Résultats : 162 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
51
p. 185-216
JOURNAL DE PARIS.
Début :
Nous nous contentâmes le mois dernier d'annoncer la mort de M. Santerre. / Jean Baptiste Santerre naquit d'honêtes Parens à Magni, près de Pontoise, [...]
Mots clefs :
Conseil, Finances, Régent, M. Santerre, Décès, Prince, Nature, Peinture, Ennemis, Ouvrages, Parlement, Cardinal, Princesse, Empereur, Duchesse, Abbé, Charges, Invention , Ordonnance, Dons du roi, Négociations, Assassinat, Comédiens, Fable, Pièce
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JOURNAL DE PARIS.
Nous nous contentames le mois dernier
d'annoncer la mort de M. Santerre.
Depuis ce tems- là , un de fes Amis particuliers,
curieux d'ailleurs , bon connoiffeur
, m'a communiquécet Eloge, dont je
crois que la lecture fatisfera le Public.
JOURNAL DE PARIS.
Ban Baptifte Santerre naquit d'ho
nêtes Parens à Magni , près de Pontoife
, au mois de Mars de l'année ISSIO
Il perdit fon pere & fa mere dés fa
plus tendre enfance . I hérita d'eux
avec un peu de bien , beaucoup de
candeur & de probité .
.
Ses autres Parens incertains de la
profeffion dans laquelle ils engageroient
cet enfant , fe déterminérent
par le penchant de l'enfant même.
Q
185 LE MERCURE
Ils furent en cela plus faciles & plus
fages que les Parens ordinaires , qui
bornant opiniatrément leur vûë à l'état
où ils fe trouvent , contrarient &
étouffent fouvent dans leurs enfans ,
les difpofitions les plus hûreufes &
les talens les plus marquez . L'ardeur
& le goût que celui - ci montroit pour
le deffin , fit prendre le parti de le
livrer à la Peinture , & de l'amener à
Paris .
M. Santerre eft peut - être l'exemple
le plus fenfible , de ce que peut la feule
Nature en un Sujet qu'elle favoriſe.
Dans l'âge , & au centre des diffipations
, abandonné à lui-même , il ne
palla pas un jour fans faire quelque
êtude quieût raport à fon Art.
Malgré la modeftie & la docilité qui
le caractérifoient ec tous les Eléves,
´il ne put jamais s'empêcher de cher- .
cher la perfection de la Peinture , pardes
routes oppofées à celles qui lui
eltoient indiquées , & qui estoient fuivies
par fes Maîtres . Ils l'en reprenoient
fouvent ; on ne peut les en blamer : Ils
n'eftoient pas obligez de fçavoir , que
la Nature elle - même conduifoit ces.
Eléve pas à pas..
DE DECEMBRE. 187
Le jeune Santerre comprit de bonneheure
, que la feule Nature eftoit un
guide infaillible , & il réfolut de ne
s'attacher qu'à elle .
Il eft vrai, que par une grande méfiance
de foi-même ( qualité néceffaire
& peu commune à fon âge ) il quitta
quelquefois la route ordinaire, & chercha
à imiter les Maîtres les plus eftimés
de fon tems ; mais , il ne tarda gué
res à reconnoitre fon erreur. Averti
par deux perfonnes diftinguées
qui frapées de fes premiers fuccez
lui confeillérent alors de perdre de vûë
tous les Maîtres & de fuivre la feule
Nature , il fe livra à elle fans retour ;
il ne difcontinua plus de la chercher ,
& l'imita fidélement jufqu'au tombeau
.
L'événement juftifia fon choix : Sa
maniere de peindre fut fi différente de
celle de tous les Maîtres connus ,
qu'un jour , Monfeigneur le Régent ,
Prince auffi eftimable par fon grand
goût pour les Sciences & les Arts , que
refpectable par fon Augufle Naiffance
* M. le Marquis de Villarfean &
M. Defpreaux
1
185 LEMERCURE
ayant demandé à M. Santerre , & ayant
appris de lui , quels avoient efté les
Maîtres ; il lui fit l'honneur de lui répondre
: Vous avez bien fait de me.
les nommer ; car je ne les aurois jamais
devinez .
Ce grand Prince l'honoroit de fon
eitime : Il lui en a donné de fréquens témoignages
, il a eu la bonté de venir le
voir travailler plufieurs fois chez lui ;
depuis même que le poids de la
Régence lui laiffe fi peu de moments
libres. Un Suffrage fi éclairé fait feul
Féloge de M. Santerre Le Public
connoiffeur ne m'en défavoüera pas.
Ainfi , moins pour la gloire de cet
illuftre Peintre , que pour la fatisfa
&tion de ceux qui , comme lui , cherchent
le vrai , j'expoferai quelques
principes,& quelques maximes, dont il
a fouvent dit qu'il s'êtoit bien trouvé.J'y
joindrai quelques faits & quelques remarques,
qui acheveront fon caractére .
M. Santerre fit de bonne- heure des
études profondes fur l'Anatomie . Il
fe trouvoit fréquemment aux diffetions
; il en faifoit fouvent chez lui ;
& en parlant de cette Science , il difeit
que dans fon Art, il en fall favoir
DE DECEMBRE: 189
beaucoup , pour en laiffer voir un peu..
Son Principe, pour éviter d'eftre maniéré,
altoit d'imiter en tout la feuleNa--
ture ; parce que la Nature ne fe répétant
prefque jamais , & variant à l'infini
,le Peintre qui ne cherche qu'elle ,,
varie comme elle.
Il difoit fouvent , qu'il avoit apris ce
qu'il fçavoit , avec deux fortes de perfonnes
: La Méchanique de fon Art
dans les Académies & chez les Maitres;
tout le refte, avec les gens d'efprit .
C'est peut-être au commerce de ces
derniers qu'il doit ces penfées & ces
expreffions fines que l'on voit dans fes
Tableaux d'idée , & l'art de porter
ces fineffes de penfées & d'expreffions
jufques dans les Portraits .
Raportant tout la feule Nature
qu'il étudioit fans rélache , il trouvoit
des défauts dans l'antique même , &
dans les plus grands Peintres d'Italie ,
qu'il n'imitoit pas en tout : Il trouvoit
auffi des beautés dans les Modernes &
dans fes Contemporains. Il n'eftimoir
pas outrément les uns ; il rendoit justice
aux autres .
Quand les Connoiffeurs ou fes
Amis le follicitoient de fe faire une
190 LE MERCURE
1
maniére plus expéditive , & de ne pas
fondre fi parfaitement fes ouvrages ;
il leur répondoit deux chofes : La
premiére ; mes ouvrages , il eft vrai ,
font fondus avec un grand foin ; mais
la Nature l'eft encore davantage , &
je cherche à l'imiter : La feconde ; les
meilleurs Tableaux de Raphaél , du
Corege, du Titien & des autres grands
Maîtres font du moins auffi fondus
que les miens . Ainfi , la Nature m'ordonne
, & les exemples des grands
Maîtres me perfuadent de continuer ,..
comme j'ai commencé.
Il n'eft point de foins qu'il ne fe
foit donnés , pour rendre fes ouvrages -
durables , & pour ainfi dire , inaltera
bles : Il obfervoit jufqu'aux enfeignes
des boutiques ; il y remarquoit les couleurs
que le tems & le grand air detruifent
, & celles qu'ils laiffent dans
leur force. Enfin , aprés de mûres réflexions
fur cette partie de fon Art ,
il s'êtoit fait une regle , de n'employer
que des Terres au nombre de 4 ou 5 ,
dont le mélange lui fourniffoit toutes
fes reintes. Comme ces Terres font
fortes & entiéres , le mélange & lunion
en êtoit difficile ; il en venoir à
DE DECEMBRE.
19
boût par une longue patience ; il repeignoit
jufqu'à trois & quatre fois la
même choſe ; & fans le fecours des
laques & des ftils de grain dont il ne
fe fervoit prefque jamais , parce que
le tems les altere ,la patience fecondée
d'un grand jugement donnoit à
fes ouvrages le fondu , la fraicheur ,
& l'union que l'on y remarque. Cette
maniéré lui a fi bien reuffi que l'on
voit de lui des Portraits peints , il y a
vingt , ,trente , & quarante années,
prefque auffi frais que le premier jour .
L'empreffement que le Public avoit
pour les Ouvrages de ce Peintre célébre
, & le prix qu'il y mettoit , n'ont
jamais diminué fa modeſtle , je dirai
même fa timidité : Elle paroiffoit par
tout , excepté dans fes Ouvrages.
Cette difpofition de l'Ame • qu'on
regarde comme une foibleffe , il la
chérifloit & fe la croyoit néceffaire :
Ma timidité , difoit il , m'empefche de
trop préfumer de mes forces , fur les
applaudiſſemens dont le Public m'honore.
Parce que je fuis timide , je veille .
& j'eftudie toûjours , & je me dis fouvent
à moi-mefme , que pour mériter:
une folide réputation , il faut toujours.
•
A
192 LE MERCURE
ignorer qu'elle eft acquife.
•
Par tout ce qui précéde , on comprendra
quel eftoit le caractére de M.-
Santerre. Je me contenterai d'ajouter
ici , pour en donner une idée plus
complete qu'un extérieur fimple
& naturel , eftoit toûjours chez lui
une marque certaine du fonds de fon
Ame. Qui jamais en effet le trouva
différent de ce qu'il paroiffoit eftre ?:
Sa converfation eftoit remplie de fertimens
d'honneur , d'équité , & de mc--
dération. Il aimoit la réputation & la
gloire ; c'eft pour elle feule qu'il a
travaillé toute fa vie , avec tant de .
foins & de peines. Jamais l'intereft nefui
a fait paffer la moindre faute dans
fes Ouvrages , ni emprunter la main
d'autrui , pour hâter fon gain . Il aimoit
le Public , il aimoit ceux qui
travaillent à lui plaire. Senfible à l'a .
mitié , il préféroit le plaifir de travailler
pour fes amis , aux avantages qui
lui eftoient offerts tous les jours par les
Grands & par les Riches. Et pour exprimer
en deux mots , le mérite du Peintre
& celui de l'homme fociable ; if
avoit des Envieux , mais il n'eut jamais
un Ennemi..
Un
DE DECEMBRE. 193
Un caractére fi fage & fi raiſonnable,
ne pouvoit pas fe démentir dans
l'occafion la plus importante. Apeine
fe crut-il menacé de la mort , qu'il remplît
avec une grande préfence d'efprit ,
tous les devoirs d'un bon Chrêtien ; &
aprés une maladie de fept jours , il
mourut enfin , pleuré de fes amis &.
regretté de tout le monde , le 21 de
Novembre , aux Galleries du Louvre ,
où le Roy lui avoit donné un logement
avec une penſion.
Ses principaux Ouvrages , font détaillés
dans le Dictionaire de Morery
de la derniere édition . Il a fait depuis,
entre autres Tableaux , & fuivant
l'ordre des tems , le Portrait de S.
A. S. Mlle de Clermont : Un Tableau
de huit ou neuf pieds de hauteur , réprefentant
les cinq fens , fous les Pottraits
de M. Périchon Notaire , de fa
Femme , & de leurs trois Enfans , to s
cinq de grandeur naturelle & en pie ".
Le Portrait de Mer le Régent auffi
enpied , & grand comme Nature , a .
compagné d'une Minerve & des autributs
de la Régence. Enfin, il a fini peu
de jours avant fa mort , un Tableau e
fept pieds de haut , réprefentant Adam
Décembre 1717. R
194 LE MERCURE
& Eve au Paradis Terreftre , avec un
grand Païfage , & quelques Animaux.
M. Santerre a fouvent dit › que dans
aucun de fes Ouvrages , il n'avoit
pouffé fi loin , felon lui , l'élegance &
la correction du deffin , la finelle de
l'expreffion , & la verité du coloris .
C'eſt par ces côtés qu'il le regardoit,
comme fon chef- d'oeuvre ; le Public
paroît confirmer de jugement , & la
Pofterité en dira peut- être davantage.
Comme il s'étoit répandu depuis
quelques jours dans cette Capitale ,
plufieurs Exemplaires d'un Ecrit qui
a pour Titre : Acte d'Appel de S. E.
M. le Cardinalde Noailles Archevêque
de Paris du 3 Avril 1717 , au Pape
mieux confeillé , & au futur Concile
Général , de la Conftitution de N. S. P.
le Pape Clément XI. du 8 Septembre
1717 , imprimé fans l'aveu & la parsicipation
de ce Prélat. Le Parlement s'affembla
le premier de ce mois & la Cour
faifant droit fur les Conclufions du
Procureur Général du Roy , ordonna
que les Exemplaires dudit Imprimé ,
feroient & demeureroient fupprimez ,
a fait deffenfes à tous Imprimeurs ,
Libraires , Colporteurs & autres , d'en
DE DECORE. 196
-imprimer , vendre , débiter , ou autrement
diftribuer , fous les peines portées
par la Déclaration du 7 Octobre denier
, qui fufpend toutes les Difputes
& les Conteftations formées dans le
Royaume , à l'occafion de la derniere
Conſtitution du Pape .
Madame la Princeffe de Soubize
eft accouchée d'un garçon
Mademoiſelle de Duras , qui a époufé
M le Comte d'Egmont , prit le
29 du mois paffé , le Tabouret, pour la
premiere fois chez le Roy .
Le 2 , Madame permit à Me la
Ducheffe d'Aremberg , qui eft depuis
quelques tems à Paris , de l'aller voir.
Elle a anffi trouvé bon , que Mde la
Comteffè de Kinigfek Epoule de l'Am-
: baffadeur de l'Empereur , ût le même
honneur ; mais , comme ce Seigneur
n'a pas fait fon Entrée publique ,
cetre Dame ne peut pas encore être
reçûë en cérémonie.
Le 3 , on ût des nouvelles certaines
que la fanté du Roy d'Eſpagne fe rétabliffoit
de jour, en jour.
Le même jour , le Parlement fir
brûler par la main du Boureau, un Ecrit
imprimé à 2 colonnes : L'une conté
Rij
196 LE MERCURE
nant la Déclaration du Roy du 7 0-
tobre dernier , & l'autre , une Tra
duction en françois du Type de l'Em
pereur Conftant , qui deffend toutes les
difputes , conteftations & différens formés
dans fon Empire à l'occafion de la
Queſtion* d'une ou de deux volontés en
J. C. Au bas de cet Ecrit,fe trouve une
autre Traduction , intitulée : Le jugement
du Concile de Latran , fur le Type.
On reconnoit aifément , à la vûë de
ce Libelle , quelle a êté l'intention de
ceux qui l'ont répandu dans le Public ;
puifque le Parallele qu'ils font duType
de l'Empereur Conftant & de la Déclaration
du Roy , fait affez entendre ,
que comme le Concile de Latran a condamné
l'un , ils portent le même jugement
fur l'autre : De forte que fuivant
leur opinion , la derniére Déclaration
du Roy porte le caractére d'une Loy
injufte , laquelle ne doit point avoir
d'exécution . Comme cet efprit de
Critique , & en même tems de révolte
, eft un attentat contre l'Autorité
* Héréfie des Monothélites , qui fu
rent ainfi appellez ; parce qu'ils n'admettoient
qu'uneseule volonté en en]. C.
DE DECEMBRE. 197
Royale , la Cour ne pouvoit févir trop
rigoureufement contre un pareil Ecrit
& contre fon Auteur .
Le
Le4 ,les Etats d'Artois affemblez à Arras
, accordérent àS.M. d'un confentement
unanime , le don gratuit ordinaire .
5 , M. de Paris- Fontaine Ayde-
Major Général unique des Gardes du
Corps , fut gratifié par S. M. de la
Brigade -Lieutenance de feu M. de la
Boulaye
Madame Ducheffe de Berry , tine
Toilette , à laquelle fe trouvérent tous
les Miniftres Errangers , avec un grand
nombre de Courtifans.
On fut informé à la Cour , que M.
le Marquis d'Alincourt petit - fils de M.
le Maréchal de Villeroy , s'êtoit rendu
d'Allemagne à Venife , où il arriva le
12 Novembre ; aprés un féjour de
dix jours , il en eft parti pour Rome.
Le 7 , M. l'Abbé Dubois qui, par
ordre de la Cour , êtoit paffé à Londres
depuis quelques femaines , arriva ici
le 7 Décembre , pour rendre compte
à S. A. R. de fa Commiffion ; il deyoit
retourner dans peu .
y
M. de laBellarderie ancien Exempt ,
& Ayde-Major de la Compagnie de
Riij
198 LE MERCURE
Charôt , eft monté à l'Aide- Majorité
de Paris- Fontaine, à condition qu'on
ne le fépareroit pas de fes Camarades,
avec lefquels il avoit coûtume de fervir
M les Aydes- Majors feront le
fervice pour lui , quand il ne poura pas
s'y trouver.
Mgr le Duc s'eft abfenté des Confeils
, Samedy , Dimanche & Lundy ,
à caufe de la petite vérole de Malle de
Charolois , dont cette belle Princeffe
a êté attaquée ; on eſpére qu'elle n'en
fera point marquée.
Depuis que Mer le Duc eft Grand-
Maître des Miniéres de France , on
s'empreffe à lui envoyer plufieurs effais
de Mines d'or & d'argent , tirées des
différentes parties du Royaume ; dans
l'efpérance que ce Prince contribuëra
de tout fon pouvoir , à faire des épreuves
qui puiffent être avantageufes à
l'Etat .
Un Particulier a compofé un nouveau
métal , qui approche tellement de l'argent
, qu'il en a le poids , la couleur &
la dureté. L'Inventeur en follicite le
Privilége , & s'engage de le donner à
so fols la livre ; mais , on ne doute pas
que les Orfèvres & les Poitiers d'étain
DE DECEMBRE. 199
ne s'y oppofent pour empêcher qu'on
ne le mette en oeuvre .
M. le Comte de Clermont paroît
préfentement à la Cour en habit
´d Abbé .
Le 10 , il parut une Ordonnance du
Roy , portant réglement au fujet des
départemens du Confeil des Finances .
Elle est énoncée , comme il s'enfuit . "
→
A MAJESTE, par l'Article dernier
de fon Ordonnance du 14 .
Novembre 1715. fervant de Réglement
pour le Confeil de Finances
ayant ordonné que Monfieur le Duc
d'Orleans fon Oncle Regent , auroit
la faculté de changer tous les ans
ainfi qu'il jugeroit à propos , les Departemens
des membres dudit Confeil
: Eftant d'ailleurs convenable , de
former des Departemens pour les perfonnes
qui y ont efté appellées de.
puis ledit jour 14. Novembre 1715 .
& de faire une nouvelle diftribution,
à ceux qui eftoient chargez de dif
ferentes affaires qui ne fubfiftent plus ;
afin qu'ils puiffent tous travailler pour
le bien de l'Eftat. SA MAJESTE'
s'eftant fait reprefenter ladite Ordonnance
& celle du 24. Novembre
200 LE MERCURE
dernier , de l'avis de Monfieur le Duc
d'Orleans Regent , a Ordonné & Ordonne
que les Departemens particuliers
dudit Confeil , feront reglez à
l'avenir de la maniere fuivante.
LE REGENT , en qualité d'Ordonnateur
, aura feul la Signature de
toures les Ordonnances concernant
les Dépenfès comptables & les Comptans
; tant pour Dépenfes fecrettes ,
Remifes , Interests , qu'autres de toute
nature , ainfi & de la même maniere
que faifoit le feu Roy , conformément
a la Declaration du 23. Septembre
1-715.
,'
LB REGENT aura pareillement
le Trefor Royal & les Parties Cafuelles
fuivant qu'il eft porté par
l'Ordonnance, fervant de Reglement
pour le Confeil de Finances du 14 .
Novembre 1715. & il a commis le
Sr. LE COUSTURIER , pour tenir
feul fous fes ordres , les Regiftres du
Roy , luy rendre compte directement
des Placets qui feront préfentez , pour
demander des Payemens ; Enfemble
pour expédier les Eftats de diftribution
& ordres neceffaires.
LADITE Ordonnance du 14.
:
DE DECEMBRE. 201
Novembre 1715. fervant de Reglement
pour ledit Confeil de Finances ,
fera executée fuivant fa forme & teen
ce qui concerne le Chef dudit
Confeil , le Prefident & le Vice-
Prefident .
neur ,
A l'égard des Départemens.
LE ST. DUC DE LA FORCE Vice-
Prefident , aura les Eftats des Finan--
ces des Généralitez de Toulouſe &
Montpellier , & ceux des Provinces
de Bretagne , Bourgogne , Artois .,
Bearn , Bigorre & Navarre , & les
Cahiers des Eftats defdites Provinces.
LE ST. AMELOT aura Entrée ,
Séance & Voix deliberative audit Confeil
, tant par rapport aux affaires .
du Commerce , qu'aux differens Bu-:
reaux des Finances dont il eft chargé.
LE Sr. LE PELLETIER DESFORTS
aura les Domaines , les Eftats des
Domaines , la Capitation , les Impofitions
des Provinces de Flandres
& de Franche Comté , les Eftats des.
Finances de Provence , & le Cahier
de l'Affemblée des Communautéz
dudit Pays.
LE Sr. ROULLIE' DU COUDRAY aura
202 LE MERCURE
•
l'infpection du Controlle des Quittances
du Tréfor Royal , des Parties
Cafuelles , & autres dependantes du
Controlle General des Finances ; les
Rentes , les grandes & petites Gabelles
, les Etats des Fermes , & les
Cinq Groffes Fermes .
>
LE Sr. LE PELLETIER DE LA
HOUSSAYE aura le Clergé , les
Monnoyes , les Impofitions d'Alface
& de Metz , les Fonds & Eftats au
vray de l'Extraordinaire des Guerres ,
Pain de Munition , Vivres , Artillerie,
des Baftimens & Maifons Royales ,
& de la Marine du Levant & du
Ponant.
LE Sr. FAGON aura les Eaux & Forefts
, les Eftats des Bois , les Chambres
des Compres du Royaume , les
debets & toute autre nature de deniers
& revenans- bons , à la pourfuite & diligence
du Controlleur des Reftes &
autres.
LE Sr. D'ORMESSON aura la Ferme
du Tabac , la Ferme des Poudres
& Salpêtres , les Eftats au vray des
Comptes à rendre du Dixième.
LE Sr. GILBERT DE VOYSINS aura
les Generalitez des Pays d'Elections ,
DE DECEMBRE. 204
pour la Taille , le Taillon , & les
Eftats des Finances defdites Généralitez
.
LE Sr. DE GAUMONT aura les Aydes
& Papier timbré , les Otroys
des Villes & dettes des Communautez .
LE ST . DE BAUDRY aura tous les
Eftats de dépenfe de la Maifon de Sa
Majefté , les Penfions , les Eftats de
dépenfes des Maifons de Madame lat
Ducheffe de Berry , de Madame , du
Regent , & de Madame la Ducheffe
d'Orleans ; les Ponts & Chauffées
Turcies & levées , Barrage & Pavé
de Paris : En ce qui eft de Finance ,
les petites Chancelleries , les Ligues
Suilles .
Le St Dodun aura les Parlemens &
Cours Superieures , la Ferme des Greffes
, Amortiffemens , Franc - Fiefs &
nouveaux Acquets , celle du Contrôlle
& des Infinuations , la Ferme des
Huiles & les Etapes .
Le St de Fourqueux aura le Domaine
d'Occident , le Grand'Confeil , les
Bureaux des Finances.
Il fera établi un Bureau chez le Sr
Amelot Confeiller d'Etat , auquel affilteront
les Srs le Pelletier Desforts ,
>
234 LE MERCURE
•
de la Houffaye Confeillers d'Etat , les
Srs d'Ormeffon , Gilbert de Voyfins &
de Gaumont Maiftres des Requeſtes ;
pour travailler à l'Exécution de l'Art.
IX de l'Edit du mois d'Aouft dernier,
concernant toutes les différentes parties
employées dans tous les Etats qui
s'arrêtent au Confeil.
Il fera pareillement tenu un Bureau
chez le Sr Roüillé du Coudray , auquel
affifteront les Srs Fagon Confeiller
d'Etat , de Baudry , Dodun & de
Fourqueux ; pour travailler en exécution
de l'Article X dudit Etat du mois .
d'Aouft dernier , à dreffer un Etat Général
diftingué par Chapitres de toutes
les Finances des Offices & Droits fupprimez
; afin de pourvoir au payement
des interefts defdites Finances , & au
Remboursement des Capitaux.
Les Traitez ou Négociations , qui
auront paffé par les mains de ceux du
Confeil qui ont des Départemens Particuliers
, feront toujours propofez &
rédigez de concert avec les Chef &
Préfident dudit Confeil , qui recevront
les ordres du Régent,fur ce qui devra
eftre propofé audit Confeil ; & lorfqu'il
s'agira d'écrire des Lettres , &
DEDECEMBRE . 205
de donner ou d'envoyer des ordres
concernant les affaires générales , lefdites
Lettres feront écrites , & les ordres
fignez & envoyez par le Chef
ou par le Préſident dudit Confeil .
LES Fonctions qui appartiennent aux
Chef & Prefident dudit Confeil , fuivant
le préfent Reglement , & l'Ordonnance
du 14. Novembre 17 15.feront
exercées par le Vice- Prefident ,
en cas d'abſence ou maladie des Chef
& Prefident , qui ne leur permettront
pas d'y vacquer ; ce qui aura lieu
pareillement pour l'ancien dudit Confeil
en cas d'abſence , maladie ou empefchement
dudit Vice Preſident .
ORDON NE au furplus Sa Majefté,
que ladite Ordonnance , en forme de
Reglement du 14. Novembre 1715.
feraExecutée fe'on fa forme & teneur,
en tout ce qui n'eft point contraire au
prefent Reglement.
.
On a publié enLorraine , une Bulle
du Pape , par laquelle le S. P. accorde
à S. A. R. la permiffion de lever pendant
3 ans , le vingtiéme denier , fur les
revenus des biens Eccléfiaftiques de
fes Etats , même fur le cafuel des Carez
; en confidération des dépenses
-206
LE MERCURE
que ce Prince fait pour fecourir l'Empire
contre les Infidèles . Les particu-
Iters , dont lesBénéfices font fitués dans
le Barois , principalement ceux de
Ligni qui font du reffort de Paris , fe
difpofent d'appeller comme d'abus , à
ce dernier Tribunal , d'une Bulle qui
n'y a pas êté enregistrée .
Le onze , on publia une Ordonnance
de S. M. , qui deffend expreffément
à toutes perfonnes , de quelque qualité
& condition qu'elle foit , de tenir aucune
afféniblée de Jeux , même dans
les Maifons qui ont pour Infcription .
fur les Portes , les noms des Princes &
Princeffes du Sang Royal . Cette Ordonnance
à û un tel effet , que le lendemain
toutes les Académies de Jeux
ont êté fermées , perfonne n'ayant ofé
y contrevenir.
On a remarqué que M. le Prince
de Cellemaré Ambaffadeur d'Espagne,
n'a jamais voulu permettre qu'on fe
fervit de fon nom ni de fon droit ,
pour ces fortes d'Affemblées Les Fêtes
cependant , n'en ont pas êté moins fréquentes
dans fon Hôtel , où tout s'eft
toûjours paffé avec la derniére magnificence
.
DE DECEMBRE 207
Le 14 , Mst le Duc Regent fe fit
appliquer une feconde fois fur fon oeil ,
le remede Topique de M. Mouffart .
Le même jour , M. le Cardinal de
Rohan arriva ici de Strasbourg par
ordre de la Cour. Le16 , cette Eminence
alla voir Mer le Duc Régent ; & le
lendemain, M. le Cardinal de Noailles .
Le 18 , le Cardinal Archevêque alla
rendre fa vifire à M. de Strasbourg.
Ces deux Eminences paroiffent fort
contentes l'une de l'autre .
Le 15 au matin , on trouva M.
l'Abbé de Bonneuil affaffiné dans fon
Appartement avec fon Valet . Sur le
rapport des Chirurgiens , on a reconnu
qu'ils avoient û latête écrafée à coups
de bâtons de cotret , que les Auteurs
de ce meurtre avoient laiffés dans la
Chambre teins de leur fang ; & que le
Domestique avoit êté tué entre dix &
onze du foir , plus d'une heure avant
fon Maître . Comme l'Abbé étoit allé
fouper en Ville & qu'il ne rentroit ordinairement
que fort tard ils crurentqu'ils
auroient tout le temsde foüillerpar tout ,
& de faire leur main , avant fon retour ;
mais êtant revenu fur le minuit ,
beaucoup plûtôt qu'ils ne l'attendoient
>
208 LE MERCURE
avec fes Porteurs qu'il renvoya malhûreufement
, fans les faire monter
avec lui ; ces Scélérats ne fçachant
comment s'échaper, fans être apperçus
ou rencontrés , piirent fur le champ , le
parti de lui faire éprouver le même
fort qu'à fon Laquais ; ce qu'ils exécutérent
auffi facilement . Ce qui paroît
fort étonnant , c'eſt qu'on ait ôté la vie
à deux hommes ,fans que les Locataires
de la Maifon qui êtoient au deffus ,
au deffous, & à côté de l'endroit où cerse
action Tragique s'eft paffée , n'ayent
rien entendu de tous ces mouvemens.
Outre les coups fur la tête , dont ces
victimes infortunées ont êté affommées
, on a encore remarqué cinq bieflures
poftiches dans le corps du Maître , &
fept dans celui du Valet , faites felon
toutes les apparences , avec un gros
ftilet ; mais on prétend , que ni l'un ,
ny l'autre n'avoit déja plus de vie ,
lorfqu'on leur a porté ces nouveaux
coups ; & que ces Affaffin ; n'en ont
ufé ainfi , que pour mieux s'affûrer de
leur mort. Car , pour l'épée du Valet ,
& un couteau de chaffe du Maître , qui
êtoient auprés des deux cadavres , il n'y
a prefque pointde doute qu'ils n'y ayent
efté
DE DECEMBRE. 209
été mis exprés , pour faire croire qu'ils
s'êtoient battus enfemble . Quoique
M. Mariet Commiffaire , ait trouvé fur
l'Abbé , cinq louis neufs & deux loüis
vieux , fans compter un baffin à barbe
avec l'étuy à favonnere d'argent, il n'y a
prefque point de doute qu'on n'ait enle
vé quelque fomme confidérable.
Le 15 , Madame alla dîner à l'Abbaye
de Chelles , pour y voir Mademoifelle
, qui continue toûjours avec
ferveur fon Noviciar.
"
t
Le 17 , les Comédiens ordinaires da
Roy repréfentérent pour la premiere
fois fur leur Théatre , une Piéce en 3
Actes , en Vers , intitulée : La Métamorphofe
des Dieux , ou les Dieux
Comédiens . Elle eft de la compofition
du fieur Dancourt , & la Mufique des
Intermédes , de M. Mourer.
Le fond ou fujet de la Fable , n'eſt
autre que Jupiter , qui galand , à fon
ordinaire , defcend du Ciel pour cul
tiver , ou plûtôt pour féduire le coeur
d'une jeune Bergere , nommée Corine ,
dont il et éperduement amoureux . Il
amène à fuire les Divinitez , qui peuvent:
contribuer aux plaifirs de fa nonvelle:
Maiwelfactes qu
LE MERCURE
-
Bachus , Faunus &c. Le Maître des
Dieux à qui les déguifemens coutoient
fi peu fe traveftit en Homme d'affaires :
Par malheur pour lui , fa Maîtreffe
n'êtoit point du fiécle , & fon goût n'êtoit
point à la mode. Elle aime un
fimple Berger ; fon nom eft Philene ,
dont le coeur naïf & tendre lui tient
hieu de tout & fair fa félicité . Jupiter
joüoitd'un grand malheur ;car ,peut-être
cette fille eftoit- elle un Phénix unique
en fon efpéce. La fatalité de l'amour
du Dieu ne finit pas là ; Junon eft avertie
de la fortie galante de fon perfide
Epoux Pour la traverfer , elle
prend à fon tour, la figure de la Tante
de la Bergere ; & fous ce déguifement
confeille à ce coeur innocent , de fe referver
tout entiere à fon Perger , & de
tenir ferme contre la fortune & les préfens
du Dieu Partifan. Junon revole
aux Cieux Aprés ceeetite fupercherie
qui fortifie la petite fille dans
fes projets de conftance , la vraie Tante
paroit on la reconnoit par le relâchement
de fa Morale auprès de fa niéce .
Ce relâchement eft d'ufage : M. Dancourt
a faifi le vrai des moeurs de pareilles
Tutrices. Il feroit à fouhaiter
DE DECEMBRE. 211
que les images de ce vrai , n'emportaffent
pas avec elle certain caractére
trop peu ménagé qui en diminuë le
prix. On ne peut critiquer l'Auteur
que fur le choix de fon vrai , non fur
Fexpofition qu'il en a donné , qui n'eſt
que trop en ufage . Jupiter , qui en bon
mary, craint le reffentiment de fa femme
, & qu'elle ne foit affés magicienne ,
pour lui enlever la Corine , charge
Bachus d'un Anneau conftellé, pour en
faire préfent à fa Maîtreffe. Après
bien des façons , elle l'accepte , ayant
reconnu par expérience qu'il avoit la
vertu de rendre invifible quiconque
le porteroit au doigt. La jeune fille fe
fert de la bague contre le Dieu même.
Bien plus , elle fe fouftrait & fait
fouftraire Philéne par fa lumiére magique
aux yeux des Argus qu'il avoit
placé auprés d'elle ; à plus forte taifən
de la Tante moyénenfe , & par fon fecours,
elle a le plaifir de fe livrer à fon
Amant. Jupiter s'emporte contre les
Amours qui l'avoient fi mal fervi : Il·les
accufe du mauvais fuccés de fon in
trigue . Effectivement , ces Dieux fri
Pons s'êtoient piêtez aux deffeins ja
Joux de Junon. Le Maître du Tonnerre
Sij
212
LE MERCURE
voulant s'en vanger , les condamne
dans fa colere, à mourir comme les autres
homines ; & pour rendre fon Arrêt
irrévocable , il en jure par les eaux du
Stix . Devenu plux doux enfuite , par
un nouvel attachement & par les priéres
de Vénus , il adhère à l'adouciffement
que l'Inconftance lui propofe de
mettre à l'effet de fon ferment, qui eft,
que , puifqu'il ne peut plus empêcher
que les Amours ne meurent, il les laiffe
renaître auffitôt dans d'autres coeurs.
Voilà ce qui fonde la Métempficofe des
Amours.
Cette Piéce eft bien êcrite , & remplie
de traits d'efprit variés ; de façon
qu'onperd de vue les fautes principales,
s'il y en a. Jupiter à la vérité n'y eft
pas délicat ; mais , il y eft Partifan'; &
fous certe figure , il y donne les exemples
d'infidélité conjugale , que fourniffent
fouvent les originaux dont il
eft copie.
Il faut convenir que fi cette Comédie
a de quoi plaire , elle tire une partie
de fon agrement des Feftes que Jupiter
ordonne , pour amufer fa chere
Corine dans des Jardins enchantez ,
ù elle est renfermée. La, Mufique
·
DE DECEMBRE. 213
des Intermédes en eft aisée • enjoüée
, bien caractérisée & tout
à fait chantante ; auffi eft- elle de l'Auteur
des Festes de Thalie
Le 18 , les deux Batons d'Exempt
dans la Compagnie de Charôt eftant
vacants , ils ont efté donnés , l'un à
M. d'Augé fils du Comte , Major Génér
ral de la Gendarmerie
efté retiré de ce corps , & l'autre , à M.
d'Anault ,ancien Brigadier de ce Corps
qui avoit
Le 19 , Madame Ducheffe de Berry
tint Toilette , où fe trouvérent tous
les Ambaffadeurs & Miniftres , avec
un grand nombre de Seigneurs & de
Dames qui formoient un cercle magnifique
.
Le 11 , il arriva un Courier de
Bretagne qui a rapporté , que par ordre
du Roy , les Etats de cette Province
avoient esté fufpendus.
Le même jour , Mgr le Duc déclara
aux Maîtres d'Hotel du Roy , que
leur différent avec les premiers Gentils-
hommes de la Chambre , avoit êté
réglé , que fur leurs rémontrances & l'éxamen
de leurs Titres , touchant ce
qui fe pratiquoit du tems de Louis
XIV. Ils avoient êté mantenus en pof214
LE MERCURE
feffion de paroître chez le Roy , avec
leur Bâton de cérémonie , & d'avertir
eux -mêmes S. M. dans fa Chambre ,
dans fon grand Cabinet , chez M. le
Maréchal de Villeroy & chez Madame
la Ducheffe de Vantadour , que la
viande êtoit fervie ; mais , qu'ils n'entreroient
point dans le Cabinet particulier
, le Roy pouvant s'y être enfermé
pour des affaires particuliéres ;
que dans ce cas , ils fe contenteroient
d'avertir l'Huiffier que la viande eft
fur la Table.
2
M. le Comte de Kiniffegg Ambaffa
deur de l'Empereur ayant efté attaqué
en même tems de la goute & d'une
douleur très violente au fondement ;
après avoir êté agité de maux infupportables
pendant 15 jours , M. Anėl
Chirurgien de S. E. jugea à propos de
lui faire l'Opération de la fiftule à
Panus , parce qu'il y remarqua une eſpéce
de dureré fans tumeur fituée entre
le coxix & l'anus , qui fut fuivie
peu de tems après , d'une élévation à
la peau ; c'est ce qui détermina d'abord
ce Chirurgien à plonger fa lancette
de l'épaiffeur d'un pouce , avant
que d'arriver à la matiére qu'il fit écou
•
DE DECEMBRE.
215
•
ler , à la faveur de laquelle il fit le
lendemain 18 la grande Opération ,
en préſence de M. Helvetius le fils ,
Médecin , de M. le Dran le pere , de
M. Maliffain & Tartanfon , trois fameux
Chirurgiens de cette Ville , M.
Dubois célébre Apoticaire , y fut auffi
appellé. Si M. Anel n'avoit pas ouvert
cet abcés auffi ponctuellement ,'
il y avoit à craindre que S. Ex . n'en
ût êtéincommodée le reite de ſa vie
Voilà la deuxième fois que M. Anel
a fait hûreufement 2 cures très périlleufes
à ce Seigneur ; l'une en Italie ,
où il lui tira avec toute la dextérité
imaginable , une bale perdue dans les
chairs ; & l'autre , en cette derniére
occafion , fans qu'il luy foit furvenu le
moindre accident , & fans qu'il ait
û de fiévre : Tous les panfemens ont
êté fuportables & deviennent tous les
jours moins douloureux ; on juge qu'-
il ne faut que cinq femaines pour fon
parfait rétab iffement .
M. l'Abbé Bignon a reçu une Lettre
de M. Arefkin Général Ajudant &
Chambellan , du Czar , êcrite de Peterbourg
le 7 Novembre , dont voici
la fubftance ; il lui marque : Que S.
216 LE MERCURE
"
M. CZ. eft très fatisfaite que l'il'uftre.
Corpsde l'Academie des Sciences veüille
bien l'a gréger au nombre des Membres
qui le composent , en lui offrant fes nobles
travaux * depuis l'année 1699
jufqu'à préfent , comme un Tribut appartenant
de droit à chaque Académicien
; quefon Maître cherchera les occafions
d'en marquer fa reconno : fance ;
& que par la recherche exacte de toutes
les curiofitez les nouveautez que S.
M. pouradécouvrir dans fes Etats , elle
tâchera en les communiquant , de mé
riter le nom d'un bon Membre de cette
illuftre Académie.
du
S. M. approuve fort vôtre pensée ,
Monfieur, qu'en fait de Science , la difinition
fe tire moins du rang , que dis
génie , des talents & de l'application.
Pour ce qui vous concerne , elle est très
fenfible à votre manière d'agir envers
elle , pendant fon féjour en France , &
fouhaite des occafions de vous témoigner
toute l'amitiéqu'elle a confervéepourpous .
Pource qui eft de moi , M,je ne perdrai
jamais le précieux fouvenir de vôt , baute
capacité & decette extréme politeffe qui
• vous attirel'eftime la vénération de tous
les honêtes gens.
d'annoncer la mort de M. Santerre.
Depuis ce tems- là , un de fes Amis particuliers,
curieux d'ailleurs , bon connoiffeur
, m'a communiquécet Eloge, dont je
crois que la lecture fatisfera le Public.
JOURNAL DE PARIS.
Ban Baptifte Santerre naquit d'ho
nêtes Parens à Magni , près de Pontoife
, au mois de Mars de l'année ISSIO
Il perdit fon pere & fa mere dés fa
plus tendre enfance . I hérita d'eux
avec un peu de bien , beaucoup de
candeur & de probité .
.
Ses autres Parens incertains de la
profeffion dans laquelle ils engageroient
cet enfant , fe déterminérent
par le penchant de l'enfant même.
Q
185 LE MERCURE
Ils furent en cela plus faciles & plus
fages que les Parens ordinaires , qui
bornant opiniatrément leur vûë à l'état
où ils fe trouvent , contrarient &
étouffent fouvent dans leurs enfans ,
les difpofitions les plus hûreufes &
les talens les plus marquez . L'ardeur
& le goût que celui - ci montroit pour
le deffin , fit prendre le parti de le
livrer à la Peinture , & de l'amener à
Paris .
M. Santerre eft peut - être l'exemple
le plus fenfible , de ce que peut la feule
Nature en un Sujet qu'elle favoriſe.
Dans l'âge , & au centre des diffipations
, abandonné à lui-même , il ne
palla pas un jour fans faire quelque
êtude quieût raport à fon Art.
Malgré la modeftie & la docilité qui
le caractérifoient ec tous les Eléves,
´il ne put jamais s'empêcher de cher- .
cher la perfection de la Peinture , pardes
routes oppofées à celles qui lui
eltoient indiquées , & qui estoient fuivies
par fes Maîtres . Ils l'en reprenoient
fouvent ; on ne peut les en blamer : Ils
n'eftoient pas obligez de fçavoir , que
la Nature elle - même conduifoit ces.
Eléve pas à pas..
DE DECEMBRE. 187
Le jeune Santerre comprit de bonneheure
, que la feule Nature eftoit un
guide infaillible , & il réfolut de ne
s'attacher qu'à elle .
Il eft vrai, que par une grande méfiance
de foi-même ( qualité néceffaire
& peu commune à fon âge ) il quitta
quelquefois la route ordinaire, & chercha
à imiter les Maîtres les plus eftimés
de fon tems ; mais , il ne tarda gué
res à reconnoitre fon erreur. Averti
par deux perfonnes diftinguées
qui frapées de fes premiers fuccez
lui confeillérent alors de perdre de vûë
tous les Maîtres & de fuivre la feule
Nature , il fe livra à elle fans retour ;
il ne difcontinua plus de la chercher ,
& l'imita fidélement jufqu'au tombeau
.
L'événement juftifia fon choix : Sa
maniere de peindre fut fi différente de
celle de tous les Maîtres connus ,
qu'un jour , Monfeigneur le Régent ,
Prince auffi eftimable par fon grand
goût pour les Sciences & les Arts , que
refpectable par fon Augufle Naiffance
* M. le Marquis de Villarfean &
M. Defpreaux
1
185 LEMERCURE
ayant demandé à M. Santerre , & ayant
appris de lui , quels avoient efté les
Maîtres ; il lui fit l'honneur de lui répondre
: Vous avez bien fait de me.
les nommer ; car je ne les aurois jamais
devinez .
Ce grand Prince l'honoroit de fon
eitime : Il lui en a donné de fréquens témoignages
, il a eu la bonté de venir le
voir travailler plufieurs fois chez lui ;
depuis même que le poids de la
Régence lui laiffe fi peu de moments
libres. Un Suffrage fi éclairé fait feul
Féloge de M. Santerre Le Public
connoiffeur ne m'en défavoüera pas.
Ainfi , moins pour la gloire de cet
illuftre Peintre , que pour la fatisfa
&tion de ceux qui , comme lui , cherchent
le vrai , j'expoferai quelques
principes,& quelques maximes, dont il
a fouvent dit qu'il s'êtoit bien trouvé.J'y
joindrai quelques faits & quelques remarques,
qui acheveront fon caractére .
M. Santerre fit de bonne- heure des
études profondes fur l'Anatomie . Il
fe trouvoit fréquemment aux diffetions
; il en faifoit fouvent chez lui ;
& en parlant de cette Science , il difeit
que dans fon Art, il en fall favoir
DE DECEMBRE: 189
beaucoup , pour en laiffer voir un peu..
Son Principe, pour éviter d'eftre maniéré,
altoit d'imiter en tout la feuleNa--
ture ; parce que la Nature ne fe répétant
prefque jamais , & variant à l'infini
,le Peintre qui ne cherche qu'elle ,,
varie comme elle.
Il difoit fouvent , qu'il avoit apris ce
qu'il fçavoit , avec deux fortes de perfonnes
: La Méchanique de fon Art
dans les Académies & chez les Maitres;
tout le refte, avec les gens d'efprit .
C'est peut-être au commerce de ces
derniers qu'il doit ces penfées & ces
expreffions fines que l'on voit dans fes
Tableaux d'idée , & l'art de porter
ces fineffes de penfées & d'expreffions
jufques dans les Portraits .
Raportant tout la feule Nature
qu'il étudioit fans rélache , il trouvoit
des défauts dans l'antique même , &
dans les plus grands Peintres d'Italie ,
qu'il n'imitoit pas en tout : Il trouvoit
auffi des beautés dans les Modernes &
dans fes Contemporains. Il n'eftimoir
pas outrément les uns ; il rendoit justice
aux autres .
Quand les Connoiffeurs ou fes
Amis le follicitoient de fe faire une
190 LE MERCURE
1
maniére plus expéditive , & de ne pas
fondre fi parfaitement fes ouvrages ;
il leur répondoit deux chofes : La
premiére ; mes ouvrages , il eft vrai ,
font fondus avec un grand foin ; mais
la Nature l'eft encore davantage , &
je cherche à l'imiter : La feconde ; les
meilleurs Tableaux de Raphaél , du
Corege, du Titien & des autres grands
Maîtres font du moins auffi fondus
que les miens . Ainfi , la Nature m'ordonne
, & les exemples des grands
Maîtres me perfuadent de continuer ,..
comme j'ai commencé.
Il n'eft point de foins qu'il ne fe
foit donnés , pour rendre fes ouvrages -
durables , & pour ainfi dire , inaltera
bles : Il obfervoit jufqu'aux enfeignes
des boutiques ; il y remarquoit les couleurs
que le tems & le grand air detruifent
, & celles qu'ils laiffent dans
leur force. Enfin , aprés de mûres réflexions
fur cette partie de fon Art ,
il s'êtoit fait une regle , de n'employer
que des Terres au nombre de 4 ou 5 ,
dont le mélange lui fourniffoit toutes
fes reintes. Comme ces Terres font
fortes & entiéres , le mélange & lunion
en êtoit difficile ; il en venoir à
DE DECEMBRE.
19
boût par une longue patience ; il repeignoit
jufqu'à trois & quatre fois la
même choſe ; & fans le fecours des
laques & des ftils de grain dont il ne
fe fervoit prefque jamais , parce que
le tems les altere ,la patience fecondée
d'un grand jugement donnoit à
fes ouvrages le fondu , la fraicheur ,
& l'union que l'on y remarque. Cette
maniéré lui a fi bien reuffi que l'on
voit de lui des Portraits peints , il y a
vingt , ,trente , & quarante années,
prefque auffi frais que le premier jour .
L'empreffement que le Public avoit
pour les Ouvrages de ce Peintre célébre
, & le prix qu'il y mettoit , n'ont
jamais diminué fa modeſtle , je dirai
même fa timidité : Elle paroiffoit par
tout , excepté dans fes Ouvrages.
Cette difpofition de l'Ame • qu'on
regarde comme une foibleffe , il la
chérifloit & fe la croyoit néceffaire :
Ma timidité , difoit il , m'empefche de
trop préfumer de mes forces , fur les
applaudiſſemens dont le Public m'honore.
Parce que je fuis timide , je veille .
& j'eftudie toûjours , & je me dis fouvent
à moi-mefme , que pour mériter:
une folide réputation , il faut toujours.
•
A
192 LE MERCURE
ignorer qu'elle eft acquife.
•
Par tout ce qui précéde , on comprendra
quel eftoit le caractére de M.-
Santerre. Je me contenterai d'ajouter
ici , pour en donner une idée plus
complete qu'un extérieur fimple
& naturel , eftoit toûjours chez lui
une marque certaine du fonds de fon
Ame. Qui jamais en effet le trouva
différent de ce qu'il paroiffoit eftre ?:
Sa converfation eftoit remplie de fertimens
d'honneur , d'équité , & de mc--
dération. Il aimoit la réputation & la
gloire ; c'eft pour elle feule qu'il a
travaillé toute fa vie , avec tant de .
foins & de peines. Jamais l'intereft nefui
a fait paffer la moindre faute dans
fes Ouvrages , ni emprunter la main
d'autrui , pour hâter fon gain . Il aimoit
le Public , il aimoit ceux qui
travaillent à lui plaire. Senfible à l'a .
mitié , il préféroit le plaifir de travailler
pour fes amis , aux avantages qui
lui eftoient offerts tous les jours par les
Grands & par les Riches. Et pour exprimer
en deux mots , le mérite du Peintre
& celui de l'homme fociable ; if
avoit des Envieux , mais il n'eut jamais
un Ennemi..
Un
DE DECEMBRE. 193
Un caractére fi fage & fi raiſonnable,
ne pouvoit pas fe démentir dans
l'occafion la plus importante. Apeine
fe crut-il menacé de la mort , qu'il remplît
avec une grande préfence d'efprit ,
tous les devoirs d'un bon Chrêtien ; &
aprés une maladie de fept jours , il
mourut enfin , pleuré de fes amis &.
regretté de tout le monde , le 21 de
Novembre , aux Galleries du Louvre ,
où le Roy lui avoit donné un logement
avec une penſion.
Ses principaux Ouvrages , font détaillés
dans le Dictionaire de Morery
de la derniere édition . Il a fait depuis,
entre autres Tableaux , & fuivant
l'ordre des tems , le Portrait de S.
A. S. Mlle de Clermont : Un Tableau
de huit ou neuf pieds de hauteur , réprefentant
les cinq fens , fous les Pottraits
de M. Périchon Notaire , de fa
Femme , & de leurs trois Enfans , to s
cinq de grandeur naturelle & en pie ".
Le Portrait de Mer le Régent auffi
enpied , & grand comme Nature , a .
compagné d'une Minerve & des autributs
de la Régence. Enfin, il a fini peu
de jours avant fa mort , un Tableau e
fept pieds de haut , réprefentant Adam
Décembre 1717. R
194 LE MERCURE
& Eve au Paradis Terreftre , avec un
grand Païfage , & quelques Animaux.
M. Santerre a fouvent dit › que dans
aucun de fes Ouvrages , il n'avoit
pouffé fi loin , felon lui , l'élegance &
la correction du deffin , la finelle de
l'expreffion , & la verité du coloris .
C'eſt par ces côtés qu'il le regardoit,
comme fon chef- d'oeuvre ; le Public
paroît confirmer de jugement , & la
Pofterité en dira peut- être davantage.
Comme il s'étoit répandu depuis
quelques jours dans cette Capitale ,
plufieurs Exemplaires d'un Ecrit qui
a pour Titre : Acte d'Appel de S. E.
M. le Cardinalde Noailles Archevêque
de Paris du 3 Avril 1717 , au Pape
mieux confeillé , & au futur Concile
Général , de la Conftitution de N. S. P.
le Pape Clément XI. du 8 Septembre
1717 , imprimé fans l'aveu & la parsicipation
de ce Prélat. Le Parlement s'affembla
le premier de ce mois & la Cour
faifant droit fur les Conclufions du
Procureur Général du Roy , ordonna
que les Exemplaires dudit Imprimé ,
feroient & demeureroient fupprimez ,
a fait deffenfes à tous Imprimeurs ,
Libraires , Colporteurs & autres , d'en
DE DECORE. 196
-imprimer , vendre , débiter , ou autrement
diftribuer , fous les peines portées
par la Déclaration du 7 Octobre denier
, qui fufpend toutes les Difputes
& les Conteftations formées dans le
Royaume , à l'occafion de la derniere
Conſtitution du Pape .
Madame la Princeffe de Soubize
eft accouchée d'un garçon
Mademoiſelle de Duras , qui a époufé
M le Comte d'Egmont , prit le
29 du mois paffé , le Tabouret, pour la
premiere fois chez le Roy .
Le 2 , Madame permit à Me la
Ducheffe d'Aremberg , qui eft depuis
quelques tems à Paris , de l'aller voir.
Elle a anffi trouvé bon , que Mde la
Comteffè de Kinigfek Epoule de l'Am-
: baffadeur de l'Empereur , ût le même
honneur ; mais , comme ce Seigneur
n'a pas fait fon Entrée publique ,
cetre Dame ne peut pas encore être
reçûë en cérémonie.
Le 3 , on ût des nouvelles certaines
que la fanté du Roy d'Eſpagne fe rétabliffoit
de jour, en jour.
Le même jour , le Parlement fir
brûler par la main du Boureau, un Ecrit
imprimé à 2 colonnes : L'une conté
Rij
196 LE MERCURE
nant la Déclaration du Roy du 7 0-
tobre dernier , & l'autre , une Tra
duction en françois du Type de l'Em
pereur Conftant , qui deffend toutes les
difputes , conteftations & différens formés
dans fon Empire à l'occafion de la
Queſtion* d'une ou de deux volontés en
J. C. Au bas de cet Ecrit,fe trouve une
autre Traduction , intitulée : Le jugement
du Concile de Latran , fur le Type.
On reconnoit aifément , à la vûë de
ce Libelle , quelle a êté l'intention de
ceux qui l'ont répandu dans le Public ;
puifque le Parallele qu'ils font duType
de l'Empereur Conftant & de la Déclaration
du Roy , fait affez entendre ,
que comme le Concile de Latran a condamné
l'un , ils portent le même jugement
fur l'autre : De forte que fuivant
leur opinion , la derniére Déclaration
du Roy porte le caractére d'une Loy
injufte , laquelle ne doit point avoir
d'exécution . Comme cet efprit de
Critique , & en même tems de révolte
, eft un attentat contre l'Autorité
* Héréfie des Monothélites , qui fu
rent ainfi appellez ; parce qu'ils n'admettoient
qu'uneseule volonté en en]. C.
DE DECEMBRE. 197
Royale , la Cour ne pouvoit févir trop
rigoureufement contre un pareil Ecrit
& contre fon Auteur .
Le
Le4 ,les Etats d'Artois affemblez à Arras
, accordérent àS.M. d'un confentement
unanime , le don gratuit ordinaire .
5 , M. de Paris- Fontaine Ayde-
Major Général unique des Gardes du
Corps , fut gratifié par S. M. de la
Brigade -Lieutenance de feu M. de la
Boulaye
Madame Ducheffe de Berry , tine
Toilette , à laquelle fe trouvérent tous
les Miniftres Errangers , avec un grand
nombre de Courtifans.
On fut informé à la Cour , que M.
le Marquis d'Alincourt petit - fils de M.
le Maréchal de Villeroy , s'êtoit rendu
d'Allemagne à Venife , où il arriva le
12 Novembre ; aprés un féjour de
dix jours , il en eft parti pour Rome.
Le 7 , M. l'Abbé Dubois qui, par
ordre de la Cour , êtoit paffé à Londres
depuis quelques femaines , arriva ici
le 7 Décembre , pour rendre compte
à S. A. R. de fa Commiffion ; il deyoit
retourner dans peu .
y
M. de laBellarderie ancien Exempt ,
& Ayde-Major de la Compagnie de
Riij
198 LE MERCURE
Charôt , eft monté à l'Aide- Majorité
de Paris- Fontaine, à condition qu'on
ne le fépareroit pas de fes Camarades,
avec lefquels il avoit coûtume de fervir
M les Aydes- Majors feront le
fervice pour lui , quand il ne poura pas
s'y trouver.
Mgr le Duc s'eft abfenté des Confeils
, Samedy , Dimanche & Lundy ,
à caufe de la petite vérole de Malle de
Charolois , dont cette belle Princeffe
a êté attaquée ; on eſpére qu'elle n'en
fera point marquée.
Depuis que Mer le Duc eft Grand-
Maître des Miniéres de France , on
s'empreffe à lui envoyer plufieurs effais
de Mines d'or & d'argent , tirées des
différentes parties du Royaume ; dans
l'efpérance que ce Prince contribuëra
de tout fon pouvoir , à faire des épreuves
qui puiffent être avantageufes à
l'Etat .
Un Particulier a compofé un nouveau
métal , qui approche tellement de l'argent
, qu'il en a le poids , la couleur &
la dureté. L'Inventeur en follicite le
Privilége , & s'engage de le donner à
so fols la livre ; mais , on ne doute pas
que les Orfèvres & les Poitiers d'étain
DE DECEMBRE. 199
ne s'y oppofent pour empêcher qu'on
ne le mette en oeuvre .
M. le Comte de Clermont paroît
préfentement à la Cour en habit
´d Abbé .
Le 10 , il parut une Ordonnance du
Roy , portant réglement au fujet des
départemens du Confeil des Finances .
Elle est énoncée , comme il s'enfuit . "
→
A MAJESTE, par l'Article dernier
de fon Ordonnance du 14 .
Novembre 1715. fervant de Réglement
pour le Confeil de Finances
ayant ordonné que Monfieur le Duc
d'Orleans fon Oncle Regent , auroit
la faculté de changer tous les ans
ainfi qu'il jugeroit à propos , les Departemens
des membres dudit Confeil
: Eftant d'ailleurs convenable , de
former des Departemens pour les perfonnes
qui y ont efté appellées de.
puis ledit jour 14. Novembre 1715 .
& de faire une nouvelle diftribution,
à ceux qui eftoient chargez de dif
ferentes affaires qui ne fubfiftent plus ;
afin qu'ils puiffent tous travailler pour
le bien de l'Eftat. SA MAJESTE'
s'eftant fait reprefenter ladite Ordonnance
& celle du 24. Novembre
200 LE MERCURE
dernier , de l'avis de Monfieur le Duc
d'Orleans Regent , a Ordonné & Ordonne
que les Departemens particuliers
dudit Confeil , feront reglez à
l'avenir de la maniere fuivante.
LE REGENT , en qualité d'Ordonnateur
, aura feul la Signature de
toures les Ordonnances concernant
les Dépenfès comptables & les Comptans
; tant pour Dépenfes fecrettes ,
Remifes , Interests , qu'autres de toute
nature , ainfi & de la même maniere
que faifoit le feu Roy , conformément
a la Declaration du 23. Septembre
1-715.
,'
LB REGENT aura pareillement
le Trefor Royal & les Parties Cafuelles
fuivant qu'il eft porté par
l'Ordonnance, fervant de Reglement
pour le Confeil de Finances du 14 .
Novembre 1715. & il a commis le
Sr. LE COUSTURIER , pour tenir
feul fous fes ordres , les Regiftres du
Roy , luy rendre compte directement
des Placets qui feront préfentez , pour
demander des Payemens ; Enfemble
pour expédier les Eftats de diftribution
& ordres neceffaires.
LADITE Ordonnance du 14.
:
DE DECEMBRE. 201
Novembre 1715. fervant de Reglement
pour ledit Confeil de Finances ,
fera executée fuivant fa forme & teen
ce qui concerne le Chef dudit
Confeil , le Prefident & le Vice-
Prefident .
neur ,
A l'égard des Départemens.
LE ST. DUC DE LA FORCE Vice-
Prefident , aura les Eftats des Finan--
ces des Généralitez de Toulouſe &
Montpellier , & ceux des Provinces
de Bretagne , Bourgogne , Artois .,
Bearn , Bigorre & Navarre , & les
Cahiers des Eftats defdites Provinces.
LE ST. AMELOT aura Entrée ,
Séance & Voix deliberative audit Confeil
, tant par rapport aux affaires .
du Commerce , qu'aux differens Bu-:
reaux des Finances dont il eft chargé.
LE Sr. LE PELLETIER DESFORTS
aura les Domaines , les Eftats des
Domaines , la Capitation , les Impofitions
des Provinces de Flandres
& de Franche Comté , les Eftats des.
Finances de Provence , & le Cahier
de l'Affemblée des Communautéz
dudit Pays.
LE Sr. ROULLIE' DU COUDRAY aura
202 LE MERCURE
•
l'infpection du Controlle des Quittances
du Tréfor Royal , des Parties
Cafuelles , & autres dependantes du
Controlle General des Finances ; les
Rentes , les grandes & petites Gabelles
, les Etats des Fermes , & les
Cinq Groffes Fermes .
>
LE Sr. LE PELLETIER DE LA
HOUSSAYE aura le Clergé , les
Monnoyes , les Impofitions d'Alface
& de Metz , les Fonds & Eftats au
vray de l'Extraordinaire des Guerres ,
Pain de Munition , Vivres , Artillerie,
des Baftimens & Maifons Royales ,
& de la Marine du Levant & du
Ponant.
LE Sr. FAGON aura les Eaux & Forefts
, les Eftats des Bois , les Chambres
des Compres du Royaume , les
debets & toute autre nature de deniers
& revenans- bons , à la pourfuite & diligence
du Controlleur des Reftes &
autres.
LE Sr. D'ORMESSON aura la Ferme
du Tabac , la Ferme des Poudres
& Salpêtres , les Eftats au vray des
Comptes à rendre du Dixième.
LE Sr. GILBERT DE VOYSINS aura
les Generalitez des Pays d'Elections ,
DE DECEMBRE. 204
pour la Taille , le Taillon , & les
Eftats des Finances defdites Généralitez
.
LE Sr. DE GAUMONT aura les Aydes
& Papier timbré , les Otroys
des Villes & dettes des Communautez .
LE ST . DE BAUDRY aura tous les
Eftats de dépenfe de la Maifon de Sa
Majefté , les Penfions , les Eftats de
dépenfes des Maifons de Madame lat
Ducheffe de Berry , de Madame , du
Regent , & de Madame la Ducheffe
d'Orleans ; les Ponts & Chauffées
Turcies & levées , Barrage & Pavé
de Paris : En ce qui eft de Finance ,
les petites Chancelleries , les Ligues
Suilles .
Le St Dodun aura les Parlemens &
Cours Superieures , la Ferme des Greffes
, Amortiffemens , Franc - Fiefs &
nouveaux Acquets , celle du Contrôlle
& des Infinuations , la Ferme des
Huiles & les Etapes .
Le St de Fourqueux aura le Domaine
d'Occident , le Grand'Confeil , les
Bureaux des Finances.
Il fera établi un Bureau chez le Sr
Amelot Confeiller d'Etat , auquel affilteront
les Srs le Pelletier Desforts ,
>
234 LE MERCURE
•
de la Houffaye Confeillers d'Etat , les
Srs d'Ormeffon , Gilbert de Voyfins &
de Gaumont Maiftres des Requeſtes ;
pour travailler à l'Exécution de l'Art.
IX de l'Edit du mois d'Aouft dernier,
concernant toutes les différentes parties
employées dans tous les Etats qui
s'arrêtent au Confeil.
Il fera pareillement tenu un Bureau
chez le Sr Roüillé du Coudray , auquel
affifteront les Srs Fagon Confeiller
d'Etat , de Baudry , Dodun & de
Fourqueux ; pour travailler en exécution
de l'Article X dudit Etat du mois .
d'Aouft dernier , à dreffer un Etat Général
diftingué par Chapitres de toutes
les Finances des Offices & Droits fupprimez
; afin de pourvoir au payement
des interefts defdites Finances , & au
Remboursement des Capitaux.
Les Traitez ou Négociations , qui
auront paffé par les mains de ceux du
Confeil qui ont des Départemens Particuliers
, feront toujours propofez &
rédigez de concert avec les Chef &
Préfident dudit Confeil , qui recevront
les ordres du Régent,fur ce qui devra
eftre propofé audit Confeil ; & lorfqu'il
s'agira d'écrire des Lettres , &
DEDECEMBRE . 205
de donner ou d'envoyer des ordres
concernant les affaires générales , lefdites
Lettres feront écrites , & les ordres
fignez & envoyez par le Chef
ou par le Préſident dudit Confeil .
LES Fonctions qui appartiennent aux
Chef & Prefident dudit Confeil , fuivant
le préfent Reglement , & l'Ordonnance
du 14. Novembre 17 15.feront
exercées par le Vice- Prefident ,
en cas d'abſence ou maladie des Chef
& Prefident , qui ne leur permettront
pas d'y vacquer ; ce qui aura lieu
pareillement pour l'ancien dudit Confeil
en cas d'abſence , maladie ou empefchement
dudit Vice Preſident .
ORDON NE au furplus Sa Majefté,
que ladite Ordonnance , en forme de
Reglement du 14. Novembre 1715.
feraExecutée fe'on fa forme & teneur,
en tout ce qui n'eft point contraire au
prefent Reglement.
.
On a publié enLorraine , une Bulle
du Pape , par laquelle le S. P. accorde
à S. A. R. la permiffion de lever pendant
3 ans , le vingtiéme denier , fur les
revenus des biens Eccléfiaftiques de
fes Etats , même fur le cafuel des Carez
; en confidération des dépenses
-206
LE MERCURE
que ce Prince fait pour fecourir l'Empire
contre les Infidèles . Les particu-
Iters , dont lesBénéfices font fitués dans
le Barois , principalement ceux de
Ligni qui font du reffort de Paris , fe
difpofent d'appeller comme d'abus , à
ce dernier Tribunal , d'une Bulle qui
n'y a pas êté enregistrée .
Le onze , on publia une Ordonnance
de S. M. , qui deffend expreffément
à toutes perfonnes , de quelque qualité
& condition qu'elle foit , de tenir aucune
afféniblée de Jeux , même dans
les Maifons qui ont pour Infcription .
fur les Portes , les noms des Princes &
Princeffes du Sang Royal . Cette Ordonnance
à û un tel effet , que le lendemain
toutes les Académies de Jeux
ont êté fermées , perfonne n'ayant ofé
y contrevenir.
On a remarqué que M. le Prince
de Cellemaré Ambaffadeur d'Espagne,
n'a jamais voulu permettre qu'on fe
fervit de fon nom ni de fon droit ,
pour ces fortes d'Affemblées Les Fêtes
cependant , n'en ont pas êté moins fréquentes
dans fon Hôtel , où tout s'eft
toûjours paffé avec la derniére magnificence
.
DE DECEMBRE 207
Le 14 , Mst le Duc Regent fe fit
appliquer une feconde fois fur fon oeil ,
le remede Topique de M. Mouffart .
Le même jour , M. le Cardinal de
Rohan arriva ici de Strasbourg par
ordre de la Cour. Le16 , cette Eminence
alla voir Mer le Duc Régent ; & le
lendemain, M. le Cardinal de Noailles .
Le 18 , le Cardinal Archevêque alla
rendre fa vifire à M. de Strasbourg.
Ces deux Eminences paroiffent fort
contentes l'une de l'autre .
Le 15 au matin , on trouva M.
l'Abbé de Bonneuil affaffiné dans fon
Appartement avec fon Valet . Sur le
rapport des Chirurgiens , on a reconnu
qu'ils avoient û latête écrafée à coups
de bâtons de cotret , que les Auteurs
de ce meurtre avoient laiffés dans la
Chambre teins de leur fang ; & que le
Domestique avoit êté tué entre dix &
onze du foir , plus d'une heure avant
fon Maître . Comme l'Abbé étoit allé
fouper en Ville & qu'il ne rentroit ordinairement
que fort tard ils crurentqu'ils
auroient tout le temsde foüillerpar tout ,
& de faire leur main , avant fon retour ;
mais êtant revenu fur le minuit ,
beaucoup plûtôt qu'ils ne l'attendoient
>
208 LE MERCURE
avec fes Porteurs qu'il renvoya malhûreufement
, fans les faire monter
avec lui ; ces Scélérats ne fçachant
comment s'échaper, fans être apperçus
ou rencontrés , piirent fur le champ , le
parti de lui faire éprouver le même
fort qu'à fon Laquais ; ce qu'ils exécutérent
auffi facilement . Ce qui paroît
fort étonnant , c'eſt qu'on ait ôté la vie
à deux hommes ,fans que les Locataires
de la Maifon qui êtoient au deffus ,
au deffous, & à côté de l'endroit où cerse
action Tragique s'eft paffée , n'ayent
rien entendu de tous ces mouvemens.
Outre les coups fur la tête , dont ces
victimes infortunées ont êté affommées
, on a encore remarqué cinq bieflures
poftiches dans le corps du Maître , &
fept dans celui du Valet , faites felon
toutes les apparences , avec un gros
ftilet ; mais on prétend , que ni l'un ,
ny l'autre n'avoit déja plus de vie ,
lorfqu'on leur a porté ces nouveaux
coups ; & que ces Affaffin ; n'en ont
ufé ainfi , que pour mieux s'affûrer de
leur mort. Car , pour l'épée du Valet ,
& un couteau de chaffe du Maître , qui
êtoient auprés des deux cadavres , il n'y
a prefque pointde doute qu'ils n'y ayent
efté
DE DECEMBRE. 209
été mis exprés , pour faire croire qu'ils
s'êtoient battus enfemble . Quoique
M. Mariet Commiffaire , ait trouvé fur
l'Abbé , cinq louis neufs & deux loüis
vieux , fans compter un baffin à barbe
avec l'étuy à favonnere d'argent, il n'y a
prefque point de doute qu'on n'ait enle
vé quelque fomme confidérable.
Le 15 , Madame alla dîner à l'Abbaye
de Chelles , pour y voir Mademoifelle
, qui continue toûjours avec
ferveur fon Noviciar.
"
t
Le 17 , les Comédiens ordinaires da
Roy repréfentérent pour la premiere
fois fur leur Théatre , une Piéce en 3
Actes , en Vers , intitulée : La Métamorphofe
des Dieux , ou les Dieux
Comédiens . Elle eft de la compofition
du fieur Dancourt , & la Mufique des
Intermédes , de M. Mourer.
Le fond ou fujet de la Fable , n'eſt
autre que Jupiter , qui galand , à fon
ordinaire , defcend du Ciel pour cul
tiver , ou plûtôt pour féduire le coeur
d'une jeune Bergere , nommée Corine ,
dont il et éperduement amoureux . Il
amène à fuire les Divinitez , qui peuvent:
contribuer aux plaifirs de fa nonvelle:
Maiwelfactes qu
LE MERCURE
-
Bachus , Faunus &c. Le Maître des
Dieux à qui les déguifemens coutoient
fi peu fe traveftit en Homme d'affaires :
Par malheur pour lui , fa Maîtreffe
n'êtoit point du fiécle , & fon goût n'êtoit
point à la mode. Elle aime un
fimple Berger ; fon nom eft Philene ,
dont le coeur naïf & tendre lui tient
hieu de tout & fair fa félicité . Jupiter
joüoitd'un grand malheur ;car ,peut-être
cette fille eftoit- elle un Phénix unique
en fon efpéce. La fatalité de l'amour
du Dieu ne finit pas là ; Junon eft avertie
de la fortie galante de fon perfide
Epoux Pour la traverfer , elle
prend à fon tour, la figure de la Tante
de la Bergere ; & fous ce déguifement
confeille à ce coeur innocent , de fe referver
tout entiere à fon Perger , & de
tenir ferme contre la fortune & les préfens
du Dieu Partifan. Junon revole
aux Cieux Aprés ceeetite fupercherie
qui fortifie la petite fille dans
fes projets de conftance , la vraie Tante
paroit on la reconnoit par le relâchement
de fa Morale auprès de fa niéce .
Ce relâchement eft d'ufage : M. Dancourt
a faifi le vrai des moeurs de pareilles
Tutrices. Il feroit à fouhaiter
DE DECEMBRE. 211
que les images de ce vrai , n'emportaffent
pas avec elle certain caractére
trop peu ménagé qui en diminuë le
prix. On ne peut critiquer l'Auteur
que fur le choix de fon vrai , non fur
Fexpofition qu'il en a donné , qui n'eſt
que trop en ufage . Jupiter , qui en bon
mary, craint le reffentiment de fa femme
, & qu'elle ne foit affés magicienne ,
pour lui enlever la Corine , charge
Bachus d'un Anneau conftellé, pour en
faire préfent à fa Maîtreffe. Après
bien des façons , elle l'accepte , ayant
reconnu par expérience qu'il avoit la
vertu de rendre invifible quiconque
le porteroit au doigt. La jeune fille fe
fert de la bague contre le Dieu même.
Bien plus , elle fe fouftrait & fait
fouftraire Philéne par fa lumiére magique
aux yeux des Argus qu'il avoit
placé auprés d'elle ; à plus forte taifən
de la Tante moyénenfe , & par fon fecours,
elle a le plaifir de fe livrer à fon
Amant. Jupiter s'emporte contre les
Amours qui l'avoient fi mal fervi : Il·les
accufe du mauvais fuccés de fon in
trigue . Effectivement , ces Dieux fri
Pons s'êtoient piêtez aux deffeins ja
Joux de Junon. Le Maître du Tonnerre
Sij
212
LE MERCURE
voulant s'en vanger , les condamne
dans fa colere, à mourir comme les autres
homines ; & pour rendre fon Arrêt
irrévocable , il en jure par les eaux du
Stix . Devenu plux doux enfuite , par
un nouvel attachement & par les priéres
de Vénus , il adhère à l'adouciffement
que l'Inconftance lui propofe de
mettre à l'effet de fon ferment, qui eft,
que , puifqu'il ne peut plus empêcher
que les Amours ne meurent, il les laiffe
renaître auffitôt dans d'autres coeurs.
Voilà ce qui fonde la Métempficofe des
Amours.
Cette Piéce eft bien êcrite , & remplie
de traits d'efprit variés ; de façon
qu'onperd de vue les fautes principales,
s'il y en a. Jupiter à la vérité n'y eft
pas délicat ; mais , il y eft Partifan'; &
fous certe figure , il y donne les exemples
d'infidélité conjugale , que fourniffent
fouvent les originaux dont il
eft copie.
Il faut convenir que fi cette Comédie
a de quoi plaire , elle tire une partie
de fon agrement des Feftes que Jupiter
ordonne , pour amufer fa chere
Corine dans des Jardins enchantez ,
ù elle est renfermée. La, Mufique
·
DE DECEMBRE. 213
des Intermédes en eft aisée • enjoüée
, bien caractérisée & tout
à fait chantante ; auffi eft- elle de l'Auteur
des Festes de Thalie
Le 18 , les deux Batons d'Exempt
dans la Compagnie de Charôt eftant
vacants , ils ont efté donnés , l'un à
M. d'Augé fils du Comte , Major Génér
ral de la Gendarmerie
efté retiré de ce corps , & l'autre , à M.
d'Anault ,ancien Brigadier de ce Corps
qui avoit
Le 19 , Madame Ducheffe de Berry
tint Toilette , où fe trouvérent tous
les Ambaffadeurs & Miniftres , avec
un grand nombre de Seigneurs & de
Dames qui formoient un cercle magnifique
.
Le 11 , il arriva un Courier de
Bretagne qui a rapporté , que par ordre
du Roy , les Etats de cette Province
avoient esté fufpendus.
Le même jour , Mgr le Duc déclara
aux Maîtres d'Hotel du Roy , que
leur différent avec les premiers Gentils-
hommes de la Chambre , avoit êté
réglé , que fur leurs rémontrances & l'éxamen
de leurs Titres , touchant ce
qui fe pratiquoit du tems de Louis
XIV. Ils avoient êté mantenus en pof214
LE MERCURE
feffion de paroître chez le Roy , avec
leur Bâton de cérémonie , & d'avertir
eux -mêmes S. M. dans fa Chambre ,
dans fon grand Cabinet , chez M. le
Maréchal de Villeroy & chez Madame
la Ducheffe de Vantadour , que la
viande êtoit fervie ; mais , qu'ils n'entreroient
point dans le Cabinet particulier
, le Roy pouvant s'y être enfermé
pour des affaires particuliéres ;
que dans ce cas , ils fe contenteroient
d'avertir l'Huiffier que la viande eft
fur la Table.
2
M. le Comte de Kiniffegg Ambaffa
deur de l'Empereur ayant efté attaqué
en même tems de la goute & d'une
douleur très violente au fondement ;
après avoir êté agité de maux infupportables
pendant 15 jours , M. Anėl
Chirurgien de S. E. jugea à propos de
lui faire l'Opération de la fiftule à
Panus , parce qu'il y remarqua une eſpéce
de dureré fans tumeur fituée entre
le coxix & l'anus , qui fut fuivie
peu de tems après , d'une élévation à
la peau ; c'est ce qui détermina d'abord
ce Chirurgien à plonger fa lancette
de l'épaiffeur d'un pouce , avant
que d'arriver à la matiére qu'il fit écou
•
DE DECEMBRE.
215
•
ler , à la faveur de laquelle il fit le
lendemain 18 la grande Opération ,
en préſence de M. Helvetius le fils ,
Médecin , de M. le Dran le pere , de
M. Maliffain & Tartanfon , trois fameux
Chirurgiens de cette Ville , M.
Dubois célébre Apoticaire , y fut auffi
appellé. Si M. Anel n'avoit pas ouvert
cet abcés auffi ponctuellement ,'
il y avoit à craindre que S. Ex . n'en
ût êtéincommodée le reite de ſa vie
Voilà la deuxième fois que M. Anel
a fait hûreufement 2 cures très périlleufes
à ce Seigneur ; l'une en Italie ,
où il lui tira avec toute la dextérité
imaginable , une bale perdue dans les
chairs ; & l'autre , en cette derniére
occafion , fans qu'il luy foit furvenu le
moindre accident , & fans qu'il ait
û de fiévre : Tous les panfemens ont
êté fuportables & deviennent tous les
jours moins douloureux ; on juge qu'-
il ne faut que cinq femaines pour fon
parfait rétab iffement .
M. l'Abbé Bignon a reçu une Lettre
de M. Arefkin Général Ajudant &
Chambellan , du Czar , êcrite de Peterbourg
le 7 Novembre , dont voici
la fubftance ; il lui marque : Que S.
216 LE MERCURE
"
M. CZ. eft très fatisfaite que l'il'uftre.
Corpsde l'Academie des Sciences veüille
bien l'a gréger au nombre des Membres
qui le composent , en lui offrant fes nobles
travaux * depuis l'année 1699
jufqu'à préfent , comme un Tribut appartenant
de droit à chaque Académicien
; quefon Maître cherchera les occafions
d'en marquer fa reconno : fance ;
& que par la recherche exacte de toutes
les curiofitez les nouveautez que S.
M. pouradécouvrir dans fes Etats , elle
tâchera en les communiquant , de mé
riter le nom d'un bon Membre de cette
illuftre Académie.
du
S. M. approuve fort vôtre pensée ,
Monfieur, qu'en fait de Science , la difinition
fe tire moins du rang , que dis
génie , des talents & de l'application.
Pour ce qui vous concerne , elle est très
fenfible à votre manière d'agir envers
elle , pendant fon féjour en France , &
fouhaite des occafions de vous témoigner
toute l'amitiéqu'elle a confervéepourpous .
Pource qui eft de moi , M,je ne perdrai
jamais le précieux fouvenir de vôt , baute
capacité & decette extréme politeffe qui
• vous attirel'eftime la vénération de tous
les honêtes gens.
Fermer
52
p. 1484-1494
MEMOIRE pour servir à l'Histoire de la Peinture. Vie de feu M. Jouvenet.
Début :
JEAN JOUVENET, Peintre ordinaire du Roy, & l'un des plus fameux [...]
Mots clefs :
Peinture, Tableau, Nature, Académie, Jean-Baptiste Jouvenet
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MEMOIRE pour servir à l'Histoire de la Peinture. Vie de feu M. Jouvenet.
MEMOIRE pour fervir à l'Hiftoire
de la Peinture. Vie de feu M.Jouvenet.
EAN JOUVENET , Peintre ordinaire
du Roy , & l'un des plus fameux
de fon temps , fils de Laurent Jouvenet
Peintre,qui lui montra les premiers principes
de fon Art , nâquit à Rouen le 12
Avril
JUILLET. 1730. 1489
Avril 1644. Ses Ancêtres , Originaires
d'Italie , étant venus s'établir à Lyon , &
delà en Normandie , y ont tous profeffé
la Peinture avec fuccès ; ce fut Noël Jouvenet
fon ayeul qui en donna les premiers
principes au célébre Pouffin ; duquel
celui-cy copia d'abord les Tableaux,
& prit fi-bien-le goût & l'efprit , que fes
premiers Ouvrages tiennent beaucoup de
la maniere de cet excellent Peintre . Mais
le génie facile & vafte de Jean Jouvenet
fut trop vif& trop élevé pour fe renfermer
long-temps dans les bornes étroites
& ferviles de l'imitation. Né pour ce que
la Peinture a de plus grand, il fe fit bientôt
une maniere sûre & hardie , fondée
fur des principes certains , qu'il s'étoit
rendue propre à lui -même, d'après la fettle
& belle nature , qu'il étudia toujours
avec le difcernement le plus exquis &
l'application la plus fuivie . C'est ce qui a
mis dans tous fes Ouvrages une action fi
vive , fi naturelle , fi - bien entenduë` , la
vraie intelligence du Clair- obfcur & l'accord
le plus parfait des Ombres & des
Lumiéres , un Deffein fçavant & correct ,
le plus beau choix des attitudes & de
rout ce qui rend fes Perfonnages nobles,
vivans , animez , les Drapperies les mieux
jettées & d'un meillenr goût. II ' poffedoit
au fouverain dégré la connoiffance
A. v la
4
1486 MERCURE DE FRANCE
la plus exacte de la Perfpective Aërienne,
qui fait comme jouer l'air , & tourner
Fail du Spectateur autour de toutes les
figures ; il faifoit paroître le lieu de la
Scene , auffi vafte qu'il convenoit à ſon
fujet , fans équivoque & fans contradiction
, répandant fur tous fes objets , par
l'artifice du clair - obſcur , & l'intelligence
du Coloris en general , ce vrai charmant
qui trompe fi agréablement par
jufte harmonie des couleurs & de la perfpective.
Il avoit d'ailleurs toutes les parties
qui font l'excellent Peintre & le
grand Maître.
la
Il n'eft pas étonnant
que
des talens
fi
rares
ayent
eû de fi prompts
& de fi heu--
reux
fuccès
, ni que cet habile
Artiſte
ait
acquis
de fi bonne
heure
une réputation
,
qu'il
a toujours
foutenue
& augmentée
jufqu'à
la mort
.
Etant venu à Paris à l'âge de 17 ans ,.
pour étudier & fe perfectionner dans la
Peinture , quelque mal - intentionné s’avifa
d'écrire à fon pere qu'il perdoit tout
fon temps en vains amuſemens, & qu'il
ne travailloit point . Le jeune homme piqué
d'un reproche fi injufte , fe juftifia
par un Tableau d'Hiftoire , qu'il envoya
à fon pere..
C'étoit un Moife frappant le Rocher
qu'il avoit fait de génie Ouvrage infini--
ment:
JUILLET. 1730. 1487
ment audeffus de la force de fon âge , &
qui fit fentir dèflors jufqu'où iroit un
Éleve , dont les premiers coups d'effay
pouvoient paffer pour desChefs- d'oeuvres .
Ce Tableau , dont la compofition eſt
fort riche , eft entierement dans la manicre
du Pouffin .
Son mérite bien -tôt répandu le fit recevoir
avec applaudiffement à l'Académie
Royale de Peinture en 1675. Il y fut fait
Adjoint à Profeffeur en 1676. Profeffeur
en 1681. Adjoint à Recteur en 1702 .
Directeur en 1705. & Recteur perpetuel
en 1707. Son Tableau d'Académie reprefente
Efther évanouie devant Affuerus
que les Académiciens regardent comme
un de leurs plus beaux Tableaux .
M. le Brun qui l'eftimoit beaucoup , le
fit travailler fous lui dans les grands Ouvrages
du Roy , à S. Germain , aux Tuilleries
, à Veriailles , à la Gallerie , & c.
Sa furprenante facilité & fon génie
abondant , lui ont fait enrichir la France
d'un très - grand nombre d'Ouvrages répandus
à la Cour , dans Paris & dans les
Provinces:
Il avoit été mandé en 1694. par le Parlement
de Bretagne , pour y peindre la
Seconde Chambre des Enquêtes , & Pannée
fuivante il peignir encore à Rennes ,
dans une Gallerie du Greffier en Chef du
A vj
Pate
1488 MERCURE DE FRANCE
Parlement , un Platfond de 40 pieds de
long , qui lui acquit beaucoup de réputation.
Ce beau morceau , un de ceux
qu'il eftimoit le plus , fut fait en 45 jours.
Son premier Ouvrage public , & qui lui
en fit une fort grande , fut un grand Tableau
( on May ) qu'il fit pour Notre-
Dame de Paris , & qui fut fort applaudi .
LOUIS XIV.voulut qu'il peignit dans
fa fuperbe Eglife de l'Hôtel des Invalides
, les douze Apôtres , de 14 pieds de
proportions , avec leurs Attributs , peints
a Frefque , qui font autour de ce magnifique
Dôme ; & Sa Majefté le nomma:
pour peindre dans fa nouvelle & fomptueufe
Chapelle de Verfailles , la partie
qui eft au deffus de la Tribune , où il a -
repreſenté admirablement la Defcente du
S. Efprit fur la Vierge & fur les Apôtres . Il
y'a encore de fa main dans cette belle
Chapelle , un excellent Tableau de faint·
Louis , qui fait panfer les bleffez & enterrer
les Soldats tuez à la Bataille de Damiette.
Le Roy fut fi content de ces travaux
qu'outre le payement de fes Ouvrages
ce grand Prince lui augmenta confiderablement
la penfion ( a ) dont il l'avoiť
(a ) Quand il remercia le Roy en 1695. dela
penfion qu'il avoit obtenuë; S. M. lui dit, avec
bonté , je fuis fort content de vous , continuez
àbienfaire , & votre merite fera récompensé..
JUILLET. 1730. 1489
déja honoré long - temps auparavant ; ce
fut une marque de diftinction tresfateufe
.
qui
On voit de fa main l'Apotheofe d'Her
cules , dans le grand appartement du Château
de Versailles , un Tableau reprefentant
l'Hyver, dans le grand Sallon de Marly;
un de Latône & de fes Enfans , à Meudon
; Zéphire & Flore , la naiffance de Bacchus
& Apollon , qui deſcend dans le fein
de Thétis , à Trianon.
Il n'eft pas poffible de faire icy le détail
de tous les Tableaux qu'il a peints, & qui
fe confervent précieuſement dans les Cabinets
des Curieux .
Quant à fes Ouvrages publics , il y a
quatre grands morceaux dans l'Eglife de
S. Martin des Champs , qui font l'admiration
de tous les Connoiffeurs , & qui
repréfentent (' plus grand que nature ) la
Pechereffe che le Pharifien. JESUS - CHRIST
chaffant les Marchands du Temple. La Pêche
de S..Pierre , & la Réfurrection du La-
Zare .
Le feu Roy s'étant fait apporter ces
quatre Tableaux à Trianon , ordonna à
1'Auteur de les répéter , afin d'en faire
quatre piéces deTapifferies de la Couronne.
Et quand le Czar de Mofcovie, Pierre
le Grand , vint en France en 1721. il
rut fi charmé de ces fuperbes Tapifferies ,
paqui
1490 MERCURE DE FRANCE
qui avoient été faites aux Gobelins , fousles
yeux-mêmes de l'Auteur , que LOUIS
XV. à prefent Regnant , en fit prefent à
Sa Majefté Czarienne , avec Ordre qu'on
en refit pour la Couronne de pareilles
aux Gobelins , où elles ont été plufieurs
fois répétées. Il ne faut pas oublier dans
cet article un grand Tableau de la Cenet
de N. S. qui a auffi été mis en Tapifleric,
pour le Roy.
Un autre morceau inimitable de ce
Peintre , eft le grand Tableau du Choeur
des Chartreux à Paris , où JESUS-Christ
eft reprefenté au bord du Lac deGénéfareth ,
guériffant un nombre infini de divers Ma-
·lades.
Dans les autres Eglifes de Paris , on admire
aux Capucines , le Tableau du Grand
Autel, qui eft une Defcente de Croix , & le
Martyre de S. Ovide , dans la Paroiffe de
S. Roch, le Martyre de S. André , que l'on
regarde comme une piece achevée ; le Sacrement
de l'Extrême- Onction , dans une
Chapelle de l'Eglife de Saint Germain de
l'Auxerois; une Nativité , dans la Chapelle
du College de Louis le Grand ; JESUSCHRIST
élevé en Coix , dans l'Eglife :
des Religieufes de S. Dominique , rue de
Chronne , & c.
On voit plufieurs Ouvrages de lui au
Château de Meudon , à l'Hôtel de Conti
JUILLET. 1730. 1497
à Paris , chez M. de Saint- Pouanges , & le
Prefident Robert , & c.
Mais ce qui eft bien remarquable , &
peut- être fans exemple, c'eft que fur la fin
de la vie ce grand Peintre étant devenu
paralitique de la main droite, après un accident
d'apoplexie , dont il fut attaqué en
1713. peignit librement de la inain gauche
plufieurs grands Ouvrages , qui ne
cedent en rien à tout ce qu'il avoit fait
dans toute fa force, de plus fini & de plus
hardi ; tant il est vrai que ce n'eft point la
main feule, ni fon adreffe qui fait la peinture
; mais la tête , les lumieres de l'efprit
& la fcience des principes vrais & certains..
Ces Tableaux peints de la main gauche
font un Platfond de trente pieds de long,,
à la feconde Chambre des Enquêtes du
Parlement de Rouen , où l'on voit la Juftice
qui terraffe la fraude , la chicane , &c.
la Vifitation de la fainte Vierge , dans le
nouveau Choeur de l'Eglife Métropolitai
ne de Paris ; & une Affomption , pour la
Chapelle d'un de fes amis , aux Voiffeaux,
près de Beaumont ſur Oyſe.
Les Grands Hommes devroient être
auffi immortels que leurs Ouvrages . Celui
- ci chéri de tous ceux qui le connoif--
foient , respecté & confideré de tous les
Connoiffeurs , eftimé de tout le monde & :
•
*
auffi
1492 MERCURE DE FRANCE
auffi recommandable par fa probité que
par les talens , mourut le 5 Avril 1717.
au milieu de fa famille , dont il faifoit
toutes les délices , & qu'il avoit élevée dans
les principes des plus folides vertus , net
laiffant point de garçons , héritiers de ſon
génie, mais quatre filles , d'un mérite tresdiftingué.
Au défaut de fils , il a eû la confolation
de laiffer un Eleve dans fon neveu , Mr.
Reftout , receu depuis la mort à l'Académie
, & qui a fait de fi grands progrès,
qu'on peut dire que fon illuftre oncle revit
en lui. C'eft à l'occafion de ce cher
neveu , que feu M. Jouvenet découvrit
un talent qu'il ne croyoit pas avoir :
Voici comment. Revenu des Eaux de
Bourbon , qui n'avoient rien operé fur
fon bras paralytique , il voyoit peindre
M. Reftout, & voulant lui faire faire
quelque correction dans fon ouvrage , il
ne pouvoit pas bien fe faire entendre.
Vif & prompt' comme il étoit , il prend
brufquement le Pinceau de la main gauche,
il opere ; & cette main guidée par la
force de fon efprit , trace exactement &
exprime fa penſée. A fon étonnement ,
fucceda la joye incroyable qu'il eut de fe
voiren état de travailler , & de cultiver
un Art pour lequel il avoit tant d'amour.
On ne prétend pas donner icy le Catalogue
JUILLET. 1730. 1493
talogue de tous fes Ouvrages , cela groffiroit
trop ce Journal ; mais nous le donnerons
au Public , avec les noms des celebres
Graveurs qui les ont mis en Eſtampes
, perfuadez que les Curieux nous en
Içauront gré.
Jouvenet , eft un des Peintres de fon
tems qui a produit le plus de grands Ouvrages
. Il avoit une pratique facile , exactement
foumiſe à fa féconde imagination,
& deffinoit avec une facilité & une préciſion
admirable , fans jamais perdre la
nature de vûë , qu'il ne ceffoit d'étudier,
pour parvenir à cette imitation naïve
qu'on admire dans fes Tableaux . On en
voirquelques- uns de Chevalet , où il s'eft
un peu écarté de cette grande maniere fiere
& reffentie , qui prouvent qu'il ſçavoit
mettre des graces & de la délicateffe
dans fes Ouvrages , felon l'exigence des
cas ; car on a long - tems cru qu'il cherchoit
autant à étonner le Spectateur qu'à
lui plaire.
Ses Portraits font d'une reffemblance
parfaite & d'une verité admirable. Il imaginoit
facilement & compofoit tres - bien
exprimoit fenfiblement & employoit à
propos les allégories & les épiſodes, pour
enrichir & faire valoir fes productions .
Il n'avoit jamais vû l'Italie , quelque
amour qu'il eut pour les grands Maîtres
qu'elle
1494 MERCURE DE FRANCE
•
qu'elle a produits & pour les merveilleux
Ouvrages qu'on y admire ; preuve certaine
, mais rare , que les heureux talens
difpenfent les grands hommes des routes
ordinaires. Le feu Roy , qui avoit pour
Jui une eftime finguliere, lui fit l'honeur
de lui dire un jour que s'il vouloit faire le
voyage pour fa propre curiofité , & pour
fatisfaire l'envie qu'il en avoit toujours
confervée , il en feroit tous les frais . Mais
les grandes occupations que M. Jouvenet
avoit alors, & qu'il a toujours eues depuis,
ne lui ont jamais permis d'entreprendre
ce voyage. Au refte il avoit beaucoup de
probité & de religion , n'aimant point le
fafte; il étoit fort charitable, compatiffan
& bon ami.
de la Peinture. Vie de feu M.Jouvenet.
EAN JOUVENET , Peintre ordinaire
du Roy , & l'un des plus fameux
de fon temps , fils de Laurent Jouvenet
Peintre,qui lui montra les premiers principes
de fon Art , nâquit à Rouen le 12
Avril
JUILLET. 1730. 1489
Avril 1644. Ses Ancêtres , Originaires
d'Italie , étant venus s'établir à Lyon , &
delà en Normandie , y ont tous profeffé
la Peinture avec fuccès ; ce fut Noël Jouvenet
fon ayeul qui en donna les premiers
principes au célébre Pouffin ; duquel
celui-cy copia d'abord les Tableaux,
& prit fi-bien-le goût & l'efprit , que fes
premiers Ouvrages tiennent beaucoup de
la maniere de cet excellent Peintre . Mais
le génie facile & vafte de Jean Jouvenet
fut trop vif& trop élevé pour fe renfermer
long-temps dans les bornes étroites
& ferviles de l'imitation. Né pour ce que
la Peinture a de plus grand, il fe fit bientôt
une maniere sûre & hardie , fondée
fur des principes certains , qu'il s'étoit
rendue propre à lui -même, d'après la fettle
& belle nature , qu'il étudia toujours
avec le difcernement le plus exquis &
l'application la plus fuivie . C'est ce qui a
mis dans tous fes Ouvrages une action fi
vive , fi naturelle , fi - bien entenduë` , la
vraie intelligence du Clair- obfcur & l'accord
le plus parfait des Ombres & des
Lumiéres , un Deffein fçavant & correct ,
le plus beau choix des attitudes & de
rout ce qui rend fes Perfonnages nobles,
vivans , animez , les Drapperies les mieux
jettées & d'un meillenr goût. II ' poffedoit
au fouverain dégré la connoiffance
A. v la
4
1486 MERCURE DE FRANCE
la plus exacte de la Perfpective Aërienne,
qui fait comme jouer l'air , & tourner
Fail du Spectateur autour de toutes les
figures ; il faifoit paroître le lieu de la
Scene , auffi vafte qu'il convenoit à ſon
fujet , fans équivoque & fans contradiction
, répandant fur tous fes objets , par
l'artifice du clair - obſcur , & l'intelligence
du Coloris en general , ce vrai charmant
qui trompe fi agréablement par
jufte harmonie des couleurs & de la perfpective.
Il avoit d'ailleurs toutes les parties
qui font l'excellent Peintre & le
grand Maître.
la
Il n'eft pas étonnant
que
des talens
fi
rares
ayent
eû de fi prompts
& de fi heu--
reux
fuccès
, ni que cet habile
Artiſte
ait
acquis
de fi bonne
heure
une réputation
,
qu'il
a toujours
foutenue
& augmentée
jufqu'à
la mort
.
Etant venu à Paris à l'âge de 17 ans ,.
pour étudier & fe perfectionner dans la
Peinture , quelque mal - intentionné s’avifa
d'écrire à fon pere qu'il perdoit tout
fon temps en vains amuſemens, & qu'il
ne travailloit point . Le jeune homme piqué
d'un reproche fi injufte , fe juftifia
par un Tableau d'Hiftoire , qu'il envoya
à fon pere..
C'étoit un Moife frappant le Rocher
qu'il avoit fait de génie Ouvrage infini--
ment:
JUILLET. 1730. 1487
ment audeffus de la force de fon âge , &
qui fit fentir dèflors jufqu'où iroit un
Éleve , dont les premiers coups d'effay
pouvoient paffer pour desChefs- d'oeuvres .
Ce Tableau , dont la compofition eſt
fort riche , eft entierement dans la manicre
du Pouffin .
Son mérite bien -tôt répandu le fit recevoir
avec applaudiffement à l'Académie
Royale de Peinture en 1675. Il y fut fait
Adjoint à Profeffeur en 1676. Profeffeur
en 1681. Adjoint à Recteur en 1702 .
Directeur en 1705. & Recteur perpetuel
en 1707. Son Tableau d'Académie reprefente
Efther évanouie devant Affuerus
que les Académiciens regardent comme
un de leurs plus beaux Tableaux .
M. le Brun qui l'eftimoit beaucoup , le
fit travailler fous lui dans les grands Ouvrages
du Roy , à S. Germain , aux Tuilleries
, à Veriailles , à la Gallerie , & c.
Sa furprenante facilité & fon génie
abondant , lui ont fait enrichir la France
d'un très - grand nombre d'Ouvrages répandus
à la Cour , dans Paris & dans les
Provinces:
Il avoit été mandé en 1694. par le Parlement
de Bretagne , pour y peindre la
Seconde Chambre des Enquêtes , & Pannée
fuivante il peignir encore à Rennes ,
dans une Gallerie du Greffier en Chef du
A vj
Pate
1488 MERCURE DE FRANCE
Parlement , un Platfond de 40 pieds de
long , qui lui acquit beaucoup de réputation.
Ce beau morceau , un de ceux
qu'il eftimoit le plus , fut fait en 45 jours.
Son premier Ouvrage public , & qui lui
en fit une fort grande , fut un grand Tableau
( on May ) qu'il fit pour Notre-
Dame de Paris , & qui fut fort applaudi .
LOUIS XIV.voulut qu'il peignit dans
fa fuperbe Eglife de l'Hôtel des Invalides
, les douze Apôtres , de 14 pieds de
proportions , avec leurs Attributs , peints
a Frefque , qui font autour de ce magnifique
Dôme ; & Sa Majefté le nomma:
pour peindre dans fa nouvelle & fomptueufe
Chapelle de Verfailles , la partie
qui eft au deffus de la Tribune , où il a -
repreſenté admirablement la Defcente du
S. Efprit fur la Vierge & fur les Apôtres . Il
y'a encore de fa main dans cette belle
Chapelle , un excellent Tableau de faint·
Louis , qui fait panfer les bleffez & enterrer
les Soldats tuez à la Bataille de Damiette.
Le Roy fut fi content de ces travaux
qu'outre le payement de fes Ouvrages
ce grand Prince lui augmenta confiderablement
la penfion ( a ) dont il l'avoiť
(a ) Quand il remercia le Roy en 1695. dela
penfion qu'il avoit obtenuë; S. M. lui dit, avec
bonté , je fuis fort content de vous , continuez
àbienfaire , & votre merite fera récompensé..
JUILLET. 1730. 1489
déja honoré long - temps auparavant ; ce
fut une marque de diftinction tresfateufe
.
qui
On voit de fa main l'Apotheofe d'Her
cules , dans le grand appartement du Château
de Versailles , un Tableau reprefentant
l'Hyver, dans le grand Sallon de Marly;
un de Latône & de fes Enfans , à Meudon
; Zéphire & Flore , la naiffance de Bacchus
& Apollon , qui deſcend dans le fein
de Thétis , à Trianon.
Il n'eft pas poffible de faire icy le détail
de tous les Tableaux qu'il a peints, & qui
fe confervent précieuſement dans les Cabinets
des Curieux .
Quant à fes Ouvrages publics , il y a
quatre grands morceaux dans l'Eglife de
S. Martin des Champs , qui font l'admiration
de tous les Connoiffeurs , & qui
repréfentent (' plus grand que nature ) la
Pechereffe che le Pharifien. JESUS - CHRIST
chaffant les Marchands du Temple. La Pêche
de S..Pierre , & la Réfurrection du La-
Zare .
Le feu Roy s'étant fait apporter ces
quatre Tableaux à Trianon , ordonna à
1'Auteur de les répéter , afin d'en faire
quatre piéces deTapifferies de la Couronne.
Et quand le Czar de Mofcovie, Pierre
le Grand , vint en France en 1721. il
rut fi charmé de ces fuperbes Tapifferies ,
paqui
1490 MERCURE DE FRANCE
qui avoient été faites aux Gobelins , fousles
yeux-mêmes de l'Auteur , que LOUIS
XV. à prefent Regnant , en fit prefent à
Sa Majefté Czarienne , avec Ordre qu'on
en refit pour la Couronne de pareilles
aux Gobelins , où elles ont été plufieurs
fois répétées. Il ne faut pas oublier dans
cet article un grand Tableau de la Cenet
de N. S. qui a auffi été mis en Tapifleric,
pour le Roy.
Un autre morceau inimitable de ce
Peintre , eft le grand Tableau du Choeur
des Chartreux à Paris , où JESUS-Christ
eft reprefenté au bord du Lac deGénéfareth ,
guériffant un nombre infini de divers Ma-
·lades.
Dans les autres Eglifes de Paris , on admire
aux Capucines , le Tableau du Grand
Autel, qui eft une Defcente de Croix , & le
Martyre de S. Ovide , dans la Paroiffe de
S. Roch, le Martyre de S. André , que l'on
regarde comme une piece achevée ; le Sacrement
de l'Extrême- Onction , dans une
Chapelle de l'Eglife de Saint Germain de
l'Auxerois; une Nativité , dans la Chapelle
du College de Louis le Grand ; JESUSCHRIST
élevé en Coix , dans l'Eglife :
des Religieufes de S. Dominique , rue de
Chronne , & c.
On voit plufieurs Ouvrages de lui au
Château de Meudon , à l'Hôtel de Conti
JUILLET. 1730. 1497
à Paris , chez M. de Saint- Pouanges , & le
Prefident Robert , & c.
Mais ce qui eft bien remarquable , &
peut- être fans exemple, c'eft que fur la fin
de la vie ce grand Peintre étant devenu
paralitique de la main droite, après un accident
d'apoplexie , dont il fut attaqué en
1713. peignit librement de la inain gauche
plufieurs grands Ouvrages , qui ne
cedent en rien à tout ce qu'il avoit fait
dans toute fa force, de plus fini & de plus
hardi ; tant il est vrai que ce n'eft point la
main feule, ni fon adreffe qui fait la peinture
; mais la tête , les lumieres de l'efprit
& la fcience des principes vrais & certains..
Ces Tableaux peints de la main gauche
font un Platfond de trente pieds de long,,
à la feconde Chambre des Enquêtes du
Parlement de Rouen , où l'on voit la Juftice
qui terraffe la fraude , la chicane , &c.
la Vifitation de la fainte Vierge , dans le
nouveau Choeur de l'Eglife Métropolitai
ne de Paris ; & une Affomption , pour la
Chapelle d'un de fes amis , aux Voiffeaux,
près de Beaumont ſur Oyſe.
Les Grands Hommes devroient être
auffi immortels que leurs Ouvrages . Celui
- ci chéri de tous ceux qui le connoif--
foient , respecté & confideré de tous les
Connoiffeurs , eftimé de tout le monde & :
•
*
auffi
1492 MERCURE DE FRANCE
auffi recommandable par fa probité que
par les talens , mourut le 5 Avril 1717.
au milieu de fa famille , dont il faifoit
toutes les délices , & qu'il avoit élevée dans
les principes des plus folides vertus , net
laiffant point de garçons , héritiers de ſon
génie, mais quatre filles , d'un mérite tresdiftingué.
Au défaut de fils , il a eû la confolation
de laiffer un Eleve dans fon neveu , Mr.
Reftout , receu depuis la mort à l'Académie
, & qui a fait de fi grands progrès,
qu'on peut dire que fon illuftre oncle revit
en lui. C'eft à l'occafion de ce cher
neveu , que feu M. Jouvenet découvrit
un talent qu'il ne croyoit pas avoir :
Voici comment. Revenu des Eaux de
Bourbon , qui n'avoient rien operé fur
fon bras paralytique , il voyoit peindre
M. Reftout, & voulant lui faire faire
quelque correction dans fon ouvrage , il
ne pouvoit pas bien fe faire entendre.
Vif & prompt' comme il étoit , il prend
brufquement le Pinceau de la main gauche,
il opere ; & cette main guidée par la
force de fon efprit , trace exactement &
exprime fa penſée. A fon étonnement ,
fucceda la joye incroyable qu'il eut de fe
voiren état de travailler , & de cultiver
un Art pour lequel il avoit tant d'amour.
On ne prétend pas donner icy le Catalogue
JUILLET. 1730. 1493
talogue de tous fes Ouvrages , cela groffiroit
trop ce Journal ; mais nous le donnerons
au Public , avec les noms des celebres
Graveurs qui les ont mis en Eſtampes
, perfuadez que les Curieux nous en
Içauront gré.
Jouvenet , eft un des Peintres de fon
tems qui a produit le plus de grands Ouvrages
. Il avoit une pratique facile , exactement
foumiſe à fa féconde imagination,
& deffinoit avec une facilité & une préciſion
admirable , fans jamais perdre la
nature de vûë , qu'il ne ceffoit d'étudier,
pour parvenir à cette imitation naïve
qu'on admire dans fes Tableaux . On en
voirquelques- uns de Chevalet , où il s'eft
un peu écarté de cette grande maniere fiere
& reffentie , qui prouvent qu'il ſçavoit
mettre des graces & de la délicateffe
dans fes Ouvrages , felon l'exigence des
cas ; car on a long - tems cru qu'il cherchoit
autant à étonner le Spectateur qu'à
lui plaire.
Ses Portraits font d'une reffemblance
parfaite & d'une verité admirable. Il imaginoit
facilement & compofoit tres - bien
exprimoit fenfiblement & employoit à
propos les allégories & les épiſodes, pour
enrichir & faire valoir fes productions .
Il n'avoit jamais vû l'Italie , quelque
amour qu'il eut pour les grands Maîtres
qu'elle
1494 MERCURE DE FRANCE
•
qu'elle a produits & pour les merveilleux
Ouvrages qu'on y admire ; preuve certaine
, mais rare , que les heureux talens
difpenfent les grands hommes des routes
ordinaires. Le feu Roy , qui avoit pour
Jui une eftime finguliere, lui fit l'honeur
de lui dire un jour que s'il vouloit faire le
voyage pour fa propre curiofité , & pour
fatisfaire l'envie qu'il en avoit toujours
confervée , il en feroit tous les frais . Mais
les grandes occupations que M. Jouvenet
avoit alors, & qu'il a toujours eues depuis,
ne lui ont jamais permis d'entreprendre
ce voyage. Au refte il avoit beaucoup de
probité & de religion , n'aimant point le
fafte; il étoit fort charitable, compatiffan
& bon ami.
Fermer
Résumé : MEMOIRE pour servir à l'Histoire de la Peinture. Vie de feu M. Jouvenet.
Jean Jouvenet, né à Rouen le 14 avril 1644, était un peintre renommé du roi Louis XIV. Issu d'une famille d'artistes italiens établis en Normandie, il a reçu ses premières leçons de peinture de son père, Laurent Jouvenet. Jouvenet a développé un style personnel marqué par une action vive, un dessin précis et un choix judicieux des attitudes et des drapés, grâce à l'étude de la nature et des principes artistiques solides. À l'âge de 17 ans, Jouvenet s'est installé à Paris pour se perfectionner. Après avoir été injustement accusé de paresse, il a démontré son talent avec un tableau représentant Moïse frappant le rocher, inspiré par le style de Pouffin. Ce tableau lui a valu son admission à l'Académie Royale de Peinture en 1675. Jouvenet a occupé divers postes au sein de l'Académie, devenant recteur perpétuel en 1707. Jouvenet a réalisé de nombreuses œuvres pour le roi Louis XIV, notamment à Saint-Germain, aux Tuileries, à Versailles et à la Galerie. Il a également peint pour des églises et des institutions publiques, comme la Seconde Chambre des Enquêtes du Parlement de Bretagne et l'église des Invalides. Ses œuvres étaient admirées pour leur composition riche et leur maîtrise du clair-obscur et de la perspective aérienne. En 1713, malgré une paralysie de la main droite, Jouvenet a continué à peindre avec sa main gauche, produisant des œuvres de qualité égale. Il est décédé le 5 avril 1717, laissant derrière lui une famille et un élève, son neveu Restout, qui a poursuivi son héritage artistique. Jouvenet est reconnu pour sa probité, sa charité et son talent exceptionnel, ayant produit un grand nombre d'œuvres remarquables.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
53
p. 1752-1756
LES MIRACLES, ODE DE M. PIRON.
Début :
Homme incredule, écoute, & soumets ton audace, [...]
Mots clefs :
Yeux, Nature, Miracle, Eau, Dieu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES MIRACLES, ODE DE M. PIRON.
LES MIRACLES ,.
O DE
DE M. PIRON.
Omme incredule , écoute , & foumets ton
audace,
L'Epouvante fur toi va répandre fa glace.
Que ton front pâliffe une fois !
Viens , contemple avec moi dans toute fa puiffance
Celui dont les éclairs annoncent la préſence ,
Et dont le Tonnerre eft la voix :
Quelle eft la Majefté de cet Etre fublime ,
Dont le haut Firmament & le profond abîme
Ne limitent pas le pouvoir ?
Vain Monarque , à les yeux , que paroît to
Royaume ,
Quand l'Univers entier n'eft qu'un leger atomes
Que de fon foufle-il fiy -mouvoir
Dez
AO UST. 1730. 1733
De ce fouffe divin s'anima la Nature ;
Elle reçût de lui fa loi conftante & pure .
nous fommes tous ! Infenfés que
Parceque cette Loi triomphe fans obftacles ,
Que rien n'en interrompt à nos yeux les miracles
Ils ceffent de l'être pour nous.
Les Tenebres , le jour , les Ondes refrenées ;
Le cercle des Saifons l'une à l'autre enchaînées
Contre l'Athée ont prononcé.
Reconnoîtrons-nous moins la fageffe éternelle
Au bel ordre établi qui par tout la revele ,
Qu'à ce bel ordre renverſé ?
Hé bien ! Mortel aveugle , il faut te ſatisfaire,
Préfere un Phénomene à l'Aftre qui t'éclaire
Dieu fe conforme à ton erreur ;
A ta fragilité fon pouvoir ſe meſure ;
Interrompant le cours des loix de la Nature
Il va s'en déclarer l'Auteur.
Sous un Prince endurci , toute l'Egypte en ar
mes
A volé fur les pas de Jacob en allarmes ;
Il n'a que fon Dieu pour appui.
De fes perfécuteurs la courfe impitoyable
Le ferre entre les bords d'une Mer effroyable ,
Et le trépas qui fond fur lui.
L'Elér
1754 MERCURE DE FRANCE
L'Element redouté lui préfente un azile ;
L'onde fuit , fe divife , & le flot immobile
Refte fufpendu dans les airs ;
La main qui , ravageant de coupables Campagnes,
Jadis fous l'Eau profonde a caché les Montagnes.
Vient fecher le gouffre des Mers.
Dans ce Vallon bordé de hauts Rochers liquides
Je vois entrer les Chars des Guerriers homicides
Leurs pas n'en font point rallentis ;
Mais le peuple chéri touche à peine au rivage
Que du flot qui reprend fon empire & fa rage
Les Barbares font engloutis .
Le Defert à ce peuple inſpire une autre crainte,
Là jamais de l'Oifeau la foif ne fut éteinte ;
Jamais fruit ne s'y recueillit.
L'Air offre l'aliment que refufoit la terre ;
Le reinede à la foif fort du fein de la pierre-
Le Roc eft frappé ; l'eau jaillit .
Je garde devant vous un timide filence ;
Sommet du Mont facré qu'embraſa la préſence
Du difpenfateur de la Loi !
Le miracle vivant de cette Loi fuprême
Que de fon doigt fur vous Dieu nous traça lui
même ,
Parle fuffifamment fans moi.
Aux
A O UST. 1730. 1733
Aux Rives du Jourdain fuivons l'Arche terri
ble ;
L'Hebreu mal agueri par elle eft invincible ;
Les Clairons ont frappé l'écho.
L'eau remonte à fa fource , où l'effroi la rappelles
L'Arche avance , elle aborde ; & je vois devant elle
Tomber les murs de Jericho.
L'Amorrhéen faifi d'une terreur panique ,
Dans laNuit qui s'approche a fa reffource unique,
Vain efpoir dont il fe nourrit !
Celui de fes Vainqueurs peut -il être frivole a
Arrête , dit leur Chef, au Soleil qui s'envole ;
L'Aftre s'arrête , & tout périt.
La flamme , ou l'eau du Ciel tombe à la voix
d'Elie :
Des Monftres dont la faim redouble la furie
Daniel n'eft point offenfé.
Leur fein fert à Jonas de retraite paiſible.
Sous les coups foudroyans d'un vengeur invif
ble
Sennacherib eft terraffé.
L'Arche a brifé Dagon ... Mais quels plus grands
miracles
Imposent tout à coup filence aux faux Oracles ?
Satan fuit au fond des Enfers.
O prodige qui rend la Nature interdite!!
Dien
1756 MERCURE DE FRANCE
Dieu fe fait homme , il naît , il meurt , il reſſuſcite
;
Les Cieux par lui nous font ouverts.
Leve les yeux , ôtoi , qu'un foufle met en poudre
,
Mortel , ici t'attend ou la palme , ou la foudre ;
Choifis , tu n'as plus qu'un moment ;
Préviens le jour d'horreur, d'ire , & d'ignomini
Ou le coupable doit revenir à la vie
Pour mourir éternellement.
O DE
DE M. PIRON.
Omme incredule , écoute , & foumets ton
audace,
L'Epouvante fur toi va répandre fa glace.
Que ton front pâliffe une fois !
Viens , contemple avec moi dans toute fa puiffance
Celui dont les éclairs annoncent la préſence ,
Et dont le Tonnerre eft la voix :
Quelle eft la Majefté de cet Etre fublime ,
Dont le haut Firmament & le profond abîme
Ne limitent pas le pouvoir ?
Vain Monarque , à les yeux , que paroît to
Royaume ,
Quand l'Univers entier n'eft qu'un leger atomes
Que de fon foufle-il fiy -mouvoir
Dez
AO UST. 1730. 1733
De ce fouffe divin s'anima la Nature ;
Elle reçût de lui fa loi conftante & pure .
nous fommes tous ! Infenfés que
Parceque cette Loi triomphe fans obftacles ,
Que rien n'en interrompt à nos yeux les miracles
Ils ceffent de l'être pour nous.
Les Tenebres , le jour , les Ondes refrenées ;
Le cercle des Saifons l'une à l'autre enchaînées
Contre l'Athée ont prononcé.
Reconnoîtrons-nous moins la fageffe éternelle
Au bel ordre établi qui par tout la revele ,
Qu'à ce bel ordre renverſé ?
Hé bien ! Mortel aveugle , il faut te ſatisfaire,
Préfere un Phénomene à l'Aftre qui t'éclaire
Dieu fe conforme à ton erreur ;
A ta fragilité fon pouvoir ſe meſure ;
Interrompant le cours des loix de la Nature
Il va s'en déclarer l'Auteur.
Sous un Prince endurci , toute l'Egypte en ar
mes
A volé fur les pas de Jacob en allarmes ;
Il n'a que fon Dieu pour appui.
De fes perfécuteurs la courfe impitoyable
Le ferre entre les bords d'une Mer effroyable ,
Et le trépas qui fond fur lui.
L'Elér
1754 MERCURE DE FRANCE
L'Element redouté lui préfente un azile ;
L'onde fuit , fe divife , & le flot immobile
Refte fufpendu dans les airs ;
La main qui , ravageant de coupables Campagnes,
Jadis fous l'Eau profonde a caché les Montagnes.
Vient fecher le gouffre des Mers.
Dans ce Vallon bordé de hauts Rochers liquides
Je vois entrer les Chars des Guerriers homicides
Leurs pas n'en font point rallentis ;
Mais le peuple chéri touche à peine au rivage
Que du flot qui reprend fon empire & fa rage
Les Barbares font engloutis .
Le Defert à ce peuple inſpire une autre crainte,
Là jamais de l'Oifeau la foif ne fut éteinte ;
Jamais fruit ne s'y recueillit.
L'Air offre l'aliment que refufoit la terre ;
Le reinede à la foif fort du fein de la pierre-
Le Roc eft frappé ; l'eau jaillit .
Je garde devant vous un timide filence ;
Sommet du Mont facré qu'embraſa la préſence
Du difpenfateur de la Loi !
Le miracle vivant de cette Loi fuprême
Que de fon doigt fur vous Dieu nous traça lui
même ,
Parle fuffifamment fans moi.
Aux
A O UST. 1730. 1733
Aux Rives du Jourdain fuivons l'Arche terri
ble ;
L'Hebreu mal agueri par elle eft invincible ;
Les Clairons ont frappé l'écho.
L'eau remonte à fa fource , où l'effroi la rappelles
L'Arche avance , elle aborde ; & je vois devant elle
Tomber les murs de Jericho.
L'Amorrhéen faifi d'une terreur panique ,
Dans laNuit qui s'approche a fa reffource unique,
Vain efpoir dont il fe nourrit !
Celui de fes Vainqueurs peut -il être frivole a
Arrête , dit leur Chef, au Soleil qui s'envole ;
L'Aftre s'arrête , & tout périt.
La flamme , ou l'eau du Ciel tombe à la voix
d'Elie :
Des Monftres dont la faim redouble la furie
Daniel n'eft point offenfé.
Leur fein fert à Jonas de retraite paiſible.
Sous les coups foudroyans d'un vengeur invif
ble
Sennacherib eft terraffé.
L'Arche a brifé Dagon ... Mais quels plus grands
miracles
Imposent tout à coup filence aux faux Oracles ?
Satan fuit au fond des Enfers.
O prodige qui rend la Nature interdite!!
Dien
1756 MERCURE DE FRANCE
Dieu fe fait homme , il naît , il meurt , il reſſuſcite
;
Les Cieux par lui nous font ouverts.
Leve les yeux , ôtoi , qu'un foufle met en poudre
,
Mortel , ici t'attend ou la palme , ou la foudre ;
Choifis , tu n'as plus qu'un moment ;
Préviens le jour d'horreur, d'ire , & d'ignomini
Ou le coupable doit revenir à la vie
Pour mourir éternellement.
Fermer
Résumé : LES MIRACLES, ODE DE M. PIRON.
Le poème 'Les Miracles, ou de M. Piron' invite les incrédules à reconnaître la puissance divine à travers divers miracles. Il décrit la majesté de Dieu, dont le pouvoir dépasse les limites du firmament et de l'abîme. Le texte souligne que la nature et l'univers entier sont soumis à la loi divine, et que les miracles en sont des manifestations. Plusieurs miracles bibliques sont cités, tels que la traversée de la mer Rouge par les Hébreux, la chute des murs de Jéricho, l'arrêt du soleil pour Josué, et la résurrection de Jésus-Christ. Le poème met en garde les incrédules contre l'erreur de privilégier des phénomènes naturels à la sagesse divine et les exhorte à reconnaître la puissance de Dieu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
54
p. 1787
A MLLE PASQUIER.
Début :
Beau, comme vous, le doux Printems [...]
Mots clefs :
Printemps, Nature, Amours
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A MLLE PASQUIER.
A MLLE PASQUIER.
BEau , comme vous , le doux Printers
Revient embellir la Nature ;
Et du haut de fon Char femé de feux brillans .
Phoebus verſe ſur nous une clarté plus pure;
" La Terre a repris la parure ,
Flore fes ornemens >
Les Arbres leur verdure ,
Les Ruiffeaux leur murmure
Les Oiseaux leurs tendres accens.
Du Printems qui renaît agréez les hommages ;
Il vous reffemble , & vous devez l'aimer ;
Dès vos plus jeunes ans vous fçûtes le charmer ;'
Vous le confolez des outrages
Qu'il reçoit des frimats , des vents & des orages;
Sur votre teint il est toujours ;
Il y regne au milieu des Ris & des Amours,
Quand la Terre a perdu Lys , Anémones , Rofes
C'est là qu'il les retrouve écloſes :
C'est là qu'il produit les beaux jours.
P.
BEau , comme vous , le doux Printers
Revient embellir la Nature ;
Et du haut de fon Char femé de feux brillans .
Phoebus verſe ſur nous une clarté plus pure;
" La Terre a repris la parure ,
Flore fes ornemens >
Les Arbres leur verdure ,
Les Ruiffeaux leur murmure
Les Oiseaux leurs tendres accens.
Du Printems qui renaît agréez les hommages ;
Il vous reffemble , & vous devez l'aimer ;
Dès vos plus jeunes ans vous fçûtes le charmer ;'
Vous le confolez des outrages
Qu'il reçoit des frimats , des vents & des orages;
Sur votre teint il est toujours ;
Il y regne au milieu des Ris & des Amours,
Quand la Terre a perdu Lys , Anémones , Rofes
C'est là qu'il les retrouve écloſes :
C'est là qu'il produit les beaux jours.
P.
Fermer
Résumé : A MLLE PASQUIER.
Le texte est une lettre poétique célébrant l'arrivée du printemps, comparé à Mademoiselle Pasquier. Le printemps embellit la nature, illuminé par Phébus. Fleurs, arbres, ruisseaux et oiseaux retrouvent leur beauté. Mademoiselle Pasquier charme le printemps depuis son jeune âge, le consolant des mauvais traitements. Son visage reflète toujours le printemps, même lorsque la terre a perdu ses fleurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
55
p. 2168-2181
LETTRE de M... sur un Songe.
Début :
Il m'est arrivé bien des choses extraordinaires depuis que je ne vous ai [...]
Mots clefs :
Passions, Hommes, Songe, Amour, Ennui, Temple, Dieu, Nature, Génie, Philosophes, Désirs, Coeur, Vision
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M... sur un Songe.
LETTRE de M... fur un Songe.
I
L m'eft arrivé bien des chofes extraordinaires
depuis que je ne vous ai
vûë ; j'ai cu un fonge , Mile ; mais un
fonge comme on n'en à jamais fait , &
qui eft du moins auffi vrai qu'aucun autre.
N'allez pas croire foit conque
ce par
tagion que je vous raconte mon rêve ; je
ne prens point les défauts de ceux que
j'ai l'honneur de connoître ; & pour avoir
le
OCTOBRE. 1730. 2169
le droit de la nouveauté , je le nommerai
vifion , fi vous voulez. Vifion foit. La
mienne a quelque chofe de particulier
par une fuite d'Evenemens arrangés qui
s'y trouvent.
A peine étois-je arrivé dans * * qu'il
m'a femblé être à la porte du Temple de
l'Ennui ; je ne ſçai fi je dormois ou fi j'étois
bien éveillé ; mais il ne me fouvient
point de m'être endormi ; car ma vifion
ou mon rêve , comme il vous plaira de
l'apeller, a commencé dès l'inftant que j'ai
mis pied à terre.
Ici regne un fombre filence ;
Arbres , rochers , deferts affreux ;
Eole & fa terrible engeance
N'abandonnent jamais ces lieux.
Des Ris , des Jeux la Troupe aimable
Eft inconnue en ces triftes féjours ;
Je m'y trouvai , victime déplorable ,
Abandonné de tout fécours.
Quoique je connuffe toute l'horreur de
mon fort , un charme invincible qui eft
répandu dans l'air qu'on y refpire , m'engageoit
malgré moi d'aller jufqu'au Temple.
Je fus reçû à la porte par des femmes
déja fur l'âge qui vouloient encore
plaire , malgré la nature même qui avoit
C v
pourvû
2170 MERCURE DE FRANCE
pourvû de refte à leurs défagrémens ;
elles avoient envain employé tout ce
que Part peut fournir pour recrépir un
vifage dont les rides ne laiffoient pas de
paroître au travers de la pomade dont il
étoit rempli ; & malgré les grimaces que
le dérangement d'un nouveau ratelier
de dents les obligeoit de faire , elles vouloient
compofer une belle bouche. La
porte du Temple me fut ouverte par cette
efpece de femmes , & fe referma fi - tôt
que je fus entré avec un bruit effroïable.
J'en trouvai dans l'interieur un autre effain
qui m'acofta ; c'étoient des Précieufes
qui avec un faux efprit & un fçavoir
fuperficiel vous affomment par un langage
affecté & impertinent. Je me fauvai
le plus vite que je pus de leurs mains ;
mais je tombai , comme on dit , de Caribde
en Scilla ; car à peine avois - je mis
le pied dans le Sanctuaire où elles m'avoient
conduit , que je me trouvai parmi
un nombre infini d'originaux , tous
Miniftres de l'ennui. Je m'y vis auffi - tôt
environné par un tas d'Auteurs. Ah ! la
maudite efpece.
