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1
p. 239-250
EXHORTATION DE M l'Evesque d'Angers aux Ministres de Baugé, & de Chasteau-du-Loir.
Début :
Mr l'Evesque d'Angers fit un Discours tres édifiant à ces [...]
Mots clefs :
Discours, Ministres, Dieu, Erreur, Église, Évêque d'Angers, Injures, Réflexions, Humiliation, Mensonge, Vérité, Fausseté, Conversions, Bénédiction, Hérésie, Ennemi
2
p. 22-24
« Voicy un Sonnet fort heureusement remply, sur les / Estre en tout & par tout NON IMPAR omnibus, [...] »
Début :
Voicy un Sonnet fort heureusement remply, sur les / Estre en tout & par tout NON IMPAR omnibus, [...]
Mots clefs :
Bouts-rimés, Latin, Art de parler, Hercule, Ennemi, Univers, Peuple, Gouverner, Valeur
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texteReconnaissance textuelle : « Voicy un Sonnet fort heureusement remply, sur les / Estre en tout & par tout NON IMPAR omnibus, [...] »
Voicy un Sonnet fort heureufement
remply , fur les
GALANT. 23
Bouts- rimez Latins qui ont
cours: Comme il eft fait pour
le Roy , il ne fçauroit manquer
de vous plaire . M ' Blanchard
, Curé de Fiffé aux En--
virons de Dijon , en eft l'Autheur.
E
"Stre en tout par tout NON
... IMPARC omnibus,
Sçavoir l'Art de parler, fans rien dire
qui fâche,
Pourfa gloire& l'Etat travaillerfans .
relâche ,
Plus qu ' Hercule jadis , faire tefte
tribus. "
$2
Contraindre l'Ennemy de ramper
comme un lâche ,
24 MERCURE
Effre dans l'Univers ce qu'au Ciel eft
Phoebus,
Faire parfon espritplusqueparfon
quibus ,
Qu'au milieu des Lauriersfon Peuplebaive
& mâche.
༡ .
Quoy que ten,ohrs vainqueur ,faire
la Paix , item
La donner, la régler, d'eft- là lé tu.
autem
Regner gouvernerful
, & commander
fans irez.
S
N'ouir de fes Sujets que
vivat &
qu'amo,
Faire par fa valeur plus qu'on ne
Scauroit lire,
C'est plus que Peliffon n'en dira ca--
lamo.
remply , fur les
GALANT. 23
Bouts- rimez Latins qui ont
cours: Comme il eft fait pour
le Roy , il ne fçauroit manquer
de vous plaire . M ' Blanchard
, Curé de Fiffé aux En--
virons de Dijon , en eft l'Autheur.
E
"Stre en tout par tout NON
... IMPARC omnibus,
Sçavoir l'Art de parler, fans rien dire
qui fâche,
Pourfa gloire& l'Etat travaillerfans .
relâche ,
Plus qu ' Hercule jadis , faire tefte
tribus. "
$2
Contraindre l'Ennemy de ramper
comme un lâche ,
24 MERCURE
Effre dans l'Univers ce qu'au Ciel eft
Phoebus,
Faire parfon espritplusqueparfon
quibus ,
Qu'au milieu des Lauriersfon Peuplebaive
& mâche.
༡ .
Quoy que ten,ohrs vainqueur ,faire
la Paix , item
La donner, la régler, d'eft- là lé tu.
autem
Regner gouvernerful
, & commander
fans irez.
S
N'ouir de fes Sujets que
vivat &
qu'amo,
Faire par fa valeur plus qu'on ne
Scauroit lire,
C'est plus que Peliffon n'en dira ca--
lamo.
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Résumé : « Voicy un Sonnet fort heureusement remply, sur les / Estre en tout & par tout NON IMPAR omnibus, [...] »
Le sonnet 'Voicy un Sonnet fort heureufement' de M. Blanchard, curé de Fiffé, utilise des bouts-rimés latins. Il loue un souverain maître de l'art de parler sans offenser, travaillant pour la gloire et l'État. Le poème évoque la soumission de l'ennemi, l'inspiration de la paix et un règne sage. Le souverain est décrit comme un vainqueur pacifique, gouvernant avec amour et sagesse, sa valeur dépassant les mots.
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3
p. 68-72
A MADAME *** En luy envoyant un Cartaut de Muscat, au lieu de Bouquet, le jour de sa Feste.
Début :
Je vous envoye deux Lettres de Mr Vignier de Richelieu. / Je suis bien fâché, Illustre & Charmante Reyne, de ce que [...]
Mots clefs :
Reine, Illustre, Fleurs, Bacchus, Ennemi, Brillante, Belle, Bonheur, Liqueur
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texteReconnaissance textuelle : A MADAME *** En luy envoyant un Cartaut de Muscat, au lieu de Bouquet, le jour de sa Feste.
Je vous envoye deux Lettres
de M' Vignier de Richelieu
. Elles font d'un Caractere
GALANT. 69
à ne vous déplaire pas. L'une
à eftre écrite à une Dame , qui
ayant eu la Féve la veille des
Roys , fut nommée la Reyne
Marteffinde
..
52:SSS25ES : 5225555
A MADAME ***
Enluy envoyant unCartaut de Mufcat,
au lieu de Bouquet , le jour
defa Fefte.
E fuis bien fâché , Illuftre &
Charmante Reyne , de ce que
voftre Fefte arrive dans une Sai
fon où il n'y a pas de Fleurs affez
belles pour vous faire unBouquet .
Je fçay bien qu'en tout Temps,
70 MERCURE
L'Efté , l'Hyver, l'Automne , & le ?
Printemps,
Le Parnaffe a des Fleurs, mais helas,
quelle peine!
Quand on croit bien choisir, il arrive
Souvent,
Que loin d'avoir touché le coeur
d'une inhumaine,
Autant en emporte le Vent. "-
Je me fuis donc moins attaché é
à la forme qu'à la matiere du à
Bouquet. On ne me prendrà pass
fans doute pour un Galant de
Flore. On croira pluftoft que
Bacchus eft mon Patron, .
Mais qu'il le foit, ou qu'il ne le foit
peint,
Honnyfoit qui peut en mefdire;
Iefuisfriand au dernier points.
>
GALANT. 71
Du Fruit qui croit dansfou Em
pine.
Le froid eft l'ennemy des
Fleurs , & on les méprife dés
qu'elles ont perdu leur éclat ;
mais il n'en est pas de mefme de
ce charme des Humains. Plus il
géle , & plus il a de brillant & de
force pour fe faire aymer
.
C'eft une verité connuë,
Qu'ilfçaitparfa vive couleur,
Charmer d'abord la vuë
Et gagner enfuite le coeur.
J'efpere , Belle Reyne , que
vous en ferez l'épreuve .
Et que vostre gouft delicat,
M'aura pas de regret auchangez ·
72 MERCURE
Si je vous donne un Cartaut de
Mufcat,
Pour un Bouquet de fleur d'orange.
Quand vous ferez à Table avec
ces heureuſes Perfonnes que vous
avez honorées , des plus confiderables
Charges de voftre Cour,
ce ne vous fera pas un petit plaifir
de voir que toutes,
En beuvant de cette Liqueur,
Entonneront à voftre honneur,
Des Chansons à douzaine,
Qui toutes auront pour Refrein ,
Rien n'eftfi beau que noftre Reyne,
Et rien n'eftfi bon que fon Vin.
de M' Vignier de Richelieu
. Elles font d'un Caractere
GALANT. 69
à ne vous déplaire pas. L'une
à eftre écrite à une Dame , qui
ayant eu la Féve la veille des
Roys , fut nommée la Reyne
Marteffinde
..
52:SSS25ES : 5225555
A MADAME ***
Enluy envoyant unCartaut de Mufcat,
au lieu de Bouquet , le jour
defa Fefte.
E fuis bien fâché , Illuftre &
Charmante Reyne , de ce que
voftre Fefte arrive dans une Sai
fon où il n'y a pas de Fleurs affez
belles pour vous faire unBouquet .
Je fçay bien qu'en tout Temps,
70 MERCURE
L'Efté , l'Hyver, l'Automne , & le ?
Printemps,
Le Parnaffe a des Fleurs, mais helas,
quelle peine!
Quand on croit bien choisir, il arrive
Souvent,
Que loin d'avoir touché le coeur
d'une inhumaine,
Autant en emporte le Vent. "-
Je me fuis donc moins attaché é
à la forme qu'à la matiere du à
Bouquet. On ne me prendrà pass
fans doute pour un Galant de
Flore. On croira pluftoft que
Bacchus eft mon Patron, .
Mais qu'il le foit, ou qu'il ne le foit
peint,
Honnyfoit qui peut en mefdire;
Iefuisfriand au dernier points.
>
GALANT. 71
Du Fruit qui croit dansfou Em
pine.
Le froid eft l'ennemy des
Fleurs , & on les méprife dés
qu'elles ont perdu leur éclat ;
mais il n'en est pas de mefme de
ce charme des Humains. Plus il
géle , & plus il a de brillant & de
force pour fe faire aymer
.
C'eft une verité connuë,
Qu'ilfçaitparfa vive couleur,
Charmer d'abord la vuë
Et gagner enfuite le coeur.
J'efpere , Belle Reyne , que
vous en ferez l'épreuve .
Et que vostre gouft delicat,
M'aura pas de regret auchangez ·
72 MERCURE
Si je vous donne un Cartaut de
Mufcat,
Pour un Bouquet de fleur d'orange.
Quand vous ferez à Table avec
ces heureuſes Perfonnes que vous
avez honorées , des plus confiderables
Charges de voftre Cour,
ce ne vous fera pas un petit plaifir
de voir que toutes,
En beuvant de cette Liqueur,
Entonneront à voftre honneur,
Des Chansons à douzaine,
Qui toutes auront pour Refrein ,
Rien n'eftfi beau que noftre Reyne,
Et rien n'eftfi bon que fon Vin.
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Résumé : A MADAME *** En luy envoyant un Cartaut de Muscat, au lieu de Bouquet, le jour de sa Feste.
Le texte présente deux lettres de M. Vignier de Richelieu, écrites dans un style galant. La première lettre est destinée à une dame surnommée la Reine Martessinde, à l'occasion de sa fête. L'auteur regrette de ne pouvoir lui offrir un bouquet de fleurs en raison de la saison. Il lui envoie donc un cartaut de muscat, soulignant que, bien que les fleurs soient éphémères, le charme humain perdure et peut conquérir les cœurs. Il espère que la reine appréciera ce présent et que ses invités chanteront en son honneur lors d'un repas, répétant que 'rien n'est beau que notre Reine, et rien n'est bon que son vin'.
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4
p. 98-100
SONNET DE Mr BROÜILHET DU ROCQ Qui remporta l'Eglantine.
Début :
Vous ne serez pas fâchée sans doute de voir ce que / L'orgueilleux Ottoman, pour reparer l'outrage [...]
Mots clefs :
Orgueil, Outrage, Honte, Ciel, Carnage, Ennemi, Vengeance, Seigneur
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texteReconnaissance textuelle : SONNET DE Mr BROÜILHET DU ROCQ Qui remporta l'Eglantine.
Vous ne ferez pas fâchée
fans doute de voir ce que
firent là- deffus ceux qui eurent
les trois Prix.
SONNET
DE M' BROUILHET DU ROCQ
Qui remporta l'Eglantine.
C'eſt le Viennois qui parle.
' Orgueilleux Ottoman , pour repourreparer
l'outrage
Qui le couvrit de bonte aux pieds de
V
nos Ramparts,
GALANT. 99
Contre nous puillamment s'arme de
toutes partsiy
Mais le Cielde nouveau détruirafon
ouvrage.
$2
Qu'il médite enfecret un horrible
carnage, 6
Il a beau dans fon fiel empoisonner
fes Dards;
En vain pour regagner fes riches
Etendarts
Dans fa fureur extréme il met touten
ufage.
S&
Ce cruel Ennemy nous veut charger de
Fers,
Et lefunefte état defon dernier revers
Nous réponddes effets d'une entiere
vangeance.
I ij
100 MERCURE
S2
A nos vives douleurs le Seigneur s'eft
rendu,
En luy feul deformais mettons noftre
espérance,
Quiconque efpere en Dieu n'eft
jamais confondu .
fans doute de voir ce que
firent là- deffus ceux qui eurent
les trois Prix.
SONNET
DE M' BROUILHET DU ROCQ
Qui remporta l'Eglantine.
C'eſt le Viennois qui parle.
' Orgueilleux Ottoman , pour repourreparer
l'outrage
Qui le couvrit de bonte aux pieds de
V
nos Ramparts,
GALANT. 99
Contre nous puillamment s'arme de
toutes partsiy
Mais le Cielde nouveau détruirafon
ouvrage.
$2
Qu'il médite enfecret un horrible
carnage, 6
Il a beau dans fon fiel empoisonner
fes Dards;
En vain pour regagner fes riches
Etendarts
Dans fa fureur extréme il met touten
ufage.
S&
Ce cruel Ennemy nous veut charger de
Fers,
Et lefunefte état defon dernier revers
Nous réponddes effets d'une entiere
vangeance.
I ij
100 MERCURE
S2
A nos vives douleurs le Seigneur s'eft
rendu,
En luy feul deformais mettons noftre
espérance,
Quiconque efpere en Dieu n'eft
jamais confondu .
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Résumé : SONNET DE Mr BROÜILHET DU ROCQ Qui remporta l'Eglantine.
Un Viennois adresse un sonnet à un 'Orgueilleux Ottoman' après un affront. L'Ottoman prépare une attaque, mais le ciel semble contrarier ses plans. Ses efforts pour empoisonner ses armes sont vains. L'ennemi veut soumettre les siens par la force, mais ceux-ci répondent avec vengeance. Le poème exprime la confiance en Dieu face aux douleurs et affirme que l'espérance en Lui ne déçoit jamais.
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5
p. 14-16
SUR LA DEFAITE DE L'HERESIE. RONDEAU.
Début :
Jamais Triomphe ne pouvoit estre plus glorieux pour le Roy, / Que de l'Histoire, où du plus grands des Rois [...]
Mots clefs :
Exploits, Gloire, Vérité, Résistance, Hérésie, Ennemi, Histoire
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texteReconnaissance textuelle : SUR LA DEFAITE DE L'HERESIE. RONDEAU.
Lamais Triomphe ne pouvoit
eftre plus glorieux pour le Roy,
que celuy qui le rend Vainqueur
de l'Herefie . Il eft tel , qu'à peiGALANT.
15
ne la Pofterité le tiendra - t- elle
croyable . C'eſt ce qui eſt marqué
agreablement dans ce Rondeau
.
SUR LA DEFAITE
DE L'HERESIE.
Q
RONDEA U.
Ve de l'Hiftoire , où du plus
grands des Rois
L'on tracera les glorieux Exploits
La veritéfera peu vray-femblabler
L'âge à venir trouvera t- ilfaifable
Ce que fous lay l'on voit faire aux
François ??
Sans refiftance , en moins de quatre
mois ,
Avoir réduit l'Herefie aux abois :
Cela paroift tenir plus de la Fable
Que de l'Hiftoire.
Monftre fatal aux derniers des Falais
16 MERCURE
Monftre ennemy des Vertus & des
Loix ,
Auxfaints Autels , à l'Eftat formidable
:
Le Petit-Fils de ce Prince admira.
ble ,
N'apprendra point , fi tu fus autrefois
,
Que de l'Hiftoire.
eftre plus glorieux pour le Roy,
que celuy qui le rend Vainqueur
de l'Herefie . Il eft tel , qu'à peiGALANT.
15
ne la Pofterité le tiendra - t- elle
croyable . C'eſt ce qui eſt marqué
agreablement dans ce Rondeau
.
SUR LA DEFAITE
DE L'HERESIE.
Q
RONDEA U.
Ve de l'Hiftoire , où du plus
grands des Rois
L'on tracera les glorieux Exploits
La veritéfera peu vray-femblabler
L'âge à venir trouvera t- ilfaifable
Ce que fous lay l'on voit faire aux
François ??
Sans refiftance , en moins de quatre
mois ,
Avoir réduit l'Herefie aux abois :
Cela paroift tenir plus de la Fable
Que de l'Hiftoire.
Monftre fatal aux derniers des Falais
16 MERCURE
Monftre ennemy des Vertus & des
Loix ,
Auxfaints Autels , à l'Eftat formidable
:
Le Petit-Fils de ce Prince admira.
ble ,
N'apprendra point , fi tu fus autrefois
,
Que de l'Hiftoire.
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Résumé : SUR LA DEFAITE DE L'HERESIE. RONDEAU.
Le texte célèbre une victoire royale contre l'hérésie, qualifiée de triomphale et incroyable. En quatre mois, les Français ont réduit l'hérésie à une situation désespérée. L'hérésie est décrite comme un monstre ennemi des vertus et des lois. Cette victoire semble presque légendaire et sera perçue comme merveilleuse par les générations futures.
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6
p. 3-26
Relation de la bataille de Gadebusch, gagnée par les Suedois sur les Danois & Saxons le 20. Dec. 1712.
Début :
Le Maréchal Comte de Steenbock voyant les Danois s'approcher [...]
Mots clefs :
Bataille de Gadebusch, Maréchal Comte de Steenbock, Varnes , Lieutenant colonel, Danois, Ennemi, Majors, Ennemis, Cavalerie, Colonels
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texteReconnaissance textuelle : Relation de la bataille de Gadebusch, gagnée par les Suedois sur les Danois & Saxons le 20. Dec. 1712.
Relation de la bataille de Ga debufch , gagnée par les Suedois fur les Danois & Saxons le 20. Dec. 1712. E Maréchal Comte des Steenbock voyant les Danois s'approcher de plus en plus Janv.1713. AijMERCURE 4 pour ſe joindre aux Saxons & Mofcovites, & ceux-ci faifant auffi tout ce qu'ils pouvoient pour avancer cettejonction, & enfermer enfuite les Suedois entierement, il décampade Sivan le 15. Decembre; pour mieux couvrirfes derrieres &fesflancspendantlamarche, il fit rompre tous les ponts fur la Varnes & prés de Rostock : aprés quoy l'armée dirigea fa marche fans starrêter la nuit, par uneinfinité de marais , de chemins creux & de défis TAGALANT lez, tout droit vers les Danois campez prés de Ga debufch. Le 19. elle arrivaà un dé filé trés- difficile nommé Vlenftrug; & comme on croyoit que les Danois en difputeroient le paffage, le LieutenantColonel Levenhaupt fut commandé avec trois cent chevaux , pour foûtenir l'avant-garde, qui étoit compofée de deux regimens de dragons de Stromfelt & de Marfcha? lek. Ceux-ci furent fuivis duMajorTaube,avecdeux, Aiij6 MERCURE cent pionniers du Lieutenant Colonel Bohm , avec cinq cent grenadiers du Lieutenant Colonel Cronftedt , avec huit pieces de canon. Aprés marcha le General Major Schomers avec trois bataillons Allemans commandez par les Colonels Jegez & Sivanlod. Enfuite le refte de * l'armée fur cinq colonnes , deux de cavalerie , deux d'infanterie , & l'artillerie avec les bagages au milieu. Mais le Lieutenant ge neral Ducker , qui comBuAGALANT 7 mandoit l'avant-garde , ayant fait fçavoir que l'ennemi, aulieu de défendre ce défilé , fe retiroit avec precipitation , l'on continua lamarche, & on s'approcha d'une demi-lieuë plus prés de l'ennemi , jufqu'aux endroits nommez Grothen & Lutkenbiztz , où, à caufe de la nuit qui furvint, l'arméefut obligée de faire alte & de fe repofer. Par des efpions & lettres interceptées l'onapprit que les Saxons étoient en pleine marche avec huit AiiijMERCURE 8 mille chevaux , foit pourfe joindre aux Danois , foir pour inquieter nos derrieres ; auffi la nuit les Danois tirerent trois coups de canon: maisfans s'alarmerle foldat paffa la nuit fur les armes. Le20. à lapointedujour, le Colonel Baffevitz futenvoyé avec deux cent che vaux pour reconnoître le camp des ennemis, & l'ar mée le fuivit fur cinq colonnes commelejour precedent. Ledit Coloneltomp bafur une desgardesavanGALANT. cées de l'ennemi , qui ſe retira. Il rapporta que les Danois étoient poftez fur unehauteurderriereun ma* rais , leur gauche appuyée fur la riviere de Gadebufch, & la droite fur une forêt. Monfieur le Maréchal de Stenbock, bien qu'incommodé d'une espece de ne phretique depuis quinze jours , montaàcheval pour voir lui- même la difpofition des ennemis , & les trouva fi avantageufement poſtez , qu'il n'y avoit pas. moyen d'en approcher ni30 MERCURE par la droite , ni par la gauche.:il n'yavoit qu'une petite ouverture de la largeur de mille pas environ, par laquelle feule on pouvoit aller à eux en défilant vis-à-vis le milieu de leur ligne. Le bord de la forêt & l'extremité de la droite de l'ennemi étoient fi bien garnis de moufqueterie , Loûtenue de cavalerie, qu'il étoit impoffible de percer par là. Cela obligea M. le Maréchal de faire com mencer fur le midi par une canonade de douze pieces,GALANT. durant laquelle l'armée s'a vançoit encoredavantage; & Monfieur le Maréchal fit les difpofitions fuivantes. Le Lieutenant Colonel Cronstedt & le Major Stiernhof, Officiers d'artillerie, eurent ordre de marcher les premiers avec trente pieces de canon , lefquel les, par une invention du dit Lieutenant Colonel, tiroient en chemin faiſant d'une viteffe incroyable. L'artillerie fut foûtenue par un bataillon d'Eckeblad12 MERCURE commandé par le Colonel Jeger, fuivi de fix bataillons du centre denôtrepremiere ligne ; à fçavoir, Un d'Eckeblad. Unde Schultz, Unde Nercke. Un de Vvermeland , & deux de Veſmanlan , commandez par les Majors Generaux Schomers , de la Gardie , Satkul & Eckeblad; & à latête des bataillons les Colonels fuivans. > Adlerfeltz , Falckemberg, le Lieutenant Colonel Groning, les Majors Uſedom ,GALANT, 13 Staren, Flycht , &Brunian, Enfuitefix autresbataillons de la droite , deux d'Ef fiborg, & d'Oftgoths,Licutenant Colonel , Lillie, & les MajorsSpalding &Modée. Delagauchedeuxbataillons Vveftgoths, &un d'Alecarle, Colonel Palm felt , Lieutenant Colonel Mentzer, Majors Didron & Levenhaupt. De plus, nos flancs du côté du bois &delacavaleriede lagau, che des ennemis , furent couverts chacun par une colonne la droite par le ;14 MERCURE regiment de Sudermanne, Colonel Schlipenbachk , &unbataillon d'Oftgoths, Lieutenant Colonel Stier nerantz: la gauche par un bataillon d'Alecarle , Lieutenant Colonel Fucks & deuxbataillonsHelfingues, ColonelHorn, Lieutenant ColonelBohm. Toutes ces troupeseurent ordre des'érendreà droite & à gauche au fortir de la trouée, & de former une ligne en marchant. La cavalerie de la droite marchoitfouslesordresdesGALANT Majors Generaux Marskalek & Mellin , compofée des dragons de Stromfelt & Levenftern, Lieutenans Colonels Plat & Buchet , & les Majors Bremer & Valdaw , des Vveftgoths cavalerie , Colonels Vvolfiat & Frolich , Lieutenant Colonel Keuler, & Major Lageverantz , de la cavalerie de Bremen, Colonel Ferfen , Lieutenant Colonel Tettenborn, & Major Kula , & des dragons de Baffevitz, Golonel Baffevitzi, & Lieutenant Colonel Revehel.16 MERCURE La gauche des Majors Generaux Afchenberg & Marderfelt, les dragonsde Marefchalk, ColonelMarf kalek, Lieutenant Colonel Levenhaupt , & Major Briel ; le regiment d'Afchenberg, Lieutenant ColonelFerſen , & MajorMegerhielm ; la cavalerie de Pomeranie,Colonel Roos, Lieutenant Colonel Brunner, & MajorVeichel, & les dragons de Mardelfelt, Lieutenant Colonel Oppenbuſch & Major Haring. Lacavalerie avoit orAcdoviAldreGALANT. dre de fuivrel'infanterie à droite & à gauche, & de tâcher de paffer un marais fur une ou deux colonnes , &aprés des'étendre für les deux aîles. Dans cet ordre , & avec le motdel'aide de Dieu de Jefus , l'armée avança contre l'ennemi en toute diligence , à la faveur de nôtre artillerie bien fervie, à laquelle celle des ennemis répondoit vivement : mais nonobftant leravage A qu'elle faifoit dans nos sangs, notreinfanterie con Janv. 1713, BMERCURE 18 tinua de s'avancer le mouf quet fur l'épaule. L'ennemi fit le premier fes décharges : mais les nôtres ne tirerent qu'à dix ou quinze pas ; ce quifitun fi grand effet , que tout ce qui fe trouva devant eux plia. Cependant la cavale rie de nôtre droite avançoit avec tant de fuccés , qu'elle renverfa à pluſieurs repriſes tout ce qui s'oppofoit à elle , des troupes fraî ches fuccedant toûjours à celles qui étoient battuës. La gauche gagna pareilleGALANT. 19. ment fon terrain , malgré le feu qu'en paffant elle effuyoit du bois ; & quoique quelques efcadrons.fuffent pouffez par le nombre des ennemis une fois ou deux , ils fe rallioient auffitôt , & 2 foûtenus parnôtre infante, rie, rompirent totalement ceux des ennemis. Durant l'action la cavalerie ennemie tenta à di verfes repriſes de percer nôtre infanterie : mais elle s'en retourna toûjours avec perte. L'infanterie. ennemie fe rallia plufieurs fois: mais Bij20 MERCURE fut auffi obligée de plierde nouveau. Un bataillon de grenadiers Danois s'étoit faifi du village de Vvackenfteen. Le GeneralMa jor Patkul , & fous lui le Colonel Schlippenback , avec le regiment de Suder manne , &le Lieutenant Colonel Stiernerants, avec les Oftgoths, furent com mandez pour les attaquer. Dans un inftant le village futemporté, & tout ce qui ne fut pas paffé au fil de l'épée fut fait prifonnier.i Il faut avouer que l'in*GALANT fanterie Danoife afait tous devoirs de bons "foldats s'étantralliée plufieursfois, &ayanttenu fermejuſqu'à ce qu'on l'ait forcée , la bayonnette au bout du fu fil, de fe rendre priſonniere. Plufieurs Officiers fe font battus en combatfin gulier pendant l'action , & entretuez. Les Suedois acharnez pendant uncertain temps, ont enfin fait quartier à ceux qui en demandoient, étant las de tuer. Lesfuyars ont été pourſuivis l'épéeMERCURE 22. dans les reins jufqu'à un lieu nommé Radegafe, où la nuit & les penibles défilez qui fe trouvent au-delà de cevillage , ont entièrementmis fin àcetteaction. Les ennemis étoientforts de dix-huit bataillons Das nois & quatre Saxons, de quarante-fept efcadrons. Danois , & trente-deux Saxons , quife joignirent aux Danois une heure avant le combat fous le General * Fleming ; en forte qu'ils étoient loixante & dix-neuf efcadrons & vingt-deux ouGALANT 23 bataillons. Les Suedois é toient forts de dix-neufbau taillons & cinquante-deux eſcadrons : mais il faut re marquer qu'à caufedesma lades , des traîneurs, & du détachement gardant les ? bagages, il s'en eft falu 200. à250. hommes, que les ba taillons n'ayent été complets , & qu'ainfi l'ennemi a été deux fois plus fort, fans parler defon terrain & duvent qu'il avoitfur nous. Maisnonobftant tout cela, il a étéforcé d'abandonner fon artillerie & tout fon24 MERCURE camp , aprésun combat de deux heures , d'où il avoit enlevé tout le meilleur de fon bagage, & mis en lieu de fûreté avant l'action. On ne sçauroit encore donner une lifte exacte dest bleffez , tuez ou prifonniers decôté & d'autre; mais des nôtres il n'ya eu de bleſſez que le Lieutenant General Ducker , deux Colonels > quelques Officiers fubalternes, & trois cent foldats. Des tuez il n'y a eu que deux Majors , quelquesbas Officiers , & 200. foldats. Du גGALANT. 23 Ducôté de l'ennemi il y a plufieurs Generaux,Colonels, & autres Officiers, & plus de deux mille morts & quatre mille prifonniers, parmi lesquels il y a plufieurs Generaux, Colonels, &autresOfficiers dediftinction. C'eſt ainfi qu'une poignée demonde,faiſant partie feulement de l'armée Suedoife , qui n'a pû être embarquée entierement à caufe de la faifon , & qui manquoit par confequent demille chofes,aremporté Janv.1713. C26 MERCURE de Dieu une par la grace victoire fignaléefur desennemis fort fuperieurs en nombre, & ayant abondance de toutes chofes.
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Résumé : Relation de la bataille de Gadebusch, gagnée par les Suedois sur les Danois & Saxons le 20. Dec. 1712.
La bataille de Ga debufch, remportée par les Suédois contre les Danois et les Saxons, eut lieu le 20 décembre 1712. Le maréchal Comte des Steenbock, anticipant l'arrivée des Danois pour se joindre aux Saxons et aux Moscovites, décida de déplacer son armée le 15 décembre afin de mieux protéger ses arrières et ses flancs. L'armée suédoise traversa des marais et des chemins difficiles pour atteindre les Danois campés près de Ga debufch. Le 19 décembre, elle arriva à un défilé nommé Vlenftrug, où le lieutenant-colonel Levenhaupt fut envoyé en avant-garde avec trois cents chevaux. Les Suédois continuèrent leur marche jusqu'à Grothen et Lutkenbiztz, où ils campèrent pour la nuit. Le 20 décembre, le colonel Baffevitz fut envoyé en reconnaissance. Les Danois étaient positionnés sur une hauteur derrière un marais, leur gauche appuyée sur la rivière de Gadebufch et leur droite sur une forêt. Steenbock, malgré une maladie, inspecta les positions ennemies et ordonna une canonade pour avancer. L'artillerie suédoise, suivie par l'infanterie et la cavalerie, avança en formation. La bataille débuta par une canonade, suivie d'une avancée de l'infanterie suédoise qui repoussa les Danois malgré leur résistance. La cavalerie suédoise réussit à percer les lignes ennemies, et les Danois furent finalement contraints de se rendre. Les Suédois capturèrent l'artillerie et le camp ennemi après un combat de deux heures. Les pertes suédoises furent légères, avec quelques blessés et morts, tandis que les Danois subirent de lourdes pertes, incluant plusieurs généraux et officiers, ainsi que plus de deux mille morts et quatre mille prisonniers. Cette victoire suédoise fut remportée malgré la supériorité numérique et matérielle des ennemis.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 276-277
AUTRE.
Début :
Mon repos n'est troublé que par un doux . ramage, [...]
Mots clefs :
Ennemi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
Mon repos n'est troublé que par un
doux
ramage,
Ennemy du tumulte , ennemy du
fracas ,
Jevis tranquillementfans peine&
Jans tracas ,
Je n'aime que la Paix &je hais le
tapage.
Je contemple la Mer avec fon
coquillage,
On me regarde icy comme un autre
Calchas
د
On me confulte en tout ,je decide
les
cas,
Je haïs également la femme & le
.. fromage ;
GALANT. 277
Je ne paroisjamaisfans mon bonnet
pointu ,
Fepaſſe pour bizarre , capricieux ,
têtu ,
Fe nourris fix Perdrix avec une
Alloüette.
Deux charmants Perroquets , un
minon ,
Je n'ay point d'entretien qu'avec
Toinon ,
Qui , comme moy , dort bien fans
as Chat &fa
masoeur
lit&Sans
e
17
S
S
couchette.
Le Marmiton des Muſes
de Valogne,
Mon repos n'est troublé que par un
doux
ramage,
Ennemy du tumulte , ennemy du
fracas ,
Jevis tranquillementfans peine&
Jans tracas ,
Je n'aime que la Paix &je hais le
tapage.
Je contemple la Mer avec fon
coquillage,
On me regarde icy comme un autre
Calchas
د
On me confulte en tout ,je decide
les
cas,
Je haïs également la femme & le
.. fromage ;
GALANT. 277
Je ne paroisjamaisfans mon bonnet
pointu ,
Fepaſſe pour bizarre , capricieux ,
têtu ,
Fe nourris fix Perdrix avec une
Alloüette.
Deux charmants Perroquets , un
minon ,
Je n'ay point d'entretien qu'avec
Toinon ,
Qui , comme moy , dort bien fans
as Chat &fa
masoeur
lit&Sans
e
17
S
S
couchette.
Le Marmiton des Muſes
de Valogne,
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8
p. 209-297
Extrait de la Tragedie nouvelle, intitulée Marius.
Début :
La Tragedie de Marius qu'on represente encore avec / Le 15. de ce mois on joua pour la première fois la Tragedie [...]
Mots clefs :
Roi, Père, Scène, Fils, Seigneur, Marius, Sylla, Princesse, Romains, Péril, Sénat, Mort, Force, Demande, Pouvoir, Fuite , Devoir, Honte, Douleur, Vengeance, Tragédie, Théâtre, Mains, Yeux, Horreur, Crime, Extrait, Auteur, Protection, Conseils, Ennemi, Assassin, Malheur, Protection, Patrie, Vertu, Tribun, Sang, Secret
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Extrait de la Tragedie nouvelle, intitulée Marius.
La Tragedie de Marius
qu'on reprefente encore avec
fuccés , verroit fon extrait &
fa critique trop tard , fi je
m'expofois à attendre qu'on
ne la jouâr plus pour en parler..
Extrait de la Tragedie nouvelle ,
intitulée Marius. '
Le
15. de ce mois on joua
pour la premiere fois la Tragedie
de Marius.
Ce Poëme s'eft montré au
Theâtre, fier d'une reputation
illuftre qu'il s'étoit déja faite.
Novembre 1715. S
210
MERCURE
dans plufieurs affemblées fçavantes
, il n'a pas mal foûtenu
fes titres , & le public luy donne
enfin une place honorable
entre nos pieces modernes.
Je fouhaiterois pouvoir faire
à cette Tragedie toute la
juftice qu'elle merite en l'annonçant
icy dans un extrait fidele
qui en retraçât l'idée à
ceux qui luy ont applaudie , &
qui la fic defirer à ceux qui ne
l'ont point encore vûë ; mais
comme elle n'est pas
' mée , & qu'elle ne m'eft connuë
que par la repreſentation ,
je rendray compte feulement
impriGALANT.
FI
*
pû
de ce que ma memoire en a
recueillir . Je rapporteray dan's
cet extrait tous les vers que je
pourray me rappeller pour en
faire honneur à l'Auteur , je
les melleray confufément avec
la Profe que je fupplée pour
rendre au moins le fens du
dialogue Aprés avoir donné
de cette piece l'idée la plus
vraye qu'il me fera poſſible ,
J'en hazarderay la critique , je
rendray compte de mes jugcmens
, avec tous les égards
dûs à un Auteur qui a merité
Teftime publique. Une criti
que moderée eft fouvent
Sij
212 MERCURE
moins nuifible à un bon ouvrage
qu'une exceffive apologie
; le public fe revolte con.
tre un examen trop indulgent,
& fa malignité ne manque jamais
de fe dedommager avec
excésdes droits legitimes qu'on
Juy refuſe . Monfieur de Caux
n'a pas befoin qu'on luy faffe
grace , je compte même que
fije luy decelois par hazard
quelques fautes échapées à fes
recherches , il m'en fçauroit
quelque gré, d'autant plus qu'il
fent que fa piece eft dans le
cas de ces beautez fingulieres
qui , fûres de tous les coeurs ,
GALANT. 213
foutiennent fans honte le reproche
de quelques défauts
rachetez par des graces fupericures
.
SUJET.
Marius chaffe de Rome par
la faction de Sylla , fe retira en
Afrique , fon fils qui l'accom
pagnoir, tomba entre les mains
d'Hiempfal Roy de Numidie,
qui le retint prifonnier ; une
des femmes de ce Roy, amoureule
du jeune Marius , eût la
generofité de luy procurer des
moyens de fortir de fa prifon,
quoyque par fon évafion elle
le perdit pour jamais.
214 MERCURE
Monfieur de Fontenelles a
tiré de ce trait d'hiftoire le fu
jet d'une Epître heroïque , qui
a pour titre , Arbe au jeune
Marius , it fuppole qu'Arifbe
écrit à Marius aprés qu'elle luy
a rendu la liberté , & qu'il a
rejoint fon pere.
Le même trait hiftorique
qui a donné occafion à cette
magnifique Epire , eft le germe
, pour ainfi dire , de notre
Tragedie : voyons comment
ce germe fe develope dans la
marche de l'ouvrage .
GALANT. 215
ACTEURS.
Hiempfal , Roy de Numidic .
Arfbe , deftinée à l'hymen
du Roy , Amante du jeune
Marius .
Le jeune Marius , Prifonnier
à la Cour d'Hiempfal
.
Le pere de Marius , fous le
faux nom d'Envoyé de Sylla .
Nerbal, Confident duRoy.
Phoenice , Confidente de la
Princeffe.
Cethegus , Confident du
jeune Matius.
Numerius
Marius , pere.
Confident de
La Scene eft dans une Salle du
Palais
d'Hiempfal.
216 MERCURE
ACTE PREMIER.
SCENE PREMIERE.
Le jeune Marius , Cethegus.
Cethegus ouvre le Dialogue
par ces Vers.
Qui peut vous retenir, Seigneur ,
fur cette rive ,
UnRomain doit rougir d'une douleur
oifive ,
Perfecuté du fort , fans en être
abattu ,
Il faut
que fa difgrace
ajoute
à fa vertu.
Pourriez-vous. oublier le
Heros illuftre que les deftins
poursuivent,
GALANT.
217
"
pourfuivent ,fericz vous fourd
à la voix d'un Pere infortuné
qui vous appelle à fon fecours ;
il a cfté un temps où privé de
refſources
, vous ne pouviez
donner que des pleurs à la difgrace
mais aujourd'huy vous
éprouvez une heureuſe révolution
; le Roy vous offre ſa
protection verifiez la promeffe
des Dieux qui ont annoncé
qu'un Roy de Numidie vangeroit
deux Romains opprimez
par leurs Concitoyens
.
Marius s'enflame
à ces genereux
confeils ; mais il demande
comment
il pourra fe-
Novembre
1715 . T
218 MERCURE
courir ce pere malheureux ,
puifqu'il ignore en quel climat
il s'eft réfugié.
A cela Cethegus répond .
Non , non , quelques deferts qui
Le puißm cacher,
C'est à Rome , Seigneur , qu'il
vous le faut chercher.
Affemblez y una Armée en
fon nom , lorfqu'il ſe verra
un party puiffant , il ofera ſc
montrer à fon ingrate Patrie ,
le peuple impatient du joug
de Sylla , n'attend que ces infrant
pour prendre les armes .
Il finit fon exhortation par
ces mots .
GALANT. 219
Faut-il qu'on delibere ,
Quand on va fecourirfa Patrie
&fon Pere ,
Le Roy jufqu'à ce jour paroiſſoit
incertain ,
Mais enfin il vous met les armes.
à la main
Dans nos communs malheurs
Arifbe s'intereße.
Marius fe rend aux confeils
de Cethegus ; mais aprés avoir
pris fon parti , il le fouvient
d'Aufbe & ces mots luy échapent.
Princeffe infortunée
Que je te vais couter de foupirs
de pleurs.
Tij
220 MERCURE
Cethegus demande à Marius
pourquoy il plaint le fort de
la Princelle.
Elle vange un Romain , un Roy
puiſſant l'adore ,
Que luy refteroit il à fouhaiter
encore ,
Déja pourfon hymen tout femble
preparé.
Marius répond
.
Helas ? que ne peut il être encor
thedifferé.
Cethegus penetre alors le
myftere , il s'efforce de faire
fentir à Marius tout le peril de
fa paffion pour Arifbe.
Ouvrez les yeux , voyez que de
GALANT.
221
malheurs enfemble ,
Que de crimes , Seigneur , un tel
projet raẞemble ;
Ce Roy , dont les bontez ont confervé
vos jours ,
Ce Roy , qui vous peutfeul af
feurer du fecours ,
C'eft luy que vous bravez.
Mais , d'ailleurs , quel espoir peut
vous avoirflatté?
Penfez- vous , qu'expofant &fa
gloire &&fa vie
Au fort d'un fugitif la Princeße
fe lie ?
Ah, croyez moy , Seigneur, vous
prenez pour amour
Tiij
222 MERCURE
La pitié, que pour vous elle montre
en ce jour.
Marius apprend à Cethegus
qu'il eft en effet tendrement
aimé de la Princeffe .
Cethegus luy reprefente
combien il eft honteux à un
Romain d'aimer une Numide.
Marius fe deffend de ce reproche
en traçant le caractere
de la Princeffe , dont la vertu a
fçû commander à ſa paffion
au point qu'elle a la force de
hafter fon départ.
Quoy donc répond Cethegus
, une Aftiquaine vous
dicte voſtre devoir ? eh bien ,
GALANT. 223
Seigneur , fuivez les genereux
confeils , & lors que vous aurez
mis la Mer entre elle &
vous , je n'hefiteray plus à la
croire digne de Marius.
Marius infifte , & demande
où il pourra trouver du fecours
:
Cethegus répond d'abord
que les Dieux feront pour Marius
, qu'il eft cheri des Afriquains
, qu'il tirera de grands
fecours en Lybie & en Mauritanic
, enfuite il luy trace fa
route . Nous nous embarquerons
fur le Ruber , quand nos
Vaiffeaux feront arrivez à la
Tij
224 MERCURE
Mer , nous pourrons en deux
jours aborder à Terracine &
bientoft aprés au Port de Te-`
lamon. C'est là que Cinna
profcrit par l'ennemy communs'eſt
réfugié. Vous attendrez-
là une armée que je ne
tarderay pas à vous conduire ,
vous inftruirez par des avis fecrets
nos amis découragez
qui partiront de Rome pour
fe raffembler à Telamon. Ce
beau deffein ainfi détaillé , la
Princeffe arrive. Cethegus fe
retire en difant ces mots.
La Princeffe vient, à vos devoirs
fidele
GALANT. 225
1
34
Seigneur , fongez toujours qu'un
pere vous appelle.
SCENE II.
Le jeune Marius , Arifbe.
Marius aborde. Anfbe , &
aprés luy avoir annoncé qu'il
va fe féparer d'elle , il s'interrompt
pour luy demander la
caufe de l'extrême douleur
qu'il remarque fur fon vifage .
Arisbe luy répond qu'elle
va luy annoncer un grand malheur.
Marius demand file Roy auroit
changé de fentiments à
fon égard. Preparez - vous ,
226 MERCURE
luy dit elle , à une plus funefte
nouvelle. Alors Marius n'hefite
pas à foupçonner qu'on
luy vá annoncer la mort de
fon
pere.
Arisbe confirme fon foupçon
, & luy apprend qu'en effet
un Tribun ayant commiffion
du Senat a affaffiné
fon pere®,
que cet affaffin eft à la Cour
d'Hiempfal' , qu'il a prefenté
au Roy l'ordre du Senat par
lequel il exige qu'on livre le
jeune Marius à la vengeance
de Sylla.
Matius faifi d'horreur fc.
livre aux tranſports les plus
GALANT. 227
violents , & jure la perte de
l'execrable meurtrier de fon
pere.
*
Arisbe calme les tranfports,
de Marius, en luy apprenant
qu'il a affaire à un ennemy redoutable
, qu'elle a envisagé
cet infamne affffin , & que
malgré l'horreur dont fon
crime l'avoit prevenuë , elle
avoit cfté frappée de veneration
à la vûë des vertus dont
il portoit l'image fur fon front;
elle ajoûte que le Roy n'a point
encore expliqué fes intentions,
& qu'elle va employer fes bons
offices en faveur de Márius
228
MERCURE
•
Marius quitte la Scene en
difant ces paroles .
De vôtre main j'attends tout mon
Secours.
SCENE III.
Arifbe , Phænice.
Arisbe dit à fa Confidente .
qu'elle va folliciter le Roy ,
pour fon Amant.
Phoenice luy confeille de
diff rer , de peur que fon trou ;
diffrer
,
ble ne revele fa paffion à
Hiempfal.
Arisbe perfifte par la confideration
du peril eminent , &
fort en difant :
GALANT. 229
L'amour doit tout ofer , quand
il a tout à craindre.
Fin du premier Acte .
ACTE SECOND.
SCENE PREMIERE.
Marius le pere ... .Numerius.
Numerius ayant appris aux
extrêmitez de l'Italic les dernieres
revolutions de la Repu
blique , la défaite de Marius
& fa fuite en Afrique , fuivit
fon amy & tomba dans la
Courd Hiempfal ; là il apprend
la détention du jeune Marius
, il y refte dans la vûë d'art
230 MERCURE
racher ce Heros à la paffion
qui luy fait oublier ce qu'il
doit à fon pere ... au commencement
du fecond Acte
Numerius rencontre à la Cour
Marius le pere qui l'inftruic
des motifs iniques de fa profcription
, il luy apprend que
le Senat l'ayant honoré du
Commandement de l'armée
contre Mithridate , Sylla , loin
de luy remettre, fuivant le decret
du Senat , les troupes qu'il
commandoit , l'eftoit venu
charger avec ces mêmes troupes
, qu'aprés la défaite entiere
par Sylla il avoit cfté forcé
GALANT . ` 231
de chercher fon falut dans la
fuite , & que fa deſtinée l'avoit
enfin conduit à la Cour
d Hiempfal... Numerius lui apprend
qu'il ett en extrême pe
il chez ce Roy barbare, qu'un
Tribun chargé des ordres
de Sylla y vient exiger qu'on
luy livre le jeune Marius ...
Marius le raffeure en lui difant
qu'il attend fon falut de cet
Envoyé même de Sylla ..
Numerius demande , quel eft
donc ce Tribun infidele à Sylla ...
Marius répond. Moy ... Numerius
furpris , infifte & dit ,
comment ? Sylla voſtre Emule
232 MERCURE
Vous charge d'un ordre contre
voltre propre fils ... alors Marius
dévelope ainfi l'énigme .
Sylla depuis ma defaite força
le Senat à profcrire ma tefte ,
un Tribun chargé de ce décret
me vint affaillit à Minturne
avec des forces fuperieures ,
mon génie m'arrachi à ce pefil
, je tuay ce Tribun même
qui avoit ofé promettre ma
refte à Sylla , je m'emparay du
Sceau du Senat dont il effort
porteur , je trouvay dans fes
dépefches un ordre de Sylla à
Hempfal de livrer le jeune
Marius refugié chez lay. Je
compris
GALANT. 233
compris que cette commiffion
pouvoit eſtre dans mes mains.
un moïen fûr de tirer mon
fils de cette Cour dangereuſe
où il eft retenu par un fol
amour.
Fay fçû que trop fenſible à de
funeftes charmes
Mon fils à mes malheurs n'accor
doit
que
des larmes.
J'ay befoin de ce fils pour
encourager mes amis & leur.
faire embraffer avec confiance
de vaftes projets que mon
grand âge femble ne pouvoir
Loûtenir. Je me fais annoncer
icy fous le nom de l'affaffin
Novembre 1715. V
234 MERCURE
même de Marius , & j'éxige
au nom du Senat qu'il me
livre l'autre victime ; peuteftre
que mon fils qui s'eft cru
libre icy , y eftoit captif en
effet ; le Roy , fous de feintes
carreffes a peut - cftre caché à
mon fils fa fervitude ; mais il
n'importe , il faut que fes vûës
perfides cedent à la terreur que
luy va imprimer le nom de
Sylla ; j'ay honte , Numerius ,
de me voir forcé de paroiftre
icy fous une autorité auffi
Fontcufe , que dis je , je feray
contraint de louer le lâche ,
l'ingrat Sylla ? Il faudra le
GALANT. 239
peindre au Roy avec les traits
de la vertu & de la veritable
grandeur ? Le Roy arrive pour
donner audiance à l'Envoyé
de Rome , Numerius ſe retire .
དང་ ཚུ་༦༩
SCENE II.
Marius le Pere , fous le faux
nom d'Envoyé de Sylla ,
le Roy , Nerbal.
L'Envoyé de Sylla expofe
fa Commiffion au Roy, & le
fomme de livrer le jeune Ma
fius aux voeux du Senat.
Le Roy répond , qu'il eft
furpris que l'affaffin d'un homme
dont la valeur fauva tant
V ij
236 MERGURE
de fois les Romains , vienne
demander au nom de ces Romains
même , qu'on livre encore
le fils à leur ingrate fureur.
Vous ofez dans nos murs nous
traiter de barbares ,
Vous l'êtes plus que nous , jamais
nos mains avares
Secondant les fureurs d'un injufte
Senat,
N'ont encore à prix d'or vendu
l'affaffinat.
Ne vous imaginez donc
pas , continue-t il , que je fois
jamais tenté d'entrer dans aucune
Confederation avec l'un
GALANT. 237
ou l'autre Emule.
Marius & Sylla tout eſt égal
pour moy ,
Et mon coeur entr'eux deux eft
maître de fafoy.
Il eft vray que mes Ayeux
s'acquirent autrefois la protection
des Romains par une perfidie
pareille à celle que vous
exigez de moy mais je détefte
leur politique..
Je renonce à leur gloire & la tiens
pour honteuse ,
Je garde dans ma Cour le jeune
31
Marius ,
Et Rome peut de vous apprendre
mes refus
238 MERCURE
Marius veut intimider le
Roy , en luy exagerant la puiffance
des Romains que fon refus
armera contre luy.
Rome commande aux Rois ,
Et la terre en tremblant fe foumet
àfes loix.pu
Le Roy répond
ces faftueufes
menaces qu'il n'a point
encore receu la loy des Romains
& qu'il regne auffi bien
que Mithridate , enfuite il luy
declare que fon refus ne part
pas de fon affection pour Ma
rius , depuis qu'il s'eft refugié
chez moy , pourſuit- il , j'ay
compté fur une victime que le
GALANT. 239
fort m'envoyoit , j'ay penſé
que la détention d'un Romain
délivroit Univers d'un ennemy
dangereux , je fais fuivre
en fecret les pas , & à force de
bons traitemens je luy ay caché
fa captivité , plût aux
Dieux que le pere eût accompagné
fon fils en ma Cour.
Et croyez que mes voeux auroient
été remplis
,
Si lepere en ma Cour avoitfuivi
le fils,
Lejeune Marius arrive .
240 MERGURE
SCENE III.
Marius le pere , le Roy , le jeune
Marius , Nerbal.
Le jeune Marius fçachant
qu'Hiemplal donne Audiance
à l'Envoyé de Rome , vient
pour le poignarder à la vûë du
Roy même.
Je vais le poignarder entre les
bras du Roy.
En approchant Hiempfal ,
il luy reproche avec menaces
l'audiance dont il honore le
meurtrier de fon pere..
Vous ofez le voir, & luy
__parler ?
Enfuite
GALANT. 241
Enfuite fans attendre la réponſe
du Roy , il fond fur l'ennemy
& reconnoiſt ſon
pere ,
dans le moment qu'il eſt preſt
à frapper... A cette vûë il demeure
immobile & fon faififfement
lay ofte la parole.
Marius pere , maistre de
fon trouble , prendfon parti ,
& dit avec infulte à fon fils :
Ton immobilité vient de ta
furprife , tu reconnois dans le
meurtrier de ton pere ſon ami
le plus tendre ; mais apprends
qu'il n'y a rien de facré pour
un vrai Romain , lorfqu'il s'agit
du falut de la Patrie .
Novembre
1715.
• X
242 MERCURE
Le jeune Marius ne revient
point de fon trouble , & ne
peut feconder l'artifice de fon
pere , qui , pour fauver le peril
d'un plus long filence , reprend
la parole en infultant de nouveau
à fon fils , & fe retire en
avertiffant le Roy qu'il doit
avoir pour fufpecte la protection
qu'Arifbe accorde
Marius.
SCENE IV .
Le jeune Marius , le Roy ,
Nerbal.
Le Roy fait éclater fon indignation
contre l'Envoyé de
GALANT. 243
Rome , & promet la protection
à Marius.
Quoy? montrer à mes yeux une
telle infolence ?
•
N'en craignez rien , Seigneur,
je prends vôtre dffence
Mon bras pour le punir
Ces dernieres paroles du
Roy font trembler Marius ,
Hiempfal qui remarque fon
trouble ,lui en demande la caufe
; Marius répond que la mort
de fon pere , prefente à ſon
fouvenir, le fait fremir.
Le Roy le renvoye par ces
paroles.
Je vous réponds de tout , laiſſez-
Xij
244 MERCURE
nous un moment ,
Seigneur , foyez tranquille.
Le Roy demeure fur la
Scene avec Nerbal.
SCENE V.
Le Roy , Nerbal.
Le Roy revele à fon Confident
les confeils de fa politique.
Enfin je deviens maistre
De deux grands ennemis que
Tibre a vû naiſtre ,
le
Ce Miniftre infolent quife livre
en nos mains ,
Ne rendra pas fi tôt fa réponse
aux Romains ;
GALANT . 245
Que ne puis-je , Nerbal , au défaut
du tonnerre ,
De Rome , dans ma Cour vanger
toute la terre.
Nerbal infinue au Roy qu'il
y a grand peril à violer ainfi
le droit des gens , que les Romains
ne manqueront pas de
venir les armes à la main tirer
vengeance de cette infulte.
Le Roy répond :
Je ne crains point Sylla , les troubles
d'Italie
Ont dequoy l'occuper le reste de
Sa vie.
Enfuite il decouvre à Nerbal
les foupçons jaloux , qui
-
X jij
246 MERCURE
s'élevent dans fon ame , il fe
fouvient de l'avis que l'Envoyé
de Sylla luy a donné dans la
troifiéme Scene .
Arifbe a pris pitié de cet infortuné
,
Elle croit que , fans elle , il étoit
condamné ;
Je voulois luy donner , pour preu
ve de mon zele ,
C
que
mon interêt m'avoit dicté
fans elle ;
Mais au fonds de mon coeur s'éleve
un noir foupçon .
Nerbal dir au Roy , que
puifque Marius lui eft fufpect ,
il ne doit pas s'obſtiner à le
GALANT 247
retenir dans la Cour ; le Roy
ſe refuſe à cette confideration,
il infiſte ſur l'interêt qu'il a à
verifier ou démentir les foupçons
.
Allons trouver l'ingrate ,
Arrachons fon fecret par l'espoir
qui la flatte ,
Et,fi de cet amourj'ay des avis
certains
,
Malheur à qui m'outrage , &
malheur aux Romains.
Fin du fecond Acte.
Xiiij
248 MERCURE
ACTE TROISIEME.
SCENE PREMIERE.
Marius;père,feul.
Marius n'a point vû ſon
fils depuis le fecond Acte , il
reflêchit au peril de
trevue,
dont Hiempfal a efté témoin ,
il excufe le filence & l'immobilité
de fon fils par le trouble
qu'il a reffenti lui même , &
par la violence qu'il s'eft faite
pour le furmonter. Son fils
arrive.
GALANT. 249
Rઉલ્યુ છે
SCENE II.
Marius , fon Fils.
li- Lejeune Marius arrive fur
la Scene , fon pere vole à fa
rencontre ils s'embraffent
avec les demonſtrations
Iles
plus tendres le pere demande .
au fils , file Roy n'a rien foupa
çonné de leur embarras commun.
Le fils répond que non
que le Roy detefte dans Ma-l
Fius , d'aflaffino de Marius mê
me Aprés cet éclairciflement
,
Matius reproche avec bonté à
fon fi's fa paffion pour! Arisbe,
paffion qui l'a jufqu'ici foaf
250 MERCURE
trait à fon devoir.
Fe fçais que vostre coeur répond
àfa tendreffe.
•
Un coeur Romain peut-il
fans honte recevoir les loix
d'une Numide ?
Le coupable s'excufe ici , à
peu prés , comme il s'eft excafé
du même reproche dans
la premiere Scene du premier
Acte , c'eſt à dire , qu'il offre
les vertus éminentes d'Arisbe
en compenſation de ſa naif
fance.
Marius pere répond. C'eſt
donc à la Princeffe à juft fier
par unc action d'éclat la pâſGALANT
250
fion qu'elle vous a infpirée à
exigez d'elle , mon fils , qu'elle
facilite vôtre évafion , qu'elle
vous ménage des moyens feurs
d'échaper la nuit prochaine à
Hiempfal ; faites lui craindre
que le Roy déferant à des vûës
vraïement politiques , ne fente
enfin le peril de refufer aux
Romains la victime qu'ils exienfin
que le même
gent ,
amour
qui faifoit
voftre
hon.
te , devienne
l'inftrument
de
vôtre gloire & de ma vengeance
. Après
avoir dicté à fon fils
fon devoir
, il fe retire , en lui
recommandant
de cacher
font
252 MERCURE
déguiſement a la Princeffe.
SCENE III.
Le jeune Marius , Arifbe.
Marius declare à Arisbe
qu'il ne compte point fur la
foi des promeffes d'Hiempfal,
que les menaces du Senat lui .
feront rétracter fes premiers ;
fentiments lorfqu'il aura medité
mûrement fur fon peril ,
qu'il ne voit qu'un moïen d'échaper
au fort qui le menace ,
ce moien , c'eft que la Princeffe
facilite fon évafion la nuit prochains,
o
Arisbe rejette la propofi- :
GALANT. 253
tion de Marius ; lors que vostre
pere vivoit encore , vous vous
deviez entier à ſa vengeance
je hâtois voſtre fuite fans me
laiffer ébranler à la vûë de ma
perte & de vôtre propre peril ;
aujourd'huy que vôtre fort a
changé de face , ma conduite
doit s'accommoder à fa révo .
lution , vôtre pere eft mort
avec luy tombent toutes vos
efperances , avec luy tombe
le courage des amis que fa dif
grace n'avoir pu luy enlever ,
la vengeance de Sylla n'eft
point encore affouvie , il demande
vôtre fang. Tout PU254
MERCURE
,
nivers femble avoir confpiré
vôtre perte , cette Cour eft le
feut alyle qui raffeure Arisbe
allarmée , cile y veille au foin
de vos jours ... Ce foin vous
importune , cruel voilà le
peril auquel vous voulez échaper...
à ce reproche tendre
Marius répond qu'il ne fe fent
pas la force de voir fon hymenée
qui doit fe celebrer le lendemain
avec le Roy.Arisbe lui
reproche fon injuſtice
croyez vous donc , ingrat , que
je fois capable de donner ma
foy à Hiempfal , non , Marius,
que cette crainte n'entre pour
•
GALANT . 255
rien dans vos deflcins .
Marius eft forcé de ramener
la Princefle au peril que le
Roy n'cxauce enfia l'Envoyé
de Sylla.
Arisbe répond , ne crains
rien , Marius , de cet execrable
affaflin , j'ay pourvû à fon
fupplice il fera égorgé par
mon ordre la nuit prochaine,
Marius fremit du peril de
fon pere , il rappelle les efprits
& s'efforce de détourner la
Princeffe de ce meurtre. Arisbe
furpriſe , confuſe , impure
à lâcheté les fentiments
de Marius , je voulois , luy
256 MERCURE
dit - elle prendre fur mon
compte ton propre devoir ,
je voulois te cacher mon projet
& te donner la joye de la
furpriſe , lors qu'il auroit eſté
confommé , tu m'as forcé de
te confier mon , deflein & au
lieu d'en envier la gloire , tis
l'envifages avec horreur ; mais
n'importe , je fuppleray à ta
foibleffe &je n'écoute plus tes
répugnances.
Qui doit ne te plus voir , n'arien
a minager! To
Marius fe trouve alors forcé
pour fauver fon pere de réveler
à la Princeffe le fecret qui
luy
GALANT. 257
luy avoit efté impoſé à la ſeconde
Scene de cet Acte. Le
Roy paroift au fonds du Theâtre.
SCENE IV.
Le Roy , Arifbe , Marius .
Le Roy arrive pour éclaircir
fes foupçons jaloux avec la
Princeffe. Il prie Marius de fer
retirer & refte feul avec Arisbe.
SCENE V.
Le Roy , Arifbe.
Hiempfal dit à la Princeffe
qu'il commence à fentir que la
protection qu'il accorde à Ma-
Novembre 1715. Y
258 MERCURE
rius luy peut devenit fatale
il luy demande enfuite ce que
penfe Marius dans ces triftes ,
conjonctures .
La
Princeffe répond que
Marius fent toute la rigueur
de la deſtinée ; mais que la generofité
du Royle raffûre contre
la perfecution de Sylla icy
il luy échape quelques pleurs.
Le Roy marquant ces
pleurs , lui dit .
Vous partagez les maux
qu'auroit- il à craindre ,
eb
Quelque foitfon malheur , je ne
faurois le plaindre ,
Madame , & quand on peut être
GALANT. 259
écouté de
vous ,
Prêt à perdre la vie on fait mille
jaloux :
Ah ! dans lefort affreux qui caufe
mes allarmes
Ponvoit- il être plaint par de plus
belles larmes ;
Vous vous troublez ?
Anfbe répond:
Qui , moy , Seigneur , quoy vous
pensez ...
Le Roy:
Oui vous l'aimez , perfide , &
vous me trahiffez.
Non , Seigneur , reprend
Arifbe , vous n'eftes point trahi
, je fais gloire d'avoir efté
Y ij
260 MERCURE'
fenfible aux malheurs d'unHeros
digne d'un autre fort , our ,
la haine ingrate des Romains
liguez contre lui , m'irrite , j'aimois
en lui l'illuftre ennemy de
ces tirans abhorrez de tout l'U
nivers ...mais les Dieux l'ont
condamné ; puiſqu'il vous de
vient fufpect ,je l'abandonne à
toute l'horreur de fa difgrace ,
ouï , Seigneur , qu'il foit la
victime de ma gloire & de
voftre repos , livrez Marius
la fureur de Sylla.
Le Roy hefite à croire
qu'Anbe parle icy fincerement
, mais elle appuye fur le
GALANT . 261
confeil de livrer Marius , &
declare qu'elle va annoncer à
l'Envoyé de Sylla que le Royluy
abandonne fa victime.
Le Roy adopte ce confeil .
C'eft affez , y confens , qu'en
partant de ces lieux ,
Il emporte avec luy des foupçons
odieux.
Arisbe fort pour s'acquitter
de la commiffion dont elle
vient de fe charger , le Roy
refte feul fur la Scene.
SCENE V.
Le Roy feul.
Hiempfal dans un mono262
MERCURE
M..
logue d'environ vingt vers fe
juſtifie de fon mieux du crime
de manquer de foy à Marius.
Rome à fon gré de fes
enfans difpofe,
Ah!
que
N'allons point reveiller fafureur
qui repofe
Laiſſons-là s'afforblir & tomber
par fes coups ,
Je me vangeray d'elle en fervant
fon courroux.
Nerbal arrive.
SCENE VI.
Le Roy , Nerbal.
Nerbal en arrivant dit avec
émotion :
GALANT . 263
Ah Seigneur croirez vous ce que
je viens vous dire ,
Le Roy... quoy donc ?
Neibal ... Marius n'eft point
mort.
Le Roy , il refpire ? ....
mais comment pouvoir douter
de la mort de Marius , elle
m'eft atteſtée par fon affaffin
niême ... Seigneur , répond
Netbal , défiez vous de l'Envoyé
de Sylla .
Tout ce qu'il vous a dit n'eft
qu'un vain stratagême ,
Cet affaffin ....
Le Roy. Eh bien !
T
Netbal. C'eftMarius lui - même.
264 MERCURE
Le Roy. Mais cet Envoïe
de Sylla , que tu prétends être
Marius lui même , m'a remis
la Lettre de Sylla avec le Sceau
du Senat ?
Nerbal ... Seigneur , je fuis
certain que cet Envoïé n'eft
autre que Marius , il a été reconnu
ici par un Soldat , qui l'a
connu dans le temps qu'il
commandoit lesRomains contre
Jugurtha ; le témoignage
de ce Soldat ne m'eft point fufpect
, il a vû durant plufieurs
Campagnes ce Romain dans
nos contrées , & d'ailleurs Marius
eft un de ces hommes dont
les
GALANT 265
les traits font trop marquez
pour pouvoir être confondus..
Ses traits font trop marquez pour
pouvoir s'y méprendre.
Le Roy aprés cet avis renvoie
Nerbal.
C'en eft affez , Nerbal , dans
Labs cette obſcurité
• Firay jusqu'à son coeur chercher
la verité.
7
Fin du troifiéme Acte.
ACTE QUATRIÈME,
།
SCENE PREMIERE.
Arifbe , le jeune Marius.
Arisbe apprend à Marius
Novembre 1715. Z
266 MERCURE
qu'il va enfin eftre livré à fon
pere ,que le Roy par un fen
timent jaloux l'abandonne à
la vengeance de Sylla.
Ilfauve la vertu par le motif
du crime.
Marius fe refufe à la joye
& fe donne entier à la douleur
de perdre Arisbe , il ofe enfuite
lui propofer de fuir avec
lui. Arisbe detefte ce confeil.
Je reffens , lui dit elle , toute
l'horreur de la perte que je
fais en te fauvant ; mais ma
douleur toute profonde qu'
elle eft , ne me fera rien faire
indigne & de Marius
quic
& d'Arisbe.
GALANT. 269
·
Marius lui demande comment
elle pourra échaper au
devoir qui la condamne à
époufer le Roy... laiſſez moy,
réponder elle , laiſſez moy le
foin d'accorder ma gloire &
mon repos , je fçauray me
dérober à cet hymenée fans
intereffer ma vertu.
Marius comprend que la
Princeffe medite de fe donner
la mort aprés lui avoir accordé
fa liberté, il fe livre à la douleur
la plus defefperée.
Arisbe lehenappelle à des
fentiments plus conformes à
fes deftinées prefentes , elle lui
Zij
$68 MERCURE
mot
retraces les devoirs qui llaftachent
à la fortune de fon perez
elle allume dans fon coeur tou
te la fureur de la vengeance }
& quitte enfin Marius à qui
elle dit pour adieux :
Je vous aime je fuis, vous m'aiz
mez frieze mosdərba
Tandis queda Princeffe fort
par un côté dy Theatre , Maius
percentre par l'autrening
Sbrocas nove tulebyr 100
SCENE +
Marius , fon Filsaq ul
Marius qntnetidnodlom fils
du grand fpectacle que fa ventgeance
va donner à l'Univers
GALANT 269
il luy montre à la fuite de fes
itriomphes la dignité de Conful
que les Dieux lui promertent
pour la feptième fois ,
jouit par avance du fang de
Sylla & de fes Confederez ; ces
images n'enflament point le
jeune Heros, il n'eft occupé que
do crime de s'armer contre fa
fon
propre
Patrie
, pere com
bat fon fcrupule
par la- maxime
fuivante
, a bea
Quand on voitfur le Trône un
injuste pouvoir ,
La revolte eftpermifé & devient
un devoir.
-Le jeune Marius, amuſé en-
Z iij
270 MERCURE
fuite fon pere des interefts
d'Arisbe , le pere aprés lui
avoir fait honte de fa foibleffe
lui donne fes derniers ordres
par ces paroles.
Songe à Rome , au Tyran qui luy
donne la loy.
Le Roy paroiſt au fonds du
Theâtre , Marius renvoïe fon
fils.
Sors , nous fommes perdus , le
Roy nous trouve enfemble.
SCENE III.
Le Roy , Marius , Envoyé de
Sylla
Le Roy trouvant icy l'EnGALANT.
271
voyé de Sylla en bonne intelligence
avec Marius , a raiſon
d'ajoûter quelque foy à l'avis
que Nerbal luy a donné à la
fin de l'Acte precedent , il
veut donc penetrer ce mystere;
voicy comme il s'y prend .
Le Roy ... De voſtre cruauté,
Seigneur , je fuis furpris ,
Teint du fang paternal s'offrir
aux yeux du fils ?
Marius répond que chargé
par le Senat de conduire le
profcrit à Rome , ils doivent
s'accoûtumer à la vûe l'un de
l'autre.
Le Roy...Il ne vous verraplus,
Z iiij
272 MERCURE
Seigneur , & dés demain or
Vous ne fortez d'icy que fa tefte
à la main, i
Marius . Que dites - vous
*Seigneurs
Le Roy .. D'où vient cette
furpriſe !
Lorfque dans vos deßeins ma
main vous favorife,
Les Romains, continue til,
exigent que je leur livre Marius
, ils ont juré la mortelle
leur coûteroit un cime , je
prends fur moy la honte de
ce crime .
Venez donc , Suivez may , Sei
gneur,foyez témoin i
CALANT * 73
Que je fais quelquefois fervir
Rome au besoins sula
Le Roy remarque le trou
ble de Mariusiu tave diom
Vous fremißez ? quelle terreux
fondaine portal
Peut faire en moins d'un jouk
chanceler votre haine.
Marius reprend toute fa
dignité , & die au Roy qu'il
ne penetre pas fes vrais fentimens
, qu'il eft bien éloigné
de compatir au fort d'un Romain
qui a merité la haine de
La Patrie , mais qu'il eft indigné
qu'an Roy ofe penſer à
vanger Rome . Sçachez qu'elle
174 MERGURE
eft jalouſe de ſes decrets , fçachez
qu'un Romain.condamné
par la Patric doit être immolé
avec pompe dans fon
propre fein , & que la victime
illustre reçoit le tribut confolant
de fes pleurs.
Elle en reffent une douleur
profonde ,
Et la mort d'un Romain doit un
exemple au monde.
Le Roy .. vous trahiffez ,
Seigneur , les intentions de Sylla
, il a fait choix en vous d'un
Miniftre infidele ; pour moy ,
je fçaurai le fervir au gré de
fes fouhaits.
GALANT 275
Etpar un Envoyéplusfidele que
evousy .
L'inftruite que mon bras afervi
fon courroux.
Marius Ah , Seigneur ,
arrêtez ?
Le Roy ... C'est trop longtemps
attendre.
Marius .. Je perirai moi - même ,
ou fçaurai le deffendre.
Le Roy.. Seigneur , j'ouvre les
yeux je fuis aff-z inftruit ,
Et par un bruit trompeur on ne
m'a pas féduit.
Le jeune Marius vous eftcher.
Marius ...Moy je l'aime.
Le Roy...Vous deffende um
fils ?
176 MERCURE
Marius ...Moyfun pere?
Le Roy... Quy vous - même.
Su Marius vorant que tour cft
découvert , & que la feinte devient
inutile , die au Roys
Oly , je fuis Marius
Et mon nom eſt trop beaupour le
difavoiter.
Voyodes fimires dans lèlt.
quelles j'ai refferrentes Etats
autrefois fi vaftes , effaic ton
pouvoir fur deux hommes illuftres
qui tiennent ferme çontre
l'Univers armé ,
Mais crains encor le fort daiFugurtha
, pubi A
Aprés ces courageufesind
CADANI 177
naces , Marius quitte la Scene
le Roy,ordonne à fes Gardes
dele livro. A such ran2
Gardes , fuinez fes pas , quel orto
gubil & quelle andace
Arrefté dans mes fers , l'infolent
51 lí , abimpe menace uplo
Il mounequal sub 12 6 sivil
CONA SCENE IV, 10.V
LaRyYoul
alle Le Roy obvie me gjht
Marius lui a donné à la troifiéme
Scene du fecond Acte
des foupçons contre Arisbe.
