atrabatiftes
, des Sociniens ,
& de divers autres , qui
ſe vantent
pourtant
de
Réformation , mefme
au deffus de tous les autres
Réformez
, les Luthériens
& les Calviniftes
eux -mefmes , ne
fe traitoient- ils pas réciproquement
d'Herétiques
, avant que quelques
raifons de politi130
que euffent obligé ces
derniers à rechercher
Tanion : & ces premiers
ne demeurerent- ils pas
toujours dans les mefmes
fentimens ? Certes
on peut bien dire qué
commeapres
leDéluge,
lors que les Hommes
voulurent
fe bâtir une
haute Tour , afin de fe
préſerver d'une feconde
Innondation , Dieu témoigna
vifiblemet qu'il
def- aprouvoit
leur def
131
fein , & condamnoit
leur ouvrage , quand il
confondit leur Langage
, & les fit parler chacun
diféremment ; de
mefme lors que ceux
qui prétendoient s'eftre
fauvez d'un déluge d'erreurs
, & de fuperftitions
en fortant de l'Eglife
Romaine , voulurent
fe faire un Edifice,
& bâtir une nouvelle
Eglife qui ne fuft plus
fujeteà une pareille In132
nondation , Dieu marqua
fans- doute manifeftement
qu'il def-aprouvoit
leur deffein, &
condamnoit leur ouvrage
, en confondant
leur
langage , pour les
laiſſer parler fi diféremment
.
Allons plus avant.
Tous les Docteurs
Proteftans
, Calvin , Zanchius
, d'Avenantius , &
les autres dont il feroit
trop long de
rappórter
133
les témoignages , demeurent
d'accord qu'-
uge Communion eft ve
ritablement de J. C &
qu'il ne faut point s'en
féparer , tandis qu'elle
garde les chofes effentielles
à la Religion , &
neceffaires au falut ; &
M Daillié avouë luymefme
dans fon Apologie
, & dans fa Replique
contre le Pere
Adam ; & M Cotibi ,
que l'Eglife Romaine a
1341
confervé jusques à pré-
Sent toutes fes veritez
effentielles ,fondamentales,
& néceffaires . De
forte que je conclusraifonnablement
felon ces
témoignages , qu'on
n'a pas deû s'en féparer;
mais , dit M' Daillié, &
tous les Proteftans avec
luy , à ces doctrines
faintes & ordinaires,
que l'Eglife Romaine
retient , elle en a joint
d'autres humaines , in135
certaines , inconnuës à
l'Ecriture
, quelquesunes
mefmes qui choquent,
& renverfent les
a
premieres ; en un mot
il n'y a pas moyen d'avoir
Communion avec
elle, à caufe de fes fuperftitions,
& de fon idolâtrie.
Je n'entreray point
icy dans la difcution des
Articles , qui font le fujet
de ces invectives , &
n'entreprendray pas de
fairelà- deffus l'apologie
136
1
de l'Eglife , cela me meneroit
trop loin pour
un Difcours comme celuy-
cy . M' l'Evefque
de Meaux entr'autres,
l'a fait d'une maniere,
où il n'y a rien à repliquer
, & l'a pleinement
juftifiée de ces fauffes
accufations . Mais je
veux faire voir feulement
en deux mots,
qu'en fupofant mefme,
s'il m'eſt permis de parler
ainfi , que ces accu137
fations fuffent juftes, on
n'a pourtant pas eu
droit de s'en féparer .
- Je dis donc premierement
, que quelques
grands qu'on fe puiffe
figurer les abus de l'Eglife
Romaine , ce n'eft
pas à dire qu'on deuſt
les prendre pour de
juftes raifons de feparation
, puis que ceux de
ces anciens Juifs dont
nous avons parlé tantoft
, alloient jufques
M
138
culte des faux
au
Dieux , & que cependant
Calvin luy meſme,
nous a dit que les Prophetes
ne voulurent
&
ne durent pas s'en féparer
, parce que Dieu
avoit étably fon culte
& fa parole au milieu
d'eux . Suivant
cet éxemple
, je foutiens
que
quand même l'EglifeRo
maine feroit allée jufques
à l'idolâtrie
( cela
foit dit par une tres139
fauffe fuppofition , &
pour ofter feulement
tout prétexte ) tout ce
que nos Peres pouvoient
faire , c'eftoit d'imiter
les Prophetes en
criant contre les excés
de ces prétendus abus;
mais non plus qu'eux ,
ils ne devoient jamais
fe féparer de l'Eglife,
où Dieu avoit mis fon
culte , & fa parole ; car
quand l'Apoftre dit qu'il
faut fuir l'idolâtrie , qui
Mij
140
ne fçait qu'il entend
parler des Societez
Payennes & quand
mefme cela pourroit
s'étendre jufqu'à l'Eglife
, pour ainfi dire , il
faudroit toûjours entendre
une fuite & une
féparation négative , &
non pas pofitive , comme
eftoit celle des Prophetes
, qui levoient
leurs mains pures vers
Dieu , au milieu meſme
de l'impieté
; ce font les
141
propres termes de Calvin.
Secondement
, je
dis que les Docteurs
Proteftans
, entr'autres
M Daillié dans fon Apologie
, avouent euxmefmes
que
quelques
énormes que
paroiffent
les abus dans une Com .
munion , on ne doit
point la quitter , quand
ceux qui les profeffcnt
nient les damnables
conféquences qu'on en
peutirer. Jefçais qu'on
142
a dit cela en faveur des
Luthériens ; mais puis
qu'on propofe cette
maxime comme generale
, pourquoy ne l'appliqueroit
- on pas éga
lement aux Catholi
ques , quinient
abfolu
ment tant de mauvaiſes
conféquences qu'on
tire de leur culte , & de
leur pratique ? En troifiéme
lieu , je dis que les
Réformateurs mefme,
& les plus habiles Do143
'contraints
&teurs Proteftans , font
d'avouer
que la plupart des abus
qu'on impute à l'Egliſe
Romaine , ne font tout
au plus que ce bois , ce
foin , & cette paille
dont parle Saint Paul
dans fa premiere Epître
aux Corinthiens , Chapitre
3. qu'on baftit fur
le fondement
, mais qui
ne renverfent pas ; de
forte qu'ils ne peuvent
pas eftre de juftes mo144
tifs de féparation , de
l'aveu mefme des Proteftans
, qui ne mettent
en ce nombre que les
erreurs fondamentales;
on n'a qu'à lire là - deffus
Calvin , & Parocus . Je
dis en quatriéme lieu,
que ces Docteurs , &
fur tout Mr Daillié dans
fon Apologie , ayouent
encore qu'il eft injufte
d'imputer à une Eglife,
ce que des Docteurs
particuliers y enfeignet,
ou
145
ou que le Peuple y pra
tique. C'eft pourquoy
l'on nefçauroit prendre
pour de juftes cauſes
d'éloignement de l'E
glife Romaine, desabus,
qui ne feroient tout au
plus enfeignez que par
des Docteurs particuliers
, ou pratiquez par
le Peuple , fans que l'Eglife
les approuvaſt .
Ainfi on ne doit , & on
ne peut juger des fentimens
de l'Eglife Ro
N
14
146
maine , que par les Ca
nons du Concile de
Trente , ou par l'expofition
qu'en a donné Mª
de Meaux , dont le Livre
a efté approuvé,
non feulement des Evefques
, & des Cardinaux
, mais du Pape
meſme par une Bulle
authentique .
Enfin , fupofé que l'Eglife
Romaine a confervé
parmy les abus qu'
on luy impute , toutes
$147
les veritez effentielles à
la Religion , & neceffaires
au falut , comme
nous l'avons montré
par le témoignage meſme
des Docteurs Proteftans
, il eft fi conftant
qu'on n'a pas deù s'en
féparer à cauſe de ces
abus , que J. C nous a
luy - mefme confirmé
cette maxime , & par
fa Doctrine, & parfon
exemple , dans la Parabole
de l'Ivroye , qu'il
Nij
148
explique
des fcandales
qui regardent
la Doctrine
, & de l'iniquité
qui
regarde les moeurs ; car
comme il eft défendu
dans cette Parabole,
d'arracher l'Ivroye qui
eft parmy le bon grain,
cela nous montre qu'à
l'égard du Champ du
Seigneur , à l'égard de
fon Eglife , il ne faut
point faire de féparation
fous prétexte qu'-
on y enfeigne de mau149
vaifes doctrines , quand
on y retient en meſme
temps les effentielles ,
& les neceffaires ; &
comme l'Ecriture ne fe
contredit point , quand
Saint Paul dans fon Epître
aux Romains , Chapitre
16. & ailleurs, exhorte
les Fidelles de
prendre garde à ceux
qui caufoient parmy
eux des divifions , & des
fcandales.contre la do
ctrine , & d'éviter leur
Niij
150
copagnie, cela n'autho
rife en aucune maniere
cette féparation dont
nous parlons , puis qu'
au contraire il faut entendre
dans ces endroits
ceux qui vouloient
divifer l'Eglife,
& qui ne retenoient
point les chofes effentielles
à la Religion
.
J'ay dit encore que
J. C. avoit confirmé
par fon exemple , ce
que j'avance. En effet ,
ISI
il ne s'eft jamais féparé
de l'Eglife Judaïque,
quelque corrópuë qu'-
elle fuft , & quoy que
les Scribes & les Pharifiens
euffent introduit
d'étranges défordres , &
d'infignes abus dans la
Religion , cependant
vorcy 1'ordre qu'il
donne à fes Difciples à
leur égard. Les Scribes
les Pharifiens,
-dit-il , font aßis dans la
Chaire de Moife . Obfer
Niiij
152
vez donc , & faites tout
ce qu'ils vous ordonnent
.
Il
n'entendoit pas fansdoute
par - là , qu'ils
fuiviffent
aveuglement
tous leurs
enſeignemens
, quels qu'ils puffent-
eftre ; car il leur
dit ailleurs , qu'ils fe
donnaffent de garde du
levain de leur doctrine ;
mais il ne vouloit pas
qu'ils fiffent des Schifmes
, jufqu'à ce que le
temps fuft venu de dref
153
fer une nouvelle Chai
re , où ils devoient s'établir
eux-mefmes avec
cette autorité que leur
acquirent leurs Miracles
. Il vouloit qu'en
vertu de la venerable
fucceffion , en confidération
de la Chaire de
Moïfe, ils n'abandōnaffent
point cesDocteurs ,
& leur Miniftere ; mais
qu'ils les écoutafsēt dās
les chofes effentielles
de laReligion
, en fe gar154
dant du mauvais levain
de leurs erreurs , & de
leurs abus . Pourquoy
donc nos Peres n'ont-ils
pas fuivy l'exemple de
J. CHRIST ? Quelques
erreurs , & quelques
abus qu'ils puiffent croire
que les Docteurs de
l'Eglife Romaine avoiet
adjoûtez à l'effence de
la Religion , il falloit
toûjours demeurer auprés
d'eux , & les écoûter
en vertu de la vene-
1
ISS
rable fucceffion des Apoftres
, & en cofidération
de leur Chaire fur
laquelle ils font affis,
en ſe gardant du mauvais
levain de leur do-
Єtrine , & de leur culte,
fupofé qu'il y en euſt.
J'ay confideréférieu
fement ce qu'on pouvoit
oppofer là-deffus,
& j'ay trouvé qu'on ne
peut alléguer , & qu'on
n'allegue en effet , que
ces deux choſes ; la pre156
miere , que la fépara
tion des Réformateurs
a eftéforcée , qu'on les
a chaffez & excommuniez
, de forte qu'ils ne
pouvoient pas fe difpenfer
apres cela de former
des Societez féparées de
l'Eglife , pour y fervir
Dieu avec liberté ; la
feconde , que quelques
inconveniens qu'il y ait
dans cette féparation
de nos Peres , ils ne re
gardent pas ceux qui fe
157
trouvent préfentement
féparez fans y avoir
contribué , puis que deformais
fe trouvant en
poffeffion de la verité
dans ces Societez que
leurs Peres ont formées
, ils fe fentent obligez
en confcience d'y
demeurer
; mais apres
avoir bien examiné ces
deux raifons , je ne les
ay pas trouvées fuffifantes
pour me faire
changer de fentiment .
158
En effet , pour ce qui
eft de la premiere , nos
Peres eftant dans l'Eglife
Catholique , ve
nant à s'opposer à fa
croyance , & perſéverant
dans leur rebellion,
il eftoit fans- doure
du devoir de cette Eglife
de les excommunier
,
comme on le pratique
encore parmy nous ;
mais cela ne les mit
point en droit de faire
ce qu'ils ont fait. Ils
159
devoient plutoft fe retirer
dans des Déserts ,
s'ils ne pouvoient ſe
foumettre en confcience
, mais non pas ufurper
témérairement
l'autorité
de former de nou
velles Societez . C'eſt
ainfi que fit Elie , lors
qu'il fut chaffé de la
Communion d'Ifraël,
& pourſuivy par ce
Peuple , fans fonger à
emmener avec luy quelque
troupe de Gens
160
1
qu'il auroit pû gagner,
pour aller fervir Dieu
ailleurs en
particulier.
Dieu luy déclare qu'ily
en avoit fept mille qui
ne participoient
point à
l'idolâtrie de leurs Freres
, mais il les laiſſe toùjours
dans leur Societé,
toute corrompuë qu'-
elle eftoit , & Elie ne
demande point de les
attirer apres luy.
Pour la feconde raifon
, elle eft entiere-
A
.
161
ment vaine. Ceux qui
fe trouvent dans les Socierez
féparées , font
toûjours coupables à
peu près du mefine crime
que leurs Peres . Ils
entretiennent le Schif
me que les autres ont
fait ; ils rompent l'uni
té de l'Eglife ; ils déchirent
le Corps de JESUSCHRIST
, & quoy qu'il
en foit , leur tranquilité
reft toujours criminelle,
puis qu'ils fuivent aveu162
glement les dogmes
de leurs Peres , qu'ils
croyent
des veritez
fans les examiner , &
fans le pouvoir meſ-
A
me faire par leur regle
, comme M' Gilly
l'a montré. Ainfi ils
devroient fe mettre
dans le meſme état
qu'eftoient autrefois
leurs Peres , & fupofant
qu'ils font encore
dans la Communion
Romaine, examiner s'ils
163
ont des caufes fuffifantes
de s'en féparer , &
alors confideranto la
choſe en conſcience
4
dans la crainte de Dieu ,
délivrez des préjugez de
leur naiffance , & de
leur éducation , & éexempts
de tous les motifs
illégitimes qui ont
fait agir leurs Pères ,
comme à l'égard des
Docteurs , le dépit de
quelque affront , l'ambition
, & la gloire de
O ij
164
paffer pour habiles , &
d'eftre Chefs de Partys,
& chofes femblables ; à
l'égard du Peuple , l'amour
de la nouveauté,
le torrent des exemples,
la tirannie prétendue de
l'Eglife, le droit de juger
de l'Ecriture, les moeurs
corrompues des Eccléfiaftiques
, & telles autres
chofes, je fuis für,
que s'ils agiffoient ainsi,
les raifons convaincantes
que j'ay allé
165
guées leur viendroient
dans l'efprit , & les obligeroient
à fe réunir à
l'Eglife Catholique . Je .
l'ay fait , Meffieurs , cet
examen & la chofe
,
m'a réuffy. Je prie Dieu
de tout mon coeur, que
vous faffiez tous de méme
, & avec le meſme
fuccés que moy.
Ce Difcours fut écouté
avec la mefmefurprise,
&la mefme attention
166
qu'avoit caufé le premier
; & aucun de ceux
qui compofoient
l'Affemblée
, n'ayant entrepris
de combatre les raifons
dont s'eftoientfervis
ces deuxfçavans Hommes,
pourfaire connoiftre
l'obligation indifpenfa
ble où ilsfe trouvoient de
fe réunir à l'Eglife
tholique, ils fe retirerent
apres leur avoirfouhaité
à tous la mefmefoûmiffion
aux Veritez qu'ils
Ca167
reconnoiſſoient, & la même
grace qu'ils avoient
reçeuë,pour en eftre entierement
convaincus
.
Courdil fe fervit de ce
filence pour la Déclaration
qu'il avoit außi à
faire. Voicy ce qu'il dit à
Affemblée.
G iiij
80
S2S52525 :5252525
DISCOURS
DE M' COURDIL.
MESSIEURS ,
Il me fuffiroit fansdoute
de vous dire , que
toutes les raifons que
M' Gilly vient de vous
alléguer contre la fuffifance
de l'Ecriture fainte
, & en faveur de l'autorité
de l'Eglife , fon81
dée fur la Tradition , &
fur le confentement
tranquille & univerfel
de toutes les parties
qui la compofent , me
font communes avec
luy , pour vous faire
voir combien jufte eft
le deffein que j'ay formé
de me féparer de
vous , & d'entrer dans
l'Eglife Romaine , d'où
la naiffance m'avoit
éloigné , mais je mefens.
encore obligé , pour
82
prévenir les jugemens
téméraires qu'on pour
roitfaire fur mon changement,
de vous rendre -
un compte fidelle &
public de toutes mes
démarches fur ce sujet .
La premiere choſe
qui troubla d'abord
mon efprit , & m'obligea
à faire des Réfléxions
qui m'ont enfin
conduit au point où je
me trouve , eft la diviſion
du Chriſtianiſme,
83
& ce grand nombre de
Societez , dont chacune
prétend
eſtre la vraye
Eglife deJESUS- CHRIST .
Ce qui m'étonnoit davantage,
c'eſt que cette
grande diverfité de Sectes
qui fortirent de l'Eglife
Romaine dans le
dernier fiecle , reconnoiffant
toutes l'Ecriture
fainte pour l'unique
& infaillible regle
de leur Foy , ne laiſſent
pas d'eftre oppofées les
84
unes aux autres , quoy
qu'elles ayet toutes un
même fondement, & un
meſme principe , qui eſt
de ne rien croire qui ne
foit contenu dans la
fainte Ecriture . Quoy,
difois - je là - deffus , la
Religion Chreftienne
rn'a-
t- elle donc que des
incertitudes ? L'Ecriture
fainte, dit-on, eft la regle
infaillible de la Foy,
& cependant
je voy
tant de Communions
85
qui fe diftinguent par
des Créances toutes
contraires , qu'elles fonpourtant
dent
toutes
fur cette Ecriture d'une
maniere probable , &
chacune avec une égale
vray-femblance. Apres
cela, qui cft- ce quipourra
m'affurer que je fuis
dans la Communion la
plus fure pour avoir le
falut Toutes les autres
qui fe difent reformées,
auffi bien qu'elle,
86
luy difputent cet avantage
, & cefemble avec
mefme droit . D'ailleurs,
ce qui mérite le plus de
refléxion , l'Eglife Romaine
les traite toutes
de Schiſmatiques , &
d'Héretiques , & prétend
qu'on ne peut
avoir le falut que dans
fa Communion . Comment
ces Societez oferont-
elles fe fervir de
l'Ecriture pour refuter
les prétentions de cette
87
Eglife, tandis que l'Ecriture
demeure inutile à
leur égard , & n'eſt pas
capable de les accorder
entre elles , & de
faire ceffer leur divifion
?
Dans cet embarras, il
me fembla que je pouvois
calmer l'inquiétude
de mon efprit par
cette confidération
que la Providence avoit
remedié à ce défordre,
en fixant la créance des
88
1
chofes neceffaires au falut
par le Simbole des
Apoftres , qui eft une
Confeffion de foy que
tous les Chreftiens reçoivent
genéralement.
Quoy qu'il en foit , difois-
je , quelque grand
nombre , & quelque diverfité
qu'il y ait de Societez
Chreftiennes , il
eft certain que tous .
ceux qui les compofent,
confeffent le Seigneur
de
bouche , &
croyent
89
4
de coeur que Dieu l'a
reffufcité d'entre les
Morts . Ils feront donc
fauvez , fuivant le témoignage
de S. Paul,
dans fon Epiftre aux
Romains , Chapitre 10 .
Car on croit de coeurpour
eftre juſtifié , & on confeffe
de bouche pour eftre
Sauvé ; c'est pourquoy
l'Ecriture dit, quiconque
croit en cecy, neferapoint
confondu. Iln'ya point
de diftinction à faire de
H
90
Catholique Romain , de
Calvinifte , de Luthérien
, & de tous les autres
, parce que tous n'ont
qu'un mefme Seigneur,
qui eft riche en miféricorde
envers tous , & qui
répand fes richeſſes fur
tous ceux qui l'invoquent
; cartous ceux qui
invoquerot
le nom duŝeigneurferontfauvez
. De
forte que fuivant ainſi
le raifonnement
de l'Apoftre,
je concluois que
91
Tous les Chreftiens generalement
confervant
au fond l'effence de la
Religion Chreftienne
au milieu de leurs divifions
, obtiendroient le
falut indiféremment , eftant
tous d'ailleurs à
peu pres d'accord fur la
regle des moeurs , & de
la fainteté de vie.
Mais une autre penfée
fucceda
bien-toft à
celle-là. Je
fongeay que
cela pourroit
avoir lieu,
Hij
92
fi Dieu ne demandoit
des Chreftiens , que la
foy , & l'obeiſſance ;
mais il leur prefcrit encore
tres- expreffement
un amour , & une charité
réciproque entre
eux . A la bonne heure,
que tous les Chreftiens.
confeffant JESUS de
tout leur coeur , invoquant
fon faint nom, &
obeïffant à fes Commandemens
, puiffent
eftre fauvez fans au93
cune diftinction , pouryeu
qu'ils s'entrefuportent
charitablement ,
& qu'ils vivent dans
une mefme Communion
; mais qu'en peuton
croire pendant qu'ils.
violent toutes les regles
de la charité , pendant
qu'ils s'entredéchirent ,
& s'anathématiſent les
uns les autres , pendant
qu'ils s'entrehaïffent,
& qu'ils fe condamnent
àl'Enfer , par les fenti94
mens qui les divifent ?
Qu'ils fe vantent donc
tous , tant qu'ils voudront
, d'avoir une parfaite
connoiffance de lá
verité , & d'en penétrer
tous les myfteres , s'ils
n'ont pas la charité,
tout le refte ne leur fert
de rien ; & expliquant
icy le raiſonnement de
Saint Paul , au 10. des
Romains , dont je viens
de vous parler , par celuy
qu'il fait au Chapi95
tre 4. de fon Epître aux
Ephéliens . Comme il n'y
peut avoir, diſois -je, parmy
les Chrestiens qu'un
corps, & qu'un efprits
comme il n'y a qu'une
mefme efpérance , à laquelle
ils font appellez ;
comme il n'y a qu'un mefme
Seigneur , une Foy,
un Baptefme ; comme
il n'y a qu'un Dieu, Pere
de tous , qui eft audiffus
de tous, qui étendfa Providencefur
tous, 5 qui
96
réfide en eux tous , ilfaut
außi qu'ils fe fupportent
les uns les autres avec
charité , & que travaillant
avecfoin à conferver
l'unité d'un mefme
efprit par le lien de la
paix , ils neforment tous
enfemble qu'une feule Societé,
une mefme Com
munion.
Enfin cette derniere
penſée en fit venir encore
une autre dans
mon efprit , laquelle y
eft
97
eft demeurée , & qui en
a heureuſement fixé
l'inconftance ; car voulant
répondre à la difficulté
qui fe préſenta
d'abord , fçavoir , à la
quelle de toutes les Societez
Chreftiennes il
faudroit que les autres
fe rangeaffent , pour ne
faire toutes enſemble
qu'une feule & meſme
Communion , cela me
donna lieu d'examiner
les prérogatives que
I
98.
l'Eglife Romainepréced
avoir fur toutes celles
qui s'en fontféparées, de
forte qu'étant covaincu
que toutes les Sectes du
Chriftianifme font forties
du milieu d'elle , &
qu'elle a cet avantage
fur toutes les autres
d'avoir fuccedé immédiatement
aux Apôtres,
& par conféquent d'être
encore par le droit
de la fucceffion ,
Corps , & cette Societé
ce
99
que ces Saints Hommes
établirent fur la Terre,
je conclus qu'il eftoit
jufte , & naturel , que
toutes ces diférentes
Sectes fe réüniffent à
cette Eglife d'où elles
fontforties.
Je ne tiray point cette
conféquence à la legere,&
témerairement . Je
leûs , je méditay avec
toute l'aplication dont
mon efprit fut capable.
Je confultay ma
LYON
I ij
100
raifon ,je confultay l'Ecriture.
Ma raiſon me
fit voir qu'on ne pouvoit
s'imaginer , fans
blafphémer contre la
Providence divine , que
l'état extérieur de l'Eglife
, que Dieu s'eftoit
acquife par un prix infiny
, que J. C.avoir
cimentée
par fon propre
fang ; que fon état , disje
, cuft efté interrompu
prefque
dés ſa naiſſance
.
L'Ecriture
m'apprit
par
IOI
divers Paffages, que l'é
tat extérieur de l'Eglife
de J. C. & fon miniftere
, devoient fubfifter
pendant tous les fiecles
fans interruption , comme
dans S. Mathieu ,
que J. C. devoit eftre
avec les Miniftres de
l'Eglife toûjours , &
tous les jours , jufques à
la fin du Monde , afin
que par fon affiftance
ils puffent inftruire les
Peuples, adminiftrer les
I iij
102
)
Sacremens , & exercer
la Difcipline. Dans l'Epiftre
aux Ephéfiens,
que l'ordre & les fonctions
des Paſteurs &
Docteurs de l'Eglife , devoient
durer
jufqu'aux
fiecles à venir, où les Fidelles
attendroient la
perfection de J. C. Dans
Saint
Mathieu
encore ,
que depuis qu'une fois
Saint Pierre , auffi- bien
que les autres Apoftres,
auroient converty un
103
71
nombre de Juifs , & de
Gentils , & les auroient
affemblez en une mefme
Eglife , comme un
Troupeau de Brébis &
d'Agncaux, pour les pai
tre , eux & les autres
Miniftres apres eux, les
Portes d'Enfer ne prévaudroient
jamais contre
cette Eglife , contre
ce Troupeau, quelques
efforts que le Diable
puft faire par fa rufe , &
par fa malice , & plu-
I
104
fieurs autres chofes de
cette nature . Si cela eft ,
dis-je alors en moymefme
; s'il
eft donc
vray, comme je n'en
puis douter , que l'Eglife
de J. C. ait deû ſubfifter
pendant tous les
fiecles d'une maniere
vifible , & non inter-
2
rompue , qu'on la cherche
ailleurs tant qu'on
voudra , on ne fçauroit
la trouver que dans la
Communion Catholi
105
que. C'eft-elle quipeut
fe vanterjuftement d'avoir
maintenu fon Miniftere
depuis les Apô
tres . Les diférentes
Sectes que nous voyons
font comme autant de
Ruiffeaux , qui fe font
féparez de ce grand
Fleuve , & ne peuvent
que tarir avec le temps
comme ont fait d'autres
; au lieu que pour
luy il a pris fa fource
dans la plénitude des
106
ficcles , & a toujours
coulé
tranquilement
dans un meſme lit ; ce
qui me fait croire qu'il
y coulera fans interruption
,jufqu'à ce qu'il aille
fe décharger , pour ainfi
dire , tout entier , dans
l'Ocean de l'Eternité.
Ce qui m'a confirmé
dans cette penfée , c'eſt
le propre témoignage
des Réformateurs , &
des Docteurs Protef
tans. Calvin avouë luy107
mefme dans fon Inftitution
, que Dieu par fa
Providence avoit confervé
jufques à fon
temps dans la Communion
Romaine , des témoignages
de ſon alliance
, & des
marques
certaines que c'eftoit
1'Eglife de JESUSCHRIST
, afin , adjoûtoit-
il , qu'il ne fuft pas
dit que fon Egliſe euft
péry. Zanchius, celébre
Théologien parmy les.
108
Proteftans , a confirmé
la mefme chofe en divers
endroits , confeſfant
ingénuëment
que
la Communion Romaine
, malgré les efforts
de Satan , a toujours
confervé la forme de
l'Eglife de J. C. & que
fon Alliance , & fon Miniftere
, y ont toujours
demeuré conftamment.
La plupart des autres
parlent tout de meſme .
S'il eft donc certain,
109
difois-je , que la Communion
Romaine a eſté
l'Eglife de Dieu jufqu'au
temps de nos
Peres , pourquoy s'en
font ils féparez ? Pourquoy
ont-ils fait un
Schifme , qui eft, au fentiment
de Calvin , le
plus énorme de tous
les attentats ? On ne
peut , dit-il , s'imaginer
de crime plus atroce , que
de violer par une perfidie
facrilege, en fefeparant
IIO
de l'Eglife , le Mariage
que le Fils de Dieu avoit
daigné contracter avec
nous.
Nos Peres , dira- t - on ,
ont érigé une nouvelle
Eglife pour eftre l'Epouſe
de J. C. parce
que l'autre s'eftoit renduë
indigne de l'eftre;
mais je répons , qu'il ne
fuffit pas qu'une Eglife
fe foit rendue indigne
d'eftre l'Epouſe de J. C,
pour ceffer de l'eftre en
III
effet ; il faut que l'Epoux
luy - mcfme luy ait
donné la Lettre de divorce.
A voir tout ce
que J. C. reproche aux
fept Eglifes , dont il eſt
parlé dans l'Apocalipfe ,
on juge bien d'abord
qu'elles eftoient indignes
de porter le titre
d'Epoufes de J. C. mais
cependant elles ne laiffoient
pas de l'eftre , &
J. C. ne laiſſe pas de les
reconoiftre pour telles.
112
La Synagogue , qui ef
toit autrefois l'Epouſe
de Dieu , s'eft fouvent
rendue indigne de cet
honneur , mais les Prophetes
ne l'ont pourtantjamais
abandonée,
tant que Dieu luy-mef
me ne luy a pas donné
la Lettre de divorce.
C'eft Calvin luy - mefme
, qui m'a fourny
cette penſée. Il nous
repréſente dans ſon Inftitution
les défordres
113
de ce Peuple , fi horri
bles , qu'Ifaïe les compare
à bon droit à Sodome
, & à Gomorre . Il
nous y fait voir la Religionméprifée,
& fouillée
par de faux cultes , &
les moeurs entierement
dépravées, mefme dans
les
Sacrificateurs . Ce
pendant , adjoute-t- il ,
jamais les Prophetes ne
saviferent d'ériger de
nouvelles Eglifes , de
dreffer de nouveaux Au-
K
114
tels pour faire leur Service
à part ; mais quelque
corrompue que fuft
cette Societé , parce que
Dien j avoit établyfa
parole , & fon culte , ils
élevoient vers luy leurs
mains pures , au milieu
de l'Affemblée de ces Impies
, fans crainte de fe
fouiller. Rien donc, continuë-
t-il , ne les retenoit
dans cette Societé , dans
cette Eglife corrompue,
que le defir de conferver
115
l'unité , adjoûtant ce
qu'il a déja dit . Rien ne
les retenoit que le defir
d'entretenir fidellement
ce Mariage , que Dieu
avoit contracté avec elle,
qu'ils ne pouvoient rompre
d'eux- mefmes, fans
une teméritéfacrilege, en.
Le feparant de cette Egli
fe , pour en former une
autre. Pourquoy donc
Calvin luy-mefme , &
les
autres
, n'ont-ils
demeuré dans l'Eglife
pas
Kij
116
Romaine , quoy que
corrompue , comme ils
prétendoient
, pour conferver
l'unité ? Pourquoy
ont-ils rompu ce
facréMariage que Dieu
avoit contracté avec
elle , puis qu'ils ne nient
pas qu'elle ne fuft l'Eglife
de Dieu , & qu'il
n'y reftaft des témoi
gnages de fon Alliance,
quand ils en font fortis,
comme nous avons déja
yeu : Certe Eglife eftoit117
elle plus corrompuë
que la Judaïque ; ou
avoient - ils plus d'authorité
que des Prophetes
? Perfonne n'oferoit
fans-doute foùtenir
l'une & l'autrede
ces deux chofes.
Certes une telle féparation
eft une affaire de
fi grande importance,
que quand Dieu , laffe
des infidelitez de ce
Peuple dont nous venons
deparler , & pour
118
accomplir fon decret,
a voulu fe faire une autre
Epoufe, & fe former .
une nouvelle Eglife ; il
a envoyé fon Fils luymefme
fur la Terre ,
avec des marques de fa
Divinité , & a revétu
les Apoftres de dons extraordinaires
& miraculeux
, comme autant
de preuves infaillibles
de la Miffion qu'ils avoiet
receue pour cela;
& afin de fignifier au119
tentiquement qu'il donnoit
la Lettre de divorce
à ce Peuple , il fit renverfer
le Temple de Jérufalem
, & abolit par
là le culte qui s'y exerçoit
; de mefme qu'ef
tant enfin laffé de l'impenitence
des ces Egliſes
de l'Apocalipfe dont
nous avons parlé , pour
marquer qu'il leur donnoit
la Lettre de divorce,
il transporta ailleurs
leurs Chandeliers , &
120
"
ya laiffé établir le culte
de l'infâme Mahomet
.
Mais dans la Prétendue
Réformation , onon né
fçauroit dire qu'il y ait
rien d'approchant . L'Eglife
dont on fe fépare,
conferve toujours fon
ancien culte , & fes premieres
prérogatives,fon
miniftere , & fon ordre.
Ceux qui veulent former
une nouvelle Eglife
, & approprier une
nouvelle Epouſe à J. C.
ne
121
ne font que des Hommes
fort ordinaires, fans)
Miffion, fans Vocation,
& fans Miracles , qui
n'agiſſent que par paſfion
, ou du moins par
occafion , de forte que
ce ne peut eftre que
par une criminelle témérité
qu'ils fe font ſéparez
de l'Eglife Romaine.
On me dira peut - eſtre
qu'il n'eftoit pas neceffaire
qu'ils fiffent des
L
122
Miracles pour autorifer
une Miffion , parce
qu'ils ne venoient pas
annoncer une nouvelle
Alliance , comme faifoient
les Apoftres , &
qu'ils ne préchoient que
le mefme Evangile , que
les Apoftres avoient fi
bien confirmé par leurs
propres Miracles ; mais
c'eſt la Queſtion . C'eſtlà
proprement ce qu'on
leur difpute . On les accufe
d'alterer cette Al123
.
liance , de falfifier cet
Evangile à divers é
gards , de forte qu'ils
avoient befoin de preuves
autentiques pour fe
juftifier de cela ; & il ne
ferviroit de rien de dire
qu'ils s'en juftifioient
par la fainte Ecriture,
par la parole de Dieu ,
car on prétend que ce
n'eft pas la parole de
Dieu qui leur rend témoignage
, mais leurs
propres paroles , ayant
Lij
124
détourné l'Ecriture à
leur fens par leurs fubtiles
, mais vaines ex-
De forte plications.
qu'il eftoit toujours neceffaire
qu'ils fiffent des
Miracles , pour faire recevoir
fans contredits
leurs explications, comme
conformes à l'intention
de Dieu , fur tout
parce qu'elles s'opoſent
à un confentemēt
tranquille
& univerfel de
toute l'Eglife , & à une
a
125
Tradition qu'elle prétendoit
tenir des Apôtres
mefmes . Sans- doute
que J. C. expliquoit
les Propheties qui le regardoient
, d'une maniere
capable de perfuader
, & faifoit voir
qu'elles s'accopliffoient
en luy. Cependant , nonobftant
la verité, & la
force de ces explicatios,
if nous dit luy - meſme,
que s'il n'eût fait devant
les Juifs les fignes qu'il
Lij
126
faifoit , ils auroient eſté
fans peché , parce qu'il´
parloit contre un confentement
univerfel de
ce Peuple , & contre fa
Tradition tranquille.
D'ailleurs , comme il y
en a eu pluſieurs qui
font venus en mefme
temps fous le titre de
Réformateurs , & qui
prétendoient tous n'annoncer
que la pure ve
rité de l'Evangile , quoy
qu'ils fuffent oppofez
127
dans leurs fentimens , il
falloit du moins des fignes
pour diftinguer les
faux Réformateurs d'avec
les veritables , d'autant
plus que les preuves
qu'ils tiroient de
l'Ecriture chacun en faveur
de fon opinion , eftoient
également aparentes
, & probables, &
pouvoient
fraper également
les efprits .
Enfin cette diverfité
mefme de fentimens,
Liiij
128
n'eft- elle pas une marque
évidente de leur illégitime
Miffion ? Le
S. Efprit peut-il foufler
le doux & l'amer , le
vray & le faux tout enfemble?
Si les Apoftres
ont eu quelques diférens
, ce n'eftoit que fur
des chofes legeres , de
peu d'importance , &
qui finiffoient auffi-toft;
mais les diférens des
Réformateurs durent
longtemps , & font de
129
la
derniere
importance;
car pour ne parler pas
des Arminiens
, des Atrabatiftes
, des Sociniens ,
& de divers autres , qui
ſe vantent
pourtant
de
Réformation , mefme
au deffus de tous les autres
Réformez
, les Luthériens
& les Calviniftes
eux -mefmes , ne
fe traitoient- ils pas réciproquement
d'Herétiques
, avant que quelques
raifons de politi130
que euffent obligé ces
derniers à rechercher
Tanion : & ces premiers
ne demeurerent- ils pas
toujours dans les mefmes
fentimens ? Certes
on peut bien dire qué
commeapres
leDéluge,
lors que les Hommes
voulurent
fe bâtir une
haute Tour , afin de fe
préſerver d'une feconde
Innondation , Dieu témoigna
vifiblemet qu'il
def- aprouvoit
leur def
131
fein , & condamnoit
leur ouvrage , quand il
confondit leur Langage
, & les fit parler chacun
diféremment ; de
mefme lors que ceux
qui prétendoient s'eftre
fauvez d'un déluge d'erreurs
, & de fuperftitions
en fortant de l'Eglife
Romaine , voulurent
fe faire un Edifice,
& bâtir une nouvelle
Eglife qui ne fuft plus
fujeteà une pareille In132
nondation , Dieu marqua
fans- doute manifeftement
qu'il def-aprouvoit
leur deffein, &
condamnoit leur ouvrage
, en confondant
leur
langage , pour les
laiſſer parler fi diféremment
.
Allons plus avant.
Tous les Docteurs
Proteftans
, Calvin , Zanchius
, d'Avenantius , &
les autres dont il feroit
trop long de
rappórter
133
les témoignages , demeurent
d'accord qu'-
uge Communion eft ve
ritablement de J. C &
qu'il ne faut point s'en
féparer , tandis qu'elle
garde les chofes effentielles
à la Religion , &
neceffaires au falut ; &
M Daillié avouë luymefme
dans fon Apologie
, & dans fa Replique
contre le Pere
Adam ; & M Cotibi ,
que l'Eglife Romaine a
1341
confervé jusques à pré-
Sent toutes fes veritez
effentielles ,fondamentales,
& néceffaires . De
forte que je conclusraifonnablement
felon ces
témoignages , qu'on
n'a pas deû s'en féparer;
mais , dit M' Daillié, &
tous les Proteftans avec
luy , à ces doctrines
faintes & ordinaires,
que l'Eglife Romaine
retient , elle en a joint
d'autres humaines , in135
certaines , inconnuës à
l'Ecriture
, quelquesunes
mefmes qui choquent,
& renverfent les
a
premieres ; en un mot
il n'y a pas moyen d'avoir
Communion avec
elle, à caufe de fes fuperftitions,
& de fon idolâtrie.
Je n'entreray point
icy dans la difcution des
Articles , qui font le fujet
de ces invectives , &
n'entreprendray pas de
fairelà- deffus l'apologie
136
1
de l'Eglife , cela me meneroit
trop loin pour
un Difcours comme celuy-
cy . M' l'Evefque
de Meaux entr'autres,
l'a fait d'une maniere,
où il n'y a rien à repliquer
, & l'a pleinement
juftifiée de ces fauffes
accufations . Mais je
veux faire voir feulement
en deux mots,
qu'en fupofant mefme,
s'il m'eſt permis de parler
ainfi , que ces accu137
fations fuffent juftes, on
n'a pourtant pas eu
droit de s'en féparer .
- Je dis donc premierement
, que quelques
grands qu'on fe puiffe
figurer les abus de l'Eglife
Romaine , ce n'eft
pas à dire qu'on deuſt
les prendre pour de
juftes raifons de feparation
, puis que ceux de
ces anciens Juifs dont
nous avons parlé tantoft
, alloient jufques
M
138
culte des faux
au
Dieux , & que cependant
Calvin luy meſme,
nous a dit que les Prophetes
ne voulurent
&
ne durent pas s'en féparer
, parce que Dieu
avoit étably fon culte
& fa parole au milieu
d'eux . Suivant
cet éxemple
, je foutiens
que
quand même l'EglifeRo
maine feroit allée jufques
à l'idolâtrie
( cela
foit dit par une tres139
fauffe fuppofition , &
pour ofter feulement
tout prétexte ) tout ce
que nos Peres pouvoient
faire , c'eftoit d'imiter
les Prophetes en
criant contre les excés
de ces prétendus abus;
mais non plus qu'eux ,
ils ne devoient jamais
fe féparer de l'Eglife,
où Dieu avoit mis fon
culte , & fa parole ; car
quand l'Apoftre dit qu'il
faut fuir l'idolâtrie , qui
Mij
140
ne fçait qu'il entend
parler des Societez
Payennes & quand
mefme cela pourroit
s'étendre jufqu'à l'Eglife
, pour ainfi dire , il
faudroit toûjours entendre
une fuite & une
féparation négative , &
non pas pofitive , comme
eftoit celle des Prophetes
, qui levoient
leurs mains pures vers
Dieu , au milieu meſme
de l'impieté
; ce font les
141
propres termes de Calvin.
Secondement
, je
dis que les Docteurs
Proteftans
, entr'autres
M Daillié dans fon Apologie
, avouent euxmefmes
que
quelques
énormes que
paroiffent
les abus dans une Com .
munion , on ne doit
point la quitter , quand
ceux qui les profeffcnt
nient les damnables
conféquences qu'on en
peutirer. Jefçais qu'on
142
a dit cela en faveur des
Luthériens ; mais puis
qu'on propofe cette
maxime comme generale
, pourquoy ne l'appliqueroit
- on pas éga
lement aux Catholi
ques , quinient
abfolu
ment tant de mauvaiſes
conféquences qu'on
tire de leur culte , & de
leur pratique ? En troifiéme
lieu , je dis que les
Réformateurs mefme,
& les plus habiles Do143
'contraints
&teurs Proteftans , font
d'avouer
que la plupart des abus
qu'on impute à l'Egliſe
Romaine , ne font tout
au plus que ce bois , ce
foin , & cette paille
dont parle Saint Paul
dans fa premiere Epître
aux Corinthiens , Chapitre
3. qu'on baftit fur
le fondement
, mais qui
ne renverfent pas ; de
forte qu'ils ne peuvent
pas eftre de juftes mo144
tifs de féparation , de
l'aveu mefme des Proteftans
, qui ne mettent
en ce nombre que les
erreurs fondamentales;
on n'a qu'à lire là - deffus
Calvin , & Parocus . Je
dis en quatriéme lieu,
que ces Docteurs , &
fur tout Mr Daillié dans
fon Apologie , ayouent
encore qu'il eft injufte
d'imputer à une Eglife,
ce que des Docteurs
particuliers y enfeignet,
ou
145
ou que le Peuple y pra
tique. C'eft pourquoy
l'on nefçauroit prendre
pour de juftes cauſes
d'éloignement de l'E
glife Romaine, desabus,
qui ne feroient tout au
plus enfeignez que par
des Docteurs particuliers
, ou pratiquez par
le Peuple , fans que l'Eglife
les approuvaſt .
Ainfi on ne doit , & on
ne peut juger des fentimens
de l'Eglife Ro
N
14
146
maine , que par les Ca
nons du Concile de
Trente , ou par l'expofition
qu'en a donné Mª
de Meaux , dont le Livre
a efté approuvé,
non feulement des Evefques
, & des Cardinaux
, mais du Pape
meſme par une Bulle
authentique .
Enfin , fupofé que l'Eglife
Romaine a confervé
parmy les abus qu'
on luy impute , toutes
$147
les veritez effentielles à
la Religion , & neceffaires
au falut , comme
nous l'avons montré
par le témoignage meſme
des Docteurs Proteftans
, il eft fi conftant
qu'on n'a pas deù s'en
féparer à cauſe de ces
abus , que J. C nous a
luy - mefme confirmé
cette maxime , & par
fa Doctrine, & parfon
exemple , dans la Parabole
de l'Ivroye , qu'il
Nij
148
explique
des fcandales
qui regardent
la Doctrine
, & de l'iniquité
qui
regarde les moeurs ; car
comme il eft défendu
dans cette Parabole,
d'arracher l'Ivroye qui
eft parmy le bon grain,
cela nous montre qu'à
l'égard du Champ du
Seigneur , à l'égard de
fon Eglife , il ne faut
point faire de féparation
fous prétexte qu'-
on y enfeigne de mau149
vaifes doctrines , quand
on y retient en meſme
temps les effentielles ,
& les neceffaires ; &
comme l'Ecriture ne fe
contredit point , quand
Saint Paul dans fon Epître
aux Romains , Chapitre
16. & ailleurs, exhorte
les Fidelles de
prendre garde à ceux
qui caufoient parmy
eux des divifions , & des
fcandales.contre la do
ctrine , & d'éviter leur
Niij
150
copagnie, cela n'autho
rife en aucune maniere
cette féparation dont
nous parlons , puis qu'
au contraire il faut entendre
dans ces endroits
ceux qui vouloient
divifer l'Eglife,
& qui ne retenoient
point les chofes effentielles
à la Religion
.
J'ay dit encore que
J. C. avoit confirmé
par fon exemple , ce
que j'avance. En effet ,
ISI
il ne s'eft jamais féparé
de l'Eglife Judaïque,
quelque corrópuë qu'-
elle fuft , & quoy que
les Scribes & les Pharifiens
euffent introduit
d'étranges défordres , &
d'infignes abus dans la
Religion , cependant
vorcy 1'ordre qu'il
donne à fes Difciples à
leur égard. Les Scribes
les Pharifiens,
-dit-il , font aßis dans la
Chaire de Moife . Obfer
Niiij
152
vez donc , & faites tout
ce qu'ils vous ordonnent
.
Il
n'entendoit pas fansdoute
par - là , qu'ils
fuiviffent
aveuglement
tous leurs
enſeignemens
, quels qu'ils puffent-
eftre ; car il leur
dit ailleurs , qu'ils fe
donnaffent de garde du
levain de leur doctrine ;
mais il ne vouloit pas
qu'ils fiffent des Schifmes
, jufqu'à ce que le
temps fuft venu de dref
153
fer une nouvelle Chai
re , où ils devoient s'établir
eux-mefmes avec
cette autorité que leur
acquirent leurs Miracles
. Il vouloit qu'en
vertu de la venerable
fucceffion , en confidération
de la Chaire de
Moïfe, ils n'abandōnaffent
point cesDocteurs ,
& leur Miniftere ; mais
qu'ils les écoutafsēt dās
les chofes effentielles
de laReligion
, en fe gar154
dant du mauvais levain
de leurs erreurs , & de
leurs abus . Pourquoy
donc nos Peres n'ont-ils
pas fuivy l'exemple de
J. CHRIST ? Quelques
erreurs , & quelques
abus qu'ils puiffent croire
que les Docteurs de
l'Eglife Romaine avoiet
adjoûtez à l'effence de
la Religion , il falloit
toûjours demeurer auprés
d'eux , & les écoûter
en vertu de la vene-
1
ISS
rable fucceffion des Apoftres
, & en cofidération
de leur Chaire fur
laquelle ils font affis,
en ſe gardant du mauvais
levain de leur do-
Єtrine , & de leur culte,
fupofé qu'il y en euſt.
J'ay confideréférieu
fement ce qu'on pouvoit
oppofer là-deffus,
& j'ay trouvé qu'on ne
peut alléguer , & qu'on
n'allegue en effet , que
ces deux choſes ; la pre156
miere , que la fépara
tion des Réformateurs
a eftéforcée , qu'on les
a chaffez & excommuniez
, de forte qu'ils ne
pouvoient pas fe difpenfer
apres cela de former
des Societez féparées de
l'Eglife , pour y fervir
Dieu avec liberté ; la
feconde , que quelques
inconveniens qu'il y ait
dans cette féparation
de nos Peres , ils ne re
gardent pas ceux qui fe
157
trouvent préfentement
féparez fans y avoir
contribué , puis que deformais
fe trouvant en
poffeffion de la verité
dans ces Societez que
leurs Peres ont formées
, ils fe fentent obligez
en confcience d'y
demeurer
; mais apres
avoir bien examiné ces
deux raifons , je ne les
ay pas trouvées fuffifantes
pour me faire
changer de fentiment .
158
En effet , pour ce qui
eft de la premiere , nos
Peres eftant dans l'Eglife
Catholique , ve
nant à s'opposer à fa
croyance , & perſéverant
dans leur rebellion,
il eftoit fans- doure
du devoir de cette Eglife
de les excommunier
,
comme on le pratique
encore parmy nous ;
mais cela ne les mit
point en droit de faire
ce qu'ils ont fait. Ils
159
devoient plutoft fe retirer
dans des Déserts ,
s'ils ne pouvoient ſe
foumettre en confcience
, mais non pas ufurper
témérairement
l'autorité
de former de nou
velles Societez . C'eſt
ainfi que fit Elie , lors
qu'il fut chaffé de la
Communion d'Ifraël,
& pourſuivy par ce
Peuple , fans fonger à
emmener avec luy quelque
troupe de Gens
160
1
qu'il auroit pû gagner,
pour aller fervir Dieu
ailleurs en
particulier.
Dieu luy déclare qu'ily
en avoit fept mille qui
ne participoient
point à
l'idolâtrie de leurs Freres
, mais il les laiſſe toùjours
dans leur Societé,
toute corrompuë qu'-
elle eftoit , & Elie ne
demande point de les
attirer apres luy.
Pour la feconde raifon
, elle eft entiere-
A
.
161
ment vaine. Ceux qui
fe trouvent dans les Socierez
féparées , font
toûjours coupables à
peu près du mefine crime
que leurs Peres . Ils
entretiennent le Schif
me que les autres ont
fait ; ils rompent l'uni
té de l'Eglife ; ils déchirent
le Corps de JESUSCHRIST
, & quoy qu'il
en foit , leur tranquilité
reft toujours criminelle,
puis qu'ils fuivent aveu162
glement les dogmes
de leurs Peres , qu'ils
croyent
des veritez
fans les examiner , &
fans le pouvoir meſ-
A
me faire par leur regle
, comme M' Gilly
l'a montré. Ainfi ils
devroient fe mettre
dans le meſme état
qu'eftoient autrefois
leurs Peres , & fupofant
qu'ils font encore
dans la Communion
Romaine, examiner s'ils
163
ont des caufes fuffifantes
de s'en féparer , &
alors confideranto la
choſe en conſcience
4
dans la crainte de Dieu ,
délivrez des préjugez de
leur naiffance , & de
leur éducation , & éexempts
de tous les motifs
illégitimes qui ont
fait agir leurs Pères ,
comme à l'égard des
Docteurs , le dépit de
quelque affront , l'ambition
, & la gloire de
O ij
164
paffer pour habiles , &
d'eftre Chefs de Partys,
& chofes femblables ; à
l'égard du Peuple , l'amour
de la nouveauté,
le torrent des exemples,
la tirannie prétendue de
l'Eglife, le droit de juger
de l'Ecriture, les moeurs
corrompues des Eccléfiaftiques
, & telles autres
chofes, je fuis für,
que s'ils agiffoient ainsi,
les raifons convaincantes
que j'ay allé
165
guées leur viendroient
dans l'efprit , & les obligeroient
à fe réunir à
l'Eglife Catholique . Je .
l'ay fait , Meffieurs , cet
examen & la chofe
,
m'a réuffy. Je prie Dieu
de tout mon coeur, que
vous faffiez tous de méme
, & avec le meſme
fuccés que moy.
Ce Difcours fut écouté
avec la mefmefurprise,
&la mefme attention
166
qu'avoit caufé le premier
; & aucun de ceux
qui compofoient
l'Affemblée
, n'ayant entrepris
de combatre les raifons
dont s'eftoientfervis
ces deuxfçavans Hommes,
pourfaire connoiftre
l'obligation indifpenfa
ble où ilsfe trouvoient de
fe réunir à l'Eglife
tholique, ils fe retirerent
apres leur avoirfouhaité
à tous la mefmefoûmiffion
aux Veritez qu'ils
Ca167
reconnoiſſoient, & la même
grace qu'ils avoient
reçeuë,pour en eftre entierement
convaincus
.
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Résumé : DISCOURS DE Mr COURDIL.
Lors d'un discours à l'Assemblée, Monsieur Courdil approuve M. Gilly sur la suffisance de l'Écriture sainte et l'autorité de l'Église basée sur la tradition et le consentement universel. Troublé par les divisions chrétiennes, il décide de rejoindre l'Église romaine, soulignant l'importance de l'unité et de la charité parmi les chrétiens, en citant Saint Paul et l'Épître aux Éphésiens. L'auteur affirme que l'Église romaine est la seule continuation légitime de l'Église apostolique. Il critique les réformateurs protestants pour avoir créé un schisme sans mission divine ni miracles, accusant ces derniers d'altérer l'Évangile et de manquer de légitimité en raison de leurs divergences d'interprétation des Écritures. Les divisions protestantes sont comparées à la confusion des langues après le Déluge. L'auteur argue que les abus dans l'Église romaine ne justifient pas une séparation, citant Jésus-Christ et Saint Paul qui n'ont pas quitté leur communauté malgré ses imperfections. Il critique les réformateurs pour avoir créé de nouvelles communautés plutôt que de se retirer. Il dénonce les séparatistes pour leur schisme et leur manque d'examen des raisons de leur séparation, les encourageant à réexaminer leur position et à envisager un retour à la communion romaine. Le discours a suscité surprise et attention, avec un appel à la soumission aux vérités reconnues et à la grâce divine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 184-200
Histoire, [titre d'après la table]
Début :
J'ay à vous apprendre une Avanture que vous trouverez fort [...]
Mots clefs :
Veuve, Tante, Cavalier, Mariage, Nièce, Amour, Galant, Sentiments, Estime, Coeur, Maîtresse, Déclaration, Amants, Chagrin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire, [titre d'après la table]
J'ay à vous apprendre une
Avanture que vous trouverez
fort fingulière. Elle eft arrivée
icy depuis peu de temps . Un Cavalier
fort bien fait , fpirituel ,´
jeune & riche , aprés avoir joüé
pendant cinq ou fix années , tous
les perfonnages que
font aupres
des belles Perfonnes , ceux qui
font prodigues de douceurs , &
que les plus fortes proteftations
qu'ils viennent de faire , n'empefchent
point de jurer encore
ailleurs qu'ils ont de l'amour , fe
fentit enfin veritablement touché
de la beauté d'une aimable Brune
qu'il trouva un jour chez une
Veuve , qui quoy qu'elle paffaft
GALANT.
185
quarante ans , n'en avoüoit que
vingt huit , & qui par de certains
airs du monde qui luy étoient
naturels , reparoit avec affez d'agrément
ce qui luy manquoit du
cofté de la jeuneffe . La belle
Brune joignoit à des traits piquans
, une modeſtie qui charma
le Cavalier. Il fçut auffitoft qu'elle
eftoit voifine de la Veuve , &
les fentimens d'eftime qu'il prit
dés l'abord pour elle , l'engageant
à fouhaiter d'avoir un entier
éclairciffement fur ce qui la regardoit
, il apprit par ceux qu'il
chargea du foin de s'en informer,
qu'elle dépendoit d'un Pere affez
peu accommodé , qui ne fouffroit
point qu'elle reçuft de vifites ;
qu'on ne la voyoit que chez une
vieille Tante qui eftant fort riche
, prometoit de luy donner
une Partie de fon bien ; qu'ainfi
}
186 MERCURE
1
•
tout ce qu'elle avoit d'Amans
faifoit la cour à la Tante , & que
c'eftoit d'elle qu'il faloit obtenir.
Le Cavalier inftruit de ces chofes
, voulut connoiftre le coeur
de la Belle, avant que de prendre
aucunes mefures . Sçachant qu'elle
voyoit fort ſouvent la Veuve ,
il fe rendit affidu chez elle . Toutes
ſes viſites furent reçues agréablement
, & l'on vit avec plaifir
qu'elles devenoient fréquentes.
La Belle fe trouvoit de temps en
temps avec fon Amie , qui l'eftoit
auffi de la vieille Tante , & tout
ce qu'elle difoit , faifoit paroître
tant de jugement , & tant de fageffe
au Cavalier que quoy qu'il
ne marquaft rien qui puft décou
vrir ce qui fe paffoit dans fon
coeur pour elle , il s'affermiffoit
de plus en plus dans la réfolution
d'en faire fon unique attacheGALANT.
187
ment . Cependant à force de voir
la Veuve , il ne s'appercevoit pas
qu'il luy donnoit lieu de croire
qu'il en eftoit amoureux. Elle en
demeura perfuadée , & pour l'obliger
à fe déclarer plus fortement
, elle faifoit pour luy dest
avances , dont il auroit connu le
deffein , s'il n'eut pas efté remply
d'une paffion qui l'aveugloit
1 fur toute autre chofe. Apres
quelques entreveuës , dans lefaquelles
il crût avoir remarqué
que faperfonne ne déplaifoit pas
à la belle Brune , il réfolut de luy
faire part de fon deffein , & de
fçavoir d'elle- même , quels fentimens
elle avoit pour luy. Dans
cette penſée il alla l'attendre à
une Eglife , où il apprit qu'elle
alloit tous les matins , & l'abordant
lors qu'elle en fortoit , il la
remena chez elle , & pendant ce
1.
188 MERCURE
1
temps , il luy fit une fi tendre & fi
férieufe déclaration , qu'elle connût
aifément qu'un véritable &
fincére amour le faifoit parler.
Le party luy eftoit affez avantageux
de toutes maniéres pour
l'engager à répondre avec des
marques d'eftime qui luy fiffent
concevoir qu'il n'auroit aucune
peine à luy infpirer quelque chofe
de plus fort. Elle luy dit qu'el
le dépendoit d'un Pere à qui
elle obéiroit fans répugnance
en tout ce qu'il luy voudroit ordonner
en fa faveur , mais qu'il
n'étoit pas le feul qu'il y euft à
s'acquerir dans une affaire de
cette importance ; qu'une Tante
qui luy promettoit de partager
fon bien avec elle , s'étoit chargée
en quelque façon du ſoin de
la marier , & que toutes les démarches
que l'on pourroit faire
GALANT. 189
pour réüffir dans ce qu'il luy propofoit
, feroient inutiles , fi l'on
n'avoit fon confentement.Le Cavalier
fort ravy de voir que fa
Maîtreffe ne s'oppofoit point à fon
bonheur , ne fongea plus qu'à
gagner la Tante. Ce qui luy donnoit
de l'inquietude , c'eft qu'il
avoit fçeu qu'elle aimoit le monde
, & qu'elle amuſoit tous ceux
qui pretendoient à fa Niéce , par
le plaifir de fe voir long - temps
faire la Cour. Il crût cependant
qu'étant plus riche que tous fes
Rivaux , & peut- eftre auffi plus
confiderable par d'autres endroits
, on pourroit craindre de
le laiffer échaper , & que cette
crainte feroit terminer plûtoft fes
affaires. Pour les avancer ,
il ne
trouva point de plus fur moyen
que de parler à la Veuve , qui
pouvoit beaucoup fur l'efprit de
190 MERCURE
cette Tante . Ainfi la rencontrant
feule dés le mefme jour , il
luy dit avec des yeux tout brillans
du feu qui l'animoit , qu'il
avoit pris chez elle un mal dangereux
, dont la guerifon dépen
doit de fon fecours , & qu'il efperoit
qu'ayant pour luy autant de
bonté qu'elle en avoit toûjours
fait paroiftre , elle voudroit bien
entrer dans les fentimens pour le
fuccés d'un deffein tres - legitime .
La Veuve perfuadée par les affi
duitez du Cavalier , qu'elle eftoit
l'objet de tous fes defirs , eut tant
de joye de luy entendre tenir ce
langage , que fans luy donner le
temps de s'expliquer mieux , elle
l'interrompit pour luy dire , que
ce qu'il avoit à luy apprendre ,
luy étoit déja connu qu'elle
n'étoit point d'un âge à s'effrayer
d'une declaration d'amour ; que
GALANT. 191
fes foins l'avoient inftruite de fa
paffion ; que l'état de Veuve la
mettant en droit de difpofer d'elle-
mefme , elle y répondoit avec
plaifir , & qu'elle ne ſouhaitoit
autre choſe de fa complaifance,
finon que pour quelque intereft
de famille qu'elle achevoit de regler.
il vouluft bien attendre trois
mois à faire le Mariage ; que cependant
elle luy donnoit ,parole
de n'écouter perfonne à fon prejudice
& qu'elle eftoit prefte à
bannir tous ceux dont les vifites
luy feroient ſuſpectes . Imaginezvous
dans quelle furpriſe fe trouva
le Cavalier. Elle fut telle que
ne la pouvant cacher tout- à- fait,
il fe trouva obligé de s'excufer de
fon trouble fur fon exceffive joye,
qui en refferrant fon coeur , le
rendoit comme interdit. Vous
jugez bien qu'il confentit fans
1.92
MERCURE
aucune peine que fon pretendu
Mariage avec la Veuve fuft differé
de trois mois. Il luy laiffa un
pouvoir entier fur cet article , mais
il vit en mefme temps tous les
embarras que luy cauferoit le
peu de précaution qu'il avoit pris
avec elle. Il n'y avoit plus à eſperer
qu'elle le ferviſt auprès de la
Tante . Au contraire , il luy étoit
important que cette Tante ne
fçuſt rien de fon amour. La Veuve
auroit pû l'apprendre par elle,
& c'euft efté s'attirer une Ennemie
qui euft tout mis en ufage ,
pour empefcher qu'on ne l'euft
rendu heureux . Parmy toutes ces
contraintes , il devint réveur &
inquiet , & il le fut encore plus
quand la belle Brune, ne voulant
pas qu'il s'imaginaſt que la declaration
qu'il luy avoit faite, luy
fift chercher avec plus d'empreffement
GALANT. 193
fement l'occafion de le voir , rendit
à la Veuve des vifites moins
frequentes. Il en devina la cauſe
par les manieres honneftes &
pleines d'eftime qu'elle avoit
pour luy , toutes les fois qu'il la
trouvoit à l'Eglife , & ne pût blâmer
une referve qui marquoit un
coeur fenfible à la gloire.La Veuamour
,
qui remarquoit fon chagrin ,
ne l'impuroit qu'aux trois mois
de terme qu'elle avoit voulu qu'il
luy donnaſt , & touchée de l'impatience
où elle s'imaginoit qu'un
fi long retardement euft mis fon
elle tâchoit d'adoucir fa
peine , en l'affurant que fes diligences
redoublées la tireroient
d'embarras plûtoft qu'elle n'avoit
crû. Toutes ces chofes porterent
le Cavalier à prendre une refolution
qui le délivraft de crainte.
Il communiqua à ſa Maîtreffe le
Ianvier 1685. I
194
MERCURE
deffein où il étoit de l'époufer,
fans en rien dire à fa Tante , &
de renoncer aux avantages qu'elle
en pouvoit efperer , parce
qu'en l'avertiffant de fa recherche,
la Veuve qui le fçauroit auffitoft
, l'obligeroit de traîner fon
Mariage en longueur ; à quoy la
Tante feroit affez portée d'ellemefme
pour fon intereft particulier
, & peut - eftre mefme obtiendroit
d'elle qu'elle fe declaraft
contre luy. Il s'épargnoit par
là beaucoup de traverſes , ou du
moins plufieurs reproches , qu'il
ne craignoit point quand il feroit
marié. La Belle ayant confenty
à ce qu'il vouloit , il alla trouver
fon Pere , luy exagera la force de
fon amour,le conjura de luy vouloir
accorder fa Fille , & luy expliqua
toutes les raifons qui luy
faifoient fouhaiter un entier fe
GALANT. 195
cret fur fon Mariage . Le Pere qui
connoiffoit les grands Biens du
Cavalier , ne balança rien à conclure
toutes chofes de la manicře
qu'il le propofoit . Le Notaire
vint,& le Contract fut figné ,fans
que perfonne en eût connoiffance.
Cependant , comme il n'y a
rien de fi caché qui ne le découvre
, le jour qui preceda celuy
qu'on avoit choisi pour le
Mariage , une Servante de cette
Maiſon ayant foupçonné la verité
à quelques aprefts que
l'on y
faifoit , en inftruific la Suivante
de la Veuve , qui alla en meſme
temps le redire à fa Maîtreffe ,
avec qui la Veuve étoit . L'une
& l'autre fut dans une colere
inconcevable. La Veuve , qui
pretendoit que le Cavalier luy
euft engagé fa foy, traita fa nouvelle
paffion de trahison & de
1 2
196 MERCURE
·
perfidie ; & la Tante ne pouvoit
fe confoler de ce qu'ayant promis
de faire à fa Niéce de grands
avantages, on la marioit fans luy
en parler. Elle jura que fi elle
ne pouvoit venir à bout de rompre
le Mariage , du moins les
longs obftacles qu'elle trouveroit
moyen d'y mettre , feroient foufrir
ceux qui oublioient ce qu'on
luy devoit. Elle réva quelque
temps, & quitta la Veuve , en luy
difant qu'elle viendroit luy donner
de les nouvelles le foir ,
quelque heure que ce fuft . Sitoft
qu'elle fut fortie , elle mit des
Efpions en campagne , & aprit
enfin avec certitude , que le Mariage
fe devoit faire à deux heures
apres minuit . Lors qu'il en fut
dix du foir , elle monta en Carroffe
, & fe rendit chez fa Niéce.
La Belle apprenant qu'elle eftoit
GALANT. .197
à la porte, fe trouva embarraffée,
par la crainte que fa vifite ne
fuft un peu longue , & ne retardaft
quelques petits foins qu'elle
avoit à prendre . Elle fut tirée de
fon embarras , lors qu'on la vint
avertir que fa Tante la prioit de
luy venir parler un moment. Elle
y courut auffi- toft , & entra dans
fon Carroffe , pour entendre ce
qu'elle avoit à luy dire . Elle n'y
fut pas plûtoft , que le Cocher
qu'on avoit inftruit , pouffa fes
Chevaux à toute bride , paffa
par diverfes Ruës , pour tromper
ceux qui auroient voulu le fuivre
, & vint s'arrefter à la porte
de la Veuve , chez qui la Tante
fit entrer la Niece. Ce qui venoit
d'arriver l'avoit jettée dans une
grande furprife ; mais elle augmenta
beaucoup , lors qu'étant
montée , elles luy firent toutes
I
3
198 MERCURE
deux connoiftre qu'elles eftoient
informées de fon Mariage.Je paffe
les reproches qu'on luy fit fur
cette Affaire. La Tante , qui la
laiffa en la garde de la Veuve , retourna
chez elle , où l'on vint
luy demander ce que fa Niéce
eftoit devenue. Elle répondit
qu'elle en rendroit compte quand
il feroit temps , & qu'elle prenoit
affez d'intereft en elle , pour ne
l'avoir confiée qu'à des Perfonnes
chez qui elle eftoit en fûreté . Le
Cavalier apprenant ce changemét,
tomba dans un defefpoir qui
ne fe peut croire.ll alla trouver la
Tante , luy fit les foûmiffions les
plus capables de la toucher , &
noublia rien de ce qui pouvoit la
fatisfaire ; mais elle fut inflexible
à fes prieres & à fon amour. Le
Pere qui eftoit bien aiſe d'éviter
l'éclat , employa toutes les voyes
GALANT 199
de douceur qui
à la gagner. Pendant
LYO
Cervir
imps ,
la Tante & la Veuve inventérent
mille chofes pour noircir le Ca
valier auprés de la Belle ; mais
rien ne put effacer dans fon efprit
les favorables impreffions que fon
amour & fon mérite y avoient
faites. Elle perfifta dans fes premiers
fentimens pour luy ; & enfin
malgré toutes les précautions
que l'on avoit prifes pour cacher
le lieu où elle eftoit , les Domeftiques
parlérent . Si - tôt qu'on
fçût qu'elle avoit efté laiffée entre
les mains de la Veuve , il ne fut
pas malaifé de l'obliger à la rendre.
Elle la remit entre celles de
fon Pere , qui fit de nouveaux
efforts pour apaifer la colere de
la Tante ; mais tout cela s'eftant
trouvé inutile , on ne garda plus
aucun fecret pour le Mariage . On
I 4.
200 MERCURE
en arrefta le jour , & il fut fait
avec autant de joye des Amans
traverſez injuftement , que de
chagrin pour la Tante & pour la
Veuve.
Avanture que vous trouverez
fort fingulière. Elle eft arrivée
icy depuis peu de temps . Un Cavalier
fort bien fait , fpirituel ,´
jeune & riche , aprés avoir joüé
pendant cinq ou fix années , tous
les perfonnages que
font aupres
des belles Perfonnes , ceux qui
font prodigues de douceurs , &
que les plus fortes proteftations
qu'ils viennent de faire , n'empefchent
point de jurer encore
ailleurs qu'ils ont de l'amour , fe
fentit enfin veritablement touché
de la beauté d'une aimable Brune
qu'il trouva un jour chez une
Veuve , qui quoy qu'elle paffaft
GALANT.
185
quarante ans , n'en avoüoit que
vingt huit , & qui par de certains
airs du monde qui luy étoient
naturels , reparoit avec affez d'agrément
ce qui luy manquoit du
cofté de la jeuneffe . La belle
Brune joignoit à des traits piquans
, une modeſtie qui charma
le Cavalier. Il fçut auffitoft qu'elle
eftoit voifine de la Veuve , &
les fentimens d'eftime qu'il prit
dés l'abord pour elle , l'engageant
à fouhaiter d'avoir un entier
éclairciffement fur ce qui la regardoit
, il apprit par ceux qu'il
chargea du foin de s'en informer,
qu'elle dépendoit d'un Pere affez
peu accommodé , qui ne fouffroit
point qu'elle reçuft de vifites ;
qu'on ne la voyoit que chez une
vieille Tante qui eftant fort riche
, prometoit de luy donner
une Partie de fon bien ; qu'ainfi
}
186 MERCURE
1
•
tout ce qu'elle avoit d'Amans
faifoit la cour à la Tante , & que
c'eftoit d'elle qu'il faloit obtenir.
Le Cavalier inftruit de ces chofes
, voulut connoiftre le coeur
de la Belle, avant que de prendre
aucunes mefures . Sçachant qu'elle
voyoit fort ſouvent la Veuve ,
il fe rendit affidu chez elle . Toutes
ſes viſites furent reçues agréablement
, & l'on vit avec plaifir
qu'elles devenoient fréquentes.
La Belle fe trouvoit de temps en
temps avec fon Amie , qui l'eftoit
auffi de la vieille Tante , & tout
ce qu'elle difoit , faifoit paroître
tant de jugement , & tant de fageffe
au Cavalier que quoy qu'il
ne marquaft rien qui puft décou
vrir ce qui fe paffoit dans fon
coeur pour elle , il s'affermiffoit
de plus en plus dans la réfolution
d'en faire fon unique attacheGALANT.
187
ment . Cependant à force de voir
la Veuve , il ne s'appercevoit pas
qu'il luy donnoit lieu de croire
qu'il en eftoit amoureux. Elle en
demeura perfuadée , & pour l'obliger
à fe déclarer plus fortement
, elle faifoit pour luy dest
avances , dont il auroit connu le
deffein , s'il n'eut pas efté remply
d'une paffion qui l'aveugloit
1 fur toute autre chofe. Apres
quelques entreveuës , dans lefaquelles
il crût avoir remarqué
que faperfonne ne déplaifoit pas
à la belle Brune , il réfolut de luy
faire part de fon deffein , & de
fçavoir d'elle- même , quels fentimens
elle avoit pour luy. Dans
cette penſée il alla l'attendre à
une Eglife , où il apprit qu'elle
alloit tous les matins , & l'abordant
lors qu'elle en fortoit , il la
remena chez elle , & pendant ce
1.
188 MERCURE
1
temps , il luy fit une fi tendre & fi
férieufe déclaration , qu'elle connût
aifément qu'un véritable &
fincére amour le faifoit parler.
Le party luy eftoit affez avantageux
de toutes maniéres pour
l'engager à répondre avec des
marques d'eftime qui luy fiffent
concevoir qu'il n'auroit aucune
peine à luy infpirer quelque chofe
de plus fort. Elle luy dit qu'el
le dépendoit d'un Pere à qui
elle obéiroit fans répugnance
en tout ce qu'il luy voudroit ordonner
en fa faveur , mais qu'il
n'étoit pas le feul qu'il y euft à
s'acquerir dans une affaire de
cette importance ; qu'une Tante
qui luy promettoit de partager
fon bien avec elle , s'étoit chargée
en quelque façon du ſoin de
la marier , & que toutes les démarches
que l'on pourroit faire
GALANT. 189
pour réüffir dans ce qu'il luy propofoit
, feroient inutiles , fi l'on
n'avoit fon confentement.Le Cavalier
fort ravy de voir que fa
Maîtreffe ne s'oppofoit point à fon
bonheur , ne fongea plus qu'à
gagner la Tante. Ce qui luy donnoit
de l'inquietude , c'eft qu'il
avoit fçeu qu'elle aimoit le monde
, & qu'elle amuſoit tous ceux
qui pretendoient à fa Niéce , par
le plaifir de fe voir long - temps
faire la Cour. Il crût cependant
qu'étant plus riche que tous fes
Rivaux , & peut- eftre auffi plus
confiderable par d'autres endroits
, on pourroit craindre de
le laiffer échaper , & que cette
crainte feroit terminer plûtoft fes
affaires. Pour les avancer ,
il ne
trouva point de plus fur moyen
que de parler à la Veuve , qui
pouvoit beaucoup fur l'efprit de
190 MERCURE
cette Tante . Ainfi la rencontrant
feule dés le mefme jour , il
luy dit avec des yeux tout brillans
du feu qui l'animoit , qu'il
avoit pris chez elle un mal dangereux
, dont la guerifon dépen
doit de fon fecours , & qu'il efperoit
qu'ayant pour luy autant de
bonté qu'elle en avoit toûjours
fait paroiftre , elle voudroit bien
entrer dans les fentimens pour le
fuccés d'un deffein tres - legitime .
La Veuve perfuadée par les affi
duitez du Cavalier , qu'elle eftoit
l'objet de tous fes defirs , eut tant
de joye de luy entendre tenir ce
langage , que fans luy donner le
temps de s'expliquer mieux , elle
l'interrompit pour luy dire , que
ce qu'il avoit à luy apprendre ,
luy étoit déja connu qu'elle
n'étoit point d'un âge à s'effrayer
d'une declaration d'amour ; que
GALANT. 191
fes foins l'avoient inftruite de fa
paffion ; que l'état de Veuve la
mettant en droit de difpofer d'elle-
mefme , elle y répondoit avec
plaifir , & qu'elle ne ſouhaitoit
autre choſe de fa complaifance,
finon que pour quelque intereft
de famille qu'elle achevoit de regler.
il vouluft bien attendre trois
mois à faire le Mariage ; que cependant
elle luy donnoit ,parole
de n'écouter perfonne à fon prejudice
& qu'elle eftoit prefte à
bannir tous ceux dont les vifites
luy feroient ſuſpectes . Imaginezvous
dans quelle furpriſe fe trouva
le Cavalier. Elle fut telle que
ne la pouvant cacher tout- à- fait,
il fe trouva obligé de s'excufer de
fon trouble fur fon exceffive joye,
qui en refferrant fon coeur , le
rendoit comme interdit. Vous
jugez bien qu'il confentit fans
1.92
MERCURE
aucune peine que fon pretendu
Mariage avec la Veuve fuft differé
de trois mois. Il luy laiffa un
pouvoir entier fur cet article , mais
il vit en mefme temps tous les
embarras que luy cauferoit le
peu de précaution qu'il avoit pris
avec elle. Il n'y avoit plus à eſperer
qu'elle le ferviſt auprès de la
Tante . Au contraire , il luy étoit
important que cette Tante ne
fçuſt rien de fon amour. La Veuve
auroit pû l'apprendre par elle,
& c'euft efté s'attirer une Ennemie
qui euft tout mis en ufage ,
pour empefcher qu'on ne l'euft
rendu heureux . Parmy toutes ces
contraintes , il devint réveur &
inquiet , & il le fut encore plus
quand la belle Brune, ne voulant
pas qu'il s'imaginaſt que la declaration
qu'il luy avoit faite, luy
fift chercher avec plus d'empreffement
GALANT. 193
fement l'occafion de le voir , rendit
à la Veuve des vifites moins
frequentes. Il en devina la cauſe
par les manieres honneftes &
pleines d'eftime qu'elle avoit
pour luy , toutes les fois qu'il la
trouvoit à l'Eglife , & ne pût blâmer
une referve qui marquoit un
coeur fenfible à la gloire.La Veuamour
,
qui remarquoit fon chagrin ,
ne l'impuroit qu'aux trois mois
de terme qu'elle avoit voulu qu'il
luy donnaſt , & touchée de l'impatience
où elle s'imaginoit qu'un
fi long retardement euft mis fon
elle tâchoit d'adoucir fa
peine , en l'affurant que fes diligences
redoublées la tireroient
d'embarras plûtoft qu'elle n'avoit
crû. Toutes ces chofes porterent
le Cavalier à prendre une refolution
qui le délivraft de crainte.
Il communiqua à ſa Maîtreffe le
Ianvier 1685. I
194
MERCURE
deffein où il étoit de l'époufer,
fans en rien dire à fa Tante , &
de renoncer aux avantages qu'elle
en pouvoit efperer , parce
qu'en l'avertiffant de fa recherche,
la Veuve qui le fçauroit auffitoft
, l'obligeroit de traîner fon
Mariage en longueur ; à quoy la
Tante feroit affez portée d'ellemefme
pour fon intereft particulier
, & peut - eftre mefme obtiendroit
d'elle qu'elle fe declaraft
contre luy. Il s'épargnoit par
là beaucoup de traverſes , ou du
moins plufieurs reproches , qu'il
ne craignoit point quand il feroit
marié. La Belle ayant confenty
à ce qu'il vouloit , il alla trouver
fon Pere , luy exagera la force de
fon amour,le conjura de luy vouloir
accorder fa Fille , & luy expliqua
toutes les raifons qui luy
faifoient fouhaiter un entier fe
GALANT. 195
cret fur fon Mariage . Le Pere qui
connoiffoit les grands Biens du
Cavalier , ne balança rien à conclure
toutes chofes de la manicře
qu'il le propofoit . Le Notaire
vint,& le Contract fut figné ,fans
que perfonne en eût connoiffance.
Cependant , comme il n'y a
rien de fi caché qui ne le découvre
, le jour qui preceda celuy
qu'on avoit choisi pour le
Mariage , une Servante de cette
Maiſon ayant foupçonné la verité
à quelques aprefts que
l'on y
faifoit , en inftruific la Suivante
de la Veuve , qui alla en meſme
temps le redire à fa Maîtreffe ,
avec qui la Veuve étoit . L'une
& l'autre fut dans une colere
inconcevable. La Veuve , qui
pretendoit que le Cavalier luy
euft engagé fa foy, traita fa nouvelle
paffion de trahison & de
1 2
196 MERCURE
·
perfidie ; & la Tante ne pouvoit
fe confoler de ce qu'ayant promis
de faire à fa Niéce de grands
avantages, on la marioit fans luy
en parler. Elle jura que fi elle
ne pouvoit venir à bout de rompre
le Mariage , du moins les
longs obftacles qu'elle trouveroit
moyen d'y mettre , feroient foufrir
ceux qui oublioient ce qu'on
luy devoit. Elle réva quelque
temps, & quitta la Veuve , en luy
difant qu'elle viendroit luy donner
de les nouvelles le foir ,
quelque heure que ce fuft . Sitoft
qu'elle fut fortie , elle mit des
Efpions en campagne , & aprit
enfin avec certitude , que le Mariage
fe devoit faire à deux heures
apres minuit . Lors qu'il en fut
dix du foir , elle monta en Carroffe
, & fe rendit chez fa Niéce.
La Belle apprenant qu'elle eftoit
GALANT. .197
à la porte, fe trouva embarraffée,
par la crainte que fa vifite ne
fuft un peu longue , & ne retardaft
quelques petits foins qu'elle
avoit à prendre . Elle fut tirée de
fon embarras , lors qu'on la vint
avertir que fa Tante la prioit de
luy venir parler un moment. Elle
y courut auffi- toft , & entra dans
fon Carroffe , pour entendre ce
qu'elle avoit à luy dire . Elle n'y
fut pas plûtoft , que le Cocher
qu'on avoit inftruit , pouffa fes
Chevaux à toute bride , paffa
par diverfes Ruës , pour tromper
ceux qui auroient voulu le fuivre
, & vint s'arrefter à la porte
de la Veuve , chez qui la Tante
fit entrer la Niece. Ce qui venoit
d'arriver l'avoit jettée dans une
grande furprife ; mais elle augmenta
beaucoup , lors qu'étant
montée , elles luy firent toutes
I
3
198 MERCURE
deux connoiftre qu'elles eftoient
informées de fon Mariage.Je paffe
les reproches qu'on luy fit fur
cette Affaire. La Tante , qui la
laiffa en la garde de la Veuve , retourna
chez elle , où l'on vint
luy demander ce que fa Niéce
eftoit devenue. Elle répondit
qu'elle en rendroit compte quand
il feroit temps , & qu'elle prenoit
affez d'intereft en elle , pour ne
l'avoir confiée qu'à des Perfonnes
chez qui elle eftoit en fûreté . Le
Cavalier apprenant ce changemét,
tomba dans un defefpoir qui
ne fe peut croire.ll alla trouver la
Tante , luy fit les foûmiffions les
plus capables de la toucher , &
noublia rien de ce qui pouvoit la
fatisfaire ; mais elle fut inflexible
à fes prieres & à fon amour. Le
Pere qui eftoit bien aiſe d'éviter
l'éclat , employa toutes les voyes
GALANT 199
de douceur qui
à la gagner. Pendant
LYO
Cervir
imps ,
la Tante & la Veuve inventérent
mille chofes pour noircir le Ca
valier auprés de la Belle ; mais
rien ne put effacer dans fon efprit
les favorables impreffions que fon
amour & fon mérite y avoient
faites. Elle perfifta dans fes premiers
fentimens pour luy ; & enfin
malgré toutes les précautions
que l'on avoit prifes pour cacher
le lieu où elle eftoit , les Domeftiques
parlérent . Si - tôt qu'on
fçût qu'elle avoit efté laiffée entre
les mains de la Veuve , il ne fut
pas malaifé de l'obliger à la rendre.
Elle la remit entre celles de
fon Pere , qui fit de nouveaux
efforts pour apaifer la colere de
la Tante ; mais tout cela s'eftant
trouvé inutile , on ne garda plus
aucun fecret pour le Mariage . On
I 4.
200 MERCURE
en arrefta le jour , & il fut fait
avec autant de joye des Amans
traverſez injuftement , que de
chagrin pour la Tante & pour la
Veuve.
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Résumé : Histoire, [titre d'après la table]
Un jeune cavalier, riche et spirituel, est séduit par une aimable brune rencontrée chez une veuve charmante. La brune, modeste et belle, dépend d'un père sévère et d'une tante riche. Le cavalier, désirant connaître ses sentiments, lui déclare son amour et obtient une réponse favorable, sous réserve du consentement de son père et de sa tante. Il cherche alors à gagner la faveur de la tante en passant par la veuve, qui accepte de l'aider mais impose un délai de trois mois pour le mariage. La brune, pour éviter les soupçons, réduit ses visites à la veuve. Le cavalier décide d'épouser la brune sans informer la tante pour éviter les obstacles. Il obtient le consentement du père de la brune et signe le contrat de mariage en secret. Cependant, une servante découvre la vérité et informe la veuve, qui entre en colère. La tante, furieuse, enlève la brune et la confie à la veuve pour contrecarrer le mariage. Le cavalier tente en vain de raisonner la tante et le père. La tante et la veuve cherchent à discréditer le cavalier auprès de la brune, mais celle-ci reste fidèle à ses sentiments. Finalement, la brune est rendue à son père, et le mariage est célébré malgré les tentatives de la tante et de la veuve pour l'empêcher.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 157-163
SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER EXTRAORDINAIRE.
Début :
Quelle fortune est la plus satisfaisante en Amour, celle d'un Amant dont [...]
Mots clefs :
Sentiments, Fortune, Amant, Bonheur, Beauté, Martyre, Plaisirs, Larmes, Amour, Liberté, Voeux, Passion, Coeur, Agonie, Raison, Amitié
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER EXTRAORDINAIRE.
SENTIMENS
SUR TOUTES LES QUESTIONS
PROPOSEES DANS LE DERNIER
EXTRAORDINAIRE.
QUELLE FORTUNE EST
la plus fatisfaifante en Amour,
celle d'un Amant dont les foins
font receus d'abord agreablement
, & prefque auffi toft re.
compenfez , ou le bonheur de
celuy qui apres avoir aimé
quelque temps fans efpérance ,
trouve enfin le coeur de fa
Maiftreffe fenfible .
Lo
Ors que dans l'Amoureux Empire
Sans efpoir un Amant foûpire,
Et qu'enfin la Beauté qu'il aime tendrement
158
Extraordinaire
Paroiftfenfible à fon martyre,
Pour ce tendre & fidelle Amant
C'eft fans doute un plaifir charmant.
Cependant, ma chere Sylvie,
Ilne flatte point mon envies
Unplaifir en Amour trop long- temps
attendu
N'a pour moy que defoibles charmes ,
Je ne puis m'empêcher de fonger qu'il
m'eft dû
Apres de longs ennuis , des foûpirs, &.
des larmes.
Je commence à fentirpour vous
Tout ce qu'Amour a de plus doux,
Fen reffens en un mot toute la violence;
Si vous voulez de bonne intelligence
Me donner un plaifir divin,
C'eft de m'entémoigner voftre reconnoiffance
Aujourd'huyplûtoft que demain.
du Mercure Galant. 159
Si l'entiere liberté de le voir peut
long-temps entretenir l'Amour
dans toute fa force,
Quandje voyois Philis à toute heure
- Pour luy parlerde mon amour,
Rien ne s'oppofoit à ma flâme,
Je la voyoisfacilement,
Mais auffifentois-je en mon ame
Que c'eftoitfans empreſſement,
Et que l'amour que cette Belle
Avoitfçu m'inspirer pour elle,
Diminuoit fenfiblement.
Aujourd'huy c'est toute autre chofe,
Tout fait obftacle à mes plaifirs,
Et plus je reconnois qu'à mes voeux l'on
s'oppoſe,
Plus je fens croiftre mes defirs .
Un Amant eft bafty d'une certaine forte,
Qu'ilnepeut long-temps vivre enpaixi
Le trouble a pour luy tant d'attraits,
Qu'il rendfa paffion plusforte.
160 Extraordinaire
Il ne peut goufter la douceur
D'un bien qu'il poffe defans peine ;
Ilfaut qu'ilfoit traversé dans fa chaine,
Pour qu'il enfaffe fon bonheur.
Enfin je connois par moy-mefme,
Qu'un Amant dansfes fers vent eftre inquieté,
Et qu'il n'auroit jamais une conftance extréme
Parmy trop de tranquilité.
Si un honneſte Homme eft excufable
, d'eftre affez Efclave
de fa paffion pour continuer
d'aimér une Perfonne qui le
pouffe à faire une lâcheté.
J
Aime Philis de tout mon coeur,
Enfin autant qu'elle eſt aimable;
Mais malgré toute mon ardeur,
Je ne croiray jamais que jefuffe excufable,
Sipour tousfes appas je perdois mon bonneur.
Cetteperte eftindubitable
du Mercure Galant. 1611
Enfaifant une lâcheté,
Et qui plus eft, irréparable;
Ce n'eft pascomme une Beauté.
Je n'ay qu'un honneur en partage,
Des Maiftreffes, vingt ſi je veuxs :
Ainfi , lors que Philism'engage
A le perdre pourfesbeaux yeux,
Je ne puis, je croy , faire mieux,
Que de me titer d'esclavage.
Un Homme en mourant a deux
Amis auprés de luy , il en fait
retirer un parce que fa préfence
l'afflige , & il fait demeurer
l'autre , par ce que
préfence le confole . On demande
lequel il aime davantage.
J E ſuppoſe eſtre à l'agonie,
Car, Dieu-mercy, je mefens pleinde
vie;
Si j'eftois dans un bon Repas,
Q. de Fanvier 1685,
fa
162 Extraordinaire-
1
Ou-bien auprés de ma Sylvie,
Sans doute Lapétit ne me manqueroit pass
Enfin je ne croy point aller fi- teft là- bas.
Selon l'ordre de la Nature
Je franchirois trop vite un fi dangereux
Pas;
Mais toutes ces raisons ne me font rien.
conclure.
Ilfaut que je pofe le cas
Que la Parque me tend les bras ,
(O Ciel, quelle horrible figure! )
Et que deux bons Amis , Damon, & Licidas,
Sont les triftes Témoins dù tourment quej'endure.
Dans une telle occafion ·
Faygrand befoin de confolation,
Et quipeut m'en donner, m'obliges
C'eft Damon Licidas m'afflige,.
;
Lors que je n'ay déja que trop d'affliction.
Ainfi dans cet étatfunefte
Je lefais retirer, & l'autre feul me refte,.
L'en aimay-je mieux pour cela?
La Queftion eft difficiles
du Mercure Galant: 163
Je ne lefais demeurer là,
Que parce qu'il me femble utile .
Mon coeur pour Licidas s'intéreſſe plus
fort,
Jefens une Amitiéplus belle & plus conftante;
Et lors que je veux qu'il s'abfente,
C'est quedu coup tout preft à me donner la
mort
Je crains trop qu'il neſe reſſente.
DIEREVILLE
SUR TOUTES LES QUESTIONS
PROPOSEES DANS LE DERNIER
EXTRAORDINAIRE.
QUELLE FORTUNE EST
la plus fatisfaifante en Amour,
celle d'un Amant dont les foins
font receus d'abord agreablement
, & prefque auffi toft re.
compenfez , ou le bonheur de
celuy qui apres avoir aimé
quelque temps fans efpérance ,
trouve enfin le coeur de fa
Maiftreffe fenfible .
Lo
Ors que dans l'Amoureux Empire
Sans efpoir un Amant foûpire,
Et qu'enfin la Beauté qu'il aime tendrement
158
Extraordinaire
Paroiftfenfible à fon martyre,
Pour ce tendre & fidelle Amant
C'eft fans doute un plaifir charmant.
Cependant, ma chere Sylvie,
Ilne flatte point mon envies
Unplaifir en Amour trop long- temps
attendu
N'a pour moy que defoibles charmes ,
Je ne puis m'empêcher de fonger qu'il
m'eft dû
Apres de longs ennuis , des foûpirs, &.
des larmes.
Je commence à fentirpour vous
Tout ce qu'Amour a de plus doux,
Fen reffens en un mot toute la violence;
Si vous voulez de bonne intelligence
Me donner un plaifir divin,
C'eft de m'entémoigner voftre reconnoiffance
Aujourd'huyplûtoft que demain.
du Mercure Galant. 159
Si l'entiere liberté de le voir peut
long-temps entretenir l'Amour
dans toute fa force,
Quandje voyois Philis à toute heure
- Pour luy parlerde mon amour,
Rien ne s'oppofoit à ma flâme,
Je la voyoisfacilement,
Mais auffifentois-je en mon ame
Que c'eftoitfans empreſſement,
Et que l'amour que cette Belle
Avoitfçu m'inspirer pour elle,
Diminuoit fenfiblement.
Aujourd'huy c'est toute autre chofe,
Tout fait obftacle à mes plaifirs,
Et plus je reconnois qu'à mes voeux l'on
s'oppoſe,
Plus je fens croiftre mes defirs .
Un Amant eft bafty d'une certaine forte,
Qu'ilnepeut long-temps vivre enpaixi
Le trouble a pour luy tant d'attraits,
Qu'il rendfa paffion plusforte.
160 Extraordinaire
Il ne peut goufter la douceur
D'un bien qu'il poffe defans peine ;
Ilfaut qu'ilfoit traversé dans fa chaine,
Pour qu'il enfaffe fon bonheur.
Enfin je connois par moy-mefme,
Qu'un Amant dansfes fers vent eftre inquieté,
Et qu'il n'auroit jamais une conftance extréme
Parmy trop de tranquilité.
Si un honneſte Homme eft excufable
, d'eftre affez Efclave
de fa paffion pour continuer
d'aimér une Perfonne qui le
pouffe à faire une lâcheté.
J
Aime Philis de tout mon coeur,
Enfin autant qu'elle eſt aimable;
Mais malgré toute mon ardeur,
Je ne croiray jamais que jefuffe excufable,
Sipour tousfes appas je perdois mon bonneur.
Cetteperte eftindubitable
du Mercure Galant. 1611
Enfaifant une lâcheté,
Et qui plus eft, irréparable;
Ce n'eft pascomme une Beauté.
Je n'ay qu'un honneur en partage,
Des Maiftreffes, vingt ſi je veuxs :
Ainfi , lors que Philism'engage
A le perdre pourfesbeaux yeux,
Je ne puis, je croy , faire mieux,
Que de me titer d'esclavage.
Un Homme en mourant a deux
Amis auprés de luy , il en fait
retirer un parce que fa préfence
l'afflige , & il fait demeurer
l'autre , par ce que
préfence le confole . On demande
lequel il aime davantage.
J E ſuppoſe eſtre à l'agonie,
Car, Dieu-mercy, je mefens pleinde
vie;
Si j'eftois dans un bon Repas,
Q. de Fanvier 1685,
fa
162 Extraordinaire-
1
Ou-bien auprés de ma Sylvie,
Sans doute Lapétit ne me manqueroit pass
Enfin je ne croy point aller fi- teft là- bas.
Selon l'ordre de la Nature
Je franchirois trop vite un fi dangereux
Pas;
Mais toutes ces raisons ne me font rien.
conclure.
Ilfaut que je pofe le cas
Que la Parque me tend les bras ,
(O Ciel, quelle horrible figure! )
Et que deux bons Amis , Damon, & Licidas,
Sont les triftes Témoins dù tourment quej'endure.
Dans une telle occafion ·
Faygrand befoin de confolation,
Et quipeut m'en donner, m'obliges
C'eft Damon Licidas m'afflige,.
;
Lors que je n'ay déja que trop d'affliction.
Ainfi dans cet étatfunefte
Je lefais retirer, & l'autre feul me refte,.
L'en aimay-je mieux pour cela?
La Queftion eft difficiles
du Mercure Galant: 163
Je ne lefais demeurer là,
Que parce qu'il me femble utile .
Mon coeur pour Licidas s'intéreſſe plus
fort,
Jefens une Amitiéplus belle & plus conftante;
Et lors que je veux qu'il s'abfente,
C'est quedu coup tout preft à me donner la
mort
Je crains trop qu'il neſe reſſente.
DIEREVILLE
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Résumé : SENTIMENS SUR TOUTES LES QUESTIONS PROPOSEES DANS LE DERNIER EXTRAORDINAIRE.
Le texte, extrait du Mercure Galant de 1685, explore divers sentiments amoureux et dilemmes moraux. L'auteur compare deux types de bonheur en amour : celui d'un amant dont les désirs sont immédiatement satisfaits et celui qui, après avoir aimé sans espoir, voit finalement son amour réciproque. Il préfère le bonheur immédiat, trouvant peu d'attrait à un amour longuement attendu. L'auteur évoque ensuite sa relation avec Sylvie, exprimant son désir de voir sa reconnaissance sans délai. Il compare cette situation à son amour pour Philis, qu'il voyait librement mais sans empressement, contrairement à maintenant où les obstacles augmentent ses désirs. Il réfléchit sur la nature de l'amour, affirmant qu'un amant est troublé et que la passion est plus forte lorsqu'elle est contrariée. Il se demande si un homme est excusable de sacrifier son honneur pour l'amour, concluant qu'il ne le serait pas. Enfin, l'auteur utilise une métaphore de la mort pour illustrer la difficulté de choisir entre deux amis en fin de vie, soulignant que son cœur s'intéresse davantage à Licidas, malgré la présence de Damon. Il conclut que son choix est dicté par l'utilité et la crainte de blesser Licidas.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 87-106
DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE.
Début :
Depuis qu'on a veu les Dialogues des Morts, tous / LAMBRET. Ouy, je me souviens que nous nous sommes [...]
Mots clefs :
Mariage, Peuple, Coutumes, Épouse, Raison, Témoignage, Moeurs, Sentiments, Pays, Étrangers
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texteReconnaissance textuelle : DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE.
Depuis qu'on a veu les
88 MERCURE
Dialogues des Morts , tous les
Dialogues font devenus du
gouft du Public. On les aime
avec raifon , puis qu'en peu
de mots , & d'une maniere
agréable , on y apprend l'Hiftoire
, les Moeurs , & les Coû
tumes de divers Païs ,& quantité
d'autres chofes qui font
d'érudition . En voicy un de
M ' B .... On m'en promet
d'autres du mefme Autheur,
& fi l'on me tient parole,
vous me verrez ponctuel à
vous en donner une Copie.
GALANT. 89
$252525252525252
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE.
DIALOGUE I.
LAMBRET,BELOROND.
LAMBRET.
QUY
Uy , je me fouviens que
nous nous fommes donnez
rendez- vous icy , & que:
tous les mois nous devos nous
y rendre compte de nos Le-
Aures, & particulierement
des
chofes qui à caufe qu'elles
Mars 1685.
H
90 MERCURE
font ou prodigieufes , ou extraordinaires
, ou oppofées à
nos Coûtumes , ou mesme
fauffes & impoffibles , nous
paroiffent tres difficiles à croire
, ou entierement incroyables
BELORO N´D..
Je ne doute point que vous ,
n'ayez fait diverfes recherches
fur cette matiere .
LAMBRE T.
Je vay vous en dire quelques-
unes touchant les Coûtumes
qui fe font établies
dans quelques Païs pour
conclure
le Mariage , & qui
GALANT.
pour
eftre fort differentes des
noftres , femblent fi extravagantes
, que nous pouvons
fans fcrupule les mettre au
nombre des chofes difficiles
à croire. Chez les Cimbres,
Peuples de Scythie , & qui
font aujourd'huy les Danois,
pour conclure le Mariage , il
falloit que le Fiancé fe rognaft
les ongles , & envoyaft les
rogneures à fa Fiancée, &que
celle- cy en fift autant à fona
Fiancé. Puis, s'ils acceptoient =
mutuellement leurs prefens,,
ils étoient cenfez entiere--
ment mariez ...
Hij
92 MERCURE
BELORO N D.
C'étoit peut- étre pour fe
témoigner
reciproquement
,
qu'ils ne fe feroient l'un à
l'autre aucun tort , fi nous en
croyons noftre Proverbe ,
quand pour témoigner que
nous ofterons à quelqu'un le
pouvoir de nous nuire , nous
difons , le luy rogneray les on
gles , ce que Pline appelle fort
bien , Exarmare.
LAMBRET.
Chez les Teutons anciens
'Allemands , pour conclure le
Mariage , la Femme rafoit les
cheveux à fon Amant , &
GALANT.
93
THomme les raſoit aufli à ſon
BELORON D.
Amante.
Vous n'ignorez pas que nos
Amans fe font icy un fort
grand plaifir, d'avoir des cheveux
de leurs . Maiftreffes,
parce qu'ils les regardent
comme autant de chaînes,
fur lefquelles ils trouvent matiere
de dire mille jolies chofes
, pour témoigner la douceur
de leur efclavage . Ne fe
peut-il pas
faire que les Peuples
dont vous me parlez
étoient dans les mefmes fentimens.
94 MERCURE
LAMBRET
Si vous voulez moralifer fur
toutes les Coûtumes, vous en
aurez bien à dire.
BELORO N D.
Il eft conftant que les Coû
rumes font fondées , ou fur
quelque évenement confiderable
, ou fur quelque raifon
de bien- féance , de moralité,
ou de précepte.
LAMBRE T
Ainfr .... Permettez- moy
de vous interrompre , ce qui
me vient maintenant
dans
la mémoire pourroit m'échaper.
Apprenez- moy , je vous
GALANT. 95
prie , pourquoy chez les Ar
meniens , pour contracter le
Mariage , l'Epoux tailloit le
bout de l'oreille droite à fon
Epoufe , & l'Epoufe celuy de
l'oreille gauche à fon Epouxa
BELORON D..
Vous fçavez ce que c'eft
lors que les oreilles cornent,
ce que Plaute appelle Tinni
mentum , ou lors que , comme
dic Celfus , Aures fonant intra
fe ipfas. Vous fçavez encore
qu'on
on dit , que lors que l'oreille
droite nous corne , c'eft
figne que l'on parle bien de
nous , & qu'au contraire , lors
96 MERCURE
que c'eft la gauche , nons
fommes les objets de la médifance
de quelqu'un . C'eft
là une fuperftition , je l'avouë,
mais ne fe peut-il pas faire
que cette fuperftition regnaft
chez les Armeniens , ainfi que
chez nous , & que l'Epoux
coupoit l'oreille droite à fon
Epouſe , pour la faire fouvenir
de ne pas écouter les cajoleries
& les fleurettes , qui
font ordinairement
fi agréables
aux Femmes , & que l'Epouſe
coupoit le bout de l'o
reille gauche à fon Epoux,
pour l'avertir de ne pas écou
ter
GALANT.
97
ter ce qu'on luy pourroit ra
porter de defagréable contre
la conduite , afin de le jetter.
dans la jalouſic , paffion ſi narurelle
à ceux de ce Pais - là ,
Mais , continuez je vous prie,
ce que vous avez fi bien commencé
, fans exiger de moy
que je vous rende raifon de
ce que vous m'aprendrez ,
puis que nous fommes convenus
de nous inftruire l'un
l'autre , de ce que nous aurions
lû
d'extraordinaire & de
difficile à croire , & non pas
de faire une differtation fur
ces
matieres , parce que ce
Mars 1685.. I
98 MERCURE
ne feroit plus un entretien
agréable ; mais une espece
d'étude , peut estre auffi ennuyeufe
qu'inutile . Avoüons
feulement pour faire en quelque
façon une Préface à ce
que nous dirons dans la fuite
touchant les
extravagantes
opinions , les coûtumes dif
ferentes , & les ſentimens paradoxes
; avoüons , dis - je ,
qu'il n'y a rien de fi conftant
& de fi certain en un lieu ,
dont le contraire ne foit encore
plus opiniaſtrément
tenu
en un autre , & dans la
contemplation
de cette obGALANT.
99
ftinée varieté , nous ne nous
étonnerons pas fi un Philofophe
interrogé de quelle matiere
l'Homme luy fembloit
eftre compofé , répondit,
d'un amas de difputes & de
conteftations . Il devoit adjoufter
de varietez & d'inconftances
. En effet , l'Homme
penſe bien autrement des
chofes en un temps qu'en un
autre , jeune que vieux , affamé
que raffafié, de nuit que
de jour, grand que petit, trifte
que joyeux,pauvre que riche.
Joignez à cela la difference
des temperamens , des cli
I ij
100 MERCURE
mats , des faifons , des employs
, & mille autres circon.
ftances qui le tiennent dans
une perpetuelle inftabilité, ce
qui a fait dire à Seneque,
Epift. 109. Pauci illam quam
conceperant mentem domum
pers
ferre potuerunt. C'eft cet efprit
de conteftation & d'inſtabilité
qu'on peut apporter, pour
principale caufe de toutes les
differentes coûtumes & opinions
, dont nous pourrons
parler dans la fuite de nos entretiens.
LAMBRET .
Vous ferez fans doute conGALANT.
Iof
firmé plus que jamais dans
les fentimens que vous venez
de me témoigner , quand
vous fçaurez encore quelquesautres
coûtumes fur le me
me fujet , comme ce qui fe
faifoit chez les Elamites,
Peuples qui habitoient entre
les Provinces de Perfe & de
Babylone , où le Mary pi
quoit le doigt du coeur de fa
Femme jufques au fang , & la
Femme en faifoit autant à fon
Mary ; chez les Numidiens
Peuples d'Afrique , ´óu l'Epoux
& l'Epoufe crachoient
en terre , & de la bouë qui fe
I iij
102 MERCURE
faifoit de leurs crachats , ils
s'oignoient le front l'un à
l'autre , chez les Sicyoniens,
Peuples du Peloponese , où le
Mary envoyoit un Soulier du
pied droit à fa Femme , & la
Femme un du pied gauche à
fon Mary; chez les Tarentins,
où le futur Epoux & la future
Epoufe ne concluoient leur
Mariage , qu'en prenant à
manger tous deux d'une mef
me main , en prefence de
leurs Parens affemblez ; chez
les Scythes , où le Mary & la
Femme fe touchoient réciproquement
les genoux , les
GALANT. 103
pieds , les coudes , le front,
les yeux , les oreilles , & la
bouche , chez les Moscovites ,
où les Parens de la Fille font
la demande du Mariage ; enfin
, chez les Talchéens , où
le Pere de celle qui étoit à
marier , appelloit à fouper
tous ceux qui la recherchoient
en mariage ; & apres
les avoir priez de faire chacun
un Conte plaiſant , celuy
à qui elle témoignoit par
un foûris que fon Conte
luy agréoit , étoit en mefme
temps reconnû pour fon
Epoux.
I
iij
104 MERCURE
BELOROND .
Si cela eft , Arlequin auroit
affurément épouſé la fille
du Souverain de ces derniers
Peuples , mais je me perfuade
qu'on ne trouvoit le Conte
agréable, qu'aprés avoir agreé
le Conteur ,
LAMBRE T.
Voilà ce que je fçay , & ce
que j'avois à vous dire d'extraordinaire
, fur les differentes
manieres de contracter le
Mariage. Je ne doute pas que
vous n'adjouftiez bien d'autres
chofes plus agréables fur
ce fujet , ou fur quelqu'autre.
GALANT. 105
BELORON D.
Je n'ay qu'une choſe à adjoûter
, & qui , fi vous me
croyez , fervira de fin à ce
premier Entretien. C'eſt que
tout ce que vous venez de
m'aprendre touchant les dif
ferentes manieres de s'époufer
, n'a rien de fi extravagant
que la ridicule opinion des
Effeniens , chez les Juifs . Solin
les appelle , Gentem aternam
fine connubiis . Ils faifoient
profeffion du Celibat , fur ce
feul fondement
, que jamais.
Femme n'avoit gardé la Foy
conjugale à fon Mary . Nous .
106 MERCURE
ne pouvons mieux finir , ce
me femble , qu'en mettant au
nombre des chofes difficiles à
croire , l'injuftice que ces
Peuples faifoient à cet aimable
Sexe.
LAMBRE T.
Si noftre entretien tombe
entre les mains du Public,
nous devons efperer qu'il en
fera bien reçeu , puis qu'en le .
finiffant , nous nous rendons
les Dames favorables par la
qualité de chofe difficile à
croire , que nous donnons à
l'infidelité dont on les accufe
.
88 MERCURE
Dialogues des Morts , tous les
Dialogues font devenus du
gouft du Public. On les aime
avec raifon , puis qu'en peu
de mots , & d'une maniere
agréable , on y apprend l'Hiftoire
, les Moeurs , & les Coû
tumes de divers Païs ,& quantité
d'autres chofes qui font
d'érudition . En voicy un de
M ' B .... On m'en promet
d'autres du mefme Autheur,
& fi l'on me tient parole,
vous me verrez ponctuel à
vous en donner une Copie.
GALANT. 89
$252525252525252
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE.
DIALOGUE I.
LAMBRET,BELOROND.
LAMBRET.
QUY
Uy , je me fouviens que
nous nous fommes donnez
rendez- vous icy , & que:
tous les mois nous devos nous
y rendre compte de nos Le-
Aures, & particulierement
des
chofes qui à caufe qu'elles
Mars 1685.
H
90 MERCURE
font ou prodigieufes , ou extraordinaires
, ou oppofées à
nos Coûtumes , ou mesme
fauffes & impoffibles , nous
paroiffent tres difficiles à croire
, ou entierement incroyables
BELORO N´D..
Je ne doute point que vous ,
n'ayez fait diverfes recherches
fur cette matiere .
LAMBRE T.
Je vay vous en dire quelques-
unes touchant les Coûtumes
qui fe font établies
dans quelques Païs pour
conclure
le Mariage , & qui
GALANT.
pour
eftre fort differentes des
noftres , femblent fi extravagantes
, que nous pouvons
fans fcrupule les mettre au
nombre des chofes difficiles
à croire. Chez les Cimbres,
Peuples de Scythie , & qui
font aujourd'huy les Danois,
pour conclure le Mariage , il
falloit que le Fiancé fe rognaft
les ongles , & envoyaft les
rogneures à fa Fiancée, &que
celle- cy en fift autant à fona
Fiancé. Puis, s'ils acceptoient =
mutuellement leurs prefens,,
ils étoient cenfez entiere--
ment mariez ...
Hij
92 MERCURE
BELORO N D.
C'étoit peut- étre pour fe
témoigner
reciproquement
,
qu'ils ne fe feroient l'un à
l'autre aucun tort , fi nous en
croyons noftre Proverbe ,
quand pour témoigner que
nous ofterons à quelqu'un le
pouvoir de nous nuire , nous
difons , le luy rogneray les on
gles , ce que Pline appelle fort
bien , Exarmare.
LAMBRET.
Chez les Teutons anciens
'Allemands , pour conclure le
Mariage , la Femme rafoit les
cheveux à fon Amant , &
GALANT.
93
THomme les raſoit aufli à ſon
BELORON D.
Amante.
Vous n'ignorez pas que nos
Amans fe font icy un fort
grand plaifir, d'avoir des cheveux
de leurs . Maiftreffes,
parce qu'ils les regardent
comme autant de chaînes,
fur lefquelles ils trouvent matiere
de dire mille jolies chofes
, pour témoigner la douceur
de leur efclavage . Ne fe
peut-il pas
faire que les Peuples
dont vous me parlez
étoient dans les mefmes fentimens.
94 MERCURE
LAMBRET
Si vous voulez moralifer fur
toutes les Coûtumes, vous en
aurez bien à dire.
BELORO N D.
Il eft conftant que les Coû
rumes font fondées , ou fur
quelque évenement confiderable
, ou fur quelque raifon
de bien- féance , de moralité,
ou de précepte.
LAMBRE T
Ainfr .... Permettez- moy
de vous interrompre , ce qui
me vient maintenant
dans
la mémoire pourroit m'échaper.
Apprenez- moy , je vous
GALANT. 95
prie , pourquoy chez les Ar
meniens , pour contracter le
Mariage , l'Epoux tailloit le
bout de l'oreille droite à fon
Epoufe , & l'Epoufe celuy de
l'oreille gauche à fon Epouxa
BELORON D..
Vous fçavez ce que c'eft
lors que les oreilles cornent,
ce que Plaute appelle Tinni
mentum , ou lors que , comme
dic Celfus , Aures fonant intra
fe ipfas. Vous fçavez encore
qu'on
on dit , que lors que l'oreille
droite nous corne , c'eft
figne que l'on parle bien de
nous , & qu'au contraire , lors
96 MERCURE
que c'eft la gauche , nons
fommes les objets de la médifance
de quelqu'un . C'eft
là une fuperftition , je l'avouë,
mais ne fe peut-il pas faire
que cette fuperftition regnaft
chez les Armeniens , ainfi que
chez nous , & que l'Epoux
coupoit l'oreille droite à fon
Epouſe , pour la faire fouvenir
de ne pas écouter les cajoleries
& les fleurettes , qui
font ordinairement
fi agréables
aux Femmes , & que l'Epouſe
coupoit le bout de l'o
reille gauche à fon Epoux,
pour l'avertir de ne pas écou
ter
GALANT.
97
ter ce qu'on luy pourroit ra
porter de defagréable contre
la conduite , afin de le jetter.
dans la jalouſic , paffion ſi narurelle
à ceux de ce Pais - là ,
Mais , continuez je vous prie,
ce que vous avez fi bien commencé
, fans exiger de moy
que je vous rende raifon de
ce que vous m'aprendrez ,
puis que nous fommes convenus
de nous inftruire l'un
l'autre , de ce que nous aurions
lû
d'extraordinaire & de
difficile à croire , & non pas
de faire une differtation fur
ces
matieres , parce que ce
Mars 1685.. I
98 MERCURE
ne feroit plus un entretien
agréable ; mais une espece
d'étude , peut estre auffi ennuyeufe
qu'inutile . Avoüons
feulement pour faire en quelque
façon une Préface à ce
que nous dirons dans la fuite
touchant les
extravagantes
opinions , les coûtumes dif
ferentes , & les ſentimens paradoxes
; avoüons , dis - je ,
qu'il n'y a rien de fi conftant
& de fi certain en un lieu ,
dont le contraire ne foit encore
plus opiniaſtrément
tenu
en un autre , & dans la
contemplation
de cette obGALANT.
99
ftinée varieté , nous ne nous
étonnerons pas fi un Philofophe
interrogé de quelle matiere
l'Homme luy fembloit
eftre compofé , répondit,
d'un amas de difputes & de
conteftations . Il devoit adjoufter
de varietez & d'inconftances
. En effet , l'Homme
penſe bien autrement des
chofes en un temps qu'en un
autre , jeune que vieux , affamé
que raffafié, de nuit que
de jour, grand que petit, trifte
que joyeux,pauvre que riche.
Joignez à cela la difference
des temperamens , des cli
I ij
100 MERCURE
mats , des faifons , des employs
, & mille autres circon.
ftances qui le tiennent dans
une perpetuelle inftabilité, ce
qui a fait dire à Seneque,
Epift. 109. Pauci illam quam
conceperant mentem domum
pers
ferre potuerunt. C'eft cet efprit
de conteftation & d'inſtabilité
qu'on peut apporter, pour
principale caufe de toutes les
differentes coûtumes & opinions
, dont nous pourrons
parler dans la fuite de nos entretiens.
LAMBRET .
Vous ferez fans doute conGALANT.
Iof
firmé plus que jamais dans
les fentimens que vous venez
de me témoigner , quand
vous fçaurez encore quelquesautres
coûtumes fur le me
me fujet , comme ce qui fe
faifoit chez les Elamites,
Peuples qui habitoient entre
les Provinces de Perfe & de
Babylone , où le Mary pi
quoit le doigt du coeur de fa
Femme jufques au fang , & la
Femme en faifoit autant à fon
Mary ; chez les Numidiens
Peuples d'Afrique , ´óu l'Epoux
& l'Epoufe crachoient
en terre , & de la bouë qui fe
I iij
102 MERCURE
faifoit de leurs crachats , ils
s'oignoient le front l'un à
l'autre , chez les Sicyoniens,
Peuples du Peloponese , où le
Mary envoyoit un Soulier du
pied droit à fa Femme , & la
Femme un du pied gauche à
fon Mary; chez les Tarentins,
où le futur Epoux & la future
Epoufe ne concluoient leur
Mariage , qu'en prenant à
manger tous deux d'une mef
me main , en prefence de
leurs Parens affemblez ; chez
les Scythes , où le Mary & la
Femme fe touchoient réciproquement
les genoux , les
GALANT. 103
pieds , les coudes , le front,
les yeux , les oreilles , & la
bouche , chez les Moscovites ,
où les Parens de la Fille font
la demande du Mariage ; enfin
, chez les Talchéens , où
le Pere de celle qui étoit à
marier , appelloit à fouper
tous ceux qui la recherchoient
en mariage ; & apres
les avoir priez de faire chacun
un Conte plaiſant , celuy
à qui elle témoignoit par
un foûris que fon Conte
luy agréoit , étoit en mefme
temps reconnû pour fon
Epoux.
I
iij
104 MERCURE
BELOROND .
Si cela eft , Arlequin auroit
affurément épouſé la fille
du Souverain de ces derniers
Peuples , mais je me perfuade
qu'on ne trouvoit le Conte
agréable, qu'aprés avoir agreé
le Conteur ,
LAMBRE T.
Voilà ce que je fçay , & ce
que j'avois à vous dire d'extraordinaire
, fur les differentes
manieres de contracter le
Mariage. Je ne doute pas que
vous n'adjouftiez bien d'autres
chofes plus agréables fur
ce fujet , ou fur quelqu'autre.
GALANT. 105
BELORON D.
Je n'ay qu'une choſe à adjoûter
, & qui , fi vous me
croyez , fervira de fin à ce
premier Entretien. C'eſt que
tout ce que vous venez de
m'aprendre touchant les dif
ferentes manieres de s'époufer
, n'a rien de fi extravagant
que la ridicule opinion des
Effeniens , chez les Juifs . Solin
les appelle , Gentem aternam
fine connubiis . Ils faifoient
profeffion du Celibat , fur ce
feul fondement
, que jamais.
Femme n'avoit gardé la Foy
conjugale à fon Mary . Nous .
106 MERCURE
ne pouvons mieux finir , ce
me femble , qu'en mettant au
nombre des chofes difficiles à
croire , l'injuftice que ces
Peuples faifoient à cet aimable
Sexe.
LAMBRE T.
Si noftre entretien tombe
entre les mains du Public,
nous devons efperer qu'il en
fera bien reçeu , puis qu'en le .
finiffant , nous nous rendons
les Dames favorables par la
qualité de chofe difficile à
croire , que nous donnons à
l'infidelité dont on les accufe
.
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Résumé : DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE.
Le dialogue entre Lambret et Belorond, publié dans le Mercure de Mars 1685, explore diverses coutumes matrimoniales observées dans différentes cultures. Lambret évoque plusieurs pratiques inhabituelles, telles que les Cimbres, ancêtres des Danois, qui se rognaient mutuellement les ongles, les Teutons, anciens Allemands, qui se rasaient les cheveux réciproquement, et les Arméniens qui se taillaient les oreilles. D'autres exemples incluent les Élamites qui se piquaient le doigt jusqu'au sang, les Numidiens qui s'oignaient le front avec de la boue faite de leurs crachats, et les Sicyoniens qui échangeaient des chaussures. Le dialogue aborde également des rituels matrimoniaux spécifiques à certaines cultures. Chez les Tarentins, les Scythes, les Moscovites et les Talchéens, chaque groupe possède des rituels uniques pour conclure un mariage. Belorond mentionne les Esséniens, un groupe juif pratiquant le célibat en raison de leur méfiance envers la fidélité des femmes, une opinion jugée injuste envers le sexe féminin. Le dialogue se termine par l'espoir que les dames recevront favorablement ce texte, en raison de la défense implicite de leur fidélité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 22-48
LETTRE.
Début :
Un Particulier ayant fait divers Ouvrages sur les dernieres Actions / Je me souviens, Monsieur, que vous avez voulu me persuader [...]
Mots clefs :
Approbation, Louis, Univers, Sentiments, Roi, Combats, Grandeur, Lois, Héros, Fortune, Monarque, Sage, Ennemis, Ambassadeur, Mérite, Guerre, Éloge, Honneur, Campagne militaire, Espagne, Vainqueur, Prudence, Courage, États, Audace, Sentiments, Conquérant, Trêve, Souverain, Armes, Peuple, Bonheur, Devise, Éclat
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE.
Un Particulier ayant fait
divers Ouvrages ſur les dernieres
Actions de cet auguſte
Monarque , les a ramaffez
comme en un Recueil dans
cetteLettre qu'il m'aadreſſée.
5555 5552 55255522
LETTRE.
TE me souviens , Monfieur.
que vous avez voulu me perfuader
que j'avois merité quel
GALANT. 23
que approbation des bons Connoiffeurs
, lors que je dis ily a
quelques années.
On faitmal ce qu'on fait , onne
fait qu'une affaire,
Mais LOUIS partagé dans cent
emplois divers,
ةو
Sedonnant tout à tout , fait voir
al'Univers,
Et qu'il fait ce qu'il faut, &qu'il
ſçait bien le faire.
Vous avez mesme prétendu
que j'avois expliqué les fentimens
de tout ce qu'il y a d'hon .
nestesGens au monde en difant,
Que tous les noms des Grands
cedent au nom duRoy,
24 MERCURE
Les Cefars, les Cyrus, les Hectors,
les Achilles,
Ont eu moins de merite &donné
moins d'effroy,
Par cent Combats rendus, par
cent priſes de Villes .
Je vous ferois bien obligé , fi
vous vouliezfairesçavoir aupublic,
que je défie toute la Terrede
me difputer la verité de ceque je
vais dire.
SONNET
SVR LA GRANDEVR DV ROY.
L
OUIS eſt grand en tout ; il
regle les Finances,
Ilreforme les Loix, il fait fleurir
esArts , :
Mille
GALANT. 25
Mille Vaiſſeaux flottans,mille orguilleux
Rampars
Partagent tous les jours ſes ſoins,
& les dépenſes ;
Dans le particulier,dans les réjoüifſſances
Il eſt autant Heros , que dans le
champ deMars,
Findans leGabinet , ferme dans
leshazars,
Il fait plier ſous ſoy les plushautes
Puiſſances;
S2
Sa fortune répond par tout à
ſa valeur,
Par tout ſes grands exploits répondent
à fon coeur,
Ainſi que l'ont fait voir cent conqueſtes
de marque ;
Mars1685. C
1
26 MERCURE
52
Enfinnos Ennemis connoiffent
commemoy,
Que ſi tout 1 Univers ne vouloit
qu'unMonarque
Tout l'Univers devroit n'avoir
que luy pour Roy.
:
Je ſens bien que ce que je dis
là n'est rien de bon , mais il me
ſemble que c'est l'explication fincere
des pensées , qui doivent venir
naturellement à tous les Sages
qui ſont ſans paffion , & qui ont
du bon goust.
Ne croyez donc pas , Monſieur
, que ce soit une pure conje-
Eture ouseulement un effet de l'at(
GALANT: 27
tache desſentimens que j'ay pour
jeRoy qui m'afait dire :
Enfin nos Ennemis connoiffent
al commemoys, &c.
Vous en jugerez par une pefire
avanture que je vais vous
racontertelle qu'elle m'est arrivée
Je me rrauvay fur la route de
M'Ambassadeur d'Espagne
lors qu'ilse retiroit de France à
-pas comptez tant il marquoit
d'envie de n'en point fortir. Férois
chez une Perſonne de qualité
de merite , àl'heure qu'il luy
envoyaun de ses Gentilshommes
poursçavoir si elle se trouveroit
Cij
28 MERCURE
enétat de recevoirfa viſite. Com
me je vis par laréponse, queM
'Ambassadeur alloit venir , je
voulus luy faire place , mais la
Perſonne chez qui j'estois me
déclara , qu'elle vouloit abfo
lument que j'eusse part à cette
conversation , qui dura bien prés
de quatre heures. Vousne pouvezpas
douter, Monfieur, qu'on
neparlastd'Affaires d'Etat avec
un Ambassadeur,&que fa retraite
, & laGuerre qui nous menaçoitalors,
nefourniffent à l'en
tretien. Il nous dit cent chofes,qui
nous firent affezcomprendre qu'il
asust pas en de peine d'avoüer
1
GALANT. 29
nettement que le Roy estoit le plus
grand & le plus puiſſant Prince
du monde,s'il eustpu oublier qu'il
avoit un Maistre , &fe défaire
des préjugez Espagnols.
On doit neanmoins cette juſtice
à M l'Ambassadeur , que
fonbon sens &sa raiſon ne furentpoint
obscurcis par ces enteſtemens,
qui ſontſi ordinaires à ceux
deſa Nation. Il fu l'Eloge de la
France,des François, du Roy,
d'un air fort élevé, &qui marquoit
beaucoup de fincerité dans
ce qu'il diſoir ; mais dans les
loüanges qu'il donna àsa Ma
jesté , iln'oublia ny ce qu'il estoit
C iij
30 MERCURE
ny ce qu'il devoit à fon Prince.
Pretendant faire une galanterie
aux Dames , il dit qu'il vouloit
leur faire voir quelque chose de
fort beau.Il tira enfuite une riche
qui renfermoit Boëte, , diſoit-il,
lePortraitddee fa A
Ja MMaaiîttrreeffffee,qu'il
emporioit de France , & c'estoit
celuy du Roy , dont ſa Majesté
l'avoit honoré, & dont ilsefaifoit
en effet ungrandbonneur. La
Perſonne chez qui nous estions,
qui est fortfpirituelle,luy dit qu'il
devoit bien conferver ce gage,
qu'il fe feroit bien- toft en luy
une metamorphose furprenante,
parce qu'il estoit à croire que le
GALANT. 31
Portrait deSa Majesté ſe changeroit
en celuy de fon Maistre.
Aces paroles Ml'Ambassadeur
parut Espagnol , comme ſon devoir
l'y obligeoit. L'entretien
roula enfuite fur différentes matieres,
&fut longue & curieufe.
Je vous avovë , Monfieur,
que pendant tous les évenemens
de la derniere Campagne ,je me
ſuis toûjours ſouvenu des entretiens
de cét Ambaſſadeur. Ilnous
dit pofuivement qu'il y auroitdu
fang répandu; qu'il feroit difficile
d'arreſter les deſſeins du Roys
que ſes Ennemis ne pouvoient
C iiij
32 MERCURE
rien efperer que de l'inconstance
de la fortune ; & que l'Empire
&l'Espagne ne cherchoient qu'à
mettre leur bonneur à couvert,
en ne cedant pas sans avoir combattu.
Voila la Prophétie accomplie,&
nous en voyans la
té dans la diſpoſition des chofes
qui ſeſont paſſées la derniere année.
SONNET
Sur l'état des Affaires aprés la derniere
Campagne de France.
A
Lger encor fumat des Foudres
de la Guerre,
Vient ſe jetter aux pieds de fon
noble Vainqueur;
GALANT. 33
Et Gennes la ſuperbe eſt tremblante
de peur
Sous les éclats vengeurs de fon
bruyant tonnerre :
52
Luxembourg voit tomber ſes
hauts Ramparts par terre ,
Capd- e-Quiers attaqué ſe trouve
ſans vigueur;
La Hollande en Partis ralentit
fon ardeur
N'ayant pû ſoûlever les Peuples
d'Angleterre;
Se
Le Danemark amyreçoit nos
Etendars,
L'Empire ſe ménage & craint
tous les hazars,
L'Eſpagne plaint fes Forts qu'on
pille ou qu'on enleve;
34 MERCURE
52
Liége & Tréves foûmis ſçavent
faire leur Cour,
L'Europe attend la Paix en rece
vant laTréve,
Tout cedeau Grand LOUIS par
force ou par amour.
Je vois dans cette peinture tour
ce que l'Ambassadeur d'Espagne
craignoit , & tout ce que sa politique
luy faisoit prévoiravecchagrin.
Avoüez aprés cela , Monſieur,
que lafortune de LOUIS
le Grand doit eſtre bien conſtante
pour faire avec tant de bonheur
des choses fi admirables , puis que
tant de Heros , & tant de ſages
Monarques n'ont pu s'empescher
GALANT. 35
d'en eſtre abandonnez. Mais
avoüez aussi à mesme temps que
La prudence of le courage du Roy
font extraordinaires , puis qu'il
ſemble avoir réduit la Fortune
ſous les règles ,&s'estrefait une
methode de réüfſſiren tout.
Nepeut- on pas compter entre
fes bonnes fortunes la fecondité
de la Maiſon Royale ? Ce Fils
unique que le Ciel luy avoit laif-
Sé comme son premier don , plus
Il est grand , plus il nous faifoit
craindre. Vous voulûtes bien,
Monfieur, que mes pensées fufſent
celles de tous les honneſtes
Gensà la naiſſance de Monfei36
MERCURE
gneur le Duc de Bourgongne. Fo
voudrois à cette heure que vous
les engageaffiez à dire fur ta
naiſſance de Monseigneur leDuc
d'Anjou.
;
R
AURΟΥ.
SONNET.
Ecevez un Héros qui naiſt
de voſtre Race,
Grand LOUIS, deſormais le Ciel
veut tous les ans
Enrichir vos Etats de ſemblables
Préfens ,
Qui pourront mériter de remplir
voſtre place.
Se
Nous verrons de nos jours l'Allemagne
& la Thrace
GALANT 37
Ployer ſous les efforts du Pere&
des Enfans
Par tout dignes de Vous , & par
tour triomphans,
Detous nos Ennemis ils dompte.
-ront l'audace.
Se
t
Formez-les ſeulement dans l'Art
qui fait les Roys ,
Ils en apprendront plus par vos
nares Exploits, 29)
Qu'en lifant ce qu'ont fait lesFameux
de l'Histoire ;
22
'Et comme ils vous verront toujours
au- deffus d'eux ,
Chacun d'eux tâchera d'ateindre
àvoſtre gloire;
Mais nul n'y parviendra parmy
tous vos Neveux.
38 MERCURE
Ces ſentimens quifurentconceus
dans la joye qu'avoit toute
la France en celte rencontre
د. Se
produisent fort tard , mais ils ſeront
toûjours deſaiſon , ſi vous
voulez que ce foient des marques
éternelles de mon respect envers ce
Prince. Fay auſſi laissé paſſer le
temps où ces Bouts rimez estoient
àla mode. Cependant ce qu'ils
m'ont fait dire ne vieillira jamais
dans la memoire des Hommes,
puis que LOUIS le Grand aura
toûjours des admirateurs , qui
tomberont d'accord avecmoy de la
verité de mespensées.
GALANT. 39
CI
1.71.
I jamais Conquérant marcha
droit à la Glovre,
Sijamais Souverain mérita d'être
Roy,
- Si jamais Politique aux autres fit
la loy,
Sur tous les Concurrens LOUIS
ala victoire.
Se
Ses Faits feront paſſer pour Fable
fon Histoire, at
Apeine croira- t- on qu'ils foient
dignes defoy;
Les Siècles àvenir en ferontdans
L'effrey, pens
Et tout retentira du bruit de ſa
Mémoire,
52
رد
Lorsqu'on voudra former unHé.
ros achevé,
1
40 MERCURE
On en prendra les traits ſur ſon air
élevé,
Sur ſes Combats divers , ſur ſon
coeur intrépide.
Autrefois on l'eût mis au rang des
Immortels;
Et comme ſes hauts Faits effacent
ceux d'Alcide,
Alcideà fon Vainqueur euſt cedé
ſes Autels.
Vous trouverezpeut-estre quel
que conformité entre ce Sonnet,
un autre que vous avez publié.
Elle auroit efté plus grande
fi je ne l'avoisjamais veu. Je ne
fçay si l'autre a esté fait plûtoft
que le mien , mais je fuisſeur
3
GALANT. 41
que le mien n'a point esté fait fur
celuy-là. Ces Bouts rimeznauront
pas perdu tout- à-fait lagrace
de la nouveauté. Vous avez
dit il n'y a pas long-temps , qu'ils
estoient àla mode ,&lesujet n'en
est pas trop vieux.
SUR LA TREVE
que le Roy a faite.
Ο
N diſoit autrefois, Non licet
omnibus,
J'ofe le dire encore, & qui voudra
nolis'enfaches an và 120. "
LOUIS, de qui l'eſprit travaille
fans relâche,
Vient de faire luy feul quodnon
licet tribus .
Avril 1685, D
42 MERCURE
52
Nul d'entr'eux ne sçauroit parer
aux coups qu'il lache,
Parmy les Souverains il paroiſt un
Phoebus;
Il commande la Tréve , & vous
ſçavez quibus;
Tout ce qu'elle a de durpar avace
illeur mache.
Ils l'avalent enfin avec tous ſes
Item
Dans un profondreſpect ils chantent
Tuautem ,
Ravis de prévenir les effets de ſon
ire.
S&
Sidans le temps préſent ilsn'ont
pû dire amo,.
D
GALANT. 43
Peut- eftre qu'au futur ils auront
peine à lire
Ce qu'il leur fit figner currente
calamo.
Il n'y a point de Rimes ſi bi--
zarres &fi Burlesques, quon-nc
puiſſe remplir de quelque chose de
grandſur leſujet du Roy. Ilme:
femble donc qu'on pourroit bien
donner à celles- là encore un autre
tour presque fur la mesme ma
tiere..
SVR L'ENREGISTREMENT,,
&la Publication de la Tréve.
L
OUIS. le Conquérant fair
ſçavoir omnibus,
4
Qu'il annonce une Tréve, & qui
plaiſt,& qui fache;
C
Dij
44 MERCURE
Jamais de fes deſſeins en rien il ne
relâche,
Le coup qui le deſarme a fait la
loytribus.
52
Que s'il fuit les Combats , il ne
fuit point en Lache,
Dans le Meſtier de Mars il n'eſt
point E- Phoebus;
Ila du coeur,desGens,desArmes,
du quibus,
Et quand il faut donner, point la
Cire il ne mache.
52
Cependant il s'arreſte , il ſe modére,
item,
Sçachant bien comme il faut venir
au Tu autem,
Pour le bonheur public il com
mande àfon ire,
GALANT. 45
Se
Conjuguons- luy par coeur dans
tous les temps amo;
Et nos Neveux diront , lifant ce
qu'on va lire,
Que ce qu'il fit du Fer, il l'a fait
calamo.
Enfin , Monsieur, ily a treslong-
tempsquej'ayfait uneDevi
fepour le Roy ,furun deffein qui
aesté ſuſpendu. Si elle avoir esté
publiée dés ce temps-là, elle pourroit
paſſer à preſentpour une efpece
de Prophetie. Cesera pour
le moins une expreſſion allegorique
de ce que nous voyons. Le
corps de la Deviſe , c'eſtun Soleil
46 MERCURE
dansſon Zodiaque;l' Ame, cefont
ces paroles , Curro , fed tacito
motu. Si je ne craignois de choquer
les Maistres de l'Art, j'a
joûterois des Aſtronomes de toutes
lesNations , qui obferventle Søleil
avectoutes les fortes d'Inſtru--
mens dont on uſe pourcela. Ils ne
répondroient pas malà l'applica
tion que tous les Politiques de la
Terre donnent à penétrer la conduite
du Roy. Voicy l'explication :
de ma Deviſe.
'Univers attentif regarde ma
carriere,
Les eſprits appliquez à mefurer
moncours ,
! GALANT. 47
Obſervent avec ſoin mes tours&
mes détours :
Mais nul oeil ne peut voir ma rou.
te toute entiere ;.
८८
Mon éclat plus aux fiers fait
baiffer la paupiere ;
Mes differens afpects font les
nuits & les jour,
Tout languiroit fans moy , tour
attend mon fecours,
t
Etje porte par tout mes biens&
ma lumiere.
SS
Mille divers emplois partagent
mes momens,
Je ſuis toûjours reglé dans tous
mes mouvemens ,
On connoiſt mon pouvoir fur la
Terre & fur l'Onde.aranov
48 MERCURE
1
Jeme haſte; je cours; rien n'arreſtemes
pas,
J'acheveray bien-toſt le tour en
tier du Monde,
Ma démarche eſt cachée & l'on
ſçait où je vas .
Ilya affezlong-temps, Monfieur
, que je vous entretiens pour
me haſter de vous dire que je suis
vostre tres ,&c.
F. F. D. C. R. G.
divers Ouvrages ſur les dernieres
Actions de cet auguſte
Monarque , les a ramaffez
comme en un Recueil dans
cetteLettre qu'il m'aadreſſée.
5555 5552 55255522
LETTRE.
TE me souviens , Monfieur.
que vous avez voulu me perfuader
que j'avois merité quel
GALANT. 23
que approbation des bons Connoiffeurs
, lors que je dis ily a
quelques années.
On faitmal ce qu'on fait , onne
fait qu'une affaire,
Mais LOUIS partagé dans cent
emplois divers,
ةو
Sedonnant tout à tout , fait voir
al'Univers,
Et qu'il fait ce qu'il faut, &qu'il
ſçait bien le faire.
Vous avez mesme prétendu
que j'avois expliqué les fentimens
de tout ce qu'il y a d'hon .
nestesGens au monde en difant,
Que tous les noms des Grands
cedent au nom duRoy,
24 MERCURE
Les Cefars, les Cyrus, les Hectors,
les Achilles,
Ont eu moins de merite &donné
moins d'effroy,
Par cent Combats rendus, par
cent priſes de Villes .
Je vous ferois bien obligé , fi
vous vouliezfairesçavoir aupublic,
que je défie toute la Terrede
me difputer la verité de ceque je
vais dire.
SONNET
SVR LA GRANDEVR DV ROY.
L
OUIS eſt grand en tout ; il
regle les Finances,
Ilreforme les Loix, il fait fleurir
esArts , :
Mille
GALANT. 25
Mille Vaiſſeaux flottans,mille orguilleux
Rampars
Partagent tous les jours ſes ſoins,
& les dépenſes ;
Dans le particulier,dans les réjoüifſſances
Il eſt autant Heros , que dans le
champ deMars,
Findans leGabinet , ferme dans
leshazars,
Il fait plier ſous ſoy les plushautes
Puiſſances;
S2
Sa fortune répond par tout à
ſa valeur,
Par tout ſes grands exploits répondent
à fon coeur,
Ainſi que l'ont fait voir cent conqueſtes
de marque ;
Mars1685. C
1
26 MERCURE
52
Enfinnos Ennemis connoiffent
commemoy,
Que ſi tout 1 Univers ne vouloit
qu'unMonarque
Tout l'Univers devroit n'avoir
que luy pour Roy.
:
Je ſens bien que ce que je dis
là n'est rien de bon , mais il me
ſemble que c'est l'explication fincere
des pensées , qui doivent venir
naturellement à tous les Sages
qui ſont ſans paffion , & qui ont
du bon goust.
Ne croyez donc pas , Monſieur
, que ce soit une pure conje-
Eture ouseulement un effet de l'at(
GALANT: 27
tache desſentimens que j'ay pour
jeRoy qui m'afait dire :
Enfin nos Ennemis connoiffent
al commemoys, &c.
Vous en jugerez par une pefire
avanture que je vais vous
racontertelle qu'elle m'est arrivée
Je me rrauvay fur la route de
M'Ambassadeur d'Espagne
lors qu'ilse retiroit de France à
-pas comptez tant il marquoit
d'envie de n'en point fortir. Férois
chez une Perſonne de qualité
de merite , àl'heure qu'il luy
envoyaun de ses Gentilshommes
poursçavoir si elle se trouveroit
Cij
28 MERCURE
enétat de recevoirfa viſite. Com
me je vis par laréponse, queM
'Ambassadeur alloit venir , je
voulus luy faire place , mais la
Perſonne chez qui j'estois me
déclara , qu'elle vouloit abfo
lument que j'eusse part à cette
conversation , qui dura bien prés
de quatre heures. Vousne pouvezpas
douter, Monfieur, qu'on
neparlastd'Affaires d'Etat avec
un Ambassadeur,&que fa retraite
, & laGuerre qui nous menaçoitalors,
nefourniffent à l'en
tretien. Il nous dit cent chofes,qui
nous firent affezcomprendre qu'il
asust pas en de peine d'avoüer
1
GALANT. 29
nettement que le Roy estoit le plus
grand & le plus puiſſant Prince
du monde,s'il eustpu oublier qu'il
avoit un Maistre , &fe défaire
des préjugez Espagnols.
On doit neanmoins cette juſtice
à M l'Ambassadeur , que
fonbon sens &sa raiſon ne furentpoint
obscurcis par ces enteſtemens,
qui ſontſi ordinaires à ceux
deſa Nation. Il fu l'Eloge de la
France,des François, du Roy,
d'un air fort élevé, &qui marquoit
beaucoup de fincerité dans
ce qu'il diſoir ; mais dans les
loüanges qu'il donna àsa Ma
jesté , iln'oublia ny ce qu'il estoit
C iij
30 MERCURE
ny ce qu'il devoit à fon Prince.
Pretendant faire une galanterie
aux Dames , il dit qu'il vouloit
leur faire voir quelque chose de
fort beau.Il tira enfuite une riche
qui renfermoit Boëte, , diſoit-il,
lePortraitddee fa A
Ja MMaaiîttrreeffffee,qu'il
emporioit de France , & c'estoit
celuy du Roy , dont ſa Majesté
l'avoit honoré, & dont ilsefaifoit
en effet ungrandbonneur. La
Perſonne chez qui nous estions,
qui est fortfpirituelle,luy dit qu'il
devoit bien conferver ce gage,
qu'il fe feroit bien- toft en luy
une metamorphose furprenante,
parce qu'il estoit à croire que le
GALANT. 31
Portrait deSa Majesté ſe changeroit
en celuy de fon Maistre.
Aces paroles Ml'Ambassadeur
parut Espagnol , comme ſon devoir
l'y obligeoit. L'entretien
roula enfuite fur différentes matieres,
&fut longue & curieufe.
Je vous avovë , Monfieur,
que pendant tous les évenemens
de la derniere Campagne ,je me
ſuis toûjours ſouvenu des entretiens
de cét Ambaſſadeur. Ilnous
dit pofuivement qu'il y auroitdu
fang répandu; qu'il feroit difficile
d'arreſter les deſſeins du Roys
que ſes Ennemis ne pouvoient
C iiij
32 MERCURE
rien efperer que de l'inconstance
de la fortune ; & que l'Empire
&l'Espagne ne cherchoient qu'à
mettre leur bonneur à couvert,
en ne cedant pas sans avoir combattu.
Voila la Prophétie accomplie,&
nous en voyans la
té dans la diſpoſition des chofes
qui ſeſont paſſées la derniere année.
SONNET
Sur l'état des Affaires aprés la derniere
Campagne de France.
A
Lger encor fumat des Foudres
de la Guerre,
Vient ſe jetter aux pieds de fon
noble Vainqueur;
GALANT. 33
Et Gennes la ſuperbe eſt tremblante
de peur
Sous les éclats vengeurs de fon
bruyant tonnerre :
52
Luxembourg voit tomber ſes
hauts Ramparts par terre ,
Capd- e-Quiers attaqué ſe trouve
ſans vigueur;
La Hollande en Partis ralentit
fon ardeur
N'ayant pû ſoûlever les Peuples
d'Angleterre;
Se
Le Danemark amyreçoit nos
Etendars,
L'Empire ſe ménage & craint
tous les hazars,
L'Eſpagne plaint fes Forts qu'on
pille ou qu'on enleve;
34 MERCURE
52
Liége & Tréves foûmis ſçavent
faire leur Cour,
L'Europe attend la Paix en rece
vant laTréve,
Tout cedeau Grand LOUIS par
force ou par amour.
Je vois dans cette peinture tour
ce que l'Ambassadeur d'Espagne
craignoit , & tout ce que sa politique
luy faisoit prévoiravecchagrin.
Avoüez aprés cela , Monſieur,
que lafortune de LOUIS
le Grand doit eſtre bien conſtante
pour faire avec tant de bonheur
des choses fi admirables , puis que
tant de Heros , & tant de ſages
Monarques n'ont pu s'empescher
GALANT. 35
d'en eſtre abandonnez. Mais
avoüez aussi à mesme temps que
La prudence of le courage du Roy
font extraordinaires , puis qu'il
ſemble avoir réduit la Fortune
ſous les règles ,&s'estrefait une
methode de réüfſſiren tout.
Nepeut- on pas compter entre
fes bonnes fortunes la fecondité
de la Maiſon Royale ? Ce Fils
unique que le Ciel luy avoit laif-
Sé comme son premier don , plus
Il est grand , plus il nous faifoit
craindre. Vous voulûtes bien,
Monfieur, que mes pensées fufſent
celles de tous les honneſtes
Gensà la naiſſance de Monfei36
MERCURE
gneur le Duc de Bourgongne. Fo
voudrois à cette heure que vous
les engageaffiez à dire fur ta
naiſſance de Monseigneur leDuc
d'Anjou.
;
R
AURΟΥ.
SONNET.
Ecevez un Héros qui naiſt
de voſtre Race,
Grand LOUIS, deſormais le Ciel
veut tous les ans
Enrichir vos Etats de ſemblables
Préfens ,
Qui pourront mériter de remplir
voſtre place.
Se
Nous verrons de nos jours l'Allemagne
& la Thrace
GALANT 37
Ployer ſous les efforts du Pere&
des Enfans
Par tout dignes de Vous , & par
tour triomphans,
Detous nos Ennemis ils dompte.
-ront l'audace.
Se
t
Formez-les ſeulement dans l'Art
qui fait les Roys ,
Ils en apprendront plus par vos
nares Exploits, 29)
Qu'en lifant ce qu'ont fait lesFameux
de l'Histoire ;
22
'Et comme ils vous verront toujours
au- deffus d'eux ,
Chacun d'eux tâchera d'ateindre
àvoſtre gloire;
Mais nul n'y parviendra parmy
tous vos Neveux.
38 MERCURE
Ces ſentimens quifurentconceus
dans la joye qu'avoit toute
la France en celte rencontre
د. Se
produisent fort tard , mais ils ſeront
toûjours deſaiſon , ſi vous
voulez que ce foient des marques
éternelles de mon respect envers ce
Prince. Fay auſſi laissé paſſer le
temps où ces Bouts rimez estoient
àla mode. Cependant ce qu'ils
m'ont fait dire ne vieillira jamais
dans la memoire des Hommes,
puis que LOUIS le Grand aura
toûjours des admirateurs , qui
tomberont d'accord avecmoy de la
verité de mespensées.
GALANT. 39
CI
1.71.
I jamais Conquérant marcha
droit à la Glovre,
Sijamais Souverain mérita d'être
Roy,
- Si jamais Politique aux autres fit
la loy,
Sur tous les Concurrens LOUIS
ala victoire.
Se
Ses Faits feront paſſer pour Fable
fon Histoire, at
Apeine croira- t- on qu'ils foient
dignes defoy;
Les Siècles àvenir en ferontdans
L'effrey, pens
Et tout retentira du bruit de ſa
Mémoire,
52
رد
Lorsqu'on voudra former unHé.
ros achevé,
1
40 MERCURE
On en prendra les traits ſur ſon air
élevé,
Sur ſes Combats divers , ſur ſon
coeur intrépide.
Autrefois on l'eût mis au rang des
Immortels;
Et comme ſes hauts Faits effacent
ceux d'Alcide,
Alcideà fon Vainqueur euſt cedé
ſes Autels.
Vous trouverezpeut-estre quel
que conformité entre ce Sonnet,
un autre que vous avez publié.
Elle auroit efté plus grande
fi je ne l'avoisjamais veu. Je ne
fçay si l'autre a esté fait plûtoft
que le mien , mais je fuisſeur
3
GALANT. 41
que le mien n'a point esté fait fur
celuy-là. Ces Bouts rimeznauront
pas perdu tout- à-fait lagrace
de la nouveauté. Vous avez
dit il n'y a pas long-temps , qu'ils
estoient àla mode ,&lesujet n'en
est pas trop vieux.
SUR LA TREVE
que le Roy a faite.
Ο
N diſoit autrefois, Non licet
omnibus,
J'ofe le dire encore, & qui voudra
nolis'enfaches an và 120. "
LOUIS, de qui l'eſprit travaille
fans relâche,
Vient de faire luy feul quodnon
licet tribus .
Avril 1685, D
42 MERCURE
52
Nul d'entr'eux ne sçauroit parer
aux coups qu'il lache,
Parmy les Souverains il paroiſt un
Phoebus;
Il commande la Tréve , & vous
ſçavez quibus;
Tout ce qu'elle a de durpar avace
illeur mache.
Ils l'avalent enfin avec tous ſes
Item
Dans un profondreſpect ils chantent
Tuautem ,
Ravis de prévenir les effets de ſon
ire.
S&
Sidans le temps préſent ilsn'ont
pû dire amo,.
D
GALANT. 43
Peut- eftre qu'au futur ils auront
peine à lire
Ce qu'il leur fit figner currente
calamo.
Il n'y a point de Rimes ſi bi--
zarres &fi Burlesques, quon-nc
puiſſe remplir de quelque chose de
grandſur leſujet du Roy. Ilme:
femble donc qu'on pourroit bien
donner à celles- là encore un autre
tour presque fur la mesme ma
tiere..
SVR L'ENREGISTREMENT,,
&la Publication de la Tréve.
L
OUIS. le Conquérant fair
ſçavoir omnibus,
4
Qu'il annonce une Tréve, & qui
plaiſt,& qui fache;
C
Dij
44 MERCURE
Jamais de fes deſſeins en rien il ne
relâche,
Le coup qui le deſarme a fait la
loytribus.
52
Que s'il fuit les Combats , il ne
fuit point en Lache,
Dans le Meſtier de Mars il n'eſt
point E- Phoebus;
Ila du coeur,desGens,desArmes,
du quibus,
Et quand il faut donner, point la
Cire il ne mache.
52
Cependant il s'arreſte , il ſe modére,
item,
Sçachant bien comme il faut venir
au Tu autem,
Pour le bonheur public il com
mande àfon ire,
GALANT. 45
Se
Conjuguons- luy par coeur dans
tous les temps amo;
Et nos Neveux diront , lifant ce
qu'on va lire,
Que ce qu'il fit du Fer, il l'a fait
calamo.
Enfin , Monsieur, ily a treslong-
tempsquej'ayfait uneDevi
fepour le Roy ,furun deffein qui
aesté ſuſpendu. Si elle avoir esté
publiée dés ce temps-là, elle pourroit
paſſer à preſentpour une efpece
de Prophetie. Cesera pour
le moins une expreſſion allegorique
de ce que nous voyons. Le
corps de la Deviſe , c'eſtun Soleil
46 MERCURE
dansſon Zodiaque;l' Ame, cefont
ces paroles , Curro , fed tacito
motu. Si je ne craignois de choquer
les Maistres de l'Art, j'a
joûterois des Aſtronomes de toutes
lesNations , qui obferventle Søleil
avectoutes les fortes d'Inſtru--
mens dont on uſe pourcela. Ils ne
répondroient pas malà l'applica
tion que tous les Politiques de la
Terre donnent à penétrer la conduite
du Roy. Voicy l'explication :
de ma Deviſe.
'Univers attentif regarde ma
carriere,
Les eſprits appliquez à mefurer
moncours ,
! GALANT. 47
Obſervent avec ſoin mes tours&
mes détours :
Mais nul oeil ne peut voir ma rou.
te toute entiere ;.
८८
Mon éclat plus aux fiers fait
baiffer la paupiere ;
Mes differens afpects font les
nuits & les jour,
Tout languiroit fans moy , tour
attend mon fecours,
t
Etje porte par tout mes biens&
ma lumiere.
SS
Mille divers emplois partagent
mes momens,
Je ſuis toûjours reglé dans tous
mes mouvemens ,
On connoiſt mon pouvoir fur la
Terre & fur l'Onde.aranov
48 MERCURE
1
Jeme haſte; je cours; rien n'arreſtemes
pas,
J'acheveray bien-toſt le tour en
tier du Monde,
Ma démarche eſt cachée & l'on
ſçait où je vas .
Ilya affezlong-temps, Monfieur
, que je vous entretiens pour
me haſter de vous dire que je suis
vostre tres ,&c.
F. F. D. C. R. G.
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Résumé : LETTRE.
Une lettre décrit les actions récentes du roi Louis XIV, mettant en avant ses mérites dans la gestion des finances, la réforme des lois et le soutien aux arts. Le roi est présenté comme un héros tant dans les affaires publiques que privées, capable de soumettre les plus grandes puissances. L'ambassadeur d'Espagne, lors de son départ de France, a reconnu la grandeur du roi tout en restant loyal à son propre maître. La lettre souligne les succès militaires français, avec la soumission de villes et territoires, confirmant la prophétie de l'ambassadeur sur la difficulté des ennemis à résister au roi. Le texte célèbre les exploits et la sagesse de Louis XIV, surnommé 'Louis le Grand', en évoquant ses succès militaires et diplomatiques, notamment la soumission de Liège et Trèves. La naissance du duc d'Anjou est perçue comme un signe de futurs héros. La trêve récemment conclue par Louis XIV démontre sa maîtrise et son contrôle. Le roi est comparé à un conquérant sans égal, dont les faits seront légendaires. La devise allégorique du texte compare le roi au Soleil, avec les paroles 'Curro, fed tacito motu'. Le Soleil, symbole de la conduite du roi, est observé par des astronomes de diverses nations. La devise se développe autour de l'idée que le Soleil, régulier et puissant, distribue ses bienfaits et sa lumière partout. Le texte se conclut par une comparaison avec Mercure et une déclaration d'attachement à une personne désignée par 'vostre tres,&c. F. F. D. C. R. G.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 252-285
ELOGE DU GRAND CORNEILLE A MONSIEUR L'ABBÉ DES VIVIERS AUMOSNIER du Roy, Chanoine de Constance, Protonotaire du Saint Siege.
Début :
Il seroit difficile que l'Ouvrage qui suit ne vous plust pas, / Je voy bien, Monsieur, que vous m'écrivez, non seulement pour m'apprendre [...]
Mots clefs :
Grand, Corneille, Poète, Gloire, Horace, Roi, Ouvrage, Théâtre, Vieillesse, Pièces, Éclat, Louanges, Sentiments, Divertissements, Beauté, Esprit, Agréable, Mort, Excellence, Déclin, Éloge funèbre, Discours
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ELOGE DU GRAND CORNEILLE A MONSIEUR L'ABBÉ DES VIVIERS AUMOSNIER du Roy, Chanoine de Constance, Protonotaire du Saint Siege.
isseroitdifficile que fOuvrage qui
fuitne t'eus plaflpàs,puùqu'ilefi de
M. de laFevrtrie
,
&fait à la gloire
du fameux M.deCorneille, àla mort
duquelveuiavez, donnédeslarmes»
ELOGE
DU GRAND CORNEILLE
A MONSIEURL'ABBE
DES VIVIERS AUMOSNIER.
du Roy, Chanoine de Constance,
Protonotaire du Saint
Siege. jE voy bien, Monsieur, que
vous m'écrivez, non feulement
- - pour mapprendre la mort de
l'incomparable Monsieur Corneille,
mais encore pour m'engagerà
faire son Oraison Funèbre,
comme si un Panégyrique de ma
façon
,
pouvoit contribuer quelque
chose à sa mémoire ; mais
enfin il ne tiendra pas à*vous,5c àmoy
,
quetoutle monde no
l'admire, &; que ses Envieux, 6c
ses Ennemis, ne soient contraints
de reconnoistre son mérite.Mélons
donc nos larmes avec celles
du Parnasse, &de tous les beaux
esprits qui pleurent la mort de
cet Illustre, ouplutost mélons
nos voix parmy celles de toute la
France, qui chante si hautement
ses louanges. Que dis-je, toute
la France? Rome & l'Italie. entiere
ne luy refuseront pas à sa
mort, des applaudissemens qu'-
elles luy accorderent pendant sa
vie, lors qu'un grand Pape en fit
les éloges ; car enfin, Monsieur.
qui n'est pas convaincu du prix
& de l'excellence de l'admirable
Corneille?Et ne pouvons-nous
pasdirede luy,ceque Virgilea
ditautrefois de son Héros, ou du
moins de ion Daphnis?
Bine ufqm adfydera moins.
Le plus excellent Critique de
nostre Siecle
,
& qu'on pourroit
justement appeller le Génie de la
Satyre,a reconnu leméritédece
grand Homme. Il a remarqué
des défautsdans les plus celébré-
Aurheursj il a fait la guerre
genéralementà tous nos Poëtes,
& par sa delicatesse
,
& par ion
,discernement
,
il les a presque
tous mis au desespoir. Cependant
il a toûjours excepté de sa
cenfute l'Illustre Mr Corneille,
.& mesme ill'a toujours proposé
comme un grand Maistre de
FAit; digne de leiintnattalité., Zc
- de la donner aux autres. Voicy
comme il en parle au Roy.
Etparmy tant£Autbeurs,jtveux
bien£avouer,
Apollon en connoiifqui te peuvent
-
louer.
oiji,j*efcay quentre ceux qui t'adrèssent
leursveilles,
Parmy les Pelletiers,eonn ccoommpittee des
corneilles.
Et dans sa Poëtique, où il désigne
quatre Poëtes qui doivent
travailler à la gloire&au divertissementdu
Rov. eCornâUe pourtoyrallumantfo»
audace,
Soit encor le Corneille, & du Cid &
£Horace.
I.
Il sembleroit d'abord que M.
Despreaux feroit du sentiment
de ceux dont M. Corneille se
plaint dans cette belle Epistre
qu'il adressa au Roy, il y aquelquesannées.
;
J'affaiblis, ou dumoins ilssi le jermaient.
Et qu'il n'arien faitdepuis Horace
&.. le Çid,deUÉorcede ces
deux Pièces ; mais si l'on y fait
un peu de reflexion,on verra
que M. Boisleau est d'un sentimenttout
contraire. Illuytrouve
encore la mesme vigueur, &
le juge capable plus quejamais de
travailler au divertissement du
plus grand, Roy du monde. Ce
feu estoit encore sous la cendre,
il n'estoit pas encore éteint ,il
n'estoit feulement qu'assoupy, &
on levoyoit avec lemefme éclat
& la mesme ardeurquand il en
estoitbesoin. Estcequ'ilneparoissoit
pas dans Sertorius, dans
Oedipe& dans Rhodogune?Eftce
que ces Ouvrages estoientsans
force & languissans
, &que luy
mesme ait eu raison de dire au
Roy?
1
-
Cefont desmalheureux élouffiZJ AU
Berceau, jqL Jjhtunfiul de tes regards peut tirer
du Tomkedu.
Non, non, M. Corneillea
toujours eu le mesmefeu &Ilde
mcÍme génie que dans Horace
,& dans le Cid. Les regards de
sa Majesté pouvoient, je l'avoue,
donner un nouveau lustreàses
Pieces; mais elles meritoient bien
aussi ses regards favorables ; car
il n'y en a aucune qui manque
de grace& de beauté, ôc il a pû
dire hardiment de ses Ouvrages.
Achevé, les derniers rient rien qttï
dégénéré,
Rienqui lesfajfecroire enfansdut*
autrepere.
Il faut donc avouer que M,
Corneille n'a point vieilly,&n'a
point dégeneré. Cependant
l'Autheur des Nouvelles nouvelles,
ditqu'il a pris un vol 1J
haut, que l'âge l'oblige malgré
luy de descendre. Si cet Autheur
a dit cela en parlant de Sophonisbe,
qu'a-t'il pû dire depuis
Mais enfin si les Pieces du grand
Corneille n'ont pas toutes la mesme
vigueur,&la mesme beauté,,
est-ce une raison de l'acculerde
vieillesse, &de s'écrier foy-meC.
we? • Pour bien écrire encorjay trop long*
tempsécrity1l -'r,.
MUls rides dufient passent jufq$ta*
l'esprit
Les Poëtes ont cela de commun
avec les belles Femmes,
qu'iln'y a rienqu'ils a pprehendent
tant que de vieillir
, ou di*
moins de paroistre vieux; & pour
ce sujet, ils font à leurs écrits,
tout ce que lesautres font à leurs
visages. Il semble que les Mufes
leur ayent inspiré cette inclinanation.
Comme elles font toujours
vierges & belles
,
ils,! voudraient
ettre toujours jeunes&
vigonreux Il n'y a rien qu'ils
ne faisent pour conserver cet
agrément,& cette fleur de jeunesse
quifait tout l'êclat, &tout
le brillant de leurs Ouvrages,
Horaceestoitdece sentiment;il
nesouhaitoit ny les honneurs, ny
les richesses
;
il secontentoitd'une
viefrugale & tranquille. Mais ildemandoit au grand Apollon,
d'estre toujourscet Horace
agréable& charmant, cet Horace
plein d'esprit & de feu, cet
Horace les délices de Mecenas ôc
d'Auguste.
Frui parâtù dr validomt'hi
LatoedûRtsxc?precorintégra
Cllm ment*:ntc turptm fencttam
Degere, ueccythata camtim.
Vous voyezcomme il appréhende
la vieillesse, & qu'il l'appelle
la honte & l'infamie des
Poëtes.UnCommentateurd'Horace
, dit sur ces paroles,Nec turpcm
Sencctam. Non delirentem, vel
inhonoratam ferutttutrn,fed lauda
hiltvt
,
dr jucundam. En effet,
Horace & tous les Poëtes doivent
craindre ces deux choses.
Le bon sens & la faveur ne les accompagnent
pas toujours.L'oserây-
je dire, en vous parlant de
M. Corneille? Les Poëtes ontun
grand panchant à la folie;& le
déclin de leur âge est bien souvent
le déclin de leur fortune. Il
faut donc sacrifieràApollon,pour
obtenir comme Horace cette
vieillesse agréable & glorieuse
toutenfemble.
Mais les voeux de Virgile sontà
mon gré bien plus nobles, &bien
plusgenéreux. Horacenecherche
icy que sa [atisFaébon- particuliere.
Unedemandequeleplaisir
&lajoye;&il craintautant
que sa vieillessene soit privée de laMusique, que de l'honneur &
dela gloire. Il ne demande pas
une longue vie, ny une vieillesse
heureuse pour loüer Auguste, &
Mecenas ; mais feulement pour
vivre long-temps,& pour vivre
agréablement:.Virgile au contraire
ne souhaite de longues années
& d'heureux jours, que
pour loüer dignementPollion,
& pour chanter sa gloire.
Omwitamlonge marnâtpars ultimA
vit*,
Spiritut,&\quantumfat erittua di.
cercfaté.
M.Corneille faitles mêmes fou*
haits,& il est bien plus fasché d'être
vieux, que de ce qu'on croit
qu'il a vieilly.Cependant il confa.
creau Roy ce qui luy reste de vie,
& veut finir comme il a commencé
, en travaillant toujours
à la gloire de son Prince, mais il
veut que le Roy profice du temps,
8c fc haste de luy commander
quelque chose. Car
L'offreriejipasbicngranâe, &le
moindre moment,
Teut dispenser mes voeux de l'accomplissement.
Préviens ce dur moment par des ordres
propices,
Compte tous mes desirs pourautant de
x, Jervices. Et laraisonqui l'obligeà parler
dela sorte, c'est que
Cesilluflresbien-tofiriauront plus
- rienàcraindre,
C'estledernier édat d'un feu prefA
s'éteindre,
Sur le pointd'expirer il ta"cbee--
blouir,
Etnefrappt les yeux queiosrs'éva
nüir.
Ou
Oucommeil aditailleurs:
IJ^uipq7rcujtaiJulcc'oambetrftoeusilanmotr,t Jetteun plus viféclat,& tout£uii
coup séteint. ,,,,",,,,, w
»"* Mais,Monsieur
, ce quifaifoit
sa crainte, n'estoit pas la perte
d'une si belle vie, de cette vie
de l'esprit qui le rendra immortel
àla Posterité, & dont lesderniersmomensont
jetté tant d'éclat
& de lumieres; ill'a toujours
possedée sans interruption & sans
foiblesse, & il pouvoit direaussi
iustementque Malherbe.
Je fuù vaincu du temps,jecede kses
outrages,
Mon cjprii feulementexemptdesi "- rigueur9-' Adequoy témoignerenCes derniers
Ouvrages,
SApremierevigueur.
LuJuiJJànüs faveurs dont Pllrnaf/è
m'honore.
Non loin de mon Berceau commencèrent
leur cours,
Je les pojfedayjeune, & les possede
encore,
AUfin de mes jonrs.
Il n'y -avoit queles foiblesses
du corps ,
qui pouvoient allarmer
Mr Corneille,&luy faire dira
en parlant de Sophocle.
le niraypassiloin, d" si mes quinzeluflres,
Fontencor quelque peineaux Modernesillujlres.
S'il en eft^defâcheuxjujqu'a s'en chagriner,
lenauraypou long-tempsA lesimportuner.
Cependant un peu de j-al-ousie
femblefe mêleràsa viei llesse, &
luy faire regarder la reputatiort
de nos jeunes Poëtes, avecquelque
sorte d'émulation; mais pouvoit-
il estre fâché de voir briller
ses Disciples de l'éclat de ses
rayons, & qu'ils empruntaient
quelques lumieres de cette gloire
qui l'environnoit?N'étoit-il point
assez remply de cette éclatante
renommée qu'il s'était acquise,&
que personne ne luy avoit disputée?
Ilest vray que l'honneur est
quelque chose de plus cher, èc
de plus prétieux que la vie. Il
est vray que la vieillesse est ordinairement
avare, mais quelqu'un
a-t-ilpilléoucritiquéses Ouvrages?
On les fuit, on les imite, en
cela feulement où ils ne font pas
inimitables
; car c'est encoreun
avantage qui luy est particulier.
Il a ouvert la Carriere, mais qui
a pû courre avec luy ? Y at'il encor
quelque chose à remporter
au delà du prix qui luy estoit deu?
Nos Poëtes modernes ont prétendu
feulement envisager le but
qu'il avoit touché, & de quelques
loüanges qu'ils soient dignes
, & quelques récompenses
qu'ils reçoivent de la Posterité,
le grand Corneilleaura toûjours
l'avantage de les avoir devancez
en gloire aussi bien qu'en mérite.
Pour 010Y ,
s'il m'est permis de
dire mon sentiment des Ouvrages
de M[ Corneille,je trouve
que trois choses l'ontmisau det:
fus de tous les Autheurs qui ont
paru en ce genre d'écrire; & ces
trois choses l'ont rendu avec justice
digne de la réputation & de
l'immortalité qu'il s'est acquise.
Personne n'a mieux appliquéce
qu'il a pris des Anciens que luy.
Personne n'a mieux entendu le
Théeatre que luy. Personne enfin
n'a écrit en ce genre,d'unemaniére
plus solide& plus durable.Voila,
Monsieur, de la maniere que je
comprens le grand Corneille,&
cequifaitàmonavis,qu'on luy a
donné tant de loüanges.
Si le Théâtre doit en France
toute sa gloire & tout son appuy
au grand Cardinal de Richelieu,il
doit toute sa beauté, & tous ses
ornemens à l'incomparableCorneille.
Commeavant ceCardinal
Théatre estoit peu de chose, le
avant ce Poëtela Comédieavoit
peu d'estime. Les Pieces de Théatre
n'estoient que de grossieres
ébauchesaussi imparfaites quele
Théâtre mesme. Celuy icy n'avoit
point de Loix
,
celles-là n'avoient
point de Regles ; mais ce
grand Ministre faisant son divertissement
de Li Comédie, la Scene
vit alors le plus grand changement
qui eut jamais paru sur le
Théatre. La pudeurJ'honnesteté
,
la bienséance en chasserent
l'effronterie
,
l'impudence & le
libertinage. Enfin la presence
du Cardinal ne purifia pas seulementle
Théâtre
,
il devinr une
étude aussibienqu'unlieude divertissement.
Mais de tous les
Poëtes qui travaillerent à ce
grand Ouvrage, Mr Corneille
sur celuy qui remplir mieux l'idée
que ce Ministre en avoit
conceuë. En effet qui a porté
plus loin que luy l'excellence &
la majesté du Poëme Dramatique?
Qui en a mieux connu les
régles? Qui a eu plus de lumieres
sur ce sujet? Il a réprimé cette
colereimpétueuse, 8ccet amour
licentieux qui faisoient l'horreur
& la corruption de la Scene. Il
en a modéré toutes les passions,
& a joint l'utile, & l'agréable
dans <;es patrions. Il a suivy les
régles avec exactitude
,
mais il
s'en est détaché avec prudence,
& je ne sçay s'il est plus admirable
,
lors qu'illes fuit, que lors
qu'il s'en éloigne. Lors qu'il les
observe,ilsuit Aristote, Horace
& l'antiquité qui souvent n'est
pas sans défauts,&quis'oppose
presque toûjours à nos moeurs,
Seà nostre temps; mais lors qu'il
s'en écarte
,
c'eil: un grand génie
qui sçait ce qui nous plaist,&ce
qui nous déplaist; & pour lors les
regles qu'il tire de cette connoifs-- sance, bien qu'opposées à celles
d'Aristote,sont pourtant les plus
seures&les plus infaillibles. ,:.7 Quelques-uns jaloux de la
gloire de Mr Corneille, n'ont pû
souffrir qu'il ait porté la connois.
sance du Théâtre
,
plus loin que
la Poëtique d'Arsftore. Ils ont
critiquéses Pieces, & ont voulu
que les regles condamnasssent un desesOuvrages, qui avoitréüssi
sans les regles. On dit mesme
que le grand Cardinal estoit de
la partie; maisles beaux Ouvrages
font non seulement au dessüs
des regles, ils font encore au
dessus de lasuffisance&del'authorité.
En vain contre le Cidm Minijhefi"
ligue,
Tout Paris four cbimenea lesjeux
de Rodrigue.
&AcadémieenCerps a beau le cesurer,
Le Public révoltés'objlineal'admirer.
Le Cid fera donc toujours une
preuve immortelle de l'excellent
génie de Mr Corneille. Mairet,
des Marets, Scudery
,
&tant
d'autresont travaillé comme luy
au Poëme Dramatique
,
mais
qu'ont ilsfait devant ou après le
Cid, qui approche du merite de
cette Piece ? Scudcrv, tour appuyé
qu'il estoit d'Aristote,& du
grand Cardinal qui faisoit la for.
tune& la destinée des Ouvrages
de son temps, n'a jamais pu faire
en faveur de l'AmourTirannique,
ce que le Public a fait pour le
Cid. Mais si l'Illustre Corneille atriomphé en dépit d'Aristote,
quelsavantages n'ail point eus
lors qu'il a suivy cét excellent
Maistre de l'Art Poërique? Qjelles
Pieces approchent de la réhu,
laritéde celles qu'il a travaillées
sur ses Préceptes ? Arminius le
disputera-ila ~Ciuna? toineà Rodogune ? Les Vinonmiresà
Dom Sanche d'Aragon?"
Il faut donc demeurer d'accord
qu'il l'emporte en ce genre sur
tous les Poëtes qui l'ont précedé
, soit qu'il suive Aristote ou
qu'il s'en éloigne
; & comme il
dit quelque part luy mesme;si les
premiers qui ont travaillé pour
le Théâtre
, ont travaillé sans
exemple, n'auronsnous pas le
mesme privilege ? Les regles des
Anciens font bonnes, continuëil,
mais leur methode n'est pas
de nostre Siècle; &. qui s'attacheroit
à ne marcher que sur
leurs pas, feroit sans doute peu
de progrez, & divertiroit mal
sonAuditoire. C'estlàentendre
Aristore, mais c'est mieux entendre
le Théatre qu'Aristote. Il
faut lire les Anciens, il faut les
étudier,il fautconnoistre.
- -- vos exemplaria Groecs.
NoBumbvcrfate wauu ,
verfite
diurnâ.
Mais ilne faut pas toujours les
suivre, il faut s'en éloigner quelquefois.
C'estunArt,il faut le
perfectionner, & pour cela aller
plus loin que les Anciens, si l'on
veut découvrir quelque
-
chose.
Il faut. aller au delà des regles
pour en établir de meilleures.
.Nilintcntatum nostri liquere Poé't£t
Nccminimum mtruere decus, vejligia
Groeca
Aufidefcrere.
Il faut faire de nouvelles découvertes.
Il faut risquer quand
ce feroit à ses périls, comme il l'a
dit luy mesme
,
& c'est ce qu'il a
pratiqué si heureusement
,
qu'il
s'est acquis par là la réputation
du piusgrand MustreduThéâtre
qui ait jamaisesté.
Mais s'il a esté plus loin que
les Anciens
,
il a ponssé les Anciens
plus loin qu'ils ne croyoient
aller. Ilapenetréleurgenie,&
luya donné toute l'étenauë qu'il
pouvoit avoir. Ila rectifié, leurs
moeurs, & leurs sentimens, sans
les rendre semblables aux nôtres.
Il a fait les Anciens meilleurs
sans nous les faite ressembler,
ny parler comme nous, 8c
nous comme|eux. Enfin tous ces
Caractères ont esté plûtost des
Originaux que des Copies. Il a
embelly Rome&Athènes;mais
de Rome & d'Athènes, il n'en a
point fait Paris. Il a toujours distingue
l'Areopage & le Senar,
du Parlement, & du Chastelet;
& si LOÜIS LE GRAND ressembleà
Cesar, il distingue toujours
l'Empereur des François,du Conquerant
des Gaules. Voila pour
ce qui regarde les moeurs, & les
caracteres. Quedirons-nousdes
Piecesde Théatre des Anciens,
qu'il a traitées & donc il a soûtenu
le genie & l'invention? Telles
font OCdlpé, Medée, & les
autres qu'il a tirées des Grecs &
des Latins, dans lesquelles on
peut voir cette belle & délicate
imitation des Anciens. Il donne
un tour à tout ce qu'il prend
d'eux, qu'il accommode à son
genie, mais qui est toujours propre
à leur caractere. Ce n'est
point du Latin en François,encore
moins du François en Latin,
Vous m'entendez
,
Monsieur, il
rend les pcnÍees des Anciens naturelles
en nostre Langue, mais
ces pensées ne font point Françoises,
elles demeurent toujours
Grecques & Romaines. C'estoit
le défaut des Poëtes qui l'avoient
précedé
,
ils parloient toujours
comme les Anciens, & faisoient
toujours parler les Anciens comme
eux;c'est à dire que leurs sentimens
estoient François, & leurs
expressions Latines. Quelleconfusion!
quelle barbarie! Cependant
cette Science pedantesque
faisoit une partie de leur entousiasme.
Ils faisoient gloire des
Galimathias, & croyoient n'être
pas Poëtes, si leurs Ouvrages
ne ressembloient aux Oracles.
Pour moy je vous avoüe que je
reconnois la Poësie divine en
cela, de s'estre tirée d'une pareille
obscurité. !Ær Corneille est
un de ceux quia le plus travaillé
à luy donner cette élegance &
cette pureté, dans laquelle nous
la voyions aujourd'huy. Rien
n'est plus net, rien n'est plusno- -
ble que sa diction. Il a de la facilité,
de la.grâce ; il*le
beau tour ,
&. ce font lesqualitez
deson slilequilerendent à mon
avis si recommandable
, & qui
l'élevent au dessus des autres. Il
a écrit d'une maniere solide &
durable, & propre pour tous
les temps ; d'un stile égal, ny
trop vieux, ny trop nouveau.
Point d'affectation
,
point de
préciosité, s'il m'est permis d'user
de ce mot. Toutes ses expressions
font de mise & de bon aloy
,
& sa
Poësie est aussi chaste pour les
moeurs, que pour le stile, ce qui
rendra sa memoire immortelle,
& fera estimer ses Ouvrages dans
tous les Siecles.
Aprés cela, Monsieur
,
puisje
trouver à redire aux honneurs
qu'il a receus de nostre grand
Monarque
,
& luy refuser un
grain d'encens, lors qu'on luy
donne par toutmille loüanges?
Je souscris hautement à cette
grande réputation
,
& j'approuve
qu'il ait dit au Roy dans son remerciement.
Mais centre ces abtu que j'aurûts de
fiffrages
Situ donnois le tiena mes derniers
Ouvrages!
iz me souviens mesme avec
joye du renouvellement d'estime
qu'il plut à Sa Majesté de luy
marquer il y a quelques années,
& qu'Ellese soit Souvenuëdece
Vers.
Sire, un bon mot de grace an Pere de
la chaise.
On ne sçauroit trop payer le
fli vice des Muses, & sur toutle
travail de M. Corneille.
lefers depuàdix am, mais cefi pat
d'autres bras,
J>)ucje versepour toy dufangdans
noscombats,
lepleureciicoreunFils & trembleray
pour l'autre,
Tant que Mtirstroublera Un repos é*
le fJofJre.
Jamais Virgile ne sur plus à
plaindre,quandil décritles maux
que la Guerreluy avoit faits.
Barbarmhasfeçetes?
Mig jamais aussiVirgilenefut
mieux récompensé d'Auguste,
que Mr Corneille l'a esté de nôtre
Grand Monarque. Ilest certain
que tout ce qu'Alexandre a
fait pour Homere, tout ce qu'-
Augusteafait pour Virgile, tout
qu Henry III. a fait pour des
Portes, n'approche point de l'estime
que le Roy a toujours euë
pourcetexcellent Poëte.
Il en connoissoit le merite, &
son rare discernement rendra
toujours sa glorie solide & durable.
Ainsi il pouvoit dire dans
un autre sens que Virgile.
- - - -- Sedcarminatantum
Ncflra valent,
Mais pour joüir d'uneréputatation
aussi longue & aussi glorieuse
que celle de Sophocle, auquel
il a ressemblé en tant de
choses
,
& jusqu'à son vieil âge,
il a toujours eu en veüe lesActions
éclatantes du Roy,& ena iaiffe
une éternelle image dans tous ses
écrits. Le Théatre en effet, ne
peur mieux estre employé qu'à
representerlesvertus du Prince,
& le Prince ne peut ailleurs recevoir
de plus dignes loüanges.
Sa gloire y paroist sans flaterie.
Il y remarque sa Personne & sa
conduite. Il y voit ce qu'il a fait
& ce qu'il doit faire. Enfin quand
le Poëte est habile, le Poëme
Dramatique est un miroir,où le
Prince se voit, & où les Sujets
voyentlePrince.Quinereconnoift
dans Attila nostre invincible
Monarque
,
fous le nom de
Meroüée? Ce n'est point là Celà..
ou Alexandre, c'est L o ii i s
LE GRAND.Ce n'est pointaussi
Aristophane ou Virgile qui en
ont fait le Portraie, c'est l'incomparable
Corneille qui pouvoir
direen mourant quis caneret
Nympk,is, ou plutost quis canerct
Ktccs ? Car si Appelles seul estoit
digne de peindre Alexandre,Corneille.
seul étoit digne depeindre
Loiiis LEGRAND. C'est ce que
j'ay toujourspensédecetillustre
Poëte, & ce que j'ay crudevoir
vous écrire pour vostre Msraction,
& la mienne. Je fuis, &c.
fuitne t'eus plaflpàs,puùqu'ilefi de
M. de laFevrtrie
,
&fait à la gloire
du fameux M.deCorneille, àla mort
duquelveuiavez, donnédeslarmes»
ELOGE
DU GRAND CORNEILLE
A MONSIEURL'ABBE
DES VIVIERS AUMOSNIER.
du Roy, Chanoine de Constance,
Protonotaire du Saint
Siege. jE voy bien, Monsieur, que
vous m'écrivez, non feulement
- - pour mapprendre la mort de
l'incomparable Monsieur Corneille,
mais encore pour m'engagerà
faire son Oraison Funèbre,
comme si un Panégyrique de ma
façon
,
pouvoit contribuer quelque
chose à sa mémoire ; mais
enfin il ne tiendra pas à*vous,5c àmoy
,
quetoutle monde no
l'admire, &; que ses Envieux, 6c
ses Ennemis, ne soient contraints
de reconnoistre son mérite.Mélons
donc nos larmes avec celles
du Parnasse, &de tous les beaux
esprits qui pleurent la mort de
cet Illustre, ouplutost mélons
nos voix parmy celles de toute la
France, qui chante si hautement
ses louanges. Que dis-je, toute
la France? Rome & l'Italie. entiere
ne luy refuseront pas à sa
mort, des applaudissemens qu'-
elles luy accorderent pendant sa
vie, lors qu'un grand Pape en fit
les éloges ; car enfin, Monsieur.
qui n'est pas convaincu du prix
& de l'excellence de l'admirable
Corneille?Et ne pouvons-nous
pasdirede luy,ceque Virgilea
ditautrefois de son Héros, ou du
moins de ion Daphnis?
Bine ufqm adfydera moins.
Le plus excellent Critique de
nostre Siecle
,
& qu'on pourroit
justement appeller le Génie de la
Satyre,a reconnu leméritédece
grand Homme. Il a remarqué
des défautsdans les plus celébré-
Aurheursj il a fait la guerre
genéralementà tous nos Poëtes,
& par sa delicatesse
,
& par ion
,discernement
,
il les a presque
tous mis au desespoir. Cependant
il a toûjours excepté de sa
cenfute l'Illustre Mr Corneille,
.& mesme ill'a toujours proposé
comme un grand Maistre de
FAit; digne de leiintnattalité., Zc
- de la donner aux autres. Voicy
comme il en parle au Roy.
Etparmy tant£Autbeurs,jtveux
bien£avouer,
Apollon en connoiifqui te peuvent
-
louer.
oiji,j*efcay quentre ceux qui t'adrèssent
leursveilles,
Parmy les Pelletiers,eonn ccoommpittee des
corneilles.
Et dans sa Poëtique, où il désigne
quatre Poëtes qui doivent
travailler à la gloire&au divertissementdu
Rov. eCornâUe pourtoyrallumantfo»
audace,
Soit encor le Corneille, & du Cid &
£Horace.
I.
Il sembleroit d'abord que M.
Despreaux feroit du sentiment
de ceux dont M. Corneille se
plaint dans cette belle Epistre
qu'il adressa au Roy, il y aquelquesannées.
;
J'affaiblis, ou dumoins ilssi le jermaient.
Et qu'il n'arien faitdepuis Horace
&.. le Çid,deUÉorcede ces
deux Pièces ; mais si l'on y fait
un peu de reflexion,on verra
que M. Boisleau est d'un sentimenttout
contraire. Illuytrouve
encore la mesme vigueur, &
le juge capable plus quejamais de
travailler au divertissement du
plus grand, Roy du monde. Ce
feu estoit encore sous la cendre,
il n'estoit pas encore éteint ,il
n'estoit feulement qu'assoupy, &
on levoyoit avec lemefme éclat
& la mesme ardeurquand il en
estoitbesoin. Estcequ'ilneparoissoit
pas dans Sertorius, dans
Oedipe& dans Rhodogune?Eftce
que ces Ouvrages estoientsans
force & languissans
, &que luy
mesme ait eu raison de dire au
Roy?
1
-
Cefont desmalheureux élouffiZJ AU
Berceau, jqL Jjhtunfiul de tes regards peut tirer
du Tomkedu.
Non, non, M. Corneillea
toujours eu le mesmefeu &Ilde
mcÍme génie que dans Horace
,& dans le Cid. Les regards de
sa Majesté pouvoient, je l'avoue,
donner un nouveau lustreàses
Pieces; mais elles meritoient bien
aussi ses regards favorables ; car
il n'y en a aucune qui manque
de grace& de beauté, ôc il a pû
dire hardiment de ses Ouvrages.
Achevé, les derniers rient rien qttï
dégénéré,
Rienqui lesfajfecroire enfansdut*
autrepere.
Il faut donc avouer que M,
Corneille n'a point vieilly,&n'a
point dégeneré. Cependant
l'Autheur des Nouvelles nouvelles,
ditqu'il a pris un vol 1J
haut, que l'âge l'oblige malgré
luy de descendre. Si cet Autheur
a dit cela en parlant de Sophonisbe,
qu'a-t'il pû dire depuis
Mais enfin si les Pieces du grand
Corneille n'ont pas toutes la mesme
vigueur,&la mesme beauté,,
est-ce une raison de l'acculerde
vieillesse, &de s'écrier foy-meC.
we? • Pour bien écrire encorjay trop long*
tempsécrity1l -'r,.
MUls rides dufient passent jufq$ta*
l'esprit
Les Poëtes ont cela de commun
avec les belles Femmes,
qu'iln'y a rienqu'ils a pprehendent
tant que de vieillir
, ou di*
moins de paroistre vieux; & pour
ce sujet, ils font à leurs écrits,
tout ce que lesautres font à leurs
visages. Il semble que les Mufes
leur ayent inspiré cette inclinanation.
Comme elles font toujours
vierges & belles
,
ils,! voudraient
ettre toujours jeunes&
vigonreux Il n'y a rien qu'ils
ne faisent pour conserver cet
agrément,& cette fleur de jeunesse
quifait tout l'êclat, &tout
le brillant de leurs Ouvrages,
Horaceestoitdece sentiment;il
nesouhaitoit ny les honneurs, ny
les richesses
;
il secontentoitd'une
viefrugale & tranquille. Mais ildemandoit au grand Apollon,
d'estre toujourscet Horace
agréable& charmant, cet Horace
plein d'esprit & de feu, cet
Horace les délices de Mecenas ôc
d'Auguste.
Frui parâtù dr validomt'hi
LatoedûRtsxc?precorintégra
Cllm ment*:ntc turptm fencttam
Degere, ueccythata camtim.
Vous voyezcomme il appréhende
la vieillesse, & qu'il l'appelle
la honte & l'infamie des
Poëtes.UnCommentateurd'Horace
, dit sur ces paroles,Nec turpcm
Sencctam. Non delirentem, vel
inhonoratam ferutttutrn,fed lauda
hiltvt
,
dr jucundam. En effet,
Horace & tous les Poëtes doivent
craindre ces deux choses.
Le bon sens & la faveur ne les accompagnent
pas toujours.L'oserây-
je dire, en vous parlant de
M. Corneille? Les Poëtes ontun
grand panchant à la folie;& le
déclin de leur âge est bien souvent
le déclin de leur fortune. Il
faut donc sacrifieràApollon,pour
obtenir comme Horace cette
vieillesse agréable & glorieuse
toutenfemble.
Mais les voeux de Virgile sontà
mon gré bien plus nobles, &bien
plusgenéreux. Horacenecherche
icy que sa [atisFaébon- particuliere.
Unedemandequeleplaisir
&lajoye;&il craintautant
que sa vieillessene soit privée de laMusique, que de l'honneur &
dela gloire. Il ne demande pas
une longue vie, ny une vieillesse
heureuse pour loüer Auguste, &
Mecenas ; mais feulement pour
vivre long-temps,& pour vivre
agréablement:.Virgile au contraire
ne souhaite de longues années
& d'heureux jours, que
pour loüer dignementPollion,
& pour chanter sa gloire.
Omwitamlonge marnâtpars ultimA
vit*,
Spiritut,&\quantumfat erittua di.
cercfaté.
M.Corneille faitles mêmes fou*
haits,& il est bien plus fasché d'être
vieux, que de ce qu'on croit
qu'il a vieilly.Cependant il confa.
creau Roy ce qui luy reste de vie,
& veut finir comme il a commencé
, en travaillant toujours
à la gloire de son Prince, mais il
veut que le Roy profice du temps,
8c fc haste de luy commander
quelque chose. Car
L'offreriejipasbicngranâe, &le
moindre moment,
Teut dispenser mes voeux de l'accomplissement.
Préviens ce dur moment par des ordres
propices,
Compte tous mes desirs pourautant de
x, Jervices. Et laraisonqui l'obligeà parler
dela sorte, c'est que
Cesilluflresbien-tofiriauront plus
- rienàcraindre,
C'estledernier édat d'un feu prefA
s'éteindre,
Sur le pointd'expirer il ta"cbee--
blouir,
Etnefrappt les yeux queiosrs'éva
nüir.
Ou
Oucommeil aditailleurs:
IJ^uipq7rcujtaiJulcc'oambetrftoeusilanmotr,t Jetteun plus viféclat,& tout£uii
coup séteint. ,,,,",,,,, w
»"* Mais,Monsieur
, ce quifaifoit
sa crainte, n'estoit pas la perte
d'une si belle vie, de cette vie
de l'esprit qui le rendra immortel
àla Posterité, & dont lesderniersmomensont
jetté tant d'éclat
& de lumieres; ill'a toujours
possedée sans interruption & sans
foiblesse, & il pouvoit direaussi
iustementque Malherbe.
Je fuù vaincu du temps,jecede kses
outrages,
Mon cjprii feulementexemptdesi "- rigueur9-' Adequoy témoignerenCes derniers
Ouvrages,
SApremierevigueur.
LuJuiJJànüs faveurs dont Pllrnaf/è
m'honore.
Non loin de mon Berceau commencèrent
leur cours,
Je les pojfedayjeune, & les possede
encore,
AUfin de mes jonrs.
Il n'y -avoit queles foiblesses
du corps ,
qui pouvoient allarmer
Mr Corneille,&luy faire dira
en parlant de Sophocle.
le niraypassiloin, d" si mes quinzeluflres,
Fontencor quelque peineaux Modernesillujlres.
S'il en eft^defâcheuxjujqu'a s'en chagriner,
lenauraypou long-tempsA lesimportuner.
Cependant un peu de j-al-ousie
femblefe mêleràsa viei llesse, &
luy faire regarder la reputatiort
de nos jeunes Poëtes, avecquelque
sorte d'émulation; mais pouvoit-
il estre fâché de voir briller
ses Disciples de l'éclat de ses
rayons, & qu'ils empruntaient
quelques lumieres de cette gloire
qui l'environnoit?N'étoit-il point
assez remply de cette éclatante
renommée qu'il s'était acquise,&
que personne ne luy avoit disputée?
Ilest vray que l'honneur est
quelque chose de plus cher, èc
de plus prétieux que la vie. Il
est vray que la vieillesse est ordinairement
avare, mais quelqu'un
a-t-ilpilléoucritiquéses Ouvrages?
On les fuit, on les imite, en
cela feulement où ils ne font pas
inimitables
; car c'est encoreun
avantage qui luy est particulier.
Il a ouvert la Carriere, mais qui
a pû courre avec luy ? Y at'il encor
quelque chose à remporter
au delà du prix qui luy estoit deu?
Nos Poëtes modernes ont prétendu
feulement envisager le but
qu'il avoit touché, & de quelques
loüanges qu'ils soient dignes
, & quelques récompenses
qu'ils reçoivent de la Posterité,
le grand Corneilleaura toûjours
l'avantage de les avoir devancez
en gloire aussi bien qu'en mérite.
Pour 010Y ,
s'il m'est permis de
dire mon sentiment des Ouvrages
de M[ Corneille,je trouve
que trois choses l'ontmisau det:
fus de tous les Autheurs qui ont
paru en ce genre d'écrire; & ces
trois choses l'ont rendu avec justice
digne de la réputation & de
l'immortalité qu'il s'est acquise.
Personne n'a mieux appliquéce
qu'il a pris des Anciens que luy.
Personne n'a mieux entendu le
Théeatre que luy. Personne enfin
n'a écrit en ce genre,d'unemaniére
plus solide& plus durable.Voila,
Monsieur, de la maniere que je
comprens le grand Corneille,&
cequifaitàmonavis,qu'on luy a
donné tant de loüanges.
Si le Théâtre doit en France
toute sa gloire & tout son appuy
au grand Cardinal de Richelieu,il
doit toute sa beauté, & tous ses
ornemens à l'incomparableCorneille.
Commeavant ceCardinal
Théatre estoit peu de chose, le
avant ce Poëtela Comédieavoit
peu d'estime. Les Pieces de Théatre
n'estoient que de grossieres
ébauchesaussi imparfaites quele
Théâtre mesme. Celuy icy n'avoit
point de Loix
,
celles-là n'avoient
point de Regles ; mais ce
grand Ministre faisant son divertissement
de Li Comédie, la Scene
vit alors le plus grand changement
qui eut jamais paru sur le
Théatre. La pudeurJ'honnesteté
,
la bienséance en chasserent
l'effronterie
,
l'impudence & le
libertinage. Enfin la presence
du Cardinal ne purifia pas seulementle
Théâtre
,
il devinr une
étude aussibienqu'unlieude divertissement.
Mais de tous les
Poëtes qui travaillerent à ce
grand Ouvrage, Mr Corneille
sur celuy qui remplir mieux l'idée
que ce Ministre en avoit
conceuë. En effet qui a porté
plus loin que luy l'excellence &
la majesté du Poëme Dramatique?
Qui en a mieux connu les
régles? Qui a eu plus de lumieres
sur ce sujet? Il a réprimé cette
colereimpétueuse, 8ccet amour
licentieux qui faisoient l'horreur
& la corruption de la Scene. Il
en a modéré toutes les passions,
& a joint l'utile, & l'agréable
dans <;es patrions. Il a suivy les
régles avec exactitude
,
mais il
s'en est détaché avec prudence,
& je ne sçay s'il est plus admirable
,
lors qu'illes fuit, que lors
qu'il s'en éloigne. Lors qu'il les
observe,ilsuit Aristote, Horace
& l'antiquité qui souvent n'est
pas sans défauts,&quis'oppose
presque toûjours à nos moeurs,
Seà nostre temps; mais lors qu'il
s'en écarte
,
c'eil: un grand génie
qui sçait ce qui nous plaist,&ce
qui nous déplaist; & pour lors les
regles qu'il tire de cette connoifs-- sance, bien qu'opposées à celles
d'Aristote,sont pourtant les plus
seures&les plus infaillibles. ,:.7 Quelques-uns jaloux de la
gloire de Mr Corneille, n'ont pû
souffrir qu'il ait porté la connois.
sance du Théâtre
,
plus loin que
la Poëtique d'Arsftore. Ils ont
critiquéses Pieces, & ont voulu
que les regles condamnasssent un desesOuvrages, qui avoitréüssi
sans les regles. On dit mesme
que le grand Cardinal estoit de
la partie; maisles beaux Ouvrages
font non seulement au dessüs
des regles, ils font encore au
dessus de lasuffisance&del'authorité.
En vain contre le Cidm Minijhefi"
ligue,
Tout Paris four cbimenea lesjeux
de Rodrigue.
&AcadémieenCerps a beau le cesurer,
Le Public révoltés'objlineal'admirer.
Le Cid fera donc toujours une
preuve immortelle de l'excellent
génie de Mr Corneille. Mairet,
des Marets, Scudery
,
&tant
d'autresont travaillé comme luy
au Poëme Dramatique
,
mais
qu'ont ilsfait devant ou après le
Cid, qui approche du merite de
cette Piece ? Scudcrv, tour appuyé
qu'il estoit d'Aristote,& du
grand Cardinal qui faisoit la for.
tune& la destinée des Ouvrages
de son temps, n'a jamais pu faire
en faveur de l'AmourTirannique,
ce que le Public a fait pour le
Cid. Mais si l'Illustre Corneille atriomphé en dépit d'Aristote,
quelsavantages n'ail point eus
lors qu'il a suivy cét excellent
Maistre de l'Art Poërique? Qjelles
Pieces approchent de la réhu,
laritéde celles qu'il a travaillées
sur ses Préceptes ? Arminius le
disputera-ila ~Ciuna? toineà Rodogune ? Les Vinonmiresà
Dom Sanche d'Aragon?"
Il faut donc demeurer d'accord
qu'il l'emporte en ce genre sur
tous les Poëtes qui l'ont précedé
, soit qu'il suive Aristote ou
qu'il s'en éloigne
; & comme il
dit quelque part luy mesme;si les
premiers qui ont travaillé pour
le Théâtre
, ont travaillé sans
exemple, n'auronsnous pas le
mesme privilege ? Les regles des
Anciens font bonnes, continuëil,
mais leur methode n'est pas
de nostre Siècle; &. qui s'attacheroit
à ne marcher que sur
leurs pas, feroit sans doute peu
de progrez, & divertiroit mal
sonAuditoire. C'estlàentendre
Aristore, mais c'est mieux entendre
le Théatre qu'Aristote. Il
faut lire les Anciens, il faut les
étudier,il fautconnoistre.
- -- vos exemplaria Groecs.
NoBumbvcrfate wauu ,
verfite
diurnâ.
Mais ilne faut pas toujours les
suivre, il faut s'en éloigner quelquefois.
C'estunArt,il faut le
perfectionner, & pour cela aller
plus loin que les Anciens, si l'on
veut découvrir quelque
-
chose.
Il faut. aller au delà des regles
pour en établir de meilleures.
.Nilintcntatum nostri liquere Poé't£t
Nccminimum mtruere decus, vejligia
Groeca
Aufidefcrere.
Il faut faire de nouvelles découvertes.
Il faut risquer quand
ce feroit à ses périls, comme il l'a
dit luy mesme
,
& c'est ce qu'il a
pratiqué si heureusement
,
qu'il
s'est acquis par là la réputation
du piusgrand MustreduThéâtre
qui ait jamaisesté.
Mais s'il a esté plus loin que
les Anciens
,
il a ponssé les Anciens
plus loin qu'ils ne croyoient
aller. Ilapenetréleurgenie,&
luya donné toute l'étenauë qu'il
pouvoit avoir. Ila rectifié, leurs
moeurs, & leurs sentimens, sans
les rendre semblables aux nôtres.
Il a fait les Anciens meilleurs
sans nous les faite ressembler,
ny parler comme nous, 8c
nous comme|eux. Enfin tous ces
Caractères ont esté plûtost des
Originaux que des Copies. Il a
embelly Rome&Athènes;mais
de Rome & d'Athènes, il n'en a
point fait Paris. Il a toujours distingue
l'Areopage & le Senar,
du Parlement, & du Chastelet;
& si LOÜIS LE GRAND ressembleà
Cesar, il distingue toujours
l'Empereur des François,du Conquerant
des Gaules. Voila pour
ce qui regarde les moeurs, & les
caracteres. Quedirons-nousdes
Piecesde Théatre des Anciens,
qu'il a traitées & donc il a soûtenu
le genie & l'invention? Telles
font OCdlpé, Medée, & les
autres qu'il a tirées des Grecs &
des Latins, dans lesquelles on
peut voir cette belle & délicate
imitation des Anciens. Il donne
un tour à tout ce qu'il prend
d'eux, qu'il accommode à son
genie, mais qui est toujours propre
à leur caractere. Ce n'est
point du Latin en François,encore
moins du François en Latin,
Vous m'entendez
,
Monsieur, il
rend les pcnÍees des Anciens naturelles
en nostre Langue, mais
ces pensées ne font point Françoises,
elles demeurent toujours
Grecques & Romaines. C'estoit
le défaut des Poëtes qui l'avoient
précedé
,
ils parloient toujours
comme les Anciens, & faisoient
toujours parler les Anciens comme
eux;c'est à dire que leurs sentimens
estoient François, & leurs
expressions Latines. Quelleconfusion!
quelle barbarie! Cependant
cette Science pedantesque
faisoit une partie de leur entousiasme.
Ils faisoient gloire des
Galimathias, & croyoient n'être
pas Poëtes, si leurs Ouvrages
ne ressembloient aux Oracles.
Pour moy je vous avoüe que je
reconnois la Poësie divine en
cela, de s'estre tirée d'une pareille
obscurité. !Ær Corneille est
un de ceux quia le plus travaillé
à luy donner cette élegance &
cette pureté, dans laquelle nous
la voyions aujourd'huy. Rien
n'est plus net, rien n'est plusno- -
ble que sa diction. Il a de la facilité,
de la.grâce ; il*le
beau tour ,
&. ce font lesqualitez
deson slilequilerendent à mon
avis si recommandable
, & qui
l'élevent au dessus des autres. Il
a écrit d'une maniere solide &
durable, & propre pour tous
les temps ; d'un stile égal, ny
trop vieux, ny trop nouveau.
Point d'affectation
,
point de
préciosité, s'il m'est permis d'user
de ce mot. Toutes ses expressions
font de mise & de bon aloy
,
& sa
Poësie est aussi chaste pour les
moeurs, que pour le stile, ce qui
rendra sa memoire immortelle,
& fera estimer ses Ouvrages dans
tous les Siecles.
Aprés cela, Monsieur
,
puisje
trouver à redire aux honneurs
qu'il a receus de nostre grand
Monarque
,
& luy refuser un
grain d'encens, lors qu'on luy
donne par toutmille loüanges?
Je souscris hautement à cette
grande réputation
,
& j'approuve
qu'il ait dit au Roy dans son remerciement.
Mais centre ces abtu que j'aurûts de
fiffrages
Situ donnois le tiena mes derniers
Ouvrages!
iz me souviens mesme avec
joye du renouvellement d'estime
qu'il plut à Sa Majesté de luy
marquer il y a quelques années,
& qu'Ellese soit Souvenuëdece
Vers.
Sire, un bon mot de grace an Pere de
la chaise.
On ne sçauroit trop payer le
fli vice des Muses, & sur toutle
travail de M. Corneille.
lefers depuàdix am, mais cefi pat
d'autres bras,
J>)ucje versepour toy dufangdans
noscombats,
lepleureciicoreunFils & trembleray
pour l'autre,
Tant que Mtirstroublera Un repos é*
le fJofJre.
Jamais Virgile ne sur plus à
plaindre,quandil décritles maux
que la Guerreluy avoit faits.
Barbarmhasfeçetes?
Mig jamais aussiVirgilenefut
mieux récompensé d'Auguste,
que Mr Corneille l'a esté de nôtre
Grand Monarque. Ilest certain
que tout ce qu'Alexandre a
fait pour Homere, tout ce qu'-
Augusteafait pour Virgile, tout
qu Henry III. a fait pour des
Portes, n'approche point de l'estime
que le Roy a toujours euë
pourcetexcellent Poëte.
Il en connoissoit le merite, &
son rare discernement rendra
toujours sa glorie solide & durable.
Ainsi il pouvoit dire dans
un autre sens que Virgile.
- - - -- Sedcarminatantum
Ncflra valent,
Mais pour joüir d'uneréputatation
aussi longue & aussi glorieuse
que celle de Sophocle, auquel
il a ressemblé en tant de
choses
,
& jusqu'à son vieil âge,
il a toujours eu en veüe lesActions
éclatantes du Roy,& ena iaiffe
une éternelle image dans tous ses
écrits. Le Théatre en effet, ne
peur mieux estre employé qu'à
representerlesvertus du Prince,
& le Prince ne peut ailleurs recevoir
de plus dignes loüanges.
Sa gloire y paroist sans flaterie.
Il y remarque sa Personne & sa
conduite. Il y voit ce qu'il a fait
& ce qu'il doit faire. Enfin quand
le Poëte est habile, le Poëme
Dramatique est un miroir,où le
Prince se voit, & où les Sujets
voyentlePrince.Quinereconnoift
dans Attila nostre invincible
Monarque
,
fous le nom de
Meroüée? Ce n'est point là Celà..
ou Alexandre, c'est L o ii i s
LE GRAND.Ce n'est pointaussi
Aristophane ou Virgile qui en
ont fait le Portraie, c'est l'incomparable
Corneille qui pouvoir
direen mourant quis caneret
Nympk,is, ou plutost quis canerct
Ktccs ? Car si Appelles seul estoit
digne de peindre Alexandre,Corneille.
seul étoit digne depeindre
Loiiis LEGRAND. C'est ce que
j'ay toujourspensédecetillustre
Poëte, & ce que j'ay crudevoir
vous écrire pour vostre Msraction,
& la mienne. Je fuis, &c.
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Résumé : ELOGE DU GRAND CORNEILLE A MONSIEUR L'ABBÉ DES VIVIERS AUMOSNIER du Roy, Chanoine de Constance, Protonotaire du Saint Siege.
Pierre Corneille, dramaturge français, est renommé pour son génie et son mérite exceptionnel, même reconnu par des critiques rigoureux comme Nicolas Boileau. Contrairement à l'idée d'un déclin avec l'âge, ses œuvres tardives telles que 'Sertorius', 'Œdipe' et 'Rodogune' montrent une vigueur constante. Corneille aspirait à rester productif jusqu'à la fin de sa vie, redoutant surtout la perte de sa capacité créative. Il a profondément influencé le théâtre français en élevant le niveau de la comédie et en introduisant des règles et une moralité sur scène. Avant Richelieu et Corneille, le théâtre était grossier et dépourvu de règles. Corneille a su modérer les passions et allier l'utile à l'agréable dans ses œuvres, respectant les règles classiques tout en sachant s'en affranchir avec prudence. Ses pièces, comme 'Le Cid', ont toujours rencontré un succès populaire incontestable. Son style est décrit comme solide, durable, clair, noble, facile et gracieux, exempt d'affectation et de préciosité. La reconnaissance royale envers Corneille est comparée aux honneurs accordés à Homère, Virgile et autres grands poètes. Le théâtre, selon le texte, permet de représenter les vertus du prince et de montrer au prince sa propre image et celle de ses sujets. Corneille est ainsi considéré comme le seul digne de peindre Louis le Grand.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 18-22
VERS LIBRES.
Début :
Si la Prodigalité est moins condamnable que l'Avarice. / Qui donne tout est fort blasmable, [...]
Mots clefs :
Pardonner, Avares, Dangereux, Prodigue, Passions, Sentiments, Innocent
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texteReconnaissance textuelle : VERS LIBRES.
SilaProdigalité.estmoins condamnable
que l rivarce.
VERS LIBRES. QVidonne tout efl fort blafmable,
Car avec un panchant semblable
A force de s'abandonner,
On saccoutume enfin a prendre pourdon
ner;
Et cela n'est pas raisonnable,
1 e moyen de le pardonner?
Qui ga-de tout est encor pire,
Et les Avares ont beau dire,
Les croire, cefl trop hazarder.
A cette méchante habitude
Quand on se laiJlè foJlèder,
On s'accoutume enfina prendre pour
,
garder,
Et cefl pour le salut un dangereux
prélude.
Que le Prodigueefl imprudent?
Sans regle il diJIipe, il déptn/f.
Il mesure encor moins sa vie, &cependant
Il arrive souvent qu'il vit plus qu'il"
ne pense.
Oh! qu'il fait beau le voir, quand
tout est fricafé
} Mourir lançuijfant & café
Dans une honteuseindigence?
Mais aujji que 1"Avartest fou!
Tremblant sur favenir
,
il vit dansla
misere,
Comme s'il navoit pas unfou;
Et narrive-1-il pas qu'il vit moins
qu'ilnespere?
Oh! qu'il fait beau le voirvieux *
languissant, perclus,
Se retrancher le necessaire,
Pour laisser des biens superflus
A quelques héritiers, quine leplaindront
guere!
Quand un Prodigue a tout mange,
Le monde contre Iny murmure.
Franchement fen connais
s
qui fontpauvre
figure,
Et qui vaudraient peut - estre avoir
mieuxménagé.
Lorsque pour senrichir
,
sans regl,
sans mesure,
Vn Avare a tout ravagé,
Tout le monde en efl enragé;
Et dit qu'il efl contre nature.
Me voilà donc bien partagé
Pour me dberminer, Mercure;
Sur cette grande Queflion;
',MAis à ptrier sans passion,
Voulantex-cuser un Prodigue,
Ml est vray ,je prendrais des foins
fort fuperfius,
La Retorique là-dessûs
P:troit un vain effort pour si tirer
r dâi"ntrigue;
\JSkvare toutesfois me déplaift beaucoup
plus.
lEn voicylaraison qui me paroijt
sensible.
LA force de donner en fait quelques
heureux, rVn Avare au contraire, inhumAin)
inflexible,
K Vouiroit encor piller tHospital & les
Gueux.
De nul devoir il ne s'acquitte
La misere du Mendiant
Au lieu de le toucher l'irrite,
Il regarde peu le merite
Du plus honneste Suppliant.
Il veut tout engloutir, il efl insatiable,
Son aveugle fureurne peut je contenir}
Toujours tremblant & miserable,
Par la peur de le devenir.
Le Prodilue, il cft vray, qui na plus
de reffiurce,
Se voit abandonné
,
sans amis, sans
secours;
Mais tandis qu'il vuide sa burfil"
Il a du moins quelques beaux jours.
Enfin c'efi sur la Loy divine
Que je réglé mon sentiment ; Et Cans plus de raisonnement
Vcicy ce qui me determine.
Si je vay consulter F Evangile
, il
mapprend
, Qxetan lis que VEnfantProdigue
Et se ravise &se repent; Par sa detcftable intrigue
Ayant livré l'Innocent)
L'avare Judas se pend.
que l rivarce.
VERS LIBRES. QVidonne tout efl fort blafmable,
Car avec un panchant semblable
A force de s'abandonner,
On saccoutume enfin a prendre pourdon
ner;
Et cela n'est pas raisonnable,
1 e moyen de le pardonner?
Qui ga-de tout est encor pire,
Et les Avares ont beau dire,
Les croire, cefl trop hazarder.
A cette méchante habitude
Quand on se laiJlè foJlèder,
On s'accoutume enfina prendre pour
,
garder,
Et cefl pour le salut un dangereux
prélude.
Que le Prodigueefl imprudent?
Sans regle il diJIipe, il déptn/f.
Il mesure encor moins sa vie, &cependant
Il arrive souvent qu'il vit plus qu'il"
ne pense.
Oh! qu'il fait beau le voir, quand
tout est fricafé
} Mourir lançuijfant & café
Dans une honteuseindigence?
Mais aujji que 1"Avartest fou!
Tremblant sur favenir
,
il vit dansla
misere,
Comme s'il navoit pas unfou;
Et narrive-1-il pas qu'il vit moins
qu'ilnespere?
Oh! qu'il fait beau le voirvieux *
languissant, perclus,
Se retrancher le necessaire,
Pour laisser des biens superflus
A quelques héritiers, quine leplaindront
guere!
Quand un Prodigue a tout mange,
Le monde contre Iny murmure.
Franchement fen connais
s
qui fontpauvre
figure,
Et qui vaudraient peut - estre avoir
mieuxménagé.
Lorsque pour senrichir
,
sans regl,
sans mesure,
Vn Avare a tout ravagé,
Tout le monde en efl enragé;
Et dit qu'il efl contre nature.
Me voilà donc bien partagé
Pour me dberminer, Mercure;
Sur cette grande Queflion;
',MAis à ptrier sans passion,
Voulantex-cuser un Prodigue,
Ml est vray ,je prendrais des foins
fort fuperfius,
La Retorique là-dessûs
P:troit un vain effort pour si tirer
r dâi"ntrigue;
\JSkvare toutesfois me déplaift beaucoup
plus.
lEn voicylaraison qui me paroijt
sensible.
