Auteur du texte (18)
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
Destinataire du texte (6)
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
Détail
Liste
Résultats : 18 texte(s)
1
p. 701-702
LETTRE à M. l'Abbé PHILIPPE, au sujet des Tragedies de M. de Voltaire, écrite de Paris le 20. Mars 1736.
Début :
C'est vous faire ma cour, Monsieur, que de vous envoyer les Vers que j'ai [...]
Mots clefs :
Tragédies, Voltaire, Vers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. l'Abbé PHILIPPE, au sujet des Tragedies de M. de Voltaire, écrite de Paris le 20. Mars 1736.
LETTRE à M. l'Abbé PHILIPPE ,
au sujet des Tragedies de M. de
Voltaire , écrite de Paris le 20. Mars
1736.
C'est vous faire ma cour , Monsieur
que de vous envoyer les Vers que j'ai
= composés au sujet des Tragédies de l'Illusre
M. de Voltaire . La haute estime que
vous
avez pour les Ouvrages d'un homme qui
fait tant d'honneur à sa Patrie par ses tan
lens universels , vous rendra peut- être agréa❤
ble la lecture des foibles essais d'une Muse
naissante:heureux , s'ils méritoient l'aprobation
des personnes qui ont le goût aussi
délicat que le vôtre ! Il se répand dans le
Public depuis quelques semaines , une Epitre
adressée au brillant Auteur d'Alzire &
elle commence par ces mois &
Rare génie , ornement de la France.
On
702 MERCURE DE FRANCE
sont ,
On me l'a attribuée sans fondement 3je
n'y ai aucune part. Cela me feroit -souhai
ter de mettre du jour mes Vers tels qu'il
si vous le jugez à propos. Soumis de
bon coeur à votre décision , j'attends tout de
Votre indulgence. Si c'est mon destin d'êt
imprimé, faites- moi grace de la Prose qui
faisoit partie des Lettres que j'ai eû l'honneur
d'écrire au Poëte incomparable de notr
siecle. Je finis par ce proverbe , Ne mihi
sis Patruus , en vous assurant que je suis
dans les sentimens d'une sincere et tendre vé
neration, M. & c. BA ... D'ARNAUD
A Paris ce 22. Mars 1736.
au sujet des Tragedies de M. de
Voltaire , écrite de Paris le 20. Mars
1736.
C'est vous faire ma cour , Monsieur
que de vous envoyer les Vers que j'ai
= composés au sujet des Tragédies de l'Illusre
M. de Voltaire . La haute estime que
vous
avez pour les Ouvrages d'un homme qui
fait tant d'honneur à sa Patrie par ses tan
lens universels , vous rendra peut- être agréa❤
ble la lecture des foibles essais d'une Muse
naissante:heureux , s'ils méritoient l'aprobation
des personnes qui ont le goût aussi
délicat que le vôtre ! Il se répand dans le
Public depuis quelques semaines , une Epitre
adressée au brillant Auteur d'Alzire &
elle commence par ces mois &
Rare génie , ornement de la France.
On
702 MERCURE DE FRANCE
sont ,
On me l'a attribuée sans fondement 3je
n'y ai aucune part. Cela me feroit -souhai
ter de mettre du jour mes Vers tels qu'il
si vous le jugez à propos. Soumis de
bon coeur à votre décision , j'attends tout de
Votre indulgence. Si c'est mon destin d'êt
imprimé, faites- moi grace de la Prose qui
faisoit partie des Lettres que j'ai eû l'honneur
d'écrire au Poëte incomparable de notr
siecle. Je finis par ce proverbe , Ne mihi
sis Patruus , en vous assurant que je suis
dans les sentimens d'une sincere et tendre vé
neration, M. & c. BA ... D'ARNAUD
A Paris ce 22. Mars 1736.
Fermer
2
p. 702-708
AVERTISSEMENT au Lecteur. / Vers envoyés à M. de Voltaire le 30. Janvier 1736.
Début :
Deja plus d'un rimeur / O Toi, qui de l'amour empruntant le pinceau, [...]
Mots clefs :
Amour, Coeur, Vers, Nature, Époux, Brutus , Alzire, Amant, Critique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVERTISSEMENT au Lecteur. / Vers envoyés à M. de Voltaire le 30. Janvier 1736.
AVERTISSEMENT au Lecteur
Deja plus d'un rimeur
Se déchaînant contre l'Ouvrage ,
Me donne le Pont-Neuf et les Quays en partagé
Que répondrai-je à ce fâcheux Censeur ,
Dont le ton critique m'outrage ?
Si Damon , ce vieil Orateur ,
Peut , sans reproche à l'audience ,
Faire ronfler son Auditeur ,
Fourquoi ne pas user de la même licence ?
Te puis à dix- sept ans endormir mon Lecteur.
Vers
AVRIL 1736. 703
Vers envoyés à M. de Voltaire le 30 .
Janvier 1736.
Toi , qui de l'amour empruntant le pinceau ,
Traces des passions une vive peinture :
Toi qui conduit par l'Art, formé par la Nature
Retires les Héros de la nuit du tombeau
Et possedes si bien l'heureux talent de plaire ,
Voltaire , qu'Apollon adopte pour son fils ,
Daigne accepter l'essai d'une muse sincere,
Dont la verité fait l'ornement et le prix :
Tandis que tout Paris te donne son suffrage ;'
Reçoisces Vers , reçois mon foible hommage ;
La raison vainement condamne ces transports ,
Sans écouter d'inutiles caprices ,
Je veux te consacrer mes timides accords ,
D'une Muse au berceau te vouer les prémices ¿
Que vois- je ? La critique abattuë à tes pieds ,
Ose encor contre roi lever sa tête altiere ,
Des Censeurs odieux les fronts humiliés ,
Portent leur haine écrite au sein de la poussiere
En vain ces Typhons condamnés ,
Bravent la main qui les tient enchaînés ; 1
En vain Penvieuse cabale
Désaprouve l'honneur qu'ont mérité tes Vers ;
Parle , et soudain cette fiere rivale ,
Confondue à ta voix , rentrera dans ses fers ;
Virgile , Milton et le Tasse ,
Dont les Ecrits presque divins
Les
1
704 MERCURE DE FRANCE
Les placent au- dessus du reste des Humains ,
Partagent avec toi notre encens au Parnasse.
Que ne puis- je exprimer ces charmes séducteurs
Qui touchent à ton gré les esprits et les coeurs?
Quand tu peins , je vois la Nature
Brillante de nouveaux attraits ;
Quand tu feins , l'aimable imposture
De la verité prend les traits.
Sur OEDIP E.
Par un assemblage exécrable ,
Mere , Epouse à la fois ,
Jocaste est d'autant moins coupable ;
Qu'elle obéit aux Loix.
D'Edipe infortuné je plains le sort funeste,
J'estime sa vertu , j'abhorre ses forfaits ,
C'est le crime que je déteste ,
Non le Criminel que je hais.
Sur HERODE et MARIA MNE .
Hérode en proye à mille allarmes ,
Tout injuste qu'il est nous arrache des larmes ;
J'admire de Varus la generosité ,
J'aime dans Mariamne une pudeur si rare ;
Avec l'Epoux je sens l'amour , la cruauté ,
Et j'accuse , avec lui , le Ciel d'être barbare ,
Lorsqu'il connoît le crime où son coeur l'a porte
Sur BRUTUS.
Du courageux Brutus la fermeté stoïque
Inspir
AVRIL.
, ༠
17368
Inspire au Spectateur de nobles sentimens ;
Sa constance héroïque
Fait taire la Nature en ces tristes momens ,
S'il veut être Romain , il cesse d'être Pere ;
L'un et l'autre a ses droits , il veut les satisfaire,
Rome exige du sang, l'amour retient son bras ;
Mais bien-tôt du Consul il prend le caractere ,
Et sort toujours vainqueur de ces rudes combats
Rien ne peut révoquer l'Arrêt inexorable ,
Le devoir a parlé , sa voix seule suffit
Pour armer ce Héros du foudre inévitable
Et sans gémir du joug où Rome le réduit ,
Il ne voit en Titus qu'un Citoyen coupable,
Sur ZAIRE.
Entre l'amour et la Religion ,
Zaïre irrésoluë
Jusqu'à la fin de l'action ,
Tient mon ame tremblante et toujours sas
penduë.
Lusignan , ce vieillard , ce Pere malheureux ,
Fixe des Spectateurs et le coeur et les yeux.
Son destin seul nous interesse ,
On partage avec lui sa joye et sa tristesse,
Orosmane est cruel , mais il est genereux ;
Dans Nerestan je vois un Chrétien plein de zele
Dans son aimable soeur , une amante fidelle ,
Ainsi mon ame tour-à - tour
Va de l'amour au trouble, et du trouble à l'amour.
Sur
706 MERCURE DE FRANCE
Sur CESAR.
Cesar est bienfaisant , vertueux , magnanime,
Et s'il n'étoit Tyran , Cesar seroit sans crime,
Brutus semble aux François un traître , un ins
humain ;
Mais Rome dans Brutus reconnoît un Romain,
Sur ALZIRE.
D'un devoir odieux victime infortunée ,
Alzire a deux Tyrans , l'Amour et l'Hymenée ;
L'un grave dans son coeur les traits d'un tendre
Amant ,
L'autre opose à ses feux la rigueur d'un serment,
Elle ne peut aimer sans se rendre infidelle .
Elle ne peut haïr sans être criminelle ,
L'Amant a sa tendresse , et l'Epoux a sa foi ,
Qui des deux doit donner ou recevoir la Loi ?
L'estime , la nature et la reconnoissance ,
C
Tiennent Alvarès incertain ;
al veut d'un bienfaiteur embrasser la défense ,
Et maintenir d'un fils le glorieux destin.
Zamoré aux yeux du Catholique ,
Est un Payen séditieux ;
Zamore aux Rives du Mexique ;
Est le liberateur d'un Peuple malheureux ,
Plus grand que ses Dieux même , il jouit de sa
gloire ,
Le coeur fait le Heros , et non pas la victoire ,
En vain le fier Gusman attaque son orgueil ,
Ce vengeur de l'Etat , seul apui de l'Empire ,
Sang
AVRIL. 1735. 707
Cans trembler sur sou sort , ne craint que pour
Alzire ,
Et voit d'un oeil serain les horreurs du cercueil ,
Prétextant ses forfaits du titre de courage ,
De sang toujours avide , enyvré de carnage ,
Gusman vit en tyran et meurt en vrai Chrétien
du tombeau le Ciel est son soutien ;
Aux portes
A son Rival ceder le Diadême ,
C'est l'effort d'un grand coeur
Lui ceder ce qu'on aime ,
C'est de soi - même être vainqueur.
Dans Alzire chacun croit voir une Maîtresse ,
L'on ressent four - à- tour la haîne et la tendresse,
Un Epoux plaint l'Epoux , un Amant plaint
l'Amant.
Plût au Ciel qu'on aimât aussi fidelement !
Poursuis , ingénieux Voltaire ,
A ce prix fai couler nos pleurs :
Poursui ta brillante carriere ,
Et regne à jamais sur nos coeurs
Que ton nom , que ta gloire ,
Perce de l'avenir l'épaisse obscurité ;
Puisses-tu remporter victoire sur victoire ,
Et de mille Rivaux confondre la fierté !
C
Et toi jeune Gossin , dont les yeux pleins de
charmes ,
• Te donnent tant d'admirateurs ,
Tu n'as qu'à répandre des larmes ;
P Ex
708 MERCURE DE FRANCE
EL Voltaire bien- tôt par tes attraits vainqueurs ,
A la Critique arrachera les armes.
BA **
Landare parum est , laudemur et ipsi. Ovid.
Deja plus d'un rimeur
Se déchaînant contre l'Ouvrage ,
Me donne le Pont-Neuf et les Quays en partagé
Que répondrai-je à ce fâcheux Censeur ,
Dont le ton critique m'outrage ?
Si Damon , ce vieil Orateur ,
Peut , sans reproche à l'audience ,
Faire ronfler son Auditeur ,
Fourquoi ne pas user de la même licence ?
Te puis à dix- sept ans endormir mon Lecteur.
Vers
AVRIL 1736. 703
Vers envoyés à M. de Voltaire le 30 .
Janvier 1736.
Toi , qui de l'amour empruntant le pinceau ,
Traces des passions une vive peinture :
Toi qui conduit par l'Art, formé par la Nature
Retires les Héros de la nuit du tombeau
Et possedes si bien l'heureux talent de plaire ,
Voltaire , qu'Apollon adopte pour son fils ,
Daigne accepter l'essai d'une muse sincere,
Dont la verité fait l'ornement et le prix :
Tandis que tout Paris te donne son suffrage ;'
Reçoisces Vers , reçois mon foible hommage ;
La raison vainement condamne ces transports ,
Sans écouter d'inutiles caprices ,
Je veux te consacrer mes timides accords ,
D'une Muse au berceau te vouer les prémices ¿
Que vois- je ? La critique abattuë à tes pieds ,
Ose encor contre roi lever sa tête altiere ,
Des Censeurs odieux les fronts humiliés ,
Portent leur haine écrite au sein de la poussiere
En vain ces Typhons condamnés ,
Bravent la main qui les tient enchaînés ; 1
En vain Penvieuse cabale
Désaprouve l'honneur qu'ont mérité tes Vers ;
Parle , et soudain cette fiere rivale ,
Confondue à ta voix , rentrera dans ses fers ;
Virgile , Milton et le Tasse ,
Dont les Ecrits presque divins
Les
1
704 MERCURE DE FRANCE
Les placent au- dessus du reste des Humains ,
Partagent avec toi notre encens au Parnasse.
Que ne puis- je exprimer ces charmes séducteurs
Qui touchent à ton gré les esprits et les coeurs?
Quand tu peins , je vois la Nature
Brillante de nouveaux attraits ;
Quand tu feins , l'aimable imposture
De la verité prend les traits.
Sur OEDIP E.
Par un assemblage exécrable ,
Mere , Epouse à la fois ,
Jocaste est d'autant moins coupable ;
Qu'elle obéit aux Loix.
D'Edipe infortuné je plains le sort funeste,
J'estime sa vertu , j'abhorre ses forfaits ,
C'est le crime que je déteste ,
Non le Criminel que je hais.
Sur HERODE et MARIA MNE .
Hérode en proye à mille allarmes ,
Tout injuste qu'il est nous arrache des larmes ;
J'admire de Varus la generosité ,
J'aime dans Mariamne une pudeur si rare ;
Avec l'Epoux je sens l'amour , la cruauté ,
Et j'accuse , avec lui , le Ciel d'être barbare ,
Lorsqu'il connoît le crime où son coeur l'a porte
Sur BRUTUS.
Du courageux Brutus la fermeté stoïque
Inspir
AVRIL.
, ༠
17368
Inspire au Spectateur de nobles sentimens ;
Sa constance héroïque
Fait taire la Nature en ces tristes momens ,
S'il veut être Romain , il cesse d'être Pere ;
L'un et l'autre a ses droits , il veut les satisfaire,
Rome exige du sang, l'amour retient son bras ;
Mais bien-tôt du Consul il prend le caractere ,
Et sort toujours vainqueur de ces rudes combats
Rien ne peut révoquer l'Arrêt inexorable ,
Le devoir a parlé , sa voix seule suffit
Pour armer ce Héros du foudre inévitable
Et sans gémir du joug où Rome le réduit ,
Il ne voit en Titus qu'un Citoyen coupable,
Sur ZAIRE.
Entre l'amour et la Religion ,
Zaïre irrésoluë
Jusqu'à la fin de l'action ,
Tient mon ame tremblante et toujours sas
penduë.
Lusignan , ce vieillard , ce Pere malheureux ,
Fixe des Spectateurs et le coeur et les yeux.
Son destin seul nous interesse ,
On partage avec lui sa joye et sa tristesse,
Orosmane est cruel , mais il est genereux ;
Dans Nerestan je vois un Chrétien plein de zele
Dans son aimable soeur , une amante fidelle ,
Ainsi mon ame tour-à - tour
Va de l'amour au trouble, et du trouble à l'amour.
Sur
706 MERCURE DE FRANCE
Sur CESAR.
Cesar est bienfaisant , vertueux , magnanime,
Et s'il n'étoit Tyran , Cesar seroit sans crime,
Brutus semble aux François un traître , un ins
humain ;
Mais Rome dans Brutus reconnoît un Romain,
Sur ALZIRE.
D'un devoir odieux victime infortunée ,
Alzire a deux Tyrans , l'Amour et l'Hymenée ;
L'un grave dans son coeur les traits d'un tendre
Amant ,
L'autre opose à ses feux la rigueur d'un serment,
Elle ne peut aimer sans se rendre infidelle .
Elle ne peut haïr sans être criminelle ,
L'Amant a sa tendresse , et l'Epoux a sa foi ,
Qui des deux doit donner ou recevoir la Loi ?
L'estime , la nature et la reconnoissance ,
C
Tiennent Alvarès incertain ;
al veut d'un bienfaiteur embrasser la défense ,
Et maintenir d'un fils le glorieux destin.
Zamoré aux yeux du Catholique ,
Est un Payen séditieux ;
Zamore aux Rives du Mexique ;
Est le liberateur d'un Peuple malheureux ,
Plus grand que ses Dieux même , il jouit de sa
gloire ,
Le coeur fait le Heros , et non pas la victoire ,
En vain le fier Gusman attaque son orgueil ,
Ce vengeur de l'Etat , seul apui de l'Empire ,
Sang
AVRIL. 1735. 707
Cans trembler sur sou sort , ne craint que pour
Alzire ,
Et voit d'un oeil serain les horreurs du cercueil ,
Prétextant ses forfaits du titre de courage ,
De sang toujours avide , enyvré de carnage ,
Gusman vit en tyran et meurt en vrai Chrétien
du tombeau le Ciel est son soutien ;
Aux portes
A son Rival ceder le Diadême ,
C'est l'effort d'un grand coeur
Lui ceder ce qu'on aime ,
C'est de soi - même être vainqueur.
Dans Alzire chacun croit voir une Maîtresse ,
L'on ressent four - à- tour la haîne et la tendresse,
Un Epoux plaint l'Epoux , un Amant plaint
l'Amant.
Plût au Ciel qu'on aimât aussi fidelement !
Poursuis , ingénieux Voltaire ,
A ce prix fai couler nos pleurs :
Poursui ta brillante carriere ,
Et regne à jamais sur nos coeurs
Que ton nom , que ta gloire ,
Perce de l'avenir l'épaisse obscurité ;
Puisses-tu remporter victoire sur victoire ,
Et de mille Rivaux confondre la fierté !
C
Et toi jeune Gossin , dont les yeux pleins de
charmes ,
• Te donnent tant d'admirateurs ,
Tu n'as qu'à répandre des larmes ;
P Ex
708 MERCURE DE FRANCE
EL Voltaire bien- tôt par tes attraits vainqueurs ,
A la Critique arrachera les armes.
BA **
Landare parum est , laudemur et ipsi. Ovid.
Fermer
3
p. 1540-1544
LETTRE à M. l'Abbé Philippe, du 25. Juin 1736. au sujet de la maladie de l'Auteur.
Début :
L'Intérêt que vous prenez, Monsieur, à la vie d'un jeune homme que vous [...]
Mots clefs :
Ami, Coeur, Âme, Esculape, Dieu, Yeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. l'Abbé Philippe, du 25. Juin 1736. au sujet de la maladie de l'Auteur.
LETTRE à M. l'Abbé Philippe ,
du 25. Juin 1736. au sujet de la maladie
de l'Auteur .
L
' Interêt que vous prenez , Monsieur ;
à la vie d'un jeune homme que vous
bonorez de votre amitié , ranime les feux
d'une Muse expirante. Elle trace dans un
intervalle que lui laisse un accès fugitif ;
ces Vers, Enfans plutôt de la reconnoissance
que du travail.
Succombant sous les coups d'une fiévre ho
micide ,
Brulant des mêmes feux ,
Qui sur le Mont Eta consumerent Alcide ,
Ami , c'est dans ce trouble affreux ,
Que je t'écris ces Vers , derniers fruits de ma
veine .
Déja le jour se dérobe à mes yeux ,
Déja je n'entens plus qu'à peine ,
Les tristes sons de Melpomene ,
Et les mâles accens du sublime Lycas ;
C'en est fait , le Destin ordonne mon trépas ;
L'Arrêt est prononcé ; je l'attends sans me
plaindre i
Qui
JUILLET. 1736. 154%
Qui sçait mourir , sçait ne rien craindro,
Je touche à ce fatal moment ,
Où , revenu de son égarement ,
L'homme commence à se connoître ,
Et paroît tel qu'il doit paroître.
Des remords inconnus s'élevent dans son coeur
Il déteste le crime , il pleure son erreur ;
En vain la volupté d'un poison détestable ,
Veut enyvrer et son ame et ses sens ,
Il reconnoît ses charmes impuissans ,
En se reconnoissant coupable.
Mais quelle horreur tout à coup me saisit ?
Quel voile ténébreux fait pâlir la lumiere!
J'expire , je descends dans l'éternelle nuit :
Cher ami , si jamais Lysimon sçût te plaire ','
S'il fut fidele aux loix d'une sainte amitié.
De son sort malheureux daigne prendre pitié ,
Viens recueillir ma cendre ,
Viens , où Daphnis poura te prévenir .
Par ces rimes instruis les siècles à venir ,
Qu'il fut chez les François un coeur sincere er
rendre :
Cy gît un mortel bienfaisant ,
Il fut François , et sçût être constant.
Ce n'est qu'à regret que je fais mau
Epit aphe
2542 MERCURE DE FRANCE
Epitaphe , je vous accuse ingénuëment ma
foiblesses quitter le monde ! la pensée m'en
fait frémir. Je ne tiens point aux plaisirs 3
mon corps est aguerri aux assauts d'une pénible
maladie. Mon ame seule soupire sur
la perte des douceurs que l'on goûte à cultiver
les beaux Arts , et sur la séparation de
mes guides dans les Sciences. Quoi ! me suisė
je dit , plus d'une fois.
·
Faut- il abandonner cet illustre V.
Cet Enfant du bon goût , Citoyen de
Cythere ,
Dont les accens mélodieux ,
Le mettent même au rang des Dieux ?
Faut- il quitter Apollon , et le Pinde ?
Faut-il mourir et ne pas voir Clorinde ?
>
Voilà quelques- unes des pensées qui me
venoient dans de fréquens délires ; je supri-
Monsieur, celles que vôtre affection
pour moi inspiroit à un coeur penetré ; car il
pense quelquefois mieux que l'esprit , et on
me l'étourdit
pas
j'étois occupé de ces douces réflexions , quand
le sommeil me surprit , graces à mon lutin
farouche.
sur un vrai mérite. Hier
De ses voiles épais la nuit couvroit les Cicax ,
J'avois
JUILLET 1736. 1543
J'avois fermé ma tremblante paupiere ;
Lorsqu'un Vieillard vint s'offrir à mes yeux.
Un tel aspect , je ne le sçaurois taire ,
Glaça mes sens , et de crainte et d'effroi,
Sous son menton flotoit un rabat à l'antique ;
Quelle fut ma terreur ! qnand s'aprochant de
moi ,
Il prononça ces mots d'une voix fatidique.
Je suis Esculape , ce Dieu
Qui reçoit de l'encens et des voeux en tout lieu
Obéïs à mes.Loix , aprends à me connoître ,
Par moi tu peux perir , par moi tu peux re
naître ,
Je te rends aux mortels , révis , mais crains
un jour ,
...
Et le Dieu du Parnasse ; et le Dieu de l'Amour
Déja , Monsieur , je me familiarisois
avec Seigneur Esculape , je m'aprétois à lui
faire quantité de questions sur la Medecine
et ses doctes Supôts ; mais je me réveillai en
sursant , pour mon malheur, j'aurois sans
doute apris de curieuses Anecdotes dont le
Public auroit été instruit. Bien tôt je m'aperçûs
de l'illusion que m'avoit fait un songe
imposteur , la fiévre me réprit , et je connus
La fausseté des promesses de la Divinité qui
s'étoit présentée à votre ami. Peut- être aussi
est- ce un effet de la colere d'Esculape : Il a
sondé
x544 MERCURE DE FRANCE
sondé les replis de mon ame , il y a découvert
les dispositions sinceres où je suis d'écouter
avec docilité les leçons des Muses
sçavantes. Sansy penser ma Lettre devient
longue ; Finissons , c'est assés badiner sur
un sujet trop sérieux : J'oublie que je suis
malade , etje ne m'en ressouviens que par le
sentiment des écarts de mon cerveau déreglé.
Je suis avec toute la considération que
méritent vos rares talens, et la plus vive reconnoissance
de votre affection , Monsieur
, &c.
Ba. *** d'Arnaud.
du 25. Juin 1736. au sujet de la maladie
de l'Auteur .
L
' Interêt que vous prenez , Monsieur ;
à la vie d'un jeune homme que vous
bonorez de votre amitié , ranime les feux
d'une Muse expirante. Elle trace dans un
intervalle que lui laisse un accès fugitif ;
ces Vers, Enfans plutôt de la reconnoissance
que du travail.
Succombant sous les coups d'une fiévre ho
micide ,
Brulant des mêmes feux ,
Qui sur le Mont Eta consumerent Alcide ,
Ami , c'est dans ce trouble affreux ,
Que je t'écris ces Vers , derniers fruits de ma
veine .
Déja le jour se dérobe à mes yeux ,
Déja je n'entens plus qu'à peine ,
Les tristes sons de Melpomene ,
Et les mâles accens du sublime Lycas ;
C'en est fait , le Destin ordonne mon trépas ;
L'Arrêt est prononcé ; je l'attends sans me
plaindre i
Qui
JUILLET. 1736. 154%
Qui sçait mourir , sçait ne rien craindro,
Je touche à ce fatal moment ,
Où , revenu de son égarement ,
L'homme commence à se connoître ,
Et paroît tel qu'il doit paroître.
Des remords inconnus s'élevent dans son coeur
Il déteste le crime , il pleure son erreur ;
En vain la volupté d'un poison détestable ,
Veut enyvrer et son ame et ses sens ,
Il reconnoît ses charmes impuissans ,
En se reconnoissant coupable.
Mais quelle horreur tout à coup me saisit ?
Quel voile ténébreux fait pâlir la lumiere!
J'expire , je descends dans l'éternelle nuit :
Cher ami , si jamais Lysimon sçût te plaire ','
S'il fut fidele aux loix d'une sainte amitié.
De son sort malheureux daigne prendre pitié ,
Viens recueillir ma cendre ,
Viens , où Daphnis poura te prévenir .
Par ces rimes instruis les siècles à venir ,
Qu'il fut chez les François un coeur sincere er
rendre :
Cy gît un mortel bienfaisant ,
Il fut François , et sçût être constant.
Ce n'est qu'à regret que je fais mau
Epit aphe
2542 MERCURE DE FRANCE
Epitaphe , je vous accuse ingénuëment ma
foiblesses quitter le monde ! la pensée m'en
fait frémir. Je ne tiens point aux plaisirs 3
mon corps est aguerri aux assauts d'une pénible
maladie. Mon ame seule soupire sur
la perte des douceurs que l'on goûte à cultiver
les beaux Arts , et sur la séparation de
mes guides dans les Sciences. Quoi ! me suisė
je dit , plus d'une fois.
·
Faut- il abandonner cet illustre V.
Cet Enfant du bon goût , Citoyen de
Cythere ,
Dont les accens mélodieux ,
Le mettent même au rang des Dieux ?
Faut- il quitter Apollon , et le Pinde ?
Faut-il mourir et ne pas voir Clorinde ?
>
Voilà quelques- unes des pensées qui me
venoient dans de fréquens délires ; je supri-
Monsieur, celles que vôtre affection
pour moi inspiroit à un coeur penetré ; car il
pense quelquefois mieux que l'esprit , et on
me l'étourdit
pas
j'étois occupé de ces douces réflexions , quand
le sommeil me surprit , graces à mon lutin
farouche.
sur un vrai mérite. Hier
De ses voiles épais la nuit couvroit les Cicax ,
J'avois
JUILLET 1736. 1543
J'avois fermé ma tremblante paupiere ;
Lorsqu'un Vieillard vint s'offrir à mes yeux.
Un tel aspect , je ne le sçaurois taire ,
Glaça mes sens , et de crainte et d'effroi,
Sous son menton flotoit un rabat à l'antique ;
Quelle fut ma terreur ! qnand s'aprochant de
moi ,
Il prononça ces mots d'une voix fatidique.
Je suis Esculape , ce Dieu
Qui reçoit de l'encens et des voeux en tout lieu
Obéïs à mes.Loix , aprends à me connoître ,
Par moi tu peux perir , par moi tu peux re
naître ,
Je te rends aux mortels , révis , mais crains
un jour ,
...
Et le Dieu du Parnasse ; et le Dieu de l'Amour
Déja , Monsieur , je me familiarisois
avec Seigneur Esculape , je m'aprétois à lui
faire quantité de questions sur la Medecine
et ses doctes Supôts ; mais je me réveillai en
sursant , pour mon malheur, j'aurois sans
doute apris de curieuses Anecdotes dont le
Public auroit été instruit. Bien tôt je m'aperçûs
de l'illusion que m'avoit fait un songe
imposteur , la fiévre me réprit , et je connus
La fausseté des promesses de la Divinité qui
s'étoit présentée à votre ami. Peut- être aussi
est- ce un effet de la colere d'Esculape : Il a
sondé
x544 MERCURE DE FRANCE
sondé les replis de mon ame , il y a découvert
les dispositions sinceres où je suis d'écouter
avec docilité les leçons des Muses
sçavantes. Sansy penser ma Lettre devient
longue ; Finissons , c'est assés badiner sur
un sujet trop sérieux : J'oublie que je suis
malade , etje ne m'en ressouviens que par le
sentiment des écarts de mon cerveau déreglé.
Je suis avec toute la considération que
méritent vos rares talens, et la plus vive reconnoissance
de votre affection , Monsieur
, &c.
Ba. *** d'Arnaud.
Fermer
4
p. 1654
VERS A MADAME LA COMTESSE DE *** En lui envoyant ZAÏRE.
Début :
Jeune Beauté, dont les traits séducteurs [...]
Mots clefs :
Yeux, Amour, Voltaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS A MADAME LA COMTESSE DE *** En lui envoyant ZAÏRE.
VERS
A MADAME LA COMTESSE DE ***
En lui envoyant ZAÏRE.
J
Eune Beauté , dont les traits féducteurs
Brillent du fimple éclat d'une aimable fageffe ,
Toi , qui fçais joindre à ces apas flateurs
Le naturel , et la délicateffe .
Que tes beaux yeux , ces yeux maîtres des coeurs ,
Ces yeux, qui chaque jour reçoivent mon hommage,
Daignent enfin fur ce charmant ouvrage
Fixer leurs regards enchanteurs .
L'Amour par la voix de Voltaire ,
Nous donna fouvent des leçons .
Quoi , ferois-tu la feule à qui fes tendres fons
N'auroient pas le bonheur de plaire ?
D'Arnaud.
A MADAME LA COMTESSE DE ***
En lui envoyant ZAÏRE.
J
Eune Beauté , dont les traits féducteurs
Brillent du fimple éclat d'une aimable fageffe ,
Toi , qui fçais joindre à ces apas flateurs
Le naturel , et la délicateffe .
Que tes beaux yeux , ces yeux maîtres des coeurs ,
Ces yeux, qui chaque jour reçoivent mon hommage,
Daignent enfin fur ce charmant ouvrage
Fixer leurs regards enchanteurs .
L'Amour par la voix de Voltaire ,
Nous donna fouvent des leçons .
Quoi , ferois-tu la feule à qui fes tendres fons
N'auroient pas le bonheur de plaire ?
D'Arnaud.
Fermer
5
p. 1654-1655
VERS DU MESME, A M. l'Abbé D*** en lui envoyant des Prix qu'il avoit remportés aux Jésuites.
Début :
O toi, donc les doctes leçons [...]
Mots clefs :
Temple, Lauriers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS DU MESME, A M. l'Abbé D*** en lui envoyant des Prix qu'il avoit remportés aux Jésuites.
VERS DU MESME
>
'A M. l'Abbé D*** en lui envoyant des Prix
qu'il avoit remportés aux Jéfuites.
Toi , dont les doctes leçons
Du Temple de Phébus m'ont ouvert la barriere ,
Toi , par qui mis au rang de fes chers Nouriffons ;
De Lauriers triomphans j'ai ceint ma tête altiere ;
Ami
JUILLET. 1738. 1635
Ami fidele , & Cenfeur éclairé ,
D ** qui dès ma tendre enfance
Guidant un pas encore mal affuré,
Du Dédale de la Science
Me démêlas le fil facré .
Daigne accepter ce Livre , ou des mains de fa gloire
Mon front environné de rameaux toujours verds ,
Du temps injurieux affi ontant les hyvets ,
Trouve un heureux Printems aux champs de la
victoire.