L'un tire un long Poëme Epique ;
L'autre une Piece Dramatique :
Celui - ci dans le doux Lyrique ;
Celui-là pour le bon Comique ,
Prétend
OCTOBRE. 1730. 2170)
Prétend qu'il eft Auteur unique ,
Et d'original il fe pique.
Parmi ces objets fantaſtiques
J'y vis encor des Politiques ,
Qui prétendoient fuivant leurs loix
Diriger le Confeil des Rois.
3
Si je les en avois crûs , ils m'auroient
perfuadé qu'ils avoient des corefpondances
fecrettes avec le Divan , les négocia
tions les plus délicates leur étoient connuës
; ils avoient la clef du Cabinet de
tous les Potentats de l'Univers , & ils
étoient initiés dans tous les Confeils de
l'Europe ; tantôt ils faifoient la guerre ,
tantôt ils faifoient la paix. Ce n'étoit que
tréves , ccoonnggrrééss , interêt des Princes
Places prifes ou renduës , batailles gagnées,
faute d'un General , Campement , Marches
; ils faifoient changer de face à toute
l'Europe , chaffoient des Rois , en remettoient
d'autres en leurs places ; enfin
en un quart d'heure de tems ils firent faire
plus de mouvemens fur la furface de la
terre que fix mille ans n'en pourroient produire.
Je m'éloignai de ces M M. & je fus
repris par un Auteur dont la phifionomie
noire annonçoit l'amertume & le fiel qu'il
avoit dans le coeur ; il me lut mauffadement
, & cependant avec fureur quelques
C vj
Pié2172
MERCURE DE FRANCE
Piéces fatiriques qui attaquoient ouvertement
, & jufqu'au vif , l'honneur de ſes
confreres. Après m'en avoir lû deux ou
trois qui étoient fes morceaux favoris
& vomi mille invectives contre la
Cour & la Ville , il voulut encore en tirer
d'autres ; mais la cruelle fituation où
je me trouvois d'être obligé de les entendre
, me fit tomber dans un fommeil léthargique
dour je ne revins qu'au bout
de quelque tems . J'ignore ce que mon furieux
devint ; je me trouvai feul à mon
reveil dans un coin du Temple ; là , je fis
des reflexions bien triftes Helas ! difoisje
en moi- même , encore fi j'étois amoureux
, je pourrois m'occuper agréablement
; je fongeai dans ce moment à une
perfonne que je connois , & je fouhaitai
violemment de l'aimer , & d'en être aimé.
J'adreffai ma priere à l'Amour , & je l'invoquai
en ces termes :
O toi ! charmant Amour , des doux plaifirs le
pere ,
Quitte l'heureux féjour de Paphos , de Cithere ; }
Hâte-toi , viens me fecour :
Voudrois -tu me laiffer périr
Dieu puiffant aujourd'hui brûle-mol de tes feux...
Comme j'étois encore dans l'entouſiaſme
de mon invocation , je vis paroître
l'Amour
OCTOBRE. 1730. 2173
l'Amour qui me demanda d'un ton railleur
ce que j'exigeois de lui ; je lui dis
qu'ayant toujours été un de fes plus fideles
fectateurs , que l'ayant toujours bien
fervi , j'ofois efperer qu'il ne me refuſeroit
pas une grace ; que je me trouvois
malheureufement enfermé dans le Temple
de l'Ennui , que je le priois inftamment
de me frapper de fes traits pour
Belle que je lui nommois , & de la rendrefenfible
à ma tendreffe . L'Amour m'interrompit
en levant les épaules , & d'une
voix méprilante il me dit ces mots :
Eh ! que penfes- tu faire avec tant de foiblefle ?
Il n'eft qu'un tems pour gouter les plaiſirs :
Quoi ! voudrois-tu , fi loin de la jeuneſſe ,
Conferver dans ton coeur d'inutiles defirs ?
Non , non , à d'autres foins ...
2
la
Ah ! Dieu cruel , m'écriai -je , l'inter
rompant, outré de defefpoir, peux- tu me
reprocher ma foibleffe & n'eft-ce point
à ton fervice que j'ai perdu ma vigueur ?
Je t'en ai recompenfe , repartit-il à l'inf
tant , de quoi te plains-tu ? tant que tu
as jɔui de ton Printems , ne t'ai-je point
fans ceffe offert de nouvelles conquêtes ?
nomme-moi les cruelles que tu n'as pû
fléchir fi tu m'as bien fervi , je t'ai bien
protegé , & entre nous , continua -t'il ,
par
2174 MERCURE DE FRANCE
par quelle qualité éminente meritois- tu
fi fort ma protection ? difpenfe- moi du
détail de tes mérites , il ne tourneroit
qu'à notre confufion . Il s'envole à ces
mots qui me rendirent encore plus trifte ;
j'y entrevoyois une verité peu fatisfaifante
pour moi .
Je pris mon parti d'un autre coté ; je
voulus faire des Vers , croyant que ce
pourroit être un Talifman qui feroit ouvrir
les portes du Temple .
Mis, quoi ? fans l'aveu d'Appollon
Prétend- on s'établir dans le facré Vallon ?
J'eus beau implorer les Mufes , le Dieu -
du Parnaffe , tout fut fourd à ma voix .
Je ne fçavois que devenir , lorfque mon
génie m'apparut : votre génie , me direzvous
? oui , mon génie ; nous en avons
tous un qui veille fur nous , & qui détermine
nos actions. Notre génie eſt toujours
à la portée de nos organes ; c'eft
felon qu'ils font difpofés qu'il agit bien
ou mal ; ainfi il ne faut pas s'étonner
lorfque l'on voit les génies faire commetre
des fautes fi confiderables aux uns ,
pendant qu'ils conduifent fi fagement les
autres : c'eft , comme je l'ai dit , felon les
difpofitions qu'ils trouvent dans les fujets
.
Cette
OCTOBRE . 1730. 2175
Cette difference d'agir dans les génies
fit faire fon fiftême d'efprits au Comte de
Gabelis. Il s'imagina que les diverfes
actions des hommes étoient dirigées par
autant de fortes de génies ; il établit donc ,
comme vous le fçavez , les Gnomes dans
la terre , les Nymphes dans les eaux , les
Sylphes dans l'air & les Salamandres dans
le feu : chaque efpece avoit fes fonctions
differentes. Moyennant cette idée il crut
avoir donné une folution jufte de tout ce
qui arrive dans le monde ; mais il s'eft
trompé bien lourdement .
Je reviens au mien qui m'apparut fous
ma forme , c'étoit le moyen d'être bien
reçû. Je connois bien des femmes à qui
je ferois fûr de plaire , fi je me préſentois
fous leur figure. Notre premiere paffion
, c'eft . l'amour propre. Je vis mon
génie ; il étoit trifte comme moi , & me
dit qu'il ne pouvoit par lui- même me
tirer de l'affreux féjour où j'étois ; mais
qu'il voyoit dans la poche d'un des Miniftres
de l'Ennui un livre qui pouvoir
contenir des fecrets pour fortir du Temple
; il me montra celui qui en étoit porteur
, & difparut.
Je m'approchai de ce Miniftre ; je lui
fis des politeffes qu'il reçût fort bien ; il
m'aprit qu'il étoit Bibliotequaire du Dieu
de l'Ennui : il ajoûta qu'il vouloit me donner
2176 MERCURE DE FRANCE
ner le plaifir d'examiner fes Livres ; j'euffe
bien voulu m'en difpenfer , mais l'envie
que j'avois de poffeder celui qu'il avoit
dans fa poche, me donna la complaifance
de le fuivre. J'entrai dans la Biblioteque
qui étoit d'un bois rembruni , orné par
intervales de faux clinquant qui fatiguoit
plus la vûë qu'il ne la réjouiffoit. Il me
lut le Catalogue de fes Livres : c'étoit ,
il m'en fouvient encore la Dialectique
d'Ariftote , une partie de fa Phyfique ,
le Siftême harmonique de l'Univers par
Pythagore , plufieurs Traités de Morale,
tant des Anciens que des Modernes , tous
les Poëmes Epiques François , Recüeil
des Oraifons Funebres , Piéces fugitives
à la louange des Grands , Opera , Tragédies
& Comédies nouvelles , plufieurs
Romans les Journées Amulantes y
avoient place , & une quantité innombrable
d'autres livres fur differentes matieres
. Mon Conducteur fe récria fur tout
fur un Volume qu'il difoit être un des
plus grands foutiens de leur Temple : c'étoit
les Piéces de Poëfie de * * Comme il
me faifoit la lecture d'une , je vis fes
s'appefantir & fe fermer , comme s'il alloit
tomber dans un profond fommeil .
De peur qu'il ne m'en arrivât autant , je
me faifis au plus vite du livre qui faifoit
tout mon efpoir : jugez quelle fut ma joye
>
yeux,
quand
OCTOBRE. 1730. 2177
quand je vis par le titre que c'étoit les
Oeuvres de Clement Marot. J'ignore par
quelle avanture ce Miniftre fe trouvoit
muni d'un pareil livre . Quoiqu'il en foit,
je l'ouvris avec précipitation ; mais à
peine en avois - je lû la moitié d'une page,
ô prodige incroyable ! le Temple s'abîma
& je me trouvai dans une autre Biblioteque
charmante ; tout s'y fentoit des mains
de la nature , & l'art n'avoit , ou fembloit
n'avoir aucune part à l'ouvrage . Enchantê
d'un fr beau fpectacle , j'examinai les livres
; ils avoient tous pour infcription en
lettres d'or : Remede contre l'ennui ; je les
ouvris l'un après l'autre , j'y trouvai les
Oeuvres d'Anacréon , les Poëfies du tendre
Tibulle & de Catulle les Elegies
d'Ovide , les Satires d'Horace , les Epigrammes
de Martial , les Poëmes d'Homere
, de Virgile , de l'Ariofte & du Taffe,
les Romans de Petrone , de Michel Cervantes
& de Rabelais , les Fables de la
Fontaine étoient proprement reliées avec
celles de Phédre ; fes Contes feuls étoient
placés à l'écart. J'y vis auffi les Comédies
d'Ariftophane , de Plaute , de Terence &
de Moliere ; les Tragédies de Sophocle
d'Euripide , de Corneille & de Racine
étoient fur la même planche ; les Opera
de Quinaut , les Oeuvres de Pavillon &
de Bourfault y tenoient une place hono-
T'hélitois
›
218 MERCURE DE FRANCE
J'héfitois dans le choix que j'en devois
faire , lorsqu'une grande femme s'avance
vers moi avec un maintien noble , fon
front étoit ferein , dans fes yeux brilloit
la douceur , un air de bonté & de tranquilité
étoit répandu dans toute fa perfonne
: elle vit fans doute ma furpriſe ;
& ouvrant la bouche avec des graces admirables
, elle me tint ce difcours : Je
fuis Uranie , Muſe qui préfide à la Philofophie
; tu t'étonnes , fans doute , de
me voir au milieu de gens qui n'ont jamais
eu le titre de Philofophes dans le
monde ; j'excufe ta furprife. Apprens que
tous ces grands hommes dont tu vois ici
les Ouvrages ont été les feuls & les vrais
Philofophes , & que ceux qui paffent pour
tels dans le monde n'en ont jamais eu que
le nom. La vraie Philofophie , me ditque
elle , confifte à fuir les violens excès ou
conduit une paffion trop emportée , à
regler fes defirs fur une volupté permife;
car c'eſt une erreur qui tient de la folie
de vouloir éteindre les paffions ; il faudroit
éteindre la nature ; ils en font une
fuite indifpenfable . Que les hommes ,
s'écria Uranie , connoiffent peu ce qui
leur eft utile ! les paffions leur ont été
données pour les dédommager des miferes
de l'humanité , & ils les méprifent :
cela eſt incroyable : oüi , continua-t'elle,
les
OCTOBRE. 1730. 2179
les paffions ont été accordées aux fages
comme le plus beau preſent que
les Dieux
ayent pû leur faire ; mais c'eft auffi le
fleau le plus terrible dont ils ſe ſervent
dans leur colere , pour qui n'en fçait pas
faire ufage.
Je ne pûs m'empêcher de paroitre furpris
d'un pareil raifonnement ; je ne pouvois
concevoir comment les paffions faifoient
en même tems tant de bien & tant
de mal . La Mufe s'apperçut de mon
étonnement : Je veux bien , me dit - elle ,
vous défiller les yeux : les hommes font
tous nés avec une même meſure de paſfion
dans le coeur ; la feule difference de
bien employer cette dofe de paffion diftingue
le vrai Philofophe d'avec celui qui
ne l'eft pas. Il en eft des paffions comme
d'un fleuve , qui refferré dans un lit trop
étroit , devient un torrent furieux , brife
& ravage tout ce qu'on pourroit employer
pour refifter à fes efforts ; mais
fi vous lui ouvrez plufieurs routes dans
lefquelles il puiffe s'étendre , alors ce torrent
dont un feul lit ne pouvoit contenir
l'eau , forme , étant divifé , plufieurs ruiffeaux
, dont le cours doux & tranquille
vous offre un fpectacle agréable. L'infenſé ,
femblable à ce fleuve , place fans reflexion
tout ce qu'il a reçû de paffions dans
un unique objet : c'eft en vain alors qu'il
you2180
MERCURE DE FRANCE
voudroit y mettre les digues que la raiſon
lui offre , ce font de trop foibles barrieres
que l'impetuofité de les defirs a bientôt
renversées. Tous les mouvemens de
fon ame . fe portant en foule fur un feul
point , le tourmentent , le defefperenr
le portent à des extrémités horribles , &
ne lui laiffent pas un moment de repos.
C'eft delà que nous voyons des joueurs
furieux , des avares méprifables , des
Amans defefperés , des ambitieux extravagans
; le fage , au contraire , qui reconnoît
la neceffité des paffions , mais
qui connoît auffi le mal qu'elles peuvent
produire , en diminue la violence en les
divifant ; il leur donne differens emplois
pour s'en rendre le maitre , & forme au
lieu d'un torrent qui détruit tout , ces
doux ruiffeaux dont le cours aimable ne
peut porter aucun dommage.
C'eft ainfi que vivent les Philofophes ;
ils jouiffent de tous les agrémens de la vie ,
ils reconnoiffent que le fouverain bien
confifte dans la privation du mal , ils en
évitent jufqu'à l'idée. Les plaifirs , continua
Uranie , font faits pour les hommes;
les chagrins devroient leur être étrangers :
ils dégradent leurs ames , & ne font qu'uné
fuite de la foibleffe de leur nature. Je
te quitte , ajoûta - t'elle , fuis mes confeils ,
entretiens familiarité avec ces grands
hommes
OCTOBRE. 1730. 2181
hommes , tu vivras heureux. A ces mots
elle difparut. La yifion finit.
akakakakaka
D. L. C.
I
L m'eft arrivé bien des chofes extraordinaires
depuis que je ne vous ai
vûë ; j'ai cu un fonge , Mile ; mais un
fonge comme on n'en à jamais fait , &
qui eft du moins auffi vrai qu'aucun autre.
N'allez pas croire foit conque
ce par
tagion que je vous raconte mon rêve ; je
ne prens point les défauts de ceux que
j'ai l'honneur de connoître ; & pour avoir
le
OCTOBRE. 1730. 2169
le droit de la nouveauté , je le nommerai
vifion , fi vous voulez. Vifion foit. La
mienne a quelque chofe de particulier
par une fuite d'Evenemens arrangés qui
s'y trouvent.
A peine étois-je arrivé dans * * qu'il
m'a femblé être à la porte du Temple de
l'Ennui ; je ne ſçai fi je dormois ou fi j'étois
bien éveillé ; mais il ne me fouvient
point de m'être endormi ; car ma vifion
ou mon rêve , comme il vous plaira de
l'apeller, a commencé dès l'inftant que j'ai
mis pied à terre.
Ici regne un fombre filence ;
Arbres , rochers , deferts affreux ;
Eole & fa terrible engeance
N'abandonnent jamais ces lieux.
Des Ris , des Jeux la Troupe aimable
Eft inconnue en ces triftes féjours ;
Je m'y trouvai , victime déplorable ,
Abandonné de tout fécours.
Quoique je connuffe toute l'horreur de
mon fort , un charme invincible qui eft
répandu dans l'air qu'on y refpire , m'engageoit
malgré moi d'aller jufqu'au Temple.
Je fus reçû à la porte par des femmes
déja fur l'âge qui vouloient encore
plaire , malgré la nature même qui avoit
C v
pourvû
2170 MERCURE DE FRANCE
pourvû de refte à leurs défagrémens ;
elles avoient envain employé tout ce
que Part peut fournir pour recrépir un
vifage dont les rides ne laiffoient pas de
paroître au travers de la pomade dont il
étoit rempli ; & malgré les grimaces que
le dérangement d'un nouveau ratelier
de dents les obligeoit de faire , elles vouloient
compofer une belle bouche. La
porte du Temple me fut ouverte par cette
efpece de femmes , & fe referma fi - tôt
que je fus entré avec un bruit effroïable.
J'en trouvai dans l'interieur un autre effain
qui m'acofta ; c'étoient des Précieufes
qui avec un faux efprit & un fçavoir
fuperficiel vous affomment par un langage
affecté & impertinent. Je me fauvai
le plus vite que je pus de leurs mains ;
mais je tombai , comme on dit , de Caribde
en Scilla ; car à peine avois - je mis
le pied dans le Sanctuaire où elles m'avoient
conduit , que je me trouvai parmi
un nombre infini d'originaux , tous
Miniftres de l'ennui. Je m'y vis auffi - tôt
environné par un tas d'Auteurs. Ah ! la
maudite efpece.
L'un tire un long Poëme Epique ;
L'autre une Piece Dramatique :
Celui - ci dans le doux Lyrique ;
Celui-là pour le bon Comique ,
Prétend
OCTOBRE. 1730. 2170)
Prétend qu'il eft Auteur unique ,
Et d'original il fe pique.
Parmi ces objets fantaſtiques
J'y vis encor des Politiques ,
Qui prétendoient fuivant leurs loix
Diriger le Confeil des Rois.
3
Si je les en avois crûs , ils m'auroient
perfuadé qu'ils avoient des corefpondances
fecrettes avec le Divan , les négocia
tions les plus délicates leur étoient connuës
; ils avoient la clef du Cabinet de
tous les Potentats de l'Univers , & ils
étoient initiés dans tous les Confeils de
l'Europe ; tantôt ils faifoient la guerre ,
tantôt ils faifoient la paix. Ce n'étoit que
tréves , ccoonnggrrééss , interêt des Princes
Places prifes ou renduës , batailles gagnées,
faute d'un General , Campement , Marches
; ils faifoient changer de face à toute
l'Europe , chaffoient des Rois , en remettoient
d'autres en leurs places ; enfin
en un quart d'heure de tems ils firent faire
plus de mouvemens fur la furface de la
terre que fix mille ans n'en pourroient produire.
Je m'éloignai de ces M M. & je fus
repris par un Auteur dont la phifionomie
noire annonçoit l'amertume & le fiel qu'il
avoit dans le coeur ; il me lut mauffadement
, & cependant avec fureur quelques
C vj
Pié2172
MERCURE DE FRANCE
Piéces fatiriques qui attaquoient ouvertement
, & jufqu'au vif , l'honneur de ſes
confreres. Après m'en avoir lû deux ou
trois qui étoient fes morceaux favoris
& vomi mille invectives contre la
Cour & la Ville , il voulut encore en tirer
d'autres ; mais la cruelle fituation où
je me trouvois d'être obligé de les entendre
, me fit tomber dans un fommeil léthargique
dour je ne revins qu'au bout
de quelque tems . J'ignore ce que mon furieux
devint ; je me trouvai feul à mon
reveil dans un coin du Temple ; là , je fis
des reflexions bien triftes Helas ! difoisje
en moi- même , encore fi j'étois amoureux
, je pourrois m'occuper agréablement
; je fongeai dans ce moment à une
perfonne que je connois , & je fouhaitai
violemment de l'aimer , & d'en être aimé.
J'adreffai ma priere à l'Amour , & je l'invoquai
en ces termes :
O toi ! charmant Amour , des doux plaifirs le
pere ,
Quitte l'heureux féjour de Paphos , de Cithere ; }
Hâte-toi , viens me fecour :
Voudrois -tu me laiffer périr
Dieu puiffant aujourd'hui brûle-mol de tes feux...
Comme j'étois encore dans l'entouſiaſme
de mon invocation , je vis paroître
l'Amour
OCTOBRE. 1730. 2173
l'Amour qui me demanda d'un ton railleur
ce que j'exigeois de lui ; je lui dis
qu'ayant toujours été un de fes plus fideles
fectateurs , que l'ayant toujours bien
fervi , j'ofois efperer qu'il ne me refuſeroit
pas une grace ; que je me trouvois
malheureufement enfermé dans le Temple
de l'Ennui , que je le priois inftamment
de me frapper de fes traits pour
Belle que je lui nommois , & de la rendrefenfible
à ma tendreffe . L'Amour m'interrompit
en levant les épaules , & d'une
voix méprilante il me dit ces mots :
Eh ! que penfes- tu faire avec tant de foiblefle ?
Il n'eft qu'un tems pour gouter les plaiſirs :
Quoi ! voudrois-tu , fi loin de la jeuneſſe ,
Conferver dans ton coeur d'inutiles defirs ?
Non , non , à d'autres foins ...
2
la
Ah ! Dieu cruel , m'écriai -je , l'inter
rompant, outré de defefpoir, peux- tu me
reprocher ma foibleffe & n'eft-ce point
à ton fervice que j'ai perdu ma vigueur ?
Je t'en ai recompenfe , repartit-il à l'inf
tant , de quoi te plains-tu ? tant que tu
as jɔui de ton Printems , ne t'ai-je point
fans ceffe offert de nouvelles conquêtes ?
nomme-moi les cruelles que tu n'as pû
fléchir fi tu m'as bien fervi , je t'ai bien
protegé , & entre nous , continua -t'il ,
par
2174 MERCURE DE FRANCE
par quelle qualité éminente meritois- tu
fi fort ma protection ? difpenfe- moi du
détail de tes mérites , il ne tourneroit
qu'à notre confufion . Il s'envole à ces
mots qui me rendirent encore plus trifte ;
j'y entrevoyois une verité peu fatisfaifante
pour moi .
Je pris mon parti d'un autre coté ; je
voulus faire des Vers , croyant que ce
pourroit être un Talifman qui feroit ouvrir
les portes du Temple .
Mis, quoi ? fans l'aveu d'Appollon
Prétend- on s'établir dans le facré Vallon ?
J'eus beau implorer les Mufes , le Dieu -
du Parnaffe , tout fut fourd à ma voix .
Je ne fçavois que devenir , lorfque mon
génie m'apparut : votre génie , me direzvous
? oui , mon génie ; nous en avons
tous un qui veille fur nous , & qui détermine
nos actions. Notre génie eſt toujours
à la portée de nos organes ; c'eft
felon qu'ils font difpofés qu'il agit bien
ou mal ; ainfi il ne faut pas s'étonner
lorfque l'on voit les génies faire commetre
des fautes fi confiderables aux uns ,
pendant qu'ils conduifent fi fagement les
autres : c'eft , comme je l'ai dit , felon les
difpofitions qu'ils trouvent dans les fujets
.
Cette
OCTOBRE . 1730. 2175
Cette difference d'agir dans les génies
fit faire fon fiftême d'efprits au Comte de
Gabelis. Il s'imagina que les diverfes
actions des hommes étoient dirigées par
autant de fortes de génies ; il établit donc ,
comme vous le fçavez , les Gnomes dans
la terre , les Nymphes dans les eaux , les
Sylphes dans l'air & les Salamandres dans
le feu : chaque efpece avoit fes fonctions
differentes. Moyennant cette idée il crut
avoir donné une folution jufte de tout ce
qui arrive dans le monde ; mais il s'eft
trompé bien lourdement .
Je reviens au mien qui m'apparut fous
ma forme , c'étoit le moyen d'être bien
reçû. Je connois bien des femmes à qui
je ferois fûr de plaire , fi je me préſentois
fous leur figure. Notre premiere paffion
, c'eft . l'amour propre. Je vis mon
génie ; il étoit trifte comme moi , & me
dit qu'il ne pouvoit par lui- même me
tirer de l'affreux féjour où j'étois ; mais
qu'il voyoit dans la poche d'un des Miniftres
de l'Ennui un livre qui pouvoir
contenir des fecrets pour fortir du Temple
; il me montra celui qui en étoit porteur
, & difparut.
Je m'approchai de ce Miniftre ; je lui
fis des politeffes qu'il reçût fort bien ; il
m'aprit qu'il étoit Bibliotequaire du Dieu
de l'Ennui : il ajoûta qu'il vouloit me donner
2176 MERCURE DE FRANCE
ner le plaifir d'examiner fes Livres ; j'euffe
bien voulu m'en difpenfer , mais l'envie
que j'avois de poffeder celui qu'il avoit
dans fa poche, me donna la complaifance
de le fuivre. J'entrai dans la Biblioteque
qui étoit d'un bois rembruni , orné par
intervales de faux clinquant qui fatiguoit
plus la vûë qu'il ne la réjouiffoit. Il me
lut le Catalogue de fes Livres : c'étoit ,
il m'en fouvient encore la Dialectique
d'Ariftote , une partie de fa Phyfique ,
le Siftême harmonique de l'Univers par
Pythagore , plufieurs Traités de Morale,
tant des Anciens que des Modernes , tous
les Poëmes Epiques François , Recüeil
des Oraifons Funebres , Piéces fugitives
à la louange des Grands , Opera , Tragédies
& Comédies nouvelles , plufieurs
Romans les Journées Amulantes y
avoient place , & une quantité innombrable
d'autres livres fur differentes matieres
. Mon Conducteur fe récria fur tout
fur un Volume qu'il difoit être un des
plus grands foutiens de leur Temple : c'étoit
les Piéces de Poëfie de * * Comme il
me faifoit la lecture d'une , je vis fes
s'appefantir & fe fermer , comme s'il alloit
tomber dans un profond fommeil .
De peur qu'il ne m'en arrivât autant , je
me faifis au plus vite du livre qui faifoit
tout mon efpoir : jugez quelle fut ma joye
>
yeux,
quand
OCTOBRE. 1730. 2177
quand je vis par le titre que c'étoit les
Oeuvres de Clement Marot. J'ignore par
quelle avanture ce Miniftre fe trouvoit
muni d'un pareil livre . Quoiqu'il en foit,
je l'ouvris avec précipitation ; mais à
peine en avois - je lû la moitié d'une page,
ô prodige incroyable ! le Temple s'abîma
& je me trouvai dans une autre Biblioteque
charmante ; tout s'y fentoit des mains
de la nature , & l'art n'avoit , ou fembloit
n'avoir aucune part à l'ouvrage . Enchantê
d'un fr beau fpectacle , j'examinai les livres
; ils avoient tous pour infcription en
lettres d'or : Remede contre l'ennui ; je les
ouvris l'un après l'autre , j'y trouvai les
Oeuvres d'Anacréon , les Poëfies du tendre
Tibulle & de Catulle les Elegies
d'Ovide , les Satires d'Horace , les Epigrammes
de Martial , les Poëmes d'Homere
, de Virgile , de l'Ariofte & du Taffe,
les Romans de Petrone , de Michel Cervantes
& de Rabelais , les Fables de la
Fontaine étoient proprement reliées avec
celles de Phédre ; fes Contes feuls étoient
placés à l'écart. J'y vis auffi les Comédies
d'Ariftophane , de Plaute , de Terence &
de Moliere ; les Tragédies de Sophocle
d'Euripide , de Corneille & de Racine
étoient fur la même planche ; les Opera
de Quinaut , les Oeuvres de Pavillon &
de Bourfault y tenoient une place hono-
T'hélitois
›
218 MERCURE DE FRANCE
J'héfitois dans le choix que j'en devois
faire , lorsqu'une grande femme s'avance
vers moi avec un maintien noble , fon
front étoit ferein , dans fes yeux brilloit
la douceur , un air de bonté & de tranquilité
étoit répandu dans toute fa perfonne
: elle vit fans doute ma furpriſe ;
& ouvrant la bouche avec des graces admirables
, elle me tint ce difcours : Je
fuis Uranie , Muſe qui préfide à la Philofophie
; tu t'étonnes , fans doute , de
me voir au milieu de gens qui n'ont jamais
eu le titre de Philofophes dans le
monde ; j'excufe ta furprife. Apprens que
tous ces grands hommes dont tu vois ici
les Ouvrages ont été les feuls & les vrais
Philofophes , & que ceux qui paffent pour
tels dans le monde n'en ont jamais eu que
le nom. La vraie Philofophie , me ditque
elle , confifte à fuir les violens excès ou
conduit une paffion trop emportée , à
regler fes defirs fur une volupté permife;
car c'eſt une erreur qui tient de la folie
de vouloir éteindre les paffions ; il faudroit
éteindre la nature ; ils en font une
fuite indifpenfable . Que les hommes ,
s'écria Uranie , connoiffent peu ce qui
leur eft utile ! les paffions leur ont été
données pour les dédommager des miferes
de l'humanité , & ils les méprifent :
cela eſt incroyable : oüi , continua-t'elle,
les
OCTOBRE. 1730. 2179
les paffions ont été accordées aux fages
comme le plus beau preſent que
les Dieux
ayent pû leur faire ; mais c'eft auffi le
fleau le plus terrible dont ils ſe ſervent
dans leur colere , pour qui n'en fçait pas
faire ufage.
Je ne pûs m'empêcher de paroitre furpris
d'un pareil raifonnement ; je ne pouvois
concevoir comment les paffions faifoient
en même tems tant de bien & tant
de mal . La Mufe s'apperçut de mon
étonnement : Je veux bien , me dit - elle ,
vous défiller les yeux : les hommes font
tous nés avec une même meſure de paſfion
dans le coeur ; la feule difference de
bien employer cette dofe de paffion diftingue
le vrai Philofophe d'avec celui qui
ne l'eft pas. Il en eft des paffions comme
d'un fleuve , qui refferré dans un lit trop
étroit , devient un torrent furieux , brife
& ravage tout ce qu'on pourroit employer
pour refifter à fes efforts ; mais
fi vous lui ouvrez plufieurs routes dans
lefquelles il puiffe s'étendre , alors ce torrent
dont un feul lit ne pouvoit contenir
l'eau , forme , étant divifé , plufieurs ruiffeaux
, dont le cours doux & tranquille
vous offre un fpectacle agréable. L'infenſé ,
femblable à ce fleuve , place fans reflexion
tout ce qu'il a reçû de paffions dans
un unique objet : c'eft en vain alors qu'il
you2180
MERCURE DE FRANCE
voudroit y mettre les digues que la raiſon
lui offre , ce font de trop foibles barrieres
que l'impetuofité de les defirs a bientôt
renversées. Tous les mouvemens de
fon ame . fe portant en foule fur un feul
point , le tourmentent , le defefperenr
le portent à des extrémités horribles , &
ne lui laiffent pas un moment de repos.
C'eft delà que nous voyons des joueurs
furieux , des avares méprifables , des
Amans defefperés , des ambitieux extravagans
; le fage , au contraire , qui reconnoît
la neceffité des paffions , mais
qui connoît auffi le mal qu'elles peuvent
produire , en diminue la violence en les
divifant ; il leur donne differens emplois
pour s'en rendre le maitre , & forme au
lieu d'un torrent qui détruit tout , ces
doux ruiffeaux dont le cours aimable ne
peut porter aucun dommage.
C'eft ainfi que vivent les Philofophes ;
ils jouiffent de tous les agrémens de la vie ,
ils reconnoiffent que le fouverain bien
confifte dans la privation du mal , ils en
évitent jufqu'à l'idée. Les plaifirs , continua
Uranie , font faits pour les hommes;
les chagrins devroient leur être étrangers :
ils dégradent leurs ames , & ne font qu'uné
fuite de la foibleffe de leur nature. Je
te quitte , ajoûta - t'elle , fuis mes confeils ,
entretiens familiarité avec ces grands
hommes
OCTOBRE. 1730. 2181
hommes , tu vivras heureux. A ces mots
elle difparut. La yifion finit.
akakakakaka
D. L. C.
Fermer
Résumé : LETTRE de M... sur un Songe.
Dans une lettre, l'auteur décrit une vision onirique où il se retrouve à la porte du Temple de l'Ennui, un lieu silencieux et désolé. Il est accueilli par des femmes âgées cherchant à paraître jeunes et par des précieuses affectées et impertinentes. À l'intérieur du temple, il rencontre divers personnages, dont des auteurs, des politiques et des satiristes. Les politiques se vantent de diriger les conseils des rois et de connaître les négociations secrètes, tandis qu'un satiriste lit des pièces fustigeant ses confrères et la cour. Désespéré, l'auteur invoque l'Amour pour échapper à l'ennui, mais l'Amour le raille et lui reproche sa faiblesse. L'auteur tente ensuite d'écrire des vers pour sortir du temple, mais les muses et Apollon restent sourds à ses prières. Son génie lui apparaît et lui indique un livre dans la poche d'un ministre de l'ennui. Ce livre, les œuvres de Clément Marot, permet à l'auteur de sortir du temple et de se retrouver dans une bibliothèque enchantée. Dans cette bibliothèque, les livres portent l'inscription 'Remède contre l'ennui' et contiennent des œuvres de grands auteurs comme Anacréon, Tibulle, Ovide, Homère et Molière. La muse Uranie apparaît et explique que les véritables philosophes sont ceux dont les œuvres sont présentes dans cette bibliothèque, et que les passions, bien utilisées, sont un don des dieux. Le texte aborde également la gestion des passions humaines, soulignant que tous les individus naissent avec une même mesure de passion, mais la différence réside dans l'aptitude à bien l'employer. Les passions, comparées à un fleuve, peuvent devenir destructrices si elles sont confinées dans un seul objet, comme le font les insensés. Ces derniers, en concentrant toutes leurs passions sur un seul point, se trouvent tourmentés et poussés à des extrémités horribles, devenant ainsi des joueurs furieux, des avares méprisables, des amants désespérés ou des ambitieux extravagants. En revanche, le sage reconnaît la nécessité des passions mais en diminue la violence en les divisant. Il leur donne différents emplois pour en devenir maître, transformant ainsi un torrent destructeur en doux ruisseaux agréables. Les philosophes, en suivant cette voie, jouissent de tous les agréments de la vie et évitent les chagrins, qui dégradent l'âme et révèlent la faiblesse de la nature humaine. Uranie conseille de suivre les préceptes des grands hommes pour vivre heureux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
56
p. 2379-2380
PORTRAIT DE L'AMANT. Fait par Madame de B...
Début :
Des yeux noirs & de blonds cheveux, [...]
Mots clefs :
Amant, Portrait, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PORTRAIT DE L'AMANT. Fait par Madame de B...
PORTRAIT DE L'AMANT.
Fait
par
Madame de B ...
DEs yeux noirs & de blonds cheveur ,
Des dents blanches comme l'yvoire ,
Un fouris doux & gracieux ,
De l'efprit & de la mémoire ,
Se préfenter très- noblement ;
C'est le portrait de mon Amant
Une élégante propreté
Fait tout le foin de ſa parure ;
• Il n'eft rien en lui d'affecté ,
On y voit la fimple nature
Cij
Sans
2380 MERCURE DE FRANCE
Sans détour , fans déguiſement ;
C'eft le portrait de mon Amant.
Sçavoir tout & parler fort bien
Exceller dans l'art de fe taire ,
Ne décider jamais fur rien ,
Se prêter au difcours vulgaire ,
N'avoir jamais d'entêtement ;
C'eſt le portrait de mon Amant.
'Amant conftant , fidele ami
Genereux , difcret & fincere
Ne fervir jamais à demi ,
Délicat dans le doux miſtere ,
Des feftins faire l'ornement ;"
C'eft le portrait de mon Amant.
4
L'on doit aimer jufqu'au tombeau
Ce Chef-d'oeuvre de la nature ;
Vit- on jamais rien de fi beau ?
D'un Dieu même c'eft la peinture,
Ne choififfez point autrement ,
Belles , qui voulez un Amant.
Fait
par
Madame de B ...
DEs yeux noirs & de blonds cheveur ,
Des dents blanches comme l'yvoire ,
Un fouris doux & gracieux ,
De l'efprit & de la mémoire ,
Se préfenter très- noblement ;
C'est le portrait de mon Amant
Une élégante propreté
Fait tout le foin de ſa parure ;
• Il n'eft rien en lui d'affecté ,
On y voit la fimple nature
Cij
Sans
2380 MERCURE DE FRANCE
Sans détour , fans déguiſement ;
C'eft le portrait de mon Amant.
Sçavoir tout & parler fort bien
Exceller dans l'art de fe taire ,
Ne décider jamais fur rien ,
Se prêter au difcours vulgaire ,
N'avoir jamais d'entêtement ;
C'eſt le portrait de mon Amant.
'Amant conftant , fidele ami
Genereux , difcret & fincere
Ne fervir jamais à demi ,
Délicat dans le doux miſtere ,
Des feftins faire l'ornement ;"
C'eft le portrait de mon Amant.
4
L'on doit aimer jufqu'au tombeau
Ce Chef-d'oeuvre de la nature ;
Vit- on jamais rien de fi beau ?
D'un Dieu même c'eft la peinture,
Ne choififfez point autrement ,
Belles , qui voulez un Amant.
Fermer
Résumé : PORTRAIT DE L'AMANT. Fait par Madame de B...
Madame de B... décrit un amant idéalisé doté de traits physiques distinctifs : yeux noirs, cheveux blonds, dents blanches et un front gracieux. Il se distingue par une élégante propreté et une absence d'affectation, incarnant simplicité et authenticité. Son esprit et sa mémoire sont remarquables, et il excelle dans l'art du silence, évitant les décisions hâtives. Fidèle, constant, généreux, discret et sincère, il ne sert jamais à moitié et se montre délicat dans les moments intimes, ajoutant de l'éclat aux festins. Le texte le qualifie de chef-d'œuvre de la nature, digne d'amour jusqu'au tombeau, et le compare à la perfection d'un dieu. Les femmes sont encouragées à ne pas chercher autre chose si elles souhaitent un amant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
57
p. 2689-2719
LETTRE de Mr de ..., à Mde de ... sur la Tragedie de Venceslas.
Début :
Ne rougissez pas, Madame, d'avoir été si peu sensible aux beautez qui [...]
Mots clefs :
Tragédie, Amour, Théâtre, Mort, Auteur, Beauté, Frère, Hymen, Colère, Justice, Yeux, Corneille, Monologue, Seigneur, Amant, Âme, Roi, Crime, Sentiments, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de Mr de ..., à Mde de ... sur la Tragedie de Venceslas.
LETTRE de Mr de ... , à Mde de ...
fur la Tragedie de Venceflas.
Neté à peu fenfible aux beautez qui
E rougiffez pas , Madame , d'avoir
font répandues dans la Tragedie de Venceflas
; ce n'eft point par des applaudiffemens
qu'un efprit auffi délicat que le vôtre
doit fe déterminer. Un Acteur , tel que
Baron , peut prêter des graces aux endroits
d'une Tragédie , même les plus rebutanss
les fuffrages deviennent alors tres- équi-
I. Vol. yoques
2690 MERCURE DE FRANCE
voques , & l'on peut le tromper quand
on en fait honneur à l'Auteur.Ce n'eft pas
qu'il n'y ait de grandes beautez dans cette
Tragedie. Rotrou étoit un de ces génies
que la nature avare ne donne que de ſiécles
en fiécles ; le grand Corneille n'a pas
dédaigné de l'appeller fon Pere & lon
Maître;& fa fincerité avoit autant de part
que fa modeſtie à des noms fi glorieux ;
mais ce qui excitoit l'admiration dans un
temps où le Théatre ne faifoit que de naî
tre , ne va pas fi loin aujourd'hui ; on fe
contente d'eftimer ce qui a autrefois étonné
, & pour aller jufqu'à la furpriſe , on a
befoin de fe tranfporter au premier âge
des Muſes. Tel étoit celui de Rotrou , par
rapport à la Tragédie ; ceux qui avoient
travaillé avant lui dans ce genre de Poëfie
que Corneille & Racine ont élevé fi
haut , ne lui avoient rien laiffè qui pût
former fon goût ; de forte que la France
doit confiderer Rotrou comme le créateur
du Poëme Dramatique , & Corneille
comme le reftaurateur. Vous voyez ,
Madame , que cela pourroit fuffire pour
juftifier vos dégouts ; je veux aller plus
loin , & parcourir également les beautez
& les défauts de la Tragedie de Venceſlas
, pour pouvoir en porter un jugement
équitable.
1. Vol.
ACTE
DECEMBRE. 1730. 2691
Į
ACTE I.
Venceflas ouvre la Scene fuivi de
Ladifas & d'Alexandre fes fils ; il faut
retirer le dernier par ce vers adreffé à
tous les deux .
Prenez un fiége , Prince , & vous, Infant, ſortez.
Alexandre lui répond.
J'aurai le tort , Seigneur , fi vous ne m'écoutez.
Ce fecond vers eft un de ceux qu'il
faut renvoyer au vieux temps. J'aurai le
tort, n'eft plus françois , mais ce n'eft pas
la faute de l'Auteur . Que vous plaît-il ? cft
trop profaïque & trop vulgaire ; il n'étoit
pas tel du temps de Rotrou. Paffons
à quelque chofe de plus effentiel. Voici
des Vers dignes des fiécles les plus éclai
rez ; c'eſt Venceflas qui parle à Ladiflas.
Prêtez- moi , Ladiflas , le coeur avec Poreille
J'attends toujours du temps qu'il meuriffe le
fruit ,
Que pour me fucceder , ma couche m'a produit
Et je croyois , mon Fils , votre Mere immor,
relle ,
Par le refte qu'en vous elle me laiffa d'elle ;
Mais hélas ! ce portrait qu'elle s'étoit tracé ,
Perd beaucoup de fon luftre , & s'eft bien effacé
Ne
2692 MERCURE DE FRANC .
:
Ne diroit - on pas que c'eft Corneille
qui parle ? Ces Vers nous auroient , fans
doute , fait prendre le change , s'ils n'avoient
été précédez de cet à parte de
Ladiflas.
Que la Vieilleffe fouffre , & fait fouffrir autrui !
Oyons les beaux avis qu'un flatteur lui confeille
:
Quelle difparate ! tout ce que Venceflas
dit dans cette Scene , eft mêlé de petites
fautes , & de grandes beautez ; les
fautes font dans l'expreffion , les beautez
dans les penfées . Il y a pourtant dans ces
dernieres quelque chofe qui dégrade le
pompeux Dramatique : C'eft l'indigne
portrait que Venceflas fait d'un Fils qui
doit lui fucceder , & qui lui fuccede en
effet à la fin de la pièce. Le voicy ce
Portrait ;
S'il faut qu'à cent rapports ma créance réponde
,
Rarement le Soleil rend la lumiere au monde ;
Que le premier rayon qu'il répand icy bas ,
N'y découvre quelqu'un de vos affaffinats.
Où du moins on vous tient en fi mauvaiſe eftime,
Qu'innocent ou coupable , on vous charge du
crime ,
Et que vous offenfant d'un foupçon éternel ,
Aux bras du fommeil même, on vous fait criminel.
I. Vol. Quel
DECEMBRE . 1730. 2693
Quel correctif que ces quatre derniers
vers ! dans quelle eftime doit être un
Prince à qui on impute tous les crimes
que la nuit a dérobés aux regards du Public
? De pareils caracteres ont-ils jamais
dû entrer dans une Tragédie ? Mais dans
le refte de la Piéce , les difcours & les actions
de ce monftre iront plus loin que
le portrait.
Ce qu'il y a de plus furprenant , c'eſt
que Ladiflas , tel qu'il eft , trouve encore
le fecret de le faire aimer. On en peut ju¬
ger par ces Vers.:
Par le fecret pouvoir d'un charme que j'ignore,
Quoiqu'on vous meſeftime , on vous chérit encore
;
Vicieux , on vous craint , mais vous plaifez heureux
Et pour vous l'on confond le murmure & les
voeux.
J'avoue, Madame , que je ne comprends
pas le vrai fens de ce vers :
Vicieux , on vous craint ; mais vous plaifez heureux.
Vicieux & heureux, nefont pas faits pour
faire une jufte oppofition ; l'Auteur ne
voudroit-il pas dire , que malgré les vices
qui le font craindre , Ladiflas a le bon-
I. Vol
.G heur
2694 MERCURE DE FRANCE
heur de plaire ? Quoique ce vers puifle
fignifier , on ne fçauroit difconvenir qu'il
n'ait un fens bien louche . Mais que de
beautés fuivent ces petits deffauts ! Vous
en allez juger par cette belle tirade : c'eft
toujours Venceslas qui parle à fon Fils.
Ah ! méritez , mon Fils , que cet amour vous
dure ;
Pour conferyer les voeux , étouffez le murmure
Et regnez dans les coeurs par un fort dépendant
Plus de votre vertu que de votre aſcendant ;
Par elle rendez - vous digne du diadême ;
Né pour donner des loix , commencez par vous
même ;
Et que vos paffions , ces rebelles fujets ,
De cette noble ardeur foient les premiers objets .
Par ce genre de regne , il faut meriter l'autre
Par ce dégré , mon Fils , mon Thône fera vô
tre.
Mes Etats , mes Sujets , tout fléchira fous vous
Et , fujet de vous feul , vous regnerez fur tous .
>
2
?
Quand on trouve de fi grandes beautez
de détail dans une Piéce , on eft prefque
forcé à faire grace aux vices du fond;
& c'eft en cela feulement , Madame , que
je trouve vos dégouts injuftes . Voyons le
refte de cette Scene , qui eft dans le genre
déliberatif. Venceslas dans la leçon
qu'il fait à fon Fils , appuye fur trois
I. Vol, points
DECEMBRE . 1730. 2695
points ; fçavoir , fur les mauvais dépor
temens de fon Fils , fur fa haine pour fon
premier Miniftre , & fur l'averfion qu'il
a pour l'Infant. Ladiflas s'attache à répondre
exactement aux objections ; mais
il commence par convenir d'un reproche
que fon Pere ne lui a fait que d'une maniere
vague. Le voici :
Vous n'avez rien de Roy , que le défir de Pêtre
;
Et ce défir , dit -on , peu difcret & trop promt
En fouffre avec ennui le bandeau fur mon front.
Vous plaignez le travail où ce fardeau m'engage,
Et n'ofant m'attaquer , vous attaquez mon âge ,
&c.
Ce reproche doit- il obliger Ladiflas à
confeffer à fon Pere & à fon Roy , qu'il
eft vrai qu'il fouhaite la Couronne , &
qu'il lui eft échapé quelques difcours ?
Il fait plus , il cite le jour , où il a parlé
fi indifcretement fur une matiére fi délicate
:
Au retour de la Chaffe , hier affifté des micas
&c.
A quoi n'expofe- t-il pas les plus affidez
amis ? Sera- t- il bien difficile au Roy
de les difcerner ; il n'a qu'à fçavoir qui
font ceux qui l'ont fuivi à la Chaffe &
I. Voln Gij qui
2696 MERCURE DE FRANCE
qui ont foupé avec lui. Voicy ce qu'il
avoie lui être échappé :
Moy , fans m'imaginer vous faire aucune injure
,
Je coulai mes avis dans ce libre murmure ,
Et mon fein à ma voix s'ofant trop confier
Ce difcours m'échappa ; je ne le puis nier :
Comment , dis-je , mon Pere accablé de
d'âge ,
Et , fa force à prefent fervent mal fon courage,
Ne fe décharge- t- il avant qu'y fuccomber ,
D'un pénible fardeau qui le fera tomber ? &c.
tant
Voilà Venceflas inftruit d'un nouveau
crime qu'il pouvoit ignorer , & Ladiflas
très-imprudent de le confeffer ,fans y être
déterminé que par une plainte qui peut
n'être faite qu'au hazard. J'ai vu un pareil
trait dans une Comédie : Un Valet
pour obtenir grace pour un crime dont
on l'accufe , en confeffe plufieurs que fon
Maître ignore ; encore ce Valet eft-il plus
excufable, puifque l'épée dont on feint de
le vouloir percer , lui a troublé la raiſon;
au lieu que Ladiflas s'accufe de fang froid
devant un Pere qui l'aime , & qui vient
de lui dire :
Parlez , je gagnerai vaincu , plus que vainqueur
;
J. Vol. Je
DECEMBRE. 1730 : 2697
Je garde encor pour vous les fentimens d'un
Pere ;
Convainquéz-moi d'erreur ; elle me fera chere
-
Je fçais qu'on pourroit répondre à mon
objection ; que Ladiflas pouvoit fçavoir
qu'on avoit fait au Roy un fidele raport
de tout ce qui s'étoit dit à table ; mais
en ce cas là il faudroit en inftruire les
Spectateurs qui ne jugent pas d'après de
fuppofitions ; ainfi Ladiflas auroit dû dire
au Roy fon Pere : Je fçai qu'on vous a inf
trait ; ou l'équivalant. Il eft vrai qu'il
femble le dire par ce Vers :
J'apprends qu'on vous la dit , & ne m'en´ deffends
point.
Mais j'apprends, ne veut pas
dire qu'on
le lui ait apptis auparavant ; il feroit
bien plus pofitif de dire :je fçai qu'on
vous l'a dit
Ladiflas n'a garde de convenir que Ic
portrait que fon Pere vient de faire de
lui , foit d'après nature's bien loin delà
il l'accufe d'injufte prévention par ce'
Vers :
de ma part tout vous choque & vous
Encor que
bleffe , &c.
>
Pour ce qui regarde fa haine pour le
Giij Due I. Vol.
2698 MERCURE DE FRANCÈ
ſon Duc de Curlande,& fon averfion pour
Frere ,il ne s'abbaiffe à l'excufer que pour
,
s'y affermir. Voicy comme il s'explique :
J'en hais l'un , il eft vrai , cet Infolent Miniftre
,
Qui vous eft précieux autant qu'il m'eſt ſiniſtre ;
Vaillant , j'en fuis d'accord ; mais vain , fourbe ,
Aateur ,
Et de votre pouvoir , fecret ufurpateur , & c.
Mais s'il n'eft trop puiffant pour craindre ma
colere ,
Qu'il penfe murement au choix de fon falaire ,
&c.
&
Ce derniers vers fuppofe , comme il
eft expliqué un peu un peu auparavant
beaucoup plus dans la fuite , que Venceflas
a promis au Duc de lui accorder la
premiere grace qu'il lui demanderoit , en
faveur des fervices fignalez qu'il a rendus
à l'Etat. C'eſt pour cela que Ladiflas
ajoute :
Et que ce grand crédit qu'il poffede à la
Cour ,
S'il méconnoit mon rang , reſpecte mon amour,
Ou tout brillant qu'il eft , il lui fera frivole ,
Je n'ay point fans fujet , lâché cette parole ,
Quelques bruits m'ont appris jufqu'où vont fes
deffeins ;
I. Vol.
Et
DECEMBRË. 1730. 2699
Et c'eſt un des fujets , Seigneur , dont je më
plains.
Voicy ce qu'il dit au fujet de l'Infant.
Pour mon Frere , après fon infolence
Je ne puis m'emporter à trop de violence ;
Et de tous vos tourmens , la plus affreuſe horreur
Ne le fçauroit fouftraire à ma jufte fureur , &c.
L'humeur infléxible de ce Prince obli
ge fon Pere à prendre les voyes de la
douceur ; il convient qu'il s'eft trompés
il l'embraffe , & lui promet de l'affocier à
fon Thrône. C'eſt par là feulement qu'il
trouve le fecret de l'adoucir , & de lui
arracher ces paroles , peut-être peu finceres
;
>
De votre feul repos dépend toute ma joye ;
Et fi votre faveur , jufques -là fe déploye ,
Je ne l'accepterai que comme un noble emplois
Qui parmi vos fujets fera compter un Roy.
L'Infant vient pour fe juftifier du manque
de refpect dont fon Frere l'accufe ,
le Royle reçoit mal en apparence , & dit
à
part :
A quel étrange office , amour me réduis -tu ,
De faire accueil au vice & chaffer la vertu ?
1
I. Vol.
G iiij Ven
2700 MERCURE DE FRANCE
Venceslas ordonne à l'Infant de deman
der pardon à Ladiflas , & à Ladiſtas de
tendre les bras à fon Frere . Ladiflas n'obéit
qu'avec répugnance ; ce qu'il fait
connoître par ces Vers qu'il adreffe à l'Infant.
'Allez , & n'imputez cet excès d'indulgence ' ;
Qu'au pouvoir abſolu qui retient ma vengeance :
Le Roy fait appeller le Duc de Curlande
pour le réconcilier avec Ladiflas :
cette paix eft encore plus forcée que l'autre.
Venceflas preffe le Duc de lui demander
le prix qu'il lui a promis . Le
Duc lui obeït & s'explique ainfi :
Un fervage , Seigneur , plus doux que votre Em
pire ,
Des flammes & des fers font le prix où j'aſpire…..?
Ladiflas ne le laiffe
pas achever , &
lui dit :
Arrêtez , infolent , & c.
Le Duc fe tait par reſpect & ſe retire
avec l'Infant.
Le Roy ne peut plus retenir fa colere ,
il dit à ce Fils impétueux , qu'il ménage
mal l'efpoir du Diadême , & qu'il hazarde
même la tête qui le doit porter. Il le
quitte .
Je m'apperçus , Madame , que ces man-
I. Vol. ques
DECE MBRE. 1730: 2701
paques
de refpect , réïterés coup fur coup ;
en prefence d'un Roy ; vous revoltérent
pendant toute la réprefentation , je ne le
trouvai pas étrange , & je fentis ce que
vous fentiez . On auroit pû paffer de
reilles infultes dans les Tragedies qu'on
repreſentoit autrefois parmi des Républicains
; on ne cherchoit qu'à rendre les
Rois odieux ; mais dans un état monarchique
, on ne fçauroit trop refpecter le
facré caractere dont nos Maîtres font revêtus.
Dans la derniere Scene de ce premier
Acte on inftruit les Spectateurs de ce qui
a donné lieu à l'emportement de Ladif- .
las , & à l'infulte qu'il a faite au Duc en
prefence du Roy fon Pere. Ce Prince violent
croit que le Duc eft fon Rival. Ce--
pendant il ne fait que prêter fon nom
à l'Infant . Cela ne fera expofé qu'à la fin
de l'Acte fuivant , je crois qu'on auroit
mieux fait de nous en inftruire dès le
commencement de la Piéce.-
ACTE II
Theodore , Infante de Mofcovie , com
mence le fecond Acte avec Caffandre ,
Ducheffe de Cuniſberg . Elle lui parle ens
faveur de Ladiflas qui lui demande fas
main Caffandre s'en deffend par ces
Gy. Now
Vers :
LVola
2902 MERCURE DE FRANCE
Non , je ne puis fouffrir en quelque rang qu'if
monte ,
L'ennemi de ma gloire & l'Amant de ma honte ,
Et ne puis pour Epoux vouloir d'un ſuborneur ,
Qui voit qu'il a fans fruit attaqué mon honneur
L'Infant n'oublie rien pour appaifer
la jufte colere de Caffandre ; mais cette
derniere ne dément point ſa fermeté , &
découvre toute la turpitude des amours
de Ladiflas , par ces mots :
Ces deffeins criminels , ces efforts infolens ,
Ces libres entretiens , ces Meffages infames ,
. L'efperance du rapt dont il flattoit fes flammes ,
Et tant d'autres enfin dont il crut me toucher
Aufang de Cunisberg fe pourroient reprocher.
Je conviens avec vous , Madame,qu'un
amour auffi deshonorant que celui - là ,
n'eft pas fait pour la majefté de la Scene
Tragique, & qu'il doit faire rougir l'objet
à qui il s'adreffe . On a beau dire que
cela eft dans la nature ; il faudroit qu'il
fut dans la belle nature , & je doute qu'on
pafsât de pareilles images dans nos Comédies
d'aujourd'hui , tant le Théatre
eft épuré.
Ladiflas vient ſe joindre à fa four , pour
éblouir les yeux de Caffandre , par l'offre
d'une Couronne ; mais elle lui répond
avec une jufte indignation..
Me
DECEMBRE. 1730. 2703
Me parlez - vous d'Hymen & voudriez-vous.
pour femme
L'indigne & vil objet d'un impudique flamme ?
Moi ? Dieux ! moi ? la moitié d'un Roy d'un
Potentat !
Ah ! Prince , quel prefent feriez - vous à l'Etat >
De lui donner pour Reine une femme ſuſpecte
Et quelle qualité voulez - vous qu'il reſpecte ,
En un objet infame & fi peu refpecté ,
Que vos fales défirs ont tant follicité ?
Tranchons cette Scene , elle eft trop
révoltante. Ladiflas voyant que Caffandre
eft infléxible , s'emporte jufqu'à lui
dire , qu'il détefte fa vie à l'égal de la mort.
Caffandre faifit ce prétexte pour fe retirer.
Ladiflas court après elle ; il prie fa
foeur de la rappeller ; & fe repentant un
moment après de la priere qu'il vient
de lui faire; il dit qu'il veut oublier cette
ingrate pour jamais , & qu'il va preffer
fon Hymen avec le Duc qu'il croit fon
Rival, cette erreur produit une fituation ,
L'Infante qui fe croit aimée du Duc , &
qui l'aime en fecret , ne peut apprendre
fans douleur qu'il aime Caffandre. Elle /
fait connoître dans un Monologue ce qui
fe paffe dans fon coeur . On vient lui dire
que le Duc demande à lui parler. Elle le
fait renvoyer , fous prétexte d'une indif
1.Vol. Gvj pofi2704
MERCURE DE FRANCE
pofition . L'Infant vient pour fçavoir quelle
eft cette indifpofition ; il la confirme
dans fon erreur , il fait plus, il la prie de
fervir le Duc dans la recherche qu'il fait
de Caffandre ; l'Infante n'y peut plus tenir,
& fe retire , en difant :
Mon mal s'accroît , mon Frere , agréez ma re÷
traite.
Rien n'eft plus Théatral que ces fortes:
'de Scenes ; mais quand le Spectateur n'y
comprend rien , fon ignorance diminuë
fon plaifir ; il plaît enfin à l'Auteur de
nous mettre au fait , par un Monologue
qui finit ce fecond Acte ; & j'ofe avancer
que l'explication ne nous inftruit guére
mieux que le filence . Voicy comment
s'explique l'Infant dans fon Monologue.
O fenfible contrainte ! ô rigoureux ennui ,,
D'être obligé d'aimer deffous le nom d'autrui !
Outre que je pratique une ame prévenuë ,
Quel fruit peut tirer d'elle une flamme inconnuë?
Et que puis - je efperer fous cet afpect fatal ,
Qui cache le malade en découvrant le mal ? &c
Les deux premiers Vers nous apprennent
que l'Infant aime fous le nom d'au
trui ; mais les quatre fuivans me paroiffent
une énigme impénétrable : que veut
dire Rotrou , par ces mots ? Je pratique
L.. Kol.
une
DECEMBRE. 1730: 2705
1
une ame prévenuë ; & que pouvons - nous
entendre par cette flamme inconnue, & par
ce malade qui fe cache en découvrant le mal?
Eft ce que le Duc feint d'aimer Caffandre
aux yeux de Caffandre même ? Ne feroitil
pas plus naturel
que Caffandre fut inftruite
de l'amour de l'Infant , & qu'elle
confentit , pour des raifons de politique ,
à faire pafler le Duc pour fon Amant ?
Je crois que c'eft-là le deffein de l'Auteur
, quoique les expreffions femblent
infinuer le contraire ; quoiqu'il en foit ,
l'Infant ne devroit pas expofer , par cette
erreur , le Duc à la fureur de fon Frere ,-
pour s'en mettre à couvert lui- même.
D'ailleurs le Duc aimant l'Infante, com--
me nous le verrons dans la fuite , ne doit
pas naturellement le prêter à un artifice
qui le fait paffer pour Amant de Caf
fandre.
ACTE IM.-
Cet Acte paroît le plus deffectueux : Je
paffe légerement fur les premieres Scénes,
qui font tout-à-fait dénuées d'action . Let
Duc commence la premiere Scene par un
Monologue , dans lequel il réfléchit fur
la feinte maladie de l'Infante , pour lui
interdire fa préfence ; il préfume de cette
deffenfe, qu'elle eft inftruite de fon amour,
ou du moins qu'elle le foupçonne par le
L.Vol. demí.
2706 MERCURE DE FRANCE
1
demi aveu qu'il en a fait au Roy , quand
Ladiflas lui a deffendu d'achever ; il fe
détermine à aimer fans efperance .
Dans la feconde Scéne , l'Infant le
preffe de lui découvrir quels font fes.
chagrins ; ille foupçonne d'aimer Caffandre.
Le Duc détruit ce foupçon , fans
pourtant lui avouër fon veritable amour.
Dans la troifiéme , Caffandre preffe l'Infante
de la délivrer de la perfécution de
fon Frere, par l'Hymen dont il veut bien
l'honorer. Pour la quatrième , elle eſt
fi indigne du beau tragique , qu'il feroit
à fouhaiter qu'elle ne fut jamais fortie de
la plume d'un Auteur auffi refpectable
que Rotrou. En effet , quoi de plus bas
que ces Vers qui échapent à Ladiflas
dans une colere qui reffemble à un fang
froid. C'eft à Caffandre qu'il parle :
Je ne voi point en vous d'appas fi furprenans ,
Qu'ils vous doivent donner des titres éminens ;
Rien ne releve tant l'éclat de ce vifage ,
Où vous n'en mettez pas tous les traits en uſage ;
Vos yeux , ces beaux charmeurs , avec tous leurs
ap pas ,
Ne font point accufés de tant d'affaffinats , &c.
Pour moi qui fuis facile , & qui bien- tôt me
bleffe ,
Votre beauté m'a plû , j'avouerai ma foibleffe ;
Et m'a couté des foins , des devoirs & des pas ;
J. Vola Mais
DECEMBRE . 1730. 2707
Mais du deffein,je croi que vous n'en doutez pas,
&c.
Dérobant ma conquête elle m'étoit certaine ;
Mais je n'ai pas trouvé qu'elle en valût la peine.
Peut- on dire en face de fi grandes impertinences
? On a beau les excufer par le
caractere de l'Amant qui parle ; de pareils
caracteres ne doivent jamais entrer
dans la Tragedie.
Ladiflas fe croit fi bien guéri de fon
amour , qu'il promet au Duc , non - feulement
de ne plus s'oppofer à fon Hymen
avec Caffandre , mais même de le preffer .
Venceslas vient , il conjure le Duc de le
mettre en état de dégager la parole . Le
Duc le réfout enfin à s'expliquer , puifque
le Prince ne s'oppofe plus à fes défirs;
mais le Prince impetueux lui coupe encore
la parole , ce qui fait une efpece de Scéne"
doublée ; le Roy s'emporte pour la premiere
fois , jufqu'à l'appeller infolent. Ladiflas
daigne auffi s'excufer pour la pre
miere fois fur la violence d'une paffion
qu'il a vainement combattue. Il fort enfint
tout furieux , après avoir dit à fon Pere ::
Je fuis ma paffion , fuivez votre colere ;
Pour un Fils fans refpect , perdez l'amour d'un
Pere ;
Tranchez le cours du temps à mes jours deſtiné;
I. Vol
Ec
2708 MERCURE DE FRANCE
Ét reprenez le ſang que vous m'avez donné ; ·
Ou fi votre juſtice épargne encor ma tête ,-
De ce préfomptueux rejettez la requête ,
Et de fon infolence humiliez l'excès , '
Où fa mort à l'inftant en ſuivra le ſuccès.
Le Roy ordonne qu'on l'arrête ; c'eſt - là
le premier Acte d'autorité qu'il ait encore
fait contre un fi indigne Fils . Paffons
à l'Acte fuivant , nous y verrons une in
finité de beautez , contre un très - petit
nombre de deffauts.
ACTE IV..
L'action de cet Acte fe paffe pendant
le crepufcule du matin ; un fonge terrible
que l'Infante a fait , l'a obligée à
fortir de fon appartement ; ainfi ce fonge
qui d'abord paroît inutile, eft ingénieu
fement imaginé par l'Auteur , & donne
lieu à une tres - belle fituation , comme on
va le voir dans la feconde Scéne ; s'il y a
ya
quelque chofe à reprendre dans ce fonge,,
c'eft que l'Infante a vû ce qui n'eft pas
arrivé , & n'arrivera pas.
Hélas ! j'ai vu la main qui lui perçoit le flanc
J'ai vu porter le coup , j'ai vâ couler ſon fang ;
Du coup d'un autré main , j'ai vû voler fa tête
Pour recevoir fon corps j'ai vu la tombe prête .
I. Vol En
DECEMBRE: 1730. 2709
En effet ce n'eft pas à Ladiflas qu'on
a percé le flanc ; & pour ce qui regarde
eette tête qui vole du coup d'une autre
main ; le fonge n'eft , pour ainfi dire
qu'une Sentence comminatoire ; mais
voyons les beautez que cette légere faute
va produire.
"
Ladiflas paroit au fond du Théatre
bleffé au bras , foûtenu par Octave , font
confident. Voilà le fonge à demi expli
qué ; mais c'eft le coeur de l'Infante &
non du Prince , qui eft veritablement
percé. Ladiflas lui apprend qu'un avis
qu'Octave lui a donné de l'Hymen , du
Düc & de Caffandre , l'ayant mis au défefpoir
, l'a fait tranfporter au Palais de
cette Princeffe ; & qu'ayant apperçu le
Duc qui entroit dans fon appartement ,
il l'a bleffé à mort de trois coups de Poigard
; l'Infante ne pouvant plus contenir
fa douleur , à cette funefte nouvelle fe retire
pour dérober fa foibleffe aux yeux
de fon Frere : Elle fait connoître ce qui
fe paffe dans fon coeur par cet à parte :-
Mon coeur es -tu fi tendre ,
Qué de donner des pleurs à l'Epoux de Caffan
dre ,
Et vouloir mal au bras qui t'en a dégagé ?
Get Hymen t'offençoit , & fa mort t'a vengé.
Le jour qui commence à naître , oblige
I. Vol. La
C
2710 MERCURE DE FRANCÈ
Ladiflas à fe retirer ; mais Venceflas furvient
& l'apperçoit.Surpris de le voir levé
fi matin , il lui en demande la caufe , par
ces Vers :
Qui vous réveille donc avant que la lumiere ,
Ait du Soleil naiffant commencé la carriere.
"
Le Prince lui répond :
N'avez-vous pas auffi précédé fon réveil
Cela donne lieu à une tirade des plus
belles de la Piece. La voici , c'eft Vencel
las qui parle :
Oui , mais j'ai mes raiſons qui bornent mor
fommeil.
Je me voi , Ladiflas , au déclin de ma vie ,
Et fçachant que la mort l'aura bien - tôt ravie ,
Je dérobe au fommeil , image de la inort ;
Ce que je puis du temps qu'elle laiffe à mon
fort.
Près du terme fatal preſcrit par la nature
Et qui me fait du pied toucher ma ſépulture ,
De ces derniers inftants dont il preffe le cours ;
Ce que j'ôte à mes nuits , je l'ajoute à mes jours ,
Sur mon couchant enfin ma débile paupiere ,
Me ménage avec foin ce refte de lumiere ;
Mais quel foin peut du lit vous chaffer ſi matin
Vous à qui l'âge encore garde un fi long deſtin .
Ces beaux fentimens font fuivis d'un
I. Vol. coup
DECEMBRE. 1730. 2711
coup de théatre qui part de main de
Maître. Ladiflas preffé par fes remords
déclare à fon Pere qu'il vient de tuer le
Duc ; mais à peine a - t-il fait cet aveu ,
que le Duc paroît lui - même ; quelle
agréable furpriſe pour Venceflas la
que
nouvelle de la mort vient d'accabler ! &
quelle furprife pour Ladiflas qui croit
Favoir percé de trois coups de Poignard
!
Caffandre annoncée par le Duc , va bientôt
éclaicir cet affreux myftere ; elle vient
demander vengeance
de la mort de l'Infant.
yeux
de
Ce qui peut donner lieu à la critique
c'eſt un hors- d'oeuvre de cinquante vers ,
avant que de venir au fait. Je fçais , que
l'Auteur avoit befoin d'apprendre au Roy
que le Duc avoit prêté fon nom à l'Infant
, pour cacher fon amour aux
fon Frere ; mais cette expofition devoit
être placée ailleurs , ou mife icy en moins
de vers. Le refte de la Scene eft tres-pathetique;
elle jouë veritablement un peu trop
fur les mots. Vous en allez juger par ces
fragmens,
C'est votre propre fang , Seigneur , qu'on a
verfé ;
Votre vivant portrait qui fe trouve effacé ...
Vengez -moi , vengez-vous, & vengez un Epoux;
Que, veuve avant l'Hymen , je pleure à vos ge-
Mais поих.
2712 MERCURE DE FRANCE
Mais , apprenant , grand Roy , cet accident fi
niftre ,'
Hélas ! en pourriez - vous foupçonner le Miniftre?
Oui , votre fang fuffit , pour vous en faire foy ;
Il s'émeut , il vous parle, & pour & contre foy ,
Et par un fentiment enſemble horrible & tendre ,
Vous dit que Ladiſlas eſt méutrier d'Alexandre ...
Quel des deux fur vos fens fera le plus d'effort
De votre Fils meurtrier ou de votre Fils mort?
La douleur s'explique- t-elle en termes
fi recherchez ? Et n'eft- ce pas à l'efprit à fe
taire,quand c'eft au coeur feulement à par
ler?Je ne fçais même ſi ce vers tant vanté:
Votre Fils l'a tiré du fang de votre Fils :
eft digne d'être mis au rang des vers
frappés ; on doit convenir au moins què
l'expreffion n'en eft pas des plus juftes ;
en effet , Madame , un Poignard ne peutil
pas être tiré du fein , par une main innocente
, & même fecourable ?
Finiffons ce bel Acte. Venceslas promet
à la Ducheffe la punition du coupable . Il
ordonne à fon Fils de lui donner fon épée.
Ladiflas obéit , des Gardes le conduilent
au lieu de fureté ; le Roy dit au Duc :
De ma part donnez avis au Prince ,´
Què fa tête autrefois fi chere à la Province ,`
I. Vol. Doir
DECEMBRE . 1730. 2713
Doit fervir aujourd'hui d'un exemple fameux
Qui faffe détefter fon crime à nos neveux.
Venceflas fait connoître ce qui fe paſſe
dans fon coeur par cette exclamation .
Au gré
O ciel , ta Providence apparemment profpere ,
de mes
ſoupirs de deux Fils m'a fait Pere ,
Et l'un d'eux qui par l'autre aujourd'hui m'eft
ôté ,“
M'oblige à perdre encore celui qui m'eſt reſté .
7
Ce quatriéme Acte paffe pour être le
plus beau de la Piéce ; cependant celui
que nous allons voir , ne lui eft guére inférieur.
ACTE V.
que
Rien n'eft fi beau , que la réfolution
l'Infante forme dès le commencement ,
d'exiger du Duc qu'il borne à la grace de
Ladiflas la promeffe que le Roy lui a faite.
Le procédé du Duc n'eft pas moins heroïque
, il renonce à la poffeffion de l'objet
aimé , en faveur du plus mortel de fes
ennemis. La fituation de Venceflas eft des
plus touchantes , & fon ame des plus fer
mes. Il le fait connoître par ces Vers.
Tréve , tréve nature , aux fanglantes batailles
Qui , fi cruellement déchirent mes entrailles ,
Et me perçant le coeur le veulent partager ,
Entre mon Fils à perdre , & mon Fils à venger!
I. Vol. 发票
2714 MERCURE DE FRANCE
A ma juſtice en vain ta tendreffe eft contraire ,
Et dans le coeur du Roi cherche celui de
Je me fuis dépouillé de cette qualité ,
Et n'entends plus d'avis que ceux de l'équité, & c,
pere ;
La Scene qui fuit ce Monologue a des
beautés du premier ordre ; elle eſt entre
le pere & le fils. Je ne puis mieux en faire
fentir la force que par le Dialogue.
Ladiflas.
Venez-vous conſerver ou venger votre race ?
M'annoncez-vous , mon pere , ou ma mort , of
ma grace ?
Venceslas pleurant.
Embraffez-moi , mon fils .
Ladiflas
Seigneur , quelle bonté ?
Quel effet de tendreffe , & quelle nouveauté ?
Voulez - vous ou marquer , ou remettre mes peines
?
Et vos bras me font- ils des fayeurs , ou des chaî
nes ?
Venceslas pleurant toujours.
Avecque le dernier de mes embraffemens
Recevez de mon coeur les derniers fentimens,
Sçavez-vous de quel fang vous avez pris naiſfance
?
I. Vol. Ladiflas
DECEMBRE. 1730. 2715
Ladiflas.
Je l'ai mal témoigné ; mais j'en ai connoiffance.
Venceslas.
Sentez-vous de ce fang les nobles mouvemens ?
Ladiflas.
Si je ne les produis , j'en ai les fentimens.
Venceflas.
Enfin d'un grand effort vous fentez - vous capable
?
Ladifas.
Oui , puifque je réſiſte à l'ennui qui m'accable ,
Et qu'un effort mortel ne peut aller plus loin.
Venceslas.
Armez-vous de vertu vous en avez beſoin.
;
Ladifas.
S'il eft tems de partir , mon ame eft toute prête,
Venceslas.
L'échafaut l'eſt auffi ; portez-y votre tête &c.
fon
Tout le refte de cette Scene répond
aux fentimens que ces deux Princes viennent
de faire paroître. Ladiflas fe foumet
à fon fort ; il témoigne pourtant que
pere porte un peu trop loin la vertu d'un
Monarque : voici comme il s'exprime par
un à parte.
2716 MERCURE DE FRANCE
O vertu trop fevere !
VinceДlas vit encor , & je n'ai plus de pere.
Vinceflas eft fi ferme dans la réfolutiqn
qu'il a prife de n'écouter que la voix de
la juftice , qu'il refufe la grace du Printe
aux larmes de l'Infante & à la genérofité
de Caffandre ; le Duc même n'eft pas fûr
de l'obtenir ; il ne la lui accorde , ni ne
la lui refufe , & il ne fe rend qu'à une
efpece de fédition du peuple.
S'il y a quelque chofe à cenfurer dans
ce cinquiéme Acte , c'eft d'avoir fait prendre
le change aux fpectateurs. La premiere
grace promife au Duc dès le commencement
de la Piéce , fembloit être le
grand coup refervé pour le dénouement :
je ne fçais , Madame , fi vous ne vous by
étiez pas attendue comme moi ; car, enfin
, à quoi bon cette récompenfe fi folemnellement
jurée au Duc pour avoir fauvé
l'Etat , fi elle ne devoit rien produire ?
je conviens qu'elle influe dans la grace
du-Prince ; mais j'aurois voulu qu'elle én
fut la caufe unique & néceffaire ; cependant
cela ne paroît nullement dans les
motifs de la grace. C'eft Venceflas qui
parle
Qui , ma fille , oui , Caffandre , oui , parole
oùi , nature
I. Vol. Qüii
DECEMBRE . 1730. 2717
K
Oui , peuple , il faut vouloir ce que vous fouhaitez
,
Et par vos fentimens regler mes volontés.
Je fçai que tous ces motifs enfemble
rendent la grace plus raifonnable ; mais
elle feroit plus theatrale, fi après avoir refifté
à toute autre follicitation , Venceflas
ne fe rendoit qu'à la foi promife ; le Duc
même s'en eft flatté , quand il a ofé dire
à fon Maître :
J'ai votre parole , & ce dépot facré
Contre votre refus m'eft un gage affuré.
Il ne me refte plus qu'à examiner l'abdication
; elle n'eft pas tout-à- fait hors
de portée des traits de la cenfure . Quel
eft le motif de cette abdication ? le voici :
La juftice eft aux Rois la Reine des vertus.
Mais cette juftice ordonne- t'elle qu'on
mette le fer entre les mains d'un furieux?
Qui peut répondre à Venceslas que le repentir
de fon fils foit fincere ? Ne vientpas
de dire lui-même à Caffandre ? il
Ce Lion eft dompté ; mais peut-être , Madame
,
Celui qui fi foumis vous déguiſe ſa flamme ,
Plus fier , plus violent qu'il n'a jamais été ,
Demain attenteroit fur votre honnêteté ;
I. Vel H Peut2718
MERCURE DE FRANCE
Peut- être qu'à mon fang fa main accoutumée
Contre mon propre fein demain feroit armée.
Ne vaudroit - il pas
mieux que Venceflas
employât le peu de tems qui lui reste à
vivre à rendre fon fils plus digne de regner
? Et devroit- il expofer fon peuple
aux malheurs attachés à la tyrannie ? un
changement fi promt eft toujours fufpect,
& furtout dans un Prince auffi plongé &
auffi affermi dans le crime que Ladiflas.
Pour moi , Madame , fi la vertu de Venceflas
n'avoit brillé dans toute la Piéce ,
je ferois tenté de croire qu'il punit le
peuple d'avoir défendu un Prince fi indigne
de le gouverner. En effet n'eft-ce
pas ici le langage du dépit :
Et le Peuple m'enſeigne
Voulant que vous viviez , qu'il eft las que je regne
.
Je n'examine point la force de cette
abdication ; il a plû à Rotrou de faire la
Couronne dePologne moitié hereditaire ,
moitié élective : Venceflas le fait connoître
par ces Vers :
Une Couronne , Prince & e.
En qui la voix des Grands & le commun fuffrage
M'ont d'un nombre d'Ayeuls confervé l'herita¬
ge &c.
Regnez ; après l'Etat j'ai droit de vous élire ,
I. Vol
Et
DECEMBRE 1730. 2719
Et donner , en mon fils , un pere à mon Empire
Quel Pere lui donne- t'il ? Eft - ce là cette
juftice dont il fait tant de parade ?
Vous voyez , Madame , par tout ce que
je viens de remarquer dans la Tragédie
de Venceflas , que vos dégouts pour cette
Piéce ont été affez fondés. Pouvoit-elle
plus mal finir que par la récompenfe du
crime , & par l'oppreffion de la vertu ?
il femble l'Auteur en ait voulu annoncer
la catastrophe dès le commencement
, quand il a fait dire à VenceЛlas :
que
A quel étrange office , Amour , me réduis - tu ,
De faire accueil au vice , & chaffer la vertų.
Ce dernier Vers eft une espece de prophetie
justifiée par un dénouement auquel
on ne fe feroit jamais attendu.
Cela n'empêche pas que cette Tragédie
ne foit remplie de grandes beautés , &
qu'elle n'ait au moins trois Actes dignes
du grand Corneille. Je ne doute point
Madame , que vous ne rendiez cette juftice
à un Ouvrage qui s'eft confervé ſi
long- tems fur notre Théatre , & qui peut
s'affurer de l'immortalité fur la foi des
derniers applaudiffemens qu'il vient de
recevoir. Permettez - moi de finir cette
Lettre , en vous renouvellant les témoignages
de la plus parfaite eftime.
fur la Tragedie de Venceflas.
Neté à peu fenfible aux beautez qui
E rougiffez pas , Madame , d'avoir
font répandues dans la Tragedie de Venceflas
; ce n'eft point par des applaudiffemens
qu'un efprit auffi délicat que le vôtre
doit fe déterminer. Un Acteur , tel que
Baron , peut prêter des graces aux endroits
d'une Tragédie , même les plus rebutanss
les fuffrages deviennent alors tres- équi-
I. Vol. yoques
2690 MERCURE DE FRANCE
voques , & l'on peut le tromper quand
on en fait honneur à l'Auteur.Ce n'eft pas
qu'il n'y ait de grandes beautez dans cette
Tragedie. Rotrou étoit un de ces génies
que la nature avare ne donne que de ſiécles
en fiécles ; le grand Corneille n'a pas
dédaigné de l'appeller fon Pere & lon
Maître;& fa fincerité avoit autant de part
que fa modeſtie à des noms fi glorieux ;
mais ce qui excitoit l'admiration dans un
temps où le Théatre ne faifoit que de naî
tre , ne va pas fi loin aujourd'hui ; on fe
contente d'eftimer ce qui a autrefois étonné
, & pour aller jufqu'à la furpriſe , on a
befoin de fe tranfporter au premier âge
des Muſes. Tel étoit celui de Rotrou , par
rapport à la Tragédie ; ceux qui avoient
travaillé avant lui dans ce genre de Poëfie
que Corneille & Racine ont élevé fi
haut , ne lui avoient rien laiffè qui pût
former fon goût ; de forte que la France
doit confiderer Rotrou comme le créateur
du Poëme Dramatique , & Corneille
comme le reftaurateur. Vous voyez ,
Madame , que cela pourroit fuffire pour
juftifier vos dégouts ; je veux aller plus
loin , & parcourir également les beautez
& les défauts de la Tragedie de Venceſlas
, pour pouvoir en porter un jugement
équitable.
1. Vol.
ACTE
DECEMBRE. 1730. 2691
Į
ACTE I.
Venceflas ouvre la Scene fuivi de
Ladifas & d'Alexandre fes fils ; il faut
retirer le dernier par ce vers adreffé à
tous les deux .
Prenez un fiége , Prince , & vous, Infant, ſortez.
Alexandre lui répond.
J'aurai le tort , Seigneur , fi vous ne m'écoutez.
Ce fecond vers eft un de ceux qu'il
faut renvoyer au vieux temps. J'aurai le
tort, n'eft plus françois , mais ce n'eft pas
la faute de l'Auteur . Que vous plaît-il ? cft
trop profaïque & trop vulgaire ; il n'étoit
pas tel du temps de Rotrou. Paffons
à quelque chofe de plus effentiel. Voici
des Vers dignes des fiécles les plus éclai
rez ; c'eſt Venceflas qui parle à Ladiflas.
Prêtez- moi , Ladiflas , le coeur avec Poreille
J'attends toujours du temps qu'il meuriffe le
fruit ,
Que pour me fucceder , ma couche m'a produit
Et je croyois , mon Fils , votre Mere immor,
relle ,
Par le refte qu'en vous elle me laiffa d'elle ;
Mais hélas ! ce portrait qu'elle s'étoit tracé ,
Perd beaucoup de fon luftre , & s'eft bien effacé
Ne
2692 MERCURE DE FRANC .
:
Ne diroit - on pas que c'eft Corneille
qui parle ? Ces Vers nous auroient , fans
doute , fait prendre le change , s'ils n'avoient
été précédez de cet à parte de
Ladiflas.
Que la Vieilleffe fouffre , & fait fouffrir autrui !
Oyons les beaux avis qu'un flatteur lui confeille
:
Quelle difparate ! tout ce que Venceflas
dit dans cette Scene , eft mêlé de petites
fautes , & de grandes beautez ; les
fautes font dans l'expreffion , les beautez
dans les penfées . Il y a pourtant dans ces
dernieres quelque chofe qui dégrade le
pompeux Dramatique : C'eft l'indigne
portrait que Venceflas fait d'un Fils qui
doit lui fucceder , & qui lui fuccede en
effet à la fin de la pièce. Le voicy ce
Portrait ;
S'il faut qu'à cent rapports ma créance réponde
,
Rarement le Soleil rend la lumiere au monde ;
Que le premier rayon qu'il répand icy bas ,
N'y découvre quelqu'un de vos affaffinats.
Où du moins on vous tient en fi mauvaiſe eftime,
Qu'innocent ou coupable , on vous charge du
crime ,
Et que vous offenfant d'un foupçon éternel ,
Aux bras du fommeil même, on vous fait criminel.
I. Vol. Quel
DECEMBRE . 1730. 2693
Quel correctif que ces quatre derniers
vers ! dans quelle eftime doit être un
Prince à qui on impute tous les crimes
que la nuit a dérobés aux regards du Public
? De pareils caracteres ont-ils jamais
dû entrer dans une Tragédie ? Mais dans
le refte de la Piéce , les difcours & les actions
de ce monftre iront plus loin que
le portrait.
Ce qu'il y a de plus furprenant , c'eſt
que Ladiflas , tel qu'il eft , trouve encore
le fecret de le faire aimer. On en peut ju¬
ger par ces Vers.:
Par le fecret pouvoir d'un charme que j'ignore,
Quoiqu'on vous meſeftime , on vous chérit encore
;
Vicieux , on vous craint , mais vous plaifez heureux
Et pour vous l'on confond le murmure & les
voeux.
J'avoue, Madame , que je ne comprends
pas le vrai fens de ce vers :
Vicieux , on vous craint ; mais vous plaifez heureux.
Vicieux & heureux, nefont pas faits pour
faire une jufte oppofition ; l'Auteur ne
voudroit-il pas dire , que malgré les vices
qui le font craindre , Ladiflas a le bon-
I. Vol
.G heur
2694 MERCURE DE FRANCE
heur de plaire ? Quoique ce vers puifle
fignifier , on ne fçauroit difconvenir qu'il
n'ait un fens bien louche . Mais que de
beautés fuivent ces petits deffauts ! Vous
en allez juger par cette belle tirade : c'eft
toujours Venceslas qui parle à fon Fils.
Ah ! méritez , mon Fils , que cet amour vous
dure ;
Pour conferyer les voeux , étouffez le murmure
Et regnez dans les coeurs par un fort dépendant
Plus de votre vertu que de votre aſcendant ;
Par elle rendez - vous digne du diadême ;
Né pour donner des loix , commencez par vous
même ;
Et que vos paffions , ces rebelles fujets ,
De cette noble ardeur foient les premiers objets .
Par ce genre de regne , il faut meriter l'autre
Par ce dégré , mon Fils , mon Thône fera vô
tre.
Mes Etats , mes Sujets , tout fléchira fous vous
Et , fujet de vous feul , vous regnerez fur tous .
>
2
?
Quand on trouve de fi grandes beautez
de détail dans une Piéce , on eft prefque
forcé à faire grace aux vices du fond;
& c'eft en cela feulement , Madame , que
je trouve vos dégouts injuftes . Voyons le
refte de cette Scene , qui eft dans le genre
déliberatif. Venceslas dans la leçon
qu'il fait à fon Fils , appuye fur trois
I. Vol, points
DECEMBRE . 1730. 2695
points ; fçavoir , fur les mauvais dépor
temens de fon Fils , fur fa haine pour fon
premier Miniftre , & fur l'averfion qu'il
a pour l'Infant. Ladiflas s'attache à répondre
exactement aux objections ; mais
il commence par convenir d'un reproche
que fon Pere ne lui a fait que d'une maniere
vague. Le voici :
Vous n'avez rien de Roy , que le défir de Pêtre
;
Et ce défir , dit -on , peu difcret & trop promt
En fouffre avec ennui le bandeau fur mon front.
Vous plaignez le travail où ce fardeau m'engage,
Et n'ofant m'attaquer , vous attaquez mon âge ,
&c.
Ce reproche doit- il obliger Ladiflas à
confeffer à fon Pere & à fon Roy , qu'il
eft vrai qu'il fouhaite la Couronne , &
qu'il lui eft échapé quelques difcours ?
Il fait plus , il cite le jour , où il a parlé
fi indifcretement fur une matiére fi délicate
:
Au retour de la Chaffe , hier affifté des micas
&c.
A quoi n'expofe- t-il pas les plus affidez
amis ? Sera- t- il bien difficile au Roy
de les difcerner ; il n'a qu'à fçavoir qui
font ceux qui l'ont fuivi à la Chaffe &
I. Voln Gij qui
2696 MERCURE DE FRANCE
qui ont foupé avec lui. Voicy ce qu'il
avoie lui être échappé :
Moy , fans m'imaginer vous faire aucune injure
,
Je coulai mes avis dans ce libre murmure ,
Et mon fein à ma voix s'ofant trop confier
Ce difcours m'échappa ; je ne le puis nier :
Comment , dis-je , mon Pere accablé de
d'âge ,
Et , fa force à prefent fervent mal fon courage,
Ne fe décharge- t- il avant qu'y fuccomber ,
D'un pénible fardeau qui le fera tomber ? &c.
tant
Voilà Venceflas inftruit d'un nouveau
crime qu'il pouvoit ignorer , & Ladiflas
très-imprudent de le confeffer ,fans y être
déterminé que par une plainte qui peut
n'être faite qu'au hazard. J'ai vu un pareil
trait dans une Comédie : Un Valet
pour obtenir grace pour un crime dont
on l'accufe , en confeffe plufieurs que fon
Maître ignore ; encore ce Valet eft-il plus
excufable, puifque l'épée dont on feint de
le vouloir percer , lui a troublé la raiſon;
au lieu que Ladiflas s'accufe de fang froid
devant un Pere qui l'aime , & qui vient
de lui dire :
Parlez , je gagnerai vaincu , plus que vainqueur
;
J. Vol. Je
DECEMBRE. 1730 : 2697
Je garde encor pour vous les fentimens d'un
Pere ;
Convainquéz-moi d'erreur ; elle me fera chere
-
Je fçais qu'on pourroit répondre à mon
objection ; que Ladiflas pouvoit fçavoir
qu'on avoit fait au Roy un fidele raport
de tout ce qui s'étoit dit à table ; mais
en ce cas là il faudroit en inftruire les
Spectateurs qui ne jugent pas d'après de
fuppofitions ; ainfi Ladiflas auroit dû dire
au Roy fon Pere : Je fçai qu'on vous a inf
trait ; ou l'équivalant. Il eft vrai qu'il
femble le dire par ce Vers :
J'apprends qu'on vous la dit , & ne m'en´ deffends
point.
Mais j'apprends, ne veut pas
dire qu'on
le lui ait apptis auparavant ; il feroit
bien plus pofitif de dire :je fçai qu'on
vous l'a dit
Ladiflas n'a garde de convenir que Ic
portrait que fon Pere vient de faire de
lui , foit d'après nature's bien loin delà
il l'accufe d'injufte prévention par ce'
Vers :
de ma part tout vous choque & vous
Encor que
bleffe , &c.
>
Pour ce qui regarde fa haine pour le
Giij Due I. Vol.
2698 MERCURE DE FRANCÈ
ſon Duc de Curlande,& fon averfion pour
Frere ,il ne s'abbaiffe à l'excufer que pour
,
s'y affermir. Voicy comme il s'explique :
J'en hais l'un , il eft vrai , cet Infolent Miniftre
,
Qui vous eft précieux autant qu'il m'eſt ſiniſtre ;
Vaillant , j'en fuis d'accord ; mais vain , fourbe ,
Aateur ,
Et de votre pouvoir , fecret ufurpateur , & c.
Mais s'il n'eft trop puiffant pour craindre ma
colere ,
Qu'il penfe murement au choix de fon falaire ,
&c.
&
Ce derniers vers fuppofe , comme il
eft expliqué un peu un peu auparavant
beaucoup plus dans la fuite , que Venceflas
a promis au Duc de lui accorder la
premiere grace qu'il lui demanderoit , en
faveur des fervices fignalez qu'il a rendus
à l'Etat. C'eſt pour cela que Ladiflas
ajoute :
Et que ce grand crédit qu'il poffede à la
Cour ,
S'il méconnoit mon rang , reſpecte mon amour,
Ou tout brillant qu'il eft , il lui fera frivole ,
Je n'ay point fans fujet , lâché cette parole ,
Quelques bruits m'ont appris jufqu'où vont fes
deffeins ;
I. Vol.
Et
DECEMBRË. 1730. 2699
Et c'eſt un des fujets , Seigneur , dont je më
plains.
Voicy ce qu'il dit au fujet de l'Infant.
Pour mon Frere , après fon infolence
Je ne puis m'emporter à trop de violence ;
Et de tous vos tourmens , la plus affreuſe horreur
Ne le fçauroit fouftraire à ma jufte fureur , &c.
L'humeur infléxible de ce Prince obli
ge fon Pere à prendre les voyes de la
douceur ; il convient qu'il s'eft trompés
il l'embraffe , & lui promet de l'affocier à
fon Thrône. C'eſt par là feulement qu'il
trouve le fecret de l'adoucir , & de lui
arracher ces paroles , peut-être peu finceres
;
>
De votre feul repos dépend toute ma joye ;
Et fi votre faveur , jufques -là fe déploye ,
Je ne l'accepterai que comme un noble emplois
Qui parmi vos fujets fera compter un Roy.
L'Infant vient pour fe juftifier du manque
de refpect dont fon Frere l'accufe ,
le Royle reçoit mal en apparence , & dit
à
part :
A quel étrange office , amour me réduis -tu ,
De faire accueil au vice & chaffer la vertu ?
1
I. Vol.
G iiij Ven
2700 MERCURE DE FRANCE
Venceslas ordonne à l'Infant de deman
der pardon à Ladiflas , & à Ladiſtas de
tendre les bras à fon Frere . Ladiflas n'obéit
qu'avec répugnance ; ce qu'il fait
connoître par ces Vers qu'il adreffe à l'Infant.
'Allez , & n'imputez cet excès d'indulgence ' ;
Qu'au pouvoir abſolu qui retient ma vengeance :
Le Roy fait appeller le Duc de Curlande
pour le réconcilier avec Ladiflas :
cette paix eft encore plus forcée que l'autre.
Venceflas preffe le Duc de lui demander
le prix qu'il lui a promis . Le
Duc lui obeït & s'explique ainfi :
Un fervage , Seigneur , plus doux que votre Em
pire ,
Des flammes & des fers font le prix où j'aſpire…..?
Ladiflas ne le laiffe
pas achever , &
lui dit :
Arrêtez , infolent , & c.
Le Duc fe tait par reſpect & ſe retire
avec l'Infant.
Le Roy ne peut plus retenir fa colere ,
il dit à ce Fils impétueux , qu'il ménage
mal l'efpoir du Diadême , & qu'il hazarde
même la tête qui le doit porter. Il le
quitte .
Je m'apperçus , Madame , que ces man-
I. Vol. ques
DECE MBRE. 1730: 2701
paques
de refpect , réïterés coup fur coup ;
en prefence d'un Roy ; vous revoltérent
pendant toute la réprefentation , je ne le
trouvai pas étrange , & je fentis ce que
vous fentiez . On auroit pû paffer de
reilles infultes dans les Tragedies qu'on
repreſentoit autrefois parmi des Républicains
; on ne cherchoit qu'à rendre les
Rois odieux ; mais dans un état monarchique
, on ne fçauroit trop refpecter le
facré caractere dont nos Maîtres font revêtus.
Dans la derniere Scene de ce premier
Acte on inftruit les Spectateurs de ce qui
a donné lieu à l'emportement de Ladif- .
las , & à l'infulte qu'il a faite au Duc en
prefence du Roy fon Pere. Ce Prince violent
croit que le Duc eft fon Rival. Ce--
pendant il ne fait que prêter fon nom
à l'Infant . Cela ne fera expofé qu'à la fin
de l'Acte fuivant , je crois qu'on auroit
mieux fait de nous en inftruire dès le
commencement de la Piéce.-
ACTE II
Theodore , Infante de Mofcovie , com
mence le fecond Acte avec Caffandre ,
Ducheffe de Cuniſberg . Elle lui parle ens
faveur de Ladiflas qui lui demande fas
main Caffandre s'en deffend par ces
Gy. Now
Vers :
LVola
2902 MERCURE DE FRANCE
Non , je ne puis fouffrir en quelque rang qu'if
monte ,
L'ennemi de ma gloire & l'Amant de ma honte ,
Et ne puis pour Epoux vouloir d'un ſuborneur ,
Qui voit qu'il a fans fruit attaqué mon honneur
L'Infant n'oublie rien pour appaifer
la jufte colere de Caffandre ; mais cette
derniere ne dément point ſa fermeté , &
découvre toute la turpitude des amours
de Ladiflas , par ces mots :
Ces deffeins criminels , ces efforts infolens ,
Ces libres entretiens , ces Meffages infames ,
. L'efperance du rapt dont il flattoit fes flammes ,
Et tant d'autres enfin dont il crut me toucher
Aufang de Cunisberg fe pourroient reprocher.
Je conviens avec vous , Madame,qu'un
amour auffi deshonorant que celui - là ,
n'eft pas fait pour la majefté de la Scene
Tragique, & qu'il doit faire rougir l'objet
à qui il s'adreffe . On a beau dire que
cela eft dans la nature ; il faudroit qu'il
fut dans la belle nature , & je doute qu'on
pafsât de pareilles images dans nos Comédies
d'aujourd'hui , tant le Théatre
eft épuré.
Ladiflas vient ſe joindre à fa four , pour
éblouir les yeux de Caffandre , par l'offre
d'une Couronne ; mais elle lui répond
avec une jufte indignation..
Me
DECEMBRE. 1730. 2703
Me parlez - vous d'Hymen & voudriez-vous.
pour femme
L'indigne & vil objet d'un impudique flamme ?
Moi ? Dieux ! moi ? la moitié d'un Roy d'un
Potentat !
Ah ! Prince , quel prefent feriez - vous à l'Etat >
De lui donner pour Reine une femme ſuſpecte
Et quelle qualité voulez - vous qu'il reſpecte ,
En un objet infame & fi peu refpecté ,
Que vos fales défirs ont tant follicité ?
Tranchons cette Scene , elle eft trop
révoltante. Ladiflas voyant que Caffandre
eft infléxible , s'emporte jufqu'à lui
dire , qu'il détefte fa vie à l'égal de la mort.
Caffandre faifit ce prétexte pour fe retirer.
Ladiflas court après elle ; il prie fa
foeur de la rappeller ; & fe repentant un
moment après de la priere qu'il vient
de lui faire; il dit qu'il veut oublier cette
ingrate pour jamais , & qu'il va preffer
fon Hymen avec le Duc qu'il croit fon
Rival, cette erreur produit une fituation ,
L'Infante qui fe croit aimée du Duc , &
qui l'aime en fecret , ne peut apprendre
fans douleur qu'il aime Caffandre. Elle /
fait connoître dans un Monologue ce qui
fe paffe dans fon coeur . On vient lui dire
que le Duc demande à lui parler. Elle le
fait renvoyer , fous prétexte d'une indif
1.Vol. Gvj pofi2704
MERCURE DE FRANCE
pofition . L'Infant vient pour fçavoir quelle
eft cette indifpofition ; il la confirme
dans fon erreur , il fait plus, il la prie de
fervir le Duc dans la recherche qu'il fait
de Caffandre ; l'Infante n'y peut plus tenir,
& fe retire , en difant :
Mon mal s'accroît , mon Frere , agréez ma re÷
traite.
Rien n'eft plus Théatral que ces fortes:
'de Scenes ; mais quand le Spectateur n'y
comprend rien , fon ignorance diminuë
fon plaifir ; il plaît enfin à l'Auteur de
nous mettre au fait , par un Monologue
qui finit ce fecond Acte ; & j'ofe avancer
que l'explication ne nous inftruit guére
mieux que le filence . Voicy comment
s'explique l'Infant dans fon Monologue.
O fenfible contrainte ! ô rigoureux ennui ,,
D'être obligé d'aimer deffous le nom d'autrui !
Outre que je pratique une ame prévenuë ,
Quel fruit peut tirer d'elle une flamme inconnuë?
Et que puis - je efperer fous cet afpect fatal ,
Qui cache le malade en découvrant le mal ? &c
Les deux premiers Vers nous apprennent
que l'Infant aime fous le nom d'au
trui ; mais les quatre fuivans me paroiffent
une énigme impénétrable : que veut
dire Rotrou , par ces mots ? Je pratique
L.. Kol.
une
DECEMBRE. 1730: 2705
1
une ame prévenuë ; & que pouvons - nous
entendre par cette flamme inconnue, & par
ce malade qui fe cache en découvrant le mal?
Eft ce que le Duc feint d'aimer Caffandre
aux yeux de Caffandre même ? Ne feroitil
pas plus naturel
que Caffandre fut inftruite
de l'amour de l'Infant , & qu'elle
confentit , pour des raifons de politique ,
à faire pafler le Duc pour fon Amant ?
Je crois que c'eft-là le deffein de l'Auteur
, quoique les expreffions femblent
infinuer le contraire ; quoiqu'il en foit ,
l'Infant ne devroit pas expofer , par cette
erreur , le Duc à la fureur de fon Frere ,-
pour s'en mettre à couvert lui- même.
D'ailleurs le Duc aimant l'Infante, com--
me nous le verrons dans la fuite , ne doit
pas naturellement le prêter à un artifice
qui le fait paffer pour Amant de Caf
fandre.
ACTE IM.-
Cet Acte paroît le plus deffectueux : Je
paffe légerement fur les premieres Scénes,
qui font tout-à-fait dénuées d'action . Let
Duc commence la premiere Scene par un
Monologue , dans lequel il réfléchit fur
la feinte maladie de l'Infante , pour lui
interdire fa préfence ; il préfume de cette
deffenfe, qu'elle eft inftruite de fon amour,
ou du moins qu'elle le foupçonne par le
L.Vol. demí.
2706 MERCURE DE FRANCE
1
demi aveu qu'il en a fait au Roy , quand
Ladiflas lui a deffendu d'achever ; il fe
détermine à aimer fans efperance .
Dans la feconde Scéne , l'Infant le
preffe de lui découvrir quels font fes.
chagrins ; ille foupçonne d'aimer Caffandre.
Le Duc détruit ce foupçon , fans
pourtant lui avouër fon veritable amour.
Dans la troifiéme , Caffandre preffe l'Infante
de la délivrer de la perfécution de
fon Frere, par l'Hymen dont il veut bien
l'honorer. Pour la quatrième , elle eſt
fi indigne du beau tragique , qu'il feroit
à fouhaiter qu'elle ne fut jamais fortie de
la plume d'un Auteur auffi refpectable
que Rotrou. En effet , quoi de plus bas
que ces Vers qui échapent à Ladiflas
dans une colere qui reffemble à un fang
froid. C'eft à Caffandre qu'il parle :
Je ne voi point en vous d'appas fi furprenans ,
Qu'ils vous doivent donner des titres éminens ;
Rien ne releve tant l'éclat de ce vifage ,
Où vous n'en mettez pas tous les traits en uſage ;
Vos yeux , ces beaux charmeurs , avec tous leurs
ap pas ,
Ne font point accufés de tant d'affaffinats , &c.
Pour moi qui fuis facile , & qui bien- tôt me
bleffe ,
Votre beauté m'a plû , j'avouerai ma foibleffe ;
Et m'a couté des foins , des devoirs & des pas ;
J. Vola Mais
DECEMBRE . 1730. 2707
Mais du deffein,je croi que vous n'en doutez pas,
&c.
Dérobant ma conquête elle m'étoit certaine ;
Mais je n'ai pas trouvé qu'elle en valût la peine.
Peut- on dire en face de fi grandes impertinences
? On a beau les excufer par le
caractere de l'Amant qui parle ; de pareils
caracteres ne doivent jamais entrer
dans la Tragedie.
Ladiflas fe croit fi bien guéri de fon
amour , qu'il promet au Duc , non - feulement
de ne plus s'oppofer à fon Hymen
avec Caffandre , mais même de le preffer .
Venceslas vient , il conjure le Duc de le
mettre en état de dégager la parole . Le
Duc le réfout enfin à s'expliquer , puifque
le Prince ne s'oppofe plus à fes défirs;
mais le Prince impetueux lui coupe encore
la parole , ce qui fait une efpece de Scéne"
doublée ; le Roy s'emporte pour la premiere
fois , jufqu'à l'appeller infolent. Ladiflas
daigne auffi s'excufer pour la pre
miere fois fur la violence d'une paffion
qu'il a vainement combattue. Il fort enfint
tout furieux , après avoir dit à fon Pere ::
Je fuis ma paffion , fuivez votre colere ;
Pour un Fils fans refpect , perdez l'amour d'un
Pere ;
Tranchez le cours du temps à mes jours deſtiné;
I. Vol
Ec
2708 MERCURE DE FRANCE
Ét reprenez le ſang que vous m'avez donné ; ·
Ou fi votre juſtice épargne encor ma tête ,-
De ce préfomptueux rejettez la requête ,
Et de fon infolence humiliez l'excès , '
Où fa mort à l'inftant en ſuivra le ſuccès.
Le Roy ordonne qu'on l'arrête ; c'eſt - là
le premier Acte d'autorité qu'il ait encore
fait contre un fi indigne Fils . Paffons
à l'Acte fuivant , nous y verrons une in
finité de beautez , contre un très - petit
nombre de deffauts.
ACTE IV..
L'action de cet Acte fe paffe pendant
le crepufcule du matin ; un fonge terrible
que l'Infante a fait , l'a obligée à
fortir de fon appartement ; ainfi ce fonge
qui d'abord paroît inutile, eft ingénieu
fement imaginé par l'Auteur , & donne
lieu à une tres - belle fituation , comme on
va le voir dans la feconde Scéne ; s'il y a
ya
quelque chofe à reprendre dans ce fonge,,
c'eft que l'Infante a vû ce qui n'eft pas
arrivé , & n'arrivera pas.
Hélas ! j'ai vu la main qui lui perçoit le flanc
J'ai vu porter le coup , j'ai vâ couler ſon fang ;
Du coup d'un autré main , j'ai vû voler fa tête
Pour recevoir fon corps j'ai vu la tombe prête .
I. Vol En
DECEMBRE: 1730. 2709
En effet ce n'eft pas à Ladiflas qu'on
a percé le flanc ; & pour ce qui regarde
eette tête qui vole du coup d'une autre
main ; le fonge n'eft , pour ainfi dire
qu'une Sentence comminatoire ; mais
voyons les beautez que cette légere faute
va produire.
"
Ladiflas paroit au fond du Théatre
bleffé au bras , foûtenu par Octave , font
confident. Voilà le fonge à demi expli
qué ; mais c'eft le coeur de l'Infante &
non du Prince , qui eft veritablement
percé. Ladiflas lui apprend qu'un avis
qu'Octave lui a donné de l'Hymen , du
Düc & de Caffandre , l'ayant mis au défefpoir
, l'a fait tranfporter au Palais de
cette Princeffe ; & qu'ayant apperçu le
Duc qui entroit dans fon appartement ,
il l'a bleffé à mort de trois coups de Poigard
; l'Infante ne pouvant plus contenir
fa douleur , à cette funefte nouvelle fe retire
pour dérober fa foibleffe aux yeux
de fon Frere : Elle fait connoître ce qui
fe paffe dans fon coeur par cet à parte :-
Mon coeur es -tu fi tendre ,
Qué de donner des pleurs à l'Epoux de Caffan
dre ,
Et vouloir mal au bras qui t'en a dégagé ?
Get Hymen t'offençoit , & fa mort t'a vengé.
Le jour qui commence à naître , oblige
I. Vol. La
C
2710 MERCURE DE FRANCÈ
Ladiflas à fe retirer ; mais Venceflas furvient
& l'apperçoit.Surpris de le voir levé
fi matin , il lui en demande la caufe , par
ces Vers :
Qui vous réveille donc avant que la lumiere ,
Ait du Soleil naiffant commencé la carriere.
"
Le Prince lui répond :
N'avez-vous pas auffi précédé fon réveil
Cela donne lieu à une tirade des plus
belles de la Piece. La voici , c'eft Vencel
las qui parle :
Oui , mais j'ai mes raiſons qui bornent mor
fommeil.
Je me voi , Ladiflas , au déclin de ma vie ,
Et fçachant que la mort l'aura bien - tôt ravie ,
Je dérobe au fommeil , image de la inort ;
Ce que je puis du temps qu'elle laiffe à mon
fort.
Près du terme fatal preſcrit par la nature
Et qui me fait du pied toucher ma ſépulture ,
De ces derniers inftants dont il preffe le cours ;
Ce que j'ôte à mes nuits , je l'ajoute à mes jours ,
Sur mon couchant enfin ma débile paupiere ,
Me ménage avec foin ce refte de lumiere ;
Mais quel foin peut du lit vous chaffer ſi matin
Vous à qui l'âge encore garde un fi long deſtin .
Ces beaux fentimens font fuivis d'un
I. Vol. coup
DECEMBRE. 1730. 2711
coup de théatre qui part de main de
Maître. Ladiflas preffé par fes remords
déclare à fon Pere qu'il vient de tuer le
Duc ; mais à peine a - t-il fait cet aveu ,
que le Duc paroît lui - même ; quelle
agréable furpriſe pour Venceflas la
que
nouvelle de la mort vient d'accabler ! &
quelle furprife pour Ladiflas qui croit
Favoir percé de trois coups de Poignard
!
Caffandre annoncée par le Duc , va bientôt
éclaicir cet affreux myftere ; elle vient
demander vengeance
de la mort de l'Infant.
yeux
de
Ce qui peut donner lieu à la critique
c'eſt un hors- d'oeuvre de cinquante vers ,
avant que de venir au fait. Je fçais , que
l'Auteur avoit befoin d'apprendre au Roy
que le Duc avoit prêté fon nom à l'Infant
, pour cacher fon amour aux
fon Frere ; mais cette expofition devoit
être placée ailleurs , ou mife icy en moins
de vers. Le refte de la Scene eft tres-pathetique;
elle jouë veritablement un peu trop
fur les mots. Vous en allez juger par ces
fragmens,
C'est votre propre fang , Seigneur , qu'on a
verfé ;
Votre vivant portrait qui fe trouve effacé ...
Vengez -moi , vengez-vous, & vengez un Epoux;
Que, veuve avant l'Hymen , je pleure à vos ge-
Mais поих.
2712 MERCURE DE FRANCE
Mais , apprenant , grand Roy , cet accident fi
niftre ,'
Hélas ! en pourriez - vous foupçonner le Miniftre?
Oui , votre fang fuffit , pour vous en faire foy ;
Il s'émeut , il vous parle, & pour & contre foy ,
Et par un fentiment enſemble horrible & tendre ,
Vous dit que Ladiſlas eſt méutrier d'Alexandre ...
Quel des deux fur vos fens fera le plus d'effort
De votre Fils meurtrier ou de votre Fils mort?
La douleur s'explique- t-elle en termes
fi recherchez ? Et n'eft- ce pas à l'efprit à fe
taire,quand c'eft au coeur feulement à par
ler?Je ne fçais même ſi ce vers tant vanté:
Votre Fils l'a tiré du fang de votre Fils :
eft digne d'être mis au rang des vers
frappés ; on doit convenir au moins què
l'expreffion n'en eft pas des plus juftes ;
en effet , Madame , un Poignard ne peutil
pas être tiré du fein , par une main innocente
, & même fecourable ?
Finiffons ce bel Acte. Venceslas promet
à la Ducheffe la punition du coupable . Il
ordonne à fon Fils de lui donner fon épée.
Ladiflas obéit , des Gardes le conduilent
au lieu de fureté ; le Roy dit au Duc :
De ma part donnez avis au Prince ,´
Què fa tête autrefois fi chere à la Province ,`
I. Vol. Doir
DECEMBRE . 1730. 2713
Doit fervir aujourd'hui d'un exemple fameux
Qui faffe détefter fon crime à nos neveux.
Venceflas fait connoître ce qui fe paſſe
dans fon coeur par cette exclamation .
Au gré
O ciel , ta Providence apparemment profpere ,
de mes
ſoupirs de deux Fils m'a fait Pere ,
Et l'un d'eux qui par l'autre aujourd'hui m'eft
ôté ,“
M'oblige à perdre encore celui qui m'eſt reſté .
7
Ce quatriéme Acte paffe pour être le
plus beau de la Piéce ; cependant celui
que nous allons voir , ne lui eft guére inférieur.
ACTE V.
que
Rien n'eft fi beau , que la réfolution
l'Infante forme dès le commencement ,
d'exiger du Duc qu'il borne à la grace de
Ladiflas la promeffe que le Roy lui a faite.
Le procédé du Duc n'eft pas moins heroïque
, il renonce à la poffeffion de l'objet
aimé , en faveur du plus mortel de fes
ennemis. La fituation de Venceflas eft des
plus touchantes , & fon ame des plus fer
mes. Il le fait connoître par ces Vers.
Tréve , tréve nature , aux fanglantes batailles
Qui , fi cruellement déchirent mes entrailles ,
Et me perçant le coeur le veulent partager ,
Entre mon Fils à perdre , & mon Fils à venger!
I. Vol. 发票
2714 MERCURE DE FRANCE
A ma juſtice en vain ta tendreffe eft contraire ,
Et dans le coeur du Roi cherche celui de
Je me fuis dépouillé de cette qualité ,
Et n'entends plus d'avis que ceux de l'équité, & c,
pere ;
La Scene qui fuit ce Monologue a des
beautés du premier ordre ; elle eſt entre
le pere & le fils. Je ne puis mieux en faire
fentir la force que par le Dialogue.
Ladiflas.
Venez-vous conſerver ou venger votre race ?
M'annoncez-vous , mon pere , ou ma mort , of
ma grace ?
Venceslas pleurant.
Embraffez-moi , mon fils .
Ladiflas
Seigneur , quelle bonté ?
Quel effet de tendreffe , & quelle nouveauté ?
Voulez - vous ou marquer , ou remettre mes peines
?
Et vos bras me font- ils des fayeurs , ou des chaî
nes ?
Venceslas pleurant toujours.
Avecque le dernier de mes embraffemens
Recevez de mon coeur les derniers fentimens,
Sçavez-vous de quel fang vous avez pris naiſfance
?
I. Vol. Ladiflas
DECEMBRE. 1730. 2715
Ladiflas.
Je l'ai mal témoigné ; mais j'en ai connoiffance.
Venceslas.
Sentez-vous de ce fang les nobles mouvemens ?
Ladiflas.
Si je ne les produis , j'en ai les fentimens.
Venceflas.
Enfin d'un grand effort vous fentez - vous capable
?
Ladifas.
Oui , puifque je réſiſte à l'ennui qui m'accable ,
Et qu'un effort mortel ne peut aller plus loin.
Venceslas.
Armez-vous de vertu vous en avez beſoin.
;
Ladifas.
S'il eft tems de partir , mon ame eft toute prête,
Venceslas.
L'échafaut l'eſt auffi ; portez-y votre tête &c.
fon
Tout le refte de cette Scene répond
aux fentimens que ces deux Princes viennent
de faire paroître. Ladiflas fe foumet
à fon fort ; il témoigne pourtant que
pere porte un peu trop loin la vertu d'un
Monarque : voici comme il s'exprime par
un à parte.
2716 MERCURE DE FRANCE
O vertu trop fevere !
VinceДlas vit encor , & je n'ai plus de pere.
Vinceflas eft fi ferme dans la réfolutiqn
qu'il a prife de n'écouter que la voix de
la juftice , qu'il refufe la grace du Printe
aux larmes de l'Infante & à la genérofité
de Caffandre ; le Duc même n'eft pas fûr
de l'obtenir ; il ne la lui accorde , ni ne
la lui refufe , & il ne fe rend qu'à une
efpece de fédition du peuple.
S'il y a quelque chofe à cenfurer dans
ce cinquiéme Acte , c'eft d'avoir fait prendre
le change aux fpectateurs. La premiere
grace promife au Duc dès le commencement
de la Piéce , fembloit être le
grand coup refervé pour le dénouement :
je ne fçais , Madame , fi vous ne vous by
étiez pas attendue comme moi ; car, enfin
, à quoi bon cette récompenfe fi folemnellement
jurée au Duc pour avoir fauvé
l'Etat , fi elle ne devoit rien produire ?
je conviens qu'elle influe dans la grace
du-Prince ; mais j'aurois voulu qu'elle én
fut la caufe unique & néceffaire ; cependant
cela ne paroît nullement dans les
motifs de la grace. C'eft Venceflas qui
parle
Qui , ma fille , oui , Caffandre , oui , parole
oùi , nature
I. Vol. Qüii
DECEMBRE . 1730. 2717
K
Oui , peuple , il faut vouloir ce que vous fouhaitez
,
Et par vos fentimens regler mes volontés.
Je fçai que tous ces motifs enfemble
rendent la grace plus raifonnable ; mais
elle feroit plus theatrale, fi après avoir refifté
à toute autre follicitation , Venceflas
ne fe rendoit qu'à la foi promife ; le Duc
même s'en eft flatté , quand il a ofé dire
à fon Maître :
J'ai votre parole , & ce dépot facré
Contre votre refus m'eft un gage affuré.
Il ne me refte plus qu'à examiner l'abdication
; elle n'eft pas tout-à- fait hors
de portée des traits de la cenfure . Quel
eft le motif de cette abdication ? le voici :
La juftice eft aux Rois la Reine des vertus.
Mais cette juftice ordonne- t'elle qu'on
mette le fer entre les mains d'un furieux?
Qui peut répondre à Venceslas que le repentir
de fon fils foit fincere ? Ne vientpas
de dire lui-même à Caffandre ? il
Ce Lion eft dompté ; mais peut-être , Madame
,
Celui qui fi foumis vous déguiſe ſa flamme ,
Plus fier , plus violent qu'il n'a jamais été ,
Demain attenteroit fur votre honnêteté ;
I. Vel H Peut2718
MERCURE DE FRANCE
Peut- être qu'à mon fang fa main accoutumée
Contre mon propre fein demain feroit armée.
Ne vaudroit - il pas
mieux que Venceflas
employât le peu de tems qui lui reste à
vivre à rendre fon fils plus digne de regner
? Et devroit- il expofer fon peuple
aux malheurs attachés à la tyrannie ? un
changement fi promt eft toujours fufpect,
& furtout dans un Prince auffi plongé &
auffi affermi dans le crime que Ladiflas.
Pour moi , Madame , fi la vertu de Venceflas
n'avoit brillé dans toute la Piéce ,
je ferois tenté de croire qu'il punit le
peuple d'avoir défendu un Prince fi indigne
de le gouverner. En effet n'eft-ce
pas ici le langage du dépit :
Et le Peuple m'enſeigne
Voulant que vous viviez , qu'il eft las que je regne
.
Je n'examine point la force de cette
abdication ; il a plû à Rotrou de faire la
Couronne dePologne moitié hereditaire ,
moitié élective : Venceflas le fait connoître
par ces Vers :
Une Couronne , Prince & e.
En qui la voix des Grands & le commun fuffrage
M'ont d'un nombre d'Ayeuls confervé l'herita¬
ge &c.
Regnez ; après l'Etat j'ai droit de vous élire ,
I. Vol
Et
DECEMBRE 1730. 2719
Et donner , en mon fils , un pere à mon Empire
Quel Pere lui donne- t'il ? Eft - ce là cette
juftice dont il fait tant de parade ?
Vous voyez , Madame , par tout ce que
je viens de remarquer dans la Tragédie
de Venceflas , que vos dégouts pour cette
Piéce ont été affez fondés. Pouvoit-elle
plus mal finir que par la récompenfe du
crime , & par l'oppreffion de la vertu ?
il femble l'Auteur en ait voulu annoncer
la catastrophe dès le commencement
, quand il a fait dire à VenceЛlas :
que
A quel étrange office , Amour , me réduis - tu ,
De faire accueil au vice , & chaffer la vertų.
Ce dernier Vers eft une espece de prophetie
justifiée par un dénouement auquel
on ne fe feroit jamais attendu.
Cela n'empêche pas que cette Tragédie
ne foit remplie de grandes beautés , &
qu'elle n'ait au moins trois Actes dignes
du grand Corneille. Je ne doute point
Madame , que vous ne rendiez cette juftice
à un Ouvrage qui s'eft confervé ſi
long- tems fur notre Théatre , & qui peut
s'affurer de l'immortalité fur la foi des
derniers applaudiffemens qu'il vient de
recevoir. Permettez - moi de finir cette
Lettre , en vous renouvellant les témoignages
de la plus parfaite eftime.
Fermer
Résumé : LETTRE de Mr de ..., à Mde de ... sur la Tragedie de Venceslas.
La lettre examine la tragédie 'Venceslas' de Rotrou, reconnue par Corneille comme une œuvre majeure. L'auteur admire les grandes beautés de la pièce, mais note que certaines qualités autrefois admirées ne sont plus aussi impressionnantes aujourd'hui. Rotrou est considéré comme le créateur du poème dramatique en France, tandis que Corneille en est le restaurateur. L'auteur analyse des extraits de la pièce, notamment une scène où Venceslas, suivi de ses fils Ladislas et Alexandre, ouvre l'acte. Il critique certains vers pour leur archaïsme ou leur vulgarité, tout en admirant les pensées profondes exprimées. Il mentionne des défauts dans l'expression et des beautés dans les idées, mais note que certains passages dévaluent le caractère pompeux du drame. La lettre explore également les relations complexes entre les personnages, notamment les sentiments ambigus de Ladislas, qui est à la fois craint et aimé malgré ses vices. L'auteur admire certaines tirades de Venceslas, qui contiennent des beautés de détail, mais critique les défauts de fond de la pièce. Dans l'Acte II, Théodore, Infante de Moscovie, commence avec Caffandre, Duchesse de Cunisberg. Caffandre refuse la demande en mariage de Ladislas, le qualifiant d'ennemi de sa gloire et de suborneur. Ladislas tente d'apaiser sa colère, mais Caffandre révèle les turpitudes des amours de Ladislas. Ladislas propose ensuite à Caffandre une couronne, mais elle réagit avec indignation, refusant d'être l'objet d'une flamme impudique. Ladislas, voyant l'inflexibilité de Caffandre, s'emporte et menace de se venger. L'Infante, qui aime secrètement le Duc, est peinée d'apprendre que le Duc aime Caffandre. L'Acte III est jugé défectueux, notamment en raison de scènes indignes et de dialogues imprudents de Ladislas. Ladislas promet au Duc de ne plus s'opposer à son hymen avec Caffandre, mais une altercation avec son père, le Roi, conduit à son arrestation. Dans l'Acte IV, un songe de l'Infante révèle une vision funeste. Ladislas apparaît blessé, ayant tenté de tuer le Duc par jalousie. Le Duc survit, et Caffandre demande vengeance pour la mort de l'Infant. La pièce se conclut par des révélations dramatiques et des déclarations émotionnelles intenses. Venceslas, le roi, ordonne l'exécution de son fils Ladislas, coupable d'un crime, malgré les supplications de l'Infante et du Duc. L'Infante exige que le Duc se contente de la grâce de Ladislas, et le Duc renonce à l'objet de son amour en faveur de son ennemi. Venceslas exprime sa douleur face à la perte de ses deux fils. Dans une scène poignante, Venceslas et Ladislas partagent un moment émouvant avant l'exécution. Ladislas reconnaît ses fautes mais trouve la vertu de se soumettre à son sort. Venceslas, malgré les supplications, refuse la grâce à Ladislas, même face aux larmes de l'Infante et à la générosité de Cassandre. Il abdique finalement sous la pression du peuple, bien que cette décision soit critiquée pour son manque de sagesse et de justice. La pièce se termine par une réflexion sur la récompense du crime et l'oppression de la vertu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
58
p. 296-299
« REGLES CHRÉTIENNES pour faire saintement toutes ses actions, dressées en [...] »
Début :
REGLES CHRÉTIENNES pour faire saintement toutes ses actions, dressées en [...]
Mots clefs :
Règles, Cantiques, Instruction, Prière, Observations, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « REGLES CHRÉTIENNES pour faire saintement toutes ses actions, dressées en [...] »
REGLES CHRETIENNES pour faire
saintement toutes ses actions , dressées
en faveur des Enfans qui se font instruire
dans les Ecoles Chrétiennes . Outrès
- utile à toutes sortes de pervrage
sonnes qui veulent vivre dans la vraye
pieté
FEVRIER. 1731 297
pieté en Jesus-Christ , divisé en deux
Parties. Derniere Edition. Qua in juventute
tuâ non congregasti , quomodo in senectute
tuâ invenies ? Eccl. 25. 27. Com- 25.27.
ment trouverez- vous dans votre vieillesse
les vertus que vous n'aurez point acquises
dans votre jeunesse ? A Paris , chez
Gabr. Charles Berton , proche S. Nicolas
du Chardonnet , 1731.
CANTIQUES SPIRITUELS , sut
plusieurs points importans de la Religion
et de la Morale Chrétienne , pour les
Catéchismes et les Missions. Sur les plus
beaux Airs anciens et nouveaux.Vol.in 8.
A Paris , chez le même , 1731 .
INSTRUCTION Chrétienne pour les
personnes qui aspirent au Mariage , ou
qui y sont déja engagées. Avec un Traité
de l'Education Chrétienne des enfans
tirée de S. Jean Chrysostôme. In 12.
Nouvelle Edition , revûë et augmentée.
Idem.
PRIERE qui se chante aux Eglises
de S. Paul et de l'Oratoire , et à plusieurs
Paroisses , depuis le Samedi de devant
le premier Dimanche de l'Avent , jusqu'à
la veille de Noël inclusivement , avec
les Antiennes appellées O de Noël. Chez
le même Libraire.
E Nou298
MERCURE DE FRANCE
NOUVELLE METHODE pour réfùter
l'établissement des Eglises Prétendues
Réformées et de leur Religion , et pour
deffendre la stabilité de l'Eglise et de la
"Religion Catholique , Apostolique , et
Romaine dans sa possession perpetuelle .
Par M. Chardon de Lugny , Prêtre , Député
du Roi et du Clergé de France pour
les Controverses . Quay des Augustins ,
chez les freres Osmont , 1730. in 12 .
MEMOIRE Sur l'Article 497. de la
Coûtume de Bretagne , au sujet de la'
Subornation des filles mineures. A Paris ,
ruë de la Huchette , chez la Veuve Knapen,
1730. Brochure in folio .
OBSERVATIONS CURIEUSES Sur
toutes les parties de la Physique , extraites
et recueillies des meilleurs Auteurs .
Rue S. Jacques , chez Cl. Fombert , 1730 .
in 12. de cinq cens quatre-vingt six pages.
Tome troisiéme.
GRAMMAIRE HEBRAIQUE sans
points. Par M. Masclef, Chanoine d'Amiens.
Seconde Edition , dans laquelle
l'Auteur a ajoûté trois autres Grammaires,
suivant le même Méthode , sçavoir , · la
Chaldaïque , la Syriaque et la Samaritaine .