Le perfide ? il ofoit accufer ce que
J'aime
278 MERGURE
Ab !je vois les détours de fon
vain ftratagême ,
Sans doute il fperoit que més
Joupçons aigris
Dans fes bras à l'inftant alloient
livrerfonfils.
Quelques vers aprés , il fe
livre à un autre foupçon.
Mais quel auire foupçon
Vient jetter dans mon ame un
funefte poison ,
Dufort de Marius Arisbe eft-elle
As inftruite ?
Cherchoit elle du fils , ou la mort,
adar ou lafuite ? A
Ah !
fanstrop
éclaircir
unodieux
GALANT. 279
mysteres
Faifons couler le fang & dufils
du pere ,
Pourquoi chercher entr'çux tant
de prétextes vains
Tous deux font criminels , tous
deux ils font Romains .
Point de pitié , fuivons le tranf
port qui m'anime , an
Et nous verrons aprés fi c'eftjuf
tice , ou crimejmong a li
2017 M xush est
Fin du quatriémo Actenos
* MERCURE
ACTE CINQUIEME
SCENE PREMIERE,
2023 202 Arisbe feule,
28 Dans l'entre -temps du quatriems
Acte au cinquième
Arisbea santé la foy d'Amin
tas , Capitaine des Gardes du
Roy.ll's'aft livré à fes deffeins ,
il a promis de faciliter l'évaſion
des deux Marius , il a déja
comfileursgardes deslol.
dats fur lefquels if croit pouvoir
compter.
Arisbe troublée s'occupe
icy du grand évenement.
qu'elle
GALANT. 281
qu'elle vient de preparer .
Amintas me fera il fidele
aurat ille courage de fauver
au Roy , le crime qu'il médite ;
il a peut eftre , le perfide , il a
peut - eftre déja trahi mon fecret
. mais , non on ne me
trahit point , Amintas m'eſt
filele , il fauve Marius ch
quel coeur grands Dieux ,
feroit affez baibare pour lui
manquer de foy …… . Phoenice
arrive. M
•
25 SCENE IL
Arisbe , Phoenice.
Phoenice vient dire à la Prin-
Novembre 1715.
A a
282 MERCURE
ceffe , que la Barque eft fur le
rivage , en état de recevoir les
deux Romains ... Cethegus
paroift.
SCENE III.
Arisbe,Phanice , Cethegus.
Cethegus apprend à la Princeffe
qu'Amintas a rétracté les
engagements , que la réflexion
la ramené à fon devoir envers
le Roy , qu'il vient de changer
la garde des deux Marius &
qu'ils font tres étroitement
refferrez.
Le remords s'eftfaifi de cette ame
vulgaire ,
GALANT . 283
Il a changé la garde , & du fils
du pere ,
Taus ceux qu'auprés de nous vos
foins avoient placez
Parfon ordre cruel viennent d'être
chaſſez.
Céthégus fe retire aprés
avoir annoncé cette funefte
nouvelle , Arisbe de fofperée
renvoye Phoenice pour obſerver
tout ce qui fe paffe , &
luy en venir rendre compte.
Le jeune Marius arrive fur la
Scene.
A a ij
284 MERGURE
SCENE
IV
a 'I
13
Arifbe , le jeune Marius. T
Ces malheureux Amans s'entretiennent
douloureufement
de leur peril commun . Marius
qui voit la mort certaine ,
fupplie Arisbe de luy fauver la
honte de perit par les mains
d'Hiempfal , il exige avec inftance
qu'elle luy donne fon
poignard ... d'abord Arisbe
a horreur du deffein de Marius
; mais comme il infifte en
juftifiant fon defefpoir , elle
code , mais animée du même
courage,ouï, dit - elle , infultons
GALANT 288
au fort qui nous menace , tu
recevras ce poignard de la
main d'Arisbe , mais teint de
fon fang ... le pere de Marius
qui arrive fur lay Scene fuivi
de Céthégus fufpend le defef.
poir des Amans.
IV SXB2
SCENE V.
Arifbe , Marius , fon Fili.
Marius vient annoncer à
fon fils qu'enfin tout est prest e .
pour le départ Qu'Amyntas
n'eft rien moins qu'infidele ,
qu'il avoit change la premiere
garde pour en fubftituer une
d'une fidelité plus, éprouvét ,
286 MERCURE
Céthégus prefente une épée
au jeune Marius qui demeure
immobile les yeux fixez fur
Arisbe. Marius pere foûtenu
des genereux confeils d'Arisbe
même emmene enfin fon fils.
SCENE VI.
Arifbe feule.
Arisbe dans une Monologue
Elegiaque , fe livre aux
mouvemens variez de ſa douleur
... Phoenice arrive.
SCENE VII.
Arifbe ,Phænice.
Phoenice vient dire à la PrinGALANT
287
"1
•
ceffe que le Roy inftruit de la
fuite des Romains les fait pour
fuivro, à peine a t'elle dit cette
nouvelle que le Roy paroift
au fonds du Theâtre donnant
cet ordre à Nerbal.min
Ils mourroient glorieux en mourant
fous les armes ,
Qu'on deffende leurs jours de tout
fanglant effort ,
Soldats , je veux leur honte encor
leur mort.
plus
que
Le Roy
aprés
avoir
donné
cet ordre avance fur le devant
du Theâtre.
188 MERCURE
SCENE
VIII
$1150 Le Roy , Arifbeit
Le Roy ... Quoy , Madame, en çes
* lieux vous devancez kaurores
Qui pourra m'expliquer des proz
-Lois ta jets, que j'ignorewho medi
Que cherchez vous icy , dans
20h l'instant précieux voy
Où le fommeil encor devroit ferwasto
mer vos yeux;
I
Vous ne répondez rien ? on me
danobutrabit cruelle.
- Atisbé répond au Roy qu'ch .
le fe juftifiera mieux qu'il ne
voudra luy même des foupçons
qu'il a conçû contre elle.
-Je
GALANT . 289
Je me juftifieray mieux que vous
ne voudrez .
Le Roy .. Ah je vous aime encor,
tâchez d'eftre innocente ,
Madame ……….
Nerbal arrive.
SCENE IX.
Le Roy , Arifbe , Nerbal.
Nerbal vient apprendre au
Roy , que les deux Romains à
force de courage, ont échapez
aux affaillans , qu'aprés en avoir
fait un grand carnage , ils ont
paffez le Ruber à la nage , &
ont laiffez les troupes du Roy
fpectatrices de leur fuite.
Novembre
1715 . Bb
290 MERCURE
Le Roy entre en fureur &
s'adteffant à Nerbal , dit ...
Tu te plais à vanter les efforts
de leur bras ,
C'eft toy qui m'a trahi , perfide
tu mourras.
Arisbe alors revele au Roy,
que c'est elle qui a fauvé l'un
& l'autre Marius , de fes mains
barbares ; que le feul Amintas
eft entré dans fa confpiration.
Elle avoue fa paffion pour le
jeune Martus . Voila tous mes
forfaits , dit - elle , & fe frappant
d'un poignard, ajoûte : Et voila
ta victime.
GALANT. 291
Le Roy. Ah , Madame ; elle expire',
belas ! Dieux inhumains
Faut- il payer fi cher le falut des
Romains.
Fin du cinquiéme & dernier
dAcc. dam.b
L'Auteur de l'extrait a fouhaité
, que je transferaffe au
mois prochain l'impreffion de
fon examen critique. Il m'a dit
pour raifon , que , quoy que
Les remarques ne doivent entrer
en aucune confideration
dans le fort de la Piece , il luy
fembloit du devoir étroit d'un
galant homme , de ne les faire
Bb ij
292 MERCURE
paroiftre , que quand l'Auteur
aura recueilli tous fes droits.
Cette Tragedie, en lui fuppofant
même le plus grand fuccés
, fera dévolue aux Comediens
le mois prochain , & fera
imprimée , alors la critique
aura d'autant meilleure grace
à le montrer , qu'elle fera contradictoire
avec la Piece , com
Pendant que nous fommes
fur le chapitre de la Comedie ,
il eft à propos de dire en paffant
un mot des Comediens , non
pas que je croye le Lecteur fort
intereffé à lire ce qui les reGALANT
293
garde ; mais parce qu'érant
membres d'une Troupe publique,
& expofée tous les jours à
la vue de tout le monde, il peut
fe trouver des gens curieux
d'apprendre de leurs nouvelles
& c'est justement pour ceuxlà
que je dis que Meffieurs Poif
fons pere fils font rentrez à
la Comedie , qu'ils y ont joücz
avec fuccés , & reçû mille applaudiffements
; mais que malgré
cette juftice dont le Public
les honore, les Spectateurs font
rebutez de fe les entendre annoncer
& de voir tous les
jours les affiches ornées du fafte
Bb iij
194 MERCURE
de leur nom .. @ matt
C'eft en leur faveur qu'on
a été obligé de faire une reforme
,Maadame la Ducheffe de
Berry ne voulant point , par
ún excés d'indulgence , charger
la Troupe d'un nombre
furnumeraire d'Acteurs . Le
fieur Moligny a eu le malheur
d'être compris dans cette reforme
, fans que fa difgrace aie
été une fuite de fa negligence
ou de fon incapacité ; mais feulement
parce que le fieur Dumirail
qui faifoit les mêmes
rolles que luy , a eu fur luy l'avantage
d'eftre propre aux BalGALANT
295
ces
lets & autres divertiffements
qui ont lieu dans plufieurs picla
Comedie n'ayant pas
d'ailleurs la liberté de prendre
hors de fa Troupe , des Acteurs
pour fervir à l'execution
de ces divertiffements . Voila
le motif de fon exclufion ; mais
un grand nombre de fuffrages
illuftres luy donne lieu d'efperer
la rentrée à la Comedie.
J'ajoûte à cet article que les
Comediens nous menacent
, ou
plûtôt qu'ils ont refolu de mettre
les places de leur Amphitheâtre
à trois livres douze
fols. Si on les laiffe les Maîtres
Bb iiij
296 MERCURE
de cette vexation , à qui en appeller
de leur tyrannie ? c'eſt
auPublic luy même , à s'en venger
, & il eft trop fage , pour
daigner honorer de fa prefence
, les Tyrans de fes plaifirs.
On continuë a joüer Marius
,M. Ponteüil y fait le rôle
d'Hiempfal & M. Beaubours
celui de Marius le Pere , &
quoyque l'Auteur juge , que
le rôle de Marius eft le rôle
fuperieur, M Ponteüil a trouvé
le fecret de faire primer le
fien. Pour le rôle du jeune
Marius , reprefenté par M.
Quinaut , les fpectateurs ont
GALANT. 297
eûlieu d'en eftre fort contents.
Le rôle d'Arisbe a efté parfaitement
rempli , Mademoifelle
Duclos en étoit chargé,
qu'on reprefente encore avec
fuccés , verroit fon extrait &
fa critique trop tard , fi je
m'expofois à attendre qu'on
ne la jouâr plus pour en parler..
Extrait de la Tragedie nouvelle ,
intitulée Marius. '
Le
15. de ce mois on joua
pour la premiere fois la Tragedie
de Marius.
Ce Poëme s'eft montré au
Theâtre, fier d'une reputation
illuftre qu'il s'étoit déja faite.
Novembre 1715. S
210
MERCURE
dans plufieurs affemblées fçavantes
, il n'a pas mal foûtenu
fes titres , & le public luy donne
enfin une place honorable
entre nos pieces modernes.
Je fouhaiterois pouvoir faire
à cette Tragedie toute la
juftice qu'elle merite en l'annonçant
icy dans un extrait fidele
qui en retraçât l'idée à
ceux qui luy ont applaudie , &
qui la fic defirer à ceux qui ne
l'ont point encore vûë ; mais
comme elle n'est pas
' mée , & qu'elle ne m'eft connuë
que par la repreſentation ,
je rendray compte feulement
impriGALANT.
FI
*
pû
de ce que ma memoire en a
recueillir . Je rapporteray dan's
cet extrait tous les vers que je
pourray me rappeller pour en
faire honneur à l'Auteur , je
les melleray confufément avec
la Profe que je fupplée pour
rendre au moins le fens du
dialogue Aprés avoir donné
de cette piece l'idée la plus
vraye qu'il me fera poſſible ,
J'en hazarderay la critique , je
rendray compte de mes jugcmens
, avec tous les égards
dûs à un Auteur qui a merité
Teftime publique. Une criti
que moderée eft fouvent
Sij
212 MERCURE
moins nuifible à un bon ouvrage
qu'une exceffive apologie
; le public fe revolte con.
tre un examen trop indulgent,
& fa malignité ne manque jamais
de fe dedommager avec
excésdes droits legitimes qu'on
Juy refuſe . Monfieur de Caux
n'a pas befoin qu'on luy faffe
grace , je compte même que
fije luy decelois par hazard
quelques fautes échapées à fes
recherches , il m'en fçauroit
quelque gré, d'autant plus qu'il
fent que fa piece eft dans le
cas de ces beautez fingulieres
qui , fûres de tous les coeurs ,
GALANT. 213
foutiennent fans honte le reproche
de quelques défauts
rachetez par des graces fupericures
.
SUJET.
Marius chaffe de Rome par
la faction de Sylla , fe retira en
Afrique , fon fils qui l'accom
pagnoir, tomba entre les mains
d'Hiempfal Roy de Numidie,
qui le retint prifonnier ; une
des femmes de ce Roy, amoureule
du jeune Marius , eût la
generofité de luy procurer des
moyens de fortir de fa prifon,
quoyque par fon évafion elle
le perdit pour jamais.
214 MERCURE
Monfieur de Fontenelles a
tiré de ce trait d'hiftoire le fu
jet d'une Epître heroïque , qui
a pour titre , Arbe au jeune
Marius , it fuppole qu'Arifbe
écrit à Marius aprés qu'elle luy
a rendu la liberté , & qu'il a
rejoint fon pere.
Le même trait hiftorique
qui a donné occafion à cette
magnifique Epire , eft le germe
, pour ainfi dire , de notre
Tragedie : voyons comment
ce germe fe develope dans la
marche de l'ouvrage .
GALANT. 215
ACTEURS.
Hiempfal , Roy de Numidic .
Arfbe , deftinée à l'hymen
du Roy , Amante du jeune
Marius .
Le jeune Marius , Prifonnier
à la Cour d'Hiempfal
.
Le pere de Marius , fous le
faux nom d'Envoyé de Sylla .
Nerbal, Confident duRoy.
Phoenice , Confidente de la
Princeffe.
Cethegus , Confident du
jeune Matius.
Numerius
Marius , pere.
Confident de
La Scene eft dans une Salle du
Palais
d'Hiempfal.
216 MERCURE
ACTE PREMIER.
SCENE PREMIERE.
Le jeune Marius , Cethegus.
Cethegus ouvre le Dialogue
par ces Vers.
Qui peut vous retenir, Seigneur ,
fur cette rive ,
UnRomain doit rougir d'une douleur
oifive ,
Perfecuté du fort , fans en être
abattu ,
Il faut
que fa difgrace
ajoute
à fa vertu.
Pourriez-vous. oublier le
Heros illuftre que les deftins
poursuivent,
GALANT.
217
"
pourfuivent ,fericz vous fourd
à la voix d'un Pere infortuné
qui vous appelle à fon fecours ;
il a cfté un temps où privé de
refſources
, vous ne pouviez
donner que des pleurs à la difgrace
mais aujourd'huy vous
éprouvez une heureuſe révolution
; le Roy vous offre ſa
protection verifiez la promeffe
des Dieux qui ont annoncé
qu'un Roy de Numidie vangeroit
deux Romains opprimez
par leurs Concitoyens
.
Marius s'enflame
à ces genereux
confeils ; mais il demande
comment
il pourra fe-
Novembre
1715 . T
218 MERCURE
courir ce pere malheureux ,
puifqu'il ignore en quel climat
il s'eft réfugié.
A cela Cethegus répond .
Non , non , quelques deferts qui
Le puißm cacher,
C'est à Rome , Seigneur , qu'il
vous le faut chercher.
Affemblez y una Armée en
fon nom , lorfqu'il ſe verra
un party puiffant , il ofera ſc
montrer à fon ingrate Patrie ,
le peuple impatient du joug
de Sylla , n'attend que ces infrant
pour prendre les armes .
Il finit fon exhortation par
ces mots .
GALANT. 219
Faut-il qu'on delibere ,
Quand on va fecourirfa Patrie
&fon Pere ,
Le Roy jufqu'à ce jour paroiſſoit
incertain ,
Mais enfin il vous met les armes.
à la main
Dans nos communs malheurs
Arifbe s'intereße.
Marius fe rend aux confeils
de Cethegus ; mais aprés avoir
pris fon parti , il le fouvient
d'Aufbe & ces mots luy échapent.
Princeffe infortunée
Que je te vais couter de foupirs
de pleurs.
Tij
220 MERCURE
Cethegus demande à Marius
pourquoy il plaint le fort de
la Princelle.
Elle vange un Romain , un Roy
puiſſant l'adore ,
Que luy refteroit il à fouhaiter
encore ,
Déja pourfon hymen tout femble
preparé.
Marius répond
.
Helas ? que ne peut il être encor
thedifferé.
Cethegus penetre alors le
myftere , il s'efforce de faire
fentir à Marius tout le peril de
fa paffion pour Arifbe.
Ouvrez les yeux , voyez que de
GALANT.
221
malheurs enfemble ,
Que de crimes , Seigneur , un tel
projet raẞemble ;
Ce Roy , dont les bontez ont confervé
vos jours ,
Ce Roy , qui vous peutfeul af
feurer du fecours ,
C'eft luy que vous bravez.
Mais , d'ailleurs , quel espoir peut
vous avoirflatté?
Penfez- vous , qu'expofant &fa
gloire &&fa vie
Au fort d'un fugitif la Princeße
fe lie ?
Ah, croyez moy , Seigneur, vous
prenez pour amour
Tiij
222 MERCURE
La pitié, que pour vous elle montre
en ce jour.
Marius apprend à Cethegus
qu'il eft en effet tendrement
aimé de la Princeffe .
Cethegus luy reprefente
combien il eft honteux à un
Romain d'aimer une Numide.
Marius fe deffend de ce reproche
en traçant le caractere
de la Princeffe , dont la vertu a
fçû commander à ſa paffion
au point qu'elle a la force de
hafter fon départ.
Quoy donc répond Cethegus
, une Aftiquaine vous
dicte voſtre devoir ? eh bien ,
GALANT. 223
Seigneur , fuivez les genereux
confeils , & lors que vous aurez
mis la Mer entre elle &
vous , je n'hefiteray plus à la
croire digne de Marius.
Marius infifte , & demande
où il pourra trouver du fecours
:
Cethegus répond d'abord
que les Dieux feront pour Marius
, qu'il eft cheri des Afriquains
, qu'il tirera de grands
fecours en Lybie & en Mauritanic
, enfuite il luy trace fa
route . Nous nous embarquerons
fur le Ruber , quand nos
Vaiffeaux feront arrivez à la
Tij
224 MERCURE
Mer , nous pourrons en deux
jours aborder à Terracine &
bientoft aprés au Port de Te-`
lamon. C'est là que Cinna
profcrit par l'ennemy communs'eſt
réfugié. Vous attendrez-
là une armée que je ne
tarderay pas à vous conduire ,
vous inftruirez par des avis fecrets
nos amis découragez
qui partiront de Rome pour
fe raffembler à Telamon. Ce
beau deffein ainfi détaillé , la
Princeffe arrive. Cethegus fe
retire en difant ces mots.
La Princeffe vient, à vos devoirs
fidele
GALANT. 225
1
34
Seigneur , fongez toujours qu'un
pere vous appelle.
SCENE II.
Le jeune Marius , Arifbe.
Marius aborde. Anfbe , &
aprés luy avoir annoncé qu'il
va fe féparer d'elle , il s'interrompt
pour luy demander la
caufe de l'extrême douleur
qu'il remarque fur fon vifage .
Arisbe luy répond qu'elle
va luy annoncer un grand malheur.
Marius demand file Roy auroit
changé de fentiments à
fon égard. Preparez - vous ,
226 MERCURE
luy dit elle , à une plus funefte
nouvelle. Alors Marius n'hefite
pas à foupçonner qu'on
luy vá annoncer la mort de
fon
pere.
Arisbe confirme fon foupçon
, & luy apprend qu'en effet
un Tribun ayant commiffion
du Senat a affaffiné
fon pere®,
que cet affaffin eft à la Cour
d'Hiempfal' , qu'il a prefenté
au Roy l'ordre du Senat par
lequel il exige qu'on livre le
jeune Marius à la vengeance
de Sylla.
Matius faifi d'horreur fc.
livre aux tranſports les plus
GALANT. 227
violents , & jure la perte de
l'execrable meurtrier de fon
pere.
*
Arisbe calme les tranfports,
de Marius, en luy apprenant
qu'il a affaire à un ennemy redoutable
, qu'elle a envisagé
cet infamne affffin , & que
malgré l'horreur dont fon
crime l'avoit prevenuë , elle
avoit cfté frappée de veneration
à la vûë des vertus dont
il portoit l'image fur fon front;
elle ajoûte que le Roy n'a point
encore expliqué fes intentions,
& qu'elle va employer fes bons
offices en faveur de Márius
228
MERCURE
•
Marius quitte la Scene en
difant ces paroles .
De vôtre main j'attends tout mon
Secours.
SCENE III.
Arifbe , Phænice.
Arisbe dit à fa Confidente .
qu'elle va folliciter le Roy ,
pour fon Amant.
Phoenice luy confeille de
diff rer , de peur que fon trou ;
diffrer
,
ble ne revele fa paffion à
Hiempfal.
Arisbe perfifte par la confideration
du peril eminent , &
fort en difant :
GALANT. 229
L'amour doit tout ofer , quand
il a tout à craindre.
Fin du premier Acte .
ACTE SECOND.
SCENE PREMIERE.
Marius le pere ... .Numerius.
Numerius ayant appris aux
extrêmitez de l'Italic les dernieres
revolutions de la Repu
blique , la défaite de Marius
& fa fuite en Afrique , fuivit
fon amy & tomba dans la
Courd Hiempfal ; là il apprend
la détention du jeune Marius
, il y refte dans la vûë d'art
230 MERCURE
racher ce Heros à la paffion
qui luy fait oublier ce qu'il
doit à fon pere ... au commencement
du fecond Acte
Numerius rencontre à la Cour
Marius le pere qui l'inftruic
des motifs iniques de fa profcription
, il luy apprend que
le Senat l'ayant honoré du
Commandement de l'armée
contre Mithridate , Sylla , loin
de luy remettre, fuivant le decret
du Senat , les troupes qu'il
commandoit , l'eftoit venu
charger avec ces mêmes troupes
, qu'aprés la défaite entiere
par Sylla il avoit cfté forcé
GALANT . ` 231
de chercher fon falut dans la
fuite , & que fa deſtinée l'avoit
enfin conduit à la Cour
d Hiempfal... Numerius lui apprend
qu'il ett en extrême pe
il chez ce Roy barbare, qu'un
Tribun chargé des ordres
de Sylla y vient exiger qu'on
luy livre le jeune Marius ...
Marius le raffeure en lui difant
qu'il attend fon falut de cet
Envoyé même de Sylla ..
Numerius demande , quel eft
donc ce Tribun infidele à Sylla ...
Marius répond. Moy ... Numerius
furpris , infifte & dit ,
comment ? Sylla voſtre Emule
232 MERCURE
Vous charge d'un ordre contre
voltre propre fils ... alors Marius
dévelope ainfi l'énigme .
Sylla depuis ma defaite força
le Senat à profcrire ma tefte ,
un Tribun chargé de ce décret
me vint affaillit à Minturne
avec des forces fuperieures ,
mon génie m'arrachi à ce pefil
, je tuay ce Tribun même
qui avoit ofé promettre ma
refte à Sylla , je m'emparay du
Sceau du Senat dont il effort
porteur , je trouvay dans fes
dépefches un ordre de Sylla à
Hempfal de livrer le jeune
Marius refugié chez lay. Je
compris
GALANT. 233
compris que cette commiffion
pouvoit eſtre dans mes mains.
un moïen fûr de tirer mon
fils de cette Cour dangereuſe
où il eft retenu par un fol
amour.
Fay fçû que trop fenſible à de
funeftes charmes
Mon fils à mes malheurs n'accor
doit
que
des larmes.
J'ay befoin de ce fils pour
encourager mes amis & leur.
faire embraffer avec confiance
de vaftes projets que mon
grand âge femble ne pouvoir
Loûtenir. Je me fais annoncer
icy fous le nom de l'affaffin
Novembre 1715. V
234 MERCURE
même de Marius , & j'éxige
au nom du Senat qu'il me
livre l'autre victime ; peuteftre
que mon fils qui s'eft cru
libre icy , y eftoit captif en
effet ; le Roy , fous de feintes
carreffes a peut - cftre caché à
mon fils fa fervitude ; mais il
n'importe , il faut que fes vûës
perfides cedent à la terreur que
luy va imprimer le nom de
Sylla ; j'ay honte , Numerius ,
de me voir forcé de paroiftre
icy fous une autorité auffi
Fontcufe , que dis je , je feray
contraint de louer le lâche ,
l'ingrat Sylla ? Il faudra le
GALANT. 239
peindre au Roy avec les traits
de la vertu & de la veritable
grandeur ? Le Roy arrive pour
donner audiance à l'Envoyé
de Rome , Numerius ſe retire .
དང་ ཚུ་༦༩
SCENE II.
Marius le Pere , fous le faux
nom d'Envoyé de Sylla ,
le Roy , Nerbal.
L'Envoyé de Sylla expofe
fa Commiffion au Roy, & le
fomme de livrer le jeune Ma
fius aux voeux du Senat.
Le Roy répond , qu'il eft
furpris que l'affaffin d'un homme
dont la valeur fauva tant
V ij
236 MERGURE
de fois les Romains , vienne
demander au nom de ces Romains
même , qu'on livre encore
le fils à leur ingrate fureur.
Vous ofez dans nos murs nous
traiter de barbares ,
Vous l'êtes plus que nous , jamais
nos mains avares
Secondant les fureurs d'un injufte
Senat,
N'ont encore à prix d'or vendu
l'affaffinat.
Ne vous imaginez donc
pas , continue-t il , que je fois
jamais tenté d'entrer dans aucune
Confederation avec l'un
GALANT. 237
ou l'autre Emule.
Marius & Sylla tout eſt égal
pour moy ,
Et mon coeur entr'eux deux eft
maître de fafoy.
Il eft vray que mes Ayeux
s'acquirent autrefois la protection
des Romains par une perfidie
pareille à celle que vous
exigez de moy mais je détefte
leur politique..
Je renonce à leur gloire & la tiens
pour honteuse ,
Je garde dans ma Cour le jeune
31
Marius ,
Et Rome peut de vous apprendre
mes refus
238 MERCURE
Marius veut intimider le
Roy , en luy exagerant la puiffance
des Romains que fon refus
armera contre luy.
Rome commande aux Rois ,
Et la terre en tremblant fe foumet
àfes loix.pu
Le Roy répond
ces faftueufes
menaces qu'il n'a point
encore receu la loy des Romains
& qu'il regne auffi bien
que Mithridate , enfuite il luy
declare que fon refus ne part
pas de fon affection pour Ma
rius , depuis qu'il s'eft refugié
chez moy , pourſuit- il , j'ay
compté fur une victime que le
GALANT. 239
fort m'envoyoit , j'ay penſé
que la détention d'un Romain
délivroit Univers d'un ennemy
dangereux , je fais fuivre
en fecret les pas , & à force de
bons traitemens je luy ay caché
fa captivité , plût aux
Dieux que le pere eût accompagné
fon fils en ma Cour.
Et croyez que mes voeux auroient
été remplis
,
Si lepere en ma Cour avoitfuivi
le fils,
Lejeune Marius arrive .
240 MERGURE
SCENE III.
Marius le pere , le Roy , le jeune
Marius , Nerbal.
Le jeune Marius fçachant
qu'Hiemplal donne Audiance
à l'Envoyé de Rome , vient
pour le poignarder à la vûë du
Roy même.
Je vais le poignarder entre les
bras du Roy.
En approchant Hiempfal ,
il luy reproche avec menaces
l'audiance dont il honore le
meurtrier de fon pere..
Vous ofez le voir, & luy
__parler ?
Enfuite
GALANT. 241
Enfuite fans attendre la réponſe
du Roy , il fond fur l'ennemy
& reconnoiſt ſon
pere ,
dans le moment qu'il eſt preſt
à frapper... A cette vûë il demeure
immobile & fon faififfement
lay ofte la parole.
Marius pere , maistre de
fon trouble , prendfon parti ,
& dit avec infulte à fon fils :
Ton immobilité vient de ta
furprife , tu reconnois dans le
meurtrier de ton pere ſon ami
le plus tendre ; mais apprends
qu'il n'y a rien de facré pour
un vrai Romain , lorfqu'il s'agit
du falut de la Patrie .
Novembre
1715.
• X
242 MERCURE
Le jeune Marius ne revient
point de fon trouble , & ne
peut feconder l'artifice de fon
pere , qui , pour fauver le peril
d'un plus long filence , reprend
la parole en infultant de nouveau
à fon fils , & fe retire en
avertiffant le Roy qu'il doit
avoir pour fufpecte la protection
qu'Arifbe accorde
Marius.
SCENE IV .
Le jeune Marius , le Roy ,
Nerbal.
Le Roy fait éclater fon indignation
contre l'Envoyé de
GALANT. 243
Rome , & promet la protection
à Marius.
Quoy? montrer à mes yeux une
telle infolence ?
•
N'en craignez rien , Seigneur,
je prends vôtre dffence
Mon bras pour le punir
Ces dernieres paroles du
Roy font trembler Marius ,
Hiempfal qui remarque fon
trouble ,lui en demande la caufe
; Marius répond que la mort
de fon pere , prefente à ſon
fouvenir, le fait fremir.
Le Roy le renvoye par ces
paroles.
Je vous réponds de tout , laiſſez-
Xij
244 MERCURE
nous un moment ,
Seigneur , foyez tranquille.
Le Roy demeure fur la
Scene avec Nerbal.
SCENE V.
Le Roy , Nerbal.
Le Roy revele à fon Confident
les confeils de fa politique.
Enfin je deviens maistre
De deux grands ennemis que
Tibre a vû naiſtre ,
le
Ce Miniftre infolent quife livre
en nos mains ,
Ne rendra pas fi tôt fa réponse
aux Romains ;
GALANT . 245
Que ne puis-je , Nerbal , au défaut
du tonnerre ,
De Rome , dans ma Cour vanger
toute la terre.
Nerbal infinue au Roy qu'il
y a grand peril à violer ainfi
le droit des gens , que les Romains
ne manqueront pas de
venir les armes à la main tirer
vengeance de cette infulte.
Le Roy répond :
Je ne crains point Sylla , les troubles
d'Italie
Ont dequoy l'occuper le reste de
Sa vie.
Enfuite il decouvre à Nerbal
les foupçons jaloux , qui
-
X jij
246 MERCURE
s'élevent dans fon ame , il fe
fouvient de l'avis que l'Envoyé
de Sylla luy a donné dans la
troifiéme Scene .
Arifbe a pris pitié de cet infortuné
,
Elle croit que , fans elle , il étoit
condamné ;
Je voulois luy donner , pour preu
ve de mon zele ,
C
que
mon interêt m'avoit dicté
fans elle ;
Mais au fonds de mon coeur s'éleve
un noir foupçon .
Nerbal dir au Roy , que
puifque Marius lui eft fufpect ,
il ne doit pas s'obſtiner à le
GALANT 247
retenir dans la Cour ; le Roy
ſe refuſe à cette confideration,
il infiſte ſur l'interêt qu'il a à
verifier ou démentir les foupçons
.
Allons trouver l'ingrate ,
Arrachons fon fecret par l'espoir
qui la flatte ,
Et,fi de cet amourj'ay des avis
certains
,
Malheur à qui m'outrage , &
malheur aux Romains.
Fin du fecond Acte.
Xiiij
248 MERCURE
ACTE TROISIEME.
SCENE PREMIERE.
Marius;père,feul.
Marius n'a point vû ſon
fils depuis le fecond Acte , il
reflêchit au peril de
trevue,
dont Hiempfal a efté témoin ,
il excufe le filence & l'immobilité
de fon fils par le trouble
qu'il a reffenti lui même , &
par la violence qu'il s'eft faite
pour le furmonter. Son fils
arrive.
GALANT. 249
Rઉલ્યુ છે
SCENE II.
Marius , fon Fils.
li- Lejeune Marius arrive fur
la Scene , fon pere vole à fa
rencontre ils s'embraffent
avec les demonſtrations
Iles
plus tendres le pere demande .
au fils , file Roy n'a rien foupa
çonné de leur embarras commun.
Le fils répond que non
que le Roy detefte dans Ma-l
Fius , d'aflaffino de Marius mê
me Aprés cet éclairciflement
,
Matius reproche avec bonté à
fon fi's fa paffion pour! Arisbe,
paffion qui l'a jufqu'ici foaf
250 MERCURE
trait à fon devoir.
Fe fçais que vostre coeur répond
àfa tendreffe.
•
Un coeur Romain peut-il
fans honte recevoir les loix
d'une Numide ?
Le coupable s'excufe ici , à
peu prés , comme il s'eft excafé
du même reproche dans
la premiere Scene du premier
Acte , c'eſt à dire , qu'il offre
les vertus éminentes d'Arisbe
en compenſation de ſa naif
fance.
Marius pere répond. C'eſt
donc à la Princeffe à juft fier
par unc action d'éclat la pâſGALANT
250
fion qu'elle vous a infpirée à
exigez d'elle , mon fils , qu'elle
facilite vôtre évafion , qu'elle
vous ménage des moyens feurs
d'échaper la nuit prochaine à
Hiempfal ; faites lui craindre
que le Roy déferant à des vûës
vraïement politiques , ne fente
enfin le peril de refufer aux
Romains la victime qu'ils exienfin
que le même
gent ,
amour
qui faifoit
voftre
hon.
te , devienne
l'inftrument
de
vôtre gloire & de ma vengeance
. Après
avoir dicté à fon fils
fon devoir
, il fe retire , en lui
recommandant
de cacher
font
252 MERCURE
déguiſement a la Princeffe.
SCENE III.
Le jeune Marius , Arifbe.
Marius declare à Arisbe
qu'il ne compte point fur la
foi des promeffes d'Hiempfal,
que les menaces du Senat lui .
feront rétracter fes premiers ;
fentiments lorfqu'il aura medité
mûrement fur fon peril ,
qu'il ne voit qu'un moïen d'échaper
au fort qui le menace ,
ce moien , c'eft que la Princeffe
facilite fon évafion la nuit prochains,
o
Arisbe rejette la propofi- :
GALANT. 253
tion de Marius ; lors que vostre
pere vivoit encore , vous vous
deviez entier à ſa vengeance
je hâtois voſtre fuite fans me
laiffer ébranler à la vûë de ma
perte & de vôtre propre peril ;
aujourd'huy que vôtre fort a
changé de face , ma conduite
doit s'accommoder à fa révo .
lution , vôtre pere eft mort
avec luy tombent toutes vos
efperances , avec luy tombe
le courage des amis que fa dif
grace n'avoir pu luy enlever ,
la vengeance de Sylla n'eft
point encore affouvie , il demande
vôtre fang. Tout PU254
MERCURE
,
nivers femble avoir confpiré
vôtre perte , cette Cour eft le
feut alyle qui raffeure Arisbe
allarmée , cile y veille au foin
de vos jours ... Ce foin vous
importune , cruel voilà le
peril auquel vous voulez échaper...
à ce reproche tendre
Marius répond qu'il ne fe fent
pas la force de voir fon hymenée
qui doit fe celebrer le lendemain
avec le Roy.Arisbe lui
reproche fon injuſtice
croyez vous donc , ingrat , que
je fois capable de donner ma
foy à Hiempfal , non , Marius,
que cette crainte n'entre pour
•
GALANT . 255
rien dans vos deflcins .
Marius eft forcé de ramener
la Princefle au peril que le
Roy n'cxauce enfia l'Envoyé
de Sylla.
Arisbe répond , ne crains
rien , Marius , de cet execrable
affaflin , j'ay pourvû à fon
fupplice il fera égorgé par
mon ordre la nuit prochaine,
Marius fremit du peril de
fon pere , il rappelle les efprits
& s'efforce de détourner la
Princeffe de ce meurtre. Arisbe
furpriſe , confuſe , impure
à lâcheté les fentiments
de Marius , je voulois , luy
256 MERCURE
dit - elle prendre fur mon
compte ton propre devoir ,
je voulois te cacher mon projet
& te donner la joye de la
furpriſe , lors qu'il auroit eſté
confommé , tu m'as forcé de
te confier mon , deflein & au
lieu d'en envier la gloire , tis
l'envifages avec horreur ; mais
n'importe , je fuppleray à ta
foibleffe &je n'écoute plus tes
répugnances.
Qui doit ne te plus voir , n'arien
a minager! To
Marius fe trouve alors forcé
pour fauver fon pere de réveler
à la Princeffe le fecret qui
luy
GALANT. 257
luy avoit efté impoſé à la ſeconde
Scene de cet Acte. Le
Roy paroift au fonds du Theâtre.
SCENE IV.
Le Roy , Arifbe , Marius .
Le Roy arrive pour éclaircir
fes foupçons jaloux avec la
Princeffe. Il prie Marius de fer
retirer & refte feul avec Arisbe.
SCENE V.
Le Roy , Arifbe.
Hiempfal dit à la Princeffe
qu'il commence à fentir que la
protection qu'il accorde à Ma-
Novembre 1715. Y
258 MERCURE
rius luy peut devenit fatale
il luy demande enfuite ce que
penfe Marius dans ces triftes ,
conjonctures .
La
Princeffe répond que
Marius fent toute la rigueur
de la deſtinée ; mais que la generofité
du Royle raffûre contre
la perfecution de Sylla icy
il luy échape quelques pleurs.
Le Roy marquant ces
pleurs , lui dit .
Vous partagez les maux
qu'auroit- il à craindre ,
eb
Quelque foitfon malheur , je ne
faurois le plaindre ,
Madame , & quand on peut être
GALANT. 259
écouté de
vous ,
Prêt à perdre la vie on fait mille
jaloux :
Ah ! dans lefort affreux qui caufe
mes allarmes
Ponvoit- il être plaint par de plus
belles larmes ;
Vous vous troublez ?
Anfbe répond:
Qui , moy , Seigneur , quoy vous
pensez ...
Le Roy:
Oui vous l'aimez , perfide , &
vous me trahiffez.
Non , Seigneur , reprend
Arifbe , vous n'eftes point trahi
, je fais gloire d'avoir efté
Y ij
260 MERCURE'
fenfible aux malheurs d'unHeros
digne d'un autre fort , our ,
la haine ingrate des Romains
liguez contre lui , m'irrite , j'aimois
en lui l'illuftre ennemy de
ces tirans abhorrez de tout l'U
nivers ...mais les Dieux l'ont
condamné ; puiſqu'il vous de
vient fufpect ,je l'abandonne à
toute l'horreur de fa difgrace ,
ouï , Seigneur , qu'il foit la
victime de ma gloire & de
voftre repos , livrez Marius
la fureur de Sylla.
Le Roy hefite à croire
qu'Anbe parle icy fincerement
, mais elle appuye fur le
GALANT . 261
confeil de livrer Marius , &
declare qu'elle va annoncer à
l'Envoyé de Sylla que le Royluy
abandonne fa victime.
Le Roy adopte ce confeil .
C'eft affez , y confens , qu'en
partant de ces lieux ,
Il emporte avec luy des foupçons
odieux.
Arisbe fort pour s'acquitter
de la commiffion dont elle
vient de fe charger , le Roy
refte feul fur la Scene.
SCENE V.
Le Roy feul.
Hiempfal dans un mono262
MERCURE
M..
logue d'environ vingt vers fe
juſtifie de fon mieux du crime
de manquer de foy à Marius.
Rome à fon gré de fes
enfans difpofe,
Ah!
que
N'allons point reveiller fafureur
qui repofe
Laiſſons-là s'afforblir & tomber
par fes coups ,
Je me vangeray d'elle en fervant
fon courroux.
Nerbal arrive.
SCENE VI.
Le Roy , Nerbal.
Nerbal en arrivant dit avec
émotion :
GALANT . 263
Ah Seigneur croirez vous ce que
je viens vous dire ,
Le Roy... quoy donc ?
Neibal ... Marius n'eft point
mort.
Le Roy , il refpire ? ....
mais comment pouvoir douter
de la mort de Marius , elle
m'eft atteſtée par fon affaffin
niême ... Seigneur , répond
Netbal , défiez vous de l'Envoyé
de Sylla .
Tout ce qu'il vous a dit n'eft
qu'un vain stratagême ,
Cet affaffin ....
Le Roy. Eh bien !
T
Netbal. C'eftMarius lui - même.
264 MERCURE
Le Roy. Mais cet Envoïe
de Sylla , que tu prétends être
Marius lui même , m'a remis
la Lettre de Sylla avec le Sceau
du Senat ?
Nerbal ... Seigneur , je fuis
certain que cet Envoïé n'eft
autre que Marius , il a été reconnu
ici par un Soldat , qui l'a
connu dans le temps qu'il
commandoit lesRomains contre
Jugurtha ; le témoignage
de ce Soldat ne m'eft point fufpect
, il a vû durant plufieurs
Campagnes ce Romain dans
nos contrées , & d'ailleurs Marius
eft un de ces hommes dont
les
GALANT 265
les traits font trop marquez
pour pouvoir être confondus..
Ses traits font trop marquez pour
pouvoir s'y méprendre.
Le Roy aprés cet avis renvoie
Nerbal.
C'en eft affez , Nerbal , dans
Labs cette obſcurité
• Firay jusqu'à son coeur chercher
la verité.
7
Fin du troifiéme Acte.
ACTE QUATRIÈME,
།
SCENE PREMIERE.
Arifbe , le jeune Marius.
Arisbe apprend à Marius
Novembre 1715. Z
266 MERCURE
qu'il va enfin eftre livré à fon
pere ,que le Roy par un fen
timent jaloux l'abandonne à
la vengeance de Sylla.
Ilfauve la vertu par le motif
du crime.
Marius fe refufe à la joye
& fe donne entier à la douleur
de perdre Arisbe , il ofe enfuite
lui propofer de fuir avec
lui. Arisbe detefte ce confeil.
Je reffens , lui dit elle , toute
l'horreur de la perte que je
fais en te fauvant ; mais ma
douleur toute profonde qu'
elle eft , ne me fera rien faire
indigne & de Marius
quic
& d'Arisbe.
GALANT. 269
·
Marius lui demande comment
elle pourra échaper au
devoir qui la condamne à
époufer le Roy... laiſſez moy,
réponder elle , laiſſez moy le
foin d'accorder ma gloire &
mon repos , je fçauray me
dérober à cet hymenée fans
intereffer ma vertu.
Marius comprend que la
Princeffe medite de fe donner
la mort aprés lui avoir accordé
fa liberté, il fe livre à la douleur
la plus defefperée.
Arisbe lehenappelle à des
fentiments plus conformes à
fes deftinées prefentes , elle lui
Zij
$68 MERCURE
mot
retraces les devoirs qui llaftachent
à la fortune de fon perez
elle allume dans fon coeur tou
te la fureur de la vengeance }
& quitte enfin Marius à qui
elle dit pour adieux :
Je vous aime je fuis, vous m'aiz
mez frieze mosdərba
Tandis queda Princeffe fort
par un côté dy Theatre , Maius
percentre par l'autrening
Sbrocas nove tulebyr 100
SCENE +
Marius , fon Filsaq ul
Marius qntnetidnodlom fils
du grand fpectacle que fa ventgeance
va donner à l'Univers
GALANT 269
il luy montre à la fuite de fes
itriomphes la dignité de Conful
que les Dieux lui promertent
pour la feptième fois ,
jouit par avance du fang de
Sylla & de fes Confederez ; ces
images n'enflament point le
jeune Heros, il n'eft occupé que
do crime de s'armer contre fa
fon
propre
Patrie
, pere com
bat fon fcrupule
par la- maxime
fuivante
, a bea
Quand on voitfur le Trône un
injuste pouvoir ,
La revolte eftpermifé & devient
un devoir.
-Le jeune Marius, amuſé en-
Z iij
270 MERCURE
fuite fon pere des interefts
d'Arisbe , le pere aprés lui
avoir fait honte de fa foibleffe
lui donne fes derniers ordres
par ces paroles.
Songe à Rome , au Tyran qui luy
donne la loy.
Le Roy paroiſt au fonds du
Theâtre , Marius renvoïe fon
fils.
Sors , nous fommes perdus , le
Roy nous trouve enfemble.
SCENE III.
Le Roy , Marius , Envoyé de
Sylla
Le Roy trouvant icy l'EnGALANT.
271
voyé de Sylla en bonne intelligence
avec Marius , a raiſon
d'ajoûter quelque foy à l'avis
que Nerbal luy a donné à la
fin de l'Acte precedent , il
veut donc penetrer ce mystere;
voicy comme il s'y prend .
Le Roy ... De voſtre cruauté,
Seigneur , je fuis furpris ,
Teint du fang paternal s'offrir
aux yeux du fils ?
Marius répond que chargé
par le Senat de conduire le
profcrit à Rome , ils doivent
s'accoûtumer à la vûe l'un de
l'autre.
Le Roy...Il ne vous verraplus,
Z iiij
272 MERCURE
Seigneur , & dés demain or
Vous ne fortez d'icy que fa tefte
à la main, i
Marius . Que dites - vous
*Seigneurs
Le Roy .. D'où vient cette
furpriſe !
Lorfque dans vos deßeins ma
main vous favorife,
Les Romains, continue til,
exigent que je leur livre Marius
, ils ont juré la mortelle
leur coûteroit un cime , je
prends fur moy la honte de
ce crime .
Venez donc , Suivez may , Sei
gneur,foyez témoin i
CALANT * 73
Que je fais quelquefois fervir
Rome au besoins sula
Le Roy remarque le trou
ble de Mariusiu tave diom
Vous fremißez ? quelle terreux
fondaine portal
Peut faire en moins d'un jouk
chanceler votre haine.
Marius reprend toute fa
dignité , & die au Roy qu'il
ne penetre pas fes vrais fentimens
, qu'il eft bien éloigné
de compatir au fort d'un Romain
qui a merité la haine de
La Patrie , mais qu'il eft indigné
qu'an Roy ofe penſer à
vanger Rome . Sçachez qu'elle
174 MERGURE
eft jalouſe de ſes decrets , fçachez
qu'un Romain.condamné
par la Patric doit être immolé
avec pompe dans fon
propre fein , & que la victime
illustre reçoit le tribut confolant
de fes pleurs.
Elle en reffent une douleur
profonde ,
Et la mort d'un Romain doit un
exemple au monde.
Le Roy .. vous trahiffez ,
Seigneur , les intentions de Sylla
, il a fait choix en vous d'un
Miniftre infidele ; pour moy ,
je fçaurai le fervir au gré de
fes fouhaits.
GALANT 275
Etpar un Envoyéplusfidele que
evousy .
L'inftruite que mon bras afervi
fon courroux.
Marius Ah , Seigneur ,
arrêtez ?
Le Roy ... C'est trop longtemps
attendre.
Marius .. Je perirai moi - même ,
ou fçaurai le deffendre.
Le Roy.. Seigneur , j'ouvre les
yeux je fuis aff-z inftruit ,
Et par un bruit trompeur on ne
m'a pas féduit.
Le jeune Marius vous eftcher.
Marius ...Moy je l'aime.
Le Roy...Vous deffende um
fils ?
176 MERCURE
Marius ...Moyfun pere?
Le Roy... Quy vous - même.
Su Marius vorant que tour cft
découvert , & que la feinte devient
inutile , die au Roys
Oly , je fuis Marius
Et mon nom eſt trop beaupour le
difavoiter.
Voyodes fimires dans lèlt.
quelles j'ai refferrentes Etats
autrefois fi vaftes , effaic ton
pouvoir fur deux hommes illuftres
qui tiennent ferme çontre
l'Univers armé ,
Mais crains encor le fort daiFugurtha
, pubi A
Aprés ces courageufesind
CADANI 177
naces , Marius quitte la Scene
le Roy,ordonne à fes Gardes
dele livro. A such ran2
Gardes , fuinez fes pas , quel orto
gubil & quelle andace
Arrefté dans mes fers , l'infolent
51 lí , abimpe menace uplo
Il mounequal sub 12 6 sivil
CONA SCENE IV, 10.V
LaRyYoul
alle Le Roy obvie me gjht
Marius lui a donné à la troifiéme
Scene du fecond Acte
des foupçons contre Arisbe.
Le perfide ? il ofoit accufer ce que
J'aime
278 MERGURE
Ab !je vois les détours de fon
vain ftratagême ,
Sans doute il fperoit que més
Joupçons aigris
Dans fes bras à l'inftant alloient
livrerfonfils.
Quelques vers aprés , il fe
livre à un autre foupçon.
Mais quel auire foupçon
Vient jetter dans mon ame un
funefte poison ,
Dufort de Marius Arisbe eft-elle
As inftruite ?
Cherchoit elle du fils , ou la mort,
adar ou lafuite ? A
Ah !
fanstrop
éclaircir
unodieux
GALANT. 279
mysteres
Faifons couler le fang & dufils
du pere ,
Pourquoi chercher entr'çux tant
de prétextes vains
Tous deux font criminels , tous
deux ils font Romains .
Point de pitié , fuivons le tranf
port qui m'anime , an
Et nous verrons aprés fi c'eftjuf
tice , ou crimejmong a li
2017 M xush est
Fin du quatriémo Actenos
* MERCURE
ACTE CINQUIEME
SCENE PREMIERE,
2023 202 Arisbe feule,
28 Dans l'entre -temps du quatriems
Acte au cinquième
Arisbea santé la foy d'Amin
tas , Capitaine des Gardes du
Roy.ll's'aft livré à fes deffeins ,
il a promis de faciliter l'évaſion
des deux Marius , il a déja
comfileursgardes deslol.
dats fur lefquels if croit pouvoir
compter.
Arisbe troublée s'occupe
icy du grand évenement.
qu'elle
GALANT. 281
qu'elle vient de preparer .
Amintas me fera il fidele
aurat ille courage de fauver
au Roy , le crime qu'il médite ;
il a peut eftre , le perfide , il a
peut - eftre déja trahi mon fecret
. mais , non on ne me
trahit point , Amintas m'eſt
filele , il fauve Marius ch
quel coeur grands Dieux ,
feroit affez baibare pour lui
manquer de foy …… . Phoenice
arrive. M
•
25 SCENE IL
Arisbe , Phoenice.
Phoenice vient dire à la Prin-
Novembre 1715.
A a
282 MERCURE
ceffe , que la Barque eft fur le
rivage , en état de recevoir les
deux Romains ... Cethegus
paroift.
SCENE III.
Arisbe,Phanice , Cethegus.
Cethegus apprend à la Princeffe
qu'Amintas a rétracté les
engagements , que la réflexion
la ramené à fon devoir envers
le Roy , qu'il vient de changer
la garde des deux Marius &
qu'ils font tres étroitement
refferrez.
Le remords s'eftfaifi de cette ame
vulgaire ,
GALANT . 283
Il a changé la garde , & du fils
du pere ,
Taus ceux qu'auprés de nous vos
foins avoient placez
Parfon ordre cruel viennent d'être
chaſſez.
Céthégus fe retire aprés
avoir annoncé cette funefte
nouvelle , Arisbe de fofperée
renvoye Phoenice pour obſerver
tout ce qui fe paffe , &
luy en venir rendre compte.
Le jeune Marius arrive fur la
Scene.
A a ij
284 MERGURE
SCENE
IV
a 'I
13
Arifbe , le jeune Marius. T
Ces malheureux Amans s'entretiennent
douloureufement
de leur peril commun . Marius
qui voit la mort certaine ,
fupplie Arisbe de luy fauver la
honte de perit par les mains
d'Hiempfal , il exige avec inftance
qu'elle luy donne fon
poignard ... d'abord Arisbe
a horreur du deffein de Marius
; mais comme il infifte en
juftifiant fon defefpoir , elle
code , mais animée du même
courage,ouï, dit - elle , infultons
GALANT 288
au fort qui nous menace , tu
recevras ce poignard de la
main d'Arisbe , mais teint de
fon fang ... le pere de Marius
qui arrive fur lay Scene fuivi
de Céthégus fufpend le defef.
poir des Amans.
IV SXB2
SCENE V.
Arifbe , Marius , fon Fili.
Marius vient annoncer à
fon fils qu'enfin tout est prest e .
pour le départ Qu'Amyntas
n'eft rien moins qu'infidele ,
qu'il avoit change la premiere
garde pour en fubftituer une
d'une fidelité plus, éprouvét ,
286 MERCURE
Céthégus prefente une épée
au jeune Marius qui demeure
immobile les yeux fixez fur
Arisbe. Marius pere foûtenu
des genereux confeils d'Arisbe
même emmene enfin fon fils.
SCENE VI.
Arifbe feule.
Arisbe dans une Monologue
Elegiaque , fe livre aux
mouvemens variez de ſa douleur
... Phoenice arrive.
SCENE VII.
Arifbe ,Phænice.
Phoenice vient dire à la PrinGALANT
287
"1
•
ceffe que le Roy inftruit de la
fuite des Romains les fait pour
fuivro, à peine a t'elle dit cette
nouvelle que le Roy paroift
au fonds du Theâtre donnant
cet ordre à Nerbal.min
Ils mourroient glorieux en mourant
fous les armes ,
Qu'on deffende leurs jours de tout
fanglant effort ,
Soldats , je veux leur honte encor
leur mort.
plus
que
Le Roy
aprés
avoir
donné
cet ordre avance fur le devant
du Theâtre.
188 MERCURE
SCENE
VIII
$1150 Le Roy , Arifbeit
Le Roy ... Quoy , Madame, en çes
* lieux vous devancez kaurores
Qui pourra m'expliquer des proz
-Lois ta jets, que j'ignorewho medi
Que cherchez vous icy , dans
20h l'instant précieux voy
Où le fommeil encor devroit ferwasto
mer vos yeux;
I
Vous ne répondez rien ? on me
danobutrabit cruelle.
- Atisbé répond au Roy qu'ch .
le fe juftifiera mieux qu'il ne
voudra luy même des foupçons
qu'il a conçû contre elle.
-Je
GALANT . 289
Je me juftifieray mieux que vous
ne voudrez .
Le Roy .. Ah je vous aime encor,
tâchez d'eftre innocente ,
Madame ……….
Nerbal arrive.
SCENE IX.
Le Roy , Arifbe , Nerbal.
Nerbal vient apprendre au
Roy , que les deux Romains à
force de courage, ont échapez
aux affaillans , qu'aprés en avoir
fait un grand carnage , ils ont
paffez le Ruber à la nage , &
ont laiffez les troupes du Roy
fpectatrices de leur fuite.
Novembre
1715 . Bb
290 MERCURE
Le Roy entre en fureur &
s'adteffant à Nerbal , dit ...
Tu te plais à vanter les efforts
de leur bras ,
C'eft toy qui m'a trahi , perfide
tu mourras.
Arisbe alors revele au Roy,
que c'est elle qui a fauvé l'un
& l'autre Marius , de fes mains
barbares ; que le feul Amintas
eft entré dans fa confpiration.
Elle avoue fa paffion pour le
jeune Martus . Voila tous mes
forfaits , dit - elle , & fe frappant
d'un poignard, ajoûte : Et voila
ta victime.
GALANT. 291
Le Roy. Ah , Madame ; elle expire',
belas ! Dieux inhumains
Faut- il payer fi cher le falut des
Romains.
Fin du cinquiéme & dernier
dAcc. dam.b
L'Auteur de l'extrait a fouhaité
, que je transferaffe au
mois prochain l'impreffion de
fon examen critique. Il m'a dit
pour raifon , que , quoy que
Les remarques ne doivent entrer
en aucune confideration
dans le fort de la Piece , il luy
fembloit du devoir étroit d'un
galant homme , de ne les faire
Bb ij
292 MERCURE
paroiftre , que quand l'Auteur
aura recueilli tous fes droits.
Cette Tragedie, en lui fuppofant
même le plus grand fuccés
, fera dévolue aux Comediens
le mois prochain , & fera
imprimée , alors la critique
aura d'autant meilleure grace
à le montrer , qu'elle fera contradictoire
avec la Piece , com
Pendant que nous fommes
fur le chapitre de la Comedie ,
il eft à propos de dire en paffant
un mot des Comediens , non
pas que je croye le Lecteur fort
intereffé à lire ce qui les reGALANT
293
garde ; mais parce qu'érant
membres d'une Troupe publique,
& expofée tous les jours à
la vue de tout le monde, il peut
fe trouver des gens curieux
d'apprendre de leurs nouvelles
& c'est justement pour ceuxlà
que je dis que Meffieurs Poif
fons pere fils font rentrez à
la Comedie , qu'ils y ont joücz
avec fuccés , & reçû mille applaudiffements
; mais que malgré
cette juftice dont le Public
les honore, les Spectateurs font
rebutez de fe les entendre annoncer
& de voir tous les
jours les affiches ornées du fafte
Bb iij
194 MERCURE
de leur nom .. @ matt
C'eft en leur faveur qu'on
a été obligé de faire une reforme
,Maadame la Ducheffe de
Berry ne voulant point , par
ún excés d'indulgence , charger
la Troupe d'un nombre
furnumeraire d'Acteurs . Le
fieur Moligny a eu le malheur
d'être compris dans cette reforme
, fans que fa difgrace aie
été une fuite de fa negligence
ou de fon incapacité ; mais feulement
parce que le fieur Dumirail
qui faifoit les mêmes
rolles que luy , a eu fur luy l'avantage
d'eftre propre aux BalGALANT
295
ces
lets & autres divertiffements
qui ont lieu dans plufieurs picla
Comedie n'ayant pas
d'ailleurs la liberté de prendre
hors de fa Troupe , des Acteurs
pour fervir à l'execution
de ces divertiffements . Voila
le motif de fon exclufion ; mais
un grand nombre de fuffrages
illuftres luy donne lieu d'efperer
la rentrée à la Comedie.
J'ajoûte à cet article que les
Comediens nous menacent
, ou
plûtôt qu'ils ont refolu de mettre
les places de leur Amphitheâtre
à trois livres douze
fols. Si on les laiffe les Maîtres
Bb iiij
296 MERCURE
de cette vexation , à qui en appeller
de leur tyrannie ? c'eſt
auPublic luy même , à s'en venger
, & il eft trop fage , pour
daigner honorer de fa prefence
, les Tyrans de fes plaifirs.
On continuë a joüer Marius
,M. Ponteüil y fait le rôle
d'Hiempfal & M. Beaubours
celui de Marius le Pere , &
quoyque l'Auteur juge , que
le rôle de Marius eft le rôle
fuperieur, M Ponteüil a trouvé
le fecret de faire primer le
fien. Pour le rôle du jeune
Marius , reprefenté par M.
Quinaut , les fpectateurs ont
GALANT. 297
eûlieu d'en eftre fort contents.
Le rôle d'Arisbe a efté parfaitement
rempli , Mademoifelle
Duclos en étoit chargé,
Fermer
9
p. 56-69
De Melilla, c'est une Ville d'Afrique, depuis long-temps (comme Ceuta) assiegée par les Mores.
Début :
Du 5. Decembre 1715. Le 9. du mois passé un [...]
Mots clefs :
Maures, Ennemis, Camp, Mines, Ennemi, Travail, Tranchée
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De Melilla, c'est une Ville d'Afrique, depuis long-temps (comme Ceuta) assiegée par les Mores.
DeMelilla, c'est une Ville d'Afrique
, depuis long-temps
( comme Ceuta ) affiegée
par les Mores.
Du 5. Decembre 1715 .
Le 9. du mois paffé un
chariot chargé de beaucoup
de malades de l'Hospital fortit
pour ſe rendre à Malaga ; fur
le ſoir on fit embarquer les
deux Mores de confiance pour
les mettre à terre , afin qu'ils
rapportaſſent des nouvelles du
Camp ennemi ; & en même-
:
GALANT. 57
1
temps on apprit qu'on entendoit
dans nos mines les ennemis
travailler ; cela fut cauſe
que le Sergent Major de la
Place reſta plus de trois heures
de la nuit à la tefte des mines ,
&aprés il fut changé par le
Gouverneur qui y mit l'Ingenieur
qui y demeura juſqu'à
dix heures du matin ; il enten
dit les Mores qui continuoient
le même travail ; ce qui fait
croire qu'ils veulent interdire
la communication du Fort S.
Michel ১
Le ro au matin on entendit
dans les mines que les
58 MERCURE
Mores travailloient en pluſieurs
endroits ; c'eſt ce qui fait
croirequ'ils veulent nous tromper
& nous faire prendre un
chemin pour un autre , mais
nous continuons toûjours
noſtre même travail , perſuadez
qu'il eſt le meilleur.
Le 11. aumatin un homme
de la tranchéequi avoit la voix
fort groſſe , demanda au Fort
de S. Michel à parler à quelqu'un
, & il dit qu'il vouloit
nous apprendre qu'on avoit
pris avant hier un Vaiſſeau
chargé de vin , de biscuits &
de fufils; ce Navire venoit à
1
GALANT. 59
cette Place avec 25. foldats
& deux femmes ; celuy qui
l'entendit luy répondit , pourquoy
ne prenez vous pas auffi
ce Fort , à quoy il luy répondit
qu'ils vouloient prendre le
Fort & la Place , & qu'à cet
effet le Frere de leur Alcalde
eſtoit allé à Meguinez .
Le 12. au matin les deux
Mores de confiance revinrent,
&ils confirmerent la priſe de
la Barque & le voyage du
Frere de l'Alcalde à Meguinez,
qu'ils avoient vû au milieu du
Camp ſept échelles fort longues
& fort larges , & capa60
MERCURE
bles de monter trois hommes
defront.
On n'a pas pû apporter icy
de Boeufs ny de Moutons , ce
qui eſt fort triſte pour les malades
de cette Place; la mine
que nous fimes ſauter le 23 .
d'Octobre n'a fait périr que fix
perſonnes& autant debleſſez.
Le 13. au matin on vit un
Ingenieur avec un inſtrument
à la main , à la teſte de la tranchée
la plus proche du Fort S,
Michel , qui regardoit du haut
en bas du parapet , meſurant
&jettant de temps en temps
avec la main des pierres pour
GALANT. 61
indiquer la distance du travail;
il étoit accompagné du General
de l'Armée &de pluſieurs
Negres. :
Le 14. voyant que l'ennemi
continuoit toûjours ſon
travail pour venir par - deſſous
terre couper la communication
que nous avons depuis la
Place S. Michel , on a chargé
la huitiéme mine avec quinze
barils de poudre.
Le 15. au matin on partagea
nos Troupes en pluſieurs
corps ; & comme ce mouvement
ne s'eſt pas pû faire fans
eſtre vû des ennemis qui do
62 MERCURE
minent fur toute la Place, les
Mores ont doublé leurs gardes
des tranchées , croyant que les
affiegez vouloient faire quelque
fortie ſur eux , & ils ont
retiré leurs travailleurs des mines;&
nous autres n'ayant rien
entendu , nous avons jugé à
propos d'attendre au lendemain
pour les faire fauter .
* Le 16 on entendit l'ennemi
qui travailloit ſousterre , auffitoſton
mit le feu au fourneau
dont la force creva la mine des
ennemis. Deux Mores fur le
foir eſtant venu reconnoiſtre
les chevaux de Friſfe qui deffenr
GALANT. 63
dent la Place, ils furent furpris ;
il y en eût un qui ſe ſauva, &
P'autre fut bleſſe ; il cria qu'on
ne le tuâ point , & qu'il diroit
cequiſe paſſoit dans le Camp ;
eequifit qu'on le porta à l'Hôpital,
où il fut penſé: Il declara
que la derniere mine
avoit beaucoup tuéde monde ,
&qu'elle cauſoit une grande
conſternationdans le camp, &
il mourut deux heures aprés .
Le 17. au matin les Ennemis
n'ayant point de nouvelle du
More bleffé amenerent un
Etendart de Paix , ce que nous
fimes de noſtre coſté ; ils dirent
64 MERCURE
que fi nous avions le More,
nous leur ferions beaucoup de
plaisir de le leur rendre mort
ou vif; on l'alla chercher à
'Hôpital , & on le leur envoïa
au camp : pendant ce tems les
Mores estoient fur leurs tran
chées &nous fur le parapetde
laPlace ,& on ſe parloit :ce qui
fut deplus extraordinaire, c'eſt
que les Soldats ennemis reffem.
bloient à des Religieux par
P'habillement. :
Le 18. 19. 20.desMores
deterepent leurs tuozipar la
mine : 910
Le 21.22.23. & 24. chacun
GALANT . 65
:
cun continua le même travail :
pendant ce tems une de nos
Barques fit une grande peſche
à la vûë des Ennemis , ce qui a
eſté d'un grand ſecours pour la
Garniſon. LesChevaux deFriſe
nous furent en cette occafion
tres-utiles , parce que les planches
fur lesquelles ils font
cloüez ſervirent de remparts
aux Matelots qui peſchoient.
Le 25. 26. & 27. les Ennemis
furent fort tranquilles dans
leur camp ; mais préſumant
que cela cachoit quelque deffein
nous apperçumes qu'ils
continuoient leurs mines de-
Janvier 1716.
F
66 MERCURE
vers faint Michel , & nous
nous avons continué noſtre paralelle
où nous les attendions .
Le 28. & le 29. on n'entendit
les Ennemis faire aucuns
mouvements ; on prétend qu'-
ils font rebutez de nos mines ,
ils font un autre travail au-delàde
la riviere deOro ducoſté
du Fort S. Laurent', où ils efperent
faire hyverner leur Armée.
Le 30. on vit entrer dans la
tranchée plus de 200. Mores
à pied , avec 400. à cheval ,
d'un air fort audacieux , avec
des drapeaux rouges , ce qui
GALANT 67
E
marque de la joye , veritablement
ils venoient pour folem-
Rifer la fin de leurCareſme qui
commença hier la nuit , & ils
vouloient feſter leur Pâques
qui commence aujourd'huy.
Lorſqu'ils virent la nouvelle
Lune ils firent ungrand bruit ,
ce qui nous obligea à tirer fur
cux.
Il pleut icy depuis huit
jours , quoyqu'il en ſoit , les
Mores ſe maintiennent dans
leurs tranchées , ils nous le
font voir par des bouffées de
coups de fufil de temps en
temps ,avec des cris ,& des
Fij
68 MERCURE
hurlemens horribles .
Nos deux Mores confidents
, fortirent il y a huit
jours , & nous rapporterent
qu'il étoit arrivé à ſept licües
d'icy du canon& des mortiers,
à l'endroit appellé Cazaza .
Depuis il eſt arrivé un More
de la tranchée dans la Place ,
pour nous dire que l'artillerie
qui étoit à Cazaza , eit prefentement
au Camp ,&qu'elle
doit tirer dans deux ou trois
jours , ce qui nous a eſté confirmé
par un More d'Oranqui
vient de Miguenez , qui doit
paffer en Eſpagne pour voir
GALANT. 69
ſon frere , nous travaillons à
nous mettre en deffenſe de
tous coſtez , c'eſt à dire autant
que nous pouvons.
Du 28. dudit mois.
Nous avons icy beaucoup
detravail , parce que le Siege
devient ſerieux , nous verrons
où les Mores placeront leur
Artillerie ,& leurs mortiers ,
commela Place eſt petite , ils
deſoleront tout avec les
pierres.
, depuis long-temps
( comme Ceuta ) affiegée
par les Mores.
Du 5. Decembre 1715 .
Le 9. du mois paffé un
chariot chargé de beaucoup
de malades de l'Hospital fortit
pour ſe rendre à Malaga ; fur
le ſoir on fit embarquer les
deux Mores de confiance pour
les mettre à terre , afin qu'ils
rapportaſſent des nouvelles du
Camp ennemi ; & en même-
:
GALANT. 57
1
temps on apprit qu'on entendoit
dans nos mines les ennemis
travailler ; cela fut cauſe
que le Sergent Major de la
Place reſta plus de trois heures
de la nuit à la tefte des mines ,
&aprés il fut changé par le
Gouverneur qui y mit l'Ingenieur
qui y demeura juſqu'à
dix heures du matin ; il enten
dit les Mores qui continuoient
le même travail ; ce qui fait
croire qu'ils veulent interdire
la communication du Fort S.
Michel ১
Le ro au matin on entendit
dans les mines que les
58 MERCURE
Mores travailloient en pluſieurs
endroits ; c'eſt ce qui fait
croirequ'ils veulent nous tromper
& nous faire prendre un
chemin pour un autre , mais
nous continuons toûjours
noſtre même travail , perſuadez
qu'il eſt le meilleur.
Le 11. aumatin un homme
de la tranchéequi avoit la voix
fort groſſe , demanda au Fort
de S. Michel à parler à quelqu'un
, & il dit qu'il vouloit
nous apprendre qu'on avoit
pris avant hier un Vaiſſeau
chargé de vin , de biscuits &
de fufils; ce Navire venoit à
1
GALANT. 59
cette Place avec 25. foldats
& deux femmes ; celuy qui
l'entendit luy répondit , pourquoy
ne prenez vous pas auffi
ce Fort , à quoy il luy répondit
qu'ils vouloient prendre le
Fort & la Place , & qu'à cet
effet le Frere de leur Alcalde
eſtoit allé à Meguinez .
Le 12. au matin les deux
Mores de confiance revinrent,
&ils confirmerent la priſe de
la Barque & le voyage du
Frere de l'Alcalde à Meguinez,
qu'ils avoient vû au milieu du
Camp ſept échelles fort longues
& fort larges , & capa60
MERCURE
bles de monter trois hommes
defront.
On n'a pas pû apporter icy
de Boeufs ny de Moutons , ce
qui eſt fort triſte pour les malades
de cette Place; la mine
que nous fimes ſauter le 23 .
d'Octobre n'a fait périr que fix
perſonnes& autant debleſſez.
Le 13. au matin on vit un
Ingenieur avec un inſtrument
à la main , à la teſte de la tranchée
la plus proche du Fort S,
Michel , qui regardoit du haut
en bas du parapet , meſurant
&jettant de temps en temps
avec la main des pierres pour
GALANT. 61
indiquer la distance du travail;
il étoit accompagné du General
de l'Armée &de pluſieurs
Negres. :
Le 14. voyant que l'ennemi
continuoit toûjours ſon
travail pour venir par - deſſous
terre couper la communication
que nous avons depuis la
Place S. Michel , on a chargé
la huitiéme mine avec quinze
barils de poudre.