Souffre qu'à tes genoux dépofant mes Lauriers ,
M'avançant fur tes pas au Temple de Mémoire
Parmi ces noms fameux qui brillent dans l'Hiſtoire ,
Je tranſmette le tien jufqu'aux fiecles derniers.
Viens avec moi fous ces pompeux Trophées ,
Apprendre à l'Univers tes vertus , ta grandeur ;
Nouveaux Platons , comme nouveaux Orphés
De l'Immortalité partageons la fplendeur .
Tous deux nous élevans d'une aîle audacieuse
Perçons des vaftes Cieux la route lumineuse ;
Et vainqueurs immortels de l'envie et des temps ,
Consacrons à Dieu feul d'éternels monumens.
>
'A M. l'Abbé D*** en lui envoyant des Prix
qu'il avoit remportés aux Jéfuites.
Toi , dont les doctes leçons
Du Temple de Phébus m'ont ouvert la barriere ,
Toi , par qui mis au rang de fes chers Nouriffons ;
De Lauriers triomphans j'ai ceint ma tête altiere ;
Ami
JUILLET. 1738. 1635
Ami fidele , & Cenfeur éclairé ,
D ** qui dès ma tendre enfance
Guidant un pas encore mal affuré,
Du Dédale de la Science
Me démêlas le fil facré .
Daigne accepter ce Livre , ou des mains de fa gloire
Mon front environné de rameaux toujours verds ,
Du temps injurieux affi ontant les hyvets ,
Trouve un heureux Printems aux champs de la
victoire.
Souffre qu'à tes genoux dépofant mes Lauriers ,
M'avançant fur tes pas au Temple de Mémoire
Parmi ces noms fameux qui brillent dans l'Hiſtoire ,
Je tranſmette le tien jufqu'aux fiecles derniers.
Viens avec moi fous ces pompeux Trophées ,
Apprendre à l'Univers tes vertus , ta grandeur ;
Nouveaux Platons , comme nouveaux Orphés
De l'Immortalité partageons la fplendeur .
Tous deux nous élevans d'une aîle audacieuse
Perçons des vaftes Cieux la route lumineuse ;
Et vainqueurs immortels de l'envie et des temps ,
Consacrons à Dieu feul d'éternels monumens.
Fermer
6
p. 2147-2149
LETTRE de M. d'Arnaud, à Madame de B***, en lui envoyant les Elemens de Newton.
Début :
LA Prose comme les Vers, ne suffisent pas, Madame, pour vous marquer ma [...]
Mots clefs :
Isaac Newton, René Descartes, Philosophe, Géométrie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. d'Arnaud, à Madame de B***, en lui envoyant les Elemens de Newton.
LETTRE de M. d'Arnaud , à Madame
de B *** , en lui envoyant les Elemens de
Newton.
L
A Prose comme les Vers , ne suffisent
pas , Madame , pour vous marquer ma
reconnoissance ; le sentiment n'ayant point
d'autres interpretes , j'ai cru qu'il étoit de
mon devoir de vous remercier dans les deux
genres , ainsi je serai toujours excusable , de
quelque façon que je m'exprime ; comme je
craindrois d'exposer mes foibles Ouvrages
à votre critique , je vous envoye à leur place
ceux de M. de Voltaire . Le mérite de ce
sublime Auteur vous est assés connu , il
vient de donner une nouvelle Edition de sa
Traduction des Elemens de Newton. Ce
Cüij Livre
2148 MERCURE DE FRANCE
,
Livre renferme des vérités philosophiques ,
qui sont peintes avec les couleurs les plus
expressives & en même - temps les plus naturelles
; Descartes & Mallebranche , sont
quelquefois maltraités par l'Auteur Anglois;
c'est à vous , Mad . de décider lequel des
deux mérite d'être suivi , tous deux ont fait
des fautes. Descartes peut s'être trompé
dans ses Tourbillons & Newton dans
ses Calculs à l'infini. Il faut avoüer cependant
que la Géometrie est la Science la moins susceptible
d'hypotheses ou de sophismes ; la
diversité des Angles , des Lignes , la Section
de leurs parties , ce sont des vérités distinctes
& qui ne font point illusion ; un Géometre
voyage sur la Terre avec sûreté, & découvre
de nouveaux objets , à mesure qu'il
avance , tandis qu'un Physisien s'égare souvent
dans le Labyrinte de la Nature , & va
attendre dans la Lune qu'une nouvelle hypothese
le transporte dans Saturne , ou le promene
de Ciel en Ciel . Au reste Mad.
Newton est entré dans une carriere que Descartes
lui a ouverte ; il a fallu que ce dernier
ait sondé les abymes de la Nature , pour
que l'autre évitât d'y tomber ; voilà , je crois,
ce qui pourroit excuser le Philosophe François
, s'il étoit répréhensible ; tout ce qu'on
peut assûrer c'est que Descartes & Newton
sont tous deux hommes & tous deux grands
>
hommes.
OCTOBRE . 1738 . 2149
hommes. Pour égayer cette Lettre , il faut
que je vous raporte un trait , à propos de
Newton.
On dit (je crois le fait très- véritable , )
Que du Dieu de Paphos repoussant tous les traits ,
Newton , de votre Sexe ennemi redoutable ,
Philosophe toujours , ne fut homme jamais ;
Ah ! si l'Amour eût emprunté vos traits
Ces yeux où brillent mille charmes,
Ces graces , cet esprit & ces apas secrets ,
A.
Qui de ce Dieu sont les plus fortes Armes ;
Si l'Enfant de Cypris vous avoit ressemblé ,
On auroit vû Newton devenir homme ;
Comme Vénus • vous méritez la Pomme ,
Comme Paris , pour vous il eût brûlé.
-
Voilà , Mad. l'obligation que votre Sexe
vous auroit euë, si Newton fût venu dans ce
siecle- ci , l'homme n'auroit point gâté le .
Philosophe, & je crois qu'on peut réunir l'Amour
avec la Géometrie ; ce n'est point un Paradoxe
que j'avance, tous ceux qui vous verront
sentiront la vérité de ces paroles; le Systême
de l'Attraction, que Newton nous a donné,
devient intelligible tous les jours . Si vous
l'adoptez , Mad. ne doutez pas que les Connoisseurs
ne se rangent de votre côté. J'ai
l'honneur d'être , &c .
A Montalais le 3 Septembre 1738.
de B *** , en lui envoyant les Elemens de
Newton.
L
A Prose comme les Vers , ne suffisent
pas , Madame , pour vous marquer ma
reconnoissance ; le sentiment n'ayant point
d'autres interpretes , j'ai cru qu'il étoit de
mon devoir de vous remercier dans les deux
genres , ainsi je serai toujours excusable , de
quelque façon que je m'exprime ; comme je
craindrois d'exposer mes foibles Ouvrages
à votre critique , je vous envoye à leur place
ceux de M. de Voltaire . Le mérite de ce
sublime Auteur vous est assés connu , il
vient de donner une nouvelle Edition de sa
Traduction des Elemens de Newton. Ce
Cüij Livre
2148 MERCURE DE FRANCE
,
Livre renferme des vérités philosophiques ,
qui sont peintes avec les couleurs les plus
expressives & en même - temps les plus naturelles
; Descartes & Mallebranche , sont
quelquefois maltraités par l'Auteur Anglois;
c'est à vous , Mad . de décider lequel des
deux mérite d'être suivi , tous deux ont fait
des fautes. Descartes peut s'être trompé
dans ses Tourbillons & Newton dans
ses Calculs à l'infini. Il faut avoüer cependant
que la Géometrie est la Science la moins susceptible
d'hypotheses ou de sophismes ; la
diversité des Angles , des Lignes , la Section
de leurs parties , ce sont des vérités distinctes
& qui ne font point illusion ; un Géometre
voyage sur la Terre avec sûreté, & découvre
de nouveaux objets , à mesure qu'il
avance , tandis qu'un Physisien s'égare souvent
dans le Labyrinte de la Nature , & va
attendre dans la Lune qu'une nouvelle hypothese
le transporte dans Saturne , ou le promene
de Ciel en Ciel . Au reste Mad.
Newton est entré dans une carriere que Descartes
lui a ouverte ; il a fallu que ce dernier
ait sondé les abymes de la Nature , pour
que l'autre évitât d'y tomber ; voilà , je crois,
ce qui pourroit excuser le Philosophe François
, s'il étoit répréhensible ; tout ce qu'on
peut assûrer c'est que Descartes & Newton
sont tous deux hommes & tous deux grands
>
hommes.
OCTOBRE . 1738 . 2149
hommes. Pour égayer cette Lettre , il faut
que je vous raporte un trait , à propos de
Newton.
On dit (je crois le fait très- véritable , )
Que du Dieu de Paphos repoussant tous les traits ,
Newton , de votre Sexe ennemi redoutable ,
Philosophe toujours , ne fut homme jamais ;
Ah ! si l'Amour eût emprunté vos traits
Ces yeux où brillent mille charmes,
Ces graces , cet esprit & ces apas secrets ,
A.
Qui de ce Dieu sont les plus fortes Armes ;
Si l'Enfant de Cypris vous avoit ressemblé ,
On auroit vû Newton devenir homme ;
Comme Vénus • vous méritez la Pomme ,
Comme Paris , pour vous il eût brûlé.
-
Voilà , Mad. l'obligation que votre Sexe
vous auroit euë, si Newton fût venu dans ce
siecle- ci , l'homme n'auroit point gâté le .
Philosophe, & je crois qu'on peut réunir l'Amour
avec la Géometrie ; ce n'est point un Paradoxe
que j'avance, tous ceux qui vous verront
sentiront la vérité de ces paroles; le Systême
de l'Attraction, que Newton nous a donné,
devient intelligible tous les jours . Si vous
l'adoptez , Mad. ne doutez pas que les Connoisseurs
ne se rangent de votre côté. J'ai
l'honneur d'être , &c .
A Montalais le 3 Septembre 1738.
Fermer
7
p. 1143-1147
DESCARTES. POEME. Par M. d'Arnaud.
Début :
Fille de la Raison, sage Divinité, [...]
Mots clefs :
Yeux, Cieux, Nuit, Jour, Erreur, Arts, Regards, Philosophie, Raison, René Descartes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DESCARTES. POEME. Par M. d'Arnaud.
DESCARTES.
POEM E:
Par M. d'Arnaud.
Fulle de la Raifon , fage Divinité ,
Toi , qui conduis nos pas à l'immortalité ;
O toi , par qui des Cieux franchiffant la barriere ,
Des Aftres étonnés nous bornons la carriere ;
Toi , qui nous éclairant de ton divin flambeau ,
Sur la nuit de l'Eſprit répans un jour nouveau
Et de l'erreur des fens diffipant les preſtiges ,
Anos yeux chaque jour découvres des prodiges;
Maîtreffe de ma vie , ame de tous les Arts ,
Echauffe mes Ecrits du feu de tes regards ;
Souffre que m'élevant fur l'aîle du génie >
Je chante le pouvoir de la Philofophie.
Qu'affociant tes fruits aux fleurs de l'Hélicon ,
J'éternise ma gloire , en célebrant ton nom .
Je confacre mes Vers au fublime Descartes ;
Qu'à jamais de ces Lieux le menfonge s'écarte ,
Et faifant devant moi marcher la vérité ,
Guide mes pas tremblans dans cette obfcurité ;
Des ombres de l'erreur , la Terre environnée ,
Afon aveuglément s'étoit abandonnée ;
Longtemps, à l'Ignorance élevant des Autels ,
E iij
La
1144 MERCURE DE FRANCE
La Superftition abufa les Mortels ;
Des Arts qu'elle obfcurcit la clarté fut éteinte
L'Univers oprimé n'obéit qu'à la crainte ,
Et rampant fous le joug imposé par l'Erreur ,
De ce Tiran facré refpecta la fureur ;
Son poifon étouffant le germe des Sciences ,
Des vices dans nos coeurs entretint les femences ,
En vain la vérité fit entendre fa voix ,
Le menfonge usurpa fon empire , & les droits
De la crédulité , déplorable victimes ,
Scs
yeux
Les humains confondoient les vertus & les crimes,
Et mettant fur leurs yeux eux -mêmes le bandeau;
Toujours de la raiſon repouffoient le flambeau .
La Terre enfin fortit de cette nuit profonde ,
Le voile de l'Erreur ne couvrit plus le monde ;
furent ouverts , le jour qu'il entrevit ,
En éclairant fon coeur éclaira fon Efprit ;
De cet éclat nouveau les rayons l'étonnerent
Alors vers la raiſon ſes regards fe tournerent ;
Cette aurore naiffante aux Mortels annonça
Un Soleil plus brillant qui bien - tôt l'effaça ,
Et la Philofophie étendant fa carriere ,
Lui prêta tous les traits de fa vive lumiere ,
Sur ce vafte horison il commença fon cours ,
A l'Europe fçavante il difpenfa fes jours ,
De cet Aftre vainqueur , même dans fa naiſſance ,
Dominis le premier reffentit l'influence ,
JUIN . 1145 1740.
Il échauffa fon fein de fes feux bienfaifans ;
Il regarde , le Ciel s'ouvre à fes yeux perçans ;
Dans ce Dédale obfcur guidé par le génie ,
Raffûré par le fil de la Philofophie ,
Du préjugé puiffant il dompte les erreurs ,
De l'écharpe d'Iris fa main peint les couleurs ;
Il démêle avec art ces diverfes nuances ,
Des rayons repétés éclatantes fubftances ;
Descarte enfin paroît ; cet Aigle audacieux
Bientôt d'un vol hardi s'éleve dans les Cieux ;
Dans fa courfe déja franchiffant les nuages ,
Il pénetre la Sphere , où naiffent les orages ;
Dans le fein de la foudre il porte ſes regards ,
Il voit de tous côtés ces tourbillons épars ,
Qui , fans ceffe nageant dans des flots de lumiere ;
Semblent donner une ame au corps de la matiere ;
Par lui l'impulfion donne aux Aftres des loix ,
Ces globes enflammés dociles à fa voix ,
D'un nouveau Zoroaftre éprouvant la puiffance ,
A fon compas vainqueur foûmettent leur diſtance ;
De l'Univers furpris il regle les refforts ;
La Mer en mugiffant s'arrête fur fes bords ,
Il découvre à nos yeux ces brillans Météores ,
Ces Cometes , ces feux , fugitives Aurores ,
Qui de l'Aftre du jour empruntant leur clarté ,
Enfantent le trépas et la ftérilité .
Il détruit tous ces corps nés avec la Nature ,
E iiij
Ces
4146 MERCURE DE FRANCE
la main
d'Epicure ,
Ces fantômes créés par
Qu'adopta l'ignorance , & que l'impiété
Apuya du pouvoir de la crédulité.
De l'Aftre de la nuit la carriere eft bornée ,
Dans un cercle annuel fa courfe eft entraînée ;
De la lumiere enfin diftinguant tous les traits ,
Il connoît à la fois fa caufe & les effets ;
La Nature à fon art n'opoſe plus d'obſtacles .
Defcartes , tes travaux font autant de miracles ;
Soleil , refte immobile , et fixe dans ton cours ,
Sur le Thrône des Cieux affieds - toi pour toujours ;
Qu'aux loix du mouvement la Terre obéiffante
Dans l'Océan des airs foit fans ceffe flotante.
Et vous qui jufqu'ici nous étiez inconnus ,
Mercure , Jupiter , Saturne , Mars , Venus ,
Planettes , qui des Cieux ornez l'immenſe voûte ;
Defcartes pour jamais a marqué votre route.
C'est ainsi qu'éclairant les yeux de l'Univers ,
Il ôta le bandeau dont ils étoient couverts :
Ainfi faifant ceffer la triſte léthargie ,
Où la France long- temps languit ensevelie ,
Des Beaux Arts endormis il hâta le réveil ,
Il retira l'efprit d'un fi honteux fommeil ,
De la nuit de notre ame il chaffa les ténebres.
Par lui tous les Talens fe rendirent célebres ;
LOUIS fit oublier et Rome et fes Césars ,
A l'ombre des lauriers il cultiva les Arts.
Leur
JUIN. 1740.
4147
.
Leur tige par fes foins devenant plus féconde ,
Etendit ſes rameaux jufques -aux bouts du monde ;
Et partout répandant et fes fleurs et fes fruits ,
Nous fit chérir la main qui les avoit produits.
Mais à fon Dieu fidele , et Philofophe ſage ,
Defcartes l'adora dans fon fublime ouvrage ;
Et gardant le refpect que l'on doit à fon nom ,
Sçut toujours à la Foi foûmettre la raiſon .
POEM E:
Par M. d'Arnaud.
Fulle de la Raifon , fage Divinité ,
Toi , qui conduis nos pas à l'immortalité ;
O toi , par qui des Cieux franchiffant la barriere ,
Des Aftres étonnés nous bornons la carriere ;
Toi , qui nous éclairant de ton divin flambeau ,
Sur la nuit de l'Eſprit répans un jour nouveau
Et de l'erreur des fens diffipant les preſtiges ,
Anos yeux chaque jour découvres des prodiges;
Maîtreffe de ma vie , ame de tous les Arts ,
Echauffe mes Ecrits du feu de tes regards ;
Souffre que m'élevant fur l'aîle du génie >
Je chante le pouvoir de la Philofophie.
Qu'affociant tes fruits aux fleurs de l'Hélicon ,
J'éternise ma gloire , en célebrant ton nom .
Je confacre mes Vers au fublime Descartes ;
Qu'à jamais de ces Lieux le menfonge s'écarte ,
Et faifant devant moi marcher la vérité ,
Guide mes pas tremblans dans cette obfcurité ;
Des ombres de l'erreur , la Terre environnée ,
Afon aveuglément s'étoit abandonnée ;
Longtemps, à l'Ignorance élevant des Autels ,
E iij
La
1144 MERCURE DE FRANCE
La Superftition abufa les Mortels ;
Des Arts qu'elle obfcurcit la clarté fut éteinte
L'Univers oprimé n'obéit qu'à la crainte ,
Et rampant fous le joug imposé par l'Erreur ,
De ce Tiran facré refpecta la fureur ;
Son poifon étouffant le germe des Sciences ,
Des vices dans nos coeurs entretint les femences ,
En vain la vérité fit entendre fa voix ,
Le menfonge usurpa fon empire , & les droits
De la crédulité , déplorable victimes ,
Scs
yeux
Les humains confondoient les vertus & les crimes,
Et mettant fur leurs yeux eux -mêmes le bandeau;
Toujours de la raiſon repouffoient le flambeau .
La Terre enfin fortit de cette nuit profonde ,
Le voile de l'Erreur ne couvrit plus le monde ;
furent ouverts , le jour qu'il entrevit ,
En éclairant fon coeur éclaira fon Efprit ;
De cet éclat nouveau les rayons l'étonnerent
Alors vers la raiſon ſes regards fe tournerent ;
Cette aurore naiffante aux Mortels annonça
Un Soleil plus brillant qui bien - tôt l'effaça ,
Et la Philofophie étendant fa carriere ,
Lui prêta tous les traits de fa vive lumiere ,
Sur ce vafte horison il commença fon cours ,
A l'Europe fçavante il difpenfa fes jours ,
De cet Aftre vainqueur , même dans fa naiſſance ,
Dominis le premier reffentit l'influence ,
JUIN . 1145 1740.
Il échauffa fon fein de fes feux bienfaifans ;
Il regarde , le Ciel s'ouvre à fes yeux perçans ;
Dans ce Dédale obfcur guidé par le génie ,
Raffûré par le fil de la Philofophie ,
Du préjugé puiffant il dompte les erreurs ,
De l'écharpe d'Iris fa main peint les couleurs ;
Il démêle avec art ces diverfes nuances ,
Des rayons repétés éclatantes fubftances ;
Descarte enfin paroît ; cet Aigle audacieux
Bientôt d'un vol hardi s'éleve dans les Cieux ;
Dans fa courfe déja franchiffant les nuages ,
Il pénetre la Sphere , où naiffent les orages ;
Dans le fein de la foudre il porte ſes regards ,
Il voit de tous côtés ces tourbillons épars ,
Qui , fans ceffe nageant dans des flots de lumiere ;
Semblent donner une ame au corps de la matiere ;
Par lui l'impulfion donne aux Aftres des loix ,
Ces globes enflammés dociles à fa voix ,
D'un nouveau Zoroaftre éprouvant la puiffance ,
A fon compas vainqueur foûmettent leur diſtance ;
De l'Univers furpris il regle les refforts ;
La Mer en mugiffant s'arrête fur fes bords ,
Il découvre à nos yeux ces brillans Météores ,
Ces Cometes , ces feux , fugitives Aurores ,
Qui de l'Aftre du jour empruntant leur clarté ,
Enfantent le trépas et la ftérilité .
Il détruit tous ces corps nés avec la Nature ,
E iiij
Ces
4146 MERCURE DE FRANCE
la main
d'Epicure ,
Ces fantômes créés par
Qu'adopta l'ignorance , & que l'impiété
Apuya du pouvoir de la crédulité.
De l'Aftre de la nuit la carriere eft bornée ,
Dans un cercle annuel fa courfe eft entraînée ;
De la lumiere enfin diftinguant tous les traits ,
Il connoît à la fois fa caufe & les effets ;
La Nature à fon art n'opoſe plus d'obſtacles .
Defcartes , tes travaux font autant de miracles ;
Soleil , refte immobile , et fixe dans ton cours ,
Sur le Thrône des Cieux affieds - toi pour toujours ;
Qu'aux loix du mouvement la Terre obéiffante
Dans l'Océan des airs foit fans ceffe flotante.
Et vous qui jufqu'ici nous étiez inconnus ,
Mercure , Jupiter , Saturne , Mars , Venus ,
Planettes , qui des Cieux ornez l'immenſe voûte ;
Defcartes pour jamais a marqué votre route.
C'est ainsi qu'éclairant les yeux de l'Univers ,
Il ôta le bandeau dont ils étoient couverts :
Ainfi faifant ceffer la triſte léthargie ,
Où la France long- temps languit ensevelie ,
Des Beaux Arts endormis il hâta le réveil ,
Il retira l'efprit d'un fi honteux fommeil ,
De la nuit de notre ame il chaffa les ténebres.
Par lui tous les Talens fe rendirent célebres ;
LOUIS fit oublier et Rome et fes Césars ,
A l'ombre des lauriers il cultiva les Arts.
Leur
JUIN. 1740.
4147
.
Leur tige par fes foins devenant plus féconde ,
Etendit ſes rameaux jufques -aux bouts du monde ;
Et partout répandant et fes fleurs et fes fruits ,
Nous fit chérir la main qui les avoit produits.
Mais à fon Dieu fidele , et Philofophe ſage ,
Defcartes l'adora dans fon fublime ouvrage ;
Et gardant le refpect que l'on doit à fon nom ,
Sçut toujours à la Foi foûmettre la raiſon .
Fermer
8
p. 1352-1355
LES REGRETS de S. Augustin, sur la Mort de Sainte Monique. ELEGIE, par M. d'Arnaud.
Début :
Enfin, cruelle Mort, ta main vient de trancher [...]
Mots clefs :
Mère, Yeux, Dieu, Main, Jours, Vertu, Saint Augustin, Sainte Monique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES REGRETS de S. Augustin, sur la Mort de Sainte Monique. ELEGIE, par M. d'Arnaud.
LES REGRETS de S. Augustin , sur la
Mort de Sainte Monique.
ELEGIE , par M. d'Arnaud.
Enfin ,cruelle Mort , ta main vient de trancher
Des jours qu'au fil des miens tout sembloit attacher;
Dans la nuit du tombeau ma Mere descenduë ,
A mes voeux impuissants ne sera point renduë
C'en est fait ; pour jamais ; les Ombres du trépas
Obscurcissent ces yeux qui veilloient sur mes pas ;
Pour jamais le Destin enleve à ma jeunesse
L'apui que tant de fois rechercha sa foiblesse ,
Lorsque des passions le souffle corrupteur ,
Répandant sur ma vie une triste langueur ,
Flétrit dans son printemps sa fleur encor trop tendre,
Qui des Zéphirs trompeurs n'avoit pû se défendre ,
Et de la volupté respirant le poison ,
N'avoit jamais goûté l'air pur de la raison ;
Par la main des Plaisirs cette fleur cultivée ,
Etoit dans son Aurore à périr réservée ;
C'est toi seul, ô mon Dieu, dont le bras-Tout-Puissant
Loin d'elle , détourna cet orage naissant ,
Releva tout à coup sa tige dessechée ,
Qui prête à succomber , vers la terre panchée ,
Attendoit
JUIN.
1353
1740.
Attendoit que les vents , ou le fer inhumain ,
Du cours de sa langueur vinssent hâter la fin ;
C'est , toi qui me couvrant de ton aîle attentive,
Rapellas dans mon coeur la vertu fugitive ,
Par la voix d'une Mere excitas ints remords ;
De mes sens révoltés étouffas les transports ,
Et m'arrachant au joug où m'entraînoit le crime ,
Pour m'élever à toi , me tiras de l'abîme ;
Après m'avoir comblé de tes plus grands bienfaits,
N'avois- tu pas , Seigneur , oublié mes forfaits ?
Falloit- il égaler le suplice à l'offense ?
Mesurer ta justice au poids de ta clémence ,
Et m'ôtant tout le bien que tu m'avois donné ,
Me rendre plus sensible & plus infortuné ?
Ma Mere a donc pour moi désarmé ta justice ?
Des crimes de son fils elle n'est point complice ,
Tu sçais , grand Dieu , tu sçais pour ce fils malheureux
,
Dans quels torrens de pleurs se sont noyés ses yeux,
Tu sçais avec quel soin entretenant ma flâme ,
'De tes feux immortels elle embrasa mon ame ;
Hélas ! combien de fois craignant pour moi tes
coups ,
A-t'elle , par ses voeux , suspendu ton courroux ?
Combien de fois baignant tes Autels de ses larmes,
T'a- t'elle , pour son fils , expliqué ses allarmes
De l'Hérésie enfin m'arrachant le bandeau ,
Elle fit à mes yeux briller un jour nouveau ;
II. Vol. E Je
354 MERCURE DE FRANCE
Je me rapelle encor ces adieux si funestes ,
Qui de ses tristes jours ont consacré les restes .
O mon fils , me dit- elle , en essuyant mes pleurs ,
Le Seigneur marque enfin un terme à mes douleurs,
Des chaînes de ce corps mon ame dégagée ,
Du joug des passions ne sera plus chargée ;
Je vais au sein de Dieu , qui m'apelle aujourd'hui,
Reprendre un nouvel Etre & plus digne de lui ;
Je vous laisse au milieu d'une Mer orageuse ,
En nauffrages féconde , & toujours dangeureuse ;
Les vents que sur ses bords les plaisirs font regner,
Du Port de la Vertu sçauront vous éloigner ;
Quelquefois retenant leur souffle trop rapide ,
Ils pourront vous tromper par un calme perfide ,
Craignez de ces Zéphirs la maligne douceur ,
Leur haleine souvent précipite à l'erreur ;
D'écueils & de debris cette Mer est couverte ,
Ses bords semés de fleurs , menent à notre perte ;
N'en aprochez jamais , ces bords délicieux
Corrompront votre coeur en séduisant vos yeux ,
Et d'objets effrayans vous dérobant l'image ,
Vous conduiront sans peine au- devant du naufrage,
Enfin pour arriver au Port de la Vertu ,
Il faut que votre coeur par vous soit combattu ,
Fuyez la volupté , Sirene enchantereffe ,
Elle sçait de nos sens surprendre la foiblesse ,
De ses chants séducteurs redoutez les apasz
Dieu
JUIN. 17407
1358
>
Dieu sera le Pilote , & de son propre bras
Poussant votre Vaisseau vers cet heureux rivage ,
Mettra vos jours serains à l'abri de l'orage .
Tel étoit , ô ma Mere ; en ce moment cruel
Le discours qu'en ta bouche avoit mis l'Éternel ,
Tel étoit le chemin que ta main languissante
Traçoit aux premiers pas de ma vertu naissante.
Depuis que de tes jours le flambeau s'est éteint ,
J'ai desiré le sort que pour toi j'avois craint.
De mes yeux le Soleil r'ouvre- t'il la paupiere ,
Le Soleil voit mes yeux chercher partout ma Mere,
La nuit succede- t'elle à l'Astre qui nous luit ,
Je demande ma Mere aux ombres de la nuit ;
En vain mes tristes yeux ne s'ouvrent que pour elle ,
En vain ma foible voix en ces lieux la rapelle ,
Ainsi que mes regards , mes cris sont superflus ,
Tout me dit , tout m'aprend que ma Mere n'est
plus ;
O toi , de tes Elus & le Pere , & le Juge "
Toi , qui des malheureux es l'unique réfuge ,
Entends ma voix plaintive , & sois mon Protecteur
Fais voler devant moi l'Ange Consolateur ,
Pour combattre mes maux , Dieu , prête- moi tes
Armes ,
Que ta divine main daigne essuyer mes larmes ,
Et qu'en toi retrouvant les biens que j'ai perdus ,
Ma Mere & mon bonheur par toi me soit rendus.
Mort de Sainte Monique.
ELEGIE , par M. d'Arnaud.
Enfin ,cruelle Mort , ta main vient de trancher
Des jours qu'au fil des miens tout sembloit attacher;
Dans la nuit du tombeau ma Mere descenduë ,
A mes voeux impuissants ne sera point renduë
C'en est fait ; pour jamais ; les Ombres du trépas
Obscurcissent ces yeux qui veilloient sur mes pas ;
Pour jamais le Destin enleve à ma jeunesse
L'apui que tant de fois rechercha sa foiblesse ,
Lorsque des passions le souffle corrupteur ,
Répandant sur ma vie une triste langueur ,
Flétrit dans son printemps sa fleur encor trop tendre,
Qui des Zéphirs trompeurs n'avoit pû se défendre ,
Et de la volupté respirant le poison ,
N'avoit jamais goûté l'air pur de la raison ;
Par la main des Plaisirs cette fleur cultivée ,
Etoit dans son Aurore à périr réservée ;
C'est toi seul, ô mon Dieu, dont le bras-Tout-Puissant
Loin d'elle , détourna cet orage naissant ,
Releva tout à coup sa tige dessechée ,
Qui prête à succomber , vers la terre panchée ,
Attendoit
JUIN.
1353
1740.
Attendoit que les vents , ou le fer inhumain ,
Du cours de sa langueur vinssent hâter la fin ;
C'est , toi qui me couvrant de ton aîle attentive,
Rapellas dans mon coeur la vertu fugitive ,
Par la voix d'une Mere excitas ints remords ;
De mes sens révoltés étouffas les transports ,
Et m'arrachant au joug où m'entraînoit le crime ,
Pour m'élever à toi , me tiras de l'abîme ;
Après m'avoir comblé de tes plus grands bienfaits,
N'avois- tu pas , Seigneur , oublié mes forfaits ?
Falloit- il égaler le suplice à l'offense ?
Mesurer ta justice au poids de ta clémence ,
Et m'ôtant tout le bien que tu m'avois donné ,
Me rendre plus sensible & plus infortuné ?
Ma Mere a donc pour moi désarmé ta justice ?
Des crimes de son fils elle n'est point complice ,
Tu sçais , grand Dieu , tu sçais pour ce fils malheureux
,
Dans quels torrens de pleurs se sont noyés ses yeux,
Tu sçais avec quel soin entretenant ma flâme ,
'De tes feux immortels elle embrasa mon ame ;
Hélas ! combien de fois craignant pour moi tes
coups ,
A-t'elle , par ses voeux , suspendu ton courroux ?
Combien de fois baignant tes Autels de ses larmes,
T'a- t'elle , pour son fils , expliqué ses allarmes
De l'Hérésie enfin m'arrachant le bandeau ,
Elle fit à mes yeux briller un jour nouveau ;
II. Vol. E Je
354 MERCURE DE FRANCE
Je me rapelle encor ces adieux si funestes ,
Qui de ses tristes jours ont consacré les restes .
O mon fils , me dit- elle , en essuyant mes pleurs ,
Le Seigneur marque enfin un terme à mes douleurs,
Des chaînes de ce corps mon ame dégagée ,
Du joug des passions ne sera plus chargée ;
Je vais au sein de Dieu , qui m'apelle aujourd'hui,
Reprendre un nouvel Etre & plus digne de lui ;
Je vous laisse au milieu d'une Mer orageuse ,
En nauffrages féconde , & toujours dangeureuse ;
Les vents que sur ses bords les plaisirs font regner,
Du Port de la Vertu sçauront vous éloigner ;
Quelquefois retenant leur souffle trop rapide ,
Ils pourront vous tromper par un calme perfide ,
Craignez de ces Zéphirs la maligne douceur ,
Leur haleine souvent précipite à l'erreur ;
D'écueils & de debris cette Mer est couverte ,
Ses bords semés de fleurs , menent à notre perte ;
N'en aprochez jamais , ces bords délicieux
Corrompront votre coeur en séduisant vos yeux ,
Et d'objets effrayans vous dérobant l'image ,
Vous conduiront sans peine au- devant du naufrage,
Enfin pour arriver au Port de la Vertu ,
Il faut que votre coeur par vous soit combattu ,
Fuyez la volupté , Sirene enchantereffe ,
Elle sçait de nos sens surprendre la foiblesse ,
De ses chants séducteurs redoutez les apasz
Dieu
JUIN. 17407
1358
>
Dieu sera le Pilote , & de son propre bras
Poussant votre Vaisseau vers cet heureux rivage ,
Mettra vos jours serains à l'abri de l'orage .