Chez
FEVRIER. 1731. 299
Chez la veuve Paulus Dumesnil , rue Fromentel
, prés la Puits Certain , 1731. in
12. 2. vol . en Latin.
LES PRINCIPES DE LA NATURE
ou de la Generation des choses , par
M. Colonne . Chez André Cailleau , Pont
S. Michel , 1730. in 12.
INSTRUCTION D'UN PERE A SON FILS ,
sur la maniere de se conduire dans le
monde , dédiée à la Reine . Par M. Dupuy,
cy-devant Secretaire au Traité de la Paix
de Riswick. Chez J. Etienne , ruë S. Jacques
, 1730. in 12 .
HISTOIRE de Mademoiselle de
la Charce , de la Maison de la Tour du
Pin , en Dauphiné , ou Memoires de ce
qui s'est passé sous le Regne de Louis XIV.
Quay des Augustins , chez P. Gandouin,
1731. in 12.
saintement toutes ses actions , dressées
en faveur des Enfans qui se font instruire
dans les Ecoles Chrétiennes . Outrès
- utile à toutes sortes de pervrage
sonnes qui veulent vivre dans la vraye
pieté
FEVRIER. 1731 297
pieté en Jesus-Christ , divisé en deux
Parties. Derniere Edition. Qua in juventute
tuâ non congregasti , quomodo in senectute
tuâ invenies ? Eccl. 25. 27. Com- 25.27.
ment trouverez- vous dans votre vieillesse
les vertus que vous n'aurez point acquises
dans votre jeunesse ? A Paris , chez
Gabr. Charles Berton , proche S. Nicolas
du Chardonnet , 1731.
CANTIQUES SPIRITUELS , sut
plusieurs points importans de la Religion
et de la Morale Chrétienne , pour les
Catéchismes et les Missions. Sur les plus
beaux Airs anciens et nouveaux.Vol.in 8.
A Paris , chez le même , 1731 .
INSTRUCTION Chrétienne pour les
personnes qui aspirent au Mariage , ou
qui y sont déja engagées. Avec un Traité
de l'Education Chrétienne des enfans
tirée de S. Jean Chrysostôme. In 12.
Nouvelle Edition , revûë et augmentée.
Idem.
PRIERE qui se chante aux Eglises
de S. Paul et de l'Oratoire , et à plusieurs
Paroisses , depuis le Samedi de devant
le premier Dimanche de l'Avent , jusqu'à
la veille de Noël inclusivement , avec
les Antiennes appellées O de Noël. Chez
le même Libraire.
E Nou298
MERCURE DE FRANCE
NOUVELLE METHODE pour réfùter
l'établissement des Eglises Prétendues
Réformées et de leur Religion , et pour
deffendre la stabilité de l'Eglise et de la
"Religion Catholique , Apostolique , et
Romaine dans sa possession perpetuelle .
Par M. Chardon de Lugny , Prêtre , Député
du Roi et du Clergé de France pour
les Controverses . Quay des Augustins ,
chez les freres Osmont , 1730. in 12 .
MEMOIRE Sur l'Article 497. de la
Coûtume de Bretagne , au sujet de la'
Subornation des filles mineures. A Paris ,
ruë de la Huchette , chez la Veuve Knapen,
1730. Brochure in folio .
OBSERVATIONS CURIEUSES Sur
toutes les parties de la Physique , extraites
et recueillies des meilleurs Auteurs .
Rue S. Jacques , chez Cl. Fombert , 1730 .
in 12. de cinq cens quatre-vingt six pages.
Tome troisiéme.
GRAMMAIRE HEBRAIQUE sans
points. Par M. Masclef, Chanoine d'Amiens.
Seconde Edition , dans laquelle
l'Auteur a ajoûté trois autres Grammaires,
suivant le même Méthode , sçavoir , · la
Chaldaïque , la Syriaque et la Samaritaine .
Chez
FEVRIER. 1731. 299
Chez la veuve Paulus Dumesnil , rue Fromentel
, prés la Puits Certain , 1731. in
12. 2. vol . en Latin.
LES PRINCIPES DE LA NATURE
ou de la Generation des choses , par
M. Colonne . Chez André Cailleau , Pont
S. Michel , 1730. in 12.
INSTRUCTION D'UN PERE A SON FILS ,
sur la maniere de se conduire dans le
monde , dédiée à la Reine . Par M. Dupuy,
cy-devant Secretaire au Traité de la Paix
de Riswick. Chez J. Etienne , ruë S. Jacques
, 1730. in 12 .
HISTOIRE de Mademoiselle de
la Charce , de la Maison de la Tour du
Pin , en Dauphiné , ou Memoires de ce
qui s'est passé sous le Regne de Louis XIV.
Quay des Augustins , chez P. Gandouin,
1731. in 12.
Fermer
Résumé : « REGLES CHRÉTIENNES pour faire saintement toutes ses actions, dressées en [...] »
Le document énumère des publications et textes imprimés en 1730 et 1731. Parmi les ouvrages religieux figurent les 'Règles chrétiennes' pour enfants et adultes, les 'Cantiques spirituels' pour les catéchismes et missions, et une 'Instruction chrétienne' pour les couples mariés ou futurs mariés. Il mentionne aussi des prières chantées pendant l'Avent. En dehors des publications religieuses, le texte inclut des ouvrages variés tels qu'une 'Nouvelle méthode' pour réfuter les Églises réformées, un 'Mémoire' sur un article de la coutume de Bretagne, des 'Observations curieuses' sur la physique, une 'Grammaire hébraïque' avec des grammaires supplémentaires, les 'Principes de la nature' sur la génération des choses, une 'Instruction d'un père à son fils' sur la conduite dans le monde, et l''Histoire de Mademoiselle de la Charce' relatant des événements sous le règne de Louis XIV. Ces publications proviennent de divers libraires et éditeurs à Paris et dans d'autres régions.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
59
p. 752-753
Machine mouvante fort singuliere, &c. [titre d'après la table]
Début :
On mande de Londres, que la nouvelle Machine que M. [...]
Mots clefs :
Machine, Orphée, Londres, Musique, Instruments, Concert, Mer, Vaisseaux, Nature, Imitation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Machine mouvante fort singuliere, &c. [titre d'après la table]
On mande de Londres , que la nouvelle
Machine M. Pinchbek y a faite , est
aussi curieuse que surprenante , ingenieu
se et magnifique. On voit sur le devant
deux objets mouvans d'une grande beauté
, dont l'un represente Orphée joüant
de la Lire dans une Forêt , marquant de
la tête et du pied l'exacte mesure de chaque
chant. Il est entouré d'un grand nom
bre de Bêtes sauvages , qui par leurs differens
mouvemens, semblent être animez
et charmez de l'harmonie de sa Musique.
En même- tems on entend jouer sur
plusieurs Instrumens un grand nombre
de differentes Pieces d'une Musique trèsexquise,
composée par Mr Handet , Corelli
et autres Maîtres celebres ; et dans une si
grande perfection , que quelque Instrument
de main que ce soit , auroit peine
à les égaler. On entend aussi l'agréable
harmonie d'un Concert d'Oiseaux , si
parfaitement imitée , qu'on ne pourroit
La distinguer de la Nature même .
L'autre
AVRIL. 1731. 753 .
L'autre Piece fait voir la Mer et la Terre
avec une vûë sur la Mer , qui se termine
insensiblement à une très-grande distance;
on voit voguer des Vaisseaux virant au
vent, en diminuant peu-à-peu , à mesure
qu'ils s'éloignent , jusqu'à ce qu'enfin ils
disparoissent. On apperçoit aussi des Marsoins
qui se roulent et se jouent dans l'eau.
Sur la Terre on voit des gens à cheval,
des Chariots , des Chaises , &c. .qui s'avancent
, et dont les rouës tournent com
me on le voit dans les grands chemins .
Les Cavaliers et leurs Chevaux changent
de posture pour se tenir droits en descendans
une Colline escarpée , d'où ils
passent au travers une Valée , &c . On
voit encore dans une Riviere des Cignes
qui cherchent à attraper des Poissons ; on
les voit aussi arranger leurs plumes d'une
maniere aussi naturelle que s'ils étoient
en vie ; on voit enfin des Chiens qui poursuivent
des Canards dans l'eau , &c.
Machine M. Pinchbek y a faite , est
aussi curieuse que surprenante , ingenieu
se et magnifique. On voit sur le devant
deux objets mouvans d'une grande beauté
, dont l'un represente Orphée joüant
de la Lire dans une Forêt , marquant de
la tête et du pied l'exacte mesure de chaque
chant. Il est entouré d'un grand nom
bre de Bêtes sauvages , qui par leurs differens
mouvemens, semblent être animez
et charmez de l'harmonie de sa Musique.
En même- tems on entend jouer sur
plusieurs Instrumens un grand nombre
de differentes Pieces d'une Musique trèsexquise,
composée par Mr Handet , Corelli
et autres Maîtres celebres ; et dans une si
grande perfection , que quelque Instrument
de main que ce soit , auroit peine
à les égaler. On entend aussi l'agréable
harmonie d'un Concert d'Oiseaux , si
parfaitement imitée , qu'on ne pourroit
La distinguer de la Nature même .
L'autre
AVRIL. 1731. 753 .
L'autre Piece fait voir la Mer et la Terre
avec une vûë sur la Mer , qui se termine
insensiblement à une très-grande distance;
on voit voguer des Vaisseaux virant au
vent, en diminuant peu-à-peu , à mesure
qu'ils s'éloignent , jusqu'à ce qu'enfin ils
disparoissent. On apperçoit aussi des Marsoins
qui se roulent et se jouent dans l'eau.
Sur la Terre on voit des gens à cheval,
des Chariots , des Chaises , &c. .qui s'avancent
, et dont les rouës tournent com
me on le voit dans les grands chemins .
Les Cavaliers et leurs Chevaux changent
de posture pour se tenir droits en descendans
une Colline escarpée , d'où ils
passent au travers une Valée , &c . On
voit encore dans une Riviere des Cignes
qui cherchent à attraper des Poissons ; on
les voit aussi arranger leurs plumes d'une
maniere aussi naturelle que s'ils étoient
en vie ; on voit enfin des Chiens qui poursuivent
des Canards dans l'eau , &c.
Fermer
Résumé : Machine mouvante fort singuliere, &c. [titre d'après la table]
Le texte présente une machine inventée par M. Pinchbek à Londres, remarquable par sa curiosité et sa beauté. Cette machine propose deux scènes animées. La première scène représente Orphée jouant de la lyre dans une forêt, entouré d'animaux sauvages charmés par sa musique. On y entend diverses pièces musicales jouées par plusieurs instruments, ainsi qu'un concert d'oiseaux imité avec précision. La seconde scène montre la mer et la terre, avec des vaisseaux naviguant et disparaissant à l'horizon, des marsouins jouant dans l'eau, et des personnes à cheval ou en chariot sur la terre. Les détails incluent des cavaliers changeant de posture en descendant une colline, des cygnes cherchant des poissons dans une rivière, et des chiens poursuivant des canards. La machine reproduit ces scènes avec une grande exactitude et réalisme.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
60
p. 989-991
LE JOUR, CANTATE.
Début :
La Fable qui fournit ordinairement les sujets de Cantate, ne fait point [...]
Mots clefs :
Cantate, Éclore, Nature, Déesse, Sagesse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE JOUR, CANTATE.
Lies sujets de Cantate , ne fait point
celui de celle cy. Une simple peinture
des situations du Jour naturel dans les
trois aspects , ausquels on peut se réduire ,
étoit d'abord l'objet de l'Auteur. Ce partage
, qui est aussi celui des Cantates , lui
a donné l'idée d'en faire une qui s'est
trouvée achevée au moyen de trois Ariet
tes qu'il y a ajoûtées.
Morte
LE
JOUR ,
CANTATE.
L'AURORE.
Ortels , c'est trop languir dans les bras diz
sommeil ,
Le Jour va commencer d'éclore ,
Venez, sortez , qu'un prompt réveil ,
Dissipant les erreurs qui vous troublent encore ,
Presente à vos regards le pompeux appareil ,
De la naissance de l'Aurore.
Lir. Tendre Philomele , chantez ;
Eveillez toute la Nature.
Vous
90 MERCURE DE FRANCE
Vous , divine Aurore , arrêtez ;
C'est Flore qui vous en conjure.
Mais , hélas ! déja vous partez !
Tendre Amour , avec moi soyez d'intelligence ,
Déesse brillante , arrêtez !
Cephale dans ces lieux s'avance.
Tendre Philomene , chantez , &
LE MIDT.
Le Dieu dont la sagesse , ainsi que la puissance,
Anime et regle l'Univers ,
Phébus est de retour , et du milieu des airs,
Il verse en tous lieux l'abondance.
Que sur le Mont Sacré ses heureux nourrissons ,
Chantent les biens dont ils jouissent
Que les Peuples se réjouissent ,
1 leur a préparé les plus riches moissons.
Venez , Bacchus , avec Pomone ,
Embellir les Jeux des Mortels !
Celebrez le Fils de Latone ,
C'est le soutien de vos Autels.
Et toi , vole Amour dans nos Fêtes ,
Apollon même fait tes Loix ;
Son exemple dans nos Bois
Favo
AVRIL. 1731. 991
Favorise tes conquêtes.
Venez , Bacchus , avec Pomone , &ç
LE SOIR.
L'Astre qui nous éclaire a dans le sein de l'Onde
Eteint la moitié de ses feux.
Déja la nuit traînant ses voiles ténebreux ,
Partage l'Empire du Monde ;
Et bien-tôt des Oiseaux la troupe vagabonde ;
Va finir ses chants amoureux.
C'est dans ces doux instans , dans ces momen
paisibles ,
Que vous goutez le fruit de vos travaux pénibles,
Bergers heureux , rentrez , et que dans vos Ha
meaux .
La fin du jour s'annonce au son des Chalumeaux }
Air.
Hesperus brille , et dans la Plaine
Les dociles Agneaux ,
Descendus des Côteaux ,
Suivent le Pasteur qui les mene
Heureux s'il les a sauvez tous
De la dent cruelle des Loups !
Mais plus heureux encore
Si celle qu'il adore ,
Le récompense à son retour ,
De ses soins et de son amour !
celui de celle cy. Une simple peinture
des situations du Jour naturel dans les
trois aspects , ausquels on peut se réduire ,
étoit d'abord l'objet de l'Auteur. Ce partage
, qui est aussi celui des Cantates , lui
a donné l'idée d'en faire une qui s'est
trouvée achevée au moyen de trois Ariet
tes qu'il y a ajoûtées.
Morte
LE
JOUR ,
CANTATE.
L'AURORE.
Ortels , c'est trop languir dans les bras diz
sommeil ,
Le Jour va commencer d'éclore ,
Venez, sortez , qu'un prompt réveil ,
Dissipant les erreurs qui vous troublent encore ,
Presente à vos regards le pompeux appareil ,
De la naissance de l'Aurore.
Lir. Tendre Philomele , chantez ;
Eveillez toute la Nature.
Vous
90 MERCURE DE FRANCE
Vous , divine Aurore , arrêtez ;
C'est Flore qui vous en conjure.
Mais , hélas ! déja vous partez !
Tendre Amour , avec moi soyez d'intelligence ,
Déesse brillante , arrêtez !
Cephale dans ces lieux s'avance.
Tendre Philomene , chantez , &
LE MIDT.
Le Dieu dont la sagesse , ainsi que la puissance,
Anime et regle l'Univers ,
Phébus est de retour , et du milieu des airs,
Il verse en tous lieux l'abondance.
Que sur le Mont Sacré ses heureux nourrissons ,
Chantent les biens dont ils jouissent
Que les Peuples se réjouissent ,
1 leur a préparé les plus riches moissons.
Venez , Bacchus , avec Pomone ,
Embellir les Jeux des Mortels !
Celebrez le Fils de Latone ,
C'est le soutien de vos Autels.
Et toi , vole Amour dans nos Fêtes ,
Apollon même fait tes Loix ;
Son exemple dans nos Bois
Favo
AVRIL. 1731. 991
Favorise tes conquêtes.
Venez , Bacchus , avec Pomone , &ç
LE SOIR.
L'Astre qui nous éclaire a dans le sein de l'Onde
Eteint la moitié de ses feux.
Déja la nuit traînant ses voiles ténebreux ,
Partage l'Empire du Monde ;
Et bien-tôt des Oiseaux la troupe vagabonde ;
Va finir ses chants amoureux.
C'est dans ces doux instans , dans ces momen
paisibles ,
Que vous goutez le fruit de vos travaux pénibles,
Bergers heureux , rentrez , et que dans vos Ha
meaux .
La fin du jour s'annonce au son des Chalumeaux }
Air.
Hesperus brille , et dans la Plaine
Les dociles Agneaux ,
Descendus des Côteaux ,
Suivent le Pasteur qui les mene
Heureux s'il les a sauvez tous
De la dent cruelle des Loups !
Mais plus heureux encore
Si celle qu'il adore ,
Le récompense à son retour ,
De ses soins et de son amour !
Fermer
Résumé : LE JOUR, CANTATE.
Le texte décrit une cantate structurée en trois arietts, chacune représentant un moment de la journée. La première ariet, 'L'Aurore', invite à se réveiller pour accueillir l'Aurore. Philomèle est appelée à chanter pour éveiller la nature, tandis que Flore tente de retenir l'Aurore sans succès. Amour et Philomèle sont également sollicités pour chanter. La deuxième ariet, 'Le Midi', célèbre le retour du soleil, Phébus, qui apporte abondance et richesse. Les peuples sont invités à se réjouir des moissons et des biens dont ils jouissent. Bacchus et Pomone sont appelés à embellir les jeux des mortels, et Apollon est reconnu comme le soutien des autels. La troisième ariet, 'Le Soir', décrit le coucher du soleil et l'arrivée de la nuit. Les bergers sont invités à rentrer chez eux et à savourer le fruit de leurs travaux. Hesperus brille, et les agneaux suivent le pasteur. Le pasteur est heureux s'il a sauvé tous ses agneaux des loups, mais encore plus heureux s'il est récompensé par l'amour de celle qu'il adore.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
61
p. 2145-2150
ODE En l'honneur de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge, laquelle a remporté le dernier Prix du PALINOD, à Caën. Le Sujet allegorique est l'Etoile du matin, nommée Lucifer, Phosphore ou Venus. Cicer. L. 2. de la Nature des Dieux.
Début :
Parois, aimable Avant-couriere [...]
Mots clefs :
Carrière, Ténèbres, Nuit, Aurore, Rayons du soleil, Astre, Fantômes, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE En l'honneur de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge, laquelle a remporté le dernier Prix du PALINOD, à Caën. Le Sujet allegorique est l'Etoile du matin, nommée Lucifer, Phosphore ou Venus. Cicer. L. 2. de la Nature des Dieux.
CODE
l'honneur de
l'Immaculée
Conception de
ia sainte Vierge , laquelle a remporté le
dernier Prix du
PALINOD , à Caen .
Le sujet allegorique est l'Etoile du matin,
nommée Lucifer , Phosphore ou Venus.
Cicer. L. 2. de la Nature des Dieux,
Parois, aimable Avant- couriere
Du Dieu dont juttends la faveur ,
Guide mes pas dans la carriere ,
Où m'appelle aujourd'hui l'honneur
Bannis ces épaises tenebres
E Dont
2146 MERCURE DE FRANCE
Dont me couvrent les temps funebres ,
Et de la nuit et du sommeil ,
Je veux dès les traits de l'Aurore ,
Faire un Tableau qui brille encore
Aux plus beaux rayons du Soleil.
Pour montrer l'heureux assemblage ,
Des biens que cet Astre produit ,
Muse , peins- moi l'affreuse image ,
Des horreurs qu'enfante la Nuit . (a)
Quand une fois ses tristes voiles ,
Nous cachant le front des Etoiles ,
Privent nos yeux du plus grand bien ;
On ne voit plus que vains phantômes ,
Qu'abîmes creux , que noirs atômes
( Parlons plus juste , ) on ne voit rien.
>
Les Citez , les Bourgs , les Campagnes ,
Durant ce temps perdent leurs noms ;
L'orgueilleux sommer des Montagnes ,
S'abaissé au niveau des Vallons;
On voit languir dans la tristesse , (b )
Dans le silence et la paresse ,
L'homme , la Brute et les Oiseaux ,
Et parmi cette erreur profonde ,
(a ) Cette Nuit est la figure de la Loi Judaïque,
(b)L'état du peché.
Од
SEPTEMBRE. 1731 2147,
On croiroit que déja le Monde ,
Rentre dans son premier cahos.
Mais quoi ! Venus brillante et pure ,
Perce la sombre obscurité ;
Son aspect (a) rend à la Nature ,
L'espoir , la joye et la Clarté
Telle qu'un Captif miserable,
Quand il voit la main secourable ;
Qui vient l'affranchir de ses fers ;
La Troupe des Mortels plaintive ,
Se ranime à la splen deur vive ,
Qu'offre cet Astre à l'Univers.
, Sa lumiere active et perçante
Eclaircit les objets confus ,
La Terre obscure et languissante ,
Recouvre ses honneurs perdus.
Avec les brouillards homicides ,
Je vois fuir cent Spectres livides ,
Monstrueux (6) Enfans de la Nuit ;
Venus éclairant ces lieux sombres ,
Fait succeder aux pâles Ombres ,
Les traits du Soleil qui la suit.
(a) Commencement de la Loi de Grate.
(b) Tenebres du peché dissipées par la Naissance
de J. C,
E ij
Grand
2148 MERCURE DE FRANCE
Grand Dieu quel ravissant Spectacle ,
De tous côtez s'offre à mes yeux !
On diroit qu'un second Miracle , (a)
Reproduit la Terre et les Cieux.
Les Forteresses se découvrent ,
Les Champs , les Prez , les Forêts s'ouvrent
Et semblent sortir du Tombeau;
Les Beautez du Monde paroissent :
Les Fleurs et les Plantes renaissent ,
Tout brille d'un éclat nouveau.
C'est cet Astre dont la presence ;
Annonce aux Mortels le réveil
Frappé par les rayons qu'il lance ;
L'Artisan s'arrache au sommeil ,
Le Berger plein d'un nouveau zele ,
Suit ce flambeau qui le rappelle ,
Et conduit ses Troupeaux aux champs į
Son coeur dans la Plaine fleurie ,
A son Etoile (b) si chérie ,
Consacre et ses voeux et ses chants.
Qu'entends-je au fond de ces Bocages a
Le charmant Concert ( e) des Oiseaux ,
.
J.
(a) Effets de la Loi de Grace.
(b) Le culte de Marie.
(c) Pays Etrangers convertis
SEPTEMBRE. 1731. 2149
Qui joignent leurs tendres ramages ,
Au son joyeux des Chalumeaux ;
Sinistres amis des tenebres >
Hibous , (a) portez vos cris funebres ;
Loin de ce fortuné séjour.
Et vous , Tigres , Loups et Panthéres ,
Cherchez dans vos affreux Repaires ,
Un azile contre le jour.
J'abhorre ces dangereux Astres ,
Dont les trop cuisantes chaleurs
Causent de si fréquens desastres ,
9.
Aux Moissons , aux Plantes , aux Fleu
Loin d'ici l'âpre Canicule ,
Qui perd , qui consume , qui brule ,
Du Vigneron les doux souhaits.
Par de plus molles influences ,
Phosphore (b ) échauffe les semences;
Et répand par tout ses bienfaits.
ALLUSION.
L'Auguste Vierge toûjours pure ,
Dans un siecle d'iniquité ,
Vint ainsi rendre à la Nature ,
L'allegresse et la liberté.
(a) Puissances Infernales détruites.
(b) Douceur de la Grace.
E iij
Le
2150 MERCURE DE , FRANCE
Le crime avoit plongé le Monde ,
'Dans l'horreur d'une nuit profonde ,
Le Ciel n'offroit que des éclairs ;
Mais cet Astre aux Mortels propice
Produit un Soleil de justice >
Qui rend l'éclat à l'Univers.
REMERCIEMENT à M. de Luyur ,
Evêque de Bayeux , Juge du Puy.
Prélat , soutien des Arts , ainsi que de la Foy
Mon front brilla jadis sous la même Courome;
Mais ce docte Laurier, qu'aujourd'hui je reçois ,
Tire un éclat nouveau de la main qui la donne,
HEURTAUL D.
l'honneur de
l'Immaculée
Conception de
ia sainte Vierge , laquelle a remporté le
dernier Prix du
PALINOD , à Caen .
Le sujet allegorique est l'Etoile du matin,
nommée Lucifer , Phosphore ou Venus.
Cicer. L. 2. de la Nature des Dieux,
Parois, aimable Avant- couriere
Du Dieu dont juttends la faveur ,
Guide mes pas dans la carriere ,
Où m'appelle aujourd'hui l'honneur
Bannis ces épaises tenebres
E Dont
2146 MERCURE DE FRANCE
Dont me couvrent les temps funebres ,
Et de la nuit et du sommeil ,
Je veux dès les traits de l'Aurore ,
Faire un Tableau qui brille encore
Aux plus beaux rayons du Soleil.
Pour montrer l'heureux assemblage ,
Des biens que cet Astre produit ,
Muse , peins- moi l'affreuse image ,
Des horreurs qu'enfante la Nuit . (a)
Quand une fois ses tristes voiles ,
Nous cachant le front des Etoiles ,
Privent nos yeux du plus grand bien ;
On ne voit plus que vains phantômes ,
Qu'abîmes creux , que noirs atômes
( Parlons plus juste , ) on ne voit rien.
>
Les Citez , les Bourgs , les Campagnes ,
Durant ce temps perdent leurs noms ;
L'orgueilleux sommer des Montagnes ,
S'abaissé au niveau des Vallons;
On voit languir dans la tristesse , (b )
Dans le silence et la paresse ,
L'homme , la Brute et les Oiseaux ,
Et parmi cette erreur profonde ,
(a ) Cette Nuit est la figure de la Loi Judaïque,
(b)L'état du peché.
Од
SEPTEMBRE. 1731 2147,
On croiroit que déja le Monde ,
Rentre dans son premier cahos.
Mais quoi ! Venus brillante et pure ,
Perce la sombre obscurité ;
Son aspect (a) rend à la Nature ,
L'espoir , la joye et la Clarté
Telle qu'un Captif miserable,
Quand il voit la main secourable ;
Qui vient l'affranchir de ses fers ;
La Troupe des Mortels plaintive ,
Se ranime à la splen deur vive ,
Qu'offre cet Astre à l'Univers.
, Sa lumiere active et perçante
Eclaircit les objets confus ,
La Terre obscure et languissante ,
Recouvre ses honneurs perdus.
Avec les brouillards homicides ,
Je vois fuir cent Spectres livides ,
Monstrueux (6) Enfans de la Nuit ;
Venus éclairant ces lieux sombres ,
Fait succeder aux pâles Ombres ,
Les traits du Soleil qui la suit.
(a) Commencement de la Loi de Grate.
(b) Tenebres du peché dissipées par la Naissance
de J. C,
E ij
Grand
2148 MERCURE DE FRANCE
Grand Dieu quel ravissant Spectacle ,
De tous côtez s'offre à mes yeux !
On diroit qu'un second Miracle , (a)
Reproduit la Terre et les Cieux.
Les Forteresses se découvrent ,
Les Champs , les Prez , les Forêts s'ouvrent
Et semblent sortir du Tombeau;
Les Beautez du Monde paroissent :
Les Fleurs et les Plantes renaissent ,
Tout brille d'un éclat nouveau.
C'est cet Astre dont la presence ;
Annonce aux Mortels le réveil
Frappé par les rayons qu'il lance ;
L'Artisan s'arrache au sommeil ,
Le Berger plein d'un nouveau zele ,
Suit ce flambeau qui le rappelle ,
Et conduit ses Troupeaux aux champs į
Son coeur dans la Plaine fleurie ,
A son Etoile (b) si chérie ,
Consacre et ses voeux et ses chants.
Qu'entends-je au fond de ces Bocages a
Le charmant Concert ( e) des Oiseaux ,
.
J.
(a) Effets de la Loi de Grace.
(b) Le culte de Marie.
(c) Pays Etrangers convertis
SEPTEMBRE. 1731. 2149
Qui joignent leurs tendres ramages ,
Au son joyeux des Chalumeaux ;
Sinistres amis des tenebres >
Hibous , (a) portez vos cris funebres ;
Loin de ce fortuné séjour.
Et vous , Tigres , Loups et Panthéres ,
Cherchez dans vos affreux Repaires ,
Un azile contre le jour.
J'abhorre ces dangereux Astres ,
Dont les trop cuisantes chaleurs
Causent de si fréquens desastres ,
9.
Aux Moissons , aux Plantes , aux Fleu
Loin d'ici l'âpre Canicule ,
Qui perd , qui consume , qui brule ,
Du Vigneron les doux souhaits.
Par de plus molles influences ,
Phosphore (b ) échauffe les semences;
Et répand par tout ses bienfaits.
ALLUSION.
L'Auguste Vierge toûjours pure ,
Dans un siecle d'iniquité ,
Vint ainsi rendre à la Nature ,
L'allegresse et la liberté.
(a) Puissances Infernales détruites.
(b) Douceur de la Grace.
E iij
Le
2150 MERCURE DE , FRANCE
Le crime avoit plongé le Monde ,
'Dans l'horreur d'une nuit profonde ,
Le Ciel n'offroit que des éclairs ;
Mais cet Astre aux Mortels propice
Produit un Soleil de justice >
Qui rend l'éclat à l'Univers.
REMERCIEMENT à M. de Luyur ,
Evêque de Bayeux , Juge du Puy.
Prélat , soutien des Arts , ainsi que de la Foy
Mon front brilla jadis sous la même Courome;
Mais ce docte Laurier, qu'aujourd'hui je reçois ,
Tire un éclat nouveau de la main qui la donne,
HEURTAUL D.
Fermer
Résumé : ODE En l'honneur de l'Immaculée Conception de la sainte Vierge, laquelle a remporté le dernier Prix du PALINOD, à Caën. Le Sujet allegorique est l'Etoile du matin, nommée Lucifer, Phosphore ou Venus. Cicer. L. 2. de la Nature des Dieux.
Le poème célébrant l'Immaculée Conception de la sainte Vierge, lauréat du dernier Prix du Palinod à Caen, utilise l'Étoile du matin, nommée Lucifer, Phosphore ou Vénus, comme sujet allégorique. Il oppose la nuit, symbolisant la Loi judaïque et l'état du péché, à l'aube, représentant la Loi de Grâce et la naissance de Jésus-Christ. La nuit est décrite comme une période de ténèbres où les villes, les campagnes et les montagnes perdent leurs noms et leur splendeur, et où les êtres vivants sont plongés dans la tristesse et la paresse. L'arrivée de Vénus, symbole de la grâce divine, dissipe ces ténèbres. Elle redonne espoir, joie et clarté à la nature et aux hommes, qui se raniment à sa lumière. Le poème décrit ensuite la transformation du monde à l'aube, avec les forteresses, les champs et les forêts qui se découvrent et renaissent. Les artisans et les bergers se lèvent, et les oiseaux chantent joyeusement. Le poème se termine par une allusion à la Vierge Marie, qui a rendu à la nature l'allégresse et la liberté dans un siècle d'iniquité. Le crime avait plongé le monde dans une nuit profonde, mais l'Astre propice, symbolisant la justice divine, a produit un soleil de justice qui rend l'éclat à l'univers. Le texte se conclut par un remerciement à M. de Luyur, évêque de Bayeux et juge du Puy, pour son soutien aux arts et à la foi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
62
s. p.
L'AGE D'OR.
Début :
QU'êtes-vous devenu, tempes heureux, âge d'or ? [...]
Mots clefs :
Âge d'or, Nature, Plaisir, Campagne, Temps heureux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AGE D'OR.
LAGE D'O R..
U'êtes- vous devenu , temps het
reux , âge d'or ,
Où regnoient les plaisirs , amis de l'innocence ?
De ce siecle pervers, quand je vois la licence ,
Non , je n'espere plus de vous revoir encor
Temps heureux , âge d'or !
Monesprit prévenu , prend pour de beffes fables,
Ce que l'on dit de vos douceurs ;
A ij LA
S.H.P
414 MERCURE DE FRANCE.
La corruption de nos mœurs
A mes yeux obsturcis les rend presque incroïa bles.
Je les croirois plus veritables ,
Si nous étions meilleurs.
Heureux ceux que le Ciel fit naître ,
Dans le cours fortuné , d'un âge si charmant §
Leur vie étoit simple et champêtre ,
Mais ils vivoient tranquillement.
Ils étoient simples , sans bassesse ;
Champêtres , sans rusticité ,
Villageois , sans grossiereté ;
Riches , sans de grands biens , délicats sans mol-→
lesse.
Plus Philosophes que Bergers ,
Fils avoient des Moutons, le soin de les con duire ,
Leur faisoit éviter les funestes dangers
Que l'oisiveté peut produire.
Chez eux point de Palais , de rustiques maisons
Leur servoient d'habitations ;
Maisons , dont la seule nature ,
Avoit souvent conduit toute l'Architecture.
Lc
MARS. 17323- 485
Le Lait de Teurs Brebis , étoit leur nourriture
De la Laine qu'ils en tiroient
Its filloient des habits , sans argent , sans do
rure ;
La propreté faisoit la plus riche parure
Des vétemens qui les couvroïent
Modestes , sans être timides ,
Ils étoient , sans ramper , humbles dans leurs
discours ;
Des hommes fourbes et perfides ,"
Ils ignoroient encor les dangereux détours",
Hélas ! ne pouvions-nous les ignorer toujours
Les Concerts que formoient leur Musique
champêtre ,
Etoient un doux plaisir pour eux',
Dans l'Art de l'harmonie , ils avoient eu pour
Maître ,
Apollon , descendu des Cieux.
Pourquoi des sentimens si beaux , sirespectables
Des cœurs de leurs Neveux , se sont-ils effacez
Ah ! pourquoi nos Bergers ne sont-ils point sem blables , •
Aux Bergers des siecles passez ?
A inj J'auro
418 MERCURE DE FRANCE
J'aurois déja quitté là Ville ,
Pour aller vivre et mourir avec eux ;
La Campagne , séjour tranquille ,
Me serviroit de sûr azyle ,
Contre les faux attraits d'un Monde dangereux.
P. R
U'êtes- vous devenu , temps het
reux , âge d'or ,
Où regnoient les plaisirs , amis de l'innocence ?
De ce siecle pervers, quand je vois la licence ,
Non , je n'espere plus de vous revoir encor
Temps heureux , âge d'or !
Monesprit prévenu , prend pour de beffes fables,
Ce que l'on dit de vos douceurs ;
A ij LA
S.H.P
414 MERCURE DE FRANCE.
La corruption de nos mœurs
A mes yeux obsturcis les rend presque incroïa bles.
Je les croirois plus veritables ,
Si nous étions meilleurs.
Heureux ceux que le Ciel fit naître ,
Dans le cours fortuné , d'un âge si charmant §
Leur vie étoit simple et champêtre ,
Mais ils vivoient tranquillement.
Ils étoient simples , sans bassesse ;
Champêtres , sans rusticité ,
Villageois , sans grossiereté ;
Riches , sans de grands biens , délicats sans mol-→
lesse.
Plus Philosophes que Bergers ,
Fils avoient des Moutons, le soin de les con duire ,
Leur faisoit éviter les funestes dangers
Que l'oisiveté peut produire.
Chez eux point de Palais , de rustiques maisons
Leur servoient d'habitations ;
Maisons , dont la seule nature ,
Avoit souvent conduit toute l'Architecture.
Lc
MARS. 17323- 485
Le Lait de Teurs Brebis , étoit leur nourriture
De la Laine qu'ils en tiroient
Its filloient des habits , sans argent , sans do
rure ;
La propreté faisoit la plus riche parure
Des vétemens qui les couvroïent
Modestes , sans être timides ,
Ils étoient , sans ramper , humbles dans leurs
discours ;
Des hommes fourbes et perfides ,"
Ils ignoroient encor les dangereux détours",
Hélas ! ne pouvions-nous les ignorer toujours
Les Concerts que formoient leur Musique
champêtre ,
Etoient un doux plaisir pour eux',
Dans l'Art de l'harmonie , ils avoient eu pour
Maître ,
Apollon , descendu des Cieux.
Pourquoi des sentimens si beaux , sirespectables
Des cœurs de leurs Neveux , se sont-ils effacez
Ah ! pourquoi nos Bergers ne sont-ils point sem blables , •
Aux Bergers des siecles passez ?
A inj J'auro
418 MERCURE DE FRANCE
J'aurois déja quitté là Ville ,
Pour aller vivre et mourir avec eux ;
La Campagne , séjour tranquille ,
Me serviroit de sûr azyle ,
Contre les faux attraits d'un Monde dangereux.
P. R
Fermer
Résumé : L'AGE D'OR.
Le texte évoque l'âge d'or, une période idéalisée caractérisée par les plaisirs et l'innocence. Le narrateur exprime son désarroi face à la corruption des mœurs actuelles, qui rend improbable la douceur de cette époque. Il imagine une vie simple et champêtre, où les gens vivaient paisiblement, modestes et humbles, ignorant la perfidie. Leur existence était marquée par la simplicité, la propreté et la philosophie. Ils se contentaient de peu, utilisant les ressources naturelles pour leur subsistance et leur vêture. Leur musique, inspirée par Apollon, apportait un doux plaisir. Le narrateur regrette la perte de ces valeurs et aspire à vivre comme les bergers des siècles passés, loin des dangers de la ville.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
63
p. 656-661
POEME Sur les progrès de l'Art des Jardins. Sous LOÜIS LE GRAND.
Début :
Du siécle de LOUIS, les prodges divers, [...]
Mots clefs :
Prière, Paix, Roi de France, Art des jardins, Nature, Fleurs, Génie, Louis le Grand
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : POEME Sur les progrès de l'Art des Jardins. Sous LOÜIS LE GRAND.
POEM E
Sur les progrès de l'Art des Jardins..
Sous LoüiS LE GRAND.
DUsiécle de Louis , les prodiges divers,
Sont l'étude du nôtre , et l'objet de nos Vers.
Muscs ›
AVRIL. 1732. 657
Muses , qui de ce Roy , chérissez la mémoire ,
Pour prix de notre ardeur à conserver sa gloire.
Vous nous devez vos soins , j'implore votre appui ,
Inspirez-moy des Vers , tels qu'on les fit sous lui.
Si le gout de son siecle
est banni
de mes rimes
,
Muses
, n'exaucez
point
des vœux
illégitimes
. "
Le Laurier
, où j'aspire
, est un affront
pour
moy,
S'il n'est coupé d'un Tronc, planté sous ce grand
Roy.
Chassez de mes Ecrits , toute vaine peinture ,
Le fard est inutile , à qui peint la nature.
L'art doit l'orner de fleurs , mais non pas l'en
charger ,
C'est ainsi , sous Louis, qu'on sçut la ménager.
C'est sous ce regne heureux , si fécond en miracles ,
Que la Nature et l'Art s'unirent sans obstacles.
La raison en régla l'accord selon ses vœux ,
Et la perfection naquit de ces beaux nœuds.
Ainsi des sages Grecs , le sublime Génie ,
Acet amant discret , l'avoit jadis unie.
Sure du gout exquis de ce discret Amant ,
Gout formé sur le sien , et sobre en arnement.
La Déesse , toujours simple , naïve et pure ,
Laissoit aux mains de l'Art , le soin de sa pasure B vj L'Art
6,8 MERCURE DE FRANCE
L'Art content de ce soin , et l'œil sur ses appas ›
La faisoit briller seule , et ne se montroit pas.
Si la Nature en pleurs soupiroit sur la Scéne ,
Les malheurs d'Hyppolite , ou ceux de Polixéne.
L'Art d'une main cachée et prompte en ses besoins ,
Lui chaussoit le Cothurne , et bornoit là ses soins.
Mais que cet age d'or fut prompt à disparoître ?
Louis , en ta faveur , le Ciel la fit renaître.
Tout , jusques aux Jardins, sous ce Roy si vanté,
Atteignit le haut point de sa juste bonté.
Ce n'est plus ces Jardins , que , voisins du Tonė ,
nerre ,
Suspendit dans les airs , au mépris de la terre.
L'Epouse de Ninus , l'Amante de son fils ,
De la Nature , hélas ! connut elle le prix ?
L'Emphrate sur son Urne , en ses Grottes pro- fondes ,
Plaiguit ces bois , privez du secours de ses Ondes.
Sur ses bords sabloneux , prodigua ce secours ,
Et les rendit si beaux , qu'on désertà ces tours.
Au gout de la raison, noble , simple , et sensée,
Louis a des humains , ramené la pensée.
Deux Vertumnes fameux , à son regne donnez ,
Firent voir aux vivans les Jardins fortunez ,
Où les ombres d'Achille et d'Hector réunies >
Réposent dans la paix , sur l'Email' des Prairies.
L'un
AVRIL. 17320 659
L'un , des beautés de l'Ordre instruit par le bon
goût ,
Mit la Nature en regle et la fit voir en tout.
De naïfs ornemens , Dispensateur habile ,
Il donna même au faste un air simple et facile,
Apprit par un secret que lui seul sçut trouver ,
Aux Chênes sourcilleux l'art de faire rêver,
Se fit suivre à son gré de l'Element humide ,
Ingénieux , forma de ce Cristal liquide
Mille Jeux séducteurs , cent Théatres divers ;
Plus qu'aucun avant lui l'élança dans les Airs ;
Des Graces et des Jeux accompagné sans cesse ,
Fit au triste Cyprès respirer la temiresse ;
Dans un Dédale heureux de Myrthes verdoyans,
Emprisonna les Ris sous les fleurs s'égayans ;
Et d'un Peuple de Dieux , ou palis ou sauvages,
Avec art disposez , anima ses Boccags ;
Puis ouvrant des Vallons les lo ntains gracieux,
Sçut finir ses Jardins où commencent les Cieux ,
Et presentant au loin mile oby ts à la vûë,
Prêter aux Champs étroits une immense étenduë.
De Nymphes , cependant un jeune et tendre Essein ,
Le suivoit pas à pas la Guirlande à la main ;
D'où tirant avec choix mille fleurs éclatantes ,
Flore en semoit par tout les couleurs differentes.
De Pomone au sein riche , auteint frais et fleuri,
L'autre, sçayant Eleve, et Confident chéri ,, Du
50 MERCURE DE FRANCE
Dufruit , vrai gland jadis insipide et sauvage ,
Triptoleme nouveau , bannit l'austere usage ,
Corrigea de nos Champs les Sels contagieux ,
Et versant dans la séve un Nectar précieux,
Nous rendit ces beaux fruits que, Roy de la Na ture ,
L'homme, aux Vergers d'Edem ; cueilloit d'une
main pure.
La branche obeissante et souple à ses leçons,
Prit sous ses doctes mains cent diverses façons.
Du Lierre rampant le verd mélancolique ,
Scut couvrir les débris de quelque tombe antique,,
Où ses bras tortueux , par dinquiets efforts ,
Vont jusques dans leur cendre importuner les -
Morts.
Tandis que les amours de Flore et de Pomone,
Étalant à la fois le Printemps et l'Automne ,
Le Citronier docile à notre œil enchanté
Déroboit de nos murs l'informe nudité ;
Et dans ses bras , qu'il ouvre aux traits de l'œil du monde ,
En reçoit à l'abri l'influence féconde.
Vous n'avilirez point le prix des mes accens , ·
Vous, de nos bons Ayeux les repas innocens
Herbages fortunez , que ce Mortel si sage ,
Ala Cour, chez les Rois , ramena du Village.
Mases , tel est le fruit du gout qu'on a pous vous.
Tout objet fait ses soins, il les embellit tous.
Et
AVRIL. 17322 661
Et si l'appui du Trône est le prix de vos veilles ,
Où neportez- vous pas vos sublimes merveilles !
PRIERE POUR LEROT.
20
Tels que sur le penchant d'une aimable ColineSous un Ciel favorable un Olivier planté ,
Voit d'heureux rejettons sa féconde racine ,
L'environner de tout côté.
Tel , Seigneur, chaque jour par un exemple uni
*que ,
LOUIS, se voit renaitre et combler de ses dons ;
Mais pour rendre éternels les biens que nousgoutons ,
Sous son Empire pacifique ,
Conserve , Dieu de Paix , sous ta main magnifique ,
Et la Tige et les Rejettons.
Auteurs, en écrivant , imitez la Nature:
Sur les progrès de l'Art des Jardins..
Sous LoüiS LE GRAND.
DUsiécle de Louis , les prodiges divers,
Sont l'étude du nôtre , et l'objet de nos Vers.
Muscs ›
AVRIL. 1732. 657
Muses , qui de ce Roy , chérissez la mémoire ,
Pour prix de notre ardeur à conserver sa gloire.
Vous nous devez vos soins , j'implore votre appui ,
Inspirez-moy des Vers , tels qu'on les fit sous lui.
Si le gout de son siecle
est banni
de mes rimes
,
Muses
, n'exaucez
point
des vœux
illégitimes
. "
Le Laurier
, où j'aspire
, est un affront
pour
moy,
S'il n'est coupé d'un Tronc, planté sous ce grand
Roy.
Chassez de mes Ecrits , toute vaine peinture ,
Le fard est inutile , à qui peint la nature.
L'art doit l'orner de fleurs , mais non pas l'en
charger ,
C'est ainsi , sous Louis, qu'on sçut la ménager.
C'est sous ce regne heureux , si fécond en miracles ,
Que la Nature et l'Art s'unirent sans obstacles.
La raison en régla l'accord selon ses vœux ,
Et la perfection naquit de ces beaux nœuds.
Ainsi des sages Grecs , le sublime Génie ,
Acet amant discret , l'avoit jadis unie.
Sure du gout exquis de ce discret Amant ,
Gout formé sur le sien , et sobre en arnement.
La Déesse , toujours simple , naïve et pure ,
Laissoit aux mains de l'Art , le soin de sa pasure B vj L'Art
6,8 MERCURE DE FRANCE
L'Art content de ce soin , et l'œil sur ses appas ›
La faisoit briller seule , et ne se montroit pas.
Si la Nature en pleurs soupiroit sur la Scéne ,
Les malheurs d'Hyppolite , ou ceux de Polixéne.
L'Art d'une main cachée et prompte en ses besoins ,
Lui chaussoit le Cothurne , et bornoit là ses soins.
Mais que cet age d'or fut prompt à disparoître ?
Louis , en ta faveur , le Ciel la fit renaître.
Tout , jusques aux Jardins, sous ce Roy si vanté,
Atteignit le haut point de sa juste bonté.
Ce n'est plus ces Jardins , que , voisins du Tonė ,
nerre ,
Suspendit dans les airs , au mépris de la terre.
L'Epouse de Ninus , l'Amante de son fils ,
De la Nature , hélas ! connut elle le prix ?
L'Emphrate sur son Urne , en ses Grottes pro- fondes ,
Plaiguit ces bois , privez du secours de ses Ondes.
Sur ses bords sabloneux , prodigua ce secours ,
Et les rendit si beaux , qu'on désertà ces tours.
Au gout de la raison, noble , simple , et sensée,
Louis a des humains , ramené la pensée.
Deux Vertumnes fameux , à son regne donnez ,
Firent voir aux vivans les Jardins fortunez ,
Où les ombres d'Achille et d'Hector réunies >
Réposent dans la paix , sur l'Email' des Prairies.
L'un
AVRIL. 17320 659
L'un , des beautés de l'Ordre instruit par le bon
goût ,
Mit la Nature en regle et la fit voir en tout.
De naïfs ornemens , Dispensateur habile ,
Il donna même au faste un air simple et facile,
Apprit par un secret que lui seul sçut trouver ,
Aux Chênes sourcilleux l'art de faire rêver,
Se fit suivre à son gré de l'Element humide ,
Ingénieux , forma de ce Cristal liquide
Mille Jeux séducteurs , cent Théatres divers ;
Plus qu'aucun avant lui l'élança dans les Airs ;
Des Graces et des Jeux accompagné sans cesse ,
Fit au triste Cyprès respirer la temiresse ;
Dans un Dédale heureux de Myrthes verdoyans,
Emprisonna les Ris sous les fleurs s'égayans ;
Et d'un Peuple de Dieux , ou palis ou sauvages,
Avec art disposez , anima ses Boccags ;
Puis ouvrant des Vallons les lo ntains gracieux,
Sçut finir ses Jardins où commencent les Cieux ,
Et presentant au loin mile oby ts à la vûë,
Prêter aux Champs étroits une immense étenduë.
De Nymphes , cependant un jeune et tendre Essein ,
Le suivoit pas à pas la Guirlande à la main ;
D'où tirant avec choix mille fleurs éclatantes ,
Flore en semoit par tout les couleurs differentes.
De Pomone au sein riche , auteint frais et fleuri,
L'autre, sçayant Eleve, et Confident chéri ,, Du
50 MERCURE DE FRANCE
Dufruit , vrai gland jadis insipide et sauvage ,
Triptoleme nouveau , bannit l'austere usage ,
Corrigea de nos Champs les Sels contagieux ,
Et versant dans la séve un Nectar précieux,
Nous rendit ces beaux fruits que, Roy de la Na ture ,
L'homme, aux Vergers d'Edem ; cueilloit d'une
main pure.
La branche obeissante et souple à ses leçons,
Prit sous ses doctes mains cent diverses façons.
Du Lierre rampant le verd mélancolique ,
Scut couvrir les débris de quelque tombe antique,,
Où ses bras tortueux , par dinquiets efforts ,
Vont jusques dans leur cendre importuner les -
Morts.
Tandis que les amours de Flore et de Pomone,
Étalant à la fois le Printemps et l'Automne ,
Le Citronier docile à notre œil enchanté
Déroboit de nos murs l'informe nudité ;
Et dans ses bras , qu'il ouvre aux traits de l'œil du monde ,
En reçoit à l'abri l'influence féconde.
Vous n'avilirez point le prix des mes accens , ·
Vous, de nos bons Ayeux les repas innocens
Herbages fortunez , que ce Mortel si sage ,
Ala Cour, chez les Rois , ramena du Village.
Mases , tel est le fruit du gout qu'on a pous vous.
Tout objet fait ses soins, il les embellit tous.
Et
AVRIL. 17322 661
Et si l'appui du Trône est le prix de vos veilles ,
Où neportez- vous pas vos sublimes merveilles !
PRIERE POUR LEROT.
20
Tels que sur le penchant d'une aimable ColineSous un Ciel favorable un Olivier planté ,
Voit d'heureux rejettons sa féconde racine ,
L'environner de tout côté.
Tel , Seigneur, chaque jour par un exemple uni
*que ,
LOUIS, se voit renaitre et combler de ses dons ;
Mais pour rendre éternels les biens que nousgoutons ,
Sous son Empire pacifique ,
Conserve , Dieu de Paix , sous ta main magnifique ,
Et la Tige et les Rejettons.
Auteurs, en écrivant , imitez la Nature:
Fermer
Résumé : POEME Sur les progrès de l'Art des Jardins. Sous LOÜIS LE GRAND.
Le texte 'POEM E' célèbre les avancées de l'art des jardins sous le règne de Louis XIV. En avril 1732, l'auteur invoque les Muses pour inspirer ses vers et aspire à égaler la grandeur de cette époque. Il souligne que l'art des jardins a atteint une perfection où la nature et l'art se sont harmonisés sous la guidance de la raison, créant des jardins d'une beauté exceptionnelle, loin des excès des jardins suspendus des époques antérieures. Le poème met en lumière deux célèbres jardiniers du règne de Louis XIV, comparés à des Vertumnes, qui ont su ordonner la nature et lui donner un aspect simple et noble. Le premier a su dompter les éléments naturels, créer des jeux d'eau et des théâtres divers, et animer les jardins avec des statues de dieux. Le second a amélioré les fruits et les plantes, rendant les vergers à la fois productifs et esthétiques. L'auteur exalte également les repas simples et innocents des ancêtres, ramenés à la cour par ce roi sage. Il conclut en priant pour que les bienfaits du règne de Louis XIV soient éternels, comparant le roi à un olivier dont les rejets prolifèrent. Le texte se termine par une exhortation aux auteurs à imiter la nature dans leurs écrits.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
64
p. 1326-1331
LES DOUCEURS DE LA VIE CHAMPÊTRE. ODE.
Début :
Sejour qu'habitent les Ombres [...]
Mots clefs :
Vie champêtre, Nature, Fleurs, Horace, Hiver, Lyre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES DOUCEURS DE LA VIE CHAMPÊTRE. ODE.
LES DOUCEURS
DE LA VIE CHAMPÊTRE,
O D E.
SEjour qu'habitent les Ombres ,
Doux climats , paisibles lieux ,
Calmez de mes ennuis sombres ,
Le tumulte audacieux.
11. Vol Sus-
JUIN. 1732. 1327
Suspendez .... mais quelle flamme,
Se développe en mon ame?
Elle appaise mes desirs.
Ah! tranquille solitude ,
Déja mon inquiétude ,
S'appaise dans tes plaisirs.
Qu'ici la Nature- est belle !
Que ce coup d'œil est charmant!
Chaque objet s'y renouvelle ,
Au gré de l'éloignement.
Malgré leurs affreuses pentes ,
Ces Collines verdoyantes ,
N'ont que des aspects heureux :
Oh! que de Métamorphoses !
Je vois éclore les Roses ,
Des Buissons infructueux.
Là, sous de sacrez Bocages ,
Où je charme le Destin ,
Les Zephirs et les ombrages,
Semblent se donner la main.
Ornemens de la Nature ,
Gazons , Tapis de verdure ,
Bigarrez de mille fleurs :
C'est en vain que par ses veilles ,
11. Vol. L'Art
328 MERCURE DE FRANCE
L'Art imite vos merveilles .
S'il n'exprime vos odeurs.
O vous , aimables Prairies ,
Qu'arrosent tant de Ruisseaux ,
Creux Vallons , Plaines fleuries ,
Plantez de Chênes, ou d'Ormeaux ,
Que j'aime à voir vos Allées ,
Alongue file égalées ,3.
Deffendre l'entrée au jour !
Vous sauvez de fleurs sans nombre;
Qui veulent mourir à l'ombre ;
J'y mourrai de même un jour.
M
Arbrisseaux que la Nature
A semez confusément ,
Mais qui d'une eau toûjours pure ,
Vous baignez heureusement ;
Vous craignez peu la tempête ,
Qui s'éleve sur le faîte ,
Des orgueilleuses Forêts.
Vous aimerez le Zephire ,
Lui qui sur vous ne respire ,
Que pour augmenter le frais.
M
Sur le bord d'une Fontaine,
Ou Narcisse s'est miré ,
II. Vol. Jtetins
JUIN.
17320 1329
- J'éteins la brulante haleine ,
D'un poulmon trop alteré.
Là, sur une couche verte ,
De Violettes couverte ,
Je me livre au doux sommeil.
La vapeur qui me surmonte ,
Avec ordre m'y raconte ,
Les plaisirs de mon réveil.
Mais que vois-je sur ces Rives,
Où s'enflamment les regards
Des voix tendres et plaintives ,
Y naissent de toutes parts.
Transposé sur le Méandre ,
Oiseaux , je crois vous entendre ,
Sur ses bords toûjours rians ,
Ou sur les Rives d'Alphée ,
Où jadis le Docte Orphée ,
Forma vos Airs ravissans.
諾
Ici chaque objet in'amuse ,
Et m'instruit tout à la fois ;
Ma Lyre ailleurs trop confuse ,
S'explique mieux dans ces Bois.
Ainsi quand la Tourterelle ,
De sa Compagne fidelle ,
Pleure la mort en ce lieu ;
11. Vol. D Elle
1330 MERCURE DE FRANCE
Elle me dit , miserable ,
Tu dois être inconsolable ,
Si tu perds jamais ton Dieu.
粥
Déja le feuillage vole,
La Nature s'affoiblit ;
L'hyver glacé la desole,
Le Printemps la rétablit.
O Nature inanimée ,
Sous les fleurs , sous la ramée ,
Tu rajeunis tous les ans ;
Mais , pour l'humaine Nature ,
Quand elle perd sa verdure ,
Il n'est plus d'autre Printemps.
La nuit de ses sombres voiles,
Enveloppant l'Univers ,
Produit mille et mille Etoiles ,
Pour éclairer ces Deserts.
Là, dans un humble silence ,
Je contemple l'ordonnance
De ce Globle éblouissant
Sous ses feux où je respire
Deserts , vous m'y faites lire
La route du Firmament *
(a) La voyelactés.
>
:
II. Vob Ecucil
JUIN.
1732 1331 Ecueil de notre innocence ,
Monde du Monde adoré,
Je veux loin de ta puissance ,
Vivre et mourir ignoré.
Loin de tes affreux orages ,
Sur ces paisibles Rivages ,
S'écouleront mes beaux jours..
Heureux ! si dans ma foiblesse ,
Solitude , à ma promesse ,
Je consacre tes amours.
Orus , quando te aspiciam ! quandoque licebit ,
Nunc veterum libris , nunc somno et inertibus horis,
Ducere sollicita jucunda oblivia vita ! Horace.
Par M. DAY , en Marsan
DE LA VIE CHAMPÊTRE,
O D E.
SEjour qu'habitent les Ombres ,
Doux climats , paisibles lieux ,
Calmez de mes ennuis sombres ,
Le tumulte audacieux.
11. Vol Sus-
JUIN. 1732. 1327
Suspendez .... mais quelle flamme,
Se développe en mon ame?
Elle appaise mes desirs.
Ah! tranquille solitude ,
Déja mon inquiétude ,
S'appaise dans tes plaisirs.
Qu'ici la Nature- est belle !
Que ce coup d'œil est charmant!
Chaque objet s'y renouvelle ,
Au gré de l'éloignement.
Malgré leurs affreuses pentes ,
Ces Collines verdoyantes ,
N'ont que des aspects heureux :
Oh! que de Métamorphoses !
Je vois éclore les Roses ,
Des Buissons infructueux.
Là, sous de sacrez Bocages ,
Où je charme le Destin ,
Les Zephirs et les ombrages,
Semblent se donner la main.
Ornemens de la Nature ,
Gazons , Tapis de verdure ,
Bigarrez de mille fleurs :
C'est en vain que par ses veilles ,
11. Vol. L'Art
328 MERCURE DE FRANCE
L'Art imite vos merveilles .
S'il n'exprime vos odeurs.
O vous , aimables Prairies ,
Qu'arrosent tant de Ruisseaux ,
Creux Vallons , Plaines fleuries ,
Plantez de Chênes, ou d'Ormeaux ,
Que j'aime à voir vos Allées ,
Alongue file égalées ,3.
Deffendre l'entrée au jour !
Vous sauvez de fleurs sans nombre;
Qui veulent mourir à l'ombre ;
J'y mourrai de même un jour.
M
Arbrisseaux que la Nature
A semez confusément ,
Mais qui d'une eau toûjours pure ,
Vous baignez heureusement ;
Vous craignez peu la tempête ,
Qui s'éleve sur le faîte ,
Des orgueilleuses Forêts.
Vous aimerez le Zephire ,
Lui qui sur vous ne respire ,
Que pour augmenter le frais.
M
Sur le bord d'une Fontaine,
Ou Narcisse s'est miré ,
II. Vol. Jtetins
JUIN.
17320 1329
- J'éteins la brulante haleine ,
D'un poulmon trop alteré.
Là, sur une couche verte ,
De Violettes couverte ,
Je me livre au doux sommeil.
La vapeur qui me surmonte ,
Avec ordre m'y raconte ,
Les plaisirs de mon réveil.
Mais que vois-je sur ces Rives,
Où s'enflamment les regards
Des voix tendres et plaintives ,
Y naissent de toutes parts.
Transposé sur le Méandre ,
Oiseaux , je crois vous entendre ,
Sur ses bords toûjours rians ,
Ou sur les Rives d'Alphée ,
Où jadis le Docte Orphée ,
Forma vos Airs ravissans.
諾
Ici chaque objet in'amuse ,
Et m'instruit tout à la fois ;
Ma Lyre ailleurs trop confuse ,
S'explique mieux dans ces Bois.
Ainsi quand la Tourterelle ,
De sa Compagne fidelle ,
Pleure la mort en ce lieu ;
11. Vol. D Elle
1330 MERCURE DE FRANCE
Elle me dit , miserable ,
Tu dois être inconsolable ,
Si tu perds jamais ton Dieu.
粥
Déja le feuillage vole,
La Nature s'affoiblit ;
L'hyver glacé la desole,
Le Printemps la rétablit.
O Nature inanimée ,
Sous les fleurs , sous la ramée ,
Tu rajeunis tous les ans ;
Mais , pour l'humaine Nature ,
Quand elle perd sa verdure ,
Il n'est plus d'autre Printemps.
La nuit de ses sombres voiles,
Enveloppant l'Univers ,
Produit mille et mille Etoiles ,
Pour éclairer ces Deserts.
Là, dans un humble silence ,
Je contemple l'ordonnance
De ce Globle éblouissant
Sous ses feux où je respire
Deserts , vous m'y faites lire
La route du Firmament *
(a) La voyelactés.
>
:
II. Vob Ecucil
JUIN.
1732 1331 Ecueil de notre innocence ,
Monde du Monde adoré,
Je veux loin de ta puissance ,
Vivre et mourir ignoré.
Loin de tes affreux orages ,
Sur ces paisibles Rivages ,
S'écouleront mes beaux jours..
Heureux ! si dans ma foiblesse ,
Solitude , à ma promesse ,
Je consacre tes amours.
Orus , quando te aspiciam ! quandoque licebit ,
Nunc veterum libris , nunc somno et inertibus horis,
Ducere sollicita jucunda oblivia vita ! Horace.
Par M. DAY , en Marsan
Fermer
Résumé : LES DOUCEURS DE LA VIE CHAMPÊTRE. ODE.
Le texte 'Les Douceurs de la vie champêtre' exalte la beauté et la tranquillité de la nature. L'auteur admire les paysages champêtres, les collines verdoyantes, les prairies fleuries et les ruisseaux. Il apprécie les transformations saisonnières, notamment l'éclosion des roses et la renaissance du printemps après l'hiver. La nature est perçue comme un refuge contre les tumultes de la vie urbaine. L'auteur y trouve des prairies arrosées, des vallons, des allées bordées d'arbres et des arbrisseaux résistants aux tempêtes. Les fontaines offrent des lieux de repos et de sommeil. La nuit étoilée inspire contemplation et réflexion. L'auteur aspire à vivre et mourir dans cette solitude paisible, loin des tumultes du monde. Il conclut en citant Horace, exprimant son désir de trouver des moments de repos et d'oubli dans les livres et le sommeil.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
65
p. *1613-1613
PRINTEMS.
Début :
Le Printemps, par son retour, [...]
Mots clefs :
Printemps, Retour, Nature, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PRINTEMS.
PRINTEM SLE Printemps , par son retour
A nos champs rend leur parures
Tout change en ce beau séjour.
Belle Iris , change â ton tour
Avec toute la nature ;
W
Un jeune cœur sans amour 2
Est un Printems sans verdure,
AIR.
AMourcœur,perfide , amour , seul tiran de mon
Tu faisois autrefois le bonheur de ma vie. ,
C'est toi , qui maintenant fais mon plus grand malheur ;
Pourquoi ne pas briser la chaîne qui me lie
Qu pourquoi ménager l'infidele Sylvie.
A nos champs rend leur parures
Tout change en ce beau séjour.
Belle Iris , change â ton tour
Avec toute la nature ;
W
Un jeune cœur sans amour 2
Est un Printems sans verdure,
AIR.
AMourcœur,perfide , amour , seul tiran de mon
Tu faisois autrefois le bonheur de ma vie. ,
C'est toi , qui maintenant fais mon plus grand malheur ;
Pourquoi ne pas briser la chaîne qui me lie
Qu pourquoi ménager l'infidele Sylvie.
Fermer
66
p. 2339-2342
LE PROCEZ DU FARD. Allégorie à Mad....
Début :
La Mode et la Nature un jour, [...]
Mots clefs :
Fard, Amour, Art, Nature, Masque, Attraits
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE PROCEZ DU FARD. Allégorie à Mad....
LE PROCEZ DU FARD,
Allégorie à Mad....
LAMode et la Nature un jour ,
Vinrent au Tribunal d'Amour :
La mode y vint enluminée ,
En long étalage et grand train ,
D'amples fatras environnée ,
Le Masque et la Marotte en main ;
Nature simplement ornée ,
En Robe ondoyante , en Patin ,
Un Bouquet de fleurs sur son sein ,
Et de ses Cheveux couronnée ;
Amour , dit-elle , entends ma voix ,
B iiij Et
340 MERCURE DE FRANCE
It qu'elle éveille ta justice.
Tuvois la fille du caprice ;
Je suis le jouet de ses loix.
Mon fils , prends part à mes outrages,
Aton Empire , à mes attraits ,
Ils portent de communs dommages ;
Corrompre , alterer mes ouvrages,
N'est- ce pas émousser tes traits ?
Sans tant discourir , dit la Mode ,
Montrons aux yeux notre pouvoir ;
"Amour est un Dieu qui veut voir ,
Et qui gouta cette méthode.
Nature appuya ce dessein ,
Et choisit G... pour modelle.
L'Amour essuya de sa main,
Cette couche artificielle ,
Enfant de l'art et du matin ,
Et G..... n'enfut que plus belle.
C'étoit l'Aurore au front serein
Lorsqu'elle ne fait que d'éclore ,
Et que
Par les couleurs
dont
il l'a peint
Seiché
la fraîcheur
de son teint
.
LaMode
sur d'autres
modeles
Fait
son chef
-d'œuvre
concerté
,
Dresse
ses Tables
solemnelles
Phœbus n'a pas encore
9
Et de cent Machines nouvelles ,
Cons
NOVEMBRE. 1732. 2341
Construit l'Autel de la Beauté.
Sont art , ses ruses furent telles ,
Si bien sa Magie opéra ,
Qu'enfin elle défigura
Une Héroïne d'Opéra.
On rit de cette œuvre postiche :
Aupetit Monstre enjolivé ,
L'Amour fait construire une Niche ;
A l'autre , un Temple est élevé ;
Toy, dit l'Amour à la Nature,
Viens rendre une couleur plus pure ,
Aux Beautez qui suivent mes pas ;
Mes traits ont formé leurs appas ,
Pour les yeux , non pour la parure,
Tout s'embellira sous ta loi ;
Ta Rivale n'a pour te nuire,
Que l'art passager de séduire ,
L'Art constant de plaire est à toi.-
Belle G ... c'est ton partage ;
Si tu vois couvrir d'un nuage ,
Tes beaux jours de sérénité ,
C'est l'art jaloux de la nature ,
Et contr'elle encor révolté ,
Qui sous le nom de faculté ,
Fait à tes attraits cette injure
Et te punit de ta beauté ;
Eloigne un secours redoutéBy D'un
2342 MERCURE DE FRANCE
D'un souris rappelle et rassure ,
Les Ris , enfans de la santé ;
Et dans le sein de la gayeté ,
Cherche une guérison plus sûre.
Allégorie à Mad....
LAMode et la Nature un jour ,
Vinrent au Tribunal d'Amour :
La mode y vint enluminée ,
En long étalage et grand train ,
D'amples fatras environnée ,
Le Masque et la Marotte en main ;
Nature simplement ornée ,
En Robe ondoyante , en Patin ,
Un Bouquet de fleurs sur son sein ,
Et de ses Cheveux couronnée ;
Amour , dit-elle , entends ma voix ,
B iiij Et
340 MERCURE DE FRANCE
It qu'elle éveille ta justice.
Tuvois la fille du caprice ;
Je suis le jouet de ses loix.
Mon fils , prends part à mes outrages,
Aton Empire , à mes attraits ,
Ils portent de communs dommages ;
Corrompre , alterer mes ouvrages,
N'est- ce pas émousser tes traits ?
Sans tant discourir , dit la Mode ,
Montrons aux yeux notre pouvoir ;
"Amour est un Dieu qui veut voir ,
Et qui gouta cette méthode.
Nature appuya ce dessein ,
Et choisit G... pour modelle.
L'Amour essuya de sa main,
Cette couche artificielle ,
Enfant de l'art et du matin ,
Et G..... n'enfut que plus belle.
C'étoit l'Aurore au front serein
Lorsqu'elle ne fait que d'éclore ,
Et que
Par les couleurs
dont
il l'a peint
Seiché
la fraîcheur
de son teint
.
LaMode
sur d'autres
modeles
Fait
son chef
-d'œuvre
concerté
,
Dresse
ses Tables
solemnelles
Phœbus n'a pas encore
9
Et de cent Machines nouvelles ,
Cons
NOVEMBRE. 1732. 2341
Construit l'Autel de la Beauté.
Sont art , ses ruses furent telles ,
Si bien sa Magie opéra ,
Qu'enfin elle défigura
Une Héroïne d'Opéra.
On rit de cette œuvre postiche :
Aupetit Monstre enjolivé ,
L'Amour fait construire une Niche ;
A l'autre , un Temple est élevé ;
Toy, dit l'Amour à la Nature,
Viens rendre une couleur plus pure ,
Aux Beautez qui suivent mes pas ;
Mes traits ont formé leurs appas ,
Pour les yeux , non pour la parure,
Tout s'embellira sous ta loi ;
Ta Rivale n'a pour te nuire,
Que l'art passager de séduire ,
L'Art constant de plaire est à toi.-
Belle G ... c'est ton partage ;
Si tu vois couvrir d'un nuage ,
Tes beaux jours de sérénité ,
C'est l'art jaloux de la nature ,
Et contr'elle encor révolté ,
Qui sous le nom de faculté ,
Fait à tes attraits cette injure
Et te punit de ta beauté ;
Eloigne un secours redoutéBy D'un
2342 MERCURE DE FRANCE
D'un souris rappelle et rassure ,
Les Ris , enfans de la santé ;
Et dans le sein de la gayeté ,
Cherche une guérison plus sûre.
Fermer
Résumé : LE PROCEZ DU FARD. Allégorie à Mad....
Le texte 'Le Procez du Fard' met en scène une allégorie où la Mode et la Nature sont jugées par le Tribunal d'Amour. La Mode, vêtue de manière ostentatoire, se présente comme le jouet du caprice, tandis que la Nature, simplement ornée, accuse la Mode de corrompre ses œuvres et d'altérer les traits de l'Amour. La Mode choisit G... comme modèle pour démontrer son pouvoir, mais l'Amour révèle la beauté naturelle de G..., comparée à l'aube. La Mode crée ensuite des œuvres postiches, défigurant une héroïne d'opéra, tandis que l'Amour construit un temple pour la beauté naturelle. L'Amour critique l'art passager de la Mode, qui séduit mais ne plaît pas durablement, et affirme que l'art constant de plaire appartient à la Nature. La Nature est comparée à une belle femme, G..., dont les jours de sérénité peuvent être couverts par l'art jaloux de la Mode. L'Amour encourage la Nature à purifier les beautés et à chercher une guérison dans la gaieté.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
67
p. 75-78
NOELS, Sur l'air : Laissez paître vos Bêtes.
Début :
Abandonnez les Astres, [...]
Mots clefs :
Nature, Fruit, Yeux, Noël
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : NOELS, Sur l'air : Laissez paître vos Bêtes.
N o. E L s,
Sur l'air : Laissez. paître vos Bêtes.‘
ABandonnczäcs Astres , V
' Pour contcmplyér leur Souverain;
Modernes Zoroasærcs ,
De la Seine et du Rhin.
Seul il" connoît par quels ressorts ,'
Il a de ses immenses corps .
Réglé les mcrvcillcux accords ,
Vos yeux des meilleurs Verres ,
Ont beau ménager le secours ,
Mille secrets mystcrcs ,
Lcur échapcnr toujours.
‘Après Rohault et Gasscndi ,
Envain tout est apprnfoxrdi ‘
Par les illustres du Mardi;
Leur science profonde ,
Ne tourne pas à grand profit;
Nul ne connoît le monde ,
mu: celui qui 1c fit.
gland dans ‘le Grain et le Pcpin ,‘\
-’.‘
Nature
7a‘ MERCURE DE FRANCE;
Nature tire de son sein,
‘Ifiessence du fruit et du pain ,
Il faut pour ttconnoître ,
Si c’est attrait ou pulsion .
Avoir recours â l’Etre
D’où part toute action.
Qie Fontenelle ait mis au clair,‘
Tout ce qu'on ‘dit du poids de Pair,
De Saturne et de Jupiter; l
Qfî son Aréqpage ,
I-l fournisse ordre et néteté .
Toujours quelque nuage ,
Couvre la vérite’.
Que Bragelonne avec Moyrau ,
Supputent combien cl’eau par an ,
Le Soleil puise en l’Océan ;
La boteale Aurore ,
Les Courbes qu’ils sçavent tracer,‘
Ne leur laissent encore ,
»Q1e trop d’ombre à percer.
Envain le sçavoir ‘réiüni’, '
De Leuville et de Gasstndi ,
Parcourt un espace infini 3
Malgré la longueeétudc ,
De
ÏIANVIER} 1732‘: De iTournefort et de Geoffray .
11' n'est de certitude ,
‘Q1! celle de la Foy.
Qie dans un Ouvrage imparfait j
Nature prise sur 1c fait.
Laisse pénétrer son secret 5
Qÿon étale en spectacle,
Sou inépuisable trésor
La Creche est un miracle,‘
Plus étonnant encor.
ID: Réaumur , adroit Pinceau,
(liand tu nous traces le Tableau ,
De la Mouche et du Vermisseau‘.
Avec toute sa Secte ,
Epicure est anéanti ,
Et par lemoindre Insecte,
se trouve démenti.
Ayde nos yeux , docte Petit , g
‘A voir la structure d'un fruit ,
Tel qu’un Sçavant nous le décrit,
‘Au gré de notre envie ,
Qxe ne peut aussi du Hamel ,
Peindre le fruit de vie ,_
Qii nous vient a‘ Noël.
7sMERCURBDEFRANCE;
De son pouvoir , Péchautillon.
Paroi: mieux dans un Papillon ,
Q1: dans les feux d’un Tourbillon} .
Dans leur magnificence,
Les corps lumineux qu’il forma ,
Montrcntimoins sa Puissance ,
me ceux qu’il anima.
(grand la Citeé de ce Château;
Borgne du celeste flambeau
Les Satellites ou P/lnneau,
Les témoins de sesveilles ,
Peuvent observer dans ses yeux ,‘
Encor plus de merveilles,
Quelle n’cn voit aux Cieux.
Sur l'air : Laissez. paître vos Bêtes.‘
ABandonnczäcs Astres , V
' Pour contcmplyér leur Souverain;
Modernes Zoroasærcs ,
De la Seine et du Rhin.
Seul il" connoît par quels ressorts ,'
Il a de ses immenses corps .
Réglé les mcrvcillcux accords ,
Vos yeux des meilleurs Verres ,
Ont beau ménager le secours ,
Mille secrets mystcrcs ,
Lcur échapcnr toujours.
‘Après Rohault et Gasscndi ,
Envain tout est apprnfoxrdi ‘
Par les illustres du Mardi;
Leur science profonde ,
Ne tourne pas à grand profit;
Nul ne connoît le monde ,
mu: celui qui 1c fit.
gland dans ‘le Grain et le Pcpin ,‘\
-’.‘
Nature
7a‘ MERCURE DE FRANCE;
Nature tire de son sein,
‘Ifiessence du fruit et du pain ,
Il faut pour ttconnoître ,
Si c’est attrait ou pulsion .
Avoir recours â l’Etre
D’où part toute action.
Qie Fontenelle ait mis au clair,‘
Tout ce qu'on ‘dit du poids de Pair,
De Saturne et de Jupiter; l
Qfî son Aréqpage ,
I-l fournisse ordre et néteté .
Toujours quelque nuage ,
Couvre la vérite’.
Que Bragelonne avec Moyrau ,
Supputent combien cl’eau par an ,
Le Soleil puise en l’Océan ;
La boteale Aurore ,
Les Courbes qu’ils sçavent tracer,‘
Ne leur laissent encore ,
»Q1e trop d’ombre à percer.
Envain le sçavoir ‘réiüni’, '
De Leuville et de Gasstndi ,
Parcourt un espace infini 3
Malgré la longueeétudc ,
De
ÏIANVIER} 1732‘: De iTournefort et de Geoffray .
11' n'est de certitude ,
‘Q1! celle de la Foy.
Qie dans un Ouvrage imparfait j
Nature prise sur 1c fait.
Laisse pénétrer son secret 5
Qÿon étale en spectacle,
Sou inépuisable trésor
La Creche est un miracle,‘
Plus étonnant encor.
ID: Réaumur , adroit Pinceau,
(liand tu nous traces le Tableau ,
De la Mouche et du Vermisseau‘.
Avec toute sa Secte ,
Epicure est anéanti ,
Et par lemoindre Insecte,
se trouve démenti.
Ayde nos yeux , docte Petit , g
‘A voir la structure d'un fruit ,
Tel qu’un Sçavant nous le décrit,
‘Au gré de notre envie ,
Qxe ne peut aussi du Hamel ,
Peindre le fruit de vie ,_
Qii nous vient a‘ Noël.
7sMERCURBDEFRANCE;
De son pouvoir , Péchautillon.
Paroi: mieux dans un Papillon ,
Q1: dans les feux d’un Tourbillon} .
Dans leur magnificence,
Les corps lumineux qu’il forma ,
Montrcntimoins sa Puissance ,
me ceux qu’il anima.
(grand la Citeé de ce Château;
Borgne du celeste flambeau
Les Satellites ou P/lnneau,
Les témoins de sesveilles ,
Peuvent observer dans ses yeux ,‘
Encor plus de merveilles,
Quelle n’cn voit aux Cieux.
Fermer
Résumé : NOELS, Sur l'air : Laissez paître vos Bêtes.
Le texte explore les limites de la connaissance humaine face à la nature et à l'univers. Il commence par une invocation aux astres et aux modernes Zoroastres, soulignant que les mystères de l'univers échappent toujours à la compréhension humaine, même avec les meilleurs outils et les connaissances les plus profondes. Des figures scientifiques comme Rohault, Gassendi, Fontenelle, Bragelonne, Moyrau, Leuville, Tournefort, Geoffray et Réaumur sont mentionnées, mais leurs contributions ne suffisent pas à dévoiler entièrement la vérité. La nature est décrite comme un trésor inépuisable, dont les secrets sont difficilement pénétrables. Les observations précises, comme celles de Réaumur sur les insectes, ne suffisent pas à épuiser les merveilles de la création. Le texte conclut en affirmant que la seule certitude réside dans la foi, et que les œuvres humaines, bien que précieuses, restent imparfaites face à la grandeur de la nature.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
68
p. 285-291
LES COQUILLAGES, IDYLLE, A M. D. L. R. &c. par Mlle de Malcrais de la Vigne, du Croisic en Bretagne, sur ce qu'elle lui a envoié une Boëte pleine de Coquillages, il y a plus de deux mois, qui ne lui a point encore été renduë.
Début :
Mes pauvres petits Coquillages, [...]
Mots clefs :
Coquillages, Onde, Flots, La Roque, Nature, Ciel, Rochers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES COQUILLAGES, IDYLLE, A M. D. L. R. &c. par Mlle de Malcrais de la Vigne, du Croisic en Bretagne, sur ce qu'elle lui a envoié une Boëte pleine de Coquillages, il y a plus de deux mois, qui ne lui a point encore été renduë.
LES COQUILLAGES ,
IDYLLE ,
A M. D. L. R. &c. par M de Malcrais
de la Vigne , du Croisic en Bretagne,
sur ce qu'elle lui a envoie une Boëte
pleine de Coquillages , il y a plus de
deux mois , qui ne lui a point encore été
rendue.
M
•
Es pauvres petits Coquillages ,
Que , pour le cher la Roque , avec tant de plai
sir ,
Mes mains prirent peine à choisir ,
Sur les Sablons dorez qui bordent nos rivages à
Mes pauvres petits Coquillages ,
Vous voilà donc perdus ? Un perfide Courier ;
Un scélerat Aventurier ,
En allant à Paris , vous a vendus pour boire ,
Et pour deux coups de Vin clairet ,
*
Dont l'apas triomphant a séduit sa mémoire ,
Vous restez en ôtage au fond d'un Cabaret.
Cependant il me dit , vous mettant sous l'aisselle
.
286 MERCURE DE FRANCE
Qu'ainsi que sous son front il garde sa prunelle ,
Il vous conserveroit avec semblable soin.
ว
Oui , la Roque ; oui , mon cher, j'en ai plus d'un
témoin .
Me pourrois - tu juger capable d'imposture ?
Est-il de la raison que moi , que j'eusse exprès ,
Envoïé ce Jocrice à grotesque figure ,
De mon présent en l'air te porter les aprêts.
Pouvois- je ainsi payer tes égards , tes bienfaits
A moins que d'avoir l'ame ingrate ?
Moi , qui sans aucun coût , par la Poste reçois ,
Le don gracieux tous les mois ,
De l'excellent Journal que ta main délicate ,
Réduit , compose , arrange , et polit à la fois ,
Dont la Prose et les Vers mêlez avec grand
choix ,
Forment comme des Païsages ,
Où les Prez , les Troupeaux , les Montagnes ,les
Bois ,
Fleuves , Torrens , Hameaux , Villages ,
Villes qu'on n'apperçoit qu'à travers les nuages ,
Charment l'ame , et les yeux , en guérissant l'ennui.
Tel est l'agrément aujourd'hui
De ton Journal , qui brille encor par tes Oud
vrages ,
Beaucoup plus que par ceux d'autrui .
Mais revenons aux Coquillages
Dont
FEVRIER. 1733.
287
Dont la perte fatale enflamma mon couroux.
Quand Diane laissoit l'Amante de Pélée ,
Aller avec l'Onde écoulée ,
Languir entre les bras de son vaillant Epoux ,
Dans une Grotte reculée ,
Out de leurs doux momens les Tritons sont ja
loux ,
Alors par un Sentier , dont la route est sca
breuse ,
M'appuyant d'une main chancelante et peureuse
Marchant à pas serrez , je descendois au fond
D'une retraite sabloneuse ,
>
Et puis par un détour , j'entrois dans un Salon ;
Dont la naïve Architecture
›
Est uniquement due à la simple Nature.
Là , le Roc inégal fait naître des Portraits ,
D'une singuliere structure ,
Qui s'échapent à l'oeil , et perdent tous leurs
traits ,
Quand on les regarde de près,
L'Herbe d'autre côté , diversement fleurie
Avec le Capilaire , enlassée au hazard ,
Produit , sans le secours de l'Art ,
Une verte Tapisserie.
Séjour des Rois , ríches Palais ,
Atrayantes Prisons d'Esclaves magnifiques ,
Heureux qui fut admis sous vos brillans Por
tiques !
Plus
283 MERCURE DE FRANCE
Plus heureux mille fois qui n'y parut jamais !
Ce qu'on voit travaillé sur vos murs à grands
frais ¿
Se présente ici de soi - même ,
Et la Nature qui nous aime
Sçait , au gré de nos voeux , si bien se façonner
Que notre oeil d'abord trouve en elle ,
Ge qu'il nous plaît d'imaginer.
Dans ces lieux , cher la Roque , à moi- même
fidele ,
Je m'étois imposé la loi ,
De cueillir chaque jour pour toi ,
De Coquillage un certain nombre.
Je n'en sortois jamais que le Ciel ne fût sombre ,
Tant mon esprit rêveur m'emportoit loin de moi.
Quelquefois l'Onde revenue ,
Me surprenoit en ce travail ,
Amenant à mes pieds la richesse menuë ,
Dont nos bords fortunez composent leur émail.
Coquillages chéris , quand la Mer sur l'Arene ,
Promenant à son gré des flots impetueux ,
Qu'elle étend et retire en les pliant sous eux
Vous laissoit aux graviers échapper avec peine ;
Il sembloit qu'en ces mots tout bas vous`mur→
muriez ,
Flots cruels , disiez - vous , dont la rage fougueuse
Vient de nous séparer de la Roche amoureuse ,
Avec qui nous étions tendrement mariez ;
HâtezFEVRIER:
1733. 289
Hatez-vous , hâtez-vous d'anéantir des restes ,
Désormais consacrez aux plus vives douleurs ;
Vous avec commencé des Destins trop funestes
Mettez le comble à nos malheurs .
Quand on a perdu ce qu'on aime
La vie est un tourment extrême ,
Et le trépas a des douceurs .
Et vous ,
trages ,
Rochers constans , prenez part aux ou⇒
Que nous ont fait les flots de jalousie émus ,
Brisez-les sur vos coins aigus ,
Rendez- leur , chers Rochers, ravages pour ra¬
vages ,
Vengez - vous en vengeant les extrêmes dommages
,
Que nous avons , hélas ! injustement reçûs.
Jouets des flots et des Orages ,
Coquillages , calmez ce violent courroux >
Nous sommes mille fois plus à plaindre que vouse
Ce sont les heureux Mariages ,
Sur qui la Mort barbare aime à lancer ses coups.
Admirables trésors du transparant abîme
Vos destins des Mortels devroient être enviez ,
Quoique tout comme eux vous perḍiez
La substance qui võus anime ,
Vous conservez pourtant des attraits, des beautez,
De diverses proprietez ,
Et des couleurs étincelantes,
On
290 MERCURE DE FRANCE
On vous recherche après , avec empressement ,'
On vient vous arracher aux vagues écumantes ,
Et même vos morceaux sont gardez cherement.
Pour nous , quand sous nos corps nos ames
éclipsées ,
Par le mal destructeur en ont été chassées ,
Et qu'Atropos nous met dans la liste des Morts ;
Que reste-r'il de nous alors ?
Qu'en reste- t'il ? grands Dieux ! les terribles pensées
!
Tout mon sang en fremit ; plus d'appas , pas un
trait ...
La beauté qu'engendroit le souffle de la vie ;
Et qui d'Adorateurs étoit par tout suivie ,
N'est de soi tout au plus qu'un diforme Portrait,
On le craint , on l'éloigne et la tombe dévore ,
Un amas corrompu que la Nature abhorre ,
Mais tirons le rideau sur des objets d'effroi ,
Dont l'aspect fait pâlir le Berger et le Roy ;
Plaignez -vous , soupirez , Humains fondez en
larmes.
Mais Ciel mon oreille n'entend ,
Que plaintes , que courroux , que murmures
qu'allarmes ,
Tout l'Univers déclame et paroît mécontent,
Et par sa plainte circulaire
Forme un Concert horrible à mon entendement.
Un Element est en colere ,
Et se plaint d'un autre Element;
I
La
FEVRIER. 1733.
291
La Terre étant plus basse et moins en mouvement,
Est de leurs fiers discors la victime ordinaire.
Coquillages dorez sur le sable mouvant ,
Vous vous plaignez de l'Onde amere ,
L'Onde à son tour se plaint des Rochers et du
Vent ,
Le Vent du prompt Eole , Eole de Neptune ,
Neptune blâme le Destin.
L'homme à charge à lui- même , inquiet , incertain
,
Accuse à chaque instant les Dieux et la Fortune ,
Il croit que tout s'oppose à son moindre souhait,
Le Monde entier le blesse , il se fuit , il se hait ,
Vautour à lui - même il se ronge ;
Il semble qu'il s'y plaise et que sans cesse il songe,
A creuser dans son coeur pour chercher des
chagrins.
Et moi , j'ai beau gémir pour mes bijoux marins,
Ma plainte est inutile et le voleur s'en moque ,
Consolons- nous , pourtant , docte ami , cher la
Roque ,
Et le Ciel à jamais nous préserve tous deux
De tout accident plus fâcheux.
IDYLLE ,
A M. D. L. R. &c. par M de Malcrais
de la Vigne , du Croisic en Bretagne,
sur ce qu'elle lui a envoie une Boëte
pleine de Coquillages , il y a plus de
deux mois , qui ne lui a point encore été
rendue.
M
•
Es pauvres petits Coquillages ,
Que , pour le cher la Roque , avec tant de plai
sir ,
Mes mains prirent peine à choisir ,
Sur les Sablons dorez qui bordent nos rivages à
Mes pauvres petits Coquillages ,
Vous voilà donc perdus ? Un perfide Courier ;
Un scélerat Aventurier ,
En allant à Paris , vous a vendus pour boire ,
Et pour deux coups de Vin clairet ,
*
Dont l'apas triomphant a séduit sa mémoire ,
Vous restez en ôtage au fond d'un Cabaret.
Cependant il me dit , vous mettant sous l'aisselle
.
286 MERCURE DE FRANCE
Qu'ainsi que sous son front il garde sa prunelle ,
Il vous conserveroit avec semblable soin.
ว
Oui , la Roque ; oui , mon cher, j'en ai plus d'un
témoin .
Me pourrois - tu juger capable d'imposture ?
Est-il de la raison que moi , que j'eusse exprès ,
Envoïé ce Jocrice à grotesque figure ,
De mon présent en l'air te porter les aprêts.
Pouvois- je ainsi payer tes égards , tes bienfaits
A moins que d'avoir l'ame ingrate ?
Moi , qui sans aucun coût , par la Poste reçois ,
Le don gracieux tous les mois ,
De l'excellent Journal que ta main délicate ,
Réduit , compose , arrange , et polit à la fois ,
Dont la Prose et les Vers mêlez avec grand
choix ,
Forment comme des Païsages ,
Où les Prez , les Troupeaux , les Montagnes ,les
Bois ,
Fleuves , Torrens , Hameaux , Villages ,
Villes qu'on n'apperçoit qu'à travers les nuages ,
Charment l'ame , et les yeux , en guérissant l'ennui.
Tel est l'agrément aujourd'hui
De ton Journal , qui brille encor par tes Oud
vrages ,
Beaucoup plus que par ceux d'autrui .
Mais revenons aux Coquillages
Dont
FEVRIER. 1733.
287
Dont la perte fatale enflamma mon couroux.
Quand Diane laissoit l'Amante de Pélée ,
Aller avec l'Onde écoulée ,
Languir entre les bras de son vaillant Epoux ,
Dans une Grotte reculée ,
Out de leurs doux momens les Tritons sont ja
loux ,
Alors par un Sentier , dont la route est sca
breuse ,
M'appuyant d'une main chancelante et peureuse
Marchant à pas serrez , je descendois au fond
D'une retraite sabloneuse ,
>
Et puis par un détour , j'entrois dans un Salon ;
Dont la naïve Architecture
›
Est uniquement due à la simple Nature.
Là , le Roc inégal fait naître des Portraits ,
D'une singuliere structure ,
Qui s'échapent à l'oeil , et perdent tous leurs
traits ,
Quand on les regarde de près,
L'Herbe d'autre côté , diversement fleurie
Avec le Capilaire , enlassée au hazard ,
Produit , sans le secours de l'Art ,
Une verte Tapisserie.
Séjour des Rois , ríches Palais ,
Atrayantes Prisons d'Esclaves magnifiques ,
Heureux qui fut admis sous vos brillans Por
tiques !
Plus
283 MERCURE DE FRANCE
Plus heureux mille fois qui n'y parut jamais !
Ce qu'on voit travaillé sur vos murs à grands
frais ¿
Se présente ici de soi - même ,
Et la Nature qui nous aime
Sçait , au gré de nos voeux , si bien se façonner
Que notre oeil d'abord trouve en elle ,
Ge qu'il nous plaît d'imaginer.
Dans ces lieux , cher la Roque , à moi- même
fidele ,
Je m'étois imposé la loi ,
De cueillir chaque jour pour toi ,
De Coquillage un certain nombre.
Je n'en sortois jamais que le Ciel ne fût sombre ,
Tant mon esprit rêveur m'emportoit loin de moi.
Quelquefois l'Onde revenue ,
Me surprenoit en ce travail ,
Amenant à mes pieds la richesse menuë ,
Dont nos bords fortunez composent leur émail.
Coquillages chéris , quand la Mer sur l'Arene ,
Promenant à son gré des flots impetueux ,
Qu'elle étend et retire en les pliant sous eux
Vous laissoit aux graviers échapper avec peine ;
Il sembloit qu'en ces mots tout bas vous`mur→
muriez ,
Flots cruels , disiez - vous , dont la rage fougueuse
Vient de nous séparer de la Roche amoureuse ,
Avec qui nous étions tendrement mariez ;
HâtezFEVRIER:
1733. 289
Hatez-vous , hâtez-vous d'anéantir des restes ,
Désormais consacrez aux plus vives douleurs ;
Vous avec commencé des Destins trop funestes
Mettez le comble à nos malheurs .
Quand on a perdu ce qu'on aime
La vie est un tourment extrême ,
Et le trépas a des douceurs .
Et vous ,
trages ,
Rochers constans , prenez part aux ou⇒
Que nous ont fait les flots de jalousie émus ,
Brisez-les sur vos coins aigus ,
Rendez- leur , chers Rochers, ravages pour ra¬
vages ,
Vengez - vous en vengeant les extrêmes dommages
,
Que nous avons , hélas ! injustement reçûs.
Jouets des flots et des Orages ,
Coquillages , calmez ce violent courroux >
Nous sommes mille fois plus à plaindre que vouse
Ce sont les heureux Mariages ,
Sur qui la Mort barbare aime à lancer ses coups.
Admirables trésors du transparant abîme
Vos destins des Mortels devroient être enviez ,
Quoique tout comme eux vous perḍiez
La substance qui võus anime ,
Vous conservez pourtant des attraits, des beautez,
De diverses proprietez ,
Et des couleurs étincelantes,
On
290 MERCURE DE FRANCE
On vous recherche après , avec empressement ,'
On vient vous arracher aux vagues écumantes ,
Et même vos morceaux sont gardez cherement.
Pour nous , quand sous nos corps nos ames
éclipsées ,
Par le mal destructeur en ont été chassées ,
Et qu'Atropos nous met dans la liste des Morts ;
Que reste-r'il de nous alors ?
Qu'en reste- t'il ? grands Dieux ! les terribles pensées
!
Tout mon sang en fremit ; plus d'appas , pas un
trait ...
La beauté qu'engendroit le souffle de la vie ;
Et qui d'Adorateurs étoit par tout suivie ,
N'est de soi tout au plus qu'un diforme Portrait,
On le craint , on l'éloigne et la tombe dévore ,
Un amas corrompu que la Nature abhorre ,
Mais tirons le rideau sur des objets d'effroi ,
Dont l'aspect fait pâlir le Berger et le Roy ;
Plaignez -vous , soupirez , Humains fondez en
larmes.
Mais Ciel mon oreille n'entend ,
Que plaintes , que courroux , que murmures
qu'allarmes ,
Tout l'Univers déclame et paroît mécontent,
Et par sa plainte circulaire
Forme un Concert horrible à mon entendement.
Un Element est en colere ,
Et se plaint d'un autre Element;
I
La
FEVRIER. 1733.
291
La Terre étant plus basse et moins en mouvement,
Est de leurs fiers discors la victime ordinaire.
Coquillages dorez sur le sable mouvant ,
Vous vous plaignez de l'Onde amere ,
L'Onde à son tour se plaint des Rochers et du
Vent ,
Le Vent du prompt Eole , Eole de Neptune ,
Neptune blâme le Destin.
L'homme à charge à lui- même , inquiet , incertain
,
Accuse à chaque instant les Dieux et la Fortune ,
Il croit que tout s'oppose à son moindre souhait,
Le Monde entier le blesse , il se fuit , il se hait ,
Vautour à lui - même il se ronge ;
Il semble qu'il s'y plaise et que sans cesse il songe,
A creuser dans son coeur pour chercher des
chagrins.
Et moi , j'ai beau gémir pour mes bijoux marins,
Ma plainte est inutile et le voleur s'en moque ,
Consolons- nous , pourtant , docte ami , cher la
Roque ,
Et le Ciel à jamais nous préserve tous deux
De tout accident plus fâcheux.
Fermer
Résumé : LES COQUILLAGES, IDYLLE, A M. D. L. R. &c. par Mlle de Malcrais de la Vigne, du Croisic en Bretagne, sur ce qu'elle lui a envoié une Boëte pleine de Coquillages, il y a plus de deux mois, qui ne lui a point encore été renduë.
Dans une lettre poétique adressée à M. D. L. R., M. de Malcrais, résidant à la Vigne, du Croisic en Bretagne, exprime son mécontentement concernant une boîte de coquillages envoyée il y a plus de deux mois et qui n'est pas encore parvenue à destination. L'auteur décrit les coquillages comme des objets précieux et personnels, perdus à cause d'un courrier malhonnête qui les a vendus pour boire du vin. Il évoque la beauté et la valeur de ces coquillages, comparant leur perte à celle d'un trésor. M. de Malcrais décrit les lieux où il les ramassait, soulignant la beauté naturelle de ces endroits et l'attachement qu'il avait pour cette activité. La lettre se termine par une réflexion sur la fragilité de la vie humaine et la vanité des plaintes, invitant M. D. L. R. à se consoler et à éviter des malheurs plus graves.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
69
p. 682-691
LES PLAISIRS CHAMPETRES, EPITRE à M. D***.
Début :
Quoi ! le sort en est donc jetté, [...]
Mots clefs :
Plaisirs champêtres, Yeux, Dieu, Oeil, Nature, Onde, Muse, Feux, Grâces
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES PLAISIRS CHAMPETRES, EPITRE à M. D***.
LES PLAISIRS CHAMPETRES
Quoi
EPITRE
"
à M. D ***
Uoi le sort en est donc jetté ,
Et dans le dépit qui te presse ,
Cher ami , ton coeur révolté ,
Se dérobe au Finde , au Permesse !
Oui , j'abandonne le Valon ,
Dis - tu , pénetré de colere ,
Habitant d'une autre Hémisphere ;
Chez le Sarmate ou le Lapon ,
Je prétends à mon gré me faire ,
Un tout autre Dieu qu'Apollon .
Eh ! crois-moi , jamais nul Poëte ,
Propre Artisan de son malheur ,
Ne sacrifia de bon coeur ,
Ni sa Lire , ni sa Musette ,
Aux voeux d'une injuste douleur .
En divorce avec Uranie ,
'Avec Euterpe et Polymnie ,
Pourras- tu d'un amusement ,
Qui de tout temps sous leurs auspices ,
A fait tes plus cheres délices ,
Te priver jusqu'au Monument ?
3
Sa
AVRIL
683 1733
Se dérider avec les Muses ,
Tu le sçais , rien n'est plus charmant ;
Et dans ton fol
emportement ,
A leurs bontez tu le réfuses !
Qui peut ,
hélas sans leur secours ,
Saisi de la divine yvresse ,
Que donne l'Onde du Permesse ,
Soupirer les tendres Amours ?
Dans cette sombre inquiétude ,
Qui ne fait qu'amortir nos feux ;
Il n'est plus de ces Vers heureux ,
Qu'enfante une paisible étude ,
A l'honneur des Héros , des Dieux.
Quoi ! prétendre , au mépris des Cieux ,
Sans Entousiasme , sans verve ,
Chanter les Combats , les beaux- Arts ,
Peindre aux yeux les travaux de Mars ,
Ou raconter ceux de Minerve
D'un bel esprit , qui se dément ,
Quelle illusion ! quel délire !
Ami , révoque ton serment ,
Contre un Dieu qui t'aide et t'inspire ,
Etouffe un vain ressentiment ,
Et reconnois son doux Empire ;
Phébus lui-même en ce moment ,
Où ta plume , ingrat , le déchire
Phébus daigne encor te sourire.
Sur les Coteaux de Beauregard
Viɔns
684 MERCURE DE FRANCE
Viens , cher ami , d'un tel écart ,
Expier la courte folie ,
Viens d'un serment fait au hazard ,
Abjurer la vaine saíllic.
Là, sans façons et sans apprêts ,
Bacchus assis auprès d'un Hêrre ,
Nous présents , à ses propres frais,
Avec Apollon notre Maître
Le verre en main fera ta paix .
Vers ce champêtre domicile ,
Où loin du tumulte et du bruit ,
J'offre à ta Muse un doux azile ,
Quelquefois la mienne me fuit ,
Elle m'y fuit sous les Portiques ,
D'un riche et superbe Lointain
Que vous formez , Ormes antiques ,
A travers un vaste terrain.
Dans cet agréable Hermitage ,
Séjour de la simplicité ; ·
Je ris , ô fortune volage ,
De ta folle malignité ,
Là , guidé par un doux caprice ;
Je prends ma Lire et me soustraits ,
Au noir Destin , à l'injustice ,
Dont j'ai trop ressenti les traits.
Contre le chagrin , mes Terrasses ,
Me forment un triple Rampart ,
Fortifié de toute part ,
J'y
AVRIL . 689 1733
Ty brave ses vaines menaces .
Le sort irrité me poursuit ,
Mais à ma Muse fugitive ,
Dans plus d'une route furtive ,
Mes Bosquets ouvrent un Réduit.
Sous leur délicieux ombrage ,
Où le Rossignol amoureux
Exprime et soulage ses feux ,
Par les sons d'un tendre ramage ,
La Marne forme un long Canal ,
Et dans son liquide Cristal ,
Fait revivre un riant feüillage.
Sous mes yeux , avec majesté ,
Son Onde incessamment voyage ,
Et servant à ma sureté ,
Elle semble me rendre hommage.
Sur un immense Paysage ,
Où s'égare l'oeil enchanté ,
De mes Balcons et du Rivage ,
Je commande avec liberté ,
Et m'en fais un riche appanage.
Oh ! vous que de ses propres mains ,
A tracez le Dieu des Jardins ,
Vergers , Palissades , Parterres ,
Boulingrins , qui m'environnez >
C'est de ce Dieu que vous tenez ,
Vos beautez , vos graces legeres.
Isolé dans tous ses appas
686
MERCURE DE
FRANCE
Un Pavillon , dont la structure
N'offre en racourci que les traits ,
D'une très-simple Architecture ,
M'y tient lieu d'un vaste Palais.
Construit avec assez d'entente ,
Sur un Tertre uni , spacieux ,
Dont la vue est toute charmante ,
Cet Edifice gracieux ,
Embellit mon petit Domaine.
C'est-là qu'étranger à la Plaine ,
Et presque Citoyen des Cieux ,
Je puis sans effort et sans gêne ,
Lier commerce avec les Dieux.
Dans cette Région moyenne ,
Où j'ai conçu l'heureux dessein ,
De fixer ma course incertaine ,
Je respire un air pur et sain.
Mieux placé que les Zoroastres ,
Spéculateur audacieux ,
D'un coup d'oeil j'atteins jusqu'aux Astres ,
Et j'en démêle tous les feux .
Soit au Printemps , soit en Automne
S'offrent à mes sens satisfaits ,
Les dons de Flore et de Pomone ,
Ceux de Bacchus et de Cerés.
Que vois-je armée à la legere ,
Et brossant les Taillis épais ,
Diane se presse de fairs ,
•
Aux
A
687
L:
17330
Aux Hôtes des sombres Forêts ,
Jusques dans leurs Antres secrets ,
Une vive et
bruyante guerre ;
Le lond du Fleuve avec succès ,
Glaucus d'une Pêche abondante ,
A mes yeux remplit ses Filets.
Sur le sein de l'Onde écumante ,
Mercure vogue à pleins Vaisseaux ;
Je le vois planant sur les Flots ,
Porter à la Reine des Villes ,
Les Trésors de nos Champs fertiles ,
Et le tribut de nos travaux.
Au son d'une Flute élegante ,
Pan conduit sur l'herbe naissante
De nombreux et de gras Troupeaux.
D'une herbe tendre et nourissante ,
Dans les Bois , le jeune Silvain ,
Dans les Vergers la jeune Amante ,
Font au loin un riche butin .
La Nymphe Echo , dans nos Campagnes ,
Où tout retentit de ses sons ,
Du fond des Forêts , des Vallons ,
Vers les Rochets et les Montagnes ,
Promene ses courtes Chansons.
Vous rappellez , vertes Saisons ,
A mes yeux le siecle de Rhée ,,
Siecle heureux , qui dans sa dutée ,
Servit aux Graces de Berceau ,
E
688 MERCURE DE FRANCE
Et d'Epoque à la belle Astrée ,
Je vois du haut de mon Côteau ,
D'un verd incessamment nouveau
Vertumne embellir la Contrée.
A peine le fougueux Borée ,
Par son souffle a glacé les airs ,
D'une haleine plus temperée ,
Zéphire en chasse les Hyvers.
Dès son lever l'aimable Aurore ,
Sur nos Collines fait éclore ,
Un Soleil brillant et serain
Par le vif éclat de son teint ,
Hesperus à mes yeux encore ,
Le promet pour le lendemain.
Divinitez , que je revere ,
Vous prétez ainsi vos grands noms ,
A la Nature notre Mere ,
Qui sur nous repand tous ces dons.
Mais que dis-je ! d'un faux sistême ,
Par un vieux zele accrédité ;
Je hais l'antique absurdité ,
J'en meprise l'erreur extréme.
Non , non , le seul Etre suprême ,
Quiseul merite des Autels ,
Se communique ainsi lui même ,
Aux besoins des foibles Mortels.
Que ne puis-je en cette Retraite
Où ses dons étonnent mes sens ,
•
Lui
AVK TL.
1733. 889
Lui consacrer tous les accens ,
D'une Muse trop satisfaite !
Agréable tranquillité ,
Où sans orgueil et sans envie ,
A profit s'écoule la vie ,
Inestimable obscurité ,
Où mon propre goût me convie ,
C'est en vous que du vrai bonheur ,
L'ame extasiée et ravie ,
Sçait goûter toute la douceur ,
Graces à la Philosophie ,
Qui salutaire aux Nourrissons ,
Que la main d'un Dieu lui confie
Leur en fait d'utiles Leçons .
Sous sa conduite toujours sûre ,
Epiant la sage Nature ,
Je la suis d'un oeil curieux.
De ses progrès ingénieux ,
Si l'uniformité constante ,
A mon esprit se fait sentir ;
Leur varieté qui m'enchante ,
Irritant en moi le desir ,
Et comblant toujours mon attente
Semble ajoûter à mon plaisir.
Sans cesse attentif à saisir ,
Les instans qu'elle est agissante ,
Je sonde , je pese à loisir ,
Ses merveilles les plus secrettes ,
Souvent
90 MERCURE DE FRANCE
Souvent même par le bienfait ,
De la Lentille et des Lunettes ,
J'aime à la prendre sur le fait.
A ses mysteres respectables .
Elle daigne m'initier ,
Et de ses ressorts admirables ,
Me donne le Spectacle entier.
C'est -là que s'offrent à ma vûë ;
Quelle gloire pour un Mortel !
Dans leur force et leur étendue ,
Les Miracles de P'Eternel .
Le Moucheron imperceptible ,
Le Globe entier du Firmament ;
M'y démontrent également ,
La Sagesse immense , indicible ,
De la main qui les a formez.
A l'aspect de leur excellence ,
Mes sens éperdus et charmez ,
Adorent la Toute- Puissance
Qui d'objets si grands , si divers ,
Enrichit
pour
moi l'Univers .
D'une Nature toujours belie ,
Toujours la même en ses Concerts ,
Crayon imparfait , mais fidele ,
A peine ébauché dans ces Vers !
Or , qu'êtes- vous , en parallele ,
Vous qu'on estime uniquement ,
Vous qu'on adore aveuglément ,
HonAVRIL
1733.
691
Honneurs ,
voluptez ,
opulence ,
Idoles de notre
ignorance ,
Faitris de fumée et de vent ,
Qu'êtes- vous ? un vuide , un néant.
Je sens qu'à la honte des hommes ,
Qui de vous follement jaloux ,
Sont mille fois plus vains que
vous ,
Vous vous perdez , foibles Atômes ,
Dans les lointaias
prodigieux ,
De
l'admirable
Perspective ,
Dont sans cesse , à
l'aide des
yeux ,
Jouit ici l'ame attentive .
Cher ami , c'est en ces beaux lieux ,
Qu'à l'ombre d'un profond silence ,
Etudiant avec
constance ,
La précieuse verité ,
J'éprouve une félicité ,
Qui suivant que je le projette ,
Dans notre petit Comité ,
Ne peut être que plus complette.
D. V.
Quoi
EPITRE
"
à M. D ***
Uoi le sort en est donc jetté ,
Et dans le dépit qui te presse ,
Cher ami , ton coeur révolté ,
Se dérobe au Finde , au Permesse !
Oui , j'abandonne le Valon ,
Dis - tu , pénetré de colere ,
Habitant d'une autre Hémisphere ;
Chez le Sarmate ou le Lapon ,
Je prétends à mon gré me faire ,
Un tout autre Dieu qu'Apollon .
Eh ! crois-moi , jamais nul Poëte ,
Propre Artisan de son malheur ,
Ne sacrifia de bon coeur ,
Ni sa Lire , ni sa Musette ,
Aux voeux d'une injuste douleur .
En divorce avec Uranie ,
'Avec Euterpe et Polymnie ,
Pourras- tu d'un amusement ,
Qui de tout temps sous leurs auspices ,
A fait tes plus cheres délices ,
Te priver jusqu'au Monument ?
3
Sa
AVRIL
683 1733
Se dérider avec les Muses ,
Tu le sçais , rien n'est plus charmant ;
Et dans ton fol
emportement ,
A leurs bontez tu le réfuses !
Qui peut ,
hélas sans leur secours ,
Saisi de la divine yvresse ,
Que donne l'Onde du Permesse ,
Soupirer les tendres Amours ?
Dans cette sombre inquiétude ,
Qui ne fait qu'amortir nos feux ;
Il n'est plus de ces Vers heureux ,
Qu'enfante une paisible étude ,
A l'honneur des Héros , des Dieux.
Quoi ! prétendre , au mépris des Cieux ,
Sans Entousiasme , sans verve ,
Chanter les Combats , les beaux- Arts ,
Peindre aux yeux les travaux de Mars ,
Ou raconter ceux de Minerve
D'un bel esprit , qui se dément ,
Quelle illusion ! quel délire !
Ami , révoque ton serment ,
Contre un Dieu qui t'aide et t'inspire ,
Etouffe un vain ressentiment ,
Et reconnois son doux Empire ;
Phébus lui-même en ce moment ,
Où ta plume , ingrat , le déchire
Phébus daigne encor te sourire.
Sur les Coteaux de Beauregard
Viɔns
684 MERCURE DE FRANCE
Viens , cher ami , d'un tel écart ,
Expier la courte folie ,
Viens d'un serment fait au hazard ,
Abjurer la vaine saíllic.
Là, sans façons et sans apprêts ,
Bacchus assis auprès d'un Hêrre ,
Nous présents , à ses propres frais,
Avec Apollon notre Maître
Le verre en main fera ta paix .
Vers ce champêtre domicile ,
Où loin du tumulte et du bruit ,
J'offre à ta Muse un doux azile ,
Quelquefois la mienne me fuit ,
Elle m'y fuit sous les Portiques ,
D'un riche et superbe Lointain
Que vous formez , Ormes antiques ,
A travers un vaste terrain.
Dans cet agréable Hermitage ,
Séjour de la simplicité ; ·
Je ris , ô fortune volage ,
De ta folle malignité ,
Là , guidé par un doux caprice ;
Je prends ma Lire et me soustraits ,
Au noir Destin , à l'injustice ,
Dont j'ai trop ressenti les traits.
Contre le chagrin , mes Terrasses ,
Me forment un triple Rampart ,
Fortifié de toute part ,
J'y
AVRIL . 689 1733
Ty brave ses vaines menaces .
Le sort irrité me poursuit ,
Mais à ma Muse fugitive ,
Dans plus d'une route furtive ,
Mes Bosquets ouvrent un Réduit.
Sous leur délicieux ombrage ,
Où le Rossignol amoureux
Exprime et soulage ses feux ,
Par les sons d'un tendre ramage ,
La Marne forme un long Canal ,
Et dans son liquide Cristal ,
Fait revivre un riant feüillage.
Sous mes yeux , avec majesté ,
Son Onde incessamment voyage ,
Et servant à ma sureté ,
Elle semble me rendre hommage.
Sur un immense Paysage ,
Où s'égare l'oeil enchanté ,
De mes Balcons et du Rivage ,
Je commande avec liberté ,
Et m'en fais un riche appanage.
Oh ! vous que de ses propres mains ,
A tracez le Dieu des Jardins ,
Vergers , Palissades , Parterres ,
Boulingrins , qui m'environnez >
C'est de ce Dieu que vous tenez ,
Vos beautez , vos graces legeres.
Isolé dans tous ses appas
686
MERCURE DE
FRANCE
Un Pavillon , dont la structure
N'offre en racourci que les traits ,
D'une très-simple Architecture ,
M'y tient lieu d'un vaste Palais.
Construit avec assez d'entente ,
Sur un Tertre uni , spacieux ,
Dont la vue est toute charmante ,
Cet Edifice gracieux ,
Embellit mon petit Domaine.
C'est-là qu'étranger à la Plaine ,
Et presque Citoyen des Cieux ,
Je puis sans effort et sans gêne ,
Lier commerce avec les Dieux.
Dans cette Région moyenne ,
Où j'ai conçu l'heureux dessein ,
De fixer ma course incertaine ,
Je respire un air pur et sain.
Mieux placé que les Zoroastres ,
Spéculateur audacieux ,
D'un coup d'oeil j'atteins jusqu'aux Astres ,
Et j'en démêle tous les feux .
Soit au Printemps , soit en Automne
S'offrent à mes sens satisfaits ,
Les dons de Flore et de Pomone ,
Ceux de Bacchus et de Cerés.
Que vois-je armée à la legere ,
Et brossant les Taillis épais ,
Diane se presse de fairs ,
•
Aux
A
687
L:
17330
Aux Hôtes des sombres Forêts ,
Jusques dans leurs Antres secrets ,
Une vive et
bruyante guerre ;
Le lond du Fleuve avec succès ,
Glaucus d'une Pêche abondante ,
A mes yeux remplit ses Filets.
Sur le sein de l'Onde écumante ,
Mercure vogue à pleins Vaisseaux ;
Je le vois planant sur les Flots ,
Porter à la Reine des Villes ,
Les Trésors de nos Champs fertiles ,
Et le tribut de nos travaux.
Au son d'une Flute élegante ,
Pan conduit sur l'herbe naissante
De nombreux et de gras Troupeaux.
D'une herbe tendre et nourissante ,
Dans les Bois , le jeune Silvain ,
Dans les Vergers la jeune Amante ,
Font au loin un riche butin .
La Nymphe Echo , dans nos Campagnes ,
Où tout retentit de ses sons ,
Du fond des Forêts , des Vallons ,
Vers les Rochets et les Montagnes ,
Promene ses courtes Chansons.
Vous rappellez , vertes Saisons ,
A mes yeux le siecle de Rhée ,,
Siecle heureux , qui dans sa dutée ,
Servit aux Graces de Berceau ,
E
688 MERCURE DE FRANCE
Et d'Epoque à la belle Astrée ,
Je vois du haut de mon Côteau ,
D'un verd incessamment nouveau
Vertumne embellir la Contrée.
A peine le fougueux Borée ,
Par son souffle a glacé les airs ,
D'une haleine plus temperée ,
Zéphire en chasse les Hyvers.
Dès son lever l'aimable Aurore ,
Sur nos Collines fait éclore ,
Un Soleil brillant et serain
Par le vif éclat de son teint ,
Hesperus à mes yeux encore ,
Le promet pour le lendemain.
Divinitez , que je revere ,
Vous prétez ainsi vos grands noms ,
A la Nature notre Mere ,
Qui sur nous repand tous ces dons.
Mais que dis-je ! d'un faux sistême ,
Par un vieux zele accrédité ;
Je hais l'antique absurdité ,
J'en meprise l'erreur extréme.
Non , non , le seul Etre suprême ,
Quiseul merite des Autels ,
Se communique ainsi lui même ,
Aux besoins des foibles Mortels.
Que ne puis-je en cette Retraite
Où ses dons étonnent mes sens ,
•
Lui
AVK TL.
1733. 889
Lui consacrer tous les accens ,
D'une Muse trop satisfaite !
Agréable tranquillité ,
Où sans orgueil et sans envie ,
A profit s'écoule la vie ,
Inestimable obscurité ,
Où mon propre goût me convie ,
C'est en vous que du vrai bonheur ,
L'ame extasiée et ravie ,
Sçait goûter toute la douceur ,
Graces à la Philosophie ,
Qui salutaire aux Nourrissons ,
Que la main d'un Dieu lui confie
Leur en fait d'utiles Leçons .
Sous sa conduite toujours sûre ,
Epiant la sage Nature ,
Je la suis d'un oeil curieux.
De ses progrès ingénieux ,
Si l'uniformité constante ,
A mon esprit se fait sentir ;
Leur varieté qui m'enchante ,
Irritant en moi le desir ,
Et comblant toujours mon attente
Semble ajoûter à mon plaisir.
Sans cesse attentif à saisir ,
Les instans qu'elle est agissante ,
Je sonde , je pese à loisir ,
Ses merveilles les plus secrettes ,
Souvent
90 MERCURE DE FRANCE
Souvent même par le bienfait ,
De la Lentille et des Lunettes ,
J'aime à la prendre sur le fait.
A ses mysteres respectables .
Elle daigne m'initier ,
Et de ses ressorts admirables ,
Me donne le Spectacle entier.
C'est -là que s'offrent à ma vûë ;
Quelle gloire pour un Mortel !
Dans leur force et leur étendue ,
Les Miracles de P'Eternel .
Le Moucheron imperceptible ,
Le Globe entier du Firmament ;
M'y démontrent également ,
La Sagesse immense , indicible ,
De la main qui les a formez.
A l'aspect de leur excellence ,
Mes sens éperdus et charmez ,
Adorent la Toute- Puissance
Qui d'objets si grands , si divers ,
Enrichit
pour
moi l'Univers .
D'une Nature toujours belie ,
Toujours la même en ses Concerts ,
Crayon imparfait , mais fidele ,
A peine ébauché dans ces Vers !
Or , qu'êtes- vous , en parallele ,
Vous qu'on estime uniquement ,
Vous qu'on adore aveuglément ,
HonAVRIL
1733.
691
Honneurs ,
voluptez ,
opulence ,
Idoles de notre
ignorance ,
Faitris de fumée et de vent ,
Qu'êtes- vous ? un vuide , un néant.
Je sens qu'à la honte des hommes ,
Qui de vous follement jaloux ,
Sont mille fois plus vains que
vous ,
Vous vous perdez , foibles Atômes ,
Dans les lointaias
prodigieux ,
De
l'admirable
Perspective ,
Dont sans cesse , à
l'aide des
yeux ,
Jouit ici l'ame attentive .
Cher ami , c'est en ces beaux lieux ,
Qu'à l'ombre d'un profond silence ,
Etudiant avec
constance ,
La précieuse verité ,
J'éprouve une félicité ,
Qui suivant que je le projette ,
Dans notre petit Comité ,
Ne peut être que plus complette.
D. V.
Fermer
Résumé : LES PLAISIRS CHAMPETRES, EPITRE à M. D***.
Le texte 'Les Plaisirs Champêtres' est une épître adressée à un ami qui souhaite abandonner la poésie et les muses. L'auteur tente de le convaincre de l'importance des muses et de l'inspiration divine pour créer des œuvres dignes des héros et des dieux. Il l'invite à se rendre dans un lieu champêtre, loin du tumulte, pour profiter de la paix et de l'inspiration. L'auteur décrit son domaine situé près de la Marne, avec ses terrasses, ses bosquets et ses jardins, où il trouve refuge contre les tracas du monde. Il y respire un air pur et observe la nature, admirant les saisons et les divinités qui y sont associées. Il exalte la tranquillité et la philosophie qui lui permettent de goûter au vrai bonheur. Le texte se conclut par une réflexion sur la vanité des honneurs et des richesses face à la grandeur de la nature et de l'univers. L'auteur souligne la sagesse et la puissance divine qui régissent ces éléments. Il exprime sa préférence pour une vie simple et contemplative, loin des vaines ambitions humaines.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
70
p. 1148-1150
LOGOGRYPHE.
Début :
Dans mes six pieds je suis le chef-d'oeuvre des Cieux, [...]
Mots clefs :
Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGOGRYPHE.
Ans mes six pieds je suis le chef- d'oeuvre
DA des Cieux ,
Dans mes 2. 5 et 3. je suis celui des hommes,
Et lorsque réunis nous sommes ,
I. Vol.
Nous
JUIN. 1149 17330
Nous formons des objets qui charmeroient les
Dieux ;
Mon dernier tiers sert en Musique ,
Mon second ( s'il est renversé )
Est de même nature et de même pratique ,
Et mon premier ( son ordre boulversé )
Est des Saisons la premiere qu'on fête ;
Garde-toi , Lecteur imprudent ,
De lui prêter mon 6. et couronner sa tête ,
Tu nous offrirois une bête ,
Dont le front est trop impudent ;
5. 2 et 3. n'est pas bête moins vile ,
Mais si sa qualité nuit aux champs comme en
Ville ,
Son nom du moins est si gracieux ,
De sa fémelle même on vantè les vifs yeux ,
Joins y pour lors mon 6 au corps de l'homme
utile ,
On sçait que noblèment ,
Elle s'y conserve un azile ;
Mais si ton plaisir , cependant ,
Eroit de lui trancher la tête ,
Remplace lui donc promptement ,
Celle qui de mon tout fait d'abord l'ornement ,
Et que volontiers je te prête ,
Pour en parer ( comme on faisoit jadis )
Ou ton Cabinet ou ta Chambre ;
A mon deuxiéme tiers unis mou dernier membre,
Et crains que l'on ne te ... car souvent on est
pris >
E vi Pour
1150 MERCURE DE FRANCE
Pour un 2. 4. 3. 5. 6.
Qui veut voir femme sans chemise ,
Lecteur en es-tu curieux ?
Prends ma tête et ma queiie et mets 4 entre deux
Elle se présente à ta guise ,
N'abuse pas au moins de ma facilité
A te procurer ma recette ,
Et ne vas pas ainsi par trop
>
de dureté ,
Faire place à mon 5. aux dépens de sa tête ,
Et puis la laisser là !
4. 6. 1. et 3. déja .
Le temps calme change de facé ,
4. 5. 1. et 6. dedans mon flanc sans choix ,
Je porte le destin des Bergers et des Rois ;
Mais enfin , Lecteur , je fais grace
A quelques mots encor qui trouveroient bien
place ,
Si pour vouloir trop m'appuyer ,
Je ne craignois de t'ennuyer.
Ans mes six pieds je suis le chef- d'oeuvre
DA des Cieux ,
Dans mes 2. 5 et 3. je suis celui des hommes,
Et lorsque réunis nous sommes ,
I. Vol.
Nous
JUIN. 1149 17330
Nous formons des objets qui charmeroient les
Dieux ;
Mon dernier tiers sert en Musique ,
Mon second ( s'il est renversé )
Est de même nature et de même pratique ,
Et mon premier ( son ordre boulversé )
Est des Saisons la premiere qu'on fête ;
Garde-toi , Lecteur imprudent ,
De lui prêter mon 6. et couronner sa tête ,
Tu nous offrirois une bête ,
Dont le front est trop impudent ;
5. 2 et 3. n'est pas bête moins vile ,
Mais si sa qualité nuit aux champs comme en
Ville ,
Son nom du moins est si gracieux ,
De sa fémelle même on vantè les vifs yeux ,
Joins y pour lors mon 6 au corps de l'homme
utile ,
On sçait que noblèment ,
Elle s'y conserve un azile ;
Mais si ton plaisir , cependant ,
Eroit de lui trancher la tête ,
Remplace lui donc promptement ,
Celle qui de mon tout fait d'abord l'ornement ,
Et que volontiers je te prête ,
Pour en parer ( comme on faisoit jadis )
Ou ton Cabinet ou ta Chambre ;
A mon deuxiéme tiers unis mou dernier membre,
Et crains que l'on ne te ... car souvent on est
pris >
E vi Pour
1150 MERCURE DE FRANCE
Pour un 2. 4. 3. 5. 6.
Qui veut voir femme sans chemise ,
Lecteur en es-tu curieux ?
Prends ma tête et ma queiie et mets 4 entre deux
Elle se présente à ta guise ,
N'abuse pas au moins de ma facilité
A te procurer ma recette ,
Et ne vas pas ainsi par trop
>
de dureté ,
Faire place à mon 5. aux dépens de sa tête ,
Et puis la laisser là !
4. 6. 1. et 3. déja .
Le temps calme change de facé ,
4. 5. 1. et 6. dedans mon flanc sans choix ,
Je porte le destin des Bergers et des Rois ;
Mais enfin , Lecteur , je fais grace
A quelques mots encor qui trouveroient bien
place ,
Si pour vouloir trop m'appuyer ,
Je ne craignois de t'ennuyer.
Fermer
71
p. 1174-1189
Discours sur les Spectacles, traduit du Latin, [titre d'après la table]
Début :
THEATRUM ne sit vel esse possit Schola informandis moribus idonea ; oratio habita [...]
Mots clefs :
Scène, Théâtre, Orateur, Moeurs, Histoire, Philosophie, Nature, Racine, Comédie, Corneille, Tragédie, Héros, Discours, Effet
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discours sur les Spectacles, traduit du Latin, [titre d'après la table]
THEATRUM ne sit vel esse possit Schola
informandis moribus idonea ; oratio habita
die 13. Martii an . 1733. in Regio Ludovici
Magni Collegio Societatis Jesu , à
Carolo Porée , ejusdem Societatis Sacerdote.
ITEM , Discours sur les Spectacles , tradit
du Latin du Pere Charles Porée , de
la Compagnie de Jesus , par le P. Brumoy
de la même Compagnie..
L'une et l'autre Piéce est imprimée chez
Jean Baptiste Coignard fils , rue S. Jacques
, 1733 .
Le P. Porée , après avoir piqué la curiosité
du Public par son titre , a pleinement
satisfait celle de ses illustres Auditeurs
, au nombre desquels se trouverent
MM. les Cardinaux de Polignac et de .