LA force de donner en fait quelques
heureux, rVn Avare au contraire, inhumAin)
inflexible,
K Vouiroit encor piller tHospital & les
Gueux.
De nul devoir il ne s'acquitte
La misere du Mendiant
Au lieu de le toucher l'irrite,
Il regarde peu le merite
Du plus honneste Suppliant.
Il veut tout engloutir, il efl insatiable,
Son aveugle fureurne peut je contenir}
Toujours tremblant & miserable,
Par la peur de le devenir.
Le Prodilue, il cft vray, qui na plus
de reffiurce,
Se voit abandonné
,
sans amis, sans
secours;
Mais tandis qu'il vuide sa burfil"
Il a du moins quelques beaux jours.
Enfin c'efi sur la Loy divine
Que je réglé mon sentiment ; Et Cans plus de raisonnement
Vcicy ce qui me determine.
Si je vay consulter F Evangile
, il
mapprend
, Qxetan lis que VEnfantProdigue
Et se ravise &se repent; Par sa detcftable intrigue
Ayant livré l'Innocent)
L'avare Judas se pend.
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Résumé : VERS LIBRES.
Le texte compare la prodigalité et l'avarice, deux comportements moralement répréhensibles. La prodigalité, bien que condamnable, peut amener à demander pardon, mais cela n'est pas raisonnable. Le prodigue, sans règle, dilapide ses biens sans mesure et peut vivre plus longtemps que prévu. L'avare, obsédé par l'avenir, vit dans la misère et laisse des biens superflus à des héritiers indifférents. La société critique davantage le prodigue, mais certains devraient mieux gérer leurs finances. L'avare, en accumulant sans mesure, est jugé contre nature. Le narrateur, consulté par Mercure, préfère la prodigalité car elle rend heureux quelques personnes. L'avare, inhumain et inflexible, néglige ses devoirs et ignore la misère des autres. Le prodigue, ruiné, se retrouve seul mais profite de moments agréables. La décision finale du narrateur repose sur la loi divine : l'Évangile montre le prodigue se repentant, tandis que l'avare Judas se pend.
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10
s. p.
AVIS ET CATALOGUE des Livres qui se vendent chez la Veuve Blageart, Court Neuve du Palais, au Dauphin.
Début :
Recherches curieuses d'Antiquité, contenuës en plusieurs Dissertations, [...]
Mots clefs :
Dissertations , Sentiments, Lettres, Dialogue, Histoire, Fable, Conversions, Cérémonies, Description, Réflexion, Traité, Relations, Discours philosophiques, Dictionnaire
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texteReconnaissance textuelle : AVIS ET CATALOGUE des Livres qui se vendent chez la Veuve Blageart, Court Neuve du Palais, au Dauphin.
AVIS ET CATALOGVE
des Livres qui fe vendent chez
la Venue Blageart , Court Neuve
du Palau , au Dauphin .
RE
Echerches curieufes d'Antiquité
contenues en plufieurs Diflertations
, fur des Médailles , Bas- reliefs ,
Statuës , Mofaïques , & Infcriptions
antiques , enrichies d'un grand nombre
de Figures en taille- douce. In 4. 71 .
Heures en Vers , par feu Mr de Corneille,
30 f.
Sentimens fur les Lettres & fur l'Hiftoire
, avec des Scrupules fur le Stile.
Indouze.
Lettres diverfes de M. le Chevalier
d'Her. Indouze.
30 f.
30 f.
Nouveaux Dialogues des Morts
Premiere Partie. Indouze. 30 £
Seconde Partie des Dialogues des
Morts. Indonze.
30 f.
›
Jugement de Pluton fur les deux Parties
des Nouveaux Dialogues des
Morts,
La Ducheffe d'Eftramene .
Volumes in douze.
Le Napolitain , Nouv.Indouze.
Académie Galante , I. Partie,
Académie Galante , II. Partie ,
30f.
Deux
40 f.
20 f.
30 f.
30 f.
Cara Muftapha, dernier Grand Vizir,
Hiftoire contenant fon élevation , fes
amours dans le Serrail , fes divers emplois,
& le vray fujet qui luy a fait entreprendre
le Siege de Vienne, avec fa
30 f.
mort,
Les Dames Galantes , ou la Confidence
réciproque , en deux vol .
Les diférens Caracteres de l'Amour,
3 l.
in douze,
Le Serafkier, in douze ,
L'Illuftre Génoife, in douze,
30 .
30 f.
Fables Nouvelles en Vers,
30
f.
20 f.
Hiftoire du Siege de Luxembourg, 30f,
Relation Hiftorique de tout ce qui s'eft
fait devant Génes par l'Armée Navale
du Roy, 30 f.
X
-30 f.
is f.
15f.
10 f.
Reflexions nouvelles fur l'Acide &
fur l'Alcali. Indouze.
La Devinereffe, Comedie .
Artaxerce, avec fa Critique.
La Comete, Comedie.
Coverfions de M.Gilly& Courdil. 20f.
Cent quarante - deux Volumes du
Mercure, avec les Relations & les
Extraordinaires . Il y a huit Relations
qui contiennent
Ce qui s'eft paffé à la Ceremonie du
Mariage de Mademoiſelle avec le Roy
d'Espagne .
Le Mariage de Monfieur le Prince
de Conty avec Mademoiſelle de Blois .
Le Mariage de Monfeigneur le Dauphin
avec la Princeffe Anne - Chref
tienne Victoire de Baviere .
Le Voyage du Roy en Flandre en 1680.
La Négotiation du Mariage de M. le
Duc de Savoye avec l'Inf. de Portugal .
Deux Relations des Réjouillances
qui fe font faites pour la Naillance de
Monfeigneur le Duc de Bourgogne .
Une Defcription entiere du Siege de
量
Vienne, depuis le commencement jalqu'à
la levée du Siege en 1683 .
Les deux Relations de ce qui s'eſt ·
paflé au Carrouſel qui s'eft fait à Verfailles
par l'ordre de Monfeigneur le
Dauphin, enrichies de quatre grandes
Figures en taille douce , qui repreſentent
la Marche des deux Quadrilles
dans l'avant-Court de Verſailles ; La
Comparfe ; L'Ordre des Chevaliers
& de leur Suite pendant les Courſes;
L'Ordre de Bataille des deux Quadrilles
pour fortir de la Carriere . 45f
Traité de la Tranſpiration des [ humeurs
qui font les caufes des Maladies ,
ou la Méthode de guérir les Malades,
fans le trifte fecours de la fréquente
faignée, Difcours Philofophique. 30f.
Il y a trente Extraordinaires, qui
outre les Queſtions galantes, & d'éru
dition , & les Ouvrages de Vers , contiennent
plufieurs Difcours , Traitez,
& Origines, fçavoir.
Des Indices qu'on peut tirer fur la
maniere dont chacun forme fon Ecri
៩
ture . Des Deviſes , Emblèmes , & Revers
de Médailles De la Peinture , &
de la Sculpture. Du Parchemin , & du
Papier. Du Verre . Des Veritez qui font
contenues dans les Fables , & de l'excellence
de la Peinture. De la Contef
tion. Des Armes , Armoiries , & de leur
progrés . De l'Imprimerie. Des Rangs
& Cerémonies . Des Taliſmans. De la
Poudre à Canon. De la Pierre Philo
fophale . Des Feux dont les Anciens ſe
fervoient dans leurs Guerres, & de leur
compofition. De la fimpathie , & de
l'anthipatie des Corps . De la Dance,
de ceux qui l'ont inventée , & de ſes
diferentes efpeces . De ce qui contribue
le plus des cinq fens de Nature à la fasfaction
de l'Homme. De l'ufage de
la Glace. De la nature des Efprits folets
, s'ils font de tous Païs , & ce qu'ils
ont fait . De l'Harmonie, de ceux qui
l'ont inventée, & de fes effets . Du fréquent
ufage de la Saignée . De la Nobleffe.
Du bien & du mal que la fréquente
Saignée peut faire . Des effets
de l'Eau minérale. De la Superftition,
& des Erreurs populaires . Dela Chaſſe.
Des Metéores , & de la Comete apparue
en 1680. Des Armes de quelques
Familles de France . Du Secret d'une
Ecriture d'une nouvelle invention , tres
propre à eftre rendue univerfelle, avec
celuy d'une Langue qui en réfulte, l'un
& l'autre d'un ufage facile pour la com
munication des Nations . De l'air du
Monde, de la veritable Politeffe , & en
quoy il confifte. De la Medecine. Des
progrés & de l'état préfent de la Medecine.
Des Peintres anciens , & de leurs
manieres. De l'Eloquence ancienne &
moderne. Du Vin . De l'Honnefteté , &
de la veritable Sageffe . De la Pourpre
& de l'Ecarlate , de leur diférence , &
de leur ufage. De la marque la plus effentielle
de la veritable amitié. L'A
bregé du Dictionnaire Univerfel . Du
mépris de la Mort. De l'origine des
Couronnes , & de leurs efpeces . Des
Machines anciennes & modernes pour
élever les Eaux . Des Lunetes . Du SeCret.
De la Converfation . De la Vie
heureuſe . Des Cloches, & de leur antiquité.
Des bonnes & mauvaiſes qualitez
de l'Air. Des Bains . Du bon &
du mauvais ufage de la Lecture . De la
facile conftruction de toutes fortes de
Cadrans Solaires ; & des Jeux. Plufieurs
Traitez de l'Origine & de l'Antiquité
des Sepultures & des Monumens
.
On fera une bonne compofition à
ceux qui prendront les cent quarante
deux Volumes, ou la plus grande partie .
Quant aux nouveaux qui fe debitent
chaque mois, le prix fera toûjours de
trente fols en veau , & de vingt -cinq
en parchemin.
Elle fera toûjours les Pacquets gratis
pour les Particuliers & pour les Libraires
de Provinces . Ils n'auront le
foin que d'en acquiter le port fur les
Lieux
des Livres qui fe vendent chez
la Venue Blageart , Court Neuve
du Palau , au Dauphin .
RE
Echerches curieufes d'Antiquité
contenues en plufieurs Diflertations
, fur des Médailles , Bas- reliefs ,
Statuës , Mofaïques , & Infcriptions
antiques , enrichies d'un grand nombre
de Figures en taille- douce. In 4. 71 .
Heures en Vers , par feu Mr de Corneille,
30 f.
Sentimens fur les Lettres & fur l'Hiftoire
, avec des Scrupules fur le Stile.
Indouze.
Lettres diverfes de M. le Chevalier
d'Her. Indouze.
30 f.
30 f.
Nouveaux Dialogues des Morts
Premiere Partie. Indouze. 30 £
Seconde Partie des Dialogues des
Morts. Indonze.
30 f.
›
Jugement de Pluton fur les deux Parties
des Nouveaux Dialogues des
Morts,
La Ducheffe d'Eftramene .
Volumes in douze.
Le Napolitain , Nouv.Indouze.
Académie Galante , I. Partie,
Académie Galante , II. Partie ,
30f.
Deux
40 f.
20 f.
30 f.
30 f.
Cara Muftapha, dernier Grand Vizir,
Hiftoire contenant fon élevation , fes
amours dans le Serrail , fes divers emplois,
& le vray fujet qui luy a fait entreprendre
le Siege de Vienne, avec fa
30 f.
mort,
Les Dames Galantes , ou la Confidence
réciproque , en deux vol .
Les diférens Caracteres de l'Amour,
3 l.
in douze,
Le Serafkier, in douze ,
L'Illuftre Génoife, in douze,
30 .
30 f.
Fables Nouvelles en Vers,
30
f.
20 f.
Hiftoire du Siege de Luxembourg, 30f,
Relation Hiftorique de tout ce qui s'eft
fait devant Génes par l'Armée Navale
du Roy, 30 f.
X
-30 f.
is f.
15f.
10 f.
Reflexions nouvelles fur l'Acide &
fur l'Alcali. Indouze.
La Devinereffe, Comedie .
Artaxerce, avec fa Critique.
La Comete, Comedie.
Coverfions de M.Gilly& Courdil. 20f.
Cent quarante - deux Volumes du
Mercure, avec les Relations & les
Extraordinaires . Il y a huit Relations
qui contiennent
Ce qui s'eft paffé à la Ceremonie du
Mariage de Mademoiſelle avec le Roy
d'Espagne .
Le Mariage de Monfieur le Prince
de Conty avec Mademoiſelle de Blois .
Le Mariage de Monfeigneur le Dauphin
avec la Princeffe Anne - Chref
tienne Victoire de Baviere .
Le Voyage du Roy en Flandre en 1680.
La Négotiation du Mariage de M. le
Duc de Savoye avec l'Inf. de Portugal .
Deux Relations des Réjouillances
qui fe font faites pour la Naillance de
Monfeigneur le Duc de Bourgogne .
Une Defcription entiere du Siege de
量
Vienne, depuis le commencement jalqu'à
la levée du Siege en 1683 .
Les deux Relations de ce qui s'eſt ·
paflé au Carrouſel qui s'eft fait à Verfailles
par l'ordre de Monfeigneur le
Dauphin, enrichies de quatre grandes
Figures en taille douce , qui repreſentent
la Marche des deux Quadrilles
dans l'avant-Court de Verſailles ; La
Comparfe ; L'Ordre des Chevaliers
& de leur Suite pendant les Courſes;
L'Ordre de Bataille des deux Quadrilles
pour fortir de la Carriere . 45f
Traité de la Tranſpiration des [ humeurs
qui font les caufes des Maladies ,
ou la Méthode de guérir les Malades,
fans le trifte fecours de la fréquente
faignée, Difcours Philofophique. 30f.
Il y a trente Extraordinaires, qui
outre les Queſtions galantes, & d'éru
dition , & les Ouvrages de Vers , contiennent
plufieurs Difcours , Traitez,
& Origines, fçavoir.
Des Indices qu'on peut tirer fur la
maniere dont chacun forme fon Ecri
៩
ture . Des Deviſes , Emblèmes , & Revers
de Médailles De la Peinture , &
de la Sculpture. Du Parchemin , & du
Papier. Du Verre . Des Veritez qui font
contenues dans les Fables , & de l'excellence
de la Peinture. De la Contef
tion. Des Armes , Armoiries , & de leur
progrés . De l'Imprimerie. Des Rangs
& Cerémonies . Des Taliſmans. De la
Poudre à Canon. De la Pierre Philo
fophale . Des Feux dont les Anciens ſe
fervoient dans leurs Guerres, & de leur
compofition. De la fimpathie , & de
l'anthipatie des Corps . De la Dance,
de ceux qui l'ont inventée , & de ſes
diferentes efpeces . De ce qui contribue
le plus des cinq fens de Nature à la fasfaction
de l'Homme. De l'ufage de
la Glace. De la nature des Efprits folets
, s'ils font de tous Païs , & ce qu'ils
ont fait . De l'Harmonie, de ceux qui
l'ont inventée, & de fes effets . Du fréquent
ufage de la Saignée . De la Nobleffe.
Du bien & du mal que la fréquente
Saignée peut faire . Des effets
de l'Eau minérale. De la Superftition,
& des Erreurs populaires . Dela Chaſſe.
Des Metéores , & de la Comete apparue
en 1680. Des Armes de quelques
Familles de France . Du Secret d'une
Ecriture d'une nouvelle invention , tres
propre à eftre rendue univerfelle, avec
celuy d'une Langue qui en réfulte, l'un
& l'autre d'un ufage facile pour la com
munication des Nations . De l'air du
Monde, de la veritable Politeffe , & en
quoy il confifte. De la Medecine. Des
progrés & de l'état préfent de la Medecine.
Des Peintres anciens , & de leurs
manieres. De l'Eloquence ancienne &
moderne. Du Vin . De l'Honnefteté , &
de la veritable Sageffe . De la Pourpre
& de l'Ecarlate , de leur diférence , &
de leur ufage. De la marque la plus effentielle
de la veritable amitié. L'A
bregé du Dictionnaire Univerfel . Du
mépris de la Mort. De l'origine des
Couronnes , & de leurs efpeces . Des
Machines anciennes & modernes pour
élever les Eaux . Des Lunetes . Du SeCret.
De la Converfation . De la Vie
heureuſe . Des Cloches, & de leur antiquité.
Des bonnes & mauvaiſes qualitez
de l'Air. Des Bains . Du bon &
du mauvais ufage de la Lecture . De la
facile conftruction de toutes fortes de
Cadrans Solaires ; & des Jeux. Plufieurs
Traitez de l'Origine & de l'Antiquité
des Sepultures & des Monumens
.
On fera une bonne compofition à
ceux qui prendront les cent quarante
deux Volumes, ou la plus grande partie .
Quant aux nouveaux qui fe debitent
chaque mois, le prix fera toûjours de
trente fols en veau , & de vingt -cinq
en parchemin.
Elle fera toûjours les Pacquets gratis
pour les Particuliers & pour les Libraires
de Provinces . Ils n'auront le
foin que d'en acquiter le port fur les
Lieux
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11
p. 263-287
EPITHALAME POUR LES NOCES DE MONSIEUR LE DUC DE BOURBON, ET DE MADEMOISELLE DE NANTES.
Début :
L'Epithalame qui suit est de M. l'Abbé Genest, dont je viens / Voicy les momens desirez. [...]
Mots clefs :
Noces, Duc de Bourbon, Nymphes, Divinités, Hymen, Charmant, Immortelle, Époux, Épouse, Fête, Beauté, Douceur, Déesse, Coeur, Larmes, Douleur, Liberté, Sentiments, Destin, Louis
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texteReconnaissance textuelle : EPITHALAME POUR LES NOCES DE MONSIEUR LE DUC DE BOURBON, ET DE MADEMOISELLE DE NANTES.
L'Epithalame
qui fuit eſt de M.
l'Abbé Geneft , dont je viens
de vous parler.Il a fait quantité
d'autres beauxOuvrages
,
dont les grands fuccez font
connus de tout le monde .
274 MERCURE
$25:52:55S :SSEESSSE
EPITHALAME
POUR LES NOPCES
DE MONSIEUR
LE DUC DE BOURBON,
ET DE
MADEMOISELLE DE NANTES.
DE
TROUPE DE DIVINITÉZ DE
VERSAILLES , TROUPE
JEUNES NYMPHES , TROUPE
DE JEUNES NYMPHES.
V
UN DIEU chante.
Oicy les momens defirez.
Venez , charmant Himen , venez , dose
Himenée ;
Allamez vos flambeaux facrez.
Heureux
GALANT. 275
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
CHOEUR .
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée ,
LE DIEU.
Couronne de fleurs immortelles
Triomphez avec les Amours ;
Amenez des plaifirs qui renaiffent toûjours
,
Des tendreffes toûjours nouvelles.
Chantez, Silvains , Nymphes , chantez ,
La jeune Epoufe & fes Beautez ,
Le jeune Epoux & fa Conquefte.
Famais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux.
LE CHOEUR .
Jamais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux..
Aouft 1685.
Ꮓ
276 MERCURE
LE DIEU & LE CHOEUR.
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
Quels doux plaifirs préparez - vous
A ces jeunes Epoux ?
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez, doux
Himenée .
LES DIVINITEZ DE VERSAILLES
danfent , & l'on chante ce Menuet.
Rien n'eft fi doux
Que l'Himen qui vous lie,
Rien n'eft fi doux
Pour deux jeunes Epoux.
O fort heureux ! ô douceur infinie
Pour deux coeurs l'un de l'autre charmez
!
O fort heureux ! ô douceur infinie
Quand ces Noeuds par l'Amourfont
formez.
UNE JEUNE NYMPHE
fe détache de fa Troupe , & chante.
Fefte que l'on trouve fi belle ·
GALANT. 277
Que tu nous fembles cruelle !
Tu viens ravir à nos jeux innocens
La Deeffe
De la Jeuneſſe.
Tu viens ravir à nos jeux innocens
Ses Attraits encore naifans.
EN
Verrons - nous fans verfer des larmes
Qu'on nous enleve fon coeur ?
Qu'on livre fi-toft fes charmes
Aux transports d'un jeune Vainqueur?
Quelle rigueur!
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelles !
LE CHOEUR.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UN JEUNE SILVAIN
fe détache auffi de fa Troupe, & chante.
Nymphes , fi l'éclat de fes yeux
Alloit embellir d'autres lieux,
Voftre douleur feroit plus juſte.
Mille Eftats , mille Rois
A
Zij
278 MERCURE
Auroient brigué l'honneur de vivre
fous fes loix ;
Mais LOUIS par un plus beau choix
Veut qu'elle orne fa Cour Augufte.
Ce Roy , l'Arbitre des Mortels ,
L'arrefte fur ces bords par des noeuds
eternels.
L'Amour le feconde,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'est le plus beau Sang du monde
Qui fe mefle & se reunit.
LE CHOEUR.
L'Amour le feconde ,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'eft le plus beau Sang du monde
Qui ſe meſe & ſe réunit.
UNE NYMPHE.
Comme eu la plaine_odorante
La Rofe Reine des fleurs ,
Eft vive & riante
Tant qu'une chaleur brûlante
N'offenfe point fes couleurs ;
De mefme une Beauté tendre
Conferve un éclat charmant ,
GALANT. 279
Tant qu'elle fçait fe defendre
Des ardeurs d'un jeune Amant.
UN SILVAIN.
Comme en ces lieux où la glace
Dure trop long- temps ,
Flore fans appas & fans grace
Languit au milieu du Printemps 5
Ainfi la Beauté la plus rare
Languit & ne peut charmer ,
Si l'Amour ne la pare ,
Et de fes feux ne la vient animer.
CHOEUR DES NYMPHES.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UNE NYMPHE .
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nouds où l'Himen engage.
Peut- on quitter l'avantage
D'une douce liberté ?
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nænds on l'Himen engage .
Penfe-t-on dans l'Esclavage
Trouver la felicité ?
Un jeune coeur doit eftre épouvanté
Z iij
280 MERCURE
Des nænds ou l'Himen engage.
UN SILVAIN.
Nymphes , vous aurez votre tour s
Quand par ces plaintes
Vous blamez l'Himen & l'Amour,
Ce font des feintes.
Le fort que vous déplorez ,
En fecret vous le defirez.
UN AUTRE SILVAIN .
Entre la crainte le defir ,
Une jeune Beauté curieufe & timide
Tremble au nom d'un Epoux qu'on parle
de cheifir ,
Mais elle écoute avec plaifir.
En attendant
que
le choix fe decide,
Son coeur laiffe échaper plus d'un fon
pir
Entre la crainte & le defir.
UNE NYMPHE .
Folle erreur!
SILVAIN.
Feintes vaines !
NYMPHE .
Trompeurs Jugemens !
GALANT. 281
SILVAIN.
Faux fentimens !
NYMPH E.
Redoutables chaines !
SILVAIN.
Noeuds charmans !
ENSEMBLE .
Noeuds cruels ! Redoutables chaines !
Nauds charmans ! Agreables chames!
LE DIEU qui a chanté le premier.
Cedez Nymphes , rendez- vous .
Uniffons tous nos voix , & chantez
Avec nous.
De ces jeunes Amans le parfait af
Semblage
Des Deftins & des Dieux eft l'immortel
ouvrage.
Celebrons ce neud glorieux ,
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux .
LES NYMPHES & LES SILVAINS.
Celebrons ce noeud glorieux ,
Z iiij
282 MERCURE
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux.
LES NYMPHES & LES SILVAINS
danſent .
LES NYMPHES.
Divins accords ! celeftes flames !
LES SILVAINS.
Heureux liens ! douces ardeurs !
LES NYMPHES.
Jamais des neuds plus beaux n'ont
attaché deux ames. '
LES SILVAINS.
Famais de plus beaux feux n'ont embraze
deux coeurs.
TOUS ENSEMBLE.
Famais des noeuds plus beaux n'ont
attaché deux ames ,
Famais de plus beaux feux n'ont embrazé
deux cours.`
UN SILVAIN , UNE NYMPHE.
Quelles fplendeurs les environnent !
Que de Ris & de Feux accompagnent ›
leurs pas !
1
Y
GALANT. 283
Que d'attraits,de charmes, d'appas !
De quels dons précieux les Graces les
couronnent !
UN SILVAIN & UNE NYMPHE .
A voir tant d'agremens
Nos yeux doutent toûjours ,
Si ce font deux Amans ,
Ou deux Amours .
UN SILVAIN & UNE NYMPHE.
Nos yeux doutent toûjours
A voir tant d'agremens,
Si ce font deux Amours ,
Ou deux Amans .
TOUS ENSEMBLE
Repetent ce couplet des deux façons ,
& l'on danfe dans les intervalles .
LE DIEU.
Nous qu'un fort immortelfixe fur ces
rivages ,
Songeons qu'en leurs Deferts inconnus
& fauvages
Nous eftions ensevelis.
Mais aujourd'huy l'Olimpe mefme
Pourroit-il furpaffer cette ſplendeur ſuprême
284 MERCURE
Dont nos bords font embellis ?
UNE NYMPHE.
Rendons grace au Heros , qui de ces
grands spectacles
Charme nos efprits & nos yeux.
UN SILVAIN.
Celebrons , beniffons le Regne glorieux
Où naiffent tant de Miracles.
UNE NYMPHE.
LOUIS eft le Maistre des Rois ,
Ilfoûmet tout à l'Empire François .
On le craint , on l'implore , on le revere,
on l'aime.
Sa Bontéfeule arrefte fes Exploits :
Plus grand par fes V'ertus que par fen
Diademe,
Vainqueur des Nations , & Vainqueur
de luy- mefme.
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UN SILVAIN.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maistre des Rois.
Tous les Dieux de la Terre
GALANT. 285
Obeiffent à fa voix ;
Ils viennent à genoux reconnoiſtre ſes
Loix.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UNE NYMPHE.
De cette Majefté fur fon front reverée,
La jeune Epouse a pris des traits ,
Et les Graces l'ont parée
De leurs divins Attraits.
UN SILVAIN.
Le jeune Epoux animé
D'un Sang par la gloire enflame ,
Plein des grands Noms de fa Race ,
Du choix de ce grand Roy, defes Bontez
charmé ,
Sent redoubler fa belle audace ,
Et meflera bien - toft au gré de tous
fes voeux
Les Lauriers de Bellonne aux Mir
thes amoureux.
CHOEUR .
Heureux Amans ! heureuſe deſtinée !
286 MERCURE
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
TOUT DANSE.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
chantent l'un après l'autre.
A quoy fert la resistance ;
A quoy fervent les rigueurs ,
L'Amour doit fous fa puiſſance
Toft ou tard ranger vos coeurs ,
Sans le craindre
Sans vous plaindre ,
Cedez , cedez à fes traits vainqueurs.
CHOEUR.
Heureux Amans ! heureufe deftinée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
Venez , jeunes Amans , que ces noeuds
pleins d'attraits
Qui commencent ſi - toſt ne finiſſent jamais
;
Que tous les jours les Deftins favora
} bles
Redoublent vos contentemens.
GALANT. 287
Vivez , vivez toûjours Amans ,
Tous les jours plus aimez , tous les jours
plus aimables ,
Que vos plaifirs foient auſſi durables
Qu'ils font charmans ;
Que les fiecles pour vous ne foient que
des
momens ,
Vivez , vivez heureux Amans.
LES TROIS CHOEURS.
Vivez , vivez , heureux Amans ,
Qu'uneflame fi belle
Soit immortelle ,
Que ces vives ardeurs
A jamais , à jamais triomphent dans
Vos coeurs.
qui fuit eſt de M.
l'Abbé Geneft , dont je viens
de vous parler.Il a fait quantité
d'autres beauxOuvrages
,
dont les grands fuccez font
connus de tout le monde .
274 MERCURE
$25:52:55S :SSEESSSE
EPITHALAME
POUR LES NOPCES
DE MONSIEUR
LE DUC DE BOURBON,
ET DE
MADEMOISELLE DE NANTES.
DE
TROUPE DE DIVINITÉZ DE
VERSAILLES , TROUPE
JEUNES NYMPHES , TROUPE
DE JEUNES NYMPHES.
V
UN DIEU chante.
Oicy les momens defirez.
Venez , charmant Himen , venez , dose
Himenée ;
Allamez vos flambeaux facrez.
Heureux
GALANT. 275
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
CHOEUR .
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée ,
LE DIEU.
Couronne de fleurs immortelles
Triomphez avec les Amours ;
Amenez des plaifirs qui renaiffent toûjours
,
Des tendreffes toûjours nouvelles.
Chantez, Silvains , Nymphes , chantez ,
La jeune Epoufe & fes Beautez ,
Le jeune Epoux & fa Conquefte.
Famais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux.
LE CHOEUR .
Jamais en de fi beaux lieux
Une fi belle Fefte
N'affembla les Dieux..
Aouft 1685.
Ꮓ
276 MERCURE
LE DIEU & LE CHOEUR.
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
Quels doux plaifirs préparez - vous
A ces jeunes Epoux ?
Heureux Amans ! Nuit fortunée !
Venez , charmant Himen , venez, doux
Himenée .
LES DIVINITEZ DE VERSAILLES
danfent , & l'on chante ce Menuet.
Rien n'eft fi doux
Que l'Himen qui vous lie,
Rien n'eft fi doux
Pour deux jeunes Epoux.
O fort heureux ! ô douceur infinie
Pour deux coeurs l'un de l'autre charmez
!
O fort heureux ! ô douceur infinie
Quand ces Noeuds par l'Amourfont
formez.
UNE JEUNE NYMPHE
fe détache de fa Troupe , & chante.
Fefte que l'on trouve fi belle ·
GALANT. 277
Que tu nous fembles cruelle !
Tu viens ravir à nos jeux innocens
La Deeffe
De la Jeuneſſe.
Tu viens ravir à nos jeux innocens
Ses Attraits encore naifans.
EN
Verrons - nous fans verfer des larmes
Qu'on nous enleve fon coeur ?
Qu'on livre fi-toft fes charmes
Aux transports d'un jeune Vainqueur?
Quelle rigueur!
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelles !
LE CHOEUR.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UN JEUNE SILVAIN
fe détache auffi de fa Troupe, & chante.
Nymphes , fi l'éclat de fes yeux
Alloit embellir d'autres lieux,
Voftre douleur feroit plus juſte.
Mille Eftats , mille Rois
A
Zij
278 MERCURE
Auroient brigué l'honneur de vivre
fous fes loix ;
Mais LOUIS par un plus beau choix
Veut qu'elle orne fa Cour Augufte.
Ce Roy , l'Arbitre des Mortels ,
L'arrefte fur ces bords par des noeuds
eternels.
L'Amour le feconde,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'est le plus beau Sang du monde
Qui fe mefle & se reunit.
LE CHOEUR.
L'Amour le feconde ,
L'Olimpe aplaudit ;
Et c'eft le plus beau Sang du monde
Qui ſe meſe & ſe réunit.
UNE NYMPHE.
Comme eu la plaine_odorante
La Rofe Reine des fleurs ,
Eft vive & riante
Tant qu'une chaleur brûlante
N'offenfe point fes couleurs ;
De mefme une Beauté tendre
Conferve un éclat charmant ,
GALANT. 279
Tant qu'elle fçait fe defendre
Des ardeurs d'un jeune Amant.
UN SILVAIN.
Comme en ces lieux où la glace
Dure trop long- temps ,
Flore fans appas & fans grace
Languit au milieu du Printemps 5
Ainfi la Beauté la plus rare
Languit & ne peut charmer ,
Si l'Amour ne la pare ,
Et de fes feux ne la vient animer.
CHOEUR DES NYMPHES.
Fefte que l'on trouve fi belle ,
Que tu nous fembles cruelle !
UNE NYMPHE .
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nouds où l'Himen engage.
Peut- on quitter l'avantage
D'une douce liberté ?
Un jeune coeur doit eftre épouvante
Des nænds on l'Himen engage .
Penfe-t-on dans l'Esclavage
Trouver la felicité ?
Un jeune coeur doit eftre épouvanté
Z iij
280 MERCURE
Des nænds ou l'Himen engage.
UN SILVAIN.
Nymphes , vous aurez votre tour s
Quand par ces plaintes
Vous blamez l'Himen & l'Amour,
Ce font des feintes.
Le fort que vous déplorez ,
En fecret vous le defirez.
UN AUTRE SILVAIN .
Entre la crainte le defir ,
Une jeune Beauté curieufe & timide
Tremble au nom d'un Epoux qu'on parle
de cheifir ,
Mais elle écoute avec plaifir.
En attendant
que
le choix fe decide,
Son coeur laiffe échaper plus d'un fon
pir
Entre la crainte & le defir.
UNE NYMPHE .
Folle erreur!
SILVAIN.
Feintes vaines !
NYMPHE .
Trompeurs Jugemens !
GALANT. 281
SILVAIN.
Faux fentimens !
NYMPH E.
Redoutables chaines !
SILVAIN.
Noeuds charmans !
ENSEMBLE .
Noeuds cruels ! Redoutables chaines !
Nauds charmans ! Agreables chames!
LE DIEU qui a chanté le premier.
Cedez Nymphes , rendez- vous .
Uniffons tous nos voix , & chantez
Avec nous.
De ces jeunes Amans le parfait af
Semblage
Des Deftins & des Dieux eft l'immortel
ouvrage.
Celebrons ce neud glorieux ,
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux .
LES NYMPHES & LES SILVAINS.
Celebrons ce noeud glorieux ,
Z iiij
282 MERCURE
C'est l'Ouvrage immortel des Deftins
& des Dieux.
LES NYMPHES & LES SILVAINS
danſent .
LES NYMPHES.
Divins accords ! celeftes flames !
LES SILVAINS.
Heureux liens ! douces ardeurs !
LES NYMPHES.
Jamais des neuds plus beaux n'ont
attaché deux ames. '
LES SILVAINS.
Famais de plus beaux feux n'ont embraze
deux coeurs.
TOUS ENSEMBLE.
Famais des noeuds plus beaux n'ont
attaché deux ames ,
Famais de plus beaux feux n'ont embrazé
deux cours.`
UN SILVAIN , UNE NYMPHE.
Quelles fplendeurs les environnent !
Que de Ris & de Feux accompagnent ›
leurs pas !
1
Y
GALANT. 283
Que d'attraits,de charmes, d'appas !
De quels dons précieux les Graces les
couronnent !
UN SILVAIN & UNE NYMPHE .
A voir tant d'agremens
Nos yeux doutent toûjours ,
Si ce font deux Amans ,
Ou deux Amours .
UN SILVAIN & UNE NYMPHE.
Nos yeux doutent toûjours
A voir tant d'agremens,
Si ce font deux Amours ,
Ou deux Amans .
TOUS ENSEMBLE
Repetent ce couplet des deux façons ,
& l'on danfe dans les intervalles .
LE DIEU.
Nous qu'un fort immortelfixe fur ces
rivages ,
Songeons qu'en leurs Deferts inconnus
& fauvages
Nous eftions ensevelis.
Mais aujourd'huy l'Olimpe mefme
Pourroit-il furpaffer cette ſplendeur ſuprême
284 MERCURE
Dont nos bords font embellis ?
UNE NYMPHE.
Rendons grace au Heros , qui de ces
grands spectacles
Charme nos efprits & nos yeux.
UN SILVAIN.
Celebrons , beniffons le Regne glorieux
Où naiffent tant de Miracles.
UNE NYMPHE.
LOUIS eft le Maistre des Rois ,
Ilfoûmet tout à l'Empire François .
On le craint , on l'implore , on le revere,
on l'aime.
Sa Bontéfeule arrefte fes Exploits :
Plus grand par fes V'ertus que par fen
Diademe,
Vainqueur des Nations , & Vainqueur
de luy- mefme.
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UN SILVAIN.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maistre des Rois.
Tous les Dieux de la Terre
GALANT. 285
Obeiffent à fa voix ;
Ils viennent à genoux reconnoiſtre ſes
Loix.
Semblable au Dieu qui lance le Tonnerre
,
LOUIS eft le Maiftre des Rois.
UNE NYMPHE.
De cette Majefté fur fon front reverée,
La jeune Epouse a pris des traits ,
Et les Graces l'ont parée
De leurs divins Attraits.
UN SILVAIN.
Le jeune Epoux animé
D'un Sang par la gloire enflame ,
Plein des grands Noms de fa Race ,
Du choix de ce grand Roy, defes Bontez
charmé ,
Sent redoubler fa belle audace ,
Et meflera bien - toft au gré de tous
fes voeux
Les Lauriers de Bellonne aux Mir
thes amoureux.
CHOEUR .
Heureux Amans ! heureuſe deſtinée !
286 MERCURE
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
TOUT DANSE.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
chantent l'un après l'autre.
A quoy fert la resistance ;
A quoy fervent les rigueurs ,
L'Amour doit fous fa puiſſance
Toft ou tard ranger vos coeurs ,
Sans le craindre
Sans vous plaindre ,
Cedez , cedez à fes traits vainqueurs.
CHOEUR.
Heureux Amans ! heureufe deftinée !
Venez , charmant Himen , venez , doux
Himenée.
UNE NYMPHE & UN SILVAIN.
Venez , jeunes Amans , que ces noeuds
pleins d'attraits
Qui commencent ſi - toſt ne finiſſent jamais
;
Que tous les jours les Deftins favora
} bles
Redoublent vos contentemens.
GALANT. 287
Vivez , vivez toûjours Amans ,
Tous les jours plus aimez , tous les jours
plus aimables ,
Que vos plaifirs foient auſſi durables
Qu'ils font charmans ;
Que les fiecles pour vous ne foient que
des
momens ,
Vivez , vivez heureux Amans.
LES TROIS CHOEURS.
Vivez , vivez , heureux Amans ,
Qu'uneflame fi belle
Soit immortelle ,
Que ces vives ardeurs
A jamais , à jamais triomphent dans
Vos coeurs.
Fermer
12
p. 83-128
DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE. DIALOGUE SIXIEME.
Début :
Voicy le Dialogue nouveau de Mr Bordelon, que je / Je sors d'un Festin, où la joye a esté troublée par [...]
Mots clefs :
Songes, Mort, Interprétation, Histoire, Dieu, Superstitions, Philosophes, Auteurs, Connaissances, Imagination, Sentiments, Cicéron, Épicure, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE. DIALOGUE SIXIEME.
Voicy le Dialogue nouveau
de Mr Bordelon, que
devois vous donner dés.
vautre mois.
des choses
DIFFICILES A CROIRE.
1»Dl'AL°GFH ifpcrrvil**- SIX[£ MA"
BELOROND,PHILONTE..
PHILONTE. J"E sors d'un Festin, où la
joye a ellé troublée par
une cause si vaine, qu'elle
me seroit tres-difficile à croire,
si je n'enavoisesté le
témoin. Pendant que tout le monde ne respiroit qu'un
onneste plaisir
,
& que les
sprits des Conviez,échauf-
:::z pour ainsi dire,parla bonde
chere
,
commençoient à
proposer les uns - aux aubesquelques
petites difficultés
lûr des matieres fçr.s eu»-,
rieuses, un Maistred'Hostel
aisant une de ses fonctions,
mal-heureusement pour
)ious )
renversé la Saliere sur
table. Son Maistre a regardéce
petit accident comme
une chose d'un si mauvais
presage , que non seulementilsest
emportécontre
uy ;& l'a mal-traité de parôles
en nostre presence,
mais encore il luy a esté impossible
,
quelques efforts
qu'il ait faits pour dompter
son chagrin, de nous faire
aussi bonne mine pendant
le reste du Repas qu'il nous
l'avoit fait au commencement.
BELOROND.
Ce n'est pas d'aujourd'huy
que cette Superstition
re~ne dans !e -4 regne le monde. Les
anciens Payens en ont esté
les premiers autheurs. Ils
croyoient que le Sel estoit
sacré & divin. Sacras facitis.
~ensas salinorum dppojuu , dit
Arnobe. C'est pourquoy si
on oublioit de mettre la Saliiere
ÍiIr la. table, si on
£a renversoit,ou si on s'endormoit
avant que de l'awoir
serrée, c'estoit selon
eux un tres-mauvais augure.
Des Hebreux mesme
lisent chez Lyranus, que la
Femme de Loth fut changée
en une Statuë de Sel,
craree qu'elle n'avoit pas mis
de Sel
sur
la table,lorsque son
/Mary traita les Anges, à
cause de la haine qu'elle
portoit aux Etrangers.
PHILONTE.
Je ne vois aucune raison
qui ait pû les engager dans
cette Superstition,sinon
que le Sel estant le symbole
de rimmorraUcé ,c,e
qu'il empêche la corrup-j
tion, ils se perfuadoientj
peut-estre, que l'Immortalité
estant renversée
,
s'il m'est
permis de parler de la forte,
la Mort, ou quelque autre
funeste accident s'approchoit.
BELOROND.
Il faudroit avoir étudié.
long-temps les-folies, ou j plûtost
j
plûtost les foiblesses de l'esprit
humain
, pour sçavoir
tOes causes qui ont produit
toutes les Su perstitions ausquelles
il se laisse emporter.
Entre plusieurs que vous
avez pu remarquer aussibien
que moy ,
je me fouviens
particulièrement d'ume
qui est aussi extravagante
) que ridicule. Bien des Gens
s'imaginent que les petites
tâches qui se forment sur les
) ongles font des marques de
quelque Peché qu'on a
> commis
,
qui est grand ou
} petit selon la grandeurou la
petitesse de ces tâches. C'est
une Superstition que nous
tenons encore des Payens
qui croyoient que le Mensonge
estoit toujours suivy
de quelque peine, comme
d'une dent gâtée, d'un ongle
marqué, de cheveux
perdus, & autres choses pareilles.
Ovide n'ignoroit pas
cet abus quand il disoit,
Eleg.. 3. 3. amor.
Esse Bcos credamne? Fidemjurâta
ffcllit,
Et fdciesilli quefuitante, manet.
.!f!!!(lm Iwgos habuit nondum perjur4
capMos,
:"Tam longos,p0P.qid.1m numina Îatjït,
n haba.
f Theocrite dit encoresur
izc sujetdansl'Idylle 9.
rens bien garde de ne pas fairenaistre
une esleveure sur le
tout de ta langue. C'est à dire,
~orens bien garde dene pas ,
mentir ; & dans l'Idylle10.
':-Vous esses si beau,qu'en vous
~oüant
, je ne feray point naistre
bYe mensongessur le bout de mon
Voilà.
y
ce me semble,
une {uperiHtion qui vaut
oien celle dont vous avez
testé aujour-d'huy si surpris;
mais puis qu'insensiblement.
nous sommes tombez sur le
sujet des Su perstitions
dites-moy
,
je vous
prie,
en trouvez-vous de plusgenerale
que celle qui con-[
fille dans l'Interpretation
des Songes? J'ay veu des]
femmes consulter à leurle- ;
ver Artemidore sur l'expli-:¡l'
cation des Songes, & ce que ]
vous aurez de la peine ai
croire, le consulter plûtost
que leur Miroir sur la dis- r
position de leurvifiige.f
PHILONTE.
L'Interprétation des Son- '11(
ges n'est pas toûjourssuperstitieuse
, puis qu'il y en a
qui viennent de Dieu, comrmerEcrimrenous
l'apprend
dans - les Nombres 12, quand
lelfc dit, S'il se trouve quelque
Prophete chez vous,
3je luy parleray dans son
sommeil par quelque Songe
queje luy envoyeray. Si quis
Kftierit inter njos Propheta Domini,
apparebo& persomnium
isad illum loquar. Dieu meme.
nous instruit quelquefois par
des Songes, de ce qui doit
arriver.Quando homines dorwniunt
in lectulo
, tunc aperit au_
»Tf5 vivorum,& erudiens instruit
lOS disciplina. Job.
3,3. Les
Songes interpretez par Jofeph
& par Daniel, prouvent
encore que cette Interpretation
ne/l pas toûjours
criminelle. Ajoûtez que celle
dont on se sert pour connoistre
le temperament est
si naturelle, qu'on s'en peut
servir quelquefoissanscraintdreilaequualitéxdeS.
upIersti- neux.
BELOROND.
Il est vray qu'on peut tirer
quelque connoissance du ¡:.¡
temperament par les cl-lofes.,
ce nest pas là ce que ap-
Il
elle Superstition : mais il t- vray aussi qu'il ne faut
:ms faire grand fond sur
cette connoissance
, parce
rJu'il arrive quelquefois tant
de choses differentes pen-
~sant la journée & si oppo*
»:es au temperament de cer.
y qui en a l'esprit remply,
iluon n'en peut tirer aucune
connoissance assurée,
Un pituiteux par exemple
jjui ne devroit songer que
>toifl*ons., eaux,déluges, ne
songera cependant que des
- combats & des carnages,
parce que le jour qui precedelanuit
dans laquelle il
resve
,
il aura esté present à
quelque querelle, ou meurtre,
ou combat. Il est vray
encore qu'il y a des Songes
que Dieunous envoye mais ; comme ils- font tresrares
; je ne laisseray pas de soûtenir en les exceptant
que l'Interpretation or- dinaire des Songes doit estre
regardée comme une chose
très-difficile à croire, par
ceux qui ne sçauroient pas les amusemens ridicules,
dont l'esprit humain est ca- pable • car de croire que
tous
tous les Songes font envoyez
de Dieu, c'est une
erreur condamnée par l'Ecriture
en plusieurs endroits
: Non inveniatur in te
qui observet somnid.Deuter.
::hap.. 18. Faites en forte
qu'il ne se trouve personne
chez vous qui observe les
songes. Elle condamne à la
mort dans le
13. chapitre du
même Deuteronome ces
Prophetes qui se servoient
de la Devination des Songes
pour tromper le Peuple,
elle met dans le 2. Livre
des Paralipomenes c. 33. entre
les Impietez de Manassez,
celle de s'estre arresté
aux Songes;enfinellenous
assure dans l'Ecclesiastique
c. 34. que c'est comme s'amuser
a vouloir embrasser
son ombre ou à suivre le
vent,que de perdre letemps
à considerer un Songe. Ajoûtez
que si tous les Songes
venoient du Ciel,l'homme
seul en auroit; nous
voyons cependant que beaucoupd'animaux
songent
comme nous. Il est donc
M
pendant qu'il y a des Songes
qui ne font pas envoyez
de Dieu,& par conséquent
dont l'interprétamon
est vaine & supersti-
~rieuse. En effet-ne doit-on
;oas se mocquer d'un art qui
'l.fa- point de regles certaines
? Ne voyons-nous pas
JRue les plus grands Maî-
~res en celuyd'interpreter les
>onges, au lieu d'avoir des
~regles certaines, se servent
~le moyens tout-à fait diffe-
3ens & qui se détruisent les
~ins les autres > car les uns
~retendent les expliquer
par analogie, c'est à aire;
par le rapport qui se remarque
entre la chose songée
& ce qui doit arriver; les
autres comme Aristandre ôç
Artemidore veulent les interprcter
en prenant un sens
opposé à ce qu'ils semblent
, nous dire d'abord: comme
si l'onsonge la mort, ils di- *
sent que c'est une marquej*
de vie,si l'on songe des richesses
que c'est signe "de*;
pauvreté. De plus il me
femJ
ble que si Dieu vouloith
nous instruire de l'avenir par
nos Songes, il ne nous les
envoyeroit pas si obscurs &
iTi peu intelligibles. Nous
mous mocquerions
,
disoit
autrefois Ciceron en par-
~ant sur cette matiere
,
si
Hes Carthaginois ou des Es-
(pagnols parloient dans nô-
~tre Senat sans Interprete.
tNe rendons-nous pas les
Dieux, poursuit-il
,
aussi ri-
Hicules quand nous voulons
qu'ils parlent à nous avec
xes obscuritez, dont no*
Songes font ordinairement
xnvelopez?
PHILONTE.
Nous lisons dans des Autheurs
dignes de foy tant-I
d'Histoires deSonges
,
dont
les interprétations se font
vérifiées
,
qu'il semble que
ceux qui s'y addonnent le
font avec quelque raison.
Sylla,que les Romainsappelloient
le plus heureux des
hommes,songea que son destin
l'appelloir. Vocarise jam
àfato. Ille dit le lendemain
à ses Amis
,
fit son Testament,
eut le soir la fiévre,
& mourut la nuit suivante i
âgé de 60. ans. C'est comme
le rapporreAppian, L. de
Bello Chili. Un
Conseiller
iliu Parlement de Dijon
momme Carré, oüit en dornnaut
qu'ont luy disoit des
rmots Grecs qu'il n'entendoit
point , ôc qui luy furent
interpretez ainsi
,
R..e..
i"'tire toy, tu ne sens pas ton malheur
,
& comme la Maison
pqu'il habitoit menaçoit de
ruine, il la quitta fort à propos
,
puis qu'elle tomba
fîauiff-totf après. Un nommé
AndréPujon estant à Rion
songeaqu'il faisoit l'anagramme
de son nom, ou il
trouvoit pendu à Rion; ce qui
misson effet quelques jours
après. Cardan dit dans l'Histoire
de sa propre vie,
qu'il avoit esté averty en
fonge de mettre dans sa
bouche une Emeraude qu'il
portoit pendue au col, s'il
vouloir perdre la mémoire
de la mort de son Fils qui , ce reüssit selon cet avis.
Nous lisons dans Grégoire
de Tours que le RoyGontran
estant allé à la Chasse
s'endormit sur le bord d'une
fontaine qui faisoit un petit
ruisseau. Son Escuyer vid
sortir de sa bouche une petite
Belle blanche., qui courant
~à&la, témoignoit vouloir
:oaflèr le ruisseau. Pour luy
~aciliter le passage qu'elle
embloit chercher, il mit son
j^pée en travers sur ce ruis-
Jlèau
,
ellepassa aulE-roll: par-
Hessus, & entra dans le creux
H'une Montagne prochaine;
puis revint
,
repassa le ruis-
~eau, & entra dans la bouche
du Roy. Cependant arrive
la Meute de Chiensquiréveilla
Gontran, lequel fit
aussi-tost le récit d'un Songe
qu'il venoit de faire. Il
me sembloit, dit-il, que je
passois une riviere sur un
Pontde fer, & quej'entrois
dans une Caverne, où estoit
un grand Tresor. L'Escuyer
voyant que ce Songe convenoit
bien à ce qu'il
avoit veu , en fit au/ïîlej
récit. Le Roy l'ayant enrendu,
fit foüir dans le lieu,
oùestoitentré ce petitanimal.
On y trouva un grand
Tresor que le Roy employa
en oeuvres pieuses, & principalement
à l'achapr d'une
Chasse pour Saint Marcel *
lez-Châlons. Ce creuxs'appelle
encore ajourd'huyla
Motte du Tresor. Jugez
prés ces Histoires& plusieurs
autres que je pourrois
rous rapporter, si ceux qui
joûtent foy aux Songes ne
toretendent pas avoir su jet
le s'appliquer à cét amusement.
BELOROND.
• Trois raisonsdétruisent
de pretexte que donnent
ces Histoires aux Interprelations
ordinaires des Songes.
La premiere
,
c'est que
les Autheurs qui lesrapportent
ne le font que comtine
des bruits communs qui
couroient du temps quils
saisoient leurs Histoires, Se
qu'ils ne prétendent pas
pour cela garantir des comme choses véritables. Lafeconde,
c'est que la plut
part de ces Songeurs,ou plûtost
de ces,rêveurs
fait leurs Songes e,stoanntt
éveillez, comme peutestre
vostre Conseiller, & Cardan.
En effet quelle apparence
y a-tïl que ce Conseiller
ne sçachant point de
Grec se feroit si facilement
souvenu des mots que son
imagination luy avoit dictez
en cette langue pendant
qu'il dormoit ; ôc com.
ment Cardan a-tilla hardiesse
de dire que cette
Emeraude luy fit oublier
la mort de son fils, puis
qu'il s'en ressouvenoit encore
assez pour nous donner
l'Histoiredesarêverie
etudiée? Il estoit habilehomme
)
je l'avoue
)
mais
il pretend dans ses Oeuvres
nous faire ajoûter foy à
tant de choies difficiles à
croire pour leur peu de
vray-semblance
, que jene
puis encore m'empescher
de douter de celle-cy. La
1
troisiéme raison qui détruit
l'authorité de cesHistoires,
c'estque quand mesme l'Interpretation
-d'e quelque
Songe se feroit trouvéeveritable,
il ne faut pas pource-,
la tirer une consèquence en
faveur de celles qui se font
tous les jours; car enfin il
est difficile que de tant de
Songes differens qu'un homme
fait dans sa vie, il n'y
en ait quelqu'un qui seraporte
à ce qui arrive dans
lasuite. De même, par
exemple, que d'une infinité
de Fléchestiréesmême:
- V
par un homme qui auroit
les yeux bandez, il seroît
impossible que quelqu'une
ne touchast le but,aussi il
ya des complexions, comme
celles des mélancholiques
,
des hommes adonnez
au vin,& des furieux,
qui troublent l'imagination
de tant de vapeurs & de fumées
siconfuses, qu'il n'est
pas possible que par rencontre
elles ne forment
quelquefois une idée de ce
qui doit arriver. Cependant
comme on n'observe ordinairement
de tous les Songes
que ceux qui ont eu quelque
chose de merveilleux
dans l'évenement, on attribuë
facilement à Dieu, ce
qui n'est véritablement que 1
'-
l'effet du hazard. Enfin, siles
Songes ne venoient que de
Dieu, que luyavoientfait
les Peuples de Libye, que
Solin nomme Atlantes, qui
n'ont jamais eu de Songes
pendant leur sommeil, non
plus qu'un Cleonde Daulie,
& un Trafymede; au rapport
de Plutarque? 1 PHILONTE.
Ces gens-la estoient bien
differens des Sabins, qui,
comme nous apprend le Proverbe
Latin, Congeoient tout
* o
ce qu'ils vouloient Sabini
quod volunt fomniant.
BEL OROND.
Ceux
- cy font aussi bien
differens des Canadois
)
qui
veulent tout ce qu'ils ont
.fongé
; car quelques Relations
que nous avons d'eux,
asseurent que s'ils ont songé
en dormant qu'on leur fait
un Present,ils font tous leurs
efforts le lendemain pour l'avoir.
S'ils ont songé le meurtre
d'un Homme, ils tâchent
de l'executer le plus promptement
qu'ils peuvent,voulant
absolument rendre réettj
pendant le jour, ce que leur
imagination leur arepresenté
pendant la nuit. Mais siî]
ceux-cy ont tant d'elllpreiTe--'
ment pour rendre leurs Son- -j
ges véritables, d'autres n'enn
ont pas eu moins,pour éviter,
mesme avec cruauté, les dan."ol
gers qu'ils pretendoient leur que 3 fantaisieleur avoit raie33
voir dans leurs Songes. Lese
Histoires font pleines d'exé-£
ples surce filjet. UnCambile
fait mourir son Frere pouru
avoir eu un Songe, dont 1interprétation
sembloit [mettrel'Empire pro- à ce Frere.
•UnAftiaçe veut faire tuer
sonpetitFils Cyrus, pour le
j mesme sujet.UnAvare ayant
j| resvé qu'ilavoit fait une dépense
excessive,se pédit à son
réveil,tant il estoit desesperé; iUn Portugais ayant songé
que sa Femme commettoit
un Adultere, la poignarda
cruellement lematin, toute :
innocente qu'elleétoit. Hen- ..,
ry III. un de nos Rois,fit tuer
des Lions qu'il nourissoit,
l parce qu'ilavoit songé qu'ils
le dechiroient. Mais le temps
se passe, ôcil nous en reste
peu pour nostre Conversation
; c'est pourquoy employez,
je vous prie, ce qui j
nous en reste
, pour m'ap- j
prendre un Abregé de la vie j
de quelques-uns de ces Philosophes
anciens, comme
vous me l'avez promis.
PHILONTE.J Jecommenceray parEpi- ;
cure l'execution de ma pro- f
messe. Epicurenâquit à "Athenes
en la trosiéme année -
de la 109. Olympiade, & la
412. de Rome. Il s'adonna à
> 1
la Philosophie des l'âge de
; douze ans, & ce fut la lecture
des Oeuvres de Démocrite,
qui l'engagea à quitter
l'étude de laGrammaire pour
s'y appliquer. Le principal
1 point de sa Morale, & ce-
HLj qui luy attire des Ennemis,
c'est qu'ilfaisoitconfister
le souverain bien dans la
volupté.Ce seul nom de volupté,
qui est odieux aux gens
de bien, donna occasion à
ses Envieux de le traiter d'Infame
& de Pourceau; mais
ceux qui se font appliquez
sans préoccupation à connoistre
le véritable sentimet
de ce Philosophe sur ce grad
point de Morale, avouent
que la volupté dont il par- loit, n'estoit autre chose qu'
une volupté tranquille&inseparable
de la vertu. Saint
Jerôme ne l'auroit pas proposé
aux Chrestiens de son
temps, commeila fait, pour
leur faire honte de leurs débauches,
s'il l'eust regardé
comme un Philosophe voluptueux,
dans le sens que le
prenoient Ses Ennemis. Sa
maniere de vivre & ses sentimens
détruisent Vilement
les accusations de ses Envieux.
En effet, on voit par
ses Lettres, que ses meilleurs
repas se faisoient avec un
peu de fromagejoint au pain
& à l'eau. Permettez-moy,
je vous prie, dje vous r*apporter
quelques-unes de ses Sentences,
& vous verrez si l'on.
avoit sujet de l'accuser de
sensualité.
Le Sage ne doit jamais rechercher
d'amour une Femme dont
les Lttix luy défendent la joüissance.
n
•
il faut expojer sa 'Vie hardiment
,farce que la mort rieftpas
une choje mauvaise.
Lafante doit eflre tenue indiffiren-
te. Et c'est cette raison.
quil'engageoit
*'
au souhait de
bien faire,qu'il mettoitau
commencement de ses Lettrès,
au lieu de celu y de se
bien porter, sélon la coûtume.
Les douleurs font preferables
a la volupté, &' celle
- cy
ne doit pas toujours eflre em- trafée.
Ilvaut mieux eflre malheureux
& raisonnable3 qu'heureux
&' sans raison.
La bonne fortune se trouve
rarement
rarement avec la fageffi.
Si vous voulez vivre heureux
@r avec pUifir, faites
que voflre félicité foit accompagnée
de prudence
j
d'honnes.
teté & de juflice ; ces trois
'vertus font inseparables de la
vraye & fillde volupté.
Prenez plûtojl garde avec
qui vous mangea & beuvez,
qbu'a ece quue vvous emanzgez-&
Les tourmens nempefcbent
pas la félicité du Sage, quoy
que la douleur luy puiffi tirer
quelques soûpirs.
1 Les plus félidésplaisirs conjijrent
en la memoire du bien
pasé, parce que tout ce qu'on
si promet de l'avenir efl incertH-
ln; dr ce qui est prejent ne
Je poffide jamais sans craÍnte.,
pouvant efire facilement dlteré.
De bonne roy,font. cela les
sentimens d'un voluptueux
sensuel & infâme? Ne fontce
pas plûtost les opinions
d'un Homme quinesonge
a rienmoinsqua satisfaire
ses sens? Voilàlaveritable
dottrine d'Epicure; & illa
soûcenue en vivant& en
mourant. Il estvray que Ciceron
luy reproche.) que sa -) '!
vie ne répondoit pas à ses sentimens
ôc que s'il tenoit des
discours judicieux & honnêtes,
c'estoit pour faire avaler
plus agréablement le poison
de la volupré; mais c'est un
reproche qu'on a fait aussià
Platon & à Zenon
, comme
remarque fort bien Seneque,
L. de Vita beata c.-18.& qu'on
fait tous les jours aux plus
honnestes gens, lors qu'on
n'a rien de plus pressànt à dire
contre eux. Ilmourutâgé
de 72 ans, d'une rétention
d'urine causée par la pierre,
avecdesdouleurs incroyables
,
qui durèrent pendant
quatorze jours, sans qu'il
donast aucune marque d'impatience.
Seneque admire
les discours qu'il tenoit pendant
ses mauxpour avoir esté
prononcez, sélon luy,dans le
propre sejour de la volu pté.
Hæc vox in ipsa cofficina voluptatis
est audita. Deux raisons
font cause de la mauvaise réputation
d'Epicure; la premiere,
parce qu'il parloit
tres-mal de Platon, d'Aristote,&:
des plus Sçavans; la
sécondé, c'est la vie scandaleuse
de ses faux Disciples,
qui s'adonnoient à toutes
fortes devoluptez, fous le
pretexte du Souverain Bien
d'Epicure. Ciceron, Quintilien
-
,
Athenée
,
& Sextus
l'ont accusé d'ignorance
;mais ses oeuvres &le
témoignage de Diogene-
Laëree,qui assûre qu'il a écrit
plus qu'aucun Philosophe,
détruisent cette accusation.
Quelque sçavant qu'il ait
esté, il est pourtant tombé
dans de tres-grandes erreurs
touchantlaPhysique & la
Morale.Entre plusieurs je vay
vous en rapporter quelquesunes.
Le Soleil & les Astres,
selon luy
,
n'étoient pas plus
grands,ou peu s'en faut, qu'-
ils le paroissoientaux yeux. Il
s'imaginoit une infinité de
Mondes subsistants tout à la
fois dans un espaceinfiny,
&avec de certains intervales
appeliez Intermondes.Iladmettoit
lesAmes corporelles
& perissables. Il a non seulement
déclalné contre les
Dieux de son temps, mais
il n'en a crû aucun, comme
remarquent Ciceron, L.
1. de Nat. Deor. & Sextus Empiricus.
Ce qui a persuade
qu)il ne croyoit point de
Dieu (quoy qu'il en ait parlé
quelquefois en le nommant
Animal immortel & bienheureux
) c'estqu'il le represente
sourd & aveugle sur
tout ce qui nous regarde, &
veut détruire sa Providence,
lessoins ne s'accordant pas,,
dit-il
,- avec un estat parfaitement
heureux, non plus
que la Colere & la Misericorderquisont
des Passions
d'une nature infirme
5
&c
qu'on ne peut- atribuer à
Dieu sans luyfaire tort; &,
avec cette Maxime & plusieurs
autres aussi impies;
il se mocquoit de toutes
fortes de Religions. Voilà
tout ce que j'avois à vous
dire de ce Philosophe.
de Mr Bordelon, que
devois vous donner dés.
vautre mois.
des choses
DIFFICILES A CROIRE.
1»Dl'AL°GFH ifpcrrvil**- SIX[£ MA"
BELOROND,PHILONTE..
PHILONTE. J"E sors d'un Festin, où la
joye a ellé troublée par
une cause si vaine, qu'elle
me seroit tres-difficile à croire,
si je n'enavoisesté le
témoin. Pendant que tout le monde ne respiroit qu'un
onneste plaisir
,
& que les
sprits des Conviez,échauf-
:::z pour ainsi dire,parla bonde
chere
,
commençoient à
proposer les uns - aux aubesquelques
petites difficultés
lûr des matieres fçr.s eu»-,
rieuses, un Maistred'Hostel
aisant une de ses fonctions,
mal-heureusement pour
)ious )
renversé la Saliere sur
table. Son Maistre a regardéce
petit accident comme
une chose d'un si mauvais
presage , que non seulementilsest
emportécontre
uy ;& l'a mal-traité de parôles
en nostre presence,
mais encore il luy a esté impossible
,
quelques efforts
qu'il ait faits pour dompter
son chagrin, de nous faire
aussi bonne mine pendant
le reste du Repas qu'il nous
l'avoit fait au commencement.
BELOROND.
Ce n'est pas d'aujourd'huy
que cette Superstition
re~ne dans !e -4 regne le monde. Les
anciens Payens en ont esté
les premiers autheurs. Ils
croyoient que le Sel estoit
sacré & divin. Sacras facitis.
~ensas salinorum dppojuu , dit
Arnobe. C'est pourquoy si
on oublioit de mettre la Saliiere
ÍiIr la. table, si on
£a renversoit,ou si on s'endormoit
avant que de l'awoir
serrée, c'estoit selon
eux un tres-mauvais augure.
Des Hebreux mesme
lisent chez Lyranus, que la
Femme de Loth fut changée
en une Statuë de Sel,
craree qu'elle n'avoit pas mis
de Sel
sur
la table,lorsque son
/Mary traita les Anges, à
cause de la haine qu'elle
portoit aux Etrangers.
PHILONTE.
Je ne vois aucune raison
qui ait pû les engager dans
cette Superstition,sinon
que le Sel estant le symbole
de rimmorraUcé ,c,e
qu'il empêche la corrup-j
tion, ils se perfuadoientj
peut-estre, que l'Immortalité
estant renversée
,
s'il m'est
permis de parler de la forte,
la Mort, ou quelque autre
funeste accident s'approchoit.
BELOROND.
Il faudroit avoir étudié.
long-temps les-folies, ou j plûtost
j
plûtost les foiblesses de l'esprit
humain
, pour sçavoir
tOes causes qui ont produit
toutes les Su perstitions ausquelles
il se laisse emporter.
Entre plusieurs que vous
avez pu remarquer aussibien
que moy ,
je me fouviens
particulièrement d'ume
qui est aussi extravagante
) que ridicule. Bien des Gens
s'imaginent que les petites
tâches qui se forment sur les
) ongles font des marques de
quelque Peché qu'on a
> commis
,
qui est grand ou
} petit selon la grandeurou la
petitesse de ces tâches. C'est
une Superstition que nous
tenons encore des Payens
qui croyoient que le Mensonge
estoit toujours suivy
de quelque peine, comme
d'une dent gâtée, d'un ongle
marqué, de cheveux
perdus, & autres choses pareilles.
Ovide n'ignoroit pas
cet abus quand il disoit,
Eleg.. 3. 3. amor.
Esse Bcos credamne? Fidemjurâta
ffcllit,
Et fdciesilli quefuitante, manet.
.!f!!!(lm Iwgos habuit nondum perjur4
capMos,
:"Tam longos,p0P.qid.1m numina Îatjït,
n haba.
f Theocrite dit encoresur
izc sujetdansl'Idylle 9.
rens bien garde de ne pas fairenaistre
une esleveure sur le
tout de ta langue. C'est à dire,
~orens bien garde dene pas ,
mentir ; & dans l'Idylle10.
':-Vous esses si beau,qu'en vous
~oüant
, je ne feray point naistre
bYe mensongessur le bout de mon
Voilà.
y
ce me semble,
une {uperiHtion qui vaut
oien celle dont vous avez
testé aujour-d'huy si surpris;
mais puis qu'insensiblement.
nous sommes tombez sur le
sujet des Su perstitions
dites-moy
,
je vous
prie,
en trouvez-vous de plusgenerale
que celle qui con-[
fille dans l'Interpretation
des Songes? J'ay veu des]
femmes consulter à leurle- ;
ver Artemidore sur l'expli-:¡l'
cation des Songes, & ce que ]
vous aurez de la peine ai
croire, le consulter plûtost
que leur Miroir sur la dis- r
position de leurvifiige.f
PHILONTE.
L'Interprétation des Son- '11(
ges n'est pas toûjourssuperstitieuse
, puis qu'il y en a
qui viennent de Dieu, comrmerEcrimrenous
l'apprend
dans - les Nombres 12, quand
lelfc dit, S'il se trouve quelque
Prophete chez vous,
3je luy parleray dans son
sommeil par quelque Songe
queje luy envoyeray. Si quis
Kftierit inter njos Propheta Domini,
apparebo& persomnium
isad illum loquar. Dieu meme.
nous instruit quelquefois par
des Songes, de ce qui doit
arriver.Quando homines dorwniunt
in lectulo
, tunc aperit au_
»Tf5 vivorum,& erudiens instruit
lOS disciplina. Job.
3,3. Les
Songes interpretez par Jofeph
& par Daniel, prouvent
encore que cette Interpretation
ne/l pas toûjours
criminelle. Ajoûtez que celle
dont on se sert pour connoistre
le temperament est
si naturelle, qu'on s'en peut
servir quelquefoissanscraintdreilaequualitéxdeS.
upIersti- neux.
BELOROND.
Il est vray qu'on peut tirer
quelque connoissance du ¡:.¡
temperament par les cl-lofes.,
ce nest pas là ce que ap-
Il
elle Superstition : mais il t- vray aussi qu'il ne faut
:ms faire grand fond sur
cette connoissance
, parce
rJu'il arrive quelquefois tant
de choses differentes pen-
~sant la journée & si oppo*
»:es au temperament de cer.
y qui en a l'esprit remply,
iluon n'en peut tirer aucune
connoissance assurée,
Un pituiteux par exemple
jjui ne devroit songer que
>toifl*ons., eaux,déluges, ne
songera cependant que des
- combats & des carnages,
parce que le jour qui precedelanuit
dans laquelle il
resve
,
il aura esté present à
quelque querelle, ou meurtre,
ou combat. Il est vray
encore qu'il y a des Songes
que Dieunous envoye mais ; comme ils- font tresrares
; je ne laisseray pas de soûtenir en les exceptant
que l'Interpretation or- dinaire des Songes doit estre
regardée comme une chose
très-difficile à croire, par
ceux qui ne sçauroient pas les amusemens ridicules,
dont l'esprit humain est ca- pable • car de croire que
tous
tous les Songes font envoyez
de Dieu, c'est une
erreur condamnée par l'Ecriture
en plusieurs endroits
: Non inveniatur in te
qui observet somnid.Deuter.
::hap.. 18. Faites en forte
qu'il ne se trouve personne
chez vous qui observe les
songes. Elle condamne à la
mort dans le
13. chapitre du
même Deuteronome ces
Prophetes qui se servoient
de la Devination des Songes
pour tromper le Peuple,
elle met dans le 2. Livre
des Paralipomenes c. 33. entre
les Impietez de Manassez,
celle de s'estre arresté
aux Songes;enfinellenous
assure dans l'Ecclesiastique
c. 34. que c'est comme s'amuser
a vouloir embrasser
son ombre ou à suivre le
vent,que de perdre letemps
à considerer un Songe. Ajoûtez
que si tous les Songes
venoient du Ciel,l'homme
seul en auroit; nous
voyons cependant que beaucoupd'animaux
songent
comme nous. Il est donc
M
pendant qu'il y a des Songes
qui ne font pas envoyez
de Dieu,& par conséquent
dont l'interprétamon
est vaine & supersti-
~rieuse. En effet-ne doit-on
;oas se mocquer d'un art qui
'l.fa- point de regles certaines
? Ne voyons-nous pas
JRue les plus grands Maî-
~res en celuyd'interpreter les
>onges, au lieu d'avoir des
~regles certaines, se servent
~le moyens tout-à fait diffe-
3ens & qui se détruisent les
~ins les autres > car les uns
~retendent les expliquer
par analogie, c'est à aire;
par le rapport qui se remarque
entre la chose songée
& ce qui doit arriver; les
autres comme Aristandre ôç
Artemidore veulent les interprcter
en prenant un sens
opposé à ce qu'ils semblent
, nous dire d'abord: comme
si l'onsonge la mort, ils di- *
sent que c'est une marquej*
de vie,si l'on songe des richesses
que c'est signe "de*;
pauvreté. De plus il me
femJ
ble que si Dieu vouloith
nous instruire de l'avenir par
nos Songes, il ne nous les
envoyeroit pas si obscurs &
iTi peu intelligibles. Nous
mous mocquerions
,
disoit
autrefois Ciceron en par-
~ant sur cette matiere
,
si
Hes Carthaginois ou des Es-
(pagnols parloient dans nô-
~tre Senat sans Interprete.
tNe rendons-nous pas les
Dieux, poursuit-il
,
aussi ri-
Hicules quand nous voulons
qu'ils parlent à nous avec
xes obscuritez, dont no*
Songes font ordinairement
xnvelopez?
PHILONTE.
Nous lisons dans des Autheurs
dignes de foy tant-I
d'Histoires deSonges
,
dont
les interprétations se font
vérifiées
,
qu'il semble que
ceux qui s'y addonnent le
font avec quelque raison.
Sylla,que les Romainsappelloient
le plus heureux des
hommes,songea que son destin
l'appelloir. Vocarise jam
àfato. Ille dit le lendemain
à ses Amis
,
fit son Testament,
eut le soir la fiévre,
& mourut la nuit suivante i
âgé de 60. ans. C'est comme
le rapporreAppian, L. de
Bello Chili. Un
Conseiller
iliu Parlement de Dijon
momme Carré, oüit en dornnaut
qu'ont luy disoit des
rmots Grecs qu'il n'entendoit
point , ôc qui luy furent
interpretez ainsi
,
R..e..
i"'tire toy, tu ne sens pas ton malheur
,
& comme la Maison
pqu'il habitoit menaçoit de
ruine, il la quitta fort à propos
,
puis qu'elle tomba
fîauiff-totf après. Un nommé
AndréPujon estant à Rion
songeaqu'il faisoit l'anagramme
de son nom, ou il
trouvoit pendu à Rion; ce qui
misson effet quelques jours
après. Cardan dit dans l'Histoire
de sa propre vie,
qu'il avoit esté averty en
fonge de mettre dans sa
bouche une Emeraude qu'il
portoit pendue au col, s'il
vouloir perdre la mémoire
de la mort de son Fils qui , ce reüssit selon cet avis.
Nous lisons dans Grégoire
de Tours que le RoyGontran
estant allé à la Chasse
s'endormit sur le bord d'une
fontaine qui faisoit un petit
ruisseau. Son Escuyer vid
sortir de sa bouche une petite
Belle blanche., qui courant
~à&la, témoignoit vouloir
:oaflèr le ruisseau. Pour luy
~aciliter le passage qu'elle
embloit chercher, il mit son
j^pée en travers sur ce ruis-
Jlèau
,
ellepassa aulE-roll: par-
Hessus, & entra dans le creux
H'une Montagne prochaine;
puis revint
,
repassa le ruis-
~eau, & entra dans la bouche
du Roy. Cependant arrive
la Meute de Chiensquiréveilla
Gontran, lequel fit
aussi-tost le récit d'un Songe
qu'il venoit de faire. Il
me sembloit, dit-il, que je
passois une riviere sur un
Pontde fer, & quej'entrois
dans une Caverne, où estoit
un grand Tresor. L'Escuyer
voyant que ce Songe convenoit
bien à ce qu'il
avoit veu , en fit au/ïîlej
récit. Le Roy l'ayant enrendu,
fit foüir dans le lieu,
oùestoitentré ce petitanimal.
On y trouva un grand
Tresor que le Roy employa
en oeuvres pieuses, & principalement
à l'achapr d'une
Chasse pour Saint Marcel *
lez-Châlons. Ce creuxs'appelle
encore ajourd'huyla
Motte du Tresor. Jugez
prés ces Histoires& plusieurs
autres que je pourrois
rous rapporter, si ceux qui
joûtent foy aux Songes ne
toretendent pas avoir su jet
le s'appliquer à cét amusement.
BELOROND.
• Trois raisonsdétruisent
de pretexte que donnent
ces Histoires aux Interprelations
ordinaires des Songes.
La premiere
,
c'est que
les Autheurs qui lesrapportent
ne le font que comtine
des bruits communs qui
couroient du temps quils
saisoient leurs Histoires, Se
qu'ils ne prétendent pas
pour cela garantir des comme choses véritables. Lafeconde,
c'est que la plut
part de ces Songeurs,ou plûtost
de ces,rêveurs
fait leurs Songes e,stoanntt
éveillez, comme peutestre
vostre Conseiller, & Cardan.
En effet quelle apparence
y a-tïl que ce Conseiller
ne sçachant point de
Grec se feroit si facilement
souvenu des mots que son
imagination luy avoit dictez
en cette langue pendant
qu'il dormoit ; ôc com.
ment Cardan a-tilla hardiesse
de dire que cette
Emeraude luy fit oublier
la mort de son fils, puis
qu'il s'en ressouvenoit encore
assez pour nous donner
l'Histoiredesarêverie
etudiée? Il estoit habilehomme
)
je l'avoue
)
mais
il pretend dans ses Oeuvres
nous faire ajoûter foy à
tant de choies difficiles à
croire pour leur peu de
vray-semblance
, que jene
puis encore m'empescher
de douter de celle-cy. La
1
troisiéme raison qui détruit
l'authorité de cesHistoires,
c'estque quand mesme l'Interpretation
-d'e quelque
Songe se feroit trouvéeveritable,
il ne faut pas pource-,
la tirer une consèquence en
faveur de celles qui se font
tous les jours; car enfin il
est difficile que de tant de
Songes differens qu'un homme
fait dans sa vie, il n'y
en ait quelqu'un qui seraporte
à ce qui arrive dans
lasuite. De même, par
exemple, que d'une infinité
de Fléchestiréesmême:
- V
par un homme qui auroit
les yeux bandez, il seroît
impossible que quelqu'une
ne touchast le but,aussi il
ya des complexions, comme
celles des mélancholiques
,
des hommes adonnez
au vin,& des furieux,
qui troublent l'imagination
de tant de vapeurs & de fumées
siconfuses, qu'il n'est
pas possible que par rencontre
elles ne forment
quelquefois une idée de ce
qui doit arriver. Cependant
comme on n'observe ordinairement
de tous les Songes
que ceux qui ont eu quelque
chose de merveilleux
dans l'évenement, on attribuë
facilement à Dieu, ce
qui n'est véritablement que 1
'-
l'effet du hazard. Enfin, siles
Songes ne venoient que de
Dieu, que luyavoientfait
les Peuples de Libye, que
Solin nomme Atlantes, qui
n'ont jamais eu de Songes
pendant leur sommeil, non
plus qu'un Cleonde Daulie,
& un Trafymede; au rapport
de Plutarque? 1 PHILONTE.
Ces gens-la estoient bien
differens des Sabins, qui,
comme nous apprend le Proverbe
Latin, Congeoient tout
* o
ce qu'ils vouloient Sabini
quod volunt fomniant.
BEL OROND.
Ceux
- cy font aussi bien
differens des Canadois
)
qui
veulent tout ce qu'ils ont
.fongé
; car quelques Relations
que nous avons d'eux,
asseurent que s'ils ont songé
en dormant qu'on leur fait
un Present,ils font tous leurs
efforts le lendemain pour l'avoir.
S'ils ont songé le meurtre
d'un Homme, ils tâchent
de l'executer le plus promptement
qu'ils peuvent,voulant
absolument rendre réettj
pendant le jour, ce que leur
imagination leur arepresenté
pendant la nuit. Mais siî]
ceux-cy ont tant d'elllpreiTe--'
ment pour rendre leurs Son- -j
ges véritables, d'autres n'enn
ont pas eu moins,pour éviter,
mesme avec cruauté, les dan."ol
gers qu'ils pretendoient leur que 3 fantaisieleur avoit raie33
voir dans leurs Songes. Lese
Histoires font pleines d'exé-£
ples surce filjet. UnCambile
fait mourir son Frere pouru
avoir eu un Songe, dont 1interprétation
sembloit [mettrel'Empire pro- à ce Frere.
•UnAftiaçe veut faire tuer
sonpetitFils Cyrus, pour le
j mesme sujet.UnAvare ayant
j| resvé qu'ilavoit fait une dépense
excessive,se pédit à son
réveil,tant il estoit desesperé; iUn Portugais ayant songé
que sa Femme commettoit
un Adultere, la poignarda
cruellement lematin, toute :
innocente qu'elleétoit. Hen- ..,
ry III. un de nos Rois,fit tuer
des Lions qu'il nourissoit,
l parce qu'ilavoit songé qu'ils
le dechiroient. Mais le temps
se passe, ôcil nous en reste
peu pour nostre Conversation
; c'est pourquoy employez,
je vous prie, ce qui j
nous en reste
, pour m'ap- j
prendre un Abregé de la vie j
de quelques-uns de ces Philosophes
anciens, comme
vous me l'avez promis.
PHILONTE.J Jecommenceray parEpi- ;
cure l'execution de ma pro- f
messe. Epicurenâquit à "Athenes
en la trosiéme année -
de la 109. Olympiade, & la
412. de Rome. Il s'adonna à
> 1
la Philosophie des l'âge de
; douze ans, & ce fut la lecture
des Oeuvres de Démocrite,
qui l'engagea à quitter
l'étude de laGrammaire pour
s'y appliquer. Le principal
1 point de sa Morale, & ce-
HLj qui luy attire des Ennemis,
c'est qu'ilfaisoitconfister
le souverain bien dans la
volupté.Ce seul nom de volupté,
qui est odieux aux gens
de bien, donna occasion à
ses Envieux de le traiter d'Infame
& de Pourceau; mais
ceux qui se font appliquez
sans préoccupation à connoistre
le véritable sentimet
de ce Philosophe sur ce grad
point de Morale, avouent
que la volupté dont il par- loit, n'estoit autre chose qu'
une volupté tranquille&inseparable
de la vertu. Saint
Jerôme ne l'auroit pas proposé
aux Chrestiens de son
temps, commeila fait, pour
leur faire honte de leurs débauches,
s'il l'eust regardé
comme un Philosophe voluptueux,
dans le sens que le
prenoient Ses Ennemis. Sa
maniere de vivre & ses sentimens
détruisent Vilement
les accusations de ses Envieux.
En effet, on voit par
ses Lettres, que ses meilleurs
repas se faisoient avec un
peu de fromagejoint au pain
& à l'eau. Permettez-moy,
je vous prie, dje vous r*apporter
quelques-unes de ses Sentences,
& vous verrez si l'on.
avoit sujet de l'accuser de
sensualité.
Le Sage ne doit jamais rechercher
d'amour une Femme dont
les Lttix luy défendent la joüissance.
n
•
il faut expojer sa 'Vie hardiment
,farce que la mort rieftpas
une choje mauvaise.
Lafante doit eflre tenue indiffiren-
te. Et c'est cette raison.
quil'engageoit
*'
au souhait de
bien faire,qu'il mettoitau
commencement de ses Lettrès,
au lieu de celu y de se
bien porter, sélon la coûtume.
Les douleurs font preferables
a la volupté, &' celle
- cy
ne doit pas toujours eflre em- trafée.
Ilvaut mieux eflre malheureux
& raisonnable3 qu'heureux
&' sans raison.
La bonne fortune se trouve
rarement
rarement avec la fageffi.
Si vous voulez vivre heureux
@r avec pUifir, faites
que voflre félicité foit accompagnée
de prudence
j
d'honnes.
teté & de juflice ; ces trois
'vertus font inseparables de la
vraye & fillde volupté.
Prenez plûtojl garde avec
qui vous mangea & beuvez,
qbu'a ece quue vvous emanzgez-&
Les tourmens nempefcbent
pas la félicité du Sage, quoy
que la douleur luy puiffi tirer
quelques soûpirs.
1 Les plus félidésplaisirs conjijrent
en la memoire du bien
pasé, parce que tout ce qu'on
si promet de l'avenir efl incertH-
ln; dr ce qui est prejent ne
Je poffide jamais sans craÍnte.,
pouvant efire facilement dlteré.
De bonne roy,font. cela les
sentimens d'un voluptueux
sensuel & infâme? Ne fontce
pas plûtost les opinions
d'un Homme quinesonge
a rienmoinsqua satisfaire
ses sens? Voilàlaveritable
dottrine d'Epicure; & illa
soûcenue en vivant& en
mourant. Il estvray que Ciceron
luy reproche.) que sa -) '!
vie ne répondoit pas à ses sentimens
ôc que s'il tenoit des
discours judicieux & honnêtes,
c'estoit pour faire avaler
plus agréablement le poison
de la volupré; mais c'est un
reproche qu'on a fait aussià
Platon & à Zenon
, comme
remarque fort bien Seneque,
L. de Vita beata c.-18.& qu'on
fait tous les jours aux plus
honnestes gens, lors qu'on
n'a rien de plus pressànt à dire
contre eux. Ilmourutâgé
de 72 ans, d'une rétention
d'urine causée par la pierre,
avecdesdouleurs incroyables
,
qui durèrent pendant
quatorze jours, sans qu'il
donast aucune marque d'impatience.
Seneque admire
les discours qu'il tenoit pendant
ses mauxpour avoir esté
prononcez, sélon luy,dans le
propre sejour de la volu pté.
Hæc vox in ipsa cofficina voluptatis
est audita. Deux raisons
font cause de la mauvaise réputation
d'Epicure; la premiere,
parce qu'il parloit
tres-mal de Platon, d'Aristote,&:
des plus Sçavans; la
sécondé, c'est la vie scandaleuse
de ses faux Disciples,
qui s'adonnoient à toutes
fortes devoluptez, fous le
pretexte du Souverain Bien
d'Epicure. Ciceron, Quintilien
-
,
Athenée
,
& Sextus
l'ont accusé d'ignorance
;mais ses oeuvres &le
témoignage de Diogene-
Laëree,qui assûre qu'il a écrit
plus qu'aucun Philosophe,
détruisent cette accusation.
Quelque sçavant qu'il ait
esté, il est pourtant tombé
dans de tres-grandes erreurs
touchantlaPhysique & la
Morale.Entre plusieurs je vay
vous en rapporter quelquesunes.
Le Soleil & les Astres,
selon luy
,
n'étoient pas plus
grands,ou peu s'en faut, qu'-
ils le paroissoientaux yeux. Il
s'imaginoit une infinité de
Mondes subsistants tout à la
fois dans un espaceinfiny,
&avec de certains intervales
appeliez Intermondes.Iladmettoit
lesAmes corporelles
& perissables. Il a non seulement
déclalné contre les
Dieux de son temps, mais
il n'en a crû aucun, comme
remarquent Ciceron, L.
1. de Nat. Deor. & Sextus Empiricus.
Ce qui a persuade
qu)il ne croyoit point de
Dieu (quoy qu'il en ait parlé
quelquefois en le nommant
Animal immortel & bienheureux
) c'estqu'il le represente
sourd & aveugle sur
tout ce qui nous regarde, &
veut détruire sa Providence,
lessoins ne s'accordant pas,,
dit-il
,- avec un estat parfaitement
heureux, non plus
que la Colere & la Misericorderquisont
des Passions
d'une nature infirme
5
&c
qu'on ne peut- atribuer à
Dieu sans luyfaire tort; &,
avec cette Maxime & plusieurs
autres aussi impies;
il se mocquoit de toutes
fortes de Religions. Voilà
tout ce que j'avois à vous
dire de ce Philosophe.
Fermer
13
p. 244-277
DEFENSE DE L'INCONSTANCE.
Début :
VOus sçavez qu'Emilie est une personne toute charmante, [...]
Mots clefs :
Humeur, Emilie, Beauté, Inconstance, Amour, Passion, Marquis, Constance, Admirable, Sentiments, Imperfection
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DEFENSE DE L'INCONSTANCE.
DEFENSE
DE L'INCONSTANCE.
V
Ous fçavez qu'Emilie eft
une perfonne toute charmante
, & qu'une vivacité d'ef.
prit extraordinaire , eft un des
moindres avantages qu'elle at
du Mercure Galant.
245
receus du Ciel . Quoy qu'il y en ait
peu de plus brillans que le fien
je ne laiffe pas de luy preferer la
complaifance avec laquelle elle
fouffre quelques uns de ces Originaux
, dont le fameux Moliere
a fi bien reprefenté les Copies.
Vous avoüez vous - mefme que
cette bonté eft, admirable , & je
ne fçais fi elle n'eft point la feule
qui puiffe les fouffrir . Clitandre
le franc Marquis & la precieufe
Melite fe rendirent ' avant- hier
chez- elle ; ils y trouverent la
jeune Arelife , Lycidas , & quel
ques autres perfonnes de merite ,
qui fans doute fe feroient facilement
paffez de ces deux ridicules.
Aprés que le Marquis les
eut affaffinez de complimens ,
Parbleu, dit-il , nous voulons fça-
X iij
246
Extoaordinaire
voir furquoy vous en eftiez quand
nous fommes arrivez . Tout le
monde parut eſtonné de cette
familiarité , car vous remarquerez
, s'il vous plaift , que c'eftoit
là fa premiere Vifite , que jamais
il n'avoit veu Emilie , & qu'il n'étoit
venu chez- elle que fur le credit
de Melite , qui ne l'avoit auffi
yeuë qu'une fois chez une de fes
Amies . Onne luy répondit rien ,
& tout le monde fe faifant effort
pour s'empefcher de rire de cette
extravagance qu'il appelle le bel
air , il voulut profiter du filence.
Il fe mit à regarder Emilie , &
après avoir roulé les yeux d'une
maniere toute particuliere. Ah !
Madame , dit -il à Melite , vous
n'avez amené dans un lieu où il
fait bien chaud , & où le droit
•
du Mercure Galant. 247
des Gens eft tres- mal obferve.
Cela eft fort peu obligeant pour
moy , répondit Melite , car je
vois que vous me parlez pour
Emilie de la mefme maniere que
vous parlates pour moy à celuy
qui vous amena chez - moy la pre
miere fois. C'eſt à ce queje vois ,
un compliment étudié que vous
faites à tout le monde , & non pas
un tranſport de paffion naiffante,
ou un emportement de furpriſe
impreveuë.
Ces dernieres paroles de Melite
qu'elle avoit fans doute leuës
dans quelque Roman , & le fujet
qui les avoit caufées , parurent
à tous ceux de la Compagnie des
Incidens fi plaifans , qu'ils ne pu
rent s'empefcher de rire. Le Turupin
en rit plus que tous les au-
X iiij
248
Extraordinaire
tres, & trouvoit , difoit - il , l'avan
ture grotesque. Emilie reprit bien
toft fon ferieux , & répondit modeftement
à Melite qu'elle faifoit
bien de maintenir les droits
qu'elle avoit fur le coeur de Cli
tandre , mais , ajoûta t'elle avec
une grace toute charmante , fans
cela le mien eftoit en grand dan
ger , & les regards de Monfieur
m'ont marqué rant de paffion ,
que j'aurois pû me refoudre à
vaincre pour luy mon indifferen.
ce naturelle , & à m'engager pour
toûjours. Quoy , dit Arelife qui
entendoit la raillerie d'Emilie
dés la premiere fois que vous l'avez
veu , vous engager pour toûjours/
Emilie qui vouloit fe donner
carriere , pouffa le jeu fort longtemps
. Oüy , dit- elle, Clitandre a
>
du Mercure Galant. 249
des manieres d'agir tout à fait aimables
, & fi Melite n'eftoit auffi
avant dans mon efprit qu'elle y
eft , je luy déclare que je ferois
tout ce que je pourrois pour le
luy voler . Melite rougit , & puis
paflit un moment aprés . Le Mar
quis qui connut fon defordre , la
rafura par quelques regards , &
par un certain foûrire niais qui
luy eft particulier. Les éclats de
rire recommencerent , & l'aima
ble Emilie qui vouloit fe divertic
encore un peu , quoy que fon hu❤
meur douce & civile ne la porte
guere à rompre en vifiere à perfonne.
Je fens que je prendrois
feu , pourfuivit- elle , & comme
je fuis prefentement la plus indifferente
perfonne du monde , je
deviendrois la plus fidelle & la
250 Extraordinaire
plus paffionnée . Vous poufferiez
l'amitié , jufqu'à la paffion , reprit
Arelife , & mefme la paffion juf.
qu'à la fidelité ? Ah ! Madame ,
n'en dites pas d'avantage . Quoy
que la beauté de Melite foit fort
engageante , vous pourriez la
faire trembler , s'il eft vray qu'elle
ait quelque intereſt au coeur de
Clitandre , & puifque fa premiere
paffion a efté ébranlée en vous
voyant feulement , il pourroit ceder
aux charmes des avances que
vous luy faites . Oh ! parbleu , vous
verrez que non , dit brufquement
le Marquis , j'ay plus de conftance
que vous ne croyez . Si vous
eftes conftant , dit une perfonne
de la Compagnié , je crois qu'Emilie
fera bien - toft guerie de la
paffion qu'elle vous témoigne.
du. Mercure Galant.
251
Elle eft ennemie jurée de la conſtance.
Je fuis bien aiſe , diť Arelife
, que le rapport d'humeurs ne
fe rencontre point encore entre--
elle & Clitandre , tous ces obſtacles
enfemble la dégageront d'une
affaire avec Melite qu'elle feignoit
de vouloir éviter en cette
conjoncture. Quoy que Melite
foit une fort grande parleufe com.
me toutes les Precieufes le font ,
& par confequet une fort grande
difeufe de fottifes , elle ne fut pas
bien aife d'avoir à répondre , par.
ce qu'elle avoit accommodé fes
levres pour fe faire une petite
bouche. Il falut cependant les
défaire pour dire à Arelife ; je
feray toûjours fort indulgente .
dans les fujets de plainte qu'Emelie
pourra me donner , pour-
:
252
Extraordinaire
veu qu'elle ne faliffe point fon
ame d'un défaut auffi grand que
celuy d'eftre du Party des Inconftans
. Aprés cette belle maniere
de parler qui n'étonna plus
perfonne elle raccommoda
promptement fa bouche pour
plaire d'avantage au Marquis
qui la regardoic , & Emilie répondit.
Mais, Madame, faites moy,
s'il vous plaift, comprendre ce que
c'eft qu'un Inconftant , & d'où
vient que vous trouvez tant de
deffaut à l'eftre . Eft ce un crime
que d'aimer également tout ce
qui eft également beau ; & qu'y
a t'il de plus jufte que les fentimens
que je vais vous chanter ?
* Vous fçavez que la voix d'Emilie
eft admirable , & comme elle
eftoit en humeur goguenarde
du Mercure Galant.
253
elle chanta fort
agreablement ces
Parolles.
CHANSON.
E permets aux Romans
D'avoir des Amans fidelles ,
permets aux Romans
La conftance des Amans.
Mais trouvant par tout des Belles .
Par tout je veux cajoler ;
Puis que l'Amour a des ailes ,
Doit-il pas toujours voler ?
Voftre Chanfon eft une mon .
noye dont je ne me paye pas , dic
Mélite , & voftre Party .... Parbleu
, interrompit le Marquis , il
faut confondre Madame , & fa
Chanfon par la lecture d'une piece
qu'on m'a envoyée ce matin.
e ne l'ay point encore veuë ,
254
Extraordinaire
?
mais je m'affure qu'elle eft admirable
. Vous la trouvez admi.
rable , dit Arelife , & vous ne l'avez
point encore veuë fuffit ,
repliqua t'il brufquement , que
celuy de qui je la tiens l'ait approuvée
, c'eſt un homme de bon
goût , la voicy . Puifque je fuis
du Party contraire , dit Emilie , il
faut que je l'examine , & que je
voye cette admirable Piece que
vous n'avez point veuë , & qui
doit me confondre. Alors elle
leut la Lettre qui fuit.
A MADEMOISELLE .
L'
'Inconftance a toûjours paffe
pour un fi grand défaut dans
l'efprit de tous les hommes , que ceux
mefme qui en ont efté le plus fortes
du Mercure Galant.
255
ment atteints , fe font toûjours étudiez
à cacher cette imperfection , &
à s'en défendre quand on les en accufoit.
C'est pourquoy , Mademoiselle
je croy que le Cavalier qui vous a
donnéfon Portrait , a pris plus de
Join à fe déguifer , qu'à vouloir vous
marquer fon humeur & fes inclinations
; & qu'eftant efpris de quelque
beauté qui qui eft d'humeur affez changeante
, il a voulu dépeindre lafienne
avec le plus defympatie & de ref
femblance qu'il s'eft peu imaginer.
Vn Amantfait jouer toutes fortes de
refforts pour venir à bout de fon def
fein ; maisfelon mon humeur , ce fereit
la derniere chose que j'inventerois
, puifque bien loin d'avancer en
quelque forte mes affaires , je croirois
que cela feul feroit capable de les ruiner
entierement. La Belle qui eft co256
Extraordinaire
quette , aime l'Inconftance , mais
elle ne l'aime qu'en elle-mefme , &
n'aime point l'Inconftant. Il me
femble que l'on ne combatitjamais le
feuparle feu , & que l'Inconftance
ne fepeut pas détruire elle-mefme Fe
me fervirois plus volontiers de fon
contraire , & je tâcherois par une
longue & fincere affiduité de fixer
unehumeur volage & legere , je fuivrois
des maximes tout àfait opofées
à celles qu'il a voulu eftablir. Je trou
verois toûjours le temps quej'aurois à
confiderer Climene trop court , au licu
de l'employer à admirer la beauté qui
Je pourroit trouver dans d'autres per
Tonnes ;& quandjeferois affez malheureux
pour eftre éloigné d'elle , je
m'entretiendrois agreablement dans
mes penfées , qui feroient fur la vivacité
de fon efprit , le brillant de
du Mercure Galant: 257
fes
yeux > & une
infinité
d'autres
belles
qualitez
qu'un
Amant
découvre
les unes
aprés
les autres
dans
la
perfonne
qu'il
aime
. Outre
qu'il
eft
affex
difficile
qu'un
Cavalier
qui
aime
veritablement
, trouve
quelque
oboſe
d'agreable
ailleurs
que dans
l'ob.-
jet qui l'enflame
; d'où
vient
qu'on
ne nous
dépeint
l'Amour
aveugle
, que
parce
qu'il
nous
bouche
les yeux
pour
tout
le reste
du monde
. Favouë
bien
qu'une
multitude
de Galans
dont
la
Belle
ne fe peut
paffer
, eft quelque
chofe
d'affez
incommode
; ce ne feroit
pourtant
pas ce qui me détourneroit
de mon
amour
. Ce feroient
au
tant
d'aprobateurs
de mon
choix
,
& L'esperance
quej'aurois
de l'empor_
ter par deffus
eux , augmenteroit
ma
paffion
. L'esprit
n'a jamais
tant
de
brillant
que quand
il eft contrarié
. De
Q. d'Octobre
1685.
Y
258
Extraordinaire
mefme l'amour brûle davantage
quand il trouve de la resistance , que
lorfque la conqueste qu'il entreprend
luy eft facile. Ce n'eft pas la le plus
difficile , me direz vous . Voftre con-
Stance fera- t- elle à l'épreuve des faveurs
que recevront vos Rivaux ? Ie
conviens que c'est là la plus rude peine
que l'on puiffe fouffrir en amour. Mais
quoy , pretendez- vous emporter la
victoire fans alarmes & fans bleffures
, & cueillir dans le fiecle on nous
fommes des Rofes fans épines ? Non,
il faut fe refoudre à fouffrir.
quand on a commencé d'aimer. L'amour
a fes peines auffi-bien que fes
plaifirs. Ajoutez que l'humeur de la
Belle me vangeroit affez en les méprifant
pour s'attacher à d'autres,
defquels enfin eftant ennuyée , ellefe
refoudroit à accorder quelque chofe à
non
du Mercure Galant.
259
une paffion auffi forte que la mienne,
qu'elle auroit filong temps éprouvée,
On ne doit pas plaindre ce long- temps,
-puis qu'eftant une fois rangé fous les
loix de Cupidon , nous ne devous plus
vivre quepour aimer. Voilà , Made
moiselle , ma pensée fur les maximes
que vous cuftes la bonté de me faire
voir , que je fuis obligéde mettrefur
Le papier , eftant retenu dans le Logis
par un accident qui m'est arrivé , &
qui m'eft d'autant plus fafcheux qu'il
m'empeſche d'aller moy- mefme apprendre
de vos nouvelles.
Emilie ayant achevé de lire
cette Lettre , je n'en connois
point l'Autheur , dit- elle à Melite
, mais je fuis fort trompée s'il
n'a quelque fimpatie avec vous
& fi fon humeur & celle de Clitandre
n'ont un rapport que l'om
A
Y ij
260 Extraordinaire
ne trouve que rarement entre
deux perfonnes. Je voudrois luy
demander quelle eft l'Inconftance
qu'il condamne , car il pretend
que c'est un fi grand défaut , que
ceux qui en ont efté atteints fe
font étudiez à cacher cette imperfection
; & cependant il doit
fçavoir qu'on peut eftre Inconftant
fur toutes fortes de fujets , &
que l'Inconftance d'un Amant &
celle d'un homme dont l'humeur
eft changeante en tout , font des
chofes bien differentes . L'Incon
ftance en amour , de laquelle
fans
doute il veut parler , n'eſt pas
toûjours
une imperfection
. Elle
eft bien fouvent
l'ouvrage
du bon
fens & du difcernement
, & un
Amant
pourroit
répondre
pour
toute défenfe.
du Mercure Galant. 261
Peut-on nommer legereté
Une humeur pleine d'équité,
Qui me fait abandonner celle
Qui m'avoit arreſté ,
Pour en aimer une plus belle ?
C'eſt avoir de bons yeux , c'eft
rendre hommage à qui le peut
le plus legitimement exiger , &
à qui il eft deu de plein droit..
Pourriez vous blâmer un Aveugle
né qui ayant recouvré la lumiere
dans le milieu de la nuit ,
auroit facilement pris une Etoile
pour le Soleil ; & qui voyant enfuite
la pompe & la magnificen
ce de ce Roy des Aftres , reconnoiffant
fon erreur condamneroit
l'impofture de fes premiers
fentimens , & n'addrefferoit fes
voeux qu'à celuy qui les auroit
meritez à Nous croyons cepen-
>
262 Extraordinaire
dant que le caprice tout feul aus
torife le changement de l'efprit ,
que la raifon n'a point de part
à ces dégouts que nous condamnons
, & quoy que tout le monde
foit fujet à fe laiffer emporter
aux premiers empreffemens de la
furpriſe que la nouveauté peut
caufer , nous ne pouvons fouffrir
ces manieres d'agir aufquelles
nous fommes tous les jours expofez
mais c'eſt en aveugles
que nous nous meflons de juger
de ces matieres . L'inclination des
Intereffez peut feule répondre
dé leurs actions. Elle eſt enga
gée auparavant , ou elle ne l'eft
pas. Si elle l'eft , il faut des char:
mes bien puiffans ou une efpe
rance bien fondée pour l'obliger
rompre fe's premieres chaifnes, à
du Mercure Galant.
263
& par là fon changement devient
une necefficé indifpenfable. Si
elle ne l'eft pas , elle ne fait que
fuivre le panchant de fa nature ,
qui l'entraine doucement vers
l'objet pour lequel elle eft faite ,
& par la elle ne peut etre accufée
d'une legerete criminelle. J'avoue
que bien fouvent on quitte
une Belle pour s'attacher . à une
qui l'eft moins , mais elle ne l'eft.
moins que pour nous, qui n'y
prenons point de part , & dont
les coeurs ne reffentent point les
douces violences qui gagnent celuy
que l'on accufe. Son coeur
feul doit eftre confulté fur les
caufes de fon changement. Il fe
trompe rarement dans fes choix,
& pourveu qu'on s'abandonne à
la conduite de fes émotions , l'on
264
Extraordinaire
ne fait jamais rien qui caufe du
repentir , ny qui doive eſtre blâmé.
A ce que je vois , dit Lycidas,
Vous ne feriez pas d'humeur à
courir aprés vos Amans , comme
une Femme que je connois , qui
en alla voir une autre chez qui
elle croyoit que fon Amant devoit
eftre Elle l'y trouva malheureufement
pour elle & pour luy , &
s'abandonnant dés l'entrée à tou
te la fureur d'une j'aloufie immoderée
, elle caffa le miroir de cette
Dame , & aprés avoir battu
comme une Furieufe ce pauvre
Galant , elle emporta fa Perruque
& fon Chapeau. Non , répondit
doucement Emilie , ces emportemens
ne feroient point de mon
caractere , & il me femble que
j'aurois des moyens plus doux ,
plus
du Mercure Galant. 265
plus innocens , & plus feurs pour
faire revenir un Amant dont la
conftance feroit ébranlée ; mais
vous confondez en cét exemple
deux chofes bien differentes . Ce
pauvre maltraité n'eftoit pas pre
tendant feulement , je fuis fort
trompée s'il n'avoit efté bien fa
vorifé auparavant . Pour lors il y a
de l'infidelité , & c'est une lâcheté
inexcufable d'eftre capable de
changer aprés avoir receu quel
que faveur , pour legere qu'elle
puiffe eftre. Mais pourquoy nom
mer Inconftant un homme qui
quitte une Laide pour une Belle ?
Une Indifferente pour une qui
peut l'aymer ? Une ftupide pour
une femme d'efprit ? Et quand il
quitteroit le plus pour le moins ,
il a toûjours fon excufe dans l'é-
Q. d'Octobre 1685.
Z
265 Extraordinaire
tat de fa fortune , & la tranquilité »
de fon ame luy doit , ce me fem
ble , eftre plus chere que la gloire
de paffer pour un homme con.
ftant , & n'avoir aucun plaiſir.
Voilà , pourfuivit Emilie , ce que
j'ay à vous dire pour tous les
Clairvoyans que vous nommez
Inconftans. Je voudrois pouvoir
me difpenfer d'examiner en détailla
Piece admirable de Clitandre
, mais je me vois obligée de
luy montrer , que bien loin de
confondre mes . raifons , elle ne
peut pas feulement confondre
ma Chanfon. Où peut- on pren.
dre des pensées auffi bizarres
que celles dont elle eft compofée
, & qui peut concevoir qu'un
homme qui aimeroit une Belle
Inconftante , feroit capable d'idu
Mercure Galant. 167
miter cette humeur pour affect r
une fympathie inutile dans fon
amour ? Je ne fçais de qui il veut
parler , mais après avoir dit que
l'Inconftance eſt un grand défaut
, il montre peu de bonne opinion
du Cavalier dont il parle
( puifque Cavalier y a ) en l'accufant
de cette imperfection dont
tout le monde fe deffend . Et
fuppofé que ce Cavalier foit d'hu
meur Inconftante , il ne fuit gueres
le principe de voſtre Autheur,
qui dit que ceux qui en font at
teins ( il en parle comme de la
Pefte ) s'étudient à la cacher ,
puifque luy- mefme avoit fait fon
Portrait avec toutes les couleurs
de l'Inconftance . Puifque felon
luy le feu ne fe combat point par
le feu , & que l'Inconftance ne fe
Z ij
268 Extraordinaire
détruit pas elle mefme,pourquoy
ce Cavalier feignoit- il de la fympathie
pour celle de fa Maiſtreffe?
Dequoy luy fervoit cette complaifance
& pourquoy ne s'attachoit-
il pas aux maximes d'Amoureux
tranfis que voftre Auteur
prend pour les fiennes ? Que
ne cherchoit -il les lieux écartez
pour faire quelque beau Dialogue
avec fa paffion , ou pour parler
de fon amour aux Arbres &
aux Cailloux ? Ah ! Madame , ne
vous mocquez pas de ces innocens
ftratagêmes , dit Lycidas .
Ce font là les principales proüef
fes de ceux qui fe piquent d'aimer
, & certe langueur dont vous
faites la Satyre , n'eſt Pas tou .
jours inutile en amour. Je ne
fçais , dit fort agreablement Aredu
Mercure Galant.
269
e
life , fi cette langueur peut produire
de bons effets pour celuy
qui la fouffre , mais fij'eftois Ga
lant d'une Femme , je ne voudrois
pas que la mienne allaft fort loin ,
& je n'en voudrois qu'autant
qu'en demande ma Chanfon .
Comme elle chante merveilleufement
bien , tout le monde la
luy demanda , & aprés qu'elle
eut pris la précaution que ce feroit
fans interrompre Emilie , elle
chanta ces paroles .
Quoy qu'en dife le nouvel Vſage
Qui n'est plus quepour la belle humeur,
En Amourilfaut de la langueur ,
Mais je l'entends fur le Vifage
Car elle fied mal dans le Coeur.
Clitandre qui eft le plus étour
dy de tous les Marquis , l'interrompit
de deux ou trois éclats
Z iij
270
Extraordinaire
>
de rire. Eh ! Madame , dit- il , de
quoy nous regalez - vous Fy ,
Dieu me damne laiffez cette
Chanfon pour les Comediens
Italiens , c'eft celle qu'ils chan.
tent à leur Comedie du Vin Emetique.
Vrayment , dit Melite , il
me femble que cela eft vray .
Vrayment , répliqua Arelife, il n'y
en a que l'air ; car fi vous l'avez
mieux écoutée que vous n'avez
leu voftre Piece , vous verrez que
le Vin Emetique n'a point de part
à cette Chanfon. Emilie la pria
de continuer des Couplets qu'elle
ne fçavoit pas , ce qu'elle fit
ainfi.
Je fçais bien que cette Loy déroge
Aux maximes des nouveaux Galans
Mais un foupir pouffe bien à temps ,
Peut faire avancer une Horloge
du Mercure alant.
271
Qui ne fonneroit de long-temps.
C
Bien fouvent les plus fiers regardent
Les pleurs qu'un Amant verse à propos,
Maispour n'en avoir pas dans le dos
Pendant que fes yeux les hazardent ,
Son coeur doit jouir du repos.
ca
Qu'ildife que preffe de martyre
Ilfe va tuer,que c'en estfait ;
Quoyquefon difcours foit fans effet
Il eft fort fage de le dire,
Mais il eft unfot s'il lefait.
Voilà de beaux fentimens , dit
Melite. Mon Dieu ! peut- on aimer
un homme de cette humeur?
Il faut eftre furieufement affa
mée d'Amans pour en fouffrir
qui ayent des fentimens fi dégarnis
de fens commun , Ces fentimens
font à la mode , répondit
Z
iiij
272
Extraordinaire
Arelife , en riant des expreffions
de Melite , il faut s'en prendre à
l'humeur Françoife qui cherche
la nouveauté en toutes chofes
& prefentement le bon fens eſt
une garniture dont peu de perfonnes
font chargées. Il y en a tant
dans cette Piece , dit Emilie , que
j'ay lieu de conjecturer que fon
Autheur en eft l'Antipode. Par
exemple s'écria le Marquis , eh !
Madame par exemple ! Un exemple,
morbleu, de ce que vous dites.
L'exemple, répliqua- t'elle , efttou
te la piece en gros , & toutes les
lignes en détail. L'on ne nous
dépeint, dit.il , l'Amour aveugle,
que parce qu'il nous bouche les
yeux pour tout le refte du monde
, fi cela eftoit , il devroit avoir
le bandeau à la main & non pas
du Mercure Galant.
273
fur les yeux ; & fi l'Amour nous
bouche les yeux pour tout ce qui
eft hors de la perfonne que nous
aimons , nous ne pouvons rien
voir qu'elle , & par confequent
il nous eft impoffible de devenir
Inconftant. Voyez vous que cette
contrarieté détruit ce grand
défaut qu'il blâme. Je laiffe la
maniere d'écrire à part, & je m'en
raporte aux Galans , fi jamais on
a écrit boucher les yeux dans un
Biller. Il a raifon cependant d'ap .
peller l'Inconftance un tres-grand
deffaut. Il n'y a point de Heros,
de Roman qui ait pouffé la Conftance
plus loin que luy , mais il
y a cette difference entre les Heros
& luy , que ceux là cher.
choient à détruire leurs Rivaux
S par les Armes , & que celuy- cy
274 Extraordinaire
eft d'une humeur pacifique , qui
s'applaudiroit de voir plufieurs
Approbateurs de fon choix , quoy
que peut- eftre il fuft le dernier
venu , & qu'il fe fuft reglé fur
l'exemple des autres ; car à ce que
j'en puis voir , fon caractere eft
affez de croire qu'une perfonne
eft aimable quand il voit que plufieurs
luy font la Cour ; & ainfi
fans rien examiner davantage , je
le crois d'humeur à s'embarquer
vaille que vaille avec les autres .
Ces fortes de Galans ont peu
fatisfaction dans leurs engage .
mens ; mais comme ils ont l'efprit
fort , ils fe confolent quand
ils font fupplantez , en difant qu'en
ce fiecle il n'y a point de Rofes
fans épines , & en ſe nourriffant
d'une efperance qui n'a que leur
de
du Mercure Galant 275
facilité pour tout fondement.
Cette extraordinaire patience
eft de bon exemple , & marque
une défiance de fon merite fort
modefte , mais fort peu en ufage.
En voyez -vous beaucoup aprés
voftre Autheur , qui puiffent s'attacher
à une Coquette qui exige
un amourà l'épreuve des faveurs
que l'on fait aux Rivaux ? En
voyez vous dont la conftance foit
inébranlable jufqu'à pouvoir atrendre
qu'une Coquette foit ennuyée
de mille Galans , pour
luy demander quelque recompenſe
? Je fouhaite , pourſuivit
Emilie , en foûriant & en rendant
le papier à Clitandre ; je ſouhaite
de bon coeur pour le prix de
la belle Piece que je vous rends,
que fon Autheur puiffe devenir
276
Extraordinaire
amoureux d'une Coquette qui
l'oblige à une conftance auffiforte
que celle qu'il veut établir ,
& puifqu'il eft d'humeur à atten
dre qu'une volage foit fatiguée
de ſes inconftances , je luy ſouhaite
le bon-heur d'en trouver
une qui vieilliffe avant que de
changerfon humeur changeante
alors je vous prieray de me le faire
connoiſtre , ou de luy demander
fi l'on ne doit rien trouver d'agreable
que dans l'objet que l'on
aime , & fi eftant une fois rangé
fous les loix de Cupidon , nous
ne devons plus vivre que pour
aimer. Toute la Compagnie rit
de cette conclufion d'Emilie.
hormis le Marquis & Melite , qui
un moment aprés s'en allerent
fans pouvoir pourtant s'empefdu
Mercure Galant. 277
1
cher d'admirer l'efprit de la belle
Emilie , qui quoy qu'elle n'euft
jamais eu d'engagement avec
perfonne , ne laiffoit pas de parler
fi bien de l'amour , & d'approuver
avec tant de grace la
galante maniere de bien aimer,
en faisant la Satyre des Amou
reux tranfis , qui fe morfondent
par refpect , & foupirent fous une
feneftre , pendant que leurs Ri
vaux qui fçavent traiter l'amour
comme il faut , s'entretiennent
avec l'objet de leur paffion.
DE L'INCONSTANCE.
V
Ous fçavez qu'Emilie eft
une perfonne toute charmante
, & qu'une vivacité d'ef.
prit extraordinaire , eft un des
moindres avantages qu'elle at
du Mercure Galant.
245
receus du Ciel . Quoy qu'il y en ait
peu de plus brillans que le fien
je ne laiffe pas de luy preferer la
complaifance avec laquelle elle
fouffre quelques uns de ces Originaux
, dont le fameux Moliere
a fi bien reprefenté les Copies.
Vous avoüez vous - mefme que
cette bonté eft, admirable , & je
ne fçais fi elle n'eft point la feule
qui puiffe les fouffrir . Clitandre
le franc Marquis & la precieufe
Melite fe rendirent ' avant- hier
chez- elle ; ils y trouverent la
jeune Arelife , Lycidas , & quel
ques autres perfonnes de merite ,
qui fans doute fe feroient facilement
paffez de ces deux ridicules.
Aprés que le Marquis les
eut affaffinez de complimens ,
Parbleu, dit-il , nous voulons fça-
X iij
246
Extoaordinaire
voir furquoy vous en eftiez quand
nous fommes arrivez . Tout le
monde parut eſtonné de cette
familiarité , car vous remarquerez
, s'il vous plaift , que c'eftoit
là fa premiere Vifite , que jamais
il n'avoit veu Emilie , & qu'il n'étoit
venu chez- elle que fur le credit
de Melite , qui ne l'avoit auffi
yeuë qu'une fois chez une de fes
Amies . Onne luy répondit rien ,
& tout le monde fe faifant effort
pour s'empefcher de rire de cette
extravagance qu'il appelle le bel
air , il voulut profiter du filence.
Il fe mit à regarder Emilie , &
après avoir roulé les yeux d'une
maniere toute particuliere. Ah !
Madame , dit -il à Melite , vous
n'avez amené dans un lieu où il
fait bien chaud , & où le droit
•
du Mercure Galant. 247
des Gens eft tres- mal obferve.
Cela eft fort peu obligeant pour
moy , répondit Melite , car je
vois que vous me parlez pour
Emilie de la mefme maniere que
vous parlates pour moy à celuy
qui vous amena chez - moy la pre
miere fois. C'eſt à ce queje vois ,
un compliment étudié que vous
faites à tout le monde , & non pas
un tranſport de paffion naiffante,
ou un emportement de furpriſe
impreveuë.
Ces dernieres paroles de Melite
qu'elle avoit fans doute leuës
dans quelque Roman , & le fujet
qui les avoit caufées , parurent
à tous ceux de la Compagnie des
Incidens fi plaifans , qu'ils ne pu
rent s'empefcher de rire. Le Turupin
en rit plus que tous les au-
X iiij
248
Extraordinaire
tres, & trouvoit , difoit - il , l'avan
ture grotesque. Emilie reprit bien
toft fon ferieux , & répondit modeftement
à Melite qu'elle faifoit
bien de maintenir les droits
qu'elle avoit fur le coeur de Cli
tandre , mais , ajoûta t'elle avec
une grace toute charmante , fans
cela le mien eftoit en grand dan
ger , & les regards de Monfieur
m'ont marqué rant de paffion ,
que j'aurois pû me refoudre à
vaincre pour luy mon indifferen.
ce naturelle , & à m'engager pour
toûjours. Quoy , dit Arelife qui
entendoit la raillerie d'Emilie
dés la premiere fois que vous l'avez
veu , vous engager pour toûjours/
Emilie qui vouloit fe donner
carriere , pouffa le jeu fort longtemps
. Oüy , dit- elle, Clitandre a
>
du Mercure Galant. 249
des manieres d'agir tout à fait aimables
, & fi Melite n'eftoit auffi
avant dans mon efprit qu'elle y
eft , je luy déclare que je ferois
tout ce que je pourrois pour le
luy voler . Melite rougit , & puis
paflit un moment aprés . Le Mar
quis qui connut fon defordre , la
rafura par quelques regards , &
par un certain foûrire niais qui
luy eft particulier. Les éclats de
rire recommencerent , & l'aima
ble Emilie qui vouloit fe divertic
encore un peu , quoy que fon hu❤
meur douce & civile ne la porte
guere à rompre en vifiere à perfonne.
Je fens que je prendrois
feu , pourfuivit- elle , & comme
je fuis prefentement la plus indifferente
perfonne du monde , je
deviendrois la plus fidelle & la
250 Extraordinaire
plus paffionnée . Vous poufferiez
l'amitié , jufqu'à la paffion , reprit
Arelife , & mefme la paffion juf.
qu'à la fidelité ? Ah ! Madame ,
n'en dites pas d'avantage . Quoy
que la beauté de Melite foit fort
engageante , vous pourriez la
faire trembler , s'il eft vray qu'elle
ait quelque intereſt au coeur de
Clitandre , & puifque fa premiere
paffion a efté ébranlée en vous
voyant feulement , il pourroit ceder
aux charmes des avances que
vous luy faites . Oh ! parbleu , vous
verrez que non , dit brufquement
le Marquis , j'ay plus de conftance
que vous ne croyez . Si vous
eftes conftant , dit une perfonne
de la Compagnié , je crois qu'Emilie
fera bien - toft guerie de la
paffion qu'elle vous témoigne.
du. Mercure Galant.
251
Elle eft ennemie jurée de la conſtance.
Je fuis bien aiſe , diť Arelife
, que le rapport d'humeurs ne
fe rencontre point encore entre--
elle & Clitandre , tous ces obſtacles
enfemble la dégageront d'une
affaire avec Melite qu'elle feignoit
de vouloir éviter en cette
conjoncture. Quoy que Melite
foit une fort grande parleufe com.
me toutes les Precieufes le font ,
& par confequet une fort grande
difeufe de fottifes , elle ne fut pas
bien aife d'avoir à répondre , par.
ce qu'elle avoit accommodé fes
levres pour fe faire une petite
bouche. Il falut cependant les
défaire pour dire à Arelife ; je
feray toûjours fort indulgente .
dans les fujets de plainte qu'Emelie
pourra me donner , pour-
:
252
Extraordinaire
veu qu'elle ne faliffe point fon
ame d'un défaut auffi grand que
celuy d'eftre du Party des Inconftans
. Aprés cette belle maniere
de parler qui n'étonna plus
perfonne elle raccommoda
promptement fa bouche pour
plaire d'avantage au Marquis
qui la regardoic , & Emilie répondit.
Mais, Madame, faites moy,
s'il vous plaift, comprendre ce que
c'eft qu'un Inconftant , & d'où
vient que vous trouvez tant de
deffaut à l'eftre . Eft ce un crime
que d'aimer également tout ce
qui eft également beau ; & qu'y
a t'il de plus jufte que les fentimens
que je vais vous chanter ?
* Vous fçavez que la voix d'Emilie
eft admirable , & comme elle
eftoit en humeur goguenarde
du Mercure Galant.
253
elle chanta fort
agreablement ces
Parolles.
CHANSON.
E permets aux Romans
D'avoir des Amans fidelles ,
permets aux Romans
La conftance des Amans.
Mais trouvant par tout des Belles .
Par tout je veux cajoler ;
Puis que l'Amour a des ailes ,
Doit-il pas toujours voler ?
Voftre Chanfon eft une mon .
noye dont je ne me paye pas , dic
Mélite , & voftre Party .... Parbleu
, interrompit le Marquis , il
faut confondre Madame , & fa
Chanfon par la lecture d'une piece
qu'on m'a envoyée ce matin.
e ne l'ay point encore veuë ,
254
Extraordinaire
?
mais je m'affure qu'elle eft admirable
. Vous la trouvez admi.
rable , dit Arelife , & vous ne l'avez
point encore veuë fuffit ,
repliqua t'il brufquement , que
celuy de qui je la tiens l'ait approuvée
, c'eſt un homme de bon
goût , la voicy . Puifque je fuis
du Party contraire , dit Emilie , il
faut que je l'examine , & que je
voye cette admirable Piece que
vous n'avez point veuë , & qui
doit me confondre. Alors elle
leut la Lettre qui fuit.
A MADEMOISELLE .
L'
'Inconftance a toûjours paffe
pour un fi grand défaut dans
l'efprit de tous les hommes , que ceux
mefme qui en ont efté le plus fortes
du Mercure Galant.
255
ment atteints , fe font toûjours étudiez
à cacher cette imperfection , &
à s'en défendre quand on les en accufoit.
C'est pourquoy , Mademoiselle
je croy que le Cavalier qui vous a
donnéfon Portrait , a pris plus de
Join à fe déguifer , qu'à vouloir vous
marquer fon humeur & fes inclinations
; & qu'eftant efpris de quelque
beauté qui qui eft d'humeur affez changeante
, il a voulu dépeindre lafienne
avec le plus defympatie & de ref
femblance qu'il s'eft peu imaginer.
Vn Amantfait jouer toutes fortes de
refforts pour venir à bout de fon def
fein ; maisfelon mon humeur , ce fereit
la derniere chose que j'inventerois
, puifque bien loin d'avancer en
quelque forte mes affaires , je croirois
que cela feul feroit capable de les ruiner
entierement. La Belle qui eft co256
Extraordinaire
quette , aime l'Inconftance , mais
elle ne l'aime qu'en elle-mefme , &
n'aime point l'Inconftant. Il me
femble que l'on ne combatitjamais le
feuparle feu , & que l'Inconftance
ne fepeut pas détruire elle-mefme Fe
me fervirois plus volontiers de fon
contraire , & je tâcherois par une
longue & fincere affiduité de fixer
unehumeur volage & legere , je fuivrois
des maximes tout àfait opofées
à celles qu'il a voulu eftablir. Je trou
verois toûjours le temps quej'aurois à
confiderer Climene trop court , au licu
de l'employer à admirer la beauté qui
Je pourroit trouver dans d'autres per
Tonnes ;& quandjeferois affez malheureux
pour eftre éloigné d'elle , je
m'entretiendrois agreablement dans
mes penfées , qui feroient fur la vivacité
de fon efprit , le brillant de
du Mercure Galant: 257
fes
yeux > & une
infinité
d'autres
belles
qualitez
qu'un
Amant
découvre
les unes
aprés
les autres
dans
la
perfonne
qu'il
aime
. Outre
qu'il
eft
affex
difficile
qu'un
Cavalier
qui
aime
veritablement
, trouve
quelque
oboſe
d'agreable
ailleurs
que dans
l'ob.-
jet qui l'enflame
; d'où
vient
qu'on
ne nous
dépeint
l'Amour
aveugle
, que
parce
qu'il
nous
bouche
les yeux
pour
tout
le reste
du monde
. Favouë
bien
qu'une
multitude
de Galans
dont
la
Belle
ne fe peut
paffer
, eft quelque
chofe
d'affez
incommode
; ce ne feroit
pourtant
pas ce qui me détourneroit
de mon
amour
. Ce feroient
au
tant
d'aprobateurs
de mon
choix
,
& L'esperance
quej'aurois
de l'empor_
ter par deffus
eux , augmenteroit
ma
paffion
. L'esprit
n'a jamais
tant
de
brillant
que quand
il eft contrarié
. De
Q. d'Octobre
1685.
Y
258
Extraordinaire
mefme l'amour brûle davantage
quand il trouve de la resistance , que
lorfque la conqueste qu'il entreprend
luy eft facile. Ce n'eft pas la le plus
difficile , me direz vous . Voftre con-
Stance fera- t- elle à l'épreuve des faveurs
que recevront vos Rivaux ? Ie
conviens que c'est là la plus rude peine
que l'on puiffe fouffrir en amour. Mais
quoy , pretendez- vous emporter la
victoire fans alarmes & fans bleffures
, & cueillir dans le fiecle on nous
fommes des Rofes fans épines ? Non,
il faut fe refoudre à fouffrir.
quand on a commencé d'aimer. L'amour
a fes peines auffi-bien que fes
plaifirs. Ajoutez que l'humeur de la
Belle me vangeroit affez en les méprifant
pour s'attacher à d'autres,
defquels enfin eftant ennuyée , ellefe
refoudroit à accorder quelque chofe à
non
du Mercure Galant.
259
une paffion auffi forte que la mienne,
qu'elle auroit filong temps éprouvée,
On ne doit pas plaindre ce long- temps,
-puis qu'eftant une fois rangé fous les
loix de Cupidon , nous ne devous plus
vivre quepour aimer. Voilà , Made
moiselle , ma pensée fur les maximes
que vous cuftes la bonté de me faire
voir , que je fuis obligéde mettrefur
Le papier , eftant retenu dans le Logis
par un accident qui m'est arrivé , &
qui m'eft d'autant plus fafcheux qu'il
m'empeſche d'aller moy- mefme apprendre
de vos nouvelles.
Emilie ayant achevé de lire
cette Lettre , je n'en connois
point l'Autheur , dit- elle à Melite
, mais je fuis fort trompée s'il
n'a quelque fimpatie avec vous
& fi fon humeur & celle de Clitandre
n'ont un rapport que l'om
A
Y ij
260 Extraordinaire
ne trouve que rarement entre
deux perfonnes. Je voudrois luy
demander quelle eft l'Inconftance
qu'il condamne , car il pretend
que c'est un fi grand défaut , que
ceux qui en ont efté atteints fe
font étudiez à cacher cette imperfection
; & cependant il doit
fçavoir qu'on peut eftre Inconftant
fur toutes fortes de fujets , &
que l'Inconftance d'un Amant &
celle d'un homme dont l'humeur
eft changeante en tout , font des
chofes bien differentes . L'Incon
ftance en amour , de laquelle
fans
doute il veut parler , n'eſt pas
toûjours
une imperfection
. Elle
eft bien fouvent
l'ouvrage
du bon
fens & du difcernement
, & un
Amant
pourroit
répondre
pour
toute défenfe.
du Mercure Galant. 261
Peut-on nommer legereté
Une humeur pleine d'équité,
Qui me fait abandonner celle
Qui m'avoit arreſté ,
Pour en aimer une plus belle ?
C'eſt avoir de bons yeux , c'eft
rendre hommage à qui le peut
le plus legitimement exiger , &
à qui il eft deu de plein droit..
Pourriez vous blâmer un Aveugle
né qui ayant recouvré la lumiere
dans le milieu de la nuit ,
auroit facilement pris une Etoile
pour le Soleil ; & qui voyant enfuite
la pompe & la magnificen
ce de ce Roy des Aftres , reconnoiffant
fon erreur condamneroit
l'impofture de fes premiers
fentimens , & n'addrefferoit fes
voeux qu'à celuy qui les auroit
meritez à Nous croyons cepen-
>
262 Extraordinaire
dant que le caprice tout feul aus
torife le changement de l'efprit ,
que la raifon n'a point de part
à ces dégouts que nous condamnons
, & quoy que tout le monde
foit fujet à fe laiffer emporter
aux premiers empreffemens de la
furpriſe que la nouveauté peut
caufer , nous ne pouvons fouffrir
ces manieres d'agir aufquelles
nous fommes tous les jours expofez
mais c'eſt en aveugles
que nous nous meflons de juger
de ces matieres . L'inclination des
Intereffez peut feule répondre
dé leurs actions. Elle eſt enga
gée auparavant , ou elle ne l'eft
pas. Si elle l'eft , il faut des char:
mes bien puiffans ou une efpe
rance bien fondée pour l'obliger
rompre fe's premieres chaifnes, à
du Mercure Galant.
263
& par là fon changement devient
une necefficé indifpenfable. Si
elle ne l'eft pas , elle ne fait que
fuivre le panchant de fa nature ,
qui l'entraine doucement vers
l'objet pour lequel elle eft faite ,
& par la elle ne peut etre accufée
d'une legerete criminelle. J'avoue
que bien fouvent on quitte
une Belle pour s'attacher . à une
qui l'eft moins , mais elle ne l'eft.
moins que pour nous, qui n'y
prenons point de part , & dont
les coeurs ne reffentent point les
douces violences qui gagnent celuy
que l'on accufe. Son coeur
feul doit eftre confulté fur les
caufes de fon changement. Il fe
trompe rarement dans fes choix,
& pourveu qu'on s'abandonne à
la conduite de fes émotions , l'on
264
Extraordinaire
ne fait jamais rien qui caufe du
repentir , ny qui doive eſtre blâmé.
A ce que je vois , dit Lycidas,
Vous ne feriez pas d'humeur à
courir aprés vos Amans , comme
une Femme que je connois , qui
en alla voir une autre chez qui
elle croyoit que fon Amant devoit
eftre Elle l'y trouva malheureufement
pour elle & pour luy , &
s'abandonnant dés l'entrée à tou
te la fureur d'une j'aloufie immoderée
, elle caffa le miroir de cette
Dame , & aprés avoir battu
comme une Furieufe ce pauvre
Galant , elle emporta fa Perruque
& fon Chapeau. Non , répondit
doucement Emilie , ces emportemens
ne feroient point de mon
caractere , & il me femble que
j'aurois des moyens plus doux ,
plus
du Mercure Galant. 265
plus innocens , & plus feurs pour
faire revenir un Amant dont la
conftance feroit ébranlée ; mais
vous confondez en cét exemple
deux chofes bien differentes . Ce
pauvre maltraité n'eftoit pas pre
tendant feulement , je fuis fort
trompée s'il n'avoit efté bien fa
vorifé auparavant . Pour lors il y a
de l'infidelité , & c'est une lâcheté
inexcufable d'eftre capable de
changer aprés avoir receu quel
que faveur , pour legere qu'elle
puiffe eftre. Mais pourquoy nom
mer Inconftant un homme qui
quitte une Laide pour une Belle ?
Une Indifferente pour une qui
peut l'aymer ? Une ftupide pour
une femme d'efprit ? Et quand il
quitteroit le plus pour le moins ,
il a toûjours fon excufe dans l'é-
Q. d'Octobre 1685.
Z
265 Extraordinaire
tat de fa fortune , & la tranquilité »
de fon ame luy doit , ce me fem
ble , eftre plus chere que la gloire
de paffer pour un homme con.
ftant , & n'avoir aucun plaiſir.
Voilà , pourfuivit Emilie , ce que
j'ay à vous dire pour tous les
Clairvoyans que vous nommez
Inconftans. Je voudrois pouvoir
me difpenfer d'examiner en détailla
Piece admirable de Clitandre
, mais je me vois obligée de
luy montrer , que bien loin de
confondre mes . raifons , elle ne
peut pas feulement confondre
ma Chanfon. Où peut- on pren.
dre des pensées auffi bizarres
que celles dont elle eft compofée
, & qui peut concevoir qu'un
homme qui aimeroit une Belle
Inconftante , feroit capable d'idu
Mercure Galant. 167
miter cette humeur pour affect r
une fympathie inutile dans fon
amour ? Je ne fçais de qui il veut
parler , mais après avoir dit que
l'Inconftance eſt un grand défaut
, il montre peu de bonne opinion
du Cavalier dont il parle
( puifque Cavalier y a ) en l'accufant
de cette imperfection dont
tout le monde fe deffend . Et
fuppofé que ce Cavalier foit d'hu
meur Inconftante , il ne fuit gueres
le principe de voſtre Autheur,
qui dit que ceux qui en font at
teins ( il en parle comme de la
Pefte ) s'étudient à la cacher ,
puifque luy- mefme avoit fait fon
Portrait avec toutes les couleurs
de l'Inconftance . Puifque felon
luy le feu ne fe combat point par
le feu , & que l'Inconftance ne fe
Z ij
268 Extraordinaire
détruit pas elle mefme,pourquoy
ce Cavalier feignoit- il de la fympathie
pour celle de fa Maiſtreffe?
Dequoy luy fervoit cette complaifance
& pourquoy ne s'attachoit-
il pas aux maximes d'Amoureux
tranfis que voftre Auteur
prend pour les fiennes ? Que
ne cherchoit -il les lieux écartez
pour faire quelque beau Dialogue
avec fa paffion , ou pour parler
de fon amour aux Arbres &
aux Cailloux ? Ah ! Madame , ne
vous mocquez pas de ces innocens
ftratagêmes , dit Lycidas .
Ce font là les principales proüef
fes de ceux qui fe piquent d'aimer
, & certe langueur dont vous
faites la Satyre , n'eſt Pas tou .
jours inutile en amour. Je ne
fçais , dit fort agreablement Aredu
Mercure Galant.
269
e
life , fi cette langueur peut produire
de bons effets pour celuy
qui la fouffre , mais fij'eftois Ga
lant d'une Femme , je ne voudrois
pas que la mienne allaft fort loin ,
& je n'en voudrois qu'autant
qu'en demande ma Chanfon .
Comme elle chante merveilleufement
bien , tout le monde la
luy demanda , & aprés qu'elle
eut pris la précaution que ce feroit
fans interrompre Emilie , elle
chanta ces paroles .
Quoy qu'en dife le nouvel Vſage
Qui n'est plus quepour la belle humeur,
En Amourilfaut de la langueur ,
Mais je l'entends fur le Vifage
Car elle fied mal dans le Coeur.
Clitandre qui eft le plus étour
dy de tous les Marquis , l'interrompit
de deux ou trois éclats
Z iij
270
Extraordinaire
>
de rire. Eh ! Madame , dit- il , de
quoy nous regalez - vous Fy ,
Dieu me damne laiffez cette
Chanfon pour les Comediens
Italiens , c'eft celle qu'ils chan.
tent à leur Comedie du Vin Emetique.
Vrayment , dit Melite , il
me femble que cela eft vray .
Vrayment , répliqua Arelife, il n'y
en a que l'air ; car fi vous l'avez
mieux écoutée que vous n'avez
leu voftre Piece , vous verrez que
le Vin Emetique n'a point de part
à cette Chanfon. Emilie la pria
de continuer des Couplets qu'elle
ne fçavoit pas , ce qu'elle fit
ainfi.
Je fçais bien que cette Loy déroge
Aux maximes des nouveaux Galans
Mais un foupir pouffe bien à temps ,
Peut faire avancer une Horloge
du Mercure alant.
271
Qui ne fonneroit de long-temps.
C
Bien fouvent les plus fiers regardent
Les pleurs qu'un Amant verse à propos,
Maispour n'en avoir pas dans le dos
Pendant que fes yeux les hazardent ,
Son coeur doit jouir du repos.
ca
Qu'ildife que preffe de martyre
Ilfe va tuer,que c'en estfait ;
Quoyquefon difcours foit fans effet
Il eft fort fage de le dire,
Mais il eft unfot s'il lefait.
Voilà de beaux fentimens , dit
Melite. Mon Dieu ! peut- on aimer
un homme de cette humeur?
Il faut eftre furieufement affa
mée d'Amans pour en fouffrir
qui ayent des fentimens fi dégarnis
de fens commun , Ces fentimens
font à la mode , répondit
Z
iiij
272
Extraordinaire
Arelife , en riant des expreffions
de Melite , il faut s'en prendre à
l'humeur Françoife qui cherche
la nouveauté en toutes chofes
& prefentement le bon fens eſt
une garniture dont peu de perfonnes
font chargées. Il y en a tant
dans cette Piece , dit Emilie , que
j'ay lieu de conjecturer que fon
Autheur en eft l'Antipode. Par
exemple s'écria le Marquis , eh !
Madame par exemple ! Un exemple,
morbleu, de ce que vous dites.
L'exemple, répliqua- t'elle , efttou
te la piece en gros , & toutes les
lignes en détail. L'on ne nous
dépeint, dit.il , l'Amour aveugle,
que parce qu'il nous bouche les
yeux pour tout le refte du monde
, fi cela eftoit , il devroit avoir
le bandeau à la main & non pas
du Mercure Galant.
273
fur les yeux ; & fi l'Amour nous
bouche les yeux pour tout ce qui
eft hors de la perfonne que nous
aimons , nous ne pouvons rien
voir qu'elle , & par confequent
il nous eft impoffible de devenir
Inconftant. Voyez vous que cette
contrarieté détruit ce grand
défaut qu'il blâme. Je laiffe la
maniere d'écrire à part, & je m'en
raporte aux Galans , fi jamais on
a écrit boucher les yeux dans un
Biller. Il a raifon cependant d'ap .
peller l'Inconftance un tres-grand
deffaut. Il n'y a point de Heros,
de Roman qui ait pouffé la Conftance
plus loin que luy , mais il
y a cette difference entre les Heros
& luy , que ceux là cher.
choient à détruire leurs Rivaux
S par les Armes , & que celuy- cy
274 Extraordinaire
eft d'une humeur pacifique , qui
s'applaudiroit de voir plufieurs
Approbateurs de fon choix , quoy
que peut- eftre il fuft le dernier
venu , & qu'il fe fuft reglé fur
l'exemple des autres ; car à ce que
j'en puis voir , fon caractere eft
affez de croire qu'une perfonne
eft aimable quand il voit que plufieurs
luy font la Cour ; & ainfi
fans rien examiner davantage , je
le crois d'humeur à s'embarquer
vaille que vaille avec les autres .
Ces fortes de Galans ont peu
fatisfaction dans leurs engage .
mens ; mais comme ils ont l'efprit
fort , ils fe confolent quand
ils font fupplantez , en difant qu'en
ce fiecle il n'y a point de Rofes
fans épines , & en ſe nourriffant
d'une efperance qui n'a que leur
de
du Mercure Galant 275
facilité pour tout fondement.
Cette extraordinaire patience
eft de bon exemple , & marque
une défiance de fon merite fort
modefte , mais fort peu en ufage.
En voyez -vous beaucoup aprés
voftre Autheur , qui puiffent s'attacher
à une Coquette qui exige
un amourà l'épreuve des faveurs
que l'on fait aux Rivaux ? En
voyez vous dont la conftance foit
inébranlable jufqu'à pouvoir atrendre
qu'une Coquette foit ennuyée
de mille Galans , pour
luy demander quelque recompenſe
? Je fouhaite , pourſuivit
Emilie , en foûriant & en rendant
le papier à Clitandre ; je ſouhaite
de bon coeur pour le prix de
la belle Piece que je vous rends,
que fon Autheur puiffe devenir
276
Extraordinaire
amoureux d'une Coquette qui
l'oblige à une conftance auffiforte
que celle qu'il veut établir ,
& puifqu'il eft d'humeur à atten
dre qu'une volage foit fatiguée
de ſes inconftances , je luy ſouhaite
le bon-heur d'en trouver
une qui vieilliffe avant que de
changerfon humeur changeante
alors je vous prieray de me le faire
connoiſtre , ou de luy demander
fi l'on ne doit rien trouver d'agreable
que dans l'objet que l'on
aime , & fi eftant une fois rangé
fous les loix de Cupidon , nous
ne devons plus vivre que pour
aimer. Toute la Compagnie rit
de cette conclufion d'Emilie.
hormis le Marquis & Melite , qui
un moment aprés s'en allerent
fans pouvoir pourtant s'empefdu
Mercure Galant. 277
1
cher d'admirer l'efprit de la belle
Emilie , qui quoy qu'elle n'euft
jamais eu d'engagement avec
perfonne , ne laiffoit pas de parler
fi bien de l'amour , & d'approuver
avec tant de grace la
galante maniere de bien aimer,
en faisant la Satyre des Amou
reux tranfis , qui fe morfondent
par refpect , & foupirent fous une
feneftre , pendant que leurs Ri
vaux qui fçavent traiter l'amour
comme il faut , s'entretiennent
avec l'objet de leur paffion.
Fermer
14
p. 96-101
Discours fait par Mr le Duc de Saint Aignan, en prenant sa place de Directeur à l'Academie Françoise, & ce qui s'y passa le mesme jour. [titre d'après la table]
Début :
Mr le Duc de S. Aignan ayant esté fait Directeur [...]
Mots clefs :
Duc de S. Aignan, Directeur, Académie, Faveur, Sentiments, Compagnie, Éloquence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discours fait par Mr le Duc de Saint Aignan, en prenant sa place de Directeur à l'Academie Françoise, & ce qui s'y passa le mesme jour. [titre d'après la table]
M le Duc de
S. Aignan ayant efté fait ,Directeur
GALANT. 97
recteur de cette fameuse
Compagnie au commencement
d'Octobre, vint y prendre
feance en cette qualité
de Directeur le du mois
17.
paffé, & dit à ces Meffieurs
d'une maniere toute obligeante
; Que la place dans la
quelle ils le voyoient alors ne luy,
auroit pas efté moins agreable
qu'elle luy eftoit glorieuse, s'il avoit
pûfe perfuader qu'ils euffent
approuvé par leur choix ce que le
fort avoitfait enfa faveur; Que
c'eftoit un avantage dont il n'ofoit
fe flater; mais qu'il occuperoit
au moins cette place avec un
Decembre 1685. I
98 MERCURE
efpritfi foumis à leurs fentimens,
un coeurfi remply d'eftime &
de veneration pour cette Illustre
Compagnie , qu'elle auroit lieu
d'en eftre fatisfaite ; Quefi quel
que chofe luy pouvoit donner de
la peine , au milieu de tant de
fujets de fatisfaction , c'estoit le
peu de temps qu'il pourroit avoir
d'en profiter , à cause de l'affi
duite où fa Charge l'obligeoit auprés
du Roy ; mais que comme
il ne pourroit s'éloigner d'eux, que
pour s'approcher de ce grand Monarque,
de qui le Regne eftoit plein
de merveilles, pourla facrée Perfonne
, duquel ils avoient tant
GALANT. 99
d'attachement de zele , & à
la gloire duquel ils parloient f
bien ; il vouloit efperer qu'ils excuferoient
ce mauvais effet par la
bonté de fa caufe ; & qu'ils luy
• permettroient d'achever fon année
de Service auprés de Sa Majefté,
comme il l'avoit commencée
; aprés laquelle il fe rendroit
auprés d'eux leplusfouvent qu'il
pourroit , afin de leur faire connoiftre
à quel point il estoit charmé
de ce qu'il leur entendoit dire,
ce qu'il voudroit faire pour
meriter leur approbation .
Ce mefme jour, il fut refolu
que la Compagnie dépu-
I ij
100 MERCURE
teroit à M Boucherat, Chan...
celier de France , pour le fe.
liciter fur le choix que le Roy
venoit de faire de la Perfonne
pour remplir une place fi
importante , & M¹ le Duc de
S. Aignan ayant eu quelques
raifons pour ſe difpenfer de
porter la parole comme Directeur
, Mr Boyer , alors
Chancelier de l'Academie,
s'en trouva chargé. Ceux qui
l'accompagnerent furent Mt
Doujat, Doyen, M'Charpentier,
M l'Abbé de Dangeau ,
M' l'Abbé Tallemant le jeune,
& Mrs Bergeret, Racine,
GALANT. IOI
Defpreaux , & le Clerc . Mr
le Duc de S. Aignan les prefenta
à M. le Chancelier , &
luy dit ; Que ne ſe trouvant
pas affez d'eloquence pour
s'en fervir aupres d'une Perfonne
de fa Dignité & de fon
grand merite, il avoit prié
M's de l'Academie Françoiſe
de trouver bon qu'il les prefentaft
feulement
, & que Mr
Boyer qui rempliffoit dans la
Compagnie la feconde Charge
apres celle de Directeur
qu'il occupoit, portaft la parole
dans le Compliment
qu'ils venoient luy faire..
S. Aignan ayant efté fait ,Directeur
GALANT. 97
recteur de cette fameuse
Compagnie au commencement
d'Octobre, vint y prendre
feance en cette qualité
de Directeur le du mois
17.
paffé, & dit à ces Meffieurs
d'une maniere toute obligeante
; Que la place dans la
quelle ils le voyoient alors ne luy,
auroit pas efté moins agreable
qu'elle luy eftoit glorieuse, s'il avoit
pûfe perfuader qu'ils euffent
approuvé par leur choix ce que le
fort avoitfait enfa faveur; Que
c'eftoit un avantage dont il n'ofoit
fe flater; mais qu'il occuperoit
au moins cette place avec un
Decembre 1685. I
98 MERCURE
efpritfi foumis à leurs fentimens,
un coeurfi remply d'eftime &
de veneration pour cette Illustre
Compagnie , qu'elle auroit lieu
d'en eftre fatisfaite ; Quefi quel
que chofe luy pouvoit donner de
la peine , au milieu de tant de
fujets de fatisfaction , c'estoit le
peu de temps qu'il pourroit avoir
d'en profiter , à cause de l'affi
duite où fa Charge l'obligeoit auprés
du Roy ; mais que comme
il ne pourroit s'éloigner d'eux, que
pour s'approcher de ce grand Monarque,
de qui le Regne eftoit plein
de merveilles, pourla facrée Perfonne
, duquel ils avoient tant
GALANT. 99
d'attachement de zele , & à
la gloire duquel ils parloient f
bien ; il vouloit efperer qu'ils excuferoient
ce mauvais effet par la
bonté de fa caufe ; & qu'ils luy
• permettroient d'achever fon année
de Service auprés de Sa Majefté,
comme il l'avoit commencée
; aprés laquelle il fe rendroit
auprés d'eux leplusfouvent qu'il
pourroit , afin de leur faire connoiftre
à quel point il estoit charmé
de ce qu'il leur entendoit dire,
ce qu'il voudroit faire pour
meriter leur approbation .
Ce mefme jour, il fut refolu
que la Compagnie dépu-
I ij
100 MERCURE
teroit à M Boucherat, Chan...
celier de France , pour le fe.
liciter fur le choix que le Roy
venoit de faire de la Perfonne
pour remplir une place fi
importante , & M¹ le Duc de
S. Aignan ayant eu quelques
raifons pour ſe difpenfer de
porter la parole comme Directeur
, Mr Boyer , alors
Chancelier de l'Academie,
s'en trouva chargé. Ceux qui
l'accompagnerent furent Mt
Doujat, Doyen, M'Charpentier,
M l'Abbé de Dangeau ,
M' l'Abbé Tallemant le jeune,
& Mrs Bergeret, Racine,
GALANT. IOI
Defpreaux , & le Clerc . Mr
le Duc de S. Aignan les prefenta
à M. le Chancelier , &
luy dit ; Que ne ſe trouvant
pas affez d'eloquence pour
s'en fervir aupres d'une Perfonne
de fa Dignité & de fon
grand merite, il avoit prié
M's de l'Academie Françoiſe
de trouver bon qu'il les prefentaft
feulement
, & que Mr
Boyer qui rempliffoit dans la
Compagnie la feconde Charge
apres celle de Directeur
qu'il occupoit, portaft la parole
dans le Compliment
qu'ils venoient luy faire..
Fermer
15
p. 147-166
Histoire. [titre d'après la table]
Début :
Il y a de la destinée dans les Mariages, & il s'en fait tous [...]
Mots clefs :
Cavalier, Mariage, Mère, Coeur, Beauté, Sentiments, Abbé, Cérémonie, Réputation, Amitié, Travestissement, Amour secret
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire. [titre d'après la table]
Il
Il y a de la deftinée dans
les Mariages , & il s'en fait
tous les jours par des voyes
fi peu communes , qu'il y a
lieu de penfer qu'ils font arreftez
dans un Confeil Souverain
, dont les Arreſts font
Nij
148 MERCURE
4
irrevocables. Un Cavalier
en qui beaucoup de merite
foutenoit les avantages du
bien & de la naiffance , paffoit
un jour par un Bourg ,
où il apprit qu'une jeune Demoiſelle
prenoit l'habit de
Religieufe. La neceſſité où il
fe trouvoit d'y refter un jour
entier , luy fit naiſtre le defir
de voir la Ceremonie. Il fe
rendit dans l'Eglife en habit
de Voyageur , & fe cachant
dans la foule , il examina toutes
les Femmes que cette
prife d'Habit avoit attirées
en fort grand nombre . En les
GALANT 149
parcourant des yeux , il apperceut
une jeune brune ,
qu'une aimable modeftie
rendoit auffi remarquable
que l'éclat de fa beauté . Il la
regarda long- temps , & eut
le plaifir d'en entendre dire
tous les biens imaginables à
plufieurs perfonnes qui la regardoient
ainfi que luy . Ces
louanges qui ne pouvoient
luy eſtre ſuſpectes , ayant
commencé à luy doner pour
elle plus que de l'eftime , il
voulut fçavoir fon nom. On
luy apprit qu'elle eftoit d'une
petite Ville éloignée du
M iij
150 MERCURE
fa
Bourg de quatre lieuës ; que
fa Mere,Femme des plus ver
tueufes , la faifoit vivre dans
une grande retraite que
Maifon ne s'ouvroit qu'à des
gens devots , & que meſme
c'eftoit l'ufage dans toute la
Ville de ne recevoir que des.
perfonnes d'Eglife par tout
où il y avoit des Filles à marier.
Le Cavalier attacha fes
yeux fur la belle brune tant .
qu'il put la voir , & quand
on eut achevé la Ceremonie,
il en emporta l'image fi profondement
gravée dans fon
coeur , qu'il tafcha inutile
GALANT. 151
ment de l'en bannir. Quoy
qu'il fuft perfuadé de fon elprit
& de fa vertu , par ce
qu'il venoit d'en entendre
dire , il voulut la connoiftre
par luy-mefme , & un mouvement
preffant , auquel il
fut contraint de s'abandonner
, le fit refoudre à n'épargner
rien pour venir à bout
de fon entrepriſe . Il eftoit
luy-mefme d'une Famille devote
, & les exemples de pieté
qu'il avoit receus , luy faifoient
mener une vie fort ,
reguliere . Ainfi il avoit fait
diverfes lectures qui luy a-
Niiij
152 MERCURE
voient éclairé l'efprit fur la
Morale , & fe refolvant à
prendre un habit d'Abbé ,
il avoit dequoy foûtenir ce
Perſonnage. Il donna ordre
à toutes les chofes qui luy
eftoient neceffaires pour cette
metamorphofe , & ayant
pris le petit Collet & une
courte Perruque , il fe rendit
dans la Ville où demeuroit
la belle Perfonne , qui l'attiroit
avec tant de force .
Son efprit infinuant , & fes
manieres douces & honnêtes
, luy eurent bien- toft acquis
l'eftime de tout le mon
GALANT. 153
de. Joignez à cela une conduite
toute édifiante , & une
telle affiduité pour tout ce
qui ſe peut appeller Pratiques
Spirituelles , qu'il fut
regardé parmy les Devots
comme tres-digne de participer
à leurs privileges , &
d'eftre receu dans leurs Conferences.
Ils le menerent en
plufieurs Maiſons , & en peu
de temps il connut toute la
Ville. Il avoit l'air bon , &
fon entretien marquant fa
naiſſance , les Dames les plus
aufteres eurent de l'empreffement
pour fes vifites . I
154 MERCURE
ne leur parloit que de leur
falut , & la reputation où le
mit fa probité , leur fit prendre
en luy tant de confiance ,
qu'elles ne pouvoient rien
faire que par fon avis . Enfin
il fut introduit où il fouhaitoit
avec tant d'ardeur d'être
receu favorablement . Il
s'attacha d'abord à la Mere ,
fans que l'on puft foupçonner
qu'aucun interest d'amour
entraft dans les foins
qu'il luy rendoit. Il n'adreſ
foit le Difcours qu'à elle , &
il s'obfervoit fi bien que jamais
fes yeux ne le trahif
GALANT. 155
foient. Il s'acquit par là fon
entiere confiance , & quand
il luy furvenoit la moindre
affaire , elle ne faifoit aucune
difficulté de le laiffer feul
avec fa Fille. Ce fut alors
qu'il s'enflama tout de
bon. Quelle égalité d'humeur
& quelle douceur
d'efprit ne trouva- il pas dans
cette aimable perfonne ! Il
connut que fa beauté eftoit
le moindre de fes avantages..
La droiture de fon ame & la
bonté de fon coeur , l'empor
toient fur tous les charmes
dont la Nature luy avoit
-
156 MERCURE
efté prodigue. Il la mettoit
fouvent fur le Mariage , &
fur la neceffité où il la
voyoit de faire un choix
pour fon établiſſement . Elle
répondoit toûjours qu'ayant
du bien pour vivre fans dépendance
, & voulant remplir
exactement fes devoirs
en toutes fortes d'eftats , el
le ne femarieroitjamais
qu'a
vec un homme , qui par une
reputationfolide & bien confirmée
, fe feroit acquis toute
fon eftime . Comme fon
merite eftoit extraordinaire
,
il luy attira divers PretenGALANT.
157
dans , fur lefquels la Mere
ne manqua pas de le confulter.
Il leur trouva à tous des
défauts qui empefcherent
qu'elle ne les écoutaſt , & eut
la joye de connoiftte que la
Fille entroit avec plaifir dans
les raifons qui les faifoient
rejetter. L'amour fecret qu'il
avoit pour elle s'augmentant
de jour en jour par l'indifference
qu'elle luy marquoit
pour tous les hommes, il tâcha
de l'engager à prendre
pour luy des fentimens , qui
n'eftant fondez que fur l'amitié
, puffent paffer aifé.
158 MERCURE
ment à quelque
chofe de
plus , quand on connoiftroit
fon déguisement
. La Belle
prevenue
pour luy d'une veritable
eſtime , s'y montra
fort difpofée
, & lors qu'il
fe creut affeuré de fon ef
prit , il employa
un de fes
Amis pour la demander
en
mariage
. La Mere à qui l'on
vanta fon bien & les autres
avantages
qui fe rencontroient
dans ce party , prit
confeil de luy fur cette affai
re , & il vous eft aifé de juger
qu'il ne parla pas contre
luy-mefme . Il dit qu'il conGALANT.
159
noiffoit la Maifon du Cavalier
qu'on luy propofoit pour
Gendre, & que voulant donner
à fa Fille un homme de
probité , & qui euft ce qu'on
pouvoit fouhaiter dans un
Mary capable de rendre une
Femme
heureuſe , il croyoit
qu'elle auroit peine à faire .
un choix plus
avantageux.
Ce fut affez pour faire accepter
le Cavalier. Elle confentit
à fa
recherche , & le
faux Abbé cut une joye incroyable
de voir fes defleins
en eftat de reüffir ; mais cette
joye fut bien-toſt trou160
MERCURE
blée . La Fille marqua de l'averfion
pour ce mariage , &
il fut furpris de trouver en
elle une repugnance qu'il
n'attendoit pas. Il eut beau
luy dire que la reputation du
Cavalier luy eftoit connuë ;
elle le pria de rompre l'affaire
, & de trouver des raiſons
pour le faire exclure, comme
il en avoit trouvé en d'autres
occafions . Il combattit cette
averfion pendant quelques
jours , & l'ayant priée de luy
en dire la caufe , elle répondit
qu'un panchant ſecret avoit
entraifné fon coeur , fans
GALANT. 161
qu'elle euſt pû s'en deffendre
, & que mille belles
qualitez qu'elle connoifſoit
dans un homme qui eftoit
fort éloigné de penſer à elle ,
luy avoient donné pour luy
une eftime fi particuliere
que cette eftime luy fem
bloit incompatible avec ce
que fon devoir luy demande
roit pour un Mary. Le faux
Abbé fut fort affligé de cette
réponſe , & d'autant plus que
la Belle luy parut entieremet
refolue à demeurer dans
Peftat où elle eftoit . Elle ajoûta
qu'il avoit fujet de four
Decembre 1685.
162 MERCURE
haiter qu'elle perfiſtaſt dans
ces fentimens, puis qu'eftant
de fes Amis , elle auroit toûjours
la joye de le voir , au
lieu que le Mariage l'affujettiffant
à d'autres devoirs , elle
ne pourroit entretenir l'amitié
parfaite qu'il luy avoir
demandée. Une déclaration
fi obligeante fit ouvrir les
yeux au faux Abbé. Il com
mença de comprendre qu'il
eftoit luy-mefme l'obftacle
de fon bon- heur , & que la
Belle ne le refufoit que par
l'attachement qu'elle avoit
pour luy. Il l'obferva avec
GALANT. 163
plus d'artention , & fes regards
, & quelques paroles
qui luy échaperent , l'ayant
confirmé dans une penſée fi
agreable , il la pria de fouffrir
que le Cavalier luy rendift
une vifite , l'affurant que fi
fa perfonne ne luy plaifoit
pas, il viendroit à bout de dégager
la parole de fa Mere.
Le peu qu'elle hazardoit par
là , la fit confentir à ce qu'il
voulut . Le jour fut pris pour
dette Vifite , & on le pria d'y
eftre preſent. Il s'en excufa
fur ce que l'intereft feul de
la Mere & de la Fille , l'ayant
O ij
164 MERCURE
porté à eftre d'avis que l'on
fift ce Mariage , il fe croyoit
obligé de les laiffer dans une
entiere liberté d'agir , fans
qu'il fe trouvaft à une Entreveuë
qui regleroit ce qu'elles.
devoient refoudre. Le jourarreſté
eſtant venu , il fe rendit
en équipage fort propre
où il eftoit attendu de la Mere
& de la Fille . Sa longue-
Perruque , & l'habit de Cavalier
, les empefcherent d'abord
de le reconnoître ; mais
à peine eut- il parlé , qu'elles.
s'écrierent toutes deux en
meſme temps , & luy marGALANT.
165.
querent l'étonnement où elles
eftoient du changement
qu'il faifort paroiftre . Il leur
expliqua fon avanture, & les
ayant affeurées que Cavalier
ou Abbé, il eftoit tel qu'elles
l'avoient veu , inébranlable
dans les fentimens qu'elles .
avoient approuvez , & tresfincere
dans la conduite qu'il
avoit tenuë , il leur demanda
quelle efperance elles vouloient
luy permettre . La ré
ponſe de la Mere luy fut favorable
, & la Fille dont il
avoit fceu toucher le coeur ,
ne put fe défendre de luy
166 MERCURE
avouer qu'elle n'avoit refifté
à la propofition
qu'on luy
avoit faite, que par la fecrete
inclination qu'elle avoit fentie
pour luy. Le Mariage fe fit
peu de jours aprés, & fut fuivy
de réjouiſſances
où toute la
Ville témoigna de prendre '
part,
Il y a de la deftinée dans
les Mariages , & il s'en fait
tous les jours par des voyes
fi peu communes , qu'il y a
lieu de penfer qu'ils font arreftez
dans un Confeil Souverain
, dont les Arreſts font
Nij
148 MERCURE
4
irrevocables. Un Cavalier
en qui beaucoup de merite
foutenoit les avantages du
bien & de la naiffance , paffoit
un jour par un Bourg ,
où il apprit qu'une jeune Demoiſelle
prenoit l'habit de
Religieufe. La neceſſité où il
fe trouvoit d'y refter un jour
entier , luy fit naiſtre le defir
de voir la Ceremonie. Il fe
rendit dans l'Eglife en habit
de Voyageur , & fe cachant
dans la foule , il examina toutes
les Femmes que cette
prife d'Habit avoit attirées
en fort grand nombre . En les
GALANT 149
parcourant des yeux , il apperceut
une jeune brune ,
qu'une aimable modeftie
rendoit auffi remarquable
que l'éclat de fa beauté . Il la
regarda long- temps , & eut
le plaifir d'en entendre dire
tous les biens imaginables à
plufieurs perfonnes qui la regardoient
ainfi que luy . Ces
louanges qui ne pouvoient
luy eſtre ſuſpectes , ayant
commencé à luy doner pour
elle plus que de l'eftime , il
voulut fçavoir fon nom. On
luy apprit qu'elle eftoit d'une
petite Ville éloignée du
M iij
150 MERCURE
fa
Bourg de quatre lieuës ; que
fa Mere,Femme des plus ver
tueufes , la faifoit vivre dans
une grande retraite que
Maifon ne s'ouvroit qu'à des
gens devots , & que meſme
c'eftoit l'ufage dans toute la
Ville de ne recevoir que des.
perfonnes d'Eglife par tout
où il y avoit des Filles à marier.
Le Cavalier attacha fes
yeux fur la belle brune tant .
qu'il put la voir , & quand
on eut achevé la Ceremonie,
il en emporta l'image fi profondement
gravée dans fon
coeur , qu'il tafcha inutile
GALANT. 151
ment de l'en bannir. Quoy
qu'il fuft perfuadé de fon elprit
& de fa vertu , par ce
qu'il venoit d'en entendre
dire , il voulut la connoiftre
par luy-mefme , & un mouvement
preffant , auquel il
fut contraint de s'abandonner
, le fit refoudre à n'épargner
rien pour venir à bout
de fon entrepriſe . Il eftoit
luy-mefme d'une Famille devote
, & les exemples de pieté
qu'il avoit receus , luy faifoient
mener une vie fort ,
reguliere . Ainfi il avoit fait
diverfes lectures qui luy a-
Niiij
152 MERCURE
voient éclairé l'efprit fur la
Morale , & fe refolvant à
prendre un habit d'Abbé ,
il avoit dequoy foûtenir ce
Perſonnage. Il donna ordre
à toutes les chofes qui luy
eftoient neceffaires pour cette
metamorphofe , & ayant
pris le petit Collet & une
courte Perruque , il fe rendit
dans la Ville où demeuroit
la belle Perfonne , qui l'attiroit
avec tant de force .
Son efprit infinuant , & fes
manieres douces & honnêtes
, luy eurent bien- toft acquis
l'eftime de tout le mon
GALANT. 153
de. Joignez à cela une conduite
toute édifiante , & une
telle affiduité pour tout ce
qui ſe peut appeller Pratiques
Spirituelles , qu'il fut
regardé parmy les Devots
comme tres-digne de participer
à leurs privileges , &
d'eftre receu dans leurs Conferences.
Ils le menerent en
plufieurs Maiſons , & en peu
de temps il connut toute la
Ville. Il avoit l'air bon , &
fon entretien marquant fa
naiſſance , les Dames les plus
aufteres eurent de l'empreffement
pour fes vifites . I
154 MERCURE
ne leur parloit que de leur
falut , & la reputation où le
mit fa probité , leur fit prendre
en luy tant de confiance ,
qu'elles ne pouvoient rien
faire que par fon avis . Enfin
il fut introduit où il fouhaitoit
avec tant d'ardeur d'être
receu favorablement . Il
s'attacha d'abord à la Mere ,
fans que l'on puft foupçonner
qu'aucun interest d'amour
entraft dans les foins
qu'il luy rendoit. Il n'adreſ
foit le Difcours qu'à elle , &
il s'obfervoit fi bien que jamais
fes yeux ne le trahif
GALANT. 155
foient. Il s'acquit par là fon
entiere confiance , & quand
il luy furvenoit la moindre
affaire , elle ne faifoit aucune
difficulté de le laiffer feul
avec fa Fille. Ce fut alors
qu'il s'enflama tout de
bon. Quelle égalité d'humeur
& quelle douceur
d'efprit ne trouva- il pas dans
cette aimable perfonne ! Il
connut que fa beauté eftoit
le moindre de fes avantages..
La droiture de fon ame & la
bonté de fon coeur , l'empor
toient fur tous les charmes
dont la Nature luy avoit
-
156 MERCURE
efté prodigue. Il la mettoit
fouvent fur le Mariage , &
fur la neceffité où il la
voyoit de faire un choix
pour fon établiſſement . Elle
répondoit toûjours qu'ayant
du bien pour vivre fans dépendance
, & voulant remplir
exactement fes devoirs
en toutes fortes d'eftats , el
le ne femarieroitjamais
qu'a
vec un homme , qui par une
reputationfolide & bien confirmée
, fe feroit acquis toute
fon eftime . Comme fon
merite eftoit extraordinaire
,
il luy attira divers PretenGALANT.
157
dans , fur lefquels la Mere
ne manqua pas de le confulter.
Il leur trouva à tous des
défauts qui empefcherent
qu'elle ne les écoutaſt , & eut
la joye de connoiftte que la
Fille entroit avec plaifir dans
les raifons qui les faifoient
rejetter. L'amour fecret qu'il
avoit pour elle s'augmentant
de jour en jour par l'indifference
qu'elle luy marquoit
pour tous les hommes, il tâcha
de l'engager à prendre
pour luy des fentimens , qui
n'eftant fondez que fur l'amitié
, puffent paffer aifé.
158 MERCURE
ment à quelque
chofe de
plus , quand on connoiftroit
fon déguisement
. La Belle
prevenue
pour luy d'une veritable
eſtime , s'y montra
fort difpofée
, & lors qu'il
fe creut affeuré de fon ef
prit , il employa
un de fes
Amis pour la demander
en
mariage
. La Mere à qui l'on
vanta fon bien & les autres
avantages
qui fe rencontroient
dans ce party , prit
confeil de luy fur cette affai
re , & il vous eft aifé de juger
qu'il ne parla pas contre
luy-mefme . Il dit qu'il conGALANT.
159
noiffoit la Maifon du Cavalier
qu'on luy propofoit pour
Gendre, & que voulant donner
à fa Fille un homme de
probité , & qui euft ce qu'on
pouvoit fouhaiter dans un
Mary capable de rendre une
Femme
heureuſe , il croyoit
qu'elle auroit peine à faire .
un choix plus
avantageux.
Ce fut affez pour faire accepter
le Cavalier. Elle confentit
à fa
recherche , & le
faux Abbé cut une joye incroyable
de voir fes defleins
en eftat de reüffir ; mais cette
joye fut bien-toſt trou160
MERCURE
blée . La Fille marqua de l'averfion
pour ce mariage , &
il fut furpris de trouver en
elle une repugnance qu'il
n'attendoit pas. Il eut beau
luy dire que la reputation du
Cavalier luy eftoit connuë ;
elle le pria de rompre l'affaire
, & de trouver des raiſons
pour le faire exclure, comme
il en avoit trouvé en d'autres
occafions . Il combattit cette
averfion pendant quelques
jours , & l'ayant priée de luy
en dire la caufe , elle répondit
qu'un panchant ſecret avoit
entraifné fon coeur , fans
GALANT. 161
qu'elle euſt pû s'en deffendre
, & que mille belles
qualitez qu'elle connoifſoit
dans un homme qui eftoit
fort éloigné de penſer à elle ,
luy avoient donné pour luy
une eftime fi particuliere
que cette eftime luy fem
bloit incompatible avec ce
que fon devoir luy demande
roit pour un Mary. Le faux
Abbé fut fort affligé de cette
réponſe , & d'autant plus que
la Belle luy parut entieremet
refolue à demeurer dans
Peftat où elle eftoit . Elle ajoûta
qu'il avoit fujet de four
Decembre 1685.
162 MERCURE
haiter qu'elle perfiſtaſt dans
ces fentimens, puis qu'eftant
de fes Amis , elle auroit toûjours
la joye de le voir , au
lieu que le Mariage l'affujettiffant
à d'autres devoirs , elle
ne pourroit entretenir l'amitié
parfaite qu'il luy avoir
demandée. Une déclaration
fi obligeante fit ouvrir les
yeux au faux Abbé. Il com
mença de comprendre qu'il
eftoit luy-mefme l'obftacle
de fon bon- heur , & que la
Belle ne le refufoit que par
l'attachement qu'elle avoit
pour luy. Il l'obferva avec
GALANT. 163
plus d'artention , & fes regards
, & quelques paroles
qui luy échaperent , l'ayant
confirmé dans une penſée fi
agreable , il la pria de fouffrir
que le Cavalier luy rendift
une vifite , l'affurant que fi
fa perfonne ne luy plaifoit
pas, il viendroit à bout de dégager
la parole de fa Mere.
Le peu qu'elle hazardoit par
là , la fit confentir à ce qu'il
voulut . Le jour fut pris pour
dette Vifite , & on le pria d'y
eftre preſent. Il s'en excufa
fur ce que l'intereft feul de
la Mere & de la Fille , l'ayant
O ij
164 MERCURE
porté à eftre d'avis que l'on
fift ce Mariage , il fe croyoit
obligé de les laiffer dans une
entiere liberté d'agir , fans
qu'il fe trouvaft à une Entreveuë
qui regleroit ce qu'elles.
devoient refoudre. Le jourarreſté
eſtant venu , il fe rendit
en équipage fort propre
où il eftoit attendu de la Mere
& de la Fille . Sa longue-
Perruque , & l'habit de Cavalier
, les empefcherent d'abord
de le reconnoître ; mais
à peine eut- il parlé , qu'elles.
s'écrierent toutes deux en
meſme temps , & luy marGALANT.
165.
querent l'étonnement où elles
eftoient du changement
qu'il faifort paroiftre . Il leur
expliqua fon avanture, & les
ayant affeurées que Cavalier
ou Abbé, il eftoit tel qu'elles
l'avoient veu , inébranlable
dans les fentimens qu'elles .
avoient approuvez , & tresfincere
dans la conduite qu'il
avoit tenuë , il leur demanda
quelle efperance elles vouloient
luy permettre . La ré
ponſe de la Mere luy fut favorable
, & la Fille dont il
avoit fceu toucher le coeur ,
ne put fe défendre de luy
166 MERCURE
avouer qu'elle n'avoit refifté
à la propofition
qu'on luy
avoit faite, que par la fecrete
inclination qu'elle avoit fentie
pour luy. Le Mariage fe fit
peu de jours aprés, & fut fuivy
de réjouiſſances
où toute la
Ville témoigna de prendre '
part,
Fermer
16
p. 320
« Je vous envoye aujourd'huy la Morale d'Epicure, qu'on a [...] »
Début :
Je vous envoye aujourd'huy la Morale d'Epicure, qu'on a [...]
Mots clefs :
Dialogues, Réflexions, Sentiments, Philosophes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Je vous envoye aujourd'huy la Morale d'Epicure, qu'on a [...] »
Je vous
envoye aujourd'huy la Morale
d'Epicure , qu'on a imprimée
depuis peu de temps, avec
des Reflexions dignes de
celuy qui les a faites . Les,
Sentimens de ce Philofophe,
vous eftoient déja connus ,
par ce qui en a efté dit dans
un des derniers Dialogues
fur les chofes difficiles à
croire. Je fuis, Madame , vôtre
, &c.
A Paris , ce 31. Decembre 1685.
envoye aujourd'huy la Morale
d'Epicure , qu'on a imprimée
depuis peu de temps, avec
des Reflexions dignes de
celuy qui les a faites . Les,
Sentimens de ce Philofophe,
vous eftoient déja connus ,
par ce qui en a efté dit dans
un des derniers Dialogues
fur les chofes difficiles à
croire. Je fuis, Madame , vôtre
, &c.
A Paris , ce 31. Decembre 1685.
Fermer
17
s. p.
AVIS ET CATALOGUE des Livres qui se vendent chez la Veuve Blageart, COurt Neuve du palais, au Dauphin.
Début :
Recherches curieuses d'Antiquité, contenuës en plusieurs Dissertations, [...]
Mots clefs :
Dissertations , Composition, Dialogues, Lettres, Sentiments, Volumes, Traités
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS ET CATALOGUE des Livres qui se vendent chez la Veuve Blageart, COurt Neuve du palais, au Dauphin.
AVIS ET CATALOGVE
des Livres qui fe vendent chez
la Venue Blageart, Court Newve
du Palais , au Dauphin .
R
Echerches curieufes d'Antiquité ,
contenues en plufieurs Differtations
, fur des Médailles , Bas-reliefs ,
Statues , Mofaïques , & Infcriptions
antiques , enrichies d'un grand nombre
de Figures en taille- douce. In 4 .
Heures en Vers , par feu Mr de Cor
neille, 30 f..
Sentimens fur les Lettres & fur l'Hif
toire , avec des Scrupules fur le Stile.
Indouze.
71.
: Lettres diverfes de M. le Chevalier
30 f.
30
f.
30
f
Nouveaux Dialogues des Morts
d'Her. Indouze.
Premiere Partie. Indouze.
Morts. Indouzes.
Seconde Partie des Dialogues des
30f.
Jugement de Pluton fur les deux Par
ties des Nouveaux Dialogues des
Morts ,
La Ducheffe d'Eftramene .
Volumes in douze.
30 f..
Deux
40 f
20 f.
30 f
10 f.
LeNapolitain,Nouv.Inlouze
Académie Galante, I. Partie,
Académie Galante, II. Partie,
Cara Muftapha, dernier Grand Vizir,
Hiftoire contenant fon élevation , fesamours
dans le Serrail , fes divers emplois,
& le vrayfujet qui luy a fait entreprendre
le Siege de Vienne, avec fa
30.f. n.or,
Les Dames Galantes , ou la Confidence
réciproque, en deux vol .
Les diférens Caracteres de l'Amour,
31.
in douze, 30 f.
L'Illuftre Génoiſe, in douze, 30 f
Le Serafkier, in douze, 30 f.ር
Fables Nouvelles en Vers, 20 f.
Hiftoire du Siege de Luxembourg, 30 f.
Relation Hiftorique de tout cequi s'eft
fait devant Génes par l'Arinée Navale
du Roy, 30 f..
Reflexions nouvelles fur l'Acide &
fur l'Alcali. Indouze.
30 f
is f.
15f.
Io f.
La Devinereffe, Comedie .
Artaxerce, avec fa Critique.
La Comete, Comedie.
Coverfions de M. Gilly&Courdil . 20f.
Cent quarante- ciuq Volumes du
Mercure, avec les Relations & les
Extraordinaires . Il y a huit Relations
qui contiennent
Ce qui s'eft paffé à la Ceremonie du
Mariage de Mademoiſelle avec le Roy
d'Efpagne.
Le Mariage de Monfieur le Prince
de Conty avec Mademoiſelle de Blois .
Le Mariage de Monfeigneur le Dauphin
avec la Princeffe Anne - Chreftienne
Victoire de Baviere.
LeVoyagedu Royen Flandre en 1680.
La Négotiation du Mariage de M. le
Duc de Savoye avec l'Inf. de Portugal .
Deux Relations des Réjoüiffances
qui le font faites pour la Naiffance de
Monfeigneur le Ducde Bourgogne.
Une Deſcription entiere du Siege de
Vienne, depuis le commencement jufqu'à
la levée du Siege en 1683 .
Les deux Relations de ce qui s'eſt
pallé au Carroufel qui s'eft fait à Vers
failles par l'ordre de Monfeigneur le
Dauphin, enrichies de quatre grandes
Figures en taille douce , qui reprefentent
la Marche des deux Quadrilles
dans l'avant- Court de Verfailles ; La
Comparſe ; L'Ordre des Chevaliers
& de leur Suite pendant les Courfes;
L'Ordre de Bataille des deux Qua
drilles pour fortir de la Carriere. 45-
Traité de la Tranfpiration des hu--
meurs qui font les caufes des Maladies,
ou la Méthode de guérir les Malades ,
fans le trifte fecours de la fréquente
aignée , Difcours Philofophique. 30f.
Il y a trente Extraordinaires, qui
outre les Queſtions galantes, & d'éru
dition, & les Ouvrages de Vers , con
tiennent plufieurs Difcours , Traitez,
& Origines, fçavoir.
Des Indices qu'on peut tirer fur lá
maniere dont chacun forme fon Ecri
ture. Des Devifes , Emblèmes , & Revers
de Médailles. De la Peinture , &
de la Sculpture. Du Parchemin , & du
Papier. Du Verre . Des Veritez qui font
contenues dans les Fables , & de l'excellence
de la Peinture, De la Conteftion.
Des Armes , Armoiries , & de leur
progrés. De l'Imprimerie. Des Rangs
& Cerémonies . Des Talifmans . , De la
Poudre à Canon. De la Pierre Philofophale.
Des Feux dont les Anciens fe
fervoient dans leurs Guerres, & de leur
compofition. De la fimpathie , & de
l'anthipatie des Corps . De la Dance,
de ceux qui l'ont inventée , & de fes
diférentes efpeces . De ce qui contribuë
le plus des cinq fens de Nature à la fasfaction
de l'Homme. De l'ufage de
la Glace. De la nature des Efprits folets,
s'ils font de tous Païs, & ce qu'ils
ont fait. De l'Harmonie, de ceux qui
l'ont inventée, & de les effets . Du'fréquent
ufage de la Saignée . De la Nobleffe.
Du bien & du mal que la fréquente
Saignée peut faire. Des effets
1
de l'Eau minérale. De la Superftition,
& des Erreurs populaires. Dela Chaffe.
Des Metéores, & de la Comete apparuë
en 1680. Des Armes de quelques
Familles de France. Du Secret d'une
Ecriture d'une nouvelle invention, trespropre
à eſtre rendue univerfelle, avec
celuy d'une Langue qui en réfulte , l'un
& l'autre d'un ufage facilepour la communication
des Nations . De l'air du
Monde, de la veritable Politeffe, & en
quoy il confifte. De la Medecine. Des
progrés & de l'état préſent de la Medecine.
Des Peintres anciens , & de leurs
manieres. De l'Eloquence ancienne &
moderne. Du Vin. De l'Honnefteté, &
de la veritable Sageffe . De la Pourpre
& de l'Ecarlate , de leur diférence , &
de leur ufage. De la marque la plus effentielle
de la veritable amitié. L'Abregé
du Dictionnaire Univerfel . Du
mépris de la Mort. De l'origine des
Couronnes , & de leurs efpeces . Des
Machines anciennes & modernes pour
élever les Eaux . Des Lunetes . Du Secret.
De la Converſation . De la Vie
heureuſe. Des Cloches, & de leur antiquité.
Des bonnes & mauvaiſes qualitez
de l'Air. Des Bains. Du bon &
du mauvais ufage dela Lecture. De la
facile conftruction de toutes fortes de
Cadrans Solaires ; & des Jeux. Plufieurs
Traitez de l'Origine & de l'Antiquité
des Sepultures & des Monumens.
On fera une bonne compoſition à
ceux qui prendront les cent quarante
deux Volumes, ou la plus grande partie.
Quant aux nouveaux qui fe debitent
chaque mois, le prix fera toûjours de
trente fols en veau , & de vingt - cinq
en parchemin.
Elle fera toûjours les Pacquets gratis
pour les Particuliers & pour les Libraires
de Provinces . Ils n'auront le
foin que d'en acquiter le port fur les
Lieux.
des Livres qui fe vendent chez
la Venue Blageart, Court Newve
du Palais , au Dauphin .
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Echerches curieufes d'Antiquité ,
contenues en plufieurs Differtations
, fur des Médailles , Bas-reliefs ,
Statues , Mofaïques , & Infcriptions
antiques , enrichies d'un grand nombre
de Figures en taille- douce. In 4 .
Heures en Vers , par feu Mr de Cor
neille, 30 f..
Sentimens fur les Lettres & fur l'Hif
toire , avec des Scrupules fur le Stile.
Indouze.
71.
: Lettres diverfes de M. le Chevalier
30 f.
30
f.
30
f
Nouveaux Dialogues des Morts
d'Her. Indouze.
Premiere Partie. Indouze.
Morts. Indouzes.
Seconde Partie des Dialogues des
30f.
Jugement de Pluton fur les deux Par
ties des Nouveaux Dialogues des
Morts ,
La Ducheffe d'Eftramene .
Volumes in douze.
30 f..
Deux
40 f
20 f.
30 f
10 f.
LeNapolitain,Nouv.Inlouze
Académie Galante, I. Partie,
Académie Galante, II. Partie,
Cara Muftapha, dernier Grand Vizir,
Hiftoire contenant fon élevation , fesamours
dans le Serrail , fes divers emplois,
& le vrayfujet qui luy a fait entreprendre
le Siege de Vienne, avec fa
30.f. n.or,
Les Dames Galantes , ou la Confidence
réciproque, en deux vol .
Les diférens Caracteres de l'Amour,
31.
in douze, 30 f.
L'Illuftre Génoiſe, in douze, 30 f
Le Serafkier, in douze, 30 f.ር
Fables Nouvelles en Vers, 20 f.
Hiftoire du Siege de Luxembourg, 30 f.
Relation Hiftorique de tout cequi s'eft
fait devant Génes par l'Arinée Navale
du Roy, 30 f..
Reflexions nouvelles fur l'Acide &
fur l'Alcali. Indouze.
30 f
is f.
15f.
Io f.
La Devinereffe, Comedie .
Artaxerce, avec fa Critique.
La Comete, Comedie.
Coverfions de M. Gilly&Courdil . 20f.
Cent quarante- ciuq Volumes du
Mercure, avec les Relations & les
Extraordinaires . Il y a huit Relations
qui contiennent
Ce qui s'eft paffé à la Ceremonie du
Mariage de Mademoiſelle avec le Roy
d'Efpagne.
Le Mariage de Monfieur le Prince
de Conty avec Mademoiſelle de Blois .
Le Mariage de Monfeigneur le Dauphin
avec la Princeffe Anne - Chreftienne
Victoire de Baviere.
LeVoyagedu Royen Flandre en 1680.
La Négotiation du Mariage de M. le
Duc de Savoye avec l'Inf. de Portugal .
Deux Relations des Réjoüiffances
qui le font faites pour la Naiffance de
Monfeigneur le Ducde Bourgogne.
Une Deſcription entiere du Siege de
Vienne, depuis le commencement jufqu'à
la levée du Siege en 1683 .
Les deux Relations de ce qui s'eſt
pallé au Carroufel qui s'eft fait à Vers
failles par l'ordre de Monfeigneur le
Dauphin, enrichies de quatre grandes
Figures en taille douce , qui reprefentent
la Marche des deux Quadrilles
dans l'avant- Court de Verfailles ; La
Comparſe ; L'Ordre des Chevaliers
& de leur Suite pendant les Courfes;
L'Ordre de Bataille des deux Qua
drilles pour fortir de la Carriere. 45-
Traité de la Tranfpiration des hu--
meurs qui font les caufes des Maladies,
ou la Méthode de guérir les Malades ,
fans le trifte fecours de la fréquente
aignée , Difcours Philofophique. 30f.
Il y a trente Extraordinaires, qui
outre les Queſtions galantes, & d'éru
dition, & les Ouvrages de Vers , con
tiennent plufieurs Difcours , Traitez,
& Origines, fçavoir.
Des Indices qu'on peut tirer fur lá
maniere dont chacun forme fon Ecri
ture. Des Devifes , Emblèmes , & Revers
de Médailles. De la Peinture , &
de la Sculpture. Du Parchemin , & du
Papier. Du Verre . Des Veritez qui font
contenues dans les Fables , & de l'excellence
de la Peinture, De la Conteftion.
Des Armes , Armoiries , & de leur
progrés. De l'Imprimerie. Des Rangs
& Cerémonies . Des Talifmans . , De la
Poudre à Canon. De la Pierre Philofophale.
Des Feux dont les Anciens fe
fervoient dans leurs Guerres, & de leur
compofition. De la fimpathie , & de
l'anthipatie des Corps . De la Dance,
de ceux qui l'ont inventée , & de fes
diférentes efpeces . De ce qui contribuë
le plus des cinq fens de Nature à la fasfaction
de l'Homme. De l'ufage de
la Glace. De la nature des Efprits folets,
s'ils font de tous Païs, & ce qu'ils
ont fait. De l'Harmonie, de ceux qui
l'ont inventée, & de les effets . Du'fréquent
ufage de la Saignée . De la Nobleffe.
Du bien & du mal que la fréquente
Saignée peut faire. Des effets
1
de l'Eau minérale. De la Superftition,
& des Erreurs populaires. Dela Chaffe.
Des Metéores, & de la Comete apparuë
en 1680. Des Armes de quelques
Familles de France. Du Secret d'une
Ecriture d'une nouvelle invention, trespropre
à eſtre rendue univerfelle, avec
celuy d'une Langue qui en réfulte , l'un
& l'autre d'un ufage facilepour la communication
des Nations . De l'air du
Monde, de la veritable Politeffe, & en
quoy il confifte. De la Medecine. Des
progrés & de l'état préſent de la Medecine.
Des Peintres anciens , & de leurs
manieres. De l'Eloquence ancienne &
moderne. Du Vin. De l'Honnefteté, &
de la veritable Sageffe . De la Pourpre
& de l'Ecarlate , de leur diférence , &
de leur ufage. De la marque la plus effentielle
de la veritable amitié. L'Abregé
du Dictionnaire Univerfel . Du
mépris de la Mort. De l'origine des
Couronnes , & de leurs efpeces . Des
Machines anciennes & modernes pour
élever les Eaux . Des Lunetes . Du Secret.
De la Converſation . De la Vie
heureuſe. Des Cloches, & de leur antiquité.
Des bonnes & mauvaiſes qualitez
de l'Air. Des Bains. Du bon &
du mauvais ufage dela Lecture. De la
facile conftruction de toutes fortes de
Cadrans Solaires ; & des Jeux. Plufieurs
Traitez de l'Origine & de l'Antiquité
des Sepultures & des Monumens.
On fera une bonne compoſition à
ceux qui prendront les cent quarante
deux Volumes, ou la plus grande partie.
Quant aux nouveaux qui fe debitent
chaque mois, le prix fera toûjours de
trente fols en veau , & de vingt - cinq
en parchemin.
Elle fera toûjours les Pacquets gratis
pour les Particuliers & pour les Libraires
de Provinces . Ils n'auront le
foin que d'en acquiter le port fur les
Lieux.
Fermer
18
p. 124-136
AUX NOUVEAUX CONVERTIS. ODE.
Début :
Le nombre de ceux qui se convertissent augmente de jour / Enfin, de vos ames rebelles, [...]
Mots clefs :
Conversions, Calvinistes, Erreurs, Vérité, Poésie, Grâces, Seigneur, Clémence, Rayons, Orgueil, Mystères, Attaque, Sauveur, Âme, Sentiments, Enfer, Ennemis, Monarque, Piété
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUX NOUVEAUX CONVERTIS. ODE.
Le nombre de ceux qui fe convertiffent
augmente de jour en
jour , & il va fournir encore un
Jong Article à ma Lettre. Il doit
d'autant plus vous plaire que tous
les faits que je vous rapporte.
GALANT. T25
font faits veritables , & qu'on ne
fauroit douter que les Converfions
dont je vous parle , ne foient
finceres , puis qu'elles ne fe font
qu'aprés des Diſputes , à la fin
defquelles les Calvinistes les plus
obſtinez avoüent qu'ils font convaincus
de leurs Erreurs. Comme
la Poëfie infinuë la verité
d'une maniere agreable, il feroit
à fouhaiter qu'ils vouluffent lire
attentivement les Vers fuivans .
Ils ferviroient à leur faire voir
qu'il eft dangereux de confulter
fa raifon fur des мyfteres , où l'on
n'a befoin que du fecours de la
Foy.
F
3
126
MERCVRE
AUX NOUVEAUX
CONVERTIS.
O D E.
Enfin de vos ames re-
Ε
belles ,
La Grace a defillé lesyeux ;
Et rejoints au corps des Fidelles,
Vous rentrez au chemin des Cieux.
Beniffez le Seigneur , beniffez fa
clemence ,
Et de voftre bonheur immenfe ,
Gouftez les folides appas :
Mais n'oubliezjamais qu'aux routes
ineffables
De fes veritez adorables ,
C'est à la feule Foy de conduire vos
pas.
En vain la kaifon temeraire
GALANT
127
17
S'efforce de les concevoir ,
Plus luit le flambeau qui l'éclaire,
Plus il l'empefche de les voir.
Ainfi quand au matin le bel Aftre
du monde
Repand fa lumiere feconde
Sur les bords du moite élement,
De rayons éclatans plusfa tefte eft
parée ,
Au fortir de l'onde azurée ,
Plus ilcache à nos yeux les feux du
firmament.
Pleine de l'orgueil que luy donne
Son avantagefur les fens ,
Sans referve elle s'abandonne
Où fes efforts font impuiſſans ; }
C'est par cet attentat que toutes les
chimeres
Qui déshonorent nos mysteres
Ont pris naiffance dans fon fein.
Et c'est du fond obfcur de fes vaines
pensées
F4
128 MERCURE
Que de tant d'Erreurs infenfées,
Par tout s'eft répandu le tenebreux
effein.
Cefut elle dont l'arrogance ,
Plûtoft que de s'humilier ,
Nia que la divine Effence ,
Avec l'Homme pust s'allier ;
Que pourfouffrir la mort , l'Auteur
de la Nature
Ait jamais d'une Creature ,
Habité le fein maternel ;
Et que ce Fils aimable en qui noftre
ame efpere ,
L'image & la fplendeur du Pere,
Comme luy , foit immenfe , immuable
, eternel.
222P3)
C'est avec cette audace injufte
Quelle attaque encore en ce jour,
Des Myfteres le plus augufte ;
Et le chef d'oeuvre de l'amour ,
Toujours injurieufe à la Toute -puif
Lance ,
GALANT. 129
Elle s'oppose à la preſence
D'un mefme corps en divers lieux,
Et ne peut confentir qu'en fon Corps
veritable ,
Le Sauveurfe donne à fa Table,
dans le Ciel il regne
Pendant
que
glorieux.
Le coeur percé , les yeux en lar
mes
D'avoirfi longuement erré,
Venez aufeftin plein de Charmes
Que le Seigneur a preparé.
Lay - mefme il bannira vos doutes &
vos craintes ,
Et rendant vos ames plusfaintes,
Il vous accorderafa paix ;
Il vous affranchira de toutes vos foibleffes
,
Et vous comblera d'allegreffes
Que vos coeurs , loin de luy , ne con
nurent jamais.
F
130
MERCURE
Du Seigneur , la fimple figure
Vous a- t-elle purifiez ?
Une fi foible nourriture
Vous a- t-elle fortifiez ?
D'une mortelle erreur dés l'enfance
receuë ,
Voſtre ame enyvrée & deceuë ,
Put croire y trouver des appas ,
Elle pût impofer à fon defir avide ,
Mais non pas plus faine ou moins
vuide ,
Sortir de ce trompeur & frivolerepas.
Tel , quand d'une fiévre enfla
mée
Les fens font émus & troublez ;
Et que la force eft confumée
Par de longs accés redoublez ,
Le Malade afforbly , qu'une afpre
faim tourmente ,
Des mets qu'unSonge luy prefente,
GALANT. 131
Devore lefantôme vain ,
Et malgré leplaifir de fon coeur qui
Sommeille ,
Se trouve , dés qu'ilfe réveille ,
Preffé des mefmes maux , & de la
mefmefaim.
Là le Seigneur fe fait connos
tre
Aux Difciples qui l'ont aimé,
Et qui , de rejoindre leur Maître,
Se fentent le coeur enflammé.
C'est dans ce doux Banquet , où notre
ame ravie
Reprend une nouvelle vie ,
Et metfin à tousfes regrets ,
Que du divin Sauveur la tendreffe
ineffable ,
Parmy les douceurs de fa Table
Au fein de fes amis épanche ſes fecrets.
Il leur découvre de fon ame,
F 6
132
MERCURE
*
Tous les fentimens amoureux ,
Et quel eft l'excés de faflame
Pour le cher Objet deJes vaux i
Non content , leur dit - il , de luy
laiffer pour gage ,
Ou mafigure , ou mon image ,
Vain artifice de l'amour ,
Jay fcú , pourfatisfaire à mon ar
deur extréme ,
Dans fes mains me laiffer Moymesme
,
Avant
que de monter au celefte fejour.
Mais quelle lumiere brillante
S'épand dans le vague des airs,
Et quelle eft la douceur charmante
De ces melodieux concerts !
Autour du Redempteur je voy les
Choeurs des Anges ,
Qui font retentir fes loüanges
Parles plusfacrez de leurs chants;
Defa fidelle Epoufe ils celebrent la
gloire , l'Eglife.
GALANT.
133
Et cette éclatante victoirey
Qui dans fon heureux fein ramene
Les enfans.
Enfin le Dragon de l'abisme,
Difent- ils , eft remis aux fers ,
L'Erreur confufe de fon crime ,
Retombe au plus creux des En
fers ;
De tes Temples , Seigneur , les Mi.
niftres fidelles ,
De cent couronnes immortelles ,
Ont ceint leurfont victorieux :
Benyfoit àjamais le grand Dieu des
Armées ,
Qu'à jamais nos voix enflammées
Rempliffent de fa gloire & la Terre
& les Cieux.
Des Fils de ton Epoufe aimable.
Le plus grand & le plusfoumis ,
Dont la valeur incomparable
Adompté tousfes ennemis 5
134
MERCURE
Ce Roy qu'aux autres Rois tu donnes
Pour modelle
,
Et
que d'une main paternelle ,
Tu combles d'honneurs immortels,
Avec tant de chaleur & tant de vi-
-gilance
N'employa jamais fa puiſſance
Qu'à ramener les Tiens aux pieds
"
de tes Autels.
De ce Monarque magnanime,
Beny les glorieux projets ,
Et ce tendre amour qui l'anime
Pour le bonheur de fes Sujets.
Voy tes nouveaux Enfans , couvreles
de ton aifle ,
Conferve & réchauffe le zele
De leur naiffante pieté,
Etfay queparmy nous , fuivant tes
faintes traces ,
Un jour ils occupent les places ,
Qu'accorde à leur retour ton immen-
Je bonté...
GALANT .
135
>
Cette Ode eft de Monfieur
Perrault de l'Academie Françoife
, & fait voir le zele & la pieté
de fon Autheur. Cette mefme
pieté paroift dans un Poëme de
fix Chants , qu'il a donné depuis
peu au Public fous le Titre de
Saint Paulin Evefque de Nole. Il a
fait connoistre en le publiant que
les Ornemens de la Poëfie ne
font pas incompatibles avec des
Sujets de Devotion . L'Action de
Saint Paulin , qu'il a euë pour fon
principal objet , eft foûtenuë d'un
tour de Vers fi aifé , & les Defcriptions
qu'il y a mélées font fi
naturelles & fi vives , qu'on peut
dire que l'Esprit eft fatisfait en
mefme temps que le coeur fe fent
touché. Cet Ouvrage a eu l'approbation
des Connoiffeurs les
plus delicats , & tout le monde
convient qu'il eft du nombre de
136%/
MERCURE
ceux en qui l'on ne fçait ce que
l'on doit le plus admirer , ou la
beauté de la fortune , ou la dignité
de la matiere.
augmente de jour en
jour , & il va fournir encore un
Jong Article à ma Lettre. Il doit
d'autant plus vous plaire que tous
les faits que je vous rapporte.
GALANT. T25
font faits veritables , & qu'on ne
fauroit douter que les Converfions
dont je vous parle , ne foient
finceres , puis qu'elles ne fe font
qu'aprés des Diſputes , à la fin
defquelles les Calvinistes les plus
obſtinez avoüent qu'ils font convaincus
de leurs Erreurs. Comme
la Poëfie infinuë la verité
d'une maniere agreable, il feroit
à fouhaiter qu'ils vouluffent lire
attentivement les Vers fuivans .
Ils ferviroient à leur faire voir
qu'il eft dangereux de confulter
fa raifon fur des мyfteres , où l'on
n'a befoin que du fecours de la
Foy.
F
3
126
MERCVRE
AUX NOUVEAUX
CONVERTIS.
O D E.
Enfin de vos ames re-
Ε
belles ,
La Grace a defillé lesyeux ;
Et rejoints au corps des Fidelles,
Vous rentrez au chemin des Cieux.
Beniffez le Seigneur , beniffez fa
clemence ,
Et de voftre bonheur immenfe ,
Gouftez les folides appas :
Mais n'oubliezjamais qu'aux routes
ineffables
De fes veritez adorables ,
C'est à la feule Foy de conduire vos
pas.
En vain la kaifon temeraire
GALANT
127
17
S'efforce de les concevoir ,
Plus luit le flambeau qui l'éclaire,
Plus il l'empefche de les voir.
Ainfi quand au matin le bel Aftre
du monde
Repand fa lumiere feconde
Sur les bords du moite élement,
De rayons éclatans plusfa tefte eft
parée ,
Au fortir de l'onde azurée ,
Plus ilcache à nos yeux les feux du
firmament.
Pleine de l'orgueil que luy donne
Son avantagefur les fens ,
Sans referve elle s'abandonne
Où fes efforts font impuiſſans ; }
C'est par cet attentat que toutes les
chimeres
Qui déshonorent nos mysteres
Ont pris naiffance dans fon fein.
Et c'est du fond obfcur de fes vaines
pensées
F4
128 MERCURE
Que de tant d'Erreurs infenfées,
Par tout s'eft répandu le tenebreux
effein.
Cefut elle dont l'arrogance ,
Plûtoft que de s'humilier ,
Nia que la divine Effence ,
Avec l'Homme pust s'allier ;
Que pourfouffrir la mort , l'Auteur
de la Nature
Ait jamais d'une Creature ,
Habité le fein maternel ;
Et que ce Fils aimable en qui noftre
ame efpere ,
L'image & la fplendeur du Pere,
Comme luy , foit immenfe , immuable
, eternel.
222P3)
C'est avec cette audace injufte
Quelle attaque encore en ce jour,
Des Myfteres le plus augufte ;
Et le chef d'oeuvre de l'amour ,
Toujours injurieufe à la Toute -puif
Lance ,
GALANT. 129
Elle s'oppose à la preſence
D'un mefme corps en divers lieux,
Et ne peut confentir qu'en fon Corps
veritable ,
Le Sauveurfe donne à fa Table,
dans le Ciel il regne
Pendant
que
glorieux.
Le coeur percé , les yeux en lar
mes
D'avoirfi longuement erré,
Venez aufeftin plein de Charmes
Que le Seigneur a preparé.
Lay - mefme il bannira vos doutes &
vos craintes ,
Et rendant vos ames plusfaintes,
Il vous accorderafa paix ;
Il vous affranchira de toutes vos foibleffes
,
Et vous comblera d'allegreffes
Que vos coeurs , loin de luy , ne con
nurent jamais.
F
130
MERCURE
Du Seigneur , la fimple figure
Vous a- t-elle purifiez ?
Une fi foible nourriture
Vous a- t-elle fortifiez ?
D'une mortelle erreur dés l'enfance
receuë ,
Voſtre ame enyvrée & deceuë ,
Put croire y trouver des appas ,
Elle pût impofer à fon defir avide ,
Mais non pas plus faine ou moins
vuide ,
Sortir de ce trompeur & frivolerepas.
Tel , quand d'une fiévre enfla
mée
Les fens font émus & troublez ;
Et que la force eft confumée
Par de longs accés redoublez ,
Le Malade afforbly , qu'une afpre
faim tourmente ,
Des mets qu'unSonge luy prefente,
GALANT. 131
Devore lefantôme vain ,
Et malgré leplaifir de fon coeur qui
Sommeille ,
Se trouve , dés qu'ilfe réveille ,
Preffé des mefmes maux , & de la
mefmefaim.
Là le Seigneur fe fait connos
tre
Aux Difciples qui l'ont aimé,
Et qui , de rejoindre leur Maître,
Se fentent le coeur enflammé.
C'est dans ce doux Banquet , où notre
ame ravie
Reprend une nouvelle vie ,
Et metfin à tousfes regrets ,
Que du divin Sauveur la tendreffe
ineffable ,
Parmy les douceurs de fa Table
Au fein de fes amis épanche ſes fecrets.
Il leur découvre de fon ame,
F 6
132
MERCURE
*
Tous les fentimens amoureux ,
Et quel eft l'excés de faflame
Pour le cher Objet deJes vaux i
Non content , leur dit - il , de luy
laiffer pour gage ,
Ou mafigure , ou mon image ,
Vain artifice de l'amour ,
Jay fcú , pourfatisfaire à mon ar
deur extréme ,
Dans fes mains me laiffer Moymesme
,
Avant
que de monter au celefte fejour.
Mais quelle lumiere brillante
S'épand dans le vague des airs,
Et quelle eft la douceur charmante
De ces melodieux concerts !
Autour du Redempteur je voy les
Choeurs des Anges ,
Qui font retentir fes loüanges
Parles plusfacrez de leurs chants;
Defa fidelle Epoufe ils celebrent la
gloire , l'Eglife.
GALANT.
133
Et cette éclatante victoirey
Qui dans fon heureux fein ramene
Les enfans.
Enfin le Dragon de l'abisme,
Difent- ils , eft remis aux fers ,
L'Erreur confufe de fon crime ,
Retombe au plus creux des En
fers ;
De tes Temples , Seigneur , les Mi.
niftres fidelles ,
De cent couronnes immortelles ,
Ont ceint leurfont victorieux :
Benyfoit àjamais le grand Dieu des
Armées ,
Qu'à jamais nos voix enflammées
Rempliffent de fa gloire & la Terre
& les Cieux.
Des Fils de ton Epoufe aimable.
Le plus grand & le plusfoumis ,
Dont la valeur incomparable
Adompté tousfes ennemis 5
134
MERCURE
Ce Roy qu'aux autres Rois tu donnes
Pour modelle
,
Et
que d'une main paternelle ,
Tu combles d'honneurs immortels,
Avec tant de chaleur & tant de vi-
-gilance
N'employa jamais fa puiſſance
Qu'à ramener les Tiens aux pieds
"
de tes Autels.
De ce Monarque magnanime,
Beny les glorieux projets ,
Et ce tendre amour qui l'anime
Pour le bonheur de fes Sujets.
Voy tes nouveaux Enfans , couvreles
de ton aifle ,
Conferve & réchauffe le zele
De leur naiffante pieté,
Etfay queparmy nous , fuivant tes
faintes traces ,
Un jour ils occupent les places ,
Qu'accorde à leur retour ton immen-
Je bonté...
GALANT .
135
>
Cette Ode eft de Monfieur
Perrault de l'Academie Françoife
, & fait voir le zele & la pieté
de fon Autheur. Cette mefme
pieté paroift dans un Poëme de
fix Chants , qu'il a donné depuis
peu au Public fous le Titre de
Saint Paulin Evefque de Nole. Il a
fait connoistre en le publiant que
les Ornemens de la Poëfie ne
font pas incompatibles avec des
Sujets de Devotion . L'Action de
Saint Paulin , qu'il a euë pour fon
principal objet , eft foûtenuë d'un
tour de Vers fi aifé , & les Defcriptions
qu'il y a mélées font fi
naturelles & fi vives , qu'on peut
dire que l'Esprit eft fatisfait en
mefme temps que le coeur fe fent
touché. Cet Ouvrage a eu l'approbation
des Connoiffeurs les
plus delicats , & tout le monde
convient qu'il eft du nombre de
136%/
MERCURE
ceux en qui l'on ne fçait ce que
l'on doit le plus admirer , ou la
beauté de la fortune , ou la dignité
de la matiere.
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Résumé : AUX NOUVEAUX CONVERTIS. ODE.
Le texte relate une augmentation des conversions religieuses sincères, souvent précédées de débats où même les calvinistes les plus fermes reconnaissent leurs erreurs. L'auteur encourage les calvinistes à réfléchir sur des vers mettant en garde contre les limites de la raison face aux mystères de la foi. Un poème dédié aux nouveaux convertis célèbre la grâce divine qui les a conduits à la vérité et met en garde contre l'orgueil de la raison humaine, source d'erreurs et d'illusions. La conversion est perçue comme une libération des doutes, apportant paix et joie. La quête spirituelle est comparée à un malade affamé insatisfait, soulignant que Jésus se révèle à ceux qui l'aiment et les invite à partager son amour. Le texte loue également un roi qui utilise son pouvoir pour ramener ses sujets à la foi. Il mentionne une ode et un poème de Charles Perrault, membre de l'Académie Française. L'ode exprime le zèle et la piété de l'auteur, appelant à protéger et encourager la foi des jeunes générations. Le poème 'Saint Paulin Évêque de Nole' démontre que la poésie peut servir des sujets de dévotion, combinant élégance et descriptions vivantes pour toucher à la fois l'esprit et le cœur. Cette œuvre a été appréciée pour sa forme et la dignité de son sujet.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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19
s. p.
REFLEXIONS DE M** Sur la Tragedie de Rhadamiste & de Zenobie.
Début :
Vous me demandez, Monsieur, une Critique exacte de la Tragedie [...]
Mots clefs :
Spectateur, Amour, Caractère, Théâtre, Vertu, Scène, Auteur, Crimes, Horreur, Sentiments, Coeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS DE M** Sur la Tragedie de Rhadamiste & de Zenobie.
REFLEXIONS
DEM **
SurlaTragedie de Rhadamiste&
deZenobie.
Vous me demandez ,
Monficur
, une Critique
exaéte de la Tragedie de
Rhadamiste* j'ay fait en la
lisant quelques Reflexions
dont j'espere quevous voudrez
bien vous contenter.
L'exposition du sujet
me paroist tres simple
pour la quantité de faits
dont elle est necessaire-
-
ment chargée
,
le recit
de Zenobie ne larenferme
pas toute entiere
Rhadamiste , vient l'achever
au sécond Aéte
,
dans le
rccit qu'il fait à Hieron
de quelques circonstances
que Zenobie ne peut pas
sçavoir :
il estoit bien
difficile d'éviter l'inconvenient
des répetitions,
en introduisant sur la
Scene deux personnes qui
racontent les mêmes faits:
l'Autcury a merveilleusement
réüssi. Rhadamiste
ne par le qu'en passant de
ceux donc Zenobie a déja
instruit sa Considence, &
seulement pour entrer avec
nettetédans ce que le Spectateur
ne sçait pas encore s'il
a donné dans cette occasion
une marque de sonhabileté,
sa délicatesse ne me paroist
pas moins grande dans le
récit qu'il fait faire à Zenobie
descruautez de Rhadamiste;
cette-Princesse garde
tous les ménagemens qu'elle
doit aux manes de son
époux ,&quand l'ordrede
son Di scours la conduit àce
moment horrible de sa vie,
où aprés avoir esté poignardée
,
elle fut jettée dans
l'Araxe; on diroit qu'elle
l'interrompt exprés pour
laisser ignorer à sa Considente
que son époux est l'Auteur
ducoup le plus barbare
que l'Histoire ait jamais
raporté; je ne sçay si ces sinesses
de l'art ont également
rciiffi dans tous les tfprKs ;
mais j'ay cru y trouver la
main de maistre.
A 'peine Zenobie a fini
son récit, qu'Arsameparoist
sur le Theatre: ce Prince
amoureux de Zenobie ne
peut plus supporter son
absence
,
&sans l'ordre
de Pharasmane son pere il
arrive dans sa Cour : Pharasmane
également charmé
de la Princesse la furprcnd
avec son fils: c'est-là que
son caractere commence à
se découvrir, peu arraché à
sesenfans par les sentimens
de la nature, rival pour eux
aussi dangereux que le plus
cruel ennemy ,
grand d'ailleurs
par son courage
, par son ambition
, & par -Ces
succés contre les Romains,
dont il n'est pas moins cnncmy
que Mithridate ,c'estce
me semble un fort beau
caractere,j'auroisvoulu seulement,
le trouver dans son
intrigue aussi fourbe ,&
aussiperside qu'il l'est dans rHIHoire;cnessèt l'artifice
n'est pas un des moindres
traits qui l'y caracterisenr,
& c'est à cetrait si négligé
dans la pieçequePharasmanme
deveoit lna coiureonn.e d'Ar-
Le second ACtc est ouvert
par Rhadamiste qui
arrive à la Cour de son
perc donc il se flatequ'il
ne sera pas. reconnu;chargé
des volontez du Senat il
vient de sa part deffendreà
Pharasmane d'aspirer à la
Couronne d'Armenie, il
opofe en fort beaux termes
les motifs qui ont engagé
les Romains à le nommer
leur A01baffadeur,&.
lesraisons qui l'ont porté à
demander cet honneur:
on y voit cette haine si violence
contre son pere , cet
amour furieux pour objet un qu'il desespere de
revoir jamais; c'est-là que
paroissent ces projets affreux
de vangeance, ces remords
pour des crimes passez
,
l'ardeur qui l'entraîne à des
crimes nouveaux: en un
mot on y trouve déja tout
son caractere qui doit se
développer par les circonstances
ou l'Auteur le place
dans le cours de la Tragédie.
C'est sur ce caractère que
je doit insister davantage,
c'est dans le contraste qu'il
fait avec celuy de Zenobie,
que l'Auteur a pris les plus
grandes beautezde sa Piece,
& sij'y trouve quelle dcffaut,
c'est sur tout dans ce
caractere que je les auray
cherchez
:
il mérite donc
une attention particuliers
que je luy donneray après
des reflexions plus generales.