Tel étoit , ô ma Mere ; en ce moment cruel
Le discours qu'en ta bouche avoit mis l'Éternel ,
Tel étoit le chemin que ta main languissante
Traçoit aux premiers pas de ma vertu naissante.
Depuis que de tes jours le flambeau s'est éteint ,
J'ai desiré le sort que pour toi j'avois craint.
De mes yeux le Soleil r'ouvre- t'il la paupiere ,
Le Soleil voit mes yeux chercher partout ma Mere,
La nuit succede- t'elle à l'Astre qui nous luit ,
Je demande ma Mere aux ombres de la nuit ;
En vain mes tristes yeux ne s'ouvrent que pour elle ,
En vain ma foible voix en ces lieux la rapelle ,
Ainsi que mes regards , mes cris sont superflus ,
Tout me dit , tout m'aprend que ma Mere n'est
plus ;
O toi , de tes Elus & le Pere , & le Juge "
Toi , qui des malheureux es l'unique réfuge ,
Entends ma voix plaintive , & sois mon Protecteur
Fais voler devant moi l'Ange Consolateur ,
Pour combattre mes maux , Dieu , prête- moi tes
Armes ,
Que ta divine main daigne essuyer mes larmes ,
Et qu'en toi retrouvant les biens que j'ai perdus ,
Ma Mere & mon bonheur par toi me soit rendus.
Fermer
9
p. 432
ETRENNES De M. Darnaud à Madame C** en lui envoyant une Pomme d'Or.
Début :
D'accord avec l'Amour, la Raison vous la donne ; [...]
Mots clefs :
Don, Choix
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ETRENNES De M. Darnaud à Madame C** en lui envoyant une Pomme d'Or.
ETRENNES
De M. Darnaud à Madame C ** en lui
envoyant une Pomme d'Or.
D'Accord avec l'Amour , la Raiſon vous la
;
Le don en eft plus précieux ;
Ainfi ne craignez point que l'envie empoiſonne
Cet hommage brillant qui n'eſt dû qu'à vos yeux ;
Paris ne fatisfit qu'une feule Déeffe ,
Son jugement en mécontenta deux ,
Moi , j'en fatisfais trois par un choix plus heureux
Et cependant ce choix à vous feule s'adrefle ;
Acceptez donc ce préfent de ma main.
Vous avez de Vénus les charmes , la jeuneffe ;
Minerve vous fit part de fon efprit divin ;
Vous furpaffez Junon , mais par d'autres richeffes;
Vous avez la vertu , vous avez tout ; les Dieux
N'ont oublié qu'un don parmi tant de largeffes ,
C'eft qu'ils devoient vous rendre immortelle comme
1 eux.
De M. Darnaud à Madame C ** en lui
envoyant une Pomme d'Or.
D'Accord avec l'Amour , la Raiſon vous la
;
Le don en eft plus précieux ;
Ainfi ne craignez point que l'envie empoiſonne
Cet hommage brillant qui n'eſt dû qu'à vos yeux ;
Paris ne fatisfit qu'une feule Déeffe ,
Son jugement en mécontenta deux ,
Moi , j'en fatisfais trois par un choix plus heureux
Et cependant ce choix à vous feule s'adrefle ;
Acceptez donc ce préfent de ma main.
Vous avez de Vénus les charmes , la jeuneffe ;
Minerve vous fit part de fon efprit divin ;
Vous furpaffez Junon , mais par d'autres richeffes;
Vous avez la vertu , vous avez tout ; les Dieux
N'ont oublié qu'un don parmi tant de largeffes ,
C'eft qu'ils devoient vous rendre immortelle comme
1 eux.
Fermer
10
p. [1]-12
EPITRE A M. P***, par M. d'Arnaud.
Début :
Cher P***, toi dont les tendres sons, [...]
Mots clefs :
Amour, Heureux, Volupté, Plaisir, Amours, Yeux, Jours, Coeur, Ami, Mains, Liberté, Plaisirs, Bergère
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. P***, par M. d'Arnaud.
EPITRE
A M. P *** , par M. d'Arnaud.
C
Her P *** , toi dont les tendres.
fons ,
Enfans de la délicateffe ,
Des Chaulieux & des Pavillons
Réveillent la douce moleffe ;
Toi qui nous peins avec adreffe ,
Sous de voluptueux , atours ,
La Liberté , fille de la Pareffe ,
cre
2 MERCURE DE FRANCE
Mere des folâtres Amours ,
Du féjour de l'Indifference T
Dans les bras de l'Oifiveté -
Goûtant au fein de l'indolence
Une fage tranquillité ,
Loin de ces Lieux où l'opulence
Répand fes trésors corrupteurs ,
Où le foible éclat des grandeurs ,
Eblouit la fombre ignorance ,.
Fayant la trifte aufterité
D'Orgon , dont le dehors fauvage
Du mafque de la pïeté ,
Du plus honteux libertinage
Couvrant la fcandaleuſe image
Trompe les yeux de l'équité .
Confervant dans mon esclavage
Le repos & la liberté
C'est ainsi qu'avec négligence ,
Accouplant des Vers inégaux ,.
Sans fortir de ma nonchalance
Je te fais part de mes travaux.
Ainfi fous des couleurs légeres ,
Tour à tour Calot & Pouffin
D'un pinceau critique ou badin.
De cent figures paffageres
Je vais t'ébaucher ie deflein ..
Amour me conduira la main :
Jamiais
JANVIER.
1743
Jamais ce Dieu ne gâta la Nature ;
De l'embellir il a toujours pris foin ,
Et s'il dédaigne la parure ,
C'eft qu'il n'en eut jamais befoin.
Tel eft le portrait véritable
De cet amour maintenant oublié ,
Il reffembloit à l'amitié
>
Et l'amitié n'eſt plus aimble ;
Ah ! revenez fiécles heureux ,
Venez écarter les orages
Qui de ces paisibles bocages
Font des déferts les plus affreux..
Retracez - nous ces riants Païlages ,
Qui n'offroient aux regards des fages
Qu'une fimple varieté ;
Nos Soleils étoient fans nuages ,
Et nos jours fans obfcurité ;
Le coeur parloit , & ce naïf langage
Suffifoit pour être écouté ;
Un lit de mouffe , un verd feuillage
Servoient d'Autels à la fidelité ;
Par fon éclat peu defirable
L'or n'avoit poins terni nos moeurs ;
Nous goûtions ces plaifirs flateurs ,
Nés d'une volupté durable ,
Nourris d'innocentes faveurs.
L'Amour ne connoiffoit de maître
Qu'un
4
MERCURE DE
FRANCE
Qu'un réciproque changement ;
Ses feux bruloient ...
"
Ou
s'éteignoient dans le même moment
Les noeuds d'une vive tendreffe
Nous ferroient
volontairement ;
Le naturel , le fentiment ,
Mieux que la froide politeffe
S'exprimoient avec agrément.
On rejetteit l'infipide jufteffe
De ces difcours faſtidieux ;
Organes de la flaterie ;
Le coeur parloit avec les yeux &
Les yeux étoient fans fourberie
L'interêt , la bigotterie ,
Le menfonge , la trahifon ,
L'orgueil , la vengeance , l'envie :
N'avoient point verfé leur poiſon
Sur le berceau de notre vie ;
L'Amour étoit notre Divinité ;
L'Art n'étaloit pas ces preftiges
Confacrés à la Vanité ,
De la Nature on fuivoit les veftiges ;
Rien ne voiloit fa nudité.
Le Narcife , la Violette.
Suffifoient aux charmes d'Iris :
Lifandre en connoifloit le prix.
Tantôt fur la douce Mufette
Affis
JANVIER. 1743.
Affis fous un ombrage frais ,
Daphnis redifoit aux Forêts
Le nom de la jeune Lifette :
Ce ruiffeau dans fon propre cours
Promenoit fes ondes errantes ,
Et n'alloit point par de nouveaux détours
S'ouvrir des routes differentes .
Que notre fort paroiffoit enchanteur !
Tout reffentoit cet heureux don de plaire
Le Berger étoit moins trompeur ,
Et la Bergere plus fincere:
Alors regnoit la Volupté
Non , cette volupté traîtreffe,
Qui de fa coupe enchantereffe
Verſe en nos coeurs l'impureté ,
Et d'une féduiſante yvrefle
Nous cachant la malignité ,
De la railon lâche Maîtreffe ,.
Nous endort dans l'iniquité ;
Mais cette volupté tranquille ,
Qui , loin d'empoifonner nos fens ;
Rend toujours le plaifir facile ,
Quand les defirs font innocens.
Tel étoit ce bonheur fuprême ,
Le partage de nos Ayeux :
Auffi parfaits que les Dieux mêmes ,
Ils le montroient adorables comme eux.
Mais
MERCURE DE FRANCE
Mais , cher Ami , cette brillante Aurore
A ceffé de nous éclairer ,
Telle qu'un débile Phoſphore
Qu'on voit naître & s'évaporer 5
L'idquiétude & l'avarice
Volent fans ceffe autour de ces Palais
Creufés des mains de l'injuftice,
Et le repaire des forfaits.
En vain l'innocence opprimée
A ce Senat fait entendre fes cris ,
Thémis voit fes
par propres
fils
Brifer le fer dont ils l'avoient armée
D'une coupable obfcurité
Développons les replis les plus fombres ,
Que les feux de la vérité
De cette nuit éclairciffent les ombres ,
Et d'un voile mystérieux
Que notre ceil perçant les nuages ,
Sur ces criminelles images
Fixe fes regards curieux ;
Ne troublons point le repos léthargique
Des Quintius & des Pifons ;
Laiffons cet Orgueilleux cynique
Débiter les graves Leçons ;
Que le faftueux Xenocrate
Aille parmi les Maltotiers
De la Morale de Socrate
1
Citer
JANVIER :
1741
Citer des Chapitres entiers.
Pour moi , dans cette folitude ,
Content de mes fimples deftins
Loin des .
Je vis exempt d'inquiétude ;
Mon coeur eft mon unique étude
Vertueux par tempérament ,
Rimant fans art & par caprices ,
Libertin par amuſement ,
Me
portant bien par artifices ;
Tels font mes vertus & mes vicent
Jamais mon coeur ne fe dément
Lize y trouve un fidéle Amant ,
Et Damon un Ami fincere.
L'amour eft un mal néceffaire :
On ne peut vivre fans aimer :
Trop heureux fi je fçavois plaire ,
Comme P. *** fçait charmer !
Ne fouffrons pas que la fombre Sageffe
Obfcurciffe nos plus beaux jours,
Tandis que l'aimable jeuneſſe
Cueille les fleurs & les amours
Volons de Bergere en Bergere ,
Tel que le folâtre Zéphir
Qui fur l'aile du doux plaifir
Careffe la tendre fougere.
Loin d'ici ces Spectres fçavans ,
MERCURE DE FRANCE
Qui d'un Orgueilleux Zénoniſme
Fredonnent les triftes accens :
›Qu'ils aillent de leur pédautiſme
Débiter les Dogmes pefans .
Gra
Cro
04
Pour nous , vrais enfans de Thalie ;
Sages par goût , & foux par enjoûment
De leur vaine philofophie
Banniffons le raifontement ;
Chaffons cette mélancolie
Qui nous plonge dans le néant.
Je préfere le fentiment
A la précieufe harmonie
D'un Orateur affoupiffant ,
Qui des pointes de l'ironie
Décore un ftyle languiffant
De l'uniforme fymétrie
Fuyons le diffonant accord ;
J'aime mieux ** en furie
Qu'Houdart , dont le bon fens m'endort,
Je ne prétends point du Parnaſſe
M'ouvrir les obliques fentiers ,
Et difputer à ** les Lauriers
Qui couronnerent fon audace ;
De l'Hélicon pour jamais éloigné ,
Je quitte ces charmans rivages ,
Où tant de fois fous ces ombrages
Les Mufes m'ont accompagné
ten
stat
file
nde
bac
dro
adis
e
TOD
JANVIER .
1743 .
Je regrette ces lieux champêtres ,
Où mon nom des mains de l'amour
Gravé fur l'écorce des Hêtres ,
Croiffoit avec eux chaque jour.
Od font ces ruifleaux , ces prairies
Ces bois , qui malgré les hyvers
Peuplés de Mirthes toujours verts
Sembloient fur ces rives fleuries
Raffembler cent plaifirs divers
De ces paifibles folitudes
Pourquoi retracer le tableaua
Il nourrit mes inquiétudes ;
Je rends à l'amour fon piuceau.
Satisfait d'admirer Voltaire ,
Et d'applaudir à fes Ecrits ,
Ami , je confens à me taire ;
Le filence eft doux à ce prix !
Ovide , Properce , Tibulle ,
Au badinage de Catuller
Joindront celui d'Anacreon ,
Tandis qu'Horace & Ciceron ,
Unis par un noeud agréable ,
D'une Philofophie aimable
Sçauront revêtir la raiſon .
Enée & le bouillant Achille
M'animeront de leurs tranfports ;
Lilton , de fes fougueux accords
Surto
MERCURE DE FRANCE
Surpendra mon ame immobile.
Armide & fon volage Amant
Me feront part de leur brulante flâme à
La tendreffe , l'emportement
Se communiqueront à mon ame.
Mairant , Maupertuis , m'inftruiront
Bernard , Prévost , m'amuſeront .
Ainfi volant de merveille en merveille
De ces ingénieux Auteurs ,
Semblable à la prudente Abeille 3
Je fucerai les fruits avec les fleurs.
Si mon efprit eft encore idolâtre '
Des fentimens raffinés du Théatre
Zaïre en pleurs , Radamifthe , Brutus
M'infpireront tour à tour leurs vertus,
Ami , daigne accepter ces rimes ,
Filles d'un innocent loifir ;
Tu fçauras peindre le plaifir
Sous des images plus fublimes ;
C'eſt à toi par tes doux accens
De charmer ce Sexe folâtre ,
Qui de fes attraits idolâtre ,
Brigue nos voeux & notre encens.
Des fons enchanteurs de ta Lyre
Tu fufpens le cours des Ruiffeaux
L'Amour , l'ame de tes travaux ,
Te dicte ces Vers qu'on admire ;
Pal
JANVIER. 1713.
ar une brillante union
Tu raffembles dans ta perfonne
Sophocle , Orphée , Anacréon ,
Sous les traits du fils de Latone .
Tantôt , par d'heureux monumens
Tu nous peins le plaifir fincere
D'un couple fortuné d'Amans ,
Qui folâtrent fur la fougere.
Tantôt l'air docile à ta voix ,
Formant une lente cadence ,
Semble s'animer fous tes doigts ,
Et de Tircis exprimer la fouffrance
On te voit , nouvel Amphion ,
Rendre la conftance à Liſette ,
Dont une faveur indifcrette
Avoit éteint la paffion ;
Ton plaifir naît avec ta gloire ,
A l'ombre des Mirthes fleuris .
Goûte les fruits de ta victoire ,
Et tandis qu'entouré de Ris ,
Couronné d'illets & de Rofes ,
Tu cueilleras dans les Champs de Cypris
Mille fleurs pour toi feul éclofes ;
Tandis que d'Amours en Amours
Tel que le Papillon volage ,
Tu promeneras tes beaux jours
Sans jamais fixer ton hommage ,
Le goût , la paix , la volupté ,
Nous tiendront dans un eſclavage
>
2
Plus
1
12 MERCURE DE FRANCE
Plus charmant que la liberté.
P *** , c'eſt affés écrire ;
Le caprice m'ôte la Lyre
Qu'il avoit remife en mes mains ;
Je vais loin des bords du Permeffe
Confommer mes heureux deſtins.
Tandis que l'aveugle richeſſe
De fes trésors ébloüit les Humains ,
Et fur leurs jours à pleines mains ;
Répand les pleurs & la triſteſſe ,
Mes yeux , trahis par le fommeil ,
Ferment leur péfante paupiere ;
La nuit , dans un ſombre appareil ,
Va de la céleste carriere
A fes Courfiers entr'ouvrir la barrierę,
Puiffai-je , après un prompt réveil ,
De Phébus revoir la lumiere ,
Et fentir de nouveaux défirs
Qui , loin d'irriter ma pareffe ,
En créant de nouveaux plaifirs ,
M'arracheront des bras de la molefle
A M. P *** , par M. d'Arnaud.
C
Her P *** , toi dont les tendres.
fons ,
Enfans de la délicateffe ,
Des Chaulieux & des Pavillons
Réveillent la douce moleffe ;
Toi qui nous peins avec adreffe ,
Sous de voluptueux , atours ,
La Liberté , fille de la Pareffe ,
cre
2 MERCURE DE FRANCE
Mere des folâtres Amours ,
Du féjour de l'Indifference T
Dans les bras de l'Oifiveté -
Goûtant au fein de l'indolence
Une fage tranquillité ,
Loin de ces Lieux où l'opulence
Répand fes trésors corrupteurs ,
Où le foible éclat des grandeurs ,
Eblouit la fombre ignorance ,.
Fayant la trifte aufterité
D'Orgon , dont le dehors fauvage
Du mafque de la pïeté ,
Du plus honteux libertinage
Couvrant la fcandaleuſe image
Trompe les yeux de l'équité .
Confervant dans mon esclavage
Le repos & la liberté
C'est ainsi qu'avec négligence ,
Accouplant des Vers inégaux ,.
Sans fortir de ma nonchalance
Je te fais part de mes travaux.
Ainfi fous des couleurs légeres ,
Tour à tour Calot & Pouffin
D'un pinceau critique ou badin.
De cent figures paffageres
Je vais t'ébaucher ie deflein ..
Amour me conduira la main :
Jamiais
JANVIER.
1743
Jamais ce Dieu ne gâta la Nature ;
De l'embellir il a toujours pris foin ,
Et s'il dédaigne la parure ,
C'eft qu'il n'en eut jamais befoin.
Tel eft le portrait véritable
De cet amour maintenant oublié ,
Il reffembloit à l'amitié
>
Et l'amitié n'eſt plus aimble ;
Ah ! revenez fiécles heureux ,
Venez écarter les orages
Qui de ces paisibles bocages
Font des déferts les plus affreux..
Retracez - nous ces riants Païlages ,
Qui n'offroient aux regards des fages
Qu'une fimple varieté ;
Nos Soleils étoient fans nuages ,
Et nos jours fans obfcurité ;
Le coeur parloit , & ce naïf langage
Suffifoit pour être écouté ;
Un lit de mouffe , un verd feuillage
Servoient d'Autels à la fidelité ;
Par fon éclat peu defirable
L'or n'avoit poins terni nos moeurs ;
Nous goûtions ces plaifirs flateurs ,
Nés d'une volupté durable ,
Nourris d'innocentes faveurs.
L'Amour ne connoiffoit de maître
Qu'un
4
MERCURE DE
FRANCE
Qu'un réciproque changement ;
Ses feux bruloient ...
"
Ou
s'éteignoient dans le même moment
Les noeuds d'une vive tendreffe
Nous ferroient
volontairement ;
Le naturel , le fentiment ,
Mieux que la froide politeffe
S'exprimoient avec agrément.
On rejetteit l'infipide jufteffe
De ces difcours faſtidieux ;
Organes de la flaterie ;
Le coeur parloit avec les yeux &
Les yeux étoient fans fourberie
L'interêt , la bigotterie ,
Le menfonge , la trahifon ,
L'orgueil , la vengeance , l'envie :
N'avoient point verfé leur poiſon
Sur le berceau de notre vie ;
L'Amour étoit notre Divinité ;
L'Art n'étaloit pas ces preftiges
Confacrés à la Vanité ,
De la Nature on fuivoit les veftiges ;
Rien ne voiloit fa nudité.
Le Narcife , la Violette.
Suffifoient aux charmes d'Iris :
Lifandre en connoifloit le prix.
Tantôt fur la douce Mufette
Affis
JANVIER. 1743.
Affis fous un ombrage frais ,
Daphnis redifoit aux Forêts
Le nom de la jeune Lifette :
Ce ruiffeau dans fon propre cours
Promenoit fes ondes errantes ,
Et n'alloit point par de nouveaux détours
S'ouvrir des routes differentes .
Que notre fort paroiffoit enchanteur !
Tout reffentoit cet heureux don de plaire
Le Berger étoit moins trompeur ,
Et la Bergere plus fincere:
Alors regnoit la Volupté
Non , cette volupté traîtreffe,
Qui de fa coupe enchantereffe
Verſe en nos coeurs l'impureté ,
Et d'une féduiſante yvrefle
Nous cachant la malignité ,
De la railon lâche Maîtreffe ,.
Nous endort dans l'iniquité ;
Mais cette volupté tranquille ,
Qui , loin d'empoifonner nos fens ;
Rend toujours le plaifir facile ,
Quand les defirs font innocens.
Tel étoit ce bonheur fuprême ,
Le partage de nos Ayeux :
Auffi parfaits que les Dieux mêmes ,
Ils le montroient adorables comme eux.
Mais
MERCURE DE FRANCE
Mais , cher Ami , cette brillante Aurore
A ceffé de nous éclairer ,
Telle qu'un débile Phoſphore
Qu'on voit naître & s'évaporer 5
L'idquiétude & l'avarice
Volent fans ceffe autour de ces Palais
Creufés des mains de l'injuftice,
Et le repaire des forfaits.
En vain l'innocence opprimée
A ce Senat fait entendre fes cris ,
Thémis voit fes
par propres
fils
Brifer le fer dont ils l'avoient armée
D'une coupable obfcurité
Développons les replis les plus fombres ,
Que les feux de la vérité
De cette nuit éclairciffent les ombres ,
Et d'un voile mystérieux
Que notre ceil perçant les nuages ,
Sur ces criminelles images
Fixe fes regards curieux ;
Ne troublons point le repos léthargique
Des Quintius & des Pifons ;
Laiffons cet Orgueilleux cynique
Débiter les graves Leçons ;
Que le faftueux Xenocrate
Aille parmi les Maltotiers
De la Morale de Socrate
1
Citer
JANVIER :
1741
Citer des Chapitres entiers.
Pour moi , dans cette folitude ,
Content de mes fimples deftins
Loin des .
Je vis exempt d'inquiétude ;
Mon coeur eft mon unique étude
Vertueux par tempérament ,
Rimant fans art & par caprices ,
Libertin par amuſement ,
Me
portant bien par artifices ;
Tels font mes vertus & mes vicent
Jamais mon coeur ne fe dément
Lize y trouve un fidéle Amant ,
Et Damon un Ami fincere.
L'amour eft un mal néceffaire :
On ne peut vivre fans aimer :
Trop heureux fi je fçavois plaire ,
Comme P. *** fçait charmer !
Ne fouffrons pas que la fombre Sageffe
Obfcurciffe nos plus beaux jours,
Tandis que l'aimable jeuneſſe
Cueille les fleurs & les amours
Volons de Bergere en Bergere ,
Tel que le folâtre Zéphir
Qui fur l'aile du doux plaifir
Careffe la tendre fougere.
Loin d'ici ces Spectres fçavans ,
MERCURE DE FRANCE
Qui d'un Orgueilleux Zénoniſme
Fredonnent les triftes accens :
›Qu'ils aillent de leur pédautiſme
Débiter les Dogmes pefans .
Gra
Cro
04
Pour nous , vrais enfans de Thalie ;
Sages par goût , & foux par enjoûment
De leur vaine philofophie
Banniffons le raifontement ;
Chaffons cette mélancolie
Qui nous plonge dans le néant.
Je préfere le fentiment
A la précieufe harmonie
D'un Orateur affoupiffant ,
Qui des pointes de l'ironie
Décore un ftyle languiffant
De l'uniforme fymétrie
Fuyons le diffonant accord ;
J'aime mieux ** en furie
Qu'Houdart , dont le bon fens m'endort,
Je ne prétends point du Parnaſſe
M'ouvrir les obliques fentiers ,
Et difputer à ** les Lauriers
Qui couronnerent fon audace ;
De l'Hélicon pour jamais éloigné ,
Je quitte ces charmans rivages ,
Où tant de fois fous ces ombrages
Les Mufes m'ont accompagné
ten
stat
file
nde
bac
dro
adis
e
TOD
JANVIER .
1743 .
Je regrette ces lieux champêtres ,
Où mon nom des mains de l'amour
Gravé fur l'écorce des Hêtres ,
Croiffoit avec eux chaque jour.
Od font ces ruifleaux , ces prairies
Ces bois , qui malgré les hyvers
Peuplés de Mirthes toujours verts
Sembloient fur ces rives fleuries
Raffembler cent plaifirs divers
De ces paifibles folitudes
Pourquoi retracer le tableaua
Il nourrit mes inquiétudes ;
Je rends à l'amour fon piuceau.
Satisfait d'admirer Voltaire ,
Et d'applaudir à fes Ecrits ,
Ami , je confens à me taire ;
Le filence eft doux à ce prix !
Ovide , Properce , Tibulle ,
Au badinage de Catuller
Joindront celui d'Anacreon ,
Tandis qu'Horace & Ciceron ,
Unis par un noeud agréable ,
D'une Philofophie aimable
Sçauront revêtir la raiſon .
Enée & le bouillant Achille
M'animeront de leurs tranfports ;
Lilton , de fes fougueux accords
Surto
MERCURE DE FRANCE
Surpendra mon ame immobile.
Armide & fon volage Amant
Me feront part de leur brulante flâme à
La tendreffe , l'emportement
Se communiqueront à mon ame.
Mairant , Maupertuis , m'inftruiront
Bernard , Prévost , m'amuſeront .
Ainfi volant de merveille en merveille
De ces ingénieux Auteurs ,
Semblable à la prudente Abeille 3
Je fucerai les fruits avec les fleurs.
Si mon efprit eft encore idolâtre '
Des fentimens raffinés du Théatre
Zaïre en pleurs , Radamifthe , Brutus
M'infpireront tour à tour leurs vertus,
Ami , daigne accepter ces rimes ,
Filles d'un innocent loifir ;
Tu fçauras peindre le plaifir
Sous des images plus fublimes ;
C'eſt à toi par tes doux accens
De charmer ce Sexe folâtre ,
Qui de fes attraits idolâtre ,
Brigue nos voeux & notre encens.
Des fons enchanteurs de ta Lyre
Tu fufpens le cours des Ruiffeaux
L'Amour , l'ame de tes travaux ,
Te dicte ces Vers qu'on admire ;
Pal
JANVIER. 1713.
ar une brillante union
Tu raffembles dans ta perfonne
Sophocle , Orphée , Anacréon ,
Sous les traits du fils de Latone .
Tantôt , par d'heureux monumens
Tu nous peins le plaifir fincere
D'un couple fortuné d'Amans ,
Qui folâtrent fur la fougere.
Tantôt l'air docile à ta voix ,
Formant une lente cadence ,
Semble s'animer fous tes doigts ,
Et de Tircis exprimer la fouffrance
On te voit , nouvel Amphion ,
Rendre la conftance à Liſette ,
Dont une faveur indifcrette
Avoit éteint la paffion ;
Ton plaifir naît avec ta gloire ,
A l'ombre des Mirthes fleuris .
Goûte les fruits de ta victoire ,
Et tandis qu'entouré de Ris ,
Couronné d'illets & de Rofes ,
Tu cueilleras dans les Champs de Cypris
Mille fleurs pour toi feul éclofes ;
Tandis que d'Amours en Amours
Tel que le Papillon volage ,
Tu promeneras tes beaux jours
Sans jamais fixer ton hommage ,
Le goût , la paix , la volupté ,
Nous tiendront dans un eſclavage
>
2
Plus
1
12 MERCURE DE FRANCE
Plus charmant que la liberté.
P *** , c'eſt affés écrire ;
Le caprice m'ôte la Lyre
Qu'il avoit remife en mes mains ;
Je vais loin des bords du Permeffe
Confommer mes heureux deſtins.
Tandis que l'aveugle richeſſe
De fes trésors ébloüit les Humains ,
Et fur leurs jours à pleines mains ;
Répand les pleurs & la triſteſſe ,
Mes yeux , trahis par le fommeil ,
Ferment leur péfante paupiere ;
La nuit , dans un ſombre appareil ,
Va de la céleste carriere
A fes Courfiers entr'ouvrir la barrierę,
Puiffai-je , après un prompt réveil ,
De Phébus revoir la lumiere ,
Et fentir de nouveaux défirs
Qui , loin d'irriter ma pareffe ,
En créant de nouveaux plaifirs ,
M'arracheront des bras de la molefle
Fermer
11
p. 1706-1708
EPITRE De M. d'Arnaud à Mademoiselle de B***
Début :
TU veux donc jeune, belle & sçavante Uranie, [...]
Mots clefs :
Esprit, Discours, Négligence, Désordre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE De M. d'Arnaud à Mademoiselle de B***
EPITRE
De M. d'Arnaud à Mademoifelle de B *
T
U veux donc jeune , belle & fçavante Uranie ,
Aux leçons de Reftaut foumettre ton efprit :
Quoi , n'eft- ce point affés que la Philofophie
De fon faux éclat l'ait féduit ?
Faut-il encor que ton génie ,
Ce géant qui parcourt l'univers à fon gré ,
Efclave de la fimétrie ,
Dans un cercle de mots languiffant , refferré ,
Ne foit plus qu'un enfant timide ,
Corps de l'efprit d'autrui fans ceffe pénétré ,
Qui de la main des yeux s'attachant à fon guide ;
Ne marche que d'un pas tremblant & meſure ?
Eaut
AOUST. 1743 . 1757
Faut - il , dis-je , que cette prude ,
Cette monotone Beauté ,
L'ennuyeufe grammaire , au maintien concerté
Penfant , parlant , faifant tout par étude ,
Ayant un grand défaut , la, régularité ,
Afervifle aux langueurs de l'uniformité ,
Aujoug des régles , joug fans doute le plus rude ¿
Ce défordre expreffif , cette vivacité ,
Qui naiffant de la liberté ,
Languit, meurt dans la fervitude ,
Et ne fe reproduit que par la nouveauté ?
Le moyen d'être aimable avec l'exactitude
Le grand art, l'art de plaire eft la variété ,
Et cet art eft à toi res yeux l'ont inventé ;
Crois-moi , de tes difcours bannis toute im pofture
Dois tu craindre la vérité ?
N'es -tu pas de ces traits l'image la plus pure
Avec la négligence , on aime la Nature .
L'heureux défaut c'eft la fimplicité ;
Les graces n'ont jamais recherché la parure ;
Emprunte leurs atours , elles ont la beauté ;
Ne point voiler la nudité ,
C'eſt expoſer toujours la même belle ;
Le fentiment fait place à la réfléxion ;
La laiffer deviner par un adroit foupçou ,
C'est la multiplier en la rendant nouvelle ,
Et réveiller le goût , plus sûr que la raiſon ;
Oma chere Uranie , imite ce modelle ;
вії.
3
Cache
1708 MERCURE DE FRANCE;
Cache à l'oeil curieux les fublimes refforts
Qui font de ton efprit mouvoir le vaſte corps.
Dans tes difcours fans fard que ton ame étincelle
Penfer , fentir , voilà l'étude digne d'elle ,
Ou fi tu veux apprendre un jargon enchanteur ,
Qui mieux que le François touche fon auditeur ?
Des froids Grammairiens laiſſe là les harangues ;
Dis feulement un j'aime avec ardeur ;
Sçache parler le langage du coeur
Et tu fçauras toutes les Langues,
De M. d'Arnaud à Mademoifelle de B *
T
U veux donc jeune , belle & fçavante Uranie ,
Aux leçons de Reftaut foumettre ton efprit :
Quoi , n'eft- ce point affés que la Philofophie
De fon faux éclat l'ait féduit ?
Faut-il encor que ton génie ,
Ce géant qui parcourt l'univers à fon gré ,
Efclave de la fimétrie ,
Dans un cercle de mots languiffant , refferré ,
Ne foit plus qu'un enfant timide ,
Corps de l'efprit d'autrui fans ceffe pénétré ,
Qui de la main des yeux s'attachant à fon guide ;
Ne marche que d'un pas tremblant & meſure ?