Le 15. au matin on partagea
nos Troupes en pluſieurs
corps ; & comme ce mouvement
ne s'eſt pas pû faire fans
eſtre vû des ennemis qui do
62 MERCURE
minent fur toute la Place, les
Mores ont doublé leurs gardes
des tranchées , croyant que les
affiegez vouloient faire quelque
fortie ſur eux , & ils ont
retiré leurs travailleurs des mines;&
nous autres n'ayant rien
entendu , nous avons jugé à
propos d'attendre au lendemain
pour les faire fauter .
* Le 16 on entendit l'ennemi
qui travailloit ſousterre , auffitoſton
mit le feu au fourneau
dont la force creva la mine des
ennemis. Deux Mores fur le
foir eſtant venu reconnoiſtre
les chevaux de Friſfe qui deffenr
GALANT. 63
dent la Place, ils furent furpris ;
il y en eût un qui ſe ſauva, &
P'autre fut bleſſe ; il cria qu'on
ne le tuâ point , & qu'il diroit
cequiſe paſſoit dans le Camp ;
eequifit qu'on le porta à l'Hôpital,
où il fut penſé: Il declara
que la derniere mine
avoit beaucoup tuéde monde ,
&qu'elle cauſoit une grande
conſternationdans le camp, &
il mourut deux heures aprés .
Le 17. au matin les Ennemis
n'ayant point de nouvelle du
More bleffé amenerent un
Etendart de Paix , ce que nous
fimes de noſtre coſté ; ils dirent
64 MERCURE
que fi nous avions le More,
nous leur ferions beaucoup de
plaisir de le leur rendre mort
ou vif; on l'alla chercher à
'Hôpital , & on le leur envoïa
au camp : pendant ce tems les
Mores estoient fur leurs tran
chées &nous fur le parapetde
laPlace ,& on ſe parloit :ce qui
fut deplus extraordinaire, c'eſt
que les Soldats ennemis reffem.
bloient à des Religieux par
P'habillement. :
Le 18. 19. 20.desMores
deterepent leurs tuozipar la
mine : 910
Le 21.22.23. & 24. chacun
GALANT . 65
:
cun continua le même travail :
pendant ce tems une de nos
Barques fit une grande peſche
à la vûë des Ennemis , ce qui a
eſté d'un grand ſecours pour la
Garniſon. LesChevaux deFriſe
nous furent en cette occafion
tres-utiles , parce que les planches
fur lesquelles ils font
cloüez ſervirent de remparts
aux Matelots qui peſchoient.
Le 25. 26. & 27. les Ennemis
furent fort tranquilles dans
leur camp ; mais préſumant
que cela cachoit quelque deffein
nous apperçumes qu'ils
continuoient leurs mines de-
Janvier 1716.
F
66 MERCURE
vers faint Michel , & nous
nous avons continué noſtre paralelle
où nous les attendions .
Le 28. & le 29. on n'entendit
les Ennemis faire aucuns
mouvements ; on prétend qu'-
ils font rebutez de nos mines ,
ils font un autre travail au-delàde
la riviere deOro ducoſté
du Fort S. Laurent', où ils efperent
faire hyverner leur Armée.
Le 30. on vit entrer dans la
tranchée plus de 200. Mores
à pied , avec 400. à cheval ,
d'un air fort audacieux , avec
des drapeaux rouges , ce qui
GALANT 67
E
marque de la joye , veritablement
ils venoient pour folem-
Rifer la fin de leurCareſme qui
commença hier la nuit , & ils
vouloient feſter leur Pâques
qui commence aujourd'huy.
Lorſqu'ils virent la nouvelle
Lune ils firent ungrand bruit ,
ce qui nous obligea à tirer fur
cux.
Il pleut icy depuis huit
jours , quoyqu'il en ſoit , les
Mores ſe maintiennent dans
leurs tranchées , ils nous le
font voir par des bouffées de
coups de fufil de temps en
temps ,avec des cris ,& des
Fij
68 MERCURE
hurlemens horribles .
Nos deux Mores confidents
, fortirent il y a huit
jours , & nous rapporterent
qu'il étoit arrivé à ſept licües
d'icy du canon& des mortiers,
à l'endroit appellé Cazaza .
Depuis il eſt arrivé un More
de la tranchée dans la Place ,
pour nous dire que l'artillerie
qui étoit à Cazaza , eit prefentement
au Camp ,&qu'elle
doit tirer dans deux ou trois
jours , ce qui nous a eſté confirmé
par un More d'Oranqui
vient de Miguenez , qui doit
paffer en Eſpagne pour voir
GALANT. 69
ſon frere , nous travaillons à
nous mettre en deffenſe de
tous coſtez , c'eſt à dire autant
que nous pouvons.
Du 28. dudit mois.
Nous avons icy beaucoup
detravail , parce que le Siege
devient ſerieux , nous verrons
où les Mores placeront leur
Artillerie ,& leurs mortiers ,
commela Place eſt petite , ils
deſoleront tout avec les
pierres.
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10
p. 3-53
SUITE DE L'APOLOGIE DES SCAVANTS. SECONDE PARTIE, où L'ON FAIT VOIR, Que c'est le Public qu'on doit rendre responsable des excès qu'on leur reproche.
Début :
Je ne sçais si les Sçavants me sçauront tout le gré [...]
Mots clefs :
Savants, Justice, Défense, Querelles, Public, Insolence, Excès, Ouvrages, Erreur, Contestation, Disputes, Tribunal , Médisance, Barbarie, Peuple romain, Christianisme, Compassion, Sentiments, Humilité, Suffrages, Sciences, Arts, Réflexions, Ennemi, Érudition, Réconciliation, Divertissement, Préjudice, Politesse, Sagesse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DE L'APOLOGIE DES SCAVANTS. SECONDE PARTIE, où L'ON FAIT VOIR, Que c'est le Public qu'on doit rendre responsable des excès qu'on leur reproche.
SUITE
DE L'APOLOGIE
DES SCAVANTS.
SECONDE PARTIE ,
où L'ON FAIT VOIR ,
Que c'est le Public qu'on doit rendre
refponfable des excès qu'on
leur reproche.
J
E ne fçais fi les Sçavants
me fçauront tout le gré
que j'aurois naturellement
lieu de me promettre
du zele avec lequel je prens
A ij
4 MERCURE LE
en main leur défenfe ; mais comme
il faut être défintereffé dans le bien
qu'on fait , le plus ou le moins de
reconnoiffance de leur part n'altérera
en rien l'inclination que je me
fens à leur rendre toute la justice
qu'ils méritent ; & puifque j'ai com
mencé à les défendre , il faut continuer
de bonne grace , & donner
à leur Apologie toute l'étendue que
demande l'importance du fujet , &
toute la force dont il
ceptible.
peut être fuf
On les accufe de manquer de
moderation dans leurs querelless
j'ai fait voir en quoi on leur faifoit
injuftice fur ce point ; mais je
veux qu'ils ayent tort , qui eft- ce
qui les blâme ? C'eſt le Public. Et
moi je prétends que le Public n'eft
pas en droit de le faire : Pourquoi ?
parce que c'est à ce Public même
qui leur fait leur procés avec tant
de hauteur & de févérité , qu'il faut
imputer tout ce qu'on leur reproche
, & qu'il eft plus refponfable
qu'eux , de tous leurs excés.
DE MAY.
La propofition eft hardie , je l'avoue
, & il y a une forte de témérité
& même d'infolence à prendre
le Public à parti auffi hautement
que je fais ; mais voici ce qui me
fauve : C'est à fon propre Tribu
nal que je le cite ; ce n'eft que devant
lui que je veux plaider contre
lui-même ; & je me Hate qu'en faveur
d'une déference fi refpectueufe
, & en même-temps fi honorable
pour lui , il me paffera fans
peine tout ce que la propofition ,
d'elle- même,pourroit avoir de choquant
& d'irrégulier. Je le fais donc
Juge en fa propre caufe , & je compte
affes fur fa droiture & fur fon
équité , pour être perfundé , qu'il fe
fera juftice auffi exactement qu'il
a coûtume de la faire aux autres ,
& qu'il fera le premier à fe condamner
, fi on lui fait voir par de
bonnes raifons qu'il foit veritable-
.ment en faute. Or, c'eft ce que j'entreprends
de vérifier , & voici furquoi
je me fonde .
Quand des Sçavants s'attaquent
A iij
6 LE MERCURE
:
l'un l'autre dans des Ouvrages
qu'ils mettent en lumiere : je demande
quelle eft leur vûe ? car
chacun d'eux a fon but , & fe propofe
une fin . Seroit- ce de détromper
fon Adverfaire , & de lui faire
avouer qu'il a tort ? Un Sçavant
peut bien avoir affés bonne opinion
de la fupériorité de fon efprit , & de
la force de fon raifonnement , pour
fe flater qu'il fera connoître fenfiblement
à fon Antagoniſte , qu'il eft
dans l'erreur mais s'il eſpére le
réduire à en convenir lui - même ;
c'est ce me femble beaucoup préfumer
de fa docilité & de fa droi
ture . Quelque détrompé qu'on foit
dans le coeur , il en coûte trop à l'amour
propre pour l'avoüer : &
quand il fe trouveroit quelque
exemple d'un aveu pareil , c'eſt
quelque chofe de fi héroïque , &
par là même de fi rare , que cela ne
doit être tiré à conféquence.
pas
D'ailleurs , fi l'on ne fe propofe
point d'autre fin, à quoy bon rendre
publique une conteftation où il ne
DE 7
MAY.
s'agit que de détromper un particulier?
Pourquoi étaler auxyeuxde tout
le monde la honte de fon illufion
Pourquoi le couvrir d'une confufion
qu'on peut lui épargner, en l'inftruifant
tête à tête ›
ou par des
écrits qui n'aillent qu'à lui ? Metho
de d'autant plus efficace pour ramener
un efprit à la verité , que l'orgueil
naturel fe fent moins intereffé
dans un aveu fécret de l'erreur où
on a donné , & qu'il trouve dans
la délicateffe de ces fortes de ménagements
, de quoi fe relever de
tout ce qu'un aveu pareil peut
avoir d'humiliant .
On a donc quelque autre veûë,
quand on donne au Public ces fortes
d'Ouvrages ; & quelle peut être
cette veûë , finon , de le rendre
Arbitre de la difpute & de plaider
à fon Tribunal ? l'impreffion des
Livres tient lieu d'exploit dans la
République litteraire ; & tout Auteur
qui imprime contre un autre,
eft cenfé le citer devant le Tribunal
du Public,pour s'y voir condam8.
LE MERCURE
né & convaincu d'ignorance & d'erreur.
On regarde de part & d'autre
le Public , comme le Juge naturel
de la conteftation , & l'Arbitre
fouverain qui doit en décider
On a donc de part & d'autre, égal
intereft de le gagner , de lui plaire ,
de s'infinier dans fon efprit ; & par
conféquent de prendre, en écrivant ,
le ftile le plus convenable à fon humeur
, le plus conforme à fon goût ,
& le plus capable de le flâter : Ainfi ,
lorfque des Sçavans s'attaquent par
des invectives , s'offencent par des
réproches , fe déchirent par des médifances
ils font à plaindre fans
doûte d'en être réduits à une fi
étrange & fi cruelle neceffité ; mais ,
eft-ce à eux qu'il faut s'en prendre,
& non pas plûtôt au Public qui les
réduit & qui les y force , comme
on le verra dans la fuite.
y
Quand on donnoit autrefois à
Rome de ces Fêtes fanglantes , cù
trois , quatre & cinq cents hommes
deftinez à réjouir le PeupleRomain,
aux dépens de leur vie , fe maflaDE
MAY.
croient cruellement les uns les autres
, à qui croi- t- on qu'il falût im
puter l'horreur de cette bouche.
rie , aux Gladiateurs qui s'eftrama.
connoient fans quartier , ou au Peuple
enfaveur de qui on donnoit ce
divertiffement barbare ? C'étoit fans
doûte quelque chofe de bien atroce
& de bien inhumain qu'un pareil
fpectacle ; mais y auroit -il eu de
la raifon de le reprocher à ces pauvres
& infortunez Gladiateurs ? &
n'auroient ils pas été en droit de
répondre : Hélas ! C'eſt bien malgré
nous que nous en venons à cette
barbarie,blâmez ce Peuple, au plaifir
& à la cruauté duquel on nous
facrifie , mais pour nous , nousfommes
à plaindre & non à blâmer, Or,
ce que ces Gladiateurs répondroient
en cas pareil , les Sçavans
font en droit de le répondre fur le
reproche qu'on leur fait , & de dire
: fi nous fommes cruels les uns
envers les autres , fi nous nous
pouffons fans ménagement dans nos
querelles , fi nous nous décrions ,
10 LE MERCURE
i nous nous déchirons , impitoyablement
, c'est le Public qui nous
contraint & qui nous en fait i
Loy.Nôtre grand intereft eft de lui
plaire , & nous n'employrions pas
des moyens fi violents pour y parvenir
,finous n'étions perfuadez qu'ils
font de fon goût.
Le Public ne manquera pas de
reclâmer là - contre , & de prétendre
qu'on lui fait injure, en lui donnant
un caractére fi cruel & qui a
même quelque chofe d'inhumain &
de barbare.Surquoi je dirai d'abord,
que je n'avois affaire qu'au
Public d'autrefois , & que les Peuples
d'aujourd'huy reſſemblaffent
au Peuple Romain tel qu'il étoit
dans les tems de la République &
fous les Empereurs Payens ; la queftion
feroit bien- tôt vuidée. Je rends
juftice autant que perfonne , au mérite
& au caractere de ce fameux
Peuple mais plus j'étudie fon
Hiftoire , & plus je fuis convaincu
qu'il ne faut pas l'éplucher de trop
prés. La Profperité de fes armes
Î'Eclat de fes Conqueftes , l'EtenDE
MAY. 11
due & la Durée de fon Empire ,
fa Puiffance , fa Magnificence , &
même quelques Vertus morales
auxquelles la fplendeur de la Nation
a donné du luftre , nous font
une forte d'illufion qui nous aveugle
en fa faveur. Parce qu'ils ont
été Grands en quelque chofe , on
les oroit parfaits en tout ; parce que
quelques Romains ont été des
on fait des Héros
"
Héros
de tous les Romains , & l'on
tient compte au moindre d'eux , des
Vertus qui ne fe font trouvées que
dans un petit nombre de fes Compatriotes
, & qui même , n'y ont jamais
été fans grand mêlange. C'eft
tout ce que j'en infinüeray quant
à prefent , pour ne point entrer dans
un détail qui me meneroit trop loin,
& qui d'ailleurs , n'eft point effentiel
à mon fujet ; mais je ne puis m'empêcher
de dire , que , quelque haute
idée qu'on ait conceûe de ce
Grand Peuple , on ne doit point
mettre la Pitié , la Compaffion &
'Humanité , au nombre de fes Ver12
LE MERCURE
tus , & qu'il n'y a peut-être jamais
eû de Nation qui fût naturellement
& de fon fond plus dure
plus impitoyable & plus cruelle ;
c'eft furquoy ( fi l'on m'oblige d'en
venir à la preuve ) je promets de
donner entiére fatisfaction.
J'avoue que les moeurs ont fore
changé à cet égard , & qu'ils font
aujourd'huy tout autres qu'ils n'étoient
autrefois. A mefure que le
Chriftianiſme a pris le deffus , l'efprit
de douceur qu'il infpire , a réprimé
cette férocité barbare qui avoit
fa fource dans la corruption de
l'homme, & que la fuperftition payenne
étoit plus propre à entretenir
& à augmenter , qu'elle ne
l'étoit à la diminuer & à l'adoucir.
On n'a pû s'empêcher de prendre
des fentimens d'humanité & de
compaffion pour des hommes que
la Religion nous a appris à regarder
fur le pied de freres. Mais comme
, entre les freres même , l'union
n'eft jamais fi parfaite , que l'intereft
particulier & l'amour propre
n'y
DEMAY.
13
n'y apportent quelquefois de l'altération
; auffi , tout Chrêtiens &
tout freres que nous fommes , eftil
resté dans nos coeurs , je ne fçais
quel levain d'inimitié réciproque ,
que la Religion condamne , mais
dont la nature a peine à fe défaire;
que la Vertu peut combatre , mais
qu'elle ne fçauroit entierement détruire.
On répugne à voir répandre
le fang de fon Prochain : mais on
eft bien- aife quelquefois de le voir
humilié. Une révolution qui l'a
bîme , une diſgrace qui l'accable ,
excite nôtre compaffion , éneût
nôtre fenfibilité ; une mortification
qui le pique , un accident qui
dérange un peu fes affaires , trouve
notre coeur tout difpofé à le
fouffrir fans murmure ; & à n'en
fçavoir pas mauvais gré à la fortune.
Enfin , nous ne demandons
pas
que les hommes périffent ; mais
nous ne fommes pas fachez dé
les voir par quelque endroit audeffous
de nous . Iln'y a donc point
de cruauté dans notre coeur ; mais
May 1717.
B
14 LE MERCURE
qu'il n'y ait un fond fécret de malignité
, c'eft de quoi il est difficile
de ne pas convenir.
Or , ce fond de malignite me fuffit
pour imputer au Public , les emportemens
des Sçavants dans leurs
querelles , & pour le rendre refponfable
de toutes leurs impolitef-
Tes. Un Sçavant qui écrit contre
un autre , veut gagner les fuffrages
du Public , Spectateur & Arbitre
du combat. Il veut lui plaire , &
il fçait que le meilleur moyen pour
y parvenir , eft de flater fa malignité.
Et de qui tient- il cela ? du Public
même ; De ce Public qui a horreur
des combats où il y a du fang
répandu ; mais qui aime la vivacité
dans les querelles , où la vie
ne court point de rifque . Que deux
hommes l'épée à la main fe battent
en déterminez , prêt chacun
à perçer fon ennemi ; on tremble
pour eux , & l'on s'intereffe à les
féparer. Que deux femmes en viennent
aux prifes , qu'elles s'égratignent
, qu'elles fe décoeffent ; c'eft
DE MAY. 21
ve dans ce ridicule du Pédantifme
qu'on attache à la Science , nonfeulement
de quoi fe confoler de
l'érudition qu'on n'a pas , mais encore
de quoi fe mettre au deffus de
ceux qui l'ont acquife . Car , l'amour
propre a fa Logique & fes principes
aufquels il ramene tout. Le
premier de ces principes eft de
nous faire juger de toutes chofes .
par comparaifon à nous-mêmes ;
de forte que nous ne donnons la
préference ou le deffous aux Profeffions
, aux Ars , aux Sciences ,
& à tout le refe , que felon que
nous nous fentons plus ou moins de
difpofition & de talent poury réüffir.
Tout Art où nous réuffiffons , ett
toûjours le plus eftimable ; tout Art
où nous ne pouvons atteindre , elt
un Art vain & frivole. Je dis le
même des Profeffions differentes ,
& je pourrois étendre la maxime
jufqu'aux Inclinations , aux Humeurs
& aux Temperaments . C'eſt
par là que l'homme d'Epée dédaigne
l'homme de Robe , & que
22 LE MERCURE
l'homme de Robe neglige l'homme
d'Epée : Que l'Aftrologue & le
Géométre méprifent le Poëte &
l'Orateur, & que reciproquement le
Poëte & l'Orateur , qui ne fe font
guéres plus de quartier , quand ils fe
méfurent l'un l'autre , ne font pas
grand cas de l'Aftrologue ni du
Géometre. Cependant , comme
chaque Etat , comme chaque Art
eft toûjours eftimable par lui-même
, & qu'on ne peut pas nier , que
l'Equité dans un Magiftrat , la Valeur
dans un Soldat , l'Erudition
dans un homme deLettres ne foient ..
à prifer , & re meritent une confideration
que notre amour propre ,
qui croit s'ôter à lui-même ce qu'il
accorde à autrui , ne fe laiffe pas aifément
arracher ; la malignité eſt
venue au fecours , & nous a appris
à envifager les Arts & les Profeffions
qui ne nous plaifent pas , fous
un ridicul accidentel qui y ait quelque
rapport. Ainfi , l'homme de
Robe eft devenu un Chicanneur;
l'homme d'Epée , un Breteur ;
፡
DE MAY.
17
nes gens , au contraire , qui ne
doutent de rien , & dans qui l'expérience
n'a pû encore corriger la
préfomption , font toujours prêts
à rire de tout , parce qu'ils fe croyent
fort audeffus des foibleffes
dont ils fe moquent. Il est vrai
qu'eux & bien d'autres le trompent
fouvent dans leur calcul.
Quand le Maître de Philofophie ,
dans le Bourgeois Gentilhomme
fait de belles leçons de moderation
& de patience , au Maître à
Danfer & au Tireur d'Armes qui
fe battoient , il fe croît lui -même
fort éloigné de tomber dans un
pareil excés ; mais , s'imagine-t'il
être interreflé dans la querelle ?
Adieu la Morale & les Refléxions ;
le Philofophe fe taît , & l'homme ſe
bat. Il faut être dans l'occafion ,
pour pouvoir juger de quoy on eft
capable. Mais comme ordinairement
on ne fe rend guéres plus
de juftice , que le faifoit ce Philofophe
, & que chacun en particulier
, est toujours fort difpofé à faire
Biij
18 LE MERCURE
le Procés à fon prochain , & à
rire de fes foibleffes , on peut établir
comme un principe certain
que le meilleur moyen d'interreffer
le Public , eft de flater fa malignité
, & par conféquent de le
réjouir aux dépens de nôtre Adverfaire
Pourquoy cela ? premierement
, parce que c'eft en quelqueforte
pour lui,un ennemi de moins ,
c'eftun homme qu'on dégrade devant
lui , & fur lequel on femble
lui donner une eſpèce de fupériorité.
Secondement , parce que celui
qu'on humilie , eft un Sçavant.
Car , plus un homme ett élevé audeffus
des autres , ou par fa naiffance
, ou par fa fortune , ou par
fés talents ; plus on aime à le voir
rabaiffé. Le premier fouhait de :
l'amour propre dans le coeur humain
, eft de l'emporter fur tout
le monde. Au défaut de cet avantage
, nous fouhaitons au moins que
perfonne ne l'emporte fur nous.
Ainfi , tout homme qui , par quelque
endroit que ce foit , fe tire
DE MAY.
19
de pair d'avec les autres , devient
d'abord l'objet de la jalousie pu
blique , & fi l'on s'écoutoit , on lui
demanderoit volontiers compte de
ce qu'il a de plus que nous. De quel
droit en effet , aura-t-il ou plus :
d'efprit , ou plus d'érudition ? Encore
faut-il remarquer qu'on par
donne plus aifément aux Gens de
Lettres , ce qui vient d'érudition ,
que ce qui vient d'efprit : Pourquoi
? Parce que ce qui vient d'é---
rudition , eft en quelque manière
plus à notre portée , & nous don
ne moins le deffous ; les Sçavans
n'ont fait que moiffonner dans un
champ qui eft ouvert à tout le
monde , & où il n'a tenu , & il ne
tient encore qu'à nous de recueillir
, auffi bien qu'eux : Ils ont lû ,
& nous pouvons lire ; ils ont
tranfcrit & nous
5 pouvons
tranfcrire . Cette réflexion les
reconcilie avec nous fur ce point
parce qu'elle femble les ramener
au niveau de ce que nous fommes .
Mais , ce qui vient de fuperiorité
20 LE MERCURE
d'efprit , ne s'excufe pas de même ;
on veut toûjours du mal à ceux qui
nous priment de ce coité là, & comme
ordinairement les Sçavans , s'ils
n'ont plus d'efprit que les autres
ont du moins l'efprit plus cultivé ;
on leur fçait mauvais gré en même
tems, & de leur érudition & de leur
efprit : deforte que fi on ne peut
pas leur arracher ces avantages , &
leur difputer ces talents , on eft
bien aife du moins d'avoir d'ailleurs
de quoy s'en dédommager ,
& de pouvoir regagner
fur eux
dans les défauts & les foibleffes
qu'ils fe reprochent tour à tour , ce .
qu'ils ont de plus que nous , du côté
de l'efprit & des lumieres.
>
Ainfi , quand deux Sçavants en
viennent aux`mains , c'eft une fête
pour le Public,& un fpectacle d'autant
plus agréable , qu'il y trouve
de quei fatisfaire fa malignité , &
par là,de quoi flater fon amour propre.
On fe dit alors à foy- même :
Je ne fuis pas Sçavant , mais aufli
je ne fuis pas Pédant ; & l'on trouDE
MAY.
un paffe -tems pour les Spectateurs ;
on frape des mains , & loin de les
féparer , on ne fonge qu'à les encourager&
à les animer.Un Inconnu
fait- t-il une chûte dangereufe ? les
plus indifférents s'empreffent pour
le fécourir. Que la chûte foit légere
& fans conféquence ; nôtre
premier mouvement nous porte à
en rire. Qu'est ce qui fait cela dans
l'homme Un fentiment d'amour
propre & un retour de complaifan
ce fur lui- même , qui lui fait envifager
dans la difgráce d'autrui , une
foibleflè ou une imprudence dont
il fe croit incapable ; car tout ris
moqueur fuppofe un ridicule dont
on fe croit exempt . Un Boiteux ne
rit pas d'un autre boiteux , s'il ne
le croit plus boiteux que luy. D'où
il est naturel de conclure , que le
ris renferme en même temps &
une forte de mépris pour celui qui
en eft l'objet , & une idée de fuperiorité
qu'on croit avoir fur celui
dont on fe moque ; c'est-à- dire,
que tout homme qui rit d'un autre ,
16 LE MERCURE
-
fait tout bas , fon propre Panegyrique
, aux depens de celuy dont il
rit ; car , s'il y prend bien garde
il reconnoîtra qu'il fe dit dans le
coeur ; je ne ferois pas cette faute ,
je ne donnerois pas dans ce ridicule
, j'aurois évité cet écueil , je
me ferois bien gardé de faire cette
beveûe , de tomber dans cette imprudence
; ainfi , je vaux mieux
qu'un tel , au moins par cet endroit .
Pourquoy les perfonnes d'un certain
âge , font - elles plus refervées
& plus retenues à rire des foibleſſes
& des petits accidents qui arrivent
à autruy , que ne le font les jeunes
gens ! C'elt que , comme il
leur eft arrivé fouvent , ou du
moins qu'ils ont remarqué qu'il
étoit arrivé à d'autres , de donner
dans des ridicules dont ils avoient
ri auparavant , ils épargnent
les autres par confideration pour
eux- mêmes . Cette indulgence dans
eux , et le fruit de leur expérience
& l'effet d'un amour propre ,
réfléchi fur lui - même . Les jeuDE
MAY. 25
l'homme de Lettres , un Pedant,
Le Sçavant eft au deffus de nous
par fa Science , mais nous prétendons
qu'il retombe au deffous , par
fes foibleffes. Le ridicule du Pedantifine
nous fait regagner fur le Sçavant
avec ufure , ce que le mérite
de la fcience nous faifoit perdre
avec lui. Nous ne nous contentons
pas d'une fimple compenfation qui
hous remette tous au niveau , nous
afpirons à quelque chofe de plus :
Sur quoi fondé fur un principe affez
vrai , & que l'amour propre a
grand foin de faire valoir , qui eft,
qu'il vaut mieux avoir une perfetion
de moins , & être exempt d'un
foible ; car il y a des genres de merite
que nous ne fommes pas obligez
d'ayoir ; mais il n'y a point de
forte de ridicule , dont nous foïons
obligez , autant qu'il nous eft poffible,
de nous garantir.
Les Sçavans fe font tort à euxmêmes
, je l'avoue , de donner cet
avantage fur eux au Public ; mais
dans la chaleur de la difpute , on
1
26 LE MERCURE
ne fait pas tant de réflexions. Chacun
d'eux ne fonge qu'à décréditer
fon Antagoniſte dans l'efprit du
Public , fans fonger qu'il lui donne
lieu par- là,de lui rendre la pareille
; & que le Public qui fait-là
le perfonnage, du Grippeminant de
la Fable de la Fontaine tire fon
profit des deux côtés , & fe moque
de l'un & de l'autre.
,
Mais , je veux que les Sçavans
faflent attention au préjudice qu'-
ils fe caufent mutuellement , en
s'outrageant dans leurs querelles ;
je veux qu'ils en foient perfuadezt
& convaincus : Quel parti leu
refte-t-il à prendre ? Point d'autre,
que celui de fe taire. Qui les empêche
, direz-vous d'écrire de
part & d'autre avec modération ,
& d'expofer leurs raifons avec douceur
& avec bien-feance : c'eft le
Public qui le leur défend . Comment
, le Public ! Eh ne blâme- t-il
-hautement tous les jours ces
pas
fortes d'éxcez ? Ouy , il les blâme
de bouche & en apparence , mais
›
réellement
DE MAY. 25
pour compreréellement
, & de fait ,il les ordonne
& il les exige;en voici la preuve .
Un Sçavant qui , met au jour un
Ouvrage Polemique , a fans doute
envie que fon Ouvrage foit lû.
Ni lui ne fe met en frais
pofer , ni le Libraire pour imprimer
, que dans l'efperance que le
Livre fera débité. Il y a quelquefois
du mécompte ; mais quoiqu'il
en arrive ; voilà du moins à quoi
on vife , & l'on peut dire que cette
flateufe efperance eft la caufe
miere de tout ce qui s'imprime de
Livres. Il faut donc fur ce piedlà
que l'Ouvrage foit écrit de maniere
à piquer la curiofité du Public
, qui n'a coûtume de l'acheter,
qu'autantqu'il le trouve à fon goût.
Or , je fuppofe qu'un Sçavant qui
écrit contre un autre , le faffe avec
cet efprit de moderation & de
douceur , avec ces ménagements
de bien-féance & de charité même
, que tout le monde femble
exiger , & que perfonne ne veut
goûter. Qui eft - ce qui lira fon
May 1717.
с
26 LE MERCURE
Ouvrage ,* Quis leget hac ?Voilà le
Livre à bas , le Libraire ruiné , &
l'Auteur deshonoré. Mais le Livre
eft fi bon ! Il est écrit avec tant
de folidité & de politeffe ! Les
raifonnements en font juftes , les
réfléxions fenfées , l'élocution éxacte
; cela eft vrai , mais il eft froid.
Je n'y trouve pointde goût, c'est un
potage de fanté , que j'approuve
fort pour un malade ; mais pour
moi qui me porte bien , je veux
quelque chofe de plus piquant
& qui réveille mon appetit ; voilà
ce qu'on répond , & le Livre
demeure. Que l'Auteur fe défaffe
de fa moderation , & que , fans rien
changer , pour le fond , à fon
Ouvrage , il larde fes raifonnements
de quelques traits de Satyre
, & répande un peu de malignité
dans fes réflexions , voilà
le Livre qui reffufcite ; la preſſe
y et ; on fe l'arrache , les Editions
s'en multiplient , & le Li-
Perf Sat. 1.
>
DE MAY. 17
braire dit fur la foy du Public
qui l'achete : Voilà un bon Livre.
Il fe fait deux Hiftoires d'un
grand Perfonnage , toutes deux
bien écrites , & par des Auteurs
differents. L'un fait un Saint de
fon Heros ; l'autre en fait un Po--
litique . Le Saint va fon chemin
tout uniment ; le Politique fait
fortune ; on loiie le premier , &
on lit le fecond. D'où vient cette
difference ? C'est que la malignité
du coeur trouve mieux fon compte
avec le dernier , qu'avec l'autre.
Que conclure de tout cela ? levoici.
C'est que tout Auteur qui
veut être lû ( & ce n'eft pas fe
méprendre , que de croire que tous
le veulent ) doit écrite d'une maniere
qui intéreffe le Lecteur ;
Qu'il ne le peut faire dans les
Ouvrages Polemiques , qu'en flatant
fa malignité , & que rien n'eft
plus propre à la ppiiqquueerr , que les
traits de Satyre perfonnelle . J'approuve
donc , direz -vous , ce ftyle
Satyrique A Dieu ne plaife ; je
Cij
28 LE MERCURE
le condamne au contraire , mais
le Public l'éxige. Il a tort , j'en
conviens , & c'eft dans lui, un goût
dépravé ; mais c'eft fon goût :
Ne point chercher à le flater ,
feroit beaucoup plus dans les régles;
mais ce ne feroit pas le moyen
d'être lû. Or , on n'écrit que dans
cette vûë , & qui ne veut point
être lû , ne doit point écrire. Cette
raifon fuffiroit donc toute feule
pour rendre le Public refponfable
de tous les excès qu'on blâme
dans les Sçavants qui fe font la
guerre ; mais , à cette premiere
Faifon , thée de la malignité du
coeur de l'Homme , j'en ajoûte
une feconde , fondée fur l'imperfection
de fon efprit , & fur l'indolence
, qui lui eft naturelle .
Il feroit à fouhaiter qu'on cherchât
le vrai en tout . Chacun fait
profeflion de l'aimer & de s'y attacher
; mais , pour être en état de
le difcerner , il faut néceflairement
deux chofes . La premiere , qu'on
ait affés d'intelligence & de pénéDE
MAY. 29
Eration pour le découvrir ; la feconde
, qu'on ait affés de réfolu
tion & de patience , pour ne point
fe laffer dans cette recherche . Or ,
il arrive
ordinairement que de tous
ceux qui veulent juger d'une controverfe
& d'une difpute entre les
Sçavans , la moitié manque de lumiéres
&
d'intelligence ; & l'autre
moitié manque de bonne volonté
ou de loifir. Les uns n'ont ,
ni les principes , ni les talens qu'il
faut pour entendre la matiere , les
autres ne veulent pas fe donner
la peine de l'étudier ; enfin , foit
incapacité , foit pareffe , ils font
prefque tous également hors d'état
de porter leur jugement fur une
queftion qu'ils n'entendent point ;
& cependant tous , comme Perrin
Dandin , veulent juger. Il s'enfuit
delà , que le Public , non feulement
eft aifé à tromper , mais même qu'
il veut bien être trompé ; & par
conféquent , que quand on le prend
pour juge d'une affaire , il n'eft
pas
tant queftion de l'inftruire , que
}
Ciij
20 LE
MERCURE
de le prévénir. Si les Sçavans
dans leurs démeflés , avoient droit
de fe choifir un Juge , je veux
croire qu'ils auroient affés de bonne
- foi pour le prendre , autant
ennemi de toute furpriſe , qu'il en
feroit incapable ; mais ils n'ont
point fur cela de choix à faire :
Leur Juge naturel eft néceffaire ,
c'est le Public ; ils ne peuvent ,
ni ne veulent même décliner fa
Jurifdiction. C'est à fon Tribunal
qu'ils portent leurs cauſes , c'eft
a fa décifion qu'ils foumettent
leurs raifons , c'est-à-dire à la décifion
d'un Juge qu'il n'eft queftion
que d'éblouir & de gagner. Ainfi ,
pour peu que la matiere foit obfcure
, ou qu'elle demande de la difcuffion
, ils fondent moins leurs
efpérances fur la folidité de leurs
raifonnemens , & fur la force de
leurs preuves , que fur l'agrêment
& le fel qu'ils tâchent d'y répandre.
L'importance n'eft pas d'inftruire
le Juge , c'eft de l'amufer
& de lui plaire. Il ne s'agit pas
DEMA Y.
3T
tant.de prouver , que nôtre Adverfaire
a tort , que de faire croire
qu'il doit avoir tort , & de faire
fouhaiter qu'il l'ait effectivement ,
c'est-à- dire , de le rendre odieux
& méprifable. Or , rien n'est plus
propre à produire cet effet , que
fes Railleries , les Reproches , là
Satyre & l'Invective . Ce n'eft donc
pas le Sçavant qui a tort de les employer
; mais le Public qui les met
dans la néceffité de le faire.
Entre les coûtumes particuliéres
de chaque Province , il y en a
d'affés bizarres , & qui paroiffent
même oppofées aux principes de
l'Equité naturelle ; de forte qu'un
Avocat qui a à plaider une Caufe
dans tel ou tel Canton , fe trouve
obligé d'abandonner ces principes,
pour chercher des moyens de défenfe
dans la bizarrerie de la Coûtume
. Eft-ce fa faute Non. La
Coûtume eft établie ; c'eft d'elle,
toute bizarre qu'elle eft , que les
Juges empruntent leur Jurifprudence
; c'eft à eux feuls que l'A32
LE MERCURE
vocat a affaire , ce font eux qu'il
doit perfuader ; il doit donc fe conformer
à leurs idées , & leur parler
un langage qu'ils entendent.
Il en eft de même des Sçavans
ils ont affaire à un Juge qui fe conduit
moins , par raifon , que par
prévention ; c'est donc moins par
des raifonnemens folides , que par
des préjugez artificieux , qu'il peut
efpérer de le gagner. Il s'y attache,
il en fait fon capital ; & en cela,
il ne fait que fuivre la Loy , & s'affervir
à la néceffité que le Public
lui impofc. Qu'on déclame tant
qu'on voudra contre l'irrégularité
de ce procédé ; c'eſt au Public qui
l'éxige , & non au Sçavant qui s'y
conforme malgré lui ,à en répondre.
Quand on a affaire à un Homme
en place , foit Magiftrat , foit
Miniftre , foit Grand Seigneur ;
Qu'on a à lui demander juftice ,
ou qu'on en attend quelque grace
; quel eft nôtre premier foin ?
C'eft de nous informer par où il
eft acceffible , & de fçavoir qui le
DE MAAY.
33
gouverne. Le Sçavant recherche
la faveur du Public , à qui il demande
juftice contre fon Adverfaire.
Son premier foin doit donc
être , de fçavoir qui le gouverne.
Or , qu'est - ce qui gouverne le Public
? C'eft la prévention. Cela a
été de tout temps , & fera toujours
. Delà vient ce grand principe
, que chacun juge felon fon
inclination , c'est-à -dire , felon fa
prévention. Car, qu'est- ce qu'inclination?
finon un attrait qui , toutes
chofes égales d'ailleurs , nous
fait pencher d'un côté plûtôt que
d'un autre Attrait où la raifon
a fi peu de part , qu'on oppofe
d'ordinaire comme en regard ,l'inclination
& la Raifon. Delà vient
encore la maxime qui fignifie la
même chofe fous d'autres termes ,
que l'efprit eft la dupe du coeur.
Il s'enfuit delà , que les régles de
la Jurifprudence du Public ne font
point fondées fur le Vrai , mais
fur l'Apparent , non fur la Raifon
mais fur les Préjugez. Ce font ces
>
34 LE MERCURE
préjugez , qui donnent le branfle
aux affaires , & qui déterminent
l'efprit : Maniere de juger d'autant
plus accommodante pour nous ,
qu'elle flate en même - temps , &
nôtre préfomption , & nôtre indolence
naturelle. Elle flate nôtre
indolence , en ce qu'elle nous difpenfe
de la difcuflion des matiéres
; elle flate nôtre présomption ;
en ce qu'elle nous fournit des principes
abrégez de décifion. Voilà
la fource de cette multitude de
préjugez , qui fe font intrus dans
nôtre efprit , & qui y fubjuguent
la Raifon. Il en eft de tout genre
& en toute matiere. Il y en a fur
les Nations & fur les Climats ; fur
les Provinces particulieres d'un
même Royaume , & fur les Cantons
différents de cesProvinces. Une
expofition plus ou moins orientale
, décide dans nous , de la fupériorité
pour le génie ou pour l'imagination
entre certains Peuples.
On a autant de peine à concevoir
, qu'un Homme d'une certaine
DE MAY.
35
Contrée , ait du mérite , qu'à s'imaginer
qu'un homme d'un aute
Païs , fouvent limitrophe , n'en
ait pas. L'Attique& la Boetie étoient
deux Provinces de la Gréce . Etre
né dans la premiere , c'étoit un
tître pour être cenfé avoir de l'efprit
; comme c'étoit une espéce
d'exclufion en cette matiere , que
d'être né dans la feconde ; il n'y
a pas eu même , jufqu'au Sauveur
du monde , qui n'ait été expofé à
l'injuftice du préjugé. On parle
à Nathanael de ce grand Meffie *
annoncé par Moïfe & les Prophéres
; il écoute. On lui apprend
que ce Meffie eft venu , & que
c'eft Jefus Fils de Jofeph de Nazareth.
A ce nom de Nazareth,le préjugé
s'élève dans fon efprit & décrédite
d'abord le rapport qu'on lui
fait. * Nazareth ! dit - il , en peutil
venir quelque chofe de bon ! Nous
* Joan. ch . 1. v . 45.
* Ibid.
36
LE
MERCURE
voyons tous les jours , que les Con
ditions différentes , les Profeffions ,
les Arts , les Sciences , même
les Corps particuliers dans chaque
Republique , font foumis à certains
préjugés generaux , qui réglent
le plus ou moins d'eftime
qu'on doit accorder aux Particuliers
. Voilà deux Hommes que
je n'avois jamais vûs ; fi je veux
m'en tenir à la premiere impreffion
que forme dans moi le préjugé , ce
fera peut-être la couleur ou la forme
de l'habit qui me fera donner
la préference à l'un, au préjudice de
l'autre. Ce qui nous paroît vulgaire
& trivial dans un Homme du commun
, nous paroît plein de fel dans
la bouche d'un Homme de Condition.
La Naiffance ,le Rang , la Réputation,
le Ton même de celui qui
parle,entre toûjours pour beaucoup ,
dans le jugement que nous portons
de ce qu'il dit ; enfin , comme
l'a remarqué l'Auteur de la Recherche
de la Verité * Si un Homme eft
* L 1. ch . 18.
DE MA Y.
37
affez heureux pour plaire , ou
» pour être eftimé , il aura raifon
dans tout ce qu'il avancera ; &
,, il n'y aura pas juſqu'à ſon colet &
à fes
manchettes , qui ne prou-
», vent quelque chofe.
Je fçais que l'homme fage appelle
toûjours de cette premiere furprife
, & qu'il eft même en garde
contre elle ; mais l'homme fage ne
fait pas le grand nombre. La Philofophie
de ce qu'on appelle le Public
, eft une Logique abbregée &
réduite à un petit nombre de principes
vagues & fuperficiels. Si vous
voulez avoir fon fuffrage , il faut
ramener vôtre caufe à ces fortes de
principes qui l'exemptent d'une difcuffion
onereufe , à laquelle il ne fe
prête pas volontiers . Étudiez - vous
plûtôt à lui plaire qu'à le convaincre
, vous le convaincrez infailliblement
en lui plaiſant.
C'est pour cela qu'on regarde
comme un point capital dans toutes
les conteftations , de mettre les
Rieurs defon côté. La Raifon a beau
D
May 1717.
38
LE
MERCURE
être pour vous ; fi les Rieurs font
contre , vous avez le deffous , & celà,
en quelque matiere que ce foit ,
& même dans les plus graves. Des
Sçavants étoient aux prifes avec
d'autres : des deux côtez on mettoit
en oeuvre toute la fubtilité de
la Dialectique , toute la force du raifonnement
; le Public ouvroit de
grands yeux & ne difoit mot . Vous
vous y prenez mal , dit à l'un des
deux partis , un homme fenfé qui
connoifloit le terrain ; laiffez- moi
là tout ce fatras d'érudition & ces
fubtilitez quint-effenciées, où le Public
ne voit goûte & dont il n'a que
faire. Faites diverfion , prenez des ·
matieres qui foient à fa portée ; attachez-
vous , en les traitant , plûtôt
à la gayeté , qu'à la ſolidité ; du
fel , de la legereté , de la naïveté ,
de l'enjoüement , voilà ce qu'il lui
faut . On aura beau vous relever fur
le fond des chofes ; fi l'on ne l'emporte
fur vous par l'agrément , on
ne gagnera rien ; le Public ne veut
pas étudier , il veut fe réjouir ; traDE
MA Y.
59
vaillez fur ce principe ; on le fit &
on s'en trouva bien.
Il eft fi vrai que le Public ne fe
méne que par les préjugez , & que
dans tous les Siècles & chez toutes
les Nations , il ne s'eft jamais gouverné
autrement; que toute la Rhetorique
n'eft fondée que fur ce principe.
En effet , retranchez de cet
Art,tout ce qui ne va qu'à faire illufion
àl'efprit, & qu'à féduire le coeur,
vous le réduirez à une pure Dialectique.
Ariftote n'eft pas , à la ve-.
rité , tout - à- fait de ce fentiment ,
& regardant la partie qui touche
les preuves , comme la plus effentielle
de la Rhétorique , il blâme
·les Rhéteurs qui l'ontprécedé , de
ne s'être prefque attachez qu'à celle
qui touche les moeurs & les paffions,
dont il ne fait que l'acceffoire.
Mais , quelque veneration que
j'aye pour ce Grand Philofophe ; je
le contredirai ici d'autant plus librement
, qu'il eft en quelque forte
Moderne à l'égard de ceux qu'il
blâme & que je défends ; & que
* Rhet . d'Arift. L. 1. C. 1. Dij
40 LE MERCURE
.
• ·
,
·
d'ailleurs il me fournit lui-mêmedequoi
le refuter. Car ,furquoi apuyet-
il fon fentiment ? Sur ce que , ditil
, a les Paffions ne font point du fair
de l'Orateur mais regardent le
Fuge. qu'il ne faut pas le pervertir
, ni le porter à la Compaſſion ↳
ni à la Colere
& que l'emploi
de celui qui plaide , eft de monrer
fimplement , que la chofe eft
ou qu'elle n'eft pas. S'il ne faut que
cela pour plaider , les Rhéteurs
peuvent fermer leurs Ecôles. J'avoue
qu'il feroit mieux de ne point
exciter de Paffions dans le coeur
du Juge ; mais , il ne s'agit pas ici
de fçavoir , fi cela eft permis ou
non dans la bonne Morale , mais
de déterminer , à quel Art il appartient
de produire cet effet : Or, bil
eft clair que c'eft à la feule Rhétorique,
comme Ariftote en convient
lui-même ; & c'eft justement par
ce que ces Paffions regardent le
Juge , qu'elles font du fait de l'Oa
Ibidem.
Ibid L. 2. ch . 1.
DE MAY.
41
rateur , qui n'a d'autre but que de
perfuader le Juge à qui il parle.
- Mais , que cette partie foir ou non ,
la plus effentielle , il est toujours
certain qu'il la regarde lui - même,
comme fi importante , que c'est
celle qu'il femble avoir traité avec
le plus de foin , & qu'elle fait un
des plus beaux morceaux de fa
Rhétorique , c'est - à - dire , d'un
des plus excellents Ouvrages qui
nous reftent de l'Antiquité.
"
"On peut donc regarder la Rhétorique
, comme toute fondée fur
les préjugez ; de forte qu'à la bien
définir , c'eft l'Art de tromper les
Hommes , puifqu'elle enfeigne à
féduire leur Raifon, au préjudice de
la Jufticé & de la Verité. Comment
cela fe fait- il ? En profitant de leurs
préjugez, en excitant leurs Paffions ,
en les portant à la Colere , à l'Indignation
, à la Pitié , à la Crainte , fe.
lon que la caufe le demande. C'eft
pour cela que les Rhéteurs traitent
fi au long , non feulement des
Paffions , mais encore de ce qu'ils
Diij
42 LE MERCURE
apellent Lieux Communs. En effet,
qu'est- ce que ces Lieux Communs ?
Rien autre chofe , que certains préjugez
generaux , où l'Auditeur fe
laiffe enveloper , comme dans des
filets. Or, puifque les Hommes font
faits de la forte ; puifqu'il eit fi aifé
de les féduire & de les tourner
où on veut ; puiſqu'ils veulent même
être trompez , & que la Rhetorique
n'eft fondée que fur leurs
préventions & leur foibleffe ; les
Sçavants ont - ils tort de profiter
de cette difpofition , de travailler
chacun de leur côté , à décréditer
leur Adverfaire dans l'efprit du Public
, & d'employer pour cela , les
Reproches , les Injures , l'Ironie ,
la Satyre ; & tout ce que l'Art
fournit de figures plus malignes &
plus offenfantes ? Dés qu'on s'apperçevra
que le Public n'en fera
plus la dupe , les Sçavants cefferont
de les mettre en ufage ; mais,
tant qu'it fe laiffera conduire par
des préjugez , & qu'il ne décidera
que par paffion , les Sçavants feDE
MA Y.
43
ront en droit de fe croire légitimement
difpenfez dans leurs difputes ,
d'une moderation , non-feulement
inutile , mais même ruineufe à l'interêt
de leur caufe.
Il eſt donc temps , me dira- t -on ,
que les Auteurs adouciffent leur
ftyle , & qu'en écrivant l'un contre
l'autre , ils fe conforment à ces ufages
de bien-féance , quella Politeffe
a introduits dans nos moeurs. Le Public
s'eft réforméfur ce point; il faut
donc que les Sçavants fe réforment
à leur tour , s'ils veulent lui plaire.
Les Emportements & les Invectives
ne font plus de fon goût ,
même dans la plus jufte querelle ;
ils doivent, donc s'en défaire.
Voilà un Enthymême bien preffant
, & auquel on ne peut s'empêcher
de fe rendre , fi l'Antécédent
en eft auffi vrai qu'on le fuppofe
; c'est-à-dire , s'il est conftant
que le Public ait changé de goût
fur cet article , & qu'il exige abfolument
de la moderation dans les
Sçavants. Je fens bien que je fuis
moi-même d'autant moins en droit
44
LE MERCURE
>
de contefter fur cette fuppofition ,
que je paroîs en convenir dans la
premiere partie de cette Apologie .
Peut-être , cependant , qu'à force
d'entendre debiter cette maxime ,
je me la fuis perfuadée comme les
autres , & que j'ai été en cela la
dupe du préjugé. Je vois bien qu'-
aujourd'huy on ne donne pas
tout-à-fait dans les mêmes excés
où l'on donnoit autrefois ; mais je
fens bien auffi , que la moderation
n'eft pas encore venue au point que
l'on prétend. Le Public ne veut
pas à la verité qu'on outre le ref-
Tentiment ; mais il ne me paroît
pas auffi s'accommoder d'une politeffe
trop circonfpecte ; & il me
femble que ceux qui écrivent encore
aujourd'huy fur des matieres
conteſtées , penfent fur cela comme
moy. Car , ces Auteurs , qui fans
doute veulent plaire au Public ,
n'infinuëroient pas dans leurs Ouvrages
, des traits de Satyre contre
leurs Adverfaires , s'ils croyoient
que cette liberté ne dût pas être apDE
MAY. 45
>
prouvée . Cependant , qu'on examine
de près le Livre le plus moderé
& le plus mefuré , en matiere Polemique
, je fuis perfuadé qu'on n'en
lira pas quatre pages , l'une por
tant l'autre , qu'on n'y trouve quelque
trait , non effentiel à la caufe ,
que l'Adverfaire voudroit qui
ny fut pas. Or , tout trait de
cette nature eft un trait malin ;
car, ce n'eft pas à celui qui porte le
coup . àjuger de fon effet ; mais à
celui qui le reçoit. C'eft fur lui
que le coup tombe ; il fent mieux
que perfonne, s'il le bleffe , & à quel
point il le bleffe ; c'est - à - dire ,
qu'il en connoît mieux que perfonne
, toute la malignité. Il y a donc
quelque myftere caché là - deffous ,
& il faut que le Public ne foit pas
bien d'accord avec lui - même . Car,
s'il def-approuve la Satyre entre des
gens qui conteftent fur des points
de Doctrine, d'où vient par fon empreffement
à avoir ces fortes de
Livres , donne - t - il lieu de croire
que ce ftile ne lui déplaît
46 LE MERCURE
.
pas il blâme l'Ouvrage , il
-
il
eft vrai ; mais il l'achete & plus
cher peut être qu'il ne feroit ,
fi le ftile en étoit plus mefuré
parle d'une maniere , & il agit d'une
autre à quoi attribuer cette duplicité
de conduite En voici la
fource,fi je ne me trompe. C'eſtque
le Public a deux chofes oppofées à
accorder enſemble ; fa paffion &
fon honneur , fa malignité , & la
bien-féance. La Satyre lui plaît ,
mais il a honte de l'avouer ; il la
condamne donc par bien-féance
tandis que par malignité, il en profite.
>
Ce principe me paroît d'autant
plus vrai , que les Sçavants s'y conforment
en écrivant , & que leur
conduite dans les conteftations qu'-
ils ont enſemble , le fuppofe neceffairement
. Car, s'ils gardent plus
de mesures qu'on n'en gardoit autre-
fois ; il ne faut pas croire qu'ils
foient moins jaloux de leur reputation
, moins vifs fur leurs interrêts
, & moins déterminez à pouffer
DE
MAY.
47
eurs
Adverfaires , qu'on ne l'étoit
du tems de nos
Ancêtres. On peut
au
contraire fuppofer que les Sçavants
d'aujourd'huy , quand ils font
en querelle , fe veulent autant de
mal , que ceux du temps paffé.
La
fenfibilité , comme je l'ai fait
voir dans ma
premiere partie , eſt
non -
feulement auffi grande , mais
mêmeplus vive à cet égard, qu'elle
ne l'a jamais été. D'où vient donc
a-t-on baiffe de ton ? D'où vient
l'Aigreur & la Colere ne parlentelles
plus le même langage ? C'eft
qu'on a fenti le foible du Public ,
qui vouloit pouvoir fe divertir aux
dépens d'autrny , fans en avoir l'odieux.
Il a donc fallu le fauver du
blâme , en flatant fa
malignité
lui procurer du plaifir , fans qu'il
entrât dans les frais ; c'est - à - dire ,
qu'il a fallu rafiner la Satyre , ufer
d'envelopes , & faire fourdement
ce qu'on faifoit autrefois tête levée .
De là eft venu l'ufage de la Satyre
indirecte , & tous les autres détours
qu'on met en oeuvre , pour
48 LE MERCURE
dire équivalament en termes radou.
cis , ce qu'on n'ofe plus dire ouver
tement & en termes formels . On
ne fait plus directement des reproches
injurieux ; mais on fait paffer
en preuve le fond du reproche
, & quand on a bien établi le
principe , on préfume affez favorablement
de la pénétration du
Lecteur pour croire , qu'il démêlera
bien de lui-même , tout ce
qu'une conféquence neceffaire renferme
d'injurieux . Souvent les
traits les plus piquants , font
couverts de fleurs , & fous les
loüanges les plus Alateuſes , on fent
la pointe de la Satyre :
Sono accufe , e Paion Lodi.
Il y a même quelque chofe , dans
cet ufage , qui flate également &
l'Auteur & le Lecteur ; car , de
traiter fon Adverfaire d'Ignorant ,
d'Impofteur , de Préfomptueux
cela eft aifé , & il ne faut , ni grand
* Hierus. Liberata
>
1
Cant. II. Str. 58 .
génie
DE MAY.
49
génie à l'Auteur , pour trouver ces
termes , ni grande pénétration au
Lecteur pour fentir tout ce qu'ils
fignifient ; au lieu que quand la
chofe fe dit figurément , & fous des
termes déguiſez , ils fe fçavent tous
deux bon gré ; l'Auteur , d'avoir
fçû faire pafler tout fon venin fous .
des expreffions mitigées ; le Le-
&teur , d'en avoir pénétré toute la
malignité , au travers même de la
politeffe des expreffions.
•
Je crois qu'on peut conclure delà
, qu'à bien apprécier les chofes ;
l'avantage que nous prétendons
avoir fur les Anciens , du côté de
la politeffe , a plus d'apparence
que de réalité , & qu'en fait d'animofité
& de reffentiment , nous ne
leur en devons guéres. Car, qu'importe
que les termes foient plus
méfurez , fi dans le fonds , ils produifent
le même effet. Nous ufons,
il est vrai , d'un langage plus poli ;
mais , nous comptons bien que le
Lecteur fentira dans ce que nous
difons , tout ce que nous voulons
May 1717.
E
jo1
LE MERCURE
dire , & lui de fon côté ne s'y méprend
guéres. Ce font comme des
jettons qu'on fait valoir autant
qu'on veut , felon la convention
que les joueurs font entr'eux ; il
femble qu'il y ait un Traité fécret
entre les Sçavans & le Public ,
dans lequel on foit convenu de
part & d'autre , pour le bien commun
, que le Sçavant n'uferoit que
de termes modérez , & que le Public
entendroit fous ce langage
tout ce que les expreffions les plus
violentes pourroient fignifier. C'est
une efpéce de chifre établi entr'eux .
Ainfi quand un Sçavant dit à un
autre , que peut-être , il n'auroit
pas avancé telle Propofition , s'il
avoit fait réfléxion &c.; cela réduit
à fa jufte valeur , fignific : s'il avoit
eu du jugement.Un autre infinuërapoliment
, que fon adverfaire n'a
pas tout à fait compris le véritable
ઢે
fens de tel terme d'un Auteur ,
quand il lui fait dire &c. Cela eft
honnête , mais dans le fonds , autant
vaudroit dire que l'Adverfaire
DE MAY.
St
eft un ignorant , & le Lecteur qui
ne s'y trompe pas , l'entend de la
forte. Il y a trois cens ans qu'u
homme étoit auffi riche , & faifoit
aurant avec un écu , qu'on fait aujourd'hui
avec quarante ; auffi , les
Sçavants font autant aujourd'hui
avec un langage compaffé , qu'on
faifoit il y a trois cens ans , avec
les termes les plus violens & les
plus odieux.
Il y a donc encore beaucoup à
dire , que nôtre Politeffe prétendue
en foit au point où on le croit , &
quoique les dehors foient affés civils
aujourd'hui dans le commerce
de la vie ; cependant , je ne puis
diffimuler qu'il y a de certains traits
de rufticité, qui échapent affés communément
à des perfonnes d'ailleurs
très-polies , & que je ne fçais
comment excufer. Il femble que
quand il s'agit de certaines Profeffions
, ou de certains Corps , on fe
croye difpenfé de tout ménagement
de bien-féance. Qu'on dife à un
homme de Guerre , que les
gens
E ij
LE MERCURE
de fon Mêtier font des brutaux ,
il s'en offenfera , fans doute , &
tout le monde conviendra , qu'il
a raifon de s'en offencer. Qu'on
dife en face à un Médecin , contre
fa Profeffion , tout ce que Moliere
en a dit fur le Théatre , cela ne paffe
que pour gentilleffe , & le Médecin
, s'il s'en formalife , eſt un
bouru ; il me paroît cependant
qu'il a autant de droit d'être jaloux
de l'honneur de fon Corps ,
qu'un homme de Guerre en a de
s'intereffer à la gloire de fa Profellion
, & qu'il y a autant de groffierté
à attaquer l'un par cet endroit
, qu'il y en auroit à attaquer
l'autre . Je fupprime d'autres exemples
encore plus forts que je pourrois
rapporter , & qui me paroiffent
toujours nouveaux , toutes les fois
que j'en fuis témoin ; c'est ce qui
m'eft arrivé fouvent , fans que j'aye
encore pû m'y acc oûtumer. Si le
Public veut que les Sçavans réforment
leur ftile , il faut qu'il réforme
lui-même fongoût , & qu'-
' DE MAY. 43
en certaines chofes il leur montre
l'exemple ; du moins reconnoîtrat-
il , qu'il a plus d'interêt qu'il
ne penfoit à excufer un peu les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs contestations ; car , je crois avoir
prouvé affés clairement , que
s'ils péchent en cela , c'eſt à lui ,
bien plus qu'à eux , qu'il faut s'en
prendre.
DE L'APOLOGIE
DES SCAVANTS.
SECONDE PARTIE ,
où L'ON FAIT VOIR ,
Que c'est le Public qu'on doit rendre
refponfable des excès qu'on
leur reproche.
J
E ne fçais fi les Sçavants
me fçauront tout le gré
que j'aurois naturellement
lieu de me promettre
du zele avec lequel je prens
A ij
4 MERCURE LE
en main leur défenfe ; mais comme
il faut être défintereffé dans le bien
qu'on fait , le plus ou le moins de
reconnoiffance de leur part n'altérera
en rien l'inclination que je me
fens à leur rendre toute la justice
qu'ils méritent ; & puifque j'ai com
mencé à les défendre , il faut continuer
de bonne grace , & donner
à leur Apologie toute l'étendue que
demande l'importance du fujet , &
toute la force dont il
ceptible.
peut être fuf
On les accufe de manquer de
moderation dans leurs querelless
j'ai fait voir en quoi on leur faifoit
injuftice fur ce point ; mais je
veux qu'ils ayent tort , qui eft- ce
qui les blâme ? C'eſt le Public. Et
moi je prétends que le Public n'eft
pas en droit de le faire : Pourquoi ?
parce que c'est à ce Public même
qui leur fait leur procés avec tant
de hauteur & de févérité , qu'il faut
imputer tout ce qu'on leur reproche
, & qu'il eft plus refponfable
qu'eux , de tous leurs excés.
DE MAY.
La propofition eft hardie , je l'avoue
, & il y a une forte de témérité
& même d'infolence à prendre
le Public à parti auffi hautement
que je fais ; mais voici ce qui me
fauve : C'est à fon propre Tribu
nal que je le cite ; ce n'eft que devant
lui que je veux plaider contre
lui-même ; & je me Hate qu'en faveur
d'une déference fi refpectueufe
, & en même-temps fi honorable
pour lui , il me paffera fans
peine tout ce que la propofition ,
d'elle- même,pourroit avoir de choquant
& d'irrégulier. Je le fais donc
Juge en fa propre caufe , & je compte
affes fur fa droiture & fur fon
équité , pour être perfundé , qu'il fe
fera juftice auffi exactement qu'il
a coûtume de la faire aux autres ,
& qu'il fera le premier à fe condamner
, fi on lui fait voir par de
bonnes raifons qu'il foit veritable-
.ment en faute. Or, c'eft ce que j'entreprends
de vérifier , & voici furquoi
je me fonde .
Quand des Sçavants s'attaquent
A iij
6 LE MERCURE
:
l'un l'autre dans des Ouvrages
qu'ils mettent en lumiere : je demande
quelle eft leur vûe ? car
chacun d'eux a fon but , & fe propofe
une fin . Seroit- ce de détromper
fon Adverfaire , & de lui faire
avouer qu'il a tort ? Un Sçavant
peut bien avoir affés bonne opinion
de la fupériorité de fon efprit , & de
la force de fon raifonnement , pour
fe flater qu'il fera connoître fenfiblement
à fon Antagoniſte , qu'il eft
dans l'erreur mais s'il eſpére le
réduire à en convenir lui - même ;
c'est ce me femble beaucoup préfumer
de fa docilité & de fa droi
ture . Quelque détrompé qu'on foit
dans le coeur , il en coûte trop à l'amour
propre pour l'avoüer : &
quand il fe trouveroit quelque
exemple d'un aveu pareil , c'eſt
quelque chofe de fi héroïque , &
par là même de fi rare , que cela ne
doit être tiré à conféquence.
pas
D'ailleurs , fi l'on ne fe propofe
point d'autre fin, à quoy bon rendre
publique une conteftation où il ne
DE 7
MAY.
s'agit que de détromper un particulier?
Pourquoi étaler auxyeuxde tout
le monde la honte de fon illufion
Pourquoi le couvrir d'une confufion
qu'on peut lui épargner, en l'inftruifant
tête à tête ›
ou par des
écrits qui n'aillent qu'à lui ? Metho
de d'autant plus efficace pour ramener
un efprit à la verité , que l'orgueil
naturel fe fent moins intereffé
dans un aveu fécret de l'erreur où
on a donné , & qu'il trouve dans
la délicateffe de ces fortes de ménagements
, de quoi fe relever de
tout ce qu'un aveu pareil peut
avoir d'humiliant .
On a donc quelque autre veûë,
quand on donne au Public ces fortes
d'Ouvrages ; & quelle peut être
cette veûë , finon , de le rendre
Arbitre de la difpute & de plaider
à fon Tribunal ? l'impreffion des
Livres tient lieu d'exploit dans la
République litteraire ; & tout Auteur
qui imprime contre un autre,
eft cenfé le citer devant le Tribunal
du Public,pour s'y voir condam8.
LE MERCURE
né & convaincu d'ignorance & d'erreur.
On regarde de part & d'autre
le Public , comme le Juge naturel
de la conteftation , & l'Arbitre
fouverain qui doit en décider
On a donc de part & d'autre, égal
intereft de le gagner , de lui plaire ,
de s'infinier dans fon efprit ; & par
conféquent de prendre, en écrivant ,
le ftile le plus convenable à fon humeur
, le plus conforme à fon goût ,
& le plus capable de le flâter : Ainfi ,
lorfque des Sçavans s'attaquent par
des invectives , s'offencent par des
réproches , fe déchirent par des médifances
ils font à plaindre fans
doûte d'en être réduits à une fi
étrange & fi cruelle neceffité ; mais ,
eft-ce à eux qu'il faut s'en prendre,
& non pas plûtôt au Public qui les
réduit & qui les y force , comme
on le verra dans la fuite.
y
Quand on donnoit autrefois à
Rome de ces Fêtes fanglantes , cù
trois , quatre & cinq cents hommes
deftinez à réjouir le PeupleRomain,
aux dépens de leur vie , fe maflaDE
MAY.
croient cruellement les uns les autres
, à qui croi- t- on qu'il falût im
puter l'horreur de cette bouche.
rie , aux Gladiateurs qui s'eftrama.
connoient fans quartier , ou au Peuple
enfaveur de qui on donnoit ce
divertiffement barbare ? C'étoit fans
doûte quelque chofe de bien atroce
& de bien inhumain qu'un pareil
fpectacle ; mais y auroit -il eu de
la raifon de le reprocher à ces pauvres
& infortunez Gladiateurs ? &
n'auroient ils pas été en droit de
répondre : Hélas ! C'eſt bien malgré
nous que nous en venons à cette
barbarie,blâmez ce Peuple, au plaifir
& à la cruauté duquel on nous
facrifie , mais pour nous , nousfommes
à plaindre & non à blâmer, Or,
ce que ces Gladiateurs répondroient
en cas pareil , les Sçavans
font en droit de le répondre fur le
reproche qu'on leur fait , & de dire
: fi nous fommes cruels les uns
envers les autres , fi nous nous
pouffons fans ménagement dans nos
querelles , fi nous nous décrions ,
10 LE MERCURE
i nous nous déchirons , impitoyablement
, c'est le Public qui nous
contraint & qui nous en fait i
Loy.Nôtre grand intereft eft de lui
plaire , & nous n'employrions pas
des moyens fi violents pour y parvenir
,finous n'étions perfuadez qu'ils
font de fon goût.
Le Public ne manquera pas de
reclâmer là - contre , & de prétendre
qu'on lui fait injure, en lui donnant
un caractére fi cruel & qui a
même quelque chofe d'inhumain &
de barbare.Surquoi je dirai d'abord,
que je n'avois affaire qu'au
Public d'autrefois , & que les Peuples
d'aujourd'huy reſſemblaffent
au Peuple Romain tel qu'il étoit
dans les tems de la République &
fous les Empereurs Payens ; la queftion
feroit bien- tôt vuidée. Je rends
juftice autant que perfonne , au mérite
& au caractere de ce fameux
Peuple mais plus j'étudie fon
Hiftoire , & plus je fuis convaincu
qu'il ne faut pas l'éplucher de trop
prés. La Profperité de fes armes
Î'Eclat de fes Conqueftes , l'EtenDE
MAY. 11
due & la Durée de fon Empire ,
fa Puiffance , fa Magnificence , &
même quelques Vertus morales
auxquelles la fplendeur de la Nation
a donné du luftre , nous font
une forte d'illufion qui nous aveugle
en fa faveur. Parce qu'ils ont
été Grands en quelque chofe , on
les oroit parfaits en tout ; parce que
quelques Romains ont été des
on fait des Héros
"
Héros
de tous les Romains , & l'on
tient compte au moindre d'eux , des
Vertus qui ne fe font trouvées que
dans un petit nombre de fes Compatriotes
, & qui même , n'y ont jamais
été fans grand mêlange. C'eft
tout ce que j'en infinüeray quant
à prefent , pour ne point entrer dans
un détail qui me meneroit trop loin,
& qui d'ailleurs , n'eft point effentiel
à mon fujet ; mais je ne puis m'empêcher
de dire , que , quelque haute
idée qu'on ait conceûe de ce
Grand Peuple , on ne doit point
mettre la Pitié , la Compaffion &
'Humanité , au nombre de fes Ver12
LE MERCURE
tus , & qu'il n'y a peut-être jamais
eû de Nation qui fût naturellement
& de fon fond plus dure
plus impitoyable & plus cruelle ;
c'eft furquoy ( fi l'on m'oblige d'en
venir à la preuve ) je promets de
donner entiére fatisfaction.
J'avoue que les moeurs ont fore
changé à cet égard , & qu'ils font
aujourd'huy tout autres qu'ils n'étoient
autrefois. A mefure que le
Chriftianiſme a pris le deffus , l'efprit
de douceur qu'il infpire , a réprimé
cette férocité barbare qui avoit
fa fource dans la corruption de
l'homme, & que la fuperftition payenne
étoit plus propre à entretenir
& à augmenter , qu'elle ne
l'étoit à la diminuer & à l'adoucir.
On n'a pû s'empêcher de prendre
des fentimens d'humanité & de
compaffion pour des hommes que
la Religion nous a appris à regarder
fur le pied de freres. Mais comme
, entre les freres même , l'union
n'eft jamais fi parfaite , que l'intereft
particulier & l'amour propre
n'y
DEMAY.
13
n'y apportent quelquefois de l'altération
; auffi , tout Chrêtiens &
tout freres que nous fommes , eftil
resté dans nos coeurs , je ne fçais
quel levain d'inimitié réciproque ,
que la Religion condamne , mais
dont la nature a peine à fe défaire;
que la Vertu peut combatre , mais
qu'elle ne fçauroit entierement détruire.
On répugne à voir répandre
le fang de fon Prochain : mais on
eft bien- aife quelquefois de le voir
humilié. Une révolution qui l'a
bîme , une diſgrace qui l'accable ,
excite nôtre compaffion , éneût
nôtre fenfibilité ; une mortification
qui le pique , un accident qui
dérange un peu fes affaires , trouve
notre coeur tout difpofé à le
fouffrir fans murmure ; & à n'en
fçavoir pas mauvais gré à la fortune.
Enfin , nous ne demandons
pas
que les hommes périffent ; mais
nous ne fommes pas fachez dé
les voir par quelque endroit audeffous
de nous . Iln'y a donc point
de cruauté dans notre coeur ; mais
May 1717.
B
14 LE MERCURE
qu'il n'y ait un fond fécret de malignité
, c'eft de quoi il est difficile
de ne pas convenir.
Or , ce fond de malignite me fuffit
pour imputer au Public , les emportemens
des Sçavants dans leurs
querelles , & pour le rendre refponfable
de toutes leurs impolitef-
Tes. Un Sçavant qui écrit contre
un autre , veut gagner les fuffrages
du Public , Spectateur & Arbitre
du combat. Il veut lui plaire , &
il fçait que le meilleur moyen pour
y parvenir , eft de flater fa malignité.