Bissy , M. le Nonce , plusieurs Prélats
et autres personnes de distinction . On
souhaita que son Discours fût imprimé ,
et peu de tems après l'impression ,
Pere Brumoy l'a donné en françois. Ce
Discours a paru interessant par bien des .
endroits . Nous en exposerons briévement
le sujet et l'ordre , autant que la
fertilité laconique de l'Orateur pourra
permettre .
le
1. Vol. II
JUIN. 1733 117
Il établit dans l'Exorde que le Théatre
depuis son origine a toujours été un
sujet de contestation , comme un attrait
de curiosité , parce qu'en effet Athénes ,
Rome , et la France ont vû naître succes
sivement à son occasion des disputes qui
ne sont pas encore terminées. Il détaille
celle du siécle passé , où l'on vît partis
contre partis , Grands contre Grands ,
Doctes contre Doctes , agiter avec beaucoup
de vivacité et de chaleur la question
, sçavoir si le Théatre étoit utile our
pernicieux aux bonnes moeurs. Il s'attache
à la même question , et il se propose
de rapprocher les amateurs du vrai
en prenant le caractere de Conciliateur.
Il répond donc que le Théatre par sa nature
peut être une Ecole capable de former
les moeurs , mais qu'il arrive par
notre faute qu'elle ne l'est pas en effet.
Ce sont les deux parties du Discours.
Puis , après un Compliment ingénieu
aux deux Cardinaux , il entre en matiere.
Une Ecole propre à former les meurs
est celle qui se sert de préceptes et d'éxemples
convenables à ce but. La Philosophie
et l'Histoire ne passent en effet
pour d'excellentes Ecoles de meurs que
par les préceptes que donne l'ane , et
1. Vol.
par
1176 MERCURE DE FRANCE
par les exemples que l'autre fournit . Or
l'Orateur prétend que la Scene comparée
à la Philosophie et à l'Histoire peut leur
disputer l'avantage de former les moeurs ,
en employant les mêmes ressorts d'une
maniere plus convenable.
La Philosophie ouvre un vaste champ à
sa Morale. Elle considere l'homme qu'elle
se propose d'instruire , ou comme occupé
dans une famille , ou comme seul, ou comme
engagé dans les affaires civiles .Mais la
Scene de son côté embrasse tous les Etats,
toutes les professions , tous les devoirs ,
toutes les vertus , tous les vices , tous les
travers même que la Philosophie se met
peu en peine d'observer et de réformer.
De plus les sottises des hommes , la sagesse
humaine et même les Eaux sacrées
de la divine Sagesse , sont les sources
fécondes où la Scene peut puiser ses importantes
et nombreuses leçons . Ce détail
est vif et serré. Enfin l'on fait sentir
finement par une espece de communication
ironique ( à la façon de Socrate )
avec un Philosophe , que la maniere d'instruire
dont la Scene se sert , est veritablement
plus instructive et plus efficace
que ne l'est la Méthode grave et sérieuse
des Philosophes. Voicy un trait de ce
Morceau , qu'il adresse aux Philofophes .
1. Vol. Vos
JUIN. 1733. 1177
Vos Discours sur nos devoirs sont bien
raisonnez , quoiqu'un peu diffus , j'aurois
tort assurément de les blâmer. Vous avez
épousé une Méthode qui vous astraint à
proceder par ordre de propositions , de preuves
, d'objections , de réfutations . Le moyen
de n'être pas discoureur ! mais le Poëte en
auroit- il moins d'autorité sur la Scene parce
qu'il ne sçauroit être sententieux et court ,
souvent sublime Philosophe en un seul Vers ?
Que voulez- vous ? nous aimons la briéveté.
Se mêle-t'on de nous instruire ? nous voulons
qu'on nous dise beaucoup en peu de
mots.
Vous philosophez sur les passions humaines
avec beaucoup de subtilité ; le dirai -je
aussi ? souvent avec un peu de secheresse .
Vous en sçauroit - on mauvais gré ? non.
C'est à vous de définir , de diviser , de développer
vos idées par articles ; ce n'est pas à
vous d'émouvoir. Trouveriez- vous pour cela
que le Poëte dont je parle en auroit moins
grace , parce qu'il mettroit en oeuvre les
pleurs et le courroux , la terreur et la pitié ?
Nous sommes un composé d'esprit et de corps ;
nous voulons être éclairez ; nous voulons être
émus , et l'on ne nous éclaire pas assez ,
on ne tâche de nous émouvoir.
de
si
Enfin vous vous en tenez aux préceptes $
vous écartez bien loin les exemples. Con-
I. Vol.
damnerois-je
F178 MERCURE DE FRANCE
damnerois je votre maniere ? nullement. C'est
la loi que vous vous êtes prescrite. Fose
ici vous le demander sans détour ; notre
Poëte n'a- t'il pas visiblement l'avantage sur
vous , lui qui joint les exemples aux préceptes
en quoi il s'éloigne de vous , car il
devient en quelque sorte Historien , comme
Vous venez de le voir Philosophe ; et par
l'heureux accord de deux Ecoles differentes ,
il en forme une troisième plus efficace pour
faire agir les deux ressorts , je veux dire ,
pour éclairer et pour toucher.
Par cette transition l'Orateur entre
dans la comparaison de la Scene avec
⚫ l'Histoire. Il traite cet endroit avec toute
la justesse et tout le feu qui conviennent
à un parallele si heureux , des évenemens
qu'exposent l'Histoire et la Scene ; et de
la maniere dont l'une et l'autre les expose.
Si des exemples , dit- il , attachez à
des lettres mortes , confiez à des dépositaires
inanimez , ont toutefois une sorte d'ame ;
un reste de leur antique chaleur ; quelle sera
Leur force et leur vie , lorsqu'ils renaîtront
dans l'action , qu'ils seront vivifiez par le
feu du mouvement , qu'ils parleront eux-mêmes
au coeur, à l'oreille , à l'oeil , avec toute
la grandeur des sentimens , avec tous les
charmes de la voix , avec toute l'éloquence
du geste Telle est Pinnocente Magie que
I. Vol. se
JUIN. 1733.
1179
l'imise
propose la Scene. Par elle tout revit , tout
respire , au point de faire croire
tation l'emporte sur la réalité , &c.
que
Ce ne sont plus les Annales des Martyrs
de tout âge et de tout sexe que l'on vous
récite. Vous devenez spectateur et témoin des
combats et des palmes de ces saints Athletes.
A vosyeux les Tyrans menacent, et ils menacent
en vain; mere , pere , épouse chérie, tous
pleurent tous embrassent les genoux du Héros.
Les larmes coulent vainement, les prieres sont
perdues. Délices , richesses , grandeurs , vous
étalez vos plus dangereux attraits . Une indignation
chrétienne , un noble mépris , une
fiertéplus qu'humaine vous foulent aux pieds.
Tourmens cruels , morts effroyables ; vous
paroiffez avec toutes vos horreurs. Un regard
intrépide vous brave . Juges , vous
foudroyez, Arrêt fatal et prononcés on baise
Péchaffaut et l'on vous rend graces . Vous balancez
, Bourreaux , vous tardez tròp ; l'on
vole au-devant de vos coups , &c.
Autre effort plus considerable de la Scene.
L'Histoire est astrainte au temps , au
lieu , à l'ordre des évenemens , pour les y
attacher. Elle n'ose d'ordinaire exposer les
vertus et les vices que séparément et en leur
place. La Scene au contraire ( semblable à
la Peinture qui entend le ton des couleurs
et l'heureux mêlange du clair et de l'obscur
(
I. Vol.
fair
1180 MERCURE DE FRANCE
;
fait dans la même action le contraste inte
ressant du vice et de la vertu. Elle balance
dans les caracteres approchez , la valeur et
la lâcheté , la douceur et le courroux , la modestie
et la fierté , la libéralité et l'avarice ,
la frugalité et la profusion , l'honnête homme
et le scelerat. De cette opposition d'om
bres et de lumieres , quel doux éclat rejaillit
sur la vertu pour l'embellir! que d'hor
ribles tenebres se répandent sur le vice pour
le confondre !
Voulez- vous des autoritez sur le paral
lele de la Scene , telle que je viens de la
peindre , et de l'Histoire telle qu'elle est ?
Consultez le Lecteur et le Spectateur , les
Bibliotheques et les Amphithéatres , et demandez
où l'on verse des pleurs.
Le P. Porée conclud que la Scene l'emporte
sur la Philosophie et sur l'Histoi
re ; et que cela même est prouvé non
seulement par l'idée pure du Théatre ;
mais encore par le suffrage de la Philosophie
et par la déposition de l'Histoire. Il
allégue en preuve Socrate qui assistoit
aux Pieces d'Euripide , la Poëtique d'Aristote
; l'authorité de S. Charles Borro
mée qui revoyoit les Comédies , la plume
à la main , avant qu'on les jouât , celle
du Cardinal de Richelieu qui n'a pas dédaigné
de composer lui - même des Vers
1. Vol.
traJUI
N. 1181. 1733.
tragiques , et de donner une partie de ses
soins à la perfection de la Scene. Celle de
Louis XIV. celle des Etats qui authorisent
des Spectacles pour exercer la jeunesse
; celle enfin des particuliers qui
croïent ces exercices utiles. Voici ce qu'il
dit de Louis XIV. Manes du Grand Louis,
rougiriez - vous d'avoir rappellé Racine an
Cothurne qu'il avoit quitté , pour engager cet
autre Prince de la Scene à donner des Tra
gedies dignes du Théatre , et des Actrices de,
S. Cyr? étoit ce un divertissement puerile
que vous ménagiez à des enfans ? Vos vûës
si-bienfaisantes , si sages , si religieuses se
portoient sans doute à quelque chose de plus
auguste.Jeune Noblesse trop mal dottée par la
fortune , ce Monarque vous reservoit une
dot dont il connoissoit tout le prix,des exemples
et des leçons de piété , thrésor préférable
à tous les thrésors , dot précieuse , que vous
deviez faire passer dans les familles les plus
distinguées pour la perpetuer. Quelles pieces
en effet tira- t-il du grand Maître qu'il em
ploya?
O Athalie! Esther ! Oeuvres divines,
dont l'unique ou le plus digne éloge est de
vous demander, Messieurs , si le Problême
que j'ai proposé auroit lieu , supposé qu'on
en composat d'égales , ou du moins de sem
blables. Ah ! il ne faudroit plus demander
I. Vol.
, alers ,
1182 MERCURE DE FRANCE
alors si le Théatre peut être utile aux moeurs,
mais s'il seroit possible qu'il leur devint pernicieux.
Voilà pour la Tragédie et la Comédie.
Il restoit à prononcer sur l'Opéra , matiére
délicate.Ce morceau est tourné avec
tant de délicatesse et de circonspection
qu'on ne peut l'abréger sans l'alterer.
Nous y renvoïons le Lecteur , tres - fâchez
de ne pouvoir mieux faire , et nous passons
à la seconde Partie.
Elle tend à faire voir que la Scene propre
par elle- même à former les moeurs ,
est dépravée par l'abus qu'en font les
Autheuts , les Acteurs et les Spectateurs ;
Particle qui regarde les Ecrivains de
Théatre est le plus étendu ; c'est à eux
que l'Orateur impute d'abord la dépra
vation des Spectacles. Il les compare avec
les Autheurs du Théatre Athénien ; ceuxci
se regardoient comme des hommes dévoüez
au bien public , et chargez par la
Patrie de réformer les moeurs. Est - ce là
l'idée de ceux qui destinent leur pluie
au Théatre ? Ils ont perdu de vûë , dit
F'Orateur , le but que se proposoient les
anciens. Ils ne comprennent plus , parce
qu'ils ne veulent pas le comprendre , ce
qu'exigent les Loix de leur emploi , ce
que veut la nature de la Poësie drama-
1. Vol.
tique
JUIN. 1733. 1183
*
tique. Elle veut qu'on ait en vûë le bien
de l'Etat , et que l'on profite en amusant.
On s'écarte de cet objet , on ne cherche
qu'à plaire , fût- ce aux dépens de l'utilité
publique . L'Orateur appuïe ses preuyes
sur une revûë détaillée des divers
Spectacles. Il rend à la Tragédie de nos
jours la justice qu'elle mérite par la gravité
de ses Sentences , et par l'élégance de
sa diction, Mais il demande ; Qu'est devenue
la sévérité Athénienne.Dans Athénes
la Tragedie se servoit du ressort des passions
pour les guérir ; elle le met en oeuvre
aujourd'hui pour augmenter leurs maux . La
Scene antique éteignoit dans les Athéniens
la soif de l'ambition , parce qu'elle la regardoit
comme la plus dangereuse peste de la
République. La Scene Françoise souffle aujourd'hui
dans les cours un double poison,
que nous devons regarder comme également
funeste à la Religion et à l'Etat , la vengeance
et l'amour..
>
Pour la Vengeance, le P. P. cite le Cid.
et l'emportement de Rodrigue et de son
Pere , par lequel Corneille , sans le sçavoir
, semble infpirer la fureur des Duels.
Heureux ( continuë l'Orateur ) d'avoir
été moins propre à traiter des sujets d'un caractere
tout opposé! Si les tendresses et le
Langage efféminé des Amours avoient pû
I. Vol.
s'as1184
MERCURE DE FRANCE
saccommoder de l'énergie de l'esprit le plus
ferme , et de l'enthousiasme de la Poësie la
plus sublime , de quels feux n'auriez vous
pas embraze la Scene ! Malheureusement le
Dieu de Cythere sçut trop se dédommager ;
la main à qui il confia son flambeau , n'eut
que trop de grace à le manier , à en ranimer
ia flamme , et à en répandre les étincelles
dans le sein des Spectateurs ..
Racine jeune, le consola de Corneille vieilli
et peu docile à suivre ses traces. Le nou
veau Peintre, génie heureux, aisé dans l'invention
, habile dans l'ordonnance , sçavant
dans l'étude de la nature , exact et patient
dans la correction enrichi des dépouilles
de la Grece , riche de son propre
fonds , pur dans sa diction , doux et coulant
dans ses Vers , sembla fait pour attendrir la
Scene , soit penchant , soit émulation on désespoir
d'atteindre le vieux Monarque du
Theatre dans la ronte qu'il avoit fraiée le
premier , il osa s'en tracer une toute nouvelle
pour regner à son tour.
Corneille dans le grand , avoit étonné
les esprits par la majesté pompeuse de ses pensées.
Racine , dans le tendre fascina les
coeurs par le charme enchanteur des sentimens.
L'un avoit élevé l'homme au dessus de
T'humanité, l'autre le rendit à lui - même et à ses
foiblesses. L'un avoit fait ses Héros Ro-
I. Vol.
mains,
JUIN. 1733 1185
mains , Arméniens , Parthes ; il nous transportoit
chez leurs Nations et dans leurs Climats
: l'autre , au contraire , les transportant
tous en France , les naturalisa François , et
les forma sur l'urbanitégalante de nos moeurs.
L'un , métamorphosant les femmes même en
autant de Héros , leur avoit donné une ame
veritablement Tragique : l'autre , rabaissant
ses Heros presqu'au rang des Héroïnes , leur
fit soupirer des sentimens d'Elegie. Le génie
du premier avoit pénétré dans le Cabinet
des Rois pour y sonder les profondeurs de la
politique ; l'esprit du second s'insinua dans
les Cercles , pour y apprendre les délicatesses
de la galanterie. Corneille, semblable à l'Oisean
de Jupiter , qui s'élance dans les nuës
et paroît se jouer au milieu des Eclairs et des
Tonneres , avoit fait retentir la Scene des
fréquens éclats de ce bruit majestueux qui
frappe tous les esprits. Racine, comme le tendre
Oiseau de Cypris , voltigeant autour des
Myries et des Roses , fit repeter aux Echos
ses gémissemens et ses soupirs. Corneille , en-
·fin forçant les obstacles d'un sentier escarpé
et sujet par consequent à d'illustres chutes ;
redoublant toujours ses efforts pour tendre de
plus en plus au sublime et au merveilleux
Scherchanpar la voie de l'admiration des
-applaudissemens trop merités , qu'il arracha
des plus déterminés à les lui refuser : Racine
I. Vol.
sur1186
MERCURE DE FRANCE
suivant une pente plus douce , mais par là
plus sûre, s'élevant rarement , soutenant son
vol avec grace et le ramenant promptement
aux amours , parut s'offrir de lui- même aux
suffrages qui prévenoient son attraïante donccur.
Il ne soupira pas en vain ; l'art inexprimable
des soupirs lui. procura la Palme
qu'il ambitionnoit ; il n'enleva pas
les Lanriers
à son Rival ; mais il se vit ceint de
Myrtes , par les mains empressées de ses Héros
et sut tout de ses Héroïnes . Il ne déthrôna
pas Corneille ; mais ilpartagea le Thrône
de la Scene avec lui. L'Aigle foudroïa
La Colombe gémit , et l'Empire fut divisé.
Quelle gloire pour Racine ! Regner ainsi sur.
le Theatre c'est avoir vaincu , c'est avoir
triomphé.
Vous sçavez , Messieurs , l'issue d'une si
brillante victoire. :.cette heureuse audace
produisit
une foule d'imitateurs. Les soupirs
avoient couronné ce grand Maître ; vaine
ment les désavoia - t- il vainement la piété
le ravit-elle dux honneurs du Théatre ; les
éleves nombreux soumirent le Cothurne aux
loix du tendre Législateur ; ils leur sacrifierent
la severité des loix fondamentales de la
Scene.
Le P. Porée prétend en effet que l'unité
d'action , la simplicité , la verité des sujets
, la vrai - semblance , la variété , one
I. Vol. extrê
JUIN. 1733 . 1187
extrêmement souffert de cette nouvelle
tournure de la Tragédie , devenuë amoureuse.
Il en montre le danger par un morceau
pathetique et fort éloquent en revenant
au parallele de la Tragédie ancienne
et de la moderne, puis il passe à la Comédie
avec un tour d'éloquence tout
nouveau ; car on remarque dans la diversité
de ses tours une conformité singulicre
entre chaque sujet et la maniere pro
pre de le traiter ; il feint une conversation.
La Comédie se donne pour être fort
differente de ce qu'elle fut jadis ; elle étale
les vices et les défauts qu'elle réforme
par ses Piéces, elle cite les petits Maîtres,
les Femmes sçavantes , les Misantropes
les Malades imaginaires, les diverses écoles
, & c. L'Orateur insére un mot sur
chaque chose ; et fait ensuite une récapitulation
des vices plus pernicieux
Comedie moderne , a ( dit - il ) introduits
et qu'elle authorise . Mais pourquoi, ajoutet-
il , s'en prendre à la Comédie ? Est- ce par
sa nature , où n'est- ce pas plutôt par la ma
lice d'autrui qu'elle s'est pervertie ? Ah ! prenons-
nous- en à ceux qui pouvant la rendre
bonne et utile , l'ont renduë nuisible et peri
nicieuse : Oui,j'ose m'en prendre d'abord an
chefmême des Autheurs et des Acteurs de
notre Scene. Poëte par goût,plus que par émque
la
1. Vol. G de
1188 MERCURE DE FRANCE
de , ce fut un feu de jeunesse , non la malignité
de la fortune , qui le fit Comédien. Né
pour des emplois sérieux , transporté dans le
comique, rigide observateur du ridicule,peintre
plaisant d'après nature , exact sans affectation
d'exactitude , correct sans paroitre
s'êtregêné , serré dans sa Prose , libre et aisé
dans ses Vers , riche en Sentences, fertile en
Plaisanteries, on peut dire qu'il réunit en lui
seni toutes les qualitez et la plupart des dé
fauts des Poëtes celebres en ce genre , aussi
piquant qu' Aristophane , quelquefois aussi.
peu retenu, aussi vif que Plaute, de temps en
temps aussi bouffon , aussi fin dans l'in
telligence des moeurs que Terence , souvent
aussi libre dans ses Tableaux, Moliere futil
plus grand par la nature ou par l'art ?
Inimitable dans l'un et dans l'autre , vicieux
par ces deux Endroits , il nuisit autant qu'il
excella, Le meilleur Maître , s'il enseigne le
mal , est le pire de tous les Maîtres.
L'Orateur taxe de la même sorte les
differens imitateurs de ce Prince de la
Comédie. Les Autheurs qui travaillent
pour le Théatre Lyrique viennent ensuite
sur les rangs par une figure d'éloquence
fort remarquable. Les Acteurs ont
aussi leur tour , et enfin les Spectateurs ;
nous n'insistons point sur cette fin, parce
qu'il seroit difficile d'en rien retrancher
I. Vol. et
JUIN. 1733. 1189
et de choisir . Cette . Analyse generale suffit
pour l'idée que nous nous sommes
proposée . Nous observerons seulement
que
le blâme de l'abus du Théatre, ( suivant
la pensée du P. Porée) retombe principalement
et presqu'entierement sur les
Spectateurs, que l'on sert selon leur goût.
informandis moribus idonea ; oratio habita
die 13. Martii an . 1733. in Regio Ludovici
Magni Collegio Societatis Jesu , à
Carolo Porée , ejusdem Societatis Sacerdote.
ITEM , Discours sur les Spectacles , tradit
du Latin du Pere Charles Porée , de
la Compagnie de Jesus , par le P. Brumoy
de la même Compagnie..
L'une et l'autre Piéce est imprimée chez
Jean Baptiste Coignard fils , rue S. Jacques
, 1733 .
Le P. Porée , après avoir piqué la curiosité
du Public par son titre , a pleinement
satisfait celle de ses illustres Auditeurs
, au nombre desquels se trouverent
MM. les Cardinaux de Polignac et de .
Bissy , M. le Nonce , plusieurs Prélats
et autres personnes de distinction . On
souhaita que son Discours fût imprimé ,
et peu de tems après l'impression ,
Pere Brumoy l'a donné en françois. Ce
Discours a paru interessant par bien des .
endroits . Nous en exposerons briévement
le sujet et l'ordre , autant que la
fertilité laconique de l'Orateur pourra
permettre .
le
1. Vol. II
JUIN. 1733 117
Il établit dans l'Exorde que le Théatre
depuis son origine a toujours été un
sujet de contestation , comme un attrait
de curiosité , parce qu'en effet Athénes ,
Rome , et la France ont vû naître succes
sivement à son occasion des disputes qui
ne sont pas encore terminées. Il détaille
celle du siécle passé , où l'on vît partis
contre partis , Grands contre Grands ,
Doctes contre Doctes , agiter avec beaucoup
de vivacité et de chaleur la question
, sçavoir si le Théatre étoit utile our
pernicieux aux bonnes moeurs. Il s'attache
à la même question , et il se propose
de rapprocher les amateurs du vrai
en prenant le caractere de Conciliateur.
Il répond donc que le Théatre par sa nature
peut être une Ecole capable de former
les moeurs , mais qu'il arrive par
notre faute qu'elle ne l'est pas en effet.
Ce sont les deux parties du Discours.
Puis , après un Compliment ingénieu
aux deux Cardinaux , il entre en matiere.
Une Ecole propre à former les meurs
est celle qui se sert de préceptes et d'éxemples
convenables à ce but. La Philosophie
et l'Histoire ne passent en effet
pour d'excellentes Ecoles de meurs que
par les préceptes que donne l'ane , et
1. Vol.
par
1176 MERCURE DE FRANCE
par les exemples que l'autre fournit . Or
l'Orateur prétend que la Scene comparée
à la Philosophie et à l'Histoire peut leur
disputer l'avantage de former les moeurs ,
en employant les mêmes ressorts d'une
maniere plus convenable.
La Philosophie ouvre un vaste champ à
sa Morale. Elle considere l'homme qu'elle
se propose d'instruire , ou comme occupé
dans une famille , ou comme seul, ou comme
engagé dans les affaires civiles .Mais la
Scene de son côté embrasse tous les Etats,
toutes les professions , tous les devoirs ,
toutes les vertus , tous les vices , tous les
travers même que la Philosophie se met
peu en peine d'observer et de réformer.
De plus les sottises des hommes , la sagesse
humaine et même les Eaux sacrées
de la divine Sagesse , sont les sources
fécondes où la Scene peut puiser ses importantes
et nombreuses leçons . Ce détail
est vif et serré. Enfin l'on fait sentir
finement par une espece de communication
ironique ( à la façon de Socrate )
avec un Philosophe , que la maniere d'instruire
dont la Scene se sert , est veritablement
plus instructive et plus efficace
que ne l'est la Méthode grave et sérieuse
des Philosophes. Voicy un trait de ce
Morceau , qu'il adresse aux Philofophes .
1. Vol. Vos
JUIN. 1733. 1177
Vos Discours sur nos devoirs sont bien
raisonnez , quoiqu'un peu diffus , j'aurois
tort assurément de les blâmer. Vous avez
épousé une Méthode qui vous astraint à
proceder par ordre de propositions , de preuves
, d'objections , de réfutations . Le moyen
de n'être pas discoureur ! mais le Poëte en
auroit- il moins d'autorité sur la Scene parce
qu'il ne sçauroit être sententieux et court ,
souvent sublime Philosophe en un seul Vers ?
Que voulez- vous ? nous aimons la briéveté.
Se mêle-t'on de nous instruire ? nous voulons
qu'on nous dise beaucoup en peu de
mots.
Vous philosophez sur les passions humaines
avec beaucoup de subtilité ; le dirai -je
aussi ? souvent avec un peu de secheresse .
Vous en sçauroit - on mauvais gré ? non.
C'est à vous de définir , de diviser , de développer
vos idées par articles ; ce n'est pas à
vous d'émouvoir. Trouveriez- vous pour cela
que le Poëte dont je parle en auroit moins
grace , parce qu'il mettroit en oeuvre les
pleurs et le courroux , la terreur et la pitié ?
Nous sommes un composé d'esprit et de corps ;
nous voulons être éclairez ; nous voulons être
émus , et l'on ne nous éclaire pas assez ,
on ne tâche de nous émouvoir.
de
si
Enfin vous vous en tenez aux préceptes $
vous écartez bien loin les exemples. Con-
I. Vol.
damnerois-je
F178 MERCURE DE FRANCE
damnerois je votre maniere ? nullement. C'est
la loi que vous vous êtes prescrite. Fose
ici vous le demander sans détour ; notre
Poëte n'a- t'il pas visiblement l'avantage sur
vous , lui qui joint les exemples aux préceptes
en quoi il s'éloigne de vous , car il
devient en quelque sorte Historien , comme
Vous venez de le voir Philosophe ; et par
l'heureux accord de deux Ecoles differentes ,
il en forme une troisième plus efficace pour
faire agir les deux ressorts , je veux dire ,
pour éclairer et pour toucher.
Par cette transition l'Orateur entre
dans la comparaison de la Scene avec
⚫ l'Histoire. Il traite cet endroit avec toute
la justesse et tout le feu qui conviennent
à un parallele si heureux , des évenemens
qu'exposent l'Histoire et la Scene ; et de
la maniere dont l'une et l'autre les expose.
Si des exemples , dit- il , attachez à
des lettres mortes , confiez à des dépositaires
inanimez , ont toutefois une sorte d'ame ;
un reste de leur antique chaleur ; quelle sera
Leur force et leur vie , lorsqu'ils renaîtront
dans l'action , qu'ils seront vivifiez par le
feu du mouvement , qu'ils parleront eux-mêmes
au coeur, à l'oreille , à l'oeil , avec toute
la grandeur des sentimens , avec tous les
charmes de la voix , avec toute l'éloquence
du geste Telle est Pinnocente Magie que
I. Vol. se
JUIN. 1733.
1179
l'imise
propose la Scene. Par elle tout revit , tout
respire , au point de faire croire
tation l'emporte sur la réalité , &c.
que
Ce ne sont plus les Annales des Martyrs
de tout âge et de tout sexe que l'on vous
récite. Vous devenez spectateur et témoin des
combats et des palmes de ces saints Athletes.
A vosyeux les Tyrans menacent, et ils menacent
en vain; mere , pere , épouse chérie, tous
pleurent tous embrassent les genoux du Héros.
Les larmes coulent vainement, les prieres sont
perdues. Délices , richesses , grandeurs , vous
étalez vos plus dangereux attraits . Une indignation
chrétienne , un noble mépris , une
fiertéplus qu'humaine vous foulent aux pieds.
Tourmens cruels , morts effroyables ; vous
paroiffez avec toutes vos horreurs. Un regard
intrépide vous brave . Juges , vous
foudroyez, Arrêt fatal et prononcés on baise
Péchaffaut et l'on vous rend graces . Vous balancez
, Bourreaux , vous tardez tròp ; l'on
vole au-devant de vos coups , &c.
Autre effort plus considerable de la Scene.
L'Histoire est astrainte au temps , au
lieu , à l'ordre des évenemens , pour les y
attacher. Elle n'ose d'ordinaire exposer les
vertus et les vices que séparément et en leur
place. La Scene au contraire ( semblable à
la Peinture qui entend le ton des couleurs
et l'heureux mêlange du clair et de l'obscur
(
I. Vol.
fair
1180 MERCURE DE FRANCE
;
fait dans la même action le contraste inte
ressant du vice et de la vertu. Elle balance
dans les caracteres approchez , la valeur et
la lâcheté , la douceur et le courroux , la modestie
et la fierté , la libéralité et l'avarice ,
la frugalité et la profusion , l'honnête homme
et le scelerat. De cette opposition d'om
bres et de lumieres , quel doux éclat rejaillit
sur la vertu pour l'embellir! que d'hor
ribles tenebres se répandent sur le vice pour
le confondre !
Voulez- vous des autoritez sur le paral
lele de la Scene , telle que je viens de la
peindre , et de l'Histoire telle qu'elle est ?
Consultez le Lecteur et le Spectateur , les
Bibliotheques et les Amphithéatres , et demandez
où l'on verse des pleurs.
Le P. Porée conclud que la Scene l'emporte
sur la Philosophie et sur l'Histoi
re ; et que cela même est prouvé non
seulement par l'idée pure du Théatre ;
mais encore par le suffrage de la Philosophie
et par la déposition de l'Histoire. Il
allégue en preuve Socrate qui assistoit
aux Pieces d'Euripide , la Poëtique d'Aristote
; l'authorité de S. Charles Borro
mée qui revoyoit les Comédies , la plume
à la main , avant qu'on les jouât , celle
du Cardinal de Richelieu qui n'a pas dédaigné
de composer lui - même des Vers
1. Vol.
traJUI
N. 1181. 1733.
tragiques , et de donner une partie de ses
soins à la perfection de la Scene. Celle de
Louis XIV. celle des Etats qui authorisent
des Spectacles pour exercer la jeunesse
; celle enfin des particuliers qui
croïent ces exercices utiles. Voici ce qu'il
dit de Louis XIV. Manes du Grand Louis,
rougiriez - vous d'avoir rappellé Racine an
Cothurne qu'il avoit quitté , pour engager cet
autre Prince de la Scene à donner des Tra
gedies dignes du Théatre , et des Actrices de,
S. Cyr? étoit ce un divertissement puerile
que vous ménagiez à des enfans ? Vos vûës
si-bienfaisantes , si sages , si religieuses se
portoient sans doute à quelque chose de plus
auguste.Jeune Noblesse trop mal dottée par la
fortune , ce Monarque vous reservoit une
dot dont il connoissoit tout le prix,des exemples
et des leçons de piété , thrésor préférable
à tous les thrésors , dot précieuse , que vous
deviez faire passer dans les familles les plus
distinguées pour la perpetuer. Quelles pieces
en effet tira- t-il du grand Maître qu'il em
ploya?
O Athalie! Esther ! Oeuvres divines,
dont l'unique ou le plus digne éloge est de
vous demander, Messieurs , si le Problême
que j'ai proposé auroit lieu , supposé qu'on
en composat d'égales , ou du moins de sem
blables. Ah ! il ne faudroit plus demander
I. Vol.
, alers ,
1182 MERCURE DE FRANCE
alors si le Théatre peut être utile aux moeurs,
mais s'il seroit possible qu'il leur devint pernicieux.
Voilà pour la Tragédie et la Comédie.
Il restoit à prononcer sur l'Opéra , matiére
délicate.Ce morceau est tourné avec
tant de délicatesse et de circonspection
qu'on ne peut l'abréger sans l'alterer.
Nous y renvoïons le Lecteur , tres - fâchez
de ne pouvoir mieux faire , et nous passons
à la seconde Partie.
Elle tend à faire voir que la Scene propre
par elle- même à former les moeurs ,
est dépravée par l'abus qu'en font les
Autheuts , les Acteurs et les Spectateurs ;
Particle qui regarde les Ecrivains de
Théatre est le plus étendu ; c'est à eux
que l'Orateur impute d'abord la dépra
vation des Spectacles. Il les compare avec
les Autheurs du Théatre Athénien ; ceuxci
se regardoient comme des hommes dévoüez
au bien public , et chargez par la
Patrie de réformer les moeurs. Est - ce là
l'idée de ceux qui destinent leur pluie
au Théatre ? Ils ont perdu de vûë , dit
F'Orateur , le but que se proposoient les
anciens. Ils ne comprennent plus , parce
qu'ils ne veulent pas le comprendre , ce
qu'exigent les Loix de leur emploi , ce
que veut la nature de la Poësie drama-
1. Vol.
tique
JUIN. 1733. 1183
*
tique. Elle veut qu'on ait en vûë le bien
de l'Etat , et que l'on profite en amusant.
On s'écarte de cet objet , on ne cherche
qu'à plaire , fût- ce aux dépens de l'utilité
publique . L'Orateur appuïe ses preuyes
sur une revûë détaillée des divers
Spectacles. Il rend à la Tragédie de nos
jours la justice qu'elle mérite par la gravité
de ses Sentences , et par l'élégance de
sa diction, Mais il demande ; Qu'est devenue
la sévérité Athénienne.Dans Athénes
la Tragedie se servoit du ressort des passions
pour les guérir ; elle le met en oeuvre
aujourd'hui pour augmenter leurs maux . La
Scene antique éteignoit dans les Athéniens
la soif de l'ambition , parce qu'elle la regardoit
comme la plus dangereuse peste de la
République. La Scene Françoise souffle aujourd'hui
dans les cours un double poison,
que nous devons regarder comme également
funeste à la Religion et à l'Etat , la vengeance
et l'amour..
>
Pour la Vengeance, le P. P. cite le Cid.
et l'emportement de Rodrigue et de son
Pere , par lequel Corneille , sans le sçavoir
, semble infpirer la fureur des Duels.
Heureux ( continuë l'Orateur ) d'avoir
été moins propre à traiter des sujets d'un caractere
tout opposé! Si les tendresses et le
Langage efféminé des Amours avoient pû
I. Vol.
s'as1184
MERCURE DE FRANCE
saccommoder de l'énergie de l'esprit le plus
ferme , et de l'enthousiasme de la Poësie la
plus sublime , de quels feux n'auriez vous
pas embraze la Scene ! Malheureusement le
Dieu de Cythere sçut trop se dédommager ;
la main à qui il confia son flambeau , n'eut
que trop de grace à le manier , à en ranimer
ia flamme , et à en répandre les étincelles
dans le sein des Spectateurs ..
Racine jeune, le consola de Corneille vieilli
et peu docile à suivre ses traces. Le nou
veau Peintre, génie heureux, aisé dans l'invention
, habile dans l'ordonnance , sçavant
dans l'étude de la nature , exact et patient
dans la correction enrichi des dépouilles
de la Grece , riche de son propre
fonds , pur dans sa diction , doux et coulant
dans ses Vers , sembla fait pour attendrir la
Scene , soit penchant , soit émulation on désespoir
d'atteindre le vieux Monarque du
Theatre dans la ronte qu'il avoit fraiée le
premier , il osa s'en tracer une toute nouvelle
pour regner à son tour.
Corneille dans le grand , avoit étonné
les esprits par la majesté pompeuse de ses pensées.
Racine , dans le tendre fascina les
coeurs par le charme enchanteur des sentimens.
L'un avoit élevé l'homme au dessus de
T'humanité, l'autre le rendit à lui - même et à ses
foiblesses. L'un avoit fait ses Héros Ro-
I. Vol.
mains,
JUIN. 1733 1185
mains , Arméniens , Parthes ; il nous transportoit
chez leurs Nations et dans leurs Climats
: l'autre , au contraire , les transportant
tous en France , les naturalisa François , et
les forma sur l'urbanitégalante de nos moeurs.
L'un , métamorphosant les femmes même en
autant de Héros , leur avoit donné une ame
veritablement Tragique : l'autre , rabaissant
ses Heros presqu'au rang des Héroïnes , leur
fit soupirer des sentimens d'Elegie. Le génie
du premier avoit pénétré dans le Cabinet
des Rois pour y sonder les profondeurs de la
politique ; l'esprit du second s'insinua dans
les Cercles , pour y apprendre les délicatesses
de la galanterie. Corneille, semblable à l'Oisean
de Jupiter , qui s'élance dans les nuës
et paroît se jouer au milieu des Eclairs et des
Tonneres , avoit fait retentir la Scene des
fréquens éclats de ce bruit majestueux qui
frappe tous les esprits. Racine, comme le tendre
Oiseau de Cypris , voltigeant autour des
Myries et des Roses , fit repeter aux Echos
ses gémissemens et ses soupirs. Corneille , en-
·fin forçant les obstacles d'un sentier escarpé
et sujet par consequent à d'illustres chutes ;
redoublant toujours ses efforts pour tendre de
plus en plus au sublime et au merveilleux
Scherchanpar la voie de l'admiration des
-applaudissemens trop merités , qu'il arracha
des plus déterminés à les lui refuser : Racine
I. Vol.
sur1186
MERCURE DE FRANCE
suivant une pente plus douce , mais par là
plus sûre, s'élevant rarement , soutenant son
vol avec grace et le ramenant promptement
aux amours , parut s'offrir de lui- même aux
suffrages qui prévenoient son attraïante donccur.
Il ne soupira pas en vain ; l'art inexprimable
des soupirs lui. procura la Palme
qu'il ambitionnoit ; il n'enleva pas
les Lanriers
à son Rival ; mais il se vit ceint de
Myrtes , par les mains empressées de ses Héros
et sut tout de ses Héroïnes . Il ne déthrôna
pas Corneille ; mais ilpartagea le Thrône
de la Scene avec lui. L'Aigle foudroïa
La Colombe gémit , et l'Empire fut divisé.
Quelle gloire pour Racine ! Regner ainsi sur.
le Theatre c'est avoir vaincu , c'est avoir
triomphé.
Vous sçavez , Messieurs , l'issue d'une si
brillante victoire. :.cette heureuse audace
produisit
une foule d'imitateurs. Les soupirs
avoient couronné ce grand Maître ; vaine
ment les désavoia - t- il vainement la piété
le ravit-elle dux honneurs du Théatre ; les
éleves nombreux soumirent le Cothurne aux
loix du tendre Législateur ; ils leur sacrifierent
la severité des loix fondamentales de la
Scene.
Le P. Porée prétend en effet que l'unité
d'action , la simplicité , la verité des sujets
, la vrai - semblance , la variété , one
I. Vol. extrê
JUIN. 1733 . 1187
extrêmement souffert de cette nouvelle
tournure de la Tragédie , devenuë amoureuse.
Il en montre le danger par un morceau
pathetique et fort éloquent en revenant
au parallele de la Tragédie ancienne
et de la moderne, puis il passe à la Comédie
avec un tour d'éloquence tout
nouveau ; car on remarque dans la diversité
de ses tours une conformité singulicre
entre chaque sujet et la maniere pro
pre de le traiter ; il feint une conversation.
La Comédie se donne pour être fort
differente de ce qu'elle fut jadis ; elle étale
les vices et les défauts qu'elle réforme
par ses Piéces, elle cite les petits Maîtres,
les Femmes sçavantes , les Misantropes
les Malades imaginaires, les diverses écoles
, & c. L'Orateur insére un mot sur
chaque chose ; et fait ensuite une récapitulation
des vices plus pernicieux
Comedie moderne , a ( dit - il ) introduits
et qu'elle authorise . Mais pourquoi, ajoutet-
il , s'en prendre à la Comédie ? Est- ce par
sa nature , où n'est- ce pas plutôt par la ma
lice d'autrui qu'elle s'est pervertie ? Ah ! prenons-
nous- en à ceux qui pouvant la rendre
bonne et utile , l'ont renduë nuisible et peri
nicieuse : Oui,j'ose m'en prendre d'abord an
chefmême des Autheurs et des Acteurs de
notre Scene. Poëte par goût,plus que par émque
la
1. Vol. G de
1188 MERCURE DE FRANCE
de , ce fut un feu de jeunesse , non la malignité
de la fortune , qui le fit Comédien. Né
pour des emplois sérieux , transporté dans le
comique, rigide observateur du ridicule,peintre
plaisant d'après nature , exact sans affectation
d'exactitude , correct sans paroitre
s'êtregêné , serré dans sa Prose , libre et aisé
dans ses Vers , riche en Sentences, fertile en
Plaisanteries, on peut dire qu'il réunit en lui
seni toutes les qualitez et la plupart des dé
fauts des Poëtes celebres en ce genre , aussi
piquant qu' Aristophane , quelquefois aussi.
peu retenu, aussi vif que Plaute, de temps en
temps aussi bouffon , aussi fin dans l'in
telligence des moeurs que Terence , souvent
aussi libre dans ses Tableaux, Moliere futil
plus grand par la nature ou par l'art ?
Inimitable dans l'un et dans l'autre , vicieux
par ces deux Endroits , il nuisit autant qu'il
excella, Le meilleur Maître , s'il enseigne le
mal , est le pire de tous les Maîtres.
L'Orateur taxe de la même sorte les
differens imitateurs de ce Prince de la
Comédie. Les Autheurs qui travaillent
pour le Théatre Lyrique viennent ensuite
sur les rangs par une figure d'éloquence
fort remarquable. Les Acteurs ont
aussi leur tour , et enfin les Spectateurs ;
nous n'insistons point sur cette fin, parce
qu'il seroit difficile d'en rien retrancher
I. Vol. et
JUIN. 1733. 1189
et de choisir . Cette . Analyse generale suffit
pour l'idée que nous nous sommes
proposée . Nous observerons seulement
que
le blâme de l'abus du Théatre, ( suivant
la pensée du P. Porée) retombe principalement
et presqu'entierement sur les
Spectateurs, que l'on sert selon leur goût.
Fermer
Résumé : Discours sur les Spectacles, traduit du Latin, [titre d'après la table]
Le texte présente un discours intitulé 'THEATRUM ne sit vel esse possit Schola informandis moribus idonea' prononcé par le Père Charles Porée, jésuite, le 13 mars 1733 au Collège Royal de Louis le Grand. Ce discours, traduit en français par le Père Brumoy et publié en 1733, a suscité l'intérêt de personnalités distinguées telles que les cardinaux de Polignac et de Bissy, ainsi que le Nonce apostolique. Le Père Porée examine la question de savoir si le théâtre peut être une école de formation des mœurs. Il affirme que, par nature, le théâtre peut former les mœurs, mais que les abus en empêchent la réalisation effective. Le discours se divise en deux parties : la première compare le théâtre à la philosophie et à l'histoire, et la seconde examine les abus commis par les auteurs, les acteurs et les spectateurs. Porée soutient que le théâtre, comme la philosophie et l'histoire, peut instruire et émouvoir les spectateurs. Il critique la méthode philosophique, jugée trop abstraite et peu émotive, et valorise la capacité du théâtre à illustrer les préceptes par des exemples vivants et touchants. Il compare également le théâtre à l'histoire, soulignant que le théâtre rend les événements historiques plus vivants et émouvants. Porée conclut que le théâtre, bien utilisé, peut être supérieur à la philosophie et à l'histoire pour former les mœurs. Il cite des autorités comme Socrate, Aristote, et des figures historiques comme Louis XIV pour appuyer son argumentation. Dans la seconde partie, Porée critique les auteurs de théâtre modernes, les accusant de ne plus se consacrer au bien public et de chercher uniquement à plaire, souvent au détriment des mœurs. Il cite des exemples comme 'Le Cid' de Corneille et les pièces de Racine pour illustrer comment le théâtre moderne peut encourager des comportements nuisibles, comme la vengeance et les passions amoureuses excessives. Le texte compare également les contributions de Corneille et Racine au théâtre français. Corneille est décrit comme un maître du grand et du majestueux, tandis que Racine est apprécié pour la tendresse et le charme de ses sentiments. Corneille a exploré la politique et la grandeur, tandis que Racine s'est concentré sur la galanterie et les délicatesses des mœurs françaises. Le Père Porée critique la tragédie moderne, devenue amoureuse, et la comédie, qui étale les vices et les défauts. Il blâme les auteurs, les acteurs et les spectateurs pour la perversion du théâtre. Enfin, Molière est décrit comme un comédien exceptionnel, réunissant les qualités et les défauts des poètes célèbres, mais nuisant autant qu'il a excellé.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
72
p. 1376-1392
Anecdotes de la Cour de Philippe Auguste, [titre d'après la table]
Début :
Il vient de paroître un nouvel Ouvrage, en 3 vol. in 12. que nous avons [...]
Mots clefs :
Roger, Philippe Auguste, Cour, Roi, Anecdotes, Raoul, Amour, Roman, Coucy, Gloire, Coeur, Père, Alix de Rosoit, Champagne, Adélaïde, Nature, Sentiments
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Anecdotes de la Cour de Philippe Auguste, [titre d'après la table]
L vient de paroître un nouvel Ouvrage
, en 3 vol. in 12, que nous avons
déja annoncé sous ce Titre : Anecdotes de
la Cour de Philippe - Auguste. Il se vend
à Paris , chez la veuve Pissot , au bout du
Pont-NeufQuai de Conti , à la Croix d'or.
Le prix est de 6 liv . broché.
Dans le temps que nous nous dispo-
II. Vol. sions
JUI N. 1733 .
1377
sions à donner un Extrait de cet Ouvrage
, nous avons reçû d'un Anonyme ,
celui que nous inserons icy .
Si l'accueil favorable que l'on fait à un
Ouvrage dès qu'il paroît , si le débit le
plus rapide étoient les Titres assurés de
son mérite , il seroit tres- inutile de parler
des Anecdotes de la Cour de Philippe-
Auguste; ce Livre joüit pleinement dès sa
naissance de ce double avantage.
Mais il arrive assez souvent que la
nouveauté éblouisse , sur tout dans un
genre d'écrire inconnu , et original ;
et que la curiosité , honteuse en quelque
façon , d'avoir d'abord été seduite
pour s'être trop livrée , se refroidisse
bien- tôt , si même elle ne dégenere
ou en mépris , ou en satire.
Icy , les applaudissemens universels de
la Cour , de la Ville , des Gens de Let
tres , des Judicieux Critiques , se son
réunis en faveur de ce dernier Ouvrage
de Mademoiselle de Lussan; et cette voix
ou plutôt cette clameur unanime con
tient les Personnes même de mauvaise
humeur , qui font toujours les difficiles ,
et qui peut- être ne soutiennent l'idée
qu'elles veulent donner de leur discer
nement et de leur bon goût , qu'en refusant
aux meilleures choses , d'un ton
11. Vol.
Fija sé1378
MERCURE DE FRANCE
severe, ou qu'en leur disputant, au moins
avec un scrupule affecté , les justes et
sinceres éloges , dont elles sont veritablement
dignes.
C'est beaucoup hazarder que d'oser
faire la planche d'un nouveau genre d'écrire
!L'autheur s'est ouvert des routes
peu connues , en liant à un fond d'Histoire
bien choisi , et tres convenable
des Episodes , qui sans sortir du vrai ton
historique , servent à rendre son sujet ét
plus interressant et plus instructif. Le
vrai et le vrai semblable se perdent dans
un mélange imperceptible ; et à la faveur
de cette liberté du Théatre Tragique ,
l'Autheur retranche d'un côté les longueurs
, les froideurs , les mauvais exemples
qui tiennent souvent à une histoire
exacte ; et de l'autre , il se ménage mille
beautez amenées , avec un art infini ,bien
jointes , par tout soutenuës ; elles naissent
les unes des autres , sans qu'on apperçoive
la chaîne ; et cela , par l'attention
qu'a euë l'Autheur de jetter à propos
les fonds éloignez des évenemens que
l'on voit se développer et éclore avec un
ordre admirable , et chacuns dans leurs
places naturelles. Aussi peut on dire
que la structure du corps de l'Ouvrage
est parfaite en son genre ; qu'elle ne pou-
-
II. Vol. voit
JUIN. 1379 1733.
voit être mieux proportionnée au dessein
, et qu'elle passera toujours pour un
modele.
Le sujet est pris dans les premieres années
du Regne de Philippe - Auguste ,
aussi surnommé le Conquerant. L'on sçait
ce que la France a dû à ce Monarque ; il
monta sur le Thrône à quinze ans , et dèslors
il entra avec tant de maturité dans
le Gouvernement , que les Historiens disent
de lui : Qu'il ne fut jamais jeune , et
que la sagesse l'avoit fait aller audevant
de Pexperience.
Les Grands Rois font les grands Hommes.
La Cour de Philippe en fut une
preuve : C'est dans les secrets et dans les
Evenemens de cette Cour si distinguée ,
que l'Autheur entre pour en faire connoître
la délicatesse et l'élevation . L'on
y voit des Héros qui ont réelement existé
; on les voit partagez entre la Gloire et
l'Amour ; mais dans le vrai, sans que rien
se ressente ni du Roman , ni de ses avantures.
Comme les interêts sont et multipliez
et variez , et relatifs tout ensemble
, le Titre d'Anecdoctes d'une Cour , où
l'Autheur puise ses sujets pour en former
un tout semble un Titre tiré du
fond même de ce qu'il traite. Il est bien
vrai que les plus grands jours viennent
>
II. Vol. Fiij fcap1380
MERCURE DE FRANCE
frapper Roger de Champagne , Comte
de Réthel , mais il s'en faut bien qu'il ne
les absorbe tous ; ils sont distribuez sur
beaucoup d'illustres sujets qui composoient
la Cour de Philippe : On les y voit
placez à des points de vûë tres- interessans
; et ils y représentent , avec un éclat
marqué , sur tout Raoul , Sire de Couci ,
marche de pair , d'un bout à l'autre avec
Roger de Champagne ; l'addresse de
l'Auteur à unir ces deux jeunes Héros par
les liens d'une amitié de l'ordre de celles
que les Anciens ont consacrées , et par
les prochains rapports des inclinations
propres des grands Hommes, fait paroître
Roger et Raoul comme ne faisant ensemble
qu'un coeur ,qu'une ame et qu'une
même vertu. Aussi sont - ils toujours
peints des mêmes couleurs , sans être
confondus ; et si Roger a quelques nuances
de plus , ce plus est presque insensible.
Alberic du Mez , Maréchal de France,
fils de Robert Clement , Gouverneur du
Roy et premier Ministre , le Comte des
Barres , connu sous le nom de Rochefort,
Grand Sénéchal , suivent de près les deux
premiers ; ils courent en tout genre les
mêmes Carrieres , et l'Autheur entrelasse
tellement tous leurs interêts , que
11. Vol. le
JUIN. 1733. 1381
le Lecteur toujours en attente , est sans
cesse dans l'impatience de voir les Eve
nemens qu'il ne peut deviner , mais qui
l'étonnent et le satisfont enfin par tout.
Si l'on voit en Hommes ce que la
Cour de Philippe avoit de plus considerable
, l'on y voit en Femmes ce qu'elle
avoit de plus distingué ; et ce qu'on vit
peut-être jamais de plus surprenant . Alix
de Rosoi , sa mere , la Comtesse de Rosoi
, Adelaide de Couci , fille d'Enguerrand
, surnommé le Grand , et soeur de
Raoul , Sire de Couci , Mademoiselle du
Mez , fille de Robert Clement , soeur
d'Alberic du Mez , tous deux Maréchaux
de France , dans un temps où cette Dignité
étoit unique ; toutes ces Personnes,
dont la beauté faisoit le moindre ornement,
jettent dans l'Ouvrage un inte
rêt infini:Elles étoient les premiers Partis
du Royaume , et les noeuds des plus belles
Alliances , où l'on pouvoit aspirer ;
mais les coeurs ne se commandent pas , et
leurs penchants ou leurs répugnances ,
que l'Autheur connoît à fond et sçait
manier d'une main de maître , lui ouvrent
un champ où il épuise les douceurs
, et les maux , les esperances et les
desespoirs de l'amour , sans avoir jamais à
rougird'en avoir flatté ses foiblesses.Quels
II. Vol.
Fiiij mor1382
MERCURE DE FRANCE
morceaux , quelles situations , quels coups
de Theatre ne pourroit- on pas rapporter,
si l'Analise de cet Ouvrage précis, et par
tout d'une chaleur égale , étoit possible !
mais il faut taire tout , ou tout rapporter
; ou plutôt il faut tout lire : Bien des
personnes relisent plus d'une fois , et se
rendent propre cet Ouvrage , après ne
Pavoir qu'emprunté pour l'essaier .
que
Tout le monde publie qu'on ne peut
mieux peindre les actions , elles sont dans
le naturel , et l'on diroit l'Autheur
en écrivant , coppie sur la nature même .
L'on vante sur tout ses carracteres , leur
variété , leur opposition , leur vérité , et
plus que tout le reste , leur consistance ;
ils ne se démentent pas . Qui a jamais
ressemblé à l'indomptable Enguerrand de
Couci , pere de Raoul , et d'Adelaide ?
L'on voit dans lui un vieux Seigneur
plein d'une ancienne probité , qui le rend
infléxible dans ses devoirs , immuable
dans sa parole , absolu dans sa famille
et incapable de pardonner une faute ; on
le craint , on l'estime , on le respecte , on
l'aime peut-être. Thibault de Champagne
, pere de Roger , ne ressemble ‘ en
rien à Enguerrand , et il est aussi Seigneur
, aussi droit , aussi maître , aussi
pere que lui ; on l'adore , mais par de
›
II. Vol. difJUIN.
1733. 1384
1
différens principes. Henry , oncle de Ro
ger , son Maître et son premier Conducteur
à la Guerre , placé vis - à - vis d'Enguerrand
, paroît son contraste , et l'Autheur
fait douter lequel l'emporte pour
le fond du mérite et de la vertu . Peut on
omettre le Portrait que le Vicomte de
Melun, Ambassadeur auprès de Fréderic,
fait à cet Empereur , du Maréchal du
Mez , Gouverneur de Philippe ? C'est l'éloge
du Vicomte d'avoir été l'ami du-
Maréchal ; mais que celui du Maréchal
est bien placé dans la bouche d'un homme
vertueux , qui l'avoit connu et péné
tré ! Le recit que fait le Vicomte de Melun
, et du caractere , et des maximes du
Maréchal , est l'abrégé le plus parfait des
grandes qualitez , comme des
sages Leçons
d'un vrai Gouverneur de Roy. Il
n'en faut pas davantage pour faire et un
grand Homme d'Etat , et un grand Monarque.
On comprend à peine comment
Autheur a pû resserrer ainsi toute l'éducation
Royale , et active et passive ;
mais Philippe a bien justifié que les impressions
qu'il avoit reçuës du Maréchal ,
toutes contenues dans ce petit Tableau
suffisoient pour rendre complette et la
gloire d'une telle instruction , et la gloire
d'une telle éducation ,
"
II. Vol. La Fy
384 MERCURE DE FRANCE
pre-
La même diversité de caracteres conserve
une égale beauté dans les Femmes.
Alix de Rosoi , et Adelaide de Couci
sont ce que leur sexe a de plus rare , de
plus accompli , de plus charmant ; la
miere plonge , par sa mort , Roger de
Champagne , dans le dernier excès de
douleurs ; eh ! comment n'y succombet-
il pas ? Quelques années après , la seconde
le captive au même point; elles ont
été toutes deux les seules qui ont successivement
trouvé la route de son coeur
elles y ont toutes deux regné souverainement
toutes deux , également vertueuses
, forment deux caracteres diamétralement
opposez . La Comtesse de
Rosoi , mere d'Alix , devenuë rivale de
sa fille , donne un spectacle étonnant.
L'on apperçoit dans elle le fond d'un riche
caractere , mais l'on ne s'attend pas
jusques à quel point son injuste passion
va le développer ou plutôt le défigurer !
Elle ne pousse pas le crime si loin qu'une
Phédre , mais elle la passe en addresse ,
en détours , en embuches , pour parvenir
à ses fins ; à quelles indignitez ne
descend- t- elle pas pour écarter à jamais
sa fille de Roger , et pour le raprocher
d'elle ? Après tant d'efforts , elle échouë ;
ses regrets , son desespoir , creusent son
II. Vol.
TomJUIN.
17336 1385
-
Tombeau ; elle meurt. Par quel art l'Au
theur fait il encore pleurer une mort
de cette nature ? C'est l'effet d'un repens
tir que l'on a rendu aussi touchant qu'il
est , et bien imaginé , et bien placé. Madame
de Rosoi expie , en mourant , les
cruels artifices du délire de son amour
et elle meurt vertueuse , parce qu'elle
meurt repentante ; sa vertu rachettée à
ce prix , ne la laissant plus voir que fort
à plaindre , elle emporte la compassion ,
qui efface tout autre sentiment.
و
Au milieu des agitations que l'amour
excite dans cette Cour aimable, Philippe
toujours égal à lui- même , toujours maî
tre des mouvemens de son coeur et de
son esprit , est attentif ou à parer les funestes
effets de cette dangereuse passion ,
ou à maintenir avec dignité le bon ordre,
en se prêtant aux grandes alliances qui
l'interessent, ou comme un Roy , ou comme
un Pere , ou même comme un ami
reconnoissant. Il sçait tout , mais il ne
paroît sçavoir que ce que son rang et sa
vertu lui permettent de regler par luimême.
Tel est le principe de ses bontez
pour Roger de Champagne , pour Adċlaide
de Couci , dont le mérite, la sages
se et la fermeté le touchent , pour Albe
ric du Mez , pour sa soeur, tous deux en
AI. Vol
Fvi fans
1386 MERCURE DE FRANCE
fans d'un Gouverneur , dont le souvenír
lui est si précieux ; il entre dans les établissemens
convenables , ausquels leurs
penchants semblent les disposer. Mais il
paroît toujours et par tout ignorer les
sentimens réciproques de Raoul de Couci
, et de Madame de Fajel , qu'un devoir
austere ne sçauroit approuver.
Ces attentions domestiques de Philip
pe , ne lui font rien perdre de celles qu'il
doit au bien de l'Etat et à sa gloire. Il esɛ
présent par d'autres lui - même, au Camp
que Hugues , Duc de Bourgogne , a assemblé
sous les Murs de Dijon ; il pénétre
ses projets au travers de cette Fête
Militaire , d'une simple ostentation exterieure
; il mesure ses forces. Si la Guerre
l'appelle , alors ceux que l'amour avoit
occuppez dans la Paix , n'écoutent plus
que la gloire. Philippe marche à leur
tête, tantôt contre le Comte de Flandres,
son oncle, son parrain et son tuteur,dont
il humilie l'orgueil , il réprime l'abus
qu'il avoit fait de toute sa confiance s
tantôt en Berri, contre Henry , Roy d'Angleterre
, et Richard , son fils ; il les divise,
il en triomphe; tantôt dans le Maine
et la Touraine , contre les mêmes Ennemis.
Si Philippe donne par hazard dans
une Ambuscade dangereuse , l'on trouve
II. Vela dans
JUIN. 1733. 1387
D
dans ce Roy un Soldat qui paye de sa
personne , et qui au péril de sa vie , seconde
le grand Senechal , à qui il venoit
de la devoir. S'il passe en Palestine , on le
voit le premier à l'assaut de la Ville d'Acre
, et il se signale sur ses Ramparts
comme le Vainqueur de Tyr , sar ceux
de cette Place de résistance. Enfin , l'Autheur
represente par tout Philippe , justifiant
des ses commencemens , les grandes
esperances qu'il remplit, en se rendant
de plus en plus digne des surnoms d'Auguste
et de Conquerant , qu'il sçut roujours
soutenir et au dedans , et au dehors.
Roger le suit de près ; c'est un de ceux
dont la prudence , et la valeur fondent
la confiance du Roy dans ses grands
projets. L'on voit Roger sous Henry de
Champagne , son oncle , faire l'apprentissage
de la guerre aux dépens du Com
te de Flandre. Quel maître , et quel disciple
! il conduit , et jette lui - même des
Troupes dans une Ville assiégée par le
Comte ; action inutilement tentée par
ses égaux. Il suit le Roy dans les guerres
du Berri er du Maine ; il se distingue par
tout , et peu s'en faut qu'il ne paye de sa
vie la gloire dont il se couvre à la prise
de Tours , où il est dangereusement bles-
II. Vol.
sé.
7388 MERCURE DE FRANCE
sé. Il passe avec Philippe en Palestine ;
lai et Raoul couvrent de leurs corps la
personne du Roy sur les murs de la Vild'Acre
, et si dans un péril commun
Raoul reçoit le coup mortel , qu'un Sarazin
portoit au Roy, Roger y étoit aussi
exposé que Raoul , et le hazard seul en
décide ; mais la séparation de ces deux
amis est le plus parfait triomphe de l'amitié;
qu'elle est touchante! Rien n'est au
dessus que les sentimens de Raoul, et l'étrange
présent dont il couronne son amour
pour l'infortunée Madame de Fajel.
Aucun Capitaine ne fait ombrage à
Roger du côté de la gloire des Armes ;
mais il est des personnes qui du côté de
l'amour ne lui trouvent pas assés de délicatesse
ces personnes d'un entêtement
chimerique en faveur des avantures romanesques
, voudroient voir Roger éteindre
de son sang la belle flame qu'Alix de
Rosoi avoit si bien allumée dans son coeur ;
elles ne peuvent voir mourir Alix et Ro
ger vivre encore ; elles ne lui pardonnent
pas son passage à un autre objet , quelque
charmant qu'il puisse être;mais l'Autheur
, dont les idées sont bien éloignées.
de tout ce qui ressent le Roman , n'écou
te et ne suit que les Loix de la nature.
Roger livré à toute l'horreur de sa perte
11. Vol. dans
JUIN. 1733. 1389
dans Alix, n'a plus rien qui l'attache à la
vie. Mais un Pere ; et quel Pere encore !
Un Pere dont il fait l'unique esperance ,
le conjure de vivre pour lui. Roger qui
ne peut ni vivre ni mourir , porte par
tout le trait dont il a été blessé ; et insuportable
à lui-même , il quitte à l'insçû
de tout le monde sa Patrie , alors trop pacifique,
pour aller chercher dans des Terres
Étrangeres des périls qui ne l'épargneront
pas. Il passe en inconnu , et sous
un nom emprunté , au service de Frédéric
, alors en guerre avec tous ses voisins;
mais les périls qu'il cherche ne sont pour
lui qu'une source de gloire . Sa valeur et
sa prudence se font jour , et font soupçonner
dans lui une naissance plus relevéc
que celle qu'il se donne ; il est découvert
, son Roy le reclame , son Pere
l'appelle ; Roger revient , et malgré la
dissipation d'un service tres agité pendant
plus de deux ans , Alix n'est pas effacée
de son coeur. Il semble que l'amour
veuille la lui rendre dans Adelaide de
Couci , dont les traits , la taille et le port
majestueux lui représentent en tout sa
chere Alix : Il s'y accoutume d'abord ,
sous le prétexte de cette parfaite ressemblance
; des difficultez insurmontables et
-pressantes viennent encore irriter l'amour
JI. Vol.
nais1390
MERCURE DE FRANCE
naissant de Roger ; il aime enfin , et il est
aimé. Que la folie du Roman condamne,
puisqu'il lui plaît, une telle conduite , li
sagesse de la nature l'approuvera toujours
et l'expérience de tous les hommes , de
tous les temps la justifiera , elle est dans
l'ordre du coeur humain .
Cet Ouvrage honore infiniment son
Autheur , et poussé au dégré de perfec
tion où on le voit , il doit l'honorer doublement
en faveur de son sexe. Que Madamoiselle
de Lussan rende , comme elle
a fait dans la vie de Madame de Gondés ,
la fidelle image du commerce des honnê
tes gens d'aujourd'hui , et cela sur le ton
de la bonne compagnie , c'est ce qu'on
pouvoit attendre de son esprit et d'un
long usage du monde. Que pour diver
tir són imagination avant que de divertir
celle des autres , elle lui ait donné
carriere dans ses Veillées de Thessalie, pour
instruire les jeunes personnes en les amu
sant ; c'est un utile et élégant badinage ,
digne d'occuper ses loisirs ; mais un Ŏuvrage
de la force de celui dont il s'agit
icy , monté sur le vrai ton héroïque , et
sur celui de la Cour , soutenu par un langage
digne de la noblesse des sentimens
qui y regne , il faut dans elle un grand
courage pour l'avoir entrepris , il faut
11. Vol.
qu'el
JUIN. 1733 . 1391
qu'elle soit bien supérieure à son sexe
pour l'avoir conduit et exécuté comme
elle l'a fait. De se former un systême nouveau
où l'Histoire, le Dramme, l'Epopée
se marient ensemble, et font un tout à la
faveur d'un langage propre de ces trois
genres. Langage vrai , tendre , disert¸
vigoureux, militaire , s'il le faut , et toujours
proportionné à l'objet present , c'est
quelque chose de tres - singulier. Le stile
en est élevé sans emphase , choisi sans recherche
et sans avoir rien de précieux ;
il plaira toujours tandis que bien d'au
tres Ecrits où l'on court après l'esprit ,
qu'on veut captiver dans des mots imaginez
pour lui , passeront peut- être .Quoique
l'Ouvrage soit plein d'esprit , il se
trouve tellement mêlé avec le sentiment,
qu'on croiroit qu'il n'a sa source que dans
le coeur. Les Dialogues y sont licz , leurs
passages si doux , si mesurez à la hauteur
de ceux qui parlent, que l'on diroit qu'ils
n'ont rien coûté à l'autheurs et que la
simple nature en a fait sans effort et sans
étude tous les frais , sur tout dans les endroits
qui tirent à conséquence , et qui
semblent décisifs : en vérité l'on voit des
Scenes dignes du grand Théatre , elles
sont si vivement écrites et renduës avec
tant de dignité et d'énergie , que la lettre
II. Vol. sup1392
MERCURE DE FRANCE
supplé à la représentation, et que le Lecteur
conçoit tout ce qui frapperoit un
Spectateur. Ceux qui ont crû que la Tragédie
en p ose pourroit avoir autant d'effet
qu'en Vers , trouveront dans les bel
les e frequentes Scenes de cet Ouvrage
qui semblent toutes appeller la Poësie ,
des raisons pour appuyer leurs sentimens.
Ainsi les Historiens , les Poetes , et Dramatiques
et Epiques , pourront y trouver
leur compte ; mais l'avantage général
qu'en peuvent tirer les Lecteurs de tout
Sexe et de tous Etats , capable de bien lire
et de bien entendre , regarde et l'esprit ,
et le coeur et les moeurs , également instruits
par cet Ouvrage , rempli des plus
grands principes en tout genre.
, en 3 vol. in 12, que nous avons
déja annoncé sous ce Titre : Anecdotes de
la Cour de Philippe - Auguste. Il se vend
à Paris , chez la veuve Pissot , au bout du
Pont-NeufQuai de Conti , à la Croix d'or.
Le prix est de 6 liv . broché.
Dans le temps que nous nous dispo-
II. Vol. sions
JUI N. 1733 .
1377
sions à donner un Extrait de cet Ouvrage
, nous avons reçû d'un Anonyme ,
celui que nous inserons icy .
Si l'accueil favorable que l'on fait à un
Ouvrage dès qu'il paroît , si le débit le
plus rapide étoient les Titres assurés de
son mérite , il seroit tres- inutile de parler
des Anecdotes de la Cour de Philippe-
Auguste; ce Livre joüit pleinement dès sa
naissance de ce double avantage.
Mais il arrive assez souvent que la
nouveauté éblouisse , sur tout dans un
genre d'écrire inconnu , et original ;
et que la curiosité , honteuse en quelque
façon , d'avoir d'abord été seduite
pour s'être trop livrée , se refroidisse
bien- tôt , si même elle ne dégenere
ou en mépris , ou en satire.
Icy , les applaudissemens universels de
la Cour , de la Ville , des Gens de Let
tres , des Judicieux Critiques , se son
réunis en faveur de ce dernier Ouvrage
de Mademoiselle de Lussan; et cette voix
ou plutôt cette clameur unanime con
tient les Personnes même de mauvaise
humeur , qui font toujours les difficiles ,
et qui peut- être ne soutiennent l'idée
qu'elles veulent donner de leur discer
nement et de leur bon goût , qu'en refusant
aux meilleures choses , d'un ton
11. Vol.
Fija sé1378
MERCURE DE FRANCE
severe, ou qu'en leur disputant, au moins
avec un scrupule affecté , les justes et
sinceres éloges , dont elles sont veritablement
dignes.
C'est beaucoup hazarder que d'oser
faire la planche d'un nouveau genre d'écrire
!L'autheur s'est ouvert des routes
peu connues , en liant à un fond d'Histoire
bien choisi , et tres convenable
des Episodes , qui sans sortir du vrai ton
historique , servent à rendre son sujet ét
plus interressant et plus instructif. Le
vrai et le vrai semblable se perdent dans
un mélange imperceptible ; et à la faveur
de cette liberté du Théatre Tragique ,
l'Autheur retranche d'un côté les longueurs
, les froideurs , les mauvais exemples
qui tiennent souvent à une histoire
exacte ; et de l'autre , il se ménage mille
beautez amenées , avec un art infini ,bien
jointes , par tout soutenuës ; elles naissent
les unes des autres , sans qu'on apperçoive
la chaîne ; et cela , par l'attention
qu'a euë l'Autheur de jetter à propos
les fonds éloignez des évenemens que
l'on voit se développer et éclore avec un
ordre admirable , et chacuns dans leurs
places naturelles. Aussi peut on dire
que la structure du corps de l'Ouvrage
est parfaite en son genre ; qu'elle ne pou-
-
II. Vol. voit
JUIN. 1379 1733.
voit être mieux proportionnée au dessein
, et qu'elle passera toujours pour un
modele.
Le sujet est pris dans les premieres années
du Regne de Philippe - Auguste ,
aussi surnommé le Conquerant. L'on sçait
ce que la France a dû à ce Monarque ; il
monta sur le Thrône à quinze ans , et dèslors
il entra avec tant de maturité dans
le Gouvernement , que les Historiens disent
de lui : Qu'il ne fut jamais jeune , et
que la sagesse l'avoit fait aller audevant
de Pexperience.
Les Grands Rois font les grands Hommes.
La Cour de Philippe en fut une
preuve : C'est dans les secrets et dans les
Evenemens de cette Cour si distinguée ,
que l'Autheur entre pour en faire connoître
la délicatesse et l'élevation . L'on
y voit des Héros qui ont réelement existé
; on les voit partagez entre la Gloire et
l'Amour ; mais dans le vrai, sans que rien
se ressente ni du Roman , ni de ses avantures.
Comme les interêts sont et multipliez
et variez , et relatifs tout ensemble
, le Titre d'Anecdoctes d'une Cour , où
l'Autheur puise ses sujets pour en former
un tout semble un Titre tiré du
fond même de ce qu'il traite. Il est bien
vrai que les plus grands jours viennent
>
II. Vol. Fiij fcap1380
MERCURE DE FRANCE
frapper Roger de Champagne , Comte
de Réthel , mais il s'en faut bien qu'il ne
les absorbe tous ; ils sont distribuez sur
beaucoup d'illustres sujets qui composoient
la Cour de Philippe : On les y voit
placez à des points de vûë tres- interessans
; et ils y représentent , avec un éclat
marqué , sur tout Raoul , Sire de Couci ,
marche de pair , d'un bout à l'autre avec
Roger de Champagne ; l'addresse de
l'Auteur à unir ces deux jeunes Héros par
les liens d'une amitié de l'ordre de celles
que les Anciens ont consacrées , et par
les prochains rapports des inclinations
propres des grands Hommes, fait paroître
Roger et Raoul comme ne faisant ensemble
qu'un coeur ,qu'une ame et qu'une
même vertu. Aussi sont - ils toujours
peints des mêmes couleurs , sans être
confondus ; et si Roger a quelques nuances
de plus , ce plus est presque insensible.
Alberic du Mez , Maréchal de France,
fils de Robert Clement , Gouverneur du
Roy et premier Ministre , le Comte des
Barres , connu sous le nom de Rochefort,
Grand Sénéchal , suivent de près les deux
premiers ; ils courent en tout genre les
mêmes Carrieres , et l'Autheur entrelasse
tellement tous leurs interêts , que
11. Vol. le
JUIN. 1733. 1381
le Lecteur toujours en attente , est sans
cesse dans l'impatience de voir les Eve
nemens qu'il ne peut deviner , mais qui
l'étonnent et le satisfont enfin par tout.
Si l'on voit en Hommes ce que la
Cour de Philippe avoit de plus considerable
, l'on y voit en Femmes ce qu'elle
avoit de plus distingué ; et ce qu'on vit
peut-être jamais de plus surprenant . Alix
de Rosoi , sa mere , la Comtesse de Rosoi
, Adelaide de Couci , fille d'Enguerrand
, surnommé le Grand , et soeur de
Raoul , Sire de Couci , Mademoiselle du
Mez , fille de Robert Clement , soeur
d'Alberic du Mez , tous deux Maréchaux
de France , dans un temps où cette Dignité
étoit unique ; toutes ces Personnes,
dont la beauté faisoit le moindre ornement,
jettent dans l'Ouvrage un inte
rêt infini:Elles étoient les premiers Partis
du Royaume , et les noeuds des plus belles
Alliances , où l'on pouvoit aspirer ;
mais les coeurs ne se commandent pas , et
leurs penchants ou leurs répugnances ,
que l'Autheur connoît à fond et sçait
manier d'une main de maître , lui ouvrent
un champ où il épuise les douceurs
, et les maux , les esperances et les
desespoirs de l'amour , sans avoir jamais à
rougird'en avoir flatté ses foiblesses.Quels
II. Vol.
Fiiij mor1382
MERCURE DE FRANCE
morceaux , quelles situations , quels coups
de Theatre ne pourroit- on pas rapporter,
si l'Analise de cet Ouvrage précis, et par
tout d'une chaleur égale , étoit possible !
mais il faut taire tout , ou tout rapporter
; ou plutôt il faut tout lire : Bien des
personnes relisent plus d'une fois , et se
rendent propre cet Ouvrage , après ne
Pavoir qu'emprunté pour l'essaier .
que
Tout le monde publie qu'on ne peut
mieux peindre les actions , elles sont dans
le naturel , et l'on diroit l'Autheur
en écrivant , coppie sur la nature même .
L'on vante sur tout ses carracteres , leur
variété , leur opposition , leur vérité , et
plus que tout le reste , leur consistance ;
ils ne se démentent pas . Qui a jamais
ressemblé à l'indomptable Enguerrand de
Couci , pere de Raoul , et d'Adelaide ?
L'on voit dans lui un vieux Seigneur
plein d'une ancienne probité , qui le rend
infléxible dans ses devoirs , immuable
dans sa parole , absolu dans sa famille
et incapable de pardonner une faute ; on
le craint , on l'estime , on le respecte , on
l'aime peut-être. Thibault de Champagne
, pere de Roger , ne ressemble ‘ en
rien à Enguerrand , et il est aussi Seigneur
, aussi droit , aussi maître , aussi
pere que lui ; on l'adore , mais par de
›
II. Vol. difJUIN.
1733. 1384
1
différens principes. Henry , oncle de Ro
ger , son Maître et son premier Conducteur
à la Guerre , placé vis - à - vis d'Enguerrand
, paroît son contraste , et l'Autheur
fait douter lequel l'emporte pour
le fond du mérite et de la vertu . Peut on
omettre le Portrait que le Vicomte de
Melun, Ambassadeur auprès de Fréderic,
fait à cet Empereur , du Maréchal du
Mez , Gouverneur de Philippe ? C'est l'éloge
du Vicomte d'avoir été l'ami du-
Maréchal ; mais que celui du Maréchal
est bien placé dans la bouche d'un homme
vertueux , qui l'avoit connu et péné
tré ! Le recit que fait le Vicomte de Melun
, et du caractere , et des maximes du
Maréchal , est l'abrégé le plus parfait des
grandes qualitez , comme des
sages Leçons
d'un vrai Gouverneur de Roy. Il
n'en faut pas davantage pour faire et un
grand Homme d'Etat , et un grand Monarque.
On comprend à peine comment
Autheur a pû resserrer ainsi toute l'éducation
Royale , et active et passive ;
mais Philippe a bien justifié que les impressions
qu'il avoit reçuës du Maréchal ,
toutes contenues dans ce petit Tableau
suffisoient pour rendre complette et la
gloire d'une telle instruction , et la gloire
d'une telle éducation ,
"
II. Vol. La Fy
384 MERCURE DE FRANCE
pre-
La même diversité de caracteres conserve
une égale beauté dans les Femmes.
Alix de Rosoi , et Adelaide de Couci
sont ce que leur sexe a de plus rare , de
plus accompli , de plus charmant ; la
miere plonge , par sa mort , Roger de
Champagne , dans le dernier excès de
douleurs ; eh ! comment n'y succombet-
il pas ? Quelques années après , la seconde
le captive au même point; elles ont
été toutes deux les seules qui ont successivement
trouvé la route de son coeur
elles y ont toutes deux regné souverainement
toutes deux , également vertueuses
, forment deux caracteres diamétralement
opposez . La Comtesse de
Rosoi , mere d'Alix , devenuë rivale de
sa fille , donne un spectacle étonnant.
L'on apperçoit dans elle le fond d'un riche
caractere , mais l'on ne s'attend pas
jusques à quel point son injuste passion
va le développer ou plutôt le défigurer !
Elle ne pousse pas le crime si loin qu'une
Phédre , mais elle la passe en addresse ,
en détours , en embuches , pour parvenir
à ses fins ; à quelles indignitez ne
descend- t- elle pas pour écarter à jamais
sa fille de Roger , et pour le raprocher
d'elle ? Après tant d'efforts , elle échouë ;
ses regrets , son desespoir , creusent son
II. Vol.
TomJUIN.
17336 1385
-
Tombeau ; elle meurt. Par quel art l'Au
theur fait il encore pleurer une mort
de cette nature ? C'est l'effet d'un repens
tir que l'on a rendu aussi touchant qu'il
est , et bien imaginé , et bien placé. Madame
de Rosoi expie , en mourant , les
cruels artifices du délire de son amour
et elle meurt vertueuse , parce qu'elle
meurt repentante ; sa vertu rachettée à
ce prix , ne la laissant plus voir que fort
à plaindre , elle emporte la compassion ,
qui efface tout autre sentiment.
و
Au milieu des agitations que l'amour
excite dans cette Cour aimable, Philippe
toujours égal à lui- même , toujours maî
tre des mouvemens de son coeur et de
son esprit , est attentif ou à parer les funestes
effets de cette dangereuse passion ,
ou à maintenir avec dignité le bon ordre,
en se prêtant aux grandes alliances qui
l'interessent, ou comme un Roy , ou comme
un Pere , ou même comme un ami
reconnoissant. Il sçait tout , mais il ne
paroît sçavoir que ce que son rang et sa
vertu lui permettent de regler par luimême.
Tel est le principe de ses bontez
pour Roger de Champagne , pour Adċlaide
de Couci , dont le mérite, la sages
se et la fermeté le touchent , pour Albe
ric du Mez , pour sa soeur, tous deux en
AI. Vol
Fvi fans
1386 MERCURE DE FRANCE
fans d'un Gouverneur , dont le souvenír
lui est si précieux ; il entre dans les établissemens
convenables , ausquels leurs
penchants semblent les disposer. Mais il
paroît toujours et par tout ignorer les
sentimens réciproques de Raoul de Couci
, et de Madame de Fajel , qu'un devoir
austere ne sçauroit approuver.
Ces attentions domestiques de Philip
pe , ne lui font rien perdre de celles qu'il
doit au bien de l'Etat et à sa gloire. Il esɛ
présent par d'autres lui - même, au Camp
que Hugues , Duc de Bourgogne , a assemblé
sous les Murs de Dijon ; il pénétre
ses projets au travers de cette Fête
Militaire , d'une simple ostentation exterieure
; il mesure ses forces. Si la Guerre
l'appelle , alors ceux que l'amour avoit
occuppez dans la Paix , n'écoutent plus
que la gloire. Philippe marche à leur
tête, tantôt contre le Comte de Flandres,
son oncle, son parrain et son tuteur,dont
il humilie l'orgueil , il réprime l'abus
qu'il avoit fait de toute sa confiance s
tantôt en Berri, contre Henry , Roy d'Angleterre
, et Richard , son fils ; il les divise,
il en triomphe; tantôt dans le Maine
et la Touraine , contre les mêmes Ennemis.
Si Philippe donne par hazard dans
une Ambuscade dangereuse , l'on trouve
II. Vela dans
JUIN. 1733. 1387
D
dans ce Roy un Soldat qui paye de sa
personne , et qui au péril de sa vie , seconde
le grand Senechal , à qui il venoit
de la devoir. S'il passe en Palestine , on le
voit le premier à l'assaut de la Ville d'Acre
, et il se signale sur ses Ramparts
comme le Vainqueur de Tyr , sar ceux
de cette Place de résistance. Enfin , l'Autheur
represente par tout Philippe , justifiant
des ses commencemens , les grandes
esperances qu'il remplit, en se rendant
de plus en plus digne des surnoms d'Auguste
et de Conquerant , qu'il sçut roujours
soutenir et au dedans , et au dehors.
Roger le suit de près ; c'est un de ceux
dont la prudence , et la valeur fondent
la confiance du Roy dans ses grands
projets. L'on voit Roger sous Henry de
Champagne , son oncle , faire l'apprentissage
de la guerre aux dépens du Com
te de Flandre. Quel maître , et quel disciple
! il conduit , et jette lui - même des
Troupes dans une Ville assiégée par le
Comte ; action inutilement tentée par
ses égaux. Il suit le Roy dans les guerres
du Berri er du Maine ; il se distingue par
tout , et peu s'en faut qu'il ne paye de sa
vie la gloire dont il se couvre à la prise
de Tours , où il est dangereusement bles-
II. Vol.
sé.
7388 MERCURE DE FRANCE
sé. Il passe avec Philippe en Palestine ;
lai et Raoul couvrent de leurs corps la
personne du Roy sur les murs de la Vild'Acre
, et si dans un péril commun
Raoul reçoit le coup mortel , qu'un Sarazin
portoit au Roy, Roger y étoit aussi
exposé que Raoul , et le hazard seul en
décide ; mais la séparation de ces deux
amis est le plus parfait triomphe de l'amitié;
qu'elle est touchante! Rien n'est au
dessus que les sentimens de Raoul, et l'étrange
présent dont il couronne son amour
pour l'infortunée Madame de Fajel.
Aucun Capitaine ne fait ombrage à
Roger du côté de la gloire des Armes ;
mais il est des personnes qui du côté de
l'amour ne lui trouvent pas assés de délicatesse
ces personnes d'un entêtement
chimerique en faveur des avantures romanesques
, voudroient voir Roger éteindre
de son sang la belle flame qu'Alix de
Rosoi avoit si bien allumée dans son coeur ;
elles ne peuvent voir mourir Alix et Ro
ger vivre encore ; elles ne lui pardonnent
pas son passage à un autre objet , quelque
charmant qu'il puisse être;mais l'Autheur
, dont les idées sont bien éloignées.
de tout ce qui ressent le Roman , n'écou
te et ne suit que les Loix de la nature.
Roger livré à toute l'horreur de sa perte
11. Vol. dans
JUIN. 1733. 1389
dans Alix, n'a plus rien qui l'attache à la
vie. Mais un Pere ; et quel Pere encore !
Un Pere dont il fait l'unique esperance ,
le conjure de vivre pour lui. Roger qui
ne peut ni vivre ni mourir , porte par
tout le trait dont il a été blessé ; et insuportable
à lui-même , il quitte à l'insçû
de tout le monde sa Patrie , alors trop pacifique,
pour aller chercher dans des Terres
Étrangeres des périls qui ne l'épargneront
pas. Il passe en inconnu , et sous
un nom emprunté , au service de Frédéric
, alors en guerre avec tous ses voisins;
mais les périls qu'il cherche ne sont pour
lui qu'une source de gloire . Sa valeur et
sa prudence se font jour , et font soupçonner
dans lui une naissance plus relevéc
que celle qu'il se donne ; il est découvert
, son Roy le reclame , son Pere
l'appelle ; Roger revient , et malgré la
dissipation d'un service tres agité pendant
plus de deux ans , Alix n'est pas effacée
de son coeur. Il semble que l'amour
veuille la lui rendre dans Adelaide de
Couci , dont les traits , la taille et le port
majestueux lui représentent en tout sa
chere Alix : Il s'y accoutume d'abord ,
sous le prétexte de cette parfaite ressemblance
; des difficultez insurmontables et
-pressantes viennent encore irriter l'amour
JI. Vol.
nais1390
MERCURE DE FRANCE
naissant de Roger ; il aime enfin , et il est
aimé. Que la folie du Roman condamne,
puisqu'il lui plaît, une telle conduite , li
sagesse de la nature l'approuvera toujours
et l'expérience de tous les hommes , de
tous les temps la justifiera , elle est dans
l'ordre du coeur humain .
Cet Ouvrage honore infiniment son
Autheur , et poussé au dégré de perfec
tion où on le voit , il doit l'honorer doublement
en faveur de son sexe. Que Madamoiselle
de Lussan rende , comme elle
a fait dans la vie de Madame de Gondés ,
la fidelle image du commerce des honnê
tes gens d'aujourd'hui , et cela sur le ton
de la bonne compagnie , c'est ce qu'on
pouvoit attendre de son esprit et d'un
long usage du monde. Que pour diver
tir són imagination avant que de divertir
celle des autres , elle lui ait donné
carriere dans ses Veillées de Thessalie, pour
instruire les jeunes personnes en les amu
sant ; c'est un utile et élégant badinage ,
digne d'occuper ses loisirs ; mais un Ŏuvrage
de la force de celui dont il s'agit
icy , monté sur le vrai ton héroïque , et
sur celui de la Cour , soutenu par un langage
digne de la noblesse des sentimens
qui y regne , il faut dans elle un grand
courage pour l'avoir entrepris , il faut
11. Vol.
qu'el
JUIN. 1733 . 1391
qu'elle soit bien supérieure à son sexe
pour l'avoir conduit et exécuté comme
elle l'a fait. De se former un systême nouveau
où l'Histoire, le Dramme, l'Epopée
se marient ensemble, et font un tout à la
faveur d'un langage propre de ces trois
genres. Langage vrai , tendre , disert¸
vigoureux, militaire , s'il le faut , et toujours
proportionné à l'objet present , c'est
quelque chose de tres - singulier. Le stile
en est élevé sans emphase , choisi sans recherche
et sans avoir rien de précieux ;
il plaira toujours tandis que bien d'au
tres Ecrits où l'on court après l'esprit ,
qu'on veut captiver dans des mots imaginez
pour lui , passeront peut- être .Quoique
l'Ouvrage soit plein d'esprit , il se
trouve tellement mêlé avec le sentiment,
qu'on croiroit qu'il n'a sa source que dans
le coeur. Les Dialogues y sont licz , leurs
passages si doux , si mesurez à la hauteur
de ceux qui parlent, que l'on diroit qu'ils
n'ont rien coûté à l'autheurs et que la
simple nature en a fait sans effort et sans
étude tous les frais , sur tout dans les endroits
qui tirent à conséquence , et qui
semblent décisifs : en vérité l'on voit des
Scenes dignes du grand Théatre , elles
sont si vivement écrites et renduës avec
tant de dignité et d'énergie , que la lettre
II. Vol. sup1392
MERCURE DE FRANCE
supplé à la représentation, et que le Lecteur
conçoit tout ce qui frapperoit un
Spectateur. Ceux qui ont crû que la Tragédie
en p ose pourroit avoir autant d'effet
qu'en Vers , trouveront dans les bel
les e frequentes Scenes de cet Ouvrage
qui semblent toutes appeller la Poësie ,
des raisons pour appuyer leurs sentimens.
Ainsi les Historiens , les Poetes , et Dramatiques
et Epiques , pourront y trouver
leur compte ; mais l'avantage général
qu'en peuvent tirer les Lecteurs de tout
Sexe et de tous Etats , capable de bien lire
et de bien entendre , regarde et l'esprit ,
et le coeur et les moeurs , également instruits
par cet Ouvrage , rempli des plus
grands principes en tout genre.
Fermer
Résumé : Anecdotes de la Cour de Philippe Auguste, [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Anecdotes de la Cour de Philippe-Auguste' a été publié en trois volumes in-12 et est disponible à Paris chez la veuve Pissot. L'auteur, Mademoiselle de Lussan, a reçu des éloges de la cour, de la ville, des gens de lettres et des critiques pour son innovation de mêler histoire et épisodes fictifs. Le récit se déroule durant les premières années du règne de Philippe-Auguste, surnommé le Conquérant, qui monta sur le trône à quinze ans et montra une grande maturité dans le gouvernement. L'ouvrage explore les secrets et événements de la cour de Philippe-Auguste, mettant en scène des héros réels partagés entre gloire et amour. Les personnages principaux incluent Roger de Champagne, Comte de Réthel, et Raoul, Sire de Couci, dont l'amitié est mise en avant. D'autres figures notables comme Alberic du Mez, Maréchal de France, et le Comte des Barres sont également présents. Les intrigues amoureuses et les alliances politiques sont détaillées avec précision, sans tomber dans le romanesque. Les femmes de la cour, telles qu'Alix de Rosoi et Adelaide de Couci, ajoutent un intérêt supplémentaire avec leurs beautés et leurs intrigues. Philippe-Auguste lui-même est dépeint comme un souverain maître de ses émotions, attentif aux affaires de l'État et à sa gloire. Il mène des campagnes militaires contre divers ennemis, comme le Comte de Flandres et le Roi d'Angleterre, et se distingue par son courage et sa stratégie. L'auteur a su créer des personnages variés et consistants, chacun avec des traits distincts et des oppositions marquées. Le récit est structuré de manière à maintenir l'intérêt du lecteur, avec des événements imprévus et des développements logiques. L'ouvrage est salué pour sa fidélité à la nature et la vérité de ses descriptions. Le texte relate également les exploits et les amours de Roger, connu pour sa prudence et sa valeur, qui sert fidèlement le roi et se distingue dans diverses batailles. Son amitié avec Raoul est soulignée, ainsi que son amour pour Alix de Rosoi. Après la mort d'Alix, Roger trouve un nouvel amour en la personne d'Adélaïde de Couci. L'ouvrage est loué pour son style élevé et son langage approprié aux sentiments nobles, combinant esprit et sentiment de manière naturelle et efficace.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
73
p. 1552-1558
LETTRE de M. de R*** de Soissons, à Mrs ** et **. Description de la Terre de C***. / PLAN DE CH***.
Début :
J'ai pris les devants, Mrs, et je vous attends dans les lieux enchantez où [...]
Mots clefs :
Aimable, Nature, Plan, Plaisirs, Douce, Heureux, Sagesse, Aimable, Main, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de R*** de Soissons, à Mrs ** et **. Description de la Terre de C***. / PLAN DE CH***.
LETTRE de M. de R *** de
Soissons , à Mrs ** et * *. Description
de la Terre de C ***.
' Ai pris les devants , Mrs , et je vous
J'atteprisdend vanti, enchantez où
M. et Me de L ** vous invitent avec de
nouvelles instances à venir.
1: 0 . tə
L'amitié par ma voix hazarde aussi les
siennes. C'est elle , qui pour vous déterminer
, m'a engagé à tracer le plan de
cet aimable séjour . Foi d'homme sincere ,
je n'ai presque rien ajoûté à la Nature
dans la Description que je vous envoye }
arrivez et vous réaliserez mes promesses.
Je vous ferai voir les rives heureuses de
l'Eléte , nous nous promenerons dans ces
Jardins délicieux , où les Zéphirs choisissent
leur azile , où Flore les retient
dans ses chaînes , et où elle semble avoir
fixé le domicile du Printemps . Je vous
montrerai jusqu'à la Bergere dont les
amours un peu trop rapides m'ont donné
l'idée de la mienne. Elle seule perdra
quelque chose à être confrontée , et vous
serez surpris de sa métamorphose . Visà-
vis un fort joli Château vous décou
vrirez
JUILLET. 1733 . 1553
vrirez un Côteau qui produit d'excellent
vin , que Bacchus semble opposer aux
Eaux Minerales , dont la source est presque
sous ses pieds . Vous connoissez M. et
Me de L... et Me leur fille ; démentezmoi
, si vous l'osez et le pouvez
même ,
sur le portrait que j'en fais. Dès que vos
Occupations vous laisseront quelques mo.
mens , satisfaites notre impatience , elle
est commune ici sur votre compte ; Venez
prendre part à nos amusemens . Vous
serez à même de choisir dans les plaisirs
innocents , ce sont les seuls dont vous
connoissez l'usage. Vous y invoquerez
Apollon , il se plaît dans nos Solitudes.
Une Bibliotheque choisie vous offrira
des recréations et des modeles ; là Pêche ,'
la Chasse , la Musique et le Jeu , diver- •
sifieront vos plaisirs , et les nôtres seront
infailliblement augmentez pår votre aimable
présence.
PLAN DE CH **
AUXUx bords enchantez ,
Qn'arrose l'Eléte ,
La Nature prête ,
De vives beautez .
La prodigue Aurore ,
Y répand des pleurs ,
Dont
1554 MERCURE DE FRANCE
Dont l'aimable Flore ,
Forme ses couleurs.
La riche Pomone ,
De ses dons couronne ,
De vastes Vergers ,
Des Zéphirs legers ,
Volent dans la Plaine,
Parfument les Airs ;
Et leur douce haleine ,
Fait fuir les hyvers.
Amant de Nannette ,
Un Berger
pressant ,
Tendrement repete ,
Un Air
languissant ;
Sur l'herbe fleurie ;
La Nymphe attendrie ,
Ne résiste pas ;
Du tendre embarras ,
Qui la rend muette
L'Amour s'applaudit ;
Et de sa défaite ,
Le malin sourit.
Dans ces champs fertiles
La blonde Cerés ,
De moissons utiles ,
Orne ses guerets.
Sur la douce pente ,
D'un
JUILLET. 1733.
1555
D'un charmant Côteau
Bacchus nous présente
་
Son Pampre nouveau.
Rival de ton Onde ,
En biens si féconde ,
Utile Ruisseau ;
Avec abondance ,
>
Il étale aux yeux ,
Une ample esperance ,
De fruits précieux.
Là , d'Architecture ,
Un morceau vanté
Tient sur sa structure
Notre ceil arrêté.
L'Art dans sa parure;
N'a rien affecté ;
Et par la Nature ,
Tout y fut dicté.
'Un Couple fidelle ,
Et chéri des Dieux ,
Nous y renouvelle ,
Ces siecles heureux ,
Où dans la sagesse
L'homme
vertueux
Puisoit sa richesse.
•
>
Les Jeux enchanteurs ,
L'ai1556
MERCURE DE FRANCE
L'Aimable sourire ,
Assurent Thémire ,
Du tribut des coeurs .
Ses yeux pleins de charmes ,
Donnent à la fois ,
A l'Amour des armes ,
Aux Mortels des Loix.
Dans ce doux aziłe ,
Heureux d'être admis ,
Illustres amis ,
D'un destin tranquille ,
Je goûte le prix .
Rien ne m'importune ,
Loin de moi , Fortune ,
Tes appas trompeurs.
Caresse , ou menace
Eleve ou terrasse
Tes Adorateurs ;
Froid pour tes faveurs ,
Sourd â ta disgrace ,
Ta prosperité ,
N'a rien qui me tente ;
Ton adversité ,
Rien qui m'épouvante,
Loin ces repentirs,
Que l'excès nous laisse
Toujours la sagesse ,
1
I
Borne
JUILLET. 1733.
Borne mes désirs ;
Et d'intelligence ,
La douce innocence ,
Fournit des plaisirs ,
A mon insconstance.
D'un épais Berceau ,
Sous le verd feüillage ,
Où d'un tendre oiseau
J'entends le ramage ;
Ma main d'un Ouvrage,
Trace un plan nouveau.
A mes voeux docile ,
Ma Muse facile ,
Vient m'y caresser;
Pour me délasser ,
Horace ou Virgile ,
Racine on Boileau ,
Favoris des Graces ,
M'offrent sur leurs traces ,
La route du beau;
Adroite et cruelle ,
Ma main sous ses coups ,
D'une
Tourterelle ,
Fait tomber l'Epoux.
Du séjour humide ,
Le Peuple glouton ,
D'une bouche avide ,
Sous
1558 MERCURE DE FRANCE
Sous l'appas perfide ,
Saisit l'hameçon.
D'un heureux délire ,
Suivant les transports ,
Souvent de ma Lyre ,
J'unis les accords ,
Aux Chants de Thémire.
Tranquile et serein ,
Sans inquietude ,
Dans un Jeu badin
Je vois du Destin ,
La vicissitude.
>
Amis paresseux ,
Votre seule absence ,
Laisse en ma puissance
De faire des voeux.
Calmez les allarmes
De mon coeur jaloux :
Venez avec nous ,
Partager les charmes ,
D'un loisir si doux.
Soissons , à Mrs ** et * *. Description
de la Terre de C ***.
' Ai pris les devants , Mrs , et je vous
J'atteprisdend vanti, enchantez où
M. et Me de L ** vous invitent avec de
nouvelles instances à venir.
1: 0 . tə
L'amitié par ma voix hazarde aussi les
siennes. C'est elle , qui pour vous déterminer
, m'a engagé à tracer le plan de
cet aimable séjour . Foi d'homme sincere ,
je n'ai presque rien ajoûté à la Nature
dans la Description que je vous envoye }
arrivez et vous réaliserez mes promesses.
Je vous ferai voir les rives heureuses de
l'Eléte , nous nous promenerons dans ces
Jardins délicieux , où les Zéphirs choisissent
leur azile , où Flore les retient
dans ses chaînes , et où elle semble avoir
fixé le domicile du Printemps . Je vous
montrerai jusqu'à la Bergere dont les
amours un peu trop rapides m'ont donné
l'idée de la mienne. Elle seule perdra
quelque chose à être confrontée , et vous
serez surpris de sa métamorphose . Visà-
vis un fort joli Château vous décou
vrirez
JUILLET. 1733 . 1553
vrirez un Côteau qui produit d'excellent
vin , que Bacchus semble opposer aux
Eaux Minerales , dont la source est presque
sous ses pieds . Vous connoissez M. et
Me de L... et Me leur fille ; démentezmoi
, si vous l'osez et le pouvez
même ,
sur le portrait que j'en fais. Dès que vos
Occupations vous laisseront quelques mo.
mens , satisfaites notre impatience , elle
est commune ici sur votre compte ; Venez
prendre part à nos amusemens . Vous
serez à même de choisir dans les plaisirs
innocents , ce sont les seuls dont vous
connoissez l'usage. Vous y invoquerez
Apollon , il se plaît dans nos Solitudes.
Une Bibliotheque choisie vous offrira
des recréations et des modeles ; là Pêche ,'
la Chasse , la Musique et le Jeu , diver- •
sifieront vos plaisirs , et les nôtres seront
infailliblement augmentez pår votre aimable
présence.
PLAN DE CH **
AUXUx bords enchantez ,
Qn'arrose l'Eléte ,
La Nature prête ,
De vives beautez .
La prodigue Aurore ,
Y répand des pleurs ,
Dont
1554 MERCURE DE FRANCE
Dont l'aimable Flore ,
Forme ses couleurs.
La riche Pomone ,
De ses dons couronne ,
De vastes Vergers ,
Des Zéphirs legers ,
Volent dans la Plaine,
Parfument les Airs ;
Et leur douce haleine ,
Fait fuir les hyvers.
Amant de Nannette ,
Un Berger
pressant ,
Tendrement repete ,
Un Air
languissant ;
Sur l'herbe fleurie ;
La Nymphe attendrie ,
Ne résiste pas ;
Du tendre embarras ,
Qui la rend muette
L'Amour s'applaudit ;
Et de sa défaite ,
Le malin sourit.
Dans ces champs fertiles
La blonde Cerés ,
De moissons utiles ,
Orne ses guerets.
Sur la douce pente ,
D'un
JUILLET. 1733.
1555
D'un charmant Côteau
Bacchus nous présente
་
Son Pampre nouveau.
Rival de ton Onde ,
En biens si féconde ,
Utile Ruisseau ;
Avec abondance ,
>
Il étale aux yeux ,
Une ample esperance ,
De fruits précieux.
Là , d'Architecture ,
Un morceau vanté
Tient sur sa structure
Notre ceil arrêté.
L'Art dans sa parure;
N'a rien affecté ;
Et par la Nature ,
Tout y fut dicté.
'Un Couple fidelle ,
Et chéri des Dieux ,
Nous y renouvelle ,
Ces siecles heureux ,
Où dans la sagesse
L'homme
vertueux
Puisoit sa richesse.
•
>
Les Jeux enchanteurs ,
L'ai1556
MERCURE DE FRANCE
L'Aimable sourire ,
Assurent Thémire ,
Du tribut des coeurs .
Ses yeux pleins de charmes ,
Donnent à la fois ,
A l'Amour des armes ,
Aux Mortels des Loix.
Dans ce doux aziłe ,
Heureux d'être admis ,
Illustres amis ,
D'un destin tranquille ,
Je goûte le prix .
Rien ne m'importune ,
Loin de moi , Fortune ,
Tes appas trompeurs.
Caresse , ou menace
Eleve ou terrasse
Tes Adorateurs ;
Froid pour tes faveurs ,
Sourd â ta disgrace ,
Ta prosperité ,
N'a rien qui me tente ;
Ton adversité ,
Rien qui m'épouvante,
Loin ces repentirs,
Que l'excès nous laisse
Toujours la sagesse ,
1
I
Borne
JUILLET. 1733.
Borne mes désirs ;
Et d'intelligence ,
La douce innocence ,
Fournit des plaisirs ,
A mon insconstance.
D'un épais Berceau ,
Sous le verd feüillage ,
Où d'un tendre oiseau
J'entends le ramage ;
Ma main d'un Ouvrage,
Trace un plan nouveau.
A mes voeux docile ,
Ma Muse facile ,
Vient m'y caresser;
Pour me délasser ,
Horace ou Virgile ,
Racine on Boileau ,
Favoris des Graces ,
M'offrent sur leurs traces ,
La route du beau;
Adroite et cruelle ,
Ma main sous ses coups ,
D'une
Tourterelle ,
Fait tomber l'Epoux.
Du séjour humide ,
Le Peuple glouton ,
D'une bouche avide ,
Sous
1558 MERCURE DE FRANCE
Sous l'appas perfide ,
Saisit l'hameçon.
D'un heureux délire ,
Suivant les transports ,
Souvent de ma Lyre ,
J'unis les accords ,
Aux Chants de Thémire.
Tranquile et serein ,
Sans inquietude ,
Dans un Jeu badin
Je vois du Destin ,
La vicissitude.
>
Amis paresseux ,
Votre seule absence ,
Laisse en ma puissance
De faire des voeux.
Calmez les allarmes
De mon coeur jaloux :
Venez avec nous ,
Partager les charmes ,
D'un loisir si doux.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. de R*** de Soissons, à Mrs ** et **. Description de la Terre de C***. / PLAN DE CH***.
La lettre de M. de R *** de Soissons convie les destinataires à visiter la terre de C ***. L'auteur met en avant les attraits naturels et les plaisirs que ce lieu offre, affirmant que sa description est presque fidèle à la réalité. Il promet de leur montrer les rives de l'Eléte, des jardins délicieux, ainsi qu'un château situé sur un coteau produisant un excellent vin. La lettre mentionne également diverses occupations agréables disponibles sur place, telles que la pêche, la chasse, la musique, le jeu, et une bibliothèque sélectionnée pour les moments de récréation. L'auteur exprime son impatience de les accueillir et les encourage à venir profiter des plaisirs innocents offerts par ce séjour. Le texte inclut également un plan poétique de CH **, qui décrit les beautés naturelles et les activités agréables du lieu, tout en exprimant le désir de voir les amis partager ces moments de loisir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
74
p. 1574
Explication du premier Logogryphe.
Début :
Hola, Seigneur Mercure, [...]
Mots clefs :
Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Explication du premier Logogryphe.
Explication du premier Logogryphe.
Hola , Seigneur Mercure ,
Faites cesser ma tablature ;
Du Logogriphe expliquez - moi ,
Le vrai mot , Heu ... Vous refusez ! Pours
quoi ?
J'ai beau me mettre à la torture ,
Je suis animal de nature.
Et ne puis
sot ;
... Vous riez ! Ah ! bon , que je suis
Disant mes qualitez , j'ai deviné le mot
Hola , Seigneur Mercure ,
Faites cesser ma tablature ;
Du Logogriphe expliquez - moi ,
Le vrai mot , Heu ... Vous refusez ! Pours
quoi ?
J'ai beau me mettre à la torture ,
Je suis animal de nature.
Et ne puis
sot ;
... Vous riez ! Ah ! bon , que je suis
Disant mes qualitez , j'ai deviné le mot
Fermer
75
p. 1731-1747
DÉFENSE du Cartésianisme, par M. le Gendre de S. Aubin ; contre les accusations des Docteurs Cudwort et Ray.
Début :
Un zèle indiscret est souvent l'occasion d'un scandale ; c'est l'idée qu'on [...]
Mots clefs :
Dieu, Cause, Sagesse, Mécanisme, Ray, Création, Physique, Mouvement, Nature, Lois, Corps, Causes, Principes, Cartésianisme, Descartes, Philosophie, Système, Phénomènes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DÉFENSE du Cartésianisme, par M. le Gendre de S. Aubin ; contre les accusations des Docteurs Cudwort et Ray.
DEFENSE du Cartesianisme, par M. le
Gendre de S. Aubin ; contre les accusations
des Docteurs Cudwort et Ray.
UN
N zéle indiscret est souvent l'occasion
d'un scandale;c'est l'idée qu'on
doit se former des accufations intentées
par les Docteurs Cudwort et Ray , contre
le Cartesianisme. Elles sont contenuës
dans un Livre Anglois , intitulé : L'Existenca
" 1732 MERCURE DE FRANCE
sence et la Sagesse de Dieu, manifestées dans
les Oeuvres de la Création ; par le sieur
Ray,Membre de la Société Royale. La Traduction
Françoise , imprimée à Utrecht,
en 1723. se débite depuis peu à Paris.
On est étonné qu'un Philosophe , qui
écrit uniquement en vûë de manifester la
Sagesse de Dieu dans la Création, débute,
page 5. par approuver un sentiment qu'il
atribue à des Philosophes judicieux ; sçavoir
, que plus les genres , ou les ordres
des Etres sont imparfaits , plus les especes
en sont nombreuses . Est- ce là un
préambule convenable à un Panégyriste
de la Sagesse de Dieu dans la Création ?
Ne devoit il pas plutôt dire que ce qui
paroît imparfait aux vues bornées de notre
entendement , a son utilité et sa destination
dans les Décrets éternels de la Providence
? Ce seroit là un beau champ
pour les Cartésiens qu'il attaque d'une
maniere outrageante ; ne pourroient- ils
pas le traiter de prévaricateur dans une
cause si évidente , et qu'il soutient si
mal ?
Pour faire éclater , dit il , page 12. la
grandeur et l'étendue infinie de l'esprit
de Dieu , il observe que rien ne marque
davantage la supériorité du génie , que
d'inventer des Machines differentes , qui
pros
AOU'ST. 1733. 1733
E
4
€
>
produisent le même effet , et soient destinées
aux mêmes fins . Mais suivant les notions
les plus saines et les plus communes ,
rien ne marque davantage la sagesse
de
l'ouvrier que le Méchanisme le plus simple
et le moins chargé de ressorts . C'est donc
sur une sorte de Méchanisme qu'il fonde
la sagesse de Dieu dans la Création, mais
sur un Mechanisme de détail , qu'il présente
à la pensée , d'une maniere aussi
basse , que celui des Cartésiens est sublime.
Quoique le sieur Ray tâche de décrier
le Cartesianisme sans ménagement, il établit
, pages 2 et 3. comme le sentiment le
plus universellement
reçu , tout ce que
cette Philosophie dans sa nouveauté parut
avoir de plus difficile à concilier avec la
Religion ; sçavoir, l Hypothèse des Tourbillons
, suivant laquelle chaque Etoile ,
pour me servir des propres termes du
Traducteur , est un Soleil ou un Corps
semblable à cet astre , environné de même
d'un Choeur de Planetes , qui tournent
autour de lui. Il avance de plus , qu'il
n'y a aucune de ces Planétes qui ne soit
remplie, selon toutes les apparences , d'une
grande variété de créatures corporelles ,
animées et inanimées . Personne n'ignore
que cette partie de la Physique nouvelle
fut
1734 MERCURE DE FRANCE
fut exposée à la censure , et allarma quelques
personnes pieuses , qui trouvoient
ce systême peu conforme à ce qui nous
cst enseigné sur la Création dans la Genése
; mais il a été reçu depuis comme
une hypothese , sur laquelle on écrit et
on dispute publiquement , et il y a longtemps
que tous les scrupules sont levez à
cet égard.
A la maniére dont le S Ray fait connoître
quels sont les principes de sa Phylosophie
, qui ne le prendroit pour un
Cartésien ? Sectateur de cette Physique ,
il va néanmoins lui imputer les intentions
les plus criminelles. » Il semble
» dit-il, pag. 28.qu'il soit necessaire d'exa-
>> miner un peu les principes d'une Secte
» de Déïstes de profession; j'entends celle
» de Descartes et de ses Disciples , qui
» ont pour but d'éluder et de détruire un
» argument qui a eu tant de force dans
» tous les siècles , pour prouver l'exis-
» tence d'un Dieu . Le premier grief d'une
accusation si grave , est que Descartes
exclud de la Physique toute la considération
des causes finales . Le Sr Ray cite ,
pages 29 et 30. les Passages des Méditations
Métaphysiques , des principes de
Philosophie , et de la quatrième Réponse
aux Objections de Gassendi , où Descartes
dit
AOUST. 1733 1735
1
dit
que toutes
les causes
qu'on
a accoutumé
de tirer
de la fin , ne sont
d'aucun
usage
dans
la Physique
,puisqu'on
ne sçauroit
se persuader
, sans
témérité
, qu'on
puisse
pénétrer
dans
les fins
que
Dieu
s'est proposées
. Il est facile
de répondre
à
cette
objection
, que
la raison
alléguée
par Descartes
, pour
ne pas expliquer
les effets
naturels
par
les fins que
Dieu s'est
proposées
, est trèspieuse
et trèsédifiante
, et qu'il
auro
t pû se contenter
d'établir
en général
, que la Physique
étant
une
recherche
des causes
naturelles
, ce
n'est
pas
parler
en Physicien
, que
de
donner
pour
cause
de la production
d'un Phénoméne
, que Dieu
a eu en vûë
de le
produire
. Car
c'est
ce que tout
Chrétien
sçait
, sans
étudier
la Physique
; cette
science
de tres
- bornée
qu'elle
est , deviendroit
infiniment
étenduë
, si l'on
recevoit
au nombre
des explications
Physiques
, qu'un
efft
naturel
arrive
, parce
qu'il
est conforme
à la fin que Dieu
s'est proposée
. Je suppose
que pour
expliquer
la construction
d'une
Montre
, on s'avisat
de dire
que
ce qui cause
les mouvemens
réglez
de cette
machine
, c'est
l'intention
de l'ouvrier
qui l'a faite
dans
le
dessein
de marquer
les heures
; cette
cause
finale
en Physique
ne seroit
comptée
G
pour
1736 MERCURE DE FRANCE
pour rien ; et on ne pourroit prouver
mieux que cette Montre est l'ouvrage
d'un Artiste , et non l'effet du hazard
qu'en faisant observer l'action du ressort,
le tirage de la chaîne , les engrainures des
rouës , et sur tout la proportion et le concours
des mouvemens. Quel est donc le
véritable objet de la Physique ,? C'est de
déduire les Phénoménes , des Loix géné
rales de la nature , établies par Dieu , et
rapportées au Créateur . Une pareille Philosophie
peut- elle donner lieu aux inveçtives
de l'Auteur Anglois » Les Carthé
» siens , dit- il , page 34. tâchent de dé-
» truire notre grand argument , en pré-
»tendant résoudre tous les Phénomènes
» de la nature , et rendre compte de la
» production et de la formation de l'Uni-
» vers , et de tous les Etres corporels qu'il
» contient , soit celestes ou terrestres ; ani-
» mez ou inanimcz , même sans en exclunre
les animaux , et cela par une foible
»hypothèse de la matiere divisée, et mise
» en mouvement de telle ct telle maniés
» re. . . . . De maniére que Dieu n'a eu
» autre chose à faire qu'à créer la matiére ,
»la diviser en partics , et la mettre en
»mouvement , suivant un petit nombre
de certaines Loix , et que cela ne pouvoit
manquer de produite de soi-même
...
12
AOUST. 1733 : 1737
le monde et toutes les créatures qui y
sont contenues. Pour la réfutation de
cette hypothése ,, continue cet Auteur ,
n'aurois qu'à renvoyer le Lecteur au
» systême du Docteur Cudwort ; mais
» pour lui épargner cette peine, je vais en
transcrire les paroles..... Dieuse con
tentant de regarder en spectateur in-
» différents ce Lusus Atomorum , ou cette
» danse agréable des Atômes , et les différents
effets qui en résultent. Non con-
» tens de cela , ces Déïstes méchaniques
» ont excédé et surpassé en ceci les Athées
» atomiques , par une extravagance plus
oursée que la leur ; car les Athées de
profession n'ont jamais osé affirmer que
» ce systéme régulier des choses fut le ré-
» sultat d'un mouvement fortuit d'Atomes
au commencement , avant d'avoir
produit pendant bien du temps des
combinaisons ineptes ou des assembla-
» ges de choses particulières , et des sys-
» têmes ridicules du tout. Ils supposoient
» même que la régularité des choses de ce
monde ne subsisteroit pas toujours , et
» que la confusion et le désordre s'y re-
> mettroient avec le temps ; qu'outre le
monde que nous habitons , il y en a encore
en ce moment un nombre inexprimable
d'autres irréguliers , dont il
Cij n'y
1738 MERCURE DE FRANCE
» n'y en a pas d'un entre mille et dix mil-
» le , qui ait une régularité pareille au
» nôtre ...... Mais nos Déïstes micha
» niques prétendent que leurs Atomes
» n'ont jamais bronché dans leurs mou-
» vemens, ni produit aucun systéme inep-
» te , ni aucunes formes impropres , et
» qu'ils se sont placez et rangez dès le
commencement avec tant d'ordre et de
» méthode , que la sagesse même n'auroit
» pû le faire mieux , ni avec plus d'exactitude.
C'est par cette raison que çes
» Déi tes re ettent absolument le grand
» a gument qui prouve l'Existence de
Dicu , tiré du Phénoméne de la nature
n artificielle des choses , sur lequel on a si
» fort insisé dans tous les siècles , et qui
» fait ordinairement le plus d'effet sur l'es-
» prit humain. Les Athées s'applaudissent
» cependant en secret , er triomphent de
>> voir la cause du Déïsme trahie de cette
» maniere par ses partisans et ses défen-
» seurs les plus zélez , et le grand argu-
» ment éludé pour favoriser leur cause.
Rien ne sçauroit marquer une plus gran
» de dépravation d'esprit , ni plus de folic
et de stupidité dans les Déïstes pré.en-
» dus , que de n'avoir aucun égard à la
forme régulière et artificielle des cho
ses , ni aux impressions de l'art et de
AOUST . 1733 . 1739
wla
sagesse divine , et de ne regarder
» le Monde et les productions de la Na-
» ture , qu'avec des yeux de boeuf ou de
» cheval.
Le sieur Ray , dans la fureur qui le
transporte , n'entend pas les termes dont
il se sert car qu'est- ce qu'un Déïste , suivant
la notion génerale ? C'est un impiet
qui ne suit aucune Religion particuliere ,
qui reconnoît , à la verité , l'existence de
Dieu mais qui refuse de croire les Mysteres
que Dieu a révelez. Or ces Deïstes qui refusent
de se rendre à l'évidence de la révé.
lation , ne sont pas ceux qui font le moins
valoir le grand argument de l'existence
de Dieu , tiré de sa sagesse dans la Création.
On ne sçait ce que le sieur Ray
veut dire par ces paroles : » Les Athées
» s'applaudissent cependant en secret , et
» triomphent de voir la cause du Déïsme
>>trahie de cette maniere par ses Parti-
» sans et ses Deffenseurs les plus zelez .
Il prend ici la cause du Déïsme pour une
bonne cause trahie , et il semble appli
quer aux Carthésiens les termes de Partis
sans et de Deffenseurs les plus zelez de
la bonne cause. Mais c'est bien plutôt
cet Auteur qui trahit la cause qu'il entreprend
de soutenir , par la foiblesse
avec laquelle il traite son sujet . S'il eût
Ciij fair
1740 MERCURE DE FRANCE
ა
fait remarquer , comme les Carthésiensces
Loix générales dont l'uniformité produit
un Monde si diversifié ; s'il se fût
élevé jusqu'à un méchanisme sublime
qui donnât une idée de la Création proportionnée
à ce que notre foible esprit
peut concevoir de plus grand et de plus
magnifique ; si en s'attachant à ce qu'il.
ya de plus merveilleux dans la Nature
il eût observé , comme ceux qu'il appelle-
Deistes , que cette multitude immense
de mouvemens des Corps Celestes , que
révolutions si constantes des Astres ,
que cette fécondité si riche et si brillan-.
te de l'Univers , que tous ces Phénomenes
si utiles à l'homme , et qui étalent
à ses yeux un spectacle digne du Créateur
, qu'enfin la beauté ravissante de
toutes les Oeuvres de Dieu , est un
témoignage continuel et invincible de sa
sagesse et de sa toute- puissance dans la
Création , par la simplicité et l'ordre des
ressorts qui y sont employez , il eût rem--
pli son sujet avec la dignité convenable ,
mais il ne s'arrête qu'à un petit détail ,
et ne présente par tout que des images.
basses et imparfaites d'un sujet qui surpasse
ses forces.
C'est favoriser l'athéïsme et le syste
me du hazard , que de rejetter le méchaA
O UST. 173′3 ; 1741
chanisme de la Nature , par lequel les
Carthésiens n'entendent autre chose que
les loix generales du mouvement établics
par le Créateur. Que chaque Philosophe
conçoive et suppose ces Loix
générales à son gré , que
differens Phisiciens
suivent des vues systématiquesfort
éloignées ; tous au moins doivent
convenir que ce n'est pas une pensée raisonnable
sur l'Etre suprême , de croire
que l'uniformité et la simplicité manquent
à ses Productions . Le principal but
de la Physique est donc de rapporter tous
les raisonnemens à ces principes. C'est à
quoi les Carthésiens ont beaucoup mieux
réussi qu'aucune autre Secte de Philosophes
, ayant mieux expliqué le méchanisme
general de la Nature; et ' on peut
dire que ceux qui tâchent d'étendre et
de pousser plus loin ce méchanisme , sont
ceux qui pensent et qui s'expliquent le
mieux au sujet de la sagesse et de la toùte-
puissance de Dieu dans la Création . A
la verité , le Philosophe rempli de pré
somption , se persuade qu'il peut concevoir
et faire entendre aux autres cet ordre
admirable établi dans les Ouvrages
de Dieu ; au lieu que le Physitien modeste
, qui connoît la foiblesse et l'incer
titude de ses lumieres , ne regarde tous
Ciij les
742 MERCURE DE FRANCE
les raisonnemens physiques que comme
des hypothéses.
>>
Continuons de rapporter la censure de
la Philosophie Carthésienne par l'Auteur
Anglois. Il se trouve , dit-il , pag. 35 .
» plusieurs Phénomenes dans la Ñature ,
» lesquels étant en partie au- dessus de la
»force et de la portée , et en partie con-
>> traires aux Loix du Méchanisme , ils
» ne sçauroient se résoudre sans avoir re-
>> cours aux causes finales et à quelques
» principes de vie ; par exemple , ce-
» lui de la gravité ou du penchant que
» les corps ont à descendre , le mouve-
» ment du diaphragme dans la respira-
» tion , la systole et la diastole du coeur ,
» qui n'est autre chose qu'une contraction
et un relâchement des muscles ,
» et par consequent ne sçauroit être un
» mouvement méchanique , mais un prin-
» cipe de vie. Nous pourrions encore
» ajoûter à cela entre plusieurs autres
» choses , l'intersection des plans de l'E-
» quateur et de l'Ecliptique ou du mou-
» vement diurne ou journalier de la Ter-
» re sur un axe qui n'est pas parallele à
celui de l'écliptique , ni perpendiculaire
à son plan ..... On ne sçauroit
» donc attribuer la continuation de ce
» double mouvement annuel et diurne
nde
23
A O UST. 17337 1748
de la Terre sur des axes non paralleles,
» à autre chose qu'à une cause finale ou
» mentale , ou rò fixTisov , parce qu'il
étoit à propos que cela fût ainsi , la
» varieté des saisons de l'année en dé
» pendant. Mais le plus considerable de
» tous les Phénoménes pir içuliers est la
»formation et l'organisation des corps
>> des animaux , remplis de tant de varietez
et de merveilles , que ces Philo-
» sophes méchaniques n'en pouvant faire
»la solution par le mouvement nécessaire
» de la matiere , sans qu'elle fût dirigée
par l'esprit à de certaines fins , ont pru-
» demment interrompu leur systéme en
» cet endroit , où ils devoient traiter des
» animaux , et n'en ont pas touché un
» seul mot.
23
On connoît clairement par cette critique
, que le sieur Ray est aussi peu
versé dans la Philosophie Carthésienne
qu'il est injuste dans l'accusation qu'il
intente contre elle. Nous avons vû plus
haut qu'il attribuë aux Carthésiens un
systéme d'Atomes , quoique les trois Elemens
de Descartes soient divisibles à l'infini
, et que par conséquent Descartes
rejette les Atomes , qui signifient des Elemens
indivisibles. Le sieur Ray ne se
trompe pas moins, en disant que dans les
C v Phé1744
MERCURE DE FRANCE
:
Phénomenes qu'il cite , il y a de la contrarieté
au Mechanisme de la Nature. Il
est vrai que les loix générales du mouvement
n'expliquent pas la construction
du corps des animaux , ni la forme de
ces organes merveilleux qui servent aux
differentes fonctions du principe qui les
anime. Le mouvement circulaire des
trois Elémens de Descartes ne peut faires
concevoir , par exemple, comment ont
été produits les instrumens de la faculté
visuelle ; mais les Carthésiens doivent :
seulement avouer que leur méchanisme ,
quoiqu'il n'y ait aucune contrarieté , est
insuffisant pour expliquer tous les Phé
noménes , et sur tout l'organisation admirable
des animaux ,, les corps animezz
et inanimez étant vrai- semblable--
ment produits suivant des loix differen--
tes, ou plutôt dont nous n'appercevons
pas la liaison. * Il ne s'ensuit pas de ce
que la Créature est incapable de conce
voir entierement le grand Ouvrage de :
la Création , qu'il lui soit defendu de rechercher
les causes physiques et naturel
+
La plupart même des Carthésiens estiment aun
aujet de l'organisation continuelle et toujours
cemblable , des Plantes et des Animaux , que tous :
res corps formez en même-temps par le Souve
fain Etre , dans les graines ou dans les oeufs , nesont
que se développer successivement,
leas
A O UST. 1733. 17455
les , suivant les principes les plus géné
caux et les plus simples , en les rappor
tánt à la sagesse et à la toute- puissance
du Créateur.
Les difficultez qui se trouveut sur la
pesanteur , ne peuvent se résoudre par
des principes de vie qui n'ont aucun rapport
avec elle , ou par des causes finales ,.
qui ne sont en aucune maniere des causes
physiques ; et si les explications que
Descartes a données de la pesanteur , ont
été attaquées par de fortes objections ,
tous les Philosophes se sont au moins
accordez à tirer ces Explications d'un '
méchanisme général de la Nature. Le
'steur Ray est si peu d'accord avec luid
même au sujet de la respiration et de la¹
systole et diastole du coeur, qu'après avoir
affirmé que ces mouvemens ne peuvent
être méchaniques , il regarde ailleurs com
me une question douteuse de sçavoir si
les bêtes sont des vrayes machines , ou
s'il convient de leur attribuer la vie et le
sentiment.
cliptiqueant
à l'intersection
de l'é-
1
de l'équateur , on en peut donner
plusieurs raisons qui n'ont rien de
contraire au systéme Carthésien . L'obli
quité de l'écliptique par rapport à l'équateur
, dont l'axe conserve toujours
son parallelisme est assurément la cause
av de
1746 MERCURE DE FRANCE
de la varieté des Saisons , mais cette cause
finale , encore une fois , ne peut passer
pour une cause phisique. L'Explication
naturelle de ce phénoméne peut se rapporter
, suivant les principes d'un Méchanisme
général , ou aux particules cannelées
, qui traversant les pores du G'obe
Terrestre d'un certain sens , déterminent
sa position , ou à la qualité du fluide qui
emporte la Terre par un mouvement
circulaire , ou à la pression des tourbillons
voisins , ou à la résistance que tout
corps solide apporte à l'impression du
mouvement qu'il reçoit , ou à toutes ces
causes réunis , ou aux differentes hypotheses
que la sagacité du Physicien lui
fera inventer. Dieu permet à l'homme
de faire quelques raisonnemens assez vraisemblables
sur les Corps Celestes , si prodigieusement
éloignez de nous ,
afin que
cette étude éleve notre esprit à la Majesté
de l'Etre suprême , en même - temps
que la présomption de l'homme est domptée
par la profonde ignorance où il est
de ce qui est au- dedans de lui - même et
de ce qui fait partie de sa propre substance.