Me voicy maintenant à la
Scene de l'Ambassade, elle
est bien digne d'un Ambassadeur
Romain,& Corneille
n'a pasce me femblc
fait parler Flaminius à Nicomede
avec plus de noblesse
& de dignité ; la manière
dont Pharasmane reçoit cet
Ambassadeur ne céde en
rien àcelle dont Nicomede
reçoitFlaminius: il en beau )de voir Pharasmane reprimer
l'orgueil des Romains,
jurqu'à traiter de fanfarons
ces Maistres du monde;
quel domageque l'Ambassadeurd'Armenie
rompe un
Discours qui ne finit pas à
l'honneur du Senat, on
attend une Sceneoù la grandeur
des Romains & celle
de Pharasmane soit soutenue
par les differens traits
qui les caraéterisent, & le
Spectateur ne peut souffrir
qu'un homme tel quHicron,
luy ostele plaisir d'entendre
deux Héros qui contcftent
de la grandeur, &
qui l'établissen0t sur l'opposition
de leurs interests, & de
leurs maximes: c'estencela
sur tout que la Scene entre
Nicomede & Flaminius est
admirable, en tâchant à
l'envy de diminuer la grandeur
l'un de l'autre: ils
se montrent tous deux si
grands que la Scene finit
sans que le Speétareur puisse
decider lequell'emporte ,si
l'Ambassadeurd'Arménie
estoitnecessaire icy comme
on le prétend, c'est une
necessité bien fatale à cette
Scene si digne d'une plus
belle fin.
Dans le troisiémeActe
Arsame quineconnoist pas
Rhadamistepour son frere,
vient luy demander son secours
pour Zenobie contre
les fureurs de Pharafmane , l'amour qu'il a pour cette
Princesse fait faire à ce
Prince vertueux & fidelle,
une démarche qui paroist
estre un peu contre son devoir
, le plaisir que Rhadamistesepropose
derenverfer
les projets d'amour d'un
pere qu'il deteste
, & sans
doute son penchant à prendre
des partis extrêmes,lui
font accepter avec transport
les propositions de son frere;
la haine qu'il aconçeuë contre
Pharafmane
, va jusqu'à
vouloir soustraire à son autorité
Ar same que les sentimens
de la nature &de laprobiré
ornent aux dépens de
toute sa famille. Un projet si
dénaturé révol te cette amc
si bien née, & l'exemple de
vertu que donne Arfame cn5
cette occasion, réveille des
remords dans le coeur du
plus grand des scelerats
c'est ainsi qu'en détestant
l'horrible caractere de Rhadamiste
, on admire celuy
d'Arsame qui feroit de plus
vives impressions dans le
coeur des Spéculateurs, s'ils
n'estoient pas accoutûmez
par les horreurs de son frère
à des mouvemens d'un autre
ordre.
Je passe à la Scene de la
reconnoinance, c'estàmon
avis la situation du monde
a plus interessante, ces deux
personnes
personnes autrefois si chercs
l'une à l'autre, & que l'action
la plus affreuse avoit
séparez, sont par leur réünion
un Spectacle bien
touchant à toute l'Assemblée.
Zenobie à qui la vertu
ne permet pas de méconnoistre
son époux, & dont
le bon coeur sent même du
plaisir à le retrouver ,excite
les transports de Rhadamille
; illuy promet d'effacer
tous ses forfaits à force
de vertus; les promesses
accompagnées de larmes
& de transports trouvent
grace devant le Spectateur
qui croit aux sermens de
Rhadai-nifle,&qui souhaite
de les luy voir observer;
parce que ceux en qui il
place son interest ne doivent
ny ne peuvent luy est suspeas
; si le Spectateur est
dans la suite la dupe de
ces sermens,c'est qu'en effet
il n'y a personne quinefut
trompé aux sentimens tendres,&
délicats que Rhadamiste
y fait paroistre : en
s'interessant pour luy on
0a fait que suivre le coeur
deZenobie qui s'attendrit
au Discours de son époux
tout barbare qu'elle le connoist
: je ne sçaurois trop
dire combien cette Scene
m'a paru belle Lorsque
Rhadamiste exagere l'horreur
de ses crimes à Zenobie
qui les luy pardonne, il
marque qu'illent bien vivement
une generosité si heroïque
,
il ne se trouve dans
ce moment si coupable que
parce qu'il est plus sensible à
la vertu de Zenobie
,
lorsqu'il
prétend en diminuer
l'horreur en les rapportant
tous à son amour excessif
les dispositions sont dans,
cet instant si contraires à
celles d'un scelerat qu'il ne
croit même pas qu'on ait
pu lettreautantqu'il l'a été,
le Spectateur touché de
tant de délicatesse
,
cesse de
lui imputer ses fortfaits,&
commence à les regarder
c?
comme des circonstances
malheureuses qui serviront
à son Heroîme : voilà l'efset
de cet espece de délicatesse
raisonée: elle est d'autant
plusaudessus de la simplevivacité,
quel'esprit &
le coeur en partagent également
le plaisir. >
Dans le quatrièmeActe,
Arsame vient chercher
Zenobie, allarmé de sa froideur
il s'en plaint à elle en
en amant respecteux , Zenobie
qui croit devoir du
moins payer son amour par
un aveu necessaireàson repos
luiaprend qu'elleest Zenobic,
& que l'Ambassadeur
Romain est son époux
, c'est un trait de generosité,
bien digne de cette Princesse
mais si malreçu de Rhadamiste
qu'ilestprêtd'éclater
contre elle,& contre son
frere ; le Spectateur se repent
alors de s'être interessépourlui,
il envisage de
continuels malheurs pour
Zenobie ; & fâché de voir
tant de vertus livrées à des
fureurs qu'il n'espere plus
de voir finir, il retracte
pour ainsi dire la joye que
lui a donné sa reconnaissance
, & souhaite quequelque
heureuse circonstance les separe
pour toujours, la vertu
deZenobie tire un merveilleux
lustred'une circonstancc
si désagrable d'ailleurs
pour clic; sa fermeté
,
son
courage&l'amourdu devoir
éclate dans le parti qu'elle
prend de suivre son époux.
Ils partent enfin, & Pharasmane
bien-tost averti de
leur fuite, court&s'en van;..
ge dans le fang de Rhadamiste,
qui vient rendre son
dernier soupir entre les bras
de Zenobie au milieu de toute
sa famille, Pharafmanc
qui le reconnaît fremit du
coup qu'illuy a porté; l'ignorance
ne diminuë point
assez à son gré l'horreur de
son crime, & il paraît ce
me semble bien touché d'une
mort qu'il avait autrefois
ordonnée avec tant de
barbarie; il cft bien Pere
en ce moment pour ne l'avoir
encore jamais été
, &
cet homme sur qui lanature
avoit eu jusques làsipeu
de pouvoir me paraît du
moins se démentir un peu: Quant à Rhadamiste il
meurt comme il a vécu, d'abord
il craint de répandre
le fang de son pere, & préféréla
mort à l'horreur du
parricide, c'était son, bon
intervalle qui ne dure pas
long-temps, un moment
après il accable la douleur
de son Pere loin de la respecter
, on ne devinerait
pas qu'un Fils qui craint
moins la mort que le parricide
,deust outrager un Pere
qui semontre tel pour la
premiere fois, dans ces derniers
moments où la nature
& la vertu se produisent.
plus que dans tous les ail*
très.
Un pareil caractere est
bien plein de bizarrerie, c'est
ici le lieu d'examiner s'il
convient au Theatre, Rhadamistefait
lui même son
portrait en ces termes :
Et que (fay
- je Hieron
J
furieux
,
incertain,
Criminelsans penchant
, vertueuxsans
dessein.
Jouet infortuné de ma douleur
extrême,
Dans l'état oùjefuismeconnais-
jemoi même
Mon coeur de soinsdiverssans
cesse combatu,
Ennemi duforfaitsans aimer
la vertu,
D'un amour malheureux déplorablevictime
S'abandonne au remord sans
renoncer au crime ;
Je cede au repentir, mais sans
en profiter
Et je ne me connois que pour
me detefler,cec.
S'il est vray que Rhadamisteest
criminel sans penchant,
Zenobie le connaît
mal, ou ne lui rend pas justicc
quand elle dit.
Je l'avouerai
,
sensible à sa
tcndrcjje extrême,
Je mefis un devoird'yreport«•
dre de même,
Ignorantqu'en effetsous des dehors
heureux
On peut cacher au crime un
penchant dangereux.
D'ailleurs ses crimes sont
trop noirs& en trop grand
nombre pour les rapporter
tous à sa jalousie ou aux circonstances
où il s'est trouvé;
il me semble que la fureur
qui l'anime contre son pere,
& qui peut le conduire jusqu'au
parricide, marque
un scelerat bien déterminé.
Quoi qu'il en foit la continuité
& l'uniformité de ses
remords m'étonnent; je ne
puis comprendre qu'il soit
si peu fait au crime
,
après
en avoir fait de si noirs.
Que les plus fameux criminelsayant
eu quelque fois
des retours je n'en fuis pas
surpris, ils ne franchissent
point de certaines bornes,
sans quelque effort qu'ils
doivent sentir ; mais qu'ils
detestent uniformement les
crimes dont ils ont une longue
habitude, de telle sorte
que les remords les caracterisent;
c'est ce qui me paroist
incroyable.
J avoue que les remords
que l'Auteur donne à son
Heros fondent l'interêt
que nous prenons à la Scene
de la reconnaissance ; mais
celle de la jalousie qui la
suit de près n'apprent elle
pas au Spectateur que Rhadamiste
en un phrenetique
dangereux qui a successivement
de bons & de mauvais
intervalles,avec lequel il
faut perpétuellement de
compter, qui ne merite ny
attention ny creance ny
iDtcrefi) était-ce la peine
de bâtirpourdétruire si
promptement; & ne valoiril
pas mieux réduire le mcrite
de la reconnoissance au
merveilleux de la furprifc
que fait naître larencontre
impreveüe de deux person-
- nes que de grands interests
unissent ouséparent ,il faloit
donc ou faire voir les fruits
de tant de remords,ou en
retrancher le principe, on
auroit sçeu à quoys'en tenir
avec Rhadamiste & nous
l'aurions aimé ou haï sans
risquer d'en estre un moment
la dupe: Cleoparre
ne s'estoit pas signalée par
plus de forfaits que Rhadamiste,
leur ressamblance est
assez grande en ce point,
Corneille n'a eu garde de
luy donner des remords qui
ne pouvant estre le fruit
d'une vertu qu'elle avoit
absolument étouffée,n'auroit
esté que foiblesse dans
sonesprit & qu'inconstance
dans son coeur; loinqu'ils
eussent adouci son caractère
par raport au Spectateur;ils
luy auroient osté le merveilleux
attaché aux grands
crimes : cette détestable
constance qui brave les loix
est d'autant plus grande au
Theatre qu'elle inspire plus
d'horreur.
C'est pour cela que les remords
Infructueux de Rhadamiste
rendent son caractere
petit & peu digne du
Theatre, un homme qu'on
me represente le joüet des
plus noires fureurs, & des
plus beaux sentimens, qui
n'a pas la force de secouër
l'un ou l'autre joug, un
pareil caraétere est-il digne
de l'attention publique, &
n'estil pas aussi méprisable
dans ses remords, qu'il est
detestable dans ses crimes.
Jugez, Monsieur, par
ce que je viens de vous dire
combien le caraé1;ere de
Zenobie doit briller par
opposition à celuy de Rhadamiste
: on ne peut mettre
sur le Theatre plus de generosité
,
plus de constance,
& plus de toutes ces qualitez
qui forment une Heroïne,
j'aurais seulement souhaité
que son amour pour Arfame
eut esté plus vif, sa gloire
auroit esté plus grande à
le surmonter
, ce caractère
c11 d'ailleurs plein des plus
grandes beautez : j'admire
sur tout l'aveu qu'elle fait
de son amour pour Arsame
en presence de son époux:
j'aime avoir un Auteur de
nostre siecle faire revivre la
fage hardiesse du grand
Corneille,& sij'estime beaucoup
ce qu'il a fait, j'admire
encore plus ce qu'il est capable
de faire.
DEM **
SurlaTragedie de Rhadamiste&
deZenobie.
Vous me demandez ,
Monficur
, une Critique
exaéte de la Tragedie de
Rhadamiste* j'ay fait en la
lisant quelques Reflexions
dont j'espere quevous voudrez
bien vous contenter.
L'exposition du sujet
me paroist tres simple
pour la quantité de faits
dont elle est necessaire-
-
ment chargée
,
le recit
de Zenobie ne larenferme
pas toute entiere
Rhadamiste , vient l'achever
au sécond Aéte
,
dans le
rccit qu'il fait à Hieron
de quelques circonstances
que Zenobie ne peut pas
sçavoir :
il estoit bien
difficile d'éviter l'inconvenient
des répetitions,
en introduisant sur la
Scene deux personnes qui
racontent les mêmes faits:
l'Autcury a merveilleusement
réüssi. Rhadamiste
ne par le qu'en passant de
ceux donc Zenobie a déja
instruit sa Considence, &
seulement pour entrer avec
nettetédans ce que le Spectateur
ne sçait pas encore s'il
a donné dans cette occasion
une marque de sonhabileté,
sa délicatesse ne me paroist
pas moins grande dans le
récit qu'il fait faire à Zenobie
descruautez de Rhadamiste;
cette-Princesse garde
tous les ménagemens qu'elle
doit aux manes de son
époux ,&quand l'ordrede
son Di scours la conduit àce
moment horrible de sa vie,
où aprés avoir esté poignardée
,
elle fut jettée dans
l'Araxe; on diroit qu'elle
l'interrompt exprés pour
laisser ignorer à sa Considente
que son époux est l'Auteur
ducoup le plus barbare
que l'Histoire ait jamais
raporté; je ne sçay si ces sinesses
de l'art ont également
rciiffi dans tous les tfprKs ;
mais j'ay cru y trouver la
main de maistre.
A 'peine Zenobie a fini
son récit, qu'Arsameparoist
sur le Theatre: ce Prince
amoureux de Zenobie ne
peut plus supporter son
absence
,
&sans l'ordre
de Pharasmane son pere il
arrive dans sa Cour : Pharasmane
également charmé
de la Princesse la furprcnd
avec son fils: c'est-là que
son caractere commence à
se découvrir, peu arraché à
sesenfans par les sentimens
de la nature, rival pour eux
aussi dangereux que le plus
cruel ennemy ,
grand d'ailleurs
par son courage
, par son ambition
, & par -Ces
succés contre les Romains,
dont il n'est pas moins cnncmy
que Mithridate ,c'estce
me semble un fort beau
caractere,j'auroisvoulu seulement,
le trouver dans son
intrigue aussi fourbe ,&
aussiperside qu'il l'est dans rHIHoire;cnessèt l'artifice
n'est pas un des moindres
traits qui l'y caracterisenr,
& c'est à cetrait si négligé
dans la pieçequePharasmanme
deveoit lna coiureonn.e d'Ar-
Le second ACtc est ouvert
par Rhadamiste qui
arrive à la Cour de son
perc donc il se flatequ'il
ne sera pas. reconnu;chargé
des volontez du Senat il
vient de sa part deffendreà
Pharasmane d'aspirer à la
Couronne d'Armenie, il
opofe en fort beaux termes
les motifs qui ont engagé
les Romains à le nommer
leur A01baffadeur,&.
lesraisons qui l'ont porté à
demander cet honneur:
on y voit cette haine si violence
contre son pere , cet
amour furieux pour objet un qu'il desespere de
revoir jamais; c'est-là que
paroissent ces projets affreux
de vangeance, ces remords
pour des crimes passez
,
l'ardeur qui l'entraîne à des
crimes nouveaux: en un
mot on y trouve déja tout
son caractere qui doit se
développer par les circonstances
ou l'Auteur le place
dans le cours de la Tragédie.
C'est sur ce caractère que
je doit insister davantage,
c'est dans le contraste qu'il
fait avec celuy de Zenobie,
que l'Auteur a pris les plus
grandes beautezde sa Piece,
& sij'y trouve quelle dcffaut,
c'est sur tout dans ce
caractere que je les auray
cherchez
:
il mérite donc
une attention particuliers
que je luy donneray après
des reflexions plus generales.
Me voicy maintenant à la
Scene de l'Ambassade, elle
est bien digne d'un Ambassadeur
Romain,& Corneille
n'a pasce me femblc
fait parler Flaminius à Nicomede
avec plus de noblesse
& de dignité ; la manière
dont Pharasmane reçoit cet
Ambassadeur ne céde en
rien àcelle dont Nicomede
reçoitFlaminius: il en beau )de voir Pharasmane reprimer
l'orgueil des Romains,
jurqu'à traiter de fanfarons
ces Maistres du monde;
quel domageque l'Ambassadeurd'Armenie
rompe un
Discours qui ne finit pas à
l'honneur du Senat, on
attend une Sceneoù la grandeur
des Romains & celle
de Pharasmane soit soutenue
par les differens traits
qui les caraéterisent, & le
Spectateur ne peut souffrir
qu'un homme tel quHicron,
luy ostele plaisir d'entendre
deux Héros qui contcftent
de la grandeur, &
qui l'établissen0t sur l'opposition
de leurs interests, & de
leurs maximes: c'estencela
sur tout que la Scene entre
Nicomede & Flaminius est
admirable, en tâchant à
l'envy de diminuer la grandeur
l'un de l'autre: ils
se montrent tous deux si
grands que la Scene finit
sans que le Speétareur puisse
decider lequell'emporte ,si
l'Ambassadeurd'Arménie
estoitnecessaire icy comme
on le prétend, c'est une
necessité bien fatale à cette
Scene si digne d'une plus
belle fin.
Dans le troisiémeActe
Arsame quineconnoist pas
Rhadamistepour son frere,
vient luy demander son secours
pour Zenobie contre
les fureurs de Pharafmane , l'amour qu'il a pour cette
Princesse fait faire à ce
Prince vertueux & fidelle,
une démarche qui paroist
estre un peu contre son devoir
, le plaisir que Rhadamistesepropose
derenverfer
les projets d'amour d'un
pere qu'il deteste
, & sans
doute son penchant à prendre
des partis extrêmes,lui
font accepter avec transport
les propositions de son frere;
la haine qu'il aconçeuë contre
Pharafmane
, va jusqu'à
vouloir soustraire à son autorité
Ar same que les sentimens
de la nature &de laprobiré
ornent aux dépens de
toute sa famille. Un projet si
dénaturé révol te cette amc
si bien née, & l'exemple de
vertu que donne Arfame cn5
cette occasion, réveille des
remords dans le coeur du
plus grand des scelerats
c'est ainsi qu'en détestant
l'horrible caractere de Rhadamiste
, on admire celuy
d'Arsame qui feroit de plus
vives impressions dans le
coeur des Spéculateurs, s'ils
n'estoient pas accoutûmez
par les horreurs de son frère
à des mouvemens d'un autre
ordre.
Je passe à la Scene de la
reconnoinance, c'estàmon
avis la situation du monde
a plus interessante, ces deux
personnes
personnes autrefois si chercs
l'une à l'autre, & que l'action
la plus affreuse avoit
séparez, sont par leur réünion
un Spectacle bien
touchant à toute l'Assemblée.
Zenobie à qui la vertu
ne permet pas de méconnoistre
son époux, & dont
le bon coeur sent même du
plaisir à le retrouver ,excite
les transports de Rhadamille
; illuy promet d'effacer
tous ses forfaits à force
de vertus; les promesses
accompagnées de larmes
& de transports trouvent
grace devant le Spectateur
qui croit aux sermens de
Rhadai-nifle,&qui souhaite
de les luy voir observer;
parce que ceux en qui il
place son interest ne doivent
ny ne peuvent luy est suspeas
; si le Spectateur est
dans la suite la dupe de
ces sermens,c'est qu'en effet
il n'y a personne quinefut
trompé aux sentimens tendres,&
délicats que Rhadamiste
y fait paroistre : en
s'interessant pour luy on
0a fait que suivre le coeur
deZenobie qui s'attendrit
au Discours de son époux
tout barbare qu'elle le connoist
: je ne sçaurois trop
dire combien cette Scene
m'a paru belle Lorsque
Rhadamiste exagere l'horreur
de ses crimes à Zenobie
qui les luy pardonne, il
marque qu'illent bien vivement
une generosité si heroïque
,
il ne se trouve dans
ce moment si coupable que
parce qu'il est plus sensible à
la vertu de Zenobie
,
lorsqu'il
prétend en diminuer
l'horreur en les rapportant
tous à son amour excessif
les dispositions sont dans,
cet instant si contraires à
celles d'un scelerat qu'il ne
croit même pas qu'on ait
pu lettreautantqu'il l'a été,
le Spectateur touché de
tant de délicatesse
,
cesse de
lui imputer ses fortfaits,&
commence à les regarder
c?
comme des circonstances
malheureuses qui serviront
à son Heroîme : voilà l'efset
de cet espece de délicatesse
raisonée: elle est d'autant
plusaudessus de la simplevivacité,
quel'esprit &
le coeur en partagent également
le plaisir. >
Dans le quatrièmeActe,
Arsame vient chercher
Zenobie, allarmé de sa froideur
il s'en plaint à elle en
en amant respecteux , Zenobie
qui croit devoir du
moins payer son amour par
un aveu necessaireàson repos
luiaprend qu'elleest Zenobic,
& que l'Ambassadeur
Romain est son époux
, c'est un trait de generosité,
bien digne de cette Princesse
mais si malreçu de Rhadamiste
qu'ilestprêtd'éclater
contre elle,& contre son
frere ; le Spectateur se repent
alors de s'être interessépourlui,
il envisage de
continuels malheurs pour
Zenobie ; & fâché de voir
tant de vertus livrées à des
fureurs qu'il n'espere plus
de voir finir, il retracte
pour ainsi dire la joye que
lui a donné sa reconnaissance
, & souhaite quequelque
heureuse circonstance les separe
pour toujours, la vertu
deZenobie tire un merveilleux
lustred'une circonstancc
si désagrable d'ailleurs
pour clic; sa fermeté
,
son
courage&l'amourdu devoir
éclate dans le parti qu'elle
prend de suivre son époux.
Ils partent enfin, & Pharasmane
bien-tost averti de
leur fuite, court&s'en van;..
ge dans le fang de Rhadamiste,
qui vient rendre son
dernier soupir entre les bras
de Zenobie au milieu de toute
sa famille, Pharafmanc
qui le reconnaît fremit du
coup qu'illuy a porté; l'ignorance
ne diminuë point
assez à son gré l'horreur de
son crime, & il paraît ce
me semble bien touché d'une
mort qu'il avait autrefois
ordonnée avec tant de
barbarie; il cft bien Pere
en ce moment pour ne l'avoir
encore jamais été
, &
cet homme sur qui lanature
avoit eu jusques làsipeu
de pouvoir me paraît du
moins se démentir un peu: Quant à Rhadamiste il
meurt comme il a vécu, d'abord
il craint de répandre
le fang de son pere, & préféréla
mort à l'horreur du
parricide, c'était son, bon
intervalle qui ne dure pas
long-temps, un moment
après il accable la douleur
de son Pere loin de la respecter
, on ne devinerait
pas qu'un Fils qui craint
moins la mort que le parricide
,deust outrager un Pere
qui semontre tel pour la
premiere fois, dans ces derniers
moments où la nature
& la vertu se produisent.
plus que dans tous les ail*
très.
Un pareil caractere est
bien plein de bizarrerie, c'est
ici le lieu d'examiner s'il
convient au Theatre, Rhadamistefait
lui même son
portrait en ces termes :
Et que (fay
- je Hieron
J
furieux
,
incertain,
Criminelsans penchant
, vertueuxsans
dessein.
Jouet infortuné de ma douleur
extrême,
Dans l'état oùjefuismeconnais-
jemoi même
Mon coeur de soinsdiverssans
cesse combatu,
Ennemi duforfaitsans aimer
la vertu,
D'un amour malheureux déplorablevictime
S'abandonne au remord sans
renoncer au crime ;
Je cede au repentir, mais sans
en profiter
Et je ne me connois que pour
me detefler,cec.
S'il est vray que Rhadamisteest
criminel sans penchant,
Zenobie le connaît
mal, ou ne lui rend pas justicc
quand elle dit.
Je l'avouerai
,
sensible à sa
tcndrcjje extrême,
Je mefis un devoird'yreport«•
dre de même,
Ignorantqu'en effetsous des dehors
heureux
On peut cacher au crime un
penchant dangereux.
D'ailleurs ses crimes sont
trop noirs& en trop grand
nombre pour les rapporter
tous à sa jalousie ou aux circonstances
où il s'est trouvé;
il me semble que la fureur
qui l'anime contre son pere,
& qui peut le conduire jusqu'au
parricide, marque
un scelerat bien déterminé.
Quoi qu'il en foit la continuité
& l'uniformité de ses
remords m'étonnent; je ne
puis comprendre qu'il soit
si peu fait au crime
,
après
en avoir fait de si noirs.
Que les plus fameux criminelsayant
eu quelque fois
des retours je n'en fuis pas
surpris, ils ne franchissent
point de certaines bornes,
sans quelque effort qu'ils
doivent sentir ; mais qu'ils
detestent uniformement les
crimes dont ils ont une longue
habitude, de telle sorte
que les remords les caracterisent;
c'est ce qui me paroist
incroyable.
J avoue que les remords
que l'Auteur donne à son
Heros fondent l'interêt
que nous prenons à la Scene
de la reconnaissance ; mais
celle de la jalousie qui la
suit de près n'apprent elle
pas au Spectateur que Rhadamiste
en un phrenetique
dangereux qui a successivement
de bons & de mauvais
intervalles,avec lequel il
faut perpétuellement de
compter, qui ne merite ny
attention ny creance ny
iDtcrefi) était-ce la peine
de bâtirpourdétruire si
promptement; & ne valoiril
pas mieux réduire le mcrite
de la reconnoissance au
merveilleux de la furprifc
que fait naître larencontre
impreveüe de deux person-
- nes que de grands interests
unissent ouséparent ,il faloit
donc ou faire voir les fruits
de tant de remords,ou en
retrancher le principe, on
auroit sçeu à quoys'en tenir
avec Rhadamiste & nous
l'aurions aimé ou haï sans
risquer d'en estre un moment
la dupe: Cleoparre
ne s'estoit pas signalée par
plus de forfaits que Rhadamiste,
leur ressamblance est
assez grande en ce point,
Corneille n'a eu garde de
luy donner des remords qui
ne pouvant estre le fruit
d'une vertu qu'elle avoit
absolument étouffée,n'auroit
esté que foiblesse dans
sonesprit & qu'inconstance
dans son coeur; loinqu'ils
eussent adouci son caractère
par raport au Spectateur;ils
luy auroient osté le merveilleux
attaché aux grands
crimes : cette détestable
constance qui brave les loix
est d'autant plus grande au
Theatre qu'elle inspire plus
d'horreur.
C'est pour cela que les remords
Infructueux de Rhadamiste
rendent son caractere
petit & peu digne du
Theatre, un homme qu'on
me represente le joüet des
plus noires fureurs, & des
plus beaux sentimens, qui
n'a pas la force de secouër
l'un ou l'autre joug, un
pareil caraétere est-il digne
de l'attention publique, &
n'estil pas aussi méprisable
dans ses remords, qu'il est
detestable dans ses crimes.
Jugez, Monsieur, par
ce que je viens de vous dire
combien le caraé1;ere de
Zenobie doit briller par
opposition à celuy de Rhadamiste
: on ne peut mettre
sur le Theatre plus de generosité
,
plus de constance,
& plus de toutes ces qualitez
qui forment une Heroïne,
j'aurais seulement souhaité
que son amour pour Arfame
eut esté plus vif, sa gloire
auroit esté plus grande à
le surmonter
, ce caractère
c11 d'ailleurs plein des plus
grandes beautez : j'admire
sur tout l'aveu qu'elle fait
de son amour pour Arsame
en presence de son époux:
j'aime avoir un Auteur de
nostre siecle faire revivre la
fage hardiesse du grand
Corneille,& sij'estime beaucoup
ce qu'il a fait, j'admire
encore plus ce qu'il est capable
de faire.
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Résumé : REFLEXIONS DE M** Sur la Tragedie de Rhadamiste & de Zenobie.
Le texte est une critique de la tragédie 'Rhadamiste et Zénobie'. L'auteur admire la simplicité de l'exposition du sujet malgré la complexité des faits à traiter. Il apprécie l'évitation des répétitions grâce à l'introduction de personnages relatant les mêmes événements sous différents angles. La délicatesse avec laquelle Rhadamiste et Zénobie racontent leurs histoires est soulignée, notamment la manière dont Zénobie mentionne la cruauté de Rhadamiste avec ménagement. Le caractère de Pharasmane, le père d'Arsame, se révèle progressivement, bien que l'auteur regrette que Pharasmane ne soit pas aussi fourbe et perspicace dans la pièce qu'il l'est dans l'histoire. Le second acte commence avec Rhadamiste arrivant à la cour de son père en se dissimulant. Il est chargé par le Sénat romain de défendre les droits de Pharasmane sur la couronne d'Arménie. Rhadamiste exprime sa haine pour son père et son amour désespéré pour Zénobie, révélant ainsi son caractère complexe et ses projets de vengeance. L'auteur critique la scène de l'ambassade romaine, qu'il trouve digne mais interrompue de manière regrettable par l'ambassadeur arménien. Il admire la scène où Arsame demande de l'aide pour Zénobie contre Pharasmane, soulignant la vertu et la fidélité d'Arsame. La scène de la reconnaissance entre Rhadamiste et Zénobie est particulièrement touchante. Zénobie pardonne à Rhadamiste malgré ses crimes, émouvant le spectateur par cette générosité. Cependant, Rhadamiste retombe rapidement dans sa jalousie et sa fureur, décevant le spectateur. Dans le quatrième acte, Arsame découvre la véritable identité de l'ambassadeur romain, qui est Rhadamiste. Pharasmane, informé de la fuite de Rhadamiste et Zénobie, les poursuit et trouve Rhadamiste mourant. Pharasmane est touché par cette mort, contrairement à Rhadamiste qui, dans ses derniers moments, montre une bizarrerie de caractère en oscillant entre la crainte du parricide et l'outrage envers son père. L'auteur critique le caractère de Rhadamiste, le trouvant plein de bizarrerie et d'incohérence. Il juge les remords constants de Rhadamiste incroyables pour un criminel de son envergure, suggérant que la pièce aurait gagné en cohérence en montrant les fruits de ces remords ou en les supprimant complètement. Le texte souligne également que la faiblesse et l'inconstance d'un personnage ne le rendent pas admirable sur scène, car elles enlèvent le caractère extraordinaire des grands crimes. La constance dans le mal est plus impressionnante au théâtre car elle inspire l'horreur. Les remords infructueux de Rhadamiste sont critiqués car ils le rendent petit et indigne du théâtre, incapable de surmonter ses passions ou ses crimes. En opposition, le caractère de Zénobie est loué pour sa générosité, sa constance et ses qualités héroïques. L'auteur regrette seulement que son amour pour Arsame ne soit pas plus intense, ce qui aurait accru sa gloire en le surmontant. Zénobie est admirée pour son aveu d'amour en présence de son époux, une audace comparée à celle de Corneille. L'auteur apprécie l'œuvre et admire le potentiel de l'auteur pour de futures créations.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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20
p. 31-36
BOUQUET NOUVEAU à Mademoiselle V.... Par Monsieur R...
Début :
Corinne, Laure, Astrée, [...]
Mots clefs :
Amants, Amour, Sentiments
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : BOUQUET NOUVEAU à Mademoiselle V.... Par Monsieur R...
BOUQUET NOUVEAU,
4 MademoiselleV. Par
MonjîeurR, C Orinne,Laure,Afirée"
Objetsdevers immortels,.
Noms qu'Appollon fie
Cytherée
Ont consacrez sur leurS:
Autels
3
Depuis qu'aux bords du
Stix le fort vous fit
descendre,
Tous vos amans vous font
1
entendre
Qu'avec vous a finil'empire
de l'amour,
Et je laurois comme eux
pensejùsqua ce jour,
Aumoins c'eût été grande
affaire
De vouloir prouver le
contraire.
Me serois-je chargé de
trouver des amans
Soupirans. sur le ton des;
vostres ?.
De nos belles aussi les plaisirs
sont tous autres
Que celuy des beaux sentimens.
or
Enfin grace à l'amour il
est une mortelle
Dignedevôtre siecle, elle
est docte,elle est belle,
De la delicatesse elle connon:
le prix;
Elle a Sur vos tombeaux
recüeilly vos esprits,
Loin d'elle Eloges insipides,
Qu'aux rives du Parnasse
elle porte ses pas,
Les Petrarques & les Ovi.
v
des
Ne lui manqueront pas,
Vous en recevez la nouvelle
Sans aucuns sentimens jaloux!
Il est iciplus d'une belle
Bien moins genereuse que
vous.
Pour la gloire du sexe aimeriez
- vous tant
Lyses
AuParnasse aujourd'huy
l'on celebre sonnom.;
Sur un Trône de fleurs
vous l'y verrez assise,
'Venez, & qu'Astrée y
conduite
Des bergers tels queceux
.,
que connutie Lignon:
Pour Lyse tousbergers feront
constans &
tendres
Pas un Hilas, parmi tant
de Silvandres;
Je vis aussi les grandsAu--
teurs Suivre Corinne & Laureen
habithéroïque,
Poëtescouronnez, donc
l'esprit ne s'applique
Qu'à celebrer des Rois àç
des Vainqueurs,
Lyse connaît sa Cour, 1,
sublime pour Lyse
Ne fera jamais étranger,
Lyse aime aussi les bois , sa douceur l'humanise
Avec l'hommage d'un
berger.
D'une voix mal assurée
Te chanterais-je à mon
tour?
Ah! Lyre, si Phebus m'exauce
chaque jour,
Je t'écrirai des vers, d'une
plume tirée
Des aîles mêmes de l'Amour.
4 MademoiselleV. Par
MonjîeurR, C Orinne,Laure,Afirée"
Objetsdevers immortels,.
Noms qu'Appollon fie
Cytherée
Ont consacrez sur leurS:
Autels
3
Depuis qu'aux bords du
Stix le fort vous fit
descendre,
Tous vos amans vous font
1
entendre
Qu'avec vous a finil'empire
de l'amour,
Et je laurois comme eux
pensejùsqua ce jour,
Aumoins c'eût été grande
affaire
De vouloir prouver le
contraire.
Me serois-je chargé de
trouver des amans
Soupirans. sur le ton des;
vostres ?.
De nos belles aussi les plaisirs
sont tous autres
Que celuy des beaux sentimens.
or
Enfin grace à l'amour il
est une mortelle
Dignedevôtre siecle, elle
est docte,elle est belle,
De la delicatesse elle connon:
le prix;
Elle a Sur vos tombeaux
recüeilly vos esprits,
Loin d'elle Eloges insipides,
Qu'aux rives du Parnasse
elle porte ses pas,
Les Petrarques & les Ovi.
v
des
Ne lui manqueront pas,
Vous en recevez la nouvelle
Sans aucuns sentimens jaloux!
Il est iciplus d'une belle
Bien moins genereuse que
vous.
Pour la gloire du sexe aimeriez
- vous tant
Lyses
AuParnasse aujourd'huy
l'on celebre sonnom.;
Sur un Trône de fleurs
vous l'y verrez assise,
'Venez, & qu'Astrée y
conduite
Des bergers tels queceux
.,
que connutie Lignon:
Pour Lyse tousbergers feront
constans &
tendres
Pas un Hilas, parmi tant
de Silvandres;
Je vis aussi les grandsAu--
teurs Suivre Corinne & Laureen
habithéroïque,
Poëtescouronnez, donc
l'esprit ne s'applique
Qu'à celebrer des Rois àç
des Vainqueurs,
Lyse connaît sa Cour, 1,
sublime pour Lyse
Ne fera jamais étranger,
Lyse aime aussi les bois , sa douceur l'humanise
Avec l'hommage d'un
berger.
D'une voix mal assurée
Te chanterais-je à mon
tour?
Ah! Lyre, si Phebus m'exauce
chaque jour,
Je t'écrirai des vers, d'une
plume tirée
Des aîles mêmes de l'Amour.
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Résumé : BOUQUET NOUVEAU à Mademoiselle V.... Par Monsieur R...
Le poème 'BOUQUET NOUVEAU' est dédié à Mademoiselle V. Il commence par une invocation aux objets immortels et aux noms sacrés par Apollon et Cythère. L'auteur note que, depuis l'Antiquité, les amants croient que l'amour s'achève avec eux. Cependant, il affirme qu'il existe une femme digne de son siècle, docte, belle et délicate, qui recueille les esprits des grands poètes sur leurs tombeaux. Cette femme, nommée Lyse, est célébrée au Parnasse et inspire des éloges dignes de Pétrarque et Ovide. Elle est comparée à Corinne et Laure, et sa gloire est telle que même Astrée et les bergers du Lignon lui sont dévoués. Lyse connaît aussi bien la cour que les bois, et sa douceur l'humanise. L'auteur exprime son désir de la chanter et de lui écrire des vers inspirés par l'amour.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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21
p. 3-48
AVANTURE nouvelle.
Début :
Un Gentilhomme d'un veritable merite, & d'une naissance [...]
Mots clefs :
Marquis, Chevalier, Belle, Coeur, Amour, Plaisir, Sentiments, Esprit, Mariage, Passion, Peine, Chagrin, Amoureux, Jeune, Violence, Beauté, Devoir, Engagement, Entretenir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVANTURE nouvelle.
tA-VANTV RE
nouvelle.
N Gentilhomme
d'un ver itable mérite
, 5c d'une naissance
aflfczdiftinguée pour a:-,,
Voir[pris'lenomde Marquis
sans qu'on pût dire
qu'il l1eueusurpé, étant
un jour allé entendre un
concert, où il fut mené
par un ami, trouva dans
la maison où il se faisoit
une Demoiselle dont la
beauté lui parut piquante.
Elle étoitblonde,
avoit les traits assez reguliers,
le teint d'un
éclat qui surprenoitC 8C
une douceur toute charmante
répandue sur son
vifagc. Il fit fibien qui
se plaça auprès d'elle; &C
tandis que tout le monde
prêtoit l'oreille avec
foin aux belles voixdont
le concert etoit composé
,
il eut lesyeuxtoûjours
attachez sur cette
aimable personne. Les
paroles qu'on chanta lui
donnèrent lieu de l'entretenir.
Il en tira de
quoy la flater sur son merité;&
s'il la mit dans
quelque embarras à forr
ce de lui donner des
loüanges, il ne laissa pas
de s'appercevoir qu'elle
avoit l'esprit aisé, &C
que le silence qu'ellegardoit
quelquefois étoit un
effet de sa mode stie. Il
ne sortit point de l'assemblée
sans avoir appris qui
elle étoit. Il fçut que sa
qualitérépondoit à fou
merite, & qu'ayant perdu
(on pere & sa mere
dans son plus bas âge,
elle demeuroit chez une
tante quis'étoit chargée
ic Ca conduite. jCorrune
4, l'avoittrouvce toute
aimable, l'envie de la
voir avec quelque liberté
Lui fie ch erc her accès
auprès de la tante;Se
vous jugez bien qu'ayant
de l'esprit 8c du fçavoirfaiiç
,il n'eut pas de peine
à y relilTiF, Dans les
premiers foins qu'il s'attacha
à lui rendre, son
unique vûë fut le plaisir
-d'un amufernent honne.
te qui l'occupât pendant
quelques heures. Il dit
force douceurs à la bellesepreparant
au triomphe
d'attendrir un jeune
coeur. Ce ne lui fut
pas une chose aisée. Elle
s3'accoûA tuma a 1l,'entendre
,
sans qu'aucun sentiment
particul ier lui
fîr découvrir qu'elle fut
touchée; &cetteespece
d'indiffcrence blessant le
Marquis, qui étoit fier
naturellement, il ne put
souffiir sans beaucoup
de peine qu'elle lui ôtât
la gloire de lui laisser remarquer
en elle un commencement
de passion.
Ce n'est pas qu'elle n'eût
pour lui des honnêtetez,
dont il eût eu lieud'être
content, s'iln'eût souhaité
que del'estime :
ma is ce n'étoientpoint
des honnêtetez de diftinérion,
& il regardoit
comme une honte, qu'-
elle attendît son entier
hommage pour se declarer,
après que partout
ailleurs on l'avoit
presque toûjours prévenu
par des avances. Cependant
les manières de
la belle, de quelque froideur
qu'elles lui parussent
, ne laisserent pas
d.e1:enflâmer, Si meme
on peut dire que ce fut
ce qui porta son amour
à toute la violence qu'il
commença de sentir. Il
iy abandonna malgré
lui, & à quelque plix
que ce pût étre, il rèlOlut
de.se donner le plaisir
de se fairedirequ'il
étoit aimé. Ses empreffçmeus,
qu'il redoubla.,
le firent voir le plus amoureux
de tous les
hommes. Il dit à la belle
leschofès les plus flateuses,
& ne douta point
qu'en lui déclarant qu'il
la vouloit époufer,il ne
lui çausât toute la joye
que lui devoit inspirer
une alliance si avantageufe.
La belle reçut
cette dec laration avec
beaucou p de reconnoiiTance
> &C après lui
avoir marqué en ternies
fort serieux qu'clle
luiétoit sen siblement
obligée de l'honncur
qu'illui faisoit,elleajouta
que dépendant d'une
tante, dont lesvolontez
regloient les siennes,cetoit
à elle qu'il se devoit
adresser. Une réponse si
peu attenduë déplut au
Marquis. Ilditàlabelle,
avec un peu de chagrin,
qu'ilnesongeoit à se
marier que pour vivre
heureux > qu'il ne pouvoit
l'être s'iln'avoit son
coeur, & que ne voulant
le devoir qu'à dtcmême,
il seroit fort inutile
de lui faire demander,
le consentement de
ses parens, tant qu'illa
verroic dans cette reserve.
Il fie ce qu'il put pour
l'en tirer, & ses plus fortes
prieres n'obtinrent
rien de plus favorable
pour sa paisson
,
qu'une
assurance qu'elle suivrois
son devoir sans aucune
peine, & qu'aussitôt
que sa tante auroit
parlé0 il auroit sujet d'être
content. Le Marquis
tira de làuneconfequence
qui fit fbuHrirfa delicateffc.
Il s'en expliqua
avec la belle
,
& lui dit'
d'un ton de plainte,qu'il
lui devoit estre bien fâi
cheux de, voir que si la
tanre soppofoit à (on
bonheur, clic feroit prelte
à le dégager pour la
fatisfiuie. Labelle luircpliqua
qu'il se faisoit
tore de craindre qu'on
n'eust pas pour lui les
égards qui étoient deus
6càsonmérité & à sa
naissance;S£ n'ayant pu
l'obliger de se declarer
plus precifémerit, illui
fit connoître qu'il alloit
remettre au temps le
succés de sesdesseins,
afin que Imipression que
ses services feroient sur
son coeur lui fît tenir
d'elle feule ce que son
amour ne pouvoit devoir
à d'autres. Il continua
ses soins, qui furent toujours
reçus d'une man
iéré assez engageante.
L'étatoù il se trouvoit avoir
quelque chose d'extraordinaire.
Il aimoit
avec excés ; & quoique
labelle lui fît voir beaucoup
coup d'estime, 6C qu'il
ne remarquât rien qui
lui fît apprehender que
sa recherche ne lui sust
pas agreable, il ne pouvoit
se resoudre à presser
de rien conclure,
| parce qu'il ne voyoit pas
i qu'elle eust pour luy les
< empressemens dont il
croyoit que sa passion le
; rendroit digne. Les cho-
} ses ayant encore demeuré
un peu detempsdans
ces melmes termes,elles
changèrent de face par
un incident qui eut des
fuites qu'on n'attendoit
pas. Le Marquis avoit
un frere qu'on nommoit
Je Chevalier. Il estoit à
Rome depuis trois ou
quatre années, & il en
revint en ce temps-là.
Le Marquis qui avoit
toujours vescu avec luy
dans la plus étroiteliaison
que l'amitié ait jamais
établie entre deux
freres
, ne manqua pas
un peu après son retour,
de l'entretenir de samaistresse.
Ilne luy parla
ni de son esprit ni de sa
beauté, &C voulant qu'il
en jugeast par luy-mesme,
ille mena chez cette
jeune personne. Le Chevalier
qui avoit acquis
dans ses Voyages certaines
maniérés pleines
d'agrément qui perfectionnent
les heureux ta-
Jens que l'on a receus de
la natute,brilla fort avec
la belle dans une assez
longue conversationqui
fut aussivive qu'enjoüée.
Il fut touché de ce qu'il
connut d'aimable en elle,
& son frere luy ayant
demandé son sentiment,
il luy en dit millebiens,
& ne pouvoit fc lasser
de luy applaudir sur le
choix qu'il avoit fait.
Le Marquis ravi d'estre
approuvé, &. ne trouvant
point de plus grand
plaisir que d'entendre
parler d'elle,engagea le
Chevalier à la voir souvent.
C'estoient toujours
de nouveaux applaudiffemens
qu'il recevoir sur
f sa passion; & comme il
i estoitaisé de voir que le
Chevalier luy parloirde
bonne soy, & que rien
n'enflâme tant que les
:; louanges qu'on entend
donner ace qu'on aime,
J le Marquis sans y penser
i prenoit desredoublemés
; d'amour dont il ne pouvoit
démefler toute la
force. Il trouvoit que sa
maistresse avoit plus d'esprit
de jour en jour, &C
il ne comprenoit pas
qu'il lui étoit inspiré par
l'envie de plaire. La belle
ne sçavoit pas ellemesme
d'où lui venoient
de certains je ne sçay
quoy qui la rendoient
pluscharmante, & qui
lui donnoient en tout
une vivacité extraordinaire.
Elle suivoit un
panchant quelle neconnoissoit
pas, & le Chevalier
ne faisantrien qui
ne parlast à sonavantage,
elle abandonnoic son
coeur avec plaisir à des
sentimens qu'ellen'avoit
jamais eus. Elle ne s'a pperceut
mesme qu'ils
étoient nouveaux pour
elle, que lorsque le Chevalier
passa trois ou quatre
jours sans la venir
voir avec son frere. Elle
en montra quelque trouble,&
l'empressement
qu'elle avoit à demander
ce qui l'occupoit ailleurs,
étoit une marque
qu'elle y prenoit intesest.
Elle étoit moins
gaye lereste du jour, &
quand le Chevalier revenoit
, outre la joye
qu'elle laissoit éclater sur
son virage, elle lui faisoit
de si obligeans reproches
de sa négligence
, qu'elle ne pouvoit
lui dire plus ouvertement
ment que rien ne lui
plaisit tant que ses visites.
Elle ne cachoit rien
detoutecela au Marquis,
parce qu'agissant naturellement,
& n'ayant jamais
connu ce que c'étoit
quel'amour elle
étoit bien éloignée de
penser qu'il y eust rien
dans ses sentimens dont
il lui salut faire mystere.
Cependant comme
un amant véritablement
touché a les yeux bien
éclairez sur les moindres
choses, le Marquis
connut bientôt que sa
maîtreflfe sentoit pour le
Chevalier ce qu'il n'avoit
jamais pu lui faire
sentir pour lui. Il en eut
un depit secret qui fut
soutenu par sa fierté;
& au lieu d'y donner
ordre en l'empeschant
de le voir, il s'en fie accompagner
toutes les
fois qu'il alla chez elle.
Il étoit toujours de bonnehumeur;
Se sans laisfer
échaper aucun mouvement
ni de jalousie,
ni de chagrin, il montroit
un esprit libre qui
auroit trom pé les plus
clairvoyans. Le Chevalier
y fut abusé, & ne
crut point que par cette
fausse liberté d'esprit il
se ménageât celled'observer
ce qui se passoit
dans le coeur de samaitresse
: mais comme la
belle avoit pour lui une
honnesteté qui lui découvroit
des sentimens
plus forts que l'estime,
& qu'il se feroit senti de
grandes dispositions à y
répondre sans l'engagement
où il la voyoit, il
resolut, & pour Ton repos
, & pour s'acquicrer
de ce qu'il devoit à l'amitié
du Marquis, de renoncer
à une voue agreable,
mais qui pouvoie
le mettre en peril d'aller
plus loin qu'il ne lui
étoit permis. Ilavoitdéja
celle de parler si fortement
à son frere du
mérite de la belle, de
peur que le plaisir d'en
dire du bien ne découvrist
trop ce qu'il eust
voulu pouvoir se déguiser
à lui-mesme 5 & le
Marquis
,
homme attentif
à tout remarquer,
avoit jugé comme il le
devoit de cette reserve.
Ainsi quand le Chevalier
lui dit qu'il avoit
dessein de faire un voyage,
il entra d'abord dans
le motifqui en étoit eause
;& ce que la belle lui
avoit fait paroîtreavec
ingénuité de ses nouveaux
sentimens, ne lui
permettant point de
douter que leurs coeurs
ne s'entendirent sans
s'être expliquez, il fit
un effort sur lui pour
ne montrer aucune foiblesse.
A pres avoir pris
un visage gai, ildità
son frere qu'il voyoit
son embarras; que non
seulement il aimoit la
belle: mais qu'il avoit
dû s'appercevoir qu'il
avoit touché son coeur;
& que pour n'écouter
pas une passion qui lui
pouvoit attirer le blâme
de s'être fait son rival,
il se resol voit à s'éloigner.
Là dessus il l'embrassa,
comme lui étant
fort obligé des égards
honncces qu'il avoit
pour lui,&luidit enfuite
queleplus grand
plaisir qu'il lui pouvoic
faire étoit de ne point
partir, &, de continuer
à voir sa maitresse. Il
ajoûta qu'il l'aimoit
beaucoup
par les belles
qualitez qui la rendoient
estimable:mais que son
amour n'ayant jamais
été assezfort pour lui
faire vaincre l'aversion
qu'il avoit toûjours sentie
pour le mariage, il
s'étoit tenu dans les seuls
termes d'amant, sans avoir
osé pousser les cho
ses plus loin : qu'a prés
l'ouverture qu'il lui faisoit,
c'étoit à lui à se con- sulter, & que s'il étoit
assez amoureux pour
vou loir bien épouser la
belle, il lui cederoit ses
pretentions avec d'autant
plus de joye, qu'il
empêcheroiten l'épousant
qu'on ne se plaignistdelui.
Ce discours
surprit tellement le Chevalier,
qu'il en demeura
embarassé.Ilrépondit
que n'ayant rien à se reprocher
dans sa conduite,
il ne se défendroit
point des sentimens qu'-
on lui vouloit imputer;
qu'il ne desavoüoit pas
que l'esprit & la beauté
de la personne dont il
s'agissoit ne l'eussent rendu
sensible
: mais que
tout ce qu'il sentoit demeurant
soûmis à sarai;,,'
son, il n'avoit point à I s'expliquer là-dessus ;
qu'il consentoit à ne
point partir, si l'on jugeoit
à propos qu'il sus-
, pendistson voyage: mais
qu'il seroit inutile de
lui demander qu'il 6ft
encore des visites ; qu'-
absolument il n'en rendroit
aucune à la belle
que sa fortune ne fust
! arre stée; que le Marquis
|1 ayant tant de sujet de l'aimer, pouvoiç fatisr
faire son amour, puis
qu'il ne tenoit qu'à lui
de se ren d re heureux;
& que s'il étoit vrai qu'il
fust assez ennemidu mariage
pour estre bien aise
de rompre l'engagement
qu'il avoit pris avec elle,
il pouvoit donner
telle parole qu'il lui plairoit
en son nom, avec assurance
qu'il ne seroit
pointdesavoüé. Le Marquis
n'en voulut point
sçavoir davanta ge. liaila
trouver la belle, & lui
dit qu'il étoit temps
qu'il connusts'il étoit
aimé veritablement. La
belle,qui crut qu'il pretendoit
encore la faire
expliquer, & qui se
sentoit moinsdisposée
que jamais à se réjoüir
des marques qu'il lui
pouvoit donner de sa
passion
,
lui répondit avec
beaucoup de froideur,
que sa tante [eure
pouvoit disposer de ses
volontez
, comme elle
l'en avoitdéjà assuré,
&qu'il n'étoit pas befoin
qu'il la confulrât
sur cequil avoit à faire.
Le dépit qui animoit le
Marquis depuis quelque
temps, le fit passer
par- dessus l'aigreur de
cette réponse. Il repliqua
qu'elle n'étoit pas
entrée dans ce qu'il avoit
voulu lui dire;que
s'étant examiné dans les
sentimens qu'il avoit
pour elle, il s'etoit connu
si mal disposé au mariage,
que dans la crainte
de ne la pas rendre
aussiheureuse qu'elle
meritoit de rcfirej il la
prioit, si elle avoit un
peu de bonté pour lui,
de vouloir bien recevoir
son frere en sa place, &C
de trouver bon qu'il allât
traiter cette affaire
avec sa tante. L'émotion
que fit voir la belle trahit
tout le secret de son
coeur. Elle ne sçut que
répondre, tant la joye
l'avoit saisie; & ce ne
fut qu'aprés que le Marquis,
en continuant a
lui parler,lui eut donné
le temps de vaincre son
trouble,qu'elle lui dit,
quoy qu'un peu deconcertée
,
qu'elle se feroit
toûjoursun fujctde joye
de l'obliger: mais qu'-
elle n'avoit pas lieu de
presumer assez d'elle-même,
pour se flater que
le
le mariagequ'il lui proposoit
fût agreable à son
frere. Le Marquis en répondit,
&cetteassurance
mit la belle dans un
état de plaisir, qui lui fit
connoître tout ce que
l'amour avoit produit
pour le Chevalier. L'en-
, tiere certitude qu'il en
eut par là le fit resoudre
à ne plus songer à elle,
& s'applaudissant de ce
dessein, comme s'il eût
dû la punir & le vanger,
parce qu'en effet le
parti du Chevalier lui
étoit moins avantageux,
il alla trouver latante.
Elle fut surprise de ce
changement : mais il
lui parla d'un air si libre,
& lui peignit avec
,
tant de force le dégoût
presque invincible qu'il
avoit du mariage, ( ce
qui l'avoit obligé d'amener
son frere chez sa
niece, dont il avoit bien
prévû qu'il deviendroit
amoureux ) qu'elle demeura
persuadée qu'il
nedisoitrien qui ne fût
vrai.Elle ne voulut pourtant
lui donner aucune
parole, qu'elle n'eût fçû
les sentimens de sa niece.
Elle les avoit déja pêne-*
trez, & lui reprocha qu'-
elle perdoit le rang de
Marquise pour ne s'être
pas assez possedée : mais
c'étoit un jeune coeur
surpris par l'amour, sans
qu'il se fust fait connoître.
La bellene put s'empêcher
de parler du Chevalier
d'une maniere fort
avantageuse;&satante
la vit tellement satisfaite
de ce choix, qu'elle
y donna son consentement.
Le Chevalier resista
long-temps à ce
que son frere avoit fait
pour lui. Il le pria de
se mieux examiner, Se
de craindre qu'un peu
de chagrin n'eust part à
laresolution qu'il avoit
prise: mais plus il fit
voir pour lui d'honnê-
1 teté là-dessus
,
plus le
; Marquis l'assura querien
'; ne lui pouvoit faire tant
, de plaisir que son mariage,
& il lui reïtera ces
assurances avec des manieres
si ouvertes Se d'un
cfprit si content, qu'il
ne laissa plus de scrupule
au Chevalier. Il continua
de se fcrvir du mê- tme pretexte; Se pour
mieux faire paroître que
son coeur étoitentierement
libre,ilfit dresser
te contrat lui-même,&
voulut faire les frais de
la noce. Rien ne lui fit
peine en tout cela, & il
leprocesta à tous ses amis.
Cependant on ne
futpasplutôt revenu de
l'Egliseoù le mariage
venoitd'estrefait,qu'on
fut surpris de le voir tomber
dans un chagrin extraordinaire.
Ilditqu'il
se trouvoit mal, & en
effet deux heures après
la fievre le prit avec une
extreme violence. Cet
accident troubla fort la
joye des mariez; & leur
déplaisir augméta beaucoup
le lendemain,
quand le transport au
cerveau ne le laissant
plusmaîtrede sa raison,
fit connoître la vraiecause
de son mal. Il dit cent
choses touchantes sur ce
qu'il n'avoit pu se faire
aimer de la bélier sur
la necessité où il setoit
veu de la ceder à son
frcre. On connut par là
qu'il s'étoitfait violence,
& que la contrainte qu'il
avoir tâché de s'imposer
lavoir réduit au tnalheureuxétatoù
il Ce trouvoit.
Ilvécutencoretrois
jours, pendant lesquels
ses agitations redoublerent
,
sans qu'il cessât
de parler du defcfpoir
où lavoit jette son trop
de delicatcfsc.
nouvelle.
N Gentilhomme
d'un ver itable mérite
, 5c d'une naissance
aflfczdiftinguée pour a:-,,
Voir[pris'lenomde Marquis
sans qu'on pût dire
qu'il l1eueusurpé, étant
un jour allé entendre un
concert, où il fut mené
par un ami, trouva dans
la maison où il se faisoit
une Demoiselle dont la
beauté lui parut piquante.
Elle étoitblonde,
avoit les traits assez reguliers,
le teint d'un
éclat qui surprenoitC 8C
une douceur toute charmante
répandue sur son
vifagc. Il fit fibien qui
se plaça auprès d'elle; &C
tandis que tout le monde
prêtoit l'oreille avec
foin aux belles voixdont
le concert etoit composé
,
il eut lesyeuxtoûjours
attachez sur cette
aimable personne. Les
paroles qu'on chanta lui
donnèrent lieu de l'entretenir.
Il en tira de
quoy la flater sur son merité;&
s'il la mit dans
quelque embarras à forr
ce de lui donner des
loüanges, il ne laissa pas
de s'appercevoir qu'elle
avoit l'esprit aisé, &C
que le silence qu'ellegardoit
quelquefois étoit un
effet de sa mode stie. Il
ne sortit point de l'assemblée
sans avoir appris qui
elle étoit. Il fçut que sa
qualitérépondoit à fou
merite, & qu'ayant perdu
(on pere & sa mere
dans son plus bas âge,
elle demeuroit chez une
tante quis'étoit chargée
ic Ca conduite. jCorrune
4, l'avoittrouvce toute
aimable, l'envie de la
voir avec quelque liberté
Lui fie ch erc her accès
auprès de la tante;Se
vous jugez bien qu'ayant
de l'esprit 8c du fçavoirfaiiç
,il n'eut pas de peine
à y relilTiF, Dans les
premiers foins qu'il s'attacha
à lui rendre, son
unique vûë fut le plaisir
-d'un amufernent honne.
te qui l'occupât pendant
quelques heures. Il dit
force douceurs à la bellesepreparant
au triomphe
d'attendrir un jeune
coeur. Ce ne lui fut
pas une chose aisée. Elle
s3'accoûA tuma a 1l,'entendre
,
sans qu'aucun sentiment
particul ier lui
fîr découvrir qu'elle fut
touchée; &cetteespece
d'indiffcrence blessant le
Marquis, qui étoit fier
naturellement, il ne put
souffiir sans beaucoup
de peine qu'elle lui ôtât
la gloire de lui laisser remarquer
en elle un commencement
de passion.
Ce n'est pas qu'elle n'eût
pour lui des honnêtetez,
dont il eût eu lieud'être
content, s'iln'eût souhaité
que del'estime :
ma is ce n'étoientpoint
des honnêtetez de diftinérion,
& il regardoit
comme une honte, qu'-
elle attendît son entier
hommage pour se declarer,
après que partout
ailleurs on l'avoit
presque toûjours prévenu
par des avances. Cependant
les manières de
la belle, de quelque froideur
qu'elles lui parussent
, ne laisserent pas
d.e1:enflâmer, Si meme
on peut dire que ce fut
ce qui porta son amour
à toute la violence qu'il
commença de sentir. Il
iy abandonna malgré
lui, & à quelque plix
que ce pût étre, il rèlOlut
de.se donner le plaisir
de se fairedirequ'il
étoit aimé. Ses empreffçmeus,
qu'il redoubla.,
le firent voir le plus amoureux
de tous les
hommes. Il dit à la belle
leschofès les plus flateuses,
& ne douta point
qu'en lui déclarant qu'il
la vouloit époufer,il ne
lui çausât toute la joye
que lui devoit inspirer
une alliance si avantageufe.
La belle reçut
cette dec laration avec
beaucou p de reconnoiiTance
> &C après lui
avoir marqué en ternies
fort serieux qu'clle
luiétoit sen siblement
obligée de l'honncur
qu'illui faisoit,elleajouta
que dépendant d'une
tante, dont lesvolontez
regloient les siennes,cetoit
à elle qu'il se devoit
adresser. Une réponse si
peu attenduë déplut au
Marquis. Ilditàlabelle,
avec un peu de chagrin,
qu'ilnesongeoit à se
marier que pour vivre
heureux > qu'il ne pouvoit
l'être s'iln'avoit son
coeur, & que ne voulant
le devoir qu'à dtcmême,
il seroit fort inutile
de lui faire demander,
le consentement de
ses parens, tant qu'illa
verroic dans cette reserve.
Il fie ce qu'il put pour
l'en tirer, & ses plus fortes
prieres n'obtinrent
rien de plus favorable
pour sa paisson
,
qu'une
assurance qu'elle suivrois
son devoir sans aucune
peine, & qu'aussitôt
que sa tante auroit
parlé0 il auroit sujet d'être
content. Le Marquis
tira de làuneconfequence
qui fit fbuHrirfa delicateffc.
Il s'en expliqua
avec la belle
,
& lui dit'
d'un ton de plainte,qu'il
lui devoit estre bien fâi
cheux de, voir que si la
tanre soppofoit à (on
bonheur, clic feroit prelte
à le dégager pour la
fatisfiuie. Labelle luircpliqua
qu'il se faisoit
tore de craindre qu'on
n'eust pas pour lui les
égards qui étoient deus
6càsonmérité & à sa
naissance;S£ n'ayant pu
l'obliger de se declarer
plus precifémerit, illui
fit connoître qu'il alloit
remettre au temps le
succés de sesdesseins,
afin que Imipression que
ses services feroient sur
son coeur lui fît tenir
d'elle feule ce que son
amour ne pouvoit devoir
à d'autres. Il continua
ses soins, qui furent toujours
reçus d'une man
iéré assez engageante.
L'étatoù il se trouvoit avoir
quelque chose d'extraordinaire.
Il aimoit
avec excés ; & quoique
labelle lui fît voir beaucoup
coup d'estime, 6C qu'il
ne remarquât rien qui
lui fît apprehender que
sa recherche ne lui sust
pas agreable, il ne pouvoit
se resoudre à presser
de rien conclure,
| parce qu'il ne voyoit pas
i qu'elle eust pour luy les
< empressemens dont il
croyoit que sa passion le
; rendroit digne. Les cho-
} ses ayant encore demeuré
un peu detempsdans
ces melmes termes,elles
changèrent de face par
un incident qui eut des
fuites qu'on n'attendoit
pas. Le Marquis avoit
un frere qu'on nommoit
Je Chevalier. Il estoit à
Rome depuis trois ou
quatre années, & il en
revint en ce temps-là.
Le Marquis qui avoit
toujours vescu avec luy
dans la plus étroiteliaison
que l'amitié ait jamais
établie entre deux
freres
, ne manqua pas
un peu après son retour,
de l'entretenir de samaistresse.
Ilne luy parla
ni de son esprit ni de sa
beauté, &C voulant qu'il
en jugeast par luy-mesme,
ille mena chez cette
jeune personne. Le Chevalier
qui avoit acquis
dans ses Voyages certaines
maniérés pleines
d'agrément qui perfectionnent
les heureux ta-
Jens que l'on a receus de
la natute,brilla fort avec
la belle dans une assez
longue conversationqui
fut aussivive qu'enjoüée.
Il fut touché de ce qu'il
connut d'aimable en elle,
& son frere luy ayant
demandé son sentiment,
il luy en dit millebiens,
& ne pouvoit fc lasser
de luy applaudir sur le
choix qu'il avoit fait.
Le Marquis ravi d'estre
approuvé, &. ne trouvant
point de plus grand
plaisir que d'entendre
parler d'elle,engagea le
Chevalier à la voir souvent.
C'estoient toujours
de nouveaux applaudiffemens
qu'il recevoir sur
f sa passion; & comme il
i estoitaisé de voir que le
Chevalier luy parloirde
bonne soy, & que rien
n'enflâme tant que les
:; louanges qu'on entend
donner ace qu'on aime,
J le Marquis sans y penser
i prenoit desredoublemés
; d'amour dont il ne pouvoit
démefler toute la
force. Il trouvoit que sa
maistresse avoit plus d'esprit
de jour en jour, &C
il ne comprenoit pas
qu'il lui étoit inspiré par
l'envie de plaire. La belle
ne sçavoit pas ellemesme
d'où lui venoient
de certains je ne sçay
quoy qui la rendoient
pluscharmante, & qui
lui donnoient en tout
une vivacité extraordinaire.
Elle suivoit un
panchant quelle neconnoissoit
pas, & le Chevalier
ne faisantrien qui
ne parlast à sonavantage,
elle abandonnoic son
coeur avec plaisir à des
sentimens qu'ellen'avoit
jamais eus. Elle ne s'a pperceut
mesme qu'ils
étoient nouveaux pour
elle, que lorsque le Chevalier
passa trois ou quatre
jours sans la venir
voir avec son frere. Elle
en montra quelque trouble,&
l'empressement
qu'elle avoit à demander
ce qui l'occupoit ailleurs,
étoit une marque
qu'elle y prenoit intesest.
Elle étoit moins
gaye lereste du jour, &
quand le Chevalier revenoit
, outre la joye
qu'elle laissoit éclater sur
son virage, elle lui faisoit
de si obligeans reproches
de sa négligence
, qu'elle ne pouvoit
lui dire plus ouvertement
ment que rien ne lui
plaisit tant que ses visites.
Elle ne cachoit rien
detoutecela au Marquis,
parce qu'agissant naturellement,
& n'ayant jamais
connu ce que c'étoit
quel'amour elle
étoit bien éloignée de
penser qu'il y eust rien
dans ses sentimens dont
il lui salut faire mystere.
Cependant comme
un amant véritablement
touché a les yeux bien
éclairez sur les moindres
choses, le Marquis
connut bientôt que sa
maîtreflfe sentoit pour le
Chevalier ce qu'il n'avoit
jamais pu lui faire
sentir pour lui. Il en eut
un depit secret qui fut
soutenu par sa fierté;
& au lieu d'y donner
ordre en l'empeschant
de le voir, il s'en fie accompagner
toutes les
fois qu'il alla chez elle.
Il étoit toujours de bonnehumeur;
Se sans laisfer
échaper aucun mouvement
ni de jalousie,
ni de chagrin, il montroit
un esprit libre qui
auroit trom pé les plus
clairvoyans. Le Chevalier
y fut abusé, & ne
crut point que par cette
fausse liberté d'esprit il
se ménageât celled'observer
ce qui se passoit
dans le coeur de samaitresse
: mais comme la
belle avoit pour lui une
honnesteté qui lui découvroit
des sentimens
plus forts que l'estime,
& qu'il se feroit senti de
grandes dispositions à y
répondre sans l'engagement
où il la voyoit, il
resolut, & pour Ton repos
, & pour s'acquicrer
de ce qu'il devoit à l'amitié
du Marquis, de renoncer
à une voue agreable,
mais qui pouvoie
le mettre en peril d'aller
plus loin qu'il ne lui
étoit permis. Ilavoitdéja
celle de parler si fortement
à son frere du
mérite de la belle, de
peur que le plaisir d'en
dire du bien ne découvrist
trop ce qu'il eust
voulu pouvoir se déguiser
à lui-mesme 5 & le
Marquis
,
homme attentif
à tout remarquer,
avoit jugé comme il le
devoit de cette reserve.
Ainsi quand le Chevalier
lui dit qu'il avoit
dessein de faire un voyage,
il entra d'abord dans
le motifqui en étoit eause
;& ce que la belle lui
avoit fait paroîtreavec
ingénuité de ses nouveaux
sentimens, ne lui
permettant point de
douter que leurs coeurs
ne s'entendirent sans
s'être expliquez, il fit
un effort sur lui pour
ne montrer aucune foiblesse.
A pres avoir pris
un visage gai, ildità
son frere qu'il voyoit
son embarras; que non
seulement il aimoit la
belle: mais qu'il avoit
dû s'appercevoir qu'il
avoit touché son coeur;
& que pour n'écouter
pas une passion qui lui
pouvoit attirer le blâme
de s'être fait son rival,
il se resol voit à s'éloigner.
Là dessus il l'embrassa,
comme lui étant
fort obligé des égards
honncces qu'il avoit
pour lui,&luidit enfuite
queleplus grand
plaisir qu'il lui pouvoic
faire étoit de ne point
partir, &, de continuer
à voir sa maitresse. Il
ajoûta qu'il l'aimoit
beaucoup
par les belles
qualitez qui la rendoient
estimable:mais que son
amour n'ayant jamais
été assezfort pour lui
faire vaincre l'aversion
qu'il avoit toûjours sentie
pour le mariage, il
s'étoit tenu dans les seuls
termes d'amant, sans avoir
osé pousser les cho
ses plus loin : qu'a prés
l'ouverture qu'il lui faisoit,
c'étoit à lui à se con- sulter, & que s'il étoit
assez amoureux pour
vou loir bien épouser la
belle, il lui cederoit ses
pretentions avec d'autant
plus de joye, qu'il
empêcheroiten l'épousant
qu'on ne se plaignistdelui.
Ce discours
surprit tellement le Chevalier,
qu'il en demeura
embarassé.Ilrépondit
que n'ayant rien à se reprocher
dans sa conduite,
il ne se défendroit
point des sentimens qu'-
on lui vouloit imputer;
qu'il ne desavoüoit pas
que l'esprit & la beauté
de la personne dont il
s'agissoit ne l'eussent rendu
sensible
: mais que
tout ce qu'il sentoit demeurant
soûmis à sarai;,,'
son, il n'avoit point à I s'expliquer là-dessus ;
qu'il consentoit à ne
point partir, si l'on jugeoit
à propos qu'il sus-
, pendistson voyage: mais
qu'il seroit inutile de
lui demander qu'il 6ft
encore des visites ; qu'-
absolument il n'en rendroit
aucune à la belle
que sa fortune ne fust
! arre stée; que le Marquis
|1 ayant tant de sujet de l'aimer, pouvoiç fatisr
faire son amour, puis
qu'il ne tenoit qu'à lui
de se ren d re heureux;
& que s'il étoit vrai qu'il
fust assez ennemidu mariage
pour estre bien aise
de rompre l'engagement
qu'il avoit pris avec elle,
il pouvoit donner
telle parole qu'il lui plairoit
en son nom, avec assurance
qu'il ne seroit
pointdesavoüé. Le Marquis
n'en voulut point
sçavoir davanta ge. liaila
trouver la belle, & lui
dit qu'il étoit temps
qu'il connusts'il étoit
aimé veritablement. La
belle,qui crut qu'il pretendoit
encore la faire
expliquer, & qui se
sentoit moinsdisposée
que jamais à se réjoüir
des marques qu'il lui
pouvoit donner de sa
passion
,
lui répondit avec
beaucoup de froideur,
que sa tante [eure
pouvoit disposer de ses
volontez
, comme elle
l'en avoitdéjà assuré,
&qu'il n'étoit pas befoin
qu'il la confulrât
sur cequil avoit à faire.
Le dépit qui animoit le
Marquis depuis quelque
temps, le fit passer
par- dessus l'aigreur de
cette réponse. Il repliqua
qu'elle n'étoit pas
entrée dans ce qu'il avoit
voulu lui dire;que
s'étant examiné dans les
sentimens qu'il avoit
pour elle, il s'etoit connu
si mal disposé au mariage,
que dans la crainte
de ne la pas rendre
aussiheureuse qu'elle
meritoit de rcfirej il la
prioit, si elle avoit un
peu de bonté pour lui,
de vouloir bien recevoir
son frere en sa place, &C
de trouver bon qu'il allât
traiter cette affaire
avec sa tante. L'émotion
que fit voir la belle trahit
tout le secret de son
coeur. Elle ne sçut que
répondre, tant la joye
l'avoit saisie; & ce ne
fut qu'aprés que le Marquis,
en continuant a
lui parler,lui eut donné
le temps de vaincre son
trouble,qu'elle lui dit,
quoy qu'un peu deconcertée
,
qu'elle se feroit
toûjoursun fujctde joye
de l'obliger: mais qu'-
elle n'avoit pas lieu de
presumer assez d'elle-même,
pour se flater que
le
le mariagequ'il lui proposoit
fût agreable à son
frere. Le Marquis en répondit,
&cetteassurance
mit la belle dans un
état de plaisir, qui lui fit
connoître tout ce que
l'amour avoit produit
pour le Chevalier. L'en-
, tiere certitude qu'il en
eut par là le fit resoudre
à ne plus songer à elle,
& s'applaudissant de ce
dessein, comme s'il eût
dû la punir & le vanger,
parce qu'en effet le
parti du Chevalier lui
étoit moins avantageux,
il alla trouver latante.
Elle fut surprise de ce
changement : mais il
lui parla d'un air si libre,
& lui peignit avec
,
tant de force le dégoût
presque invincible qu'il
avoit du mariage, ( ce
qui l'avoit obligé d'amener
son frere chez sa
niece, dont il avoit bien
prévû qu'il deviendroit
amoureux ) qu'elle demeura
persuadée qu'il
nedisoitrien qui ne fût
vrai.Elle ne voulut pourtant
lui donner aucune
parole, qu'elle n'eût fçû
les sentimens de sa niece.
Elle les avoit déja pêne-*
trez, & lui reprocha qu'-
elle perdoit le rang de
Marquise pour ne s'être
pas assez possedée : mais
c'étoit un jeune coeur
surpris par l'amour, sans
qu'il se fust fait connoître.
La bellene put s'empêcher
de parler du Chevalier
d'une maniere fort
avantageuse;&satante
la vit tellement satisfaite
de ce choix, qu'elle
y donna son consentement.
Le Chevalier resista
long-temps à ce
que son frere avoit fait
pour lui. Il le pria de
se mieux examiner, Se
de craindre qu'un peu
de chagrin n'eust part à
laresolution qu'il avoit
prise: mais plus il fit
voir pour lui d'honnê-
1 teté là-dessus
,
plus le
; Marquis l'assura querien
'; ne lui pouvoit faire tant
, de plaisir que son mariage,
& il lui reïtera ces
assurances avec des manieres
si ouvertes Se d'un
cfprit si content, qu'il
ne laissa plus de scrupule
au Chevalier. Il continua
de se fcrvir du mê- tme pretexte; Se pour
mieux faire paroître que
son coeur étoitentierement
libre,ilfit dresser
te contrat lui-même,&
voulut faire les frais de
la noce. Rien ne lui fit
peine en tout cela, & il
leprocesta à tous ses amis.
Cependant on ne
futpasplutôt revenu de
l'Egliseoù le mariage
venoitd'estrefait,qu'on
fut surpris de le voir tomber
dans un chagrin extraordinaire.
Ilditqu'il
se trouvoit mal, & en
effet deux heures après
la fievre le prit avec une
extreme violence. Cet
accident troubla fort la
joye des mariez; & leur
déplaisir augméta beaucoup
le lendemain,
quand le transport au
cerveau ne le laissant
plusmaîtrede sa raison,
fit connoître la vraiecause
de son mal. Il dit cent
choses touchantes sur ce
qu'il n'avoit pu se faire
aimer de la bélier sur
la necessité où il setoit
veu de la ceder à son
frcre. On connut par là
qu'il s'étoitfait violence,
& que la contrainte qu'il
avoir tâché de s'imposer
lavoir réduit au tnalheureuxétatoù
il Ce trouvoit.
Ilvécutencoretrois
jours, pendant lesquels
ses agitations redoublerent
,
sans qu'il cessât
de parler du defcfpoir
où lavoit jette son trop
de delicatcfsc.
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Résumé : AVANTURE nouvelle.
Le texte narre l'histoire d'un Marquis, homme de mérite et de haute naissance, qui rencontre une jeune demoiselle lors d'un concert. Séduit par sa beauté et son esprit, il cherche à la fréquenter et découvre qu'elle vit sous la tutelle de sa tante, qui dirige sa vie. Le Marquis, sincèrement amoureux, est blessé par l'indifférence apparente de la jeune femme. Il redouble ses efforts pour gagner son cœur, mais elle reste réservée, invoquant toujours la volonté de sa tante. Un jour, le frère du Marquis, le Chevalier, revient de Rome et est présenté à la jeune femme. Le Chevalier, charmant et spirituel, plaît beaucoup à la demoiselle. Le Marquis, encouragé par les louanges de son frère, continue de fréquenter la jeune femme, mais il finit par remarquer qu'elle développe des sentiments pour le Chevalier. Ce dernier, conscient de la situation, décide de partir pour éviter de trahir l'amitié de son frère. Le Marquis, devinant les sentiments de la jeune femme, confronte son frère. Le Chevalier avoue son attirance mais décide de renoncer à elle par respect pour son frère. Le Marquis, malgré son amour, ne parvient pas à obtenir une déclaration claire de la part de la jeune femme, qui reste fidèle à sa réserve. La situation reste tendue, marquée par des sentiments non exprimés et des malentendus. Par la suite, le Marquis, initialement réticent au mariage, propose à sa nièce d'épouser son frère. La nièce, émue et joyeuse, accepte de recevoir le Chevalier. Le Marquis, constatant l'amour de sa nièce pour le Chevalier, décide de ne plus songer à elle et va voir sa tante pour discuter de cette union. La tante, après avoir discuté avec sa nièce, donne son consentement. Le Chevalier, d'abord hésitant, finit par accepter après les assurances de son frère. Le Marquis organise le mariage et semble content, mais tombe gravement malade peu après la cérémonie. Il est pris de fièvre et perd la raison, révélant son chagrin et son impossibilité d'être aimé par la nièce. Il meurt trois jours plus tard, après avoir exprimé son désespoir et sa délicatesse excessive.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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22
p. 14-100
HISTOIRE nouvelle.
Début :
Je suis bien aise, Monsieur, de vous envoyer l'histoire [...]
Mots clefs :
Maison, Homme, Frères, Hommes, Filles, Palais, Amour, Honneur, Amis, Camarades, Guerre, Dieu, Traître, Amis, Yeux, Liberté, Carrosse, Esprit, Violence, Soldat, Circonstances, Sentinelle, Sentiments, Malheur, Seigneur, Troupes, Jardin, Ville, Victime, Cave
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE nouvelle.
HISTOIRE
JE fuis bich aife, Mon
ſieur, devous envoyer l'hif
toire des quatrespionniers
mois desterco campagne,
し
GALANT. 15
avant que l'armée du Prince
Eugene nous enferme
dans Mantouë, bu olorist
Ne vous imaginez pas
fur ce titre que je veüille
vous entretenir à preſent
de mille actions de valeur
qui ſe font , & s'oublient
ici tous les jours, Rienn'eſt
ſi commun que ces nouvelles;
parce que , qui dit
homme de guerre dic
homme d'honneur. Ilaya
preſqueperſonne qui n'aille
la guerre , par confequent
preſque tout le mondea
de l'honneur , & le heroif.
ف
16 MERCURE
me eſt la vertu detous les
hommes : maisje veux vous
faire le détail d'une intrigue
, dont les caprices du
fort femblent n'avoir amené
tous les incidens qui la
compoſent , que pour en
rendre les circonstances bizarres&
galantes plus intereſſantes
aux lecteurs.
Nous étions moüillez jufqu'aux
os , nos tentes& nos
barraques culbutées la
pluie , la grêle & le ton.
nerre avoient en plein Eté
répandu une effroyable nuit
au milieu du jour : nous
avions
GALANT
avions enfin marché dans
les tenebres pendant plus
de trois quarts d'heure ,
pour trouver quelque azi
le , lorſque nous arriva
mes, deux de mes amis &
moy , à la porte d'une caffine
à deux mille de Mani
touë. SainteColombe, Lieu
tenant de dragons dans
Fimarcon ,& Mauvilé, Capitained'infanterie
comme
moy , étoient les deux bra
vesquim'accompagnoient.
Désque nous eûmes gagné
cette amaiſon , nous fon
geâmes a nous charger de
Juin 714 .
1
18 MERCURE
1
javelles de ſarmens dont la
grange étoit pleine , pour
aller plutôt ſecher nos
habits. D'ailleurs , nous
croyions cette caffine del
ferte, comme elles l'étoient
preſque toutes aux envi
rons de Mantouë : mais en
ramaſſant les fagots que
nous deſtinions à nous fer
cher , nous fûmes, bien furpris
de trouver ſous nos
pieds des bayonnettes ,des
fufils& des piſtolets chars
gez , & quatre hommes
morts étendus ſous ounc
couche de foin Nous ting
GALANT. 19
2
mes auffitôt un petit conſeil
de guerre entre nous
trois , & en un moment
nous conclûmes que nous
devions nous munir premierement
des armes que
nous avions trouvées &
faire enfuite la viſite de
cette caffine. Cette refolution
priſe , nous arrivâmes
àune mauvaiſe porte , que
nous trouvâmes fermée.
Unbruit confus de voix&
de cris nous obligea à prêter
foreille. A l'inſtant nous
entendîmes un homme qui
difoit à fes camarades en
Bij
20 MERCURE
jurant : Morbleu la pitié eſt
une vertu qui ſied bien à
des gens indignes comme
vous ! Qui eſt-ce qui nous
ſçaura bon gré de nôtre
compaffion ? Ce ne ſera tout
au plus que nos méchantes
femmes , que ces chiens- là
deshonorent tous les jours.
Pour moy , mon avis eft
que nous égorgions tout à
l'heure celui- ci. Mais d'où
te vient tant de lâcheté,
Barigelli? Tu n'es pas content
d'avoir ſurpris ce François
avec ta femme,tuveux
apparemment qu'il y re
GALANT. 21
tourne. Non non , dit Barigelli,
à Dieu ne plaiſe que
je laiſſe cet outrage impuni
; je ſuis maintenant le
maître de ma victime , elle
ne m'échapera pas : mais
je veux goûter à longs traits
le plaiſir de ma vengeance.d
Mon infidelle eſt enchaî
née dans ma cave ; je veux
que ce traître la voye expirer
de rage & de faim dans
les ſupplices que je lui def
tine , & qu'auprés d'elle ,
chargé de fers , il meure de
lamême mort qu'elle, Surat
le champ la compagnic ap-
J
22 MERCURE
7
prouva ce bel expedient
mais nous ne donnâmes
pas à ces Meſſieurs le loifir
de s'en applaudir longtemps.
Du premier coup
nous briſames la porte , &
nous fimes main baſſe , la
bayonnette au bout du fu
fil , fur ces honnêtes gens ,
qui ne s'attendoient pas à
cet aſſaut. Ils étoient quatre.
Nous lesbleſſames tous,
ſans en tuer un ; nous leur
liâmes les mains derriere
le dos , nous délivrâmes le
malheureux qu'ils alloient
1.
facrifier comme ja viens
GALANT. 23
de vous dire , nous lui donnâmes
des armes , & tous
enſemble nous allames
joindre un Capitaine de
nos amis , qui étoit détaché
avec cinquante hommes
à un mille de la caf
fine où nous étions , dans
une tour qui eft au milieu
d'un foffé plein d'eau , à la
moitié du chemin de la
montagne noire à Mand
Dés que nous fûmes ar
rivez à cette tour, le fenti
nelle avancé appella la gar
de qui vint nous recevoir,
24 MERCURE
1
Nous paſſames auffitôt a
vec tout notre monde au
corps de garde de l'Offi
cier , qui nous dit en riant :
Je ne ſçai quelle chere vous
faire,Meſſieurs ; vôtre com
pagnie eſt ſi nombreuſe ,
qu'à moins qu'on ne vous
trouve quelque choſe à
manger , vous pourrez bien
jeûner juſqu'à demain.
Mais , continua stil , en
m'adreſſant la parole , que
ſignifie ce triomphe ? Eltce
pour ſignaler davantage
vôtre arrivée dans matour ,
qué vous m'amenézpçes
capGALANT.
25
captifs enchaînez. Il n'eſt
pas , lui dis je , maintenant
queſtion du détail de ces
raiſons. Nous vous confignons
premierement ces
priſonniers , & en ſecond
lieu nous vous prions de
faire allumer du feu pour
nous ſecher , de faire apporter
du vin pour nous rafraîchir
, & d'envoyer à
cent pas d'ici nous acheter
poulets & dindons , pour
les manger à votre mode
morts ou vifs. Nous vous
dirons enſuite tout ce que
vous avez envie d'appren-
Juin 1714. C
26 MERCURE
dre. A peine l'Officier eur
ordonné à un de ſes ſoldats
d'aller nous chercher ces
denrées , que nous entendîmes
tirer un coup de fufil.
Auſfitôt on crie , à la
garde. Un Caporal & deux
foldats vont reconnoître
d'où vient cette alarme. Un
moment aprés on nous
amene une jeune fille fort
belle , &un jeune homme,
que le ſentinelle avoit bleſſé
du coup de fufil que nous
avions entendu tirer. L'imprudent
qui couroit aprés
cette fille ne s'étoit pas ar
GALANT.
27
rêté ſur le qui vive du foldat
en faction. On le panſa
fur le champ , & la fille ſe
retira avec nous dans la
chambre de l'Officier. Elle
ſe mit ſur un lit de paille
fraîche , où nous la laiſiames
repofer & foûpirer ,
juſqu'à ce que l'on nous cût
accommodé la viande que
le foldat nous apporta. Nous
fimes donner du pain & du
vin à nos prifonniers ; & de
nôtre côté , pendant que
nous mangions un fort
mauvais ſoupé avec beaucoupd'appetit,
la jeune fille,
Cij
28 MERCURE
qui n'en avoit gueres , m'a
dreſſa le beau difcours que
vous allez lire .
Eſt il poſſible,traître, dit.
elle , en me regardant avec
des yeux pleins d'amour&
de colere,&tenant à lamain
un de nos coûteaux qu'elle
ayoit pris ſur la table , que
tu ayes tant de peine à me
reconnoître ? Oui eſt il poffible
que tu me traites avec
tant de rigueur , & que tu
fois auſſi inſenſible que tu
l'es aux perils où je m'expoſe
pour toy Je ſuis bien
faché , lui disje , en lui ôGALANT.
29
!
tant doucement le coûteau
della main que vous me
donniez les noms de traître
& d'inſenſible ; je ne les
merite en verité point , &
je vous affure que depuis
que je ſuis en Italie , je n'ai
encore été ni amoureux ,
ni cruel. Comment , lâche,
tu ofes me dire en face
que
tu n'es pas amoureux ? Ne
t'appelles tu pas Olivier de
la Barriere ? Ne viens tu pas
loger à vingt pas de la porte
Pradelle , lorſque tu ne
couches pas au camp ? Ne
t'es tu pas arrêté trente fois
C iij
30
MERCURE
1
la nuit à ma grille ? Ne
m'as - tu pas écrit vingt lettres
, que j'ai cachées dans
nôtre jardin & ne reconnois-
tu pas enfin Vefpafia
Manelli ? En verité lui dis
je , quoique je fois perfuade
depuis long temps que vous
êtes une des plus belles
perſonnes de l'Italie , je ne
vous croyois pas encore fi
belle que vous l'êtes , & je
ne m'imaginois pas que
vous euffiez des ſentimens
fi avantageux pour moy .
Je ne vous ai jamais vûë
que la nuit à travers uneja
GALANT.
31
loufie affreuſe ; & comme
je n'établis gueres de préjugez
ſur des conjectures ,
je pouvois ( à la mode de
France ) vous dire & vous
écrire ſouvent que vous
êtes belle , que je vous aime
, & que je meurs pour
vous , ſans m'en ſouvenir
un quart - d'heure aprés
vous l'avoir dit : mais à prefent
, je vous jure devant
ces Meffieurs , qui font mes
camarades & mes amis ,
que je ne l'oublirai jamais.
Ajoûte , infolent , me ditelle
, tranſportée de fureur
C iiij
32
MERCURE
& de depit , ajoûte la raillerie
à l'outrage. Où ſuisje
, & que deviendrai - je ,
grand Dieu ! fi tes amis ,
qui te voyent & qui m'entendent
, font auffi ſcelerats
que toy ?
Mauvilé, que ce diſcours
attendriſſoit déja , me regarda
, pour voir ſi j'approuverois
qu'il lui proposât
des expediens pour la
dedommager de mon infidelité
pretenduë : mais le
ſens froid exceffif que j'affectois
avec une peine infinie
, n'étoit qu'un foible
GALANT.
33
voile dont je m'efforçois
de me fervir , pour eſſayer
de dérober à mes camarades
la connoiſſance de l'a
mour dont je commençois
à brûler pour elle Je temoignai
neanmoins à Mauvilé
que je ne deſapprouverois
point ce qu'il lui diroit
pour m'en défaire , ou
pour la conſoler. Ainſi jugeant
de mes ſentimens
par mes geftes : Mademoifelle
, lui dit- il en Italien
qu'il parloit à merveille ,
nous ſommes d'un pays où
tout ce qu'on appelle infi
34
MERCURE
delité ici eſt ſi bien établi ,
qu'il ſemblequ'on ne puiſſe
pas nous ôter la liberté de
changer , ſans nous ôter en
même temps le plus grand
agrément de la galanterie.
La conſtance eſt pour nous
autres François d'un uſage
ſi rare ou fi difficile , qu'on
diroit que nous avons attaché
une eſpece de honte
à nous en piquer : cependant
vous êtes ſi belle, que ,
fans balancer , je renoncerois
à toutes les modes de
mon pays , pour m'attacher
uniquement à vous , fi ,
GALANT.
35
guerie des tendres ſentimens
que vous avez pour
mon ami , vous me permettiez
de vous offrir un coeur
incapable des legeretez du
ſien. Je ne ſçai , lui répon-,
dit- elle , affectant une fermeté
mépriſante , ce que je
ne ferois pas pour me vanger,
ſi je le croyois ſenſible
aux offres que vous me faites
: mais , Monfieur , quelque
emportement que j'aye
marqué , il ne s'agit pas
maintenant d'amour , & je
ne ſuis venuë ici ni pour
yous ni pour lui. Enfin
56 MERCURE
lorſque j'ai fongé à profiter
de l'orage qu'il a fait au
jourd'hui , pour me délivrer
de la plus injuſte perfecu
tion du monde, je n'ai point
regardé cette tour comme
un lieu qui dût me ſervir
d'azile;& fans l'imprudence
du jeune homme qui m'a
poursuivie ,j'aurois pris ſur
la droite , j'aurois évité vôtre
fentinelle , & je ſerois à
preſent arrivée à une maifon
, où j'aurois trouvé plus
de commodité , plus de re
pos , & autant de fûreté qu'-
ici. J'ai ſeulement une gra
GALANT. 37
ce à vous demander ; je prie
l'Officier qui commande
dans ce fort de garder pendant
trois jours le jeune
homme que le ſentinelle a
bleffé , & de me laiſſer de.
main fortir ſeule de cette
tour avant le lever du ſoleil.
Elle nous acheva dette petite
harangue d'un air
touchant & fi naturel , que
je ne fus pas le maître de
mon premier mouvement.
Enfin il me fut impoffible
de diffimuler plus longtemps
, & de ne lui pas dire
avec chaleur : Non , belle
38 MERCURE
Vefpafie , je ne vous quitte
rai pas , je veux vous ſuivre
où vous irez , courir la même
fortune que vous , &
vous ſervir juſqu'à la mort.
Helas , me dit- elle , en mé
jettant , avec un ſoûpir , un
regard d'étonnements jus'il
vous eſt ſi facile de paffer
de l'indifference à l'amour,
ne dois-je pas apprehender
que vous ne repaffiez éga
lement bientôt de l'amour
à l'indifference ? Maisquoy
quilen
qu'il en puiſſe être , vous ne
ſçauriez me propoſer rien
que je n'accepte. Où pouGALANT.
39
vez- vous me ſuivre ? où me
voulez vous conduire?Tout
ce pays eft couvert d'enne
mis, les Imperiaux ont deux
ponts de bateaux fur le Pô ;
Borgoforte , Guastalla , &
San Benedetto , qui font
lesſeules portes par où nous
pourrions fortir , font les
poftes qu'ilsoccupent.Non,
lui dis-je , non , charmante
Vefpafie,ne cherchons point
de ces retraites ſcandaleuſes
dont l'uſage eſt impra.
ticable à des gens d'honneur.
C'eſt à Mantouë que
vous devez retourner avec
40 MERCURE
moy. Nous y entrerons par
la porte del Té. Ce ſera demain
unCapitaine de nôtre
regiment qui y montera la
garde , je prendrai avec lui
de juftes meſures pour vous
introduire dans la ville,ſans
que perſonne vous y voye
entrer , & je vous donnerai
un appartement , où je vous
aſſure qu'on ne viendra pas
yous troubler. Mais , mon
Dieu ! reprit elle , je tremble
que mes freres ne ſçachent
où je ſerai : ahd s'ils
me découvrent , je ſuis à jamais
perduë. Ne vous inquietez
GALANTA
41
quierez pointis lui dis -je
nous mettrons bon ordre à
vôtre fûreté , & je vous ret
pons que la maiſon de nôtre
General ne fera pas mieux
gardéeque la vôtre. Prenez
maintenant un eſprit de
confiance & de liberté , &
contez nous , s'il vous plaît,
par quel hazard vous vous
êtes ſauvée juſques dans
Cette tour.
T
Vous ſçavez , dit alors
Vefpafie , que je demeure à
vingt pas de la porte Pradelle:
mais vous ne sçauriez
vous imaginer dans quel
Juin 1714. D
42 MERCURE
esclavage j'ai vécu depuis
mon enfance juſqu'à preſent.
Je ſuis fille de Julio
Lanzilao . Cette Maiſon eft
ſi conue en Italie , que ce
nom ſuffit pour vous donner
une juſte idée de ma
naiſſance. Je n'avois que
quinze ans lorſque mon
pere mourut ; il y en a trois
depuis ſa mort , que deux
freres que j'ai , s'imaginant
avoir herité de l'autorité
que mon pere avoit fur
moy , comme des biens de
nôtre famille , ſe ſont rendus
les tyrans de ma liberté.
GALANT.
43
Ils ont contracté depuis
long-temps une amitié fi
étroite avec un Gentilhom
me de Mantouë , qu'on appelle
Valerio Colucci , ( que
je n'ai jamais pû ſouffrir )
qu'il y a deux ans qu'ils
sacharnent à vouloir me
rendre la victime de la
tendreſſe qu'ils ont pour
lui. Ma froideur & mes
mépris ont ſouvent rompu
toutes leurs meſures : mais
les mauvais traitemens qu'-
ils m'ont faits ne l'ont que
trop vangé de mon indifference.
Enfin laffé lui-
Dij
44
MERCURE
même de l'injustice de mes
freres , qui lui avoient donné
la liberté de me venir
voir quand il lui plairoit ,
il me dit , en entrant un
ſoir dans ma chambre , à
une heure où je n'avois
jamais vû perſonne : Je ne
ſçai , Mademoiselle , ſous
quel titre me preſenter à
vos yeux ; c'eſt moy ( qui
ſuis l'objet de vôtre haine )
que vous accuſez de la rigueur
de vos freres : mais
je veux , pour vous détromper
, être plus genereux à
vôtre endroit ,qu'ils ne font
GALANT.
45
obſtinez à vous perfecuter.
Secondez moy , & vous
verrez qu'inceſſamment je
vous affranchirai du joug
qu'ils vous ont impoſe.
Vo
Voicy mon deſſein. Vous
avez à un mille & demi de
la Madona della gratia² , un
Palais où demeure vôtre
tante , qui vous aime , &
dans la ville le Convent de
SainteTherese ; ( qui n'eſt pas
lazile le moins libre que
vous puiffiez trouver ) choifiſſez
l'une de ces deux
maiſons. Si je dois , lui disje
, compter de bonne foy
46 MERCURE
fur le ſecours dont vous me
flatez , mettez - moy entre
les mains de ma tante ; elle
eſt ſouveraine dans ſon Palais
, elle n'aime pas mes
freres , & je vivrai certainement
mieux avec elle
qu'ailleurs. Cela étant , me
répondit- il , affectez en leur
prefence plus de complaiſance
pour moy, & ne vous
effrayez plus tant de la propoſition
qu'ils vous feront
encore de nous unir enſemble.
Ecrivez cependant
à vôtre tante de vous en.
voyer aprés demain fon
GALANT.
47
caroſſe à la porte del Té. Je
lui ferai tenir vôtre lettre
par un inconnu , j'écarterai
les gardes qui vous envi
ronnent, je vous aiderai à
ſortir d'ici ; enfin , quoy
quoy qu'il m'en coûte , je
vous eſcorterai juſqu'au
rendez- vous , plus content,
dans mon malheur , d'être
moy-même la victime du
ſacrifice que je vous fais ,
que de vous voir plus longtemps
l'objet de la rigueur
de vos freres. Je reſtai plus
d'une heure fans pouvoir
me refoudre. Je me mis
:
48 MERCURE
moy-même à la place d'un
amant toûjours haï , tou
jours malheureux , & j'eus
une peine extreme à pou
voir accorder des foins fi
genereux avec un amour
fi malrecompensé : mais il
échape toûjours quelque
choſe à nos reflexions ;
ce qu'on ſouhaite fait oublier
ce qu'on riſque , &
nôtre bonne foy determine
ſouvent nôtre eſprit à ne
gliger les raifons de nôtre
défiance. Je ne fongeai pas
feulement qu'ile fuffifoit ,
pour me faire un procés
crimi.
GALANT.
49
criminel avec mes freres ,
qu'ils me ſoupçonnaſſent
d'avoir écrit à ma tante. En
un mot je donnai dans le
piege , &je confiai ce billet
àmon fourbe.
Jene vous fais part qu'en
tremblant , Madame , du plus
important fecret de ma vie :
jevais enfin fortir d'esclavage.
Valerio Colucci , que j'ai tou
jours crû d'intelligence avec
mes freres ,fe charge lui-même
duſoin de me remettre en vos
mains , pourveu que vôtre caroſſe
m'attende aprés demain
Juin 1714.
E
50
MERCURE
1
aufoir à la porte del Té.Jene
fçaipas ce que je ferai s'il me
tient parole : mais je m'imagine
que je vousprierai de me permettre
d'être aufſſi genercuſeque
lui , s'il fatisfait l'impatience
que j'ai de me rendre à vous.
Il reçut cette lettre fatale
de ma main ; il la baiſa
avec mille tranſports , &
fur le champ il s'en alla ,
aprés m'avoir dit encore :
J'en ai maintenant plus
qu'il n'en faut , belle Vefpafie
, pour vous tirer inceffamment
de la ſerviGALANT.
SI
tude où vous vivez .
Il n'y avoit alors , conti
nua telle en s'adreſſant à
moy , que quatre ou cinq
jours que vous m'aviez écrit,
Seigneur Olivier, que
l'on vous envoyoit avec vôtre
compagnie à la Madona
della gratia , où vous apprehendiez
fort de refter deux
ou trois mois en garniſon.
Le defir de m'approcher de
vous , l'intention de vous
écrire , & l'efperance de
vous voir m'avoient determinée
à preferer la maiſon
dema tante au Convent de
1
E ij
St MERCURE
fainte Thereſe. Ce n'étoit
même qu'à votre confideration
, & que pour enga
ger davantage Valerio Con
lucci dans mes interêts, que
je l'avois flaté dans lebillet
que je lui avois confié , de
l'eſpoir d'être auffi genereuſe
que lui : mais il ne fit
de ce malheureux billet ni
l'uſage que j'en aurois ap
prehendé du côté de mes
freres , ni celui que j'en au
rois eſperé du mien. Il s'en
fervit ſeulement pour rendre
ce gage de ma credulité
le garant de ſa précaus
GALANT!
53
tion. Le jour marqué pour
ma fuire , il fit tenir un caroſſe
ſur l'avenue decla
porte del Té, derriere lePalais
de Son Alteſſe Serenif.
ſime , où je m'étois renduë
d'affez bonne heure avec
Leonor,malheureuſe épouſe
d'un nommé Barigelli, à qui
j'avois fait confidence de
cette entrepriſe. Nous nous
étions retirées toutes deux
dans un cabinet fombre &
frais , en attendantValerio ,
lorſque vous arrivâtes aſſez
a propos avec Monfieur *
* Sainte Colombe.
Eiij
54
MERCURE
pour nous délivrer d'un
danger où nous aurions
peut- être ſuccombé fans
vous. Les promptes & funeſtes
circonstances dont
fut fuivie l'action que vous
fites pour nous vous priverent
du plaifir de connoître
les gens que vous veniez
de fauver , & nous de
la fatisfaction de vous en
marquer nôtre reconnoif
fance.
Vous êtes deux ici qui
m'entendez : mais ce que
je viens de dire eſt peutêtre
pour ces autres Mef
GALANT.
55
ſieurs une énigme , que je
vais leur débroüiller.
Quoique vous ſoyez étrangers
dans ce pays , il y
a déja ſi long- temps que
vous campez ſur le glacis
de Mantouë , & que vos
troupes font en garnifon
dans cette ville, que je croy
qu'il n'y a pas un François
parmi vousquineconnoiffe
à merveille toutes les maifons
de Son Alteſſe , & fur
tout le Palais del Tés ; aufli
nevous en parlerai- je point;
mais je vais vous raconter
ce qui m'arriva derniere
E inj
36 MERCURE
ment dans le jardin de ce
Palais .
Je m'étois , comme je
vous ai dit , retirée avec
Leonordans un cabinet ſom
bre , d'où ( l'eſprit rempli
d'inquietudes ) j'attendois
que Valerio vinſt me faire
fortir , pour me conduire au
caroſſe de ma tante ', qui
devoit me mener à laMadona.
Je commençois déja
même à m'ennuyer de ne
le pas voir arriver , lorſque
tout à coup je fus laiſie de
crainte & d'horreur , à la
vûë d'un ſerpent + d'une
GALANT. 57
groffeur énorme. Je vis ce
terrible animal fortir d'un
trou , qu'il avoit apparemment
pratiqué ſous le piéd'eſtal
d'une ſtatuë de Diane
, qui étoit à deux pas de
la porte du cabinet oùj'étois.
Je pouſſai auffitôt un
grand cri , qui lui fit tourner
la tête de mon côté ;
je tombai à l'inſtant , &je
m'évanoüis. Cependant ces
Meſſieurs * , qui ſe promenoient
alors affez prés du
cabinet , vinrent à mon ſecours.
J'ai ſçû de Leonor
* Olivier & Sainte Colombe.
58
MERCURE
qui eut plus de fermeré que
moy , ce que vous allez apprendre.
Le ferpent ne s'effraya
point de voir deux
hommes courir ſur lui l'é
péeà la main ; au contraire
il s'éleva de plus de deux
pieds de terre pour s'élancer
ſur ſes ennemis , qui
m'entendent , & qu'il auroit
certainement fort embaraſſez
, quelque braves
qu'ils foient , ſi dans le moment
qu'il fit ſon premier
faut le Seigneur Olivier n'avoit
pas eu l'adreſſe de lui
couper la tête , qui alla fur
GALANT.
59
le champ faire trois ou quatre
bonds à deux pas de lui,
pendant que le reſte de ſon
corps ſembloit le menacer
encore : mais à peine cette
action hardie fut achevée ,
que le perfide Valerio me
joignit avec trois eftafiers
qu'il avoit amenez avec lui .
Les morceaux difperfez du
ſerpent qui venoit d'être
tué , le defordre où il me
trouva , & deux hommes
- qu'il vit l'épée à la main à
la porte du lieu où j'érois ;
tout ce ſpectacle enfin ex-
-cita dans ſon ame de ſi fu60
MERCURE
ne dis
rieux mouvemens de ja
louſie , qu'aprés avoir abattu
mon voile ſur mon vi
ſage , il me prit bruſquement
par le bras , & me fir
fortir du jardin , ſans me
donner le loiſir , je ne
pas de remercier mes liberateurs
d'un ſi grand fervice
, mais même de me
faire reconnoître à leurs
yeux. Il me fit auſſitôt monter
avec Leonor dans le
caroffe qu'il nous avoit deftiné
; & au lieu de me me.
ner à la maiſon de ma tante
, il nous eſcorta avec ſes
GALANT. 61
eftafiers qui alloient avec
lui , tantôt devant , tantôt
derriere ,juſqu'à une caffine
qui eft à un mille d'ici , &
dont il étoit le maître : mais
il fut bien trompé , en arri
vantà la maison , d'y trouver
des hôtes qu'il n'y avoit
pas mandez. Une troupe de
deferteurs ( ou de bandits ,
ſijene metrompe ) en avoit
la veille enfoncé les portes;
elle en avoit afſommé le
fermier , pillé la baſſe cour,
la cuiſine ,la cave & le grenier,&
mis en un mottouse
lacaffinedansun fi grand
62 MERCURE
fi
defordre , que Valerio ne
put s'empêcher de ſe plaindre
de leur violence , & de
les menacer de les faire
punir.Ces furieuxà l'inftant
lechargerent lui &les fiens
cruellement , qu'aprés
l'avoirtué avecſes eſtafiers,
ils le jetterent avec ſes armes
, fon bagage & ſa compagnie
à l'entréede la grange.
Ils couvrirent ces corps
de quelques bottes de foin,
enſuite ils vinrent à nôtre
caroffe , où ils nous trouverent
effrayées mortellement
de tout ce que nous
GALANT.
63
venions de voir. Ils nous
tinrent d'abord pluſieurs
diſcours inutiles pour nous
raffurer ; puis ils nous firent
deſcendre dans la ſalle où
ils étoient , & dont la table
& le plancher étoient auſſi
mouillez du vin qu'ils avoient
répandu , que leurs
mains l'étoient encore du
ſang qu'ils venoient de verfer.
Cependant un d'entr'eux
', moins brutal que
- les autres , s'approcha de
. moy , & me dit d'un air
d'honnête homme: Je vous
trouverois , Madame , bien
64
MERCURE
plus à plaindre que vous ne
l'êtes , d'être tombée entre
nosmains , ſi je n'avois pas
ici une autorité que qui que
ce ſoit n'oſe me diſputer, &
fi toutes les graces que je
vois dans vôtre perſonne
ne me déterminoient pas à
vous conduire tout àl'heure
dansun lieu plus commode,
plus honnête & plus fûr.
Remontez en caroffe , &
laiſſez vous mener à la Cafa
bianca., C'est une maiſon
fort jolie , entourée d'eaux
de tous côtez , ſituée au
milieu d'un petit bois , derriere
GALANT 5
riere la montague noire :
en un mot c'eſt une elpece
de citadelle qu'on ne peut
preſque inſulter fans canón
Vous y prendrez,Madame,
le parti qui vous plaira , dés
que vous vous ferez remife
de la frayeur que vous ve
nez d'avoir. Au reſte , il me
paroît, à vôtre contenance,
que nous ne vous avons
pas fait grand tort de vous
délivrer des infolens qui
vous ont conduite ici : cependant
ſi nous vous avons
offenſée , apprencz-nous a
reparer cette offense ; ou fi
Juin 1714. F
!
66 MERCURE
nous vous avons rendu
ſervice , nous sommes prêts
à vous en rendre encore. Je
ne ſçai , lui dis - je , quel
nom donner à preſent à ce
que vous venez de faire ,
quoique vôtre diſcours
commence à me raffurer :
maisj'eſperetout dufecours
que vous m'offrez . Vous
avez raiſon , Madame , reprit
il, de compter ſur moy;
je ne veux être dans vôtre
eſprit que ce que vous pouvez
vous imaginer de meil.
leur. Hâtons - nous ſeulement
de nous éloigner d'ici,
GALANT. 67
quoique la nuit commence
à devenir fort noire , & ne
vous effrayez point de vous
voir accompagnée de gens
qui vous eſcorteront peutêtre
mieux que ne pourroit
faire une troupe de milice
bien diſciplinée. Ainſi nous
marchâmes environ deux
heures avant que d'arriver
à la Caſa bianca , où nous
entrâmes avec autant de
ceremonie,que fi on nous
avoit reçûs de nuit dans une
ville de guerre. Alors le
Commandant de cette petite
Place,qui étoit le même
Fij
68 MERCURE
homme qui depuis la maifon
de Valerio juſqu'à fon
Fort m'avoit traitée avec
tant de politeffe , me de
manda ſije voulois lui faire
l'honneur de fouper avec
lui. Je lui répondis qu'il
étoit le maître , que cependant
j'avois plus beſoin de
repos que de manger , &
que je lui ferois obligée s'il
vouloit plûtôt me permet
tre de m'enfermer &de me
coucher dans la chambre
qu'il me deſtinoit. Volontiers
, Madame , me dit il ;
vous pouvez vous coucher
GALANT. 69
quand il vous plaira , cela
ne vous empêchera pas de
fouper dans votre lit. Auffitôt
il nous mena ,Leonor
&moy, dansune chambre
perduë , où nous trouvâmes
deux lits affez propres.
Voila , me dit-il , le vôtre ,
Madame , & voila celui
de vôtre compagne. Pour
moy , vous me permettrez
de paſſer la nuit ſurun fiege
auprés de vous ; les partis
qui battent continuelle
ment la campagner nous.
obligent à veiller prefque
toutes les nuits &rib ne
70 MERCURE
fera pas mal à propos que
je ne m'éloigne pas de
vous , pour vous guerir des
frayeurs que pourroient
vous caufer certaines furprites
auſquelles je ne vous
croy gueres accoûtumées.
Je vais cependant , en attendant
le ſouper , placer
mes fentinelles , & donner
les ordres qui conviennent
pour prévenir mille accidens
dont nous ne pouvons
nous mettre à couvert que
par un excés de précaution.
Dés qu'il nous eut quitté ,
Leonormedit en ſoûpirant:
GALANT.
71
Eſt- il poffible qu'un ſi hơn.
nête homme faſſe unmétier
auſſi étrange que celuici
, & que nous joüions à
preſent dans le monde le
rôle que nous joions dans
cette maiſon . Je cours de
moindres riſques que vous,
n'étant ni ſi jeune , ni fi
belle : mais quand tout ſeroit
égal entre nous deux ,
eſt-il rien d'horrible comme
les projets que vos freres
&mon mari forment à
preſent contre nous ? De
quels crimes peut on ne
nous pas croire coupables ,
72
MERCURE
ſi l'on ſçait jamais tout ce
qui nous arrive aujourd'hui
? A peine échapées
d'un peril nous retombons
dans un autre plus grand.
Vous fuyez la tyrannie de
vos freres , un ſerpent nous
menace , deux avanturiers
nous en délivrent ; võrre
amant vous trahit , des fol
dats l'affomment ; une trou
pe d'inconnus nous entraî
ne au milieu d'un bois , ou
nous enferme dans une
maiſon , où tout nous me
nace de mille nouveau
malheurs. Que ne peut-ik
pas
GALANT.
73.
pas nous arriver encore ?
Tout cela neanmoins ſe
paſſe en moins d'un jour.
Enfin reſoluës le matin à
tenter une avanture qui
nous paroît raiſonnable ,
nous ſommes expolées &
determinées le ſoir à en affronter
mille étonnantes.
Les reflexions que je fais ,
lui dis-je, ne ſont pas moins
funeſtes que les vôtres , &
la mort me paroît moins
affreuſe que tous les perils
que j'enviſage : mais nous
n'avons qu'une nuit à paf
fer pour voir la fin de ce
Juin1714 G
74 MERCURE
defordre. Efperons , ma
chere Leonor, efperons tout
de l'humanité d'unhomme,
peut être affez malheureux
lui même pour avoir pitié
des miferables. Il eſt ( fuje
ne me trompe ) le chefdes
brigans qui font ici : mais
l'autorité qu'il a fur eux ,
& l'attention qu'il a pour
nous , nous mettent à l'a
bri de leurs inſultes. Je ne
İçai , reprit Leonor , d'où
naiſſent mes frayeurs : mais
je ſens qu'il n'y ariend'aſſez
fort en moy pour diffiper
Thorreur des preſſentimens.
A
GALANT.
75
qui m'environnent.Ce n'eft
pas d'aujourd'hui que je
connois le vilage de nôtre
hôte , & je ſuis fort trompée
s'il n'eſt pas le frere
d'un jeune homme dont je
vous ai parlé pluſieurs fois.
Demandez lui , ſitôt qu'il
ſera revenu , deiquelle ville
il eft , & s'il ne connoît pas
Juliano Foresti , natifdeCarpi
7 dans le Modenois . Ce
Juliano elt fils d'un François
& d'une Françoiſe , qui
auroient fort mal paffé leur
temps avec l'Inquifition, fi
Sun Dominiquain ne les
Gij
76 MERCURE
avoit pas aidez à ſe ſauver
de Modene avec leur fa
mille, le jour même qu'elle
avoit reſolu de les faire ar
rêter. Oui , dit-il,Madame,
en pouffant la porte avec
Violence,
violence , oui je ſuis le frere
deJuliano Foresti dont vous
parlez. J'ai entendu toute
vôtre converſation , & vos
dernieres paroles ne m'ont
que trop appris d'où naiffent
vos inquietudes : mais
ce frere , dont vous êtes en
prine , & qui paffe pour
François aufli bien que
moy, va vous coûter dee
GALANT.
77
ſoins bien plus importans ,
s'il n'arrive pas demaindici
avant la fin du jour. Vous
têtes Madame Leonor de
Guaſtalla , femme du Signor
Barigelli , citadin de Mantouë
: Dieu ſoit loüé , je
retrouverai peut- être mon
frere par vôtre moyen ; ou
du moins s'il eſt tombé
entre les mains de vôtre
époux , comme on me l'a
dit hier au foir , vous me
ſervirez d'ôtage pour lui.
Mais pourquoy , lui ditelle
, voudriez - vous me
rendre reſponſable d'un
Giij
78
MERCURE
malheur où je n'aurois aucune
part ? Si vôtre frere
s'intereſſoit en ma fortune ,
comme il paroît que vous
l'apprehendez , vous ne ſeriez
pas maintenant à la
peine de vous inquieter de
fon fort. Il feroit au contraire
à preſent ici , puiſque
je l'ai fait avertir il y a trois ly
jours de le tenir aujourd'hui
fur l'avenuë de la Madona ,
où nous comptions ce matin
, Vefpafie & moy , d'arriver
ce ſoir : mais nous
avons eſſuyé en une demijournée
tant d'horribles
GALANT.
79
1
avantures,que tout ce qu'on
peut imaginer de plus facheux
ne peut nous rendre
gueres plus malheureuſes
que nous le ſommes.
Sur ces entrefaites , un
foldat entra d'un air effrayé
dans la chambre où nous
étions. Il parla un moment
àl'oreillede ſon General ; II
prit un petit coffre qui étoit
fous le lit que j'occupois ,
il l'emporta,&s'en alla .Nôtre
hôte nous dit alors,avec
une contenance de fermeté
que peu de gens conſerveroient
comme lui dans une
Giij
80 MERCURE
pareille conjoncturesJe ne
Içai pas quelle ſeraila fin
de tout ceci : mais à bon
compte , Madame , tenezvous
prête à executer ſur le
champ , pour vôtre ſalut ,
tout ce que je vous dirai ,
ou tout ce que je vous en
verrai dire , fi mes affaires
m'appellent ailleurs.21On
vient de m'avertir qu'il
m'arrivoit ce ſoir une com
pagnie dont je me pafferois
fortbien: maisil n'importe,
je vais ſeulement efſayer
d'empêcher que les gens
qui nous rendent viſite ſi
GALANT S
,
tard , ne nous en rendent
demain marin une autre.
Nous avons pour nous de
ſecours de la nuit cette
maiſon, dontl'accés eft difficile
, un bon ruiſſeau qui
la borde , & des hommes
refolusd'endéfendre vigou.
reuſement tous les paſſages.
Ne vous alarmez point d'a
vance , & repoſez vous fur
moy du ſoin de vous tirer
de cette affaire , quelque
fuccés qu'elle ait Alors il
nous quitta , plus effrayées
des nouveaux malheurs
dont nous étions menacées
82 MERCURE
que perfuadées par fon eloquence
de l'execution de
ſes promeſſes. En moins
d'une heure nous entendîmes
tirer plus de cent coups
de fufil ; le bruit & le va-
.carme augmenterent bien.
tôt avec tant de fureur, que
nous ne doutâmes plus que
mille nouveaux ennemis ne
fuſſent dans la maifon: Leo
nor diſparut à l'inftant , ſoit
qu'elle eût trouvé quelque
azile d'où elle ne vouloit
pas répondre àmes cris, de
peur que je ne contribuaffe
à nous faire découvrir plû
GALANT. 83
tốt , ou ſoit que la crainte
lui eût ôté la liberténde
m'entendre. Cependant à
force de chercher & de
tâtonner dans la chambre ,
je trouvai ſous une natte de
jonc, qui ſervoit de tapif
ſerie , une eſpace de la hauteur
& de la largeur d'une
porte pratiquée dans la muraille.
J'y entrai auſſitôt en
tremblant ; àdeux pas plus
loin je reconnus que j'étois
ſur un escalier , dont je def
cendis tous les degrez , au
pied deſquels j'apperçus de
loin une perite lumiere
84 MERCURE
(
qu'on avoit eu la précaution
d'enfermer ſous un
tonneau. Je m'en approchai
d'abord afin de la
prendre pour m'aider à
fortir de cette affreuſe ca
verne : mais le bruit & le
defordre ſe multipliant
avec mes frayeurs , je l'é
teignis par malheur. Neanmoins
le terrain où j'étois
me paroiſſant aſſez uni , je
marchai juſqu'à ce qu'enfin
je rencontrar une ouverture
à moitié bouchée d'un
monceau de fumier. Alors
j'apperçus heureuſement
GALANT. 85
une étoile , dont la lueur
me ſervit de guide pour me
tirer avec bien de la peine
de ce trou , où je venois de
faire un voyage épouvantable.
Je repris courage ;
&aprés m'être avancée un
peu plus loin ,je me trouvai
àl'entrée d'un petit marais
fec ,& plein d'une infinité
de gros roſeaux beaucoup
plus hauts quemoy.Enfin
accablée de laffitude & de
peur je crusque je ne
pouvois rencontrer nulle
part un azile plus favorable
que celui- là en attendant
86 MERCURE
le jour : ainſi je m'enfonçai
dans ce marais , juſqu'à ce
que je ſentis que la terre ,
plus humide en certains
endroits , moliſſoitſous mes
pieds. Je m'aflis , &je prêtai
pendant deux heures atten.
tivement l'oreille à tout le
bruir qui ſortoit de la maifon
dont je venois de me
ſauver fix heureuſement.
J'entendis alors des hurlemens
effroyables , qui me
furent d'autant plus fenfibles
, que je crus mieux reconnoître
la voix de Leonor.
Cependant au point du
GALANT 87
jour cette maiſon, qui avoit
été pendant toute la nuitun
champ de carnage & d'horreurs
,me parut auſſi tran.
quille , que fielle n'avoit
jamais étéhabitée. Dés que
je me crus affez afſurée que
le filence regnoit dans ce
funeſte lieu ,je fortis de mes
roſeaux , pour gagner à
travers la campagne un
village qui n'en est éloigné
que de quelques centaines
de pas . J'y trouvai un bon
vieillard , que les perils
dont onnefticontinuellement
menacé dansunpays
88 MERCURE
occupé par deux armées
ennemies , n'avoient pû
determiner à abandonner
ſa maiſon comme ſes voi
fins. Cebon-homme , autant
reſpectablepar le nom.
bre de ſes ans , qu'il l'eſt
dis-je pleu
par fontexperience & fa
vertu , étoit affis fur une
pierre àſa porte lorſque je
parus àſes yeux. Mon pere,
lui dis je auflitouren pleurant
ayez pitié de moy;
je me meurs de laffitude ,
de frayeur & de faim. En-
-tez dans ma maiſon , ma
Elle une répondit- il , &
vous
GALANT
89
vous y repoſez , en attendant
que mon fils revienne
avec ma petite proviſion
qu'il eſt allé chercher. Il
me fit aſſeoir ſur ſon lit ,
où il m'apporta du pain &
du vin , que je trouvai excellent.
Peu à peu le courage
me revint ,&je m'endormis.
A mon réveil il me
fit manger un petit morceau
de la provifion que
ſon fils avoit apportée ; il
me pria enſuire de lui conter
tout ce que vous venez
d'entendre. La ſatisfaction
qu'il eut de m'avoir ſecou-
Juin 1714 H
१०
MERCURE
ruë ſi à propos le fit pleurer
de joyc. Enfin il me promit
de me donner ( lorſque je
voudrois ſortir de ſa maiſon
) ſon fils & ſa mule pour
meconduire chez matante.
Je reſtai neanmoins trois
jours enfermée & cachée
chez lui , & le quatriéme ,
qui eſt aujourd'hui , j'ai crû
que je ne pouvois point
trouver une occafion plus
favorable que celle de l'orage
qu'il a fait tantôt ,
pourme ſauver au Palais de
ma tante , ſans rencontrer
fur les chemins perſonne
:
GALANT
qui put me nuire : mais à
pcine ai je été avec mon
guide àun mille de la mai
fon de ce bon vieillard ,
que nous avons été atta
quez par le jeune homme
que votreſentinelle ableſſé.
C'eſt le plus jeune de mes
freres , qui ayant appris
apparemment que je n'étois
point chez ma tante ,
m'a attendue ſur les ave-
-nuës de ſon Palais , juſqu'à
- ce qu'il m'ait rencontrée :
mais heureuſement mon
conducteur a lutte contre
lui avec beaucoup de cou
Hij
$2 MERCURE
rage , pour me donner le
temps de me ſauver . J'ai
auſfitôt lâché la bride à ma
mule , qui m'a emportée à
travers les champsaved
tant de violence , qu'elle
m'a jettée par terre à cent
pas du ſentinelle qui m'a
remiſe entre vos mains. Je
vous prie maintenant de
vous informer de l'état où
font mon pauvre guide , fa
mule & mon frere: bab
Alors nous la remerciâ.
mes tous de la peine qu'elle
avoit priſe de nous conter
une histoire auſſi intereſſanGALANTA
dou
to quedaficine ; && dont le
recit ad contribua pas peu
à me revidre ſur le champ
éperdûment amoureux d'elle.
Cependantnous ne
tâmes point que Barigelli ,
qui étoit un de nos prifonniersine
pût nous apprendre
le reste de l'avanture de
Leonor.Nous le fîmes monterànôtre
chambreavec ſes
camarades , où aprés l'avoir
traité avec beaucoup de
douceur & d'honnêteté,
nous lui demandâmes ce
qu'étoit devenuë ſa femme.
Meffieurs,nous dit-il , i
94
MERCURE
yla plus de trois mois que
le perfide Juliano Foreſti ,
que vous avez aujourd'hui
dérobé à ma vangeance ,
& qui eft maintenant, aflis
auprés de vous , cherche à
me deshonorer. J'ai furpris
pluſieurs lettres , qui ne
m'ont que trop inſtruit de
•l'intelligence criminelle
qu'il entretient avec ma
femme , j'ai ſçû la partie
que la ſcelerate avoit faite
pour voir ce traître , ſous
le pretexte de conduire la
Signora Veſpaſia chez ſa
tante. J'ai été parfaitement
GALANTM
informé de tous leurs pas ;
& fans avoir pû m'attendre
àce qui leur est arrivé dans
la maiſon du malheureux
Valerio Colucci , je n'ai pas
laiſſé de prendre toutes les
meſures imaginables , &
d'aſſembler une trentaine
-de payſans bien armez pour
lui arracher mon infidelle.
Je me ſuis mis en embuscade
aux environs de la
Caſa bianca , queje ſçavois
être l'unique retraite de
Juliano , de ſon frere , &
de tous les brigans du pays.
J'ai attaqué la maison &
96 MERCURE
tous ceux qui la défendoient
; je les ai mis tous ,
avec mes troupes, en pieces
& en fuite ; j'ai enfin retrouvé
ma perfide époufe ,
que j'ai enchaînée dans ma
cave , &j'ai été à peine forti
de chez moy , que j'ai rencontré
le perfide Juliano,
qui ne ſçavoit encore rien
de ce qui s'étoit paffé 1t
nuit chez fon frere. Il n'y
avoit pas une heure que je
l'avois pris , lorſque vous
nous avez ſurpris nous mê
mes dans la caſſine de Va
lerio.
:
SciGALANT.
97
Seigneur Barigelli, lui dit
Veſpaſia,vôtre femmen'eſt
point coupable , & la for
tune qui nous a perlecutées
depuis quelques jours d'une
façon toute extraordinaire,
a caufé elle ſeule tous les
malheurs qui vous ont rendu
ſa fidelitéſuſpecte. Enfin
nous determinâmes Bari
gelli à faire grace à la femme
, nous gardames Juliano
dans la tour , pour sçavoir
par ſon moyen des nouvel
les de ſon frere& des bandits,
dont le pays Mantoüan
étoit couvert
Juin 714.
& dont il
1
98 MERCURE
étoit le chef. Nous fimes
envaintous nosefforts pour
rendre plus docile le frere
de Vefpafie , il fut toûjours
intraitable à ſon égard. Le
Commandant de la Tous
voyant que nous n'en pouvions
rien tirer , s'empara
de ſa perſonne pour les trois
jours que fa foeur nous avoit
demandez . Enfin charmé
de toutes les bonnes qua
litez,de cette belle fille jo
la remenaiàlaville,comme
je le lui avois promis ; je lui
trouvai une maiſon fûre &
je la fisfor
commode, d'ou
LYON
* 1893
GALANT
THEQUR
tirun mois aprés, pote
voyer avec unde mes
dans la Principauté d'Orange
, aprés l'avoir épouléc
ſecretement à Mantouë.
Je profiterai de la premiere
occafion pour vous
envoyer l'histoire du
malheureux Sainte Colombe
* , qui vient d'être
*Quelque extraordinaires que foient
les circonstances de cette h ſtoire , il y
avoit plus de10. ou 12. mille hommes
de nos troupes dans Mantouë lors
qu'elle arriva ainſi on peut compter
quoique je n apprehende pas que per-
Iſonne dopoſe contre moy , pour m'accufer
de fuppofer des faits inventez ,
que je la rendrai fidelement comme
elle eft. Ii
100 MERCURE
aſſaſſiné par un marijatoux.
JE fuis bich aife, Mon
ſieur, devous envoyer l'hif
toire des quatrespionniers
mois desterco campagne,
し
GALANT. 15
avant que l'armée du Prince
Eugene nous enferme
dans Mantouë, bu olorist
Ne vous imaginez pas
fur ce titre que je veüille
vous entretenir à preſent
de mille actions de valeur
qui ſe font , & s'oublient
ici tous les jours, Rienn'eſt
ſi commun que ces nouvelles;
parce que , qui dit
homme de guerre dic
homme d'honneur. Ilaya
preſqueperſonne qui n'aille
la guerre , par confequent
preſque tout le mondea
de l'honneur , & le heroif.
ف
16 MERCURE
me eſt la vertu detous les
hommes : maisje veux vous
faire le détail d'une intrigue
, dont les caprices du
fort femblent n'avoir amené
tous les incidens qui la
compoſent , que pour en
rendre les circonstances bizarres&
galantes plus intereſſantes
aux lecteurs.
Nous étions moüillez jufqu'aux
os , nos tentes& nos
barraques culbutées la
pluie , la grêle & le ton.
nerre avoient en plein Eté
répandu une effroyable nuit
au milieu du jour : nous
avions
GALANT
avions enfin marché dans
les tenebres pendant plus
de trois quarts d'heure ,
pour trouver quelque azi
le , lorſque nous arriva
mes, deux de mes amis &
moy , à la porte d'une caffine
à deux mille de Mani
touë. SainteColombe, Lieu
tenant de dragons dans
Fimarcon ,& Mauvilé, Capitained'infanterie
comme
moy , étoient les deux bra
vesquim'accompagnoient.
Désque nous eûmes gagné
cette amaiſon , nous fon
geâmes a nous charger de
Juin 714 .
1
18 MERCURE
1
javelles de ſarmens dont la
grange étoit pleine , pour
aller plutôt ſecher nos
habits. D'ailleurs , nous
croyions cette caffine del
ferte, comme elles l'étoient
preſque toutes aux envi
rons de Mantouë : mais en
ramaſſant les fagots que
nous deſtinions à nous fer
cher , nous fûmes, bien furpris
de trouver ſous nos
pieds des bayonnettes ,des
fufils& des piſtolets chars
gez , & quatre hommes
morts étendus ſous ounc
couche de foin Nous ting
GALANT. 19
2
mes auffitôt un petit conſeil
de guerre entre nous
trois , & en un moment
nous conclûmes que nous
devions nous munir premierement
des armes que
nous avions trouvées &
faire enfuite la viſite de
cette caffine. Cette refolution
priſe , nous arrivâmes
àune mauvaiſe porte , que
nous trouvâmes fermée.
Unbruit confus de voix&
de cris nous obligea à prêter
foreille. A l'inſtant nous
entendîmes un homme qui
difoit à fes camarades en
Bij
20 MERCURE
jurant : Morbleu la pitié eſt
une vertu qui ſied bien à
des gens indignes comme
vous ! Qui eſt-ce qui nous
ſçaura bon gré de nôtre
compaffion ? Ce ne ſera tout
au plus que nos méchantes
femmes , que ces chiens- là
deshonorent tous les jours.
Pour moy , mon avis eft
que nous égorgions tout à
l'heure celui- ci. Mais d'où
te vient tant de lâcheté,
Barigelli? Tu n'es pas content
d'avoir ſurpris ce François
avec ta femme,tuveux
apparemment qu'il y re
GALANT. 21
tourne. Non non , dit Barigelli,
à Dieu ne plaiſe que
je laiſſe cet outrage impuni
; je ſuis maintenant le
maître de ma victime , elle
ne m'échapera pas : mais
je veux goûter à longs traits
le plaiſir de ma vengeance.d
Mon infidelle eſt enchaî
née dans ma cave ; je veux
que ce traître la voye expirer
de rage & de faim dans
les ſupplices que je lui def
tine , & qu'auprés d'elle ,
chargé de fers , il meure de
lamême mort qu'elle, Surat
le champ la compagnic ap-
J
22 MERCURE
7
prouva ce bel expedient
mais nous ne donnâmes
pas à ces Meſſieurs le loifir
de s'en applaudir longtemps.
Du premier coup
nous briſames la porte , &
nous fimes main baſſe , la
bayonnette au bout du fu
fil , fur ces honnêtes gens ,
qui ne s'attendoient pas à
cet aſſaut. Ils étoient quatre.
Nous lesbleſſames tous,
ſans en tuer un ; nous leur
liâmes les mains derriere
le dos , nous délivrâmes le
malheureux qu'ils alloient
1.
facrifier comme ja viens
GALANT. 23
de vous dire , nous lui donnâmes
des armes , & tous
enſemble nous allames
joindre un Capitaine de
nos amis , qui étoit détaché
avec cinquante hommes
à un mille de la caf
fine où nous étions , dans
une tour qui eft au milieu
d'un foffé plein d'eau , à la
moitié du chemin de la
montagne noire à Mand
Dés que nous fûmes ar
rivez à cette tour, le fenti
nelle avancé appella la gar
de qui vint nous recevoir,
24 MERCURE
1
Nous paſſames auffitôt a
vec tout notre monde au
corps de garde de l'Offi
cier , qui nous dit en riant :
Je ne ſçai quelle chere vous
faire,Meſſieurs ; vôtre com
pagnie eſt ſi nombreuſe ,
qu'à moins qu'on ne vous
trouve quelque choſe à
manger , vous pourrez bien
jeûner juſqu'à demain.
Mais , continua stil , en
m'adreſſant la parole , que
ſignifie ce triomphe ? Eltce
pour ſignaler davantage
vôtre arrivée dans matour ,
qué vous m'amenézpçes
capGALANT.
25
captifs enchaînez. Il n'eſt
pas , lui dis je , maintenant
queſtion du détail de ces
raiſons. Nous vous confignons
premierement ces
priſonniers , & en ſecond
lieu nous vous prions de
faire allumer du feu pour
nous ſecher , de faire apporter
du vin pour nous rafraîchir
, & d'envoyer à
cent pas d'ici nous acheter
poulets & dindons , pour
les manger à votre mode
morts ou vifs. Nous vous
dirons enſuite tout ce que
vous avez envie d'appren-
Juin 1714. C
26 MERCURE
dre. A peine l'Officier eur
ordonné à un de ſes ſoldats
d'aller nous chercher ces
denrées , que nous entendîmes
tirer un coup de fufil.
Auſfitôt on crie , à la
garde. Un Caporal & deux
foldats vont reconnoître
d'où vient cette alarme. Un
moment aprés on nous
amene une jeune fille fort
belle , &un jeune homme,
que le ſentinelle avoit bleſſé
du coup de fufil que nous
avions entendu tirer. L'imprudent
qui couroit aprés
cette fille ne s'étoit pas ar
GALANT.
27
rêté ſur le qui vive du foldat
en faction. On le panſa
fur le champ , & la fille ſe
retira avec nous dans la
chambre de l'Officier. Elle
ſe mit ſur un lit de paille
fraîche , où nous la laiſiames
repofer & foûpirer ,
juſqu'à ce que l'on nous cût
accommodé la viande que
le foldat nous apporta. Nous
fimes donner du pain & du
vin à nos prifonniers ; & de
nôtre côté , pendant que
nous mangions un fort
mauvais ſoupé avec beaucoupd'appetit,
la jeune fille,
Cij
28 MERCURE
qui n'en avoit gueres , m'a
dreſſa le beau difcours que
vous allez lire .
Eſt il poſſible,traître, dit.
elle , en me regardant avec
des yeux pleins d'amour&
de colere,&tenant à lamain
un de nos coûteaux qu'elle
ayoit pris ſur la table , que
tu ayes tant de peine à me
reconnoître ? Oui eſt il poffible
que tu me traites avec
tant de rigueur , & que tu
fois auſſi inſenſible que tu
l'es aux perils où je m'expoſe
pour toy Je ſuis bien
faché , lui disje , en lui ôGALANT.
29
!
tant doucement le coûteau
della main que vous me
donniez les noms de traître
& d'inſenſible ; je ne les
merite en verité point , &
je vous affure que depuis
que je ſuis en Italie , je n'ai
encore été ni amoureux ,
ni cruel. Comment , lâche,
tu ofes me dire en face
que
tu n'es pas amoureux ? Ne
t'appelles tu pas Olivier de
la Barriere ? Ne viens tu pas
loger à vingt pas de la porte
Pradelle , lorſque tu ne
couches pas au camp ? Ne
t'es tu pas arrêté trente fois
C iij
30
MERCURE
1
la nuit à ma grille ? Ne
m'as - tu pas écrit vingt lettres
, que j'ai cachées dans
nôtre jardin & ne reconnois-
tu pas enfin Vefpafia
Manelli ? En verité lui dis
je , quoique je fois perfuade
depuis long temps que vous
êtes une des plus belles
perſonnes de l'Italie , je ne
vous croyois pas encore fi
belle que vous l'êtes , & je
ne m'imaginois pas que
vous euffiez des ſentimens
fi avantageux pour moy .
Je ne vous ai jamais vûë
que la nuit à travers uneja
GALANT.
31
loufie affreuſe ; & comme
je n'établis gueres de préjugez
ſur des conjectures ,
je pouvois ( à la mode de
France ) vous dire & vous
écrire ſouvent que vous
êtes belle , que je vous aime
, & que je meurs pour
vous , ſans m'en ſouvenir
un quart - d'heure aprés
vous l'avoir dit : mais à prefent
, je vous jure devant
ces Meffieurs , qui font mes
camarades & mes amis ,
que je ne l'oublirai jamais.
Ajoûte , infolent , me ditelle
, tranſportée de fureur
C iiij
32
MERCURE
& de depit , ajoûte la raillerie
à l'outrage. Où ſuisje
, & que deviendrai - je ,
grand Dieu ! fi tes amis ,
qui te voyent & qui m'entendent
, font auffi ſcelerats
que toy ?
Mauvilé, que ce diſcours
attendriſſoit déja , me regarda
, pour voir ſi j'approuverois
qu'il lui proposât
des expediens pour la
dedommager de mon infidelité
pretenduë : mais le
ſens froid exceffif que j'affectois
avec une peine infinie
, n'étoit qu'un foible
GALANT.
33
voile dont je m'efforçois
de me fervir , pour eſſayer
de dérober à mes camarades
la connoiſſance de l'a
mour dont je commençois
à brûler pour elle Je temoignai
neanmoins à Mauvilé
que je ne deſapprouverois
point ce qu'il lui diroit
pour m'en défaire , ou
pour la conſoler. Ainſi jugeant
de mes ſentimens
par mes geftes : Mademoifelle
, lui dit- il en Italien
qu'il parloit à merveille ,
nous ſommes d'un pays où
tout ce qu'on appelle infi
34
MERCURE
delité ici eſt ſi bien établi ,
qu'il ſemblequ'on ne puiſſe
pas nous ôter la liberté de
changer , ſans nous ôter en
même temps le plus grand
agrément de la galanterie.
La conſtance eſt pour nous
autres François d'un uſage
ſi rare ou fi difficile , qu'on
diroit que nous avons attaché
une eſpece de honte
à nous en piquer : cependant
vous êtes ſi belle, que ,
fans balancer , je renoncerois
à toutes les modes de
mon pays , pour m'attacher
uniquement à vous , fi ,
GALANT.
35
guerie des tendres ſentimens
que vous avez pour
mon ami , vous me permettiez
de vous offrir un coeur
incapable des legeretez du
ſien. Je ne ſçai , lui répon-,
dit- elle , affectant une fermeté
mépriſante , ce que je
ne ferois pas pour me vanger,
ſi je le croyois ſenſible
aux offres que vous me faites
: mais , Monfieur , quelque
emportement que j'aye
marqué , il ne s'agit pas
maintenant d'amour , & je
ne ſuis venuë ici ni pour
yous ni pour lui. Enfin
56 MERCURE
lorſque j'ai fongé à profiter
de l'orage qu'il a fait au
jourd'hui , pour me délivrer
de la plus injuſte perfecu
tion du monde, je n'ai point
regardé cette tour comme
un lieu qui dût me ſervir
d'azile;& fans l'imprudence
du jeune homme qui m'a
poursuivie ,j'aurois pris ſur
la droite , j'aurois évité vôtre
fentinelle , & je ſerois à
preſent arrivée à une maifon
, où j'aurois trouvé plus
de commodité , plus de re
pos , & autant de fûreté qu'-
ici. J'ai ſeulement une gra
GALANT. 37
ce à vous demander ; je prie
l'Officier qui commande
dans ce fort de garder pendant
trois jours le jeune
homme que le ſentinelle a
bleffé , & de me laiſſer de.
main fortir ſeule de cette
tour avant le lever du ſoleil.
Elle nous acheva dette petite
harangue d'un air
touchant & fi naturel , que
je ne fus pas le maître de
mon premier mouvement.
Enfin il me fut impoffible
de diffimuler plus longtemps
, & de ne lui pas dire
avec chaleur : Non , belle
38 MERCURE
Vefpafie , je ne vous quitte
rai pas , je veux vous ſuivre
où vous irez , courir la même
fortune que vous , &
vous ſervir juſqu'à la mort.
Helas , me dit- elle , en mé
jettant , avec un ſoûpir , un
regard d'étonnements jus'il
vous eſt ſi facile de paffer
de l'indifference à l'amour,
ne dois-je pas apprehender
que vous ne repaffiez éga
lement bientôt de l'amour
à l'indifference ? Maisquoy
quilen
qu'il en puiſſe être , vous ne
ſçauriez me propoſer rien
que je n'accepte. Où pouGALANT.
39
vez- vous me ſuivre ? où me
voulez vous conduire?Tout
ce pays eft couvert d'enne
mis, les Imperiaux ont deux
ponts de bateaux fur le Pô ;
Borgoforte , Guastalla , &
San Benedetto , qui font
lesſeules portes par où nous
pourrions fortir , font les
poftes qu'ilsoccupent.Non,
lui dis-je , non , charmante
Vefpafie,ne cherchons point
de ces retraites ſcandaleuſes
dont l'uſage eſt impra.
ticable à des gens d'honneur.
C'eſt à Mantouë que
vous devez retourner avec
40 MERCURE
moy. Nous y entrerons par
la porte del Té. Ce ſera demain
unCapitaine de nôtre
regiment qui y montera la
garde , je prendrai avec lui
de juftes meſures pour vous
introduire dans la ville,ſans
que perſonne vous y voye
entrer , & je vous donnerai
un appartement , où je vous
aſſure qu'on ne viendra pas
yous troubler. Mais , mon
Dieu ! reprit elle , je tremble
que mes freres ne ſçachent
où je ſerai : ahd s'ils
me découvrent , je ſuis à jamais
perduë. Ne vous inquietez
GALANTA
41
quierez pointis lui dis -je
nous mettrons bon ordre à
vôtre fûreté , & je vous ret
pons que la maiſon de nôtre
General ne fera pas mieux
gardéeque la vôtre. Prenez
maintenant un eſprit de
confiance & de liberté , &
contez nous , s'il vous plaît,
par quel hazard vous vous
êtes ſauvée juſques dans
Cette tour.
T
Vous ſçavez , dit alors
Vefpafie , que je demeure à
vingt pas de la porte Pradelle:
mais vous ne sçauriez
vous imaginer dans quel
Juin 1714. D
42 MERCURE
esclavage j'ai vécu depuis
mon enfance juſqu'à preſent.
Je ſuis fille de Julio
Lanzilao . Cette Maiſon eft
ſi conue en Italie , que ce
nom ſuffit pour vous donner
une juſte idée de ma
naiſſance. Je n'avois que
quinze ans lorſque mon
pere mourut ; il y en a trois
depuis ſa mort , que deux
freres que j'ai , s'imaginant
avoir herité de l'autorité
que mon pere avoit fur
moy , comme des biens de
nôtre famille , ſe ſont rendus
les tyrans de ma liberté.
GALANT.
43
Ils ont contracté depuis
long-temps une amitié fi
étroite avec un Gentilhom
me de Mantouë , qu'on appelle
Valerio Colucci , ( que
je n'ai jamais pû ſouffrir )
qu'il y a deux ans qu'ils
sacharnent à vouloir me
rendre la victime de la
tendreſſe qu'ils ont pour
lui. Ma froideur & mes
mépris ont ſouvent rompu
toutes leurs meſures : mais
les mauvais traitemens qu'-
ils m'ont faits ne l'ont que
trop vangé de mon indifference.
Enfin laffé lui-
Dij
44
MERCURE
même de l'injustice de mes
freres , qui lui avoient donné
la liberté de me venir
voir quand il lui plairoit ,
il me dit , en entrant un
ſoir dans ma chambre , à
une heure où je n'avois
jamais vû perſonne : Je ne
ſçai , Mademoiselle , ſous
quel titre me preſenter à
vos yeux ; c'eſt moy ( qui
ſuis l'objet de vôtre haine )
que vous accuſez de la rigueur
de vos freres : mais
je veux , pour vous détromper
, être plus genereux à
vôtre endroit ,qu'ils ne font
GALANT.
45
obſtinez à vous perfecuter.
Secondez moy , & vous
verrez qu'inceſſamment je
vous affranchirai du joug
qu'ils vous ont impoſe.
Vo
Voicy mon deſſein. Vous
avez à un mille & demi de
la Madona della gratia² , un
Palais où demeure vôtre
tante , qui vous aime , &
dans la ville le Convent de
SainteTherese ; ( qui n'eſt pas
lazile le moins libre que
vous puiffiez trouver ) choifiſſez
l'une de ces deux
maiſons. Si je dois , lui disje
, compter de bonne foy
46 MERCURE
fur le ſecours dont vous me
flatez , mettez - moy entre
les mains de ma tante ; elle
eſt ſouveraine dans ſon Palais
, elle n'aime pas mes
freres , & je vivrai certainement
mieux avec elle
qu'ailleurs. Cela étant , me
répondit- il , affectez en leur
prefence plus de complaiſance
pour moy, & ne vous
effrayez plus tant de la propoſition
qu'ils vous feront
encore de nous unir enſemble.
Ecrivez cependant
à vôtre tante de vous en.
voyer aprés demain fon
GALANT.
47
caroſſe à la porte del Té. Je
lui ferai tenir vôtre lettre
par un inconnu , j'écarterai
les gardes qui vous envi
ronnent, je vous aiderai à
ſortir d'ici ; enfin , quoy
quoy qu'il m'en coûte , je
vous eſcorterai juſqu'au
rendez- vous , plus content,
dans mon malheur , d'être
moy-même la victime du
ſacrifice que je vous fais ,
que de vous voir plus longtemps
l'objet de la rigueur
de vos freres. Je reſtai plus
d'une heure fans pouvoir
me refoudre. Je me mis
:
48 MERCURE
moy-même à la place d'un
amant toûjours haï , tou
jours malheureux , & j'eus
une peine extreme à pou
voir accorder des foins fi
genereux avec un amour
fi malrecompensé : mais il
échape toûjours quelque
choſe à nos reflexions ;
ce qu'on ſouhaite fait oublier
ce qu'on riſque , &
nôtre bonne foy determine
ſouvent nôtre eſprit à ne
gliger les raifons de nôtre
défiance. Je ne fongeai pas
feulement qu'ile fuffifoit ,
pour me faire un procés
crimi.
GALANT.
49
criminel avec mes freres ,
qu'ils me ſoupçonnaſſent
d'avoir écrit à ma tante. En
un mot je donnai dans le
piege , &je confiai ce billet
àmon fourbe.
Jene vous fais part qu'en
tremblant , Madame , du plus
important fecret de ma vie :
jevais enfin fortir d'esclavage.
Valerio Colucci , que j'ai tou
jours crû d'intelligence avec
mes freres ,fe charge lui-même
duſoin de me remettre en vos
mains , pourveu que vôtre caroſſe
m'attende aprés demain
Juin 1714.
E
50
MERCURE
1
aufoir à la porte del Té.Jene
fçaipas ce que je ferai s'il me
tient parole : mais je m'imagine
que je vousprierai de me permettre
d'être aufſſi genercuſeque
lui , s'il fatisfait l'impatience
que j'ai de me rendre à vous.
Il reçut cette lettre fatale
de ma main ; il la baiſa
avec mille tranſports , &
fur le champ il s'en alla ,
aprés m'avoir dit encore :
J'en ai maintenant plus
qu'il n'en faut , belle Vefpafie
, pour vous tirer inceffamment
de la ſerviGALANT.
SI
tude où vous vivez .
Il n'y avoit alors , conti
nua telle en s'adreſſant à
moy , que quatre ou cinq
jours que vous m'aviez écrit,
Seigneur Olivier, que
l'on vous envoyoit avec vôtre
compagnie à la Madona
della gratia , où vous apprehendiez
fort de refter deux
ou trois mois en garniſon.
Le defir de m'approcher de
vous , l'intention de vous
écrire , & l'efperance de
vous voir m'avoient determinée
à preferer la maiſon
dema tante au Convent de
1
E ij
St MERCURE
fainte Thereſe. Ce n'étoit
même qu'à votre confideration
, & que pour enga
ger davantage Valerio Con
lucci dans mes interêts, que
je l'avois flaté dans lebillet
que je lui avois confié , de
l'eſpoir d'être auffi genereuſe
que lui : mais il ne fit
de ce malheureux billet ni
l'uſage que j'en aurois ap
prehendé du côté de mes
freres , ni celui que j'en au
rois eſperé du mien. Il s'en
fervit ſeulement pour rendre
ce gage de ma credulité
le garant de ſa précaus
GALANT!
53
tion. Le jour marqué pour
ma fuire , il fit tenir un caroſſe
ſur l'avenue decla
porte del Té, derriere lePalais
de Son Alteſſe Serenif.
ſime , où je m'étois renduë
d'affez bonne heure avec
Leonor,malheureuſe épouſe
d'un nommé Barigelli, à qui
j'avois fait confidence de
cette entrepriſe. Nous nous
étions retirées toutes deux
dans un cabinet fombre &
frais , en attendantValerio ,
lorſque vous arrivâtes aſſez
a propos avec Monfieur *
* Sainte Colombe.
Eiij
54
MERCURE
pour nous délivrer d'un
danger où nous aurions
peut- être ſuccombé fans
vous. Les promptes & funeſtes
circonstances dont
fut fuivie l'action que vous
fites pour nous vous priverent
du plaifir de connoître
les gens que vous veniez
de fauver , & nous de
la fatisfaction de vous en
marquer nôtre reconnoif
fance.
Vous êtes deux ici qui
m'entendez : mais ce que
je viens de dire eſt peutêtre
pour ces autres Mef
GALANT.
55
ſieurs une énigme , que je
vais leur débroüiller.
Quoique vous ſoyez étrangers
dans ce pays , il y
a déja ſi long- temps que
vous campez ſur le glacis
de Mantouë , & que vos
troupes font en garnifon
dans cette ville, que je croy
qu'il n'y a pas un François
parmi vousquineconnoiffe
à merveille toutes les maifons
de Son Alteſſe , & fur
tout le Palais del Tés ; aufli
nevous en parlerai- je point;
mais je vais vous raconter
ce qui m'arriva derniere
E inj
36 MERCURE
ment dans le jardin de ce
Palais .
Je m'étois , comme je
vous ai dit , retirée avec
Leonordans un cabinet ſom
bre , d'où ( l'eſprit rempli
d'inquietudes ) j'attendois
que Valerio vinſt me faire
fortir , pour me conduire au
caroſſe de ma tante ', qui
devoit me mener à laMadona.
Je commençois déja
même à m'ennuyer de ne
le pas voir arriver , lorſque
tout à coup je fus laiſie de
crainte & d'horreur , à la
vûë d'un ſerpent + d'une
GALANT. 57
groffeur énorme. Je vis ce
terrible animal fortir d'un
trou , qu'il avoit apparemment
pratiqué ſous le piéd'eſtal
d'une ſtatuë de Diane
, qui étoit à deux pas de
la porte du cabinet oùj'étois.
Je pouſſai auffitôt un
grand cri , qui lui fit tourner
la tête de mon côté ;
je tombai à l'inſtant , &je
m'évanoüis. Cependant ces
Meſſieurs * , qui ſe promenoient
alors affez prés du
cabinet , vinrent à mon ſecours.
J'ai ſçû de Leonor
* Olivier & Sainte Colombe.
58
MERCURE
qui eut plus de fermeré que
moy , ce que vous allez apprendre.
Le ferpent ne s'effraya
point de voir deux
hommes courir ſur lui l'é
péeà la main ; au contraire
il s'éleva de plus de deux
pieds de terre pour s'élancer
ſur ſes ennemis , qui
m'entendent , & qu'il auroit
certainement fort embaraſſez
, quelque braves
qu'ils foient , ſi dans le moment
qu'il fit ſon premier
faut le Seigneur Olivier n'avoit
pas eu l'adreſſe de lui
couper la tête , qui alla fur
GALANT.
59
le champ faire trois ou quatre
bonds à deux pas de lui,
pendant que le reſte de ſon
corps ſembloit le menacer
encore : mais à peine cette
action hardie fut achevée ,
que le perfide Valerio me
joignit avec trois eftafiers
qu'il avoit amenez avec lui .
Les morceaux difperfez du
ſerpent qui venoit d'être
tué , le defordre où il me
trouva , & deux hommes
- qu'il vit l'épée à la main à
la porte du lieu où j'érois ;
tout ce ſpectacle enfin ex-
-cita dans ſon ame de ſi fu60
MERCURE
ne dis
rieux mouvemens de ja
louſie , qu'aprés avoir abattu
mon voile ſur mon vi
ſage , il me prit bruſquement
par le bras , & me fir
fortir du jardin , ſans me
donner le loiſir , je ne
pas de remercier mes liberateurs
d'un ſi grand fervice
, mais même de me
faire reconnoître à leurs
yeux. Il me fit auſſitôt monter
avec Leonor dans le
caroffe qu'il nous avoit deftiné
; & au lieu de me me.
ner à la maiſon de ma tante
, il nous eſcorta avec ſes
GALANT. 61
eftafiers qui alloient avec
lui , tantôt devant , tantôt
derriere ,juſqu'à une caffine
qui eft à un mille d'ici , &
dont il étoit le maître : mais
il fut bien trompé , en arri
vantà la maison , d'y trouver
des hôtes qu'il n'y avoit
pas mandez. Une troupe de
deferteurs ( ou de bandits ,
ſijene metrompe ) en avoit
la veille enfoncé les portes;
elle en avoit afſommé le
fermier , pillé la baſſe cour,
la cuiſine ,la cave & le grenier,&
mis en un mottouse
lacaffinedansun fi grand
62 MERCURE
fi
defordre , que Valerio ne
put s'empêcher de ſe plaindre
de leur violence , & de
les menacer de les faire
punir.Ces furieuxà l'inftant
lechargerent lui &les fiens
cruellement , qu'aprés
l'avoirtué avecſes eſtafiers,
ils le jetterent avec ſes armes
, fon bagage & ſa compagnie
à l'entréede la grange.
Ils couvrirent ces corps
de quelques bottes de foin,
enſuite ils vinrent à nôtre
caroffe , où ils nous trouverent
effrayées mortellement
de tout ce que nous
GALANT.
63
venions de voir. Ils nous
tinrent d'abord pluſieurs
diſcours inutiles pour nous
raffurer ; puis ils nous firent
deſcendre dans la ſalle où
ils étoient , & dont la table
& le plancher étoient auſſi
mouillez du vin qu'ils avoient
répandu , que leurs
mains l'étoient encore du
ſang qu'ils venoient de verfer.
Cependant un d'entr'eux
', moins brutal que
- les autres , s'approcha de
. moy , & me dit d'un air
d'honnête homme: Je vous
trouverois , Madame , bien
64
MERCURE
plus à plaindre que vous ne
l'êtes , d'être tombée entre
nosmains , ſi je n'avois pas
ici une autorité que qui que
ce ſoit n'oſe me diſputer, &
fi toutes les graces que je
vois dans vôtre perſonne
ne me déterminoient pas à
vous conduire tout àl'heure
dansun lieu plus commode,
plus honnête & plus fûr.
Remontez en caroffe , &
laiſſez vous mener à la Cafa
bianca., C'est une maiſon
fort jolie , entourée d'eaux
de tous côtez , ſituée au
milieu d'un petit bois , derriere
GALANT 5
riere la montague noire :
en un mot c'eſt une elpece
de citadelle qu'on ne peut
preſque inſulter fans canón
Vous y prendrez,Madame,
le parti qui vous plaira , dés
que vous vous ferez remife
de la frayeur que vous ve
nez d'avoir. Au reſte , il me
paroît, à vôtre contenance,
que nous ne vous avons
pas fait grand tort de vous
délivrer des infolens qui
vous ont conduite ici : cependant
ſi nous vous avons
offenſée , apprencz-nous a
reparer cette offense ; ou fi
Juin 1714. F
!
66 MERCURE
nous vous avons rendu
ſervice , nous sommes prêts
à vous en rendre encore. Je
ne ſçai , lui dis - je , quel
nom donner à preſent à ce
que vous venez de faire ,
quoique vôtre diſcours
commence à me raffurer :
maisj'eſperetout dufecours
que vous m'offrez . Vous
avez raiſon , Madame , reprit
il, de compter ſur moy;
je ne veux être dans vôtre
eſprit que ce que vous pouvez
vous imaginer de meil.
leur. Hâtons - nous ſeulement
de nous éloigner d'ici,
GALANT. 67
quoique la nuit commence
à devenir fort noire , & ne
vous effrayez point de vous
voir accompagnée de gens
qui vous eſcorteront peutêtre
mieux que ne pourroit
faire une troupe de milice
bien diſciplinée. Ainſi nous
marchâmes environ deux
heures avant que d'arriver
à la Caſa bianca , où nous
entrâmes avec autant de
ceremonie,que fi on nous
avoit reçûs de nuit dans une
ville de guerre. Alors le
Commandant de cette petite
Place,qui étoit le même
Fij
68 MERCURE
homme qui depuis la maifon
de Valerio juſqu'à fon
Fort m'avoit traitée avec
tant de politeffe , me de
manda ſije voulois lui faire
l'honneur de fouper avec
lui. Je lui répondis qu'il
étoit le maître , que cependant
j'avois plus beſoin de
repos que de manger , &
que je lui ferois obligée s'il
vouloit plûtôt me permet
tre de m'enfermer &de me
coucher dans la chambre
qu'il me deſtinoit. Volontiers
, Madame , me dit il ;
vous pouvez vous coucher
GALANT. 69
quand il vous plaira , cela
ne vous empêchera pas de
fouper dans votre lit. Auffitôt
il nous mena ,Leonor
&moy, dansune chambre
perduë , où nous trouvâmes
deux lits affez propres.
Voila , me dit-il , le vôtre ,
Madame , & voila celui
de vôtre compagne. Pour
moy , vous me permettrez
de paſſer la nuit ſurun fiege
auprés de vous ; les partis
qui battent continuelle
ment la campagner nous.
obligent à veiller prefque
toutes les nuits &rib ne
70 MERCURE
fera pas mal à propos que
je ne m'éloigne pas de
vous , pour vous guerir des
frayeurs que pourroient
vous caufer certaines furprites
auſquelles je ne vous
croy gueres accoûtumées.
Je vais cependant , en attendant
le ſouper , placer
mes fentinelles , & donner
les ordres qui conviennent
pour prévenir mille accidens
dont nous ne pouvons
nous mettre à couvert que
par un excés de précaution.
Dés qu'il nous eut quitté ,
Leonormedit en ſoûpirant:
GALANT.
71
Eſt- il poffible qu'un ſi hơn.
nête homme faſſe unmétier
auſſi étrange que celuici
, & que nous joüions à
preſent dans le monde le
rôle que nous joions dans
cette maiſon . Je cours de
moindres riſques que vous,
n'étant ni ſi jeune , ni fi
belle : mais quand tout ſeroit
égal entre nous deux ,
eſt-il rien d'horrible comme
les projets que vos freres
&mon mari forment à
preſent contre nous ? De
quels crimes peut on ne
nous pas croire coupables ,
72
MERCURE
ſi l'on ſçait jamais tout ce
qui nous arrive aujourd'hui
? A peine échapées
d'un peril nous retombons
dans un autre plus grand.
Vous fuyez la tyrannie de
vos freres , un ſerpent nous
menace , deux avanturiers
nous en délivrent ; võrre
amant vous trahit , des fol
dats l'affomment ; une trou
pe d'inconnus nous entraî
ne au milieu d'un bois , ou
nous enferme dans une
maiſon , où tout nous me
nace de mille nouveau
malheurs. Que ne peut-ik
pas
GALANT.
73.
pas nous arriver encore ?
Tout cela neanmoins ſe
paſſe en moins d'un jour.
Enfin reſoluës le matin à
tenter une avanture qui
nous paroît raiſonnable ,
nous ſommes expolées &
determinées le ſoir à en affronter
mille étonnantes.
Les reflexions que je fais ,
lui dis-je, ne ſont pas moins
funeſtes que les vôtres , &
la mort me paroît moins
affreuſe que tous les perils
que j'enviſage : mais nous
n'avons qu'une nuit à paf
fer pour voir la fin de ce
Juin1714 G
74 MERCURE
defordre. Efperons , ma
chere Leonor, efperons tout
de l'humanité d'unhomme,
peut être affez malheureux
lui même pour avoir pitié
des miferables. Il eſt ( fuje
ne me trompe ) le chefdes
brigans qui font ici : mais
l'autorité qu'il a fur eux ,
& l'attention qu'il a pour
nous , nous mettent à l'a
bri de leurs inſultes. Je ne
İçai , reprit Leonor , d'où
naiſſent mes frayeurs : mais
je ſens qu'il n'y ariend'aſſez
fort en moy pour diffiper
Thorreur des preſſentimens.
A
GALANT.
75
qui m'environnent.Ce n'eft
pas d'aujourd'hui que je
connois le vilage de nôtre
hôte , & je ſuis fort trompée
s'il n'eſt pas le frere
d'un jeune homme dont je
vous ai parlé pluſieurs fois.
Demandez lui , ſitôt qu'il
ſera revenu , deiquelle ville
il eft , & s'il ne connoît pas
Juliano Foresti , natifdeCarpi
7 dans le Modenois . Ce
Juliano elt fils d'un François
& d'une Françoiſe , qui
auroient fort mal paffé leur
temps avec l'Inquifition, fi
Sun Dominiquain ne les
Gij
76 MERCURE
avoit pas aidez à ſe ſauver
de Modene avec leur fa
mille, le jour même qu'elle
avoit reſolu de les faire ar
rêter. Oui , dit-il,Madame,
en pouffant la porte avec
Violence,
violence , oui je ſuis le frere
deJuliano Foresti dont vous
parlez. J'ai entendu toute
vôtre converſation , & vos
dernieres paroles ne m'ont
que trop appris d'où naiffent
vos inquietudes : mais
ce frere , dont vous êtes en
prine , & qui paffe pour
François aufli bien que
moy, va vous coûter dee
GALANT.
77
ſoins bien plus importans ,
s'il n'arrive pas demaindici
avant la fin du jour. Vous
têtes Madame Leonor de
Guaſtalla , femme du Signor
Barigelli , citadin de Mantouë
: Dieu ſoit loüé , je
retrouverai peut- être mon
frere par vôtre moyen ; ou
du moins s'il eſt tombé
entre les mains de vôtre
époux , comme on me l'a
dit hier au foir , vous me
ſervirez d'ôtage pour lui.
Mais pourquoy , lui ditelle
, voudriez - vous me
rendre reſponſable d'un
Giij
78
MERCURE
malheur où je n'aurois aucune
part ? Si vôtre frere
s'intereſſoit en ma fortune ,
comme il paroît que vous
l'apprehendez , vous ne ſeriez
pas maintenant à la
peine de vous inquieter de
fon fort. Il feroit au contraire
à preſent ici , puiſque
je l'ai fait avertir il y a trois ly
jours de le tenir aujourd'hui
fur l'avenuë de la Madona ,
où nous comptions ce matin
, Vefpafie & moy , d'arriver
ce ſoir : mais nous
avons eſſuyé en une demijournée
tant d'horribles
GALANT.
79
1
avantures,que tout ce qu'on
peut imaginer de plus facheux
ne peut nous rendre
gueres plus malheureuſes
que nous le ſommes.
Sur ces entrefaites , un
foldat entra d'un air effrayé
dans la chambre où nous
étions. Il parla un moment
àl'oreillede ſon General ; II
prit un petit coffre qui étoit
fous le lit que j'occupois ,
il l'emporta,&s'en alla .Nôtre
hôte nous dit alors,avec
une contenance de fermeté
que peu de gens conſerveroient
comme lui dans une
Giij
80 MERCURE
pareille conjoncturesJe ne
Içai pas quelle ſeraila fin
de tout ceci : mais à bon
compte , Madame , tenezvous
prête à executer ſur le
champ , pour vôtre ſalut ,
tout ce que je vous dirai ,
ou tout ce que je vous en
verrai dire , fi mes affaires
m'appellent ailleurs.21On
vient de m'avertir qu'il
m'arrivoit ce ſoir une com
pagnie dont je me pafferois
fortbien: maisil n'importe,
je vais ſeulement efſayer
d'empêcher que les gens
qui nous rendent viſite ſi
GALANT S
,
tard , ne nous en rendent
demain marin une autre.
Nous avons pour nous de
ſecours de la nuit cette
maiſon, dontl'accés eft difficile
, un bon ruiſſeau qui
la borde , & des hommes
refolusd'endéfendre vigou.
reuſement tous les paſſages.
Ne vous alarmez point d'a
vance , & repoſez vous fur
moy du ſoin de vous tirer
de cette affaire , quelque
fuccés qu'elle ait Alors il
nous quitta , plus effrayées
des nouveaux malheurs
dont nous étions menacées
82 MERCURE
que perfuadées par fon eloquence
de l'execution de
ſes promeſſes. En moins
d'une heure nous entendîmes
tirer plus de cent coups
de fufil ; le bruit & le va-
.carme augmenterent bien.
tôt avec tant de fureur, que
nous ne doutâmes plus que
mille nouveaux ennemis ne
fuſſent dans la maifon: Leo
nor diſparut à l'inftant , ſoit
qu'elle eût trouvé quelque
azile d'où elle ne vouloit
pas répondre àmes cris, de
peur que je ne contribuaffe
à nous faire découvrir plû
GALANT. 83
tốt , ou ſoit que la crainte
lui eût ôté la liberténde
m'entendre. Cependant à
force de chercher & de
tâtonner dans la chambre ,
je trouvai ſous une natte de
jonc, qui ſervoit de tapif
ſerie , une eſpace de la hauteur
& de la largeur d'une
porte pratiquée dans la muraille.
J'y entrai auſſitôt en
tremblant ; àdeux pas plus
loin je reconnus que j'étois
ſur un escalier , dont je def
cendis tous les degrez , au
pied deſquels j'apperçus de
loin une perite lumiere
84 MERCURE
(
qu'on avoit eu la précaution
d'enfermer ſous un
tonneau. Je m'en approchai
d'abord afin de la
prendre pour m'aider à
fortir de cette affreuſe ca
verne : mais le bruit & le
defordre ſe multipliant
avec mes frayeurs , je l'é
teignis par malheur. Neanmoins
le terrain où j'étois
me paroiſſant aſſez uni , je
marchai juſqu'à ce qu'enfin
je rencontrar une ouverture
à moitié bouchée d'un
monceau de fumier. Alors
j'apperçus heureuſement
GALANT. 85
une étoile , dont la lueur
me ſervit de guide pour me
tirer avec bien de la peine
de ce trou , où je venois de
faire un voyage épouvantable.
Je repris courage ;
&aprés m'être avancée un
peu plus loin ,je me trouvai
àl'entrée d'un petit marais
fec ,& plein d'une infinité
de gros roſeaux beaucoup
plus hauts quemoy.Enfin
accablée de laffitude & de
peur je crusque je ne
pouvois rencontrer nulle
part un azile plus favorable
que celui- là en attendant
86 MERCURE
le jour : ainſi je m'enfonçai
dans ce marais , juſqu'à ce
que je ſentis que la terre ,
plus humide en certains
endroits , moliſſoitſous mes
pieds. Je m'aflis , &je prêtai
pendant deux heures atten.
tivement l'oreille à tout le
bruir qui ſortoit de la maifon
dont je venois de me
ſauver fix heureuſement.
J'entendis alors des hurlemens
effroyables , qui me
furent d'autant plus fenfibles
, que je crus mieux reconnoître
la voix de Leonor.
Cependant au point du
GALANT 87
jour cette maiſon, qui avoit
été pendant toute la nuitun
champ de carnage & d'horreurs
,me parut auſſi tran.
quille , que fielle n'avoit
jamais étéhabitée. Dés que
je me crus affez afſurée que
le filence regnoit dans ce
funeſte lieu ,je fortis de mes
roſeaux , pour gagner à
travers la campagne un
village qui n'en est éloigné
que de quelques centaines
de pas . J'y trouvai un bon
vieillard , que les perils
dont onnefticontinuellement
menacé dansunpays
88 MERCURE
occupé par deux armées
ennemies , n'avoient pû
determiner à abandonner
ſa maiſon comme ſes voi
fins. Cebon-homme , autant
reſpectablepar le nom.
bre de ſes ans , qu'il l'eſt
dis-je pleu
par fontexperience & fa
vertu , étoit affis fur une
pierre àſa porte lorſque je
parus àſes yeux. Mon pere,
lui dis je auflitouren pleurant
ayez pitié de moy;
je me meurs de laffitude ,
de frayeur & de faim. En-
-tez dans ma maiſon , ma
Elle une répondit- il , &
vous
GALANT
89
vous y repoſez , en attendant
que mon fils revienne
avec ma petite proviſion
qu'il eſt allé chercher. Il
me fit aſſeoir ſur ſon lit ,
où il m'apporta du pain &
du vin , que je trouvai excellent.
Peu à peu le courage
me revint ,&je m'endormis.
A mon réveil il me
fit manger un petit morceau
de la provifion que
ſon fils avoit apportée ; il
me pria enſuire de lui conter
tout ce que vous venez
d'entendre. La ſatisfaction
qu'il eut de m'avoir ſecou-
Juin 1714 H
१०
MERCURE
ruë ſi à propos le fit pleurer
de joyc. Enfin il me promit
de me donner ( lorſque je
voudrois ſortir de ſa maiſon
) ſon fils & ſa mule pour
meconduire chez matante.
Je reſtai neanmoins trois
jours enfermée & cachée
chez lui , & le quatriéme ,
qui eſt aujourd'hui , j'ai crû
que je ne pouvois point
trouver une occafion plus
favorable que celle de l'orage
qu'il a fait tantôt ,
pourme ſauver au Palais de
ma tante , ſans rencontrer
fur les chemins perſonne
:
GALANT
qui put me nuire : mais à
pcine ai je été avec mon
guide àun mille de la mai
fon de ce bon vieillard ,
que nous avons été atta
quez par le jeune homme
que votreſentinelle ableſſé.
C'eſt le plus jeune de mes
freres , qui ayant appris
apparemment que je n'étois
point chez ma tante ,
m'a attendue ſur les ave-
-nuës de ſon Palais , juſqu'à
- ce qu'il m'ait rencontrée :
mais heureuſement mon
conducteur a lutte contre
lui avec beaucoup de cou
Hij
$2 MERCURE
rage , pour me donner le
temps de me ſauver . J'ai
auſfitôt lâché la bride à ma
mule , qui m'a emportée à
travers les champsaved
tant de violence , qu'elle
m'a jettée par terre à cent
pas du ſentinelle qui m'a
remiſe entre vos mains. Je
vous prie maintenant de
vous informer de l'état où
font mon pauvre guide , fa
mule & mon frere: bab
Alors nous la remerciâ.
mes tous de la peine qu'elle
avoit priſe de nous conter
une histoire auſſi intereſſanGALANTA
dou
to quedaficine ; && dont le
recit ad contribua pas peu
à me revidre ſur le champ
éperdûment amoureux d'elle.
Cependantnous ne
tâmes point que Barigelli ,
qui étoit un de nos prifonniersine
pût nous apprendre
le reste de l'avanture de
Leonor.Nous le fîmes monterànôtre
chambreavec ſes
camarades , où aprés l'avoir
traité avec beaucoup de
douceur & d'honnêteté,
nous lui demandâmes ce
qu'étoit devenuë ſa femme.
Meffieurs,nous dit-il , i
94
MERCURE
yla plus de trois mois que
le perfide Juliano Foreſti ,
que vous avez aujourd'hui
dérobé à ma vangeance ,
& qui eft maintenant, aflis
auprés de vous , cherche à
me deshonorer. J'ai furpris
pluſieurs lettres , qui ne
m'ont que trop inſtruit de
•l'intelligence criminelle
qu'il entretient avec ma
femme , j'ai ſçû la partie
que la ſcelerate avoit faite
pour voir ce traître , ſous
le pretexte de conduire la
Signora Veſpaſia chez ſa
tante. J'ai été parfaitement
GALANTM
informé de tous leurs pas ;
& fans avoir pû m'attendre
àce qui leur est arrivé dans
la maiſon du malheureux
Valerio Colucci , je n'ai pas
laiſſé de prendre toutes les
meſures imaginables , &
d'aſſembler une trentaine
-de payſans bien armez pour
lui arracher mon infidelle.
Je me ſuis mis en embuscade
aux environs de la
Caſa bianca , queje ſçavois
être l'unique retraite de
Juliano , de ſon frere , &
de tous les brigans du pays.
J'ai attaqué la maison &
96 MERCURE
tous ceux qui la défendoient
; je les ai mis tous ,
avec mes troupes, en pieces
& en fuite ; j'ai enfin retrouvé
ma perfide époufe ,
que j'ai enchaînée dans ma
cave , &j'ai été à peine forti
de chez moy , que j'ai rencontré
le perfide Juliano,
qui ne ſçavoit encore rien
de ce qui s'étoit paffé 1t
nuit chez fon frere. Il n'y
avoit pas une heure que je
l'avois pris , lorſque vous
nous avez ſurpris nous mê
mes dans la caſſine de Va
lerio.
:
SciGALANT.
97
Seigneur Barigelli, lui dit
Veſpaſia,vôtre femmen'eſt
point coupable , & la for
tune qui nous a perlecutées
depuis quelques jours d'une
façon toute extraordinaire,
a caufé elle ſeule tous les
malheurs qui vous ont rendu
ſa fidelitéſuſpecte. Enfin
nous determinâmes Bari
gelli à faire grace à la femme
, nous gardames Juliano
dans la tour , pour sçavoir
par ſon moyen des nouvel
les de ſon frere& des bandits,
dont le pays Mantoüan
étoit couvert
Juin 714.
& dont il
1
98 MERCURE
étoit le chef. Nous fimes
envaintous nosefforts pour
rendre plus docile le frere
de Vefpafie , il fut toûjours
intraitable à ſon égard. Le
Commandant de la Tous
voyant que nous n'en pouvions
rien tirer , s'empara
de ſa perſonne pour les trois
jours que fa foeur nous avoit
demandez . Enfin charmé
de toutes les bonnes qua
litez,de cette belle fille jo
la remenaiàlaville,comme
je le lui avois promis ; je lui
trouvai une maiſon fûre &
je la fisfor
commode, d'ou
LYON
* 1893
GALANT
THEQUR
tirun mois aprés, pote
voyer avec unde mes
dans la Principauté d'Orange
, aprés l'avoir épouléc
ſecretement à Mantouë.
Je profiterai de la premiere
occafion pour vous
envoyer l'histoire du
malheureux Sainte Colombe
* , qui vient d'être
*Quelque extraordinaires que foient
les circonstances de cette h ſtoire , il y
avoit plus de10. ou 12. mille hommes
de nos troupes dans Mantouë lors
qu'elle arriva ainſi on peut compter
quoique je n apprehende pas que per-
Iſonne dopoſe contre moy , pour m'accufer
de fuppofer des faits inventez ,
que je la rendrai fidelement comme
elle eft. Ii
100 MERCURE
aſſaſſiné par un marijatoux.
Fermer
Résumé : HISTOIRE nouvelle.
Le texte relate plusieurs intrigues militaires et amoureuses se déroulant pendant la campagne de Mantoue. Un officier et deux de ses amis, Sainte-Colombe et Mauvilé, cherchent refuge dans une ferme après une marche éprouvante sous une pluie torrentielle. Ils découvrent des armes et des cadavres dans la grange, ce qui les pousse à explorer la ferme. Ils surprennent alors un groupe d'hommes discutant de la vengeance à infliger à un prisonnier français. Les officiers interviennent, libèrent le prisonnier et capturent les assaillants. Ils se rendent ensuite dans une tour où ils rencontrent une jeune femme, Vespasia Manelli, et un jeune homme blessé. Vespasia révèle qu'elle est amoureuse de l'officier, Olivier de la Barrière, et exprime sa colère face à son indifférence apparente. Après des échanges tendus, Olivier avoue ses sentiments et propose à Vespasia de la protéger en la ramenant à Mantoue. Vespasia accepte et raconte son évasion de sa maison où elle vivait dans l'esclavage. Le texte décrit également la situation d'une jeune femme de dix-huit ans, dont le père est décédé trois ans auparavant. Ses deux frères, s'imaginant héritiers de l'autorité paternelle, se comportent en tyrans envers elle. Ils entretiennent une amitié étroite avec Valerio Colucci, un gentilhomme de Mantoue, que la jeune femme n'apprécie pas. Depuis deux ans, ses frères et Colucci cherchent à la marier contre son gré. La jeune femme, lassée de cette situation, accepte un plan de Colucci pour l'emmener chez sa tante. Cependant, le jour prévu pour la fuite, un serpent apparaît et effraie la jeune femme. Deux hommes, Olivier et Sainte-Colombe, viennent à son secours et tuent le serpent. Colucci arrive alors avec des estafiers et emmène la jeune femme dans une maison où ils sont attaqués par des bandits. Ces derniers, après avoir maîtrisé Colucci, offrent à la jeune femme de l'emmener dans une maison plus sûre, la Casa Bianca. La jeune femme accepte et est escortée jusqu'à cette demeure, où elle passe la nuit en sécurité. Le texte relate également les aventures de Leonor et Galant, menacés par des brigands et des ennemis. Leonor exprime ses craintes et ses réflexions sur les événements qui se succèdent rapidement. Un homme, qui se révèle être le frère de Juliano Foresti, les aide à se protéger. Leonor reconnaît cet homme et lui demande des informations sur son frère. L'homme révèle qu'il est à la recherche de son frère et qu'il utilise Leonor comme otage. Leonor explique qu'elle a tenté de prévenir Juliano des dangers, mais qu'ils ont rencontré de nombreux obstacles. Une nuit, Leonor se cache dans une caverne et entend des hurlements effroyables. Le matin suivant, elle se rend dans un village où un vieillard l'accueille et la protège. Après trois jours, elle décide de se rendre au palais de sa tante, mais est attaquée par son frère. Elle parvient à s'échapper et est finalement ramenée en sécurité. Le texte se termine par l'arrivée de Barigelli, qui raconte comment il a découvert la trahison de sa femme et de Juliano Foresti, et comment il a tenté de les capturer. Enfin, le texte mentionne des événements survenus en juin 714, impliquant des figures politiques et militaires. Une femme, dont la fidélité a été mise en doute, est à l'origine de divers malheurs. Bari Gelli obtient une grâce pour cette femme, tandis que Juliano est retenu dans une tour pour obtenir des informations sur son frère et les bandits qui sévissent dans le pays mantouan, dont il est le chef. Des efforts sont déployés pour rendre le frère de Vespasie plus docile, mais sans succès. Le commandant de la tour le retient alors pendant trois jours. Une jeune fille, appréciée pour ses qualités, est ramenée en ville et installée dans une maison sûre et confortable. Quelques mois plus tard, elle est envoyée en secret dans la Principauté d'Orange. Le narrateur mentionne également l'intention d'envoyer l'histoire du malheureux Sainte-Colombe, assassiné par un marijatoux. Lors des événements, environ 10 000 à 12 000 hommes des troupes étaient présents à Mantoue. Le narrateur assure qu'il relatera fidèlement les faits, sans inventer de détails.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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23
p. 60-127
PARALELLE de deux Tragedies nouvelles, dont la mort de Caton est le sujet ; l'une est Angloise de Monsieur Addison ; l'autre Françoise de Monsieur Deschamps. LETTRE à Mylord ***
Début :
Je vous promis le mois passé un examen de la Tragedie / Vous vous plaignez, Mylord, fort vivement, que M. [...]
Mots clefs :
Tragédie, César, Amour, Rome, Théâtre, Vertu, Coeur, Troupes, Liberté, Auteur, Scènes, Paix, Pompée, Poème, Poètes, Romains, Dieux, Sentiments, Public, Corneille, Reine, Parallèle, Mépris, Homme, Ambition, Hymen, Aristote, Père, Frère, Princesse, Théâtre anglais, Théâtre français, Parthes, Ciel
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PARALELLE de deux Tragedies nouvelles, dont la mort de Caton est le sujet ; l'une est Angloise de Monsieur Addison ; l'autre Françoise de Monsieur Deschamps. LETTRE à Mylord ***
Je vous promis le mois paffé
un examen de la Tragedie
de Caton , j'avois déja même
fait fur cette piece prefque autant
de remarques qu'il en fal
GALANT. 64
loit pour vous apprendre ce
que le public en penfe ; &
j'étois enfin déterminé à les
faire imprimer , lorſque j'ay
receu la Differtation ſuivante.
Quoyque j'aye ſenti des differences
affez confiderables entre
mes ſentimens & ceux
qu'on vient de m'envoyer ,
j'aime cependant mieux vous
faire part des raiſonnements
des autres que des miens. Sauf
neanmoins à vous , Meffieurs,
àm'ordonner de vous entretenir
à ma mode , quand il
vous plaira m'obliger à le faire .
Vouspourrez en attendant re
62 MERCURE
cevoir comme vous lejugerez
à propos , le Paralelle que je
vous preſente.
PARALELLE
de deux Tragedies nouvelles ,
dont la mort de Caton est le
Sujet : l'une est Angloise de
Monsieur Addison ; l'autre
Françoise de Monfieur Defchamps
.
r
LETTRE
à Mylord * * *
Vous vous plaignez , Mylord,
fort vivement , que M.
GALANNTT.. 63
Dacier ait decidé qu'il ne faut
pas attendre des Anglois une
bonne Tragedie ; & qu'il les ait
crû incapables d'obſerver les
regles d'Ariftote : comme les
jugemens de M. Dacier ne
ſont pas ſouverains , qu'on en
peut appeller ,& qu'on en appelle
ſouvent ; touché de vos
plaintes , Mylord , j'ay examinécette
déciſion, elle m'a paru
auſſi fauſſequ'elle eſt injuricuſe
à la Nation Angloiſe. Les
Anglois ſçavent la plupart
affez de François pour profiter
des remarques de M. Dacier
fur la Poëtique d'Ariftote.
64 MERCURE
Ceux à qui la connoiſſance diu
François manqueroit ou qui
feroient détournez de ſe ſervir
de cesſçavantesremarques par
la diſgrace du pauvre de Trie,
ont le Commentaire Latin de
Goulſton , un de leurscompatriotes
, qui peut aſſurement
leur tenir lieu de celuy du
Grammairien François.
Vous ne ſçavez pas peuteſtre
ce qu'il en coûta à de
Trie pour s'eſtre rempli de
l'eſprit de M. Dacier : fitoft
que ſa Poëtique parut , de
Trie quitta tout autre Livre, il
conçût d'abord ungrand mépris
GALANT. 65
pris pour Corneille , ilmepriſa
Racine un peu moins ; mais il
mépriſa extrêmement la France,
qui les avoit admirez tous
deux.Le Diſciple de M. Dacier
diſoit des François ce que ſon
Maître a ditdes Anglois ; nous
manquions à ce qu'il afſuroit
d'une bonne Tragedie , & par
pitiépour ſa Nation il voulut
luy en donner une parfaite ;
il choiſit pour ce ſujet les Heraclides
: tout fat reglé , compaſſe
ſur les remarques de M.
Dacier , la piece fut joüéc ;
mais elle ne fut joüée qu'une
fois,& le public gâté parCor-
Mars 1718. F
66 MERCURE
neille n'eût mall z d'érudition
pour goûter la nouvelleTragedie
, ni affez de patiencepour
la ſouffiir. De Trie ſe plaignic
de ſon guide , il ne ſe plaignoit
pas d'Ariftote , Corneil
le l'avoit lû ; mais Corneille
n'avoit point lû M. Dacier
&de Trie l'avoit trop lû.
Vos Poëtes , Mylord, évite
ront un pareil malheur , ils
fontchoquez du mépris que le
Grammairien François a fait
deleur Nation ,& ils ont raifon
d'en eſtre choquez ; appartient
il à un homme fans
gouft pour le Theatre ,fans
GALANT. 67
connoiffance du Theatre Anglois
deprononcer qu'il nefaut
pas attendre des Anglois une bonne
Tragedie ; s'il avoit penetré
legenieAnglois , il ſeroit convaincu
qu'il eſt tout tragique ,
&qu'il n'y a pas peut eſtre de
Nation plus capable de donner
aux pieces de Theatre , le
terrible des pieces Grecques ;
d'ailleurs la Langue Angloiſea
une force ,une abondance ,
une liberté qui convient au
Theatre; il faudra, je l'avouë ,
queles Anglois captivent un
peu leur imagination fougueude
ſous le joug des regles ,
Rij
68 MERCURE
qu'ils ne ſe permettent plus
de Metaphores outrées , qu'ils
prennent garde de tomber
dans certaines baffeffes que les
Poëtes Grecs n'ont pas affez
évitées ; qu'ils ſe défaſſent des
idées romaneſques , s'ils parviennent
àſe corriger de ces
défauts ,&ils y parviendront:
le Theatre Anglois égalera le
Theâtre François , il ne l'a pas
encore égalé , ſouffrez que je
lediſe , ſouffrez même que je
le prouve par un Paralelle du
Caton Anglois de M. Addiſon
*&du.Caton de M.Deschamps.
Le Caton François a cité favor
-
GALANT. 6,
rablement receudu public, jamais
piece n'a eu en Angleterreun
fuccés pareil à celuy du
Caton Anglois.
Je ne puis done mieux établir
la ſuperiorité du Theâtre
François fur le Theatre Anglois
qu'en montrant que M.
Addiſondoit ceder à M. Defchamps.
Je ſuis ſi perfuadé de
la bonté de la cauſe que je
deffens & de voſtre équité
Mylord , que je ne veux point
d'autre Juge que vous.
Caton eſt un nom fameux ,
ce grand homme adonné des
exemples fi éclatants de l'a
د
70 MERCURE
mourde la patrie&de la liberté
, qu'on fouff oit avec peine
qu'il n'eût point encore paru
fur aucunTheatre . M. l'Abbé
Abeille a choiſi ſa mort pour
le ſujetd'uneTragedie:tous les
connoiffeurs qui l'ont luë , ou
entendu lire en parlentaveode
grands éloges ; mais l'Auteur
s'obſtine à la refufer au public.
M. Addiſion & M. Defchamps
ont formé en même
temps le deffein de travailler
fur ce beau fujet , & d'abord
ils en ont apperceu la ſecherefſe
Caton enfermé dans les
murs d'Utique ſe tua pour ne
GALANT. 71
,&
pas tomber entre les mains de
Cefar . L'Histoire ne fournit
rien de plus ,& pour remplir
l'étendue d'une Tragedie , il
faut de la fiction& des épiſodes:
nos deux Poëtes ont feinc
en effet ; mais avec cette difference
avantageuſe pour le
François que les épiſodes tiennent
au ſujet , qu'ils en font le
noeud , & qu'ils en produiſent
le dénoüement. Les Epiſodes
du PoëreAnglois ſont abſolu
ment détachez de l'action prin
cipale , ils la cachent,il la
fontdiſparoiſtre affez ſouvent,
en unmot ils ne fervent qu'à
72 MERCURE
fournir des Scenes qui rempliffent
les vuides de la Tra
gedie.
UnecourteAnalyſe desdeux
pieces fera voir ſenſiblement
de défaut dans le Poëme Anglois
, cette beauté dans le
Poëme François.
:
Dans le PoëmeAnglois,Ca
ton eſt renfermé dans Utique
avec peu de Romains &quelque
Cavalerie Numide , qui as
☐ſuivi le jeune Juba. Cefar envoye
propoſer la Paix on la
refufe : il fait marcher ſcs
,
troupes. Caton ſe voyant hors
d'état de refifter,ſe tue.Voilà
coute
GALANT. 73
toute l'oeconomie de l'action .
Voicy les Epiſodes.
Portius & Marcus fils de
Caton aiment Lucie fille d'un
Senateur Romain : Portius
confident de ſon frere qui ne
le connoiſt pas pour fon rival
ſe comporte en homme genereux
fans vaincre ſon amour
&fans trahir ſon frere. Marcus
eſt tué , Portius épouſe
Lucie.
Autre Epiſode également
détaché du ſujet & du premier
Epiſode.
Le jeune Juba aime Marcie
fille de Caton, que Sempronius
Mars 1715 . G
74 MERCURE
Romain aime aufli . Sempronius
eſt un perfide qui veur
trahir Caton. Syphax , Numide,
conſpire avec luy ; ils font
foulever les Romains : Caton
les appaiſe. Syphax propoſe à
Sempronius d'enlever Marcie,
& de prendre les Habits
Royaux de Juba pour executer
ce crime avec moins d'obſtacle,
Juba ſurvient , il tuë
Sempronius , Syphax s'enfuir.
Le Poëme Anglois , comne
on le voit , n'a plus d'unité;
ce font trois Tragedies l'une
dans l'autre , & l'Auteur a fenGALANT.
75
ti luy-même que l'action principale
luy échappoit ; illa rappelle
de tems en tems par les
reflexions que font les Amans
qu'ils auroient autre choſe à
faire que l'amour ,&que dans
un ſi grand peril ils ont tort
de s'amuſer à des converſa
tions galantes..
Le Poëte François a micux
imaginé ſa fable ; il l'a diſpofée
plus habilement.
Caton eſt dans Utique ca
état de ſe deffendre, fi un accident
imprevû ne rompoit
fes meſures ,& par- là ſa fermeté
n'eſt plus un deſeſpoir 1
Gij
76 MERCURE
1
comme dans le Poëme Anglois
; il peur , il doit même
refuſer la Paix. Caton a dans
le Port d'Utique les Vaifleaux
du Roy de Pont ; il a ſesTroucampées
avec les fiennes
pprroocchhee llee Port. Ce n'eſt pas
dans Utique que ſe paſſe l'action
, c'eſt dans un Palais des
Rois deNumidie aſſez éloigné
des murs , pour que Cefar y
puiffe venir en ſeureté fur la
parole de Caton ; l'entrepriſe
de mettre Cefar & Caton en
ſemble ſur la Scene a été une
entrepriſe hardie ; elle a réüli
à M. Deſchamps. Cefar y paGALANT.
77
reſt auſſi grand que le peint
l'Histoire ; incapable d'obéïr ,
digne de commander même
aux Romains Maiſtres de l'Univers;
affez brave , affez ſage,
affez heureux pour les foumettre
par les Armes , affez politique
pour vouloir les foumertre
fans combat; intrepide ennemy
, vainqueur genereux ,
vertueux autant que l'ambition
le permet , ſenſible àl'amour
, mais plus ſenſible à la
grandeur qu'à l'amour.Caton
l'efface un peu , il doit l'effacer
; la vertu doit briller plus
que le vice ,& l'infortune ſou-
Giij
78 MERCURE
tenue avec courage, donneun
nouveau luſtre à la vertu.Phar
nace ce fils de Mithridate fi fa
meuxpar ſes crimes, étoit propre
à ſervir d'ombre à Cefar ,
&à Caton. Le choix de ces
trois caracteres ſibien contraf
tez eſt d'un grand art , l'en
chaînement de la fable mar
queencoremieux l'habileté du
Poëte. Pharnace chaſſe de ſes
Etats par Cefar vient joindre
les reſtesdu party de Pompée.
Arfene crûe Reine des Parthes
attachée au même party par
les engagements qu'avoit pris
fon pere , y vient auffi pour
GALANT. 79
rompre fon mariage projetté
avec Pharnace , & pouffée par
un ſecres instinct qui la porte
vers Caton; c'eſt par leur entreveue
quela piece commence..
La prétendueë Reine des
Parthes est bientoſt reconnuë
pour Portie fille de Caton .
Quand l'Auteur, auroit
hazardé cette fiction fansluy
donnerune exacte vray - femblance,
elle produitde fi beaux
effets,qu'on nepourroit la condamner
; mais l'imagination
de M. Deschamps eſt toûjours
reglée parun jugement ſolide:
tout ce qu'il ſuppoſe pofe convient convi
Giiij
80 MERCURE
à ce que les Hiltonens nous
apprennent : il feint que la
femme de Crafſus avoit emmené
avec elle Portie ſa niéce
encore enfant , que dans la
déroute de Craſſus , Portie devenuë
Eſclave , fut preſentée
au Roy des Parthes ; le rapport
des traits de ſon viſage
avec ceuxde la Princeſſe ſa fille,
ſeul enfant quiluy reſtoit ,luy
inſpire pour Portie une tendreffe
preſque paternelle : la
Princeſſe meurt & le Roy auquel
il étoit important de ne
pas paroiſtre manquer d'heri.
tiers , fait paffer Portie pour ſa
GALANT. 881
fille. Cefar à qui il n'eſtoit pas.
moins important de s'affurer
du Roy des Parthes , vient àla
Cour de ceMonarque , ſans ſe
faire connoiſtre , pour le détourner
d'embraſſer le parti de
Pompée , il ne réüffit pas : mais
il voit la Princeſſe , il l'aime
fans la connoiſtre pour Portie ,
elle l'aime fans le connoiſtre
pour Cefar : on arrête leMariage
de la fauſſe Princeſſe des
Parthes avec Pharnace,le coeur
de Portie n'y peut conſentir :
les crimes de Pharnace & fur
tout l'affaffinat de Pacorus
Princedes Parthes ſon frere ,
82 MERCURE
;
de
dont elle découvre qu'il eſt
auteur,luy ſerventde pretexte
pour rompre : elle a beſoin
L'aveu des chefs du parti de
Pompée , elle vient l'obtenir ,
&elle retrouve ſon pere dans
Caton , & fon amant dans
Cefar. Son Mariage rompu
détermine Pharnace à faire
affaffiner Caton: il le faitpropofer
à Cefar ,l'illustre Romaina
horreur de la perfidic,
du fils de Mithridate,& il avertit
Caton :Pharnace au defefpoir
veut perdre Caton &
Cefar , ſe rendre maître du
lieu dela conference de Por- C.
GALANT. 83
tie & d'Utique. Le peril de
Cefar fait accourir ſes troupes,
Pharnace eft chaſſé : mais les
Romainsqui ſuivoient Caton
ſe teiniffent aux troupes de
Cefar , & Caton n'a plus de
parti à prendre que celuy de
fléchir devant l'ufurpateur
oudeſe tuer :Caton ne poùvoitdans
ces circonstances , en
prendre un autre que celuyde
llaamort.
2
Il faut remarquer , que la
liaiſon des évenemens eft fi
bien menagée , que tout fe
réünit à l'action principale ; fi
l'arrivée de la Reine des Par84
MERCURE
thes ,eſt la cauſe des entrepri
ſes de Pharnace , qui mettent
Caton dans la neceffité de fe
tuër ; c'eſt encore la Reine des
Parthes qui attire Gefar dans
le lieu de la Conference , &
qui l'engage dans le peril. Co
peril , comme onl'avû , attire
dans Ucique les Troupes de
Cefar, & ôre toute refſſource à
Caton; il n'y a pas un évenement
qui n'amene le denoücment
, tousles pas des Acteurs
y tendent , ſi j'oſe m'exprimerainfi.
M. Deschamps l'emporte
donc pour la juſteſſe des EpiGALANT.
85
fodes, il l'emporte encore par
le bel effet qu'ils produiſent ;
le mépris que fait Caton d'un
des premiers Trônes du monde
, Thorreur avec laquelle il
Voit une Couronne dans ſa famille,
font des traits bienpropres
à faire connoître cette
grande Ame : l'amour de Ce
far &de Portie , de la fille de
Caton& du Tyran de Rome ,
intereſſe autrement que la froide
galanterie de Portius & de
Lucie , de Sempronius & de
Marcie ; Caton obligé de la
vie à Cefar , Cefar combattant
pour Caton, font des fi
86 MERCURE
tuations , s'il ſe peut , encore
plus intereſſantes que l'amour
de Cefar &de Portie.
Vous en conviendrez ,Mylord
, la conſtitution de la Fabledans
laTragedie Françoiſe
eſt reguliere , merveilleuſe ,
vray-femblable, intereſſante ,
grande ; a-t- elle ces perfections
dansle Poëme Anglois ?
>Comparons maintenant
nos deux Poëtes par la maniere
dont ils ont ſoûtenu le
caractere de Caton , & ceux
des autres Acteurs ; nous les
comparerons enſuite par les ſituations&
par les ſentiments,
GALANT. 87
car pour l'expreſſion , je ſuis
aſſez équitable pour ne pas juger
de celle de M.Addiſon ſur
une Traduction en profe.
M. Addiſſon & M. Defchamps
ont peint tous deux
Catonau naturel. Dans la piece
Angloiſe l'admiration de
Juba pour Caton, les cenfures
que Sempronius & Syphax
font de l'auſterité de ſa vertu ,
en donnent une grande idée ;
il la ſoûtient par la fermeté au
milieu de la revolte de ſes
Troupes ;par la maniere dont
il parle de ſon fils mort pour
la patrie , par ſa mort ; mais
88 MERCURE
l'oppofition de Cefar neceffaire
pour rehauſſer ſon éclar ,
luy manque dans la Tragedie
Angloiſe , & il y paroît trop
peu ſur la Scene. On ne le
perd point de vûë dans la
Tragedie Françoiſe. Tout ce
qu'il dit porte ſon caractere ,
& tout ce qu'on dit de luy releve
l'idée qu'on s'en eſt formé
dés la premiere Scene. Le
Trône des Parthes mepriſé , la
Paix offerte en vain parCefar ,
Caton abandonné& envelop.
pé des Troupes de Cefar, font
des occaſions où toute ſa vertu
doit paroître , & où elle paroît.
Achevons
GALANT. 89
Achevons le paralelle des
deux Tragedies par la compa.
raiſon des ſituations&des ſentimens.
Commençons par
mettre dans tout leur jour les
beaux endroits de la piece Angloiſe.
Le premier ſe trouve
au commencement de la cin
quiéme Scene du troiſieme
Acte: on arrive juſques là par
des Scenes galantes, inutiles au
ſujet , par des converſations
morales de Portius & de Marcus
, fils deCaton , de Juba&
de Syphax ; par une froideDeliberation
du Senat ; mais il
faut avoüer qu'on eft. frappé
Mars 1715. H
9. MERCURE
de voir le Theatre plein des
Chefs revoltez par Sempronius
, rendus immobiles, atterez
, deſarmez par la preſence
intrepide & le ſage difcours
deCaton.
CATON.
Où ſont ces intrepides fils de
Mars, qui avec tantde bravoure
tournent ledosà l'ennemi ,
qui avec tant d'audaceſe revoltent
contre leur General
SEMPRONIUS à part.
Que le Ciel confondeces ames
laches ! comme ils font étonnez
éperdus!
GALANT 21
CATON.
Perfides ! est- ce ainsi , que
vous voulezflécrir vos lauriers
ternir vostre reputation ? rene
connoiffez vous donc que ce
toit ny zele pour la Patrie, ny
l'amour de la liberté , ny le defir
de la gloire ; mais feulement l'avidité
du butin & l'esperance
de partager les dépoüilles des Villes
,&des Provinces conquifes
qui vous ont conduits ici? Animez
de tels motifs , vous faites
bion de vous joindre aux ennemis
de Caton,&de vous ran
gerſous les Etendars de Cefar.
Pourquoy aije échappé àla mor
Hij
92 MERCURE
fure fatale de l'afpic , & aux
mortelles atteintes des monstres de
l'Afrique pour voir ceque je vois
aujourd'huy ? pourquoy Caton
n'est- il pas mortſans que vous
fuffiez criminels ? voilà ingrats ,
voilàmonfeinpreſtà recevoir vos
coups: que celuy àquij'ayfaitinjustice
frappe le premier. Parlez
.. quel de vous croit avoirſujet
de ſe plaindre , ou s'imagine qu'il
Souffre plus que Caton ? ya t-il
quelque distinction entre vous
moy; sice n'estdans les travaux,
dans les soins dans les veilles ,
dont j'ay la plus grande part?
n'estce pas là toute lafuperiorité
GALANT. 93
que j'ay ſur vous ?
SEMPRONIUS à parr.
Le coeur leur manque : maudits
foient ces traitres ! tout eft
perdu.
CATON.
fr
Avez vous oublié les deferts
brûlans de la Lybie,ſes rochers
Steriles ,ſes montagnes de fable ,
Son air infecté &ſes diverſes
efpeces de ferpens ? qui a été le
premier à frayer un chemin lorfque
la mortſe preſentoit àchaque
pas dans une route inconnie ? ou
qui est-ce quidans une longue&
penible marche étoit le dernier de
L'Arméeàétancherſaſoif, lors94
MERCURE
que ſur les bords d'un ruisseau
que la fortune nous avoir fair "
rencontrer , vous tarifſſiez le conrant
, en beuvant à longs traits.
SEMPRONIUS.
Sipar hazard on trouvoit quelque
petite ſource , & que vous
offriffiez à Caton l'eau vive,
dontàpeine vous aviezpû remplir
un casque , ne la repandoit il
pasfansy toucher ? n'a- t-ilpas
marchéàvoſtre teſte pendant les
plus ardentes chaleurs du jour,
&à travers les müages de pouf-
•fiere ?fon front a-t- il efté moins
exposé que le vostre aux traits du
foleil&àlafueur.
:
GALANT. 25
CATON.
Loin d'ici infames , loin dici .
Allez vous plaindre à Cefar ,
que vous ne pouviezpasfoutenir
les travaux er les fatigues que
vostre General effuye... T
On conviendra que cette
Scene feroit belle,fi Sempronius
n'y jettoit pas un Comique
qui en bannit le ſerieux&
legrandicen'eſtpas ſeulement
en cetendroit que le Poëtes'abaiffe
, la converſation de Juba
& de Syphax , & la mafearade
de Sempronius fentent
un peu la farce. Cette mafcarade
amene une ſituation fort
1
MERCURE
,
,
touchante ; Marcie voyant
Sempronius reveltu desHabits
Royaux étendu mort , le
prend pour Juba ; ce Prince
qui ſurvient eſt témoin de la
douleur de fa maîtreffe , &
par là il apprend qu'il eſt aimé
; mais il ne le connoît qu'a .
prés s'eſtre trompé quelques
moments , & avoir crû que
Sempronius faifoit couler les
larmesde Marcie. Tout ce jeu
de Theatre eſt conduit avec
art , les ſentimens font vifs ,
&l'expreſſiondans laTraduc
tion même paroît ſerrée , animée
&touchante. :
T
GALANT. 97
La Scene douziéme du quatriéme
Acte preſente encore
une belle ſituation : On apporte
à Caton le corps de
Marcus ſon fils, mort pour la
Patric; Caton le plaint , mais
enCaton.
CATON rencontrant le corps
Mort
Te voilà mort, mon fils , mais
zel que je t'embraße ! arrestezmes
amis : placez le devant moy , afin
que mesyeux se repaiffentde ce
Sangtant objet , &que je compte
•Ses bleßures. Quela mort eſt belle,
lorſque la vertu l'accompa-
- gne? qui est ce qui ne voudroitpas
Mars 1715 . I
98 MERCURE
estre à la place de ce jeune homme
? Ab! que ne peut on mourir
plus d'unefois pourſapatrie?mais
pourquoy vous afftigez vous,
mes amis ? je rougirois de hontefi
la maison de Caton eftait tranquille
&floriſſante pendant les
horreurs d'une Guerre Civile..
Portius regarde ton frere, &fouviens-
toy que ta vie n'est pas à
toy , lorſque Rome la demande.
JUBA àpart
Jamais moriel a- t- il fait paroître
tant de fermeté
CATON ば
Helas ! mes amis , pourquoy
pleurez vous une pente particu-
HEQUE DE
-
LYON
ے ہ
GALANT.
liere .C'eft Rome qui deman
larmes : Rome! la Maiſtreſe de
l'Univers; Rome ! Mere feconde
des Heros , & les delices des
Dieux; Romequi humilioit l'orguëildes
Tyrans de la Terre,&
qui briſoit lesfers des Nations ..
Helas! Rome n'est plus .. O liberte
!O vertu !O Patric!
JUBA à part. Il pleure.
Dieux ! quelle integrité! quel
amour de la Patrie ! il a veu
d'un oeil ſec un fils couchédans
les bras dela mort,&ilfonden
larmes pour Rome.
٢٠٠ CATON. 1
Toutceque la vertu Romaine
I ij
100 MERCURE
a dompté , tout ce que le Soleil
éclaire , tout est à Cefar. C'est
pourluyque les Decius fe font
devoüez ; c'est pour luy que les
Fabiusfont morts les armes à la
main; c'est pour luy que legrand
Scipion a fait des conquestes ;
que Pompée même a combattu.
Helas, mes amis ! qu'est devenu
le travaille des Deſtinées ? qu'est
devenu l'ouvrage de tant de
fiecles ?où est l'Empire Romain ?
funeste ambition ! tout est éva
noi, tout estabsorbé dans Cefar !
nos illuftres Ancestres ne luy
avoient rien laiſſé à vaincre que
faPatric!
GALANT. For
L'Auteur Anglois a diſpoſé
fort habilement ſon cinquiéme
Acte :laſeule mort deCa.
ton le semplit , il la fufpend
avec beaucoup d'art ; le commencement
de cet Acte eft
magnifique.
CATONfeul , affis &reveur,
tenant enſamain le Livre
dePlaton de l'Immortalité
de l'Ame , une épée nuëfur la
table.
Cela ne peut être autrement...
Platon tu raiſonnesjuſte! .. Car
enfind'où nous vient cetteflatteufe
esperance , cet ardent defir de
I iij
102 MERCURE
l'immortalité d'où nous vient
cette craintefecrete& cette horreur
interieure du néant ? d'où
vient que l'ameſe revolte contre
cette pensée ? c'eſtlaDivinitéqui
agit en nous ; c'est le Ciel même
qui nous fait entrevoirun avenir
une Eternité. Une Eternité!
idée agreable , og terrible en même
temps ! dans quels mondes divers
& inconnus devons-nous
paffer? quels changemens devonsnous
fubir dans ce vaste infini ?
ce grand objet , cet espace fans
bornes , eft dervant moy : mais des
ombres , des nuages , &des te
nebres le cachent àma venë....
GALANT. 103
de
Jem'en tiens à cecy : s'ily aune
Puißance au deffus de nous ( eg
les merveilles que les ouvrages
lanature étalent à nos yeux ne
nous permettentpas d'en douter )
il faut que cette Puißance aime
la vertu , & ce qui est l'objet de
fon amour ne sçauroit manquer
d'être heureux : mais quand ?
comment?ce monde a étéfaitpour
Cefar!...Jeſuis las de mes incertitudes
: ceci les finira , (mettant
la main fur l'épée ) me
voilà doublement armé ; la mors
&la vie , le poison & Antidotefonten
mes mains : l'un dans
un inſtant tranche le fil de mes
Liiij
104 MERCURE
jours ; l'autre m'apprend que je
fuis immortel. L'ame feure de
fon existence , mepriſe te poignard
brave la mort. Les Aftres perdront
leur fplendeur , la brillante
lumiere du Soleil s'éreindra avec
le tems ; toute la naturefuccomberaſous
le poids des années;mais
mon ame joüira d'une jeunesse
éternelle , & elle ne reffentira
cune atteinte , parmi le furieux
chocdes Elemens , le naufrage de
aula
matiere , &la diſſolution de
l'Univers.
Oppoſons maintenant les
beaux endroits de la piece
Françoiſe aux beaux endroits
ALANT. τος
de la piece Angloiſe. Je vous
avoie que le choix de ces
beaux endroits m'a embarraf
ſe , & que j'en omets beaucoup
qui m'ont charmé , &
qui plairont auxLecteurs peutêtre
autant que ceux que j'oppoſe
aux beautez de la piece
Anglorſe.
Je vous ay fait regarder le
mépris de Caton pour la Couronne
des Parthes , comme
unedes belles ſituations de la
piece Françoiſe. Ecoutez Caton
l'exprimer.
نم
Quoymonfang offre encore un
objet àma haine ?
106 MERCURE
Quoy l'ennemi des Rois eft pere
d'une Reine ?
Dieux !justifi z- vous les crimes
de Cefar?
Voulez-vous attacher les Romains
àfon char?
Mafille par vos foins ne m'estelle
renduë
Que pour marque de haine ,
pour bleßer ma vue ?
Si je ſens du plaisir à rappeller
fes traits,
Son deftin le détruit
en regrets.
le change
Comment me plairoit- elle avee
une Couronne?
Rome me le défend ,fi lefang
GALANT. 107
me l'ordonne.
La nature feroit en ce moment
cruct
D'un pere trop fenſible un Romain
criminel.
Que ma fille renonce à la gran.
1. deurSuprême !
Hatons- nous de fouleraux pieds.
fon Dradéme.
Le reste de la Scene eſt de
même force : le commencement
de la feconde Scene du
fecond Acte ſuffiroit pour faire
connoiſtre Caron.
CATON
Eh bien , Domitius , qu'avezvous
àme dire ?
108 MERCURE
DOMITIUS .
Cefar m'a commandé , Seigneur,
de vous inftruire ....
CATON.
L
Quoy Cefar vous commande?
vous obéiffez!
}
DOMITIUS.
Oüy , Seigneur.
CATONI
Vil esclave , arrêtez , c'ef
affez
C'est trop deshonorer vos glatieux
Ancêtres
Qui n'avoient comme moy ,
qu'eux & les Dieux pour
Maistres.
GALANT. 109 .
Deux vers de la premiere
Scene du troifiéme Acte donnent
la veritable idée de Cefar
Amant.
:
L'amour n'enchaîne pas les
Herosàfon char ,
EtCefar en aimant n'en estpas
moins Cefar.
La Scene ſeconde du troifiéme
Acte , où Portie reconnoît
ſon Amant dans Cefar ,
met l'un & l'autre dans une
fituation touchante . La conference
de Cefar & de Caton
qui ſuit , étoit un endroit perilleux
pour l'Auteur. La conference
deSertorius&dePomHO
MERCURE
2
pée eſt un modele qu'il eſt
preſque impoſſible d'égaler ;
il eſt même plus difficile de
faire parler Cefar & Caton ,
que de faire parler Sertorius
& Pompée : la conference de
Caton & de Cefar a plû cependant
, & plû fi generalement
, que les Critiques les
plus impitoyables n'ont ofé y
toucher : je ne la tranfcriray
pas, vous l'aurez lûë, Mylord,
plus d'une fois , &mille gens
la ſçavent par coeur. 1
Quand on ſe plaint que
M. Deſchamps n'a pas faitCcfar
affez grand , fait- on refleGALANT.
xion à ces fix vers que dit Caton
dans la premiere Scene du
quatrieme Acte.