Et de qui tient- il cela ? du Public
même ; De ce Public qui a horreur
des combats où il y a du fang
répandu ; mais qui aime la vivacité
dans les querelles , où la vie
ne court point de rifque . Que deux
hommes l'épée à la main fe battent
en déterminez , prêt chacun
à perçer fon ennemi ; on tremble
pour eux , & l'on s'intereffe à les
féparer. Que deux femmes en viennent
aux prifes , qu'elles s'égratignent
, qu'elles fe décoeffent ; c'eft
DE MAY. 21
ve dans ce ridicule du Pédantifme
qu'on attache à la Science , nonfeulement
de quoi fe confoler de
l'érudition qu'on n'a pas , mais encore
de quoi fe mettre au deffus de
ceux qui l'ont acquife . Car , l'amour
propre a fa Logique & fes principes
aufquels il ramene tout. Le
premier de ces principes eft de
nous faire juger de toutes chofes .
par comparaifon à nous-mêmes ;
de forte que nous ne donnons la
préference ou le deffous aux Profeffions
, aux Ars , aux Sciences ,
& à tout le refe , que felon que
nous nous fentons plus ou moins de
difpofition & de talent poury réüffir.
Tout Art où nous réuffiffons , ett
toûjours le plus eftimable ; tout Art
où nous ne pouvons atteindre , elt
un Art vain & frivole. Je dis le
même des Profeffions differentes ,
& je pourrois étendre la maxime
jufqu'aux Inclinations , aux Humeurs
& aux Temperaments . C'eſt
par là que l'homme d'Epée dédaigne
l'homme de Robe , & que
22 LE MERCURE
l'homme de Robe neglige l'homme
d'Epée : Que l'Aftrologue & le
Géométre méprifent le Poëte &
l'Orateur, & que reciproquement le
Poëte & l'Orateur , qui ne fe font
guéres plus de quartier , quand ils fe
méfurent l'un l'autre , ne font pas
grand cas de l'Aftrologue ni du
Géometre. Cependant , comme
chaque Etat , comme chaque Art
eft toûjours eftimable par lui-même
, & qu'on ne peut pas nier , que
l'Equité dans un Magiftrat , la Valeur
dans un Soldat , l'Erudition
dans un homme deLettres ne foient ..
à prifer , & re meritent une confideration
que notre amour propre ,
qui croit s'ôter à lui-même ce qu'il
accorde à autrui , ne fe laiffe pas aifément
arracher ; la malignité eſt
venue au fecours , & nous a appris
à envifager les Arts & les Profeffions
qui ne nous plaifent pas , fous
un ridicul accidentel qui y ait quelque
rapport. Ainfi , l'homme de
Robe eft devenu un Chicanneur;
l'homme d'Epée , un Breteur ;
፡
DE MAY.
17
nes gens , au contraire , qui ne
doutent de rien , & dans qui l'expérience
n'a pû encore corriger la
préfomption , font toujours prêts
à rire de tout , parce qu'ils fe croyent
fort audeffus des foibleffes
dont ils fe moquent. Il est vrai
qu'eux & bien d'autres le trompent
fouvent dans leur calcul.
Quand le Maître de Philofophie ,
dans le Bourgeois Gentilhomme
fait de belles leçons de moderation
& de patience , au Maître à
Danfer & au Tireur d'Armes qui
fe battoient , il fe croît lui -même
fort éloigné de tomber dans un
pareil excés ; mais , s'imagine-t'il
être interreflé dans la querelle ?
Adieu la Morale & les Refléxions ;
le Philofophe fe taît , & l'homme ſe
bat. Il faut être dans l'occafion ,
pour pouvoir juger de quoy on eft
capable. Mais comme ordinairement
on ne fe rend guéres plus
de juftice , que le faifoit ce Philofophe
, & que chacun en particulier
, est toujours fort difpofé à faire
Biij
18 LE MERCURE
le Procés à fon prochain , & à
rire de fes foibleffes , on peut établir
comme un principe certain
que le meilleur moyen d'interreffer
le Public , eft de flater fa malignité
, & par conféquent de le
réjouir aux dépens de nôtre Adverfaire
Pourquoy cela ? premierement
, parce que c'eft en quelqueforte
pour lui,un ennemi de moins ,
c'eftun homme qu'on dégrade devant
lui , & fur lequel on femble
lui donner une eſpèce de fupériorité.
Secondement , parce que celui
qu'on humilie , eft un Sçavant.
Car , plus un homme ett élevé audeffus
des autres , ou par fa naiffance
, ou par fa fortune , ou par
fés talents ; plus on aime à le voir
rabaiffé. Le premier fouhait de :
l'amour propre dans le coeur humain
, eft de l'emporter fur tout
le monde. Au défaut de cet avantage
, nous fouhaitons au moins que
perfonne ne l'emporte fur nous.
Ainfi , tout homme qui , par quelque
endroit que ce foit , fe tire
DE MAY.
19
de pair d'avec les autres , devient
d'abord l'objet de la jalousie pu
blique , & fi l'on s'écoutoit , on lui
demanderoit volontiers compte de
ce qu'il a de plus que nous. De quel
droit en effet , aura-t-il ou plus :
d'efprit , ou plus d'érudition ? Encore
faut-il remarquer qu'on par
donne plus aifément aux Gens de
Lettres , ce qui vient d'érudition ,
que ce qui vient d'efprit : Pourquoi
? Parce que ce qui vient d'é---
rudition , eft en quelque manière
plus à notre portée , & nous don
ne moins le deffous ; les Sçavans
n'ont fait que moiffonner dans un
champ qui eft ouvert à tout le
monde , & où il n'a tenu , & il ne
tient encore qu'à nous de recueillir
, auffi bien qu'eux : Ils ont lû ,
& nous pouvons lire ; ils ont
tranfcrit & nous
5 pouvons
tranfcrire . Cette réflexion les
reconcilie avec nous fur ce point
parce qu'elle femble les ramener
au niveau de ce que nous fommes .
Mais , ce qui vient de fuperiorité
20 LE MERCURE
d'efprit , ne s'excufe pas de même ;
on veut toûjours du mal à ceux qui
nous priment de ce coité là, & comme
ordinairement les Sçavans , s'ils
n'ont plus d'efprit que les autres
ont du moins l'efprit plus cultivé ;
on leur fçait mauvais gré en même
tems, & de leur érudition & de leur
efprit : deforte que fi on ne peut
pas leur arracher ces avantages , &
leur difputer ces talents , on eft
bien aife du moins d'avoir d'ailleurs
de quoy s'en dédommager ,
& de pouvoir regagner
fur eux
dans les défauts & les foibleffes
qu'ils fe reprochent tour à tour , ce .
qu'ils ont de plus que nous , du côté
de l'efprit & des lumieres.
>
Ainfi , quand deux Sçavants en
viennent aux`mains , c'eft une fête
pour le Public,& un fpectacle d'autant
plus agréable , qu'il y trouve
de quei fatisfaire fa malignité , &
par là,de quoi flater fon amour propre.
On fe dit alors à foy- même :
Je ne fuis pas Sçavant , mais aufli
je ne fuis pas Pédant ; & l'on trouDE
MAY.
un paffe -tems pour les Spectateurs ;
on frape des mains , & loin de les
féparer , on ne fonge qu'à les encourager&
à les animer.Un Inconnu
fait- t-il une chûte dangereufe ? les
plus indifférents s'empreffent pour
le fécourir. Que la chûte foit légere
& fans conféquence ; nôtre
premier mouvement nous porte à
en rire. Qu'est ce qui fait cela dans
l'homme Un fentiment d'amour
propre & un retour de complaifan
ce fur lui- même , qui lui fait envifager
dans la difgráce d'autrui , une
foibleflè ou une imprudence dont
il fe croit incapable ; car tout ris
moqueur fuppofe un ridicule dont
on fe croit exempt . Un Boiteux ne
rit pas d'un autre boiteux , s'il ne
le croit plus boiteux que luy. D'où
il est naturel de conclure , que le
ris renferme en même temps &
une forte de mépris pour celui qui
en eft l'objet , & une idée de fuperiorité
qu'on croit avoir fur celui
dont on fe moque ; c'est-à- dire,
que tout homme qui rit d'un autre ,
16 LE MERCURE
-
fait tout bas , fon propre Panegyrique
, aux depens de celuy dont il
rit ; car , s'il y prend bien garde
il reconnoîtra qu'il fe dit dans le
coeur ; je ne ferois pas cette faute ,
je ne donnerois pas dans ce ridicule
, j'aurois évité cet écueil , je
me ferois bien gardé de faire cette
beveûe , de tomber dans cette imprudence
; ainfi , je vaux mieux
qu'un tel , au moins par cet endroit .
Pourquoy les perfonnes d'un certain
âge , font - elles plus refervées
& plus retenues à rire des foibleſſes
& des petits accidents qui arrivent
à autruy , que ne le font les jeunes
gens ! C'elt que , comme il
leur eft arrivé fouvent , ou du
moins qu'ils ont remarqué qu'il
étoit arrivé à d'autres , de donner
dans des ridicules dont ils avoient
ri auparavant , ils épargnent
les autres par confideration pour
eux- mêmes . Cette indulgence dans
eux , et le fruit de leur expérience
& l'effet d'un amour propre ,
réfléchi fur lui - même . Les jeuDE
MAY. 25
l'homme de Lettres , un Pedant,
Le Sçavant eft au deffus de nous
par fa Science , mais nous prétendons
qu'il retombe au deffous , par
fes foibleffes. Le ridicule du Pedantifine
nous fait regagner fur le Sçavant
avec ufure , ce que le mérite
de la fcience nous faifoit perdre
avec lui. Nous ne nous contentons
pas d'une fimple compenfation qui
hous remette tous au niveau , nous
afpirons à quelque chofe de plus :
Sur quoi fondé fur un principe affez
vrai , & que l'amour propre a
grand foin de faire valoir , qui eft,
qu'il vaut mieux avoir une perfetion
de moins , & être exempt d'un
foible ; car il y a des genres de merite
que nous ne fommes pas obligez
d'ayoir ; mais il n'y a point de
forte de ridicule , dont nous foïons
obligez , autant qu'il nous eft poffible,
de nous garantir.
Les Sçavans fe font tort à euxmêmes
, je l'avoue , de donner cet
avantage fur eux au Public ; mais
dans la chaleur de la difpute , on
1
26 LE MERCURE
ne fait pas tant de réflexions. Chacun
d'eux ne fonge qu'à décréditer
fon Antagoniſte dans l'efprit du
Public , fans fonger qu'il lui donne
lieu par- là,de lui rendre la pareille
; & que le Public qui fait-là
le perfonnage, du Grippeminant de
la Fable de la Fontaine tire fon
profit des deux côtés , & fe moque
de l'un & de l'autre.
,
Mais , je veux que les Sçavans
faflent attention au préjudice qu'-
ils fe caufent mutuellement , en
s'outrageant dans leurs querelles ;
je veux qu'ils en foient perfuadezt
& convaincus : Quel parti leu
refte-t-il à prendre ? Point d'autre,
que celui de fe taire. Qui les empêche
, direz-vous d'écrire de
part & d'autre avec modération ,
& d'expofer leurs raifons avec douceur
& avec bien-feance : c'eft le
Public qui le leur défend . Comment
, le Public ! Eh ne blâme- t-il
-hautement tous les jours ces
pas
fortes d'éxcez ? Ouy , il les blâme
de bouche & en apparence , mais
›
réellement
DE MAY. 25
pour compreréellement
, & de fait ,il les ordonne
& il les exige;en voici la preuve .
Un Sçavant qui , met au jour un
Ouvrage Polemique , a fans doute
envie que fon Ouvrage foit lû.
Ni lui ne fe met en frais
pofer , ni le Libraire pour imprimer
, que dans l'efperance que le
Livre fera débité. Il y a quelquefois
du mécompte ; mais quoiqu'il
en arrive ; voilà du moins à quoi
on vife , & l'on peut dire que cette
flateufe efperance eft la caufe
miere de tout ce qui s'imprime de
Livres. Il faut donc fur ce piedlà
que l'Ouvrage foit écrit de maniere
à piquer la curiofité du Public
, qui n'a coûtume de l'acheter,
qu'autantqu'il le trouve à fon goût.
Or , je fuppofe qu'un Sçavant qui
écrit contre un autre , le faffe avec
cet efprit de moderation & de
douceur , avec ces ménagements
de bien-féance & de charité même
, que tout le monde femble
exiger , & que perfonne ne veut
goûter. Qui eft - ce qui lira fon
May 1717.
с
26 LE MERCURE
Ouvrage ,* Quis leget hac ?Voilà le
Livre à bas , le Libraire ruiné , &
l'Auteur deshonoré. Mais le Livre
eft fi bon ! Il est écrit avec tant
de folidité & de politeffe ! Les
raifonnements en font juftes , les
réfléxions fenfées , l'élocution éxacte
; cela eft vrai , mais il eft froid.
Je n'y trouve pointde goût, c'est un
potage de fanté , que j'approuve
fort pour un malade ; mais pour
moi qui me porte bien , je veux
quelque chofe de plus piquant
& qui réveille mon appetit ; voilà
ce qu'on répond , & le Livre
demeure. Que l'Auteur fe défaffe
de fa moderation , & que , fans rien
changer , pour le fond , à fon
Ouvrage , il larde fes raifonnements
de quelques traits de Satyre
, & répande un peu de malignité
dans fes réflexions , voilà
le Livre qui reffufcite ; la preſſe
y et ; on fe l'arrache , les Editions
s'en multiplient , & le Li-
Perf Sat. 1.
>
DE MAY. 17
braire dit fur la foy du Public
qui l'achete : Voilà un bon Livre.
Il fe fait deux Hiftoires d'un
grand Perfonnage , toutes deux
bien écrites , & par des Auteurs
differents. L'un fait un Saint de
fon Heros ; l'autre en fait un Po--
litique . Le Saint va fon chemin
tout uniment ; le Politique fait
fortune ; on loiie le premier , &
on lit le fecond. D'où vient cette
difference ? C'est que la malignité
du coeur trouve mieux fon compte
avec le dernier , qu'avec l'autre.
Que conclure de tout cela ? levoici.
C'est que tout Auteur qui
veut être lû ( & ce n'eft pas fe
méprendre , que de croire que tous
le veulent ) doit écrite d'une maniere
qui intéreffe le Lecteur ;
Qu'il ne le peut faire dans les
Ouvrages Polemiques , qu'en flatant
fa malignité , & que rien n'eft
plus propre à la ppiiqquueerr , que les
traits de Satyre perfonnelle . J'approuve
donc , direz -vous , ce ftyle
Satyrique A Dieu ne plaife ; je
Cij
28 LE MERCURE
le condamne au contraire , mais
le Public l'éxige. Il a tort , j'en
conviens , & c'eft dans lui, un goût
dépravé ; mais c'eft fon goût :
Ne point chercher à le flater ,
feroit beaucoup plus dans les régles;
mais ce ne feroit pas le moyen
d'être lû. Or , on n'écrit que dans
cette vûë , & qui ne veut point
être lû , ne doit point écrire. Cette
raifon fuffiroit donc toute feule
pour rendre le Public refponfable
de tous les excès qu'on blâme
dans les Sçavants qui fe font la
guerre ; mais , à cette premiere
Faifon , thée de la malignité du
coeur de l'Homme , j'en ajoûte
une feconde , fondée fur l'imperfection
de fon efprit , & fur l'indolence
, qui lui eft naturelle .
Il feroit à fouhaiter qu'on cherchât
le vrai en tout . Chacun fait
profeflion de l'aimer & de s'y attacher
; mais , pour être en état de
le difcerner , il faut néceflairement
deux chofes . La premiere , qu'on
ait affés d'intelligence & de pénéDE
MAY. 29
Eration pour le découvrir ; la feconde
, qu'on ait affés de réfolu
tion & de patience , pour ne point
fe laffer dans cette recherche . Or ,
il arrive
ordinairement que de tous
ceux qui veulent juger d'une controverfe
& d'une difpute entre les
Sçavans , la moitié manque de lumiéres
&
d'intelligence ; & l'autre
moitié manque de bonne volonté
ou de loifir. Les uns n'ont ,
ni les principes , ni les talens qu'il
faut pour entendre la matiere , les
autres ne veulent pas fe donner
la peine de l'étudier ; enfin , foit
incapacité , foit pareffe , ils font
prefque tous également hors d'état
de porter leur jugement fur une
queftion qu'ils n'entendent point ;
& cependant tous , comme Perrin
Dandin , veulent juger. Il s'enfuit
delà , que le Public , non feulement
eft aifé à tromper , mais même qu'
il veut bien être trompé ; & par
conféquent , que quand on le prend
pour juge d'une affaire , il n'eft
pas
tant queftion de l'inftruire , que
}
Ciij
20 LE
MERCURE
de le prévénir. Si les Sçavans
dans leurs démeflés , avoient droit
de fe choifir un Juge , je veux
croire qu'ils auroient affés de bonne
- foi pour le prendre , autant
ennemi de toute furpriſe , qu'il en
feroit incapable ; mais ils n'ont
point fur cela de choix à faire :
Leur Juge naturel eft néceffaire ,
c'est le Public ; ils ne peuvent ,
ni ne veulent même décliner fa
Jurifdiction. C'est à fon Tribunal
qu'ils portent leurs cauſes , c'eft
a fa décifion qu'ils foumettent
leurs raifons , c'est-à-dire à la décifion
d'un Juge qu'il n'eft queftion
que d'éblouir & de gagner. Ainfi ,
pour peu que la matiere foit obfcure
, ou qu'elle demande de la difcuffion
, ils fondent moins leurs
efpérances fur la folidité de leurs
raifonnemens , & fur la force de
leurs preuves , que fur l'agrêment
& le fel qu'ils tâchent d'y répandre.
L'importance n'eft pas d'inftruire
le Juge , c'eft de l'amufer
& de lui plaire. Il ne s'agit pas
DEMA Y.
3T
tant.de prouver , que nôtre Adverfaire
a tort , que de faire croire
qu'il doit avoir tort , & de faire
fouhaiter qu'il l'ait effectivement ,
c'est-à- dire , de le rendre odieux
& méprifable. Or , rien n'est plus
propre à produire cet effet , que
fes Railleries , les Reproches , là
Satyre & l'Invective . Ce n'eft donc
pas le Sçavant qui a tort de les employer
; mais le Public qui les met
dans la néceffité de le faire.
Entre les coûtumes particuliéres
de chaque Province , il y en a
d'affés bizarres , & qui paroiffent
même oppofées aux principes de
l'Equité naturelle ; de forte qu'un
Avocat qui a à plaider une Caufe
dans tel ou tel Canton , fe trouve
obligé d'abandonner ces principes,
pour chercher des moyens de défenfe
dans la bizarrerie de la Coûtume
. Eft-ce fa faute Non. La
Coûtume eft établie ; c'eft d'elle,
toute bizarre qu'elle eft , que les
Juges empruntent leur Jurifprudence
; c'eft à eux feuls que l'A32
LE MERCURE
vocat a affaire , ce font eux qu'il
doit perfuader ; il doit donc fe conformer
à leurs idées , & leur parler
un langage qu'ils entendent.
Il en eft de même des Sçavans
ils ont affaire à un Juge qui fe conduit
moins , par raifon , que par
prévention ; c'est donc moins par
des raifonnemens folides , que par
des préjugez artificieux , qu'il peut
efpérer de le gagner. Il s'y attache,
il en fait fon capital ; & en cela,
il ne fait que fuivre la Loy , & s'affervir
à la néceffité que le Public
lui impofc. Qu'on déclame tant
qu'on voudra contre l'irrégularité
de ce procédé ; c'eſt au Public qui
l'éxige , & non au Sçavant qui s'y
conforme malgré lui ,à en répondre.
Quand on a affaire à un Homme
en place , foit Magiftrat , foit
Miniftre , foit Grand Seigneur ;
Qu'on a à lui demander juftice ,
ou qu'on en attend quelque grace
; quel eft nôtre premier foin ?
C'eft de nous informer par où il
eft acceffible , & de fçavoir qui le
DE MAAY.
33
gouverne. Le Sçavant recherche
la faveur du Public , à qui il demande
juftice contre fon Adverfaire.
Son premier foin doit donc
être , de fçavoir qui le gouverne.
Or , qu'est - ce qui gouverne le Public
? C'eft la prévention. Cela a
été de tout temps , & fera toujours
. Delà vient ce grand principe
, que chacun juge felon fon
inclination , c'est-à -dire , felon fa
prévention. Car, qu'est- ce qu'inclination?
finon un attrait qui , toutes
chofes égales d'ailleurs , nous
fait pencher d'un côté plûtôt que
d'un autre Attrait où la raifon
a fi peu de part , qu'on oppofe
d'ordinaire comme en regard ,l'inclination
& la Raifon. Delà vient
encore la maxime qui fignifie la
même chofe fous d'autres termes ,
que l'efprit eft la dupe du coeur.
Il s'enfuit delà , que les régles de
la Jurifprudence du Public ne font
point fondées fur le Vrai , mais
fur l'Apparent , non fur la Raifon
mais fur les Préjugez. Ce font ces
>
34 LE MERCURE
préjugez , qui donnent le branfle
aux affaires , & qui déterminent
l'efprit : Maniere de juger d'autant
plus accommodante pour nous ,
qu'elle flate en même - temps , &
nôtre préfomption , & nôtre indolence
naturelle. Elle flate nôtre
indolence , en ce qu'elle nous difpenfe
de la difcuflion des matiéres
; elle flate nôtre présomption ;
en ce qu'elle nous fournit des principes
abrégez de décifion. Voilà
la fource de cette multitude de
préjugez , qui fe font intrus dans
nôtre efprit , & qui y fubjuguent
la Raifon. Il en eft de tout genre
& en toute matiere. Il y en a fur
les Nations & fur les Climats ; fur
les Provinces particulieres d'un
même Royaume , & fur les Cantons
différents de cesProvinces. Une
expofition plus ou moins orientale
, décide dans nous , de la fupériorité
pour le génie ou pour l'imagination
entre certains Peuples.
On a autant de peine à concevoir
, qu'un Homme d'une certaine
DE MAY.
35
Contrée , ait du mérite , qu'à s'imaginer
qu'un homme d'un aute
Païs , fouvent limitrophe , n'en
ait pas. L'Attique& la Boetie étoient
deux Provinces de la Gréce . Etre
né dans la premiere , c'étoit un
tître pour être cenfé avoir de l'efprit
; comme c'étoit une espéce
d'exclufion en cette matiere , que
d'être né dans la feconde ; il n'y
a pas eu même , jufqu'au Sauveur
du monde , qui n'ait été expofé à
l'injuftice du préjugé. On parle
à Nathanael de ce grand Meffie *
annoncé par Moïfe & les Prophéres
; il écoute. On lui apprend
que ce Meffie eft venu , & que
c'eft Jefus Fils de Jofeph de Nazareth.
A ce nom de Nazareth,le préjugé
s'élève dans fon efprit & décrédite
d'abord le rapport qu'on lui
fait. * Nazareth ! dit - il , en peutil
venir quelque chofe de bon ! Nous
* Joan. ch . 1. v . 45.
* Ibid.
36
LE
MERCURE
voyons tous les jours , que les Con
ditions différentes , les Profeffions ,
les Arts , les Sciences , même
les Corps particuliers dans chaque
Republique , font foumis à certains
préjugés generaux , qui réglent
le plus ou moins d'eftime
qu'on doit accorder aux Particuliers
. Voilà deux Hommes que
je n'avois jamais vûs ; fi je veux
m'en tenir à la premiere impreffion
que forme dans moi le préjugé , ce
fera peut-être la couleur ou la forme
de l'habit qui me fera donner
la préference à l'un, au préjudice de
l'autre. Ce qui nous paroît vulgaire
& trivial dans un Homme du commun
, nous paroît plein de fel dans
la bouche d'un Homme de Condition.
La Naiffance ,le Rang , la Réputation,
le Ton même de celui qui
parle,entre toûjours pour beaucoup ,
dans le jugement que nous portons
de ce qu'il dit ; enfin , comme
l'a remarqué l'Auteur de la Recherche
de la Verité * Si un Homme eft
* L 1. ch . 18.
DE MA Y.
37
affez heureux pour plaire , ou
» pour être eftimé , il aura raifon
dans tout ce qu'il avancera ; &
,, il n'y aura pas juſqu'à ſon colet &
à fes
manchettes , qui ne prou-
», vent quelque chofe.
Je fçais que l'homme fage appelle
toûjours de cette premiere furprife
, & qu'il eft même en garde
contre elle ; mais l'homme fage ne
fait pas le grand nombre. La Philofophie
de ce qu'on appelle le Public
, eft une Logique abbregée &
réduite à un petit nombre de principes
vagues & fuperficiels. Si vous
voulez avoir fon fuffrage , il faut
ramener vôtre caufe à ces fortes de
principes qui l'exemptent d'une difcuffion
onereufe , à laquelle il ne fe
prête pas volontiers . Étudiez - vous
plûtôt à lui plaire qu'à le convaincre
, vous le convaincrez infailliblement
en lui plaiſant.
C'est pour cela qu'on regarde
comme un point capital dans toutes
les conteftations , de mettre les
Rieurs defon côté. La Raifon a beau
D
May 1717.
38
LE
MERCURE
être pour vous ; fi les Rieurs font
contre , vous avez le deffous , & celà,
en quelque matiere que ce foit ,
& même dans les plus graves. Des
Sçavants étoient aux prifes avec
d'autres : des deux côtez on mettoit
en oeuvre toute la fubtilité de
la Dialectique , toute la force du raifonnement
; le Public ouvroit de
grands yeux & ne difoit mot . Vous
vous y prenez mal , dit à l'un des
deux partis , un homme fenfé qui
connoifloit le terrain ; laiffez- moi
là tout ce fatras d'érudition & ces
fubtilitez quint-effenciées, où le Public
ne voit goûte & dont il n'a que
faire. Faites diverfion , prenez des ·
matieres qui foient à fa portée ; attachez-
vous , en les traitant , plûtôt
à la gayeté , qu'à la ſolidité ; du
fel , de la legereté , de la naïveté ,
de l'enjoüement , voilà ce qu'il lui
faut . On aura beau vous relever fur
le fond des chofes ; fi l'on ne l'emporte
fur vous par l'agrément , on
ne gagnera rien ; le Public ne veut
pas étudier , il veut fe réjouir ; traDE
MA Y.
59
vaillez fur ce principe ; on le fit &
on s'en trouva bien.
Il eft fi vrai que le Public ne fe
méne que par les préjugez , & que
dans tous les Siècles & chez toutes
les Nations , il ne s'eft jamais gouverné
autrement; que toute la Rhetorique
n'eft fondée que fur ce principe.
En effet , retranchez de cet
Art,tout ce qui ne va qu'à faire illufion
àl'efprit, & qu'à féduire le coeur,
vous le réduirez à une pure Dialectique.
Ariftote n'eft pas , à la ve-.
rité , tout - à- fait de ce fentiment ,
& regardant la partie qui touche
les preuves , comme la plus effentielle
de la Rhétorique , il blâme
·les Rhéteurs qui l'ontprécedé , de
ne s'être prefque attachez qu'à celle
qui touche les moeurs & les paffions,
dont il ne fait que l'acceffoire.
Mais , quelque veneration que
j'aye pour ce Grand Philofophe ; je
le contredirai ici d'autant plus librement
, qu'il eft en quelque forte
Moderne à l'égard de ceux qu'il
blâme & que je défends ; & que
* Rhet . d'Arift. L. 1. C. 1. Dij
40 LE MERCURE
.
• ·
,
·
d'ailleurs il me fournit lui-mêmedequoi
le refuter. Car ,furquoi apuyet-
il fon fentiment ? Sur ce que , ditil
, a les Paffions ne font point du fair
de l'Orateur mais regardent le
Fuge. qu'il ne faut pas le pervertir
, ni le porter à la Compaſſion ↳
ni à la Colere
& que l'emploi
de celui qui plaide , eft de monrer
fimplement , que la chofe eft
ou qu'elle n'eft pas. S'il ne faut que
cela pour plaider , les Rhéteurs
peuvent fermer leurs Ecôles. J'avoue
qu'il feroit mieux de ne point
exciter de Paffions dans le coeur
du Juge ; mais , il ne s'agit pas ici
de fçavoir , fi cela eft permis ou
non dans la bonne Morale , mais
de déterminer , à quel Art il appartient
de produire cet effet : Or, bil
eft clair que c'eft à la feule Rhétorique,
comme Ariftote en convient
lui-même ; & c'eft justement par
ce que ces Paffions regardent le
Juge , qu'elles font du fait de l'Oa
Ibidem.
Ibid L. 2. ch . 1.
DE MAY.
41
rateur , qui n'a d'autre but que de
perfuader le Juge à qui il parle.
- Mais , que cette partie foir ou non ,
la plus effentielle , il est toujours
certain qu'il la regarde lui - même,
comme fi importante , que c'est
celle qu'il femble avoir traité avec
le plus de foin , & qu'elle fait un
des plus beaux morceaux de fa
Rhétorique , c'est - à - dire , d'un
des plus excellents Ouvrages qui
nous reftent de l'Antiquité.
"
"On peut donc regarder la Rhétorique
, comme toute fondée fur
les préjugez ; de forte qu'à la bien
définir , c'eft l'Art de tromper les
Hommes , puifqu'elle enfeigne à
féduire leur Raifon, au préjudice de
la Jufticé & de la Verité. Comment
cela fe fait- il ? En profitant de leurs
préjugez, en excitant leurs Paffions ,
en les portant à la Colere , à l'Indignation
, à la Pitié , à la Crainte , fe.
lon que la caufe le demande. C'eft
pour cela que les Rhéteurs traitent
fi au long , non feulement des
Paffions , mais encore de ce qu'ils
Diij
42 LE MERCURE
apellent Lieux Communs. En effet,
qu'est- ce que ces Lieux Communs ?
Rien autre chofe , que certains préjugez
generaux , où l'Auditeur fe
laiffe enveloper , comme dans des
filets. Or, puifque les Hommes font
faits de la forte ; puifqu'il eit fi aifé
de les féduire & de les tourner
où on veut ; puiſqu'ils veulent même
être trompez , & que la Rhetorique
n'eft fondée que fur leurs
préventions & leur foibleffe ; les
Sçavants ont - ils tort de profiter
de cette difpofition , de travailler
chacun de leur côté , à décréditer
leur Adverfaire dans l'efprit du Public
, & d'employer pour cela , les
Reproches , les Injures , l'Ironie ,
la Satyre ; & tout ce que l'Art
fournit de figures plus malignes &
plus offenfantes ? Dés qu'on s'apperçevra
que le Public n'en fera
plus la dupe , les Sçavants cefferont
de les mettre en ufage ; mais,
tant qu'it fe laiffera conduire par
des préjugez , & qu'il ne décidera
que par paffion , les Sçavants feDE
MA Y.
43
ront en droit de fe croire légitimement
difpenfez dans leurs difputes ,
d'une moderation , non-feulement
inutile , mais même ruineufe à l'interêt
de leur caufe.
Il eſt donc temps , me dira- t -on ,
que les Auteurs adouciffent leur
ftyle , & qu'en écrivant l'un contre
l'autre , ils fe conforment à ces ufages
de bien-féance , quella Politeffe
a introduits dans nos moeurs. Le Public
s'eft réforméfur ce point; il faut
donc que les Sçavants fe réforment
à leur tour , s'ils veulent lui plaire.
Les Emportements & les Invectives
ne font plus de fon goût ,
même dans la plus jufte querelle ;
ils doivent, donc s'en défaire.
Voilà un Enthymême bien preffant
, & auquel on ne peut s'empêcher
de fe rendre , fi l'Antécédent
en eft auffi vrai qu'on le fuppofe
; c'est-à-dire , s'il est conftant
que le Public ait changé de goût
fur cet article , & qu'il exige abfolument
de la moderation dans les
Sçavants. Je fens bien que je fuis
moi-même d'autant moins en droit
44
LE MERCURE
>
de contefter fur cette fuppofition ,
que je paroîs en convenir dans la
premiere partie de cette Apologie .
Peut-être , cependant , qu'à force
d'entendre debiter cette maxime ,
je me la fuis perfuadée comme les
autres , & que j'ai été en cela la
dupe du préjugé. Je vois bien qu'-
aujourd'huy on ne donne pas
tout-à-fait dans les mêmes excés
où l'on donnoit autrefois ; mais je
fens bien auffi , que la moderation
n'eft pas encore venue au point que
l'on prétend. Le Public ne veut
pas à la verité qu'on outre le ref-
Tentiment ; mais il ne me paroît
pas auffi s'accommoder d'une politeffe
trop circonfpecte ; & il me
femble que ceux qui écrivent encore
aujourd'huy fur des matieres
conteſtées , penfent fur cela comme
moy. Car , ces Auteurs , qui fans
doute veulent plaire au Public ,
n'infinuëroient pas dans leurs Ouvrages
, des traits de Satyre contre
leurs Adverfaires , s'ils croyoient
que cette liberté ne dût pas être apDE
MAY. 45
>
prouvée . Cependant , qu'on examine
de près le Livre le plus moderé
& le plus mefuré , en matiere Polemique
, je fuis perfuadé qu'on n'en
lira pas quatre pages , l'une por
tant l'autre , qu'on n'y trouve quelque
trait , non effentiel à la caufe ,
que l'Adverfaire voudroit qui
ny fut pas. Or , tout trait de
cette nature eft un trait malin ;
car, ce n'eft pas à celui qui porte le
coup . àjuger de fon effet ; mais à
celui qui le reçoit. C'eft fur lui
que le coup tombe ; il fent mieux
que perfonne, s'il le bleffe , & à quel
point il le bleffe ; c'est - à - dire ,
qu'il en connoît mieux que perfonne
, toute la malignité. Il y a donc
quelque myftere caché là - deffous ,
& il faut que le Public ne foit pas
bien d'accord avec lui - même . Car,
s'il def-approuve la Satyre entre des
gens qui conteftent fur des points
de Doctrine, d'où vient par fon empreffement
à avoir ces fortes de
Livres , donne - t - il lieu de croire
que ce ftile ne lui déplaît
46 LE MERCURE
.
pas il blâme l'Ouvrage , il
-
il
eft vrai ; mais il l'achete & plus
cher peut être qu'il ne feroit ,
fi le ftile en étoit plus mefuré
parle d'une maniere , & il agit d'une
autre à quoi attribuer cette duplicité
de conduite En voici la
fource,fi je ne me trompe. C'eſtque
le Public a deux chofes oppofées à
accorder enſemble ; fa paffion &
fon honneur , fa malignité , & la
bien-féance. La Satyre lui plaît ,
mais il a honte de l'avouer ; il la
condamne donc par bien-féance
tandis que par malignité, il en profite.
>
Ce principe me paroît d'autant
plus vrai , que les Sçavants s'y conforment
en écrivant , & que leur
conduite dans les conteftations qu'-
ils ont enſemble , le fuppofe neceffairement
. Car, s'ils gardent plus
de mesures qu'on n'en gardoit autre-
fois ; il ne faut pas croire qu'ils
foient moins jaloux de leur reputation
, moins vifs fur leurs interrêts
, & moins déterminez à pouffer
DE
MAY.
47
eurs
Adverfaires , qu'on ne l'étoit
du tems de nos
Ancêtres. On peut
au
contraire fuppofer que les Sçavants
d'aujourd'huy , quand ils font
en querelle , fe veulent autant de
mal , que ceux du temps paffé.
La
fenfibilité , comme je l'ai fait
voir dans ma
premiere partie , eſt
non -
feulement auffi grande , mais
mêmeplus vive à cet égard, qu'elle
ne l'a jamais été. D'où vient donc
a-t-on baiffe de ton ? D'où vient
l'Aigreur & la Colere ne parlentelles
plus le même langage ? C'eft
qu'on a fenti le foible du Public ,
qui vouloit pouvoir fe divertir aux
dépens d'autrny , fans en avoir l'odieux.
Il a donc fallu le fauver du
blâme , en flatant fa
malignité
lui procurer du plaifir , fans qu'il
entrât dans les frais ; c'est - à - dire ,
qu'il a fallu rafiner la Satyre , ufer
d'envelopes , & faire fourdement
ce qu'on faifoit autrefois tête levée .
De là eft venu l'ufage de la Satyre
indirecte , & tous les autres détours
qu'on met en oeuvre , pour
48 LE MERCURE
dire équivalament en termes radou.
cis , ce qu'on n'ofe plus dire ouver
tement & en termes formels . On
ne fait plus directement des reproches
injurieux ; mais on fait paffer
en preuve le fond du reproche
, & quand on a bien établi le
principe , on préfume affez favorablement
de la pénétration du
Lecteur pour croire , qu'il démêlera
bien de lui-même , tout ce
qu'une conféquence neceffaire renferme
d'injurieux . Souvent les
traits les plus piquants , font
couverts de fleurs , & fous les
loüanges les plus Alateuſes , on fent
la pointe de la Satyre :
Sono accufe , e Paion Lodi.
Il y a même quelque chofe , dans
cet ufage , qui flate également &
l'Auteur & le Lecteur ; car , de
traiter fon Adverfaire d'Ignorant ,
d'Impofteur , de Préfomptueux
cela eft aifé , & il ne faut , ni grand
* Hierus. Liberata
>
1
Cant. II. Str. 58 .
génie
DE MAY.
49
génie à l'Auteur , pour trouver ces
termes , ni grande pénétration au
Lecteur pour fentir tout ce qu'ils
fignifient ; au lieu que quand la
chofe fe dit figurément , & fous des
termes déguiſez , ils fe fçavent tous
deux bon gré ; l'Auteur , d'avoir
fçû faire pafler tout fon venin fous .
des expreffions mitigées ; le Le-
&teur , d'en avoir pénétré toute la
malignité , au travers même de la
politeffe des expreffions.
•
Je crois qu'on peut conclure delà
, qu'à bien apprécier les chofes ;
l'avantage que nous prétendons
avoir fur les Anciens , du côté de
la politeffe , a plus d'apparence
que de réalité , & qu'en fait d'animofité
& de reffentiment , nous ne
leur en devons guéres. Car, qu'importe
que les termes foient plus
méfurez , fi dans le fonds , ils produifent
le même effet. Nous ufons,
il est vrai , d'un langage plus poli ;
mais , nous comptons bien que le
Lecteur fentira dans ce que nous
difons , tout ce que nous voulons
May 1717.
E
jo1
LE MERCURE
dire , & lui de fon côté ne s'y méprend
guéres. Ce font comme des
jettons qu'on fait valoir autant
qu'on veut , felon la convention
que les joueurs font entr'eux ; il
femble qu'il y ait un Traité fécret
entre les Sçavans & le Public ,
dans lequel on foit convenu de
part & d'autre , pour le bien commun
, que le Sçavant n'uferoit que
de termes modérez , & que le Public
entendroit fous ce langage
tout ce que les expreffions les plus
violentes pourroient fignifier. C'est
une efpéce de chifre établi entr'eux .
Ainfi quand un Sçavant dit à un
autre , que peut-être , il n'auroit
pas avancé telle Propofition , s'il
avoit fait réfléxion &c.; cela réduit
à fa jufte valeur , fignific : s'il avoit
eu du jugement.Un autre infinuërapoliment
, que fon adverfaire n'a
pas tout à fait compris le véritable
ઢે
fens de tel terme d'un Auteur ,
quand il lui fait dire &c. Cela eft
honnête , mais dans le fonds , autant
vaudroit dire que l'Adverfaire
DE MAY.
St
eft un ignorant , & le Lecteur qui
ne s'y trompe pas , l'entend de la
forte. Il y a trois cens ans qu'u
homme étoit auffi riche , & faifoit
aurant avec un écu , qu'on fait aujourd'hui
avec quarante ; auffi , les
Sçavants font autant aujourd'hui
avec un langage compaffé , qu'on
faifoit il y a trois cens ans , avec
les termes les plus violens & les
plus odieux.
Il y a donc encore beaucoup à
dire , que nôtre Politeffe prétendue
en foit au point où on le croit , &
quoique les dehors foient affés civils
aujourd'hui dans le commerce
de la vie ; cependant , je ne puis
diffimuler qu'il y a de certains traits
de rufticité, qui échapent affés communément
à des perfonnes d'ailleurs
très-polies , & que je ne fçais
comment excufer. Il femble que
quand il s'agit de certaines Profeffions
, ou de certains Corps , on fe
croye difpenfé de tout ménagement
de bien-féance. Qu'on dife à un
homme de Guerre , que les
gens
E ij
LE MERCURE
de fon Mêtier font des brutaux ,
il s'en offenfera , fans doute , &
tout le monde conviendra , qu'il
a raifon de s'en offencer. Qu'on
dife en face à un Médecin , contre
fa Profeffion , tout ce que Moliere
en a dit fur le Théatre , cela ne paffe
que pour gentilleffe , & le Médecin
, s'il s'en formalife , eſt un
bouru ; il me paroît cependant
qu'il a autant de droit d'être jaloux
de l'honneur de fon Corps ,
qu'un homme de Guerre en a de
s'intereffer à la gloire de fa Profellion
, & qu'il y a autant de groffierté
à attaquer l'un par cet endroit
, qu'il y en auroit à attaquer
l'autre . Je fupprime d'autres exemples
encore plus forts que je pourrois
rapporter , & qui me paroiffent
toujours nouveaux , toutes les fois
que j'en fuis témoin ; c'est ce qui
m'eft arrivé fouvent , fans que j'aye
encore pû m'y acc oûtumer. Si le
Public veut que les Sçavans réforment
leur ftile , il faut qu'il réforme
lui-même fongoût , & qu'-
' DE MAY. 43
en certaines chofes il leur montre
l'exemple ; du moins reconnoîtrat-
il , qu'il a plus d'interêt qu'il
ne penfoit à excufer un peu les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs contestations ; car , je crois avoir
prouvé affés clairement , que
s'ils péchent en cela , c'eſt à lui ,
bien plus qu'à eux , qu'il faut s'en
prendre.
Fermer
11
p. 93-95
A CONSTANTINOPLE, le 1r. Avril 1717.
Début :
M. Vous aurez sans doute apris, que le Capitan Bacha Janum [...]
Mots clefs :
Capitaine, Place, Vaisseau de guerre, Marchands, Navire, Corsaire, Servitude, Ennemi, Flotte ottomane
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texteReconnaissance textuelle : A CONSTANTINOPLE, le 1r. Avril 1717.
M le 1r.Avril1717.
.¡. Vous aurez sans doute apris,que
le Capitan BachaJanum Codja, a
été déposé,mis aux sept Tours,
ensuite étranglé; & que
le
Capitan
Ray lui a succedé dans cette Place.
J'ajouteraià cette Nouvelle publique,
les particularitez suivantes:
Que ce dernierest Angloisd'Origgminee),
aayyant commencéppaarrêtertree
Bossemand'unVaisseau de Guerre
Anglois; puis,Çontre-Maître d'un
NavireMarchand appelléleSucez.
Quelque tems après, des
Marchands Florentins lui ayant
confié le Commandement d'un
Bâtiment à Livourne, d'où il fit
voile pour Malte, il fut pris avec
tout son Equipage par un Corsaire
de Tripoli, & faitEsclave. Après
quelques annéesde servitude,
s'étant fait Mahometan, il devinu
lui-même un fameux Pirate, & :
parvint par degrez à être Capitai—
ne d'une Sultane de 80. pieces de
Canon, dans la Flote desTurcs;
employée la Campagne derniere
:
contre Corfou: Ayant reproché
hardiment au Capitan Bacha d'avoirmanqué
l'occasion debattre la
FlotteVenitienedevant cettePlace;
celuicy outré de cette insulte, le fit
mettre aux fers, & les ordres
étoient donnezpour l'étrangler
lorsqu'il , trouva le moyen pendant
la nuit, de rompre ses chaînes: &
s'étant jette à la Mer,il fut assés
heureux pour gagner àla nagé, la
Terre, & d'être reçû dans Corfou,
comme un Esclave Chrétien qui se
-fauve. Il n'y fut pas long tems sans
s'échaper, & sans retourner à
Constantinople. Ayant porté ses
plaintes au Nouveau Vizir,du rifque
où il avoit été de perdre-là vie,
& l'ayant en même-temsiliftrùitdo lamauvaisemanoeuvre du Capitan
- Bacha. Il a û le bonheur d'en être
si favorablement écouté,qu'il a
rfuppidnce son Ennemi, & qu'il se
trouve à present Grand Amirall de
la Flotte Ottomane.
.¡. Vous aurez sans doute apris,que
le Capitan BachaJanum Codja, a
été déposé,mis aux sept Tours,
ensuite étranglé; & que
le
Capitan
Ray lui a succedé dans cette Place.
J'ajouteraià cette Nouvelle publique,
les particularitez suivantes:
Que ce dernierest Angloisd'Origgminee),
aayyant commencéppaarrêtertree
Bossemand'unVaisseau de Guerre
Anglois; puis,Çontre-Maître d'un
NavireMarchand appelléleSucez.
Quelque tems après, des
Marchands Florentins lui ayant
confié le Commandement d'un
Bâtiment à Livourne, d'où il fit
voile pour Malte, il fut pris avec
tout son Equipage par un Corsaire
de Tripoli, & faitEsclave. Après
quelques annéesde servitude,
s'étant fait Mahometan, il devinu
lui-même un fameux Pirate, & :
parvint par degrez à être Capitai—
ne d'une Sultane de 80. pieces de
Canon, dans la Flote desTurcs;
employée la Campagne derniere
:
contre Corfou: Ayant reproché
hardiment au Capitan Bacha d'avoirmanqué
l'occasion debattre la
FlotteVenitienedevant cettePlace;
celuicy outré de cette insulte, le fit
mettre aux fers, & les ordres
étoient donnezpour l'étrangler
lorsqu'il , trouva le moyen pendant
la nuit, de rompre ses chaînes: &
s'étant jette à la Mer,il fut assés
heureux pour gagner àla nagé, la
Terre, & d'être reçû dans Corfou,
comme un Esclave Chrétien qui se
-fauve. Il n'y fut pas long tems sans
s'échaper, & sans retourner à
Constantinople. Ayant porté ses
plaintes au Nouveau Vizir,du rifque
où il avoit été de perdre-là vie,
& l'ayant en même-temsiliftrùitdo lamauvaisemanoeuvre du Capitan
- Bacha. Il a û le bonheur d'en être
si favorablement écouté,qu'il a
rfuppidnce son Ennemi, & qu'il se
trouve à present Grand Amirall de
la Flotte Ottomane.
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12
p. 155-156
L'ORIGINE DU PREJUGE A M. L'ABBE DE PONS.
Début :
Du préjugé redoutable ennemi, [...]
Mots clefs :
Préjugé, Ennemi, Raison, Empire, Suffrages, Moralité, Libertinage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ORIGINE DU PREJUGE A M. L'ABBE DE PONS.
L'ORIGINE DU PREJUGE
D
A M. L'ABBE DE PONS.
U Prejugéredoutable ennemi,
De Pons , chez qui la Raifon re-
Spectée
756 LE MERCURE
Eft toujours Jeule confultée ;
Et voit fon Empire affermi.
Je vous adreffe cet ouvrage
Non , pour briguer votre fuffrage ,
u pour vous dire en termes ennuieux
s
Que je vousfais un Préfent merveil
leux.
Ne recevez ceci que comme un badinage
J'ai voulu m'eguaïer & n'ai point affecté
De donner à ma Fable un air de verité.
Vous y verrez, qu'avec peu d'étalage ,
Pour debiter quelque Moralité ,
J'ai du menfange emprunté le langage
;
Et que fous ce masque impofteur
Je fçai du Vrai faire entrevoir l'image.
Quoi qu'il en foit : Si le lecteur
N'approuve pas ce bifare affemblage ,
Qu'il me pardonne , ou j'en appelle
au fage
Qui fçait , qu'auffi bien que le coeur
L'Efprit a fon libertinage.
D
A M. L'ABBE DE PONS.
U Prejugéredoutable ennemi,
De Pons , chez qui la Raifon re-
Spectée
756 LE MERCURE
Eft toujours Jeule confultée ;
Et voit fon Empire affermi.
Je vous adreffe cet ouvrage
Non , pour briguer votre fuffrage ,
u pour vous dire en termes ennuieux
s
Que je vousfais un Préfent merveil
leux.
Ne recevez ceci que comme un badinage
J'ai voulu m'eguaïer & n'ai point affecté
De donner à ma Fable un air de verité.
Vous y verrez, qu'avec peu d'étalage ,
Pour debiter quelque Moralité ,
J'ai du menfange emprunté le langage
;
Et que fous ce masque impofteur
Je fçai du Vrai faire entrevoir l'image.
Quoi qu'il en foit : Si le lecteur
N'approuve pas ce bifare affemblage ,
Qu'il me pardonne , ou j'en appelle
au fage
Qui fçait , qu'auffi bien que le coeur
L'Efprit a fon libertinage.
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13
p. 2482-2490
Le Prince de Noisi, Comedie nouvelle, [titre d'après la table]
Début :
Le Samedi, 4 de ce mois, les Comédiens François donnerent la premiere représentation [...]
Mots clefs :
Prince, Druide, Chasseur, Amour, Sang, Ennemi, Mort, Bonheur, Comédie, Comédiens-Français
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Le Prince de Noisi, Comedie nouvelle, [titre d'après la table]
Le Samedi , 4 de ce mois , les Comé
diens François donnerent la premiere repréfentation
du Prince de Noyfi, Comédie
en Profe , en trois Actes , avec un Prologue
& trois Intermedes . Le Sr Dufrene &
les Dues Labat & Dangeville la jeune , y
jouent avec beaucoup d'aplaudiffemens
les principaux Rôles. Cette derniere eft
NOVEMBRE . 1730. 2483
en garçon, fous le nom de Poinçon , & la
fineffe de fon jeu , jointe aux agrémens &
à l'air charmant de fa perfonne , font admirer
fes heureux talens , dans un âge
fi peu avancé. Elle danfe un pas de
deux avec autant de jufteffe que de vivacité
avec la Dile Labat , dont on connoît
les graces & la nobleffe.
Voici l'Extrait de cette Piéce que nous
abregeons. Elle eft de M. d'Aiguebere ,
Auteur des Trois Spectacles.
Le Prologue n'a point d'autre objet
que le ridicule de certaines gens qui fut
le feul titre d'une Piéce prétendent en
juger fouverainement , ou qui fur la fimple
lecture de la Fable ou de l'Hiſtoire ou
le fujet a été pris , s'imaginent qu'on
n'en doit rien retrancher , non pas même
les abfurdités. Telle eft la Comteffe de
ce Prologue ; elle croit trouver dans la
Piéce du Prince de Noifi un coûteau
qui écrit de lui même des chiens d'argent
qui jappent & des ftatues qui gémiffent.
On y agite quelques autres
queftions ; un des Acteurs foûtient que
les Piéces d'agrément font préferables à
toutes les autres , & que le Milantrope
l'ennuye par la feule raifon qu'il n'y a
point de divertiffement. Le plus fenfé des
interlocuteurs eft un Commandeur qui
G vj la
2484 MERCURE DE FRANCE
fe mocquant de ceux qui jugent d'une
Piéce avant que de l'avoir vûë , prononce
ainfi fur le Prince de Noifi : Puiſque
vous le voulez , je vais vous fatisfaire , &
voici mon avis. Les Acteurs entrent fur le
Théatre : la Piéce va commencer ; allons tous
prendre nos places , & joindre notre jugement
à celui du Public.
Le Théatre repréſente au premier Acte
les Jardins du Chef des Druides ; on voit
au milieu la ſtatuë de Cleopain. Ce Chef
des Druides fait entendre à fa fille Alie
qu'il a enlevé à Merlin le glaive enchantéqu'il
déroba autrefois à la belle Philoclée;
que ce fer merveilleux , entr'autres vertus,
poffede celle d'écrire de lui- même tout
ce qu'on veut fçavoir par fon fecours , &
que l'ayant interrogé fur fon fort , il lui
a tracé fur le champ cette réponſe :
Si tu veux à ta fille affurer d'heureux jours ,
De Philoclée implore le fecours..
Le Druide ajoûte qu'il a envoyé confulter
Philoclée ; un Druide lui en vient
apporter cette réponſe :
Avant que pour la belle Alie-
Un Epoux foit choifi ,
Il faut pour affurer le bonheur de fa vie
Qu'on ait yerfé le fang du Prince de Noifi.
Cef
NOVEMBRE. 1730. 248 §
Çet Oracle allarme le Druide plus que
jamais. Le Prince de Noifi eft fils de Merlin
, fon plus redoutable Ennemi ; il jure
de ne rien oublier pour le faire périr . En
attendant cette mort qui doit préceder
l'hymen de fa fille , il l'exhorte à défendre
fon coeur de tout engagement ; il luf
parle d'un Géant qui eft capable de tout
entreprendre pour l'obtenir de gré ou de
force ; & comme le petit Poinçon , fils de
la Fée Melizande eft le plus vigilant des
tous les Génies , il le fait fortir du fein
de la ftatue où il étoit renfermé , & luf
commet la garde de la belle Alie.
Poinçon remercie le Chef des Druides.
de l'avoir tiré d'une prifon où il s'ennuyoit
; mais il trouve le nouvel emplor
qu'il lui donne beaucoup plus difficile
que le premier ; voici comme il s'explique
: Ce nouvel emploi eft bien different de
celui que vous m'ôtez : là je n'avois qu'une
Statue à garder , ici c'est une jeune Beaute
qui malgré fon petit air froid , me paroît
trés vivante & c.
Le Chef des Druides ſe retire. Poinçon
raille Alie fur l'indifference dont elle fait
profeffion , & qu'elle croit toujours gar
der. Une Sylphide vient prendre Alie
pour la conduire auprès de fes compagnes
qui l'attendent pour l'habiller . Poincon
demeure feul pour découvrir fi la
Pr
2486 MERCURE DE FRANCE
prétendue indifferente dont la garde lui
eft commife n'auroit point quelque Amant
fecret. Le Géant Moulineau fe préſente
le premier ; Poinçon le reçoit bien mal
& lui dit enfin Monfieur Moulineau ,
vous êtes trop hideux , trop brutal & trop
Géant pour ma charmante petite Maîtreffe :
pour moi ,je me mocque de tous les Moulineaux
du monde , & malgré votre air rebarbatif
& votre longue face ... Le Géant
veut écraser Poinçon ; mais ce petit gardien
fe rend invifible.
Le fecond Amant qui fe préfente eft
mieux reçû : c'eft le Prince de Noifi en
chaffeur ; il demande à Poinçon pour toute
grace , de lui permettre de voir un
moment la belle Alie qu'il a idolatrée au
moment qu'il l'a vûë pour la premiere
fois pourfuivant une biche. Poinçon fe
laiffe attendrir ; il dit au Prince de Noifi
qu'il ne tiendra qu'à lui de voir fa belle
Maitreffe à la Fête duGuy où elle doit danfer.
On vient celebrer cette Fête.
Alie & Poinçon commencent le fecond
Acte. Alie paroît fort rêveufe , ce qui fait
dire à Poinçon : vous verrez que le Chaffeur
n'a pointperdu fon tems . Alie laiffe échaper
un foupir : Fort bien , dit Poinçon , voilà
le mot qui dénoia la langue de l'Amour encore
au berceau. Alie lui difant qu'il a bien
vû comme elle a pris la fuite à l'approche
NOVEMBRE. 1730. 2487
che du Chaffeur , il lui répond ingénieu
fement : ma foi , ma chere Maîtreffe , voulez
vous que je vous parle franchement ?
femme qui fuit trop vite , ou qui s'arrête
trop long tems fait penfer la même chofe . Alie
avoue à Poinçon qu'elle n'eft pas infenfi- (
ble pour cet aimable Chaſſeur ; mais elle
ajoûte que fidelle à fa gloire , elle ne le
verra de fa vie. Elle fuit , le voyant approcher
; mais il l'arrête malgré toute fa
réfolution .
Alie après s'être long- tems 'deffendue
contre l'amour que le Chaffeur lui témoigne
, lui dit pour achever de lui ôter
toute efperance : Seigneur , car enfin puifque
vous ofez me déclarer votre amour , je
dois vous nommer ainsi , & vous êtes fans
doute d'une naiſſance illuftre , ceffez de'm'adreffer
un difcours que je ne puis entendre
& triomphez d'un amour qui ne peut que
vous être funefte & c. Un Oracle fatal m'a
défendu de prendre aucun engagement , que le
fang d'un ennemi de mon pere n'ait été versé,
& celui qui doit périr voit encore la lumière.
Le Chaffeur s'offre à immoler ce fatal
ennemi ; Alie lui nomme le Prince de
Noifi ; le Prince de Noifi , qui eft ce Chaf
feur même , veut s'immoler au bonheur
prétendu d'Alie : elle lui retient le bras
& lui fait connoître fon amour par ces
mots
2488 MERCURE DE FRANCE
mots qui lui échapent : mon amour vous
deffend de mourir & c. Cette fituation a
paru belle ; mais on auroit fouhaité qu'elle
eût été un peu plus filée &c ..
Le Chef des Druides vient annoncer
le Divertiffement de cet Acte qui ne
vient qu'à la fuite d'un Tournois qui fe
fait derriere le Théatre à la gloire d'Alie.
Nous paffons ici une feconde Scene de
Moulineau , qui ne rabat rien de fa pre..
miere férocité .
Au troifiéme Acte , le Druide feul réfléchit
fur la profonde mélancolie où la
fille lui paroît plongée depuis quelques
heures. Poinçon parle en termes équivoques
au Druide qui s'en va plus tranquille
qu'il n'eft venu.
Poinçon
dit à part foi qu'il n'a rien à
fe reprocher
dans tout ce qu'il vient de dire au Pere d'Alie
, & que s'il a pris les chofes
dans un fens contraire
, il ne doit
s'en prendre
qu'à fon peu de pénétration
.
Alie vient témoigner la peine que lui
cauſe l'absence du Prince de Noil ; elle
n'attribuë fon éloignement qu'à fon inconftance
ou à fa mort ; Poinçon la raffure
; mais fon Pere vient la frapper d'un
coup mortel en lui apprenant que le
Prince de Noifi , leur implacable ennemi
vient d'être bleffé mortellement au Tour
,
nois
NOVEMBRE. 1730. 2489
:
mois : Alie à cette funefte nouvelle ne peut
plus retenir fes regrets , ni renfermer fon
amour. Le Druide frappé de la douleur
de fa Fille , & de la funefte réfolution
qu'elle prend de ne point furvivre à la
perte d'un fi parfait Amant , accuſe l'Oracle
de l'avoir trompé, quand il lui a fait
entendre que le bonheur de fa fille dépendoit
de répandre le fang du Prince de
Noifi ; mais fa douleur eft bientôt changée
en joye par l'arrivée de Philoclée „ qui
fui parle ainfi Souverain Chef des Druides
, vos redoutables cris font parvenus jufqu'à
moi : mon Oracle ne vous a point trompé
; il demandoit le fang du Prince de Noifi,
ce genéreux Amant vient d'y fatisfaire dans
le Tournois , & fi vous le voulez le refte va
s'accomplir ; uniffez Alie à ce Prince que
le Ciel lui deftine , & que je viens d'arracher
des bras de la mort . Elle ajoûte qu'à
peine ce Prince a - t'il été gueri de fes bleffures,
qu'il eft allé combatre le Géant Moulineau
qui venoit affieger ce Palais. Le
Prince de Noifi revient victorieux du
Géant , & fon hymen avec la belle Alic
fe conclud. On vient célébrer ce grand
jour , & la Piéce finit par cette troifiéme
Fête. Voici un Couplet de chacun des
trois Divertiffemens..
2490 MERCURE DE FRANCE
Une
Bergere.
Epris d'une flamme nouvelle
Mon Berger évite mes yeux ;
J'éprouve une peine mortelle ,
Don précieux ,
Ramene l'infidelle ,
Et tu combleras tous mes veux.
Un Chevalier.
"
Que fert d'obtenir l'honneur
Du prix qu'on donne au courage ,
Si l'objet qui nous engage ,
Loin d'approuver notre ardeur ,
Nomme un autre Vainqueur.
Poinçon au Parterre.
Un Auteur qui cherche à vous plaire ,
De mille foins eſt tourmenté ;
Le goût éclairé du Partère
Sans ceffe le tient agité ;
Mais il ne faut qu'un doux moment
Pour finir fon tourment .
diens François donnerent la premiere repréfentation
du Prince de Noyfi, Comédie
en Profe , en trois Actes , avec un Prologue
& trois Intermedes . Le Sr Dufrene &
les Dues Labat & Dangeville la jeune , y
jouent avec beaucoup d'aplaudiffemens
les principaux Rôles. Cette derniere eft
NOVEMBRE . 1730. 2483
en garçon, fous le nom de Poinçon , & la
fineffe de fon jeu , jointe aux agrémens &
à l'air charmant de fa perfonne , font admirer
fes heureux talens , dans un âge
fi peu avancé. Elle danfe un pas de
deux avec autant de jufteffe que de vivacité
avec la Dile Labat , dont on connoît
les graces & la nobleffe.
Voici l'Extrait de cette Piéce que nous
abregeons. Elle eft de M. d'Aiguebere ,
Auteur des Trois Spectacles.
Le Prologue n'a point d'autre objet
que le ridicule de certaines gens qui fut
le feul titre d'une Piéce prétendent en
juger fouverainement , ou qui fur la fimple
lecture de la Fable ou de l'Hiſtoire ou
le fujet a été pris , s'imaginent qu'on
n'en doit rien retrancher , non pas même
les abfurdités. Telle eft la Comteffe de
ce Prologue ; elle croit trouver dans la
Piéce du Prince de Noifi un coûteau
qui écrit de lui même des chiens d'argent
qui jappent & des ftatues qui gémiffent.
On y agite quelques autres
queftions ; un des Acteurs foûtient que
les Piéces d'agrément font préferables à
toutes les autres , & que le Milantrope
l'ennuye par la feule raifon qu'il n'y a
point de divertiffement. Le plus fenfé des
interlocuteurs eft un Commandeur qui
G vj la
2484 MERCURE DE FRANCE
fe mocquant de ceux qui jugent d'une
Piéce avant que de l'avoir vûë , prononce
ainfi fur le Prince de Noifi : Puiſque
vous le voulez , je vais vous fatisfaire , &
voici mon avis. Les Acteurs entrent fur le
Théatre : la Piéce va commencer ; allons tous
prendre nos places , & joindre notre jugement
à celui du Public.
Le Théatre repréſente au premier Acte
les Jardins du Chef des Druides ; on voit
au milieu la ſtatuë de Cleopain. Ce Chef
des Druides fait entendre à fa fille Alie
qu'il a enlevé à Merlin le glaive enchantéqu'il
déroba autrefois à la belle Philoclée;
que ce fer merveilleux , entr'autres vertus,
poffede celle d'écrire de lui- même tout
ce qu'on veut fçavoir par fon fecours , &
que l'ayant interrogé fur fon fort , il lui
a tracé fur le champ cette réponſe :
Si tu veux à ta fille affurer d'heureux jours ,
De Philoclée implore le fecours..
Le Druide ajoûte qu'il a envoyé confulter
Philoclée ; un Druide lui en vient
apporter cette réponſe :
Avant que pour la belle Alie-
Un Epoux foit choifi ,
Il faut pour affurer le bonheur de fa vie
Qu'on ait yerfé le fang du Prince de Noifi.
Cef
NOVEMBRE. 1730. 248 §
Çet Oracle allarme le Druide plus que
jamais. Le Prince de Noifi eft fils de Merlin
, fon plus redoutable Ennemi ; il jure
de ne rien oublier pour le faire périr . En
attendant cette mort qui doit préceder
l'hymen de fa fille , il l'exhorte à défendre
fon coeur de tout engagement ; il luf
parle d'un Géant qui eft capable de tout
entreprendre pour l'obtenir de gré ou de
force ; & comme le petit Poinçon , fils de
la Fée Melizande eft le plus vigilant des
tous les Génies , il le fait fortir du fein
de la ftatue où il étoit renfermé , & luf
commet la garde de la belle Alie.
Poinçon remercie le Chef des Druides.
de l'avoir tiré d'une prifon où il s'ennuyoit
; mais il trouve le nouvel emplor
qu'il lui donne beaucoup plus difficile
que le premier ; voici comme il s'explique
: Ce nouvel emploi eft bien different de
celui que vous m'ôtez : là je n'avois qu'une
Statue à garder , ici c'est une jeune Beaute
qui malgré fon petit air froid , me paroît
trés vivante & c.
Le Chef des Druides ſe retire. Poinçon
raille Alie fur l'indifference dont elle fait
profeffion , & qu'elle croit toujours gar
der. Une Sylphide vient prendre Alie
pour la conduire auprès de fes compagnes
qui l'attendent pour l'habiller . Poincon
demeure feul pour découvrir fi la
Pr
2486 MERCURE DE FRANCE
prétendue indifferente dont la garde lui
eft commife n'auroit point quelque Amant
fecret. Le Géant Moulineau fe préſente
le premier ; Poinçon le reçoit bien mal
& lui dit enfin Monfieur Moulineau ,
vous êtes trop hideux , trop brutal & trop
Géant pour ma charmante petite Maîtreffe :
pour moi ,je me mocque de tous les Moulineaux
du monde , & malgré votre air rebarbatif
& votre longue face ... Le Géant
veut écraser Poinçon ; mais ce petit gardien
fe rend invifible.
Le fecond Amant qui fe préfente eft
mieux reçû : c'eft le Prince de Noifi en
chaffeur ; il demande à Poinçon pour toute
grace , de lui permettre de voir un
moment la belle Alie qu'il a idolatrée au
moment qu'il l'a vûë pour la premiere
fois pourfuivant une biche. Poinçon fe
laiffe attendrir ; il dit au Prince de Noifi
qu'il ne tiendra qu'à lui de voir fa belle
Maitreffe à la Fête duGuy où elle doit danfer.
On vient celebrer cette Fête.
Alie & Poinçon commencent le fecond
Acte. Alie paroît fort rêveufe , ce qui fait
dire à Poinçon : vous verrez que le Chaffeur
n'a pointperdu fon tems . Alie laiffe échaper
un foupir : Fort bien , dit Poinçon , voilà
le mot qui dénoia la langue de l'Amour encore
au berceau. Alie lui difant qu'il a bien
vû comme elle a pris la fuite à l'approche
NOVEMBRE. 1730. 2487
che du Chaffeur , il lui répond ingénieu
fement : ma foi , ma chere Maîtreffe , voulez
vous que je vous parle franchement ?
femme qui fuit trop vite , ou qui s'arrête
trop long tems fait penfer la même chofe . Alie
avoue à Poinçon qu'elle n'eft pas infenfi- (
ble pour cet aimable Chaſſeur ; mais elle
ajoûte que fidelle à fa gloire , elle ne le
verra de fa vie. Elle fuit , le voyant approcher
; mais il l'arrête malgré toute fa
réfolution .
Alie après s'être long- tems 'deffendue
contre l'amour que le Chaffeur lui témoigne
, lui dit pour achever de lui ôter
toute efperance : Seigneur , car enfin puifque
vous ofez me déclarer votre amour , je
dois vous nommer ainsi , & vous êtes fans
doute d'une naiſſance illuftre , ceffez de'm'adreffer
un difcours que je ne puis entendre
& triomphez d'un amour qui ne peut que
vous être funefte & c. Un Oracle fatal m'a
défendu de prendre aucun engagement , que le
fang d'un ennemi de mon pere n'ait été versé,
& celui qui doit périr voit encore la lumière.
Le Chaffeur s'offre à immoler ce fatal
ennemi ; Alie lui nomme le Prince de
Noifi ; le Prince de Noifi , qui eft ce Chaf
feur même , veut s'immoler au bonheur
prétendu d'Alie : elle lui retient le bras
& lui fait connoître fon amour par ces
mots
2488 MERCURE DE FRANCE
mots qui lui échapent : mon amour vous
deffend de mourir & c. Cette fituation a
paru belle ; mais on auroit fouhaité qu'elle
eût été un peu plus filée &c ..
Le Chef des Druides vient annoncer
le Divertiffement de cet Acte qui ne
vient qu'à la fuite d'un Tournois qui fe
fait derriere le Théatre à la gloire d'Alie.
Nous paffons ici une feconde Scene de
Moulineau , qui ne rabat rien de fa pre..
miere férocité .
Au troifiéme Acte , le Druide feul réfléchit
fur la profonde mélancolie où la
fille lui paroît plongée depuis quelques
heures. Poinçon parle en termes équivoques
au Druide qui s'en va plus tranquille
qu'il n'eft venu.
Poinçon
dit à part foi qu'il n'a rien à
fe reprocher
dans tout ce qu'il vient de dire au Pere d'Alie
, & que s'il a pris les chofes
dans un fens contraire
, il ne doit
s'en prendre
qu'à fon peu de pénétration
.
Alie vient témoigner la peine que lui
cauſe l'absence du Prince de Noil ; elle
n'attribuë fon éloignement qu'à fon inconftance
ou à fa mort ; Poinçon la raffure
; mais fon Pere vient la frapper d'un
coup mortel en lui apprenant que le
Prince de Noifi , leur implacable ennemi
vient d'être bleffé mortellement au Tour
,
nois
NOVEMBRE. 1730. 2489
:
mois : Alie à cette funefte nouvelle ne peut
plus retenir fes regrets , ni renfermer fon
amour. Le Druide frappé de la douleur
de fa Fille , & de la funefte réfolution
qu'elle prend de ne point furvivre à la
perte d'un fi parfait Amant , accuſe l'Oracle
de l'avoir trompé, quand il lui a fait
entendre que le bonheur de fa fille dépendoit
de répandre le fang du Prince de
Noifi ; mais fa douleur eft bientôt changée
en joye par l'arrivée de Philoclée „ qui
fui parle ainfi Souverain Chef des Druides
, vos redoutables cris font parvenus jufqu'à
moi : mon Oracle ne vous a point trompé
; il demandoit le fang du Prince de Noifi,
ce genéreux Amant vient d'y fatisfaire dans
le Tournois , & fi vous le voulez le refte va
s'accomplir ; uniffez Alie à ce Prince que
le Ciel lui deftine , & que je viens d'arracher
des bras de la mort . Elle ajoûte qu'à
peine ce Prince a - t'il été gueri de fes bleffures,
qu'il eft allé combatre le Géant Moulineau
qui venoit affieger ce Palais. Le
Prince de Noifi revient victorieux du
Géant , & fon hymen avec la belle Alic
fe conclud. On vient célébrer ce grand
jour , & la Piéce finit par cette troifiéme
Fête. Voici un Couplet de chacun des
trois Divertiffemens..
2490 MERCURE DE FRANCE
Une
Bergere.
Epris d'une flamme nouvelle
Mon Berger évite mes yeux ;
J'éprouve une peine mortelle ,
Don précieux ,
Ramene l'infidelle ,
Et tu combleras tous mes veux.
Un Chevalier.
"
Que fert d'obtenir l'honneur
Du prix qu'on donne au courage ,
Si l'objet qui nous engage ,
Loin d'approuver notre ardeur ,
Nomme un autre Vainqueur.
Poinçon au Parterre.
Un Auteur qui cherche à vous plaire ,
De mille foins eſt tourmenté ;
Le goût éclairé du Partère
Sans ceffe le tient agité ;
Mais il ne faut qu'un doux moment
Pour finir fon tourment .