C'est une calomnie insoutenable de
dire que les Carthésiens rejettent absolument
le grand argument qui prouve
» l'eA
O UST. 1733 1747
» l'éxistence de Dieu , tiré du phénoméne
de la forme artificielle des choses .
Nulle Philosophie au contraire ne donne
des idées aussi sublimes de la sagesse
de Dieu dans la Création ; nulle Physique
ne ramene davantage l'esprit au
Créateur , en rapportant tous les phénoménes
qu'elle peut expliquer à des loix
simples et génerales émanées nécessairement
de la Toute puissance divine . C'est
l'argument le plus invincible contre l'Athéïsme
, c'est l'exclusion la plus forte du
hazard , dont la régularité et l'uniformité
ne peuvent être les productions . Plus l'idée
d'un méchanisme est générale , constante
et uniforme , comme dans le Carthésianisme
, plus elle est inséparable des
idées de dessein et de sagesse. Ces Re-
Aléxions suffisent pour prouver des veritez
si évidentes, d'autant plus que pour
détruire l'Athéïsme par le raisonnement ,
il faudroit que quelque homme qui raisonne
fût capable d'Athéïsme , ce qui est
impossible. Il est donc certain que l'accusation
du Carthésianisme par les Docteurs
Cudwort et Ray , est au fond trèsfrivole
et très mal fondée , injurieuse à
plusieurs saints et sçavans personnages ,
qui ont soutenu cette Philosophie , et aux
Écoles qui l'enseignent publiquement.
Gendre de S. Aubin ; contre les accusations
des Docteurs Cudwort et Ray.
UN
N zéle indiscret est souvent l'occasion
d'un scandale;c'est l'idée qu'on
doit se former des accufations intentées
par les Docteurs Cudwort et Ray , contre
le Cartesianisme. Elles sont contenuës
dans un Livre Anglois , intitulé : L'Existenca
" 1732 MERCURE DE FRANCE
sence et la Sagesse de Dieu, manifestées dans
les Oeuvres de la Création ; par le sieur
Ray,Membre de la Société Royale. La Traduction
Françoise , imprimée à Utrecht,
en 1723. se débite depuis peu à Paris.
On est étonné qu'un Philosophe , qui
écrit uniquement en vûë de manifester la
Sagesse de Dieu dans la Création, débute,
page 5. par approuver un sentiment qu'il
atribue à des Philosophes judicieux ; sçavoir
, que plus les genres , ou les ordres
des Etres sont imparfaits , plus les especes
en sont nombreuses . Est- ce là un
préambule convenable à un Panégyriste
de la Sagesse de Dieu dans la Création ?
Ne devoit il pas plutôt dire que ce qui
paroît imparfait aux vues bornées de notre
entendement , a son utilité et sa destination
dans les Décrets éternels de la Providence
? Ce seroit là un beau champ
pour les Cartésiens qu'il attaque d'une
maniere outrageante ; ne pourroient- ils
pas le traiter de prévaricateur dans une
cause si évidente , et qu'il soutient si
mal ?
Pour faire éclater , dit il , page 12. la
grandeur et l'étendue infinie de l'esprit
de Dieu , il observe que rien ne marque
davantage la supériorité du génie , que
d'inventer des Machines differentes , qui
pros
AOU'ST. 1733. 1733
E
4
€
>
produisent le même effet , et soient destinées
aux mêmes fins . Mais suivant les notions
les plus saines et les plus communes ,
rien ne marque davantage la sagesse
de
l'ouvrier que le Méchanisme le plus simple
et le moins chargé de ressorts . C'est donc
sur une sorte de Méchanisme qu'il fonde
la sagesse de Dieu dans la Création, mais
sur un Mechanisme de détail , qu'il présente
à la pensée , d'une maniere aussi
basse , que celui des Cartésiens est sublime.
Quoique le sieur Ray tâche de décrier
le Cartesianisme sans ménagement, il établit
, pages 2 et 3. comme le sentiment le
plus universellement
reçu , tout ce que
cette Philosophie dans sa nouveauté parut
avoir de plus difficile à concilier avec la
Religion ; sçavoir, l Hypothèse des Tourbillons
, suivant laquelle chaque Etoile ,
pour me servir des propres termes du
Traducteur , est un Soleil ou un Corps
semblable à cet astre , environné de même
d'un Choeur de Planetes , qui tournent
autour de lui. Il avance de plus , qu'il
n'y a aucune de ces Planétes qui ne soit
remplie, selon toutes les apparences , d'une
grande variété de créatures corporelles ,
animées et inanimées . Personne n'ignore
que cette partie de la Physique nouvelle
fut
1734 MERCURE DE FRANCE
fut exposée à la censure , et allarma quelques
personnes pieuses , qui trouvoient
ce systême peu conforme à ce qui nous
cst enseigné sur la Création dans la Genése
; mais il a été reçu depuis comme
une hypothese , sur laquelle on écrit et
on dispute publiquement , et il y a longtemps
que tous les scrupules sont levez à
cet égard.
A la maniére dont le S Ray fait connoître
quels sont les principes de sa Phylosophie
, qui ne le prendroit pour un
Cartésien ? Sectateur de cette Physique ,
il va néanmoins lui imputer les intentions
les plus criminelles. » Il semble
» dit-il, pag. 28.qu'il soit necessaire d'exa-
>> miner un peu les principes d'une Secte
» de Déïstes de profession; j'entends celle
» de Descartes et de ses Disciples , qui
» ont pour but d'éluder et de détruire un
» argument qui a eu tant de force dans
» tous les siècles , pour prouver l'exis-
» tence d'un Dieu . Le premier grief d'une
accusation si grave , est que Descartes
exclud de la Physique toute la considération
des causes finales . Le Sr Ray cite ,
pages 29 et 30. les Passages des Méditations
Métaphysiques , des principes de
Philosophie , et de la quatrième Réponse
aux Objections de Gassendi , où Descartes
dit
AOUST. 1733 1735
1
dit
que toutes
les causes
qu'on
a accoutumé
de tirer
de la fin , ne sont
d'aucun
usage
dans
la Physique
,puisqu'on
ne sçauroit
se persuader
, sans
témérité
, qu'on
puisse
pénétrer
dans
les fins
que
Dieu
s'est proposées
. Il est facile
de répondre
à
cette
objection
, que
la raison
alléguée
par Descartes
, pour
ne pas expliquer
les effets
naturels
par
les fins que
Dieu s'est
proposées
, est trèspieuse
et trèsédifiante
, et qu'il
auro
t pû se contenter
d'établir
en général
, que la Physique
étant
une
recherche
des causes
naturelles
, ce
n'est
pas
parler
en Physicien
, que
de
donner
pour
cause
de la production
d'un Phénoméne
, que Dieu
a eu en vûë
de le
produire
. Car
c'est
ce que tout
Chrétien
sçait
, sans
étudier
la Physique
; cette
science
de tres
- bornée
qu'elle
est , deviendroit
infiniment
étenduë
, si l'on
recevoit
au nombre
des explications
Physiques
, qu'un
efft
naturel
arrive
, parce
qu'il
est conforme
à la fin que Dieu
s'est proposée
. Je suppose
que pour
expliquer
la construction
d'une
Montre
, on s'avisat
de dire
que
ce qui cause
les mouvemens
réglez
de cette
machine
, c'est
l'intention
de l'ouvrier
qui l'a faite
dans
le
dessein
de marquer
les heures
; cette
cause
finale
en Physique
ne seroit
comptée
G
pour
1736 MERCURE DE FRANCE
pour rien ; et on ne pourroit prouver
mieux que cette Montre est l'ouvrage
d'un Artiste , et non l'effet du hazard
qu'en faisant observer l'action du ressort,
le tirage de la chaîne , les engrainures des
rouës , et sur tout la proportion et le concours
des mouvemens. Quel est donc le
véritable objet de la Physique ,? C'est de
déduire les Phénoménes , des Loix géné
rales de la nature , établies par Dieu , et
rapportées au Créateur . Une pareille Philosophie
peut- elle donner lieu aux inveçtives
de l'Auteur Anglois » Les Carthé
» siens , dit- il , page 34. tâchent de dé-
» truire notre grand argument , en pré-
»tendant résoudre tous les Phénomènes
» de la nature , et rendre compte de la
» production et de la formation de l'Uni-
» vers , et de tous les Etres corporels qu'il
» contient , soit celestes ou terrestres ; ani-
» mez ou inanimcz , même sans en exclunre
les animaux , et cela par une foible
»hypothèse de la matiere divisée, et mise
» en mouvement de telle ct telle maniés
» re. . . . . De maniére que Dieu n'a eu
» autre chose à faire qu'à créer la matiére ,
»la diviser en partics , et la mettre en
»mouvement , suivant un petit nombre
de certaines Loix , et que cela ne pouvoit
manquer de produite de soi-même
...
12
AOUST. 1733 : 1737
le monde et toutes les créatures qui y
sont contenues. Pour la réfutation de
cette hypothése ,, continue cet Auteur ,
n'aurois qu'à renvoyer le Lecteur au
» systême du Docteur Cudwort ; mais
» pour lui épargner cette peine, je vais en
transcrire les paroles..... Dieuse con
tentant de regarder en spectateur in-
» différents ce Lusus Atomorum , ou cette
» danse agréable des Atômes , et les différents
effets qui en résultent. Non con-
» tens de cela , ces Déïstes méchaniques
» ont excédé et surpassé en ceci les Athées
» atomiques , par une extravagance plus
oursée que la leur ; car les Athées de
profession n'ont jamais osé affirmer que
» ce systéme régulier des choses fut le ré-
» sultat d'un mouvement fortuit d'Atomes
au commencement , avant d'avoir
produit pendant bien du temps des
combinaisons ineptes ou des assembla-
» ges de choses particulières , et des sys-
» têmes ridicules du tout. Ils supposoient
» même que la régularité des choses de ce
monde ne subsisteroit pas toujours , et
» que la confusion et le désordre s'y re-
> mettroient avec le temps ; qu'outre le
monde que nous habitons , il y en a encore
en ce moment un nombre inexprimable
d'autres irréguliers , dont il
Cij n'y
1738 MERCURE DE FRANCE
» n'y en a pas d'un entre mille et dix mil-
» le , qui ait une régularité pareille au
» nôtre ...... Mais nos Déïstes micha
» niques prétendent que leurs Atomes
» n'ont jamais bronché dans leurs mou-
» vemens, ni produit aucun systéme inep-
» te , ni aucunes formes impropres , et
» qu'ils se sont placez et rangez dès le
commencement avec tant d'ordre et de
» méthode , que la sagesse même n'auroit
» pû le faire mieux , ni avec plus d'exactitude.
C'est par cette raison que çes
» Déi tes re ettent absolument le grand
» a gument qui prouve l'Existence de
Dicu , tiré du Phénoméne de la nature
n artificielle des choses , sur lequel on a si
» fort insisé dans tous les siècles , et qui
» fait ordinairement le plus d'effet sur l'es-
» prit humain. Les Athées s'applaudissent
» cependant en secret , er triomphent de
>> voir la cause du Déïsme trahie de cette
» maniere par ses partisans et ses défen-
» seurs les plus zélez , et le grand argu-
» ment éludé pour favoriser leur cause.
Rien ne sçauroit marquer une plus gran
» de dépravation d'esprit , ni plus de folic
et de stupidité dans les Déïstes pré.en-
» dus , que de n'avoir aucun égard à la
forme régulière et artificielle des cho
ses , ni aux impressions de l'art et de
AOUST . 1733 . 1739
wla
sagesse divine , et de ne regarder
» le Monde et les productions de la Na-
» ture , qu'avec des yeux de boeuf ou de
» cheval.
Le sieur Ray , dans la fureur qui le
transporte , n'entend pas les termes dont
il se sert car qu'est- ce qu'un Déïste , suivant
la notion génerale ? C'est un impiet
qui ne suit aucune Religion particuliere ,
qui reconnoît , à la verité , l'existence de
Dieu mais qui refuse de croire les Mysteres
que Dieu a révelez. Or ces Deïstes qui refusent
de se rendre à l'évidence de la révé.
lation , ne sont pas ceux qui font le moins
valoir le grand argument de l'existence
de Dieu , tiré de sa sagesse dans la Création.
On ne sçait ce que le sieur Ray
veut dire par ces paroles : » Les Athées
» s'applaudissent cependant en secret , et
» triomphent de voir la cause du Déïsme
>>trahie de cette maniere par ses Parti-
» sans et ses Deffenseurs les plus zelez .
Il prend ici la cause du Déïsme pour une
bonne cause trahie , et il semble appli
quer aux Carthésiens les termes de Partis
sans et de Deffenseurs les plus zelez de
la bonne cause. Mais c'est bien plutôt
cet Auteur qui trahit la cause qu'il entreprend
de soutenir , par la foiblesse
avec laquelle il traite son sujet . S'il eût
Ciij fair
1740 MERCURE DE FRANCE
ა
fait remarquer , comme les Carthésiensces
Loix générales dont l'uniformité produit
un Monde si diversifié ; s'il se fût
élevé jusqu'à un méchanisme sublime
qui donnât une idée de la Création proportionnée
à ce que notre foible esprit
peut concevoir de plus grand et de plus
magnifique ; si en s'attachant à ce qu'il.
ya de plus merveilleux dans la Nature
il eût observé , comme ceux qu'il appelle-
Deistes , que cette multitude immense
de mouvemens des Corps Celestes , que
révolutions si constantes des Astres ,
que cette fécondité si riche et si brillan-.
te de l'Univers , que tous ces Phénomenes
si utiles à l'homme , et qui étalent
à ses yeux un spectacle digne du Créateur
, qu'enfin la beauté ravissante de
toutes les Oeuvres de Dieu , est un
témoignage continuel et invincible de sa
sagesse et de sa toute- puissance dans la
Création , par la simplicité et l'ordre des
ressorts qui y sont employez , il eût rem--
pli son sujet avec la dignité convenable ,
mais il ne s'arrête qu'à un petit détail ,
et ne présente par tout que des images.
basses et imparfaites d'un sujet qui surpasse
ses forces.
C'est favoriser l'athéïsme et le syste
me du hazard , que de rejetter le méchaA
O UST. 173′3 ; 1741
chanisme de la Nature , par lequel les
Carthésiens n'entendent autre chose que
les loix generales du mouvement établics
par le Créateur. Que chaque Philosophe
conçoive et suppose ces Loix
générales à son gré , que
differens Phisiciens
suivent des vues systématiquesfort
éloignées ; tous au moins doivent
convenir que ce n'est pas une pensée raisonnable
sur l'Etre suprême , de croire
que l'uniformité et la simplicité manquent
à ses Productions . Le principal but
de la Physique est donc de rapporter tous
les raisonnemens à ces principes. C'est à
quoi les Carthésiens ont beaucoup mieux
réussi qu'aucune autre Secte de Philosophes
, ayant mieux expliqué le méchanisme
general de la Nature; et ' on peut
dire que ceux qui tâchent d'étendre et
de pousser plus loin ce méchanisme , sont
ceux qui pensent et qui s'expliquent le
mieux au sujet de la sagesse et de la toùte-
puissance de Dieu dans la Création . A
la verité , le Philosophe rempli de pré
somption , se persuade qu'il peut concevoir
et faire entendre aux autres cet ordre
admirable établi dans les Ouvrages
de Dieu ; au lieu que le Physitien modeste
, qui connoît la foiblesse et l'incer
titude de ses lumieres , ne regarde tous
Ciij les
742 MERCURE DE FRANCE
les raisonnemens physiques que comme
des hypothéses.
>>
Continuons de rapporter la censure de
la Philosophie Carthésienne par l'Auteur
Anglois. Il se trouve , dit-il , pag. 35 .
» plusieurs Phénomenes dans la Ñature ,
» lesquels étant en partie au- dessus de la
»force et de la portée , et en partie con-
>> traires aux Loix du Méchanisme , ils
» ne sçauroient se résoudre sans avoir re-
>> cours aux causes finales et à quelques
» principes de vie ; par exemple , ce-
» lui de la gravité ou du penchant que
» les corps ont à descendre , le mouve-
» ment du diaphragme dans la respira-
» tion , la systole et la diastole du coeur ,
» qui n'est autre chose qu'une contraction
et un relâchement des muscles ,
» et par consequent ne sçauroit être un
» mouvement méchanique , mais un prin-
» cipe de vie. Nous pourrions encore
» ajoûter à cela entre plusieurs autres
» choses , l'intersection des plans de l'E-
» quateur et de l'Ecliptique ou du mou-
» vement diurne ou journalier de la Ter-
» re sur un axe qui n'est pas parallele à
celui de l'écliptique , ni perpendiculaire
à son plan ..... On ne sçauroit
» donc attribuer la continuation de ce
» double mouvement annuel et diurne
nde
23
A O UST. 17337 1748
de la Terre sur des axes non paralleles,
» à autre chose qu'à une cause finale ou
» mentale , ou rò fixTisov , parce qu'il
étoit à propos que cela fût ainsi , la
» varieté des saisons de l'année en dé
» pendant. Mais le plus considerable de
» tous les Phénoménes pir içuliers est la
»formation et l'organisation des corps
>> des animaux , remplis de tant de varietez
et de merveilles , que ces Philo-
» sophes méchaniques n'en pouvant faire
»la solution par le mouvement nécessaire
» de la matiere , sans qu'elle fût dirigée
par l'esprit à de certaines fins , ont pru-
» demment interrompu leur systéme en
» cet endroit , où ils devoient traiter des
» animaux , et n'en ont pas touché un
» seul mot.
23
On connoît clairement par cette critique
, que le sieur Ray est aussi peu
versé dans la Philosophie Carthésienne
qu'il est injuste dans l'accusation qu'il
intente contre elle. Nous avons vû plus
haut qu'il attribuë aux Carthésiens un
systéme d'Atomes , quoique les trois Elemens
de Descartes soient divisibles à l'infini
, et que par conséquent Descartes
rejette les Atomes , qui signifient des Elemens
indivisibles. Le sieur Ray ne se
trompe pas moins, en disant que dans les
C v Phé1744
MERCURE DE FRANCE
:
Phénomenes qu'il cite , il y a de la contrarieté
au Mechanisme de la Nature. Il
est vrai que les loix générales du mouvement
n'expliquent pas la construction
du corps des animaux , ni la forme de
ces organes merveilleux qui servent aux
differentes fonctions du principe qui les
anime. Le mouvement circulaire des
trois Elémens de Descartes ne peut faires
concevoir , par exemple, comment ont
été produits les instrumens de la faculté
visuelle ; mais les Carthésiens doivent :
seulement avouer que leur méchanisme ,
quoiqu'il n'y ait aucune contrarieté , est
insuffisant pour expliquer tous les Phé
noménes , et sur tout l'organisation admirable
des animaux ,, les corps animezz
et inanimez étant vrai- semblable--
ment produits suivant des loix differen--
tes, ou plutôt dont nous n'appercevons
pas la liaison. * Il ne s'ensuit pas de ce
que la Créature est incapable de conce
voir entierement le grand Ouvrage de :
la Création , qu'il lui soit defendu de rechercher
les causes physiques et naturel
+
La plupart même des Carthésiens estiment aun
aujet de l'organisation continuelle et toujours
cemblable , des Plantes et des Animaux , que tous :
res corps formez en même-temps par le Souve
fain Etre , dans les graines ou dans les oeufs , nesont
que se développer successivement,
leas
A O UST. 1733. 17455
les , suivant les principes les plus géné
caux et les plus simples , en les rappor
tánt à la sagesse et à la toute- puissance
du Créateur.
Les difficultez qui se trouveut sur la
pesanteur , ne peuvent se résoudre par
des principes de vie qui n'ont aucun rapport
avec elle , ou par des causes finales ,.
qui ne sont en aucune maniere des causes
physiques ; et si les explications que
Descartes a données de la pesanteur , ont
été attaquées par de fortes objections ,
tous les Philosophes se sont au moins
accordez à tirer ces Explications d'un '
méchanisme général de la Nature. Le
'steur Ray est si peu d'accord avec luid
même au sujet de la respiration et de la¹
systole et diastole du coeur, qu'après avoir
affirmé que ces mouvemens ne peuvent
être méchaniques , il regarde ailleurs com
me une question douteuse de sçavoir si
les bêtes sont des vrayes machines , ou
s'il convient de leur attribuer la vie et le
sentiment.
cliptiqueant
à l'intersection
de l'é-
1
de l'équateur , on en peut donner
plusieurs raisons qui n'ont rien de
contraire au systéme Carthésien . L'obli
quité de l'écliptique par rapport à l'équateur
, dont l'axe conserve toujours
son parallelisme est assurément la cause
av de
1746 MERCURE DE FRANCE
de la varieté des Saisons , mais cette cause
finale , encore une fois , ne peut passer
pour une cause phisique. L'Explication
naturelle de ce phénoméne peut se rapporter
, suivant les principes d'un Méchanisme
général , ou aux particules cannelées
, qui traversant les pores du G'obe
Terrestre d'un certain sens , déterminent
sa position , ou à la qualité du fluide qui
emporte la Terre par un mouvement
circulaire , ou à la pression des tourbillons
voisins , ou à la résistance que tout
corps solide apporte à l'impression du
mouvement qu'il reçoit , ou à toutes ces
causes réunis , ou aux differentes hypotheses
que la sagacité du Physicien lui
fera inventer. Dieu permet à l'homme
de faire quelques raisonnemens assez vraisemblables
sur les Corps Celestes , si prodigieusement
éloignez de nous ,
afin que
cette étude éleve notre esprit à la Majesté
de l'Etre suprême , en même - temps
que la présomption de l'homme est domptée
par la profonde ignorance où il est
de ce qui est au- dedans de lui - même et
de ce qui fait partie de sa propre substance.
C'est une calomnie insoutenable de
dire que les Carthésiens rejettent absolument
le grand argument qui prouve
» l'eA
O UST. 1733 1747
» l'éxistence de Dieu , tiré du phénoméne
de la forme artificielle des choses .
Nulle Philosophie au contraire ne donne
des idées aussi sublimes de la sagesse
de Dieu dans la Création ; nulle Physique
ne ramene davantage l'esprit au
Créateur , en rapportant tous les phénoménes
qu'elle peut expliquer à des loix
simples et génerales émanées nécessairement
de la Toute puissance divine . C'est
l'argument le plus invincible contre l'Athéïsme
, c'est l'exclusion la plus forte du
hazard , dont la régularité et l'uniformité
ne peuvent être les productions . Plus l'idée
d'un méchanisme est générale , constante
et uniforme , comme dans le Carthésianisme
, plus elle est inséparable des
idées de dessein et de sagesse. Ces Re-
Aléxions suffisent pour prouver des veritez
si évidentes, d'autant plus que pour
détruire l'Athéïsme par le raisonnement ,
il faudroit que quelque homme qui raisonne
fût capable d'Athéïsme , ce qui est
impossible. Il est donc certain que l'accusation
du Carthésianisme par les Docteurs
Cudwort et Ray , est au fond trèsfrivole
et très mal fondée , injurieuse à
plusieurs saints et sçavans personnages ,
qui ont soutenu cette Philosophie , et aux
Écoles qui l'enseignent publiquement.
Fermer
Résumé : DÉFENSE du Cartésianisme, par M. le Gendre de S. Aubin ; contre les accusations des Docteurs Cudwort et Ray.
Le texte est une défense du cartésianisme contre les critiques des docteurs Cudworth et Ray, exprimées dans leur ouvrage 'L'Existence et la Sagesse de Dieu, manifestées dans les Oeuvres de la Création'. Le défenseur du cartésianisme reproche à Ray d'avoir commencé son livre en approuvant l'idée que les êtres imparfaits sont plus nombreux que les parfaits, ce qui est jugé inapproprié pour un panégyriste de la sagesse divine. Ray est également critiqué pour avoir fondé la sagesse divine sur un mécanisme de détail, jugé bas et imparfait comparé au mécanisme sublime des cartésiens. Malgré ses attaques contre le cartésianisme, Ray reconnaît certaines hypothèses cartésiennes, comme celle des tourbillons et la diversité des créatures sur les planètes. Le défenseur du cartésianisme répond aux accusations de Ray en expliquant que Descartes exclut les causes finales de la physique pour se concentrer sur les causes naturelles. Il argue que cette approche est pieuse et édifiante, et que la physique doit déduire les phénomènes des lois générales de la nature établies par Dieu. Le texte critique Ray pour avoir accusé les cartésiens de détruire l'argument de l'existence de Dieu en réduisant la création à des lois mécaniques. Le défenseur du cartésianisme conclut que les cartésiens ont mieux expliqué le mécanisme général de la nature et la sagesse divine que toute autre secte philosophique. Le texte discute également de divers phénomènes naturels, comme la gravité, la respiration, les mouvements du cœur, et les mouvements de la Terre, qui semblent défier les lois du mécanisme et nécessitent l'intervention de causes finales ou de principes de vie. Il critique l'incapacité des philosophes mécanistes à expliquer l'organisation des corps animaux, soulignant que ces philosophes interrompent leur système lorsqu'ils abordent ce sujet. Les cartésiens reconnaissent l'insuffisance de leur mécanisme pour expliquer tous les phénomènes, notamment l'organisation des animaux, mais estiment que les corps animés et inanimés sont produits selon des lois différentes. Le texte aborde des difficultés spécifiques comme la pesanteur, la respiration, et les mouvements du cœur, soulignant que les explications cartésiennes, bien que critiquées, restent mécanistes. Il mentionne l'obliquité de l'écliptique par rapport à l'équateur et les diverses causes possibles de ce phénomène, tout en insistant sur le fait que les causes finales ne peuvent être des causes physiques. Enfin, le texte réfute l'accusation selon laquelle les cartésiens rejettent l'argument de la forme artificielle des choses pour prouver l'existence de Dieu. Il affirme que la philosophie cartésienne donne des idées sublimes de la sagesse divine et constitue un argument fort contre l'athéisme. Le texte conclut en dénonçant les accusations frivoles et mal fondées contre le cartésianisme.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
76
p. 1787-1797
ELOGE de la Pauvreté, par M....
Début :
La nouveauté a un droit décidé de nous plaire, lorsqu'elle est ensemble [...]
Mots clefs :
Pauvreté, Biens, Heureux, Richesses, Bonheur, Pauvre, Opulence, Nature, Médiocrité, Besoins
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ELOGE de la Pauvreté, par M....
ELOGE de la Pauvreté
LA
M
....
par M.
A nouveauté a un droit décidé de
nous plaire , lorsqu'elle est ensemble
ingénieuse et utile ; ces deux qualitez ont
acquis l'immortalité à l'Eloge de la Folie
; mais les Emulateurs d'Erasme , plus
sensibles à l'envie de faire briller leur esprit
, que touchez du plaisir d'instruire¸
n'ont saisi que le titre pointilleux de son
Ouvrage , sa morale leur a échappé . Mon
E iij dessein
1788 MERCURE DE FRANCE
dessein est bien different dans cet Eloge ;
je quitte volontiers de toute admiration ,
pourvû que je persuade utilement que
la Pauvreté est le plus grand de tous les
biens , et le seul qui puisse nous procurer
une félicité constante .
Comme les raisons que j'employerai
ne paroîtront peut-être pas assez sérieuses
, je déclare que je ne prétens point
le prendre ici sur le ton dogmatique ;
je sçai que la verité , qui est triste d'ellemême
, ne s'insinue jamais plus sûrement
que lorsqu'elle se montre sous un visage
agréable.
Je trouve d'abord un air de mode
dans la Pauvreté qui me donne toute
la confiance dont j'ai besoin pour parler
sur une matiere si délicate ; elle
s'est glissée dans tous les Etats et dans
toutes les conditions . Ne seroit- ce point
parce qu'elle plaît , qu'elle est devenue .
si commune et le goût imitateur qui
regne aujourd'hui , n'auroit - il point servi
à son progrès quoiqu'il en soit , c'est
un détail où je ne dois point entrer ; il
me suffit que le plus grand nombre soit
interessé à me croire , et qu'il fasse par
prudence quelque cas d'un état dont il
est si près.
Pour ceux qui, nourris dans une aisance
V.QA
OUST . 17337 1989
voluptueuse , ne peuvent regarder la
Pauvreté sans effroi ; qu'ils apprennent
que celui qui me connoît point l'opulence
, trouve inutile tout ce qui n'est
pas nécessaire , qu'ils sont eux - mêmes
noyez dans des superfluitez que leurs
Peres ignoroient , et que le seul moyen
d'être vraiment heureux , c'est de regler
ses besoins sur la Nature et non pas sur
l'opinion.
En effet le plus grand malheur des
hommes , c'est de se persuader que les
richesses peuvent seules leur procurer le
repos , cette idée les engage à travailler
dans leur jeunesse , pour s'assurer dans
le déclin de leur âge , des jours sereins
et tranquiles. Quelle erreur ! Le principe
de leur félicité est dans leur coeur ,,
et non dans les biens qu'ils ont acquis ;
d'ailleurs l'experience fait connoître que
leur conservation coûte autant que leur
acquisition même.
L'on dira peut- la même expeut-
être que
perience décide contre moi , puisque le
Pauvre , malgré le bonheur que je lui
prête , semble faire tous ses efforts pour
se tirer de l'indigence . Que la Pauvreté
soit la mere de l'industrie , j'y consens
et c'est pour elle un grand éloge d'avoir
enfanté les Arts ; mais je soutiens
E iiij que
1790 MERCURE DE FRANCE
que l'envie de s'enrichir n'a point reveillé
le génie des Pauvres ; trop satisfaits
de leur indépendance , ils ont eû
pitié de l'esclavage des Riches , et leur
ont fourni charitablement les moyens de
recouvrer leur liberté , par un emploi indiscret
de leurs richesses .
Supposons , si l'on veut , que
l'homme
est aussi heureux avec l'abondance , qu'il
l'est en effet dans le sein de la Pauvreté .
Dans cette hypothese il en coûteroit bien
plus à l'indigent d'acquerir laborieusement
l'opulence , que d'être assez sage
pour s'en passer. L'un demande des soins ,
l'autre laisse une entiere liberté. Or s'il
étoit deux voyes pour arriver à un sort
heureux , celle qui va à son but à moins
des frais , doit , sans contredit , être préferée
.
J'avoüe que si les richesses n'étoient
attachées qu'à la vertu , il y auroit de la
honte à n'être pas riche ; mais si le hazard
distribue les biens , si la violence
les ravit , s'il faut souvent des crimes pour
se dérober à la Pauvreté , seroit - il raisonnable
d'attacher une espece d'opprobre
à un état , qui semble être le partage
de la Nature et de la vertu ?
Nos premiers Législateurs , les Philosophes
et les Poëtes , ces génies divins
3
A O UST. 1733. 1791
vins , qui ont eû une idée si juste du
Parfait et du Vrai , ont méprisé les richesses
avec tant de constance et sans
doute avec tant de sincerité, qu'ils furent
toujours mal nourris et mal vétus . Les
uns tendoient à l'état le plus vertueux ,
les autres prétendoient à une réputation
immortelle ; il faudroit être de bien mauvaise
humeur pour ne pas vouloir ressembler
à d'aussi honnêtes gens.
Parlons plus sérieusement. Nous ne
pouvons douter que la Nature ne soit
aussi prévoyante qu'elle est parfaite dans
ses productions ; il n'est point d'Animaux
à qui elle ne donne , avec la vie ,
tout ce qui est utile pour la conserver.
Seroit- elle plus injuste envers les hommes?
non , sans doute , elle a placé dans
le coeur et dans l'esprit de nos parens
toute la sensibilité et toute l'industrie
nécessaire pour fournir à nos besoins . Mais
elle n'est point allée au delà , les richesses
n'entrent pour rien dans le sistême.
de notre conservation ; ensorte qu'elles
sont à notre égard des biens étrangers
et superflus ; car on n'accuseroit pas la
Nature de nous les avoir refusées , si elles
nous eussent été nécessaires.
D'ailleurs son intention a été de mettre
une parfaite égalité entre les hom,
E v mes
1792 MERCURE DE FRANCE
mes . Mere tendre et affectionnée , elle
leur a également départi ses faveurs . Ce
principe bien reconnu , il est évident que
la force ou la fraude ont été les instru→
mens de la fortune du premier Riche ,
et qu'on doit regarder encore aujourd'hui
un nouveau Parvenu , comme l'ent
nemi et le tyran du genre humain . Mais
heureusement son iniquité no passe jamais.
à des successeurs éloignéz , et nous voyons
avec complaisance que le fils même restitue
bien-tôt au Public par de folles dé
penses , ce que le Pere avoit injustement
enlevé.
C'est peut-être dans la médiocrité que
l'on trouve le bonheur , les grands biens.
peuvent causer des peines , mais une fortune
médiocre exempte également et
des besoins de la vie , et de l'embarras
des richesses. Voila ce que le préjugé
offre de plus spécieux en faveur de la
médiocrité ; qu'il m'en coûtera peu pour
combattre ce raisonnement ! que la vic
roire est facile !
Si la médiocrité des biens faisoit celle
des désirs , il seroit juste de la préferer
à tous les autres Etats; mais la cupidité de
l'homme est si inquiéte , qu'elle le porte
à faire sans cesse des efforts pour s'accroître
et saisir avidement tout ce qui
t
peut
AOUST. 1733 : 1793
peut le conduire à un sort qu'il estime
plus heureux. Celui qui se trouve dans la
médiocrité , souhaite à proportion de ses
facultez , et dès qu'il souhaire il est malheureux.
Ce qui fait le bonheur du Pauvre
, c'est qu'il n'a rien pour soutenir ou
exciter son ambition , et que l'envie qu'il
pourroit avoir de s'élever , cesse ou s'évanouit
dès que les moyens lui en sont
ravis.
Il est aisé à présent de conclure qu'on
a eu tort de donner tant de louanges à
cette médiocrité chimérique , qui ne fait
qu'allumer nos desirs , sans pouvoir les
satisfaire . Examinez un Pere de famille
dans une fortune médiocre , si le present
F'agite , l'avenir l'inquiete encore davantage
; il n'y découvre que des changemens
fâcheux ; il y voit ses biens dissipez
avec profusion , ou du moins mal
ménagez. L'avenir est au contraire un
sujet de joye pour le Pauvre , tous les
hazards et toutes les révolutions sont
pour lui , et quand on supposeroit que
son coeur formât quelques desirs , il en
ressent la douceur sans en avoir l'inquiétude
; l'élevation de ses pareils le fait
jouir par avance des biens qu'il n'a pas ,
mais qu'il peut avoir ; le Riche vit dans la
crainte , le Pauvre dans l'esperance; quelle
disparité de bonheur ! Evi Dès
1794 MERCURE DE FRANCE
Dès- là nous voyons que la Pauvreté
ne nous prive d'aucuns des biens solides
de la vie , et qu'il ne manque pour achever
son triomphe que de montrer qu'elle
nous procure des plaisirs plus vifs et plus
que l'opulence même. délicats
La crainte de ne devoir qu'à ses largesses
, les complaisances d'un sexe enchanteur
, empoisonne nos plaisirs , et en ôte
tout le piquant ; notre délicatesse s'en offense
, et veut une tendresse toute gratuite.
Le Pauvre jouit de ce bonheur , et
ne le doit qu'à son mérite personnel ; tandis
que le Riche peut craindre à chaque
instant que les faveurs qu'on lui accorde
, ne prennent leur source dans la va
nité ou dans l'interêt.
Pareil avantage dans l'amitié. La Félicité
la plus parfaite , celle des Dieux, dit .
un ancien , seroit ennuïeuse sans la confiance
d'un ami ; ainsi tâchons d'ajoûter à
notre bonheur celui de nous attacher un
ami sincere , également sensible à nos
biens et à nos maux . Mais où le trouver ,
et comment le connoître ? Si des avantages
apparens surprennent sa complai
sance ; sous le nom d'ami , ne sera ce
point un fateur , dévoué à la fortune ,
plutôt qu'à la personne ? Pour faire cette
épreuve délicate , feignons qu'un malheur
AOUST. 1733. 1798
heur imprévu vient de nous enlever nos
richesses ; dans l'instant nous verrons ces
amis prétendus nous abandonner rapidement
, heureux encore si nos bienfaits
passez ne deviennent pas pour eux des
raisons de nous mépriser et de nous haïr .:
Mais le plus heureux effet de la Pauvreté
, c'est qu'elle nous ôte la cause des
vices , et nous laisse toutes les vertus à
pratiquer. L'humilité s'attire le respect
par elle - même ; c'est le fondement de
toutes les vertus , et nous aimons naturellement
autant les personnes humbles
et modestes , que nous fuïons les arrogans
et les présomptueux . Dans l'usage
du monde nous voïons que l'o gueil , la
jalousie , la haine sont des vices attach z
à l'opulence , et que l'honnêteté , la douceur
, la patience suivent la disette ; mais,
par une bizarrerie , dont on ne peut rendre
raison , on fuit les gens vertueux dans
l'indigence , pour idolatrer des insolens
dans la prosperité , comme si le respect
qu'on a pour les biens , devoit passer
jusqu'à ceux qui les possedent.
La reconnoissance seroit ignorée parmi
les hommes , si les pauvres ne l'avoient
fait connoître. Cette vertu des belles
ames agit chez l'indigent avec autant de
vivacité que l'esperance même ; les besoins
1797 MERCURE DE FRANCE
soins la multiplient et lui prêtent tous
les jours un nouveau feu.
La politique s'accorde enfin avec la
morale , à donner la préférence aux pauvres
sur les riches ; ceux cy sont infiniment
moins utiles à l'Etat que les premiers.
Retire til , en effet , quelque profit
de la bravoure meurtriere des Gens de
Guerre , des décisions innombrables et
ambigues des Juri consultes ; de l'esprit
inventif et ruineux des Partisans ; il ne
reste que des voeux à faire sur ce sujets
cependant tous ces membres de la République
ne peuvent se passer des pauvres
pour fournir à leurs besoinss mais le pauvre
qui travaille , subsiste indépendemment
d'eux le labour de ses mains lui
suffit , et il arrive à la fin de ses jours ;
sans superflu et sans misere.
Que dirai je davantage en faveur de
la Pauvreté ? J'ai fait voir qu'elle nous
rapproche de la nature , qu'elle éloigne
de nous des maux cruels , qui sont comme
l'appanage de la cupidité ; qu'elle
nous apprête des plaisirs purs et tranquiles
Il ne me reste qu'à donner un avis
salutaire aux Riches , que mon Discours
aura persuadeż : Je ne veux point qu'ils
imitent ce Philosophe insensé
*
qui jetta
* Cratés ou Aristippe , on attribuë cette espece
de folie à l'un et à l'autre.
AOUST. 1733. 1797
son argent dans la Mer , comme si la sagesse
eut été incompatible avec l'opulence
; la raison n'exige point un pareil
sacrifice . Elle nous avertit seulement de
ne souhaitter jamais plus de bien qu'il
n'en faut aux simples besoins de la natu
re , et nous montre le cas que nous devons
faire des Richesses , en voyant on
le de mérite de ceux qui les possepeu
dent , ou le mauvais usage qu'ils en font
LA
M
....
par M.
A nouveauté a un droit décidé de
nous plaire , lorsqu'elle est ensemble
ingénieuse et utile ; ces deux qualitez ont
acquis l'immortalité à l'Eloge de la Folie
; mais les Emulateurs d'Erasme , plus
sensibles à l'envie de faire briller leur esprit
, que touchez du plaisir d'instruire¸
n'ont saisi que le titre pointilleux de son
Ouvrage , sa morale leur a échappé . Mon
E iij dessein
1788 MERCURE DE FRANCE
dessein est bien different dans cet Eloge ;
je quitte volontiers de toute admiration ,
pourvû que je persuade utilement que
la Pauvreté est le plus grand de tous les
biens , et le seul qui puisse nous procurer
une félicité constante .
Comme les raisons que j'employerai
ne paroîtront peut-être pas assez sérieuses
, je déclare que je ne prétens point
le prendre ici sur le ton dogmatique ;
je sçai que la verité , qui est triste d'ellemême
, ne s'insinue jamais plus sûrement
que lorsqu'elle se montre sous un visage
agréable.
Je trouve d'abord un air de mode
dans la Pauvreté qui me donne toute
la confiance dont j'ai besoin pour parler
sur une matiere si délicate ; elle
s'est glissée dans tous les Etats et dans
toutes les conditions . Ne seroit- ce point
parce qu'elle plaît , qu'elle est devenue .
si commune et le goût imitateur qui
regne aujourd'hui , n'auroit - il point servi
à son progrès quoiqu'il en soit , c'est
un détail où je ne dois point entrer ; il
me suffit que le plus grand nombre soit
interessé à me croire , et qu'il fasse par
prudence quelque cas d'un état dont il
est si près.
Pour ceux qui, nourris dans une aisance
V.QA
OUST . 17337 1989
voluptueuse , ne peuvent regarder la
Pauvreté sans effroi ; qu'ils apprennent
que celui qui me connoît point l'opulence
, trouve inutile tout ce qui n'est
pas nécessaire , qu'ils sont eux - mêmes
noyez dans des superfluitez que leurs
Peres ignoroient , et que le seul moyen
d'être vraiment heureux , c'est de regler
ses besoins sur la Nature et non pas sur
l'opinion.
En effet le plus grand malheur des
hommes , c'est de se persuader que les
richesses peuvent seules leur procurer le
repos , cette idée les engage à travailler
dans leur jeunesse , pour s'assurer dans
le déclin de leur âge , des jours sereins
et tranquiles. Quelle erreur ! Le principe
de leur félicité est dans leur coeur ,,
et non dans les biens qu'ils ont acquis ;
d'ailleurs l'experience fait connoître que
leur conservation coûte autant que leur
acquisition même.
L'on dira peut- la même expeut-
être que
perience décide contre moi , puisque le
Pauvre , malgré le bonheur que je lui
prête , semble faire tous ses efforts pour
se tirer de l'indigence . Que la Pauvreté
soit la mere de l'industrie , j'y consens
et c'est pour elle un grand éloge d'avoir
enfanté les Arts ; mais je soutiens
E iiij que
1790 MERCURE DE FRANCE
que l'envie de s'enrichir n'a point reveillé
le génie des Pauvres ; trop satisfaits
de leur indépendance , ils ont eû
pitié de l'esclavage des Riches , et leur
ont fourni charitablement les moyens de
recouvrer leur liberté , par un emploi indiscret
de leurs richesses .
Supposons , si l'on veut , que
l'homme
est aussi heureux avec l'abondance , qu'il
l'est en effet dans le sein de la Pauvreté .
Dans cette hypothese il en coûteroit bien
plus à l'indigent d'acquerir laborieusement
l'opulence , que d'être assez sage
pour s'en passer. L'un demande des soins ,
l'autre laisse une entiere liberté. Or s'il
étoit deux voyes pour arriver à un sort
heureux , celle qui va à son but à moins
des frais , doit , sans contredit , être préferée
.
J'avoüe que si les richesses n'étoient
attachées qu'à la vertu , il y auroit de la
honte à n'être pas riche ; mais si le hazard
distribue les biens , si la violence
les ravit , s'il faut souvent des crimes pour
se dérober à la Pauvreté , seroit - il raisonnable
d'attacher une espece d'opprobre
à un état , qui semble être le partage
de la Nature et de la vertu ?
Nos premiers Législateurs , les Philosophes
et les Poëtes , ces génies divins
3
A O UST. 1733. 1791
vins , qui ont eû une idée si juste du
Parfait et du Vrai , ont méprisé les richesses
avec tant de constance et sans
doute avec tant de sincerité, qu'ils furent
toujours mal nourris et mal vétus . Les
uns tendoient à l'état le plus vertueux ,
les autres prétendoient à une réputation
immortelle ; il faudroit être de bien mauvaise
humeur pour ne pas vouloir ressembler
à d'aussi honnêtes gens.
Parlons plus sérieusement. Nous ne
pouvons douter que la Nature ne soit
aussi prévoyante qu'elle est parfaite dans
ses productions ; il n'est point d'Animaux
à qui elle ne donne , avec la vie ,
tout ce qui est utile pour la conserver.
Seroit- elle plus injuste envers les hommes?
non , sans doute , elle a placé dans
le coeur et dans l'esprit de nos parens
toute la sensibilité et toute l'industrie
nécessaire pour fournir à nos besoins . Mais
elle n'est point allée au delà , les richesses
n'entrent pour rien dans le sistême.
de notre conservation ; ensorte qu'elles
sont à notre égard des biens étrangers
et superflus ; car on n'accuseroit pas la
Nature de nous les avoir refusées , si elles
nous eussent été nécessaires.
D'ailleurs son intention a été de mettre
une parfaite égalité entre les hom,
E v mes
1792 MERCURE DE FRANCE
mes . Mere tendre et affectionnée , elle
leur a également départi ses faveurs . Ce
principe bien reconnu , il est évident que
la force ou la fraude ont été les instru→
mens de la fortune du premier Riche ,
et qu'on doit regarder encore aujourd'hui
un nouveau Parvenu , comme l'ent
nemi et le tyran du genre humain . Mais
heureusement son iniquité no passe jamais.
à des successeurs éloignéz , et nous voyons
avec complaisance que le fils même restitue
bien-tôt au Public par de folles dé
penses , ce que le Pere avoit injustement
enlevé.
C'est peut-être dans la médiocrité que
l'on trouve le bonheur , les grands biens.
peuvent causer des peines , mais une fortune
médiocre exempte également et
des besoins de la vie , et de l'embarras
des richesses. Voila ce que le préjugé
offre de plus spécieux en faveur de la
médiocrité ; qu'il m'en coûtera peu pour
combattre ce raisonnement ! que la vic
roire est facile !
Si la médiocrité des biens faisoit celle
des désirs , il seroit juste de la préferer
à tous les autres Etats; mais la cupidité de
l'homme est si inquiéte , qu'elle le porte
à faire sans cesse des efforts pour s'accroître
et saisir avidement tout ce qui
t
peut
AOUST. 1733 : 1793
peut le conduire à un sort qu'il estime
plus heureux. Celui qui se trouve dans la
médiocrité , souhaite à proportion de ses
facultez , et dès qu'il souhaire il est malheureux.
Ce qui fait le bonheur du Pauvre
, c'est qu'il n'a rien pour soutenir ou
exciter son ambition , et que l'envie qu'il
pourroit avoir de s'élever , cesse ou s'évanouit
dès que les moyens lui en sont
ravis.
Il est aisé à présent de conclure qu'on
a eu tort de donner tant de louanges à
cette médiocrité chimérique , qui ne fait
qu'allumer nos desirs , sans pouvoir les
satisfaire . Examinez un Pere de famille
dans une fortune médiocre , si le present
F'agite , l'avenir l'inquiete encore davantage
; il n'y découvre que des changemens
fâcheux ; il y voit ses biens dissipez
avec profusion , ou du moins mal
ménagez. L'avenir est au contraire un
sujet de joye pour le Pauvre , tous les
hazards et toutes les révolutions sont
pour lui , et quand on supposeroit que
son coeur formât quelques desirs , il en
ressent la douceur sans en avoir l'inquiétude
; l'élevation de ses pareils le fait
jouir par avance des biens qu'il n'a pas ,
mais qu'il peut avoir ; le Riche vit dans la
crainte , le Pauvre dans l'esperance; quelle
disparité de bonheur ! Evi Dès
1794 MERCURE DE FRANCE
Dès- là nous voyons que la Pauvreté
ne nous prive d'aucuns des biens solides
de la vie , et qu'il ne manque pour achever
son triomphe que de montrer qu'elle
nous procure des plaisirs plus vifs et plus
que l'opulence même. délicats
La crainte de ne devoir qu'à ses largesses
, les complaisances d'un sexe enchanteur
, empoisonne nos plaisirs , et en ôte
tout le piquant ; notre délicatesse s'en offense
, et veut une tendresse toute gratuite.
Le Pauvre jouit de ce bonheur , et
ne le doit qu'à son mérite personnel ; tandis
que le Riche peut craindre à chaque
instant que les faveurs qu'on lui accorde
, ne prennent leur source dans la va
nité ou dans l'interêt.
Pareil avantage dans l'amitié. La Félicité
la plus parfaite , celle des Dieux, dit .
un ancien , seroit ennuïeuse sans la confiance
d'un ami ; ainsi tâchons d'ajoûter à
notre bonheur celui de nous attacher un
ami sincere , également sensible à nos
biens et à nos maux . Mais où le trouver ,
et comment le connoître ? Si des avantages
apparens surprennent sa complai
sance ; sous le nom d'ami , ne sera ce
point un fateur , dévoué à la fortune ,
plutôt qu'à la personne ? Pour faire cette
épreuve délicate , feignons qu'un malheur
AOUST. 1733. 1798
heur imprévu vient de nous enlever nos
richesses ; dans l'instant nous verrons ces
amis prétendus nous abandonner rapidement
, heureux encore si nos bienfaits
passez ne deviennent pas pour eux des
raisons de nous mépriser et de nous haïr .:
Mais le plus heureux effet de la Pauvreté
, c'est qu'elle nous ôte la cause des
vices , et nous laisse toutes les vertus à
pratiquer. L'humilité s'attire le respect
par elle - même ; c'est le fondement de
toutes les vertus , et nous aimons naturellement
autant les personnes humbles
et modestes , que nous fuïons les arrogans
et les présomptueux . Dans l'usage
du monde nous voïons que l'o gueil , la
jalousie , la haine sont des vices attach z
à l'opulence , et que l'honnêteté , la douceur
, la patience suivent la disette ; mais,
par une bizarrerie , dont on ne peut rendre
raison , on fuit les gens vertueux dans
l'indigence , pour idolatrer des insolens
dans la prosperité , comme si le respect
qu'on a pour les biens , devoit passer
jusqu'à ceux qui les possedent.
La reconnoissance seroit ignorée parmi
les hommes , si les pauvres ne l'avoient
fait connoître. Cette vertu des belles
ames agit chez l'indigent avec autant de
vivacité que l'esperance même ; les besoins
1797 MERCURE DE FRANCE
soins la multiplient et lui prêtent tous
les jours un nouveau feu.
La politique s'accorde enfin avec la
morale , à donner la préférence aux pauvres
sur les riches ; ceux cy sont infiniment
moins utiles à l'Etat que les premiers.
Retire til , en effet , quelque profit
de la bravoure meurtriere des Gens de
Guerre , des décisions innombrables et
ambigues des Juri consultes ; de l'esprit
inventif et ruineux des Partisans ; il ne
reste que des voeux à faire sur ce sujets
cependant tous ces membres de la République
ne peuvent se passer des pauvres
pour fournir à leurs besoinss mais le pauvre
qui travaille , subsiste indépendemment
d'eux le labour de ses mains lui
suffit , et il arrive à la fin de ses jours ;
sans superflu et sans misere.
Que dirai je davantage en faveur de
la Pauvreté ? J'ai fait voir qu'elle nous
rapproche de la nature , qu'elle éloigne
de nous des maux cruels , qui sont comme
l'appanage de la cupidité ; qu'elle
nous apprête des plaisirs purs et tranquiles
Il ne me reste qu'à donner un avis
salutaire aux Riches , que mon Discours
aura persuadeż : Je ne veux point qu'ils
imitent ce Philosophe insensé
*
qui jetta
* Cratés ou Aristippe , on attribuë cette espece
de folie à l'un et à l'autre.
AOUST. 1733. 1797
son argent dans la Mer , comme si la sagesse
eut été incompatible avec l'opulence
; la raison n'exige point un pareil
sacrifice . Elle nous avertit seulement de
ne souhaitter jamais plus de bien qu'il
n'en faut aux simples besoins de la natu
re , et nous montre le cas que nous devons
faire des Richesses , en voyant on
le de mérite de ceux qui les possepeu
dent , ou le mauvais usage qu'ils en font
Fermer
Résumé : ELOGE de la Pauvreté, par M....
Le texte 'Éloge de la Pauvreté' défend la pauvreté comme le plus grand des biens, en se distinguant des émulateurs d'Érasme qui ont simplement copié le titre de 'L'Éloge de la Folie' sans en comprendre la morale. L'auteur vise à démontrer que la pauvreté procure une félicité constante. L'auteur observe que la pauvreté est devenue commune et populaire, peut-être en raison de son attrait et du goût imitatif contemporain. Il s'adresse à ceux qui craignent la pauvreté, expliquant que ceux qui ignorent l'opulence trouvent inutiles les superflus et que le bonheur réside dans la régulation des besoins selon la nature. Le texte critique l'idée que les richesses apportent le repos, affirmant que le véritable bonheur est intérieur et non matériel. Il souligne que la conservation des richesses coûte autant que leur acquisition. L'auteur reconnaît que la pauvreté stimule l'industrie, mais il soutient que l'envie de s'enrichir n'est pas la source du génie des pauvres. Il compare les efforts nécessaires pour acquérir l'opulence à la simplicité de se contenter de peu, préférant la voie qui demande moins d'efforts. L'auteur argue que les richesses ne sont pas nécessaires à la survie et que la nature a doté les hommes de tout ce qui est utile pour vivre. Le texte met en avant l'égalité naturelle entre les hommes et critique l'injustice des riches, qui acquièrent leurs biens par la force ou la fraude. Il souligne que la médiocrité des biens n'apporte pas le bonheur, car elle excite les désirs sans les satisfaire. L'auteur conclut que la pauvreté ne prive pas des biens solides de la vie et procure des plaisirs plus vifs et délicats. Il souligne que les pauvres jouissent de faveurs gratuites, contrairement aux riches qui peuvent craindre que les complaisances ne soient motivées par l'intérêt. La pauvreté est également présentée comme un moyen d'éviter les vices et de pratiquer les vertus, comme l'humilité et la reconnaissance. Enfin, le texte affirme que les pauvres sont plus utiles à l'État que les riches, car ils travaillent indépendamment et subsistent par leurs propres moyens. L'auteur conseille aux riches de ne pas souhaiter plus de biens que nécessaire pour les besoins naturels.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
77
p. 2393-2408
RÉPONSE de M. le Gendre de S. Aubin, au Problême qui a été proposé dans le Mercure du mois de Septembre dernier, aux Métaphysiciens Géométres, sur l'Essence de la Matiere.
Début :
C'est aujourd'hui le génie des Sciences de pousser à bout toutes les idées. N'est-ce [...]
Mots clefs :
Infini, Matière, Mouvement, Fini, Essence de la matière, Esprit humain, Homme, Propriétés, Infinis, Corps, Géométrie, Nature, Problème, Géomètres, Principe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE de M. le Gendre de S. Aubin, au Problême qui a été proposé dans le Mercure du mois de Septembre dernier, aux Métaphysiciens Géométres, sur l'Essence de la Matiere.
REPONSE de M. le Gendre de
S. Aubin , au Problême qui a été
proposé
dans le Mercure du mois de Septembre
dernier , aux Métaphysiciens Geométres
, sur l'Essence de la Matiere .
C'ES
'Est aujourd'hui le génie des Sciences de
pousser à bout toutes les idées. N'est-ce
point un effort pour parvenir à la gloire de la
nou
2394 MERCURE DE FRANCE
nouveauté , dans un siecle où le nouveau sem→
ble depuis long-temps épuisé ? L'esprit humain
se flatte de parvenir aux degrez les plus sublimes
des connoissances , par des suppositions sans
bornes ; mais cette voye l'écarte infiniment de la
verité, pour peu qu'il y ait d'erreur dans le principe
, ou que la conséquence manque de la plus
exacte précision.
Des Cartes a consideré la matiere et l'étenduë
comme une même chose. Les modernes , pour
la plupart , ne l'ont pas suivi jusques- là , ils ont
persisté à distinguer la matiere de l'étenduë ,
comme le sujet de son essence. On entend par
essence et par proprietez , des qualitez inséparables
naturellement d'une substance , au lieu que
les accidents varient. Il y a même quelque distinction
entre essence et proprietez . Cette distinction
consiste en ce que parmi les proprietes
il s'en trouve quelqu'une plus génerale , et de laquelle
les autres semblent émaner. Or cette essence
, cette proprieté primitive de la matiere , c'est
l'étendue et l'impénetrabilité , la divisibilité à
l'infini , l'unité du lieu , en sont des proprietez.
Aristote a écrit dans sa Métaphysique , que la matiere
n'est rien de tout ce qu'on peut répondre aux
questions qui regardent l'essence , la quantité , la.
qualité , et que ce n'est point un être déterminé.
L'opinion d'Aristote , de la façon dont il la pro
pose , réduit la matiere au néant.
Dans le Problême proposé aux Métaphysiciens
Géometres , sur l'essence de la matiere , on lui
enleve son essence et ses proprietez sans effort ;
il n'en coûte pour cela qu'une supposition , et
l'Auteur du Problême persuadé qu'il ne reste
à la matiere aucune de ses proprietez , invite
Les Métaphysiciens Géométres à lui en chercher
de
NOVEMBRE. 1733. 2395.
de nouvelles. Les conséquences qui résultent des
principes expliquez dans le Problême , sont , à
ce qu'on prétend , que la matiere n'est pas nécessairement
étendue , qu'elle n'a plus d'impéné
trabilité , qu'un corps peut être à la fois aux
deux bouts de l'Univers , aussi- bien que dans
tous les lieux qui remplissent cet intervalle . On
se fonde sur la Géométrie , qui a la certitude en
partage , pour dépouiller tout d'un coup la matiere
des proprietez les plus inhérentes , dont la
Physique l'avoit mise en possession. Comment
les Métaphysitiens Géométres pourront- ils réparer
tant de pertes ? Il y a plus ; la matiere est
réduite à une simple possibilité. Le Pere Castel ,
dit-on , l'insinue ainsi dans sa Mathématique,
Universelle. Je suis bien éloigné de croire que
ce puisse être le sentiment du Pere Castel , puisque
cet ingénieux Auteur établit pour princi
pe , que de la possibilité à l'existence , il y a aussi
loin que du néant à l'être. L'Auteur du Problême
ne prétend assurément pas que Dieu n'ait
créé que des esprits. Cependant si la matiere est
réduite à une pure possibilité , si toutes les proprietez
lui sont enlevées, elle est réduite au néant;
car ce qui n'a aucune proprieté est le néant , auquel
on ne refuse même pas les proprietez néga
tives. Ces conséquences vont loin et trop loin.
Si la matiere n'a aucune existence par ses proprietez
, elie en aura encore moins par une forme
déterminée ou par ses accidents. Il s'agit
même ici de la matière accompagnée de la forme
, puisqu'on prétend que l'unité de lieu n'est
pas une proprieté du corps d'un homme . Examinons
si les principes et les inductions qu'on
Tr. de Physiq. T. 1. Liv. s . Ch. 7.
2396 MERCURE DE FRANCE
en tire pour dépoüiller la matiere de toutes ses
proprietez , nous obligent indispensablement à
les abandonner.
"
"
Il est possible , dit-on , que le même corps
» se trouve la même année à Paris et à Constan-
»tinople , dans l'espace de six mois , de trois , et
» peut- être de deux . Le mouvement de sa nature
est susceptible de plus et de moins à l'infini
la nature est pleine de mouvemens très - rapides
, un boulet , les Planetes , le son , la lumiere.
La lumiere peut parcourir des miliers de
licües en une minute , en une seconde. Dieu
peut transporter le corps d'un homme en un
clin d'oeil d'un bout du Monde à l'autre. Le
plus ou moins de mouvement n'a rien qui
D passe sa toute- puissance , et la matiere n'a rien
qui s'y refuse . Supposons donc un mouvement
toujours croissant par le pouvoir de Dieu , il
» est vrai de dire qu'on peut voir le même hom
"me à Constantinople et à Paris , non - seulement
dans la même année et dans le même
mois , mais dans la même semaine , dans le
même jour , dans la même minute , seconde ,
tierce , quarte , sixte , dixième , centiéme , mil-
» liéme , millioniéme , billioniéme , trillioniéme,
&c . Cela va lóin, et rien ne l'arrête . » Enfin on
prétend conclure de ces principes que le mouvement
en question croissant à l'infini , l'homme
qui seroit porté et rapporté par ce mouvement
de Paris à Constantinople , se trouveroit exactement
au même instant indivisible à Paris et à
Constantinople , dans tout l'entredeux et en mille
autres lieux de l'Univers , dans l'Univers même
antier , si l'on veut.
Il faut d'abord se mettre bien au fait de la
question. Nous examinons quel pourroit être
l'effet
NOVEM BK E. 1733. 2397
T'effet d'un mouvement naturel , susceptible
d'augmentation de plus en plus . Cette question
est semblable à celles de l'asymptotisme infini de
quelques courbes . A la verité , dans l'hypothese
on parle de la puissance de Dieu , mais ce n'est
que pour mettre en oeuvre dans toute son étendue
ce qui est dans la nature , ce dont le mouvement
est capable de lui-même , et à quoi la
matiere n'a rien qui se refuse , dont on trouve
même des exemples assez semblables dans le
cours le plus ordinaire de la nature , comme la
vitesse très rapide de la lumiere . L'Auteur du Problême
entreprend de démontrer par le raisonnement
et par le calcul , que le mouvement étant
susceptible d'augmentation à l'infini , un corps
peut par la force du mouvement portée jusqu'où
elle est capable d'aller , être à la fois dans tout
les lieux de l'Univers, Si cette proposition pou
voit être vraye , nous serions forcez non - sculement
d'abandonner la Physique , dont il ne seroit
pas impossible de se passer , mais de renoncer
tout- à- fait à la faculté de raisonner . J'accorde
pour un moment à l'Auteur du Problême,
que le mouvement qui transporte notre homme
de Paris à Constantinople , fût infini , il n'en
résulteroit autre chose sinon que le temps seroit
divisé à l'infini avec la même réciprocité que le
mouvement de transport auroit été augmenté,
Ainsi , quoique vous vissiez cet homme continuellement
, qu'il ne cessat de vous parler , le
mouvement infini le porteroit et rapporteroit
dans des instants divisez à l'infini , sans que
vous vous apperçussiez de son transport . La division
à l'infini de l'instant , dans lequel ce
transport seroit réïteré , empêcheroit que le
même corps ne fût en même temps dans deux
endroits. Re
2398 MERCURE DE FRANCE
Reprenons l'hypothese des plus imaginaires de
notre homme transporté à Constantinople , c'est
tout au plus une présomption de la divisibilité
du temps à l'infini , qui a toujours été soutenuë
par le plus grand nombre des Philosophes , et
que tous les Infinitaires , à ce que je pense , admettent
aujourd'hui. Quoique vous eussiez continuellement
cet homme devant les yeux , quoique
la vitesse du mouvement vous rendit le
transport imperceptible , l'homme transporté ne
seroit pas davantage à Paris et à Constantinople
dans le même instant,qu'un charbon brûlant qui
tourne avec une vitesse assez médiocre , n'est en
même-temps dans tous les points du cercle qu'il
décrit , lorsque vous croyez voir un cercle de
feu , non parce que le charbon est à la fois dans
tous les points du cercle , mais parce qu'il fait
impression sur des parties de la rétine disposées
en rond, et que l'impression n'a pas cessé dans la
premiere partie ébranlée , quand le charbon agit
sur la derniere. De ce Phénomene on peut conclure
que ,quoique la vision se fasse en un instant fort
court de la présence de l'objet , le sentiment de
voir ne laisse pas de durer pendant un petit espace
de temps au--delà . Nous éprouvons à toute
heure des illusions de nos sens , qui nous font
paroître comme non interrompu , ce qui ne les
affecte que par des mouvemens semez de mille
interruptions. Mais portons nos vûës plus loin.
Un mouvement susceptible d'augmentation de
plus en plus peut- il être supposé infini ?
L'Auteur du Problême appelle le Sistême de
l'infini au secours de son hypothese, et il cite une
autorité qui a le plus de poids et de force ; c'est
celle de M. de Fontenelle, qui a dit , que la grandeur
capable d'augmentation à l'infini , peut être
supposée
NUVEM BK E. 1733. 2290
supposée augmentée à l'infini . C'est effectivement
un principe dont les plus sçavans Géométres se
sont servis depuis près d'un siecle . Mais en fait
de Géométrie , l'autorité est un motif d'examen
et non pas de conviction. Suivons donc de près
cette proposition ; elle présente d'abord une évidence
non suspecte , mais c'est sa contradictojte
qui est réellement évidente. La grandeur capable
d'augmentation à l'infini , ne peut être supposée
augmentée à l'infini , par cette raison même
qu'elle est capable d'augmentation à l'infini. Ainsi
ce qui est inépuisable ne peut être supposé
épuisé , ce qui est infini ne peut être supposé terminé
, ce qui est susceptible d'augmentation et
par conséquent fini , ne peut être supposé infini
Or c'est un principe employé par les Géométres
* et évident en soi- même , que toute ligne
soit méchanique , soit géometrique , ou rentre en
elle-même, ou s'étend à l'infini , puisqu'on peut toujours
en continuer la génération . Aucune ligne
soit méchanique , soit géométrique, ne peut donc
être supposée infinie.
La Géométrie transcendante m'a causé beaucoup
de perplexité. Je trouvois d'une part l'autorité
de plusieurs Sçavans , qui ont donné les plus
grandes preuves de force de génie , et je voyois
un enchaînement bien lié de conclusions et de
calculs . D'un autre côté , je sçavois que la verité
est une dans les objets diversifiez des Sciences ;
que , suivant ce principe , le calcul ne peut être
contraire au raisonnement , et que les veritez
d'un ordre purement naturel ne doivent être con-
* Le Marquis de l'Hôpital , Anal. des Infinim,
pet. § . 5. p. 100. Guinée , Applicat. de l'Algebr, à
la Géométr. §. 12.p.235.
sidéréo
2400 MERCURE DE FRANCE
siderées comme telles par l'esprit humain , qu'autant
qu'elles sont à sa portée et compréhensibles.
Je n'entens pas dire par là que toutes les véritez
naturelles soient à la portée de l'esprit humain,je
suis aussi persuadé qu'il y en a beaucoup de celles
qui sont à sa portée , qui ne sont pas encore
découvertes. Je me renferme à dire ( ce qui me
semble incontestable ) que l'esprit humain ne
peut mettre au nombre des veritez purement naturelles
, que ce qu'il a compris.
J'avoue encore que cette derniere refléxion
augmentoit ma défiance. Je soupçonne une vérité
, me disois -je à moi - même , que quelques
hommes celebres ont donnée pour démontrée
après un travail infatigable ; c'est parce que je
n'ai pas la force d'atteindre où ces hommes sçavans
sont parvenus. Mais enfin lorsque j'ai été
pleinement convaincu que non- seulement ces
prétendues véritez de la Géometrie de l'infini
étoient incompréhensibles pour moi , mais que
j'y découvrois une contradiction évidente
que ceux mêmes qui les soutenoient, reconnoissoient
en même temps qu'ils ne pouvoient les
concevoir , je n'ai plus balancé à chercher l'issuë
de ce labyrinthe de l'esprit humain , et j'ai été
assuré qu'il y en avoit une. J'ai trouvé le fondement
du calcul ruineux , aussi-bien que celui
du raisonnement. Je ne traiterai ici que de la
partie qui concerne le raisonnement , je ne l'acheverai
même pas , de de peur passer les bornes
convenables au Mercure , et je réserverai pour le
mois prochain ce qui restera de la partie du raisonnement
, et la partie entiere qui regarde le
calcul.
La Géométrie dans son état présent est remplie
de conclusions si yastes , qu'elles paroissent
surpasser
NOVEMBRE . 1733. 2401
surpasser infiniment les bornes de l'esprit humain.
Il n'y auroitrien d'étonnant si elle n'étoit
pas la production de l'esprit humain ; mais comme
elle ne se vante pas d'une autre source, et que
si elle étoit assez témeraire pour s'en vanter
il lui seroit impossible de la prouver , qui peut
inspirer à l'esprit humain tant de soumission
pour son propre Ouvrage ? La Géométrie qui
doit être une science de conviction , m'offre de
toutes parts des écueils de raisonnement . Des
infiniment grands , qui sont infiniment petits
par rapport à d'autres ordres ou degrez infinis
d'infinis ; des asymptotismes dont les espaces
sont plus qu'infinis ; des rectangles infinis égaux
à d'autres rectangles finis ; le fini et l'infini proportionnels
, en même-temps qu'on admet pour
principe que les infinis sont égaux entre eux 5
des espaces infinis , qui par leurs révolutions
autour de leurs axes , ne donnent que des produits
finis , appellez fuseaux hyperboliques ; enfin
le mouvement infini semblable au parfait repos
, et la matiere dépouillée de toutes ses proprietez
, suivant l'Auteur du Problême , car tout
cela ne me paroît pas plus solide l'un que l'autre.
Heureusement ces conclusions inconcevables tombent
d'elles-mêmes , par l'unique observation
que j'ai faite cy - dessus , que la grandeur capable
d'augmentation à l'infini , ne peut être supposée
infinie, Comme un moment connu et fini ne
peut être supposé une éternité , de même un
asymptotisme de l'hyperbole d'un degré quelconque
, ni les asymptotistes de la Conchoïde ,
de la Syssoïde ou autres courbes, ne peuvent être
supposez étendus à l'infini , puisque par leur essence
ils sont capables d'être augmentez de plus
en plus. Suivant le même principe , leur prolon
D gement
2402 MERCURE DE FRANCE
gement supposé infini ne pourroit être limite
par une derniere ordonnée , ni aucune figure ne
pourroit être circonscrite à leurs espaces suppo- sez infinis.
Une somme dont je suppose qu'on prend la
moitié , ensuite la moitié de cette moitié , et tou
jours la moitié de la précédente moitié , ne peut
être épuisée ni supposée épuisée, Il est fort aisé de
prendre deux écus dans un sac de mille francs, et
celui qui les tirede ce sac, n'a pas pour cela attrapé
une richesse infinie , mais en supposant qu'un
homme prenne un écu, la moitié d'un écu , la moitié
de cette moitié, et toujours la moitié de la précédente
moitié , ou une portion quelconque des
précédentes portions , sans qu'il soit nécessaire
que le même rapport regne dans la progression ,
je ne puis supposer que cet homme prenne jamais
deux écus ; car quoique j'aye l'idée de deux
écus , comme d'une somme finie , la progession
que je suppose continuée à l'infini , n'y arrivera
jamais , et ce seroit une contradiction manifeste
de supposer en même- temps que cet homme ne
s'écartât jamais de cette progression , et qu'il pût
parvenir à prendre la somme très - modique de
deux écus . Ainsi le fini le plus borné renferme
en soi ( pour me servir des termes très- énergiques
du Pere Castel ) un infini essentiellement
concentré dans son enveloppe , et inépuisable
dans sa mine , qu'aucun développement ne peut
jamais épuiser : c'est la seule espece d'infini géometrique
et physique , auquel tout ce qui peut
être imaginé par l'esprit humain , vient aboutig
comme à un centre commun ; ou plutôt il ne
peut y avoir d'infini en Géométrie et en Physi
que , et tout se réduit dans l'une et dans l'autre
ou fini extensible et divisible de plus en plus , ee
qui
NOVEMBRE . 1733. 2403
qui parconséquent ne peut devenir infini.
On découvre la contradiction d'une maniere
encore plus sensible dans le plus qu'infini . Quel
ques Géometres ont prétendu donner à des
quan .
sitez numériques la qualité de plus qu'infinis ;
nous en parlerons dans la seconde partie de cette
Réponse ; il s'agit maintenant d'expliquer l'Asymptotisme
plus qu'infini de Wallis , * rejetté
par Varignon. Pour cela il faut entendre que
suivant le systême de l'infini , la parabole ordinaire
est une ovale infiniment allongée, qui a ses
deux sommets à une distance infinie , et opposez
par leurs concavitez l'un à l'autre , au lieu que
T'hyperbole a ses deux sommets très - proches ,
mais renversez et opposez l'un à l'autre par leurs
convexitez , comme si après avoir coupé une ovale
en deux , vous retourniez les deux moitież , ou
comme si vous opposiez deux calottes l'une à
l'autre par le dessus . Cela est si clair , qu'il n'est
pas besoin de figures et une plus ample description
de ces deux courbes seroit inutile ici. L'hyperbole
donc partant d'un sommet, et allant de la
gauche à la droite, si l'on veut, aura à parcourir
un espace infini pour joindre son asymptote; elle
sera alors,suivant Wallis, plus qu'infiniment éloignée
de son autre sommet transposé de la droite à
gauche ; ensorte que si une parabole et une hyperbole
s'étendoient à l'infini , la premiere pour
joindre son sommet , la seconde pour atteindre
son asymptote , lorsque la parabole seroit parvenue
à son sommer par un prolongement infini,
Phyperbole arrivée à l'extrémité de son asymptote
auroit encore à parcounir en revenant le même
espace infini , et de plus , la distance qui est entre
ces deux sommets , pour joindre le sommet
✦Vvall. Arith. infin . Schol. propos. 101. et 104.
Dij ima
2454 MERCURE DE FRANCE
opposé à celui d'où elle est partie. On peut
imaginer l'asymptote comme une ligne droite
tirée à côté d'une courbe , dont cette courbe ap
proche toujours , mais par une progression géometrique
semblable à celle dont nous avons par
lé cy- dessus , son progrès n'étant jamais que
d'une partie du précedent espace , comme si l'aproximation
étoit d'un pouce , de la moitié d'un
pouce, de la moitié de cette moitié, & c . De même
que Wallis a appellé certains espaces asymp
rotiques plus qu'infinis , je pourrois dire que Paris
est plus qu'infiniment éloigné de Chaillot
car si je passe par Pekin pour aller de Paris
Chaillot , j'aurai non- seulement à traverser l'espace
que j'ai supposé infini depuis Pekin jusqu'à
Paris , mais il faudra que j'ajoûte à cet espace
le chemin de Paris à Chaillot. Voilà ce que
Wallis a appellé des espaces plus qu'infinis , er
ce que Varignon ( 1 ) a réduit auc omplément fini
d'un espace infini .
M. Chesne dit que le passage du fini à l'infini
se fait par une addition d'unités ; mais il est évident
qu'une addition d'unités , qui peut toujours,
suivant la supposition , être augmentée , ne change
rien à la nature d'une grandeur , et les Géometrès
conviennent que par rapport au fini , un
grain de sable et un Globe qui auroit la distance
de Sirius pour rajon , sont de même nature. Les
Géométres Anglois ( 2 ) considerent le fiai comme
étant en mouvement , ou suivant leur terme
en fluxion pour devenir infini ; or ce qui est en
Auxion pour devenir infini , ne peut être suppo-
(1) Memoires de l'Académie des Sciences , anmée
1706. page 13 .
(2 ) Elem. de la Géométrie de l'infini , part. 1 .
§. 3.2. 197. P. 65.
NOVEMBRE . 173. 2405
sé infini. L'Auteur du Problême prétend expli
quer le passage du fini à l'infini , par l'exaltation
d'une nature inférieure à une nature superieure ,
comme de la ligne à la surface , &c . Mais les
points , les lignes et les surfaces sont des idées.
et des abstractions sans réalité. L'entendement
peut examiner les trois dimensions d'un corps ,
longueur , largeur et profondeur séparément et
d'une maniere abstraite , quoiqu'il soit démontré
que ces trois dimensions ne peuvent être séparées.
La divisibilité à l'infini est fondée sur ce
principe , que la plus petite portion de matiere
ne cesse point d'être matiere elle - même , que
la portion d'un corps la plus divisée , est
toujours un corps qui a de l'étendue et par conséquent
des parties divisibles. Si le corps pouvoit
se résoudre en points , lignes et surfaces ,
on rencontreroit bien- tôt les Atômes d'Epicure
et de Gassendi ; mais ces Atômes ou points indivisibles
, n'ayant point de parties , ne pour
roient avoir ni figure ni étendue, et leur assembla
ge ne pourroit former un corps. La portion de
matiere la plus divisée qu'on puisse imaginer ,
étant mise sur un plan , le touchera toujours par
une de ses parties et ne le touchera pas par celle
qui est au-dessus. Il est donc démontré qu'on
ne peut admettre les points indivisibles et inégaux
soutenus par le Pere Castel , dans sa Mathématique
universelle , ausquels il donne le
nom d'être absorbe dans le néant. Dailleurs l'inégalité
de ces points suppose nécessairement des
parties inégales, une figure et une étendue inéga
les ; c'est une raison de plus pour qu'ils ne puissent
cesser d'être divisibles. Le Pere Castel * ems
Mathém, Univers. p. 5oz.
Diij ploye
9406 MERCURE DE FRANCE
ו כ
ploye ce raisonnement pour une démonstration.
de ces atômes inégaux . Plus l'intersection est
oblique , plus le point d'intersection est grand.
Cela a- t'il besoin d'une démonstration plus expresse
Elle saute aux yeux. Dans un quarré
qui a sa diagonale , les lignes qui coupent un
Coté parallelement à l'autre côté , coupent la
diagonale en autant de points ni plus ni moins;
» or la diagonale est plus grande que le côté ,
donc ses points d'intersection sont plus grands,
ce qu'il falloit démontrer. Les Infinitaires
n'ont pas de peine à répondre que les endroits
où se fait l'intersection , ne sont pas des points
indivisibles , et que si la diagonale est coupée par
le même nombre de sections que le côté plus
petit qu'elle , c'est que les intervalles des sections
sont plus grands dans cette diagonale que dans
ce côté.
Pour revenir à la question dont nous nous
sommes un peu écartez , l'exaltation d'une nature
inférieure à une nature superieure comme
du point à la ligne , de la ligne à la surface
de la surface au solide , ne peut expliquer la
passage du fini à l'infini. On ne peut donner
aucune explication de ce passage , parce qu'il est
impossible et imaginaire. Il ne peut y avoir
d'infini , que l'infini métaphysique de Dieu et de
PEternité. Ces infinis sont très- concevables ;
l'idée de l'infini est naturelle et proportionnée à
Pentendement humain , qui conçoit une chose
sans bornes , aussi aisément qu'une chose bornée.
Nous pensons même à une chose , avant que de
faire réflexion à ses limites . L'infini en Dieu et
dans l'éternité n'est susceptible d'aucune augmentation
; il n'y a d'infini que ce qui l'est par
son essence ; mais le passage du fini à l'infini et
10
NOVEMBRE. 1733 2407
fe retour sont inconcevables à l'esprit humain
et il n'y a en Geometrie et en Physique qu'une
seule espece de substance finie et divisible ou extensible
à l'infini .
C'est par le même principe que peut être décidée
la question de l'infinité du monde , ques
tion qui à si fort embarassé les Philosophes des
differens siccles. La proprieté de la matiere d'être
finie er divisible ou extensible à l'infini , fait
que le Monde entier , sans être infini et étant fini
au contraire , n'a cependant aucunes limites
absolues , en ce qu'elles peuvent être reculées de
plus en plus ; le Monde entier étant comme cha
que portion de matiere , fini mais divisible ou
extensible à l'infini . Si l'on objecte que le Monde
ne peut être limité , parce qu'il est impossible
d'imaginer ce qui seroit plus loin , et que l'Univers
, quelque forme qu'il cut , se dissiperoit
s'il n'y avoit rien au -delà pour le contenir ; il est
aisé de répondre que l'imagination ne pouvant se
représenter que ce qui y est entré par les sens ,
il n'est pas étonnant que nous ne puissions pas
imaginer ce qui est au - delà du Monde ; que c'est
à la Physique à nous accompagner jusqu'à ses
limites, mais que si nous entreprenons de les franchir,
la Physique ou la science du monde matériel
ne peut s'étendre au- delà de ce monde . C'est alors
à la Métaphysique à nous enseigner que l'immensité
de Dieu remplit tout , et que comme il seroit
insensé de ne pas rapporter la création de l'Univers
à la toute - puissance deDieu , il ne le seroit pas
moins de prétendre s'en passer pour sa conservation,
enfin que de vastes et innombrables tourbillons
peuvent être contenus dans leurs bornes
par la Providence divine aussi facilement , que
les Mers dans de petits espaces du Globe que
mous habitons.
D iiij Quel2408
MERCURE DE
FRANCE.
Quelque chemin que l'infini
il ne nous a conduits à rien
d'incompréhensible , nous ait fait faire,
il me semble au
contraire que l'esprit se trouve
affranchi de tout ce que la
Géometrie lui présentoit
d'inconcevable et de
contradictoire. Il suffit
d'être ferme sur ce
principe , que ce
principe, que ce qui est capable
d'augmentaion à l'infini , ne peut être supposé
infini. Ces veritez
deviendront de plus en
plus sensibles par la seconde partie de cette Réponse
. En
attendant , je crois que les
Métaphysiciens
Géométres
s'inquiéteront peu de
suppléer
à un
dépouillement
imaginaire des
propriete
de la matiere.
La suite dans le second volume de
Décemb.prochain.
S. Aubin , au Problême qui a été
proposé
dans le Mercure du mois de Septembre
dernier , aux Métaphysiciens Geométres
, sur l'Essence de la Matiere .
C'ES
'Est aujourd'hui le génie des Sciences de
pousser à bout toutes les idées. N'est-ce
point un effort pour parvenir à la gloire de la
nou
2394 MERCURE DE FRANCE
nouveauté , dans un siecle où le nouveau sem→
ble depuis long-temps épuisé ? L'esprit humain
se flatte de parvenir aux degrez les plus sublimes
des connoissances , par des suppositions sans
bornes ; mais cette voye l'écarte infiniment de la
verité, pour peu qu'il y ait d'erreur dans le principe
, ou que la conséquence manque de la plus
exacte précision.
Des Cartes a consideré la matiere et l'étenduë
comme une même chose. Les modernes , pour
la plupart , ne l'ont pas suivi jusques- là , ils ont
persisté à distinguer la matiere de l'étenduë ,
comme le sujet de son essence. On entend par
essence et par proprietez , des qualitez inséparables
naturellement d'une substance , au lieu que
les accidents varient. Il y a même quelque distinction
entre essence et proprietez . Cette distinction
consiste en ce que parmi les proprietes
il s'en trouve quelqu'une plus génerale , et de laquelle
les autres semblent émaner. Or cette essence
, cette proprieté primitive de la matiere , c'est
l'étendue et l'impénetrabilité , la divisibilité à
l'infini , l'unité du lieu , en sont des proprietez.
Aristote a écrit dans sa Métaphysique , que la matiere
n'est rien de tout ce qu'on peut répondre aux
questions qui regardent l'essence , la quantité , la.
qualité , et que ce n'est point un être déterminé.
L'opinion d'Aristote , de la façon dont il la pro
pose , réduit la matiere au néant.
Dans le Problême proposé aux Métaphysiciens
Géometres , sur l'essence de la matiere , on lui
enleve son essence et ses proprietez sans effort ;
il n'en coûte pour cela qu'une supposition , et
l'Auteur du Problême persuadé qu'il ne reste
à la matiere aucune de ses proprietez , invite
Les Métaphysiciens Géométres à lui en chercher
de
NOVEMBRE. 1733. 2395.
de nouvelles. Les conséquences qui résultent des
principes expliquez dans le Problême , sont , à
ce qu'on prétend , que la matiere n'est pas nécessairement
étendue , qu'elle n'a plus d'impéné
trabilité , qu'un corps peut être à la fois aux
deux bouts de l'Univers , aussi- bien que dans
tous les lieux qui remplissent cet intervalle . On
se fonde sur la Géométrie , qui a la certitude en
partage , pour dépouiller tout d'un coup la matiere
des proprietez les plus inhérentes , dont la
Physique l'avoit mise en possession. Comment
les Métaphysitiens Géométres pourront- ils réparer
tant de pertes ? Il y a plus ; la matiere est
réduite à une simple possibilité. Le Pere Castel ,
dit-on , l'insinue ainsi dans sa Mathématique,
Universelle. Je suis bien éloigné de croire que
ce puisse être le sentiment du Pere Castel , puisque
cet ingénieux Auteur établit pour princi
pe , que de la possibilité à l'existence , il y a aussi
loin que du néant à l'être. L'Auteur du Problême
ne prétend assurément pas que Dieu n'ait
créé que des esprits. Cependant si la matiere est
réduite à une pure possibilité , si toutes les proprietez
lui sont enlevées, elle est réduite au néant;
car ce qui n'a aucune proprieté est le néant , auquel
on ne refuse même pas les proprietez néga
tives. Ces conséquences vont loin et trop loin.
Si la matiere n'a aucune existence par ses proprietez
, elie en aura encore moins par une forme
déterminée ou par ses accidents. Il s'agit
même ici de la matière accompagnée de la forme
, puisqu'on prétend que l'unité de lieu n'est
pas une proprieté du corps d'un homme . Examinons
si les principes et les inductions qu'on
Tr. de Physiq. T. 1. Liv. s . Ch. 7.
2396 MERCURE DE FRANCE
en tire pour dépoüiller la matiere de toutes ses
proprietez , nous obligent indispensablement à
les abandonner.
"
"
Il est possible , dit-on , que le même corps
» se trouve la même année à Paris et à Constan-
»tinople , dans l'espace de six mois , de trois , et
» peut- être de deux . Le mouvement de sa nature
est susceptible de plus et de moins à l'infini
la nature est pleine de mouvemens très - rapides
, un boulet , les Planetes , le son , la lumiere.
La lumiere peut parcourir des miliers de
licües en une minute , en une seconde. Dieu
peut transporter le corps d'un homme en un
clin d'oeil d'un bout du Monde à l'autre. Le
plus ou moins de mouvement n'a rien qui
D passe sa toute- puissance , et la matiere n'a rien
qui s'y refuse . Supposons donc un mouvement
toujours croissant par le pouvoir de Dieu , il
» est vrai de dire qu'on peut voir le même hom
"me à Constantinople et à Paris , non - seulement
dans la même année et dans le même
mois , mais dans la même semaine , dans le
même jour , dans la même minute , seconde ,
tierce , quarte , sixte , dixième , centiéme , mil-
» liéme , millioniéme , billioniéme , trillioniéme,
&c . Cela va lóin, et rien ne l'arrête . » Enfin on
prétend conclure de ces principes que le mouvement
en question croissant à l'infini , l'homme
qui seroit porté et rapporté par ce mouvement
de Paris à Constantinople , se trouveroit exactement
au même instant indivisible à Paris et à
Constantinople , dans tout l'entredeux et en mille
autres lieux de l'Univers , dans l'Univers même
antier , si l'on veut.
Il faut d'abord se mettre bien au fait de la
question. Nous examinons quel pourroit être
l'effet
NOVEM BK E. 1733. 2397
T'effet d'un mouvement naturel , susceptible
d'augmentation de plus en plus . Cette question
est semblable à celles de l'asymptotisme infini de
quelques courbes . A la verité , dans l'hypothese
on parle de la puissance de Dieu , mais ce n'est
que pour mettre en oeuvre dans toute son étendue
ce qui est dans la nature , ce dont le mouvement
est capable de lui-même , et à quoi la
matiere n'a rien qui se refuse , dont on trouve
même des exemples assez semblables dans le
cours le plus ordinaire de la nature , comme la
vitesse très rapide de la lumiere . L'Auteur du Problême
entreprend de démontrer par le raisonnement
et par le calcul , que le mouvement étant
susceptible d'augmentation à l'infini , un corps
peut par la force du mouvement portée jusqu'où
elle est capable d'aller , être à la fois dans tout
les lieux de l'Univers, Si cette proposition pou
voit être vraye , nous serions forcez non - sculement
d'abandonner la Physique , dont il ne seroit
pas impossible de se passer , mais de renoncer
tout- à- fait à la faculté de raisonner . J'accorde
pour un moment à l'Auteur du Problême,
que le mouvement qui transporte notre homme
de Paris à Constantinople , fût infini , il n'en
résulteroit autre chose sinon que le temps seroit
divisé à l'infini avec la même réciprocité que le
mouvement de transport auroit été augmenté,
Ainsi , quoique vous vissiez cet homme continuellement
, qu'il ne cessat de vous parler , le
mouvement infini le porteroit et rapporteroit
dans des instants divisez à l'infini , sans que
vous vous apperçussiez de son transport . La division
à l'infini de l'instant , dans lequel ce
transport seroit réïteré , empêcheroit que le
même corps ne fût en même temps dans deux
endroits. Re
2398 MERCURE DE FRANCE
Reprenons l'hypothese des plus imaginaires de
notre homme transporté à Constantinople , c'est
tout au plus une présomption de la divisibilité
du temps à l'infini , qui a toujours été soutenuë
par le plus grand nombre des Philosophes , et
que tous les Infinitaires , à ce que je pense , admettent
aujourd'hui. Quoique vous eussiez continuellement
cet homme devant les yeux , quoique
la vitesse du mouvement vous rendit le
transport imperceptible , l'homme transporté ne
seroit pas davantage à Paris et à Constantinople
dans le même instant,qu'un charbon brûlant qui
tourne avec une vitesse assez médiocre , n'est en
même-temps dans tous les points du cercle qu'il
décrit , lorsque vous croyez voir un cercle de
feu , non parce que le charbon est à la fois dans
tous les points du cercle , mais parce qu'il fait
impression sur des parties de la rétine disposées
en rond, et que l'impression n'a pas cessé dans la
premiere partie ébranlée , quand le charbon agit
sur la derniere. De ce Phénomene on peut conclure
que ,quoique la vision se fasse en un instant fort
court de la présence de l'objet , le sentiment de
voir ne laisse pas de durer pendant un petit espace
de temps au--delà . Nous éprouvons à toute
heure des illusions de nos sens , qui nous font
paroître comme non interrompu , ce qui ne les
affecte que par des mouvemens semez de mille
interruptions. Mais portons nos vûës plus loin.
Un mouvement susceptible d'augmentation de
plus en plus peut- il être supposé infini ?
L'Auteur du Problême appelle le Sistême de
l'infini au secours de son hypothese, et il cite une
autorité qui a le plus de poids et de force ; c'est
celle de M. de Fontenelle, qui a dit , que la grandeur
capable d'augmentation à l'infini , peut être
supposée
NUVEM BK E. 1733. 2290
supposée augmentée à l'infini . C'est effectivement
un principe dont les plus sçavans Géométres se
sont servis depuis près d'un siecle . Mais en fait
de Géométrie , l'autorité est un motif d'examen
et non pas de conviction. Suivons donc de près
cette proposition ; elle présente d'abord une évidence
non suspecte , mais c'est sa contradictojte
qui est réellement évidente. La grandeur capable
d'augmentation à l'infini , ne peut être supposée
augmentée à l'infini , par cette raison même
qu'elle est capable d'augmentation à l'infini. Ainsi
ce qui est inépuisable ne peut être supposé
épuisé , ce qui est infini ne peut être supposé terminé
, ce qui est susceptible d'augmentation et
par conséquent fini , ne peut être supposé infini
Or c'est un principe employé par les Géométres
* et évident en soi- même , que toute ligne
soit méchanique , soit géometrique , ou rentre en
elle-même, ou s'étend à l'infini , puisqu'on peut toujours
en continuer la génération . Aucune ligne
soit méchanique , soit géométrique, ne peut donc
être supposée infinie.
La Géométrie transcendante m'a causé beaucoup
de perplexité. Je trouvois d'une part l'autorité
de plusieurs Sçavans , qui ont donné les plus
grandes preuves de force de génie , et je voyois
un enchaînement bien lié de conclusions et de
calculs . D'un autre côté , je sçavois que la verité
est une dans les objets diversifiez des Sciences ;
que , suivant ce principe , le calcul ne peut être
contraire au raisonnement , et que les veritez
d'un ordre purement naturel ne doivent être con-
* Le Marquis de l'Hôpital , Anal. des Infinim,
pet. § . 5. p. 100. Guinée , Applicat. de l'Algebr, à
la Géométr. §. 12.p.235.
sidéréo
2400 MERCURE DE FRANCE
siderées comme telles par l'esprit humain , qu'autant
qu'elles sont à sa portée et compréhensibles.
Je n'entens pas dire par là que toutes les véritez
naturelles soient à la portée de l'esprit humain,je
suis aussi persuadé qu'il y en a beaucoup de celles
qui sont à sa portée , qui ne sont pas encore
découvertes. Je me renferme à dire ( ce qui me
semble incontestable ) que l'esprit humain ne
peut mettre au nombre des veritez purement naturelles
, que ce qu'il a compris.
J'avoue encore que cette derniere refléxion
augmentoit ma défiance. Je soupçonne une vérité
, me disois -je à moi - même , que quelques
hommes celebres ont donnée pour démontrée
après un travail infatigable ; c'est parce que je
n'ai pas la force d'atteindre où ces hommes sçavans
sont parvenus. Mais enfin lorsque j'ai été
pleinement convaincu que non- seulement ces
prétendues véritez de la Géometrie de l'infini
étoient incompréhensibles pour moi , mais que
j'y découvrois une contradiction évidente
que ceux mêmes qui les soutenoient, reconnoissoient
en même temps qu'ils ne pouvoient les
concevoir , je n'ai plus balancé à chercher l'issuë
de ce labyrinthe de l'esprit humain , et j'ai été
assuré qu'il y en avoit une. J'ai trouvé le fondement
du calcul ruineux , aussi-bien que celui
du raisonnement. Je ne traiterai ici que de la
partie qui concerne le raisonnement , je ne l'acheverai
même pas , de de peur passer les bornes
convenables au Mercure , et je réserverai pour le
mois prochain ce qui restera de la partie du raisonnement
, et la partie entiere qui regarde le
calcul.
La Géométrie dans son état présent est remplie
de conclusions si yastes , qu'elles paroissent
surpasser
NOVEMBRE . 1733. 2401
surpasser infiniment les bornes de l'esprit humain.
Il n'y auroitrien d'étonnant si elle n'étoit
pas la production de l'esprit humain ; mais comme
elle ne se vante pas d'une autre source, et que
si elle étoit assez témeraire pour s'en vanter
il lui seroit impossible de la prouver , qui peut
inspirer à l'esprit humain tant de soumission
pour son propre Ouvrage ? La Géométrie qui
doit être une science de conviction , m'offre de
toutes parts des écueils de raisonnement . Des
infiniment grands , qui sont infiniment petits
par rapport à d'autres ordres ou degrez infinis
d'infinis ; des asymptotismes dont les espaces
sont plus qu'infinis ; des rectangles infinis égaux
à d'autres rectangles finis ; le fini et l'infini proportionnels
, en même-temps qu'on admet pour
principe que les infinis sont égaux entre eux 5
des espaces infinis , qui par leurs révolutions
autour de leurs axes , ne donnent que des produits
finis , appellez fuseaux hyperboliques ; enfin
le mouvement infini semblable au parfait repos
, et la matiere dépouillée de toutes ses proprietez
, suivant l'Auteur du Problême , car tout
cela ne me paroît pas plus solide l'un que l'autre.
Heureusement ces conclusions inconcevables tombent
d'elles-mêmes , par l'unique observation
que j'ai faite cy - dessus , que la grandeur capable
d'augmentation à l'infini , ne peut être supposée
infinie, Comme un moment connu et fini ne
peut être supposé une éternité , de même un
asymptotisme de l'hyperbole d'un degré quelconque
, ni les asymptotistes de la Conchoïde ,
de la Syssoïde ou autres courbes, ne peuvent être
supposez étendus à l'infini , puisque par leur essence
ils sont capables d'être augmentez de plus
en plus. Suivant le même principe , leur prolon
D gement
2402 MERCURE DE FRANCE
gement supposé infini ne pourroit être limite
par une derniere ordonnée , ni aucune figure ne
pourroit être circonscrite à leurs espaces suppo- sez infinis.
Une somme dont je suppose qu'on prend la
moitié , ensuite la moitié de cette moitié , et tou
jours la moitié de la précédente moitié , ne peut
être épuisée ni supposée épuisée, Il est fort aisé de
prendre deux écus dans un sac de mille francs, et
celui qui les tirede ce sac, n'a pas pour cela attrapé
une richesse infinie , mais en supposant qu'un
homme prenne un écu, la moitié d'un écu , la moitié
de cette moitié, et toujours la moitié de la précédente
moitié , ou une portion quelconque des
précédentes portions , sans qu'il soit nécessaire
que le même rapport regne dans la progression ,
je ne puis supposer que cet homme prenne jamais
deux écus ; car quoique j'aye l'idée de deux
écus , comme d'une somme finie , la progession
que je suppose continuée à l'infini , n'y arrivera
jamais , et ce seroit une contradiction manifeste
de supposer en même- temps que cet homme ne
s'écartât jamais de cette progression , et qu'il pût
parvenir à prendre la somme très - modique de
deux écus . Ainsi le fini le plus borné renferme
en soi ( pour me servir des termes très- énergiques
du Pere Castel ) un infini essentiellement
concentré dans son enveloppe , et inépuisable
dans sa mine , qu'aucun développement ne peut
jamais épuiser : c'est la seule espece d'infini géometrique
et physique , auquel tout ce qui peut
être imaginé par l'esprit humain , vient aboutig
comme à un centre commun ; ou plutôt il ne
peut y avoir d'infini en Géométrie et en Physi
que , et tout se réduit dans l'une et dans l'autre
ou fini extensible et divisible de plus en plus , ee
qui
NOVEMBRE . 1733. 2403
qui parconséquent ne peut devenir infini.
On découvre la contradiction d'une maniere
encore plus sensible dans le plus qu'infini . Quel
ques Géometres ont prétendu donner à des
quan .
sitez numériques la qualité de plus qu'infinis ;
nous en parlerons dans la seconde partie de cette
Réponse ; il s'agit maintenant d'expliquer l'Asymptotisme
plus qu'infini de Wallis , * rejetté
par Varignon. Pour cela il faut entendre que
suivant le systême de l'infini , la parabole ordinaire
est une ovale infiniment allongée, qui a ses
deux sommets à une distance infinie , et opposez
par leurs concavitez l'un à l'autre , au lieu que
T'hyperbole a ses deux sommets très - proches ,
mais renversez et opposez l'un à l'autre par leurs
convexitez , comme si après avoir coupé une ovale
en deux , vous retourniez les deux moitież , ou
comme si vous opposiez deux calottes l'une à
l'autre par le dessus . Cela est si clair , qu'il n'est
pas besoin de figures et une plus ample description
de ces deux courbes seroit inutile ici. L'hyperbole
donc partant d'un sommet, et allant de la
gauche à la droite, si l'on veut, aura à parcourir
un espace infini pour joindre son asymptote; elle
sera alors,suivant Wallis, plus qu'infiniment éloignée
de son autre sommet transposé de la droite à
gauche ; ensorte que si une parabole et une hyperbole
s'étendoient à l'infini , la premiere pour
joindre son sommet , la seconde pour atteindre
son asymptote , lorsque la parabole seroit parvenue
à son sommer par un prolongement infini,
Phyperbole arrivée à l'extrémité de son asymptote
auroit encore à parcounir en revenant le même
espace infini , et de plus , la distance qui est entre
ces deux sommets , pour joindre le sommet
✦Vvall. Arith. infin . Schol. propos. 101. et 104.
Dij ima
2454 MERCURE DE FRANCE
opposé à celui d'où elle est partie. On peut
imaginer l'asymptote comme une ligne droite
tirée à côté d'une courbe , dont cette courbe ap
proche toujours , mais par une progression géometrique
semblable à celle dont nous avons par
lé cy- dessus , son progrès n'étant jamais que
d'une partie du précedent espace , comme si l'aproximation
étoit d'un pouce , de la moitié d'un
pouce, de la moitié de cette moitié, & c . De même
que Wallis a appellé certains espaces asymp
rotiques plus qu'infinis , je pourrois dire que Paris
est plus qu'infiniment éloigné de Chaillot
car si je passe par Pekin pour aller de Paris
Chaillot , j'aurai non- seulement à traverser l'espace
que j'ai supposé infini depuis Pekin jusqu'à
Paris , mais il faudra que j'ajoûte à cet espace
le chemin de Paris à Chaillot. Voilà ce que
Wallis a appellé des espaces plus qu'infinis , er
ce que Varignon ( 1 ) a réduit auc omplément fini
d'un espace infini .
M. Chesne dit que le passage du fini à l'infini
se fait par une addition d'unités ; mais il est évident
qu'une addition d'unités , qui peut toujours,
suivant la supposition , être augmentée , ne change
rien à la nature d'une grandeur , et les Géometrès
conviennent que par rapport au fini , un
grain de sable et un Globe qui auroit la distance
de Sirius pour rajon , sont de même nature. Les
Géométres Anglois ( 2 ) considerent le fiai comme
étant en mouvement , ou suivant leur terme
en fluxion pour devenir infini ; or ce qui est en
Auxion pour devenir infini , ne peut être suppo-
(1) Memoires de l'Académie des Sciences , anmée
1706. page 13 .
(2 ) Elem. de la Géométrie de l'infini , part. 1 .
§. 3.2. 197. P. 65.
NOVEMBRE . 173. 2405
sé infini. L'Auteur du Problême prétend expli
quer le passage du fini à l'infini , par l'exaltation
d'une nature inférieure à une nature superieure ,
comme de la ligne à la surface , &c . Mais les
points , les lignes et les surfaces sont des idées.
et des abstractions sans réalité. L'entendement
peut examiner les trois dimensions d'un corps ,
longueur , largeur et profondeur séparément et
d'une maniere abstraite , quoiqu'il soit démontré
que ces trois dimensions ne peuvent être séparées.
La divisibilité à l'infini est fondée sur ce
principe , que la plus petite portion de matiere
ne cesse point d'être matiere elle - même , que
la portion d'un corps la plus divisée , est
toujours un corps qui a de l'étendue et par conséquent
des parties divisibles. Si le corps pouvoit
se résoudre en points , lignes et surfaces ,
on rencontreroit bien- tôt les Atômes d'Epicure
et de Gassendi ; mais ces Atômes ou points indivisibles
, n'ayant point de parties , ne pour
roient avoir ni figure ni étendue, et leur assembla
ge ne pourroit former un corps. La portion de
matiere la plus divisée qu'on puisse imaginer ,
étant mise sur un plan , le touchera toujours par
une de ses parties et ne le touchera pas par celle
qui est au-dessus. Il est donc démontré qu'on
ne peut admettre les points indivisibles et inégaux
soutenus par le Pere Castel , dans sa Mathématique
universelle , ausquels il donne le
nom d'être absorbe dans le néant. Dailleurs l'inégalité
de ces points suppose nécessairement des
parties inégales, une figure et une étendue inéga
les ; c'est une raison de plus pour qu'ils ne puissent
cesser d'être divisibles. Le Pere Castel * ems
Mathém, Univers. p. 5oz.
Diij ploye
9406 MERCURE DE FRANCE
ו כ
ploye ce raisonnement pour une démonstration.
de ces atômes inégaux . Plus l'intersection est
oblique , plus le point d'intersection est grand.
Cela a- t'il besoin d'une démonstration plus expresse
Elle saute aux yeux. Dans un quarré
qui a sa diagonale , les lignes qui coupent un
Coté parallelement à l'autre côté , coupent la
diagonale en autant de points ni plus ni moins;
» or la diagonale est plus grande que le côté ,
donc ses points d'intersection sont plus grands,
ce qu'il falloit démontrer. Les Infinitaires
n'ont pas de peine à répondre que les endroits
où se fait l'intersection , ne sont pas des points
indivisibles , et que si la diagonale est coupée par
le même nombre de sections que le côté plus
petit qu'elle , c'est que les intervalles des sections
sont plus grands dans cette diagonale que dans
ce côté.
Pour revenir à la question dont nous nous
sommes un peu écartez , l'exaltation d'une nature
inférieure à une nature superieure comme
du point à la ligne , de la ligne à la surface
de la surface au solide , ne peut expliquer la
passage du fini à l'infini. On ne peut donner
aucune explication de ce passage , parce qu'il est
impossible et imaginaire. Il ne peut y avoir
d'infini , que l'infini métaphysique de Dieu et de
PEternité. Ces infinis sont très- concevables ;
l'idée de l'infini est naturelle et proportionnée à
Pentendement humain , qui conçoit une chose
sans bornes , aussi aisément qu'une chose bornée.
Nous pensons même à une chose , avant que de
faire réflexion à ses limites . L'infini en Dieu et
dans l'éternité n'est susceptible d'aucune augmentation
; il n'y a d'infini que ce qui l'est par
son essence ; mais le passage du fini à l'infini et
10
NOVEMBRE. 1733 2407
fe retour sont inconcevables à l'esprit humain
et il n'y a en Geometrie et en Physique qu'une
seule espece de substance finie et divisible ou extensible
à l'infini .
C'est par le même principe que peut être décidée
la question de l'infinité du monde , ques
tion qui à si fort embarassé les Philosophes des
differens siccles. La proprieté de la matiere d'être
finie er divisible ou extensible à l'infini , fait
que le Monde entier , sans être infini et étant fini
au contraire , n'a cependant aucunes limites
absolues , en ce qu'elles peuvent être reculées de
plus en plus ; le Monde entier étant comme cha
que portion de matiere , fini mais divisible ou
extensible à l'infini . Si l'on objecte que le Monde
ne peut être limité , parce qu'il est impossible
d'imaginer ce qui seroit plus loin , et que l'Univers
, quelque forme qu'il cut , se dissiperoit
s'il n'y avoit rien au -delà pour le contenir ; il est
aisé de répondre que l'imagination ne pouvant se
représenter que ce qui y est entré par les sens ,
il n'est pas étonnant que nous ne puissions pas
imaginer ce qui est au - delà du Monde ; que c'est
à la Physique à nous accompagner jusqu'à ses
limites, mais que si nous entreprenons de les franchir,
la Physique ou la science du monde matériel
ne peut s'étendre au- delà de ce monde . C'est alors
à la Métaphysique à nous enseigner que l'immensité
de Dieu remplit tout , et que comme il seroit
insensé de ne pas rapporter la création de l'Univers
à la toute - puissance deDieu , il ne le seroit pas
moins de prétendre s'en passer pour sa conservation,
enfin que de vastes et innombrables tourbillons
peuvent être contenus dans leurs bornes
par la Providence divine aussi facilement , que
les Mers dans de petits espaces du Globe que
mous habitons.
D iiij Quel2408
MERCURE DE
FRANCE.
Quelque chemin que l'infini
il ne nous a conduits à rien
d'incompréhensible , nous ait fait faire,
il me semble au
contraire que l'esprit se trouve
affranchi de tout ce que la
Géometrie lui présentoit
d'inconcevable et de
contradictoire. Il suffit
d'être ferme sur ce
principe , que ce
principe, que ce qui est capable
d'augmentaion à l'infini , ne peut être supposé
infini. Ces veritez
deviendront de plus en
plus sensibles par la seconde partie de cette Réponse
. En
attendant , je crois que les
Métaphysiciens
Géométres
s'inquiéteront peu de
suppléer
à un
dépouillement
imaginaire des
propriete
de la matiere.
La suite dans le second volume de
Décemb.prochain.
Fermer
Résumé : RÉPONSE de M. le Gendre de S. Aubin, au Problême qui a été proposé dans le Mercure du mois de Septembre dernier, aux Métaphysiciens Géométres, sur l'Essence de la Matiere.
M. le Gendre de S. Aubin répond à un problème publié dans le Mercure de septembre précédent, concernant l'essence de la matière. Il critique les sciences qui, par des suppositions sans bornes, s'éloignent de la vérité. Il distingue la matière de l'étendue, considérant l'étendue, l'impénétrabilité, la divisibilité à l'infini et l'unité du lieu comme des propriétés essentielles de la matière. Le problème proposé aux métaphysiciens et géomètres suggère que la matière n'a pas nécessairement d'étendue ni d'impénétrabilité et peut être simultanément à plusieurs endroits. L'auteur conteste ces idées, affirmant que la matière réduite à une simple possibilité est réduite au néant. Il examine également la possibilité d'un mouvement infini, citant des exemples naturels comme la lumière, mais conclut que la matière ne peut être à plusieurs endroits en même temps. L'auteur critique la géométrie transcendante, trouvant des contradictions dans les principes de l'infini. Il affirme que l'esprit humain ne peut comprendre que ce qu'il a saisi et que les vérités naturelles doivent être compréhensibles. Il promet de traiter plus en détail les contradictions du raisonnement et du calcul dans un prochain numéro. Le texte discute également des concepts d'infini et de fini en mathématiques et en physique. L'auteur rejette les idées d'espaces infinis ou de mouvements infinis comme des réalités solides, affirmant que ces concepts tombent d'eux-mêmes en observant que ce qui est capable d'augmentation à l'infini ne peut être supposé infini. Il illustre cette idée avec des exemples géométriques et mathématiques, comme les asymptotes des courbes hyperboliques ou les divisions successives d'une somme. L'auteur rejette également l'idée d'un 'plus qu'infini' et explique que les géomètres anglais considèrent le fini comme étant en mouvement ou en fluxion pour devenir infini, ce qui est contradictoire. Il soutient que la divisibilité à l'infini est fondée sur le principe que la matière, même divisée, conserve son étendue et ses parties divisibles. Le texte aborde la question de l'infini métaphysique, affirmant qu'il n'y a d'infini que celui de Dieu et de l'éternité. Il conclut que le monde, bien que fini, est extensible à l'infini, et que les limites de l'univers sont reculables. L'auteur invite à se fier à la métaphysique pour comprendre ce qui dépasse le monde matériel.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
78
p. 239-244
LES QUATRE SAISONS.
Début :
LE PRINTEMPS. / Tircis. Iris. / Tircis. / Tout s'anime dans la Nature. [...]
Mots clefs :
Saisons, Printemps, Été, Automne, Hiver, Iris, Coridon, Bacchus, Bonheur, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES QUATRE SAISONS.
LES QUATRE SAISONS.
LE PRINTEMPS.
Tircis. Iris.
Tircis.
Tout s'anime dans la Nature.
Iris , allons revoir nos champs ;
Allons voir naître la verdure ,
Que nous redonne le Printemps.
Ensemble.
Que le Printemps est agréable !
Qu'il a pour nous de douceurs !
Plus l'Hyver a de rigueurs ,
Plus le Printemps paroît aimable.
Iris.
L'Aquilon avec ses frimats
Ne désole plus nos Montagnes.
Zéphir , vole dans nos campagnes ,
Et Flore marche sur ses pas.
Tircis.
Nos Genisses impatientes ,
Brulent de retourner aux champs:
Bien-tôt dans les Prez renaissants ,
Nous les allons voir bondissantes,
3
Iris.
240 MERCURE DE FRANCE
Iris.
Du Ruisseau que je chéris ,
La glace arrêtoit l'Onde pure.
Déja sur un gason de ses charmes épris ,
Elle coule , elle murmure.
Tircis.
Le Rossignol et la Fauvette
Reprennent leurs tendres Concerts,
Du Dieu qui chasse les hyvers ,
Ils chantent la gloire parfaite.
Tous deux.
Pour reconnoître ses faveurs ,
Offrons lui le tribut de nos premieres fleurs ,
Des dons des Immortels peut- on mieux faire
usage ,
Qu'en leur en présentant l'hommage ?
L'ETE.
Licidas. Aglé.
Hâtons- nous , recueillons les présens de Cerés
Chantons , celebrons ses bienfaits.
Ægié.
Jamais moissons plus abondantes
N'ont comblé nos ardens desirs ,
Des Epis les têtes flottantes
Cedent aux amoureux Zéphirs .
Lycidas.
De l'Art, qui rend un champ fertile ,
Тц
FEVRIER. 247 1734.
Tu nous a donné des leçons ,
Cerès ; à tes soins la Sicile
A dû ses premieres moissons.
La Terre pour toi soupire ,
Tu soutiens tout l'Univers.
On t'adore au sombre Empire ,
Ta fille regne aux Enfers.
Æglé.
Que Phébus perde sa vitesse ,
Quand Proserpine est avec toi ;
Mais que ce Dieu vole et s'empresse ,
Quand Pluton la tient sous sa Loy.
Lycidas.
Nous avons appris de nos Peres
Ces illustres évenemens ;
A notre tour à nos enfans
Nous raconterons ces Mysteres.
Ensemble,
Accourez jeunes Moissonneurs ,
C'est peu de profiter d'une utile abondance.
Il faut marquer par la reconnoissance
A qui vous devez ces faveurs.
L'AUTOMNE.
Philis. Coridon.
Sujvons
Fuyons
Bacchus et sa Liqueur ;
Aimons
242 MERCURE DE FRANCE
S Aimons
Craignons
les présens qu'il nous donne.
C'est dans le doux jus de l'Automne
Ce n'est point le jus de l'Automne ,
Que l'on trouve un parfait bonheur ,
Qui peut faire notre bonheur,
Coridon,
Est-il une Fête agréable ,
Si Bacchus n'en fait l'ornement ?
La gayeté , l'enjoüment aimable ,
Coulent de son Nectar charmant.
Philis.
Trop souvent la raison s'égare ;
En voulant suivre ses pas ,
Souvent la discorde barbare
Trouble ses plus doux appas.
Coridon.
Toujours la fortune inconstante
Nous fait sentir quelque malheur,
Bacchus par sa Liqueur puissante
Sçait endormir notre douleur.
Philis.
Pour calmer une peine extrême ,
Bacchus offre un trompeur secours.
Fuyons ce Dieu ; son secours même ,
Empoisonne et finit nos jours.
Coridon.
FEVRIER.
1734. 243
Coridon.
Mais, aimable Philis , de son charmant breuvage
Ne peut- on faire un juste usage ?
C'est l'excès qui rend dangereux ,
Les doux présens des Dieux.
A
2'
Tous deux.
Buvons sans boire à tasse pleine ;
N'écoutons qu'un sage desir ,
Buvons assez pour le plaisir ,
Buvons sobrement pour la peine.
L'HY V E R.
Ismene. Corylas.
Corylas.
Ismene , quel temps rigoureux
Consterne toute la Nature !
Quels frimats ! quelle froidure ,
Trouble la paix de ces Lieux !
Tous deux.
O toi dont les soins secourables ,
Veillent sur le sort des Bergers ,
Pan , jette sur nous tes regards favorables ;
Deffends-nous , deffends tes Vergers.
Corylas.
Déja le tendre Sylvanire
A suspendu ses Chalumeaux ;
Déja
244 MERCURE DE FRANCE
Déja la charmante Thémire ,
Prend moins de soin de ses Troupeaux.
Ismene.
Mille Oiseaux chaque jour chantoient dans ces
Boccages ; .
J'y venois écouter le murmure des eaux ;
Oiseaux , vous avez donc oublié vos ramages ,
Vous ne murmurez plus , agréables Ruisseaux,
Corylas.
Mais , Ciel ! quel bonheur extrême !
L'Hyver croit en vain nous troubler.
Auprès de nos foyers je vois Bacchus lui-même
Les jeux et les plaisirs viennent s'y rassembler.
Tous deux.
Triompheż, triomphez , Divinitez charmantes
Regnez toujours avec nous.
Rendez nos Fêtes brillantes ;
Rendez de notre sort les Rois mêmes jaloux.
L. D.
LE PRINTEMPS.
Tircis. Iris.
Tircis.
Tout s'anime dans la Nature.
Iris , allons revoir nos champs ;
Allons voir naître la verdure ,
Que nous redonne le Printemps.
Ensemble.
Que le Printemps est agréable !
Qu'il a pour nous de douceurs !
Plus l'Hyver a de rigueurs ,
Plus le Printemps paroît aimable.
Iris.
L'Aquilon avec ses frimats
Ne désole plus nos Montagnes.
Zéphir , vole dans nos campagnes ,
Et Flore marche sur ses pas.
Tircis.
Nos Genisses impatientes ,
Brulent de retourner aux champs:
Bien-tôt dans les Prez renaissants ,
Nous les allons voir bondissantes,
3
Iris.
240 MERCURE DE FRANCE
Iris.
Du Ruisseau que je chéris ,
La glace arrêtoit l'Onde pure.
Déja sur un gason de ses charmes épris ,
Elle coule , elle murmure.
Tircis.
Le Rossignol et la Fauvette
Reprennent leurs tendres Concerts,
Du Dieu qui chasse les hyvers ,
Ils chantent la gloire parfaite.
Tous deux.
Pour reconnoître ses faveurs ,
Offrons lui le tribut de nos premieres fleurs ,
Des dons des Immortels peut- on mieux faire
usage ,
Qu'en leur en présentant l'hommage ?
L'ETE.
Licidas. Aglé.
Hâtons- nous , recueillons les présens de Cerés
Chantons , celebrons ses bienfaits.
Ægié.
Jamais moissons plus abondantes
N'ont comblé nos ardens desirs ,
Des Epis les têtes flottantes
Cedent aux amoureux Zéphirs .
Lycidas.
De l'Art, qui rend un champ fertile ,
Тц
FEVRIER. 247 1734.
Tu nous a donné des leçons ,
Cerès ; à tes soins la Sicile
A dû ses premieres moissons.
La Terre pour toi soupire ,
Tu soutiens tout l'Univers.
On t'adore au sombre Empire ,
Ta fille regne aux Enfers.
Æglé.
Que Phébus perde sa vitesse ,
Quand Proserpine est avec toi ;
Mais que ce Dieu vole et s'empresse ,
Quand Pluton la tient sous sa Loy.
Lycidas.
Nous avons appris de nos Peres
Ces illustres évenemens ;
A notre tour à nos enfans
Nous raconterons ces Mysteres.
Ensemble,
Accourez jeunes Moissonneurs ,
C'est peu de profiter d'une utile abondance.
Il faut marquer par la reconnoissance
A qui vous devez ces faveurs.
L'AUTOMNE.
Philis. Coridon.
Sujvons
Fuyons
Bacchus et sa Liqueur ;
Aimons
242 MERCURE DE FRANCE
S Aimons
Craignons
les présens qu'il nous donne.
C'est dans le doux jus de l'Automne
Ce n'est point le jus de l'Automne ,
Que l'on trouve un parfait bonheur ,
Qui peut faire notre bonheur,
Coridon,
Est-il une Fête agréable ,
Si Bacchus n'en fait l'ornement ?
La gayeté , l'enjoüment aimable ,
Coulent de son Nectar charmant.
Philis.
Trop souvent la raison s'égare ;
En voulant suivre ses pas ,
Souvent la discorde barbare
Trouble ses plus doux appas.
Coridon.
Toujours la fortune inconstante
Nous fait sentir quelque malheur,
Bacchus par sa Liqueur puissante
Sçait endormir notre douleur.
Philis.
Pour calmer une peine extrême ,
Bacchus offre un trompeur secours.
Fuyons ce Dieu ; son secours même ,
Empoisonne et finit nos jours.
Coridon.
FEVRIER.
1734. 243
Coridon.
Mais, aimable Philis , de son charmant breuvage
Ne peut- on faire un juste usage ?
C'est l'excès qui rend dangereux ,
Les doux présens des Dieux.
A
2'
Tous deux.
Buvons sans boire à tasse pleine ;
N'écoutons qu'un sage desir ,
Buvons assez pour le plaisir ,
Buvons sobrement pour la peine.
L'HY V E R.
Ismene. Corylas.
Corylas.
Ismene , quel temps rigoureux
Consterne toute la Nature !
Quels frimats ! quelle froidure ,
Trouble la paix de ces Lieux !
Tous deux.
O toi dont les soins secourables ,
Veillent sur le sort des Bergers ,
Pan , jette sur nous tes regards favorables ;
Deffends-nous , deffends tes Vergers.
Corylas.
Déja le tendre Sylvanire
A suspendu ses Chalumeaux ;
Déja
244 MERCURE DE FRANCE
Déja la charmante Thémire ,
Prend moins de soin de ses Troupeaux.
Ismene.
Mille Oiseaux chaque jour chantoient dans ces
Boccages ; .
J'y venois écouter le murmure des eaux ;
Oiseaux , vous avez donc oublié vos ramages ,
Vous ne murmurez plus , agréables Ruisseaux,
Corylas.
Mais , Ciel ! quel bonheur extrême !
L'Hyver croit en vain nous troubler.
Auprès de nos foyers je vois Bacchus lui-même
Les jeux et les plaisirs viennent s'y rassembler.
Tous deux.
Triompheż, triomphez , Divinitez charmantes
Regnez toujours avec nous.
Rendez nos Fêtes brillantes ;
Rendez de notre sort les Rois mêmes jaloux.
L. D.
Fermer
Résumé : LES QUATRE SAISONS.
Le texte présente les quatre saisons à travers des dialogues entre divers personnages. Au printemps, Tircis et Iris célèbrent la renaissance de la nature, la fonte des glaces et le retour des oiseaux chanteurs. Ils décident d'offrir des fleurs en hommage au printemps. En été, Licidas et Aglé chantent les moissons abondantes et rendent hommage à Cérès, déesse de l'agriculture, et à sa fille Proserpine. Ils invitent les moissonneurs à reconnaître les bienfaits de Cérès. En automne, Philis et Coridon discutent des dangers de l'abus de l'alcool, tout en reconnaissant ses vertus pour apaiser les douleurs. Ils prônent la modération. En hiver, Ismène et Corylas déplorent le froid et la désolation, mais trouvent du réconfort auprès du feu et des plaisirs offerts par Bacchus. Ils célèbrent les divinités qui apportent la joie et les fêtes brillantes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
79
p. 495-507
COMPARAISON des deux Philosophies de Descartes et de Newton, avec des Remarques sur l'une et sur l'autre.
Début :
La Philosophie Péripatéticienne avoit remporté une entiere victoire sur le Platonisme et [...]
Mots clefs :
Matière, Mouvement, Corps, Descartes, Newton, Élément, Force, Parties, Matière subtile, Terre, Philosophie, Tourbillon, Nature, Principe, Aimant, Lois, Mouvements
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMPARAISON des deux Philosophies de Descartes et de Newton, avec des Remarques sur l'une et sur l'autre.
COMPARAISON des deux
Philosophies de Descartes et de Newton,
avec des Remarques sur l'une et sur l'autre.
Lportéuns avoitsteer
A Philosophie Péripatéticienne avoit remsur
tous les autres Sectes de l'Antiquité .L'Empire
d'Aristote étoit despotique . Les raisons qui sont
les Loix de la Philosophie , n'étoient point écou
tées , des veritez nouvelles étoient traitées de séditieuses
, et cette Philosophie , après avoir été
long- temps proscrite par le concours des deux
autoritez , ( Launoi , de fortun . Aristot . ) avoit sçû
les engager si bien dans son parti , que ceux qui
prétendoient secouer le joug des préjugez, étoient
punis comme perturbateurs. Malgré tous ces obstacles
, il parut un homme qui joignit la fermeté
du courage à l'élevation du génie . Toutes ses
vûes ne tendoient qu'à la verité ; plein d'ardeur
pour la tirer d'esclavage , il osa établir pour
principe , ( Cartes. Méditat. 1. ) que le commencement
de la Philosophie est de rejetter toutes les
opinions reçues jusqu'alors , de remonter à un
Scepticisme general , non pour demeurer dans
cet état de Pyrrhonien , incompatible avec les
lumieres naturelles , mais pour n'admettre au
pombre des veritez , que celles qui sont fondées
sur
496 MERCURE DE FRANCE
sur des notions claires , certaines et évidentes.
René Descartes , par ce seul principe , porta le
coup mortel aux décisions philosophiques for
dées sur les préjugez ; par cette voye d'un doute
general , il s'éleva ( Cartes . Méditat. 2. 3. 6. )
aux veritez primitives , de sa propre existence
de l'existence de Dieu , de la distinction de l'ame
et du corps ; des veritez les plus simples il passa
aux plus composées , il entreprit de connoître et
de dévoiler même la Nature ; et développant
quelques germes obscurs , informes et peu connus
, qui étoient enfermez dans les Livres des
Anciens sans explication suffisante , il en forma
un Systême Physique ( Cartes , Princip . part. 3. )
si étendu et si brillant , qu'il surpasse de bien
loin tout ce qu'on avoit imaginé jusqu'à lui de la
magnificence de l'Univers. Descartes n'est pas
bien d'accord avec lui- même sur la réalité de
l'Edifice qu'il a construit. Tantôt reconnoissant
tout ce que ses idées ont d'incertain.et de vague, il
les traite de Fables ( Trait . de la Lum. ) et de Romans
; tantôt paroissant rempli de confiance pour
ses découvertes , il n'hésite point à dire , que
persuadé par des notions si claires et si distinctes ,
il ne croit pas ( Princip . part . 4. et Epist. t. z .
Epist. 37. ) que la plupart des choses qu'il a
écrites , puissent être autrement.
Toute la Physique de Descartes se rapporte
aux loix generales du mouvement, établies par Ie
souverain Etre , en même - temps qu'il a créé la
matiere. C'est conformément à ces Loix que la
Providence Divine a construit le Monde , et
qu'elle le conserve ; Descartes définit la Nature ;
(Méditat. 6. ) l'ordre et la disposition que Dieu
a donnez aux choses créées. Quelqu'un peut- il
nier que la Physique ne consiste dans la recherche
MARS. 1734
497
che et la connoissnce de ces loix prescrites à la
Nature par son Auteur ? L'harmonie et la régularité
de l'Univers sont des témoignages continuels
de la sagesse infinie , dont elles sont émanées .
Aucune étude ne ramene davantage l'esprit au
Créateur , que la contemplation de la Nature.
C'est en quoi le Cartésianisme excelle , et jamais
aucune Philosophie ne fut plus diamétralement
opposée auSpinosisme qui, par l'hypothèse de tou- ,
tes la plus absurde , ne reconnoît dans les effets'
naturels qu'une matiere aveugle , privée d'intelligence
et de sentiment, et coufond les substances
spirituelles et corporelles ; ou à la Philosophic
Epicurienne , qui donne pour principe general
, des accrochemens d'admes unis fortuitement
par un mouvement de déclinaison , dont
l'Antiquité s'est mocquée . C'est uniquement à la
gloire du Cartesianisine et à l'envie des autres
Sectes , qu'on doit attribuer les accusations si
dénuées de toute vraye - semblance au sujet des
liaisons supposées de cette Philosophie avec les
absurditez de Spinosa et d'Epicure ; il est même
impossible de lire les Ouvrages de Descartes sans
être autant édifié de sa picté , qu'on est charmé
de sa modestie .