: S'il nous étoit permis de nous
choifir un Maistre ,
Peut-être Cesar ſeul meriteroit
de l'être;
د
Mais il veut s'éleverſur le débrisdes
Loix.
Afferuir des Heros qui détrânent
lesRois,
Et cette ambition , ce penchant
detestable
Du plus grand des Mortels en
faitleplus coupable.
Quelles fituations que cel
les des deux Scenes fuivantes!
J
112 MERCURE
4
Portie reconnoît qu'elle eft
fine de Caton. Caton reconnoît
que fa fille aime Cefar.
Cefar reconnoît que ſa Maîtreſſe
eſt fille de ſon plus grand
ennemy; que leurs ſentimens
ſont conformes à leur caractere.
Ecoutons- les.
PORTIΑ .
Il est vray , ma naißance &
droit de te ſurprendre ,
Jel'ignoray toûjours , &je viens
de l'apprendre ;
Voy, Cefar , à quel point mon
deftin est affreux ,
Tu m'aimois &mon coeur répondoitàtes
voeux.
Fe
GALANT 13
Je dois en fremißant rougir de
ma victoire,
Etje trouve ma honte où je met-
1
tois ma gloire.
Ah ! devois -je éprouver en ce
funestejour ,
Que l'innocence est peu d'accord
avec l'amour ?
२
CESAR.
MOTAS
Et pourquoy regarder noſtre
amour comme un crime ?
De la haine pourquoy le rendre
la victime ?
C'est unpreſentdu Ciel qui veut
nous reunir.
Mars 1715. K
14 MERCURE
à Portia.
Loinde le mépriſer ,ilfaut l'enà
Caton.
tretenir.
71
Pourquoy nous séparer quandle
Ciel nous affemble ?
àl'un &àl'autre.
Que la paix & Phymen nous
uniffent enſemble.
CATON.
Jedonnerois plutoſt en Sacrifi
ce aux Dieux
Etlefang de ma fille&le mien
àtesyeux.
Cefar ,par cet hymen ne croy
-pas mefurprendre
GALANT5
DinfortuvePompée en devenant
Nepútſegarantir des traits de ta
fureur
Et ce lien facré commenga fon
Mais quandà cet hymen Caton
pourroit foufcrire
Ton coeur infatiable affamé de
N'enferoit pas moins fier , ny
moins ambitieux
Etje me chargerois d'un forfais
Το Πο Daodieux.
La nouvelle de la perfidie
de Pharnace qui veut s'emparet
du licu de la conference
Kij
16 MERCURE
finit ecete belle Scene. Cefar
court s'y oppofer , ce qu'il dit
peint au naturel ſon intrepide
generofité.
CESAR Portia
Ne vous allarmez pas du fors
qui nous menace ,
Fay puni Prolomée&puniray
Pharnace
LeCielferoit en vain des mortels
S'il ne
genereux
les rendoit pas
pas quelquefois
malheureux
Le cinquiéme Acte eſt affûrement
le plus beau de la
piece ; l'action y eft vive ,&
comme Horace le preferit,
GALANT. 117
elle va rapidementà la fin.Ceffaarrrreevviieennttaapprrèéssaavvoir
repouffé
Pharnace : Portic le recoit en
luy demandant : 09
Cefar, est- ce un Romain qui
paroist en ces lieux,
Ou n'est-ce qu'un Tiran qui ſe
montre à mes yeux ?
thaToure cette Scene eft.comparable
aux plus belles Scenes
des Tragedies les plus eftimécs.
Portic offre à Cefar de
l'épouſer , pourvû qu'il laiſſe
Rome libre: Cefar a de la peine
à facrifier ſon ambition à
fon amour. Portie s'en irrite ;
fon tranſport n'est pas fort
18 MERCURE
inferieur àla fureur deCamille
dans l'Horace de Corneille,&
il eſt mieux placé.
PORTIA pul
C'en esttrop , il est remps que
mon courroux éclate ,
Moy- même je rougis de l'espoir
qui te flatte :
S
N'attend pas que t'hymen d'un
que voy
Soüille lapuretédufang qui con
le en moy
Mon coeur defonamour ne triom
phoir qu'à peine
Mais tes cruels refus me livrentà
la barneol
Si ton bras deftructeur met my
GALANT9
jougl'Univers, ١٠
Par uneprompte mortje previendray
tes fers.
Tu ne commanderas qu'àces ames
1
ferviles
Qui t'ont prêté leurs bras dans
lesGuerres Civiles.
Aces perfecuteurs des vertus de
Aces ingrats Romains , quin'en
ontque lenom.
Puißent tes Succeffeurs pour
monteràl'Empire
Chercher avidemment l'un l'autre
àse détruire',
Dufer& du poison emprunter
120 MERCURE
D'un pere vieilliſſant precipiter
les jours ;
Exercerdans lapaix les fureurs
de la guerre ;
Faire un bucher de Rome , un
८
defert de la terre ;
Unir étroitement par un crime
nouveau
Les vivans & les morts dans
le même tombeau ; ८
Par un hymen prophane &des
Liens impies
Epouvanterles Cieux,
lesfuries
&
Et pour voir àplaifir laſource
deteurSang
D'une mere immolée ouvrir le
srifte
GALANT. 121
trifte flanc!
Puiffent tous leurs forfaits eftre
peints dans l'Histoire !
Puiſſeàjamais le monde abhorrer
ta memoire !
Puisse-t- il indigné contre tant
de fureurs
N'accuſerque toyſeul de toutes
ces horreurs !
Cependant les Troupes de
Cefar qui croïent qu'on a
manqué à la parole donnée à
leurGeneral ,& qui imputent
àCaton la perfidie de Pharnace
, fondent fur le peu de
Troupes qui reſtoient àcet illuſtre
Romain ; prêt de tom-
Mars 171,5.
L
122 MERCURE
ber entre les mains des ennemis
il ſedonne la mort. Cefar
arrive trop tard pour l'empê
cher; on apporteCatonmourant
fur le Theatre , ſes dernieres
paroles ſont dignes de
luy ; on les comparera fans
doute avec ceque dit Mithridate
mourant , & Racine
peut-être ne l'emportera pas
fur M. Deschamps de toutes
les voix.
PORTIA.
Ab mon pere ..
CATON
Etouffezd'inutiles douleurs ;
Romeſeuleen cejour doit exciter
GALANT. 123
vos pleurs
Rome preste à perir , noftre chere
Patric
Qui d'un cruel Tiran éprouve la
furic.
PleurezRome ... pour moy mon
destin est trop beau ,
La liberté me ſuit dans la nuit
du tombeau :
Le trépas de Gaton est un choix
volontaire
Le Ciel n'en a pas fait un malheur
neceßaine.
Au milieu des horreurs du plus
cruel destin ,
Fay vêcu glorieux , &j'expire
enRomain.
Lij
124 MERCURE
Souvenez-vous toûjours de qui
vous êtes née.
PORTIA .
Amourir avec vous je mesuis
condamnée.
Vivez.
t
CATON.
PORTIA .
Quoy dans les fers je traînerois
monfort ?
Queje vous doive tout
la mort ?
CATON.
Tous estes libre encor د
nex Utique ,
la vie
abandon
achezde foutenir la liberté publique:
GALANT. 125
Vivez pour fervir Rome ,
que vos pas errans
Cherchent tous les climats ennemis
des Tirans.
L'Espagne maintenant doit eftre
: voſtre azile.
Ereignezàjamais uneflamefervile.
AuSalut del Esatdévoñezvosre
caur,
Que Rome en vostre Epoux trouveun
Liberateur.
Que je revive en vous , que ma
haine implacable
Soit toujours par vos foins aux
Tirans formidable.
Mafille ,approchez vous : dans
Liij
126 MERCURE
८ cet embraſſement
Si nouveau pour mon coeur , fi
doux &ficharmant ,
D'un pere qui des Cieux va quitterlalumiere
د
Mafille, recevez la veriu toute
L entiere.
Leprocés eſt inſtruit , prononcez
Mylord ; je l'ay dit ,
& je ne m'en répens pas , je
confens d'être jugé même par
un Anglois. Au reſte , je n'ay
point eu d'autre intention que
d'exciter entre M. Addiſſon ,
& M. Defchamps , une émulation
qui anime le dernier à
marcher ſur les pas de Cor
GALANT. 127
neille , & qui pouffe le premier
à donner un Corneille à
l'Angleterre.
un examen de la Tragedie
de Caton , j'avois déja même
fait fur cette piece prefque autant
de remarques qu'il en fal
GALANT. 64
loit pour vous apprendre ce
que le public en penfe ; &
j'étois enfin déterminé à les
faire imprimer , lorſque j'ay
receu la Differtation ſuivante.
Quoyque j'aye ſenti des differences
affez confiderables entre
mes ſentimens & ceux
qu'on vient de m'envoyer ,
j'aime cependant mieux vous
faire part des raiſonnements
des autres que des miens. Sauf
neanmoins à vous , Meffieurs,
àm'ordonner de vous entretenir
à ma mode , quand il
vous plaira m'obliger à le faire .
Vouspourrez en attendant re
62 MERCURE
cevoir comme vous lejugerez
à propos , le Paralelle que je
vous preſente.
PARALELLE
de deux Tragedies nouvelles ,
dont la mort de Caton est le
Sujet : l'une est Angloise de
Monsieur Addison ; l'autre
Françoise de Monfieur Defchamps
.
r
LETTRE
à Mylord * * *
Vous vous plaignez , Mylord,
fort vivement , que M.
GALANNTT.. 63
Dacier ait decidé qu'il ne faut
pas attendre des Anglois une
bonne Tragedie ; & qu'il les ait
crû incapables d'obſerver les
regles d'Ariftote : comme les
jugemens de M. Dacier ne
ſont pas ſouverains , qu'on en
peut appeller ,& qu'on en appelle
ſouvent ; touché de vos
plaintes , Mylord , j'ay examinécette
déciſion, elle m'a paru
auſſi fauſſequ'elle eſt injuricuſe
à la Nation Angloiſe. Les
Anglois ſçavent la plupart
affez de François pour profiter
des remarques de M. Dacier
fur la Poëtique d'Ariftote.
64 MERCURE
Ceux à qui la connoiſſance diu
François manqueroit ou qui
feroient détournez de ſe ſervir
de cesſçavantesremarques par
la diſgrace du pauvre de Trie,
ont le Commentaire Latin de
Goulſton , un de leurscompatriotes
, qui peut aſſurement
leur tenir lieu de celuy du
Grammairien François.
Vous ne ſçavez pas peuteſtre
ce qu'il en coûta à de
Trie pour s'eſtre rempli de
l'eſprit de M. Dacier : fitoft
que ſa Poëtique parut , de
Trie quitta tout autre Livre, il
conçût d'abord ungrand mépris
GALANT. 65
pris pour Corneille , ilmepriſa
Racine un peu moins ; mais il
mépriſa extrêmement la France,
qui les avoit admirez tous
deux.Le Diſciple de M. Dacier
diſoit des François ce que ſon
Maître a ditdes Anglois ; nous
manquions à ce qu'il afſuroit
d'une bonne Tragedie , & par
pitiépour ſa Nation il voulut
luy en donner une parfaite ;
il choiſit pour ce ſujet les Heraclides
: tout fat reglé , compaſſe
ſur les remarques de M.
Dacier , la piece fut joüéc ;
mais elle ne fut joüée qu'une
fois,& le public gâté parCor-
Mars 1718. F
66 MERCURE
neille n'eût mall z d'érudition
pour goûter la nouvelleTragedie
, ni affez de patiencepour
la ſouffiir. De Trie ſe plaignic
de ſon guide , il ne ſe plaignoit
pas d'Ariftote , Corneil
le l'avoit lû ; mais Corneille
n'avoit point lû M. Dacier
&de Trie l'avoit trop lû.
Vos Poëtes , Mylord, évite
ront un pareil malheur , ils
fontchoquez du mépris que le
Grammairien François a fait
deleur Nation ,& ils ont raifon
d'en eſtre choquez ; appartient
il à un homme fans
gouft pour le Theatre ,fans
GALANT. 67
connoiffance du Theatre Anglois
deprononcer qu'il nefaut
pas attendre des Anglois une bonne
Tragedie ; s'il avoit penetré
legenieAnglois , il ſeroit convaincu
qu'il eſt tout tragique ,
&qu'il n'y a pas peut eſtre de
Nation plus capable de donner
aux pieces de Theatre , le
terrible des pieces Grecques ;
d'ailleurs la Langue Angloiſea
une force ,une abondance ,
une liberté qui convient au
Theatre; il faudra, je l'avouë ,
queles Anglois captivent un
peu leur imagination fougueude
ſous le joug des regles ,
Rij
68 MERCURE
qu'ils ne ſe permettent plus
de Metaphores outrées , qu'ils
prennent garde de tomber
dans certaines baffeffes que les
Poëtes Grecs n'ont pas affez
évitées ; qu'ils ſe défaſſent des
idées romaneſques , s'ils parviennent
àſe corriger de ces
défauts ,&ils y parviendront:
le Theatre Anglois égalera le
Theâtre François , il ne l'a pas
encore égalé , ſouffrez que je
lediſe , ſouffrez même que je
le prouve par un Paralelle du
Caton Anglois de M. Addiſon
*&du.Caton de M.Deschamps.
Le Caton François a cité favor
-
GALANT. 6,
rablement receudu public, jamais
piece n'a eu en Angleterreun
fuccés pareil à celuy du
Caton Anglois.
Je ne puis done mieux établir
la ſuperiorité du Theâtre
François fur le Theatre Anglois
qu'en montrant que M.
Addiſondoit ceder à M. Defchamps.
Je ſuis ſi perfuadé de
la bonté de la cauſe que je
deffens & de voſtre équité
Mylord , que je ne veux point
d'autre Juge que vous.
Caton eſt un nom fameux ,
ce grand homme adonné des
exemples fi éclatants de l'a
د
70 MERCURE
mourde la patrie&de la liberté
, qu'on fouff oit avec peine
qu'il n'eût point encore paru
fur aucunTheatre . M. l'Abbé
Abeille a choiſi ſa mort pour
le ſujetd'uneTragedie:tous les
connoiffeurs qui l'ont luë , ou
entendu lire en parlentaveode
grands éloges ; mais l'Auteur
s'obſtine à la refufer au public.
M. Addiſion & M. Defchamps
ont formé en même
temps le deffein de travailler
fur ce beau fujet , & d'abord
ils en ont apperceu la ſecherefſe
Caton enfermé dans les
murs d'Utique ſe tua pour ne
GALANT. 71
,&
pas tomber entre les mains de
Cefar . L'Histoire ne fournit
rien de plus ,& pour remplir
l'étendue d'une Tragedie , il
faut de la fiction& des épiſodes:
nos deux Poëtes ont feinc
en effet ; mais avec cette difference
avantageuſe pour le
François que les épiſodes tiennent
au ſujet , qu'ils en font le
noeud , & qu'ils en produiſent
le dénoüement. Les Epiſodes
du PoëreAnglois ſont abſolu
ment détachez de l'action prin
cipale , ils la cachent,il la
fontdiſparoiſtre affez ſouvent,
en unmot ils ne fervent qu'à
72 MERCURE
fournir des Scenes qui rempliffent
les vuides de la Tra
gedie.
UnecourteAnalyſe desdeux
pieces fera voir ſenſiblement
de défaut dans le Poëme Anglois
, cette beauté dans le
Poëme François.
:
Dans le PoëmeAnglois,Ca
ton eſt renfermé dans Utique
avec peu de Romains &quelque
Cavalerie Numide , qui as
☐ſuivi le jeune Juba. Cefar envoye
propoſer la Paix on la
refufe : il fait marcher ſcs
,
troupes. Caton ſe voyant hors
d'état de refifter,ſe tue.Voilà
coute
GALANT. 73
toute l'oeconomie de l'action .
Voicy les Epiſodes.
Portius & Marcus fils de
Caton aiment Lucie fille d'un
Senateur Romain : Portius
confident de ſon frere qui ne
le connoiſt pas pour fon rival
ſe comporte en homme genereux
fans vaincre ſon amour
&fans trahir ſon frere. Marcus
eſt tué , Portius épouſe
Lucie.
Autre Epiſode également
détaché du ſujet & du premier
Epiſode.
Le jeune Juba aime Marcie
fille de Caton, que Sempronius
Mars 1715 . G
74 MERCURE
Romain aime aufli . Sempronius
eſt un perfide qui veur
trahir Caton. Syphax , Numide,
conſpire avec luy ; ils font
foulever les Romains : Caton
les appaiſe. Syphax propoſe à
Sempronius d'enlever Marcie,
& de prendre les Habits
Royaux de Juba pour executer
ce crime avec moins d'obſtacle,
Juba ſurvient , il tuë
Sempronius , Syphax s'enfuir.
Le Poëme Anglois , comne
on le voit , n'a plus d'unité;
ce font trois Tragedies l'une
dans l'autre , & l'Auteur a fenGALANT.
75
ti luy-même que l'action principale
luy échappoit ; illa rappelle
de tems en tems par les
reflexions que font les Amans
qu'ils auroient autre choſe à
faire que l'amour ,&que dans
un ſi grand peril ils ont tort
de s'amuſer à des converſa
tions galantes..
Le Poëte François a micux
imaginé ſa fable ; il l'a diſpofée
plus habilement.
Caton eſt dans Utique ca
état de ſe deffendre, fi un accident
imprevû ne rompoit
fes meſures ,& par- là ſa fermeté
n'eſt plus un deſeſpoir 1
Gij
76 MERCURE
1
comme dans le Poëme Anglois
; il peur , il doit même
refuſer la Paix. Caton a dans
le Port d'Utique les Vaifleaux
du Roy de Pont ; il a ſesTroucampées
avec les fiennes
pprroocchhee llee Port. Ce n'eſt pas
dans Utique que ſe paſſe l'action
, c'eſt dans un Palais des
Rois deNumidie aſſez éloigné
des murs , pour que Cefar y
puiffe venir en ſeureté fur la
parole de Caton ; l'entrepriſe
de mettre Cefar & Caton en
ſemble ſur la Scene a été une
entrepriſe hardie ; elle a réüli
à M. Deſchamps. Cefar y paGALANT.
77
reſt auſſi grand que le peint
l'Histoire ; incapable d'obéïr ,
digne de commander même
aux Romains Maiſtres de l'Univers;
affez brave , affez ſage,
affez heureux pour les foumettre
par les Armes , affez politique
pour vouloir les foumertre
fans combat; intrepide ennemy
, vainqueur genereux ,
vertueux autant que l'ambition
le permet , ſenſible àl'amour
, mais plus ſenſible à la
grandeur qu'à l'amour.Caton
l'efface un peu , il doit l'effacer
; la vertu doit briller plus
que le vice ,& l'infortune ſou-
Giij
78 MERCURE
tenue avec courage, donneun
nouveau luſtre à la vertu.Phar
nace ce fils de Mithridate fi fa
meuxpar ſes crimes, étoit propre
à ſervir d'ombre à Cefar ,
&à Caton. Le choix de ces
trois caracteres ſibien contraf
tez eſt d'un grand art , l'en
chaînement de la fable mar
queencoremieux l'habileté du
Poëte. Pharnace chaſſe de ſes
Etats par Cefar vient joindre
les reſtesdu party de Pompée.
Arfene crûe Reine des Parthes
attachée au même party par
les engagements qu'avoit pris
fon pere , y vient auffi pour
GALANT. 79
rompre fon mariage projetté
avec Pharnace , & pouffée par
un ſecres instinct qui la porte
vers Caton; c'eſt par leur entreveue
quela piece commence..
La prétendueë Reine des
Parthes est bientoſt reconnuë
pour Portie fille de Caton .
Quand l'Auteur, auroit
hazardé cette fiction fansluy
donnerune exacte vray - femblance,
elle produitde fi beaux
effets,qu'on nepourroit la condamner
; mais l'imagination
de M. Deschamps eſt toûjours
reglée parun jugement ſolide:
tout ce qu'il ſuppoſe pofe convient convi
Giiij
80 MERCURE
à ce que les Hiltonens nous
apprennent : il feint que la
femme de Crafſus avoit emmené
avec elle Portie ſa niéce
encore enfant , que dans la
déroute de Craſſus , Portie devenuë
Eſclave , fut preſentée
au Roy des Parthes ; le rapport
des traits de ſon viſage
avec ceuxde la Princeſſe ſa fille,
ſeul enfant quiluy reſtoit ,luy
inſpire pour Portie une tendreffe
preſque paternelle : la
Princeſſe meurt & le Roy auquel
il étoit important de ne
pas paroiſtre manquer d'heri.
tiers , fait paffer Portie pour ſa
GALANT. 881
fille. Cefar à qui il n'eſtoit pas.
moins important de s'affurer
du Roy des Parthes , vient àla
Cour de ceMonarque , ſans ſe
faire connoiſtre , pour le détourner
d'embraſſer le parti de
Pompée , il ne réüffit pas : mais
il voit la Princeſſe , il l'aime
fans la connoiſtre pour Portie ,
elle l'aime fans le connoiſtre
pour Cefar : on arrête leMariage
de la fauſſe Princeſſe des
Parthes avec Pharnace,le coeur
de Portie n'y peut conſentir :
les crimes de Pharnace & fur
tout l'affaffinat de Pacorus
Princedes Parthes ſon frere ,
82 MERCURE
;
de
dont elle découvre qu'il eſt
auteur,luy ſerventde pretexte
pour rompre : elle a beſoin
L'aveu des chefs du parti de
Pompée , elle vient l'obtenir ,
&elle retrouve ſon pere dans
Caton , & fon amant dans
Cefar. Son Mariage rompu
détermine Pharnace à faire
affaffiner Caton: il le faitpropofer
à Cefar ,l'illustre Romaina
horreur de la perfidic,
du fils de Mithridate,& il avertit
Caton :Pharnace au defefpoir
veut perdre Caton &
Cefar , ſe rendre maître du
lieu dela conference de Por- C.
GALANT. 83
tie & d'Utique. Le peril de
Cefar fait accourir ſes troupes,
Pharnace eft chaſſé : mais les
Romainsqui ſuivoient Caton
ſe teiniffent aux troupes de
Cefar , & Caton n'a plus de
parti à prendre que celuy de
fléchir devant l'ufurpateur
oudeſe tuer :Caton ne poùvoitdans
ces circonstances , en
prendre un autre que celuyde
llaamort.
2
Il faut remarquer , que la
liaiſon des évenemens eft fi
bien menagée , que tout fe
réünit à l'action principale ; fi
l'arrivée de la Reine des Par84
MERCURE
thes ,eſt la cauſe des entrepri
ſes de Pharnace , qui mettent
Caton dans la neceffité de fe
tuër ; c'eſt encore la Reine des
Parthes qui attire Gefar dans
le lieu de la Conference , &
qui l'engage dans le peril. Co
peril , comme onl'avû , attire
dans Ucique les Troupes de
Cefar, & ôre toute refſſource à
Caton; il n'y a pas un évenement
qui n'amene le denoücment
, tousles pas des Acteurs
y tendent , ſi j'oſe m'exprimerainfi.
M. Deschamps l'emporte
donc pour la juſteſſe des EpiGALANT.
85
fodes, il l'emporte encore par
le bel effet qu'ils produiſent ;
le mépris que fait Caton d'un
des premiers Trônes du monde
, Thorreur avec laquelle il
Voit une Couronne dans ſa famille,
font des traits bienpropres
à faire connoître cette
grande Ame : l'amour de Ce
far &de Portie , de la fille de
Caton& du Tyran de Rome ,
intereſſe autrement que la froide
galanterie de Portius & de
Lucie , de Sempronius & de
Marcie ; Caton obligé de la
vie à Cefar , Cefar combattant
pour Caton, font des fi
86 MERCURE
tuations , s'il ſe peut , encore
plus intereſſantes que l'amour
de Cefar &de Portie.
Vous en conviendrez ,Mylord
, la conſtitution de la Fabledans
laTragedie Françoiſe
eſt reguliere , merveilleuſe ,
vray-femblable, intereſſante ,
grande ; a-t- elle ces perfections
dansle Poëme Anglois ?
>Comparons maintenant
nos deux Poëtes par la maniere
dont ils ont ſoûtenu le
caractere de Caton , & ceux
des autres Acteurs ; nous les
comparerons enſuite par les ſituations&
par les ſentiments,
GALANT. 87
car pour l'expreſſion , je ſuis
aſſez équitable pour ne pas juger
de celle de M.Addiſon ſur
une Traduction en profe.
M. Addiſſon & M. Defchamps
ont peint tous deux
Catonau naturel. Dans la piece
Angloiſe l'admiration de
Juba pour Caton, les cenfures
que Sempronius & Syphax
font de l'auſterité de ſa vertu ,
en donnent une grande idée ;
il la ſoûtient par la fermeté au
milieu de la revolte de ſes
Troupes ;par la maniere dont
il parle de ſon fils mort pour
la patrie , par ſa mort ; mais
88 MERCURE
l'oppofition de Cefar neceffaire
pour rehauſſer ſon éclar ,
luy manque dans la Tragedie
Angloiſe , & il y paroît trop
peu ſur la Scene. On ne le
perd point de vûë dans la
Tragedie Françoiſe. Tout ce
qu'il dit porte ſon caractere ,
& tout ce qu'on dit de luy releve
l'idée qu'on s'en eſt formé
dés la premiere Scene. Le
Trône des Parthes mepriſé , la
Paix offerte en vain parCefar ,
Caton abandonné& envelop.
pé des Troupes de Cefar, font
des occaſions où toute ſa vertu
doit paroître , & où elle paroît.
Achevons
GALANT. 89
Achevons le paralelle des
deux Tragedies par la compa.
raiſon des ſituations&des ſentimens.
Commençons par
mettre dans tout leur jour les
beaux endroits de la piece Angloiſe.
Le premier ſe trouve
au commencement de la cin
quiéme Scene du troiſieme
Acte: on arrive juſques là par
des Scenes galantes, inutiles au
ſujet , par des converſations
morales de Portius & de Marcus
, fils deCaton , de Juba&
de Syphax ; par une froideDeliberation
du Senat ; mais il
faut avoüer qu'on eft. frappé
Mars 1715. H
9. MERCURE
de voir le Theatre plein des
Chefs revoltez par Sempronius
, rendus immobiles, atterez
, deſarmez par la preſence
intrepide & le ſage difcours
deCaton.
CATON.
Où ſont ces intrepides fils de
Mars, qui avec tantde bravoure
tournent ledosà l'ennemi ,
qui avec tant d'audaceſe revoltent
contre leur General
SEMPRONIUS à part.
Que le Ciel confondeces ames
laches ! comme ils font étonnez
éperdus!
GALANT 21
CATON.
Perfides ! est- ce ainsi , que
vous voulezflécrir vos lauriers
ternir vostre reputation ? rene
connoiffez vous donc que ce
toit ny zele pour la Patrie, ny
l'amour de la liberté , ny le defir
de la gloire ; mais feulement l'avidité
du butin & l'esperance
de partager les dépoüilles des Villes
,&des Provinces conquifes
qui vous ont conduits ici? Animez
de tels motifs , vous faites
bion de vous joindre aux ennemis
de Caton,&de vous ran
gerſous les Etendars de Cefar.
Pourquoy aije échappé àla mor
Hij
92 MERCURE
fure fatale de l'afpic , & aux
mortelles atteintes des monstres de
l'Afrique pour voir ceque je vois
aujourd'huy ? pourquoy Caton
n'est- il pas mortſans que vous
fuffiez criminels ? voilà ingrats ,
voilàmonfeinpreſtà recevoir vos
coups: que celuy àquij'ayfaitinjustice
frappe le premier. Parlez
.. quel de vous croit avoirſujet
de ſe plaindre , ou s'imagine qu'il
Souffre plus que Caton ? ya t-il
quelque distinction entre vous
moy; sice n'estdans les travaux,
dans les soins dans les veilles ,
dont j'ay la plus grande part?
n'estce pas là toute lafuperiorité
GALANT. 93
que j'ay ſur vous ?
SEMPRONIUS à parr.
Le coeur leur manque : maudits
foient ces traitres ! tout eft
perdu.
CATON.
fr
Avez vous oublié les deferts
brûlans de la Lybie,ſes rochers
Steriles ,ſes montagnes de fable ,
Son air infecté &ſes diverſes
efpeces de ferpens ? qui a été le
premier à frayer un chemin lorfque
la mortſe preſentoit àchaque
pas dans une route inconnie ? ou
qui est-ce quidans une longue&
penible marche étoit le dernier de
L'Arméeàétancherſaſoif, lors94
MERCURE
que ſur les bords d'un ruisseau
que la fortune nous avoir fair "
rencontrer , vous tarifſſiez le conrant
, en beuvant à longs traits.
SEMPRONIUS.
Sipar hazard on trouvoit quelque
petite ſource , & que vous
offriffiez à Caton l'eau vive,
dontàpeine vous aviezpû remplir
un casque , ne la repandoit il
pasfansy toucher ? n'a- t-ilpas
marchéàvoſtre teſte pendant les
plus ardentes chaleurs du jour,
&à travers les müages de pouf-
•fiere ?fon front a-t- il efté moins
exposé que le vostre aux traits du
foleil&àlafueur.
:
GALANT. 25
CATON.
Loin d'ici infames , loin dici .
Allez vous plaindre à Cefar ,
que vous ne pouviezpasfoutenir
les travaux er les fatigues que
vostre General effuye... T
On conviendra que cette
Scene feroit belle,fi Sempronius
n'y jettoit pas un Comique
qui en bannit le ſerieux&
legrandicen'eſtpas ſeulement
en cetendroit que le Poëtes'abaiffe
, la converſation de Juba
& de Syphax , & la mafearade
de Sempronius fentent
un peu la farce. Cette mafcarade
amene une ſituation fort
1
MERCURE
,
,
touchante ; Marcie voyant
Sempronius reveltu desHabits
Royaux étendu mort , le
prend pour Juba ; ce Prince
qui ſurvient eſt témoin de la
douleur de fa maîtreffe , &
par là il apprend qu'il eſt aimé
; mais il ne le connoît qu'a .
prés s'eſtre trompé quelques
moments , & avoir crû que
Sempronius faifoit couler les
larmesde Marcie. Tout ce jeu
de Theatre eſt conduit avec
art , les ſentimens font vifs ,
&l'expreſſiondans laTraduc
tion même paroît ſerrée , animée
&touchante. :
T
GALANT. 97
La Scene douziéme du quatriéme
Acte preſente encore
une belle ſituation : On apporte
à Caton le corps de
Marcus ſon fils, mort pour la
Patric; Caton le plaint , mais
enCaton.
CATON rencontrant le corps
Mort
Te voilà mort, mon fils , mais
zel que je t'embraße ! arrestezmes
amis : placez le devant moy , afin
que mesyeux se repaiffentde ce
Sangtant objet , &que je compte
•Ses bleßures. Quela mort eſt belle,
lorſque la vertu l'accompa-
- gne? qui est ce qui ne voudroitpas
Mars 1715 . I
98 MERCURE
estre à la place de ce jeune homme
? Ab! que ne peut on mourir
plus d'unefois pourſapatrie?mais
pourquoy vous afftigez vous,
mes amis ? je rougirois de hontefi
la maison de Caton eftait tranquille
&floriſſante pendant les
horreurs d'une Guerre Civile..
Portius regarde ton frere, &fouviens-
toy que ta vie n'est pas à
toy , lorſque Rome la demande.
JUBA àpart
Jamais moriel a- t- il fait paroître
tant de fermeté
CATON ば
Helas ! mes amis , pourquoy
pleurez vous une pente particu-
HEQUE DE
-
LYON
ے ہ
GALANT.
liere .C'eft Rome qui deman
larmes : Rome! la Maiſtreſe de
l'Univers; Rome ! Mere feconde
des Heros , & les delices des
Dieux; Romequi humilioit l'orguëildes
Tyrans de la Terre,&
qui briſoit lesfers des Nations ..
Helas! Rome n'est plus .. O liberte
!O vertu !O Patric!
JUBA à part. Il pleure.
Dieux ! quelle integrité! quel
amour de la Patrie ! il a veu
d'un oeil ſec un fils couchédans
les bras dela mort,&ilfonden
larmes pour Rome.
٢٠٠ CATON. 1
Toutceque la vertu Romaine
I ij
100 MERCURE
a dompté , tout ce que le Soleil
éclaire , tout est à Cefar. C'est
pourluyque les Decius fe font
devoüez ; c'est pour luy que les
Fabiusfont morts les armes à la
main; c'est pour luy que legrand
Scipion a fait des conquestes ;
que Pompée même a combattu.
Helas, mes amis ! qu'est devenu
le travaille des Deſtinées ? qu'est
devenu l'ouvrage de tant de
fiecles ?où est l'Empire Romain ?
funeste ambition ! tout est éva
noi, tout estabsorbé dans Cefar !
nos illuftres Ancestres ne luy
avoient rien laiſſé à vaincre que
faPatric!
GALANT. For
L'Auteur Anglois a diſpoſé
fort habilement ſon cinquiéme
Acte :laſeule mort deCa.
ton le semplit , il la fufpend
avec beaucoup d'art ; le commencement
de cet Acte eft
magnifique.
CATONfeul , affis &reveur,
tenant enſamain le Livre
dePlaton de l'Immortalité
de l'Ame , une épée nuëfur la
table.
Cela ne peut être autrement...
Platon tu raiſonnesjuſte! .. Car
enfind'où nous vient cetteflatteufe
esperance , cet ardent defir de
I iij
102 MERCURE
l'immortalité d'où nous vient
cette craintefecrete& cette horreur
interieure du néant ? d'où
vient que l'ameſe revolte contre
cette pensée ? c'eſtlaDivinitéqui
agit en nous ; c'est le Ciel même
qui nous fait entrevoirun avenir
une Eternité. Une Eternité!
idée agreable , og terrible en même
temps ! dans quels mondes divers
& inconnus devons-nous
paffer? quels changemens devonsnous
fubir dans ce vaste infini ?
ce grand objet , cet espace fans
bornes , eft dervant moy : mais des
ombres , des nuages , &des te
nebres le cachent àma venë....
GALANT. 103
de
Jem'en tiens à cecy : s'ily aune
Puißance au deffus de nous ( eg
les merveilles que les ouvrages
lanature étalent à nos yeux ne
nous permettentpas d'en douter )
il faut que cette Puißance aime
la vertu , & ce qui est l'objet de
fon amour ne sçauroit manquer
d'être heureux : mais quand ?
comment?ce monde a étéfaitpour
Cefar!...Jeſuis las de mes incertitudes
: ceci les finira , (mettant
la main fur l'épée ) me
voilà doublement armé ; la mors
&la vie , le poison & Antidotefonten
mes mains : l'un dans
un inſtant tranche le fil de mes
Liiij
104 MERCURE
jours ; l'autre m'apprend que je
fuis immortel. L'ame feure de
fon existence , mepriſe te poignard
brave la mort. Les Aftres perdront
leur fplendeur , la brillante
lumiere du Soleil s'éreindra avec
le tems ; toute la naturefuccomberaſous
le poids des années;mais
mon ame joüira d'une jeunesse
éternelle , & elle ne reffentira
cune atteinte , parmi le furieux
chocdes Elemens , le naufrage de
aula
matiere , &la diſſolution de
l'Univers.
Oppoſons maintenant les
beaux endroits de la piece
Françoiſe aux beaux endroits
ALANT. τος
de la piece Angloiſe. Je vous
avoie que le choix de ces
beaux endroits m'a embarraf
ſe , & que j'en omets beaucoup
qui m'ont charmé , &
qui plairont auxLecteurs peutêtre
autant que ceux que j'oppoſe
aux beautez de la piece
Anglorſe.
Je vous ay fait regarder le
mépris de Caton pour la Couronne
des Parthes , comme
unedes belles ſituations de la
piece Françoiſe. Ecoutez Caton
l'exprimer.
نم
Quoymonfang offre encore un
objet àma haine ?
106 MERCURE
Quoy l'ennemi des Rois eft pere
d'une Reine ?
Dieux !justifi z- vous les crimes
de Cefar?
Voulez-vous attacher les Romains
àfon char?
Mafille par vos foins ne m'estelle
renduë
Que pour marque de haine ,
pour bleßer ma vue ?
Si je ſens du plaisir à rappeller
fes traits,
Son deftin le détruit
en regrets.
le change
Comment me plairoit- elle avee
une Couronne?
Rome me le défend ,fi lefang
GALANT. 107
me l'ordonne.
La nature feroit en ce moment
cruct
D'un pere trop fenſible un Romain
criminel.
Que ma fille renonce à la gran.
1. deurSuprême !
Hatons- nous de fouleraux pieds.
fon Dradéme.
Le reste de la Scene eſt de
même force : le commencement
de la feconde Scene du
fecond Acte ſuffiroit pour faire
connoiſtre Caron.
CATON
Eh bien , Domitius , qu'avezvous
àme dire ?
108 MERCURE
DOMITIUS .
Cefar m'a commandé , Seigneur,
de vous inftruire ....
CATON.
L
Quoy Cefar vous commande?
vous obéiffez!
}
DOMITIUS.
Oüy , Seigneur.
CATONI
Vil esclave , arrêtez , c'ef
affez
C'est trop deshonorer vos glatieux
Ancêtres
Qui n'avoient comme moy ,
qu'eux & les Dieux pour
Maistres.
GALANT. 109 .
Deux vers de la premiere
Scene du troifiéme Acte donnent
la veritable idée de Cefar
Amant.
:
L'amour n'enchaîne pas les
Herosàfon char ,
EtCefar en aimant n'en estpas
moins Cefar.
La Scene ſeconde du troifiéme
Acte , où Portie reconnoît
ſon Amant dans Cefar ,
met l'un & l'autre dans une
fituation touchante . La conference
de Cefar & de Caton
qui ſuit , étoit un endroit perilleux
pour l'Auteur. La conference
deSertorius&dePomHO
MERCURE
2
pée eſt un modele qu'il eſt
preſque impoſſible d'égaler ;
il eſt même plus difficile de
faire parler Cefar & Caton ,
que de faire parler Sertorius
& Pompée : la conference de
Caton & de Cefar a plû cependant
, & plû fi generalement
, que les Critiques les
plus impitoyables n'ont ofé y
toucher : je ne la tranfcriray
pas, vous l'aurez lûë, Mylord,
plus d'une fois , &mille gens
la ſçavent par coeur. 1
Quand on ſe plaint que
M. Deſchamps n'a pas faitCcfar
affez grand , fait- on refleGALANT.
xion à ces fix vers que dit Caton
dans la premiere Scene du
quatrieme Acte.
: S'il nous étoit permis de nous
choifir un Maistre ,
Peut-être Cesar ſeul meriteroit
de l'être;
د
Mais il veut s'éleverſur le débrisdes
Loix.
Afferuir des Heros qui détrânent
lesRois,
Et cette ambition , ce penchant
detestable
Du plus grand des Mortels en
faitleplus coupable.
Quelles fituations que cel
les des deux Scenes fuivantes!
J
112 MERCURE
4
Portie reconnoît qu'elle eft
fine de Caton. Caton reconnoît
que fa fille aime Cefar.
Cefar reconnoît que ſa Maîtreſſe
eſt fille de ſon plus grand
ennemy; que leurs ſentimens
ſont conformes à leur caractere.
Ecoutons- les.
PORTIΑ .
Il est vray , ma naißance &
droit de te ſurprendre ,
Jel'ignoray toûjours , &je viens
de l'apprendre ;
Voy, Cefar , à quel point mon
deftin est affreux ,
Tu m'aimois &mon coeur répondoitàtes
voeux.
Fe
GALANT 13
Je dois en fremißant rougir de
ma victoire,
Etje trouve ma honte où je met-
1
tois ma gloire.
Ah ! devois -je éprouver en ce
funestejour ,
Que l'innocence est peu d'accord
avec l'amour ?
२
CESAR.
MOTAS
Et pourquoy regarder noſtre
amour comme un crime ?
De la haine pourquoy le rendre
la victime ?
C'est unpreſentdu Ciel qui veut
nous reunir.
Mars 1715. K
14 MERCURE
à Portia.
Loinde le mépriſer ,ilfaut l'enà
Caton.
tretenir.
71
Pourquoy nous séparer quandle
Ciel nous affemble ?
àl'un &àl'autre.
Que la paix & Phymen nous
uniffent enſemble.
CATON.
Jedonnerois plutoſt en Sacrifi
ce aux Dieux
Etlefang de ma fille&le mien
àtesyeux.
Cefar ,par cet hymen ne croy
-pas mefurprendre
GALANT5
DinfortuvePompée en devenant
Nepútſegarantir des traits de ta
fureur
Et ce lien facré commenga fon
Mais quandà cet hymen Caton
pourroit foufcrire
Ton coeur infatiable affamé de
N'enferoit pas moins fier , ny
moins ambitieux
Etje me chargerois d'un forfais
Το Πο Daodieux.
La nouvelle de la perfidie
de Pharnace qui veut s'emparet
du licu de la conference
Kij
16 MERCURE
finit ecete belle Scene. Cefar
court s'y oppofer , ce qu'il dit
peint au naturel ſon intrepide
generofité.
CESAR Portia
Ne vous allarmez pas du fors
qui nous menace ,
Fay puni Prolomée&puniray
Pharnace
LeCielferoit en vain des mortels
S'il ne
genereux
les rendoit pas
pas quelquefois
malheureux
Le cinquiéme Acte eſt affûrement
le plus beau de la
piece ; l'action y eft vive ,&
comme Horace le preferit,
GALANT. 117
elle va rapidementà la fin.Ceffaarrrreevviieennttaapprrèéssaavvoir
repouffé
Pharnace : Portic le recoit en
luy demandant : 09
Cefar, est- ce un Romain qui
paroist en ces lieux,
Ou n'est-ce qu'un Tiran qui ſe
montre à mes yeux ?
thaToure cette Scene eft.comparable
aux plus belles Scenes
des Tragedies les plus eftimécs.
Portic offre à Cefar de
l'épouſer , pourvû qu'il laiſſe
Rome libre: Cefar a de la peine
à facrifier ſon ambition à
fon amour. Portie s'en irrite ;
fon tranſport n'est pas fort
18 MERCURE
inferieur àla fureur deCamille
dans l'Horace de Corneille,&
il eſt mieux placé.
PORTIA pul
C'en esttrop , il est remps que
mon courroux éclate ,
Moy- même je rougis de l'espoir
qui te flatte :
S
N'attend pas que t'hymen d'un
que voy
Soüille lapuretédufang qui con
le en moy
Mon coeur defonamour ne triom
phoir qu'à peine
Mais tes cruels refus me livrentà
la barneol
Si ton bras deftructeur met my
GALANT9
jougl'Univers, ١٠
Par uneprompte mortje previendray
tes fers.
Tu ne commanderas qu'àces ames
1
ferviles
Qui t'ont prêté leurs bras dans
lesGuerres Civiles.
Aces perfecuteurs des vertus de
Aces ingrats Romains , quin'en
ontque lenom.
Puißent tes Succeffeurs pour
monteràl'Empire
Chercher avidemment l'un l'autre
àse détruire',
Dufer& du poison emprunter
120 MERCURE
D'un pere vieilliſſant precipiter
les jours ;
Exercerdans lapaix les fureurs
de la guerre ;
Faire un bucher de Rome , un
८
defert de la terre ;
Unir étroitement par un crime
nouveau
Les vivans & les morts dans
le même tombeau ; ८
Par un hymen prophane &des
Liens impies
Epouvanterles Cieux,
lesfuries
&
Et pour voir àplaifir laſource
deteurSang
D'une mere immolée ouvrir le
srifte
GALANT. 121
trifte flanc!
Puiffent tous leurs forfaits eftre
peints dans l'Histoire !
Puiſſeàjamais le monde abhorrer
ta memoire !
Puisse-t- il indigné contre tant
de fureurs
N'accuſerque toyſeul de toutes
ces horreurs !
Cependant les Troupes de
Cefar qui croïent qu'on a
manqué à la parole donnée à
leurGeneral ,& qui imputent
àCaton la perfidie de Pharnace
, fondent fur le peu de
Troupes qui reſtoient àcet illuſtre
Romain ; prêt de tom-
Mars 171,5.
L
122 MERCURE
ber entre les mains des ennemis
il ſedonne la mort. Cefar
arrive trop tard pour l'empê
cher; on apporteCatonmourant
fur le Theatre , ſes dernieres
paroles ſont dignes de
luy ; on les comparera fans
doute avec ceque dit Mithridate
mourant , & Racine
peut-être ne l'emportera pas
fur M. Deschamps de toutes
les voix.
PORTIA.
Ab mon pere ..
CATON
Etouffezd'inutiles douleurs ;
Romeſeuleen cejour doit exciter
GALANT. 123
vos pleurs
Rome preste à perir , noftre chere
Patric
Qui d'un cruel Tiran éprouve la
furic.
PleurezRome ... pour moy mon
destin est trop beau ,
La liberté me ſuit dans la nuit
du tombeau :
Le trépas de Gaton est un choix
volontaire
Le Ciel n'en a pas fait un malheur
neceßaine.
Au milieu des horreurs du plus
cruel destin ,
Fay vêcu glorieux , &j'expire
enRomain.
Lij
124 MERCURE
Souvenez-vous toûjours de qui
vous êtes née.
PORTIA .
Amourir avec vous je mesuis
condamnée.
Vivez.
t
CATON.
PORTIA .
Quoy dans les fers je traînerois
monfort ?
Queje vous doive tout
la mort ?
CATON.
Tous estes libre encor د
nex Utique ,
la vie
abandon
achezde foutenir la liberté publique:
GALANT. 125
Vivez pour fervir Rome ,
que vos pas errans
Cherchent tous les climats ennemis
des Tirans.
L'Espagne maintenant doit eftre
: voſtre azile.
Ereignezàjamais uneflamefervile.
AuSalut del Esatdévoñezvosre
caur,
Que Rome en vostre Epoux trouveun
Liberateur.
Que je revive en vous , que ma
haine implacable
Soit toujours par vos foins aux
Tirans formidable.
Mafille ,approchez vous : dans
Liij
126 MERCURE
८ cet embraſſement
Si nouveau pour mon coeur , fi
doux &ficharmant ,
D'un pere qui des Cieux va quitterlalumiere
د
Mafille, recevez la veriu toute
L entiere.
Leprocés eſt inſtruit , prononcez
Mylord ; je l'ay dit ,
& je ne m'en répens pas , je
confens d'être jugé même par
un Anglois. Au reſte , je n'ay
point eu d'autre intention que
d'exciter entre M. Addiſſon ,
& M. Defchamps , une émulation
qui anime le dernier à
marcher ſur les pas de Cor
GALANT. 127
neille , & qui pouffe le premier
à donner un Corneille à
l'Angleterre.
Fermer
24
p. 1-75
DISSERTATION SUR LE POEME EPIQUE. PAR MONSIEUR L'ABBE DEPONS. CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER.
Début :
Madame Dacier vient de donner au Public la traduction Françoise [...]
Mots clefs :
Poème épique, Prose, Poète, Courage, Homère, Personnages, Sentiments, Moeurs, Définitions, Aristote, Racine, Iliade, Odyssée, Morale, Doctrine, Tragédie, Vengeance, Cadavre, Allégorie, Spectacle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISSERTATION SUR LE POEME EPIQUE. PAR MONSIEUR L'ABBE DEPONS. CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER.
DISSERTATION
SUR
LE
POEME
EPIQUE
PAR - MONSIEUR L'ABBS DEPONS.
CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER
3 M
ADAME Dacier vient
de donner au Public la
traductionFrançoife de
POdiffée, foûtenue de remarques
Fanvier 1717.
B
2 LE NOUVEAU
utiles ; les unes hiftoriques , les
autres admiratives ; & le tout
du ton de fon Iliade . Je fuis
bien édifié de voir , que la révolte
des modernes conféderés
contre Homere , n'ait point
ébranle le courage de fa génereuſe
Interpréte ; elle fait tête
aux rebels dans une Préface ,
que fon parti regarde , comme
un chef- d'oeuvre dans le genre
Apologétique ; il ne faut pas s'imaginer
qu'elle fe faffe un devoir
d'y combattre aucune des
accufations , dont Mr l'Abbé
Terraffon a chargé le Chintre
d'Ilion ; ces accufations lui paroiffent
de nature à devoir tomber
d'elles - mêmes ; elle n'a
donc pas jugé à propos de les
MERCURE.
·3
relever : elle fait mieux , elle
les expie abondamment par les
loüanges les plus hautes , que
fon zele religieux prodigue à
l'offenfé dans tout le cours de
fa Préface .
Cette Préface eft diftribuée
en quatre parties . Dans la premiere
, aprés avoir tracé de fon
mieux, les régles du Poëme Epique
,
fuivant la Doctrine du
grand Ariftote , Madame Dacier
applique ces principes à nos
Romans & à nos Poëmes François
; de cette application il réfulte
, que nos Auteurs s'en font
écartez , d'où Madame Dacier
conclut , que nos Poëtes &
nos Romanciers ont méconnus
les régles du Poëme Epique
Bij
4 LE NOUVEAU
dictées par Ariftote .
Il me femble que Madame
Dacier fait ici une dépenfe affés
inutile . Elle fe fatigue à
prouver que nos Poëtes fe font
écartés de laDoctrine d'Ariftote.
Perfonne ne lui contefte ce fait ;
mais de ce fait même , elle en
conclut , un peu témérairement,
Ce me femble , que nos Poëtes
ont méconnus ces prétenduës
régles par eux violées . Madame
Dacier ne conçoit pas comment
un Poëte , qui auroit connu la
Poëtique d'Ariftote , auroit pû
ne pas fe laiffer entraîner au
charme de fes dogmes.
Mais examinons un peu ces
dogmes fi facrés pour Madame
Dacier. Comment nous défMERCURE.
ni- t'on le Poëme Epique ?
Le Poëme Epique , eſt un Difcours
entier en Vers , inventépour
former les maurs par des inftructions
déguisées fous Fallégorie
d'un action generale & des
plus grands perfonnages.
Voilà une définition appliquable
à une espéce particuliere
de Poëme Epique ; dans les vûës
de Madame Dacier , voilà l'Iliade
& l'Odiffée : mais ce n'eft
point là la définition du genre ,
enforte que tout Poëme , pour
être appellé Epique , doit avoir
la forme de' l'Iliade ou de l'Odiffée
, comme Madame Dacier
veut le penfer.
Poëme , eft un mot générique.
Il fe divife en deux eſpé6
LE NOUVEAU
ces l'une eft l'Epique , l'autre
le Dramatique .
Le Poëme Dramatique eft celui
dans lequel le Poete fait
parler les perfonnages de fon
action , fans leur prêter fon organe
comme relat ur. Telles
font les Piéces de Théatre , Comedies
, Tragédies , Eglogues
& autres Ouvrages en forme de
Dialogue.
Le Poëme Fpique , eft celui
dans lequel le Poëte eft relateur
de l'action ; tels font l'Iliade ,
la Pharfale , les Métamorphofes
, les Romans , les Eglogues &
indiftin &tement tous Ouvrages
dans lesquels le Poëte eft rela-
-teur.
Rendons cela fenfible à la faMERCURE.
7
c
veur des exemples . Les Eglogues
de Virgile font des Poëmes
, voilà le genre. Les unes
font Epiques , te les que fa
quatrième , où le Poëte eſt luimême
narrateur des merveilles
annoncées par la Sibille . Les
autres font Dramatiques , telles
que la troifiéme où des Bergers
fourniffent l'action par un dialogue
alternatif.
Cela étant bien entendu >
continuons , & difons que , de
même que le Poëme Dramatique
fe fubdivife en différentes
efpéces , qui confervent toujours
la dénomination générique
; il en eft de même du
Poëme pique.
Lorſque l'action du Poëme
8 LE NOUVE AU
Dramatique eft grande , & fe
paffe entre des hommes illuftres
, comme dans la Tragédie ;
on l'appelle Héroïque . Quand
l'action eft fimple & familiere
& fe paffe entre des Bergers
on l'apelle Paſtoral . Mais l'Eglogue
dialoguée , telle que la
troifiéme de Virgile , n'eft pas
moins un Poëme Dramatique ,
que la Tragédie d'Andromaque
.
Raifonnons de même du
Poëme Epique, & difons , que
la quatrié ne Eglogue de Virgile,
où le Poëte parle feul , n'eft
pas moins un Poëine Epique ,
que l'Iliade d'Homere , & que
ces deux Poëmes différent feu-
Tement , en ce que le dernier
cft
MERCURE.
eft dans l'efpéce Héroïque ;
l'autre dans l'efpéce Paſtorale .
Que ferons - nous à préfent
de la définition que Me Dacier
nous offre du Poëme Epique 2
Commençons par lui dire , que
cette définition n'eſt pas recevable
pour le Poëme Epique en
general ; nous verrons dans la
fuite , fi nous la devons adopter
pour l'efpéce de Poëme
Epique que nous venons d'appeller
Héroïque .
Les Erudits font comme les
Médecins , ils ont un idiome
incommunicable au vulgaire ,
ce qu'ils feroient aifément
comprendre en ufant des expreffions
reçûës , ils le rendent
in- intelligible par l'employ de
Fanvier 1717.
C
10 LE NOUVEAU
termes ignorés , qui ont euxmêmes
befoin d'être définis .
Qui ne croiroit, en entendant
la définition que Mde . Dacier
nous donne du Poëme Epique ,
qu'il y a d'importans myfteres
renfermez dans ces grands
mots , d'Inftructions déguisées
Sous l'allégorie d'une action génerale
, & desplus grands perfonnages
; furtout ce mot , d'Action
générale , èft bien embarraſſant
pour qui n'en a pas la clef;
nous allons voir à quoi tout
cela fe réduit , dépouillé de
fon fafte ténébreux
Parlons la langue que tout
le monde entend ; les matieres
que nous traitons ici , ne méritent
pas l'honneur du myftere .
MEECURE.
Il s'agit de fçavoir ce que
c'eft qu'un Poëme Epique Hé.
roïque ; un exemple va nous
en déveloper tout le Dogme :-
Feignons donc un Poëme dans
ce genre , en fuivant le procédé
de M. Racine.
Titus devenu maître d'époufer
Berenice , après la mort de
Vefpafien , fe fépare d'elle , &
facrifie le plus violent amour
à l'honneur de fon Trône , &
au refpect qu'il doit aux Romains.
Cette action de Titus me
frappe en grand ; j'en fais le
fujet de mon Poëme.
Ce fujer une fois choifi ; fi
l'on me demande dans quelle
efpéce fera mon Poëme Epi-
Cij
12 LE NOUVEAU
que ; je réponds qu'il fera dans
l'efpéce Héroïque , parce que
l'action par moi choifie , eft
grande , & qu'elle fe paffe
entre des perfonnes illuftres .
Je n'ai encore que le fujet
je veux donner à mon
Poëme une certaine étenduë .
J'imagine un tiffu ingénieux
d'événemens
, & de motifs qui
conduisent nos Amans à la féparation
douloureufe
& magnanime
, qui est mon objet : Ce
tiffu ingénieux eft appellé la
Fable du Poeme ; faifons notre
Fable : La voici .
du Dans les derniers temps
Regne de Vefpafien , Titus
fon fils devint éperdument
amoureux de Berenice Reipe
MERCURE.
13
de Paleſtine . Il n'oſa fe flater
que fon pere pût agréer qu'il
époufa cette Reine , tant un
pareil Hymenée étoit au- deffous
de l'héritier del'EmpireRomain;
il dulumula donc les conſeils
que lui donnoit fa paffion ; mais
Vefpafien étant mort , Titus fe
vit maître d'affocier fonAmante
à l'Empire..
Il employa les premiers jours
de fon Régne à méditer dans
la retraite , fur les devoirs attachez
au rang fupréme ; il s'en-
Alama de la paffion d'être un
jour les délices du genre humain.
Que deviendra Berenice ?
Vefpafien n'est plus , mais Titus
eft Empereur : La haine
vouée par les Romains au Sang
C iij
'4
LE NOUVEAU
des Rois , l'orgueil du Trône
des Céfars. Voilà de plus grands
obftacles.
Tandis qu'une foule idolatre
flate les voeux de Berenice ;
tandis que de lâches Courtifans
prévoyans fa grandeur
prochaine , viennent briguer fa
faveur; Titus s'arme contr'elle ,
des confeils d'un ami généreux ,
qui lui repréfente combien fon
alliance avec Berenice feroit
détestée de tout l'Empire ; il
lui met fous les yeux cette Loi .
inviolable , qui deffend aux
Romains toute alliance avec les
Rois : Il lui fait fentir enfin
ombien il lui feroit honteux
l'enfreindre la plus facrée des
oix Romaines , en montant
MERCURE.
35
au Trône d'où il doit les faire
respecter .
Titus affermi par ces Confeils
, fe détermine à voir Berenice
, pour rompre avec elle
tous engagemens & l'écarter
de la Cour.
L'Amante infortunée , qui
n'a rien foupçonné du coup
qui la menace , voyant paroître
Titus , le prévient par les empreffemens
les plus vifs ; les
larmes de joye qu'elle répand
à fa vûë, défarment fon courage.
Titus déconcerté foûpire ; il
attache fes yeux éperdus fur
la Reine , & n'a pas la force
de parler ; elle lui demande
avec les démonftrations les plus
endres , qu'elle eſt la cauſe
C iiij
16 LE NOUVEAU
de
de fon trouble ; Titus percé de
douleur , quitte Berenice & fe
retire dans fon Appartement .
L'ami généreux de Titus
lui pardonne un torrent
Jarmes , qu'il verfe fur le fort
de fa chere Berenice ; il doit
cette indulgence à l'Amant ,
mais il eft comptable à l'Empereur
d'un autre hommage ;
bientôt il allume dans l'ame
Héroïque de Titus , une paffion
plus délicieuſe encore que celle
qu'il fe propofe d'éteindre ; il
l'occupe du fpectacle raviffant
du monde entier , béniſſant le
Ciel , de lui avoir donné un
maître felon les voeux .
Titus a reprit tout fon courage
, mais il ne veut plus le
MERCURE. 17
commettre au danger où il a
fuccombé ; il charge fon Ami
d'annoncer la fatalle nouvelle
à Berenice .
Depuis que Titus l'a quittée ,
elle n'a pas ceffé de gémir ,
quoiqu'elle ne foupçonna rien
encore des deffeins de l'Empereur
; enfin l'Ami de Titus lui
révéle l'affreux myftere , & lui
dicte l'ordre funefte de quitter
la Cour.
La Reine demeure quelque
temps immobile , & comme infenfible
à ce récit . La douleur
qui la pénétre jufques au fonds
de l'ame , tarde quelque temps à
éclater au dehors : elle charge
froidement l'Ami de Titus d'affûrer
l'ingrat , qu'elle fçaura
8 LE NOUVEAU
obeïr à fes ordres .
Bien -tôt le Palais retentit
des cris funébres de la Reine
défefpérée ; on cft occupé à lui
êter les moyens de s'arracher
Titus frapé à mort, la vie • ·
& ne pouvant foûtenir le défelpoir
de fa chere Berenice
vient la trouver , & après avoir
effuyé les reproches les plus
pénétrans , il lui déclare qu'elle
ne doit plus penfer à fon Hymenée
, parce qu'il eft incompatible
avec l'Empire : Il ajoure
qu'il ne fera pas affés lâche
pour quitter le rang fupréme , &
pour la fuivre dans la Paleſtine ;
qu'elle rougiroit elle - même de
l'indignité de fon Efclave , que
tout ce qu'il peut faire pour
C
MERCURE. 19
elle , fans fe deshonnorer ,
c'eft de mourir , qu'il eft réfolu
de verfer fon fang à fes yeux ,
fi elle ne lui promet pas de
refpecter les propres jours , fi
elle ne fe fent pas le courage
de commander à ce défeſpoir
dont il nepeut foûtenir l'image.
Berenice qui croyoit Titus infidéle
, s'apperçoit qu'elle er
eft violemment aimée ; cela
fuffic pour calmer les douleurs ,
elle admire la haute vertu du
jeune Empereur. La gloite de
Céfar lui devient chere ; elle
s'arme de tout fon courage ;
fait taire fon amour , & fe retire
dans fes Etats.
Voilà la Fable de notre Poëme
:On voit donc ce que j'ai
20 LE NOUVEAU
voulu dire , lorfque je l'ai définie.
Le tiffu ingénieux des événements
, & des motifs qui conduifent
à l'action que le Poëte
s'eft proposé de célébrer . 1
Cette Fable que nous venons
de propofer pour exemple , eft
des plus fimples ; je l'ai choi
fie telle exprés , parce que la
propofant plus compofée , elle
nous auroit mené stropy loin.
Mais toute fimple qu'eft celleci
, on pourroit la rendre impléxe
, par
fodes .
le moyen des Epi-
J
Un Epiſode eft la partie d'une
Fable impléxe , qui fe lie heu.
reufement à l'action principale
du Poëme ; mais qui n'y eſt pas
abfolument néceffaire . Tel eft
MERCURE
. 21
l'Epiſode d'Antiochus
Roy de
Comagene, queM Racine introduit
dans fa Tragédie de Titus .
Nous l'avons ob nis dans notre
Fable , qui marche à fa fin ſans
fon fecours .
Les Epiſodes font d'une
grande reffource dans les Poëmes
, foit Epiques , foit Dramatiques
; mais il faut prendre
garde , qu'ils ne détournent
point trop l'attention voüée à
l'action principale ; car alors
ils opérent ce qu'on appelle duplicité
d'action & d'interêt .
Parlons à préfent des Carac
téres , des Sentiments , & des
Moeurs du Poëme . Les Docteurs
Litteraires , qui ont pris
Leut Licence chez Ariftote , y
22 LE NOUVEAU
trouvent de grands myſtéres ;
ils fe tourmentent fort , fouvent
même en vain , pour les
développer dans l'Idiome confus
de leur maître ; il n'y a pourtant
rien dans tout cela de fi
merveilleux. Continuons à parler
notre Langue.
Caractères dans le Poëme .
Les actions que l'on fait faire
à un perfonnage ; les motifs
qu'on donne à fes actions
les fentiments qu'on lui préte ,
en le faifant parler : tout cela
réüni , conftituë fon caractére
dans le Poëme. Par exemple ,
L'action de renvoyer Berenice
dans les Etats , la pouvant éle
MERCURE.
23
ver à l'Empire , n'eſt pas préci
fément ce qui caractérife Titus
dans notre Fable : il faut aller
chercher les motifs de cette
action , & les fentiments généreux
qu'il oppofe aux confeils
du plus violent Amour. Si nous
avions fuppofé la paffion de
Titus refroidie au moment
qu'il renvoye Berenice , il n'y
auroit eu rien d'extraordinaire
dans fon action , fi d'autre part ,
en lui laiffant la paffion la plus
violente , nous lui avions fait
chaffer Berenice par un motif
bas ou déraisonnable , nous refuferions
encore notre admiration
à un acte de courage
que la raifon ne pouroit adopter.
Nous avons donc donné à
24 LE NOUVEAU
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Anour
que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
: Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte
' est autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foit
moins favorable aux moeurs ,que
celui dont nous avons tracé l'e-
-xémple , il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Tadmiration & Famour , lorfque
fes perfonnages vicieux fe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717.
Ꭰ .
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
Le bon Homere que le peuple
érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
Achile après avoir tué
Hector , l'attache à fon Char .
圈
i quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eſt un Tigre barbares
MERCURE. 27
>
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds
Quidefa mainfanglanie, àſonCharfont liés .
La téte indignement trainoit dans la pouſſiere:
Sleil à tantd'horreur , prêtes - tu ta lumiere
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le comde
la vertu & du courage
pte
d'Achile le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector.
>
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
24
LE
NOUVEAU
6
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Ainour
que que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte ,
' eft autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foir
anoins favorable aux moeurs, que
celuidont nous avons tracé l'e-
-xémples il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Fadmiration
& Famour , lorf- •
que fes perfonnages
vicieux ſe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717 .
Ꭰ .
م ت
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
peu- Le bon Homere que le
ple érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
$
tué
Achile après avoir
Hector , l'attache à fon Char .
I quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eft un Tigre barbares
MERCURE. 27
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds ,
Quide fa main fanglan: e, àſonChar ſont liés .
La téte indignement trainoit dans lapoufiere:
Sleil à tant d'horreur , prétes-tu ta lumiere ;
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le compte
de la vertu & du courage
d'Achile
, le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector .
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
28 LE NOUVEAU
M. de la Motte , de vouloir réformer
la Morale des tems Héroïques
.
Ön étend communement au
delà de ces bornes , le devoir
moral des Poëtes , foit Epiques,
foit Dramatiques ; on veut
qu'ils difpofent leurs Fables ,
de maniere , que les perfonnages
vicieux de leurs Poëmes
fuccombent au gré de la haine
générale ; j'aime les Fables de
ce genre. Je me garderai pourtant
bien de foufcrire au fentiment
de ceux qui réprouvent
toute Fable , dans laquelle le
Héros vertueux feroit opprimé.
La Tragédie de Britannicus eft
de ce genre : la vertu y fuccombe
on verfe des pleurs fur
MERCURE. 29
un Prince digne d'un meilleur
fort , mais le fpectateur ne foupçonne
pas que le vice triomphe.
L'état où M. Racine repréſente
Neron après fon crime , déchiré
de remords , voulant attenter
fur fa propre vie , invefti
de la haine public , détéfté
d'Agrippine , de Burrhus même;
tout cela fatisfait l'horreur vengereffe
du fpectateur ; il ne
voudroit point à ce prix du
Thrône & de la vie que le
Poëte a la févérité de laiffer à
Neron .
Il y a donc moyen de faire
périr le Héros vertueux dans le
Poëme Epique , fans bleffer la
morale ; la Tragédie citée , en
30 LE NOUVEAU
eft la preuve. Car je ne penfe
pas qu'il y ait d'homme affés
déraisonnable , pour prétendre ,
que le Poeme Epique foit par
fa nature refferré dans des limites
plus étroites que le Dramatique
.
La conduite que Dieu tient
à l'égard des hommes , ne nous
doit affecter d'aucun fcandale ;
fa juftice étend fes droits fur
nous au delà de cette vie : n'héfitez
donc point à donner dans
un Poeme , le fpectacle attendriffant
d'un homme vertueux
fuccombant fous les traits des .
méchants ; nous verferons des
pleurs fur fa mort , ces pleurs
même vous attefteront notre
amour pour lui ; le vice triomMERCURE.
31
phant fera l'objet de notre
excécration . Les meurs de votre
Poëme font bonnes ; le devoir
moral y eft parfaitement
rempli.
des
Par le mot de Maurs , on
entend quelquefois parler des
Ufages , des Coûtumes
Préjugés , qui varient chez les
différents peuples . Ainfi l'on
appelleroit fauffes , les moeurs
d'un Poëme , dans lequel un
Auteur auroit transferé aux Romains
, les Uſages , les Coûtumes
, le Culte religieux , & tous
les préjugez des Grees .
Le mot de Meurs , appliqué
finguliérement aux perſonnages
tu Poëme , n'eft autre chofe,
que les penchants habituels ,
32 LE NOUVEAU
& les fentiments , qui conftituent
le caractére du perfonnage.
Voilà à quoi fe réduit fa
doctrine du Poëme Epique,
Que dif-je ? nous n'avons pas
fait encore ? Il nous refte une
queftion importante à traiter.
Que penferoit de nous M
Dacier ? fi nous n'avions ofés
commettre à fon exemple notre
jugement fur la fin générale
du Poëme Epique ?
Me Dacier fait honneur à
ce genre d'Ouvrage , du feul
deffein de former les moeurs :
elle s'appuie de l'exemple des
Poëmes d'Homere , où elie
trouve une inftruction continue .
J'avoue humblement que je
ne
MERCURE.
33
ne vois rien de fi édifiant dans
les Poëmes d'Homere . Je ne
erois pas , à beaucoup près ,
qu'on
'on le trouvât bien de les
ériger en Ouvrages Moraux .
Mais , quand même l'Iliade
& l'Odiffée ne
pêcheroient pas
contre le devoir inoral , comme
nous l'avons prétendu , on n'en
devroit pas conclure ? que le
Poete ne fe fut propofé , que
la fin d'inftruire.
Racine n'a point bleffé , la
morale dans fes Tragédies ; je
vois bien des gens qui les envifagent
comme des Poëmes favorables
aux inours ; mais ils
ne font
pas pour cela honneur
à Racine , de ne s'être propofé
aucune autre fin que l'inftruc-
E
Fanvier 1717.
34 LE NOUVEA
tion . La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs : il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiffent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur.
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'infint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages ; dela ' vient
que l'attention aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale .
Je crois donc que
dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propoſent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'est - àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments.
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui .
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme fe fuit ,
pour ainsi dire , lui- même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueuſement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
MERCURE .
37
courage & de vertu , dans les
Poëmes & autres Ouvrages
tranfportent mon ame , & lui.
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné. J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E lij
34 LE NOUVEAU
1
tion. La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs: il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiflent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur .
>
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'inftint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages' ; dela ' vient
que l'attention' aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale.
9
Je crois donc que dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propofent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'eſt- àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
1
F
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui.
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme ſe fuit , fe
pour ainsi dire , lui - même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueufement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
74
1
MERCURE.
37
courage & de vertu , dans les
Poemes & autres Ouvrages,
tranſportent mon ame , & lui .
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné . J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis ,
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E iij
38 LE NOUVEAU
pourquoi l'on me fait plaifir ,
en excitant en moi la terreur,
& la compaffion ; fentiments
triftes , affections douloureuſes :
Par exemple , fi le Héros vertueux
fur qui j'ai épuifé mon admiration
, fe trouve en péril , je
tremble pour fes jours ; s'il fuccombe
au péril , je pleure fa
difgrace. Pourquoi éprouvai-je
une fecréte joye en verfant ces
pleurs fignes ordinaires de la
douleur. D'où vient cette confolation
intime , qui me rend délicieux
, le trouble que j'éprouve ?
Nous avons déja vû par la
réponse à la premiere Queftion ,
d'où viennent ces liens d'Amour
& de refpe & , qui m'attachent
à mon Héros . Nous ne
MERCURE. 39
faifons plus qu'un , lui & moi ...
mon orgueil m'engage dans
tous fes perils. Je me fuis trouvé
digne de courir avec lui la mê
me fortune . Ma terreur dans
nos communs dangers , eft foûtenue
de l'efpoir du triomphe ,
& du fentiment de mon propre
courage . Mais fi mon Héros
vient à périr , là je me fépare
de lui ; je verfe quelques pleurs
fur l'Amy que la mort m'enléve,
mais je m'apperçois en même
temps qu'elle m'a épargné : je
Compare le fort du Héros avee
le mien. Cette comparaifon
m'avertit , qu'il y a des hommes
moins heureux que moi .
Voilà la fource de cette confolation
fécrette , qui accompa
Eiiij
40 LE NOUVEAU
gne mes pleurs .
J'aurois quelque penchant à
parcourir tous les différents
ébranlements que notre ame reçoit
à l'occafiondes objets étrangers
& de les rappeller tous à
mon Hypotéle Métaphifique :
je me flate que ces détails auroient
quelque agrément , & je
céde à la tentation de donner un
jour à cela tout fon dévelopement
dans une Differtation particuliere.
Revenons à M. Dacier ; vous
prétendés , Madame , que la
fin du Poëme Epique , n'eft autre
que , le deffein de former les
moeurs :: pour être en droit d'attefter
cette vérité générale
vous croyés , qu'il vous fuffit
>
MERCURE.
41
de nous prouver , qu'Homérë
ne s'eft propofé , que cette vûe
dans l'Iliade & dans l'Odiffée.
Mais comment nous prouvezvous
, qu'Homere ne s'eft рго-
pofé dans fes Poëmes , que le
deffein d'inftruire ? Ecoutons.
Du tems d'Homere , les
Grecs étoient divifez enplu
fieurs Etats, independents les
uns des autres , & ces Etats
étoient fouvent obligez de fe
réünir contre un ennemi commun
. Homere pour leur prouver
la nécessité de demeurer
imagina la Fable géunis
>
nerale que voici.
42 LE NOUVEAU.
1
Deux Chefs d'une même
Armée, fe querellent , l'ennemi
commun profite de leur diffention
, remporte fur leur
parti de grands avantages. Les
deux Chefs fe raccommodent ,
étans réunis , ils chaffent
leur ennemi commun , & remportent
enfin la victoire.
Cette Fable , continuë M.
Dacier , eft générale , c'eſtà-
dire , qu'elle convient à tour
le monde , petits & grands ;
car les petits ne font pas moins
fujers que les grands , à voir
ruiner leurs affaires , ou par
و ا
MERCURE. 43
la colere , ou par la diffention :
Ils n'ont pas moins befoin de
ces leçons d'Homere , & ils
font aussi capables d'en profiter
; utilité qu'on ne sçauroit
tirer des actions particulieres :
En effet , qu'on faffe un Poeme
fur une action de Cefar,
de Pompée , ou d'Alcibiade
quel bien celapoura-t'il faire à
particulier ... Mais quoi-.
que la Fable foit générale , il
faut la rendre particuliere par
l'impofition des noms.
un
•
;
Par exemple , voici com
ment Homere rend fa Fable
44 LE NOUVEAU
particuliere... Il auroit pû la métrefous
le nom des fept Chefs ,
qui marcherent contre Thebes ...
Il la met fous le nom des
Heros , qui allérent conqué.
rir le Royaume de Priam .
Agamemnon & Achille font
les deux Chefs, qui fe querellent,
les Troyens profitent de leur
diffention, & font vainqueurs.
Agamemnon & Achilleſe réconcilient
, étans réunis ,
les Troyens font défaits.
> Je voudrois bien fçavoir
qui a revelé à Mde, Dacier ce
procédé fi fingulier d'Homére .
Il s'eft propofé , dit - elle , de
MERCURE. 45
réunir les Princes de la Gréce
divifez entr'eux ; cela pourroit
être abfolument; je ne trouverois
pas étrange , qu'on foupçonna
Homere , d'avoir conçû tout
fon Ouvrage pour cette fin politique
, mais il me paroît que
Mde Dacier n'eft pas fondée à
nous l'affirmer avec tant de
confiance puiſque nous ne
trouvons dans l'Iliade aucune
trace diftincte de ce deffein .
Nous n'y cherchons pas tant
de fineffes , nous autres bonnes
gens nous penfons que l'Auteur
a voulu feulement amuſer
les Grecs par le récit des exploits
guérriers de leurs Ayeux.
Il recueillit dans fon Poeme
tout ce que la tradition alors
46 LE NOUVEAU
confufe , lui pûtfournir fur lafameuſe
Guerre de Troye : il af
focia les faits Hiftoriques à des
fictions variées : il fit aux Héros
, agiffant dans fon Poëme ,
l'honneur de leur donner les
Dieux pour Alliés . Alliance
impie , qui avilliffoit ces mêmes
Dieux, en les rendant baffement
complices de la fureur , de l'injuftice
, de tous les excés de
l'une & de l'autre Armée . De là,
tant de miracles abfurdes &
puerils ; delà , ce bas merveilleux
, qui tout indigne qu'il eft,
d'un âge tel que le notre , étoit
trés propre à entraîner l'admiration
, & à furprendre la crédulité
d'un fiécle auffi fuperftitieux
, auffi ignorant , que l'éMERCURE
.
47
toit le fien . Nous ne femmes
donc point étonnés , que des
fiécles groffiers , ayent adoré
les Poemes d'Homere . Mais
nous ne concevons pas bien ,
comment dans ces derniers
temps , la premiere ébauche de
l'Art naiffant , eft encore l'objet
du culte d'un fi grand peu .
ple. Je dis du culte ; car Meffieurs
les Erudits ne veulent entrer
en aucune compofition
avec leur . Siécle ; ils adorent
tout indiftinctement dans Homere
les abfurdités les plus
groffieres ; les fictions les plus
fcandaleuſes , font pour eux
des Allégories faintes . Ils érigeroient
volontiers l'Iliade en
Catechifme moral .
48 LE NOUVEAU
Revenons donc à Mde Dacier,
vous prétendés , Madame , que
l'on ne peut pas tirer des actions
particulieres , le même
fruit moral,que pourroient donner
les actions générales Si
cette propofition étoit vraye ,
deviendroit votre chere
que
Iliade ? Car envain avés vous
fait l'Apologie de la Fable generale
de ce Poëme. Vous êtes
convenue , que cette Fable generale
devenoit particuliere
dans le Poëme appliqué à des
perfonnages déterminez ? Que
devient donc la morale de cette
Fable generalement conçûë ?
S'évanouit elle dans le Poëme
par la fatale impofition des
noms aux perfonnages ? Vous
MERCURE. ' 49
n'avez pas apperçeu cette conféquence
; mais nous allons
vous relever de cette'inattention.
Nous tirerons de péril la
pauvre Iliade , en vous prouvant
, par un exemple , que les
actions particulieres ,ne font pas
moins morales & inftructives
que les actions générales .
Si je voulois donner une leçon
de clemence à un homme
vindicatif , je lui citerois le
grand exemple d'Augufte , qui
pouvant faire périr juftement
le confpirateur Cinna , lui pardonne
fon attentat , & rachette
fon amour à force de bienfaits .
L'homme à qui je citerois cette
action particuliere d'Augufte
trouveroit t- il quelque obftacle
Fanvier 1717.
F
50
LE NOUVEAU
à fe l'appliquer ? Oui , fans dou
te , me dira Madame Dacier ;
fi vous voulez que l'action
l'inftruife , propofez - là géneralement
fans l'appliquer à Augufte.
Effayons donc.
Un homme pouvant juſtement
faire périr fon ennemi , lui pardonna
& racheta fon amour à
force de bienfaits .
Je m'en rapporte ici à M.
Dacier même. Je fuis bien perfuadé
que pour peu qu'elle y
faffe attention , elle fentira qué
ma leçon particuliere vaut bien
fa leçon génerale.
Nous dirons donc des actions
particulieres,comme des actions
génerales ; qu'elles inftruifent
allegoriquement ; c'est à dire ,
MERCURE.
par l'application que chacun
peut s'en faire à lui- même. Paf
fons à autre chofe.
Nous avons
prétendu que
l'action du Poëme Epique , confideré
dans l'efpece heroïque ,
devoit être illuftre & fe paffer
entre de grands Perfonnages.
Me Dacier eft d'accord avec
nous fur la qualité des Perfonnages
, mais elle n'accorde pas ,
que l'action du Poëme doive être
grande.... Il n'eft pas necef
faire que l'action du Poeme
Epique foir illuftre & importante
par elle-même , puifqu'au
contraire elle peut être fimple
commune
mais il faut
Fij
52 LE NOUVEAU
qu'elle le foitpar la qualité des
Perfonnages. Ausfi Horace at-
il dit aprés Ariftote : Res
gefta Regumque , Ducumque.
Cela eftfi vrai, que l'aétion
la plus éclatante d'un
fimple Bourgeois , ne pourra
jamais faire le fujet d'un Poeme
Epique ; & que l'action
la plus fimple d'un Roy
d'un General d'Armée le fera
toûjours avec fuccés.
>
Je veux bien convenir avec
Me Dacier que , l'action la plus
fimple d'un Roi , ou d'un General
d'Armée , peut faire le fujet d'un
Poëme Epique , mais je prends
MERCURE.
53
la liberté de douter que ce
Poëme fit une grande fortune.
Les grands noms n'intéreffent
guéres , s'ils font mariez à des
actions communes . J'ofe affûrer
au contraire , que fi vous faifiez
agir dans un Poëme un nom
ignoré, un Perfonnage fans titre ,
d'une maniére vraiment grande ;
bien-tôt fes actions illuftres le
groffiroient à votre imagination ;
bien-tôt vous verriez en lui un
Souverain digne du plus refpectueux
hommage .
Concluons donc , que les
perfonnages du Poëme héroïque
, doivent être illuftres ; mais
que fi l'on veut que le Poëme
plaife, les perfonnages y doivent
agir héroïquement . Le trait ciLE
NOUVEAU
14
té d'Horace , ne dit rien de
contraire à cette décifion .
Voyons maintenant de combien
nous fommes diftants de
la doctrine de Me Dacier , fur
le Poëme Epique : Elle le dé
finit comme nous avons vû.
Un difcours en Vers , inventépourformer
les moeurs ,
par des inftructions déguifees
fous l'allégorie d'une action
générale , des plus grands
perfonnages.
Nous avons fait voir d'abord,
que M. Dacier applique au
genre une définition , qui n'eft
recevable que pour une efpéce
particuliere . Nous avons fixé
cette définition à l'efpéce hé.
MERCURE.
SS
•
*་
roïque . Nous avons prétendu
que le deffein des Poëtes dans
ce genre d'Ouvrage , étoit moins
l'inftruction des Lecteurs , que
leur plaifir.
Nous avons expliqué comment
la Fable Epique peut être
utile aux moeurs , fans qu'on
doive en tenir grand compte
aux Poëtes , & leur faire honneur
du feul deffein d'inftruire.
Nous avons dit en quel fens
la Fable Epique inftruit allegoriquement
; & de notre explication
, il réfulte que ces
grands mots d'Inftructions déguifés
fous l'Allegorie , ne difent
rien de fi important , puifque
tout récit eft néceffairement
allégorique dans le même fens
ማ
56 LE NOUVEAU
1
que l'Iliade & l'Odiffée.
Nous avons prouvé par les
principes mêmes de Mc Dacier,
que l'action du Poëme Epique
n'eft point générale , mais par
ticuliere : Enfin, nous avons ofés
prétendre , qu'il ne fuffifoit pas
pour faire un bon Poëme héroïque
, qu'on y introduifit des
perfonnages illuftres , qu'il falloit
encore les faire agir héroïquement.
Que nous refte-.
t'il donc de la définition donnée
par Me Dacier , dont nous
n'ayons point parlé ? Je n'y vois
plus que ces mots .... C'est
un difcours en Vers.
Me Dacier eft ici un peu embarraffée
; car Ariftote a précendu
que le Poëme Epique fe
fert
MERCURE.
ST
fert du difcours en Vers ou en
Profe . Cette autorité arrache à
Ms Dacier l'aveu , que l'Iliade
&l'Odiffée ne ceffent pas d'être
des Poëmes Epiques dans fes
Traductions en Profe.
Mais l'expérience a prouvé ,
dit-elle , que les Vers lui conviennent
davantage , parce
qu'ils donnent plus de majesté
de grandeur , & qu'ils
fourniffent plus de reffources
que la Profe.
Eft- il bien vrai que les Vers
donnent plus de grandeur & de
majesté aux Poëmes ? leurs fourniffent
- ils en effet plus de ref-
Sources que la Profe Exami
nons un peu les avantages réels
Fanvier 1717 .
G
58 LE NOUVEAU
de l'un & de l'autre langage ,
& voyons fi la Profe vaincue
doit céder aux Vers fes droits
fur quelque genre .
Les Vers font diftinguez de
la Profe , par la fingularité des
nombres auxquels l'Art arbitraire
les a affujettis , & par la terminaifon
uniforme qui conftitue
la Rime. Ces nombres &
cette Rime donnent à la diction
un air contraint & bizarre , qui
loin de plaire à qui n'y feroit
pas habitué , lui cauferoit au
contraire un fentiment defagréable
, qu'il trouveroit moyen
de juftifier. A quoi bon , s'écriroit-
il à quoi bon cet art pénible
, qui fait perdre aux penfées
leur vérité & leur grace
;
MERCURE.
59
naturelles ? Depuis quand s'efton
avifé de faire plier la raifon
fous le joug d'un langage follement
mefuré ? ce qu'on peut
me dire avec élégance dans l'idiome
ordinaire , fans fe donner
beaucoup de peine ; pourquoi
me le préfenter dans un`
langage effrayant , qui porte avee
lui l'appareil du travail & de
l'affectation ? Le retour importun
de la Rime , la répétition
des mêmes nombres dans chacune
de vos frafes , me fatiguent
& m'ennuyent ; que pourrionsnous
répondre à ces reproches ?
Vous n'êtes pas accoûtumé,
Monfieur , à ce langage que vous
nommez bizarre ; lorfque vous
vous ferez familiarifé avec lui
Gij
Go LE NOUVEAU
Un
par la lecture des bons Poëtes ,
ce qu'il a de contraint & d'affeté
, difparoîtra pour vous.
jour vous vous plairez à marquer
cette folle meſure des Vers
en les prononçant fur des tons
plus foûtenus que la Profe ; vous
tiendrez grand compre au Poëte
d'avoir furmonté les difficultez
de cet Art même , pour lequel
vous marquez tant d'averfion &
de mépris .
Les Vers ne plaifent point par
eux-mêmes , il nous a fallu un
long commerce avec eux pour
n'être guéres choqué de leur
démarche affectée , de leur air
Contraint. Quelque- variées que
foient les chofes qu'ils nous
préfentent , nous fommes touMERCURE
. GI
jours un peu bleffés de les voir
paroître fous des fignes fi uniformes
: la répétition obſtinée
des mêmes nombres & des mêmes
terminaifons , eft encore
pour nous aujourd'hui une fource
d'ennui . Pourquoi néanmoins
les aimons- nous , ces Vers , avec
tant de défauts que nous leur
reconnoiffons
? Préparons notre
réponſe par un exemple.
Un Danfeur de corde ne
danfe pas , à beaucoup prés , fur
la corde , avec des mouvemens
auffi variez qu'il pourroit le faire
fur un vafte Théatre . Il eft renfermé
dans les bornes étroites
d'une ligne qu'il parcourt en
avant & en arriere , fans pouvoir
préfenter le front à fa droite & à
Giij
62 LE NOUVEAU
fa gauche ; l'attention qu'il eft
forcé de donner au péril de fon
Art , lui dérobe les graces libres
& enjoüées des bras & du vifage
: il a l'air inquiet & fouffrant;
cependant il plaît , il amuſe le
fpectateur. Ce n'eſt pas précifément
le Danfeur qu'on admire
ici ; on n'eft occupé que de la
difficulté qu'il furmonte , du
danger qu'il brave ; enforte que
fi la corde fufpenduë , ceffoit de
paroître dangereufement diftante
du plancher , le fpectacle
ne feroit plus fi interreffant :
notre homme pourroit encore
étonner par fon adreffe , mais il
perdroit le mérite du courage .
Appliquons ceci au Poëte . Il
nous plaît , quoique fouvent il
MERCURE. 63
1
nous parle avec moins d'élégance
que le Profateur . Nous nous
plaifons à le voir luter contre
les difficultez d'un art indu- .
ſtrieux & pénible . Il n'y a point
ici de péril comme dans l'exemple
propofé . C'eſt un ſpectacle
de pure induftrie ; ce reffort
fuffit à nous émouvoir . Quand
une penſée fe trouve à quelque
chofe prés , auffi bien exprimée
en Vers , qu'elle pourroit l'être
en Profe , on applaudit au fuccés
du Poëte ; on lui voue fon
indulgence ; on lui permet de
grimacer de tems à autres ; les
expreffions impropres font chez
lui de légeres fautes ; les conftruction's
inufitées deviennent
fes priviléges ; par Exemple.
Giiij
64 LE NOUVEAU
C'eft envain qu'au Parnaffe un teméraire,
Auteur.
Penfe de l'art des Vers atteindre la hauteur
La hauteur d'un art , voilà une
expreffion impropre , que la rime
ameine ici contre le gré de
M. Defpreaux ,
Ce fils que de fa flame il me donna pour
gage,
Helas je m'en fouviens , le jour que fon
courage.
C'eft la Rime qui fait préfent
à l'élégant Racine de cette
conftruction inufitée & violente,
il auroit fallu dire ...
Ce fils qu'il me donna pour
gage defa flame.
MERCURE.
65
Il eft bon de remarquer ,
qu'une expreffion n'eft élégante
en Vers , qu'autant qu'elle pourroit
être employée avec grace
dans la Profe ; le Profateur & le
Poëte ont un Dictionaire commun
.
Il ne faut pas juger de même
des conftructions . On a accordé
aux Poëtes le droit de les
varier un peu plus que ne fait
la Profe , comme dans les Vers
fuivants.
Du fein de la terre entrouverte ,
Chers inftruments de notre pérte ,
L'argent & l'or font arrachés ,
On les tire de ces abîmes ,
Od fage & prévoyant nos crimes,
La nature les a cachez.
66 LE NOUVEAU
M. de la Motte n'a pas excédé
ici les bornes du droit accordé
aux Vers ; néanmoins la
Profe nefe permettroit pas cette
conftruction ; voici comme elic
parleróit ...
L'argent && l'or chers inftruments
de notre perte , font
arrachez du fein de la terre ,
on les tire de ces abîmes ou la
nature fage
a cachez.
prévoyante les
Que les Poëtes ne tirent point
vanité de ce droit interdit à la
Profe Ce droit - même attefte
la mifere de leur art ; mifere , au
befoin de laquelle nous avons
:
MERCURE. 67
ac
été forcés de faire plier la Régle
Françoife , qui veut qu'on
foulage l'attention , par une conbftruction
aisée , qui préſente à
quelque chofe prés , les idées
dans leur ordre naturel .
S'il étoit poffible que les Vers
n'ufaffent jamais de cette liberté
, ils nen feroient que plus
parfaits . Quand j'en trouve une
fuite nombreufe , dont les conftructions
pourroient être adoptées
par la Profe , j'applaudis
au prodige .
On croit communément que
la Profe eft fubordonnée aux
Vers ; qu'il ne lui fiéd pas de
prendre certain effor ; quelle
doit être humble & retenuë ,
en traittant le même fujet fur
68 LE NOUVEAU
lequel les Vers parleroient impérieufement.
On s'imagine
que les fictions ingénieuſes , les
Figures hardies , les Images brillantes
, font l'apanage des Vers ,
que la Profe n'a pas même droit
à ces richeffes , préjugé le plus
déraisonnable , & peut être le
plus univerfel qui ait jamais obfédé
les Gens de Lettres . Me.
Dacier eft dans cette illufion
générale , lorfqu'elle nous dit ,
que les Vers donnent plus de
grandeur , & de majefte , qu'ils
fourniroient plus de refources
au Poëme , que la Profe.
Pour moi , j'ofe penfer , que
la Profe & les Vers , n'ont pár
eux- mêmes aucun ton déterminé
, & qu'ils le reçoivent des
MERCURE. 69
fujets différents , fur lefquels
ils s'exercent . Si vous voulés
traiter un fujet galant , demandés
à votre génie les graces ba
dines propres
à ce genre , des
images fimples , des idées naïyes.
Voulés - vous chanter une
action Heroïque , montés votre
génie au ton que demande
votre fujet ; vous nous parlerés
avec majefté ; vos fictions feront
nobles & hardies ; vos images
fomptueufes , vos figures
éclatantes ; ce n'est point de
l'Art des Vers , que vous empruntés
le droit de me parler
ici avec tant de fafte ; c'eſt
de la grandeur de l'action que
vous célébrés .
Feu M. de Fenelon nous a
70 LE NOUVEAU
donné en Profe les Avantures de
Telemaque . Ce Poëme devroit
avoir fait foupçonner aux Gens
de Lettres , que les Vers n'ont
aucunes richeffes , qui n'appartiennent
à la Profe ,
dont elle ne fçache uſer avec
fuccés .
82
L'orfque j'ai cité au préjugé
l'exemple du Telemaque François
, il m'a répondu , que ce
Poëme étoit écrit en Vers , à la
mefure & à la Rime prés . Que
me veut-on dire par . là ? finon
que la Profe eft en droit de
parler du même ton que les
Vers , & qu'elle n'en eft diftinguée
que par la meſure & par
la rime.
On voit par tout ce que je
MERCURE.
71
viens de dire , combien je fuis
éloigné de penfer avec M'Dacier
, que la Profe doive faire
aux Vers les honneurs du Poëme
Epique. Je foûtiens qu'elle a
droit fur tous genres d'Ouvrages
indiftinctement ; qu'elle
a feule l'ufage libre de toutes
les richeffes de l'efprit ; que
n'étant afſervie à aucun joug ,
elle ne trouve jamais d'obftacles
à exprimer ce que le génie
lui préfente ; elle n'eft jamais
forcée de rejetter les expreffions
propres & les tours uniques
que demande nt les idées fucceffives
& les fentiments variez
que fes fujets embraffent ,
Il n'en eft pas de même des
Vers ; leur afferviffement
à la
72 LE NOUVEAU
4
mefure & à la rime les force
fouvent à fubftituer aux expreffions
& aux tours propres , de
faux équivalents : une penfée.
fine , un fentiment vif , qui n'échaperoit
pas au Profateur maître
de fa diction , échape fouvent
au Verfificateur impuffant
à les exprimer.
Je crois done que l'Art des
Vers eft un Art frivole , que fi
les hommes étoient convenus de
le profcrire , non feulement
nous ne perdrions rien , mais
que nous gagnerions beaucoup.
Forcez de parler le langage di-
λté par la nature , nous traite.
rions tous les genres en Profe
avec d'autant plus de convenan
ge & de verité , que la varieté
dc
MERCURE.
73
L
de nos fignes répondroit mieux
à la varieté de nos fentimens &
de nos penſées ; avec d'autant
plus d'élégance , que nous ne
ferions jamais impuiffans à exprimer
ce que le génie nous
offriroit d'heureux ; avec d'autant
plus de clarté , que maîtres
de nos conftructions , nous pré
fenterions toûjours les idées
dans leur ordre naturel .
On pourroit ſoupçonner en
m'entendant parler , comme je
fais que , je n'ai pas grand commerce
avec les Vers ; & que
faute de cette habitude enchantereffe
dont j'ai parlé , je ne fuis
point la duppe de leurs graces
contraintes . J'avoue fincerement
ici que je fuis depuis long-
Fanvier 17 17.
3
H
74 LE NOUVEAU
temps dans l'illufion
la plus favorable
à l'Art que je condamne
; l'habitude
a fait fur moi , ce
qu'elle
fait fur tous les autres
hommes
je me plais à voir
lutter nos excellens
Poëtes
conleur
optre
les difficultez
que
pofent
la meſure
& la rime. Je
fuis frappé d'étonnement
toutes
les fois que je vois la raifon &
Les graces
dociles
plier fous le
joug
bizarre
; je ferois dans le
raviffement
, fi dans un long
Ouvrage
, le Poëte ne me laiffoit
rien défirer
de cette jufteffe,
de cet ordre , de cette clarté ,
cette élegance
dont la Profe eft
toûjours
comptable
. Je defire
l'impoffible
, me dirá- t - on ? à la
bonne
heure. Mais files Vers
de
MERCURE. 75
ne peuvent atteindre à la perfe
ation réelle de la Profe , pourquoi
ne me parle-t- on pas en
Profesi
Je ne me fuis point propofe
de faire un extrait complet de
la Preface de M Dacier fur
l'Odiffée ; j'ai voulu feulement
combattre les principes qu'elle
nous Y donne fur le Poëme
Epique. Heft bon d'avertir que
Mc. Dacier tient fa doctrine du
tque fi elle
grand Ariftote ,
étoit convaincuë dans ma Dif
fertation de quelques erreurs , il
ne faudroit point les mettre fur
le compte de fon jugement ,
elle eft dans l'habitude de recevoir
fans aucun examen tous les
Dogines de ce Docteur.
SUR
LE
POEME
EPIQUE
PAR - MONSIEUR L'ABBS DEPONS.
CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER
3 M
ADAME Dacier vient
de donner au Public la
traductionFrançoife de
POdiffée, foûtenue de remarques
Fanvier 1717.
B
2 LE NOUVEAU
utiles ; les unes hiftoriques , les
autres admiratives ; & le tout
du ton de fon Iliade . Je fuis
bien édifié de voir , que la révolte
des modernes conféderés
contre Homere , n'ait point
ébranle le courage de fa génereuſe
Interpréte ; elle fait tête
aux rebels dans une Préface ,
que fon parti regarde , comme
un chef- d'oeuvre dans le genre
Apologétique ; il ne faut pas s'imaginer
qu'elle fe faffe un devoir
d'y combattre aucune des
accufations , dont Mr l'Abbé
Terraffon a chargé le Chintre
d'Ilion ; ces accufations lui paroiffent
de nature à devoir tomber
d'elles - mêmes ; elle n'a
donc pas jugé à propos de les
MERCURE.
·3
relever : elle fait mieux , elle
les expie abondamment par les
loüanges les plus hautes , que
fon zele religieux prodigue à
l'offenfé dans tout le cours de
fa Préface .
Cette Préface eft diftribuée
en quatre parties . Dans la premiere
, aprés avoir tracé de fon
mieux, les régles du Poëme Epique
,
fuivant la Doctrine du
grand Ariftote , Madame Dacier
applique ces principes à nos
Romans & à nos Poëmes François
; de cette application il réfulte
, que nos Auteurs s'en font
écartez , d'où Madame Dacier
conclut , que nos Poëtes &
nos Romanciers ont méconnus
les régles du Poëme Epique
Bij
4 LE NOUVEAU
dictées par Ariftote .
Il me femble que Madame
Dacier fait ici une dépenfe affés
inutile . Elle fe fatigue à
prouver que nos Poëtes fe font
écartés de laDoctrine d'Ariftote.
Perfonne ne lui contefte ce fait ;
mais de ce fait même , elle en
conclut , un peu témérairement,
Ce me femble , que nos Poëtes
ont méconnus ces prétenduës
régles par eux violées . Madame
Dacier ne conçoit pas comment
un Poëte , qui auroit connu la
Poëtique d'Ariftote , auroit pû
ne pas fe laiffer entraîner au
charme de fes dogmes.
Mais examinons un peu ces
dogmes fi facrés pour Madame
Dacier. Comment nous défMERCURE.
ni- t'on le Poëme Epique ?
Le Poëme Epique , eſt un Difcours
entier en Vers , inventépour
former les maurs par des inftructions
déguisées fous Fallégorie
d'un action generale & des
plus grands perfonnages.
Voilà une définition appliquable
à une espéce particuliere
de Poëme Epique ; dans les vûës
de Madame Dacier , voilà l'Iliade
& l'Odiffée : mais ce n'eft
point là la définition du genre ,
enforte que tout Poëme , pour
être appellé Epique , doit avoir
la forme de' l'Iliade ou de l'Odiffée
, comme Madame Dacier
veut le penfer.
Poëme , eft un mot générique.
Il fe divife en deux eſpé6
LE NOUVEAU
ces l'une eft l'Epique , l'autre
le Dramatique .
Le Poëme Dramatique eft celui
dans lequel le Poete fait
parler les perfonnages de fon
action , fans leur prêter fon organe
comme relat ur. Telles
font les Piéces de Théatre , Comedies
, Tragédies , Eglogues
& autres Ouvrages en forme de
Dialogue.
Le Poëme Fpique , eft celui
dans lequel le Poëte eft relateur
de l'action ; tels font l'Iliade ,
la Pharfale , les Métamorphofes
, les Romans , les Eglogues &
indiftin &tement tous Ouvrages
dans lesquels le Poëte eft rela-
-teur.
Rendons cela fenfible à la faMERCURE.
7
c
veur des exemples . Les Eglogues
de Virgile font des Poëmes
, voilà le genre. Les unes
font Epiques , te les que fa
quatrième , où le Poëte eſt luimême
narrateur des merveilles
annoncées par la Sibille . Les
autres font Dramatiques , telles
que la troifiéme où des Bergers
fourniffent l'action par un dialogue
alternatif.
Cela étant bien entendu >
continuons , & difons que , de
même que le Poëme Dramatique
fe fubdivife en différentes
efpéces , qui confervent toujours
la dénomination générique
; il en eft de même du
Poëme pique.
Lorſque l'action du Poëme
8 LE NOUVE AU
Dramatique eft grande , & fe
paffe entre des hommes illuftres
, comme dans la Tragédie ;
on l'appelle Héroïque . Quand
l'action eft fimple & familiere
& fe paffe entre des Bergers
on l'apelle Paſtoral . Mais l'Eglogue
dialoguée , telle que la
troifiéme de Virgile , n'eft pas
moins un Poëme Dramatique ,
que la Tragédie d'Andromaque
.
Raifonnons de même du
Poëme Epique, & difons , que
la quatrié ne Eglogue de Virgile,
où le Poëte parle feul , n'eft
pas moins un Poëine Epique ,
que l'Iliade d'Homere , & que
ces deux Poëmes différent feu-
Tement , en ce que le dernier
cft
MERCURE.
eft dans l'efpéce Héroïque ;
l'autre dans l'efpéce Paſtorale .
Que ferons - nous à préfent
de la définition que Me Dacier
nous offre du Poëme Epique 2
Commençons par lui dire , que
cette définition n'eſt pas recevable
pour le Poëme Epique en
general ; nous verrons dans la
fuite , fi nous la devons adopter
pour l'efpéce de Poëme
Epique que nous venons d'appeller
Héroïque .
Les Erudits font comme les
Médecins , ils ont un idiome
incommunicable au vulgaire ,
ce qu'ils feroient aifément
comprendre en ufant des expreffions
reçûës , ils le rendent
in- intelligible par l'employ de
Fanvier 1717.
C
10 LE NOUVEAU
termes ignorés , qui ont euxmêmes
befoin d'être définis .
Qui ne croiroit, en entendant
la définition que Mde . Dacier
nous donne du Poëme Epique ,
qu'il y a d'importans myfteres
renfermez dans ces grands
mots , d'Inftructions déguisées
Sous l'allégorie d'une action génerale
, & desplus grands perfonnages
; furtout ce mot , d'Action
générale , èft bien embarraſſant
pour qui n'en a pas la clef;
nous allons voir à quoi tout
cela fe réduit , dépouillé de
fon fafte ténébreux
Parlons la langue que tout
le monde entend ; les matieres
que nous traitons ici , ne méritent
pas l'honneur du myftere .
MEECURE.
Il s'agit de fçavoir ce que
c'eft qu'un Poëme Epique Hé.
roïque ; un exemple va nous
en déveloper tout le Dogme :-
Feignons donc un Poëme dans
ce genre , en fuivant le procédé
de M. Racine.
Titus devenu maître d'époufer
Berenice , après la mort de
Vefpafien , fe fépare d'elle , &
facrifie le plus violent amour
à l'honneur de fon Trône , &
au refpect qu'il doit aux Romains.
Cette action de Titus me
frappe en grand ; j'en fais le
fujet de mon Poëme.
Ce fujer une fois choifi ; fi
l'on me demande dans quelle
efpéce fera mon Poëme Epi-
Cij
12 LE NOUVEAU
que ; je réponds qu'il fera dans
l'efpéce Héroïque , parce que
l'action par moi choifie , eft
grande , & qu'elle fe paffe
entre des perfonnes illuftres .
Je n'ai encore que le fujet
je veux donner à mon
Poëme une certaine étenduë .
J'imagine un tiffu ingénieux
d'événemens
, & de motifs qui
conduisent nos Amans à la féparation
douloureufe
& magnanime
, qui est mon objet : Ce
tiffu ingénieux eft appellé la
Fable du Poeme ; faifons notre
Fable : La voici .
du Dans les derniers temps
Regne de Vefpafien , Titus
fon fils devint éperdument
amoureux de Berenice Reipe
MERCURE.
13
de Paleſtine . Il n'oſa fe flater
que fon pere pût agréer qu'il
époufa cette Reine , tant un
pareil Hymenée étoit au- deffous
de l'héritier del'EmpireRomain;
il dulumula donc les conſeils
que lui donnoit fa paffion ; mais
Vefpafien étant mort , Titus fe
vit maître d'affocier fonAmante
à l'Empire..
Il employa les premiers jours
de fon Régne à méditer dans
la retraite , fur les devoirs attachez
au rang fupréme ; il s'en-
Alama de la paffion d'être un
jour les délices du genre humain.
Que deviendra Berenice ?
Vefpafien n'est plus , mais Titus
eft Empereur : La haine
vouée par les Romains au Sang
C iij
'4
LE NOUVEAU
des Rois , l'orgueil du Trône
des Céfars. Voilà de plus grands
obftacles.
Tandis qu'une foule idolatre
flate les voeux de Berenice ;
tandis que de lâches Courtifans
prévoyans fa grandeur
prochaine , viennent briguer fa
faveur; Titus s'arme contr'elle ,
des confeils d'un ami généreux ,
qui lui repréfente combien fon
alliance avec Berenice feroit
détestée de tout l'Empire ; il
lui met fous les yeux cette Loi .
inviolable , qui deffend aux
Romains toute alliance avec les
Rois : Il lui fait fentir enfin
ombien il lui feroit honteux
l'enfreindre la plus facrée des
oix Romaines , en montant
MERCURE.
35
au Trône d'où il doit les faire
respecter .
Titus affermi par ces Confeils
, fe détermine à voir Berenice
, pour rompre avec elle
tous engagemens & l'écarter
de la Cour.
L'Amante infortunée , qui
n'a rien foupçonné du coup
qui la menace , voyant paroître
Titus , le prévient par les empreffemens
les plus vifs ; les
larmes de joye qu'elle répand
à fa vûë, défarment fon courage.
Titus déconcerté foûpire ; il
attache fes yeux éperdus fur
la Reine , & n'a pas la force
de parler ; elle lui demande
avec les démonftrations les plus
endres , qu'elle eſt la cauſe
C iiij
16 LE NOUVEAU
de
de fon trouble ; Titus percé de
douleur , quitte Berenice & fe
retire dans fon Appartement .
L'ami généreux de Titus
lui pardonne un torrent
Jarmes , qu'il verfe fur le fort
de fa chere Berenice ; il doit
cette indulgence à l'Amant ,
mais il eft comptable à l'Empereur
d'un autre hommage ;
bientôt il allume dans l'ame
Héroïque de Titus , une paffion
plus délicieuſe encore que celle
qu'il fe propofe d'éteindre ; il
l'occupe du fpectacle raviffant
du monde entier , béniſſant le
Ciel , de lui avoir donné un
maître felon les voeux .
Titus a reprit tout fon courage
, mais il ne veut plus le
MERCURE. 17
commettre au danger où il a
fuccombé ; il charge fon Ami
d'annoncer la fatalle nouvelle
à Berenice .
Depuis que Titus l'a quittée ,
elle n'a pas ceffé de gémir ,
quoiqu'elle ne foupçonna rien
encore des deffeins de l'Empereur
; enfin l'Ami de Titus lui
révéle l'affreux myftere , & lui
dicte l'ordre funefte de quitter
la Cour.
La Reine demeure quelque
temps immobile , & comme infenfible
à ce récit . La douleur
qui la pénétre jufques au fonds
de l'ame , tarde quelque temps à
éclater au dehors : elle charge
froidement l'Ami de Titus d'affûrer
l'ingrat , qu'elle fçaura
8 LE NOUVEAU
obeïr à fes ordres .
Bien -tôt le Palais retentit
des cris funébres de la Reine
défefpérée ; on cft occupé à lui
êter les moyens de s'arracher
Titus frapé à mort, la vie • ·
& ne pouvant foûtenir le défelpoir
de fa chere Berenice
vient la trouver , & après avoir
effuyé les reproches les plus
pénétrans , il lui déclare qu'elle
ne doit plus penfer à fon Hymenée
, parce qu'il eft incompatible
avec l'Empire : Il ajoure
qu'il ne fera pas affés lâche
pour quitter le rang fupréme , &
pour la fuivre dans la Paleſtine ;
qu'elle rougiroit elle - même de
l'indignité de fon Efclave , que
tout ce qu'il peut faire pour
C
MERCURE. 19
elle , fans fe deshonnorer ,
c'eft de mourir , qu'il eft réfolu
de verfer fon fang à fes yeux ,
fi elle ne lui promet pas de
refpecter les propres jours , fi
elle ne fe fent pas le courage
de commander à ce défeſpoir
dont il nepeut foûtenir l'image.
Berenice qui croyoit Titus infidéle
, s'apperçoit qu'elle er
eft violemment aimée ; cela
fuffic pour calmer les douleurs ,
elle admire la haute vertu du
jeune Empereur. La gloite de
Céfar lui devient chere ; elle
s'arme de tout fon courage ;
fait taire fon amour , & fe retire
dans fes Etats.
Voilà la Fable de notre Poëme
:On voit donc ce que j'ai
20 LE NOUVEAU
voulu dire , lorfque je l'ai définie.
Le tiffu ingénieux des événements
, & des motifs qui conduifent
à l'action que le Poëte
s'eft proposé de célébrer . 1
Cette Fable que nous venons
de propofer pour exemple , eft
des plus fimples ; je l'ai choi
fie telle exprés , parce que la
propofant plus compofée , elle
nous auroit mené stropy loin.
Mais toute fimple qu'eft celleci
, on pourroit la rendre impléxe
, par
fodes .
le moyen des Epi-
J
Un Epiſode eft la partie d'une
Fable impléxe , qui fe lie heu.
reufement à l'action principale
du Poëme ; mais qui n'y eſt pas
abfolument néceffaire . Tel eft
MERCURE
. 21
l'Epiſode d'Antiochus
Roy de
Comagene, queM Racine introduit
dans fa Tragédie de Titus .
Nous l'avons ob nis dans notre
Fable , qui marche à fa fin ſans
fon fecours .
Les Epiſodes font d'une
grande reffource dans les Poëmes
, foit Epiques , foit Dramatiques
; mais il faut prendre
garde , qu'ils ne détournent
point trop l'attention voüée à
l'action principale ; car alors
ils opérent ce qu'on appelle duplicité
d'action & d'interêt .
Parlons à préfent des Carac
téres , des Sentiments , & des
Moeurs du Poëme . Les Docteurs
Litteraires , qui ont pris
Leut Licence chez Ariftote , y
22 LE NOUVEAU
trouvent de grands myſtéres ;
ils fe tourmentent fort , fouvent
même en vain , pour les
développer dans l'Idiome confus
de leur maître ; il n'y a pourtant
rien dans tout cela de fi
merveilleux. Continuons à parler
notre Langue.
Caractères dans le Poëme .
Les actions que l'on fait faire
à un perfonnage ; les motifs
qu'on donne à fes actions
les fentiments qu'on lui préte ,
en le faifant parler : tout cela
réüni , conftituë fon caractére
dans le Poëme. Par exemple ,
L'action de renvoyer Berenice
dans les Etats , la pouvant éle
MERCURE.
23
ver à l'Empire , n'eſt pas préci
fément ce qui caractérife Titus
dans notre Fable : il faut aller
chercher les motifs de cette
action , & les fentiments généreux
qu'il oppofe aux confeils
du plus violent Amour. Si nous
avions fuppofé la paffion de
Titus refroidie au moment
qu'il renvoye Berenice , il n'y
auroit eu rien d'extraordinaire
dans fon action , fi d'autre part ,
en lui laiffant la paffion la plus
violente , nous lui avions fait
chaffer Berenice par un motif
bas ou déraisonnable , nous refuferions
encore notre admiration
à un acte de courage
que la raifon ne pouroit adopter.
Nous avons donc donné à
24 LE NOUVEAU
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Anour
que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
: Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte
' est autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foit
moins favorable aux moeurs ,que
celui dont nous avons tracé l'e-
-xémple , il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Tadmiration & Famour , lorfque
fes perfonnages vicieux fe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717.
Ꭰ .
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
Le bon Homere que le peuple
érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
Achile après avoir tué
Hector , l'attache à fon Char .
圈
i quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eſt un Tigre barbares
MERCURE. 27
>
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds
Quidefa mainfanglanie, àſonCharfont liés .
La téte indignement trainoit dans la pouſſiere:
Sleil à tantd'horreur , prêtes - tu ta lumiere
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le comde
la vertu & du courage
pte
d'Achile le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector.
>
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
24
LE
NOUVEAU
6
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Ainour
que que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte ,
' eft autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foir
anoins favorable aux moeurs, que
celuidont nous avons tracé l'e-
-xémples il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Fadmiration
& Famour , lorf- •
que fes perfonnages
vicieux ſe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717 .
Ꭰ .
م ت
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
peu- Le bon Homere que le
ple érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
$
tué
Achile après avoir
Hector , l'attache à fon Char .
I quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eft un Tigre barbares
MERCURE. 27
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds ,
Quide fa main fanglan: e, àſonChar ſont liés .
La téte indignement trainoit dans lapoufiere:
Sleil à tant d'horreur , prétes-tu ta lumiere ;
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le compte
de la vertu & du courage
d'Achile
, le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector .
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
28 LE NOUVEAU
M. de la Motte , de vouloir réformer
la Morale des tems Héroïques
.
Ön étend communement au
delà de ces bornes , le devoir
moral des Poëtes , foit Epiques,
foit Dramatiques ; on veut
qu'ils difpofent leurs Fables ,
de maniere , que les perfonnages
vicieux de leurs Poëmes
fuccombent au gré de la haine
générale ; j'aime les Fables de
ce genre. Je me garderai pourtant
bien de foufcrire au fentiment
de ceux qui réprouvent
toute Fable , dans laquelle le
Héros vertueux feroit opprimé.
La Tragédie de Britannicus eft
de ce genre : la vertu y fuccombe
on verfe des pleurs fur
MERCURE. 29
un Prince digne d'un meilleur
fort , mais le fpectateur ne foupçonne
pas que le vice triomphe.
L'état où M. Racine repréſente
Neron après fon crime , déchiré
de remords , voulant attenter
fur fa propre vie , invefti
de la haine public , détéfté
d'Agrippine , de Burrhus même;
tout cela fatisfait l'horreur vengereffe
du fpectateur ; il ne
voudroit point à ce prix du
Thrône & de la vie que le
Poëte a la févérité de laiffer à
Neron .
Il y a donc moyen de faire
périr le Héros vertueux dans le
Poëme Epique , fans bleffer la
morale ; la Tragédie citée , en
30 LE NOUVEAU
eft la preuve. Car je ne penfe
pas qu'il y ait d'homme affés
déraisonnable , pour prétendre ,
que le Poeme Epique foit par
fa nature refferré dans des limites
plus étroites que le Dramatique
.
La conduite que Dieu tient
à l'égard des hommes , ne nous
doit affecter d'aucun fcandale ;
fa juftice étend fes droits fur
nous au delà de cette vie : n'héfitez
donc point à donner dans
un Poeme , le fpectacle attendriffant
d'un homme vertueux
fuccombant fous les traits des .
méchants ; nous verferons des
pleurs fur fa mort , ces pleurs
même vous attefteront notre
amour pour lui ; le vice triomMERCURE.
31
phant fera l'objet de notre
excécration . Les meurs de votre
Poëme font bonnes ; le devoir
moral y eft parfaitement
rempli.
des
Par le mot de Maurs , on
entend quelquefois parler des
Ufages , des Coûtumes
Préjugés , qui varient chez les
différents peuples . Ainfi l'on
appelleroit fauffes , les moeurs
d'un Poëme , dans lequel un
Auteur auroit transferé aux Romains
, les Uſages , les Coûtumes
, le Culte religieux , & tous
les préjugez des Grees .
Le mot de Meurs , appliqué
finguliérement aux perſonnages
tu Poëme , n'eft autre chofe,
que les penchants habituels ,
32 LE NOUVEAU
& les fentiments , qui conftituent
le caractére du perfonnage.
Voilà à quoi fe réduit fa
doctrine du Poëme Epique,
Que dif-je ? nous n'avons pas
fait encore ? Il nous refte une
queftion importante à traiter.
Que penferoit de nous M
Dacier ? fi nous n'avions ofés
commettre à fon exemple notre
jugement fur la fin générale
du Poëme Epique ?
Me Dacier fait honneur à
ce genre d'Ouvrage , du feul
deffein de former les moeurs :
elle s'appuie de l'exemple des
Poëmes d'Homere , où elie
trouve une inftruction continue .
J'avoue humblement que je
ne
MERCURE.
33
ne vois rien de fi édifiant dans
les Poëmes d'Homere . Je ne
erois pas , à beaucoup près ,
qu'on
'on le trouvât bien de les
ériger en Ouvrages Moraux .
Mais , quand même l'Iliade
& l'Odiffée ne
pêcheroient pas
contre le devoir inoral , comme
nous l'avons prétendu , on n'en
devroit pas conclure ? que le
Poete ne fe fut propofé , que
la fin d'inftruire.
Racine n'a point bleffé , la
morale dans fes Tragédies ; je
vois bien des gens qui les envifagent
comme des Poëmes favorables
aux inours ; mais ils
ne font
pas pour cela honneur
à Racine , de ne s'être propofé
aucune autre fin que l'inftruc-
E
Fanvier 1717.
34 LE NOUVEA
tion . La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs : il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiffent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur.
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'infint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages ; dela ' vient
que l'attention aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale .
Je crois donc que
dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propoſent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'est - àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments.
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui .
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme fe fuit ,
pour ainsi dire , lui- même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueuſement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
MERCURE .
37
courage & de vertu , dans les
Poëmes & autres Ouvrages
tranfportent mon ame , & lui.
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné. J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E lij
34 LE NOUVEAU
1
tion. La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs: il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiflent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur .
>
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'inftint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages' ; dela ' vient
que l'attention' aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale.
9
Je crois donc que dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propofent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'eſt- àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
1
F
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui.
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme ſe fuit , fe
pour ainsi dire , lui - même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueufement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
74
1
MERCURE.
37
courage & de vertu , dans les
Poemes & autres Ouvrages,
tranſportent mon ame , & lui .
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné . J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis ,
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E iij
38 LE NOUVEAU
pourquoi l'on me fait plaifir ,
en excitant en moi la terreur,
& la compaffion ; fentiments
triftes , affections douloureuſes :
Par exemple , fi le Héros vertueux
fur qui j'ai épuifé mon admiration
, fe trouve en péril , je
tremble pour fes jours ; s'il fuccombe
au péril , je pleure fa
difgrace. Pourquoi éprouvai-je
une fecréte joye en verfant ces
pleurs fignes ordinaires de la
douleur. D'où vient cette confolation
intime , qui me rend délicieux
, le trouble que j'éprouve ?
Nous avons déja vû par la
réponse à la premiere Queftion ,
d'où viennent ces liens d'Amour
& de refpe & , qui m'attachent
à mon Héros . Nous ne
MERCURE. 39
faifons plus qu'un , lui & moi ...
mon orgueil m'engage dans
tous fes perils. Je me fuis trouvé
digne de courir avec lui la mê
me fortune . Ma terreur dans
nos communs dangers , eft foûtenue
de l'efpoir du triomphe ,
& du fentiment de mon propre
courage . Mais fi mon Héros
vient à périr , là je me fépare
de lui ; je verfe quelques pleurs
fur l'Amy que la mort m'enléve,
mais je m'apperçois en même
temps qu'elle m'a épargné : je
Compare le fort du Héros avee
le mien. Cette comparaifon
m'avertit , qu'il y a des hommes
moins heureux que moi .
Voilà la fource de cette confolation
fécrette , qui accompa
Eiiij
40 LE NOUVEAU
gne mes pleurs .
J'aurois quelque penchant à
parcourir tous les différents
ébranlements que notre ame reçoit
à l'occafiondes objets étrangers
& de les rappeller tous à
mon Hypotéle Métaphifique :
je me flate que ces détails auroient
quelque agrément , & je
céde à la tentation de donner un
jour à cela tout fon dévelopement
dans une Differtation particuliere.
Revenons à M. Dacier ; vous
prétendés , Madame , que la
fin du Poëme Epique , n'eft autre
que , le deffein de former les
moeurs :: pour être en droit d'attefter
cette vérité générale
vous croyés , qu'il vous fuffit
>
MERCURE.
41
de nous prouver , qu'Homérë
ne s'eft propofé , que cette vûe
dans l'Iliade & dans l'Odiffée.
Mais comment nous prouvezvous
, qu'Homere ne s'eft рго-
pofé dans fes Poëmes , que le
deffein d'inftruire ? Ecoutons.
Du tems d'Homere , les
Grecs étoient divifez enplu
fieurs Etats, independents les
uns des autres , & ces Etats
étoient fouvent obligez de fe
réünir contre un ennemi commun
. Homere pour leur prouver
la nécessité de demeurer
imagina la Fable géunis
>
nerale que voici.
42 LE NOUVEAU.
1
Deux Chefs d'une même
Armée, fe querellent , l'ennemi
commun profite de leur diffention
, remporte fur leur
parti de grands avantages. Les
deux Chefs fe raccommodent ,
étans réunis , ils chaffent
leur ennemi commun , & remportent
enfin la victoire.
Cette Fable , continuë M.
Dacier , eft générale , c'eſtà-
dire , qu'elle convient à tour
le monde , petits & grands ;
car les petits ne font pas moins
fujers que les grands , à voir
ruiner leurs affaires , ou par
و ا
MERCURE. 43
la colere , ou par la diffention :
Ils n'ont pas moins befoin de
ces leçons d'Homere , & ils
font aussi capables d'en profiter
; utilité qu'on ne sçauroit
tirer des actions particulieres :
En effet , qu'on faffe un Poeme
fur une action de Cefar,
de Pompée , ou d'Alcibiade
quel bien celapoura-t'il faire à
particulier ... Mais quoi-.
que la Fable foit générale , il
faut la rendre particuliere par
l'impofition des noms.
un
•
;
Par exemple , voici com
ment Homere rend fa Fable
44 LE NOUVEAU
particuliere... Il auroit pû la métrefous
le nom des fept Chefs ,
qui marcherent contre Thebes ...
Il la met fous le nom des
Heros , qui allérent conqué.
rir le Royaume de Priam .
Agamemnon & Achille font
les deux Chefs, qui fe querellent,
les Troyens profitent de leur
diffention, & font vainqueurs.
Agamemnon & Achilleſe réconcilient
, étans réunis ,
les Troyens font défaits.
> Je voudrois bien fçavoir
qui a revelé à Mde, Dacier ce
procédé fi fingulier d'Homére .
Il s'eft propofé , dit - elle , de
MERCURE. 45
réunir les Princes de la Gréce
divifez entr'eux ; cela pourroit
être abfolument; je ne trouverois
pas étrange , qu'on foupçonna
Homere , d'avoir conçû tout
fon Ouvrage pour cette fin politique
, mais il me paroît que
Mde Dacier n'eft pas fondée à
nous l'affirmer avec tant de
confiance puiſque nous ne
trouvons dans l'Iliade aucune
trace diftincte de ce deffein .
Nous n'y cherchons pas tant
de fineffes , nous autres bonnes
gens nous penfons que l'Auteur
a voulu feulement amuſer
les Grecs par le récit des exploits
guérriers de leurs Ayeux.
Il recueillit dans fon Poeme
tout ce que la tradition alors
46 LE NOUVEAU
confufe , lui pûtfournir fur lafameuſe
Guerre de Troye : il af
focia les faits Hiftoriques à des
fictions variées : il fit aux Héros
, agiffant dans fon Poëme ,
l'honneur de leur donner les
Dieux pour Alliés . Alliance
impie , qui avilliffoit ces mêmes
Dieux, en les rendant baffement
complices de la fureur , de l'injuftice
, de tous les excés de
l'une & de l'autre Armée . De là,
tant de miracles abfurdes &
puerils ; delà , ce bas merveilleux
, qui tout indigne qu'il eft,
d'un âge tel que le notre , étoit
trés propre à entraîner l'admiration
, & à furprendre la crédulité
d'un fiécle auffi fuperftitieux
, auffi ignorant , que l'éMERCURE
.
47
toit le fien . Nous ne femmes
donc point étonnés , que des
fiécles groffiers , ayent adoré
les Poemes d'Homere . Mais
nous ne concevons pas bien ,
comment dans ces derniers
temps , la premiere ébauche de
l'Art naiffant , eft encore l'objet
du culte d'un fi grand peu .
ple. Je dis du culte ; car Meffieurs
les Erudits ne veulent entrer
en aucune compofition
avec leur . Siécle ; ils adorent
tout indiftinctement dans Homere
les abfurdités les plus
groffieres ; les fictions les plus
fcandaleuſes , font pour eux
des Allégories faintes . Ils érigeroient
volontiers l'Iliade en
Catechifme moral .
48 LE NOUVEAU
Revenons donc à Mde Dacier,
vous prétendés , Madame , que
l'on ne peut pas tirer des actions
particulieres , le même
fruit moral,que pourroient donner
les actions générales Si
cette propofition étoit vraye ,
deviendroit votre chere
que
Iliade ? Car envain avés vous
fait l'Apologie de la Fable generale
de ce Poëme. Vous êtes
convenue , que cette Fable generale
devenoit particuliere
dans le Poëme appliqué à des
perfonnages déterminez ? Que
devient donc la morale de cette
Fable generalement conçûë ?
S'évanouit elle dans le Poëme
par la fatale impofition des
noms aux perfonnages ? Vous
MERCURE. ' 49
n'avez pas apperçeu cette conféquence
; mais nous allons
vous relever de cette'inattention.
Nous tirerons de péril la
pauvre Iliade , en vous prouvant
, par un exemple , que les
actions particulieres ,ne font pas
moins morales & inftructives
que les actions générales .
Si je voulois donner une leçon
de clemence à un homme
vindicatif , je lui citerois le
grand exemple d'Augufte , qui
pouvant faire périr juftement
le confpirateur Cinna , lui pardonne
fon attentat , & rachette
fon amour à force de bienfaits .
L'homme à qui je citerois cette
action particuliere d'Augufte
trouveroit t- il quelque obftacle
Fanvier 1717.
F
50
LE NOUVEAU
à fe l'appliquer ? Oui , fans dou
te , me dira Madame Dacier ;
fi vous voulez que l'action
l'inftruife , propofez - là géneralement
fans l'appliquer à Augufte.
Effayons donc.
Un homme pouvant juſtement
faire périr fon ennemi , lui pardonna
& racheta fon amour à
force de bienfaits .
Je m'en rapporte ici à M.
Dacier même. Je fuis bien perfuadé
que pour peu qu'elle y
faffe attention , elle fentira qué
ma leçon particuliere vaut bien
fa leçon génerale.
Nous dirons donc des actions
particulieres,comme des actions
génerales ; qu'elles inftruifent
allegoriquement ; c'est à dire ,
MERCURE.
par l'application que chacun
peut s'en faire à lui- même. Paf
fons à autre chofe.
Nous avons
prétendu que
l'action du Poëme Epique , confideré
dans l'efpece heroïque ,
devoit être illuftre & fe paffer
entre de grands Perfonnages.
Me Dacier eft d'accord avec
nous fur la qualité des Perfonnages
, mais elle n'accorde pas ,
que l'action du Poëme doive être
grande.... Il n'eft pas necef
faire que l'action du Poeme
Epique foir illuftre & importante
par elle-même , puifqu'au
contraire elle peut être fimple
commune
mais il faut
Fij
52 LE NOUVEAU
qu'elle le foitpar la qualité des
Perfonnages. Ausfi Horace at-
il dit aprés Ariftote : Res
gefta Regumque , Ducumque.
Cela eftfi vrai, que l'aétion
la plus éclatante d'un
fimple Bourgeois , ne pourra
jamais faire le fujet d'un Poeme
Epique ; & que l'action
la plus fimple d'un Roy
d'un General d'Armée le fera
toûjours avec fuccés.
>
Je veux bien convenir avec
Me Dacier que , l'action la plus
fimple d'un Roi , ou d'un General
d'Armée , peut faire le fujet d'un
Poëme Epique , mais je prends
MERCURE.
53
la liberté de douter que ce
Poëme fit une grande fortune.
Les grands noms n'intéreffent
guéres , s'ils font mariez à des
actions communes . J'ofe affûrer
au contraire , que fi vous faifiez
agir dans un Poëme un nom
ignoré, un Perfonnage fans titre ,
d'une maniére vraiment grande ;
bien-tôt fes actions illuftres le
groffiroient à votre imagination ;
bien-tôt vous verriez en lui un
Souverain digne du plus refpectueux
hommage .
Concluons donc , que les
perfonnages du Poëme héroïque
, doivent être illuftres ; mais
que fi l'on veut que le Poëme
plaife, les perfonnages y doivent
agir héroïquement . Le trait ciLE
NOUVEAU
14
té d'Horace , ne dit rien de
contraire à cette décifion .
Voyons maintenant de combien
nous fommes diftants de
la doctrine de Me Dacier , fur
le Poëme Epique : Elle le dé
finit comme nous avons vû.
Un difcours en Vers , inventépourformer
les moeurs ,
par des inftructions déguifees
fous l'allégorie d'une action
générale , des plus grands
perfonnages.
Nous avons fait voir d'abord,
que M. Dacier applique au
genre une définition , qui n'eft
recevable que pour une efpéce
particuliere . Nous avons fixé
cette définition à l'efpéce hé.
MERCURE.
SS
•
*་
roïque . Nous avons prétendu
que le deffein des Poëtes dans
ce genre d'Ouvrage , étoit moins
l'inftruction des Lecteurs , que
leur plaifir.
Nous avons expliqué comment
la Fable Epique peut être
utile aux moeurs , fans qu'on
doive en tenir grand compte
aux Poëtes , & leur faire honneur
du feul deffein d'inftruire.
Nous avons dit en quel fens
la Fable Epique inftruit allegoriquement
; & de notre explication
, il réfulte que ces
grands mots d'Inftructions déguifés
fous l'Allegorie , ne difent
rien de fi important , puifque
tout récit eft néceffairement
allégorique dans le même fens
ማ
56 LE NOUVEAU
1
que l'Iliade & l'Odiffée.
Nous avons prouvé par les
principes mêmes de Mc Dacier,
que l'action du Poëme Epique
n'eft point générale , mais par
ticuliere : Enfin, nous avons ofés
prétendre , qu'il ne fuffifoit pas
pour faire un bon Poëme héroïque
, qu'on y introduifit des
perfonnages illuftres , qu'il falloit
encore les faire agir héroïquement.
Que nous refte-.
t'il donc de la définition donnée
par Me Dacier , dont nous
n'ayons point parlé ? Je n'y vois
plus que ces mots .... C'est
un difcours en Vers.
Me Dacier eft ici un peu embarraffée
; car Ariftote a précendu
que le Poëme Epique fe
fert
MERCURE.
ST
fert du difcours en Vers ou en
Profe . Cette autorité arrache à
Ms Dacier l'aveu , que l'Iliade
&l'Odiffée ne ceffent pas d'être
des Poëmes Epiques dans fes
Traductions en Profe.
Mais l'expérience a prouvé ,
dit-elle , que les Vers lui conviennent
davantage , parce
qu'ils donnent plus de majesté
de grandeur , & qu'ils
fourniffent plus de reffources
que la Profe.
Eft- il bien vrai que les Vers
donnent plus de grandeur & de
majesté aux Poëmes ? leurs fourniffent
- ils en effet plus de ref-
Sources que la Profe Exami
nons un peu les avantages réels
Fanvier 1717 .
G
58 LE NOUVEAU
de l'un & de l'autre langage ,
& voyons fi la Profe vaincue
doit céder aux Vers fes droits
fur quelque genre .
Les Vers font diftinguez de
la Profe , par la fingularité des
nombres auxquels l'Art arbitraire
les a affujettis , & par la terminaifon
uniforme qui conftitue
la Rime. Ces nombres &
cette Rime donnent à la diction
un air contraint & bizarre , qui
loin de plaire à qui n'y feroit
pas habitué , lui cauferoit au
contraire un fentiment defagréable
, qu'il trouveroit moyen
de juftifier. A quoi bon , s'écriroit-
il à quoi bon cet art pénible
, qui fait perdre aux penfées
leur vérité & leur grace
;
MERCURE.
59
naturelles ? Depuis quand s'efton
avifé de faire plier la raifon
fous le joug d'un langage follement
mefuré ? ce qu'on peut
me dire avec élégance dans l'idiome
ordinaire , fans fe donner
beaucoup de peine ; pourquoi
me le préfenter dans un`
langage effrayant , qui porte avee
lui l'appareil du travail & de
l'affectation ? Le retour importun
de la Rime , la répétition
des mêmes nombres dans chacune
de vos frafes , me fatiguent
& m'ennuyent ; que pourrionsnous
répondre à ces reproches ?
Vous n'êtes pas accoûtumé,
Monfieur , à ce langage que vous
nommez bizarre ; lorfque vous
vous ferez familiarifé avec lui
Gij
Go LE NOUVEAU
Un
par la lecture des bons Poëtes ,
ce qu'il a de contraint & d'affeté
, difparoîtra pour vous.
jour vous vous plairez à marquer
cette folle meſure des Vers
en les prononçant fur des tons
plus foûtenus que la Profe ; vous
tiendrez grand compre au Poëte
d'avoir furmonté les difficultez
de cet Art même , pour lequel
vous marquez tant d'averfion &
de mépris .
Les Vers ne plaifent point par
eux-mêmes , il nous a fallu un
long commerce avec eux pour
n'être guéres choqué de leur
démarche affectée , de leur air
Contraint. Quelque- variées que
foient les chofes qu'ils nous
préfentent , nous fommes touMERCURE
. GI
jours un peu bleffés de les voir
paroître fous des fignes fi uniformes
: la répétition obſtinée
des mêmes nombres & des mêmes
terminaifons , eft encore
pour nous aujourd'hui une fource
d'ennui . Pourquoi néanmoins
les aimons- nous , ces Vers , avec
tant de défauts que nous leur
reconnoiffons
? Préparons notre
réponſe par un exemple.
Un Danfeur de corde ne
danfe pas , à beaucoup prés , fur
la corde , avec des mouvemens
auffi variez qu'il pourroit le faire
fur un vafte Théatre . Il eft renfermé
dans les bornes étroites
d'une ligne qu'il parcourt en
avant & en arriere , fans pouvoir
préfenter le front à fa droite & à
Giij
62 LE NOUVEAU
fa gauche ; l'attention qu'il eft
forcé de donner au péril de fon
Art , lui dérobe les graces libres
& enjoüées des bras & du vifage
: il a l'air inquiet & fouffrant;
cependant il plaît , il amuſe le
fpectateur. Ce n'eſt pas précifément
le Danfeur qu'on admire
ici ; on n'eft occupé que de la
difficulté qu'il furmonte , du
danger qu'il brave ; enforte que
fi la corde fufpenduë , ceffoit de
paroître dangereufement diftante
du plancher , le fpectacle
ne feroit plus fi interreffant :
notre homme pourroit encore
étonner par fon adreffe , mais il
perdroit le mérite du courage .
Appliquons ceci au Poëte . Il
nous plaît , quoique fouvent il
MERCURE. 63
1
nous parle avec moins d'élégance
que le Profateur . Nous nous
plaifons à le voir luter contre
les difficultez d'un art indu- .
ſtrieux & pénible . Il n'y a point
ici de péril comme dans l'exemple
propofé . C'eſt un ſpectacle
de pure induftrie ; ce reffort
fuffit à nous émouvoir . Quand
une penſée fe trouve à quelque
chofe prés , auffi bien exprimée
en Vers , qu'elle pourroit l'être
en Profe , on applaudit au fuccés
du Poëte ; on lui voue fon
indulgence ; on lui permet de
grimacer de tems à autres ; les
expreffions impropres font chez
lui de légeres fautes ; les conftruction's
inufitées deviennent
fes priviléges ; par Exemple.
Giiij
64 LE NOUVEAU
C'eft envain qu'au Parnaffe un teméraire,
Auteur.
Penfe de l'art des Vers atteindre la hauteur
La hauteur d'un art , voilà une
expreffion impropre , que la rime
ameine ici contre le gré de
M. Defpreaux ,
Ce fils que de fa flame il me donna pour
gage,
Helas je m'en fouviens , le jour que fon
courage.
C'eft la Rime qui fait préfent
à l'élégant Racine de cette
conftruction inufitée & violente,
il auroit fallu dire ...
Ce fils qu'il me donna pour
gage defa flame.
MERCURE.
65
Il eft bon de remarquer ,
qu'une expreffion n'eft élégante
en Vers , qu'autant qu'elle pourroit
être employée avec grace
dans la Profe ; le Profateur & le
Poëte ont un Dictionaire commun
.
Il ne faut pas juger de même
des conftructions . On a accordé
aux Poëtes le droit de les
varier un peu plus que ne fait
la Profe , comme dans les Vers
fuivants.
Du fein de la terre entrouverte ,
Chers inftruments de notre pérte ,
L'argent & l'or font arrachés ,
On les tire de ces abîmes ,
Od fage & prévoyant nos crimes,
La nature les a cachez.
66 LE NOUVEAU
M. de la Motte n'a pas excédé
ici les bornes du droit accordé
aux Vers ; néanmoins la
Profe nefe permettroit pas cette
conftruction ; voici comme elic
parleróit ...
L'argent && l'or chers inftruments
de notre perte , font
arrachez du fein de la terre ,
on les tire de ces abîmes ou la
nature fage
a cachez.
prévoyante les
Que les Poëtes ne tirent point
vanité de ce droit interdit à la
Profe Ce droit - même attefte
la mifere de leur art ; mifere , au
befoin de laquelle nous avons
:
MERCURE. 67
ac
été forcés de faire plier la Régle
Françoife , qui veut qu'on
foulage l'attention , par une conbftruction
aisée , qui préſente à
quelque chofe prés , les idées
dans leur ordre naturel .
S'il étoit poffible que les Vers
n'ufaffent jamais de cette liberté
, ils nen feroient que plus
parfaits . Quand j'en trouve une
fuite nombreufe , dont les conftructions
pourroient être adoptées
par la Profe , j'applaudis
au prodige .
On croit communément que
la Profe eft fubordonnée aux
Vers ; qu'il ne lui fiéd pas de
prendre certain effor ; quelle
doit être humble & retenuë ,
en traittant le même fujet fur
68 LE NOUVEAU
lequel les Vers parleroient impérieufement.
On s'imagine
que les fictions ingénieuſes , les
Figures hardies , les Images brillantes
, font l'apanage des Vers ,
que la Profe n'a pas même droit
à ces richeffes , préjugé le plus
déraisonnable , & peut être le
plus univerfel qui ait jamais obfédé
les Gens de Lettres . Me.
Dacier eft dans cette illufion
générale , lorfqu'elle nous dit ,
que les Vers donnent plus de
grandeur , & de majefte , qu'ils
fourniroient plus de refources
au Poëme , que la Profe.
Pour moi , j'ofe penfer , que
la Profe & les Vers , n'ont pár
eux- mêmes aucun ton déterminé
, & qu'ils le reçoivent des
MERCURE. 69
fujets différents , fur lefquels
ils s'exercent . Si vous voulés
traiter un fujet galant , demandés
à votre génie les graces ba
dines propres
à ce genre , des
images fimples , des idées naïyes.
Voulés - vous chanter une
action Heroïque , montés votre
génie au ton que demande
votre fujet ; vous nous parlerés
avec majefté ; vos fictions feront
nobles & hardies ; vos images
fomptueufes , vos figures
éclatantes ; ce n'est point de
l'Art des Vers , que vous empruntés
le droit de me parler
ici avec tant de fafte ; c'eſt
de la grandeur de l'action que
vous célébrés .
Feu M. de Fenelon nous a
70 LE NOUVEAU
donné en Profe les Avantures de
Telemaque . Ce Poëme devroit
avoir fait foupçonner aux Gens
de Lettres , que les Vers n'ont
aucunes richeffes , qui n'appartiennent
à la Profe ,
dont elle ne fçache uſer avec
fuccés .
82
L'orfque j'ai cité au préjugé
l'exemple du Telemaque François
, il m'a répondu , que ce
Poëme étoit écrit en Vers , à la
mefure & à la Rime prés . Que
me veut-on dire par . là ? finon
que la Profe eft en droit de
parler du même ton que les
Vers , & qu'elle n'en eft diftinguée
que par la meſure & par
la rime.
On voit par tout ce que je
MERCURE.
71
viens de dire , combien je fuis
éloigné de penfer avec M'Dacier
, que la Profe doive faire
aux Vers les honneurs du Poëme
Epique. Je foûtiens qu'elle a
droit fur tous genres d'Ouvrages
indiftinctement ; qu'elle
a feule l'ufage libre de toutes
les richeffes de l'efprit ; que
n'étant afſervie à aucun joug ,
elle ne trouve jamais d'obftacles
à exprimer ce que le génie
lui préfente ; elle n'eft jamais
forcée de rejetter les expreffions
propres & les tours uniques
que demande nt les idées fucceffives
& les fentiments variez
que fes fujets embraffent ,
Il n'en eft pas de même des
Vers ; leur afferviffement
à la
72 LE NOUVEAU
4
mefure & à la rime les force
fouvent à fubftituer aux expreffions
& aux tours propres , de
faux équivalents : une penfée.
fine , un fentiment vif , qui n'échaperoit
pas au Profateur maître
de fa diction , échape fouvent
au Verfificateur impuffant
à les exprimer.
Je crois done que l'Art des
Vers eft un Art frivole , que fi
les hommes étoient convenus de
le profcrire , non feulement
nous ne perdrions rien , mais
que nous gagnerions beaucoup.
Forcez de parler le langage di-
λté par la nature , nous traite.
rions tous les genres en Profe
avec d'autant plus de convenan
ge & de verité , que la varieté
dc
MERCURE.
73
L
de nos fignes répondroit mieux
à la varieté de nos fentimens &
de nos penſées ; avec d'autant
plus d'élégance , que nous ne
ferions jamais impuiffans à exprimer
ce que le génie nous
offriroit d'heureux ; avec d'autant
plus de clarté , que maîtres
de nos conftructions , nous pré
fenterions toûjours les idées
dans leur ordre naturel .
On pourroit ſoupçonner en
m'entendant parler , comme je
fais que , je n'ai pas grand commerce
avec les Vers ; & que
faute de cette habitude enchantereffe
dont j'ai parlé , je ne fuis
point la duppe de leurs graces
contraintes . J'avoue fincerement
ici que je fuis depuis long-
Fanvier 17 17.
3
H
74 LE NOUVEAU
temps dans l'illufion
la plus favorable
à l'Art que je condamne
; l'habitude
a fait fur moi , ce
qu'elle
fait fur tous les autres
hommes
je me plais à voir
lutter nos excellens
Poëtes
conleur
optre
les difficultez
que
pofent
la meſure
& la rime. Je
fuis frappé d'étonnement
toutes
les fois que je vois la raifon &
Les graces
dociles
plier fous le
joug
bizarre
; je ferois dans le
raviffement
, fi dans un long
Ouvrage
, le Poëte ne me laiffoit
rien défirer
de cette jufteffe,
de cet ordre , de cette clarté ,
cette élegance
dont la Profe eft
toûjours
comptable
. Je defire
l'impoffible
, me dirá- t - on ? à la
bonne
heure. Mais files Vers
de
MERCURE. 75
ne peuvent atteindre à la perfe
ation réelle de la Profe , pourquoi
ne me parle-t- on pas en
Profesi
Je ne me fuis point propofe
de faire un extrait complet de
la Preface de M Dacier fur
l'Odiffée ; j'ai voulu feulement
combattre les principes qu'elle
nous Y donne fur le Poëme
Epique. Heft bon d'avertir que
Mc. Dacier tient fa doctrine du
tque fi elle
grand Ariftote ,
étoit convaincuë dans ma Dif
fertation de quelques erreurs , il
ne faudroit point les mettre fur
le compte de fon jugement ,
elle eft dans l'habitude de recevoir
fans aucun examen tous les
Dogines de ce Docteur.
Fermer
25
p. 45-49
LETTRE DE M*** A M***
Début :
J'avois résisté, Monsieur, jusques ici à toutes vos Coquéteries ; mais [...]
Mots clefs :
Coquetterie, Amour propre, Beauté, Imprudence , Silence, Décadence, Intempérance, Apollon, Badinage, Délicatesse, Sentiments
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE DE M*** A M***
LETTRE
DE M ***
A M ***
Jjufq
A v 015 réſiſté , Monfieur ,
jufques ici à toutes vos Coqué
teries ; mais il faut avoüer fa foi
bleffe ; ' je n'ai jamais pû tenir con
tre le paté de Perdrix , dont vous
m'annoncez l'agréable arrivée par
votre Lettre. J'ai fenti avec plaifir
que mon appétit , & mon efto .
mach étoient en moi plus forts , que
l'amour propre ; tranfporté d'une
reconnoiffance gloutonne , qui m'a
tenu lieu d'entoufiafme ; je me
fuis écrié :
Vous dont le teint fleury respecté des
années
›
Fit toujours les fouhaits des beautés
furannées ,
46 LE NOUVEAU
Convive aimable Abbé .......
Qui veut,quelque cher qu'ilt'en coute
It toujours répandre du vin
Et toujours te donner la goute ,
Qui jamais ainfi n'aura fin :
Quand arriva l'Epitre votre ,
F'étois gizant fur le grabat ,
Et le Rhume qui tout abat ,
Tenoit Palaprat dans un autre ,
Gizant , comme moi , tout à plat,
Avonez que fans imprudence ,
Rimeurs en état fi piteux ,
Ne doivent rompre le filence ;
Car d'un corps foible , & langonren
L'efprit reffent la désadence,
Et le chagrin de la fouffrance ,
Eteint le brillant de ces feux
Qu'allument la fanté , les plaifirs
& les jeux,
་
Dans le fein de l'Intemperance :
Et puis Meffieurs les beaux efprits ,
Qui veut vous faire une réponse
Pus d'une fois fur fes Ecrits ;
Doit paffer la pierre de Ponce ,
Ainfi point ne ferai ſurpris ,
Que ces contretemps , ces obftacles
Ayent fait ceffer les Oracles ,
Que Bacchus rendoit an pourpris
MERCURE. 47
Du Temple ou fe faifoient miracles ,
Autant qu'à Temple de Paris .
N'allez pas croire au moins
Meffieurs , que j'aye voulu vous
faire une réponse en forme , ni méditée
, pour achever de me guéric
d'une fluxion horrible que j'ai eu
depuis un mois. Car , comme a tres
bien dit Mr Arroüet , Maudit eft
de Dieu , & bien malade , qui toujours
verfifie ; fi faut - il bien pour
tant , que je réponde deux mots à
ce favory d'Apollon.
Qui fous l'ombre d'une fleurette ,
Nous a tiré tout doucement ,
En badinant , une aiguillette,
Mais le tout avec agréement.
Pour vous , fucceffeur de Villon ,
Dont la Mufe toujours aimable ,
Fait de Sully, ce beau Vallon
Que nous a tant vanté la Fable:
Seachez que fi dans nos repas ,
Par quelque gentil Vaudeville
Nous avons reprimé les fats
Qui Jans nous innondoient la Ville į
famais notre malignité
-48 LE NOUVEAU
Ne fentit l'aigreur de la bile ;
Et jamais toute la gayeté
De noire Troupe encline à rire ,
Ne paffa jufqu'à l'aprété ,
De la plus legere fatire ;
Suivez ces utiles leçons
Et toujours occupè de plaire ;
Cueille au Jardin de Cythere ,
Des fleurs pour orner vos chansons
C'est là qu'Amour avec fa mere ,
Tient Ecole de fentiment !
Et répand certain enjoüement
Sur nos vers , & cette moleffe :
Ou ni les briliants , ni les traits
Ni toute la délicateße
De l'efprit , n'atteindra jamais ;
Et dont votre Muſo badine ,
De jours en jours plus libertine ,
Nous fait fentir tous les attraits,
En voilà trop pour un malade , &
même alfez pour un convalescent .
Quand à noftre Pere Prieur ,
Qui fans avertir fouvent pince
Fufqu'à fon bumble ferviteur ,
MERCURE . 49
Il ne veut plus être Rimeur ;
Et s'eft mis à faire le Prince
De fa table , qui n'eft pas mince,
A de joyeux compotateurs.
Il fait lui - même les honneurs
Mieux , qu'aucun Seigneur de
Province.
Il ne me refte qu'à prendre congé
de vous , Meffieurs , & à vous don
ner falut & benediction.
Dans votre fejour enchanté
Buvez frais , faites chere lie
Dieu vous donne prospérité ,
Son Paradis en l'autre vie
Dans celle- cy ,joie , & Santé ,
Goutez - bien votre oifiveté ,
Et bornez aux plaifirs , votre
Philofophie.
DE M ***
A M ***
Jjufq
A v 015 réſiſté , Monfieur ,
jufques ici à toutes vos Coqué
teries ; mais il faut avoüer fa foi
bleffe ; ' je n'ai jamais pû tenir con
tre le paté de Perdrix , dont vous
m'annoncez l'agréable arrivée par
votre Lettre. J'ai fenti avec plaifir
que mon appétit , & mon efto .
mach étoient en moi plus forts , que
l'amour propre ; tranfporté d'une
reconnoiffance gloutonne , qui m'a
tenu lieu d'entoufiafme ; je me
fuis écrié :
Vous dont le teint fleury respecté des
années
›
Fit toujours les fouhaits des beautés
furannées ,
46 LE NOUVEAU
Convive aimable Abbé .......
Qui veut,quelque cher qu'ilt'en coute
It toujours répandre du vin
Et toujours te donner la goute ,
Qui jamais ainfi n'aura fin :
Quand arriva l'Epitre votre ,
F'étois gizant fur le grabat ,
Et le Rhume qui tout abat ,
Tenoit Palaprat dans un autre ,
Gizant , comme moi , tout à plat,
Avonez que fans imprudence ,
Rimeurs en état fi piteux ,
Ne doivent rompre le filence ;
Car d'un corps foible , & langonren
L'efprit reffent la désadence,
Et le chagrin de la fouffrance ,
Eteint le brillant de ces feux
Qu'allument la fanté , les plaifirs
& les jeux,
་
Dans le fein de l'Intemperance :
Et puis Meffieurs les beaux efprits ,
Qui veut vous faire une réponse
Pus d'une fois fur fes Ecrits ;
Doit paffer la pierre de Ponce ,
Ainfi point ne ferai ſurpris ,
Que ces contretemps , ces obftacles
Ayent fait ceffer les Oracles ,
Que Bacchus rendoit an pourpris
MERCURE. 47
Du Temple ou fe faifoient miracles ,
Autant qu'à Temple de Paris .
N'allez pas croire au moins
Meffieurs , que j'aye voulu vous
faire une réponse en forme , ni méditée
, pour achever de me guéric
d'une fluxion horrible que j'ai eu
depuis un mois. Car , comme a tres
bien dit Mr Arroüet , Maudit eft
de Dieu , & bien malade , qui toujours
verfifie ; fi faut - il bien pour
tant , que je réponde deux mots à
ce favory d'Apollon.
Qui fous l'ombre d'une fleurette ,
Nous a tiré tout doucement ,
En badinant , une aiguillette,
Mais le tout avec agréement.
Pour vous , fucceffeur de Villon ,
Dont la Mufe toujours aimable ,
Fait de Sully, ce beau Vallon
Que nous a tant vanté la Fable:
Seachez que fi dans nos repas ,
Par quelque gentil Vaudeville
Nous avons reprimé les fats
Qui Jans nous innondoient la Ville į
famais notre malignité
-48 LE NOUVEAU
Ne fentit l'aigreur de la bile ;
Et jamais toute la gayeté
De noire Troupe encline à rire ,
Ne paffa jufqu'à l'aprété ,
De la plus legere fatire ;
Suivez ces utiles leçons
Et toujours occupè de plaire ;
Cueille au Jardin de Cythere ,
Des fleurs pour orner vos chansons
C'est là qu'Amour avec fa mere ,
Tient Ecole de fentiment !
Et répand certain enjoüement
Sur nos vers , & cette moleffe :
Ou ni les briliants , ni les traits
Ni toute la délicateße
De l'efprit , n'atteindra jamais ;
Et dont votre Muſo badine ,
De jours en jours plus libertine ,
Nous fait fentir tous les attraits,
En voilà trop pour un malade , &
même alfez pour un convalescent .
Quand à noftre Pere Prieur ,
Qui fans avertir fouvent pince
Fufqu'à fon bumble ferviteur ,
MERCURE . 49
Il ne veut plus être Rimeur ;
Et s'eft mis à faire le Prince
De fa table , qui n'eft pas mince,
A de joyeux compotateurs.
Il fait lui - même les honneurs
Mieux , qu'aucun Seigneur de
Province.
Il ne me refte qu'à prendre congé
de vous , Meffieurs , & à vous don
ner falut & benediction.
Dans votre fejour enchanté
Buvez frais , faites chere lie
Dieu vous donne prospérité ,
Son Paradis en l'autre vie
Dans celle- cy ,joie , & Santé ,
Goutez - bien votre oifiveté ,
Et bornez aux plaifirs , votre
Philofophie.
Fermer
26
p. 92-111
HISTORIETTE DEDIEE A MADAME LA COMTESSE DE ***
Début :
J'AY suivi vos conseils, Madame, J'ay été au bal de la Comedie, [...]
Mots clefs :
Chevalier, Cléonice, Amour, Marquis, Bal, Sentiments, Conversation, Coeur, Tendresse, Sincérité, Rivaux, Désirs, Amitié, Perfidie, Esprit, Jalousie, Femmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTORIETTE DEDIEE A MADAME LA COMTESSE DE ***
HISTORIETTE
DEDIE E A MADAME
LA COMTESSE
D.E
***
JAY
AY fuivi vos confeils , Madame ,
J'ay éé au bal de la Comedie
mais je ne ferai point flatteur au point
de vous avouer , que j'y ay reffenti
tout le plaifir que vous m'aviez fair
efperer.Je n'examine point fi la faute
en eft a la nature du fpectacle ou à
mon caractère ; qu'importe quand on
s'ennuye , je prévois que cet aveu e
m'attiera pas beaucoup d'éloges de
la part des petits Mautres, & des o
quettes ; à les en croire , rien de plus
charmant que le bal . C'eft la qu'a
l'ayde d'un iafque , on fe dérobe aux
MERCURE. 25
yeux des jalouz , fans le bal , que d'a
mans favorisés gémiroient encor dans
leurs chaines , que de foupirs pouffés
qui n'eullent jamais ofés naiftre à vi«
fage découvert ; enfin on peut définir
le bal , le veritable Temple de l'Amour
: il y lance fes traits de toutes
parts , & fa puiflance y paroift d'autant
plus grande , qu'il n'y a pas be
foin , comme dans le refte du monde ,
du fecours des appas pour faire de
nouveaux fujets , les maximes ordinaires
y font peu d'uſage , on s'y aime
fans fe connoiftre ,& fans s'être vûs ,
on diroit que tout l'air de ce lieu n'eft
formé que defoupirs , ce portrait peut
être fidele , mais pour peu que je
vouluffe entrer en difpure , que je
trouverois de chofes capables de balancer
ces avantages ! combien de
Maris à l'ayde du mafque ont appris
ce qu'ils enragent de fçavoir , combiende
confpirations amoureuſes dé .
couvertes ! combien d'indifcretions !
combien d'infidelités ! enfin combien
de femmes ont eû le dépit mortel de
perdre le jour, ces conquêtes qu'elles
94 LE NOUVEAU
ne devoient qu'à leur déguiſement .
Frappé de ces contradictions , Madame,
croiriez -vous , que je n'ai été
touché que des malheureux ,fans prendre
la moindre part à la joye des autres
; il ne vous eft pas difficile de juger
qu'avec ces fentimens , je me fuis
fort ennuyé ; cependant j'ai tenu bon ,
j'ai refté jufqu'à cinq heures , &
comme vous m'aviez ordonné ďêtre
toûjours, alerte pour apprendre
quelque hiftoire ;l'envie de vous fatisfaire
m'a déterminé de me mettre dans
une loge à côté de deux Cavaliers , qui
ne faifoient que d'y entrer ; ils avoient
beaucoup danſé à l'envi l'un de l'autre,
avec une Dame fort bien faite qui
venoit de leur faire entendre qu'il
étoit de la bienfeance qu'elle rejoignit
la compagnie , & qu'ils ne la fui
villent pas d'avantage . Je crû dabord
que la jalouſe aſſembloit nos rivaux
, & que leur converfation feroit
des plus vives. Je m'approchay fans
affecter de curiofité , je feignis d'être
fatigué, & de m'endormir. Voici Madame
, ce que j'entendis ; le recit de
MER CURE.
25
leur converfation va commencer
mon hiſtoire ; afin que vous ne foyez
point furprife , que je nomme d'abord
mes deux heros ; vous fçaurez que j'en
reconnus un à ſa voix qu'il déguifoit
mal , & qu'apiés avoir appris ce que
je voulois fçavoir , je me fis connoître
à eux , & eux à moy ; & c'est du
Chevalier mon amy, que j'ay'appris
toute l'intrigue .
Nous fommes amis depuis longtemps
, difoit le Marquis de Polygni
au Chevalier de Lefclache ; ou je me
trompe , ou nous fommes rivaux ,
parlez -moy de bonne foy , eft- ce avec
fincerité que vous avez exprimé vos
défirs à l'aimable inconnuë : je vous
confefle , reprit le Chevalier , que
je n'ay jamais été féduit fi agréablement
, & cependant vous fçavez que
nous n'avons fait qu'entrevoir fon vifage
; ce que j'en ay vû, ne fuffit que
trop, je ferois bien fâché que vous fufiez
auffi enchanté que je le fuis, j'au
rois un Concurrent trop dangereux ,
& ce ne feroit que par mes fentimens
que je pourois difputer le prix , d'un
96 LE NOUVEAU
le
coeur d'où dépend ma felici é , & qui
n'est peut-être pas refervé au plus fincere;
Poligni ne manqua pas à fon tour
de tendres expreffions , il parut auffi
amoureux que fon ami , le Chevalier
l'en auroit cru a moins , la jaloufie
qui accompagne l'amour par tout ,
lui avoit déja perfuadé ; dans ce moment,
il regarda le Marquis avec des
yeux de Rival, il eût peine à fe deffendre
d'un mouvement de dépit , ce qu'il
pût faire , fut de garder un exterieur
tranquille tandis qu'il étoit fi troublé
audedans. La fituation de Poligni
étoit à peu-prés la même , il craignit
que cette égalité de fentimens ne refroidit
leur union , il en parla au Chevalier
, ils fe donnerent de mutuelles
aflurances de s'aimer toûjours , & de
facrifierplûtoft leurs plus tendres défirs
, que de fouffrir dans leur cout ,
la moindre alteration l'un pour l'autre
.
Ces nouvelles proteftations finies,
ils quitterent la loge , ce fut alors
que je me fis reconnoiftre mais
comme je fuis icy un perfonnage peu
neceflaire
>
MERCUR E. 97
neceffaire à la fcene ;je reprends mon
recit , ils parcoururent de nouveau la
fale du bal , re, oignirent leur aima
ble inconnue qu'ils n'avoient point
perdu des yeux , la fuivirent quand
elle forti , & apprirent par un de fes
domestiques qu'ils gratifierent , qui
elle étoit & où elle demeuroit . C'étoit
la belle Cleonice , que l'abfence
d'un mary jaloux rendoit
d'un abord facile ; la nouvelle pouvoit
- elle être plus favorable à
nos ainans , ils s'embrafferent en fe
feparant , Poligni gagna la place des
victoites ,& Lelclache,le taux -bourg
faint Germain .
Je ne vous diray point , Madame, G
no deux amis dormi ent tranquillement
, d'un côté ils étoient amoureux
; de l'autre ils étoient fatigués
par plufieures veilles, ce qui rend leur
repos contr dictoire : ce que je fçais
pofitivement , c'eft que Pol gny s'é.
tant levé à quatre heures du foir , i .
fut beaucoup moins à la toilette q
l'ordinaire, tant il avoit d'impauence
d'aller voir l'objet de fon nouvel a
98 LE NOUVEA
U
mour , il y fut donc à cinq heures ,
& voici comme il debuta ; N'y a t'il'
point d'indifcretion , Madame , à venir
voir de fi prés des appas qui ont
produit cette nuit, de fi tendres effets,
malgré le foin que vous aviez pris
de les cacher , on lui répondit avec'
beaucoup d'efprit & de politefle . J'ef-'
pere , Madame , que vous me fçaurez
bon gré de ne pas charger mon hiftoire
de toute leur converfation ,
Mademoiſelle Scudery ne vous en
tiendroit pas quitte à fi bon marché
pour moy j'aime mieux laiffer à mon
Lecteur, le foin de deviner tout ce qui
peut le dire en pareille occafion , je
m'en fie mieux à fes fentinens qu'à
mes expreffions ; mais voici une circonftance
que je ne puis taire ; dans
le temps que Poligny tâchoit d'exprimer
tout ce qu'il reflentoit ' autant
que la modeftie de Cleonice le pouvoit
permettre , on apporta une Lettre
qu'un Laquais venoit de laif.
fer, lans dire de quelle part , & qui
foudain avoit difparu ; la femme
de chambre fut un peu gronMERCUR
E. 96
99
dée , & on luy défendit felon la coutume,
de fe charger jamais des Lettres
d'un inconnu ; Cleonice la lut cependant
d'abord tout bas , & enfuite à
Poligny; voici ce qu'elle contenoit .
Mon coeur népour aimer fe voyoit
en partage,
Tant de délicateffe , & defineerité ,
Que craignant d'éprouver quelqu'infidelité,
Il cherchoit fon pareil pour fixerfon
hommage:
Dans un nombre infini j'ay trouvé
quelques belles ,
Queje croyois d'abord avoir feduit
fes voeux ,
Mais fur leur peu defoy, bien- toft
ouvrant les yeux,
Fe connoiffois aßez qu'il n'eftoit pas
pour elles.
Je (oupirois toujours apres une avanture
Quim'offrit cet objet que je m'eftois
Forme ;
Cet objet fi charmant of feroir ren
fermé
Tij.
$36007
100
NOUVEAU LE
Le coeur le plus parfait qu'eut produit
la nature ;
Quand vos premiers regardsfont venusmefurprendre,
Sous leurs aimables coups interdit
enchanté ,
Fav vû que mon malheur , ou ma
felicité
Dépendait de la part que vous y
voudrez prendre.
Le Chevalier qui s'attendoit de
voir Cleonice le lendemain , n'avoit
point figné , mais Poligny reconnut
dans le moment, fon file, & fon écriture
, ille nomma pour l'Auteur de
ces vers , & tournant la converfation
fur les Poëtes , il faut avouer , ditil
, que ces Meffieurs là font bien
heureux , ils font de leur imagination
ce qu'ils veulent , ils rellentent des
peines ou des plaifits à leur gré , ils
font aujourdhui une elegie , demain
le caprice qui
un Madrigal, fuiva
les gouverne , je veux croire que mon
ami le Chevalier n'eft point du nombre
de ces Poëtes ; & lors qu'il nous
MERCURE 101
écrit fi tendrement , il faut qu'il reffente
quelque chofe , Cleonice comprit
facilement la fin de ce difcours,
& fans vouloir s'inftruire des fentiméns
du Chevalier , elle repartit
fimplement , qu'il feroit à fouhaiter
que chacun fut Poëte ; puifqu'il n'y
auroit plus de maux réels , & qu'elle
étoit bien perfuadée que tous les Amans
étoient Poëtes en ce lens . Poligni
voulut répliquer , mais quelquesperfonnes
qu'on vint annoncer ,
l'obligerent à garder fa réponſe , &
même à prendre congé de la compagnie
, ce qu'il fit dans le moment.
Un redoublement de tendrefle fur
l'effet de fon entre- vûë , la declaration
du Chevalier ne laifloit pas de
l'inquieter , fon procedé, difoit-il , eſt
plus refpectueux que le mien , il n'a
pas même mis fon nom , l'amour aime
tous ces petits myfteres , & moy
j'ay ofé me prefenter tout d'un coup ;
il eft vray que mon bonheur dépend
du caractere de la perfonne que j'ai
me , prefque tout fon fexe appelle vi
vacité , ardeur , empreffement , ce qui
I iij
102 LE NOUVEAU
il
me paroift une temerité ; un air firetenu
n'eft pas toujours de faifon.
Aprés ces reflexions que j'affure que
fit le Marquis , ou qu'il dût faire ,
alla trouver le Chevalier qui fçavoit
déja fa vifite ; ne me demandez point
Madame , qui l'avoit ſi bien inſtruit ,
fi on vouloit expliquer tous les par
où , & tous les comment des amoureux
, ou n'auroit jamais fait ; il fuffic
de fçavoir une fois, que le Dieu qui
les infpire, eft le plus fubtil, & le plus
ingenieux de tous ; il endort les Ĉerberes
, adoucit les Megeres , c'eft à
dire, en ftyle commun , qu'il gagne les
Suiffes les plus intraitables , & les
femmes de chambre les plus revêches.
Bon jour,mon cher Chevalier, dit
le Marquis, en l'embrallant, fi j'avois
efté auffi pareffeux que toy , tes affaires
ne feroient pas en fi bon train ,
& on ne fçauroit pas que Lefelache
eft un des amans le plus poli qui foit
au monde , & qui s'exprime avec le
plus de délicatelle ; tu ne te ferois jamais
attendu de m'avoir cette obliga.
MERCURE
203
tion; mais quelqu'amoureux que je
fois, mon amitié l'emporte. Que je
m'eſtimerai heureux fi le Chevalier
en agit ainfi avec moy , Lefclache
l'en aflura avec les termes les plus
perfuafifs , il s'informa plus exactement
de l'obligation pretenduë , que
Poligni vouloit qu'il luy eat , il ne fit
nul myftere de fa declaration en vers,
il s'habilla & fortit avec luy , il n'y
eut rien de particulier le refte du
jour .
Le lendemain ils fe trouverent tous
deux chez Cleonice , Poligni qui entra
le dernier, ne pût cacher un peu
de rougeur , tant il eft vray que les
premiers mouvemens de l'amour
font de nous porter à la vengeance,
indiftin&tement contre tout rival , il fe
remit pourtant , & aprés avoir badiné
agréablement fur leur tête à
tête , fur l'Auteur des vers , il examina
en lay même , fi quelques regards
favorables ou quelques réponfes
de la partde Cleonice ,ne marqueroit
point dés ce jour une préference,
car felon luy; l'amour eftoit prompt
104 LE NOUVEAU
às
s'expliquer ; mais qu'il eft difficile
de trouver la verité par un-femblable
examen ; la jaloufie qui eft toujours
de la partie nous tourne l'efprit de
façon, que nous croyons fouvent le
contraire de ce qui eft : ce que je puis
vous affurer, Madame, c'eft que pendant
les cinq ou fix premieres vifites
que firent nos amis rivaux , il eut
efté difficile à un tiers non intereffé ,
de deviner lequel des deux eftoit le
mieux traité .
Les choles en eftoient là ; lorſque
Poligni fongeant à rendre fes petits ,
foins utiles , chercha quelque moyen
pour cela , il ne doutoit point que
l'efprit & le merite du Chevalier ne
fuflent capable defaire diverfion dans
le coeur de Cleonice ; mais il ne vouloit
pas fe brouiller ouvertement, & voici
ce qu'il inventa. Ce trait va vous
donner, Madame,une idée bien deſavantageufe
de nos amans , & je fuis .
für que dés ce moment, ils vont perdre
vostre eftime ; voici donc ce que
Je Marquis propofa auChevalier , &c
comme il s'expliq ua.
MER CURE.
105
Nous nous fommes promis que notre
amitié triompheroit de notre amour
; ce n'eft pas atfez , mon cher,
pour des amis comme nous , il faut
encore que ce qui fert à brociller les
autres , ferve à forufier notre union .
Je vois bien qu'il n'étoit pas poffible
de vivre fans voir Cleonice , j'ai tout
fait pour te faire un facrifice de mes
defirs, fans y pouvoir réullir. Jamais
nous n'avancerons , tant que nous
nous trouverons enfemble chez elle ,
nous nous détrui - ons l'un l'autre , je
te donne le choix .
Le Chevalier fentit la verité de ces
taifons , & s'y rendit .
Ce n'eft pas le tout mon Cher, reprit
Poligni , les femmes font artificieufes
, & l'on peut , fans crime
ufer d'artifices avec elles , il faut que
nous nous diſions reciproquement les
progrès que nous ferons ; devenons,
s'il eft ií
Die , heureux
tous les
deux ; & crainte que notre intelligence
ne parut fufpecte ; rompons - là
ën apparence
; trouvons- nous encore
une fois enfemble
chez Cleonice
;
106 LE NOUVEAU
nous nous y dirons des chofes vives,
& nous finirons , s'il le faut , par un
combat fimulé ; quand ces feintes ne
ferviroient qu'à lui prouver la puiffance
de les attraits ; c'eft toûjours
beaucoup , & je t'aflure que les Dames
aiment mieux voir regner une
petite guerre entre leurs amans, qu'-
une fi parfaite tranquillité ; le Chevalier
eut quelque peine à fe rendre
à ces dernieres propofitions , la delicateffe
de fon amour s'y oppofoit ,
& fon amitié étoit fi fincere , que
l'ombre même de la perfidie , lui faìfoit
horreur ; cependant il les adopta
à la fin. Telle eft , Madame , la raifon
de l'homme , elle ne manque
prefque iamais de lui montrer le vrai ;
mais rarement elle a affez de force
pour l'engager à le prendre , & fa refittance
ne fert, pour l'ordinaire , qu à
rendre plus éclatant , le triomphe de
nos paffions .
Aprés une convention fi étonnante
entre deux perfonnes, qu'on pouvoit
foupçonner d'abord de veritable amour
, ils fongerent à agir en conMERCURE
107 .
>
fequence, ils fe trouverent chez la da
me , le querellerent , fe battirent ,
& la feinte fut fi bien conduite, que
Cleonice les crût irreconciliables, tur
tout quand elle euft éprouvé , que
l'interpofition de les charmes & de
fes difcours n'avoit pû calmer leur tu
reur , ils ne fe trouverent plus chez
elle , ils affecterent même d'y venir
un quart d'heure , l'un aprés l'autre,
afin que celui qui viendroit le dernier,
eut occafion de prouver la continuation
de fon reffentiment , en nevoulant
pas entrer .
La fincerité ne fut pas fi égale dans
les rapports qu'ils fe firent de l -urs
progrez , le Chevalier difoit bonnement
les chofes comme elles fe paffoient
, mais Poligni luy faifoit des
aveux tels qu'il lu plaifoit ; car ils
n'étoient pas d'aprés le vrar , le Chevalier
qui croyoit le Marquis de bon .
ne foy , s'imaginoit qu'il eftoit plus
favorifé que lui , ces jugemens les en
hardilloient , il en devenont plus entreprenant
, Cleonice s'en appercevoit
& reptimoit fon audace ; cela
108 LE NOUVEAU
le defefperoit, dans l'idée qu'il avoit,
que le Marquis eftoit mieux traité
il n'ofoit en faire fes plaintes , crainre
d'indifcretion ; en un mot , il étoit
la dupe de fa franchife: car Poligni en
profitoit , & pour faire la cour a fes
dépens , il rapportoit à Cléonice
tout ce qui fe paffoit entre elle & le
Chevalier , difant , qu'il le faifoit
par vanité. Cela ne pouvoit
manquer de rendre Lefelache odieux ;
il s'en app rçût avec douleur, & fans
penetrer les veritables raifons de la
haine de fa maiftreffe , il s'en prit à
fon étoile , & comme il eft fage jufques
dans le defefpoir , voici ce qu'il
écrivit.
BILLET.
Fe fuis plus perfuadé que ja- .
mais , Madame , qu'il y a une
Dé‹ffe aveugle qui décide ici bas
de notre bonheur , puisqu'avec
les plus tendres fentimens du
monde,je n'aipu meriter le moindre
MERCURE.
189
dre retour de vous ; il y a dans
ma deftinée , je ne fçais quelle
malignité, que je ne conçois pas,
ilfaut lafuivre , Madame , & ne
vous point ennuyer d'avantage ;
c'est le parti que j'ai pris.
Voilà peut eftre, Madame , le premier
Amant qui ait tenu parole en
pareille occafion , il cefla de la voir
en effet ; Poligni triomphoit de fon
fuccès , mais comme la perfidie ne
peut eftre long-tems victorieule. Le
Chevalier fut bien- tôt vangé .
La fatisfaction eft ordinairement enamour
, la fource de l'inconftance ;
Poligny fut beaucoup moins affidu ;
la Dame qui étoit déja prévenuë
contre le Chevalier , foupçonna d'abord
qu'il avoit quelque part dans
ce refroidiffement , fon foupçon` fe
confirma , parce qu'il lui fut rapport
té, qu'ils fe voyoient dans ces idées ;
le dépit luy fit faire ce que l'amour
n'avoit pû exiger , elle luy écrivit en
ces termes.
K
110 LE NOUVEAU
Billet de Cleonice.
Fe fçavois bien , Monfieur ,
que vous eftiezun indifcret , mais
je nefçavoispas que vous euffiez
raffemble en vous, toutes les mauvaifes
qualitez ; je mefouviendrai
long- tems du bal , &je me
garderai des nouvelles connoiffan
ces.
Jamais homme ne fut fi furpris que
le Chevalier , à la lecture de ce
Billet , il fit pour la probité, ce qu'il
avoit refolu de ne plus faire pour
fon amour ; il ne pût fouffrir qu'on
l'outrageat fi injuftement , il fut chez
Cleonice , & aprés une converfation
de trois heures , il ſe juſtifia ſi bien ,
qu'enfin Cleonice lui avoua tout ce
que Poligny avoit dit contre lui , cet
aveu le troubla fi fort qu'il fut un
demi- quart d'heure fans parler ; en
MER CURE. 111
fin ayant rappellé fes fens , il decouvrit
à fon tour toute l'intrigue ; il ne
crût plus rien devoir à un ami fi indigne
, il devint celui de Cleonice , &
l'eft encore aux conditions de part &
d'autre , de ne plus jamais revoir
Poligny ; voici mon hiftoire , Madame,
vous n'y avez point vû de ces
faits furprenants qui étonnent l'efprit
, ni de ces circonftances variées
qui le flatent ; c'est un recit des plus
fimples,tiré d'aprés nature ; mais auffi
vous y voyez la fincerité reconnue
, triompher à la fin de la perfidie.
C'eft voftre vertu favorite que
j'ai voulu couronner , pouvois- je
mieux m'acquiter de l'emploi que
vous m'aviez donné : Je fuis , Madame
,
Voftre trés -humble &
trés-obéiffant ferviteur,
DE BONNEVAL.
DEDIE E A MADAME
LA COMTESSE
D.E
***
JAY
AY fuivi vos confeils , Madame ,
J'ay éé au bal de la Comedie
mais je ne ferai point flatteur au point
de vous avouer , que j'y ay reffenti
tout le plaifir que vous m'aviez fair
efperer.Je n'examine point fi la faute
en eft a la nature du fpectacle ou à
mon caractère ; qu'importe quand on
s'ennuye , je prévois que cet aveu e
m'attiera pas beaucoup d'éloges de
la part des petits Mautres, & des o
quettes ; à les en croire , rien de plus
charmant que le bal . C'eft la qu'a
l'ayde d'un iafque , on fe dérobe aux
MERCURE. 25
yeux des jalouz , fans le bal , que d'a
mans favorisés gémiroient encor dans
leurs chaines , que de foupirs pouffés
qui n'eullent jamais ofés naiftre à vi«
fage découvert ; enfin on peut définir
le bal , le veritable Temple de l'Amour
: il y lance fes traits de toutes
parts , & fa puiflance y paroift d'autant
plus grande , qu'il n'y a pas be
foin , comme dans le refte du monde ,
du fecours des appas pour faire de
nouveaux fujets , les maximes ordinaires
y font peu d'uſage , on s'y aime
fans fe connoiftre ,& fans s'être vûs ,
on diroit que tout l'air de ce lieu n'eft
formé que defoupirs , ce portrait peut
être fidele , mais pour peu que je
vouluffe entrer en difpure , que je
trouverois de chofes capables de balancer
ces avantages ! combien de
Maris à l'ayde du mafque ont appris
ce qu'ils enragent de fçavoir , combiende
confpirations amoureuſes dé .
couvertes ! combien d'indifcretions !
combien d'infidelités ! enfin combien
de femmes ont eû le dépit mortel de
perdre le jour, ces conquêtes qu'elles
94 LE NOUVEAU
ne devoient qu'à leur déguiſement .
Frappé de ces contradictions , Madame,
croiriez -vous , que je n'ai été
touché que des malheureux ,fans prendre
la moindre part à la joye des autres
; il ne vous eft pas difficile de juger
qu'avec ces fentimens , je me fuis
fort ennuyé ; cependant j'ai tenu bon ,
j'ai refté jufqu'à cinq heures , &
comme vous m'aviez ordonné ďêtre
toûjours, alerte pour apprendre
quelque hiftoire ;l'envie de vous fatisfaire
m'a déterminé de me mettre dans
une loge à côté de deux Cavaliers , qui
ne faifoient que d'y entrer ; ils avoient
beaucoup danſé à l'envi l'un de l'autre,
avec une Dame fort bien faite qui
venoit de leur faire entendre qu'il
étoit de la bienfeance qu'elle rejoignit
la compagnie , & qu'ils ne la fui
villent pas d'avantage . Je crû dabord
que la jalouſe aſſembloit nos rivaux
, & que leur converfation feroit
des plus vives. Je m'approchay fans
affecter de curiofité , je feignis d'être
fatigué, & de m'endormir. Voici Madame
, ce que j'entendis ; le recit de
MER CURE.
25
leur converfation va commencer
mon hiſtoire ; afin que vous ne foyez
point furprife , que je nomme d'abord
mes deux heros ; vous fçaurez que j'en
reconnus un à ſa voix qu'il déguifoit
mal , & qu'apiés avoir appris ce que
je voulois fçavoir , je me fis connoître
à eux , & eux à moy ; & c'est du
Chevalier mon amy, que j'ay'appris
toute l'intrigue .
Nous fommes amis depuis longtemps
, difoit le Marquis de Polygni
au Chevalier de Lefclache ; ou je me
trompe , ou nous fommes rivaux ,
parlez -moy de bonne foy , eft- ce avec
fincerité que vous avez exprimé vos
défirs à l'aimable inconnuë : je vous
confefle , reprit le Chevalier , que
je n'ay jamais été féduit fi agréablement
, & cependant vous fçavez que
nous n'avons fait qu'entrevoir fon vifage
; ce que j'en ay vû, ne fuffit que
trop, je ferois bien fâché que vous fufiez
auffi enchanté que je le fuis, j'au
rois un Concurrent trop dangereux ,
& ce ne feroit que par mes fentimens
que je pourois difputer le prix , d'un
96 LE NOUVEAU
le
coeur d'où dépend ma felici é , & qui
n'est peut-être pas refervé au plus fincere;
Poligni ne manqua pas à fon tour
de tendres expreffions , il parut auffi
amoureux que fon ami , le Chevalier
l'en auroit cru a moins , la jaloufie
qui accompagne l'amour par tout ,
lui avoit déja perfuadé ; dans ce moment,
il regarda le Marquis avec des
yeux de Rival, il eût peine à fe deffendre
d'un mouvement de dépit , ce qu'il
pût faire , fut de garder un exterieur
tranquille tandis qu'il étoit fi troublé
audedans. La fituation de Poligni
étoit à peu-prés la même , il craignit
que cette égalité de fentimens ne refroidit
leur union , il en parla au Chevalier
, ils fe donnerent de mutuelles
aflurances de s'aimer toûjours , & de
facrifierplûtoft leurs plus tendres défirs
, que de fouffrir dans leur cout ,
la moindre alteration l'un pour l'autre
.
Ces nouvelles proteftations finies,
ils quitterent la loge , ce fut alors
que je me fis reconnoiftre mais
comme je fuis icy un perfonnage peu
neceflaire
>
MERCUR E. 97
neceffaire à la fcene ;je reprends mon
recit , ils parcoururent de nouveau la
fale du bal , re, oignirent leur aima
ble inconnue qu'ils n'avoient point
perdu des yeux , la fuivirent quand
elle forti , & apprirent par un de fes
domestiques qu'ils gratifierent , qui
elle étoit & où elle demeuroit . C'étoit
la belle Cleonice , que l'abfence
d'un mary jaloux rendoit
d'un abord facile ; la nouvelle pouvoit
- elle être plus favorable à
nos ainans , ils s'embrafferent en fe
feparant , Poligni gagna la place des
victoites ,& Lelclache,le taux -bourg
faint Germain .
Je ne vous diray point , Madame, G
no deux amis dormi ent tranquillement
, d'un côté ils étoient amoureux
; de l'autre ils étoient fatigués
par plufieures veilles, ce qui rend leur
repos contr dictoire : ce que je fçais
pofitivement , c'eft que Pol gny s'é.
tant levé à quatre heures du foir , i .
fut beaucoup moins à la toilette q
l'ordinaire, tant il avoit d'impauence
d'aller voir l'objet de fon nouvel a
98 LE NOUVEA
U
mour , il y fut donc à cinq heures ,
& voici comme il debuta ; N'y a t'il'
point d'indifcretion , Madame , à venir
voir de fi prés des appas qui ont
produit cette nuit, de fi tendres effets,
malgré le foin que vous aviez pris
de les cacher , on lui répondit avec'
beaucoup d'efprit & de politefle . J'ef-'
pere , Madame , que vous me fçaurez
bon gré de ne pas charger mon hiftoire
de toute leur converfation ,
Mademoiſelle Scudery ne vous en
tiendroit pas quitte à fi bon marché
pour moy j'aime mieux laiffer à mon
Lecteur, le foin de deviner tout ce qui
peut le dire en pareille occafion , je
m'en fie mieux à fes fentinens qu'à
mes expreffions ; mais voici une circonftance
que je ne puis taire ; dans
le temps que Poligny tâchoit d'exprimer
tout ce qu'il reflentoit ' autant
que la modeftie de Cleonice le pouvoit
permettre , on apporta une Lettre
qu'un Laquais venoit de laif.
fer, lans dire de quelle part , & qui
foudain avoit difparu ; la femme
de chambre fut un peu gronMERCUR
E. 96
99
dée , & on luy défendit felon la coutume,
de fe charger jamais des Lettres
d'un inconnu ; Cleonice la lut cependant
d'abord tout bas , & enfuite à
Poligny; voici ce qu'elle contenoit .
Mon coeur népour aimer fe voyoit
en partage,
Tant de délicateffe , & defineerité ,
Que craignant d'éprouver quelqu'infidelité,
Il cherchoit fon pareil pour fixerfon
hommage:
Dans un nombre infini j'ay trouvé
quelques belles ,
Queje croyois d'abord avoir feduit
fes voeux ,
Mais fur leur peu defoy, bien- toft
ouvrant les yeux,
Fe connoiffois aßez qu'il n'eftoit pas
pour elles.
Je (oupirois toujours apres une avanture
Quim'offrit cet objet que je m'eftois
Forme ;
Cet objet fi charmant of feroir ren
fermé
Tij.
$36007
100
NOUVEAU LE
Le coeur le plus parfait qu'eut produit
la nature ;
Quand vos premiers regardsfont venusmefurprendre,
Sous leurs aimables coups interdit
enchanté ,
Fav vû que mon malheur , ou ma
felicité
Dépendait de la part que vous y
voudrez prendre.
Le Chevalier qui s'attendoit de
voir Cleonice le lendemain , n'avoit
point figné , mais Poligny reconnut
dans le moment, fon file, & fon écriture
, ille nomma pour l'Auteur de
ces vers , & tournant la converfation
fur les Poëtes , il faut avouer , ditil
, que ces Meffieurs là font bien
heureux , ils font de leur imagination
ce qu'ils veulent , ils rellentent des
peines ou des plaifits à leur gré , ils
font aujourdhui une elegie , demain
le caprice qui
un Madrigal, fuiva
les gouverne , je veux croire que mon
ami le Chevalier n'eft point du nombre
de ces Poëtes ; & lors qu'il nous
MERCURE 101
écrit fi tendrement , il faut qu'il reffente
quelque chofe , Cleonice comprit
facilement la fin de ce difcours,
& fans vouloir s'inftruire des fentiméns
du Chevalier , elle repartit
fimplement , qu'il feroit à fouhaiter
que chacun fut Poëte ; puifqu'il n'y
auroit plus de maux réels , & qu'elle
étoit bien perfuadée que tous les Amans
étoient Poëtes en ce lens . Poligni
voulut répliquer , mais quelquesperfonnes
qu'on vint annoncer ,
l'obligerent à garder fa réponſe , &
même à prendre congé de la compagnie
, ce qu'il fit dans le moment.
Un redoublement de tendrefle fur
l'effet de fon entre- vûë , la declaration
du Chevalier ne laifloit pas de
l'inquieter , fon procedé, difoit-il , eſt
plus refpectueux que le mien , il n'a
pas même mis fon nom , l'amour aime
tous ces petits myfteres , & moy
j'ay ofé me prefenter tout d'un coup ;
il eft vray que mon bonheur dépend
du caractere de la perfonne que j'ai
me , prefque tout fon fexe appelle vi
vacité , ardeur , empreffement , ce qui
I iij
102 LE NOUVEAU
il
me paroift une temerité ; un air firetenu
n'eft pas toujours de faifon.
Aprés ces reflexions que j'affure que
fit le Marquis , ou qu'il dût faire ,
alla trouver le Chevalier qui fçavoit
déja fa vifite ; ne me demandez point
Madame , qui l'avoit ſi bien inſtruit ,
fi on vouloit expliquer tous les par
où , & tous les comment des amoureux
, ou n'auroit jamais fait ; il fuffic
de fçavoir une fois, que le Dieu qui
les infpire, eft le plus fubtil, & le plus
ingenieux de tous ; il endort les Ĉerberes
, adoucit les Megeres , c'eft à
dire, en ftyle commun , qu'il gagne les
Suiffes les plus intraitables , & les
femmes de chambre les plus revêches.
Bon jour,mon cher Chevalier, dit
le Marquis, en l'embrallant, fi j'avois
efté auffi pareffeux que toy , tes affaires
ne feroient pas en fi bon train ,
& on ne fçauroit pas que Lefelache
eft un des amans le plus poli qui foit
au monde , & qui s'exprime avec le
plus de délicatelle ; tu ne te ferois jamais
attendu de m'avoir cette obliga.
MERCURE
203
tion; mais quelqu'amoureux que je
fois, mon amitié l'emporte. Que je
m'eſtimerai heureux fi le Chevalier
en agit ainfi avec moy , Lefclache
l'en aflura avec les termes les plus
perfuafifs , il s'informa plus exactement
de l'obligation pretenduë , que
Poligni vouloit qu'il luy eat , il ne fit
nul myftere de fa declaration en vers,
il s'habilla & fortit avec luy , il n'y
eut rien de particulier le refte du
jour .
Le lendemain ils fe trouverent tous
deux chez Cleonice , Poligni qui entra
le dernier, ne pût cacher un peu
de rougeur , tant il eft vray que les
premiers mouvemens de l'amour
font de nous porter à la vengeance,
indiftin&tement contre tout rival , il fe
remit pourtant , & aprés avoir badiné
agréablement fur leur tête à
tête , fur l'Auteur des vers , il examina
en lay même , fi quelques regards
favorables ou quelques réponfes
de la partde Cleonice ,ne marqueroit
point dés ce jour une préference,
car felon luy; l'amour eftoit prompt
104 LE NOUVEAU
às
s'expliquer ; mais qu'il eft difficile
de trouver la verité par un-femblable
examen ; la jaloufie qui eft toujours
de la partie nous tourne l'efprit de
façon, que nous croyons fouvent le
contraire de ce qui eft : ce que je puis
vous affurer, Madame, c'eft que pendant
les cinq ou fix premieres vifites
que firent nos amis rivaux , il eut
efté difficile à un tiers non intereffé ,
de deviner lequel des deux eftoit le
mieux traité .
Les choles en eftoient là ; lorſque
Poligni fongeant à rendre fes petits ,
foins utiles , chercha quelque moyen
pour cela , il ne doutoit point que
l'efprit & le merite du Chevalier ne
fuflent capable defaire diverfion dans
le coeur de Cleonice ; mais il ne vouloit
pas fe brouiller ouvertement, & voici
ce qu'il inventa. Ce trait va vous
donner, Madame,une idée bien deſavantageufe
de nos amans , & je fuis .
für que dés ce moment, ils vont perdre
vostre eftime ; voici donc ce que
Je Marquis propofa auChevalier , &c
comme il s'expliq ua.
MER CURE.
105
Nous nous fommes promis que notre
amitié triompheroit de notre amour
; ce n'eft pas atfez , mon cher,
pour des amis comme nous , il faut
encore que ce qui fert à brociller les
autres , ferve à forufier notre union .
Je vois bien qu'il n'étoit pas poffible
de vivre fans voir Cleonice , j'ai tout
fait pour te faire un facrifice de mes
defirs, fans y pouvoir réullir. Jamais
nous n'avancerons , tant que nous
nous trouverons enfemble chez elle ,
nous nous détrui - ons l'un l'autre , je
te donne le choix .
Le Chevalier fentit la verité de ces
taifons , & s'y rendit .
Ce n'eft pas le tout mon Cher, reprit
Poligni , les femmes font artificieufes
, & l'on peut , fans crime
ufer d'artifices avec elles , il faut que
nous nous diſions reciproquement les
progrès que nous ferons ; devenons,
s'il eft ií
Die , heureux
tous les
deux ; & crainte que notre intelligence
ne parut fufpecte ; rompons - là
ën apparence
; trouvons- nous encore
une fois enfemble
chez Cleonice
;
106 LE NOUVEAU
nous nous y dirons des chofes vives,
& nous finirons , s'il le faut , par un
combat fimulé ; quand ces feintes ne
ferviroient qu'à lui prouver la puiffance
de les attraits ; c'eft toûjours
beaucoup , & je t'aflure que les Dames
aiment mieux voir regner une
petite guerre entre leurs amans, qu'-
une fi parfaite tranquillité ; le Chevalier
eut quelque peine à fe rendre
à ces dernieres propofitions , la delicateffe
de fon amour s'y oppofoit ,
& fon amitié étoit fi fincere , que
l'ombre même de la perfidie , lui faìfoit
horreur ; cependant il les adopta
à la fin. Telle eft , Madame , la raifon
de l'homme , elle ne manque
prefque iamais de lui montrer le vrai ;
mais rarement elle a affez de force
pour l'engager à le prendre , & fa refittance
ne fert, pour l'ordinaire , qu à
rendre plus éclatant , le triomphe de
nos paffions .
Aprés une convention fi étonnante
entre deux perfonnes, qu'on pouvoit
foupçonner d'abord de veritable amour
, ils fongerent à agir en conMERCURE
107 .
>
fequence, ils fe trouverent chez la da
me , le querellerent , fe battirent ,
& la feinte fut fi bien conduite, que
Cleonice les crût irreconciliables, tur
tout quand elle euft éprouvé , que
l'interpofition de les charmes & de
fes difcours n'avoit pû calmer leur tu
reur , ils ne fe trouverent plus chez
elle , ils affecterent même d'y venir
un quart d'heure , l'un aprés l'autre,
afin que celui qui viendroit le dernier,
eut occafion de prouver la continuation
de fon reffentiment , en nevoulant
pas entrer .
La fincerité ne fut pas fi égale dans
les rapports qu'ils fe firent de l -urs
progrez , le Chevalier difoit bonnement
les chofes comme elles fe paffoient
, mais Poligni luy faifoit des
aveux tels qu'il lu plaifoit ; car ils
n'étoient pas d'aprés le vrar , le Chevalier
qui croyoit le Marquis de bon .
ne foy , s'imaginoit qu'il eftoit plus
favorifé que lui , ces jugemens les en
hardilloient , il en devenont plus entreprenant
, Cleonice s'en appercevoit
& reptimoit fon audace ; cela
108 LE NOUVEAU
le defefperoit, dans l'idée qu'il avoit,
que le Marquis eftoit mieux traité
il n'ofoit en faire fes plaintes , crainre
d'indifcretion ; en un mot , il étoit
la dupe de fa franchife: car Poligni en
profitoit , & pour faire la cour a fes
dépens , il rapportoit à Cléonice
tout ce qui fe paffoit entre elle & le
Chevalier , difant , qu'il le faifoit
par vanité. Cela ne pouvoit
manquer de rendre Lefelache odieux ;
il s'en app rçût avec douleur, & fans
penetrer les veritables raifons de la
haine de fa maiftreffe , il s'en prit à
fon étoile , & comme il eft fage jufques
dans le defefpoir , voici ce qu'il
écrivit.
BILLET.
Fe fuis plus perfuadé que ja- .
mais , Madame , qu'il y a une
Dé‹ffe aveugle qui décide ici bas
de notre bonheur , puisqu'avec
les plus tendres fentimens du
monde,je n'aipu meriter le moindre
MERCURE.
189
dre retour de vous ; il y a dans
ma deftinée , je ne fçais quelle
malignité, que je ne conçois pas,
ilfaut lafuivre , Madame , & ne
vous point ennuyer d'avantage ;
c'est le parti que j'ai pris.
Voilà peut eftre, Madame , le premier
Amant qui ait tenu parole en
pareille occafion , il cefla de la voir
en effet ; Poligni triomphoit de fon
fuccès , mais comme la perfidie ne
peut eftre long-tems victorieule. Le
Chevalier fut bien- tôt vangé .
La fatisfaction eft ordinairement enamour
, la fource de l'inconftance ;
Poligny fut beaucoup moins affidu ;
la Dame qui étoit déja prévenuë
contre le Chevalier , foupçonna d'abord
qu'il avoit quelque part dans
ce refroidiffement , fon foupçon` fe
confirma , parce qu'il lui fut rapport
té, qu'ils fe voyoient dans ces idées ;
le dépit luy fit faire ce que l'amour
n'avoit pû exiger , elle luy écrivit en
ces termes.
K
110 LE NOUVEAU
Billet de Cleonice.
Fe fçavois bien , Monfieur ,
que vous eftiezun indifcret , mais
je nefçavoispas que vous euffiez
raffemble en vous, toutes les mauvaifes
qualitez ; je mefouviendrai
long- tems du bal , &je me
garderai des nouvelles connoiffan
ces.
Jamais homme ne fut fi furpris que
le Chevalier , à la lecture de ce
Billet , il fit pour la probité, ce qu'il
avoit refolu de ne plus faire pour
fon amour ; il ne pût fouffrir qu'on
l'outrageat fi injuftement , il fut chez
Cleonice , & aprés une converfation
de trois heures , il ſe juſtifia ſi bien ,
qu'enfin Cleonice lui avoua tout ce
que Poligny avoit dit contre lui , cet
aveu le troubla fi fort qu'il fut un
demi- quart d'heure fans parler ; en
MER CURE. 111
fin ayant rappellé fes fens , il decouvrit
à fon tour toute l'intrigue ; il ne
crût plus rien devoir à un ami fi indigne
, il devint celui de Cleonice , &
l'eft encore aux conditions de part &
d'autre , de ne plus jamais revoir
Poligny ; voici mon hiftoire , Madame,
vous n'y avez point vû de ces
faits furprenants qui étonnent l'efprit
, ni de ces circonftances variées
qui le flatent ; c'est un recit des plus
fimples,tiré d'aprés nature ; mais auffi
vous y voyez la fincerité reconnue
, triompher à la fin de la perfidie.
C'eft voftre vertu favorite que
j'ai voulu couronner , pouvois- je
mieux m'acquiter de l'emploi que
vous m'aviez donné : Je fuis , Madame
,
Voftre trés -humble &
trés-obéiffant ferviteur,
DE BONNEVAL.
Fermer
27
p. 81-89
HARANGUE FAITE AU ROY PAR Mr DE MONTEMPUYS, Recteur de l'Université. En présentant un Cierge à SA MAJESTÉ au Louvre, le premier Février 1717.
Début :
Sire, L'Université réglant les voeux qu'elle adresse à Dieu pour [...]
Mots clefs :
Université, Voeux, Sa Majesté, Moeurs, Gloire, Religion, Espérance, Sentiments, Loi, Duc, Serment, Charges, Cérémonie, Mouvements des troupes, Duchesse, Princesse, Ornements, Abbaye
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HARANGUE FAITE AU ROY PAR Mr DE MONTEMPUYS, Recteur de l'Université. En présentant un Cierge à SA MAJESTÉ au Louvre, le premier Février 1717.
HARANGUE
FAITE AU ROY
PAR M DE MONTEMPUYS ,
Recteur de l'Univerfité.
En préfentantunCierge à SAMAIESTE
an Louvre , le premier Février
SIRE,
1717.
L'Univerfité réglant les voeux
qu'elle adreffe à Dieu pour Vous
fur l'état préfent de VOTRE
MAJESTE', eft toute occupée du
moment auquel doit commencer
Votre Inftruction .
Tems précieux pour VOTRE
MAJESTE , SIRE , qui fera le
feul de Votre Vie , où l'on ofera
Vous parler fincérement fur vos actions
, & où n'étant point chargé de
Vos Etats , Vous pourez ne penfer
qu'à Vous même , & Vous donner
82 LE NOUVEAU
tout entier à ce qui pent former
Votre Efprit , & régler Vos Maurs.
Tems important pour Votre
Royaume , dont la gloire & le bonheur
dépendent des Principes que
VOTRE MAJESTE va recevoir
fur la Religion , fur l'Eglife ,
fur les Droits de Sa Couronne
& fur Ses devoirs ; & de
l'habitude qu'Elle prendra de s'y
conformer.
2
Mais quelles efpérances d'une
Education parfaite ne donnent pas
à Votre Peuple , SIRE , la droiture
& l'élévation de Vos fentimens
cultivés par la Perfonne illuftre qui
a eûfoin de Votre Enfance , les qualités
naturelles de Votre efprit
l'expérience & le dés-intereffement
des Perfonnes qui font apellées àl'honneur
de Vous conduire & de
Vous inftruire !
Pour Nous , SIRE , perfuadés
que nous fommes , que la bonne conduite
des Rois , eft pour leur Peuune
Loi puiffante , nous ferons
les premiers à tirer avantage du pro
>
MERCURE. 83
grés que Vous ferez dans les Sciences
; nous propoferons Votre Exemple
à Vos jeunes Sujets qui font confiés
à nos foins , & nous ferons enforte
que lors que Vous ferez en
état de leur donner des Loix, SIRE ,
Vous reconnoiffiez avec quelle application
nous leur aurons donné
des leçons de refpect , d'obéiffance
& d'amour envers VOTRE
MAJESTE'.
Le 25 , le Roy accorda à Mr
le Duc de S. Simon tous les honneurs
du Louvre.
Le 26 M Le Duc de Chaulnes
fut gratifié par le Roy , de la furvivance
de la Charge de Capitaine
Lieutenant de la Compagnie des
Chevaux Legers pour Mr fon fils,
âgé de fix ans , Sa Majeſté y a joint
un Brevet de retenuë de quatre cent
mille livres , en cas de mort. >
Le 27 à trois heures Mgr le Duc
Regent s'étant rendu chez le Roy ,
S. M. recût le Serment de Mr le
Marquis de Gefvres , pour la furvivance
de la Charge de Premier
84
LE
NOUVEAU
Gentil-homme de la Chambre , en
préfence de Mr le Duc de Trefmes
fon pere & de quantité de Seigneurs.
Cette Cérémonie avoit été précédée
de celle du Serment prêté,quelques
moments auparavant , par M¹
le Prince de Soubize, pour la Charge
de Capitaine-Lieutenant des Gendarmes
, entre les mains de Mr le
Maréchal de Tallard . Ce droit appartenoit
autrefois au Conêtable :
mais depuis l'extinction de cette
Charge , les Grands Officiers ont
la liberté de choifir › pour recevoir
la preſtation de leur Serment , celui
des Maréchaux de France qui leur
agrée davantage.
,
Aprés le Serment prêté par Mr le
Marquis de Gefvres ; le Roy accompagné
de ME le Duc Regent , de
Mer le Duc , de Mers les Princes , de
M le Maréchal de Villeroy &c.
Sa Majesté voulut voir du balcon
de la Salle des Cent-Suiffes , la
Compagnie des Gendarmes de quartier
; Mr le Prince de Rohan , &
Mr le Prince de Soubize à cheval ,
firent
MERCURE. 35
firent faire divers mouvemens .
Aprés que la Compagnie eut défilé
, Mr le Prince de Rohan demanda
l'ordre au Roy , qui répondit
qu'on pouvoit s'en aller. S. M.
parut prendre beaucoup de plaifir à
cette revuë.
Ce fut dans ce temps - là que
Madanie Ducheffe de Berry arriva
dans un magnifique Caroffe , efcortée
d'un détachement de fes Gardes
; elle monta chez le Roy , d'où
elle fe rendit avec S. M. dans la
Chapelle , pour y tenir fur les Fonds
de Batême une fille de Mr le Marquis
de Monchy, Maître de la Garde-
Robe de feu M8 le Duc de Berry;
le Roy y avoit été précédéparMr le
Cardinal de Rohan, Grand Aumônier
de France. Monfieur l'Abbé de
Maulevrier & Mr l'Abbé d'Argentré
Aumôniers du Roy . S. M. étoit
accompagnéede
Mr le Maréchal de
Villeroy , de Mr le Prince Charles
Grand Ecuyer de France , de tous
les Officiers des Gardes.Le Roy portoit
un habit de Velours couleur de
Pourpre enrichi de gros boutons de
Mars 1717. H
86 LE NOUVEAU
diamans. MadameDucheffe de Berry
y avoit été précédée parM l'Abbé de
Caftriez nommé à l'Archevêché de
Tours , fon prémier Aumonier , Mr
l'Abbé de Rouget , & M l'Abbé de
Parthenay fes Aumoniers : elle étoit
accompagnée de Mde la Ducheſſe
de Saint Simon fa Dame d'honneur
, de Mde la Marquise de Pons
fa Dame d'atour , de fes Dames du
Palais , de Mr le Marquis de Coëtenfao
fon Chevalier d'honneur , de
Mile Chevalier d'Hautefort fon prémier
Ecuyer , & du refte de fa Maifon.
Cette Princeffe portoit une Robe
d'une étoffe d'or , toute couverte
de pierreries ; ſa coëffure en étoit
toute brillante . Mde la Ducheſſe de
Saint Simon s'y diftingua auffi par
une grande quantité de Diamans fur
fa robe , & à fa coëffure . Le Roy
fit pareillement l'honneur à Mr le
Marquis d'Arfy , un , des quatre
Gentilshommes de la Manche , de
tenir fon fils avec Mde la Ducheffe
du Mayne.
Cette double cérémonie fut faite
MERCURE.
87
par Mr le Grand Aumônier, Mrs les
Curez de Saint Germain l'Auxerrois
& de Saint Sulpice , préfents ,au
premier Batême , & Mr le Curé de
S. Roch au fecond. Mr le Curé de
Saint Germain l'Auxerrois affiſta
aux deux , avec l'Etole . Tous ont
fignés fur le Regiſtre .
Un monde infini s'étoit affemblé
pour voir ces cérémonies extraordinaires
; dautant plus que c'étoit le
jour de la préfentation des Placets.
L'Abbaye reguliere de Clairemarais
en Artois , elt vacante . Celle
de S. Ambroise de Bourges l'eit
pa
reillement par la mort de M¹ l'Abbé
de Fourcy.
Le premier de ce mois Mr le Maréchal
de Villeroy ayant jugé à
propos d'établir une régle conftante
pour tous les exercices de S. M. fit
lever le Roy à huit heures & demie.
Le 3. on créa une troifiéme
Charge d'Huiffier de l'Anti-chambre
, en faveur de Mr Pernault le
cadet , par la confiance que l'on
a en lui. Ona crû cette augmenta-
Hij
88 LE NOUVEAU
tion neceffaire , à caufe des difficultés
& des peines qui font attachées
à ce pofte , qui demande des foins
& une attention toute particuliére:
Elle a été créé a l'inſtar des deux autres
, avec l'attribution des mêmes
gages : mais afin que ce nouvel Officier
ne puiffe pas préjudicier aux
droits de fes Confreres : il a été ſtatüé
qu'il ne partagera point les droits
anciens avec eux. Le Roy , pour
le dédommager de ces retranchemens
, a ordonné qu'on en fit un
état, afin de les lui payer par que!-
qu'autre équivalent au prorata. La
furvivance de la Charge de M. N. .
Pernault l'aîné , accordée à fon cadet
, reite comme elle étoit.
On a fait un retranchement qu'on
a crû neceffaire pour les dépenfes du
Roy fur fa Table , & dans chaque
Office ; ce qui peut monter en tour
50. mille écus.
L'Abbaye de S. GILBERT à Clermont
en Auvergne , eft vacante par
la mort de M l'Abbé LARCHER
Chapelain ordinaire du Roy , cyMERCURE.
89
devant Sacriftain de la grande Chapelle
Charge qu'il avoit venduë
à Mr l'Abbé Gault , Chapelain du
Roy , & Beau-frere de Mi le Procureur
du Roy au Châtelet .
FAITE AU ROY
PAR M DE MONTEMPUYS ,
Recteur de l'Univerfité.
En préfentantunCierge à SAMAIESTE
an Louvre , le premier Février
SIRE,
1717.
L'Univerfité réglant les voeux
qu'elle adreffe à Dieu pour Vous
fur l'état préfent de VOTRE
MAJESTE', eft toute occupée du
moment auquel doit commencer
Votre Inftruction .
Tems précieux pour VOTRE
MAJESTE , SIRE , qui fera le
feul de Votre Vie , où l'on ofera
Vous parler fincérement fur vos actions
, & où n'étant point chargé de
Vos Etats , Vous pourez ne penfer
qu'à Vous même , & Vous donner
82 LE NOUVEAU
tout entier à ce qui pent former
Votre Efprit , & régler Vos Maurs.
Tems important pour Votre
Royaume , dont la gloire & le bonheur
dépendent des Principes que
VOTRE MAJESTE va recevoir
fur la Religion , fur l'Eglife ,
fur les Droits de Sa Couronne
& fur Ses devoirs ; & de
l'habitude qu'Elle prendra de s'y
conformer.
2
Mais quelles efpérances d'une
Education parfaite ne donnent pas
à Votre Peuple , SIRE , la droiture
& l'élévation de Vos fentimens
cultivés par la Perfonne illuftre qui
a eûfoin de Votre Enfance , les qualités
naturelles de Votre efprit
l'expérience & le dés-intereffement
des Perfonnes qui font apellées àl'honneur
de Vous conduire & de
Vous inftruire !
Pour Nous , SIRE , perfuadés
que nous fommes , que la bonne conduite
des Rois , eft pour leur Peuune
Loi puiffante , nous ferons
les premiers à tirer avantage du pro
>
MERCURE. 83
grés que Vous ferez dans les Sciences
; nous propoferons Votre Exemple
à Vos jeunes Sujets qui font confiés
à nos foins , & nous ferons enforte
que lors que Vous ferez en
état de leur donner des Loix, SIRE ,
Vous reconnoiffiez avec quelle application
nous leur aurons donné
des leçons de refpect , d'obéiffance
& d'amour envers VOTRE
MAJESTE'.
Le 25 , le Roy accorda à Mr
le Duc de S. Simon tous les honneurs
du Louvre.
Le 26 M Le Duc de Chaulnes
fut gratifié par le Roy , de la furvivance
de la Charge de Capitaine
Lieutenant de la Compagnie des
Chevaux Legers pour Mr fon fils,
âgé de fix ans , Sa Majeſté y a joint
un Brevet de retenuë de quatre cent
mille livres , en cas de mort. >
Le 27 à trois heures Mgr le Duc
Regent s'étant rendu chez le Roy ,
S. M. recût le Serment de Mr le
Marquis de Gefvres , pour la furvivance
de la Charge de Premier
84
LE
NOUVEAU
Gentil-homme de la Chambre , en
préfence de Mr le Duc de Trefmes
fon pere & de quantité de Seigneurs.
Cette Cérémonie avoit été précédée
de celle du Serment prêté,quelques
moments auparavant , par M¹
le Prince de Soubize, pour la Charge
de Capitaine-Lieutenant des Gendarmes
, entre les mains de Mr le
Maréchal de Tallard . Ce droit appartenoit
autrefois au Conêtable :
mais depuis l'extinction de cette
Charge , les Grands Officiers ont
la liberté de choifir › pour recevoir
la preſtation de leur Serment , celui
des Maréchaux de France qui leur
agrée davantage.
,
Aprés le Serment prêté par Mr le
Marquis de Gefvres ; le Roy accompagné
de ME le Duc Regent , de
Mer le Duc , de Mers les Princes , de
M le Maréchal de Villeroy &c.
Sa Majesté voulut voir du balcon
de la Salle des Cent-Suiffes , la
Compagnie des Gendarmes de quartier
; Mr le Prince de Rohan , &
Mr le Prince de Soubize à cheval ,
firent
MERCURE. 35
firent faire divers mouvemens .
Aprés que la Compagnie eut défilé
, Mr le Prince de Rohan demanda
l'ordre au Roy , qui répondit
qu'on pouvoit s'en aller. S. M.
parut prendre beaucoup de plaifir à
cette revuë.
Ce fut dans ce temps - là que
Madanie Ducheffe de Berry arriva
dans un magnifique Caroffe , efcortée
d'un détachement de fes Gardes
; elle monta chez le Roy , d'où
elle fe rendit avec S. M. dans la
Chapelle , pour y tenir fur les Fonds
de Batême une fille de Mr le Marquis
de Monchy, Maître de la Garde-
Robe de feu M8 le Duc de Berry;
le Roy y avoit été précédéparMr le
Cardinal de Rohan, Grand Aumônier
de France. Monfieur l'Abbé de
Maulevrier & Mr l'Abbé d'Argentré
Aumôniers du Roy . S. M. étoit
accompagnéede
Mr le Maréchal de
Villeroy , de Mr le Prince Charles
Grand Ecuyer de France , de tous
les Officiers des Gardes.Le Roy portoit
un habit de Velours couleur de
Pourpre enrichi de gros boutons de
Mars 1717. H
86 LE NOUVEAU
diamans. MadameDucheffe de Berry
y avoit été précédée parM l'Abbé de
Caftriez nommé à l'Archevêché de
Tours , fon prémier Aumonier , Mr
l'Abbé de Rouget , & M l'Abbé de
Parthenay fes Aumoniers : elle étoit
accompagnée de Mde la Ducheſſe
de Saint Simon fa Dame d'honneur
, de Mde la Marquise de Pons
fa Dame d'atour , de fes Dames du
Palais , de Mr le Marquis de Coëtenfao
fon Chevalier d'honneur , de
Mile Chevalier d'Hautefort fon prémier
Ecuyer , & du refte de fa Maifon.