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Résumé : Le Prince de Noisi, Comedie nouvelle, [titre d'après la table]
Le 4 novembre 1730, les Comédiens Français ont présenté pour la première fois 'Le Prince de Noifi', une comédie en prose en trois actes avec un prologue et trois intermèdes. Les rôles principaux étaient interprétés par le Sieur Dufrene, les Dames Labat et Dangeville la jeune, cette dernière jouant un rôle masculin sous le nom de Poinçon. Sa performance, alliée à son charme et à sa vivacité, a été acclamée. La pièce, écrite par M. d'Aiguebere, critique les jugements hâtifs sur les œuvres théâtrales. Le prologue se moque de ceux qui prétendent juger une pièce sans l'avoir vue ou qui s'imaginent qu'il ne faut rien retrancher, même les absurdités. L'intrigue se déroule dans les jardins du chef des Druides, où une statue de Cléopâtre est présente. Le Druide révèle à sa fille Alie qu'il a volé un glaive enchanté à Merlin, capable d'écrire des réponses. Un oracle prédit que le bonheur d'Alie dépend de la mort du Prince de Noifi, fils de Merlin. Le Druide décide de protéger Alie en la confiant à Poinçon, un génie vigilant. Plusieurs personnages tentent de séduire Alie, notamment le Géant Moulineau et le Prince de Noifi déguisé en chasseur. Alie, malgré ses résistances, finit par avouer son amour pour le Prince. Après un tournoi, le Prince est blessé mais survit, tue le Géant et épouse Alie. La pièce se conclut par une fête célébrant leur union.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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14
p. 2631-2641
DISCOURS sur ces paroles : Le vice lui-même est forcé de rendre hommage à la vertu.
Début :
Il est si beau d'être vertueux, & la droite raison trouve la vertu si conforme [...]
Mots clefs :
Vice, Vertu, Hommes, Mérite, Force, Vertueux, Ennemi, Hommage, Sentiments, Aveugle, Yeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS sur ces paroles : Le vice lui-même est forcé de rendre hommage à la vertu.
DISCOURS fur ces paroles Le
vice lui-même eft forcé de rendre hom
à la vertu.
mage
Left fi beau d'être vertueux , & la
I droite raifon trouve la vertu fi conforme
à fes premieres idées , qu'il n'y a
pas de quoi s'étonner fi les hommes dans
Tous les âges ont, à l'envi , fouhaité ou affecté
d'être vertueux , & s'ils ont accor
dé à la vertu les plus grands éloges..
L'amour de l'eftime & de la gloire, qui
remue avec tant d'empire & de fuccès les
refforts du coeur de l'homme , l'a toujours
déterminé à chercher fa véritable
grandeur dans le fein de la vertu , où
d'un Phantôme qu'il a pris pour elle.
Dvj Peut I.Vol
2632 MERCURE DE FRANCE
Peut- être que ces hommages confondus
avec les intérêts de l'amour propre , ne:
furent pas affez purs ; mais quoique la
vertu pût en reprouver les intentions
& les motifs , ils ont fervi à publier &
à étendre fa gloire.
i
L'Univers entier a confpiré à relever
fon excellence ; & ceux qui ont ignoré
Dieu même , fe font fait un merite de
la connoître & de la pratiquer.
Les Sages , les Philofophes , les Poë
tes , les Orateurs , les Guerriers & les Politiques
, tous ont voulu être du nombre
de fes amis. Les Arts & les Sciences ont
épuisé leurs talens , ont employé leurs
plus belles couleurs pour la peindre dans
tout fon éclat . Au milieu de tant de
gloire & d'honneur acquis à la vertu , ce
qui la diſtingue effentiellement , c'eſt de
n'avoir jamais trouvé d'autre ennemi que
le vice. Soit envie , chagrin , ou confufion
de la part de cet ennemi , l'oppofi
tion qui regne entre l'aimable vertu , &
ce monftre hydeux fera toujours une
fource de guerre : mais telle eft la fin de
Piniquité , elle fe dément elle- même , &
les traits injurieux du vice ne fervent
qu'à relever la vertu. C'eft ainfi que
contre fon intention il forme , façonne ,
embélit de ces propres mains la Cou
ronne dont il doit ceindre fa tête . Plus-
1. Vola il
DECEMBRE. 1730 : 3633
tâche à la déprifer , plus il la rend aimable
& précieufe , fes fatyres , & fes
dédains font pour elle un Panégyrique.
Ecoutons- le parler , pénétrons fes fentimens
, étudions fes démarches , nous le
verrons par tout forcé de rendre hom
mage à la vertu..
Il n'y a qu'à fe déprévenir , qu'à fixer
le veritable fens , & la valeur des expreffions
dont le vice fe fert pour dégrader
la vertu : Si nous les examinons de près ,
nous trouverons qu'au fond ces vaines
déclamations ne portent que fur l'erreur
& l'aveuglement , qui eft l'apanage du
vice. Ingénieux à fe féduire , il fe forme:
de foles chimeres qu'il prend plaifir à
combattre ; ainfi rehauffe t- il d'autant
plus l'éclatde la veritable vertu , qu'il s'ef
force de groffir les traits dont il peint ces
monftres difformes , qu'il voudroit con--
fondre avec elle. Aveugle , s'il ne peut entierement
fe cacher à fa vive lumiere , il
en détourne ce refte de vûë ; & cherchant
ailleurs les feules apparences de la vertu ,
il penfe triompher , s'il en montre le
vuide. Funefte illufion ! Que n'eft- il per--
mis à l'humble vertu de vaincre fa mo
deftie , elle triompheróit bien glorieufement
à fon tour de cet ennemi obſtiné
à lui nuire : mais il eft une victoire , qui
lui eft plus chere. Bien - tôt cet ennemi
Is-Kobo avouera
1634 MERCURE DE FRANCE
;
avouëra fa défaite, & fera forcé de préparer
le fuperbe Triomphe où il fera traîné
captif. En effet , il fe combat lui -même
& releve la vertu par où il femble voufoir
la détruire.
Il n'apperçoit pas , dit- il , de vraie vertu,
ce ne font que des apparences vaines, une
imitation frivole , un foible crayon qu'il
découvre , au lieu de ce parfait original ;
de cette réalité effective qu'il fe croyoit
en droit de trouver. Qu'if combatte tant
qu'il voudra ces apparences frivoles, qu'il
démafque cette imitation hipocrite , qu'il
confonde ce crayon imparfait. Qu'a- t'elle
à craindre , l'innocente vertu ou plutôt
qu'elle gloire pour elle ; que fon ennemi
apprenne aux hommes à reconnoître fes
véritables traits : & à la diftinguer de ces
phantômes qui ne lui reflemblent que
pour la trahir ! Non le vice ne l'attaque
point ouvertement ; il y auroit trop à
perdre pour lui , & trop de honte à ´effuyer
, de combatre à vifage découvert
contre la vertu , elle qui eft feule aimable
, & qui merite d'être adorée de toute
la terre.
Les combats qu'il lui livre font bien
differens des combats ordinaires. C'eft
par fes éloges qu'il l'attaque , c'est par
les portraits outrez & chimériques qu'il
en fait , qu'il veut l'élever au deffus de la
I. Vol
portée
DECEMBRE. 1730. 2635
portée des hommes , & dégouter ainfi de
fa fuivre fes amis les plus paffionez.
Envain cette fille du ciel vient- elle habiter
parmi les hommes : envain ſe montre-
t- elle avec cette majefté , cette grandeur
, cette nobleffe qui lui eft propre::
envain vient elle étaler aux yeux des
mortels , cette heureufe fimplicité, cette
innocence pure , ce défintereffement genereux
, toutes les qualitez qui forment
fon caractere ; fi elle ne paroît feule , le
vice , par les impoftures , s'atttibuë tout
fon mérite ,
, pour faire difparoitre à nos
yeux fes attraits raviffans.
Ne craignons pas pourtant qu'il lui
faffe du tort ; il ne la méconnoit qu'à
force d'en relever le mérite , & d'en concevoir
de brillantes idées. Conduite , à la
verité , injurieuſe à l'homme vertueux ,
mais toujours glorieufe à la vertu ; il veut
qu'elle foit fans deffaut , qu'elle brille de
toutes parts ,fans obfcurité , fans nuage ;
c'eft peut-être le feul endroit , par où le
vice entretient encore quelque commerce
avec la verité & la lumiere. Il a fauvé du
naufrage de toutes les idées du jufte & du
vrai la feule notion de l'integrité de la
vertu ; refte bien honorable pour elle.
Livrons lui donc fans crainte les
deffauts des hommes vertueux ; avouons
lui , s'il le faut , que malgré leurs efforts,
I.Vol.
ils
2636 MERCURE DE FRANCE
Ils ne peuvent point fe garantir de quelqu'une
de fes atteintes. Nous fçaurons
Bien-tôt les deffendré de ces réproches ;
mais qu'il foit forcé , ce perfécuteur in
jufte , de rendre hommage à la vraie
vertu , dont les deffauts des hommes ne
fçauroient jamais ternir l'éclat nila beauté.
Que dis-je , ne le rend- il pas cet hom-.
mage ? & puifque par tout où il recon →
noit fon empire , il dédaigne de retrouver
la vertu . N'avoue- t-il pas qu'elle lui
eft toujours contraire , & que l'augufte'
privilege dont elle joüit , c'eſt de ne pouvoir
jamais fouffrir aucun commerce , ni
aucune liaiſon avec lui.
Pénétrons encore'fes fentimens en faveur
de la vertu ; ils vont plus loin que
fes paroles ; & cet hommage , tout muet
qu'il eft , ne releve pas ſeulement la verta ,
il honore encore infiniment les hommes
vertueux .
Faifons au vice , pour un inftant , la
plus grande grace que nous puiffions lui
faire ; donnons- lui un peu de bonne foi
& de candeur. Qu'il mette au jour fes
fentimens les plus intimes. Amateurs de
la vertu , voici votre éloge , & un éloge
qui n'eft point flaté . Déja j'apperçois au
fond de fon coeur ce fentiment gravé en¹
caracteres inéfaçables : VOUS ESTES PLUS
JUSTE QUE MOY. La haine , le dépit , l'en--
J. Volo vie
DECEMBRE. 1730. 2637
vie , la jaloufie , n'ont pû étouffer ce cri
interieur. Qu'il eft doux à la vertu & à
fes Partifans , de trouver dans le fein du
vice , de quoi le faire rougir , & fans infulter
à fon impuiffante malice , de quoi
le confondre par un fimple regard.
,
Telle eft cependant la fituation du vice
& de fes efclaves , ils ont beau affecter une
contenance affurée un air content &
tranquille ; on les approfondit , & plus
on les penetre, plus on découvre que s'ils
font capables de tromper, ils ne trompent
pas long- temps , leur gêne & leur contrainte
les trahit.
Paroiffes ici , hommes vicieux , & fouf
frez qu'on voye ce qui fe paffe dans le
fond de votre ame. Eft -il vrai que vous
n'eftimés pas la vertu , & que fes Amateurs
font l'objet de vos mépris , comme
ils le font quelquefois
de vos railleries &
de vos infultes Sçavez -vous bien accor
der vos fentimens
avec vos difcours ?
Quelle contradiction
étrange ! Ils fe fati
guent , ils fuent , ils s'expofent , fe facrifient
pour leurs paffions ; fouvent tout les
contredit , & jamais rien ne les rebute ;
chargés de mille chaînes qui les captivent,
ils perdentleur liberté : n'importe ; habiles
à charmer leur aveugle fureur , ils lui
donnent les noms les plus honorables
;
habileté , grandeur d'ame , nobleffe de
I Vol . coeur
2638 MERCURE DE FRANCÉ
coeur ; eft-il rien qui l'égale ! Mais qu'it
eft douloureux pour eux de ne pouvoir
faire taire une voix importune & fecrete
qui leur rappelle les charmes de l'aima-
Ble vertu, de cette précieuſe indépendan→
ce que la feule vertu donne ! On peut
s'agiter , s'étourdir , détourner les yeux
de ce port , d'où l'on s'eft éloigné par
une fole & aveugle conduite ; mais malgré
foy le coeur y rappelle : tels que dans
ces torrens rapides qui ravagent tout ce
qui s'oppofe à leur courſe , on voit fe
former des tourbillons , où les eaux fe
tournant vers leur fource , femblent fe
repentir de leur violence & porter envie
à la noble tranquillité de ces Fleuves bien
faifants & paifibles , qui répandent par
tout & la fertilité & l'abondance.
L'ambitieux , efclave de fa fortune , facrifie
inutilemment à cette Divinité inconſtante
& aveugle , fon repos & fa vie .
Que ne va-t'il chercher dans la modération
de la vertu , un bonheur qu'il cherche
vainement ailleurs ? bonheur qu'il
apperçoit , qu'il eftime , qu'il honore &
qu'il ne peut fe déterminer de gouter en
paix.
Trifte condition de l'homme vicieux !
toujours contraint de fe fuir lui- même,
d'être toujours en guerre avec fa propre
confcience , & de n'en pouvoir fouf-
I. Vol. frir
DECEMBRE. 1730. 2639
frir le regard critique. C'eft l'hommage
le plus honorable que le vice puiffe fendre
à la vertu , qui en tout bien differente
de lui , s'enveloppe de fon propre mérite ,
& fans courir de dangers , ni effuyer de
fatigues , fans traverſer les mers , ni franchir
les montagnes pour acquerir du relief
, pour fixer fur elle les regards des
hommes , fçait captiver leur eftime ; &
par la même force le vice à fe revêtir
du moins de fes apparences pour fe fau
ver de l'opprobre qui lui eft dû.
Hommage public & intereffant pour
elle. Oui , le vice dont le pouvoir eſt ſi
étendu & fi defpotique , emprunte les
dehors & les démarches de la vertu pour
affermir fon empire.
Ici naît le penible embarras où nous
nous trouvons , lorfqu'il s'agit de diftin
guer au vrai la vertu folide du vice tra
vefti. Tout est égal à nos yeux dans l'un
& dans l'autre. La vertu ne fçauroit faire
un gefte que le vice ne prétende fe rendre
propre, & qu'il ne fçache imiter . Pourroit-
il mieux faire connoître qu'il en fent
le mérite , que de n'ofer fe produire que
fous ces dehors empruntez.
Ne diſons rien de ces Monftres d'iniquité
que le vice met au jour , Monſtres
dont il rougit & qu'il defavoûë ; laiffons
part ces horribles, forfaits que le Soà
I. Vol leil
2640 MERCURE DE FRANCE
leil n'éclaire qu'à regret. Il eft un autre
vice , pour ainfi dire , civilifé , qu'on ne
diftingue de la vertu que par l'intention
qui le fait agir & par les projets qui l'occupent
, c'eft ce vice ainfi déguifé qui
tend hommage à la vertu en fe cachant
fous la vettu même.
Voyez-vous cet homme affable , gracieux
, prévenant ; remarquez cet air em
preffé à vous fervir , cette modeftie dans
fes prétentions , ce dégagement de fes
propres interêts. Ne diriez-vous pas que
c'eft la feule vertu qui le guide ? Non , on
ne s'y trompe plus ; on le laiffe faire , H
cherche à s'élever en fe rabaiffant ; bientôt
, fi la fortune le favorife , il fçait fe
dédommager de tous les facrifices que fa
paffion lui coûte , & on le voit confacrer
au vice les récompenfes de la vertu.
Tout le monde le fçait , & le vice ne
l'ignore pas . La feule vertu a droit de
plaire , elle feule mérite d'être avoiiée de
l'homme né pour être vertueux. Ainfi à
quelque prix que ce foit il faut être vertueux
ou le paroître , fi l'on cherche à
regner dans l'efprit & le coeur des hommes.
Et qui eft- ce qui ne le cherche pas ?
Neceffité indifpenfable aux vicieux mêmes
, & de- là cet hommage forcé que le
vice rend à la vertu ; mais en eft- il moins
glorieux pour elle ?
I. Vol:
DECEMBRE . 1730. 2641
Il n'eft donc plus de prétexte qui autorife
l'homme à ne pas fe ranger du parti de
la vertu . Mille raifons concourent à
prouver fon mérite . Son feul ennemi . le
vice eft forcé de lui rendre hommage. Les
difcours , les fentimens , les oeuvres de
cet ennemi dépofent en fa faveur . Pourquoi
faut-il que nous méconnoiffions nos
vrais interêts ? notre veritable bonheur?
notre folide gloire ?
Videbunt recti & lætabuntur & omnis
iniquitas oppilabit os fuum, Pfal . 106. v. 429
vice lui-même eft forcé de rendre hom
à la vertu.
mage
Left fi beau d'être vertueux , & la
I droite raifon trouve la vertu fi conforme
à fes premieres idées , qu'il n'y a
pas de quoi s'étonner fi les hommes dans
Tous les âges ont, à l'envi , fouhaité ou affecté
d'être vertueux , & s'ils ont accor
dé à la vertu les plus grands éloges..
L'amour de l'eftime & de la gloire, qui
remue avec tant d'empire & de fuccès les
refforts du coeur de l'homme , l'a toujours
déterminé à chercher fa véritable
grandeur dans le fein de la vertu , où
d'un Phantôme qu'il a pris pour elle.
Dvj Peut I.Vol
2632 MERCURE DE FRANCE
Peut- être que ces hommages confondus
avec les intérêts de l'amour propre , ne:
furent pas affez purs ; mais quoique la
vertu pût en reprouver les intentions
& les motifs , ils ont fervi à publier &
à étendre fa gloire.
i
L'Univers entier a confpiré à relever
fon excellence ; & ceux qui ont ignoré
Dieu même , fe font fait un merite de
la connoître & de la pratiquer.
Les Sages , les Philofophes , les Poë
tes , les Orateurs , les Guerriers & les Politiques
, tous ont voulu être du nombre
de fes amis. Les Arts & les Sciences ont
épuisé leurs talens , ont employé leurs
plus belles couleurs pour la peindre dans
tout fon éclat . Au milieu de tant de
gloire & d'honneur acquis à la vertu , ce
qui la diſtingue effentiellement , c'eſt de
n'avoir jamais trouvé d'autre ennemi que
le vice. Soit envie , chagrin , ou confufion
de la part de cet ennemi , l'oppofi
tion qui regne entre l'aimable vertu , &
ce monftre hydeux fera toujours une
fource de guerre : mais telle eft la fin de
Piniquité , elle fe dément elle- même , &
les traits injurieux du vice ne fervent
qu'à relever la vertu. C'eft ainfi que
contre fon intention il forme , façonne ,
embélit de ces propres mains la Cou
ronne dont il doit ceindre fa tête . Plus-
1. Vola il
DECEMBRE. 1730 : 3633
tâche à la déprifer , plus il la rend aimable
& précieufe , fes fatyres , & fes
dédains font pour elle un Panégyrique.
Ecoutons- le parler , pénétrons fes fentimens
, étudions fes démarches , nous le
verrons par tout forcé de rendre hom
mage à la vertu..
Il n'y a qu'à fe déprévenir , qu'à fixer
le veritable fens , & la valeur des expreffions
dont le vice fe fert pour dégrader
la vertu : Si nous les examinons de près ,
nous trouverons qu'au fond ces vaines
déclamations ne portent que fur l'erreur
& l'aveuglement , qui eft l'apanage du
vice. Ingénieux à fe féduire , il fe forme:
de foles chimeres qu'il prend plaifir à
combattre ; ainfi rehauffe t- il d'autant
plus l'éclatde la veritable vertu , qu'il s'ef
force de groffir les traits dont il peint ces
monftres difformes , qu'il voudroit con--
fondre avec elle. Aveugle , s'il ne peut entierement
fe cacher à fa vive lumiere , il
en détourne ce refte de vûë ; & cherchant
ailleurs les feules apparences de la vertu ,
il penfe triompher , s'il en montre le
vuide. Funefte illufion ! Que n'eft- il per--
mis à l'humble vertu de vaincre fa mo
deftie , elle triompheróit bien glorieufement
à fon tour de cet ennemi obſtiné
à lui nuire : mais il eft une victoire , qui
lui eft plus chere. Bien - tôt cet ennemi
Is-Kobo avouera
1634 MERCURE DE FRANCE
;
avouëra fa défaite, & fera forcé de préparer
le fuperbe Triomphe où il fera traîné
captif. En effet , il fe combat lui -même
& releve la vertu par où il femble voufoir
la détruire.
Il n'apperçoit pas , dit- il , de vraie vertu,
ce ne font que des apparences vaines, une
imitation frivole , un foible crayon qu'il
découvre , au lieu de ce parfait original ;
de cette réalité effective qu'il fe croyoit
en droit de trouver. Qu'if combatte tant
qu'il voudra ces apparences frivoles, qu'il
démafque cette imitation hipocrite , qu'il
confonde ce crayon imparfait. Qu'a- t'elle
à craindre , l'innocente vertu ou plutôt
qu'elle gloire pour elle ; que fon ennemi
apprenne aux hommes à reconnoître fes
véritables traits : & à la diftinguer de ces
phantômes qui ne lui reflemblent que
pour la trahir ! Non le vice ne l'attaque
point ouvertement ; il y auroit trop à
perdre pour lui , & trop de honte à ´effuyer
, de combatre à vifage découvert
contre la vertu , elle qui eft feule aimable
, & qui merite d'être adorée de toute
la terre.
Les combats qu'il lui livre font bien
differens des combats ordinaires. C'eft
par fes éloges qu'il l'attaque , c'est par
les portraits outrez & chimériques qu'il
en fait , qu'il veut l'élever au deffus de la
I. Vol
portée
DECEMBRE. 1730. 2635
portée des hommes , & dégouter ainfi de
fa fuivre fes amis les plus paffionez.
Envain cette fille du ciel vient- elle habiter
parmi les hommes : envain ſe montre-
t- elle avec cette majefté , cette grandeur
, cette nobleffe qui lui eft propre::
envain vient elle étaler aux yeux des
mortels , cette heureufe fimplicité, cette
innocence pure , ce défintereffement genereux
, toutes les qualitez qui forment
fon caractere ; fi elle ne paroît feule , le
vice , par les impoftures , s'atttibuë tout
fon mérite ,
, pour faire difparoitre à nos
yeux fes attraits raviffans.
Ne craignons pas pourtant qu'il lui
faffe du tort ; il ne la méconnoit qu'à
force d'en relever le mérite , & d'en concevoir
de brillantes idées. Conduite , à la
verité , injurieuſe à l'homme vertueux ,
mais toujours glorieufe à la vertu ; il veut
qu'elle foit fans deffaut , qu'elle brille de
toutes parts ,fans obfcurité , fans nuage ;
c'eft peut-être le feul endroit , par où le
vice entretient encore quelque commerce
avec la verité & la lumiere. Il a fauvé du
naufrage de toutes les idées du jufte & du
vrai la feule notion de l'integrité de la
vertu ; refte bien honorable pour elle.
Livrons lui donc fans crainte les
deffauts des hommes vertueux ; avouons
lui , s'il le faut , que malgré leurs efforts,
I.Vol.
ils
2636 MERCURE DE FRANCE
Ils ne peuvent point fe garantir de quelqu'une
de fes atteintes. Nous fçaurons
Bien-tôt les deffendré de ces réproches ;
mais qu'il foit forcé , ce perfécuteur in
jufte , de rendre hommage à la vraie
vertu , dont les deffauts des hommes ne
fçauroient jamais ternir l'éclat nila beauté.
Que dis-je , ne le rend- il pas cet hom-.
mage ? & puifque par tout où il recon →
noit fon empire , il dédaigne de retrouver
la vertu . N'avoue- t-il pas qu'elle lui
eft toujours contraire , & que l'augufte'
privilege dont elle joüit , c'eſt de ne pouvoir
jamais fouffrir aucun commerce , ni
aucune liaiſon avec lui.
Pénétrons encore'fes fentimens en faveur
de la vertu ; ils vont plus loin que
fes paroles ; & cet hommage , tout muet
qu'il eft , ne releve pas ſeulement la verta ,
il honore encore infiniment les hommes
vertueux .
Faifons au vice , pour un inftant , la
plus grande grace que nous puiffions lui
faire ; donnons- lui un peu de bonne foi
& de candeur. Qu'il mette au jour fes
fentimens les plus intimes. Amateurs de
la vertu , voici votre éloge , & un éloge
qui n'eft point flaté . Déja j'apperçois au
fond de fon coeur ce fentiment gravé en¹
caracteres inéfaçables : VOUS ESTES PLUS
JUSTE QUE MOY. La haine , le dépit , l'en--
J. Volo vie
DECEMBRE. 1730. 2637
vie , la jaloufie , n'ont pû étouffer ce cri
interieur. Qu'il eft doux à la vertu & à
fes Partifans , de trouver dans le fein du
vice , de quoi le faire rougir , & fans infulter
à fon impuiffante malice , de quoi
le confondre par un fimple regard.
,
Telle eft cependant la fituation du vice
& de fes efclaves , ils ont beau affecter une
contenance affurée un air content &
tranquille ; on les approfondit , & plus
on les penetre, plus on découvre que s'ils
font capables de tromper, ils ne trompent
pas long- temps , leur gêne & leur contrainte
les trahit.
Paroiffes ici , hommes vicieux , & fouf
frez qu'on voye ce qui fe paffe dans le
fond de votre ame. Eft -il vrai que vous
n'eftimés pas la vertu , & que fes Amateurs
font l'objet de vos mépris , comme
ils le font quelquefois
de vos railleries &
de vos infultes Sçavez -vous bien accor
der vos fentimens
avec vos difcours ?
Quelle contradiction
étrange ! Ils fe fati
guent , ils fuent , ils s'expofent , fe facrifient
pour leurs paffions ; fouvent tout les
contredit , & jamais rien ne les rebute ;
chargés de mille chaînes qui les captivent,
ils perdentleur liberté : n'importe ; habiles
à charmer leur aveugle fureur , ils lui
donnent les noms les plus honorables
;
habileté , grandeur d'ame , nobleffe de
I Vol . coeur
2638 MERCURE DE FRANCÉ
coeur ; eft-il rien qui l'égale ! Mais qu'it
eft douloureux pour eux de ne pouvoir
faire taire une voix importune & fecrete
qui leur rappelle les charmes de l'aima-
Ble vertu, de cette précieuſe indépendan→
ce que la feule vertu donne ! On peut
s'agiter , s'étourdir , détourner les yeux
de ce port , d'où l'on s'eft éloigné par
une fole & aveugle conduite ; mais malgré
foy le coeur y rappelle : tels que dans
ces torrens rapides qui ravagent tout ce
qui s'oppofe à leur courſe , on voit fe
former des tourbillons , où les eaux fe
tournant vers leur fource , femblent fe
repentir de leur violence & porter envie
à la noble tranquillité de ces Fleuves bien
faifants & paifibles , qui répandent par
tout & la fertilité & l'abondance.
L'ambitieux , efclave de fa fortune , facrifie
inutilemment à cette Divinité inconſtante
& aveugle , fon repos & fa vie .
Que ne va-t'il chercher dans la modération
de la vertu , un bonheur qu'il cherche
vainement ailleurs ? bonheur qu'il
apperçoit , qu'il eftime , qu'il honore &
qu'il ne peut fe déterminer de gouter en
paix.
Trifte condition de l'homme vicieux !
toujours contraint de fe fuir lui- même,
d'être toujours en guerre avec fa propre
confcience , & de n'en pouvoir fouf-
I. Vol. frir
DECEMBRE. 1730. 2639
frir le regard critique. C'eft l'hommage
le plus honorable que le vice puiffe fendre
à la vertu , qui en tout bien differente
de lui , s'enveloppe de fon propre mérite ,
& fans courir de dangers , ni effuyer de
fatigues , fans traverſer les mers , ni franchir
les montagnes pour acquerir du relief
, pour fixer fur elle les regards des
hommes , fçait captiver leur eftime ; &
par la même force le vice à fe revêtir
du moins de fes apparences pour fe fau
ver de l'opprobre qui lui eft dû.
Hommage public & intereffant pour
elle. Oui , le vice dont le pouvoir eſt ſi
étendu & fi defpotique , emprunte les
dehors & les démarches de la vertu pour
affermir fon empire.
Ici naît le penible embarras où nous
nous trouvons , lorfqu'il s'agit de diftin
guer au vrai la vertu folide du vice tra
vefti. Tout est égal à nos yeux dans l'un
& dans l'autre. La vertu ne fçauroit faire
un gefte que le vice ne prétende fe rendre
propre, & qu'il ne fçache imiter . Pourroit-
il mieux faire connoître qu'il en fent
le mérite , que de n'ofer fe produire que
fous ces dehors empruntez.
Ne diſons rien de ces Monftres d'iniquité
que le vice met au jour , Monſtres
dont il rougit & qu'il defavoûë ; laiffons
part ces horribles, forfaits que le Soà
I. Vol leil
2640 MERCURE DE FRANCE
leil n'éclaire qu'à regret. Il eft un autre
vice , pour ainfi dire , civilifé , qu'on ne
diftingue de la vertu que par l'intention
qui le fait agir & par les projets qui l'occupent
, c'eft ce vice ainfi déguifé qui
tend hommage à la vertu en fe cachant
fous la vettu même.
Voyez-vous cet homme affable , gracieux
, prévenant ; remarquez cet air em
preffé à vous fervir , cette modeftie dans
fes prétentions , ce dégagement de fes
propres interêts. Ne diriez-vous pas que
c'eft la feule vertu qui le guide ? Non , on
ne s'y trompe plus ; on le laiffe faire , H
cherche à s'élever en fe rabaiffant ; bientôt
, fi la fortune le favorife , il fçait fe
dédommager de tous les facrifices que fa
paffion lui coûte , & on le voit confacrer
au vice les récompenfes de la vertu.
Tout le monde le fçait , & le vice ne
l'ignore pas . La feule vertu a droit de
plaire , elle feule mérite d'être avoiiée de
l'homme né pour être vertueux. Ainfi à
quelque prix que ce foit il faut être vertueux
ou le paroître , fi l'on cherche à
regner dans l'efprit & le coeur des hommes.
Et qui eft- ce qui ne le cherche pas ?
Neceffité indifpenfable aux vicieux mêmes
, & de- là cet hommage forcé que le
vice rend à la vertu ; mais en eft- il moins
glorieux pour elle ?
I. Vol:
DECEMBRE . 1730. 2641
Il n'eft donc plus de prétexte qui autorife
l'homme à ne pas fe ranger du parti de
la vertu . Mille raifons concourent à
prouver fon mérite . Son feul ennemi . le
vice eft forcé de lui rendre hommage. Les
difcours , les fentimens , les oeuvres de
cet ennemi dépofent en fa faveur . Pourquoi
faut-il que nous méconnoiffions nos
vrais interêts ? notre veritable bonheur?
notre folide gloire ?
Videbunt recti & lætabuntur & omnis
iniquitas oppilabit os fuum, Pfal . 106. v. 429
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Résumé : DISCOURS sur ces paroles : Le vice lui-même est forcé de rendre hommage à la vertu.
Le discours met en avant la supériorité de la vertu sur le vice. La vertu est décrite comme intrinsèquement belle et conforme à la raison, ce qui explique pourquoi elle a été aspirée et louée par les hommes de tous les âges. L'amour de l'estime et de la gloire pousse les individus à rechercher la véritable grandeur dans la vertu, bien que leurs motivations puissent parfois être mêlées à l'amour-propre. Le vice, malgré ses tentatives de dénigrer la vertu, ne fait que la magnifier. Les arts, les sciences, les sages, les philosophes, les poètes, les orateurs, les guerriers et les politiques ont tous célébré la vertu. En s'opposant à la vertu, le vice ne fait que renforcer son éclat. Les attaques du vice contre la vertu se retournent contre lui-même, car elles mettent en lumière les qualités de la vertu. Le vice, aveuglé par son propre aveuglement, ne peut cacher la lumière de la vertu. Il est forcé de reconnaître la supériorité de la vertu, même s'il essaie de la déprécier. Les hommes vicieux, malgré leurs efforts pour se déguiser en vertueux, finissent par révéler leur véritable nature. La vertu, par sa simplicité et son innocence, reste inébranlable et mérite d'être adorée. Le texte conclut en affirmant que la vertu est indispensable pour le bonheur et la gloire des hommes. Même le vice, malgré ses efforts pour la dénigrer, est forcé de lui rendre hommage. Il n'y a donc aucune excuse pour ne pas embrasser la vertu, car elle est la seule voie vers le véritable bonheur et la gloire.
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15
p. 461-464
ODE TIRÉE DU CANTIQUE D'HABACUC, Domine, audivi auditionem tuam et timui, &c.
Début :
L'ai-je bien entendu ! quelle horrible Sentence [...]
Mots clefs :
Habacuc, Cantique, Ennemi, Mort, Ennemis, Mer, Regards, Voix, Maux, Seigneur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE TIRÉE DU CANTIQUE D'HABACUC, Domine, audivi auditionem tuam et timui, &c.
ODE
TIRE'E DU CANTIQUE D'HABACUĆ ,
Domine, audivi auditionem tuam
et timui , & c.
L'Ai- je bien entendu ! quelle horrible Sentence
Vient émouvoir mes sens ! quelle sinistre voix !
Ah! pardonne, Seigneur ; differe ta vengeance ;
Sois touché de mes pleurs pour la derniere foist
Où t'alloit emporter un Jugement funeste ! ´´.
Pour quel forfait le glaive armoit- il ton courroux?
Pouvois -tu l'immoler , ce déplorable reste
D'un Peuple que tu mis à couvert de tes coups.
'Armé pour sa deffense , il est tems de paroître ,
Vainement Babylone oppose ses Remparts ;
Combats , triomphe , cours ; Seigneur , fais- toi
connoître ;
Que dis-je? tu le peux d'un seul de tes regards.
Tel jadis tu parus , quand éclatant de gloire ,
Tu trainois à ton Char tes Ennemis vaincus ;
Les Echos du Pharam témoins de ta victoire ,
Du bruit de tes Exploits furent soudain émûs.
C iij
Le
462 MERCURE DE FRANCE
Le Soleil , à l'aspect de ta face brillante ,
Dans un nuage épais renferma sa splendeur ;
Les Foudres qui partoient de ta main menaçante ,
Terrassant l'Ennemi , rassuroient le vainqueur.
La Mort devant ton Char précipitoit ses traces ;
Le carnage et l'horreur suivoient ses tristes pas ;
L'Enfer à tes côtez , vengeur de tes disgraces ,
Portoit, selon ton ordre , à chacun le trépas .
Tu fixes tes regards ; tu parlas ; et la Terre
Reçoit , en frémissant , ton ordre souverains
Elle obéit , s'entr'ouvre , et bien - tôt le Tonnerre
Force tes Ennemis à rentrer dans son sein.
Tout fléchit devant toi , les Vallons et les Plaines
Aux Monts les plus chenus , se virent égalez ;
La Mer retint ses flots , les Fleuves, les Fontaines ,
Vers leurs Sources soudain fuyrent épouvantez.
L'Aveugle Egyptien , le blasphême à la bouche ,
Fut contraint de ceder aux efforts de ton bras;
Le sacrilege Chef d'une Race farouche ,
Abandonna son Camp au gré de tes Soldats .
Le Soleil dans les flots va finir sa carriere ;
La nuit confond déja ton Peuple dans l'oubli
Ти
MARS 1734 .
Tu tonnes . . . des Eclairs la bleuâtre lumiere ...
Guide le coup mortel qui frappe l'Ennemi.
La Mer entend ta voix ; son Onde menaçante
Attend pour s'écarter un seul de tes regards ;
Tu la fixes ; bien -tôt étonnée et tremblante ,
Elle forme en son sein deux humides remparts.
Ton Peuple craint les flots ; ta présence l'anime;
Il franchit des sentiers aux Mortels inconnus ;
L'Ennemi court , s'élance , il chancelle ; il s'abîme
,
La Mer gronde , se joint, et l'Ennemi n'est plus.
Mais ce jour a jamais marqué pour ta clémence,
Que d'horreurs, que de maux doivent le préceder !
Tu m'en as revelé la funeste science ,
Dieu Puissant , et je tremble à m'en persuader.
mort , vien de mes ans terminer la misere ;
Douce Mort hâte- toi de m'unir au Seigneur ;
Dérobez -moi, Tombeaux , aux traits de sa colere,
J'en connois la justice et j'en prévois l'horreur .
Tous les maux à la fois regneront sur la Terre
Une éternelle mort dévorera son sein
Nos Champs ensanglantez des fureurs de la guerre
Du triste Moissonneur tromperont le dessein .
C iiij
Les
464 MERCURE DE FRANCE
Les Fleuves tariront ; l'Astre qui nous éclaire
Refusera ses feux à nos Arbres naissants ;
Les Troupeaux périront sous la dent meurtriere
Des Lions affamez et des Ours dévorants.
Mais pourquoi t'affliger,ô mon ame ? qu'importe?
Pourquoi t'abandonner aux plus vives douleurs ?
Espere au Tout-Puissant ; crains - tu que sa main
forte ,
Ne puisse t'affranchir des plus pressans malheurs?
O Dieu , parmi les maux que ton bras nous
prépare ,
Ma voix ne cessera d'éxalter tes bienfaits ;
Israël dans les fers d'un Ennemi barbare
Connoîtra que c'est toi qui punis ses forfaits.
Oui c'est toi... quel rayon vient éclairer mon
ame !
Quel tumulte , quel bruit se répand dans les airs !
Les Remparts ennemis sont en proye à la flâme
Israël a brisé la honte de ses fers.
Releve- toi , Sion , mille cris de victoire
Annoncent la grandeur du Dieu de tes Ayeux ,
Vante à tout l'Univers sa puissance et sa gloire ,
Et que son nom soit craint de tes derniers Neveux.
Par M. R. Billard de Marseille.
TIRE'E DU CANTIQUE D'HABACUĆ ,
Domine, audivi auditionem tuam
et timui , & c.
L'Ai- je bien entendu ! quelle horrible Sentence
Vient émouvoir mes sens ! quelle sinistre voix !
Ah! pardonne, Seigneur ; differe ta vengeance ;
Sois touché de mes pleurs pour la derniere foist
Où t'alloit emporter un Jugement funeste ! ´´.
Pour quel forfait le glaive armoit- il ton courroux?
Pouvois -tu l'immoler , ce déplorable reste
D'un Peuple que tu mis à couvert de tes coups.
'Armé pour sa deffense , il est tems de paroître ,
Vainement Babylone oppose ses Remparts ;
Combats , triomphe , cours ; Seigneur , fais- toi
connoître ;
Que dis-je? tu le peux d'un seul de tes regards.
Tel jadis tu parus , quand éclatant de gloire ,
Tu trainois à ton Char tes Ennemis vaincus ;
Les Echos du Pharam témoins de ta victoire ,
Du bruit de tes Exploits furent soudain émûs.
C iij
Le
462 MERCURE DE FRANCE
Le Soleil , à l'aspect de ta face brillante ,
Dans un nuage épais renferma sa splendeur ;
Les Foudres qui partoient de ta main menaçante ,
Terrassant l'Ennemi , rassuroient le vainqueur.
La Mort devant ton Char précipitoit ses traces ;
Le carnage et l'horreur suivoient ses tristes pas ;
L'Enfer à tes côtez , vengeur de tes disgraces ,
Portoit, selon ton ordre , à chacun le trépas .
Tu fixes tes regards ; tu parlas ; et la Terre
Reçoit , en frémissant , ton ordre souverains
Elle obéit , s'entr'ouvre , et bien - tôt le Tonnerre
Force tes Ennemis à rentrer dans son sein.
Tout fléchit devant toi , les Vallons et les Plaines
Aux Monts les plus chenus , se virent égalez ;
La Mer retint ses flots , les Fleuves, les Fontaines ,
Vers leurs Sources soudain fuyrent épouvantez.
L'Aveugle Egyptien , le blasphême à la bouche ,
Fut contraint de ceder aux efforts de ton bras;
Le sacrilege Chef d'une Race farouche ,
Abandonna son Camp au gré de tes Soldats .
Le Soleil dans les flots va finir sa carriere ;
La nuit confond déja ton Peuple dans l'oubli
Ти
MARS 1734 .
Tu tonnes . . . des Eclairs la bleuâtre lumiere ...
Guide le coup mortel qui frappe l'Ennemi.
La Mer entend ta voix ; son Onde menaçante
Attend pour s'écarter un seul de tes regards ;
Tu la fixes ; bien -tôt étonnée et tremblante ,
Elle forme en son sein deux humides remparts.
Ton Peuple craint les flots ; ta présence l'anime;
Il franchit des sentiers aux Mortels inconnus ;
L'Ennemi court , s'élance , il chancelle ; il s'abîme
,
La Mer gronde , se joint, et l'Ennemi n'est plus.
Mais ce jour a jamais marqué pour ta clémence,
Que d'horreurs, que de maux doivent le préceder !
Tu m'en as revelé la funeste science ,
Dieu Puissant , et je tremble à m'en persuader.
mort , vien de mes ans terminer la misere ;
Douce Mort hâte- toi de m'unir au Seigneur ;
Dérobez -moi, Tombeaux , aux traits de sa colere,
J'en connois la justice et j'en prévois l'horreur .
Tous les maux à la fois regneront sur la Terre
Une éternelle mort dévorera son sein
Nos Champs ensanglantez des fureurs de la guerre
Du triste Moissonneur tromperont le dessein .
C iiij
Les
464 MERCURE DE FRANCE
Les Fleuves tariront ; l'Astre qui nous éclaire
Refusera ses feux à nos Arbres naissants ;
Les Troupeaux périront sous la dent meurtriere
Des Lions affamez et des Ours dévorants.
Mais pourquoi t'affliger,ô mon ame ? qu'importe?
Pourquoi t'abandonner aux plus vives douleurs ?
Espere au Tout-Puissant ; crains - tu que sa main
forte ,
Ne puisse t'affranchir des plus pressans malheurs?
O Dieu , parmi les maux que ton bras nous
prépare ,
Ma voix ne cessera d'éxalter tes bienfaits ;
Israël dans les fers d'un Ennemi barbare
Connoîtra que c'est toi qui punis ses forfaits.
Oui c'est toi... quel rayon vient éclairer mon
ame !
Quel tumulte , quel bruit se répand dans les airs !
Les Remparts ennemis sont en proye à la flâme
Israël a brisé la honte de ses fers.
Releve- toi , Sion , mille cris de victoire
Annoncent la grandeur du Dieu de tes Ayeux ,
Vante à tout l'Univers sa puissance et sa gloire ,
Et que son nom soit craint de tes derniers Neveux.
Par M. R. Billard de Marseille.
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Résumé : ODE TIRÉE DU CANTIQUE D'HABACUC, Domine, audivi auditionem tuam et timui, &c.
Le texte est une ode extraite du Cantique d'Habacuc, qui exprime la peur et la supplication face à la vengeance divine. Le narrateur, après avoir entendu une sentence terrible, implore Dieu de retarder sa vengeance et de pardonner. Il s'interroge sur la raison pour laquelle le glaive est levé contre un peuple déjà éprouvé et espère que Dieu se manifestera pour défendre son peuple contre Babylone. Le narrateur rappelle la puissance divine en évoquant les victoires passées où Dieu a terrassé ses ennemis et commandé aux éléments naturels. Il décrit les signes de la colère divine, tels que la mer qui s'ouvre et les montagnes qui s'abaissent. L'ode se conclut par une acceptation des maux à venir, mais aussi par une espérance en la clémence divine et la libération d'Israël de ses oppresseurs. Le peuple est appelé à se relever et à proclamer la grandeur et la puissance de Dieu.
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16
p. 121-124
« PROJET D'UN ORDRE FRANÇOIS EN TACTIQUE, ou la phalange coupée & doublée [...] »
Début :
PROJET D'UN ORDRE FRANÇOIS EN TACTIQUE, ou la phalange coupée & doublée [...]
Mots clefs :
Ennemi, Force, Tactique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « PROJET D'UN ORDRE FRANÇOIS EN TACTIQUE, ou la phalange coupée & doublée [...] »
PROJET D'UN ORDRE FRANÇOIS EN
F
122 MERCURE DE FRANCE .
TACTIQUE , ou la phalange coupée & doublée
& foutenue par le mêlange des armes.
On la propofe comme fiftême général ,
on prouve fa fupériorité , comparant toujours
à la méthode aujourd'hui d'ufage ,
celle- ci qui n'eſt à la bien définir , que le
fiftême du chevalier de Folard plus étendu ,
& mieux développé. On y a joint les idées
des plus grands maîtres , particulierement
du maréchal de Saxe. L'auteur à ce sujet ,
a pris pour épigraphe.
Craint- on de s'égarer fur les traces d'Hercule.
Racine.
Ce livre dont nous avons annoncé l'édition
prochaine dans le Mercure de Mai , fe
vend actuellement à Paris , chez Boudet ,
chez Jombert , & chez la veuve Gandouin.
La préface de l'auteur eft un modele
pour la précifion . Comme elle ne contient
que cinq lignes , nous allons ici la tranfcrire
fans en rien retrancher.
« Cet ouvrage rare dans fon efpece eft
très-mauvais ou très- bon . Fort inutile ou
» de la plus grande importance.Pour fçavoir
» lequel des deux , il faut lelire ; pour ne
pas s'y méprendre, le lire fans prévention ;
» & comme c'eft un tout , le lire tout entier.
Cette raifon nous oblige à renvoyer le
lecteur au livre même , & nous difpenfe
d'en donner un extrait en forme. Nous
"
A O UST. 1755. 12.3
bornons à un précis très- court qui offrira
en racourci tous les avantages de la colonne
fur le bataillon . Nous l'avons tiré
du dernier chapitre de l'ouvrage. Voici
les termes de l'auteur , dans lefquels nous
nous renfermons. On pourra juger par eux
de fon ftyle. S'il n'eft pas toujours correct
& précis , il eft du moins vif , rapide &
plein d'une franchife militaire qui convient
au genre . Selon le Maréchal de Puyfegur
dit-il , toutes les parties qui peuvent contribuer
à la victoire , fe réduifent 1 ° , à profiter
de la fituation des lieux . 2º , A avoir
plus de troupes que fon ennemi , ou du
moins à en faire combattre davantage.
3 °, A infpirer plus de courage aux troupes.
4° , A employer plus d'art à combattre.
Quand toutes ces parties fe trouvent réunies
, dit le favant auteur , on peut être
affuré de la victoire . Elles fe trouvent raffemblées
dans mon fyftême. C'est par conféquent
fur la parole du maréchal , que je
lui promets autant de victoires que de
combats .
La raifon & l'expérience prouvent que
la profondeur fait la force de l'infanterie.
Rien n'eft donc fi fort que la pléfion ou la
colonne : rien n'eft fi foible que le bataillon
. Il ne pourra jamais la renverfer ou la
repouffer , ni même tenir un inftant contre
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
la violence de fon choc. La petiteffe de fon
front augmente cette force de beaucoup.
Car le bonheur naît de l'union & du bon
ordre. Un petit front est toujours plus uni &
mieux en ordre. De- là vient encore la légéreté.
Sans le flottement & la crainte du défordre
, une troupe iroit auffi vite qu'un
homme feul. La pléfion qui ne fe dérange
point , peut courir en bataille. Cette grande
légereté accroît encore confidérablement
fa force. C'eft la vîreffe jointe à la
maffe :elle previent d'ailleurs les mouvemens
de l'ennemi , épargne les hommes ,
ne tenant la troupe expofée à la moufqueterie
qu'un inftant , encourage le foldar ,
impofe au parti contraire. Auffi cette vivacité
a-t elle fouvent tenu lieu de l'ordre.
On a vu des bataillons charger en courant,
par conféquent , arriver à l'ennemi tout
en défordre , & cependant le renverfer ;
d'où l'on peut prévoir quel fera l'effet d'une
charge unie & ferrée , faite avec la même
violence.
F
122 MERCURE DE FRANCE .
TACTIQUE , ou la phalange coupée & doublée
& foutenue par le mêlange des armes.
On la propofe comme fiftême général ,
on prouve fa fupériorité , comparant toujours
à la méthode aujourd'hui d'ufage ,
celle- ci qui n'eſt à la bien définir , que le
fiftême du chevalier de Folard plus étendu ,
& mieux développé. On y a joint les idées
des plus grands maîtres , particulierement
du maréchal de Saxe. L'auteur à ce sujet ,
a pris pour épigraphe.
Craint- on de s'égarer fur les traces d'Hercule.
Racine.
Ce livre dont nous avons annoncé l'édition
prochaine dans le Mercure de Mai , fe
vend actuellement à Paris , chez Boudet ,
chez Jombert , & chez la veuve Gandouin.
La préface de l'auteur eft un modele
pour la précifion . Comme elle ne contient
que cinq lignes , nous allons ici la tranfcrire
fans en rien retrancher.
« Cet ouvrage rare dans fon efpece eft
très-mauvais ou très- bon . Fort inutile ou
» de la plus grande importance.Pour fçavoir
» lequel des deux , il faut lelire ; pour ne
pas s'y méprendre, le lire fans prévention ;
» & comme c'eft un tout , le lire tout entier.
Cette raifon nous oblige à renvoyer le
lecteur au livre même , & nous difpenfe
d'en donner un extrait en forme. Nous
"
A O UST. 1755. 12.3
bornons à un précis très- court qui offrira
en racourci tous les avantages de la colonne
fur le bataillon . Nous l'avons tiré
du dernier chapitre de l'ouvrage. Voici
les termes de l'auteur , dans lefquels nous
nous renfermons. On pourra juger par eux
de fon ftyle. S'il n'eft pas toujours correct
& précis , il eft du moins vif , rapide &
plein d'une franchife militaire qui convient
au genre . Selon le Maréchal de Puyfegur
dit-il , toutes les parties qui peuvent contribuer
à la victoire , fe réduifent 1 ° , à profiter
de la fituation des lieux . 2º , A avoir
plus de troupes que fon ennemi , ou du
moins à en faire combattre davantage.
3 °, A infpirer plus de courage aux troupes.
4° , A employer plus d'art à combattre.
Quand toutes ces parties fe trouvent réunies
, dit le favant auteur , on peut être
affuré de la victoire . Elles fe trouvent raffemblées
dans mon fyftême. C'est par conféquent
fur la parole du maréchal , que je
lui promets autant de victoires que de
combats .
La raifon & l'expérience prouvent que
la profondeur fait la force de l'infanterie.
Rien n'eft donc fi fort que la pléfion ou la
colonne : rien n'eft fi foible que le bataillon
. Il ne pourra jamais la renverfer ou la
repouffer , ni même tenir un inftant contre
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
la violence de fon choc. La petiteffe de fon
front augmente cette force de beaucoup.
Car le bonheur naît de l'union & du bon
ordre. Un petit front est toujours plus uni &
mieux en ordre. De- là vient encore la légéreté.
Sans le flottement & la crainte du défordre
, une troupe iroit auffi vite qu'un
homme feul. La pléfion qui ne fe dérange
point , peut courir en bataille. Cette grande
légereté accroît encore confidérablement
fa force. C'eft la vîreffe jointe à la
maffe :elle previent d'ailleurs les mouvemens
de l'ennemi , épargne les hommes ,
ne tenant la troupe expofée à la moufqueterie
qu'un inftant , encourage le foldar ,
impofe au parti contraire. Auffi cette vivacité
a-t elle fouvent tenu lieu de l'ordre.
On a vu des bataillons charger en courant,
par conféquent , arriver à l'ennemi tout
en défordre , & cependant le renverfer ;
d'où l'on peut prévoir quel fera l'effet d'une
charge unie & ferrée , faite avec la même
violence.
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Résumé : « PROJET D'UN ORDRE FRANÇOIS EN TACTIQUE, ou la phalange coupée & doublée [...] »
Le texte décrit un projet d'ordre français intitulé 'TACTIQUE, ou la phalange coupée & doublée & soutenue par le mélange des armes'. Cet ouvrage propose un système tactique général, amélioré par rapport à la méthode du chevalier de Folard et enrichi des idées de grands maîtres comme le maréchal de Saxe. L'auteur utilise l'épigraphe 'Craint-on de s'égarer sur les traces d'Hercule' de Racine. Le livre est disponible à Paris chez Boudet, Jombert et la veuve Gandouin. La préface de l'auteur, très concise, indique que l'ouvrage est soit très mauvais, soit très bon, et invite à le lire sans prévention pour en juger. Le texte se conclut par un exposé des avantages de la colonne sur le bataillon, soulignant que la profondeur et la légèreté de la colonne renforcent sa force et sa rapidité. Ces caractéristiques permettent de prévenir les mouvements de l'ennemi et d'encourager les soldats.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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17
p. 195-199
ALLEMAGNE.
Début :
Les Prussiens avoient établi vis-à-vis de l'isle de Rugen, près de [...]
Mots clefs :
Stralsund, Prussiens, Artillerie, Contribution financière, Ratisbonne, Recrutement, Violence, Hambourg, Diminution des contributions, Poméranie, Armée impériale, Quartier général, Silésie, Troupes, Ennemi, Combats, Colonel, Mouvements des troupes
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texteReconnaissance textuelle : ALLEMAGNE.
ALLEMAGNE.
DE STRALSUND , le 9 Avril. 9.
Les Pruffiens avoient établi vis- à - vis de l'iſle de
Rugen , près de Stahlbroë , une batterie qui incommodoit
beaucoup les Suédois . Ceux -ci ayant
pris la réfolution de la détruire , firent partir le 2
du mois d'Avril de Danholm , à un quart de lieue
de cette Ville , plufieurs bâtimens plats chargés
d'artillerie. La canonnade , qui fut très- vive de
part & d'autre , dura depuis cinq heures jufqu'à
neuf heures du matin , & les Suédois font venus à
bout de ruiner entiérement cette batterie.
Depuis les détachemens que les Pruffiens ont
été obligés de faire , pour s'opposer aux progrès
des Ruffiens , ils n'ont plus ici que quinze ou feize
mille hommes. Ainfi les Suédois fe difpofent à
quitter inceffamment l'ifle de Rugen & Stralfund ,
pour pénétrer une feconde fois dans la Poméranie
Pruffienne.
par
Malgré les affurances par écrit , données
le Maréchal de Lehwald aux Etats de la Poméra
nie Suédoife , qu'il ne feroit exigé d'eux aucune
autre contribution que celle qu'ils ont déja
payée , le Comte de Dohna , qui a pris le commandement
de l'armée Pruffienne , leur demande
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
encore foixante mille écus , & une certaine quantité
de bled .
DE RATISBONNE , le 7 Avril.
On écrit de Reftock , que le 28 du mois de
Mars , les Pruffiens ayant empêché d'ouvrir les
portes de la Ville , commencerent de grand matin
à vifiter toutes les maifons , & enleverent indiftinctement
tous ceux qui leur parurent propres
à porter les armes. La vifite dura jufqu'à neufheures
, & quantité de Négocians fe trouvant compris
dans le nombre de ces recrues bourgeoiles de
nouvelle efpece , la confternation fut générale .
Cependant les cris des femmes , des enfans & du
peuple , obligerent le Commandant Pruffien à
faire relâcher plufieurs hommes d'un âge avancé ;
mais ce ne fut qu'en leur déclarant qu'aucun d'eux
ne feroit exempt d'entrer au fervice du Roi de
Pruffe , à moins qu'il ne fût remplacé par un autre
en état de fervir. Comme à cette premiere vifite
, on ne put faire affez de recrue pour completter
le nombre auquel les Pruffiens ont taxé
cette Ville , la nuit fuivante ils recommencerent
à faire de nouvelles recherches , & ils s'emparerent
encore d'un grand nombre d'habitans,
DE HAMBOURG , le 19 Avril.
L'impoffibilité où le trouvent les habitans du
Duché de Mecklenbourg , de payer les contributions
en argent qui leur ont été impofées , a enfia
été reconnue , & le Roi de Pruffe en conféquence
, a permis d'accorder une diminution de
cinq cens mille écus .
Les Troupes Pruffiennes répandues dans ce mê
JUIN. 1758. 197
me Etat , vont l'évacuer , pour se rendre à l'armée
de Poméranie , qui a befoin de renforts . Le
détachement qui bloquoit la ville de Schwerin
étoit déja retiré le 13 .
Tous les avis qui viennent de Pomeranie , marquent
que les Pruffiens fortifient confidérablement
Stettin , & que par ordre du Roi de Pruffe , on
coupe dans les forêts voifines quarante mille paliffades
, pour être tranfportées dans cette Ville.
Du Quartier général de l'Armée Impériale
fur les frontieres de Silefie , le 18 Avril.
Une colonne de Troupes Pruffiennes , aux or
dres du Général de la Mothe.Fouquet , compofée
d'environ fix mille hommes , Infanterie , Cavalerie
& Huffards , s'eft portée de Winfchelbourg à
Braunau , & s'eft emparé de ce pofte , où nous
n'avions qu'un détachement de cent cinquante
hommes , pour obferver les mouvemens de l'ennemi
, & en donner avis fur le champ , avec ordre
de fe retirer , s'il s'avançoit avec des forces
fupérieures. Cette colonne à été bientôt ſuivie
d'un corps d'environ trois mille hommes qui ont
marché de Friedland à Ruppersdorff. Un détachement
de ce corps obligea d'abord nos poftes avancés
de fe replier fur une redoute établie à portée
de Podifch ; mais à l'arrivée de deux cens Huffards
qui venoient relever ces poftes , les ennemis
furent contraints de fe retirer eux-mêmes
jufqu'à Ruppersdorff. Les ennemis dans ce petit
choc n'ont perdu que neuf hommes tués , & deux
faits prifonniers ; mais le nombre de leurs bleffés
doit être plus grand . Nous y avons eu deux foldats
tués , un Lieutenant & onze hommes bleffés ,
& le fieur de Fourar , Lieutenant- Colonel du Ré-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
giment de Huffards de l'Empereur , ayant eu fon
cheval tué fous lui , a été fait priſonnier , ainfi
que quatre foldats qui venoient pour le dégager.
Le 8 Avril , le Colonel Pruffien le Noble , avec
un bataillon de Volontaires & deux Efcadrons de
Huffards , ayant tout-à-coup débouché d'un bois ,
attaqua vigoureufement nos poftesavancés d'Halbftadt.
La fupériorité du nombre obligea d'abord
les nôtres à fe replier jufqu'à une redoute qui était
hors de portée. Mais le Général Laundon , commandant
dans cette partie , fit fur le champ des
difpofitions qui arrêterent les Pruffiens . Un détachement
de Huffards , foutenu par des Croates ,
tomba rapidement le fabre à la main fur les ennemis
, & les obligea de fe replier eux- mêmes avec
la plus grande précipitation. Les Pruffiens , protégés
par un feu très-vif, tâcherent de regagner
le bois , & d'y reprendre pofte ; mais les Croates
les ayant tournés , les en empêcherent , & les re
menerent battant jufqu'à Halbftadt.
Pendant cette action , un autre détachement
Pruffien , compofé d'Infanterie & de Cavalerie ,
fit la même tentative du côté de Dieterbaſch ;
mais le Général Laundon y pourvut encore , &
l'ennemi fut repouffé avec perte.
Enfin le lendemain , un troifieme corps de
Pruffiens venant de Schwartzwaffer , voulut pénétrer
du côté de Schatzlar ; mais il n'ofa rien
entreprendre , parce que le pofte que nous y
avions , lui parut bien difpofé à le recevoir , & il
s'en retourna comme il étoit venu .
Depuis , le corps du Colonel le Noble , renfor
cé de trois bataillons de Grenadiers , parut vouloir
de nouveau forcer une redoute que nous avions
établie à Potifch. Cependant cette expédition fe
borna à détacher quelques troupes , pour débar
JUIN. 1758. 199
raffer les environs de Hutberg des abbatis qu'on
y avoit faits ; & le pofte que nous y avions , fe
défendit avec tant de vigueur , que l'ennemi fut
contraint d'abandonner l'entreprife. Ainfi toute
la troupe rentra dans fes quartiers à Dieterſbach ,
& travailla fur le champ à fe retrancher près d'une
ferme à portée de-là. La nuit fuivante , le Général
Laundon fit attaquer par les Croates le retranchement
des Pruffiens , & l'ennemi , après quelque
perte , fut encore obligé de fe retirer .
On vient d'apprendre que la ville de Schweidnitz
s'eft rendue aux ennemis , la nuit du 16 au
17 du mois d'Avril , aux mêmes conditions qu'elle
s'étoit rendue ci -devant aux troupes de l'Impératrice-
Reine.
DE STRALSUND , le 9 Avril. 9.
Les Pruffiens avoient établi vis- à - vis de l'iſle de
Rugen , près de Stahlbroë , une batterie qui incommodoit
beaucoup les Suédois . Ceux -ci ayant
pris la réfolution de la détruire , firent partir le 2
du mois d'Avril de Danholm , à un quart de lieue
de cette Ville , plufieurs bâtimens plats chargés
d'artillerie. La canonnade , qui fut très- vive de
part & d'autre , dura depuis cinq heures jufqu'à
neuf heures du matin , & les Suédois font venus à
bout de ruiner entiérement cette batterie.
Depuis les détachemens que les Pruffiens ont
été obligés de faire , pour s'opposer aux progrès
des Ruffiens , ils n'ont plus ici que quinze ou feize
mille hommes. Ainfi les Suédois fe difpofent à
quitter inceffamment l'ifle de Rugen & Stralfund ,
pour pénétrer une feconde fois dans la Poméranie
Pruffienne.
par
Malgré les affurances par écrit , données
le Maréchal de Lehwald aux Etats de la Poméra
nie Suédoife , qu'il ne feroit exigé d'eux aucune
autre contribution que celle qu'ils ont déja
payée , le Comte de Dohna , qui a pris le commandement
de l'armée Pruffienne , leur demande
I ij
196 MERCURE DE FRANCE.
encore foixante mille écus , & une certaine quantité
de bled .
DE RATISBONNE , le 7 Avril.
On écrit de Reftock , que le 28 du mois de
Mars , les Pruffiens ayant empêché d'ouvrir les
portes de la Ville , commencerent de grand matin
à vifiter toutes les maifons , & enleverent indiftinctement
tous ceux qui leur parurent propres
à porter les armes. La vifite dura jufqu'à neufheures
, & quantité de Négocians fe trouvant compris
dans le nombre de ces recrues bourgeoiles de
nouvelle efpece , la confternation fut générale .
Cependant les cris des femmes , des enfans & du
peuple , obligerent le Commandant Pruffien à
faire relâcher plufieurs hommes d'un âge avancé ;
mais ce ne fut qu'en leur déclarant qu'aucun d'eux
ne feroit exempt d'entrer au fervice du Roi de
Pruffe , à moins qu'il ne fût remplacé par un autre
en état de fervir. Comme à cette premiere vifite
, on ne put faire affez de recrue pour completter
le nombre auquel les Pruffiens ont taxé
cette Ville , la nuit fuivante ils recommencerent
à faire de nouvelles recherches , & ils s'emparerent
encore d'un grand nombre d'habitans,
DE HAMBOURG , le 19 Avril.
L'impoffibilité où le trouvent les habitans du
Duché de Mecklenbourg , de payer les contributions
en argent qui leur ont été impofées , a enfia
été reconnue , & le Roi de Pruffe en conféquence
, a permis d'accorder une diminution de
cinq cens mille écus .
Les Troupes Pruffiennes répandues dans ce mê
JUIN. 1758. 197
me Etat , vont l'évacuer , pour se rendre à l'armée
de Poméranie , qui a befoin de renforts . Le
détachement qui bloquoit la ville de Schwerin
étoit déja retiré le 13 .
Tous les avis qui viennent de Pomeranie , marquent
que les Pruffiens fortifient confidérablement
Stettin , & que par ordre du Roi de Pruffe , on
coupe dans les forêts voifines quarante mille paliffades
, pour être tranfportées dans cette Ville.
Du Quartier général de l'Armée Impériale
fur les frontieres de Silefie , le 18 Avril.
Une colonne de Troupes Pruffiennes , aux or
dres du Général de la Mothe.Fouquet , compofée
d'environ fix mille hommes , Infanterie , Cavalerie
& Huffards , s'eft portée de Winfchelbourg à
Braunau , & s'eft emparé de ce pofte , où nous
n'avions qu'un détachement de cent cinquante
hommes , pour obferver les mouvemens de l'ennemi
, & en donner avis fur le champ , avec ordre
de fe retirer , s'il s'avançoit avec des forces
fupérieures. Cette colonne à été bientôt ſuivie
d'un corps d'environ trois mille hommes qui ont
marché de Friedland à Ruppersdorff. Un détachement
de ce corps obligea d'abord nos poftes avancés
de fe replier fur une redoute établie à portée
de Podifch ; mais à l'arrivée de deux cens Huffards
qui venoient relever ces poftes , les ennemis
furent contraints de fe retirer eux-mêmes
jufqu'à Ruppersdorff. Les ennemis dans ce petit
choc n'ont perdu que neuf hommes tués , & deux
faits prifonniers ; mais le nombre de leurs bleffés
doit être plus grand . Nous y avons eu deux foldats
tués , un Lieutenant & onze hommes bleffés ,
& le fieur de Fourar , Lieutenant- Colonel du Ré-
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
giment de Huffards de l'Empereur , ayant eu fon
cheval tué fous lui , a été fait priſonnier , ainfi
que quatre foldats qui venoient pour le dégager.
Le 8 Avril , le Colonel Pruffien le Noble , avec
un bataillon de Volontaires & deux Efcadrons de
Huffards , ayant tout-à-coup débouché d'un bois ,
attaqua vigoureufement nos poftesavancés d'Halbftadt.
La fupériorité du nombre obligea d'abord
les nôtres à fe replier jufqu'à une redoute qui était
hors de portée. Mais le Général Laundon , commandant
dans cette partie , fit fur le champ des
difpofitions qui arrêterent les Pruffiens . Un détachement
de Huffards , foutenu par des Croates ,
tomba rapidement le fabre à la main fur les ennemis
, & les obligea de fe replier eux- mêmes avec
la plus grande précipitation. Les Pruffiens , protégés
par un feu très-vif, tâcherent de regagner
le bois , & d'y reprendre pofte ; mais les Croates
les ayant tournés , les en empêcherent , & les re
menerent battant jufqu'à Halbftadt.
Pendant cette action , un autre détachement
Pruffien , compofé d'Infanterie & de Cavalerie ,
fit la même tentative du côté de Dieterbaſch ;
mais le Général Laundon y pourvut encore , &
l'ennemi fut repouffé avec perte.
Enfin le lendemain , un troifieme corps de
Pruffiens venant de Schwartzwaffer , voulut pénétrer
du côté de Schatzlar ; mais il n'ofa rien
entreprendre , parce que le pofte que nous y
avions , lui parut bien difpofé à le recevoir , & il
s'en retourna comme il étoit venu .
Depuis , le corps du Colonel le Noble , renfor
cé de trois bataillons de Grenadiers , parut vouloir
de nouveau forcer une redoute que nous avions
établie à Potifch. Cependant cette expédition fe
borna à détacher quelques troupes , pour débar
JUIN. 1758. 199
raffer les environs de Hutberg des abbatis qu'on
y avoit faits ; & le pofte que nous y avions , fe
défendit avec tant de vigueur , que l'ennemi fut
contraint d'abandonner l'entreprife. Ainfi toute
la troupe rentra dans fes quartiers à Dieterſbach ,
& travailla fur le champ à fe retrancher près d'une
ferme à portée de-là. La nuit fuivante , le Général
Laundon fit attaquer par les Croates le retranchement
des Pruffiens , & l'ennemi , après quelque
perte , fut encore obligé de fe retirer .
On vient d'apprendre que la ville de Schweidnitz
s'eft rendue aux ennemis , la nuit du 16 au
17 du mois d'Avril , aux mêmes conditions qu'elle
s'étoit rendue ci -devant aux troupes de l'Impératrice-
Reine.
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Résumé : ALLEMAGNE.
En avril 1758, les Suédois ont détruit une batterie prussienne près de Stahlbroë, sur l'île de Rügen, après une intense canonnade. Les Prussiens, affaiblis par des détachements, ne comptaient plus que 15 à 16 000 hommes dans la région, permettant aux Suédois de préparer une nouvelle incursion en Poméranie prussienne. Le comte de Dohna, nouveau commandant prussien, a demandé aux États de la Poméranie suédoise une contribution supplémentaire de 60 000 écus et une quantité de blé, malgré les assurances du maréchal de Lehwald. À Reftock, les Prussiens ont enlevé des habitants pour les enrôler de force, provoquant une grande consternation. À Hambourg, le roi de Prusse a accordé une réduction de 500 000 écus aux habitants du Duché de Mecklenbourg, incapables de payer les contributions imposées. Les troupes prussiennes ont évacué cette région pour renforcer l'armée en Poméranie, où elles ont fortifié Stettin. Sur les frontières de Silésie, les Prussiens ont pris plusieurs postes avancés de l'armée impériale, notamment à Braunau et Halbstadt, après des affrontements mineurs. Ils ont également tenté sans succès de prendre plusieurs positions impériales, comme Schatzlar et Potifch. La ville de Schweidnitz s'est rendue aux Prussiens la nuit du 16 au 17 avril.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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18
p. 197-200
ALLEMAGNE.
Début :
Sur l'avis qu'avoit depuis quelques jours le Maréchal Comte de Daun, [...]
Mots clefs :
Moravie, Armée impériale, Ravitaillement, Comte, Ennemi, Général Laudon, Prusse, Explosions, Canons, Baron de Ziskowitz, Capitaine, Régiments, Mouvements des troupes, Ratisbonne, Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALLEMAGNE.
ALLEMAGNE.
De l'Armée Impériale en Moravie , le 2
Juillet.
SUR l'avis qu'avoit depuis quelques jours le
Maréchal Comte de Daun , qu'un convoi confidérable
chargé de vivres & de munitions de guerre
, étoit en route pour arriver à l'armée du Roi
de Pruffe , ce Général envoya le Comte de Lau
don & le Baron de Ziskowitz avec de forts Détachemens
, pour tâcher de l'intercepter. Le 28 du
mois de Juin , le Général Laudon attaqua ce convoi
près de Gunderfdorff ; mais le retard du Baron
de Ziskowitz , qui n'étoit pas encore à portée ,
l'obligea de fe retirer pour l'attendre. Pendant ce
court délai , l'ennemi reçut du renfort , & l'escorte
du convoi fe trouva de plus de quinze mille hommes.
Le lendemain , les deux Généraux de Laudon
& de Ziskowitz le trouvant rapprochés , concerterent
leur opération , & l'exécuterent le 30. A
dix heures & demie du matin , pendant que l'ennemi
étoit occupé à faire défiler les charriots
derriere lefquels il s'étoit retranché près de Neudorffel
, le Baron de Ziskowitz attaqua. Les Pruf
fiens qui avoient gagné des hauteurs , & qui manoeuvroient
avec toute l'habileté poffible , firent
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
la plus belle défenfe ; leur cavalerie fort fupérieure
à la nôtre , fe rallia jufqu'à quatre fois , mais enfin
elle fut défaite & mife en déroute. Leur infanterie
tint beaucoup plus long-temps , & fut de même
entiérement culbutée . Le convoi ennemi dont
s'empara le Général Laudon , confiftoit en plus de
trois mille charriots chargés de vivres , de munitions
de guerre , & d'habillemens pour les troupes.