Eaut
AOUST. 1743 . 1757
Faut - il , dis-je , que cette prude ,
Cette monotone Beauté ,
L'ennuyeufe grammaire , au maintien concerté
Penfant , parlant , faifant tout par étude ,
Ayant un grand défaut , la, régularité ,
Afervifle aux langueurs de l'uniformité ,
Aujoug des régles , joug fans doute le plus rude ¿
Ce défordre expreffif , cette vivacité ,
Qui naiffant de la liberté ,
Languit, meurt dans la fervitude ,
Et ne fe reproduit que par la nouveauté ?
Le moyen d'être aimable avec l'exactitude
Le grand art, l'art de plaire eft la variété ,
Et cet art eft à toi res yeux l'ont inventé ;
Crois-moi , de tes difcours bannis toute im pofture
Dois tu craindre la vérité ?
N'es -tu pas de ces traits l'image la plus pure
Avec la négligence , on aime la Nature .
L'heureux défaut c'eft la fimplicité ;
Les graces n'ont jamais recherché la parure ;
Emprunte leurs atours , elles ont la beauté ;
Ne point voiler la nudité ,
C'eſt expoſer toujours la même belle ;
Le fentiment fait place à la réfléxion ;
La laiffer deviner par un adroit foupçou ,
C'est la multiplier en la rendant nouvelle ,
Et réveiller le goût , plus sûr que la raiſon ;
Oma chere Uranie , imite ce modelle ;
вії.
3
Cache
1708 MERCURE DE FRANCE;
Cache à l'oeil curieux les fublimes refforts
Qui font de ton efprit mouvoir le vaſte corps.
Dans tes difcours fans fard que ton ame étincelle
Penfer , fentir , voilà l'étude digne d'elle ,
Ou fi tu veux apprendre un jargon enchanteur ,
Qui mieux que le François touche fon auditeur ?
Des froids Grammairiens laiſſe là les harangues ;
Dis feulement un j'aime avec ardeur ;
Sçache parler le langage du coeur
Et tu fçauras toutes les Langues,
Fermer
12
p. 1946-1948
A M. de la S..... pour le jour de sa Fête.
Début :
Trois Deïtés, dont vous êtes l'image, [...]
Mots clefs :
Amour, Amitié, Fête, Apollon, Myrte, Laurier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. de la S..... pour le jour de sa Fête.
A M. de la S..... pour le jour de fa Fête.
T Rois Deïtés , dont vous êtes l'image ,
Que fuivent en tous lieux des flots d'adorateurs ,
Ou plûtôt , qu'à l'envi , l'on fert & l'on outrage ,
A qui vous feul rendez un véritable hommage ,
Qui vous comblent auſſi des plus rares faveurs ,
Ces Dieux que l'on nous dit, ne fe raffembler guere
Apollon , l'Amitié , l'Amour ,
Dans le même chemin , & pour la même affaire ,
Se rencontrerent l'autre jour ;
'Amour fut le premier qui rompit le filence ;
Avec un doux fourire il aborde Apollon ,
Bon jour , dit-il , Seigneur de l'Hélicon ,
Peut- on , fans manquer de prudence ,
( Pourfuit- il , d'un ton familier )
yous demander à qui vous portez ce Laurier ?
A qui répart Apollon ; au Mérite ,
Au plus cher de mes nourriffons ,
Qui, fçavant fans orgueil, digne de mes leçons ,
Par de nouveaux efforts m'invite
A le combler de nouveaux dons ;
fa J'ai prévenu la Fête , & je cours au plus vîte
De ce Laurier le couronner
Ce n'eft point un préfent que je vais lui donner ,
C'eſt un tribut dont je m'acquitte ;
Mais
SEPTEMBRE . 1743. 1947
Mais vous , Monfieur le curieux ,
La même liberté nous eft , je crois , permiſe ,
Pour qui ce Mirthe à quel front amoureux
Cette parure a-t'elle été promile ?
Au plus aimable des Mortels ,
Répond l'Amour ; il a mes graces , ma jeuneſſe ;
Il y joint l'air de la ſageſſe ;
Son Portrait près du mien brille fur mes Autels ;
Hymen voudroit l'unir par des noeuds éternels ;
Moi , je les formerois des mains de la tendreffe ;
Dans fon Epouſe enfin trouvant une Maîtreffe ,
Il recevroit de nous des bienfaits mutuels ;
Dans peu de jours auffi l'on célebre fa Fête ;
Ce Mirthe eft le préfent que je crois lui devoir ;
Il a par plus d'une conquête
Sur un Sexe volage affuré mon pouvoir ;
On vint à l'Amitié , fans nul don , leur dit elle ,
Je vais m'offrir à l'un de mes Enfans ;
Il verra l'Amitié , que d'une ardeur fidelle
Il fert depuis fes premiers ans ;
Que puis - je lui donner ? Il a mes ſentimens ;
Eh ! quelle eft cette ame ſi rare ,
Interrompit l'Amour avec empreffement ?
Ce tréfor , que le Ciel avare ,
Aux voeux de l'Univers accorde rarement
C'eſt la S.... répond l'Amitié , quoi ! la S...
Dit l'Amour , ce Mortel , le même à qui je vais
Offrir ce Mirthe pour couronne !
C Celui
1948 MERCURE DE FRANCE.
Celui qui chaque jour mérite mes bienfaits ,
S'écrie auffi Phébus ! la rencontre m'étonne
Lui-même , pourfuit l'Amitié ;
Tout talent , tout p'a fir , toute vertu l'enflâme ;
Partageons les tranfports qui rempliffent fon ame ;
Que fon coeur me foit confié ;
Dans l'art de plaire , Amour , foyez fon guide ,
Mais n'allez pas nous ufurper nos droits ;
Qu'à fon efprit le Dieu des Vers préfide ;
Pour un pareil Eleve , eft - ce affés de nous trois !
M. Darnaud.
T Rois Deïtés , dont vous êtes l'image ,
Que fuivent en tous lieux des flots d'adorateurs ,
Ou plûtôt , qu'à l'envi , l'on fert & l'on outrage ,
A qui vous feul rendez un véritable hommage ,
Qui vous comblent auſſi des plus rares faveurs ,
Ces Dieux que l'on nous dit, ne fe raffembler guere
Apollon , l'Amitié , l'Amour ,
Dans le même chemin , & pour la même affaire ,
Se rencontrerent l'autre jour ;
'Amour fut le premier qui rompit le filence ;
Avec un doux fourire il aborde Apollon ,
Bon jour , dit-il , Seigneur de l'Hélicon ,
Peut- on , fans manquer de prudence ,
( Pourfuit- il , d'un ton familier )
yous demander à qui vous portez ce Laurier ?
A qui répart Apollon ; au Mérite ,
Au plus cher de mes nourriffons ,
Qui, fçavant fans orgueil, digne de mes leçons ,
Par de nouveaux efforts m'invite
A le combler de nouveaux dons ;
fa J'ai prévenu la Fête , & je cours au plus vîte
De ce Laurier le couronner
Ce n'eft point un préfent que je vais lui donner ,
C'eſt un tribut dont je m'acquitte ;
Mais
SEPTEMBRE . 1743. 1947
Mais vous , Monfieur le curieux ,
La même liberté nous eft , je crois , permiſe ,
Pour qui ce Mirthe à quel front amoureux
Cette parure a-t'elle été promile ?
Au plus aimable des Mortels ,
Répond l'Amour ; il a mes graces , ma jeuneſſe ;
Il y joint l'air de la ſageſſe ;
Son Portrait près du mien brille fur mes Autels ;
Hymen voudroit l'unir par des noeuds éternels ;
Moi , je les formerois des mains de la tendreffe ;
Dans fon Epouſe enfin trouvant une Maîtreffe ,
Il recevroit de nous des bienfaits mutuels ;
Dans peu de jours auffi l'on célebre fa Fête ;
Ce Mirthe eft le préfent que je crois lui devoir ;
Il a par plus d'une conquête
Sur un Sexe volage affuré mon pouvoir ;
On vint à l'Amitié , fans nul don , leur dit elle ,
Je vais m'offrir à l'un de mes Enfans ;
Il verra l'Amitié , que d'une ardeur fidelle
Il fert depuis fes premiers ans ;
Que puis - je lui donner ? Il a mes ſentimens ;
Eh ! quelle eft cette ame ſi rare ,
Interrompit l'Amour avec empreffement ?
Ce tréfor , que le Ciel avare ,
Aux voeux de l'Univers accorde rarement
C'eſt la S.... répond l'Amitié , quoi ! la S...
Dit l'Amour , ce Mortel , le même à qui je vais
Offrir ce Mirthe pour couronne !
C Celui
1948 MERCURE DE FRANCE.
Celui qui chaque jour mérite mes bienfaits ,
S'écrie auffi Phébus ! la rencontre m'étonne
Lui-même , pourfuit l'Amitié ;
Tout talent , tout p'a fir , toute vertu l'enflâme ;
Partageons les tranfports qui rempliffent fon ame ;
Que fon coeur me foit confié ;
Dans l'art de plaire , Amour , foyez fon guide ,
Mais n'allez pas nous ufurper nos droits ;
Qu'à fon efprit le Dieu des Vers préfide ;
Pour un pareil Eleve , eft - ce affés de nous trois !
M. Darnaud.
Fermer
13
p. 132
CHANSON, Air à boire, par M. de Chassé.
Début :
Adonis expira dans les bras de Venus ; [...]
Mots clefs :
Boire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON, Air à boire, par M. de Chassé.
CHANSON ,
Air à boire , par M. de Chaffé.
ADonis expira dans les bras de Venus ;
Turenne au ſein de la Victoire ;
Un Bûveur doit mourir dans celui de Bacchus ,
Diſoit le moribond Gregoire.
Amis , pour mériter une immortelle gloire ,
Traînez mes pas tremblans au fond de mon Caveau;
Juſqu'au dernier ſoupir j'y veux teſter à boire ,
Et le verre à la main périr ſur mon Tonneau.
Air à boire , par M. de Chaffé.
ADonis expira dans les bras de Venus ;
Turenne au ſein de la Victoire ;
Un Bûveur doit mourir dans celui de Bacchus ,
Diſoit le moribond Gregoire.
Amis , pour mériter une immortelle gloire ,
Traînez mes pas tremblans au fond de mon Caveau;
Juſqu'au dernier ſoupir j'y veux teſter à boire ,
Et le verre à la main périr ſur mon Tonneau.
Fermer
14
p. 165-169
AU ROI. EPITRE par M. d'Arnaud.
Début :
QUOI ! mes yeux ont revû l'image des Dieux même, [...]
Mots clefs :
Roi, Dieux, Amour, France, Louis, Maître, Bonheur, Pleurs, Mort, Coeurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AU ROI. EPITRE par M. d'Arnaud.
AU ROI,
EPITRE par M. d'Arnaud.
UOI ! mes yeux ont revû l'image des Dieux
même ,
Ce Maître que j'adore , & ce pere que j'aime !
Je puis baifer fes pas , les parfemer de fleurs ,
Les arrofer enfin de ces heureuſes pleurs ,
Que font couler l'amour , le plaifir , l'allegrefle ,
Et qui mieux que nos cris expriment la tendrefle ?
O MON PRINCE , Q LOUIS , puis-je vois
de trop près
Çe front majestueux , ces heroïques traits ,
Qui fçûrent à la mort infpirer cette crainte ,
Dont déja le Hongrois avoit fenti l'atteinte ?
Enyvré du bonheur de contempler mon Roi ,
Je revis , je triomphe , & je regne avec toi.
HENRI , que par fes pleurs a confacré la France
Ce Roi , qui fur les coeurs établit fa puiffance,
Et le plus honnête homme , & le plus eftimé
Revient gouter en toi le plaifir d'être aimé.
Quelle fut ma douleur , quand dans ces jours
fuebres ,
Dans ces jours, que la mort couvrit de fes ténebres
La France profternée aux pieds de nos Auçels
166 MERCURE DE FRANCE.
Offroit pour toi des voeux à tous les Immortels !
» Dieux ! m'écriai-je , O Dieux ! auteurs de nos
allarmes
,
» N'etes vous pas contents du tribut de mes larmes,
» Vous faut-il tout mon fang pour racheter fes
jours ?
» Epuiſez le , grands Dieux , & qu'il vive toujours ,
» Si je puis de la Parque affouvir la furie !
» Vous me faites fentir de quel prix eft ma vie ;
» Hélas ! je n'en ai qu'une à perdre pour mon Roi ;
» Pour la donner encore , O Dieux , rendez la
» moi.
Par vos mains élevé fur le char de la gloire ,
» Ne l'avez-vous conduit aux champs de laVictoire,
» Que pour lui préfenter dans toute fon horreur
» Un trépas dont en vain s'indigne fa valeur ?
>> Daignez-voir ces Vieillards qui n'ont qu'un jour
» à vivre ,
» Vous l'offrir pour ce Roi que leurs pas n'ont pu
fuivre ;
» Chaque enfant craint de perdre un pere dans
» LOUIS ;
» Chaque mere allarmée en lui pleure fon fils ;
» D'un peuple defölé les troupes confondues
> Vont baigner de leurs pleurs , vos marbres, vos
Statuës ;
Tout meurt avec fon Maître ; entendez-vous
ces cris ,
Ces fanglots douloureux que pouffe tout Paris ?
FEVRIER 1745. 167
Dieux puiffans , épargnez une tête fi chere ;
» C'eft LOUIS , c'eft ce ROI qu'on aime &
qu'on revere ,
Qui de notre bonheur fait ſa félicité ,
» Ce Roi l'ami du monde & de l'humanité ;
» C'eft votre image enfin fur le Trône adorée ;
» Hélas ! à nos regards ne l'avez-vous montrée ,
Que pour faire entrevoir un Spectacle fi doux ,
» Ah ! rendez les bons Rois Immortels comme
» vous •
» Rendez-nous les Titus , les Trajans , les Aureles,
Que les Rois dans LOUIS retrouvent ces
>> modeles !
Mais pourquoi retracer ce funebre tableau ?
Pourquoi nous arrêter fur les bords du tombeau ?
Quand le front couronné d'immortelles guirlan
des ,
Tel qu'un Dieu bienfacteur recevant nos offran
des ,
Mon Maître voit nos mains lui dreffer des Autels,
De l'amour le plus pur Monumens folemnels ?
FRANCE leve tes yeux , ces yeux noyés de
larmes ,
Vois mon Prince vainqueur , reprens tes premiers
charmes ,
Tes Couronnes de fleurs , ton Sceptre , ces habits
Où l'or joint ſon éclat à la blancheur du Lys ;
De ce voile de deuil ne couvre plus ta tête ;
168 MERCURE DE FRANCE.
Que ce jour foit pour toi le plus beau jour de Fête
* CIEUX , en vain tous les vents fe liguen
contre nous ;
Du bonheur de la terre êtes-vous donc jaloux ?
Renverfez , difperfez ces arcs & ces portiques ,
Ce pompeux appareil de nos fêtes publiques ;
L'amour fçait dérober à vos coups deftructeurs
Ces Autels , que LOUIS trouve au fond de nes
coeurs ;
Eteignez nos flambeaux, cachez-nous notre Maître,
Nos tranſports , malgré vous , ſçauront le reconnoître.
Peuples , qui revoyez ce Héros tant pleu-
τέ ,
Apprenez à quel point il doit être adoré ;
Apprenez qu'au moment où le cifeau des Parques
Alloit trancher le fort du meilleur des Monarques ,
Que dans ce même inſtant , par un excès d'amour ,
Il rapella fon ame & fe rendit au jour ;
On lui peignoit la France en proye à la trifteffe ;
Il s'écrie en pleurant de joye & dejtendreffe ,
Quel bonheur d'être aimé ! . . . . ces mots , ces hetreux
mots
On peut avoir obfervé que le tems fut mauvais
pendant les trois jours des réjouiſſances publiques , plufeurs
décorations furent renversées par le vent , & les
illuminations étoient prefqne toutes éteintes le jour que
le Roi entra dans Paris.
Lui
FEVRIER.
1745 169
Lui font vaincre la mort , & calment tous fes
maux .
Tranſport vraiment Royal , digne d'une grande
ame !
Revis dans la mémoire avec des traits de flâme ;
O tendre fentiment , étranger dans les Cours ,
Mots facrés , que les Rois vous repetent toujours ;
Qui , cher Prince , oui , grand Roi , l'on te bénit
, on t'aime
Jouis de cet amour , qu'il foit ton bien ſuprême
Ces fuperbes Tyrans , ces fleaux des humains,
Qui du monde à leur gré maîtriſent les deftins ,
Au fein des tréfors même éprouvoient l'indigence ;
Ils n'avoient point ces coeurs qui font ta récompenfe
:
Laiffe à des Souverains jaloux de vains honneurs
Ces titres qu'en fecret dementent leurs flatteurs
Ces marbres dont fouvent la voix eft menfongere
Devant la vérité font forcés de fe taire ;
L'équitable avenir , qu'on ne peut abuſer ,
Contre ces noms fans ceffe eft prêt à dépofer ;
Le tien n'a point à craindre un jugement ſem
blable ;
Gravé par l'amour même il eft ineffaçable.
De concert avec nous la Terre t'a nommé
DIEUX , laiffez lui toujours LOUISLE
BIEN AI ME'.
EPITRE par M. d'Arnaud.
UOI ! mes yeux ont revû l'image des Dieux
même ,
Ce Maître que j'adore , & ce pere que j'aime !
Je puis baifer fes pas , les parfemer de fleurs ,
Les arrofer enfin de ces heureuſes pleurs ,
Que font couler l'amour , le plaifir , l'allegrefle ,
Et qui mieux que nos cris expriment la tendrefle ?
O MON PRINCE , Q LOUIS , puis-je vois
de trop près
Çe front majestueux , ces heroïques traits ,
Qui fçûrent à la mort infpirer cette crainte ,
Dont déja le Hongrois avoit fenti l'atteinte ?
Enyvré du bonheur de contempler mon Roi ,
Je revis , je triomphe , & je regne avec toi.
HENRI , que par fes pleurs a confacré la France
Ce Roi , qui fur les coeurs établit fa puiffance,
Et le plus honnête homme , & le plus eftimé
Revient gouter en toi le plaifir d'être aimé.
Quelle fut ma douleur , quand dans ces jours
fuebres ,
Dans ces jours, que la mort couvrit de fes ténebres
La France profternée aux pieds de nos Auçels
166 MERCURE DE FRANCE.
Offroit pour toi des voeux à tous les Immortels !
» Dieux ! m'écriai-je , O Dieux ! auteurs de nos
allarmes
,
» N'etes vous pas contents du tribut de mes larmes,
» Vous faut-il tout mon fang pour racheter fes
jours ?
» Epuiſez le , grands Dieux , & qu'il vive toujours ,
» Si je puis de la Parque affouvir la furie !
» Vous me faites fentir de quel prix eft ma vie ;
» Hélas ! je n'en ai qu'une à perdre pour mon Roi ;
» Pour la donner encore , O Dieux , rendez la
» moi.
Par vos mains élevé fur le char de la gloire ,
» Ne l'avez-vous conduit aux champs de laVictoire,
» Que pour lui préfenter dans toute fon horreur
» Un trépas dont en vain s'indigne fa valeur ?
>> Daignez-voir ces Vieillards qui n'ont qu'un jour
» à vivre ,
» Vous l'offrir pour ce Roi que leurs pas n'ont pu
fuivre ;
» Chaque enfant craint de perdre un pere dans
» LOUIS ;
» Chaque mere allarmée en lui pleure fon fils ;
» D'un peuple defölé les troupes confondues
> Vont baigner de leurs pleurs , vos marbres, vos
Statuës ;
Tout meurt avec fon Maître ; entendez-vous
ces cris ,
Ces fanglots douloureux que pouffe tout Paris ?
FEVRIER 1745. 167
Dieux puiffans , épargnez une tête fi chere ;
» C'eft LOUIS , c'eft ce ROI qu'on aime &
qu'on revere ,
Qui de notre bonheur fait ſa félicité ,
» Ce Roi l'ami du monde & de l'humanité ;
» C'eft votre image enfin fur le Trône adorée ;
» Hélas ! à nos regards ne l'avez-vous montrée ,
Que pour faire entrevoir un Spectacle fi doux ,
» Ah ! rendez les bons Rois Immortels comme
» vous •
» Rendez-nous les Titus , les Trajans , les Aureles,
Que les Rois dans LOUIS retrouvent ces
>> modeles !
Mais pourquoi retracer ce funebre tableau ?
Pourquoi nous arrêter fur les bords du tombeau ?
Quand le front couronné d'immortelles guirlan
des ,
Tel qu'un Dieu bienfacteur recevant nos offran
des ,
Mon Maître voit nos mains lui dreffer des Autels,
De l'amour le plus pur Monumens folemnels ?
FRANCE leve tes yeux , ces yeux noyés de
larmes ,
Vois mon Prince vainqueur , reprens tes premiers
charmes ,
Tes Couronnes de fleurs , ton Sceptre , ces habits
Où l'or joint ſon éclat à la blancheur du Lys ;
De ce voile de deuil ne couvre plus ta tête ;
168 MERCURE DE FRANCE.
Que ce jour foit pour toi le plus beau jour de Fête
* CIEUX , en vain tous les vents fe liguen
contre nous ;
Du bonheur de la terre êtes-vous donc jaloux ?
Renverfez , difperfez ces arcs & ces portiques ,
Ce pompeux appareil de nos fêtes publiques ;
L'amour fçait dérober à vos coups deftructeurs
Ces Autels , que LOUIS trouve au fond de nes
coeurs ;
Eteignez nos flambeaux, cachez-nous notre Maître,
Nos tranſports , malgré vous , ſçauront le reconnoître.
Peuples , qui revoyez ce Héros tant pleu-
τέ ,
Apprenez à quel point il doit être adoré ;
Apprenez qu'au moment où le cifeau des Parques
Alloit trancher le fort du meilleur des Monarques ,
Que dans ce même inſtant , par un excès d'amour ,
Il rapella fon ame & fe rendit au jour ;
On lui peignoit la France en proye à la trifteffe ;
Il s'écrie en pleurant de joye & dejtendreffe ,
Quel bonheur d'être aimé ! . . . . ces mots , ces hetreux
mots
On peut avoir obfervé que le tems fut mauvais
pendant les trois jours des réjouiſſances publiques , plufeurs
décorations furent renversées par le vent , & les
illuminations étoient prefqne toutes éteintes le jour que
le Roi entra dans Paris.
Lui
FEVRIER.
1745 169
Lui font vaincre la mort , & calment tous fes
maux .
Tranſport vraiment Royal , digne d'une grande
ame !
Revis dans la mémoire avec des traits de flâme ;
O tendre fentiment , étranger dans les Cours ,
Mots facrés , que les Rois vous repetent toujours ;
Qui , cher Prince , oui , grand Roi , l'on te bénit
, on t'aime
Jouis de cet amour , qu'il foit ton bien ſuprême
Ces fuperbes Tyrans , ces fleaux des humains,
Qui du monde à leur gré maîtriſent les deftins ,
Au fein des tréfors même éprouvoient l'indigence ;
Ils n'avoient point ces coeurs qui font ta récompenfe
:
Laiffe à des Souverains jaloux de vains honneurs
Ces titres qu'en fecret dementent leurs flatteurs
Ces marbres dont fouvent la voix eft menfongere
Devant la vérité font forcés de fe taire ;
L'équitable avenir , qu'on ne peut abuſer ,
Contre ces noms fans ceffe eft prêt à dépofer ;
Le tien n'a point à craindre un jugement ſem
blable ;
Gravé par l'amour même il eft ineffaçable.
De concert avec nous la Terre t'a nommé
DIEUX , laiffez lui toujours LOUISLE
BIEN AI ME'.
Fermer
15
p. 87-89
VERS De M. Darnaud, à M. de Voltaire, sur la mort de Madame **.
Début :
Toi, qui pleures encor l'aimable Genonville ; [...]
Mots clefs :
Coeur, Voltaire, Mère, Larmes, Talents, Vertus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS De M. Darnaud, à M. de Voltaire, sur la mort de Madame **.
VERS
Soriniere.
Aacaca
DeM. Darnaud , àM. de Voltaire ,fur la
mort de Madame **.
Toi , qui pleures encor l'aimable Genonville,
Qui pleureras toujours cet ami malheureux ,
Ce Vauvenargue , hélas !dont un trépas affreux
Ne ſçut point émouvoir le courage tranquille ,
Et qui fut juſqu'au bout un ſage vertueux !
O! mon cher Apollon ,j'oſe épancher mes larmes
,
Dans ce ſein où les Arts épanchent leurs fecrets.
L'amitié ſeule excita tes regrets ,
L'amour n'a point encor cu part àtes allarmes,
Et moi , d'un fort plus rigoureux
Victime infortunée ,
Frappé de tous les coups , dans la mêmejournée
Je les pleure à la fois tousdeux.
T
J
1
88 MERCURE DE FRANCE.
1
Je perds une maîtreſſe , une amie , une mere ;:
Des talens , des vertus , l'aſſemblage parfait ;
Une femme qui m'inſtruiſoit ;
Un Sage qui ſçavoit me plaire' ;
Un eſprit vigoureux , toujours maître de foi ,
Qui pénétroit le mien de ſa vive lumiere ,
Un coeur...j'ai tout perdu , Voltaire ,
Le coeur le plus ſenſible,& qui n'aimoit que moi.
Chere ombre que j'adore , & qui vis dans mon
ame;
Qui ſçauras y regaer juſqu'aux derniers momens ,
Je dois à ton amour ces nobles ſentimens ,
Ces fublimes tranfports , cette feconde flamme ,
La mere des vertus ,& l'eſprit des talens.
Combien de fois ſur tes divins ouvrages
A-t'elle , & mon cher maître , attaché ſes beaux
yeux ?
1
Quel charme elle goûtoit en ces momens heureux
,
Aleur prodiguer ſes ſuffrages !
Qu'avec tranſport elle s'en pénétroit !
Avec Mérope elle étoit mere ,
Avec Zaïre elle pleuroit ,
Et raiſonnoit avec Voltaire.
Elle n'eſt plus ; c'en eſt fait , & les Dieux
Ne me laiſſent qu'un coeur tout plein decette
image.
Ah !ceffe d'exiger que maMuſe s'engage
OCTOBRE. 1749. 89
A fuivre ton vol dans les Cieux.
Je vais , gémiſſant loin du monde ,
M'enſévelir dans ma douleur profonde ,
Et goûter toute la douceur
De ce plaifir dont tu nous peins les charmes
Le ſeul , hélas ! qui ſuive la douleur.
Je vais m'enyvrer de mes larmes ,
En remplir fans ceſſe mon coeur.
Crois-moi ; le véritable Sage
Eſt celui , dans un tel malheur ,
Qui ſçait s'attendrir davantage.
Soriniere.
Aacaca
DeM. Darnaud , àM. de Voltaire ,fur la
mort de Madame **.
Toi , qui pleures encor l'aimable Genonville,
Qui pleureras toujours cet ami malheureux ,
Ce Vauvenargue , hélas !dont un trépas affreux
Ne ſçut point émouvoir le courage tranquille ,
Et qui fut juſqu'au bout un ſage vertueux !
O! mon cher Apollon ,j'oſe épancher mes larmes
,
Dans ce ſein où les Arts épanchent leurs fecrets.
L'amitié ſeule excita tes regrets ,
L'amour n'a point encor cu part àtes allarmes,
Et moi , d'un fort plus rigoureux
Victime infortunée ,
Frappé de tous les coups , dans la mêmejournée
Je les pleure à la fois tousdeux.
T
J
1
88 MERCURE DE FRANCE.
1
Je perds une maîtreſſe , une amie , une mere ;:
Des talens , des vertus , l'aſſemblage parfait ;
Une femme qui m'inſtruiſoit ;
Un Sage qui ſçavoit me plaire' ;
Un eſprit vigoureux , toujours maître de foi ,
Qui pénétroit le mien de ſa vive lumiere ,
Un coeur...j'ai tout perdu , Voltaire ,
Le coeur le plus ſenſible,& qui n'aimoit que moi.
Chere ombre que j'adore , & qui vis dans mon
ame;
Qui ſçauras y regaer juſqu'aux derniers momens ,
Je dois à ton amour ces nobles ſentimens ,
Ces fublimes tranfports , cette feconde flamme ,
La mere des vertus ,& l'eſprit des talens.
Combien de fois ſur tes divins ouvrages
A-t'elle , & mon cher maître , attaché ſes beaux
yeux ?
1
Quel charme elle goûtoit en ces momens heureux
,
Aleur prodiguer ſes ſuffrages !
Qu'avec tranſport elle s'en pénétroit !
Avec Mérope elle étoit mere ,
Avec Zaïre elle pleuroit ,
Et raiſonnoit avec Voltaire.
Elle n'eſt plus ; c'en eſt fait , & les Dieux
Ne me laiſſent qu'un coeur tout plein decette
image.
Ah !ceffe d'exiger que maMuſe s'engage
OCTOBRE. 1749. 89
A fuivre ton vol dans les Cieux.
Je vais , gémiſſant loin du monde ,
M'enſévelir dans ma douleur profonde ,
Et goûter toute la douceur
De ce plaifir dont tu nous peins les charmes
Le ſeul , hélas ! qui ſuive la douleur.
Je vais m'enyvrer de mes larmes ,
En remplir fans ceſſe mon coeur.
Crois-moi ; le véritable Sage
Eſt celui , dans un tel malheur ,
Qui ſçait s'attendrir davantage.
Fermer
16
p. 40-50
LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. ODE A Sa Majesté, le Roi de Pologne, Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld, Conseiller de Légation de Sa Majesté, & Membre de l'Académie Royale des Sciences & Belles-Lettres de Prusse. ......... Tu Lodoicus eris.
Début :
Grand Roi, qui permettez qu'une Muse timide [...]
Mots clefs :
Rois, Dieux, Dieu, Naissance du duc de Bourgogne, Terre, Enfant, Trône, Ange, Vertus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA NAISSANCE DE MONSEIGNEUR LE DUC DE BOURGOGNE. ODE A Sa Majesté, le Roi de Pologne, Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld, Conseiller de Légation de Sa Majesté, & Membre de l'Académie Royale des Sciences & Belles-Lettres de Prusse. ......... Tu Lodoicus eris.
LA NAISSANCE
DE MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE.
ODE
A Sa Majesté, le Roi de Pologne,
Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld,
Conseiller de Légation de Sa Majeste, &
Membre de l'Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres de Prusse.
......... Tu Lodoicus eris.
Grand Roi, qui permettez qu'une Muse timide
Dépoje a o pies jes écrits
Daignez favoriser l'audace qui me guide,
Digires b.0O
JANVIER. 1752.
41
Et qu' un de vos regards de mes vers soit le prix!
Quand l'Ange des Francois plein d'une ardeur tro
juste
Pour le Fils des Bourbous un former wus les voela,
Un seal les réunit, qu'il soit un autre Auguste!
Et nous n' aurons plus rien à demander aux Dicur.
en.
Cet astre radieux qu'une clatté (*) premiere
Annonçoit par ses feux naissans
Tel qu'un Dieu qui domine en sa vaste carriere
Se leve & darde ensin ses rayons tout puissans;
La Terre à son aspect tressaille d'allégresse,
Le Démon de la nuit rentre dans les enfers:
Et des jeux caressans la troupe enchanteresse
Revient de sa présence embellir l'Univers.
Franco, ainsi cet Enfant, le présent du Ciel même
Qu'il accorde à tes longs désirs
Vient remplir tes climats de sa splendeur suprême,
Et fixer dans ton sein la paix & les plaisira
Sur son divin berceau la flateuse espérance
Déja laisse tomber ses regards amoureux
Le Destin lui sourit, & l'Ange de la France
Comblé des dons du Ciel, lui porte encor ses
vœux.
(*) Madame, sour de Monseigneur le Duc de
Bourgogne.
Disirad hi0
CE MERCURE DE FRANCE.
Ane du grand Rousseau, du sublime Empirée
Où te couronnent les Talens
Abandonnie pour moi la demeure sacrée,
Viens me préter ta flamme & tes nobles élans,
Dans des vers immortels que je puisse redire
Ces vœux qu'un Dieu lui-même a sçu me révéler
Peuples, Rois, écoutez, c'est ce Dieu qui m'ins-
pire,
L'Ange même des lis par ma voix va patler.
»Grands Dieux (*) que jusqu'à vous l'humble &
„sainte priere
»Monte dans les flots de l'encens !
» Qe d'un Peuple enchanté, que de la France
„entiere
»S'élevent à vos pieds les cris reconnoissans !
»L'Héritier des Bourbons est votre auguste ou-
„vrage,
»Déja ses traits naissans décélent sa grandeur
»Mais ce n'est point asses, Dieux! qu'il soit votre
»image
(*) Personne ne doit ignorer que dans la hau-
te Poësie, Minerve ne veut signifier que la sagesse
qu'en un mot on entend par les Dieux & les im-
mortels, les anges & les esprits célestes. L'écriture
même en parlant de Dieu se sert de l'expression
de Dieu des Dieux.
JANVIER.
1752.