Cette Princeffe portoit une Robe
d'une étoffe d'or , toute couverte
de pierreries ; ſa coëffure en étoit
toute brillante . Mde la Ducheſſe de
Saint Simon s'y diftingua auffi par
une grande quantité de Diamans fur
fa robe , & à fa coëffure . Le Roy
fit pareillement l'honneur à Mr le
Marquis d'Arfy , un , des quatre
Gentilshommes de la Manche , de
tenir fon fils avec Mde la Ducheffe
du Mayne.
Cette double cérémonie fut faite
MERCURE.
87
par Mr le Grand Aumônier, Mrs les
Curez de Saint Germain l'Auxerrois
& de Saint Sulpice , préfents ,au
premier Batême , & Mr le Curé de
S. Roch au fecond. Mr le Curé de
Saint Germain l'Auxerrois affiſta
aux deux , avec l'Etole . Tous ont
fignés fur le Regiſtre .
Un monde infini s'étoit affemblé
pour voir ces cérémonies extraordinaires
; dautant plus que c'étoit le
jour de la préfentation des Placets.
L'Abbaye reguliere de Clairemarais
en Artois , elt vacante . Celle
de S. Ambroise de Bourges l'eit
pa
reillement par la mort de M¹ l'Abbé
de Fourcy.
Le premier de ce mois Mr le Maréchal
de Villeroy ayant jugé à
propos d'établir une régle conftante
pour tous les exercices de S. M. fit
lever le Roy à huit heures & demie.
Le 3. on créa une troifiéme
Charge d'Huiffier de l'Anti-chambre
, en faveur de Mr Pernault le
cadet , par la confiance que l'on
a en lui. Ona crû cette augmenta-
Hij
88 LE NOUVEAU
tion neceffaire , à caufe des difficultés
& des peines qui font attachées
à ce pofte , qui demande des foins
& une attention toute particuliére:
Elle a été créé a l'inſtar des deux autres
, avec l'attribution des mêmes
gages : mais afin que ce nouvel Officier
ne puiffe pas préjudicier aux
droits de fes Confreres : il a été ſtatüé
qu'il ne partagera point les droits
anciens avec eux. Le Roy , pour
le dédommager de ces retranchemens
, a ordonné qu'on en fit un
état, afin de les lui payer par que!-
qu'autre équivalent au prorata. La
furvivance de la Charge de M. N. .
Pernault l'aîné , accordée à fon cadet
, reite comme elle étoit.
On a fait un retranchement qu'on
a crû neceffaire pour les dépenfes du
Roy fur fa Table , & dans chaque
Office ; ce qui peut monter en tour
50. mille écus.
L'Abbaye de S. GILBERT à Clermont
en Auvergne , eft vacante par
la mort de M l'Abbé LARCHER
Chapelain ordinaire du Roy , cyMERCURE.
89
devant Sacriftain de la grande Chapelle
Charge qu'il avoit venduë
à Mr l'Abbé Gault , Chapelain du
Roy , & Beau-frere de Mi le Procureur
du Roy au Châtelet .
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28
p. 56-58
CONTE PAR M. DE S. A.
Début :
Le Dieu de l'Interêt, & le Dieu de l'Amour, [...]
Mots clefs :
Dieu, Intérêt, Bijoux, Sentiments, Trésors, Carquois, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONTE PAR M. DE S. A.
CONTE
PAR M. DE S. A.
E Dieu de l'Interêt , & le Dieu .
L de l'Amour ,
Chez un gros Partiſan ſe trouverent
un jour :
L'avanture étoit rare , un même
Domicile
par eux n'étoit guere habité.
Chacun alloit de fon côté ,
L'un auplaifir , l'autre à l'utile :
D'AVRIL . 57
Voici , dit l'Interêt , un Enfant bien
nipé ,
Traits dorés , bon Carquois d'Ebéne
;
La dupe paroît bonne , & je fuis.
bien trompé ,
fi je n'en tire quelque aubene .
Veux-tu jouer , fils de Cypris ,
J'ai des bijoux à ton ufage ,
Qui pour argent prété , me furent
mis en gage ;
Bracelets de cheveux , où tiennent
des Rubis ,
Bagues de fentimens qui couvrent
un mystére :
C'eſt autant de Threfors ; à qui le
dites- vous ?
Je connois , dit l'Amour , le prix
de ces bijoux ,
Le Tarif en eft à Cythere :
Cà ,joüons , Maffe , un Trait , Paroli
, Maffe trois ;
>
Va le reite de mon Carquois.
Facillement Amour fe pique :
Son Joueur , habile Narquois
a bien-tôt raflé la boutique ;
L'enfant dévalifé s'enfuit au fond
des bois ,
58 LE MERCURE
Cacher la défaite , & fes larmes .
L'Interêt difpofe des armes ,
Dont l'Amour ufoit autrefois .
PAR M. DE S. A.
E Dieu de l'Interêt , & le Dieu .
L de l'Amour ,
Chez un gros Partiſan ſe trouverent
un jour :
L'avanture étoit rare , un même
Domicile
par eux n'étoit guere habité.
Chacun alloit de fon côté ,
L'un auplaifir , l'autre à l'utile :
D'AVRIL . 57
Voici , dit l'Interêt , un Enfant bien
nipé ,
Traits dorés , bon Carquois d'Ebéne
;
La dupe paroît bonne , & je fuis.
bien trompé ,
fi je n'en tire quelque aubene .
Veux-tu jouer , fils de Cypris ,
J'ai des bijoux à ton ufage ,
Qui pour argent prété , me furent
mis en gage ;
Bracelets de cheveux , où tiennent
des Rubis ,
Bagues de fentimens qui couvrent
un mystére :
C'eſt autant de Threfors ; à qui le
dites- vous ?
Je connois , dit l'Amour , le prix
de ces bijoux ,
Le Tarif en eft à Cythere :
Cà ,joüons , Maffe , un Trait , Paroli
, Maffe trois ;
>
Va le reite de mon Carquois.
Facillement Amour fe pique :
Son Joueur , habile Narquois
a bien-tôt raflé la boutique ;
L'enfant dévalifé s'enfuit au fond
des bois ,
58 LE MERCURE
Cacher la défaite , & fes larmes .
L'Interêt difpofe des armes ,
Dont l'Amour ufoit autrefois .
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29
p. 3-53
SUITE DE L'APOLOGIE DES SCAVANTS. SECONDE PARTIE, où L'ON FAIT VOIR, Que c'est le Public qu'on doit rendre responsable des excès qu'on leur reproche.
Début :
Je ne sçais si les Sçavants me sçauront tout le gré [...]
Mots clefs :
Savants, Justice, Défense, Querelles, Public, Insolence, Excès, Ouvrages, Erreur, Contestation, Disputes, Tribunal , Médisance, Barbarie, Peuple romain, Christianisme, Compassion, Sentiments, Humilité, Suffrages, Sciences, Arts, Réflexions, Ennemi, Érudition, Réconciliation, Divertissement, Préjudice, Politesse, Sagesse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DE L'APOLOGIE DES SCAVANTS. SECONDE PARTIE, où L'ON FAIT VOIR, Que c'est le Public qu'on doit rendre responsable des excès qu'on leur reproche.
SUITE
DE L'APOLOGIE
DES SCAVANTS.
SECONDE PARTIE ,
où L'ON FAIT VOIR ,
Que c'est le Public qu'on doit rendre
refponfable des excès qu'on
leur reproche.
J
E ne fçais fi les Sçavants
me fçauront tout le gré
que j'aurois naturellement
lieu de me promettre
du zele avec lequel je prens
A ij
4 MERCURE LE
en main leur défenfe ; mais comme
il faut être défintereffé dans le bien
qu'on fait , le plus ou le moins de
reconnoiffance de leur part n'altérera
en rien l'inclination que je me
fens à leur rendre toute la justice
qu'ils méritent ; & puifque j'ai com
mencé à les défendre , il faut continuer
de bonne grace , & donner
à leur Apologie toute l'étendue que
demande l'importance du fujet , &
toute la force dont il
ceptible.
peut être fuf
On les accufe de manquer de
moderation dans leurs querelless
j'ai fait voir en quoi on leur faifoit
injuftice fur ce point ; mais je
veux qu'ils ayent tort , qui eft- ce
qui les blâme ? C'eſt le Public. Et
moi je prétends que le Public n'eft
pas en droit de le faire : Pourquoi ?
parce que c'est à ce Public même
qui leur fait leur procés avec tant
de hauteur & de févérité , qu'il faut
imputer tout ce qu'on leur reproche
, & qu'il eft plus refponfable
qu'eux , de tous leurs excés.
DE MAY.
La propofition eft hardie , je l'avoue
, & il y a une forte de témérité
& même d'infolence à prendre
le Public à parti auffi hautement
que je fais ; mais voici ce qui me
fauve : C'est à fon propre Tribu
nal que je le cite ; ce n'eft que devant
lui que je veux plaider contre
lui-même ; & je me Hate qu'en faveur
d'une déference fi refpectueufe
, & en même-temps fi honorable
pour lui , il me paffera fans
peine tout ce que la propofition ,
d'elle- même,pourroit avoir de choquant
& d'irrégulier. Je le fais donc
Juge en fa propre caufe , & je compte
affes fur fa droiture & fur fon
équité , pour être perfundé , qu'il fe
fera juftice auffi exactement qu'il
a coûtume de la faire aux autres ,
& qu'il fera le premier à fe condamner
, fi on lui fait voir par de
bonnes raifons qu'il foit veritable-
.ment en faute. Or, c'eft ce que j'entreprends
de vérifier , & voici furquoi
je me fonde .
Quand des Sçavants s'attaquent
A iij
6 LE MERCURE
:
l'un l'autre dans des Ouvrages
qu'ils mettent en lumiere : je demande
quelle eft leur vûe ? car
chacun d'eux a fon but , & fe propofe
une fin . Seroit- ce de détromper
fon Adverfaire , & de lui faire
avouer qu'il a tort ? Un Sçavant
peut bien avoir affés bonne opinion
de la fupériorité de fon efprit , & de
la force de fon raifonnement , pour
fe flater qu'il fera connoître fenfiblement
à fon Antagoniſte , qu'il eft
dans l'erreur mais s'il eſpére le
réduire à en convenir lui - même ;
c'est ce me femble beaucoup préfumer
de fa docilité & de fa droi
ture . Quelque détrompé qu'on foit
dans le coeur , il en coûte trop à l'amour
propre pour l'avoüer : &
quand il fe trouveroit quelque
exemple d'un aveu pareil , c'eſt
quelque chofe de fi héroïque , &
par là même de fi rare , que cela ne
doit être tiré à conféquence.
pas
D'ailleurs , fi l'on ne fe propofe
point d'autre fin, à quoy bon rendre
publique une conteftation où il ne
DE 7
MAY.
s'agit que de détromper un particulier?
Pourquoi étaler auxyeuxde tout
le monde la honte de fon illufion
Pourquoi le couvrir d'une confufion
qu'on peut lui épargner, en l'inftruifant
tête à tête ›
ou par des
écrits qui n'aillent qu'à lui ? Metho
de d'autant plus efficace pour ramener
un efprit à la verité , que l'orgueil
naturel fe fent moins intereffé
dans un aveu fécret de l'erreur où
on a donné , & qu'il trouve dans
la délicateffe de ces fortes de ménagements
, de quoi fe relever de
tout ce qu'un aveu pareil peut
avoir d'humiliant .
On a donc quelque autre veûë,
quand on donne au Public ces fortes
d'Ouvrages ; & quelle peut être
cette veûë , finon , de le rendre
Arbitre de la difpute & de plaider
à fon Tribunal ? l'impreffion des
Livres tient lieu d'exploit dans la
République litteraire ; & tout Auteur
qui imprime contre un autre,
eft cenfé le citer devant le Tribunal
du Public,pour s'y voir condam8.
LE MERCURE
né & convaincu d'ignorance & d'erreur.
On regarde de part & d'autre
le Public , comme le Juge naturel
de la conteftation , & l'Arbitre
fouverain qui doit en décider
On a donc de part & d'autre, égal
intereft de le gagner , de lui plaire ,
de s'infinier dans fon efprit ; & par
conféquent de prendre, en écrivant ,
le ftile le plus convenable à fon humeur
, le plus conforme à fon goût ,
& le plus capable de le flâter : Ainfi ,
lorfque des Sçavans s'attaquent par
des invectives , s'offencent par des
réproches , fe déchirent par des médifances
ils font à plaindre fans
doûte d'en être réduits à une fi
étrange & fi cruelle neceffité ; mais ,
eft-ce à eux qu'il faut s'en prendre,
& non pas plûtôt au Public qui les
réduit & qui les y force , comme
on le verra dans la fuite.
y
Quand on donnoit autrefois à
Rome de ces Fêtes fanglantes , cù
trois , quatre & cinq cents hommes
deftinez à réjouir le PeupleRomain,
aux dépens de leur vie , fe maflaDE
MAY.
croient cruellement les uns les autres
, à qui croi- t- on qu'il falût im
puter l'horreur de cette bouche.
rie , aux Gladiateurs qui s'eftrama.
connoient fans quartier , ou au Peuple
enfaveur de qui on donnoit ce
divertiffement barbare ? C'étoit fans
doûte quelque chofe de bien atroce
& de bien inhumain qu'un pareil
fpectacle ; mais y auroit -il eu de
la raifon de le reprocher à ces pauvres
& infortunez Gladiateurs ? &
n'auroient ils pas été en droit de
répondre : Hélas ! C'eſt bien malgré
nous que nous en venons à cette
barbarie,blâmez ce Peuple, au plaifir
& à la cruauté duquel on nous
facrifie , mais pour nous , nousfommes
à plaindre & non à blâmer, Or,
ce que ces Gladiateurs répondroient
en cas pareil , les Sçavans
font en droit de le répondre fur le
reproche qu'on leur fait , & de dire
: fi nous fommes cruels les uns
envers les autres , fi nous nous
pouffons fans ménagement dans nos
querelles , fi nous nous décrions ,
10 LE MERCURE
i nous nous déchirons , impitoyablement
, c'est le Public qui nous
contraint & qui nous en fait i
Loy.Nôtre grand intereft eft de lui
plaire , & nous n'employrions pas
des moyens fi violents pour y parvenir
,finous n'étions perfuadez qu'ils
font de fon goût.
Le Public ne manquera pas de
reclâmer là - contre , & de prétendre
qu'on lui fait injure, en lui donnant
un caractére fi cruel & qui a
même quelque chofe d'inhumain &
de barbare.Surquoi je dirai d'abord,
que je n'avois affaire qu'au
Public d'autrefois , & que les Peuples
d'aujourd'huy reſſemblaffent
au Peuple Romain tel qu'il étoit
dans les tems de la République &
fous les Empereurs Payens ; la queftion
feroit bien- tôt vuidée. Je rends
juftice autant que perfonne , au mérite
& au caractere de ce fameux
Peuple mais plus j'étudie fon
Hiftoire , & plus je fuis convaincu
qu'il ne faut pas l'éplucher de trop
prés. La Profperité de fes armes
Î'Eclat de fes Conqueftes , l'EtenDE
MAY. 11
due & la Durée de fon Empire ,
fa Puiffance , fa Magnificence , &
même quelques Vertus morales
auxquelles la fplendeur de la Nation
a donné du luftre , nous font
une forte d'illufion qui nous aveugle
en fa faveur. Parce qu'ils ont
été Grands en quelque chofe , on
les oroit parfaits en tout ; parce que
quelques Romains ont été des
on fait des Héros
"
Héros
de tous les Romains , & l'on
tient compte au moindre d'eux , des
Vertus qui ne fe font trouvées que
dans un petit nombre de fes Compatriotes
, & qui même , n'y ont jamais
été fans grand mêlange. C'eft
tout ce que j'en infinüeray quant
à prefent , pour ne point entrer dans
un détail qui me meneroit trop loin,
& qui d'ailleurs , n'eft point effentiel
à mon fujet ; mais je ne puis m'empêcher
de dire , que , quelque haute
idée qu'on ait conceûe de ce
Grand Peuple , on ne doit point
mettre la Pitié , la Compaffion &
'Humanité , au nombre de fes Ver12
LE MERCURE
tus , & qu'il n'y a peut-être jamais
eû de Nation qui fût naturellement
& de fon fond plus dure
plus impitoyable & plus cruelle ;
c'eft furquoy ( fi l'on m'oblige d'en
venir à la preuve ) je promets de
donner entiére fatisfaction.
J'avoue que les moeurs ont fore
changé à cet égard , & qu'ils font
aujourd'huy tout autres qu'ils n'étoient
autrefois. A mefure que le
Chriftianiſme a pris le deffus , l'efprit
de douceur qu'il infpire , a réprimé
cette férocité barbare qui avoit
fa fource dans la corruption de
l'homme, & que la fuperftition payenne
étoit plus propre à entretenir
& à augmenter , qu'elle ne
l'étoit à la diminuer & à l'adoucir.
On n'a pû s'empêcher de prendre
des fentimens d'humanité & de
compaffion pour des hommes que
la Religion nous a appris à regarder
fur le pied de freres. Mais comme
, entre les freres même , l'union
n'eft jamais fi parfaite , que l'intereft
particulier & l'amour propre
n'y
DEMAY.
13
n'y apportent quelquefois de l'altération
; auffi , tout Chrêtiens &
tout freres que nous fommes , eftil
resté dans nos coeurs , je ne fçais
quel levain d'inimitié réciproque ,
que la Religion condamne , mais
dont la nature a peine à fe défaire;
que la Vertu peut combatre , mais
qu'elle ne fçauroit entierement détruire.
On répugne à voir répandre
le fang de fon Prochain : mais on
eft bien- aife quelquefois de le voir
humilié. Une révolution qui l'a
bîme , une diſgrace qui l'accable ,
excite nôtre compaffion , éneût
nôtre fenfibilité ; une mortification
qui le pique , un accident qui
dérange un peu fes affaires , trouve
notre coeur tout difpofé à le
fouffrir fans murmure ; & à n'en
fçavoir pas mauvais gré à la fortune.
Enfin , nous ne demandons
pas
que les hommes périffent ; mais
nous ne fommes pas fachez dé
les voir par quelque endroit audeffous
de nous . Iln'y a donc point
de cruauté dans notre coeur ; mais
May 1717.
B
14 LE MERCURE
qu'il n'y ait un fond fécret de malignité
, c'eft de quoi il est difficile
de ne pas convenir.
Or , ce fond de malignite me fuffit
pour imputer au Public , les emportemens
des Sçavants dans leurs
querelles , & pour le rendre refponfable
de toutes leurs impolitef-
Tes. Un Sçavant qui écrit contre
un autre , veut gagner les fuffrages
du Public , Spectateur & Arbitre
du combat. Il veut lui plaire , &
il fçait que le meilleur moyen pour
y parvenir , eft de flater fa malignité.
Et de qui tient- il cela ? du Public
même ; De ce Public qui a horreur
des combats où il y a du fang
répandu ; mais qui aime la vivacité
dans les querelles , où la vie
ne court point de rifque . Que deux
hommes l'épée à la main fe battent
en déterminez , prêt chacun
à perçer fon ennemi ; on tremble
pour eux , & l'on s'intereffe à les
féparer. Que deux femmes en viennent
aux prifes , qu'elles s'égratignent
, qu'elles fe décoeffent ; c'eft
DE MAY. 21
ve dans ce ridicule du Pédantifme
qu'on attache à la Science , nonfeulement
de quoi fe confoler de
l'érudition qu'on n'a pas , mais encore
de quoi fe mettre au deffus de
ceux qui l'ont acquife . Car , l'amour
propre a fa Logique & fes principes
aufquels il ramene tout. Le
premier de ces principes eft de
nous faire juger de toutes chofes .
par comparaifon à nous-mêmes ;
de forte que nous ne donnons la
préference ou le deffous aux Profeffions
, aux Ars , aux Sciences ,
& à tout le refe , que felon que
nous nous fentons plus ou moins de
difpofition & de talent poury réüffir.
Tout Art où nous réuffiffons , ett
toûjours le plus eftimable ; tout Art
où nous ne pouvons atteindre , elt
un Art vain & frivole. Je dis le
même des Profeffions differentes ,
& je pourrois étendre la maxime
jufqu'aux Inclinations , aux Humeurs
& aux Temperaments . C'eſt
par là que l'homme d'Epée dédaigne
l'homme de Robe , & que
22 LE MERCURE
l'homme de Robe neglige l'homme
d'Epée : Que l'Aftrologue & le
Géométre méprifent le Poëte &
l'Orateur, & que reciproquement le
Poëte & l'Orateur , qui ne fe font
guéres plus de quartier , quand ils fe
méfurent l'un l'autre , ne font pas
grand cas de l'Aftrologue ni du
Géometre. Cependant , comme
chaque Etat , comme chaque Art
eft toûjours eftimable par lui-même
, & qu'on ne peut pas nier , que
l'Equité dans un Magiftrat , la Valeur
dans un Soldat , l'Erudition
dans un homme deLettres ne foient ..
à prifer , & re meritent une confideration
que notre amour propre ,
qui croit s'ôter à lui-même ce qu'il
accorde à autrui , ne fe laiffe pas aifément
arracher ; la malignité eſt
venue au fecours , & nous a appris
à envifager les Arts & les Profeffions
qui ne nous plaifent pas , fous
un ridicul accidentel qui y ait quelque
rapport. Ainfi , l'homme de
Robe eft devenu un Chicanneur;
l'homme d'Epée , un Breteur ;
፡
DE MAY.
17
nes gens , au contraire , qui ne
doutent de rien , & dans qui l'expérience
n'a pû encore corriger la
préfomption , font toujours prêts
à rire de tout , parce qu'ils fe croyent
fort audeffus des foibleffes
dont ils fe moquent. Il est vrai
qu'eux & bien d'autres le trompent
fouvent dans leur calcul.
Quand le Maître de Philofophie ,
dans le Bourgeois Gentilhomme
fait de belles leçons de moderation
& de patience , au Maître à
Danfer & au Tireur d'Armes qui
fe battoient , il fe croît lui -même
fort éloigné de tomber dans un
pareil excés ; mais , s'imagine-t'il
être interreflé dans la querelle ?
Adieu la Morale & les Refléxions ;
le Philofophe fe taît , & l'homme ſe
bat. Il faut être dans l'occafion ,
pour pouvoir juger de quoy on eft
capable. Mais comme ordinairement
on ne fe rend guéres plus
de juftice , que le faifoit ce Philofophe
, & que chacun en particulier
, est toujours fort difpofé à faire
Biij
18 LE MERCURE
le Procés à fon prochain , & à
rire de fes foibleffes , on peut établir
comme un principe certain
que le meilleur moyen d'interreffer
le Public , eft de flater fa malignité
, & par conféquent de le
réjouir aux dépens de nôtre Adverfaire
Pourquoy cela ? premierement
, parce que c'eft en quelqueforte
pour lui,un ennemi de moins ,
c'eftun homme qu'on dégrade devant
lui , & fur lequel on femble
lui donner une eſpèce de fupériorité.
Secondement , parce que celui
qu'on humilie , eft un Sçavant.
Car , plus un homme ett élevé audeffus
des autres , ou par fa naiffance
, ou par fa fortune , ou par
fés talents ; plus on aime à le voir
rabaiffé. Le premier fouhait de :
l'amour propre dans le coeur humain
, eft de l'emporter fur tout
le monde. Au défaut de cet avantage
, nous fouhaitons au moins que
perfonne ne l'emporte fur nous.
Ainfi , tout homme qui , par quelque
endroit que ce foit , fe tire
DE MAY.
19
de pair d'avec les autres , devient
d'abord l'objet de la jalousie pu
blique , & fi l'on s'écoutoit , on lui
demanderoit volontiers compte de
ce qu'il a de plus que nous. De quel
droit en effet , aura-t-il ou plus :
d'efprit , ou plus d'érudition ? Encore
faut-il remarquer qu'on par
donne plus aifément aux Gens de
Lettres , ce qui vient d'érudition ,
que ce qui vient d'efprit : Pourquoi
? Parce que ce qui vient d'é---
rudition , eft en quelque manière
plus à notre portée , & nous don
ne moins le deffous ; les Sçavans
n'ont fait que moiffonner dans un
champ qui eft ouvert à tout le
monde , & où il n'a tenu , & il ne
tient encore qu'à nous de recueillir
, auffi bien qu'eux : Ils ont lû ,
& nous pouvons lire ; ils ont
tranfcrit & nous
5 pouvons
tranfcrire . Cette réflexion les
reconcilie avec nous fur ce point
parce qu'elle femble les ramener
au niveau de ce que nous fommes .
Mais , ce qui vient de fuperiorité
20 LE MERCURE
d'efprit , ne s'excufe pas de même ;
on veut toûjours du mal à ceux qui
nous priment de ce coité là, & comme
ordinairement les Sçavans , s'ils
n'ont plus d'efprit que les autres
ont du moins l'efprit plus cultivé ;
on leur fçait mauvais gré en même
tems, & de leur érudition & de leur
efprit : deforte que fi on ne peut
pas leur arracher ces avantages , &
leur difputer ces talents , on eft
bien aife du moins d'avoir d'ailleurs
de quoy s'en dédommager ,
& de pouvoir regagner
fur eux
dans les défauts & les foibleffes
qu'ils fe reprochent tour à tour , ce .
qu'ils ont de plus que nous , du côté
de l'efprit & des lumieres.
>
Ainfi , quand deux Sçavants en
viennent aux`mains , c'eft une fête
pour le Public,& un fpectacle d'autant
plus agréable , qu'il y trouve
de quei fatisfaire fa malignité , &
par là,de quoi flater fon amour propre.
On fe dit alors à foy- même :
Je ne fuis pas Sçavant , mais aufli
je ne fuis pas Pédant ; & l'on trouDE
MAY.
un paffe -tems pour les Spectateurs ;
on frape des mains , & loin de les
féparer , on ne fonge qu'à les encourager&
à les animer.Un Inconnu
fait- t-il une chûte dangereufe ? les
plus indifférents s'empreffent pour
le fécourir. Que la chûte foit légere
& fans conféquence ; nôtre
premier mouvement nous porte à
en rire. Qu'est ce qui fait cela dans
l'homme Un fentiment d'amour
propre & un retour de complaifan
ce fur lui- même , qui lui fait envifager
dans la difgráce d'autrui , une
foibleflè ou une imprudence dont
il fe croit incapable ; car tout ris
moqueur fuppofe un ridicule dont
on fe croit exempt . Un Boiteux ne
rit pas d'un autre boiteux , s'il ne
le croit plus boiteux que luy. D'où
il est naturel de conclure , que le
ris renferme en même temps &
une forte de mépris pour celui qui
en eft l'objet , & une idée de fuperiorité
qu'on croit avoir fur celui
dont on fe moque ; c'est-à- dire,
que tout homme qui rit d'un autre ,
16 LE MERCURE
-
fait tout bas , fon propre Panegyrique
, aux depens de celuy dont il
rit ; car , s'il y prend bien garde
il reconnoîtra qu'il fe dit dans le
coeur ; je ne ferois pas cette faute ,
je ne donnerois pas dans ce ridicule
, j'aurois évité cet écueil , je
me ferois bien gardé de faire cette
beveûe , de tomber dans cette imprudence
; ainfi , je vaux mieux
qu'un tel , au moins par cet endroit .
Pourquoy les perfonnes d'un certain
âge , font - elles plus refervées
& plus retenues à rire des foibleſſes
& des petits accidents qui arrivent
à autruy , que ne le font les jeunes
gens ! C'elt que , comme il
leur eft arrivé fouvent , ou du
moins qu'ils ont remarqué qu'il
étoit arrivé à d'autres , de donner
dans des ridicules dont ils avoient
ri auparavant , ils épargnent
les autres par confideration pour
eux- mêmes . Cette indulgence dans
eux , et le fruit de leur expérience
& l'effet d'un amour propre ,
réfléchi fur lui - même . Les jeuDE
MAY. 25
l'homme de Lettres , un Pedant,
Le Sçavant eft au deffus de nous
par fa Science , mais nous prétendons
qu'il retombe au deffous , par
fes foibleffes. Le ridicule du Pedantifine
nous fait regagner fur le Sçavant
avec ufure , ce que le mérite
de la fcience nous faifoit perdre
avec lui. Nous ne nous contentons
pas d'une fimple compenfation qui
hous remette tous au niveau , nous
afpirons à quelque chofe de plus :
Sur quoi fondé fur un principe affez
vrai , & que l'amour propre a
grand foin de faire valoir , qui eft,
qu'il vaut mieux avoir une perfetion
de moins , & être exempt d'un
foible ; car il y a des genres de merite
que nous ne fommes pas obligez
d'ayoir ; mais il n'y a point de
forte de ridicule , dont nous foïons
obligez , autant qu'il nous eft poffible,
de nous garantir.
Les Sçavans fe font tort à euxmêmes
, je l'avoue , de donner cet
avantage fur eux au Public ; mais
dans la chaleur de la difpute , on
1
26 LE MERCURE
ne fait pas tant de réflexions. Chacun
d'eux ne fonge qu'à décréditer
fon Antagoniſte dans l'efprit du
Public , fans fonger qu'il lui donne
lieu par- là,de lui rendre la pareille
; & que le Public qui fait-là
le perfonnage, du Grippeminant de
la Fable de la Fontaine tire fon
profit des deux côtés , & fe moque
de l'un & de l'autre.
,
Mais , je veux que les Sçavans
faflent attention au préjudice qu'-
ils fe caufent mutuellement , en
s'outrageant dans leurs querelles ;
je veux qu'ils en foient perfuadezt
& convaincus : Quel parti leu
refte-t-il à prendre ? Point d'autre,
que celui de fe taire. Qui les empêche
, direz-vous d'écrire de
part & d'autre avec modération ,
& d'expofer leurs raifons avec douceur
& avec bien-feance : c'eft le
Public qui le leur défend . Comment
, le Public ! Eh ne blâme- t-il
-hautement tous les jours ces
pas
fortes d'éxcez ? Ouy , il les blâme
de bouche & en apparence , mais
›
réellement
DE MAY. 25
pour compreréellement
, & de fait ,il les ordonne
& il les exige;en voici la preuve .
Un Sçavant qui , met au jour un
Ouvrage Polemique , a fans doute
envie que fon Ouvrage foit lû.
Ni lui ne fe met en frais
pofer , ni le Libraire pour imprimer
, que dans l'efperance que le
Livre fera débité. Il y a quelquefois
du mécompte ; mais quoiqu'il
en arrive ; voilà du moins à quoi
on vife , & l'on peut dire que cette
flateufe efperance eft la caufe
miere de tout ce qui s'imprime de
Livres. Il faut donc fur ce piedlà
que l'Ouvrage foit écrit de maniere
à piquer la curiofité du Public
, qui n'a coûtume de l'acheter,
qu'autantqu'il le trouve à fon goût.
Or , je fuppofe qu'un Sçavant qui
écrit contre un autre , le faffe avec
cet efprit de moderation & de
douceur , avec ces ménagements
de bien-féance & de charité même
, que tout le monde femble
exiger , & que perfonne ne veut
goûter. Qui eft - ce qui lira fon
May 1717.
с
26 LE MERCURE
Ouvrage ,* Quis leget hac ?Voilà le
Livre à bas , le Libraire ruiné , &
l'Auteur deshonoré. Mais le Livre
eft fi bon ! Il est écrit avec tant
de folidité & de politeffe ! Les
raifonnements en font juftes , les
réfléxions fenfées , l'élocution éxacte
; cela eft vrai , mais il eft froid.
Je n'y trouve pointde goût, c'est un
potage de fanté , que j'approuve
fort pour un malade ; mais pour
moi qui me porte bien , je veux
quelque chofe de plus piquant
& qui réveille mon appetit ; voilà
ce qu'on répond , & le Livre
demeure. Que l'Auteur fe défaffe
de fa moderation , & que , fans rien
changer , pour le fond , à fon
Ouvrage , il larde fes raifonnements
de quelques traits de Satyre
, & répande un peu de malignité
dans fes réflexions , voilà
le Livre qui reffufcite ; la preſſe
y et ; on fe l'arrache , les Editions
s'en multiplient , & le Li-
Perf Sat. 1.
>
DE MAY. 17
braire dit fur la foy du Public
qui l'achete : Voilà un bon Livre.
Il fe fait deux Hiftoires d'un
grand Perfonnage , toutes deux
bien écrites , & par des Auteurs
differents. L'un fait un Saint de
fon Heros ; l'autre en fait un Po--
litique . Le Saint va fon chemin
tout uniment ; le Politique fait
fortune ; on loiie le premier , &
on lit le fecond. D'où vient cette
difference ? C'est que la malignité
du coeur trouve mieux fon compte
avec le dernier , qu'avec l'autre.
Que conclure de tout cela ? levoici.
C'est que tout Auteur qui
veut être lû ( & ce n'eft pas fe
méprendre , que de croire que tous
le veulent ) doit écrite d'une maniere
qui intéreffe le Lecteur ;
Qu'il ne le peut faire dans les
Ouvrages Polemiques , qu'en flatant
fa malignité , & que rien n'eft
plus propre à la ppiiqquueerr , que les
traits de Satyre perfonnelle . J'approuve
donc , direz -vous , ce ftyle
Satyrique A Dieu ne plaife ; je
Cij
28 LE MERCURE
le condamne au contraire , mais
le Public l'éxige. Il a tort , j'en
conviens , & c'eft dans lui, un goût
dépravé ; mais c'eft fon goût :
Ne point chercher à le flater ,
feroit beaucoup plus dans les régles;
mais ce ne feroit pas le moyen
d'être lû. Or , on n'écrit que dans
cette vûë , & qui ne veut point
être lû , ne doit point écrire. Cette
raifon fuffiroit donc toute feule
pour rendre le Public refponfable
de tous les excès qu'on blâme
dans les Sçavants qui fe font la
guerre ; mais , à cette premiere
Faifon , thée de la malignité du
coeur de l'Homme , j'en ajoûte
une feconde , fondée fur l'imperfection
de fon efprit , & fur l'indolence
, qui lui eft naturelle .
Il feroit à fouhaiter qu'on cherchât
le vrai en tout . Chacun fait
profeflion de l'aimer & de s'y attacher
; mais , pour être en état de
le difcerner , il faut néceflairement
deux chofes . La premiere , qu'on
ait affés d'intelligence & de pénéDE
MAY. 29
Eration pour le découvrir ; la feconde
, qu'on ait affés de réfolu
tion & de patience , pour ne point
fe laffer dans cette recherche . Or ,
il arrive
ordinairement que de tous
ceux qui veulent juger d'une controverfe
& d'une difpute entre les
Sçavans , la moitié manque de lumiéres
&
d'intelligence ; & l'autre
moitié manque de bonne volonté
ou de loifir. Les uns n'ont ,
ni les principes , ni les talens qu'il
faut pour entendre la matiere , les
autres ne veulent pas fe donner
la peine de l'étudier ; enfin , foit
incapacité , foit pareffe , ils font
prefque tous également hors d'état
de porter leur jugement fur une
queftion qu'ils n'entendent point ;
& cependant tous , comme Perrin
Dandin , veulent juger. Il s'enfuit
delà , que le Public , non feulement
eft aifé à tromper , mais même qu'
il veut bien être trompé ; & par
conféquent , que quand on le prend
pour juge d'une affaire , il n'eft
pas
tant queftion de l'inftruire , que
}
Ciij
20 LE
MERCURE
de le prévénir. Si les Sçavans
dans leurs démeflés , avoient droit
de fe choifir un Juge , je veux
croire qu'ils auroient affés de bonne
- foi pour le prendre , autant
ennemi de toute furpriſe , qu'il en
feroit incapable ; mais ils n'ont
point fur cela de choix à faire :
Leur Juge naturel eft néceffaire ,
c'est le Public ; ils ne peuvent ,
ni ne veulent même décliner fa
Jurifdiction. C'est à fon Tribunal
qu'ils portent leurs cauſes , c'eft
a fa décifion qu'ils foumettent
leurs raifons , c'est-à-dire à la décifion
d'un Juge qu'il n'eft queftion
que d'éblouir & de gagner. Ainfi ,
pour peu que la matiere foit obfcure
, ou qu'elle demande de la difcuffion
, ils fondent moins leurs
efpérances fur la folidité de leurs
raifonnemens , & fur la force de
leurs preuves , que fur l'agrêment
& le fel qu'ils tâchent d'y répandre.
L'importance n'eft pas d'inftruire
le Juge , c'eft de l'amufer
& de lui plaire. Il ne s'agit pas
DEMA Y.
3T
tant.de prouver , que nôtre Adverfaire
a tort , que de faire croire
qu'il doit avoir tort , & de faire
fouhaiter qu'il l'ait effectivement ,
c'est-à- dire , de le rendre odieux
& méprifable. Or , rien n'est plus
propre à produire cet effet , que
fes Railleries , les Reproches , là
Satyre & l'Invective . Ce n'eft donc
pas le Sçavant qui a tort de les employer
; mais le Public qui les met
dans la néceffité de le faire.
Entre les coûtumes particuliéres
de chaque Province , il y en a
d'affés bizarres , & qui paroiffent
même oppofées aux principes de
l'Equité naturelle ; de forte qu'un
Avocat qui a à plaider une Caufe
dans tel ou tel Canton , fe trouve
obligé d'abandonner ces principes,
pour chercher des moyens de défenfe
dans la bizarrerie de la Coûtume
. Eft-ce fa faute Non. La
Coûtume eft établie ; c'eft d'elle,
toute bizarre qu'elle eft , que les
Juges empruntent leur Jurifprudence
; c'eft à eux feuls que l'A32
LE MERCURE
vocat a affaire , ce font eux qu'il
doit perfuader ; il doit donc fe conformer
à leurs idées , & leur parler
un langage qu'ils entendent.
Il en eft de même des Sçavans
ils ont affaire à un Juge qui fe conduit
moins , par raifon , que par
prévention ; c'est donc moins par
des raifonnemens folides , que par
des préjugez artificieux , qu'il peut
efpérer de le gagner. Il s'y attache,
il en fait fon capital ; & en cela,
il ne fait que fuivre la Loy , & s'affervir
à la néceffité que le Public
lui impofc. Qu'on déclame tant
qu'on voudra contre l'irrégularité
de ce procédé ; c'eſt au Public qui
l'éxige , & non au Sçavant qui s'y
conforme malgré lui ,à en répondre.
Quand on a affaire à un Homme
en place , foit Magiftrat , foit
Miniftre , foit Grand Seigneur ;
Qu'on a à lui demander juftice ,
ou qu'on en attend quelque grace
; quel eft nôtre premier foin ?
C'eft de nous informer par où il
eft acceffible , & de fçavoir qui le
DE MAAY.
33
gouverne. Le Sçavant recherche
la faveur du Public , à qui il demande
juftice contre fon Adverfaire.
Son premier foin doit donc
être , de fçavoir qui le gouverne.
Or , qu'est - ce qui gouverne le Public
? C'eft la prévention. Cela a
été de tout temps , & fera toujours
. Delà vient ce grand principe
, que chacun juge felon fon
inclination , c'est-à -dire , felon fa
prévention. Car, qu'est- ce qu'inclination?
finon un attrait qui , toutes
chofes égales d'ailleurs , nous
fait pencher d'un côté plûtôt que
d'un autre Attrait où la raifon
a fi peu de part , qu'on oppofe
d'ordinaire comme en regard ,l'inclination
& la Raifon. Delà vient
encore la maxime qui fignifie la
même chofe fous d'autres termes ,
que l'efprit eft la dupe du coeur.
Il s'enfuit delà , que les régles de
la Jurifprudence du Public ne font
point fondées fur le Vrai , mais
fur l'Apparent , non fur la Raifon
mais fur les Préjugez. Ce font ces
>
34 LE MERCURE
préjugez , qui donnent le branfle
aux affaires , & qui déterminent
l'efprit : Maniere de juger d'autant
plus accommodante pour nous ,
qu'elle flate en même - temps , &
nôtre préfomption , & nôtre indolence
naturelle. Elle flate nôtre
indolence , en ce qu'elle nous difpenfe
de la difcuflion des matiéres
; elle flate nôtre présomption ;
en ce qu'elle nous fournit des principes
abrégez de décifion. Voilà
la fource de cette multitude de
préjugez , qui fe font intrus dans
nôtre efprit , & qui y fubjuguent
la Raifon. Il en eft de tout genre
& en toute matiere. Il y en a fur
les Nations & fur les Climats ; fur
les Provinces particulieres d'un
même Royaume , & fur les Cantons
différents de cesProvinces. Une
expofition plus ou moins orientale
, décide dans nous , de la fupériorité
pour le génie ou pour l'imagination
entre certains Peuples.
On a autant de peine à concevoir
, qu'un Homme d'une certaine
DE MAY.
35
Contrée , ait du mérite , qu'à s'imaginer
qu'un homme d'un aute
Païs , fouvent limitrophe , n'en
ait pas. L'Attique& la Boetie étoient
deux Provinces de la Gréce . Etre
né dans la premiere , c'étoit un
tître pour être cenfé avoir de l'efprit
; comme c'étoit une espéce
d'exclufion en cette matiere , que
d'être né dans la feconde ; il n'y
a pas eu même , jufqu'au Sauveur
du monde , qui n'ait été expofé à
l'injuftice du préjugé. On parle
à Nathanael de ce grand Meffie *
annoncé par Moïfe & les Prophéres
; il écoute. On lui apprend
que ce Meffie eft venu , & que
c'eft Jefus Fils de Jofeph de Nazareth.
A ce nom de Nazareth,le préjugé
s'élève dans fon efprit & décrédite
d'abord le rapport qu'on lui
fait. * Nazareth ! dit - il , en peutil
venir quelque chofe de bon ! Nous
* Joan. ch . 1. v . 45.
* Ibid.
36
LE
MERCURE
voyons tous les jours , que les Con
ditions différentes , les Profeffions ,
les Arts , les Sciences , même
les Corps particuliers dans chaque
Republique , font foumis à certains
préjugés generaux , qui réglent
le plus ou moins d'eftime
qu'on doit accorder aux Particuliers
. Voilà deux Hommes que
je n'avois jamais vûs ; fi je veux
m'en tenir à la premiere impreffion
que forme dans moi le préjugé , ce
fera peut-être la couleur ou la forme
de l'habit qui me fera donner
la préference à l'un, au préjudice de
l'autre. Ce qui nous paroît vulgaire
& trivial dans un Homme du commun
, nous paroît plein de fel dans
la bouche d'un Homme de Condition.
La Naiffance ,le Rang , la Réputation,
le Ton même de celui qui
parle,entre toûjours pour beaucoup ,
dans le jugement que nous portons
de ce qu'il dit ; enfin , comme
l'a remarqué l'Auteur de la Recherche
de la Verité * Si un Homme eft
* L 1. ch . 18.
DE MA Y.
37
affez heureux pour plaire , ou
» pour être eftimé , il aura raifon
dans tout ce qu'il avancera ; &
,, il n'y aura pas juſqu'à ſon colet &
à fes
manchettes , qui ne prou-
», vent quelque chofe.
Je fçais que l'homme fage appelle
toûjours de cette premiere furprife
, & qu'il eft même en garde
contre elle ; mais l'homme fage ne
fait pas le grand nombre. La Philofophie
de ce qu'on appelle le Public
, eft une Logique abbregée &
réduite à un petit nombre de principes
vagues & fuperficiels. Si vous
voulez avoir fon fuffrage , il faut
ramener vôtre caufe à ces fortes de
principes qui l'exemptent d'une difcuffion
onereufe , à laquelle il ne fe
prête pas volontiers . Étudiez - vous
plûtôt à lui plaire qu'à le convaincre
, vous le convaincrez infailliblement
en lui plaiſant.
C'est pour cela qu'on regarde
comme un point capital dans toutes
les conteftations , de mettre les
Rieurs defon côté. La Raifon a beau
D
May 1717.
38
LE
MERCURE
être pour vous ; fi les Rieurs font
contre , vous avez le deffous , & celà,
en quelque matiere que ce foit ,
& même dans les plus graves. Des
Sçavants étoient aux prifes avec
d'autres : des deux côtez on mettoit
en oeuvre toute la fubtilité de
la Dialectique , toute la force du raifonnement
; le Public ouvroit de
grands yeux & ne difoit mot . Vous
vous y prenez mal , dit à l'un des
deux partis , un homme fenfé qui
connoifloit le terrain ; laiffez- moi
là tout ce fatras d'érudition & ces
fubtilitez quint-effenciées, où le Public
ne voit goûte & dont il n'a que
faire. Faites diverfion , prenez des ·
matieres qui foient à fa portée ; attachez-
vous , en les traitant , plûtôt
à la gayeté , qu'à la ſolidité ; du
fel , de la legereté , de la naïveté ,
de l'enjoüement , voilà ce qu'il lui
faut . On aura beau vous relever fur
le fond des chofes ; fi l'on ne l'emporte
fur vous par l'agrément , on
ne gagnera rien ; le Public ne veut
pas étudier , il veut fe réjouir ; traDE
MA Y.
59
vaillez fur ce principe ; on le fit &
on s'en trouva bien.
Il eft fi vrai que le Public ne fe
méne que par les préjugez , & que
dans tous les Siècles & chez toutes
les Nations , il ne s'eft jamais gouverné
autrement; que toute la Rhetorique
n'eft fondée que fur ce principe.
En effet , retranchez de cet
Art,tout ce qui ne va qu'à faire illufion
àl'efprit, & qu'à féduire le coeur,
vous le réduirez à une pure Dialectique.
Ariftote n'eft pas , à la ve-.
rité , tout - à- fait de ce fentiment ,
& regardant la partie qui touche
les preuves , comme la plus effentielle
de la Rhétorique , il blâme
·les Rhéteurs qui l'ontprécedé , de
ne s'être prefque attachez qu'à celle
qui touche les moeurs & les paffions,
dont il ne fait que l'acceffoire.
Mais , quelque veneration que
j'aye pour ce Grand Philofophe ; je
le contredirai ici d'autant plus librement
, qu'il eft en quelque forte
Moderne à l'égard de ceux qu'il
blâme & que je défends ; & que
* Rhet . d'Arift. L. 1. C. 1. Dij
40 LE MERCURE
.
• ·
,
·
d'ailleurs il me fournit lui-mêmedequoi
le refuter. Car ,furquoi apuyet-
il fon fentiment ? Sur ce que , ditil
, a les Paffions ne font point du fair
de l'Orateur mais regardent le
Fuge. qu'il ne faut pas le pervertir
, ni le porter à la Compaſſion ↳
ni à la Colere
& que l'emploi
de celui qui plaide , eft de monrer
fimplement , que la chofe eft
ou qu'elle n'eft pas. S'il ne faut que
cela pour plaider , les Rhéteurs
peuvent fermer leurs Ecôles. J'avoue
qu'il feroit mieux de ne point
exciter de Paffions dans le coeur
du Juge ; mais , il ne s'agit pas ici
de fçavoir , fi cela eft permis ou
non dans la bonne Morale , mais
de déterminer , à quel Art il appartient
de produire cet effet : Or, bil
eft clair que c'eft à la feule Rhétorique,
comme Ariftote en convient
lui-même ; & c'eft justement par
ce que ces Paffions regardent le
Juge , qu'elles font du fait de l'Oa
Ibidem.
Ibid L. 2. ch . 1.
DE MAY.
41
rateur , qui n'a d'autre but que de
perfuader le Juge à qui il parle.
- Mais , que cette partie foir ou non ,
la plus effentielle , il est toujours
certain qu'il la regarde lui - même,
comme fi importante , que c'est
celle qu'il femble avoir traité avec
le plus de foin , & qu'elle fait un
des plus beaux morceaux de fa
Rhétorique , c'est - à - dire , d'un
des plus excellents Ouvrages qui
nous reftent de l'Antiquité.
"
"On peut donc regarder la Rhétorique
, comme toute fondée fur
les préjugez ; de forte qu'à la bien
définir , c'eft l'Art de tromper les
Hommes , puifqu'elle enfeigne à
féduire leur Raifon, au préjudice de
la Jufticé & de la Verité. Comment
cela fe fait- il ? En profitant de leurs
préjugez, en excitant leurs Paffions ,
en les portant à la Colere , à l'Indignation
, à la Pitié , à la Crainte , fe.
lon que la caufe le demande. C'eft
pour cela que les Rhéteurs traitent
fi au long , non feulement des
Paffions , mais encore de ce qu'ils
Diij
42 LE MERCURE
apellent Lieux Communs. En effet,
qu'est- ce que ces Lieux Communs ?
Rien autre chofe , que certains préjugez
generaux , où l'Auditeur fe
laiffe enveloper , comme dans des
filets. Or, puifque les Hommes font
faits de la forte ; puifqu'il eit fi aifé
de les féduire & de les tourner
où on veut ; puiſqu'ils veulent même
être trompez , & que la Rhetorique
n'eft fondée que fur leurs
préventions & leur foibleffe ; les
Sçavants ont - ils tort de profiter
de cette difpofition , de travailler
chacun de leur côté , à décréditer
leur Adverfaire dans l'efprit du Public
, & d'employer pour cela , les
Reproches , les Injures , l'Ironie ,
la Satyre ; & tout ce que l'Art
fournit de figures plus malignes &
plus offenfantes ? Dés qu'on s'apperçevra
que le Public n'en fera
plus la dupe , les Sçavants cefferont
de les mettre en ufage ; mais,
tant qu'it fe laiffera conduire par
des préjugez , & qu'il ne décidera
que par paffion , les Sçavants feDE
MA Y.
43
ront en droit de fe croire légitimement
difpenfez dans leurs difputes ,
d'une moderation , non-feulement
inutile , mais même ruineufe à l'interêt
de leur caufe.
Il eſt donc temps , me dira- t -on ,
que les Auteurs adouciffent leur
ftyle , & qu'en écrivant l'un contre
l'autre , ils fe conforment à ces ufages
de bien-féance , quella Politeffe
a introduits dans nos moeurs. Le Public
s'eft réforméfur ce point; il faut
donc que les Sçavants fe réforment
à leur tour , s'ils veulent lui plaire.
Les Emportements & les Invectives
ne font plus de fon goût ,
même dans la plus jufte querelle ;
ils doivent, donc s'en défaire.
Voilà un Enthymême bien preffant
, & auquel on ne peut s'empêcher
de fe rendre , fi l'Antécédent
en eft auffi vrai qu'on le fuppofe
; c'est-à-dire , s'il est conftant
que le Public ait changé de goût
fur cet article , & qu'il exige abfolument
de la moderation dans les
Sçavants. Je fens bien que je fuis
moi-même d'autant moins en droit
44
LE MERCURE
>
de contefter fur cette fuppofition ,
que je paroîs en convenir dans la
premiere partie de cette Apologie .
Peut-être , cependant , qu'à force
d'entendre debiter cette maxime ,
je me la fuis perfuadée comme les
autres , & que j'ai été en cela la
dupe du préjugé. Je vois bien qu'-
aujourd'huy on ne donne pas
tout-à-fait dans les mêmes excés
où l'on donnoit autrefois ; mais je
fens bien auffi , que la moderation
n'eft pas encore venue au point que
l'on prétend. Le Public ne veut
pas à la verité qu'on outre le ref-
Tentiment ; mais il ne me paroît
pas auffi s'accommoder d'une politeffe
trop circonfpecte ; & il me
femble que ceux qui écrivent encore
aujourd'huy fur des matieres
conteſtées , penfent fur cela comme
moy. Car , ces Auteurs , qui fans
doute veulent plaire au Public ,
n'infinuëroient pas dans leurs Ouvrages
, des traits de Satyre contre
leurs Adverfaires , s'ils croyoient
que cette liberté ne dût pas être apDE
MAY. 45
>
prouvée . Cependant , qu'on examine
de près le Livre le plus moderé
& le plus mefuré , en matiere Polemique
, je fuis perfuadé qu'on n'en
lira pas quatre pages , l'une por
tant l'autre , qu'on n'y trouve quelque
trait , non effentiel à la caufe ,
que l'Adverfaire voudroit qui
ny fut pas. Or , tout trait de
cette nature eft un trait malin ;
car, ce n'eft pas à celui qui porte le
coup . àjuger de fon effet ; mais à
celui qui le reçoit. C'eft fur lui
que le coup tombe ; il fent mieux
que perfonne, s'il le bleffe , & à quel
point il le bleffe ; c'est - à - dire ,
qu'il en connoît mieux que perfonne
, toute la malignité. Il y a donc
quelque myftere caché là - deffous ,
& il faut que le Public ne foit pas
bien d'accord avec lui - même . Car,
s'il def-approuve la Satyre entre des
gens qui conteftent fur des points
de Doctrine, d'où vient par fon empreffement
à avoir ces fortes de
Livres , donne - t - il lieu de croire
que ce ftile ne lui déplaît
46 LE MERCURE
.
pas il blâme l'Ouvrage , il
-
il
eft vrai ; mais il l'achete & plus
cher peut être qu'il ne feroit ,
fi le ftile en étoit plus mefuré
parle d'une maniere , & il agit d'une
autre à quoi attribuer cette duplicité
de conduite En voici la
fource,fi je ne me trompe. C'eſtque
le Public a deux chofes oppofées à
accorder enſemble ; fa paffion &
fon honneur , fa malignité , & la
bien-féance. La Satyre lui plaît ,
mais il a honte de l'avouer ; il la
condamne donc par bien-féance
tandis que par malignité, il en profite.
>
Ce principe me paroît d'autant
plus vrai , que les Sçavants s'y conforment
en écrivant , & que leur
conduite dans les conteftations qu'-
ils ont enſemble , le fuppofe neceffairement
. Car, s'ils gardent plus
de mesures qu'on n'en gardoit autre-
fois ; il ne faut pas croire qu'ils
foient moins jaloux de leur reputation
, moins vifs fur leurs interrêts
, & moins déterminez à pouffer
DE
MAY.
47
eurs
Adverfaires , qu'on ne l'étoit
du tems de nos
Ancêtres. On peut
au
contraire fuppofer que les Sçavants
d'aujourd'huy , quand ils font
en querelle , fe veulent autant de
mal , que ceux du temps paffé.
La
fenfibilité , comme je l'ai fait
voir dans ma
premiere partie , eſt
non -
feulement auffi grande , mais
mêmeplus vive à cet égard, qu'elle
ne l'a jamais été. D'où vient donc
a-t-on baiffe de ton ? D'où vient
l'Aigreur & la Colere ne parlentelles
plus le même langage ? C'eft
qu'on a fenti le foible du Public ,
qui vouloit pouvoir fe divertir aux
dépens d'autrny , fans en avoir l'odieux.
Il a donc fallu le fauver du
blâme , en flatant fa
malignité
lui procurer du plaifir , fans qu'il
entrât dans les frais ; c'est - à - dire ,
qu'il a fallu rafiner la Satyre , ufer
d'envelopes , & faire fourdement
ce qu'on faifoit autrefois tête levée .
De là eft venu l'ufage de la Satyre
indirecte , & tous les autres détours
qu'on met en oeuvre , pour
48 LE MERCURE
dire équivalament en termes radou.
cis , ce qu'on n'ofe plus dire ouver
tement & en termes formels . On
ne fait plus directement des reproches
injurieux ; mais on fait paffer
en preuve le fond du reproche
, & quand on a bien établi le
principe , on préfume affez favorablement
de la pénétration du
Lecteur pour croire , qu'il démêlera
bien de lui-même , tout ce
qu'une conféquence neceffaire renferme
d'injurieux . Souvent les
traits les plus piquants , font
couverts de fleurs , & fous les
loüanges les plus Alateuſes , on fent
la pointe de la Satyre :
Sono accufe , e Paion Lodi.
Il y a même quelque chofe , dans
cet ufage , qui flate également &
l'Auteur & le Lecteur ; car , de
traiter fon Adverfaire d'Ignorant ,
d'Impofteur , de Préfomptueux
cela eft aifé , & il ne faut , ni grand
* Hierus. Liberata
>
1
Cant. II. Str. 58 .
génie
DE MAY.
49
génie à l'Auteur , pour trouver ces
termes , ni grande pénétration au
Lecteur pour fentir tout ce qu'ils
fignifient ; au lieu que quand la
chofe fe dit figurément , & fous des
termes déguiſez , ils fe fçavent tous
deux bon gré ; l'Auteur , d'avoir
fçû faire pafler tout fon venin fous .
des expreffions mitigées ; le Le-
&teur , d'en avoir pénétré toute la
malignité , au travers même de la
politeffe des expreffions.
•
Je crois qu'on peut conclure delà
, qu'à bien apprécier les chofes ;
l'avantage que nous prétendons
avoir fur les Anciens , du côté de
la politeffe , a plus d'apparence
que de réalité , & qu'en fait d'animofité
& de reffentiment , nous ne
leur en devons guéres. Car, qu'importe
que les termes foient plus
méfurez , fi dans le fonds , ils produifent
le même effet. Nous ufons,
il est vrai , d'un langage plus poli ;
mais , nous comptons bien que le
Lecteur fentira dans ce que nous
difons , tout ce que nous voulons
May 1717.
E
jo1
LE MERCURE
dire , & lui de fon côté ne s'y méprend
guéres. Ce font comme des
jettons qu'on fait valoir autant
qu'on veut , felon la convention
que les joueurs font entr'eux ; il
femble qu'il y ait un Traité fécret
entre les Sçavans & le Public ,
dans lequel on foit convenu de
part & d'autre , pour le bien commun
, que le Sçavant n'uferoit que
de termes modérez , & que le Public
entendroit fous ce langage
tout ce que les expreffions les plus
violentes pourroient fignifier. C'est
une efpéce de chifre établi entr'eux .
Ainfi quand un Sçavant dit à un
autre , que peut-être , il n'auroit
pas avancé telle Propofition , s'il
avoit fait réfléxion &c.; cela réduit
à fa jufte valeur , fignific : s'il avoit
eu du jugement.Un autre infinuërapoliment
, que fon adverfaire n'a
pas tout à fait compris le véritable
ઢે
fens de tel terme d'un Auteur ,
quand il lui fait dire &c. Cela eft
honnête , mais dans le fonds , autant
vaudroit dire que l'Adverfaire
DE MAY.
St
eft un ignorant , & le Lecteur qui
ne s'y trompe pas , l'entend de la
forte. Il y a trois cens ans qu'u
homme étoit auffi riche , & faifoit
aurant avec un écu , qu'on fait aujourd'hui
avec quarante ; auffi , les
Sçavants font autant aujourd'hui
avec un langage compaffé , qu'on
faifoit il y a trois cens ans , avec
les termes les plus violens & les
plus odieux.
Il y a donc encore beaucoup à
dire , que nôtre Politeffe prétendue
en foit au point où on le croit , &
quoique les dehors foient affés civils
aujourd'hui dans le commerce
de la vie ; cependant , je ne puis
diffimuler qu'il y a de certains traits
de rufticité, qui échapent affés communément
à des perfonnes d'ailleurs
très-polies , & que je ne fçais
comment excufer. Il femble que
quand il s'agit de certaines Profeffions
, ou de certains Corps , on fe
croye difpenfé de tout ménagement
de bien-féance. Qu'on dife à un
homme de Guerre , que les
gens
E ij
LE MERCURE
de fon Mêtier font des brutaux ,
il s'en offenfera , fans doute , &
tout le monde conviendra , qu'il
a raifon de s'en offencer. Qu'on
dife en face à un Médecin , contre
fa Profeffion , tout ce que Moliere
en a dit fur le Théatre , cela ne paffe
que pour gentilleffe , & le Médecin
, s'il s'en formalife , eſt un
bouru ; il me paroît cependant
qu'il a autant de droit d'être jaloux
de l'honneur de fon Corps ,
qu'un homme de Guerre en a de
s'intereffer à la gloire de fa Profellion
, & qu'il y a autant de groffierté
à attaquer l'un par cet endroit
, qu'il y en auroit à attaquer
l'autre . Je fupprime d'autres exemples
encore plus forts que je pourrois
rapporter , & qui me paroiffent
toujours nouveaux , toutes les fois
que j'en fuis témoin ; c'est ce qui
m'eft arrivé fouvent , fans que j'aye
encore pû m'y acc oûtumer. Si le
Public veut que les Sçavans réforment
leur ftile , il faut qu'il réforme
lui-même fongoût , & qu'-
' DE MAY. 43
en certaines chofes il leur montre
l'exemple ; du moins reconnoîtrat-
il , qu'il a plus d'interêt qu'il
ne penfoit à excufer un peu les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs contestations ; car , je crois avoir
prouvé affés clairement , que
s'ils péchent en cela , c'eſt à lui ,
bien plus qu'à eux , qu'il faut s'en
prendre.
DE L'APOLOGIE
DES SCAVANTS.
SECONDE PARTIE ,
où L'ON FAIT VOIR ,
Que c'est le Public qu'on doit rendre
refponfable des excès qu'on
leur reproche.
J
E ne fçais fi les Sçavants
me fçauront tout le gré
que j'aurois naturellement
lieu de me promettre
du zele avec lequel je prens
A ij
4 MERCURE LE
en main leur défenfe ; mais comme
il faut être défintereffé dans le bien
qu'on fait , le plus ou le moins de
reconnoiffance de leur part n'altérera
en rien l'inclination que je me
fens à leur rendre toute la justice
qu'ils méritent ; & puifque j'ai com
mencé à les défendre , il faut continuer
de bonne grace , & donner
à leur Apologie toute l'étendue que
demande l'importance du fujet , &
toute la force dont il
ceptible.
peut être fuf
On les accufe de manquer de
moderation dans leurs querelless
j'ai fait voir en quoi on leur faifoit
injuftice fur ce point ; mais je
veux qu'ils ayent tort , qui eft- ce
qui les blâme ? C'eſt le Public. Et
moi je prétends que le Public n'eft
pas en droit de le faire : Pourquoi ?
parce que c'est à ce Public même
qui leur fait leur procés avec tant
de hauteur & de févérité , qu'il faut
imputer tout ce qu'on leur reproche
, & qu'il eft plus refponfable
qu'eux , de tous leurs excés.
DE MAY.
La propofition eft hardie , je l'avoue
, & il y a une forte de témérité
& même d'infolence à prendre
le Public à parti auffi hautement
que je fais ; mais voici ce qui me
fauve : C'est à fon propre Tribu
nal que je le cite ; ce n'eft que devant
lui que je veux plaider contre
lui-même ; & je me Hate qu'en faveur
d'une déference fi refpectueufe
, & en même-temps fi honorable
pour lui , il me paffera fans
peine tout ce que la propofition ,
d'elle- même,pourroit avoir de choquant
& d'irrégulier. Je le fais donc
Juge en fa propre caufe , & je compte
affes fur fa droiture & fur fon
équité , pour être perfundé , qu'il fe
fera juftice auffi exactement qu'il
a coûtume de la faire aux autres ,
& qu'il fera le premier à fe condamner
, fi on lui fait voir par de
bonnes raifons qu'il foit veritable-
.ment en faute. Or, c'eft ce que j'entreprends
de vérifier , & voici furquoi
je me fonde .
Quand des Sçavants s'attaquent
A iij
6 LE MERCURE
:
l'un l'autre dans des Ouvrages
qu'ils mettent en lumiere : je demande
quelle eft leur vûe ? car
chacun d'eux a fon but , & fe propofe
une fin . Seroit- ce de détromper
fon Adverfaire , & de lui faire
avouer qu'il a tort ? Un Sçavant
peut bien avoir affés bonne opinion
de la fupériorité de fon efprit , & de
la force de fon raifonnement , pour
fe flater qu'il fera connoître fenfiblement
à fon Antagoniſte , qu'il eft
dans l'erreur mais s'il eſpére le
réduire à en convenir lui - même ;
c'est ce me femble beaucoup préfumer
de fa docilité & de fa droi
ture . Quelque détrompé qu'on foit
dans le coeur , il en coûte trop à l'amour
propre pour l'avoüer : &
quand il fe trouveroit quelque
exemple d'un aveu pareil , c'eſt
quelque chofe de fi héroïque , &
par là même de fi rare , que cela ne
doit être tiré à conféquence.
pas
D'ailleurs , fi l'on ne fe propofe
point d'autre fin, à quoy bon rendre
publique une conteftation où il ne
DE 7
MAY.
s'agit que de détromper un particulier?
Pourquoi étaler auxyeuxde tout
le monde la honte de fon illufion
Pourquoi le couvrir d'une confufion
qu'on peut lui épargner, en l'inftruifant
tête à tête ›
ou par des
écrits qui n'aillent qu'à lui ? Metho
de d'autant plus efficace pour ramener
un efprit à la verité , que l'orgueil
naturel fe fent moins intereffé
dans un aveu fécret de l'erreur où
on a donné , & qu'il trouve dans
la délicateffe de ces fortes de ménagements
, de quoi fe relever de
tout ce qu'un aveu pareil peut
avoir d'humiliant .
On a donc quelque autre veûë,
quand on donne au Public ces fortes
d'Ouvrages ; & quelle peut être
cette veûë , finon , de le rendre
Arbitre de la difpute & de plaider
à fon Tribunal ? l'impreffion des
Livres tient lieu d'exploit dans la
République litteraire ; & tout Auteur
qui imprime contre un autre,
eft cenfé le citer devant le Tribunal
du Public,pour s'y voir condam8.
LE MERCURE
né & convaincu d'ignorance & d'erreur.
On regarde de part & d'autre
le Public , comme le Juge naturel
de la conteftation , & l'Arbitre
fouverain qui doit en décider
On a donc de part & d'autre, égal
intereft de le gagner , de lui plaire ,
de s'infinier dans fon efprit ; & par
conféquent de prendre, en écrivant ,
le ftile le plus convenable à fon humeur
, le plus conforme à fon goût ,
& le plus capable de le flâter : Ainfi ,
lorfque des Sçavans s'attaquent par
des invectives , s'offencent par des
réproches , fe déchirent par des médifances
ils font à plaindre fans
doûte d'en être réduits à une fi
étrange & fi cruelle neceffité ; mais ,
eft-ce à eux qu'il faut s'en prendre,
& non pas plûtôt au Public qui les
réduit & qui les y force , comme
on le verra dans la fuite.
y
Quand on donnoit autrefois à
Rome de ces Fêtes fanglantes , cù
trois , quatre & cinq cents hommes
deftinez à réjouir le PeupleRomain,
aux dépens de leur vie , fe maflaDE
MAY.
croient cruellement les uns les autres
, à qui croi- t- on qu'il falût im
puter l'horreur de cette bouche.
rie , aux Gladiateurs qui s'eftrama.
connoient fans quartier , ou au Peuple
enfaveur de qui on donnoit ce
divertiffement barbare ? C'étoit fans
doûte quelque chofe de bien atroce
& de bien inhumain qu'un pareil
fpectacle ; mais y auroit -il eu de
la raifon de le reprocher à ces pauvres
& infortunez Gladiateurs ? &
n'auroient ils pas été en droit de
répondre : Hélas ! C'eſt bien malgré
nous que nous en venons à cette
barbarie,blâmez ce Peuple, au plaifir
& à la cruauté duquel on nous
facrifie , mais pour nous , nousfommes
à plaindre & non à blâmer, Or,
ce que ces Gladiateurs répondroient
en cas pareil , les Sçavans
font en droit de le répondre fur le
reproche qu'on leur fait , & de dire
: fi nous fommes cruels les uns
envers les autres , fi nous nous
pouffons fans ménagement dans nos
querelles , fi nous nous décrions ,
10 LE MERCURE
i nous nous déchirons , impitoyablement
, c'est le Public qui nous
contraint & qui nous en fait i
Loy.Nôtre grand intereft eft de lui
plaire , & nous n'employrions pas
des moyens fi violents pour y parvenir
,finous n'étions perfuadez qu'ils
font de fon goût.
Le Public ne manquera pas de
reclâmer là - contre , & de prétendre
qu'on lui fait injure, en lui donnant
un caractére fi cruel & qui a
même quelque chofe d'inhumain &
de barbare.Surquoi je dirai d'abord,
que je n'avois affaire qu'au
Public d'autrefois , & que les Peuples
d'aujourd'huy reſſemblaffent
au Peuple Romain tel qu'il étoit
dans les tems de la République &
fous les Empereurs Payens ; la queftion
feroit bien- tôt vuidée. Je rends
juftice autant que perfonne , au mérite
& au caractere de ce fameux
Peuple mais plus j'étudie fon
Hiftoire , & plus je fuis convaincu
qu'il ne faut pas l'éplucher de trop
prés. La Profperité de fes armes
Î'Eclat de fes Conqueftes , l'EtenDE
MAY. 11
due & la Durée de fon Empire ,
fa Puiffance , fa Magnificence , &
même quelques Vertus morales
auxquelles la fplendeur de la Nation
a donné du luftre , nous font
une forte d'illufion qui nous aveugle
en fa faveur. Parce qu'ils ont
été Grands en quelque chofe , on
les oroit parfaits en tout ; parce que
quelques Romains ont été des
on fait des Héros
"
Héros
de tous les Romains , & l'on
tient compte au moindre d'eux , des
Vertus qui ne fe font trouvées que
dans un petit nombre de fes Compatriotes
, & qui même , n'y ont jamais
été fans grand mêlange. C'eft
tout ce que j'en infinüeray quant
à prefent , pour ne point entrer dans
un détail qui me meneroit trop loin,
& qui d'ailleurs , n'eft point effentiel
à mon fujet ; mais je ne puis m'empêcher
de dire , que , quelque haute
idée qu'on ait conceûe de ce
Grand Peuple , on ne doit point
mettre la Pitié , la Compaffion &
'Humanité , au nombre de fes Ver12
LE MERCURE
tus , & qu'il n'y a peut-être jamais
eû de Nation qui fût naturellement
& de fon fond plus dure
plus impitoyable & plus cruelle ;
c'eft furquoy ( fi l'on m'oblige d'en
venir à la preuve ) je promets de
donner entiére fatisfaction.
J'avoue que les moeurs ont fore
changé à cet égard , & qu'ils font
aujourd'huy tout autres qu'ils n'étoient
autrefois. A mefure que le
Chriftianiſme a pris le deffus , l'efprit
de douceur qu'il infpire , a réprimé
cette férocité barbare qui avoit
fa fource dans la corruption de
l'homme, & que la fuperftition payenne
étoit plus propre à entretenir
& à augmenter , qu'elle ne
l'étoit à la diminuer & à l'adoucir.
On n'a pû s'empêcher de prendre
des fentimens d'humanité & de
compaffion pour des hommes que
la Religion nous a appris à regarder
fur le pied de freres. Mais comme
, entre les freres même , l'union
n'eft jamais fi parfaite , que l'intereft
particulier & l'amour propre
n'y
DEMAY.
13
n'y apportent quelquefois de l'altération
; auffi , tout Chrêtiens &
tout freres que nous fommes , eftil
resté dans nos coeurs , je ne fçais
quel levain d'inimitié réciproque ,
que la Religion condamne , mais
dont la nature a peine à fe défaire;
que la Vertu peut combatre , mais
qu'elle ne fçauroit entierement détruire.
On répugne à voir répandre
le fang de fon Prochain : mais on
eft bien- aife quelquefois de le voir
humilié. Une révolution qui l'a
bîme , une diſgrace qui l'accable ,
excite nôtre compaffion , éneût
nôtre fenfibilité ; une mortification
qui le pique , un accident qui
dérange un peu fes affaires , trouve
notre coeur tout difpofé à le
fouffrir fans murmure ; & à n'en
fçavoir pas mauvais gré à la fortune.
Enfin , nous ne demandons
pas
que les hommes périffent ; mais
nous ne fommes pas fachez dé
les voir par quelque endroit audeffous
de nous . Iln'y a donc point
de cruauté dans notre coeur ; mais
May 1717.
B
14 LE MERCURE
qu'il n'y ait un fond fécret de malignité
, c'eft de quoi il est difficile
de ne pas convenir.
Or , ce fond de malignite me fuffit
pour imputer au Public , les emportemens
des Sçavants dans leurs
querelles , & pour le rendre refponfable
de toutes leurs impolitef-
Tes. Un Sçavant qui écrit contre
un autre , veut gagner les fuffrages
du Public , Spectateur & Arbitre
du combat. Il veut lui plaire , &
il fçait que le meilleur moyen pour
y parvenir , eft de flater fa malignité.
Et de qui tient- il cela ? du Public
même ; De ce Public qui a horreur
des combats où il y a du fang
répandu ; mais qui aime la vivacité
dans les querelles , où la vie
ne court point de rifque . Que deux
hommes l'épée à la main fe battent
en déterminez , prêt chacun
à perçer fon ennemi ; on tremble
pour eux , & l'on s'intereffe à les
féparer. Que deux femmes en viennent
aux prifes , qu'elles s'égratignent
, qu'elles fe décoeffent ; c'eft
DE MAY. 21
ve dans ce ridicule du Pédantifme
qu'on attache à la Science , nonfeulement
de quoi fe confoler de
l'érudition qu'on n'a pas , mais encore
de quoi fe mettre au deffus de
ceux qui l'ont acquife . Car , l'amour
propre a fa Logique & fes principes
aufquels il ramene tout. Le
premier de ces principes eft de
nous faire juger de toutes chofes .
par comparaifon à nous-mêmes ;
de forte que nous ne donnons la
préference ou le deffous aux Profeffions
, aux Ars , aux Sciences ,
& à tout le refe , que felon que
nous nous fentons plus ou moins de
difpofition & de talent poury réüffir.
Tout Art où nous réuffiffons , ett
toûjours le plus eftimable ; tout Art
où nous ne pouvons atteindre , elt
un Art vain & frivole. Je dis le
même des Profeffions differentes ,
& je pourrois étendre la maxime
jufqu'aux Inclinations , aux Humeurs
& aux Temperaments . C'eſt
par là que l'homme d'Epée dédaigne
l'homme de Robe , & que
22 LE MERCURE
l'homme de Robe neglige l'homme
d'Epée : Que l'Aftrologue & le
Géométre méprifent le Poëte &
l'Orateur, & que reciproquement le
Poëte & l'Orateur , qui ne fe font
guéres plus de quartier , quand ils fe
méfurent l'un l'autre , ne font pas
grand cas de l'Aftrologue ni du
Géometre. Cependant , comme
chaque Etat , comme chaque Art
eft toûjours eftimable par lui-même
, & qu'on ne peut pas nier , que
l'Equité dans un Magiftrat , la Valeur
dans un Soldat , l'Erudition
dans un homme deLettres ne foient ..
à prifer , & re meritent une confideration
que notre amour propre ,
qui croit s'ôter à lui-même ce qu'il
accorde à autrui , ne fe laiffe pas aifément
arracher ; la malignité eſt
venue au fecours , & nous a appris
à envifager les Arts & les Profeffions
qui ne nous plaifent pas , fous
un ridicul accidentel qui y ait quelque
rapport. Ainfi , l'homme de
Robe eft devenu un Chicanneur;
l'homme d'Epée , un Breteur ;
፡
DE MAY.
17
nes gens , au contraire , qui ne
doutent de rien , & dans qui l'expérience
n'a pû encore corriger la
préfomption , font toujours prêts
à rire de tout , parce qu'ils fe croyent
fort audeffus des foibleffes
dont ils fe moquent. Il est vrai
qu'eux & bien d'autres le trompent
fouvent dans leur calcul.
Quand le Maître de Philofophie ,
dans le Bourgeois Gentilhomme
fait de belles leçons de moderation
& de patience , au Maître à
Danfer & au Tireur d'Armes qui
fe battoient , il fe croît lui -même
fort éloigné de tomber dans un
pareil excés ; mais , s'imagine-t'il
être interreflé dans la querelle ?
Adieu la Morale & les Refléxions ;
le Philofophe fe taît , & l'homme ſe
bat. Il faut être dans l'occafion ,
pour pouvoir juger de quoy on eft
capable. Mais comme ordinairement
on ne fe rend guéres plus
de juftice , que le faifoit ce Philofophe
, & que chacun en particulier
, est toujours fort difpofé à faire
Biij
18 LE MERCURE
le Procés à fon prochain , & à
rire de fes foibleffes , on peut établir
comme un principe certain
que le meilleur moyen d'interreffer
le Public , eft de flater fa malignité
, & par conféquent de le
réjouir aux dépens de nôtre Adverfaire
Pourquoy cela ? premierement
, parce que c'eft en quelqueforte
pour lui,un ennemi de moins ,
c'eftun homme qu'on dégrade devant
lui , & fur lequel on femble
lui donner une eſpèce de fupériorité.
Secondement , parce que celui
qu'on humilie , eft un Sçavant.
Car , plus un homme ett élevé audeffus
des autres , ou par fa naiffance
, ou par fa fortune , ou par
fés talents ; plus on aime à le voir
rabaiffé. Le premier fouhait de :
l'amour propre dans le coeur humain
, eft de l'emporter fur tout
le monde. Au défaut de cet avantage
, nous fouhaitons au moins que
perfonne ne l'emporte fur nous.
Ainfi , tout homme qui , par quelque
endroit que ce foit , fe tire
DE MAY.
19
de pair d'avec les autres , devient
d'abord l'objet de la jalousie pu
blique , & fi l'on s'écoutoit , on lui
demanderoit volontiers compte de
ce qu'il a de plus que nous. De quel
droit en effet , aura-t-il ou plus :
d'efprit , ou plus d'érudition ? Encore
faut-il remarquer qu'on par
donne plus aifément aux Gens de
Lettres , ce qui vient d'érudition ,
que ce qui vient d'efprit : Pourquoi
? Parce que ce qui vient d'é---
rudition , eft en quelque manière
plus à notre portée , & nous don
ne moins le deffous ; les Sçavans
n'ont fait que moiffonner dans un
champ qui eft ouvert à tout le
monde , & où il n'a tenu , & il ne
tient encore qu'à nous de recueillir
, auffi bien qu'eux : Ils ont lû ,
& nous pouvons lire ; ils ont
tranfcrit & nous
5 pouvons
tranfcrire . Cette réflexion les
reconcilie avec nous fur ce point
parce qu'elle femble les ramener
au niveau de ce que nous fommes .
Mais , ce qui vient de fuperiorité
20 LE MERCURE
d'efprit , ne s'excufe pas de même ;
on veut toûjours du mal à ceux qui
nous priment de ce coité là, & comme
ordinairement les Sçavans , s'ils
n'ont plus d'efprit que les autres
ont du moins l'efprit plus cultivé ;
on leur fçait mauvais gré en même
tems, & de leur érudition & de leur
efprit : deforte que fi on ne peut
pas leur arracher ces avantages , &
leur difputer ces talents , on eft
bien aife du moins d'avoir d'ailleurs
de quoy s'en dédommager ,
& de pouvoir regagner
fur eux
dans les défauts & les foibleffes
qu'ils fe reprochent tour à tour , ce .
qu'ils ont de plus que nous , du côté
de l'efprit & des lumieres.
>
Ainfi , quand deux Sçavants en
viennent aux`mains , c'eft une fête
pour le Public,& un fpectacle d'autant
plus agréable , qu'il y trouve
de quei fatisfaire fa malignité , &
par là,de quoi flater fon amour propre.
On fe dit alors à foy- même :
Je ne fuis pas Sçavant , mais aufli
je ne fuis pas Pédant ; & l'on trouDE
MAY.
un paffe -tems pour les Spectateurs ;
on frape des mains , & loin de les
féparer , on ne fonge qu'à les encourager&
à les animer.Un Inconnu
fait- t-il une chûte dangereufe ? les
plus indifférents s'empreffent pour
le fécourir. Que la chûte foit légere
& fans conféquence ; nôtre
premier mouvement nous porte à
en rire. Qu'est ce qui fait cela dans
l'homme Un fentiment d'amour
propre & un retour de complaifan
ce fur lui- même , qui lui fait envifager
dans la difgráce d'autrui , une
foibleflè ou une imprudence dont
il fe croit incapable ; car tout ris
moqueur fuppofe un ridicule dont
on fe croit exempt . Un Boiteux ne
rit pas d'un autre boiteux , s'il ne
le croit plus boiteux que luy. D'où
il est naturel de conclure , que le
ris renferme en même temps &
une forte de mépris pour celui qui
en eft l'objet , & une idée de fuperiorité
qu'on croit avoir fur celui
dont on fe moque ; c'est-à- dire,
que tout homme qui rit d'un autre ,
16 LE MERCURE
-
fait tout bas , fon propre Panegyrique
, aux depens de celuy dont il
rit ; car , s'il y prend bien garde
il reconnoîtra qu'il fe dit dans le
coeur ; je ne ferois pas cette faute ,
je ne donnerois pas dans ce ridicule
, j'aurois évité cet écueil , je
me ferois bien gardé de faire cette
beveûe , de tomber dans cette imprudence
; ainfi , je vaux mieux
qu'un tel , au moins par cet endroit .
Pourquoy les perfonnes d'un certain
âge , font - elles plus refervées
& plus retenues à rire des foibleſſes
& des petits accidents qui arrivent
à autruy , que ne le font les jeunes
gens ! C'elt que , comme il
leur eft arrivé fouvent , ou du
moins qu'ils ont remarqué qu'il
étoit arrivé à d'autres , de donner
dans des ridicules dont ils avoient
ri auparavant , ils épargnent
les autres par confideration pour
eux- mêmes . Cette indulgence dans
eux , et le fruit de leur expérience
& l'effet d'un amour propre ,
réfléchi fur lui - même . Les jeuDE
MAY. 25
l'homme de Lettres , un Pedant,
Le Sçavant eft au deffus de nous
par fa Science , mais nous prétendons
qu'il retombe au deffous , par
fes foibleffes. Le ridicule du Pedantifine
nous fait regagner fur le Sçavant
avec ufure , ce que le mérite
de la fcience nous faifoit perdre
avec lui. Nous ne nous contentons
pas d'une fimple compenfation qui
hous remette tous au niveau , nous
afpirons à quelque chofe de plus :
Sur quoi fondé fur un principe affez
vrai , & que l'amour propre a
grand foin de faire valoir , qui eft,
qu'il vaut mieux avoir une perfetion
de moins , & être exempt d'un
foible ; car il y a des genres de merite
que nous ne fommes pas obligez
d'ayoir ; mais il n'y a point de
forte de ridicule , dont nous foïons
obligez , autant qu'il nous eft poffible,
de nous garantir.
Les Sçavans fe font tort à euxmêmes
, je l'avoue , de donner cet
avantage fur eux au Public ; mais
dans la chaleur de la difpute , on
1
26 LE MERCURE
ne fait pas tant de réflexions. Chacun
d'eux ne fonge qu'à décréditer
fon Antagoniſte dans l'efprit du
Public , fans fonger qu'il lui donne
lieu par- là,de lui rendre la pareille
; & que le Public qui fait-là
le perfonnage, du Grippeminant de
la Fable de la Fontaine tire fon
profit des deux côtés , & fe moque
de l'un & de l'autre.
,
Mais , je veux que les Sçavans
faflent attention au préjudice qu'-
ils fe caufent mutuellement , en
s'outrageant dans leurs querelles ;
je veux qu'ils en foient perfuadezt
& convaincus : Quel parti leu
refte-t-il à prendre ? Point d'autre,
que celui de fe taire. Qui les empêche
, direz-vous d'écrire de
part & d'autre avec modération ,
& d'expofer leurs raifons avec douceur
& avec bien-feance : c'eft le
Public qui le leur défend . Comment
, le Public ! Eh ne blâme- t-il
-hautement tous les jours ces
pas
fortes d'éxcez ? Ouy , il les blâme
de bouche & en apparence , mais
›
réellement
DE MAY. 25
pour compreréellement
, & de fait ,il les ordonne
& il les exige;en voici la preuve .
Un Sçavant qui , met au jour un
Ouvrage Polemique , a fans doute
envie que fon Ouvrage foit lû.
Ni lui ne fe met en frais
pofer , ni le Libraire pour imprimer
, que dans l'efperance que le
Livre fera débité. Il y a quelquefois
du mécompte ; mais quoiqu'il
en arrive ; voilà du moins à quoi
on vife , & l'on peut dire que cette
flateufe efperance eft la caufe
miere de tout ce qui s'imprime de
Livres. Il faut donc fur ce piedlà
que l'Ouvrage foit écrit de maniere
à piquer la curiofité du Public
, qui n'a coûtume de l'acheter,
qu'autantqu'il le trouve à fon goût.
Or , je fuppofe qu'un Sçavant qui
écrit contre un autre , le faffe avec
cet efprit de moderation & de
douceur , avec ces ménagements
de bien-féance & de charité même
, que tout le monde femble
exiger , & que perfonne ne veut
goûter. Qui eft - ce qui lira fon
May 1717.
с
26 LE MERCURE
Ouvrage ,* Quis leget hac ?Voilà le
Livre à bas , le Libraire ruiné , &
l'Auteur deshonoré. Mais le Livre
eft fi bon ! Il est écrit avec tant
de folidité & de politeffe ! Les
raifonnements en font juftes , les
réfléxions fenfées , l'élocution éxacte
; cela eft vrai , mais il eft froid.
Je n'y trouve pointde goût, c'est un
potage de fanté , que j'approuve
fort pour un malade ; mais pour
moi qui me porte bien , je veux
quelque chofe de plus piquant
& qui réveille mon appetit ; voilà
ce qu'on répond , & le Livre
demeure. Que l'Auteur fe défaffe
de fa moderation , & que , fans rien
changer , pour le fond , à fon
Ouvrage , il larde fes raifonnements
de quelques traits de Satyre
, & répande un peu de malignité
dans fes réflexions , voilà
le Livre qui reffufcite ; la preſſe
y et ; on fe l'arrache , les Editions
s'en multiplient , & le Li-
Perf Sat. 1.
>
DE MAY. 17
braire dit fur la foy du Public
qui l'achete : Voilà un bon Livre.
Il fe fait deux Hiftoires d'un
grand Perfonnage , toutes deux
bien écrites , & par des Auteurs
differents. L'un fait un Saint de
fon Heros ; l'autre en fait un Po--
litique . Le Saint va fon chemin
tout uniment ; le Politique fait
fortune ; on loiie le premier , &
on lit le fecond. D'où vient cette
difference ? C'est que la malignité
du coeur trouve mieux fon compte
avec le dernier , qu'avec l'autre.
Que conclure de tout cela ? levoici.
C'est que tout Auteur qui
veut être lû ( & ce n'eft pas fe
méprendre , que de croire que tous
le veulent ) doit écrite d'une maniere
qui intéreffe le Lecteur ;
Qu'il ne le peut faire dans les
Ouvrages Polemiques , qu'en flatant
fa malignité , & que rien n'eft
plus propre à la ppiiqquueerr , que les
traits de Satyre perfonnelle . J'approuve
donc , direz -vous , ce ftyle
Satyrique A Dieu ne plaife ; je
Cij
28 LE MERCURE
le condamne au contraire , mais
le Public l'éxige. Il a tort , j'en
conviens , & c'eft dans lui, un goût
dépravé ; mais c'eft fon goût :
Ne point chercher à le flater ,
feroit beaucoup plus dans les régles;
mais ce ne feroit pas le moyen
d'être lû. Or , on n'écrit que dans
cette vûë , & qui ne veut point
être lû , ne doit point écrire. Cette
raifon fuffiroit donc toute feule
pour rendre le Public refponfable
de tous les excès qu'on blâme
dans les Sçavants qui fe font la
guerre ; mais , à cette premiere
Faifon , thée de la malignité du
coeur de l'Homme , j'en ajoûte
une feconde , fondée fur l'imperfection
de fon efprit , & fur l'indolence
, qui lui eft naturelle .
Il feroit à fouhaiter qu'on cherchât
le vrai en tout . Chacun fait
profeflion de l'aimer & de s'y attacher
; mais , pour être en état de
le difcerner , il faut néceflairement
deux chofes . La premiere , qu'on
ait affés d'intelligence & de pénéDE
MAY. 29
Eration pour le découvrir ; la feconde
, qu'on ait affés de réfolu
tion & de patience , pour ne point
fe laffer dans cette recherche . Or ,
il arrive
ordinairement que de tous
ceux qui veulent juger d'une controverfe
& d'une difpute entre les
Sçavans , la moitié manque de lumiéres
&
d'intelligence ; & l'autre
moitié manque de bonne volonté
ou de loifir. Les uns n'ont ,
ni les principes , ni les talens qu'il
faut pour entendre la matiere , les
autres ne veulent pas fe donner
la peine de l'étudier ; enfin , foit
incapacité , foit pareffe , ils font
prefque tous également hors d'état
de porter leur jugement fur une
queftion qu'ils n'entendent point ;
& cependant tous , comme Perrin
Dandin , veulent juger. Il s'enfuit
delà , que le Public , non feulement
eft aifé à tromper , mais même qu'
il veut bien être trompé ; & par
conféquent , que quand on le prend
pour juge d'une affaire , il n'eft
pas
tant queftion de l'inftruire , que
}
Ciij
20 LE
MERCURE
de le prévénir. Si les Sçavans
dans leurs démeflés , avoient droit
de fe choifir un Juge , je veux
croire qu'ils auroient affés de bonne
- foi pour le prendre , autant
ennemi de toute furpriſe , qu'il en
feroit incapable ; mais ils n'ont
point fur cela de choix à faire :
Leur Juge naturel eft néceffaire ,
c'est le Public ; ils ne peuvent ,
ni ne veulent même décliner fa
Jurifdiction. C'est à fon Tribunal
qu'ils portent leurs cauſes , c'eft
a fa décifion qu'ils foumettent
leurs raifons , c'est-à-dire à la décifion
d'un Juge qu'il n'eft queftion
que d'éblouir & de gagner. Ainfi ,
pour peu que la matiere foit obfcure
, ou qu'elle demande de la difcuffion
, ils fondent moins leurs
efpérances fur la folidité de leurs
raifonnemens , & fur la force de
leurs preuves , que fur l'agrêment
& le fel qu'ils tâchent d'y répandre.
L'importance n'eft pas d'inftruire
le Juge , c'eft de l'amufer
& de lui plaire. Il ne s'agit pas
DEMA Y.
3T
tant.de prouver , que nôtre Adverfaire
a tort , que de faire croire
qu'il doit avoir tort , & de faire
fouhaiter qu'il l'ait effectivement ,
c'est-à- dire , de le rendre odieux
& méprifable. Or , rien n'est plus
propre à produire cet effet , que
fes Railleries , les Reproches , là
Satyre & l'Invective . Ce n'eft donc
pas le Sçavant qui a tort de les employer
; mais le Public qui les met
dans la néceffité de le faire.
Entre les coûtumes particuliéres
de chaque Province , il y en a
d'affés bizarres , & qui paroiffent
même oppofées aux principes de
l'Equité naturelle ; de forte qu'un
Avocat qui a à plaider une Caufe
dans tel ou tel Canton , fe trouve
obligé d'abandonner ces principes,
pour chercher des moyens de défenfe
dans la bizarrerie de la Coûtume
. Eft-ce fa faute Non. La
Coûtume eft établie ; c'eft d'elle,
toute bizarre qu'elle eft , que les
Juges empruntent leur Jurifprudence
; c'eft à eux feuls que l'A32
LE MERCURE
vocat a affaire , ce font eux qu'il
doit perfuader ; il doit donc fe conformer
à leurs idées , & leur parler
un langage qu'ils entendent.
Il en eft de même des Sçavans
ils ont affaire à un Juge qui fe conduit
moins , par raifon , que par
prévention ; c'est donc moins par
des raifonnemens folides , que par
des préjugez artificieux , qu'il peut
efpérer de le gagner. Il s'y attache,
il en fait fon capital ; & en cela,
il ne fait que fuivre la Loy , & s'affervir
à la néceffité que le Public
lui impofc. Qu'on déclame tant
qu'on voudra contre l'irrégularité
de ce procédé ; c'eſt au Public qui
l'éxige , & non au Sçavant qui s'y
conforme malgré lui ,à en répondre.
Quand on a affaire à un Homme
en place , foit Magiftrat , foit
Miniftre , foit Grand Seigneur ;
Qu'on a à lui demander juftice ,
ou qu'on en attend quelque grace
; quel eft nôtre premier foin ?
C'eft de nous informer par où il
eft acceffible , & de fçavoir qui le
DE MAAY.
33
gouverne. Le Sçavant recherche
la faveur du Public , à qui il demande
juftice contre fon Adverfaire.
Son premier foin doit donc
être , de fçavoir qui le gouverne.
Or , qu'est - ce qui gouverne le Public
? C'eft la prévention. Cela a
été de tout temps , & fera toujours
. Delà vient ce grand principe
, que chacun juge felon fon
inclination , c'est-à -dire , felon fa
prévention. Car, qu'est- ce qu'inclination?
finon un attrait qui , toutes
chofes égales d'ailleurs , nous
fait pencher d'un côté plûtôt que
d'un autre Attrait où la raifon
a fi peu de part , qu'on oppofe
d'ordinaire comme en regard ,l'inclination
& la Raifon. Delà vient
encore la maxime qui fignifie la
même chofe fous d'autres termes ,
que l'efprit eft la dupe du coeur.
Il s'enfuit delà , que les régles de
la Jurifprudence du Public ne font
point fondées fur le Vrai , mais
fur l'Apparent , non fur la Raifon
mais fur les Préjugez. Ce font ces
>
34 LE MERCURE
préjugez , qui donnent le branfle
aux affaires , & qui déterminent
l'efprit : Maniere de juger d'autant
plus accommodante pour nous ,
qu'elle flate en même - temps , &
nôtre préfomption , & nôtre indolence
naturelle. Elle flate nôtre
indolence , en ce qu'elle nous difpenfe
de la difcuflion des matiéres
; elle flate nôtre présomption ;
en ce qu'elle nous fournit des principes
abrégez de décifion. Voilà
la fource de cette multitude de
préjugez , qui fe font intrus dans
nôtre efprit , & qui y fubjuguent
la Raifon. Il en eft de tout genre
& en toute matiere. Il y en a fur
les Nations & fur les Climats ; fur
les Provinces particulieres d'un
même Royaume , & fur les Cantons
différents de cesProvinces. Une
expofition plus ou moins orientale
, décide dans nous , de la fupériorité
pour le génie ou pour l'imagination
entre certains Peuples.
On a autant de peine à concevoir
, qu'un Homme d'une certaine
DE MAY.
35
Contrée , ait du mérite , qu'à s'imaginer
qu'un homme d'un aute
Païs , fouvent limitrophe , n'en
ait pas. L'Attique& la Boetie étoient
deux Provinces de la Gréce . Etre
né dans la premiere , c'étoit un
tître pour être cenfé avoir de l'efprit
; comme c'étoit une espéce
d'exclufion en cette matiere , que
d'être né dans la feconde ; il n'y
a pas eu même , jufqu'au Sauveur
du monde , qui n'ait été expofé à
l'injuftice du préjugé. On parle
à Nathanael de ce grand Meffie *
annoncé par Moïfe & les Prophéres
; il écoute. On lui apprend
que ce Meffie eft venu , & que
c'eft Jefus Fils de Jofeph de Nazareth.
A ce nom de Nazareth,le préjugé
s'élève dans fon efprit & décrédite
d'abord le rapport qu'on lui
fait. * Nazareth ! dit - il , en peutil
venir quelque chofe de bon ! Nous
* Joan. ch . 1. v . 45.
* Ibid.
36
LE
MERCURE
voyons tous les jours , que les Con
ditions différentes , les Profeffions ,
les Arts , les Sciences , même
les Corps particuliers dans chaque
Republique , font foumis à certains
préjugés generaux , qui réglent
le plus ou moins d'eftime
qu'on doit accorder aux Particuliers
. Voilà deux Hommes que
je n'avois jamais vûs ; fi je veux
m'en tenir à la premiere impreffion
que forme dans moi le préjugé , ce
fera peut-être la couleur ou la forme
de l'habit qui me fera donner
la préference à l'un, au préjudice de
l'autre. Ce qui nous paroît vulgaire
& trivial dans un Homme du commun
, nous paroît plein de fel dans
la bouche d'un Homme de Condition.
La Naiffance ,le Rang , la Réputation,
le Ton même de celui qui
parle,entre toûjours pour beaucoup ,
dans le jugement que nous portons
de ce qu'il dit ; enfin , comme
l'a remarqué l'Auteur de la Recherche
de la Verité * Si un Homme eft
* L 1. ch . 18.
DE MA Y.
37
affez heureux pour plaire , ou
» pour être eftimé , il aura raifon
dans tout ce qu'il avancera ; &
,, il n'y aura pas juſqu'à ſon colet &
à fes
manchettes , qui ne prou-
», vent quelque chofe.
Je fçais que l'homme fage appelle
toûjours de cette premiere furprife
, & qu'il eft même en garde
contre elle ; mais l'homme fage ne
fait pas le grand nombre. La Philofophie
de ce qu'on appelle le Public
, eft une Logique abbregée &
réduite à un petit nombre de principes
vagues & fuperficiels. Si vous
voulez avoir fon fuffrage , il faut
ramener vôtre caufe à ces fortes de
principes qui l'exemptent d'une difcuffion
onereufe , à laquelle il ne fe
prête pas volontiers . Étudiez - vous
plûtôt à lui plaire qu'à le convaincre
, vous le convaincrez infailliblement
en lui plaiſant.
C'est pour cela qu'on regarde
comme un point capital dans toutes
les conteftations , de mettre les
Rieurs defon côté. La Raifon a beau
D
May 1717.
38
LE
MERCURE
être pour vous ; fi les Rieurs font
contre , vous avez le deffous , & celà,
en quelque matiere que ce foit ,
& même dans les plus graves. Des
Sçavants étoient aux prifes avec
d'autres : des deux côtez on mettoit
en oeuvre toute la fubtilité de
la Dialectique , toute la force du raifonnement
; le Public ouvroit de
grands yeux & ne difoit mot . Vous
vous y prenez mal , dit à l'un des
deux partis , un homme fenfé qui
connoifloit le terrain ; laiffez- moi
là tout ce fatras d'érudition & ces
fubtilitez quint-effenciées, où le Public
ne voit goûte & dont il n'a que
faire. Faites diverfion , prenez des ·
matieres qui foient à fa portée ; attachez-
vous , en les traitant , plûtôt
à la gayeté , qu'à la ſolidité ; du
fel , de la legereté , de la naïveté ,
de l'enjoüement , voilà ce qu'il lui
faut . On aura beau vous relever fur
le fond des chofes ; fi l'on ne l'emporte
fur vous par l'agrément , on
ne gagnera rien ; le Public ne veut
pas étudier , il veut fe réjouir ; traDE
MA Y.
59
vaillez fur ce principe ; on le fit &
on s'en trouva bien.
Il eft fi vrai que le Public ne fe
méne que par les préjugez , & que
dans tous les Siècles & chez toutes
les Nations , il ne s'eft jamais gouverné
autrement; que toute la Rhetorique
n'eft fondée que fur ce principe.
En effet , retranchez de cet
Art,tout ce qui ne va qu'à faire illufion
àl'efprit, & qu'à féduire le coeur,
vous le réduirez à une pure Dialectique.
Ariftote n'eft pas , à la ve-.
rité , tout - à- fait de ce fentiment ,
& regardant la partie qui touche
les preuves , comme la plus effentielle
de la Rhétorique , il blâme
·les Rhéteurs qui l'ontprécedé , de
ne s'être prefque attachez qu'à celle
qui touche les moeurs & les paffions,
dont il ne fait que l'acceffoire.
Mais , quelque veneration que
j'aye pour ce Grand Philofophe ; je
le contredirai ici d'autant plus librement
, qu'il eft en quelque forte
Moderne à l'égard de ceux qu'il
blâme & que je défends ; & que
* Rhet . d'Arift. L. 1. C. 1. Dij
40 LE MERCURE
.
• ·
,
·
d'ailleurs il me fournit lui-mêmedequoi
le refuter. Car ,furquoi apuyet-
il fon fentiment ? Sur ce que , ditil
, a les Paffions ne font point du fair
de l'Orateur mais regardent le
Fuge. qu'il ne faut pas le pervertir
, ni le porter à la Compaſſion ↳
ni à la Colere
& que l'emploi
de celui qui plaide , eft de monrer
fimplement , que la chofe eft
ou qu'elle n'eft pas. S'il ne faut que
cela pour plaider , les Rhéteurs
peuvent fermer leurs Ecôles. J'avoue
qu'il feroit mieux de ne point
exciter de Paffions dans le coeur
du Juge ; mais , il ne s'agit pas ici
de fçavoir , fi cela eft permis ou
non dans la bonne Morale , mais
de déterminer , à quel Art il appartient
de produire cet effet : Or, bil
eft clair que c'eft à la feule Rhétorique,
comme Ariftote en convient
lui-même ; & c'eft justement par
ce que ces Paffions regardent le
Juge , qu'elles font du fait de l'Oa
Ibidem.
Ibid L. 2. ch . 1.
DE MAY.
41
rateur , qui n'a d'autre but que de
perfuader le Juge à qui il parle.
- Mais , que cette partie foir ou non ,
la plus effentielle , il est toujours
certain qu'il la regarde lui - même,
comme fi importante , que c'est
celle qu'il femble avoir traité avec
le plus de foin , & qu'elle fait un
des plus beaux morceaux de fa
Rhétorique , c'est - à - dire , d'un
des plus excellents Ouvrages qui
nous reftent de l'Antiquité.
"
"On peut donc regarder la Rhétorique
, comme toute fondée fur
les préjugez ; de forte qu'à la bien
définir , c'eft l'Art de tromper les
Hommes , puifqu'elle enfeigne à
féduire leur Raifon, au préjudice de
la Jufticé & de la Verité. Comment
cela fe fait- il ? En profitant de leurs
préjugez, en excitant leurs Paffions ,
en les portant à la Colere , à l'Indignation
, à la Pitié , à la Crainte , fe.
lon que la caufe le demande. C'eft
pour cela que les Rhéteurs traitent
fi au long , non feulement des
Paffions , mais encore de ce qu'ils
Diij
42 LE MERCURE
apellent Lieux Communs. En effet,
qu'est- ce que ces Lieux Communs ?
Rien autre chofe , que certains préjugez
generaux , où l'Auditeur fe
laiffe enveloper , comme dans des
filets. Or, puifque les Hommes font
faits de la forte ; puifqu'il eit fi aifé
de les féduire & de les tourner
où on veut ; puiſqu'ils veulent même
être trompez , & que la Rhetorique
n'eft fondée que fur leurs
préventions & leur foibleffe ; les
Sçavants ont - ils tort de profiter
de cette difpofition , de travailler
chacun de leur côté , à décréditer
leur Adverfaire dans l'efprit du Public
, & d'employer pour cela , les
Reproches , les Injures , l'Ironie ,
la Satyre ; & tout ce que l'Art
fournit de figures plus malignes &
plus offenfantes ? Dés qu'on s'apperçevra
que le Public n'en fera
plus la dupe , les Sçavants cefferont
de les mettre en ufage ; mais,
tant qu'it fe laiffera conduire par
des préjugez , & qu'il ne décidera
que par paffion , les Sçavants feDE
MA Y.
43
ront en droit de fe croire légitimement
difpenfez dans leurs difputes ,
d'une moderation , non-feulement
inutile , mais même ruineufe à l'interêt
de leur caufe.
Il eſt donc temps , me dira- t -on ,
que les Auteurs adouciffent leur
ftyle , & qu'en écrivant l'un contre
l'autre , ils fe conforment à ces ufages
de bien-féance , quella Politeffe
a introduits dans nos moeurs. Le Public
s'eft réforméfur ce point; il faut
donc que les Sçavants fe réforment
à leur tour , s'ils veulent lui plaire.
Les Emportements & les Invectives
ne font plus de fon goût ,
même dans la plus jufte querelle ;
ils doivent, donc s'en défaire.
Voilà un Enthymême bien preffant
, & auquel on ne peut s'empêcher
de fe rendre , fi l'Antécédent
en eft auffi vrai qu'on le fuppofe
; c'est-à-dire , s'il est conftant
que le Public ait changé de goût
fur cet article , & qu'il exige abfolument
de la moderation dans les
Sçavants. Je fens bien que je fuis
moi-même d'autant moins en droit
44
LE MERCURE
>
de contefter fur cette fuppofition ,
que je paroîs en convenir dans la
premiere partie de cette Apologie .
Peut-être , cependant , qu'à force
d'entendre debiter cette maxime ,
je me la fuis perfuadée comme les
autres , & que j'ai été en cela la
dupe du préjugé. Je vois bien qu'-
aujourd'huy on ne donne pas
tout-à-fait dans les mêmes excés
où l'on donnoit autrefois ; mais je
fens bien auffi , que la moderation
n'eft pas encore venue au point que
l'on prétend. Le Public ne veut
pas à la verité qu'on outre le ref-
Tentiment ; mais il ne me paroît
pas auffi s'accommoder d'une politeffe
trop circonfpecte ; & il me
femble que ceux qui écrivent encore
aujourd'huy fur des matieres
conteſtées , penfent fur cela comme
moy. Car , ces Auteurs , qui fans
doute veulent plaire au Public ,
n'infinuëroient pas dans leurs Ouvrages
, des traits de Satyre contre
leurs Adverfaires , s'ils croyoient
que cette liberté ne dût pas être apDE
MAY. 45
>
prouvée . Cependant , qu'on examine
de près le Livre le plus moderé
& le plus mefuré , en matiere Polemique
, je fuis perfuadé qu'on n'en
lira pas quatre pages , l'une por
tant l'autre , qu'on n'y trouve quelque
trait , non effentiel à la caufe ,
que l'Adverfaire voudroit qui
ny fut pas. Or , tout trait de
cette nature eft un trait malin ;
car, ce n'eft pas à celui qui porte le
coup . àjuger de fon effet ; mais à
celui qui le reçoit. C'eft fur lui
que le coup tombe ; il fent mieux
que perfonne, s'il le bleffe , & à quel
point il le bleffe ; c'est - à - dire ,
qu'il en connoît mieux que perfonne
, toute la malignité. Il y a donc
quelque myftere caché là - deffous ,
& il faut que le Public ne foit pas
bien d'accord avec lui - même . Car,
s'il def-approuve la Satyre entre des
gens qui conteftent fur des points
de Doctrine, d'où vient par fon empreffement
à avoir ces fortes de
Livres , donne - t - il lieu de croire
que ce ftile ne lui déplaît
46 LE MERCURE
.
pas il blâme l'Ouvrage , il
-
il
eft vrai ; mais il l'achete & plus
cher peut être qu'il ne feroit ,
fi le ftile en étoit plus mefuré
parle d'une maniere , & il agit d'une
autre à quoi attribuer cette duplicité
de conduite En voici la
fource,fi je ne me trompe. C'eſtque
le Public a deux chofes oppofées à
accorder enſemble ; fa paffion &
fon honneur , fa malignité , & la
bien-féance. La Satyre lui plaît ,
mais il a honte de l'avouer ; il la
condamne donc par bien-féance
tandis que par malignité, il en profite.
>
Ce principe me paroît d'autant
plus vrai , que les Sçavants s'y conforment
en écrivant , & que leur
conduite dans les conteftations qu'-
ils ont enſemble , le fuppofe neceffairement
. Car, s'ils gardent plus
de mesures qu'on n'en gardoit autre-
fois ; il ne faut pas croire qu'ils
foient moins jaloux de leur reputation
, moins vifs fur leurs interrêts
, & moins déterminez à pouffer
DE
MAY.
47
eurs
Adverfaires , qu'on ne l'étoit
du tems de nos
Ancêtres. On peut
au
contraire fuppofer que les Sçavants
d'aujourd'huy , quand ils font
en querelle , fe veulent autant de
mal , que ceux du temps paffé.
La
fenfibilité , comme je l'ai fait
voir dans ma
premiere partie , eſt
non -
feulement auffi grande , mais
mêmeplus vive à cet égard, qu'elle
ne l'a jamais été. D'où vient donc
a-t-on baiffe de ton ? D'où vient
l'Aigreur & la Colere ne parlentelles
plus le même langage ? C'eft
qu'on a fenti le foible du Public ,
qui vouloit pouvoir fe divertir aux
dépens d'autrny , fans en avoir l'odieux.
Il a donc fallu le fauver du
blâme , en flatant fa
malignité
lui procurer du plaifir , fans qu'il
entrât dans les frais ; c'est - à - dire ,
qu'il a fallu rafiner la Satyre , ufer
d'envelopes , & faire fourdement
ce qu'on faifoit autrefois tête levée .
De là eft venu l'ufage de la Satyre
indirecte , & tous les autres détours
qu'on met en oeuvre , pour
48 LE MERCURE
dire équivalament en termes radou.
cis , ce qu'on n'ofe plus dire ouver
tement & en termes formels . On
ne fait plus directement des reproches
injurieux ; mais on fait paffer
en preuve le fond du reproche
, & quand on a bien établi le
principe , on préfume affez favorablement
de la pénétration du
Lecteur pour croire , qu'il démêlera
bien de lui-même , tout ce
qu'une conféquence neceffaire renferme
d'injurieux . Souvent les
traits les plus piquants , font
couverts de fleurs , & fous les
loüanges les plus Alateuſes , on fent
la pointe de la Satyre :
Sono accufe , e Paion Lodi.
Il y a même quelque chofe , dans
cet ufage , qui flate également &
l'Auteur & le Lecteur ; car , de
traiter fon Adverfaire d'Ignorant ,
d'Impofteur , de Préfomptueux
cela eft aifé , & il ne faut , ni grand
* Hierus. Liberata
>
1
Cant. II. Str. 58 .
génie
DE MAY.
49
génie à l'Auteur , pour trouver ces
termes , ni grande pénétration au
Lecteur pour fentir tout ce qu'ils
fignifient ; au lieu que quand la
chofe fe dit figurément , & fous des
termes déguiſez , ils fe fçavent tous
deux bon gré ; l'Auteur , d'avoir
fçû faire pafler tout fon venin fous .
des expreffions mitigées ; le Le-
&teur , d'en avoir pénétré toute la
malignité , au travers même de la
politeffe des expreffions.
•
Je crois qu'on peut conclure delà
, qu'à bien apprécier les chofes ;
l'avantage que nous prétendons
avoir fur les Anciens , du côté de
la politeffe , a plus d'apparence
que de réalité , & qu'en fait d'animofité
& de reffentiment , nous ne
leur en devons guéres. Car, qu'importe
que les termes foient plus
méfurez , fi dans le fonds , ils produifent
le même effet. Nous ufons,
il est vrai , d'un langage plus poli ;
mais , nous comptons bien que le
Lecteur fentira dans ce que nous
difons , tout ce que nous voulons
May 1717.
E
jo1
LE MERCURE
dire , & lui de fon côté ne s'y méprend
guéres. Ce font comme des
jettons qu'on fait valoir autant
qu'on veut , felon la convention
que les joueurs font entr'eux ; il
femble qu'il y ait un Traité fécret
entre les Sçavans & le Public ,
dans lequel on foit convenu de
part & d'autre , pour le bien commun
, que le Sçavant n'uferoit que
de termes modérez , & que le Public
entendroit fous ce langage
tout ce que les expreffions les plus
violentes pourroient fignifier. C'est
une efpéce de chifre établi entr'eux .
Ainfi quand un Sçavant dit à un
autre , que peut-être , il n'auroit
pas avancé telle Propofition , s'il
avoit fait réfléxion &c.; cela réduit
à fa jufte valeur , fignific : s'il avoit
eu du jugement.Un autre infinuërapoliment
, que fon adverfaire n'a
pas tout à fait compris le véritable
ઢે
fens de tel terme d'un Auteur ,
quand il lui fait dire &c. Cela eft
honnête , mais dans le fonds , autant
vaudroit dire que l'Adverfaire
DE MAY.
St
eft un ignorant , & le Lecteur qui
ne s'y trompe pas , l'entend de la
forte. Il y a trois cens ans qu'u
homme étoit auffi riche , & faifoit
aurant avec un écu , qu'on fait aujourd'hui
avec quarante ; auffi , les
Sçavants font autant aujourd'hui
avec un langage compaffé , qu'on
faifoit il y a trois cens ans , avec
les termes les plus violens & les
plus odieux.
Il y a donc encore beaucoup à
dire , que nôtre Politeffe prétendue
en foit au point où on le croit , &
quoique les dehors foient affés civils
aujourd'hui dans le commerce
de la vie ; cependant , je ne puis
diffimuler qu'il y a de certains traits
de rufticité, qui échapent affés communément
à des perfonnes d'ailleurs
très-polies , & que je ne fçais
comment excufer. Il femble que
quand il s'agit de certaines Profeffions
, ou de certains Corps , on fe
croye difpenfé de tout ménagement
de bien-féance. Qu'on dife à un
homme de Guerre , que les
gens
E ij
LE MERCURE
de fon Mêtier font des brutaux ,
il s'en offenfera , fans doute , &
tout le monde conviendra , qu'il
a raifon de s'en offencer. Qu'on
dife en face à un Médecin , contre
fa Profeffion , tout ce que Moliere
en a dit fur le Théatre , cela ne paffe
que pour gentilleffe , & le Médecin
, s'il s'en formalife , eſt un
bouru ; il me paroît cependant
qu'il a autant de droit d'être jaloux
de l'honneur de fon Corps ,
qu'un homme de Guerre en a de
s'intereffer à la gloire de fa Profellion
, & qu'il y a autant de groffierté
à attaquer l'un par cet endroit
, qu'il y en auroit à attaquer
l'autre . Je fupprime d'autres exemples
encore plus forts que je pourrois
rapporter , & qui me paroiffent
toujours nouveaux , toutes les fois
que j'en fuis témoin ; c'est ce qui
m'eft arrivé fouvent , fans que j'aye
encore pû m'y acc oûtumer. Si le
Public veut que les Sçavans réforment
leur ftile , il faut qu'il réforme
lui-même fongoût , & qu'-
' DE MAY. 43
en certaines chofes il leur montre
l'exemple ; du moins reconnoîtrat-
il , qu'il a plus d'interêt qu'il
ne penfoit à excufer un peu les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs contestations ; car , je crois avoir
prouvé affés clairement , que
s'ils péchent en cela , c'eſt à lui ,
bien plus qu'à eux , qu'il faut s'en
prendre.
Fermer
30
p. 124-128
LA SIMPLICITÉ CHRETIÉNNE. ODE. Par feu Mr l'Abbé MAUMENET.
Début :
Plein d'ignorance & de miseres, [...]
Mots clefs :
Misère, Mystères, Énigme, Secret, Ténèbres, Ardeur , Nature, Puissance, Sentiments, Onde
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA SIMPLICITÉ CHRETIÉNNE. ODE. Par feu Mr l'Abbé MAUMENET.
ATITICLE DES SPECTACLES.
Es Comédiens Italiens ayant
voulu faire l'effai d'une Piéce
purement héroïque, fans l'Arlequin,
reprefenterent avec applaudiffement
ces jours paffés , la Tragédie
de Merope qu'ils donnerent gratis.
Comme cette Troupe fe propofe
de la jouer cet Hiver , je me contenterai
d'en expofer fimple ment
la Fable , dégage de toutes réfléxions
critiques , les refervant pour
ce tems-là.
Le fujer de la Tragédie de Merope
eft tiré d'Apollodore ; mais , les
fituations font l'ouvrage du MarDE
MAY.
IIS
quis Scipion Maffei.
Crefphonte de la race des Héraclides
étoit Roy de Meffenie dans
l'Achaye. Il avoit eu trois fils de
Merope. Poliphonne,un de fes Sujets
, confpira contre lui , le détrôna
& fit impitoyablement
maffacrer
après lui , deux de ſes enfans.
Le troifiéme , à qui l'Auteur donne
le nom de Crefphonte
, & qu'Apollodore
appelle Ægyptus , fut
dérobé à la fureur du Tyran par
les foins de Merope , qui le remit
entre les mains d'un vieux ferviteur
, dont la fidélité lui étoit connuë.
Quinze ans fe pafferent, avant
que ce jeune Prince qui n'en avoit
que trois , lorfqu'il échappa à la
cruauté de Poliphonne , pût demander
raifon du Meurtre de fon
pere, & de fes freres , & de l'ufurpation
de les Etats. C'eft ici l'époque
de l'Action Théatrale . Polyphonne
voyant que les Peuples
de Meffene,Capitale du Royaume,
faifoient tous les jours des Conjurations
contre lui , forma le def716
LE MERCURE
fein d'époufer Merope , pour s'acquerir
un droit au Trône ufurpé .
L'infortunée Veuve de Crefphonte
fremit à cette propofition , & éclata
en fanglants reproches . Pendant
une fi aigre converfation , Adrafte
entiérement dévoué au Tyran ,
lui amena un jeune Païfan accufé
d'avoir tué un homme auprés de
Meffene , & de l'avoir jetté dans
un Fleuve , pour dérober la connoiffance
de fon crime . Le jeune
Païfan confeffa le Meurtre ; mais ,
il tacha de justifier fon intention ,
en difant , qu'il n'avoit fait que
défendre fa vie contre un Brigand
qui l'avoit attaqué . L'Accufateur
qui avoit interêt à le faire périr ,
parce qu'il avoit trouvé fur lui , une
Bague d'un grand prix , qui flatoit
fon avarice , n'oublia rien pour irriter
le Tyran contre lui : Mais ,
Merope attendrie par un fécret
preffentiment , demanda fa grace ,
& l'obtint de Poliphonne. Cependant
, comme le fouvenir de fon
fils l'occupoit fans ceffe , & la te-
1
DE MAY. 117
}
noit dans une agitation éternelle.
Elle s'imagina que le prétendu
Brigand que le Païfan avoit peint
à peu près de fon âge , qui convenoit
à celui du jeune Crefphonte ,
& armé d'une maffuë , Armes ordinaires
des defcendans d'Hercule ,
Elle s'imagina , dis -je , que ce pou--
voit bien être fon fils qui avoit été
tué & jetté dans le Fleuve : Elle"
n'eut point de repos qu'elle ne fut
éclaircie. Eurife attaché à fes interefts
, lui promit d'interoger Adrafte
qui étoit de fes Amis. Cela
fut éxécuté fi hûreufement , ou
plûtôt fi malhûreufement pour Merope
, qu'Eurife lui apporta la Bague
qu'Adrafte avoir trouvée fur
Egifte ( c'étoit le nom du jeune
Païfan ) A la vûë de cette fatale Bague
, Merope frémit , elle la reconnoit
pour la même qu'elle avoit
donnée autrefois au vieux Polidore,
& qui devoit fervir un jour , à lui
faire reconnoître fon cher Cref=
phonte. Elle ne douta point que
Te Meurtrier ne l'eut dérobée pour
118 LE MERCURE
prix de fon crime . Elle en jura la
vengeance , & s'étant fait amener
le malhûreux & innocent Egifte
elle le fit garotter à fes yeux , & fe
fit donner une lance pour lui percer
le coeur. A ces funeftes apprêts
Egifte témoigna ſon étonnement ;
ne pouvant fléchir la Reine irritée ,
prêt à recevoir le coup mortel ;
il lui échappa quelques plaintes ,
qui fufpendirent la vengeance de
Merope ,furtout le nom de Polidore
,forti de fa bouche , lui fut
d'un grand fecours . La Reine en
fut frapée , & quelques momens
qu'elle perdit en éclairciffemens ,
furent caufe que Polyphonne furvint
à cette terrible éxécution , &
l'empêcha , ou du moins la fit remettre
à une autre fois . Les plaintes
qu'Egifte fait au Tyran de l'injuftice
de Merope , qui fait perir
ceux à qui il fait grace ; la colere
du Tyran fur cette attentat , & la
protection qu'il accorde ouvertement
au prétendu Criminel , per
fuadent à la Reine une intelligence
DE MAY.
119
dont elle commençoit à fe douter.
Un nouveau défir de vengeance
s'allume dans fon fein , & le fort
lui fournit bientôt une occafion
de la
confommer. Egifte ayant tout
à craindre d'une Reine irritée , &
ne fe fentant coupable d'aucun
crime , cherche à fe juftifier dans
fon efprit. Il s'adreffà à ſa Confidente
, qui pour mieux l'attirer
dans le piége , lui dit , que Merope .
n'eft plus fi irritée contre lui ; elle
lui promit de lui en dire davantage
, dès qu'elle fe fera débaraffée
d'un foin preffant qui l'appelle
ailleurs , & le prie de l'attendre.
Egifte lui jure de ne point fortir
de cet Appartement, d'a-t-il y pafferla
nuit;accablé de laffitude de fes
derniers travaux , il s'endort. Pendant
fon fommeil , Polydore vient,
introduit dans le Palais par Eurife
qu'il prie de le laiffer feul. Il
découvre un homme endormi, dont
les habits lui font naître la curiofité
d'examiner les traits de fon viſage ;
il approche , mais, entendant venir
120 LE MERCURE
quelqu'un,il fe retire. A peine s'eftil
retiré qu'Eimere trouvant Egifte
endormi , appelle la Reine , en lui
difant que tout favorife fa vengeance
. Merope vient un Poignard à la
main ; mais prête à frapper Egitte ,
elle fe fent arrêtée par un homme
qui , par le cri qu'il fait , éveille
Egifte , & lui donne le tems de fe
fauver de la fureur de fon Ennemie.
Merope au defeſpoir d'avoir
manqué fon coup , le veut faire
retomber fur celui qui l'a fufpendu ;
mais , cette nouvelle Victime de
fa vengeance le fait reconnoître
à elle , pour ce même Polydore
à qui elle commit autrefois le foin
de fon cher Crefphonte , & lui apprend
en même tems , que c'étoit
Crefphonte-même qu'elle alloit
immoler. La Surpriſe , la Terreur.,
la Joye, fe fuccédent tour à tour
dans le coeur de Merope ; le premier
mouvement de la Nature la
porte à aller embraffer fon fils ;
mais , Polydore lui repréfente fagement
, que ce feroit l'étouffer
en
DE MAY 121
l'embraffant , & que le moindre
éclat mettroit la vie de fon tils
dans un danger évident. (Merope
fe rend à fes raifons .
Polydore lui
prommet
d'éclaircir au jeune Crefphonte
, le myftere de fa Naiffance.
Il accomplit fa promeffe , un
moment après ;
Crefphonte , qui
avoit toujours cru que Polydore
fut fon pere , fent couler le fang
d'Hercules dans ſes veines , à mefure
qu'il apprend fon véritable
fort ,il veut courir à la
vengeance
de fon pere & de fes freres égorgez
par le Tyran ; mais , Polydore fe
jettant à fes pieds , le fait confentir
à fuivre les confeils que fon
âge & fon expérience lui infpirent.
Polyphonte
perfite dans le deffein
d'époufer
Merope , & lui fait ordonner
par Adrafte fon cruel Emiffaire
, d'aller au Temple , fous
peine de voir périr à les yeux ,
toutes les perfonnes qui lui font
les plus cheres . Merope fe livre à
fes volontés , comme une Victime
qu'on entraîne à l'Autel , réfolue
May 177.
L
122 LE MERCURE
de fe donner la mort , plûtôt que
d'époufer le Meurtrier de fon Epoux
& de fes enfans. Elle n'en est
pas pourtant reduite à cette fatale
extrémité. Le jeune Crefphonte
fon fils , trouve le moyen de fe
foustraire aux yeux de Polydore ,
en le faifant confentir au défir curieux
qu'il a d'aller voir la Pompe
qui fe prépare au Temple. Apeine
y eut-il entré , qu'il voit Merope
fa mere, approcher de l'Autel , avec
une paleur qui lui perce l'ame . Il
court lui - même à cet Aurel
où elle est prête de s'immoler , &
fe faififfant du couteau facré , il
en frappe le Tyran & Adrafte.
Merope déclare aux Peuples affemblez
, que celui qui vient de les
tirer d'un efclavage qu'ils ne fupportoient
qu'à regret , eft leur véritable
Roi, fils du bon Crefphonte,
dont la mémoire leur eft fi chere ;
il n'en faut pas d'avantage pour lui
attirer tous les coeurs,il eft proclamé
Roi, &le Tiran détesté après la mort,
comme il l'avoit été pendantfa vie.
>
DE MAY . 123
Ans vouloir entrer dans les raiqui
ont engagé l'Auteur de
>
Semiramis à faire interrompre cette
Tragédie , qui avoit déja foûtenu
fept reprefentations , les Comédiens
François , pour confoler le
Public du plaifir qu'il avoit à la
fuivre , ont remis fur leur Théatre
le Flateur , Comédie de Mr Rouf-
-feau , qui parut pour la premiere
fois , il y a près de 20 ans ; quoique
les Acteurs faffent , pour rechauffer
cette Piéce & que Mr
Quinault l'aîné fe furpaffe dans
le Rôle du Aateur ; elle n'eft
cependant pas auffi fuivie qu'ils s'en
étoient flatés. Mlle le Couvreur ,
nouvelle Actrice , qui a joué à la
Cour de Lorraine & à Strasbourg,
a attiré beaucoup plus de Spectateurs
dans Electre elle a été fort
applaudie ; cependant , avant que
de porter aucun jugement fur fon
mérite Théatrale ; il faut attendre
que quelques autres Piéces en décident
.
Les changemens qui ont été faits
Lij
124 LE MERCURE
de la part du Poëte & du Muficien ,
dans Hypermetre qui avoit été
fufpendue , ont été fort bien receus
des Amateurs de l'Opera ;
on continue à la repréſenter avec
fuccés . M. Gervais Auteur de la
Mufique , doit être fatisfait de tout
le bien qu'en difent les Connoiffeurs.
Es Comédiens Italiens ayant
voulu faire l'effai d'une Piéce
purement héroïque, fans l'Arlequin,
reprefenterent avec applaudiffement
ces jours paffés , la Tragédie
de Merope qu'ils donnerent gratis.
Comme cette Troupe fe propofe
de la jouer cet Hiver , je me contenterai
d'en expofer fimple ment
la Fable , dégage de toutes réfléxions
critiques , les refervant pour
ce tems-là.
Le fujer de la Tragédie de Merope
eft tiré d'Apollodore ; mais , les
fituations font l'ouvrage du MarDE
MAY.
IIS
quis Scipion Maffei.
Crefphonte de la race des Héraclides
étoit Roy de Meffenie dans
l'Achaye. Il avoit eu trois fils de
Merope. Poliphonne,un de fes Sujets
, confpira contre lui , le détrôna
& fit impitoyablement
maffacrer
après lui , deux de ſes enfans.
Le troifiéme , à qui l'Auteur donne
le nom de Crefphonte
, & qu'Apollodore
appelle Ægyptus , fut
dérobé à la fureur du Tyran par
les foins de Merope , qui le remit
entre les mains d'un vieux ferviteur
, dont la fidélité lui étoit connuë.
Quinze ans fe pafferent, avant
que ce jeune Prince qui n'en avoit
que trois , lorfqu'il échappa à la
cruauté de Poliphonne , pût demander
raifon du Meurtre de fon
pere, & de fes freres , & de l'ufurpation
de les Etats. C'eft ici l'époque
de l'Action Théatrale . Polyphonne
voyant que les Peuples
de Meffene,Capitale du Royaume,
faifoient tous les jours des Conjurations
contre lui , forma le def716
LE MERCURE
fein d'époufer Merope , pour s'acquerir
un droit au Trône ufurpé .
L'infortunée Veuve de Crefphonte
fremit à cette propofition , & éclata
en fanglants reproches . Pendant
une fi aigre converfation , Adrafte
entiérement dévoué au Tyran ,
lui amena un jeune Païfan accufé
d'avoir tué un homme auprés de
Meffene , & de l'avoir jetté dans
un Fleuve , pour dérober la connoiffance
de fon crime . Le jeune
Païfan confeffa le Meurtre ; mais ,
il tacha de justifier fon intention ,
en difant , qu'il n'avoit fait que
défendre fa vie contre un Brigand
qui l'avoit attaqué . L'Accufateur
qui avoit interêt à le faire périr ,
parce qu'il avoit trouvé fur lui , une
Bague d'un grand prix , qui flatoit
fon avarice , n'oublia rien pour irriter
le Tyran contre lui : Mais ,
Merope attendrie par un fécret
preffentiment , demanda fa grace ,
& l'obtint de Poliphonne. Cependant
, comme le fouvenir de fon
fils l'occupoit fans ceffe , & la te-
1
DE MAY. 117
}
noit dans une agitation éternelle.
Elle s'imagina que le prétendu
Brigand que le Païfan avoit peint
à peu près de fon âge , qui convenoit
à celui du jeune Crefphonte ,
& armé d'une maffuë , Armes ordinaires
des defcendans d'Hercule ,
Elle s'imagina , dis -je , que ce pou--
voit bien être fon fils qui avoit été
tué & jetté dans le Fleuve : Elle"
n'eut point de repos qu'elle ne fut
éclaircie. Eurife attaché à fes interefts
, lui promit d'interoger Adrafte
qui étoit de fes Amis. Cela
fut éxécuté fi hûreufement , ou
plûtôt fi malhûreufement pour Merope
, qu'Eurife lui apporta la Bague
qu'Adrafte avoir trouvée fur
Egifte ( c'étoit le nom du jeune
Païfan ) A la vûë de cette fatale Bague
, Merope frémit , elle la reconnoit
pour la même qu'elle avoit
donnée autrefois au vieux Polidore,
& qui devoit fervir un jour , à lui
faire reconnoître fon cher Cref=
phonte. Elle ne douta point que
Te Meurtrier ne l'eut dérobée pour
118 LE MERCURE
prix de fon crime . Elle en jura la
vengeance , & s'étant fait amener
le malhûreux & innocent Egifte
elle le fit garotter à fes yeux , & fe
fit donner une lance pour lui percer
le coeur. A ces funeftes apprêts
Egifte témoigna ſon étonnement ;
ne pouvant fléchir la Reine irritée ,
prêt à recevoir le coup mortel ;
il lui échappa quelques plaintes ,
qui fufpendirent la vengeance de
Merope ,furtout le nom de Polidore
,forti de fa bouche , lui fut
d'un grand fecours . La Reine en
fut frapée , & quelques momens
qu'elle perdit en éclairciffemens ,
furent caufe que Polyphonne furvint
à cette terrible éxécution , &
l'empêcha , ou du moins la fit remettre
à une autre fois . Les plaintes
qu'Egifte fait au Tyran de l'injuftice
de Merope , qui fait perir
ceux à qui il fait grace ; la colere
du Tyran fur cette attentat , & la
protection qu'il accorde ouvertement
au prétendu Criminel , per
fuadent à la Reine une intelligence
DE MAY.
119
dont elle commençoit à fe douter.
Un nouveau défir de vengeance
s'allume dans fon fein , & le fort
lui fournit bientôt une occafion
de la
confommer. Egifte ayant tout
à craindre d'une Reine irritée , &
ne fe fentant coupable d'aucun
crime , cherche à fe juftifier dans
fon efprit. Il s'adreffà à ſa Confidente
, qui pour mieux l'attirer
dans le piége , lui dit , que Merope .
n'eft plus fi irritée contre lui ; elle
lui promit de lui en dire davantage
, dès qu'elle fe fera débaraffée
d'un foin preffant qui l'appelle
ailleurs , & le prie de l'attendre.
Egifte lui jure de ne point fortir
de cet Appartement, d'a-t-il y pafferla
nuit;accablé de laffitude de fes
derniers travaux , il s'endort. Pendant
fon fommeil , Polydore vient,
introduit dans le Palais par Eurife
qu'il prie de le laiffer feul. Il
découvre un homme endormi, dont
les habits lui font naître la curiofité
d'examiner les traits de fon viſage ;
il approche , mais, entendant venir
120 LE MERCURE
quelqu'un,il fe retire. A peine s'eftil
retiré qu'Eimere trouvant Egifte
endormi , appelle la Reine , en lui
difant que tout favorife fa vengeance
. Merope vient un Poignard à la
main ; mais prête à frapper Egitte ,
elle fe fent arrêtée par un homme
qui , par le cri qu'il fait , éveille
Egifte , & lui donne le tems de fe
fauver de la fureur de fon Ennemie.
Merope au defeſpoir d'avoir
manqué fon coup , le veut faire
retomber fur celui qui l'a fufpendu ;
mais , cette nouvelle Victime de
fa vengeance le fait reconnoître
à elle , pour ce même Polydore
à qui elle commit autrefois le foin
de fon cher Crefphonte , & lui apprend
en même tems , que c'étoit
Crefphonte-même qu'elle alloit
immoler. La Surpriſe , la Terreur.,
la Joye, fe fuccédent tour à tour
dans le coeur de Merope ; le premier
mouvement de la Nature la
porte à aller embraffer fon fils ;
mais , Polydore lui repréfente fagement
, que ce feroit l'étouffer
en
DE MAY 121
l'embraffant , & que le moindre
éclat mettroit la vie de fon tils
dans un danger évident. (Merope
fe rend à fes raifons .
Polydore lui
prommet
d'éclaircir au jeune Crefphonte
, le myftere de fa Naiffance.
Il accomplit fa promeffe , un
moment après ;
Crefphonte , qui
avoit toujours cru que Polydore
fut fon pere , fent couler le fang
d'Hercules dans ſes veines , à mefure
qu'il apprend fon véritable
fort ,il veut courir à la
vengeance
de fon pere & de fes freres égorgez
par le Tyran ; mais , Polydore fe
jettant à fes pieds , le fait confentir
à fuivre les confeils que fon
âge & fon expérience lui infpirent.
Polyphonte
perfite dans le deffein
d'époufer
Merope , & lui fait ordonner
par Adrafte fon cruel Emiffaire
, d'aller au Temple , fous
peine de voir périr à les yeux ,
toutes les perfonnes qui lui font
les plus cheres . Merope fe livre à
fes volontés , comme une Victime
qu'on entraîne à l'Autel , réfolue
May 177.
L
122 LE MERCURE
de fe donner la mort , plûtôt que
d'époufer le Meurtrier de fon Epoux
& de fes enfans. Elle n'en est
pas pourtant reduite à cette fatale
extrémité. Le jeune Crefphonte
fon fils , trouve le moyen de fe
foustraire aux yeux de Polydore ,
en le faifant confentir au défir curieux
qu'il a d'aller voir la Pompe
qui fe prépare au Temple. Apeine
y eut-il entré , qu'il voit Merope
fa mere, approcher de l'Autel , avec
une paleur qui lui perce l'ame . Il
court lui - même à cet Aurel
où elle est prête de s'immoler , &
fe faififfant du couteau facré , il
en frappe le Tyran & Adrafte.
Merope déclare aux Peuples affemblez
, que celui qui vient de les
tirer d'un efclavage qu'ils ne fupportoient
qu'à regret , eft leur véritable
Roi, fils du bon Crefphonte,
dont la mémoire leur eft fi chere ;
il n'en faut pas d'avantage pour lui
attirer tous les coeurs,il eft proclamé
Roi, &le Tiran détesté après la mort,
comme il l'avoit été pendantfa vie.
>
DE MAY . 123
Ans vouloir entrer dans les raiqui
ont engagé l'Auteur de
>
Semiramis à faire interrompre cette
Tragédie , qui avoit déja foûtenu
fept reprefentations , les Comédiens
François , pour confoler le
Public du plaifir qu'il avoit à la
fuivre , ont remis fur leur Théatre
le Flateur , Comédie de Mr Rouf-
-feau , qui parut pour la premiere
fois , il y a près de 20 ans ; quoique
les Acteurs faffent , pour rechauffer
cette Piéce & que Mr
Quinault l'aîné fe furpaffe dans
le Rôle du Aateur ; elle n'eft
cependant pas auffi fuivie qu'ils s'en
étoient flatés. Mlle le Couvreur ,
nouvelle Actrice , qui a joué à la
Cour de Lorraine & à Strasbourg,
a attiré beaucoup plus de Spectateurs
dans Electre elle a été fort
applaudie ; cependant , avant que
de porter aucun jugement fur fon
mérite Théatrale ; il faut attendre
que quelques autres Piéces en décident
.
Les changemens qui ont été faits
Lij
124 LE MERCURE
de la part du Poëte & du Muficien ,
dans Hypermetre qui avoit été
fufpendue , ont été fort bien receus
des Amateurs de l'Opera ;
on continue à la repréſenter avec
fuccés . M. Gervais Auteur de la
Mufique , doit être fatisfait de tout
le bien qu'en difent les Connoiffeurs.
Fermer
31
p. 1992-1998
Essais hebdomadaires sur plusieurs sujets, [titre d'après la table]
Début :
ESSAIS HEBDOMADAIRES sur plusieurs Sujets interessans. A Paris, ruë [...]
Mots clefs :
Femmes, Hommes, Coeur, Sentiments
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essais hebdomadaires sur plusieurs sujets, [titre d'après la table]
ESSAIS HEBDOMADAIRES fur plu
fieurs Sujets intereffans. A Paris , ruë
Jacques , chez Et . Ganeau , 1730. Par
M. Dupuy, cy- devant Secretaire au Traité
de Paix de Rifwick. Brochure de 67. pages
, compris la Préface qui en contient
30. On diftribue ces Effais tous les Lundis
de chaque Semaine .
Cet
SEPTEMBRE. 1730. 1993
Cet Ouvrage ne paroît point du tout
fait à la hâte ; on le trouye écrit , au contraire
, avec grand fọin , & il y a lieu de
croire qu'il fera gouté du Public . L'Auteur
rapporte à la 59. page une Lettre de
M. Abbadic à M. Bayle , où l'on trouve
ce jugement fur les Ouvrages de ce dernier
: F'ai lu votre Journal , fans compliment
il m'a extraordinairement plû ; il y
a par tout de la politeffe , du tour , de l'efprit
, de l'érudition , du raifonnement & un
certain difcernement de Philofophe , une feverité
de raison que tous les grands hommes
&c. n'ont pas
On trouve dans la feconde femaine une
Lettre de M. Le Clerc à M. Bayle , qui
lui parle avec cette franchiſe au fujet de
fon Journal qui commençoit alors à paroître.
On dit en general que l'Auteur des
Nouvelles s'étend trop fur des chofes qui ne
ne font pas fi neceffaires , & qu'on pourroit
aifement réduire ... Quelques autres difent
que ce qu'on fouhaite n'est pas d'avoir tous
les mois des Reflexions de l'Auteur fur les
Livres qu'on imprime , mais des Extraits
fideles par où l'on puiffe voir s'ils meritent
qu'on les achete ou qu'on les life . On enſçaura
bienjuger enfuite fans les lumieres de l'Auteur
qui débite mal à propos ( ce font les termes
d'un homme d'efprit ) fes lieux communs
à l'occafion du titre des Livres .
Le
1994 MERCURE DE FRANCE
Le foin que l'Auteur prend de juftifier
par tout la Religion Proteftante , eft loudble,
dit- on , mais il n'eft pas de faifon , & il
doit referver les remarques qu'il fait fur ce
Sujet pour quelque Livre de Controverſe &c.
On dit que fur l'Article du P. Thomaffin
page 213. il valoit mieux faire un Extrait
des matieres qu'il traite & de la Méthode
qu'il obferve que de le railler & de railler.
les Peres.
Toutes ces Lettres écrites par des Sçavans
ou par des perfonnes de confideration
à M. Bayle , fe font lire avec plaifir.
La penultiéme qui remplit cette feconde
femaine , écrite par M. du Rondel en Septembre
1684. ( toutes les autres font de
cette année ) contient un fait affez ſingulier
; le voici :
A neuf heures du matin , après un quart
d'heure de pluye , le vent venant tout à
coup à écarter les nuages , les pouffa dans
une Vallée , & nous préfenta à quelques
500. pas de Rochefort en Ardenne un des
plus beaux fpectacles du monde ; c'étoit
un Iris tout nouveau ; la matiere qui le
formoit n'étoit point courbée vers la terre
, pour en faire un Arc en Ciel , comme
il arrive d'ordinaire , ni renversée vers le
Ciel , comme il arrive quelquefois . C'étoient
des nuages droits & perpendiculaires
, à peu près comme de longues colonnes
,
SEPTEMBRE. 1730. 1995
Ionnes dont la premiere étoit verte , la
feconde rouge , la troifiéme orangée & la
quatrième bleue , contre le mélange ordinaire
des couleurs de ce méteore . Ces
colonnes étoient toutes claires & tranfparentes
, & laiffoient voir diftinctement les
objets qui étoient derriere , comme des
Bois , des Collines , des Châteaux &c, &
quand elles vinrent à s'évanouir , elles
commencerent par l'orangée & par la
rouge. Ce fpectacle dura environ un demi
quart d'heure. Je ne doute point que
ce Phénomene , que j'appelle nouveau ,
n'ait été vû autrefois ; mais comme perfonne
n'a encore parlé d'un Iris perpendiculaire
, c'eft pour cette raifon que je
l'aiappellé nouveau .
On voit par la troifiéme Semaine que
cet Ouvrage fe foutient ; on y voit le
même ordre , même politeffe de ftile &
même efprit. Il eft queftion ici de Reflexions
fur les femmes ; en voici quel
ques unes.
Les hommes eftiment trop les femmes,
ou ne les eftiment pas affez .
Une femme coquette s'attache plus à
furprendre l'eftime des hommes qu'à la
mériter. Un homme galant eft de même
à l'égard des femmes &c .
La naïveté bien imitée flatte les hom
mes & fait honneur aux femmes ; de tous
les
1996 MERCURE DE FRANCE
"
"
les filets qu'elles nous tendent , il n'y en
a point où nous foyons pris plus agréablement
& plus promtement .
Si le goût que les hommes ont pour les
femmes n'avoit pas fes variations , fes ralentiffemens
, que deviendroient les Arts,
les Sciences & les affaires ?
Les femmes pour ſe garantir de l'amour
ont leur temperamment à furmonter , les
follicitations continuelles des hommes à
foûtenir , les détours artificieux de certaines
Emiffaires à demêler , la force de
l'exemple & de la coûtume à vaincre ;
tout confpire à amollir leur coeur. Dès
l'enfance , pour ainfi parler , de tendres
Chanfons les préparent à être fenfibles au
langage amoureux ; livres , fpectacles ,
entretiens , repas où regne la licence ; il
n'y a rien qui ne concoure à leur faire
fouhaiter de brûler d'un feu qui leur paroit
doux , dont elles fentent en ellesmêmes
la fource , & fans lequel la vie leur
paroît languiffante. Devons- nous être furpris
fi la chafteté eft une vertu fi rare ? &
ne devons-nous pas , au contraire , regarder
avec admiration les femmes qui au
milieu de tant d'écueils évitent le naufrage
?
Il eſt plus aifé à une femme qui n'eft
que belle de faire plufieurs conquêtes
que d'en conferver une : les triomphes
d'une
SEPTEMBRE . 1730. 1997
d'une femme qui a beaucoup d'efprit &
peu de beauté font moins faciles & plus
durables.
Fierté dans le maintien & dans le dif
cours , preuve très équivoque qu'il y en
ait dans la conduite & dans les fentimens.
Il y auroit de l'injuftice à ne pas convenir
que les hommes ont beaucoup d'obligation
aux Dames : ne leur doivent - ils
pas ce qu'ils ont d'agrément dans les manieres
, de délicatefle dans les fentimens ,
de complaifance dans l'humeur , de fineffe
dans l'eſprit ? le defir de leur plaire
eft pour eux un puiffant aiguillon pour
les animer à acquerir du mérite.
Quelque douceur , quelque fincerité
que nous annoncent les yeux , les traits
du vifage , le fon de la voix d'une femme
, nous n'en devons pas être plus affurés
des fentimens de fon coeur : le veritable
caractere des femmes eft communément
incompréhenfible ; elles ont le pri
vilege de tromper les hommes, quand elles
veulent leur foibleffe pour
elles augmente
la difficulté qu'il y a de les connoître
; non feulement ils ne fentent pas
quand elles les trompent avec adreffe ,
mais lors même qu'elles veulent s'épargner
le foin d'y employer l'artifice : foit
par leur art , foit par la vanité des hommes
, elles leur cachent prefque toûjours
E ce
1998 MERCURE DE FRANCE
ce qu'elles ont interêt qu'ils ignorent ,
fur tout quand ils les aiment de bonne
foi , & qu'elles ont fçû les perfuader qu'elles
les aiment.
pas
Nous finirons par cette Reflexion qu'on
trouve à la page 210. J'eftime , Monfieur,
qu'il n'y a que deux fortes de femmes qui
ne foient diffimulées : celles en qui
tous principes d'honneur font éteints , &
qui ont renoncé à tout ménagement pour
leur réputation , & celles qui ayant reçû
de leurs parens une bonne éducation
font comme naturellement vertueufes
n'ont jamais laiffé gliffer dans leur
coeur aucun fentiment qu'elles ne puiffent
avoüer.
fieurs Sujets intereffans. A Paris , ruë
Jacques , chez Et . Ganeau , 1730. Par
M. Dupuy, cy- devant Secretaire au Traité
de Paix de Rifwick. Brochure de 67. pages
, compris la Préface qui en contient
30. On diftribue ces Effais tous les Lundis
de chaque Semaine .
Cet
SEPTEMBRE. 1730. 1993
Cet Ouvrage ne paroît point du tout
fait à la hâte ; on le trouye écrit , au contraire
, avec grand fọin , & il y a lieu de
croire qu'il fera gouté du Public . L'Auteur
rapporte à la 59. page une Lettre de
M. Abbadic à M. Bayle , où l'on trouve
ce jugement fur les Ouvrages de ce dernier
: F'ai lu votre Journal , fans compliment
il m'a extraordinairement plû ; il y
a par tout de la politeffe , du tour , de l'efprit
, de l'érudition , du raifonnement & un
certain difcernement de Philofophe , une feverité
de raison que tous les grands hommes
&c. n'ont pas
On trouve dans la feconde femaine une
Lettre de M. Le Clerc à M. Bayle , qui
lui parle avec cette franchiſe au fujet de
fon Journal qui commençoit alors à paroître.
On dit en general que l'Auteur des
Nouvelles s'étend trop fur des chofes qui ne
ne font pas fi neceffaires , & qu'on pourroit
aifement réduire ... Quelques autres difent
que ce qu'on fouhaite n'est pas d'avoir tous
les mois des Reflexions de l'Auteur fur les
Livres qu'on imprime , mais des Extraits
fideles par où l'on puiffe voir s'ils meritent
qu'on les achete ou qu'on les life . On enſçaura
bienjuger enfuite fans les lumieres de l'Auteur
qui débite mal à propos ( ce font les termes
d'un homme d'efprit ) fes lieux communs
à l'occafion du titre des Livres .
Le
1994 MERCURE DE FRANCE
Le foin que l'Auteur prend de juftifier
par tout la Religion Proteftante , eft loudble,
dit- on , mais il n'eft pas de faifon , & il
doit referver les remarques qu'il fait fur ce
Sujet pour quelque Livre de Controverſe &c.
On dit que fur l'Article du P. Thomaffin
page 213. il valoit mieux faire un Extrait
des matieres qu'il traite & de la Méthode
qu'il obferve que de le railler & de railler.
les Peres.
Toutes ces Lettres écrites par des Sçavans
ou par des perfonnes de confideration
à M. Bayle , fe font lire avec plaifir.
La penultiéme qui remplit cette feconde
femaine , écrite par M. du Rondel en Septembre
1684. ( toutes les autres font de
cette année ) contient un fait affez ſingulier
; le voici :
A neuf heures du matin , après un quart
d'heure de pluye , le vent venant tout à
coup à écarter les nuages , les pouffa dans
une Vallée , & nous préfenta à quelques
500. pas de Rochefort en Ardenne un des
plus beaux fpectacles du monde ; c'étoit
un Iris tout nouveau ; la matiere qui le
formoit n'étoit point courbée vers la terre
, pour en faire un Arc en Ciel , comme
il arrive d'ordinaire , ni renversée vers le
Ciel , comme il arrive quelquefois . C'étoient
des nuages droits & perpendiculaires
, à peu près comme de longues colonnes
,
SEPTEMBRE. 1730. 1995
Ionnes dont la premiere étoit verte , la
feconde rouge , la troifiéme orangée & la
quatrième bleue , contre le mélange ordinaire
des couleurs de ce méteore . Ces
colonnes étoient toutes claires & tranfparentes
, & laiffoient voir diftinctement les
objets qui étoient derriere , comme des
Bois , des Collines , des Châteaux &c, &
quand elles vinrent à s'évanouir , elles
commencerent par l'orangée & par la
rouge. Ce fpectacle dura environ un demi
quart d'heure. Je ne doute point que
ce Phénomene , que j'appelle nouveau ,
n'ait été vû autrefois ; mais comme perfonne
n'a encore parlé d'un Iris perpendiculaire
, c'eft pour cette raifon que je
l'aiappellé nouveau .
On voit par la troifiéme Semaine que
cet Ouvrage fe foutient ; on y voit le
même ordre , même politeffe de ftile &
même efprit. Il eft queftion ici de Reflexions
fur les femmes ; en voici quel
ques unes.
Les hommes eftiment trop les femmes,
ou ne les eftiment pas affez .
Une femme coquette s'attache plus à
furprendre l'eftime des hommes qu'à la
mériter. Un homme galant eft de même
à l'égard des femmes &c .
La naïveté bien imitée flatte les hom
mes & fait honneur aux femmes ; de tous
les
1996 MERCURE DE FRANCE
"
"
les filets qu'elles nous tendent , il n'y en
a point où nous foyons pris plus agréablement
& plus promtement .
Si le goût que les hommes ont pour les
femmes n'avoit pas fes variations , fes ralentiffemens
, que deviendroient les Arts,
les Sciences & les affaires ?
Les femmes pour ſe garantir de l'amour
ont leur temperamment à furmonter , les
follicitations continuelles des hommes à
foûtenir , les détours artificieux de certaines
Emiffaires à demêler , la force de
l'exemple & de la coûtume à vaincre ;
tout confpire à amollir leur coeur. Dès
l'enfance , pour ainfi parler , de tendres
Chanfons les préparent à être fenfibles au
langage amoureux ; livres , fpectacles ,
entretiens , repas où regne la licence ; il
n'y a rien qui ne concoure à leur faire
fouhaiter de brûler d'un feu qui leur paroit
doux , dont elles fentent en ellesmêmes
la fource , & fans lequel la vie leur
paroît languiffante. Devons- nous être furpris
fi la chafteté eft une vertu fi rare ? &
ne devons-nous pas , au contraire , regarder
avec admiration les femmes qui au
milieu de tant d'écueils évitent le naufrage
?
Il eſt plus aifé à une femme qui n'eft
que belle de faire plufieurs conquêtes
que d'en conferver une : les triomphes
d'une
SEPTEMBRE . 1730. 1997
d'une femme qui a beaucoup d'efprit &
peu de beauté font moins faciles & plus
durables.
Fierté dans le maintien & dans le dif
cours , preuve très équivoque qu'il y en
ait dans la conduite & dans les fentimens.
Il y auroit de l'injuftice à ne pas convenir
que les hommes ont beaucoup d'obligation
aux Dames : ne leur doivent - ils
pas ce qu'ils ont d'agrément dans les manieres
, de délicatefle dans les fentimens ,
de complaifance dans l'humeur , de fineffe
dans l'eſprit ? le defir de leur plaire
eft pour eux un puiffant aiguillon pour
les animer à acquerir du mérite.
Quelque douceur , quelque fincerité
que nous annoncent les yeux , les traits
du vifage , le fon de la voix d'une femme
, nous n'en devons pas être plus affurés
des fentimens de fon coeur : le veritable
caractere des femmes eft communément
incompréhenfible ; elles ont le pri
vilege de tromper les hommes, quand elles
veulent leur foibleffe pour
elles augmente
la difficulté qu'il y a de les connoître
; non feulement ils ne fentent pas
quand elles les trompent avec adreffe ,
mais lors même qu'elles veulent s'épargner
le foin d'y employer l'artifice : foit
par leur art , foit par la vanité des hommes
, elles leur cachent prefque toûjours
E ce
1998 MERCURE DE FRANCE
ce qu'elles ont interêt qu'ils ignorent ,
fur tout quand ils les aiment de bonne
foi , & qu'elles ont fçû les perfuader qu'elles
les aiment.
pas
Nous finirons par cette Reflexion qu'on
trouve à la page 210. J'eftime , Monfieur,
qu'il n'y a que deux fortes de femmes qui
ne foient diffimulées : celles en qui
tous principes d'honneur font éteints , &
qui ont renoncé à tout ménagement pour
leur réputation , & celles qui ayant reçû
de leurs parens une bonne éducation
font comme naturellement vertueufes
n'ont jamais laiffé gliffer dans leur
coeur aucun fentiment qu'elles ne puiffent
avoüer.
Fermer
Résumé : Essais hebdomadaires sur plusieurs sujets, [titre d'après la table]
Le texte présente les 'Essais Hebdomadaires', une brochure publiée à Paris en 1730 par M. Dupuy, ancien secrétaire au Traité de Paix de Ryswick. Cette brochure, distribuée chaque lundi, contient des sujets variés et est rédigée avec soin. La première semaine inclut une lettre de M. Abbadie à M. Bayle, louant le journal de ce dernier pour sa politesse, son esprit et son érudition. La seconde semaine contient une lettre de M. Le Clerc à M. Bayle, discutant des critiques sur les 'Nouvelles', notamment sur l'étendue des réflexions de l'auteur et la préférence pour des extraits fidèles des livres. Le 'Mercure de France' mentionne que l'auteur des 'Essais Hebdomadaires' justifie fréquemment la religion protestante, mais de manière maladroite. Il est également critiqué pour avoir raillé le Père Thomassin plutôt que de faire un extrait de ses matières. Le texte inclut une lettre de M. du Rondel décrivant un phénomène météorologique rare observé en 1684 : un arc-en-ciel perpendiculaire avec des colonnes de couleurs distinctes. La troisième semaine de la brochure traite des réflexions sur les femmes, soulignant des aspects tels que l'estimation des hommes envers elles, la coquetterie, et la difficulté de conserver une conquête. Le texte explore également la naïveté, les variations du goût des hommes, et les défis auxquels les femmes font face pour préserver leur chasteté. Il conclut en affirmant que seules deux sortes de femmes ne sont pas dissimulées : celles sans principes d'honneur et celles éduquées pour être vertueuses.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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32
p. 2631-2641
DISCOURS sur ces paroles : Le vice lui-même est forcé de rendre hommage à la vertu.
Début :
Il est si beau d'être vertueux, & la droite raison trouve la vertu si conforme [...]
Mots clefs :
Vice, Vertu, Hommes, Mérite, Force, Vertueux, Ennemi, Hommage, Sentiments, Aveugle, Yeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS sur ces paroles : Le vice lui-même est forcé de rendre hommage à la vertu.
DISCOURS fur ces paroles Le
vice lui-même eft forcé de rendre hom
à la vertu.
mage
Left fi beau d'être vertueux , & la
I droite raifon trouve la vertu fi conforme
à fes premieres idées , qu'il n'y a
pas de quoi s'étonner fi les hommes dans
Tous les âges ont, à l'envi , fouhaité ou affecté
d'être vertueux , & s'ils ont accor
dé à la vertu les plus grands éloges..
L'amour de l'eftime & de la gloire, qui
remue avec tant d'empire & de fuccès les
refforts du coeur de l'homme , l'a toujours
déterminé à chercher fa véritable
grandeur dans le fein de la vertu , où
d'un Phantôme qu'il a pris pour elle.
Dvj Peut I.Vol
2632 MERCURE DE FRANCE
Peut- être que ces hommages confondus
avec les intérêts de l'amour propre , ne:
furent pas affez purs ; mais quoique la
vertu pût en reprouver les intentions
& les motifs , ils ont fervi à publier &
à étendre fa gloire.
i
L'Univers entier a confpiré à relever
fon excellence ; & ceux qui ont ignoré
Dieu même , fe font fait un merite de
la connoître & de la pratiquer.
Les Sages , les Philofophes , les Poë
tes , les Orateurs , les Guerriers & les Politiques
, tous ont voulu être du nombre
de fes amis. Les Arts & les Sciences ont
épuisé leurs talens , ont employé leurs
plus belles couleurs pour la peindre dans
tout fon éclat . Au milieu de tant de
gloire & d'honneur acquis à la vertu , ce
qui la diſtingue effentiellement , c'eſt de
n'avoir jamais trouvé d'autre ennemi que
le vice. Soit envie , chagrin , ou confufion
de la part de cet ennemi , l'oppofi
tion qui regne entre l'aimable vertu , &
ce monftre hydeux fera toujours une
fource de guerre : mais telle eft la fin de
Piniquité , elle fe dément elle- même , &
les traits injurieux du vice ne fervent
qu'à relever la vertu. C'eft ainfi que
contre fon intention il forme , façonne ,
embélit de ces propres mains la Cou
ronne dont il doit ceindre fa tête . Plus-
1. Vola il
DECEMBRE. 1730 : 3633
tâche à la déprifer , plus il la rend aimable
& précieufe , fes fatyres , & fes
dédains font pour elle un Panégyrique.
Ecoutons- le parler , pénétrons fes fentimens
, étudions fes démarches , nous le
verrons par tout forcé de rendre hom
mage à la vertu..
Il n'y a qu'à fe déprévenir , qu'à fixer
le veritable fens , & la valeur des expreffions
dont le vice fe fert pour dégrader
la vertu : Si nous les examinons de près ,
nous trouverons qu'au fond ces vaines
déclamations ne portent que fur l'erreur
& l'aveuglement , qui eft l'apanage du
vice. Ingénieux à fe féduire , il fe forme:
de foles chimeres qu'il prend plaifir à
combattre ; ainfi rehauffe t- il d'autant
plus l'éclatde la veritable vertu , qu'il s'ef
force de groffir les traits dont il peint ces
monftres difformes , qu'il voudroit con--
fondre avec elle. Aveugle , s'il ne peut entierement
fe cacher à fa vive lumiere , il
en détourne ce refte de vûë ; & cherchant
ailleurs les feules apparences de la vertu ,
il penfe triompher , s'il en montre le
vuide. Funefte illufion ! Que n'eft- il per--
mis à l'humble vertu de vaincre fa mo
deftie , elle triompheróit bien glorieufement
à fon tour de cet ennemi obſtiné
à lui nuire : mais il eft une victoire , qui
lui eft plus chere. Bien - tôt cet ennemi
Is-Kobo avouera
1634 MERCURE DE FRANCE
;
avouëra fa défaite, & fera forcé de préparer
le fuperbe Triomphe où il fera traîné
captif. En effet , il fe combat lui -même
& releve la vertu par où il femble voufoir
la détruire.
Il n'apperçoit pas , dit- il , de vraie vertu,
ce ne font que des apparences vaines, une
imitation frivole , un foible crayon qu'il
découvre , au lieu de ce parfait original ;
de cette réalité effective qu'il fe croyoit
en droit de trouver. Qu'if combatte tant
qu'il voudra ces apparences frivoles, qu'il
démafque cette imitation hipocrite , qu'il
confonde ce crayon imparfait. Qu'a- t'elle
à craindre , l'innocente vertu ou plutôt
qu'elle gloire pour elle ; que fon ennemi
apprenne aux hommes à reconnoître fes
véritables traits : & à la diftinguer de ces
phantômes qui ne lui reflemblent que
pour la trahir ! Non le vice ne l'attaque
point ouvertement ; il y auroit trop à
perdre pour lui , & trop de honte à ´effuyer
, de combatre à vifage découvert
contre la vertu , elle qui eft feule aimable
, & qui merite d'être adorée de toute
la terre.
Les combats qu'il lui livre font bien
differens des combats ordinaires. C'eft
par fes éloges qu'il l'attaque , c'est par
les portraits outrez & chimériques qu'il
en fait , qu'il veut l'élever au deffus de la
I. Vol
portée
DECEMBRE. 1730. 2635
portée des hommes , & dégouter ainfi de
fa fuivre fes amis les plus paffionez.
Envain cette fille du ciel vient- elle habiter
parmi les hommes : envain ſe montre-
t- elle avec cette majefté , cette grandeur
, cette nobleffe qui lui eft propre::
envain vient elle étaler aux yeux des
mortels , cette heureufe fimplicité, cette
innocence pure , ce défintereffement genereux
, toutes les qualitez qui forment
fon caractere ; fi elle ne paroît feule , le
vice , par les impoftures , s'atttibuë tout
fon mérite ,
, pour faire difparoitre à nos
yeux fes attraits raviffans.
Ne craignons pas pourtant qu'il lui
faffe du tort ; il ne la méconnoit qu'à
force d'en relever le mérite , & d'en concevoir
de brillantes idées. Conduite , à la
verité , injurieuſe à l'homme vertueux ,
mais toujours glorieufe à la vertu ; il veut
qu'elle foit fans deffaut , qu'elle brille de
toutes parts ,fans obfcurité , fans nuage ;
c'eft peut-être le feul endroit , par où le
vice entretient encore quelque commerce
avec la verité & la lumiere. Il a fauvé du
naufrage de toutes les idées du jufte & du
vrai la feule notion de l'integrité de la
vertu ; refte bien honorable pour elle.
Livrons lui donc fans crainte les
deffauts des hommes vertueux ; avouons
lui , s'il le faut , que malgré leurs efforts,
I.Vol.
ils
2636 MERCURE DE FRANCE
Ils ne peuvent point fe garantir de quelqu'une
de fes atteintes. Nous fçaurons
Bien-tôt les deffendré de ces réproches ;
mais qu'il foit forcé , ce perfécuteur in
jufte , de rendre hommage à la vraie
vertu , dont les deffauts des hommes ne
fçauroient jamais ternir l'éclat nila beauté.
Que dis-je , ne le rend- il pas cet hom-.
mage ? & puifque par tout où il recon →
noit fon empire , il dédaigne de retrouver
la vertu . N'avoue- t-il pas qu'elle lui
eft toujours contraire , & que l'augufte'
privilege dont elle joüit , c'eſt de ne pouvoir
jamais fouffrir aucun commerce , ni
aucune liaiſon avec lui.
Pénétrons encore'fes fentimens en faveur
de la vertu ; ils vont plus loin que
fes paroles ; & cet hommage , tout muet
qu'il eft , ne releve pas ſeulement la verta ,
il honore encore infiniment les hommes
vertueux .
Faifons au vice , pour un inftant , la
plus grande grace que nous puiffions lui
faire ; donnons- lui un peu de bonne foi
& de candeur. Qu'il mette au jour fes
fentimens les plus intimes. Amateurs de
la vertu , voici votre éloge , & un éloge
qui n'eft point flaté . Déja j'apperçois au
fond de fon coeur ce fentiment gravé en¹
caracteres inéfaçables : VOUS ESTES PLUS
JUSTE QUE MOY. La haine , le dépit , l'en--
J. Volo vie
DECEMBRE. 1730. 2637
vie , la jaloufie , n'ont pû étouffer ce cri
interieur. Qu'il eft doux à la vertu & à
fes Partifans , de trouver dans le fein du
vice , de quoi le faire rougir , & fans infulter
à fon impuiffante malice , de quoi
le confondre par un fimple regard.
,
Telle eft cependant la fituation du vice
& de fes efclaves , ils ont beau affecter une
contenance affurée un air content &
tranquille ; on les approfondit , & plus
on les penetre, plus on découvre que s'ils
font capables de tromper, ils ne trompent
pas long- temps , leur gêne & leur contrainte
les trahit.
Paroiffes ici , hommes vicieux , & fouf
frez qu'on voye ce qui fe paffe dans le
fond de votre ame. Eft -il vrai que vous
n'eftimés pas la vertu , & que fes Amateurs
font l'objet de vos mépris , comme
ils le font quelquefois
de vos railleries &
de vos infultes Sçavez -vous bien accor
der vos fentimens
avec vos difcours ?
Quelle contradiction
étrange ! Ils fe fati
guent , ils fuent , ils s'expofent , fe facrifient
pour leurs paffions ; fouvent tout les
contredit , & jamais rien ne les rebute ;
chargés de mille chaînes qui les captivent,
ils perdentleur liberté : n'importe ; habiles
à charmer leur aveugle fureur , ils lui
donnent les noms les plus honorables
;
habileté , grandeur d'ame , nobleffe de
I Vol . coeur
2638 MERCURE DE FRANCÉ
coeur ; eft-il rien qui l'égale ! Mais qu'it
eft douloureux pour eux de ne pouvoir
faire taire une voix importune & fecrete
qui leur rappelle les charmes de l'aima-
Ble vertu, de cette précieuſe indépendan→
ce que la feule vertu donne ! On peut
s'agiter , s'étourdir , détourner les yeux
de ce port , d'où l'on s'eft éloigné par
une fole & aveugle conduite ; mais malgré
foy le coeur y rappelle : tels que dans
ces torrens rapides qui ravagent tout ce
qui s'oppofe à leur courſe , on voit fe
former des tourbillons , où les eaux fe
tournant vers leur fource , femblent fe
repentir de leur violence & porter envie
à la noble tranquillité de ces Fleuves bien
faifants & paifibles , qui répandent par
tout & la fertilité & l'abondance.
L'ambitieux , efclave de fa fortune , facrifie
inutilemment à cette Divinité inconſtante
& aveugle , fon repos & fa vie .
Que ne va-t'il chercher dans la modération
de la vertu , un bonheur qu'il cherche
vainement ailleurs ? bonheur qu'il
apperçoit , qu'il eftime , qu'il honore &
qu'il ne peut fe déterminer de gouter en
paix.
Trifte condition de l'homme vicieux !
toujours contraint de fe fuir lui- même,
d'être toujours en guerre avec fa propre
confcience , & de n'en pouvoir fouf-
I. Vol. frir
DECEMBRE. 1730. 2639
frir le regard critique. C'eft l'hommage
le plus honorable que le vice puiffe fendre
à la vertu , qui en tout bien differente
de lui , s'enveloppe de fon propre mérite ,
& fans courir de dangers , ni effuyer de
fatigues , fans traverſer les mers , ni franchir
les montagnes pour acquerir du relief
, pour fixer fur elle les regards des
hommes , fçait captiver leur eftime ; &
par la même force le vice à fe revêtir
du moins de fes apparences pour fe fau
ver de l'opprobre qui lui eft dû.
Hommage public & intereffant pour
elle. Oui , le vice dont le pouvoir eſt ſi
étendu & fi defpotique , emprunte les
dehors & les démarches de la vertu pour
affermir fon empire.
Ici naît le penible embarras où nous
nous trouvons , lorfqu'il s'agit de diftin
guer au vrai la vertu folide du vice tra
vefti. Tout est égal à nos yeux dans l'un
& dans l'autre. La vertu ne fçauroit faire
un gefte que le vice ne prétende fe rendre
propre, & qu'il ne fçache imiter . Pourroit-
il mieux faire connoître qu'il en fent
le mérite , que de n'ofer fe produire que
fous ces dehors empruntez.
Ne diſons rien de ces Monftres d'iniquité
que le vice met au jour , Monſtres
dont il rougit & qu'il defavoûë ; laiffons
part ces horribles, forfaits que le Soà
I. Vol leil
2640 MERCURE DE FRANCE
leil n'éclaire qu'à regret. Il eft un autre
vice , pour ainfi dire , civilifé , qu'on ne
diftingue de la vertu que par l'intention
qui le fait agir & par les projets qui l'occupent
, c'eft ce vice ainfi déguifé qui
tend hommage à la vertu en fe cachant
fous la vettu même.
Voyez-vous cet homme affable , gracieux
, prévenant ; remarquez cet air em
preffé à vous fervir , cette modeftie dans
fes prétentions , ce dégagement de fes
propres interêts. Ne diriez-vous pas que
c'eft la feule vertu qui le guide ? Non , on
ne s'y trompe plus ; on le laiffe faire , H
cherche à s'élever en fe rabaiffant ; bientôt
, fi la fortune le favorife , il fçait fe
dédommager de tous les facrifices que fa
paffion lui coûte , & on le voit confacrer
au vice les récompenfes de la vertu.
Tout le monde le fçait , & le vice ne
l'ignore pas . La feule vertu a droit de
plaire , elle feule mérite d'être avoiiée de
l'homme né pour être vertueux. Ainfi à
quelque prix que ce foit il faut être vertueux
ou le paroître , fi l'on cherche à
regner dans l'efprit & le coeur des hommes.
Et qui eft- ce qui ne le cherche pas ?
Neceffité indifpenfable aux vicieux mêmes
, & de- là cet hommage forcé que le
vice rend à la vertu ; mais en eft- il moins
glorieux pour elle ?
I. Vol:
DECEMBRE . 1730. 2641
Il n'eft donc plus de prétexte qui autorife
l'homme à ne pas fe ranger du parti de
la vertu . Mille raifons concourent à
prouver fon mérite . Son feul ennemi . le
vice eft forcé de lui rendre hommage. Les
difcours , les fentimens , les oeuvres de
cet ennemi dépofent en fa faveur . Pourquoi
faut-il que nous méconnoiffions nos
vrais interêts ? notre veritable bonheur?
notre folide gloire ?
Videbunt recti & lætabuntur & omnis
iniquitas oppilabit os fuum, Pfal . 106. v. 429
vice lui-même eft forcé de rendre hom
à la vertu.
mage
Left fi beau d'être vertueux , & la
I droite raifon trouve la vertu fi conforme
à fes premieres idées , qu'il n'y a
pas de quoi s'étonner fi les hommes dans
Tous les âges ont, à l'envi , fouhaité ou affecté
d'être vertueux , & s'ils ont accor
dé à la vertu les plus grands éloges..
L'amour de l'eftime & de la gloire, qui
remue avec tant d'empire & de fuccès les
refforts du coeur de l'homme , l'a toujours
déterminé à chercher fa véritable
grandeur dans le fein de la vertu , où
d'un Phantôme qu'il a pris pour elle.
Dvj Peut I.Vol
2632 MERCURE DE FRANCE
Peut- être que ces hommages confondus
avec les intérêts de l'amour propre , ne:
furent pas affez purs ; mais quoique la
vertu pût en reprouver les intentions
& les motifs , ils ont fervi à publier &
à étendre fa gloire.
i
L'Univers entier a confpiré à relever
fon excellence ; & ceux qui ont ignoré
Dieu même , fe font fait un merite de
la connoître & de la pratiquer.
Les Sages , les Philofophes , les Poë
tes , les Orateurs , les Guerriers & les Politiques
, tous ont voulu être du nombre
de fes amis. Les Arts & les Sciences ont
épuisé leurs talens , ont employé leurs
plus belles couleurs pour la peindre dans
tout fon éclat . Au milieu de tant de
gloire & d'honneur acquis à la vertu , ce
qui la diſtingue effentiellement , c'eſt de
n'avoir jamais trouvé d'autre ennemi que
le vice. Soit envie , chagrin , ou confufion
de la part de cet ennemi , l'oppofi
tion qui regne entre l'aimable vertu , &
ce monftre hydeux fera toujours une
fource de guerre : mais telle eft la fin de
Piniquité , elle fe dément elle- même , &
les traits injurieux du vice ne fervent
qu'à relever la vertu. C'eft ainfi que
contre fon intention il forme , façonne ,
embélit de ces propres mains la Cou
ronne dont il doit ceindre fa tête . Plus-
1. Vola il
DECEMBRE. 1730 : 3633
tâche à la déprifer , plus il la rend aimable
& précieufe , fes fatyres , & fes
dédains font pour elle un Panégyrique.
Ecoutons- le parler , pénétrons fes fentimens
, étudions fes démarches , nous le
verrons par tout forcé de rendre hom
mage à la vertu..
Il n'y a qu'à fe déprévenir , qu'à fixer
le veritable fens , & la valeur des expreffions
dont le vice fe fert pour dégrader
la vertu : Si nous les examinons de près ,
nous trouverons qu'au fond ces vaines
déclamations ne portent que fur l'erreur
& l'aveuglement , qui eft l'apanage du
vice. Ingénieux à fe féduire , il fe forme:
de foles chimeres qu'il prend plaifir à
combattre ; ainfi rehauffe t- il d'autant
plus l'éclatde la veritable vertu , qu'il s'ef
force de groffir les traits dont il peint ces
monftres difformes , qu'il voudroit con--
fondre avec elle. Aveugle , s'il ne peut entierement
fe cacher à fa vive lumiere , il
en détourne ce refte de vûë ; & cherchant
ailleurs les feules apparences de la vertu ,
il penfe triompher , s'il en montre le
vuide. Funefte illufion ! Que n'eft- il per--
mis à l'humble vertu de vaincre fa mo
deftie , elle triompheróit bien glorieufement
à fon tour de cet ennemi obſtiné
à lui nuire : mais il eft une victoire , qui
lui eft plus chere. Bien - tôt cet ennemi
Is-Kobo avouera
1634 MERCURE DE FRANCE
;
avouëra fa défaite, & fera forcé de préparer
le fuperbe Triomphe où il fera traîné
captif. En effet , il fe combat lui -même
& releve la vertu par où il femble voufoir
la détruire.
Il n'apperçoit pas , dit- il , de vraie vertu,
ce ne font que des apparences vaines, une
imitation frivole , un foible crayon qu'il
découvre , au lieu de ce parfait original ;
de cette réalité effective qu'il fe croyoit
en droit de trouver. Qu'if combatte tant
qu'il voudra ces apparences frivoles, qu'il
démafque cette imitation hipocrite , qu'il
confonde ce crayon imparfait. Qu'a- t'elle
à craindre , l'innocente vertu ou plutôt
qu'elle gloire pour elle ; que fon ennemi
apprenne aux hommes à reconnoître fes
véritables traits : & à la diftinguer de ces
phantômes qui ne lui reflemblent que
pour la trahir ! Non le vice ne l'attaque
point ouvertement ; il y auroit trop à
perdre pour lui , & trop de honte à ´effuyer
, de combatre à vifage découvert
contre la vertu , elle qui eft feule aimable
, & qui merite d'être adorée de toute
la terre.
Les combats qu'il lui livre font bien
differens des combats ordinaires. C'eft
par fes éloges qu'il l'attaque , c'est par
les portraits outrez & chimériques qu'il
en fait , qu'il veut l'élever au deffus de la
I. Vol
portée
DECEMBRE. 1730. 2635
portée des hommes , & dégouter ainfi de
fa fuivre fes amis les plus paffionez.
Envain cette fille du ciel vient- elle habiter
parmi les hommes : envain ſe montre-
t- elle avec cette majefté , cette grandeur
, cette nobleffe qui lui eft propre::
envain vient elle étaler aux yeux des
mortels , cette heureufe fimplicité, cette
innocence pure , ce défintereffement genereux
, toutes les qualitez qui forment
fon caractere ; fi elle ne paroît feule , le
vice , par les impoftures , s'atttibuë tout
fon mérite ,
, pour faire difparoitre à nos
yeux fes attraits raviffans.
Ne craignons pas pourtant qu'il lui
faffe du tort ; il ne la méconnoit qu'à
force d'en relever le mérite , & d'en concevoir
de brillantes idées. Conduite , à la
verité , injurieuſe à l'homme vertueux ,
mais toujours glorieufe à la vertu ; il veut
qu'elle foit fans deffaut , qu'elle brille de
toutes parts ,fans obfcurité , fans nuage ;
c'eft peut-être le feul endroit , par où le
vice entretient encore quelque commerce
avec la verité & la lumiere. Il a fauvé du
naufrage de toutes les idées du jufte & du
vrai la feule notion de l'integrité de la
vertu ; refte bien honorable pour elle.
Livrons lui donc fans crainte les
deffauts des hommes vertueux ; avouons
lui , s'il le faut , que malgré leurs efforts,
I.Vol.
ils
2636 MERCURE DE FRANCE
Ils ne peuvent point fe garantir de quelqu'une
de fes atteintes. Nous fçaurons
Bien-tôt les deffendré de ces réproches ;
mais qu'il foit forcé , ce perfécuteur in
jufte , de rendre hommage à la vraie
vertu , dont les deffauts des hommes ne
fçauroient jamais ternir l'éclat nila beauté.
Que dis-je , ne le rend- il pas cet hom-.
mage ? & puifque par tout où il recon →
noit fon empire , il dédaigne de retrouver
la vertu . N'avoue- t-il pas qu'elle lui
eft toujours contraire , & que l'augufte'
privilege dont elle joüit , c'eſt de ne pouvoir
jamais fouffrir aucun commerce , ni
aucune liaiſon avec lui.
Pénétrons encore'fes fentimens en faveur
de la vertu ; ils vont plus loin que
fes paroles ; & cet hommage , tout muet
qu'il eft , ne releve pas ſeulement la verta ,
il honore encore infiniment les hommes
vertueux .
Faifons au vice , pour un inftant , la
plus grande grace que nous puiffions lui
faire ; donnons- lui un peu de bonne foi
& de candeur. Qu'il mette au jour fes
fentimens les plus intimes. Amateurs de
la vertu , voici votre éloge , & un éloge
qui n'eft point flaté . Déja j'apperçois au
fond de fon coeur ce fentiment gravé en¹
caracteres inéfaçables : VOUS ESTES PLUS
JUSTE QUE MOY. La haine , le dépit , l'en--
J. Volo vie
DECEMBRE. 1730. 2637
vie , la jaloufie , n'ont pû étouffer ce cri
interieur. Qu'il eft doux à la vertu & à
fes Partifans , de trouver dans le fein du
vice , de quoi le faire rougir , & fans infulter
à fon impuiffante malice , de quoi
le confondre par un fimple regard.
,
Telle eft cependant la fituation du vice
& de fes efclaves , ils ont beau affecter une
contenance affurée un air content &
tranquille ; on les approfondit , & plus
on les penetre, plus on découvre que s'ils
font capables de tromper, ils ne trompent
pas long- temps , leur gêne & leur contrainte
les trahit.
Paroiffes ici , hommes vicieux , & fouf
frez qu'on voye ce qui fe paffe dans le
fond de votre ame. Eft -il vrai que vous
n'eftimés pas la vertu , & que fes Amateurs
font l'objet de vos mépris , comme
ils le font quelquefois
de vos railleries &
de vos infultes Sçavez -vous bien accor
der vos fentimens
avec vos difcours ?
Quelle contradiction
étrange ! Ils fe fati
guent , ils fuent , ils s'expofent , fe facrifient
pour leurs paffions ; fouvent tout les
contredit , & jamais rien ne les rebute ;
chargés de mille chaînes qui les captivent,
ils perdentleur liberté : n'importe ; habiles
à charmer leur aveugle fureur , ils lui
donnent les noms les plus honorables
;
habileté , grandeur d'ame , nobleffe de
I Vol . coeur
2638 MERCURE DE FRANCÉ
coeur ; eft-il rien qui l'égale ! Mais qu'it
eft douloureux pour eux de ne pouvoir
faire taire une voix importune & fecrete
qui leur rappelle les charmes de l'aima-
Ble vertu, de cette précieuſe indépendan→
ce que la feule vertu donne ! On peut
s'agiter , s'étourdir , détourner les yeux
de ce port , d'où l'on s'eft éloigné par
une fole & aveugle conduite ; mais malgré
foy le coeur y rappelle : tels que dans
ces torrens rapides qui ravagent tout ce
qui s'oppofe à leur courſe , on voit fe
former des tourbillons , où les eaux fe
tournant vers leur fource , femblent fe
repentir de leur violence & porter envie
à la noble tranquillité de ces Fleuves bien
faifants & paifibles , qui répandent par
tout & la fertilité & l'abondance.
L'ambitieux , efclave de fa fortune , facrifie
inutilemment à cette Divinité inconſtante
& aveugle , fon repos & fa vie .
Que ne va-t'il chercher dans la modération
de la vertu , un bonheur qu'il cherche
vainement ailleurs ? bonheur qu'il
apperçoit , qu'il eftime , qu'il honore &
qu'il ne peut fe déterminer de gouter en
paix.
Trifte condition de l'homme vicieux !
toujours contraint de fe fuir lui- même,
d'être toujours en guerre avec fa propre
confcience , & de n'en pouvoir fouf-
I. Vol. frir
DECEMBRE. 1730. 2639
frir le regard critique. C'eft l'hommage
le plus honorable que le vice puiffe fendre
à la vertu , qui en tout bien differente
de lui , s'enveloppe de fon propre mérite ,
& fans courir de dangers , ni effuyer de
fatigues , fans traverſer les mers , ni franchir
les montagnes pour acquerir du relief
, pour fixer fur elle les regards des
hommes , fçait captiver leur eftime ; &
par la même force le vice à fe revêtir
du moins de fes apparences pour fe fau
ver de l'opprobre qui lui eft dû.
Hommage public & intereffant pour
elle. Oui , le vice dont le pouvoir eſt ſi
étendu & fi defpotique , emprunte les
dehors & les démarches de la vertu pour
affermir fon empire.
Ici naît le penible embarras où nous
nous trouvons , lorfqu'il s'agit de diftin
guer au vrai la vertu folide du vice tra
vefti. Tout est égal à nos yeux dans l'un
& dans l'autre. La vertu ne fçauroit faire
un gefte que le vice ne prétende fe rendre
propre, & qu'il ne fçache imiter . Pourroit-
il mieux faire connoître qu'il en fent
le mérite , que de n'ofer fe produire que
fous ces dehors empruntez.
Ne diſons rien de ces Monftres d'iniquité
que le vice met au jour , Monſtres
dont il rougit & qu'il defavoûë ; laiffons
part ces horribles, forfaits que le Soà
I. Vol leil
2640 MERCURE DE FRANCE
leil n'éclaire qu'à regret. Il eft un autre
vice , pour ainfi dire , civilifé , qu'on ne
diftingue de la vertu que par l'intention
qui le fait agir & par les projets qui l'occupent
, c'eft ce vice ainfi déguifé qui
tend hommage à la vertu en fe cachant
fous la vettu même.
Voyez-vous cet homme affable , gracieux
, prévenant ; remarquez cet air em
preffé à vous fervir , cette modeftie dans
fes prétentions , ce dégagement de fes
propres interêts. Ne diriez-vous pas que
c'eft la feule vertu qui le guide ? Non , on
ne s'y trompe plus ; on le laiffe faire , H
cherche à s'élever en fe rabaiffant ; bientôt
, fi la fortune le favorife , il fçait fe
dédommager de tous les facrifices que fa
paffion lui coûte , & on le voit confacrer
au vice les récompenfes de la vertu.
Tout le monde le fçait , & le vice ne
l'ignore pas . La feule vertu a droit de
plaire , elle feule mérite d'être avoiiée de
l'homme né pour être vertueux. Ainfi à
quelque prix que ce foit il faut être vertueux
ou le paroître , fi l'on cherche à
regner dans l'efprit & le coeur des hommes.
Et qui eft- ce qui ne le cherche pas ?
Neceffité indifpenfable aux vicieux mêmes
, & de- là cet hommage forcé que le
vice rend à la vertu ; mais en eft- il moins
glorieux pour elle ?
I. Vol:
DECEMBRE . 1730. 2641
Il n'eft donc plus de prétexte qui autorife
l'homme à ne pas fe ranger du parti de
la vertu . Mille raifons concourent à
prouver fon mérite . Son feul ennemi . le
vice eft forcé de lui rendre hommage. Les
difcours , les fentimens , les oeuvres de
cet ennemi dépofent en fa faveur . Pourquoi
faut-il que nous méconnoiffions nos
vrais interêts ? notre veritable bonheur?
notre folide gloire ?
Videbunt recti & lætabuntur & omnis
iniquitas oppilabit os fuum, Pfal . 106. v. 429
Fermer
Résumé : DISCOURS sur ces paroles : Le vice lui-même est forcé de rendre hommage à la vertu.
Le discours met en avant la supériorité de la vertu sur le vice. La vertu est décrite comme intrinsèquement belle et conforme à la raison, ce qui explique pourquoi elle a été aspirée et louée par les hommes de tous les âges. L'amour de l'estime et de la gloire pousse les individus à rechercher la véritable grandeur dans la vertu, bien que leurs motivations puissent parfois être mêlées à l'amour-propre. Le vice, malgré ses tentatives de dénigrer la vertu, ne fait que la magnifier. Les arts, les sciences, les sages, les philosophes, les poètes, les orateurs, les guerriers et les politiques ont tous célébré la vertu. En s'opposant à la vertu, le vice ne fait que renforcer son éclat. Les attaques du vice contre la vertu se retournent contre lui-même, car elles mettent en lumière les qualités de la vertu. Le vice, aveuglé par son propre aveuglement, ne peut cacher la lumière de la vertu. Il est forcé de reconnaître la supériorité de la vertu, même s'il essaie de la déprécier. Les hommes vicieux, malgré leurs efforts pour se déguiser en vertueux, finissent par révéler leur véritable nature. La vertu, par sa simplicité et son innocence, reste inébranlable et mérite d'être adorée. Le texte conclut en affirmant que la vertu est indispensable pour le bonheur et la gloire des hommes. Même le vice, malgré ses efforts pour la dénigrer, est forcé de lui rendre hommage. Il n'y a donc aucune excuse pour ne pas embrasser la vertu, car elle est la seule voie vers le véritable bonheur et la gloire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
33
p. 2689-2719
LETTRE de Mr de ..., à Mde de ... sur la Tragedie de Venceslas.
Début :
Ne rougissez pas, Madame, d'avoir été si peu sensible aux beautez qui [...]
Mots clefs :
Tragédie, Amour, Théâtre, Mort, Auteur, Beauté, Frère, Hymen, Colère, Justice, Yeux, Corneille, Monologue, Seigneur, Amant, Âme, Roi, Crime, Sentiments, Nature
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de Mr de ..., à Mde de ... sur la Tragedie de Venceslas.
LETTRE de Mr de ... , à Mde de ...
fur la Tragedie de Venceflas.
Neté à peu fenfible aux beautez qui
E rougiffez pas , Madame , d'avoir
font répandues dans la Tragedie de Venceflas
; ce n'eft point par des applaudiffemens
qu'un efprit auffi délicat que le vôtre
doit fe déterminer. Un Acteur , tel que
Baron , peut prêter des graces aux endroits
d'une Tragédie , même les plus rebutanss
les fuffrages deviennent alors tres- équi-
I. Vol. yoques
2690 MERCURE DE FRANCE
voques , & l'on peut le tromper quand
on en fait honneur à l'Auteur.Ce n'eft pas
qu'il n'y ait de grandes beautez dans cette
Tragedie. Rotrou étoit un de ces génies
que la nature avare ne donne que de ſiécles
en fiécles ; le grand Corneille n'a pas
dédaigné de l'appeller fon Pere & lon
Maître;& fa fincerité avoit autant de part
que fa modeſtie à des noms fi glorieux ;
mais ce qui excitoit l'admiration dans un
temps où le Théatre ne faifoit que de naî
tre , ne va pas fi loin aujourd'hui ; on fe
contente d'eftimer ce qui a autrefois étonné
, & pour aller jufqu'à la furpriſe , on a
befoin de fe tranfporter au premier âge
des Muſes. Tel étoit celui de Rotrou , par
rapport à la Tragédie ; ceux qui avoient
travaillé avant lui dans ce genre de Poëfie
que Corneille & Racine ont élevé fi
haut , ne lui avoient rien laiffè qui pût
former fon goût ; de forte que la France
doit confiderer Rotrou comme le créateur
du Poëme Dramatique , & Corneille
comme le reftaurateur. Vous voyez ,
Madame , que cela pourroit fuffire pour
juftifier vos dégouts ; je veux aller plus
loin , & parcourir également les beautez
& les défauts de la Tragedie de Venceſlas
, pour pouvoir en porter un jugement
équitable.
1. Vol.
ACTE
DECEMBRE. 1730. 2691
Į
ACTE I.
Venceflas ouvre la Scene fuivi de
Ladifas & d'Alexandre fes fils ; il faut
retirer le dernier par ce vers adreffé à
tous les deux .
Prenez un fiége , Prince , & vous, Infant, ſortez.
Alexandre lui répond.
J'aurai le tort , Seigneur , fi vous ne m'écoutez.
Ce fecond vers eft un de ceux qu'il
faut renvoyer au vieux temps. J'aurai le
tort, n'eft plus françois , mais ce n'eft pas
la faute de l'Auteur . Que vous plaît-il ? cft
trop profaïque & trop vulgaire ; il n'étoit
pas tel du temps de Rotrou. Paffons
à quelque chofe de plus effentiel. Voici
des Vers dignes des fiécles les plus éclai
rez ; c'eſt Venceflas qui parle à Ladiflas.
Prêtez- moi , Ladiflas , le coeur avec Poreille
J'attends toujours du temps qu'il meuriffe le
fruit ,
Que pour me fucceder , ma couche m'a produit
Et je croyois , mon Fils , votre Mere immor,
relle ,
Par le refte qu'en vous elle me laiffa d'elle ;
Mais hélas ! ce portrait qu'elle s'étoit tracé ,
Perd beaucoup de fon luftre , & s'eft bien effacé
Ne
2692 MERCURE DE FRANC .
:
Ne diroit - on pas que c'eft Corneille
qui parle ? Ces Vers nous auroient , fans
doute , fait prendre le change , s'ils n'avoient
été précédez de cet à parte de
Ladiflas.
Que la Vieilleffe fouffre , & fait fouffrir autrui !
Oyons les beaux avis qu'un flatteur lui confeille
:
Quelle difparate ! tout ce que Venceflas
dit dans cette Scene , eft mêlé de petites
fautes , & de grandes beautez ; les
fautes font dans l'expreffion , les beautez
dans les penfées . Il y a pourtant dans ces
dernieres quelque chofe qui dégrade le
pompeux Dramatique : C'eft l'indigne
portrait que Venceflas fait d'un Fils qui
doit lui fucceder , & qui lui fuccede en
effet à la fin de la pièce. Le voicy ce
Portrait ;
S'il faut qu'à cent rapports ma créance réponde
,
Rarement le Soleil rend la lumiere au monde ;
Que le premier rayon qu'il répand icy bas ,
N'y découvre quelqu'un de vos affaffinats.
Où du moins on vous tient en fi mauvaiſe eftime,
Qu'innocent ou coupable , on vous charge du
crime ,
Et que vous offenfant d'un foupçon éternel ,
Aux bras du fommeil même, on vous fait criminel.
I. Vol. Quel
DECEMBRE . 1730. 2693
Quel correctif que ces quatre derniers
vers ! dans quelle eftime doit être un
Prince à qui on impute tous les crimes
que la nuit a dérobés aux regards du Public
? De pareils caracteres ont-ils jamais
dû entrer dans une Tragédie ? Mais dans
le refte de la Piéce , les difcours & les actions
de ce monftre iront plus loin que
le portrait.
Ce qu'il y a de plus furprenant , c'eſt
que Ladiflas , tel qu'il eft , trouve encore
le fecret de le faire aimer. On en peut ju¬
ger par ces Vers.:
Par le fecret pouvoir d'un charme que j'ignore,
Quoiqu'on vous meſeftime , on vous chérit encore
;
Vicieux , on vous craint , mais vous plaifez heureux
Et pour vous l'on confond le murmure & les
voeux.
J'avoue, Madame , que je ne comprends
pas le vrai fens de ce vers :
Vicieux , on vous craint ; mais vous plaifez heureux.
Vicieux & heureux, nefont pas faits pour
faire une jufte oppofition ; l'Auteur ne
voudroit-il pas dire , que malgré les vices
qui le font craindre , Ladiflas a le bon-
I. Vol
.G heur
2694 MERCURE DE FRANCE
heur de plaire ? Quoique ce vers puifle
fignifier , on ne fçauroit difconvenir qu'il
n'ait un fens bien louche . Mais que de
beautés fuivent ces petits deffauts ! Vous
en allez juger par cette belle tirade : c'eft
toujours Venceslas qui parle à fon Fils.
Ah ! méritez , mon Fils , que cet amour vous
dure ;
Pour conferyer les voeux , étouffez le murmure
Et regnez dans les coeurs par un fort dépendant
Plus de votre vertu que de votre aſcendant ;
Par elle rendez - vous digne du diadême ;
Né pour donner des loix , commencez par vous
même ;
Et que vos paffions , ces rebelles fujets ,
De cette noble ardeur foient les premiers objets .
Par ce genre de regne , il faut meriter l'autre
Par ce dégré , mon Fils , mon Thône fera vô
tre.
Mes Etats , mes Sujets , tout fléchira fous vous
Et , fujet de vous feul , vous regnerez fur tous .
>
2
?
Quand on trouve de fi grandes beautez
de détail dans une Piéce , on eft prefque
forcé à faire grace aux vices du fond;
& c'eft en cela feulement , Madame , que
je trouve vos dégouts injuftes . Voyons le
refte de cette Scene , qui eft dans le genre
déliberatif. Venceslas dans la leçon
qu'il fait à fon Fils , appuye fur trois
I. Vol, points
DECEMBRE . 1730. 2695
points ; fçavoir , fur les mauvais dépor
temens de fon Fils , fur fa haine pour fon
premier Miniftre , & fur l'averfion qu'il
a pour l'Infant. Ladiflas s'attache à répondre
exactement aux objections ; mais
il commence par convenir d'un reproche
que fon Pere ne lui a fait que d'une maniere
vague. Le voici :
Vous n'avez rien de Roy , que le défir de Pêtre
;
Et ce défir , dit -on , peu difcret & trop promt
En fouffre avec ennui le bandeau fur mon front.
Vous plaignez le travail où ce fardeau m'engage,
Et n'ofant m'attaquer , vous attaquez mon âge ,
&c.
Ce reproche doit- il obliger Ladiflas à
confeffer à fon Pere & à fon Roy , qu'il
eft vrai qu'il fouhaite la Couronne , &
qu'il lui eft échapé quelques difcours ?
Il fait plus , il cite le jour , où il a parlé
fi indifcretement fur une matiére fi délicate
:
Au retour de la Chaffe , hier affifté des micas
&c.
A quoi n'expofe- t-il pas les plus affidez
amis ? Sera- t- il bien difficile au Roy
de les difcerner ; il n'a qu'à fçavoir qui
font ceux qui l'ont fuivi à la Chaffe &
I. Voln Gij qui
2696 MERCURE DE FRANCE
qui ont foupé avec lui. Voicy ce qu'il
avoie lui être échappé :
Moy , fans m'imaginer vous faire aucune injure
,
Je coulai mes avis dans ce libre murmure ,
Et mon fein à ma voix s'ofant trop confier
Ce difcours m'échappa ; je ne le puis nier :
Comment , dis-je , mon Pere accablé de
d'âge ,
Et , fa force à prefent fervent mal fon courage,
Ne fe décharge- t- il avant qu'y fuccomber ,
D'un pénible fardeau qui le fera tomber ? &c.
tant
Voilà Venceflas inftruit d'un nouveau
crime qu'il pouvoit ignorer , & Ladiflas
très-imprudent de le confeffer ,fans y être
déterminé que par une plainte qui peut
n'être faite qu'au hazard. J'ai vu un pareil
trait dans une Comédie : Un Valet
pour obtenir grace pour un crime dont
on l'accufe , en confeffe plufieurs que fon
Maître ignore ; encore ce Valet eft-il plus
excufable, puifque l'épée dont on feint de
le vouloir percer , lui a troublé la raiſon;
au lieu que Ladiflas s'accufe de fang froid
devant un Pere qui l'aime , & qui vient
de lui dire :
Parlez , je gagnerai vaincu , plus que vainqueur
;
J. Vol. Je
DECEMBRE. 1730 : 2697
Je garde encor pour vous les fentimens d'un
Pere ;
Convainquéz-moi d'erreur ; elle me fera chere
-
Je fçais qu'on pourroit répondre à mon
objection ; que Ladiflas pouvoit fçavoir
qu'on avoit fait au Roy un fidele raport
de tout ce qui s'étoit dit à table ; mais
en ce cas là il faudroit en inftruire les
Spectateurs qui ne jugent pas d'après de
fuppofitions ; ainfi Ladiflas auroit dû dire
au Roy fon Pere : Je fçai qu'on vous a inf
trait ; ou l'équivalant. Il eft vrai qu'il
femble le dire par ce Vers :
J'apprends qu'on vous la dit , & ne m'en´ deffends
point.
Mais j'apprends, ne veut pas
dire qu'on
le lui ait apptis auparavant ; il feroit
bien plus pofitif de dire :je fçai qu'on
vous l'a dit
Ladiflas n'a garde de convenir que Ic
portrait que fon Pere vient de faire de
lui , foit d'après nature's bien loin delà
il l'accufe d'injufte prévention par ce'
Vers :
de ma part tout vous choque & vous
Encor que
bleffe , &c.
>
Pour ce qui regarde fa haine pour le
Giij Due I. Vol.
2698 MERCURE DE FRANCÈ
ſon Duc de Curlande,& fon averfion pour
Frere ,il ne s'abbaiffe à l'excufer que pour
,
s'y affermir. Voicy comme il s'explique :
J'en hais l'un , il eft vrai , cet Infolent Miniftre
,
Qui vous eft précieux autant qu'il m'eſt ſiniſtre ;
Vaillant , j'en fuis d'accord ; mais vain , fourbe ,
Aateur ,
Et de votre pouvoir , fecret ufurpateur , & c.
Mais s'il n'eft trop puiffant pour craindre ma
colere ,
Qu'il penfe murement au choix de fon falaire ,
&c.
&
Ce derniers vers fuppofe , comme il
eft expliqué un peu un peu auparavant
beaucoup plus dans la fuite , que Venceflas
a promis au Duc de lui accorder la
premiere grace qu'il lui demanderoit , en
faveur des fervices fignalez qu'il a rendus
à l'Etat. C'eſt pour cela que Ladiflas
ajoute :
Et que ce grand crédit qu'il poffede à la
Cour ,
S'il méconnoit mon rang , reſpecte mon amour,
Ou tout brillant qu'il eft , il lui fera frivole ,
Je n'ay point fans fujet , lâché cette parole ,
Quelques bruits m'ont appris jufqu'où vont fes
deffeins ;
I. Vol.
Et
DECEMBRË. 1730. 2699
Et c'eſt un des fujets , Seigneur , dont je më
plains.
Voicy ce qu'il dit au fujet de l'Infant.
Pour mon Frere , après fon infolence
Je ne puis m'emporter à trop de violence ;
Et de tous vos tourmens , la plus affreuſe horreur
Ne le fçauroit fouftraire à ma jufte fureur , &c.
L'humeur infléxible de ce Prince obli
ge fon Pere à prendre les voyes de la
douceur ; il convient qu'il s'eft trompés
il l'embraffe , & lui promet de l'affocier à
fon Thrône. C'eſt par là feulement qu'il
trouve le fecret de l'adoucir , & de lui
arracher ces paroles , peut-être peu finceres
;
>
De votre feul repos dépend toute ma joye ;
Et fi votre faveur , jufques -là fe déploye ,
Je ne l'accepterai que comme un noble emplois
Qui parmi vos fujets fera compter un Roy.
L'Infant vient pour fe juftifier du manque
de refpect dont fon Frere l'accufe ,
le Royle reçoit mal en apparence , & dit
à
part :
A quel étrange office , amour me réduis -tu ,
De faire accueil au vice & chaffer la vertu ?
1
I. Vol.
G iiij Ven
2700 MERCURE DE FRANCE
Venceslas ordonne à l'Infant de deman
der pardon à Ladiflas , & à Ladiſtas de
tendre les bras à fon Frere . Ladiflas n'obéit
qu'avec répugnance ; ce qu'il fait
connoître par ces Vers qu'il adreffe à l'Infant.
'Allez , & n'imputez cet excès d'indulgence ' ;
Qu'au pouvoir abſolu qui retient ma vengeance :
Le Roy fait appeller le Duc de Curlande
pour le réconcilier avec Ladiflas :
cette paix eft encore plus forcée que l'autre.
Venceflas preffe le Duc de lui demander
le prix qu'il lui a promis . Le
Duc lui obeït & s'explique ainfi :
Un fervage , Seigneur , plus doux que votre Em
pire ,
Des flammes & des fers font le prix où j'aſpire…..?
Ladiflas ne le laiffe
pas achever , &
lui dit :
Arrêtez , infolent , & c.
Le Duc fe tait par reſpect & ſe retire
avec l'Infant.
Le Roy ne peut plus retenir fa colere ,
il dit à ce Fils impétueux , qu'il ménage
mal l'efpoir du Diadême , & qu'il hazarde
même la tête qui le doit porter. Il le
quitte .
Je m'apperçus , Madame , que ces man-
I. Vol. ques
DECE MBRE. 1730: 2701
paques
de refpect , réïterés coup fur coup ;
en prefence d'un Roy ; vous revoltérent
pendant toute la réprefentation , je ne le
trouvai pas étrange , & je fentis ce que
vous fentiez . On auroit pû paffer de
reilles infultes dans les Tragedies qu'on
repreſentoit autrefois parmi des Républicains
; on ne cherchoit qu'à rendre les
Rois odieux ; mais dans un état monarchique
, on ne fçauroit trop refpecter le
facré caractere dont nos Maîtres font revêtus.
Dans la derniere Scene de ce premier
Acte on inftruit les Spectateurs de ce qui
a donné lieu à l'emportement de Ladif- .
las , & à l'infulte qu'il a faite au Duc en
prefence du Roy fon Pere. Ce Prince violent
croit que le Duc eft fon Rival. Ce--
pendant il ne fait que prêter fon nom
à l'Infant . Cela ne fera expofé qu'à la fin
de l'Acte fuivant , je crois qu'on auroit
mieux fait de nous en inftruire dès le
commencement de la Piéce.-
ACTE II
Theodore , Infante de Mofcovie , com
mence le fecond Acte avec Caffandre ,
Ducheffe de Cuniſberg . Elle lui parle ens
faveur de Ladiflas qui lui demande fas
main Caffandre s'en deffend par ces
Gy. Now
Vers :
LVola
2902 MERCURE DE FRANCE
Non , je ne puis fouffrir en quelque rang qu'if
monte ,
L'ennemi de ma gloire & l'Amant de ma honte ,
Et ne puis pour Epoux vouloir d'un ſuborneur ,
Qui voit qu'il a fans fruit attaqué mon honneur
L'Infant n'oublie rien pour appaifer
la jufte colere de Caffandre ; mais cette
derniere ne dément point ſa fermeté , &
découvre toute la turpitude des amours
de Ladiflas , par ces mots :
Ces deffeins criminels , ces efforts infolens ,
Ces libres entretiens , ces Meffages infames ,
. L'efperance du rapt dont il flattoit fes flammes ,
Et tant d'autres enfin dont il crut me toucher
Aufang de Cunisberg fe pourroient reprocher.
Je conviens avec vous , Madame,qu'un
amour auffi deshonorant que celui - là ,
n'eft pas fait pour la majefté de la Scene
Tragique, & qu'il doit faire rougir l'objet
à qui il s'adreffe . On a beau dire que
cela eft dans la nature ; il faudroit qu'il
fut dans la belle nature , & je doute qu'on
pafsât de pareilles images dans nos Comédies
d'aujourd'hui , tant le Théatre
eft épuré.
Ladiflas vient ſe joindre à fa four , pour
éblouir les yeux de Caffandre , par l'offre
d'une Couronne ; mais elle lui répond
avec une jufte indignation..
Me
DECEMBRE. 1730. 2703
Me parlez - vous d'Hymen & voudriez-vous.
pour femme
L'indigne & vil objet d'un impudique flamme ?
Moi ? Dieux ! moi ? la moitié d'un Roy d'un
Potentat !
Ah ! Prince , quel prefent feriez - vous à l'Etat >
De lui donner pour Reine une femme ſuſpecte
Et quelle qualité voulez - vous qu'il reſpecte ,
En un objet infame & fi peu refpecté ,
Que vos fales défirs ont tant follicité ?
Tranchons cette Scene , elle eft trop
révoltante. Ladiflas voyant que Caffandre
eft infléxible , s'emporte jufqu'à lui
dire , qu'il détefte fa vie à l'égal de la mort.
Caffandre faifit ce prétexte pour fe retirer.
Ladiflas court après elle ; il prie fa
foeur de la rappeller ; & fe repentant un
moment après de la priere qu'il vient
de lui faire; il dit qu'il veut oublier cette
ingrate pour jamais , & qu'il va preffer
fon Hymen avec le Duc qu'il croit fon
Rival, cette erreur produit une fituation ,
L'Infante qui fe croit aimée du Duc , &
qui l'aime en fecret , ne peut apprendre
fans douleur qu'il aime Caffandre. Elle /
fait connoître dans un Monologue ce qui
fe paffe dans fon coeur . On vient lui dire
que le Duc demande à lui parler. Elle le
fait renvoyer , fous prétexte d'une indif
1.Vol. Gvj pofi2704
MERCURE DE FRANCE
pofition . L'Infant vient pour fçavoir quelle
eft cette indifpofition ; il la confirme
dans fon erreur , il fait plus, il la prie de
fervir le Duc dans la recherche qu'il fait
de Caffandre ; l'Infante n'y peut plus tenir,
& fe retire , en difant :
Mon mal s'accroît , mon Frere , agréez ma re÷
traite.
Rien n'eft plus Théatral que ces fortes:
'de Scenes ; mais quand le Spectateur n'y
comprend rien , fon ignorance diminuë
fon plaifir ; il plaît enfin à l'Auteur de
nous mettre au fait , par un Monologue
qui finit ce fecond Acte ; & j'ofe avancer
que l'explication ne nous inftruit guére
mieux que le filence . Voicy comment
s'explique l'Infant dans fon Monologue.
O fenfible contrainte ! ô rigoureux ennui ,,
D'être obligé d'aimer deffous le nom d'autrui !
Outre que je pratique une ame prévenuë ,
Quel fruit peut tirer d'elle une flamme inconnuë?
Et que puis - je efperer fous cet afpect fatal ,
Qui cache le malade en découvrant le mal ? &c
Les deux premiers Vers nous apprennent
que l'Infant aime fous le nom d'au
trui ; mais les quatre fuivans me paroiffent
une énigme impénétrable : que veut
dire Rotrou , par ces mots ? Je pratique
L.. Kol.
une
DECEMBRE. 1730: 2705
1
une ame prévenuë ; & que pouvons - nous
entendre par cette flamme inconnue, & par
ce malade qui fe cache en découvrant le mal?
Eft ce que le Duc feint d'aimer Caffandre
aux yeux de Caffandre même ? Ne feroitil
pas plus naturel
que Caffandre fut inftruite
de l'amour de l'Infant , & qu'elle
confentit , pour des raifons de politique ,
à faire pafler le Duc pour fon Amant ?
Je crois que c'eft-là le deffein de l'Auteur
, quoique les expreffions femblent
infinuer le contraire ; quoiqu'il en foit ,
l'Infant ne devroit pas expofer , par cette
erreur , le Duc à la fureur de fon Frere ,-
pour s'en mettre à couvert lui- même.
D'ailleurs le Duc aimant l'Infante, com--
me nous le verrons dans la fuite , ne doit
pas naturellement le prêter à un artifice
qui le fait paffer pour Amant de Caf
fandre.
ACTE IM.-
Cet Acte paroît le plus deffectueux : Je
paffe légerement fur les premieres Scénes,
qui font tout-à-fait dénuées d'action . Let
Duc commence la premiere Scene par un
Monologue , dans lequel il réfléchit fur
la feinte maladie de l'Infante , pour lui
interdire fa préfence ; il préfume de cette
deffenfe, qu'elle eft inftruite de fon amour,
ou du moins qu'elle le foupçonne par le
L.Vol. demí.
2706 MERCURE DE FRANCE
1
demi aveu qu'il en a fait au Roy , quand
Ladiflas lui a deffendu d'achever ; il fe
détermine à aimer fans efperance .
Dans la feconde Scéne , l'Infant le
preffe de lui découvrir quels font fes.
chagrins ; ille foupçonne d'aimer Caffandre.
Le Duc détruit ce foupçon , fans
pourtant lui avouër fon veritable amour.
Dans la troifiéme , Caffandre preffe l'Infante
de la délivrer de la perfécution de
fon Frere, par l'Hymen dont il veut bien
l'honorer. Pour la quatrième , elle eſt
fi indigne du beau tragique , qu'il feroit
à fouhaiter qu'elle ne fut jamais fortie de
la plume d'un Auteur auffi refpectable
que Rotrou. En effet , quoi de plus bas
que ces Vers qui échapent à Ladiflas
dans une colere qui reffemble à un fang
froid. C'eft à Caffandre qu'il parle :
Je ne voi point en vous d'appas fi furprenans ,
Qu'ils vous doivent donner des titres éminens ;
Rien ne releve tant l'éclat de ce vifage ,
Où vous n'en mettez pas tous les traits en uſage ;
Vos yeux , ces beaux charmeurs , avec tous leurs
ap pas ,
Ne font point accufés de tant d'affaffinats , &c.
Pour moi qui fuis facile , & qui bien- tôt me
bleffe ,
Votre beauté m'a plû , j'avouerai ma foibleffe ;
Et m'a couté des foins , des devoirs & des pas ;
J. Vola Mais
DECEMBRE . 1730. 2707
Mais du deffein,je croi que vous n'en doutez pas,
&c.
Dérobant ma conquête elle m'étoit certaine ;
Mais je n'ai pas trouvé qu'elle en valût la peine.