Comme le feu du canon avoit tué la plus grande
partie des chevaux & des conducteurs , on fut
obligé de faire fauter la poudre , les bombes &
les grenades chargées , & de brûler la farine &
tous les charriots. Ceux qui étoient chargés d'argent
échapperent avec l'avant - garde Pruffienne ;
mais dans la premiere attaque du 28 , l'ennemi
perdit à Gundersdorff près d'un million de florins,
qui fut pillé en partie par nos troupes légeres &
par les payfans , en partie par les Pruffiens mêmes.
Nos troupes ont pris fur le champ de bataille fix
pieces de canon , un Major général , deux Majors ,
beaucoup d'Officiers & près de fept cens foldats.
La perte des enne nis en morts monte à mille out
douze cens hommes , & la nôtre à près de cinq
cens.
Le Baron de Ziskowitz de fon côté enleva fix
pieces de canon & mille charriots qu'il fit aufh
fauter. I fit de plus prifonniers un Major , vingthuit
Officiers , & deux bataillons de Grenadiers.
Plus de cinq cens Pruffiens ont resté fur le champ
de bataille , & fa perte ne va guere à plus de cent
homes.
L'action a duré depuis midi jufqu'à quatre heu
res , avec une bravoure & une opiniâtreté égales
des deux parts. Le feu du canon & de la moufquc➡
terie ne s'eft pas ralenti un inftant. Tous les Offi.
ciers Généraux & les Commandans des Corps le
JUILLET. 1758 . 199
font extrêmement diftingués ; & entr'autres le
Comte de Caramelly , Commandant du Régiment
de Deux-Ponts ; le fieur Rouvoy , Capitaine d'Artillerie
, qui a fi bien fait fervir le canon , que
prefque chaque coup a porté ; le fieur de Brantano,
Colonel des Waradins ; le Comte de Nafely , Colonel
de Collowrath ; le fieur de Stampach , Lieutenant-
Colonel du même Régiment ; le fieur de
Riefe , Lieutenant- Colonel des Waradins ; le fieur
de Grimau , Major de Stharemberg ; le fieur de
Caldevel , Capitaine de Grenadiers de Vieux Wol
fenbuttel ; le fieur Grifoni , Capitaine de Grenadiers
de Konigseg , & le premier Lieutenant de
Ruft , Aide de Camp du Général Laudon. Les
Régimens de Nadafty , de Deux - Ponts , de Collowrath
, infanterie ; les Grenadiers , & en général
tous les Corps ont fuppléé par leur intrépidité à
l'inégalité du nombre. Trois mille Croates &
foixante Huffards , aux ordres du Major Hamiluſe
, ont été détachés vers Neyff , pour tâcher d'enlever
huit cens charriots de remonte , qui font près
de cette Ville .
Le même jour 30 Juin , le Comte de Daun fit
attaquer par fes troupes légeres les poftes avancés
de l'ennemi . Le Roi de Pruffe croyant qu'il vouloit
en venir à un engagement général , retira
précipitamment tous fes poftes ; mais notre Général
leva fon camp à dix heures du foir , & n'ayant
laiffé repofer fon armée que deux heures , il paffa
le lendemain la Morave , fit une marche de cinq à
fix lieues d'Allemagne , & s'approcha des portes
d'Olmutz. Ainfi par cette pofition , l'armée Impériale
fe trouvoit non feulement à portée de fe
courir de toutes façons la Place affiégée , mais de
fournir encore des détachemens néceffaires pour
faire, conjointement avec la garnifon , une fortie,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
moyennant laquelle on auroit culbuté fans rel
fource le Corps ennemi qui formoit le fiege , enlevé
toute fon artillerie , & rendu la retraite des
Pruffiens en Siléfie extrêmement difficile . Le Roi
de Pruffe
ayant connu le danger , cette confidération
jointe au manque de vivres & de munitions
de guerre , l'obligea de lever le fiege ; ce qu'il fit
le 2 à trois heures du matin , après avoir fait faire
pendant toute la nuit un feu continuel pour cou
vrir fon deffein . L'ennemi a abandonné dans fes
retranchemens un feul canon de batterie , cinq
mortiers , & une grande quantité de bombes &
de grenades. H eft poursuivi dans fa retraite par
les Généraux de Laudon , de Ziskowitz , de Saint-
Ignon , de Bucow & de Ville , dont les détachemens
forment enſemble un Corps d'environ vingtquatre
mille hommes.
DE RATISBONNE , le 19 Juins
Plufieurs lettres de Berlin marquent , qu'un
Corps de Huffards , de Croates & de Pandoures a
pénétré par la Luface dans le Brandebourg , fans
que les Pruffiens ayent eu aucun avis de fa marche.
Elles ajoutent que ce Corps a tiré des contributions
confidérables , qu'il a enlevé beaucoup
de bétail , & qu'il a pris un détachement de cent
Fufiliers , & de vingt Huffards Pruffiens qu'on
avoit envoyés contre lui .
Les mêmes lettres affurent encore , que le Général
Haddick a auffi pénétré dans le Brandebourg
avec un Corps de huit mille hommes , &
qu'il s'eft réuni avec un gros Corps de Ruffiens
aux environs de Cuftrin & de Landſberg.
De l'Armée Impériale en Moravie , le 2
Juillet.
SUR l'avis qu'avoit depuis quelques jours le
Maréchal Comte de Daun , qu'un convoi confidérable
chargé de vivres & de munitions de guerre
, étoit en route pour arriver à l'armée du Roi
de Pruffe , ce Général envoya le Comte de Lau
don & le Baron de Ziskowitz avec de forts Détachemens
, pour tâcher de l'intercepter. Le 28 du
mois de Juin , le Général Laudon attaqua ce convoi
près de Gunderfdorff ; mais le retard du Baron
de Ziskowitz , qui n'étoit pas encore à portée ,
l'obligea de fe retirer pour l'attendre. Pendant ce
court délai , l'ennemi reçut du renfort , & l'escorte
du convoi fe trouva de plus de quinze mille hommes.
Le lendemain , les deux Généraux de Laudon
& de Ziskowitz le trouvant rapprochés , concerterent
leur opération , & l'exécuterent le 30. A
dix heures & demie du matin , pendant que l'ennemi
étoit occupé à faire défiler les charriots
derriere lefquels il s'étoit retranché près de Neudorffel
, le Baron de Ziskowitz attaqua. Les Pruf
fiens qui avoient gagné des hauteurs , & qui manoeuvroient
avec toute l'habileté poffible , firent
I iij
198 MERCURE DE FRANCE .
la plus belle défenfe ; leur cavalerie fort fupérieure
à la nôtre , fe rallia jufqu'à quatre fois , mais enfin
elle fut défaite & mife en déroute. Leur infanterie
tint beaucoup plus long-temps , & fut de même
entiérement culbutée . Le convoi ennemi dont
s'empara le Général Laudon , confiftoit en plus de
trois mille charriots chargés de vivres , de munitions
de guerre , & d'habillemens pour les troupes.
Comme le feu du canon avoit tué la plus grande
partie des chevaux & des conducteurs , on fut
obligé de faire fauter la poudre , les bombes &
les grenades chargées , & de brûler la farine &
tous les charriots. Ceux qui étoient chargés d'argent
échapperent avec l'avant - garde Pruffienne ;
mais dans la premiere attaque du 28 , l'ennemi
perdit à Gundersdorff près d'un million de florins,
qui fut pillé en partie par nos troupes légeres &
par les payfans , en partie par les Pruffiens mêmes.
Nos troupes ont pris fur le champ de bataille fix
pieces de canon , un Major général , deux Majors ,
beaucoup d'Officiers & près de fept cens foldats.
La perte des enne nis en morts monte à mille out
douze cens hommes , & la nôtre à près de cinq
cens.
Le Baron de Ziskowitz de fon côté enleva fix
pieces de canon & mille charriots qu'il fit aufh
fauter. I fit de plus prifonniers un Major , vingthuit
Officiers , & deux bataillons de Grenadiers.
Plus de cinq cens Pruffiens ont resté fur le champ
de bataille , & fa perte ne va guere à plus de cent
homes.
L'action a duré depuis midi jufqu'à quatre heu
res , avec une bravoure & une opiniâtreté égales
des deux parts. Le feu du canon & de la moufquc➡
terie ne s'eft pas ralenti un inftant. Tous les Offi.
ciers Généraux & les Commandans des Corps le
JUILLET. 1758 . 199
font extrêmement diftingués ; & entr'autres le
Comte de Caramelly , Commandant du Régiment
de Deux-Ponts ; le fieur Rouvoy , Capitaine d'Artillerie
, qui a fi bien fait fervir le canon , que
prefque chaque coup a porté ; le fieur de Brantano,
Colonel des Waradins ; le Comte de Nafely , Colonel
de Collowrath ; le fieur de Stampach , Lieutenant-
Colonel du même Régiment ; le fieur de
Riefe , Lieutenant- Colonel des Waradins ; le fieur
de Grimau , Major de Stharemberg ; le fieur de
Caldevel , Capitaine de Grenadiers de Vieux Wol
fenbuttel ; le fieur Grifoni , Capitaine de Grenadiers
de Konigseg , & le premier Lieutenant de
Ruft , Aide de Camp du Général Laudon. Les
Régimens de Nadafty , de Deux - Ponts , de Collowrath
, infanterie ; les Grenadiers , & en général
tous les Corps ont fuppléé par leur intrépidité à
l'inégalité du nombre. Trois mille Croates &
foixante Huffards , aux ordres du Major Hamiluſe
, ont été détachés vers Neyff , pour tâcher d'enlever
huit cens charriots de remonte , qui font près
de cette Ville .
Le même jour 30 Juin , le Comte de Daun fit
attaquer par fes troupes légeres les poftes avancés
de l'ennemi . Le Roi de Pruffe croyant qu'il vouloit
en venir à un engagement général , retira
précipitamment tous fes poftes ; mais notre Général
leva fon camp à dix heures du foir , & n'ayant
laiffé repofer fon armée que deux heures , il paffa
le lendemain la Morave , fit une marche de cinq à
fix lieues d'Allemagne , & s'approcha des portes
d'Olmutz. Ainfi par cette pofition , l'armée Impériale
fe trouvoit non feulement à portée de fe
courir de toutes façons la Place affiégée , mais de
fournir encore des détachemens néceffaires pour
faire, conjointement avec la garnifon , une fortie,
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
moyennant laquelle on auroit culbuté fans rel
fource le Corps ennemi qui formoit le fiege , enlevé
toute fon artillerie , & rendu la retraite des
Pruffiens en Siléfie extrêmement difficile . Le Roi
de Pruffe
ayant connu le danger , cette confidération
jointe au manque de vivres & de munitions
de guerre , l'obligea de lever le fiege ; ce qu'il fit
le 2 à trois heures du matin , après avoir fait faire
pendant toute la nuit un feu continuel pour cou
vrir fon deffein . L'ennemi a abandonné dans fes
retranchemens un feul canon de batterie , cinq
mortiers , & une grande quantité de bombes &
de grenades. H eft poursuivi dans fa retraite par
les Généraux de Laudon , de Ziskowitz , de Saint-
Ignon , de Bucow & de Ville , dont les détachemens
forment enſemble un Corps d'environ vingtquatre
mille hommes.
DE RATISBONNE , le 19 Juins
Plufieurs lettres de Berlin marquent , qu'un
Corps de Huffards , de Croates & de Pandoures a
pénétré par la Luface dans le Brandebourg , fans
que les Pruffiens ayent eu aucun avis de fa marche.
Elles ajoutent que ce Corps a tiré des contributions
confidérables , qu'il a enlevé beaucoup
de bétail , & qu'il a pris un détachement de cent
Fufiliers , & de vingt Huffards Pruffiens qu'on
avoit envoyés contre lui .
Les mêmes lettres affurent encore , que le Général
Haddick a auffi pénétré dans le Brandebourg
avec un Corps de huit mille hommes , &
qu'il s'eft réuni avec un gros Corps de Ruffiens
aux environs de Cuftrin & de Landſberg.
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Résumé : ALLEMAGNE.
Le 2 juillet, l'Armée Impériale en Moravie fut informée d'un convoi prussien transportant des vivres et des munitions. Le Maréchal Comte de Daun envoya le Comte de Laudon et le Baron de Ziskowitz pour l'intercepter. Le 28 juin, Laudon attaqua près de Gundersdorff mais dut se retirer en attendant Ziskowitz. Les Prussiens reçurent des renforts, portant leur effectif à plus de quinze mille hommes. Le 30 juin, Laudon et Ziskowitz attaquèrent conjointement et capturèrent le convoi, qui comprenait plus de trois mille charriots chargés de vivres, de munitions et d'habits. En raison des pertes de chevaux et de conducteurs, une partie des munitions dut être détruite. Les Prussiens perdirent près d'un million de florins lors de la première attaque et environ mille cent douze hommes sur le champ de bataille. Les troupes impériales capturèrent six pièces de canon, un Major général, deux Majors, de nombreux officiers et près de sept cents soldats. Le Baron de Ziskowitz captura également six pièces de canon et mille charriots, faisant prisonniers un Major, vingt-huit officiers et deux bataillons de Grenadiers. L'action dura de midi à quatre heures, avec une bravoure égale des deux côtés. Le même jour, le Comte de Daun fit attaquer les postes avancés prussiens, forçant le Roi de Prusse à lever le siège d'Olmutz. Les Prussiens abandonnèrent des canons, des mortiers et des munitions et furent poursuivis par les généraux impériaux. Par ailleurs, des lettres de Berlin rapportèrent des incursions de troupes impériales en Brandebourg, où elles tirèrent des contributions et capturèrent des détachements prussiens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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19
s. p.
HÔTEL DES DEUX COMPAGNIES DES MOUSQUETAIRES.
Début :
M. De Saint-Foix va donner incessamment un Supplément à ses Essais [...]
Mots clefs :
Mousquetaires, Ouvrage, Ennemi, Attaque, Cavalerie, Gouverneur, Compagnies
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HÔTEL DES DEUX COMPAGNIES DES MOUSQUETAIRES.
M.De Saint-Foixva donner inceffamment
un Supplément à fes Effais
hiftoriques fur Paris . On étoit étonné
qu'ayant fait mention de tant de palais
& d'hôtels de cette Capitale , il n'eût pas
parlé des deux hôtels des Moufquetaires ;
voici l'article qu'il nous a communiqué .
Quelle clarté , quelle netteté , quel ton
fimple , naturel & facile ! D'autres ont
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
marré ; M. de Saint- Foix peint. D'ail
leurs , il cite fes garans , à chaque fair
qu'il rapporté.
HÔTEL DES DEUX COMPAGNIES
DES MOUSQUETAÍRES .
Un Spartiate vantoit à un étranger
l'intrépidité avec laquelle les jeunes
gens de Sparte combattoient & s'expofoient
à tous les dangers : je ferois étonné
(a) , lui répondit cet étranger , qu'ils
ne cherchaffent pas la mort , attendu la
vie trifte , ennuyeufe & dure qu'ils menent
& que vous menez tous dans votre
république. On ne dira pas que les plaifirs
manquent à Paris ; qu'on y eft trifte
& morne comme à Lacédémone , &
que la nobleffe Françoife n'eft brave
que par mauvaiſe humeur contre la
vie.
9
La première Compagnie des Moufquétaires
fut créée en 1622, Elle fe
diftingua dans toutes les occafions. Ce
fut au pas de Suze , dont elle força les
trois retranchemens , l'épée à la main ,
que Louis XIII , qui y étoit en perfonne
, dit que ce qui lui plaifoit tou-
( a ) Vid. Craggium de Republ. Laced. Lib. 3.
Inftit. 8.
FEVRIER. 1763 . 7
jours dans fes Moufquetaires , c'étoit
cette gayeté célére avec laquelle ils marchoient
à tout ce qu'on leur difoit d'attaquer.
A la bataille des Dunes , le grand
Condé , qui fervoit alors contre la
France , les fit charger quatre fois par
des corps bien fupérieurs en nombre
fans pouvoir les dépofter du terrein
qu'ils occupoient.
La feconde Compagnie ne fut mife
fur le même pied que la première , & le
Roi ne s'en déclara le Capitaine qu'en
1665 .
2
La guerre entre la France & l'Efpagne
ayant recommencé en 1667`, à
Poccafion des droits de la Reine , les
Moufquetaires fuivirent le Roi en Flandres
, & continuerent d'y faire le fervice
à pied & à cheval à tous les fiéges. A
celui de Lille ils furent commandés
pour l'attaque de la demie-lune & l'emporterent
en moins d'un quart-d'heure .
Le lendemain le Gouverneur battit la
chamade ; & lorfque la capitulation fut
fignée , & que les Moufquetaires fe
furent emparés de la porte qu'il livroit ,
il fut étonné de voir que la plupart
étoient des jeunes gens de dix - fept , dixhuit
ou vingt ans .
En 1668 ils marcherent en Franche-
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Comté : Dole fut la feule ville qui parut
vouloir foutenir un fiége ; mais à peine
avions -nous ouvert la tranchée
, que
trente ou quarante Moufquetaires (b)fe
jetterent dans le chemin couvert ; le
grand Condé arriva dans l'inftant &
voyant que leur audacieufe témérité en
avoit impofé à l'ennemi qui fuyoit , il
les fit foutenir par de l'infanterie &
réuffir dans une attaque où ils auroient
dû payer de leurs vies l'imprudence de
leur courage. Dole fe rendit le lendemain
.
,
En 1669 , Louis XIV joignit un
détachement de cent Moufquetaires aux
autres troupes qu'il envoyoit en Candie.
Ils fe fignalerent par tous les efforts
de la plus grande valeur dans la fortie
que fit le Duc de Navailles , & où la
cavalerie Turque fut mife dans une entiere
déroute . Deux jours après , ils défendirent
la brêche du côté de la Sabionnaire
, & repoufferent les Turcs à
tous les affauts qu'ils y donnerent. Deux
Maréchaux des logis & trente Moufquetaires
y furent bleffés , & deux Brigadiers
tués.
En. 1672 Louis XIV déclara la guerre
( b ) Journal de la conquête de la Franche- Comté
en 1668 .
FEVRIER. 1763. 9
la Hollande , & le 12 Juin les Moufquetaires
pafferent le Rhin à la nage
avec les autres efcadrons de la Maiſon.
Au fiége de Maſtrick , en 1673 , la
premiere Compagnie fut commandée
pour l'attaque de la demie-lune féche ,
tandis que la feconde attaqueroit les paliffades
entre cette demie-lune & l'ouvrage
à corne. On donne le fignal , elles
marchent ; & malgré la vigoureuſe réfiftance
de l'ennemi , malgré le feu des
fournaux qu'il fait jouer & les éclats terribles
des grenades qu'il jette fans ceffe ,
ces ouvrages furent emportés prefqu'en
même temps . L'action du lendemain fut
encore plus vive & plus meurtrière ; on
croyoit les logemens affurés & les
Moufquetaires étoient rentrés dans le
camp ;l'ennemi fit jouer tout-à- coup un
fourneau que nous n'avions pas découvert
dans la demie-lune ; on. dut crain --
dre qu'il n'y en eût d'autres. Farjaux ,
Gouverneur de la Place , qui s'étoit mis
à la tête des meilleures , troupes de fa
garnifon , profitant de ce moment d'al-
Farme , rentra dans cet ouvrage , en
chaffa nos foldats on commanda de
nouveau les Moufquétaires (c) pour le
2*
( o) Relation du Duc de Montmouth à Charles
II. Recueil depièces . p . 139.
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
reprendre , & ils le reprirent ; mais
après un combat des plus fanglans &
des plus opiniâtres ; cinquante-trois
Moufquetaires y furent bleffés , trente .
fept tués avec le Comte d'Artagnan
Commandant de la première Compagnie.
Les Moufquetaires qui en revinrent
, dit Peliffon ( d ) , avoient tous
leurs épées fanglantes jufqu'aux gardes
, & fauffées des coups qu'ils avoient
donnés .
Deux fortes barricades & un retranchement
autour de l'Eglife de S. Etienne
, défendoient les approches de la citadelle
de Befançon ; les Moufquetaires ,
le 20 Mai 1674 , à dix heures du matin ,
marchent deux cens pas à découvert
fous tout le feu du canon & de la moufqueterie
de l'ennemi , forcent ces deux
barricades & ce retranchement , &
mettent nos travailleurs en état de commencer
le logement fur le glacis .
Louis XIV, le 21 Avril 1676, affiégea
Condé , une des plus fortes places du
Hainaut ; le prince d'Orange marcha
auffitôt pout la fecourir ; la communication
entre nos quartiers étoit très-difficile
à caufe de l'inondation , & nos
lignes embraffoient une fi grande éten-
( d ) T. 1. p. 325.
9
FEVRIER. 1763. 11
,
due de terrein , qu'il n'étoit pas poffible
de les défendre contre une armée , fut
elle-même bien inférieure à la nôtre ;
il falloit donc , ou marcher au devant de
l'ennemi & le combattre , ou preffer le
fiége par une attaque fi vive , que la
place fut obligée de fe rendre avant l'arrivée
du fecours. La nuit du 25 au 26
Avril , les deux Compagnies des Moufquetaires
, à la tête de plufieurs détachemens
d'infanterie , furent commandées
pour cette attaque ; fi jamais leur
valeur & l'émulation qu'elle infpire ;
ont rendu un fervice important , ce fut
en cette occafion : un jour de plus ou
de moins , dit Peliffon (e) , étoit de la
plus grande conféquence dans la conjoncture
des chofes ; ainfi les nôtres
ajoute-t-il , avoient ordre de ne fe point
arrêter , s'il fe pouvoit , que tout nefût
emporté. Tout le fut , les paliffades , le
foffé , la contrefcarpe , l'ouvrage avancé
, la feconde contrefcarpe avec des
redoutes fur fes angles faillans , & des
fourneaux au-deffous , les deux baſtions
détachés & leur courtine ; l'ennemi ,
dans aucun de ces ouvrages , ne put
foutenir l'impétuofité de nos affauts ;
( e) T. 3. p. 20 & 21 .
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
les (f) Moufquetaires , fuivis des Grenadiers
des régimens d'Artois & du
Maine , pénétrerent jufques dans lá
baffe ville ; le Gouverneur confterné fit
battre la chamade , envoya promptement
des ôtages , & fe rendit à difcrétion.
Dans ces différentes attaques , qui
furent fi vives qu'elles femblerent n'en
faire qu'une , il n'y eut qu'onze Moufquetaires
tués , & dix-fept bleffés ; la
Hoguette , Enfeigne de la premiere
Compagnie , y reçut un coup de pique
dans la cuiffe ; un des fourneaux fit
fauter Jauvelle , Capitaine-Lieutenant
de la feconde , & de Vins Sous- Lieutenant
; il en furent quittes pour quelques
meurtriffures.
De bonnes fortifications & bien entretenues
, des munitions de guerre &
des vivres en abondance ; une artillerie
des plus formidables für les remparts
& dans chaque ouvrage ; trois à quatre
mille hommes de garnifon ; la haine
des bourgeois contre la France , & leur
affection pour le gouvernement Efpagnol
tout fembloit annoncer que le
fiége de Valenciennes feroit long , pénible
& très-meurtrier. Le côté de la
( fJourna! du Maréchald'Humieres. Recueil de
pieces . p. 147.
FEVRIER. 1763. 13
étoit
ville qu'embraffoit notre attaque ,
défendu par une demie-lune à droite ,
& une autre à gauche , en avant d'un
ouvrage couronné , paliffadé , fraizé
& dont le foffé étoit coupé de plufieurs
traverſes. Dans cet ouvrage couronné ,
il y avoit encore une demie - lune avec
un bon foffé , le tout bien revêtu ; audelà
de cette demie-lune , un bras de
l'Eſcaut ; enfuite un ouvrage apellé le
pâté , & enfin le grand cours de l'Efcaut
, profond , rapide , coulant &
fervant de foflé entre le pâté & la muraille
de la ville dont les remparts , beaux
& larges , protégeoient par leur canon ,
& celui de deux baftions , toutes ces
défenſes extérieures . Le 9 Mars 1677
on avoit ouvert la tranchée. Le 16 au
foir , les Moufquetaires furent commandés
avec (g ) les Grenadiers de la Maifon
, & de gros détachemens du régiment
des Gardes & de celui de Picardie.
Le 17 , à neuf heures du matin ,
ils marcherent à l'attaque de l'ouvrage (h)
(g ) Les Grenadiers à Cheval , créés à la fin de
l'année 1676 , & unis à la Maifon du Roi. Cette
Compagnie ne fut d'abord que de quatre-vingtquatre
Maîtres . On les appelloit les Riotors du
nom de leur commandant.
( h) On palla derrière les deux demies- lunes
14 MERCURE DE FRANCE.
peu couronné , & l'emporterent en affez
de temps. Bientôt après , dit Peliffon
le Roi, à leurs habits rouges , diftingua
fort bien fes Moufquetaires (i) qui étoient
dans la demie-lune enfermée dans l'ouvrage
couronné ; cela paroiſſoit incroyable
, ajoute-t-il , car l'ordre étoit de fe
loger dans l'ouvrage couronné & de
s'arrêter là ; de quoi le Roi fe contentoit
pour cette fois. Si ce commencement
d'action parut incroyable , on dut être
encore bien plus étonné de la fuite. Il y
avoit , fur le petit bras de l'Eſcaut , un
pont qui communiquoit de cette demie
-lune au pâté , & à l'entrée de ce
pont , une barriere de groffes piéces de
bois pointues , avec un guichet au milieu
où il ne pouvoit paffer qu'un homme à la
fois. Tandis qu'une partie de ceux des
Moufquetaires qui y arriverent les premiers,
tâchoit d'en forcer l'entrée , les
autres monterent au haut de la barriere ,
bravant les coups de piques & de fufils ,
& fauterent de l'autre côté , l'épée à la
main ; l'ennemi épouvanté s'enfuit
avancées , fans les attaquer , parce qu'elles tomboient
d'elles- mêmes , & qu'on en devenoit les
maîtres en prenant l'ouvrage couronné qui les
dominoit.
( i ) T. 3. p. 172 .
FEVRIER. 1763. 15
.
abandonnant la défenfe du guichet ; on
le pourfuit fur le pont , on arrive au
pâté , on attaque cet ouvrage , & il fut
auffi rapidement emporté que l'ouvrage
couronné & la demie-lune ; mais on
alloit y être infailliblement écrasé par le
canon du rempart ; les Moufquetaires (k)
blancs apperçurent une petite porte qu'ils
enfoncerent ( 1) , & ils virent un
efcalier dérobé , pratiqué dans l'épaiffeur
du mur , & par lequel ils monterent
au haut du pâté ; ils y trouverent
une autre porte qui donnoit entrée dans
une galerie , conftruite fur le grand canal
de l'Efcaut , & qui les conduifit au
rempart , d'où ils defcendirent dans la
ville & enfilerent une rue au milieu
de laquelle étoit un pont fur un troifiéme
bras de l'Efcaut qui la traverſoit.
Moiffac , cornette , & la Barre , maréchal
des logis , qui étoient à leur tête
en logerent une partie dans les maifons
les plus proches , afin qu'ils puffent , des
fenêtres , protéger par leur feu ceux qui
défendroient le pont , & qui le défendirent
en effet avec une valeur incroyable
; la cavalerie de la garniſon ,
( k ) Ibid. 192 .
( 4 ) On les appelloit alors ainſi , à cauſe de
leurs chevaux blancs.
16 MERCURE DE FRANCE.
qui les affaillit jufqu'à trois fois , ne put
jamais les ébranler ni les enfoncer , mal--
gré leur petit nombre ; l'infanterie pou--
voit venir les prendre par derriere , en
paffant par le rempart ; mais elle y trouva
la plus grande partie des Moufquetaires
noirs , & les Grenadiers de la :
Maifon , qui la repoufferent vigoureufement.
La bourgeoifie s'étonnoit ;
l'Hôtel-de-Ville s'affembloit ; on entra
en quelque pour-parler avec Moiffac
qui reçut & donna des ôtages ; on députa
vers le Roi ; il en étoit temps
pour empêcher que la ville ne fut
pillée ; les foldats du régiment des Gardes
Françoifes , & de celui de Picardie
commençoient à y entrer en foule
quelques grenadiers de la Maiſon ayant
baiffé le (m) pont-levis du grand canal
de l'Efcaut. Je ne fais fi l'hiftoire , dit
Larrey , fournit bien des exemples d'une:
action fi brufque & fi heureufe , & de la
prife , en fi peu de temps , d'une grande
& forte ville qui ne manquoit de rien
(m ) J'ai dit que le grand cours ou canal de
l'Efcaut couloit & fervoit de follé entre la muraille
de la ville & le pâté ; les Moufquetaires ,.
ayant pris le pâté , feroient entrés dans la ville
pêle-mêle avec les fuyards , fi les affiégés n'avoient
pas promptement levé ce pont- levis·
17 FEVRIER. 1763.
pour fa défenfe. Tout en tient du prodige
, ajoute-t-il , & tout enfut attribué
à l'heureufe témérité des Moufquetaires.
Elle fut heureufe , parce que le fens
froid & la prudence acheverent ce que
l'ardeur & le feu du courage avoient
commencé. Tout y caractériſe la vraie
valeur , cette valeur qui éléve l'homme
au-deffus de lui-même , & qui fouvent
le fait triompher contre toute apparence .
& malgré le danger évident où il femble
s'être précipité.
Le 17 Mars 1677 , les Moufquetaires
avoient pris Valenciennes ; le 11 Avril
ils déciderent du gain de la bataille à
Caffel. Notre armée étoit commandée
par Monfieur , frere du Roi ; le Prin
ce d'Orange commandoit celle des ennemis
. Nous les prévînmes au paffage
d'un ruiffeau , & nous enfonçames &
mîmes en fuite les premieres troupes
qui fe préfenterent ; mais nous trouvâmes
aprèsplus de difficulté , dit (n) Peliffon ;
car quelques régimens d'infanterie , &
particulierement celui des gardes duPrince
d'Orange , fe firent tailler en pièces ,
fans que pas un foldat quitát fa place
&fon rang. Notre cavalerie , ajoute- t- il ,
qu'ils attendoient derriere des hayes , les
( a) T. 3.p.231.
18 MERCURE DE FRANCE.
piques baiffées , s'avanca , mais n'ofa
jamais les joindre , jufqu'à ce que les
Moufquetaires , pied à terre , deux bataillons
de Navarre & deux d'Humieres,
les allerent tous tuer , l'épée à la main.
Il dit dans une autre lettre que les Mouf
quetaires (o) étant defcendus de cheval ,
firent des merveilles , mais qu'en fe retirant
pour aller reprendre leurs chevaux,
ilsfaillirent à faire reculer quelques-
uns de nos bataillons qui lesfuivoient
, & qui crurent qu'ils avoient été
repouffés. Atravers cette narration féche
& peu exacte , repréfentons nous les
gardes du Prince d'Orange , foutenus
de deux autres bataillons , ayant devant
eux un foffé & des haies , leur premier
rang compofé de piquiers , & les
autres faifant un feu terrible fur notre
cavalerie qui tente de franchir le foffé
fe rompt deux fois & fe rebute ; on
commande les Moufquetaires , reffource
ordinaire (p) dans ces fortes d'occa-
( 0) T. 3. p. 289.
(p ) Au fiége d'Ypres , en 1678 , a l'attaque
de la contrefcarpe , nos troupes , dit Peliffon 2
( T. 3. p. 337. ) n'allerent point avec leur vigueur
ordinaire ; un détachement des Mousquetaires
ajoute- t-il , de cinquante feulement , rétablit l'affaire
; ilsfe mirent au-devant de tous , fans dire
FEVRIER. 1763. 19
fions ils mettent pied à terre , marchent
, & il femble que le foffé s'eft
applani , que les haies ont difparu devant
eux , & que leur impétueufe célérité
a devancé & rendu fans effet le feu
de l'ennemi ; ils joignent ces coloffes
armés de piques , les enfoncent , les terraffent
& font voir que la véritable
force dépend de la fupériorité de l'ame.
Laiffant enfuite achever la défaite & le
carnage aux bataillons qui les ont fuivis
, ils retournent promptement reprendre
leurs chevaux , & fe montrer
prêts à exécuter les nouveaux ordres
qu'on voudra leur donner. Ils ne tarderent
pas à en recevoir ; ils chargerent
& mirent en fuite ( q ) un corps affez
autre chofe que gare , comme s'il n'eût été queftion
que de paffer quelque chemin . Ils fe jetterent
dans la contrefcarpe , l'épée à la main , & forcerent
l'ennemi de l'abandonner. Ypres capitula le
lendemain .
En 1691 , au fiége de Mons , les deux batailfons
chargés de l'attaque de l'ouvrage à corhe ,
ayant été repouffés & paroiffant rebutés , Louis
XIV dit , avec quelque dépit , qu'il y enverroit
des troupes qui ne reculeroient pas. En effet les
Moufqueraires qu'il y envoya le lendemain , prirent
cet ouvrage.
(q ) Mémoires des expéditions Militaires de la
guerre de Hollande.
20 MERCURE DE FRANCE.
confidérable de cavalerie qui faifoit
différens mouvemens für leur gauche ,
& dont l'objet étoit de s'approcher de
S. Omer (r) & d'y jetter du fecours.
Le lendemain de cette mémorable
journée , Monfieur , en envoyant quelques
ordres aux commandans des deux
Compagnies , leur écrivit qu'elles avoient
ébauché la victoire & donné le branle à
toute l'affaire.
Je ne les fuivrai point aux fiéges d'Ypres
, de Courtrai , de Philifbourg , de
Mons , ( s ) de Namur ; les actions qu'ils
y firent ne méritent pas moins d'être
confacrées dans les faftes militaires de
la nation , que celles que je viens de
rapporter , mais mon deffein n'a pas été
d'entreprendre leur hiftoire , & il ne me
refte qu'à les confidérer dans ces momens
malheureux , ces circonstances fa→
tales qui font peut-être l'épreuve la plus
fure du vrai courage. La bataille de Ra-
( r ) Monfieur affiégeoit S. Omer , & avoit
marché au-devant du Prince d'Orange qui venoit
pour fecourir cette Place.
(s ) A l'attaque de la caffotte , M, de Mau--
pertuis leur dit que fi quelqu'un d'eux , avant
L'action engagée , fe précipitoit & avançoit hors de
fon rang , il avoit ordre de le tuer . le Roisi ayant
remarqué avec une extrême fenfibilité , que leur trop
Lardeur leur étoit quelquefois funefte.
FEVRIER. 1763 . 21
millies ſe donna le 23 Mai 1706, jour de
la Pentecôte. Notre armée étoit de quarante
mille hommes; celle des ennemis(t)
de foixante-cinq mille . LesGardes duRoi ,
les Gendarmes , les Chevaux- Légers
les Moufquetaires & les Grenadiers à
cheval compofoient la premiere ligne
de notre aîle droite ; ( u ) ils percerent
& enfoncerent quatre lignes de l'aîle
gauche des ennemis , firent des priſonniers
& prirent fix piéces de canon ;
mais il n'étoit que trop facile à Milord
Malboroug de leur arracher la victoire
en profitant des mauvaifes difpofitions
qu'avoient faites nos Généraux &
des fautes qu'il firent encore pendant
l'action fix bataillons , avec quelques
régimens de dragons , qu'ils avoient mis
dans le vallon de Tavieres , ne pouvoient
que foiblement protéger & couvrir
le flanc de notre aîle droite : un
marais impraticable entre notre aîle
gauche & l'aile droite de l'ennemi ,
empêchoit qu'elles ne puffent réciproquement
agir l'une contre l'autre : ainfi
Malboroug ne rifquant rien en dégarniffant
cette aîle droite , qui ne pouvoit
( t) Larrey.
(u ) Rapin de Toiras , continuat.
22 MERCURE DE FRANCE.
être attaquée , en tira cinquante eſcadrons
pour fortifier fon aîle gauche ; de
forte que la Maifon du Roi , qui avoit
percé & enfoncé , comme je l'ai dit ,
quatre lignes de cette aîle gauche , vit
tout-à-coup fe former devant elle des
efcadrons tout frais & derriere lefquels
fe rallioient les quatre lignes qu'elle
avoit battues & difperfées. Malboroug
fit en même temps attaquer , par toute
fa réſerve , les fix bataillons que nous
avions dans le vallon de Tavieress ;; ils ne
purent réfifter à la fupériorité du nombre
, & par leur déroute , tout le côté
de notre aile droite fe trouva découvert ;
la cavalerie qui compofoit la feconde
ligne de cette aîle , derriere la Maifon
du Roi , tenta de préfenter le front
en appuyant fur fa droite , & faifant un
mouvement par fa gauche ; mais cette
évolution ne put pas être affez prompte
devant un ennemi qui s'avançoit avec
rapidité & qui la prenoit en flanc ; les
efcadrons les plus proches furent culbutés
; les autres prirent la fuite ; la Maiſon
du Roi , attaquée de front , en flanc &
par derriere , fe fit jour & joignit notre
aile gauche. On voit que tandis que
Malboroug tiroit des troupes de fon
aile droite pour les porter à fon aîle
FEVRIER. 1763 . 23
>
gauche , fi nos généraux en avoient pareillement
tiré de leur aîle gauche pour
fortifier leur aîle droite , & furtout les
fix bataillons qui étoient dans le vallon
de Tavieres il y a toute apparence
que la victoire nous feroit demeurée . On
voit encore , par les relations mêmes
des ennemis , que la perte étoit à-peuprès
égale de part & d'autre ; qu'ils ne
penfoient point à nous pourſuivre; qu'ils
n'auroient donc remporté de toute cette
action que le ftérile honneur d'avoir
gagné le champ de bataille ; que notre
aîle gauche, avec la Maifon du Roi , fit
tranquillement fa retraite & ne fut
point entamée ; que même l'infanterie
& la cavalerie de l'aîle droite , quoique
battues , fe retiroient en affez bon
ordre , ( x ) lorsqu'un accident imprévu
rendit cette journée une des
plus funeftes pour la France ; quelques
chariots ayant rompu dans un
défilé , & le paffage étant embarraffé
elles crurent entendre l'ennemi qui les
pourſuivoit ; la difparution de leurs généraux
& le peu d'eftime qu'elles avoient
pour eux , ajouterent fans doute à cette
terreur panique ; elles fe débandent
& fuyent de tous côtés ; Malboroug
( x) Rapin de Toiras, continuat,
24
MERCURE
DE FRANCE
.
C
averti par les coureurs qu'il avoit en
avant , détache une partie de fa cavalerie
& fes dragons qui tombent fur
ces troupes en défordre , & ne font
des prifonniers que lorfqu'ils font las
de tuer ; bagages , artillerie , caiffons ,
tout fut pris.
Je n'entrerai en aucuns détails fur la
bataille de Malplaquet ; la Maifon du
Roi chargea quatre fois la cavalerie
des ennemis , & quatre fois la plia &
la renverfa fur fon infanterie ; quand
nous abandonnâmes le champ de bataille
, elle fit l'arriere- garde ; c'étoit le
lion bleffé qui fe retire ; dès que l'ennemi
qui nous fuivoit , s'avançoit de
trop près , elle fe retournoit , & auffitôt
il fe replioit. Les Moufquetaires firent
voir dans cette jonrnée à quel
point l'honneur fçait captiver le naturel
& commander au caractère ; cette troupe
qu'on peint fi vive fi ardente
toujours empreffée d'attaquer & frémiffant
d'impatience fous la main qui l'arrête
, refta pendant cinq heures expoſée
au feu d'une baterie de trente Piéces
de canon ; leur contenance parut toujours
ferme & tranquille dans cette
pofition & ces momens critiques où il
n'eft pas même permis de quitter fon
rang
FEVRIER . 1763. 25
rang pour s'élancer contre la foudre qui
s'allume , & n'en être du moins écrasé
qu'en marchant pour l'attaquer ; ce
mouvement fi naturel feroit regardé
comme un inftant de foibleffe ; il faut
refter immobile devant la mort , l'attendre
, l'enviſager , toujours prête à nous
frapper , & frappant fans ceffe autour
de nous. Au fiége de Philisbourg , en
1734 , quand on fit entrer la Maifon du
Roi dans les Lignes , les Moufquetaires
furent encore expofés à une canonade
très-vive , & la foutinrentavec le même
fang froid : cependant nous fortions
d'une longue paix , & la plupart voyoient
la guerre pour la première fois. Pourrions
- nous être avares d'éloges envers
une troupe dont l'honneur & la haute
réputation femblent s'imprimer dans
l'ame d'un jeune homme dès qu'il y
eft entré ? Lorfqu'à Ramillies , à Malplaquet
, à Etinguen , elle ramène fes
débris fanglans que l'ennemi n'oſe attaquer
, nous paroîtra-t-elle moins recommandable
que lorfqu'elle éleve des
trophées à fon Maître dans la plaine
de Fontenoi ?
un Supplément à fes Effais
hiftoriques fur Paris . On étoit étonné
qu'ayant fait mention de tant de palais
& d'hôtels de cette Capitale , il n'eût pas
parlé des deux hôtels des Moufquetaires ;
voici l'article qu'il nous a communiqué .
Quelle clarté , quelle netteté , quel ton
fimple , naturel & facile ! D'autres ont
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
marré ; M. de Saint- Foix peint. D'ail
leurs , il cite fes garans , à chaque fair
qu'il rapporté.
HÔTEL DES DEUX COMPAGNIES
DES MOUSQUETAÍRES .
Un Spartiate vantoit à un étranger
l'intrépidité avec laquelle les jeunes
gens de Sparte combattoient & s'expofoient
à tous les dangers : je ferois étonné
(a) , lui répondit cet étranger , qu'ils
ne cherchaffent pas la mort , attendu la
vie trifte , ennuyeufe & dure qu'ils menent
& que vous menez tous dans votre
république. On ne dira pas que les plaifirs
manquent à Paris ; qu'on y eft trifte
& morne comme à Lacédémone , &
que la nobleffe Françoife n'eft brave
que par mauvaiſe humeur contre la
vie.
9
La première Compagnie des Moufquétaires
fut créée en 1622, Elle fe
diftingua dans toutes les occafions. Ce
fut au pas de Suze , dont elle força les
trois retranchemens , l'épée à la main ,
que Louis XIII , qui y étoit en perfonne
, dit que ce qui lui plaifoit tou-
( a ) Vid. Craggium de Republ. Laced. Lib. 3.
Inftit. 8.
FEVRIER. 1763 . 7
jours dans fes Moufquetaires , c'étoit
cette gayeté célére avec laquelle ils marchoient
à tout ce qu'on leur difoit d'attaquer.
A la bataille des Dunes , le grand
Condé , qui fervoit alors contre la
France , les fit charger quatre fois par
des corps bien fupérieurs en nombre
fans pouvoir les dépofter du terrein
qu'ils occupoient.
La feconde Compagnie ne fut mife
fur le même pied que la première , & le
Roi ne s'en déclara le Capitaine qu'en
1665 .
2
La guerre entre la France & l'Efpagne
ayant recommencé en 1667`, à
Poccafion des droits de la Reine , les
Moufquetaires fuivirent le Roi en Flandres
, & continuerent d'y faire le fervice
à pied & à cheval à tous les fiéges. A
celui de Lille ils furent commandés
pour l'attaque de la demie-lune & l'emporterent
en moins d'un quart-d'heure .
Le lendemain le Gouverneur battit la
chamade ; & lorfque la capitulation fut
fignée , & que les Moufquetaires fe
furent emparés de la porte qu'il livroit ,
il fut étonné de voir que la plupart
étoient des jeunes gens de dix - fept , dixhuit
ou vingt ans .
En 1668 ils marcherent en Franche-
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Comté : Dole fut la feule ville qui parut
vouloir foutenir un fiége ; mais à peine
avions -nous ouvert la tranchée
, que
trente ou quarante Moufquetaires (b)fe
jetterent dans le chemin couvert ; le
grand Condé arriva dans l'inftant &
voyant que leur audacieufe témérité en
avoit impofé à l'ennemi qui fuyoit , il
les fit foutenir par de l'infanterie &
réuffir dans une attaque où ils auroient
dû payer de leurs vies l'imprudence de
leur courage. Dole fe rendit le lendemain
.
,
En 1669 , Louis XIV joignit un
détachement de cent Moufquetaires aux
autres troupes qu'il envoyoit en Candie.
Ils fe fignalerent par tous les efforts
de la plus grande valeur dans la fortie
que fit le Duc de Navailles , & où la
cavalerie Turque fut mife dans une entiere
déroute . Deux jours après , ils défendirent
la brêche du côté de la Sabionnaire
, & repoufferent les Turcs à
tous les affauts qu'ils y donnerent. Deux
Maréchaux des logis & trente Moufquetaires
y furent bleffés , & deux Brigadiers
tués.
En. 1672 Louis XIV déclara la guerre
( b ) Journal de la conquête de la Franche- Comté
en 1668 .
FEVRIER. 1763. 9
la Hollande , & le 12 Juin les Moufquetaires
pafferent le Rhin à la nage
avec les autres efcadrons de la Maiſon.
Au fiége de Maſtrick , en 1673 , la
premiere Compagnie fut commandée
pour l'attaque de la demie-lune féche ,
tandis que la feconde attaqueroit les paliffades
entre cette demie-lune & l'ouvrage
à corne. On donne le fignal , elles
marchent ; & malgré la vigoureuſe réfiftance
de l'ennemi , malgré le feu des
fournaux qu'il fait jouer & les éclats terribles
des grenades qu'il jette fans ceffe ,
ces ouvrages furent emportés prefqu'en
même temps . L'action du lendemain fut
encore plus vive & plus meurtrière ; on
croyoit les logemens affurés & les
Moufquetaires étoient rentrés dans le
camp ;l'ennemi fit jouer tout-à- coup un
fourneau que nous n'avions pas découvert
dans la demie-lune ; on. dut crain --
dre qu'il n'y en eût d'autres. Farjaux ,
Gouverneur de la Place , qui s'étoit mis
à la tête des meilleures , troupes de fa
garnifon , profitant de ce moment d'al-
Farme , rentra dans cet ouvrage , en
chaffa nos foldats on commanda de
nouveau les Moufquétaires (c) pour le
2*
( o) Relation du Duc de Montmouth à Charles
II. Recueil depièces . p . 139.
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
reprendre , & ils le reprirent ; mais
après un combat des plus fanglans &
des plus opiniâtres ; cinquante-trois
Moufquetaires y furent bleffés , trente .
fept tués avec le Comte d'Artagnan
Commandant de la première Compagnie.
Les Moufquetaires qui en revinrent
, dit Peliffon ( d ) , avoient tous
leurs épées fanglantes jufqu'aux gardes
, & fauffées des coups qu'ils avoient
donnés .
Deux fortes barricades & un retranchement
autour de l'Eglife de S. Etienne
, défendoient les approches de la citadelle
de Befançon ; les Moufquetaires ,
le 20 Mai 1674 , à dix heures du matin ,
marchent deux cens pas à découvert
fous tout le feu du canon & de la moufqueterie
de l'ennemi , forcent ces deux
barricades & ce retranchement , &
mettent nos travailleurs en état de commencer
le logement fur le glacis .
Louis XIV, le 21 Avril 1676, affiégea
Condé , une des plus fortes places du
Hainaut ; le prince d'Orange marcha
auffitôt pout la fecourir ; la communication
entre nos quartiers étoit très-difficile
à caufe de l'inondation , & nos
lignes embraffoient une fi grande éten-
( d ) T. 1. p. 325.
9
FEVRIER. 1763. 11
,
due de terrein , qu'il n'étoit pas poffible
de les défendre contre une armée , fut
elle-même bien inférieure à la nôtre ;
il falloit donc , ou marcher au devant de
l'ennemi & le combattre , ou preffer le
fiége par une attaque fi vive , que la
place fut obligée de fe rendre avant l'arrivée
du fecours. La nuit du 25 au 26
Avril , les deux Compagnies des Moufquetaires
, à la tête de plufieurs détachemens
d'infanterie , furent commandées
pour cette attaque ; fi jamais leur
valeur & l'émulation qu'elle infpire ;
ont rendu un fervice important , ce fut
en cette occafion : un jour de plus ou
de moins , dit Peliffon (e) , étoit de la
plus grande conféquence dans la conjoncture
des chofes ; ainfi les nôtres
ajoute-t-il , avoient ordre de ne fe point
arrêter , s'il fe pouvoit , que tout nefût
emporté. Tout le fut , les paliffades , le
foffé , la contrefcarpe , l'ouvrage avancé
, la feconde contrefcarpe avec des
redoutes fur fes angles faillans , & des
fourneaux au-deffous , les deux baſtions
détachés & leur courtine ; l'ennemi ,
dans aucun de ces ouvrages , ne put
foutenir l'impétuofité de nos affauts ;
( e) T. 3. p. 20 & 21 .
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
les (f) Moufquetaires , fuivis des Grenadiers
des régimens d'Artois & du
Maine , pénétrerent jufques dans lá
baffe ville ; le Gouverneur confterné fit
battre la chamade , envoya promptement
des ôtages , & fe rendit à difcrétion.
Dans ces différentes attaques , qui
furent fi vives qu'elles femblerent n'en
faire qu'une , il n'y eut qu'onze Moufquetaires
tués , & dix-fept bleffés ; la
Hoguette , Enfeigne de la premiere
Compagnie , y reçut un coup de pique
dans la cuiffe ; un des fourneaux fit
fauter Jauvelle , Capitaine-Lieutenant
de la feconde , & de Vins Sous- Lieutenant
; il en furent quittes pour quelques
meurtriffures.
De bonnes fortifications & bien entretenues
, des munitions de guerre &
des vivres en abondance ; une artillerie
des plus formidables für les remparts
& dans chaque ouvrage ; trois à quatre
mille hommes de garnifon ; la haine
des bourgeois contre la France , & leur
affection pour le gouvernement Efpagnol
tout fembloit annoncer que le
fiége de Valenciennes feroit long , pénible
& très-meurtrier. Le côté de la
( fJourna! du Maréchald'Humieres. Recueil de
pieces . p. 147.
FEVRIER. 1763. 13
étoit
ville qu'embraffoit notre attaque ,
défendu par une demie-lune à droite ,
& une autre à gauche , en avant d'un
ouvrage couronné , paliffadé , fraizé
& dont le foffé étoit coupé de plufieurs
traverſes. Dans cet ouvrage couronné ,
il y avoit encore une demie - lune avec
un bon foffé , le tout bien revêtu ; audelà
de cette demie-lune , un bras de
l'Eſcaut ; enfuite un ouvrage apellé le
pâté , & enfin le grand cours de l'Efcaut
, profond , rapide , coulant &
fervant de foflé entre le pâté & la muraille
de la ville dont les remparts , beaux
& larges , protégeoient par leur canon ,
& celui de deux baftions , toutes ces
défenſes extérieures . Le 9 Mars 1677
on avoit ouvert la tranchée. Le 16 au
foir , les Moufquetaires furent commandés
avec (g ) les Grenadiers de la Maifon
, & de gros détachemens du régiment
des Gardes & de celui de Picardie.
Le 17 , à neuf heures du matin ,
ils marcherent à l'attaque de l'ouvrage (h)
(g ) Les Grenadiers à Cheval , créés à la fin de
l'année 1676 , & unis à la Maifon du Roi. Cette
Compagnie ne fut d'abord que de quatre-vingtquatre
Maîtres . On les appelloit les Riotors du
nom de leur commandant.
( h) On palla derrière les deux demies- lunes
14 MERCURE DE FRANCE.
peu couronné , & l'emporterent en affez
de temps. Bientôt après , dit Peliffon
le Roi, à leurs habits rouges , diftingua
fort bien fes Moufquetaires (i) qui étoient
dans la demie-lune enfermée dans l'ouvrage
couronné ; cela paroiſſoit incroyable
, ajoute-t-il , car l'ordre étoit de fe
loger dans l'ouvrage couronné & de
s'arrêter là ; de quoi le Roi fe contentoit
pour cette fois. Si ce commencement
d'action parut incroyable , on dut être
encore bien plus étonné de la fuite. Il y
avoit , fur le petit bras de l'Eſcaut , un
pont qui communiquoit de cette demie
-lune au pâté , & à l'entrée de ce
pont , une barriere de groffes piéces de
bois pointues , avec un guichet au milieu
où il ne pouvoit paffer qu'un homme à la
fois. Tandis qu'une partie de ceux des
Moufquetaires qui y arriverent les premiers,
tâchoit d'en forcer l'entrée , les
autres monterent au haut de la barriere ,
bravant les coups de piques & de fufils ,
& fauterent de l'autre côté , l'épée à la
main ; l'ennemi épouvanté s'enfuit
avancées , fans les attaquer , parce qu'elles tomboient
d'elles- mêmes , & qu'on en devenoit les
maîtres en prenant l'ouvrage couronné qui les
dominoit.
( i ) T. 3. p. 172 .
FEVRIER. 1763. 15
.
abandonnant la défenfe du guichet ; on
le pourfuit fur le pont , on arrive au
pâté , on attaque cet ouvrage , & il fut
auffi rapidement emporté que l'ouvrage
couronné & la demie-lune ; mais on
alloit y être infailliblement écrasé par le
canon du rempart ; les Moufquetaires (k)
blancs apperçurent une petite porte qu'ils
enfoncerent ( 1) , & ils virent un
efcalier dérobé , pratiqué dans l'épaiffeur
du mur , & par lequel ils monterent
au haut du pâté ; ils y trouverent
une autre porte qui donnoit entrée dans
une galerie , conftruite fur le grand canal
de l'Efcaut , & qui les conduifit au
rempart , d'où ils defcendirent dans la
ville & enfilerent une rue au milieu
de laquelle étoit un pont fur un troifiéme
bras de l'Efcaut qui la traverſoit.
Moiffac , cornette , & la Barre , maréchal
des logis , qui étoient à leur tête
en logerent une partie dans les maifons
les plus proches , afin qu'ils puffent , des
fenêtres , protéger par leur feu ceux qui
défendroient le pont , & qui le défendirent
en effet avec une valeur incroyable
; la cavalerie de la garniſon ,
( k ) Ibid. 192 .
( 4 ) On les appelloit alors ainſi , à cauſe de
leurs chevaux blancs.
16 MERCURE DE FRANCE.
qui les affaillit jufqu'à trois fois , ne put
jamais les ébranler ni les enfoncer , mal--
gré leur petit nombre ; l'infanterie pou--
voit venir les prendre par derriere , en
paffant par le rempart ; mais elle y trouva
la plus grande partie des Moufquetaires
noirs , & les Grenadiers de la :
Maifon , qui la repoufferent vigoureufement.
La bourgeoifie s'étonnoit ;
l'Hôtel-de-Ville s'affembloit ; on entra
en quelque pour-parler avec Moiffac
qui reçut & donna des ôtages ; on députa
vers le Roi ; il en étoit temps
pour empêcher que la ville ne fut
pillée ; les foldats du régiment des Gardes
Françoifes , & de celui de Picardie
commençoient à y entrer en foule
quelques grenadiers de la Maiſon ayant
baiffé le (m) pont-levis du grand canal
de l'Efcaut. Je ne fais fi l'hiftoire , dit
Larrey , fournit bien des exemples d'une:
action fi brufque & fi heureufe , & de la
prife , en fi peu de temps , d'une grande
& forte ville qui ne manquoit de rien
(m ) J'ai dit que le grand cours ou canal de
l'Efcaut couloit & fervoit de follé entre la muraille
de la ville & le pâté ; les Moufquetaires ,.
ayant pris le pâté , feroient entrés dans la ville
pêle-mêle avec les fuyards , fi les affiégés n'avoient
pas promptement levé ce pont- levis·
17 FEVRIER. 1763.
pour fa défenfe. Tout en tient du prodige
, ajoute-t-il , & tout enfut attribué
à l'heureufe témérité des Moufquetaires.
Elle fut heureufe , parce que le fens
froid & la prudence acheverent ce que
l'ardeur & le feu du courage avoient
commencé. Tout y caractériſe la vraie
valeur , cette valeur qui éléve l'homme
au-deffus de lui-même , & qui fouvent
le fait triompher contre toute apparence .
& malgré le danger évident où il femble
s'être précipité.
Le 17 Mars 1677 , les Moufquetaires
avoient pris Valenciennes ; le 11 Avril
ils déciderent du gain de la bataille à
Caffel. Notre armée étoit commandée
par Monfieur , frere du Roi ; le Prin
ce d'Orange commandoit celle des ennemis
. Nous les prévînmes au paffage
d'un ruiffeau , & nous enfonçames &
mîmes en fuite les premieres troupes
qui fe préfenterent ; mais nous trouvâmes
aprèsplus de difficulté , dit (n) Peliffon ;
car quelques régimens d'infanterie , &
particulierement celui des gardes duPrince
d'Orange , fe firent tailler en pièces ,
fans que pas un foldat quitát fa place
&fon rang. Notre cavalerie , ajoute- t- il ,
qu'ils attendoient derriere des hayes , les
( a) T. 3.p.231.
18 MERCURE DE FRANCE.
piques baiffées , s'avanca , mais n'ofa
jamais les joindre , jufqu'à ce que les
Moufquetaires , pied à terre , deux bataillons
de Navarre & deux d'Humieres,
les allerent tous tuer , l'épée à la main.
Il dit dans une autre lettre que les Mouf
quetaires (o) étant defcendus de cheval ,
firent des merveilles , mais qu'en fe retirant
pour aller reprendre leurs chevaux,
ilsfaillirent à faire reculer quelques-
uns de nos bataillons qui lesfuivoient
, & qui crurent qu'ils avoient été
repouffés. Atravers cette narration féche
& peu exacte , repréfentons nous les
gardes du Prince d'Orange , foutenus
de deux autres bataillons , ayant devant
eux un foffé & des haies , leur premier
rang compofé de piquiers , & les
autres faifant un feu terrible fur notre
cavalerie qui tente de franchir le foffé
fe rompt deux fois & fe rebute ; on
commande les Moufquetaires , reffource
ordinaire (p) dans ces fortes d'occa-
( 0) T. 3. p. 289.
(p ) Au fiége d'Ypres , en 1678 , a l'attaque
de la contrefcarpe , nos troupes , dit Peliffon 2
( T. 3. p. 337. ) n'allerent point avec leur vigueur
ordinaire ; un détachement des Mousquetaires
ajoute- t-il , de cinquante feulement , rétablit l'affaire
; ilsfe mirent au-devant de tous , fans dire
FEVRIER. 1763. 19
fions ils mettent pied à terre , marchent
, & il femble que le foffé s'eft
applani , que les haies ont difparu devant
eux , & que leur impétueufe célérité
a devancé & rendu fans effet le feu
de l'ennemi ; ils joignent ces coloffes
armés de piques , les enfoncent , les terraffent
& font voir que la véritable
force dépend de la fupériorité de l'ame.
Laiffant enfuite achever la défaite & le
carnage aux bataillons qui les ont fuivis
, ils retournent promptement reprendre
leurs chevaux , & fe montrer
prêts à exécuter les nouveaux ordres
qu'on voudra leur donner. Ils ne tarderent
pas à en recevoir ; ils chargerent
& mirent en fuite ( q ) un corps affez
autre chofe que gare , comme s'il n'eût été queftion
que de paffer quelque chemin . Ils fe jetterent
dans la contrefcarpe , l'épée à la main , & forcerent
l'ennemi de l'abandonner. Ypres capitula le
lendemain .
En 1691 , au fiége de Mons , les deux batailfons
chargés de l'attaque de l'ouvrage à corhe ,
ayant été repouffés & paroiffant rebutés , Louis
XIV dit , avec quelque dépit , qu'il y enverroit
des troupes qui ne reculeroient pas. En effet les
Moufqueraires qu'il y envoya le lendemain , prirent
cet ouvrage.
(q ) Mémoires des expéditions Militaires de la
guerre de Hollande.
20 MERCURE DE FRANCE.
confidérable de cavalerie qui faifoit
différens mouvemens für leur gauche ,
& dont l'objet étoit de s'approcher de
S. Omer (r) & d'y jetter du fecours.
Le lendemain de cette mémorable
journée , Monfieur , en envoyant quelques
ordres aux commandans des deux
Compagnies , leur écrivit qu'elles avoient
ébauché la victoire & donné le branle à
toute l'affaire.
Je ne les fuivrai point aux fiéges d'Ypres
, de Courtrai , de Philifbourg , de
Mons , ( s ) de Namur ; les actions qu'ils
y firent ne méritent pas moins d'être
confacrées dans les faftes militaires de
la nation , que celles que je viens de
rapporter , mais mon deffein n'a pas été
d'entreprendre leur hiftoire , & il ne me
refte qu'à les confidérer dans ces momens
malheureux , ces circonstances fa→
tales qui font peut-être l'épreuve la plus
fure du vrai courage. La bataille de Ra-
( r ) Monfieur affiégeoit S. Omer , & avoit
marché au-devant du Prince d'Orange qui venoit
pour fecourir cette Place.
(s ) A l'attaque de la caffotte , M, de Mau--
pertuis leur dit que fi quelqu'un d'eux , avant
L'action engagée , fe précipitoit & avançoit hors de
fon rang , il avoit ordre de le tuer . le Roisi ayant
remarqué avec une extrême fenfibilité , que leur trop
Lardeur leur étoit quelquefois funefte.
FEVRIER. 1763 . 21
millies ſe donna le 23 Mai 1706, jour de
la Pentecôte. Notre armée étoit de quarante
mille hommes; celle des ennemis(t)
de foixante-cinq mille . LesGardes duRoi ,
les Gendarmes , les Chevaux- Légers
les Moufquetaires & les Grenadiers à
cheval compofoient la premiere ligne
de notre aîle droite ; ( u ) ils percerent
& enfoncerent quatre lignes de l'aîle
gauche des ennemis , firent des priſonniers
& prirent fix piéces de canon ;
mais il n'étoit que trop facile à Milord
Malboroug de leur arracher la victoire
en profitant des mauvaifes difpofitions
qu'avoient faites nos Généraux &
des fautes qu'il firent encore pendant
l'action fix bataillons , avec quelques
régimens de dragons , qu'ils avoient mis
dans le vallon de Tavieres , ne pouvoient
que foiblement protéger & couvrir
le flanc de notre aîle droite : un
marais impraticable entre notre aîle
gauche & l'aile droite de l'ennemi ,
empêchoit qu'elles ne puffent réciproquement
agir l'une contre l'autre : ainfi
Malboroug ne rifquant rien en dégarniffant
cette aîle droite , qui ne pouvoit
( t) Larrey.
(u ) Rapin de Toiras , continuat.
22 MERCURE DE FRANCE.
être attaquée , en tira cinquante eſcadrons
pour fortifier fon aîle gauche ; de
forte que la Maifon du Roi , qui avoit
percé & enfoncé , comme je l'ai dit ,
quatre lignes de cette aîle gauche , vit
tout-à-coup fe former devant elle des
efcadrons tout frais & derriere lefquels
fe rallioient les quatre lignes qu'elle
avoit battues & difperfées. Malboroug
fit en même temps attaquer , par toute
fa réſerve , les fix bataillons que nous
avions dans le vallon de Tavieress ;; ils ne
purent réfifter à la fupériorité du nombre
, & par leur déroute , tout le côté
de notre aile droite fe trouva découvert ;
la cavalerie qui compofoit la feconde
ligne de cette aîle , derriere la Maifon
du Roi , tenta de préfenter le front
en appuyant fur fa droite , & faifant un
mouvement par fa gauche ; mais cette
évolution ne put pas être affez prompte
devant un ennemi qui s'avançoit avec
rapidité & qui la prenoit en flanc ; les
efcadrons les plus proches furent culbutés
; les autres prirent la fuite ; la Maiſon
du Roi , attaquée de front , en flanc &
par derriere , fe fit jour & joignit notre
aile gauche. On voit que tandis que
Malboroug tiroit des troupes de fon
aile droite pour les porter à fon aîle
FEVRIER. 1763 . 23
>
gauche , fi nos généraux en avoient pareillement
tiré de leur aîle gauche pour
fortifier leur aîle droite , & furtout les
fix bataillons qui étoient dans le vallon
de Tavieres il y a toute apparence
que la victoire nous feroit demeurée . On
voit encore , par les relations mêmes
des ennemis , que la perte étoit à-peuprès
égale de part & d'autre ; qu'ils ne
penfoient point à nous pourſuivre; qu'ils
n'auroient donc remporté de toute cette
action que le ftérile honneur d'avoir
gagné le champ de bataille ; que notre
aîle gauche, avec la Maifon du Roi , fit
tranquillement fa retraite & ne fut
point entamée ; que même l'infanterie
& la cavalerie de l'aîle droite , quoique
battues , fe retiroient en affez bon
ordre , ( x ) lorsqu'un accident imprévu
rendit cette journée une des
plus funeftes pour la France ; quelques
chariots ayant rompu dans un
défilé , & le paffage étant embarraffé
elles crurent entendre l'ennemi qui les
pourſuivoit ; la difparution de leurs généraux
& le peu d'eftime qu'elles avoient
pour eux , ajouterent fans doute à cette
terreur panique ; elles fe débandent
& fuyent de tous côtés ; Malboroug
( x) Rapin de Toiras, continuat,
24
MERCURE
DE FRANCE
.
C
averti par les coureurs qu'il avoit en
avant , détache une partie de fa cavalerie
& fes dragons qui tombent fur
ces troupes en défordre , & ne font
des prifonniers que lorfqu'ils font las
de tuer ; bagages , artillerie , caiffons ,
tout fut pris.
Je n'entrerai en aucuns détails fur la
bataille de Malplaquet ; la Maifon du
Roi chargea quatre fois la cavalerie
des ennemis , & quatre fois la plia &
la renverfa fur fon infanterie ; quand
nous abandonnâmes le champ de bataille
, elle fit l'arriere- garde ; c'étoit le
lion bleffé qui fe retire ; dès que l'ennemi
qui nous fuivoit , s'avançoit de
trop près , elle fe retournoit , & auffitôt
il fe replioit. Les Moufquetaires firent
voir dans cette jonrnée à quel
point l'honneur fçait captiver le naturel
& commander au caractère ; cette troupe
qu'on peint fi vive fi ardente
toujours empreffée d'attaquer & frémiffant
d'impatience fous la main qui l'arrête
, refta pendant cinq heures expoſée
au feu d'une baterie de trente Piéces
de canon ; leur contenance parut toujours
ferme & tranquille dans cette
pofition & ces momens critiques où il
n'eft pas même permis de quitter fon
rang
FEVRIER . 1763. 25
rang pour s'élancer contre la foudre qui
s'allume , & n'en être du moins écrasé
qu'en marchant pour l'attaquer ; ce
mouvement fi naturel feroit regardé
comme un inftant de foibleffe ; il faut
refter immobile devant la mort , l'attendre
, l'enviſager , toujours prête à nous
frapper , & frappant fans ceffe autour
de nous. Au fiége de Philisbourg , en
1734 , quand on fit entrer la Maifon du
Roi dans les Lignes , les Moufquetaires
furent encore expofés à une canonade
très-vive , & la foutinrentavec le même
fang froid : cependant nous fortions
d'une longue paix , & la plupart voyoient
la guerre pour la première fois. Pourrions
- nous être avares d'éloges envers
une troupe dont l'honneur & la haute
réputation femblent s'imprimer dans
l'ame d'un jeune homme dès qu'il y
eft entré ? Lorfqu'à Ramillies , à Malplaquet
, à Etinguen , elle ramène fes
débris fanglans que l'ennemi n'oſe attaquer
, nous paroîtra-t-elle moins recommandable
que lorfqu'elle éleve des
trophées à fon Maître dans la plaine
de Fontenoi ?
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Résumé : HÔTEL DES DEUX COMPAGNIES DES MOUSQUETAIRES.
Un supplément aux Essais historiques sur Paris de M. de Saint-Foix a été publié, incluant un article sur les hôtels des Mousquetaires. L'auteur de ce texte salue la clarté et la précision de Saint-Foix, qui cite toujours ses sources. L'article aborde les deux compagnies des Mousquetaires, créées en 1622 et 1665. La première compagnie se distingua notamment au siège de Suze et à la bataille des Dunes. En 1667, lors de la guerre entre la France et l'Espagne, les Mousquetaires suivirent le roi en Flandres et participèrent à plusieurs sièges, comme ceux de Lille et de Dole. En 1669, ils combattirent en Candie aux côtés du duc de Navailles. En 1672, ils traversèrent le Rhin à la nage lors de la guerre contre la Hollande et participèrent à divers sièges, tels que ceux de Mastrick et de Besançon. En 1676, ils assiégèrent Condé et en 1677, Valenciennes, où ils montrèrent une grande bravoure et une stratégie efficace, permettant la prise rapide de la ville. Les Mousquetaires se distinguèrent par leur bravoure et leur discipline. Le 17 mars 1677, ils prirent Valenciennes et le 11 avril, ils jouèrent un rôle crucial dans la bataille de Cassel, où ils chargèrent à pied et repoussèrent les troupes ennemies malgré une forte résistance. Leur intervention permit de renverser le cours de la bataille. Ils se distinguèrent également lors des sièges d'Ypres, de Courtrai, de Philisbourg, de Mons et de Namur. Lors de la bataille de Ramillies en 1706, ils perçèrent les lignes ennemies mais furent finalement repoussés en raison de mauvaises dispositions stratégiques. À Malplaquet, ils montrèrent une grande discipline en restant immobiles sous le feu ennemi pendant cinq heures. Leur courage et leur dévouement furent également notables lors du siège de Philisbourg en 1734. Le texte met en avant leur valeur et leur capacité à surmonter les dangers, illustrant ainsi leur rôle essentiel dans les victoires militaires françaises.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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20
p. 30-47
AZAKIA, ANECDOTE HURONNE.
Début :
LES anciens habitans du Canada furent tous Sauvages, & l'étoient dans [...]
Mots clefs :
Point, Sauvage, Iroquois, Peine, Époux, Songe, Ennemi, Femmes, Hurons
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texteReconnaissance textuelle : AZAKIA, ANECDOTE HURONNE.
LEES anciens habitans du Canada furent
tous Sauvages , & l'étoient dans
toute la rigueur du terme. Rien ne le
prouve mieux que la deftinée de certains
François , qui aborderent les premiers
dans cette partie du nouveau monde.
Ils furent mangés par ces hommes
qu'ils prétendoient humanifer & polir.
De nouvelles tentatives eurent un fuccès
plus heureux . On fepouffa les Sauvages
dans l'intérieur du continent : on
conclut avec eux des traités de paix, toujours
mal obfervés : on fit naître chez
eux des befoins qui leur rendirent notre
joug néceffaire. Notre eau -de - vie , notre
tabac firent fans peine , ce que nos
armes euffent opéré plus difficilement.
Bien-tôt la confiance devint réciproque
, & les forêts du Canada furent auffi
librement frequentées par leurs nouveaux
hôtes , que par ceux qu'elles avoient
vû naître .
Elles l'étoient fouvent auffi par des
femmes & des filles Sauvages à qui la
rencontre d'un François ne caufoit nulle
JUILLET. 1763. 31
frayeur. Prèfque toutes ces femmes font
belles , & certainement leur beauté ne
doit rien aux preftiges de l'art . Il n'influe
guères davantage fur leur conduite.