Descartes pose pour principes trois regles de
mouvement ( Princip. part. 2. ) qu'il appelle génerales
; la premiere , que tout corps persiste naturellement
dans l'état où il se trouve de mouvement
ou de repos , et il fonde cet axiome sur
une pensée fort juste , que rien ne se porte de soimême
et par sa nature à son contraire ou à sa
destruction. La seconde regle est que le mouvement
est proportionnel à l'impression de la force
qui le produit , er que tout corps qui se meut ,
tend à continuer son mouvement en ligne droite.
La
298 MERCURE DE FRANCE
La troisiéme est que si un corps qui se meut ên
rencontre un autre auquel il ne communique
aucune partie de son mouvement, il rejaillit avec
une force égale , et que , s'il lui communique une
partie de son mouvement , il en perd autant qu'il
en communique. De cette . Loi generale , Descartes
déduit les loix particulieres des rencontres
des corps à proportion des differens degrez de
vitesse et de masse ; loix particulieres , qui ne
peuvent , suivant son aveu , avoir une application
entierement juste , qu'en supposant que les deuxcorps
qui se rencontrent , fussent parfaitement
durs , et tellement séparez de tous les autres
corps , qu'aucun ne pût contribuer ou nuire à
leur mouvement , et il remarque au même en
droit que cela est impossible. Nous aurons plusieurs
observations à faire sur cette troisiéme loi
de mouvement.
La matiere est une , suivant les Principes de
Descartes , et toutes ses differences ne consistent
que dans les divisions , figures , situations et
mouvemens de ses parties . Il soutient que comme
il est impossible que la matiere soit sans étenduë
, l'espace ou l'étenduë ne peuvent aussi être
sans matiere ; qu'il y a la même contradiction à
concevoir un lieu sans un corps qui le remplisse ,
qu'à imaginer la rondeur sans une matiere qui
soit ronde , la blancheur sans un sujet qui soit
blanc , ou une montagne sans vallée . Puisque
tout est plein dans l'Univers , un corps qui se
meut , ne peut avancer , que la matiere qui est à
ses côtez ne passe en arriere , poussée par celle de
devant , qui est obligée de refluer aux côtez , ce
qui arrive avec une extrême facilité , lorsque le
corps , qui fait effort pour se mouvoir , a plus de
force que la matiere qui se trouve au -devant de
lui
MARS. 1734. 499
lui , n'en a pour résister. Le mouvement direct ,
le plus simple et le plus naturel , est moins
commun dans la Nature, que le mouvement circulaire
produit par les obstacles de la mutuelle
action et réaction des corps , mais le mouvement
circulaire retient toujours de son origine , que
tout corps qui se meut en rond , tend à s'échapper
dès qu'il est libre , par un mouvement direct ;
ce que les Géometres expriment en disant , que
tout corps qui par son mouvement décrit un
cercle , s'efforce continuellement d'en parcourir
la tangente.
La pression et le mouvement brisent les parties
de la matiere , qui sont divisibles à l'infini ,
leur fragilité ou leur disposition à s'unir , rend
les Elemens toujours conversibles l'un dans l'autre.
Descartes en admet trois ; la matiere subtile
ou le premier Element composé des partiès les
plus atténuées par le froissement; la matiere globuleuse
ou le second élement dont les particules
ont été arrondies et ont conservé une figure sphérique
dans le froissement ; et la matiere compac
te ou le troisiéme élement dont les particules
branchuës et de figures irrégulieres , ont le mieux
résisté au froissement . Ces trois élemens sont
imperceptibles ; et pour imaginer avec plus de
facilité leur effet dans la composition de tous les
corps matériels , représentez - vous un amas de
fruits ayant des figures fort irregulieres , comme
grenades , poires , pommes, concombres , nêfles,
grappes de raisins ; voilà la matiere compacte
ou le troisième élement . Répandez sur ce monceau
de fruits , des coriandes ; toutes ces petites
boules rondes se répandront de côté et d'autre
pour remplir les interstices des figures irrégulie
ICS c'est la matiere globuleuse ou le second
élement
38618 )
300 MERCURE DE FRANCE
élement. Versez enfin de la poudre à canon sur
le tas de fruits , elle ira s'insinuer dans les interstices
les plus petits , échappez aux dragées , et
elle représentera ici la matiere subtile ou le premier
élement . Si cette poudre à canon domine
assez dans les interstices des fruits et qu'elle y
ait assez de force pour leur communiquer la rapidité
de son mouvement en chassant les dragées ,
et les repoussant de toutes parts , l'amas tout entier
devient enflammé et lumineux , et ce feu est
d'autant plus violent , que la solidité des parties
les plus grossieres du troisiéme élement y est
jointe à la rapidité du mouvement du premier ,
et que la force de masse , comme disent les Physiciens
, accompagne la force de vitesse. Si la matiere
compacte reçoit dans ses interstices les globules
du second élement qui y temperent l'extrême
mouvement du premier ou de la matiere
subtile , le corps est opaque et plus ou moins solide
, suivant la grossiereté des parties du troisiéme
élement. Si la matiere globuleuse trouve
les pores disposez à lui laisser un passage libre
pour traverser de part en part , le corps est transparent.
On ne peut donner des images trop sensibles
des principes qu'on explique , sur tout dans
un temps où il s'est introduit un usage presque
general , de ne traiter les Sciences que par quelques
caracteres Algebriques et d'une manière si
abstraite , qu'elle ne donne aucune prise à l'imagination.
Passons à l'application que Descartes a faite
de ses Principes . Les mouvemens directs de la
matiere ont été changez en mouvemens circulaires
par les obstacles de l'action et de la réaction
des corps. Des tourbillons de grandeur inégales
se sont formez , ils en ont aussi contenu d'autres,
comme
MARS. 1734.
501
•
comme on voit des torrens qui se traversent ,
être agitez circulairement et renfermer au-dedans
d'eux - mêmes des courants plus petits , qui
tournant sur leur propre centre , sont emportez
par le mouvement circulaire du plus grand. Le
froissement de la matiere l'ayant divisée en trois
élemens , Descartes suppose qu'il s'est fait au centre
du tourbillon un amas de matiere subtile ,
dont ce Philosophe a composé les Etoiles , qu'il
a regardées comme autant de Soleils . Le prodigieux
mouvement de la matiere subtile qui repousse
de toute part les globules du second éle
ment , rend les globes des étoiles enflammez et
lumineux par eux- mêmes. Mais il est arrivé â
quelques- uns de ces globes que leurs mouvemens
se sont , rallentis , que leurs interstices ont été
differemment disposez , et que le globe , d'enflammé
et de lumineux , est devenu dense et
opaque , qu'alors privé de la force et de l'activité
de son mouvement , il n'a pû deffendre
son tourbillon contre la pression des tourbillons .
voisins qui ont envahi son atmosphere ; et le
globe lui- même a passé dans un autre tourbillon,
au mouvement duquel il a été assujetti après s'y
être mis en équilibre. C'est l'origine que Descar
tes donne ( Cartes . Princip . part. 3. ) à la Terre
et aux autres Planétes , qui ont commencé , suivant
son Systême , par être des Soleils ou des
Etoiles. Il donne la même explication des Cométes
comme de Soleils récemment éteints et
encroûtez , qui traversent les espaces éthérées
jusqu'à ce qu'ils ayent rencontré dans quelque
tourbillon un fluide d'une épaisseur et d'un mouvement
proportionnez , et propres à les fixer en
équilibre.
La lumiere consiste dans l'impulsion des parties
582
MERCURE
DE FRANCE
ties globuleuses du second élement répandues de »
toutes parts , à peu près comme un grain de poudre
à canon en se développant , chasse de tout
côté les corps qu'il rencontre. La prodigieuse rapidité
de la lumiere est causée parce que tous les
globules du second élement sont contigus et que,
Pimpression qui agit sur le premier , se fait sentir
en même- temps sur tous les autres , comme
un bâton ne
ne peut être remué par un bout , que le
mouvement ne soit aussi - tôt communiqué à
l'autre extremité , quelque éloignée qu'elle soit.
Cette rapidité de la lumiere transmise par la continuité
des globules du second élement , est une
des preuves d'experience , qu'il n'y a point de
vuide dans la Nature
Le mouvement circulaire des tourbillons est
dans le Systême Cartésien , la cause de la pesanteur.
Ce qu'on appelle pesanteur est proprement
une moindre legereté . Les trois élemens ont dif
ferens degrez de, force centrifuge ; la matiere'
subtile du premier élement a plus d'action
( Cartes. Princip . part . 4 ) pour s'éloigner du
centre , que pareille quantité du second élement,
parce que la matiere subtile se meut plus vîte ; etpar
la même raison le second élement a plus de
force centrifuge que pareille quantité des parties
du troisième , et le corps qui à plus de force cen
trifuge , répercute et chasse vers le centre celui
qui en a moins ; ce qui cause la chute des corps
massifs et produit toutes les apparences auxquelles
on a donné le nom de legereté et de pesanteur.
Ainsi jettez de l'huille dans un vase qui est
vuide , ( Tr. de l'Opin Liv . 4. Ch. 2. ) c'est- àdire
, rempli seulement d'air , l'huile est forcée
de descendre au fond et de ceder au mouvement
plus agite de l'air ; sur l'huile versez de l'eau , les
parties
MARS. 1734. 503
les parties de l'huile plus déliées que celles de
l'eau et qui par consequent ont plus de force
pour s'éloigner du centre , s'élevent au- dessus de
l'ean ; si vous y jettez ensuite du sable , l'eau
chasse au- dessous d'elle les parties plus compactes
du sable , ce dernier a le même avantage sur
le vif- argent encore plus solide ; et enfin l'or
fondu , le plus massif de tous les corps , sera
précipité au - dessous de tous les autres .
Descartes a apperçû la contrarieté ( Trait. de
la Lum. Chap. 11. ) qui se rencontre ici dans le
méchanisme, sur lequel il a fondé son Systême ,
ayant dit plus haut que la matiere subtile s'est
amassée au centre pour y former le Soleil , au
lieu que pour expliquer la pesanteur , il donne
ici cette raison , que les corps massifs ayant
moins de mouvement , ont moins de force que
la matiere subtile n'en a pour s'élever à la circonference.
Cette objection qu'il s'est faite à
lui- même , ne l'a pas engagé à corriger la contradiction
de son méchanisme , et il s'est contenté
de répondre que lorsqu'il a placé les corps
solides à la circonference , est parce qu'il a
supposé que dès le commencement ils étoient
agitez du mouvement genefal du tourbillon , et
à l'égard de la pesanteur , il se restraint à soutenir
que les corps les plus massifs qui sortent
du repos et qui commencent à se mouvoir , ont
moins de force centrifuge , et doivent être renvoyez
vers le centre .
Descartes ( Princip . part. 4. ) attribuë le flux
et le reflux à la pression des eaux de la Mer par
le globe Lunaire , lorsque dans la révolution que
la Terre fait sur son axe en vingt - quatre heures,
les eaux de la Mer se trouvent directement sous
la Lune . Les Phénomenes quadrent à merveilles
To4 MERCURE DE FRANCE
à cette hypothese ; car la Lune décrivant
une ellipse autour de la Terre , c'est - à - dire
une orbite plus ovale que ronde , lorsqu'elle est
en conjonction ou en opposition avec le Soleil ,
elle se trouve en même-temps dans son perigée
ou dans sa plus grande proximité de la Terre
et dans le plus étroit de l'oval ; ainsi la Mer se
trouvant beaucoup plus pressés par les nouvelles.
et pleines Lunes , les marées doivent être alors
plus hautes , ce qui est conforme à l'Experience,
au lieu que les quadrats de la Lune se rencontrant
dans son apogée ou dans son plus grand
éloignement de la Terre et dans le plus large
de l'ellipse , la pression est moindre et les marées
plus basses ; et ce qui paroit encore d'une
justesse extrême , c'est que les marées retardent
tous les jours d'environ quarante- neuf minutes ,
comme le retour de la Lune au même méridien .
Les deux proprietez de l'Aiman d'attirer le fer
et de se tourner vers l'un des Poles , ont , suivant
Descartes , un même principe dans le tourbillon
magnétique , qui traverse et entoure la
Terre. Ce tourbillon doit être regardé comme
une file de matiere disposée en forme de visses qui
ne penetre que dans de petits écroux propres
la recevoir , n'entrant par cette raison que par
un des Poles de la Terre , et sortant toujours par
l'autre. Les poles de l'Aiman disposez de même ,
ne donnent entrée à cette matiere que d'un côté,
et son issue , comme dans le Globe Terrestre ,
est à l'opposite ; ce qui a fait dire que la Terre
est un grand Aiman , et qu'un Aiman sphérique
est une petite Terre . Si la matiere magnétique
sortant d'un Aiman , trouve du fer ou un autre
Aiman , qui ayent les mêmes dispositions à la
recevoir , elle s'y insinue avec vitesse , et chassant
MARS. 1734. 505
sant l'air intermediaire plus grossier et moins;
agité qu'elle , cet air , par la force de son ressort
, revient sur lui- même , et pressant les côrez
oposez de l'Aiman et du fer , les pousse
l'un contre l'autre . La matiere magnétique conservant
toujours sa direction vers le même pole ,
tourne du même côté l'aiguille aimantée , dans
laquelle elle s'insinuë.
Descartes explique d'une maniere qui n'est pas
moins ingenieuse , la formation.des corps particuliers
par leurs particules roides ou fléxibles ,
par leurs interstices plus ou moins ouverts, par
les differens degrez de leurs mouvemens ; mais
les bornes que nous nous sommes prescrites ne
nous permettent pas de le suivre dans ces differens
détails . Nous observerons seulement qu'il
fait consister la densité ou la rarefaction des
corps dans des particules plus ou moins déliées
et agitées , soutenant que la quantité de matiere
dépend uniquement de l'étendue , et que dans un
lingot d'or il n'y a pas plus de matiere que dans
une éponge d'un pareil volume . La difference des
couleurs , des odeurs , des saveurs , du chaud et
du froid , du sec et de l'humide , de la dureté et
de la mollesse , &c. n'est attribuée dans cette
Philosophie qu'aux situations , figures et mouvemens
des particules ; et les qualitez occultes ,
vertus sympathiques, formes substantielles et autres
expressions Péripatéticiennes , qui ne signifioient
rien et qu'on recevoit neanmoins pour
des explications , ont été proscrites par le Cartesianisme.
La Géometrie a fait plus d'honneur.
encore à Descartes que la Physique. Il est le premier
qui ait fait l'application de l'Algebre à la
Géometrie , et il a étendu fort loin les limites de
Fune et de Pautre.
I Cette
5c6 MERCURE DE FRANCE
'Cette Philosophie avoit à peine surmonté les
obstacles qui avoient traversé ses progrès , lorsqu'une
rivale , par des voyes entierement contraires
, a prétendu lui disputer la préference ;
et même l'emporter entierement sur elle. Descartes
se met à la portée des plus simples , conduisant
l'esprit des veritez primitives aux plus
composées ; Newton ne daigne parler qu'aux
plus sçavans Géometres et aux plus patiens Algebristes.
L'un descend des principes aux Phénomenes,
et des causes à leurs effets ; l'autre renfer
me toute sa théorie dans la liaison des Phéno
menes. Descartes vous engage par des idées
brillantes et des conjectures vrai- semblables ;
Newton prétend vous soumettre par des démonstrations
obscures et des calculs effrayants. L'un
tâche de vous faire connoître la Nature ; l'autre
connoît parfaitement l'esprit humain , toujours.
disposé à admirer ce qu'il ne comprend pas.
Descartes ne cherche qu'à éclairer l'esprit , Newton
mérite le surnom de Tenebreux, donné autrefois
à Héraclite. Descartes a paru dans un
temps où les nouveautez étoient haies et suspectes
; Newton a débité les siennes dans les circonstances
les plus favorables pour elles ,
lorsque
le génie des sciences étoit entierement tourné
du côté des nouveautez . Descartes se propose
davantage de découvrir pourquoi les choses sont
telles ; Newton paroît plus occupé d'examiner
comment elles sont . Le premier a tiré moins d'avantage
de la connoissance du Ciel , beaucoup
moins étendue de son temps ; le second plus aidé
par l'Astronomie , n'en a répandu dans sa Physique
que des nuages plus épais . Descartes établit
une hypothèse , il explique les Phénomenes ,
le plus qu'il lui est possible , par des loix generales
,
MARS. 1734. 507
sans
atrales , constantes et uniformes Newton
Nevvt. Princip . Mathem. in fin. Libr. 3 .
pag. 483. Edition 172.3 . ) déclare qu'il ne
forme aucune hypothese , il explique les Plénomenes
par la force de la gravité , et il attribue
cette gravité à quelque cause qui penetre
jusqu'aux centres du Soleil et des Planettes ,
diminution , et qui agit , non pas relativement
aux superficies des particules , comme les causes
méchaniques , mais à proportion de la matiere
solide, et dont l'action étendue jusqu'à des distances
immenses , va toujours décroissant en raison
doublée de ces distances. Tâchons de déve→
lopper ce qu'il nous a été possible de concevoir
de cette Philosophie Newtonienne , et en mê
me temps de réparer plusieurs deffectuositez justement
imputées au Systême Cartésien .
L
La suite pour le Mercure prochain.
Philosophies de Descartes et de Newton,
avec des Remarques sur l'une et sur l'autre.
Lportéuns avoitsteer
A Philosophie Péripatéticienne avoit remsur
tous les autres Sectes de l'Antiquité .L'Empire
d'Aristote étoit despotique . Les raisons qui sont
les Loix de la Philosophie , n'étoient point écou
tées , des veritez nouvelles étoient traitées de séditieuses
, et cette Philosophie , après avoir été
long- temps proscrite par le concours des deux
autoritez , ( Launoi , de fortun . Aristot . ) avoit sçû
les engager si bien dans son parti , que ceux qui
prétendoient secouer le joug des préjugez, étoient
punis comme perturbateurs. Malgré tous ces obstacles
, il parut un homme qui joignit la fermeté
du courage à l'élevation du génie . Toutes ses
vûes ne tendoient qu'à la verité ; plein d'ardeur
pour la tirer d'esclavage , il osa établir pour
principe , ( Cartes. Méditat. 1. ) que le commencement
de la Philosophie est de rejetter toutes les
opinions reçues jusqu'alors , de remonter à un
Scepticisme general , non pour demeurer dans
cet état de Pyrrhonien , incompatible avec les
lumieres naturelles , mais pour n'admettre au
pombre des veritez , que celles qui sont fondées
sur
496 MERCURE DE FRANCE
sur des notions claires , certaines et évidentes.
René Descartes , par ce seul principe , porta le
coup mortel aux décisions philosophiques for
dées sur les préjugez ; par cette voye d'un doute
general , il s'éleva ( Cartes . Méditat. 2. 3. 6. )
aux veritez primitives , de sa propre existence
de l'existence de Dieu , de la distinction de l'ame
et du corps ; des veritez les plus simples il passa
aux plus composées , il entreprit de connoître et
de dévoiler même la Nature ; et développant
quelques germes obscurs , informes et peu connus
, qui étoient enfermez dans les Livres des
Anciens sans explication suffisante , il en forma
un Systême Physique ( Cartes , Princip . part. 3. )
si étendu et si brillant , qu'il surpasse de bien
loin tout ce qu'on avoit imaginé jusqu'à lui de la
magnificence de l'Univers. Descartes n'est pas
bien d'accord avec lui- même sur la réalité de
l'Edifice qu'il a construit. Tantôt reconnoissant
tout ce que ses idées ont d'incertain.et de vague, il
les traite de Fables ( Trait . de la Lum. ) et de Romans
; tantôt paroissant rempli de confiance pour
ses découvertes , il n'hésite point à dire , que
persuadé par des notions si claires et si distinctes ,
il ne croit pas ( Princip . part . 4. et Epist. t. z .
Epist. 37. ) que la plupart des choses qu'il a
écrites , puissent être autrement.
Toute la Physique de Descartes se rapporte
aux loix generales du mouvement, établies par Ie
souverain Etre , en même - temps qu'il a créé la
matiere. C'est conformément à ces Loix que la
Providence Divine a construit le Monde , et
qu'elle le conserve ; Descartes définit la Nature ;
(Méditat. 6. ) l'ordre et la disposition que Dieu
a donnez aux choses créées. Quelqu'un peut- il
nier que la Physique ne consiste dans la recherche
MARS. 1734
497
che et la connoissnce de ces loix prescrites à la
Nature par son Auteur ? L'harmonie et la régularité
de l'Univers sont des témoignages continuels
de la sagesse infinie , dont elles sont émanées .
Aucune étude ne ramene davantage l'esprit au
Créateur , que la contemplation de la Nature.
C'est en quoi le Cartésianisme excelle , et jamais
aucune Philosophie ne fut plus diamétralement
opposée auSpinosisme qui, par l'hypothèse de tou- ,
tes la plus absurde , ne reconnoît dans les effets'
naturels qu'une matiere aveugle , privée d'intelligence
et de sentiment, et coufond les substances
spirituelles et corporelles ; ou à la Philosophic
Epicurienne , qui donne pour principe general
, des accrochemens d'admes unis fortuitement
par un mouvement de déclinaison , dont
l'Antiquité s'est mocquée . C'est uniquement à la
gloire du Cartesianisine et à l'envie des autres
Sectes , qu'on doit attribuer les accusations si
dénuées de toute vraye - semblance au sujet des
liaisons supposées de cette Philosophie avec les
absurditez de Spinosa et d'Epicure ; il est même
impossible de lire les Ouvrages de Descartes sans
être autant édifié de sa picté , qu'on est charmé
de sa modestie .
Descartes pose pour principes trois regles de
mouvement ( Princip. part. 2. ) qu'il appelle génerales
; la premiere , que tout corps persiste naturellement
dans l'état où il se trouve de mouvement
ou de repos , et il fonde cet axiome sur
une pensée fort juste , que rien ne se porte de soimême
et par sa nature à son contraire ou à sa
destruction. La seconde regle est que le mouvement
est proportionnel à l'impression de la force
qui le produit , er que tout corps qui se meut ,
tend à continuer son mouvement en ligne droite.
La
298 MERCURE DE FRANCE
La troisiéme est que si un corps qui se meut ên
rencontre un autre auquel il ne communique
aucune partie de son mouvement, il rejaillit avec
une force égale , et que , s'il lui communique une
partie de son mouvement , il en perd autant qu'il
en communique. De cette . Loi generale , Descartes
déduit les loix particulieres des rencontres
des corps à proportion des differens degrez de
vitesse et de masse ; loix particulieres , qui ne
peuvent , suivant son aveu , avoir une application
entierement juste , qu'en supposant que les deuxcorps
qui se rencontrent , fussent parfaitement
durs , et tellement séparez de tous les autres
corps , qu'aucun ne pût contribuer ou nuire à
leur mouvement , et il remarque au même en
droit que cela est impossible. Nous aurons plusieurs
observations à faire sur cette troisiéme loi
de mouvement.
La matiere est une , suivant les Principes de
Descartes , et toutes ses differences ne consistent
que dans les divisions , figures , situations et
mouvemens de ses parties . Il soutient que comme
il est impossible que la matiere soit sans étenduë
, l'espace ou l'étenduë ne peuvent aussi être
sans matiere ; qu'il y a la même contradiction à
concevoir un lieu sans un corps qui le remplisse ,
qu'à imaginer la rondeur sans une matiere qui
soit ronde , la blancheur sans un sujet qui soit
blanc , ou une montagne sans vallée . Puisque
tout est plein dans l'Univers , un corps qui se
meut , ne peut avancer , que la matiere qui est à
ses côtez ne passe en arriere , poussée par celle de
devant , qui est obligée de refluer aux côtez , ce
qui arrive avec une extrême facilité , lorsque le
corps , qui fait effort pour se mouvoir , a plus de
force que la matiere qui se trouve au -devant de
lui
MARS. 1734. 499
lui , n'en a pour résister. Le mouvement direct ,
le plus simple et le plus naturel , est moins
commun dans la Nature, que le mouvement circulaire
produit par les obstacles de la mutuelle
action et réaction des corps , mais le mouvement
circulaire retient toujours de son origine , que
tout corps qui se meut en rond , tend à s'échapper
dès qu'il est libre , par un mouvement direct ;
ce que les Géometres expriment en disant , que
tout corps qui par son mouvement décrit un
cercle , s'efforce continuellement d'en parcourir
la tangente.
La pression et le mouvement brisent les parties
de la matiere , qui sont divisibles à l'infini ,
leur fragilité ou leur disposition à s'unir , rend
les Elemens toujours conversibles l'un dans l'autre.
Descartes en admet trois ; la matiere subtile
ou le premier Element composé des partiès les
plus atténuées par le froissement; la matiere globuleuse
ou le second élement dont les particules
ont été arrondies et ont conservé une figure sphérique
dans le froissement ; et la matiere compac
te ou le troisiéme élement dont les particules
branchuës et de figures irrégulieres , ont le mieux
résisté au froissement . Ces trois élemens sont
imperceptibles ; et pour imaginer avec plus de
facilité leur effet dans la composition de tous les
corps matériels , représentez - vous un amas de
fruits ayant des figures fort irregulieres , comme
grenades , poires , pommes, concombres , nêfles,
grappes de raisins ; voilà la matiere compacte
ou le troisième élement . Répandez sur ce monceau
de fruits , des coriandes ; toutes ces petites
boules rondes se répandront de côté et d'autre
pour remplir les interstices des figures irrégulie
ICS c'est la matiere globuleuse ou le second
élement
38618 )
300 MERCURE DE FRANCE
élement. Versez enfin de la poudre à canon sur
le tas de fruits , elle ira s'insinuer dans les interstices
les plus petits , échappez aux dragées , et
elle représentera ici la matiere subtile ou le premier
élement . Si cette poudre à canon domine
assez dans les interstices des fruits et qu'elle y
ait assez de force pour leur communiquer la rapidité
de son mouvement en chassant les dragées ,
et les repoussant de toutes parts , l'amas tout entier
devient enflammé et lumineux , et ce feu est
d'autant plus violent , que la solidité des parties
les plus grossieres du troisiéme élement y est
jointe à la rapidité du mouvement du premier ,
et que la force de masse , comme disent les Physiciens
, accompagne la force de vitesse. Si la matiere
compacte reçoit dans ses interstices les globules
du second élement qui y temperent l'extrême
mouvement du premier ou de la matiere
subtile , le corps est opaque et plus ou moins solide
, suivant la grossiereté des parties du troisiéme
élement. Si la matiere globuleuse trouve
les pores disposez à lui laisser un passage libre
pour traverser de part en part , le corps est transparent.
On ne peut donner des images trop sensibles
des principes qu'on explique , sur tout dans
un temps où il s'est introduit un usage presque
general , de ne traiter les Sciences que par quelques
caracteres Algebriques et d'une manière si
abstraite , qu'elle ne donne aucune prise à l'imagination.
Passons à l'application que Descartes a faite
de ses Principes . Les mouvemens directs de la
matiere ont été changez en mouvemens circulaires
par les obstacles de l'action et de la réaction
des corps. Des tourbillons de grandeur inégales
se sont formez , ils en ont aussi contenu d'autres,
comme
MARS. 1734.
501
•
comme on voit des torrens qui se traversent ,
être agitez circulairement et renfermer au-dedans
d'eux - mêmes des courants plus petits , qui
tournant sur leur propre centre , sont emportez
par le mouvement circulaire du plus grand. Le
froissement de la matiere l'ayant divisée en trois
élemens , Descartes suppose qu'il s'est fait au centre
du tourbillon un amas de matiere subtile ,
dont ce Philosophe a composé les Etoiles , qu'il
a regardées comme autant de Soleils . Le prodigieux
mouvement de la matiere subtile qui repousse
de toute part les globules du second éle
ment , rend les globes des étoiles enflammez et
lumineux par eux- mêmes. Mais il est arrivé â
quelques- uns de ces globes que leurs mouvemens
se sont , rallentis , que leurs interstices ont été
differemment disposez , et que le globe , d'enflammé
et de lumineux , est devenu dense et
opaque , qu'alors privé de la force et de l'activité
de son mouvement , il n'a pû deffendre
son tourbillon contre la pression des tourbillons .
voisins qui ont envahi son atmosphere ; et le
globe lui- même a passé dans un autre tourbillon,
au mouvement duquel il a été assujetti après s'y
être mis en équilibre. C'est l'origine que Descar
tes donne ( Cartes . Princip . part. 3. ) à la Terre
et aux autres Planétes , qui ont commencé , suivant
son Systême , par être des Soleils ou des
Etoiles. Il donne la même explication des Cométes
comme de Soleils récemment éteints et
encroûtez , qui traversent les espaces éthérées
jusqu'à ce qu'ils ayent rencontré dans quelque
tourbillon un fluide d'une épaisseur et d'un mouvement
proportionnez , et propres à les fixer en
équilibre.
La lumiere consiste dans l'impulsion des parties
582
MERCURE
DE FRANCE
ties globuleuses du second élement répandues de »
toutes parts , à peu près comme un grain de poudre
à canon en se développant , chasse de tout
côté les corps qu'il rencontre. La prodigieuse rapidité
de la lumiere est causée parce que tous les
globules du second élement sont contigus et que,
Pimpression qui agit sur le premier , se fait sentir
en même- temps sur tous les autres , comme
un bâton ne
ne peut être remué par un bout , que le
mouvement ne soit aussi - tôt communiqué à
l'autre extremité , quelque éloignée qu'elle soit.
Cette rapidité de la lumiere transmise par la continuité
des globules du second élement , est une
des preuves d'experience , qu'il n'y a point de
vuide dans la Nature
Le mouvement circulaire des tourbillons est
dans le Systême Cartésien , la cause de la pesanteur.
Ce qu'on appelle pesanteur est proprement
une moindre legereté . Les trois élemens ont dif
ferens degrez de, force centrifuge ; la matiere'
subtile du premier élement a plus d'action
( Cartes. Princip . part . 4 ) pour s'éloigner du
centre , que pareille quantité du second élement,
parce que la matiere subtile se meut plus vîte ; etpar
la même raison le second élement a plus de
force centrifuge que pareille quantité des parties
du troisième , et le corps qui à plus de force cen
trifuge , répercute et chasse vers le centre celui
qui en a moins ; ce qui cause la chute des corps
massifs et produit toutes les apparences auxquelles
on a donné le nom de legereté et de pesanteur.
Ainsi jettez de l'huille dans un vase qui est
vuide , ( Tr. de l'Opin Liv . 4. Ch. 2. ) c'est- àdire
, rempli seulement d'air , l'huile est forcée
de descendre au fond et de ceder au mouvement
plus agite de l'air ; sur l'huile versez de l'eau , les
parties
MARS. 1734. 503
les parties de l'huile plus déliées que celles de
l'eau et qui par consequent ont plus de force
pour s'éloigner du centre , s'élevent au- dessus de
l'ean ; si vous y jettez ensuite du sable , l'eau
chasse au- dessous d'elle les parties plus compactes
du sable , ce dernier a le même avantage sur
le vif- argent encore plus solide ; et enfin l'or
fondu , le plus massif de tous les corps , sera
précipité au - dessous de tous les autres .
Descartes a apperçû la contrarieté ( Trait. de
la Lum. Chap. 11. ) qui se rencontre ici dans le
méchanisme, sur lequel il a fondé son Systême ,
ayant dit plus haut que la matiere subtile s'est
amassée au centre pour y former le Soleil , au
lieu que pour expliquer la pesanteur , il donne
ici cette raison , que les corps massifs ayant
moins de mouvement , ont moins de force que
la matiere subtile n'en a pour s'élever à la circonference.
Cette objection qu'il s'est faite à
lui- même , ne l'a pas engagé à corriger la contradiction
de son méchanisme , et il s'est contenté
de répondre que lorsqu'il a placé les corps
solides à la circonference , est parce qu'il a
supposé que dès le commencement ils étoient
agitez du mouvement genefal du tourbillon , et
à l'égard de la pesanteur , il se restraint à soutenir
que les corps les plus massifs qui sortent
du repos et qui commencent à se mouvoir , ont
moins de force centrifuge , et doivent être renvoyez
vers le centre .
Descartes ( Princip . part. 4. ) attribuë le flux
et le reflux à la pression des eaux de la Mer par
le globe Lunaire , lorsque dans la révolution que
la Terre fait sur son axe en vingt - quatre heures,
les eaux de la Mer se trouvent directement sous
la Lune . Les Phénomenes quadrent à merveilles
To4 MERCURE DE FRANCE
à cette hypothese ; car la Lune décrivant
une ellipse autour de la Terre , c'est - à - dire
une orbite plus ovale que ronde , lorsqu'elle est
en conjonction ou en opposition avec le Soleil ,
elle se trouve en même-temps dans son perigée
ou dans sa plus grande proximité de la Terre
et dans le plus étroit de l'oval ; ainsi la Mer se
trouvant beaucoup plus pressés par les nouvelles.
et pleines Lunes , les marées doivent être alors
plus hautes , ce qui est conforme à l'Experience,
au lieu que les quadrats de la Lune se rencontrant
dans son apogée ou dans son plus grand
éloignement de la Terre et dans le plus large
de l'ellipse , la pression est moindre et les marées
plus basses ; et ce qui paroit encore d'une
justesse extrême , c'est que les marées retardent
tous les jours d'environ quarante- neuf minutes ,
comme le retour de la Lune au même méridien .
Les deux proprietez de l'Aiman d'attirer le fer
et de se tourner vers l'un des Poles , ont , suivant
Descartes , un même principe dans le tourbillon
magnétique , qui traverse et entoure la
Terre. Ce tourbillon doit être regardé comme
une file de matiere disposée en forme de visses qui
ne penetre que dans de petits écroux propres
la recevoir , n'entrant par cette raison que par
un des Poles de la Terre , et sortant toujours par
l'autre. Les poles de l'Aiman disposez de même ,
ne donnent entrée à cette matiere que d'un côté,
et son issue , comme dans le Globe Terrestre ,
est à l'opposite ; ce qui a fait dire que la Terre
est un grand Aiman , et qu'un Aiman sphérique
est une petite Terre . Si la matiere magnétique
sortant d'un Aiman , trouve du fer ou un autre
Aiman , qui ayent les mêmes dispositions à la
recevoir , elle s'y insinue avec vitesse , et chassant
MARS. 1734. 505
sant l'air intermediaire plus grossier et moins;
agité qu'elle , cet air , par la force de son ressort
, revient sur lui- même , et pressant les côrez
oposez de l'Aiman et du fer , les pousse
l'un contre l'autre . La matiere magnétique conservant
toujours sa direction vers le même pole ,
tourne du même côté l'aiguille aimantée , dans
laquelle elle s'insinuë.
Descartes explique d'une maniere qui n'est pas
moins ingenieuse , la formation.des corps particuliers
par leurs particules roides ou fléxibles ,
par leurs interstices plus ou moins ouverts, par
les differens degrez de leurs mouvemens ; mais
les bornes que nous nous sommes prescrites ne
nous permettent pas de le suivre dans ces differens
détails . Nous observerons seulement qu'il
fait consister la densité ou la rarefaction des
corps dans des particules plus ou moins déliées
et agitées , soutenant que la quantité de matiere
dépend uniquement de l'étendue , et que dans un
lingot d'or il n'y a pas plus de matiere que dans
une éponge d'un pareil volume . La difference des
couleurs , des odeurs , des saveurs , du chaud et
du froid , du sec et de l'humide , de la dureté et
de la mollesse , &c. n'est attribuée dans cette
Philosophie qu'aux situations , figures et mouvemens
des particules ; et les qualitez occultes ,
vertus sympathiques, formes substantielles et autres
expressions Péripatéticiennes , qui ne signifioient
rien et qu'on recevoit neanmoins pour
des explications , ont été proscrites par le Cartesianisme.
La Géometrie a fait plus d'honneur.
encore à Descartes que la Physique. Il est le premier
qui ait fait l'application de l'Algebre à la
Géometrie , et il a étendu fort loin les limites de
Fune et de Pautre.
I Cette
5c6 MERCURE DE FRANCE
'Cette Philosophie avoit à peine surmonté les
obstacles qui avoient traversé ses progrès , lorsqu'une
rivale , par des voyes entierement contraires
, a prétendu lui disputer la préference ;
et même l'emporter entierement sur elle. Descartes
se met à la portée des plus simples , conduisant
l'esprit des veritez primitives aux plus
composées ; Newton ne daigne parler qu'aux
plus sçavans Géometres et aux plus patiens Algebristes.
L'un descend des principes aux Phénomenes,
et des causes à leurs effets ; l'autre renfer
me toute sa théorie dans la liaison des Phéno
menes. Descartes vous engage par des idées
brillantes et des conjectures vrai- semblables ;
Newton prétend vous soumettre par des démonstrations
obscures et des calculs effrayants. L'un
tâche de vous faire connoître la Nature ; l'autre
connoît parfaitement l'esprit humain , toujours.
disposé à admirer ce qu'il ne comprend pas.
Descartes ne cherche qu'à éclairer l'esprit , Newton
mérite le surnom de Tenebreux, donné autrefois
à Héraclite. Descartes a paru dans un
temps où les nouveautez étoient haies et suspectes
; Newton a débité les siennes dans les circonstances
les plus favorables pour elles ,
lorsque
le génie des sciences étoit entierement tourné
du côté des nouveautez . Descartes se propose
davantage de découvrir pourquoi les choses sont
telles ; Newton paroît plus occupé d'examiner
comment elles sont . Le premier a tiré moins d'avantage
de la connoissance du Ciel , beaucoup
moins étendue de son temps ; le second plus aidé
par l'Astronomie , n'en a répandu dans sa Physique
que des nuages plus épais . Descartes établit
une hypothèse , il explique les Phénomenes ,
le plus qu'il lui est possible , par des loix generales
,
MARS. 1734. 507
sans
atrales , constantes et uniformes Newton
Nevvt. Princip . Mathem. in fin. Libr. 3 .
pag. 483. Edition 172.3 . ) déclare qu'il ne
forme aucune hypothese , il explique les Plénomenes
par la force de la gravité , et il attribue
cette gravité à quelque cause qui penetre
jusqu'aux centres du Soleil et des Planettes ,
diminution , et qui agit , non pas relativement
aux superficies des particules , comme les causes
méchaniques , mais à proportion de la matiere
solide, et dont l'action étendue jusqu'à des distances
immenses , va toujours décroissant en raison
doublée de ces distances. Tâchons de déve→
lopper ce qu'il nous a été possible de concevoir
de cette Philosophie Newtonienne , et en mê
me temps de réparer plusieurs deffectuositez justement
imputées au Systême Cartésien .
L
La suite pour le Mercure prochain.
Fermer
Résumé : COMPARAISON des deux Philosophies de Descartes et de Newton, avec des Remarques sur l'une et sur l'autre.
Le texte compare les philosophies de Descartes et de Newton, en se concentrant sur la philosophie cartésienne. La philosophie péripatéticienne, dominée par Aristote, réprimait les nouvelles idées et punissait ceux qui remettaient en question les préjugés. René Descartes, avec une ferme détermination et un génie élevé, a proposé de rejeter toutes les opinions reçues pour adopter un scepticisme général, afin d'accepter uniquement les vérités fondées sur des notions claires et évidentes. Cette approche a permis à Descartes de découvrir des vérités primitives, telles que l'existence de Dieu et la distinction de l'âme et du corps, et de développer un système physique étendu et brillant. La physique de Descartes repose sur les lois générales du mouvement établies par Dieu lors de la création de la matière. Ces lois gouvernent l'ordre et la disposition des choses créées, témoignant de la sagesse infinie de Dieu. Descartes a formulé trois règles générales du mouvement : la persistance des corps dans leur état de mouvement ou de repos, la proportionnalité du mouvement à la force qui le produit, et la conservation du mouvement lors des rencontres entre corps. Il a également proposé que la matière est unique et que ses différences résident dans les divisions, figures, situations et mouvements de ses parties. Descartes a décrit trois éléments de la matière : la matière subtile, la matière globuleuse et la matière compacte. Il a expliqué les phénomènes naturels, comme la lumière et la pesanteur, par les interactions de ces éléments. La lumière est due à l'impulsion des particules globuleuses, tandis que la pesanteur résulte du mouvement circulaire des tourbillons. Descartes a également proposé une origine des planètes et des comètes, les décrivant comme des étoiles ou des soleils éteints et encroûtés. Descartes explique la chute des corps en fonction de leur masse et de leur mouvement. Il attribue le flux et le reflux des marées à la pression exercée par la Lune sur les eaux de la mer, en fonction de la position de la Lune par rapport à la Terre. Les propriétés de l'aimant sont expliquées par un tourbillon magnétique entourant la Terre. Descartes décrit la formation des corps en fonction de la densité et de la rarefaction des particules, rejetant les qualités occultes et les formes substantielles au profit d'une explication basée sur les mouvements et les figures des particules. Il est également reconnu pour avoir appliqué l'algèbre à la géométrie. En comparaison, Newton introduit la notion de gravité comme une force agissant proportionnellement à la masse et décroissant avec le carré de la distance. Descartes rend la science accessible en partant des principes fondamentaux pour expliquer les phénomènes, tandis que Newton s'adresse aux savants en se basant sur des démonstrations mathématiques complexes. Descartes cherche à comprendre pourquoi les choses sont telles qu'elles sont, tandis que Newton se concentre sur comment elles sont.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
80
p. 640-643
TANTALE. Cantate à mettre en Musique.
Début :
Quel honneur éclatant ! quelle gloire immortelle ! [...]
Mots clefs :
Tantale, Crime, Dieux, Sang, Roi, Nature, Horreur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TANTALE. Cantate à mettre en Musique.
TANTA L, E.
Cantate à mettre en Musique.
Uel honneur éclatant ! quelle gloire immortelle
!
Tantale voit les Dieux assemblez dans sa cour :
Et
AVRIL. 641 1734.
Et du grand Jupiter la bonté paternelle ,
Pour lui parle seule en ce jour.
Mais,ô Ciel ! quel forfait ! tremble Roy temé
raire ?
La Nature en ton coeur vient - elle de se taire s
Dans le sang de ton Fils pourquoi te baignes - tu ?
Dieux ! sous cent mets divers vous offrant sa
victime ,
- Il veut voir si vos yeux reconnoissent le crime
masque de la Vertu. Sous le
Déja de sang , et de
carnage ,
Fume le céleste Banquet.
Tout frémit d'horreur , et de
Le crime seul est satisfait .
rage ,
Un Monstre à l'immortelle Troupe
Ose présenter pour Boisson ,
Dans une abominable Coupe ,
Du fiel du sang et du poison;
Mais Jupiter lance la Foudre ,*
Le Banquet se change en Autel.
L'Encens brule , tout est en poudre ,
Il va juger le Criminel.
Le Souverain des Cieux , pour son Fils sacrilége
,
Şent naître dans son coeur la haine et le couroux
;
V ictime de ton propre piège
Barbare, entends ( dit-il) l'arrêt d'un Dieu jaloux.
,
Que ce Roy criminel aille au fond du Tartare
Expier ses forfaits par de nouveaux tourmens ;
Plus un crime est affreux et rare,
Plus il doit recevoir d'inouïs châtimens.
Que la Faim, que la soif au sein de l'abondance,
v Le dévorentd'intelligence,
Ainsi que deux cruels Vautours ;
Qu'il espére sans cesse, et qu'il souffre toujours
Il dit, l'Olimpe entier frémit de son martyre,
Mercure le conduitauténébreux Empire.
Et la Deésse Ailée apprend à l'Univers
Que qui ne craint les Dieux
,
doit craindre lefi
Enfers.
Némesis,Mégère,
Minos, et Cerbére
,
A ce Roy cruel
,
-
Font par les Harpies,
Près des Rois impies
Dresser un Autel.
Tout l'Enfer contemple
Ce nouvel exemple,
De crime et d'horreur j
Et du sein des flames, u
Il entend les ames
Blâmer sa fureur.
Entouré d'une eau vive et pure,
Que n'endurcit jamais la rigueur des Hyvers;
Et qu'un Arbre charmant qu'ignore la Nature,
Couvre sans se lasser de millefruits divers,
Tantale tourmemé par un double supplice,
Ne peut rendre à ses voeux l'Eau, ni l'Arbre
propice;
Tout se refuse à ses douleurs.
Mais quel surcroît de maux ! de lui-même victime
,
Les pleurs que les remords arrachent à son crime
Augmentent encor ses malheurs.
C'est envain qu'aux yeux de la Terre,
Nous pouvons cacher nos forfaits;
Si ceux du séjour du Tonnere
Découvrent jusqu'à nos projets.
Périsse, qui s'ose promettre
De tromper la Divinité,
Ah! peut-elle ignorer un Etre,
Qui sans elle n'eut point été.
C'est envain.
Far M. de S. R.
Cantate à mettre en Musique.
Uel honneur éclatant ! quelle gloire immortelle
!
Tantale voit les Dieux assemblez dans sa cour :
Et
AVRIL. 641 1734.
Et du grand Jupiter la bonté paternelle ,
Pour lui parle seule en ce jour.
Mais,ô Ciel ! quel forfait ! tremble Roy temé
raire ?
La Nature en ton coeur vient - elle de se taire s
Dans le sang de ton Fils pourquoi te baignes - tu ?
Dieux ! sous cent mets divers vous offrant sa
victime ,
- Il veut voir si vos yeux reconnoissent le crime
masque de la Vertu. Sous le
Déja de sang , et de
carnage ,
Fume le céleste Banquet.
Tout frémit d'horreur , et de
Le crime seul est satisfait .
rage ,
Un Monstre à l'immortelle Troupe
Ose présenter pour Boisson ,
Dans une abominable Coupe ,
Du fiel du sang et du poison;
Mais Jupiter lance la Foudre ,*
Le Banquet se change en Autel.
L'Encens brule , tout est en poudre ,
Il va juger le Criminel.
Le Souverain des Cieux , pour son Fils sacrilége
,
Şent naître dans son coeur la haine et le couroux
;
V ictime de ton propre piège
Barbare, entends ( dit-il) l'arrêt d'un Dieu jaloux.
,
Que ce Roy criminel aille au fond du Tartare
Expier ses forfaits par de nouveaux tourmens ;
Plus un crime est affreux et rare,
Plus il doit recevoir d'inouïs châtimens.
Que la Faim, que la soif au sein de l'abondance,
v Le dévorentd'intelligence,
Ainsi que deux cruels Vautours ;
Qu'il espére sans cesse, et qu'il souffre toujours
Il dit, l'Olimpe entier frémit de son martyre,
Mercure le conduitauténébreux Empire.
Et la Deésse Ailée apprend à l'Univers
Que qui ne craint les Dieux
,
doit craindre lefi
Enfers.
Némesis,Mégère,
Minos, et Cerbére
,
A ce Roy cruel
,
-
Font par les Harpies,
Près des Rois impies
Dresser un Autel.
Tout l'Enfer contemple
Ce nouvel exemple,
De crime et d'horreur j
Et du sein des flames, u
Il entend les ames
Blâmer sa fureur.
Entouré d'une eau vive et pure,
Que n'endurcit jamais la rigueur des Hyvers;
Et qu'un Arbre charmant qu'ignore la Nature,
Couvre sans se lasser de millefruits divers,
Tantale tourmemé par un double supplice,
Ne peut rendre à ses voeux l'Eau, ni l'Arbre
propice;
Tout se refuse à ses douleurs.
Mais quel surcroît de maux ! de lui-même victime
,
Les pleurs que les remords arrachent à son crime
Augmentent encor ses malheurs.
C'est envain qu'aux yeux de la Terre,
Nous pouvons cacher nos forfaits;
Si ceux du séjour du Tonnere
Découvrent jusqu'à nos projets.
Périsse, qui s'ose promettre
De tromper la Divinité,
Ah! peut-elle ignorer un Etre,
Qui sans elle n'eut point été.
C'est envain.
Far M. de S. R.
Fermer
Résumé : TANTALE. Cantate à mettre en Musique.
La cantate raconte le châtiment de Tantale, roi ayant sacrifié son propre fils lors d'un banquet divin. Horrifiés, les dieux transforment le banquet en autel et condamnent Tantale. Jupiter, en colère, le condamne à souffrir éternellement dans le Tartare, tourmenté par la faim et la soif malgré la présence d'eau et de fruits inaccessibles. Les dieux soulignent que nul ne peut tromper la divinité et que les crimes seront toujours punis. Le texte se conclut par une mise en garde contre ceux qui tenteraient de tromper les dieux, affirmant que la divinité connaît toujours les projets et les forfaits des hommes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
81
p. 879-881
LA NATURE ET L'ART. FABLE. A Mlle de N***.
Début :
Enflé de ses progrès et fier de ses appas, [...]
Mots clefs :
Nature, Art
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA NATURE ET L'ART. FABLE. A Mlle de N***.
LA NATURE ET L'ART .
FABLE.
A Mile de N **
ENAé de ses progrès et fier de sés appas ;
On dit qu'un jour à la Nature ,
L'Art voulut disputer le pas ;
Qui de nous deux ( dit- il ) a de l'Architecture , ]
De l'ingénieuse Peinture
Et de l'agreable Sculpture ,
Reglé les operations.
C'est l'Art , sa science féconde
Do
380 MERCURE DE FRANCE
De nouvelles productions ,
Chaque jour enrichit le Monde.
Au corps le plus matériel ,
L'Art donne un air leger et d'agréables formes
Qu'on s'en tienne au contraire au simple naturel !
Que de confusion et que d'objets informes,
Que l'Art les mette en oeuvre : à peine ils son
polis
Que nous les trouvons embellis.
En un mot , sans cet Art en Beautez si fertile
Tout ce que parmi vous la Nature produit ,
Mortels , deviendroit inutile.
Ton amour propre te séduit ,
Dit la Nature ; ch ! quelle est ta folic,
De vouloir me donner la Loy ?
Mais , là , parlons de bonne foi ,
Ces chef- d'oeuvres fameux que ton orgueil public
Sçais -tu bien qu'ils ne sont jamais de bon alloi
Qu'autant qu'ils approchent de moi
Cette simplicite que ton affecterie ,
Contre moi tourne en raillerie ,
Mon cher , ne va pas t'y tromper ,
Il te faut du travail pour pouvoir l'attraper
Et souvent ta main l'estropie .
Je ris quand je vois l'Art me traiter en Rival ,
Il me semble voir la Copie ,
Se mocquer de l'Original .
ENMAY:
888 1734
ENVO r.
Vous, qui par un noble partage ,
Faites éclater à nos yeux
Le rare et brillant assemblage ,,
Des talens les plus précieux ;
Daignez , charmante Iris , en lisant cette Fable ,
L'honorer d'un regard affable ,
Jadis par ses naïvetez , }
Pleines de graces nouvelles ,
D'instructions et de beautez ,
La Fontaine auprès des Belles
S'ouvrit un favorable accès ;
Je travaille pour vous , comme il rimoit pour
elles ,
Peut-être , je l'avoue , avec moins de succès ,
Vous avez bien reçû des dons de la Nature ;
Mais il n'en est aucun ( tout en vous m'en assure)
Que l'Art n'ait aussi cultivé ;
Un petit differend entre eux s'est élevé ,
La Nature vous fit ce qui dépendit d'elle,
Et l'Art , de son côté , vous favorisa fort ;
Je vous fais aujourd'hui Juge de leur querelle ,
C'est le moyen, je croi , qu'ils soient bien- tôt
d'accord .
Pesselier, de la Ferté sous-Foüars .
FABLE.
A Mile de N **
ENAé de ses progrès et fier de sés appas ;
On dit qu'un jour à la Nature ,
L'Art voulut disputer le pas ;
Qui de nous deux ( dit- il ) a de l'Architecture , ]
De l'ingénieuse Peinture
Et de l'agreable Sculpture ,
Reglé les operations.
C'est l'Art , sa science féconde
Do
380 MERCURE DE FRANCE
De nouvelles productions ,
Chaque jour enrichit le Monde.
Au corps le plus matériel ,
L'Art donne un air leger et d'agréables formes
Qu'on s'en tienne au contraire au simple naturel !
Que de confusion et que d'objets informes,
Que l'Art les mette en oeuvre : à peine ils son
polis
Que nous les trouvons embellis.
En un mot , sans cet Art en Beautez si fertile
Tout ce que parmi vous la Nature produit ,
Mortels , deviendroit inutile.
Ton amour propre te séduit ,
Dit la Nature ; ch ! quelle est ta folic,
De vouloir me donner la Loy ?
Mais , là , parlons de bonne foi ,
Ces chef- d'oeuvres fameux que ton orgueil public
Sçais -tu bien qu'ils ne sont jamais de bon alloi
Qu'autant qu'ils approchent de moi
Cette simplicite que ton affecterie ,
Contre moi tourne en raillerie ,
Mon cher , ne va pas t'y tromper ,
Il te faut du travail pour pouvoir l'attraper
Et souvent ta main l'estropie .
Je ris quand je vois l'Art me traiter en Rival ,
Il me semble voir la Copie ,
Se mocquer de l'Original .
ENMAY:
888 1734
ENVO r.
Vous, qui par un noble partage ,
Faites éclater à nos yeux
Le rare et brillant assemblage ,,
Des talens les plus précieux ;
Daignez , charmante Iris , en lisant cette Fable ,
L'honorer d'un regard affable ,
Jadis par ses naïvetez , }
Pleines de graces nouvelles ,
D'instructions et de beautez ,
La Fontaine auprès des Belles
S'ouvrit un favorable accès ;
Je travaille pour vous , comme il rimoit pour
elles ,
Peut-être , je l'avoue , avec moins de succès ,
Vous avez bien reçû des dons de la Nature ;
Mais il n'en est aucun ( tout en vous m'en assure)
Que l'Art n'ait aussi cultivé ;
Un petit differend entre eux s'est élevé ,
La Nature vous fit ce qui dépendit d'elle,
Et l'Art , de son côté , vous favorisa fort ;
Je vous fais aujourd'hui Juge de leur querelle ,
C'est le moyen, je croi , qu'ils soient bien- tôt
d'accord .
Pesselier, de la Ferté sous-Foüars .
Fermer
Résumé : LA NATURE ET L'ART. FABLE. A Mlle de N***.
Le texte présente une fable intitulée 'La Nature et l'Art'. Dans cette fable, l'Art et la Nature discutent de leurs mérites respectifs. L'Art se vante de ses contributions à l'architecture, la peinture et la sculpture, affirmant qu'il enrichit le monde de nouvelles productions et embellit les formes naturelles. La Nature critique l'orgueil de l'Art et souligne que ses chefs-d'œuvre ne valent que s'ils se rapprochent d'elle. Elle ajoute que l'Art nécessite beaucoup de travail et peut souvent déformer ses créations. La Nature se moque de l'Art, le comparant à une copie de l'original. Le texte se conclut par une dédicace à une personne nommée Iris, comparant l'auteur à La Fontaine et soulignant que tant la Nature que l'Art ont contribué aux talents de cette personne. L'auteur invite Iris à juger la querelle entre la Nature et l'Art pour qu'ils puissent s'accorder.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
82
p. 918-926
Histoire Naturelle de l'Univers, &c. [titre d'après la table]
Début :
HISTOIRE NATURELLE de l'Univers, dans laquelle on raporte des raisons [...]
Mots clefs :
Terre, Système, Mer, Génération, Effets, Nature, Globe, Figures, Observations, Pierres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire Naturelle de l'Univers, &c. [titre d'après la table]
HISTOIRE NATURELLE de l'Univers
, dans laquelle on raporte des raisons
Physiques des effets les plus extraordinaires
et les plus merveilleux de la
Nature. Enrichie de Figures en Tailledouce
. Par M. Colonne Gentilhomme
Romain , dédiée à M. le Duc de Richelieu.
A Paris , chez André Cailleau , Quay
des Augustins , à S. André 1734 .
,
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Paris
au sujet de ce Livre .
L'Ouvrage dont le titre seul a piqué
vôtre curiosité et que vous voulez que je
Vous
MAY. 1734. 919
vous fasse connoître particulierement
est divisé en deux volumes in 12. dont le
premier est de 404. pages , sans l'Epître
I'Avertissement et la Préface ; et le second
de 522 pages , chaque volume est subdivisé
en plusieurs Parties et les Parties
en Chapitres .
Dans la premiere Partie l'Auteur commence
par l'Histoire de ce qu'on a remarqué
jusques à présent de plus curieux
et de plus extraordinaire dans le Ciel ,
c'est- à dire la grandeur des Planetes, leurs
taches , leurs figures , leur éloignement
de la Terre, leurs mouvements différents ,
soit sur leur axe , soit autour du Soleil
et en combien de tems ces révolutions
arrivent . A tout cela est jointe une Table
d'observations , où l'on peut voir en un
coup d'oeil toutes celles qui ont été faites
par les plus habiles Astronomes de l'Europe
depuis près d'un siècle. On y parle
aussi des Etoiles fixes , et des changements
qui sont arrivez parmi ces Astres . On
traite dans le second Chapitre des Cometes
. Dans le troisiéme , des espaces lumineux
sans Etoiles. Dans le quatrième ,
´des Parelies , de l'Aurore Septentrionale,
et enfin dans cette premiere Partie , on
ajoute une Relation exacte de tout ce
qu'on a pû remarquer de plus curieux
dans le Ciel et dans l'Atmosphere .
920 MERCURE DE FRANCE
Seconde Partie. L'Auteur considere
d'abord le Globe de la Terre en general
les et sa composition . Il examine ce que
Anciens en connoissoient . S'ils avoient
quelque notion de l'Amerique, et si cette
nouvelle Partie du monde a quelque raport
à l'Isle Atlantique dont Platon a
parlé. Il fait ensuite la Description des
Pays nouvellement découverts , fixant le
temps de ces découvertes , et nommant .
les Personnes qui les ont faites. Il parle
dans le second Chapitre des Inégalitez de
la Terre ou des Montagnes : il examine
si elles ont été formées dès le commencement
du Monde , ou si elles croissent
par la végetation , comme son systême le
supose . C'est ce qu'il démontre par
expériences certaines , et sur des observations
que d'habiles Philosophes ont
faites avec toute l'exactitude possible . Il
fait encore historiquement la Description
des Montagnes les plus considerables
donnant la hauteur des plus élevées , et
parlant de la singularité de quelques - unes
par raport aux figures qu'elles représentent
, ou aux effets qu'elles produisent.
و
Dans le Chapitre 3. Il est parlé des
Plaines , et des Deserts sablonneux , ou
arides . Dans le Chapitre qui suit l'Auteur
fait voir qu'on ne peut pas connoître
CCBe
MA Y. 1734. 921
certains effets qui arrivent sur la superficie
de la terre , sans sçavoir auparavant
J'eau. Il
prouve que
son intérieur est rempli de feu et
d'eau . Il prouve que la Terre contient
beaucoup de feux dans ses entrailles , par
la quantité connuë de tous les Volcans
qui jettent du feu , dont il fait l'histoire .
Il ajoute à l'Historique , la cause et la
raison Physique de la continuation et de
la conservation de ces feux souterrains
et il prouve par des faits historiques
qu'ils sont la cause des Tremblements de
Terre.
>
>
Le Chapitre cinquiéme contient l'Histoire
des Eaux chaudes et leurs vertus.
La pénétration de l'Eau dans le sein de la
Terre , et la circulation de cet Element
font la matiere du Chapitre 6 , où il
prouve historiquement son systême par
fa quantité d'Eau qu'on trouve dans les
Mines les plus profondes , par les Lacs
les Fleuves et les Fontaines , qui se perdent
et qui reparoissent en d'autres endroits
dont il fait un dénombrement cu
rieux , auquel il ajoute la relation de plusieurs
Villes abimées par des Tremblements
de Terre , à la place desquelles
ont paru des Lacs très- considérables .
Dans le Chapitre 7 , il parle des differentes
Terres dont le Globe Terrestre est
com
22 MERCURE DE FRANCE
composé , et des propriétez singulieres
de quelques - unes. Le Chapitre 8. contient
différentes observations sur la fermentation
du Globe Terrestre , et particulierement
sur la Mer. Les changemens qui
arrivent ou qui sont arrivez au Globe de
la Terre , et de la Terre même avec les
Astres , fait le sujet du dernier Chapitre
de cette Partie.
La principale cause du changement qui
arrive dans les differentes Parties de ce
Globe , vient , selon l'Auteur , de ce que
les lieux secs deviennent insensiblement
l'eau oc- acqueux et que les endroits que
cupoit auparavant restent à sec ; ce qu'il
prouve par plusieurs endroits de la Terre,
où l'on voit visiblement aujourd'hui
que
l'eau de la Mer gagne peu à peu et en
même tems découvre , et laisse d'autres
Terres à sec , n'y ayant sur la Terre
qu'une certaine quantité d'eau pour couvrir
une certaine étenduë de Terre.
Troisiéme Partie. Avant que d'entrer
en matiere l'Auteur explique sommairement
la Fable Mystique de Jupiter
Neptune et Pluton , qui avoient divisé
entr'eux l'Empire de l'Univers . Il prétend
que les Anciens ont entendu par ces
trois Noms , le Regne Animal , où le
feu domine , le Regne Vegetal , où l'hu ♣
midité
MAY. 1734.
923
midité prédomine sur le feu ; et le Regne
Minéral , dans lequel le sel ou la Terrestreïté
l'emporte sur les autres Elements .
Suivant cette division il commence par
examiner le Royaume de Pluton , qui est
le Minéral , ou celui des corps qui ne
donnent aucun signe de vie , comme les
Pierres , les Métaux , & c.
>
Dans le premier Chapitre , où il a pour
objet le sel , soit de la Mer , soit de la
Terre , il parle d'abord de la maniere
qu'il se forme dans la Mer aussi bien
que tous les autres differents sels qui sont
produits par la nature en divers endroits.
Il parle ensuite de la génération du Nitre
ou Salpêtre. Il fait enfin une curieuse
Description des Mers , des Montagnes ,
des Terres et des Rivieres où les differents
sels se produisent.
Dans le Chapitre suivant il parle du
Sable. Il en examine la génération , et
après avoir fait la Description historique
de plusieurs sortes de Sables de couleurs
differentes , qui viennent en differents
lieux , il conclud par un examen
Physique de la maniere dont cela se peut
faire .
Chapitre 3. et 4. l'Auteur parle des
Pierres opaques et transparentes ; il fait
une narration curieuse des Pays et des
Mi924
MERCURE DE FRANCE
Mines d'où on les tire , et de quelle façon
les unes et les autres peuvent se produire.
Il raporte plusieurs particularitez
singulieres sur les Pierres opaques , telles
que sont les vertus attribuées à quelquesunes
pour la guerison de certaines Maladies
, ou pour produire certains effets &c.
L'Auteur fait aussi mention de certaines
Pierres , où la nature a peint des figures
d'Animaux , de Plantes &c. et il enseigne
comment on peut distinguer les naturelles
d'avec les artificielles , ou qui ont reçu
certaines empreintes par quelque accident.
Le Chapitre 5. renferme le systême de
l'Auteur sur l'Ayman ; ce systême a de
quoi satisfaire et doit engager à apuyer
ceux qui aiment la simplicité en matiere.
de systême. Il parle dans le Chapitre qui
suit du Magnetisme de plusieurs autres
Corps , qui produisent des effets extra
ordinaires.
La Génération avec l'histoire particu
liere des Metaux , finit cette troisiéme
Partie et le second volume . Non - seulement
l'Auteur fait voir de quelle maniere
ils se produisent et quels sont leurs principes
prochains avec la raison de leurs
differences; mais il raporte aussi des
ves de leur végetation , et beaucoup
proud'au
MAY.
17 34 925
d'autres particularitez curieuses qui regardent
le genre Métallique.
,
Comme le même Libraire donnera incessamment
la quatrième , cinquième
sixième et derniere Partie de cet Ouvrage
, en voici par avance un leger crayon.
Dans le quatrième , l'Auteur parle du
Flux et Reflux de la Mer en general , et
de celui de l'Euripe en particulier , il
parle aussi des Tempêtes , des Meteores
et des courants de la Mer , des Pluyes
ordinaires et extraordinaires ; on y trouve
aussi l'Histoire des Lacs , des Fontaines
et des Rivieres , qui ont quelque proprieté
extraordinaire , ce qui est suivi de
la génération des Vegetaux et de l'Histoire
des Plantes les plus rares et les plus curieuses
.
La cinquiéme Partie renferme la Génération
et l'Histoire des Animaux Qua--
drupedes, Volatiles et Aquatiques, l'Histoire
des Insectes et des petits Animaux
qui ne sont visibles que par le secours du
Microscope. Enfin après avoir parlé de
l'instinct , du discernement et du sentiment
des Animaux , cette cinquième
Partie finit par un Traité de l'Homme
consideré comme Animal et comme raisonnable.
Dans la sixième et derniere Partie
on
926 MERCURE DE FRANCE
و
on trouvera un systême general sur les
Vents,avec des observations particulieres
sur certains Vents tels
que sont ceux
qu'on nomme Alisez , Moussons, et autres.
qui souflent communément en certaines
Mers, et régulierement en certains .
Temps de l'Année.
·
Vous serez aussi bien aise de sçavoir
qu'on trouvera du même Auteur et chez
le même Libraire deux autres Livres curieux
, intitulés l'un les Principes de la
nature , suivant l'opinion des Anciens
Philosophes , avec un Abregé de leurs.
sentiments sur la composition des Corps,,
où l'on fait voir que toutes leurs opinions
sur ces Principes, peuvent se réduire aux
deux Sectes des Atomistes et des Académiciens
, deux volumes in 12. dont le
1 x est des livres , l'autre a pour titre
les Principes de la Nature , ou de la Génération
des Vegetaux , Animaux et Mineraux
un vol. in 12. 2 livres 10 sols ,
on peut y ajourer : Le nouveau Miroir de
la Fortune , ou Abregé de la Geomance ,
pour la récréation des personnes curieuses
de cette science , in 12. 1 liv . 4 sols.
, dans laquelle on raporte des raisons
Physiques des effets les plus extraordinaires
et les plus merveilleux de la
Nature. Enrichie de Figures en Tailledouce
. Par M. Colonne Gentilhomme
Romain , dédiée à M. le Duc de Richelieu.
A Paris , chez André Cailleau , Quay
des Augustins , à S. André 1734 .
,
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Paris
au sujet de ce Livre .
L'Ouvrage dont le titre seul a piqué
vôtre curiosité et que vous voulez que je
Vous
MAY. 1734. 919
vous fasse connoître particulierement
est divisé en deux volumes in 12. dont le
premier est de 404. pages , sans l'Epître
I'Avertissement et la Préface ; et le second
de 522 pages , chaque volume est subdivisé
en plusieurs Parties et les Parties
en Chapitres .
Dans la premiere Partie l'Auteur commence
par l'Histoire de ce qu'on a remarqué
jusques à présent de plus curieux
et de plus extraordinaire dans le Ciel ,
c'est- à dire la grandeur des Planetes, leurs
taches , leurs figures , leur éloignement
de la Terre, leurs mouvements différents ,
soit sur leur axe , soit autour du Soleil
et en combien de tems ces révolutions
arrivent . A tout cela est jointe une Table
d'observations , où l'on peut voir en un
coup d'oeil toutes celles qui ont été faites
par les plus habiles Astronomes de l'Europe
depuis près d'un siècle. On y parle
aussi des Etoiles fixes , et des changements
qui sont arrivez parmi ces Astres . On
traite dans le second Chapitre des Cometes
. Dans le troisiéme , des espaces lumineux
sans Etoiles. Dans le quatrième ,
´des Parelies , de l'Aurore Septentrionale,
et enfin dans cette premiere Partie , on
ajoute une Relation exacte de tout ce
qu'on a pû remarquer de plus curieux
dans le Ciel et dans l'Atmosphere .
920 MERCURE DE FRANCE
Seconde Partie. L'Auteur considere
d'abord le Globe de la Terre en general
les et sa composition . Il examine ce que
Anciens en connoissoient . S'ils avoient
quelque notion de l'Amerique, et si cette
nouvelle Partie du monde a quelque raport
à l'Isle Atlantique dont Platon a
parlé. Il fait ensuite la Description des
Pays nouvellement découverts , fixant le
temps de ces découvertes , et nommant .
les Personnes qui les ont faites. Il parle
dans le second Chapitre des Inégalitez de
la Terre ou des Montagnes : il examine
si elles ont été formées dès le commencement
du Monde , ou si elles croissent
par la végetation , comme son systême le
supose . C'est ce qu'il démontre par
expériences certaines , et sur des observations
que d'habiles Philosophes ont
faites avec toute l'exactitude possible . Il
fait encore historiquement la Description
des Montagnes les plus considerables
donnant la hauteur des plus élevées , et
parlant de la singularité de quelques - unes
par raport aux figures qu'elles représentent
, ou aux effets qu'elles produisent.
و
Dans le Chapitre 3. Il est parlé des
Plaines , et des Deserts sablonneux , ou
arides . Dans le Chapitre qui suit l'Auteur
fait voir qu'on ne peut pas connoître
CCBe
MA Y. 1734. 921
certains effets qui arrivent sur la superficie
de la terre , sans sçavoir auparavant
J'eau. Il
prouve que
son intérieur est rempli de feu et
d'eau . Il prouve que la Terre contient
beaucoup de feux dans ses entrailles , par
la quantité connuë de tous les Volcans
qui jettent du feu , dont il fait l'histoire .
Il ajoute à l'Historique , la cause et la
raison Physique de la continuation et de
la conservation de ces feux souterrains
et il prouve par des faits historiques
qu'ils sont la cause des Tremblements de
Terre.
>
>
Le Chapitre cinquiéme contient l'Histoire
des Eaux chaudes et leurs vertus.
La pénétration de l'Eau dans le sein de la
Terre , et la circulation de cet Element
font la matiere du Chapitre 6 , où il
prouve historiquement son systême par
fa quantité d'Eau qu'on trouve dans les
Mines les plus profondes , par les Lacs
les Fleuves et les Fontaines , qui se perdent
et qui reparoissent en d'autres endroits
dont il fait un dénombrement cu
rieux , auquel il ajoute la relation de plusieurs
Villes abimées par des Tremblements
de Terre , à la place desquelles
ont paru des Lacs très- considérables .
Dans le Chapitre 7 , il parle des differentes
Terres dont le Globe Terrestre est
com
22 MERCURE DE FRANCE
composé , et des propriétez singulieres
de quelques - unes. Le Chapitre 8. contient
différentes observations sur la fermentation
du Globe Terrestre , et particulierement
sur la Mer. Les changemens qui
arrivent ou qui sont arrivez au Globe de
la Terre , et de la Terre même avec les
Astres , fait le sujet du dernier Chapitre
de cette Partie.
La principale cause du changement qui
arrive dans les differentes Parties de ce
Globe , vient , selon l'Auteur , de ce que
les lieux secs deviennent insensiblement
l'eau oc- acqueux et que les endroits que
cupoit auparavant restent à sec ; ce qu'il
prouve par plusieurs endroits de la Terre,
où l'on voit visiblement aujourd'hui
que
l'eau de la Mer gagne peu à peu et en
même tems découvre , et laisse d'autres
Terres à sec , n'y ayant sur la Terre
qu'une certaine quantité d'eau pour couvrir
une certaine étenduë de Terre.
Troisiéme Partie. Avant que d'entrer
en matiere l'Auteur explique sommairement
la Fable Mystique de Jupiter
Neptune et Pluton , qui avoient divisé
entr'eux l'Empire de l'Univers . Il prétend
que les Anciens ont entendu par ces
trois Noms , le Regne Animal , où le
feu domine , le Regne Vegetal , où l'hu ♣
midité
MAY. 1734.
923
midité prédomine sur le feu ; et le Regne
Minéral , dans lequel le sel ou la Terrestreïté
l'emporte sur les autres Elements .
Suivant cette division il commence par
examiner le Royaume de Pluton , qui est
le Minéral , ou celui des corps qui ne
donnent aucun signe de vie , comme les
Pierres , les Métaux , & c.
>
Dans le premier Chapitre , où il a pour
objet le sel , soit de la Mer , soit de la
Terre , il parle d'abord de la maniere
qu'il se forme dans la Mer aussi bien
que tous les autres differents sels qui sont
produits par la nature en divers endroits.
Il parle ensuite de la génération du Nitre
ou Salpêtre. Il fait enfin une curieuse
Description des Mers , des Montagnes ,
des Terres et des Rivieres où les differents
sels se produisent.
Dans le Chapitre suivant il parle du
Sable. Il en examine la génération , et
après avoir fait la Description historique
de plusieurs sortes de Sables de couleurs
differentes , qui viennent en differents
lieux , il conclud par un examen
Physique de la maniere dont cela se peut
faire .
Chapitre 3. et 4. l'Auteur parle des
Pierres opaques et transparentes ; il fait
une narration curieuse des Pays et des
Mi924
MERCURE DE FRANCE
Mines d'où on les tire , et de quelle façon
les unes et les autres peuvent se produire.
Il raporte plusieurs particularitez
singulieres sur les Pierres opaques , telles
que sont les vertus attribuées à quelquesunes
pour la guerison de certaines Maladies
, ou pour produire certains effets &c.
L'Auteur fait aussi mention de certaines
Pierres , où la nature a peint des figures
d'Animaux , de Plantes &c. et il enseigne
comment on peut distinguer les naturelles
d'avec les artificielles , ou qui ont reçu
certaines empreintes par quelque accident.
Le Chapitre 5. renferme le systême de
l'Auteur sur l'Ayman ; ce systême a de
quoi satisfaire et doit engager à apuyer
ceux qui aiment la simplicité en matiere.
de systême. Il parle dans le Chapitre qui
suit du Magnetisme de plusieurs autres
Corps , qui produisent des effets extra
ordinaires.
La Génération avec l'histoire particu
liere des Metaux , finit cette troisiéme
Partie et le second volume . Non - seulement
l'Auteur fait voir de quelle maniere
ils se produisent et quels sont leurs principes
prochains avec la raison de leurs
differences; mais il raporte aussi des
ves de leur végetation , et beaucoup
proud'au
MAY.
17 34 925
d'autres particularitez curieuses qui regardent
le genre Métallique.
,
Comme le même Libraire donnera incessamment
la quatrième , cinquième
sixième et derniere Partie de cet Ouvrage
, en voici par avance un leger crayon.
Dans le quatrième , l'Auteur parle du
Flux et Reflux de la Mer en general , et
de celui de l'Euripe en particulier , il
parle aussi des Tempêtes , des Meteores
et des courants de la Mer , des Pluyes
ordinaires et extraordinaires ; on y trouve
aussi l'Histoire des Lacs , des Fontaines
et des Rivieres , qui ont quelque proprieté
extraordinaire , ce qui est suivi de
la génération des Vegetaux et de l'Histoire
des Plantes les plus rares et les plus curieuses
.
La cinquiéme Partie renferme la Génération
et l'Histoire des Animaux Qua--
drupedes, Volatiles et Aquatiques, l'Histoire
des Insectes et des petits Animaux
qui ne sont visibles que par le secours du
Microscope. Enfin après avoir parlé de
l'instinct , du discernement et du sentiment
des Animaux , cette cinquième
Partie finit par un Traité de l'Homme
consideré comme Animal et comme raisonnable.
Dans la sixième et derniere Partie
on
926 MERCURE DE FRANCE
و
on trouvera un systême general sur les
Vents,avec des observations particulieres
sur certains Vents tels
que sont ceux
qu'on nomme Alisez , Moussons, et autres.
qui souflent communément en certaines
Mers, et régulierement en certains .
Temps de l'Année.
·
Vous serez aussi bien aise de sçavoir
qu'on trouvera du même Auteur et chez
le même Libraire deux autres Livres curieux
, intitulés l'un les Principes de la
nature , suivant l'opinion des Anciens
Philosophes , avec un Abregé de leurs.
sentiments sur la composition des Corps,,
où l'on fait voir que toutes leurs opinions
sur ces Principes, peuvent se réduire aux
deux Sectes des Atomistes et des Académiciens
, deux volumes in 12. dont le
1 x est des livres , l'autre a pour titre
les Principes de la Nature , ou de la Génération
des Vegetaux , Animaux et Mineraux
un vol. in 12. 2 livres 10 sols ,
on peut y ajourer : Le nouveau Miroir de
la Fortune , ou Abregé de la Geomance ,
pour la récréation des personnes curieuses
de cette science , in 12. 1 liv . 4 sols.
Fermer
Résumé : Histoire Naturelle de l'Univers, &c. [titre d'après la table]
L'ouvrage 'Histoire Naturelle de l'Univers' de M. Colonne, dédié à M. le Duc de Richelieu, est publié en 1734 à Paris. Il se compose de deux volumes, le premier contenant 404 pages et le second 522 pages, chacun subdivisé en parties et chapitres. La première partie explore les phénomènes célestes, incluant la grandeur des planètes, leurs taches, leurs mouvements, et les observations des astronomes européens. Elle aborde également les comètes, les espaces lumineux sans étoiles, les parhélies, et l'aurore boréale. La deuxième partie examine le globe terrestre, sa composition, et les connaissances des Anciens sur l'Amérique. Elle décrit les pays nouvellement découverts, les montagnes, les plaines, et les déserts. L'auteur discute des feux souterrains, des volcans, et des tremblements de terre. Il explore aussi les eaux chaudes, la circulation de l'eau dans la Terre, et les changements géologiques. La troisième partie commence par une explication de la fable mystique de Jupiter, Neptune et Pluton, représentant respectivement les règnes animal, végétal et minéral. Elle détaille la génération des sels, du sable, des pierres, et des métaux, ainsi que leurs propriétés et usages. Les parties suivantes, à paraître, traiteront du flux et reflux de la mer, des tempêtes, des végétaux, des animaux, et des vents. L'auteur a également publié d'autres ouvrages sur les principes de la nature et la géomancie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
83
p. 1291-1306
DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
Début :
Les Sciences ont leurs révolutions aussi bien que les Empires, il est un [...]
Mots clefs :
Charlemagne, Sciences, Discours critique, Génie, Goût, Maîtres, Savants, Langue, Arts, Hommes, Peuples, Esprit, Jeunesse, Nature, Lumières, Conciles, Sang, Esprits, Politesse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
DISCOURS CRITIQUE ,
sur l'état des Sciences dans l'étendue de
la Monarchie Françoise , sous Charlemagne.
L
"
Es Sciences ont leurs révolutions
aussi bien que les Empires , il est un
tems où elles sont florissantes ce tems
passé , elles ne font plus que languir ;
quelquefois elles se relevent et se soutiennent
avec assez d'honneur ; et quelquefois
aussi elles tombent pour ne se
relever jamais . Elles ont comme le Soleil
leurs solstices et leurs périodes ; elles
aiment à passer de climats en climats
et souvent après avoir éclairé quelques
IL. Vol.
B.vj
Con
و
1292 MERCURE DE FRANCE
contrées , elles se plongent , pour ainst
dire , dans l'abîme , et vont porter leurs
lumieres à des peuples nouveaux. Ainsi
après avoir autrefois parcouru les plus
belles régions de l'Orient où elles prirent
naissance , les vit- on passer dans la Grece
d'où elles se répandirent dans quelques
Provinces de l'Empire Romain ; et par
tout elles éprouverent des changemens
considérables er des alternatives , qui les
firent souvent paroître sous des faces differentes.
Quelle est la cause de ces révolutions a
est- ce l'influence des Astres ? la température
de l'air ou la qualité des esprits ,
dont nos corps sont animés et qui changent
avec les genérations et les aspects
du Soleil ? tout cela peut y contribuer :
mais tout cela n'explique pas d'une maniere
assez sensible la cause de ces fre
quentes vicissitudes ; il en est une plus
simple , et qui servira de baze à tout
ce que je dirai dans ce Discours . La
Science est attachée au gout des peuples
qui la cultivent , c'est le gout qui lui
donne sa qualité , son prix , son excellence
; or le gout se conforme toujours
au génie , le génie se regle ordinairement
sur les maximes , et les maximes changent
avec les circonstances des tems et
11. Vel. des
JUIN. 1734. 1293
des lieux. D'ailleurs , et c'est ici le point
capital , ce gout exquis , ce génie vaste
et sublime , si nécessaires à la perfection
des Sciences , sont des dons que le Ciel ne
répand pas toujours sur la terre , et qu'il
ne communique qu'à un petit nombre
d'hommes privilegiez .
En faut il davantage pour prouver
que la Science doit se ressentir de l'instabilité
propre à toutes les choses humaines
? C'est sur ce plan , que je vais exposer
aujourd'hui l'état où se trouvoient
les Sciences dans l'étendue de la Monarchie
Françoise au tems de Charlemagne .
Le gout pour lors étoit si corrompu , que
jamais on ne put le rectifier , le génie
tenoit beaucoup du barbare , et les maxime
n'avoient rien de noble ni de délicat.
Quel étoit donc l'état où se trouvoient
les Sciences ? Il ne pouvoit guere être
plus pitoyable. Je n'en veux point d'autres
preuves que ce qui nous reste de monumens
de ces tems qu'on peut dire
malheureux . Si ce que je dirai ne fait pas
beaucoup d'honneur au siécle de Charlemagne
, il en fera du moins à la verité ,
et c'est tout ce que je me proposé dans
ce Discours.
Depuis que les Gots, les Bourguignons.
et les Francs s'étoient établis dans les
11 Vol.
Gall
1294 MERCURE DE FRANCE
Gaules , la ferocité de ces peuples barbares
s'étoit communiquée aux naturels du
pays,qui ne firentplus avec leurs nouveaux
maîtres , qu'une même et seule nation .
Nos Gaulois changerent de maximes en
changeant de Souverains , la douceur de
leur génie s'altéra bien - tôt , et du mélange
qui se fit de leur sang avec le -sang
Germanique se forma un génie singulier
plus barbare que poli ; les travaux Militaires
qui furent assez long - tems leur
principal exercice , firent disparoître avec
le peu de politesse qu'on avoit puisé dans
le commerce des Romains , le gout des
Sciences et l'amour de l'étude ; on ne
suspendit ces travaux que pour se jetter
dais le sein de la mollesse ; les esprits
incultes n'étant animez d'aucun noble
motif s'énerverent bien- tôt , et l'on se
plongea dans un assoupissement si profond
, qu'il n'y eut que les désordres affreux
dont les Sarazins d'Espagne inondérent
la France sous Charles Martel et sous
Pepin qui pussent les reveiller ; le besoin
pressant et la necessité les animérent
plutôt qu'une noble émulation ; la gloire
avec tous ses appas ne pouvoit toucher
des hommes à demi barbares ; elle auroit
élevé les esprits en les polissant . On vôla
tout à coup aux armes , on se couvrit de
II. Val. sang
JUIN. 1734 1295
sang et de poussiere dans les champs de
Mars , et personne ou presque personne
ne songcoit à cultiver son esprit ; depuis
l'embouchure du Rhône , jusques à celle
du Rhin , des Alpes aux Pirenées , à peine
pouvoit- on trouver quelques vestiges des
Sciences ; il n'en étoit pas même resté la
moindre trace dans ces belles Provinces
( a ) si fécondes autrefois en Sçavans
Hommes.
"
L'Eglise depuis très-long- tems leur
avoit servi d'azile les Ministres des
Autels étoient devenus les dépositaires
de ces précieux Trésors : mais cette Eglise
étoit elle-même entierement défigurée ;
tout le Clergé croupissoit dans la plus
profonde ignorance. Qu'il me soit permis
d'exposer en peu de mots la triste.
situation où se trouvoit l'Ordre de l'Etat
le plus Saint et le plus éclairé.. Les Chanoines
suivant la regle de Grodegang
leur Réformateur n'étoient obligez qu'à
chanter les louanges de Dieu , et le reste
de leur tems ils devoient le donner au
travail de leurs mains ; c'étoit toute l'occupation
des plus réguliers ; la regle
n'exigeoit rien davantage , et tout nous
porte à croire qu'ils se renfermoient étroitement
dans les bornes de leurs obliga-
( a ) Ly Gaule Aquitanique et la Lyonnoise..
II. Vol. tions.
1296 MERCURE DE FRA CE
tions. Les Moines malgré le premier esprit
de leur Institut , avoient presque
toujours fait profession de cultiver les
Sciences ; ils s'étoient sur ce point conformez
en Occident à la sage pratique
des Orientaux , et leurs maisons étoient
devenuës les Séminaires où se formoient
les plus Saints et les plus Sçavans Ministres
de l'Eglise : mais depuis près d'un
siécle ces saintes retraites étoient , sur
tout en France , le centre de l'oisiveté.
Les Moines loin de s'enrichir des dépoüilles
des Peres , dont ils étoient les
possesseurs , se contentoient de les sçavoir
lire et copier , les plus éclairez parvenoient
jusqu'à les comprendre , aucun
n'osoit prendre l'essor ni marcher sur les
traces de ces grands Modéles ; le respect
m'empêche de parler de l'Episcopat destiné
particulierement à éclairer les peuples
; les Capitulaires de Charlemagne ,
et les Actes des Conciles Provinciaux qui
se tinrent dans ces tems - là ne publient
que trop la honte de ce Corps respectable.
Pour tout dire en deux mots , le sel
de la terre avoit perdu sa force , l'or
s'étoit obscurci , les horreurs de la guerre,
et la mollesse avoient , comme à l'envi ,
porté la désolation dans l'Etat , la corruption
dans les moeurs , et la grossiereté
II. Vol. dars
JUIN 1734. 1297
dans les esprits. Achevons de mettre ce
tableau dans tout son jour . Deux ou trois
traits des plus marquez lui donneront
cet air de ressemblance dont il a besoin
pour être veritable...
Les beaux Arts sont , comme tout le
monde sçait , une partie essentielle de la
Science, ils en sont la baze et l'ornement.
Ces Arts, fondés sur la nature , mais que
la nature n'apprend pas , étoient presque
entierement ignorés ; on ne les enseigna
dans aucun endroit du Royaume avant
Charlemagne , dit une ancienne Cronique
des Rois de France . Ante ipsum enim
Dominum Regem Carolum in Gallia nullibi
studiumfuerat liberalium Artium . Appuions.
un témoignage si fort et si décisif des
preuves les plus autentiques ; elles sont
tirées des ordres réïterés du Prince pour
l'établissement des Ecoles ; je vais les
exposer simplement telles qu'on les lit
dans le Receuil des Conciles de France.
Charlemagne au retour de son troisiéme
Voyage d'Italie l'an787, par une( 1 ) Lettre
circulaire adressée à tous les Evêques et
aux Abbez ( Lettre que je voudrois pou-.
voir rapporter ici toute entiere , mais
que je me contenterai de citer plus d'une
fois ) leur recommande d'établir dans
( 1 ) Tome 2. Conc. Gall. p. 32 .
II. Vol. des
1298 MERCURE DE FRANCE
leurs Chapitres et dans leurs Monasteres
des Ecoles où l'on forme la jeunesse à
l'Etude des Lettres et à la pięté . Et par
le Capitulaire soixante - douzième d'Aixla
Chapelle , il veut que dans ces mêmes
maisons on apprenne aux jeunes gens à
lire , à psalmodier , à écrire , à compter ,
et les regles de la Grammaire. Ut scola
Legentium puerorum fiant psalmos * notas
computum , Grammaticam , per singula Monasteria
et Episcopia discant . Les Conciles
Provinciaux qui se tinrent sous ce même
*
* Notas. Je crois qu'il faut entendre ce terme
de l'Ecriture , pour deux raisons . 1º . Parce qu'il
s'agit dans cet endroit de ce qu'il faut apprendre à
la jeunesse ; il est fait mention de la lecture , de
la psalmodie ou du chant , de la Grammaire ;
pourquoi auroit -on obmis l'Ecriture également nécessaire
à la jeunesse . 2. Ces caractéres nets et
distincts, qui sans jamais changer, diversifient par
leur mélange les differens objets qu'ils représentent,
n'étoient pas alors fort en usage ; ils n'étoient connus
que des Sçavans ; Charlemagne lui- même, si
nous en croyons Eginard, n'apprit que très tard et
presque sans succès à les former. Tentabat scribere .
sed parum prosperè successit labor præposterus
ac sero inchoatus. L'Ecriture commune consistoit
dans de grands traits informes , arbitraires pour la
plupart , et sujets au changement. C'est ce qui paroit
par les anciennes Chartres et par quelques monumens
lapidaires et metalliques , qui sont parvenus
jusqu'à nous sur quoi on peut consulter la Diplo
matique du P. Mabillon .
II Vol.
EmJUIN.
1734. 1299
Empereur, les s'expliquent à peu près dans
les mêmes termes. Les Arts qui sont la
partie des Sciences la plus simple et la
plus facile , n'étoient donc pas enseignési
et par une suite nécessaire , ils étoient
ignorez d'une nation qui n'avoit ni disposition
pour s'y former de soi- même ,
ni la volonté de les apprendre. Que devons-
nous penser des hautes Sciences ,
des Sciences abstraites et difficiles , si celles
qui sont plus aisées , cellesqui sont la baze,
n'étoient pas connus , Encore un nouveau
trait; il achevera de mettre ce que nous
venons de dire dans la derniere évidence.
Les Langues sont l'instrument general
des Sciences , l'organe de l'esprit , l'image
de la pensée , l'interprete du goût , et
le theatre où le genie se développe . La
Langue Teutonique , rude et grossiere
étoit celle de nos nouveaux Maîtres , conforme
à leur genie ; elle n'a rien de cette
douceur ni de cette politesse que demandent
les Sciences. La Grecque ,harmonieuse
, douce et énergique ne me paroît pas
avoir été bien connue au Sçavant Alcuin ,
et j'ai peine à croire sur le seul témoignage
d'Eginard , Charlemagne lait
jamais bien comprise ; toutes les apparencescombattent
l'un et l'autre fair.La Langue
Latine avoit été long - tems dominan-
11. Vol. tc
100 MERCURE DE FRANCE
te dans les Gaules , les Francs l'avoient
adoptée pour les Actes publics ; elle étoit
sur tout destinée aux Ouvrages d'esprit:
mais cette Langue si noble , si polie étoit
devenue la proye du barbarisme , le genie
et le tour de la Teutonique s'étoient glissés
dans l'idiome Romain , et de ce lliage
s'étoit formé un langage dur , sans
cadence , sans pureté , sans ortographe
Il falloit, sans doute, qu'il fut défectueux
au suprême dégré pour blesser les oreilles
de Charlemagne , que l'on ne peut pas
dire avoir été trop délicates.
Ecoutons ce Prince parler dans la Lettre
que nous avons déja citée aux Evêques
et Abbés , c'est -à - dire, aux plus Sçavans
hommes de son Royaume. J'ai reconnu
, leur dit- il , dans la plûpart des
Ecrits que vous m'avez envoyés assez de
justesse dans les sentimens , et beaucoup de
grossiereté dans le langage; et j'ai compris
que pour avoir négligé de vous instruire
Vous avez peine à exprimer les pieus
reflexions que vous avez puisées dans
Meditation . Ce ne fut qu'avec le
>
* Cognovimus in plerisque prafatis conscript
bus vestris eorumdem et sensus rectos et serr.
incultos , quia quod pia devotio interius fidelite
tabat , hoc exterius propter negligentiam dis
lingua inerudita exprimere sine reprehensi: •
alebat.
JUIN. 1734. 1301
cours des Maîtres de Grammaire qui vinrent
d'Italie , qu'on épura la Langue
Latine , et qu'on en banit les expressions
Teutoniques dont elle étoit infectée;
elles se refugierent dans le Romain ou Latin
vulgaire , qui s'étant peu à peu purifié
et poli est devenu depuis une des plus
belle Langue du monde. Mais on ne
réussit pas à rendre à la Langue Latine sa
beauté naturelle , on exprima toujours
grossierement ce que l'on pensoit sans
délicatesse . Il est inutile d'entrer dans un
plus long détail ; ce que nous avons dit
est plus que suffisant pour prouver combien
étoit triste la situation des Sciences
quand Charlemagne entreprit de les rétatablir.
Voyons comment il s'y prit , quels
Maîtres il employa pour seconder son
dessein , quel en fut les succès.
Charles , surnommé le Grand, pour ses
grandes qualités encore plus que pour ses
grandes actions , fut un de ces hommes
rares , que la Nature se plaît de tems en
tems à former et sur qui la fortune ou
pour parler plus juste , la Providence divine,
répand ses faveurs avec complaisan
ce ; genie superieur , hardi , ferme , pénétrant
, il ne lui manqua du côté de l'esprit
que ce que son siecle ne pouvoit lui
donner , je veux dire la politesse et le
II. Vol.
bon
`
1302 MERCURE DE FRANCE
bon goût. Les vertus qui font les veritables
Heros , sembloient nées avec lui ;
la magnanimité , la droiture , là prudence
, la bonté , la Religion faisoient son
caractere , et se déployoient dans toutes
ses actions ; Maître d'une partie considerable
de l'Europe , cheri particulierement
de ses Sujets, admiré de tout l'Univers ,
il songea encore à immortaliser son nom
en banissant l'ignorance de ses Etats ; entreprise
glorieuse et digne du plus grand
Prince qui fût alors au monde , elle auroit
eu, sans doute,un succès entier et par-
' fait , si le mauvais goût n'eût infecté les
Maîtres aussi bien que les Disciples . Il se
presenta des obstacles presques insurmontables
, il ne s'en rebuta pas , il eut recours
à sa prudence, et rien n'étoit au-dessus de
ses lumieres. Non content d'animer ses
Peuples par son exemple et par ses bienfaits
, il se servit encore de son autorité
pour engager ceux qui par leur profession
devoient avoir quelque teinture de Scien-'
ces à les cultiver , et à en faire pare au ;
reste de ses Sujets . Mais comment trouver
dans toute la France des Maîtres capables
de former la jeunesse ? L'ignorance
, la grossiereté avoient , comme nous
avons dit , pénétré jusques dans le Sanctuaire
, les moins ignorans étoient les
II. Vol. seuls
JUI N. 1734 1303
seuls qui pussent passer pour Sçavans ,
Charlemagne y pourvoit , et pour suppléer
àlce deffaut il rassemble de toute
l'Europe ce qu'il pût trouver d'hommes
versés dans les Sciences ; il fait venir d'Italiele
PoëteThéodulphe , Pierre de Pise ,
Grammairien ; Paul Diacre , fameux Historiographe
, le Fape: Adrien lui envoye
deux Maîtres de Chant , deux Antiphoniers
et les sept Arts Liberaux , comme
dit Eginard. Mais de tous les Ecrivains
qu'il reçût dans ses Etats il n'en est aucun
qui puisse être comparé au Sçavant Alcuin
, Anglois de naissance et Saxon d'origine.
Alcuin étoit un de ces Sçavans qui
remplacent par la multitude de leurs connoissances
ce qui leur manque de perfection
et de singularité dans le genie , Grammairien
, Poëte , Rheteur , Dialecticien ,
Historiographe , Astronome , Théologien
, il fut l'oracle de son siecle , et il
merita de l'être ; ce fut lui qui inspira l'amour
des Lettres aux François , et qui
contribua plus que personne à répandre
ces semences précieuses , qui commencerent
bientôt à fructifier. La Cour fut le
premiet théatre où il parut , et il eut la
gloire de voir le Souverain et les Princesses
ses Filles au nombre de ses Disciples.
II. Vol. A
1304 MERCURE DE FRANCE
A leur exemple toute la France pleine
d'admiration pour son merite , conçût
de l'amour pour l'étude , et tâcha de profiter
de ses lumieres ; mais ce vaste genie
n'eut ni assez de force , ni assez de sublimité
pour s'élever au dessus du mauvais
goût de son siecle , il s'y laissa malheureusement
entraîner , il y entretint ses
éleves et par cette raison seule il laissa
son Ouvrage imparfait. Pour le connoître
il ne faut que jetter les yeux sur ses Ecrits,
il s'y est peint lui -même on voit par
tout un esprit fécond , mais âpre et diffùs ,
une grande étendue de connoissances , et
peu
•
de critiques , plus de subtilité que
de politesse ; son stile n'est assaisonné
d'aucun de ces traits nobles, vifs , et déli→
cats , qui élevent l'esprit et qui le frappent
par l'éclat de leurs lumieres ; il ins
truit sans persuader , il convainc sans
plaire ; le travail paroît en lui avoir surpassé
la nature , et l'art qui le forma
étoit lui même imparfait. On ne sçauroit
cependant lui refuser la loüange qu'il
mérite , d'avoir été par l'étendue de son
sçavoir le Photius des Latins ; moins
poli , moins chatié , moins profond que
le Patriarche Grec il le surpasse de
beaucoup par les belles qualitez qui font
l'honnête homme et par les vertus solides,
II. Vol, .qui
JUIN. 1734 1305
qui font le véritable Chrétien . Ce grand
Personnage après avoir suivi la Cour
pendant quelques années , se retira enfin
à Tours auprès du tombeau de Saint
Martin ; mais cette retraite ne fut pas
lui un lieu de repos ,
pour
il n'enfouit
pas dans une honteuse oisiveté les talens
qui l'avoient fait briller ; il sçavoit ce
qu'il devoir à Dieu et à l'Etat ainsi rapellant
dans cet aimable séjour ce qu'il·
avoit de connoissances , il s'appliqua de
nouveau à former des éleves qui se dispersant
dans plusieurs Monasteres de
T'Empire François , renouvellérent les
Sciences, et répandirent par tout l'esprit
de leur Maître
Je n'entreprens pas de refuter ici l'opinion
de quelques ( a ) Auteurs , qui ont
prétendu qu'Alcuin avoit jetté les fondemens
de l'Université de Paris , devenuë
depuis si fameuse dans toute l'Europe
le silence des Ectivains de ces tems - là
suffit pour en démontrer la fausseté . Ce
qu'il y a de certain , c'est que ce fut à
Tours , à Saint Denis en France , à Corbie
, à Fulde , à Richenou , et dans quelques
autres Monasteres , que l'on commença
dès- lors à enseigner les hautes
Sciences ; on y enseigna aussi Is beaux
( a ) Raban, Simeon, Sigulphe, Amalarius ¿e.
II. Vol. C Arts
1308 MERCURE DE FRANCE
,
Arts , et les Ecoles établies dans chaque
Diocèse conformément aux Statuts des
Conciles Provinciaux , et aux Capitulaires
de Charlemagne concourant à la
même fin ; on vit bien- tôt les Sciences
prendre une face nouvelle dans toute la
Monarchie Françoise. Mais quel en fut
le progrès à quel degré de perfection
arrivérent elles ? c'est ce qui nous restę
à examiner.
?
La suite pour le Mercure prochain.
sur l'état des Sciences dans l'étendue de
la Monarchie Françoise , sous Charlemagne.
L
"
Es Sciences ont leurs révolutions
aussi bien que les Empires , il est un
tems où elles sont florissantes ce tems
passé , elles ne font plus que languir ;
quelquefois elles se relevent et se soutiennent
avec assez d'honneur ; et quelquefois
aussi elles tombent pour ne se
relever jamais . Elles ont comme le Soleil
leurs solstices et leurs périodes ; elles
aiment à passer de climats en climats
et souvent après avoir éclairé quelques
IL. Vol.
B.vj
Con
و
1292 MERCURE DE FRANCE
contrées , elles se plongent , pour ainst
dire , dans l'abîme , et vont porter leurs
lumieres à des peuples nouveaux. Ainsi
après avoir autrefois parcouru les plus
belles régions de l'Orient où elles prirent
naissance , les vit- on passer dans la Grece
d'où elles se répandirent dans quelques
Provinces de l'Empire Romain ; et par
tout elles éprouverent des changemens
considérables er des alternatives , qui les
firent souvent paroître sous des faces differentes.
Quelle est la cause de ces révolutions a
est- ce l'influence des Astres ? la température
de l'air ou la qualité des esprits ,
dont nos corps sont animés et qui changent
avec les genérations et les aspects
du Soleil ? tout cela peut y contribuer :
mais tout cela n'explique pas d'une maniere
assez sensible la cause de ces fre
quentes vicissitudes ; il en est une plus
simple , et qui servira de baze à tout
ce que je dirai dans ce Discours . La
Science est attachée au gout des peuples
qui la cultivent , c'est le gout qui lui
donne sa qualité , son prix , son excellence
; or le gout se conforme toujours
au génie , le génie se regle ordinairement
sur les maximes , et les maximes changent
avec les circonstances des tems et
11. Vel. des
JUIN. 1734. 1293
des lieux. D'ailleurs , et c'est ici le point
capital , ce gout exquis , ce génie vaste
et sublime , si nécessaires à la perfection
des Sciences , sont des dons que le Ciel ne
répand pas toujours sur la terre , et qu'il
ne communique qu'à un petit nombre
d'hommes privilegiez .
En faut il davantage pour prouver
que la Science doit se ressentir de l'instabilité
propre à toutes les choses humaines
? C'est sur ce plan , que je vais exposer
aujourd'hui l'état où se trouvoient
les Sciences dans l'étendue de la Monarchie
Françoise au tems de Charlemagne .
Le gout pour lors étoit si corrompu , que
jamais on ne put le rectifier , le génie
tenoit beaucoup du barbare , et les maxime
n'avoient rien de noble ni de délicat.
Quel étoit donc l'état où se trouvoient
les Sciences ? Il ne pouvoit guere être
plus pitoyable. Je n'en veux point d'autres
preuves que ce qui nous reste de monumens
de ces tems qu'on peut dire
malheureux . Si ce que je dirai ne fait pas
beaucoup d'honneur au siécle de Charlemagne
, il en fera du moins à la verité ,
et c'est tout ce que je me proposé dans
ce Discours.
Depuis que les Gots, les Bourguignons.
et les Francs s'étoient établis dans les
11 Vol.
Gall
1294 MERCURE DE FRANCE
Gaules , la ferocité de ces peuples barbares
s'étoit communiquée aux naturels du
pays,qui ne firentplus avec leurs nouveaux
maîtres , qu'une même et seule nation .
Nos Gaulois changerent de maximes en
changeant de Souverains , la douceur de
leur génie s'altéra bien - tôt , et du mélange
qui se fit de leur sang avec le -sang
Germanique se forma un génie singulier
plus barbare que poli ; les travaux Militaires
qui furent assez long - tems leur
principal exercice , firent disparoître avec
le peu de politesse qu'on avoit puisé dans
le commerce des Romains , le gout des
Sciences et l'amour de l'étude ; on ne
suspendit ces travaux que pour se jetter
dais le sein de la mollesse ; les esprits
incultes n'étant animez d'aucun noble
motif s'énerverent bien- tôt , et l'on se
plongea dans un assoupissement si profond
, qu'il n'y eut que les désordres affreux
dont les Sarazins d'Espagne inondérent
la France sous Charles Martel et sous
Pepin qui pussent les reveiller ; le besoin
pressant et la necessité les animérent
plutôt qu'une noble émulation ; la gloire
avec tous ses appas ne pouvoit toucher
des hommes à demi barbares ; elle auroit
élevé les esprits en les polissant . On vôla
tout à coup aux armes , on se couvrit de
II. Val. sang
JUIN. 1734 1295
sang et de poussiere dans les champs de
Mars , et personne ou presque personne
ne songcoit à cultiver son esprit ; depuis
l'embouchure du Rhône , jusques à celle
du Rhin , des Alpes aux Pirenées , à peine
pouvoit- on trouver quelques vestiges des
Sciences ; il n'en étoit pas même resté la
moindre trace dans ces belles Provinces
( a ) si fécondes autrefois en Sçavans
Hommes.
"
L'Eglise depuis très-long- tems leur
avoit servi d'azile les Ministres des
Autels étoient devenus les dépositaires
de ces précieux Trésors : mais cette Eglise
étoit elle-même entierement défigurée ;
tout le Clergé croupissoit dans la plus
profonde ignorance. Qu'il me soit permis
d'exposer en peu de mots la triste.
situation où se trouvoit l'Ordre de l'Etat
le plus Saint et le plus éclairé.. Les Chanoines
suivant la regle de Grodegang
leur Réformateur n'étoient obligez qu'à
chanter les louanges de Dieu , et le reste
de leur tems ils devoient le donner au
travail de leurs mains ; c'étoit toute l'occupation
des plus réguliers ; la regle
n'exigeoit rien davantage , et tout nous
porte à croire qu'ils se renfermoient étroitement
dans les bornes de leurs obliga-
( a ) Ly Gaule Aquitanique et la Lyonnoise..
II. Vol. tions.
1296 MERCURE DE FRA CE
tions. Les Moines malgré le premier esprit
de leur Institut , avoient presque
toujours fait profession de cultiver les
Sciences ; ils s'étoient sur ce point conformez
en Occident à la sage pratique
des Orientaux , et leurs maisons étoient
devenuës les Séminaires où se formoient
les plus Saints et les plus Sçavans Ministres
de l'Eglise : mais depuis près d'un
siécle ces saintes retraites étoient , sur
tout en France , le centre de l'oisiveté.
Les Moines loin de s'enrichir des dépoüilles
des Peres , dont ils étoient les
possesseurs , se contentoient de les sçavoir
lire et copier , les plus éclairez parvenoient
jusqu'à les comprendre , aucun
n'osoit prendre l'essor ni marcher sur les
traces de ces grands Modéles ; le respect
m'empêche de parler de l'Episcopat destiné
particulierement à éclairer les peuples
; les Capitulaires de Charlemagne ,
et les Actes des Conciles Provinciaux qui
se tinrent dans ces tems - là ne publient
que trop la honte de ce Corps respectable.
Pour tout dire en deux mots , le sel
de la terre avoit perdu sa force , l'or
s'étoit obscurci , les horreurs de la guerre,
et la mollesse avoient , comme à l'envi ,
porté la désolation dans l'Etat , la corruption
dans les moeurs , et la grossiereté
II. Vol. dars
JUIN 1734. 1297
dans les esprits. Achevons de mettre ce
tableau dans tout son jour . Deux ou trois
traits des plus marquez lui donneront
cet air de ressemblance dont il a besoin
pour être veritable...
Les beaux Arts sont , comme tout le
monde sçait , une partie essentielle de la
Science, ils en sont la baze et l'ornement.
Ces Arts, fondés sur la nature , mais que
la nature n'apprend pas , étoient presque
entierement ignorés ; on ne les enseigna
dans aucun endroit du Royaume avant
Charlemagne , dit une ancienne Cronique
des Rois de France . Ante ipsum enim
Dominum Regem Carolum in Gallia nullibi
studiumfuerat liberalium Artium . Appuions.
un témoignage si fort et si décisif des
preuves les plus autentiques ; elles sont
tirées des ordres réïterés du Prince pour
l'établissement des Ecoles ; je vais les
exposer simplement telles qu'on les lit
dans le Receuil des Conciles de France.
Charlemagne au retour de son troisiéme
Voyage d'Italie l'an787, par une( 1 ) Lettre
circulaire adressée à tous les Evêques et
aux Abbez ( Lettre que je voudrois pou-.
voir rapporter ici toute entiere , mais
que je me contenterai de citer plus d'une
fois ) leur recommande d'établir dans
( 1 ) Tome 2. Conc. Gall. p. 32 .
II. Vol. des
1298 MERCURE DE FRANCE
leurs Chapitres et dans leurs Monasteres
des Ecoles où l'on forme la jeunesse à
l'Etude des Lettres et à la pięté . Et par
le Capitulaire soixante - douzième d'Aixla
Chapelle , il veut que dans ces mêmes
maisons on apprenne aux jeunes gens à
lire , à psalmodier , à écrire , à compter ,
et les regles de la Grammaire. Ut scola
Legentium puerorum fiant psalmos * notas
computum , Grammaticam , per singula Monasteria
et Episcopia discant . Les Conciles
Provinciaux qui se tinrent sous ce même
*
* Notas. Je crois qu'il faut entendre ce terme
de l'Ecriture , pour deux raisons . 1º . Parce qu'il
s'agit dans cet endroit de ce qu'il faut apprendre à
la jeunesse ; il est fait mention de la lecture , de
la psalmodie ou du chant , de la Grammaire ;
pourquoi auroit -on obmis l'Ecriture également nécessaire
à la jeunesse . 2. Ces caractéres nets et
distincts, qui sans jamais changer, diversifient par
leur mélange les differens objets qu'ils représentent,
n'étoient pas alors fort en usage ; ils n'étoient connus
que des Sçavans ; Charlemagne lui- même, si
nous en croyons Eginard, n'apprit que très tard et
presque sans succès à les former. Tentabat scribere .
sed parum prosperè successit labor præposterus
ac sero inchoatus. L'Ecriture commune consistoit
dans de grands traits informes , arbitraires pour la
plupart , et sujets au changement. C'est ce qui paroit
par les anciennes Chartres et par quelques monumens
lapidaires et metalliques , qui sont parvenus
jusqu'à nous sur quoi on peut consulter la Diplo
matique du P. Mabillon .
II Vol.
EmJUIN.
1734. 1299
Empereur, les s'expliquent à peu près dans
les mêmes termes. Les Arts qui sont la
partie des Sciences la plus simple et la
plus facile , n'étoient donc pas enseignési
et par une suite nécessaire , ils étoient
ignorez d'une nation qui n'avoit ni disposition
pour s'y former de soi- même ,
ni la volonté de les apprendre. Que devons-
nous penser des hautes Sciences ,
des Sciences abstraites et difficiles , si celles
qui sont plus aisées , cellesqui sont la baze,
n'étoient pas connus , Encore un nouveau
trait; il achevera de mettre ce que nous
venons de dire dans la derniere évidence.
Les Langues sont l'instrument general
des Sciences , l'organe de l'esprit , l'image
de la pensée , l'interprete du goût , et
le theatre où le genie se développe . La
Langue Teutonique , rude et grossiere
étoit celle de nos nouveaux Maîtres , conforme
à leur genie ; elle n'a rien de cette
douceur ni de cette politesse que demandent
les Sciences. La Grecque ,harmonieuse
, douce et énergique ne me paroît pas
avoir été bien connue au Sçavant Alcuin ,
et j'ai peine à croire sur le seul témoignage
d'Eginard , Charlemagne lait
jamais bien comprise ; toutes les apparencescombattent
l'un et l'autre fair.La Langue
Latine avoit été long - tems dominan-
11. Vol. tc
100 MERCURE DE FRANCE
te dans les Gaules , les Francs l'avoient
adoptée pour les Actes publics ; elle étoit
sur tout destinée aux Ouvrages d'esprit:
mais cette Langue si noble , si polie étoit
devenue la proye du barbarisme , le genie
et le tour de la Teutonique s'étoient glissés
dans l'idiome Romain , et de ce lliage
s'étoit formé un langage dur , sans
cadence , sans pureté , sans ortographe
Il falloit, sans doute, qu'il fut défectueux
au suprême dégré pour blesser les oreilles
de Charlemagne , que l'on ne peut pas
dire avoir été trop délicates.
Ecoutons ce Prince parler dans la Lettre
que nous avons déja citée aux Evêques
et Abbés , c'est -à - dire, aux plus Sçavans
hommes de son Royaume. J'ai reconnu
, leur dit- il , dans la plûpart des
Ecrits que vous m'avez envoyés assez de
justesse dans les sentimens , et beaucoup de
grossiereté dans le langage; et j'ai compris
que pour avoir négligé de vous instruire
Vous avez peine à exprimer les pieus
reflexions que vous avez puisées dans
Meditation . Ce ne fut qu'avec le
>
* Cognovimus in plerisque prafatis conscript
bus vestris eorumdem et sensus rectos et serr.
incultos , quia quod pia devotio interius fidelite
tabat , hoc exterius propter negligentiam dis
lingua inerudita exprimere sine reprehensi: •
alebat.
JUIN. 1734. 1301
cours des Maîtres de Grammaire qui vinrent
d'Italie , qu'on épura la Langue
Latine , et qu'on en banit les expressions
Teutoniques dont elle étoit infectée;
elles se refugierent dans le Romain ou Latin
vulgaire , qui s'étant peu à peu purifié
et poli est devenu depuis une des plus
belle Langue du monde. Mais on ne
réussit pas à rendre à la Langue Latine sa
beauté naturelle , on exprima toujours
grossierement ce que l'on pensoit sans
délicatesse . Il est inutile d'entrer dans un
plus long détail ; ce que nous avons dit
est plus que suffisant pour prouver combien
étoit triste la situation des Sciences
quand Charlemagne entreprit de les rétatablir.
Voyons comment il s'y prit , quels
Maîtres il employa pour seconder son
dessein , quel en fut les succès.
Charles , surnommé le Grand, pour ses
grandes qualités encore plus que pour ses
grandes actions , fut un de ces hommes
rares , que la Nature se plaît de tems en
tems à former et sur qui la fortune ou
pour parler plus juste , la Providence divine,
répand ses faveurs avec complaisan
ce ; genie superieur , hardi , ferme , pénétrant
, il ne lui manqua du côté de l'esprit
que ce que son siecle ne pouvoit lui
donner , je veux dire la politesse et le
II. Vol.
bon
`
1302 MERCURE DE FRANCE
bon goût. Les vertus qui font les veritables
Heros , sembloient nées avec lui ;
la magnanimité , la droiture , là prudence
, la bonté , la Religion faisoient son
caractere , et se déployoient dans toutes
ses actions ; Maître d'une partie considerable
de l'Europe , cheri particulierement
de ses Sujets, admiré de tout l'Univers ,
il songea encore à immortaliser son nom
en banissant l'ignorance de ses Etats ; entreprise
glorieuse et digne du plus grand
Prince qui fût alors au monde , elle auroit
eu, sans doute,un succès entier et par-
' fait , si le mauvais goût n'eût infecté les
Maîtres aussi bien que les Disciples . Il se
presenta des obstacles presques insurmontables
, il ne s'en rebuta pas , il eut recours
à sa prudence, et rien n'étoit au-dessus de
ses lumieres. Non content d'animer ses
Peuples par son exemple et par ses bienfaits
, il se servit encore de son autorité
pour engager ceux qui par leur profession
devoient avoir quelque teinture de Scien-'
ces à les cultiver , et à en faire pare au ;
reste de ses Sujets . Mais comment trouver
dans toute la France des Maîtres capables
de former la jeunesse ? L'ignorance
, la grossiereté avoient , comme nous
avons dit , pénétré jusques dans le Sanctuaire
, les moins ignorans étoient les
II. Vol. seuls
JUI N. 1734 1303
seuls qui pussent passer pour Sçavans ,
Charlemagne y pourvoit , et pour suppléer
àlce deffaut il rassemble de toute
l'Europe ce qu'il pût trouver d'hommes
versés dans les Sciences ; il fait venir d'Italiele
PoëteThéodulphe , Pierre de Pise ,
Grammairien ; Paul Diacre , fameux Historiographe
, le Fape: Adrien lui envoye
deux Maîtres de Chant , deux Antiphoniers
et les sept Arts Liberaux , comme
dit Eginard. Mais de tous les Ecrivains
qu'il reçût dans ses Etats il n'en est aucun
qui puisse être comparé au Sçavant Alcuin
, Anglois de naissance et Saxon d'origine.
Alcuin étoit un de ces Sçavans qui
remplacent par la multitude de leurs connoissances
ce qui leur manque de perfection
et de singularité dans le genie , Grammairien
, Poëte , Rheteur , Dialecticien ,
Historiographe , Astronome , Théologien
, il fut l'oracle de son siecle , et il
merita de l'être ; ce fut lui qui inspira l'amour
des Lettres aux François , et qui
contribua plus que personne à répandre
ces semences précieuses , qui commencerent
bientôt à fructifier. La Cour fut le
premiet théatre où il parut , et il eut la
gloire de voir le Souverain et les Princesses
ses Filles au nombre de ses Disciples.
II. Vol. A
1304 MERCURE DE FRANCE
A leur exemple toute la France pleine
d'admiration pour son merite , conçût
de l'amour pour l'étude , et tâcha de profiter
de ses lumieres ; mais ce vaste genie
n'eut ni assez de force , ni assez de sublimité
pour s'élever au dessus du mauvais
goût de son siecle , il s'y laissa malheureusement
entraîner , il y entretint ses
éleves et par cette raison seule il laissa
son Ouvrage imparfait. Pour le connoître
il ne faut que jetter les yeux sur ses Ecrits,
il s'y est peint lui -même on voit par
tout un esprit fécond , mais âpre et diffùs ,
une grande étendue de connoissances , et
peu
•
de critiques , plus de subtilité que
de politesse ; son stile n'est assaisonné
d'aucun de ces traits nobles, vifs , et déli→
cats , qui élevent l'esprit et qui le frappent
par l'éclat de leurs lumieres ; il ins
truit sans persuader , il convainc sans
plaire ; le travail paroît en lui avoir surpassé
la nature , et l'art qui le forma
étoit lui même imparfait. On ne sçauroit
cependant lui refuser la loüange qu'il
mérite , d'avoir été par l'étendue de son
sçavoir le Photius des Latins ; moins
poli , moins chatié , moins profond que
le Patriarche Grec il le surpasse de
beaucoup par les belles qualitez qui font
l'honnête homme et par les vertus solides,
II. Vol, .qui
JUIN. 1734 1305
qui font le véritable Chrétien . Ce grand
Personnage après avoir suivi la Cour
pendant quelques années , se retira enfin
à Tours auprès du tombeau de Saint
Martin ; mais cette retraite ne fut pas
lui un lieu de repos ,
pour
il n'enfouit
pas dans une honteuse oisiveté les talens
qui l'avoient fait briller ; il sçavoit ce
qu'il devoir à Dieu et à l'Etat ainsi rapellant
dans cet aimable séjour ce qu'il·
avoit de connoissances , il s'appliqua de
nouveau à former des éleves qui se dispersant
dans plusieurs Monasteres de
T'Empire François , renouvellérent les
Sciences, et répandirent par tout l'esprit
de leur Maître
Je n'entreprens pas de refuter ici l'opinion
de quelques ( a ) Auteurs , qui ont
prétendu qu'Alcuin avoit jetté les fondemens
de l'Université de Paris , devenuë
depuis si fameuse dans toute l'Europe
le silence des Ectivains de ces tems - là
suffit pour en démontrer la fausseté . Ce
qu'il y a de certain , c'est que ce fut à
Tours , à Saint Denis en France , à Corbie
, à Fulde , à Richenou , et dans quelques
autres Monasteres , que l'on commença
dès- lors à enseigner les hautes
Sciences ; on y enseigna aussi Is beaux
( a ) Raban, Simeon, Sigulphe, Amalarius ¿e.
II. Vol. C Arts
1308 MERCURE DE FRANCE
,
Arts , et les Ecoles établies dans chaque
Diocèse conformément aux Statuts des
Conciles Provinciaux , et aux Capitulaires
de Charlemagne concourant à la
même fin ; on vit bien- tôt les Sciences
prendre une face nouvelle dans toute la
Monarchie Françoise. Mais quel en fut
le progrès à quel degré de perfection
arrivérent elles ? c'est ce qui nous restę
à examiner.
?
La suite pour le Mercure prochain.
Fermer
Résumé : DISCOURS CRITIQUE, sur l'état des Sciences dans l'étenduë de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne.
Le texte 'Discours critique sur l'état des Sciences dans l'étendue de la Monarchie Françoise, sous Charlemagne' analyse les fluctuations historiques des sciences, comparées aux révolutions des empires. Les sciences connaissent des périodes de floraison et de déclin, influencées par divers facteurs tels que le goût des peuples, le génie et les maximes de chaque époque. Sous Charlemagne, le goût était corrompu et le génie barbare, ce qui a conduit à un état pitoyable des sciences. Les Gaulois, après l'établissement des Goths, des Bourguignons et des Francs, ont adopté des maximes barbares, perdant ainsi leur douceur et leur goût pour les sciences. Les travaux militaires et la mollesse ont contribué à cet assoupissement intellectuel. L'Église, bien que refuge des sciences, était elle-même plongée dans l'ignorance. Les chanoines et les moines, malgré leurs rôles initiaux, étaient devenus oisifs et ne cultivaient plus les sciences. Les beaux-arts, essentiels aux sciences, étaient presque inconnus avant Charlemagne. Charlemagne a tenté de rétablir les sciences en établissant des écoles dans les chapitres et monastères pour enseigner la lecture, la psalmodie, l'écriture, le calcul et la grammaire. Cependant, les langues, instruments des sciences, étaient également corrompues. La langue latine, autrefois noble, était infectée par des expressions teutoniques, rendant difficile l'expression délicate des pensées. Le texte décrit Charlemagne comme un homme exceptionnel, doté d'un génie supérieur, de hardiesse, de fermeté et de pénétration. Bien que son époque ne lui ait pas permis d'acquérir la politesse et le bon goût, il possédait des vertus héroïques telles que la magnanimité, la droiture, la prudence, la bonté et la religion. Maître d'une partie considérable de l'Europe, il était chéri de ses sujets et admiré dans l'univers. Il entreprit de bannir l'ignorance de ses États, une initiative glorieuse mais confrontée à des obstacles dus au mauvais goût des maîtres et des disciples. Pour pallier l'ignorance et la grossièreté, il fit venir des savants de toute l'Europe, notamment Alcuin, un érudit anglo-saxon versé dans de nombreuses disciplines. Alcuin inspira l'amour des lettres à la cour et dans toute la France, mais son œuvre resta imparfaite en raison du mauvais goût de son siècle. Après avoir suivi la cour, Alcuin se retira à Tours où il continua à former des élèves, contribuant ainsi à la renaissance des sciences dans l'Empire franc. Le texte mentionne également l'établissement d'écoles dans divers monastères et diocèses, conformément aux statuts des conciles provinciaux et aux capitulaires de Charlemagne, marquant le début d'une nouvelle ère pour les sciences dans la monarchie franque.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
84
p. 1961-1963
LOGOGRYPHE.
Début :
Le temps qui me vit naître, étoit un temps de paix, [...]
Mots clefs :
Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGOGRYPHE.
E temps qui me vit naître , étoit un temps de
paix
Et le commencement du bel âge du Monde.
En plus d'une façon tous les jours je renais .
J'habite dans les Airs , fur la Terre & fur l'Onde.
Je fais consister ma beauté
Dans ma grande simplicité .
Je fuis fans corps , & cependant paffible.
Je fais du merveilleux , du parfait , du risible.
Chés le convalescent , le malade , & le fain ,
J'ordonne , je défends , quoique fouvent en vain.
Toujours je veille , & jamais ne repose .
L'on me trouve dans chaque chose.
Je n'aipas un endroit qui ne foit occupé.
Sur mes regles souvent le Sage fut trompé.
Devine -moi, Lecteur , & cherche à me connoître ;
I. Vol D Six
1962 MERCURE DE FRANCE
Six Lettres fout mon tout ;
Mais tu n'es pas au bout ;
En plus d'un fens je vais paroître.
3. 2. et 1. je fers à l'Ouvrier ,
Atravailler les Cuirs qu'il livre au Cordonnier
f. 4. et 6. dans le Bourg , dans la Ville ,
Chacun , pour sortir de chés soi ,
Eft obligé de fe fervir de moi.
4.6. f. je fuis un animal reptile.
4.2.1.de Laboureur habile ,
Pour nétoyer fon grain , me fecoue à deux mains.
4. 6.5. et 3. je fuis chés les humains
Le symbole de l'Eſperance .
2. 5. et 3. aux Lys je dois mon luftre en France,
2.1.3 . 5. et 6. je produis la fraîcheur .
1.6. et 3. je fors du blanchissage .
1. 2. 4. 6. 3. j'entre dans le potage.
3. 4. 6. et 5. mon effet fait horreur .
6.3 . je fuis copulative ,
1. et 6.je fuis négative .
. 5. 1. et 6. je fuis certain Vaissean ,
Qui jadis fervoit de Tombeau.
5. 2.4. et 6. je foisonne
Dans tout le Pays Savoyard.
5. 2. et 3. le Chat court fur moi comme au lard.
2. 3. 5. 6. l'hyver , dès qu'on frissonne ,
C'est moi qu'on vient trouver.
4. et 37
SEPTEMBRE. 1739 1963
4. et 3. 5. et 6. cherche- nous dans la Gamme.
2.4.3 . 5. 6. inconstance de l'ame.
§. 2. 5. 6. au poids je suis à prélever.
6. 1. et 3. fait pour nuire , ou pour plaire ;
Je foufle le froid et le chaud :
Mais pour me deviner, c'en eft plus qu'il n'en faut,
Adieu , Lecteur , il eft temps de me taire.
Par F. Armand de Grenoble , Prisonnier au
grand Châtelet à Paris.
E temps qui me vit naître , étoit un temps de
paix
Et le commencement du bel âge du Monde.
En plus d'une façon tous les jours je renais .
J'habite dans les Airs , fur la Terre & fur l'Onde.
Je fais consister ma beauté
Dans ma grande simplicité .
Je fuis fans corps , & cependant paffible.
Je fais du merveilleux , du parfait , du risible.
Chés le convalescent , le malade , & le fain ,
J'ordonne , je défends , quoique fouvent en vain.
Toujours je veille , & jamais ne repose .
L'on me trouve dans chaque chose.
Je n'aipas un endroit qui ne foit occupé.
Sur mes regles souvent le Sage fut trompé.
Devine -moi, Lecteur , & cherche à me connoître ;
I. Vol D Six
1962 MERCURE DE FRANCE
Six Lettres fout mon tout ;
Mais tu n'es pas au bout ;
En plus d'un fens je vais paroître.
3. 2. et 1. je fers à l'Ouvrier ,
Atravailler les Cuirs qu'il livre au Cordonnier
f. 4. et 6. dans le Bourg , dans la Ville ,
Chacun , pour sortir de chés soi ,
Eft obligé de fe fervir de moi.
4.6. f. je fuis un animal reptile.
4.2.1.de Laboureur habile ,
Pour nétoyer fon grain , me fecoue à deux mains.