45
nSi vous ne l'échauffez d'une céleste ardeur.
wVenez, descendez tous dans l'azur d'un nuage,
»Sur ce berceau si glorieux,
»Qu'autour de cet Enfant votre cœur se partage,
»Qu'il confonde sur lui tous les rayons des Dieux!
» Quand vous voulez donner des Maîtres à la
terre
»Pout former cet ouvrage est-ce trop de vous
»tous?
»Suffit- il que leur bras soit armé du tonnerre,
»C'est la seule vertu qui les met près de vous
»Minerve, hâte toi; de ta divine Egide
» Viens couvrir cet auguste Enfant,
„ Que son premier regard s'attache sur le guide
»Qui doit le soutenir de son bras triomphant!
„ Ne t'écarte jamais de ses traces brillantes
Dans l'hotreur des combats cours, vole à son
»côté;
»Mais par d'autres chemins que les routes san-
„ glantes
» Qu'il s'éleve au sejour de l'immortalité !-
DEsprits même des Dieux, Enfans de la Déesse,
*Beaux arts, entourez son Berceau !
nA ses yeux que le jour offense encore & blesse,
44 MERCUREDEFRANCE.
»Faites déja briller votre immortel flambeau.
„Des vertus dans son sein r épandez les semences,
„ Vous êtes des vertus & l'oracle & l'appui,
»Réunissez vos dons, que vos trésois immenses
»Comme autant de torrens aillent se perdre en
» lui !
» Par vous il apprendra que ces Mastres du monde
»Ne sout dignes de leur éclat
» Que lorsque leur grandeur est la fource féconde
» D'où jaillisse la vie & le bien de l'Etat;
» Que ces Rois qui de sang & de combats avides,
»Font gémir & pleurer la tendre humanité,
»Verront leurs noms pareils à des vapeurs hu-
» mides
» Se dissiper au jour dunt luit la vérité.
Il sçaura pour le pauvre & l'orphelin timide,
» Pour les malheureux éplorés,
»Que les marches d'un trône où l'équité réside
»D'un salutaire autel sont autant de degrés;
„Il sçaura que sa main doit essuyer leurs larmes,
* Qu'un Roi n'est vraiment grand qu'autant qu'il
» est aimé;
„ Que de noms envolés avec le bruit des armes!
»Et du nom de Titus l'univers est charmé.
N
JANVIER.
1752.
45
„Il sçaura que la terre & lui-même ont un mai-
»tre,
„ Devant qui les Rois ne sont rien,
»Qu'il est un Dieu vengeur que tout doit recon,
»noitre,
„De cent mondes divers & l'ame & le soutien;
»Qu'à ce juge éternel tous les Rois sont comp-
ntables
»Des maux comme des biens de leur Trône
»émanés
»Qu'ensin si tous ses pas ne sont point équitables,
„Dans la nuit de la mort il seront entrainés.
» Sous vos ailes ainsi son Enfance chérie
»Comme un beau lys s'élevera,
»Et cette tendre fleur bien loin d'être flétrie
»En un fruit nourrissant par vous se changera.
„Tel un jeune Tilleul l'amour de la nature
„ Qu'un ruisseau bienfaisant abbreuve de ses eaux,
„ Voit tous les jours son front s'enrichir de ver-
„dure
nEt son tronc se répandre en d'utiles rameaux.
N
»Que de sa propre main, Beaux-Arts, il vous
»couronne
„ Près de lui qu'il vous fasse asseoir
»Comie les ornemens & la gloire du Trone,
46 MERCURE DE FRANCE.
» Le germe des vertus & le sceau du pouvoit !
„Louis du monde entier a mérité l'hommage
„En répandant sur vous ses généreux bienfaits,
»Et les vers de Corneille ont illustré son age
„Autant que la splendeur qu'il dut à ses hauts
» faits.
Ne viens point à ses piés, perside calomnie,
„ Soufflet tes feux & tes poisons
„ Dans sa naifsante aurore obscurcit le génie
„ Qui perce tôt ou tard, & darde ses rayons;
»Qu'assis au même rang de Virgile & d'Horace
»Ovide chante Auguste, & son régne immortel;
»La terre au Triumvir sans doute auroit fait
» grace,
„Si le Maître d'Ovide eut été moins cruel.
»Et vous, lâches flatteurs, vous corrupteurs in-
„fâmes
»La honte & l'opprobre des Rois,
»Vous qui portez l'orgueil & la mort dans leurs
»ames,
u Créateurs des Tytans, & destructeurs des loix,
„Fuyez, que le mensonge & la vile imposture
»N'exhalent point ici leur souffle empoisonneur
»Fuyez, n'infectez point une source aussi pure;
ed by G
1752.
JANVIER.
47
„Que l'univers entier y puise son bo iheus
Toi, sainte Vérité, ne crains point sa présence,
„ Et n'écarte pas ton flambeau,
» Toujours, pour qu'il mérite & régle sa puis-
»lance
» Des foiblesses des Rois offre lui le tableau;
»Quand il sçaura porter le sacré Diadême
»Pat un éloge libre ose l'encourager;
»S'il en pouvoit jamais ternir l'éclat suprême,
»Sans adoucir tes traits ose le corriger.
„ En lui faisant aimer cette fille céleste,
»L'immortelle Religion,
»Que sa raison démasque, & que son cœur dé-
po teste
»Le premier des Tyrans, la superstition;
„ Qu'il contemple les maux dont sa trace est
»suivie,
„ Les femmes, les vieillards, les enfaus immolés,
„Les Rois mêmes tombant sous son audace impie,
»Tous les crimes divers de son sein exhalés.
„Qu'il se souvienne enfin qu'étant ce que nous
» sommes,
„Comme nous soumis aux malheurs,
Mes
48 MERCURE DEFRANCE.
„ Autant humiliés que le dernier des hommes-
»Les Rois peuvent du sort épuiser les rigueurs
nMais le Monarque alors déployant sa grande
»ame
» Se met par sa constance au-dessus de l'humain
„ C'est alors qu'il, est Roi, que sa vertu s'enslam-
»me
n Maîttise la fortune & confond le destin.
25
nAinsi le Grand Louis trahi par la victoire,
»A vu le destin irrité
» Disputer à sou front le siège de la Gloire,
„ Ce laurier immortel qu'il avoit mérité.
nEn vain le sort jaloux vieut jusques sur le Trone,
wVient jusques dans ses bras lui ravir ses enfans,
„Aux fléaux conjurés dont l'horreur l'environne,
»Louis oppose encot les regards triomphans.
nOdivine amitié, flamme pure & sacrée
»Que ressentent si peu les Rois
»Transport de la belle ame aux vertus consa-
»crée
»Doux alimens des cours qui chérissent tes loix,
nAu nouveau Marcellus fais gouter tous tes
»charmes,
nA se remplir le cœeur de ses cheres allarmes
Qu'il
by Goo
JANVIER. 1752.
49
Qu'il connoisse en un mot la douceur de pleurer !
„Pour épuiser vos dons, sous les traits de sa
»mere,
„O! Dieux, puisse-t- il receler,
„La solide grandeur & l'ame de son pere;
»Petit fils de Lovis puisse- t- il l'égaler !
„ Mais conservez l'Ayeul votre image fidéle,
„Qu'il vive, s'il se peut, autant que ses bienfaits!
uQue cet enfant des Rois ait toujours un mo-
dele
»Digne du trône, ensin qu'il n'y monte jamais !
L'Ange dit, & soudain un sillon de lumiere
Entr'ouvre l'Olimpe éclairé
La Gloire qui des cieux traverse la carriere,
Couronne le berceau de son laurier sacté;
Sur ce front qui déja sourit à la déesse,
L'enfant reçoit l'éclat d'un immortel rayon.
Le Français s'applaudit transporté d'allégresse
Et plein d'un doux espoir, il attend un Bour-
bon.
N8
Digne fils de * Louis, à qui ta race antique
Doit ce rejetton, son appui,
Monseigneur le Dauphin.
C
II. Vol
Digistrss yL0
50 MERCURE DE FRANCE.
Lis ces vers ajoutés à l'offrande publique
Que la France à tes piés va porter aujourd'hui;:
Comme Français. ma voix a du se faire en-
tendre
Quand du sang des Bourbons le cours est aug.
menté
Comme sage encor plus, il ne peut trop s'éten,
dre
Pour le bien de la terre, & de l'humanité.
DE MONSEIGNEUR
LE DUC DE BOURGOGNE.
ODE
A Sa Majesté, le Roi de Pologne,
Electeur de Saxe. Par M. d'Arnauld,
Conseiller de Légation de Sa Majeste, &
Membre de l'Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres de Prusse.
......... Tu Lodoicus eris.
Grand Roi, qui permettez qu'une Muse timide
Dépoje a o pies jes écrits
Daignez favoriser l'audace qui me guide,
Digires b.0O
JANVIER. 1752.
41
Et qu' un de vos regards de mes vers soit le prix!
Quand l'Ange des Francois plein d'une ardeur tro
juste
Pour le Fils des Bourbous un former wus les voela,
Un seal les réunit, qu'il soit un autre Auguste!
Et nous n' aurons plus rien à demander aux Dicur.
en.
Cet astre radieux qu'une clatté (*) premiere
Annonçoit par ses feux naissans
Tel qu'un Dieu qui domine en sa vaste carriere
Se leve & darde ensin ses rayons tout puissans;
La Terre à son aspect tressaille d'allégresse,
Le Démon de la nuit rentre dans les enfers:
Et des jeux caressans la troupe enchanteresse
Revient de sa présence embellir l'Univers.
Franco, ainsi cet Enfant, le présent du Ciel même
Qu'il accorde à tes longs désirs
Vient remplir tes climats de sa splendeur suprême,
Et fixer dans ton sein la paix & les plaisira
Sur son divin berceau la flateuse espérance
Déja laisse tomber ses regards amoureux
Le Destin lui sourit, & l'Ange de la France
Comblé des dons du Ciel, lui porte encor ses
vœux.
(*) Madame, sour de Monseigneur le Duc de
Bourgogne.
Disirad hi0
CE MERCURE DE FRANCE.
Ane du grand Rousseau, du sublime Empirée
Où te couronnent les Talens
Abandonnie pour moi la demeure sacrée,
Viens me préter ta flamme & tes nobles élans,
Dans des vers immortels que je puisse redire
Ces vœux qu'un Dieu lui-même a sçu me révéler
Peuples, Rois, écoutez, c'est ce Dieu qui m'ins-
pire,
L'Ange même des lis par ma voix va patler.
»Grands Dieux (*) que jusqu'à vous l'humble &
„sainte priere
»Monte dans les flots de l'encens !
» Qe d'un Peuple enchanté, que de la France
„entiere
»S'élevent à vos pieds les cris reconnoissans !
»L'Héritier des Bourbons est votre auguste ou-
„vrage,
»Déja ses traits naissans décélent sa grandeur
»Mais ce n'est point asses, Dieux! qu'il soit votre
»image
(*) Personne ne doit ignorer que dans la hau-
te Poësie, Minerve ne veut signifier que la sagesse
qu'en un mot on entend par les Dieux & les im-
mortels, les anges & les esprits célestes. L'écriture
même en parlant de Dieu se sert de l'expression
de Dieu des Dieux.
JANVIER.
1752.
45
nSi vous ne l'échauffez d'une céleste ardeur.
wVenez, descendez tous dans l'azur d'un nuage,
»Sur ce berceau si glorieux,
»Qu'autour de cet Enfant votre cœur se partage,
»Qu'il confonde sur lui tous les rayons des Dieux!
» Quand vous voulez donner des Maîtres à la
terre
»Pout former cet ouvrage est-ce trop de vous
»tous?
»Suffit- il que leur bras soit armé du tonnerre,
»C'est la seule vertu qui les met près de vous
»Minerve, hâte toi; de ta divine Egide
» Viens couvrir cet auguste Enfant,
„ Que son premier regard s'attache sur le guide
»Qui doit le soutenir de son bras triomphant!
„ Ne t'écarte jamais de ses traces brillantes
Dans l'hotreur des combats cours, vole à son
»côté;
»Mais par d'autres chemins que les routes san-
„ glantes
» Qu'il s'éleve au sejour de l'immortalité !-
DEsprits même des Dieux, Enfans de la Déesse,
*Beaux arts, entourez son Berceau !
nA ses yeux que le jour offense encore & blesse,
44 MERCUREDEFRANCE.
»Faites déja briller votre immortel flambeau.
„Des vertus dans son sein r épandez les semences,
„ Vous êtes des vertus & l'oracle & l'appui,
»Réunissez vos dons, que vos trésois immenses
»Comme autant de torrens aillent se perdre en
» lui !
» Par vous il apprendra que ces Mastres du monde
»Ne sout dignes de leur éclat
» Que lorsque leur grandeur est la fource féconde
» D'où jaillisse la vie & le bien de l'Etat;
» Que ces Rois qui de sang & de combats avides,
»Font gémir & pleurer la tendre humanité,
»Verront leurs noms pareils à des vapeurs hu-
» mides
» Se dissiper au jour dunt luit la vérité.
Il sçaura pour le pauvre & l'orphelin timide,
» Pour les malheureux éplorés,
»Que les marches d'un trône où l'équité réside
»D'un salutaire autel sont autant de degrés;
„Il sçaura que sa main doit essuyer leurs larmes,
* Qu'un Roi n'est vraiment grand qu'autant qu'il
» est aimé;
„ Que de noms envolés avec le bruit des armes!
»Et du nom de Titus l'univers est charmé.
N
JANVIER.
1752.
45
„Il sçaura que la terre & lui-même ont un mai-
»tre,
„ Devant qui les Rois ne sont rien,
»Qu'il est un Dieu vengeur que tout doit recon,
»noitre,
„De cent mondes divers & l'ame & le soutien;
»Qu'à ce juge éternel tous les Rois sont comp-
ntables
»Des maux comme des biens de leur Trône
»émanés
»Qu'ensin si tous ses pas ne sont point équitables,
„Dans la nuit de la mort il seront entrainés.
» Sous vos ailes ainsi son Enfance chérie
»Comme un beau lys s'élevera,
»Et cette tendre fleur bien loin d'être flétrie
»En un fruit nourrissant par vous se changera.
„Tel un jeune Tilleul l'amour de la nature
„ Qu'un ruisseau bienfaisant abbreuve de ses eaux,
„ Voit tous les jours son front s'enrichir de ver-
„dure
nEt son tronc se répandre en d'utiles rameaux.
N
»Que de sa propre main, Beaux-Arts, il vous
»couronne
„ Près de lui qu'il vous fasse asseoir
»Comie les ornemens & la gloire du Trone,
46 MERCURE DE FRANCE.
» Le germe des vertus & le sceau du pouvoit !
„Louis du monde entier a mérité l'hommage
„En répandant sur vous ses généreux bienfaits,
»Et les vers de Corneille ont illustré son age
„Autant que la splendeur qu'il dut à ses hauts
» faits.
Ne viens point à ses piés, perside calomnie,
„ Soufflet tes feux & tes poisons
„ Dans sa naifsante aurore obscurcit le génie
„ Qui perce tôt ou tard, & darde ses rayons;
»Qu'assis au même rang de Virgile & d'Horace
»Ovide chante Auguste, & son régne immortel;
»La terre au Triumvir sans doute auroit fait
» grace,
„Si le Maître d'Ovide eut été moins cruel.
»Et vous, lâches flatteurs, vous corrupteurs in-
„fâmes
»La honte & l'opprobre des Rois,
»Vous qui portez l'orgueil & la mort dans leurs
»ames,
u Créateurs des Tytans, & destructeurs des loix,
„Fuyez, que le mensonge & la vile imposture
»N'exhalent point ici leur souffle empoisonneur
»Fuyez, n'infectez point une source aussi pure;
ed by G
1752.
JANVIER.
47
„Que l'univers entier y puise son bo iheus
Toi, sainte Vérité, ne crains point sa présence,
„ Et n'écarte pas ton flambeau,
» Toujours, pour qu'il mérite & régle sa puis-
»lance
» Des foiblesses des Rois offre lui le tableau;
»Quand il sçaura porter le sacré Diadême
»Pat un éloge libre ose l'encourager;
»S'il en pouvoit jamais ternir l'éclat suprême,
»Sans adoucir tes traits ose le corriger.
„ En lui faisant aimer cette fille céleste,
»L'immortelle Religion,
»Que sa raison démasque, & que son cœur dé-
po teste
»Le premier des Tyrans, la superstition;
„ Qu'il contemple les maux dont sa trace est
»suivie,
„ Les femmes, les vieillards, les enfaus immolés,
„Les Rois mêmes tombant sous son audace impie,
»Tous les crimes divers de son sein exhalés.
„Qu'il se souvienne enfin qu'étant ce que nous
» sommes,
„Comme nous soumis aux malheurs,
Mes
48 MERCURE DEFRANCE.
„ Autant humiliés que le dernier des hommes-
»Les Rois peuvent du sort épuiser les rigueurs
nMais le Monarque alors déployant sa grande
»ame
» Se met par sa constance au-dessus de l'humain
„ C'est alors qu'il, est Roi, que sa vertu s'enslam-
»me
n Maîttise la fortune & confond le destin.
25
nAinsi le Grand Louis trahi par la victoire,
»A vu le destin irrité
» Disputer à sou front le siège de la Gloire,
„ Ce laurier immortel qu'il avoit mérité.
nEn vain le sort jaloux vieut jusques sur le Trone,
wVient jusques dans ses bras lui ravir ses enfans,
„Aux fléaux conjurés dont l'horreur l'environne,
»Louis oppose encot les regards triomphans.
nOdivine amitié, flamme pure & sacrée
»Que ressentent si peu les Rois
»Transport de la belle ame aux vertus consa-
»crée
»Doux alimens des cours qui chérissent tes loix,
nAu nouveau Marcellus fais gouter tous tes
»charmes,
nA se remplir le cœeur de ses cheres allarmes
Qu'il
by Goo
JANVIER. 1752.
49
Qu'il connoisse en un mot la douceur de pleurer !
„Pour épuiser vos dons, sous les traits de sa
»mere,
„O! Dieux, puisse-t- il receler,
„La solide grandeur & l'ame de son pere;
»Petit fils de Lovis puisse- t- il l'égaler !
„ Mais conservez l'Ayeul votre image fidéle,
„Qu'il vive, s'il se peut, autant que ses bienfaits!
uQue cet enfant des Rois ait toujours un mo-
dele
»Digne du trône, ensin qu'il n'y monte jamais !
L'Ange dit, & soudain un sillon de lumiere
Entr'ouvre l'Olimpe éclairé
La Gloire qui des cieux traverse la carriere,
Couronne le berceau de son laurier sacté;
Sur ce front qui déja sourit à la déesse,
L'enfant reçoit l'éclat d'un immortel rayon.
Le Français s'applaudit transporté d'allégresse
Et plein d'un doux espoir, il attend un Bour-
bon.
N8
Digne fils de * Louis, à qui ta race antique
Doit ce rejetton, son appui,
Monseigneur le Dauphin.
C
II. Vol
Digistrss yL0
50 MERCURE DE FRANCE.
Lis ces vers ajoutés à l'offrande publique
Que la France à tes piés va porter aujourd'hui;:
Comme Français. ma voix a du se faire en-
tendre
Quand du sang des Bourbons le cours est aug.
menté
Comme sage encor plus, il ne peut trop s'éten,
dre
Pour le bien de la terre, & de l'humanité.
Fermer
16
17
p. [5]-10
LETTRE de M. D'ARNAUD, à M. DE LA PLACE, Auteur du MERCURE.
Début :
LE MERCURE, Monsieur, étant au nombre de ces Journaux qui sont les [...]
Mots clefs :
Ode, Prince, Naissance, Lettre, Sublime, Littérature, Mythologie, Histoire, Danemark
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. D'ARNAUD, à M. DE LA PLACE, Auteur du MERCURE.
LETTRE de M. D' ARNAUD ,
M. DE LA PLACE , Auteur du
LE
MERCURE.
E MERCURE , Monfieur , étant au
nombre de ces Journaux qui font les
dépôts du fentiment ainfi que de l'efprit ;
je me flatte , à ce premier titre , que vous
ne refuferez pas d'inférer dans un de vos
recueils un ouvrage auquel mon refpect
& ma reconnoiffance pour un des plus
Août, A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
auguftes Souverains de l'Europe peuvent
feuls donner quelque prix ; c'eft une Ode
adreffée à Sa Majefté le Roi de Dannemarc
, à l'occafion de la naiffance de
Son A. R. le Prince Frédéric , fon fécond
fils. Je la compofai en Allemagne ; j'étois
d'autant plus engagé à la rendre publique
, que j'ai reçu des marques diftinguées
de l'indulgence & de la bonté de
S. M. Danoife : la protection généreufe
& éclairée qu'Elle accorde à tous les talens
, lui fait répandre fes bienfaits fur
ceux qui cultivent les Arts avec le moins
de fuccès. La lettre obligeante que S. E.
M. le Baron de Bernfdorff, dont vous
connoiffez le mérite perfonnel , ajouta
aux faveurs du Roi , n'a fait que me les
rendre plus précieufes. C'étoit une invitation
des plus flatteufes pour moi , &
pour la Littérature dont je voudrois augmenter
la gloire , de venir admirer de
près un Monarque qui foutient tout l'éclat
de fa réputation ; je crois ce trait
particulier à fon éloge. Mon retour en
France un malheureux enchaînement
d'affaires domeftiques , la mort de mon
refpectable ami M. le Comte de Frife ,
perte qui me fera toujours fenfible , &
qui m'enleva à moi - même & à cet otium
litterarium fi néceffaire à quiconque veur
"
AOUST. 1760:
penfer & écrire ; toutes ces raifons , qui
ne font que trop
fuffifantes pour m'excufer
, m'ont empêché jufqu'à préfent de
m'acquitter d'un devoir , un des plus effentiels
peut- être que j'euffe à remplir. Je
ne facrifie donc point en ce moment à
ma vanité ; je connois affez mon art pour
en fentir toutes les difficultés ; & pour
favoir que des vers , françois furtout , ne
peuvent être affez corrects ; que l'élégance
la plus fcrupuleufe , en doit être le
premier mérite : mais je fuis forcé de
n'écouter que la reconnoiffance. C'eſt
elle qui m'impofe aujourd'hui la loi de
foumettre mon Ode au grand jour de
l'impreffion. J'ai cherché à la rendre intéreffante
, en y répandant des traits de
l'Hiftoire de Dannemarc revêtus du coloris
de la Mythologie propre à cette
Nation. Nous revoyons tant la vieille fable
de Jupiter , qu'Odin ne pourra manquer
d'exciter du moins le plaifir de la
curiofité il y a du mérite , quelque foible
qu'il puiffe être , à préfenter aux yeux
de nouveaux tableaux. J'ajouterai même ,
que j'avois recueilli quelques matériaux
fur l'ancienne Religion des Peuples du
Nord ; & que j'étois dans le deffein d'en
faire ufage, quand j'ai appris que M.Mallet
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
m'avoit prévenu. Ce que j'ai lû de fon
ouvrage m'a donné lieu de n'être point
fâché d'avoir abandonné ce travail. Indépendemment
de fes talens , reconnus ,
M. Mallet eft à la fource des connoiffances
néceffaires à la perfection de fon
entreprife ; je l'applaudis donc de tout
mon coeur , perfuadé que nous devons
aimer les Lettres pour leur propre gloire
, & non pour notre vanité.
Vous favez beaucoup mieux que moi ,
Monfieur , que le genre de l'Ode eft
extrêmement varić je me fuis étendu
dans celle - ci plus que dans une Ode
fondée fur le pur enthouſiaſme ; il s'agiffoit
d'attacher , pour ainfi dire , les
premiers regards d'un Prince naiffant ſur
' Hiftoire de fon Pays , & d'appuyer le
précepte de l'exemple. C'eft à vous à
juger fi j'ai eu raifon de préférer le langage
de la mâle vérité , la hardieffe de
l'inftruction à l'imitation groffière & triviale
de l'Eclogue de Virgile , Sicelides
Mufe ; ridicule où tombent nos Verfificateurs
, à chaque naiffance de Prince . C'eſt
ce qu'ils appellent beautés poëtiques , &
ce que les gens fenfés traitent de non
fenfe ,, pour rifquer une expreffion Angloife
qu'on ne peut guères rendre en
AOUST. 1960. 9
notre Langue que par le mot de galimathias
, ou de fons vuides de fens.
Pope , eft le feul Pocte que je fache ,
depuis l'Auteur Latin , qui ait tiré parti
de ces lieux communs dans fon Eclogue
intitulée le Meffie , où il a encore beaucoup
plus emprunté d'faïe , bien audeffus
de Virgile pour le fublime d'images
& l'énergie de pensées.
Je me fuis trouvé dans le cas indifpenfable
, de groffir mon Ode de notes ; la
Mythologie Danoife n'étant point affez
familiére à la plupart de nos Lecteurs
François . Ce feroit bien ici l'occafion de
vous confulter fur l'emploi du rithme
dans l'Ode ; de vous demander , fi à l'exemple
des Anglois , dont la Littérature
vous eft fi connue , nous ne pourrions
pas faire des ftrophes à mefure inégale ,
& éviter par-là ce retour fariguant &
monotone de la même mefure que ces
mêmes Anglois comparent judicieufement
à un carillon uniforme de cloches .
Je pourrois encore vous prier de faire
revenir * notre Public d'un préjugé que
* Le Publie, dont il eft ici quetion , vantera l'O
de à lafortune , qui n'eft qu'une riche amplification
d'un excellent Ecolier ; l'Ode à la Veuve ,
qui réanit, deux tons difcordants , le gracieux & le
plaifant ; celle far la Naiffance du Duc de Breta
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
je trouve répandu . On s'efforce de nous
dire que les III & IV livres des Odes du
célebre Rouffeau doivent être mis au
nombre de les mauvais ouvrages , de fes
Comédies fi médiocres . Vous devriez ,
dans l'occaſion , vous charger du foin de
faire obferver à ce même Public qu'il y a
peut - être plus de poefie , plus de fublime ,
& de ce que les Latins nommoient mens
divinior , dans ces dernieres Odes que
dans les premieres ; en convenant pourtant
qu'elles font beaucoup moins correctes
pour la Langue. C'est une onde
qui jaillit & s'élève avec force , mais
moins pure que lorfqu'elle n'étoit qu'un
fimp le ruiffeau. Mais je m'égare dans des
difc uffions trop longues pour une Lettre
où je dois me borner à vous répéter l'affu
ance de l'eftime refpectueufe avec la
uelle j'ai l'honneur d'être & c.
9
Ene , où la Poëfie eft en querelle avec la Raiſon ;
& qui , à propos d'un Prince de France , vous ex-
Po fe le Crocodile ne troublant point les eaux du
Nil , les lions bondiffant avec les agneaux: peintures
auffi abfurdes que déplacées : & perfonne
ne par le de l'Ode à M. le Comte du Luc , le chefd'envre
de la Poène Françoife ; de l'Ode aux
Princes Chrétiens , qui n'eft pas moins fublime
de celle enfin au Prince Eugène , le modéle de
énergie & de la Nobleffe ; on y pourroit ajouter
Odefur la bataille de Petervaraden.
M. DE LA PLACE , Auteur du
LE
MERCURE.
E MERCURE , Monfieur , étant au
nombre de ces Journaux qui font les
dépôts du fentiment ainfi que de l'efprit ;
je me flatte , à ce premier titre , que vous
ne refuferez pas d'inférer dans un de vos
recueils un ouvrage auquel mon refpect
& ma reconnoiffance pour un des plus
Août, A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
auguftes Souverains de l'Europe peuvent
feuls donner quelque prix ; c'eft une Ode
adreffée à Sa Majefté le Roi de Dannemarc
, à l'occafion de la naiffance de
Son A. R. le Prince Frédéric , fon fécond
fils. Je la compofai en Allemagne ; j'étois
d'autant plus engagé à la rendre publique
, que j'ai reçu des marques diftinguées
de l'indulgence & de la bonté de
S. M. Danoife : la protection généreufe
& éclairée qu'Elle accorde à tous les talens
, lui fait répandre fes bienfaits fur
ceux qui cultivent les Arts avec le moins
de fuccès. La lettre obligeante que S. E.
M. le Baron de Bernfdorff, dont vous
connoiffez le mérite perfonnel , ajouta
aux faveurs du Roi , n'a fait que me les
rendre plus précieufes. C'étoit une invitation
des plus flatteufes pour moi , &
pour la Littérature dont je voudrois augmenter
la gloire , de venir admirer de
près un Monarque qui foutient tout l'éclat
de fa réputation ; je crois ce trait
particulier à fon éloge. Mon retour en
France un malheureux enchaînement
d'affaires domeftiques , la mort de mon
refpectable ami M. le Comte de Frife ,
perte qui me fera toujours fenfible , &
qui m'enleva à moi - même & à cet otium
litterarium fi néceffaire à quiconque veur
"
AOUST. 1760:
penfer & écrire ; toutes ces raifons , qui
ne font que trop
fuffifantes pour m'excufer
, m'ont empêché jufqu'à préfent de
m'acquitter d'un devoir , un des plus effentiels
peut- être que j'euffe à remplir. Je
ne facrifie donc point en ce moment à
ma vanité ; je connois affez mon art pour
en fentir toutes les difficultés ; & pour
favoir que des vers , françois furtout , ne
peuvent être affez corrects ; que l'élégance
la plus fcrupuleufe , en doit être le
premier mérite : mais je fuis forcé de
n'écouter que la reconnoiffance. C'eſt
elle qui m'impofe aujourd'hui la loi de
foumettre mon Ode au grand jour de
l'impreffion. J'ai cherché à la rendre intéreffante
, en y répandant des traits de
l'Hiftoire de Dannemarc revêtus du coloris
de la Mythologie propre à cette
Nation. Nous revoyons tant la vieille fable
de Jupiter , qu'Odin ne pourra manquer
d'exciter du moins le plaifir de la
curiofité il y a du mérite , quelque foible
qu'il puiffe être , à préfenter aux yeux
de nouveaux tableaux. J'ajouterai même ,
que j'avois recueilli quelques matériaux
fur l'ancienne Religion des Peuples du
Nord ; & que j'étois dans le deffein d'en
faire ufage, quand j'ai appris que M.Mallet
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
m'avoit prévenu. Ce que j'ai lû de fon
ouvrage m'a donné lieu de n'être point
fâché d'avoir abandonné ce travail. Indépendemment
de fes talens , reconnus ,
M. Mallet eft à la fource des connoiffances
néceffaires à la perfection de fon
entreprife ; je l'applaudis donc de tout
mon coeur , perfuadé que nous devons
aimer les Lettres pour leur propre gloire
, & non pour notre vanité.
Vous favez beaucoup mieux que moi ,
Monfieur , que le genre de l'Ode eft
extrêmement varić je me fuis étendu
dans celle - ci plus que dans une Ode
fondée fur le pur enthouſiaſme ; il s'agiffoit
d'attacher , pour ainfi dire , les
premiers regards d'un Prince naiffant ſur
' Hiftoire de fon Pays , & d'appuyer le
précepte de l'exemple. C'eft à vous à
juger fi j'ai eu raifon de préférer le langage
de la mâle vérité , la hardieffe de
l'inftruction à l'imitation groffière & triviale
de l'Eclogue de Virgile , Sicelides
Mufe ; ridicule où tombent nos Verfificateurs
, à chaque naiffance de Prince . C'eſt
ce qu'ils appellent beautés poëtiques , &
ce que les gens fenfés traitent de non
fenfe ,, pour rifquer une expreffion Angloife
qu'on ne peut guères rendre en
AOUST. 1960. 9
notre Langue que par le mot de galimathias
, ou de fons vuides de fens.
Pope , eft le feul Pocte que je fache ,
depuis l'Auteur Latin , qui ait tiré parti
de ces lieux communs dans fon Eclogue
intitulée le Meffie , où il a encore beaucoup
plus emprunté d'faïe , bien audeffus
de Virgile pour le fublime d'images
& l'énergie de pensées.
Je me fuis trouvé dans le cas indifpenfable
, de groffir mon Ode de notes ; la
Mythologie Danoife n'étant point affez
familiére à la plupart de nos Lecteurs
François . Ce feroit bien ici l'occafion de
vous confulter fur l'emploi du rithme
dans l'Ode ; de vous demander , fi à l'exemple
des Anglois , dont la Littérature
vous eft fi connue , nous ne pourrions
pas faire des ftrophes à mefure inégale ,
& éviter par-là ce retour fariguant &
monotone de la même mefure que ces
mêmes Anglois comparent judicieufement
à un carillon uniforme de cloches .