Leur caractère eft naturellement
doux , leur humeur gaie ; elles rient de
la maniere la plus agréable & la plus
attrayante. Elles ont un penchant décidé
pour l'amour , penchant qu'une fille
dans ces Contrées peut fuivre , & fuit
toujours fans fcrupule , fans craindre nul
reproche. Il n'en eft pas ainfi d'une femme
: elle fe doit toute entière à celui
qu'elle a époufé ; & ce qui n'eft . pas
moins digne de remarque , elle remplit
exactement ce devoir,
Une héroïne de cette claffe , & qui
étoit née parmi les Hurons , s'égara un
jour dans une forêt voifine des terres
qu'ils habitent. Elle fut furprife par un
-Soldat François , qui ne daigna point
s'informer fi elle étoit fille ou femme.
Il fe fentoit d'ailleurs , peu difpofé à refpecter
les droits d'un époux Huron . Les
cris que pouffoit la jeune Sauvage , en
fe défendant , attirerent vers cet endroit
le Baron de Saint- Caftins , Officier dans
les troupes du Canada . Il n'eut
pas de
peine à obliger le Soldat de s'éloigner.
Mais celle qu'il venoit de fecourir avoit
Biy
32 MERCURE DE FRANCE.
tant de charmes que cet homme lui parut
excufable . Il fut lui-même tenté d'exiger
le falaire de fa démarche . Il s'y prit
d'une maniere glus engageante que fon
devancier , & ne réuffit pas mieux. L'ami
qui eft devant mes yeux m'empêche de
te voir lui dit la Huronne. C'eft la
phrafe fauvage , pour s'exprimer qu'on
a un mari , & qu'on ne veut abfolument
point lui manquer. Cette phraſe
n'eft pas un vain formulaire ; elle renferme
un refus décifif, & eft commune à
toutes les femmes de ces Nations Barbares
, que notre voifinage & nos
exemples n'ont jamais pu civilifer.
Saint-Caftins , à qui la langue & les
ufages des Hurons étoient familiers , vit
d'abord qu'il n'avoit plus rien à prétendre
, & cette perfuafion rapella toute fa
générofité. Il fe borne donc à accompagner
la belle Sauvage , qui n'étoit venue
que par cas fortuit dans ce bois , &
qui craignoit de nouvelles rencontres .
Chemin faifantil en reçut toutes les marques
de reconnoiffance poffibles , fi on
en excepte celle qu'il avoit d'abord voulu
éxiger.
Au bout de quelque tems Saint- Caf
tins eft infulté par un de fes Confrères,
lui fait un appel , & le tue. L'Officier
JUILLET. 1763. 33
mort étoit neveu du Gouverneur Général
de la Colonie , & ce Gouverneur
étoit auffi abfolu que vindicatif. S .... .
C. ... n'eut d'autre parti à prendre que
la fuite. On préfuma qu'il s'étoit retiré
chez les Anglois de la nouvelle Yorck ,
chofe effectivement très - vraisemblable.
Cependant il n'en fit rien . Perfuadé qu'il
trouveroit un afyle également für parmi
les Hurons , ce fut à eux qu'il donna
la préférence.
Le defir de revoir. Azakia , ( c'eft le
nom de la Sauvage qu'il avoit fecourue ).
entra pour beaucoup dans ce choix . Elle
reconnut d'abord fon libérateur. Sa joie
fut extrême de le retrouver , & elle la lui
témoigna auffi naïvement qu'elle avoit
réfifté à fes attaques. Le Sauvage dont
elle étoit la femme , & qui fe nommoit
Ouabi , fit le même accueil à Saint-Caf
tins. Ce dernier l'inftruifit du motif de
fa fuite . Le Grand- Efprit foit loué , de
t'avoir conduit parmi nous , reprit le
Huron ! Ce corps , ajoûta-t-il , en portant
la main fur fon eftomach , ce corps
te fervira de barrière , & ce cafle - tête
écartera , ou térraffera tes ennemis . Ma'
cabannefera la tienne : tu verras journellement
le grand Aftre reparoître & nous
quitter , fans que rien te manque , ni
puiffe te nuire.
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Saint- Caftins lui déclara qu'il vouloit
abfolument vivre comme eux
c'eft- à-dire partager leurs travaux ,
leurs
guerres , leurs ufages ; en un mot devenir
Huron : aveu qui redoubla la joie
d'Ouabi. Ce Sauvage tenoit le premier
rang parmi fes femblables ; il étoit leur
Grand Chef , dignité qu'il ne devoit
qu'à fon courage & à fes fervices. If
avcit d'autres Chefs fous lui & offrit
une de ces Places à Saint- Caftins qui
n'accepta que le rang. de fimple guerrier.
LesHurons étoient alors en guerre avec
les Iroquois. Il fut queftion de tenter
une entreprife contre ces derniers . Saint-
Caftins voulut être de cette expédition
& y combattit en Huron déclaré . Mais
il fut bleffé dangereufement. On le
porta , non fans peine , jufques dans la
maifon d'Ouabi fur une efpéce de brancard.
A cette vue Azakia parut accablée
de douleur. Mais elle ne ſe borna
point à le plaindre ; elle fongea à lui
prodiguer les foins & les fecours. Elle
avoit plufieurs Efclaves à fes ordres &
ne fe repofoit que fur elle - même de
ce qui pouvoit tendre au foulagement
de fon hôte. Son activité égaloit fes inquiétudes.
On eût dit que c'étoit une
Amante qui veilloit fur les jours de fon
rapJUILLET.
1763. 35
Amant. Un François ne pouvoit manquer
d'en tirer les conféquences les plus
flateufes , & c'eft ce que fit d'abord
Saint-Caftins. Ses defirs & fes efpérances
renaiffoient avec fes forces . Un feul
point dérangeoit un peu fes vues : c'étoient
les fervices & les attentions d'Ouabi.
Pouvoit-il le tromper fans joindre
l'ingratitude à la perfidie ? Mais, reprenoit
Saint- Caftins , le bon Ouabi n'eft qu'un
Sauvage feroit- il plus vétillard fur cet
article que beaucoup d'honnêtes gens de
notre Europe ? Cette raifon , qui n'en
étoit pas une , parut très-folide à l'amoureux
François. Il renouvella fes
tendres avances , & fut furpris d'éffuyer
de nouveaux refus. Arrête ! Celario
( c'eſt le nom fauvage qu'on avoit donné
à Saint- Caftins ) arrête , lui dit Azakia
: les tronçons de la baguette que
j'ai rompu avec Ouabi n'ont pas encore
été réduits en cendres. Une partie reſte
encore en fon pouvoir & l'autre au
mien. Tant qu'ils fubfifteront , je ſuis à
Jui & ne puis être à toi. Ce difcours prononcé
d'un ton ferme , déconcerta un
peu Saint- Caftins. Il n'ofoit prèſque
plus infifter & tomba dans une trifte
rêverie. Azakia en fut touchée. Que
faire? lui dit- elle ; je ne puis devenir ta
B
vj
36 MERCURE DE FRANCE.
compagne qu'en ceffant d'être celle
d'Ouabi ; & je ne puis quitter Ouabi
fans lui caufer la trifteffe que tu éprouves
toi- même . Réponds - moi , l'a-t-il mérité
? Non ! s'écria vivement Célario
non! il mérite fur moi toute préférence
; mais il faut que j'abandonne & fa
demeure & même cette habitation . Ce
n'eft qu'en ceffant de voir Azakia que
je puis ceffer d'être ingrat envers Ouabi.
Ces mots firent palir la jeune fauvage.
Ses larmes coulerent prèſque
auffi -tôt , & elle ne chercha point à
les cacher. Ah ! ingrat Célario , s'écriat-
elle , en fanglottant & lui preffant les
mains entre les fiennes , ingrat Célario !
eft-il bien vrai que tu veuilles quitter
ceux à qui tu es plus cher que la lumière
du grand Aftre ? Que t'avonsnous
fait pour nous abandonner ? Te
manque - t - il quelque chofe ? Ne me
vois-tu pas fans ceffe à tes côtés comme
l'Efclave qui n'attend que le fignal
pour obéir ? Pourquoi veux-tu qu'Azakia
meure de triftefle ? Tu ne peux
la quitter fans emporter fon âme elle
eft à toi , comme fon corps à Ouabi....
L'arrivée de ce dernier empêcha Saint-
Caftins de répondre . Pour Azakia , elle
" Continuoit à pleurer fans fe contrain-
"
JUILLET. 1763 . 37
dre , fans même en cacher un inftant
la caufe. Ami , dit-elle , au Huron , tu
vois encore Célario , tu le vois , tu peux
lui parler & l'entendre : mais bien-tôt
il va difparoître à nos yeux , il va chercher
d'autres amis.... D'autres amis !
s'écria le Sauvage , prèſque auffi allarmé
qu'Azakia même ; eh quoi ? mon
cher Célario , quelle raifon te porte à
t'arracher toi-même de nos bras ? Astu
reçu ici quelque injure , quelque
dommage ? Réponds- moi ; tu fçais que
j'ai de l'autorité dans ces lieux. Je te
jure , par le grand Efprit , que tu feras
fatisfait & vengé.
Cette queftion devenoit embarraffante
pour Saint- Caftins. Il n'avoit nul
fujet raisonnable de fe plaindre , & le
vrai motif de fa réfolution devoit être
abfolument ignoré d'Ouabi. Il lui fallut
fe rejetter fur quelques raifons bannales
, & que le bon Ouabi trouva
très - ridicules . Parlons d'autre chofe ,
ajouta-t-il ; demain je pars pour une expédition
contre les Iroquois ; & ce foir
je donne à nos Guerriers le repas d'ufage.
Prends part à cet amufement ,
mon cher Célario ; .... j'en veux prendre
également à vos périls & à vos travaux
, interrompit Saint - Caftins ; je
a
38 MERCURE DE FRANCE.
fuis de cette nouvelle expédition. Tes
forces trahiroient ton courage , repliqua
le Chef des Hurons : c'eft peu de
fçavoir affronter la mort ; il faut pouvoir
le donner à l'ennemi ; il faut
pouvoir le pourfuivre , s'il prend la fuite
, & même pouvoir l'éviter , s'il eft
trop fupérieur. Telles furent , dans tous
les temps , nos maximes guerrieres . Ne
fonge donc , pour le moment , qu'à te
guérir , & à veiller fur cette habitation
durant mon abfence . Je t'en confie le
foin & la charge. Il eût été fuperflu
que le François repliquât. Bientôt les
Guerriers s'affemblent & le feftin commence.
A peine eft - il fini , que la troupe
fe met en marche , & que Saint- Caf
tins refte plus que jamais expofé aux
charmes d'Azakia.
Il eft certain que cette jeune Sauvage
aimoit fon Hôte , & l'aimoit d'un
amour purement métaphyfique , fans ,
pourtant , fe douter de ce que c'étoit
qu'un pareil amor . Elle prit même une
réfolution que nos Métaphyficiennes ,
dans ce genre , ne prendroient certainement
pas ; ce fut de procurer à
Saint- Caftins , l'occafion d'obtenir d'u
ne autre , ce qu'elle-même s'obtinoit
à lui refufer. La rivale qu'elle fe donna
JUILLET . 1763. 39
lire
étoit des plus propres à opérer cette
éfpèce de diverfion . Elle n'avoit que
dit-huit ans , étoit très- belle , & ce qui
ne devenoit pas moins néceffaire , étoit
encore fille. J'ai déja dit que chez ces
Nations une fille jouit de la plus grande
liberté. Saint-Caftins , excité par Azakia
, eut divers entretiens avec Zifma ,
c'eſt le nom de cette jeune Huronne.
Au bout de quelques jours , il put
dans fes yeux qu'elle feroit moins févère
que fon amie. On ne dit point
s'il profita de la découverte du moins
ne lui fit-elle point oublier Azakia ,
qui de fon côté , fans doute , ne vouloit
point être oubliée. Saint Caftins
fe fentoit , malgré lui , ramené vers
elle. Un incident , qui par- tout ailleurs
eût contribué à les unir , fut prêt à les
Téparer pour jamais.
:
On apprit par quelques fuyards , plus
diligens que les autres , qu'Ouabi avoit
donné dans une embuscade d'Iroquois ,
qu'il avoit perdu une partie de fa troupe
, & étoit lui-même refté fur le champ
de bataille. Cette nouvelle caufa de
juftes regrets à Saint- Caftins . Sa générofité
lui fit mettre à l'écart toute
vue d'intérêt. Il oublioit qu'en perdang
un ami , il fe trouvoit défait d'un R
40 MERCURE DE FRANCE .
val. D'ailleurs , la mort de ce Rival
pouvoit entraîner celle d'Afakia même.
Ses jours , dès ce moment , dépendoient
du caprice d'un fonge. Ainfi
le vouloit un ufage fuperftitieux , confacré
de tous temps parmi ces Peuples.
Si dans l'espace de quarante jours , une
Veuve , qui vient de perdre fon époux
le voit & lui parle en fonge deux fois
de fuite , elle en infére qu'il a beſoin
d'elle dans le pays des âmes , & rien
ne peut la difpenfer de fe donner la
mort.
Azakia étoit d'avance réfolue d'obéir
à cet ufage , fi le double fonge
avoit lieu. Elle regrettoit fincérement
Quabi , & quoique Saint - Caftins lui
fournît matiere à d'autres regrets en
mourant , le préjugé l'emportoit fur
l'inclination. Il n'eft pas facile d'exprimer
les inquiétudes , les terreurs qui
tourmentoient l'Amant de cette belle
& crédule Huronne . Chaque nuit il fè
la figuroit en proie à ces vifions finiftres
; il ne l'abordoit chaque matin
qu'en frémiffant. Un jour , enfin , il la
trouva qui préparoit un breuvage mortel.
C'étoit le fuc d'une racine de Citronnier
, poifon , qui dans cette Contrée,
ne manque jamais fon coup. Tu
JUILLET. 1763 . 41
vois , mon cher Célario , lui dit Azakia,
tu vois les apprêts du long voyage
qu'Ouabi m'ordonne de faire.... Ciel !
interrompit Saint - Caftins , pouvez-vous
en croire un fonge qui vous abuſe ?
une illufion frivole & trompeufe ? Arrête
, Célario , reprit la Huronne , tu
t'abufes toi-même . Ouabi s'eft montré
à moi la nuit dernière ; il m'a pris la
main en m'ordonnant de le fuivre . La
pefanteur de mon corps s'y oppofoit.
Ouabi s'eft éloigné d'un air trifte. Je
l'appellois. Pour toute réponſe , il m'a
tendu les bras , & enfuite a difparu . Il
reviendra , fans doute , mon cher Célario
: il faudra lui obéir ; & après t'avoir
pleuré , j'avalerai ce breuvage qui doit
affoupir mon corps ; j'irai rejoindre
Quabi dans le féjour des âmes.
Ce difcours mit Saint- Caftins hors
de lui-même. Il y oppofa tout ce que
la raifon , la douleur & l'amour pûrent
lui fuggérer de plus convaincant ; rien
ne parut l'être à la jeune Sauvage . Elle
pleuroit , mais perfévéroit dans fon deffein.
Tout ce que le défolé François
put obtenir d'elle , fut qu'en fuppofant
même qu'Ouabi lui apparût une feconde
fois en fonge , elle attendroit pour
fe donner la mort , qu'elle fût un peu
42 MERCURE DE FRANCE .
mieux affurée de la fienne : chofe que
Saint-Caftins fe propofoit de vérifier
au plutôt.
Les Sauvages n'échangent ni ne tachetent
point leurs prifonniers. Ils fe bornent
à les arracher des mains de l'ennemi
quand ils le peuvent. Quelquefois
le Vainqueur deftine fes Captifs à l'efclavage
; le plus fouvent il les fait mou
rir. Telle eft furtout la maxime des
Iroquois . Il y avoit donc à préfumer
qu'Ouabi étoit mort de fes bleffures ,
ou avoit été brulé par cette Nation barbare.
Azakia le croyoit encore plus que
tout autre . Mais Saint - Caftins vouloit
qu'au moins elle en doutât. De fon
côté il ranime le courage des Hurons
& propofe une nouvelle entreprife contre
l'Ennemi. Elle eft approuvée . Il
s'agiffoit d'élire un Chef. Toutes les
voix fe réuniffent en faveur de Saint-
Caftins qui avoit déja donné des preuves
de fa valeur & de fa conduite . Il
part avec fa troupe ; mais il ne part
qu'après avoir de nouveau tiré parole
d'Azakia qu'en dépit de tous les fonges
qu'elle pourroit faire , elle différera
au moins jufqu'à fon retour , le triſte
Voyage qu'elle médite.
Celui des guerriers Hurons fut des
JUILLET. 1763 . 43
plus heureux. Les Iroquois les croyoient
trop affoiblis , ou trop découragés pour
ofer rien entreprendre Eux- mêmes s'étoient
mis en marche pour venir les attaquer
, & marchoient fans précaution.
Il n'en étoit pas ainfi de la troupe de
Saint- Caftins. Celui- ci avoit envoyé
quelques-uns de fes gens à la découverte.
Ils apperçurent l'Ennemi fans en être
vus , & revinrent en donner avis à leur
Chef. Le terrain fe trouvoit des plus
propres à dreffer une embufcade . Les
Hurons en profiterent fi bien , que les
Iroquois fe virent enfermés lorfqu'ils
croyoient n'avoir aucun rifque à courir.
On les chargea avec une furie qui ne
leur laiffa point le temps de fe reconnoître.
Le plus grand nombre eft tué
fur la place ; le furplus eft eftropié ou
garroté. On marche fur le champ au
plus prochain village . On y furprend
les Iroquois affemblés. Ils alloient jouir
du fpectacle de voir brûler un Huron .
Déja ce dernier chantoit fa chanfon de
mort. C'eft à quoi ne manque jamais
tout Sauvage que l'Ennemi eft prêt à
faire périr . De grands cris & une grêle
de coups de fufil eurent bientôt di perfé
la foule des curieux . On tue & les
fuyards , & ceux qui veulent réſiſter.
44 MERCURE DE FRANCE.
Toute la férocité fauvage fe déploie .
Vainement Saint - Caftins s'efforçoit
d'a rêter le carnage . Il ne fauva qu'avec
peine un petit nombre de femmes
& d'enfans. Il craignoit furtout qu'au
milieu de ce tumulte horrible , Ouabi
ne fût maffacré lui-même , fuppofé qu'il
vécût encore & fe trouvât dans cette
habitation . Occupé de cette idée , il
accouroit fans relâche d'un endroit à
un autre. Il apperçoit dans une place
où l'on combattoit encore un Prifonnier
attaché à un poteau , & ayant à
fes côtés les apprêts de fa mort ; c'eſtà-
dire de quoi le brûler à petit feu . Le
Chef des Hurons vole vers ce malheureux
captif, rompt fes liens , le reconnoît
, l'embraffe avec des tranfports de
joie. C'étoit Ouabi!
Ce brave Sauvage avoit préféré la
perte de fes jours à celle de fa liberté.
A peine guéri de fes bleffures , on lui
avoit offert la vie fous condition de
refter Efclave . Il avoit choisi la mort
déterminé à fe la donner lui - même fi
elle lui étoit refufée. Mais les Iroquois
étoient gens à lui épargner cette peine.
Un inftant plus tard fes compagnons
n'euffent plus été à temps de le fauver.
Après avoir difperfé ou fait efclave
JUILLET. 1763 . 45
te qui reftoit d'Iroquois dans ce canton
, l'Armée Huronne reprit le chemin
de fes terres . Saint - Caftins voulut remettre
le commandement à Ouabi qui
le refufa . Il l'inftruifit , chemin faifant ,
du deffein où étoit Azakia de mourir
perfuadée que lui-même ne vivoit plus,
& qu'il exigeoit qu'elle le fuivît ; du
poifon qu'elle avoit préparé à ce fujet ,
& du délai qu'il n'avoit obtenu d'elle
qu'avec peine. Il parloit avec une véhémence
& un attendriffement qui
frapperent le bon Ouabi. Il fe rappella
quelques traits qui l'avoient peu frappé
dans le temps. Mais dans ce dernier
inftant même il ne témoigna rien de ce
qu'il projettoit. On arrive. Azakia ,
qui avoit fait un fecond rêve , regardoit
ce retour comme le fignal de fon
trépas. Quelle eft fa furpriſe de voir
au nombre des vivans l'époux qu'elle
croyoit aller rejoindre au féjour des
efprits ! D'abord elle refta immobile &
muette ; mais bientôt fa joie alloit s'exprimer
par de vives careffes & de longs
difcours. Ouabi reçut les unes , & interrompit
les autres. Enfuite s'adreffant
à Saint- Caftins : Célario , lui dit - il , tu
m'as fauvé la vie , & ce qui m'eft plus
cher encore , tu m'as deux fois confervé.
46 MERCURE DE FRANCE.
Azakia. Elle t'appartient donc plus qu'à
moi. Je t'appartiens moi- même. Vois
fi elle fuffit pour nous acquitter tous les
deux. Je te la céde par reconnoiffance ,
& je ne l'euffe pas cédée pour me tirer
des feux allumés par les Iroquois.
Ce que ce difcours fit éprouver à
Saint- Caftins eft difficile à exprimer,
non qu'il lui parût auffi ridicule , auffi
bifarre qu'il pourra le fembler à certains
Lecteurs. Il fçavoit que le divorce
eft très-fréquent chez les Sauvages. Ils
fe féparent auffi facilement qu'ils s'uniffent.
Mais perfuadé qu'on ne pou
voit céder Azakia fans un effort furnaturel
, il fe croyoit obligé à un effort
équivalent. Il refufa ce qu'il defiroit le
plus , & le refufa en vain il lui fallut
céder à la perfévérance d'Ouabi. Pour
la fidelle Azakia qu'on a vu réſiſter à
toutes les attaques de Saint- Caftins ,
& refufer de furvivre à l'époux qu'elle.
croyoit mort , on s'attend peut - être
qu'elle difputera longtemps fur la féparation
que cet époux lui propofe . Point
du tout. Elle n'avoit jufqu'alors écouté
que le devoir : elle crut qu'il lui étoit
libre enfin d'écouter fon inclination
puifqu'Ouabi l'exigeo it . Les morceaux
de la baguette d'union furent apportés ,
JUILLET. 1763. 47°
réunis & brûlés : Ouabi & Azakia
s'embrafferent pour la dernière fois
& dès ce moment cette jeune & belle
Huronne rentra dans tous fes droits de
fille. On dit même qu'aidé de quelques
Miffionnaires , Saint - Caftins la mit en
état de devenir fa femme dans toutes les
régles . Ouabi , de fon côté , rompit la
baguette avec la jeune Zifma ; & ces.
deux mariages , fi différens par la forme
, furent au fonds également heureux.
Chaque époux , bien affuré de
n'avoir point de concurrens oublia
s'il avoit eu des prédéceffeurs .
tous Sauvages , & l'étoient dans
toute la rigueur du terme. Rien ne le
prouve mieux que la deftinée de certains
François , qui aborderent les premiers
dans cette partie du nouveau monde.
Ils furent mangés par ces hommes
qu'ils prétendoient humanifer & polir.
De nouvelles tentatives eurent un fuccès
plus heureux . On fepouffa les Sauvages
dans l'intérieur du continent : on
conclut avec eux des traités de paix, toujours
mal obfervés : on fit naître chez
eux des befoins qui leur rendirent notre
joug néceffaire. Notre eau -de - vie , notre
tabac firent fans peine , ce que nos
armes euffent opéré plus difficilement.
Bien-tôt la confiance devint réciproque
, & les forêts du Canada furent auffi
librement frequentées par leurs nouveaux
hôtes , que par ceux qu'elles avoient
vû naître .
Elles l'étoient fouvent auffi par des
femmes & des filles Sauvages à qui la
rencontre d'un François ne caufoit nulle
JUILLET. 1763. 31
frayeur. Prèfque toutes ces femmes font
belles , & certainement leur beauté ne
doit rien aux preftiges de l'art . Il n'influe
guères davantage fur leur conduite.
Leur caractère eft naturellement
doux , leur humeur gaie ; elles rient de
la maniere la plus agréable & la plus
attrayante. Elles ont un penchant décidé
pour l'amour , penchant qu'une fille
dans ces Contrées peut fuivre , & fuit
toujours fans fcrupule , fans craindre nul
reproche. Il n'en eft pas ainfi d'une femme
: elle fe doit toute entière à celui
qu'elle a époufé ; & ce qui n'eft . pas
moins digne de remarque , elle remplit
exactement ce devoir,
Une héroïne de cette claffe , & qui
étoit née parmi les Hurons , s'égara un
jour dans une forêt voifine des terres
qu'ils habitent. Elle fut furprife par un
-Soldat François , qui ne daigna point
s'informer fi elle étoit fille ou femme.
Il fe fentoit d'ailleurs , peu difpofé à refpecter
les droits d'un époux Huron . Les
cris que pouffoit la jeune Sauvage , en
fe défendant , attirerent vers cet endroit
le Baron de Saint- Caftins , Officier dans
les troupes du Canada . Il n'eut
pas de
peine à obliger le Soldat de s'éloigner.
Mais celle qu'il venoit de fecourir avoit
Biy
32 MERCURE DE FRANCE.
tant de charmes que cet homme lui parut
excufable . Il fut lui-même tenté d'exiger
le falaire de fa démarche . Il s'y prit
d'une maniere glus engageante que fon
devancier , & ne réuffit pas mieux. L'ami
qui eft devant mes yeux m'empêche de
te voir lui dit la Huronne. C'eft la
phrafe fauvage , pour s'exprimer qu'on
a un mari , & qu'on ne veut abfolument
point lui manquer. Cette phraſe
n'eft pas un vain formulaire ; elle renferme
un refus décifif, & eft commune à
toutes les femmes de ces Nations Barbares
, que notre voifinage & nos
exemples n'ont jamais pu civilifer.
Saint-Caftins , à qui la langue & les
ufages des Hurons étoient familiers , vit
d'abord qu'il n'avoit plus rien à prétendre
, & cette perfuafion rapella toute fa
générofité. Il fe borne donc à accompagner
la belle Sauvage , qui n'étoit venue
que par cas fortuit dans ce bois , &
qui craignoit de nouvelles rencontres .
Chemin faifantil en reçut toutes les marques
de reconnoiffance poffibles , fi on
en excepte celle qu'il avoit d'abord voulu
éxiger.
Au bout de quelque tems Saint- Caf
tins eft infulté par un de fes Confrères,
lui fait un appel , & le tue. L'Officier
JUILLET. 1763. 33
mort étoit neveu du Gouverneur Général
de la Colonie , & ce Gouverneur
étoit auffi abfolu que vindicatif. S .... .
C. ... n'eut d'autre parti à prendre que
la fuite. On préfuma qu'il s'étoit retiré
chez les Anglois de la nouvelle Yorck ,
chofe effectivement très - vraisemblable.
Cependant il n'en fit rien . Perfuadé qu'il
trouveroit un afyle également für parmi
les Hurons , ce fut à eux qu'il donna
la préférence.
Le defir de revoir. Azakia , ( c'eft le
nom de la Sauvage qu'il avoit fecourue ).
entra pour beaucoup dans ce choix . Elle
reconnut d'abord fon libérateur. Sa joie
fut extrême de le retrouver , & elle la lui
témoigna auffi naïvement qu'elle avoit
réfifté à fes attaques. Le Sauvage dont
elle étoit la femme , & qui fe nommoit
Ouabi , fit le même accueil à Saint-Caf
tins. Ce dernier l'inftruifit du motif de
fa fuite . Le Grand- Efprit foit loué , de
t'avoir conduit parmi nous , reprit le
Huron ! Ce corps , ajoûta-t-il , en portant
la main fur fon eftomach , ce corps
te fervira de barrière , & ce cafle - tête
écartera , ou térraffera tes ennemis . Ma'
cabannefera la tienne : tu verras journellement
le grand Aftre reparoître & nous
quitter , fans que rien te manque , ni
puiffe te nuire.
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Saint- Caftins lui déclara qu'il vouloit
abfolument vivre comme eux
c'eft- à-dire partager leurs travaux ,
leurs
guerres , leurs ufages ; en un mot devenir
Huron : aveu qui redoubla la joie
d'Ouabi. Ce Sauvage tenoit le premier
rang parmi fes femblables ; il étoit leur
Grand Chef , dignité qu'il ne devoit
qu'à fon courage & à fes fervices. If
avcit d'autres Chefs fous lui & offrit
une de ces Places à Saint- Caftins qui
n'accepta que le rang. de fimple guerrier.
LesHurons étoient alors en guerre avec
les Iroquois. Il fut queftion de tenter
une entreprife contre ces derniers . Saint-
Caftins voulut être de cette expédition
& y combattit en Huron déclaré . Mais
il fut bleffé dangereufement. On le
porta , non fans peine , jufques dans la
maifon d'Ouabi fur une efpéce de brancard.
A cette vue Azakia parut accablée
de douleur. Mais elle ne ſe borna
point à le plaindre ; elle fongea à lui
prodiguer les foins & les fecours. Elle
avoit plufieurs Efclaves à fes ordres &
ne fe repofoit que fur elle - même de
ce qui pouvoit tendre au foulagement
de fon hôte. Son activité égaloit fes inquiétudes.
On eût dit que c'étoit une
Amante qui veilloit fur les jours de fon
rapJUILLET.
1763. 35
Amant. Un François ne pouvoit manquer
d'en tirer les conféquences les plus
flateufes , & c'eft ce que fit d'abord
Saint-Caftins. Ses defirs & fes efpérances
renaiffoient avec fes forces . Un feul
point dérangeoit un peu fes vues : c'étoient
les fervices & les attentions d'Ouabi.
Pouvoit-il le tromper fans joindre
l'ingratitude à la perfidie ? Mais, reprenoit
Saint- Caftins , le bon Ouabi n'eft qu'un
Sauvage feroit- il plus vétillard fur cet
article que beaucoup d'honnêtes gens de
notre Europe ? Cette raifon , qui n'en
étoit pas une , parut très-folide à l'amoureux
François. Il renouvella fes
tendres avances , & fut furpris d'éffuyer
de nouveaux refus. Arrête ! Celario
( c'eſt le nom fauvage qu'on avoit donné
à Saint- Caftins ) arrête , lui dit Azakia
: les tronçons de la baguette que
j'ai rompu avec Ouabi n'ont pas encore
été réduits en cendres. Une partie reſte
encore en fon pouvoir & l'autre au
mien. Tant qu'ils fubfifteront , je ſuis à
Jui & ne puis être à toi. Ce difcours prononcé
d'un ton ferme , déconcerta un
peu Saint- Caftins. Il n'ofoit prèſque
plus infifter & tomba dans une trifte
rêverie. Azakia en fut touchée. Que
faire? lui dit- elle ; je ne puis devenir ta
B
vj
36 MERCURE DE FRANCE.
compagne qu'en ceffant d'être celle
d'Ouabi ; & je ne puis quitter Ouabi
fans lui caufer la trifteffe que tu éprouves
toi- même . Réponds - moi , l'a-t-il mérité
? Non ! s'écria vivement Célario
non! il mérite fur moi toute préférence
; mais il faut que j'abandonne & fa
demeure & même cette habitation . Ce
n'eft qu'en ceffant de voir Azakia que
je puis ceffer d'être ingrat envers Ouabi.
Ces mots firent palir la jeune fauvage.
Ses larmes coulerent prèſque
auffi -tôt , & elle ne chercha point à
les cacher. Ah ! ingrat Célario , s'écriat-
elle , en fanglottant & lui preffant les
mains entre les fiennes , ingrat Célario !
eft-il bien vrai que tu veuilles quitter
ceux à qui tu es plus cher que la lumière
du grand Aftre ? Que t'avonsnous
fait pour nous abandonner ? Te
manque - t - il quelque chofe ? Ne me
vois-tu pas fans ceffe à tes côtés comme
l'Efclave qui n'attend que le fignal
pour obéir ? Pourquoi veux-tu qu'Azakia
meure de triftefle ? Tu ne peux
la quitter fans emporter fon âme elle
eft à toi , comme fon corps à Ouabi....
L'arrivée de ce dernier empêcha Saint-
Caftins de répondre . Pour Azakia , elle
" Continuoit à pleurer fans fe contrain-
"
JUILLET. 1763 . 37
dre , fans même en cacher un inftant
la caufe. Ami , dit-elle , au Huron , tu
vois encore Célario , tu le vois , tu peux
lui parler & l'entendre : mais bien-tôt
il va difparoître à nos yeux , il va chercher
d'autres amis.... D'autres amis !
s'écria le Sauvage , prèſque auffi allarmé
qu'Azakia même ; eh quoi ? mon
cher Célario , quelle raifon te porte à
t'arracher toi-même de nos bras ? Astu
reçu ici quelque injure , quelque
dommage ? Réponds- moi ; tu fçais que
j'ai de l'autorité dans ces lieux. Je te
jure , par le grand Efprit , que tu feras
fatisfait & vengé.
Cette queftion devenoit embarraffante
pour Saint- Caftins. Il n'avoit nul
fujet raisonnable de fe plaindre , & le
vrai motif de fa réfolution devoit être
abfolument ignoré d'Ouabi. Il lui fallut
fe rejetter fur quelques raifons bannales
, & que le bon Ouabi trouva
très - ridicules . Parlons d'autre chofe ,
ajouta-t-il ; demain je pars pour une expédition
contre les Iroquois ; & ce foir
je donne à nos Guerriers le repas d'ufage.
Prends part à cet amufement ,
mon cher Célario ; .... j'en veux prendre
également à vos périls & à vos travaux
, interrompit Saint - Caftins ; je
a
38 MERCURE DE FRANCE.
fuis de cette nouvelle expédition. Tes
forces trahiroient ton courage , repliqua
le Chef des Hurons : c'eft peu de
fçavoir affronter la mort ; il faut pouvoir
le donner à l'ennemi ; il faut
pouvoir le pourfuivre , s'il prend la fuite
, & même pouvoir l'éviter , s'il eft
trop fupérieur. Telles furent , dans tous
les temps , nos maximes guerrieres . Ne
fonge donc , pour le moment , qu'à te
guérir , & à veiller fur cette habitation
durant mon abfence . Je t'en confie le
foin & la charge. Il eût été fuperflu
que le François repliquât. Bientôt les
Guerriers s'affemblent & le feftin commence.
A peine eft - il fini , que la troupe
fe met en marche , & que Saint- Caf
tins refte plus que jamais expofé aux
charmes d'Azakia.
Il eft certain que cette jeune Sauvage
aimoit fon Hôte , & l'aimoit d'un
amour purement métaphyfique , fans ,
pourtant , fe douter de ce que c'étoit
qu'un pareil amor . Elle prit même une
réfolution que nos Métaphyficiennes ,
dans ce genre , ne prendroient certainement
pas ; ce fut de procurer à
Saint- Caftins , l'occafion d'obtenir d'u
ne autre , ce qu'elle-même s'obtinoit
à lui refufer. La rivale qu'elle fe donna
JUILLET . 1763. 39
lire
étoit des plus propres à opérer cette
éfpèce de diverfion . Elle n'avoit que
dit-huit ans , étoit très- belle , & ce qui
ne devenoit pas moins néceffaire , étoit
encore fille. J'ai déja dit que chez ces
Nations une fille jouit de la plus grande
liberté. Saint-Caftins , excité par Azakia
, eut divers entretiens avec Zifma ,
c'eſt le nom de cette jeune Huronne.
Au bout de quelques jours , il put
dans fes yeux qu'elle feroit moins févère
que fon amie. On ne dit point
s'il profita de la découverte du moins
ne lui fit-elle point oublier Azakia ,
qui de fon côté , fans doute , ne vouloit
point être oubliée. Saint Caftins
fe fentoit , malgré lui , ramené vers
elle. Un incident , qui par- tout ailleurs
eût contribué à les unir , fut prêt à les
Téparer pour jamais.
:
On apprit par quelques fuyards , plus
diligens que les autres , qu'Ouabi avoit
donné dans une embuscade d'Iroquois ,
qu'il avoit perdu une partie de fa troupe
, & étoit lui-même refté fur le champ
de bataille. Cette nouvelle caufa de
juftes regrets à Saint- Caftins . Sa générofité
lui fit mettre à l'écart toute
vue d'intérêt. Il oublioit qu'en perdang
un ami , il fe trouvoit défait d'un R
40 MERCURE DE FRANCE .
val. D'ailleurs , la mort de ce Rival
pouvoit entraîner celle d'Afakia même.
Ses jours , dès ce moment , dépendoient
du caprice d'un fonge. Ainfi
le vouloit un ufage fuperftitieux , confacré
de tous temps parmi ces Peuples.
Si dans l'espace de quarante jours , une
Veuve , qui vient de perdre fon époux
le voit & lui parle en fonge deux fois
de fuite , elle en infére qu'il a beſoin
d'elle dans le pays des âmes , & rien
ne peut la difpenfer de fe donner la
mort.
Azakia étoit d'avance réfolue d'obéir
à cet ufage , fi le double fonge
avoit lieu. Elle regrettoit fincérement
Quabi , & quoique Saint - Caftins lui
fournît matiere à d'autres regrets en
mourant , le préjugé l'emportoit fur
l'inclination. Il n'eft pas facile d'exprimer
les inquiétudes , les terreurs qui
tourmentoient l'Amant de cette belle
& crédule Huronne . Chaque nuit il fè
la figuroit en proie à ces vifions finiftres
; il ne l'abordoit chaque matin
qu'en frémiffant. Un jour , enfin , il la
trouva qui préparoit un breuvage mortel.
C'étoit le fuc d'une racine de Citronnier
, poifon , qui dans cette Contrée,
ne manque jamais fon coup. Tu
JUILLET. 1763 . 41
vois , mon cher Célario , lui dit Azakia,
tu vois les apprêts du long voyage
qu'Ouabi m'ordonne de faire.... Ciel !
interrompit Saint - Caftins , pouvez-vous
en croire un fonge qui vous abuſe ?
une illufion frivole & trompeufe ? Arrête
, Célario , reprit la Huronne , tu
t'abufes toi-même . Ouabi s'eft montré
à moi la nuit dernière ; il m'a pris la
main en m'ordonnant de le fuivre . La
pefanteur de mon corps s'y oppofoit.
Ouabi s'eft éloigné d'un air trifte. Je
l'appellois. Pour toute réponſe , il m'a
tendu les bras , & enfuite a difparu . Il
reviendra , fans doute , mon cher Célario
: il faudra lui obéir ; & après t'avoir
pleuré , j'avalerai ce breuvage qui doit
affoupir mon corps ; j'irai rejoindre
Quabi dans le féjour des âmes.
Ce difcours mit Saint- Caftins hors
de lui-même. Il y oppofa tout ce que
la raifon , la douleur & l'amour pûrent
lui fuggérer de plus convaincant ; rien
ne parut l'être à la jeune Sauvage . Elle
pleuroit , mais perfévéroit dans fon deffein.
Tout ce que le défolé François
put obtenir d'elle , fut qu'en fuppofant
même qu'Ouabi lui apparût une feconde
fois en fonge , elle attendroit pour
fe donner la mort , qu'elle fût un peu
42 MERCURE DE FRANCE .
mieux affurée de la fienne : chofe que
Saint-Caftins fe propofoit de vérifier
au plutôt.
Les Sauvages n'échangent ni ne tachetent
point leurs prifonniers. Ils fe bornent
à les arracher des mains de l'ennemi
quand ils le peuvent. Quelquefois
le Vainqueur deftine fes Captifs à l'efclavage
; le plus fouvent il les fait mou
rir. Telle eft furtout la maxime des
Iroquois . Il y avoit donc à préfumer
qu'Ouabi étoit mort de fes bleffures ,
ou avoit été brulé par cette Nation barbare.
Azakia le croyoit encore plus que
tout autre . Mais Saint - Caftins vouloit
qu'au moins elle en doutât. De fon
côté il ranime le courage des Hurons
& propofe une nouvelle entreprife contre
l'Ennemi. Elle eft approuvée . Il
s'agiffoit d'élire un Chef. Toutes les
voix fe réuniffent en faveur de Saint-
Caftins qui avoit déja donné des preuves
de fa valeur & de fa conduite . Il
part avec fa troupe ; mais il ne part
qu'après avoir de nouveau tiré parole
d'Azakia qu'en dépit de tous les fonges
qu'elle pourroit faire , elle différera
au moins jufqu'à fon retour , le triſte
Voyage qu'elle médite.
Celui des guerriers Hurons fut des
JUILLET. 1763 . 43
plus heureux. Les Iroquois les croyoient
trop affoiblis , ou trop découragés pour
ofer rien entreprendre Eux- mêmes s'étoient
mis en marche pour venir les attaquer
, & marchoient fans précaution.
Il n'en étoit pas ainfi de la troupe de
Saint- Caftins. Celui- ci avoit envoyé
quelques-uns de fes gens à la découverte.
Ils apperçurent l'Ennemi fans en être
vus , & revinrent en donner avis à leur
Chef. Le terrain fe trouvoit des plus
propres à dreffer une embufcade . Les
Hurons en profiterent fi bien , que les
Iroquois fe virent enfermés lorfqu'ils
croyoient n'avoir aucun rifque à courir.
On les chargea avec une furie qui ne
leur laiffa point le temps de fe reconnoître.
Le plus grand nombre eft tué
fur la place ; le furplus eft eftropié ou
garroté. On marche fur le champ au
plus prochain village . On y furprend
les Iroquois affemblés. Ils alloient jouir
du fpectacle de voir brûler un Huron .
Déja ce dernier chantoit fa chanfon de
mort. C'eft à quoi ne manque jamais
tout Sauvage que l'Ennemi eft prêt à
faire périr . De grands cris & une grêle
de coups de fufil eurent bientôt di perfé
la foule des curieux . On tue & les
fuyards , & ceux qui veulent réſiſter.
44 MERCURE DE FRANCE.
Toute la férocité fauvage fe déploie .
Vainement Saint - Caftins s'efforçoit
d'a rêter le carnage . Il ne fauva qu'avec
peine un petit nombre de femmes
& d'enfans. Il craignoit furtout qu'au
milieu de ce tumulte horrible , Ouabi
ne fût maffacré lui-même , fuppofé qu'il
vécût encore & fe trouvât dans cette
habitation . Occupé de cette idée , il
accouroit fans relâche d'un endroit à
un autre. Il apperçoit dans une place
où l'on combattoit encore un Prifonnier
attaché à un poteau , & ayant à
fes côtés les apprêts de fa mort ; c'eſtà-
dire de quoi le brûler à petit feu . Le
Chef des Hurons vole vers ce malheureux
captif, rompt fes liens , le reconnoît
, l'embraffe avec des tranfports de
joie. C'étoit Ouabi!
Ce brave Sauvage avoit préféré la
perte de fes jours à celle de fa liberté.
A peine guéri de fes bleffures , on lui
avoit offert la vie fous condition de
refter Efclave . Il avoit choisi la mort
déterminé à fe la donner lui - même fi
elle lui étoit refufée. Mais les Iroquois
étoient gens à lui épargner cette peine.
Un inftant plus tard fes compagnons
n'euffent plus été à temps de le fauver.
Après avoir difperfé ou fait efclave
JUILLET. 1763 . 45
te qui reftoit d'Iroquois dans ce canton
, l'Armée Huronne reprit le chemin
de fes terres . Saint - Caftins voulut remettre
le commandement à Ouabi qui
le refufa . Il l'inftruifit , chemin faifant ,
du deffein où étoit Azakia de mourir
perfuadée que lui-même ne vivoit plus,
& qu'il exigeoit qu'elle le fuivît ; du
poifon qu'elle avoit préparé à ce fujet ,
& du délai qu'il n'avoit obtenu d'elle
qu'avec peine. Il parloit avec une véhémence
& un attendriffement qui
frapperent le bon Ouabi. Il fe rappella
quelques traits qui l'avoient peu frappé
dans le temps. Mais dans ce dernier
inftant même il ne témoigna rien de ce
qu'il projettoit. On arrive. Azakia ,
qui avoit fait un fecond rêve , regardoit
ce retour comme le fignal de fon
trépas. Quelle eft fa furpriſe de voir
au nombre des vivans l'époux qu'elle
croyoit aller rejoindre au féjour des
efprits ! D'abord elle refta immobile &
muette ; mais bientôt fa joie alloit s'exprimer
par de vives careffes & de longs
difcours. Ouabi reçut les unes , & interrompit
les autres. Enfuite s'adreffant
à Saint- Caftins : Célario , lui dit - il , tu
m'as fauvé la vie , & ce qui m'eft plus
cher encore , tu m'as deux fois confervé.
46 MERCURE DE FRANCE.
Azakia. Elle t'appartient donc plus qu'à
moi. Je t'appartiens moi- même. Vois
fi elle fuffit pour nous acquitter tous les
deux. Je te la céde par reconnoiffance ,
& je ne l'euffe pas cédée pour me tirer
des feux allumés par les Iroquois.
Ce que ce difcours fit éprouver à
Saint- Caftins eft difficile à exprimer,
non qu'il lui parût auffi ridicule , auffi
bifarre qu'il pourra le fembler à certains
Lecteurs. Il fçavoit que le divorce
eft très-fréquent chez les Sauvages. Ils
fe féparent auffi facilement qu'ils s'uniffent.
Mais perfuadé qu'on ne pou
voit céder Azakia fans un effort furnaturel
, il fe croyoit obligé à un effort
équivalent. Il refufa ce qu'il defiroit le
plus , & le refufa en vain il lui fallut
céder à la perfévérance d'Ouabi. Pour
la fidelle Azakia qu'on a vu réſiſter à
toutes les attaques de Saint- Caftins ,
& refufer de furvivre à l'époux qu'elle.
croyoit mort , on s'attend peut - être
qu'elle difputera longtemps fur la féparation
que cet époux lui propofe . Point
du tout. Elle n'avoit jufqu'alors écouté
que le devoir : elle crut qu'il lui étoit
libre enfin d'écouter fon inclination
puifqu'Ouabi l'exigeo it . Les morceaux
de la baguette d'union furent apportés ,
JUILLET. 1763. 47°
réunis & brûlés : Ouabi & Azakia
s'embrafferent pour la dernière fois
& dès ce moment cette jeune & belle
Huronne rentra dans tous fes droits de
fille. On dit même qu'aidé de quelques
Miffionnaires , Saint - Caftins la mit en
état de devenir fa femme dans toutes les
régles . Ouabi , de fon côté , rompit la
baguette avec la jeune Zifma ; & ces.
deux mariages , fi différens par la forme
, furent au fonds également heureux.
Chaque époux , bien affuré de
n'avoir point de concurrens oublia
s'il avoit eu des prédéceffeurs .
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Résumé : AZAKIA, ANECDOTE HURONNE.
Au XVIIIe siècle, les relations entre colons français et peuples autochtones au Canada ont commencé par des violences avant de s'apaiser grâce à l'échange de biens comme l'alcool et le tabac, permettant aux Français de circuler librement dans les forêts canadiennes. Les femmes autochtones étaient souvent décrites comme belles et fidèles après le mariage. Une histoire notable met en scène le baron de Saint-Castins, Azakia, une femme huronne, et Ouabi, le chef huron. Saint-Castins, recherché pour meurtre, trouve refuge chez les Hurons où il est accueilli par Azakia et Ouabi. Il participe à une expédition contre les Iroquois et est soigné par Azakia, démontrant sa loyauté. Saint-Castins, amoureux d'Azakia, hésite à trahir Ouabi mais finit par déclarer ses sentiments. Azakia refuse, restant fidèle à Ouabi. Saint-Castins décide alors de partir pour éviter l'ingratitude. Lors d'une embuscade iroquoise, Ouabi est tué. Azakia, suivant une coutume, prépare un poison pour se donner la mort. Saint-Castins la dissuade temporairement. Il mène ensuite une expédition contre les Iroquois et sauve Ouabi, capturé et condamné au bûcher. En juillet 1763, Ouabi, reconnaissant, cède Azakia à Saint-Castins. Libérée de son devoir de veuve, Azakia accepte de suivre son inclination. Les deux couples trouvent finalement le bonheur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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21
p. 201-203
De GENES, le 1 Août 1763.
Début :
On a reçu les détails suivant d'une affaire qui s'est passée le 18 [...]
Mots clefs :
Rebelles, Général, Assaut, Troupes, Furiani, Artillerie, Ennemi, Officiers, Soldats, Blessés et morts
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texteReconnaissance textuelle : De GENES, le 1 Août 1763.
De GENES , le 1 Août 1763.
ON
Na reçu les délails fuivant d'un affaire qui
selt pafféele 18 Juillet à Furiani entre nos trous
pes & les Rebelles . Le Général Matra , ayant pris
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
la réfolution de donner l'affaut le 18 aux retranchemens
des Rebelles, fit faire avant le jour toutes
les difpofitions néceflaires pour cette attaque.
Nos troupes marcherent de grand matin vers
Furiani ; mais comme elles étoient entierement à
découvert , le Rebelles ne tarderent pas à s'appercevoir
de leur marche , & à faire jouer leur
artillerie & leur moufqueterie. Nos troupes ,
quoique fort incommodées par le feu de l'ennemi
, s'avancerent néanmoins avec tant de célérité,
qu'en peu de minutes , elles arrivérent fous les
retranchemens, où le feu des Rebelles devint pour
le moment fans effet. Alors ceux - ci firent rouler
une quantité immenfe de pierres qu'ils avoient
préparées pour ce deffein , ce qui répandit la confufion
parmi les Affaillans , & en mit un grand
nombre hors de combat . malgré le feu des Rebelles
qui avoit recommencé & une grêle continuelle
de pierres , nos gens firent pendant plus
d'une heure des efforts furprenans de conftance
& de valeur plufieurs d'entr'eux voyant qu'ils
ne pouvoient eſcalader le retranchement à cauſe
de la trop grande hauteur , s'approchérent de la
barriére dans le deffein de s'en emparer & de
chaffer l'ennemi , mais comme ils ne pouvoient
marcher fans être apperçus cette tentative ,
malgré la bravoure avec laquelle ils l'exécuterent,
ne put avoir de fuccès : il fallut céder au défavantage
de la poſition , & le Général fut contraint
d'ordonner, la retraite qui fe fit en très-bon
ordre. L'action avoit duré environ trois heures :
nous y avons eu cinq Officiers & foixante & un
foldats tués , dix- neuf Officiers & quatre - vingtdouze
foldats bleflés . Vers le foir , les Rebelles
firent propofer une fufpenfion d'hoftilités pour
donner la fépulture aux morts , & le GénéralOCTOBRE
. 1763. 203
Matray confentit après avoir pris les précautions
ordinaires. On a été informé depuis que , le 23,
il avoit abandonné le fiége de Furiani , & s'étoit
retiré à la Baftie avec toutes les Troupes & fon
artillerie.
ON
Na reçu les délails fuivant d'un affaire qui
selt pafféele 18 Juillet à Furiani entre nos trous
pes & les Rebelles . Le Général Matra , ayant pris
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
la réfolution de donner l'affaut le 18 aux retranchemens
des Rebelles, fit faire avant le jour toutes
les difpofitions néceflaires pour cette attaque.
Nos troupes marcherent de grand matin vers
Furiani ; mais comme elles étoient entierement à
découvert , le Rebelles ne tarderent pas à s'appercevoir
de leur marche , & à faire jouer leur
artillerie & leur moufqueterie. Nos troupes ,
quoique fort incommodées par le feu de l'ennemi
, s'avancerent néanmoins avec tant de célérité,
qu'en peu de minutes , elles arrivérent fous les
retranchemens, où le feu des Rebelles devint pour
le moment fans effet. Alors ceux - ci firent rouler
une quantité immenfe de pierres qu'ils avoient
préparées pour ce deffein , ce qui répandit la confufion
parmi les Affaillans , & en mit un grand
nombre hors de combat . malgré le feu des Rebelles
qui avoit recommencé & une grêle continuelle
de pierres , nos gens firent pendant plus
d'une heure des efforts furprenans de conftance
& de valeur plufieurs d'entr'eux voyant qu'ils
ne pouvoient eſcalader le retranchement à cauſe
de la trop grande hauteur , s'approchérent de la
barriére dans le deffein de s'en emparer & de
chaffer l'ennemi , mais comme ils ne pouvoient
marcher fans être apperçus cette tentative ,
malgré la bravoure avec laquelle ils l'exécuterent,
ne put avoir de fuccès : il fallut céder au défavantage
de la poſition , & le Général fut contraint
d'ordonner, la retraite qui fe fit en très-bon
ordre. L'action avoit duré environ trois heures :
nous y avons eu cinq Officiers & foixante & un
foldats tués , dix- neuf Officiers & quatre - vingtdouze
foldats bleflés . Vers le foir , les Rebelles
firent propofer une fufpenfion d'hoftilités pour
donner la fépulture aux morts , & le GénéralOCTOBRE
. 1763. 203
Matray confentit après avoir pris les précautions
ordinaires. On a été informé depuis que , le 23,
il avoit abandonné le fiége de Furiani , & s'étoit
retiré à la Baftie avec toutes les Troupes & fon
artillerie.
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Résumé : De GENES, le 1 Août 1763.
Le 18 juillet 1763, les troupes françaises dirigées par le Général Matra ont attaqué les retranchements des rebelles à Furiani. Malgré une préparation avant l'aube, les rebelles ont rapidement riposté avec leur artillerie et leur mousqueterie. Les Français ont atteint les retranchements mais ont été stoppés par des pierres lancées par les rebelles, causant confusion et pertes. Après trois heures de combat, le Général Matra a ordonné la retraite. L'affrontement a causé la mort de cinq officiers et soixante-et-un soldats, et blessé dix-neuf officiers et quatre-vingt-douze soldats. Les rebelles ont ensuite proposé une suspension des hostilités pour enterrer les morts, à laquelle le Général Matra a consenti. Le 23 juillet, les rebelles ont quitté Furiani pour se retirer à la Bastie avec leurs troupes et leur artillerie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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22
p. 86-108
SUITE du troisiéme Livre de la PHARSALE, par M. MARMONTEL.
Début :
D'IMMENSES forêts tombent de toutes parts, & les cimes des montagnes [...]
Mots clefs :
Vaisseaux, Ennemi, Combat, Armes, Bois, Dieux, Romains, Coups
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE du troisiéme Livre de la PHARSALE, par M. MARMONTEL.
SUITE du troisième Livre de la PHAR
SALE , par M. MARMONTEL.
D'IMMENSES forêts tombent de toutes
parts , & les cimes des montagnes
font dépouillées de leurs chênes antiques
; car il falloit que le milieu du
rempart n'étant comblé que de légers
faifceaux couverts d'une couche de terre
, les deux bords fuſſent contenus par
des pieux & des poutres ſolidement
unies , de peur que ce terrain mal affermi
ne s'écroulât ſous le poids des
tours.
Non loin de la ville étoit un bois
facré& dès long-temps inviolable , dont
les branches entrelafſées , écartant les
rayons du jour , enfermoient ſous leur
épaiſſe voute un air ténébreux & de
froides ombres. Ce lieu n'étoit point
habité par le Dieu tutélaire des campagnes
. ni par les Silvains & les Nymphes
des bois. Mais il déroboit à la
NOVEMBRE. 1763 . 87
lumière un culte barbare & d'affreux
facrifices . * Les Autels , les arbres y dégoutoient
de ſang humain; & fi l'on
peut ajouter foi à la crédule Antiquité ,
les oiſeaux n'ofoient s'arrêter ſur les
rameaux de ce bois ténébreux , ni les
bêtes féroces y chercher un repaire ;
la foudre * * évitoit d'y tomber , & les
vents craignoient d'en agiter les branches.
Mais fans leurs fifflemens lugubres
la forêt porte fon horreur avec
elle. De ces noirs rochers découle une
onde impure ; les triſtes fimulacres des
Dieux qu'on y adore font informes &
mutilés ; leur attitude ſeule & la couleur
livide de ces buſtes rongés parle tems imprime
une ſombre épouvante. l'Homme
ne tremble pas ainſi devant des Dieux
qui lui ſont peints ſous des traits auxquels
il eſt accoutumé, Plus l'objet de
fon culte lui eſt inconnu , plus cette obf
curité le lui rend formidable .
*Et les voeux criminels qui s'offrent en ces
lieux ,
Offenſent la Nature en révérant les Dieux.
(Breb. )
G ** La foudre accoûtumée à punir les forfaits,
Craint ce lieu ſi coupable , & n'y tombe jamais
(Breb. )
88 MERCURE DE FRANCE.
Les antres de la forêt rendoient , diſoit
on , de longs mugiſſemens ; les arbres
déracinés & couchés par terre fe relevoient
d'eux- mêmes , ils offroient fans
ſe conſumer l'image d'un vaſte incendie
; & des dragons , rampans à longs
replis , embraffoient les tiges de ces
vieux chênes .
Les peuples y portoient leurs offrandes ,
mais fans en approcher jamais. Leurs
Dieux les en avoient chaſſés pour y habiter
ſeuls en filence. Les Prêtres euxmêmes
ſoit le jour , ſoit la nuit , n'y pénétrent
qu'en pâliſſant , ils tremblent
ſaiſis d'une profonde horreur , en approchant
de leurs Idoles . *
Ce futd'abord cette forêt que Céfar
ordonna d'abattre : elle étoit voiſine de
fon camp , & comme la guerre l'avoit
épargnée , elle reſtoit ſeule , épaiffe &
touffue au milieu des monts d'alentour
que le fer avoit dépouillés.
A cet ordre les plus courageux tremblerent.
La Majeſté du lieu les avoit
* Les voiſins de ce bois ſi ſauvage , ſi ſombre ,
Laiſſent à ſes démons ſon horreur & fon ombre ;
Et le Druide craint , en abordant ces lieux ,
D'y voir ce qu'il adore , & d'y trouver ſes
Dieux.
:
(Breb.)
NOVEMBRE. 1763. 89
remplis d'un ſaint reſpect ; & s'ils frappoient
ces arbres facrés , illeur fembloit
déja voir les haches vengereſſes retourner
fur eux-mêmes .
*
Dès que César voit frémir les cohortes
dont la terreur enchaînoit les mains , il
ofe le premier ſe ſaiſir de la hache ; il la
léve , frappe & l'enfonce dans un chêne
quitouchoit aux Cieux . Alors leur montrant
le fer plongé dans ce bois qu'ils
avoient craint de violer , " ſi quelqu'un
» de vous , dit-il , ſe faifoit un crime d'a-
>> battre la forêt , m'en voilà chargé :
>> c'eſt ſur moi qu'il retombe ;
obéiſſent à l'inftant , non que l'exemple
les raſſure ; mais la crainte de Céfarl'emporte
fur celle des Dieux. ** Auffi-tot
les ormeaux , les hêtres , les chênes , les
cyprès que raſſembloit cette forêt terrible
virent pour la premiere fois tomber leur
longue chevelure & leur têtes dépouillées
firent paſſage à la clarté du jour. Toute la
forêt s'ébranle à la fois , chancelle &
tombe fur elle-même ; mais en tombant
tous
* Et ſeul je prends ſur moi tout le courroux des
Dieux. ( Breb . )
** Les Dieux parlent encore à ces coeurs agités ,
Mais quand Jule) commande , ils font mal
écoutés. ( Breb. )
90 MERCURE DE FRANCE.
elle ſe ſoutient & fon épaiffeur réfiſte
fa chute.
A la vue d'un tel ſacrilége , tous les
peuples de la Gaule gémirent , mais
Marseille s'en applaudit. Qui peut fe
perfuader en effet que lesDieux ſe laiffent
impunément braver ; & cependant
combien la fortune n'a-t-elle pas ſauvé
de coupables ! Il ſemble qu'il n'y ait que
les malheureuxque le tonnerre ofe punir.
Quand les bois furent abattus , on tira
des campagnes voifines des chariots
pour les enlever; le Laboureur conſterné
vit detéler fes taureaux& obligéd'abandonner
fon champ; il pleura la perte de
l'année.
Cefar trop impatient pour ſe confumer
dans les langueurs d'un fiége , en laifle
le foin à ſes Lieutenans ; il tourne ſes
pas du côté de l'Espagne , où ſes légions
l'ont devancée , & ordonne à la guerre
de le fuivre vers cette extrémité du
monde .
Cependant les travaux du fiége s'avancent.
Le rempart ſe léve & on y établit
deux tours de la même hauteur que les
murs de la Citadelle. Ces tours ne font
point attachées à la terre ; mais elles
roulent fur des éffieux dont le mobile
eſt en elles - mêmes. Les affiégés , du
NOVEMBRE. 1763 . 91
haut de leur fort , voyant ces maſſes
s'ébranler en attribuerent la cauſe à
quelque violente ſecouſſe qu'avoient
donné à la Terre les vents enfermés
dans ſon ſein ; & ils s'étonnerent que
leurs murailles n'en fuffent pas ébranlées,
mais tout-à-coup du haut de ces tours
mouvantes tombe fur eux une grêle de
dards. De leur côté , volent fur les
Romains des traits plus terribles encore ;
car ce n'eſt point à force de bras que
que leurs javelots ſont lancés : décochés
parle reffortde labaliſte , ils partent avec
la rapidité de la foudre , & au lieu de
s'arrêter dans la plaie , ils s'ouvrent une
large voie à travers l'armure & les os
fracaffés , laiſſent la mort & volentaudela
, avec la force de la donner encore ,
Cette machine formidable lance des
pierres d'un poids énorme , & qui pa
reilles à des rochers déracinés par le
temps &détachés par un orage , briſent
tout ce qu'elles rencontrent. C'eſt peu
d'écrafer les corps ſous leur chute , elles
en diſperſent au loin tous les membres
avec le fang.
Mais à mesure que les affiégeans s'ap
prochoient des murs , à couvert fous
le toît d'airain qu'ils s'étoient fait de leurs
boucliers ; les traits qui de loin pou
92 MERCURE DE FRANCE.
voient les atteindre paſſoient ſur leurs
têtes , & il n'étoit pas facile aux ennemis
de changer la direction de la machine
qui les lançoit. Mais la peſanteur des
rochers fuffit pour accabler tout ce qui
s'approche , & ils ſe contentent de les
rouler du haut des murs à force de bras.
Tant que les boucliers des Romains font
unis & qu'ils ſe ſoutiennent l'un l'autre
ils repouſſent les traits qui les frappent ,
comme un toît repouſſe la grêle qui fans
le briſer le fait retentir. Mais ſi-tôt que la
force du Soldat épuiſée céde à l'ardeur
des affiégés & laiffe rompre cette eſpéce
devoute , chaque bouclier feul est trop
foible pour foutenir tous les coups qu'il
reçoit. Alors on fait avancer par un
chemingliſſant une couverture folide &
mouvante , à l'abri de laquelle on ſe
prépare à battre les murs & à les ruiner.
Bien-tôt le Belier , dont le balancement
redouble fes forces , frappe & tente de
détacher ces longues couches de pierres
qu'un dur ciment tient enchaînées &
que leur poids même affermit. Mais
le toît qui protége les Romains , chargé
d'un déluge de feu , ébranlé par les
maſſes qu'on y fait tomber , & par les
poutres qui du haut des murs travaillent
fans ceſſe à l'abattre , ce toît tout-à-coup
NOVEMBRE. 1763 . 93
s'embrâfe & s'écroule & accablé
,
d'un travail inutile les Soldats regagnent
leur camp.
Les aſſiégés qui n'avoient d'abord
eſpéré que de défendre leurs murailles ,
oſent riſquer une attaque au dehors. Une
jeuneſſe intrépide fort à la faveur de la
nuit. Elle n'a pour armes ni la lance
ni l'arc. Ses mains ne portent que la
flâme , cachée à l'ombre des boucliers .
Dans un inſtant l'incendie ſe déclare :
un vent impétueux le répand ſur tous
les travaux de César, Le chêne vert a
beau réſiſter; les progrès du feu n'en
ſont pas moins rapides : par - tout où
les flambeaux s'attachent , le feu s'élance
fur ſa proie ; &des tourbillons de flâme
ſemelentdans l'air àd'immenfes volumes
de fumée. Non-ſeulement les bois entaffés
, mais les rochers eux-mêmes ſont
embrafés& réduits en poudre. Tout le
rempart s'écroule en même- temps , &
dans ſes débris diſperſés la maſſe en paroît
agrandie.
)
Les Romains , ſans reſſource du côté
de la terre , tentent la fortune fur mer.
Déjà Brutus * fur le Vaiſſeau Prétorien,
ſemblableà une fortereſſe, avoit abordé
* Decius Brutus ,
94 MERCURE DE FRANCE.
aux ifles Stechades , accompagné
d'une flotte que le Rhône avoit vu
conſtruire ** , & qu'il avoit portée à
ſon embouchure. On y joint des Navires
faits à la hâte , non de bois peints
& décorés , mais de chênes groffièrement
taillés , tels qu'ils deſcendoient des
montagnes , du reſte fortement unis , &
formant une aire folide & commode
pour le combat.
Marſeille , de fon côté , s'eſt réfolue à
courir , avec toutes ſes forces , le hafard
d'un combat fur mer. Les Vieillards
eux-mêmes ont pris les armes & viennent
ſe ranger parmi les jeunes citoyens,
Non-feulement les Vaiſſeaux en état de
fervir , mais ceux qui dans le Port tomboient
en ruine , & quon a réparés ,
font chargés d'armes & de combattans.
Le Soleil naiſſant répandoit fur la face
des mers ſes rayons brifés par les ondes,
Le Ciel étoit fans nuage , les vents en
filence laiffoient régner dans l'air le
calme & la férénité , & la mer ſembloit
applanir ſes flots pour offrir à la guerre
un théâtre immobile, Alors chaque navire
quitte fa place , & d'un mouvement
égal s'avancent des deux côtés , ceux
* Les Iſles d'Hières,
** A Arles.
NOVEMBRE. 1763. 95
de Marseille & ceux des Romains . D'abord
la rame les ébranle , & bien-tôt à
coups redoublés , elle les ſoulève& les
fait mouvoir,
La flotte des Romains étoit rangée
en forme de croiffant. Les Vaiſſeaux les
plus forts terminoient l'enceinte ;les plus
foibles occupoient le centre. Au milieu
de la flotte , & au deſſus d'elle , s'élevoit
comme une tour la poupe du vaiſſeau
de Brutus. Six rangs de rameurs lui
faifoient tracer un fillon vaſte au ſein
de l'onde , & fes rames les plus élevées
s'étendoient au loin ſur la mer.
Dès que les flottes ne ſont plus ſépa
rées que par l'eſpace qu'un vaiſſeau peut
parcourir d'un feul coup d'aviron , mille
voix rempliſſent les airs , & l'on n'entend
plus à travers ces clameurs ni le bruit
des rames ni le ſon des trompettes. La
mer tout-à-coup blanchit d'écume ; on
voit les rameurs balayer les flots & renverſés
ſur les bancs , ſe frapper le ſein
du levier qu'ils ramenent. Les proues
ſe heurtent à grand bruit; les vaiſſeaux
ſe repouſſent l'un l'autre ; mille traits
lancés ſe croifent dans l'air ; bien- tôt la
mer en eſt ſemée. Déjà les deux flottes
ſe déployent , & les vaiſſeaux diviſés
ſe donnent un champ libre pour le
96 MERCURE DE FRANCE.
combat. Alors , comme dans l'océan ,
fi le flux& le vent font oppofés, la mer
avance & le flot recule , de même les
vaiſſeaux ennemis fillonnent l'onde en
ſens contraire ; la maſſe d'eau que l'un
chaſſe eſt à l'inſtant repouſſée par l'autre,
& balancée entre deux rames , elle y
demeure comme en fufpens . Mais les
vaiſſeaux de Marſeille étoient plus propres
à l'attaque , plus légers à la fuite ,
plus faciles à ramener par de rapides
évolutions , enfin plus dociles à la main
du Pilote. Ceux des Romains au contraire
, par leur peſanteur & leur ſtabilité
, avoient pour eux l'avantage d'un
combat de pied-ferme , & tel que fur
la Terre on eût pû le donner.
Brutus dit donc à ſon Pilote : » Pour-
» quoi laiſſer les deux flottes ſe difperfer
>> ainſi ſur les mers ? eſt- ce d'adreſſe que
>> tu veux combattre ? Ramaffe nos forces
» & que nos vaiſſeaux préſentent le
>> flanc à la proue ennemie. » Le Pilote
obéit , & le combat change. Dès-lors
chaque vaiſſeau , qui de ſa proue heurte
le flanc des vaiſſeaux de Brutus , y refte
attaché , vaincu par le choc , & retenu
captif par le fer qu'il enfonce. D'autres
font arrêtés par des griffes d'airain ou
liés par de longues chaînes. Les rames
fe
NOVEMBRE. 1763 . 97
:
ſe tiennent enlacées , & les deux flottes
couvrant la mer forment un champ de
bataille immobile. Ce n'eſt plus le javelot,
ce n'eſt plus la fléche qu'on lance
: on ſe joint , on croiſe les armes ,
on combat l'épée à la main. Chacun
du haut de fon bord ſe panche au devant
du fer ennemi ; la plupart tombent
fur le bord qu'ils defendent. Les
eaux ſont couvertes d'une écume de
fang ; la mer profonde en eſt rougie ; &
les cadavres ſuſpendus entre les flancs
des vaiſſeaux oppofés rendent impuiffants
les efforts que fait l'un des deux
pour attirer l'autre. Parmi les combattans
, les uns , qui reſpirent encore en
tombant , boivent leur fang avec l'onde
amère ; d'autres luttant contre une mort
lente font tout-à- coup enſevelis avec
leur vaiſſeau qui s'en trouvre & s'abîme.
Les traits qui volent en vain ne tombentpas
de même ; & s'ils ont manqué
leur premiere victime , ils en trouvent
mille à frapper ſur les eaux. L'une de
nos galeres environnée de celles de
Marſeille , avoit déployé fes forces fur
ſes deux bords & les défendoit en même
temps avec une égale intrépidité. Ce
fut là que le brave Tagus combattant
du haut de la poupe & voulant enlever
E
98 MERCURE DE FRANCE .
le pavillon de l'un des vaiſſeaux ennemis
reçut deux fléches oppoſées qui ſe croiferent
en lui perçant le coeur. D'abord
ſon ſang héſite , incertain par quelle
plaie il va s'écouler ; mais repouffant à
la fois les deux fléches , il s'ouvre à
grands flots l'un & l'autre paſſage , &
ſemble en diviſant l'âme de ce guerrier ,
payer un double tribut à la mort.
Dans ce combat , s'étoit engagé le
malheureux Télon , celui des Phocéens
qui maîtriſoit le mieux un Navire dans
la tempête. Jamais Pilote n'a mieux
prévu les variations de l'Air ; toujours
fes voiles étoient diſpoſées pour le vent
qui devoit ſe lever.
Il avoit brifé du fer de ſa proue le
flanc du Vaiſſeau qu'il attaquoit. Mais
un javelot lui perça le ſein , & fa main
défaillante détourna ſon Vaiſſeau .
Giarée qui voit tomber Telon vale
remplacer & faute ſur ſa poupe. Le trait
mortel le frappe au moment qu'il s'élance
l'attache & le tient ſuſpendu au Navire
même qu'il alloit quitter.