Peut- on dire en face de fi grandes impertinences
? On a beau les excufer par le
caractere de l'Amant qui parle ; de pareils
caracteres ne doivent jamais entrer
dans la Tragedie.
Ladiflas fe croit fi bien guéri de fon
amour , qu'il promet au Duc , non - feulement
de ne plus s'oppofer à fon Hymen
avec Caffandre , mais même de le preffer .
Venceslas vient , il conjure le Duc de le
mettre en état de dégager la parole . Le
Duc le réfout enfin à s'expliquer , puifque
le Prince ne s'oppofe plus à fes défirs;
mais le Prince impetueux lui coupe encore
la parole , ce qui fait une efpece de Scéne"
doublée ; le Roy s'emporte pour la premiere
fois , jufqu'à l'appeller infolent. Ladiflas
daigne auffi s'excufer pour la pre
miere fois fur la violence d'une paffion
qu'il a vainement combattue. Il fort enfint
tout furieux , après avoir dit à fon Pere ::
Je fuis ma paffion , fuivez votre colere ;
Pour un Fils fans refpect , perdez l'amour d'un
Pere ;
Tranchez le cours du temps à mes jours deſtiné;
I. Vol
Ec
2708 MERCURE DE FRANCE
Ét reprenez le ſang que vous m'avez donné ; ·
Ou fi votre juſtice épargne encor ma tête ,-
De ce préfomptueux rejettez la requête ,
Et de fon infolence humiliez l'excès , '
Où fa mort à l'inftant en ſuivra le ſuccès.
Le Roy ordonne qu'on l'arrête ; c'eſt - là
le premier Acte d'autorité qu'il ait encore
fait contre un fi indigne Fils . Paffons
à l'Acte fuivant , nous y verrons une in
finité de beautez , contre un très - petit
nombre de deffauts.
ACTE IV..
L'action de cet Acte fe paffe pendant
le crepufcule du matin ; un fonge terrible
que l'Infante a fait , l'a obligée à
fortir de fon appartement ; ainfi ce fonge
qui d'abord paroît inutile, eft ingénieu
fement imaginé par l'Auteur , & donne
lieu à une tres - belle fituation , comme on
va le voir dans la feconde Scéne ; s'il y a
ya
quelque chofe à reprendre dans ce fonge,,
c'eft que l'Infante a vû ce qui n'eft pas
arrivé , & n'arrivera pas.
Hélas ! j'ai vu la main qui lui perçoit le flanc
J'ai vu porter le coup , j'ai vâ couler ſon fang ;
Du coup d'un autré main , j'ai vû voler fa tête
Pour recevoir fon corps j'ai vu la tombe prête .
I. Vol En
DECEMBRE: 1730. 2709
En effet ce n'eft pas à Ladiflas qu'on
a percé le flanc ; & pour ce qui regarde
eette tête qui vole du coup d'une autre
main ; le fonge n'eft , pour ainfi dire
qu'une Sentence comminatoire ; mais
voyons les beautez que cette légere faute
va produire.
"
Ladiflas paroit au fond du Théatre
bleffé au bras , foûtenu par Octave , font
confident. Voilà le fonge à demi expli
qué ; mais c'eft le coeur de l'Infante &
non du Prince , qui eft veritablement
percé. Ladiflas lui apprend qu'un avis
qu'Octave lui a donné de l'Hymen , du
Düc & de Caffandre , l'ayant mis au défefpoir
, l'a fait tranfporter au Palais de
cette Princeffe ; & qu'ayant apperçu le
Duc qui entroit dans fon appartement ,
il l'a bleffé à mort de trois coups de Poigard
; l'Infante ne pouvant plus contenir
fa douleur , à cette funefte nouvelle fe retire
pour dérober fa foibleffe aux yeux
de fon Frere : Elle fait connoître ce qui
fe paffe dans fon coeur par cet à parte :-
Mon coeur es -tu fi tendre ,
Qué de donner des pleurs à l'Epoux de Caffan
dre ,
Et vouloir mal au bras qui t'en a dégagé ?
Get Hymen t'offençoit , & fa mort t'a vengé.
Le jour qui commence à naître , oblige
I. Vol. La
C
2710 MERCURE DE FRANCÈ
Ladiflas à fe retirer ; mais Venceflas furvient
& l'apperçoit.Surpris de le voir levé
fi matin , il lui en demande la caufe , par
ces Vers :
Qui vous réveille donc avant que la lumiere ,
Ait du Soleil naiffant commencé la carriere.
"
Le Prince lui répond :
N'avez-vous pas auffi précédé fon réveil
Cela donne lieu à une tirade des plus
belles de la Piece. La voici , c'eft Vencel
las qui parle :
Oui , mais j'ai mes raiſons qui bornent mor
fommeil.
Je me voi , Ladiflas , au déclin de ma vie ,
Et fçachant que la mort l'aura bien - tôt ravie ,
Je dérobe au fommeil , image de la inort ;
Ce que je puis du temps qu'elle laiffe à mon
fort.
Près du terme fatal preſcrit par la nature
Et qui me fait du pied toucher ma ſépulture ,
De ces derniers inftants dont il preffe le cours ;
Ce que j'ôte à mes nuits , je l'ajoute à mes jours ,
Sur mon couchant enfin ma débile paupiere ,
Me ménage avec foin ce refte de lumiere ;
Mais quel foin peut du lit vous chaffer ſi matin
Vous à qui l'âge encore garde un fi long deſtin .
Ces beaux fentimens font fuivis d'un
I. Vol. coup
DECEMBRE. 1730. 2711
coup de théatre qui part de main de
Maître. Ladiflas preffé par fes remords
déclare à fon Pere qu'il vient de tuer le
Duc ; mais à peine a - t-il fait cet aveu ,
que le Duc paroît lui - même ; quelle
agréable furpriſe pour Venceflas la
que
nouvelle de la mort vient d'accabler ! &
quelle furprife pour Ladiflas qui croit
Favoir percé de trois coups de Poignard
!
Caffandre annoncée par le Duc , va bientôt
éclaicir cet affreux myftere ; elle vient
demander vengeance
de la mort de l'Infant.
yeux
de
Ce qui peut donner lieu à la critique
c'eſt un hors- d'oeuvre de cinquante vers ,
avant que de venir au fait. Je fçais , que
l'Auteur avoit befoin d'apprendre au Roy
que le Duc avoit prêté fon nom à l'Infant
, pour cacher fon amour aux
fon Frere ; mais cette expofition devoit
être placée ailleurs , ou mife icy en moins
de vers. Le refte de la Scene eft tres-pathetique;
elle jouë veritablement un peu trop
fur les mots. Vous en allez juger par ces
fragmens,
C'est votre propre fang , Seigneur , qu'on a
verfé ;
Votre vivant portrait qui fe trouve effacé ...
Vengez -moi , vengez-vous, & vengez un Epoux;
Que, veuve avant l'Hymen , je pleure à vos ge-
Mais поих.
2712 MERCURE DE FRANCE
Mais , apprenant , grand Roy , cet accident fi
niftre ,'
Hélas ! en pourriez - vous foupçonner le Miniftre?
Oui , votre fang fuffit , pour vous en faire foy ;
Il s'émeut , il vous parle, & pour & contre foy ,
Et par un fentiment enſemble horrible & tendre ,
Vous dit que Ladiſlas eſt méutrier d'Alexandre ...
Quel des deux fur vos fens fera le plus d'effort
De votre Fils meurtrier ou de votre Fils mort?
La douleur s'explique- t-elle en termes
fi recherchez ? Et n'eft- ce pas à l'efprit à fe
taire,quand c'eft au coeur feulement à par
ler?Je ne fçais même ſi ce vers tant vanté:
Votre Fils l'a tiré du fang de votre Fils :
eft digne d'être mis au rang des vers
frappés ; on doit convenir au moins què
l'expreffion n'en eft pas des plus juftes ;
en effet , Madame , un Poignard ne peutil
pas être tiré du fein , par une main innocente
, & même fecourable ?
Finiffons ce bel Acte. Venceslas promet
à la Ducheffe la punition du coupable . Il
ordonne à fon Fils de lui donner fon épée.
Ladiflas obéit , des Gardes le conduilent
au lieu de fureté ; le Roy dit au Duc :
De ma part donnez avis au Prince ,´
Què fa tête autrefois fi chere à la Province ,`
I. Vol. Doir
DECEMBRE . 1730. 2713
Doit fervir aujourd'hui d'un exemple fameux
Qui faffe détefter fon crime à nos neveux.
Venceflas fait connoître ce qui fe paſſe
dans fon coeur par cette exclamation .
Au gré
O ciel , ta Providence apparemment profpere ,
de mes
ſoupirs de deux Fils m'a fait Pere ,
Et l'un d'eux qui par l'autre aujourd'hui m'eft
ôté ,“
M'oblige à perdre encore celui qui m'eſt reſté .
7
Ce quatriéme Acte paffe pour être le
plus beau de la Piéce ; cependant celui
que nous allons voir , ne lui eft guére inférieur.
ACTE V.
que
Rien n'eft fi beau , que la réfolution
l'Infante forme dès le commencement ,
d'exiger du Duc qu'il borne à la grace de
Ladiflas la promeffe que le Roy lui a faite.
Le procédé du Duc n'eft pas moins heroïque
, il renonce à la poffeffion de l'objet
aimé , en faveur du plus mortel de fes
ennemis. La fituation de Venceflas eft des
plus touchantes , & fon ame des plus fer
mes. Il le fait connoître par ces Vers.
Tréve , tréve nature , aux fanglantes batailles
Qui , fi cruellement déchirent mes entrailles ,
Et me perçant le coeur le veulent partager ,
Entre mon Fils à perdre , & mon Fils à venger!
I. Vol. 发票
2714 MERCURE DE FRANCE
A ma juſtice en vain ta tendreffe eft contraire ,
Et dans le coeur du Roi cherche celui de
Je me fuis dépouillé de cette qualité ,
Et n'entends plus d'avis que ceux de l'équité, & c,
pere ;
La Scene qui fuit ce Monologue a des
beautés du premier ordre ; elle eſt entre
le pere & le fils. Je ne puis mieux en faire
fentir la force que par le Dialogue.
Ladiflas.
Venez-vous conſerver ou venger votre race ?
M'annoncez-vous , mon pere , ou ma mort , of
ma grace ?
Venceslas pleurant.
Embraffez-moi , mon fils .
Ladiflas
Seigneur , quelle bonté ?
Quel effet de tendreffe , & quelle nouveauté ?
Voulez - vous ou marquer , ou remettre mes peines
?
Et vos bras me font- ils des fayeurs , ou des chaî
nes ?
Venceslas pleurant toujours.
Avecque le dernier de mes embraffemens
Recevez de mon coeur les derniers fentimens,
Sçavez-vous de quel fang vous avez pris naiſfance
?
I. Vol. Ladiflas
DECEMBRE. 1730. 2715
Ladiflas.
Je l'ai mal témoigné ; mais j'en ai connoiffance.
Venceslas.
Sentez-vous de ce fang les nobles mouvemens ?
Ladiflas.
Si je ne les produis , j'en ai les fentimens.
Venceflas.
Enfin d'un grand effort vous fentez - vous capable
?
Ladifas.
Oui , puifque je réſiſte à l'ennui qui m'accable ,
Et qu'un effort mortel ne peut aller plus loin.
Venceslas.
Armez-vous de vertu vous en avez beſoin.
;
Ladifas.
S'il eft tems de partir , mon ame eft toute prête,
Venceslas.
L'échafaut l'eſt auffi ; portez-y votre tête &c.
fon
Tout le refte de cette Scene répond
aux fentimens que ces deux Princes viennent
de faire paroître. Ladiflas fe foumet
à fon fort ; il témoigne pourtant que
pere porte un peu trop loin la vertu d'un
Monarque : voici comme il s'exprime par
un à parte.
2716 MERCURE DE FRANCE
O vertu trop fevere !
VinceДlas vit encor , & je n'ai plus de pere.
Vinceflas eft fi ferme dans la réfolutiqn
qu'il a prife de n'écouter que la voix de
la juftice , qu'il refufe la grace du Printe
aux larmes de l'Infante & à la genérofité
de Caffandre ; le Duc même n'eft pas fûr
de l'obtenir ; il ne la lui accorde , ni ne
la lui refufe , & il ne fe rend qu'à une
efpece de fédition du peuple.
S'il y a quelque chofe à cenfurer dans
ce cinquiéme Acte , c'eft d'avoir fait prendre
le change aux fpectateurs. La premiere
grace promife au Duc dès le commencement
de la Piéce , fembloit être le
grand coup refervé pour le dénouement :
je ne fçais , Madame , fi vous ne vous by
étiez pas attendue comme moi ; car, enfin
, à quoi bon cette récompenfe fi folemnellement
jurée au Duc pour avoir fauvé
l'Etat , fi elle ne devoit rien produire ?
je conviens qu'elle influe dans la grace
du-Prince ; mais j'aurois voulu qu'elle én
fut la caufe unique & néceffaire ; cependant
cela ne paroît nullement dans les
motifs de la grace. C'eft Venceflas qui
parle
Qui , ma fille , oui , Caffandre , oui , parole
oùi , nature
I. Vol. Qüii
DECEMBRE . 1730. 2717
K
Oui , peuple , il faut vouloir ce que vous fouhaitez
,
Et par vos fentimens regler mes volontés.
Je fçai que tous ces motifs enfemble
rendent la grace plus raifonnable ; mais
elle feroit plus theatrale, fi après avoir refifté
à toute autre follicitation , Venceflas
ne fe rendoit qu'à la foi promife ; le Duc
même s'en eft flatté , quand il a ofé dire
à fon Maître :
J'ai votre parole , & ce dépot facré
Contre votre refus m'eft un gage affuré.
Il ne me refte plus qu'à examiner l'abdication
; elle n'eft pas tout-à- fait hors
de portée des traits de la cenfure . Quel
eft le motif de cette abdication ? le voici :
La juftice eft aux Rois la Reine des vertus.
Mais cette juftice ordonne- t'elle qu'on
mette le fer entre les mains d'un furieux?
Qui peut répondre à Venceslas que le repentir
de fon fils foit fincere ? Ne vientpas
de dire lui-même à Caffandre ? il
Ce Lion eft dompté ; mais peut-être , Madame
,
Celui qui fi foumis vous déguiſe ſa flamme ,
Plus fier , plus violent qu'il n'a jamais été ,
Demain attenteroit fur votre honnêteté ;
I. Vel H Peut2718
MERCURE DE FRANCE
Peut- être qu'à mon fang fa main accoutumée
Contre mon propre fein demain feroit armée.
Ne vaudroit - il pas
mieux que Venceflas
employât le peu de tems qui lui reste à
vivre à rendre fon fils plus digne de regner
? Et devroit- il expofer fon peuple
aux malheurs attachés à la tyrannie ? un
changement fi promt eft toujours fufpect,
& furtout dans un Prince auffi plongé &
auffi affermi dans le crime que Ladiflas.
Pour moi , Madame , fi la vertu de Venceflas
n'avoit brillé dans toute la Piéce ,
je ferois tenté de croire qu'il punit le
peuple d'avoir défendu un Prince fi indigne
de le gouverner. En effet n'eft-ce
pas ici le langage du dépit :
Et le Peuple m'enſeigne
Voulant que vous viviez , qu'il eft las que je regne
.
Je n'examine point la force de cette
abdication ; il a plû à Rotrou de faire la
Couronne dePologne moitié hereditaire ,
moitié élective : Venceflas le fait connoître
par ces Vers :
Une Couronne , Prince & e.
En qui la voix des Grands & le commun fuffrage
M'ont d'un nombre d'Ayeuls confervé l'herita¬
ge &c.
Regnez ; après l'Etat j'ai droit de vous élire ,
I. Vol
Et
DECEMBRE 1730. 2719
Et donner , en mon fils , un pere à mon Empire
Quel Pere lui donne- t'il ? Eft - ce là cette
juftice dont il fait tant de parade ?
Vous voyez , Madame , par tout ce que
je viens de remarquer dans la Tragédie
de Venceflas , que vos dégouts pour cette
Piéce ont été affez fondés. Pouvoit-elle
plus mal finir que par la récompenfe du
crime , & par l'oppreffion de la vertu ?
il femble l'Auteur en ait voulu annoncer
la catastrophe dès le commencement
, quand il a fait dire à VenceЛlas :
que
A quel étrange office , Amour , me réduis - tu ,
De faire accueil au vice , & chaffer la vertų.
Ce dernier Vers eft une espece de prophetie
justifiée par un dénouement auquel
on ne fe feroit jamais attendu.
Cela n'empêche pas que cette Tragédie
ne foit remplie de grandes beautés , &
qu'elle n'ait au moins trois Actes dignes
du grand Corneille. Je ne doute point
Madame , que vous ne rendiez cette juftice
à un Ouvrage qui s'eft confervé ſi
long- tems fur notre Théatre , & qui peut
s'affurer de l'immortalité fur la foi des
derniers applaudiffemens qu'il vient de
recevoir. Permettez - moi de finir cette
Lettre , en vous renouvellant les témoignages
de la plus parfaite eftime.
fur la Tragedie de Venceflas.
Neté à peu fenfible aux beautez qui
E rougiffez pas , Madame , d'avoir
font répandues dans la Tragedie de Venceflas
; ce n'eft point par des applaudiffemens
qu'un efprit auffi délicat que le vôtre
doit fe déterminer. Un Acteur , tel que
Baron , peut prêter des graces aux endroits
d'une Tragédie , même les plus rebutanss
les fuffrages deviennent alors tres- équi-
I. Vol. yoques
2690 MERCURE DE FRANCE
voques , & l'on peut le tromper quand
on en fait honneur à l'Auteur.Ce n'eft pas
qu'il n'y ait de grandes beautez dans cette
Tragedie. Rotrou étoit un de ces génies
que la nature avare ne donne que de ſiécles
en fiécles ; le grand Corneille n'a pas
dédaigné de l'appeller fon Pere & lon
Maître;& fa fincerité avoit autant de part
que fa modeſtie à des noms fi glorieux ;
mais ce qui excitoit l'admiration dans un
temps où le Théatre ne faifoit que de naî
tre , ne va pas fi loin aujourd'hui ; on fe
contente d'eftimer ce qui a autrefois étonné
, & pour aller jufqu'à la furpriſe , on a
befoin de fe tranfporter au premier âge
des Muſes. Tel étoit celui de Rotrou , par
rapport à la Tragédie ; ceux qui avoient
travaillé avant lui dans ce genre de Poëfie
que Corneille & Racine ont élevé fi
haut , ne lui avoient rien laiffè qui pût
former fon goût ; de forte que la France
doit confiderer Rotrou comme le créateur
du Poëme Dramatique , & Corneille
comme le reftaurateur. Vous voyez ,
Madame , que cela pourroit fuffire pour
juftifier vos dégouts ; je veux aller plus
loin , & parcourir également les beautez
& les défauts de la Tragedie de Venceſlas
, pour pouvoir en porter un jugement
équitable.
1. Vol.
ACTE
DECEMBRE. 1730. 2691
Į
ACTE I.
Venceflas ouvre la Scene fuivi de
Ladifas & d'Alexandre fes fils ; il faut
retirer le dernier par ce vers adreffé à
tous les deux .
Prenez un fiége , Prince , & vous, Infant, ſortez.
Alexandre lui répond.
J'aurai le tort , Seigneur , fi vous ne m'écoutez.
Ce fecond vers eft un de ceux qu'il
faut renvoyer au vieux temps. J'aurai le
tort, n'eft plus françois , mais ce n'eft pas
la faute de l'Auteur . Que vous plaît-il ? cft
trop profaïque & trop vulgaire ; il n'étoit
pas tel du temps de Rotrou. Paffons
à quelque chofe de plus effentiel. Voici
des Vers dignes des fiécles les plus éclai
rez ; c'eſt Venceflas qui parle à Ladiflas.
Prêtez- moi , Ladiflas , le coeur avec Poreille
J'attends toujours du temps qu'il meuriffe le
fruit ,
Que pour me fucceder , ma couche m'a produit
Et je croyois , mon Fils , votre Mere immor,
relle ,
Par le refte qu'en vous elle me laiffa d'elle ;
Mais hélas ! ce portrait qu'elle s'étoit tracé ,
Perd beaucoup de fon luftre , & s'eft bien effacé
Ne
2692 MERCURE DE FRANC .
:
Ne diroit - on pas que c'eft Corneille
qui parle ? Ces Vers nous auroient , fans
doute , fait prendre le change , s'ils n'avoient
été précédez de cet à parte de
Ladiflas.
Que la Vieilleffe fouffre , & fait fouffrir autrui !
Oyons les beaux avis qu'un flatteur lui confeille
:
Quelle difparate ! tout ce que Venceflas
dit dans cette Scene , eft mêlé de petites
fautes , & de grandes beautez ; les
fautes font dans l'expreffion , les beautez
dans les penfées . Il y a pourtant dans ces
dernieres quelque chofe qui dégrade le
pompeux Dramatique : C'eft l'indigne
portrait que Venceflas fait d'un Fils qui
doit lui fucceder , & qui lui fuccede en
effet à la fin de la pièce. Le voicy ce
Portrait ;
S'il faut qu'à cent rapports ma créance réponde
,
Rarement le Soleil rend la lumiere au monde ;
Que le premier rayon qu'il répand icy bas ,
N'y découvre quelqu'un de vos affaffinats.
Où du moins on vous tient en fi mauvaiſe eftime,
Qu'innocent ou coupable , on vous charge du
crime ,
Et que vous offenfant d'un foupçon éternel ,
Aux bras du fommeil même, on vous fait criminel.
I. Vol. Quel
DECEMBRE . 1730. 2693
Quel correctif que ces quatre derniers
vers ! dans quelle eftime doit être un
Prince à qui on impute tous les crimes
que la nuit a dérobés aux regards du Public
? De pareils caracteres ont-ils jamais
dû entrer dans une Tragédie ? Mais dans
le refte de la Piéce , les difcours & les actions
de ce monftre iront plus loin que
le portrait.
Ce qu'il y a de plus furprenant , c'eſt
que Ladiflas , tel qu'il eft , trouve encore
le fecret de le faire aimer. On en peut ju¬
ger par ces Vers.:
Par le fecret pouvoir d'un charme que j'ignore,
Quoiqu'on vous meſeftime , on vous chérit encore
;
Vicieux , on vous craint , mais vous plaifez heureux
Et pour vous l'on confond le murmure & les
voeux.
J'avoue, Madame , que je ne comprends
pas le vrai fens de ce vers :
Vicieux , on vous craint ; mais vous plaifez heureux.
Vicieux & heureux, nefont pas faits pour
faire une jufte oppofition ; l'Auteur ne
voudroit-il pas dire , que malgré les vices
qui le font craindre , Ladiflas a le bon-
I. Vol
.G heur
2694 MERCURE DE FRANCE
heur de plaire ? Quoique ce vers puifle
fignifier , on ne fçauroit difconvenir qu'il
n'ait un fens bien louche . Mais que de
beautés fuivent ces petits deffauts ! Vous
en allez juger par cette belle tirade : c'eft
toujours Venceslas qui parle à fon Fils.
Ah ! méritez , mon Fils , que cet amour vous
dure ;
Pour conferyer les voeux , étouffez le murmure
Et regnez dans les coeurs par un fort dépendant
Plus de votre vertu que de votre aſcendant ;
Par elle rendez - vous digne du diadême ;
Né pour donner des loix , commencez par vous
même ;
Et que vos paffions , ces rebelles fujets ,
De cette noble ardeur foient les premiers objets .
Par ce genre de regne , il faut meriter l'autre
Par ce dégré , mon Fils , mon Thône fera vô
tre.
Mes Etats , mes Sujets , tout fléchira fous vous
Et , fujet de vous feul , vous regnerez fur tous .
>
2
?
Quand on trouve de fi grandes beautez
de détail dans une Piéce , on eft prefque
forcé à faire grace aux vices du fond;
& c'eft en cela feulement , Madame , que
je trouve vos dégouts injuftes . Voyons le
refte de cette Scene , qui eft dans le genre
déliberatif. Venceslas dans la leçon
qu'il fait à fon Fils , appuye fur trois
I. Vol, points
DECEMBRE . 1730. 2695
points ; fçavoir , fur les mauvais dépor
temens de fon Fils , fur fa haine pour fon
premier Miniftre , & fur l'averfion qu'il
a pour l'Infant. Ladiflas s'attache à répondre
exactement aux objections ; mais
il commence par convenir d'un reproche
que fon Pere ne lui a fait que d'une maniere
vague. Le voici :
Vous n'avez rien de Roy , que le défir de Pêtre
;
Et ce défir , dit -on , peu difcret & trop promt
En fouffre avec ennui le bandeau fur mon front.
Vous plaignez le travail où ce fardeau m'engage,
Et n'ofant m'attaquer , vous attaquez mon âge ,
&c.
Ce reproche doit- il obliger Ladiflas à
confeffer à fon Pere & à fon Roy , qu'il
eft vrai qu'il fouhaite la Couronne , &
qu'il lui eft échapé quelques difcours ?
Il fait plus , il cite le jour , où il a parlé
fi indifcretement fur une matiére fi délicate
:
Au retour de la Chaffe , hier affifté des micas
&c.
A quoi n'expofe- t-il pas les plus affidez
amis ? Sera- t- il bien difficile au Roy
de les difcerner ; il n'a qu'à fçavoir qui
font ceux qui l'ont fuivi à la Chaffe &
I. Voln Gij qui
2696 MERCURE DE FRANCE
qui ont foupé avec lui. Voicy ce qu'il
avoie lui être échappé :
Moy , fans m'imaginer vous faire aucune injure
,
Je coulai mes avis dans ce libre murmure ,
Et mon fein à ma voix s'ofant trop confier
Ce difcours m'échappa ; je ne le puis nier :
Comment , dis-je , mon Pere accablé de
d'âge ,
Et , fa force à prefent fervent mal fon courage,
Ne fe décharge- t- il avant qu'y fuccomber ,
D'un pénible fardeau qui le fera tomber ? &c.
tant
Voilà Venceflas inftruit d'un nouveau
crime qu'il pouvoit ignorer , & Ladiflas
très-imprudent de le confeffer ,fans y être
déterminé que par une plainte qui peut
n'être faite qu'au hazard. J'ai vu un pareil
trait dans une Comédie : Un Valet
pour obtenir grace pour un crime dont
on l'accufe , en confeffe plufieurs que fon
Maître ignore ; encore ce Valet eft-il plus
excufable, puifque l'épée dont on feint de
le vouloir percer , lui a troublé la raiſon;
au lieu que Ladiflas s'accufe de fang froid
devant un Pere qui l'aime , & qui vient
de lui dire :
Parlez , je gagnerai vaincu , plus que vainqueur
;
J. Vol. Je
DECEMBRE. 1730 : 2697
Je garde encor pour vous les fentimens d'un
Pere ;
Convainquéz-moi d'erreur ; elle me fera chere
-
Je fçais qu'on pourroit répondre à mon
objection ; que Ladiflas pouvoit fçavoir
qu'on avoit fait au Roy un fidele raport
de tout ce qui s'étoit dit à table ; mais
en ce cas là il faudroit en inftruire les
Spectateurs qui ne jugent pas d'après de
fuppofitions ; ainfi Ladiflas auroit dû dire
au Roy fon Pere : Je fçai qu'on vous a inf
trait ; ou l'équivalant. Il eft vrai qu'il
femble le dire par ce Vers :
J'apprends qu'on vous la dit , & ne m'en´ deffends
point.
Mais j'apprends, ne veut pas
dire qu'on
le lui ait apptis auparavant ; il feroit
bien plus pofitif de dire :je fçai qu'on
vous l'a dit
Ladiflas n'a garde de convenir que Ic
portrait que fon Pere vient de faire de
lui , foit d'après nature's bien loin delà
il l'accufe d'injufte prévention par ce'
Vers :
de ma part tout vous choque & vous
Encor que
bleffe , &c.
>
Pour ce qui regarde fa haine pour le
Giij Due I. Vol.
2698 MERCURE DE FRANCÈ
ſon Duc de Curlande,& fon averfion pour
Frere ,il ne s'abbaiffe à l'excufer que pour
,
s'y affermir. Voicy comme il s'explique :
J'en hais l'un , il eft vrai , cet Infolent Miniftre
,
Qui vous eft précieux autant qu'il m'eſt ſiniſtre ;
Vaillant , j'en fuis d'accord ; mais vain , fourbe ,
Aateur ,
Et de votre pouvoir , fecret ufurpateur , & c.
Mais s'il n'eft trop puiffant pour craindre ma
colere ,
Qu'il penfe murement au choix de fon falaire ,
&c.
&
Ce derniers vers fuppofe , comme il
eft expliqué un peu un peu auparavant
beaucoup plus dans la fuite , que Venceflas
a promis au Duc de lui accorder la
premiere grace qu'il lui demanderoit , en
faveur des fervices fignalez qu'il a rendus
à l'Etat. C'eſt pour cela que Ladiflas
ajoute :
Et que ce grand crédit qu'il poffede à la
Cour ,
S'il méconnoit mon rang , reſpecte mon amour,
Ou tout brillant qu'il eft , il lui fera frivole ,
Je n'ay point fans fujet , lâché cette parole ,
Quelques bruits m'ont appris jufqu'où vont fes
deffeins ;
I. Vol.
Et
DECEMBRË. 1730. 2699
Et c'eſt un des fujets , Seigneur , dont je më
plains.
Voicy ce qu'il dit au fujet de l'Infant.
Pour mon Frere , après fon infolence
Je ne puis m'emporter à trop de violence ;
Et de tous vos tourmens , la plus affreuſe horreur
Ne le fçauroit fouftraire à ma jufte fureur , &c.
L'humeur infléxible de ce Prince obli
ge fon Pere à prendre les voyes de la
douceur ; il convient qu'il s'eft trompés
il l'embraffe , & lui promet de l'affocier à
fon Thrône. C'eſt par là feulement qu'il
trouve le fecret de l'adoucir , & de lui
arracher ces paroles , peut-être peu finceres
;
>
De votre feul repos dépend toute ma joye ;
Et fi votre faveur , jufques -là fe déploye ,
Je ne l'accepterai que comme un noble emplois
Qui parmi vos fujets fera compter un Roy.
L'Infant vient pour fe juftifier du manque
de refpect dont fon Frere l'accufe ,
le Royle reçoit mal en apparence , & dit
à
part :
A quel étrange office , amour me réduis -tu ,
De faire accueil au vice & chaffer la vertu ?
1
I. Vol.
G iiij Ven
2700 MERCURE DE FRANCE
Venceslas ordonne à l'Infant de deman
der pardon à Ladiflas , & à Ladiſtas de
tendre les bras à fon Frere . Ladiflas n'obéit
qu'avec répugnance ; ce qu'il fait
connoître par ces Vers qu'il adreffe à l'Infant.
'Allez , & n'imputez cet excès d'indulgence ' ;
Qu'au pouvoir abſolu qui retient ma vengeance :
Le Roy fait appeller le Duc de Curlande
pour le réconcilier avec Ladiflas :
cette paix eft encore plus forcée que l'autre.
Venceflas preffe le Duc de lui demander
le prix qu'il lui a promis . Le
Duc lui obeït & s'explique ainfi :
Un fervage , Seigneur , plus doux que votre Em
pire ,
Des flammes & des fers font le prix où j'aſpire…..?
Ladiflas ne le laiffe
pas achever , &
lui dit :
Arrêtez , infolent , & c.
Le Duc fe tait par reſpect & ſe retire
avec l'Infant.
Le Roy ne peut plus retenir fa colere ,
il dit à ce Fils impétueux , qu'il ménage
mal l'efpoir du Diadême , & qu'il hazarde
même la tête qui le doit porter. Il le
quitte .
Je m'apperçus , Madame , que ces man-
I. Vol. ques
DECE MBRE. 1730: 2701
paques
de refpect , réïterés coup fur coup ;
en prefence d'un Roy ; vous revoltérent
pendant toute la réprefentation , je ne le
trouvai pas étrange , & je fentis ce que
vous fentiez . On auroit pû paffer de
reilles infultes dans les Tragedies qu'on
repreſentoit autrefois parmi des Républicains
; on ne cherchoit qu'à rendre les
Rois odieux ; mais dans un état monarchique
, on ne fçauroit trop refpecter le
facré caractere dont nos Maîtres font revêtus.
Dans la derniere Scene de ce premier
Acte on inftruit les Spectateurs de ce qui
a donné lieu à l'emportement de Ladif- .
las , & à l'infulte qu'il a faite au Duc en
prefence du Roy fon Pere. Ce Prince violent
croit que le Duc eft fon Rival. Ce--
pendant il ne fait que prêter fon nom
à l'Infant . Cela ne fera expofé qu'à la fin
de l'Acte fuivant , je crois qu'on auroit
mieux fait de nous en inftruire dès le
commencement de la Piéce.-
ACTE II
Theodore , Infante de Mofcovie , com
mence le fecond Acte avec Caffandre ,
Ducheffe de Cuniſberg . Elle lui parle ens
faveur de Ladiflas qui lui demande fas
main Caffandre s'en deffend par ces
Gy. Now
Vers :
LVola
2902 MERCURE DE FRANCE
Non , je ne puis fouffrir en quelque rang qu'if
monte ,
L'ennemi de ma gloire & l'Amant de ma honte ,
Et ne puis pour Epoux vouloir d'un ſuborneur ,
Qui voit qu'il a fans fruit attaqué mon honneur
L'Infant n'oublie rien pour appaifer
la jufte colere de Caffandre ; mais cette
derniere ne dément point ſa fermeté , &
découvre toute la turpitude des amours
de Ladiflas , par ces mots :
Ces deffeins criminels , ces efforts infolens ,
Ces libres entretiens , ces Meffages infames ,
. L'efperance du rapt dont il flattoit fes flammes ,
Et tant d'autres enfin dont il crut me toucher
Aufang de Cunisberg fe pourroient reprocher.
Je conviens avec vous , Madame,qu'un
amour auffi deshonorant que celui - là ,
n'eft pas fait pour la majefté de la Scene
Tragique, & qu'il doit faire rougir l'objet
à qui il s'adreffe . On a beau dire que
cela eft dans la nature ; il faudroit qu'il
fut dans la belle nature , & je doute qu'on
pafsât de pareilles images dans nos Comédies
d'aujourd'hui , tant le Théatre
eft épuré.
Ladiflas vient ſe joindre à fa four , pour
éblouir les yeux de Caffandre , par l'offre
d'une Couronne ; mais elle lui répond
avec une jufte indignation..
Me
DECEMBRE. 1730. 2703
Me parlez - vous d'Hymen & voudriez-vous.
pour femme
L'indigne & vil objet d'un impudique flamme ?
Moi ? Dieux ! moi ? la moitié d'un Roy d'un
Potentat !
Ah ! Prince , quel prefent feriez - vous à l'Etat >
De lui donner pour Reine une femme ſuſpecte
Et quelle qualité voulez - vous qu'il reſpecte ,
En un objet infame & fi peu refpecté ,
Que vos fales défirs ont tant follicité ?
Tranchons cette Scene , elle eft trop
révoltante. Ladiflas voyant que Caffandre
eft infléxible , s'emporte jufqu'à lui
dire , qu'il détefte fa vie à l'égal de la mort.
Caffandre faifit ce prétexte pour fe retirer.
Ladiflas court après elle ; il prie fa
foeur de la rappeller ; & fe repentant un
moment après de la priere qu'il vient
de lui faire; il dit qu'il veut oublier cette
ingrate pour jamais , & qu'il va preffer
fon Hymen avec le Duc qu'il croit fon
Rival, cette erreur produit une fituation ,
L'Infante qui fe croit aimée du Duc , &
qui l'aime en fecret , ne peut apprendre
fans douleur qu'il aime Caffandre. Elle /
fait connoître dans un Monologue ce qui
fe paffe dans fon coeur . On vient lui dire
que le Duc demande à lui parler. Elle le
fait renvoyer , fous prétexte d'une indif
1.Vol. Gvj pofi2704
MERCURE DE FRANCE
pofition . L'Infant vient pour fçavoir quelle
eft cette indifpofition ; il la confirme
dans fon erreur , il fait plus, il la prie de
fervir le Duc dans la recherche qu'il fait
de Caffandre ; l'Infante n'y peut plus tenir,
& fe retire , en difant :
Mon mal s'accroît , mon Frere , agréez ma re÷
traite.
Rien n'eft plus Théatral que ces fortes:
'de Scenes ; mais quand le Spectateur n'y
comprend rien , fon ignorance diminuë
fon plaifir ; il plaît enfin à l'Auteur de
nous mettre au fait , par un Monologue
qui finit ce fecond Acte ; & j'ofe avancer
que l'explication ne nous inftruit guére
mieux que le filence . Voicy comment
s'explique l'Infant dans fon Monologue.
O fenfible contrainte ! ô rigoureux ennui ,,
D'être obligé d'aimer deffous le nom d'autrui !
Outre que je pratique une ame prévenuë ,
Quel fruit peut tirer d'elle une flamme inconnuë?
Et que puis - je efperer fous cet afpect fatal ,
Qui cache le malade en découvrant le mal ? &c
Les deux premiers Vers nous apprennent
que l'Infant aime fous le nom d'au
trui ; mais les quatre fuivans me paroiffent
une énigme impénétrable : que veut
dire Rotrou , par ces mots ? Je pratique
L.. Kol.
une
DECEMBRE. 1730: 2705
1
une ame prévenuë ; & que pouvons - nous
entendre par cette flamme inconnue, & par
ce malade qui fe cache en découvrant le mal?
Eft ce que le Duc feint d'aimer Caffandre
aux yeux de Caffandre même ? Ne feroitil
pas plus naturel
que Caffandre fut inftruite
de l'amour de l'Infant , & qu'elle
confentit , pour des raifons de politique ,
à faire pafler le Duc pour fon Amant ?
Je crois que c'eft-là le deffein de l'Auteur
, quoique les expreffions femblent
infinuer le contraire ; quoiqu'il en foit ,
l'Infant ne devroit pas expofer , par cette
erreur , le Duc à la fureur de fon Frere ,-
pour s'en mettre à couvert lui- même.
D'ailleurs le Duc aimant l'Infante, com--
me nous le verrons dans la fuite , ne doit
pas naturellement le prêter à un artifice
qui le fait paffer pour Amant de Caf
fandre.
ACTE IM.-
Cet Acte paroît le plus deffectueux : Je
paffe légerement fur les premieres Scénes,
qui font tout-à-fait dénuées d'action . Let
Duc commence la premiere Scene par un
Monologue , dans lequel il réfléchit fur
la feinte maladie de l'Infante , pour lui
interdire fa préfence ; il préfume de cette
deffenfe, qu'elle eft inftruite de fon amour,
ou du moins qu'elle le foupçonne par le
L.Vol. demí.
2706 MERCURE DE FRANCE
1
demi aveu qu'il en a fait au Roy , quand
Ladiflas lui a deffendu d'achever ; il fe
détermine à aimer fans efperance .
Dans la feconde Scéne , l'Infant le
preffe de lui découvrir quels font fes.
chagrins ; ille foupçonne d'aimer Caffandre.
Le Duc détruit ce foupçon , fans
pourtant lui avouër fon veritable amour.
Dans la troifiéme , Caffandre preffe l'Infante
de la délivrer de la perfécution de
fon Frere, par l'Hymen dont il veut bien
l'honorer. Pour la quatrième , elle eſt
fi indigne du beau tragique , qu'il feroit
à fouhaiter qu'elle ne fut jamais fortie de
la plume d'un Auteur auffi refpectable
que Rotrou. En effet , quoi de plus bas
que ces Vers qui échapent à Ladiflas
dans une colere qui reffemble à un fang
froid. C'eft à Caffandre qu'il parle :
Je ne voi point en vous d'appas fi furprenans ,
Qu'ils vous doivent donner des titres éminens ;
Rien ne releve tant l'éclat de ce vifage ,
Où vous n'en mettez pas tous les traits en uſage ;
Vos yeux , ces beaux charmeurs , avec tous leurs
ap pas ,
Ne font point accufés de tant d'affaffinats , &c.
Pour moi qui fuis facile , & qui bien- tôt me
bleffe ,
Votre beauté m'a plû , j'avouerai ma foibleffe ;
Et m'a couté des foins , des devoirs & des pas ;
J. Vola Mais
DECEMBRE . 1730. 2707
Mais du deffein,je croi que vous n'en doutez pas,
&c.
Dérobant ma conquête elle m'étoit certaine ;
Mais je n'ai pas trouvé qu'elle en valût la peine.
Peut- on dire en face de fi grandes impertinences
? On a beau les excufer par le
caractere de l'Amant qui parle ; de pareils
caracteres ne doivent jamais entrer
dans la Tragedie.
Ladiflas fe croit fi bien guéri de fon
amour , qu'il promet au Duc , non - feulement
de ne plus s'oppofer à fon Hymen
avec Caffandre , mais même de le preffer .
Venceslas vient , il conjure le Duc de le
mettre en état de dégager la parole . Le
Duc le réfout enfin à s'expliquer , puifque
le Prince ne s'oppofe plus à fes défirs;
mais le Prince impetueux lui coupe encore
la parole , ce qui fait une efpece de Scéne"
doublée ; le Roy s'emporte pour la premiere
fois , jufqu'à l'appeller infolent. Ladiflas
daigne auffi s'excufer pour la pre
miere fois fur la violence d'une paffion
qu'il a vainement combattue. Il fort enfint
tout furieux , après avoir dit à fon Pere ::
Je fuis ma paffion , fuivez votre colere ;
Pour un Fils fans refpect , perdez l'amour d'un
Pere ;
Tranchez le cours du temps à mes jours deſtiné;
I. Vol
Ec
2708 MERCURE DE FRANCE
Ét reprenez le ſang que vous m'avez donné ; ·
Ou fi votre juſtice épargne encor ma tête ,-
De ce préfomptueux rejettez la requête ,
Et de fon infolence humiliez l'excès , '
Où fa mort à l'inftant en ſuivra le ſuccès.
Le Roy ordonne qu'on l'arrête ; c'eſt - là
le premier Acte d'autorité qu'il ait encore
fait contre un fi indigne Fils . Paffons
à l'Acte fuivant , nous y verrons une in
finité de beautez , contre un très - petit
nombre de deffauts.
ACTE IV..
L'action de cet Acte fe paffe pendant
le crepufcule du matin ; un fonge terrible
que l'Infante a fait , l'a obligée à
fortir de fon appartement ; ainfi ce fonge
qui d'abord paroît inutile, eft ingénieu
fement imaginé par l'Auteur , & donne
lieu à une tres - belle fituation , comme on
va le voir dans la feconde Scéne ; s'il y a
ya
quelque chofe à reprendre dans ce fonge,,
c'eft que l'Infante a vû ce qui n'eft pas
arrivé , & n'arrivera pas.
Hélas ! j'ai vu la main qui lui perçoit le flanc
J'ai vu porter le coup , j'ai vâ couler ſon fang ;
Du coup d'un autré main , j'ai vû voler fa tête
Pour recevoir fon corps j'ai vu la tombe prête .
I. Vol En
DECEMBRE: 1730. 2709
En effet ce n'eft pas à Ladiflas qu'on
a percé le flanc ; & pour ce qui regarde
eette tête qui vole du coup d'une autre
main ; le fonge n'eft , pour ainfi dire
qu'une Sentence comminatoire ; mais
voyons les beautez que cette légere faute
va produire.
"
Ladiflas paroit au fond du Théatre
bleffé au bras , foûtenu par Octave , font
confident. Voilà le fonge à demi expli
qué ; mais c'eft le coeur de l'Infante &
non du Prince , qui eft veritablement
percé. Ladiflas lui apprend qu'un avis
qu'Octave lui a donné de l'Hymen , du
Düc & de Caffandre , l'ayant mis au défefpoir
, l'a fait tranfporter au Palais de
cette Princeffe ; & qu'ayant apperçu le
Duc qui entroit dans fon appartement ,
il l'a bleffé à mort de trois coups de Poigard
; l'Infante ne pouvant plus contenir
fa douleur , à cette funefte nouvelle fe retire
pour dérober fa foibleffe aux yeux
de fon Frere : Elle fait connoître ce qui
fe paffe dans fon coeur par cet à parte :-
Mon coeur es -tu fi tendre ,
Qué de donner des pleurs à l'Epoux de Caffan
dre ,
Et vouloir mal au bras qui t'en a dégagé ?
Get Hymen t'offençoit , & fa mort t'a vengé.
Le jour qui commence à naître , oblige
I. Vol. La
C
2710 MERCURE DE FRANCÈ
Ladiflas à fe retirer ; mais Venceflas furvient
& l'apperçoit.Surpris de le voir levé
fi matin , il lui en demande la caufe , par
ces Vers :
Qui vous réveille donc avant que la lumiere ,
Ait du Soleil naiffant commencé la carriere.
"
Le Prince lui répond :
N'avez-vous pas auffi précédé fon réveil
Cela donne lieu à une tirade des plus
belles de la Piece. La voici , c'eft Vencel
las qui parle :
Oui , mais j'ai mes raiſons qui bornent mor
fommeil.
Je me voi , Ladiflas , au déclin de ma vie ,
Et fçachant que la mort l'aura bien - tôt ravie ,
Je dérobe au fommeil , image de la inort ;
Ce que je puis du temps qu'elle laiffe à mon
fort.
Près du terme fatal preſcrit par la nature
Et qui me fait du pied toucher ma ſépulture ,
De ces derniers inftants dont il preffe le cours ;
Ce que j'ôte à mes nuits , je l'ajoute à mes jours ,
Sur mon couchant enfin ma débile paupiere ,
Me ménage avec foin ce refte de lumiere ;
Mais quel foin peut du lit vous chaffer ſi matin
Vous à qui l'âge encore garde un fi long deſtin .
Ces beaux fentimens font fuivis d'un
I. Vol. coup
DECEMBRE. 1730. 2711
coup de théatre qui part de main de
Maître. Ladiflas preffé par fes remords
déclare à fon Pere qu'il vient de tuer le
Duc ; mais à peine a - t-il fait cet aveu ,
que le Duc paroît lui - même ; quelle
agréable furpriſe pour Venceflas la
que
nouvelle de la mort vient d'accabler ! &
quelle furprife pour Ladiflas qui croit
Favoir percé de trois coups de Poignard
!
Caffandre annoncée par le Duc , va bientôt
éclaicir cet affreux myftere ; elle vient
demander vengeance
de la mort de l'Infant.
yeux
de
Ce qui peut donner lieu à la critique
c'eſt un hors- d'oeuvre de cinquante vers ,
avant que de venir au fait. Je fçais , que
l'Auteur avoit befoin d'apprendre au Roy
que le Duc avoit prêté fon nom à l'Infant
, pour cacher fon amour aux
fon Frere ; mais cette expofition devoit
être placée ailleurs , ou mife icy en moins
de vers. Le refte de la Scene eft tres-pathetique;
elle jouë veritablement un peu trop
fur les mots. Vous en allez juger par ces
fragmens,
C'est votre propre fang , Seigneur , qu'on a
verfé ;
Votre vivant portrait qui fe trouve effacé ...
Vengez -moi , vengez-vous, & vengez un Epoux;
Que, veuve avant l'Hymen , je pleure à vos ge-
Mais поих.
2712 MERCURE DE FRANCE
Mais , apprenant , grand Roy , cet accident fi
niftre ,'
Hélas ! en pourriez - vous foupçonner le Miniftre?
Oui , votre fang fuffit , pour vous en faire foy ;
Il s'émeut , il vous parle, & pour & contre foy ,
Et par un fentiment enſemble horrible & tendre ,
Vous dit que Ladiſlas eſt méutrier d'Alexandre ...
Quel des deux fur vos fens fera le plus d'effort
De votre Fils meurtrier ou de votre Fils mort?
La douleur s'explique- t-elle en termes
fi recherchez ? Et n'eft- ce pas à l'efprit à fe
taire,quand c'eft au coeur feulement à par
ler?Je ne fçais même ſi ce vers tant vanté:
Votre Fils l'a tiré du fang de votre Fils :
eft digne d'être mis au rang des vers
frappés ; on doit convenir au moins què
l'expreffion n'en eft pas des plus juftes ;
en effet , Madame , un Poignard ne peutil
pas être tiré du fein , par une main innocente
, & même fecourable ?
Finiffons ce bel Acte. Venceslas promet
à la Ducheffe la punition du coupable . Il
ordonne à fon Fils de lui donner fon épée.
Ladiflas obéit , des Gardes le conduilent
au lieu de fureté ; le Roy dit au Duc :
De ma part donnez avis au Prince ,´
Què fa tête autrefois fi chere à la Province ,`
I. Vol. Doir
DECEMBRE . 1730. 2713
Doit fervir aujourd'hui d'un exemple fameux
Qui faffe détefter fon crime à nos neveux.
Venceflas fait connoître ce qui fe paſſe
dans fon coeur par cette exclamation .
Au gré
O ciel , ta Providence apparemment profpere ,
de mes
ſoupirs de deux Fils m'a fait Pere ,
Et l'un d'eux qui par l'autre aujourd'hui m'eft
ôté ,“
M'oblige à perdre encore celui qui m'eſt reſté .
7
Ce quatriéme Acte paffe pour être le
plus beau de la Piéce ; cependant celui
que nous allons voir , ne lui eft guére inférieur.
ACTE V.
que
Rien n'eft fi beau , que la réfolution
l'Infante forme dès le commencement ,
d'exiger du Duc qu'il borne à la grace de
Ladiflas la promeffe que le Roy lui a faite.
Le procédé du Duc n'eft pas moins heroïque
, il renonce à la poffeffion de l'objet
aimé , en faveur du plus mortel de fes
ennemis. La fituation de Venceflas eft des
plus touchantes , & fon ame des plus fer
mes. Il le fait connoître par ces Vers.
Tréve , tréve nature , aux fanglantes batailles
Qui , fi cruellement déchirent mes entrailles ,
Et me perçant le coeur le veulent partager ,
Entre mon Fils à perdre , & mon Fils à venger!
I. Vol. 发票
2714 MERCURE DE FRANCE
A ma juſtice en vain ta tendreffe eft contraire ,
Et dans le coeur du Roi cherche celui de
Je me fuis dépouillé de cette qualité ,
Et n'entends plus d'avis que ceux de l'équité, & c,
pere ;
La Scene qui fuit ce Monologue a des
beautés du premier ordre ; elle eſt entre
le pere & le fils. Je ne puis mieux en faire
fentir la force que par le Dialogue.
Ladiflas.
Venez-vous conſerver ou venger votre race ?
M'annoncez-vous , mon pere , ou ma mort , of
ma grace ?
Venceslas pleurant.
Embraffez-moi , mon fils .
Ladiflas
Seigneur , quelle bonté ?
Quel effet de tendreffe , & quelle nouveauté ?
Voulez - vous ou marquer , ou remettre mes peines
?
Et vos bras me font- ils des fayeurs , ou des chaî
nes ?
Venceslas pleurant toujours.
Avecque le dernier de mes embraffemens
Recevez de mon coeur les derniers fentimens,
Sçavez-vous de quel fang vous avez pris naiſfance
?
I. Vol. Ladiflas
DECEMBRE. 1730. 2715
Ladiflas.
Je l'ai mal témoigné ; mais j'en ai connoiffance.
Venceslas.
Sentez-vous de ce fang les nobles mouvemens ?
Ladiflas.
Si je ne les produis , j'en ai les fentimens.
Venceflas.
Enfin d'un grand effort vous fentez - vous capable
?
Ladifas.
Oui , puifque je réſiſte à l'ennui qui m'accable ,
Et qu'un effort mortel ne peut aller plus loin.
Venceslas.
Armez-vous de vertu vous en avez beſoin.
;
Ladifas.
S'il eft tems de partir , mon ame eft toute prête,
Venceslas.
L'échafaut l'eſt auffi ; portez-y votre tête &c.
fon
Tout le refte de cette Scene répond
aux fentimens que ces deux Princes viennent
de faire paroître. Ladiflas fe foumet
à fon fort ; il témoigne pourtant que
pere porte un peu trop loin la vertu d'un
Monarque : voici comme il s'exprime par
un à parte.
2716 MERCURE DE FRANCE
O vertu trop fevere !
VinceДlas vit encor , & je n'ai plus de pere.
Vinceflas eft fi ferme dans la réfolutiqn
qu'il a prife de n'écouter que la voix de
la juftice , qu'il refufe la grace du Printe
aux larmes de l'Infante & à la genérofité
de Caffandre ; le Duc même n'eft pas fûr
de l'obtenir ; il ne la lui accorde , ni ne
la lui refufe , & il ne fe rend qu'à une
efpece de fédition du peuple.
S'il y a quelque chofe à cenfurer dans
ce cinquiéme Acte , c'eft d'avoir fait prendre
le change aux fpectateurs. La premiere
grace promife au Duc dès le commencement
de la Piéce , fembloit être le
grand coup refervé pour le dénouement :
je ne fçais , Madame , fi vous ne vous by
étiez pas attendue comme moi ; car, enfin
, à quoi bon cette récompenfe fi folemnellement
jurée au Duc pour avoir fauvé
l'Etat , fi elle ne devoit rien produire ?
je conviens qu'elle influe dans la grace
du-Prince ; mais j'aurois voulu qu'elle én
fut la caufe unique & néceffaire ; cependant
cela ne paroît nullement dans les
motifs de la grace. C'eft Venceflas qui
parle
Qui , ma fille , oui , Caffandre , oui , parole
oùi , nature
I. Vol. Qüii
DECEMBRE . 1730. 2717
K
Oui , peuple , il faut vouloir ce que vous fouhaitez
,
Et par vos fentimens regler mes volontés.
Je fçai que tous ces motifs enfemble
rendent la grace plus raifonnable ; mais
elle feroit plus theatrale, fi après avoir refifté
à toute autre follicitation , Venceflas
ne fe rendoit qu'à la foi promife ; le Duc
même s'en eft flatté , quand il a ofé dire
à fon Maître :
J'ai votre parole , & ce dépot facré
Contre votre refus m'eft un gage affuré.
Il ne me refte plus qu'à examiner l'abdication
; elle n'eft pas tout-à- fait hors
de portée des traits de la cenfure . Quel
eft le motif de cette abdication ? le voici :
La juftice eft aux Rois la Reine des vertus.
Mais cette juftice ordonne- t'elle qu'on
mette le fer entre les mains d'un furieux?
Qui peut répondre à Venceslas que le repentir
de fon fils foit fincere ? Ne vientpas
de dire lui-même à Caffandre ? il
Ce Lion eft dompté ; mais peut-être , Madame
,
Celui qui fi foumis vous déguiſe ſa flamme ,
Plus fier , plus violent qu'il n'a jamais été ,
Demain attenteroit fur votre honnêteté ;
I. Vel H Peut2718
MERCURE DE FRANCE
Peut- être qu'à mon fang fa main accoutumée
Contre mon propre fein demain feroit armée.
Ne vaudroit - il pas
mieux que Venceflas
employât le peu de tems qui lui reste à
vivre à rendre fon fils plus digne de regner
? Et devroit- il expofer fon peuple
aux malheurs attachés à la tyrannie ? un
changement fi promt eft toujours fufpect,
& furtout dans un Prince auffi plongé &
auffi affermi dans le crime que Ladiflas.
Pour moi , Madame , fi la vertu de Venceflas
n'avoit brillé dans toute la Piéce ,
je ferois tenté de croire qu'il punit le
peuple d'avoir défendu un Prince fi indigne
de le gouverner. En effet n'eft-ce
pas ici le langage du dépit :
Et le Peuple m'enſeigne
Voulant que vous viviez , qu'il eft las que je regne
.
Je n'examine point la force de cette
abdication ; il a plû à Rotrou de faire la
Couronne dePologne moitié hereditaire ,
moitié élective : Venceflas le fait connoître
par ces Vers :
Une Couronne , Prince & e.
En qui la voix des Grands & le commun fuffrage
M'ont d'un nombre d'Ayeuls confervé l'herita¬
ge &c.
Regnez ; après l'Etat j'ai droit de vous élire ,
I. Vol
Et
DECEMBRE 1730. 2719
Et donner , en mon fils , un pere à mon Empire
Quel Pere lui donne- t'il ? Eft - ce là cette
juftice dont il fait tant de parade ?
Vous voyez , Madame , par tout ce que
je viens de remarquer dans la Tragédie
de Venceflas , que vos dégouts pour cette
Piéce ont été affez fondés. Pouvoit-elle
plus mal finir que par la récompenfe du
crime , & par l'oppreffion de la vertu ?
il femble l'Auteur en ait voulu annoncer
la catastrophe dès le commencement
, quand il a fait dire à VenceЛlas :
que
A quel étrange office , Amour , me réduis - tu ,
De faire accueil au vice , & chaffer la vertų.
Ce dernier Vers eft une espece de prophetie
justifiée par un dénouement auquel
on ne fe feroit jamais attendu.
Cela n'empêche pas que cette Tragédie
ne foit remplie de grandes beautés , &
qu'elle n'ait au moins trois Actes dignes
du grand Corneille. Je ne doute point
Madame , que vous ne rendiez cette juftice
à un Ouvrage qui s'eft confervé ſi
long- tems fur notre Théatre , & qui peut
s'affurer de l'immortalité fur la foi des
derniers applaudiffemens qu'il vient de
recevoir. Permettez - moi de finir cette
Lettre , en vous renouvellant les témoignages
de la plus parfaite eftime.
Fermer
Résumé : LETTRE de Mr de ..., à Mde de ... sur la Tragedie de Venceslas.
La lettre examine la tragédie 'Venceslas' de Rotrou, reconnue par Corneille comme une œuvre majeure. L'auteur admire les grandes beautés de la pièce, mais note que certaines qualités autrefois admirées ne sont plus aussi impressionnantes aujourd'hui. Rotrou est considéré comme le créateur du poème dramatique en France, tandis que Corneille en est le restaurateur. L'auteur analyse des extraits de la pièce, notamment une scène où Venceslas, suivi de ses fils Ladislas et Alexandre, ouvre l'acte. Il critique certains vers pour leur archaïsme ou leur vulgarité, tout en admirant les pensées profondes exprimées. Il mentionne des défauts dans l'expression et des beautés dans les idées, mais note que certains passages dévaluent le caractère pompeux du drame. La lettre explore également les relations complexes entre les personnages, notamment les sentiments ambigus de Ladislas, qui est à la fois craint et aimé malgré ses vices. L'auteur admire certaines tirades de Venceslas, qui contiennent des beautés de détail, mais critique les défauts de fond de la pièce. Dans l'Acte II, Théodore, Infante de Moscovie, commence avec Caffandre, Duchesse de Cunisberg. Caffandre refuse la demande en mariage de Ladislas, le qualifiant d'ennemi de sa gloire et de suborneur. Ladislas tente d'apaiser sa colère, mais Caffandre révèle les turpitudes des amours de Ladislas. Ladislas propose ensuite à Caffandre une couronne, mais elle réagit avec indignation, refusant d'être l'objet d'une flamme impudique. Ladislas, voyant l'inflexibilité de Caffandre, s'emporte et menace de se venger. L'Infante, qui aime secrètement le Duc, est peinée d'apprendre que le Duc aime Caffandre. L'Acte III est jugé défectueux, notamment en raison de scènes indignes et de dialogues imprudents de Ladislas. Ladislas promet au Duc de ne plus s'opposer à son hymen avec Caffandre, mais une altercation avec son père, le Roi, conduit à son arrestation. Dans l'Acte IV, un songe de l'Infante révèle une vision funeste. Ladislas apparaît blessé, ayant tenté de tuer le Duc par jalousie. Le Duc survit, et Caffandre demande vengeance pour la mort de l'Infant. La pièce se conclut par des révélations dramatiques et des déclarations émotionnelles intenses. Venceslas, le roi, ordonne l'exécution de son fils Ladislas, coupable d'un crime, malgré les supplications de l'Infante et du Duc. L'Infante exige que le Duc se contente de la grâce de Ladislas, et le Duc renonce à l'objet de son amour en faveur de son ennemi. Venceslas exprime sa douleur face à la perte de ses deux fils. Dans une scène poignante, Venceslas et Ladislas partagent un moment émouvant avant l'exécution. Ladislas reconnaît ses fautes mais trouve la vertu de se soumettre à son sort. Venceslas, malgré les supplications, refuse la grâce à Ladislas, même face aux larmes de l'Infante et à la générosité de Cassandre. Il abdique finalement sous la pression du peuple, bien que cette décision soit critiquée pour son manque de sagesse et de justice. La pièce se termine par une réflexion sur la récompense du crime et l'oppression de la vertu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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34
p. 2415-2420
Traité du Sublime, [titre d'après la table]
Début :
TRAITÉ DU SUBLIME à M. Despréaux, où l'on fait voir ce que c'est [...]
Mots clefs :
Sublime, Définition, Sentiments, Moeurs, Longin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Traité du Sublime, [titre d'après la table]
RAITE DU SUBLIME à M. Despréaux , où l'on fait voir ce que c'est
que le Sublime et les différentes espéces
quel en doit être le stile , s'il y a un Art
du Sublime , et les raisons pourquoi il
est si rare. Par M. Silvain , Avocat en
Parlement , A Paris , chez P. Prault
Quai de Gêvres, 1732. 2 vol. in- 12 . de 536.
pages, sans l'Avertissement et la Table.
Par un Avertissement du Libraire qui
est à la tête de cet Ouvrage , on fait entendre au Lecteur que l'Auteur l'avoit
fini en l'année 1708. ainsi l'on ne doit
pas être surpris qu'on y represente comme vivants des hommes illustres qui ne
sont plus.
Voici la définition que l'Auteur nous
'donne du Sublime , que son Ouvrage
a pour objet. Le Sublime est un discours
d'un tour extraordinaire , qui , par les plus
nobles images et par les plus grands `sentimens dont ilfait sentir toute la noblesse par
se tour même d'expression , eleve l'ame au
dessus de ses idées ordinaires de grandeur ,
E vj
2416 MERCURE DE FRANCE
et qui la portant tout à coup avec admiration
à ce qu'il y a de plus élevé dans la Nature ,la ravit et lui donne une haute idée d'elle-même.
Comme ce n'est pas à nous àprononcer
sur cette définition , nous nous contenterons dedire, comment quelques Lecteurs
en ont été affectés; comme rien n'est plus
difficile à faire qu'une bonne définition
P'Auteur de celle - ci n'a pas dû s'attendre
qu'elle satisfît tout le monde : on convient qu'elle renferme tout ce qui
peut contribuer au Sublime dont il s'agit ; mais bien des gens la trouvent un
peu trop longue , et disent que c'est plutôt une description qu'une définition.
Longin , à qui l'Auteur fait une espéce de reproche de n'avoir pas défini le Sublime avant que d'entrer en matiere,avoit
sans doute senti combien il est difficile
d'en faire une bonne définition ; mais
l'Auteur du nouveau Traité l'attribuë à
toute autre cause : voici comment il s'explique pag. 381. Je repeterai donc ici ce
que j'ai déja dit , qu'il me paroît que Longin
n'a pas bien traité sa matiere , et qu'il n'a
pas connu le Sublime ; on le montreroit plus
aisément , s'il en avoit donné une définition ,
et on ne peut connoître ce qu'il pense quepar
ses raisonnemens et ses exemples. En quoi
NOVEMBRE. 1732. 2417
le critique de Longin semble se contredire , au jugement de quelques Critiques ,
qui n'ont pû souffrir qu'il traitât si mal
un homme aussi respectable dans la Litterature que ce Rheteur , que Despréaux n'a pas dédaigné de traduire ; il l'accuse
disent-ils , de n'avoir point défini le sujet
qu'il avoit à traiter , et cependant il cite
lui- même des endroits ausquels il ne manque presque rien pourservir de définition
au Sublime dont il s'agit ; voici comme
parle M. Sylvain pag. 390. Longin dit
dans le Chapitre cinquième : que le Sublime remplit l'ame de joye , et deje ne sçais
quel noble orgueil , comme si c'étoit elle qui
ent produit les choses qu'elle vient simplement d'entendre ; ajoûtez à cela ce que Ic
même M. Sylvain a déja fait dire à Longin , p. 372. Il faut sçavoir que par Sublime , Lomgin n'entend pas ce que les Orateurs appellent le stile sublime ; mais cet extraordinaire et ce merveilleux , qui frappe.
dans le discours , et qui fait qu'un Ouvrage
enleve , ravit › transporte. En faut- il da
vantage pour faire une définition du Sublime? Voilà ce que disent ces Critiques ,
moins pour censurer M. Sylvain , dont
le travail est loüable , que pout vanger
Longin. Ils ajoûtent même que le premier auroit mieux fait de dire que cet extraor
2418 MERCURE DE FRANCE
traordinaire et ce merveilleux qui frappe
dans le discours , constitue le Sublime, que
d'avancer , que le Sublime est undiscours
&c. attendu qu'il tombe par là dans le
deffaut qu'il condamne , qui est de confondre le discours sublime , avec le Sublime
même.
Au reste , rien n'est plus beau que ce
qu'il nous dit sur les différentes espéces
du Sublime , sçavoir le Sublime des images , le Sublime des sentimens , et le Sublime des mœurs ; nous porterions cet
Extrait ttop loin , si nous entrions dans
le détail de toutes les subdivisions qui en
naissent. Nous remarquerons seulement
en passant avec quelques Partisans de
Longin , qu'il accuse où soupçonne d'avoir donné un Traité de Rethorique, plutôt qu'un Traité du Sublime , et qu'il ne
s'est servi du nom imposant de Sublime
pour donner un air de nouveauté à son
Ouvrage ; nous remarquerons , dis - je ,
avec ces vangeurs du mérite de Longin,
que le Censeur s'attire la même accusation et le même soupçon , qui est , dit- on,
de n'avoir donné son nouveau Traité du
Sublime , que pour mettre en étalage une
Tragédie dont il se déclare le Protecteur,
et dont les citations un peu trop fréquentes marquent sa prédilection , pour ne
pas
NOVEMBRE. 1732. 2419
pas dire quelque chose de plus ; voilà ce
qu'on a remarqué sur ce nouveau Traité ,
qui d'ailleurs foisonne d'excellentes choses ; nous laissons les Lecteurs dans la liberté d'étendre plus loin la Critique et
les éloges ; mais pour les mettre mieux en
état de juger de cet Ouvrage nous
croyons qu'il est à propos d'en citer quelque endroit on verra par- là qu'il part
d'une bonne plume ; nous nous restreindrons à une seule citation , pour ne pas
exceder nos bornes.
و
;
و
Nous venons de dire que M. Sylvain a
établi différentes espéces de Sublime , sçavoir des images, des sentimens et des mœurs
voici ce qu'il dit de ces ingénieuses divisions , page 213. 214. 215. Les Evangelistes racontent que JESUS- CHRIST , à sa Pas
sion , fut outragé, et qu'il mourut d'une mort cruelle, sans dire un seul mot. C'est là le Sublime des mœurs. Rien n'est plus beau que le
filence d'un homme qui souffre avec une patience si naturelle et si modeste tout ensemble ,
qu'il ne fait pas même remarquer par une
seule parole , qu'il souffre constamment. Encore un coup , c'est là le Sublime des mœurs &
ce n'estpas le discours qui touche , c'est uniquement la chose ; mais lorsqu'un Pere de
l'Eglise , pour montrer combien J. C. étoit
en cela au-dessus des Philosophes , s'écrie =
2426 MERCURE DE FRANCE
il s'est tû ; cela peint si vivement la magnanimité du Sauveur , et la noblesse de ses
mouvemens , que rien n'est plus capable de
faire sentir comment les sentimens héroïques
passent du Sublime des mœurs dans celui des
images. C'est-à-peu près de la même maniere
qu'ils passent dans le Sublime des sentimens,
et il n'y a qu'à rappeller ici ce que nous
avons établi plus d'une fois , qu'il y a de la
difference entre parler par sentiment ,
, et parler des sentimens. Celui qui dit , je crois
avoir perdu tout le tems que je passe šans
faire du bien , parle de ses sentimens , et ce
récit ne regarde visiblement que le Sublime
des mœurs ; mais s'il dit , en soupirant : mes
amis ,‚j'ai perdu un jour sil parle par sentiment , et ce tour d'expression qui marque
dans l'ame un mouvement actuel et très- magnanime,montre sensiblement que ce beau trait
appartient au Sublime dans le discours , et
à l'espéce particuliere du sublime des senti- mens.
Nous ne croyons pas que nos Lecteurs
ayent besoin de nouvelles citations pour
être persuadés que cet Ouvrage mérite d'être lû.
que le Sublime et les différentes espéces
quel en doit être le stile , s'il y a un Art
du Sublime , et les raisons pourquoi il
est si rare. Par M. Silvain , Avocat en
Parlement , A Paris , chez P. Prault
Quai de Gêvres, 1732. 2 vol. in- 12 . de 536.
pages, sans l'Avertissement et la Table.
Par un Avertissement du Libraire qui
est à la tête de cet Ouvrage , on fait entendre au Lecteur que l'Auteur l'avoit
fini en l'année 1708. ainsi l'on ne doit
pas être surpris qu'on y represente comme vivants des hommes illustres qui ne
sont plus.
Voici la définition que l'Auteur nous
'donne du Sublime , que son Ouvrage
a pour objet. Le Sublime est un discours
d'un tour extraordinaire , qui , par les plus
nobles images et par les plus grands `sentimens dont ilfait sentir toute la noblesse par
se tour même d'expression , eleve l'ame au
dessus de ses idées ordinaires de grandeur ,
E vj
2416 MERCURE DE FRANCE
et qui la portant tout à coup avec admiration
à ce qu'il y a de plus élevé dans la Nature ,la ravit et lui donne une haute idée d'elle-même.
Comme ce n'est pas à nous àprononcer
sur cette définition , nous nous contenterons dedire, comment quelques Lecteurs
en ont été affectés; comme rien n'est plus
difficile à faire qu'une bonne définition
P'Auteur de celle - ci n'a pas dû s'attendre
qu'elle satisfît tout le monde : on convient qu'elle renferme tout ce qui
peut contribuer au Sublime dont il s'agit ; mais bien des gens la trouvent un
peu trop longue , et disent que c'est plutôt une description qu'une définition.
Longin , à qui l'Auteur fait une espéce de reproche de n'avoir pas défini le Sublime avant que d'entrer en matiere,avoit
sans doute senti combien il est difficile
d'en faire une bonne définition ; mais
l'Auteur du nouveau Traité l'attribuë à
toute autre cause : voici comment il s'explique pag. 381. Je repeterai donc ici ce
que j'ai déja dit , qu'il me paroît que Longin
n'a pas bien traité sa matiere , et qu'il n'a
pas connu le Sublime ; on le montreroit plus
aisément , s'il en avoit donné une définition ,
et on ne peut connoître ce qu'il pense quepar
ses raisonnemens et ses exemples. En quoi
NOVEMBRE. 1732. 2417
le critique de Longin semble se contredire , au jugement de quelques Critiques ,
qui n'ont pû souffrir qu'il traitât si mal
un homme aussi respectable dans la Litterature que ce Rheteur , que Despréaux n'a pas dédaigné de traduire ; il l'accuse
disent-ils , de n'avoir point défini le sujet
qu'il avoit à traiter , et cependant il cite
lui- même des endroits ausquels il ne manque presque rien pourservir de définition
au Sublime dont il s'agit ; voici comme
parle M. Sylvain pag. 390. Longin dit
dans le Chapitre cinquième : que le Sublime remplit l'ame de joye , et deje ne sçais
quel noble orgueil , comme si c'étoit elle qui
ent produit les choses qu'elle vient simplement d'entendre ; ajoûtez à cela ce que Ic
même M. Sylvain a déja fait dire à Longin , p. 372. Il faut sçavoir que par Sublime , Lomgin n'entend pas ce que les Orateurs appellent le stile sublime ; mais cet extraordinaire et ce merveilleux , qui frappe.
dans le discours , et qui fait qu'un Ouvrage
enleve , ravit › transporte. En faut- il da
vantage pour faire une définition du Sublime? Voilà ce que disent ces Critiques ,
moins pour censurer M. Sylvain , dont
le travail est loüable , que pout vanger
Longin. Ils ajoûtent même que le premier auroit mieux fait de dire que cet extraor
2418 MERCURE DE FRANCE
traordinaire et ce merveilleux qui frappe
dans le discours , constitue le Sublime, que
d'avancer , que le Sublime est undiscours
&c. attendu qu'il tombe par là dans le
deffaut qu'il condamne , qui est de confondre le discours sublime , avec le Sublime
même.
Au reste , rien n'est plus beau que ce
qu'il nous dit sur les différentes espéces
du Sublime , sçavoir le Sublime des images , le Sublime des sentimens , et le Sublime des mœurs ; nous porterions cet
Extrait ttop loin , si nous entrions dans
le détail de toutes les subdivisions qui en
naissent. Nous remarquerons seulement
en passant avec quelques Partisans de
Longin , qu'il accuse où soupçonne d'avoir donné un Traité de Rethorique, plutôt qu'un Traité du Sublime , et qu'il ne
s'est servi du nom imposant de Sublime
pour donner un air de nouveauté à son
Ouvrage ; nous remarquerons , dis - je ,
avec ces vangeurs du mérite de Longin,
que le Censeur s'attire la même accusation et le même soupçon , qui est , dit- on,
de n'avoir donné son nouveau Traité du
Sublime , que pour mettre en étalage une
Tragédie dont il se déclare le Protecteur,
et dont les citations un peu trop fréquentes marquent sa prédilection , pour ne
pas
NOVEMBRE. 1732. 2419
pas dire quelque chose de plus ; voilà ce
qu'on a remarqué sur ce nouveau Traité ,
qui d'ailleurs foisonne d'excellentes choses ; nous laissons les Lecteurs dans la liberté d'étendre plus loin la Critique et
les éloges ; mais pour les mettre mieux en
état de juger de cet Ouvrage nous
croyons qu'il est à propos d'en citer quelque endroit on verra par- là qu'il part
d'une bonne plume ; nous nous restreindrons à une seule citation , pour ne pas
exceder nos bornes.
و
;
و
Nous venons de dire que M. Sylvain a
établi différentes espéces de Sublime , sçavoir des images, des sentimens et des mœurs
voici ce qu'il dit de ces ingénieuses divisions , page 213. 214. 215. Les Evangelistes racontent que JESUS- CHRIST , à sa Pas
sion , fut outragé, et qu'il mourut d'une mort cruelle, sans dire un seul mot. C'est là le Sublime des mœurs. Rien n'est plus beau que le
filence d'un homme qui souffre avec une patience si naturelle et si modeste tout ensemble ,
qu'il ne fait pas même remarquer par une
seule parole , qu'il souffre constamment. Encore un coup , c'est là le Sublime des mœurs &
ce n'estpas le discours qui touche , c'est uniquement la chose ; mais lorsqu'un Pere de
l'Eglise , pour montrer combien J. C. étoit
en cela au-dessus des Philosophes , s'écrie =
2426 MERCURE DE FRANCE
il s'est tû ; cela peint si vivement la magnanimité du Sauveur , et la noblesse de ses
mouvemens , que rien n'est plus capable de
faire sentir comment les sentimens héroïques
passent du Sublime des mœurs dans celui des
images. C'est-à-peu près de la même maniere
qu'ils passent dans le Sublime des sentimens,
et il n'y a qu'à rappeller ici ce que nous
avons établi plus d'une fois , qu'il y a de la
difference entre parler par sentiment ,
, et parler des sentimens. Celui qui dit , je crois
avoir perdu tout le tems que je passe šans
faire du bien , parle de ses sentimens , et ce
récit ne regarde visiblement que le Sublime
des mœurs ; mais s'il dit , en soupirant : mes
amis ,‚j'ai perdu un jour sil parle par sentiment , et ce tour d'expression qui marque
dans l'ame un mouvement actuel et très- magnanime,montre sensiblement que ce beau trait
appartient au Sublime dans le discours , et
à l'espéce particuliere du sublime des senti- mens.
Nous ne croyons pas que nos Lecteurs
ayent besoin de nouvelles citations pour
être persuadés que cet Ouvrage mérite d'être lû.
Fermer
Résumé : Traité du Sublime, [titre d'après la table]
Le texte présente l'ouvrage 'RAITE DU SUBLIME', publié en 1732 par M. Silvain, avocat au Parlement. L'auteur y définit le Sublime comme un discours extraordinaire capable d'élever l'âme au-dessus de ses idées ordinaires de grandeur et de la ravir par l'admiration. Cette définition est perçue par certains lecteurs comme une description plutôt qu'une définition stricte. L'auteur critique Longin pour ne pas avoir explicitement défini le Sublime avant d'entrer en matière, bien que des critiques estiment que Longin l'avait implicitement défini à travers ses raisonnements et exemples. L'ouvrage explore différentes espèces du Sublime : le Sublime des images, des sentiments et des mœurs. L'auteur utilise des exemples bibliques pour illustrer ces concepts, comme la Passion de Jésus-Christ, qui incarne le Sublime des mœurs. Il distingue également entre parler par sentiment et parler des sentiments, soulignant comment ces nuances appartiennent à différentes espèces du Sublime. Le texte mentionne également des critiques selon lesquelles l'auteur aurait écrit cet ouvrage pour promouvoir une tragédie dont il est le protecteur. Malgré ces critiques, l'ouvrage est reconnu pour ses excellentes qualités et est recommandé à la lecture.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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35
p. 213-228
REFLEXIONS sur le nouveau Traité du Sublime de M. Silvain, Avocat au Parlement de Paris, dont il est fait mention dans le Mercure de Novembre 1732.
Début :
L'Auteur de ce nouvel Ouvrage a prétendu rencherir sur le Traité du Sublime [...]
Mots clefs :
Sublime, Définition, Longin, Vrai, Despréaux, Sentiments, Élévation, Force, Grandeur, Exemples, Style, Éloquence
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS sur le nouveau Traité du Sublime de M. Silvain, Avocat au Parlement de Paris, dont il est fait mention dans le Mercure de Novembre 1732.
REFLEXIONS sur le nouveau Traité
du Sublime de M. Silvain , Avocat an
Parlement de Paris , dont il est fait mention
dans le Mercure de Novembre
1732.
L'entu de ce nusur le Traité du Su--
' Auteur de ce nouvel Ouvrage a préblime
de Longin , traduit depuis longtems
par l'Illustre M. Despreaux , et malgré
les Eclaircissemens qui se voyent dans
la Préface du même Traité, sur la nature et
le caractere du Sublime , M. Silvain a
fait le procès à Longin , sous prétexte
qu'il a manqué de donner la veritable définition
du Sublime ; mais il est aisé de
faire voir que l'Auteur s'est trompé dans
ses idées , et que c'est à tort qu'il a voulu
établir sa réputation sur les ruines de
celle de Longin : il ne faut pour cela que
rapporter les paroles de M. Despreaux
qui sont une Apologie parfaite de l'un et
de l'autre.
>
» Il ne reste plus , dit M. Despreaux ;
" pour finir cette Préface , que de dire ce
» que Longin entend par Sublime ; car
» comme il a écrit de cette maniere après
25 Cé
214 MERCURE DE FRANCE
» Cécilius , qui avoit presque employé
"tout son Livre à montrer ce que c'est
"que Sublime , il n'a pas crû devoir re-
» battre une chose qui n'avoit été déja
discutée
que trop
par un autre. Il faut
» donc sçavoir que par Sublime , Longin
» n'entend pas ce que les Orateurs appel-
» lent le stile sublime , mais cet extraor-
» dinaire et ce merveilleux qui frappe dans
» le discours , et qui fait qu'un Ouvrage
» enleve , ravit , transporte . Le stile su-
» blime veut toujours de grands mots
»
,
mais le Sublime se peut trouver dans
» une seule pensée , dans une seule figu-
» re , dans un tour de paroles . Une chose
peut être dans le stile sublime , et n'ê-
» tre pourtant pas sublime : c'est - à - dire
» n'avoir rien d'extraordinaire et de sur-
» prenant. Par exemple , le Souverain
» Arbitre de la Nature , d'une seule paro-
» le forma la lumiere . Voilà qui est dans
» le stile sublime , cela n'est pas néan-
» moins sublime , parce qu'il n'y a rien là
» de fort merveilleux , et qu'un autre ne
pût aisément trouver. Mais Dicu dit
» que la lumiere se fasse , et la lumiere se
fit : ce tour extraordinaire d'expression
» qui marque si bien l'obéissance de la
créature aux ordres du Créateur , est
veritablement sublime , et a quelque
F
» cho
>>
FEVRIER . 1733 215
» chose de divin . Il.faut donc entendre
» par sublime dans Longin , l'extraordi-
» naire , le surprenant , et comme je l'ai
» traduit , le merveilleux dans le dis
» cours.
Voilà les paroles de M. Despreaux ; il
est bien surprenant qu'après un pareil
éclaircissement , tiré des pensées et des
éxemples de Longin , qui a cité , quoique
Payen , le Passage de la Genese comme
une marque du vrai Sublime , M. Silvain
ait pourtant accusé l'ancien Rhe
teur de n'avoir pas connu le Sublime
d'avoir oublié le principal but de son
Ouvrage , qui étoit , à ce qu'il prétend ,
de donner la définition du Sublime ; comme
si le manque de définition empêchoit
d'entendre ce qu'a dit Longin dans le reste
de son Ouvrage , où il marque si expressément
ce que c'est que le Sublime
ainsi qu'on l'a vû par les paroles de
M. Despreaux.
que
La surprise est d'autant plus grande ;
M. Silvain en est convenu lui - même,
par ce qu'il a fait dire à Longin même ,
page 372. Il faut sçavoir , dit-il , que
» par sublime , Longin n'entend pas ce
» que les Orateurs appellent le stile Su
»blime , mais cet extraordinaire et ce
>> merveilleux qui frape dans le discours ,
> et
216 MERCURE DE FRANCE
net qui fait qu'un Ouvrage enleve , ravit
, transporte. C'est en propres termes
ce qu'a dit M. Despreaux , dont
l'Auteur a copié les paroles. Il paroit donc
qu'il s'est contredit lui-même , quand il
a accusé Longin de n'avoir pas connu le
Sublime , après qu'il en a donné la notion
la plus claire et la plus parfaite qu'on
pouvoit souhaiter. N'importe ; parce que
Longin n'a point donné la définition litterale
du Sublime , le Censeur lui fait son
procès , il l'accuse d'imprudence et d'ignorance.
C'est ce qu'il a fait à la page
381. où il s'exprime de la sorte : » Je ne
» répeterai point ici , dit-il , ce que j'ai
déja dit , qu'il me paroît que Longin
» n'a pas bien traité sa matiere , et qu'il
» n'a pas connu le Sublime. On le mon-
» treroit plus aisément , ajoûte t'il , s'il
» en avoit donné une définition , et on ne
>> peut connoître ce qu'il pense que par
» ses raisonnemens et ses exemples. Peuton
excuser une pareille contradiction ? et
n'est- ce pas manquer d'équité que de condamner
d'uncôté ce qu'on a approuvé de
33
Pautre ?
Quoi donc ne suffit- il pas que Lon-
?
gin ait montré par ses raisonnemens et
par ses exemples ce que c'est que le Sublime
? Faut- il que le manque de définition
qui
FEVRIER: 1733. 217
qui peut aisément être suppléé , détruise
ce qu'il a dit si clairement , et en termes
si précis , que le Censeur n'a pû s'empêcher
de lui rendre cette justice à la page
372. » qu'il a parfaitement connu la natu-
» re du Sublime ; mais il prétend ensuite
» qu'or, la connoîtroit mieux , s'il en avoit
» donné une définition . Peut- il ignorer
qu'il y a des choses qui s'entendent quelquefois
plus aisément par des raisonnemens
et par des exemples que par des définitions
, et que le sentiment causé par
ces exemples est d'ordinaire plus vif, plus
prompt et plus décisif que par la connoissance
qu'on tire d'une simple définition
?
D'ailleurs , comme les définitions doivent
toujours être courtes , et renfermer
beaucoup en peu de mots ; il n'est pas
fort aisé d'y réussir , et Longin a senti
sans doute la difficulté qu'il y a d'en faire
une bonne , principalement dans un sujet
qui embrasse tant de matieres et de
notions differentes ; mais quand on pour.
roit attribuer son silence à quelqu'autre
cause , il est injuste d'attaquer la réputa,
tion d'un ancien Rheteur , estimé et reveré
de tous les Sçavans , de l'accuser de
n'avoir pas connu le Sublime , dans le
tems qu'on avoue qu'il en a donné les
exem
218 MERCURE DE FRANCE:
exemples les plus convaincants .
Mais il paroît que l'Auteur n'a blâme
Longin du manque de définition , que
pour avoir lieu d'en donner une de sa façon
, et pour la faire passer pour excellente
, il faut donc voir et examiner cette
définition , telle qu'on l'a rapportée dans
le Mercure , page 2415.
» Le Sublime , dit- il , est un discours
» d'un tour extraordinaire , qui par les
» plus nobles images , et par les plus
>> grands sentimens , dont il fait sentir
» toute la noblesse par ce tour même d'expression
, éleve l'ame au - dessus de ces
» idées ordinaires de grandeur , et qui la
» portant tout-à- coup avec admiration à
» ce qu'il y a de plus élevé dans la Natu-
» re la ravit , et lui donne une haute
idée d'elle- même.
,
:
Voilà sa définition ; l'Auteur du Mercure
a dit nettement sur le rapport du
Public , que bien des gens l'ont trouvée
trop longue , et que c'est plutôt une des
cription qu'une définition . En cela ils ont
eu raison il s'agissoit de montrer ce que
le sublime est en lui-même , et non pas
quels sont les effets qu'il produit ; il falloit
marquer la cause et l'origine de ces
effets. En suivant cette régle , il auroit
pû définir le Sublime , autant du moins
que
FEVRIER. 1733 219
que la chose est possible ; au lieu qu'en
mettant plusieurs phrases tout de suite
il n'a fait proprement qu'une tirade d'Eloquence
, qui n'a pû contenter les vrais
Connoisseurs. J'ajoûte que sa prétenduë
définition est fausse presque dans toutes
ses parties. Venons à la preuve , et reprenons.
» Le Sublime , dit- il , est un discours
d'un tour extraordinaire , qui par les
plus nobles images , et par les plus grands
» sentimens , dont il fait sentir toute la
» noblesse par ce tour même d'expression ,
» éleve l'ame au - dessus de ses idées ordinaires
de grandeur...
A quoi bon parler en cet endroit des
plus nobles images et des plus grands sentimens
, puisqu'il paroît par le sentiment
de M. Despreaux , que le Sublime se peut
trouver dans une pensée , dans une figu
dans un tour de paroles ; or comment
faire entrer dans un si petit espace
ces images ou ces sentimens dont parle
l'Auteur à moins que chaque pensée
chaque figure et chaque tour d'expression
, ne fussent aussi longues que sa définition
Ignore- t'il que le Sublime peut
quelquefois se rencontrer dans un seul
mot : c'est ce qu'on pourroit justifier par
des exemples , et il ne sert de rien d'alleguer
220 MERCURE DE FRANCE
leguer que cette derniere espece de Su
blime ne regarde que les sentimens : car
on peut répondre , que c'est presque dans
les seuls sentimens que le Sublime se manifeste
et se fait sentir , et il s'ensuit de
là que sa définition n'est pas exacte.
Mais à quoi bon ajoûter , que le Subli
me en portant l'ame tout à coup à ce
» qu'il y a de plus élevé dans la Nature
la ravit , et lui donne une haute idée d'elle-
même ? Est- il vrai qu'on ne puisse être
frappé d'un trait sublime , sans concevoir
aussi- tôt une haute idée de soi - même ?
Quelqu'un a- t'il fait cette refléxion
qu'en lisant un Ouvrage qui l'a charmé ,
qui l'a enlevé , il s'est rendu ce témoigna
ge en secret ; » voilà un trait admirable
qui me donne une grande idée de moi-
» même ; je m'estime , et je m'applaudis
» de cette pensée , comme si c'étoit moi
» qui l'eusse produite ; me voilà rempli
» d'un noble orgüeil : je n'ai plus rien à
» désirer , après la belle idée qu'on me
donne de ma grandeur et de ma péné-
» tration naturelle. Je le répéte , a- t'on
jamais fait un pareil retour , une pareille
refléxion sur soi - même ? que si personne
n'oseroit tenir ce langage , comment l'Auteur
a- t'il pû faire entrer cette idée dans
sa définition ?
11
FEVRIER . 1733. 221
•
.
,
Il est vrai qu'il a copié cet endroit du
Traité de Longin , qui dit que le Su-
»blime inspire à l'ame , je ne sçai quel
>> noble orgueil , comme si elle avoit con-
» çû les choses mêmes qu'elle admire :
mais outre que cette expression n'est pas
tout-à- fait semblable à celle de l'Auteur ,
et que M. Despreaux s'est bien gardé de
l'inserer dans ses Eclaircissemens ne
croyant pas , sans doute , que cela fut nécessaire
,l'Auteur devoit distinguer ce qui
est solide de ce qui ne l'est pas : et l'on
ne doit pas suivre les Anciens , quand ils
paroissent aller trop loin. Quoiqu'il en
soit , cette refléxion sur soi même ne peut
guére arriver que dans les occasions où
P'Orateur parle avec beaucoup de passion ;
car la passion est l'ame de la parole ; et
alors le coeur émû et transporté de la justesse
et de l'élévation de ce qu'il sent , il
applaudit à ces sentimens , comme s'il
les avoit lui - même conçûs : mais cela ne
va pas jusqu'à donner aux Auditeurs une
plus grande idée d'eux mêmes , ni à leur
inspirer de l'orgueil : cet orgüeil seroit
trop imperceptible pour pouvoir être démêlé
parmi les mouvemens d'admiration
que cause le Sublime . On l'admire veritablement
, mais on ne pense nullement.
à s'admirer soi-même. Au surplus , cette
B éxa222
MERCURE DE FRANCE
éxageration de Longin n'empêche pas
qu'il n'ait parfaitement connu et exprimé
le caractere du Sublime ; mais l'Auteur
ne devoit pas la faire entrer dans sa définition
, ainsi qu'on vient de le dire.
On voit par tout ce détail , où l'on a
été obligé d'entrer , que cette définition
est défectueuse ; qu'elle péche par sa longueur
, et par les paroles inutiles dont
elle est chargée ; et qu'on a eu raison
de relever les fautes qu'il y a commises.
2
On me dira , sans doute , que puisque
j'ai entrepris de blâmer celle de l'Auteur
je suis obligé d'en donner une autre , et
qu'il faut necessairement qu'elle soit meilleure.
Eh bien , je vais la donner cette
définition ; je suis persuadé du moins
qu'on n'y trouvera pas les mêmes défauts
que dans la sienne . Je dis donc , que
le Sublime n'est autre chose , que le vrai
dans toute son élevation et toute sa force.
Cette notion est courte , elle est simple
elle comprend tout ce qu'on peut dire du
Sublime.
Je dis le vrai , soit dans la Nature ;
soit dans l'Eloquence et dans la Poësie
parce qu'il n'y a que le vrai qui puisse
frapper , plaire , toucher , persuader , et
remplir l'ame d'admiration et de plaisir.
C'est
FEVRIER.
1733 225
C'est la maxime de Despreaux , comme
il paroît par ces deux Vers .
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable,
Il doit régner par tout , et même dans la
Fable.
Je dis , dans toute son élévation et toute
sa force , pour le distinguer des expres
sions ordinaires , qui n'ont rien que de
médiocre , parce que c'est la mediocrité
des sentimens et des pensées qui éloigne
absolument le discours de la grandeur et
de la noblesse du Sublime.
Je soûtiens que lorsqu'un Auteur s'est
élevé au dessus de la mediocrité , c'est
une necessité que ses Ouvrages soient sublimes
et pour s'en convaincre , il ne
faut que jetter les yeux sur les grands
Hommes qui se sont signalez de nos jours
dans l'Eloquence et dans la Poësie. Les
Corneilles , les Racines ont été sublimes
dans leurs Tragédies . Combien de traits
y remarque - t'on qui frappent tout à la
fois l'esprit et le coeur ? quelle grandeur ,
quelle elevation , quelle noblesse ! plusieurs
Livres sont remplis des differents
traits qu'on en a recueillis ; c'est pour
quoi il n'est pas necessaire de s'étendre là
dessus .
Bij Les
224 MERCURE DE FRANCE
Les Despreaux , les Lafontaines ont été
sublimes dans leurs Poësies , l'un a excellé
dans la Satyre , et dans ses Epitres
au Roi , dans lesquelles on peut dire qu'il
égalé le merite de ce grand Prince,
L'autre dans ses Fables , selon le sentiment
de M. de la Bruyere , a élevé les petits
Sujets jusqu'au sublime , a été plus loin
que ses modeles , modele lui- même difficile
à imiter. Il faut ajoûter ce qu'a dit
M. de la Motte , en parlant du même
Poëte .
Au gré de ce nouvel Esope ,
Les animaux prennent la voix ;
Sous leurs discours il enveloppe
Des Leçons même pour les Rois.
Une douceur simple , élegante ,
En riant , par tout y présente
La Nature et la Verité ,
De quelle grace il les anime !
Oui , peut- être que le Sublime
Cede à cette naïveté.
Voila le Sublime attribué à un Auteur¸
qui n'a écrit cependant que des Fables ,
D'où vient cela ? c'est qu'en faisant agir
et parler les animaux d'une maniere qui
şemble n'avoir rien que de puerile , il en
a tiré des moralitez si élevées et si toui
chan
FEVRIER. 1733. 225
:
chantes , qu'elles enseignent les plus grandes
vertus et les pensées les plus raisonnables
c'est par cette élevation et cette
force qu'il a prêtée aux petits sujets, qu'il
les a rendus veritablement sublimes; d'où
vient , dis-je , cet heureux succès ? c'est
que cet Auteur inimitable a mis par tout
le vrai dans son plus beau jour ; c'est
qu'il a sçû instruire en riant , en badinant
, et par ce badinage spirituel , qu'on
avoit crû impossible avant lui dans les Fables
; il a enlevé l'estime , l'admiration et
les applaudissemens des plus grands hommes.
Sera- t- on surpris de me voir loüer
si avantageusement un tel Poëte ? J'oserai
dire encore , que ses Fables me paroissenţ
divines , et que c'est peut-être ce que
nous avons en notre Langue de plus parfait.
Mais revenons à notre définition.Questce
que le Sublime dans l'Eloquence ? Je
le dirai selon les principes que j'ai déja
posez ; c'est le vrai exprimé dans toute
son élevation et toute sa force , soit par
rapport à l'esprit , soit par rapport au
coeur. En pourra-t'on disconvenir ? Les
Bossuets , les Flechiers , les Bourdalouës ,
n'en sont- ils pas des preuves convaincantes
? Qu'on lise les Oraisons Funebres de
M. Bossuet, de la Reine d'Angleterre , de
Biij la
1
226 MERCURE DE FRANCE
la Duchesse d'Orleans , et du grand Prin
ce de Condé , on y trouvera et le Sublime
religieux , et le Sublime naturel , alliez
ensemble dans toute leur perfection . J'en
rapporterois des exemples , ou plutôt je
les ai ci - devant rapportez dans mes Refléxions
sur l'Eloquence , inserées dans l'un
des Mercures.
,
:
Qu'on lise celles de l'éloquent M. Fléchier
surtout celles de la Reine et de
M. de Turenne , on y verra le vrai dans
toute son élevation et toute sa force : les
vertus chrétiennes , les vertus civiles >
morales et militaires y paroissent dans
tout leur éclat on est ébloui de la grandeur
du Heros , mais on ne l'est pas
moins de celle de l'Orateur. On en peut
dire autant de ses Panegyriques des Saints
qui sont des Chef- d'oeuvres. Voilà pour
ce qui regarde le Sublime des louanges.
Quant au fameux Bourdalouë on
trouve dans ses Discours le vrai , c'est àdire
, la raison dans sa plus grande élévation
et sa plus grande force ; et c'est là
que regne le Sublime de la persuasion et
de la science des moeurs : sans parler de
ses Oraisons Funebres où il n'a pas
moins brillé que dans sesDiscours de morale
.
Voilà
FEVRIER. 1733 . 227
6
Voilà ma définition pleinement justifiée
et dans la cause et dans les effets. La voilà
exprimée avec la briéveté et la précision
qui manquent à celle du Censeur de
Longin.
On me permettra d'ajouter , que le Sublime
doit être partagé dans celui des
faits , et dans celui des sentimens ou des
expressions. Le sublime des faits , tel
qu'on le voit dans les Histoires , ne sçauroit
être imité ; il dépend uniquement de
la grandeur de ceux qui en sont les Auteurs.
Il n'y a que celui des sentimens et
des expressions qui puisse être l'objet de
l'Art, et il est inutile de demander là- dessus
s'il y a un Art du Sublime . Qui en
doute mais il n'est pas necessaire d'en
donner des régles : ou plutôt la plus sûre
et la plus précise , c'est d'exprimer le
vrai dans toute son élevation et toute sa
force ; c'est de l'étudier , de l'approfon
dir , d'en mesurer toute l'étenduë , de
l'embellir de tous les ornemens et de toute
la vivacité que la Nature et l'Art peuvent
fournir ; et comme j'ai déja dit , que
la passion est l'ame de la parole , c'est
en l'animant , en l'élevant , en la perfectionnant
, qu'on peut parvenir au Subli
me , c'est par cette voye qu'on s'y doir
prendre mais il faut pour cela que la
B iiij Na228
MERCURE DE FRANCE
Nature ait donné à l'Orateur , au Poëte ,
à l'Ecrivain , toure la force et toute la
grandeur de génie qui convient à ces
trois differentes Professions.
J. C.
A Nismes le 3 Janvier 1733 .
du Sublime de M. Silvain , Avocat an
Parlement de Paris , dont il est fait mention
dans le Mercure de Novembre
1732.
L'entu de ce nusur le Traité du Su--
' Auteur de ce nouvel Ouvrage a préblime
de Longin , traduit depuis longtems
par l'Illustre M. Despreaux , et malgré
les Eclaircissemens qui se voyent dans
la Préface du même Traité, sur la nature et
le caractere du Sublime , M. Silvain a
fait le procès à Longin , sous prétexte
qu'il a manqué de donner la veritable définition
du Sublime ; mais il est aisé de
faire voir que l'Auteur s'est trompé dans
ses idées , et que c'est à tort qu'il a voulu
établir sa réputation sur les ruines de
celle de Longin : il ne faut pour cela que
rapporter les paroles de M. Despreaux
qui sont une Apologie parfaite de l'un et
de l'autre.
>
» Il ne reste plus , dit M. Despreaux ;
" pour finir cette Préface , que de dire ce
» que Longin entend par Sublime ; car
» comme il a écrit de cette maniere après
25 Cé
214 MERCURE DE FRANCE
» Cécilius , qui avoit presque employé
"tout son Livre à montrer ce que c'est
"que Sublime , il n'a pas crû devoir re-
» battre une chose qui n'avoit été déja
discutée
que trop
par un autre. Il faut
» donc sçavoir que par Sublime , Longin
» n'entend pas ce que les Orateurs appel-
» lent le stile sublime , mais cet extraor-
» dinaire et ce merveilleux qui frappe dans
» le discours , et qui fait qu'un Ouvrage
» enleve , ravit , transporte . Le stile su-
» blime veut toujours de grands mots
»
,
mais le Sublime se peut trouver dans
» une seule pensée , dans une seule figu-
» re , dans un tour de paroles . Une chose
peut être dans le stile sublime , et n'ê-
» tre pourtant pas sublime : c'est - à - dire
» n'avoir rien d'extraordinaire et de sur-
» prenant. Par exemple , le Souverain
» Arbitre de la Nature , d'une seule paro-
» le forma la lumiere . Voilà qui est dans
» le stile sublime , cela n'est pas néan-
» moins sublime , parce qu'il n'y a rien là
» de fort merveilleux , et qu'un autre ne
pût aisément trouver. Mais Dicu dit
» que la lumiere se fasse , et la lumiere se
fit : ce tour extraordinaire d'expression
» qui marque si bien l'obéissance de la
créature aux ordres du Créateur , est
veritablement sublime , et a quelque
F
» cho
>>
FEVRIER . 1733 215
» chose de divin . Il.faut donc entendre
» par sublime dans Longin , l'extraordi-
» naire , le surprenant , et comme je l'ai
» traduit , le merveilleux dans le dis
» cours.
Voilà les paroles de M. Despreaux ; il
est bien surprenant qu'après un pareil
éclaircissement , tiré des pensées et des
éxemples de Longin , qui a cité , quoique
Payen , le Passage de la Genese comme
une marque du vrai Sublime , M. Silvain
ait pourtant accusé l'ancien Rhe
teur de n'avoir pas connu le Sublime
d'avoir oublié le principal but de son
Ouvrage , qui étoit , à ce qu'il prétend ,
de donner la définition du Sublime ; comme
si le manque de définition empêchoit
d'entendre ce qu'a dit Longin dans le reste
de son Ouvrage , où il marque si expressément
ce que c'est que le Sublime
ainsi qu'on l'a vû par les paroles de
M. Despreaux.
que
La surprise est d'autant plus grande ;
M. Silvain en est convenu lui - même,
par ce qu'il a fait dire à Longin même ,
page 372. Il faut sçavoir , dit-il , que
» par sublime , Longin n'entend pas ce
» que les Orateurs appellent le stile Su
»blime , mais cet extraordinaire et ce
>> merveilleux qui frape dans le discours ,
> et
216 MERCURE DE FRANCE
net qui fait qu'un Ouvrage enleve , ravit
, transporte. C'est en propres termes
ce qu'a dit M. Despreaux , dont
l'Auteur a copié les paroles. Il paroit donc
qu'il s'est contredit lui-même , quand il
a accusé Longin de n'avoir pas connu le
Sublime , après qu'il en a donné la notion
la plus claire et la plus parfaite qu'on
pouvoit souhaiter. N'importe ; parce que
Longin n'a point donné la définition litterale
du Sublime , le Censeur lui fait son
procès , il l'accuse d'imprudence et d'ignorance.
C'est ce qu'il a fait à la page
381. où il s'exprime de la sorte : » Je ne
» répeterai point ici , dit-il , ce que j'ai
déja dit , qu'il me paroît que Longin
» n'a pas bien traité sa matiere , et qu'il
» n'a pas connu le Sublime. On le mon-
» treroit plus aisément , ajoûte t'il , s'il
» en avoit donné une définition , et on ne
>> peut connoître ce qu'il pense que par
» ses raisonnemens et ses exemples. Peuton
excuser une pareille contradiction ? et
n'est- ce pas manquer d'équité que de condamner
d'uncôté ce qu'on a approuvé de
33
Pautre ?
Quoi donc ne suffit- il pas que Lon-
?
gin ait montré par ses raisonnemens et
par ses exemples ce que c'est que le Sublime
? Faut- il que le manque de définition
qui
FEVRIER: 1733. 217
qui peut aisément être suppléé , détruise
ce qu'il a dit si clairement , et en termes
si précis , que le Censeur n'a pû s'empêcher
de lui rendre cette justice à la page
372. » qu'il a parfaitement connu la natu-
» re du Sublime ; mais il prétend ensuite
» qu'or, la connoîtroit mieux , s'il en avoit
» donné une définition . Peut- il ignorer
qu'il y a des choses qui s'entendent quelquefois
plus aisément par des raisonnemens
et par des exemples que par des définitions
, et que le sentiment causé par
ces exemples est d'ordinaire plus vif, plus
prompt et plus décisif que par la connoissance
qu'on tire d'une simple définition
?
D'ailleurs , comme les définitions doivent
toujours être courtes , et renfermer
beaucoup en peu de mots ; il n'est pas
fort aisé d'y réussir , et Longin a senti
sans doute la difficulté qu'il y a d'en faire
une bonne , principalement dans un sujet
qui embrasse tant de matieres et de
notions differentes ; mais quand on pour.
roit attribuer son silence à quelqu'autre
cause , il est injuste d'attaquer la réputa,
tion d'un ancien Rheteur , estimé et reveré
de tous les Sçavans , de l'accuser de
n'avoir pas connu le Sublime , dans le
tems qu'on avoue qu'il en a donné les
exem
218 MERCURE DE FRANCE:
exemples les plus convaincants .
Mais il paroît que l'Auteur n'a blâme
Longin du manque de définition , que
pour avoir lieu d'en donner une de sa façon
, et pour la faire passer pour excellente
, il faut donc voir et examiner cette
définition , telle qu'on l'a rapportée dans
le Mercure , page 2415.
» Le Sublime , dit- il , est un discours
» d'un tour extraordinaire , qui par les
» plus nobles images , et par les plus
>> grands sentimens , dont il fait sentir
» toute la noblesse par ce tour même d'expression
, éleve l'ame au - dessus de ces
» idées ordinaires de grandeur , et qui la
» portant tout-à- coup avec admiration à
» ce qu'il y a de plus élevé dans la Natu-
» re la ravit , et lui donne une haute
idée d'elle- même.
,
:
Voilà sa définition ; l'Auteur du Mercure
a dit nettement sur le rapport du
Public , que bien des gens l'ont trouvée
trop longue , et que c'est plutôt une des
cription qu'une définition . En cela ils ont
eu raison il s'agissoit de montrer ce que
le sublime est en lui-même , et non pas
quels sont les effets qu'il produit ; il falloit
marquer la cause et l'origine de ces
effets. En suivant cette régle , il auroit
pû définir le Sublime , autant du moins
que
FEVRIER. 1733 219
que la chose est possible ; au lieu qu'en
mettant plusieurs phrases tout de suite
il n'a fait proprement qu'une tirade d'Eloquence
, qui n'a pû contenter les vrais
Connoisseurs. J'ajoûte que sa prétenduë
définition est fausse presque dans toutes
ses parties. Venons à la preuve , et reprenons.
» Le Sublime , dit- il , est un discours
d'un tour extraordinaire , qui par les
plus nobles images , et par les plus grands
» sentimens , dont il fait sentir toute la
» noblesse par ce tour même d'expression ,
» éleve l'ame au - dessus de ses idées ordinaires
de grandeur...
A quoi bon parler en cet endroit des
plus nobles images et des plus grands sentimens
, puisqu'il paroît par le sentiment
de M. Despreaux , que le Sublime se peut
trouver dans une pensée , dans une figu
dans un tour de paroles ; or comment
faire entrer dans un si petit espace
ces images ou ces sentimens dont parle
l'Auteur à moins que chaque pensée
chaque figure et chaque tour d'expression
, ne fussent aussi longues que sa définition
Ignore- t'il que le Sublime peut
quelquefois se rencontrer dans un seul
mot : c'est ce qu'on pourroit justifier par
des exemples , et il ne sert de rien d'alleguer
220 MERCURE DE FRANCE
leguer que cette derniere espece de Su
blime ne regarde que les sentimens : car
on peut répondre , que c'est presque dans
les seuls sentimens que le Sublime se manifeste
et se fait sentir , et il s'ensuit de
là que sa définition n'est pas exacte.
Mais à quoi bon ajoûter , que le Subli
me en portant l'ame tout à coup à ce
» qu'il y a de plus élevé dans la Nature
la ravit , et lui donne une haute idée d'elle-
même ? Est- il vrai qu'on ne puisse être
frappé d'un trait sublime , sans concevoir
aussi- tôt une haute idée de soi - même ?
Quelqu'un a- t'il fait cette refléxion
qu'en lisant un Ouvrage qui l'a charmé ,
qui l'a enlevé , il s'est rendu ce témoigna
ge en secret ; » voilà un trait admirable
qui me donne une grande idée de moi-
» même ; je m'estime , et je m'applaudis
» de cette pensée , comme si c'étoit moi
» qui l'eusse produite ; me voilà rempli
» d'un noble orgüeil : je n'ai plus rien à
» désirer , après la belle idée qu'on me
donne de ma grandeur et de ma péné-
» tration naturelle. Je le répéte , a- t'on
jamais fait un pareil retour , une pareille
refléxion sur soi - même ? que si personne
n'oseroit tenir ce langage , comment l'Auteur
a- t'il pû faire entrer cette idée dans
sa définition ?
11
FEVRIER . 1733. 221
•
.
,
Il est vrai qu'il a copié cet endroit du
Traité de Longin , qui dit que le Su-
»blime inspire à l'ame , je ne sçai quel
>> noble orgueil , comme si elle avoit con-
» çû les choses mêmes qu'elle admire :
mais outre que cette expression n'est pas
tout-à- fait semblable à celle de l'Auteur ,
et que M. Despreaux s'est bien gardé de
l'inserer dans ses Eclaircissemens ne
croyant pas , sans doute , que cela fut nécessaire
,l'Auteur devoit distinguer ce qui
est solide de ce qui ne l'est pas : et l'on
ne doit pas suivre les Anciens , quand ils
paroissent aller trop loin. Quoiqu'il en
soit , cette refléxion sur soi même ne peut
guére arriver que dans les occasions où
P'Orateur parle avec beaucoup de passion ;
car la passion est l'ame de la parole ; et
alors le coeur émû et transporté de la justesse
et de l'élévation de ce qu'il sent , il
applaudit à ces sentimens , comme s'il
les avoit lui - même conçûs : mais cela ne
va pas jusqu'à donner aux Auditeurs une
plus grande idée d'eux mêmes , ni à leur
inspirer de l'orgueil : cet orgüeil seroit
trop imperceptible pour pouvoir être démêlé
parmi les mouvemens d'admiration
que cause le Sublime . On l'admire veritablement
, mais on ne pense nullement.
à s'admirer soi-même. Au surplus , cette
B éxa222
MERCURE DE FRANCE
éxageration de Longin n'empêche pas
qu'il n'ait parfaitement connu et exprimé
le caractere du Sublime ; mais l'Auteur
ne devoit pas la faire entrer dans sa définition
, ainsi qu'on vient de le dire.
On voit par tout ce détail , où l'on a
été obligé d'entrer , que cette définition
est défectueuse ; qu'elle péche par sa longueur
, et par les paroles inutiles dont
elle est chargée ; et qu'on a eu raison
de relever les fautes qu'il y a commises.
2
On me dira , sans doute , que puisque
j'ai entrepris de blâmer celle de l'Auteur
je suis obligé d'en donner une autre , et
qu'il faut necessairement qu'elle soit meilleure.
Eh bien , je vais la donner cette
définition ; je suis persuadé du moins
qu'on n'y trouvera pas les mêmes défauts
que dans la sienne . Je dis donc , que
le Sublime n'est autre chose , que le vrai
dans toute son élevation et toute sa force.
Cette notion est courte , elle est simple
elle comprend tout ce qu'on peut dire du
Sublime.
Je dis le vrai , soit dans la Nature ;
soit dans l'Eloquence et dans la Poësie
parce qu'il n'y a que le vrai qui puisse
frapper , plaire , toucher , persuader , et
remplir l'ame d'admiration et de plaisir.
C'est
FEVRIER.
1733 225
C'est la maxime de Despreaux , comme
il paroît par ces deux Vers .
Rien n'est beau que le vrai , le vrai seul est aimable,
Il doit régner par tout , et même dans la
Fable.
Je dis , dans toute son élévation et toute
sa force , pour le distinguer des expres
sions ordinaires , qui n'ont rien que de
médiocre , parce que c'est la mediocrité
des sentimens et des pensées qui éloigne
absolument le discours de la grandeur et
de la noblesse du Sublime.
Je soûtiens que lorsqu'un Auteur s'est
élevé au dessus de la mediocrité , c'est
une necessité que ses Ouvrages soient sublimes
et pour s'en convaincre , il ne
faut que jetter les yeux sur les grands
Hommes qui se sont signalez de nos jours
dans l'Eloquence et dans la Poësie. Les
Corneilles , les Racines ont été sublimes
dans leurs Tragédies . Combien de traits
y remarque - t'on qui frappent tout à la
fois l'esprit et le coeur ? quelle grandeur ,
quelle elevation , quelle noblesse ! plusieurs
Livres sont remplis des differents
traits qu'on en a recueillis ; c'est pour
quoi il n'est pas necessaire de s'étendre là
dessus .
Bij Les
224 MERCURE DE FRANCE
Les Despreaux , les Lafontaines ont été
sublimes dans leurs Poësies , l'un a excellé
dans la Satyre , et dans ses Epitres
au Roi , dans lesquelles on peut dire qu'il
égalé le merite de ce grand Prince,
L'autre dans ses Fables , selon le sentiment
de M. de la Bruyere , a élevé les petits
Sujets jusqu'au sublime , a été plus loin
que ses modeles , modele lui- même difficile
à imiter. Il faut ajoûter ce qu'a dit
M. de la Motte , en parlant du même
Poëte .
Au gré de ce nouvel Esope ,
Les animaux prennent la voix ;
Sous leurs discours il enveloppe
Des Leçons même pour les Rois.
Une douceur simple , élegante ,
En riant , par tout y présente
La Nature et la Verité ,
De quelle grace il les anime !
Oui , peut- être que le Sublime
Cede à cette naïveté.
Voila le Sublime attribué à un Auteur¸
qui n'a écrit cependant que des Fables ,
D'où vient cela ? c'est qu'en faisant agir
et parler les animaux d'une maniere qui
şemble n'avoir rien que de puerile , il en
a tiré des moralitez si élevées et si toui
chan
FEVRIER. 1733. 225
:
chantes , qu'elles enseignent les plus grandes
vertus et les pensées les plus raisonnables
c'est par cette élevation et cette
force qu'il a prêtée aux petits sujets, qu'il
les a rendus veritablement sublimes; d'où
vient , dis-je , cet heureux succès ? c'est
que cet Auteur inimitable a mis par tout
le vrai dans son plus beau jour ; c'est
qu'il a sçû instruire en riant , en badinant
, et par ce badinage spirituel , qu'on
avoit crû impossible avant lui dans les Fables
; il a enlevé l'estime , l'admiration et
les applaudissemens des plus grands hommes.
Sera- t- on surpris de me voir loüer
si avantageusement un tel Poëte ? J'oserai
dire encore , que ses Fables me paroissenţ
divines , et que c'est peut-être ce que
nous avons en notre Langue de plus parfait.
Mais revenons à notre définition.Questce
que le Sublime dans l'Eloquence ? Je
le dirai selon les principes que j'ai déja
posez ; c'est le vrai exprimé dans toute
son élevation et toute sa force , soit par
rapport à l'esprit , soit par rapport au
coeur. En pourra-t'on disconvenir ? Les
Bossuets , les Flechiers , les Bourdalouës ,
n'en sont- ils pas des preuves convaincantes
? Qu'on lise les Oraisons Funebres de
M. Bossuet, de la Reine d'Angleterre , de
Biij la
1
226 MERCURE DE FRANCE
la Duchesse d'Orleans , et du grand Prin
ce de Condé , on y trouvera et le Sublime
religieux , et le Sublime naturel , alliez
ensemble dans toute leur perfection . J'en
rapporterois des exemples , ou plutôt je
les ai ci - devant rapportez dans mes Refléxions
sur l'Eloquence , inserées dans l'un
des Mercures.
,
:
Qu'on lise celles de l'éloquent M. Fléchier
surtout celles de la Reine et de
M. de Turenne , on y verra le vrai dans
toute son élevation et toute sa force : les
vertus chrétiennes , les vertus civiles >
morales et militaires y paroissent dans
tout leur éclat on est ébloui de la grandeur
du Heros , mais on ne l'est pas
moins de celle de l'Orateur. On en peut
dire autant de ses Panegyriques des Saints
qui sont des Chef- d'oeuvres. Voilà pour
ce qui regarde le Sublime des louanges.
Quant au fameux Bourdalouë on
trouve dans ses Discours le vrai , c'est àdire
, la raison dans sa plus grande élévation
et sa plus grande force ; et c'est là
que regne le Sublime de la persuasion et
de la science des moeurs : sans parler de
ses Oraisons Funebres où il n'a pas
moins brillé que dans sesDiscours de morale
.
Voilà
FEVRIER. 1733 . 227
6
Voilà ma définition pleinement justifiée
et dans la cause et dans les effets. La voilà
exprimée avec la briéveté et la précision
qui manquent à celle du Censeur de
Longin.
On me permettra d'ajouter , que le Sublime
doit être partagé dans celui des
faits , et dans celui des sentimens ou des
expressions. Le sublime des faits , tel
qu'on le voit dans les Histoires , ne sçauroit
être imité ; il dépend uniquement de
la grandeur de ceux qui en sont les Auteurs.
Il n'y a que celui des sentimens et
des expressions qui puisse être l'objet de
l'Art, et il est inutile de demander là- dessus
s'il y a un Art du Sublime . Qui en
doute mais il n'est pas necessaire d'en
donner des régles : ou plutôt la plus sûre
et la plus précise , c'est d'exprimer le
vrai dans toute son élevation et toute sa
force ; c'est de l'étudier , de l'approfon
dir , d'en mesurer toute l'étenduë , de
l'embellir de tous les ornemens et de toute
la vivacité que la Nature et l'Art peuvent
fournir ; et comme j'ai déja dit , que
la passion est l'ame de la parole , c'est
en l'animant , en l'élevant , en la perfectionnant
, qu'on peut parvenir au Subli
me , c'est par cette voye qu'on s'y doir
prendre mais il faut pour cela que la
B iiij Na228
MERCURE DE FRANCE
Nature ait donné à l'Orateur , au Poëte ,
à l'Ecrivain , toure la force et toute la
grandeur de génie qui convient à ces
trois differentes Professions.
J. C.
A Nismes le 3 Janvier 1733 .
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Résumé : REFLEXIONS sur le nouveau Traité du Sublime de M. Silvain, Avocat au Parlement de Paris, dont il est fait mention dans le Mercure de Novembre 1732.
Le texte critique le traité sur le Sublime de M. Silvain, avocat au Parlement de Paris, publié en novembre 1732. Silvain reproche à Longin, dont le traité a été traduit par M. Despreaux, de ne pas avoir fourni une définition adéquate du Sublime. Cependant, le texte conteste cette accusation en citant Despreaux, qui explique que Longin définit le Sublime comme 'l'extraordinaire et le merveilleux' dans le discours, capable de ravir et de transporter le lecteur. Despreaux illustre cette notion avec des exemples, comme la création de la lumière par Dieu dans la Genèse. Le texte souligne que Silvain se contredit en accusant Longin de ne pas connaître le Sublime, tout en reconnaissant que Longin en a donné une notion claire. Silvain critique Longin pour ne pas avoir fourni une définition littérale, mais le texte argue que les raisonnements et les exemples de Longin suffisent à expliquer le Sublime. La définition de Silvain est jugée trop longue et inexacte, car elle se concentre sur les effets plutôt que sur la cause du Sublime. En conclusion, le texte propose une définition alternative du Sublime comme 'le vrai dans toute son élévation et toute sa force', soulignant que seul le vrai peut frapper et toucher l'âme. Cette définition est illustrée par les œuvres des grands auteurs comme Corneille et Racine, dont les tragédies sont marquées par la grandeur et la noblesse. Le texte discute également des qualités sublimes des œuvres de Jean de La Fontaine et de Jean-Baptiste de Boileau-Despréaux. Boileau est loué pour ses satires et ses épîtres au roi, tandis que La Fontaine est célébré pour ses fables, qui élèvent des sujets modestes au sublime. La Fontaine est décrit comme un maître de la moralité et de la vérité, capable d'instruire en riant et d'obtenir l'admiration des grands hommes. Le texte compare également le sublime dans l'éloquence, illustré par des orateurs comme Bossuet, Fléchier et Bourdalouë, qui expriment le vrai avec élévation et force. Il conclut que le sublime peut être partagé entre les faits et les sentiments ou expressions, et que l'art du sublime réside dans l'expression du vrai avec passion et génie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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36
p. 426-431
RÉPONSE à Madame MEHEULT, Auteur de l'Histoire d'Emilie, ou des Amours de Mlle de...
Début :
Je voudrois, MADAME, pouvoir me dispenser de répondre aux raisons [...]
Mots clefs :
Emilie, Lecteur, Règles, Amour, Sentiments, Héroïne, Caractère, Histoire d'Émilie
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texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à Madame MEHEULT, Auteur de l'Histoire d'Emilie, ou des Amours de Mlle de...
REPONSE à Madame MEHEULT
Auteur de l'Histoire d'Emilie , on
des Amours de Mule de...
J
E voudrois , MADAME , pouvoir
me dispenser de répondre aux raisons
que vous venez d'alléguer pour la deffence
d'Emilie. Outre que j'ai quelque confusjon
de combattre les sentimens d'une
Dame dont j'honore et respecte infiniment
le mérite , je sens bien que c'est
mal reconnoître la confiance que vous
avez euë pour moi ; j'aurois sans doute
sacrifié à ces considérations la vanité que
l'on peut gouter , en soûtenant ses sentimens
contre un adversaire tel que
vous , si de pressantes sollicitations ne
m'avoient pas , pour ainsi dire , forcé à
répli
MARS. 1733 . 427
répliquer ; quoiqu'il en soit , si je rentre
dans la carriere , si j'ose faire quelques
nouvelles observations , ce sera toujours
avec ces égards que l'émulation et que
les Regles de la politesse nous prescrivent.
Dès que l'on est infortuné que l'amour
d'Emilie, n'est qu'une feinte , l'esprit n'a
plus rien qui l'occupe . Voilà l'objection ;
mais vous avez négligé d'y répondre ;
on convient avec les Maitres de l'Art, que
vos Entretiens sont beaux ; s'ils sont ennu
yeux,c'est parce qu'il n'y a plus d'interêt,
et qu'ils ne concourent à rien. Vous conviendrez
que les plus grandes beautez ne
font plus d'effet , dès le moment qu'elles
sont déplacées . Les Allarmes , dites- vous,
sont le partage des Amans , il est vrai. La
crainte de l'infidélité , le moindre éloignement
de l'objet que l'on aime; les dangers
ausquels on est exposé dans le cours
de la Vie , sont pour eux des sources intarissables
de craintes et d'allarmes . Celles
que l'on reproche à Emilie ne sont pas de
cette nature ; elle craint, sans cesse , que
sa mere ne veuille pas l'unir à son cher
Comte. Mais cette appréhension est- elle
fondée ? Au contraire, il semble que tout
conspire à son bonheur ; l'union intime
des deux familles ; la naissance de l'une ,
les
$28 MERCURE DE FRANCE
}
les grands biens de l'autre , sont des rai
sons qui doivent lever tous ses doutes.
On vous reproche aussi d'avoir fait
mourir trop de personnes sans utilité
pour votre sujet. Ce raisonnement , ditesvous
, est si frivole qu'il ne merite pas la peine
d'être rélévé. Je m'en tiendrai, si vous le
souhaittez , à cette décision . Mais est- elle
sans replique ? Pour rendre les évenemens
vrai-semblables , ajoutez -vous , il faut puiser
dans les sentimens et chercher des incidens
ordinaires. Rien ne l'est plus que la morts
la douleur que nous cause un si triste moment
nous touche , nous émeut , et nous fait répandre
des larmes.Cela est incontestable .Aussi
dans une Tragédie rien n'est plus tou
chant , rien n'est si pathetique qu'une
belle reconnoissance , qu'une déclaration
d'amour , et que le récit d'une mort héroïque
et courageuse ; cependant si ces
mêmes beautez se trouvoient sept ou huit
fois dans la même Piéce , au lieu de toucher
et de plaire , elles ennuyeroient et
rebuteroient le Lecteur ; l'esprit , ainsi
que nos sens , rejette une trop grande
uniformité ; il faut émouvoir , mais diver
sement ; vous me direz peut être , que
cela est bon dans un Poëme Dragmatioù
l'action est de peu de durée ; ne
Vous y trompez pas , Madame , les Regles
que ,
MAR S. 17337 429
gles sont à peu près les mêmes dans le
Roman , et dans une pièce de Théatre; du
moins leur but est égal , et le Lecteur ne
met guere de différence entre une Tragedie
et une Histoiriette qui n'occupe qu'un
volume .
Si l'on vous condamne d'avoir rapporté
les exemples de Julie , de Messaline et
de Marguerite de Valois . Il faut , ditesvous
, proscrire les Livres qui sont entre les
mains de tout le monde ; sans vouloir icy
trancher du critique , je crois qu'on peut
hardiment avancer qu'il y a beaucoup de
Livres non-seulement inutiles , mais mê
me très- dangereux ; enfin pour exprimer
cette pensée en deux mots , je dirai seulement
qu'il est toujours d'une dangereuse
conséquence de donner l'idée du vice
à la jeunesse ; qu'il est à craindre qu'elle
n'envisage pas tant l'infamie qui suit le
crime , que l'appas du vain plaisir qui l'y
entraîne ; en un mot , point d'ignorance
avec le vice .
Vous auriez mal soutenu le caractere de
votre Héroïne , en lui faisant refuser M. de
S. Hilaire , pour Punique motif qu'elle ne
se croioit plus digne de lui.
Enfin pour la premiere fois vous vous
exprimez dans les termes de l'Art ; vous
deviez bien , suivant ces mêmes princi-.
pes
430 MERCURE DE FRANCE
pes , répondre aux objections qui vous
ont été faites , d'avoir laissé le lecteur si
long-temps en suspens ', lorsqu'Emilie a
déclaré que son amour étoit simulé ;
pourquoi les Amours du Comte et d'Emilie
viennent trop subitement; et quelle
nécessité il y avoit à faire périr tant de
personnes ; mais vous l'avez négligé, vous
avez éludé , par des raisonnemens vagues
, des accusations réclles , de sorte
que la plupart de vos repliques ne tom
bent pas même sur l'imputation . Revenons
à notre examen,
Vous avez voulu soutenir le caractere
de votre Héroïne en lui faisant conserver
toute sa fierté ; ou, je me trompe , ou
l'intervale est bien court depuis son refus
jusqu'au temps de sa retraite ; cependant
on ne voit pas que cette résolution d'entrer
dans un Convent , soit la démarche
d'une Coquette des plus étourdies, done
elle est devenue bien- tôt raisonnable ;
d'ailleurs , il faut sçavoir quelquefois sor-.
tir des Regles , sur tout lorsque cela sert
à rendre une circonstance moins désagréable.
Voilà , Madame , ce que j'ai cru neces-.
saire d'expliquer pour soûtenir ce que
j'avois avancé, et pour satisfaire le Public; ›
au reste , on ne sçauroit nier que votre
Lettre
M A R⚫S, 1733. 43 %
Lettre ne soit bien écrite , et qu'elle ne
confirme bien dans les esprits , la haute
opinion qu'on a de vos heureux talens ;
pour moi , si je me sçai quelque gré d'avoir
écrit ma Lettre , ce n'est pas tant le
succès qu'elle a eu , qui me flatte , que le
bonheur d'avoir occasionné une réponse
qui m'est si honorable , et dont je ne perdrai
jamais le souvenir , non plus que
l'occasion de vous prouver le dévoliment
respectueux avec lequel je suis , Madame,
votre , &c.
C ***
Auteur de l'Histoire d'Emilie , on
des Amours de Mule de...
J
E voudrois , MADAME , pouvoir
me dispenser de répondre aux raisons
que vous venez d'alléguer pour la deffence
d'Emilie. Outre que j'ai quelque confusjon
de combattre les sentimens d'une
Dame dont j'honore et respecte infiniment
le mérite , je sens bien que c'est
mal reconnoître la confiance que vous
avez euë pour moi ; j'aurois sans doute
sacrifié à ces considérations la vanité que
l'on peut gouter , en soûtenant ses sentimens
contre un adversaire tel que
vous , si de pressantes sollicitations ne
m'avoient pas , pour ainsi dire , forcé à
répli
MARS. 1733 . 427
répliquer ; quoiqu'il en soit , si je rentre
dans la carriere , si j'ose faire quelques
nouvelles observations , ce sera toujours
avec ces égards que l'émulation et que
les Regles de la politesse nous prescrivent.
Dès que l'on est infortuné que l'amour
d'Emilie, n'est qu'une feinte , l'esprit n'a
plus rien qui l'occupe . Voilà l'objection ;
mais vous avez négligé d'y répondre ;
on convient avec les Maitres de l'Art, que
vos Entretiens sont beaux ; s'ils sont ennu
yeux,c'est parce qu'il n'y a plus d'interêt,
et qu'ils ne concourent à rien. Vous conviendrez
que les plus grandes beautez ne
font plus d'effet , dès le moment qu'elles
sont déplacées . Les Allarmes , dites- vous,
sont le partage des Amans , il est vrai. La
crainte de l'infidélité , le moindre éloignement
de l'objet que l'on aime; les dangers
ausquels on est exposé dans le cours
de la Vie , sont pour eux des sources intarissables
de craintes et d'allarmes . Celles
que l'on reproche à Emilie ne sont pas de
cette nature ; elle craint, sans cesse , que
sa mere ne veuille pas l'unir à son cher
Comte. Mais cette appréhension est- elle
fondée ? Au contraire, il semble que tout
conspire à son bonheur ; l'union intime
des deux familles ; la naissance de l'une ,
les
$28 MERCURE DE FRANCE
}
les grands biens de l'autre , sont des rai
sons qui doivent lever tous ses doutes.
On vous reproche aussi d'avoir fait
mourir trop de personnes sans utilité
pour votre sujet. Ce raisonnement , ditesvous
, est si frivole qu'il ne merite pas la peine
d'être rélévé. Je m'en tiendrai, si vous le
souhaittez , à cette décision . Mais est- elle
sans replique ? Pour rendre les évenemens
vrai-semblables , ajoutez -vous , il faut puiser
dans les sentimens et chercher des incidens
ordinaires. Rien ne l'est plus que la morts
la douleur que nous cause un si triste moment
nous touche , nous émeut , et nous fait répandre
des larmes.Cela est incontestable .Aussi
dans une Tragédie rien n'est plus tou
chant , rien n'est si pathetique qu'une
belle reconnoissance , qu'une déclaration
d'amour , et que le récit d'une mort héroïque
et courageuse ; cependant si ces
mêmes beautez se trouvoient sept ou huit
fois dans la même Piéce , au lieu de toucher
et de plaire , elles ennuyeroient et
rebuteroient le Lecteur ; l'esprit , ainsi
que nos sens , rejette une trop grande
uniformité ; il faut émouvoir , mais diver
sement ; vous me direz peut être , que
cela est bon dans un Poëme Dragmatioù
l'action est de peu de durée ; ne
Vous y trompez pas , Madame , les Regles
que ,
MAR S. 17337 429
gles sont à peu près les mêmes dans le
Roman , et dans une pièce de Théatre; du
moins leur but est égal , et le Lecteur ne
met guere de différence entre une Tragedie
et une Histoiriette qui n'occupe qu'un
volume .
Si l'on vous condamne d'avoir rapporté
les exemples de Julie , de Messaline et
de Marguerite de Valois . Il faut , ditesvous
, proscrire les Livres qui sont entre les
mains de tout le monde ; sans vouloir icy
trancher du critique , je crois qu'on peut
hardiment avancer qu'il y a beaucoup de
Livres non-seulement inutiles , mais mê
me très- dangereux ; enfin pour exprimer
cette pensée en deux mots , je dirai seulement
qu'il est toujours d'une dangereuse
conséquence de donner l'idée du vice
à la jeunesse ; qu'il est à craindre qu'elle
n'envisage pas tant l'infamie qui suit le
crime , que l'appas du vain plaisir qui l'y
entraîne ; en un mot , point d'ignorance
avec le vice .
Vous auriez mal soutenu le caractere de
votre Héroïne , en lui faisant refuser M. de
S. Hilaire , pour Punique motif qu'elle ne
se croioit plus digne de lui.
Enfin pour la premiere fois vous vous
exprimez dans les termes de l'Art ; vous
deviez bien , suivant ces mêmes princi-.
pes
430 MERCURE DE FRANCE
pes , répondre aux objections qui vous
ont été faites , d'avoir laissé le lecteur si
long-temps en suspens ', lorsqu'Emilie a
déclaré que son amour étoit simulé ;
pourquoi les Amours du Comte et d'Emilie
viennent trop subitement; et quelle
nécessité il y avoit à faire périr tant de
personnes ; mais vous l'avez négligé, vous
avez éludé , par des raisonnemens vagues
, des accusations réclles , de sorte
que la plupart de vos repliques ne tom
bent pas même sur l'imputation . Revenons
à notre examen,
Vous avez voulu soutenir le caractere
de votre Héroïne en lui faisant conserver
toute sa fierté ; ou, je me trompe , ou
l'intervale est bien court depuis son refus
jusqu'au temps de sa retraite ; cependant
on ne voit pas que cette résolution d'entrer
dans un Convent , soit la démarche
d'une Coquette des plus étourdies, done
elle est devenue bien- tôt raisonnable ;
d'ailleurs , il faut sçavoir quelquefois sor-.
tir des Regles , sur tout lorsque cela sert
à rendre une circonstance moins désagréable.
Voilà , Madame , ce que j'ai cru neces-.
saire d'expliquer pour soûtenir ce que
j'avois avancé, et pour satisfaire le Public; ›
au reste , on ne sçauroit nier que votre
Lettre
M A R⚫S, 1733. 43 %
Lettre ne soit bien écrite , et qu'elle ne
confirme bien dans les esprits , la haute
opinion qu'on a de vos heureux talens ;
pour moi , si je me sçai quelque gré d'avoir
écrit ma Lettre , ce n'est pas tant le
succès qu'elle a eu , qui me flatte , que le
bonheur d'avoir occasionné une réponse
qui m'est si honorable , et dont je ne perdrai
jamais le souvenir , non plus que
l'occasion de vous prouver le dévoliment
respectueux avec lequel je suis , Madame,
votre , &c.
C ***
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Résumé : RÉPONSE à Madame MEHEULT, Auteur de l'Histoire d'Emilie, ou des Amours de Mlle de...
Le texte est une réponse à Madame Meheult, autrice de l'Histoire d'Émilie. L'auteur commence par exprimer sa réticence à répondre aux arguments de Madame Meheult, par respect pour son mérite et sa confiance. Cependant, il se sent obligé de répliquer en raison de pressantes sollicitations. Il souligne que les objections à l'histoire d'Émilie sont fondées sur l'absence d'intérêt et la déplacation des beautés littéraires. L'auteur critique également la mort de plusieurs personnages sans utilité pour le sujet et l'excès de scènes similaires, qui peuvent ennuyer le lecteur. Il mentionne aussi la dangerosité de donner des exemples de vice à la jeunesse. L'auteur reproche à Madame Meheult de ne pas avoir répondu aux objections sur la simulation de l'amour d'Émilie et la nécessité de la mort de certains personnages. Enfin, il reconnaît la qualité de la lettre de Madame Meheult et exprime son respect et sa gratitude pour sa réponse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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37
p. 878-883
LETTRE écrite à M. Baron, Doyen de la Faculté de Medecine de Paris, par M. de Lepine, Docteur, Régent de la même Faculté, au sujet d'une These qui a pour titre, An à functionum integritate mentis Sanitas ? Soutenuë le huitiéme Janvier 1733. aux Ecoles de Médecine.
Début :
MONSIEUR, J'apprends avec une surprise extrême les bruits que [...]
Mots clefs :
Âme, Sentiments, Corps, Matière, Immortalité, Assertion, Religion, Proposition
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite à M. Baron, Doyen de la Faculté de Medecine de Paris, par M. de Lepine, Docteur, Régent de la même Faculté, au sujet d'une These qui a pour titre, An à functionum integritate mentis Sanitas ? Soutenuë le huitiéme Janvier 1733. aux Ecoles de Médecine.
LETTRE écrite à M. Baron , Doyen
de la Faculté de Medecine de Paris
par M. de Lepine , Docteur , Régent de
la même Faculté , au sujet d'une These
qui a pour titre , An à functionum
integritate mentis Sanitas ? Soutenuë le
buitiéme Fanvier 1733. aux Ecoles de
Médecine.
MONSIEUR ,
J'apprens avec une surprise extrême
les bruits que l'on répand contre moi au
sujet d'une These que j'ai faite et à laquel'e
j'ai présidé le huitiéme Janvier de
la présente année , qui a pour titre : An
à functionum integritate mentis Sanitas ?
Rien n'est plus douloureux pour un
homme élevé dans des sentimens d'honneur
et de Religion , qui selon moi doivent
être inséparables , que de se voir attaqué
sur une matiere , où le simple soupçon
donne toujours là plus sensible atteinte
à notre réputation ; ainsi je m'estimerois
le plus malheureux des hommes ,
si je n'avois une ressource dans l'équité
de ceux qui sont en état de juger avec
con,
MAY. 1733. 879
connoissance de cause , et ce sont eux
que je me flatte de convaincre de la
pureté
et de l'orthodoxie des més sentimens.
Les objections qui me cont revenues
se réduisent à deux principales .
La premiere , d'avoir choisi une matiere
qui m'ait engagé à parler de l'Ame ,
de son essence et de ses opérations.
La seconde , d'avoir paru mettre en
problême sa spiritualité et son immortalité.
Je réponds à la premiere objection ,
que jusqu'ici dans nos Ecoles , sans que
personne l'ait trouvé mauvais , on a traité
la même matiere comme un point de
Physiologie très - important sous differens
titres . An mens sana in Corpore sano ? An
principium facultatum Anima ? & c.
Mais outre l'importance du sujet en
general , un motif particulier m'a déterminé
à le choisir. Beaucoup de gens sont
prévenus que tous les accidens qui dérangent
la tête de tant de differentes manieres
, en nous ôtant la liberté sont
des maladies qui attaquent réellement
l'esprit , et que si en même temps les
autres fonctions du Corps sont en bon
état , la Médecine ne peut être d'aucun
secours. ,
C
,
I
Par
$80 MERCURE DE FRANCE
Par une suite de préjugé on a vû dans
tous les temps enfermer des personnes
alienées , sans que leur famille ait daigné
faire les moindres tentatives pour
leur guérison.
De si tristes avantures m'ont excité à
combattre une erreur si préjudiciable au
Public , en faisant voir que les maladies
dont il s'agit , et que l'on croit avoir leur
siege dans l'ame même , ne sont que dans
les organes du corps , quelque bien disposez
qu'ils soient à tous autres égards ;
c'est dans ce sens qu'il faut entendre le
titre de ma These : An à functionum integritate
mentis Sanitas ?
Ayant à prouver que les prétendus dérangemens
de l'Esprit sont seulement de
vrais dérangemens
des parties internes du
Corps , telles que les Nerfs dans leurs
origines et dans leurs communications
,
j'établis pour principe certain que l'ame
ne peut être susceptible des altérations
que la corruption fait subir à la matiere,
c'est ce que je dis en termes formels , lig.
34. du quatrième Cor. p. 3. Num aëris constitutio
potest aliquid in Substantiam cogitantem
? Num terra venenati halitus vale
bunt eam corrumpere ? Absit
Cette proposition est une conséquence
nécessaire de l'Assertion qui est dans mon
premier
MAY. 1733 . 881
premier Corollaire touchant la Nature
de l'Ame. C'est là que je tâche d'exprimer
son Essence , et de la distinguer de
celle du Corps dans la définition que je
donne de la Vie. Communio est rei extensæ,
mobilis , que occupat spatium , que mutat
subinde locum , cum substantia que nullius
loci est capax , que proin sedem mutare nequit
, et tamen quocumque volueris illicò
transvolat.
Cette Assertion suffiroit pour me justifier
contre la seconde objection , elle
est décisive , elle ne renferme aucune
équivoque, et exclut toute espece de doute
: cependant on prétend en faire naître
l'idée sur ses paroles du premier Corol.
Num extensa et solida gaudeat trinâ dimentione
, roganti , non esse corpoream difficulter
probaveris ; At corpoream esse longè
difficilius demonstraveris. Je vous prie ,
Monsieur , de remarquer ici deux choses;
la premiere, qu'il ne s'y agit que de. preuves
philosophiques ; la seconde, que cette
proposition est d'un genre tout different
de celui des Assertions.
in-
Je compare seulement deux sentimens
contraires ; et avant que de donner ma
véritable réponse , je commence par
diquer le plus probable, en faisant remarquer,
que , si d'un côté il n'est pas aisé
C de
882 MERCURE DE FRANCE
"
de prouver l'immatérialité de l'ame , de
l'autre il est , sans comparaison , plus dif
ficile d'en démontrer la matérialité.
Je ne fais donc ici qu'exposer le dou
te ; mais je le résous ensuite , ou du
moins j'explique clairement ce que j'en
pense , lorsque je dis ailleurs ( ce qui est
vraiment Assertion ) que l'ame est une
substance pensante , qui ne peut être contenue
en aucun licu , et sur laquelle la
constitution de l'air n'a aucun pouvoir :
d'où il suit clairement qu'elle est spirituelle
; et par conséquent je suis bien éloigné
d'affirmer qu'on ne puisse prouver
ce que je regarde moi-même , et ce que
je donne comme absolument certain .
Pour ce qui regarde l'immortalité de
l'ame , il est vrai que je dis de Platon
Concupivit potiùs , quàm demonstravit z
mais la Religion pourroit- elle admettre
la démonstration qu'il s'imagine en donner
dans le Phedon , lorsqu'il dit que
l'ame étant à elle-même la cause de son
mouvement , elle ne peut jamais finir ?
Cer illustre Philosophe a pensé plus
conformément aux principes de la vraye
Religion dans le Timée, où il assure que
la seule volonté du Dieu suprême donne
l'immortalité à tous les êtres intelligens.
Après une justification aussi précise que
celle- cy ,
MAY. 1733. 883
celle-cy , si quelqu'un pouvoit encore
prétendre que dans la proposition Num
extensa , &c. je mets en problême la spiritualité
de l'ame , je desavoue non seu
lement , mais je déteste le sentiment qu'il
m'attribue , en suppliant les Juges équitables
de remarquer qu'il est formellementdétruit
par les deux Assertions, Substantia
cogitans , p. 3. Cor. 4. 1. 35. et
nullius loci capax , p . 1. Cor. 1. ligne derniere
, que j'ai rapportées.
Quoique je doute que mes expressions
ayent une interprétation si odieuse , je
suis sensiblement affligé si elles ont pû
y donner lieu ; et quelque témoignage
que je me rende à moi - même de l'intégrité
de ma foi et de la pureté de mes
intentions , je me reconnoîtrai coupable,
si l'on peut me convaincre , d'avoir parlé
d'une maniere à me faire soupçonner de
l'être mais le sentiment de ma conscience
me rassure , n'ayant jamais riem
pensé ni écrit que de conforme aux sentimens
de l'Eglise Catholique, Apostolique
et Romaine , dans le sein de laquelle
je veux vivre et mourir,
J'ai l'honneur d'être avec tous les sentimens
d'estime , de considération et de
respect possible , &c.
A Paris , le 4. Avril 1733 .
de la Faculté de Medecine de Paris
par M. de Lepine , Docteur , Régent de
la même Faculté , au sujet d'une These
qui a pour titre , An à functionum
integritate mentis Sanitas ? Soutenuë le
buitiéme Fanvier 1733. aux Ecoles de
Médecine.
MONSIEUR ,
J'apprens avec une surprise extrême
les bruits que l'on répand contre moi au
sujet d'une These que j'ai faite et à laquel'e
j'ai présidé le huitiéme Janvier de
la présente année , qui a pour titre : An
à functionum integritate mentis Sanitas ?
Rien n'est plus douloureux pour un
homme élevé dans des sentimens d'honneur
et de Religion , qui selon moi doivent
être inséparables , que de se voir attaqué
sur une matiere , où le simple soupçon
donne toujours là plus sensible atteinte
à notre réputation ; ainsi je m'estimerois
le plus malheureux des hommes ,
si je n'avois une ressource dans l'équité
de ceux qui sont en état de juger avec
con,
MAY. 1733. 879
connoissance de cause , et ce sont eux
que je me flatte de convaincre de la
pureté
et de l'orthodoxie des més sentimens.
Les objections qui me cont revenues
se réduisent à deux principales .
La premiere , d'avoir choisi une matiere
qui m'ait engagé à parler de l'Ame ,
de son essence et de ses opérations.
La seconde , d'avoir paru mettre en
problême sa spiritualité et son immortalité.
Je réponds à la premiere objection ,
que jusqu'ici dans nos Ecoles , sans que
personne l'ait trouvé mauvais , on a traité
la même matiere comme un point de
Physiologie très - important sous differens
titres . An mens sana in Corpore sano ? An
principium facultatum Anima ? & c.
Mais outre l'importance du sujet en
general , un motif particulier m'a déterminé
à le choisir. Beaucoup de gens sont
prévenus que tous les accidens qui dérangent
la tête de tant de differentes manieres
, en nous ôtant la liberté sont
des maladies qui attaquent réellement
l'esprit , et que si en même temps les
autres fonctions du Corps sont en bon
état , la Médecine ne peut être d'aucun
secours. ,
C
,
I
Par
$80 MERCURE DE FRANCE
Par une suite de préjugé on a vû dans
tous les temps enfermer des personnes
alienées , sans que leur famille ait daigné
faire les moindres tentatives pour
leur guérison.
De si tristes avantures m'ont excité à
combattre une erreur si préjudiciable au
Public , en faisant voir que les maladies
dont il s'agit , et que l'on croit avoir leur
siege dans l'ame même , ne sont que dans
les organes du corps , quelque bien disposez
qu'ils soient à tous autres égards ;
c'est dans ce sens qu'il faut entendre le
titre de ma These : An à functionum integritate
mentis Sanitas ?
Ayant à prouver que les prétendus dérangemens
de l'Esprit sont seulement de
vrais dérangemens
des parties internes du
Corps , telles que les Nerfs dans leurs
origines et dans leurs communications
,
j'établis pour principe certain que l'ame
ne peut être susceptible des altérations
que la corruption fait subir à la matiere,
c'est ce que je dis en termes formels , lig.
34. du quatrième Cor. p. 3. Num aëris constitutio
potest aliquid in Substantiam cogitantem
? Num terra venenati halitus vale
bunt eam corrumpere ? Absit
Cette proposition est une conséquence
nécessaire de l'Assertion qui est dans mon
premier
MAY. 1733 . 881
premier Corollaire touchant la Nature
de l'Ame. C'est là que je tâche d'exprimer
son Essence , et de la distinguer de
celle du Corps dans la définition que je
donne de la Vie. Communio est rei extensæ,
mobilis , que occupat spatium , que mutat
subinde locum , cum substantia que nullius
loci est capax , que proin sedem mutare nequit
, et tamen quocumque volueris illicò
transvolat.
Cette Assertion suffiroit pour me justifier
contre la seconde objection , elle
est décisive , elle ne renferme aucune
équivoque, et exclut toute espece de doute
: cependant on prétend en faire naître
l'idée sur ses paroles du premier Corol.
Num extensa et solida gaudeat trinâ dimentione
, roganti , non esse corpoream difficulter
probaveris ; At corpoream esse longè
difficilius demonstraveris. Je vous prie ,
Monsieur , de remarquer ici deux choses;
la premiere, qu'il ne s'y agit que de. preuves
philosophiques ; la seconde, que cette
proposition est d'un genre tout different
de celui des Assertions.
in-
Je compare seulement deux sentimens
contraires ; et avant que de donner ma
véritable réponse , je commence par
diquer le plus probable, en faisant remarquer,
que , si d'un côté il n'est pas aisé
C de
882 MERCURE DE FRANCE
"
de prouver l'immatérialité de l'ame , de
l'autre il est , sans comparaison , plus dif
ficile d'en démontrer la matérialité.
Je ne fais donc ici qu'exposer le dou
te ; mais je le résous ensuite , ou du
moins j'explique clairement ce que j'en
pense , lorsque je dis ailleurs ( ce qui est
vraiment Assertion ) que l'ame est une
substance pensante , qui ne peut être contenue
en aucun licu , et sur laquelle la
constitution de l'air n'a aucun pouvoir :
d'où il suit clairement qu'elle est spirituelle
; et par conséquent je suis bien éloigné
d'affirmer qu'on ne puisse prouver
ce que je regarde moi-même , et ce que
je donne comme absolument certain .
Pour ce qui regarde l'immortalité de
l'ame , il est vrai que je dis de Platon
Concupivit potiùs , quàm demonstravit z
mais la Religion pourroit- elle admettre
la démonstration qu'il s'imagine en donner
dans le Phedon , lorsqu'il dit que
l'ame étant à elle-même la cause de son
mouvement , elle ne peut jamais finir ?
Cer illustre Philosophe a pensé plus
conformément aux principes de la vraye
Religion dans le Timée, où il assure que
la seule volonté du Dieu suprême donne
l'immortalité à tous les êtres intelligens.
Après une justification aussi précise que
celle- cy ,
MAY. 1733. 883
celle-cy , si quelqu'un pouvoit encore
prétendre que dans la proposition Num
extensa , &c. je mets en problême la spiritualité
de l'ame , je desavoue non seu
lement , mais je déteste le sentiment qu'il
m'attribue , en suppliant les Juges équitables
de remarquer qu'il est formellementdétruit
par les deux Assertions, Substantia
cogitans , p. 3. Cor. 4. 1. 35. et
nullius loci capax , p . 1. Cor. 1. ligne derniere
, que j'ai rapportées.
Quoique je doute que mes expressions
ayent une interprétation si odieuse , je
suis sensiblement affligé si elles ont pû
y donner lieu ; et quelque témoignage
que je me rende à moi - même de l'intégrité
de ma foi et de la pureté de mes
intentions , je me reconnoîtrai coupable,
si l'on peut me convaincre , d'avoir parlé
d'une maniere à me faire soupçonner de
l'être mais le sentiment de ma conscience
me rassure , n'ayant jamais riem
pensé ni écrit que de conforme aux sentimens
de l'Eglise Catholique, Apostolique
et Romaine , dans le sein de laquelle
je veux vivre et mourir,
J'ai l'honneur d'être avec tous les sentimens
d'estime , de considération et de
respect possible , &c.
A Paris , le 4. Avril 1733 .
Fermer
Résumé : LETTRE écrite à M. Baron, Doyen de la Faculté de Medecine de Paris, par M. de Lepine, Docteur, Régent de la même Faculté, au sujet d'une These qui a pour titre, An à functionum integritate mentis Sanitas ? Soutenuë le huitiéme Janvier 1733. aux Ecoles de Médecine.
M. de Lepine, Docteur et Régent de la Faculté de Médecine de Paris, adresse une lettre à M. Baron, Doyen de la même faculté, en réponse aux critiques concernant une thèse soutenue le 8 janvier 1733, intitulée 'An à functionum integritate mentis Sanitas?'. M. de Lepine exprime sa surprise face aux rumeurs le visant et affirme sa pureté et orthodoxie. Les objections principales portent sur le choix du sujet, qui traite de l'âme, de son essence et de ses opérations, ainsi que sur la mise en problème de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme. M. de Lepine justifie son choix en soulignant l'importance du sujet en physiologie et en médecine, notamment pour combattre l'erreur selon laquelle les troubles mentaux seraient des maladies de l'âme plutôt que du corps. Il affirme que les troubles mentaux sont des dérangements des organes du corps, comme les nerfs, et non de l'âme. Il établit que l'âme ne peut être altérée par la corruption de la matière, une proposition qu'il considère comme une conséquence nécessaire de l'assertion sur la nature de l'âme. Il distingue l'âme du corps dans la définition de la vie et affirme que l'âme est une substance pensante, spirituelle et immortelle, conforme aux principes de la religion catholique. M. de Lepine conclut en désavouant toute interprétation odieuse de ses propos et en affirmant son intégrité et sa foi. Il exprime son désir de vivre et mourir dans le sein de l'Église Catholique, Apostolique et Romaine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
37
38
p. 907-915
RÉFLÉXIONS sur les termes d'Invention et de sentiment, par rapport aux Ouvrages d'esprit ; pour servir de réponse à la Question proposée sur ce sujet, dans le Mercure de Janvier 1733.
Début :
Les termes d'Invention et de Sentiment expriment avec exactitude ce [...]
Mots clefs :
Sentiment, Invention , Esprit, Coeur, Imagination, Sentiments, Ouvrages d'esprit, Question
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texteReconnaissance textuelle : RÉFLÉXIONS sur les termes d'Invention et de sentiment, par rapport aux Ouvrages d'esprit ; pour servir de réponse à la Question proposée sur ce sujet, dans le Mercure de Janvier 1733.
REFLEXIONS sur les termes
d'Invention et de sentiment , par rapport
aux Ouvrages d'esprit ; pour servir de
réponse à la Question proposée sur ce
sujet , dans le Mercure de Janvier
1733.
LE
Es termes d'Invention et de Sentiment
expriment avec exactitude ce
qu'il y a de plus beau , de plus fin , de
plus délicat dans les Ouvrages d'esprit.
Le Nouveau qui plaît , et le Sensible qui
touche ; deux parties essentielles qui en
font tout le mérite et toute la perfection
.
En effet , un Ouvrage d'efprit n'est
estimable qu'autant qu'il flatte agréablement
l'imagination , qu'il a quelque choses
qui frappe , qui réveille , qui saisit
par sa nouveauté ; soit dans le choix du
sujet , soit dans l'ordonnance des parties,
ou dans la vivacité des pensées , la finesse
du tour , le feu et la surprenante
variété des expressions , c'est alors qu'il
D iij plaît
908 MERCURE DE FRANCE
plaît ; et voilà ce qu'on entend par l'Invention.
Il charme encore plus ; si outre l'Agréable
et le Nouveau , il touche par des
Images sensibles ; s'il peint naïvement
les passions , s'il s'insinuë adroitement
dans le coeur , et donne le mouvement
à ses ressorts secrets , avec tant de délicatesse
, de légéreté et de force en mêmetemps
, que personne ne puisse s'en deffendre
, et que chacun à la simple lecture
, se sente interieurement ému , ébranlé
, emporté par une douce violence C'est
ce qui s'appelle Sentiment , dans un Ouvrage
d'esprit.
L'Invention est distinguée du Sentiment
, en ce que l'une s'arrête à l'esprit
et à l'imagination , et que l'autre va droit
au coeur. L'Invention pourra convaincre,
mais il n'appartient qu'au Sentiment de
persuader , parce que pour persuader , il
faut emporter.le coeur , au lieu que pour
convaincre , il suffit d'éclaires P'efprit et
de lui plaire. Une personne sera forcée de
se rendre à l'évidence , mais il faut que le
sentiment la détermine à suivre volontiers
ses lumieres. L'Invention éblouit
par son brillant, le Sentiment échauffe et
anime par un feu d'autant plus vif qu'il
est plus couvert , et qu'on s'en donne
moins
MAY. 1733. 909
moins de garde . L'Invention ne montre
que des fleurs qui ont leur agrément , le
Sentiment produit des fruits que l'on
goûte avec délices.
>
Delà il est aisé de juger combien le
Sentiment l'emporte sur l'Invention .Celleci
quand elle est toute seule , a toujours ,
malgré ses charmes , quelque chose de
froid , de sec , d'insiple ; au lieu que
celui - la répand dans le fond de l'homme
une onction dont la douceur le ravit ,
l'anime , et se fait mieux sentir , qu'on ne
la peut exprimer.
Quand donc on dit qu'il y a de l'Invention
dans un Traité , dans un Discours
, dans un Poëme, c'est-à- dire, qu'il y
a du nouveau et du beau , soit dans le
choix de la matiere , soit dans l'arrangement
et la fécondité des preuves , soit
dans le tour et la vivacité des figures e
des expressions ; qu'on y admire des traits
brillans , d'heureuses saillies , en un mot,
tout ce qui peut flitter l'esprit et charmer
l'imagination.
Au contraire , un Ouvrage sans Invention
, n'a rien qui picque la curiosité et
qui attire l'attention ; rien que de commun
et de trivial. Un Discours , ou un
Poëme peut être régulier dans toutes ses
parties , châtié , exact , avoir même quel
Dij ques
910 MERCURE DE FRANCE
ques ornemens , sans qu'on y trouve de
Invention , lorsqu'il n'est pas assaisonné
d'un certain sel qui le releveroit , lorsqu'il
n'a pas cet air de nouveauté qui
plaît , lors qu'il n'enchérit pas sur ce
qu'on a pû voir ailleurs dans le même
genre.
Il ne faut pas cependant confondre
l'Invention avec l'affectation , toujours
déplaisante , sur tout dans un Ouvrage
d'esprit. L'Art y doit être tellement couvert
et si -bien ajusté , qu'il imite le plus
beau naturel, qu'il se fasse chercher avant
que d'être apperçu , et qu'il ne se montre
qu'autant qu'il faut pour se faire estimer.
Ainsi l'Invention telle que l'on doit l'entendre
icy , ne consiste pas dans les pointes
, dans les jeux de mots, dans certaines
petites fleurs qui n'ont qu'un faux éclat ,
ni dans une élevation à perte de vûë . Il
faut de vraies beautés , capables de satisfaire
l'Esprit , encore plus que de l'amuser
et le divertir.
Ces beautés de l'Invention qui contentent
l'Esprit , veulent être soutenuës
et animées par le Sentiment qui pénétre
le coeur. Il y a du Sentiment dans un
Ouvrage d'Efprit , lorsqu'il fait en nous
certaines impressions ausquelles on ne
peut se refuser , qu'il emporte la persuasion
,
MA Y. 1733 . 911
sion , et qu'il produit des mouvemens intérieurs
conformes à ceux qu'il represente
, ou qui en sont les effets naturels , de
sorte qu'on se sent touché , émû , attendri
, sans sçavoir comment , ni pouvoir
rendre raison de ce qui se passe dans le
coeur.
>
Ce terme de Sentiment parmi le beau
Monde , se prend encore dans une signi
fication plus étroite , pour la tendresse
que des personnes qui s'aiment expriment
mutuellement dans leurs Ecrits, ou
qui regne dans les Pieces composées exprès
pour l'exciter , mais je m'en tiens à
la signification generale qui renferme
celle cy.
Abondance de Sentiment ne gâte ja
mais un Ouvrage ; au contraire , le trop
d'Invention ou d'Esprit est un deffaut
sur tout dans les sujets passionnez , parce
qu'il n'y a rien qui garde moins d'ordre ,
de mesures , qui s'étudie moins que les
passions un peu violentes. Quide, dit- on ,
est trop ingénieux dans la douleur , il fait
voir de l'Esprit , quand vous n'attendez que
du Sentiment. On remarque dans de trèshabiles
Orateurs , comme dans l'Illustre
M. Fléchier , cet excès d'Invention ou
d'Esprit , des tours un peu trop recherchez
, des figures qui reviennent trop
Dv SOU
9t2 MERCURE DE FRANCE
Souvent, ou qui sont poussées au delà des
bornes . Mais on ne se plaindra jamais de
trouver dans un Auteur trop de Sentimens
, chacun en est insatiable . Plus une
Piéce est animée , touchante, pathétique ,
et plus on la dévore avec avidité.
·Dans une Lettre , dit une personne bien
capable d'en juger , il faut plus de Sentiment
que d'Esprit . En effet , le Sentiment
consiste dans une expression simple et
naturelle , mais en même- temps , noble ,
vive , pénétrante , qui ne donne à l'Espit
qu'autant qu'il faut pour gagner le
coeur , et c'est justement ce qui forme le
style de Lettre ..
Les compositions qui demandent da
sublime , veulent aussi plus d'Invention ;
mais elle doit être tellement ménagée ,
qu'elle n'étouff : pas le sentiment. Il faut
moins , il est vrai de celui cy dans
certains sujets où l'on se propose plus de
plaire et de divertir, que de toucher mais
len fur toujours , et on ne sçauroit jamais.
risquer d'en mettre autant que le
sujet en peut porter. Je ne pense pas
que dans une Piéce , de quelque étendue,
on doive ja nais s'arrêter à l'Esprit , sans
aller au coeur , il est même fort difficile
de plaire qu'on ne s'y insinue par quelque
endroit
L'InvenMAY.
1733. 913
L'Invention et le Sentiment se trouvent
admirablement unis et maniez avec
une adresse incomparable dans l'Enéïde ,
sur tout dans le second Livre , qui represente
les furieux transports de Didon ..
L'Esprit y brille sans affectation , et les
Sentimens y sont copiez d'après nature ;
il semble qu'on voit sous ses yeux le
Spectacle de cette Reine désesperée , au
départ du Héros qu'une genereuse résolution
éloigne à jamais de sa personne .
Il semble qu'on entend ses tendres reproches
, qu'on la voit monter sur le Bucher
, er s'enfoncer le Poignard dans le
sein ; on admire Enée , on plaint Didon ;
PEsprit est charmé , le coeur s'interesse ;:
différentes affections se succedent ; c'est
une espece de ravissement qu'on éprou
ve , à moins que d'être stupide et insensible..
L'Ectiture Sainte dans sa noble simplicité
, montre quelquefois de l'Invention
; on y trouve des figures , des couleurs
, des traits aussi frappans , qu'on en
puisse désirer. Peut- on rien de plus vif
et de plus brillant , par exemple , que la
Description du Cheval , dans le 39 ch ..
de Jobs Il y a certainement de quoi satis
faire l'esprit et l'imagination ..
Mais ces. Livres divins sont sur tout
D.vj
admi
914 MERCURE DE FRANCE
admirabl s par les Sentimens ; c'est en
quoi ils excellent ; les sujets y sont touchez
d'une maniere si naturelle , si insinuante
; les caracteres y sont si justes
les Portraits si parlans , qu'on ne peut se
deffendre d'en ressentir les secretes impressions.
3
Quoi de plus sensible et de plus touchant
que l'histoire de Joseph , r connu
par ses Freres , telle que nous la voyons
décrite dans la Genese ? Toutes les cir
constances y sont amenées avec tant de
justesse et placées dans un jour si favorable
, qu'elles saisissent le coeur et tirent
presque les larmes des yeux . On sent l'embarras
, l'inquietude , les agitations des
freres ; on p´netre le trouble et les remords
d une conscience qui se reveille
dans l'adversité , et qui les force de se reprocher
un crime dont ils reconnoissent
la juste punition . On entre naturellement
dans le coeur de Joseph ; on y découvre
la droiture , la piété , la tendre affection
des freres si dénaturez . On s'imagipour
ne entendre ces paroles qui sont pour
eux , comme un coup de foudre : Je suis
Joseph que vous avez vendu en Egypte.
on diroit que les voilà abbattus , prosternez
, n'osant lever les yeux, se jugeant
des victimes destinées à la mort , pouvant
MAY. 17337
915
vant à peine se rassurer par la douceur
et la bonté de celui dont ils redoutent
la vengeance. Voilà ce que c'est que les
Sentimens dans une narration , qui paroît
toute simple et sans art.
Tel est encore le jugement de Salomon .
La nature même y parle , et c'est la nature
qui produit le sentiment , ou plutôt
qui en est la source feconde ; c'est delà
qu'il se puise , et on ne le trouve point
ailleurs ; de sorte qu'une Piéce , qu'un
Livre où il n'y auroit point de naturek,
n'auroit aussi ni goût ni sentiment.
Voilà , ce me semble , l'idée qu'on attache
communément aux termes d'Invention
et de Sentiment , lorsqu'on parle
des Ouvrages d'Esprit ; c'est l'usage et
Fapplication qu'on voit les personnes
de mérite et éclairées en faire dans les
conversations ou dans leurs Ecrits.
S. L. SIMONNET , Prieur ,
Curé d'Heurgevilly.
Ce 21 Mars 1733 .
d'Invention et de sentiment , par rapport
aux Ouvrages d'esprit ; pour servir de
réponse à la Question proposée sur ce
sujet , dans le Mercure de Janvier
1733.
LE
Es termes d'Invention et de Sentiment
expriment avec exactitude ce
qu'il y a de plus beau , de plus fin , de
plus délicat dans les Ouvrages d'esprit.
Le Nouveau qui plaît , et le Sensible qui
touche ; deux parties essentielles qui en
font tout le mérite et toute la perfection
.
En effet , un Ouvrage d'efprit n'est
estimable qu'autant qu'il flatte agréablement
l'imagination , qu'il a quelque choses
qui frappe , qui réveille , qui saisit
par sa nouveauté ; soit dans le choix du
sujet , soit dans l'ordonnance des parties,
ou dans la vivacité des pensées , la finesse
du tour , le feu et la surprenante
variété des expressions , c'est alors qu'il
D iij plaît
908 MERCURE DE FRANCE
plaît ; et voilà ce qu'on entend par l'Invention.
Il charme encore plus ; si outre l'Agréable
et le Nouveau , il touche par des
Images sensibles ; s'il peint naïvement
les passions , s'il s'insinuë adroitement
dans le coeur , et donne le mouvement
à ses ressorts secrets , avec tant de délicatesse
, de légéreté et de force en mêmetemps
, que personne ne puisse s'en deffendre
, et que chacun à la simple lecture
, se sente interieurement ému , ébranlé
, emporté par une douce violence C'est
ce qui s'appelle Sentiment , dans un Ouvrage
d'esprit.
L'Invention est distinguée du Sentiment
, en ce que l'une s'arrête à l'esprit
et à l'imagination , et que l'autre va droit
au coeur. L'Invention pourra convaincre,
mais il n'appartient qu'au Sentiment de
persuader , parce que pour persuader , il
faut emporter.le coeur , au lieu que pour
convaincre , il suffit d'éclaires P'efprit et
de lui plaire. Une personne sera forcée de
se rendre à l'évidence , mais il faut que le
sentiment la détermine à suivre volontiers
ses lumieres. L'Invention éblouit
par son brillant, le Sentiment échauffe et
anime par un feu d'autant plus vif qu'il
est plus couvert , et qu'on s'en donne
moins
MAY. 1733. 909
moins de garde . L'Invention ne montre
que des fleurs qui ont leur agrément , le
Sentiment produit des fruits que l'on
goûte avec délices.
>
Delà il est aisé de juger combien le
Sentiment l'emporte sur l'Invention .Celleci
quand elle est toute seule , a toujours ,
malgré ses charmes , quelque chose de
froid , de sec , d'insiple ; au lieu que
celui - la répand dans le fond de l'homme
une onction dont la douceur le ravit ,
l'anime , et se fait mieux sentir , qu'on ne
la peut exprimer.
Quand donc on dit qu'il y a de l'Invention
dans un Traité , dans un Discours
, dans un Poëme, c'est-à- dire, qu'il y
a du nouveau et du beau , soit dans le
choix de la matiere , soit dans l'arrangement
et la fécondité des preuves , soit
dans le tour et la vivacité des figures e
des expressions ; qu'on y admire des traits
brillans , d'heureuses saillies , en un mot,
tout ce qui peut flitter l'esprit et charmer
l'imagination.
Au contraire , un Ouvrage sans Invention
, n'a rien qui picque la curiosité et
qui attire l'attention ; rien que de commun
et de trivial. Un Discours , ou un
Poëme peut être régulier dans toutes ses
parties , châtié , exact , avoir même quel
Dij ques
910 MERCURE DE FRANCE
ques ornemens , sans qu'on y trouve de
Invention , lorsqu'il n'est pas assaisonné
d'un certain sel qui le releveroit , lorsqu'il
n'a pas cet air de nouveauté qui
plaît , lors qu'il n'enchérit pas sur ce
qu'on a pû voir ailleurs dans le même
genre.
Il ne faut pas cependant confondre
l'Invention avec l'affectation , toujours
déplaisante , sur tout dans un Ouvrage
d'esprit. L'Art y doit être tellement couvert
et si -bien ajusté , qu'il imite le plus
beau naturel, qu'il se fasse chercher avant
que d'être apperçu , et qu'il ne se montre
qu'autant qu'il faut pour se faire estimer.
Ainsi l'Invention telle que l'on doit l'entendre
icy , ne consiste pas dans les pointes
, dans les jeux de mots, dans certaines
petites fleurs qui n'ont qu'un faux éclat ,
ni dans une élevation à perte de vûë . Il
faut de vraies beautés , capables de satisfaire
l'Esprit , encore plus que de l'amuser
et le divertir.
Ces beautés de l'Invention qui contentent
l'Esprit , veulent être soutenuës
et animées par le Sentiment qui pénétre
le coeur. Il y a du Sentiment dans un
Ouvrage d'Efprit , lorsqu'il fait en nous
certaines impressions ausquelles on ne
peut se refuser , qu'il emporte la persuasion
,
MA Y. 1733 . 911
sion , et qu'il produit des mouvemens intérieurs
conformes à ceux qu'il represente
, ou qui en sont les effets naturels , de
sorte qu'on se sent touché , émû , attendri
, sans sçavoir comment , ni pouvoir
rendre raison de ce qui se passe dans le
coeur.
>
Ce terme de Sentiment parmi le beau
Monde , se prend encore dans une signi
fication plus étroite , pour la tendresse
que des personnes qui s'aiment expriment
mutuellement dans leurs Ecrits, ou
qui regne dans les Pieces composées exprès
pour l'exciter , mais je m'en tiens à
la signification generale qui renferme
celle cy.
Abondance de Sentiment ne gâte ja
mais un Ouvrage ; au contraire , le trop
d'Invention ou d'Esprit est un deffaut
sur tout dans les sujets passionnez , parce
qu'il n'y a rien qui garde moins d'ordre ,
de mesures , qui s'étudie moins que les
passions un peu violentes. Quide, dit- on ,
est trop ingénieux dans la douleur , il fait
voir de l'Esprit , quand vous n'attendez que
du Sentiment. On remarque dans de trèshabiles
Orateurs , comme dans l'Illustre
M. Fléchier , cet excès d'Invention ou
d'Esprit , des tours un peu trop recherchez
, des figures qui reviennent trop
Dv SOU
9t2 MERCURE DE FRANCE
Souvent, ou qui sont poussées au delà des
bornes . Mais on ne se plaindra jamais de
trouver dans un Auteur trop de Sentimens
, chacun en est insatiable . Plus une
Piéce est animée , touchante, pathétique ,
et plus on la dévore avec avidité.
·Dans une Lettre , dit une personne bien
capable d'en juger , il faut plus de Sentiment
que d'Esprit . En effet , le Sentiment
consiste dans une expression simple et
naturelle , mais en même- temps , noble ,
vive , pénétrante , qui ne donne à l'Espit
qu'autant qu'il faut pour gagner le
coeur , et c'est justement ce qui forme le
style de Lettre ..
Les compositions qui demandent da
sublime , veulent aussi plus d'Invention ;
mais elle doit être tellement ménagée ,
qu'elle n'étouff : pas le sentiment. Il faut
moins , il est vrai de celui cy dans
certains sujets où l'on se propose plus de
plaire et de divertir, que de toucher mais
len fur toujours , et on ne sçauroit jamais.
risquer d'en mettre autant que le
sujet en peut porter. Je ne pense pas
que dans une Piéce , de quelque étendue,
on doive ja nais s'arrêter à l'Esprit , sans
aller au coeur , il est même fort difficile
de plaire qu'on ne s'y insinue par quelque
endroit
L'InvenMAY.
1733. 913
L'Invention et le Sentiment se trouvent
admirablement unis et maniez avec
une adresse incomparable dans l'Enéïde ,
sur tout dans le second Livre , qui represente
les furieux transports de Didon ..
L'Esprit y brille sans affectation , et les
Sentimens y sont copiez d'après nature ;
il semble qu'on voit sous ses yeux le
Spectacle de cette Reine désesperée , au
départ du Héros qu'une genereuse résolution
éloigne à jamais de sa personne .
Il semble qu'on entend ses tendres reproches
, qu'on la voit monter sur le Bucher
, er s'enfoncer le Poignard dans le
sein ; on admire Enée , on plaint Didon ;
PEsprit est charmé , le coeur s'interesse ;:
différentes affections se succedent ; c'est
une espece de ravissement qu'on éprou
ve , à moins que d'être stupide et insensible..
L'Ectiture Sainte dans sa noble simplicité
, montre quelquefois de l'Invention
; on y trouve des figures , des couleurs
, des traits aussi frappans , qu'on en
puisse désirer. Peut- on rien de plus vif
et de plus brillant , par exemple , que la
Description du Cheval , dans le 39 ch ..
de Jobs Il y a certainement de quoi satis
faire l'esprit et l'imagination ..
Mais ces. Livres divins sont sur tout
D.vj
admi
914 MERCURE DE FRANCE
admirabl s par les Sentimens ; c'est en
quoi ils excellent ; les sujets y sont touchez
d'une maniere si naturelle , si insinuante
; les caracteres y sont si justes
les Portraits si parlans , qu'on ne peut se
deffendre d'en ressentir les secretes impressions.
3
Quoi de plus sensible et de plus touchant
que l'histoire de Joseph , r connu
par ses Freres , telle que nous la voyons
décrite dans la Genese ? Toutes les cir
constances y sont amenées avec tant de
justesse et placées dans un jour si favorable
, qu'elles saisissent le coeur et tirent
presque les larmes des yeux . On sent l'embarras
, l'inquietude , les agitations des
freres ; on p´netre le trouble et les remords
d une conscience qui se reveille
dans l'adversité , et qui les force de se reprocher
un crime dont ils reconnoissent
la juste punition . On entre naturellement
dans le coeur de Joseph ; on y découvre
la droiture , la piété , la tendre affection
des freres si dénaturez . On s'imagipour
ne entendre ces paroles qui sont pour
eux , comme un coup de foudre : Je suis
Joseph que vous avez vendu en Egypte.
on diroit que les voilà abbattus , prosternez
, n'osant lever les yeux, se jugeant
des victimes destinées à la mort , pouvant
MAY. 17337
915
vant à peine se rassurer par la douceur
et la bonté de celui dont ils redoutent
la vengeance. Voilà ce que c'est que les
Sentimens dans une narration , qui paroît
toute simple et sans art.
Tel est encore le jugement de Salomon .
La nature même y parle , et c'est la nature
qui produit le sentiment , ou plutôt
qui en est la source feconde ; c'est delà
qu'il se puise , et on ne le trouve point
ailleurs ; de sorte qu'une Piéce , qu'un
Livre où il n'y auroit point de naturek,
n'auroit aussi ni goût ni sentiment.
Voilà , ce me semble , l'idée qu'on attache
communément aux termes d'Invention
et de Sentiment , lorsqu'on parle
des Ouvrages d'Esprit ; c'est l'usage et
Fapplication qu'on voit les personnes
de mérite et éclairées en faire dans les
conversations ou dans leurs Ecrits.
S. L. SIMONNET , Prieur ,
Curé d'Heurgevilly.
Ce 21 Mars 1733 .
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Résumé : RÉFLÉXIONS sur les termes d'Invention et de sentiment, par rapport aux Ouvrages d'esprit ; pour servir de réponse à la Question proposée sur ce sujet, dans le Mercure de Janvier 1733.
Le texte 'Réflexions sur les termes d'Invention et de sentiment, par rapport aux Ouvrages d'esprit' publié dans le Mercure de Janvier 1733 examine les concepts d'invention et de sentiment dans les œuvres littéraires. L'invention désigne un élément nouveau et agréable qui stimule l'imagination, tandis que le sentiment touche le cœur par des images sensibles et des passions représentées de manière naïve. L'invention convainc l'esprit, mais seul le sentiment persuade en emportant le cœur. Sans le sentiment, l'invention peut sembler froide et sèche, tandis que le sentiment ravive et anime profondément le lecteur. Un ouvrage sans invention manque de curiosité et d'attention, mais un excès d'invention peut être déplaisant, surtout dans les sujets passionnés. Le sentiment, en revanche, ne gâte jamais une œuvre. Le texte distingue l'invention de l'affectation, soulignant que l'art doit imiter le naturel. Les beautés de l'invention doivent être soutenues par le sentiment pour toucher le cœur. Le sentiment est particulièrement crucial dans les lettres et les compositions sublimes, bien que l'invention soit également nécessaire. L'Énéide de Virgile et l'Écriture Sainte sont cités comme exemples d'œuvres où l'invention et le sentiment sont admirablement unis. Le texte conclut en affirmant que le sentiment est essentiel pour donner du goût et de la profondeur à une œuvre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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39
p. 1376-1392
Anecdotes de la Cour de Philippe Auguste, [titre d'après la table]
Début :
Il vient de paroître un nouvel Ouvrage, en 3 vol. in 12. que nous avons [...]
Mots clefs :
Roger, Philippe Auguste, Cour, Roi, Anecdotes, Raoul, Amour, Roman, Coucy, Gloire, Coeur, Père, Alix de Rosoit, Champagne, Adélaïde, Nature, Sentiments
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Anecdotes de la Cour de Philippe Auguste, [titre d'après la table]
L vient de paroître un nouvel Ouvrage
, en 3 vol. in 12, que nous avons
déja annoncé sous ce Titre : Anecdotes de
la Cour de Philippe - Auguste. Il se vend
à Paris , chez la veuve Pissot , au bout du
Pont-NeufQuai de Conti , à la Croix d'or.
Le prix est de 6 liv . broché.
Dans le temps que nous nous dispo-
II. Vol. sions
JUI N. 1733 .
1377
sions à donner un Extrait de cet Ouvrage
, nous avons reçû d'un Anonyme ,
celui que nous inserons icy .
Si l'accueil favorable que l'on fait à un
Ouvrage dès qu'il paroît , si le débit le
plus rapide étoient les Titres assurés de
son mérite , il seroit tres- inutile de parler
des Anecdotes de la Cour de Philippe-
Auguste; ce Livre joüit pleinement dès sa
naissance de ce double avantage.
Mais il arrive assez souvent que la
nouveauté éblouisse , sur tout dans un
genre d'écrire inconnu , et original ;
et que la curiosité , honteuse en quelque
façon , d'avoir d'abord été seduite
pour s'être trop livrée , se refroidisse
bien- tôt , si même elle ne dégenere
ou en mépris , ou en satire.
Icy , les applaudissemens universels de
la Cour , de la Ville , des Gens de Let
tres , des Judicieux Critiques , se son
réunis en faveur de ce dernier Ouvrage
de Mademoiselle de Lussan; et cette voix
ou plutôt cette clameur unanime con
tient les Personnes même de mauvaise
humeur , qui font toujours les difficiles ,
et qui peut- être ne soutiennent l'idée
qu'elles veulent donner de leur discer
nement et de leur bon goût , qu'en refusant
aux meilleures choses , d'un ton
11. Vol.
Fija sé1378
MERCURE DE FRANCE
severe, ou qu'en leur disputant, au moins
avec un scrupule affecté , les justes et
sinceres éloges , dont elles sont veritablement
dignes.
C'est beaucoup hazarder que d'oser
faire la planche d'un nouveau genre d'écrire
!L'autheur s'est ouvert des routes
peu connues , en liant à un fond d'Histoire
bien choisi , et tres convenable
des Episodes , qui sans sortir du vrai ton
historique , servent à rendre son sujet ét
plus interressant et plus instructif. Le
vrai et le vrai semblable se perdent dans
un mélange imperceptible ; et à la faveur
de cette liberté du Théatre Tragique ,
l'Autheur retranche d'un côté les longueurs
, les froideurs , les mauvais exemples
qui tiennent souvent à une histoire
exacte ; et de l'autre , il se ménage mille
beautez amenées , avec un art infini ,bien
jointes , par tout soutenuës ; elles naissent
les unes des autres , sans qu'on apperçoive
la chaîne ; et cela , par l'attention
qu'a euë l'Autheur de jetter à propos
les fonds éloignez des évenemens que
l'on voit se développer et éclore avec un
ordre admirable , et chacuns dans leurs
places naturelles. Aussi peut on dire
que la structure du corps de l'Ouvrage
est parfaite en son genre ; qu'elle ne pou-
-
II. Vol. voit
JUIN. 1379 1733.
voit être mieux proportionnée au dessein
, et qu'elle passera toujours pour un
modele.
Le sujet est pris dans les premieres années
du Regne de Philippe - Auguste ,
aussi surnommé le Conquerant. L'on sçait
ce que la France a dû à ce Monarque ; il
monta sur le Thrône à quinze ans , et dèslors
il entra avec tant de maturité dans
le Gouvernement , que les Historiens disent
de lui : Qu'il ne fut jamais jeune , et
que la sagesse l'avoit fait aller audevant
de Pexperience.
Les Grands Rois font les grands Hommes.
La Cour de Philippe en fut une
preuve : C'est dans les secrets et dans les
Evenemens de cette Cour si distinguée ,
que l'Autheur entre pour en faire connoître
la délicatesse et l'élevation . L'on
y voit des Héros qui ont réelement existé
; on les voit partagez entre la Gloire et
l'Amour ; mais dans le vrai, sans que rien
se ressente ni du Roman , ni de ses avantures.
Comme les interêts sont et multipliez
et variez , et relatifs tout ensemble
, le Titre d'Anecdoctes d'une Cour , où
l'Autheur puise ses sujets pour en former
un tout semble un Titre tiré du
fond même de ce qu'il traite. Il est bien
vrai que les plus grands jours viennent
>
II. Vol. Fiij fcap1380
MERCURE DE FRANCE
frapper Roger de Champagne , Comte
de Réthel , mais il s'en faut bien qu'il ne
les absorbe tous ; ils sont distribuez sur
beaucoup d'illustres sujets qui composoient
la Cour de Philippe : On les y voit
placez à des points de vûë tres- interessans
; et ils y représentent , avec un éclat
marqué , sur tout Raoul , Sire de Couci ,
marche de pair , d'un bout à l'autre avec
Roger de Champagne ; l'addresse de
l'Auteur à unir ces deux jeunes Héros par
les liens d'une amitié de l'ordre de celles
que les Anciens ont consacrées , et par
les prochains rapports des inclinations
propres des grands Hommes, fait paroître
Roger et Raoul comme ne faisant ensemble
qu'un coeur ,qu'une ame et qu'une
même vertu. Aussi sont - ils toujours
peints des mêmes couleurs , sans être
confondus ; et si Roger a quelques nuances
de plus , ce plus est presque insensible.
Alberic du Mez , Maréchal de France,
fils de Robert Clement , Gouverneur du
Roy et premier Ministre , le Comte des
Barres , connu sous le nom de Rochefort,
Grand Sénéchal , suivent de près les deux
premiers ; ils courent en tout genre les
mêmes Carrieres , et l'Autheur entrelasse
tellement tous leurs interêts , que
11. Vol. le
JUIN. 1733. 1381
le Lecteur toujours en attente , est sans
cesse dans l'impatience de voir les Eve
nemens qu'il ne peut deviner , mais qui
l'étonnent et le satisfont enfin par tout.
Si l'on voit en Hommes ce que la
Cour de Philippe avoit de plus considerable
, l'on y voit en Femmes ce qu'elle
avoit de plus distingué ; et ce qu'on vit
peut-être jamais de plus surprenant . Alix
de Rosoi , sa mere , la Comtesse de Rosoi
, Adelaide de Couci , fille d'Enguerrand
, surnommé le Grand , et soeur de
Raoul , Sire de Couci , Mademoiselle du
Mez , fille de Robert Clement , soeur
d'Alberic du Mez , tous deux Maréchaux
de France , dans un temps où cette Dignité
étoit unique ; toutes ces Personnes,
dont la beauté faisoit le moindre ornement,
jettent dans l'Ouvrage un inte
rêt infini:Elles étoient les premiers Partis
du Royaume , et les noeuds des plus belles
Alliances , où l'on pouvoit aspirer ;
mais les coeurs ne se commandent pas , et
leurs penchants ou leurs répugnances ,
que l'Autheur connoît à fond et sçait
manier d'une main de maître , lui ouvrent
un champ où il épuise les douceurs
, et les maux , les esperances et les
desespoirs de l'amour , sans avoir jamais à
rougird'en avoir flatté ses foiblesses.Quels
II. Vol.
Fiiij mor1382
MERCURE DE FRANCE
morceaux , quelles situations , quels coups
de Theatre ne pourroit- on pas rapporter,
si l'Analise de cet Ouvrage précis, et par
tout d'une chaleur égale , étoit possible !
mais il faut taire tout , ou tout rapporter
; ou plutôt il faut tout lire : Bien des
personnes relisent plus d'une fois , et se
rendent propre cet Ouvrage , après ne
Pavoir qu'emprunté pour l'essaier .
que
Tout le monde publie qu'on ne peut
mieux peindre les actions , elles sont dans
le naturel , et l'on diroit l'Autheur
en écrivant , coppie sur la nature même .
L'on vante sur tout ses carracteres , leur
variété , leur opposition , leur vérité , et
plus que tout le reste , leur consistance ;
ils ne se démentent pas . Qui a jamais
ressemblé à l'indomptable Enguerrand de
Couci , pere de Raoul , et d'Adelaide ?
L'on voit dans lui un vieux Seigneur
plein d'une ancienne probité , qui le rend
infléxible dans ses devoirs , immuable
dans sa parole , absolu dans sa famille
et incapable de pardonner une faute ; on
le craint , on l'estime , on le respecte , on
l'aime peut-être. Thibault de Champagne
, pere de Roger , ne ressemble ‘ en
rien à Enguerrand , et il est aussi Seigneur
, aussi droit , aussi maître , aussi
pere que lui ; on l'adore , mais par de
›
II. Vol. difJUIN.
1733. 1384
1
différens principes. Henry , oncle de Ro
ger , son Maître et son premier Conducteur
à la Guerre , placé vis - à - vis d'Enguerrand
, paroît son contraste , et l'Autheur
fait douter lequel l'emporte pour
le fond du mérite et de la vertu . Peut on
omettre le Portrait que le Vicomte de
Melun, Ambassadeur auprès de Fréderic,
fait à cet Empereur , du Maréchal du
Mez , Gouverneur de Philippe ? C'est l'éloge
du Vicomte d'avoir été l'ami du-
Maréchal ; mais que celui du Maréchal
est bien placé dans la bouche d'un homme
vertueux , qui l'avoit connu et péné
tré ! Le recit que fait le Vicomte de Melun
, et du caractere , et des maximes du
Maréchal , est l'abrégé le plus parfait des
grandes qualitez , comme des
sages Leçons
d'un vrai Gouverneur de Roy. Il
n'en faut pas davantage pour faire et un
grand Homme d'Etat , et un grand Monarque.
On comprend à peine comment
Autheur a pû resserrer ainsi toute l'éducation
Royale , et active et passive ;
mais Philippe a bien justifié que les impressions
qu'il avoit reçuës du Maréchal ,
toutes contenues dans ce petit Tableau
suffisoient pour rendre complette et la
gloire d'une telle instruction , et la gloire
d'une telle éducation ,
"
II. Vol. La Fy
384 MERCURE DE FRANCE
pre-
La même diversité de caracteres conserve
une égale beauté dans les Femmes.
Alix de Rosoi , et Adelaide de Couci
sont ce que leur sexe a de plus rare , de
plus accompli , de plus charmant ; la
miere plonge , par sa mort , Roger de
Champagne , dans le dernier excès de
douleurs ; eh ! comment n'y succombet-
il pas ? Quelques années après , la seconde
le captive au même point; elles ont
été toutes deux les seules qui ont successivement
trouvé la route de son coeur
elles y ont toutes deux regné souverainement
toutes deux , également vertueuses
, forment deux caracteres diamétralement
opposez . La Comtesse de
Rosoi , mere d'Alix , devenuë rivale de
sa fille , donne un spectacle étonnant.
L'on apperçoit dans elle le fond d'un riche
caractere , mais l'on ne s'attend pas
jusques à quel point son injuste passion
va le développer ou plutôt le défigurer !
Elle ne pousse pas le crime si loin qu'une
Phédre , mais elle la passe en addresse ,
en détours , en embuches , pour parvenir
à ses fins ; à quelles indignitez ne
descend- t- elle pas pour écarter à jamais
sa fille de Roger , et pour le raprocher
d'elle ? Après tant d'efforts , elle échouë ;
ses regrets , son desespoir , creusent son
II. Vol.
TomJUIN.
17336 1385
-
Tombeau ; elle meurt. Par quel art l'Au
theur fait il encore pleurer une mort
de cette nature ? C'est l'effet d'un repens
tir que l'on a rendu aussi touchant qu'il
est , et bien imaginé , et bien placé. Madame
de Rosoi expie , en mourant , les
cruels artifices du délire de son amour
et elle meurt vertueuse , parce qu'elle
meurt repentante ; sa vertu rachettée à
ce prix , ne la laissant plus voir que fort
à plaindre , elle emporte la compassion ,
qui efface tout autre sentiment.
و
Au milieu des agitations que l'amour
excite dans cette Cour aimable, Philippe
toujours égal à lui- même , toujours maî
tre des mouvemens de son coeur et de
son esprit , est attentif ou à parer les funestes
effets de cette dangereuse passion ,
ou à maintenir avec dignité le bon ordre,
en se prêtant aux grandes alliances qui
l'interessent, ou comme un Roy , ou comme
un Pere , ou même comme un ami
reconnoissant. Il sçait tout , mais il ne
paroît sçavoir que ce que son rang et sa
vertu lui permettent de regler par luimême.
Tel est le principe de ses bontez
pour Roger de Champagne , pour Adċlaide
de Couci , dont le mérite, la sages
se et la fermeté le touchent , pour Albe
ric du Mez , pour sa soeur, tous deux en
AI. Vol
Fvi fans
1386 MERCURE DE FRANCE
fans d'un Gouverneur , dont le souvenír
lui est si précieux ; il entre dans les établissemens
convenables , ausquels leurs
penchants semblent les disposer. Mais il
paroît toujours et par tout ignorer les
sentimens réciproques de Raoul de Couci
, et de Madame de Fajel , qu'un devoir
austere ne sçauroit approuver.
Ces attentions domestiques de Philip
pe , ne lui font rien perdre de celles qu'il
doit au bien de l'Etat et à sa gloire. Il esɛ
présent par d'autres lui - même, au Camp
que Hugues , Duc de Bourgogne , a assemblé
sous les Murs de Dijon ; il pénétre
ses projets au travers de cette Fête
Militaire , d'une simple ostentation exterieure
; il mesure ses forces. Si la Guerre
l'appelle , alors ceux que l'amour avoit
occuppez dans la Paix , n'écoutent plus
que la gloire. Philippe marche à leur
tête, tantôt contre le Comte de Flandres,
son oncle, son parrain et son tuteur,dont
il humilie l'orgueil , il réprime l'abus
qu'il avoit fait de toute sa confiance s
tantôt en Berri, contre Henry , Roy d'Angleterre
, et Richard , son fils ; il les divise,
il en triomphe; tantôt dans le Maine
et la Touraine , contre les mêmes Ennemis.
Si Philippe donne par hazard dans
une Ambuscade dangereuse , l'on trouve
II. Vela dans
JUIN. 1733. 1387
D
dans ce Roy un Soldat qui paye de sa
personne , et qui au péril de sa vie , seconde
le grand Senechal , à qui il venoit
de la devoir. S'il passe en Palestine , on le
voit le premier à l'assaut de la Ville d'Acre
, et il se signale sur ses Ramparts
comme le Vainqueur de Tyr , sar ceux
de cette Place de résistance. Enfin , l'Autheur
represente par tout Philippe , justifiant
des ses commencemens , les grandes
esperances qu'il remplit, en se rendant
de plus en plus digne des surnoms d'Auguste
et de Conquerant , qu'il sçut roujours
soutenir et au dedans , et au dehors.
Roger le suit de près ; c'est un de ceux
dont la prudence , et la valeur fondent
la confiance du Roy dans ses grands
projets. L'on voit Roger sous Henry de
Champagne , son oncle , faire l'apprentissage
de la guerre aux dépens du Com
te de Flandre. Quel maître , et quel disciple
! il conduit , et jette lui - même des
Troupes dans une Ville assiégée par le
Comte ; action inutilement tentée par
ses égaux. Il suit le Roy dans les guerres
du Berri er du Maine ; il se distingue par
tout , et peu s'en faut qu'il ne paye de sa
vie la gloire dont il se couvre à la prise
de Tours , où il est dangereusement bles-
II. Vol.
sé.
7388 MERCURE DE FRANCE
sé. Il passe avec Philippe en Palestine ;
lai et Raoul couvrent de leurs corps la
personne du Roy sur les murs de la Vild'Acre
, et si dans un péril commun
Raoul reçoit le coup mortel , qu'un Sarazin
portoit au Roy, Roger y étoit aussi
exposé que Raoul , et le hazard seul en
décide ; mais la séparation de ces deux
amis est le plus parfait triomphe de l'amitié;
qu'elle est touchante! Rien n'est au
dessus que les sentimens de Raoul, et l'étrange
présent dont il couronne son amour
pour l'infortunée Madame de Fajel.
Aucun Capitaine ne fait ombrage à
Roger du côté de la gloire des Armes ;
mais il est des personnes qui du côté de
l'amour ne lui trouvent pas assés de délicatesse
ces personnes d'un entêtement
chimerique en faveur des avantures romanesques
, voudroient voir Roger éteindre
de son sang la belle flame qu'Alix de
Rosoi avoit si bien allumée dans son coeur ;
elles ne peuvent voir mourir Alix et Ro
ger vivre encore ; elles ne lui pardonnent
pas son passage à un autre objet , quelque
charmant qu'il puisse être;mais l'Autheur
, dont les idées sont bien éloignées.
de tout ce qui ressent le Roman , n'écou
te et ne suit que les Loix de la nature.
Roger livré à toute l'horreur de sa perte
11. Vol. dans
JUIN. 1733. 1389
dans Alix, n'a plus rien qui l'attache à la
vie. Mais un Pere ; et quel Pere encore !
Un Pere dont il fait l'unique esperance ,
le conjure de vivre pour lui. Roger qui
ne peut ni vivre ni mourir , porte par
tout le trait dont il a été blessé ; et insuportable
à lui-même , il quitte à l'insçû
de tout le monde sa Patrie , alors trop pacifique,
pour aller chercher dans des Terres
Étrangeres des périls qui ne l'épargneront
pas. Il passe en inconnu , et sous
un nom emprunté , au service de Frédéric
, alors en guerre avec tous ses voisins;
mais les périls qu'il cherche ne sont pour
lui qu'une source de gloire . Sa valeur et
sa prudence se font jour , et font soupçonner
dans lui une naissance plus relevéc
que celle qu'il se donne ; il est découvert
, son Roy le reclame , son Pere
l'appelle ; Roger revient , et malgré la
dissipation d'un service tres agité pendant
plus de deux ans , Alix n'est pas effacée
de son coeur. Il semble que l'amour
veuille la lui rendre dans Adelaide de
Couci , dont les traits , la taille et le port
majestueux lui représentent en tout sa
chere Alix : Il s'y accoutume d'abord ,
sous le prétexte de cette parfaite ressemblance
; des difficultez insurmontables et
-pressantes viennent encore irriter l'amour
JI. Vol.
nais1390
MERCURE DE FRANCE
naissant de Roger ; il aime enfin , et il est
aimé. Que la folie du Roman condamne,
puisqu'il lui plaît, une telle conduite , li
sagesse de la nature l'approuvera toujours
et l'expérience de tous les hommes , de
tous les temps la justifiera , elle est dans
l'ordre du coeur humain .
Cet Ouvrage honore infiniment son
Autheur , et poussé au dégré de perfec
tion où on le voit , il doit l'honorer doublement
en faveur de son sexe. Que Madamoiselle
de Lussan rende , comme elle
a fait dans la vie de Madame de Gondés ,
la fidelle image du commerce des honnê
tes gens d'aujourd'hui , et cela sur le ton
de la bonne compagnie , c'est ce qu'on
pouvoit attendre de son esprit et d'un
long usage du monde. Que pour diver
tir són imagination avant que de divertir
celle des autres , elle lui ait donné
carriere dans ses Veillées de Thessalie, pour
instruire les jeunes personnes en les amu
sant ; c'est un utile et élégant badinage ,
digne d'occuper ses loisirs ; mais un Ŏuvrage
de la force de celui dont il s'agit
icy , monté sur le vrai ton héroïque , et
sur celui de la Cour , soutenu par un langage
digne de la noblesse des sentimens
qui y regne , il faut dans elle un grand
courage pour l'avoir entrepris , il faut
11. Vol.
qu'el
JUIN. 1733 . 1391
qu'elle soit bien supérieure à son sexe
pour l'avoir conduit et exécuté comme
elle l'a fait. De se former un systême nouveau
où l'Histoire, le Dramme, l'Epopée
se marient ensemble, et font un tout à la
faveur d'un langage propre de ces trois
genres. Langage vrai , tendre , disert¸
vigoureux, militaire , s'il le faut , et toujours
proportionné à l'objet present , c'est
quelque chose de tres - singulier. Le stile
en est élevé sans emphase , choisi sans recherche
et sans avoir rien de précieux ;
il plaira toujours tandis que bien d'au
tres Ecrits où l'on court après l'esprit ,
qu'on veut captiver dans des mots imaginez
pour lui , passeront peut- être .Quoique
l'Ouvrage soit plein d'esprit , il se
trouve tellement mêlé avec le sentiment,
qu'on croiroit qu'il n'a sa source que dans
le coeur. Les Dialogues y sont licz , leurs
passages si doux , si mesurez à la hauteur
de ceux qui parlent, que l'on diroit qu'ils
n'ont rien coûté à l'autheurs et que la
simple nature en a fait sans effort et sans
étude tous les frais , sur tout dans les endroits
qui tirent à conséquence , et qui
semblent décisifs : en vérité l'on voit des
Scenes dignes du grand Théatre , elles
sont si vivement écrites et renduës avec
tant de dignité et d'énergie , que la lettre
II. Vol. sup1392
MERCURE DE FRANCE
supplé à la représentation, et que le Lecteur
conçoit tout ce qui frapperoit un
Spectateur. Ceux qui ont crû que la Tragédie
en p ose pourroit avoir autant d'effet
qu'en Vers , trouveront dans les bel
les e frequentes Scenes de cet Ouvrage
qui semblent toutes appeller la Poësie ,
des raisons pour appuyer leurs sentimens.
Ainsi les Historiens , les Poetes , et Dramatiques
et Epiques , pourront y trouver
leur compte ; mais l'avantage général
qu'en peuvent tirer les Lecteurs de tout
Sexe et de tous Etats , capable de bien lire
et de bien entendre , regarde et l'esprit ,
et le coeur et les moeurs , également instruits
par cet Ouvrage , rempli des plus
grands principes en tout genre.
, en 3 vol. in 12, que nous avons
déja annoncé sous ce Titre : Anecdotes de
la Cour de Philippe - Auguste. Il se vend
à Paris , chez la veuve Pissot , au bout du
Pont-NeufQuai de Conti , à la Croix d'or.
Le prix est de 6 liv . broché.
Dans le temps que nous nous dispo-
II. Vol. sions
JUI N. 1733 .
1377
sions à donner un Extrait de cet Ouvrage
, nous avons reçû d'un Anonyme ,
celui que nous inserons icy .
Si l'accueil favorable que l'on fait à un
Ouvrage dès qu'il paroît , si le débit le
plus rapide étoient les Titres assurés de
son mérite , il seroit tres- inutile de parler
des Anecdotes de la Cour de Philippe-
Auguste; ce Livre joüit pleinement dès sa
naissance de ce double avantage.
Mais il arrive assez souvent que la
nouveauté éblouisse , sur tout dans un
genre d'écrire inconnu , et original ;
et que la curiosité , honteuse en quelque
façon , d'avoir d'abord été seduite
pour s'être trop livrée , se refroidisse
bien- tôt , si même elle ne dégenere
ou en mépris , ou en satire.
Icy , les applaudissemens universels de
la Cour , de la Ville , des Gens de Let
tres , des Judicieux Critiques , se son
réunis en faveur de ce dernier Ouvrage
de Mademoiselle de Lussan; et cette voix
ou plutôt cette clameur unanime con
tient les Personnes même de mauvaise
humeur , qui font toujours les difficiles ,
et qui peut- être ne soutiennent l'idée
qu'elles veulent donner de leur discer
nement et de leur bon goût , qu'en refusant
aux meilleures choses , d'un ton
11. Vol.
Fija sé1378
MERCURE DE FRANCE
severe, ou qu'en leur disputant, au moins
avec un scrupule affecté , les justes et
sinceres éloges , dont elles sont veritablement
dignes.
C'est beaucoup hazarder que d'oser
faire la planche d'un nouveau genre d'écrire
!L'autheur s'est ouvert des routes
peu connues , en liant à un fond d'Histoire
bien choisi , et tres convenable
des Episodes , qui sans sortir du vrai ton
historique , servent à rendre son sujet ét
plus interressant et plus instructif. Le
vrai et le vrai semblable se perdent dans
un mélange imperceptible ; et à la faveur
de cette liberté du Théatre Tragique ,
l'Autheur retranche d'un côté les longueurs
, les froideurs , les mauvais exemples
qui tiennent souvent à une histoire
exacte ; et de l'autre , il se ménage mille
beautez amenées , avec un art infini ,bien
jointes , par tout soutenuës ; elles naissent
les unes des autres , sans qu'on apperçoive
la chaîne ; et cela , par l'attention
qu'a euë l'Autheur de jetter à propos
les fonds éloignez des évenemens que
l'on voit se développer et éclore avec un
ordre admirable , et chacuns dans leurs
places naturelles. Aussi peut on dire
que la structure du corps de l'Ouvrage
est parfaite en son genre ; qu'elle ne pou-
-
II. Vol. voit
JUIN. 1379 1733.
voit être mieux proportionnée au dessein
, et qu'elle passera toujours pour un
modele.
Le sujet est pris dans les premieres années
du Regne de Philippe - Auguste ,
aussi surnommé le Conquerant. L'on sçait
ce que la France a dû à ce Monarque ; il
monta sur le Thrône à quinze ans , et dèslors
il entra avec tant de maturité dans
le Gouvernement , que les Historiens disent
de lui : Qu'il ne fut jamais jeune , et
que la sagesse l'avoit fait aller audevant
de Pexperience.
Les Grands Rois font les grands Hommes.
La Cour de Philippe en fut une
preuve : C'est dans les secrets et dans les
Evenemens de cette Cour si distinguée ,
que l'Autheur entre pour en faire connoître
la délicatesse et l'élevation . L'on
y voit des Héros qui ont réelement existé
; on les voit partagez entre la Gloire et
l'Amour ; mais dans le vrai, sans que rien
se ressente ni du Roman , ni de ses avantures.
Comme les interêts sont et multipliez
et variez , et relatifs tout ensemble
, le Titre d'Anecdoctes d'une Cour , où
l'Autheur puise ses sujets pour en former
un tout semble un Titre tiré du
fond même de ce qu'il traite. Il est bien
vrai que les plus grands jours viennent
>
II. Vol. Fiij fcap1380
MERCURE DE FRANCE
frapper Roger de Champagne , Comte
de Réthel , mais il s'en faut bien qu'il ne
les absorbe tous ; ils sont distribuez sur
beaucoup d'illustres sujets qui composoient
la Cour de Philippe : On les y voit
placez à des points de vûë tres- interessans
; et ils y représentent , avec un éclat
marqué , sur tout Raoul , Sire de Couci ,
marche de pair , d'un bout à l'autre avec
Roger de Champagne ; l'addresse de
l'Auteur à unir ces deux jeunes Héros par
les liens d'une amitié de l'ordre de celles
que les Anciens ont consacrées , et par
les prochains rapports des inclinations
propres des grands Hommes, fait paroître
Roger et Raoul comme ne faisant ensemble
qu'un coeur ,qu'une ame et qu'une
même vertu. Aussi sont - ils toujours
peints des mêmes couleurs , sans être
confondus ; et si Roger a quelques nuances
de plus , ce plus est presque insensible.
Alberic du Mez , Maréchal de France,
fils de Robert Clement , Gouverneur du
Roy et premier Ministre , le Comte des
Barres , connu sous le nom de Rochefort,
Grand Sénéchal , suivent de près les deux
premiers ; ils courent en tout genre les
mêmes Carrieres , et l'Autheur entrelasse
tellement tous leurs interêts , que
11. Vol. le
JUIN. 1733. 1381
le Lecteur toujours en attente , est sans
cesse dans l'impatience de voir les Eve
nemens qu'il ne peut deviner , mais qui
l'étonnent et le satisfont enfin par tout.
Si l'on voit en Hommes ce que la
Cour de Philippe avoit de plus considerable
, l'on y voit en Femmes ce qu'elle
avoit de plus distingué ; et ce qu'on vit
peut-être jamais de plus surprenant . Alix
de Rosoi , sa mere , la Comtesse de Rosoi
, Adelaide de Couci , fille d'Enguerrand
, surnommé le Grand , et soeur de
Raoul , Sire de Couci , Mademoiselle du
Mez , fille de Robert Clement , soeur
d'Alberic du Mez , tous deux Maréchaux
de France , dans un temps où cette Dignité
étoit unique ; toutes ces Personnes,
dont la beauté faisoit le moindre ornement,
jettent dans l'Ouvrage un inte
rêt infini:Elles étoient les premiers Partis
du Royaume , et les noeuds des plus belles
Alliances , où l'on pouvoit aspirer ;
mais les coeurs ne se commandent pas , et
leurs penchants ou leurs répugnances ,
que l'Autheur connoît à fond et sçait
manier d'une main de maître , lui ouvrent
un champ où il épuise les douceurs
, et les maux , les esperances et les
desespoirs de l'amour , sans avoir jamais à
rougird'en avoir flatté ses foiblesses.Quels
II. Vol.
Fiiij mor1382
MERCURE DE FRANCE
morceaux , quelles situations , quels coups
de Theatre ne pourroit- on pas rapporter,
si l'Analise de cet Ouvrage précis, et par
tout d'une chaleur égale , étoit possible !
mais il faut taire tout , ou tout rapporter
; ou plutôt il faut tout lire : Bien des
personnes relisent plus d'une fois , et se
rendent propre cet Ouvrage , après ne
Pavoir qu'emprunté pour l'essaier .
que
Tout le monde publie qu'on ne peut
mieux peindre les actions , elles sont dans
le naturel , et l'on diroit l'Autheur
en écrivant , coppie sur la nature même .
L'on vante sur tout ses carracteres , leur
variété , leur opposition , leur vérité , et
plus que tout le reste , leur consistance ;
ils ne se démentent pas . Qui a jamais
ressemblé à l'indomptable Enguerrand de
Couci , pere de Raoul , et d'Adelaide ?
L'on voit dans lui un vieux Seigneur
plein d'une ancienne probité , qui le rend
infléxible dans ses devoirs , immuable
dans sa parole , absolu dans sa famille
et incapable de pardonner une faute ; on
le craint , on l'estime , on le respecte , on
l'aime peut-être. Thibault de Champagne
, pere de Roger , ne ressemble ‘ en
rien à Enguerrand , et il est aussi Seigneur
, aussi droit , aussi maître , aussi
pere que lui ; on l'adore , mais par de
›
II. Vol. difJUIN.
1733. 1384
1
différens principes. Henry , oncle de Ro
ger , son Maître et son premier Conducteur
à la Guerre , placé vis - à - vis d'Enguerrand
, paroît son contraste , et l'Autheur
fait douter lequel l'emporte pour
le fond du mérite et de la vertu . Peut on
omettre le Portrait que le Vicomte de
Melun, Ambassadeur auprès de Fréderic,
fait à cet Empereur , du Maréchal du
Mez , Gouverneur de Philippe ? C'est l'éloge
du Vicomte d'avoir été l'ami du-
Maréchal ; mais que celui du Maréchal
est bien placé dans la bouche d'un homme
vertueux , qui l'avoit connu et péné
tré ! Le recit que fait le Vicomte de Melun
, et du caractere , et des maximes du
Maréchal , est l'abrégé le plus parfait des
grandes qualitez , comme des
sages Leçons
d'un vrai Gouverneur de Roy. Il
n'en faut pas davantage pour faire et un
grand Homme d'Etat , et un grand Monarque.
On comprend à peine comment
Autheur a pû resserrer ainsi toute l'éducation
Royale , et active et passive ;
mais Philippe a bien justifié que les impressions
qu'il avoit reçuës du Maréchal ,
toutes contenues dans ce petit Tableau
suffisoient pour rendre complette et la
gloire d'une telle instruction , et la gloire
d'une telle éducation ,
"
II. Vol. La Fy
384 MERCURE DE FRANCE
pre-
La même diversité de caracteres conserve
une égale beauté dans les Femmes.
Alix de Rosoi , et Adelaide de Couci
sont ce que leur sexe a de plus rare , de
plus accompli , de plus charmant ; la
miere plonge , par sa mort , Roger de
Champagne , dans le dernier excès de
douleurs ; eh ! comment n'y succombet-
il pas ? Quelques années après , la seconde
le captive au même point; elles ont
été toutes deux les seules qui ont successivement
trouvé la route de son coeur
elles y ont toutes deux regné souverainement
toutes deux , également vertueuses
, forment deux caracteres diamétralement
opposez . La Comtesse de
Rosoi , mere d'Alix , devenuë rivale de
sa fille , donne un spectacle étonnant.
L'on apperçoit dans elle le fond d'un riche
caractere , mais l'on ne s'attend pas
jusques à quel point son injuste passion
va le développer ou plutôt le défigurer !
Elle ne pousse pas le crime si loin qu'une
Phédre , mais elle la passe en addresse ,
en détours , en embuches , pour parvenir
à ses fins ; à quelles indignitez ne
descend- t- elle pas pour écarter à jamais
sa fille de Roger , et pour le raprocher
d'elle ? Après tant d'efforts , elle échouë ;
ses regrets , son desespoir , creusent son
II. Vol.
TomJUIN.
17336 1385
-
Tombeau ; elle meurt. Par quel art l'Au
theur fait il encore pleurer une mort
de cette nature ? C'est l'effet d'un repens
tir que l'on a rendu aussi touchant qu'il
est , et bien imaginé , et bien placé. Madame
de Rosoi expie , en mourant , les
cruels artifices du délire de son amour
et elle meurt vertueuse , parce qu'elle
meurt repentante ; sa vertu rachettée à
ce prix , ne la laissant plus voir que fort
à plaindre , elle emporte la compassion ,
qui efface tout autre sentiment.