4. 6.5. et 3. je fuis chés les humains
Le symbole de l'Eſperance .
2. 5. et 3. aux Lys je dois mon luftre en France,
2.1.3 . 5. et 6. je produis la fraîcheur .
1.6. et 3. je fors du blanchissage .
1. 2. 4. 6. 3. j'entre dans le potage.
3. 4. 6. et 5. mon effet fait horreur .
6.3 . je fuis copulative ,
1. et 6.je fuis négative .
. 5. 1. et 6. je fuis certain Vaissean ,
Qui jadis fervoit de Tombeau.
5. 2.4. et 6. je foisonne
Dans tout le Pays Savoyard.
5. 2. et 3. le Chat court fur moi comme au lard.
2. 3. 5. 6. l'hyver , dès qu'on frissonne ,
C'est moi qu'on vient trouver.
4. et 37
SEPTEMBRE. 1739 1963
4. et 3. 5. et 6. cherche- nous dans la Gamme.
2.4.3 . 5. 6. inconstance de l'ame.
§. 2. 5. 6. au poids je suis à prélever.
6. 1. et 3. fait pour nuire , ou pour plaire ;
Je foufle le froid et le chaud :
Mais pour me deviner, c'en eft plus qu'il n'en faut,
Adieu , Lecteur , il eft temps de me taire.
Par F. Armand de Grenoble , Prisonnier au
grand Châtelet à Paris.
Fermer
85
p. 1720-1735
DISCOURS Latin sur l'Amour de la Patrie. EXTRAIT.
Début :
CE Discours fut prononcé le 10 Février 1744, par R. P. Geoffroy, de la [...]
Mots clefs :
Orateur, Amour de la patrie, Citoyen, Hommes, Mérite, Nature, Héros, Éloge, Coeur, Membres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Latin sur l'Amour de la Patrie. EXTRAIT.
DISCOURS Latin fur l'Amour de la
CE
Patrie.
EXTRAIT.
E Difcours fut prononcé le ro Février
1744 , par le R. P. Geoffroy , de la
Compagnie de Jefus , Profeffeur de Rhétorique
au Collège de LOUIS LE GRAND,
L'Orateur répondit parfaitement à l'idée
avantageufe qu'on s'étoit formée de fon mérite
& de fes talens , & parut digne , dès fon
entrée dans la carriere, de marcher àla fuire
de tant d'hommes célebres , qui ont rempli
avec gloire , prefque fans interruption , depuis
plus d'un fiècle , la place qu'il occupe
aujourd'hui. Son Difcours mérita les éloges
d'un Auditoire nombreux & choifi, & il n'a
point démenti à l'impreffion le brillant fuccès
qu'il a eu à la prononciation . Nous en
allons donner , autant qu'il eft poffible , une
analyſe exacte & un précis fidèle , fans prétendre
néanmoins en réunir toutes les beautés
il faudroit copier la Piéce même & la
mettre toute entiere fous les yeux du Lecteur;
AOUST. 1744. 172.1
teur ; c'eft un beau Tableau qu'il faut voir
dans fon jour ; quelques traits repréſentés fidélement
aux yeux du Lecteur éclairé , fuffiront
pour le mettre fur les voyes, & lui faire
juger par analogie , du mérite de tout l'Ouvrage.
ر د
Le Sujet eft vafte , mais intéreffant ,
puifqu'il n'y a point d'homme , qui n'ait des
devoirs à remplir à l'égard de la Patrie . L'E
xorde commence par une précaution' oratoire
, que l'Orateur a jugé néceffaite . » L'a-)
» mour de la Patrie , dit il , étant fi nature
» à tous les hommes , & particulierement
>> aux François , on s'étonnera peut- être de
» me voir traiter un Sujet , qui n'ayant nila
grace de la nouveauté, ni la furprife du Pa
» radoxe, n'offre rien, ce femble, qui doive
» intéreffer ou piquer l'Auditeur .... Il eſt
» vrai , M M. mais n'étant encore recom-
» mandable par aucun endroit auprès de
» vous , au défaut de tout autre mérite , j'ai
» crû que c'en feroit un pour moi, fi l'A-
» mour de la Patrie fignaloit les premiers
» efforts de mon Eloquence , & fr elle en
portoit , pour ainfi dire , l'empreinte &
» les couleurs . Si Eloquentia qualifcumque
» mea primos conatus apud vos per ipfa Patria
» veluti lineamenta effingerem.
Appellé , continue- t'il , dans ce Lycée ,
» pour y former, moins des Orateurs que
dea
A v » Ci
1722 MERCURE DE FRANCE.
» Citoyens, ai -je dû paroître Orateur à vos
» yeux,avant que d'y paroître Citoyen ? N'é-
» toit il pas jufte au contraire , &c. La jeune
Nobleffe élevée dans les Lettres & dans la
Vertu au Collège de Louis LE GRAND ,
n'eſt pas oubliée dans ce morceau .
Suit un Eloge du P. de la Sante , ancien
Maître & prédeceffeur immédiat de notre
Orateur dans l'épineux emploi de Profeffeur
de Rhétorique au Collège de LOUIS LE
GRAND. Cet Eloge eft ingénieux , & ne
fait pas moins d'honneur au Difciple reconnoiffant
, qu'au grand Maître , qui en eft
l'objet. Il mérite d'être lû.
L'Orateur paffe enſuite à ſa diviſion , &
fe propofe d'examiner 1 ° . ce que c'eft que
l'Amour de la Patrie , & combien il eſt digue
du Citoyen.
20. Ce qu'il exige du Citoyen , pour être
digne d'elle.
Il termine fon Exorde , en priant l'Auditeur
de pardonner au Citoyen tout ce qu'il
trouvera de défectueux dans l'Orateur. Orator
quidquid peccaverit condonate Civi.
La force impérieufe de l'Amour de la Patrie
, le courage invincible qu'il infpire ,
Pattrait enchanteur dont il captive & enchaîne
tous les coeurs , font les trois fubdivilions
, qui partagent & rempliffent la premiere
Partie.
» Les
AOUST . 1744.
1723
89
"
Les autres affections du coeur , dit l'O-
>>rateur , doivent bien fouvent leur origine
» à l'Education & au Préjugé , quelquefois
» à l'imagination , & prefque toujours à la
» Paffion ; elles ont leurs viciffitudes , leurs
« révolutions , leur décadence ..... L'Amour
de la Patrie ne connoît point ces
» variations bizarres ; il naît & meurt avec
» nous ... naſcitur nobifcum ... illo præeunte
»infantis cujufque apud fe nati animum tacitè
quodammodo ingreditur, Civemque defignans
» in homine vix delineato , primos fibi vendicat
» vagitus pueri , viri fingultus habitura veľ
" ultimos . Ardet ignis ifte finu nondum calente
»fervidus , vitalis anima praviofpiritu ventilatus
, infantia fafciolis impeditus non cap-
» tivus , immerſus umbris non oppreſſus , rora-
» tus lacrymis non extinctus , nec ceffat inter
» obferatos fenfuum meatus vi quâdam invictâ
obftrepere,donec per depaftos pueritia obicès
» ad rationis ufque facem eluctatus iter , eas ab
» illâ concipiat flammas , quæ fubindè ad imperii
totius fplendorem fulgeant.
"
""
Les Peuples , même les plus barbares &
les plus infenfibles à tout le refte , ne le
font point à l'Amour de la Patrie : » Scytham
fuccendit inter nives , Hircanum fovet
»inter nemora , Perfam & Indum Caucafea
interfaxafubigit, Thracem rapit ad arma,& c .
L'Orateur nous repréfente enfuite l'affec-
A vj
tion
$ 724 MERCURE DE FRANCE.
"
tion pour la Patrie, comme une Reine puif
fante, qui exerce un pouvoir abfolu für tous
les coeurs ; l'Univers eft fon Empire , tous
les Peuples fes Sujets , tous les Tréfors fes
revenus , tous les hommes fes Guerriers.
Voyez-les , dit-il , ces hommes magnani-
»mes , guidés par l'Amour de la Patrie ; ils
bravent les périls & les dangers.... Envain
« leurs Epoufes éplorées s'efforcent- elles de
les retenir ; envain leur offrent - elles les
tendres gages de leur amour ; la Patrie
» parle ; fourds à toute autre voix , à celle
» même de la tendreffe & de l'amour , ils
courent avec joye le précipiter au milieu.
» des hazards.
Vient enfuite le Caractére des differentes
Nations de l'Europe , des Anglois , des Allemands
, des Italiens , des Savoyards . Voici
ceux des Hollandois , des Eſpagnols & des .
François. « In Bataviâ , non aliter ac merca-
» tus quem exercet , intentus fænori , moras lu
»cro novit apponere ; haud tamen culpandus ,
»nifi , ut fit fæpè in mercatu , lateat infidiosa
nocte , luce ut quaftuosâ fulgeat .... In Hifpania
parturit graviter , eventum trulinat,
»&fortunam lentâ quâdamfeſtinatione concis
»liatam ad fe deducit , tunc magis ipfe timendus
cim timere magis ipfe videtur ....In Galliâ
aflu præceps , ingenitâ quâdam alacritate for-
20.1unam pracurrit , eventumque præoccupat ,.
2. bac
B
AOUST. 1744 172
hoc magis cavendus aliis , quod fibi minus
sipfi caveat.
33
La Haine d'Annibal , ce fier ennemi de
Rome , & le courage invincible du Peuple
Romain à défendre la Patrie après les fanglantes
Journées du Tefin , de Trebie & de
Cannes , offrent un beau champ à l'Orateur,
» Odium Romæ jurafti , Annibal ; aderit fua
fed nec omnis nec omni Sacramento fides
» Illam inter Ticini Undas fpectabis prop
» naufragantem , femianimem ad Trafimeni
»Lacus fpoliabis , urgebis ardentem ad Trebia
» Ripus , in agris Cannenfibus habebis propè
funeratam. Plura ne fperaveris
Te ad
» Capitoliumfiftet illa vel undique pervia ,vincet
vel indefenfa , vel attrita conteret ....
» Illa tibi opponet Cives , quos vel ipfo Larium
»fuorum intuitu & igne fuccenfa pairie fax
» ad redimendas clades fuas eo inflammabir
» aftu, qui te vel inter laureatos victoria
multiplicis aggeres clade non reparanda
» obruat , &c.
ל כ
La ruine de Sagonte mérite encore de
trouver place ici . » In Italiam properanti
» ( Annibali) occurrit Sagantus , Orl's quan-
» tula , fed quanta Civitas ! Cedit hac victori
Alpium ; arcem ingredere qua jam tus eft....
» Illam requiris in illa medias ? Rogum hunc
afpice congeftis ædibus ardentem , bic omnis
Saguntus eft.Gentem petis? hac vide hominum
»fimulacra
1726 MERCURE DE FRANCE.
39
»fimulacra fervente buſto pro mortis jure de-
»certantia ; in his ftat tota Gens . Opes repofcis
victori promiffas Militi ? Hunc cinerem oc-
»cupa , nifi hunc etiam defendant funere in
ipfo vivaces anima , & inter incendia pugnaces
umbra tueantur. Quaris hos ignes quis in-
»jecerit ? Civilis Amor .... odio tuo atrocior.
On voit par tous ces traits & par le ſtyle
qui y régne , que Pline & Seneque ne font
pas les Héros de notre Orateur .
Les Républiques Grecques & Romaine
offroient bien d'autres exemples fameux du
courage invincible, qu'infpire l'Amour de la
Patrie , mais l'Orateur , par une fage oeconomie
, n'a fait que les indiquer , & il termine
cette feconde fubdivifion par un parallele
fuivi de nos Héros François avec les Héros
Grecs & Romains. Les Caractéres de du
Guefclin , du Connétable de Montmorenci ,
du Duc de Guife , d'Alexandre, & de Henri
IV , font touchés avec une fineffe & une délicateffe
de Pinceau , peu communes . Voici
ceux de Charles XII , Roi de Suede & du
Czar Pierre le Grand , Ce morceau vientimmédiatement
après le parallele d'Alexandre
& de Henri IV. » Principem utrumque pari
» indole , exitu diffimili propè redivivum ætas
» etiam noftra fufpexit , Alexandrum in Carolo,
Succo Principe , fed fobrium, magis acrem,
» tam animoſum, æquè precipitem, Heroëmfortè
« nimis ,
AOUST. 1744. 1727
nimis , nec fatis Regem Henricum ( IV) in
» Petro , Mofcho Cafare , magis ferocem inge-
» nio , ac ftudio fubactum , humanum cultu ,
» exercitationepropè Gallum, Regem fortè ma-
»gis quam Heroëm , fed nec indigum Heroica
laudis , & laude Regiâ cumulatum : ambo
>
» bellis mutuis exercitati .... Carolus Germa-
» niam armis concufferat , Poloniam praliis
» occupaverat Mofcoviam labefactaverat
» victoriis , Orbem penè totum nominis fui ter-
» rore ità repleverat , ut praviafortitudinis fa-
» ma opera vix quidquam fortitudini relinque-
» ret. Mofchus vero Cafar victus fæpe , num-
» quam fractus , Imperio propè fuperftes Impe-
» rator , ita ftetit in adversâ forte , ut ab ipsâ
»fortunæ pertinacia conftantiam edoceretur que
» illam frangeret. Suecia Rex occidit eo demùm
faro quod Alexandri decebat amulum ....
»populisque nihil fui præter famamfactis pa-
» rem , nec minus famâ ipsâ defiderium reliquit,
» Heros major fi magis Civis. Regnavit Mof
» covia reparator eå dudum fortunâ quam
Henricus meruerat , imperia luftravit plurima
non fpectator otiofus ,fed operofus explorator ;
» Artes in eis varias didicit Tyro , tractavit
» Artifex , in Patriam afportavit redux , fua-
»fit Hortator , Magifter edocuit , illuftravit
"
Princeps , Imperator promovit , & inter illa-
» rum ftudia occumbens , Gentem reliquit inf
» tructam claffibus . ... Litteris perpolitam....
» imbutam
1728 MERCURE DE FRANCE
» imbutam Moribus .... virtutum fucco non-
» dum vegetam , fed jam earumfuffufam colorë
at nexu foederatam , maximus Princeps idem
w & Civis optimus .
L'Exemple d'Ovide , qui foupire avec tant
de grace & d'harmonie après fa Terre natale,
& celui d'Uliffe , qui cherche à travers mille
écueils fa Patrie fugitive , prouvent d'une
maniere fenfible & touchante l'attrait enchanteur
qu'a pour tout homme la Terre
qui l'a vu naître.
»
Echappé , dit le P. Geoffroy , aux fu-
" reurs & aux poifons de Circé , un heureux
» naufrage vous fait aborder , Uliffe ,à l'Iſle
» enchantée de Calypfo;là tout s'empreffe a
vous faire oublier vos malheurs . Le fommeil,
fi long- tems refufé à vos defirs , vient
affoupir fur un lit de fleurs vos fens épui-
"fés , & rendre à vos membres fatigués leur
premiere vigueur ....Tout s'offre à vos
» défirs, tout les prévient ; les ris & les jeux
»vous environnent de toutes parts & volti-
»gent fans ceffe autour de vous; des plaifirs de
» toute efpece, tels que l'imagination riante
» d'un Fenelon peut feule enfanter & décrire,
» s'offrent en foule. Pour comble de faveur,
» une Déeffe aimable vous offre l'immorta-
» lité . Joüiffez , trop heureux Uliffe , d'un
fort fi doux & fi flateur ; fixez votre féjour
dans cette Terre délicieufe ; oubliez la Mer
ל כ
30
» &
A O UST. 17.44 1729
»
'
& les écueils ; oubliez .... non , MM ;
» inſenſible à tout autre bonheur qu'à celui
" de revoir fa Patrie , l'immortalité ne le
» touche point.Ithaque eft toujours préfente
» à fon efprit; elle occupe toutes fes pensées;
elle emporte tous les défirs de fon coeur....
» mais qu'eft-ce que cette Ithaque , direz-
» vous ? Une Terre ingrate & deferte , une
" roche aride & ftérile. N'importe ; c'eft fa
» Patrie ; il aime mieux payer le tribut à la
» Nature fur ce rocher qui l'a vû naître
» que de vivre immortel , mais Etranger
» dans l'Ile fortunée de Calypfo ... Ulyffe ,
» dira - t'on, étoit Roi d'Ithaque ; l'éclat d'u-
>> ne Couronne peut éblouir ....
éblouir .... Voici ,
» continue l'Orateur , ce Sauvage nouvelle-
» ment arrivé des Forêts de l'Amérique.
» Dieux ! quelle figure ! Eft ce un hom-
» me ?... mais pourquoi cet air fombre &
» rêveur ? .... Eh quoi ! lui dit-on , l'allegreffe
de tant d'hommes qui vous envi-
» ronnent ; leurs défirs empreffés ; leurs ca-
» reffes ne peuvent- ils vous diftraire un moment?
Ne prendrez- vous aucune part à la
» joye publique , vous qui en faites la meilleure
partie ... Jettez au moins les yeux
« fur cette Ville fuperbe ; joiiffez du charmant
fpectacle qu'elle vous offre ; voyez
la majefté de fes Edifices , leur nombre ,
> leur grandeur , leur richeffe , leur magni-
» ficence ,
99
3
1730 MERCURE DE FRANCE.
» ficence , leur ftructure , leur fymmétrie ;
»voyez la multitude innombrable de fes ha-
» bitans , la largeur & la beauté de fes ruës ;
» voyez ces Places publiques , couronnées
» de Palais fomptueux ; voyez-y ces Monu-
"mens , chef-d'oeuvres de l'Art & du Goût;
» contemplez , & c ..... Que penfe- t'il de
» tout cela, M M ? Ces maffes énormés frap-
» pent à la vérité ſa vûë errante & étonnée ;
"il les regarde avec furprife ; l'éclat dont
elles brillent l'ébloüit , mais fon coeur les
» dédaigne. Quorfum verò ? Nemorofos Penates,
Lares erraticos , confcios natalium receffus
, & confignata infantia rudimentis antra
cogitat. Sed hæc vix humana ſunt , imờ
»ne humana quidem , fed in his Patria Tellus
» eft. Et que vix habitanda videntur homini ,
» Civem totum loca fibi vendicant.
Les devoirs que l'Amour de la Patrie exige
du Citoyen , ce qui fait la feconde Partie,
fe réduifent à deux. Faites pour elle tout ce
qu'elle mérite que vous faffiez. Ne faites pour
elle que ce qu'elle veut que vous faffiez . Ces
deux fubdivifions , toutes fimples qu'elles
font , fourniffent à l'Orateur l'occafion de
fe déveloper , en quelque forte , lui- même,
& de faire agir les refforts d'une Eloquence,
également ingénieuſe , délicate & enjoüée.
Il compare d'abord le Corps Politique .
avec le Corps Humain. » Les uns , dit-il
« font
AOUST. 1744. 1731
"
»font dans le Corps Politique ce qu'eſt la
» Tête dans le Corps Humain . Elevés aux
≫ premiers rangs , ils exercent un pouvoir
» abfolu fur les Membres qui leur font ſub-
» ordonnés ; fubordination précieuſe ! C'eſt
» à elle que font attachés le fort & la defti-
» née des Empires.....Vous l'avez éprou-
" vé , Rome , Ecole féconde de Vices & de
<< Vertus , en fait de Politique , comme en
» toute autre choſe. Tandis qu'une douce
» union a regné entre les Membres de votre
République , tranquille au- dedans , redou
» tée au déhors , vous avez été la Maîtreffe
» du Monde . L'harmonie a-t'elle été trou-
» blée ? La difcorde , l'ambition , la jaloufie,
» la fureur , ont- elles armé le Citoyen con-
» tre le Citoyen , & défuni les Membres de
» de vafte Corps ? quelles Scénes tragiques
» n'avez - vous pas données au Monde !
Quelles révolutions ! Quelle décadence
» n'avez-vous pas éprouvées ! ...Agité par
» le fouffle féditieux des factions oppofées,
quelles tempêtes n'a pas effuyé le Vaiffeau
» de la République ? A quels écueils n'eft- il
" pas venu fe brifer ? &c. France , tu n'as
» pas un fort pareil à craindre. Eo tenente
Sceptrum Rege, qui varia per obfequia diffufos
Regni ordines Imperio fuo ita colligit , ut te
»fatifecuram tui , alieni arbitram , Orbis par-
»tim amicus gratuletur , partim inimicus ti-
» meat,
و ر
و و
1732 MERCURE DE FRANCE.
و د
meat , Spectator omnis admiretur . Mais quel
lugubre Spectacle ne t'offriront point tes.
propres Faftes, Si ex hoc fublimiorefelicitatis
gradu oculos in eam atatem conjicias , quâ
tuis à te defcifcentibus,ruentibus in te exteris,
utrifque præda & ludibrium ità miferè jacebas
, ut tibi imperaret nemo , fervires omniwbus
, & ipfa Regnum tolleret Regnantum
» multitudo.
L'Orateur peint enfuite les qualités que
doit avoir un vrai Citoyen . Quem appellabo
Civem ? &c. A la tête de ceux qu'il juge dignes
de ce Titre flateur , on voit marcher
M. le Prince de Conty , Général de l'armée
d'Italie. » Civem appello Heroëm , qualem fran-
»genda expectant Alpium culmina , & percuſſa
»jam faxa refonant , quem , fi de ejus praftan-
» tiâ Proceres interrogaveris , dicant animo ut
genere Principem..... St fortitudinem à mi
»litibus repetas , votis efflagitent Ducem; quem
» deniqu : Aula , ut fuas delicias indicet, Civi
stas ut fuos amores exprimat , Caftra utfuam
fpem fignificent gratulatione divisâ , concor
di admiratione , CONTIUM nuncupabunt.
»
M. le Premier Préfident tient auffi un
rang diftingué parmi les vrais Citoyens.
Civem appello virum , qui in eo Senatu conftitutus
, cujus fplendor Gallia ipsâ longiùs
» diffunditur , ità in variis ejus dignitatum gra-
»dibus ftetit , ut primum autingeret excelfitate
» mentis,
A O UST. 1744. 1738
mentis , primum ità occupat , ut omnes labo-
→ rum univerfitate complectatur ; qui munus
» quàmſplendidum tam difficile tunc auſpica-
»tus cum gravia juberet gravior neceffitas , ità
2fe geffit Regi gratus ac Populo , ut alterius
»promoveret jura , alterius fuperaret vota
confuleret utriufque commodis , & amores colligeret
; dignus qui & ab Auguftiffimo Sena-
» tu ftudiorum fuorum interpres , unus præter
» morem electus, mitteretur in Regiam; & beni-
»gnè admitteretur ab eo Rege , qui optima mo-
» neri cùm velit , audire amat optimos .
Cet Eloge , où le coeur * ne parle pas
moins que l'efprit,fut extrêmement applau
di , & excita dans l'Auditoire un murmure
d'approbation , non moins flateur pour
l'illuftre Magiftrat , que pour l'Orateur.
Les Membres illuftres des trois Académies
de Paris font encore mis par le Pere
Geoffroy au nombre des Citoyens utiles .
L'Eloge de l'Académie Françoife eft fort
beau , & digne de cette brillante Societé
Littéraire.
L'Orateur termine cette feconde Partie
par une fuite de Caractéres d'hommes inutiles
à l'Etat , ou peu propres par leur ignorance
, leur peu de lumieres , leur molleffe ,
leur inconftance , leur incapacité de rendre
* M. le Premier Préfident honore l'Orateur de
fon eftime & de fon amitié.
fervice
1734 MERCURE DE FRANCE.
fervice à la Patrie.Cette feconde fubdivifion
n'eft pas la moins intéreflante. Nous en allons
citer quelques morceaux , par lefquels
nous finirons cet Extrait.
Voici ce qu'il dit d'une certaine efpece
d'hommes , qui n'eft malheureuſement que
trop commune aujourd'hui. On verra s'il
les peint d'après nature .... » Homuncio-
» nes polituli , quorum laus eft unica , ftertere
» molliter , blandiri ferociter , ineptire ſuaviter
, & cum pretio quodam vilefcere .
»fero pueri , citò fenes , numquam viri……….
Il peint ainfi ces hommes , » qui faginate
» molis intrà cancellos defidiosè revoluti , na-
» tura pinguis orbe fluenti ac nitido verfant
»fefe cum labore &fine opere , ficque in Patriå
» vrvunt , non ut ejus opes ftudio foecundo reno-
» vent veluti apes induftria , fed inertes fuci
Dvoraci otio abfumant.
"
Et ces Mifantropes , » qui fic apud fe vic-
» titant foli ac fegreges, ut nec aliis vivant nec
»fibi , in Patria Tellure hofpites , in propria
»familiâ exules , alieni apud fuos , apud fe
»ipfos peregrini , raro cum hominibus , vix
» unquam homines.
Nous ne fçavons fi le morceau fuivant
fera fort goûté par une certaine Secte de
Politiques. » Illos ejice Civilium rerum exploratores
faftiofos , qui tunc fibi maximè
m in gente fua fapiunt , cum fapit ipfis nihil
» quod
A O UST. 1744. 1735
»quod gentile fuerit , Philofophi nomine , maledici
officio , alieni ftudio , affectu propè hof-
» tes , Regionis omnis præter quam sua pracones
,fua & omnis imperiti aquè & ofores ,
» laudatores Reipublica , quoniam in Regno
» nati , futuri laudatores Regni , fi in Repu-
» blicâ editi.
Ces Peintures font ingénieufes & de bon
goût. C'est une juftice qu'on doit rendre
au P. Geoffroy ; fon Pinceau eft véridique ;
il caractériſe bien chaque chofe , & la peint
avec les couleurs qui lui font propres. Ses
Héros font tirés d'après nature , & tels que
l'Hiftoire nous les repréfente. Le brillant
du coloris ajoûte encore un nouvel éclat à
fes Portraits , en rehauffe la fineffe , & leur
communique un nouveau luftre ; on peut
dire auffi qu'il s'eft peint lui -même dans ce
Difcours , puifque tout y refpire le grand
Orateur & le bon Citoyen.
CE
Patrie.
EXTRAIT.
E Difcours fut prononcé le ro Février
1744 , par le R. P. Geoffroy , de la
Compagnie de Jefus , Profeffeur de Rhétorique
au Collège de LOUIS LE GRAND,
L'Orateur répondit parfaitement à l'idée
avantageufe qu'on s'étoit formée de fon mérite
& de fes talens , & parut digne , dès fon
entrée dans la carriere, de marcher àla fuire
de tant d'hommes célebres , qui ont rempli
avec gloire , prefque fans interruption , depuis
plus d'un fiècle , la place qu'il occupe
aujourd'hui. Son Difcours mérita les éloges
d'un Auditoire nombreux & choifi, & il n'a
point démenti à l'impreffion le brillant fuccès
qu'il a eu à la prononciation . Nous en
allons donner , autant qu'il eft poffible , une
analyſe exacte & un précis fidèle , fans prétendre
néanmoins en réunir toutes les beautés
il faudroit copier la Piéce même & la
mettre toute entiere fous les yeux du Lecteur;
AOUST. 1744. 172.1
teur ; c'eft un beau Tableau qu'il faut voir
dans fon jour ; quelques traits repréſentés fidélement
aux yeux du Lecteur éclairé , fuffiront
pour le mettre fur les voyes, & lui faire
juger par analogie , du mérite de tout l'Ouvrage.
ر د
Le Sujet eft vafte , mais intéreffant ,
puifqu'il n'y a point d'homme , qui n'ait des
devoirs à remplir à l'égard de la Patrie . L'E
xorde commence par une précaution' oratoire
, que l'Orateur a jugé néceffaite . » L'a-)
» mour de la Patrie , dit il , étant fi nature
» à tous les hommes , & particulierement
>> aux François , on s'étonnera peut- être de
» me voir traiter un Sujet , qui n'ayant nila
grace de la nouveauté, ni la furprife du Pa
» radoxe, n'offre rien, ce femble, qui doive
» intéreffer ou piquer l'Auditeur .... Il eſt
» vrai , M M. mais n'étant encore recom-
» mandable par aucun endroit auprès de
» vous , au défaut de tout autre mérite , j'ai
» crû que c'en feroit un pour moi, fi l'A-
» mour de la Patrie fignaloit les premiers
» efforts de mon Eloquence , & fr elle en
portoit , pour ainfi dire , l'empreinte &
» les couleurs . Si Eloquentia qualifcumque
» mea primos conatus apud vos per ipfa Patria
» veluti lineamenta effingerem.
Appellé , continue- t'il , dans ce Lycée ,
» pour y former, moins des Orateurs que
dea
A v » Ci
1722 MERCURE DE FRANCE.
» Citoyens, ai -je dû paroître Orateur à vos
» yeux,avant que d'y paroître Citoyen ? N'é-
» toit il pas jufte au contraire , &c. La jeune
Nobleffe élevée dans les Lettres & dans la
Vertu au Collège de Louis LE GRAND ,
n'eſt pas oubliée dans ce morceau .
Suit un Eloge du P. de la Sante , ancien
Maître & prédeceffeur immédiat de notre
Orateur dans l'épineux emploi de Profeffeur
de Rhétorique au Collège de LOUIS LE
GRAND. Cet Eloge eft ingénieux , & ne
fait pas moins d'honneur au Difciple reconnoiffant
, qu'au grand Maître , qui en eft
l'objet. Il mérite d'être lû.
L'Orateur paffe enſuite à ſa diviſion , &
fe propofe d'examiner 1 ° . ce que c'eft que
l'Amour de la Patrie , & combien il eſt digue
du Citoyen.
20. Ce qu'il exige du Citoyen , pour être
digne d'elle.
Il termine fon Exorde , en priant l'Auditeur
de pardonner au Citoyen tout ce qu'il
trouvera de défectueux dans l'Orateur. Orator
quidquid peccaverit condonate Civi.
La force impérieufe de l'Amour de la Patrie
, le courage invincible qu'il infpire ,
Pattrait enchanteur dont il captive & enchaîne
tous les coeurs , font les trois fubdivilions
, qui partagent & rempliffent la premiere
Partie.
» Les
AOUST . 1744.
1723
89
"
Les autres affections du coeur , dit l'O-
>>rateur , doivent bien fouvent leur origine
» à l'Education & au Préjugé , quelquefois
» à l'imagination , & prefque toujours à la
» Paffion ; elles ont leurs viciffitudes , leurs
« révolutions , leur décadence ..... L'Amour
de la Patrie ne connoît point ces
» variations bizarres ; il naît & meurt avec
» nous ... naſcitur nobifcum ... illo præeunte
»infantis cujufque apud fe nati animum tacitè
quodammodo ingreditur, Civemque defignans
» in homine vix delineato , primos fibi vendicat
» vagitus pueri , viri fingultus habitura veľ
" ultimos . Ardet ignis ifte finu nondum calente
»fervidus , vitalis anima praviofpiritu ventilatus
, infantia fafciolis impeditus non cap-
» tivus , immerſus umbris non oppreſſus , rora-
» tus lacrymis non extinctus , nec ceffat inter
» obferatos fenfuum meatus vi quâdam invictâ
obftrepere,donec per depaftos pueritia obicès
» ad rationis ufque facem eluctatus iter , eas ab
» illâ concipiat flammas , quæ fubindè ad imperii
totius fplendorem fulgeant.
"
""
Les Peuples , même les plus barbares &
les plus infenfibles à tout le refte , ne le
font point à l'Amour de la Patrie : » Scytham
fuccendit inter nives , Hircanum fovet
»inter nemora , Perfam & Indum Caucafea
interfaxafubigit, Thracem rapit ad arma,& c .
L'Orateur nous repréfente enfuite l'affec-
A vj
tion
$ 724 MERCURE DE FRANCE.
"
tion pour la Patrie, comme une Reine puif
fante, qui exerce un pouvoir abfolu für tous
les coeurs ; l'Univers eft fon Empire , tous
les Peuples fes Sujets , tous les Tréfors fes
revenus , tous les hommes fes Guerriers.
Voyez-les , dit-il , ces hommes magnani-
»mes , guidés par l'Amour de la Patrie ; ils
bravent les périls & les dangers.... Envain
« leurs Epoufes éplorées s'efforcent- elles de
les retenir ; envain leur offrent - elles les
tendres gages de leur amour ; la Patrie
» parle ; fourds à toute autre voix , à celle
» même de la tendreffe & de l'amour , ils
courent avec joye le précipiter au milieu.
» des hazards.
Vient enfuite le Caractére des differentes
Nations de l'Europe , des Anglois , des Allemands
, des Italiens , des Savoyards . Voici
ceux des Hollandois , des Eſpagnols & des .
François. « In Bataviâ , non aliter ac merca-
» tus quem exercet , intentus fænori , moras lu
»cro novit apponere ; haud tamen culpandus ,
»nifi , ut fit fæpè in mercatu , lateat infidiosa
nocte , luce ut quaftuosâ fulgeat .... In Hifpania
parturit graviter , eventum trulinat,
»&fortunam lentâ quâdamfeſtinatione concis
»liatam ad fe deducit , tunc magis ipfe timendus
cim timere magis ipfe videtur ....In Galliâ
aflu præceps , ingenitâ quâdam alacritate for-
20.1unam pracurrit , eventumque præoccupat ,.
2. bac
B
AOUST. 1744 172
hoc magis cavendus aliis , quod fibi minus
sipfi caveat.
33
La Haine d'Annibal , ce fier ennemi de
Rome , & le courage invincible du Peuple
Romain à défendre la Patrie après les fanglantes
Journées du Tefin , de Trebie & de
Cannes , offrent un beau champ à l'Orateur,
» Odium Romæ jurafti , Annibal ; aderit fua
fed nec omnis nec omni Sacramento fides
» Illam inter Ticini Undas fpectabis prop
» naufragantem , femianimem ad Trafimeni
»Lacus fpoliabis , urgebis ardentem ad Trebia
» Ripus , in agris Cannenfibus habebis propè
funeratam. Plura ne fperaveris
Te ad
» Capitoliumfiftet illa vel undique pervia ,vincet
vel indefenfa , vel attrita conteret ....
» Illa tibi opponet Cives , quos vel ipfo Larium
»fuorum intuitu & igne fuccenfa pairie fax
» ad redimendas clades fuas eo inflammabir
» aftu, qui te vel inter laureatos victoria
multiplicis aggeres clade non reparanda
» obruat , &c.
ל כ
La ruine de Sagonte mérite encore de
trouver place ici . » In Italiam properanti
» ( Annibali) occurrit Sagantus , Orl's quan-
» tula , fed quanta Civitas ! Cedit hac victori
Alpium ; arcem ingredere qua jam tus eft....
» Illam requiris in illa medias ? Rogum hunc
afpice congeftis ædibus ardentem , bic omnis
Saguntus eft.Gentem petis? hac vide hominum
»fimulacra
1726 MERCURE DE FRANCE.
39
»fimulacra fervente buſto pro mortis jure de-
»certantia ; in his ftat tota Gens . Opes repofcis
victori promiffas Militi ? Hunc cinerem oc-
»cupa , nifi hunc etiam defendant funere in
ipfo vivaces anima , & inter incendia pugnaces
umbra tueantur. Quaris hos ignes quis in-
»jecerit ? Civilis Amor .... odio tuo atrocior.
On voit par tous ces traits & par le ſtyle
qui y régne , que Pline & Seneque ne font
pas les Héros de notre Orateur .
Les Républiques Grecques & Romaine
offroient bien d'autres exemples fameux du
courage invincible, qu'infpire l'Amour de la
Patrie , mais l'Orateur , par une fage oeconomie
, n'a fait que les indiquer , & il termine
cette feconde fubdivifion par un parallele
fuivi de nos Héros François avec les Héros
Grecs & Romains. Les Caractéres de du
Guefclin , du Connétable de Montmorenci ,
du Duc de Guife , d'Alexandre, & de Henri
IV , font touchés avec une fineffe & une délicateffe
de Pinceau , peu communes . Voici
ceux de Charles XII , Roi de Suede & du
Czar Pierre le Grand , Ce morceau vientimmédiatement
après le parallele d'Alexandre
& de Henri IV. » Principem utrumque pari
» indole , exitu diffimili propè redivivum ætas
» etiam noftra fufpexit , Alexandrum in Carolo,
Succo Principe , fed fobrium, magis acrem,
» tam animoſum, æquè precipitem, Heroëmfortè
« nimis ,
AOUST. 1744. 1727
nimis , nec fatis Regem Henricum ( IV) in
» Petro , Mofcho Cafare , magis ferocem inge-
» nio , ac ftudio fubactum , humanum cultu ,
» exercitationepropè Gallum, Regem fortè ma-
»gis quam Heroëm , fed nec indigum Heroica
laudis , & laude Regiâ cumulatum : ambo
>
» bellis mutuis exercitati .... Carolus Germa-
» niam armis concufferat , Poloniam praliis
» occupaverat Mofcoviam labefactaverat
» victoriis , Orbem penè totum nominis fui ter-
» rore ità repleverat , ut praviafortitudinis fa-
» ma opera vix quidquam fortitudini relinque-
» ret. Mofchus vero Cafar victus fæpe , num-
» quam fractus , Imperio propè fuperftes Impe-
» rator , ita ftetit in adversâ forte , ut ab ipsâ
»fortunæ pertinacia conftantiam edoceretur que
» illam frangeret. Suecia Rex occidit eo demùm
faro quod Alexandri decebat amulum ....
»populisque nihil fui præter famamfactis pa-
» rem , nec minus famâ ipsâ defiderium reliquit,
» Heros major fi magis Civis. Regnavit Mof
» covia reparator eå dudum fortunâ quam
Henricus meruerat , imperia luftravit plurima
non fpectator otiofus ,fed operofus explorator ;
» Artes in eis varias didicit Tyro , tractavit
» Artifex , in Patriam afportavit redux , fua-
»fit Hortator , Magifter edocuit , illuftravit
"
Princeps , Imperator promovit , & inter illa-
» rum ftudia occumbens , Gentem reliquit inf
» tructam claffibus . ... Litteris perpolitam....
» imbutam
1728 MERCURE DE FRANCE
» imbutam Moribus .... virtutum fucco non-
» dum vegetam , fed jam earumfuffufam colorë
at nexu foederatam , maximus Princeps idem
w & Civis optimus .
L'Exemple d'Ovide , qui foupire avec tant
de grace & d'harmonie après fa Terre natale,
& celui d'Uliffe , qui cherche à travers mille
écueils fa Patrie fugitive , prouvent d'une
maniere fenfible & touchante l'attrait enchanteur
qu'a pour tout homme la Terre
qui l'a vu naître.
»
Echappé , dit le P. Geoffroy , aux fu-
" reurs & aux poifons de Circé , un heureux
» naufrage vous fait aborder , Uliffe ,à l'Iſle
» enchantée de Calypfo;là tout s'empreffe a
vous faire oublier vos malheurs . Le fommeil,
fi long- tems refufé à vos defirs , vient
affoupir fur un lit de fleurs vos fens épui-
"fés , & rendre à vos membres fatigués leur
premiere vigueur ....Tout s'offre à vos
» défirs, tout les prévient ; les ris & les jeux
»vous environnent de toutes parts & volti-
»gent fans ceffe autour de vous; des plaifirs de
» toute efpece, tels que l'imagination riante
» d'un Fenelon peut feule enfanter & décrire,
» s'offrent en foule. Pour comble de faveur,
» une Déeffe aimable vous offre l'immorta-
» lité . Joüiffez , trop heureux Uliffe , d'un
fort fi doux & fi flateur ; fixez votre féjour
dans cette Terre délicieufe ; oubliez la Mer
ל כ
30
» &
A O UST. 17.44 1729
»
'
& les écueils ; oubliez .... non , MM ;
» inſenſible à tout autre bonheur qu'à celui
" de revoir fa Patrie , l'immortalité ne le
» touche point.Ithaque eft toujours préfente
» à fon efprit; elle occupe toutes fes pensées;
elle emporte tous les défirs de fon coeur....
» mais qu'eft-ce que cette Ithaque , direz-
» vous ? Une Terre ingrate & deferte , une
" roche aride & ftérile. N'importe ; c'eft fa
» Patrie ; il aime mieux payer le tribut à la
» Nature fur ce rocher qui l'a vû naître
» que de vivre immortel , mais Etranger
» dans l'Ile fortunée de Calypfo ... Ulyffe ,
» dira - t'on, étoit Roi d'Ithaque ; l'éclat d'u-
>> ne Couronne peut éblouir ....
éblouir .... Voici ,
» continue l'Orateur , ce Sauvage nouvelle-
» ment arrivé des Forêts de l'Amérique.
» Dieux ! quelle figure ! Eft ce un hom-
» me ?... mais pourquoi cet air fombre &
» rêveur ? .... Eh quoi ! lui dit-on , l'allegreffe
de tant d'hommes qui vous envi-
» ronnent ; leurs défirs empreffés ; leurs ca-
» reffes ne peuvent- ils vous diftraire un moment?
Ne prendrez- vous aucune part à la
» joye publique , vous qui en faites la meilleure
partie ... Jettez au moins les yeux
« fur cette Ville fuperbe ; joiiffez du charmant
fpectacle qu'elle vous offre ; voyez
la majefté de fes Edifices , leur nombre ,
> leur grandeur , leur richeffe , leur magni-
» ficence ,
99
3
1730 MERCURE DE FRANCE.
» ficence , leur ftructure , leur fymmétrie ;
»voyez la multitude innombrable de fes ha-
» bitans , la largeur & la beauté de fes ruës ;
» voyez ces Places publiques , couronnées
» de Palais fomptueux ; voyez-y ces Monu-
"mens , chef-d'oeuvres de l'Art & du Goût;
» contemplez , & c ..... Que penfe- t'il de
» tout cela, M M ? Ces maffes énormés frap-
» pent à la vérité ſa vûë errante & étonnée ;
"il les regarde avec furprife ; l'éclat dont
elles brillent l'ébloüit , mais fon coeur les
» dédaigne. Quorfum verò ? Nemorofos Penates,
Lares erraticos , confcios natalium receffus
, & confignata infantia rudimentis antra
cogitat. Sed hæc vix humana ſunt , imờ
»ne humana quidem , fed in his Patria Tellus
» eft. Et que vix habitanda videntur homini ,
» Civem totum loca fibi vendicant.
Les devoirs que l'Amour de la Patrie exige
du Citoyen , ce qui fait la feconde Partie,
fe réduifent à deux. Faites pour elle tout ce
qu'elle mérite que vous faffiez. Ne faites pour
elle que ce qu'elle veut que vous faffiez . Ces
deux fubdivifions , toutes fimples qu'elles
font , fourniffent à l'Orateur l'occafion de
fe déveloper , en quelque forte , lui- même,
& de faire agir les refforts d'une Eloquence,
également ingénieuſe , délicate & enjoüée.
Il compare d'abord le Corps Politique .
avec le Corps Humain. » Les uns , dit-il
« font
AOUST. 1744. 1731
"
»font dans le Corps Politique ce qu'eſt la
» Tête dans le Corps Humain . Elevés aux
≫ premiers rangs , ils exercent un pouvoir
» abfolu fur les Membres qui leur font ſub-
» ordonnés ; fubordination précieuſe ! C'eſt
» à elle que font attachés le fort & la defti-
» née des Empires.....Vous l'avez éprou-
" vé , Rome , Ecole féconde de Vices & de
<< Vertus , en fait de Politique , comme en
» toute autre choſe. Tandis qu'une douce
» union a regné entre les Membres de votre
République , tranquille au- dedans , redou
» tée au déhors , vous avez été la Maîtreffe
» du Monde . L'harmonie a-t'elle été trou-
» blée ? La difcorde , l'ambition , la jaloufie,
» la fureur , ont- elles armé le Citoyen con-
» tre le Citoyen , & défuni les Membres de
» de vafte Corps ? quelles Scénes tragiques
» n'avez - vous pas données au Monde !
Quelles révolutions ! Quelle décadence
» n'avez-vous pas éprouvées ! ...Agité par
» le fouffle féditieux des factions oppofées,
quelles tempêtes n'a pas effuyé le Vaiffeau
» de la République ? A quels écueils n'eft- il
" pas venu fe brifer ? &c. France , tu n'as
» pas un fort pareil à craindre. Eo tenente
Sceptrum Rege, qui varia per obfequia diffufos
Regni ordines Imperio fuo ita colligit , ut te
»fatifecuram tui , alieni arbitram , Orbis par-
»tim amicus gratuletur , partim inimicus ti-
» meat,
و ر
و و
1732 MERCURE DE FRANCE.
و د
meat , Spectator omnis admiretur . Mais quel
lugubre Spectacle ne t'offriront point tes.
propres Faftes, Si ex hoc fublimiorefelicitatis
gradu oculos in eam atatem conjicias , quâ
tuis à te defcifcentibus,ruentibus in te exteris,
utrifque præda & ludibrium ità miferè jacebas
, ut tibi imperaret nemo , fervires omniwbus
, & ipfa Regnum tolleret Regnantum
» multitudo.
L'Orateur peint enfuite les qualités que
doit avoir un vrai Citoyen . Quem appellabo
Civem ? &c. A la tête de ceux qu'il juge dignes
de ce Titre flateur , on voit marcher
M. le Prince de Conty , Général de l'armée
d'Italie. » Civem appello Heroëm , qualem fran-
»genda expectant Alpium culmina , & percuſſa
»jam faxa refonant , quem , fi de ejus praftan-
» tiâ Proceres interrogaveris , dicant animo ut
genere Principem..... St fortitudinem à mi
»litibus repetas , votis efflagitent Ducem; quem
» deniqu : Aula , ut fuas delicias indicet, Civi
stas ut fuos amores exprimat , Caftra utfuam
fpem fignificent gratulatione divisâ , concor
di admiratione , CONTIUM nuncupabunt.
»
M. le Premier Préfident tient auffi un
rang diftingué parmi les vrais Citoyens.
Civem appello virum , qui in eo Senatu conftitutus
, cujus fplendor Gallia ipsâ longiùs
» diffunditur , ità in variis ejus dignitatum gra-
»dibus ftetit , ut primum autingeret excelfitate
» mentis,
A O UST. 1744. 1738
mentis , primum ità occupat , ut omnes labo-
→ rum univerfitate complectatur ; qui munus
» quàmſplendidum tam difficile tunc auſpica-
»tus cum gravia juberet gravior neceffitas , ità
2fe geffit Regi gratus ac Populo , ut alterius
»promoveret jura , alterius fuperaret vota
confuleret utriufque commodis , & amores colligeret
; dignus qui & ab Auguftiffimo Sena-
» tu ftudiorum fuorum interpres , unus præter
» morem electus, mitteretur in Regiam; & beni-
»gnè admitteretur ab eo Rege , qui optima mo-
» neri cùm velit , audire amat optimos .
Cet Eloge , où le coeur * ne parle pas
moins que l'efprit,fut extrêmement applau
di , & excita dans l'Auditoire un murmure
d'approbation , non moins flateur pour
l'illuftre Magiftrat , que pour l'Orateur.
Les Membres illuftres des trois Académies
de Paris font encore mis par le Pere
Geoffroy au nombre des Citoyens utiles .
L'Eloge de l'Académie Françoife eft fort
beau , & digne de cette brillante Societé
Littéraire.
L'Orateur termine cette feconde Partie
par une fuite de Caractéres d'hommes inutiles
à l'Etat , ou peu propres par leur ignorance
, leur peu de lumieres , leur molleffe ,
leur inconftance , leur incapacité de rendre
* M. le Premier Préfident honore l'Orateur de
fon eftime & de fon amitié.
fervice
1734 MERCURE DE FRANCE.
fervice à la Patrie.Cette feconde fubdivifion
n'eft pas la moins intéreflante. Nous en allons
citer quelques morceaux , par lefquels
nous finirons cet Extrait.
Voici ce qu'il dit d'une certaine efpece
d'hommes , qui n'eft malheureuſement que
trop commune aujourd'hui. On verra s'il
les peint d'après nature .... » Homuncio-
» nes polituli , quorum laus eft unica , ftertere
» molliter , blandiri ferociter , ineptire ſuaviter
, & cum pretio quodam vilefcere .
»fero pueri , citò fenes , numquam viri……….
Il peint ainfi ces hommes , » qui faginate
» molis intrà cancellos defidiosè revoluti , na-
» tura pinguis orbe fluenti ac nitido verfant
»fefe cum labore &fine opere , ficque in Patriå
» vrvunt , non ut ejus opes ftudio foecundo reno-
» vent veluti apes induftria , fed inertes fuci
Dvoraci otio abfumant.
"
Et ces Mifantropes , » qui fic apud fe vic-
» titant foli ac fegreges, ut nec aliis vivant nec
»fibi , in Patria Tellure hofpites , in propria
»familiâ exules , alieni apud fuos , apud fe
»ipfos peregrini , raro cum hominibus , vix
» unquam homines.
Nous ne fçavons fi le morceau fuivant
fera fort goûté par une certaine Secte de
Politiques. » Illos ejice Civilium rerum exploratores
faftiofos , qui tunc fibi maximè
m in gente fua fapiunt , cum fapit ipfis nihil
» quod
A O UST. 1744. 1735
»quod gentile fuerit , Philofophi nomine , maledici
officio , alieni ftudio , affectu propè hof-
» tes , Regionis omnis præter quam sua pracones
,fua & omnis imperiti aquè & ofores ,
» laudatores Reipublica , quoniam in Regno
» nati , futuri laudatores Regni , fi in Repu-
» blicâ editi.
Ces Peintures font ingénieufes & de bon
goût. C'est une juftice qu'on doit rendre
au P. Geoffroy ; fon Pinceau eft véridique ;
il caractériſe bien chaque chofe , & la peint
avec les couleurs qui lui font propres. Ses
Héros font tirés d'après nature , & tels que
l'Hiftoire nous les repréfente. Le brillant
du coloris ajoûte encore un nouvel éclat à
fes Portraits , en rehauffe la fineffe , & leur
communique un nouveau luftre ; on peut
dire auffi qu'il s'eft peint lui -même dans ce
Difcours , puifque tout y refpire le grand
Orateur & le bon Citoyen.
Fermer
86
p. 1804-1806
L'AURORE, IDYLLE.
Début :
CET Oiseau, dont le chant prévient toujours l'Aurore, [...]
Mots clefs :
Aurore, Ismène, Temps, Nature, Nuit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AURORE, IDYLLE.
L'AURORE ,
IDYLLE.
Et Oifeau , dont le chant prévient toujours
l'Aurore ,
M'annonce que bien- tôt nous la verrons éclore.
Viens , Ifmene ; montons fur ce Côteau voifin ,
Sois témoin avec moi d'un Spectacle divin .
De Rofes parfemant fa brillante carriere ,
Elle ouvre du matin l'immortelle barriere ;
Emule en même - tems & fille du Soleil ,
Elle offre à nos regards un viſage vermeil.
Tout s'émeut ; fon aſpect ranime la Nature.
C'eſt en vain que Tithon, en la quittant , murmure
Divinité , propice aux Humains malheureux ,
Elle aime ; elle fe plait à leur porter fes feux ;
Par tout ces feux vainqueurs fe forment des iffuës ;
La nuit leur cede ; au loin ils vont dorer les nuës ;
Tithon n'eft pas le feul épris de fes appas.
Quel Mortel, chere Ifmene , & quel Dieu ne l'eft
pas ?
De fes cheveux flottans l'Or remplit les efpaces.
Son vêtement fuperbe eft l'ouvrage des Graces ;
La joye eft fur fon front , & dans les yeux le jour.
Ses Pages font les Ris , précédés par l'Amour.
La Campagne reprend fes couleurs , fa parure ;
Le Ciel répand fur elle une Eau fubtile & pure ,
Qui
AOUST. 1744.
1805
Qui penetrant bien -tôt l aride fein des fleurs ,
Releve leur éclat , augmente leurs odeurs,
Zéphire fait fentir fes aimables haleines ;
Je l'entends badiner fur le bord des Fontaines,
Je vois de toutes parts les Jeux & les Plaifirs
Se préfenter en foûle & combler les Defirs.
Château Jardin , Verger , Bois, Prairie & Riviere
Que d'objets differens produits par fa Lumiere !
Vois-tu ce Laboureur , actif , impatient ,
Qui preffe de fes Boeufs le pas tardif & lent ?
Envoyant aux Echos fa Chanſon ingénuë ,
Au Lieu de fon travail il conduit fa charruë ;
Vois plus loin Palémon avec Amarillis ,
De la Danfe déja ſe diſputer le Prix ;
Et plus près des Chaffeurs , dont la meute rapide
Avec ardeur pourfuit un Animal timide ;
Mais il la fuit en vain ; on le force ; il fe rend ,
Et tombe fous les coups d'une mortelle dent .
L'Agneau quitte l'Etable ; il court aux pâturages
Le Pipeau des Bergers attendrit les Rivages.
Regarde un Voyageur que l'allegreffe fuir ,
Qui répare le tems dérobé par la nuit .
Des Echos attentifs entends la voix légere ,
Répeter les amours d'une jeune Bergere.
Dans cette Eau vois Progné reprendre ſa vigueur
Son aîle fur fon corps en répand la fraîcheur.
Au bord de ce Bofquet obferve Philomele ,
Confacrant fon ramage à l'Aurore nouvelle ;
S'élançant d'un vol fûr vers la Plaine des Airs ,
Mille
1306 MERCURE DE FRANCE.
Mille Oifeaux à ſon chant uniffent leurs Concerts;
Sur mainte fleur , au gré du badin fils d'Eole ,
De jeunes Papillons la troupe active vole.
L'induftrieufe Abeille à l'illet , au Jafmin ,
Diligente , va faire un innocent larcin .
Ifmene , ces objets ; cet éclat me rappelle
Ces tems fi regrettés , où l'homme étoit fidelle.
Repos , Ans fans Hyvers, Plaifirs purs, Jours fereins,
Mille douceurs failoient le bonheur des Humains.
Cérès abondamment prodiguoit fes richeffes ;
Sans peine de Bacchus on cueilloit les largeffes.
La fageffe , les moeurs des Mortels innocens ,
Faifoient regner fur eux un éternel Printems .
Revenez , Siécle heureux d'Aftrée & de Cibelle ;
Le brûlant Syrius , la froidure cruelle ,
Nous viennent aujourdhui tourmenter tour à tour.
Vain eſpoir , vains défirs , vous fuyez ſans retour ;
De vos jours fortunés il ne nous reste encore
Que les inftans légers d'une riante Aurore.
Le crime répandu , le crime audacieux
A fait ceffer ces biens dont nous combloient les
Dieux ,
Et rendant la Nature en miféres fertile ,
Il ne nous a laiffé qu'un regret inutile.
Par Mad. de R.....
A Lyon , ce premier Août 1744.
IDYLLE.
Et Oifeau , dont le chant prévient toujours
l'Aurore ,
M'annonce que bien- tôt nous la verrons éclore.
Viens , Ifmene ; montons fur ce Côteau voifin ,
Sois témoin avec moi d'un Spectacle divin .
De Rofes parfemant fa brillante carriere ,
Elle ouvre du matin l'immortelle barriere ;
Emule en même - tems & fille du Soleil ,
Elle offre à nos regards un viſage vermeil.
Tout s'émeut ; fon aſpect ranime la Nature.
C'eſt en vain que Tithon, en la quittant , murmure
Divinité , propice aux Humains malheureux ,
Elle aime ; elle fe plait à leur porter fes feux ;
Par tout ces feux vainqueurs fe forment des iffuës ;
La nuit leur cede ; au loin ils vont dorer les nuës ;
Tithon n'eft pas le feul épris de fes appas.
Quel Mortel, chere Ifmene , & quel Dieu ne l'eft
pas ?
De fes cheveux flottans l'Or remplit les efpaces.
Son vêtement fuperbe eft l'ouvrage des Graces ;
La joye eft fur fon front , & dans les yeux le jour.
Ses Pages font les Ris , précédés par l'Amour.
La Campagne reprend fes couleurs , fa parure ;
Le Ciel répand fur elle une Eau fubtile & pure ,
Qui
AOUST. 1744.
1805
Qui penetrant bien -tôt l aride fein des fleurs ,
Releve leur éclat , augmente leurs odeurs,
Zéphire fait fentir fes aimables haleines ;
Je l'entends badiner fur le bord des Fontaines,
Je vois de toutes parts les Jeux & les Plaifirs
Se préfenter en foûle & combler les Defirs.
Château Jardin , Verger , Bois, Prairie & Riviere
Que d'objets differens produits par fa Lumiere !
Vois-tu ce Laboureur , actif , impatient ,
Qui preffe de fes Boeufs le pas tardif & lent ?
Envoyant aux Echos fa Chanſon ingénuë ,
Au Lieu de fon travail il conduit fa charruë ;
Vois plus loin Palémon avec Amarillis ,
De la Danfe déja ſe diſputer le Prix ;
Et plus près des Chaffeurs , dont la meute rapide
Avec ardeur pourfuit un Animal timide ;
Mais il la fuit en vain ; on le force ; il fe rend ,
Et tombe fous les coups d'une mortelle dent .
L'Agneau quitte l'Etable ; il court aux pâturages
Le Pipeau des Bergers attendrit les Rivages.
Regarde un Voyageur que l'allegreffe fuir ,
Qui répare le tems dérobé par la nuit .
Des Echos attentifs entends la voix légere ,
Répeter les amours d'une jeune Bergere.
Dans cette Eau vois Progné reprendre ſa vigueur
Son aîle fur fon corps en répand la fraîcheur.
Au bord de ce Bofquet obferve Philomele ,
Confacrant fon ramage à l'Aurore nouvelle ;
S'élançant d'un vol fûr vers la Plaine des Airs ,
Mille
1306 MERCURE DE FRANCE.
Mille Oifeaux à ſon chant uniffent leurs Concerts;
Sur mainte fleur , au gré du badin fils d'Eole ,
De jeunes Papillons la troupe active vole.
L'induftrieufe Abeille à l'illet , au Jafmin ,
Diligente , va faire un innocent larcin .
Ifmene , ces objets ; cet éclat me rappelle
Ces tems fi regrettés , où l'homme étoit fidelle.
Repos , Ans fans Hyvers, Plaifirs purs, Jours fereins,
Mille douceurs failoient le bonheur des Humains.
Cérès abondamment prodiguoit fes richeffes ;
Sans peine de Bacchus on cueilloit les largeffes.
La fageffe , les moeurs des Mortels innocens ,
Faifoient regner fur eux un éternel Printems .
Revenez , Siécle heureux d'Aftrée & de Cibelle ;
Le brûlant Syrius , la froidure cruelle ,
Nous viennent aujourdhui tourmenter tour à tour.
Vain eſpoir , vains défirs , vous fuyez ſans retour ;
De vos jours fortunés il ne nous reste encore
Que les inftans légers d'une riante Aurore.
Le crime répandu , le crime audacieux
A fait ceffer ces biens dont nous combloient les
Dieux ,
Et rendant la Nature en miféres fertile ,
Il ne nous a laiffé qu'un regret inutile.
Par Mad. de R.....
A Lyon , ce premier Août 1744.
Fermer
87
p. 1936-1948
LA SUPERIORITÉ des Dames sur les Hommes. Extrait d'un Discours de M. La Coste, le Cadet.
Début :
Si les Hommes paroissent quelquefois injustes dans leurs décisions, c'est, surtout, [...]
Mots clefs :
Dames, Hommes, Esprit, Homme, Sexe, Femme, Femmes, Nature, Raison, Supériorité, Monde, Tous les jours, Éducation, Art, Conversation, Défendre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA SUPERIORITÉ des Dames sur les Hommes. Extrait d'un Discours de M. La Coste, le Cadet.
LA SUPERIORITE' des Dames fur
les Hommes. Extrait d'un Difcours de
M. La Cofte , le Cadet.
Hommes paroiffent quelquefois
Sinjuftes dans leurs décifions , c'eft , furtout
, à l'égard des Dames. La Nature ayant
donné aux premiers un corps plus robufte ,
ils ont crû que la raifon du plus fort étoit
la meilleure : convaincus de la Superiorité
d'un Sexe qu'ils eftimoiert hier , qu'ils mépriſent
aujourd'hui , & qu'ils adorent tous
les jours , ils ont voulu , pour autorifer
leurs caprices , obtenir de la force , ce que
le mérite leur refufoit. Fiers du Defpotifme
qu'ils ont ufurpé , ils s'imaginent que les
Dames doivent foufcrire à des Loix , où jamais
elles n'ont eu de
•
part.
,
Quoique le préjugé & la mode me foyent
favorables , la vérité m'excite à prendre la
défenſe d'un Sexe , qui fe feroit déja juſtifié
, fi nous n'avions eû foin d'écarter de fon
éducation l'Art d'écrire. Il falloit en venir
là. En effet , il auroit bien - tôt recouvré la
place qui lui avoit été marquée par la Sageffe
, mais dont nous l'avons chaffé , fi on
lui avoit enfeigné l'Art de fe défendre
com-
1
SEPTEMBRE . 1744 . 1937
comme on nous a inftruit dans la maniere
de l'attaquer.
Nous ne pouvons afpirer à la Superiorité
fur les Dames , que par l'Efprit & par le
Coeur. La force eft étrangere au mérite ,
parce qu'elle ne dépend pas de nous . D'ailleurs
, la Beauté étant le partage des Dames ,
& l'écueil où vient échouer tous les jours
l'orgueil de l'Homme , nous n'avons jufqu'ici
aucun reproche à leur faire. Au contraire
, fi moins robuftes que nous , elles ont
pris un afcendant fur notre fexe , cela caracteriſe
allés notre foibleffe .
Je vais donc tâcher d'établir que les Da
mes ont beaucoup plus d'Efprit , & les fentimens
plus nobles que les Hommes. Ces
deux Propofitions feront l'economie de ce
Difcours. Je ne me fervirai que du Raiſonnement
, laiffant la pitié à l'écart ; le coupable
l'employe comme le jufte , & ce feroit
deshonorer l'innocent que de le juftifier
par des moyens qui lui feroient communs
avec le criminel . D'ailleurs , l'Homme eſt
trop endurci fur ce point , pour ſe laiffer
fléchir ; heureux fi la Raifon peut encore ſe
faire entendre , & fi on ne l'étouffe pas ,
avant qu'elle prenne la parole !
- PREMIERE PARTIE.
Une Perfonne qui a l'imagination vive ,
A v les
1938 MERCURE DE FRANCE.
les penfées fines , les expreffions naturelles ,
polies & délicates , peut paffer pour avoir
de l'Efprit. La Science , l'Erudition , la Litterature
s'acquierent avec le tems . Il ne faut
pas beaucoup de génie , pour être Jurifconfulte
, encore moins , pour fçavoir l'Hiſtoire
, & peut- être point du tout , pour devenir
grand Géométre . L'Etude eft la Mere
des Connoiffances. On pourroit même penfer
de quelques Sçavans, ce que difoit Scarron
des Sots , qu'ils mourront fans rendre
l'efprit .
Qu'est- ce qu'Efprit ? Raiſon aſſaiſonnée.
Efprit fans fel eft fade nourriture ;
Sel fans Raifon eft folide pâture ;
De tous les deux fe forme Eſprit parfait ,
De l'un fans l'autre un Monftre contrefait.
Or , 1. il n'eft pas douteux que les Dames
n'ayent beaucoup plus de fel & de prudence
que les Hommes. Ayant les fibres plus
déliées , elles doivent avoir les faillies plus
agréables que nous . Auffi voit- on tous les
jours que les Hommes ne fçavent ce qu'on
appelle bien vivre , que lorfque les Dames
s'en font mêlées. Le Monde eft une Ecole
où l'on apprend à faire ufage de ce que l'on
a vû dans les Livres ; cependant , fans les
Dames,où en feroient la plupart de nos Sçavans
,
SEPTEMBRE. 1744. 1939
" vans , renfermés dans leur mifantropie
n'ayant pour régle que leurs caprices ? On
les verroit comme les anciens Humains
Errants au gré de la Nature ,
Avec les Ours difputer la pâture .
Leur génie qui , felon S. Evremond , eſt
ennuyeux & péfant , connoîtroit-il ce que
c'eft que l'Amitié , la Douceur , la Politeffe ?
L'Homme , né pour la Société , l'éviteroit
comme fa perte , fi fes bizarreries n'étoient
temperées par les manieres gracieufes d'un
objet qu'il croit inférieur à lui . 11 ne frequenteroit
point fes pareils , ou bien - tôt le
flambeau de la Difcorde romproit une union ,
qui ne peut être bien cimentée que par le
Commerce des Dames..
A peine un jeune Homme a-t'il du monde
, qu'il s'imagine s'acquerir l'eftime du
Public , en déchirant un Sexe qui l'a formé.
D'autres accufent les Dames d'être comme
imbecilles , parce qu'elles ne font ni impies
, ni dépourvûës de fens commun ; ces
traits partent des prétendus efprits forts.
Les Dames , accoûtumées à parler d'un air
poli , ingénieufes à relever leurs penfées par
des expreffions vives , s'abftiennent avec
foin de ces termes équivoques , de ces paroles
groffieres , dont fe fervent nos jeunes
Libertins. La modeftie des Dames , loin de
A vj
les
1940 MERCURE DE FRANCE.
les juftifier , paroît un crime. Elles font açcufées
de n'avoir point d'efprit par ceux ,
qui n'en ayant pas
affés pour
voir qu'ils en
manquent , ne font pas Juges compétens en
pareille matiere.
Si l'Esprit doit briller quelque part , c'eſt
fans doute dans la converfation . Les entretiens
familiers , quoiqu'ils ne doivent pas
occuper toute notre vie , fervent beaucoup
à maintenir la Société. En effet , la converfation
, comme le remarque Balzac , a du
rapport au Gouvernement Populaire ; chacun
y a droit de fuffrages ; tous y jouiffent
de la liberté. On peut dire avec S. Evremont
, que fi l'Etude augmente les talens de
la Nature , c'eſt la converfation qui les met
en oeuvre & qui les perfectionne.
Combien d'avantages les Dames n'ontelles
pas fur nous dans ce lien de la Société ?
Avec quelle énergie leurs Efprits fe communiquent-
ils leurs penfées ? Avec quelles graces
leurs coeurs expriment- ils leurs mouvemens
? Les Doctes n'avancent rien qui ne
foit étudié ; les Ignorans difent tout au hazard
; l'Efprit & la Nature parlent avec les
Dames .
C'eſt peu d'être agréable & charmant dans un Livre;
Il faut fçavoir encor & converfer & vivre.
Auffi , pour fuivre le Précepte de Boileau,
Legifte ,
SEPTEMBRE. 1744. 1941
Legifte , Cadet , Moufquetaire , Robin , tout
vient à l'Ecole des Dames. Ciceron avouë
que , quoiqu'il eût étudié l'Eloquence fous
Molon , la Poëfie fous Archias , la Jurifprudence
fous Scævola , que quoiqu'il eut
eû pour Maîtres de Philofophie Phédre ,
Philon & Diodore le Stoicien , il eft en partie
redevable de fon fuccès dans l'Art oratoire
au Commerce qu'il a eû avec la Mere
de Gracchus , la fille de Caïus , l'Epoufe de
Craffus , & les deux Licinies.
N'est- ce pas manquer de prudence , que
de faire profeffion de ne point eftimer les
Dames , quand on fent qu'on peut les aimer?
Auffi arrive-t'il fouvent qu'on eft puni de
fon imprudence. Les Dames font ignorantes
pour la plûpart ; je l'avouë ; mais , injuftes
que nous fommes , n'avons- nous pas
eû foin d'éloigner de leur éducation les
Maîtres , qui auroient pû leur donner les
lumieres que nous avons acquifes ? Nous
avons borné leur Science à être belles ; l'Etude
nous les rendroit infupportables .
>
Il s'eft cependant trouvé des Dames , qui
ont percé l'obscurité des ténébres dont
nous avions eû foin de les envelopper.
Quelle Erudition dans une Chriftine ! Quelle
délicateffe dans les Poëfies d'une Deshoulieres
& d'une Villedieu ! Quelle legereté dans
la plume d'une la Suze , d'une Scudery !
1
20%
1942 MERCURE DE FRANCE.
2º. Une des preuves les plus convaincantes
de l'Eſprit des Dames ,
c'est que dépourvûës
de la force & de la Science , avec
ces Braffelets , ces Coëffures , ces Coliers ,
ces foibles armes que nous méprifons , elles
enchaînent les plus redoutables Guerriers ,
ces Hommes dont le bras étoit invaincu
& dont le coeur eut été invincible , s'il n'y
eut point eû de femmes. Le Philofophe s'at
tendrit ; la Raifon s'égare , elle autorife fouvent
une Paffion qu'elle condamnoit , avant
que de la connoître .
Si nous aimons les Femmes avec leurs dé
fauts , fi la Coquetterie même n'eſt pas un
antitode fouverain contre nos foibleffes
ou il y a dans le Sexe quelque chofe de fupérieur
, qui nous attire , ou les plus honteufes
Paffions nous dominent . De quelque
côté que l'Homme fe tourne , il trouvera
dans ce Dilemme une preuve de fon infériorité.
D'ailleurs , il eft sûr que les Dames ont
naturellement plus de retenuë que les Hommes
; fi donc nous rampons devant celles
qui ont perdu ce caractere pour mener une
vie licentieufe , à plus forte raiſon devonsnous
fléchir le genou devant celles , qui joignent
aux dons de la Nature une Vertu à
toute épreuve. Le contraire , dit- on , arrive
jourSEPTEMBRE.
1744. 1943
journellement ; je l'avoue , & c'eft en cela
que nous faifons paroître moins d'Efprit &
de Raifon que le beau Sexe . Les Hommes
préférent les Concubines à des femmes reſpectables
; les Dames préférent les Hommes
vertueux aux débauchés , quelle difference
de goût !
Une troifiéme preuve de l'Efprit des Dames
, c'eft que , plus foibles que nous , elles
viennent plûtôt à bout de leurs entrepriſes.
Sçais- tu bien ce que peut une femme en fureur è
S'écrie l'expérience avec Corneille ; auffi
lorfque la Confidente de Medée lui dit :
Votre Pays vous hait ; votre Epoux eft fans foi
Dans ce revers fatal que vous refte- t'il ?
Medée répond :
Moi.
Quel reffort , quelle adreffe dans une
Femme qui aime !
Thefée eut été immolé aux Manes d'Andragée,
fans le fecours d'Ariane , & s'il fortit
du Labyrinthe , c'eft que cette Princeſſe
lui confeilla d'attacher un fil dès l'entrée ,
qui le conduifit dans tous les détours & le
reconduifit ,
Un
1944 MERCURE DE FRANCE .
Un jeune Homme , magnifique au dehors,
petit en lui-même , extravagant par tout ,
refufera dans fes fottes décifions la Superiorité
aux Dames pour l'Efprit , mais s'il eft
encore capable de refléxions , il embraffera
le fentiment contraire ; ce n'eft pas à dire
qu'il n'en eft point qui n'en foient dépourvues
, mais en général les Dames ont plus
de faillies , & en même-tems plus de retenuë
, plus de prudence que les Hommes.
Parce que dans une Ville il fe trouvera peutêtre
vingt Femmes , qui n'auront jamais
penfé délicatement , il ne faut pas que l'affront
rejailliffe fur tout le Sexe.
SECONDE PARTIE.
Doit- on refufer le Courage aux Dames ?
Non fans doute. Sémiramis ajoûta aux Conquêtes
de Ninus la Lybie , la Perfe , l'Egypte
; elle recula les Frontieres de fon Empire
jufqu'à l'Inde. Babylone lui dût fes Jardins
admirables & en quelque façon fufpendus ,
la triple enceinte de fes Murs , ces fameufes
Tours , qui l'emportoient fur celle de Ninive
, & les so Portes d'Airain maffif. La fier-
50
témodefte de Syfigambis rendit refpectueux
le redoutable vainqueur de Darius. Avec
quel courage Polixéne brava- t'elle la fureur
du
SEPTEMBRE. 1744. 1945
du fils d'Achille , qui l'immola aux Mânes
de fon Pere ! L'intrépide Judith , en abattant
la tête coupable d'Holopherne , délivra
Béthulie , que le Général Affyrien , envoyé
par Nabuchodonofor , tenoit affiégée . Le
corps enfanglanté de Lucrece chaffa les Tarquins
de Rome , & cette Dame violée , en
fe donnant la mort , affranchit fa Patrie de
l'esclavage où l'avoient tenu ſept Rois confécutifs
. Coriolan , ayant battu plufieurs fois
les Romains , alloit réduire leur Capitale
en cendres , fi fa Mere n'eût parlé. Elle
adoucit l'humeur de fon fils ; le vainqueur
admire fon courage ; Rome eft délivrée , &
les Volfques fe retirent. Paroiffez Illuftre
Matrone , qui dans une pareille conjoncture,
fauvâtes votre Patrie, en parlant en Mere
courroucée à votre fils rebelle . Dans peu
fe feroit emparé de Babylone , fi Balthazar
eût hérité de la grandeur d'Ame de Nitocris
?
il
J'avoue que les Dames n'étant pas dans
l'ufage d'aller à la guerre , leurs exploits
font plus rares , mais fi les Hommes font
chargés du foin de défendre les Etats , ce
font eux qui les ont troublés. L'ambition
de vaincre fes pareils , eft le partage des Héros.
Les femmes s'attachent à donner de l'éducation
à leurs enfans , à entretenir la paix
dans
1946 MERCURE DE FRANCE.
dans leur famille , voilà où fe borne leur
ambition. Le tumulte des affaires , l'horreur
que les armes entraînent après elles , ne troublent
point leur vie paifible, mais auffi lorfqu'elles
font forcées à fe défendre , quelle
intrépidité ! Sans aller chercher dans l'Hiftoire
ces Illuftres Héroïnes , qui de leurs
cheveux firent des cordes pour les Machines
de guerre , confultons l'expérience . Repréfentons-
nous ces Meres furieufes , arrachant
leurs filles tremblantes des mains effrenées
d'un Soldat qui s'eft emparé d'une
Ville , & c.
La véritable grandeur d'Ame confifte à
vaincre fes Paflions , à triompher du vice ,
à remplir les devoirs de l'Amitié , à pratiquer
les Vertus Morales ; on accorde auffi
aux Dames , avec l'Eglife , la Dévotion .
Rien n'eft d'ailleurs plus héroïque que la
fidélité dont fe pique une Dame de 15 à
20 ans , envers un Mari plus que fexagenaire.
La choſe arrive cependant tous les jours.
L'intérêt eft ordinairement l'origine & la
baze de la fidélité dans les Hommes. Maffiniffa
, vaincu par les charmes de l'Epouſe
de Syphax , auroit peut-être toujours aimé
Sophoniſbe , fi l'intérêt n'eût agi fur lui .
Allié des Romains , il leur immola le foir
de fes nôces cette Princeffe Africaine.
Les
SEPTEMBRE. 1744. 1947
Les femmes ont naturellement le coeur
plus tendre que nous. Nul objet férieux ne
les attache , auffi rempliffent- elles , mieux que
les hommes , les devoirs de l'Amitié . Ce
fuperbe Monument , qu'érigea Artemife en
l'honneur de fon cher Maufole , ne fubfifte
plus , quoiqu'il fût une des fept Merveilles
du Monde , mais la tendreffe de cette Reine
de Carie a bravé les injures du tems , & nous
a mieux fait connoître le Roi , fon Epoux
que l'Eloquence d'Ifocrate & de Théopompe.
Toutes les Dames font bien aifes de plaire,
mais c'eſt un effet de l'amour propre, auquel
les hommes font moins fujets , parce
qu'ils ont plus d'occupations.
On n'a peut-être jamais vû de femme qui
fe foit glorifiée du titre d'Athée ou de Déifte
, tandis qu'on voit de jeunes Gens , encore
couverts de la pouffiere des Bancs , qui
donnent dans ces abominables Principes.
་
Les Dames ont ordinairement plus de
foin de l'honneur de leurs Maris , que les
Hommes n'en ont de celui de leurs Epouſes.
Elles s'efforcent de fe cacher à elles- mêmes
leurs défauts , qu'elles dérobent aux yeux
du Public. Un Jaloux inftruit tout le monde
de fes foupçons mal fondés ; il s'expofe
par- là à la rifée publique; fa femme , dit- on,
en eft la caufe ; fuppofons un inftant qu'elle
1948 MERCURE DE FRANCE.
sûr ,
le fût coquette ; l'Homme , à coup
manque plus fouvent à fes engagemens que
la Femme , Quelle Loi lui accorde ce Privilége
?
Enfin il s'écoula fept cent ans , fans qu'au
cune Femme de l'Ile de Chio eût donné le
moindre foupçon fur fa vertu . Les Matrônes
Grecques poufferent fi loin la fageffe & la
chafteté , que Pétrone , n'en trouvant aucune
à qui il pût reprocher quelque incontinence
, fut forcé d'inventer l'Hiftoire de
la Matrône d'Ephéfe . Je ferois infini , fi
j'entreprenois de rapporter ici tout ce qui
peut entrer dans la défenſe des Dames , que
je crois , en général , fupérieures aux Hommes.
A Dijon le 6 Juin 1744.
les Hommes. Extrait d'un Difcours de
M. La Cofte , le Cadet.
Hommes paroiffent quelquefois
Sinjuftes dans leurs décifions , c'eft , furtout
, à l'égard des Dames. La Nature ayant
donné aux premiers un corps plus robufte ,
ils ont crû que la raifon du plus fort étoit
la meilleure : convaincus de la Superiorité
d'un Sexe qu'ils eftimoiert hier , qu'ils mépriſent
aujourd'hui , & qu'ils adorent tous
les jours , ils ont voulu , pour autorifer
leurs caprices , obtenir de la force , ce que
le mérite leur refufoit. Fiers du Defpotifme
qu'ils ont ufurpé , ils s'imaginent que les
Dames doivent foufcrire à des Loix , où jamais
elles n'ont eu de
•
part.
,
Quoique le préjugé & la mode me foyent
favorables , la vérité m'excite à prendre la
défenſe d'un Sexe , qui fe feroit déja juſtifié
, fi nous n'avions eû foin d'écarter de fon
éducation l'Art d'écrire. Il falloit en venir
là. En effet , il auroit bien - tôt recouvré la
place qui lui avoit été marquée par la Sageffe
, mais dont nous l'avons chaffé , fi on
lui avoit enfeigné l'Art de fe défendre
com-
1
SEPTEMBRE . 1744 . 1937
comme on nous a inftruit dans la maniere
de l'attaquer.
Nous ne pouvons afpirer à la Superiorité
fur les Dames , que par l'Efprit & par le
Coeur. La force eft étrangere au mérite ,
parce qu'elle ne dépend pas de nous . D'ailleurs
, la Beauté étant le partage des Dames ,
& l'écueil où vient échouer tous les jours
l'orgueil de l'Homme , nous n'avons jufqu'ici
aucun reproche à leur faire. Au contraire
, fi moins robuftes que nous , elles ont
pris un afcendant fur notre fexe , cela caracteriſe
allés notre foibleffe .
Je vais donc tâcher d'établir que les Da
mes ont beaucoup plus d'Efprit , & les fentimens
plus nobles que les Hommes. Ces
deux Propofitions feront l'economie de ce
Difcours. Je ne me fervirai que du Raiſonnement
, laiffant la pitié à l'écart ; le coupable
l'employe comme le jufte , & ce feroit
deshonorer l'innocent que de le juftifier
par des moyens qui lui feroient communs
avec le criminel . D'ailleurs , l'Homme eſt
trop endurci fur ce point , pour ſe laiffer
fléchir ; heureux fi la Raifon peut encore ſe
faire entendre , & fi on ne l'étouffe pas ,
avant qu'elle prenne la parole !
- PREMIERE PARTIE.
Une Perfonne qui a l'imagination vive ,
A v les
1938 MERCURE DE FRANCE.
les penfées fines , les expreffions naturelles ,
polies & délicates , peut paffer pour avoir
de l'Efprit. La Science , l'Erudition , la Litterature
s'acquierent avec le tems . Il ne faut
pas beaucoup de génie , pour être Jurifconfulte
, encore moins , pour fçavoir l'Hiſtoire
, & peut- être point du tout , pour devenir
grand Géométre . L'Etude eft la Mere
des Connoiffances. On pourroit même penfer
de quelques Sçavans, ce que difoit Scarron
des Sots , qu'ils mourront fans rendre
l'efprit .
Qu'est- ce qu'Efprit ? Raiſon aſſaiſonnée.
Efprit fans fel eft fade nourriture ;
Sel fans Raifon eft folide pâture ;
De tous les deux fe forme Eſprit parfait ,
De l'un fans l'autre un Monftre contrefait.
Or , 1. il n'eft pas douteux que les Dames
n'ayent beaucoup plus de fel & de prudence
que les Hommes. Ayant les fibres plus
déliées , elles doivent avoir les faillies plus
agréables que nous . Auffi voit- on tous les
jours que les Hommes ne fçavent ce qu'on
appelle bien vivre , que lorfque les Dames
s'en font mêlées. Le Monde eft une Ecole
où l'on apprend à faire ufage de ce que l'on
a vû dans les Livres ; cependant , fans les
Dames,où en feroient la plupart de nos Sçavans
,
SEPTEMBRE. 1744. 1939
" vans , renfermés dans leur mifantropie
n'ayant pour régle que leurs caprices ? On
les verroit comme les anciens Humains
Errants au gré de la Nature ,
Avec les Ours difputer la pâture .
Leur génie qui , felon S. Evremond , eſt
ennuyeux & péfant , connoîtroit-il ce que
c'eft que l'Amitié , la Douceur , la Politeffe ?
L'Homme , né pour la Société , l'éviteroit
comme fa perte , fi fes bizarreries n'étoient
temperées par les manieres gracieufes d'un
objet qu'il croit inférieur à lui . 11 ne frequenteroit
point fes pareils , ou bien - tôt le
flambeau de la Difcorde romproit une union ,
qui ne peut être bien cimentée que par le
Commerce des Dames..
A peine un jeune Homme a-t'il du monde
, qu'il s'imagine s'acquerir l'eftime du
Public , en déchirant un Sexe qui l'a formé.
D'autres accufent les Dames d'être comme
imbecilles , parce qu'elles ne font ni impies
, ni dépourvûës de fens commun ; ces
traits partent des prétendus efprits forts.
Les Dames , accoûtumées à parler d'un air
poli , ingénieufes à relever leurs penfées par
des expreffions vives , s'abftiennent avec
foin de ces termes équivoques , de ces paroles
groffieres , dont fe fervent nos jeunes
Libertins. La modeftie des Dames , loin de
A vj
les
1940 MERCURE DE FRANCE.
les juftifier , paroît un crime. Elles font açcufées
de n'avoir point d'efprit par ceux ,
qui n'en ayant pas
affés pour
voir qu'ils en
manquent , ne font pas Juges compétens en
pareille matiere.
Si l'Esprit doit briller quelque part , c'eſt
fans doute dans la converfation . Les entretiens
familiers , quoiqu'ils ne doivent pas
occuper toute notre vie , fervent beaucoup
à maintenir la Société. En effet , la converfation
, comme le remarque Balzac , a du
rapport au Gouvernement Populaire ; chacun
y a droit de fuffrages ; tous y jouiffent
de la liberté. On peut dire avec S. Evremont
, que fi l'Etude augmente les talens de
la Nature , c'eſt la converfation qui les met
en oeuvre & qui les perfectionne.
Combien d'avantages les Dames n'ontelles
pas fur nous dans ce lien de la Société ?
Avec quelle énergie leurs Efprits fe communiquent-
ils leurs penfées ? Avec quelles graces
leurs coeurs expriment- ils leurs mouvemens
? Les Doctes n'avancent rien qui ne
foit étudié ; les Ignorans difent tout au hazard
; l'Efprit & la Nature parlent avec les
Dames .
C'eſt peu d'être agréable & charmant dans un Livre;
Il faut fçavoir encor & converfer & vivre.
Auffi , pour fuivre le Précepte de Boileau,
Legifte ,
SEPTEMBRE. 1744. 1941
Legifte , Cadet , Moufquetaire , Robin , tout
vient à l'Ecole des Dames. Ciceron avouë
que , quoiqu'il eût étudié l'Eloquence fous
Molon , la Poëfie fous Archias , la Jurifprudence
fous Scævola , que quoiqu'il eut
eû pour Maîtres de Philofophie Phédre ,
Philon & Diodore le Stoicien , il eft en partie
redevable de fon fuccès dans l'Art oratoire
au Commerce qu'il a eû avec la Mere
de Gracchus , la fille de Caïus , l'Epoufe de
Craffus , & les deux Licinies.
N'est- ce pas manquer de prudence , que
de faire profeffion de ne point eftimer les
Dames , quand on fent qu'on peut les aimer?
Auffi arrive-t'il fouvent qu'on eft puni de
fon imprudence. Les Dames font ignorantes
pour la plûpart ; je l'avouë ; mais , injuftes
que nous fommes , n'avons- nous pas
eû foin d'éloigner de leur éducation les
Maîtres , qui auroient pû leur donner les
lumieres que nous avons acquifes ? Nous
avons borné leur Science à être belles ; l'Etude
nous les rendroit infupportables .
>
Il s'eft cependant trouvé des Dames , qui
ont percé l'obscurité des ténébres dont
nous avions eû foin de les envelopper.
Quelle Erudition dans une Chriftine ! Quelle
délicateffe dans les Poëfies d'une Deshoulieres
& d'une Villedieu ! Quelle legereté dans
la plume d'une la Suze , d'une Scudery !
1
20%
1942 MERCURE DE FRANCE.
2º. Une des preuves les plus convaincantes
de l'Eſprit des Dames ,
c'est que dépourvûës
de la force & de la Science , avec
ces Braffelets , ces Coëffures , ces Coliers ,
ces foibles armes que nous méprifons , elles
enchaînent les plus redoutables Guerriers ,
ces Hommes dont le bras étoit invaincu
& dont le coeur eut été invincible , s'il n'y
eut point eû de femmes. Le Philofophe s'at
tendrit ; la Raifon s'égare , elle autorife fouvent
une Paffion qu'elle condamnoit , avant
que de la connoître .
Si nous aimons les Femmes avec leurs dé
fauts , fi la Coquetterie même n'eſt pas un
antitode fouverain contre nos foibleffes
ou il y a dans le Sexe quelque chofe de fupérieur
, qui nous attire , ou les plus honteufes
Paffions nous dominent . De quelque
côté que l'Homme fe tourne , il trouvera
dans ce Dilemme une preuve de fon infériorité.
D'ailleurs , il eft sûr que les Dames ont
naturellement plus de retenuë que les Hommes
; fi donc nous rampons devant celles
qui ont perdu ce caractere pour mener une
vie licentieufe , à plus forte raiſon devonsnous
fléchir le genou devant celles , qui joignent
aux dons de la Nature une Vertu à
toute épreuve. Le contraire , dit- on , arrive
jourSEPTEMBRE.
1744. 1943
journellement ; je l'avoue , & c'eft en cela
que nous faifons paroître moins d'Efprit &
de Raifon que le beau Sexe . Les Hommes
préférent les Concubines à des femmes reſpectables
; les Dames préférent les Hommes
vertueux aux débauchés , quelle difference
de goût !
Une troifiéme preuve de l'Efprit des Dames
, c'eft que , plus foibles que nous , elles
viennent plûtôt à bout de leurs entrepriſes.
Sçais- tu bien ce que peut une femme en fureur è
S'écrie l'expérience avec Corneille ; auffi
lorfque la Confidente de Medée lui dit :
Votre Pays vous hait ; votre Epoux eft fans foi
Dans ce revers fatal que vous refte- t'il ?
Medée répond :
Moi.
Quel reffort , quelle adreffe dans une
Femme qui aime !
Thefée eut été immolé aux Manes d'Andragée,
fans le fecours d'Ariane , & s'il fortit
du Labyrinthe , c'eft que cette Princeſſe
lui confeilla d'attacher un fil dès l'entrée ,
qui le conduifit dans tous les détours & le
reconduifit ,
Un
1944 MERCURE DE FRANCE .
Un jeune Homme , magnifique au dehors,
petit en lui-même , extravagant par tout ,
refufera dans fes fottes décifions la Superiorité
aux Dames pour l'Efprit , mais s'il eft
encore capable de refléxions , il embraffera
le fentiment contraire ; ce n'eft pas à dire
qu'il n'en eft point qui n'en foient dépourvues
, mais en général les Dames ont plus
de faillies , & en même-tems plus de retenuë
, plus de prudence que les Hommes.
Parce que dans une Ville il fe trouvera peutêtre
vingt Femmes , qui n'auront jamais
penfé délicatement , il ne faut pas que l'affront
rejailliffe fur tout le Sexe.
SECONDE PARTIE.
Doit- on refufer le Courage aux Dames ?
Non fans doute. Sémiramis ajoûta aux Conquêtes
de Ninus la Lybie , la Perfe , l'Egypte
; elle recula les Frontieres de fon Empire
jufqu'à l'Inde. Babylone lui dût fes Jardins
admirables & en quelque façon fufpendus ,
la triple enceinte de fes Murs , ces fameufes
Tours , qui l'emportoient fur celle de Ninive
, & les so Portes d'Airain maffif. La fier-
50
témodefte de Syfigambis rendit refpectueux
le redoutable vainqueur de Darius. Avec
quel courage Polixéne brava- t'elle la fureur
du
SEPTEMBRE. 1744. 1945
du fils d'Achille , qui l'immola aux Mânes
de fon Pere ! L'intrépide Judith , en abattant
la tête coupable d'Holopherne , délivra
Béthulie , que le Général Affyrien , envoyé
par Nabuchodonofor , tenoit affiégée . Le
corps enfanglanté de Lucrece chaffa les Tarquins
de Rome , & cette Dame violée , en
fe donnant la mort , affranchit fa Patrie de
l'esclavage où l'avoient tenu ſept Rois confécutifs
. Coriolan , ayant battu plufieurs fois
les Romains , alloit réduire leur Capitale
en cendres , fi fa Mere n'eût parlé. Elle
adoucit l'humeur de fon fils ; le vainqueur
admire fon courage ; Rome eft délivrée , &
les Volfques fe retirent. Paroiffez Illuftre
Matrone , qui dans une pareille conjoncture,
fauvâtes votre Patrie, en parlant en Mere
courroucée à votre fils rebelle . Dans peu
fe feroit emparé de Babylone , fi Balthazar
eût hérité de la grandeur d'Ame de Nitocris
?
il
J'avoue que les Dames n'étant pas dans
l'ufage d'aller à la guerre , leurs exploits
font plus rares , mais fi les Hommes font
chargés du foin de défendre les Etats , ce
font eux qui les ont troublés. L'ambition
de vaincre fes pareils , eft le partage des Héros.
Les femmes s'attachent à donner de l'éducation
à leurs enfans , à entretenir la paix
dans
1946 MERCURE DE FRANCE.
dans leur famille , voilà où fe borne leur
ambition. Le tumulte des affaires , l'horreur
que les armes entraînent après elles , ne troublent
point leur vie paifible, mais auffi lorfqu'elles
font forcées à fe défendre , quelle
intrépidité ! Sans aller chercher dans l'Hiftoire
ces Illuftres Héroïnes , qui de leurs
cheveux firent des cordes pour les Machines
de guerre , confultons l'expérience . Repréfentons-
nous ces Meres furieufes , arrachant
leurs filles tremblantes des mains effrenées
d'un Soldat qui s'eft emparé d'une
Ville , & c.
La véritable grandeur d'Ame confifte à
vaincre fes Paflions , à triompher du vice ,
à remplir les devoirs de l'Amitié , à pratiquer
les Vertus Morales ; on accorde auffi
aux Dames , avec l'Eglife , la Dévotion .
Rien n'eft d'ailleurs plus héroïque que la
fidélité dont fe pique une Dame de 15 à
20 ans , envers un Mari plus que fexagenaire.
La choſe arrive cependant tous les jours.
L'intérêt eft ordinairement l'origine & la
baze de la fidélité dans les Hommes. Maffiniffa
, vaincu par les charmes de l'Epouſe
de Syphax , auroit peut-être toujours aimé
Sophoniſbe , fi l'intérêt n'eût agi fur lui .
Allié des Romains , il leur immola le foir
de fes nôces cette Princeffe Africaine.
Les
SEPTEMBRE. 1744. 1947
Les femmes ont naturellement le coeur
plus tendre que nous. Nul objet férieux ne
les attache , auffi rempliffent- elles , mieux que
les hommes , les devoirs de l'Amitié . Ce
fuperbe Monument , qu'érigea Artemife en
l'honneur de fon cher Maufole , ne fubfifte
plus , quoiqu'il fût une des fept Merveilles
du Monde , mais la tendreffe de cette Reine
de Carie a bravé les injures du tems , & nous
a mieux fait connoître le Roi , fon Epoux
que l'Eloquence d'Ifocrate & de Théopompe.
Toutes les Dames font bien aifes de plaire,
mais c'eſt un effet de l'amour propre, auquel
les hommes font moins fujets , parce
qu'ils ont plus d'occupations.
On n'a peut-être jamais vû de femme qui
fe foit glorifiée du titre d'Athée ou de Déifte
, tandis qu'on voit de jeunes Gens , encore
couverts de la pouffiere des Bancs , qui
donnent dans ces abominables Principes.
་
Les Dames ont ordinairement plus de
foin de l'honneur de leurs Maris , que les
Hommes n'en ont de celui de leurs Epouſes.
Elles s'efforcent de fe cacher à elles- mêmes
leurs défauts , qu'elles dérobent aux yeux
du Public. Un Jaloux inftruit tout le monde
de fes foupçons mal fondés ; il s'expofe
par- là à la rifée publique; fa femme , dit- on,
en eft la caufe ; fuppofons un inftant qu'elle
1948 MERCURE DE FRANCE.
sûr ,
le fût coquette ; l'Homme , à coup
manque plus fouvent à fes engagemens que
la Femme , Quelle Loi lui accorde ce Privilége
?
Enfin il s'écoula fept cent ans , fans qu'au
cune Femme de l'Ile de Chio eût donné le
moindre foupçon fur fa vertu . Les Matrônes
Grecques poufferent fi loin la fageffe & la
chafteté , que Pétrone , n'en trouvant aucune
à qui il pût reprocher quelque incontinence
, fut forcé d'inventer l'Hiftoire de
la Matrône d'Ephéfe . Je ferois infini , fi
j'entreprenois de rapporter ici tout ce qui
peut entrer dans la défenſe des Dames , que
je crois , en général , fupérieures aux Hommes.
A Dijon le 6 Juin 1744.
Fermer
88
p. 2051-2065
SÉSOSTRIS Tragédie, représentée au Collége des Jésuites, pour la distribution des Prix fondés par le Roi, le 5 Août 1744.
Début :
L'Auteur est le R. P. du Baudory, Professeur de Rhétorique au Collége de [...]
Mots clefs :
Nature, Art, Rhamniticus, Amasis, Ozimas, Beautés, Père, Trône, Merveilles, Défauts, Peuples, Couronne, Ballet, Parricide
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SÉSOSTRIS Tragédie, représentée au Collége des Jésuites, pour la distribution des Prix fondés par le Roi, le 5 Août 1744.
SE'SOSTRIS Tragédie , repréſentée au
College des féfuites , pour la diftribution des
Prix fondés par le Roi , le 5 Août 1744.
'Auteur eft le R. P. du Baudory , Pro-
Lfeffeur de Rhétorique au Collège de
LOUIS LE GRAND , déja connu dans la belle
Littérature par deux Harangues Latines, que
le Public a honorées d'un favorable accueil.
Cette Piéce n'eft point inférieure, en fon
genre, à tout ce qui a parû jufqu'ici du même
Auteur. Outre l'Elégance de l'expreffion ,
la force du Vers , la nobleffe & l'élevation
des pensées , on y remarque une tendreffe
de fentimens , qui a contribué , plus que
toute autre chofe, au fuccès qu'elle a cû. On
accufe l'Auteur d'un peu de profufion à cet
égard ; un peu d'oeconomie n'eût peut-être
pas moins plû , mais ce défaut, fuppoſé même
qu'il foit bien réel , eft fi rare dans une
Piéce de cette efpece , où le Poëte fe trouve
refferré fur ce point dans des bornes fi étroites
, qu'il peut paffer , en quelque forte ,
pour une beauté , & que bien loin d'être
une occafion de reproche pour l'Auteur , on
Fij
doit
2052 MERCURE DE FRANCE.
doit au contraire prendre une grande idée
de fon goût pour le Théatre , & de fon talent
pour la Poëfie Dramatique.
Le Plan & la conduite de la Piéce , l'ordre
& la liaiſon des Scénes, ce fil impercep
tible , qui lie entre elles toutes les parties
du Poëme , & qui en fait un tout bien afforti
, eft un autre genre de beauté , qu'il eft
réfervé aux feuls Connoiffeurs de bien diftinguer
, ce qui ne manque point à celle- ci.
Le Jeu des Acteurs a mérité auffi le fuffrage
du Public. M, de Palacia , qui foutenoit
le rôle de Sefoftris , a répondu à la dignité
de fon caractére & à fa réputation. M. du
Peron s'eft fait beaucoup d'honneur par la
maniere tendre , délicate & variée, avec la¬
quelle il eft entré dans toutes les fineffes
d'un rôle , fort difficile à exécuter. M. de
Kerfallo n'a pas moins plû . M. Patri s'eſt fait
écouter avec plaifir. Quelle ame dans M. de
Fargés l'étendue de fa voix répondoit à la
vivacité de fon action , M. Seguy a également
réülli dans le Prologue de la Piéce & dans
le rôle d'Apriés , dont il étoit chargé.
SUIET Analyse de la Piéce.
Séfoftris , vainqueur de l'Europe & de
l'Afie , prend la réfolution de s'affocier au
Trône fon fils Rhamniticus. Quelques bruits,
injurieux à la fidelité du jeune Prince,l'obligent
SEPTEMBRE. 1744. 2053
gent à fufpendre l'exécution de ce projet.
Réfolu d'éclaircir lui-même fes foupçons ,
& de mettre l'innocence de fon fils à la
plus rigoureufe épreuve , il rentre fecrettement
dans fa Capitale , découvre fon deffein
à Ozimas , concerte avec lui toute l'intrigue
, & lui déclare que , fous le nom emprunté
d'Aribas , il veut être témoin du fuccès
qu'il ofe s'en promettre. Il lui ordonne
de faire courir dans la Ville le bruit de fon
arrivée prochaine , & de lui ménager une
entrevûe avec Rhamniticus , qui n'étant encore
qu'au berceau,lorfqu'il quitta l'Egypte,
ne fera pas en état de le reconnoître. Ozimas
exécute les ordres de Séſoftris.Sur le bruit qui
vient de fe répandre tout-à- coup que Séfoftris
, chargé de gloire & de lauriers , fe prépare
à rentrer en triomphe dans la Capitale,
Rhamniticus fe livre aux tranfports de la
joye la plus vive ; fon cher Amafis vient
partager avec lui fon bonheur , mais cette
idée- là même , lui rappellant le fouvenir
d'un Pere , qu'il croit avoir perdu dans fon
enfance , rouvre une playe que le tems n'avoit
pû bien fermer ; il ne peut refuſer des
larmes à fon malheur . Séfoftris faifit ce moment
pour apprendre à Ozimas , qu'Amafis ,
qui pleure depuis long-tems un Pere qu'il
n'a jamais connû , eft fon propre fils , que
des raifons d'Etat l'avoient obligé de le te-
Fij nir
2054 MERCURE DE FRANCE.
nit éloigné de la Cour , & à lui cacher à luimême
la propre grandeur.
A la vue d'Aribas ( Séfoftris ) Rhamniticus
fent au fond de fon coeur une agitation
fecrette , dont il n'a garde de développer le
principe ; apprenant qu'il eft cet Officier dépêché
par Séfoftris , dont lui a parlé Ozimas,
il lui demande avec empreffément des nouvelles
de fon Pere. Ah ! Prince , s'écrie Aribas
, qu'allez -vous entendre ! & que fuis- je
obligé de vous annoncer ! Séfoftris n'eft plus;
ce Héros magnanime , qui mit à la chaîne
tant de Peuples & de Nations , qui conquit
tant de Provinces & de Royaumes , qui brifa
tant de Sceptres & de Couronnes , n'a pû
dérobet fa tête au coup meurtrier d'une main
parricide & inconnue; percé d'un trait mortel
dans la Forêt voifine , il vient d'expirer
à nos yeux. Rhamniticus éperdu ... furieux
& hors de lui-même , jure par l'Ombre fanglante
de fon Pere , de venger fa mort par
celle du coupable ; on lui préfente le trait
fatal qui vient de le priver du meilleur de
tous les Peres ; il le faifit avec fureur , mais
quelle eft fa furprife , lorfqu'il reconnoît
que c'eft celui-là même dont il a fait préſent
à Amafis , comme un gage de fon amitié ;
pénétré de la plus amere douleur , il éprou
ve les cruelles alternatives de l'amour filial
& de l'amitié la plus tendre. Séfoftris , témoin
1
SEPTEMBRE. 1744. 2015
moin des allarmes de fon fils , foupçonne
que Rameffés pourroit bien être l'Auteur des
bruits qui l'ont allarmé lui -même. Rameffés
eft un jeune Seigneur , iffu d'un Sang illuftre
, qui regna autrefois dans Memphis , &
donna des Loix à l'Egypte . Séfoftris , pour
le fonder , fait briller en quelque forte la
Couronne à fes yeux ; il lui repréfente combien
il lui feroit facile de remonter fur un
Trône,que fes Ancêtres ont occupé autrefois
avec gloire. L'occafion eft belle, lui dit- il' ;
déclarez -vous ; je m'offre à vous feconder.
Rameffés , ébloui par les offres d'Aribas , lui
ouvre fon coeur, & lui déclare que l'abſence
de Séfoftris lui a fouvent fait naître l'efpérance
de reprendre une Place à laquelle fa
naiffance l'appelloit ; que fa mort inopinée
femble lui applanir toutes les voyes , & qu'il
eft enfin réfolu à remettre fur fa tête une
Couronne ,qu'il croit lui appartenir.Cet aveu
fait faire des refléxions à Séſoftris , aux yeux
duquel l'innocence de fon fils ſe dévoile de
plus en plus.
Rhamniticus , toujours partagé entre fon
Pere & fon Ami , chancelant & irréfolu
ne fçait à quoi fe déterminer. Tantôt il
veut condamner Amafis ; fon coeur s'y oppofe;
l'Arrêt expire fur fes levres ; tantôt
il veut l'abfoudre ; la Nature fe fait entendre
, & réclame ſes droits. Dans ce moment
F iiij d'irré2056
MERCURE DE FRANCE .
d'irréfolution ,il croit voir l'Ombre plaintive
de fon Pere , qui lui reproche fa lâcheté ;
faifi tout-à-coup d'une généreufe indignation
contre lui-même , il mande Amafis. A
la vûë de ce cher objet , toute fa tendreffe
fe réveille. Amafis demande quel eft fon crime.
Rhamniticus lui préſente le trait fatal, encore
teint du fang de Séfoftris ; Amafis s'écrie
qu'il eft un parricide ; Rhamniticus veut
le percer ; Ozimas s'y oppofe. Séfoftris , qui
veut pouffer l'épreuve jufqu'où elle peut aller
, fait remettre à Rhamniticus un Ecrit,
qu'il dit avoir reçû de la main de fon Pere
mourant ; le Prince lit , & jettant les yeux
fur Amafis , s'écrie : Ah ! mon frere . .Amafis
, effrayé , veut fe percer lui-même ; dans
ce moment de trouble & d'effroi , on annonce
que le perfide Rameffés a levé le mafque,
& qu'il s'avance en armes vers le Palais ; les
deux freres veulent courir pour le repouffer;
Ozimas les retient. Rhamniticus reparoît
plus agité qu'auparavant ; Aribas l'aborde ;
Rhamniticus , qui le croit du nombre des
conjurés , lui fait les plus fanglants reproches
, & dans le tranfport de fa fureur, leve
fur lui un bras parricide ; faifi tout-à- coup
d'une horreur fecrette , il s'arrête ; la Nature
s'explique affes pour fufpendre fon bras ,
trop peu pour lui deffiller les yeux ; fon
trouble recommence ; la vue d'Amafis , qui
paroît
SEPTEMBRE. 1744. 2057
paroît chargé de chaînes , l'augmente ; Ozimas
y met le comble ; il feint d'exécuter un
ordre de fon Maître expirant, & fait apporter
fur la Scéne le Trône de Séfoftris même.
Rhamniticus , qui croit que ce Trône eft
préparé pour Rameffés , reproche à Ozimas
fa perfidie. Rameffés paroît dans ce moment,
fuivi d'une troupe de factieux ; il accable
d'injures les deux freres , les traite d'ufurpateurs
, & pour affermir de plus en plus
un Trône , dont il fe croit déja le maître, il
ordonne qu'on immole l'un & l'autre à ſes
yeux .
>
Un bruit effrayant de Trompettes Guerrieres
, qui fe fait entendre tout-à- coup
fufpend l'exécution ; Séfoftris , la Couronne
en tête , paroît environné d'une nombreuſe
troupe de Gardes & d'Officiers ; à la vûe
du Héros , Rameffés glacé d'effroi , n'a
pas même le courage de fuir ; Séfoftris l'envoye
au fupplice, embraffe fes Enfans , couronne
l'aîné , & fait rentrer Amafis dans
tous les droits , que fa naiffance & ſa vertu
lui ont fi légitimement mérités.
Le Ballet , fuivant l'ufage ordinaire , fervit
d'Interméde à la Piéce Latine ; il eft intitulé
les Merveilles de l'Art ; en voici le
plan & la diviſion , telle le Profeffeur
l'expofe dans fon Programme.
que
La Danfe eft elle-même une des Merveilles
F V
de
2058 MERCURE DE FRANCE.
de l'Art ; c'est à lui qu'elle eft redevable de
cette richeffe de cette varieté de Peintures
mouvantes, qu'elle préfente aux yeux ; pourroitelle
refufer àfa gloire des talens qu'elle a reçûs
de lui ? C'est donc pour s'acquitter d'un devoir
de reconnoiffance , qu'elle prend pour objet de
fes figures l'Art & fes Merveilles , mais comme
il eft impoffible à l'Art lui-même, de raffembler
dans un Portrait tout ce qu'il a de merveilleux
, on s'eft borné à ces quatre objets differens
, qui ont fait les quatre Parties du
Ballet.
1°. L'Art imite les beautés de la Nature.
2 ° . L'Art corrige les défauts de la Nature.
3°. L'Artforce les obftacles de la Nature.
4. L'Artfurpaffe les efforts de la Nature.
OUVERTURE.
Des hommes , nouvellement fortis des
mains dePromethée, apperçoivent avec étonnement
ce vafte Univers , qu'ils viennent
habiter. La Nature , arrive fur un Trône de
Gazon , & environnée de Divinités Champêtres
, elle s'offre d'abord à leurs regards, &
fixe leur admiration ; l'Art vient à ſon tour
difputer à fa rivale l'hommage des Mortels ,
& c'eft par le Spectacle pompeux de fes
Merveilles qu'il prétend s'affûrer la victoire.
PRE+
1744. 2059 SEPTEMBRE.
PREMIERE PARTIE.
L'Art imite les beautés de la Nature.
PREMIERE ENTRE' E.
Sémiramis raffemble fur la cime de fes
Palais les beautés naïves du Printems. Les
preftiges de l'Art font paroître tout-à-coup
des Prairies émaillées. L'Hyver & fes frimats
viennent détruire les fleurs naiffantes ,
mais on fe fert de ces fleurs pour les enchaî
ner eux-mêmes , & l'Hyver eft tout furpris
de ſe voir métamorphofé en Printems.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art imite les beautés terribles & majestueuses.
Salmonée fait briller aux yeux de fes Courtifans
des feux , avant-coureurs d'un nouveau
foudre. L'Elide retentit des éclats
d'un Tonnerre artificiel ; l'orage creve ; la
flâme ferpente au milieu des Airs , & attire
au nouveau Jupiter les refpects & l'admiration
des Peuples.
TROISIEME ENTRE' E.
L'Art imite les beautés nobles & gracienfes.
La Peinture , pour donner une idée des
beautés gracienfes , repréſente par l'affortiment
de fes couleurs MoNSEIGNEUR LE
F vj DAU2060
MERCURE DE FRANCE.
DAUPHIN ; la Sculpture , pour exprimer les
beautés nobles , fait naître fous le cifeau les
traits de notre AUGUSTE MONARQUE ; la
Renommée fe charge de faire voir à toute
l'Europe ces deux Chefsd'oeuvre de l'Art.
SECONDE PARTIE,
L'Art corrige les défauts de la Nature.
PREMIERE ENTRE'E.
L'Art déguife les défauts de la Nature.
Des Vieillards , à qui l'âge a dépouillé la
tête & affoibli la vûe , fe trouvent exposés
aux infultes d'une Jeuneffe folâtre . Des
Merciers viennent à propos préfenter aux
Vieillards outragés , des yeux artificiels , qui
en leur épurant la vûë , font difparoître les
rieurs. Pour achever de les rajeunir , l'Art
leur fournit encore des chevelures étrangéres
, & des Miroirs pour contempler leurs
graces renaiffantes.
SECONDE . ENTRE' E.
L'Art corrige les défauts de la Nature.
Efchyle & Ariftophane tranſportent fur
la Scéne les Paffions & les Ridicules des
hommes . Efchyle évoque des Enfers les Ombres
ennemies d'Eteocle & de Polinice,
& peint les attentats de la haine & de la
vengeance,
SEPTEMBRE. 1744. 2061¹
vengeance . Ariftophane introduit des Pantomimes
, qui font rire les Spectateurs aux
dépens de leurs propres défauts.
TROISIEME ENTREE .
L'Art guérit les défauts de la Nature.
Des Malades paroiffent en tremblant , &
expriment par la difference de leurs attitudes
, celle de leurs maux ; ils invoquent la
Mort ; les Parques fe préfentent ; Efculape
& fa fuite arrivent fur la Scéne , forcent la
troupe Infernale d'abandonner fa proye , &
appliquent aux Malades raffûrés , la vertu
toute puiffante de leur Art.
TROISIE'ME PARTIE.
L'Art force les obftacles de la Nature,
PREMIERE ENTREE.
L'Art enchaîne la Mer.
Jafon , à la tête de fes Braves , part pour
la Conquête de la Toifon d'Or , Neptune ,
les Tritons & les Vents , obligent les Argonautes
de céder pour un tems à l'effort de la
tempête. L'Art des Matelots vient au fecours
des Guerriers ; ils enchaînent Neptu
ne & les Tritons ; ils emprifonnent les
Vents , & les forcent de concourir eux-mêmêmes
à l'Expédition .
Se2062
MERCURE DE FRANCE.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art ouvre le fein de la Terre.
Cérès & fes Laboureurs , Bacchus & fes
Vendangeurs forcent la Terre à leur livrer
les tréfors que la Nature avare avoit enfermés
dans fon fein. Plutus paroît à fon tour,
& fait briller le précieux Métail qu'il vient
d'arracher aux entrailles de la Terre . Les
Vignerons & les Laboureurs , charmés de
fon éclat, offrent en échange leurs richelles;
on s'accorde de part & d'autre , & Bacchus
fournit le Vin du marché.
TROISIEME ENTREE.
L'Art efcalade le Ciel.
Dédale conſtruit le fameux Labyrinthe ,
l'un des Chefsd'oeuvre de l'Art ; on lui
donne pour prifon l'Edifice merveilleux ,
fon propre ouvrage ; fon Art l'y accompagne
, & lui trace , pour s'enfuir , une route
encore plus merveilleufe ; pendant qu'on
infulte à fa diſgrace , il s'éleve tout-à- coup ,
fuit au milieu des Airs , & difparoît.
QUAL
SEPTEMBRE. 1744. 2063
QUARTIE'ME PARTIE.
L'Artfurpaffe les efforts de la Nature.
PREMIERE ENTREE.
L'Art enchérit fur les Ouvrages de la Nature.
Des Peuples , déja défendus par la fituation
des Lieux , ajoûtent les Ouvrages de l'Art à
ceux de la Nature ; les Baſtions s'élevent, &
préfentent aux Affigeans une barriere infurmontable
, mais ceux-ci oppofent l'Art à luimême
; on ouvre la tranchée , on fait les approches
, on emporte fucceffivement les dehors
de la Place , qui fe voit enfin réduite
à battre la chamade.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art enchérit fur les fecrets de la Nature.
La Nature avoit enfeigné aux hommes
l'admirable fecret de fe communiquer leurs
penſées par le fon de la voix ; l'Art va plus
loin ; il ordonne à Vulcain de fondre des
Caractéres parlans , qui tranfmettent aux
fiécles futurs les noms & les actions des Hétos;
pour donner un effai & un Chefd'oeuvre
tout à la fois , il trace en Caractéres ineffaçables
l'Augufte nom de notre GRAND
MONARQUE. Des Peuples de toutes les
Nations viennent partager leur admiration
entre
2064 MERCURE DE FRANCE.
entre l'Invention merveilleufe, & le Héros
qu'elle immortalife.
TROISIEME ENTRE'E.
L'Art enchérit fur les Jeux de la Nature .
De jeunes gens , n'ayant que la Nature
pour guide , expriment par des Danfes naïves
mais irrégulieres , les tranfports d'une
joye vive & folâtre ; des Maîtres habiles ,
viennent polir ce que la Nature n'avoit fait
qu'ébaucher ; ils forment leurs Eleves aux
differens Caractéres de la Danfe , communiquent
à tous leurs mouvemens de la grace
& de la régularité , & leur donnent ces
graces naturelles qui doivent d'autant plus
à l'Art , qu'elles paroiffent plus tenir de la
Nature.
BALLET GE'NE'RA L.
Charmés des merveilles que l'Art vient
d'étaler à leurs yeux , des hommes s'empreffent
à lui rendre l'hommage de leur admiration.
Quelques-uns font d'avis qu'on enchaîne
à fon Char de Triomphe la Nature;
les plus moderés opinent à unir enſemble
P'un & l'autre , & fe promettent les plus
heureux fruits d'une fi belle union.
L'ordre & l'exécution du Ballet ; la juftelle
& la promptitude des évolutions , ont
fait
SEPTEMBRE. 1744. 2065
fait honneur au Profeffeur , & lui ont mérité
de la part d'une nombreuſe troupe de
Spectateurs , des éloges , aufquels il eft tems
qu'il commence à s'accoûtumer .
Les Danfes font de la compofition de M.
Malter , l'aîné , dont on connoît le talent
pour ces fortes d'Exercices.
College des féfuites , pour la diftribution des
Prix fondés par le Roi , le 5 Août 1744.
'Auteur eft le R. P. du Baudory , Pro-
Lfeffeur de Rhétorique au Collège de
LOUIS LE GRAND , déja connu dans la belle
Littérature par deux Harangues Latines, que
le Public a honorées d'un favorable accueil.
Cette Piéce n'eft point inférieure, en fon
genre, à tout ce qui a parû jufqu'ici du même
Auteur. Outre l'Elégance de l'expreffion ,
la force du Vers , la nobleffe & l'élevation
des pensées , on y remarque une tendreffe
de fentimens , qui a contribué , plus que
toute autre chofe, au fuccès qu'elle a cû. On
accufe l'Auteur d'un peu de profufion à cet
égard ; un peu d'oeconomie n'eût peut-être
pas moins plû , mais ce défaut, fuppoſé même
qu'il foit bien réel , eft fi rare dans une
Piéce de cette efpece , où le Poëte fe trouve
refferré fur ce point dans des bornes fi étroites
, qu'il peut paffer , en quelque forte ,
pour une beauté , & que bien loin d'être
une occafion de reproche pour l'Auteur , on
Fij
doit
2052 MERCURE DE FRANCE.
doit au contraire prendre une grande idée
de fon goût pour le Théatre , & de fon talent
pour la Poëfie Dramatique.
Le Plan & la conduite de la Piéce , l'ordre
& la liaiſon des Scénes, ce fil impercep
tible , qui lie entre elles toutes les parties
du Poëme , & qui en fait un tout bien afforti
, eft un autre genre de beauté , qu'il eft
réfervé aux feuls Connoiffeurs de bien diftinguer
, ce qui ne manque point à celle- ci.
Le Jeu des Acteurs a mérité auffi le fuffrage
du Public. M, de Palacia , qui foutenoit
le rôle de Sefoftris , a répondu à la dignité
de fon caractére & à fa réputation. M. du
Peron s'eft fait beaucoup d'honneur par la
maniere tendre , délicate & variée, avec la¬
quelle il eft entré dans toutes les fineffes
d'un rôle , fort difficile à exécuter. M. de
Kerfallo n'a pas moins plû . M. Patri s'eſt fait
écouter avec plaifir. Quelle ame dans M. de
Fargés l'étendue de fa voix répondoit à la
vivacité de fon action , M. Seguy a également
réülli dans le Prologue de la Piéce & dans
le rôle d'Apriés , dont il étoit chargé.
SUIET Analyse de la Piéce.
Séfoftris , vainqueur de l'Europe & de
l'Afie , prend la réfolution de s'affocier au
Trône fon fils Rhamniticus. Quelques bruits,
injurieux à la fidelité du jeune Prince,l'obligent
SEPTEMBRE. 1744. 2053
gent à fufpendre l'exécution de ce projet.
Réfolu d'éclaircir lui-même fes foupçons ,
& de mettre l'innocence de fon fils à la
plus rigoureufe épreuve , il rentre fecrettement
dans fa Capitale , découvre fon deffein
à Ozimas , concerte avec lui toute l'intrigue
, & lui déclare que , fous le nom emprunté
d'Aribas , il veut être témoin du fuccès
qu'il ofe s'en promettre. Il lui ordonne
de faire courir dans la Ville le bruit de fon
arrivée prochaine , & de lui ménager une
entrevûe avec Rhamniticus , qui n'étant encore
qu'au berceau,lorfqu'il quitta l'Egypte,
ne fera pas en état de le reconnoître. Ozimas
exécute les ordres de Séſoftris.Sur le bruit qui
vient de fe répandre tout-à- coup que Séfoftris
, chargé de gloire & de lauriers , fe prépare
à rentrer en triomphe dans la Capitale,
Rhamniticus fe livre aux tranfports de la
joye la plus vive ; fon cher Amafis vient
partager avec lui fon bonheur , mais cette
idée- là même , lui rappellant le fouvenir
d'un Pere , qu'il croit avoir perdu dans fon
enfance , rouvre une playe que le tems n'avoit
pû bien fermer ; il ne peut refuſer des
larmes à fon malheur . Séfoftris faifit ce moment
pour apprendre à Ozimas , qu'Amafis ,
qui pleure depuis long-tems un Pere qu'il
n'a jamais connû , eft fon propre fils , que
des raifons d'Etat l'avoient obligé de le te-
Fij nir
2054 MERCURE DE FRANCE.
nit éloigné de la Cour , & à lui cacher à luimême
la propre grandeur.
A la vue d'Aribas ( Séfoftris ) Rhamniticus
fent au fond de fon coeur une agitation
fecrette , dont il n'a garde de développer le
principe ; apprenant qu'il eft cet Officier dépêché
par Séfoftris , dont lui a parlé Ozimas,
il lui demande avec empreffément des nouvelles
de fon Pere. Ah ! Prince , s'écrie Aribas
, qu'allez -vous entendre ! & que fuis- je
obligé de vous annoncer ! Séfoftris n'eft plus;
ce Héros magnanime , qui mit à la chaîne
tant de Peuples & de Nations , qui conquit
tant de Provinces & de Royaumes , qui brifa
tant de Sceptres & de Couronnes , n'a pû
dérobet fa tête au coup meurtrier d'une main
parricide & inconnue; percé d'un trait mortel
dans la Forêt voifine , il vient d'expirer
à nos yeux. Rhamniticus éperdu ... furieux
& hors de lui-même , jure par l'Ombre fanglante
de fon Pere , de venger fa mort par
celle du coupable ; on lui préfente le trait
fatal qui vient de le priver du meilleur de
tous les Peres ; il le faifit avec fureur , mais
quelle eft fa furprife , lorfqu'il reconnoît
que c'eft celui-là même dont il a fait préſent
à Amafis , comme un gage de fon amitié ;
pénétré de la plus amere douleur , il éprou
ve les cruelles alternatives de l'amour filial
& de l'amitié la plus tendre. Séfoftris , témoin
1
SEPTEMBRE. 1744. 2015
moin des allarmes de fon fils , foupçonne
que Rameffés pourroit bien être l'Auteur des
bruits qui l'ont allarmé lui -même. Rameffés
eft un jeune Seigneur , iffu d'un Sang illuftre
, qui regna autrefois dans Memphis , &
donna des Loix à l'Egypte . Séfoftris , pour
le fonder , fait briller en quelque forte la
Couronne à fes yeux ; il lui repréfente combien
il lui feroit facile de remonter fur un
Trône,que fes Ancêtres ont occupé autrefois
avec gloire. L'occafion eft belle, lui dit- il' ;
déclarez -vous ; je m'offre à vous feconder.
Rameffés , ébloui par les offres d'Aribas , lui
ouvre fon coeur, & lui déclare que l'abſence
de Séfoftris lui a fouvent fait naître l'efpérance
de reprendre une Place à laquelle fa
naiffance l'appelloit ; que fa mort inopinée
femble lui applanir toutes les voyes , & qu'il
eft enfin réfolu à remettre fur fa tête une
Couronne ,qu'il croit lui appartenir.Cet aveu
fait faire des refléxions à Séſoftris , aux yeux
duquel l'innocence de fon fils ſe dévoile de
plus en plus.
Rhamniticus , toujours partagé entre fon
Pere & fon Ami , chancelant & irréfolu
ne fçait à quoi fe déterminer. Tantôt il
veut condamner Amafis ; fon coeur s'y oppofe;
l'Arrêt expire fur fes levres ; tantôt
il veut l'abfoudre ; la Nature fe fait entendre
, & réclame ſes droits. Dans ce moment
F iiij d'irré2056
MERCURE DE FRANCE .
d'irréfolution ,il croit voir l'Ombre plaintive
de fon Pere , qui lui reproche fa lâcheté ;
faifi tout-à-coup d'une généreufe indignation
contre lui-même , il mande Amafis. A
la vûë de ce cher objet , toute fa tendreffe
fe réveille. Amafis demande quel eft fon crime.
Rhamniticus lui préſente le trait fatal, encore
teint du fang de Séfoftris ; Amafis s'écrie
qu'il eft un parricide ; Rhamniticus veut
le percer ; Ozimas s'y oppofe. Séfoftris , qui
veut pouffer l'épreuve jufqu'où elle peut aller
, fait remettre à Rhamniticus un Ecrit,
qu'il dit avoir reçû de la main de fon Pere
mourant ; le Prince lit , & jettant les yeux
fur Amafis , s'écrie : Ah ! mon frere . .Amafis
, effrayé , veut fe percer lui-même ; dans
ce moment de trouble & d'effroi , on annonce
que le perfide Rameffés a levé le mafque,
& qu'il s'avance en armes vers le Palais ; les
deux freres veulent courir pour le repouffer;
Ozimas les retient. Rhamniticus reparoît
plus agité qu'auparavant ; Aribas l'aborde ;
Rhamniticus , qui le croit du nombre des
conjurés , lui fait les plus fanglants reproches
, & dans le tranfport de fa fureur, leve
fur lui un bras parricide ; faifi tout-à- coup
d'une horreur fecrette , il s'arrête ; la Nature
s'explique affes pour fufpendre fon bras ,
trop peu pour lui deffiller les yeux ; fon
trouble recommence ; la vue d'Amafis , qui
paroît
SEPTEMBRE. 1744. 2057
paroît chargé de chaînes , l'augmente ; Ozimas
y met le comble ; il feint d'exécuter un
ordre de fon Maître expirant, & fait apporter
fur la Scéne le Trône de Séfoftris même.
Rhamniticus , qui croit que ce Trône eft
préparé pour Rameffés , reproche à Ozimas
fa perfidie. Rameffés paroît dans ce moment,
fuivi d'une troupe de factieux ; il accable
d'injures les deux freres , les traite d'ufurpateurs
, & pour affermir de plus en plus
un Trône , dont il fe croit déja le maître, il
ordonne qu'on immole l'un & l'autre à ſes
yeux .
>
Un bruit effrayant de Trompettes Guerrieres
, qui fe fait entendre tout-à- coup
fufpend l'exécution ; Séfoftris , la Couronne
en tête , paroît environné d'une nombreuſe
troupe de Gardes & d'Officiers ; à la vûe
du Héros , Rameffés glacé d'effroi , n'a
pas même le courage de fuir ; Séfoftris l'envoye
au fupplice, embraffe fes Enfans , couronne
l'aîné , & fait rentrer Amafis dans
tous les droits , que fa naiffance & ſa vertu
lui ont fi légitimement mérités.
Le Ballet , fuivant l'ufage ordinaire , fervit
d'Interméde à la Piéce Latine ; il eft intitulé
les Merveilles de l'Art ; en voici le
plan & la diviſion , telle le Profeffeur
l'expofe dans fon Programme.
que
La Danfe eft elle-même une des Merveilles
F V
de
2058 MERCURE DE FRANCE.
de l'Art ; c'est à lui qu'elle eft redevable de
cette richeffe de cette varieté de Peintures
mouvantes, qu'elle préfente aux yeux ; pourroitelle
refufer àfa gloire des talens qu'elle a reçûs
de lui ? C'est donc pour s'acquitter d'un devoir
de reconnoiffance , qu'elle prend pour objet de
fes figures l'Art & fes Merveilles , mais comme
il eft impoffible à l'Art lui-même, de raffembler
dans un Portrait tout ce qu'il a de merveilleux
, on s'eft borné à ces quatre objets differens
, qui ont fait les quatre Parties du
Ballet.
1°. L'Art imite les beautés de la Nature.