Je pourrois encore vous prier de faire
revenir * notre Public d'un préjugé que
* Le Publie, dont il eft ici quetion , vantera l'O
de à lafortune , qui n'eft qu'une riche amplification
d'un excellent Ecolier ; l'Ode à la Veuve ,
qui réanit, deux tons difcordants , le gracieux & le
plaifant ; celle far la Naiffance du Duc de Breta
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
je trouve répandu . On s'efforce de nous
dire que les III & IV livres des Odes du
célebre Rouffeau doivent être mis au
nombre de les mauvais ouvrages , de fes
Comédies fi médiocres . Vous devriez ,
dans l'occaſion , vous charger du foin de
faire obferver à ce même Public qu'il y a
peut - être plus de poefie , plus de fublime ,
& de ce que les Latins nommoient mens
divinior , dans ces dernieres Odes que
dans les premieres ; en convenant pourtant
qu'elles font beaucoup moins correctes
pour la Langue. C'est une onde
qui jaillit & s'élève avec force , mais
moins pure que lorfqu'elle n'étoit qu'un
fimp le ruiffeau. Mais je m'égare dans des
difc uffions trop longues pour une Lettre
où je dois me borner à vous répéter l'affu
ance de l'eftime refpectueufe avec la
uelle j'ai l'honneur d'être & c.
9
Ene , où la Poëfie eft en querelle avec la Raiſon ;
& qui , à propos d'un Prince de France , vous ex-
Po fe le Crocodile ne troublant point les eaux du
Nil , les lions bondiffant avec les agneaux: peintures
auffi abfurdes que déplacées : & perfonne
ne par le de l'Ode à M. le Comte du Luc , le chefd'envre
de la Poène Françoife ; de l'Ode aux
Princes Chrétiens , qui n'eft pas moins fublime
de celle enfin au Prince Eugène , le modéle de
énergie & de la Nobleffe ; on y pourroit ajouter
Odefur la bataille de Petervaraden.
Fermer
18
p. 11-30
ODE A S. M. LE ROI DE DANNEMARC, sur la Naissance de S. A. R. le Prince FREDERIC.
Début :
PERE de l'éloquence & de la Poësie, [...]
Mots clefs :
Danois, Roi, Rois, Frédéric, Dieux, Héros, Gloire, Ciel, Danemark, Dieu, Odin, Fils, Prince, Amour, Terre, Âme, Jour, Yeux, Mort, Trône, Tyrans, Valhalla
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE A S. M. LE ROI DE DANNEMARC, sur la Naissance de S. A. R. le Prince FREDERIC.
ODE
A S. M. LE ROI DE DANNEMARC
fur la Naiffance de S. A R. le Prince
FREDERIC.
PERE
ERE ( a ) de l'éloquence & de la Poësie ,
Jadis au rang des Dieux du Danois adorés ,
Par qui de fes héros les exploits confacrés
Triomphoient ( b ) du Dragon , & de ſa jalouſie !
Toi , qui près ( c ) d'Odin étonné ,
Elevois le courage ( d ) au Valhall fortuné ;
( a ) Pere de l'Eloquence . Brag , Dieu de l'Eloquence &
de la Poéfie , adoré des anciens Danois, Dans les feftins
folemnels , on finiffoit par boire le Bragarbott , c'efi- adire
, la coupe en l'honneur du Dieu Brag.
(b ) Du Dragon. Le Dragon noir , étoit le Pluton de la
Mythologie Danoiſe ; c'étoit la Divinité mal faiſante .
(c) Près d'Odin . Odin , felon la même Mythologie ;
étoit le premier des Dieux. Ce Dieu Odin , avoit été un fameux
Magicien , le Numa des Danois.
(d ) Au Valhall. C'étoit le Paradis du Dieu Odin. Il
n'y avoit que ceux qui mouroient à la guerre , ou de quel.
ques bleffures , qui puffent y être admis. On n'eft pas d'accord
fur le lieu où ce Palais étoit fitué ; les uns le placent
dans la ville d'Afgard en Scithie, d'autres , dans les Cieux ,
d'autres , dans l'air , d'autres , enfin , dans un antre fou
terrain ; ce dont on convient , c'eft que l'or & les diamans
n'y étoient pas épargnés . C'eſt ainfi que , de tout tems ,
hommes ont attaché fur les idées qui doivent être les
plus fpirituelles , l'empreinte groffiére de leur fens. Le Vale
hall n'eft pas plus ridicule & déraisonnable que l'Olimpe ,
les champs élifés , le Paradis de Mahomet,
les
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Fais jaillir dans ta coupe un nectar plein de flâmė;
Que je boive à longs traits ta divine fureur :
Puiffes-tu me prêter tous les feux de ton âme ,
Toi- même tout entier t'épancher dans mon coeur !
Le Cédre , antique fils du Temps & de la Terre ,
Dont les pieds vont le perdre aux voûtes des Enfers
,
Qui ſemble fur un front , vainqueur des noirs Hyvers
,
Affeoir le lourd fardeau du féjour du Tonnerre ;
Orgueilleux de nouveaux appas ,
Pour couvrir le Liban , étend de nouveaux bras :
Le Mont frémit de joie , & fa cine s'écrie :
» Fleurs, Fruits, Ruiffeaux,Vallons, partagez mes
>>tranfports !
>> De l'honneur des mes champs , la gloire eft af-
>> fermie .
Un ombrage nouveau , protége vos tréfors .
Cet Aftre bienfaifant ,l'âme de la Nature ,
Qui dans fes fancs cachés nourrit le diamant ,
D'azur , d'or , de rubis pare le Firmament ,
Et verfe fur nos prez la riante verdure ;
Dans un nuage radieux
Se peint & reproduit fon front brillant de feux,
Pour admirer la Terre en filence s'arrête ;
Dans l'Erébe , la Nuit va rentrer pour toujours.
AOUST. 1760. 13
Terre , un fecond foleil fe léve fur ta tête ;
De beaux jours éternels , il t'affure le cours.
Ta tige , FREDERIC , en rejettons féconde ,
Pouffe un nouveau rameau , s'éleve jufqu'aux
Cieux.
Peut-elle croître affez ? des tyrans odieux ,
Que la race s'écoule & paffe comme l'onde !
Dans les gouffres les plus profonds ,
Que le Temps engloutiffe & dévore leurs noms !
Mais des Rois bienfaifans, de ces Rois qu'on adore,
Dont FREDERIC en lui réunit tous les traits ,
Que la poſtérité s'étende plus encore
Que l'herbe qui couronne & couvre nos marais !
J'entens bruire tes eaux , ô Mer hyperborée !
Du fond de ton abîme , avec un cri vainqueur ;
»Mon Maître , nous dis - tu , de ſa juſte grandeur,
» Voit fe perpétuer , s'établir la durée !
» Le Ciel lui donne un ſecond fils ;
» Un fecond Dieu des mers , à mes flors eft pro-
» mis.
Ce cri frappe la Terre , & l'émeut d'allégreffe .
Un beau jour s'y répand ; ces vaftes ( e ) champs
d'horreurs ,
Où la Nature fombre expire de trifteffe
(e ) Champs d'horreurs. Les terres feptentrionales qui
font fous la domination du Roi de Dannemarc.
14 MERCURE DE FRANCE.
Sous la glace fondue , ont vu germer des fleurs .
Efprits qui préfidez aux grandes deſtinées ,
des Empires du monde Arbitres fouverains ,
Vous qui tenez la Terre & le Sort dans vos mains !
Quittez pour un moment vos fphères fortunées ;
Et defcendez tous à la fois
Sur ce berceau facré d'où s'élevent les Rois .
Ange du Dannemarc , développe tes aîles ;
Et vous qui de ces Dieux groffiflez le concours ,
(f) Nornirs, de cet Enfant , gardiennes fidelles ,
Chargez de foye & d'or la chaîne de les jours.
Monftres nés du menfonge & de la tyrannie ,
Qui rampez dans les Cours qu'infectent vos poifons
;
Meres des attentats , des lâches trahisons ,
Obfcure Politique , affreufe Calomnie !
Epouvantés d'un jour nouveau ,
Expirez dans la rage au pied de ce berceau.
Toi , Sainte Humanité , fur leur tête écrasée ,
Chafte Vierge , affermis ton régne triomphant;
Que ton lait pur , femblable à la douce rofée ,
S'écoule & fe répande au fein de cet Enfant !
Les yeux d'Achille , à peine ouverts à la lumière,
Cherchent à fe fixer fur l'horreur des combats ;
( f) Nornirs. C'eft ainfi que les premiers Danois appel-.
loient les Parques , défignées toutes trois par cestrois noms,
Vrdr , Verdande & Sckulde.
AOUST. 1760 . IS
Dans fon premier foupir s'exhale le trépas ,
Toute la rage enfin de la fureur guerriere ;
De fa voix , les premiers accens ,
Murmurent du Dieu Mars les arrêts menaçans ;
Déja fon pied fatal a fait gémir la terre ;
Et fon bras , l'inftrument des vengeances du fort ,
Demande un fer fanglant , les carreaux du tonnerre
,
Et brûle de frapper & de lancer la mort.
Le fils de FREDERIC bien plus divin fans doute ,
L'image des vertus refpire leur douceur ;
C'eſt un Héros clément , un Dieu confervateur ;
Qui médite le bien , & qui déja le goûte.
S'il répand des pleurs quelquefois ,
Ce font des pleurs d'amour pour le Peuple Danois
Il appelle en fa main l'olive & la balance ;
Il veut verfer des dons , foulager , ranimer ;
Ou fifon bras naiſſant après un fer s'élance ,
C'est pour venger le Monde & non pour l'opprimer
Mortels, vous connoîtrez le Héros véritable,
Sa fuprême vertu remplira l'Univers ;
Pour lui tous les humains feront facrés & chers ,
Le mérite à fes yeux ſera ſeul préférable ;
De la fouveraine grandeur
Il n'éprouvera point le charme corrupteur ;
Héros , il foutiendra le poids de la Couronne ;
Il ne fera pas Roi , mais un homme immortel ;
16 MERCURE DE FRANCE.
Soumis aux loix du fort il n'aura pas de Trône ;
Mais il méritera d'obtenir un Autel.
Eh , que font les grandeurs , l'éclat du diadême ,
Auprès de la vertu fublime fans orgueil ?
Elle voit le ciron & l'aigle du même oeil ,
La fimple Vérité fait fa fplendeur fuprême ;
De foi-même elle fçait jouir ,
Rien ne peut la tromper , rien ne peut l'éblouir ;
Elle nourrit fon coeur dans une paix profonde ;
Et foulant à fes pieds le faſte ambitieux ,
Le fceptre altier des Rois , tous les Trônes du
monde ,
Va s'affeoir dans le Ciel , même à côté des Dieux.
(g) Bernsdorff, Beaux arts , vertus , quel nom fort
de ma bouche ?
Je vous peins à la fois & Mécène & Mornai ;
Ma Patrie applaudit à cet éloge vrai ;
Elle a fçu dépouiller ce préjugé farouche ,
Qui fur le mérite étranger ,
Fermant les yeux jaloux , craint de l'envifager ;
Elle envie aux Danois & redemande encore
Ce Miniſtre éclairé , qui ne dédaigne pas
De joindre aux qualités dont fon Pays s'honore ,
(g) Bernsdorff. M le Baron de Bernsdorf eft fait
connoîte parmi nous dans fon Ambaffade. Il est aujours
d'hui un des Miniftres de la Cour de Dannemarc & Gouver
neur du Prince FREDERIC fecond fils de Sa Majeftè
Danoif . Les Arts ont danse Seigneur un foutien éclairé§
& es Gens de Lettres un ami refpe&able .
AOUST. 17%0: 17
L'efprit , les agrémens de nos heureux climats .
Bernsdorff, nou eau Mentor du nouveau Télémaque,
Lui donnera les goûts , festalens & fes moeurs;,
Aux charmes d'Eucharis , à des bords féducteurs ,
Lui fera préférer la fageſſe d'Ithaque ;
Lui montrera la Vérité
Avec toute la force & fa févérité.
Favoris des tyrans , qui dégradez les ames ,
(h) Greppa, vils courtifans , fuyez tous devant lui .
Il faura démêler vos odieufes trames ,
Et ( i ) d'Eric vertueux fe déclarer l'appui.
Muſes , Filles du Ciel , apportez vos guirlandes ,
Ces lauriers qui toujours de fleurs s'embelliront ;
De mon jeune héros venez parer le front ,
Venez lui préſenter vos plus riches offrandes ;
Dans vos doux concerts répété
Que déjà fon nom vole à l'Immortalité !
( h ) Greppa. Un de ces courtifans qui rampent auprès
des Souverains, pour la honte du Trône & le malheur des
peuples. Il penfa bouleverser le Royaume , fous le régne de
Frothon 111. furnommé Auguſte du Nord. 11 abrogea les
loix , & en créa de nouvelles qui ne tendoient qu'à l'oppreffion
des Danois.
( i ) Eric , farnommé le Sage , arriva de Norvége au moment
que Greppa alloit caufer la ruine totale du Dannemarc.
Les hautes vertus du premier , malgré les artifices
de l'indigne favori , pénétrérent jufqu'au Trône de Frothon
, qui eut le bonheur d'ouvrir les yeux , de con oître
la vérité , & de l'aimer dans Eric , dont la faceffe éciairée
rétablit le gouvernement , & triompha de la balle envie
& des cal ales de Greppa.j
MERCURE DE FRANCE.
Il chérira vos voix , il montera vos lyres ,
A côté de fon frere il vous appellera ;
Il faura que le Temps détruit tous les Empires &
Qu'à leur écroulement le vôtre furvivra.
Non , il ne fera pas de ces Princes barbares ,
Refte impur de ces Goths dans la Tèrre rentrés ,
Qui dédaigneux desArts,pour leurs accords facrés
N'ont qu'une oreille ingrate , & des âmes avares
Vile populace de Rois ,
Près de qui le Talent reclame en vain fes droits ,
Diſparus fous la mort , comme l'herbe féchée
Difparoît fous la faulx , ou fous les jeux du vent ƒ
Dans l'urne de l'oubli que ta cendre cachée ,
Laille à peine ton nom s'échapper du néant !
Enfant de la foibleffe , idole du vulgaire ,
Deſtructeur des Etats , & père des forfaits ,
Toi , qui contre les Rois t'armant de leurs bienfaits
,
Du feu de l'encenfoir allumes ta colére ,
Premier Tyran de l'Univers ,
Fanatifme cruel ! va , retombe aux Enfers.
Mon Prince aux Dieux foumis combattra leurs
phantômes ;
Il ofera penſer , pour attendrir fon coeur ;
Avec les yeux du Sage il verra tous les hommes ,
Et ne confondra pas le crime avec l'erreur.
AOUST. 1760 .
Heureux préfent du Ciel , fource pure & féconde ,
D'où s'écoulent , pareils au fleuve bienfaiſant
Qui traîne dans l'Egypte un limon nourriffant ,
Les biens & les plaiſirs néceſſaires au monde ;
Chafte Paix , dont les doux liens
Des Peuples défarmés font des concitoyens ,
Ce héros chérira votre Olive innocente ;
A ces hommes de lang , illuftres affafſins ,
Il laiffera l'éclat d'une gloire éffrayante ,
Ne voulant recueillir que l'amour des humains.
Crains , démon des combats , d'irriter fon cou
rage ,
Odin l'enflammera ' k ) de fon efprit guerrier ,
Il armera fon bras du fatal bouclier ,
Remettra dans fa main le glaive du carnage :
Ce Dieu lui-même , à fon côté ,
Déploira dans les airs ( 7 ) l'étendart redouté ;
Devant lui marcheront (m) les Valkires ſanglantes .
Ombre (n ) de Stercather, tu viendras l'applaudir,
( k ) De fon efprit guerrier. Ceux qu'Odin favorifoit ,
fe préfentoient au combat , poffédés d'une fureur guerriere ,
qu'on appelloit berfeckic.
il) L'étendard rédouté. Le fameux Raunfær ou Réafar ,
l'Oriflamme des Danois ; il étoit chargé de la figure d'un
corbeau , en broderie , travaillé par les filles du Roi Regnerlodbroch.
Ces peuples fe croyoient invincibles , avec
cet étendart .
(m) Les Valkires . C'étoient des filles qui choififfoient
, dans les armées , ceux qui devoient être tués . Elles
habitoient le Valhall.
(n) Stercather fut l'Hercule Danois , femblable à celui
des Grecs à qui l'on attribue les actions d'une infinité de
Héros,
20 MERCURE DE FRANCE.
181
Et de ſes ennemis les âmes gémillantes
Iront dans (0) le Naſtrond ſe perdre & s'engloutir.
Alors , vaillants Danois , nous verrons reparaître
(p) Ces Cimbres indomptés maîtres de leurs deftins ,
Qui défiant les Dieux ainſi que les Romains ,
Pour mourir en héros fembloient toujours renaî
tre :
Les femmes même , fur vos pas ,
Reprendront cette ardeur, cette âme des combats ,
Qui dans leurs faibles mains porta le cimeterre ;
Qui leur fit de leur fein arracher éplorés ,
Ecrafer leurs enfans fous le Char de la Guèrre ,
Et fe donner la mort fur leurs corps déchirés...
Mais où t'égares - tu ? Sur quelle image fombre
Emportes tu les yeux éffrayés de ces traits ,
Mufe amante du calme & du ciel de la Paix ?
A cet azur fi doux , peux-tu mêler quelqu'ombre ?
Chaffe les orages affreux ,
Et replonge la Guerre au gouffre ténébreux ;
Le fils de Frédéric eft une belle aurore
(0) Le Naftrond, la demeure du Dragon noir , l'imagigination
qui avoit cree un Paradis n'avoit pas eu plus de
peine à inventer un Enfer.
(p) Ces Cimbres. C'eft un des morceaux les plus brillants
de PHiftoire Romaine : Marius fit un horrible carnage de
ce Peuple de Héros. Les femmes qui les avoient fuivis, écraferent
leurs enfans fous les roues des chariots , & s'étranglerent
fur leur corps ; elles aimerent mieux donner la mort
à ces innocentes victimes , que de les voir tomber dans les
mains des Romains pour fubir Pignominie de l'esclavage.
AOUST. 1760. 21
Qui , loin de nous ravir la premiere clarté ,
Promet au Dannemarc un jour plus pur encore ,
Délices de la Tèrre & de l'humanité.
Tribut du vil Flatteur & de fa perfidie ,
Titres par qui les Grands penfent nous attacher ,
Que la Vérité même accourt leur arracher ,
Quandapeine au tombeau leur cendre eft refroidies
Noms arrogans & faftueux ,
Bien au- deffous de l'homme vertueux ,
Menfongère fplendeur , des ténébres ſuivie ,
Loin de lui mon Héros fçaura vous rejetter ;
Le nom (q ) de Dana- aft fera fa fcule envie
C'eſt là l'éloge feul qui pourra le flatter.
Le Vieillard , entouré de ſa naiſſante race ,
De les yeux expirans , laiffant couler des pleurs ,
Pour fon coeur prèfqu'éteint encor plein de dou+
ceurs,
Al'afpect de ce Prince , & de fa noble audace ,
Dira d'une touchante voix :
» Vous revoyez, mes fils, le meilleur de nos Rois !
>> Ainfi fut FREDERIC , l'amour de la Patrie ,
»Voilà ſes traits , fon port , fa douce Majefté ,
» Voilà cette belle âme au fentiment nourrie ,
»Où s'étoit peint le Ciel dans toute la bonté !
Soyez les premiers fons qui frappiez ſon oreille ,
( q) Dana aft . Ce nom fignifie délices des Danois.
22 MERCURE DE FRANCE.
Cris d'un Peuple qui vante & bénit à jamais.
De fon illuftre ( r ) Ayeul les immortels bienfaits ;
Quelle gloire , Danois , à la fienne eft pareille ?
Difparoiffez , barbares loix ,
Qui de l'humanité violez tous les droits.
Mortel infortuné , qu'elles chargent d'entraves ,
Reprends ta liberté , ce premier don du Ciel :
Ce Roi veut des Sujets , & non pas des Eſclaves ;
Et tous font des enfans pour fon coeur paternel .
Que tes regards naiffans , ouverts fur cette image,
Fils des Rois , dans ton coeur , portent fes traits
divins .
Voilà ce qu'aux Sujets doivent les Souverains ;
Des Sujets , à leur tour , voilà quel eft l'hom
mage.
Jufques dans le féjour obſcur ,
L'Amour à ton Ayeul porte un encens fi pur ;
Son ombre tous les ans vient revoir,vient entendre
Ces fêtes , qui diront à nos derniers Neveux ,
Qu'un Roifut affez grand, affez fenfible & tendre ,
Pour foulever le Sceptre & faire des heureux .
CHRISTIAN,( ) fur ton front attache la Couronne,
Sans craindre que ton frere en puiſſe être jaloux ;
( r ) De fon illuftre Ayeul. Frédéric IV. Bifayeul da
jeune Prince , a rendu la liberté aux Payfans de fon
Royaume , qui avant lui naiffoient efclaves ; ils le célé
brent & le béniffent encore dans des fêtes annuelles.
( s ) CHRISTIAN , frere aîné du Prince FREDERIC,
AOUST. 1760: 23
Tels ( t ) qu'Helgon & Roé , chers Princes , aimez
vous.
'Autel de l'Amitié , fois à côté duTrône,
Oui , tonlaurier fera le fien ,
Et fon modefte éclat , fçaura céder au tién.
CHRISTIAN pour ta gloire , à fa gloire infidéle
Sur tes feuls intérêts , toujours plus affermi ,
Ton plus zélé Sujet , des freres le modéle ,
Il fera plus encore , il fera ton ami.
Si jamais... les Flatteurs, hélas , ont tant d'adreſſe
Les Rois peuvent fi peu fe parer de l'écueil
Où les pouffe à l'envi la grandeur & l'orgueil
Leplaifir de régner touche tant à l'ivresse !
Si jamais tes Peres fameux
Méconnoiffoient leur fils... ton frere courageux
Alors te prêtera fa vertu ſecourable :
C'eftlui qui peu frappé de l'abſolu pouvoir ,
T'ofera préfenter ( u ) l'Egide formidable ,
Et te montrer enfin ta faute & ton devoir,
Qu'ai-je dit?Dans les champs où la riche Amalthée,
De fa corne féconde épuiſe les préfens ,
La Terre ouvrant fon ſein à des fucs malfaifans ,
Du mortel Aconit ſe voit-elle infectée ?
( 1) Tels qu'Helgon & Roé. Roé par un exemple auffi
beau que rare , voulut partager le Royaume avec fon frere
Helgon ; & ce partage du Trône ne diminua rien de l'amour
fraternel .
( a) L'Egide formidable . Les Chevaliers Danois ar
rachérent ainfi Renaud des bras d'Armide. Voyez le
Tassen
24 MERCURE DE FRANCE.
Le Pactole en fon cours altier ,
Parmi l'or de fes flots roule-t- il le gravier ?
Le Ciel qu'admire Eden , ce beau Ciel fans nuages,
Qui fait mûrir les fruits , qui peint l'émail des
Aeurs ,
S'eft-il jamais couvert de ténébreux orages ?
Aurore , tu lui dois tes rubis & tes pleurs !
Le fang de FREDERIC n'eft pas fait pour produire
( x ) Des Lothers , des tyrans , des guerriers
odieux ;
Non, ce ne fera point un torrent furieux ,
Dont le débordement demande à tout détruire ;
Qui des digues rompant l'éffort ,
Roule en tous lieux l'éftroi , le ravage & la mort ;
Ce fera l'heureux cours d'une fource féconde
Qui groffit , fe répand par différens canaux ,
Apporte les bienfaits , la vie avec fon onde ,
Couvre un vafte pays de les fertiles eaux.
Conſervez donc , grands Dieux , cette Tête ſacrée ,
Eclairez-la toujours d'un rayon favori ;
Voeux que j'ofe former pour cet Enfant chéri ,
Avec mon pur encens , montez vers l'Empirée.
O Ciel , que ce tendre Arbriffeau
Croiffe , s'éleve , & foit le cédre le plus beau!
Que des peuples entiers s'afféyant fous fon ombre ,
( x ) Des 1 others , III Roi de Dannemarc , le plus
Cruel des tyrans ; il fut mis à mort , & dans une telle exéexation
, qu'aucun Prince Danois n'a voulu porter ſon nom .
Y refAOUST.
1760 :
Y refpirent la paix , des jours délicieux !
Qu'il foit chargé de fruits , & de rameaux fans
nombre.
O Dieux , recevez-vous ma priere & mes voeux ?
Quel jour brillant me frappe ? Un globe de lumière
Se développe ... s'ouvre à mes regards furpris !
Du céleste ( y) Valhall j'admire les lambris ,
Son éclat éblouit ma trop foible paupière.
Grandes ames des Suenons , ( z )
Des fages Valdemars , des Canuts , des Frothons ,
Des palmes dans la main , de lauriers couronnées ,
Je vous vois fouler l'or & l'azur ſous vos pas:
De l'Empire Danois , peſez les deſtinées ,
Et déployez fur lui vos tutélaires bras .
Sur un trône , au- deffus des voutes éternelles ,
Devant qui tout s'abaiffe , eft le fuprême Odin.
(y) Du céleste Valhall . Qu'on fe fouvienne que l'or &
les diamans y étoient répandus avec profufion , comme
dans nos Palais de Fée.
(2) Des Suenons. Parmi les Suenons , Rois de Danil
y en eut un qui protégea & cultiva les Belles-
Lettres , autant que l'ignorance de ce tems pouvoit le pernemarc
,
mettre.
Des fages Valdermar. Valdermar le Grand &
Valdermar le victorieux ; ils furent les premiers Rois Légiflateurs.
Ils recueillirent les Loix des Cimbres & des
Danois.
Des Canuts. Il y en a eu pluſieurs . Canut II , furnommé
le Grand , fut Roi d'Angleterre , de Dannemarc
& de Norvége.
Des Frothons. Le Dannemarc compte auffi plufieurs
Rois de ce nom. Frothon III. fut un grand Ro..
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Ses deux couriers allés ( a ) Munnin , le
prompt Hugin ,
Des plus lointains climats lui portent des nouvelles,
Les deftins vont le révéler ;
Sa bouche s'ouvre , Odin lui- même va parler.
Vents , reftez enchaînés , mer , que les flots s'ap
pailent.
Il impofe filence , & tout céde à fa loi ;.
Les mondes attentifs s'arrêtent & fe taifent ;
Ecoute , Dannemarc ton Dieu s'adreffe à toi.
Reconnois mes bontés, ô ma fille , ( b ) ô Cimbrie!
» C'est moi qui pour combler tes célestes bienfaits,
>>Pour affermir ta gloire , accorde à tés ſouhaits
>>Ce nouveau rejetton de ta tige fleurie ,
>> Digne appui d'un frere adoré ,
» De qui , par mes décrets , le régne eft affuré,
>> Il fera l'ornement , l'amour de tes Provinces ,
Il aura la grandeur , les vertus ( c) de Brunfvic ,
» Tu reverras en lui tes plus illuftres Princes ,
>> Tous les héros enfin , il fera FRÉDÉRIC ,
( a ) Munnin , le prompt Hugin. C'étoient les noms de
deux corbeaux qui fe pofoient fur les épaules du Dieu Odin.
Il les envoyoit tous les matins parcourir le monde , & ils
lu en rapportoienr des nouvelles à midi ; Hugin lignifie la
penfée , Minnin , la mémoire ; il faut croire que le créa
feur de la Mythologie Danoiſe avoit des idées d'Iris &de
Mercure.
( b ) Cimbrie. Le Dannemarc s'appelloit Cimbrie.
(1) De Brunfvic. Aycul maternel du Prince Frédéric
AOUST. 1760. 27
Qu'il le foit , mais grands Dieux , confervez fon
modèle ;
Puiffe toujours le pere embraffer fes deux fils !
Sur la mere , (d) Freya , verfe tes dons chéris ,
Protége ton image , & la rend immortelle .
Et vous enfans fi defirez ,
J'entens vos premiers fons , vous ne demanderez'
Qu'à rejetter au loin ( e ) la coupe de mémoire,
Qu'à ne boire à jamais que dans (f celle des Dieux ,
En faveur de ce pere environné de gloire ;
Et votre amour encor ſurpallera mes voeux.
Par les hardis fentiers de Pindare & d'Horace,
Ainfi , grand Roi , ma mufe avec témérité ,
S'appuyant de Bernsdorff & de la vérité,
Julques à FRÉDÉRIC éléve fon audace .
Du foleil le fils orgueilleux
Ofa franchir le Ciel dans fon char lumineux :
11 tomba ; dans fa chûte il écrafa l'Envie .
Un feul jour , Phaeton domina dans les airs ;
La terre fut ce jour de fa gloire éblouie ,
( d) O Freya. La Déeffe Freya avoit auffi fon Paradis ,
qu'on nommoit la large demeure. Elle préfidoit aux
ames des femmes .
( e ) La Coupe de mémoire . Les anciens Danois , dans
leurs feftins , avoient des coupes confacrées à divers ufages
. La coupe de mémoire ne fe buvoit qu'aux funerailles
des Rois l'héritier s'afléyoit fur un banc , au - devant du
Trône , jufqu'à ce que l'on lui eût préfenté cette coupes
& après l'avoir buë , il montoit fur le Trône.
(f) Celle des Dieux . On buvoit dans cette coupe , pour
demander aux Dieux des graces , ou pour fouhaiter à wa
Prince un régue heureux.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Et fon bucher encor éclaira l'Univers .
Né Sujet de Louis , mon premier Roi fans doute ,
Et dans le cours changeant de mes deſtins divers ,
Adeux autres (g ) foumis , toujours libre de fers ,
Aimant ces Souverains que l'Eſclave redoute ,
Dépendant de leurs volontés ,
Refpectant leur pouvoir , chériffant leurs bontés ,'
Marchant fur ce reptile écrasé par eux-mêmes ,
Sur le Flatteur rampant fous le joug abbattu ,
Je reconnois encor pour mes Maîtres ſuprêmes ,
Pour les Maîtres des Rois , les Dieux & la Vertu.
Ce font eux , FRÉDÉRIC , ces Arbitres du Sage ,
Qui reçoivent en toi mon légitime encens :
Mon âme indépendante a dicté mes accens ;
Et c'eft elle aujourd'hui qui te rend mon hom
mage.
Ennemi des Tyrans cruels ,
Dans le fond de mon coeur je brife leurs Autels ;
Et de la même main , plein du même courage ,
Sur leursTemples détruits , j'éleve un Temple aux
Rois ,
Qui du Ciel bienfaifant font la vivante image ;
Et tout entier mon être eft ſoumis à leurs loix.
Mon âme avec tranſport, vers ton Trône élancée,
Contemple , admire , goûte , & vante tes vertus ;
(g ) A deux autres foumis. Le Roi de Pruffe , & enſuite
Je Roi de Pologne , Electeur de Saxe.
AOUST. 1760. 29
Depuis longtemps aux pieds du moderne Titus ,
Le fentiment emporte & fixe ma penſée.
Ah ne puis-je du même effor ,
S'il fe peut plus rapide & plus ardent encor ,
Jufques à toi voler fur l'aîle du Génie ,
Voir le Héros , le Pere , & le Dieu des Danois ;
De cent yeux , embraffer fa grandeur infinie ,
Et proclamer fa gloire avec autant de voix !
Dieux , qu'un jaloux nuage entoure & couvre
encore ,
Epaiffiffez la nuit qui vous cache aux humains ;
Mais du moins dans un Roi,le préfent de vos mains ,
Souffrez que l'oeil mortel vous voye & vous adore!
Qu'à fes genoux , je puiſſe un jour
Dépofer mes refpects , que dis - je ? mon amour.
Grand Roi, cefeul tribut peut flatter ta belle âme.
Par tes bontés , préviens ce jour trop différé ,
Jette fur mes travaux un regard qui m'enflâme ;
A ce prix éclatant , mes voeux ont aſpiré.
Aveugle Déité , miférable Fortune
Sur l'avare vulgaire , épanche tes faveurs !
Je te foule à mes pieds , & tous ces vains honneurs
Qui n'ont , près du talent , qu'une fplendeur commune.
Germe divin des beaux écrits ,
Paffion du grand homme ,& fon unique prix ,
Bi
30 MERCURE DE FRANCE.
O Mere des ( h ) Klopftoks , des ( i ) Holbergs , des
(k ) Corneilles ,
Gloire ! c'eſt à toi feule à m'infpirer tes feux .
Gloire ! I FREDERIC daigne approuver mes veilles,
J'obtiens ton laurier même , & je fuis dans les
Cieux.
Chy Klopsroks. Auteur d'un Foëme intitulé: le Meffias
, dont les premiers chants ont paru , & lui ont déja
acquis le furnom du Milion de l'Allemagne. S. M. le Roi
de Dannemare Pa appellé dans fes Etats , cù il jouit d'une
fortune hennête , & de tous les agrémens que les Vir
giles & les Horaces trouvoient à la Cour d'Augufte.