و
Au milieu des agitations que l'amour
excite dans cette Cour aimable, Philippe
toujours égal à lui- même , toujours maî
tre des mouvemens de son coeur et de
son esprit , est attentif ou à parer les funestes
effets de cette dangereuse passion ,
ou à maintenir avec dignité le bon ordre,
en se prêtant aux grandes alliances qui
l'interessent, ou comme un Roy , ou comme
un Pere , ou même comme un ami
reconnoissant. Il sçait tout , mais il ne
paroît sçavoir que ce que son rang et sa
vertu lui permettent de regler par luimême.
Tel est le principe de ses bontez
pour Roger de Champagne , pour Adċlaide
de Couci , dont le mérite, la sages
se et la fermeté le touchent , pour Albe
ric du Mez , pour sa soeur, tous deux en
AI. Vol
Fvi fans
1386 MERCURE DE FRANCE
fans d'un Gouverneur , dont le souvenír
lui est si précieux ; il entre dans les établissemens
convenables , ausquels leurs
penchants semblent les disposer. Mais il
paroît toujours et par tout ignorer les
sentimens réciproques de Raoul de Couci
, et de Madame de Fajel , qu'un devoir
austere ne sçauroit approuver.
Ces attentions domestiques de Philip
pe , ne lui font rien perdre de celles qu'il
doit au bien de l'Etat et à sa gloire. Il esɛ
présent par d'autres lui - même, au Camp
que Hugues , Duc de Bourgogne , a assemblé
sous les Murs de Dijon ; il pénétre
ses projets au travers de cette Fête
Militaire , d'une simple ostentation exterieure
; il mesure ses forces. Si la Guerre
l'appelle , alors ceux que l'amour avoit
occuppez dans la Paix , n'écoutent plus
que la gloire. Philippe marche à leur
tête, tantôt contre le Comte de Flandres,
son oncle, son parrain et son tuteur,dont
il humilie l'orgueil , il réprime l'abus
qu'il avoit fait de toute sa confiance s
tantôt en Berri, contre Henry , Roy d'Angleterre
, et Richard , son fils ; il les divise,
il en triomphe; tantôt dans le Maine
et la Touraine , contre les mêmes Ennemis.
Si Philippe donne par hazard dans
une Ambuscade dangereuse , l'on trouve
II. Vela dans
JUIN. 1733. 1387
D
dans ce Roy un Soldat qui paye de sa
personne , et qui au péril de sa vie , seconde
le grand Senechal , à qui il venoit
de la devoir. S'il passe en Palestine , on le
voit le premier à l'assaut de la Ville d'Acre
, et il se signale sur ses Ramparts
comme le Vainqueur de Tyr , sar ceux
de cette Place de résistance. Enfin , l'Autheur
represente par tout Philippe , justifiant
des ses commencemens , les grandes
esperances qu'il remplit, en se rendant
de plus en plus digne des surnoms d'Auguste
et de Conquerant , qu'il sçut roujours
soutenir et au dedans , et au dehors.
Roger le suit de près ; c'est un de ceux
dont la prudence , et la valeur fondent
la confiance du Roy dans ses grands
projets. L'on voit Roger sous Henry de
Champagne , son oncle , faire l'apprentissage
de la guerre aux dépens du Com
te de Flandre. Quel maître , et quel disciple
! il conduit , et jette lui - même des
Troupes dans une Ville assiégée par le
Comte ; action inutilement tentée par
ses égaux. Il suit le Roy dans les guerres
du Berri er du Maine ; il se distingue par
tout , et peu s'en faut qu'il ne paye de sa
vie la gloire dont il se couvre à la prise
de Tours , où il est dangereusement bles-
II. Vol.
sé.
7388 MERCURE DE FRANCE
sé. Il passe avec Philippe en Palestine ;
lai et Raoul couvrent de leurs corps la
personne du Roy sur les murs de la Vild'Acre
, et si dans un péril commun
Raoul reçoit le coup mortel , qu'un Sarazin
portoit au Roy, Roger y étoit aussi
exposé que Raoul , et le hazard seul en
décide ; mais la séparation de ces deux
amis est le plus parfait triomphe de l'amitié;
qu'elle est touchante! Rien n'est au
dessus que les sentimens de Raoul, et l'étrange
présent dont il couronne son amour
pour l'infortunée Madame de Fajel.
Aucun Capitaine ne fait ombrage à
Roger du côté de la gloire des Armes ;
mais il est des personnes qui du côté de
l'amour ne lui trouvent pas assés de délicatesse
ces personnes d'un entêtement
chimerique en faveur des avantures romanesques
, voudroient voir Roger éteindre
de son sang la belle flame qu'Alix de
Rosoi avoit si bien allumée dans son coeur ;
elles ne peuvent voir mourir Alix et Ro
ger vivre encore ; elles ne lui pardonnent
pas son passage à un autre objet , quelque
charmant qu'il puisse être;mais l'Autheur
, dont les idées sont bien éloignées.
de tout ce qui ressent le Roman , n'écou
te et ne suit que les Loix de la nature.
Roger livré à toute l'horreur de sa perte
11. Vol. dans
JUIN. 1733. 1389
dans Alix, n'a plus rien qui l'attache à la
vie. Mais un Pere ; et quel Pere encore !
Un Pere dont il fait l'unique esperance ,
le conjure de vivre pour lui. Roger qui
ne peut ni vivre ni mourir , porte par
tout le trait dont il a été blessé ; et insuportable
à lui-même , il quitte à l'insçû
de tout le monde sa Patrie , alors trop pacifique,
pour aller chercher dans des Terres
Étrangeres des périls qui ne l'épargneront
pas. Il passe en inconnu , et sous
un nom emprunté , au service de Frédéric
, alors en guerre avec tous ses voisins;
mais les périls qu'il cherche ne sont pour
lui qu'une source de gloire . Sa valeur et
sa prudence se font jour , et font soupçonner
dans lui une naissance plus relevéc
que celle qu'il se donne ; il est découvert
, son Roy le reclame , son Pere
l'appelle ; Roger revient , et malgré la
dissipation d'un service tres agité pendant
plus de deux ans , Alix n'est pas effacée
de son coeur. Il semble que l'amour
veuille la lui rendre dans Adelaide de
Couci , dont les traits , la taille et le port
majestueux lui représentent en tout sa
chere Alix : Il s'y accoutume d'abord ,
sous le prétexte de cette parfaite ressemblance
; des difficultez insurmontables et
-pressantes viennent encore irriter l'amour
JI. Vol.
nais1390
MERCURE DE FRANCE
naissant de Roger ; il aime enfin , et il est
aimé. Que la folie du Roman condamne,
puisqu'il lui plaît, une telle conduite , li
sagesse de la nature l'approuvera toujours
et l'expérience de tous les hommes , de
tous les temps la justifiera , elle est dans
l'ordre du coeur humain .
Cet Ouvrage honore infiniment son
Autheur , et poussé au dégré de perfec
tion où on le voit , il doit l'honorer doublement
en faveur de son sexe. Que Madamoiselle
de Lussan rende , comme elle
a fait dans la vie de Madame de Gondés ,
la fidelle image du commerce des honnê
tes gens d'aujourd'hui , et cela sur le ton
de la bonne compagnie , c'est ce qu'on
pouvoit attendre de son esprit et d'un
long usage du monde. Que pour diver
tir són imagination avant que de divertir
celle des autres , elle lui ait donné
carriere dans ses Veillées de Thessalie, pour
instruire les jeunes personnes en les amu
sant ; c'est un utile et élégant badinage ,
digne d'occuper ses loisirs ; mais un Ŏuvrage
de la force de celui dont il s'agit
icy , monté sur le vrai ton héroïque , et
sur celui de la Cour , soutenu par un langage
digne de la noblesse des sentimens
qui y regne , il faut dans elle un grand
courage pour l'avoir entrepris , il faut
11. Vol.
qu'el
JUIN. 1733 . 1391
qu'elle soit bien supérieure à son sexe
pour l'avoir conduit et exécuté comme
elle l'a fait. De se former un systême nouveau
où l'Histoire, le Dramme, l'Epopée
se marient ensemble, et font un tout à la
faveur d'un langage propre de ces trois
genres. Langage vrai , tendre , disert¸
vigoureux, militaire , s'il le faut , et toujours
proportionné à l'objet present , c'est
quelque chose de tres - singulier. Le stile
en est élevé sans emphase , choisi sans recherche
et sans avoir rien de précieux ;
il plaira toujours tandis que bien d'au
tres Ecrits où l'on court après l'esprit ,
qu'on veut captiver dans des mots imaginez
pour lui , passeront peut- être .Quoique
l'Ouvrage soit plein d'esprit , il se
trouve tellement mêlé avec le sentiment,
qu'on croiroit qu'il n'a sa source que dans
le coeur. Les Dialogues y sont licz , leurs
passages si doux , si mesurez à la hauteur
de ceux qui parlent, que l'on diroit qu'ils
n'ont rien coûté à l'autheurs et que la
simple nature en a fait sans effort et sans
étude tous les frais , sur tout dans les endroits
qui tirent à conséquence , et qui
semblent décisifs : en vérité l'on voit des
Scenes dignes du grand Théatre , elles
sont si vivement écrites et renduës avec
tant de dignité et d'énergie , que la lettre
II. Vol. sup1392
MERCURE DE FRANCE
supplé à la représentation, et que le Lecteur
conçoit tout ce qui frapperoit un
Spectateur. Ceux qui ont crû que la Tragédie
en p ose pourroit avoir autant d'effet
qu'en Vers , trouveront dans les bel
les e frequentes Scenes de cet Ouvrage
qui semblent toutes appeller la Poësie ,
des raisons pour appuyer leurs sentimens.
Ainsi les Historiens , les Poetes , et Dramatiques
et Epiques , pourront y trouver
leur compte ; mais l'avantage général
qu'en peuvent tirer les Lecteurs de tout
Sexe et de tous Etats , capable de bien lire
et de bien entendre , regarde et l'esprit ,
et le coeur et les moeurs , également instruits
par cet Ouvrage , rempli des plus
grands principes en tout genre.
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Résumé : Anecdotes de la Cour de Philippe Auguste, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Anecdotes de la Cour de Philippe-Auguste' a été publié en trois volumes in-12 et est disponible à Paris chez la veuve Pissot. L'auteur, Mademoiselle de Lussan, a reçu des éloges de la cour, de la ville, des gens de lettres et des critiques pour son innovation de mêler histoire et épisodes fictifs. Le récit se déroule durant les premières années du règne de Philippe-Auguste, surnommé le Conquérant, qui monta sur le trône à quinze ans et montra une grande maturité dans le gouvernement. L'ouvrage explore les secrets et événements de la cour de Philippe-Auguste, mettant en scène des héros réels partagés entre gloire et amour. Les personnages principaux incluent Roger de Champagne, Comte de Réthel, et Raoul, Sire de Couci, dont l'amitié est mise en avant. D'autres figures notables comme Alberic du Mez, Maréchal de France, et le Comte des Barres sont également présents. Les intrigues amoureuses et les alliances politiques sont détaillées avec précision, sans tomber dans le romanesque. Les femmes de la cour, telles qu'Alix de Rosoi et Adelaide de Couci, ajoutent un intérêt supplémentaire avec leurs beautés et leurs intrigues. Philippe-Auguste lui-même est dépeint comme un souverain maître de ses émotions, attentif aux affaires de l'État et à sa gloire. Il mène des campagnes militaires contre divers ennemis, comme le Comte de Flandres et le Roi d'Angleterre, et se distingue par son courage et sa stratégie. L'auteur a su créer des personnages variés et consistants, chacun avec des traits distincts et des oppositions marquées. Le récit est structuré de manière à maintenir l'intérêt du lecteur, avec des événements imprévus et des développements logiques. L'ouvrage est salué pour sa fidélité à la nature et la vérité de ses descriptions. Le texte relate également les exploits et les amours de Roger, connu pour sa prudence et sa valeur, qui sert fidèlement le roi et se distingue dans diverses batailles. Son amitié avec Raoul est soulignée, ainsi que son amour pour Alix de Rosoi. Après la mort d'Alix, Roger trouve un nouvel amour en la personne d'Adélaïde de Couci. L'ouvrage est loué pour son style élevé et son langage approprié aux sentiments nobles, combinant esprit et sentiment de manière naturelle et efficace.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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40
p. 1870-1871
LETTRE du Roy de France au Primat.
Début :
MON COUSIN, Je vois avec plaisir par votre Lettre du 10. [...]
Mots clefs :
République, Pologne, Sentiments, Gloire, Europe
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE du Roy de France au Primat.
LETTRE du Roy de France au Primat.
MON ON COUSIN ,
Je vois avec plaisir par votre Lettre du 10.
Juin , que la Sérenissime République de Pologne
attend de moi les mêmes sentimens d'amitié dont les
Rois mes prédecesseurs ont toujours cherché à lui
donner des marques les plus distinguées . Animé du
seul amour de la liberté qui est le droit naturel et
fondamental de votre Patrie , vous n'en desirez
pour elle que l'entiere jouissance, et vous lui préparés
une gloire immortelle en annonçant à toute l'Europe
que quelque choix que la Serenissime République
fasse , elle veut toujours observer exactement et religieusement
les Traitez d'Alliance faits et renouvellez
avec ses Voisins . Quel appui et quelle pro¬
tection ne doit pas esperer un Royaume qui se conduis
avec des sentimens aussi purs , et dont il n'est
pas
AOUST. 1732 . 1871
paspermis de douter lors u'un Prélat aussi bien instruit
des Maximes de sa Nation en porte l'assuran
ce aux yeux detoutes les Puissances de l'Europe. Jela
reçois personnellement avec une veritable satisfaction
, et prét à seconder et soutenir en toutes occasions
des principes si justes et si conformes au bon→
heur de la Couronne de Pologne et à la tranquillité
du Nord, j'en ferai avec joye le fondement de la
protection dont j'ai chargé le Marquis de Monti ,
de donner les plus fortes assurances à la Serenissime
Republique . Veville le Seigneur , par une suite
de benedictions qu'il a si souvent et si visiblement
répandues sur la Pologne , inspirer l'esprit d'union
et de concorde , et réunir les suffrages sur un sujet
dont les sentimens lui sorent assez connus pour
qu'elle puisse compter qu'il ne se souviendra que de
ce qu'il devra au bonheur et au maintien de sa
Patrie , aussi-bien qu'à la gloire et à la propaga
tion de notre sainte Foy . Sur ce , je prie Dieu qu'il
vous ait , Mon Cousin , en sa sainte et digne
garde. Signé, LOUIS.
Ecrit à Compiegne le 6. Juillet 1733 .
MON ON COUSIN ,
Je vois avec plaisir par votre Lettre du 10.
Juin , que la Sérenissime République de Pologne
attend de moi les mêmes sentimens d'amitié dont les
Rois mes prédecesseurs ont toujours cherché à lui
donner des marques les plus distinguées . Animé du
seul amour de la liberté qui est le droit naturel et
fondamental de votre Patrie , vous n'en desirez
pour elle que l'entiere jouissance, et vous lui préparés
une gloire immortelle en annonçant à toute l'Europe
que quelque choix que la Serenissime République
fasse , elle veut toujours observer exactement et religieusement
les Traitez d'Alliance faits et renouvellez
avec ses Voisins . Quel appui et quelle pro¬
tection ne doit pas esperer un Royaume qui se conduis
avec des sentimens aussi purs , et dont il n'est
pas
AOUST. 1732 . 1871
paspermis de douter lors u'un Prélat aussi bien instruit
des Maximes de sa Nation en porte l'assuran
ce aux yeux detoutes les Puissances de l'Europe. Jela
reçois personnellement avec une veritable satisfaction
, et prét à seconder et soutenir en toutes occasions
des principes si justes et si conformes au bon→
heur de la Couronne de Pologne et à la tranquillité
du Nord, j'en ferai avec joye le fondement de la
protection dont j'ai chargé le Marquis de Monti ,
de donner les plus fortes assurances à la Serenissime
Republique . Veville le Seigneur , par une suite
de benedictions qu'il a si souvent et si visiblement
répandues sur la Pologne , inspirer l'esprit d'union
et de concorde , et réunir les suffrages sur un sujet
dont les sentimens lui sorent assez connus pour
qu'elle puisse compter qu'il ne se souviendra que de
ce qu'il devra au bonheur et au maintien de sa
Patrie , aussi-bien qu'à la gloire et à la propaga
tion de notre sainte Foy . Sur ce , je prie Dieu qu'il
vous ait , Mon Cousin , en sa sainte et digne
garde. Signé, LOUIS.
Ecrit à Compiegne le 6. Juillet 1733 .
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Résumé : LETTRE du Roy de France au Primat.
Le roi de France écrit au Primat de Pologne pour exprimer sa satisfaction quant à l'amitié et à la liberté que la République de Pologne souhaite préserver. Il souligne l'importance de la liberté comme droit naturel et fondamental de la Pologne et approuve son désir de jouir pleinement de cette liberté. Le roi salue également l'engagement de la Pologne à respecter les traités d'alliance avec ses voisins. Il se déclare prêt à soutenir et protéger ces principes pour le bonheur de la Couronne de Pologne et la tranquillité du Nord. Le Marquis de Monti est chargé de transmettre ces assurances à la République. Le roi prie pour que l'union et la concorde soient inspirées en Pologne. La lettre est signée Louis et datée du 6 juillet 1733 à Compiègne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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41
p. 2759-2776
LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
Début :
Il est tres-vrai, comme vous le dites, MADAME, qu'un véritable Ami est [...]
Mots clefs :
Amour, Amitié, Amants, Sentiments, Coeur, Charmes, Beauté, Mérite, Esprit, Honneur, Qualités, Personnes, Monde, Vertu
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
LETTRE de M. de Ponsan , Trésorier
de France , à Toulouse , à Madame
* * * sur l' Amitié préférable à l'Amours
Inë dans l'Académie des Jeux Floraux.
I'
L est tres - vrai , comme vous le dites ,
MADAME , qu'un véritable Ami est
d'une grande ressource pour soulager nos
peines et nos maux , c'est le trésor le plus
précieux et le plus rare , sur tout pour les
personnes de votre Sexe ; celles qui ont
assez de mérite pour dédaigner l'amour.
craignent , avec raison , en se livrant à
l'amitié , les jugemens du public , ce Tribunal
redoutable , qui ne voit rien qu'il
ne croye être de sa compétence , et qui
décide de tout sans examen ; la plupart
II. Vol. A iiij
des
2760 MERCURE DE FRANCE
gens sont toujours disposez à former des
soupçons injurieux , sur les sentimens
qu'on a pour les Dames ; j'ai éprouvé
cette injustice ; peu s'en est fallu qu'elle
ne m'ait été funeste auprès de vous ; tout
le monde en ces occasions , fait le tort à
l'amitié de la prendre pour l'amour ;
les Dames favorisent une erreur qui les
flatte du côté de leurs charmes et de leur
beauté,pourroient - elles éviter cet Ecueil?
Une vanité mal entendue les engage à
sapplaudir , de grossir le nombre des vils
Esclaves de l'Amour , aux dépens des illustres
sujets de l'Amitié ; plusieurs qui
ne peuvent avoir que des Amans, se font
honneur de confondre avec elles ces
personnes distinguées , qui ont sçu s'attacher
un ami fidele ; une infinité d'Experiences
n'ont pû les convaincre que l'amour
qu'elles inspirent ne suppose en
elles aucun mérite , et ne peut pas même
leur répondre qu'elles ayent de la beauté;
les vûës de leurs Adorateurs , et les motifs
qui les animent , devroient faire regarder
leurs empressemens avec mépris ,
et rendre l'amitié plus chere et plus respectable
; ses plaisirs sont purs , tranquiles
et innocens ; elle n'en goute ni n'en
recherche jamais d'autres ; la générosité
en est la source féconde ; Venus a les
11. Vol. GraDECEMBRE.
1733. 2761
Graces pour compagnes , et l'Amitié les
vertus ; mais ce qui marque bien la supériorité
de celle- cy , et qui fait le plus
éclater son triomphe , c'est que l'Amour
emprunte quelquefois son langage et se
cache sous ses dehors ; il a recours à ce
tour rafiné quand il a épuisé toutes ses
ruses et toutes ses supercheries. Ce déguisement
est l'hipocrisie de l'amour , il
aime mieux alors se trahir lui- même plutôt
que d'échoüer ; ' sa défiance décéle sa
foiblesse et sa honte ; il en fait par là un
aveu forcé N'est - ce pas un hommage
qu'il rend à l'Amitié ? Rappellez - vous ,
Madame , la belle ( 1 ) Sentence de M.de
la Rochefoucaut , que vous avez si souvent
admirée ; vous remarquerez , avec
plaisir , que ce qu'il dit du vice et de la
vertu , convient parfaitement à mon sujet
; cette conformité est aussi honteuse
pour l'amour , qu'elle est glorieuse pour
l'amitié ; elle justifie d'une maniere victorieuse
l'équité de mes invectives et de
mes éloges.
Pour s'assurer d'un accueil favorable
auprès des personnes les plus vertueuses
, l'Amitié n'a qu'à se présenter ; ce
qu'elle a de plus à craindre , c'est d'être
(1) L'Hypocrisie est un hommage que le vice:
rend à la vertu,
II.Vol. A v prise
2762 MERCURE DE FRANCE
prise pour l'Amour, et de devenir la victime
de cette erreur ; cette seule méprise
lui attire toutes les brusqueries qu'el
le essuye ; glorieuses humiliations ! Il lui
suffit d'étre reconnuë, et que tous les honneurs
soient pour elle. Tâchez , Madame,
de la distinguer à des traits certains , pour
vous épargner le chagrin où vous seriez
de lui avoir fait quelque affront; vous remarquerez
dans ses heureux favoris un
merveilleux assemblage des principales
qualitez du coeur et de l'esprit. Un Poëte
distingué a dit hardiment qu'un sot
ne sçauroit être un honnête homme ;
qualité inséparable d'un bon Ami .
Les liaisons d'une tendre amitié sont
entretenues par un commerce doux et
tranquille ; ses attentions , ses bons offices.
s'étendent aux choses importantes et sériuses
, sans oublier ni négliger les bagatelles
, ni les absences , ni les changemens
de fortune ne diminuent en rien
son ardeur ; les pertes de la beauté et de
la jeunesse serrent ses noeuds ; les vrais
amis soulagent leur douleur à la vûë
de ces infortunes per les occasions qu'elles
leur fournissent de signaler leur affection
, et de faire éclater leur tendresse.
Bien opposé à cet aimable caractère , le
temeraire Amour est toujours orageux
H.Vd. C'est
DECEMBRE. 1733. 2763
c'est le Dieu des Catastrophes , son origine
est des plus honteuses ; il doit sa
naissance à l'amour propre , source féconde
de la corruption du coeur , et des
travers de l'esprit ; digne fils d'un tel
Pere , il ne dégenere. pas ; il est aussi pervers
que son principe ; la fourberie , la
supercherie , et l'imposture sont les ressorts
cachez de toutes ses entreprises; tous
ses projets sont des crimes ; l'amitié illustre
et immortalise ses sujets , l'amour
déshonore et dégrade ses Esclaves , il est
P'ennemi irréconciliable de la bonne foy ;
leurs démêlez violens et journaliers les
ont forcez de jurer entre eux un divorce
éternel ; l'amour pur est une chimere ,
' où s'il en fut jamais , ce Phénix n'a pû
jouir du privilege de sa cendre ; on l'a
comparé justement à l'apparition des Esprits
dont tout le monde parle , quoique
personne n'en ait vu ; l'amour enfin est
le partage de la jeunesse , c'est la passion
favorite de cet âge , qui s'est arrogé
le droit d'être relevé de ses fautes, et qui
a la hardiesse de qualifier du nom d'amusemens
excusables , ses attentats les
plus criminels ; peu de gens , sans rien
cacher , ni déguiser , seroient en état ,
après leur jeunesse , de fournir une Enquête
honorable de vie et moeurs. Jose
11. Vol
A vi le
2764 MERCURE DE FRANCE
le dire , après vous , Madame , combien
d'hommes , si tous les mysteres d'iniquité
étoient expo ez au grand jour , seroient
obligez d'implorer lá clemence du
Prince pour ne pas subir la tigurur des
Loix ! Et n'oubliez pas , en faveur de votre
sexe , le sens general du nom d'homme
; la multitude des coupables leur
procure l'impunité , plusieurs abusant de
ce privilege honteux , perpétuent leur
minorité , et se rendent par là d'autant
plus criminels qu'il ne leur reste plus ni
frivoles prétextes , ni indignes excuses ;
je ne dois pas craindre de faire tort à l'amour
en le chargeant de tous les crimes
de la jeunesse , il en est presque toujours
l'auteur ou le complice..
?
La divine Amitié , ce présent du ciel ,
est de tous les âges , et de tous les Etats ;
elle en fit la gloire de tout temps ; ses far
yeurs inépuisables ne sont jamais accompagnées
de dégoûts ;, avec elle on n'a pas
à craindre de parvenir à la derniere ; les
présentes en annoncent toujours de nouvelles
, dont elles sont les infaillibles ga
rans, rien n'est capable d'en fixer le nom
bre, ni d'en borner le cours ; les vrais amis
trouvent à tous momens de nouveaux
charmes dans leur douce société ; mille
sujets interressans soutiennent et animent
II. Vola
leurs
DECEMBRE. 1733. 2765
leurs entretiens ; la délicieuse confiance
fournit toujours sans s'épuiser ; cette ressource
est plus sûre et plus grande que
celle de l'esprit. En tout genre ce qui
mérite le mépris est plus commun que ce
qui est digne d'estime ; ce caractere , matque
infaillible de leur véritable valeur
manque bien moins aux Amis qu'aux
Amans ; rien n'est plus ordinaire que l'amour
, même violent ; rien ne l'est moins
que l'amitié , même médiocre ; on peut
dire à l'honneur de celle cy qu'elle est
tout au moins aussi rare que la vertu ; ce
n'est pas- là le seul rapport qui la rend digne
de cette glorieuse comparaison.
·
Tout retentit des Eloges magnifiques
qu'on donne de toutes parts à l'Amitié ;
permettez- moy , de grace , Madame , de
les appeller des Eloges funébres , puisque
peu s'en faut qu'on ne parle d'une chose
qui n'existe plus ; on ne sçauroit , il
est vrai , faire un plus juste et plus noble
usage de la loüange ; mais l'amour propre,
qui trouve par tout des droits à exercer ,
ne s'oublie pas dans cette occasion ; le Panégiriste
, en publiant des sentimens d'estime
et de vénération pour elle , pense
souvent à s'illustrer lui - même ; on croit
se rendre recommandable par le cas
qu'on fait de cette vertu ; stériles éloges !
II. Vol. puis
2766 MERCURE DE FRANCE
puisqu'on ne voit que tres- peu de gens
qui connoissent les devoirs de l'amitié, et
bien moins qui les observent !
3
Tout le monde se glorifie de posseder
les qualitez propres à former un bon
ami , si nous en croyons les hommes sur
leur parole , il ne manque à chacun
d'eux , pour devenir des modeles de l'amitié
la plus parfaite , que de trouver
quelqu'un qui veuille les seconder dans
leurs prétendues dispositions ; ils souffrent
de ne pouvoir pas mettre en oeuvre
leurs sentimiens ; ceux dont le coeur est le
moins compatissant et le plus dur, livrez
à l'idolatrie la plus honteuse , qui est celle
de soi- même , dont l'interêt et l'amour
propre dirigent toutes les démarches 3
sont ordinairement ceux mêmes qui forment
sur cette matiere les regrets les plus
fréquens ; ils ont même le front de se
déchaîner contre les ingrats que leur
aveuglement est étrange ! où sont les
malheureux que leurs bons offices ont
prévenus et soulagez ? Sur qui se sont
répandus leurs bienfaits ? Qu'ils attendent
du moins , pour être en droit de
déclamer contre l'ingratitude et la dureté
, qu'il y ait quelqu'un dans l'Univers
qui puisse être ingrat à leur égard et qui
ait éprouvé leur sensibilité.
11. Vol
Ов
DECEMBRE. 1733. 2767
On trouve des gens qui voudroient
faire entendre que ce qui les arrête , et les
empêche de suivre leur panchant , c'est
la craipte d'être trompez , ou le danger
de faire des avances , auxquelles on ne
réponde pas ; ne soyons pas les dupes de
ces réfléxions trop prévoyantes ; quand
on est si prudent et si circonspect sur
cette matiere à s'assurer des premiers pas,
on n'est guere disposé à fiire les seconds ;
qui ne sçait point être généreux , ne sera
jamais reconnoissant; ces vertus adorables.
marchent toujours ensemble ; c'est les
détruire que de les séparer.
Vous me fournissez Madame , la
preuve de cette verité ; toutes les qualitez
d'une solide Amie se trouvent
réunies en vous ; à peine en eû je fair
l'heureuse découverte que ce merveil
leux assemblage me remplit d'admiration
, et détourna mes yeux de ce qui
attire d'abord sur vous ceux de tout le
monde , il me parut que ce seroit avilir
votre beauté d'en fire usage pour inspirer
des passions ; c'étoit une chose trop
aisée lui faire honneur , je voyois
pour
en vous avec complaisance tout ce qui
pouvoit servir de lustre à l'amitié , et lui
faire remporter sur l'amour la victoire la
plus éclatante ce ne fut pas sans des
II. Vol
efforts.
2768 MERCURE DE FRANCE
efforts puissants et redoublez que je
m'obstinai à approfondir ces idées ; les
réfléxions que je fis là- dessus furent le
plus sublime effort de ma Philosophie ;
sans leur secours j'aurois éprouvé le sort
commun , et vous m'auriez infailliblement
vû langur , comme mille autres, au
nombre de vos Amans , si vous ne m'aviez
paru mériter quelque chose de mieux
que de l'amour ; dès que je connus votre
coeur et toutes les qualitez qui le rendent
propre à faire gouter les douceurs et les
charmes de l'amitié , j'aurois rougi du
seul projet d'en faire un autre usage ; je
me suis mille fois glorifié de mon choix,
je lui do's l'heureuse préférence dont
vous m'avez honoré , et je vois bien que
c'étoit par là seulement que je pouvois
en obtenir de vous.
Mes soins assidus firent prendre le
change à vos Amans ; ils m'ont honoré
de leur jalousie , les plus clair- voyans, reconnoissant
la méprise , crurent être en
droit de faire peu de cas de mes sentimens
et de m'en faire un crime ; ils ignoroient
qu'on pouvoit vous rendre un
hommage plus digne de vous que les
leurs ; je ne me suis point allarmé , et ne
leur ai cédé en rien ; l'attachement que
j'avois pour vous étoit en état de soute-
II. Vol. Dis
DECEMBRE. 1733. 2769
nir toute comparaison ; mon amitié a
souvent fait rougir leur amour ; le vain
titre d'Amans dont ils faisoient tant de
gloire ,, a perdu tout son éclat à l'aspect
d'un véritable
ami ; ce parallele
en a détruit
tout le faux brillant.
Le succès n'ayant pas répondu à leur
attente , ils ont malicieusement affecté
de me traiter en Rival ; leur feinte jalousie
a tenté de vous faire entrer en défiance
sur mes sentimens. Ils ont essayé d'allarmer
votre délicatesse sur les jugemens
du public. C'est sur les choses qui
peuvent avoir quelque rapport à la galanterie
, que la licence des soupçons et
des propos est la plus effrénée ; le mensonge
et la médisance , la calomnie et l'imposture
s'exercent à l'envi sur cette matiere
, c'est là leur sujet favori ; ce champ
est le plus vaste qu'elles ayent pour triom
pher de l'innocence , parce qu'il est souvant
difficile de se justifier avec évidence
; les indices équivoques , les soupçons
injustes tiennent lieu de preuves completes
; le petit nombre de ceux qui tâ,
chent de sauver les apparences , tire peu
de fruit de leur contrainte, on aime mieux
tout croire étourdiment que de souffrir
que quelqu'un jouisse du fruit de ses
attentions.
II. Vol. Mal
2770 MERCURE DE FRANCE
Malgré cette funeste disposition , le
public , chez qui l'avis le plus favorable
n'a jimais prévalu , a été forcé , après
avoir quelque temps varié dans ses ju
gemens , de rendre témoignage à la vérité
; il s'est fait la violence de déclarer
que l'amitié seule formoit les noeuds qui
nous unfssoient ; cette décision fur pour
moi une victoire éclatante ; rarement on
en obtient de pareille devant un Juge
qui met ordinairement les apparences et
les préventions à la place des lumieres.
Vos Amans déconcertez se sont répandus
en murmures , ils ont donné à votre
coeur des qualifications injurieuses ; ils
l'ont traité d'insensible et de dur ; pour
ménager leur orgueil ils ont voulu vous
faire un crime du peu de cas que vous
ávez fait de leur amour ; injuste accusation
! Ils n'ont jamais été fondez à vous
reprocher votre prétendue insensibilité ,
vous vous êtes à cet égard pleinement
justifiée en faisant voir que vous réserviez
vos sentimens pour un plus digne
et plus noble usage que celui qu'ils leur
destinoient ; mal à propos ils ont appellé
dureté ce qui étoit en vous l'effet de la
glorieuse préférence que vous avez toujours
donnée à l'amitié Pour mériter et
pour obtenir toutes ses faveurs , vous lui
II. Vol. avez
DECEMBR E. 1733. 2771
avez offert les prémices de votre coeur ;
pour vous conserver digne d'elle , vous
n'avez jamais voulu la compromettre
avec l'amour ; vous avez la gloire , Madame
, d'avoir commencé par où bien
d'autres personnes de votre sexe ne peu
vent pas même finir ; leurs charmes et
avec eux leurs Amans les abandonnentils!
elles ne peuvent abandonner l'amour :
les dégoûts qu'elles ont alors à essuyer
les informent fréquemment que le temps
de plaire est passé ; s'il leur restoit quelque
mérite après avoir perdu leur beau.
elles pourroient se dédommager de
leurs pertes par le secours de l'amitié ; elles
n'auroient rien à regreter, si du débris de
leurs adorateurs elles avoient pû se ménager
un bon et fidele Arai , leur bonheur
seroit grand de connoître le prix
d'un échange si avantageux.
Ce parti ne sera jamais celui du grand
nombre ; les éclats souvent scandaleux ,
sont les dénouemens ordinaires des.commerces
galans : par le funeste panchant
des choses d'ic bas , tout tend à la corruption
, bien- plutôt qu'à la perfection ;
On voit souvent que l'amitié dégénére en
amour , mais il est bien rare que l'amour
ait la gloire de se convertir en amitié ;
cette route détournée et peu frayée a ton-
II. Vol.
jours
2772 MERCURE DE FRANCE
jours supposé d'excellentes qualitez dans
les personnes qui l'ont suivie avec succès;
revenus de la passion qui les aveugloit ,
les Amans conservent difficilement l'estime
mutuelle , sans laquelle l'amitié ne
sçauroit subsister; ceux qui ont cet avantage
ont sans doute un mérite éminent ;
on peut dire d'eux qu'ils étoient faits
pour l'amitié , quoiqu'ils ayent commencé
par l'amour ; ils méritent qu'on les
excuse d'avoir marché quelque temps
dans un sentier dont le terme a été aussi
heureux ; on doit croire , en leur faveur
qu'il y a eu de la surprise ; l'amour qui
ne connoît pas de meilleur titre que Pu
surpation pour étendre son empire , n'a
pas manqué de s'approprier des sujets de
Pamitié , qui s'étoient égarez , et a sçû
même quelquefois abuser de leur erreur ;
il n'a jamais été délicat sur les moyens de
parvenir à ses fins ; mais dès que ces
Amans privilégiez ont reconnu la méprise
, ils sont rentrez dans leur chemin ;
l'amitié leur a offert une retraite honorable
, elle a été pour eux un port tranquille
et assuré où ils ont goûté mille
délices et prévenu ou réparé de dangereux
naufrages.
Etes vous satisfaite , Madame ? trou
vez - vous que j'aye assez dégradé l'amour
II. Vol. et
DECEMBRE . 1733. 2773
pas
et exalté l'amitié ? Convenez que je n'ai
été inutilement à votre école ; si j'ai
quelques idées saines sur cette matiere
c'est à vous à qui je les dois , vos judisieuses
et profondes reflexions m'ont soutenu
dans mes sentimens ; vous m'avez
appris par vos discours la Theorie de la
Philosophie , et j'en ai appris la pratique
par les efforts que j'ai faits pour me borner
en vous voyant à la simple admiration
on est doublement Philosophe
quand on le devient auprès de vous ; vos
yeux sont de pressantes objections contre
les principes d'une science , qui fait consister
sa plus grande gloire à gourmander
les passions ; votre présence donne beau
coup d'éclat au mépris qu'on a pour l'amour
; vous sçavez qu'il a été mille fois
le funeste écueil des Philosophes les plus
aguerris , et que leur confiance n'a guere
été impunément temeraire ; mais , j'ose
le dire , je suis assuré de vous faire par là
ma cour; les charmes de vos discours ont
vaincu ceux de votre personne ; toutes
ces difficultez ont cedé à la solidité de
yos raisonnemens ; votre éloquence a
triomphe de votre beauté , nouveau genre
de victoire et le seul auquel vous êtes
sensible ! N'esperez pas que cet exemple
soit suivi ; vous êtes la premiere , et vous
11. Vol. screz
2774 MERCURE DE FRANCE
serez peut- être la derniere de votre sexe ,
qui , comblée des libéralitez de la nature,
emploira toute la finesse et la force d'un
génie heureux à faire comprendre aux
hommes que la beauté ne merite pas
leurs hommages ; ceux qui s'obstinent ,
malgré vous , à la regarder avec trop
d'admiration , vous paroissent manquer
de jugement, il a fallu pour mériter votre
estime , prendre la seule route que vous
offriez ; j'ai fuï ce que vous de extiez ,
j'ai haï l'amour , parce que vous haissiez
les Amans ; le souverain mépris que
vous marquez pour eux , m'a rendu ce
titre odieux ; mais vous m'avez appris
que je devois faire par raison , ce que je
ne faisois que pour me conformer à vos
idées .
Pardonnez , Madame , la liberté que je
me donne de parler de vos charmes , ils
font trop d'honneur à vos sentimens pour
pouvoir s'en dispenser ; vous devez même
me passer une espece de galanterie ,
qui se borne à peindre les obstacles que
j'ai eu à surmonter , pour me conserver
à vos yeux , digne de quelque preference
; vous m'avez permis de me parer du
glorieux titre de votre conquête , mais je
n'ai obtenu cette faveur qu'au nom de
l'amitié que vous sçavez être de tous les
11. Vol.
temps,
DECEM DAD. * 755° 4775
temps , au rang des vertus. Ceux qui
ont interessé l'amour auprès de vous se
sont bien- tôt apperçus du peu de crédit
qu'il avoit sur votre esprit; vous ne leur
avez pas laissé ignorer qu'étant compris
dans la liste des passions , vous n'hésitiez
pas de le mettre au rang des vices.
Je m'apperçois un peu tard,Madame
que je vais vous engager à une lecture
bien longue ; mais n'oubliez pas mon
excuse ; souvenez - vous que vous m'avez
demandé un volume , plaignez- vous si
vous voulez d'être trop obéïe ; pour moi
je ferai toujours gloire de me conformer
à vos volontez ; il m'importe d'ailleurs
que vous ne soyez pas obligée , pour vous
amuser plus long temps , de lire ma Lettre
plus d'une fois , comme vous m'en
aviez menacé , vous pourrez du moins
tirer un avantage de son excessive longueur,
elle vous servira à vous vanger de
Pennui que vous causent vos voisins ; il
ne faut pour cela que les obliger de la
lire.
इ VICT S
Sans doute , Madame , qu'à l'avenir
vous serez plus réservée à me demander
de longues Lettres vous voyez qu'il ne
faut pas se jouer à moy , je suis determi
né à executer aveuglément tout ce que
vous souhaiterez à mes périls et fortu-
11. Vol. ne
2776 MERCURE DE FRANCE
ne ; je n'ignore pas qu'en vous écrivant
aussi longuement je sacrifie les interêts
de mon esprit à ceux de mon coeur ; faites
moi la grace de croire que ce sacrifice
ne me coûte pas bien cher ; je me sens
disposé à vous en faire de beaucoup plus
considérables ; soyez persuadée que je
Vous aurai une obligation infinie toutes
les fois que vous voudrez bien me fournir
les occasions de vous donner de nouvelles
preuves du respectueux et sincere
attachement avec lequel j'ai l'honneur
d'être , &c.
de France , à Toulouse , à Madame
* * * sur l' Amitié préférable à l'Amours
Inë dans l'Académie des Jeux Floraux.
I'
L est tres - vrai , comme vous le dites ,
MADAME , qu'un véritable Ami est
d'une grande ressource pour soulager nos
peines et nos maux , c'est le trésor le plus
précieux et le plus rare , sur tout pour les
personnes de votre Sexe ; celles qui ont
assez de mérite pour dédaigner l'amour.
craignent , avec raison , en se livrant à
l'amitié , les jugemens du public , ce Tribunal
redoutable , qui ne voit rien qu'il
ne croye être de sa compétence , et qui
décide de tout sans examen ; la plupart
II. Vol. A iiij
des
2760 MERCURE DE FRANCE
gens sont toujours disposez à former des
soupçons injurieux , sur les sentimens
qu'on a pour les Dames ; j'ai éprouvé
cette injustice ; peu s'en est fallu qu'elle
ne m'ait été funeste auprès de vous ; tout
le monde en ces occasions , fait le tort à
l'amitié de la prendre pour l'amour ;
les Dames favorisent une erreur qui les
flatte du côté de leurs charmes et de leur
beauté,pourroient - elles éviter cet Ecueil?
Une vanité mal entendue les engage à
sapplaudir , de grossir le nombre des vils
Esclaves de l'Amour , aux dépens des illustres
sujets de l'Amitié ; plusieurs qui
ne peuvent avoir que des Amans, se font
honneur de confondre avec elles ces
personnes distinguées , qui ont sçu s'attacher
un ami fidele ; une infinité d'Experiences
n'ont pû les convaincre que l'amour
qu'elles inspirent ne suppose en
elles aucun mérite , et ne peut pas même
leur répondre qu'elles ayent de la beauté;
les vûës de leurs Adorateurs , et les motifs
qui les animent , devroient faire regarder
leurs empressemens avec mépris ,
et rendre l'amitié plus chere et plus respectable
; ses plaisirs sont purs , tranquiles
et innocens ; elle n'en goute ni n'en
recherche jamais d'autres ; la générosité
en est la source féconde ; Venus a les
11. Vol. GraDECEMBRE.
1733. 2761
Graces pour compagnes , et l'Amitié les
vertus ; mais ce qui marque bien la supériorité
de celle- cy , et qui fait le plus
éclater son triomphe , c'est que l'Amour
emprunte quelquefois son langage et se
cache sous ses dehors ; il a recours à ce
tour rafiné quand il a épuisé toutes ses
ruses et toutes ses supercheries. Ce déguisement
est l'hipocrisie de l'amour , il
aime mieux alors se trahir lui- même plutôt
que d'échoüer ; ' sa défiance décéle sa
foiblesse et sa honte ; il en fait par là un
aveu forcé N'est - ce pas un hommage
qu'il rend à l'Amitié ? Rappellez - vous ,
Madame , la belle ( 1 ) Sentence de M.de
la Rochefoucaut , que vous avez si souvent
admirée ; vous remarquerez , avec
plaisir , que ce qu'il dit du vice et de la
vertu , convient parfaitement à mon sujet
; cette conformité est aussi honteuse
pour l'amour , qu'elle est glorieuse pour
l'amitié ; elle justifie d'une maniere victorieuse
l'équité de mes invectives et de
mes éloges.
Pour s'assurer d'un accueil favorable
auprès des personnes les plus vertueuses
, l'Amitié n'a qu'à se présenter ; ce
qu'elle a de plus à craindre , c'est d'être
(1) L'Hypocrisie est un hommage que le vice:
rend à la vertu,
II.Vol. A v prise
2762 MERCURE DE FRANCE
prise pour l'Amour, et de devenir la victime
de cette erreur ; cette seule méprise
lui attire toutes les brusqueries qu'el
le essuye ; glorieuses humiliations ! Il lui
suffit d'étre reconnuë, et que tous les honneurs
soient pour elle. Tâchez , Madame,
de la distinguer à des traits certains , pour
vous épargner le chagrin où vous seriez
de lui avoir fait quelque affront; vous remarquerez
dans ses heureux favoris un
merveilleux assemblage des principales
qualitez du coeur et de l'esprit. Un Poëte
distingué a dit hardiment qu'un sot
ne sçauroit être un honnête homme ;
qualité inséparable d'un bon Ami .
Les liaisons d'une tendre amitié sont
entretenues par un commerce doux et
tranquille ; ses attentions , ses bons offices.
s'étendent aux choses importantes et sériuses
, sans oublier ni négliger les bagatelles
, ni les absences , ni les changemens
de fortune ne diminuent en rien
son ardeur ; les pertes de la beauté et de
la jeunesse serrent ses noeuds ; les vrais
amis soulagent leur douleur à la vûë
de ces infortunes per les occasions qu'elles
leur fournissent de signaler leur affection
, et de faire éclater leur tendresse.
Bien opposé à cet aimable caractère , le
temeraire Amour est toujours orageux
H.Vd. C'est
DECEMBRE. 1733. 2763
c'est le Dieu des Catastrophes , son origine
est des plus honteuses ; il doit sa
naissance à l'amour propre , source féconde
de la corruption du coeur , et des
travers de l'esprit ; digne fils d'un tel
Pere , il ne dégenere. pas ; il est aussi pervers
que son principe ; la fourberie , la
supercherie , et l'imposture sont les ressorts
cachez de toutes ses entreprises; tous
ses projets sont des crimes ; l'amitié illustre
et immortalise ses sujets , l'amour
déshonore et dégrade ses Esclaves , il est
P'ennemi irréconciliable de la bonne foy ;
leurs démêlez violens et journaliers les
ont forcez de jurer entre eux un divorce
éternel ; l'amour pur est une chimere ,
' où s'il en fut jamais , ce Phénix n'a pû
jouir du privilege de sa cendre ; on l'a
comparé justement à l'apparition des Esprits
dont tout le monde parle , quoique
personne n'en ait vu ; l'amour enfin est
le partage de la jeunesse , c'est la passion
favorite de cet âge , qui s'est arrogé
le droit d'être relevé de ses fautes, et qui
a la hardiesse de qualifier du nom d'amusemens
excusables , ses attentats les
plus criminels ; peu de gens , sans rien
cacher , ni déguiser , seroient en état ,
après leur jeunesse , de fournir une Enquête
honorable de vie et moeurs. Jose
11. Vol
A vi le
2764 MERCURE DE FRANCE
le dire , après vous , Madame , combien
d'hommes , si tous les mysteres d'iniquité
étoient expo ez au grand jour , seroient
obligez d'implorer lá clemence du
Prince pour ne pas subir la tigurur des
Loix ! Et n'oubliez pas , en faveur de votre
sexe , le sens general du nom d'homme
; la multitude des coupables leur
procure l'impunité , plusieurs abusant de
ce privilege honteux , perpétuent leur
minorité , et se rendent par là d'autant
plus criminels qu'il ne leur reste plus ni
frivoles prétextes , ni indignes excuses ;
je ne dois pas craindre de faire tort à l'amour
en le chargeant de tous les crimes
de la jeunesse , il en est presque toujours
l'auteur ou le complice..
?
La divine Amitié , ce présent du ciel ,
est de tous les âges , et de tous les Etats ;
elle en fit la gloire de tout temps ; ses far
yeurs inépuisables ne sont jamais accompagnées
de dégoûts ;, avec elle on n'a pas
à craindre de parvenir à la derniere ; les
présentes en annoncent toujours de nouvelles
, dont elles sont les infaillibles ga
rans, rien n'est capable d'en fixer le nom
bre, ni d'en borner le cours ; les vrais amis
trouvent à tous momens de nouveaux
charmes dans leur douce société ; mille
sujets interressans soutiennent et animent
II. Vola
leurs
DECEMBRE. 1733. 2765
leurs entretiens ; la délicieuse confiance
fournit toujours sans s'épuiser ; cette ressource
est plus sûre et plus grande que
celle de l'esprit. En tout genre ce qui
mérite le mépris est plus commun que ce
qui est digne d'estime ; ce caractere , matque
infaillible de leur véritable valeur
manque bien moins aux Amis qu'aux
Amans ; rien n'est plus ordinaire que l'amour
, même violent ; rien ne l'est moins
que l'amitié , même médiocre ; on peut
dire à l'honneur de celle cy qu'elle est
tout au moins aussi rare que la vertu ; ce
n'est pas- là le seul rapport qui la rend digne
de cette glorieuse comparaison.
·
Tout retentit des Eloges magnifiques
qu'on donne de toutes parts à l'Amitié ;
permettez- moy , de grace , Madame , de
les appeller des Eloges funébres , puisque
peu s'en faut qu'on ne parle d'une chose
qui n'existe plus ; on ne sçauroit , il
est vrai , faire un plus juste et plus noble
usage de la loüange ; mais l'amour propre,
qui trouve par tout des droits à exercer ,
ne s'oublie pas dans cette occasion ; le Panégiriste
, en publiant des sentimens d'estime
et de vénération pour elle , pense
souvent à s'illustrer lui - même ; on croit
se rendre recommandable par le cas
qu'on fait de cette vertu ; stériles éloges !
II. Vol. puis
2766 MERCURE DE FRANCE
puisqu'on ne voit que tres- peu de gens
qui connoissent les devoirs de l'amitié, et
bien moins qui les observent !
3
Tout le monde se glorifie de posseder
les qualitez propres à former un bon
ami , si nous en croyons les hommes sur
leur parole , il ne manque à chacun
d'eux , pour devenir des modeles de l'amitié
la plus parfaite , que de trouver
quelqu'un qui veuille les seconder dans
leurs prétendues dispositions ; ils souffrent
de ne pouvoir pas mettre en oeuvre
leurs sentimiens ; ceux dont le coeur est le
moins compatissant et le plus dur, livrez
à l'idolatrie la plus honteuse , qui est celle
de soi- même , dont l'interêt et l'amour
propre dirigent toutes les démarches 3
sont ordinairement ceux mêmes qui forment
sur cette matiere les regrets les plus
fréquens ; ils ont même le front de se
déchaîner contre les ingrats que leur
aveuglement est étrange ! où sont les
malheureux que leurs bons offices ont
prévenus et soulagez ? Sur qui se sont
répandus leurs bienfaits ? Qu'ils attendent
du moins , pour être en droit de
déclamer contre l'ingratitude et la dureté
, qu'il y ait quelqu'un dans l'Univers
qui puisse être ingrat à leur égard et qui
ait éprouvé leur sensibilité.
11. Vol
Ов
DECEMBRE. 1733. 2767
On trouve des gens qui voudroient
faire entendre que ce qui les arrête , et les
empêche de suivre leur panchant , c'est
la craipte d'être trompez , ou le danger
de faire des avances , auxquelles on ne
réponde pas ; ne soyons pas les dupes de
ces réfléxions trop prévoyantes ; quand
on est si prudent et si circonspect sur
cette matiere à s'assurer des premiers pas,
on n'est guere disposé à fiire les seconds ;
qui ne sçait point être généreux , ne sera
jamais reconnoissant; ces vertus adorables.
marchent toujours ensemble ; c'est les
détruire que de les séparer.
Vous me fournissez Madame , la
preuve de cette verité ; toutes les qualitez
d'une solide Amie se trouvent
réunies en vous ; à peine en eû je fair
l'heureuse découverte que ce merveil
leux assemblage me remplit d'admiration
, et détourna mes yeux de ce qui
attire d'abord sur vous ceux de tout le
monde , il me parut que ce seroit avilir
votre beauté d'en fire usage pour inspirer
des passions ; c'étoit une chose trop
aisée lui faire honneur , je voyois
pour
en vous avec complaisance tout ce qui
pouvoit servir de lustre à l'amitié , et lui
faire remporter sur l'amour la victoire la
plus éclatante ce ne fut pas sans des
II. Vol
efforts.
2768 MERCURE DE FRANCE
efforts puissants et redoublez que je
m'obstinai à approfondir ces idées ; les
réfléxions que je fis là- dessus furent le
plus sublime effort de ma Philosophie ;
sans leur secours j'aurois éprouvé le sort
commun , et vous m'auriez infailliblement
vû langur , comme mille autres, au
nombre de vos Amans , si vous ne m'aviez
paru mériter quelque chose de mieux
que de l'amour ; dès que je connus votre
coeur et toutes les qualitez qui le rendent
propre à faire gouter les douceurs et les
charmes de l'amitié , j'aurois rougi du
seul projet d'en faire un autre usage ; je
me suis mille fois glorifié de mon choix,
je lui do's l'heureuse préférence dont
vous m'avez honoré , et je vois bien que
c'étoit par là seulement que je pouvois
en obtenir de vous.
Mes soins assidus firent prendre le
change à vos Amans ; ils m'ont honoré
de leur jalousie , les plus clair- voyans, reconnoissant
la méprise , crurent être en
droit de faire peu de cas de mes sentimens
et de m'en faire un crime ; ils ignoroient
qu'on pouvoit vous rendre un
hommage plus digne de vous que les
leurs ; je ne me suis point allarmé , et ne
leur ai cédé en rien ; l'attachement que
j'avois pour vous étoit en état de soute-
II. Vol. Dis
DECEMBRE. 1733. 2769
nir toute comparaison ; mon amitié a
souvent fait rougir leur amour ; le vain
titre d'Amans dont ils faisoient tant de
gloire ,, a perdu tout son éclat à l'aspect
d'un véritable
ami ; ce parallele
en a détruit
tout le faux brillant.
Le succès n'ayant pas répondu à leur
attente , ils ont malicieusement affecté
de me traiter en Rival ; leur feinte jalousie
a tenté de vous faire entrer en défiance
sur mes sentimens. Ils ont essayé d'allarmer
votre délicatesse sur les jugemens
du public. C'est sur les choses qui
peuvent avoir quelque rapport à la galanterie
, que la licence des soupçons et
des propos est la plus effrénée ; le mensonge
et la médisance , la calomnie et l'imposture
s'exercent à l'envi sur cette matiere
, c'est là leur sujet favori ; ce champ
est le plus vaste qu'elles ayent pour triom
pher de l'innocence , parce qu'il est souvant
difficile de se justifier avec évidence
; les indices équivoques , les soupçons
injustes tiennent lieu de preuves completes
; le petit nombre de ceux qui tâ,
chent de sauver les apparences , tire peu
de fruit de leur contrainte, on aime mieux
tout croire étourdiment que de souffrir
que quelqu'un jouisse du fruit de ses
attentions.
II. Vol. Mal
2770 MERCURE DE FRANCE
Malgré cette funeste disposition , le
public , chez qui l'avis le plus favorable
n'a jimais prévalu , a été forcé , après
avoir quelque temps varié dans ses ju
gemens , de rendre témoignage à la vérité
; il s'est fait la violence de déclarer
que l'amitié seule formoit les noeuds qui
nous unfssoient ; cette décision fur pour
moi une victoire éclatante ; rarement on
en obtient de pareille devant un Juge
qui met ordinairement les apparences et
les préventions à la place des lumieres.
Vos Amans déconcertez se sont répandus
en murmures , ils ont donné à votre
coeur des qualifications injurieuses ; ils
l'ont traité d'insensible et de dur ; pour
ménager leur orgueil ils ont voulu vous
faire un crime du peu de cas que vous
ávez fait de leur amour ; injuste accusation
! Ils n'ont jamais été fondez à vous
reprocher votre prétendue insensibilité ,
vous vous êtes à cet égard pleinement
justifiée en faisant voir que vous réserviez
vos sentimens pour un plus digne
et plus noble usage que celui qu'ils leur
destinoient ; mal à propos ils ont appellé
dureté ce qui étoit en vous l'effet de la
glorieuse préférence que vous avez toujours
donnée à l'amitié Pour mériter et
pour obtenir toutes ses faveurs , vous lui
II. Vol. avez
DECEMBR E. 1733. 2771
avez offert les prémices de votre coeur ;
pour vous conserver digne d'elle , vous
n'avez jamais voulu la compromettre
avec l'amour ; vous avez la gloire , Madame
, d'avoir commencé par où bien
d'autres personnes de votre sexe ne peu
vent pas même finir ; leurs charmes et
avec eux leurs Amans les abandonnentils!
elles ne peuvent abandonner l'amour :
les dégoûts qu'elles ont alors à essuyer
les informent fréquemment que le temps
de plaire est passé ; s'il leur restoit quelque
mérite après avoir perdu leur beau.
elles pourroient se dédommager de
leurs pertes par le secours de l'amitié ; elles
n'auroient rien à regreter, si du débris de
leurs adorateurs elles avoient pû se ménager
un bon et fidele Arai , leur bonheur
seroit grand de connoître le prix
d'un échange si avantageux.
Ce parti ne sera jamais celui du grand
nombre ; les éclats souvent scandaleux ,
sont les dénouemens ordinaires des.commerces
galans : par le funeste panchant
des choses d'ic bas , tout tend à la corruption
, bien- plutôt qu'à la perfection ;
On voit souvent que l'amitié dégénére en
amour , mais il est bien rare que l'amour
ait la gloire de se convertir en amitié ;
cette route détournée et peu frayée a ton-
II. Vol.
jours
2772 MERCURE DE FRANCE
jours supposé d'excellentes qualitez dans
les personnes qui l'ont suivie avec succès;
revenus de la passion qui les aveugloit ,
les Amans conservent difficilement l'estime
mutuelle , sans laquelle l'amitié ne
sçauroit subsister; ceux qui ont cet avantage
ont sans doute un mérite éminent ;
on peut dire d'eux qu'ils étoient faits
pour l'amitié , quoiqu'ils ayent commencé
par l'amour ; ils méritent qu'on les
excuse d'avoir marché quelque temps
dans un sentier dont le terme a été aussi
heureux ; on doit croire , en leur faveur
qu'il y a eu de la surprise ; l'amour qui
ne connoît pas de meilleur titre que Pu
surpation pour étendre son empire , n'a
pas manqué de s'approprier des sujets de
Pamitié , qui s'étoient égarez , et a sçû
même quelquefois abuser de leur erreur ;
il n'a jamais été délicat sur les moyens de
parvenir à ses fins ; mais dès que ces
Amans privilégiez ont reconnu la méprise
, ils sont rentrez dans leur chemin ;
l'amitié leur a offert une retraite honorable
, elle a été pour eux un port tranquille
et assuré où ils ont goûté mille
délices et prévenu ou réparé de dangereux
naufrages.
Etes vous satisfaite , Madame ? trou
vez - vous que j'aye assez dégradé l'amour
II. Vol. et
DECEMBRE . 1733. 2773
pas
et exalté l'amitié ? Convenez que je n'ai
été inutilement à votre école ; si j'ai
quelques idées saines sur cette matiere
c'est à vous à qui je les dois , vos judisieuses
et profondes reflexions m'ont soutenu
dans mes sentimens ; vous m'avez
appris par vos discours la Theorie de la
Philosophie , et j'en ai appris la pratique
par les efforts que j'ai faits pour me borner
en vous voyant à la simple admiration
on est doublement Philosophe
quand on le devient auprès de vous ; vos
yeux sont de pressantes objections contre
les principes d'une science , qui fait consister
sa plus grande gloire à gourmander
les passions ; votre présence donne beau
coup d'éclat au mépris qu'on a pour l'amour
; vous sçavez qu'il a été mille fois
le funeste écueil des Philosophes les plus
aguerris , et que leur confiance n'a guere
été impunément temeraire ; mais , j'ose
le dire , je suis assuré de vous faire par là
ma cour; les charmes de vos discours ont
vaincu ceux de votre personne ; toutes
ces difficultez ont cedé à la solidité de
yos raisonnemens ; votre éloquence a
triomphe de votre beauté , nouveau genre
de victoire et le seul auquel vous êtes
sensible ! N'esperez pas que cet exemple
soit suivi ; vous êtes la premiere , et vous
11. Vol. screz
2774 MERCURE DE FRANCE
serez peut- être la derniere de votre sexe ,
qui , comblée des libéralitez de la nature,
emploira toute la finesse et la force d'un
génie heureux à faire comprendre aux
hommes que la beauté ne merite pas
leurs hommages ; ceux qui s'obstinent ,
malgré vous , à la regarder avec trop
d'admiration , vous paroissent manquer
de jugement, il a fallu pour mériter votre
estime , prendre la seule route que vous
offriez ; j'ai fuï ce que vous de extiez ,
j'ai haï l'amour , parce que vous haissiez
les Amans ; le souverain mépris que
vous marquez pour eux , m'a rendu ce
titre odieux ; mais vous m'avez appris
que je devois faire par raison , ce que je
ne faisois que pour me conformer à vos
idées .
Pardonnez , Madame , la liberté que je
me donne de parler de vos charmes , ils
font trop d'honneur à vos sentimens pour
pouvoir s'en dispenser ; vous devez même
me passer une espece de galanterie ,
qui se borne à peindre les obstacles que
j'ai eu à surmonter , pour me conserver
à vos yeux , digne de quelque preference
; vous m'avez permis de me parer du
glorieux titre de votre conquête , mais je
n'ai obtenu cette faveur qu'au nom de
l'amitié que vous sçavez être de tous les
11. Vol.
temps,
DECEM DAD. * 755° 4775
temps , au rang des vertus. Ceux qui
ont interessé l'amour auprès de vous se
sont bien- tôt apperçus du peu de crédit
qu'il avoit sur votre esprit; vous ne leur
avez pas laissé ignorer qu'étant compris
dans la liste des passions , vous n'hésitiez
pas de le mettre au rang des vices.
Je m'apperçois un peu tard,Madame
que je vais vous engager à une lecture
bien longue ; mais n'oubliez pas mon
excuse ; souvenez - vous que vous m'avez
demandé un volume , plaignez- vous si
vous voulez d'être trop obéïe ; pour moi
je ferai toujours gloire de me conformer
à vos volontez ; il m'importe d'ailleurs
que vous ne soyez pas obligée , pour vous
amuser plus long temps , de lire ma Lettre
plus d'une fois , comme vous m'en
aviez menacé , vous pourrez du moins
tirer un avantage de son excessive longueur,
elle vous servira à vous vanger de
Pennui que vous causent vos voisins ; il
ne faut pour cela que les obliger de la
lire.
इ VICT S
Sans doute , Madame , qu'à l'avenir
vous serez plus réservée à me demander
de longues Lettres vous voyez qu'il ne
faut pas se jouer à moy , je suis determi
né à executer aveuglément tout ce que
vous souhaiterez à mes périls et fortu-
11. Vol. ne
2776 MERCURE DE FRANCE
ne ; je n'ignore pas qu'en vous écrivant
aussi longuement je sacrifie les interêts
de mon esprit à ceux de mon coeur ; faites
moi la grace de croire que ce sacrifice
ne me coûte pas bien cher ; je me sens
disposé à vous en faire de beaucoup plus
considérables ; soyez persuadée que je
Vous aurai une obligation infinie toutes
les fois que vous voudrez bien me fournir
les occasions de vous donner de nouvelles
preuves du respectueux et sincere
attachement avec lequel j'ai l'honneur
d'être , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. de Ponsan, Trésorier de France, à Toulouse, à Madame *** sur l'Amitié préférable à l'Amour ; lûë dans l'Académie des Jeux Floraux.
La lettre de M. de Ponsan, Trésorier de France à Toulouse, adressée à une dame, met en avant la supériorité de l'amitié sur l'amour. L'auteur souligne que l'amitié est une ressource précieuse, particulièrement pour les femmes méritantes qui craignent les jugements publics. Il observe que l'amour et l'amitié sont souvent confondus, ce qui peut nuire à l'amitié. L'amour est motivé par la vanité et la beauté, tandis que l'amitié repose sur la générosité et les vertus. L'auteur note que l'amour peut emprunter le langage de l'amitié par hypocrisie. Il insiste sur la pureté et la tranquillité des plaisirs de l'amitié, contrastant avec les tumultes de l'amour. L'amitié persiste à travers les épreuves et les changements de fortune, renforçant les liens entre les amis. En revanche, l'amour est décrit comme orageux et corrupteur, né de l'amour-propre et source de crimes. L'auteur admire les qualités de la dame, qui incarnent une amitié solide et véritable, et se félicite de son choix de préférer l'amitié à l'amour. Il mentionne également les jaloux qui ont tenté de semer la défiance, mais son amitié est restée inébranlable. La lettre, publiée dans le Mercure de France en décembre 1733, exalte l'amitié comme seule capable de former des liens authentiques. L'auteur relate comment le public, après des jugements variés, a finalement reconnu la supériorité de l'amitié. Elle décrit les réactions de ses anciens amants, qui l'ont accusée d'insensibilité et de dureté, mais se justifie en expliquant qu'elle réservait ses sentiments pour un usage plus noble. L'auteur souligne que l'amitié est souvent compromise par l'amour, mais que l'inverse est rare. Elle loue les personnes capables de transformer leur amour en amitié, les qualifiant de méritantes. Elle exprime sa gratitude envers une dame dont les réflexions philosophiques l'ont influencée. Elle admire cette dame pour son intelligence et sa beauté, mais surtout pour son mépris de l'amour et son attachement à l'amitié. L'auteur conclut en affirmant son dévouement et son respect pour cette dame, prêt à sacrifier ses intérêts pour lui prouver son attachement sincère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
42
p. 161-177
EXTRAIT DE NARCISSE.
Début :
ACTEURS. LISIMON, VALERE, LUCINDE, { Enfans de Lisimon. ANGELIQUE, LEANDRE, { Frere [...]
Mots clefs :
Angélique, Valère, Lucinde, Narcisse, Portrait, Léandre, Frontin, Coeur, Frère, Marton, Femmes, Maître, Honte, Grâces, Femme, Homme, Aimer, Belle, Original, Sentiments
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT DE NARCISSE.
EXTRAIT DE NARCISSE.
AcriuRi
1.1SIM'0Nt'
VALERE,<£^IFIMONI»
1t:OCniDE, t nratlS e A.,ll1mOn.,
AANNGG-EELL I1QQ.:UU EE>,. C Frere &ScL-ur,puLE
ANDRE, l pilles ddeeLLiisfiimmoonn",
MÂ}R:TON:', Suivante..
FRONTIN, Valet de Valere.-
LLaaSS'ceenneeeejfdans:Fappartement de Valere;, LE but de l'Autheur aété depeindre
decorriger, s'ilétoit possible "le'
zidicule affreux des petits Maîtres, qui
préférent leur figure & leurs prétendues
graces à celles des plus jolies femmes. Lucinde,
Soeur de Valete,un de ces êtres
méprisables, veut faireensorte de leguérit
de ses travers , en le faisant peindre en
femme. Elle commence la pièce avec Martin
qui est du secret.
Lucinde.
» Je viens de voir mon Frere se promet
ner dans le jardin; hâtons-nous avant
»son retour, de placer son portrait sur sa
» toMillettea. rton.
» Le voiBt-Mademoiselle
,
changé dans
r« ses ajustemens de manière à le rendre I
'u méconnoissable,quoiqu'il soit le plny
» joli homme du monde,il brille ici est
J) femme encore avec de nouvelles graces
Lucinde.
» Valere est par sa délicatesse & l'affectation
de sa parure,une espéce de fem-
» me cachée fous les habits d'homme,&
» ce portrait ainsi travesti
,
semble moins
» le déguiser, que le rendre à son état nais
turel.
Jlîarton.
» Eh bien, où est le mal?Puisque les
» femmes cherchent aujourd'hui à le rapiu
procher des hommes,n'est-il pasconp.
venable que ceux ci fassent la moitiédu
chemin, & qu'ils tachent de gagner en
agrémens autant qu'elles en solidité ?
Graces à la mode, tout s'en mettra plus
aisément de niveau.
Lucinde.
Je ne puis me faire à des modes aussi
ridiculespeut-être notre sexe aura-t-il
> le bonheur de n'en plairepasmoins,
» quoi qu'i l dev ienne plus estimable;mais
» pour les hommes je plains leur aveugle-
» ment : que prétend cette jeunesse étour-
»die en usurpant tous nos droits: Espe-
» rent. ils de mieux plaire aux femmes er
03 s'efforçant de leur rellembler.
Maxtor?.
» Pour celui-là ils auroient tort, 6c les
» femmes se haïssent trop mutuellement
» pour aimer ce qui leur ressemble; mais
» revenons au portrait, ne craignez-vous
si point que cette petite raillerie ne fâche
»M. le Chevalier?
Lucinde.
» Non
,
Marron,mon frere est naturel-
» lement bon
,
il est même raisonnable
,
à
» son défaut près; il sentira qu'en lui fai-
» sant par ce portrait un reproche muet &
» badin, je n'ai songé qu'à le guérir d'un
si travers qui choque jusqu'a cette rendre
Angélique,cette aimable pupille de
30 mon Pere que Valere épouse aujourd'hui
»c'est lui rendre servicequede torigt t les défautsde son Amant, & tu (JSi
» combienj'ai besoin des soins de cette
« chere amie pour me délivrer de Léandre
» son ecre que mon pere veut aussi me I
» faire époMngaertro.n.,.|
si Si bien que ce jeune inconnu, ét ]
» Cléonte
, que vous vîtes l'Eté dernier à
» Poissy
, vous rient toujours au coeur ?
Lucinde.
» Je ne m'en défends point, je compte,
» même sur la parole qu'ilm'a donnée de
»> reparoître bientôt& sur la promesse que
»m'a faite Angélique d'engager son frerés r
oa renoncer à moi. !
Marton !
» Bon renoncer! songez que Vos yeux
»auront plus de force pour ferrercet en-
»gagement, qu'Angélique n'en fçautfoit!
J) avoir pour le rLomprue. cinde.j
»Sans disputér sur tes flatteries, je rtf
Ji) diraiquecommeLéandre ne m'a jamaijM
» vue, il seroit aisé à sa soeur de le prtvcJ
Jt nir, & de lui faire entendre que ne pou-
» Vant être heureux avec une femme dont
»le coeur est engagé ailleurs, il ne fçait-
>> roit mieuxfaire que de s'en dégager
*» pat un refushonnêt.
r' Marton. ,
» Un refus honnête ! ah Madame refu-
»
fer unefemme faite comme vous avec
quarante mille écus,c'est une honnêteté
> dont jamais Léandre ne (era capable.
àpart. Si elle sçavoit que Léandre 8c
»
Cléonte ne sont que la même personne ,
»un telrefus changeroit bientôtd'épia
thete.
Lucinde.
» Ah ! Marton
,
j'entends du bruit, cai)
chons vite ce porrrait, c'est mon frere
Il qui revient, & en nous amusant à jaser ,
Il nous nous sommesôté le loisir d'exe'cLi.
IJ ter notre projet.
Marton.
» Non,c'est Angélique.
Angélique est auflj du secret; mais com
me elle aime tendrement Valere
,
elle appréhende
de l'indisposer contre elle, s'il
sçait qu'elle a contribué à l'exposer à la
raillerie ;elle conjure donc Lucinde de
changer de résolution ; Lucinde dit qu'elle
ne veut pas perdre les frais de son
industrie ,& s'offre à courir feule les risquesdusucces
, en proposant à Angélique
de n'être que témoin & non complice
On entend la voix de Valere ; & Lucinde
met le portrait sur sa toilette; Valere
arriy« avec Frontin,Sc annonce toa
caractère par des propos pleins de faculté
& d'imprtinence; appercevant le porj
trait,ilse récrie sur la beauté de sa proi
pre figure sans la reconnoître,&
deman
de à Frontin où il a pris ce portrait: Frojv*
tin lui dit qu'il ne sçait ce que c'est -, Vaj
lere n'a garde de le croire. Les petits maî.,
-
tres n'ont la tête remplie que de bonnel
fortunes. Il se félicite en considérant let
portrait
,
d'avoir fait une auHi brillante
conquêtecontinuant sur le même ton
g
il demande à Frontin le nom dela belle <
(
Frontin quiareconnu son Maître luisais
son propre portrait en disant, que c'c
une personne bien minaudiere
,
bien coquette
, en un mot un petit maître femelles
qu'il a été à son service,qu'il en ajeçu
beaucoup de Couflf-,ts.; que malgré cela il
est toujours son trèshumble serviteur
„ mais que cette fille ne se nomme point
Valere prend les discours de Frontin pouss
du Galimathias
,
& se fait habiller afin de
découvrir l'original du portraitpourlequel
il se sent épris d'une passion violenter il ne
peut cependant s'empêcher de songer à
,
Angélique qu'ilaimoit & qu'il doit epoufer
dans le jour; mais l'idée d'Angélique ne
pouvant l'arrêter, un contre-tems fâcheu»
l'arrivée de ioii pere le forçe derester. Li:
timon PtilbÚlu. violent: c'elf lui Util
arrêté le mariage. Valere a beau demander
un délai. Lifimon le quitte en lui disant
qu'il veut être obéi. Valere outré de l'inflexibilité
de son Pere
,
sort l'instant d'après
pour tâcher de trouver l'objet qui lui
a paru si beau. Angéliquearrive avec
Marron. Cette derniere s'égaïeaux dépens
de Valere qui est devenu tout-à-coup
amoureux de sa figure, Angélique quiaime
, ne sçauroit rire des plaisanteriesqu'on
fait sur son Amant. Marton croyant mieux
trouver son compte avec Lucinde qui furvient
veut lui faire le recit des ridicules
de Valere; mais Lucinde a bien d'autres
choses en tête; elle a rencontré son Pere
qui lui a ordonné de se disposer à donner
la main à Léandre. Elle ignore toujours
que ce Léandre est le même que Cléonte
& Angélique , ne ladesabusepoint. Lucinde
rentre chez Lisimon pour le supplier de
ne point contraindre son inclination. Angélique
dit ensuiteàMarton que si elle
se plaît à joiiir pendant quelques instans
del'inquiétudede Lucinde,c'est pour lui
en rendre l'événement plus doux ; quelle
autre vengeance,ajoûte t-elle, pourroic
être autorisée par l'amitié ? Marron quitte
Angélique pour rejoindre Lucinde. Angélique
appercevant Valere qui regarde
amoureusement le portrait en question
»
commence à craindre deperdre son coeur:surtout
quand Valere continuant deconsidérer le portrait,
dit d'un ton animé: »' Que de graces !
Quête
1) traits! Que cela est enchanté!Que cela est divin !
» ah,qu'Angélique ne le flate pas de soutenir la
P» comparaison avec tant de charmes!
Angélique ,faifijjc.nt le portrait.
» Je n'ai garde assurément,mais qu'ilmesoit
»» permis de partager votre admiration, la con-
;.) noissance des charmes de cette heureuse rivalç
»adoucira du moins la honte de ma défaite.
Valere,
:»O.Ciel!
Angtlique.
Qu'avez-vous donc? vous paroissez tout in.
»terdit: je n'aurais jamais cru qu'un petit-maître ,
o., fdrjj aisé à déconteVnancer.alere.
30 Ah! cruelle
, vous connoissez toutl'amendant
.',que vous avez sur moi, &c vous m'outragez sans
»que je puisse répondre.
Angélique.
:nC'eÍ1- fort mal fait, en vérité, & réguliere-
P-à ment,vous devriez me dire des injures.Allez,
M Chevalier, j'ai pitié de votre embarras, voilà
ïavctre portrait, & je fuis d'autant moins fâchée
JO.que vous en aimiez l'original,que vos sentimens
1, sont sur ce point tout-à-fait d'accord avec les
»miens.
Plilere.
M Quoi, vous connoissez la personne !
Angélique.
»Non feulement je la connais, mais je puis
3.1 vous dire qu'elle est ce que j'ai de plus cher au
» monde.
Valere.
Valere.
»Vraiment voici dunouveau, & le langage
"«yçft un peu singulierdans la bouche d'une rivale.
Ar.^é'icjne.
» Je ne sçais, mais il est sincére. à pw. S'il se
4b pique ,je triomphe.
l'aJerc,
» Elle a donc bien du mérite?
-
Ar^eltfae.
r> Il ne tient qu'à elle d'en avoir infiniment.
Viilcye,
» Point de défauts,sans doute »
An^êlique.
»' Oh beaucoup! c'est une petite personne bisar-
«te, capricieuse éventée ,étourdie, volage
,
&
J, surtout d'une vanité insuportable; mais quoi elle
*3 en aimable avec tout cela, & je vous prédis d'a-
» vance que vous l'aimerez jusqu'au tombeau.
Valere.
» Vous y consentez donc?
Angélique.
»Oui:
Valere.
io Cela ne vous fâchera point
.Angéltque.
93 Non: Valere, à part.
s' Son indifference me desespére: haut. Oserai-
«jeme flatter qu'en ma faveur, vous voudrez
» bien resserrer encore votre union avec elle.
Angélique.
» C'est tout ce que je demande.
Valcre outré.
» Vous dites tout cela avec une tranquillité
r> qui ms charme.
Angélique.
»Comment donc! vous vous plaigniez tout à-
»> l'heure de mon enjouement, & à present vous
» vous fâchez de mon fang froid, je ne (pis plus
» quel ton prendre avec vous.
Valere
,
b.¡J.
»Jecréve de dépit; haut: Mademoiselle m'ac- »corderat-eilela faveur de me faire faireco-
» noissance avec elle.
Angélique.
» Voilà par exemple un genre de service que je
s, fuis sûre que vous n'attendez pas de moi ; mais
); je veux passer votre espérance
,
&je vous le'prQ
a:> wiets encore.
Valcre,
» Ce fera bientôt,aumoins.
Angélique,
Je
Peut-être dès aujourd'hui.
Valere.
a3 Je n'y puis plus tecir. Ilveut s'enaller.
Angélique à part.
» Je commence à bien augurer de tout cd, il
a) atrop de dépit pour n'avoir plus d'amour:haut.
'Û.!\ allez-vous, Valere?
Valere.
» Je vois que ma presence vous gêne ,,,.je vais
is vous céder la place.
Angélique.
» Ah point, je vais me retirer moi-même. Il
».q'dl pas iuec queje vous chasse de chez vous.
Valere*
v JÎ Allez,allez, souvenez-vous,que qui li'aimfc
»rien ne mérite pas d'être aimé. Angélique.
2) II vaut encore mieux n'aimer rien que d'être
It amoureux de foi même. pf, re ,
seul.
»Amoureux de sou-même:est-ce ancrime de
»sentir un peu ce qu'on vaut ? J«^Vuis cependant
» bien piqué; est il possible qu'on perde un amant
»comme moi sans douleur? On diroit qu'elle me
*3 regarde comme un homme ordinaire: hélas je
>5 l'nt: déguise envain le troublé de mon coeur, &
*> je crains de l'aimer encore après son inconstance;
mais non tour mon coeur n'est qu'à ce
n charmant objet ! courons tenter de nouvelles re- »Cherches
,
& joignons au soin de faire mon bon
heur celui d'exciter la jalousie d'Angélique,
» mais voiciFrontin.
Illui demande envain des nouveïs de la belle
inconnue. Fronrin est ivre, ne fait que b¿g":¡T
& au lieu d'instruire son Maître, il excite sa colere.
Lucinde survient aprèsledépart de Valere
dont elle estinquiéte; elie abeau interrogerFro,ntin
,il n'est pas en état de lui répondre; cependant
il apprend à Lucinde que son Maître est amoureux
de sa ressemblance. Lucinde craignant l'indiscrétion
de Frontin, lui donne encore de quoi
boire, malgrél'état on il est pour l'engager à se
taire. L'inquiétude que ressent Lucinde- de l'égarement
de son frere, ne l'empêche pas de songer à
ses propres affaires;elle soupire pourCléont;&
veutabsolument qu'Angélique la débarrasse de la
recherche de Léandre, Angélique plaisante avec elle en attendant le retour de celui qui doit la détromper.
Il arrive 5c Lucinde lui marque son contencement
de l'épreuve qu'il lui a fait efluyer^
Léandre remercie sa soeur d'avoir longé à son bonheur
; & dans le rems qu'il lui baise la mais V..
iere paroît
,
& dit à Angélique
Que ma présence ne vous gêne point; COnls:
menr,Mademoiselle, je ne connoiiîois pas ton-
"tes vos conquêtes, ni l'heureux objet de votre
»>préférer.ce,6c j'aurai soin de me souvenir par
»•> i.urv.ne,qu'après avoir (ollF'ré le plus confié
t/ur.nient Valere a été le plus maltraité.
And:!It
« Ce feroit mieux fait que vous ne pensèz, Se
»»vousauuezeneffet besoinde quelques levons
demodeitie.
Valcyt.
« Quoi, vous orc2 joindre la raillerie à l'outrage
,
& vous avez le front de vous applaudir, quand
a vous devriez mourir de honte!
Angclicjne.
« Ah
vous vous fâchez, je vous laisse
,
mepaslesinjures. la je n'ai- t*Valcrt, ge
si Non,
vous demeurerez, il faut que je jouisse
; de toute votre honte.
Angélique.
1.h bien, joulflez.
Vtilire.
3 Car j'espere que vous n'aurez pas la hardiesse
« de tenter votre Juftincacion,
Angélique.
N'ayez pas peur.
Valert.
»• Eh que oui ; ne vous flacez pas que je conserve
» encore les moindres sentimens envoue faveur.
An!l,éliqu!.
}>
Mon opinion là-dessus ne changera rien à la
»chose.
VaW.
» Je vous déclare que je ne veux plus avoifpouf
t;rous que de la haine.
Angélique.
C'est fort bien fait.
VzIcïstirant!cpir.'r.nt.
- Er voici déformais l'uniqueob]^: J;motl
amour.
sîngèliqiic,
h Vous avez r.itfon,& moi je vous déclare que j'âipeut Menfisur, n;:mtl'ant jon freye, un atta-
»îchement quin'est de guère inférieurau 1. t»pourl'originaldeesportrait.
Palert.
» L'ingrate ! il ne me reste plus qu'à mourir.
y}t.gèUefut%
*>Valere^écoutez
:
j'ai pitié de l'état 0\\j vous
t) vois, vous devez convenir que vous êtes le plus
injufie des hommes de vous compoiter ainsi sur
j une apparence d'infidéliré dont vous m'avez »vouf-même donné l'exemple, mais ma bonté
."eu[ bien encore aujourd'hui pailer par-dellus
vos travers.
Va1ere.
«Vous verrez qu'on me fera la grâce de me
» pAardonnner.gélique., » En vérité, vous ne le méritezguère,je vais
:1, cependant vous apprendre à que! prix je puis
» m'y résoudre; vous m'avez ci devant témoigné
des sentimens que j'ai payés d'un retour trop
tendre pour un ingrat. Malgré cela vous m'a-
.v vez indignement outragée par un amour Ci[txa-
»vagant conçu sur un simpleportrait.avectoUt
»la legereté, & l'ose dire toute l'étourderie de
votren âge & de votre caractère; il n'est pas
»'tems d'examiner si j'ai dû vous imiter, & ce
n'tft pas à vous qui êtes coupable qu'il convient'
dioit deblâmer ma conduite.
ralere.
Ce n'est pas à moi! GrandDieu niais voyons
»»où tendent ces beaux discours.
Angélique.
« Le voici Je vous ai dit que je connossois
»>l'objet de votre nouvel amour,&cela tft vrai :
» j'ai ajouté que jel'aimois ten^renient, &ce-'d
« n'e st encoie que trop vrai; en vous avouant son
»> nu r!re ,
je ne vous ai point déguisé ses défauts)
»> j'aifaitplus, jevousaipromisdelefairecon-
» ¡,;oÍue, & je vous eng.ge ma parole de vous le
•3 faire connoîcre dès aujourd'hui, des cette heure-
»même;car je vous avertis qu'il est plus prèsde
vous que vous ne pensez.
Valere.
.) Qu'entens je? quoi là ?
singé!ijue.
, 33 Ne m'interrompez point,je vous prie; enfin
*> lavéritémeforce à vous répéter que cette pel.
:t;> sonne vous aime avec ardeur,& je puis vous ré.
*> pondre de son attachement comme du mien
»3 propre: c'efi à vous maintenant de choisir en-
:J,rre elle & moi celle à qui vous destinez votre
« tenditffe;choiifilez,Chevalier, maisclioififfcz
« 4s cet instant & faq> retour.
Maton.
aj Le voilà ma foi bien embairafle, l'alternaIJ'riv-
e est plaifjnte : croyez-moi, M;siar. cboi-
» filTez le portrait, c'est le moyen d'être à l'abri-
« deslivaux.
Lucinie.
Ah,Valere,faut.il balancer siiong-tems peut
» suivre les impressions du coeur?
Valere aux pieds d'Angélique jettant le
portraIt.
t:I C'en est fait,vous avez vaincu, belle An-
»'gélique,Se je sens combien les sentimens qui
naissentdu caprice font inférieursà ceux que
»*ous inspirer. Marton ramasse le périrait
,
mais
hélas quand tout mon coeur revient à vous
puis-je me flater qu'il me ramènera le votre ?
Angélique.
** Vous pourrez juger de ma reconnoissance par
t, le sacrifice que vous venez de me faire,levez-
»Îvo-us Valere & cordidérez bien ces traits.
Lèandre regardant aujjt.
Attendez donc,rnais je cro's reconnoître cet- objet là
; c'est oui ma foi,c'etflui.
Qui lui
Valere.
,
» Quilui? ditesdoncelle,c'ec'nes:t une femnmie àà
»' qui je renonce, commeàtoutes les femmes de
» l'Univers,sur qui Angélique l'emportera ten-
1) jours.
Angélique.
Qui, Valere ,ç'étoit une femme jusqu'ici,mais
»j'espére que déformais ce fera un homme fu-
S3 périeuràces petites foiblesses qui dégradoient
»son sexe & son caractère.
Valere,
» Dans quelle étrange surptisé vous me jettez Angélique.nie Ietteir
Vousdévriez' d'autant moins méconnoître:
»cet objet que vous avez en avec lui le corn-
»merce le plus intime, & qu'assurémenton ne
*> vous accusera pas de l'avoir négligé.
Valere.
M Ah ! que vois-je ?
»Lachose n'est-ellepas claire, vous voyez le
t) portrait & voilà l'original.
Valere,
» O Ciel, & je ne meurs pas de honte !
:Al.dlOn.
SI Eh
,
Monsieur, vous êtes peut-être le (eul de
»votre ordre,qui la connoinez.
Angélique,
» Ingrat! avois-je toit de dire que je Connoifïbi$
»» l'original de ce portrait ?
Valere.
» Et moi je ne veux plus l'aimer, que parce
JOqü'll vous adore.
4 - 1 :nr6r:"Jn-::,
M Vous voulez bien que pour affermirnotreré-
M conciliation, je vous presenteLéandre tuon
sa frere.
Lèjndrc.
i,, Souffrez, Monsieur.
Valere.
M Dieux! quel comblede félicité! quoimême
»> quand j'étais ingrat, Angélique n'étoit pas infi-
93 delle ? Lucinde.
M Que je prens de part à votre bonheur! & que
» le mien en est augmenté!
~L'simonarrivant
» Ah vous voici tous rassemblés fort à propos.
S] Valere & Lucinde ayant tous demrretire à leurs
- mariages
,
~j'avois d'abord résolude les y con-
»traindre, mais j'ai réfléchi qu'il faut quelquefois
- être bon pere , & que la violence ne fait pas
10 toujours des mariages heureux: j'ai donc pris le
:II:! parti de rompredès aujourd'hui tout ce qui avoir
30 èté arrêté,& voici les nouveaux arrangemens
quej'y substitue. Angélique m'épousera,LulO
cinde ira dans un Couvent : VJkre fera deshé-
71 rité,& quant à vous Léandre
, vous prendrez pa-
*»tiexice
,
s'il vous plait. -
Les enfans & les pupilles de Lisimon sont d'abord
interdits, mais ensuite, revenus à eux-mêmes
ils lui disent qu'ils sont prêts de conclure les ma~
riages qu'il avoit arrêtés. Lisimon croyant qae.
leur obeissancene provient que dela crainte des
violences dont il les a menacez,s'écrie,>5ceq
*> c'est qu'un coup d'autorité frappé à propos.
VaUre termine la piece en disant à Anc.élilu,
»Venez, belle Angélique,vous m'avez guéri
« d'un ridicule qui faisoit la honte de ma jeunesse,
»&jevaisdesormais éprouver près de vousque
» quand on a bien, on ne songe plus à soi-
» même.
AcriuRi
1.1SIM'0Nt'
VALERE,<£^IFIMONI»
1t:OCniDE, t nratlS e A.,ll1mOn.,
AANNGG-EELL I1QQ.:UU EE>,. C Frere &ScL-ur,puLE
ANDRE, l pilles ddeeLLiisfiimmoonn",
MÂ}R:TON:', Suivante..
FRONTIN, Valet de Valere.-
LLaaSS'ceenneeeejfdans:Fappartement de Valere;, LE but de l'Autheur aété depeindre
decorriger, s'ilétoit possible "le'
zidicule affreux des petits Maîtres, qui
préférent leur figure & leurs prétendues
graces à celles des plus jolies femmes. Lucinde,
Soeur de Valete,un de ces êtres
méprisables, veut faireensorte de leguérit
de ses travers , en le faisant peindre en
femme. Elle commence la pièce avec Martin
qui est du secret.
Lucinde.
» Je viens de voir mon Frere se promet
ner dans le jardin; hâtons-nous avant
»son retour, de placer son portrait sur sa
» toMillettea. rton.
» Le voiBt-Mademoiselle
,
changé dans
r« ses ajustemens de manière à le rendre I
'u méconnoissable,quoiqu'il soit le plny
» joli homme du monde,il brille ici est
J) femme encore avec de nouvelles graces
Lucinde.
» Valere est par sa délicatesse & l'affectation
de sa parure,une espéce de fem-
» me cachée fous les habits d'homme,&
» ce portrait ainsi travesti
,
semble moins
» le déguiser, que le rendre à son état nais
turel.
Jlîarton.
» Eh bien, où est le mal?Puisque les
» femmes cherchent aujourd'hui à le rapiu
procher des hommes,n'est-il pasconp.
venable que ceux ci fassent la moitiédu
chemin, & qu'ils tachent de gagner en
agrémens autant qu'elles en solidité ?
Graces à la mode, tout s'en mettra plus
aisément de niveau.
Lucinde.
Je ne puis me faire à des modes aussi
ridiculespeut-être notre sexe aura-t-il
> le bonheur de n'en plairepasmoins,
» quoi qu'i l dev ienne plus estimable;mais
» pour les hommes je plains leur aveugle-
» ment : que prétend cette jeunesse étour-
»die en usurpant tous nos droits: Espe-
» rent. ils de mieux plaire aux femmes er
03 s'efforçant de leur rellembler.
Maxtor?.
» Pour celui-là ils auroient tort, 6c les
» femmes se haïssent trop mutuellement
» pour aimer ce qui leur ressemble; mais
» revenons au portrait, ne craignez-vous
si point que cette petite raillerie ne fâche
»M. le Chevalier?
Lucinde.
» Non
,
Marron,mon frere est naturel-
» lement bon
,
il est même raisonnable
,
à
» son défaut près; il sentira qu'en lui fai-
» sant par ce portrait un reproche muet &
» badin, je n'ai songé qu'à le guérir d'un
si travers qui choque jusqu'a cette rendre
Angélique,cette aimable pupille de
30 mon Pere que Valere épouse aujourd'hui
»c'est lui rendre servicequede torigt t les défautsde son Amant, & tu (JSi
» combienj'ai besoin des soins de cette
« chere amie pour me délivrer de Léandre
» son ecre que mon pere veut aussi me I
» faire époMngaertro.n.,.|
si Si bien que ce jeune inconnu, ét ]
» Cléonte
, que vous vîtes l'Eté dernier à
» Poissy
, vous rient toujours au coeur ?
Lucinde.
» Je ne m'en défends point, je compte,
» même sur la parole qu'ilm'a donnée de
»> reparoître bientôt& sur la promesse que
»m'a faite Angélique d'engager son frerés r
oa renoncer à moi. !
Marton !
» Bon renoncer! songez que Vos yeux
»auront plus de force pour ferrercet en-
»gagement, qu'Angélique n'en fçautfoit!
J) avoir pour le rLomprue. cinde.j
»Sans disputér sur tes flatteries, je rtf
Ji) diraiquecommeLéandre ne m'a jamaijM
» vue, il seroit aisé à sa soeur de le prtvcJ
Jt nir, & de lui faire entendre que ne pou-
» Vant être heureux avec une femme dont
»le coeur est engagé ailleurs, il ne fçait-
>> roit mieuxfaire que de s'en dégager
*» pat un refushonnêt.
r' Marton. ,
» Un refus honnête ! ah Madame refu-
»
fer unefemme faite comme vous avec
quarante mille écus,c'est une honnêteté
> dont jamais Léandre ne (era capable.
àpart. Si elle sçavoit que Léandre 8c
»
Cléonte ne sont que la même personne ,
»un telrefus changeroit bientôtd'épia
thete.
Lucinde.
» Ah ! Marton
,
j'entends du bruit, cai)
chons vite ce porrrait, c'est mon frere
Il qui revient, & en nous amusant à jaser ,
Il nous nous sommesôté le loisir d'exe'cLi.
IJ ter notre projet.
Marton.
» Non,c'est Angélique.
Angélique est auflj du secret; mais com
me elle aime tendrement Valere
,
elle appréhende
de l'indisposer contre elle, s'il
sçait qu'elle a contribué à l'exposer à la
raillerie ;elle conjure donc Lucinde de
changer de résolution ; Lucinde dit qu'elle
ne veut pas perdre les frais de son
industrie ,& s'offre à courir feule les risquesdusucces
, en proposant à Angélique
de n'être que témoin & non complice
On entend la voix de Valere ; & Lucinde
met le portrait sur sa toilette; Valere
arriy« avec Frontin,Sc annonce toa
caractère par des propos pleins de faculté
& d'imprtinence; appercevant le porj
trait,ilse récrie sur la beauté de sa proi
pre figure sans la reconnoître,&
deman
de à Frontin où il a pris ce portrait: Frojv*
tin lui dit qu'il ne sçait ce que c'est -, Vaj
lere n'a garde de le croire. Les petits maî.,
-
tres n'ont la tête remplie que de bonnel
fortunes. Il se félicite en considérant let
portrait
,
d'avoir fait une auHi brillante
conquêtecontinuant sur le même ton
g
il demande à Frontin le nom dela belle <
(
Frontin quiareconnu son Maître luisais
son propre portrait en disant, que c'c
une personne bien minaudiere
,
bien coquette
, en un mot un petit maître femelles
qu'il a été à son service,qu'il en ajeçu
beaucoup de Couflf-,ts.; que malgré cela il
est toujours son trèshumble serviteur
„ mais que cette fille ne se nomme point
Valere prend les discours de Frontin pouss
du Galimathias
,
& se fait habiller afin de
découvrir l'original du portraitpourlequel
il se sent épris d'une passion violenter il ne
peut cependant s'empêcher de songer à
,
Angélique qu'ilaimoit & qu'il doit epoufer
dans le jour; mais l'idée d'Angélique ne
pouvant l'arrêter, un contre-tems fâcheu»
l'arrivée de ioii pere le forçe derester. Li:
timon PtilbÚlu. violent: c'elf lui Util
arrêté le mariage. Valere a beau demander
un délai. Lifimon le quitte en lui disant
qu'il veut être obéi. Valere outré de l'inflexibilité
de son Pere
,
sort l'instant d'après
pour tâcher de trouver l'objet qui lui
a paru si beau. Angéliquearrive avec
Marron. Cette derniere s'égaïeaux dépens
de Valere qui est devenu tout-à-coup
amoureux de sa figure, Angélique quiaime
, ne sçauroit rire des plaisanteriesqu'on
fait sur son Amant. Marton croyant mieux
trouver son compte avec Lucinde qui furvient
veut lui faire le recit des ridicules
de Valere; mais Lucinde a bien d'autres
choses en tête; elle a rencontré son Pere
qui lui a ordonné de se disposer à donner
la main à Léandre. Elle ignore toujours
que ce Léandre est le même que Cléonte
& Angélique , ne ladesabusepoint. Lucinde
rentre chez Lisimon pour le supplier de
ne point contraindre son inclination. Angélique
dit ensuiteàMarton que si elle
se plaît à joiiir pendant quelques instans
del'inquiétudede Lucinde,c'est pour lui
en rendre l'événement plus doux ; quelle
autre vengeance,ajoûte t-elle, pourroic
être autorisée par l'amitié ? Marron quitte
Angélique pour rejoindre Lucinde. Angélique
appercevant Valere qui regarde
amoureusement le portrait en question
»
commence à craindre deperdre son coeur:surtout
quand Valere continuant deconsidérer le portrait,
dit d'un ton animé: »' Que de graces !
Quête
1) traits! Que cela est enchanté!Que cela est divin !
» ah,qu'Angélique ne le flate pas de soutenir la
P» comparaison avec tant de charmes!
Angélique ,faifijjc.nt le portrait.
» Je n'ai garde assurément,mais qu'ilmesoit
»» permis de partager votre admiration, la con-
;.) noissance des charmes de cette heureuse rivalç
»adoucira du moins la honte de ma défaite.
Valere,
:»O.Ciel!
Angtlique.
Qu'avez-vous donc? vous paroissez tout in.
»terdit: je n'aurais jamais cru qu'un petit-maître ,
o., fdrjj aisé à déconteVnancer.alere.
30 Ah! cruelle
, vous connoissez toutl'amendant
.',que vous avez sur moi, &c vous m'outragez sans
»que je puisse répondre.
Angélique.
:nC'eÍ1- fort mal fait, en vérité, & réguliere-
P-à ment,vous devriez me dire des injures.Allez,
M Chevalier, j'ai pitié de votre embarras, voilà
ïavctre portrait, & je fuis d'autant moins fâchée
JO.que vous en aimiez l'original,que vos sentimens
1, sont sur ce point tout-à-fait d'accord avec les
»miens.
Plilere.
M Quoi, vous connoissez la personne !
Angélique.
»Non feulement je la connais, mais je puis
3.1 vous dire qu'elle est ce que j'ai de plus cher au
» monde.
Valere.
Valere.
»Vraiment voici dunouveau, & le langage
"«yçft un peu singulierdans la bouche d'une rivale.
Ar.^é'icjne.
» Je ne sçais, mais il est sincére. à pw. S'il se
4b pique ,je triomphe.
l'aJerc,
» Elle a donc bien du mérite?
-
Ar^eltfae.
r> Il ne tient qu'à elle d'en avoir infiniment.
Viilcye,
» Point de défauts,sans doute »
An^êlique.
»' Oh beaucoup! c'est une petite personne bisar-
«te, capricieuse éventée ,étourdie, volage
,
&
J, surtout d'une vanité insuportable; mais quoi elle
*3 en aimable avec tout cela, & je vous prédis d'a-
» vance que vous l'aimerez jusqu'au tombeau.
Valere.
» Vous y consentez donc?
Angélique.
»Oui:
Valere.
io Cela ne vous fâchera point
.Angéltque.
93 Non: Valere, à part.
s' Son indifference me desespére: haut. Oserai-
«jeme flatter qu'en ma faveur, vous voudrez
» bien resserrer encore votre union avec elle.
Angélique.
» C'est tout ce que je demande.
Valcre outré.
» Vous dites tout cela avec une tranquillité
r> qui ms charme.
Angélique.
»Comment donc! vous vous plaigniez tout à-
»> l'heure de mon enjouement, & à present vous
» vous fâchez de mon fang froid, je ne (pis plus
» quel ton prendre avec vous.
Valere
,
b.¡J.
»Jecréve de dépit; haut: Mademoiselle m'ac- »corderat-eilela faveur de me faire faireco-
» noissance avec elle.
Angélique.
» Voilà par exemple un genre de service que je
s, fuis sûre que vous n'attendez pas de moi ; mais
); je veux passer votre espérance
,
&je vous le'prQ
a:> wiets encore.
Valcre,
» Ce fera bientôt,aumoins.
Angélique,
Je
Peut-être dès aujourd'hui.
Valere.
a3 Je n'y puis plus tecir. Ilveut s'enaller.
Angélique à part.
» Je commence à bien augurer de tout cd, il
a) atrop de dépit pour n'avoir plus d'amour:haut.
'Û.!\ allez-vous, Valere?
Valere.
» Je vois que ma presence vous gêne ,,,.je vais
is vous céder la place.
Angélique.
» Ah point, je vais me retirer moi-même. Il
».q'dl pas iuec queje vous chasse de chez vous.
Valere*
v JÎ Allez,allez, souvenez-vous,que qui li'aimfc
»rien ne mérite pas d'être aimé. Angélique.
2) II vaut encore mieux n'aimer rien que d'être
It amoureux de foi même. pf, re ,
seul.
»Amoureux de sou-même:est-ce ancrime de
»sentir un peu ce qu'on vaut ? J«^Vuis cependant
» bien piqué; est il possible qu'on perde un amant
»comme moi sans douleur? On diroit qu'elle me
*3 regarde comme un homme ordinaire: hélas je
>5 l'nt: déguise envain le troublé de mon coeur, &
*> je crains de l'aimer encore après son inconstance;
mais non tour mon coeur n'est qu'à ce
n charmant objet ! courons tenter de nouvelles re- »Cherches
,
& joignons au soin de faire mon bon
heur celui d'exciter la jalousie d'Angélique,
» mais voiciFrontin.
Illui demande envain des nouveïs de la belle
inconnue. Fronrin est ivre, ne fait que b¿g":¡T
& au lieu d'instruire son Maître, il excite sa colere.
Lucinde survient aprèsledépart de Valere
dont elle estinquiéte; elie abeau interrogerFro,ntin
,il n'est pas en état de lui répondre; cependant
il apprend à Lucinde que son Maître est amoureux
de sa ressemblance. Lucinde craignant l'indiscrétion
de Frontin, lui donne encore de quoi
boire, malgrél'état on il est pour l'engager à se
taire. L'inquiétude que ressent Lucinde- de l'égarement
de son frere, ne l'empêche pas de songer à
ses propres affaires;elle soupire pourCléont;&
veutabsolument qu'Angélique la débarrasse de la
recherche de Léandre, Angélique plaisante avec elle en attendant le retour de celui qui doit la détromper.
Il arrive 5c Lucinde lui marque son contencement
de l'épreuve qu'il lui a fait efluyer^
Léandre remercie sa soeur d'avoir longé à son bonheur
; & dans le rems qu'il lui baise la mais V..
iere paroît
,
& dit à Angélique
Que ma présence ne vous gêne point; COnls:
menr,Mademoiselle, je ne connoiiîois pas ton-
"tes vos conquêtes, ni l'heureux objet de votre
»>préférer.ce,6c j'aurai soin de me souvenir par
»•> i.urv.ne,qu'après avoir (ollF'ré le plus confié
t/ur.nient Valere a été le plus maltraité.
And:!It
« Ce feroit mieux fait que vous ne pensèz, Se
»»vousauuezeneffet besoinde quelques levons
demodeitie.
Valcyt.
« Quoi, vous orc2 joindre la raillerie à l'outrage
,
& vous avez le front de vous applaudir, quand
a vous devriez mourir de honte!
Angclicjne.
« Ah
vous vous fâchez, je vous laisse
,
mepaslesinjures. la je n'ai- t*Valcrt, ge
si Non,
vous demeurerez, il faut que je jouisse
; de toute votre honte.
Angélique.
1.h bien, joulflez.
Vtilire.
3 Car j'espere que vous n'aurez pas la hardiesse
« de tenter votre Juftincacion,
Angélique.
N'ayez pas peur.
Valert.
»• Eh que oui ; ne vous flacez pas que je conserve
» encore les moindres sentimens envoue faveur.
An!l,éliqu!.
}>
Mon opinion là-dessus ne changera rien à la
»chose.
VaW.
» Je vous déclare que je ne veux plus avoifpouf
t;rous que de la haine.
Angélique.
C'est fort bien fait.
VzIcïstirant!cpir.'r.nt.
- Er voici déformais l'uniqueob]^: J;motl
amour.
sîngèliqiic,
h Vous avez r.itfon,& moi je vous déclare que j'âipeut Menfisur, n;:mtl'ant jon freye, un atta-
»îchement quin'est de guère inférieurau 1. t»pourl'originaldeesportrait.
Palert.
» L'ingrate ! il ne me reste plus qu'à mourir.
y}t.gèUefut%
*>Valere^écoutez
:
j'ai pitié de l'état 0\\j vous
t) vois, vous devez convenir que vous êtes le plus
injufie des hommes de vous compoiter ainsi sur
j une apparence d'infidéliré dont vous m'avez »vouf-même donné l'exemple, mais ma bonté
."eu[ bien encore aujourd'hui pailer par-dellus
vos travers.
Va1ere.
«Vous verrez qu'on me fera la grâce de me
» pAardonnner.gélique., » En vérité, vous ne le méritezguère,je vais
:1, cependant vous apprendre à que! prix je puis
» m'y résoudre; vous m'avez ci devant témoigné
des sentimens que j'ai payés d'un retour trop
tendre pour un ingrat. Malgré cela vous m'a-
.v vez indignement outragée par un amour Ci[txa-
»vagant conçu sur un simpleportrait.avectoUt
»la legereté, & l'ose dire toute l'étourderie de
votren âge & de votre caractère; il n'est pas
»'tems d'examiner si j'ai dû vous imiter, & ce
n'tft pas à vous qui êtes coupable qu'il convient'
dioit deblâmer ma conduite.
ralere.
Ce n'est pas à moi! GrandDieu niais voyons
»»où tendent ces beaux discours.
Angélique.
« Le voici Je vous ai dit que je connossois
»>l'objet de votre nouvel amour,&cela tft vrai :
» j'ai ajouté que jel'aimois ten^renient, &ce-'d
« n'e st encoie que trop vrai; en vous avouant son
»> nu r!re ,
je ne vous ai point déguisé ses défauts)
»> j'aifaitplus, jevousaipromisdelefairecon-
» ¡,;oÍue, & je vous eng.ge ma parole de vous le
•3 faire connoîcre dès aujourd'hui, des cette heure-
»même;car je vous avertis qu'il est plus prèsde
vous que vous ne pensez.
Valere.
.) Qu'entens je? quoi là ?
singé!ijue.
, 33 Ne m'interrompez point,je vous prie; enfin
*> lavéritémeforce à vous répéter que cette pel.
:t;> sonne vous aime avec ardeur,& je puis vous ré.
*> pondre de son attachement comme du mien
»3 propre: c'efi à vous maintenant de choisir en-
:J,rre elle & moi celle à qui vous destinez votre
« tenditffe;choiifilez,Chevalier, maisclioififfcz
« 4s cet instant & faq> retour.
Maton.
aj Le voilà ma foi bien embairafle, l'alternaIJ'riv-
e est plaifjnte : croyez-moi, M;siar. cboi-
» filTez le portrait, c'est le moyen d'être à l'abri-
« deslivaux.
Lucinie.
Ah,Valere,faut.il balancer siiong-tems peut
» suivre les impressions du coeur?
Valere aux pieds d'Angélique jettant le
portraIt.
t:I C'en est fait,vous avez vaincu, belle An-
»'gélique,Se je sens combien les sentimens qui
naissentdu caprice font inférieursà ceux que
»*ous inspirer. Marton ramasse le périrait
,
mais
hélas quand tout mon coeur revient à vous
puis-je me flater qu'il me ramènera le votre ?
Angélique.
** Vous pourrez juger de ma reconnoissance par
t, le sacrifice que vous venez de me faire,levez-
»Îvo-us Valere & cordidérez bien ces traits.
Lèandre regardant aujjt.
Attendez donc,rnais je cro's reconnoître cet- objet là
; c'est oui ma foi,c'etflui.
Qui lui
Valere.
,
» Quilui? ditesdoncelle,c'ec'nes:t une femnmie àà
»' qui je renonce, commeàtoutes les femmes de
» l'Univers,sur qui Angélique l'emportera ten-
1) jours.
Angélique.
Qui, Valere ,ç'étoit une femme jusqu'ici,mais
»j'espére que déformais ce fera un homme fu-
S3 périeuràces petites foiblesses qui dégradoient
»son sexe & son caractère.
Valere,
» Dans quelle étrange surptisé vous me jettez Angélique.nie Ietteir
Vousdévriez' d'autant moins méconnoître:
»cet objet que vous avez en avec lui le corn-
»merce le plus intime, & qu'assurémenton ne
*> vous accusera pas de l'avoir négligé.
Valere.
M Ah ! que vois-je ?
»Lachose n'est-ellepas claire, vous voyez le
t) portrait & voilà l'original.
Valere,
» O Ciel, & je ne meurs pas de honte !
:Al.dlOn.
SI Eh
,
Monsieur, vous êtes peut-être le (eul de
»votre ordre,qui la connoinez.
Angélique,
» Ingrat! avois-je toit de dire que je Connoifïbi$
»» l'original de ce portrait ?
Valere.
» Et moi je ne veux plus l'aimer, que parce
JOqü'll vous adore.
4 - 1 :nr6r:"Jn-::,
M Vous voulez bien que pour affermirnotreré-
M conciliation, je vous presenteLéandre tuon
sa frere.
Lèjndrc.
i,, Souffrez, Monsieur.
Valere.
M Dieux! quel comblede félicité! quoimême
»> quand j'étais ingrat, Angélique n'étoit pas infi-
93 delle ? Lucinde.
M Que je prens de part à votre bonheur! & que
» le mien en est augmenté!
~L'simonarrivant
» Ah vous voici tous rassemblés fort à propos.
S] Valere & Lucinde ayant tous demrretire à leurs
- mariages
,
~j'avois d'abord résolude les y con-
»traindre, mais j'ai réfléchi qu'il faut quelquefois
- être bon pere , & que la violence ne fait pas
10 toujours des mariages heureux: j'ai donc pris le
:II:! parti de rompredès aujourd'hui tout ce qui avoir
30 èté arrêté,& voici les nouveaux arrangemens
quej'y substitue. Angélique m'épousera,LulO
cinde ira dans un Couvent : VJkre fera deshé-
71 rité,& quant à vous Léandre
, vous prendrez pa-
*»tiexice
,
s'il vous plait. -
Les enfans & les pupilles de Lisimon sont d'abord
interdits, mais ensuite, revenus à eux-mêmes
ils lui disent qu'ils sont prêts de conclure les ma~
riages qu'il avoit arrêtés. Lisimon croyant qae.
leur obeissancene provient que dela crainte des
violences dont il les a menacez,s'écrie,>5ceq
*> c'est qu'un coup d'autorité frappé à propos.
VaUre termine la piece en disant à Anc.élilu,
»Venez, belle Angélique,vous m'avez guéri
« d'un ridicule qui faisoit la honte de ma jeunesse,
»&jevaisdesormais éprouver près de vousque
» quand on a bien, on ne songe plus à soi-
» même.
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Résumé : EXTRAIT DE NARCISSE.
Dans la pièce 'Narcisse', Lucinde, sœur de Valère, cherche à corriger les manières affectées de son frère en le faisant peindre déguisé en femme. Elle place le portrait sur sa toilette et discute avec Martin, son valet, de ses intentions. Lucinde trouve Valère trop délicat et affecté, espérant que cette ruse le guérira de ses travers pour plaire à Angélique, sa pupille et future épouse. Lucinde est également attachée à Cléonte, un jeune homme rencontré à Poissy, et compte sur Angélique pour convaincre Valère de renoncer à elle. Lorsqu'Angélique arrive, elle exprime des réserves sur le projet de Lucinde, craignant de déplaire à Valère. Lucinde décide de prendre le risque seule. Valère entre avec Frontin, son valet, et admire le portrait sans reconnaître qu'il s'agit de lui-même. Frontin reconnaît le portrait et le décrit comme une femme coquette. Intrigué, Valère décide de découvrir l'identité de cette femme et sort, malgré ses sentiments pour Angélique et l'opposition de son père au mariage. Valère découvre que la personne du portrait est Cléonte déguisé en Léandre. Angélique accepte de faciliter leur union, désespérant Valère. Lucinde apprend de Frontin que Valère est amoureux de quelqu'un qui lui ressemble. Inquiète, elle tente de faire taire Frontin. Lucinde demande ensuite à Angélique de l'aider à se débarrasser de Léandre. Angélique révèle à Valère qu'elle connaît l'objet de son amour et qu'elle l'aime également. Valère choisit Angélique et rejette le portrait de la femme qu'il aimait auparavant, révélant que c'était Léandre déguisé. Simon, le père, annonce qu'il laisse ses enfants choisir leurs mariages. Il propose qu'Angélique épouse Valère, que Lucinde entre dans un couvent, et que Léandre parte. Les enfants acceptent les arrangements initiaux, prouvant l'autorité de Simon. Valère exprime sa gratitude envers Angélique pour l'avoir aidé à surmonter un ridicule de sa jeunesse et affirme qu'il sera désormais heureux avec elle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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43
p. 85-98
« EXTRAIT DES MÉMOIRES DU MARQUIS DE BENAVIDÈS, en sept parties ; dédiés à [...] »
Début :
EXTRAIT DES MÉMOIRES DU MARQUIS DE BENAVIDÈS, en sept parties ; dédiés à [...]
Mots clefs :
Roman, Auteur, Grandeur, Roi, Corps, Mémoires, Sentiments, Académie des belles-lettres de Dijon, Chevalier de Mouhy
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texteReconnaissance textuelle : « EXTRAIT DES MÉMOIRES DU MARQUIS DE BENAVIDÈS, en sept parties ; dédiés à [...] »
EXTRAIT DES MÉMOIRES DU MARQUIS
DE BENAVIDÈS , en fept parties ; dédiés à
S. A. S. Madame la Ducheffe d'Orléans .
Par M. le Chevalier de Mouhy , de l'Académie
des Belles- Lettres de Dijon.
J'ofe établir pour maxime qu'un Roman
ne fçauroit trop l'être. Il faut que les
incidens , pour frapper , fortent de l'ordre
commun ; que les fentimens , pour fe faire
admirer , paffent les bornes de la nature
ordinaire , & que les premiers perſonnages
, pour intéreffer , ayent un corps & une
ame d'une trempe fupérieure à celle des
autres hommes. Les Mémoires de Benavidès
ont ces trois qualités effentielles . Afin
de le prouver en regle , je vais les envifager
fous trois afpects différens qui en
feront l'extrait raifonné . La fingularité des
événemens dont ce Roman eft rempli , offrira
le premier point de vue . La grandeur
des fentimens qui les ont fait naître , préfentera
le fecond ; & l'excellence des di86
MERCURE DE FRANCE.
vers caracteres de fes héros , qu'ils doivent
à celle de leur complexion , mettra le troi--
fiéme dans tout fon jour.
Singularité des événemens.
Cette fingularité commence par la naiffance
du Marquis de Benavidès. Don Ro--
drigue , premier Miniftre d'Alfonfe , poignarde
Ifabelle fa femme , par un coup fingulier
, du defefpoir où il eft de la voir fteri
le ; elle eft fecourue , la bleffure n'eft pas
mortelle , elle en revient , & court fe cacher
dans une retraite , pour ſe fouftraire
aux fureurs de fon mari. Don Rodrigue ,
pénétré de remords & de tendreffe , la
cherche par- tout , & découvre enfin le
Couvent où elle s'eft retirée . Il enleve
fon épouſe , il obtient fon pardon , &
tous deux renouent avec l'ardeur de deux
amans qui s'adorent. De cette réunion furprenante
, naît Benavidès ; il court à la
gloire à pas de géant ; à feize ans il eft
fait Général : les héros ont une difpenfe
d'âge pour remplir les premiers poftes. Il
furprend l'Empereur de Maroc fur une
éminence , le fait prifonnier avec toute
fa maifon , & l'envoye captif à la Cour
d'Efpagne. De là il court affiéger Maroc ,
il y entre par furpriſe ; mais il eſt arrêté
par le nombre fupérieur des Africains.
FEVRIER. 1755. 877
11 - fe refugie avec les troupes dans une
Mofquée , dont il fait fermer les portes ;
tandis que les Maures les enfoncent , il
fait fortir habilement fes foldats par une
porte de derriere qu'il a pratiquée , & la
rebouche après. Les Maroquins fe jettent
dans la Mofquée par la grande porte.
Quand ils y font tous entrés , le Général
Eſpagnol la fait barrer avec de groffes poutres
; un gros des fiens empêche en mêmetems
, à coups de fabre , la fortie des en--
par la porte dérobée. Ils fe trou--
vent pris , comme d'un coup de filet , au
nombre de huit mille dans ce teinple ,
qu'il faut fuppofer très- vafte , & ils font
tous obligés de mettre bas les armes , & de
fortir l'un après l'autre , de peur d'être
brûlés tous enſemble.
nemis
La nouvelle de ce rare fait d'armes rem →
plit la Cour d'Eſpagne d'admiration ; il faut
avouer qu'il le mérite par fa nouveauté.
La fille d'Alfonfe y prit un intérêt plus
fenfible qu'elle n'auroit voulu : elle avoit
eu jufques- là un éloignement marqué pour
tous les hommes ; ce brillant exploit l'en
corrigea. Le héros étoit aimable , & fa
gloire lui devint chere. Les ennemis de
Benavidès voulurent la ternir , & foulever
le peuple , en répandant le bruit que Benavidès
, bien loin d'avoir fervi l'Etat , venoit
88 MERCURE DE FRANCE.
de le trahir , & qu'il devoit époufer la fille
du Calife ; mais la fageffe du Roi calma
cet orage , & la fauffeté de l'accufation
fut dévoilée . Don Sanche , Prince du Sang,
& Velafquès , fecond Miniftre , qui en
étoient les auteurs fecrets , employent deux
affaffins , l'un pour fe défaire de Benavidès
par le fer , & l'autre pour faire périr
le Roi par le poifon ; ce qui occafionne un
incident des plus neufs , il vaut la peine
d'être raconté : le voici.
Le bruit fe répand tout-à-coup que le
Roi eft malade ; perfonne ne pénetre dans
fon appartement que Don Sanche & fes
créatures ; l'Infante de Caftille n'en eft
pas exceptée. D. Rodrigue eft empoifonné.
Tout ce que peut faire Blanche , dans cette
cruelle pofition , c'eſt de ſe ſervir du miniftere
d'Hordès , auffi bon médecin que grand
politique ; il avoit à peu près l'âge & la
taille de fon vieil Ecuyer ( on a toujours
befoin de ces reffemblances , pour aider le
Roman ) . Elle lui fait prendre l'habit de
cet homme , & lui donne la main , va chez
le Roi , & trouve le moyen d'y entrer avec
fon faux Ecuyer , ferme les verroux , ouvre
les rideaux du lit de fon pere , le voit
pâle & les yeux fermés. Hordès lui tâte le
pouls , & dit à l'Infante que le Roi eft dans
un danger manifefte , mais qu'il pourroit
FEVRIER. 1755. 85
à
le fauver s'il étoit à portée de lui donnes
un fecours auffi prompt que néceffaire. Il
a heureuſement fur lui un élixir propre
rendre à un corps abbattu , pour quelques
momens , toutes fes forces . Il en donne à
Don Alfonfe , qui reprend connoiffance .
Comme Blanche reffemble parfaitement à
fon pere ( je parle d'après l'Auteur ) , elle
prend fes habillemens de nuit , lui donne
les fiens , le coëffe de maniere qu'à peine
entrevoit- on fon vifage , & fe met dans
fon lit. Hordès , qui le foutient , parvient
heureuſement à le faire fortir du Palais
fans rencontre fâcheufe , il le conduit en
chaife dans une maifon ifolée. A peine
le Roi est - il parti que l'Infante fe décou
vre à un garçon de la chambre nommé
Hyago , dont elle connoît la fidélité , fait
avertir par fon moyen fon Capitaine des
Gardes de fe mettre promptement en état
de la feconder dans fes projets ; & dès
qu'elle eft fûre de ce fecours , elle fair
dire à Don Sanche & à Velafquès que le
Roi vient d'expirer. Elle fe leve en même
tems , prend la robe de chambre de fon
pere , s'arme d'un poignard , & fe met dans
l'embrafure d'une croifée voisine de la
porte par où les traîtres doivent paſſer.
Velafquès qui entre avec D. Sanche, fe jette
aux pieds de ce Prince , pour être le pre90
MERCURE DE FRANCE .
du
mier à lui rendre hommage. D. Sanche
pour ne point laiffer un témoin de fes crime
, tire fon épée , la lui paffe au travers
corps . L'Infante au même inftant perce
D. Sanche ; il tombe , Hyago l'acheve.
Le Capitaine des Gardes de la Princeffe
arrive à point nommé avec fa troupe ,
fait main- baffe fur les conjurés. La fanté
du Roi fe rétablit , & tout rentre dans l'ordre.
D'autres incidens non moins tragiques
fe fuccedent rapidement .
&
Dans le même tems le Marquis de
Benavidès eft affaffiné en Afrique , par un
fcélérat , qui le frappe au moment qu'il eft
feul occupé à faire fes dépêches . I bleffe
fon meurtrier , qui a la force deffe fauver
par la fenêtre , & tombe noyé dans fon
fang il échappe à la mort , & revient à
la Cour. Zulime , fille du Calife , qu'il at
refufé d'époufer , prend l'occafion d'un bal
pour venger cette offenfe fur le Général
Efpagnol ; mais dans fa fureur elle prend
le Roi pour lui , & lui porte un coup de
poignard. Benavidès qui accompagne Alfonfe
, fe jette fur Zulime , lui arrache le
fer , & le plonge dans fon fein. Le Roi
guérit de fes bleffures , ainfi que Zulime ,
dont il eft amoureux , déclare la guerre aux
Anglois , qui avoient favorifé la révolte
d'un Prince de fon fang contre lui . BenaFEVRIER.
1755 . 91
vidès paffe en Angleterre , & fe rend maî--
tre des trois quarts de cette Iffe ; mais par
un revers de fortune il eft fait prifonnier.
D. Alfonfe traverfe lui-même les mers ,
rompt les fers de fon favori , foumet Londres
, convoque les Etats , & fait élire Benavidès
Roi d'Angleterre. Il retourne enfuite
en Eſpagne ; il accorde l'Infante fa
fille aux Ambaffadeurs du nouveau Monarque
de Londres , qui brûle pour elle
d'un amour mutuel ; & dans le tems que
celui qui eft chargé de l'époufer en fon
nom s'approche pour recevoir la main de
Blanche de Caftille , Benavidès qu'on croità
Londres , paroît tout à coup , & reçoit
lui-même cette main fi defirée.
Ce font là de ces coups inattendus qui
furprennent dans un Roman , & qui le
mettent au-deffus de l'hiftoire . Dans celle--
ci l'Ambaffadeur Anglois eût tout fimple
ment , à l'ordinaire , époufé la Princeffe
pour fon maître : on auroit même trouvé
mauvais que Benavides eût quitté fes Etats.
nouvellement conquis , & rifqué de les
perdre , pour fe fignaler par un trait de
galanterie déplacée, Mais ce qui feroit un
défaut dans des mémoires purement hifto
riques , devient une beauté dans des aventures
vraiment romanefques. C'eft là qu'il
eft beau, d'être fingulier , & de hazarder:
2 MERCURE DE FRANCE.
la perte d'un royaume , pour fuivre le
tranfport d'un amour empreffé.
Grandeur des fentimens.
Ces nobles écarts partent d'un coeur audeffus
du vulgaire , & de pareils inciden's
font éclater la grandeur des fentimens qui
les produifent. Cette grandeur héroïque
brille par-tout dans ce Roman ; elle caracterife
fes principaux perfonnages . Benavidès
, parmi plufieurs traits d'héroïfme , fe
diftingue par un des plus rares. Edouard ,
furieux de voir fon Royaume prêt d'être
entierement conquis par le Général Efpagnol
, lui envoye un cartel , que ce dernier
refufe. Benavides aime mieux facrifier
l'honneur de mefurer fon épée avec
celle d'un Roi , à la gloire plus folide de
ne pas compromettre les intérêts de fon
Prince. Il trouve plus noble de laiffer foupçonner
fa bravoure , que de mettre en rifque
la conquête d'un Etat qu'il eft für
d'affurer à D. Alfonfe avec le fecours de
fes troupes ; cela paffe le heros , voilà le
grand homme. Le Roi encherit de fon
côté fur ce procédé magnanime , en pla
çant Benavides fon fujet fur le trône d'Angleterre
, dont fa valeur l'a rendu maître.
Ce trait eft au-deffus d'un Monarque , il
eft digne d'un Dieu , qui mefure fes bienFEVRIER.
1755. 9 *
faits à fa grandeur , & au mérite de celui
qu'il récompenfe. Blanche de Caftille fe
ignale par un effort de tendreffe & de
courage , qui n'eft pas moins admirable.
Digne fille d'Alfonfe , pour arracher au
tombeau fon pere empoifonné , elle prend
fes habits , & fe met à fa place , comme je
viens de le dire. Elle fait plus , elle perce
de fa propre main le premier auteur d'un
crime fi noir , & brave la mort pour la
lui donner. Cet exploit furprenant illuftre
la Princeffe autant que la fille ; il en fait
une héroïne que je préfere à Jeanne d'Arc.
Excellence des caracteres,
Tout eft merveilleux , tout eft afſorti
dans les mémoires dont je parle . Si les
fentimens en font grands , par une fuite
naturelle les caracteres en font beaux &
foutenus. Ses héros en doivent l'excellen
ce à celle de leur complexion . Nos vertus ,
ainfi que nos vices , dépendent de la qualité
& de la circulation du fang. Pour nous
porter au bien , il faut qu'il coule pur &
fans obftacles dans nos veines. La régula
rité de fon cours influe le plus fouvent fur
celle de notre conduite ; quand il circule
mal , nous agiffons de même. Le mal -aife .
du corps donne de l'humeur à l'ame ; l'hu
meur rompt l'équilibre néceffaire ; elle al94
MERCURE DE FRANCE.
tere cette égalité d'efprit , mere des vertus.
Un Poëte célebre a dit ,
Bonne ou nrauvaiſe fanté
Fait notre philofophie.
Elle fait auffi notre héroïfme , ces deux
mots bien analyfés font fynonimes . Un
Grand infirme ou cacochyme fait fouffrir
fes inférieurs des maux qu'il fouffre luimême.
Il voit tous les objets dans un mauvais
jour: ils prennent à fes yeux la couleur
de l'humeur noire où le jettent fes fouffrances.
Quelques talens qu'il ait , ils font
ternis par cette humeur qui le rend injuſte,
bizarre & fouvent cruel , il n'a de l'efprit
que pour nuire : c'eſt le héros de Machiavel
, prêt d'immoler tout à fa fombre politique.
Le véritable héros eft tout différent.
Il ne confulte , il ne fuit que la générofité
; il la fait fouvent éclater aux dépens
de fa fortune & même de fa raiſon.
Tel eft Benavides , grace à l'heureux naturel
qu'il tient de la bonté de fon tempérament.
Je vais avancer à ce propos un fentiment
qui aura d'abord l'air d'une plaifanterie
, mais auquel je tiens très -férieuſement
, & qui bien examiné de près eft
d'une vérité inconteſtablę. Je maintiens
FEVRIER. 1755. 95
qu'un Romancier ne fçauroit être trop attentifà
donner une fanté robufte aux perfonnages
qu'il met en action. Dans les différens
combats qu'ils font obligés de livrer
, dans les coups qu'ils reçoivent , dans
les tourmens qu'ils éprouvent , ils ont befoin
d'un corps à toute épreuve. C'eſt un
point effentiel que M. le Chevalier de
Mouhy n'a point oublié ; tous fes héros font
bien conftitués . D. Alfonfe eft doué d'une
vigueur qui résiste au fer & au poifon . Be
navidès n'a pas moins de force : on a beau
le poignarder , il triomphe du couteau de
l'affaflin , & reparoît brillant de ſanté ,
quand on le croit au rang des morts. Zulime
, la fille du Calife , ne leur céde
point en bonté de complexion ; elle guérit
de fes bleffures auffi promptement qu'Alfonfe
, qui l'époufe , & qui la couronne.
•
Le ftyle ou le coloris répond au deffein de
l'ouvrage , ce qu'on doit eftimer dans l'auteur
; il va toujours à l'intérêt. S'il eft prodigue
, ce n'eft qu'en incidens. Il eft fobre
en réflexions , & préfere toujours un fait
fingulier à une penſée neuve. Par ce moyen
fa morale n'ennuie jamais , elle eſt toujours
en action. On doit lui en fçavoir
d'autant plus de gré , qu'aujourd'hui nos
Ecrivains ont la fureur de l'efprit , ou plu
tôt la prétention , fans en avoir fouvent
les titres.
46 MERCURE DE FRANCE.
Je confeille à tous les jeunes gens qui
prennent le parti des armes , d'acheter ces
mémoires ; leur lecture est une Ecole militaire.
Les premiers Officiers y font non
feulement briller toutes les vertus de leur
état , mais les guerriers fubalternes y donnent
encore des leçons de courage & de
magnanimité . Je crois ne pouvoir mieux
finir cet extrait que par l'action d'un foldat
, qui m'a paru trop belle pour la paffer
fous filence. Les Espagnols avoient affiégé
Northombrie. Ils avoient remarqué fous
le pont-levis de la place une bréche par
où l'on pouvoit y entrer . Plufieurs defcendent
dans le foffé . Deux heures après le
point du jour , les Anglois ayant baiffé le
pont , les Espagnols plantent auffi-tôt leurs
échelles , fautent deffus , & tombent fur
l'ennemi . Le Commandant de la Garde
ordonne aux fiens de lever le pont , quoiqu'il
puiffe en coûter. Les Efpagnols ont
beau combattre , le nombre les accable ,
une partie eft déja culbutée dans le foffé ,
l'autre eft investie , & preffée par une foule
d'ennemis qui vont enlever & baiffer le
pont . Un foldat qui s'en apperçoit , ramaffe
une cheville de fer qui fert à l'arrê
ter , & veut la paffer dans l'anneau : un
coup de fabre lui coupe le poignet , & la
lui
FEVRIER. 1755.
97
lui fait quitter * : ô valeur fans pareille !
L'intrépide Efpagnol releve la cheville de
F'autre main , & la place. Ce coup hardi
décide du fuccès de l'entrepriſe.
tôt
>
L'action , toute prodigieufe qu'elle eft ,
trouve fon modele dans l'hiftoire . Cynegire
, frere du fameux Efchile , Poëte tragique
, à la journée de Marathon , arrête
d'une main un vaiffeau des Perfes qui
avoient pris la fuite : ayant eu cette main
coupée , il le faifit alors de l'autre bras
qu'il perd encore dans ce combat , & pluque
de lâcher prife , il mord le vaiſſeau
pour le retenir. Il n'eft point encore vaincu
par la perte de fes deux mains , pour
me fervir des expreffions de Juftin , il
combat avec le tronc de fon corps & avec
fes dents même , comme un lion féroce
qui triomphe en expirant . L'Hiftorien ici
va plus loin que le Romancier , & la copie
eft beaucoup moins chargée que l'original.
Ce qui fait voir que M. de M. fçait
affujettir même le merveilleux aux loix de
la vraiſemblance ; s'il a fuivi Juſtin , c'eſt
pour le corriger , peut-être même s'eſt- il
rencontré avec lui fans avoir l'imitation
en vûe. Il eft affez fécond & affez riche
* Cette exclamation eft de l'Auteur ; je n'y
ajoûte rien.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
par lui- même pour n'avoir pas befoin d'emprunter
rien des autres.
Le catalogue de fes nouvelles oeuvres ,
que je vais joindre à cet extrait , eft un
garant de fon heureuſe abondance. Il eft
précédé d'un avertiffement que je mets ici
tel que l'Auteur l'a fait imprimer , & tel
qu'il me l'a envoyé .
DE BENAVIDÈS , en fept parties ; dédiés à
S. A. S. Madame la Ducheffe d'Orléans .
Par M. le Chevalier de Mouhy , de l'Académie
des Belles- Lettres de Dijon.
J'ofe établir pour maxime qu'un Roman
ne fçauroit trop l'être. Il faut que les
incidens , pour frapper , fortent de l'ordre
commun ; que les fentimens , pour fe faire
admirer , paffent les bornes de la nature
ordinaire , & que les premiers perſonnages
, pour intéreffer , ayent un corps & une
ame d'une trempe fupérieure à celle des
autres hommes. Les Mémoires de Benavidès
ont ces trois qualités effentielles . Afin
de le prouver en regle , je vais les envifager
fous trois afpects différens qui en
feront l'extrait raifonné . La fingularité des
événemens dont ce Roman eft rempli , offrira
le premier point de vue . La grandeur
des fentimens qui les ont fait naître , préfentera
le fecond ; & l'excellence des di86
MERCURE DE FRANCE.
vers caracteres de fes héros , qu'ils doivent
à celle de leur complexion , mettra le troi--
fiéme dans tout fon jour.
Singularité des événemens.
Cette fingularité commence par la naiffance
du Marquis de Benavidès. Don Ro--
drigue , premier Miniftre d'Alfonfe , poignarde
Ifabelle fa femme , par un coup fingulier
, du defefpoir où il eft de la voir fteri
le ; elle eft fecourue , la bleffure n'eft pas
mortelle , elle en revient , & court fe cacher
dans une retraite , pour ſe fouftraire
aux fureurs de fon mari. Don Rodrigue ,
pénétré de remords & de tendreffe , la
cherche par- tout , & découvre enfin le
Couvent où elle s'eft retirée . Il enleve
fon épouſe , il obtient fon pardon , &
tous deux renouent avec l'ardeur de deux
amans qui s'adorent. De cette réunion furprenante
, naît Benavidès ; il court à la
gloire à pas de géant ; à feize ans il eft
fait Général : les héros ont une difpenfe
d'âge pour remplir les premiers poftes. Il
furprend l'Empereur de Maroc fur une
éminence , le fait prifonnier avec toute
fa maifon , & l'envoye captif à la Cour
d'Efpagne. De là il court affiéger Maroc ,
il y entre par furpriſe ; mais il eſt arrêté
par le nombre fupérieur des Africains.
FEVRIER. 1755. 877
11 - fe refugie avec les troupes dans une
Mofquée , dont il fait fermer les portes ;
tandis que les Maures les enfoncent , il
fait fortir habilement fes foldats par une
porte de derriere qu'il a pratiquée , & la
rebouche après. Les Maroquins fe jettent
dans la Mofquée par la grande porte.
Quand ils y font tous entrés , le Général
Eſpagnol la fait barrer avec de groffes poutres
; un gros des fiens empêche en mêmetems
, à coups de fabre , la fortie des en--
par la porte dérobée. Ils fe trou--
vent pris , comme d'un coup de filet , au
nombre de huit mille dans ce teinple ,
qu'il faut fuppofer très- vafte , & ils font
tous obligés de mettre bas les armes , & de
fortir l'un après l'autre , de peur d'être
brûlés tous enſemble.
nemis
La nouvelle de ce rare fait d'armes rem →
plit la Cour d'Eſpagne d'admiration ; il faut
avouer qu'il le mérite par fa nouveauté.
La fille d'Alfonfe y prit un intérêt plus
fenfible qu'elle n'auroit voulu : elle avoit
eu jufques- là un éloignement marqué pour
tous les hommes ; ce brillant exploit l'en
corrigea. Le héros étoit aimable , & fa
gloire lui devint chere. Les ennemis de
Benavidès voulurent la ternir , & foulever
le peuple , en répandant le bruit que Benavidès
, bien loin d'avoir fervi l'Etat , venoit
88 MERCURE DE FRANCE.
de le trahir , & qu'il devoit époufer la fille
du Calife ; mais la fageffe du Roi calma
cet orage , & la fauffeté de l'accufation
fut dévoilée . Don Sanche , Prince du Sang,
& Velafquès , fecond Miniftre , qui en
étoient les auteurs fecrets , employent deux
affaffins , l'un pour fe défaire de Benavidès
par le fer , & l'autre pour faire périr
le Roi par le poifon ; ce qui occafionne un
incident des plus neufs , il vaut la peine
d'être raconté : le voici.
Le bruit fe répand tout-à-coup que le
Roi eft malade ; perfonne ne pénetre dans
fon appartement que Don Sanche & fes
créatures ; l'Infante de Caftille n'en eft
pas exceptée. D. Rodrigue eft empoifonné.
Tout ce que peut faire Blanche , dans cette
cruelle pofition , c'eſt de ſe ſervir du miniftere
d'Hordès , auffi bon médecin que grand
politique ; il avoit à peu près l'âge & la
taille de fon vieil Ecuyer ( on a toujours
befoin de ces reffemblances , pour aider le
Roman ) . Elle lui fait prendre l'habit de
cet homme , & lui donne la main , va chez
le Roi , & trouve le moyen d'y entrer avec
fon faux Ecuyer , ferme les verroux , ouvre
les rideaux du lit de fon pere , le voit
pâle & les yeux fermés. Hordès lui tâte le
pouls , & dit à l'Infante que le Roi eft dans
un danger manifefte , mais qu'il pourroit
FEVRIER. 1755. 85
à
le fauver s'il étoit à portée de lui donnes
un fecours auffi prompt que néceffaire. Il
a heureuſement fur lui un élixir propre
rendre à un corps abbattu , pour quelques
momens , toutes fes forces . Il en donne à
Don Alfonfe , qui reprend connoiffance .
Comme Blanche reffemble parfaitement à
fon pere ( je parle d'après l'Auteur ) , elle
prend fes habillemens de nuit , lui donne
les fiens , le coëffe de maniere qu'à peine
entrevoit- on fon vifage , & fe met dans
fon lit. Hordès , qui le foutient , parvient
heureuſement à le faire fortir du Palais
fans rencontre fâcheufe , il le conduit en
chaife dans une maifon ifolée. A peine
le Roi est - il parti que l'Infante fe décou
vre à un garçon de la chambre nommé
Hyago , dont elle connoît la fidélité , fait
avertir par fon moyen fon Capitaine des
Gardes de fe mettre promptement en état
de la feconder dans fes projets ; & dès
qu'elle eft fûre de ce fecours , elle fair
dire à Don Sanche & à Velafquès que le
Roi vient d'expirer. Elle fe leve en même
tems , prend la robe de chambre de fon
pere , s'arme d'un poignard , & fe met dans
l'embrafure d'une croifée voisine de la
porte par où les traîtres doivent paſſer.
Velafquès qui entre avec D. Sanche, fe jette
aux pieds de ce Prince , pour être le pre90
MERCURE DE FRANCE .
du
mier à lui rendre hommage. D. Sanche
pour ne point laiffer un témoin de fes crime
, tire fon épée , la lui paffe au travers
corps . L'Infante au même inftant perce
D. Sanche ; il tombe , Hyago l'acheve.
Le Capitaine des Gardes de la Princeffe
arrive à point nommé avec fa troupe ,
fait main- baffe fur les conjurés. La fanté
du Roi fe rétablit , & tout rentre dans l'ordre.
D'autres incidens non moins tragiques
fe fuccedent rapidement .
&
Dans le même tems le Marquis de
Benavidès eft affaffiné en Afrique , par un
fcélérat , qui le frappe au moment qu'il eft
feul occupé à faire fes dépêches . I bleffe
fon meurtrier , qui a la force deffe fauver
par la fenêtre , & tombe noyé dans fon
fang il échappe à la mort , & revient à
la Cour. Zulime , fille du Calife , qu'il at
refufé d'époufer , prend l'occafion d'un bal
pour venger cette offenfe fur le Général
Efpagnol ; mais dans fa fureur elle prend
le Roi pour lui , & lui porte un coup de
poignard. Benavidès qui accompagne Alfonfe
, fe jette fur Zulime , lui arrache le
fer , & le plonge dans fon fein. Le Roi
guérit de fes bleffures , ainfi que Zulime ,
dont il eft amoureux , déclare la guerre aux
Anglois , qui avoient favorifé la révolte
d'un Prince de fon fang contre lui . BenaFEVRIER.
1755 . 91
vidès paffe en Angleterre , & fe rend maî--
tre des trois quarts de cette Iffe ; mais par
un revers de fortune il eft fait prifonnier.
D. Alfonfe traverfe lui-même les mers ,
rompt les fers de fon favori , foumet Londres
, convoque les Etats , & fait élire Benavidès
Roi d'Angleterre. Il retourne enfuite
en Eſpagne ; il accorde l'Infante fa
fille aux Ambaffadeurs du nouveau Monarque
de Londres , qui brûle pour elle
d'un amour mutuel ; & dans le tems que
celui qui eft chargé de l'époufer en fon
nom s'approche pour recevoir la main de
Blanche de Caftille , Benavidès qu'on croità
Londres , paroît tout à coup , & reçoit
lui-même cette main fi defirée.
Ce font là de ces coups inattendus qui
furprennent dans un Roman , & qui le
mettent au-deffus de l'hiftoire . Dans celle--
ci l'Ambaffadeur Anglois eût tout fimple
ment , à l'ordinaire , époufé la Princeffe
pour fon maître : on auroit même trouvé
mauvais que Benavides eût quitté fes Etats.
nouvellement conquis , & rifqué de les
perdre , pour fe fignaler par un trait de
galanterie déplacée, Mais ce qui feroit un
défaut dans des mémoires purement hifto
riques , devient une beauté dans des aventures
vraiment romanefques. C'eft là qu'il
eft beau, d'être fingulier , & de hazarder:
2 MERCURE DE FRANCE.
la perte d'un royaume , pour fuivre le
tranfport d'un amour empreffé.
Grandeur des fentimens.
Ces nobles écarts partent d'un coeur audeffus
du vulgaire , & de pareils inciden's
font éclater la grandeur des fentimens qui
les produifent. Cette grandeur héroïque
brille par-tout dans ce Roman ; elle caracterife
fes principaux perfonnages . Benavidès
, parmi plufieurs traits d'héroïfme , fe
diftingue par un des plus rares. Edouard ,
furieux de voir fon Royaume prêt d'être
entierement conquis par le Général Efpagnol
, lui envoye un cartel , que ce dernier
refufe. Benavides aime mieux facrifier
l'honneur de mefurer fon épée avec
celle d'un Roi , à la gloire plus folide de
ne pas compromettre les intérêts de fon
Prince. Il trouve plus noble de laiffer foupçonner
fa bravoure , que de mettre en rifque
la conquête d'un Etat qu'il eft für
d'affurer à D. Alfonfe avec le fecours de
fes troupes ; cela paffe le heros , voilà le
grand homme. Le Roi encherit de fon
côté fur ce procédé magnanime , en pla
çant Benavides fon fujet fur le trône d'Angleterre
, dont fa valeur l'a rendu maître.
Ce trait eft au-deffus d'un Monarque , il
eft digne d'un Dieu , qui mefure fes bienFEVRIER.
1755. 9 *
faits à fa grandeur , & au mérite de celui
qu'il récompenfe. Blanche de Caftille fe
ignale par un effort de tendreffe & de
courage , qui n'eft pas moins admirable.
Digne fille d'Alfonfe , pour arracher au
tombeau fon pere empoifonné , elle prend
fes habits , & fe met à fa place , comme je
viens de le dire. Elle fait plus , elle perce
de fa propre main le premier auteur d'un
crime fi noir , & brave la mort pour la
lui donner. Cet exploit furprenant illuftre
la Princeffe autant que la fille ; il en fait
une héroïne que je préfere à Jeanne d'Arc.
Excellence des caracteres,
Tout eft merveilleux , tout eft afſorti
dans les mémoires dont je parle . Si les
fentimens en font grands , par une fuite
naturelle les caracteres en font beaux &
foutenus. Ses héros en doivent l'excellen
ce à celle de leur complexion . Nos vertus ,
ainfi que nos vices , dépendent de la qualité
& de la circulation du fang. Pour nous
porter au bien , il faut qu'il coule pur &
fans obftacles dans nos veines. La régula
rité de fon cours influe le plus fouvent fur
celle de notre conduite ; quand il circule
mal , nous agiffons de même. Le mal -aife .
du corps donne de l'humeur à l'ame ; l'hu
meur rompt l'équilibre néceffaire ; elle al94
MERCURE DE FRANCE.
tere cette égalité d'efprit , mere des vertus.
Un Poëte célebre a dit ,
Bonne ou nrauvaiſe fanté
Fait notre philofophie.
Elle fait auffi notre héroïfme , ces deux
mots bien analyfés font fynonimes . Un
Grand infirme ou cacochyme fait fouffrir
fes inférieurs des maux qu'il fouffre luimême.
Il voit tous les objets dans un mauvais
jour: ils prennent à fes yeux la couleur
de l'humeur noire où le jettent fes fouffrances.
Quelques talens qu'il ait , ils font
ternis par cette humeur qui le rend injuſte,
bizarre & fouvent cruel , il n'a de l'efprit
que pour nuire : c'eſt le héros de Machiavel
, prêt d'immoler tout à fa fombre politique.
Le véritable héros eft tout différent.
Il ne confulte , il ne fuit que la générofité
; il la fait fouvent éclater aux dépens
de fa fortune & même de fa raiſon.
Tel eft Benavides , grace à l'heureux naturel
qu'il tient de la bonté de fon tempérament.
Je vais avancer à ce propos un fentiment
qui aura d'abord l'air d'une plaifanterie
, mais auquel je tiens très -férieuſement
, & qui bien examiné de près eft
d'une vérité inconteſtablę. Je maintiens
FEVRIER. 1755. 95
qu'un Romancier ne fçauroit être trop attentifà
donner une fanté robufte aux perfonnages
qu'il met en action. Dans les différens
combats qu'ils font obligés de livrer
, dans les coups qu'ils reçoivent , dans
les tourmens qu'ils éprouvent , ils ont befoin
d'un corps à toute épreuve. C'eſt un
point effentiel que M. le Chevalier de
Mouhy n'a point oublié ; tous fes héros font
bien conftitués . D. Alfonfe eft doué d'une
vigueur qui résiste au fer & au poifon . Be
navidès n'a pas moins de force : on a beau
le poignarder , il triomphe du couteau de
l'affaflin , & reparoît brillant de ſanté ,
quand on le croit au rang des morts. Zulime
, la fille du Calife , ne leur céde
point en bonté de complexion ; elle guérit
de fes bleffures auffi promptement qu'Alfonfe
, qui l'époufe , & qui la couronne.
•
Le ftyle ou le coloris répond au deffein de
l'ouvrage , ce qu'on doit eftimer dans l'auteur
; il va toujours à l'intérêt. S'il eft prodigue
, ce n'eft qu'en incidens. Il eft fobre
en réflexions , & préfere toujours un fait
fingulier à une penſée neuve. Par ce moyen
fa morale n'ennuie jamais , elle eſt toujours
en action. On doit lui en fçavoir
d'autant plus de gré , qu'aujourd'hui nos
Ecrivains ont la fureur de l'efprit , ou plu
tôt la prétention , fans en avoir fouvent
les titres.
46 MERCURE DE FRANCE.
Je confeille à tous les jeunes gens qui
prennent le parti des armes , d'acheter ces
mémoires ; leur lecture est une Ecole militaire.
Les premiers Officiers y font non
feulement briller toutes les vertus de leur
état , mais les guerriers fubalternes y donnent
encore des leçons de courage & de
magnanimité . Je crois ne pouvoir mieux
finir cet extrait que par l'action d'un foldat
, qui m'a paru trop belle pour la paffer
fous filence. Les Espagnols avoient affiégé
Northombrie. Ils avoient remarqué fous
le pont-levis de la place une bréche par
où l'on pouvoit y entrer . Plufieurs defcendent
dans le foffé . Deux heures après le
point du jour , les Anglois ayant baiffé le
pont , les Espagnols plantent auffi-tôt leurs
échelles , fautent deffus , & tombent fur
l'ennemi . Le Commandant de la Garde
ordonne aux fiens de lever le pont , quoiqu'il
puiffe en coûter. Les Efpagnols ont
beau combattre , le nombre les accable ,
une partie eft déja culbutée dans le foffé ,
l'autre eft investie , & preffée par une foule
d'ennemis qui vont enlever & baiffer le
pont . Un foldat qui s'en apperçoit , ramaffe
une cheville de fer qui fert à l'arrê
ter , & veut la paffer dans l'anneau : un
coup de fabre lui coupe le poignet , & la
lui
FEVRIER. 1755.
97
lui fait quitter * : ô valeur fans pareille !
L'intrépide Efpagnol releve la cheville de
F'autre main , & la place. Ce coup hardi
décide du fuccès de l'entrepriſe.
tôt
>
L'action , toute prodigieufe qu'elle eft ,
trouve fon modele dans l'hiftoire . Cynegire
, frere du fameux Efchile , Poëte tragique
, à la journée de Marathon , arrête
d'une main un vaiffeau des Perfes qui
avoient pris la fuite : ayant eu cette main
coupée , il le faifit alors de l'autre bras
qu'il perd encore dans ce combat , & pluque
de lâcher prife , il mord le vaiſſeau
pour le retenir. Il n'eft point encore vaincu
par la perte de fes deux mains , pour
me fervir des expreffions de Juftin , il
combat avec le tronc de fon corps & avec
fes dents même , comme un lion féroce
qui triomphe en expirant . L'Hiftorien ici
va plus loin que le Romancier , & la copie
eft beaucoup moins chargée que l'original.
Ce qui fait voir que M. de M. fçait
affujettir même le merveilleux aux loix de
la vraiſemblance ; s'il a fuivi Juſtin , c'eſt
pour le corriger , peut-être même s'eſt- il
rencontré avec lui fans avoir l'imitation
en vûe. Il eft affez fécond & affez riche
* Cette exclamation eft de l'Auteur ; je n'y
ajoûte rien.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
par lui- même pour n'avoir pas befoin d'emprunter
rien des autres.
Le catalogue de fes nouvelles oeuvres ,
que je vais joindre à cet extrait , eft un
garant de fon heureuſe abondance. Il eft
précédé d'un avertiffement que je mets ici
tel que l'Auteur l'a fait imprimer , & tel
qu'il me l'a envoyé .
Fermer
Résumé : « EXTRAIT DES MÉMOIRES DU MARQUIS DE BENAVIDÈS, en sept parties ; dédiés à [...] »
Le texte est un extrait des mémoires du marquis de Benavidès, rédigés par le chevalier de Mouhy. L'auteur soutient que les romans doivent exagérer les événements, les sentiments et les personnages pour captiver le lecteur. Les mémoires de Benavidès illustrent ces qualités par trois aspects : la singularité des événements, la grandeur des sentiments et l'excellence des caractères. La singularité des événements commence par la naissance du marquis de Benavidès. Don Rodrigue, premier ministre d'Alphonse, poignarde sa femme Isabelle par désespoir, mais elle survit et se cache. Don Rodrigue la retrouve, obtient son pardon, et ils renouent leur amour. De cette union naît Benavidès, qui devient général à seize ans. Il capture l'empereur du Maroc et ses troupes, puis assiège et prend Maroc par une ruse stratégique. À la cour d'Espagne, la fille d'Alphonse s'intéresse à Benavidès malgré son éloignement initial pour les hommes. Des ennemis de Benavidès tentent de le discréditer, mais leur complot est déjoué. Don Sanche et Velafquès, complices, tentent d'empoisonner le roi Alphonse et d'assassiner Benavidès. Blanche, l'infante, sauve son père en le faisant passer pour mort et en tuant les conspirateurs. Benavidès est ensuite attaqué en Afrique mais survit. Zulime, fille du calife, tente de le venger en poignardant le roi Alphonse, mais Benavidès la neutralise. Alphonse déclare la guerre aux Anglais et, après diverses péripéties, Benavidès devient roi d'Angleterre. Alphonse retourne en Espagne et marie l'infante Blanche à Benavidès. La grandeur des sentiments est illustrée par des actes héroïques. Benavidès refuse un duel avec le roi Édouard pour ne pas compromettre les intérêts de son prince. Alphonse le récompense en le nommant roi d'Angleterre. Blanche sauve son père empoisonné en prenant sa place et en tuant les conspirateurs. L'excellence des caractères est soulignée par la robustesse physique et morale des héros. Leur santé et leur tempérament influencent leurs actions et leurs vertus. Les personnages principaux, comme Benavidès, Alphonse et Zulime, montrent une grande résistance et une générosité exceptionnelle. Le style de l'œuvre est prodigue en incidents mais sobre dans son expression, toujours orienté vers l'intérêt du lecteur. Le texte discute également de la préférence pour les faits singuliers plutôt que les nouvelles pensées dans la morale, soulignant que cette approche rend la morale toujours en action et évite l'ennui. Il critique les écrivains contemporains pour leur prétention à l'esprit sans en avoir toujours les titres. L'auteur conseille aux jeunes gens prenant les armes d'acheter certains mémoires, décrivant leur lecture comme une école militaire. Ces mémoires mettent en avant les vertus des premiers officiers et les leçons de courage et de magnanimité des guerriers subalternes. Un exemple notable est l'action d'un soldat espagnol lors du siège de Northombrie, qui, après avoir eu la main coupée, utilise son autre main pour placer une cheville de fer, permettant ainsi de maintenir le pont baissé et de décider du succès de l'entreprise. Cette action est comparée à celle de Cynegire, frère d'Eschyle, qui à la bataille de Marathon, retient un vaisseau perse avec ses mains et ses dents après les avoir perdues. L'auteur souligne que l'historien va au-delà du romancier en rendant le récit plus vraisemblable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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44
p. 35-38
EPITRE DE Mme DE L'A... A M. DE ... Auteur d'une Comédie, intitulée l'Effet du Sentiment, représentée à Toulouse dans le mois de Mars dernier.
Début :
En vérité, je suis ravie [...]
Mots clefs :
Comédie, Dieu, Sentiments, Effet
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE DE Mme DE L'A... A M. DE ... Auteur d'une Comédie, intitulée l'Effet du Sentiment, représentée à Toulouse dans le mois de Mars dernier.
EPITRE
DE MMO DE L'ART
M. DE
evovali mazolami , l . 9 % ..
Auteur d'une Comédie , intitulée l'Effet du
Sentiment , repréſentée à Touloufe dans
le mois de Mars dernier.
13
arion stauq
EN vérité , je fus ravie
En voyant votre Comédie ;
Mais à parler ingénument ,
o'n neo
Je n'aurois jamais cru que ce raviffement
Eût pu fe changer en folie...
Bon , direz - vous , ma piece eft plus jolie ;
Cette fcène fui donne un nouvel agrément.
Alte là , Monfieur , je vous prie
Vous ne m'entendez pas vraiment ;
Ne croyez pas que cette frenéfie
Ait du rapport au fentiment ,
Dont vous montrez l'effet dans votre Comédie.
Eh qu'eft- ce donc ma foi je verfifie ,
Ou du moins en fais - je femblant ;
Car depuis que j'ai vu votre ouvrage charmant ,
Je n'ai pu vaincre la manie
De vous rimer un compliment.
Rimons , puifqu'auffi bien je ne puis m'en dé-
C
fendre :
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Le Dieu des vers , dit- on , reffemble au Dieu des
coeurs :
Dès qu'il infpire , il faut fe rendre ;
Ses ordres font toujours vainqueurs.
Avant de commencer l'ouvrage
Je devrois , ce me femble , implorer fes faveurs &
Mais que ferviroit- il de fuivre cet uſage ›
Voudroit-il m'accorder quelqu'une de ces fleurs
Dont l'éclat naturel vous gagne le fuffrage
De ce que nous avons de plus fins connoiffeurs
Je ne puis le croire , & je gage
Qu'on n'obtient des fleurs de ce prix ,
Si l'on n'a , comme vous , le flateur avantage
D'être au rang de fes favoris.
Mais , dites-moi , je vous conjure ,
Eft-ce Apollon qui vous fournit les traits
Dont vous accablez l'impofture
De ces petits- maîtres coquets ,
Qui fous les airs de la nature
Montrent des fentimens dont l'art fait tous, les
frais
Oh ! fi c'eft lui , je vous affure
Qu'amour lui doit bien des remercimens
Car dans ce fiecle miférable ,
Ce Dieu n'a plus de culte véritable ;.
Et Phiftoire des vrais amans
Ne paffe que pour une fable ,
Dont on peut embelir les fcènes des romans..
Aftrée & Celadon , héros du bon vieux tems ,
JUIN.
37 1755
Qui dans le fein d'un bonheur véritable
Paffoient de tous leurs jours les rapides momens ,
Auroient-ils crus qu'une race coupable
Perfifleroit leurs fentimens ?
Ils furent heureux & conftans ;
Peut- être hélas ! dans notre tems,
Des moeurs l'exemple inévitable
Les eût-ils rendus inconftans ,
Et privés des plaiſirs charmans
Que fait goûter une union durable.
Au fiecle où nous vivons tout n'eft que
Quelque fade minauderie ,
fauffeté
Des airs de tête , un coup d'oeil médité ,
Un goût de mode , un propos brillanté
Forment notre galanterie.
Nos coeurs font comme nos efprits
Et dans peu de tems , je parie
Que le clinquant fera le prix
De tous nos fentimens & de tous nos écrits
Vos ouvrages fans flaterie
Peuvent ramener le bon goût ,
Et je ne doute point du tout
Que pour en rétablir l'empire
Apollon n'ait fait choix de vous ,
Du moins j'en jurerois fur ce qu'il vous infpire :
Mais je crains , foit dit entre nous ,
Qu'amour ne voudroit point de fes loix véritables :
Confier à vos foins le rétabliſſement.
Pourquoi, me direz- vous ? Oh ! vos façons aimables:
38 MERCURE DE FRANCE.
Me paroiffent tenir au ſyſtême inconſtant
De nos modernes agréables ;
Et fur ce point j'en crois l'Effet du fentiment.
DE MMO DE L'ART
M. DE
evovali mazolami , l . 9 % ..
Auteur d'une Comédie , intitulée l'Effet du
Sentiment , repréſentée à Touloufe dans
le mois de Mars dernier.
13
arion stauq
EN vérité , je fus ravie
En voyant votre Comédie ;
Mais à parler ingénument ,
o'n neo
Je n'aurois jamais cru que ce raviffement
Eût pu fe changer en folie...
Bon , direz - vous , ma piece eft plus jolie ;
Cette fcène fui donne un nouvel agrément.
Alte là , Monfieur , je vous prie
Vous ne m'entendez pas vraiment ;
Ne croyez pas que cette frenéfie
Ait du rapport au fentiment ,
Dont vous montrez l'effet dans votre Comédie.
Eh qu'eft- ce donc ma foi je verfifie ,
Ou du moins en fais - je femblant ;
Car depuis que j'ai vu votre ouvrage charmant ,
Je n'ai pu vaincre la manie
De vous rimer un compliment.
Rimons , puifqu'auffi bien je ne puis m'en dé-
C
fendre :
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Le Dieu des vers , dit- on , reffemble au Dieu des
coeurs :
Dès qu'il infpire , il faut fe rendre ;
Ses ordres font toujours vainqueurs.
Avant de commencer l'ouvrage
Je devrois , ce me femble , implorer fes faveurs &
Mais que ferviroit- il de fuivre cet uſage ›
Voudroit-il m'accorder quelqu'une de ces fleurs
Dont l'éclat naturel vous gagne le fuffrage
De ce que nous avons de plus fins connoiffeurs
Je ne puis le croire , & je gage
Qu'on n'obtient des fleurs de ce prix ,
Si l'on n'a , comme vous , le flateur avantage
D'être au rang de fes favoris.
Mais , dites-moi , je vous conjure ,
Eft-ce Apollon qui vous fournit les traits
Dont vous accablez l'impofture
De ces petits- maîtres coquets ,
Qui fous les airs de la nature
Montrent des fentimens dont l'art fait tous, les
frais
Oh ! fi c'eft lui , je vous affure
Qu'amour lui doit bien des remercimens
Car dans ce fiecle miférable ,
Ce Dieu n'a plus de culte véritable ;.
Et Phiftoire des vrais amans
Ne paffe que pour une fable ,
Dont on peut embelir les fcènes des romans..
Aftrée & Celadon , héros du bon vieux tems ,
JUIN.
37 1755
Qui dans le fein d'un bonheur véritable
Paffoient de tous leurs jours les rapides momens ,
Auroient-ils crus qu'une race coupable
Perfifleroit leurs fentimens ?
Ils furent heureux & conftans ;
Peut- être hélas ! dans notre tems,
Des moeurs l'exemple inévitable
Les eût-ils rendus inconftans ,
Et privés des plaiſirs charmans
Que fait goûter une union durable.
Au fiecle où nous vivons tout n'eft que
Quelque fade minauderie ,
fauffeté
Des airs de tête , un coup d'oeil médité ,
Un goût de mode , un propos brillanté
Forment notre galanterie.
Nos coeurs font comme nos efprits
Et dans peu de tems , je parie
Que le clinquant fera le prix
De tous nos fentimens & de tous nos écrits
Vos ouvrages fans flaterie
Peuvent ramener le bon goût ,
Et je ne doute point du tout
Que pour en rétablir l'empire
Apollon n'ait fait choix de vous ,
Du moins j'en jurerois fur ce qu'il vous infpire :
Mais je crains , foit dit entre nous ,
Qu'amour ne voudroit point de fes loix véritables :
Confier à vos foins le rétabliſſement.
Pourquoi, me direz- vous ? Oh ! vos façons aimables:
38 MERCURE DE FRANCE.
Me paroiffent tenir au ſyſtême inconſtant
De nos modernes agréables ;
Et fur ce point j'en crois l'Effet du fentiment.
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Résumé : EPITRE DE Mme DE L'A... A M. DE ... Auteur d'une Comédie, intitulée l'Effet du Sentiment, représentée à Toulouse dans le mois de Mars dernier.
L'épître est une lettre adressée à l'auteur d'une comédie intitulée 'L'Effet du Sentiment', jouée à Toulouse en mars. L'auteur de l'épître admire la pièce mais reconnaît que son propre compliment ne peut rivaliser avec l'œuvre originale. Il mentionne Apollon, se demandant si le dieu inspire les traits de la comédie contre les 'petits-maîtres coquets' qui affichent des sentiments artificiels. L'auteur regrette la rareté des sentiments authentiques dans leur époque, marquée par la superficialité et la mode, contrairement aux héros du passé comme Astrée et Céladon. Il espère que les œuvres de l'auteur de la comédie pourront restaurer le bon goût, mais craint que l'amour véritable ne suive pas les lois authentiques. Il conclut en notant que les manières aimables de l'auteur de la comédie semblent appartenir au système inconstant des modernes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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45
p. 22-32
LA PERRUCHE GOUVERNANTE. CONTE ORIENTAL. Par une jeune personne de Province, âgée de 14 ans.
Début :
SUHRID, riche Négociant de Bagdat, avoit une fille d'une beauté singuliere, [...]
Mots clefs :
Perruche, Yeux, Coeur, Théâtre, Talent, Gouvernante, Opéra, Sentiments, Chanter
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texteReconnaissance textuelle : LA PERRUCHE GOUVERNANTE. CONTE ORIENTAL. Par une jeune personne de Province, âgée de 14 ans.
LA PERRUCHE GOUVERNANTE .
CONTE ORIENTAL ,
Par une jeune perfonne de Province , âgée
de 14 ans.
UHRID , riche Négociant de Bagdat ,
avoit une fille d'une beauté finguliere ,
& une perruche d'un mérite encore plus
furprenant. Elle n'avoit pas feulement le
talent de parler , elle avoit encore la faculté
de penfer. Elle avoit des fentimens ,
elle avoit des moeurs . C'étoit dans des tems
éloignés où tout étoit poffible. Suhrid
qui connoiffoit le prix de tant de rares
qualités , l'avoit établie Gouvernante de
fa maiſon , & particulierement de la jeune
Banou fa fille. Obligé de faire un voyage
pour le bien de fon commerce , il lui recommanda
ce précieux dépôt , & lui dit
avant fon départ : Zaïre , je confie Banou
à votre fageffe ; elle n'a que quinze ans ,
DECEMBRE . 1755. 23
elle eft fans experience , elle eft ingenue ;
mais elle a l'humeur vive , & je lui crois
le coeur fenfible ; elle tient de fa mere :
veillez fur fa conduite , & fur-tout prenez
foin d'écarter tous les objets qui pourroient
la féduire. Oh ! oh ! ne craignez
rien , lui répondit la perruche , repofezvous
fur mon zele & fur mon adreffe.
Votre fille aime les contes par-deffus toutes
chofes. Elle me prie à chaque inſtant
de lui en dire , & quitte tout pour les enrendre.
Quand un jeune féducteur viendra
s'offrir à fa vue , je lui conterai vîte
une hiftoire , où je lui ferai fentir adroitement
le danger du piége qu'on lui dreffe .
Par cette innocente rufe j'aurai l'efprit de
l'en garantir en l'amufant ; mais , ajoutat'elle
, revenez dans un mois . Si votre
abfence dure davantage , je ne réponds
plus de Banou je n'ai ma provifion de
contes que jufqu'à ce tems là ; je vous en
avertis. Suhrid lui promit de ne pas paffer
ce terme. Il appella enfuite fa fille ,
lui ordonna expreffément de ne rien faire
fans confulter fa bonne , l'embraffa , &
partit .
Almanzor , un jeune chanteur étoit
voifin de Banou ; il l'avoit apperçue à fa
fenêtre , qui étoit vis -à- vis de la fienne ,
& fa beauté l'avoit frappé . Elle l'avoit en-
7
24 MERCURE DE FRANCE.
tendu chanter , & fon coeur en avoit été
ému. Une après-midi que la perruche s'étoit
endormie , un ferin partit de l'appartement
d'Almanzor , & vola fur la toilette
de Banou , qui rajuftoit une boucle de
fes cheveux, & lui préfenta un billet qu'il
tenoit dans fon bec. Banou careffe l'oifeau
& prend le papier qu'elle lit. La perruche
s'éveille , & fond fur le ferin qu'elle
auroit déchiré , fi Banou ne l'avoit arraché
de fes griffes cruelles. Sa jeune éleve
furpriſe d'une colere fi violente , lui en
demande le fujet. Zaïre lui répond qu'elle
en a de fortes raifons , qu'un ferin a caufé
le malheur de fa vie , & qu'elle eft prête à
lui en raconter l'hiftoire , mais qu'elle
veut auparavant lire le billet qu'on lui a
écrit. Le Lecteur fera peut-être étonné de
voir une perruche qui fçait lire , mais elle
n'eft pas la feule. Banou remet à fa Bonne
le poulet , qui étoit conçu en ces termes :
Charmante Banou , de grace , apprenez
la mufique . Ce talent manque à vos charmes.
Je puis dire fans vanité que je fuis le
premier homme de Bagdat , pour montrer le
gout du chant. J'ai compofe le duo le plus
charmant du monde. Marquez moi l'heure
où votre Duegne fera la méridienne . Je volerai
dans votre chambre pour vous l'apprendre.
Quel plaifir de chanter d'accord avcc
vous!
Ah !
DECEMBRE . 1755 . 25.
Ah ! le petit fripon , s'écria la perruche ;
ah ! le petit fcélerat , qui ne vous offre fes
fervices que pour tromper votre innocence
! Non , non , interrompit Banou ; il eſt
trop joli pour me tromper : c'eft parce qu'il
eft joli , qu'il en eft plus à craindre , reprit
la Gouvernante. Oh ! j'aime la mufique ,
ma Bonne dites le Muficien , ma fille ;
mais il ne vous convient pas , contentezyous
de votre maître à danfer. Il eft
trop
laid , il n'eft plus jeune , dit la pupille.
Votre voix eft rebelle au chant , infifta la
perruche : vous avez la jambe brillante ,
vous danfez avec grace. C'eft votre talent ;
tenez - vous - y. Vous chanterez à faire
peur , ce fera votre perte : vous vous rendrez
ridicule. Croyez en mon expérience.
J'étois dans le même cas , & j'ai donné
bêtement dans le piege qu'on vient de vous
tendre. Il ne faut jamais fe déplacer. Pour
vous en convaincre , écoutez mon hif
toire,
LE RISQUE DU DEPLACEMENT ;
Aventure qui n'est pas fans exemple.
J
E fuis née dans l'ifle des oifeaux , pays
heureux où notre efpece domine . La
candeur y regnoit avec elle. Il n'y avoit
II. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
point d'hommes mais des oifeaux d'Afie
& d'Europe , inftruits par eux , font venus
s'y établir , ont ufurpé le trône , & perverti
nos moeurs. Un aigle étoit Roi de
l'ifle ; il étoit fier , mais il aimoit les arts ,
il les appelloit à fa Cour. La Comédie &
l'Opera partageoient fes amuſemens. Mon
pere étoit Comédien de la troupe du Prince
, il y jouoit les Rois. Comme mon plumage
étoit diftingué , que j'avois le maintien
noble , la parole aifée , & la prononciation
parfaite , il me fit débuter dans les
rôles de Princeffe. F'y réuffis parfaitement.
On n'entendit que des cris d'admiration
& des battemens d'aîles dans toute la falle.
Le fuccès fut tous les jours en croiffant. Il
me fit donner le nom de Zaïre , que j'ai
toujours porté , & m'attira des adorateurs
en foule , au point que j'en fus excédée.
>
Pour m'en débarraffer avec décence ;
mais contre l'efprit de mon état , j'étois
fur le point de faire choix d'un mari , &
de l'aveu de mon pere , j'avois jetté les
yeux fur un perroquet bouffon qui me faifoit
rire. Il repréfentoit les valers , & s'appelloit
la Verdure . Ce mariage étoit affor
ti. Il étoit Comédien aimé , & j'étois Actrice
à la mode : Mais un foir que j'avois
enchanté toute la Cour , Médor , un charmant
petit ferin vint m'exprimer fon raDECEMBRE.
1755. 27
viffement dans ma loge , avec des fons fi
touchans , que je fus fenfible à la douceur
de fon ramage . Pour m'achever , je fus le
lendemain à l'Opera . Medor y chantoit la
haute-contre. Il me vit dans une premiere
loge ; mes yeux qui l'applaudiffoient , animerent
fon expreffion , & firent paffer tout
leur feu dans fon organe. Il fe furpaffa.
Toute l'affemblée fortit enivrée de plaifir ,
& je m'en retournai folle d'amour . La tête
m'en tourna . Medor s'en apperçut ; le
fripon en profita , ou plutot il en abuſa
pour me perdre .
Deux jours après je le rencontrai au bal,
& nous nous arrangeâmes. Comme j'ai
toujours confulté la décence , que je craignois
les reproches de mon pere , & que le
myftere étoit de mon gout , je le priai de
ne me voir qu'en bonne fortune , & de
cacher bien fa flamme. Pendant trois mois
il fut auffi difcret que fidele ; mais au
bout de ce terme fon coeur me fut enlevé
par les agaceries d'une petite effrontée
d'une jeune linotte , dont le début à l'Opera
avoit réuffi , graces à fon manége plûtot
qu'à fon talent. Il me cacha d'abord
fon inconftance , & nous nous voyons toujours
fecrétement dans une petite maiſon
qu'il avoit louée dans un fauxbourg. En
ces circonftances la Verdure me preffa de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
conclure notre hymen, mais mon coeur &
mes yeux étoient changés. La comparaifon
que j'en fis alors avec mon beau ferin
l'enlaidit fi fort à ma vue , & je le trouvai
fi ignoble que je le congédiai , en lui difant
dédaigneufement , qu'une Princeffe
n'étoit point faite pour époufer un valet ;
tant il eft vrai que les fentimens de grandeur
qu'on exprime fur la fcene , nous
font encore illufion après l'avoir quittée ,
& qu'on fe figure être dans le monde , ce
qu'on repréfente au théâtre. C'eſt le délire
de la profeffion.
Le malin perroquet fe vengea de mon
dédain par un trait de fon emploi. Dans
une petite piece de fa façon , intitulée la
fauffe Princeffe ou le Déguisement ridicule
il parodia ma perfonne & mon jeu affez
plaifamment pour mettre contre moi
les rieurs de fon côté . Medor lui - même
trouva mauvais que je n'euffe point accepté
fon rival pour mari. Il me dit durement
que j'avois ce que je méritois , &
que ce mariage politique eût fervi de voile
à nos amours. Je lui répondis piquée
que , puifqu'il le prenoit fur ce ton , il
m'épouferoit lui - même pour effacer ce ridicule
, & pour juftifier mon refus, ou que
je romprois avec lui fans retour. Ah ! je
vous aime trop , fe récria-t'il , pour deDECEMBRE.
1755 29
venir votre mari . Je veux que ma flamme
foit éternelle , & ce titre feul feroit сара-
ble de l'éteindre. J'ai un plus noble parti
à vous propofer. Quel parti , lui demandai-
je avec vivacité ? C'eſt , par vos talens,
de remporter un nouveau triomphe qui
faffe oublier la mauvaiſe plaifanterie qu'on
vous a faite . La fingularité d'un fuccès
inattendu eft une éponge qui lave tout.
Vous avez une voix charmante , un gofier
flexible , des fons pénétrans qui vont jufqu'à
l'ame. Venez les faire briller fur notre
théâtre , c'eft la plus belle vengeance
que vous puiffiez tirer du vôtre . J'y fuis
Medor , vous y ferez Angelique . Mais , lui
dis- je , je n'ai jamais chanté , je ne fçai
pas la mufique . Eh ! je vous l'apprendrai ,
mon Ange , reprit - il affectueufement.
Avec les belles difpofitions que vous avez,
& tous mes foins que je vous prodiguerai
, je veux , avant qu'il foit quinze jours ,
vous mettre en état de chanter un rôle
mieux que moi. Vous faites le charme de
la Comédie , & vous ferez les délices de
l'Opera. Que ne peut le talent , quand
il est formé par l'amour ! A ce difcours
paffionné , qui ne l'auroit cru fincere !
c'étoit pourtant le langage de la perfidie ,
& qui cachoit la trame la plus noire. Le
traître venoit de l'arranger avec ma rivale
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
qui l'avoit imaginée. Incapable de trom❤
per , je me lailai prendre au piege. L'amour-
propre aida la féduction . Il m'exagéra
mon mérite , & m'aveugla fur le
danger. La nature m'avoit douée d'un organe
facile pour parler , mais j'oubliai
alors que j'avois reçu d'elle une voix défagréable
pour chanter. En conféquence
je fis la folie de me tranfplanter fur un
autre théâtre, où j'étois parfaitement étrangere.
La curiofité y attira tous les oiſeaux
du pays . On applaudit à tout rompre , dès
qu'on me vit paroître , mais à peine eusje
ouvert le bec pour chanter , & formé
ma premiere cadence , qu'une troupe
d'impertinens merles & de bruyans
étourneaux qui compofoient le parterre ,
me perça de mille fifflets : l'amphithéâtre
en même tems , les balcons , & toutes les
loges m'accablerent d'autant de huées . Le
perfide Medor , fous une trifteffe feinte ,
déguifoit fa joie fcélérate. Mon infolente
rivale triomphoit dans une loge , & par
fes éclats moqueurs animoit le combat.
Serins , linottes , pinçons , chardonnerets
tous fiffloient à l'uniffon . Le corbeau croaffoit
, la pie crioit , la cane , le canard ,
l'oifon même me contrefaifoit avec fes
fons nazillards. Tous les perroquets foulevés
par la Verdure , murmuroient con-
›
DECEMBRE. 1755. 3x
tre moi d'avoir compromis ainfi l'efpece.
Il n'y eut pas jufqu'à une vieille perruche,
ma grand'mere , qui s'écria en ricanant
de dépit Ah ! ah ! c'eft bien fait. Voilà
pour corriger cette petite folle , & pour
lui apprendre à fe déplacer. Sifflez , fifflez
fort, de peur qu'elle ne l'oublie . Je ne tins
point à ce dernier trait : J'abandonnai la
fcene , en m'arrachant les plumes de défefpoir.
Je voulus prendre ma revanche
fur mon premier théâtre , mais les difpofitions
étoient changées ; on m'y vit avec les
yeux de la prévention qui m'étoit contraire.
On m'y trouva mauvaiſe. J'eus toutes
mes camarades contre moi . Un ordre me
défendit de paroître à la Cour. Je devins
la fable de la ville. On me chanfonna.
Tous mes parens m'abandonnerent . Une
colombe fut la feule qui me confola , &
qui eut même le courage de fe montrer
en public avec moi . Bel exemple , qui
prouve que les fentimens de l'amitié font
plus furs & plus forts que ceux du fang
& de la nature ! Elle m'apprit que la perfide
linotte avoit engagé Medor à me jouer
ce cruel tour , afin de me rendre firidicule
aux yeux de tout le monde , qu'il
n'ofât plus me voir , & qu'il ne fût qu'à
elle fans partage.
Jugez , après ce récit , fi ma haine eft
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
fondée contre les ferins . Que mon exemple
vous ferve de leçon . Un jeune Muficien
eft pour vous un maître dangereux.
Son art eft fait pour vous féduire , & non
pas pour vous embellir. Vous avez , comme
moi , la voix fauffe. Fuyez Almanzor :
craignez mon défaftre ; & fongez que le
déplacement ternit toutes les graces , &
rend la beauté même ridicule.
CONTE ORIENTAL ,
Par une jeune perfonne de Province , âgée
de 14 ans.
UHRID , riche Négociant de Bagdat ,
avoit une fille d'une beauté finguliere ,
& une perruche d'un mérite encore plus
furprenant. Elle n'avoit pas feulement le
talent de parler , elle avoit encore la faculté
de penfer. Elle avoit des fentimens ,
elle avoit des moeurs . C'étoit dans des tems
éloignés où tout étoit poffible. Suhrid
qui connoiffoit le prix de tant de rares
qualités , l'avoit établie Gouvernante de
fa maiſon , & particulierement de la jeune
Banou fa fille. Obligé de faire un voyage
pour le bien de fon commerce , il lui recommanda
ce précieux dépôt , & lui dit
avant fon départ : Zaïre , je confie Banou
à votre fageffe ; elle n'a que quinze ans ,
DECEMBRE . 1755. 23
elle eft fans experience , elle eft ingenue ;
mais elle a l'humeur vive , & je lui crois
le coeur fenfible ; elle tient de fa mere :
veillez fur fa conduite , & fur-tout prenez
foin d'écarter tous les objets qui pourroient
la féduire. Oh ! oh ! ne craignez
rien , lui répondit la perruche , repofezvous
fur mon zele & fur mon adreffe.
Votre fille aime les contes par-deffus toutes
chofes. Elle me prie à chaque inſtant
de lui en dire , & quitte tout pour les enrendre.
Quand un jeune féducteur viendra
s'offrir à fa vue , je lui conterai vîte
une hiftoire , où je lui ferai fentir adroitement
le danger du piége qu'on lui dreffe .
Par cette innocente rufe j'aurai l'efprit de
l'en garantir en l'amufant ; mais , ajoutat'elle
, revenez dans un mois . Si votre
abfence dure davantage , je ne réponds
plus de Banou je n'ai ma provifion de
contes que jufqu'à ce tems là ; je vous en
avertis. Suhrid lui promit de ne pas paffer
ce terme. Il appella enfuite fa fille ,
lui ordonna expreffément de ne rien faire
fans confulter fa bonne , l'embraffa , &
partit .
Almanzor , un jeune chanteur étoit
voifin de Banou ; il l'avoit apperçue à fa
fenêtre , qui étoit vis -à- vis de la fienne ,
& fa beauté l'avoit frappé . Elle l'avoit en-
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24 MERCURE DE FRANCE.
tendu chanter , & fon coeur en avoit été
ému. Une après-midi que la perruche s'étoit
endormie , un ferin partit de l'appartement
d'Almanzor , & vola fur la toilette
de Banou , qui rajuftoit une boucle de
fes cheveux, & lui préfenta un billet qu'il
tenoit dans fon bec. Banou careffe l'oifeau
& prend le papier qu'elle lit. La perruche
s'éveille , & fond fur le ferin qu'elle
auroit déchiré , fi Banou ne l'avoit arraché
de fes griffes cruelles. Sa jeune éleve
furpriſe d'une colere fi violente , lui en
demande le fujet. Zaïre lui répond qu'elle
en a de fortes raifons , qu'un ferin a caufé
le malheur de fa vie , & qu'elle eft prête à
lui en raconter l'hiftoire , mais qu'elle
veut auparavant lire le billet qu'on lui a
écrit. Le Lecteur fera peut-être étonné de
voir une perruche qui fçait lire , mais elle
n'eft pas la feule. Banou remet à fa Bonne
le poulet , qui étoit conçu en ces termes :
Charmante Banou , de grace , apprenez
la mufique . Ce talent manque à vos charmes.
Je puis dire fans vanité que je fuis le
premier homme de Bagdat , pour montrer le
gout du chant. J'ai compofe le duo le plus
charmant du monde. Marquez moi l'heure
où votre Duegne fera la méridienne . Je volerai
dans votre chambre pour vous l'apprendre.
Quel plaifir de chanter d'accord avcc
vous!
Ah !
DECEMBRE . 1755 . 25.
Ah ! le petit fripon , s'écria la perruche ;
ah ! le petit fcélerat , qui ne vous offre fes
fervices que pour tromper votre innocence
! Non , non , interrompit Banou ; il eſt
trop joli pour me tromper : c'eft parce qu'il
eft joli , qu'il en eft plus à craindre , reprit
la Gouvernante. Oh ! j'aime la mufique ,
ma Bonne dites le Muficien , ma fille ;
mais il ne vous convient pas , contentezyous
de votre maître à danfer. Il eft
trop
laid , il n'eft plus jeune , dit la pupille.
Votre voix eft rebelle au chant , infifta la
perruche : vous avez la jambe brillante ,
vous danfez avec grace. C'eft votre talent ;
tenez - vous - y. Vous chanterez à faire
peur , ce fera votre perte : vous vous rendrez
ridicule. Croyez en mon expérience.
J'étois dans le même cas , & j'ai donné
bêtement dans le piege qu'on vient de vous
tendre. Il ne faut jamais fe déplacer. Pour
vous en convaincre , écoutez mon hif
toire,
LE RISQUE DU DEPLACEMENT ;
Aventure qui n'est pas fans exemple.
J
E fuis née dans l'ifle des oifeaux , pays
heureux où notre efpece domine . La
candeur y regnoit avec elle. Il n'y avoit
II. Vol.
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26 MERCURE DE FRANCE.
point d'hommes mais des oifeaux d'Afie
& d'Europe , inftruits par eux , font venus
s'y établir , ont ufurpé le trône , & perverti
nos moeurs. Un aigle étoit Roi de
l'ifle ; il étoit fier , mais il aimoit les arts ,
il les appelloit à fa Cour. La Comédie &
l'Opera partageoient fes amuſemens. Mon
pere étoit Comédien de la troupe du Prince
, il y jouoit les Rois. Comme mon plumage
étoit diftingué , que j'avois le maintien
noble , la parole aifée , & la prononciation
parfaite , il me fit débuter dans les
rôles de Princeffe. F'y réuffis parfaitement.
On n'entendit que des cris d'admiration
& des battemens d'aîles dans toute la falle.
Le fuccès fut tous les jours en croiffant. Il
me fit donner le nom de Zaïre , que j'ai
toujours porté , & m'attira des adorateurs
en foule , au point que j'en fus excédée.
>
Pour m'en débarraffer avec décence ;
mais contre l'efprit de mon état , j'étois
fur le point de faire choix d'un mari , &
de l'aveu de mon pere , j'avois jetté les
yeux fur un perroquet bouffon qui me faifoit
rire. Il repréfentoit les valers , & s'appelloit
la Verdure . Ce mariage étoit affor
ti. Il étoit Comédien aimé , & j'étois Actrice
à la mode : Mais un foir que j'avois
enchanté toute la Cour , Médor , un charmant
petit ferin vint m'exprimer fon raDECEMBRE.
1755. 27
viffement dans ma loge , avec des fons fi
touchans , que je fus fenfible à la douceur
de fon ramage . Pour m'achever , je fus le
lendemain à l'Opera . Medor y chantoit la
haute-contre. Il me vit dans une premiere
loge ; mes yeux qui l'applaudiffoient , animerent
fon expreffion , & firent paffer tout
leur feu dans fon organe. Il fe furpaffa.
Toute l'affemblée fortit enivrée de plaifir ,
& je m'en retournai folle d'amour . La tête
m'en tourna . Medor s'en apperçut ; le
fripon en profita , ou plutot il en abuſa
pour me perdre .
Deux jours après je le rencontrai au bal,
& nous nous arrangeâmes. Comme j'ai
toujours confulté la décence , que je craignois
les reproches de mon pere , & que le
myftere étoit de mon gout , je le priai de
ne me voir qu'en bonne fortune , & de
cacher bien fa flamme. Pendant trois mois
il fut auffi difcret que fidele ; mais au
bout de ce terme fon coeur me fut enlevé
par les agaceries d'une petite effrontée
d'une jeune linotte , dont le début à l'Opera
avoit réuffi , graces à fon manége plûtot
qu'à fon talent. Il me cacha d'abord
fon inconftance , & nous nous voyons toujours
fecrétement dans une petite maiſon
qu'il avoit louée dans un fauxbourg. En
ces circonftances la Verdure me preffa de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
conclure notre hymen, mais mon coeur &
mes yeux étoient changés. La comparaifon
que j'en fis alors avec mon beau ferin
l'enlaidit fi fort à ma vue , & je le trouvai
fi ignoble que je le congédiai , en lui difant
dédaigneufement , qu'une Princeffe
n'étoit point faite pour époufer un valet ;
tant il eft vrai que les fentimens de grandeur
qu'on exprime fur la fcene , nous
font encore illufion après l'avoir quittée ,
& qu'on fe figure être dans le monde , ce
qu'on repréfente au théâtre. C'eſt le délire
de la profeffion.
Le malin perroquet fe vengea de mon
dédain par un trait de fon emploi. Dans
une petite piece de fa façon , intitulée la
fauffe Princeffe ou le Déguisement ridicule
il parodia ma perfonne & mon jeu affez
plaifamment pour mettre contre moi
les rieurs de fon côté . Medor lui - même
trouva mauvais que je n'euffe point accepté
fon rival pour mari. Il me dit durement
que j'avois ce que je méritois , &
que ce mariage politique eût fervi de voile
à nos amours. Je lui répondis piquée
que , puifqu'il le prenoit fur ce ton , il
m'épouferoit lui - même pour effacer ce ridicule
, & pour juftifier mon refus, ou que
je romprois avec lui fans retour. Ah ! je
vous aime trop , fe récria-t'il , pour deDECEMBRE.
1755 29
venir votre mari . Je veux que ma flamme
foit éternelle , & ce titre feul feroit сара-
ble de l'éteindre. J'ai un plus noble parti
à vous propofer. Quel parti , lui demandai-
je avec vivacité ? C'eſt , par vos talens,
de remporter un nouveau triomphe qui
faffe oublier la mauvaiſe plaifanterie qu'on
vous a faite . La fingularité d'un fuccès
inattendu eft une éponge qui lave tout.
Vous avez une voix charmante , un gofier
flexible , des fons pénétrans qui vont jufqu'à
l'ame. Venez les faire briller fur notre
théâtre , c'eft la plus belle vengeance
que vous puiffiez tirer du vôtre . J'y fuis
Medor , vous y ferez Angelique . Mais , lui
dis- je , je n'ai jamais chanté , je ne fçai
pas la mufique . Eh ! je vous l'apprendrai ,
mon Ange , reprit - il affectueufement.
Avec les belles difpofitions que vous avez,
& tous mes foins que je vous prodiguerai
, je veux , avant qu'il foit quinze jours ,
vous mettre en état de chanter un rôle
mieux que moi. Vous faites le charme de
la Comédie , & vous ferez les délices de
l'Opera. Que ne peut le talent , quand
il est formé par l'amour ! A ce difcours
paffionné , qui ne l'auroit cru fincere !
c'étoit pourtant le langage de la perfidie ,
& qui cachoit la trame la plus noire. Le
traître venoit de l'arranger avec ma rivale
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
qui l'avoit imaginée. Incapable de trom❤
per , je me lailai prendre au piege. L'amour-
propre aida la féduction . Il m'exagéra
mon mérite , & m'aveugla fur le
danger. La nature m'avoit douée d'un organe
facile pour parler , mais j'oubliai
alors que j'avois reçu d'elle une voix défagréable
pour chanter. En conféquence
je fis la folie de me tranfplanter fur un
autre théâtre, où j'étois parfaitement étrangere.
La curiofité y attira tous les oiſeaux
du pays . On applaudit à tout rompre , dès
qu'on me vit paroître , mais à peine eusje
ouvert le bec pour chanter , & formé
ma premiere cadence , qu'une troupe
d'impertinens merles & de bruyans
étourneaux qui compofoient le parterre ,
me perça de mille fifflets : l'amphithéâtre
en même tems , les balcons , & toutes les
loges m'accablerent d'autant de huées . Le
perfide Medor , fous une trifteffe feinte ,
déguifoit fa joie fcélérate. Mon infolente
rivale triomphoit dans une loge , & par
fes éclats moqueurs animoit le combat.
Serins , linottes , pinçons , chardonnerets
tous fiffloient à l'uniffon . Le corbeau croaffoit
, la pie crioit , la cane , le canard ,
l'oifon même me contrefaifoit avec fes
fons nazillards. Tous les perroquets foulevés
par la Verdure , murmuroient con-
›
DECEMBRE. 1755. 3x
tre moi d'avoir compromis ainfi l'efpece.
Il n'y eut pas jufqu'à une vieille perruche,
ma grand'mere , qui s'écria en ricanant
de dépit Ah ! ah ! c'eft bien fait. Voilà
pour corriger cette petite folle , & pour
lui apprendre à fe déplacer. Sifflez , fifflez
fort, de peur qu'elle ne l'oublie . Je ne tins
point à ce dernier trait : J'abandonnai la
fcene , en m'arrachant les plumes de défefpoir.
Je voulus prendre ma revanche
fur mon premier théâtre , mais les difpofitions
étoient changées ; on m'y vit avec les
yeux de la prévention qui m'étoit contraire.
On m'y trouva mauvaiſe. J'eus toutes
mes camarades contre moi . Un ordre me
défendit de paroître à la Cour. Je devins
la fable de la ville. On me chanfonna.
Tous mes parens m'abandonnerent . Une
colombe fut la feule qui me confola , &
qui eut même le courage de fe montrer
en public avec moi . Bel exemple , qui
prouve que les fentimens de l'amitié font
plus furs & plus forts que ceux du fang
& de la nature ! Elle m'apprit que la perfide
linotte avoit engagé Medor à me jouer
ce cruel tour , afin de me rendre firidicule
aux yeux de tout le monde , qu'il
n'ofât plus me voir , & qu'il ne fût qu'à
elle fans partage.
Jugez , après ce récit , fi ma haine eft
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
fondée contre les ferins . Que mon exemple
vous ferve de leçon . Un jeune Muficien
eft pour vous un maître dangereux.
Son art eft fait pour vous féduire , & non
pas pour vous embellir. Vous avez , comme
moi , la voix fauffe. Fuyez Almanzor :
craignez mon défaftre ; & fongez que le
déplacement ternit toutes les graces , &
rend la beauté même ridicule.
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Résumé : LA PERRUCHE GOUVERNANTE. CONTE ORIENTAL. Par une jeune personne de Province, âgée de 14 ans.
Le conte 'La Perruche Gouvernante' narre l'histoire d'Uhrid, un riche négociant de Bagdad, propriétaire d'une perruche exceptionnelle nommée Zaïre, capable de parler et de penser. Uhrid confie à Zaïre la surveillance de sa fille Banou, âgée de quinze ans, avant de partir en voyage. Il recommande à Zaïre de veiller sur Banou et de la protéger des tentations. Pendant l'absence d'Uhrid, un jeune chanteur nommé Almanzor tente de séduire Banou en lui envoyant un billet. Zaïre, alertée par l'arrivée du billet, intervient et raconte à Banou son propre passé tragique pour la dissuader de suivre Almanzor. Zaïre narre comment elle a été séduite par un serin, Médor, et comment elle a été humiliée en tentant de chanter à l'opéra. Elle met en garde Banou contre les dangers de se déplacer dans un domaine où elle n'est pas douée, comme elle l'a fait en quittant la comédie pour l'opéra. Zaïre conclut en exhortant Banou à fuir Almanzor et à se contenter de ses talents naturels.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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46
p. 165-181
Description des Fêtes données en la ville d'Arras, à l'occasion de la Naissance de Monseigneur le Comte d'Artois.
Début :
La joie que cet évènement a répandue dans l'Artois, ne s'est [...]
Mots clefs :
Fêtes, Arras, Monseigneur le Comte d'Artois, Naissance, Évêque d'Arras, Te Deum, Mandement, Heureux, Prince, Royaume, Secrétaire, Lettre du roi, Bonheur, Voeux, Providence, Banquets, Conseillers, Militaires, Religieux, Peuple, Vers d'un citoyen d'Arras, Représentations, Feux d'artifice, Destruction d'édifices, Chronographes, Peinture, Médaillons, Symboles, Histoire de l'Artois, Armes, Inscriptions latines, Arts et sciences, Royauté, Bal, Comtes, Comtesses, Marquis, Cérémonies, Sentiments, Vertus, Architecture, Décors, Concert de musique, Jésuites, Capitale, Villes de France
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texteReconnaissance textuelle : Description des Fêtes données en la ville d'Arras, à l'occasion de la Naissance de Monseigneur le Comte d'Artois.
Defcription des Fêtes données en la ville d'Arras ,
à l'occafion de la Naiffance de Monseigneur le
Comte d'Artois.
LA joie que cet événement a répandue dans
l'Artois , ne s'eft pas bornée aux fentimens de
refpect , d'amour & de reconnoiffance que les
Etats de cette Province ont portés jufqu'au pied
du trône , par la députation nombreufe dont le
Mercure de Novembre a fait mention . Cette joie
a encore éclaté par des fêtes qui méritent qu'on
en conferve le fouvenir ; & nous allons détailler
ce qui s'eft paffé en cette conjoncture dans la
Capitale du pays,
Dès le 11 Octobre , jour auquel un Courier du
cabinet vint apporter aux Députés ordinaires des
Etats ( 1 ) , la nouvelle de l'heureux accouchement
de Madame la Dauphine , & du nom donné par
le Roi au Prince nouveau-né , il y eut des illuminations
& autres démonftrations publiques d'alégreffe
, tant aux Etats & à l'Hôtel de Ville , qu'au
Confeil d'Artois , à l'Evêché , à l'Abbaye de Saint-
Vaaft , &c. mais elles ne furent que le prélude
des réjouiffances brillantes qui devoient les fuivre,
M. l'Evêque fixa au Dimanche 6 Novembre , lé
(1 ) Ce font trois perfonnes choifies dans les trois
Corps des Etats , qui réfident à Arras , & font
chargées de l'adminiftration , hors du temps dés
Affemblées,
166 MERCURE DE FRANCE.
"
Te Deum ordonné par le Roi , & publia à ce fujet
un Mandement conçu en ces terines :
Jean de Bonneguize , par la grace de Dien
» & du S. Siège Apoftolique , Evêque d'Arras : à
tous Abbés , Abbeffes , Chapitres , Doyens ,
Paſteurs , Supérieurs & Supérieures des Eglifes
» & Monafteres exempts & non exempts, & à tous
» fideles de notre Dioceſe , falut & bénédiction.
» Le Seigneur , Mes Très- Chers Freres , tient
dans , fes mains , & la deftinée des Maîtres de
» la terre & le fort des Empires. Heureux les Rois
» & les Peuples , quand ils ne l'apprennent qué
par les preuves qu'il leur donne de fon amour
» & de fa protection !
» Tel eft l'avantage dont nous jouiffons , Mes
Très Chers Freres, furtout depuis que l'heureuſe
fécondité de Madame la Dauphine ajoute à tant
» d'autres faveurs du ciel , les bénédictions dont
≫ il comble par elle le Roi & le Royaume . Cha-
» que année nous ramene au pied des Autels pour
» y rendre graces d'un préſent nouveau à un Dieu
» qui véille au repos & à la profpérité de l'Etar.
» Il donne encore aujourd'hui dans le Prince qui
» vient de naître un nouvel appui au trône déjà le
» mieux affermi , & à la Nation la plus heureufe
un gage de plus de la durée de fon bonheur.
i » Mais fi la naiffance de Monfeigneur le Comté
» d'Artois doit être pour toute la France un fujer
» de joié & un objet de reconnoiffance , vous le
fçavez , M. T. C. F. cet événement intéreffe
» particuliérement cette Province ; & le nom de
ce Prince doit lui feul vous rappeller tout ce que
vous devez dans cette circonftance aux bontés
du Roi , ou plutôt aux miféricordes du Seigneur
qui , après avoir mis dans l'ame du Monarque
, l'amour de tous fes Peuples , daigné
JANVIER. 1758. 167
aujourd'hui fixer finguliérement fur nous les regards
de fa tendrefle.
>> Province heureuſe & préférée , hâtons- nous
» de faire éclater notre joie , & de fignaler notre
» reconnoiffance pour un Dieu qui nous diftingue .
» Mais joignons à nos actions de graces pour ce
préfent ineftimable de fa bonté , les prieres les
plus ferventes , pour qu'il daigne nous le con-
>> ferver. Ce Prince eſt , en naiſſant , le fondement
» & l'appui de nos efpérances : qu'il foit pendant
» le cours d'une longue vie , le gage de notre fé-
» licité , & le lien qui refferre de plus en plus les
>> noeuds de cette tendreffe paternelle , dont le Roi
»> nous donne aujourd'hui dans fa perfonne , la
preuve la plus éclatante.
» Demandons au Seigneur de graver de bonne
>> heure dans fon ame les principes inaltérables de
» de bonté & d'humanité qui nous font trouver
» le meilleur des Peres dans le plus grand des
Rois qu'il lui infpire le goût de cette piété tendre
& folide qui fait de la Reine l'exemple de la
Cour & la gloire de la Religion ; qu'il mette
» dans fon coeur le germe des vertus de Monſeigneur
le Dauphin , & de Madame la Dauphine,
»fi dignes l'un & l'autre des bénédictions multipliées
que le Ciel répand fur leur union , & fi
propres à attirer fur le Royaume celles qui peuvent
en perpétuer la gloire , le répos & la
» profpérité.
Puiffe cet augufte Enfant fi précieux à cette
» Province en particulier , devenit , pour notre
bonheur, tous les jours de fa vie , plus parfait, en
fe formant fur de pareils modeles puiffent
> nos neveux avoir des raifons de renouveller fans
» ceffe au Seigneur pour fa confervation les ac-
» tions de graces que nous allons lui rendre pour
fa naiflance,
16S MERCURE DE FRANCE.
» A ces cauſes , après avoir pris l'avis de nos
» Vénérables Freres les Prévôt , Doyen , Cha-
» noines & Chapitre de notre Eglife Cathédrale ,
» nous ordonnons de faire chanter le Te Deum,
>> chacun dans vos Eglifes , avec les folemnités
>> requifes , le premier Dimanche ou jour de
Fête , après que vous aurez reçu notre préſent
>> Mandement , les Officiers , Magiftrats des
>> lieux , & tous autres qu'il appartiendra , invités
» d'y aſſiſter .
» Donné à Arras , en notre Palais Epiſcopal ,
fous notre feing & la fignature de notre Secre-
D taire , le trois Novembre mil fept cens cinquan-
» te-fept » .
JEAN , Evêque d'Arras.
Par Monfeigneur ,
PECHENA , Secrétaire.
Lettre du Roi , à M. l'Evêque d'Arras .
Monfieur l'Evêque d'Arras , la durée du bonheur
de mes fujets étant l'objet de mes voeux les plus
ardens , tous les événemens capables de le perpétuef,
excitent en moi les fentimens que mérite
un peuple toujours empreffé à me donner des
marques de fon zele , de fa fidélité & de fon
amour. Les princes dont il a plu à Dieu de combler
mes fouhaits , affurent la tranquillité dans
mes états. Celui dont matrès chere Fille la Dauphine
vient d'être heureuſement délivrée , eſt un
nouveau don de la providence , & c'eft pour lui
rendre les actions de graces qui lui font dûes , que
je vous fais cette lettre , pour vous dire que mon
intention eft que vous faffiez chanter le Te Deum
dans votre Eglife Cathédrale , & dans toutes les
autres
JANVIERL
169
. 1758.
autres de votre Dioceſe , avec la folemnité requife
, & que vous invitiez d'y affifter tous ceux qu'il
conviendra ; ce que me promettant de votre zele
je ne vous ferai la préfente plus longue , que pour
prier Dieu qu'il vous ait , Mons. l'Evêque d'Arras
, en fa fainte garde. Ecrit à Versailles le 9 Octobre
1757. Signé , LOUIS . Et plus bas , R. de
Voyer. Etfur le repli : à Mons. l'Evêque d'Arras,
Confeiller en mes Confeils .
La fête fut annoncée le au foir par toutes les
cloches de la Ville , que l'on fonna encore le 6 ,
de grand matin. En même temps des falves d'artillerie
& de boîte fe firent entendre , & recommencerent
à différentes reptiles dans le cours de
la journée. Il y eut ce même jour à l'Hôtel de
Ville un dîner fomptueux de plus de quatre-vingts
couverts , où le trouva M. de Caumartin , Intendant
de la Province . On y avoit auffi invité l'Evêque
, l'Abbé de Saint- Vaaft , le Commandant
de la Place , le premier Préfident du Confeil d'Artois
, & la Nobleffe , ainfi qu'un certain nombre
des Officiers de la garnifon , & des autres principaux
Corps , ecclefiaftiques , civils & militaires.
Pendant ce repas , on jetta de l'argent au peuple
& les Magiftrats lui firent diftribuer du pain , des
viandes & du vin. Immédiatement après que la
fanté de Monfeigneur le Comte d'Artois eût été
bue au fon des inftrumens , on préfenta à tous les
convives des exemplaires de la piece fuivante ,
compofée par M Harduin , Avocat , ancien Député
des Etats d'Artois à la Cour , & Secretaire
perpétuel de la Société Littéraire d'Arras.
L. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
Sentimens d'un Citoyen d'Arras , fur la Naiffance
de Monfeigneur le Comte d'Artois .
It fort donc aujourd'hui de fon obſcurité ,
Ce Titre qu'autrefois des Héros ont porté ( 1 ).
D'un Enfant de Louis il devient le partage :
Louis , pour couronner notre fidélité ,
Daigne de fon amour nous accorder ce gage .
Vous reprenez enfin votre antique fplendeur ,
Lieux où de Pharamond le brave Succeffeur (1 )
Jetta les fondemens du floriffant Empire
Qui commande à l'Europe , & que le monde admire.
Monarque triomphant , que le Ciel a formé
Pour les vertus & pour la gloire ,
Ton peuple réuni , d'un beau zele animé ,
T'a placé dès long-temps au Temple de mémoire ,
Sous le nom de Roi Bien - Aimé.
Mais lorfque furpaffant toute notre eſpérance ,
Tu veux nous diftinguer de tes autres Sujets ,
Lorfque tu mets pour nous le comble à tes bienfaits
,
Quel nom te donnera notre reconnoiffance !
Plaifirs , volez ici fous mille traits divers :
Que Polymnie & Terpsichore
Célebrent à l'envi le Maître qu'on adore.
(1) Robert I & Robert II, Comtes d'Artois.
(2) Clodion.2
JANVIER.
1758.
171
Qu'un bruit guerrier fe mêle aux plus tendres
concerts :
Que la fiere trompette fonne :
Sur nos murs que la foudre tonne :
Que le falpêtre éclate dans les airs.
Que mille bouche enflammées
Annoncent les tranfports de nos ames charmées
Au bout de ce vafte Univers.
Je vois juſques à
l'Empyrée
S'élevér de rapides feux :
Ainfi vers la voûte azurée
S'élance l'ardeur de nos voeux.
Tels que ces
brillantes étoiles ,
Qui de la nuit perçant les voiles ,
Retombent en foule à nos yeux ,
Sur l'Enfant fi cher à la France
Puiffent
defcendre en
abondance
Les plus riches préfens des Cieux.
Dans le
raviffement où mon ame fe livre ,
En lui déja je vois revivre
Ce Frere vertueux du plus faint de nos Rois ( 1).
A nos ayeux il fit chérir fes loix :
Des cruels
Sarrafins il
confondit la rage :
Prince , lis fes exploits , & deviens fon image ...
Mais pourquoi de l'hiftoire
emprunter le fecours ▸
(1) Robert I, frere de Saint Louis , furnommé
le Bon & le
Vaillant, ‹
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Pour acquérir une gloire immortelle ,
Il ne te faut d'autre modele
Que ton augufte Ayeul , ou l'Auteur de tes jours.
Illuftre Enfant , auprès du trône
Tu feras de l'Artois le plus ferme foutien :
De Louis & du peuple à qui fa main te donne ,
Tu refferres encor le fortuné lien .
Si tu pouvois juger de notre amour extrêmê
Si tu lifois au fond de notre coeur ,
Ah ! tu t'applaudirois toi- même
Du nom qui fait notre bonheur .
.
On avoit élevé , vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
un Feu d'artifice , pour lequel on n'avoit épargné
ni foins , ni dépenfe , non plus que pour les illuminations
de cet hôtel , de la haute & admirable
tour qui l'accompagne , & des autres édifices publics
. Tous les particuliers s'étoient auffi empreffés
à illuminer leurs maiſons , d'une maniere qui
répondît à la folemnité du jour ; mais une pluie
continuelle empêcha l'effet de ces préparatifs. On
ne put faire jouer qu'une petite partie de l'artifice
; & le refte fut remis au furlendemain.
L'édifice conftruit pour le feu , fur les deffeins
du fieur Beffara , Architecte de la Ville , étoit
feint de marbre blanc , & avoit s 2 pieds d'élévation
en deux étages , furmontés d'une pyramide
de 33 pieds . Le premier étage ou rez - de - chauffée
étoit un quarré d'ordre dorique , ayant 44 pieds
de face , dont le côté principal offroit un portique
, avec fronton & baluftrade , orné des Armes
du Roi , de Monfeigneur le Dauphin , & de Mon.
feigneur le Comte d'Artois , Une colonnade ioniJANVIER.
1758. 173
que formoit le fecond étage , qui étoit circulaire.
Vingt-quatre vafes à fleurs & trophées d'armes
ou de mufique , fervoient d'amortiffemens aux
deux ordres d'architecture . Cette décoration étoit
femée de chronogrammes ou chronographes
forte d'infcription fort en ufage aux Pays Bas ,
dans laquelle on trouve , en chiffre Romain , par
la réunion de toutes les lettres numérales qu'elle
contient , l'année de l'événement qui en eſt l'objet.
Voici quelques- uns de ces chronographes :
nasCItVŕ CoMes , spLenDor artesIx.
DonVM CLI aC, regIs.
PVLChra FIDel MerCes .
LætVs aMor aCCenDIt Ignes,
Entre les différentes illuminations qui avoient
été préparées , on remarquoit aux croifées de
Pappartement que la Société Littéraire occupe à
l'hôtel du Gouverneur , trois tranfparens , fur
lefquels étoient peints autant de médaillons , imaginés
par M. Camp , Avocat , Membre de cette
Société , & actuellement Député des Etats à lạ
Cour. On croit devoir donner ici la defcription
de ces morceaux de peinture.
Premier Médaillon.
L'hiftoire de l'Artois caractérisée fpécifiquement
par une femme vêtue d'une faie blanche
rayée de pourpre ( 1 ) . Elle a fur la tête une couronne
de laurier , & une plume à la main . Devant
(1 ) Cette espece d'étoffe fe fabriquoit autrefois
par les habitans d'Arras , nommés Atrebates, avec
tant de réputation que les Romains en faifoient
leurs plus magniques habillemens.
Hiij
74 MERCURE DE FRANCE.
elle eft un grand livre ouvert , fur la couverture
duquel fe voyent les Armes de la province . Elle
tient de la main gauche un médaillon portant
celles de Monfeigneur le Comte d'Artois , qu'elle
regarde avec un étonnement mêlé de joie. Une
pile de volumes imprimés & manuſcrits , fur laquelle
font les aîles & autres attributs du Temps ,
fert d'appui au livre que cette femme tient ouvert.
Elle a un pied pofé fur un débris de monument
antique , dont les reftes font épars. Auprès eft
une urne renverfée , d'où fe répand un grand
nombre de médailles .
Légende.
QUANTA FASTORUM GLORIA !
Exergue.
COMES DATUS IXA. OCT. M. DCC. LVII .
Second médaillon ,
Minerve affife , ferrant de fon bras gauche un
vafe aux Armes d'Artois , dans lequel eft planté
un rejetton de lys , qu'elle prend foin de cultiver.
A fes pieds font des trophées relatifs aux Arts &
aux Sciences.
Légende.
CURAT NOBISQUE COLIT.
Exergue.
SOC. LITT . ATR. SPES ET VOT.
Troisieme médaillon.
Les chiffres des Rois Louis VIII & Louis XV,
figurés par deux doubles IL , placés fous une
même couronne , & accompagnées refpectivement
JANVIER. 1758 . 175
des nombres VIII & XV . Un cordon bleu fort de
la couronne , entrelace les deux chiffres , & ſe
termine par un noeud , d'où pendent les Armes de
Monfeigneur le Comte d'Artois ( 1 ) .