Ily avoit parmi ceux de Marſeille deux
Jumeaux , la gloire de leur mère. Les
mêmes flancs les avoient conçus pour des
deſtins bien différens. * La cruelle mort
La Nature avoit mis en l'un & l'autre frère
NOVEMBRE. 1763 . 99
diftingua ces frères que leurs parens confondoient
tous les jours ; hélas ! cette
douce erreur est détruite. L'un deux a
péri , & celui qui leur reſte, éternel objet
de leurs larmes , nourrit ſans ceffe leur
douleur en leur offrant l'image de celui
qui n'eſt plus . Ce malheureux Jeune-
Homme voyant les rames de fon
Vaifſeau entrelaſſées avec celui d'un
Vaiſſeau Romain , oſa porter la main fur
le bord ennemi ; un fer peſant & meurtrier
tombe ſur ſa main & la coupe ;
mais fans lâcher priſe , elle ſe roidit ,
attachée au bois qu'elle ferre. Le malheur
ne fit qu'irriter le courage de ce Jeune-
Homme ; de l'intrépide main qui lui
reſte il veut reprendre celle qu'il a perdu ;
mais un nouveau coup lui détache le
bras & la main dont il combattoit. Alors
fans boucliers, ſans armes , il ne va point
ſe cacher au fond du Vaiſſeau , mais de
fon corps expofé aux coups il fait un
bouclier à fon Frère. Percé de fléches
il ſe tient debout , & après le coup
Des rapports qui trompoient juſqu'aux yeux de
mère.
Mais la mort les diftingue & ſa prompte fureur
Diſſipe avant le temps cette agréable erreur.
( Breb . )
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui fuffit à ſa mort, il en reçoit mille qui
tous feroient mortels & qu'il épargne à
ſes amis. Enfin comme il ſent que fon
âme va s'échaper par tant de plaies , il
la ramaffe & la retient dans ce corps
foible & défaillant ; il emploie tout le
ſang qui lui reſte à tendre un moment
les reffortsde ſes membres;& confumant
dans un dernier effort tout ce qu'il a de
vie & de force , il ſe précipite ſur le
bord ennemi , pour nuire au moins par
le poids de ſa chûte. *
Ce Vaiſſeau comblé de cadavres ,
regorgeant de ſang , briſé par les coups
redoublés des proües , s'entrouvre enfin
de toutes parts. L'eau perce à travers ſes
courbes fracaffées , & dès qu'il eſt plein
juſqu'aux bords il s'engloutit , & dans
fon tourbillon il enveloppe les flots qui
l'entourent. L'onde recule l'abîme
s'ouvre , la Mer retombe & le remplit. **
Dans ce jour le fort des combats étala
fur la Mer ſes prodiges.
*
و
Et ménageant ſa force & le ſang qui lui reſte
Il rend même fa mort aux ennemis funeſte.
( Breb . )
** Et la vague qui ſemble avec lui s'abîmer
S'enfonce en tournoyant juſqu'au ſein de la
mer.
NOVEMBRE. 1763. 101
Le fer recourbé que les Romains
jettoient ſur une Galère ennemie atteignit
un Guerrier nommé Licidas , & il l'entraînoit
dans les flots . Ses compagnons
veulent le retenir ; les jambes qu'ils faififfent
leur reſtent ; le haut du corps en
eſt détaché. Son fang ne s'écoule pas en
foiole ruiſſeau comme par une plaie ,
mais il jaillit à la fois par tous ſes canaux ;
& le mouvement de l'âme qui circule
de veine en veine eſt tout-à- coup interrompue.
Jamais la ſource de la vie n'eut
pour s'épancher une voie auſſi vaſte. La
moitié du corps qui n'avoit que des
membres épuisés de ſang & d'eſprits ,
fut à l'inſtant la proie de la mort ; mais
celle où le poumon reſpire , où le coeur
fomente & répand la chaleur, lutta longtemps
avant que de fubir le fort de l'autre
moitié de lui-même. *
Tandis qu'une troupe obſtinée à la
défenſe de ſon vaiſſeau ſe preſſe en
foule fur le bord qu'on attaque , & laiffe
vuide de défenſeurs , le flanc qui n'a
point d'ennemis , le navire panché du
* Son âme tient encore à ſa chaîne briſée ,
Se refuſe à la parque , & par de longs combats
Fait vivre ſa douleur & languir ſon trépas.
( Breb )
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
,
& côté qu'elle appeſantit ſe renverſe
couvre d'une voute profonde & la Mer
& les combattans. Leurs bras ne peuvent
ſe deployer , & ils périffent comme
enfermés dans une étroite priſon.
Alors on ne voit par - tout que l'affreuſe
image d'une mort ſanglante. Là , tandis
qu'un jeune-homme ſe ſauve à la nage
deux vaiſſeaux qui vont ſe heurter le
percent du bec de leurs proues , & fes
os brifés par ce choc terrible n'empêchent
pas l'airain de retentir de ſes entrailles
écrafées ; le ſang jaillit au loin
dans les airs, & lorſque les deux vaiſſeaux
s'éloignent , fon corps tranſpercé tombe
au ſein des eaux , & leur laiſſe un libre
paſſage. Ici comme dans un naufrage ,
une foule de malheureux prêts à périr &
fedébattant contre la mort , tachent d'aborder
une de leurs galeres ; mais dès
qu'ils veulent s'y attacher , comme elle
chancelle & va périr ſous une charge
trop peſante , leurs compagnons du haut
du bord , leur coupent les bras ſans pitié,
ces bras fupplians reſtent ſuſpendus. Les
corps s'en détachent & tombent dans
l'abîme ; car l'eau ne peut plus foutenir
le poids immobile de ces corps mutilés .
Déja les combattans ont épuisé leurs
traits , mais leur fureur invente des
NOVEMBRE. 1763. 103
armes. Les uns chargent l'ennemi à coups
de rames, les autres ſaiſiſſent les antènnes
& les lancent à force de bras. Les
Rameurs arrachent leurs bancs & les
font voler d'un bord à l'autre . On briſe
levaiſſeau pour combattre. Ceux- ci foulant
aux pieds les morts les dépouillent du
fer dont ils étoient armés ; ceux - là
percés eux - mêmes d'un trait mortel le
retirent de la plaie & la ferment d'une
main , pour que le ſang retenu donne à
l'autre main plus de force ; qu'il s'écoule
après que le trait fatal eſt parti , ils
meurent contens s'il les vange.
Mais rien ne fit dans ce combat de
mer autant de ravage que le feu . La
poix brulante , la cire enflâmée répandent
l'incendie avec elles. L'onde ne
peut vaincre la flame , & des vaiſſeaux
brifés dans le combat , un feu dévorant
pourfuit & confume les débris épars fur
les eaux. * De mille genres de mort le ſeul
que l'on craigne eſtcelui dont on ſe voit
*Entre tant de périls ils penſent faire aſſez
D'échapper aux premiers dont ils ſont menacés ;
Et bien qu'aucun ſuccès à leurs voeux ne réponde,
Onaffronte les feux pour s'affranchir de l'onde ,
On ſe plonge dans l'onde en ſe ſauvant des feux.
( Bréb. )
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
périr. Ainfi les uns pour éteindre la flâme
font percer les eaux de toutes parts ; les
autres pour ſe ſauver des eaux s'attachent
à des poutres brulantes. Le naufrage
même n'éteint pas la valeur. On voit
ceuxqui nagent encore, ramaſſer les traits
répandus fur la mer & les fournir à leurs
compagnons qui combattent ſur les
vaiſſeaux , ou d'une main foible & mal
afſurée ; s'éfforcer de les lancer euxmêmes
ſur l'ennemi qui nage autour
d'eux : file fer manque , l'onde y ſupplée.
L'ennemi s'attache à fon ennemi ,
leurs bras & leurs mains s'entrelaſſent ,
& chacun d'eux s'enfonce avec joie
pour fubmerger ſon ennemi.
Il y avoit dans ce combat , parmi les
Phocéens un homme exercé à retenir
fon haleine ſous les eaux , ſoit qu'il fallût
aller dégager l'ancre , ou chercher
au fond de la mer ce que le ſable avoit
dévoré. Dès que ce plongeur redoutable
avoit noyé fon ennemi , il revenoit
fur l'eau triomphant. Mais à la fin
croyant remonter ſans obſtacle , fa tête
` rencontre le fond d'une Galére , & du
coup il refte englouti.
L'unique foinde ceux qui périſſoient
fut de rendre leur trépas utile. On en
vit s'attacher aux rames d'un vaiſſeau
NOVEMBRE. 1763. 105
ennemi pour retarder ſa fuite ; on en
vit même ſe ſuſpendre en mourant à la
poupe de leur navire , pour rompre le
choc d'un navire oppoſé.
Un Phocéen nommé Ligdamus , inftruit
dans l'art des Baleares , fait partir
de ſa fronde un plomb rapide. Tyrrhene
, qui commandoit du haut de fa
poupe , en eſt atteint ; le plomb mortel
lui briſe les temples , & fes yeux ,
dont tous les liens font rompus , tombent
chaffés par des flots de fang.
Tyrrhene immobile & dans l'étonnement
de ne plus voir la lumière , prend
ces ténébres pour celles de la mort ; mais
bientôt ſe ſentant plein de vie : » Com-
>> pagnons ( dit- il ) employez-moi com-
» me une machine à lancer les traits.
» Allons , Thyrrhene , abandonnons ce
>> reſte de vie aux fureurs de la guer-
» re ; & de mon cadavre plus qu'à demi
» mort,tirons encore cet avantage ,
» l'expoſer aux coups deſtinés aux vi-
» vans. » Il dit & ſes traits aveuglément
lancés , ne laiſſent pas de porter
atteinte. Argus jeune homme d'une
naiſſance illuſtre en eſt frappé au deſſus
des flancs , & en tombant fur le fer il
l'enfonce.
de
Sur le même vaiſſeau & à l'extré
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
mité oppoſée , étoit le malheureux père
d'Argus , guerrier illuſtre dans ſa jeuneffe
, & qui ne le cédoit en valeur à
aucun des Phocéens.Mais ici courbé ſous
le poids des ans , & tout confumé de
vieilleſſe , c'étoit un exemple , & non
pas un foldat.
Témoin de la mort de ſon fils il ſe
traîne à pas chancelans,& de chute en
chute le long da navire ,il arrive juſqu'à
la poupe , & il y trouve ſon fils expirant.
On ne voit point ſes larmes couler
ni ſes mains frapper ſa poitrine ;
mais comme il tend les bras , tout fon
corps ſe roidit , ſes yeux ſe couvrent
d'épaiſſes ténébres ; il regarde ſon fils ,
&il ne le reconnoît plus. Celui ci dès
qu'il apperçoit ſon père ſouléve, ſa tête
fur fon col languiſſant. Il veut lui parler
, ſa voix lui manque :feulement ſa
bouche muette demande à ſon père
un dernier baifer ,& invite ſa main à
lui fermer les yeux. Dès que le vieillard
eſt revenu à lui-même & que la
cruelle douleur a repris des forces : » Je
>> ne perdrai point ( dit- il ) le moment
» que me laiſſent les Dieux : je perce-
>> rai ce coeur paternel. Pardonne ô
>> mon cher fils , pardonne à ton père
>> de n'avoir pas reçu tes embraſſemens
NOVEMBRE. 1763 107
›& les derniers ſoupirs de ta bouche. *
>>> La chaleurde la vie ne t'a point quitté ;
» tu reſpires , tu peux me ſurvivre
>>encore. » A ces mots , quoique le fer
de ſon épée fût tout entier longé dans
ſon ſein , il ſe hâte de ſe précipiter
dans les flots ** de peur que le fer
ne fut trop lent à dégager ſon âme impatiente
de précéder celle de ſon fils
chez les morts .
La victoire n'eſt plus douteuſe : le fort
des combats s'est déclaré. La plupart
des vaifſeaux de Marseille ſont abîmés
fous les eaux ; le reſte ayant changé de
Pilote , reçoit& porte les vainqueurs ;
un petit nombre gagnent la mer &
cherchent leur falut dans la fuite .
Quelle fut au -dedans des murs la
déſolation des familles ! de quels cris les
mères éplorées firent retentir le rivage.
:
*Tu reſpires encore , & tu peux me ſurvivre.
Ce fer va m'épargner la honte de te ſuivre ;
Et ma mort rétablit par des coups redoublés
L'ordre de la Nature & ſes droits violés .
(Bréb. )
**Et voulant de ſon fils devancer le trépas ,
Craint qu'une ſeule mort ne lui ſuffiſe pas.
1 この
(Bréb. )
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
On vit des épouſes éperdues , qui dans
les cadavres flottans fur le bord, croyant
reconnoître des traits fouillés de fang
embrafſoient le corps d'un ennemi qu'elles
prenoient pour celui d'un époux.
On vit de miférables pères ſe difputer
un corps mutilé , que chacun deux
croyoit être ſon fils , pour lui rendre
les honneurs fuprêmes.
Cependant Brutus triomphant fur
les mers s'applaudit d'avoir le premier
joint à l'éclat des armes de César , l'honneur
d'une victoire navale .
SALE , par M. MARMONTEL.
D'IMMENSES forêts tombent de toutes
parts , & les cimes des montagnes
font dépouillées de leurs chênes antiques
; car il falloit que le milieu du
rempart n'étant comblé que de légers
faifceaux couverts d'une couche de terre
, les deux bords fuſſent contenus par
des pieux & des poutres ſolidement
unies , de peur que ce terrain mal affermi
ne s'écroulât ſous le poids des
tours.
Non loin de la ville étoit un bois
facré& dès long-temps inviolable , dont
les branches entrelafſées , écartant les
rayons du jour , enfermoient ſous leur
épaiſſe voute un air ténébreux & de
froides ombres. Ce lieu n'étoit point
habité par le Dieu tutélaire des campagnes
. ni par les Silvains & les Nymphes
des bois. Mais il déroboit à la
NOVEMBRE. 1763 . 87
lumière un culte barbare & d'affreux
facrifices . * Les Autels , les arbres y dégoutoient
de ſang humain; & fi l'on
peut ajouter foi à la crédule Antiquité ,
les oiſeaux n'ofoient s'arrêter ſur les
rameaux de ce bois ténébreux , ni les
bêtes féroces y chercher un repaire ;
la foudre * * évitoit d'y tomber , & les
vents craignoient d'en agiter les branches.
Mais fans leurs fifflemens lugubres
la forêt porte fon horreur avec
elle. De ces noirs rochers découle une
onde impure ; les triſtes fimulacres des
Dieux qu'on y adore font informes &
mutilés ; leur attitude ſeule & la couleur
livide de ces buſtes rongés parle tems imprime
une ſombre épouvante. l'Homme
ne tremble pas ainſi devant des Dieux
qui lui ſont peints ſous des traits auxquels
il eſt accoutumé, Plus l'objet de
fon culte lui eſt inconnu , plus cette obf
curité le lui rend formidable .
*Et les voeux criminels qui s'offrent en ces
lieux ,
Offenſent la Nature en révérant les Dieux.
(Breb. )
G ** La foudre accoûtumée à punir les forfaits,
Craint ce lieu ſi coupable , & n'y tombe jamais
(Breb. )
88 MERCURE DE FRANCE.
Les antres de la forêt rendoient , diſoit
on , de longs mugiſſemens ; les arbres
déracinés & couchés par terre fe relevoient
d'eux- mêmes , ils offroient fans
ſe conſumer l'image d'un vaſte incendie
; & des dragons , rampans à longs
replis , embraffoient les tiges de ces
vieux chênes .
Les peuples y portoient leurs offrandes ,
mais fans en approcher jamais. Leurs
Dieux les en avoient chaſſés pour y habiter
ſeuls en filence. Les Prêtres euxmêmes
ſoit le jour , ſoit la nuit , n'y pénétrent
qu'en pâliſſant , ils tremblent
ſaiſis d'une profonde horreur , en approchant
de leurs Idoles . *
Ce futd'abord cette forêt que Céfar
ordonna d'abattre : elle étoit voiſine de
fon camp , & comme la guerre l'avoit
épargnée , elle reſtoit ſeule , épaiffe &
touffue au milieu des monts d'alentour
que le fer avoit dépouillés.
A cet ordre les plus courageux tremblerent.
La Majeſté du lieu les avoit
* Les voiſins de ce bois ſi ſauvage , ſi ſombre ,
Laiſſent à ſes démons ſon horreur & fon ombre ;
Et le Druide craint , en abordant ces lieux ,
D'y voir ce qu'il adore , & d'y trouver ſes
Dieux.
:
(Breb.)
NOVEMBRE. 1763. 89
remplis d'un ſaint reſpect ; & s'ils frappoient
ces arbres facrés , illeur fembloit
déja voir les haches vengereſſes retourner
fur eux-mêmes .
*
Dès que César voit frémir les cohortes
dont la terreur enchaînoit les mains , il
ofe le premier ſe ſaiſir de la hache ; il la
léve , frappe & l'enfonce dans un chêne
quitouchoit aux Cieux . Alors leur montrant
le fer plongé dans ce bois qu'ils
avoient craint de violer , " ſi quelqu'un
» de vous , dit-il , ſe faifoit un crime d'a-
>> battre la forêt , m'en voilà chargé :
>> c'eſt ſur moi qu'il retombe ;
obéiſſent à l'inftant , non que l'exemple
les raſſure ; mais la crainte de Céfarl'emporte
fur celle des Dieux. ** Auffi-tot
les ormeaux , les hêtres , les chênes , les
cyprès que raſſembloit cette forêt terrible
virent pour la premiere fois tomber leur
longue chevelure & leur têtes dépouillées
firent paſſage à la clarté du jour. Toute la
forêt s'ébranle à la fois , chancelle &
tombe fur elle-même ; mais en tombant
tous
* Et ſeul je prends ſur moi tout le courroux des
Dieux. ( Breb . )
** Les Dieux parlent encore à ces coeurs agités ,
Mais quand Jule) commande , ils font mal
écoutés. ( Breb. )
90 MERCURE DE FRANCE.
elle ſe ſoutient & fon épaiffeur réfiſte
fa chute.
A la vue d'un tel ſacrilége , tous les
peuples de la Gaule gémirent , mais
Marseille s'en applaudit. Qui peut fe
perfuader en effet que lesDieux ſe laiffent
impunément braver ; & cependant
combien la fortune n'a-t-elle pas ſauvé
de coupables ! Il ſemble qu'il n'y ait que
les malheureuxque le tonnerre ofe punir.
Quand les bois furent abattus , on tira
des campagnes voifines des chariots
pour les enlever; le Laboureur conſterné
vit detéler fes taureaux& obligéd'abandonner
fon champ; il pleura la perte de
l'année.
Cefar trop impatient pour ſe confumer
dans les langueurs d'un fiége , en laifle
le foin à ſes Lieutenans ; il tourne ſes
pas du côté de l'Espagne , où ſes légions
l'ont devancée , & ordonne à la guerre
de le fuivre vers cette extrémité du
monde .
Cependant les travaux du fiége s'avancent.
Le rempart ſe léve & on y établit
deux tours de la même hauteur que les
murs de la Citadelle. Ces tours ne font
point attachées à la terre ; mais elles
roulent fur des éffieux dont le mobile
eſt en elles - mêmes. Les affiégés , du
NOVEMBRE. 1763 . 91
haut de leur fort , voyant ces maſſes
s'ébranler en attribuerent la cauſe à
quelque violente ſecouſſe qu'avoient
donné à la Terre les vents enfermés
dans ſon ſein ; & ils s'étonnerent que
leurs murailles n'en fuffent pas ébranlées,
mais tout-à-coup du haut de ces tours
mouvantes tombe fur eux une grêle de
dards. De leur côté , volent fur les
Romains des traits plus terribles encore ;
car ce n'eſt point à force de bras que
que leurs javelots ſont lancés : décochés
parle reffortde labaliſte , ils partent avec
la rapidité de la foudre , & au lieu de
s'arrêter dans la plaie , ils s'ouvrent une
large voie à travers l'armure & les os
fracaffés , laiſſent la mort & volentaudela
, avec la force de la donner encore ,
Cette machine formidable lance des
pierres d'un poids énorme , & qui pa
reilles à des rochers déracinés par le
temps &détachés par un orage , briſent
tout ce qu'elles rencontrent. C'eſt peu
d'écrafer les corps ſous leur chute , elles
en diſperſent au loin tous les membres
avec le fang.
Mais à mesure que les affiégeans s'ap
prochoient des murs , à couvert fous
le toît d'airain qu'ils s'étoient fait de leurs
boucliers ; les traits qui de loin pou
92 MERCURE DE FRANCE.
voient les atteindre paſſoient ſur leurs
têtes , & il n'étoit pas facile aux ennemis
de changer la direction de la machine
qui les lançoit. Mais la peſanteur des
rochers fuffit pour accabler tout ce qui
s'approche , & ils ſe contentent de les
rouler du haut des murs à force de bras.
Tant que les boucliers des Romains font
unis & qu'ils ſe ſoutiennent l'un l'autre
ils repouſſent les traits qui les frappent ,
comme un toît repouſſe la grêle qui fans
le briſer le fait retentir. Mais ſi-tôt que la
force du Soldat épuiſée céde à l'ardeur
des affiégés & laiffe rompre cette eſpéce
devoute , chaque bouclier feul est trop
foible pour foutenir tous les coups qu'il
reçoit. Alors on fait avancer par un
chemingliſſant une couverture folide &
mouvante , à l'abri de laquelle on ſe
prépare à battre les murs & à les ruiner.
Bien-tôt le Belier , dont le balancement
redouble fes forces , frappe & tente de
détacher ces longues couches de pierres
qu'un dur ciment tient enchaînées &
que leur poids même affermit. Mais
le toît qui protége les Romains , chargé
d'un déluge de feu , ébranlé par les
maſſes qu'on y fait tomber , & par les
poutres qui du haut des murs travaillent
fans ceſſe à l'abattre , ce toît tout-à-coup
NOVEMBRE. 1763 . 93
s'embrâfe & s'écroule & accablé
,
d'un travail inutile les Soldats regagnent
leur camp.
Les aſſiégés qui n'avoient d'abord
eſpéré que de défendre leurs murailles ,
oſent riſquer une attaque au dehors. Une
jeuneſſe intrépide fort à la faveur de la
nuit. Elle n'a pour armes ni la lance
ni l'arc. Ses mains ne portent que la
flâme , cachée à l'ombre des boucliers .
Dans un inſtant l'incendie ſe déclare :
un vent impétueux le répand ſur tous
les travaux de César, Le chêne vert a
beau réſiſter; les progrès du feu n'en
ſont pas moins rapides : par - tout où
les flambeaux s'attachent , le feu s'élance
fur ſa proie ; &des tourbillons de flâme
ſemelentdans l'air àd'immenfes volumes
de fumée. Non-ſeulement les bois entaffés
, mais les rochers eux-mêmes ſont
embrafés& réduits en poudre. Tout le
rempart s'écroule en même- temps , &
dans ſes débris diſperſés la maſſe en paroît
agrandie.
)
Les Romains , ſans reſſource du côté
de la terre , tentent la fortune fur mer.
Déjà Brutus * fur le Vaiſſeau Prétorien,
ſemblableà une fortereſſe, avoit abordé
* Decius Brutus ,
94 MERCURE DE FRANCE.
aux ifles Stechades , accompagné
d'une flotte que le Rhône avoit vu
conſtruire ** , & qu'il avoit portée à
ſon embouchure. On y joint des Navires
faits à la hâte , non de bois peints
& décorés , mais de chênes groffièrement
taillés , tels qu'ils deſcendoient des
montagnes , du reſte fortement unis , &
formant une aire folide & commode
pour le combat.
Marſeille , de fon côté , s'eſt réfolue à
courir , avec toutes ſes forces , le hafard
d'un combat fur mer. Les Vieillards
eux-mêmes ont pris les armes & viennent
ſe ranger parmi les jeunes citoyens,
Non-feulement les Vaiſſeaux en état de
fervir , mais ceux qui dans le Port tomboient
en ruine , & quon a réparés ,
font chargés d'armes & de combattans.
Le Soleil naiſſant répandoit fur la face
des mers ſes rayons brifés par les ondes,
Le Ciel étoit fans nuage , les vents en
filence laiffoient régner dans l'air le
calme & la férénité , & la mer ſembloit
applanir ſes flots pour offrir à la guerre
un théâtre immobile, Alors chaque navire
quitte fa place , & d'un mouvement
égal s'avancent des deux côtés , ceux
* Les Iſles d'Hières,
** A Arles.
NOVEMBRE. 1763. 95
de Marseille & ceux des Romains . D'abord
la rame les ébranle , & bien-tôt à
coups redoublés , elle les ſoulève& les
fait mouvoir,
La flotte des Romains étoit rangée
en forme de croiffant. Les Vaiſſeaux les
plus forts terminoient l'enceinte ;les plus
foibles occupoient le centre. Au milieu
de la flotte , & au deſſus d'elle , s'élevoit
comme une tour la poupe du vaiſſeau
de Brutus. Six rangs de rameurs lui
faifoient tracer un fillon vaſte au ſein
de l'onde , & fes rames les plus élevées
s'étendoient au loin ſur la mer.
Dès que les flottes ne ſont plus ſépa
rées que par l'eſpace qu'un vaiſſeau peut
parcourir d'un feul coup d'aviron , mille
voix rempliſſent les airs , & l'on n'entend
plus à travers ces clameurs ni le bruit
des rames ni le ſon des trompettes. La
mer tout-à-coup blanchit d'écume ; on
voit les rameurs balayer les flots & renverſés
ſur les bancs , ſe frapper le ſein
du levier qu'ils ramenent. Les proues
ſe heurtent à grand bruit; les vaiſſeaux
ſe repouſſent l'un l'autre ; mille traits
lancés ſe croifent dans l'air ; bien- tôt la
mer en eſt ſemée. Déjà les deux flottes
ſe déployent , & les vaiſſeaux diviſés
ſe donnent un champ libre pour le
96 MERCURE DE FRANCE.
combat. Alors , comme dans l'océan ,
fi le flux& le vent font oppofés, la mer
avance & le flot recule , de même les
vaiſſeaux ennemis fillonnent l'onde en
ſens contraire ; la maſſe d'eau que l'un
chaſſe eſt à l'inſtant repouſſée par l'autre,
& balancée entre deux rames , elle y
demeure comme en fufpens . Mais les
vaiſſeaux de Marſeille étoient plus propres
à l'attaque , plus légers à la fuite ,
plus faciles à ramener par de rapides
évolutions , enfin plus dociles à la main
du Pilote. Ceux des Romains au contraire
, par leur peſanteur & leur ſtabilité
, avoient pour eux l'avantage d'un
combat de pied-ferme , & tel que fur
la Terre on eût pû le donner.
Brutus dit donc à ſon Pilote : » Pour-
» quoi laiſſer les deux flottes ſe difperfer
>> ainſi ſur les mers ? eſt- ce d'adreſſe que
>> tu veux combattre ? Ramaffe nos forces
» & que nos vaiſſeaux préſentent le
>> flanc à la proue ennemie. » Le Pilote
obéit , & le combat change. Dès-lors
chaque vaiſſeau , qui de ſa proue heurte
le flanc des vaiſſeaux de Brutus , y refte
attaché , vaincu par le choc , & retenu
captif par le fer qu'il enfonce. D'autres
font arrêtés par des griffes d'airain ou
liés par de longues chaînes. Les rames
fe
NOVEMBRE. 1763 . 97
:
ſe tiennent enlacées , & les deux flottes
couvrant la mer forment un champ de
bataille immobile. Ce n'eſt plus le javelot,
ce n'eſt plus la fléche qu'on lance
: on ſe joint , on croiſe les armes ,
on combat l'épée à la main. Chacun
du haut de fon bord ſe panche au devant
du fer ennemi ; la plupart tombent
fur le bord qu'ils defendent. Les
eaux ſont couvertes d'une écume de
fang ; la mer profonde en eſt rougie ; &
les cadavres ſuſpendus entre les flancs
des vaiſſeaux oppofés rendent impuiffants
les efforts que fait l'un des deux
pour attirer l'autre. Parmi les combattans
, les uns , qui reſpirent encore en
tombant , boivent leur fang avec l'onde
amère ; d'autres luttant contre une mort
lente font tout-à- coup enſevelis avec
leur vaiſſeau qui s'en trouvre & s'abîme.
Les traits qui volent en vain ne tombentpas
de même ; & s'ils ont manqué
leur premiere victime , ils en trouvent
mille à frapper ſur les eaux. L'une de
nos galeres environnée de celles de
Marſeille , avoit déployé fes forces fur
ſes deux bords & les défendoit en même
temps avec une égale intrépidité. Ce
fut là que le brave Tagus combattant
du haut de la poupe & voulant enlever
E
98 MERCURE DE FRANCE .
le pavillon de l'un des vaiſſeaux ennemis
reçut deux fléches oppoſées qui ſe croiferent
en lui perçant le coeur. D'abord
ſon ſang héſite , incertain par quelle
plaie il va s'écouler ; mais repouffant à
la fois les deux fléches , il s'ouvre à
grands flots l'un & l'autre paſſage , &
ſemble en diviſant l'âme de ce guerrier ,
payer un double tribut à la mort.
Dans ce combat , s'étoit engagé le
malheureux Télon , celui des Phocéens
qui maîtriſoit le mieux un Navire dans
la tempête. Jamais Pilote n'a mieux
prévu les variations de l'Air ; toujours
fes voiles étoient diſpoſées pour le vent
qui devoit ſe lever.
Il avoit brifé du fer de ſa proue le
flanc du Vaiſſeau qu'il attaquoit. Mais
un javelot lui perça le ſein , & fa main
défaillante détourna ſon Vaiſſeau .
Giarée qui voit tomber Telon vale
remplacer & faute ſur ſa poupe. Le trait
mortel le frappe au moment qu'il s'élance
l'attache & le tient ſuſpendu au Navire
même qu'il alloit quitter.
Ily avoit parmi ceux de Marſeille deux
Jumeaux , la gloire de leur mère. Les
mêmes flancs les avoient conçus pour des
deſtins bien différens. * La cruelle mort
La Nature avoit mis en l'un & l'autre frère
NOVEMBRE. 1763 . 99
diftingua ces frères que leurs parens confondoient
tous les jours ; hélas ! cette
douce erreur est détruite. L'un deux a
péri , & celui qui leur reſte, éternel objet
de leurs larmes , nourrit ſans ceffe leur
douleur en leur offrant l'image de celui
qui n'eſt plus . Ce malheureux Jeune-
Homme voyant les rames de fon
Vaifſeau entrelaſſées avec celui d'un
Vaiſſeau Romain , oſa porter la main fur
le bord ennemi ; un fer peſant & meurtrier
tombe ſur ſa main & la coupe ;
mais fans lâcher priſe , elle ſe roidit ,
attachée au bois qu'elle ferre. Le malheur
ne fit qu'irriter le courage de ce Jeune-
Homme ; de l'intrépide main qui lui
reſte il veut reprendre celle qu'il a perdu ;
mais un nouveau coup lui détache le
bras & la main dont il combattoit. Alors
fans boucliers, ſans armes , il ne va point
ſe cacher au fond du Vaiſſeau , mais de
fon corps expofé aux coups il fait un
bouclier à fon Frère. Percé de fléches
il ſe tient debout , & après le coup
Des rapports qui trompoient juſqu'aux yeux de
mère.
Mais la mort les diftingue & ſa prompte fureur
Diſſipe avant le temps cette agréable erreur.
( Breb . )
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
qui fuffit à ſa mort, il en reçoit mille qui
tous feroient mortels & qu'il épargne à
ſes amis. Enfin comme il ſent que fon
âme va s'échaper par tant de plaies , il
la ramaffe & la retient dans ce corps
foible & défaillant ; il emploie tout le
ſang qui lui reſte à tendre un moment
les reffortsde ſes membres;& confumant
dans un dernier effort tout ce qu'il a de
vie & de force , il ſe précipite ſur le
bord ennemi , pour nuire au moins par
le poids de ſa chûte. *
Ce Vaiſſeau comblé de cadavres ,
regorgeant de ſang , briſé par les coups
redoublés des proües , s'entrouvre enfin
de toutes parts. L'eau perce à travers ſes
courbes fracaffées , & dès qu'il eſt plein
juſqu'aux bords il s'engloutit , & dans
fon tourbillon il enveloppe les flots qui
l'entourent. L'onde recule l'abîme
s'ouvre , la Mer retombe & le remplit. **
Dans ce jour le fort des combats étala
fur la Mer ſes prodiges.
*
و
Et ménageant ſa force & le ſang qui lui reſte
Il rend même fa mort aux ennemis funeſte.
( Breb . )
** Et la vague qui ſemble avec lui s'abîmer
S'enfonce en tournoyant juſqu'au ſein de la
mer.
NOVEMBRE. 1763. 101
Le fer recourbé que les Romains
jettoient ſur une Galère ennemie atteignit
un Guerrier nommé Licidas , & il l'entraînoit
dans les flots . Ses compagnons
veulent le retenir ; les jambes qu'ils faififfent
leur reſtent ; le haut du corps en
eſt détaché. Son fang ne s'écoule pas en
foiole ruiſſeau comme par une plaie ,
mais il jaillit à la fois par tous ſes canaux ;
& le mouvement de l'âme qui circule
de veine en veine eſt tout-à- coup interrompue.
Jamais la ſource de la vie n'eut
pour s'épancher une voie auſſi vaſte. La
moitié du corps qui n'avoit que des
membres épuisés de ſang & d'eſprits ,
fut à l'inſtant la proie de la mort ; mais
celle où le poumon reſpire , où le coeur
fomente & répand la chaleur, lutta longtemps
avant que de fubir le fort de l'autre
moitié de lui-même. *
Tandis qu'une troupe obſtinée à la
défenſe de ſon vaiſſeau ſe preſſe en
foule fur le bord qu'on attaque , & laiffe
vuide de défenſeurs , le flanc qui n'a
point d'ennemis , le navire panché du
* Son âme tient encore à ſa chaîne briſée ,
Se refuſe à la parque , & par de longs combats
Fait vivre ſa douleur & languir ſon trépas.
( Breb )
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
,
& côté qu'elle appeſantit ſe renverſe
couvre d'une voute profonde & la Mer
& les combattans. Leurs bras ne peuvent
ſe deployer , & ils périffent comme
enfermés dans une étroite priſon.
Alors on ne voit par - tout que l'affreuſe
image d'une mort ſanglante. Là , tandis
qu'un jeune-homme ſe ſauve à la nage
deux vaiſſeaux qui vont ſe heurter le
percent du bec de leurs proues , & fes
os brifés par ce choc terrible n'empêchent
pas l'airain de retentir de ſes entrailles
écrafées ; le ſang jaillit au loin
dans les airs, & lorſque les deux vaiſſeaux
s'éloignent , fon corps tranſpercé tombe
au ſein des eaux , & leur laiſſe un libre
paſſage. Ici comme dans un naufrage ,
une foule de malheureux prêts à périr &
fedébattant contre la mort , tachent d'aborder
une de leurs galeres ; mais dès
qu'ils veulent s'y attacher , comme elle
chancelle & va périr ſous une charge
trop peſante , leurs compagnons du haut
du bord , leur coupent les bras ſans pitié,
ces bras fupplians reſtent ſuſpendus. Les
corps s'en détachent & tombent dans
l'abîme ; car l'eau ne peut plus foutenir
le poids immobile de ces corps mutilés .
Déja les combattans ont épuisé leurs
traits , mais leur fureur invente des
NOVEMBRE. 1763. 103
armes. Les uns chargent l'ennemi à coups
de rames, les autres ſaiſiſſent les antènnes
& les lancent à force de bras. Les
Rameurs arrachent leurs bancs & les
font voler d'un bord à l'autre . On briſe
levaiſſeau pour combattre. Ceux- ci foulant
aux pieds les morts les dépouillent du
fer dont ils étoient armés ; ceux - là
percés eux - mêmes d'un trait mortel le
retirent de la plaie & la ferment d'une
main , pour que le ſang retenu donne à
l'autre main plus de force ; qu'il s'écoule
après que le trait fatal eſt parti , ils
meurent contens s'il les vange.
Mais rien ne fit dans ce combat de
mer autant de ravage que le feu . La
poix brulante , la cire enflâmée répandent
l'incendie avec elles. L'onde ne
peut vaincre la flame , & des vaiſſeaux
brifés dans le combat , un feu dévorant
pourfuit & confume les débris épars fur
les eaux. * De mille genres de mort le ſeul
que l'on craigne eſtcelui dont on ſe voit
*Entre tant de périls ils penſent faire aſſez
D'échapper aux premiers dont ils ſont menacés ;
Et bien qu'aucun ſuccès à leurs voeux ne réponde,
Onaffronte les feux pour s'affranchir de l'onde ,
On ſe plonge dans l'onde en ſe ſauvant des feux.
( Bréb. )
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
périr. Ainfi les uns pour éteindre la flâme
font percer les eaux de toutes parts ; les
autres pour ſe ſauver des eaux s'attachent
à des poutres brulantes. Le naufrage
même n'éteint pas la valeur. On voit
ceuxqui nagent encore, ramaſſer les traits
répandus fur la mer & les fournir à leurs
compagnons qui combattent ſur les
vaiſſeaux , ou d'une main foible & mal
afſurée ; s'éfforcer de les lancer euxmêmes
ſur l'ennemi qui nage autour
d'eux : file fer manque , l'onde y ſupplée.
L'ennemi s'attache à fon ennemi ,
leurs bras & leurs mains s'entrelaſſent ,
& chacun d'eux s'enfonce avec joie
pour fubmerger ſon ennemi.
Il y avoit dans ce combat , parmi les
Phocéens un homme exercé à retenir
fon haleine ſous les eaux , ſoit qu'il fallût
aller dégager l'ancre , ou chercher
au fond de la mer ce que le ſable avoit
dévoré. Dès que ce plongeur redoutable
avoit noyé fon ennemi , il revenoit
fur l'eau triomphant. Mais à la fin
croyant remonter ſans obſtacle , fa tête
` rencontre le fond d'une Galére , & du
coup il refte englouti.
L'unique foinde ceux qui périſſoient
fut de rendre leur trépas utile. On en
vit s'attacher aux rames d'un vaiſſeau
NOVEMBRE. 1763. 105
ennemi pour retarder ſa fuite ; on en
vit même ſe ſuſpendre en mourant à la
poupe de leur navire , pour rompre le
choc d'un navire oppoſé.
Un Phocéen nommé Ligdamus , inftruit
dans l'art des Baleares , fait partir
de ſa fronde un plomb rapide. Tyrrhene
, qui commandoit du haut de fa
poupe , en eſt atteint ; le plomb mortel
lui briſe les temples , & fes yeux ,
dont tous les liens font rompus , tombent
chaffés par des flots de fang.
Tyrrhene immobile & dans l'étonnement
de ne plus voir la lumière , prend
ces ténébres pour celles de la mort ; mais
bientôt ſe ſentant plein de vie : » Com-
>> pagnons ( dit- il ) employez-moi com-
» me une machine à lancer les traits.
» Allons , Thyrrhene , abandonnons ce
>> reſte de vie aux fureurs de la guer-
» re ; & de mon cadavre plus qu'à demi
» mort,tirons encore cet avantage ,
» l'expoſer aux coups deſtinés aux vi-
» vans. » Il dit & ſes traits aveuglément
lancés , ne laiſſent pas de porter
atteinte. Argus jeune homme d'une
naiſſance illuſtre en eſt frappé au deſſus
des flancs , & en tombant fur le fer il
l'enfonce.
de
Sur le même vaiſſeau & à l'extré
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
mité oppoſée , étoit le malheureux père
d'Argus , guerrier illuſtre dans ſa jeuneffe
, & qui ne le cédoit en valeur à
aucun des Phocéens.Mais ici courbé ſous
le poids des ans , & tout confumé de
vieilleſſe , c'étoit un exemple , & non
pas un foldat.
Témoin de la mort de ſon fils il ſe
traîne à pas chancelans,& de chute en
chute le long da navire ,il arrive juſqu'à
la poupe , & il y trouve ſon fils expirant.
On ne voit point ſes larmes couler
ni ſes mains frapper ſa poitrine ;
mais comme il tend les bras , tout fon
corps ſe roidit , ſes yeux ſe couvrent
d'épaiſſes ténébres ; il regarde ſon fils ,
&il ne le reconnoît plus. Celui ci dès
qu'il apperçoit ſon père ſouléve, ſa tête
fur fon col languiſſant. Il veut lui parler
, ſa voix lui manque :feulement ſa
bouche muette demande à ſon père
un dernier baifer ,& invite ſa main à
lui fermer les yeux. Dès que le vieillard
eſt revenu à lui-même & que la
cruelle douleur a repris des forces : » Je
>> ne perdrai point ( dit- il ) le moment
» que me laiſſent les Dieux : je perce-
>> rai ce coeur paternel. Pardonne ô
>> mon cher fils , pardonne à ton père
>> de n'avoir pas reçu tes embraſſemens
NOVEMBRE. 1763 107
›& les derniers ſoupirs de ta bouche. *
>>> La chaleurde la vie ne t'a point quitté ;
» tu reſpires , tu peux me ſurvivre
>>encore. » A ces mots , quoique le fer
de ſon épée fût tout entier longé dans
ſon ſein , il ſe hâte de ſe précipiter
dans les flots ** de peur que le fer
ne fut trop lent à dégager ſon âme impatiente
de précéder celle de ſon fils
chez les morts .
La victoire n'eſt plus douteuſe : le fort
des combats s'est déclaré. La plupart
des vaifſeaux de Marseille ſont abîmés
fous les eaux ; le reſte ayant changé de
Pilote , reçoit& porte les vainqueurs ;
un petit nombre gagnent la mer &
cherchent leur falut dans la fuite .
Quelle fut au -dedans des murs la
déſolation des familles ! de quels cris les
mères éplorées firent retentir le rivage.
:
*Tu reſpires encore , & tu peux me ſurvivre.
Ce fer va m'épargner la honte de te ſuivre ;
Et ma mort rétablit par des coups redoublés
L'ordre de la Nature & ſes droits violés .
(Bréb. )
**Et voulant de ſon fils devancer le trépas ,
Craint qu'une ſeule mort ne lui ſuffiſe pas.
1 この
(Bréb. )
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
On vit des épouſes éperdues , qui dans
les cadavres flottans fur le bord, croyant
reconnoître des traits fouillés de fang
embrafſoient le corps d'un ennemi qu'elles
prenoient pour celui d'un époux.
On vit de miférables pères ſe difputer
un corps mutilé , que chacun deux
croyoit être ſon fils , pour lui rendre
les honneurs fuprêmes.
Cependant Brutus triomphant fur
les mers s'applaudit d'avoir le premier
joint à l'éclat des armes de César , l'honneur
d'une victoire navale .
Fermer
23
p. 216-222
États-Unis de l'Amériq. Septentrionale, [titre d'après la table]
Début :
Trenton du 4 Juillet. La retraite de l'ennemi de Philadelphie à New-Yorck, a été troublée par nos [...]
Mots clefs :
Trenton, Yorktown, Boston, Général, Ennemi, Armée, Troupes, George Washington, Philadelphie, Harceler, Bataille, Morts, Affaire, Retraite
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texteReconnaissance textuelle : États-Unis de l'Amériq. Septentrionale, [titre d'après la table]
Trenton du 4 Juillet. La retraite de l'ennemi de
Philadelphie à New -Yorck , a été troublée par nos
troupes ; le Général - Major Maxwell , à la tête d'un
corps de troupes Continentales , avoit pris les devans
, & l'attendoit dans le nouveau Jerſey , avec la
milice commandée par les Généraux Dickinſon &
Herd . Le Général Lée partit de bonne- heure pour les
foutenir ; leur objet étoit de harceler l'ennemi & de
l'arrêter jufqu'à ce que le Général Washington pût
arriver avec le gros de l'armée ; il arriva le 27 à
Monmouth Court Houfe ; on fit les difpofitions
pour l'attaque , qui commença le lendemain par 1 500
volontaires conduits par le Général Lée , pendant
que le gros de l'armée fuivoit ; il chaffa pendant
quelque tems l'ennemi ; mais celui- ci ayant reçu des
renforts , il fut obligé de fe retirer fur le Général
Washington , dont l'armée qui avançoit fe forma
fur le premier terrain avantageux. Il y eut une canonnade
dont on n'avoit point eu d'exemple en Amérique
; pendant ce tems , de forts détachemens attaquèrent
l'ennemi à l'arme blanche , avec différens
fuccès à la vérité , mais le forcèrent enfin à fe retirer ,
& nos troupes prirent poffeffion du chaimp de bataille
couvert de morts & de bleflés . L'exceffive chaleur
qu'il faifoit ce jour - là , força les troupes à fe repofer
pour reprendre haleine ; le Général Washington commanda
à deux brigades d'avancer fur chacun de leurs
flancs , fe propofant de les fuivre ; mais la nuit furvint
avant qu'elles parvinffent à leur deſtination , &
tout mouvement ultérieur devint impraticable. On
n'avoit point affez de cavalerie ; la nôtre avoit été
tellement employée à harceler l'ennemi au fortir de
Philadelphie ,
( 217 )
Philadelphie , & fi difperfée , que cela avoit donné
une grande fupériorité en nombre aux Anglois. On
aflure que les Heffois on refufé de donner , parce qu'il
faifoit trop chaud. Tout le chemin , dans leur marche
depuis Court-Houfe , étoit jonché de morts. La
perte des Anglois eft confidérable , puifque le Général
Washington a fait enterrer 240 de leurs morts .
Pour effectuer la retraite dans les Jerfey avec plus
de sûreté , le Général Clinton a eu recours à une manoeuvie
, qui probablement a ſauvé la majeure partie
de fon armée ; ce fut de mettre fon armée en bataille
comme s'il eût eu envie d'engager le combat ;
le Général Lée n'a pas jugé à propos d'en courir les
rifques , préférant avec raifon d'attendre au lendemain
, & de harceler l'arrière garde ennemie avec
plus d'avantage. Ce jour - là le Général Clinton
ayant fait une marche forcée , avoit trop d'avance
pour qu'on pût le joindre.
La relation de cette affaire , publiée dans la Gazette
de cette ville , contenoit quelques expreffions
dont le Général Lée s'eft plaint. Comme elles le
chargoient du reproche de n'avoir ordonné qu'une
décharge, il a voulu que fa conduite für examinée par
un Confeil de guerre. Il s'eft affemblé en conféquence
, & l'a juftifié de la manière la plus honorable.
Voici comme il rend compte lui- même de cette
action : >> Appeller l'affaire du 28 une victoire complette
, feroit une gafconnade déshonorante ; dans le
fait , c'eft un échec qu'a reçu l'ennemi & qui fait honneur
aux Américains ; ils n'ont point encore eu
d'affaire qui ait auffi bien prouvé ce qu'ils font capables
de foutenir ou d'entreprendre ; une manoeuvre
rétrograde dans l'efpace d'environ 4 milles , a été
faite fans que l'on pût remarquer la moindre confufion
, excepté celle qui naiffoit & qui naîtra toujours
d'un abus monftrueux qui fera quelque jour
fatal fi on le tolère ; je parle de la liberté que prennent
les particuliers , dénués d'autorité , de donner
15 Septembre 1778.
K
( 218 )
leur avis & d'indiquer ce qu'il faut faire . La conduite
des Officiers & des foldats a été fi également bonne ,
qu'il feroit injufte de faire des diftinctions ; j'avouerai
cependant qu'il eft difficile de paffer fous filence les
éloges dûs au corps d'artillerie , en y comprenant depuis
le Général Know & le Colonel Ofwald , jufqu'aux
conducteurs même ; il n'eft pas aifé de dire
quel a été le point ou le moment décifif ; c'étoit une
bataille en parcelles : à force de combattre en quantité
de lieux différens , dans la plaine & dans les bois ,
en avançant & en reculant , on eft enfin venu à bout
de repouffer honorablement l'ennemi «<.
Yorck-Town du 12 Juillet. Nous apprenons que
les Généraux Gates & Parfon avec MM . Dowgall &
plufieurs Officiers Généraux font arrivés aux plaines
blanches le 2 de ce mois , où ils occupent le terrain
fur lequel le Général Washington & le Général Howe
ont combattu en 1776. Leurs forces confiftent en 9
régimens. Le nom du Général Gates à la tête de ces
troupes qui doivent avoir été jointes par un nombre
d'autres plus confidérables , nous rappelle la convention
de Saratoga , & nous eft un augure favorable
pour quelqu'évènement de ce genre . L'armée Angloife
dans New-Yorck , après l'exceffive fatigue
d'une marche de près de 3 femaines par une chaleur 3
où le thermomètre étoit à 92 ; après une action auffi
vive & aufli meutrière que celle du 28 Juin , doit
être réduite à l'état le plus déplorable . Depuis près
d'un an & fur-tout pendant tout l'hiver , cette
armée n'a vécu que de falaifons ; elle a traversé les
Jerfeys par une chaleur exceffive , dans des fables brûlans
, manquant de tout & buvant les plus mauvaiſes
eaux ; fon état de foibleffe ne lui permettra pas de
faire une longue défenſe , fi elle ne reçoit point de
fecours ni de provifions ; & dans ce moment il feroit
impoffible qu'aucun tranfport lui arrivât d'Angleterre.
Le Comte d'Estaing , dont on attendoit l'arrivée
depuis long-tems , a enfin paru dans nos para-
>
( 219 )
22,
ges ; on l'a vu dans les bayes de Chéfapeak & Delaware
; & on apprend que le 8 de ce mois il a
mouillé devant New-Yorck. Il doit y être joint par
12 vaiffeaux de Boſton , dont 3 de 32 canons , un de
3 de 20, un de 16 , 3 de 14 & un de 10.
Bofton du 16 Juillet. Nous attendons inceffamment
des nouvelles des opérations de la flotte
Françoife ; nous apprenons que le 11 Août elle
étoit en dehors de Shandy-Hook , & bloquoit les
6 vaiffeaux de ligne de l'Amiral Howe qui font en
dedans. Le Général Clinton eft retferré dans New-
Yorck par le Général Washington , dont l'armée eft
poftée fur les hauteurs de Kingsbridge & bien retranchée.
On fait qu'il médite une attaque fur Long-
Inland , & on préfume qu'il la conduira en perfonne.
Nous fommes à la veille de voir terminer
cette grande & longue querelle ; nous avons obtenu
des triomphes flatteurs , celui de voir nos fiers ennemis
qui nous vouloient réduire en fervitude
nous faire des propofitions de paix ; nous rechercher
après nous avoir outragés. Nous avons
eu la fatisfaction de voir le Congrès rendre aux
Commiffaires Britanniques , la réponse que leur
Souverain fit à la pétition de l'Amérique , préfentée
par le Gouverneur Penn , le Roi neferá point
de réponſe.
n
Plufieurs Indiens ont embraffé notre caufe ; employés
dans nos armées , ils fe conduiront en guerriers
braves & humains ; on peut en juger par le difcours
fuivant , adreffé par leurs chefs ou Sachems ,
aux jeunes gens qui font partis fous la conduite du
Major Toufard . Neveux , guerriers , ouvrez vos
oreilles . Vous allez vous féparer des Sachems vos
oncles ; en pareille occafion il eft d'ufage de dire
quelques mots : fouvent un jeune guerrier a befoin
de confeils , vous allez entreprendre un long voyage ;
vous allez être expofés à la fatigue & à beaucoup
de
tentations : vous trouverez beaucoup d'obferva
K 2
( 220 )
teurs , non-feulement Américains , mais parmi, quelques
guerriers principaux de notre pere le Roi de
France : gravez profondément dans votre efprit que
les guerriers ont un rôle important à foutenir ; ils
peuvent faire beaucoup de bien ou fe livrer à d'affreu
fes énormités ; ils peuvent faire du bien en écartant les
maux qui menacent la paix du pays : c'eft fous ce
point de vue qu'ils développent le caractère du hé̟-
ros , mais il faut éviter avec foin tout ce qui tient à
la vengeance perfonnelle privée ; il eft au-deffous , il
eft indigne du guerrier , d'infulter , de piller une famille
dénuée de fecours , & qui peut être innocente.
Neveux , fouvenez-vous que vous allez fervir dans
la grande armée d'Amérique ; que vous ferez préfentés
au Général Washington , guerrier en chef , ainſi
qu'à un éminent Officier de notre pere le Roi de
France , le Marquis de la Fayette , à la demande particulière
duquel vous allez joindre l'armée ; le moindre
écart de votre part , quelque léger qu'il puiffe
être , fera de la plus fâcheufe conféquence , il fera
difficile d'en laver la tache : formez-vous donc un
plan de conduite digne de la profeffion des guerriers ;
que la bonne intelligence règne toujours parmi vous ,
n'ayez tous qu'un même efprit , n'ayez qu'un feul &
même objet en vue ; que chacun de vous n'aille pas
croire qu'il eft un chef, & qu'il peut fe permettre
ces petites libertés que l'indulgence tolère auprès de
nos foyers , mais que tous & chacun obéiffent implicitement
au Major de Toufard , qui marchera à votre
tête & combattra avec vous . Défiez - vous des
liqueurs fortes , leur ufage eft le féducteur commun
des Indiens. Neveux , fi vous obfervez le bon ordre ,
fi vous êtes fobres , fi vous jouez le perfonnage qui
convient à l'homme , votre conduite fera appréciée ,
exaltée par l'armée Américaine ; le Général Washington
, guerrier en chef, la remarquera avec diftinction :
le rapport en viendra un jour aux oreilles de notre
pere le Roi de France , & nous , Sachems , nous nous
réjouirons en entendant parler de vous c .
( 221 )
Tels font les fentimens que nous cherchons à infpirer
aux Sauvages nos alliés . Nos ennemis n'ont
pas fuivi cet exemple.
On a ici des copies de la traduction d'une lettre
écrite en latin par M. de la F *** , à un de fes amis
en France ; elle est en date de Walleyforge le 13
Avril , & conçue ainfi :
:
:
Je l'avoue , mon cher ami , j'ai oublié le latin : and
les expreffions Angloiſes ſe préfentent à moi lorfque
j'en cherche de latines : cependant lorsqu'il s'agit
d'exprimer mes fentimens à mon ami chéri , je me
fens capable d'écrire quelques lignes : mais auffi je
vous prie de me paffer les fautes que je pourrai faire ,
les folécifmes , les barbarifmes & toutes les monftruofités
de langage qui fentent l'ignorance & l'ânerie.
Je n'ai pas eu le tems de cultiver les Auteurs latins :
j'ai donné mes foins à des ouvrages Anglois . J'ai la
avec attention le Spectateur & Pope : j'ai fait échange
de mon ancien travail , de mes occupations paffées
pour de nouvelles veilles. En mettant les pieds dans
le camp des Américains , j'ai laiffé là l'étude & tous
les livres dans cet oubli des Belles - Lettres , j'ai
cherché à me former dans un art cruel & barbare
je me fuis totalement abandonné aux occupations militaires
, tant je fuis poffédé du démon de la guerre .
Enfin , ayant renoncé à la douce fociété des femmes ,
je trouve mon plaifir dans les horribles voluptés de
Bellone. Mon cher ami , des mois entiers s'écoulent
fans que je reçoive de nouvelles. J'attends toujours
mes lettres dans une incertitude mêlée de crainte . Je
fouhaite que la mer engloutiffe les vaiffeaux ennemis
dans fes flots orageux. Ecrivez donc à un malheureux
exilé , faites naître la paix dans un coeur troublé ,
& adouciffez des penfées amères par des nouvelles -
agréables. J'imagine que de grands mouvemens s'élèvent
en Europe. L'Angleterre nous offre la paix :
mais , fans l'indépendance , une telle paix eft un opprobre.
Je vois la France toucher à des jours heu-
K 3
( 222 )
reux ; & dans cette brillante eſpérance , je vois d'ici
ma très-chère patrie porter les armes chez l'ennemi :
je vois enfin cette Nation .... fi fuperbe , fi injufte ,
fi enflée de fes anciennes profpérités , je la vois
dis-je , foulée aux pieds des ..... Amen . J'ai écrit
à mon épouse. Je ne puis prédire le tems de mon retour
; j'attends des nouvelles d'Europe. Adieu , mon
cher ami , aimez- moi toujours . Adieu , adieu " .
Philadelphie à New -Yorck , a été troublée par nos
troupes ; le Général - Major Maxwell , à la tête d'un
corps de troupes Continentales , avoit pris les devans
, & l'attendoit dans le nouveau Jerſey , avec la
milice commandée par les Généraux Dickinſon &
Herd . Le Général Lée partit de bonne- heure pour les
foutenir ; leur objet étoit de harceler l'ennemi & de
l'arrêter jufqu'à ce que le Général Washington pût
arriver avec le gros de l'armée ; il arriva le 27 à
Monmouth Court Houfe ; on fit les difpofitions
pour l'attaque , qui commença le lendemain par 1 500
volontaires conduits par le Général Lée , pendant
que le gros de l'armée fuivoit ; il chaffa pendant
quelque tems l'ennemi ; mais celui- ci ayant reçu des
renforts , il fut obligé de fe retirer fur le Général
Washington , dont l'armée qui avançoit fe forma
fur le premier terrain avantageux. Il y eut une canonnade
dont on n'avoit point eu d'exemple en Amérique
; pendant ce tems , de forts détachemens attaquèrent
l'ennemi à l'arme blanche , avec différens
fuccès à la vérité , mais le forcèrent enfin à fe retirer ,
& nos troupes prirent poffeffion du chaimp de bataille
couvert de morts & de bleflés . L'exceffive chaleur
qu'il faifoit ce jour - là , força les troupes à fe repofer
pour reprendre haleine ; le Général Washington commanda
à deux brigades d'avancer fur chacun de leurs
flancs , fe propofant de les fuivre ; mais la nuit furvint
avant qu'elles parvinffent à leur deſtination , &
tout mouvement ultérieur devint impraticable. On
n'avoit point affez de cavalerie ; la nôtre avoit été
tellement employée à harceler l'ennemi au fortir de
Philadelphie ,
( 217 )
Philadelphie , & fi difperfée , que cela avoit donné
une grande fupériorité en nombre aux Anglois. On
aflure que les Heffois on refufé de donner , parce qu'il
faifoit trop chaud. Tout le chemin , dans leur marche
depuis Court-Houfe , étoit jonché de morts. La
perte des Anglois eft confidérable , puifque le Général
Washington a fait enterrer 240 de leurs morts .
Pour effectuer la retraite dans les Jerfey avec plus
de sûreté , le Général Clinton a eu recours à une manoeuvie
, qui probablement a ſauvé la majeure partie
de fon armée ; ce fut de mettre fon armée en bataille
comme s'il eût eu envie d'engager le combat ;
le Général Lée n'a pas jugé à propos d'en courir les
rifques , préférant avec raifon d'attendre au lendemain
, & de harceler l'arrière garde ennemie avec
plus d'avantage. Ce jour - là le Général Clinton
ayant fait une marche forcée , avoit trop d'avance
pour qu'on pût le joindre.
La relation de cette affaire , publiée dans la Gazette
de cette ville , contenoit quelques expreffions
dont le Général Lée s'eft plaint. Comme elles le
chargoient du reproche de n'avoir ordonné qu'une
décharge, il a voulu que fa conduite für examinée par
un Confeil de guerre. Il s'eft affemblé en conféquence
, & l'a juftifié de la manière la plus honorable.
Voici comme il rend compte lui- même de cette
action : >> Appeller l'affaire du 28 une victoire complette
, feroit une gafconnade déshonorante ; dans le
fait , c'eft un échec qu'a reçu l'ennemi & qui fait honneur
aux Américains ; ils n'ont point encore eu
d'affaire qui ait auffi bien prouvé ce qu'ils font capables
de foutenir ou d'entreprendre ; une manoeuvre
rétrograde dans l'efpace d'environ 4 milles , a été
faite fans que l'on pût remarquer la moindre confufion
, excepté celle qui naiffoit & qui naîtra toujours
d'un abus monftrueux qui fera quelque jour
fatal fi on le tolère ; je parle de la liberté que prennent
les particuliers , dénués d'autorité , de donner
15 Septembre 1778.
K
( 218 )
leur avis & d'indiquer ce qu'il faut faire . La conduite
des Officiers & des foldats a été fi également bonne ,
qu'il feroit injufte de faire des diftinctions ; j'avouerai
cependant qu'il eft difficile de paffer fous filence les
éloges dûs au corps d'artillerie , en y comprenant depuis
le Général Know & le Colonel Ofwald , jufqu'aux
conducteurs même ; il n'eft pas aifé de dire
quel a été le point ou le moment décifif ; c'étoit une
bataille en parcelles : à force de combattre en quantité
de lieux différens , dans la plaine & dans les bois ,
en avançant & en reculant , on eft enfin venu à bout
de repouffer honorablement l'ennemi «<.
Yorck-Town du 12 Juillet. Nous apprenons que
les Généraux Gates & Parfon avec MM . Dowgall &
plufieurs Officiers Généraux font arrivés aux plaines
blanches le 2 de ce mois , où ils occupent le terrain
fur lequel le Général Washington & le Général Howe
ont combattu en 1776. Leurs forces confiftent en 9
régimens. Le nom du Général Gates à la tête de ces
troupes qui doivent avoir été jointes par un nombre
d'autres plus confidérables , nous rappelle la convention
de Saratoga , & nous eft un augure favorable
pour quelqu'évènement de ce genre . L'armée Angloife
dans New-Yorck , après l'exceffive fatigue
d'une marche de près de 3 femaines par une chaleur 3
où le thermomètre étoit à 92 ; après une action auffi
vive & aufli meutrière que celle du 28 Juin , doit
être réduite à l'état le plus déplorable . Depuis près
d'un an & fur-tout pendant tout l'hiver , cette
armée n'a vécu que de falaifons ; elle a traversé les
Jerfeys par une chaleur exceffive , dans des fables brûlans
, manquant de tout & buvant les plus mauvaiſes
eaux ; fon état de foibleffe ne lui permettra pas de
faire une longue défenſe , fi elle ne reçoit point de
fecours ni de provifions ; & dans ce moment il feroit
impoffible qu'aucun tranfport lui arrivât d'Angleterre.
Le Comte d'Estaing , dont on attendoit l'arrivée
depuis long-tems , a enfin paru dans nos para-
>
( 219 )
22,
ges ; on l'a vu dans les bayes de Chéfapeak & Delaware
; & on apprend que le 8 de ce mois il a
mouillé devant New-Yorck. Il doit y être joint par
12 vaiffeaux de Boſton , dont 3 de 32 canons , un de
3 de 20, un de 16 , 3 de 14 & un de 10.
Bofton du 16 Juillet. Nous attendons inceffamment
des nouvelles des opérations de la flotte
Françoife ; nous apprenons que le 11 Août elle
étoit en dehors de Shandy-Hook , & bloquoit les
6 vaiffeaux de ligne de l'Amiral Howe qui font en
dedans. Le Général Clinton eft retferré dans New-
Yorck par le Général Washington , dont l'armée eft
poftée fur les hauteurs de Kingsbridge & bien retranchée.
On fait qu'il médite une attaque fur Long-
Inland , & on préfume qu'il la conduira en perfonne.
Nous fommes à la veille de voir terminer
cette grande & longue querelle ; nous avons obtenu
des triomphes flatteurs , celui de voir nos fiers ennemis
qui nous vouloient réduire en fervitude
nous faire des propofitions de paix ; nous rechercher
après nous avoir outragés. Nous avons
eu la fatisfaction de voir le Congrès rendre aux
Commiffaires Britanniques , la réponse que leur
Souverain fit à la pétition de l'Amérique , préfentée
par le Gouverneur Penn , le Roi neferá point
de réponſe.
n
Plufieurs Indiens ont embraffé notre caufe ; employés
dans nos armées , ils fe conduiront en guerriers
braves & humains ; on peut en juger par le difcours
fuivant , adreffé par leurs chefs ou Sachems ,
aux jeunes gens qui font partis fous la conduite du
Major Toufard . Neveux , guerriers , ouvrez vos
oreilles . Vous allez vous féparer des Sachems vos
oncles ; en pareille occafion il eft d'ufage de dire
quelques mots : fouvent un jeune guerrier a befoin
de confeils , vous allez entreprendre un long voyage ;
vous allez être expofés à la fatigue & à beaucoup
de
tentations : vous trouverez beaucoup d'obferva
K 2
( 220 )
teurs , non-feulement Américains , mais parmi, quelques
guerriers principaux de notre pere le Roi de
France : gravez profondément dans votre efprit que
les guerriers ont un rôle important à foutenir ; ils
peuvent faire beaucoup de bien ou fe livrer à d'affreu
fes énormités ; ils peuvent faire du bien en écartant les
maux qui menacent la paix du pays : c'eft fous ce
point de vue qu'ils développent le caractère du hé̟-
ros , mais il faut éviter avec foin tout ce qui tient à
la vengeance perfonnelle privée ; il eft au-deffous , il
eft indigne du guerrier , d'infulter , de piller une famille
dénuée de fecours , & qui peut être innocente.
Neveux , fouvenez-vous que vous allez fervir dans
la grande armée d'Amérique ; que vous ferez préfentés
au Général Washington , guerrier en chef , ainſi
qu'à un éminent Officier de notre pere le Roi de
France , le Marquis de la Fayette , à la demande particulière
duquel vous allez joindre l'armée ; le moindre
écart de votre part , quelque léger qu'il puiffe
être , fera de la plus fâcheufe conféquence , il fera
difficile d'en laver la tache : formez-vous donc un
plan de conduite digne de la profeffion des guerriers ;
que la bonne intelligence règne toujours parmi vous ,
n'ayez tous qu'un même efprit , n'ayez qu'un feul &
même objet en vue ; que chacun de vous n'aille pas
croire qu'il eft un chef, & qu'il peut fe permettre
ces petites libertés que l'indulgence tolère auprès de
nos foyers , mais que tous & chacun obéiffent implicitement
au Major de Toufard , qui marchera à votre
tête & combattra avec vous . Défiez - vous des
liqueurs fortes , leur ufage eft le féducteur commun
des Indiens. Neveux , fi vous obfervez le bon ordre ,
fi vous êtes fobres , fi vous jouez le perfonnage qui
convient à l'homme , votre conduite fera appréciée ,
exaltée par l'armée Américaine ; le Général Washington
, guerrier en chef, la remarquera avec diftinction :
le rapport en viendra un jour aux oreilles de notre
pere le Roi de France , & nous , Sachems , nous nous
réjouirons en entendant parler de vous c .
( 221 )
Tels font les fentimens que nous cherchons à infpirer
aux Sauvages nos alliés . Nos ennemis n'ont
pas fuivi cet exemple.
On a ici des copies de la traduction d'une lettre
écrite en latin par M. de la F *** , à un de fes amis
en France ; elle est en date de Walleyforge le 13
Avril , & conçue ainfi :
:
:
Je l'avoue , mon cher ami , j'ai oublié le latin : and
les expreffions Angloiſes ſe préfentent à moi lorfque
j'en cherche de latines : cependant lorsqu'il s'agit
d'exprimer mes fentimens à mon ami chéri , je me
fens capable d'écrire quelques lignes : mais auffi je
vous prie de me paffer les fautes que je pourrai faire ,
les folécifmes , les barbarifmes & toutes les monftruofités
de langage qui fentent l'ignorance & l'ânerie.
Je n'ai pas eu le tems de cultiver les Auteurs latins :
j'ai donné mes foins à des ouvrages Anglois . J'ai la
avec attention le Spectateur & Pope : j'ai fait échange
de mon ancien travail , de mes occupations paffées
pour de nouvelles veilles. En mettant les pieds dans
le camp des Américains , j'ai laiffé là l'étude & tous
les livres dans cet oubli des Belles - Lettres , j'ai
cherché à me former dans un art cruel & barbare
je me fuis totalement abandonné aux occupations militaires
, tant je fuis poffédé du démon de la guerre .
Enfin , ayant renoncé à la douce fociété des femmes ,
je trouve mon plaifir dans les horribles voluptés de
Bellone. Mon cher ami , des mois entiers s'écoulent
fans que je reçoive de nouvelles. J'attends toujours
mes lettres dans une incertitude mêlée de crainte . Je
fouhaite que la mer engloutiffe les vaiffeaux ennemis
dans fes flots orageux. Ecrivez donc à un malheureux
exilé , faites naître la paix dans un coeur troublé ,
& adouciffez des penfées amères par des nouvelles -
agréables. J'imagine que de grands mouvemens s'élèvent
en Europe. L'Angleterre nous offre la paix :
mais , fans l'indépendance , une telle paix eft un opprobre.
Je vois la France toucher à des jours heu-
K 3
( 222 )
reux ; & dans cette brillante eſpérance , je vois d'ici
ma très-chère patrie porter les armes chez l'ennemi :
je vois enfin cette Nation .... fi fuperbe , fi injufte ,
fi enflée de fes anciennes profpérités , je la vois
dis-je , foulée aux pieds des ..... Amen . J'ai écrit
à mon épouse. Je ne puis prédire le tems de mon retour
; j'attends des nouvelles d'Europe. Adieu , mon
cher ami , aimez- moi toujours . Adieu , adieu " .
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Résumé : États-Unis de l'Amériq. Septentrionale, [titre d'après la table]
Du 4 juillet au 28 juin, les troupes américaines ont perturbé la retraite britannique de Philadelphie à New York. Le général Maxwell, soutenu par les milices des généraux Dickinson et Herd, a harcelé les Britanniques dans le New Jersey. La bataille de Monmouth Court House a commencé par une forte résistance américaine, mais les Britanniques, renforcés, ont pris l'avantage grâce à leur supériorité en cavalerie. Cette bataille a été marquée par une intense canonnade et des combats à l'arme blanche, entraînant de nombreuses pertes des deux côtés. Les Britanniques ont sécurisé leur retraite grâce à une manœuvre du général Clinton, évitant ainsi une défaite majeure. Les pertes britanniques s'élèvent à 240 morts enterrés par les Américains. Le 12 juillet, les généraux Gates et Parsons ont rejoint les plaines blanches, rappelant la victoire de Saratoga. L'armée britannique, épuisée et mal ravitaillée, est en mauvaise condition. Sur le plan naval, le comte d'Estaing est arrivé avec sa flotte devant New York, renforcée par des vaisseaux de Boston. Six vaisseaux britanniques ont été bloqués par une flotte française près de Shandy-Hook. Sur le front terrestre, le général Clinton est assiégé à New York par le général Washington. Des rumeurs évoquent une possible attaque sur Long Island dirigée par Washington. Les Américains ont rejeté des propositions de paix britanniques. Plusieurs tribus indiennes ont rejoint la cause américaine, intégrées dans les armées sous la conduite du Major Toussard. Les chefs indiens ont exhorté les jeunes guerriers à faire preuve de bravoure et d'humanité, servant sous les ordres du général Washington et du marquis de La Fayette. Une lettre en latin exprime le désir de recevoir des nouvelles de France et mentionne les mouvements politiques en Europe. L'auteur espère que la France soutiendra les Américains dans leur lutte pour l'indépendance. La lettre se termine par des adieux affectueux à un ami.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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