( i ) Des Holbergs . M. le Baron de Holberg, le Tirelive
le 1 érence des Danois , comblé des bontés du Roi fon
Maître , & revéré de fa Nation , deux récompenfes les plus
Batteules pour un Sage & pour un homme de Lettres. M.
le Baron d'Holberg vivoit encore , quand cet ouvrage fut
préfenté au Roi de Dannemarci après la mort , on ne peut
qu'ajouter à l'éloge.
vre,
(k ) Des Corneilles . Le Grand Corneille eft mort pauà
la honte du fiécle où il vivoit parce que fon âme
Romaine , incapable de le plier à la baflefle & à l'intrigue ,
Peiprit général des Cours , n'étoit enflammée que de l'amour
de la belle gloire. La gloire feule pouvoit aufli récompenfer
an fi grand homme , en lui affurant une réputation éter-
Helle qui , peut être , furvivra à celle des hommes qu'on
nomme héros , & aux noms faftueux des Souverains.
A S. M. LE ROI DE DANNEMARC
fur la Naiffance de S. A R. le Prince
FREDERIC.
PERE
ERE ( a ) de l'éloquence & de la Poësie ,
Jadis au rang des Dieux du Danois adorés ,
Par qui de fes héros les exploits confacrés
Triomphoient ( b ) du Dragon , & de ſa jalouſie !
Toi , qui près ( c ) d'Odin étonné ,
Elevois le courage ( d ) au Valhall fortuné ;
( a ) Pere de l'Eloquence . Brag , Dieu de l'Eloquence &
de la Poéfie , adoré des anciens Danois, Dans les feftins
folemnels , on finiffoit par boire le Bragarbott , c'efi- adire
, la coupe en l'honneur du Dieu Brag.
(b ) Du Dragon. Le Dragon noir , étoit le Pluton de la
Mythologie Danoiſe ; c'étoit la Divinité mal faiſante .
(c) Près d'Odin . Odin , felon la même Mythologie ;
étoit le premier des Dieux. Ce Dieu Odin , avoit été un fameux
Magicien , le Numa des Danois.
(d ) Au Valhall. C'étoit le Paradis du Dieu Odin. Il
n'y avoit que ceux qui mouroient à la guerre , ou de quel.
ques bleffures , qui puffent y être admis. On n'eft pas d'accord
fur le lieu où ce Palais étoit fitué ; les uns le placent
dans la ville d'Afgard en Scithie, d'autres , dans les Cieux ,
d'autres , dans l'air , d'autres , enfin , dans un antre fou
terrain ; ce dont on convient , c'eft que l'or & les diamans
n'y étoient pas épargnés . C'eſt ainfi que , de tout tems ,
hommes ont attaché fur les idées qui doivent être les
plus fpirituelles , l'empreinte groffiére de leur fens. Le Vale
hall n'eft pas plus ridicule & déraisonnable que l'Olimpe ,
les champs élifés , le Paradis de Mahomet,
les
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Fais jaillir dans ta coupe un nectar plein de flâmė;
Que je boive à longs traits ta divine fureur :
Puiffes-tu me prêter tous les feux de ton âme ,
Toi- même tout entier t'épancher dans mon coeur !
Le Cédre , antique fils du Temps & de la Terre ,
Dont les pieds vont le perdre aux voûtes des Enfers
,
Qui ſemble fur un front , vainqueur des noirs Hyvers
,
Affeoir le lourd fardeau du féjour du Tonnerre ;
Orgueilleux de nouveaux appas ,
Pour couvrir le Liban , étend de nouveaux bras :
Le Mont frémit de joie , & fa cine s'écrie :
» Fleurs, Fruits, Ruiffeaux,Vallons, partagez mes
>>tranfports !
>> De l'honneur des mes champs , la gloire eft af-
>> fermie .
Un ombrage nouveau , protége vos tréfors .
Cet Aftre bienfaifant ,l'âme de la Nature ,
Qui dans fes fancs cachés nourrit le diamant ,
D'azur , d'or , de rubis pare le Firmament ,
Et verfe fur nos prez la riante verdure ;
Dans un nuage radieux
Se peint & reproduit fon front brillant de feux,
Pour admirer la Terre en filence s'arrête ;
Dans l'Erébe , la Nuit va rentrer pour toujours.
AOUST. 1760. 13
Terre , un fecond foleil fe léve fur ta tête ;
De beaux jours éternels , il t'affure le cours.
Ta tige , FREDERIC , en rejettons féconde ,
Pouffe un nouveau rameau , s'éleve jufqu'aux
Cieux.
Peut-elle croître affez ? des tyrans odieux ,
Que la race s'écoule & paffe comme l'onde !
Dans les gouffres les plus profonds ,
Que le Temps engloutiffe & dévore leurs noms !
Mais des Rois bienfaifans, de ces Rois qu'on adore,
Dont FREDERIC en lui réunit tous les traits ,
Que la poſtérité s'étende plus encore
Que l'herbe qui couronne & couvre nos marais !
J'entens bruire tes eaux , ô Mer hyperborée !
Du fond de ton abîme , avec un cri vainqueur ;
»Mon Maître , nous dis - tu , de ſa juſte grandeur,
» Voit fe perpétuer , s'établir la durée !
» Le Ciel lui donne un ſecond fils ;
» Un fecond Dieu des mers , à mes flors eft pro-
» mis.
Ce cri frappe la Terre , & l'émeut d'allégreffe .
Un beau jour s'y répand ; ces vaftes ( e ) champs
d'horreurs ,
Où la Nature fombre expire de trifteffe
(e ) Champs d'horreurs. Les terres feptentrionales qui
font fous la domination du Roi de Dannemarc.
14 MERCURE DE FRANCE.
Sous la glace fondue , ont vu germer des fleurs .
Efprits qui préfidez aux grandes deſtinées ,
des Empires du monde Arbitres fouverains ,
Vous qui tenez la Terre & le Sort dans vos mains !
Quittez pour un moment vos fphères fortunées ;
Et defcendez tous à la fois
Sur ce berceau facré d'où s'élevent les Rois .
Ange du Dannemarc , développe tes aîles ;
Et vous qui de ces Dieux groffiflez le concours ,
(f) Nornirs, de cet Enfant , gardiennes fidelles ,
Chargez de foye & d'or la chaîne de les jours.
Monftres nés du menfonge & de la tyrannie ,
Qui rampez dans les Cours qu'infectent vos poifons
;
Meres des attentats , des lâches trahisons ,
Obfcure Politique , affreufe Calomnie !
Epouvantés d'un jour nouveau ,
Expirez dans la rage au pied de ce berceau.
Toi , Sainte Humanité , fur leur tête écrasée ,
Chafte Vierge , affermis ton régne triomphant;
Que ton lait pur , femblable à la douce rofée ,
S'écoule & fe répande au fein de cet Enfant !
Les yeux d'Achille , à peine ouverts à la lumière,
Cherchent à fe fixer fur l'horreur des combats ;
( f) Nornirs. C'eft ainfi que les premiers Danois appel-.
loient les Parques , défignées toutes trois par cestrois noms,
Vrdr , Verdande & Sckulde.
AOUST. 1760 . IS
Dans fon premier foupir s'exhale le trépas ,
Toute la rage enfin de la fureur guerriere ;
De fa voix , les premiers accens ,
Murmurent du Dieu Mars les arrêts menaçans ;
Déja fon pied fatal a fait gémir la terre ;
Et fon bras , l'inftrument des vengeances du fort ,
Demande un fer fanglant , les carreaux du tonnerre
,
Et brûle de frapper & de lancer la mort.
Le fils de FREDERIC bien plus divin fans doute ,
L'image des vertus refpire leur douceur ;
C'eſt un Héros clément , un Dieu confervateur ;
Qui médite le bien , & qui déja le goûte.
S'il répand des pleurs quelquefois ,
Ce font des pleurs d'amour pour le Peuple Danois
Il appelle en fa main l'olive & la balance ;
Il veut verfer des dons , foulager , ranimer ;
Ou fifon bras naiſſant après un fer s'élance ,
C'est pour venger le Monde & non pour l'opprimer
Mortels, vous connoîtrez le Héros véritable,
Sa fuprême vertu remplira l'Univers ;
Pour lui tous les humains feront facrés & chers ,
Le mérite à fes yeux ſera ſeul préférable ;
De la fouveraine grandeur
Il n'éprouvera point le charme corrupteur ;
Héros , il foutiendra le poids de la Couronne ;
Il ne fera pas Roi , mais un homme immortel ;
16 MERCURE DE FRANCE.
Soumis aux loix du fort il n'aura pas de Trône ;
Mais il méritera d'obtenir un Autel.
Eh , que font les grandeurs , l'éclat du diadême ,
Auprès de la vertu fublime fans orgueil ?
Elle voit le ciron & l'aigle du même oeil ,
La fimple Vérité fait fa fplendeur fuprême ;
De foi-même elle fçait jouir ,
Rien ne peut la tromper , rien ne peut l'éblouir ;
Elle nourrit fon coeur dans une paix profonde ;
Et foulant à fes pieds le faſte ambitieux ,
Le fceptre altier des Rois , tous les Trônes du
monde ,
Va s'affeoir dans le Ciel , même à côté des Dieux.
(g) Bernsdorff, Beaux arts , vertus , quel nom fort
de ma bouche ?
Je vous peins à la fois & Mécène & Mornai ;
Ma Patrie applaudit à cet éloge vrai ;
Elle a fçu dépouiller ce préjugé farouche ,
Qui fur le mérite étranger ,
Fermant les yeux jaloux , craint de l'envifager ;
Elle envie aux Danois & redemande encore
Ce Miniſtre éclairé , qui ne dédaigne pas
De joindre aux qualités dont fon Pays s'honore ,
(g) Bernsdorff. M le Baron de Bernsdorf eft fait
connoîte parmi nous dans fon Ambaffade. Il est aujours
d'hui un des Miniftres de la Cour de Dannemarc & Gouver
neur du Prince FREDERIC fecond fils de Sa Majeftè
Danoif . Les Arts ont danse Seigneur un foutien éclairé§
& es Gens de Lettres un ami refpe&able .
AOUST. 17%0: 17
L'efprit , les agrémens de nos heureux climats .
Bernsdorff, nou eau Mentor du nouveau Télémaque,
Lui donnera les goûts , festalens & fes moeurs;,
Aux charmes d'Eucharis , à des bords féducteurs ,
Lui fera préférer la fageſſe d'Ithaque ;
Lui montrera la Vérité
Avec toute la force & fa févérité.
Favoris des tyrans , qui dégradez les ames ,
(h) Greppa, vils courtifans , fuyez tous devant lui .
Il faura démêler vos odieufes trames ,
Et ( i ) d'Eric vertueux fe déclarer l'appui.
Muſes , Filles du Ciel , apportez vos guirlandes ,
Ces lauriers qui toujours de fleurs s'embelliront ;
De mon jeune héros venez parer le front ,
Venez lui préſenter vos plus riches offrandes ;
Dans vos doux concerts répété
Que déjà fon nom vole à l'Immortalité !
( h ) Greppa. Un de ces courtifans qui rampent auprès
des Souverains, pour la honte du Trône & le malheur des
peuples. Il penfa bouleverser le Royaume , fous le régne de
Frothon 111. furnommé Auguſte du Nord. 11 abrogea les
loix , & en créa de nouvelles qui ne tendoient qu'à l'oppreffion
des Danois.
( i ) Eric , farnommé le Sage , arriva de Norvége au moment
que Greppa alloit caufer la ruine totale du Dannemarc.
Les hautes vertus du premier , malgré les artifices
de l'indigne favori , pénétrérent jufqu'au Trône de Frothon
, qui eut le bonheur d'ouvrir les yeux , de con oître
la vérité , & de l'aimer dans Eric , dont la faceffe éciairée
rétablit le gouvernement , & triompha de la balle envie
& des cal ales de Greppa.j
MERCURE DE FRANCE.
Il chérira vos voix , il montera vos lyres ,
A côté de fon frere il vous appellera ;
Il faura que le Temps détruit tous les Empires &
Qu'à leur écroulement le vôtre furvivra.
Non , il ne fera pas de ces Princes barbares ,
Refte impur de ces Goths dans la Tèrre rentrés ,
Qui dédaigneux desArts,pour leurs accords facrés
N'ont qu'une oreille ingrate , & des âmes avares
Vile populace de Rois ,
Près de qui le Talent reclame en vain fes droits ,
Diſparus fous la mort , comme l'herbe féchée
Difparoît fous la faulx , ou fous les jeux du vent ƒ
Dans l'urne de l'oubli que ta cendre cachée ,
Laille à peine ton nom s'échapper du néant !
Enfant de la foibleffe , idole du vulgaire ,
Deſtructeur des Etats , & père des forfaits ,
Toi , qui contre les Rois t'armant de leurs bienfaits
,
Du feu de l'encenfoir allumes ta colére ,
Premier Tyran de l'Univers ,
Fanatifme cruel ! va , retombe aux Enfers.
Mon Prince aux Dieux foumis combattra leurs
phantômes ;
Il ofera penſer , pour attendrir fon coeur ;
Avec les yeux du Sage il verra tous les hommes ,
Et ne confondra pas le crime avec l'erreur.
AOUST. 1760 .
Heureux préfent du Ciel , fource pure & féconde ,
D'où s'écoulent , pareils au fleuve bienfaiſant
Qui traîne dans l'Egypte un limon nourriffant ,
Les biens & les plaiſirs néceſſaires au monde ;
Chafte Paix , dont les doux liens
Des Peuples défarmés font des concitoyens ,
Ce héros chérira votre Olive innocente ;
A ces hommes de lang , illuftres affafſins ,
Il laiffera l'éclat d'une gloire éffrayante ,
Ne voulant recueillir que l'amour des humains.
Crains , démon des combats , d'irriter fon cou
rage ,
Odin l'enflammera ' k ) de fon efprit guerrier ,
Il armera fon bras du fatal bouclier ,
Remettra dans fa main le glaive du carnage :
Ce Dieu lui-même , à fon côté ,
Déploira dans les airs ( 7 ) l'étendart redouté ;
Devant lui marcheront (m) les Valkires ſanglantes .
Ombre (n ) de Stercather, tu viendras l'applaudir,
( k ) De fon efprit guerrier. Ceux qu'Odin favorifoit ,
fe préfentoient au combat , poffédés d'une fureur guerriere ,
qu'on appelloit berfeckic.
il) L'étendard rédouté. Le fameux Raunfær ou Réafar ,
l'Oriflamme des Danois ; il étoit chargé de la figure d'un
corbeau , en broderie , travaillé par les filles du Roi Regnerlodbroch.
Ces peuples fe croyoient invincibles , avec
cet étendart .
(m) Les Valkires . C'étoient des filles qui choififfoient
, dans les armées , ceux qui devoient être tués . Elles
habitoient le Valhall.
(n) Stercather fut l'Hercule Danois , femblable à celui
des Grecs à qui l'on attribue les actions d'une infinité de
Héros,
20 MERCURE DE FRANCE.
181
Et de ſes ennemis les âmes gémillantes
Iront dans (0) le Naſtrond ſe perdre & s'engloutir.
Alors , vaillants Danois , nous verrons reparaître
(p) Ces Cimbres indomptés maîtres de leurs deftins ,
Qui défiant les Dieux ainſi que les Romains ,
Pour mourir en héros fembloient toujours renaî
tre :
Les femmes même , fur vos pas ,
Reprendront cette ardeur, cette âme des combats ,
Qui dans leurs faibles mains porta le cimeterre ;
Qui leur fit de leur fein arracher éplorés ,
Ecrafer leurs enfans fous le Char de la Guèrre ,
Et fe donner la mort fur leurs corps déchirés...
Mais où t'égares - tu ? Sur quelle image fombre
Emportes tu les yeux éffrayés de ces traits ,
Mufe amante du calme & du ciel de la Paix ?
A cet azur fi doux , peux-tu mêler quelqu'ombre ?
Chaffe les orages affreux ,
Et replonge la Guerre au gouffre ténébreux ;
Le fils de Frédéric eft une belle aurore
(0) Le Naftrond, la demeure du Dragon noir , l'imagigination
qui avoit cree un Paradis n'avoit pas eu plus de
peine à inventer un Enfer.
(p) Ces Cimbres. C'eft un des morceaux les plus brillants
de PHiftoire Romaine : Marius fit un horrible carnage de
ce Peuple de Héros. Les femmes qui les avoient fuivis, écraferent
leurs enfans fous les roues des chariots , & s'étranglerent
fur leur corps ; elles aimerent mieux donner la mort
à ces innocentes victimes , que de les voir tomber dans les
mains des Romains pour fubir Pignominie de l'esclavage.
AOUST. 1760. 21
Qui , loin de nous ravir la premiere clarté ,
Promet au Dannemarc un jour plus pur encore ,
Délices de la Tèrre & de l'humanité.
Tribut du vil Flatteur & de fa perfidie ,
Titres par qui les Grands penfent nous attacher ,
Que la Vérité même accourt leur arracher ,
Quandapeine au tombeau leur cendre eft refroidies
Noms arrogans & faftueux ,
Bien au- deffous de l'homme vertueux ,
Menfongère fplendeur , des ténébres ſuivie ,
Loin de lui mon Héros fçaura vous rejetter ;
Le nom (q ) de Dana- aft fera fa fcule envie
C'eſt là l'éloge feul qui pourra le flatter.
Le Vieillard , entouré de ſa naiſſante race ,
De les yeux expirans , laiffant couler des pleurs ,
Pour fon coeur prèfqu'éteint encor plein de dou+
ceurs,
Al'afpect de ce Prince , & de fa noble audace ,
Dira d'une touchante voix :
» Vous revoyez, mes fils, le meilleur de nos Rois !
>> Ainfi fut FREDERIC , l'amour de la Patrie ,
»Voilà ſes traits , fon port , fa douce Majefté ,
» Voilà cette belle âme au fentiment nourrie ,
»Où s'étoit peint le Ciel dans toute la bonté !
Soyez les premiers fons qui frappiez ſon oreille ,
( q) Dana aft . Ce nom fignifie délices des Danois.
22 MERCURE DE FRANCE.
Cris d'un Peuple qui vante & bénit à jamais.
De fon illuftre ( r ) Ayeul les immortels bienfaits ;
Quelle gloire , Danois , à la fienne eft pareille ?
Difparoiffez , barbares loix ,
Qui de l'humanité violez tous les droits.
Mortel infortuné , qu'elles chargent d'entraves ,
Reprends ta liberté , ce premier don du Ciel :
Ce Roi veut des Sujets , & non pas des Eſclaves ;
Et tous font des enfans pour fon coeur paternel .
Que tes regards naiffans , ouverts fur cette image,
Fils des Rois , dans ton coeur , portent fes traits
divins .
Voilà ce qu'aux Sujets doivent les Souverains ;
Des Sujets , à leur tour , voilà quel eft l'hom
mage.
Jufques dans le féjour obſcur ,
L'Amour à ton Ayeul porte un encens fi pur ;
Son ombre tous les ans vient revoir,vient entendre
Ces fêtes , qui diront à nos derniers Neveux ,
Qu'un Roifut affez grand, affez fenfible & tendre ,
Pour foulever le Sceptre & faire des heureux .
CHRISTIAN,( ) fur ton front attache la Couronne,
Sans craindre que ton frere en puiſſe être jaloux ;
( r ) De fon illuftre Ayeul. Frédéric IV. Bifayeul da
jeune Prince , a rendu la liberté aux Payfans de fon
Royaume , qui avant lui naiffoient efclaves ; ils le célé
brent & le béniffent encore dans des fêtes annuelles.
( s ) CHRISTIAN , frere aîné du Prince FREDERIC,
AOUST. 1760: 23
Tels ( t ) qu'Helgon & Roé , chers Princes , aimez
vous.
'Autel de l'Amitié , fois à côté duTrône,
Oui , tonlaurier fera le fien ,
Et fon modefte éclat , fçaura céder au tién.
CHRISTIAN pour ta gloire , à fa gloire infidéle
Sur tes feuls intérêts , toujours plus affermi ,
Ton plus zélé Sujet , des freres le modéle ,
Il fera plus encore , il fera ton ami.
Si jamais... les Flatteurs, hélas , ont tant d'adreſſe
Les Rois peuvent fi peu fe parer de l'écueil
Où les pouffe à l'envi la grandeur & l'orgueil
Leplaifir de régner touche tant à l'ivresse !
Si jamais tes Peres fameux
Méconnoiffoient leur fils... ton frere courageux
Alors te prêtera fa vertu ſecourable :
C'eftlui qui peu frappé de l'abſolu pouvoir ,
T'ofera préfenter ( u ) l'Egide formidable ,
Et te montrer enfin ta faute & ton devoir,
Qu'ai-je dit?Dans les champs où la riche Amalthée,
De fa corne féconde épuiſe les préfens ,
La Terre ouvrant fon ſein à des fucs malfaifans ,
Du mortel Aconit ſe voit-elle infectée ?
( 1) Tels qu'Helgon & Roé. Roé par un exemple auffi
beau que rare , voulut partager le Royaume avec fon frere
Helgon ; & ce partage du Trône ne diminua rien de l'amour
fraternel .
( a) L'Egide formidable . Les Chevaliers Danois ar
rachérent ainfi Renaud des bras d'Armide. Voyez le
Tassen
24 MERCURE DE FRANCE.
Le Pactole en fon cours altier ,
Parmi l'or de fes flots roule-t- il le gravier ?
Le Ciel qu'admire Eden , ce beau Ciel fans nuages,
Qui fait mûrir les fruits , qui peint l'émail des
Aeurs ,
S'eft-il jamais couvert de ténébreux orages ?
Aurore , tu lui dois tes rubis & tes pleurs !
Le fang de FREDERIC n'eft pas fait pour produire
( x ) Des Lothers , des tyrans , des guerriers
odieux ;
Non, ce ne fera point un torrent furieux ,
Dont le débordement demande à tout détruire ;
Qui des digues rompant l'éffort ,
Roule en tous lieux l'éftroi , le ravage & la mort ;
Ce fera l'heureux cours d'une fource féconde
Qui groffit , fe répand par différens canaux ,
Apporte les bienfaits , la vie avec fon onde ,
Couvre un vafte pays de les fertiles eaux.
Conſervez donc , grands Dieux , cette Tête ſacrée ,
Eclairez-la toujours d'un rayon favori ;
Voeux que j'ofe former pour cet Enfant chéri ,
Avec mon pur encens , montez vers l'Empirée.
O Ciel , que ce tendre Arbriffeau
Croiffe , s'éleve , & foit le cédre le plus beau!
Que des peuples entiers s'afféyant fous fon ombre ,
( x ) Des 1 others , III Roi de Dannemarc , le plus
Cruel des tyrans ; il fut mis à mort , & dans une telle exéexation
, qu'aucun Prince Danois n'a voulu porter ſon nom .
Y refAOUST.
1760 :
Y refpirent la paix , des jours délicieux !
Qu'il foit chargé de fruits , & de rameaux fans
nombre.
O Dieux , recevez-vous ma priere & mes voeux ?
Quel jour brillant me frappe ? Un globe de lumière
Se développe ... s'ouvre à mes regards furpris !
Du céleste ( y) Valhall j'admire les lambris ,
Son éclat éblouit ma trop foible paupière.
Grandes ames des Suenons , ( z )
Des fages Valdemars , des Canuts , des Frothons ,
Des palmes dans la main , de lauriers couronnées ,
Je vous vois fouler l'or & l'azur ſous vos pas:
De l'Empire Danois , peſez les deſtinées ,
Et déployez fur lui vos tutélaires bras .
Sur un trône , au- deffus des voutes éternelles ,
Devant qui tout s'abaiffe , eft le fuprême Odin.
(y) Du céleste Valhall . Qu'on fe fouvienne que l'or &
les diamans y étoient répandus avec profufion , comme
dans nos Palais de Fée.
(2) Des Suenons. Parmi les Suenons , Rois de Danil
y en eut un qui protégea & cultiva les Belles-
Lettres , autant que l'ignorance de ce tems pouvoit le pernemarc
,
mettre.
Des fages Valdermar. Valdermar le Grand &
Valdermar le victorieux ; ils furent les premiers Rois Légiflateurs.
Ils recueillirent les Loix des Cimbres & des
Danois.
Des Canuts. Il y en a eu pluſieurs . Canut II , furnommé
le Grand , fut Roi d'Angleterre , de Dannemarc
& de Norvége.
Des Frothons. Le Dannemarc compte auffi plufieurs
Rois de ce nom. Frothon III. fut un grand Ro..
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Ses deux couriers allés ( a ) Munnin , le
prompt Hugin ,
Des plus lointains climats lui portent des nouvelles,
Les deftins vont le révéler ;
Sa bouche s'ouvre , Odin lui- même va parler.
Vents , reftez enchaînés , mer , que les flots s'ap
pailent.
Il impofe filence , & tout céde à fa loi ;.
Les mondes attentifs s'arrêtent & fe taifent ;
Ecoute , Dannemarc ton Dieu s'adreffe à toi.
Reconnois mes bontés, ô ma fille , ( b ) ô Cimbrie!
» C'est moi qui pour combler tes célestes bienfaits,
>>Pour affermir ta gloire , accorde à tés ſouhaits
>>Ce nouveau rejetton de ta tige fleurie ,
>> Digne appui d'un frere adoré ,
» De qui , par mes décrets , le régne eft affuré,
>> Il fera l'ornement , l'amour de tes Provinces ,
Il aura la grandeur , les vertus ( c) de Brunfvic ,
» Tu reverras en lui tes plus illuftres Princes ,
>> Tous les héros enfin , il fera FRÉDÉRIC ,
( a ) Munnin , le prompt Hugin. C'étoient les noms de
deux corbeaux qui fe pofoient fur les épaules du Dieu Odin.
Il les envoyoit tous les matins parcourir le monde , & ils
lu en rapportoienr des nouvelles à midi ; Hugin lignifie la
penfée , Minnin , la mémoire ; il faut croire que le créa
feur de la Mythologie Danoiſe avoit des idées d'Iris &de
Mercure.
( b ) Cimbrie. Le Dannemarc s'appelloit Cimbrie.
(1) De Brunfvic. Aycul maternel du Prince Frédéric
AOUST. 1760. 27
Qu'il le foit , mais grands Dieux , confervez fon
modèle ;
Puiffe toujours le pere embraffer fes deux fils !
Sur la mere , (d) Freya , verfe tes dons chéris ,
Protége ton image , & la rend immortelle .
Et vous enfans fi defirez ,
J'entens vos premiers fons , vous ne demanderez'
Qu'à rejetter au loin ( e ) la coupe de mémoire,
Qu'à ne boire à jamais que dans (f celle des Dieux ,
En faveur de ce pere environné de gloire ;
Et votre amour encor ſurpallera mes voeux.
Par les hardis fentiers de Pindare & d'Horace,
Ainfi , grand Roi , ma mufe avec témérité ,
S'appuyant de Bernsdorff & de la vérité,
Julques à FRÉDÉRIC éléve fon audace .
Du foleil le fils orgueilleux
Ofa franchir le Ciel dans fon char lumineux :
11 tomba ; dans fa chûte il écrafa l'Envie .
Un feul jour , Phaeton domina dans les airs ;
La terre fut ce jour de fa gloire éblouie ,
( d) O Freya. La Déeffe Freya avoit auffi fon Paradis ,
qu'on nommoit la large demeure. Elle préfidoit aux
ames des femmes .
( e ) La Coupe de mémoire . Les anciens Danois , dans
leurs feftins , avoient des coupes confacrées à divers ufages
. La coupe de mémoire ne fe buvoit qu'aux funerailles
des Rois l'héritier s'afléyoit fur un banc , au - devant du
Trône , jufqu'à ce que l'on lui eût préfenté cette coupes
& après l'avoir buë , il montoit fur le Trône.
(f) Celle des Dieux . On buvoit dans cette coupe , pour
demander aux Dieux des graces , ou pour fouhaiter à wa
Prince un régue heureux.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Et fon bucher encor éclaira l'Univers .
Né Sujet de Louis , mon premier Roi fans doute ,
Et dans le cours changeant de mes deſtins divers ,
Adeux autres (g ) foumis , toujours libre de fers ,
Aimant ces Souverains que l'Eſclave redoute ,
Dépendant de leurs volontés ,
Refpectant leur pouvoir , chériffant leurs bontés ,'
Marchant fur ce reptile écrasé par eux-mêmes ,
Sur le Flatteur rampant fous le joug abbattu ,
Je reconnois encor pour mes Maîtres ſuprêmes ,
Pour les Maîtres des Rois , les Dieux & la Vertu.
Ce font eux , FRÉDÉRIC , ces Arbitres du Sage ,
Qui reçoivent en toi mon légitime encens :
Mon âme indépendante a dicté mes accens ;
Et c'eft elle aujourd'hui qui te rend mon hom
mage.
Ennemi des Tyrans cruels ,
Dans le fond de mon coeur je brife leurs Autels ;
Et de la même main , plein du même courage ,
Sur leursTemples détruits , j'éleve un Temple aux
Rois ,
Qui du Ciel bienfaifant font la vivante image ;
Et tout entier mon être eft ſoumis à leurs loix.
Mon âme avec tranſport, vers ton Trône élancée,
Contemple , admire , goûte , & vante tes vertus ;
(g ) A deux autres foumis. Le Roi de Pruffe , & enſuite
Je Roi de Pologne , Electeur de Saxe.
AOUST. 1760. 29
Depuis longtemps aux pieds du moderne Titus ,
Le fentiment emporte & fixe ma penſée.
Ah ne puis-je du même effor ,
S'il fe peut plus rapide & plus ardent encor ,
Jufques à toi voler fur l'aîle du Génie ,
Voir le Héros , le Pere , & le Dieu des Danois ;
De cent yeux , embraffer fa grandeur infinie ,
Et proclamer fa gloire avec autant de voix !
Dieux , qu'un jaloux nuage entoure & couvre
encore ,
Epaiffiffez la nuit qui vous cache aux humains ;
Mais du moins dans un Roi,le préfent de vos mains ,
Souffrez que l'oeil mortel vous voye & vous adore!
Qu'à fes genoux , je puiſſe un jour
Dépofer mes refpects , que dis - je ? mon amour.
Grand Roi, cefeul tribut peut flatter ta belle âme.
Par tes bontés , préviens ce jour trop différé ,
Jette fur mes travaux un regard qui m'enflâme ;
A ce prix éclatant , mes voeux ont aſpiré.
Aveugle Déité , miférable Fortune
Sur l'avare vulgaire , épanche tes faveurs !
Je te foule à mes pieds , & tous ces vains honneurs
Qui n'ont , près du talent , qu'une fplendeur commune.
Germe divin des beaux écrits ,
Paffion du grand homme ,& fon unique prix ,
Bi
30 MERCURE DE FRANCE.
O Mere des ( h ) Klopftoks , des ( i ) Holbergs , des
(k ) Corneilles ,
Gloire ! c'eſt à toi feule à m'infpirer tes feux .
Gloire ! I FREDERIC daigne approuver mes veilles,
J'obtiens ton laurier même , & je fuis dans les
Cieux.
Chy Klopsroks. Auteur d'un Foëme intitulé: le Meffias
, dont les premiers chants ont paru , & lui ont déja
acquis le furnom du Milion de l'Allemagne. S. M. le Roi
de Dannemare Pa appellé dans fes Etats , cù il jouit d'une
fortune hennête , & de tous les agrémens que les Vir
giles & les Horaces trouvoient à la Cour d'Augufte.
( i ) Des Holbergs . M. le Baron de Holberg, le Tirelive
le 1 érence des Danois , comblé des bontés du Roi fon
Maître , & revéré de fa Nation , deux récompenfes les plus
Batteules pour un Sage & pour un homme de Lettres. M.
le Baron d'Holberg vivoit encore , quand cet ouvrage fut
préfenté au Roi de Dannemarci après la mort , on ne peut
qu'ajouter à l'éloge.
vre,
(k ) Des Corneilles . Le Grand Corneille eft mort pauà
la honte du fiécle où il vivoit parce que fon âme
Romaine , incapable de le plier à la baflefle & à l'intrigue ,
Peiprit général des Cours , n'étoit enflammée que de l'amour
de la belle gloire. La gloire feule pouvoit aufli récompenfer
an fi grand homme , en lui affurant une réputation éter-
Helle qui , peut être , furvivra à celle des hommes qu'on
nomme héros , & aux noms faftueux des Souverains.
Fermer
Pas de résultat.
Résultats : 6 texte(s)
1
p. 246-248
EPITRE. A M. d'Arnaud, sur la Mort de son Frere.
Début :
D'Arnaud, c'est trop verser de pleurs, [...]
Mots clefs :
Frère, Soupirs, Douleur, François Barrême, Voltaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE. A M. d'Arnaud, sur la Mort de son Frere.
EP ITR E.
A M. d'Arnaud, sur la Mort de son Frere .
D'Arnaud , c'est trop verser de pleurs ,
Ils ne te rendront pas ton Frere ;
L'inflexible Plúton , ni la Parque sévere ,
N'ont point égard à nos douleurs.