Légende.
AB EVO IN ÆVUM.
Exergue.
DECUS FUNDATUM ET RESTITUTUM.
Le même jour 6 Novembre , vers les dix heures
du foir , il y eut dans la grande falle de l'Hôtel
de Ville , qu'on avoit fuperbement décorée , un
bal qui fut ouvert par M. l'Intendant avec Madame
la Comteffe de Houchin , épouse du Député
ordinaire de la Nobleffe des Etats . On y fervit
fur des buffets en gradins , un ambigu fuffifant
pour fatisfaire les goûts divers de deux mille perfonnes
au moins qui fe trouverent à ce bal .
Les Etats d'Artois différerent jufqu'à l'ouverture
de leur Affemblée générale , la folemnité de
leurs actions de graces & de leurs réjouiflances ,
afin que tous les Membres des trois Ordres fuflent
à portée d'y participer. Ce fut le lundi 21 Novembre
que le fit cette ouverture ; & après la
féance , qui fe tint dans la forme ordinaire fur les
dix heures du matin , on chanta dans l'Eglife des
Récollets un Te Deum en mufique , auquel M.
(1) Louis VIII , par fon Teftament du mois de
Juin 1225 , affigna l'Artois en partage à Robert
fon fecond fils , frere de S. Louis , de qui defcend la
branche de Bourbon. Depuis ce Robert , premier
Comte d'Artois , aucun fils de France n'en avoit
porté le titre.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
l'Evêque d'Arras officia pontificalement. M. fe
Duc de Chaulnes , Gouverneur de la Province ;
M. l'Intendant , & M. Briois , Premier Préfident
du Confeil Provincial , Commiffaires du Roi pour
la tenue des Etats , affifterent à cette cérémonie ,
accompagnés de tous les Membres de l'Affemblée.
Il y eut enfuite un magnifique dîner de deux cens
vingt-cinq couverts, auquel tous les Corps avoient
été invités. Sur la fin du repas , on but avec appareil
les fantés du Roi , de Monfeigneur le Dauphin
& du nouveau Prince , qui furent annoncées
fucceffivement par des falves de boîtes & d'artillerie
; & les Députés ordinaires jetterent de l'argent
au peuple. Dès que la nuit fut venue , on tira
avec toute la réuffite poffible , un très- beau Feu
d'artifice au milieu de la grande place.
Ce feu avoit la forme d'un temple , dont le
premier
étage , quarré & élevé d'environ fept pieds
au deffus du pavé , fervoit de focle à tout l'édifice.
Quatre grandes rampes de dix marches occupoient
le milieu de chaque face , & conduifoient
à une galerie fermée de panneaux & d'acroteres
enrichis d'Armes du Roi , de Monfeigneur le Dauphin
, & de Monfeigneur le Comte d'Artois , ainfi
que des Chiffres de la province.
Le principal corps établi fur le premier étage
avoit huit côtés , dont quatre plus larges que les
autres , faifant faillie & avant- corps , formoient
des portiques , & répondoient aux rampes. Aux
entrées de ces portiques étoient les figures fymboliques
de la fincérité & de la fidélité , qui caractérifent
les Artéfiens , & celles de la reconnoiffance
& de l'espérance , fentimens dont ce peuple eft
particuliérement affecté dans la circonftance préfente.
Les quatre côtés enfoncés étoient ornés de
iches , avec d'autres figures qui défignoient les
JANVIER. 1758. 177
Vertus protectrices du jeune Prince ; fçavoir , la
Religion , la Bonté , la Valeur & la Prudence.
Des emblêmes relatifs à ces vertus rempliffoient
le deffus des niches. La décoration générale de
toute cette partie étoit un ordre Ionique régulier ,
dont l'entablement faillant foutenoit une baluftrade
mêlée d'acroteres , fur chacun defquels on
voyoit des grouppes d'enfans , qui fembloient , en
exprimant leur joie , difputer à qui porteroit les
Armes du Roi , & celles des autres perfonnes de
la Famille Royale.
Sur le deuxieme étage étoit pofé un attique à
quatre faces , dont trois préfentoient des tableaux
emblématiques , & l'autre contenoir cette infcription
:
NOVO ARTESIA COMITI
Il y avoit des pilaftres aux angles de ce corps
d'architecture avec un entablement en faillie ,
lequel étoit couronné de quatre vafes de ronde
bolle. Une pyramide en mofaïque évidée , s'élevoit
fur l'attique qui lui fervoit de baſe , & portoit
fur fa cime les Armes d'Artois , furmontées
d'un foleil .
Aux quatre coins du temple , & à une diſtance
convenable , étoient de grands obéliſques décorés,
de chiffres , de médaillons , &c.
Toutes les parties de l'édifice étoient peintes
en grifaille , à l'exception des tableaux & des
emblêmes , qui l'étoient en camayeu de couleur
bleue. Mais cette fimplicité étoit relevée par l'éclat
de l'or répandu fur les armoiries , les infcriptions
, les cartouches , les guirlandes ; fur la pyramide
, fur les vafes , & fur tous les ornemens
où l'on avoit pu l'employer avec goût.
Cet ouvrage fut exécuté par les foins & fur les
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
deffeins du fieur Linque , Architecte , natif & hæ
bitant d'Arras.
Les Commiffaires de Sa Majesté & les Etats
virent jouer l'artifice d'un amphithéâtre dreffé à
l'un des bouts de la place , qui eft une des plus
vaftes du Royaume. Des fanfares de cors , trompettes
& timbales , animerent ce fpectacle , aprèslequel
plufieurs fontaines de vin coulerent pour
le peuple.
Les deux façades de l'Hôtel des Etats furent
illuminés par une quantité immenfe de lamprons
, dont l'arrangement deffinoit , fans confufion
, toute la belle architecture de cet hôtel Dans
un grand tableau tranfparent placé au deffus de
la porte d'entrée , on voyoit Lucine defcendant
du Ciel , & tenant dans fes bras le Prince nouveau-
né. Le Roi montroit à cette Déeffe la Province
d'Artois perſonnifiée qui , d'un air empreffé
, tendoit les mains pour recevoir l'augufte Enfant.
Un rayon de lumiere partant du vifage de
ce nouveau Comte , fe répandoit fur celui de la
Province ; & on lifoit fur une banderole ce chronographe
:
novo spLenDes CIt CoMIte.
A neuf heures du foir commença un concert ,
dans lequel on exécuta plufieurs pieces de mufique
Françoife & Italienne . A ce concert fuccéda
un ambigu pour les Dames , fervi fur deux tables
de foixante perfonnes chacune . La fête fut terminée
par un grand bal , que M. le Duc de
Chaulnes ouvrit avec Madame la Comteffe de
Houchin , & qui dura jufqu'au jour. Rien n'y
fut oublié , foit pour la décoration des trois falles
où l'on danfa , foit pour la maniere dont elles
furent éclairées , foit pour la fymphonie & les
rafraîchiffemens de toute efpece.
JANVIER . 1758. 179
M. l'Evêque d'Arras donna de grands foupers
la veille de l'ouverture & le jour de la clôture
des Etats. Pendant la fête du 21 , on diftribua
abondamment dans fon palais du pain , des viandes
, de la biere , du bois & de Pargent à cinq
cens perfonnes au moins . La maison du Bon
Pafteur , qui renferme plus de cent pauvres filles ,
a éprouvé les mêmes libéralités de la part de ce
Prélat.
Le 6 & le 21 , M. de Briois , Abbé de S. Vaaſt ,
fit tirer beaucoup d'artifice. Il a pareillement
fignalé fa charité , en faisant délivrer aux pauvres
quatre mille pains , du poids de trois livres &
demie:
M. de Caumartin qui , depuis le commencement
de l'Affemblée des Etats avoit donné des
preuves de fa magnificence ordinaire , y ajouta
le Dimanche 27 Novembre un dîner de cent trente
couverts. Ce feftin ne fut que pour les hommes ;
mais environ quatre- vingts Dames fouperent le
même jour à l'intendance , où il y eut audi un
bal qui ne laiffa rien à défirer . M. le premier
Préſident du Confeil d'Artois s'étoit diftingué de
fon côté le jeudi précédent , par un dîner fuivi
d'un bal , qui fut interrompu pour voir un bouquet
d'artifice & une illumination terreftre , formée
avec goût dans le parterre du jardin de ce
Magiftrat. Il fit fervir fur les neuf heures un ambigu
; après lequel il y eut concert , & l'on reprit
le bal qui ne finit qu'avec la nuit.
Enfin le 30 Novembre , les RR. PP. Jéfuites
du College d'Arras firent chanter dans leur Eglife
le Te Deum & l'Exaudiat , par toute la mufique
de la Cathédrale . M. l'Evêque d'Arra y officia ,
& les Etats qu'on avoit invités à la cérémonie ,
affifterent en corps ; après quoi ils pafferent dans
y
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
la falle des Actes , où le R. P. Dubuiffon , Profeffeur
de Rhétorique , leur adreffa une harangue
latine , dont l'objet étoit de féliciter la province
d'Artois fur la naiffance du nouveau Comte.
L'Orateur s'attacha à prouver dans la premiere
partie de fon difcours , qu'il ne pouvoit rien arriver
de plus avantageux à la Province , que de
voir fon nom porté par un Prince de la Maifon de
Bourbon ; & dans la feconde , qu'aucune Province
n'étoit plus digne de cette grace.
Les PP. Jéfuites ont fourni ce jour là de quoi
dîner à douze pauvres familles de chacune des
onze Paroiffes de la Ville. Les écoliers , tant externes
que penfionnaires , qui font de la Congré
gation de la Vierge , ont donné le même jour à
dîner & à fouper aux malheureux détenus dans
les prifons royales , lefquels étoient au nombre
de quarante , les ont fervis eux- mêmes , & leur ont
encore diftribué des aumônes.
Les autres Villes de l'Artois n'ont pas témoi
gné moins d'ardeur que la Capitale à célébrer
une époque fi glorieufe pour la Province ; & de
fimples Bourgades ont donné en cette occafion
les marques les plus éclatantes de leur zele & de
leur alégreffe.
Le Roi a nommé le Maréchal de Tomond ,
pour commander fur les côtes de la Méditerranée .
Sa Majefté a auffi difpofé du commandement de
la Guyenne en faveur du Comte de Langeron
Lieutenant-Général de fes armées , & Elle a donné
au Comte de Gramont , Brigadier d'Infanterie,
& Menin de Monfeigneur le Dauphin , le Commandement
des troupes , dans la partie du Gouvernement
de la Guyenne , qui dépend de la Généralité
d'Aufch.
Sur la démiffion de Madame la Ducheffe d'Antin,
JANVIER. 1758.
181
de la place de Dame du Palais de la Reine , le Roi a
nommé le 25 Novembre Madame la Comteffe de
Clermont-Tonnere pour la remplacer.
Le 27, M. le Comte de Rochechouart prêta ferment
entre les mains du Roi , pour le Gouvernement
de l'Orléannois.
M. Le Duc de Chaulnes étant revenu de l'armée
du Maréchal Duc de Richelieu , pour tenir les
Etats d'Artois , en fit l'ouverture à Arras le 21
Novembre.
à l'occafion de la Naiffance de Monseigneur le
Comte d'Artois.
LA joie que cet événement a répandue dans
l'Artois , ne s'eft pas bornée aux fentimens de
refpect , d'amour & de reconnoiffance que les
Etats de cette Province ont portés jufqu'au pied
du trône , par la députation nombreufe dont le
Mercure de Novembre a fait mention . Cette joie
a encore éclaté par des fêtes qui méritent qu'on
en conferve le fouvenir ; & nous allons détailler
ce qui s'eft paffé en cette conjoncture dans la
Capitale du pays,
Dès le 11 Octobre , jour auquel un Courier du
cabinet vint apporter aux Députés ordinaires des
Etats ( 1 ) , la nouvelle de l'heureux accouchement
de Madame la Dauphine , & du nom donné par
le Roi au Prince nouveau-né , il y eut des illuminations
& autres démonftrations publiques d'alégreffe
, tant aux Etats & à l'Hôtel de Ville , qu'au
Confeil d'Artois , à l'Evêché , à l'Abbaye de Saint-
Vaaft , &c. mais elles ne furent que le prélude
des réjouiffances brillantes qui devoient les fuivre,
M. l'Evêque fixa au Dimanche 6 Novembre , lé
(1 ) Ce font trois perfonnes choifies dans les trois
Corps des Etats , qui réfident à Arras , & font
chargées de l'adminiftration , hors du temps dés
Affemblées,
166 MERCURE DE FRANCE.
"
Te Deum ordonné par le Roi , & publia à ce fujet
un Mandement conçu en ces terines :
Jean de Bonneguize , par la grace de Dien
» & du S. Siège Apoftolique , Evêque d'Arras : à
tous Abbés , Abbeffes , Chapitres , Doyens ,
Paſteurs , Supérieurs & Supérieures des Eglifes
» & Monafteres exempts & non exempts, & à tous
» fideles de notre Dioceſe , falut & bénédiction.
» Le Seigneur , Mes Très- Chers Freres , tient
dans , fes mains , & la deftinée des Maîtres de
» la terre & le fort des Empires. Heureux les Rois
» & les Peuples , quand ils ne l'apprennent qué
par les preuves qu'il leur donne de fon amour
» & de fa protection !
» Tel eft l'avantage dont nous jouiffons , Mes
Très Chers Freres, furtout depuis que l'heureuſe
fécondité de Madame la Dauphine ajoute à tant
» d'autres faveurs du ciel , les bénédictions dont
≫ il comble par elle le Roi & le Royaume . Cha-
» que année nous ramene au pied des Autels pour
» y rendre graces d'un préſent nouveau à un Dieu
» qui véille au repos & à la profpérité de l'Etar.
» Il donne encore aujourd'hui dans le Prince qui
» vient de naître un nouvel appui au trône déjà le
» mieux affermi , & à la Nation la plus heureufe
un gage de plus de la durée de fon bonheur.
i » Mais fi la naiffance de Monfeigneur le Comté
» d'Artois doit être pour toute la France un fujer
» de joié & un objet de reconnoiffance , vous le
fçavez , M. T. C. F. cet événement intéreffe
» particuliérement cette Province ; & le nom de
ce Prince doit lui feul vous rappeller tout ce que
vous devez dans cette circonftance aux bontés
du Roi , ou plutôt aux miféricordes du Seigneur
qui , après avoir mis dans l'ame du Monarque
, l'amour de tous fes Peuples , daigné
JANVIER. 1758. 167
aujourd'hui fixer finguliérement fur nous les regards
de fa tendrefle.
>> Province heureuſe & préférée , hâtons- nous
» de faire éclater notre joie , & de fignaler notre
» reconnoiffance pour un Dieu qui nous diftingue .
» Mais joignons à nos actions de graces pour ce
préfent ineftimable de fa bonté , les prieres les
plus ferventes , pour qu'il daigne nous le con-
>> ferver. Ce Prince eſt , en naiſſant , le fondement
» & l'appui de nos efpérances : qu'il foit pendant
» le cours d'une longue vie , le gage de notre fé-
» licité , & le lien qui refferre de plus en plus les
>> noeuds de cette tendreffe paternelle , dont le Roi
»> nous donne aujourd'hui dans fa perfonne , la
preuve la plus éclatante.
» Demandons au Seigneur de graver de bonne
>> heure dans fon ame les principes inaltérables de
» de bonté & d'humanité qui nous font trouver
» le meilleur des Peres dans le plus grand des
Rois qu'il lui infpire le goût de cette piété tendre
& folide qui fait de la Reine l'exemple de la
Cour & la gloire de la Religion ; qu'il mette
» dans fon coeur le germe des vertus de Monſeigneur
le Dauphin , & de Madame la Dauphine,
»fi dignes l'un & l'autre des bénédictions multipliées
que le Ciel répand fur leur union , & fi
propres à attirer fur le Royaume celles qui peuvent
en perpétuer la gloire , le répos & la
» profpérité.
Puiffe cet augufte Enfant fi précieux à cette
» Province en particulier , devenit , pour notre
bonheur, tous les jours de fa vie , plus parfait, en
fe formant fur de pareils modeles puiffent
> nos neveux avoir des raifons de renouveller fans
» ceffe au Seigneur pour fa confervation les ac-
» tions de graces que nous allons lui rendre pour
fa naiflance,
16S MERCURE DE FRANCE.
» A ces cauſes , après avoir pris l'avis de nos
» Vénérables Freres les Prévôt , Doyen , Cha-
» noines & Chapitre de notre Eglife Cathédrale ,
» nous ordonnons de faire chanter le Te Deum,
>> chacun dans vos Eglifes , avec les folemnités
>> requifes , le premier Dimanche ou jour de
Fête , après que vous aurez reçu notre préſent
>> Mandement , les Officiers , Magiftrats des
>> lieux , & tous autres qu'il appartiendra , invités
» d'y aſſiſter .
» Donné à Arras , en notre Palais Epiſcopal ,
fous notre feing & la fignature de notre Secre-
D taire , le trois Novembre mil fept cens cinquan-
» te-fept » .
JEAN , Evêque d'Arras.
Par Monfeigneur ,
PECHENA , Secrétaire.
Lettre du Roi , à M. l'Evêque d'Arras .
Monfieur l'Evêque d'Arras , la durée du bonheur
de mes fujets étant l'objet de mes voeux les plus
ardens , tous les événemens capables de le perpétuef,
excitent en moi les fentimens que mérite
un peuple toujours empreffé à me donner des
marques de fon zele , de fa fidélité & de fon
amour. Les princes dont il a plu à Dieu de combler
mes fouhaits , affurent la tranquillité dans
mes états. Celui dont matrès chere Fille la Dauphine
vient d'être heureuſement délivrée , eſt un
nouveau don de la providence , & c'eft pour lui
rendre les actions de graces qui lui font dûes , que
je vous fais cette lettre , pour vous dire que mon
intention eft que vous faffiez chanter le Te Deum
dans votre Eglife Cathédrale , & dans toutes les
autres
JANVIERL
169
. 1758.
autres de votre Dioceſe , avec la folemnité requife
, & que vous invitiez d'y affifter tous ceux qu'il
conviendra ; ce que me promettant de votre zele
je ne vous ferai la préfente plus longue , que pour
prier Dieu qu'il vous ait , Mons. l'Evêque d'Arras
, en fa fainte garde. Ecrit à Versailles le 9 Octobre
1757. Signé , LOUIS . Et plus bas , R. de
Voyer. Etfur le repli : à Mons. l'Evêque d'Arras,
Confeiller en mes Confeils .
La fête fut annoncée le au foir par toutes les
cloches de la Ville , que l'on fonna encore le 6 ,
de grand matin. En même temps des falves d'artillerie
& de boîte fe firent entendre , & recommencerent
à différentes reptiles dans le cours de
la journée. Il y eut ce même jour à l'Hôtel de
Ville un dîner fomptueux de plus de quatre-vingts
couverts , où le trouva M. de Caumartin , Intendant
de la Province . On y avoit auffi invité l'Evêque
, l'Abbé de Saint- Vaaft , le Commandant
de la Place , le premier Préfident du Confeil d'Artois
, & la Nobleffe , ainfi qu'un certain nombre
des Officiers de la garnifon , & des autres principaux
Corps , ecclefiaftiques , civils & militaires.
Pendant ce repas , on jetta de l'argent au peuple
& les Magiftrats lui firent diftribuer du pain , des
viandes & du vin. Immédiatement après que la
fanté de Monfeigneur le Comte d'Artois eût été
bue au fon des inftrumens , on préfenta à tous les
convives des exemplaires de la piece fuivante ,
compofée par M Harduin , Avocat , ancien Député
des Etats d'Artois à la Cour , & Secretaire
perpétuel de la Société Littéraire d'Arras.
L. Vol. H
170 MERCURE DE FRANCE .
Sentimens d'un Citoyen d'Arras , fur la Naiffance
de Monfeigneur le Comte d'Artois .
It fort donc aujourd'hui de fon obſcurité ,
Ce Titre qu'autrefois des Héros ont porté ( 1 ).
D'un Enfant de Louis il devient le partage :
Louis , pour couronner notre fidélité ,
Daigne de fon amour nous accorder ce gage .
Vous reprenez enfin votre antique fplendeur ,
Lieux où de Pharamond le brave Succeffeur (1 )
Jetta les fondemens du floriffant Empire
Qui commande à l'Europe , & que le monde admire.
Monarque triomphant , que le Ciel a formé
Pour les vertus & pour la gloire ,
Ton peuple réuni , d'un beau zele animé ,
T'a placé dès long-temps au Temple de mémoire ,
Sous le nom de Roi Bien - Aimé.
Mais lorfque furpaffant toute notre eſpérance ,
Tu veux nous diftinguer de tes autres Sujets ,
Lorfque tu mets pour nous le comble à tes bienfaits
,
Quel nom te donnera notre reconnoiffance !
Plaifirs , volez ici fous mille traits divers :
Que Polymnie & Terpsichore
Célebrent à l'envi le Maître qu'on adore.
(1) Robert I & Robert II, Comtes d'Artois.
(2) Clodion.2
JANVIER.
1758.
171
Qu'un bruit guerrier fe mêle aux plus tendres
concerts :
Que la fiere trompette fonne :
Sur nos murs que la foudre tonne :
Que le falpêtre éclate dans les airs.
Que mille bouche enflammées
Annoncent les tranfports de nos ames charmées
Au bout de ce vafte Univers.
Je vois juſques à
l'Empyrée
S'élevér de rapides feux :
Ainfi vers la voûte azurée
S'élance l'ardeur de nos voeux.
Tels que ces
brillantes étoiles ,
Qui de la nuit perçant les voiles ,
Retombent en foule à nos yeux ,
Sur l'Enfant fi cher à la France
Puiffent
defcendre en
abondance
Les plus riches préfens des Cieux.
Dans le
raviffement où mon ame fe livre ,
En lui déja je vois revivre
Ce Frere vertueux du plus faint de nos Rois ( 1).
A nos ayeux il fit chérir fes loix :
Des cruels
Sarrafins il
confondit la rage :
Prince , lis fes exploits , & deviens fon image ...
Mais pourquoi de l'hiftoire
emprunter le fecours ▸
(1) Robert I, frere de Saint Louis , furnommé
le Bon & le
Vaillant, ‹
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
Pour acquérir une gloire immortelle ,
Il ne te faut d'autre modele
Que ton augufte Ayeul , ou l'Auteur de tes jours.
Illuftre Enfant , auprès du trône
Tu feras de l'Artois le plus ferme foutien :
De Louis & du peuple à qui fa main te donne ,
Tu refferres encor le fortuné lien .
Si tu pouvois juger de notre amour extrêmê
Si tu lifois au fond de notre coeur ,
Ah ! tu t'applaudirois toi- même
Du nom qui fait notre bonheur .
.
On avoit élevé , vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
un Feu d'artifice , pour lequel on n'avoit épargné
ni foins , ni dépenfe , non plus que pour les illuminations
de cet hôtel , de la haute & admirable
tour qui l'accompagne , & des autres édifices publics
. Tous les particuliers s'étoient auffi empreffés
à illuminer leurs maiſons , d'une maniere qui
répondît à la folemnité du jour ; mais une pluie
continuelle empêcha l'effet de ces préparatifs. On
ne put faire jouer qu'une petite partie de l'artifice
; & le refte fut remis au furlendemain.
L'édifice conftruit pour le feu , fur les deffeins
du fieur Beffara , Architecte de la Ville , étoit
feint de marbre blanc , & avoit s 2 pieds d'élévation
en deux étages , furmontés d'une pyramide
de 33 pieds . Le premier étage ou rez - de - chauffée
étoit un quarré d'ordre dorique , ayant 44 pieds
de face , dont le côté principal offroit un portique
, avec fronton & baluftrade , orné des Armes
du Roi , de Monfeigneur le Dauphin , & de Mon.
feigneur le Comte d'Artois , Une colonnade ioniJANVIER.
1758. 173
que formoit le fecond étage , qui étoit circulaire.
Vingt-quatre vafes à fleurs & trophées d'armes
ou de mufique , fervoient d'amortiffemens aux
deux ordres d'architecture . Cette décoration étoit
femée de chronogrammes ou chronographes
forte d'infcription fort en ufage aux Pays Bas ,
dans laquelle on trouve , en chiffre Romain , par
la réunion de toutes les lettres numérales qu'elle
contient , l'année de l'événement qui en eſt l'objet.
Voici quelques- uns de ces chronographes :
nasCItVŕ CoMes , spLenDor artesIx.
DonVM CLI aC, regIs.
PVLChra FIDel MerCes .
LætVs aMor aCCenDIt Ignes,
Entre les différentes illuminations qui avoient
été préparées , on remarquoit aux croifées de
Pappartement que la Société Littéraire occupe à
l'hôtel du Gouverneur , trois tranfparens , fur
lefquels étoient peints autant de médaillons , imaginés
par M. Camp , Avocat , Membre de cette
Société , & actuellement Député des Etats à lạ
Cour. On croit devoir donner ici la defcription
de ces morceaux de peinture.
Premier Médaillon.
L'hiftoire de l'Artois caractérisée fpécifiquement
par une femme vêtue d'une faie blanche
rayée de pourpre ( 1 ) . Elle a fur la tête une couronne
de laurier , & une plume à la main . Devant
(1 ) Cette espece d'étoffe fe fabriquoit autrefois
par les habitans d'Arras , nommés Atrebates, avec
tant de réputation que les Romains en faifoient
leurs plus magniques habillemens.
Hiij
74 MERCURE DE FRANCE.
elle eft un grand livre ouvert , fur la couverture
duquel fe voyent les Armes de la province . Elle
tient de la main gauche un médaillon portant
celles de Monfeigneur le Comte d'Artois , qu'elle
regarde avec un étonnement mêlé de joie. Une
pile de volumes imprimés & manuſcrits , fur laquelle
font les aîles & autres attributs du Temps ,
fert d'appui au livre que cette femme tient ouvert.
Elle a un pied pofé fur un débris de monument
antique , dont les reftes font épars. Auprès eft
une urne renverfée , d'où fe répand un grand
nombre de médailles .
Légende.
QUANTA FASTORUM GLORIA !
Exergue.
COMES DATUS IXA. OCT. M. DCC. LVII .
Second médaillon ,
Minerve affife , ferrant de fon bras gauche un
vafe aux Armes d'Artois , dans lequel eft planté
un rejetton de lys , qu'elle prend foin de cultiver.
A fes pieds font des trophées relatifs aux Arts &
aux Sciences.
Légende.
CURAT NOBISQUE COLIT.
Exergue.
SOC. LITT . ATR. SPES ET VOT.
Troisieme médaillon.
Les chiffres des Rois Louis VIII & Louis XV,
figurés par deux doubles IL , placés fous une
même couronne , & accompagnées refpectivement
JANVIER. 1758 . 175
des nombres VIII & XV . Un cordon bleu fort de
la couronne , entrelace les deux chiffres , & ſe
termine par un noeud , d'où pendent les Armes de
Monfeigneur le Comte d'Artois ( 1 ) .
Légende.
AB EVO IN ÆVUM.
Exergue.
DECUS FUNDATUM ET RESTITUTUM.
Le même jour 6 Novembre , vers les dix heures
du foir , il y eut dans la grande falle de l'Hôtel
de Ville , qu'on avoit fuperbement décorée , un
bal qui fut ouvert par M. l'Intendant avec Madame
la Comteffe de Houchin , épouse du Député
ordinaire de la Nobleffe des Etats . On y fervit
fur des buffets en gradins , un ambigu fuffifant
pour fatisfaire les goûts divers de deux mille perfonnes
au moins qui fe trouverent à ce bal .
Les Etats d'Artois différerent jufqu'à l'ouverture
de leur Affemblée générale , la folemnité de
leurs actions de graces & de leurs réjouiflances ,
afin que tous les Membres des trois Ordres fuflent
à portée d'y participer. Ce fut le lundi 21 Novembre
que le fit cette ouverture ; & après la
féance , qui fe tint dans la forme ordinaire fur les
dix heures du matin , on chanta dans l'Eglife des
Récollets un Te Deum en mufique , auquel M.
(1) Louis VIII , par fon Teftament du mois de
Juin 1225 , affigna l'Artois en partage à Robert
fon fecond fils , frere de S. Louis , de qui defcend la
branche de Bourbon. Depuis ce Robert , premier
Comte d'Artois , aucun fils de France n'en avoit
porté le titre.
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE .
l'Evêque d'Arras officia pontificalement. M. fe
Duc de Chaulnes , Gouverneur de la Province ;
M. l'Intendant , & M. Briois , Premier Préfident
du Confeil Provincial , Commiffaires du Roi pour
la tenue des Etats , affifterent à cette cérémonie ,
accompagnés de tous les Membres de l'Affemblée.
Il y eut enfuite un magnifique dîner de deux cens
vingt-cinq couverts, auquel tous les Corps avoient
été invités. Sur la fin du repas , on but avec appareil
les fantés du Roi , de Monfeigneur le Dauphin
& du nouveau Prince , qui furent annoncées
fucceffivement par des falves de boîtes & d'artillerie
; & les Députés ordinaires jetterent de l'argent
au peuple. Dès que la nuit fut venue , on tira
avec toute la réuffite poffible , un très- beau Feu
d'artifice au milieu de la grande place.
Ce feu avoit la forme d'un temple , dont le
premier
étage , quarré & élevé d'environ fept pieds
au deffus du pavé , fervoit de focle à tout l'édifice.
Quatre grandes rampes de dix marches occupoient
le milieu de chaque face , & conduifoient
à une galerie fermée de panneaux & d'acroteres
enrichis d'Armes du Roi , de Monfeigneur le Dauphin
, & de Monfeigneur le Comte d'Artois , ainfi
que des Chiffres de la province.
Le principal corps établi fur le premier étage
avoit huit côtés , dont quatre plus larges que les
autres , faifant faillie & avant- corps , formoient
des portiques , & répondoient aux rampes. Aux
entrées de ces portiques étoient les figures fymboliques
de la fincérité & de la fidélité , qui caractérifent
les Artéfiens , & celles de la reconnoiffance
& de l'espérance , fentimens dont ce peuple eft
particuliérement affecté dans la circonftance préfente.
Les quatre côtés enfoncés étoient ornés de
iches , avec d'autres figures qui défignoient les
JANVIER. 1758. 177
Vertus protectrices du jeune Prince ; fçavoir , la
Religion , la Bonté , la Valeur & la Prudence.
Des emblêmes relatifs à ces vertus rempliffoient
le deffus des niches. La décoration générale de
toute cette partie étoit un ordre Ionique régulier ,
dont l'entablement faillant foutenoit une baluftrade
mêlée d'acroteres , fur chacun defquels on
voyoit des grouppes d'enfans , qui fembloient , en
exprimant leur joie , difputer à qui porteroit les
Armes du Roi , & celles des autres perfonnes de
la Famille Royale.
Sur le deuxieme étage étoit pofé un attique à
quatre faces , dont trois préfentoient des tableaux
emblématiques , & l'autre contenoir cette infcription
:
NOVO ARTESIA COMITI
Il y avoit des pilaftres aux angles de ce corps
d'architecture avec un entablement en faillie ,
lequel étoit couronné de quatre vafes de ronde
bolle. Une pyramide en mofaïque évidée , s'élevoit
fur l'attique qui lui fervoit de baſe , & portoit
fur fa cime les Armes d'Artois , furmontées
d'un foleil .
Aux quatre coins du temple , & à une diſtance
convenable , étoient de grands obéliſques décorés,
de chiffres , de médaillons , &c.
Toutes les parties de l'édifice étoient peintes
en grifaille , à l'exception des tableaux & des
emblêmes , qui l'étoient en camayeu de couleur
bleue. Mais cette fimplicité étoit relevée par l'éclat
de l'or répandu fur les armoiries , les infcriptions
, les cartouches , les guirlandes ; fur la pyramide
, fur les vafes , & fur tous les ornemens
où l'on avoit pu l'employer avec goût.
Cet ouvrage fut exécuté par les foins & fur les
Hy
178 MERCURE DE FRANCE.
deffeins du fieur Linque , Architecte , natif & hæ
bitant d'Arras.
Les Commiffaires de Sa Majesté & les Etats
virent jouer l'artifice d'un amphithéâtre dreffé à
l'un des bouts de la place , qui eft une des plus
vaftes du Royaume. Des fanfares de cors , trompettes
& timbales , animerent ce fpectacle , aprèslequel
plufieurs fontaines de vin coulerent pour
le peuple.
Les deux façades de l'Hôtel des Etats furent
illuminés par une quantité immenfe de lamprons
, dont l'arrangement deffinoit , fans confufion
, toute la belle architecture de cet hôtel Dans
un grand tableau tranfparent placé au deffus de
la porte d'entrée , on voyoit Lucine defcendant
du Ciel , & tenant dans fes bras le Prince nouveau-
né. Le Roi montroit à cette Déeffe la Province
d'Artois perſonnifiée qui , d'un air empreffé
, tendoit les mains pour recevoir l'augufte Enfant.
Un rayon de lumiere partant du vifage de
ce nouveau Comte , fe répandoit fur celui de la
Province ; & on lifoit fur une banderole ce chronographe
:
novo spLenDes CIt CoMIte.
A neuf heures du foir commença un concert ,
dans lequel on exécuta plufieurs pieces de mufique
Françoife & Italienne . A ce concert fuccéda
un ambigu pour les Dames , fervi fur deux tables
de foixante perfonnes chacune . La fête fut terminée
par un grand bal , que M. le Duc de
Chaulnes ouvrit avec Madame la Comteffe de
Houchin , & qui dura jufqu'au jour. Rien n'y
fut oublié , foit pour la décoration des trois falles
où l'on danfa , foit pour la maniere dont elles
furent éclairées , foit pour la fymphonie & les
rafraîchiffemens de toute efpece.
JANVIER . 1758. 179
M. l'Evêque d'Arras donna de grands foupers
la veille de l'ouverture & le jour de la clôture
des Etats. Pendant la fête du 21 , on diftribua
abondamment dans fon palais du pain , des viandes
, de la biere , du bois & de Pargent à cinq
cens perfonnes au moins . La maison du Bon
Pafteur , qui renferme plus de cent pauvres filles ,
a éprouvé les mêmes libéralités de la part de ce
Prélat.
Le 6 & le 21 , M. de Briois , Abbé de S. Vaaſt ,
fit tirer beaucoup d'artifice. Il a pareillement
fignalé fa charité , en faisant délivrer aux pauvres
quatre mille pains , du poids de trois livres &
demie:
M. de Caumartin qui , depuis le commencement
de l'Affemblée des Etats avoit donné des
preuves de fa magnificence ordinaire , y ajouta
le Dimanche 27 Novembre un dîner de cent trente
couverts. Ce feftin ne fut que pour les hommes ;
mais environ quatre- vingts Dames fouperent le
même jour à l'intendance , où il y eut audi un
bal qui ne laiffa rien à défirer . M. le premier
Préſident du Confeil d'Artois s'étoit diftingué de
fon côté le jeudi précédent , par un dîner fuivi
d'un bal , qui fut interrompu pour voir un bouquet
d'artifice & une illumination terreftre , formée
avec goût dans le parterre du jardin de ce
Magiftrat. Il fit fervir fur les neuf heures un ambigu
; après lequel il y eut concert , & l'on reprit
le bal qui ne finit qu'avec la nuit.
Enfin le 30 Novembre , les RR. PP. Jéfuites
du College d'Arras firent chanter dans leur Eglife
le Te Deum & l'Exaudiat , par toute la mufique
de la Cathédrale . M. l'Evêque d'Arra y officia ,
& les Etats qu'on avoit invités à la cérémonie ,
affifterent en corps ; après quoi ils pafferent dans
y
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
la falle des Actes , où le R. P. Dubuiffon , Profeffeur
de Rhétorique , leur adreffa une harangue
latine , dont l'objet étoit de féliciter la province
d'Artois fur la naiffance du nouveau Comte.
L'Orateur s'attacha à prouver dans la premiere
partie de fon difcours , qu'il ne pouvoit rien arriver
de plus avantageux à la Province , que de
voir fon nom porté par un Prince de la Maifon de
Bourbon ; & dans la feconde , qu'aucune Province
n'étoit plus digne de cette grace.
Les PP. Jéfuites ont fourni ce jour là de quoi
dîner à douze pauvres familles de chacune des
onze Paroiffes de la Ville. Les écoliers , tant externes
que penfionnaires , qui font de la Congré
gation de la Vierge , ont donné le même jour à
dîner & à fouper aux malheureux détenus dans
les prifons royales , lefquels étoient au nombre
de quarante , les ont fervis eux- mêmes , & leur ont
encore diftribué des aumônes.
Les autres Villes de l'Artois n'ont pas témoi
gné moins d'ardeur que la Capitale à célébrer
une époque fi glorieufe pour la Province ; & de
fimples Bourgades ont donné en cette occafion
les marques les plus éclatantes de leur zele & de
leur alégreffe.
Le Roi a nommé le Maréchal de Tomond ,
pour commander fur les côtes de la Méditerranée .
Sa Majefté a auffi difpofé du commandement de
la Guyenne en faveur du Comte de Langeron
Lieutenant-Général de fes armées , & Elle a donné
au Comte de Gramont , Brigadier d'Infanterie,
& Menin de Monfeigneur le Dauphin , le Commandement
des troupes , dans la partie du Gouvernement
de la Guyenne , qui dépend de la Généralité
d'Aufch.
Sur la démiffion de Madame la Ducheffe d'Antin,
JANVIER. 1758.
181
de la place de Dame du Palais de la Reine , le Roi a
nommé le 25 Novembre Madame la Comteffe de
Clermont-Tonnere pour la remplacer.
Le 27, M. le Comte de Rochechouart prêta ferment
entre les mains du Roi , pour le Gouvernement
de l'Orléannois.
M. Le Duc de Chaulnes étant revenu de l'armée
du Maréchal Duc de Richelieu , pour tenir les
Etats d'Artois , en fit l'ouverture à Arras le 21
Novembre.
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Résumé : Description des Fêtes données en la ville d'Arras, à l'occasion de la Naissance de Monseigneur le Comte d'Artois.
À l'occasion de la naissance du Comte d'Artois, Arras a organisé des festivités marquantes. Dès l'annonce de la nouvelle le 11 octobre, des illuminations et des salves d'artillerie ont exprimé la joie publique. L'évêque d'Arras a ordonné un Te Deum le 6 novembre, accompagné d'un mandement célébrant la naissance du prince et appelant à la prière pour sa conservation. Le roi a demandé la célébration du Te Deum dans toutes les églises du diocèse. Le jour de la fête, des cloches ont sonné, des salves d'artillerie ont retenti, et un dîner somptueux a été organisé à l'Hôtel de Ville, avec la présence de personnalités locales. Pendant le repas, de l'argent et des vivres ont été distribués au peuple. Une pièce poétique de M. Harduin a été lue, exprimant la joie et la reconnaissance des citoyens d'Arras. Un feu d'artifice et des illuminations étaient prévus, mais la pluie a perturbé leur réalisation. L'édifice pour le feu d'artifice, conçu par l'architecte Beffara, était orné des armes royales et de chronogrammes. La Société Littéraire a exposé des transparents avec des médaillons imaginés par M. Camp, dont le premier représentait l'histoire de l'Artois symbolisée par une femme tenant un médaillon aux armes du Comte d'Artois. Le 6 novembre, un bal a été organisé à l'Hôtel de Ville, décoré somptueusement, avec un buffet pour deux mille personnes. Les États d'Artois ont reporté leurs actions de grâce pour permettre à tous les membres de participer. Le 21 novembre, après une séance solennelle, un Te Deum a été chanté à l'église des Récollets, suivi d'un dîner pour deux cent vingt-cinq personnes. Des salves d'artillerie ont annoncé les santés du Roi, du Dauphin et du nouveau prince, et des pièces d'argent ont été jetées au peuple. Un feu d'artifice en forme de temple a été tiré sur la grande place, illustrant diverses vertus et emblèmes. Les façades de l'Hôtel des États ont été illuminées, et un concert ainsi qu'un bal ont clôturé la fête. Des soupers et distributions de vivres aux pauvres ont été organisés par l'évêque d'Arras et d'autres dignitaires. Le 30 novembre, les Jésuites ont chanté un Te Deum, et une harangue latine a félicité la province pour la naissance du nouveau Comte. D'autres villes de l'Artois ont également célébré cet événement. Par ailleurs, le Roi a nommé de nouveaux commandants pour les côtes de la Méditerranée, la Guyenne, et le Gouvernement de l'Orléannois.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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47
p. 188-189
ADDITION A La Partie Fugitive. VERS A Monsieur Le Controleur Général.
Début :
Qu'est devenu ce beau délire, [...]
Mots clefs :
Usage, Langage, Sentiments
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texteReconnaissance textuelle : ADDITION A La Partie Fugitive. VERS A Monsieur Le Controleur Général.
ADDITION
A LA PARTIE FUGITIVE.
VERS
A MONSIEUR LE CONTROLEUR GENERAL.
QU'EST devenu ce beau délire ,
Qui jadis enchantoit mes fens ?
FEVRIER. 1758 . 189
A mes doigts s'échappe ma lyre ,
Ma Mufe a perdu fes accens .
Par refpect pour le miniftere ,
Les voilà toutes deux contraintes à fe taire .
Quel eft le moment , le loifir ,
Quel est le légitime ufage.
Qu'en effet on puiffe choifir ,
Pour vous rendre , Seigneur , un poétique hom
inage ?
Verve importune , laiffe -moi :
Si des voeux que je forme en mon ame diſcrete ,
Tu ne peux être l'interprete ,..
Qu'importe il pourront bien être éxaucés fans.
toi.
A Poreille des dieux s'éleve fans nuage
Le fentiment plutôt que le langage.
M. TANEVOT.
A LA PARTIE FUGITIVE.
VERS
A MONSIEUR LE CONTROLEUR GENERAL.
QU'EST devenu ce beau délire ,
Qui jadis enchantoit mes fens ?
FEVRIER. 1758 . 189
A mes doigts s'échappe ma lyre ,
Ma Mufe a perdu fes accens .
Par refpect pour le miniftere ,
Les voilà toutes deux contraintes à fe taire .
Quel eft le moment , le loifir ,
Quel est le légitime ufage.
Qu'en effet on puiffe choifir ,
Pour vous rendre , Seigneur , un poétique hom
inage ?
Verve importune , laiffe -moi :
Si des voeux que je forme en mon ame diſcrete ,
Tu ne peux être l'interprete ,..
Qu'importe il pourront bien être éxaucés fans.
toi.
A Poreille des dieux s'éleve fans nuage
Le fentiment plutôt que le langage.
M. TANEVOT.
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Résumé : ADDITION A La Partie Fugitive. VERS A Monsieur Le Controleur Général.
En février 1758, M. Tanevot adresse une poésie à un contrôleur général, exprimant son incapacité à chanter par respect pour le ministère. Il se demande quand et comment offrir un hommage poétique. Il conclut que les vœux peuvent être exaucés sans poésie, car les sentiments atteignent les dieux sans langage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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48
p. 74-124
SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
Début :
La plupart des disputes philosophiques ne sont que des disputes de mots. [...]
Mots clefs :
Amour, Jean-Jacques Rousseau, Âme, Théâtre, Homme, Honnête, Nature, Moeurs, Spectacle, Coeur, Vertueux, Vertu, Hommes, Vice, Caractère, Pudeur, Femme, Comédien, Tendre, Plaisirs, Sentiment, Spectacles, Aimer, Société, Zaïre, Crime, Inspirer, Sentiments, Désirs, Femmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
SUITE de la Lettre de M. Rouffeau de
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
Genêve fur les Spectacles .
LA plupart des difputes philoſophiques
ne font que des difputes de mots.
Nous qui cherchons la vérité de bonne
foi, commençons par nous bien entendre.
Il s'agit de l'Amour que M. Rouffeau condamne
au Théâtre. Quelle eft d'abord
l'idée qu'il attache , à ce nom d'Amour ?
Il y a un amour phyfique répandu dans
la Nature , & qui en eft l'âme & le foutien.
Voyons ce qu'en penfe M. Rouffeau.
JANVIER. 1759. 75
و و
20
">
و د
» Si En faifant l'éloge de la pudeur.
» les deux Séxes , dit-il , avoient égale-
" ment fait & reçu les avances , le plus
doux de tous les fentimens eût à peine
» effleuré le coeur humain , & fon objet
eût été mal rempli. L'obftacle apparent
qui femble éloigner cet objet , eft au
»fond ce qui le rapproche : les defirs
voilés par la honte n'en deviennent
que plus féduifants ; en les gênant la
pudeur les enflamme . Ses craintes , fes
» détours, fes réferves, fes timides aveux,
» fa tendre & naïve fineffe difent mieux
» ce qu'elle croit taire que la paffion ne
T'eût dit fans elle. C'eft elle qui donne
» du prix aux faveurs , & de la douceur
» aux refus le véritable amour poflede
» en effet ce que la pudeur lui difpute.
» Ce mêlange de foibleffe & de modeſtie
» le rend plus touchant & plus tendre.
» Moins . il obtient , plus la valeur de ce
qu'il obtient , augmente ; & c'eft ainfi
qu'il jouit à la fois & de fes privations
» & de fes plaifirs.
»
3 A
Je défie tout le talent des Actrices ,
tout le manége des Coquettes , de rendre
l'amour plus féduifant que ne fait
ici la pudeur. Si l'amour phyfique étoit
un mal , la pudeur feroit donc la plus
redoutable de toutes les enchanterelles ,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
& le morceau charmant que je viens de
tranfcrire , la plus pernicieufe de toutes
les leçons.
Or , felon M. Rouffeau , la pudeur eſt
non feulement une vertu , mais la premiere
vertu d'une femme : fans la pudeur
une femme eft coupable & dépravée. L'amour
que la pudeur enflamme , qu'elle
rend plus touchant & plus tendre , eft
donc un bien : nous voilà d'accord. Encore
quelques-unes de fes maximes ; c'eſt
m'embellir que de le citer .
Le plus grand prix des plaifirs eft
» dans le coeur qui les donne : un vérita-
» ble amant ne trouveroit que douleur ,
rage & défeſpoir , dans la poffeffion
» même de ce qu'il aime , s'il croyoit n'en
→ point être aimé. Vouloir contenter infolemment
fes defirs , fans l'aveu de celle
» qui les fait naître , eft l'audace d'un Sa-
» tyre ; celle d'un homme eft de fçavoir
» les témoigner fans déplaire , & les rendre
intéreſſants ; de faire enforte qu'on
les partage ; d'affervir les fentimens
avant d'attaquer la perfonne . Ce n'eft
pas affez d'être aimé : les defirs partagés
ne donnent pas feuls le droit de
les fatisfaire ; il faut de plus le confentement
de la volonté le coeur ac
corde en vain ce que la volonté refuſe,
:
JANVIER. 1759.
» L'honnête homme & l'Amant s'en abftient
même quand il pourroit l'obtenir.
» Arracher ce confentement tacite , c'eft
» ufer de toute la violence permife en
» amour : le lire dans les yeux , le voir
» dans les manieres malgré le refus de
» la bouche , c'eft l'art de celui qui fçair
» aimer : S'il achève alors d'être heureux ,
» il n'eſt pas brutal , il eft honnéte . Il
» n'outrage point la pudeur , il la ref-
"pecte , il la fert ; il lui laille l'hon-
» neur de défendre encore ce qu'elle eût
peut-être abandonné.
Ovide & Quinault ne difoient pas
mieux , & le Théâtre n'eut jamais de plus
indulgente morale. D'après ces principes ,
j'ofe affurer M. Rouffeau que l'amour
honnête eſt l'amour à la mode , qu'il y
a peu de Satyres dans le monde , & que
c'eft précisément felon fa méthode qu'on
y achève d'être heureux .
Mais cet amour innocent , dans l'état
de fimple nature , peut ne l'être pas dans
la conftitution actuelle des chofes : il
y
a même des circonftances où il eſt puni
par les Loix , comme crime de féduction
; il ne feroit donc pas prudent de
s'en tenir à cette régle. M. Rouffeau
reconnoît dans les fentimens de l'homme
en fociété , une moralité incon-
· D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
nue aux bêtes ; & quoiqu'il fût aifé
de trancher toute difficulté , en rejettant,
comme lui , l'impertinent préjugé des conditions
, & toutes les conventions de la
même espéce ; en donnant pour raifon
de ce qu'on appelle licence , Ainfi l'a
voulu la Nature , c'est un crime d'étouffer
fa voix ; quoiqu'il n'y ait pas de libertinage
qu'on ne pût juftifier en difant comme
lui , La Nature a rendu les femmes
craintives afin qu'elles fuyent , & foibles
afin qu'elles cédent , en un mot , quoique,
pour combattre M. Rouffeau , il fuffit
peut- être de l'oppoſer à lui-même ; je ne
profiterai pas de l'avantage que me donne
le peu d'accord que je crois voir entre
fes maximes. Je reconnois donc , de
bonne foi , que les inftitutions naturelles
doivent fe plier aux régles établies
entre les hommes ; & que ce qui étoit
bon dans les bois , peut être mauvais
dans nos Villes. Ainfi je vais confidérer
l'amour dans fes relations politiques &
morales , & voir en quoi le Théâtre qui
le favorife eft nuifible à la Société.
D'abord , obfervons dans l'Amour des
fentiments très-diftincts , qu'il eft bon de
ne pas confondre. S'il n'y avoit que ce
que M. Rouffeau appelle modeftement
les defirs du coeur , l'Amour feroit un
JANVIER. 1759. 79
mouvement paffager & périodique , comme
tous les befoins , & tel que M. Rouffeau
nous l'a fait remarquer lui -même
dans l'Homme Sauvage.
Cet Amour infpiré par la Nature ,
n'eft honnête dans les moeurs de la Société
qu'autant qu'il fe méle confufément ,
& comme à notre infçu , à des fentiments
plus purs & plus nobles : ces fentiments
font l'eftime , la bienveillance ,
la douce & tendre intimité ; d'où résulte
la complaifance de foi-même dans un
objet de prédilection auquel on attache
fon être. Quand l'affection et mutuelle
& au même degré , c'eſt l'union la plus
étroite , c'est le plus parfait accord qui
puiffe régner entre deux êtres fenfibles ;
c'est enfin , s'il eft permis de le dire , la
transfufion & la coéxiftence de deux âmes.
Cependant on abufe de tout. Examinons
comment les exemples de cette
union fi délicieufe & fi pure , peuvent
être pernicieux.
> le
J'avoue d'abord que l'Amour , dans
la plupart des hommes n'eft que
defir naturel , fans aucune trace de moralité.
J'avoue que cet Amour et plus
commun dans les Villes opulentes &
peuplées ; j'avouërai même , fi l'on vent ,
qu'il régne à Paris autant & plus qu'en
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
>
aucun lieu du monde. Eft- ce au Spectacle
qu'il faut l'attribuer : L'Amour vertueux
eft , comme je l'ai dit un fentiment
compofé du Phyfique & du Moral
; mais dans lequel celui-ci domine.
Ce mêlange ne fe fait dans l'âme que
lentement & par degrés l'eftime , la
confiance l'amitié ne s'infpirent pas
d'un coup d'oeil . Or , fi des plaifirs faciles
préviennent le defir naiffant , s'il
n'a qu'à fe manifefter pour être comblé
fans obftacles , l'Amour ne fera dans
l'homme en fociété , que ce qu'il eſt dans
l'Homme Sauvage : c'eft ce qui arrive
partout où régnent l'opulence & le luxe.
Et c'est ainsi que le germe de l'Amour
vertueux eft étouffé dans l'âme des hommes
, quelquefois même avant la faifon
où il doit fe développer . Les femmes foiblement
aimées , aiment foiblement à
leur tour. L'exemple , le dépit , la féduction
les déterminent à imiter un
Amant trompeur , un Epoux dédaigneux
on volage ; & bientôt le déréglement
de part & d'autre , devient une espéce
d'émulation .
Dans une Ville qui contient cent mille
Célibataires nubiles , qu'il y ait des Speccles
, qu'il n'y en ait point , tout ce
qu'on peut fouhaiter & attendre , c'eſt
JANVIER. 1759 .
81
que la contagion du vice ne pénétre pas
dans le fein des familles ; c'eft que les
plaifirs tolérés ne dégoutent pas des plaifirs
permis ; que le vice n'ait que le fuperflu
d'une fociété tumultueufe & furabondante
, & que l'hymen toujours refpecté
, foit l'afyle inviolable de l'innocence
& de la paix. Or l'Amour feul ,
& j'entends l'Amour 'tel qu'il est repréfenté
au Théâtre , honnête , vertueux ,
fidéle , peut être le contre-poifon de ce
vice contagieux.
>
Qui n'aime aucune femme en a mille
à craindre. L'homme le plus facile a égarer
eft celui qui n'étant frappé vivement
d'aucun objet déterminé , préfente à la
féduction un coeur vuide. Et ce que je
dis d'un féxe doit s'entendre de tous les
deux . Le vice de notre Siécle n'eft donc
pas l'Amour tel qu'il eft peint dans nos
Spectacles ; mais l'Amour tel que l'infpire
la nature , & au-devant duquel les plaifirs
vont en foule, quand le luxe les met
à prix .
Le Théâtre , dit-on , allume les defirs :
comme s'il étoit befoin d'aller au Spectacle
pour être homme . Ces defirs , la Nature
les donne , elle fçait bien les réveiller.
Un peu plus , un peu moins de
vivacité ou de rafinement , ne change
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
rien à cette impulſion univerfelle . L'homme
livré à l'inftinct des bêtes chercheroit
partout fa moitié ; & au défaur de
. la beauté , la laideur feroit adorée . L'occafion
eft un attrait ; mais fi l'occafion
he venoit pas au-devant de lui , il iroit
bientôt au-devant d'elle les Cercles ,
les Jeux , les les Promenades , les lieux
mêmes les plus refpectables feroient comme
le rendez-vous de la licence & de
la féduction . Ce n'eft donc pas cet Amour
d'inftinct qu'il faut éluder ou tâcher de
détruire ; il s'agit de le diriger , de l'éclairer
, s'il eft poffible ; il s'agit de lui
donner cette moralité qui l'épure , qui
l'ennoblit , qui l'élève au rang des vertus.
L'émotion qu'on éprouve au Spectacle
attendrit l'âme , je l'avoue , & c'eſt
par là qu'il la difpofe à l'amour vertueux.
L'amour phyfique n'a befoin que
des fens ; l'amour vertueux a befoin de
toute la fenfibilité , de toute la délicateffe
de l'âme . Plus l'âme eft fenfible ,
plus elle eft délicate ; je dis l'âme , &
l'on m'entend bien : or la délicatelle des
fentimens en garantit l'honnêteté. Un
caractère de cette trempe s'attache à
fon devoir par tous les liens qu'il lui
préfente ; l'eftime , l'amitié , la reconnoiffance
la captivent. La Nature & le
JANVIER. 1759.
83
fang ont fur lui des droits abfolus.
Et vos enfants ces gages précieux ,
Nés de l'Amour , en font de nouveaux nouds .
Au lieu qu'une âme froide & légére ne
tient à rien & céde à un foufle. Elle oublie
la vertu qu'elle n'aime pas , pour
un vice qu'elle n'aime guères ; & fe perd
fans fçavoir pourquoi. Si j'ai bien étudié
les moeurs de notre Siècle , le vrai
moyen de les corriger feroit le don de
nous attendrir.
La fenfibilité dirigée au bien s'attache
à tout ce qui eft honnête ; de là vient
que toutes les vertus fe tiennent par la
main or le Théâtre en nous intéreffant
prend foin de réunir dans une émotion
commune tous les fentimens vertueux
qui doivent fe combiner enfemble. Ainfi
l'Amour y a pour compagne la pudeur ,
la fidélité , l'innocence ; tous ces caractéres
analogues , y font comme fondus
en un feul . C'est donc nous fuppofer une
ame déja bien corrompue , que de prétentendre
qu'elle analyfe ces émotions com
pofées pour en extraire du poifan
Voyons cependant , comment cela siopére.
"
›
Quand il feroit vrai , dit M. Rouf
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
»feau qu'on ne peint au Théâtre que
» des paffions légitimes , s'enfuit- il de là
»que les impreffions en font plus foi-
» bles , que les effets en font moins dan-
» gereux ? comme fi les vives images d'u-
»ne tendreffe innocente étoient moins
" douces , moins féduifantes & c.
S'il eft vrai que la pudeur qui infpire
fi bien l'amour , & dont les craintes ,
·les détours, les réferves , les timides aveux,
la tendre & naïve fineffe , difent mieux
'ce qu'elle croit taire que la paffion ne l'eût
dit fans elle ; s'il eefſtt vrai , dis-je , que
la pudeur foit une vertu , l'amour qu'elle
infpire n'eft donc pas un crime. En
fuppofant que les peintures du Théâtre
produifent les mêmes effets , le Théâtre
devroit donc , ce femble , partager les
éloges que M. Rouffeau donne à la pudeur.
Voyons comment ce qui fait le
charme de la pudeur , peut être le vice
du Spectacle.
"
» Les douces émotions qu'on y reffent
» n'ont pas par elles-mêmes un objet dé-
» terminé , mais elles en font naître le
» befoin. Elles ne donnent pas préciſé-
» ment de l'amour , mais elles préparent
» à en fentir. Elles ne choififfent pas la
perfonne qu'on doit aimer , mais elles
nous forcent à faire ce choix. Ainfi
و ر
JANVIER. 1759. 85
» elles ne font innocentes ou criminelles ,
que par l'ufage que nous en faifons ,
»felon notre caractére , & le caractére
» eft indépendant de l'exemple.
و د
Si M. Rouffeau parle du defir , il eſt
indépendant du caractére , comme le caractére
l'eft de l'exemple. Dans tous les
hommes , le defir tend au même but ; il
y arrive , & il s'éteint. C'eft le Roman
de l'Amour phyfique . S'il parle de l'Amour
compofé où dominent les affections
morales ; je nie que les émotions duThéâtre
n'en déterminent pas l'objet . Ce n'eſt
pas telle ou telle perfonne que le Théâtre
nous difpofe à aimer ; mais une perfonne
douée de telle & de telle qualité. Ces qualités
nous affectent plus ou moins felon
notre caractére ; mais celui qui en eft viyement
affecté au Spectacle , le fera dans
la fociété il ne le fera de même que
par des qualités femblables; & plus l'émotion
du Spectacle aura été vive, plus il fera
indifférent pour tout ce qui ne reffemble
pas au tableau dont il eft frappé . Eftime,
refpect , confiance , vif intérêt , tendre
penchant , voilà ce qui lui refte de l'impreffion
qu'il a reçue ; & tout cela tient
à quelque chofe. L'âme ainfi émue ne va
pas s'attacher au premier objet préſent.
Quant au befoin d'aimer , il ne peut être
86 MERCURE DE FRANCE.
ici que le defir impatient de poffèder l'objet
réel dont on vient d'adorer l'image :
or ce defir n'eft rien moins que vague ; la
caufe en décide l'objet. Le caractére eft
indépendant de l'exemple , mais l'émétion
théâtrale eft indépendante du carac
tére ; & chacun n'aime ou ne hait dans
les Peintures du Théâtre , que ce qu'il eft
capable , felon fon caractére , d'aimer ou
de hair dans la réalité ; à moins que M.
Rouffeau ne fuppofe qu'on change d'âme
en changeant de lieu : ainfi l'homme naturellement
vicieux , s'il en eft , ne fera
que très-foiblement touché d'un amour délicat
& honnête ; & celui que fon caractére
y rend plus fenfible , eft par là-même
difpofé à fuivre l'impulfion d'un exemple
vertueux .
M. R. compare aux tableaux de nos
Spectacles, le baiſer du Praticien Manilius,
donné à fa femme en préfence de fa fille.
C'étoit , dit-il, d'une action fort honnête ,
faire un exemple de corruption .
31
Cette action étoit l'exemple de la pu
deur violée , & par conféquent d'une mau
vaife action ; & ce baifer immodeste dans
nos moeurs , pouvoit être encore plus li
centieux dans les moeurs de l'ancienné
Rome ; au lieu que l'Amour , tel qu'il ek
peint fur le Théâtre , n'a rien d'indécent
à nos yeux.
JANVIER. 1759.
8-
» L'Amour eft louable en foi , comme
» toutes les paffions bien réglées ; mais les
excès en font dangereux & inévitables ,
» fil'idée de l'innocence embellit quelques
» inftants le fentiment qu'elle accompa-
" gne , bientôt les circonftances s'effacent
» de la mémoire , tandis que l'impreffion
» d'une paffion fi douce tefte au fond du
و د
-» coeur.
Un Peuple qui va chaque jour s'atten
drir à ce Spectacle , doit donc être un
Peuple très-paffionnné. Voyons ce qu'en
dit M. Rouffeau lui-même.
» On flatte les femmes , fans les aimer :
» elles font entourées d'agréables ; mais
elles n'ont plus d'Amants . Ne feroient-
» ils pas au défefpoir qu'on les crût amou-
» reux d'une feule ? Qu'ils ne s'en inquié-
» tent pas ; il faudroit avoir d'étranges
» idées de l'Amour. »
Voilà donc cette foule de Spectateurs
qui reviennent du Théâtre , avec un befoin
fi preffant d'aimer ? Voilà l'effet de
ces émotions qui préparent à fentir l'A-
'mour ; voilà , dis- je , cet Amour dont les
excès font inévitables ! Cette Jeuneffe
froide & légére a vû cependant le Spectacle
au fortir du Collége , & ne manque
pas une feule des leçons d'amour qu'on
donne. Quels en ont été les effets ?
88 MERCURE DE FRANCE
Soit foibleffe du côté des impreffions théâ
trales , foit froideur naturelle ou diffipation
du côté des Spectateurs , notre fenfibilité
n'eft donc que trop foiblement
par les objets vettueux que le Théâtre
nous préfente ; & le mal eft que l'émotion
qu'il nous cauſe , ne nous affecte
qu'un inftant .
émue
Dans les climats où la fenfibilité natu
relle eft plus que fuffifante pour remplir
l'objet de la fociété , il feroit dangereux
fans doute de l'irriter par des fenfations
trop violentes ; mais il eft un milieu entre
la langueur
& l'yvreffe , entre la froide
inertie de l'ame & les accès de la paſſion.
Or , nous fommes bien loin encore de
cette vivacité de fentiment , qui , mutuelle
entre les deux Séxes , fait le charme
de leur union . Voilà , je le répéte , ce qui
manque à nos moeurs , ce qu'il feroit à
fouhaiter
que pût nous donner le Théâtre ;
& ce n'eft pas à nous à craindre
la
que
foible illufion qu'il nous caufe , ne fe change
en égarement
. On revient ému d'Ariane
, d'Inès & d'Alzire ; mais de bonne
foi , en revient- on paffionné
: Ceft ce qui
feroit arrivé peut-être , dans les climats
où le fon d'une lyre rendoit les hommes
furieux. Auffi l'Amour n'étoit-il pas admis
fur le Théâtre d'Athénes ; & l'on faifoit
JANVIER. 1759. 89
rudemment de ne pas l'y expofer. Mais
le même excès eft à craindre pour Geêve
, comme le croit M. Rouffeau ; s'il
ft à craindre pour l'Angleterre où l'Amour
eft furieux & tragique , où les hommes font
fublimes ou déteftables ; M. Rouffeau doit
avouer du moins que Paris ne court pás
les mêmes risques.
Ceft à la légereté , à la diffipation
qui nous eft naturelle , au goût des plaifirs
tumultueux & vains qu'on doit attribuer
l'éloignement de la jeuneffe Françoife
pour les Vieillards , & le Théâtre
qui fait refpecter les vertus de cer âge
comme il en joue les ridicules , eft auffi
pen la caufe de l'abandon où languit la
vieilleffe que des travers des jeunes
gens.
Quelques-uns de ces travers font les
effets d'une paffion aveugle.
Il et partout des caractéres violents ;
mais fi quelque chofe pouvoit les contenir
, quelle leçon plus frappante pour
eux que le Tableau des excès de l'Amour
, tel qu'il eft peint fur la Scéne
Françoife ? L'Amour tendre y eft féduifant
, mais l'Amour paffionné y eft terrible.
L'un y caufe de douces émotions ,
l'autre y fait frémir la Nature. Eſt-il
de femme qui voulût être à la place
go MERCURE DE FRANCE.
d'Inès ? Eft-il d'homme qui voulût fe
trouver dans la fituation de Dom-
Pédre ?
Quel eft donc cet Amour criminel où
nous conduit l'Amour honnête ? Je fçai
quelles font les moeurs d'une Jeuneſſe
diffipée ; mais de tant d'extravagances
dont nous fommes témoins , y en a-t-il
une entre mille dont le fentiment de
l'amour foit la fource ? Ce n'eft point le
coeur qui mène à la débauche , & c'eft
le coeur , le coeur lui feul , qui reçoit les
douces émotions d'un amour tendre &
vertueux. L'amour à deux fortes d'objets :
fçavoir , les objets qui affectent l'âme &
les objets qui émeuvent les fens. Le
Théâtre peut faire l'une & l'autre im
preffion ; mais ces deux effets n'ont pas
la même cauſe.
Que Zaïre foit jouée par une Actrice
d'une rare beauté , fa beauté affecte les
fens , mais fon rôle n'affecte que l'âme.
L'un tient à l'autre , me dira- t -on point
du tout ; car le rôle de Zaïre attendrit
également les deux féxes. Une Zaïre
moins belle toucheroit moins , avec le
même talent ; mais cela vient d'une caufe
fi pure que Zaire monis belle toucheroit
moins les femmes elles-mêmes . Cette
caufe eft le charme innocent de la BeauJANVIER.
1759. 91
té , l'intérêt naturel qu'elle infpire , l'illufion
qu'ajoute une figure raviffante au rôle
d'une amante adorée , enfin l'harmonie
& l'accord des fentimens vertueux &
tendres qu'elle exprime, avec le caractére
touchant & noble de fa figure & de fon
action. Mais tout cela n'affecte que l'âme
, je le répéte ; & la preuve en eſt ,
qu'un fage Vieillard en revient plus touché
que le plus voluptueux jeune homme.
L'expreffion d'un rôle tendre ajoute
aux charmes de la beauté ; mais je tiens
que de mille Spectateurs , il n'y en
a pas un qui en foit ému comme il eſt
dangereux de l'être. Ne nous flattons
point d'avoir tant à nous craindre. Il n'eft
pas auffi aifé de nous enflammer qu'on le
dit. Je vois même parmi la Jeuneffe beaucoup
de fantaiſie , très-peu de paffion . Et
quand les hommes feront capables d'un
fentiment délicat & vif , ils n'auront pas
à redouter la féduction de ces goûts frivoles.
+
Le Spectacle cependant peut être dangereux
comme Pantomime ; mais fi tout
tout ce qu'on y voit invite à l'amour phyfique
, tout ce qu'on y entend n'infpire
que l'amour moral : plus l'âme y eft émuë,
moins les fens doivent l'être. Quelle eft
de ces deux impreffions celle qui domine
92
2 MERCURE
DE FRANCE
.
& qui refte : C'eft là ce qui dépend des
caractères ; mais je fuis fûr qu'elles fe
combattent , que plus on eſt touché du
rôle , moins on eft tenté de l'Actrice , &
qu'avec les mêmes objets , le Spectacle
feroit plus dangereux, par exemple, fi l'on
ne faifoit qu'y danfer. Il ne m'eft pas përmis
d'approfondir cette queftion ; mais
j'en dis affez pour me faire entendre. Revenons
à l'amour moral.
Le plus grand de fes dangers eft celui
des inclinations déplacées : elles peuvent
l'être , ou relativement aux convenances
, ou relativement aux perfonnes . Sur
l'Article des convenances M. Rouffeau
n'eft pas févére. Il reconnoit la bonté
des moeurs de Nanine , » où l'honneur ,
» la vertu , les purs fentimens de la Na-
» ture font préférés à l'impertinent pré-
»jugé des conditions. » Cependant c'eft
là ce qui rend fi dangereufe aux yeux de
la plupart des hommes la fenfibilité des
jeunes gens.
L'Amour ne connoît point l'inégalité
des conditions ; il tend quelquefois à
rapprocher des cours que la naiffance &
la fortune féparent . Il renverfe donc le
plan économique des familles , l'ordre
politique de la fociété , l'empire de la
coutume & de l'opinion .
JANVIER. 1759. 93
La fociété exige dans les alliances certains
rapports que la Nature n'a point
confultés. Le Mariage , au lieu d'étre
l'accord des volontés , eft devenu celui
des convenances . On eft donc obligé de
fouhaiter que le coeur des jeunes gens
foit indifférent à tout , pour difpofer
deux ſelon des vues qui ne font pas
celles de la Nature . Si le coeur fe donne
lui-même , avant qu'on l'ait engagé ;
fifon inclination contredit l'engagement
qu'on lui fait prendre ; le defir & le penchant
font en contradiction toute la vie ,
& ce qui eût fait le charme d'une union
volontaire , devient le tourment d'une
fervitude impofée. Ce plan une fois établi
l'inclination des enfans contredit
fouvent les intentions des peres. Mais ,
fi , dans cette pofition , il eft malheureux
que le coeur de l'homme foit tendre
& fenfible , s'il eft à craindre , par
conféquent , que le Théâtre ne contribue
à le rendre tel ; eft-ce au Théâtre
eft-ce à la Nature qu'un Philofophe doit
s'en prendre ? Auffi M. Rouffeau ne leur
en fait- il pas un crime. Je parle donc
ici , non à M. Rouffeau , mais à un
pere de famille jaloux de fon nom , foigneux
de fa poftérité , fenfible à l'hon
neur de fon fils , & inquiet fur le choix
94 MERCURE DE FRANCE.
que ce jeune homme feroit peut - être fi
la Nature ou l'habitude difpofoit fon
caur à l'Amour .
Vous fouhaittez à votre fils une âme
infenfible , lui dirai-je ; c'eft ſouhaiter
le plus dur efclavage à fa femme & à
fes enfants. Si par malheur vos voeux
font remplis , il n'aimera rien excepté
lui - même ; & l'amour - propre n'eft ja-,,
mais fi fort que dans une âme où il régne
feul. Tout fera donc facrifié à ce
fentiment unique' ; & l'autorité d'époux
& l'autorité de pere ne feront de lui
qu'un tyran. Vous aurez difpofé de lui
felon vos vues , en fuppofant qu'une âme
froide foit plus docile qu'une âme tendre,
cè qui eft encore bien douteux ; mais
vous en aurez difpofé pour le malheur de
tout ce qui l'environne.Votre orgueil fera
fatisfait , mais vous entendrez retentir
jufqu'à vous les cris plaintifs de la Nature.
Grace à vos foins , fon âme endurcie
ne fera capable d'aucune affection
morale ; mais les Animaux les plus ftupides
ont des fens ; votre fils en aura.
comme eux , & comme eux il en fera
l'esclave.
Aimez- vous mieux , me dira ce pere ,
aimez -vous mieux que difpofant fon âme
à des inclinations deréglées , je l'aban
JANVI ER. 17 59. ༡༦
donne imprudemment aux caprices aveu--
gles de l'Amour ? Non fans doute , lui
répondrai-je ; mais fuppofons que votre
fils ne foit pas naturellement pervers ,
qu'il foit né bon , comme tous les hommes ,
c'eft-à-dire , capable de trouver fon plus.
grand bien dans ce qui eft vertueux &
honnête il dépend de vous d'y détermi-"
ner fes inclinations ; fon bonheur & fa
vertu font dans vos mains : plus fon âme
fera attendrie , & plus vous la trouverez
docile.
:
» Le plus charmant objet de la Nature,
le plus digne d'émouvoir un coeur fen-
»fible , & de le porter au bien , eft une
»femme aimable & vertueufe . » M.
Rouffeau demande où il y en a ? Je prétends
qu'il y en a partout & dans tous les
états de la vie , qu'il y en aura plus encore
, fi dans la balance des intérêts
ces qualités font de quelque poids : or ,
qu'une âme tendre foit indécife ; fi elle
n'eft
pas corrompue , fi l'on a pris foin
de cultiver en elle le goût naturel du beau
moral , qui empêche des Parens attentifs
d'éclairer , de diriger fa fenfibilité vers
des objets qui en foient dignes.
Un tel foin , je l'avoue , exige une at
tention vigilante & affidue . Cette attention
eft un devoir pénible ; on le néglige
96 MERCURE DE FRANCE.
& l'on fe plaint des égaremens d'un jeune
coeur à lui-même livré. On prétend le
ramener d'un coup d'autorité , il n'eft
plus tems . Ou l'autorité fera trop foible •
ou elle fera tyrannique. Il ne faut donc
pas 'étonner fi un aveu arraché par la violence
, n'a pas le même effet qu'un penchant
infpiré par la perfuafion . Mais dans
tout cela , que fait le Théâtre ? Il fupplée
par la peinture des affections honnêtes
, vertueufes , & par-là même intéreffantes
, à ce qui manque à l'éducation
, du côté des exemples & des leçons
domeftiques. Il y fupplée , dis-je , autant
qu'il eft poffible , & fi le torrent franchit
fa digue , l'on n'en doit pas conclure
que la digue elle-même foit la caufe du
débordement.
Ce qui allarme le plus M. Rouffeau ,
c'eft le danger des inclinations déplacées,
relativement à la perfonne. » Qu'un jeune
» homme n'ait vu le monde que fur la
Scéne , le premier moyen qui s'offre à
lui pour aller à la vertu , eft de cher
» cher une maîtreffe qui l'y conduiſe ,
»
efpérant bien trouver une Conftance
» ou une Cénie, tout au moins. C'eſt ainf
» que ,fur la foi d'un modéle imaginaire
» fur un air modefte & touchant , fur une
» douceur contrefaite , Nefcius aura fali
lacis
#
2
2.
JANVIER. 1759. 97
lacis , le jeune Infenfé court ſe perdre,
» en penfant devenir un fage.
Je veux qué ce jeune homme n'ait vû
au Théâtre que des Conftances , des Cénies
, qu'il n'y ait vu peindre l'Amour
qu'intéreffant & vertueux l'âme pleine
de ces idées , il cherchera , dites - vous ,
une Cénie , une Conftance ; mais eft- ce
dans la fociété des femmes perdues qu'il
ira la chercher ? Le fuppofez-vous affez
infenfé ? Ne faut - il pas s'abftenir auffi
d'expofer fur le Théâtre l'amitié pure &
fainte , de peur que quelque jeune hom
me épris de fes charmes , ne la cherche
parmi des Fripons ? La Jeuneffe facile &
crédule , donne fouvent dans le piége
'd'un faux amour comme dans celui d'une
fauffe amitié ; mais eft-ce pour avoir appris
au Spectacle à difcerner le véritable ?
Eftce- pour y avoir été vivement ému
des fentimens qui l'accompagnent , &
qui le caractérisent ? M. Rouffeau fuppofe
que nous fortons du Spectacle ,
fi enyvrés que nous ne fommes plus capables
de réfléxion ni de choix : cela peut
être dans un pays où l'Amour eft fi furieux
qu'il ne s'agit pas moins que d'y laiffer
l'amour ou la vie ; cela peut être auffi à
Genêve. Mais je ne confidére les effets
du Théâtre que relativement aux Fran-
11. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
çois ; & M. Rouffeau avoue lui-même ,
qu'ils ne font rien moins que paffionnés.
Qu'il me foit donc permis de demander
comment l'on peut enfeigner aux hommes
à diftinguer le bien & le mal ; à chercher
l'un , & éviter l'autre ; fi ce n'eſt en les
expofant à leurs yeux dans une Peinture
naïve & fidelle , l'un avec les charmes &
fes avantages , l'autre avec fa honte , fes
dangers & fes écueils ? Comment s'y prendroit
M. Rouffeau lui-même pour éclairer
un jeune homme dans le choix d'un
objet digne d'être aimé ? Vous reconnoîtrez
, lui diroit-il , une Femme honnête
à fes principes , à fes fentiments , au caractére
de fon amour. Si elle eft plus occupée
que vous-même de vos devoirs &
de votre gloire , de vos talents & de vos
vertus ; fi elle prend foin d'embellir votre
âme , & de vous rendre plus cher à fes
yeux , en vous rendant plus eftimable ;
voilà l'objet qui doit vous attacher. C'eſt
la leçon qu'il lui donneroit , & cette leçon
eft celle du Théâtre. Il ajouteroit à
ce tableau le contrafte d'une femme impérieufe
& vaine , qui veut que tout céde
à fes caprices , que tout foit facrifié à fa
fantaifie & à fes plaifirs , qui ne connoît
dans fon Amant de devoir , de foin , d'in- ?
JANVIER. 1759. 99
térêt que celui de lui complaire ; qui fe
fait un jeu de fa ruine , un amuſement
de fes folies , un triomphe de fes égarements.
Voilà , diroit-il , celle que vous
devez craindre ; & le Théâtre l'a dit mille
fois. Il feroit bon fans doute de mettre en
action ces préceptes , il feroit bon de repréfenter
fur la Scéne l'Enfant prodigue
au milieu des malheureufes qui l'ont égaré
, ruiné , chaffé , méconnu ; mais par
malheur la décence s'y oppofe. Il s'enfuit
qué la Scéne Françoife n'eft pas à cet
égard auffi morale qu'elle peut l'être ;
mais on y dit ce que l'on n'ofe y peindre ;
& fi les impreffions n'en font pas affez
vives , fi elles frappent l'oreille fans toucher
le coeur , ce n'eft pas la faute du
Théâtre .
Si l'Amour criminel ou vicieux eft peint
dans quelques- unes de nos Pićces , avec
des couleurs qui le font aimer , je fuis le
premier à condamner la Piéce. Mais que
M.Rouffeau nous en cite les exemples dans
ce qui s'appelle le Théâtre honnête . L'Amour
intéreffe dans Zaire & dans Bérénice
, oui fans doute ; auffi l'Amour n'y
eft-il pas criminel . Il combat un Préjugé
national dans Titus , & il eft facrifié à
ce Préjugé même . Il combat dans Zaïre
des devoirs inconnus , & il cède à ces
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
devoirs , dès que leur voix fe fait entendre.
Zaïre meurt , & l'on ne laiffe pas de
fouhaiter de rencontrer une Zaïre : je le
crois bien ; auffi n'eft - ce pas la crainte
d'aimer une Zaïre , mais la crainte de
l'immoler dans les accès d'une jalouſie
aveugle & forcenée que ce Spectacle doit
infpirer.
:
On s'intérefle à l'Amour de Titus pour
Bérénice ; quoiqu'il foit oppofé à fon devoir
pourquoi ? Parce que ce devoir n'eņ
eft pas un dans nos moeurs , & que le
coeur doit prendre parti pour un fentiment
naturel contre une opinion révoltante.
Que le Cid facrifiât fon pere à Chiméne ,
qu'Horace abandonnât la caufe de Rome
pour complaire à Sabine : je demande à
M. Rouffeau s'il croit que l'intérêt de
l'Amour l'emportât dans nos coeurs fur
l'intérêt facré de la Nature ou de la Patrie?
Qui de nous eft complice dans l'âme
de la trahifon du fils de Brutus ? Mais
qu'il plaife aux Romains de faire un crime
à leur Empereur d'époufer une Reine ;
cet orgueil nous irrite , loin de nous toucher
; & fi nous applaudiffions dans Titus
l'effort généreux qu'il fait fur lui-même ,
fon refpect pour une Loi fuperbe , ne fe
communique point à nous , & les charmes
naturels de la beauté & de la vertu
JANVIER. 1759 .
101
confervent tous leurs droits fur nos âmes.
M. Rouffeau a raifon de dire qu'aucun des
Spectateurs n'eft Romain dans ce moment;
mais aucun ne pardonneroit à Titus de
ceffer de l'être. C'eft par principe qu'on
l'admire ; c'est par fentiment qu'on le
plaint.
» L'Amour ſéduit , ou ce n'eſt pas lui »
Qu'eſt-ce à dire , l'Amour ſeduit ? Il intéreffe
, il attache , oui fans doute . Il nous
fait tomber daus les piéges du crime , au
moment qu'il fuit lui-même le chemin de
la vertu : c'eft ce que je ne puis concevoir.
» Les circonstances qui le rendent ver-
» tueux au Théâtre , s'effacent , dit M.
» Rouſſeau , de la mémoire des Specta-
" teurs. » Ainfi , quand les yeux mouillés
de larmes , je viens de voir Zaire ou Bérénice
, j'oublie qu'elles étoient vertueufes
, qu'elles ont facrifié le fentiment le
plus cher de leur âme , l'une à la Religion
de fes Peres , l'autre à la gloire de
fon Amant. Quand je viens d'entendre &
d'admirer Life , Conftance ou Cénie, j'oublie
la cauſe , la feule cauſe de l'intérêt
vif & tendre dont je fuis encore tout ému.
Voilà une façon de fentir dont je n'avois
pas même l'idée. Il me femble au contraire
que le fouvenir des circonftances
qui ont excité l'émotion , furvit long-
E iij
702 MER CURE DE FRANCE.
tems à l'émotion elle-même ; & ce n'eft,
que par ces images , que les peines & les
plaifirs paffés , nous font encore préfents.
Comment donc M. Rouffeau a-t- il prétendu
que l'Amour refte , & que l'objet
s'efface Feroic-il confifter l'impreffion
de l'Amour au Spectacle , dans l'émotion
phyfique des fens ? Si telle eſt fon
l'idée , j'ofe lui répondre , qu'aucune des
Piéces où l'Amour eft peint vertueux , ne
produit cet effet , ni ne peut le produire.
Je dis plus un feul trait , qui dans une
Picce décente réveilleroit une idée obfcéne
, indifpoferoit tous les efprits . S'il
n'y a donc que l'émotion pure de l'âme
fans aucun mélange de vice , quel eft le
caractére dépravé qui change en affection
criminelle le fentiment que viennent d'exciter
en lui la bonté , la candeur , l'innocence
, la vertu même ? Que M. Rouffeau
compofe lui-même ce caractére déteftable
; je ne lui oppofe point fon principe
que tout homme eft né bon ; je veux qu'il
y en ait de naturellement pervers , & je
fuppofe un tel homme au Spectacle. Ou
la Peinture d'un Amour vertueux le touchera
, & pour un moment il fera moins
méchant ; ou il n'en fera point ému , & le
Spectacle dès-lors ne fera pour lui qu'infipide.
Il en revient , me direz-vous ,
JANVIER. 1759.
103
avec l'ardeur du defir dans les fens , & il
va l'appaiſer par un crime : cela peut être ;
mais ce que le Théâtre a fait , le Spectacle
le plus innocent l'eût fait de même.
Penfez qu'il s'agit d'un hommie perdu :
tout eft poifon pour une telle âme .. Mais
fuppofons ce qui eft plus commun ; c'eſtà
- dire , un homme qui ne fe livre à l'Amour
vicieux , que parce qu'il y fuppofe
un charme & des plaifirs qui manquent à
P'Amour honnête : pour celui- ci , plus la
Peinture de l'Amour honnête fera tou
chante ; plus le contrepoids du vice
aura de force , & moins par conféquent
le vice lui-même aura d'attraits . Prenez
un jeune débauché au dénouement de
P'Enfant Prodigue ; s'il eft attendri , s'il a
verfé des larmes , il eft vertueux , au moins
dans ce moment . Il a partagé les regrets ,
la honte , les remords de fon femblable ;
il a gouté avec lui le plaifir de dérefter aux
pieds d'une Femme honnête , fenfible &
généreufe , le crime de l'avoir trahie. Il a
pleuré fes égarements , fon coeur s'eft dilaté
au moment du pardon , il a baisé avec
Euphémon la main de fa vertueufe Amante
: Voilà donc les circonftances que vous
prétendez qu'il oublie , pour ne conferver
que l'impreffion , de quoi ? D'un Amour
fans objet , fans motif , fans caractére , &
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
qui dans fon âme va fe changer en vice ?
Je me perds dans cette analyfe étrange
du coeur humain ; & fi la nature eft auffi
monftrueufe que vous le fuppofez , je m'applaudis
de la méconnoître.
, Il faudroit , felon M. Rouffeau ne
préfenter l'Amour au Théâtre , que dangereux
, trompeur & funefte. » În croit
faire merveille de donner à la tendreffe
» tout l'intérêt de la vertu ; au lieu qu'il
»faudroit apprendre aux Jeunes gens à
» fe défier des illufions de l'Amour , & à
» fuir l'erreur d'un penchant aveugle qui
» croit toujours fe fonder fur l'eſtime. »
J'ai dit comment le Théâtre répond à
ces vues ; mais on fent bien que ce n'eſt
pas affez dans les principes de M. Rouffeau.
Rien n'eft plus rare , à fon avis ,
qu'une Femme aimable & vertueufe ; tout
Ce qui nous difpofe à aimer les Femmes ,
nous entraîne donc au vice. C'eſt ainfi
qu'il doit raifonner. Pour moi qui , dans
les Familles , n'ai guéres vû que des filles
bien nées , & les graces de l'innocence
unies à celles de la Jeuneffe , fouvent à
celles de la beauté , je crois que c'eſt remplir
l'intention de la Nature , & celle de
la Société , que d'attirer fur ces chaſtes
objets les voeux innocents des hommes de
leur état & de leur âge : je crois que leur
JANVIER. 1759. 105
infpirer une eftime , une confiance mutuelle,
c'eft les difpofer à fe rendre heureux : je
crois en un mot qu'attendrir un féxe pour
l'autre ; c'eft tirer l'homme de la claffe des
bêtes, & cacher la honte de l'Amour phyfique
fous l'honnêteté de l'Amour moral .
L'Amour a fes dangers , fans doute ;
mais quelle paffion n'a pas les fiens ? Il
s'agit de le régler , c'eft-à-dire , de l'éclairer
fur fon objet , & de lui tracer
des limites. L'homme a fes defirs , la
Nature les lui donne ; il faut qu'il les fixe ,
ou qu'il les répande. Entre l'amour & la
débauche , il n'y a que la fageffe ftoïque .
ou l'infenfible froideur. Voyez fi vous
prétendez faire de tous les hommes des
Stoïciens ou des Marbres , les élever audeffus
du foin de perpétuer leur efpéce , ou
les réduire àn'être plus que des Otomates
multipliants. A moins de métamorphofer
ainfi la Nature , il me femble que le lien
le plus doux , le plus vertueux qui puiffe
rapprocher , unir , enchaîner les deux
Séxes , c'eft le noeud intime d'une affection
mutuelle , & que le plus grand bien qu'on
puiffe opérer dans les moeurs d'un Peuple
inconftant & volage , c'eft de l'émouvoir
, de l'attendrir , de le difpofer à l'Amour,
en l'accoutumant à méprifer ce qu'un
tel fentiment à de vicieux , à craindre ce
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
qu'il'a de funefte , à chérir ce qu'il a d'intéreffant
, de refpectable & de facré.
Il n'eft point d'armes que M. Rouffeau
n'employe , & qu'il ne manie avec beaucoup
d'art , pour attaquer les moeurs du
Théâtre. L'Amour honnête qu'on y refpire,
réunit toutes les affections de l'âme fur
un feul objet. Or , » le plus méchant des
» hommes , eft celui qui s'ifole le plus , qui
» concentre le plus fon coeur en lui-mê-
» me. Le meilleur eft celui qui partage
également fes affections à tous fes fem-
» blables. Il vaut beaucoup mieux ai-
» mer une maîtreffe que de s'aimer
»feul au monde. Mais quiconque aime
» tendrement fes parents , fes amis , fa
" patrie & le genre humain , fe dégrade
" par un attachement défordonné qui nuit
» bientôt à tous les autres , & leur eft infailliblement
préféré. »
و د
و ر
»
pour
Je nie que le plus méchant des hommes
, foit celui qui s'ifole le plus . Cer
homme-là ne fait que s'anéantir la
Société. Or , le néant n'eft pas ce qu'il
a de pire. Il est évident que Cartouche
étoit plus méchant que Timon. Du reſte
il n'y a que l'Amour effréné qui détache
l'âme de fes devoirs , & qui en rompe les
liens tout fentiment vif les relâche ; l'amitié
, le fang & l'amour rompent L'éJANVIER.
1759.
107
quilibre des intérêts qui meuvent l'âme ;
mais cet équilibre eft une chimére . Licurgue
, pour rendre toutes les affections
communes , a été obligé de rendre tous
les biens communs jufqu'aux enfants , &
de former fon noeud politique des débris
de tous les noeuds domeftiques & perfonnels.
Avec l'argument de M. Rouſſeau ,
je prouverai qu'une Mérope eft un perfonnage
vicieux , & aucune mere ne vou
dra m'en croire .
L'Amour paffionné , c'eſt-à-dire , aveugle
& fans frein , eft un des plus grands
maux , dont le coeur de l'homme foit menacé
; auffi dans la Peinture qu'on en fair
fur la Scéne , n'infpire-t-il jamais la pitié
fans la crainte : voyez Hermione, Radamifte
, Orofmane , &c. mais ce n'eft
point cette fureur cruelle , forcenée , atroce
, dont vous craignez pour nos âmes
foibles les exemples contagieux. Vous redoutez
pour nous ces Spectacles tranquilles
, où l'on répand de douces larmes , où
la vertu gémit avec l'Amour , où la volupté
même est décente. Cénie, Mélanide,
l'Oracle, c'eft-là, dites-vous, qu'on refpire
le poifon d'un Amour dont les excès font
inévitables. Ces mêmes âmes que vous
trouvez fi froides , quand l'humanité , la
pitié les frappe , deviennent donc tout
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
à
coup bien fenfibles aux impreffions de
l'Amour. Que dis-je ? l'Amour lui-même
ne les touche donc qu'au Spectacle ; car
vous-même , vous avouez que le monde
ne le connoît plus . J'ai beau vouloir vous
concilier avec vous-même , il n'y a pas
moyen; votre opinion eſt un Protée , &
tel
je ne fuis pas unun Ulyffe. Je conclus donc ,
fans plus de difcuffion , que l'Amour ,
que peuvent
l'infpirer
ces Spectacles
attendriffants
, n'eft rien moins qu'une
phrénéfie
, rien moins qu'un mouvement
ftupide ; qu'il eft affez vifpour rapprocher
les âmes , & qu'il ne l'eft point affez pour
enyvrer les fens , qu'il favorife le penchant
de la Nature , fans rompre la digue
des bienséances
, ni changer la direction
du devoir & de la vertu. Banniſſez
donc l'Amour de Genêve , comme les
Spectacles
; fouhaitez
qu'il ne pénétre
point dans les retraites de ces Montagnons
fortunés, chez qui vous priez Dieu
qu'on ne mette point de lanternes
; mais
Jaiffez- nous defirer qu'à Paris le fentiment
le plus doux de la Nature , prenne la place
de la coquetterie
& du libertinage. Les
Spectacles y font utiles, non » pour per-
»fectionner
le goût,quand l'honnêteté
eft
» perdue, mais pour encourager
l'honnêteté
même par des exemples
vertueux , &
JANVIER. 1759. iog
publiquement applaudis ; non » pour cou-
"vrir d'un vernis de procédés , la laideur
du vice ; mais pour faire fentir la
honte & la baffeffe du vice, & développer
dans les âmes le germe naturel des vertus
; non » pour empêcher que les mau-
» vaiſes moeurs ne dégénérent en brigandage
, mais pour y répandre & perpétuer
les bonnes , par la communication
progreffive des faines idées , & l'impreffon
habituelle des fentiments vertueux ;
en un mot , pour cultiver & nourrir le
goût du vrai , de l'honnête & du beau
qui , quoiqu'on en dife , eft encore en vénération
parmi nous.
ر و
Après avoir repréfenté Paris comme
» une Ville remplie de gens intrigants ,
» défoeuvrés , fans moeurs , fans religion ,
» fans principes , dont l'imagination dé-
» pravée par l'oifiveté , la fainéantiſe , par
» l'amour du plaiſir , & par de grands
» befoins , n'engendre que des monftres ,
» & n'infpire que des forfaits. " Après
avoir peint le Théâtre comme l'Ecole la
plus pernicieufe du vice , on doit bien.
s'attendre que M. Rouffeau n'épargnera
pas les moeurs des Comédiens. Je n'examine
point le fait , la fatyre m'eft odieufe.
Je parle de ce qui peut être , fans
m'attacher à ce qui eft ; & je confidére
110 MERCURE DE FRANCE.
la profeffion en faifant abftraction des
perfonnes. M. Rouffeau commence par
avouer , qu'après avoir attaqué directement
le Spectacle dans fa nature & dans
fes effets , la difcuffion fur les moeurs des
Comédiens , n'eft pas fort néceffaire ; il
ne laiffe pas toutefois que de les noircir
de fon mieux : il auroit pu s'en dif
penfer.
Selon M. Rouſſeau » dans une grande
» Ville , la pudeur eft ignoble & baffe ;
ן כ
c'eft la feule chofe dont une Femme
» bien élevée auroit honte. Une Femme
qui paroît en Public , eft une Femme
" deshonorée. » A plus forte raifon , les
Femmes qui par état fe donnent en Spectacle
: il n'y a rien de plus conféquent,
Leur maniere de fe vêtir n'échappe point
à fa cenfure. Si on lui dit que les Femmes
fauvages n'ont point de pudeur , car elles
vont nues , il répond que » les nôtres en
» ont encore moins , car elles s'habillent.»
Si une Chinoiſe ne laiffe voir que le bout
de fon pied , c'eft ce bout du pied qui enflamme
les defirs. Si parmi nous la mode
eft moins févére , les charmes qu'elle laiſſe
appercevoir , font une amorce dangereufe.
Ainfi , une Femme ne peut fans crime ,
ni fe voiler , ni fe dévoiler. Si faut-il bien
cependant qu'elle foit vêtue de quelque
JANVIER. 1759 .
III
maniere; & à vrai dire , il n'en eft point
que l'habitude ne rende décente . Or , les
Actrices comiques font mifes précisément
comme on l'eft dans le monde . Les Actrices
tragiques ont foin d'ajuster à nos
moeurs les vêtements qu'elles imitent :
elles fe montrent avec cette bonne grace
que M. Rouffeau permet aux filles de Genêve
d'avoir au bal ; & dans tout cela ,
il n'y a rien que d'honnête.
M. Rouſſeau demande » comment un
» état , dont l'unique objet eft de fe mon-
» trer en Public , & qui pis eft , de fe
» montrer pour de l'argent , conviendroit
» à d'honnêtes femmes. » Je ne réponds
point au premier Article : j'ai fait voir que
dans tout ce qui n'eft pas d'inftitution
naturelle , les bienféances dépendent de
l'opinion . Dans la Grèce , une honnête
femme ne ſe montroit point en Public ;
parmi nous , elle y paroît avec décence ;
un état qui l'y oblige peut donc être un
état décent. Quant à la circonftance du
falaire dont M. Rouſſeau fait aux Comédiens
un reproche plus humiliant , a-t-il
oublié que rien n'eft plus honnête que
de gagner fa vie ; & ne fait-il pas gloire
lui- même de fe procurer par fon travail
, dequoi n'être à charge à perfonne ?
Les profeffions les plus utiles & qui de112
MERCURE DE FRANCE.
mandent le plus de talents , doivent être
fans doute les plus refpectées ; mais
s'enfuit-il que les profeffions qui ont pour
objet l'amuſement de la fociété , foient
deshonorantes , par la raifon qu'on les
exerce pour de l'argent ? Que l'on joue
le rôle de Burrhus , du Milantrope , de
Zaïre , ou que l'on donne un Concert
pour de l'argent , tout cela eft égal , fi
de part & d'autre les plaifirs que l'on
procure à qui les paye , n'ont rien que
d'honnête ; or c'étoit là feulement ce
qu'il falloit confidérer , fans s'attacher
à une circonftance qui ne fait rien du
tout à la chofe car fi le Spectacle étoit
pernicieux , il y auroit encore plus de
honte à être Acteur gratuitement , qu'à
l'être pour gagner fa vie. Qui d'ailleurs
affure M. Rouffeau que l'argent foit le
principal objet d'un Baron , d'une Lecouvreur
, & de celui qui , comme eux,
afpire à fe rendre célébre ?
Sans doute les talents & le génie ont
un objet plus noble que le falaire du traail
. Mais comme il faut vivre pour ſe
endre immortel , la premiere récomenfe
du Comédien , comme du Poëte ,
a Peintre , du Statuaire & c. doit être la
abfiftance dont l'argent eft le moyen ;
JANVIER. 1759. 113
car on ne peut pas en même temps faire
Cinna & labourer la Terre .
» Il eft difficile que celle qui fe met à
» prix en repréſentation , ne s'y mette
»bientôt en perfonne . » C'eft comme fi
je difois qu'il eft difficile qu'un Auteur
qui vend fes écrits à un Libraire , ne foit
pas tenté d'aller ſe vendre lui-même . Un
fi excellent Ecrivain peut- il vouloir faire
paffer en preuve d'une imputation flétriffante
un tour d'expreffion qui n'eft
qu'un jeu de mots ? L'Actrice qui joue
Emilie ou Colette eft elle plus vendue à
l'or des Spectateurs que ne l'étoient Corneille
& M. Rouffeau lui-même ? S'il me
répond qu'elle leur vend fa préfence ,
fon action , fa voix & le talent qu'elle
a d'exprimer tout ce qu'elle imite. Je réponds
que Corneille & M. Rouffeau ont
vendu avant elle leur imagination ,
leur âme , leurs veilles , & le don de
feindre qui leur eft commun avec elle .
C'eft furtout cet Art , ce don de feindre
& d'en impoſer , que M. Rouffeau trouve
deshonorant dans la profeffion de Comédien.
" Qu'eft- ce que le talent du Co-
» médien l'art de fe contrefaire , de re-
» vêtir un autre caractére que le fien , de
paroître différent de ce qu'on eft , de
» fe paffionner de fang froid , de dire
"
114 MERCURE DE FRANCE.
» autre chofe que ce qu'on penfe , auffi
» naturellement que fi on le penfoit réel-
» lement , & d'oublier enfin fa propre
place , à force de prendre celle d'au-
» trui. Et , à votre avis , Monfieur, qu'eftce
que l'art du Peintre , du Muficien , &
furtout du Poëte ? Auriez-vous jamais
fait les rôles de Colin & de Colette ,
fi vous ne vous étiez pas déplacé ? M. de
Voltaire que vous n'accuferez pas d'exercer
un métier infâme , étoit-il femblable
à lui-même en écrivant fes Tragédies ?
L'art de faire illufion eft-il plus de l'ef
fence du Comédien , que de l'effence du
Poëte , du Muficien , du Peintre &c. Celui
qui trouva le Dominicain travaillant
avec un air atroce au Tableau de S. André
, le foupçonna- t-il d'être complice
du Soldat qu'il peignoit alors infultant le
S. Martyr ?
En vérité , plus j'y penfe , moins je
conçois que vous ayez écrit férieufement
tout ce que je viens de lire. Cependant
de cette déclamation fi étrange & fi peu
fondée , vous tirez des inductions cruelles.
Que vous demandiez fi ces hommes
fi bien parés , fi bien exercés au ton de
la galanterie & aux accens de la paffion ,
n'abuſeront
jamais de cet art pour féduire
de jeunes perfonnes ; votre crainte peut
JANVIER. 1759. 115
être fondée ; & j'avoue qu'un bon Comédien
doit fçavoir plus que perfonne ,
l'art de témoigner fes defirs fans déplaire,
& de les rendre intéreffants. Cet Art eft
honnête felon vos principes ; mais comme
je ne vous prens pas au mot , j'avoue
qu'un bon Comédien fans moeurs ,
eft plus dangereux qu'un autre homme.
Vous allez plus loin. Ces valets filoux , fi
fubtils de la langue & de la main fur
la Scéne , dans les befoins d'un métier
plus difpendieux que lucratif , n'aurontils
jamais de diftraction utile ? ne prendront-
ils jamais la bourfe d'un fils prodigue
, ou d'un pere avare , pour celle
de Léandre ou d'Argan ? Que ne demandez-
vous de même fi celui qui joue
Narciffe ne fera pas un empoifonneur au
befoin ? Je paffe rapidement fur ce trait
qui vous eft échappé fans doute , je n'ai
pas le courage d'en plaifanter ; & fi je
le relevois férieufement , je tomberois
peut-être moi-même dans l'excès que je
vous reproche je m'en tiens donc à
notre objet. L'Auteur qui compofe &
l'Acteur qui repréfente fe frappent l'imagination
du tableau qu'ils ont à peindre.
Racine crayonnoit de la même main
le caractére divin de Burrhus , & le caractére
infernal de Narciffe . Milton eſt
16 MERCURE DE FRANCE.
fublime dans les blafphêmes de Satan
& dans l'adoration de nos premiers Peres.
L'âme de Corneille s'élevoit jufqu'à l'héroifme
pour faire parler Cornélie & Céfar
après s'être abaiffée jufqu'aux fentimens
de la plus lâche trahison pour faire
parler Achillas & Septime. Il en eft de
l'Acteur comme du Poëte , avec cette
différence que celui-ci à befoin de fe
transformer tout entier , & qué fon âme
doit être , s'il eft permis de le dire ,
centralement affectée des paffions qu'il
veut rendre , puifque c'eft lui qui les enfante
; au lieu que l'Acteur infpiré par
le Poëte , n'en eft que le copifte , & n'a
befoin , pour le rendre , que d'une émotion
plus fuperficielle , qui influe encore
moins par conféquent fur fon caractére
habituel.
Peut -être vous applaudiffez-vous de me
voir envelopper tous les Arts d'imitations
, dans le reproche que vous
faites à celui de Comédien ; mais c'eft
affez pour moi de vous réduire à convenir
qu'il n'eft pas moins honnête qu'un
autre. L'âme prend , à la longue , une
teinture des affections vertueufes dont
elle fe pénétre ; l'intérêt qu'elles lui
infpirent leur fert comme de mordant.
Mais les fentiments qu'on exprime avec
JANVIER . 1759. 117
horreur , le rôle qu'on méprife au moment
qu'on le joue , & qu'on voit en
butte au mépris , ce rôle , dis -je , n'a rien
de féduifant , rien de contagieux, ni pour
le Poëte qui le feint , ni pour l'Acteur
qui s'exerce à le rendre .
Toutefois je fens comme vous qu'un
Comédien vertueux , une Comédienne
fage & honnête fera une efpéce de prodige
, quand vous les réduirez l'un &
l'autre à l'Amour pur de la vertu , &
à la privation défintereffée de tous les
plaifirs qui les follicitent .
Le crime a trois fortes de frein : les
Loix , l'Honneur , la Religion. Le vice
n'a que la Religion & l'Honneur. D'un
côté l'on excommunie les Comédiens , de
l'autre on veut les rendre infâmes ; je
demande par quel effort généreux ils
fe priveroient des plaifirs tolérés par les
Loix & permis par la Nature ? S'ils ont
des moeurs , ce ne peut être qu'en s'élevant
au-deffus des autres hommes par
une droiture & une force d'âme qui les
raffure & qui les confole. Ils ne font pas
vertueux au même prix que nous ; & il
faut autant de courage à un Comédien
pour être honnête - homme , qu'à un
honnête - homme pour embraffer la prcs
feffion de Comédien. Voulez-vous juger
118 MERCURE DEFRANCE.
quelle eft l'influence de cette profeffion
fur les moeurs , commencez par lui rendre
les deux plus grands freins du vice ,
les deux plus fermes appuis de la foibleffe
& de l'innocence , la religion &
l'honneur. Ne les privez de rien , ne les
difpenfez de rien ; laiffez à leurs penchants
les mêmes contrepoids qu'aux nôtres
; & alors s'ils font conftamment plus
vicieux que nous , c'eft à leur état qu'on
a droit de s'en prendre. M. Rouſſeau
prend la chofe à rebours , & de la honte
attachée à l'état de Comédien , il veut
tirer une preuve contre les moeurs de cet
état , & contre celles des Spectacles .
*
A Rome les Comédiens étoient des Ef
claves ; la condition d'Efclave étoit infâme
, & par conféquent celle de Comédien
; M. Rouffeau en conclut qu'elle
doit l'être partout.
Dans la Grèce , les Comédiens étoient
des hommes libres , & leur état n'avoit
rien de honteux ; M. Rouffeau nous répond
qu'ils repréfentoient les actions des
Héros , que ces grands Spectacles étoient
données fous le Ciel , fur des Théâtres
magnifiques & devant toute la Gréce
affemblée. Il nous difpenfera , je l'efpere,
de prendre tout cela pour des raifons ;
* Voy. les Mémoires de l'Acad . des Infcriptions
& Belles- Lettres. Tom . 17. Page 210,
JANVIER. 1759. 119
& s'il veut bien fe fouvenir que ces
Comédiens repréfentoient familiérement
des Héros inceftueux ou parricides , qu'ils `
jouoient & calomnioient Socrate ; il
avouera que fi jamais l'état de Comédien
a du être deshonorant , c'eft fur le Théâtre
d'Athénes .
Dans les premiers établiſſemens des
nôtres , l'indécence & l'obfcénité des
Spectacles ont dû attirer fur la profeffion
de Comédien les cenfures de l'Eglife
& le mépris des honnêtes gens.
Les moeurs de la Scéne ont changé ;
& fi M. Rouffeau n'a pas prouvé que le
Spectacle eft pernicieux , tel qu'il eſt ,
ou tel qu'il peut être , il n'a pas droit
de conclure que le métier de Comédien
foit en lui-même un état honteux. Or
i cet état peut être honnête , il eft de
l'équité , de l'humanité , de l'intérêt
des moeurs de l'y encourager. Je le
répéte , l'Honneur & la Religion font
les appuis de l'innocence , les freins du
vice , les mobiles de la vertu & les contrepoids
des paffions humaines : priver
l'homme de ces fecours , c'eft l'abandonner
à lui-même.Heureufement les Comédiens
ne prennent pas tous à la lettre
cet abandon déſeſpérant : autoriſés
protégés, récompenfès par l'Etat, accueillis
, confidérés même dans la fociété la
120 MERCURE DE FRANCE.
plus décente , lorfqu'ils y apportent de
bonnes moeurs, ils fçavent que fi nos
fages Magiftrats n'ont pas crû devoir encore
céder aux voeux de la Nation &
aux motifs puiffants qui follicitent en
faveur du Théâtre , c'est par des raifons
très-fuperieures aux préjugés de la barbarie.
Ils fçavent que ces raifons politiques
n'ont rien de relatif à leur con
duite perfonnelle , & par conféquent
rien de deshonorant pour eux ; auffi n'ontilspas
perdu le courage d'être Chrétiens
& honnêtes gens. A Paris furtout leur
conduite eft plus décente , parce qu'elle
a l'eftime publique pour objet & pour
récompenfe. M. Rouffeau en convient
lui-même. Il n'a connu particulierement
qu'un feul Comédien , & il avoue que
fon amitié ne peut qu'honorer un honnête-
homme.
A l'égard des tenta tions auxquelles une
Actrice eft expofée , il en eſt qui , dans
la fituation actuelle des chofes , me femblent
comme inévitables. On ne doit
pas s'attendre à voir des moeurs pures
au Théâtre , tant que le fruit du travail
& du talent ne pourra fuffire aux dépenfes
attachées à cette profeffion . La
pompe du Spectacle en exige de ruineufes
; & il eft honteux qu'une Actrice foit
obligée ,
JANVIER. 1759.
127
, obligée , pour y fubvenir
ou de s'en →
detter, ou de fe perdre. Or telle est l'alternative
preffante
où elle eft réduite
par le
calcul du produit & des frais. Mais , que
tout compenfé
, il refte à une Actrice
qui
penfe, dequoi vivre modeftement
& honnêtement
dans fa maifon
où les études
continuelles
l'attachent
; qu'elle
puifle
d'ailleurs
prétendre
dans fon état , à tous
les avantages
que l'eftime
publique
attribue
à la vertu ; il y a d'autant
mieux
à préfumer
de fa conduite
& de fes
moeurs , que les principes
& les fentiments
dont elle eft habituellement
affectée
, lui éclairent
l'efprit
& lui élévent
l'âme.
J'en ai dit affez , j'en ai trop dit 2
peut-être , & encore n'ai-je pas relevé
tous les traits qui , dans cet ouvrage ,
mériteroient d'être difcutés. Si je me livrois
à toutes les réfléxions que M. Rouffeau
me préfente , je ferois un livre plus
long que le fien , mais infiniment moins
curieux , moins éloquent , moins intéreffant
de toutes manieres. Mon deffein
n'a été , ni de lui nuire , ni de briller
à fes dépens ; mais de réduire au point
de la vérité l'opinion de fes Lecteurs fur
l'Article des Spectacles. Je puis avoir
raifon contre lui , fans préjudice pour
II. Vol, F
122 MERCURE DE FRANCE.
fa vertu que je refpecte , ni pour fes
talents que j'admire ; & s'il m'eft échappé
quelque trait qui faffe douter de ces
fentiments , je le défavoue & le condamne.
Un motif perfonnel m'a fait oppofer
quelquefois M. Rouffeau à lui- même
, il eft vrai ; mais ce motif eft le
defir de le réconcilier avec les hommes ,
de lui faire entendre qu'on peut être
injufte par excès de zéle , qu'un violent
amour de la vertu peut , comme toutes
les paffions , nous emporter au-delà
des limites , qu'enfin les principes de
l'honnête & du vrai peuvent être altérés
dans l'âme par la chaleur de l'imagination
, & par cette fermentation des
efprits qui s'excite dans la folitude. Je
defire plus encore , & je m'applaudirois
toute ma vie d'avoir pu y réuffir : ' eft
d'arracher ce Philofophe éloquent aux
réfléxions douloureufes qui confument ſa
jeuneffe , de le rendre à la fociété où je
l'ai vu tendrement chéri , de l'engager à
confacrer aux vérités fimples & folides ,
aux vertus douces & fociales , au bonheur
de l'humanité , le génie & les veilles qu'il
employe à la décourager , & à la rendre ,
s'il étoit poffible , odieufe à elle-même.
Quelle fatisfaction peut- il avoir à calom
nier nos goûts & les fiens ? Les farces, ditJANVIER.
1759. 128
il , les plus groffieres , font moins dangereufes
pour une jeune fille , que la Comédie
de l'Oracle. Quels reproches ne fe
fait-il donc pas à lui-même d'avoir compofé
en Vers & en Mufique cette Scéne
naïve & fi touchante que toutes les
jeunes filles fçavent par coeur ?
Tant qu'à mon Colin j'ai fçu plaire &c.
Mais , voici qui eft plus férieux encore.
» Le Théâtre François eft , dit-il , la
plus pernicieuſe école du vice .... J'ai-
» me la Comédie à la paſſion .... Racine
» me charme ; & je n'ai jamais manqué
» volontairement , une repréſentation de
» Moliere .
Il eſt donc , felon fes principes , dans
le cas d'un homme qui auroit affifté journellement
& avec délices , à un feftin
où il auroit fçu que l'on verſoit du poiſon
aux convives.
» Sainte & pure vérité , s'écrie- t - il ,
»non jamais mes paffions ne fouilleront
» le fincére amour que j'ai pour toi : l'in-
» térêt ni la crainte ne fçauroient altérer
» l'hommage que j'ai à t'offrir.
Rien n'eft plus beau , plus courageux ,
fans doute ; mais le fervice que j'ai voulu
rendre à M. Rouffeau n'en fera
plus effentiel , fi j'ai pu lui perfuader que
que
Fij
124 MERCURE DE FRANCE:
ces idées affligeantes qu'il a prifes pour
la vérité n'en étoient que de vains phantômes,
& que le mal auquel il croit avoir
contribué par fes écrits & par fes exemples
eft un bien
pour l'humanité.
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Résumé : SUITE de la Lettre de M. Rousseau de Genêve sur les Spectacles.
Le texte explore les opinions de Rousseau sur l'amour et la pudeur, en distinguant l'amour naturel, souvent amoral, de l'amour vertueux, qui combine des aspects physiques et moraux. Rousseau considère la pudeur comme la première vertu féminine et note que dans les sociétés opulentes, les plaisirs faciles peuvent étouffer cet amour vertueux, menant parfois à des comportements déloyaux chez les femmes. Le théâtre est présenté comme un outil pour promouvoir l'amour vertueux en encourageant des sentiments tels que la pudeur, la fidélité et l'innocence. Cependant, il peut également influencer les comportements amoureux de manière négative. Le texte critique la vision de Rousseau sur le théâtre, affirmant que, bien régulé, il peut offrir des modèles de vertus et d'affections honnêtes. L'auteur discute des dangers et des avantages de l'éducation et de l'influence du théâtre sur les jeunes. Il prône une éducation qui guide les inclinations naturelles vers la vertu et l'honneur, et critique l'idée que le théâtre soit nuisible, affirmant qu'il peut compenser les lacunes de l'éducation en fournissant des exemples moraux clairs. Le texte distingue l'amour criminel de l'amour vertueux, insistant sur la nécessité de représenter des valeurs morales. Il conteste les vues pessimistes de Rousseau sur l'amour et les spectacles, affirmant que l'amour honnête peut rapprocher les individus et les rendre meilleurs. L'auteur défend également les comédiens, soulignant que leur profession n'est pas intrinsèquement déshonorante et qu'elle peut procurer des plaisirs honnêtes au public. Enfin, le texte aborde les préoccupations morales concernant les comédiens, affirmant qu'ils peuvent être vertueux malgré les préjugés. Il critique Rousseau pour avoir déduit la honte attachée à la profession de comédien à partir de l'exemple de Rome, rappelant que dans la Grèce antique, les comédiens étaient respectés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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49
p. 92-120
MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Début :
Ce Recueil de quelques Ouvrages de M. Dalembert contient nombre de morceaux [...]
Mots clefs :
Jean Le Rond d'Alembert, Traduction, Lettres, Homme, Caractère, Morceaux, Genève, Hommes, Langues, Spectacles, Théâtre, Gens de lettres, Vie, Génie, Sentiments, Philosophie, Traduire, Religion, Écrivains, Langue, Lois, Écrivain, Jean-Jacques Rousseau, Moeurs, Manière, Poètes, Pères, Femmes, Éloges, Essai
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
MELANGES de Littérature , d'Hiftoire
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
& de Philofophie . Nouvelle édition.
CE Recueil de quelques Ouvrages de
M. Dalembert contient nombre de morceaux
déjà connus ; tels font le difcours
préliminaire de l'Encyclopédie , & la Préface
du troifième Volume de ce Dictionnaire
; l'Effai fur la Société des Gens de
Lettres & des Grands ; les Eloges académiques
de M. Bernoulli , de M. l'Abbé
JUILLET. 1759. 93
Terraffon , de M. le Préſident de Montefquieu,
avec l'Analyſe de l'Eſprit des Loix ;
celui de M. l'Abbé Mallet, & celui de M.
Dumarſais ; les Mémoires de Chriſtine, le
Difcours de réception de M. Dalembert
à l'Académie Françoife , avec des réflexions
fur l'élocution oratoire & fur le ſtyle
en général ; une Deſcription abrégée du
Gouvernement de Genève , & un Effai de
traduction de quelques morceaux de Tacite.
M. Dalembert nous avertit que parmi
ces morceaux déjà foumis au jugement du
Public , il en eft plufieurs qui reparoiffent
avec des augmentations & des changemens
, comme l'Eſſai de traduction des
morceaux de Tacite , le difcours fur l'élocution
&c.
Il a retouché de même l'Effai fur les
Gens de Lettres , & il y a fait quelques
additions relatives à l'état préfent de la
République Littéraire. Il fçait que la liberté
avec laquelle il s'eft exprimé dans
cet Eſſai , a excité quelques murmures ;
» mais a-t-il dit la vérité ? Voilà ce qui
» importe au Public. A- t- il attaqué ou
» même défigné quelqu'un ? Voilà ce qui
» importe aux Particuliers.
Je ferai cependant une obſervation fur
cette franchife philofophique dont per
94 MERCURE DE FRANCE .
fonne n'a droit de s'offenfer & dont fi peu
de gens s'accommodent. On la pardonne à
un Auteur qui n'eft plus , on l'admire dans
fes écrits comme portant le cara & ere
d'une ame libre & courageufe ; mais elle
choque dans un Auteur vivant , & la raifon
en eft bien naturelle. On regarde celui-
ci comme ufurpateur d'une autorité
que l'on veut n'accorder à perſonne ; expofé
à vivre avec lui , on exige qu'il fe
foumette aux loix de cette complaifance
fociale qui épargne la vanité des uns en
cachant la fupériorité des autres. Le plus
inévitable de tous les afcendans , & par
conféquent le plus importun
le plus
odieux pour les ames vaines , c'est l'empire
de la raiſon. Celui qui le fait fentir
fans égards , fans ménagement , eft donc
affuré de déplaire .
,
C'eft à l'homme qui penfe & qui juge
mieux que la multitude , à voir s'il a le
courage de faire des mécontens pendant
fa vie , pour avoir des admirateurs après
fa mort. On propofe un parti modéré :
ce feroit non feulement d'éviter les perfonalités
offenfantes , mais encore de préfenter
les vérités générales avec une circonfpection
timide. Mais la vérité fous
le voile en eft beaucoup moins frappante;
elle languit dans les détours ; la politeffe
JUILLET. 1759. 95 .
l'amollit & l'énerve ; & fouvent en fait
de morale l'éloquence perd de fa force
en perdant de fon âpreté , pareille à ces
remèdes dont on affoiblit la vertu fi on
leur ôte leur amertume . Un Ecrivain
brafque & tranchant doit donc renoncer
à la faveur des gens du monde ; mais fon
parti pris fur cette privation , il n'a plus
qu'un mot à dire: Lecteurs , fuppofez
que je fuis mort , & que j'écrivois il y
» a mille ans. » C'eft au moins dans ce
point de vue que l'on doit confidérer un
Ecrivain Philofophe lorfqu'on veut le
Juger équitablement . On doit l'ifoler de
la fociété , écarter toutes les confidéra
tions perfonnelles , oublier l'homme &
peler les écrits .
Les morceaux dont M. Dalembert a
nouvellement enrichi fes Mélanges , font
des réfléxions fur les éloges Académiques
; une réponse à la Lettre de M.
Rouffeau , Citoven de Genève , fur l'Article
Genève de l'Encyclopédie ; des Ob
fervations fur l'art de traduire ; un Effai
fur les Elémens de Philofophie , ou fur les
principes des connoiffances humaines ; des
réflexions
fur l'ufage & fur l'abus de la
Philofophie
en matière de goût , fur l'abus
en matière de Religion ; fur
dela
critique
la liberté dela
Mufique.
1
96 MERCURE DE FRANCE.
Parmi les additions faites aux morceaux
déjà connus & qui font en trèsgrand
nombre , ( furtout dans les effais
de traduction de Tacite ) je ne citerai
qu'un endroit de l'effai fur la fociété des
Gens de Lettres avec les Grands. Il s'agit
des protecteurs . » Ce qu'il y a de plus
honteux , pour les Grands & pour la
» Littérature , c'eft que des Ecrivains qui
» deshonorent leur état par la fatyre ,
» trouvent des protecteurs encore plus
» méprifables qu'eux. L'homme de Lettres
"
و د
digne de ce nom dédaigne également
»& de fe plaindre des uns & de répon-
» dre aux autres ; mais quelque peu ſen-
» fible qu'il doive- être aux injures prifes
» en elles-mêmes , il ne doit pas fermer
» les yeux fur l'appui qu'on leur prête ,
»ne fût ce que pour fe former une idée
jufte de ceux qui daignent les favori-
» fer. Dans les pays où la preffe n'eft pas
» libre , la licence d'infulter les Gens de
» Lettres par des fatyres , n'eft qu'une
»preuve du peu de confidération réelle
» qu'on a pour eux , du plaifir même
» qu'on prend à les voir infultés. Et pourquoi
eft-il plus permis d'outrager un
» homme de Lettres qui honore ſa na-
»tion , que de rendre ridicule un homme
» en place qui avilit la fienne ?... Je ne
و ر
» puis
JUILLET. 1759. 97
puisme difpenfer de rapporter à cette
» occafion une anecdote bien propre à
» faire connoître le caractère & l'injufti-
» ce des hommes dont je parle. Un d'entr'eux
tournoit en ridicule la délicateffe
»> exceffive d'un Ecrivain célèbre, qui avoit
» témoigné un chagrin ( trop grand fans
doute ) de quelques fatyres publiées.
» contre lui : l'Ecrivain célèbre fit une
» Chanfon où l'homme en place étoit
» effleuré très- légèrement. Si on eût cru
" l'offenfé , les Loix n'avoient pas affez
»de fupplices pour punir l'injure qu'on
» lui avoit faite. »
Je vais parcourir auffi rapidement qu'il
me fera poffible les morceaux nouvellement
ajoutés à ce Recueil ; mais il en
eft qui demandent une férieufe attention,
Dans les réfléxions fur les éloges académiques
, M. Dalembert ne diffimule
pas les abus de l'ufage où l'on eft de
célébrer des hommes qui ne méritent
que l'oubli ; mais ces abus lui paroiffent
légers en comparaifon des avantages.
»Si les anciens qui élevoient des Statues
aux grands hommes , avoient eu le
"même foin que nous , d'écrire la vie
"des gens de Lettres ; nous aurions , il
eft vrai , quelques Mémoires inutiles ,
I, Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
و د
mais nous ferions plus inftruits fur les
progrès des fciences & des arts & fur les
» découvertes de tous les âges ; hiſtoire
» plus intéreffante pour nous que celle
» d'une foule de Souverains qui n'ont
» fait que du mal aux hommes. >>
Il ne veut pas que l'on fe borne à dire
ce que l'homme de Lettres a fait ; il croit
auffi utile de faire connoître ce qu'il a
été , & de peindre l'homme en mêmetemps
que l'Ecrivain . » Cependant le but
» des éloges littéraires eft de rendre les
» Lettres refpectables , & non de les avi-
» lir. Si donc la conduite a deshonoré
» les ouvrages , quel parti prendre ? Louer
» les ouvrages . Et fi d'un autre côté la
» conduite eft fans reproches & les ou-
» vrages fans mérite , que dire alors ? Se
» taire. » C'eſt en effet le parti le plus
fage & le plus décent : car il me paroît
bien difficile d'obferver dans la peinture
morale des caractères cette diſtinction
délicate que prefcrit M. Dalembert entre
les traits défectueux que l'on peut relever
& ceux qu'on doit paffer fous filence ;
& quand les limites font auffi peu marquées
, en approcher de trop près , c'eſt
s'expofer à les franchir. Ainfi la liberté
que peut fe donner à cet égard un Ecrivain
fûr de lui-même , ne doit jamais tirer
JUILLET. 1759 99
à conféquence , encore moins paffer en
régle, & le plaifir d'obferver le contraſte
ou l'accord des écrits & des moeurs d'un
homme de Lettres qui n'eft plus , ne doit
pas l'emporter fur le danger d'introduire
dans les Sociétés littéraires la fatyre perfonnelle.
» Le ton d'un éloge hiftorique ne doit
» être ni celui d'un Difcours oratoire , ni
» celui d'une narration aride. Les réflexions
philofophiques font l'ame & la
fubitance de ce genre d'écrits .... Ceft
en cela que l'illuftre Secrétaire de l'Académie
des Sciences ( M. de Fonte-
» nelle ) a furtout excellé : c'eſt par-là
» qu'il fera principalement époque dans
» l'Hiſtoire de la Philofophie : c'eſt par- là
» enfin qu'il a rendu fi dangereufe à occu-
» per aujourd'hui la place qu'il a remplie
» avec tant de fuccès. Si on peut lui re-
» procher de légers défauts , c'eft quel-
» quefois trop de familiarité dans le ftyle,
quelquefois trop de recherches & de
>> rafinement dans les idées ; ici une forte
» d'affectation à montrer en petit les
» grandes choſes ; là quelques détails pué-
» rils peu dignes de la gravité d'un ouvrage
philofophique. Voilà pourtant ,
» qui le croiroit ? en quoi la plupart de
E ij
535004
}
Too
MERCURE
DE
FRANCE
. " nos faifeurs d'éloges ont cherché à lu
>> reffembler. >>
»
Les obfervations de M. D. fur l'art de
traduire font pleines de Philofophie & de
goût. De quelque côté qu'on le tourne
» dans les Beaux-arts, dit M , Dalembert ,
» on voit partout la médiocrité dictant les
» Loix , & le génie s'abaiſſant à lui obéir.
C'eſt un Souverain empriſonné par des
» efclaves ; cependant s'il ne doit pas fe
» laiffer fubjuguer , il ne doit
ود
"
pas non
L'art
de la traduction
eft foumis
à cette
régle comme
toutes
les parties.de la littérature
: l'Auteur
en examine
les Loix ; 1.° eu égard
au génie
des Langues
;
2.º relativement
au génie
des Auteurs
; 3. par rapport
aux principes
qu'on
peut
fe faire dans
ce genre
d'écrire
.
plus tout fe permettre. »
Il femble que plus le caractère d'une
Langue approche de celui d'une autre ,
plus il eft facile de bien traduire ; mais
cette même facilité donneroit , felon M.
Dalembert , plus de Traducteurs médiocres
& moins d'excellens. Satisfait du
mérite de la reflemblance , on néglige-
Foit les graces de la diction : or une des
grandes difficultés de l'art d'écrire , &
principalement des traductions , eft , ditil
, de fçavoir jufqu'à quel point on peut
JUILLET. 1759.
101
facrifier l'énergie à la nobleffe , la correction
à la facilité , la juſteſſe rigoureuſe à
la méchanique du ftyle , & une imitation
froide & fervile eft une mauvaiſe traduction.
D'un autre côté , la différence de caractère
des Langues , laiffe au Traducteur
une liberté dangereufe. Ne pouvant donner
à la copie une parfaite reffemblance ,
il doit craindre de ne lui pas donner toute
celle qu'elle peut avoir.
Si l'on étoit difpenfé de bien connoître
le génie & les fineffes des Langues , ce
devroit être des Langues anciennes : cependant
les Traducteurs des Anciens font
traités plus févèrement que les autres.
La fuperftition en faveur de l'antiquité
nous fait fuppofer que les Anciens fe font
toujours exprimés de la manière la plus
heureufe ; c'eft à qui leur trouvera plus
de fineffe & de beautés.
On a prétendu que les Langues n'avoient
point de caractere particulier. M.
Dalembert convient qu'entre les mains
d'un homme de génie chaque Langue ſe
prête à tous les ftyles.
» Mais fi toutes font également propres
à chaque genre d'ouvrage , elles ne le
font pas également à exprimer une
" même idée : c'eft en quoi confifte la
diverfité de leur génie. E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
"
ود
» Les Langues , dit -il , en conféquence
» de cette diverfité , doivent avoir les
» unes fur les autres des avantages réci-
» proques.
Mais leurs avantages feront en
général d'autant plus grands qu'elles
» auront plus de variété dans les tours
» & de brièveté dans la conftruction , de
» licences, & de richeffes . » De toutes les
Langues cultivées par les gens de Lettres ,
F'Italienne eft, felon M. Dalembert, celle
qui réunit ces avantages au plus haut
degré. La Langué Françoife au contraire ,
celle qui met le plus à la gêne les Tra
ducteurs comme les Poëtes.
و د
Si les Langues ont leur génie , les
» Ecrivains ont auffi le leur. Le caractere
de l'original doit donc paffer auffi dans
la copie. Sans cette qualité les tra-
» ductions font des beautés régulieres ,
» fans ame & fans phyfionomie. Repré
» fenter de la même maniere des Au-
» teurs différens , c'eft l'efpéce de contrefens
qui fait le plus de tort à une
» Traduction ; les autres font paffagers
» & fe corrigent .
و د
Le caractère des Ecrivains eft ou dans
la penfée, ou dans le ftyle , ou dans
l'un & dans l'autre. Les Ecrivains dont
le caractère eft dans la penſée , font ceux
qui paffent le moins dans une Langue
JUILLET. 1759. 103
étrangère. Corneille , conclut M. Dalembert
, doit donc être plus facile à traduire
que Racine , & Tacite plus que Sallufte.
» Les Ecrivains les plus intraitables à
» la traduction , font ceux dont la maniere
» d'écrire eſt à eux. Les Anglois ont affez
» bien traduit quelques Tragédies de Ra-
» cine ; je doute , dit M. D. qu'ils tradui-
» fiffent avec le même fuccès les Fables
» de la Fontaine , l'ouvrage peut - être le
plus original que la Langue Françoiſs
» ait produit. "
Les Poëtes peuvent- ils être traduits en
Vers ? Doit - on ne les traduire qu'en
Profe ? M. Dalembert prouve très- bien
que l'un & l'autre eft impoffible . En
Profe l'original eſt dénué du nombre &
de l'harmonie ; en Vers il prend un nombre
& une harmonie nouvelle ; & il faut
avouer que les Poëtes anciens perdent au
change , dans quelque Langue qu'on les
traduife. La gêne du Vers oblige de plus
le Traducteur à dénaturer fouvent l'original
en fubftituant une fentence à une image
, une image à un ſentiment : ce qui
donne beaucoup d'avantage à la traduction
en Profe ; mais dans les Vers la régularité
de la cadence eft une beauté
pour l'oreille , à laquelle la Profe ne peut
E iv
104
MERCURE DE FRANCE.
fuppléer. Ainfi la traduction en Profe
eft une copie reffemblante mais foible :
» la
traduction en Vers eft un ouvrage
» fur le même fujet , plutôt qu'une copie.»
M. Dalembert veut qu'un Traducteur
ofe fe permettre de corriger les traits défectueux
de l'original , qu'il fçache riſquer
au befoin des expreffions nouvelles qu'il
appelle expreffions de génie , & par-là
il entend la réunion néceffaire & adroite
de quelques termes connus , mais qui
n'ont pas encore été mis enfemble. « C'eft,
» dit- il , prefque la feule maniere d'in-
»nover qui foit permife en écrivant. »
Il en donne pour exemple les termes
énergiques & finguliers
qu'employent des
Etrangers de beaucoup d'efprit qui parlent
facilement &
hardiment le françois.
Leur maniere de penfer dans leur Langue
& de s'exprimer dans la nôtre , eft, dit- il,
l'image d'une bonne traduction ; & il prétend
avec raifon que des
traductions bien
faites feroient le moyen le plus fûr & le
plus prompt d'enrichir les Langues. Elles
feront plus , » elles
multiplieront les bons
» modeles ; elles aideront à connoître le
» caractere des Ecrivains , des fiécles &
» des peuples ; elles feront
appercevoir
les nuances qui
diftinguent le goût uni-
» verfel & abfolu du goût national. »
JUILLET. 1759. 105
M. Dalembert invite les Traducteurs à
s'affranchir de l'obligation de traduire un
Auteur d'un bout à l'autre. J'avoue qu'il
feroit avantageux d'abréger en traduifant ,
mais fans laiſſer de lacune , & à condition
qu'on garderoit le fil du récit dans les
Hiftoriens , du raifonnement dans les Philofophes
, & de l'action dans les Poëtes .
C'eft ainfi que je defire depuis longtemps
qu'on ofe traduire le Poëme de Lucain
où je trouve , comme M. Dalembert , de
la déclamation & de la monotonie ; mais
que je ne crois pas auffi dénué d'images
que M. Dalembert le prétend. Les principes
qu'il vient d'expofer font ceux qu'il
a cru devoir fuivre dans la traduction de
différents morceaux de Tacite ; & la maniere
dont il rend compte de fon travail ,
en donneroit feule la plushaute idée. Il faut
en avoir fenti , comme il a fait , toutes les
difficultés pour être en état de les vaincre.
Un des morceaux les plus curieux de
ce Recueil eft la réponſe de M. Dalembert
à M. Rouſſeau , Citoyen de Genêve. Si
j'avois pû la prévoir je n'aurois pas pris
fur moi de juftifier nos Spectacles : ils ont
dans M. Dalembert un Apologifte bien
plus éloquent que moi . J'ai eu le bonheur
de me rencontrer avec lui en bien des
points . Les vérités fimples fe préfentent
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
1
à tout le monde ; mais il n'eft pas donné
à tout le monde de les rendre avec certe
force que leur donne le ftyle de M. D.
و د
Pourquoi des amusemens dit M.
Rouffeau , la vie eft fi courte & le temps
» eft fi précieux ! Qui en doute ? répond
» M. Dalembert . Mais en même temps
» la vie eft fi malheureufe & le plaifir fi
» rare ! Pourquoi envier aux hommes ,
» deftinés prefqu'uniquement par la na-
» ture à pleurer & à mourir, quelques délaffemens
paffagers qui les aident à fup-
» porter l'amertume ou l'infipidité de leur
» exiſtence !... Sans doute tous nos divertiffemens
forcés & factices , inventés &
» mis en ufage par l'oifiveté, font bien au-
» deffous des plaifirs fi purs & fimples
» que devroient nous offrir les devoirs de
» citoyen , d'ami , d'époux , de fils , &
» de pere : mais rendez- nous donc , fi vous
le pouvez , ces devoirs moins pénibles
» & moins triftes ; ou fouffrez qu'après les
» avoir remplis de notre mieux nous nous
» confolions de notre mieux auffi des
chagrins qui les accompagnent. Rendez
» les peuples plus heureux , & par conféquent
les Citoyens moins rares
» amis plus fenfibles & plus conftans ,
» les peres plus juftes , les enfans plus
» tendres , les femmes plus fidèles & plus
ود
"
"
»
ود
les
JUILLET. 1759. 107
vraies : nous ne chercherons point alors
» d'autres plaifirs que ceux qu'on goûte
» au fein de l'amitié , de la Patrie , de la
» nature & de l'amour. »
M. Dalembert avoue que l'eftime pu→
blique eft le but principal des Poëtes
dramatiques comme de tous les Ecrivains,
fans en excepter les Philofophes , qui déclament
contr'elle , & qui femblent la
dédaigner. » L'indifference fe taît , & ne
» fait point tant de bruit ; les injures
» même dites à une nation , ne font quel-
» quefois qu'un moyen plus piquant de
» fe rappeller à fon fouvenir. Et le fa-
» meux Cynique.de la Grèce eût bientôt
» quitté ce tonneau d'où il bravoit les
» préjugés & les Rois , fi les Athéniens
» euffent paffé leur chemin fans le regarder
& fans l'entendre . La vraie Philofophie
ne confifte point à fouler aux
pieds la gloire , & encore moins à le
» dire ; mais à n'en pas faire dépendre
» fon bonheur , même en tâchant de la
» mériter. >>
Mais fi la gloire eft le premier objet
des Poëtes , l'utilité publique peut être au
moins le fecond : or » l'effet de la morale
»du théâtre eſt moins d'opérer un chan-
"gement fubit dans les coeurs corrompus,
que de prémunir contre le vice les ames
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
foibles par l'exercice des fentimens
" honnêtes , & d'affermir dans ces mê
» mes fentimens les ames vertueuſes.
و ر
M. Rouffeau voudroit bannir du théâtre
la Tragédie de Mahomet. » Plût à
» Dieu , dit M. Dalembert , qu'elle y fût
» plus ancienne de deux cens ans ! L'efprit
philofophique qui l'a dictée feroit
» de même date parmi nous , & peut-être
» eût épargné à la Nation Françoife ,
» d'ailleurs fi paifible & fi douce , les
» horreurs & les atrocités religieufes auxquelles
elle s'eft livrée. Si cette Tragédie
laiffe quelque chofe à regretter aux
Sages ,, c'eft de n'y voir que les forfaits
» caufés par le zèle d'une fauffe Religion,
» & non les malheurs encore plus déplo-
» rables , où le zèle aveugle pour une
Religion vraie , peut quelquefois en-
» traîner les hommes.
4
و د
ود
"
و د
A l'égard de l'Amour » Voudriez-vous
» le bannir de la fociété ? demande M.
» Dalembert à M. Rouffeau. Ce feroit ,
» je crois , pour elle , un grand bien &
» un grand mal ; mais vous chercheriez
» en vain à détruire cette paffion... Or fi
» on ne peut & fi on ne doit peut - être
» pas étouffer l'amour dans le coeur des
» hommes , que reste- t-il à faire finon de
» le diriger vers une fin honnête , & de
JUILLET. 1759: 109
» nous montrer dans des exemples illuftres
fes fureurs & fes foibleffes , pour
» nous en défaire ou nous en guérir ?
A l'égard de la Comédie , M. Dalembert
convient que nous fommes plus
frappés du ridicule qu'elle joue que des
vices dont ce ridicule eft la fource ; mais
il obferve avec raifon qu'elle fuppofe
déjà le vice déteſté comme il doit l'être ,
& que c'est le ridicule qu'elle s'attache à
faire fentir. Il eft donc tout fimple ;
» dit-il , que le fentiment qu'elle fuppofe ,
" nous affecte moins ( dans le moment
» de la repréſentation ) que celui qu'elle
» cherche à exciter en nous, fans que pour
» cela elle nous falſe prendre le change
»fur celui de ces deux fentimens qui doit
» dominer dans notre ame. »
En réfutant la critique de M. Roufſeau
fur le caractère du Miſantrope , il en
fait une beaucoup plus jufte à ce qui me
ſemble, du caractère de Philinte. Il trouve
que dans la Scène du Sonnet , Philinte
devoit attendre qu'Oronte lui demandât
fon avis , & fe borner à une approbation
foible. » La colère du Mifantrope fur la
» complaifance de Philinte , n'en eût été
» que plus plaifante , parce qu'elle eût
» été moins fondée ; & la fituation des
» perſonnages eût produit un jeu de théâTO
MERCURE DE FRANCE .
tre d'autant plus grand , que Philinte
" eût été partagé entre l'embarras de
» contredire Alcefte & la crainte de cho-
"quer Oronte. »
M. Dalembert regarde avec raifon la
Comédie attendriffante dont l'Enfant Prodigue
eft le modèle , comme plus intéreffante
pour nous que la Tragédie ellemême.
Les malheurs de la vie privée
» font , dit-il , l'image fidelle des peines
» qui nous affligent ou qui nous mena-
» cent ; un Roi n'eft prefque pas notre
» femblable , & le fort de nos pareils a
bien plus de droits à nos larmes. »
Sur l'Article des Comédiens » com
» ment n'avez-vous pas fenti, demandeM.
D. à M. R. que fi ceux qui repréfentent
» nos pièces méritent d'être deshonorés ,
» ceux qui les compofent mériteroient
auffi de l'être ; & qu'ainfi en élevant
les uns & en aviliffant les autres , nous
» avons été tout à la fois bien inconfé-
» quens & bien barbares , »
Avant que d'aller plus loin , qu'il me
foit permis derépondre un mot à ce qu'ont
dit de moi & de mon Apologie du Théâtre
des Journaliſtes avec lefquels je ferai
toujours fort aife de difcuter mes opinions
itera 5.Luci
On m'a reproché ( Journal de TrévouK,
) JUILLET 17599 III
Avril 1759 , page 859 & fuivantes ) d'être
du nombre de ceux qui arment l'erreur
» de tant de fophifmes, qu'il n'eft prefque
plus poffible de reconnoître ce qu'il
faut croire. Si dans la controverfe des
» Spectacles on n'infifte pas fur les preuves
tirées de la Religion , les Partiſans du
" Théâtre fe fauveront toujours , dit- on ,
» dans le nuage dont ils fçavent fi bien
» s'envelopper. »
»
Rien n'est plus aifé que de démêler
le vice d'un Sophifme ; fi j'en ai employé
quelqu'un en faveur des Spectacles,
il étoit juſte de m'en convaincre & voilà
ce qu'on n'a pas fait . Les preuves tirées
de la Religion décident une queftion
que je n'ai pas révoquée en doute ;
fçavoir que les Spectacles dangereux pour
les moeurs , tels que les ont condamnés
les Peres & les Docteurs de l'Egliſe ,
font en effet condamnables & doivent
être profcrits. Mais peut-il y avoir des
Spectacles utiles aux moeurs ? Et ceux-là
doivent- ils être confervés ? Le Théâtre
François eft-il dans le cas de cette exception
, confidéré feulement comme
compofé de nos Tragédies les plus eftjmées
& de nos meilleures Comédies ?
Voilà de quoi il s'agiffoit dans mes analyfes
de la Lettre de M. Rouſſeau. Sur
11½ MERCURE DE FRANCE.
و د
la Scene Françoife , ai-je dit , » toutes
» les inclinations pernicieufes font con-
» damnées , toutes les paffions funeftes y
infpirent l'horreur , toutes les foibleffes
» malheureuſes y font naître la pitié &
la crainte. Les fentimens qui de leur
>> nature peuvent être dirigés au bien &
» au mal , comme l'ambition & l'amour ,
"y font peints avec des couleurs inté-
» reffantes ou odieufes , felon les cir-
» conftancès qui les décident ou vertueux
» ou criminels. Telle eft la régle inva-
» riable de la ſcène tragique , & le Poëte
qui l'auroit violée révolteroit tous les
39
efprits. Ceft-là le fait que j'ai tâché
de prouver à l'égard de la Tragédie : fi
ce fait eft vrai, il eſt évident que le Théâtre
Tragique François n'eft pas du nombre
des Spectacles que l'Evangile & les
Peres de l'Eglife ont condamnés ; mais
que ce fait foit vrai ou non , c'est une
queftion qu'ils n'ont pas décidée , & que
j'ai eu par conféquent la liberté d'exa
miner.
Al'égard de la Comédie , j'ai reconnu
» que le Théâtre , quoique purgé de fon
» ancienne indécence , n'eft pas encore
» affez châtié ; que Dancourt , Monfleury
» & leurs femblables devroient en être
à jamais bannis ; qu'en un mot le feul
JUILLET. 1959. 113
» comique honnête & moral doit être
» donné en ſpectacle. » Il s'agiffoit donc
d'examiner, non pas s'il y avoit des Comédies
répréhensibles du côté des moeurs :
j'en tombois d'accord ; mais s'il y avoit
des Comédies dont les moeurs fuffent bonnes
& les leçons utiles . Et c'eft fur quoi
je croyois que l'Evargile ni les Peres de
l'Eglife n'avoient rien décidé pour le fiécle
préfent.
L'Evangile , difent les Journaliſtes de
Trévoux , condamne tout fans modification
ni reftriction quelconque. Il condamneroit
don cauffi les Tragédies de Collège. Mais
c'eft ce que je ne crois pas. C'est ce que ne
croyoit pas M. Boffuet lorsqu'il répondit
indirectement fur cette queſtion des
Spectacles :qu'il y avoit de grands exemples
pour , & de grandes raifons contre :
car il eft certain qu'il n'eût pas biaifé
fur un point formellement décidé par
l'Evangile. C'eft ce que ne croyoit pas
non plus le Pere Porée , cet homme
pieux , lorfqu'en attaquant les Spectacles
tels qu'ils étoient , il les approuvoit tels
qu'ils pouvoient être. C'eft ce qu'on ne
croit pas à Rome où les Spectacles font
permis & fréquentés par des perfonnes
d'une vie très-édifiante ; ni en France
dans les fociétés chargées de l'éducation
114 MERCURE DE FRANCE.
de la ieuneffe qui prefque toutes , depuis
le Collège de Louis le Grand jufqu'à S.
Cyr , font entrer l'exercice de la déclamation
Théâtrale dans l'inftitution des
jeunes perfonnes de l'un & de l'autre
féxe , comme un moyen de leur former
l'efprit & le coeur. Il eft vrai qu'on choifit
pour cela les piéces les plus épurées ;
mais il ne s'enfuit pas moins qu'un Spectacle
dont les moeurs font bonnes eft
un amuſement permis & utile ; & quant
à la queftion particulière , fi les niceurs
de telle ou de telle de nos piéces font
bonnes ou mauvaiſes , ni l'Evangile ni
les Peres n'ont vraisemblalement rien
prononcé là-deffus. J'ai donc pû entrer
dans cette difcuffion avec M. Rouffeau ,
fans m'expofer à d'autres reproches qu'à
celui de m'être trompé , encore faut- il
qu'on le prouve. Du refte je fuis trèsfenfible
à ce que les mêmes Journaliſtes
ont bien voulu dire d'obligeant fur mes
analyſes ; mais ils me font l'honneur d'y
fuppofer un art que je n'y ai pas mis ;
& je ferois bien plus reconnoiffant s'ils
euffent voulu y appercevoir la fimplicité
& la bonne foi avec lefquelles je dis ce
que je penſe.
K
Revenons à M. Dalembert. Après avoir
juſtifié le Théâtre François , il fait en
JUILLET. 1759. 115
paffant l'apologie des femmes que M. R.:
a fi violemment attaquées. » Le genre:
» humain feroit bien à plaindre , lui ditil
, » fi l'objet le plus digne de nos hom-
» mages étoit en effet auffi rare que
vous le dites. Mais fi par malheur vous
» aviez raifon , quelle en feroit la trifte
caufe ? L'esclavage & l'efpéce d'avilif-
» fement où nous avons mis les femmes.
»Nous traitons la Nature en elles comme
» nous la traitons dans nos jardins : nous
» cherchons à l'orner en l'étouffant. Si la
plupart des Nations ont agi comme
nous à leur égard , c'eft que partout
>> les hommes ont été les plus forts , &
» que partout le plus fort eft l'oppref-
»feur & le tyran du plus foible. Je ne
fçai fi je me trompe , mais il me fem-
» ble que l'éloignement où nous tenons
» les femmes , de tout ce qui peut les
» éclairer & leur élever l'ame , eſt bien
capable , en mettant leur vanité à la
gêne , de flatter leur amour-propre. On
»diroit que nous fentons leurs avanta-
»ges , & que nous voulons les empê¬
cher d'en profiter.
"
Il s'élève contre l'éducation puérile
qu'on leur donne ; & ce morceau plein
d'éloquence ne ſçauroit être affez connu.
Nous avons éprouvé tant de fois , dit-il ,
116 MERCURE DE FRANCE:
SIZEA
co
esc
» combien la culture de l'efprit & l'exer-
» cice des talens font propres à nous dif-
» traire de nos maux , & à nous conſoler
dans nos peines ! pourquoi refufer à la
» plus aimable moitié du genre humain ,
» deftinée à partager avec nous le malheur
d'être , le foulagement le plus pro-
» pre à le lui faire fupporter ? Philofophes
"" que la Nature a répandus fur la ſurface , d
» de la terre , c'eſt à vous à détruire , s'il
vous eft poffible , un préjugé fi funefte ;
c'eft à ceux d'entre vous qui éprouvent
la douceur ou le chagrin d'être peres ,
» d'ofer les premiers fecouer le joug d'un
» barbare uſage , en donnant à leurs filless for
la même éducation qu'à leurs autres
enfans. Qu'elles apprennent feulement
»de vous en recevant cette éducation , el
précieuſe , à la regarder uniquement
» comme un préfervatif contre l'oifivété ,
un rempart contre les malheurs ; & non
»comme l'aliment d'une curiofité vaine
» & le fujet d'une oftentation frivole.o
» Voilà tout ce que vous devez & tout &pasl'id
» ce qu'elles doivent à l'opinion publique , les aux
qui peut les condamner à paroître igno- que
❤rantes , mais non pas les forcer à l'être.quile
» On vous a vu fi
fouvent
pour des motifs esfer
» très-légers , par vanité , ou par humeur ,
»
22 heurter de front les idées de votre
ble
qui
les
les
le
fermet
ful
roient
JUILLET. 1759 117
"
33
-
la´vie
fiécle ;pour quel intérêt plus grand pou-
» vez-vous le braver , que pour l'avantage
de ce que vous devez avoir de plus
cher au monde , pour rendre la vie
» moins amère à ceux qui la tiennent de
» vous , & que la Nature a deſtinés à vous
»furvivre & à fouffrir ; pour leur procurer
» dans l'infortune , dans les maladies , dans
la pauvreté , dans la vieilleffe , des ref-
»fourcesdont notre injuftice les a privées?
» on regarde communément , Monfieur ,
» les femmes comme très fenfibles &
"très foibles ; je les crois au contraire ou
» moins fenfibles ou moins foibles que
» nous. Sans force de corps , fans talens ,
»fans étude qui puiffe les arracher à leurs
" peines , & les leur faire oublier quelques
» momens , elles les fupportent néan-
» moins , elles les dévorent , & fçavent
» quelquefois les cacher mieux que nous :
» cette fermeté fuppofe en elles , ou une
"ame peu fufceptible d'impreffions pro-
» fondes , ou un courage dont nous n'a-
" vons pas l'idée. Combien de fituations
cruelles auxquelles les hommes ne réfiftent
que par le tourbillon d'occupa-
" tions qui les entraîne : les chagrins des
» femmes feroient- ils moins pénétrans &
» moins vifs que les nôtres ? Ils ne le
» devroient pas être. Leurs peines vien-
»
18 MERCURE DE FRANCE.
» nent ordinairement du coeur ; les nôtres
»n'ont fouvent pour principe que la vanité
& l'ambition . Mais ces fentimens
étrangers que l'éducation a portés dans
notre ame , que l'habitude y a gravés ,
»& que l'exemple fortifie , deviennent
( à la honte de l'humanité ) plus puif
fants fur nous que les fentimens naturels;
la douleur fait plus périr de Miniftres
déplacés que d'Amans malheureux. »
و د
M. Dalembert a réfervé pour la fin de
fa Lettre l'Article qui intéreffe Genêve ,
& cet Article a deux objets : le fpectacle,
& le dogme des Miniftres. Quant au premier
, il avoue que la Comédie feroit au
moins inutile aux Génévois s'ils en étoient
encore à l'âge d'or ; mais ils m'ont paru ,
dit-il , affez avancés , ou fi vous voulez
affez pervertis pour pouvoir entendre
Brutus & Rome fauvée , fans avoir à
craindre d'en devenir pires.
A l'égard de la dépenſe , » la Ville de
» Genêve eft , à proportion de fon éten-
» due , une des plus riches de l'Europe , »
& M. Dalembert dit avoir lieu de croire
que plufieurs Citoyens opulens de cette
Ville , qui defireroient y avoir un théâtre
, fourniroient fans peine une partie
de la dépenfe. Un ou deux jours de la
femaine fuffiroient à cet amuſement , &
JUILLET. 1759 . 119
"
on pourroit prendre pour l'un de ces
jours celui où le Peuple fe repofe. Du
refte , dans un état auffi petit , où l'oeil
vigilant des Magiftrats peut s'étendre au
même inftant d'une frontiere à l'autre , il
feroit facile d'éclairer la conduite des
Comédiens , & de maintenir les loix
fomptuaires. » Il ne falloit pas moins ,
pourfuit M. Dalembert , » qu'un Philofophe
exercé comme vous aux paradoxes,
» pour nous foutenir qu'il y a moins de
» mal à s'enyvrer & à médire , qu'à voir
repréſenter Cinna & Polieucte . Il ajoute
que les Citoyens de Genêve ſe récrient
» fort contre cette peinture que M. R. a
» faite de leur vie journalière , qu'ils fe
plaignent que le peu de féjour qu'a
» fait M. R. parmi eux , ne lui ayant
pas laiffé le temps de les connoître
» ni d'en fréquenter affez les différens
» états , il a repréſenté comme l'efprit
général de cette fage République , ce
» qui n'eft tout au plus que le vice obfcur
& méprifé de quelques Sociétés
>> particulières.
A l'égard des fentimens que M. Dālembert
a attribué aux Miniftres de Genêve
en matiere de Religion , il dit en
avoir parlé , non d'après un fecret confié
mais d'après leurs ouvrages , & d'après
120 MERCURE DE FRANCE.
des converfations publiques. Moyens que
M. Rouffeau n'avoit pas compris dans
fon énumération . » Si je me ſuis trompé ,
» ajoute M. Dalembert , tout autre que
» moi , j'oſe le dire , eût été trompé
» de même. Il obferve de plus que les
fentimens qu'il attribue aux Miniftres de
Genêve font une fuite néceffaire de leurs
principes , d'après lefquels il prétend
que quand ils ne feroient pas Sociniens
, il faudroit qu'ils le devinffent ,
non pour l'honneur de leur Religion ,
» mais pour celui de leur Philofophie.
( Je réserve l'Extrait du quatrième Volume
pour le Mercure prochain . )
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Résumé : MELANGES de Littérature, d'Histoire & de Philosophie. Nouvelle édition.
Le document présente une nouvelle édition des 'Mélanges de Littérature, d'Histoire & de Philosophie' de Diderot, incluant des œuvres telles que le discours préliminaire de l'Encyclopédie et des éloges académiques de figures comme Montesquieu et Dumarsais. Diderot aborde la liberté d'expression philosophique, suggérant de présenter les vérités générales sans offenser et de juger les écrits philosophiques comme s'ils étaient écrits par un auteur décédé. Les nouvelles contributions couvrent divers sujets, notamment les éloges académiques, la traduction, la philosophie et la critique musicale. Dalembert, dans ses réflexions, reconnaît les abus dans les éloges académiques mais en souligne les avantages pour l'instruction. Il critique les écrivains qui introduisent la satire personnelle dans les sociétés littéraires et valorise les traductions en prose. Le texte traite également des rôles du théâtre. D'Alembert défend la tragédie 'Mahomet' de Voltaire et critique le personnage de Philinte dans 'Le Misanthrope'. Il répond aux critiques de Rousseau sur les comédiens, affirmant que les auteurs de pièces méritent autant de respect que les acteurs. L'auteur examine la moralité des spectacles théâtraux, reconnaissant la nécessité de proscrire les spectacles nuisibles aux mœurs tout en discutant des bénéfices potentiels des tragédies et comédies. Concernant l'éducation des femmes, le texte critique les préjugés et l'oisiveté imposées aux femmes, plaidant pour une éducation égale pour les filles et les garçons. À Genève, D'Alembert discute de l'utilité d'un théâtre, estimant que les Genevois sont suffisamment évolués pour en bénéficier sans risque moral.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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50
p. 66-83
JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
Début :
Nous ne rendrons compte aujourd'hui que des trois premiers volumes de cet [...]
Mots clefs :
Honneur, J. J. Rousseau, Baron, Amant, Fille, Coeur, Homme, Amour, Mort, Roman, Mère, Famille, Sentiments, Délicatesse, Lettres, Amants
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texteReconnaissance textuelle : JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE;
LETTRES de deux Amans habitans d'une
petite ville au pied des Alpes , re
cueillies & publiées par J. J. Rovs.
SEAU. Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey , 1761 , fix volumes in- 12 . Le
ptix eft de 15 liv. fans les Eftampes
qui fe vendent féparément 3 liv. chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple
du Goût.
N.ous ne rendrons compte aujourd'hui
que des trois premiers volumes de cet
ouvrage intéreffant par les fituations que
l'Auteur a fçu y ménager , & utile par les
traits de morale qu'il y répand à chaque
page. Nous avons fait connoître dans le
Mercure précédent , en annonçant la Pré
face , les principaux Perfonnages qui agiffent
dans ce Roman . Leurs différens ca-
* Admirablement déffinées par M. Gravelot
AVRIL. 1761. 67
ractéres fe peindront encore mieux dans
le récit de leurs avantures .
S. Preux , jeune Suiffe , âgé de vingt
ans , étoit entré chez le Baron d'Etange ,
père de Julie , fur l'invitation de la Baronne.
Il avoit cultivé quelques talens
agréables. La mere de Julie crut qu'ils ne
feroient pas inutiles dans un lieu dépourvu
de maîtres , à l'éducation d'une fille qu'elle
adoroit . Le Maître & l'Ecoliere s'aimérent
à la premiere vue , & fe cachérent
leur amour. S. Preux parla le premier, ou
plutôt il écrivit à Julie , que des fentimens
trop tendres l'obligeoient à fe féparer
d'elle . Le filence de Julie ne découragea
point fon amant ; il écrivit
une feconde lettre , & une troifiéme enfin
, qui fut fuivie d'une réponſe telle àpeu
près qu'il pouvoit le defirer d'une
amante vertueufe. Dès ce moment , leurs
coeurs s'ouvrirent l'un à l'autre ; Julie
avoua fa défaite , mais elle efpéra que
S. Preux n'auroit pas le coeur affez lâche
, pour abufer de fon égarement .
-
Cette jeune perfonne avoit une parene
de fon âge , appellée Claire , à qui elle
faifoit part de fes plus fecrettes penfées .
Elle étoit fa compagne & fon amie ; elle
fut bientôt la confidente de fes fentimens
Pour S. Preux. Ces fentimens parurent
68 MERCURE DE FRANCE
honnêtes jufqu'à l'avanture du bofquet .
On étoit à la campagne ; le foleil commençoit
à baiffer ; on fe gliffa dans un
bois ; Claire s'approche de S. Preux , &
d'un air plaifamment fuppliant , elle lui
demande un baifer . Toute aimable , toute
piquante qu'eft la jeune Claire , ce baifer
ne fait fur le coeur du jeune homme , aucune
forte d'impreffion . Mais quand il
s'approche de Julie , quand il fent fa
bouche pofée fur la fienne... Il faut lire ,
dans l'ouvrage même , avec quelle chaleur
M. Rouffeau nous peint ce fecond.
baifer , qu'il appelle le premier baifer de
l'amour.
Alors Julie s'apperçoit que la fuite eft
le feul reméde à un danger auffi preffant..
Elle écrit à S. Preux que le moment de
leur féparation eft arrivé ; & elle lui or
donne de partir pour le Valais , où il doit
faire un voyage. » Je fçais , lui dit- elle ,
» que vous avez peu de fortune , & que
» vous ne faites que la déranger ici , où
» vous ne refteriez pas fans moi ; je puis
donc fuppofer qu'une partie de votre
» bourſe eft dans la mienne ; je vous en-
» voye un léger à compte. Elle lui envoyoit
de l'argent que S. Preux ne voulut
point recevoir. Il crut fon honneur
outragé par ce don ; & remit l'argent au
AVRIL
69
1 . 1761 :
"
porteur de la lettre. » J'offenfe donc vo-
» tre honneur , lui dit Julie dans fa réponſe
, j'offenfe donc votre honneur ,
»pour lequel je donnerois mille vies ?
" J'offenfe ton honneur , ingrat, qui m'as
»vu prête à t'abandonner le mien. Ou
» eft- il donc , cet honneur que j'offenſe ?
» Dis - le- moi , coeur rampant , âme fans
» délicateffe . Ah ! que tu es méprifable , ſi
» tu n'as qu'un honneur que Julie ne
»connoifle pas ! Quoi , ceux qui veulent
" partager leur fort ,
n'oferoient partager
»leurs biens ; & celui qui fait profeffion
» d'être à moi , fe trouve outragé de mes
dons ! Et depuis quand eft- il vil de re-
» cevoir de ce qu'on aime ? Depuis quand
» ce que le coeur donne , déshonore- t - il
» le coeur qui l'accepte ? Mais on mépriſe
" un homme qui reçoit d'un autre ? On
» mépriſe celui dont les befoins paſſent
» la fortune ? Et qui le méprife? Des âmes
abjectes , qui mettent l'honneur dans la
" richeffe , & pefent les vertus au poids
» de l'or. Eft- ce dans ces baffes maximes,
qu'un homme de bien met fon hon-
" neur? Et le préjugé même de la Raifon
" n'eft-il pas en faveur du plus pauvre ?
» Sans doute , il eft des dons vils qu'un
» honnête homme ne peut accepter; mais
وو
apprenez qu'ils ne déshonorent pas
70 MERCURE DE FRANCE.
» moins la main qui les offre ; & qu'un
don honnête à faire , eſt toujours hon-
» nête à recevoir . Or fûrement mon coeur
» ne me reproche pas celui- ci ; il s'en
» glorifie. Je ne fache rien de plus mé-
» prifable , qu'un homme dont on achete
»le coeur & les foins , fi ce n'eft la fem-
» me qui les paye . Mais entre deux coeurs
» unis , la communauté des biens eft
» une juftice & un devoir ; & fi je me
» trouve encore en arrière de ce qui me
» refte de plus qu'à vous , j'accepte fans
25
fcrupule ce que je réferve , & je vous
» dois ce que je ne vous ai pas donné.
» Ah ! fi les dons de l'amour font à char-
» ge , quel coeur jamais peut être recon-
» noiffant ?
S. Preux reçoit les dons de Julie ; il
part fans la voir , comme elle l'avoit ordonné.
Pendant fon abfence il parcourt le
Valais, dont il fait une charmante defcription
. C'eft encore là une des beautés de
l'ouvrage , dont il n'eft pas poffible de
donner un extrait ; il faut lire tout le mor
ceau , & on le relit plus d'une fois avec
plaifir.
L'abſence de fon amant caufe à Julie
une langueur mortelle. Elle tombe dans
Jes accès d'une fiévre ardente qui augmen
te fans ceffe , & Claire eft obligée de rap
AVRIL 1761 . 75'
propeller
S. Preux , pour rendre la coufine à
la vie. De fon côté cet amant infortuné
faifoit retentir la forêt de Meillerie , de fes
gémiflemens. C'étoit parmi ces rochers
déferts , qu'il étoit allé pleurer l'abfence
forcée , où le contraignoit fa maîtreffe . Il
arrive , il voit Julie ; elle eft guérie ; & il
eft heureux. Mais , que de remords ſuivent
cette faute ! Julie eſpére en tirer un
moyen de la réparer . Elle forme le
jet de contraindre fon père à l'unir à S.
Preux. Elle connoît l'extrême délicateffe
du Baron , qui ne confentira jamais à donner
fa fille à un roturier ; & c'eft pour l'y
forcer , qu'elle s'expofe à une groffeffe qui
lui procurera au fon amant ou la mort.
Le premier fruit de leur amour devoit en
ferrer les noeuds ; Julie le demandoit au
Ciel , comme le gage de fon retour à la
vertu. Sitôt qu'elle auroit porté des marques
fenfibles de fon état , elle avoit réfolu
d'en faire , en préſence de toute fa famille
, une déclaration publique au Paf
teur du lieu mais une chûte fit difparoître
toutes ces espérances ; & Julie ne put
expier fa faute, même aux dépens de fa ré
putation . Le Baron d'Etange avoit promis
fa fille à un gentilhomme Mofcovite appellé
M. de Wolmar, ancien ami du Baron ,
& qu'une liaiſon de vingt ans lui rendoit
72 MERCURE DE FRANCE.
extrêmement cher. Il avoit déclaré fes vo
lontés à Julie , en lui ordonnant , d'un ton
qui ne fouffroit point de replique , de ſe
difpofer à recevoir fa main , à fon retour
de Ruffie.
C'eſt dans ces circonstances qu'arrivà
l'avanture de Saint Preux avec Milord
Edouard Bomfton , qui étoit alors dans
le Pays de Vaud. Il avoit contracté une
amitié étroite avec l'amant de Julie ; &
un foir qu'ils s'étoient enivrés l'un & l'autre
à boire du punch, il fit entendre à S.Preux,
que la vertu de Julie n'étoit pas à l'épreuve
de l'amour. Le jeune homme s'emporta
contre Edouard. Les propos devinrent
offenfans ; on fauta aux épées : mais l'Anglois
fe donna une entorfe qui le mit hors
d'état de combattre. L'affaire n'eût été
différée que jufqu'au rétabliſſement de Milord
, fi la prudence de Julie ne lui eût
fuggéré le moyen de la calmer entiérement.
Elle fçavoit qu'elle avoit été la première
caufe de cette querelle ; elle écrivit
à Edouard : » Puiſque vous m'outragez,
» il faut bien que j'aie avec vous des torts
» que j'ignore. Comment concevoir qu'un
» honnête homme voulût déshonorer fans
fujet une famille eſtimable ? Conten-
» tez donc votre vengeance , fi vous la
croyez légitime. Cette Lettre vous don
"
ne
AVRLI. 1761 . 73
33
"
23
ne un moyen facile de perdre une malheureuſe
fille , qui ne fe confolera ja-
» mais de vous avoir offenfé , & qui met
» à votre difcrétion l'honneur que vous
» voulez lui ôter. Oui , Milord , vos imputations
étoient juftes ; j'ai un amant
a aimé; il eft maître de mon coeur & de ma
perfonne ; la mort ſeule pourra brifer un
» noeud fi doux. Cet amant eft celui même
" que vous honoriez de votre amitié ; il
" en eft digne , puifqu'il vous aime & qu'il
eft vertueux. Cependant il va périr de
votre main. Je fçais qu'il faut du fang à
» P'honneur outragé ; je fçais que fa valeur
" même le perdra .... Jouiffez d'avance
» du plaifir que vous aurez de percer le
fein de votre ami ; mais fçâchez , homme
barbare , qu'au moins vous n'aurez
pas celui de jouir de mes larmes , & de
contempler mon déſeſpoir. Non , j'en
"jure par l'amour qui gémit au fond de
mon coeur ; je ne furvivrai pas d'un jour
à celui pour qui je refpire ; & vous aurez
la gloire de mettre au tombeau d'un feul
coup , deux amans infortunés qui n'eurent
point envers vous de tort volontaire
, & qui fe plaifoient à vous ho-
" norer.On dit que vous avez l'âme belle
» & le coeur fenfible ; puiffent ils , quand
je ne ferai plus , vous infpirer quel
33
33
I. Vol.
D
74 MERCURE
DE FRANCE .
" ques foins pour un père & une mère in-
» confolables , que la perte du feul enfant
qui leur refte , va livrer à d'éternelles
» douleurs.
"
Avant que d'envoyer, cette Lettre à
Edouard , Julie en avoit écrite.une à S.
Preux , pour le détourner de fe battre.
Tout ce qu'on peut dire de plus fort contre
le duel , eft employé inutilement . S.
Preux n'entreprend
point de réfuter les
raifons de fa maîtreffe , dont voici la fubftance
. Les plus vaillans hommes de l'antiquité
ne fongérent jamais à venger leurs
injures perfonnelles , par des combats finguliers.
Cefar n'envoya point un Cartel à
Caton , ni Pompée à Céfar ; & le plus
grand Capitaine de la Gréce ne fut point
déshonoré, pour s'être laiffé menacer du
bâton. Le véritable honneur ne dépend ni
des tems , ni des lieux , ni des préjugés ; il
a fa fource éternelle dans le coeur de
l'homme jufte. Si les plus vertueux de la
terre n'ont point connu le duel , il faut
qu'il ne foit pas une inftitution de l'honneur
. » Me direz - vous qu'un duel témoi
» gne qu'on a du coeur , & que cela fuff
» pour éffacer la honte ou le reproche da
» tous les autres vices ? je vous demande
» rai quel honneur peut dicter une pa
" reille décifion ? à ce compte , un fripon
AVRIL. 1761. 75.
» n'a qu'à fe battre pour ceffer d'être un
» fripon. Les difcours d'un menteur de-
» viennent des vérités , fr- tôt qu'ils font
»foutenus à la pointe de l'épée ; & fi
» l'on vous accufoit d'avoir tué un homme,
» vous en iriez tuer un fecond, pour prou-
" ver que cela n'eft pas vrai, Ainfi , ver-
➜tu , vice , honneur , infamie , vérité ,
» menfonge , tout peut tirer fon être de
l'événement d'un combat . Une falle
» d'arme eft le fiége de toute juftice. Il
» n'y a d'autre droit que la force , d'autre
» raifon que le meurtre. Toute la répara-
» tion due à ceux qu'on outrage , eft de
» les tuer , & toute offenfe eft également
» bien lavée dans lesfang de l'offenfeur
nou de l'offenfé. Dites , fi les loups fça-
" voient raifonner , auroient- ils d'autres.
>> maximes ?
Toutes ces raifons , & d'autres plus fortes
encore n'euffent fait aucun effet fur
l'efprit de S. Preux , fans : la lettre de
Julie à Milord Bomfton . Celui- ci fut frappé
de la démarche admirable de la fille
du Baron d'Etange . A peine fut- il en état
de fortir , qu'il fe fit conduire chez l'a
mant de Julie , & accompagner par trois
de ſes amis. Là , les genoux en terre , il
dit à S. Preux devant ces trois témoins :
» je viens , Monfieur , rétracter haute-
Dij
6 MERCURE DE FRANCE.
ment les difcours injurieux que l'ivreffe
m'a fait tenir en votre préfence. Leur
> injuſtice les rend plus offenfans pour
" moi que pour vous , & je m'en dois l'authentique
défaveu. Je me foumets à
toute la punition que vous voudrez
» m'impofer ; & je ne croirai mon honneur
retabli , que quand ma faute fera
réparée. A quelque prix que ce foit ,
» accordez-moi le pardon que je vous
demande. Se tournant en faite du côté
des fpectateurs : Meffieurs , leur dit- il ,
» de braves gens comme vous , fentent
» que celui qui répare ainfi ſes toris , n'en
fçait endurer de perfonne. Vous pou
vez publier ce que vous avez vũ. »
Tel fut l'effet que produifit la lettre de
Julie ; & dès ce moment Milord Edouard
jura à S. Preux une amitié éternelle &
inviolable. Il voulut d'abord lui en donner
une preuve , en propofant au Baron
d'Etange le mariage de fa fille avec S.
Breux. Cette propofition fut reçue avec
une hauteur qui dégénéra en offenſe ; &
le mécontentement du Baron retomba
fur fa ferme , qui avoit introduit le jeune
homme dans fa maiſon , & fur Julie qui
parut prendre trop d'intérêt à la défenfe.
Alors la féparation de Julie & de S. Preux
devins néceflaire ; il n'étoit plus poffible
AVRIL 1461 . 97
que les deux amans fe viffent dans la mai
fon du Baion. Edouard propofa à Julie
de partir pour l'Angleterre ; il lui offrit
une terre d'un revenu plus que fuffifant ,
pour y vivre avec S. Preux dans les liens
du mariage qu'il lui feroit , facile de contracter
dans un pays de liberté. Le refus
de Julie eft accompagné des plus nobles
fentimens de vertus. L'amour ne lui fait
point oublier ce qu'elle doit à fa famille ,
ce qu'elle doit à elle -même : elle eſpère
que le temps & des circonftances plus favorables
la réuniront à fon amant fans
fe déshonorer . S. Preux part pour la
France avec Milord Bompon . Cet Anglois
le met en état , par une penfion qu'il le
force d'accepter , de vivre à Paris d'une
manière diftinguée . Le féjour qu'il fait
dans cette Capitale , lui donne lieu d'en
examiner les moeurs & les ufages , les
fpectacles & les plaifirs. Ces différens
articles font la matière de plufieurs lettres,
dans lesquelles M. Rouffeau ne donne pas
une idée bien avantageufe de notre mus
fique , de notre opera , de nos comédies ,
des fociétés de Paris & des femmes . Il eft
vrai que le mal qu'il en dit , eft toujours
mêlé de quelque bien. » Paris eft l'aima
ble fource des lumiéres & de l'inftruc
tion ; & l'on eft d'abord enchanté du
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
fçavoir & de la raiſon qu'on trouve dans
» les entretiens , non feulement des Sca-
» vans & des Gens de Lettres , mais des
» hommes de tous les états , & même des
» femmes. Le ton de la converſation y
» eft coulant & naturel ; il n'eft ni pefant
ni frivole. Il eft fçavant fans pé-
» danterie , gai fans tumulte , poli fans
affectation , galant fans fadeur , badin'
»fans équivoques. Ce ne font ni des dif-
" fertations ni des épigrammes ; on y
» raiſonne fans argumenter ; on y plai-
»fante fans jeux de mots ; on y affocie
» avec art , l'efprit & la raiſon , les maxi-
» mes & les faillies ; la, fatyre aigue , l'a-
» droite flatterie & la morale auftère . On
y parle de tout , pour que chacun ait
» quelque chofe à dire ; on n'approfondic
» point les queſtions de peur d'ennuier,on
» les propofe comme en paffant ; on les
" traite avec rapidité ; la préciſion méne
» à l'élégance ; chacun dit fon avis , &
l'appuie en peu de mots ; nul n'attaque
» avec chaleur celui d'autrui ; nul ne dé-
» fend opiniatrément le fien ; on difcute ,
» pour s'éclairer ; on s'arrête avant la dif-
» pute , chacun s'inftruit ; chacun s'amu-
» fe ; tous s'en vont contens ; & le fage
» même peut rapporter de ces entretiens
" des fujets dignes d'être médités en fi .
» lence . »
n
">
AVRIL. 1761 . 79
S. Preux fait part à Julie de fes amufemens
à Paris. Il lui apprend qu'il a été
entraîné , fans le fçavoir , dans un lieu de
débauche ; & que dans l'ivreffe il s'eft
livré aux plaifirs que l'on goûte dans ces
fortes de maifons. Julie trouve moins de
tort dans cette faute , que de mérite à la
confeffer. Elle juge qu'un coeur auffi fincère
eft incapable d'une infidélité cachée .
Il y avoit peu de mois que S. Preux
avoit quitté la Suiffe , lorfque la parente
de Julie , la jeune Claire , époufa M.
d'Orbe. C'est un gentilhomme du pays
de Vaud , qui joue un rôle peu important
dans le roman ; auffi M. Rouffeau le fait il
mourir prèſque auffi ; tôt qu'il a rendu fon
époufe mere d'une fille . Il fe défait auffi
de la mere de Julie ; mais il veut qu'elle
foit inftruite auparavant des amours & de
la faute de l'amante de S. Preux , dont
elle furprend toutes les lettres ; la douleur
qu'elle en conçoit , jointe à une maladie
de langueur , qui la confumoit infenfiblement
la conduit enfin au tombeau.
Sur ces entrefaites , on reçoit une
lettre de M. de Wolmar , qui annonce fon
arrivée prochaine. Le Baron d'Etange
rappelle à Julie la parole qu'il á donnée
à fon ami , & lui ordonne de fe préparer
à recevoir fa main. Pour la premiere fois
>
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille reſpectueuſe oſa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette '
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre les menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fur
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole. Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe 2
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé ſeroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : >> je
» rends à Julie d'Etange , le droit de difAVRIL
1961, 84
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous fes revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle eſpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maiſon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante:
mais à condition qu'il ne lui parlera pas,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en failt ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
+
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut,
& malgré la réfiftance & les plaintes de
fet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir. Julie crus
n'avoir fait qu'un rêve , ce ne fut qu'après
fa guérison , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille refpectueufe ofa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien ; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille ; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette'
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre fes menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fut
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole . Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé feroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : » je
rends à Julie d'Etange , le droit de dif
AVRIL 161 184
3
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous les revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle efpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maifon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante;
mais à condition qu'il ne lui parlera pas ,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en faift ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut
& malgré la réfiftance & les plaintes the
çet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir . Julie crut
n'avoir fait qu'un rêve ce ne fut qu'après
fa guérifon , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue.
82 MERCURE DE FRANCE.
La fille du Baron d'Etange eſt enfirr
contrainte d'époufer M. de Wolmar. Plus
elle approchoit du moment fatal , moins
elle pouvoit déraciner de fon coeur fes
premieres affections. » Dans l'inftant même
, dit elle , où j'étois prête à jurer à
» un autre une éternelle fidélité , mon
» coeur juroit à mon amant un amour
» éternel. Je fus menée au Temple com-
» me une victime impure , qui fouille le
» facrifice où l'on va l'immoler . Arrivée
» à l'Eglife , je fentis en entrant, une forte
» d'émotion que je n'avois jamais éprou
» vée. Je ne fçais quelle terreur vint fai-
» fir mon âme dans ce lieu fimple & augufte.
Une frayeur foudaine me fit frif-
» fonner... Loin de me remettre , je fen-
» tis mon trouble augmenter durant la
» cérémonie ... Le jour fombre de l'édifi-
» ce , le profond filence des fpectateurs ,
» leur maintien modefte & recueilli , le
» cortège de tous mes parens , l'impofant
afpect de mon vénéré père , tout donnoit
à ce qui s'alloit paffer , un air de
» folemnité qui m'eût fait frémir à la
» feule idée d'un parjure . Je crus voir l'or-
» gane de la Providence , & entendre la
"
voix de Dieu dans le Miniftre pronon-
» çant gravement la fainte liturgie . La
» pureté , la dignité , la fainteté du maAVRIL
1761.
"
4
riage , fes chaftes & fublimes devoirs }
» tout cela me fit une telle inipreffion ,
que je crus fentir intérieurement une
révolution fubite. Une puiffance incon-
» nue fembla cortiger tout-à- coup le défordre
de mes affections , & les rétablie
» felon la loi du devoir & de la nature.
Ceft ainfi que M. Rouffeau prépare le
miracle qui s'opére au mariage . de Julie.
Quand le Pafteur me demanda , ajoutet-
elle , fi je promettois obéiffance & fidélité
parfaite à celui que j'acceptois pour
époux , ma bouche & mon coeur le promirent
; je le tiendrai jufqu'à la mort.
S. Preux ayant perda l'efpérance de
poffeder ce qu'il avoit de plus cher , a
befoin de toute fa lageffe & des confeils
d'Edouard pour ne pas attentet à fes
jours. C'est ici que commence cette grave
controverfe fur le Suicide , où l'on difcute
de part & d'autre , les raifons qu'on
peut avoir de fe donner la mort , & lés
motifs qui doivent nous en détourner.
» Tu t'ennuies de vivre , dit Milard à fon
ami ; & tu dis , la vie éft un mal : Toe
» ou tard tu feras confolé , & tu diras :
la vie eft un bien. Tu diras plus vrai ,
fans mieux raifonner ; car rien n'aura
changé que toi. Change donc dès au
» jour d'hui ; & puiſqué c'eft dans la niau-
"
Dv
84 MERCURE DE FRANCE.
"
» vaife difpofition de ton âme, qu'eft tout
» le mal , corrige tes affections déréglées
, & ne brule pas ta maifon , pour
» n'avoir pas la ppeeiinnee ddee llaa ranger.....
"
»
❞
Та
parles des devoirs du Magiftrat & du
» Père de famille ? & parce qu'ils ne te
» font pas impofés , tu te crois affranchi
de tout ; & la fociété à qui tu dois ta
» confervation , tes talens , tes lumières ;
la patrie à qui tu appartiens , les mal-
» heureux qui ont befoin de toi , ne leur
dois- tu rien ? O l'exact dénombrement
que tu fais ! Parmi les devoirs que tu
comptes, tu n'oublies que ceux de l'hom-
» me & du citoyen ... Socrate innocent ,
" par refpect pour les loix ne voulut pas
» fortir de prifon ; tu ne balances point à
» les violer injuſtement pour fortir de la
» vie; & tu demandes, quel mal fais- je ? .. Il
te fied bien d'ofer parler de mourir, tandis
que tu dois l'uſage de tá vie à tes femblables
! apprends qu'une mort , telle
» que tu la médites , eft honteufe & furtive.
C'est un vol fait au genre humain :
avant de le quitter , rends - lui ce qu'il a
>> fait pour toi.
Convaincu par les raifons du Milord ,
S. Preux prend la réfolution de vivre.
Mais cominent fupporter l'idee d'une féparation
éternelle 2 Edouard perfuade à
AVRIL. 1761
fon ami de quitter l'Europe , & de chercher
dans un autre hémisphère , la paix
dont il n'a pu jouir fur celui- ci . Il le fait
embarquer fur le navire de l'Amiral Anfon
,en qualité d'ingénieur ; & c'eft par cer
événement que M. Rouffeau termine le
troifiéme volume de cette hiftoire . Levoyage
de S. Preux autour du monde , fon retour
en Suiffe , la réception que lui fait M.
de Wolmar , la vie qu'il mène dans cette
maiſon , la mort de Julie , feront la matiére
des volumes fuivans , dont nous rendrons
compte dans le prochain Mercure
LETTRES de deux Amans habitans d'une
petite ville au pied des Alpes , re
cueillies & publiées par J. J. Rovs.
SEAU. Amfterdam , chez Marc- Michel
Rey , 1761 , fix volumes in- 12 . Le
ptix eft de 15 liv. fans les Eftampes
qui fe vendent féparément 3 liv. chez
Duchefne , rue S. Jacques , au Temple
du Goût.
N.ous ne rendrons compte aujourd'hui
que des trois premiers volumes de cet
ouvrage intéreffant par les fituations que
l'Auteur a fçu y ménager , & utile par les
traits de morale qu'il y répand à chaque
page. Nous avons fait connoître dans le
Mercure précédent , en annonçant la Pré
face , les principaux Perfonnages qui agiffent
dans ce Roman . Leurs différens ca-
* Admirablement déffinées par M. Gravelot
AVRIL. 1761. 67
ractéres fe peindront encore mieux dans
le récit de leurs avantures .
S. Preux , jeune Suiffe , âgé de vingt
ans , étoit entré chez le Baron d'Etange ,
père de Julie , fur l'invitation de la Baronne.
Il avoit cultivé quelques talens
agréables. La mere de Julie crut qu'ils ne
feroient pas inutiles dans un lieu dépourvu
de maîtres , à l'éducation d'une fille qu'elle
adoroit . Le Maître & l'Ecoliere s'aimérent
à la premiere vue , & fe cachérent
leur amour. S. Preux parla le premier, ou
plutôt il écrivit à Julie , que des fentimens
trop tendres l'obligeoient à fe féparer
d'elle . Le filence de Julie ne découragea
point fon amant ; il écrivit
une feconde lettre , & une troifiéme enfin
, qui fut fuivie d'une réponſe telle àpeu
près qu'il pouvoit le defirer d'une
amante vertueufe. Dès ce moment , leurs
coeurs s'ouvrirent l'un à l'autre ; Julie
avoua fa défaite , mais elle efpéra que
S. Preux n'auroit pas le coeur affez lâche
, pour abufer de fon égarement .
-
Cette jeune perfonne avoit une parene
de fon âge , appellée Claire , à qui elle
faifoit part de fes plus fecrettes penfées .
Elle étoit fa compagne & fon amie ; elle
fut bientôt la confidente de fes fentimens
Pour S. Preux. Ces fentimens parurent
68 MERCURE DE FRANCE
honnêtes jufqu'à l'avanture du bofquet .
On étoit à la campagne ; le foleil commençoit
à baiffer ; on fe gliffa dans un
bois ; Claire s'approche de S. Preux , &
d'un air plaifamment fuppliant , elle lui
demande un baifer . Toute aimable , toute
piquante qu'eft la jeune Claire , ce baifer
ne fait fur le coeur du jeune homme , aucune
forte d'impreffion . Mais quand il
s'approche de Julie , quand il fent fa
bouche pofée fur la fienne... Il faut lire ,
dans l'ouvrage même , avec quelle chaleur
M. Rouffeau nous peint ce fecond.
baifer , qu'il appelle le premier baifer de
l'amour.
Alors Julie s'apperçoit que la fuite eft
le feul reméde à un danger auffi preffant..
Elle écrit à S. Preux que le moment de
leur féparation eft arrivé ; & elle lui or
donne de partir pour le Valais , où il doit
faire un voyage. » Je fçais , lui dit- elle ,
» que vous avez peu de fortune , & que
» vous ne faites que la déranger ici , où
» vous ne refteriez pas fans moi ; je puis
donc fuppofer qu'une partie de votre
» bourſe eft dans la mienne ; je vous en-
» voye un léger à compte. Elle lui envoyoit
de l'argent que S. Preux ne voulut
point recevoir. Il crut fon honneur
outragé par ce don ; & remit l'argent au
AVRIL
69
1 . 1761 :
"
porteur de la lettre. » J'offenfe donc vo-
» tre honneur , lui dit Julie dans fa réponſe
, j'offenfe donc votre honneur ,
»pour lequel je donnerois mille vies ?
" J'offenfe ton honneur , ingrat, qui m'as
»vu prête à t'abandonner le mien. Ou
» eft- il donc , cet honneur que j'offenſe ?
» Dis - le- moi , coeur rampant , âme fans
» délicateffe . Ah ! que tu es méprifable , ſi
» tu n'as qu'un honneur que Julie ne
»connoifle pas ! Quoi , ceux qui veulent
" partager leur fort ,
n'oferoient partager
»leurs biens ; & celui qui fait profeffion
» d'être à moi , fe trouve outragé de mes
dons ! Et depuis quand eft- il vil de re-
» cevoir de ce qu'on aime ? Depuis quand
» ce que le coeur donne , déshonore- t - il
» le coeur qui l'accepte ? Mais on mépriſe
" un homme qui reçoit d'un autre ? On
» mépriſe celui dont les befoins paſſent
» la fortune ? Et qui le méprife? Des âmes
abjectes , qui mettent l'honneur dans la
" richeffe , & pefent les vertus au poids
» de l'or. Eft- ce dans ces baffes maximes,
qu'un homme de bien met fon hon-
" neur? Et le préjugé même de la Raifon
" n'eft-il pas en faveur du plus pauvre ?
» Sans doute , il eft des dons vils qu'un
» honnête homme ne peut accepter; mais
وو
apprenez qu'ils ne déshonorent pas
70 MERCURE DE FRANCE.
» moins la main qui les offre ; & qu'un
don honnête à faire , eſt toujours hon-
» nête à recevoir . Or fûrement mon coeur
» ne me reproche pas celui- ci ; il s'en
» glorifie. Je ne fache rien de plus mé-
» prifable , qu'un homme dont on achete
»le coeur & les foins , fi ce n'eft la fem-
» me qui les paye . Mais entre deux coeurs
» unis , la communauté des biens eft
» une juftice & un devoir ; & fi je me
» trouve encore en arrière de ce qui me
» refte de plus qu'à vous , j'accepte fans
25
fcrupule ce que je réferve , & je vous
» dois ce que je ne vous ai pas donné.
» Ah ! fi les dons de l'amour font à char-
» ge , quel coeur jamais peut être recon-
» noiffant ?
S. Preux reçoit les dons de Julie ; il
part fans la voir , comme elle l'avoit ordonné.
Pendant fon abfence il parcourt le
Valais, dont il fait une charmante defcription
. C'eft encore là une des beautés de
l'ouvrage , dont il n'eft pas poffible de
donner un extrait ; il faut lire tout le mor
ceau , & on le relit plus d'une fois avec
plaifir.
L'abſence de fon amant caufe à Julie
une langueur mortelle. Elle tombe dans
Jes accès d'une fiévre ardente qui augmen
te fans ceffe , & Claire eft obligée de rap
AVRIL 1761 . 75'
propeller
S. Preux , pour rendre la coufine à
la vie. De fon côté cet amant infortuné
faifoit retentir la forêt de Meillerie , de fes
gémiflemens. C'étoit parmi ces rochers
déferts , qu'il étoit allé pleurer l'abfence
forcée , où le contraignoit fa maîtreffe . Il
arrive , il voit Julie ; elle eft guérie ; & il
eft heureux. Mais , que de remords ſuivent
cette faute ! Julie eſpére en tirer un
moyen de la réparer . Elle forme le
jet de contraindre fon père à l'unir à S.
Preux. Elle connoît l'extrême délicateffe
du Baron , qui ne confentira jamais à donner
fa fille à un roturier ; & c'eft pour l'y
forcer , qu'elle s'expofe à une groffeffe qui
lui procurera au fon amant ou la mort.
Le premier fruit de leur amour devoit en
ferrer les noeuds ; Julie le demandoit au
Ciel , comme le gage de fon retour à la
vertu. Sitôt qu'elle auroit porté des marques
fenfibles de fon état , elle avoit réfolu
d'en faire , en préſence de toute fa famille
, une déclaration publique au Paf
teur du lieu mais une chûte fit difparoître
toutes ces espérances ; & Julie ne put
expier fa faute, même aux dépens de fa ré
putation . Le Baron d'Etange avoit promis
fa fille à un gentilhomme Mofcovite appellé
M. de Wolmar, ancien ami du Baron ,
& qu'une liaiſon de vingt ans lui rendoit
72 MERCURE DE FRANCE.
extrêmement cher. Il avoit déclaré fes vo
lontés à Julie , en lui ordonnant , d'un ton
qui ne fouffroit point de replique , de ſe
difpofer à recevoir fa main , à fon retour
de Ruffie.
C'eſt dans ces circonstances qu'arrivà
l'avanture de Saint Preux avec Milord
Edouard Bomfton , qui étoit alors dans
le Pays de Vaud. Il avoit contracté une
amitié étroite avec l'amant de Julie ; &
un foir qu'ils s'étoient enivrés l'un & l'autre
à boire du punch, il fit entendre à S.Preux,
que la vertu de Julie n'étoit pas à l'épreuve
de l'amour. Le jeune homme s'emporta
contre Edouard. Les propos devinrent
offenfans ; on fauta aux épées : mais l'Anglois
fe donna une entorfe qui le mit hors
d'état de combattre. L'affaire n'eût été
différée que jufqu'au rétabliſſement de Milord
, fi la prudence de Julie ne lui eût
fuggéré le moyen de la calmer entiérement.
Elle fçavoit qu'elle avoit été la première
caufe de cette querelle ; elle écrivit
à Edouard : » Puiſque vous m'outragez,
» il faut bien que j'aie avec vous des torts
» que j'ignore. Comment concevoir qu'un
» honnête homme voulût déshonorer fans
fujet une famille eſtimable ? Conten-
» tez donc votre vengeance , fi vous la
croyez légitime. Cette Lettre vous don
"
ne
AVRLI. 1761 . 73
33
"
23
ne un moyen facile de perdre une malheureuſe
fille , qui ne fe confolera ja-
» mais de vous avoir offenfé , & qui met
» à votre difcrétion l'honneur que vous
» voulez lui ôter. Oui , Milord , vos imputations
étoient juftes ; j'ai un amant
a aimé; il eft maître de mon coeur & de ma
perfonne ; la mort ſeule pourra brifer un
» noeud fi doux. Cet amant eft celui même
" que vous honoriez de votre amitié ; il
" en eft digne , puifqu'il vous aime & qu'il
eft vertueux. Cependant il va périr de
votre main. Je fçais qu'il faut du fang à
» P'honneur outragé ; je fçais que fa valeur
" même le perdra .... Jouiffez d'avance
» du plaifir que vous aurez de percer le
fein de votre ami ; mais fçâchez , homme
barbare , qu'au moins vous n'aurez
pas celui de jouir de mes larmes , & de
contempler mon déſeſpoir. Non , j'en
"jure par l'amour qui gémit au fond de
mon coeur ; je ne furvivrai pas d'un jour
à celui pour qui je refpire ; & vous aurez
la gloire de mettre au tombeau d'un feul
coup , deux amans infortunés qui n'eurent
point envers vous de tort volontaire
, & qui fe plaifoient à vous ho-
" norer.On dit que vous avez l'âme belle
» & le coeur fenfible ; puiffent ils , quand
je ne ferai plus , vous infpirer quel
33
33
I. Vol.
D
74 MERCURE
DE FRANCE .
" ques foins pour un père & une mère in-
» confolables , que la perte du feul enfant
qui leur refte , va livrer à d'éternelles
» douleurs.
"
Avant que d'envoyer, cette Lettre à
Edouard , Julie en avoit écrite.une à S.
Preux , pour le détourner de fe battre.
Tout ce qu'on peut dire de plus fort contre
le duel , eft employé inutilement . S.
Preux n'entreprend
point de réfuter les
raifons de fa maîtreffe , dont voici la fubftance
. Les plus vaillans hommes de l'antiquité
ne fongérent jamais à venger leurs
injures perfonnelles , par des combats finguliers.
Cefar n'envoya point un Cartel à
Caton , ni Pompée à Céfar ; & le plus
grand Capitaine de la Gréce ne fut point
déshonoré, pour s'être laiffé menacer du
bâton. Le véritable honneur ne dépend ni
des tems , ni des lieux , ni des préjugés ; il
a fa fource éternelle dans le coeur de
l'homme jufte. Si les plus vertueux de la
terre n'ont point connu le duel , il faut
qu'il ne foit pas une inftitution de l'honneur
. » Me direz - vous qu'un duel témoi
» gne qu'on a du coeur , & que cela fuff
» pour éffacer la honte ou le reproche da
» tous les autres vices ? je vous demande
» rai quel honneur peut dicter une pa
" reille décifion ? à ce compte , un fripon
AVRIL. 1761. 75.
» n'a qu'à fe battre pour ceffer d'être un
» fripon. Les difcours d'un menteur de-
» viennent des vérités , fr- tôt qu'ils font
»foutenus à la pointe de l'épée ; & fi
» l'on vous accufoit d'avoir tué un homme,
» vous en iriez tuer un fecond, pour prou-
" ver que cela n'eft pas vrai, Ainfi , ver-
➜tu , vice , honneur , infamie , vérité ,
» menfonge , tout peut tirer fon être de
l'événement d'un combat . Une falle
» d'arme eft le fiége de toute juftice. Il
» n'y a d'autre droit que la force , d'autre
» raifon que le meurtre. Toute la répara-
» tion due à ceux qu'on outrage , eft de
» les tuer , & toute offenfe eft également
» bien lavée dans lesfang de l'offenfeur
nou de l'offenfé. Dites , fi les loups fça-
" voient raifonner , auroient- ils d'autres.
>> maximes ?
Toutes ces raifons , & d'autres plus fortes
encore n'euffent fait aucun effet fur
l'efprit de S. Preux , fans : la lettre de
Julie à Milord Bomfton . Celui- ci fut frappé
de la démarche admirable de la fille
du Baron d'Etange . A peine fut- il en état
de fortir , qu'il fe fit conduire chez l'a
mant de Julie , & accompagner par trois
de ſes amis. Là , les genoux en terre , il
dit à S. Preux devant ces trois témoins :
» je viens , Monfieur , rétracter haute-
Dij
6 MERCURE DE FRANCE.
ment les difcours injurieux que l'ivreffe
m'a fait tenir en votre préfence. Leur
> injuſtice les rend plus offenfans pour
" moi que pour vous , & je m'en dois l'authentique
défaveu. Je me foumets à
toute la punition que vous voudrez
» m'impofer ; & je ne croirai mon honneur
retabli , que quand ma faute fera
réparée. A quelque prix que ce foit ,
» accordez-moi le pardon que je vous
demande. Se tournant en faite du côté
des fpectateurs : Meffieurs , leur dit- il ,
» de braves gens comme vous , fentent
» que celui qui répare ainfi ſes toris , n'en
fçait endurer de perfonne. Vous pou
vez publier ce que vous avez vũ. »
Tel fut l'effet que produifit la lettre de
Julie ; & dès ce moment Milord Edouard
jura à S. Preux une amitié éternelle &
inviolable. Il voulut d'abord lui en donner
une preuve , en propofant au Baron
d'Etange le mariage de fa fille avec S.
Breux. Cette propofition fut reçue avec
une hauteur qui dégénéra en offenſe ; &
le mécontentement du Baron retomba
fur fa ferme , qui avoit introduit le jeune
homme dans fa maiſon , & fur Julie qui
parut prendre trop d'intérêt à la défenfe.
Alors la féparation de Julie & de S. Preux
devins néceflaire ; il n'étoit plus poffible
AVRIL 1461 . 97
que les deux amans fe viffent dans la mai
fon du Baion. Edouard propofa à Julie
de partir pour l'Angleterre ; il lui offrit
une terre d'un revenu plus que fuffifant ,
pour y vivre avec S. Preux dans les liens
du mariage qu'il lui feroit , facile de contracter
dans un pays de liberté. Le refus
de Julie eft accompagné des plus nobles
fentimens de vertus. L'amour ne lui fait
point oublier ce qu'elle doit à fa famille ,
ce qu'elle doit à elle -même : elle eſpère
que le temps & des circonftances plus favorables
la réuniront à fon amant fans
fe déshonorer . S. Preux part pour la
France avec Milord Bompon . Cet Anglois
le met en état , par une penfion qu'il le
force d'accepter , de vivre à Paris d'une
manière diftinguée . Le féjour qu'il fait
dans cette Capitale , lui donne lieu d'en
examiner les moeurs & les ufages , les
fpectacles & les plaifirs. Ces différens
articles font la matière de plufieurs lettres,
dans lesquelles M. Rouffeau ne donne pas
une idée bien avantageufe de notre mus
fique , de notre opera , de nos comédies ,
des fociétés de Paris & des femmes . Il eft
vrai que le mal qu'il en dit , eft toujours
mêlé de quelque bien. » Paris eft l'aima
ble fource des lumiéres & de l'inftruc
tion ; & l'on eft d'abord enchanté du
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
fçavoir & de la raiſon qu'on trouve dans
» les entretiens , non feulement des Sca-
» vans & des Gens de Lettres , mais des
» hommes de tous les états , & même des
» femmes. Le ton de la converſation y
» eft coulant & naturel ; il n'eft ni pefant
ni frivole. Il eft fçavant fans pé-
» danterie , gai fans tumulte , poli fans
affectation , galant fans fadeur , badin'
»fans équivoques. Ce ne font ni des dif-
" fertations ni des épigrammes ; on y
» raiſonne fans argumenter ; on y plai-
»fante fans jeux de mots ; on y affocie
» avec art , l'efprit & la raiſon , les maxi-
» mes & les faillies ; la, fatyre aigue , l'a-
» droite flatterie & la morale auftère . On
y parle de tout , pour que chacun ait
» quelque chofe à dire ; on n'approfondic
» point les queſtions de peur d'ennuier,on
» les propofe comme en paffant ; on les
" traite avec rapidité ; la préciſion méne
» à l'élégance ; chacun dit fon avis , &
l'appuie en peu de mots ; nul n'attaque
» avec chaleur celui d'autrui ; nul ne dé-
» fend opiniatrément le fien ; on difcute ,
» pour s'éclairer ; on s'arrête avant la dif-
» pute , chacun s'inftruit ; chacun s'amu-
» fe ; tous s'en vont contens ; & le fage
» même peut rapporter de ces entretiens
" des fujets dignes d'être médités en fi .
» lence . »
n
">
AVRIL. 1761 . 79
S. Preux fait part à Julie de fes amufemens
à Paris. Il lui apprend qu'il a été
entraîné , fans le fçavoir , dans un lieu de
débauche ; & que dans l'ivreffe il s'eft
livré aux plaifirs que l'on goûte dans ces
fortes de maifons. Julie trouve moins de
tort dans cette faute , que de mérite à la
confeffer. Elle juge qu'un coeur auffi fincère
eft incapable d'une infidélité cachée .
Il y avoit peu de mois que S. Preux
avoit quitté la Suiffe , lorfque la parente
de Julie , la jeune Claire , époufa M.
d'Orbe. C'est un gentilhomme du pays
de Vaud , qui joue un rôle peu important
dans le roman ; auffi M. Rouffeau le fait il
mourir prèſque auffi ; tôt qu'il a rendu fon
époufe mere d'une fille . Il fe défait auffi
de la mere de Julie ; mais il veut qu'elle
foit inftruite auparavant des amours & de
la faute de l'amante de S. Preux , dont
elle furprend toutes les lettres ; la douleur
qu'elle en conçoit , jointe à une maladie
de langueur , qui la confumoit infenfiblement
la conduit enfin au tombeau.
Sur ces entrefaites , on reçoit une
lettre de M. de Wolmar , qui annonce fon
arrivée prochaine. Le Baron d'Etange
rappelle à Julie la parole qu'il á donnée
à fon ami , & lui ordonne de fe préparer
à recevoir fa main. Pour la premiere fois
>
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille reſpectueuſe oſa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette '
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre les menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fur
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole. Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe 2
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé ſeroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : >> je
» rends à Julie d'Etange , le droit de difAVRIL
1961, 84
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous fes revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle eſpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maiſon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante:
mais à condition qu'il ne lui parlera pas,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en failt ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
+
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut,
& malgré la réfiftance & les plaintes de
fet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir. Julie crus
n'avoir fait qu'un rêve , ce ne fut qu'après
fa guérison , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue
80 MERCURE DE FRANCE.
de fa vie, cette fille refpectueufe ofa refifter
en face à fon pere. Elle protefta que jamais
M. de Wolmar ne lui feroit rien ; qu'el
le étoit déterminée à mourir fille ; que fon
pere étoit maître de fa vie , mais non pas
de fon coeur ; & que rien ne la feroit
changer de volonté. Le Baron voyant qu'il
ne gagneroit rien par autorité , fe jette'
à fes pieds , attendri & fondant en larmes.
Elle avoit eu des armes contre fes menaces
; elle n'en eut point contre fes pleurs.
Le feul moyen qui lui reftoit encore , fut
de déclarer fans détour , l'engagement
qu'elle avoit avec S. Preux , à qui elle
avoit promis de n'en jamais époufer d'au
tre que lui , fans fon confentement . Il
faut donc le demander ce confentement
fi néceffaire , dit le Baron ; & fur le champ
il obligea fa fille d'écrire à S. Preux , pour
le prier de la dégager de fa parole . Avec
quelle agitation elle attendit fa réponſe
Combien elle fit de voeux pour trouver
dans fon amant moins de délicateffe qu'il
n'en devoit avoir ! mais elle le connoiffoit
trop , pour douter de fon obéiffance ; &
elle fçavoit que plus le facrifice exigé feroit
pénible , plus S. Preux feroit prompt
à fe l'impofer. Cette réponſe arriva enfin ;
& elle étoit conçue en ces termes : » je
rends à Julie d'Etange , le droit de dif
AVRIL 161 184
3
pofer d'elle - même , & de donner fa
main fans confulter fon coeur. Il ne
reftoit donc aucun prétexte à Julie pour
refufer celle de M. de Wolmar ; mais le
chagrin que lui cauferent tous les revers ,
affaiblirent tellement fa fanté , qu'en fe
mettant au lit , elle efpéra ne s'en plus
telever. Son mal étoit la petite vérale,
S. Preux apprend cette nouvelle à Paris
il prend la pofte , & dans trois jours il
arrive dans la maifon de Madame d'Orbe.
Il obtient d'elle , quoiqu'avec beaucoup
depeine , qu'il verra Julie la nuit fuivante;
mais à condition qu'il ne lui parlera pas ,,
& qu'il repartira dans l'inftant. Arrivé auprès
du lit de Julie , il apperçoit une de
fes mains ; il s'en faift ; il la baile avec
ardeur ; & comme il n'avoit point eu luimême
la petite vérole , illa gagne par ce
baifer. Il ne pouvoit être plus mal préparés
dit M. Rouleau ; mais c'étoit l'inoculation
de l'amour ; elle fut heureufe .
Les baifers de feu que S. Preux avoir
appliqué fur la main de Julie , réveillerent
Ja malade. Madame d'Orbe s'en apperçut
& malgré la réfiftance & les plaintes the
çet amant défefpéré , elle l'arracha de la
chambre , & l'obligea de partir . Julie crut
n'avoir fait qu'un rêve ce ne fut qu'après
fa guérifon , qu'on lui apprit la réalité de
Cette entrevue.
82 MERCURE DE FRANCE.
La fille du Baron d'Etange eſt enfirr
contrainte d'époufer M. de Wolmar. Plus
elle approchoit du moment fatal , moins
elle pouvoit déraciner de fon coeur fes
premieres affections. » Dans l'inftant même
, dit elle , où j'étois prête à jurer à
» un autre une éternelle fidélité , mon
» coeur juroit à mon amant un amour
» éternel. Je fus menée au Temple com-
» me une victime impure , qui fouille le
» facrifice où l'on va l'immoler . Arrivée
» à l'Eglife , je fentis en entrant, une forte
» d'émotion que je n'avois jamais éprou
» vée. Je ne fçais quelle terreur vint fai-
» fir mon âme dans ce lieu fimple & augufte.
Une frayeur foudaine me fit frif-
» fonner... Loin de me remettre , je fen-
» tis mon trouble augmenter durant la
» cérémonie ... Le jour fombre de l'édifi-
» ce , le profond filence des fpectateurs ,
» leur maintien modefte & recueilli , le
» cortège de tous mes parens , l'impofant
afpect de mon vénéré père , tout donnoit
à ce qui s'alloit paffer , un air de
» folemnité qui m'eût fait frémir à la
» feule idée d'un parjure . Je crus voir l'or-
» gane de la Providence , & entendre la
"
voix de Dieu dans le Miniftre pronon-
» çant gravement la fainte liturgie . La
» pureté , la dignité , la fainteté du maAVRIL
1761.
"
4
riage , fes chaftes & fublimes devoirs }
» tout cela me fit une telle inipreffion ,
que je crus fentir intérieurement une
révolution fubite. Une puiffance incon-
» nue fembla cortiger tout-à- coup le défordre
de mes affections , & les rétablie
» felon la loi du devoir & de la nature.
Ceft ainfi que M. Rouffeau prépare le
miracle qui s'opére au mariage . de Julie.
Quand le Pafteur me demanda , ajoutet-
elle , fi je promettois obéiffance & fidélité
parfaite à celui que j'acceptois pour
époux , ma bouche & mon coeur le promirent
; je le tiendrai jufqu'à la mort.
S. Preux ayant perda l'efpérance de
poffeder ce qu'il avoit de plus cher , a
befoin de toute fa lageffe & des confeils
d'Edouard pour ne pas attentet à fes
jours. C'est ici que commence cette grave
controverfe fur le Suicide , où l'on difcute
de part & d'autre , les raifons qu'on
peut avoir de fe donner la mort , & lés
motifs qui doivent nous en détourner.
» Tu t'ennuies de vivre , dit Milard à fon
ami ; & tu dis , la vie éft un mal : Toe
» ou tard tu feras confolé , & tu diras :
la vie eft un bien. Tu diras plus vrai ,
fans mieux raifonner ; car rien n'aura
changé que toi. Change donc dès au
» jour d'hui ; & puiſqué c'eft dans la niau-
"
Dv
84 MERCURE DE FRANCE.
"
» vaife difpofition de ton âme, qu'eft tout
» le mal , corrige tes affections déréglées
, & ne brule pas ta maifon , pour
» n'avoir pas la ppeeiinnee ddee llaa ranger.....
"
»
❞
Та
parles des devoirs du Magiftrat & du
» Père de famille ? & parce qu'ils ne te
» font pas impofés , tu te crois affranchi
de tout ; & la fociété à qui tu dois ta
» confervation , tes talens , tes lumières ;
la patrie à qui tu appartiens , les mal-
» heureux qui ont befoin de toi , ne leur
dois- tu rien ? O l'exact dénombrement
que tu fais ! Parmi les devoirs que tu
comptes, tu n'oublies que ceux de l'hom-
» me & du citoyen ... Socrate innocent ,
" par refpect pour les loix ne voulut pas
» fortir de prifon ; tu ne balances point à
» les violer injuſtement pour fortir de la
» vie; & tu demandes, quel mal fais- je ? .. Il
te fied bien d'ofer parler de mourir, tandis
que tu dois l'uſage de tá vie à tes femblables
! apprends qu'une mort , telle
» que tu la médites , eft honteufe & furtive.
C'est un vol fait au genre humain :
avant de le quitter , rends - lui ce qu'il a
>> fait pour toi.
Convaincu par les raifons du Milord ,
S. Preux prend la réfolution de vivre.
Mais cominent fupporter l'idee d'une féparation
éternelle 2 Edouard perfuade à
AVRIL. 1761
fon ami de quitter l'Europe , & de chercher
dans un autre hémisphère , la paix
dont il n'a pu jouir fur celui- ci . Il le fait
embarquer fur le navire de l'Amiral Anfon
,en qualité d'ingénieur ; & c'eft par cer
événement que M. Rouffeau termine le
troifiéme volume de cette hiftoire . Levoyage
de S. Preux autour du monde , fon retour
en Suiffe , la réception que lui fait M.
de Wolmar , la vie qu'il mène dans cette
maiſon , la mort de Julie , feront la matiére
des volumes fuivans , dont nous rendrons
compte dans le prochain Mercure
Fermer
Résumé : JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.
'Julie ou la Nouvelle Héloïse' est un roman épistolaire de Jean-Jacques Rousseau publié en 1761, composé de six volumes. L'intrigue se concentre sur l'amour entre Saint-Preux, précepteur de Julie, fille de la baronne d'Étange, et Julie elle-même. Leur relation est marquée par des échanges épistolaires révélant leurs sentiments. Pour éviter la tentation, Julie envoie Saint-Preux en voyage. À son retour, elle est malade et tente de convaincre son père de leur union, mais une chute l'en empêche. Le baron avait déjà promis Julie à M. de Wolmar. Une dispute éclate entre Saint-Preux et Milord Édouard Bampton, ami de Saint-Preux, après que Bampton ait mis en doute la vertu de Julie. Julie écrit pour éviter un duel. Milord Bomston propose le mariage de Julie et Saint-Preux, mais le baron refuse. Julie refuse de partir avec Milord Édouard et Saint-Preux part pour Paris avec Milord Bomston. À Paris, Saint-Preux critique certaines mœurs tout en reconnaissant les qualités des conversations parisiennes. Claire, cousine de Julie, épouse M. d'Orbe et meurt après avoir donné naissance à une fille. La mère de Julie découvre ses amours et en meurt. Julie refuse d'épouser M. de Wolmar, mais Saint-Preux la libère de sa promesse, la laissant désemparée. Julie tombe gravement malade et Saint-Preux contracte la variole en l'embrassant. Julie épouse finalement M. de Wolmar, jurant un amour éternel à Saint-Preux. Lors du mariage, Julie montre une profonde révérence et un sens du devoir. Saint-Preux, désespéré, envisage le suicide mais est dissuadé par Milord et Édouard. Il décide de quitter l'Europe pour trouver la paix, aidé par Édouard. Le troisième volume se termine ainsi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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JULIE OU LA NOUVELLE HELOISE ; LETTRES de deux Amans habitans d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies & publiées par J. J. ROUSSEAU. Amsterdam, chez Marc Michel Rey, 1761, six volumes in-12. Le prix est de 15 liv. sans les Estampes qui se vendent séparément 3. liv. chez Duchesne, rue S. Jacques, au Temple du Goût.