De ces Lieux fortunés où son Ombre legere
S'égare au gré de ses desirs ,
I
Si ton Frere entend tes soupirs ,
Il blâme la douleur amere
Qui t'arrache aux plus doux plaisirs .
Mais non, crois m'en, il n'entend point tes plaintes;,
Et res larmes , aux yeux des hommes corrompus ,
Ne sont rien que des larmes feintes ,
Et tes soupirs , que des soupirs perdus.
Cependant la Troupe immortelle ,
Que tu charmois par tes accords ,
A de nouveaux accords t'apelle ,,
Tandis qu'à ta douleur fidelle ,
Tu soupires autour des demeures des Morts..
Eloigne - t'en . Vois Apollon , qui t'aime ,.
Te présenter les Lauriers immortels ,
Dont il se couronne lui- même.
Qu'atEEVRIER.
1770 247
Qu'attens-tu donc ? Mérite des Autels .
Mais quoi ! charmé de l'opulence ,
Tu cours après Plutus ! tu quittes Apollon ,
Les honneurs du sacré Vallon
Te flatent moins que ceux de la Finance !
Du vain éclat de l'or es tu si satisfait ,
Que tu négliges l'art de charmer & de plaire à
Barême , avec son Compte fait ,
T'amuse-t'il plus que VOLTAIRE ?
D'où vient un goût si dépravé ?
Ce que tu vas chercher , en feuilletant Barême ;
L'estime , la grandeur suprême ,
Avec bien plus d'honneur VOLTAIRE la trouvé¿ ,
En suivant maint Auteur sublime.
Quel est le Riche qu'on estime
Comme ce Poëte vanté ?
Quelqu'un peut-il être flaté
Des biens que d'ordinaire on acquiert par le crime t
Je crois te voir au fond de ton Bureau ,
Dès l'aube du matin jusqu'à la nuit fermée ,
Calculer par tes doigts , te creuser le cerveau ,
Pour assouvir l'avarice affamée ,
Qui té couvre déja les yeux de son bandeau ,
Pour t'empêcher de voir cette veuve allarmée ..
Cet orphelin ... De cet affreux tableau ,
Avec raison , les Muses indignées
M'arrachent des mains le Pinceau .
Cvj Rapelles
248 MERCURE DE FRANCE
Rapelle - toi tes premieres années ,
Remplis tes nobles destinées . ·
Les Anciens , les Poëtes nouveaux ,
Les Horaces , & les Virgiles ,
Les Racines , les Despreaux ,
Te reçoivent déja dans leurs sacrés aziles
A ton âge qu'avoient- ils fait ?
S'étoient - ils acquis quelque gloire ?
Ton nom au Temple de Mémoire
Est déja lû du Public satisfait.
Poursuis , à toi - même sembable ,
Travaille pour te surpasser ;
Bannis la douleur qui t'accable ;
Ou le desir insatiable
De t'enrichir , & d'amasser
Un bien , hélas , trop peu durable ;
Reviens dans le sacré Vallon ;
Viens-y faire une ample moisson
Des fleurs , qui renaissent sans cesse,
Que ce soit ton unique emploi ;
Le soin d'un Bureau , d'une Quaisse ,
Est au- dessous d'un homme tel que toi
A M. d'Arnaud, sur la Mort de son Frere .
D'Arnaud , c'est trop verser de pleurs ,
Ils ne te rendront pas ton Frere ;
L'inflexible Plúton , ni la Parque sévere ,
N'ont point égard à nos douleurs.
De ces Lieux fortunés où son Ombre legere
S'égare au gré de ses desirs ,
I
Si ton Frere entend tes soupirs ,
Il blâme la douleur amere
Qui t'arrache aux plus doux plaisirs .
Mais non, crois m'en, il n'entend point tes plaintes;,
Et res larmes , aux yeux des hommes corrompus ,
Ne sont rien que des larmes feintes ,
Et tes soupirs , que des soupirs perdus.
Cependant la Troupe immortelle ,
Que tu charmois par tes accords ,
A de nouveaux accords t'apelle ,,
Tandis qu'à ta douleur fidelle ,
Tu soupires autour des demeures des Morts..
Eloigne - t'en . Vois Apollon , qui t'aime ,.
Te présenter les Lauriers immortels ,
Dont il se couronne lui- même.
Qu'atEEVRIER.
1770 247
Qu'attens-tu donc ? Mérite des Autels .
Mais quoi ! charmé de l'opulence ,
Tu cours après Plutus ! tu quittes Apollon ,
Les honneurs du sacré Vallon
Te flatent moins que ceux de la Finance !
Du vain éclat de l'or es tu si satisfait ,
Que tu négliges l'art de charmer & de plaire à
Barême , avec son Compte fait ,
T'amuse-t'il plus que VOLTAIRE ?
D'où vient un goût si dépravé ?
Ce que tu vas chercher , en feuilletant Barême ;
L'estime , la grandeur suprême ,
Avec bien plus d'honneur VOLTAIRE la trouvé¿ ,
En suivant maint Auteur sublime.
Quel est le Riche qu'on estime
Comme ce Poëte vanté ?
Quelqu'un peut-il être flaté
Des biens que d'ordinaire on acquiert par le crime t
Je crois te voir au fond de ton Bureau ,
Dès l'aube du matin jusqu'à la nuit fermée ,
Calculer par tes doigts , te creuser le cerveau ,
Pour assouvir l'avarice affamée ,
Qui té couvre déja les yeux de son bandeau ,
Pour t'empêcher de voir cette veuve allarmée ..
Cet orphelin ... De cet affreux tableau ,
Avec raison , les Muses indignées
M'arrachent des mains le Pinceau .
Cvj Rapelles
248 MERCURE DE FRANCE
Rapelle - toi tes premieres années ,
Remplis tes nobles destinées . ·
Les Anciens , les Poëtes nouveaux ,
Les Horaces , & les Virgiles ,
Les Racines , les Despreaux ,
Te reçoivent déja dans leurs sacrés aziles
A ton âge qu'avoient- ils fait ?
S'étoient - ils acquis quelque gloire ?
Ton nom au Temple de Mémoire
Est déja lû du Public satisfait.
Poursuis , à toi - même sembable ,
Travaille pour te surpasser ;
Bannis la douleur qui t'accable ;
Ou le desir insatiable
De t'enrichir , & d'amasser
Un bien , hélas , trop peu durable ;
Reviens dans le sacré Vallon ;
Viens-y faire une ample moisson
Des fleurs , qui renaissent sans cesse,
Que ce soit ton unique emploi ;
Le soin d'un Bureau , d'une Quaisse ,
Est au- dessous d'un homme tel que toi
Fermer
2
p. 1784-1786
EPITRE, A Monsieur Darnaud.
Début :
Pour répondre, Darnaud, à ta galante Epitre, [...]
Mots clefs :
Apollon, Vers, Plaisirs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE, A Monsieur Darnaud.
EPITRE ,
A Monfieur Darnaud,
Pour répondre , Darnaud , à ta galante Epitre ,
Si , comme à toi , Venus me dreffoit mon Pupître ,
Apollon , comme à toi , me dicteroit des Vers,
Qu'admireroit tout l'Univers.
Mais , vrai difciple d'Epicure,
Contente de pourvoir à mes autres befoins ,
Venus pour moi ne prend tels foins .
Je fuis donc la fimple Nature ,
( Non celle- là , qui fait les Sçavans confommés ,
Çes Auteurs , fi fort renommés ;
Non celle qui fait un Poëte ,
Comme toi , digne des leçons
Qu'Apoflon
A OU´S T. 1744. 1785
Qu'Apollon fait aux heureux nourriffons ,
Dont il prétend orner la tête
Du Laurier immortel , qui couronne fon front ,
Et qu'on moiffonne au double Mont , )
Mais celle qui nous fait connoître
Pour quelle fin elle nous a fait naître ,
Qui nous apprend qu'il faut jouir ,
Que l'inftant , qui fuit , & qui paffe
Eft en effet paffé , pour ne plus revenir ,
Et ne laiffe après lui d'autre fruit , d'autre trace ;
Qu'un incommode fouvenir.
Voilà inon Maître . Arnaud , dis - moi de grace ,
Eft-ce celui- là que tu fers?
Oui , mais ce n'eft celui qui t'inſpire ces Vers ,
Qui te procurent notre hommage ,
Ces Vers qu'un jeune homme à ton âge
Sçait lire à peine , & que tu fais ,
Ce font morceaux finis que tes premiers Effais,
Que ne puis-je du moins louer ce que j'admire
Mais la Nature , qui m'inſpire ,
Ne m'a doué de ce talent.
La louange eft un Don d'Apollon , qui te guide ,'
Qui t'apprend à chanter & les travaux d'Alcide
Et la gloire d'un Conquérant ;
A peindre les plaifirs où l'Amour nous invite ,
A mettre fur la Scéne un Héros , un Amant ,
A louer un ami charmé de ton mérite ,
Et qui t'eftime infiniment.
Mais
1786 MERCURE DE FRANCE.
Mais ce n'eft fur ce point qu'il faut que je réponde
A l'Epitre que je reçois.
Soumis & docile à ta voix
Qu'on m'applaud fſe , ou qu'on me fronde ,
Je me rendrai demain à l'endroit indiqué ,
A l'heure que tu m'as marqué .
Mais comment y mener tout le charmant Cortége
Qu'as demandé ? Las ! les plaifirs ,
Les ris , les jeux font- ils gens de Collége ?
Je n'y connois que des défirs.
Engeance incommode & maudite ,
Qui du foir au matin fans ceffe nous agite.
Avec moi je les menerai ,
Et, point ne me feront à charge ;
€
En te voyant je les fatisferai :
Mais lorsque je te quitterai ,
Ils reviendront , les cruels , à la charge ,
Et plus ne m'abandonneront
Ains toujours me tourmenteront ,
Jufqu'à ce que dans ma Cellule
Tu revienne appaifer leur indifcrete ardeur ;
Viens donc , Darnaud , fans façon , fans ſcrupule ¿
Chés ton ami , chés ton admirateur .
A Monfieur Darnaud,
Pour répondre , Darnaud , à ta galante Epitre ,
Si , comme à toi , Venus me dreffoit mon Pupître ,
Apollon , comme à toi , me dicteroit des Vers,
Qu'admireroit tout l'Univers.
Mais , vrai difciple d'Epicure,
Contente de pourvoir à mes autres befoins ,
Venus pour moi ne prend tels foins .
Je fuis donc la fimple Nature ,
( Non celle- là , qui fait les Sçavans confommés ,
Çes Auteurs , fi fort renommés ;
Non celle qui fait un Poëte ,
Comme toi , digne des leçons
Qu'Apoflon
A OU´S T. 1744. 1785
Qu'Apollon fait aux heureux nourriffons ,
Dont il prétend orner la tête
Du Laurier immortel , qui couronne fon front ,
Et qu'on moiffonne au double Mont , )
Mais celle qui nous fait connoître
Pour quelle fin elle nous a fait naître ,
Qui nous apprend qu'il faut jouir ,
Que l'inftant , qui fuit , & qui paffe
Eft en effet paffé , pour ne plus revenir ,
Et ne laiffe après lui d'autre fruit , d'autre trace ;
Qu'un incommode fouvenir.
Voilà inon Maître . Arnaud , dis - moi de grace ,
Eft-ce celui- là que tu fers?
Oui , mais ce n'eft celui qui t'inſpire ces Vers ,
Qui te procurent notre hommage ,
Ces Vers qu'un jeune homme à ton âge
Sçait lire à peine , & que tu fais ,
Ce font morceaux finis que tes premiers Effais,
Que ne puis-je du moins louer ce que j'admire
Mais la Nature , qui m'inſpire ,
Ne m'a doué de ce talent.
La louange eft un Don d'Apollon , qui te guide ,'
Qui t'apprend à chanter & les travaux d'Alcide
Et la gloire d'un Conquérant ;
A peindre les plaifirs où l'Amour nous invite ,
A mettre fur la Scéne un Héros , un Amant ,
A louer un ami charmé de ton mérite ,
Et qui t'eftime infiniment.
Mais
1786 MERCURE DE FRANCE.
Mais ce n'eft fur ce point qu'il faut que je réponde
A l'Epitre que je reçois.
Soumis & docile à ta voix
Qu'on m'applaud fſe , ou qu'on me fronde ,
Je me rendrai demain à l'endroit indiqué ,
A l'heure que tu m'as marqué .
Mais comment y mener tout le charmant Cortége
Qu'as demandé ? Las ! les plaifirs ,
Les ris , les jeux font- ils gens de Collége ?
Je n'y connois que des défirs.
Engeance incommode & maudite ,
Qui du foir au matin fans ceffe nous agite.
Avec moi je les menerai ,
Et, point ne me feront à charge ;
€
En te voyant je les fatisferai :
Mais lorsque je te quitterai ,
Ils reviendront , les cruels , à la charge ,
Et plus ne m'abandonneront
Ains toujours me tourmenteront ,
Jufqu'à ce que dans ma Cellule
Tu revienne appaifer leur indifcrete ardeur ;
Viens donc , Darnaud , fans façon , fans ſcrupule ¿
Chés ton ami , chés ton admirateur .
Fermer
3
p. 93-96
EPITRE A M. d'Arnaud.
Début :
Charmant d'Arnaud, de ta muse légere [...]
Mots clefs :
Nature, Lieux, Biens, Ombre, Fleurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. d'Arnaud.
EPITRE
A M. d'Arnaud .
CHarmant d'Arnaud, de ta muſe léger■
Que ne puis-je imiter les aimables accens !
Et que ne puis-je inſtruire & plaire ,
Comme tu le fais dans tes chants !
Faut-t'il gagner une bergere
Quels airs plus vifs & plus touchans !
Oui , dans tes accords raviffans
On trouve de quoi fatisfaire
La raison , l'oreille & les fens .
Sur des tons & nobles & grands
Tu montes, quand il faut, ta lyre ,
Mais de cette affreufe peinture ,
Cher d'Arnaud , détournons les yeux,
Et fixons-les fur la Nature ,
Qui paroît fi belle en ces lieux.
Déformais de mon fort je ferai feul le maître ,
Et felon mes befoins étendant mes défirs ,
Amai ,dans ce féjour champêtre ,
Au gré de mes fouhaits je fçaurai faire naître
De vrais & d'innocens plaifirs.
94 MERCURE DE FRANCE.
C'eft-là que mon efprit tranquille ,
Loin du bruit des Cités , va choifir un azile ,
Fuyant des paffions le joug impérieux.
C'est là qu'une lecture utile ,
La culture des fleurs , rendent mon domicile
Digne de devenir la demeure des Dieux.
Le monde offre à nos yeux une belle peinture ;
Les objets ont un fard qui couvre leurs défauts.
Partiſan des beautés de la fimple Nature ,
Je préfère les bois , les prés & les ruiffeaux ,
A ces lieux trop peuplés, où l'art & l'impoſture ,
Sous des biens apparens , nous cachent de vrais
Ah,
A
maux.
que cette aimable retraite
pour moi de charmes fecrets !
Que j'aime l'ombre des forêts !
Que j'aime à célebrer au fon de ma mufette
La Nature & tous les attraits !
Ici notre ame fatisfaite
Jouit de cette douce paix ,
Qui pour le mondain n'eft pas faite ,
Dont le riche en vain à grands frais
Voudroit bien faire emplette ,
Et que le crime enfin , déchiré de regrets ,
Même au fein des plaifirs ne peut trouver jamais.
A l'ombre d'un Tilleul , au bord d'une fontaine,
Je ris des vains amuſemens
DECEMBRE. 1748.
95
De ces foibles mortels que l'on voit fur la fcéne
Etaler tous les ſentimens
Qu'excitent tour à tour & l'amour & la haine; }
Des coeurs paffionnés honteux égaremens.
L'orgueil eft ici détefté ;
Du fouffle empoiſonné du vice
Ce hameau n'eft point infecté ;
Fidéle aux loix de la fimple équité ,
L'habitant vit fans artifice ,
Au milieu d'une douce & fage égalité,
Jamais l'ambition ni l'aveugle injuftice
N'ont fouillé de fes moeurs l'aimable pureté.
Mille petits oifeaux , animant leur ramage ,
De leurs tendres chanfons font retentir les airs .
Zéphir , leur répondant à travers le feuillage ,
Mêle fon fouffle à leurs concerts ,
Tout préſente en ces lieux une riante image,
Que j'aime à voir de ces ruiffeaux
Couler les ondes fugitives ,
Et les fleurs qui font fur leurs rives
Se multiplier dans les eaux !
96 MERCURE DE FRANCE.
Ici , quand la naiſſante aurore
Invite le Soleil à reprendre fon cours ,
J'efpere que le jour qui commence d'éclore ,
Sera le plus beau de mes jours,
Ah ! des douceurs de l'eſpérance
Si l'homme connoiffcit le prix ,]
Il n'auroit plus que du mépris
Pour cette courte & foible jouiſſance
Des biens dont fon coeur eſt épris.
Qui, l'efpoir des vrais biens, dont l'ame eft alterés
Semble préfager fa durée ,
Et juſques dans l'éternité
Etendre la félicité .
Par le même.
A Geneve , le 26 Septembre 1748.
A M. d'Arnaud .
CHarmant d'Arnaud, de ta muſe léger■
Que ne puis-je imiter les aimables accens !
Et que ne puis-je inſtruire & plaire ,
Comme tu le fais dans tes chants !
Faut-t'il gagner une bergere
Quels airs plus vifs & plus touchans !
Oui , dans tes accords raviffans
On trouve de quoi fatisfaire
La raison , l'oreille & les fens .
Sur des tons & nobles & grands
Tu montes, quand il faut, ta lyre ,
Mais de cette affreufe peinture ,
Cher d'Arnaud , détournons les yeux,
Et fixons-les fur la Nature ,
Qui paroît fi belle en ces lieux.
Déformais de mon fort je ferai feul le maître ,
Et felon mes befoins étendant mes défirs ,
Amai ,dans ce féjour champêtre ,
Au gré de mes fouhaits je fçaurai faire naître
De vrais & d'innocens plaifirs.
94 MERCURE DE FRANCE.
C'eft-là que mon efprit tranquille ,
Loin du bruit des Cités , va choifir un azile ,
Fuyant des paffions le joug impérieux.
C'est là qu'une lecture utile ,
La culture des fleurs , rendent mon domicile
Digne de devenir la demeure des Dieux.
Le monde offre à nos yeux une belle peinture ;
Les objets ont un fard qui couvre leurs défauts.
Partiſan des beautés de la fimple Nature ,
Je préfère les bois , les prés & les ruiffeaux ,
A ces lieux trop peuplés, où l'art & l'impoſture ,
Sous des biens apparens , nous cachent de vrais
Ah,
A
maux.
que cette aimable retraite
pour moi de charmes fecrets !
Que j'aime l'ombre des forêts !
Que j'aime à célebrer au fon de ma mufette
La Nature & tous les attraits !
Ici notre ame fatisfaite
Jouit de cette douce paix ,
Qui pour le mondain n'eft pas faite ,
Dont le riche en vain à grands frais
Voudroit bien faire emplette ,
Et que le crime enfin , déchiré de regrets ,
Même au fein des plaifirs ne peut trouver jamais.
A l'ombre d'un Tilleul , au bord d'une fontaine,
Je ris des vains amuſemens
DECEMBRE. 1748.
95
De ces foibles mortels que l'on voit fur la fcéne
Etaler tous les ſentimens
Qu'excitent tour à tour & l'amour & la haine; }
Des coeurs paffionnés honteux égaremens.
L'orgueil eft ici détefté ;
Du fouffle empoiſonné du vice
Ce hameau n'eft point infecté ;
Fidéle aux loix de la fimple équité ,
L'habitant vit fans artifice ,
Au milieu d'une douce & fage égalité,
Jamais l'ambition ni l'aveugle injuftice
N'ont fouillé de fes moeurs l'aimable pureté.
Mille petits oifeaux , animant leur ramage ,
De leurs tendres chanfons font retentir les airs .
Zéphir , leur répondant à travers le feuillage ,
Mêle fon fouffle à leurs concerts ,
Tout préſente en ces lieux une riante image,
Que j'aime à voir de ces ruiffeaux
Couler les ondes fugitives ,
Et les fleurs qui font fur leurs rives
Se multiplier dans les eaux !
96 MERCURE DE FRANCE.
Ici , quand la naiſſante aurore
Invite le Soleil à reprendre fon cours ,
J'efpere que le jour qui commence d'éclore ,
Sera le plus beau de mes jours,
Ah ! des douceurs de l'eſpérance
Si l'homme connoiffcit le prix ,]
Il n'auroit plus que du mépris
Pour cette courte & foible jouiſſance
Des biens dont fon coeur eſt épris.
Qui, l'efpoir des vrais biens, dont l'ame eft alterés
Semble préfager fa durée ,
Et juſques dans l'éternité
Etendre la félicité .
Par le même.
A Geneve , le 26 Septembre 1748.
Fermer
4
p. 89
FRAGMENT de la réponse de M. de Voltaire, à M. Darnaud.
Début :
JE vous aime cent fois davantage, mon cher Darnaud, depuis que j'ai lû votre [...]
Mots clefs :
Perte, Regrets, Plaisirs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : FRAGMENT de la réponse de M. de Voltaire, à M. Darnaud.
FRAGMENT de la réponſe de M. de
Voltaire , à M. Darnaud .
J
E vous aime cent fois davantage , mon
cher Darnaud , depuis que j'ai lû votre
lettre & vos vers. Vous avez un coeur tel
que je le cherchois , & vous le faites parler
avec la plus tendre éloquence. Du
tems que j'aimois , j'aurois penſé comme
vous , fi j'avois fais une telle perte , mais
à préfent je n'aime plus que mes amis.
Pour vous , vous ferez bientôt conſolé par
une nouvelle maîtreffe ,& après avoir fi
bien exprimé vos regrets , vous chanterez
vos nouveaux plaiſirs. V. & c .
t
ALuneville , ce 21 Juillet 1749.
Voltaire , à M. Darnaud .
J
E vous aime cent fois davantage , mon
cher Darnaud , depuis que j'ai lû votre
lettre & vos vers. Vous avez un coeur tel
que je le cherchois , & vous le faites parler
avec la plus tendre éloquence. Du
tems que j'aimois , j'aurois penſé comme
vous , fi j'avois fais une telle perte , mais
à préfent je n'aime plus que mes amis.
Pour vous , vous ferez bientôt conſolé par
une nouvelle maîtreffe ,& après avoir fi
bien exprimé vos regrets , vous chanterez
vos nouveaux plaiſirs. V. & c .
t
ALuneville , ce 21 Juillet 1749.
Fermer
5
p. 30-33
EPITRE SUR LA POESIE, A M. d'Arnaud, Agent Littéraire de Sa Majesté Prussienne, & de S. A. S. le Duc de Wirtemberg.
Début :
D'Arnaud, vous le sçavez, on doit au Dieu des vers [...]
Mots clefs :
Art, Vers, Muses, Univers, Fleurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE SUR LA POESIE, A M. d'Arnaud, Agent Littéraire de Sa Majesté Prussienne, & de S. A. S. le Duc de Wirtemberg.
EPITRE
istsasas
SUR LA POESIE ,
AM. d'Arnaud , Agent Littéraire de Sa
Majefté Pruffienne , & de S. A. S. le
Duc de Wirtemberg.
D'Arnaud , vous le fçavez , on doit au Dieu des
vers
Les fublimes leçons que reçut l'Univers ,
Quand les Mufes jadis , dans de facrés Cantiques ,
Célébrerent de Dieu les oeuvres magnifiques.
Leurs fons , réuniffant les premiers Citoyens ,
De la focieté formerent les liens ;
Les tirant d'un état & honteux & fauvage ,
Des Sciences , des Arts leur apprirent Pufage
NOVEMBRE. 1749. 31
Combien de fois ,peignant les hauts faits des Héros,
Ont elles par leurs chants égalé leurs travaux ,
Et traçant às yeux leurs talens & leur gloire ,
Ónt- elles , en traits d'airain , illuftré leur mémoire
?
Un Philofophe obſcur , un fubtil Orateur ,
Peuvent - ils de leur vol atteindre la hauteur?
Comme elles, des vertus nous montrant la lumiere,
Peuvent ils du bonheur nous ouvrir la carriere ?
Hé ! que pourroit fur nous l'augufte vérité , ·
Si l'art n'adouciffoit fa trifte auſtérité ,
Et fi pour tempérer fa clarté refpectable ,
La Fable ne prêtoit fon voile favorable
Il faut que la raifon , à l'aide des beaux vers ,
Corrige en badinant nos bizarres travers ,
Et que gagnant l'efprit par cette adreffe utile ,
Jufqu'au coeur elle s'ouvre une route facile.
En vain pour m'éclairer , une froide raiſon
Veut aux régles d'Euclide affervir Apollon ;
La hauteur de fon vol ne fouffre point d'entraves ,
Et d'un ordre trop fec méprite les efclaves.
Sageffe ! à tes appas , dont iron coeur eſt épris ,
La vive Poëfie ajoute un nouveau prix .
Quand tu veux des mortels t'aflûrer la conquête ,
Ses plus brillantes fleurs embelliffent ta tête ,
Et pour mieux l'éclairer , lui prêtant ton flambeau
Ton éclat en paroît & plus vif & plus beau,
Tu fais éclore en nous , à l'aide de fes flâmes ,
Biiij
'32 MERCURE DEFRANCE.
Les femences du Beau que renfermoient nos
ames.
C'est ainsi que Davil , rempli d'un u divin ,
Chante de l'Et rnel-le pouvoir fouverain ,
Nous montre l'Univers lui rendant fes hommages,
Et le néant forcé d'enfanter des ouvrages.
Ranimant les humains de molleffe abbatus ,
Les Mufes dans leurs coeurs font germer les vertus;
Et leurs fublimes fons , en charmant les oreilles ,
De ce vafte Univers étalent les merveilles .
Leur vûe embraffe tout , leur vol audacieux
De ce fombre fejour s'élance jufqu'aux Cieux ,
Et dans des vers nombreux qu'enfante le Génie ,
Tout prend du fentiment , des graces , de la vie.
Dans les fertiles champs que leurs mains ont produits
,
>
Les Mufes font briller des fleurs comme des fruits,
Profcrivant des plaifirs la honteufe licence ,
Elles nous font aimer la paix & l'innocence .
Pour nous faire goûter leur utile leçon ,
Elles ont infpiré Greffet & Pavillon .
Sous un berceau de fleurs leur favori Voltaire , '
De leur art enchanteur inftruifit fa bergere.
Et vous , mon cher d'Arnaud , comblé de leurs
faveurs ,
Vous tenez de leurs dons Part de toucher les
coeurs ;
L'art de plaire en un mot ; art aimable & fublime,
NOVEMBRE. 1749 .
33
Dangereux quelquefois ..... ah ! que jamais le
crime ,
Mufes que je chéris , ne fouille vos accens !
Que l'aimable vertu foit l'ame de vos chants !
Rendez -lui dans vos vers un hommage fincére ,
Et que toujours votre art foit d'inftruire & de
plaire.
7. Baptifte Tollot.
A Genève le 26 Août 1749.
istsasas
SUR LA POESIE ,
AM. d'Arnaud , Agent Littéraire de Sa
Majefté Pruffienne , & de S. A. S. le
Duc de Wirtemberg.
D'Arnaud , vous le fçavez , on doit au Dieu des
vers
Les fublimes leçons que reçut l'Univers ,
Quand les Mufes jadis , dans de facrés Cantiques ,
Célébrerent de Dieu les oeuvres magnifiques.
Leurs fons , réuniffant les premiers Citoyens ,
De la focieté formerent les liens ;
Les tirant d'un état & honteux & fauvage ,
Des Sciences , des Arts leur apprirent Pufage
NOVEMBRE. 1749. 31
Combien de fois ,peignant les hauts faits des Héros,
Ont elles par leurs chants égalé leurs travaux ,
Et traçant às yeux leurs talens & leur gloire ,
Ónt- elles , en traits d'airain , illuftré leur mémoire
?
Un Philofophe obſcur , un fubtil Orateur ,
Peuvent - ils de leur vol atteindre la hauteur?
Comme elles, des vertus nous montrant la lumiere,
Peuvent ils du bonheur nous ouvrir la carriere ?
Hé ! que pourroit fur nous l'augufte vérité , ·
Si l'art n'adouciffoit fa trifte auſtérité ,
Et fi pour tempérer fa clarté refpectable ,
La Fable ne prêtoit fon voile favorable
Il faut que la raifon , à l'aide des beaux vers ,
Corrige en badinant nos bizarres travers ,
Et que gagnant l'efprit par cette adreffe utile ,
Jufqu'au coeur elle s'ouvre une route facile.
En vain pour m'éclairer , une froide raiſon
Veut aux régles d'Euclide affervir Apollon ;
La hauteur de fon vol ne fouffre point d'entraves ,
Et d'un ordre trop fec méprite les efclaves.
Sageffe ! à tes appas , dont iron coeur eſt épris ,
La vive Poëfie ajoute un nouveau prix .
Quand tu veux des mortels t'aflûrer la conquête ,
Ses plus brillantes fleurs embelliffent ta tête ,
Et pour mieux l'éclairer , lui prêtant ton flambeau
Ton éclat en paroît & plus vif & plus beau,
Tu fais éclore en nous , à l'aide de fes flâmes ,
Biiij
'32 MERCURE DEFRANCE.
Les femences du Beau que renfermoient nos
ames.
C'est ainsi que Davil , rempli d'un u divin ,
Chante de l'Et rnel-le pouvoir fouverain ,
Nous montre l'Univers lui rendant fes hommages,
Et le néant forcé d'enfanter des ouvrages.
Ranimant les humains de molleffe abbatus ,
Les Mufes dans leurs coeurs font germer les vertus;
Et leurs fublimes fons , en charmant les oreilles ,
De ce vafte Univers étalent les merveilles .
Leur vûe embraffe tout , leur vol audacieux
De ce fombre fejour s'élance jufqu'aux Cieux ,
Et dans des vers nombreux qu'enfante le Génie ,
Tout prend du fentiment , des graces , de la vie.
Dans les fertiles champs que leurs mains ont produits
,
>
Les Mufes font briller des fleurs comme des fruits,
Profcrivant des plaifirs la honteufe licence ,
Elles nous font aimer la paix & l'innocence .
Pour nous faire goûter leur utile leçon ,
Elles ont infpiré Greffet & Pavillon .
Sous un berceau de fleurs leur favori Voltaire , '
De leur art enchanteur inftruifit fa bergere.
Et vous , mon cher d'Arnaud , comblé de leurs
faveurs ,
Vous tenez de leurs dons Part de toucher les
coeurs ;
L'art de plaire en un mot ; art aimable & fublime,
NOVEMBRE. 1749 .
33
Dangereux quelquefois ..... ah ! que jamais le
crime ,
Mufes que je chéris , ne fouille vos accens !
Que l'aimable vertu foit l'ame de vos chants !
Rendez -lui dans vos vers un hommage fincére ,
Et que toujours votre art foit d'inftruire & de
plaire.
7. Baptifte Tollot.
A Genève le 26 Août 1749.
Fermer
6
p. 121-129
LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
Début :
Je choisis, Monsieur, la voie du Journal le plus répandu pour consacrer la reconnoissance [...]
Mots clefs :
Dieu, Âme, Théâtre, Sentiment, Lecture, Amour, Drames, Yeux, Homme, Voltaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
LETTRE à M. D'ARNAUD , Confeiller
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
Fermer
Résumé : LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
Dans une lettre à M. d'Arnaud, l'auteur exprime sa reconnaissance pour les émotions suscitées par ses œuvres, comparant son talent à celui de Jean-Jacques Rousseau. La tragédie 'Comminge' est acclamée comme l'une des plus remarquables depuis celles de Voltaire, inaugurant une nouvelle approche dans le drame. L'œuvre 'Euphémie' est également louée pour ses intrigues, ses personnages et son pathos. Le rôle d'Euphémie est décrit comme déchirant, tandis que celui de Mélanie est qualifié de touchant et vertueux. L'auteur cite des vers de l'acte 1, scène 2, pour illustrer la profondeur des émotions et la piété du personnage de Mélanie. L'auteur, probablement un dramaturge contemporain de Voltaire, admire la maîtrise de l'art dramatique de M. d'Arnaud, soulignant sa capacité à tirer inspiration des anciens. Cependant, il regrette que M. d'Arnaud ne présente pas ses œuvres sur la scène française, malgré ses talents évidents pour émouvoir et instruire le public. Il encourage le dramaturge à surmonter les obstacles tels que les cabales et les intrigues, et à se produire sur la scène nationale pour le bien de la société. La lettre se conclut par une attente impatiente des futures œuvres de M. d'Arnaud, notamment des anecdotes morales comparées à un code de sentiments.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
Pas de résultat.