2 ° . L'Art corrige les défauts de la Nature.
3°. L'Artforce les obftacles de la Nature.
4. L'Artfurpaffe les efforts de la Nature.
OUVERTURE.
Des hommes , nouvellement fortis des
mains dePromethée, apperçoivent avec étonnement
ce vafte Univers , qu'ils viennent
habiter. La Nature , arrive fur un Trône de
Gazon , & environnée de Divinités Champêtres
, elle s'offre d'abord à leurs regards, &
fixe leur admiration ; l'Art vient à ſon tour
difputer à fa rivale l'hommage des Mortels ,
& c'eft par le Spectacle pompeux de fes
Merveilles qu'il prétend s'affûrer la victoire.
PRE+
1744. 2059 SEPTEMBRE.
PREMIERE PARTIE.
L'Art imite les beautés de la Nature.
PREMIERE ENTRE' E.
Sémiramis raffemble fur la cime de fes
Palais les beautés naïves du Printems. Les
preftiges de l'Art font paroître tout-à-coup
des Prairies émaillées. L'Hyver & fes frimats
viennent détruire les fleurs naiffantes ,
mais on fe fert de ces fleurs pour les enchaî
ner eux-mêmes , & l'Hyver eft tout furpris
de ſe voir métamorphofé en Printems.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art imite les beautés terribles & majestueuses.
Salmonée fait briller aux yeux de fes Courtifans
des feux , avant-coureurs d'un nouveau
foudre. L'Elide retentit des éclats
d'un Tonnerre artificiel ; l'orage creve ; la
flâme ferpente au milieu des Airs , & attire
au nouveau Jupiter les refpects & l'admiration
des Peuples.
TROISIEME ENTRE' E.
L'Art imite les beautés nobles & gracienfes.
La Peinture , pour donner une idée des
beautés gracienfes , repréſente par l'affortiment
de fes couleurs MoNSEIGNEUR LE
F vj DAU2060
MERCURE DE FRANCE.
DAUPHIN ; la Sculpture , pour exprimer les
beautés nobles , fait naître fous le cifeau les
traits de notre AUGUSTE MONARQUE ; la
Renommée fe charge de faire voir à toute
l'Europe ces deux Chefsd'oeuvre de l'Art.
SECONDE PARTIE,
L'Art corrige les défauts de la Nature.
PREMIERE ENTRE'E.
L'Art déguife les défauts de la Nature.
Des Vieillards , à qui l'âge a dépouillé la
tête & affoibli la vûe , fe trouvent exposés
aux infultes d'une Jeuneffe folâtre . Des
Merciers viennent à propos préfenter aux
Vieillards outragés , des yeux artificiels , qui
en leur épurant la vûë , font difparoître les
rieurs. Pour achever de les rajeunir , l'Art
leur fournit encore des chevelures étrangéres
, & des Miroirs pour contempler leurs
graces renaiffantes.
SECONDE . ENTRE' E.
L'Art corrige les défauts de la Nature.
Efchyle & Ariftophane tranſportent fur
la Scéne les Paffions & les Ridicules des
hommes . Efchyle évoque des Enfers les Ombres
ennemies d'Eteocle & de Polinice,
& peint les attentats de la haine & de la
vengeance,
SEPTEMBRE. 1744. 2061¹
vengeance . Ariftophane introduit des Pantomimes
, qui font rire les Spectateurs aux
dépens de leurs propres défauts.
TROISIEME ENTREE .
L'Art guérit les défauts de la Nature.
Des Malades paroiffent en tremblant , &
expriment par la difference de leurs attitudes
, celle de leurs maux ; ils invoquent la
Mort ; les Parques fe préfentent ; Efculape
& fa fuite arrivent fur la Scéne , forcent la
troupe Infernale d'abandonner fa proye , &
appliquent aux Malades raffûrés , la vertu
toute puiffante de leur Art.
TROISIE'ME PARTIE.
L'Art force les obftacles de la Nature,
PREMIERE ENTREE.
L'Art enchaîne la Mer.
Jafon , à la tête de fes Braves , part pour
la Conquête de la Toifon d'Or , Neptune ,
les Tritons & les Vents , obligent les Argonautes
de céder pour un tems à l'effort de la
tempête. L'Art des Matelots vient au fecours
des Guerriers ; ils enchaînent Neptu
ne & les Tritons ; ils emprifonnent les
Vents , & les forcent de concourir eux-mêmêmes
à l'Expédition .
Se2062
MERCURE DE FRANCE.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art ouvre le fein de la Terre.
Cérès & fes Laboureurs , Bacchus & fes
Vendangeurs forcent la Terre à leur livrer
les tréfors que la Nature avare avoit enfermés
dans fon fein. Plutus paroît à fon tour,
& fait briller le précieux Métail qu'il vient
d'arracher aux entrailles de la Terre . Les
Vignerons & les Laboureurs , charmés de
fon éclat, offrent en échange leurs richelles;
on s'accorde de part & d'autre , & Bacchus
fournit le Vin du marché.
TROISIEME ENTREE.
L'Art efcalade le Ciel.
Dédale conſtruit le fameux Labyrinthe ,
l'un des Chefsd'oeuvre de l'Art ; on lui
donne pour prifon l'Edifice merveilleux ,
fon propre ouvrage ; fon Art l'y accompagne
, & lui trace , pour s'enfuir , une route
encore plus merveilleufe ; pendant qu'on
infulte à fa diſgrace , il s'éleve tout-à- coup ,
fuit au milieu des Airs , & difparoît.
QUAL
SEPTEMBRE. 1744. 2063
QUARTIE'ME PARTIE.
L'Artfurpaffe les efforts de la Nature.
PREMIERE ENTREE.
L'Art enchérit fur les Ouvrages de la Nature.
Des Peuples , déja défendus par la fituation
des Lieux , ajoûtent les Ouvrages de l'Art à
ceux de la Nature ; les Baſtions s'élevent, &
préfentent aux Affigeans une barriere infurmontable
, mais ceux-ci oppofent l'Art à luimême
; on ouvre la tranchée , on fait les approches
, on emporte fucceffivement les dehors
de la Place , qui fe voit enfin réduite
à battre la chamade.
SECONDE ENTRE'E.
L'Art enchérit fur les fecrets de la Nature.
La Nature avoit enfeigné aux hommes
l'admirable fecret de fe communiquer leurs
penſées par le fon de la voix ; l'Art va plus
loin ; il ordonne à Vulcain de fondre des
Caractéres parlans , qui tranfmettent aux
fiécles futurs les noms & les actions des Hétos;
pour donner un effai & un Chefd'oeuvre
tout à la fois , il trace en Caractéres ineffaçables
l'Augufte nom de notre GRAND
MONARQUE. Des Peuples de toutes les
Nations viennent partager leur admiration
entre
2064 MERCURE DE FRANCE.
entre l'Invention merveilleufe, & le Héros
qu'elle immortalife.
TROISIEME ENTRE'E.
L'Art enchérit fur les Jeux de la Nature .
De jeunes gens , n'ayant que la Nature
pour guide , expriment par des Danfes naïves
mais irrégulieres , les tranfports d'une
joye vive & folâtre ; des Maîtres habiles ,
viennent polir ce que la Nature n'avoit fait
qu'ébaucher ; ils forment leurs Eleves aux
differens Caractéres de la Danfe , communiquent
à tous leurs mouvemens de la grace
& de la régularité , & leur donnent ces
graces naturelles qui doivent d'autant plus
à l'Art , qu'elles paroiffent plus tenir de la
Nature.
BALLET GE'NE'RA L.
Charmés des merveilles que l'Art vient
d'étaler à leurs yeux , des hommes s'empreffent
à lui rendre l'hommage de leur admiration.
Quelques-uns font d'avis qu'on enchaîne
à fon Char de Triomphe la Nature;
les plus moderés opinent à unir enſemble
P'un & l'autre , & fe promettent les plus
heureux fruits d'une fi belle union.
L'ordre & l'exécution du Ballet ; la juftelle
& la promptitude des évolutions , ont
fait
SEPTEMBRE. 1744. 2065
fait honneur au Profeffeur , & lui ont mérité
de la part d'une nombreuſe troupe de
Spectateurs , des éloges , aufquels il eft tems
qu'il commence à s'accoûtumer .
Les Danfes font de la compofition de M.
Malter , l'aîné , dont on connoît le talent
pour ces fortes d'Exercices.
Fermer
89
p. 34-35
IMITATION de l'Ode III du II Livre d'Horace, AEquam memento, &c.
Début :
Conservons sur notre ame un Empire assûré ; [...]
Mots clefs :
Nature, Parque, Ami
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IMITATION de l'Ode III du II Livre d'Horace, AEquam memento, &c.
IMITATION de l'Ode III du II Livre
d'Horace , Equam memenio , c.
Confervons fur notre ame un Empire affure
Sans orgueil , comme ſans envie ,
Recevons les ſuccès d'un eſprit modéré ,
Et que la fortune ennemie
Trouve en nous un coeur préparé
Atous les malheurs de la vie ..
A
Nous mourrons chers Ami , le même ſort attendi
Et leMiſantrope ſévere
Qui de ſes triſtes jours éloigne l'agrément ,
Et celui qui ſur la Fougére
Sçait vivre tranquille & content
Entre le vin:& fa Bergére.
Louiſſons à loiſir dans ce bois écarté
Du ſpectacle de la Nature.
Profitons ſans effort de l'hospitalité
Que cet ombrage nous affûre..
Ecoutons avec volupté
Cette Onde claire qui murmurei
'Ami, qu'on nous prodigue en ces déſerts charmans,
Aubord de ce criſtal liquide ,
:
--- NOVEMBRE.
1744. 35
Ces éclatantes fleurs , image de nos ans.
Que détruit le tems homicide ;
Bûvons , employons les momens
Que nous laiſſe la Parque avide.
CesPalais , ces Jardins avec ſoin embellis,
Ces plans que vous avez fait naître ,
Où la Nature & l'Art , rivaux & réunis ,
Par vos ſoins ſe font méconnoître ,
Vos tréſors , vos riches lambris ,
Tout cela doit changer de maître.
LaChaumiere du pauvre & le Trône des Rois
Sont égaux aux yeux de la Parque :
Sur le fangdes Dieux même elle exerce ſesdroits,,
Et l'inſtant fatal qu'elle marque ,
Soumet fans retour à ſes loix
Et le Berger & le Monarque.
Gardons-nous de compter fur le frêle avenir,
Fuyons ſa ſéduiſante yvreſſe ,
Ecartons du paffé l'importun ſouvenir ,
Et livrons-nous à la pareſſe ;
C'eſt entre les bras du plaiſir
Que l'on doit chercher la ſagefies
d'Horace , Equam memenio , c.
Confervons fur notre ame un Empire affure
Sans orgueil , comme ſans envie ,
Recevons les ſuccès d'un eſprit modéré ,
Et que la fortune ennemie
Trouve en nous un coeur préparé
Atous les malheurs de la vie ..
A
Nous mourrons chers Ami , le même ſort attendi
Et leMiſantrope ſévere
Qui de ſes triſtes jours éloigne l'agrément ,
Et celui qui ſur la Fougére
Sçait vivre tranquille & content
Entre le vin:& fa Bergére.
Louiſſons à loiſir dans ce bois écarté
Du ſpectacle de la Nature.
Profitons ſans effort de l'hospitalité
Que cet ombrage nous affûre..
Ecoutons avec volupté
Cette Onde claire qui murmurei
'Ami, qu'on nous prodigue en ces déſerts charmans,
Aubord de ce criſtal liquide ,
:
--- NOVEMBRE.
1744. 35
Ces éclatantes fleurs , image de nos ans.
Que détruit le tems homicide ;
Bûvons , employons les momens
Que nous laiſſe la Parque avide.
CesPalais , ces Jardins avec ſoin embellis,
Ces plans que vous avez fait naître ,
Où la Nature & l'Art , rivaux & réunis ,
Par vos ſoins ſe font méconnoître ,
Vos tréſors , vos riches lambris ,
Tout cela doit changer de maître.
LaChaumiere du pauvre & le Trône des Rois
Sont égaux aux yeux de la Parque :
Sur le fangdes Dieux même elle exerce ſesdroits,,
Et l'inſtant fatal qu'elle marque ,
Soumet fans retour à ſes loix
Et le Berger & le Monarque.
Gardons-nous de compter fur le frêle avenir,
Fuyons ſa ſéduiſante yvreſſe ,
Ecartons du paffé l'importun ſouvenir ,
Et livrons-nous à la pareſſe ;
C'eſt entre les bras du plaiſir
Que l'on doit chercher la ſagefies
Fermer
90
p. 59-64
EPITRE Sur ma maladie à M**.
Début :
TU veux donc, cher ami, qu'encor foible & tremblante, [...]
Mots clefs :
Ami, Nature, Santé, Dieux, Horreur, Plaisir
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE Sur ma maladie à M**.
EPITRE
Sur ma maladie à M * *.
U veux donc , cher ami , qu'encor foible
TU
tremblante ,
Mamain te trace fortement
Le tableau douloureux ou l'eſquifle ſanglante
Des maux que j'ai foufferts aux bords du monus
*
ment?
Qu'exiges tu de moi ! pourquoi dans les ténébres
Après cinq mois cruels plonger encor mon coeur
Pourpeindrede monmal &la force & l'horreur
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ai plus ces couleurs , ni ces pinceaux funébres
Quiſeuls lugubrement expriment la douleur.
Toutefois j'obéis ; je retourne ſanspeine
Sur ces momens affreux dont je frémis encor :
Que ne peut l'amitié ! quandle coeur nous entraine
L'eſprit ſe renouvelle & fait tout fans effort.
Desbiens les plus chéris que le Ciel nous diſpenſe ,
Iln'en eſt point , ami , d'égaux à la ſanté :
Sans elle nous n'avons qu'une triſte exiftence :
Sans elle , Créſus même auſein de l'opulence
Du plus doux ſentiment ne ſeroit point flaté.
Dégoûté dès vingt ans d'un plaiſir raiſonnable ,
Je prodiguai cebien , ſi cher , ſi délectable ;
Victime de l'erreur, je me ſuis détrompé;
Ce bien que je croyois immenfe , inaltérable ,
Comme un éclair s'eſt diſſipé.
Commeun Loup devorant , la fiévre impitoyable
M'enchaînant dans mon lit , m'accabla de ſes fers
Ce brûlant tourbillon , furieux , imdomptable,
Ouvrit bien- tôt la porte à mille maux divers.
Lesdouleurs, le dégoût,les langueurs , l'infomnie
;
AVRIL 1746. 61
M'aſſiégeant à la fois , m'avoient anéanti :
Mon eſprit s'affaiſſa : le feu de mon génie
Soudain fut amorti,
Dans les ſombreshorreurs qu'offre la nuit obfcure,
Mes eſprits animaux , coulans à l'aventure
Tracerent à mes yeux de bizarres portraits :
Tout ſe défigura : tout ne fut qu'impoſture ,
Et l'aimable Nature
▲mes ſens égarésn'eut plus que de fauxtraits,
**
Ne pouvant plus fermer ma débile paupiere ,
J'aſpirois à revoir le célefte flambeau
Quelquefois , fatigué de ſa vive lumiere ,
Et fuyant la Nature entiere ,
Qui nem'étoit plus qu'un fardeau ,
Je demandois aux Dieux de finir ma carriere ,
Et de me plonger au tombeau .
Maraiſon égarée enfanta ce ſyſteme ,
Et me fit un blafphémateur ;
Jenevoyois plus rien: je m'ignorois moi-même,
Et n'avois plus en moi qu'un germe deftructeur :
Raiſon , ſouffle divin , don du Ciel , mais fragile ,
Pourquoi te troubles-tu ? quel reffort , quel moteur ,
Te fait agir au gré de la mortelle argile
Dont nous forma le Créateur 2..
音樂
62 MERCURE DE FRANCE.
Dans cefuneſte état , martyr des aphoriſimes ,
J'eſſuyai les eſſais de prétendus Docteurs :
Aleurtondécif, à leurs brillans ſophiſmes ,
Je' ne vis que des impofteurs.
Oppoſés l'un à l'autre , une guerre éternelle
Régne parmi ces Charlatans :
L'un dit oui , l'autre non , & la race mortelle ,
Sert de champ de bataille à tous ces combattans.
Malgré cet amer témoignage ,
Ne crois pas que leur Art , pratiqué par un ſage ,
Ne foit reſpectable à mes yeux :
Un rival d'Hyppocrate eſt un préſent des Cieux
Arracher un mortel à la Parque ennemie,
C'eſt être créateur d'une ſeconde vie;
C'eſt reſſembler aux Dieux.
!
Mais , hélas ! qu'il eft peu de ces Dieux ſalutaires
Dont la Nature entend la voix !
Le reſte n'est qu'un tas d'aſſaſſins mercenaires
Que d'antiques abus garantiffent des Loix.
Succombant à la fin fous mes peines nombreuſes
Je te diſois adieu pour la derniere fois :
Je croyois déja voir ces routes ténébreuſes
Où les ſimples Berge vont à côté des Rois.
AVRIL 1746.. 63
Tranquile par foibleſſe ,&cédant ſans murmure,
Je m'abandonnai donc aux ſoins de la Nature :
Habile par inſtinct , & marchant pas-à-pas ,
Victorieuſe du trépas ,
Elle ſçût rappeller mon ame fugitive ;
Elle vint me chercher ſur l'infernale rive,
Et me tendit les bras.
Le repos & la patience ,
Soutenus d'un régime auſſi ſimple que fain,
Furent les artiſans de ma convalefcence ;
Et bravant des Docteurs la ſçavante ignorance;
L'horreur des Médecins fut mon ſeul Médecin,
Enfin je te revois ; ton éclipſe eft finie.
O! monpremier tréſor , ſanté trop peu cherie,
Ame de nos plaiſirs , volupté de nos coeurs ,
Fabuſerai plutôt tout d'un coup de la vie,
Que d'abuſer de tes faveurs.
Ne crois pas cependant que ma Philofophie
Me faffe renoncer à la ſociété :
Je n'ai point les vapeurs d'une miſantropie
Qui conduit à l'austérité :
Fadore encor Eglé , j'eſtime encor Sylvie :
J'aime à table un ami s'égayant dans le vin ;
Mais , je hais les plaiſirs que goûte un libertin ,
Dès que le ſentiment ſe tourne en frénefie,
A
掣
A
64 MERCURE DE FRANCE,
Tendre & fidéle ami , ſi la vivacité
T'égaroit quelquefois loin de la tempérance ,
Que ce récit t'apprenne à cherir la ſanté ;
Que mes réflexions t'inſpirent la prudence
D'écarter la licence ,
Qui naît du fol excès d'un plaiſir emporté.
AAngers le 16 Mars 1746.
Sur ma maladie à M * *.
U veux donc , cher ami , qu'encor foible
TU
tremblante ,
Mamain te trace fortement
Le tableau douloureux ou l'eſquifle ſanglante
Des maux que j'ai foufferts aux bords du monus
*
ment?
Qu'exiges tu de moi ! pourquoi dans les ténébres
Après cinq mois cruels plonger encor mon coeur
Pourpeindrede monmal &la force & l'horreur
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Je n'ai plus ces couleurs , ni ces pinceaux funébres
Quiſeuls lugubrement expriment la douleur.
Toutefois j'obéis ; je retourne ſanspeine
Sur ces momens affreux dont je frémis encor :
Que ne peut l'amitié ! quandle coeur nous entraine
L'eſprit ſe renouvelle & fait tout fans effort.
Desbiens les plus chéris que le Ciel nous diſpenſe ,
Iln'en eſt point , ami , d'égaux à la ſanté :
Sans elle nous n'avons qu'une triſte exiftence :
Sans elle , Créſus même auſein de l'opulence
Du plus doux ſentiment ne ſeroit point flaté.
Dégoûté dès vingt ans d'un plaiſir raiſonnable ,
Je prodiguai cebien , ſi cher , ſi délectable ;
Victime de l'erreur, je me ſuis détrompé;
Ce bien que je croyois immenfe , inaltérable ,
Comme un éclair s'eſt diſſipé.
Commeun Loup devorant , la fiévre impitoyable
M'enchaînant dans mon lit , m'accabla de ſes fers
Ce brûlant tourbillon , furieux , imdomptable,
Ouvrit bien- tôt la porte à mille maux divers.
Lesdouleurs, le dégoût,les langueurs , l'infomnie
;
AVRIL 1746. 61
M'aſſiégeant à la fois , m'avoient anéanti :
Mon eſprit s'affaiſſa : le feu de mon génie
Soudain fut amorti,
Dans les ſombreshorreurs qu'offre la nuit obfcure,
Mes eſprits animaux , coulans à l'aventure
Tracerent à mes yeux de bizarres portraits :
Tout ſe défigura : tout ne fut qu'impoſture ,
Et l'aimable Nature
▲mes ſens égarésn'eut plus que de fauxtraits,
**
Ne pouvant plus fermer ma débile paupiere ,
J'aſpirois à revoir le célefte flambeau
Quelquefois , fatigué de ſa vive lumiere ,
Et fuyant la Nature entiere ,
Qui nem'étoit plus qu'un fardeau ,
Je demandois aux Dieux de finir ma carriere ,
Et de me plonger au tombeau .
Maraiſon égarée enfanta ce ſyſteme ,
Et me fit un blafphémateur ;
Jenevoyois plus rien: je m'ignorois moi-même,
Et n'avois plus en moi qu'un germe deftructeur :
Raiſon , ſouffle divin , don du Ciel , mais fragile ,
Pourquoi te troubles-tu ? quel reffort , quel moteur ,
Te fait agir au gré de la mortelle argile
Dont nous forma le Créateur 2..
音樂
62 MERCURE DE FRANCE.
Dans cefuneſte état , martyr des aphoriſimes ,
J'eſſuyai les eſſais de prétendus Docteurs :
Aleurtondécif, à leurs brillans ſophiſmes ,
Je' ne vis que des impofteurs.
Oppoſés l'un à l'autre , une guerre éternelle
Régne parmi ces Charlatans :
L'un dit oui , l'autre non , & la race mortelle ,
Sert de champ de bataille à tous ces combattans.
Malgré cet amer témoignage ,
Ne crois pas que leur Art , pratiqué par un ſage ,
Ne foit reſpectable à mes yeux :
Un rival d'Hyppocrate eſt un préſent des Cieux
Arracher un mortel à la Parque ennemie,
C'eſt être créateur d'une ſeconde vie;
C'eſt reſſembler aux Dieux.
!
Mais , hélas ! qu'il eft peu de ces Dieux ſalutaires
Dont la Nature entend la voix !
Le reſte n'est qu'un tas d'aſſaſſins mercenaires
Que d'antiques abus garantiffent des Loix.
Succombant à la fin fous mes peines nombreuſes
Je te diſois adieu pour la derniere fois :
Je croyois déja voir ces routes ténébreuſes
Où les ſimples Berge vont à côté des Rois.
AVRIL 1746.. 63
Tranquile par foibleſſe ,&cédant ſans murmure,
Je m'abandonnai donc aux ſoins de la Nature :
Habile par inſtinct , & marchant pas-à-pas ,
Victorieuſe du trépas ,
Elle ſçût rappeller mon ame fugitive ;
Elle vint me chercher ſur l'infernale rive,
Et me tendit les bras.
Le repos & la patience ,
Soutenus d'un régime auſſi ſimple que fain,
Furent les artiſans de ma convalefcence ;
Et bravant des Docteurs la ſçavante ignorance;
L'horreur des Médecins fut mon ſeul Médecin,
Enfin je te revois ; ton éclipſe eft finie.
O! monpremier tréſor , ſanté trop peu cherie,
Ame de nos plaiſirs , volupté de nos coeurs ,
Fabuſerai plutôt tout d'un coup de la vie,
Que d'abuſer de tes faveurs.
Ne crois pas cependant que ma Philofophie
Me faffe renoncer à la ſociété :
Je n'ai point les vapeurs d'une miſantropie
Qui conduit à l'austérité :
Fadore encor Eglé , j'eſtime encor Sylvie :
J'aime à table un ami s'égayant dans le vin ;
Mais , je hais les plaiſirs que goûte un libertin ,
Dès que le ſentiment ſe tourne en frénefie,
A
掣
A
64 MERCURE DE FRANCE,
Tendre & fidéle ami , ſi la vivacité
T'égaroit quelquefois loin de la tempérance ,
Que ce récit t'apprenne à cherir la ſanté ;
Que mes réflexions t'inſpirent la prudence
D'écarter la licence ,
Qui naît du fol excès d'un plaiſir emporté.
AAngers le 16 Mars 1746.
Fermer
91
p. 99-126
MEMOIRE Sur les avantages & les inconvéniens de la fiévre, lû à l'Académie de Beziers, le 13 Novembre 1749, par M. Jean-Henri-Nicolas Bouillet, Docteur en Médecine de la Faculté de Montpellier.
Début :
SI j'entreprenois de faire ici l'éloge de la fiévre, on croiroit sans doute, qu'à [...]
Mots clefs :
Fièvre, Nature, Cause, Maladie, Maladies, Humeurs, Matière, Sang, Causes, Corps, Mouvement, Effets, Remède, Chaleur, Fièvres, Médecins, Organes, Coeur, Matière morbifique, Vaisseaux, Symptôme, Santé, Dérangement, Évacuations, Dépravation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MEMOIRE Sur les avantages & les inconvéniens de la fiévre, lû à l'Académie de Beziers, le 13 Novembre 1749, par M. Jean-Henri-Nicolas Bouillet, Docteur en Médecine de la Faculté de Montpellier.
MEMOIR E
Sur les avantages & les inconvéniens de la
fiévre , lû à l'Académie de Beziers , le 13
Novembre 1749 , par M. Jean- Henri-
Nicolas Bouillet , Docteur en Médecine de
la Faculté de Montpellier.
Sliventreprenois
de faire ici l'éloge de la
fiévre , on croiroit fans doute , qu'à
l'exemple d'Erafme , qui a fait l'éloge de la
folie , & de quelques autres Ecrivains qui
ont loué ironiquement des chofes dont le
nom même eft odieux : on croiroit , dis-je,
que je voudrois amufer agréablement cette
illuftre affemblée , en préfentant fous -de
belles couleurs la chofe du monde la plus
hideufe , l'ennemi déclaré du genre humain
, le tyran de la vie des hommes.
Mais ce qu'on croiroit que je voudrois
faire ici d'une maniere ironique, de grands
Médecins l'ont exécuté férieuſement , en
exagérant dans certains cas les avantages
de la fiévre , en la repréfentant toujours
comme la feule reffource de la nature dans
le plus grand nombre des maladies , comme
le moyen le plus folemnel dont elle
faffe ufage pour leur guérifon ; en foûtenant
enfin dans des Théfes publiques , que
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
la fiévre eft bien moins fouvent une ma
ladie qu'un remède à nos maux. Il est vrai
que d'autres Médecins , non moins habiles
, ont penfé bien differemment , &
que loin de regarder la fiévre comme
quelque chofe d'avantageux , ils l'ont confidérée
comme la plus cruelle de toutes
les maladies , & comme la caufe la plus
ordinaire de la mort des hommes . Ces
deux fentimens ont encore leurs partifans,
& perfonne , que je fçache , ne s'eft avile
de difcuter à fond , lequel des deux doit
être préferé. Ce n'eft pourtant pas ici une
queftion purement ſpéculative , & dont la
décifion foit indifferente pourla pratique.
On en jugera par ce Mémoire , où je me
propofe d'examiner férieufement cette
matiere , après avoir rapporté ce qu'on a
dit jufqu'ici de plus frappant en faveur de
la fiévre,
1. Hippocrate , parmi les anciens , a été
le premier qui a relevé , ce femble , les
avantages de la fiévre , en faifant remarquer
qu'elle eft d'un bon augure dans certaines
maladies , & qu'elle en termine
heureuſement bien d'autres. Quelquesuns
de ceux quifont venus après lui , n'ont
pas manqué à cet égard de fe prévaloir de
fon autorité. Ils ont été même plus loin.
Afclepiade ofa bannir tous les remédes , &
MARS. 1750. 101
il ne craignit point d'avancer que la fiévre
étoit le principal reméde dont il fit ufage .
Enfin Celfe ne fe contenta pas de dire que
la fiévre elle- même étoit fouvent d'un
grand fecours ; il ajouta auffi , d'après Hip.
pocrate , qu'il étoit quelquefois de la prudence
du Médecin de la procurer aux
malades.
2. Parmi les modernes , Sydenham , l'un
des plus habiles Praticiens Anglois du dernier
fiécle , a regardé la fiévre comme l'u
nique moyen , dont la nature eût coûtume
de fe fervir pour chaffer hors du corps la
cauſe matérielle des maladies , mais celui
qui vers la fin du fiécle pallé , & au commencement
de celui-ci , s'eft déclaré le
plus ouvertemeift en faveur de la fièvre ,
a été le célébre M. Stahl , que la plûpart
des Médecins Allemands regardent comme
le reftaurateur de la Médecine . Cet Auteur
a même pouffé fa complaifance pour
la fiévre , jufqu'à taxer d'erreur Hippocrate
, lorfqu'après avoir fait l'énumeration
des maladies , que les anciens appelloient
aigues , ce Prince de la Médecine
ajoute * que c'eft la fièvre qui rend ordi-
,
nairement ces maladies mortelles .
Pour lui , il penfe qu'il eft plus clair
* DeVict, acutor.
E iij
102 MERCURE DEFRANCE.
que le jour , que ces mêmes maladies , ou
ce qui eft , dit-il , le même , les ftafes inflammatoires
du fang dans les vifcéres
abandonnées à elles-mêmes & fans l'intervention
de la fièvre , tuent néceffairement ,
& il ajoute que la nature par elle- même
ne peut prévenir autrement une pareille
cataſtrophe , qu'en diffipant à propos ces
fortes de ftafes , & qu'elle ne peut les diffiper
qu'en augmentant confidérablement ,
& pendant un tems fuffifant le mouvement
progreffif ou circulaire du fang , ce
qui emporte néceffairement une augmentation
de poulx , qui eft toujours fitivie
d'une augmentation de chaleur par tout
le corps , laquelle augmentation de chaleur
, à un certain degré & d'une certaine
durée , s'appelle fiévre . D'où il conclud
qu'on a grand tort de regarder la fièvre ,
comme la feule maladie & comme la cauſe
principale de la mort , tandis qu'elle eſt
au contraire l'unique fondement d'une
heureufe efpérance , & le feul inftrument
de la guérifon : ce qu'il tache de prouver
par la pefte , ce coryphée des maladies - aigues
, laquelle felon lui , n'étant point
proprement de fon effence une fiévre , ne
peut être traitée heureufement & avec fuccès
, qu'en lui oppofant une fiévre douce ,
égale & continue.
MARS. 1750. 103
3. Les Difciples de M. Stahl ne font
pas moins prévenus que lui en faveur de la
fiévre. Le fçavant funcker la définit un
effort falutaire de la nature , qui par des
mouvemens fecrétoires & excrétoires ,
portés au delà de leur degré naturel , mais
affez justement proportionnés à la quantité
& à la qualité de la caufe fébrile , fe
propofe , ou de corriger ou d'éloigner du
corps quelque matiere morbifique : & il
ajoute qu'en ce fens on peut fort bien déri-
Iver le mot Latin febris , de l'ancier verbe
februare , qui fignifie purifier ou expier , &
particulierement de ces cérémonies folemnelles
, de ces facrifices appellés februa ,
par lefquels on avoit en vue d'éloigner
des maifons les ombres errantes des morts,
& d'ôter les caufes des maladies. D'où il
- conclud que l'efter de la fièvre est toujours
falutaire , mais que fon évenement eft fouvent
irrégulier ou tout- à- fait funefte , non
par la faute effentielle de la fiévre , mais
par celle du fujet où la fièvre ne peut pas
librement faire fon cours , ou par d'autres
maladies qui s'y joignent , & qu'ainfi ce
n'eft pas par la fiévre , mais avec la fièvre
qu'on meurt. Il y a plus. Il prétend que
les fiévres , qui font librement leur cours ,
Haiffent après elles une fanté beaucoup
plus vigoureufe , que celle dont on jouif-
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
foit avant la maladie . Nenter tient le même
langage.
4. Mais M. Stahl , & fes Difciples , ne
font pas les feuls qui parlent avantageufement
de la fiévre . M. Boerhaave prétend
auffi que la fiévre eft un heureux inftru
ment , par lequel la nature opére la guérifon
parfaite de bien des maladies aigues
& chroniques , d'ailleurs incurables :
qu'un Médecin qui fe fert de la fièvre que
la nature excite , & qui lui affocie des délayans
& de doux fondans , fait toujours
des merveilles , & qu'un Médecin qui
connoît la nature & qui l'imite , aide cette
même nature , trop foible pour furmonter
des maladies chroniques , en procurant par
des remédes une fièvre qu'elle n'a pas la
force d'exciter elle-même , & que par cette
fiévre bien ménagée on releve une nature
abbattue , & on furmonte les maladies
les plus rebelles.
5. M. Hoffman ( Frederic ) ne paroît
guéres moins prévenu en faveur de la fiévre.
D'abord il convient de bonne foi ,
que c'eft un mouvement contre nature du
fang & des humeurs , qui dérange & détruit
même les fonctions du corps & de
l'ame ; qui corrompt les fucs vitaux , épuife
les forces , difpofe aux maladies chroniques
, & donne fouvent la mort . Mais
MARS. 1750. 105
en même tems il ajoute que le mouvement
fébrile du fang , qui fe joint à beaucoup
de maladies aigues & chroniques ,
eft d'une telle nature & d'un tel caractére,
.qu'il contribue à furmonter & détruire lés
caufes des maladies , & par conféquent
qu'il eft plutôt avantageux & falutaire que
préjudiciable au corps humain . C'eft en
quoi , s'écrie- t'il , l'Auteur de la nature eft
d'autant plus admirable puifqu'il fait >
fervir la caufe même de la mort à la confervation
de la vie.
Cet Auteur n'attribue la fiévre qu'à des
effers purement méchaniques , qui ne font
point avantageux par eux-mêmes , mais
feulement par accident , en faifant fortig
les impuretés qui la caufent ; de même
que le vomiffement , quand l'eftomach eſt
chargé , & l'hémorragie dans la pléthore ,
quoiqu'ils foient des accidens maladifs ,
quelquefois mortels , opérent le rétabliſſement
de la fanté.
I
Quant à la fiévre , elle ne devient , ditil
, falutaire , que parce qu'elle accélére la
coction de la matiere morbifique , c'eſtà-
dire , qu'elle la rend propre à l'excrétion
, ce qui fe fait de deux manieres , en
divifant les matieres épaiffies , & en ouvrant
les vaiffeaux obftrués ou refferrés
par les fpafies. Or rien n'eft plus propre
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
que la chaleur de la fiévre pour produire
ces effets , car la vie confifte dans la chaleur
, n'eft- il pas naturel que fon augmen.
tation répare la langueur de fon principe.
D'où il conclud qu'il eft dangereux , fouvent
mortel , de faire tous fes efforts dans
le commencement des maladies , pour
anéantir tout-à- fait la fiévre , à moins
qu'elle ne foit entierement fymptomati
que. Il faut fe contenter , dit- il , de modé
rer les fiévres critiques , fi elles font trop
fortes , mais il faut les animer , fi elles ne
le font pas affez.
pour
6. Enfin à tous ces Panégyriftes de la
fiévre s'eft joint encore depuis peu un fçavant
Médecin de l'Ecole de Paris . D'abord
cet Auteur ne veut point qu'on appelle
maladie ce que fait la nature
corriger ou pour chaffer hors du corps la
caufe du mal , & pour rétablir une fanté
délabrée puis il ajoute que la maladie
n'étant qu'une difpofition contre nature ,
qui dérange immédiatement & par ellemême
les fonctions du corps vivant , tout
ce qui ne produit pas cet effet , ne doit pas
être mis au rang des maladies .
Au refte , dit-il , qu'on ne croye pas que
ce n'eft ici qu'une queftion de nom , car
on en tirera bien des conféquences trèsutiles
pour la pratique. En effet , s'il eft
1
MARS. 1750.
107
bien prouvé que la fiévre eft plutôt un reméde
qu'une maladie , il s'enfuivra qu'il
ne faut point l'emporter , mais ( nouveauté
étrange ! ) qu'il faut quelquefois l'allumer
; qu'il ne faut pas la diminuer , mais
l'augmenter ; qu'il ne faut pas l'éteindre
mais la conferver. Après cette digreffion ,
l'Auteur continue ainfi . Nous ne fommes
pas plutôt atteints de quelque indifpofition
, que la nature excite d'abord là fié …..
vre. Mais à quel deffein ? Eft.ce pour
ajouter un nouveau mal au premier ? Point
du tout . La nature ne travaille point à
nons détruire , elle veille au contraire à
notre confervation , & ne manque pas de
venir à notre fecours . C'eft donc envain
qu'on cherche la caufe de la fiévre ; il faut
chercher la caufe des differens maux qu'elle
accompagne, C'eft uniquement à cette
caufe qu'il faut remédier. Mais quelles
font les principales caufes des maladies ?
Des inflammations , des obftructions , des
matieres vifqueufes , gluantes , arrêtées en
differentes parties du corps . Or pour corfiger
ou pour détruire ces caufes , quel
reméde plus efficace que la fiévre ? Dans
la fiévre le mouvement & la chaleur du
fang font portés au - delà de leur dégré
naturel. C'eft le mouvement & la chaleur
qui nous font vivre. C'eft à ces agens qu'il
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
faut rapporter tout ce qui fe paffe dans
l'homme , & tant que les fonctions nefont
point lézées , ils fuffident l'un & l'autre
dans leur état naturel pour perpétuer la
vie : mais s'il le forme quelque embarras ,
alors la fièvre , par des mouvemens fecrétoires
& excrétoires , pouffés au -delà de
leur dégré naturel , brife , attenue la matiere
morbifique , & la ramène à fa température
naturelle , ou par le fecours de la
chaleur elle prépare cette matiere & la
chaffe au-dehors.
Enfin après une longue énumeration des
maladies , qu'il croit que la fiévre peut
guérir ; après avoir obfervé que ceux - là
fe trompent groffierement , qui par des
faignées & d'autres remédes tâchent de
l'appaifer , il conclud que la fièvre , loin
d'être une maladie , eft un reméde naturel ,
comme le vomiffement , l'éternuement ,.
la toux , les larmes , les déjections ; que
la meilleure fiévre eft celle qui eft proportionnée
à la caufe de la maladie & aux
forces de la nature , & que c'eſt celle - là
qui prépare & chaffe fûrement & promp
tement la matiere morbifique.
7. En voilà fans doute bien aſſez pour
prouver que de grands Médecins ont loué
férieufement la fiévre, & que loin de la re
garder comme une maladie , ils l'ont enMARS.
1750. 109
vifagée comme le plus grand reméde que la
nature puiffe apporter à nos maux. Maintenant
il ne me feroit pas difficile de faire
voir que bien d'autres Médecins , non
moins habiles , ont eu fur la fiévre des
idées tout-à- fait oppofées , & que nonfeulement
ils l'ont regardée comme une
maladie qui s'attaque généralement à tout
le corps , mais encore comme la plus fréquente
& la plus dangereufe de toutes les
maladies. Il n'y auroit qu'à rapporter ce
que le plus grand, nombre de Médecins
anciens & modernes nous ont laiffé fur ce
fujet. Mais pour ne pas trop groffir ce
Mémoire , nous nous contenterons d'examiner
la chofe en elle-même , & fans aucun
égard à l'autorité de ceux qui nous
ont précédés , & par ce moyen nous tâcherons
de découvrir fi la fiévre ' eft réellement
ou non une maladie , & s'il eft du
devoir du Médecin de la combattre ou de
la conferver , & de l'appeller même à ſom
fecours.
8. Pour garder quelque ordre dans cet
examen , nous confidérerons d'abord la
fiévre indépendamment de tout vice , foit.
humoral , fait organique : enfuite nous
examinerons celle qui dépend du vice des
humeurs , ou des organes , ou de l'enfemble
des uns & des autres : enfin nous rap116
MERCURE DE FRANCE.
porterons les principaux effets de ces differentes
fortes de fièvres , & on verra parlà
, fi on doit regarder la fièvre comme
une maladie ou comme un remède à nos
maux .
9. Que la fièvre s'éleve quelquefois indépendamment
de tout vice humoral ou
organique , c'est ce qu'ont reconnu Pitcarne
, Boerhaave & Vanfwieten , & c'est ce
que l'expérience nous montre affez fouvent.
En effet on voit la fièvre s'allumer
quelquefois dans les corps les plus fains
par la feule action des cauſes externes ou
procatharctiques , & l'on comprend aifé
ment que tout ce qui peut accélerer à un
certain point le mouvement du fang qui
revient au coeur par les veines , ou pouffer
conftamment vers le coeur une plus grande
quantité d'efprits animaux , peut exciter
la fiévre dans le corps le plus robufte & le
plus fain , avant qu'on puiffe foupçonner
d'autre vice dans les humeurs ou dans
les organes , que la feufe accéleration du
mouvement du fang ou des efprits animaux
, & le battement plus fréquent du
coeur & des artéres. C'eft du moins ainfi
que de grands & longs travaux , fürtout
dans une faifon fort chaude , de violentes
& longues paffions de l'ame , furtout des
excès de colére dans des gens jeunes &
MARS 1750. FIE
vigoureux , occafionnent fouvent la fiévre
.
10. Et qu'on ne dife point que cette
violente agitation du fang , que ces violens
& fréquens battemens du coeur & des
artéres , ne peuvent point , à proprement
parler , être appellés du nom de fievre ,
puifque tout cela difparoit quelquefois
promptement , dès que la caufe externe ou
occafionnelle ceffe d'agir. Car pourquoi
ne leur donneroit-on pas ce nom- là ? Une
fiévre d'un quart- d'heure eft-elle moins
fiévre , qu'une fiévre de vingt- quatre heures
ou de plufieurs jours ? D'ailleurs , fi
cette caufe occafionnelle conftamment appliquée
fur un corps , même très -fain , continue
d'agir pendant un certain tems , ne
s'enfuivra-t'il pas une fiévre continue , &
fouvent très-ardente ? Et le commence
ment de ce mal , avant qu'il fe foit développé
une matiere fébrile , fera-t'il moins
fiévre que la fuite de ce même mal , lorfqu'il
s'eft formé des embarras dans les vaiffcaux
, ou qu'il s'eft développé une mathere
fébrile ?
Il y a plus. On peut fi peu refufer le
nom de fiévre à ces fréquens battemens
du coeur & des artéres , & à cette violente
agitation du fang , caufée par des excès de
colere ou par de violens exercices , qu'il
#12 MERCURE DE FRANCE.
arrive quelquefois que les vaiffeaux capil
laires du cerveau , ou de quelqu'autre vifcére
, dont le calibre ou la capacité augmente
en raifon compofée de la directe
du volume & de la rapidité du fang , &
de l'inverfe de leurs réfiftances , crévent
promptement par la feule diftenfion de
leurs parois , & qu'il fe fait des extravafations
mortelles , avant que les humeurs
ayent eu le tems de fe dépraver , & que les
vaiffeaux ayent pû s'embarraffer.
fes
11. On dira peut-être que la fièvre ,
n'étant qu'an dérangement durable des
fonctions , & que les fonctions ne pouvant
être long-tems dérangées par une cauſe
externe , l'agitation du fang occafionnée
par une cauſe externe ne peut être qua
lifiée du nom de fiévre . Mais ne fuffit- it
pas que les fonctions du coeur foient dérangées
pendant un certain tems , que
battemens foient & plus forts & plus fréquens
que dans l'état naturel , pendant ce
même tems , pour que l'effet de cette caufe
externe foit appellée fiévre , avant même
que les humeurs foient dépravées ? Autrement
il ne faudroit pas non plus appeller
fiévre le dérangement caufé dans les fonctions
du coeur par le vice de quelque organe
, par la piquûre d'un nerf ou d'un
tendon , &c. & il faudroit entierement
MAR S. 1750. Its
bannir de la claffe des fiévres les fièvres
non-humorales , dont M. Fizes a le premier,
que je fçache , traité expreffément , ce qui
feroit ridicule , puifqu'il en résulte quelquefois
affez brufquement des accidens
terribles , des convallions , des délires ,
& c.
12. Il eft donc certain que la frévre peat
être excitée par une caufe externe , & indépendamment
de la dépravation des hu
meurs ou du dérangement des organes.
Voyons maintenant quels font les effets
de cette fiévre. Premierement , le fang
ne peut circuler avec beaucoup plus de rapidité
qu'à l'ordinaire , qu'il ne s'échauffe
davantage , & qu'il ne communique beau
coup plus de chaleur à tout le corps . 2. Il
doit diftendre outre mefure les parois des
vaiffeaux par où il paffe & les faire créver,
ou du moins les tirailler au point de caufer
des douleurs à la tête , àla région des
reins , & c. ou des délires , des convuk
fions , &c. 3. Les orifices des artéres lym
phatiques doivent fe dilater , & recevoir
dans leur cavité les globules rouges du
fang qui ne pouvoient y entrer aupara
vant , ce qui ne peut manquer de produire
des rougeurs & des inflammations. 4 .
Toutes les humeurs doivent s'épaiffir ,
foit par la chaleur qui fait évaporer ce
114 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles.contiennent d'aqueux , & qui fige
tout ce qu'elles ont d'analogue au blanc
d'oeuf , foit par les coups redoublés des
vaiffeaux qui les fouettent , les ferrent &
les condenfent. 5. Les fécrétions doivent
être interrompues , & les digeftions dérangées.
6. Les humeurs doivent contracter
une acrimonie , capable de ronger les
vaiffeaux où elles doivent fe putréfier &
fe diffoudre entierement. En un mot, il
doit fe former une ou plufieurs caufes internes,
capables d'entretenir la fiévre , lors
même que la caufe externe aura ceffé d'a
gir , & alors cette fiévre aura tous les effets
que doivent avoir les fiévres produites par
des caufes internes. Mais avant que d'aller
plus loin , examinons fi cette premiere efpéce
de fiévre doit être confidérée plutôt
que comme une malacomme
un reméde
die.
i 13. D'abord il eft vifible que cette fie
vre n'eft point un remède , puifqu'un reméde
fuppofe une maladie à laquelle il
doit être appliqué , & qu'an eft convenu
qu'il n'y avoit point ici de maladie , à la
quelle cette fiévre dût fervir de reméde. 2 °.
On fçait qu'un reméde doit tendre à réta
blir la fanté , & on vient de voir que cette
fiévre tend à la détruire , ou ce qui eft le
même , tend à produire des caufes de n
MARS. 1750. ris
que
ladie & de mort. Il eft vifible auffi
cette fiévre eft une véritable maladie
avant même la dépravation des humeurs
& le dérangement des organes , puifqu'el- .
le dérange notablement les fonctions du
coeur & du cerveau , & que fi on veut
qu'elle ne foit plus une maladie , mais un
fymptôme , lorfque les humeurs font dépravées
& les organes dérangés , il faudra
du moins qu'on convienne qu'elle eft une
caufe de cette dépravation des humeurs
ou de ce vice des organes , & qu'une cauſe
immédiate de maladie ne peut pas être
qualifiée du nom de reméde. D'où il fait
que la fiévre produite par une caufe externe,
loin d'être quelque chofe d'avantageux,
doit toujours être confidérée comme un
grand mal , ou du moins comme la caufe
de tous les mauvais effets que nous avons
rapportés ci-deffus , & qu'ainfi , loin de
conferver cette fiévre , il faut la détruire
au plutôt.
14. On conviendra fans doute que
cette févre n'eft point avantageufe , & on
ajoutera qu'elle doit être regardée comme
une erreur de la nature qui ſe tourmente
inutilement , pour éloigner du corps des
chofes qui n'y font point contenues , mais
qui font fur lui le même effet que les caufes
intérieures : qu'à la vérité la nature fe
,
116 MERCURE DE FRANCE.
trompe ici dans la fin qu'elle fe propofe ,
mais que le moyen dont elle fe fert , eft
bon en lui -même , & ne manque pas de
produire un bon effet , lorfqu'il eft bien
appliqué. Mais il eft aifé de voir que ce
n'eft ici qu'un vain fubterfuge , & que les
mêmes idées reftent fous des noms differèns.
Car qu'on donne à cette fiévre le
nom de maladie ou d'erreur de la nature ,
il n'en fera pas moins vrai de dire qu'il
faut ôter cette maladie ou corriger cette
erreur , & avoir recours à d'autres remé
des que la fièvre , pour remédier à cette
maladie , ou pour corriger cette erreur de
la nature
,
15. Il faut donc que l'on convienne que
cette tfpéce de fiévre eft un moyen mal
appliqué par la nature , puifqu'il n'y
point dans le corps d'autre maladie ou de
caufe de maladie , & que loin d'être avantageufe
& falutaire , cette fiévre ne peut
être que très pernicieufe , & même fu
nefte par les hémorragies ou les extravafations
qu'elle peut caufer , on par les inflammations
qu'elle peut occafionner , ou
par bien d'autres caufes des maladies
qu'elle peut faire développer. Il faudra
auffi par les mêmes raifons , que l'on convienne
que la fiévre non- humorale , ou purement
fymptomatique , la fièvre cauſée
MARS. 1750 . 117
par la piquûre d'un 'nerf ou d'un tendon
par un panaris , ou par une vive douleur
dans quelque partie à l'occafion d'une
caufe externe : il faudra , dis je , que l'on
convienne que cette fièvre ne fçauroit
être avantageufe , & que loin d'être un
reméde , elle eft fouvent une caufe de
mort. Il feroit fans doute inutile de
vouloir prouver une chofe auffi évidente
que celle- là. H ne nous refte qu'à voir fi
la fiévre produite par des caufes internes ,
ou par la dépravation des humeurs , eft
plus avantageufe que nuifible , & fi ·elle
doit être regardée plutôt comme un reméde
que comme une maladie . Car fi je
fais voir , comme je l'efpére , que la fièvre
caufée par la dépravation des humeurs
n'eft jamais falutaire , il s'enfuivra néceffairement
que la fiévre produite à la fois
par la dépravation des humeurs , & par le
vice de quelque organe , fera encore moins
avantageufe , & ne pourra jamais paffer
pour un reméde.
16: Les caufes internes des fièvres humorales
fe réduire à celles qui fe peuvent
forment , ou dans les premieres voies , ou
dans les voies de la circulation , ou hors
des voies de la circulation . Mais quelles
foient leurs caufes , il eft d'abord évident
que ces fièvres doivent être regar
IIS MERCURE DE FRANCE.
dées comme de funeftes effets de ces caufes
, des effets qui tendent à renverſer entierement
l'économie animale , & à trancher
le fil de la vie , & des effets par conféquent
aufquels on doit s'oppofer par
tous les moyens que l'Art a pu découvrir
jufqu'ici, foit en emportant tout à la fois la
caufe & l'effet , lorsque cela fe peut , foit
en diminuant promptement l'effet qui re
produit & augmente la caufe , foit en détruifant
peu à peu la caufe & l'effet . Et il
feroit inutile de dire que ce ne font point
ces caufes qui excitent la fièvre , que c'est
la nature qui l'appelle à fon fecours pour
s'opposer à ces caufes , car il en résulte
toujours que ce n'eft qu'à l'occafion de ces
caufes que la fièvre s'allume , & que fi
elle n'en eft pas l'effet immédiat , elle en
eſt du moins l'effet médiat , ce qui revient
ici au même.
17. Nous ne nous arrêterons point à
expliquer de quelle maniere la fiévre s'allume
à l'occafion des cauſes internes dont
on vient de parler ; ceux qui voudront s'en
inftruire , n'auront qu'à lire le Traité des
fiévres, que M. Fizes a donné en Latin , en
attendant que la Traduction que nous
avons entrepriſe de ce Traité foit en état
de paroître. Quant à préfent il nous fuffira
de faire remarquer que de quelque
MARS. 1750, 119
caufe , foit interne , foit externe , que
vienne la fiévre , c'est toujours un mouvement
déréglé des humeurs & des organes ,
& que les effets de ce mouvement contre
nature font toujours à peu près les mêmes ,
que ceux qui ont été rapportés ci -deſſus *
Il ne nous refte donc qu'à examiner , fi ces
effets font plus propres à détruire les caufes
internes qui produifent , ou occafionnent
la fiévre , qu'à les entretenir & à les
augmenter.
8. Si la caufe interne , ou la matiere
qui produit la fièvre, eft en petite quantité,
mobile , peu acide on peu âcre , peu vifqueufe
, & qu'elle foit contenue dans les
premieres voies , ou dans les voies de la
circulation , l'agitation du fang & l'ofcillation
des folides s'appaiferont bientôt par
l'expulfion de cette matiere , qui ne manquera
pas de le faire , ou par le vomillement
, ou par la fueur , ou par des déjections
, & la fiévre ceffera au bout de vingtquatre
heures , comme on le voit dans la
fiévre éphémère. CCaarr mmooiinnss iill y aura de
matiere morbifique, & cette matiere moins
vifqueule , moins acide ou moins âcre ;
moins il y aura de nourriture pour la fiévre
, moins de travail pour la nature , &
* V. n°. 12.
120 MERCURE DE FRANCE.
moins d'obſtacles à la guériſon. Mais eftce
à la fièvre qu'on eft redevable de cette
guérifon Point du tout, C'eft à la nature
& aux évacuations qu'elle procure,
Car dans l'état de maladie , comme en
fanté , la nature ou ce concours des cau-
Les qui agiffent continuellement pour l'entretien
& la confervation de notre machine
, ou , ce qui revient au même , ce
mouvement réciproque de nos parties fo
. lides & fluides, qui dure autant que la vie,
& en quoi confifte la vie du corps ; ce
mouvement, dis-je , ne ceffe jamais de procurer
des évacuations , foit par les urines,
foit par la tranfpiration cutanée , foit par
les fécrétions qui fe font dans l'eftomach
dans le foie , le pancréas , les inteſtins , &c.
Et c'est par ces évacuations que fort la ma
tiere fébrile , & que la fiévre fe diffipe,
Qu'on ne dife point que la fiévre , n'étant
que ce même mouvement dont nous
venons de parler , mais porté à un plus
haut dégré que dans l'état naturel , il s'enfuit
que c'eft la fiévre qui guérit ellemême
par les évacuations que ce mouyement
procure, Car , quoiqu'il foit vrai
que dans l'état de maladie la nature foit
obligée de redoubler les efforts pour vaincre
les réfiftances que lui oppofent les cau-
Les morbifiques , pour broyer & affiner
des
MARS. 121 1750.
des humeurs ordinairement plus groffieres
que dans l'état naturel , cependant ce n'eft
pas alors que fe fait la dépuration des humeurs
; au contraire pendant ce redoublement
d'efforts , & tant que la fièvre eft
dans fa vigueur , tout eft en confufion dans
le fang : il ne fe fait ,point , ou prefque
point de fécrétions , & ce n'eft que lorf
que ce mouvement contre nature vient à
fe rallentir , que les humeurs commencent
à fe dépurer , & que les évacuations arrivent
. D'où l'on voit que la fièvre eft plutôt
un obſtacle qu'un fecours , à ces évacua-
Lions.
19. Convenons toutefois , que quoique
ce ne foit point ici la fiévre qui fe guérit
elle-même , mais bien la nature , qui n'en
ayant pas été fort accablée , a pouffé audehors
la matiere morbifique par les mêmes
voies , par lesquelles elle fe décharge
en fanté des humeurs inutiles ou ſuperflues,
cependant on n'a pas eu dans cette occafion
fort à craindre des effets de cette
fiévre , l'altération qu'elle a produite dans
les humeurs & dans les organes , n'ayant
été que peu confidérable & de peu de durée.
Mais il n'en eft pas de même , lorfque
la caufe interne , ou la matiere qui caufe
la fiévre ,fe trouve en plus grande quantité,
moins mobile , plus acide ou plus âcre ,
F
122 MERCURE DEFRANCE.
plus vifqueufe & plus hétérogene dans fes
parties : alors l'expulfion de cettte matiere
devenant d'autant plus difficile , que fes
qualités s'éloignent plus de celles que nous
avons d'abord confidérées , les effets de la
fiévre feront d'autant plus à redouter , que
la fiévre durera plus long-tems , & ces effets
, loin de détruire la caufe qui produit
la fièvre , font beaucoup plus propres à
l'entretenir & à la rendre irrémédiable , ſi
l'Art ne vient au fecours de la Nature.
20. Il feroit trop long d'examiner ici
en détail tous les effets de la fièvre , que
nous avons rapportés ci - deffus. Pour ne
pas vous ennuyer , Meffieurs , je me bornerai
à ceux qu'elle produit fur les humeurs
, & qui font les feuls que les partifans
de la fièvre , regardent comme avantageux.
Car vous jugez bien que le dérangement
des digeftions , l'interruption des
fécrétions , l'engorgement des vaiffeaux
leur ruption ou leur érofion , les douleurs
aigues , les délires , les convulfions , & c.
n'ont jamais été regardés comme des effets
avantageux , quoiqu'ils foient des
fuites ordinaires de la fievre. Mais quel eft
cet effet avantageux que la fièvre peut produire
fur les humeurs ? C'eft , dit- on , de
cuire la matiere morbifique qui s'y eft mêlée
, & de la difpofer à l'excrétion .
MARS . 1750. 123
Il est vrai que la fiévre , lorfqu'elle n'eft
pas violente , aide quelquefois un peu la
coction de cette matiere , furtout lorfqu'elle
eft d'une nature à épaiffir le fang ,
mais outre que dans ce cas même le fecours
de la fiévre est toujours fufpect & fouvent
funefte , ainfi qu'on va le voir , elle ne
peut guéres favorifer la coction - de cette
matiere , lorfqu'elle eft d'une nature à raréfier
le fang & à irriter les folides , ou
qu'elle eft compofée de telle façon , qu'elle
agiffe d'une maniere irréguliere fur lui , &
qu'elle en épaiffiffe certaines parties, tandis
qu'elle en liquefie d'autres , ou qu'elle eſt
enfin fi vifqueufe & fi adhérente aux humeurs
, avec lesquelles . elle s'eft mêlée ,
qu'elle n'en peut être détachée par tous les
efforts des fluides & des folides.
21. Comme dans l'état naturel le mouvement
réciproque de nos parties folides
& fluides procure la dépuration de nos
humeurs , en agitant doucement les fucs
qui s'y mêlent pour les réparer , en les
faffant , & les attenuant au point qu'il
convient , afin que les parties de ces fucs ,
qui ne doivent point fervir à la nourriture
, puiffent enfiler leurs couloirs & fe
porter au-dehors ; de même dans l'état
contre nature , dans la fièvre , ce mouvement
augmenté , mais feulement juſqu'à
F ij
124 MERCURE DE FRANCE .
un certain point , car lorfqu'il l'eft exceffivement
, il bouleverſe tout , & renverſe
entierement l'économie animale ; ce mouvement
, dis - je , attenue , brife , liquefie
la matiere fébrile , lorfqu'elle n'eft qu'épaiffiffante
, en un mot , la cuit , pour ainfi
parler , & la difpofe à l'excrétion . Mais
dans ce cas même , le fecours que procure
la fiévre , doit toujours être regardé comme
fort fufpect , car outre les autres effets
qui peuvent s'enfuivre de ce mouvement
déréglé , & que nous avons rapporté cideffus
, l'obfervation a fouvent appris aux
plus habiles Praticiens que j'ai confultés ,
foit de vive voix , foit dans leurs écrits ,
que ce mouvement abandonné à lui -même
étoit prefque toujours infuffifant pour
la
coction & l'excrétion totale de la matiere
fébrile , & qu'il étoit ordinairement fuivi,
ou d'une fièvre lente , ou de quelque abfcès
qui fe formoit , ou dans les articulations
, ou dans les glandes lymphatiques
conglobées de l'habitude du corps , ou dans
les chairs mufculeufes , ou , ce qui eft encore
pire , dans quelque vifcére , ce qu'il
feroit même aifé de prouver par théorie ,
fi cela ne menoit pas trop loin.
22. Mais fila matiere fébrile eſt d'une
autre nature , qu'elle foit propre à raréfier
le fang & à irriter les folides , ou qu'elle
MARS. 1750.
125
foit fi vifqueufe & fi hétérogéne qu'elle
élude les efforts des folides & des fluides ,
alors tous les mouvemens fébriles , nonfeulement
fe feront en pure perte , mais
ils tendront encore à la deftruction de tout
le corps , & loin de contribuer à l'expulfion
ou à l'amandement de la caufe , ils en
fortifieront au contraire l'action , qui fera
fuivie de tous les funeftes effets rapportés
ci - deffus . Car on obferve conftamment
que plus l'action des folides & des fluides
augmente , plus l'action des matieres irritantes
, & capables de raréfier le fang ,
augmente auffi , ce qu'il feroit aifé de
prouver , s'il nous étoit permis d'entrer
dans un plus grand détail. Mais en voilà ,
je crois , affez pour faire comprendre que
c'eft fans aucun fondement que quelques
Médecins font des éloges fi magnifiques
de la fièvre ; que dans le fond on n'a aucun
avantage à attendre de cet inftrument
fi vanté , ou du moins que ces avantages
font très-fufpects , & fuivis d'inconvéniens
réels & fort à redouter , & qu'ainfi on ne
doit pas balancer à combattre la fiévre ,
dès qu'elle eft bien déclarée , par tous les
moyens que l'Art fuggére à des Médecins
éclairés & prudens .
23. Envain oppofera- t'on que la fiévre
n'eft qu'un fymptôme , & qu'il n'y a que
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
que
la caufe qui la produit , qui foit la maladie
qu'il faut combattre , car fi eela étoit , il
n'y auroit point non plus d'autres mala
dies , & il ne faudroit reconnoître pour
maladies les cauſes internes qui les
produifent , ou pour mieux dire , il faudroit
bannir de la Pathologie le mot de
maladie , & ne fe fervir que des noms de
caufes & de fymptômes ; ce qui feroit ridicule
, & fe réduiroit tout au plus à une
difpute de nom . Cependant comme une
cauſe interne produit un premier fymptôme,
& que ce fymptôme en améne d'autres
, il eft bien plus raifonnable de regar
der comme maladie le premier & le principal
fymptôme qui naît de la caufe , & de
ne donner le nom de fymptôme qu'aux
autres accidens qui s'y joignent & qui l'ac
compagnent. Mais que ce qui réfulte de
la caufe interne de la fiévre , foit appellé
maladie , ou effet , ou fymptôme , c'eſt de
quoi on s'eft peu embarraffé ici ; on a taché
d'examiner la chofe en elle- même , &
par un mûr examen on s'eft convaincu ,
que les avantages de la fiévre étoient imaginaires
, ou du moins très fufpects , & que
fes inconvéniens étoient toujours réels &
fort redoutables..
Sur les avantages & les inconvéniens de la
fiévre , lû à l'Académie de Beziers , le 13
Novembre 1749 , par M. Jean- Henri-
Nicolas Bouillet , Docteur en Médecine de
la Faculté de Montpellier.
Sliventreprenois
de faire ici l'éloge de la
fiévre , on croiroit fans doute , qu'à
l'exemple d'Erafme , qui a fait l'éloge de la
folie , & de quelques autres Ecrivains qui
ont loué ironiquement des chofes dont le
nom même eft odieux : on croiroit , dis-je,
que je voudrois amufer agréablement cette
illuftre affemblée , en préfentant fous -de
belles couleurs la chofe du monde la plus
hideufe , l'ennemi déclaré du genre humain
, le tyran de la vie des hommes.
Mais ce qu'on croiroit que je voudrois
faire ici d'une maniere ironique, de grands
Médecins l'ont exécuté férieuſement , en
exagérant dans certains cas les avantages
de la fiévre , en la repréfentant toujours
comme la feule reffource de la nature dans
le plus grand nombre des maladies , comme
le moyen le plus folemnel dont elle
faffe ufage pour leur guérifon ; en foûtenant
enfin dans des Théfes publiques , que
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
la fiévre eft bien moins fouvent une ma
ladie qu'un remède à nos maux. Il est vrai
que d'autres Médecins , non moins habiles
, ont penfé bien differemment , &
que loin de regarder la fiévre comme
quelque chofe d'avantageux , ils l'ont confidérée
comme la plus cruelle de toutes
les maladies , & comme la caufe la plus
ordinaire de la mort des hommes . Ces
deux fentimens ont encore leurs partifans,
& perfonne , que je fçache , ne s'eft avile
de difcuter à fond , lequel des deux doit
être préferé. Ce n'eft pourtant pas ici une
queftion purement ſpéculative , & dont la
décifion foit indifferente pourla pratique.
On en jugera par ce Mémoire , où je me
propofe d'examiner férieufement cette
matiere , après avoir rapporté ce qu'on a
dit jufqu'ici de plus frappant en faveur de
la fiévre,
1. Hippocrate , parmi les anciens , a été
le premier qui a relevé , ce femble , les
avantages de la fiévre , en faifant remarquer
qu'elle eft d'un bon augure dans certaines
maladies , & qu'elle en termine
heureuſement bien d'autres. Quelquesuns
de ceux quifont venus après lui , n'ont
pas manqué à cet égard de fe prévaloir de
fon autorité. Ils ont été même plus loin.
Afclepiade ofa bannir tous les remédes , &
MARS. 1750. 101
il ne craignit point d'avancer que la fiévre
étoit le principal reméde dont il fit ufage .
Enfin Celfe ne fe contenta pas de dire que
la fiévre elle- même étoit fouvent d'un
grand fecours ; il ajouta auffi , d'après Hip.
pocrate , qu'il étoit quelquefois de la prudence
du Médecin de la procurer aux
malades.
2. Parmi les modernes , Sydenham , l'un
des plus habiles Praticiens Anglois du dernier
fiécle , a regardé la fiévre comme l'u
nique moyen , dont la nature eût coûtume
de fe fervir pour chaffer hors du corps la
cauſe matérielle des maladies , mais celui
qui vers la fin du fiécle pallé , & au commencement
de celui-ci , s'eft déclaré le
plus ouvertemeift en faveur de la fièvre ,
a été le célébre M. Stahl , que la plûpart
des Médecins Allemands regardent comme
le reftaurateur de la Médecine . Cet Auteur
a même pouffé fa complaifance pour
la fiévre , jufqu'à taxer d'erreur Hippocrate
, lorfqu'après avoir fait l'énumeration
des maladies , que les anciens appelloient
aigues , ce Prince de la Médecine
ajoute * que c'eft la fièvre qui rend ordi-
,
nairement ces maladies mortelles .
Pour lui , il penfe qu'il eft plus clair
* DeVict, acutor.
E iij
102 MERCURE DEFRANCE.
que le jour , que ces mêmes maladies , ou
ce qui eft , dit-il , le même , les ftafes inflammatoires
du fang dans les vifcéres
abandonnées à elles-mêmes & fans l'intervention
de la fièvre , tuent néceffairement ,
& il ajoute que la nature par elle- même
ne peut prévenir autrement une pareille
cataſtrophe , qu'en diffipant à propos ces
fortes de ftafes , & qu'elle ne peut les diffiper
qu'en augmentant confidérablement ,
& pendant un tems fuffifant le mouvement
progreffif ou circulaire du fang , ce
qui emporte néceffairement une augmentation
de poulx , qui eft toujours fitivie
d'une augmentation de chaleur par tout
le corps , laquelle augmentation de chaleur
, à un certain degré & d'une certaine
durée , s'appelle fiévre . D'où il conclud
qu'on a grand tort de regarder la fièvre ,
comme la feule maladie & comme la cauſe
principale de la mort , tandis qu'elle eſt
au contraire l'unique fondement d'une
heureufe efpérance , & le feul inftrument
de la guérifon : ce qu'il tache de prouver
par la pefte , ce coryphée des maladies - aigues
, laquelle felon lui , n'étant point
proprement de fon effence une fiévre , ne
peut être traitée heureufement & avec fuccès
, qu'en lui oppofant une fiévre douce ,
égale & continue.
MARS. 1750. 103
3. Les Difciples de M. Stahl ne font
pas moins prévenus que lui en faveur de la
fiévre. Le fçavant funcker la définit un
effort falutaire de la nature , qui par des
mouvemens fecrétoires & excrétoires ,
portés au delà de leur degré naturel , mais
affez justement proportionnés à la quantité
& à la qualité de la caufe fébrile , fe
propofe , ou de corriger ou d'éloigner du
corps quelque matiere morbifique : & il
ajoute qu'en ce fens on peut fort bien déri-
Iver le mot Latin febris , de l'ancier verbe
februare , qui fignifie purifier ou expier , &
particulierement de ces cérémonies folemnelles
, de ces facrifices appellés februa ,
par lefquels on avoit en vue d'éloigner
des maifons les ombres errantes des morts,
& d'ôter les caufes des maladies. D'où il
- conclud que l'efter de la fièvre est toujours
falutaire , mais que fon évenement eft fouvent
irrégulier ou tout- à- fait funefte , non
par la faute effentielle de la fiévre , mais
par celle du fujet où la fièvre ne peut pas
librement faire fon cours , ou par d'autres
maladies qui s'y joignent , & qu'ainfi ce
n'eft pas par la fiévre , mais avec la fièvre
qu'on meurt. Il y a plus. Il prétend que
les fiévres , qui font librement leur cours ,
Haiffent après elles une fanté beaucoup
plus vigoureufe , que celle dont on jouif-
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
foit avant la maladie . Nenter tient le même
langage.
4. Mais M. Stahl , & fes Difciples , ne
font pas les feuls qui parlent avantageufement
de la fiévre . M. Boerhaave prétend
auffi que la fiévre eft un heureux inftru
ment , par lequel la nature opére la guérifon
parfaite de bien des maladies aigues
& chroniques , d'ailleurs incurables :
qu'un Médecin qui fe fert de la fièvre que
la nature excite , & qui lui affocie des délayans
& de doux fondans , fait toujours
des merveilles , & qu'un Médecin qui
connoît la nature & qui l'imite , aide cette
même nature , trop foible pour furmonter
des maladies chroniques , en procurant par
des remédes une fièvre qu'elle n'a pas la
force d'exciter elle-même , & que par cette
fiévre bien ménagée on releve une nature
abbattue , & on furmonte les maladies
les plus rebelles.
5. M. Hoffman ( Frederic ) ne paroît
guéres moins prévenu en faveur de la fiévre.
D'abord il convient de bonne foi ,
que c'eft un mouvement contre nature du
fang & des humeurs , qui dérange & détruit
même les fonctions du corps & de
l'ame ; qui corrompt les fucs vitaux , épuife
les forces , difpofe aux maladies chroniques
, & donne fouvent la mort . Mais
MARS. 1750. 105
en même tems il ajoute que le mouvement
fébrile du fang , qui fe joint à beaucoup
de maladies aigues & chroniques ,
eft d'une telle nature & d'un tel caractére,
.qu'il contribue à furmonter & détruire lés
caufes des maladies , & par conféquent
qu'il eft plutôt avantageux & falutaire que
préjudiciable au corps humain . C'eft en
quoi , s'écrie- t'il , l'Auteur de la nature eft
d'autant plus admirable puifqu'il fait >
fervir la caufe même de la mort à la confervation
de la vie.
Cet Auteur n'attribue la fiévre qu'à des
effers purement méchaniques , qui ne font
point avantageux par eux-mêmes , mais
feulement par accident , en faifant fortig
les impuretés qui la caufent ; de même
que le vomiffement , quand l'eftomach eſt
chargé , & l'hémorragie dans la pléthore ,
quoiqu'ils foient des accidens maladifs ,
quelquefois mortels , opérent le rétabliſſement
de la fanté.
I
Quant à la fiévre , elle ne devient , ditil
, falutaire , que parce qu'elle accélére la
coction de la matiere morbifique , c'eſtà-
dire , qu'elle la rend propre à l'excrétion
, ce qui fe fait de deux manieres , en
divifant les matieres épaiffies , & en ouvrant
les vaiffeaux obftrués ou refferrés
par les fpafies. Or rien n'eft plus propre
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
que la chaleur de la fiévre pour produire
ces effets , car la vie confifte dans la chaleur
, n'eft- il pas naturel que fon augmen.
tation répare la langueur de fon principe.
D'où il conclud qu'il eft dangereux , fouvent
mortel , de faire tous fes efforts dans
le commencement des maladies , pour
anéantir tout-à- fait la fiévre , à moins
qu'elle ne foit entierement fymptomati
que. Il faut fe contenter , dit- il , de modé
rer les fiévres critiques , fi elles font trop
fortes , mais il faut les animer , fi elles ne
le font pas affez.
pour
6. Enfin à tous ces Panégyriftes de la
fiévre s'eft joint encore depuis peu un fçavant
Médecin de l'Ecole de Paris . D'abord
cet Auteur ne veut point qu'on appelle
maladie ce que fait la nature
corriger ou pour chaffer hors du corps la
caufe du mal , & pour rétablir une fanté
délabrée puis il ajoute que la maladie
n'étant qu'une difpofition contre nature ,
qui dérange immédiatement & par ellemême
les fonctions du corps vivant , tout
ce qui ne produit pas cet effet , ne doit pas
être mis au rang des maladies .
Au refte , dit-il , qu'on ne croye pas que
ce n'eft ici qu'une queftion de nom , car
on en tirera bien des conféquences trèsutiles
pour la pratique. En effet , s'il eft
1
MARS. 1750.
107
bien prouvé que la fiévre eft plutôt un reméde
qu'une maladie , il s'enfuivra qu'il
ne faut point l'emporter , mais ( nouveauté
étrange ! ) qu'il faut quelquefois l'allumer
; qu'il ne faut pas la diminuer , mais
l'augmenter ; qu'il ne faut pas l'éteindre
mais la conferver. Après cette digreffion ,
l'Auteur continue ainfi . Nous ne fommes
pas plutôt atteints de quelque indifpofition
, que la nature excite d'abord là fié …..
vre. Mais à quel deffein ? Eft.ce pour
ajouter un nouveau mal au premier ? Point
du tout . La nature ne travaille point à
nons détruire , elle veille au contraire à
notre confervation , & ne manque pas de
venir à notre fecours . C'eft donc envain
qu'on cherche la caufe de la fiévre ; il faut
chercher la caufe des differens maux qu'elle
accompagne, C'eft uniquement à cette
caufe qu'il faut remédier. Mais quelles
font les principales caufes des maladies ?
Des inflammations , des obftructions , des
matieres vifqueufes , gluantes , arrêtées en
differentes parties du corps . Or pour corfiger
ou pour détruire ces caufes , quel
reméde plus efficace que la fiévre ? Dans
la fiévre le mouvement & la chaleur du
fang font portés au - delà de leur dégré
naturel. C'eft le mouvement & la chaleur
qui nous font vivre. C'eft à ces agens qu'il
E vi
108 MERCURE DE FRANCE.
faut rapporter tout ce qui fe paffe dans
l'homme , & tant que les fonctions nefont
point lézées , ils fuffident l'un & l'autre
dans leur état naturel pour perpétuer la
vie : mais s'il le forme quelque embarras ,
alors la fièvre , par des mouvemens fecrétoires
& excrétoires , pouffés au -delà de
leur dégré naturel , brife , attenue la matiere
morbifique , & la ramène à fa température
naturelle , ou par le fecours de la
chaleur elle prépare cette matiere & la
chaffe au-dehors.
Enfin après une longue énumeration des
maladies , qu'il croit que la fiévre peut
guérir ; après avoir obfervé que ceux - là
fe trompent groffierement , qui par des
faignées & d'autres remédes tâchent de
l'appaifer , il conclud que la fièvre , loin
d'être une maladie , eft un reméde naturel ,
comme le vomiffement , l'éternuement ,.
la toux , les larmes , les déjections ; que
la meilleure fiévre eft celle qui eft proportionnée
à la caufe de la maladie & aux
forces de la nature , & que c'eſt celle - là
qui prépare & chaffe fûrement & promp
tement la matiere morbifique.
7. En voilà fans doute bien aſſez pour
prouver que de grands Médecins ont loué
férieufement la fiévre, & que loin de la re
garder comme une maladie , ils l'ont enMARS.
1750. 109
vifagée comme le plus grand reméde que la
nature puiffe apporter à nos maux. Maintenant
il ne me feroit pas difficile de faire
voir que bien d'autres Médecins , non
moins habiles , ont eu fur la fiévre des
idées tout-à- fait oppofées , & que nonfeulement
ils l'ont regardée comme une
maladie qui s'attaque généralement à tout
le corps , mais encore comme la plus fréquente
& la plus dangereufe de toutes les
maladies. Il n'y auroit qu'à rapporter ce
que le plus grand, nombre de Médecins
anciens & modernes nous ont laiffé fur ce
fujet. Mais pour ne pas trop groffir ce
Mémoire , nous nous contenterons d'examiner
la chofe en elle-même , & fans aucun
égard à l'autorité de ceux qui nous
ont précédés , & par ce moyen nous tâcherons
de découvrir fi la fiévre ' eft réellement
ou non une maladie , & s'il eft du
devoir du Médecin de la combattre ou de
la conferver , & de l'appeller même à ſom
fecours.
8. Pour garder quelque ordre dans cet
examen , nous confidérerons d'abord la
fiévre indépendamment de tout vice , foit.
humoral , fait organique : enfuite nous
examinerons celle qui dépend du vice des
humeurs , ou des organes , ou de l'enfemble
des uns & des autres : enfin nous rap116
MERCURE DE FRANCE.
porterons les principaux effets de ces differentes
fortes de fièvres , & on verra parlà
, fi on doit regarder la fièvre comme
une maladie ou comme un remède à nos
maux .
9. Que la fièvre s'éleve quelquefois indépendamment
de tout vice humoral ou
organique , c'est ce qu'ont reconnu Pitcarne
, Boerhaave & Vanfwieten , & c'est ce
que l'expérience nous montre affez fouvent.
En effet on voit la fièvre s'allumer
quelquefois dans les corps les plus fains
par la feule action des cauſes externes ou
procatharctiques , & l'on comprend aifé
ment que tout ce qui peut accélerer à un
certain point le mouvement du fang qui
revient au coeur par les veines , ou pouffer
conftamment vers le coeur une plus grande
quantité d'efprits animaux , peut exciter
la fiévre dans le corps le plus robufte & le
plus fain , avant qu'on puiffe foupçonner
d'autre vice dans les humeurs ou dans
les organes , que la feufe accéleration du
mouvement du fang ou des efprits animaux
, & le battement plus fréquent du
coeur & des artéres. C'eft du moins ainfi
que de grands & longs travaux , fürtout
dans une faifon fort chaude , de violentes
& longues paffions de l'ame , furtout des
excès de colére dans des gens jeunes &
MARS 1750. FIE
vigoureux , occafionnent fouvent la fiévre
.
10. Et qu'on ne dife point que cette
violente agitation du fang , que ces violens
& fréquens battemens du coeur & des
artéres , ne peuvent point , à proprement
parler , être appellés du nom de fievre ,
puifque tout cela difparoit quelquefois
promptement , dès que la caufe externe ou
occafionnelle ceffe d'agir. Car pourquoi
ne leur donneroit-on pas ce nom- là ? Une
fiévre d'un quart- d'heure eft-elle moins
fiévre , qu'une fiévre de vingt- quatre heures
ou de plufieurs jours ? D'ailleurs , fi
cette caufe occafionnelle conftamment appliquée
fur un corps , même très -fain , continue
d'agir pendant un certain tems , ne
s'enfuivra-t'il pas une fiévre continue , &
fouvent très-ardente ? Et le commence
ment de ce mal , avant qu'il fe foit développé
une matiere fébrile , fera-t'il moins
fiévre que la fuite de ce même mal , lorfqu'il
s'eft formé des embarras dans les vaiffcaux
, ou qu'il s'eft développé une mathere
fébrile ?
Il y a plus. On peut fi peu refufer le
nom de fiévre à ces fréquens battemens
du coeur & des artéres , & à cette violente
agitation du fang , caufée par des excès de
colere ou par de violens exercices , qu'il
#12 MERCURE DE FRANCE.
arrive quelquefois que les vaiffeaux capil
laires du cerveau , ou de quelqu'autre vifcére
, dont le calibre ou la capacité augmente
en raifon compofée de la directe
du volume & de la rapidité du fang , &
de l'inverfe de leurs réfiftances , crévent
promptement par la feule diftenfion de
leurs parois , & qu'il fe fait des extravafations
mortelles , avant que les humeurs
ayent eu le tems de fe dépraver , & que les
vaiffeaux ayent pû s'embarraffer.
fes
11. On dira peut-être que la fièvre ,
n'étant qu'an dérangement durable des
fonctions , & que les fonctions ne pouvant
être long-tems dérangées par une cauſe
externe , l'agitation du fang occafionnée
par une cauſe externe ne peut être qua
lifiée du nom de fiévre . Mais ne fuffit- it
pas que les fonctions du coeur foient dérangées
pendant un certain tems , que
battemens foient & plus forts & plus fréquens
que dans l'état naturel , pendant ce
même tems , pour que l'effet de cette caufe
externe foit appellée fiévre , avant même
que les humeurs foient dépravées ? Autrement
il ne faudroit pas non plus appeller
fiévre le dérangement caufé dans les fonctions
du coeur par le vice de quelque organe
, par la piquûre d'un nerf ou d'un
tendon , &c. & il faudroit entierement
MAR S. 1750. Its
bannir de la claffe des fiévres les fièvres
non-humorales , dont M. Fizes a le premier,
que je fçache , traité expreffément , ce qui
feroit ridicule , puifqu'il en résulte quelquefois
affez brufquement des accidens
terribles , des convallions , des délires ,
& c.
12. Il eft donc certain que la frévre peat
être excitée par une caufe externe , & indépendamment
de la dépravation des hu
meurs ou du dérangement des organes.
Voyons maintenant quels font les effets
de cette fiévre. Premierement , le fang
ne peut circuler avec beaucoup plus de rapidité
qu'à l'ordinaire , qu'il ne s'échauffe
davantage , & qu'il ne communique beau
coup plus de chaleur à tout le corps . 2. Il
doit diftendre outre mefure les parois des
vaiffeaux par où il paffe & les faire créver,
ou du moins les tirailler au point de caufer
des douleurs à la tête , àla région des
reins , & c. ou des délires , des convuk
fions , &c. 3. Les orifices des artéres lym
phatiques doivent fe dilater , & recevoir
dans leur cavité les globules rouges du
fang qui ne pouvoient y entrer aupara
vant , ce qui ne peut manquer de produire
des rougeurs & des inflammations. 4 .
Toutes les humeurs doivent s'épaiffir ,
foit par la chaleur qui fait évaporer ce
114 MERCURE DE FRANCE.
qu'elles.contiennent d'aqueux , & qui fige
tout ce qu'elles ont d'analogue au blanc
d'oeuf , foit par les coups redoublés des
vaiffeaux qui les fouettent , les ferrent &
les condenfent. 5. Les fécrétions doivent
être interrompues , & les digeftions dérangées.
6. Les humeurs doivent contracter
une acrimonie , capable de ronger les
vaiffeaux où elles doivent fe putréfier &
fe diffoudre entierement. En un mot, il
doit fe former une ou plufieurs caufes internes,
capables d'entretenir la fiévre , lors
même que la caufe externe aura ceffé d'a
gir , & alors cette fiévre aura tous les effets
que doivent avoir les fiévres produites par
des caufes internes. Mais avant que d'aller
plus loin , examinons fi cette premiere efpéce
de fiévre doit être confidérée plutôt
que comme une malacomme
un reméde
die.
i 13. D'abord il eft vifible que cette fie
vre n'eft point un remède , puifqu'un reméde
fuppofe une maladie à laquelle il
doit être appliqué , & qu'an eft convenu
qu'il n'y avoit point ici de maladie , à la
quelle cette fiévre dût fervir de reméde. 2 °.
On fçait qu'un reméde doit tendre à réta
blir la fanté , & on vient de voir que cette
fiévre tend à la détruire , ou ce qui eft le
même , tend à produire des caufes de n
MARS. 1750. ris
que
ladie & de mort. Il eft vifible auffi
cette fiévre eft une véritable maladie
avant même la dépravation des humeurs
& le dérangement des organes , puifqu'el- .
le dérange notablement les fonctions du
coeur & du cerveau , & que fi on veut
qu'elle ne foit plus une maladie , mais un
fymptôme , lorfque les humeurs font dépravées
& les organes dérangés , il faudra
du moins qu'on convienne qu'elle eft une
caufe de cette dépravation des humeurs
ou de ce vice des organes , & qu'une cauſe
immédiate de maladie ne peut pas être
qualifiée du nom de reméde. D'où il fait
que la fiévre produite par une caufe externe,
loin d'être quelque chofe d'avantageux,
doit toujours être confidérée comme un
grand mal , ou du moins comme la caufe
de tous les mauvais effets que nous avons
rapportés ci-deffus , & qu'ainfi , loin de
conferver cette fiévre , il faut la détruire
au plutôt.
14. On conviendra fans doute que
cette févre n'eft point avantageufe , & on
ajoutera qu'elle doit être regardée comme
une erreur de la nature qui ſe tourmente
inutilement , pour éloigner du corps des
chofes qui n'y font point contenues , mais
qui font fur lui le même effet que les caufes
intérieures : qu'à la vérité la nature fe
,
116 MERCURE DE FRANCE.
trompe ici dans la fin qu'elle fe propofe ,
mais que le moyen dont elle fe fert , eft
bon en lui -même , & ne manque pas de
produire un bon effet , lorfqu'il eft bien
appliqué. Mais il eft aifé de voir que ce
n'eft ici qu'un vain fubterfuge , & que les
mêmes idées reftent fous des noms differèns.
Car qu'on donne à cette fiévre le
nom de maladie ou d'erreur de la nature ,
il n'en fera pas moins vrai de dire qu'il
faut ôter cette maladie ou corriger cette
erreur , & avoir recours à d'autres remé
des que la fièvre , pour remédier à cette
maladie , ou pour corriger cette erreur de
la nature
,
15. Il faut donc que l'on convienne que
cette tfpéce de fiévre eft un moyen mal
appliqué par la nature , puifqu'il n'y
point dans le corps d'autre maladie ou de
caufe de maladie , & que loin d'être avantageufe
& falutaire , cette fiévre ne peut
être que très pernicieufe , & même fu
nefte par les hémorragies ou les extravafations
qu'elle peut caufer , on par les inflammations
qu'elle peut occafionner , ou
par bien d'autres caufes des maladies
qu'elle peut faire développer. Il faudra
auffi par les mêmes raifons , que l'on convienne
que la fiévre non- humorale , ou purement
fymptomatique , la fièvre cauſée
MARS. 1750 . 117
par la piquûre d'un 'nerf ou d'un tendon
par un panaris , ou par une vive douleur
dans quelque partie à l'occafion d'une
caufe externe : il faudra , dis je , que l'on
convienne que cette fièvre ne fçauroit
être avantageufe , & que loin d'être un
reméde , elle eft fouvent une caufe de
mort. Il feroit fans doute inutile de
vouloir prouver une chofe auffi évidente
que celle- là. H ne nous refte qu'à voir fi
la fiévre produite par des caufes internes ,
ou par la dépravation des humeurs , eft
plus avantageufe que nuifible , & fi ·elle
doit être regardée plutôt comme un reméde
que comme une maladie . Car fi je
fais voir , comme je l'efpére , que la fièvre
caufée par la dépravation des humeurs
n'eft jamais falutaire , il s'enfuivra néceffairement
que la fiévre produite à la fois
par la dépravation des humeurs , & par le
vice de quelque organe , fera encore moins
avantageufe , & ne pourra jamais paffer
pour un reméde.
16: Les caufes internes des fièvres humorales
fe réduire à celles qui fe peuvent
forment , ou dans les premieres voies , ou
dans les voies de la circulation , ou hors
des voies de la circulation . Mais quelles
foient leurs caufes , il eft d'abord évident
que ces fièvres doivent être regar
IIS MERCURE DE FRANCE.
dées comme de funeftes effets de ces caufes
, des effets qui tendent à renverſer entierement
l'économie animale , & à trancher
le fil de la vie , & des effets par conféquent
aufquels on doit s'oppofer par
tous les moyens que l'Art a pu découvrir
jufqu'ici, foit en emportant tout à la fois la
caufe & l'effet , lorsque cela fe peut , foit
en diminuant promptement l'effet qui re
produit & augmente la caufe , foit en détruifant
peu à peu la caufe & l'effet . Et il
feroit inutile de dire que ce ne font point
ces caufes qui excitent la fièvre , que c'est
la nature qui l'appelle à fon fecours pour
s'opposer à ces caufes , car il en résulte
toujours que ce n'eft qu'à l'occafion de ces
caufes que la fièvre s'allume , & que fi
elle n'en eft pas l'effet immédiat , elle en
eſt du moins l'effet médiat , ce qui revient
ici au même.
17. Nous ne nous arrêterons point à
expliquer de quelle maniere la fiévre s'allume
à l'occafion des cauſes internes dont
on vient de parler ; ceux qui voudront s'en
inftruire , n'auront qu'à lire le Traité des
fiévres, que M. Fizes a donné en Latin , en
attendant que la Traduction que nous
avons entrepriſe de ce Traité foit en état
de paroître. Quant à préfent il nous fuffira
de faire remarquer que de quelque
MARS. 1750, 119
caufe , foit interne , foit externe , que
vienne la fiévre , c'est toujours un mouvement
déréglé des humeurs & des organes ,
& que les effets de ce mouvement contre
nature font toujours à peu près les mêmes ,
que ceux qui ont été rapportés ci -deſſus *
Il ne nous refte donc qu'à examiner , fi ces
effets font plus propres à détruire les caufes
internes qui produifent , ou occafionnent
la fiévre , qu'à les entretenir & à les
augmenter.
8. Si la caufe interne , ou la matiere
qui produit la fièvre, eft en petite quantité,
mobile , peu acide on peu âcre , peu vifqueufe
, & qu'elle foit contenue dans les
premieres voies , ou dans les voies de la
circulation , l'agitation du fang & l'ofcillation
des folides s'appaiferont bientôt par
l'expulfion de cette matiere , qui ne manquera
pas de le faire , ou par le vomillement
, ou par la fueur , ou par des déjections
, & la fiévre ceffera au bout de vingtquatre
heures , comme on le voit dans la
fiévre éphémère. CCaarr mmooiinnss iill y aura de
matiere morbifique, & cette matiere moins
vifqueule , moins acide ou moins âcre ;
moins il y aura de nourriture pour la fiévre
, moins de travail pour la nature , &
* V. n°. 12.
120 MERCURE DE FRANCE.
moins d'obſtacles à la guériſon. Mais eftce
à la fièvre qu'on eft redevable de cette
guérifon Point du tout, C'eft à la nature
& aux évacuations qu'elle procure,
Car dans l'état de maladie , comme en
fanté , la nature ou ce concours des cau-
Les qui agiffent continuellement pour l'entretien
& la confervation de notre machine
, ou , ce qui revient au même , ce
mouvement réciproque de nos parties fo
. lides & fluides, qui dure autant que la vie,
& en quoi confifte la vie du corps ; ce
mouvement, dis-je , ne ceffe jamais de procurer
des évacuations , foit par les urines,
foit par la tranfpiration cutanée , foit par
les fécrétions qui fe font dans l'eftomach
dans le foie , le pancréas , les inteſtins , &c.
Et c'est par ces évacuations que fort la ma
tiere fébrile , & que la fiévre fe diffipe,
Qu'on ne dife point que la fiévre , n'étant
que ce même mouvement dont nous
venons de parler , mais porté à un plus
haut dégré que dans l'état naturel , il s'enfuit
que c'eft la fiévre qui guérit ellemême
par les évacuations que ce mouyement
procure, Car , quoiqu'il foit vrai
que dans l'état de maladie la nature foit
obligée de redoubler les efforts pour vaincre
les réfiftances que lui oppofent les cau-
Les morbifiques , pour broyer & affiner
des
MARS. 121 1750.
des humeurs ordinairement plus groffieres
que dans l'état naturel , cependant ce n'eft
pas alors que fe fait la dépuration des humeurs
; au contraire pendant ce redoublement
d'efforts , & tant que la fièvre eft
dans fa vigueur , tout eft en confufion dans
le fang : il ne fe fait ,point , ou prefque
point de fécrétions , & ce n'eft que lorf
que ce mouvement contre nature vient à
fe rallentir , que les humeurs commencent
à fe dépurer , & que les évacuations arrivent
. D'où l'on voit que la fièvre eft plutôt
un obſtacle qu'un fecours , à ces évacua-
Lions.
19. Convenons toutefois , que quoique
ce ne foit point ici la fiévre qui fe guérit
elle-même , mais bien la nature , qui n'en
ayant pas été fort accablée , a pouffé audehors
la matiere morbifique par les mêmes
voies , par lesquelles elle fe décharge
en fanté des humeurs inutiles ou ſuperflues,
cependant on n'a pas eu dans cette occafion
fort à craindre des effets de cette
fiévre , l'altération qu'elle a produite dans
les humeurs & dans les organes , n'ayant
été que peu confidérable & de peu de durée.
Mais il n'en eft pas de même , lorfque
la caufe interne , ou la matiere qui caufe
la fiévre ,fe trouve en plus grande quantité,
moins mobile , plus acide ou plus âcre ,
F
122 MERCURE DEFRANCE.
plus vifqueufe & plus hétérogene dans fes
parties : alors l'expulfion de cettte matiere
devenant d'autant plus difficile , que fes
qualités s'éloignent plus de celles que nous
avons d'abord confidérées , les effets de la
fiévre feront d'autant plus à redouter , que
la fiévre durera plus long-tems , & ces effets
, loin de détruire la caufe qui produit
la fièvre , font beaucoup plus propres à
l'entretenir & à la rendre irrémédiable , ſi
l'Art ne vient au fecours de la Nature.
20. Il feroit trop long d'examiner ici
en détail tous les effets de la fièvre , que
nous avons rapportés ci - deffus. Pour ne
pas vous ennuyer , Meffieurs , je me bornerai
à ceux qu'elle produit fur les humeurs
, & qui font les feuls que les partifans
de la fièvre , regardent comme avantageux.
Car vous jugez bien que le dérangement
des digeftions , l'interruption des
fécrétions , l'engorgement des vaiffeaux
leur ruption ou leur érofion , les douleurs
aigues , les délires , les convulfions , & c.
n'ont jamais été regardés comme des effets
avantageux , quoiqu'ils foient des
fuites ordinaires de la fievre. Mais quel eft
cet effet avantageux que la fièvre peut produire
fur les humeurs ? C'eft , dit- on , de
cuire la matiere morbifique qui s'y eft mêlée
, & de la difpofer à l'excrétion .
MARS . 1750. 123
Il est vrai que la fiévre , lorfqu'elle n'eft
pas violente , aide quelquefois un peu la
coction de cette matiere , furtout lorfqu'elle
eft d'une nature à épaiffir le fang ,
mais outre que dans ce cas même le fecours
de la fiévre est toujours fufpect & fouvent
funefte , ainfi qu'on va le voir , elle ne
peut guéres favorifer la coction - de cette
matiere , lorfqu'elle eft d'une nature à raréfier
le fang & à irriter les folides , ou
qu'elle eft compofée de telle façon , qu'elle
agiffe d'une maniere irréguliere fur lui , &
qu'elle en épaiffiffe certaines parties, tandis
qu'elle en liquefie d'autres , ou qu'elle eſt
enfin fi vifqueufe & fi adhérente aux humeurs
, avec lesquelles . elle s'eft mêlée ,
qu'elle n'en peut être détachée par tous les
efforts des fluides & des folides.
21. Comme dans l'état naturel le mouvement
réciproque de nos parties folides
& fluides procure la dépuration de nos
humeurs , en agitant doucement les fucs
qui s'y mêlent pour les réparer , en les
faffant , & les attenuant au point qu'il
convient , afin que les parties de ces fucs ,
qui ne doivent point fervir à la nourriture
, puiffent enfiler leurs couloirs & fe
porter au-dehors ; de même dans l'état
contre nature , dans la fièvre , ce mouvement
augmenté , mais feulement juſqu'à
F ij
124 MERCURE DE FRANCE .
un certain point , car lorfqu'il l'eft exceffivement
, il bouleverſe tout , & renverſe
entierement l'économie animale ; ce mouvement
, dis - je , attenue , brife , liquefie
la matiere fébrile , lorfqu'elle n'eft qu'épaiffiffante
, en un mot , la cuit , pour ainfi
parler , & la difpofe à l'excrétion . Mais
dans ce cas même , le fecours que procure
la fiévre , doit toujours être regardé comme
fort fufpect , car outre les autres effets
qui peuvent s'enfuivre de ce mouvement
déréglé , & que nous avons rapporté cideffus
, l'obfervation a fouvent appris aux
plus habiles Praticiens que j'ai confultés ,
foit de vive voix , foit dans leurs écrits ,
que ce mouvement abandonné à lui -même
étoit prefque toujours infuffifant pour
la
coction & l'excrétion totale de la matiere
fébrile , & qu'il étoit ordinairement fuivi,
ou d'une fièvre lente , ou de quelque abfcès
qui fe formoit , ou dans les articulations
, ou dans les glandes lymphatiques
conglobées de l'habitude du corps , ou dans
les chairs mufculeufes , ou , ce qui eft encore
pire , dans quelque vifcére , ce qu'il
feroit même aifé de prouver par théorie ,
fi cela ne menoit pas trop loin.
22. Mais fila matiere fébrile eſt d'une
autre nature , qu'elle foit propre à raréfier
le fang & à irriter les folides , ou qu'elle
MARS. 1750.
125
foit fi vifqueufe & fi hétérogéne qu'elle
élude les efforts des folides & des fluides ,
alors tous les mouvemens fébriles , nonfeulement
fe feront en pure perte , mais
ils tendront encore à la deftruction de tout
le corps , & loin de contribuer à l'expulfion
ou à l'amandement de la caufe , ils en
fortifieront au contraire l'action , qui fera
fuivie de tous les funeftes effets rapportés
ci - deffus . Car on obferve conftamment
que plus l'action des folides & des fluides
augmente , plus l'action des matieres irritantes
, & capables de raréfier le fang ,
augmente auffi , ce qu'il feroit aifé de
prouver , s'il nous étoit permis d'entrer
dans un plus grand détail. Mais en voilà ,
je crois , affez pour faire comprendre que
c'eft fans aucun fondement que quelques
Médecins font des éloges fi magnifiques
de la fièvre ; que dans le fond on n'a aucun
avantage à attendre de cet inftrument
fi vanté , ou du moins que ces avantages
font très-fufpects , & fuivis d'inconvéniens
réels & fort à redouter , & qu'ainfi on ne
doit pas balancer à combattre la fiévre ,
dès qu'elle eft bien déclarée , par tous les
moyens que l'Art fuggére à des Médecins
éclairés & prudens .
23. Envain oppofera- t'on que la fiévre
n'eft qu'un fymptôme , & qu'il n'y a que
F iij
126 MERCURE DE FRANCE.
que
la caufe qui la produit , qui foit la maladie
qu'il faut combattre , car fi eela étoit , il
n'y auroit point non plus d'autres mala
dies , & il ne faudroit reconnoître pour
maladies les cauſes internes qui les
produifent , ou pour mieux dire , il faudroit
bannir de la Pathologie le mot de
maladie , & ne fe fervir que des noms de
caufes & de fymptômes ; ce qui feroit ridicule
, & fe réduiroit tout au plus à une
difpute de nom . Cependant comme une
cauſe interne produit un premier fymptôme,
& que ce fymptôme en améne d'autres
, il eft bien plus raifonnable de regar
der comme maladie le premier & le principal
fymptôme qui naît de la caufe , & de
ne donner le nom de fymptôme qu'aux
autres accidens qui s'y joignent & qui l'ac
compagnent. Mais que ce qui réfulte de
la caufe interne de la fiévre , foit appellé
maladie , ou effet , ou fymptôme , c'eſt de
quoi on s'eft peu embarraffé ici ; on a taché
d'examiner la chofe en elle- même , &
par un mûr examen on s'eft convaincu ,
que les avantages de la fiévre étoient imaginaires
, ou du moins très fufpects , & que
fes inconvéniens étoient toujours réels &
fort redoutables..
Fermer
92
p. 98-116
Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Début :
DISCOURS, qui a remporté le prix à l'Académie de Dijon, en l'année 1750, [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Jean-Jacques Rousseau, Sciences, Moeurs, Vertu, Hommes, Philosophes, Luxe, Arts, Mains, Vertus, Nature, Culture, Beau, Monde, Avantages, Morceau, Vices, Esprits, Art, Âge, Peuples, Progrès, Patrie, Socrate
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
DISCOURS , qui a remporté le prix à
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
Fermer
Résumé : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Le discours 'Sur les sciences et les arts' de 1750, écrit par un citoyen de Genève, se divise en deux parties : la première s'appuie sur des faits pour démontrer la proposition de l'auteur, tandis que la seconde repose sur le raisonnement. L'auteur commence par vanter les mérites des sciences, puis décrit l'état de barbarie en Europe avant leur rétablissement. Il conclut que les sciences rendent les hommes plus sociables mais sans véritable vertu. Il observe que les mœurs contemporaines ont perdu en droiture et en candeur, bien qu'elles aient gagné en douceur et en agrément. Les mœurs actuelles sont marquées par une uniformité trompeuse et une contrainte perpétuelle, engendrant des vices tels que la défiance et la trahison. L'auteur illustre ses propos avec des exemples de peuples anciens et modernes dont la vertu a décliné avec le progrès des sciences et des arts. Il critique ces derniers pour leur rôle dans la corruption de la vertu et le détournement des sociétés de leurs valeurs fondamentales. En France, les savants sont souvent raillés et méprisés. Il déplore la transformation de Rome, autrefois modèle de vertu, en une ville corrompue par les arts et les luxes. Il appelle à revenir à des valeurs plus simples et vertueuses. Le texte dénonce les philosophes modernes qui sapent les fondements de la foi et de la vertu au nom de la raison. Il critique l'éducation moderne qui orne l'esprit mais corrompt le jugement, en enseignant des langues étrangères et des arts inutiles plutôt que les devoirs civiques et moraux. Les académies sont également critiquées pour leur multiplication excessive. L'auteur regrette la perte de simplicité des premiers temps et souhaite que les générations futures soient délivrées des 'lumières' et des arts modernes, préférant l'ignorance et l'innocence. Il valorise la vertu et la philosophie simple, accessible à tous par l'introspection et l'écoute de la conscience.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
93
p. 63-84
REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Début :
Le Discours du Citoyen de Genéve a de quoi surprendre, & l'on sera [...]
Mots clefs :
Sciences, Esprit, Moeurs, Vertu, Hommes, Temps, Ignorance, Nature, Savants, Religion, Citoyen de Genève, Homme, Vices, Arts, Coeur, Vertueux, Science, Vérité, Vertus, Vrai, Raison, Force, Innocence, Lumières, Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
REPONSE
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
Fermer
Résumé : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Le texte critique un discours primé par l'Académie de Dijon sur l'impact des sciences et des arts sur les mœurs. L'auteur conteste les arguments du discours, soulignant des contradictions entre la science et la vertu. Il affirme que les sciences permettent de connaître le vrai, le bon et l'utile, et devraient ainsi améliorer les mœurs. Le discours est critiqué pour avoir loué à la fois la raison et la simplicité des hommes ignorants. L'auteur insiste sur l'importance des sciences pour découvrir les beautés de la nature et élargir l'esprit humain. Sans raison et sciences, l'homme serait limité à des fonctions organiques basiques. Les sciences régulent l'usage des choses sensibles, corrigent les erreurs des sens et guident l'âme vers la connaissance de ses devoirs. Elles contribuent à la prospérité de l'État et à l'amélioration des professions telles que l'artisanat, l'agriculture, la médecine, le droit et la gouvernance. Le texte réfute l'idée que l'ignorance soit une vertu, affirmant que connaître le mal permet de mieux le combattre. Il critique ceux qui attribuent les différences de mœurs à l'absence de sciences, préférant expliquer ces différences par le climat, les lois et les coutumes. L'auteur met en garde contre les excès dans les sociétés où les plaisirs ne sont pas régulés. Le texte explore également la relation entre religion, vertu et sciences. La religion, bien comprise, est essentielle pour triompher des erreurs et des vices. L'étude de la nature et des sciences naturelles conduit à l'admiration du Tout-Puissant. L'auteur dénonce l'abus de l'érudition et les préjugés, tout en soulignant que les savants vivent souvent dans la modestie et la retraite. Les arts et les sciences sont souvent exploités par les riches, qui en profitent sans contribuer à leur développement. Les guerres modernes sont moins fréquentes mais plus justes grâce à l'esprit d'ordre et de justice apporté par les sciences.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
94
p. 9-41
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
Début :
L'Etablissement que sa Majesté a procuré pour faciliter le développement [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Moeurs, Jean-Jacques Rousseau, Ignorance, Peuples, Arts, Vertu, Citoyens, Lettres, Nations, Homme, Lois, Vérité, Nature, Vertus, Philosophes, Discours, Histoire, Beaux-arts, Art, Honneur, Vices, Politesse, Probité, Gloire, Raison, Philosophe, Vrai, Luxe, Religion, Prix, Talents, Bonheur, Progrès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
REFUTATION
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
Fermer
Résumé : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
M. Gautier, professeur de mathématiques et d'histoire, a contesté le discours de Jean-Jacques Rousseau, qui avait remporté le prix de l'Académie de Dijon en 1750. Rousseau y soutenait que les sciences et les arts corrompent les mœurs. Gautier critique cette idée, affirmant que les sciences et les arts favorisent au contraire le développement des talents et du génie. Il reconnaît la qualité littéraire du discours de Rousseau mais met en garde contre les maximes pernicieuses qu'il pourrait propager. Gautier structure son texte en deux parties. La première examine si les sciences et les arts ont corrompu les mœurs, et la seconde considère les résultats du progrès des sciences et des arts. Il conteste l'idée de Rousseau selon laquelle les mœurs étaient plus naturelles avant l'art, affirmant que la politesse, fruit des lumières, est estimable. Il souligne que la société a appris à plaire et à vivre ensemble, développant ainsi des vertus sociales et des comportements plus doux. L'auteur critique Rousseau pour ses déclarations selon lesquelles les hommes modernes auraient perdu leur vertu en cultivant les lettres, les sciences et les arts. Il conteste l'idée que ces disciplines corrompent les mœurs, affirmant que les richesses et les plaisirs, plutôt que les connaissances, sont souvent à l'origine de la corruption. Il cite des exemples historiques, comme l'Égypte, la Grèce et Rome, pour montrer que les arts et les sciences n'ont pas nécessairement affaibli les peuples. Par exemple, les Athéniens ont remporté des victoires militaires malgré leur culture artistique, et les Romains étaient glorieux militairement pendant une période où la littérature était valorisée. Le texte discute également de la relation entre les arts, les sciences et la décadence des États, soulignant que les sciences peuvent contribuer à la décadence si ceux destinés à défendre l'État se concentrent trop sur elles, négligeant ainsi leurs fonctions militaires. Il réfute l'idée que des figures comme Socrate et Caton aient prôné l'ignorance, soulignant que Socrate, par exemple, valorisait la connaissance et la sagesse. L'Académie de Dijon rejette l'idée que les sciences favorisent le luxe ou affaiblissent le courage militaire. Elle affirme que les établissements éducatifs enseignent l'honneur, la probité et le christianisme, formant ainsi des citoyens exemplaires. Le texte défend les philosophes contre les accusations de Rousseau, affirmant que la véritable philosophie élève l'esprit humain et le libère des préjugés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
94
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
95
p. 25-64
DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Début :
On est désabusé depuis long-tems de la chimére de l'âge d'or : par tout la [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Arts, Esprit, Lettres, Moeurs, Vertus, Vertu, Gloire, Homme, Lois, Monde, Idées, Nature, Terre, Passions, Philosophes, État, Philosophie, Connaissances, Vie, Ignorance, Vérité, Peuples, Peuple, Histoire, Bonheur, Citoyens, Corruption, Biens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
DISCOURS
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Fermer
Résumé : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Le discours sur les avantages des Sciences et des Arts, prononcé à l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Lyon en 1751, examine l'évolution des sociétés humaines. Initialement, la barbarie a poussé les hommes à se regrouper et à établir des lois. Les premiers dirigeants étaient soit des bienfaiteurs, soit des tyrans, et la superstition ainsi que le despotisme ont engendré de nouveaux malheurs. La Grèce antique se distingue par son esprit et ses contributions culturelles. Les philosophes grecs ont formé les mœurs et donné des lois, utilisant les arts et les sciences pour améliorer la société. Sparte, connue pour ses soldats vertueux, avait des lois dures et des mœurs féroces qui ont conduit à sa décadence. Athènes, malgré ses corruptions, a été un berceau d'arts et de talents. Le texte aborde la décadence des institutions et des mœurs dans les cités antiques, soulignant que la prospérité a corrompu ces sociétés. Les sciences et les arts ont enrichi l'humanité en transmettant des connaissances et des œuvres philosophiques. La critique selon laquelle les sciences et les arts corrompent les mœurs est contestée. La France est présentée comme un modèle de richesse, de puissance militaire et de savoir, avec des transformations positives des mœurs grâce à l'éducation. Le luxe est vu comme résultant des richesses plutôt que des sciences et des arts. La politesse, introduite par les lettres, est considérée comme un précieux présent, exprimant une âme douce et bienfaisante. La curiosité humaine, faculté divine, a conduit à des avancées majeures comme l'agriculture et les technologies. Elle est essentielle pour découvrir la vérité et améliorer la condition humaine. Le discours valorise les sciences et les arts, critiquant ceux qui prétendent tout savoir. Il affirme que les sciences naissent du loisir mais combattent l'oisiveté, développant le raisonnement et élevant moralement. Les arts sont essentiels à la perfection des mœurs, permettant de se libérer des passions et de promouvoir une vie vertueuse et heureuse. Ils introduisent les plaisirs de l'âme, dignes de l'homme, et promouvoient l'amour de la vérité et des vertus. Différents arts, comme la sculpture, la peinture, la musique et la poésie, exaltent la tendresse, consolent les regrets, immortalisent les vertus et servent de sources d'émulation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
96
p. 84-96
LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Début :
C'est, Monsieur, avec raison qu'on a remarqué que vos Journaux vont [...]
Mots clefs :
Usage, Sciences, Arts, Abus, Esprit, Question, Réponse, Hommes, Moeurs, Vertu, Connaître, Religion, Discours, Nature, Savants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
LETTRE
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
Fermer
Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Une lettre loue un discours publié dans le Mercure de septembre, qui répond au discours couronné par l'Académie de Dijon sur les arts et les sciences. L'auteur de la lettre apprécie la manière polie et bienveillante avec laquelle le discours réfute les idées de Rousseau, tout en reconnaissant que la question de savoir si les sciences ont épuré les mœurs reste indécise. L'académicien observe que les arguments des partisans des sciences reposaient davantage sur le droit que sur les faits, et que les sciences ont adouci les mœurs sans nécessairement rendre les hommes plus vertueux. Le texte met également en avant les avantages des sciences pour diverses professions et la curiosité naturelle de l'homme pour la connaissance. En novembre 1751, un autre texte aborde l'histoire, la morale et les sciences, soulignant que l'ignorance du mal n'est pas une vertu et que l'histoire offre des exemples de remèdes contre les vices. Il compare les peuples et les époques, notant que les nations non policées sont moins cupides mais plus sujettes à des passions violentes. La superstition, l'hérésie, le pyrrhonisme et l'incrédulité sont attribués à des facteurs tels que le faux bel esprit et l'ignorance présomptueuse. Le texte affirme que l'étude de la nature élève les sentiments et régule la conduite, inspirant admiration et reconnaissance envers son auteur. Les savants découvrent des traces de puissance, de sagesse et d'intelligence infinies, les conduisant vers leur principe et leur fin dernière. En réponse aux arguments sur la corruption des mœurs par les arts et les sciences, le texte cite des exemples de législateurs et de sages célèbres, affirmant que le luxe et la mollesse sont le fait des riches oisifs, non des savants. Il distingue le véritable courage des nations policées de la férocité des peuples non cultivés et condamne l'abus des sciences, citant Socrate comme exemple.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
97
p. 6-26
REFLEXIONS Sur la théorie de la résistance des fluides, lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences. Par M. d'Alembert.
Début :
Quoique la Physique des Anciens ne fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi [...]
Mots clefs :
Fluides, Corps, Théorie, Résistance, Lois, Fluide, Principes, Nature, Particules, Matière, Mouvement, Calcul, Parties, Résistance des fluides, Difficile, Doute, Géométrie, Isaac Newton, Esprit, Académie des sciences
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS Sur la théorie de la résistance des fluides, lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences. Par M. d'Alembert.
REFLEXIONS
Sur la théorie de la résistance des fluides,
lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie
des Sciences. Par M. d'Alembert.
Quoique la Physique des Anciens ne
fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi
bornée que le pensent ou que le disent
quelques Philosophes modernes, il pa-
roît cependant qu'ils n'étoient pas fort
versés dans les Sciences, qu on appelle
Physico-Mathématiques, & qui consistent
dans l'application du calcul aux phenomé-
nes de la Nature. La question de la résis-
tance des fluides, est une de celles qu'ils
paroissent avoir le moins étudiées sous
ce point de vûe. Je dis sous ce point de vus;
cat la connoissance de la résistance des
fluides, étant d'une nécessité absolue pour
la construction des Navires qu'ils avoient
peut-être poussée plus loin que nous, il
est difficile de croire que cette connois-
sance leur ait manqué jusqu'à un certain
point: l'expérience leur avoit sans doute
fourni des régles pour déterminer le choc
& la pression des eaux; mais ces régles,
d'usage seulement & de pratique, & pour
Goo.
3
1752.
JANVIER.
ainsi dire, de pure tradition, ne sont
point parvenues jusqu'à nous.
A l'égard de la théorie de cette résis-
tance, il n est pas surprenant qu'ils l'ayent
ignorée. On doit même, s'il est permis
de patler ainsi, leur tenir compte de leur
ignorance, de n'avoir point voulu attein-
dre à ce qu'il leur étoit impossible de sça-
voit, & de n'avoir point cherché à faire
croite qu'ils y étoient parvenus. C'est à la
plus subtile Géométrie, qu'il est permis
de tenter cette théorie, & la Géométrie
des Anciens, d'ailleurs très-profonde &
très scavanre, ne pouvoit aller jusques-là.
Il est vraisemblable qu'ils l'avoient senti;
car leur méthode de philosopher étoit plus
sage que nous ne l'imaginons communé-
ment. Les Géomêtres modernes ont scu
se procurer à cet égard plus de secours,
non parce qu'ils ont été supérieurs aux
Anciens, mais parce qu'ils sont venus
depuis. L'invention des calculs., diffe-
rentiel & intégral, nous a mis en état de
suivre en quelque maniere le mouve-
ment des corps jusques dans leurs élemens
ou dernieres particules. C'est avec le se-
cours seul de ces calculs qu'il est permis
de pénétrer dans les fluides, & de décou-
vrir le jeu de leurs parties, l'action qu'e-
xercent les uns sur les autres, ces atômes
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
innombrables, dont un fluide est compo-
sé, & qui paroissent tout à la fois unis &
divisés, dépendans & indépendans les uns
des autres. Aussi le méchanisme intérieur
des fluides, si peu analogue à celui des
corps solides que nous touchons, & sujet
à des loix toutes differentes, devroit être
pour les Philosophes un objet particulier
d'admiration, si l'étude de la Nature, des
phenoménes les plus simples, des éle-
mens même de la matiere, ne les avoit
accoutumés à ne s'étonner de rien, ou
plutôt à s'étonner également de tour. Aussi-
peu éclairés que le peuple sur la nature
des objets qu'ils confidérent, ils n ont &
ne peuvent avoir d'avantage que dans sa
combinaison qu'ils font du peu de princi-
pes qui leur sont connus, & des consé-
quences qu'ils en tirent; & c'est dans cet-
te espéce d'analyse que les Mathémati-
ques leur sont utiles Cependant avec ce
secours même la recherche de la résistance
des fluides est encore si difficile, que les
efforts des plus grands hommes se sont
terminés jusqu'ici à nous en donner une
legere ébauche.
Après avoir réflechi long-tems sur une
matiere si importante, avec tonte l'atten-
tion dont je suis capable, il m'a paru que
le peu de progrès qu'on a fait jusqu'à pré-
JANVIER. 1752.
2
sent dans cette question, vient de ce
qu'on na pas encore saisi les vrais princi-
pes, d'après lesquels il faut la résoudre; j'ai
crum devoir mappliquer à chercher ces
principes, & la maniere d'y appliquer le
calcul, s'il est possible; car il ne faut point
confondre ces deux objets, & les Geomé-
tres modernes semblent n avoir pas été as-
sez attentifs sur ce point. C'est souvent le
desir de pouvoir faire usage du calcul qui
les détermine dans le choix des principes,
an lieu qu'ils devroient examiner d'abord
les principes en eux-mêmes, sans penser
d'avance à les plier de force au calcul.
La Géométrie, qui ne doit qu'obéir à la
Physique, quand elle se réunit avec elle,
lui commande quel quefois: s'il arrive que
la question qu'on veut examiner soit trop
compliquée, pour que tous les élemens
puissent entrer dans la comparaison analy-
tique quon veut en faire, on sépare les
plus incommodes, on leur en substitue
d'autres, moins génans, mais aussi moins
réels; & on est etonné d'arriver, malgré
un travail pénible, à un résultat contre-
dit par la Nature; comme si aptès l'avoir
déguisée, tronquée, ou alterée, une com-
binaison purement méchanique pouvoit
nous la rendre.
Je me suis proposé d'éviter cet inconvé-
AV
Dgisterad vodO
10 MERCURE DE FRANCE.
nient dans un ouvrage que je vais pu-
blier sur la résistance des fluides. J'ai cher-
ché les principes de cette résistance comme
sil'analyse ne devoit y entrer pour rien;
& ces principes une fois trouvés, j'ai es-
fayé d'y appliquer l'analyse. Mais avant
que de rendre compte de mon travail, &
du degré auquel je l'ai poussé, il ne sera
pas inutile d'exposer en peu de mots ce qui
a été fait jusqu'à présent sur cette ma-
tiere.
Ne wton, à qui la Physique & la Géomé-
trie sont si redevables, est le premier, que
je sçache, qui ait entrepris de déterminer,
par les principes de la méchanique, la
résistance qu'éprouve un corps mu dans
un fluide, & de confirmer sa théorie par
des expériences. Ce grand Philosophe,
pour arriver plus facilement à la solution
d'une question si épineuse, & peut-être
pour la présenter d'une manière plus géné-
rale, envisage un fluide sous deux points
de vüe differens. Il le regarde d'abord,
comme un amas de corpuscules élastiques,
qui tendent à s'écarter les uns des autres
par une force repulsive, & qui sont dis-
posés librement à des distances égales. Il
suppose outre cela, que cet amas de cor-
puscules, qui compose le milieu resistant,
ait fort peu de densité par rapport à colle
o0
JANVIER. 1752.
11
du corps, ensorte que les parties du fluide
poussées par le corps, puissent se mouvoir
librement, sans communiquer aux parties
voisines le mouvement qu'elles ont reçu;
d'après cette hypothése, M. Newton
trouve & démontre les loix de la résis-
tance d'un tel fluide; loix assez connues
pour que nous nous dispensions de les rap-
porter ici.
Le célebre Jean Bernoulli, dans son
ouviage qui a pour titre: Discours sur les
loix de la communication du mouvement, a
dé terminé dans la même supposition, la
té sistance des fluides; il represente cette
resistance par une formule assez simple,
qui a été démontrée & généraliséc depuis:
mais il faut avouer que cette formule est
insuffisante. Dans tous les fluides que nous
connoissons, les particules sont immédia-
tement contigues par quelques uns deleurs
points, on du moins agissent les uns sur
les autres, à peu près comme si elles l'é-
toient; ainsi tout corps mû dans un fluide
pousse nécessairement à la fois & au men-
me instand un grand nombre de particules
situées dans la même ligne, & dont cha-
cune reçoit une vitesse, & une direction
differente, eu égard à sa situation; il est
donc extrêmement difficile de déterminer
le mouvement communiqué à toutes ces
A vj
o
ed by
12 MERCURE DEFRANCE.
particules, & par conséquent le mouve-
ment que le corps perd à chaque instant.
Ces réflexions n'avoient pas échappé
à M. Newton: il reconnoît que sa théo-
rie de la résistance d'un fluide composé
de globules élastiques clair-semés, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, ne peut
s'appliquer, ni aux fluides denses & con-
tinus, dont les particules se touchent im-
médiatement, tels que l'eau, l'huile,
& le mercure; ni aux fluides, dont l'é-
lasticité vient d'une autre cause que de la
force repulsive de leurs parties, par exem-
ple de la compression & de l'expansion
de ces parties, tel que paroît être l'air
que nous respirons. Une confidération si
nécessaire, a laquelle M. Newton en
ajoute d'autres, non moins importantes,
doit nous faire conclure que cette pre-
miere partie de sa théorie, & celse de
M. Bernoulli, qui nen est proprement
que le commentaire, sont plutôt une re-
cherche de pure curiosité, qu'elles ne sont
applicables à la Nature.
Aussi l'illustre Philosophe Anglois n'a
pas crû devoir s'en tenir-là. Il considére
ies fluides dans l'état de continuité & de
compression où ils sont réellement, com-
posés de particules contignes les unes aux
autres; & c'est le second point de vûe,
soogle
JANVIEK.
1752.
13
fous lequel il les envisage.- La méthode
qu'il employe dans cette nouvelle hypo-
thése, pour résoudre le problême dont
il s'agit, est une espêce d'approximation
& de :âtonnement, dont il seroit difficile
de donner ici l'idée. Nous ne pourrions pas
non plus expliquer clairement dans une
fimple lecture publique la maniere ingé-
nieuse & fine dont M. Newton déduib
de sa théorie la résistance d'un cylindre &
d'un globe, on en général d'un sphéroide
dans un fluide indéfini; nous nous borne-
rons à dire, qu'après assez de combinai-
fons & de caculs, il parvient à cette con-
clusion, que dans un fluide dense & con-
tinu, la valeur absolue de la pistance, &
le rapport de la résistance de deux corps
sont tout autres que dans le fluide à glo-
bules élastiques de la premiere hypo-
théſe.
Mais cette seconde théorie de M.
Newton, quoique plus conforme à la na-
ture des fluides, est sujette encore à beau-
coup de difficultés. Nous ne les exposerons
point ici en détail, elles supposeroient pour
etre entendues qu'on eût une idée fort
présente de certe théorie, idée que nous
navons pu donner ici; mais l'on trou-
vera assez au long dans notre ouvrage, &
Pexpoiition de la théorie Newtonienne,
74 MERCURE DEFRANCE.
& les objections qu'on peut lui faire: c'est
l'objet particuliet d'une introduction qui
doit se trouver à la tête, & dont ces ré-
flexions ne sont qu'un extrait. Il nous suf--
sira d'observer ici que la théorie dont nous
parlons, manque sans doute de l'évi-
dence & de la précision nécessaire pout
convaincre l'esprit, puisqu elle a été atta-
quée plusieurs fois & avec succès par les
plus grands Géomêtres. Il n en faut pas
moins admirer les efforts & la sagacité
de ce grand Philosophe, qui après avoir
trouvé si heureusement la vérité dans un
grand nombre d'autres questions, a osé
entreprendre le premier la solution d'un
problême, que personne avant lui n avoit
tenté. Aussi cette solution, quoique peu
exacte, brille par tout de ce génie inven-
teur, de cet esprit fecond en ressources,
que personne n'a possedé dans un plus haut
degré que lui.
Aidés par les secours que la Géométrie
& la Méchanique nous fournissent aujour-
d'hui en plus grande abondance, est-il
surprenant que nous fassions quelque pas
de plus dans une carrière vaste & difficile
qu'il nous a ouverte? Les erreurs même
des grands hommes sont instructives, non-
seulement par les vûes qu'elles fournissent
pour l'ordinaire, mais par les pas inutiles
JANVIER.
1752.
15
qu'elles nous épargnent. Les méthodes
qui les ont égarés, assez seduisantes pour
les éblouir, nous auroient trompé comme
eux. Il étoit nécessaire qu'ils les tentas-
fent pour que nous en connussions les
écueils. La difficulté est de se frayer une
autre route, mais souvent cette difficulté
consiste plus à bien choisir celle qu'on
fuivra, qu'à la suivre quand elle est bien
choisie. Entre les differentes routes qui me-
nent à une vérité, les unes présentent une
entrée facile, ce sont celles où l'on se
jette d'abord; & si on ne rencontre des
obstacles, qu'après avoir parcouru un cer-
tain themin, alors, comme on ne consent
qu avec peine à avoir fait un travail inu-
tile, on vent du moins paroître avoir sur-
monté ces obstacles, & on ne fait quelque-
fois que les éluder. D'autres routes au
contraire ne présentent d'obstacles qu'à
leut entrée, l'abord en peut être pénible,
mais ces obstacles une fois franchis, le
reste du chemin est facile à parcourir.
Il faui convenir au reste, que les Géo-
mêtres qui ont artaqué M. Newton sur la
résistance des fluides, n'ont guere été plus
heureux que lui; les uns, après avoir
fondé sus le calcul une théorie assez va-
gue, & avoir même crû que l'expérience
acur ctoit favorable, semblent ensuite
26 MERCURE DE FRANCE.
avoir reconnu & l'insuffisance de leurs
expériences même, & le peu de solidité
de leur théorie, pour lui en substituer une
nouvelle aussi peu satisfaisante. Les au-
tres, reconnoissans de bonne foi, que
leur théorie manquoit par ses fondemens,
nous ont donné, au lieu des vrais princi-
pes, beaucoup de calculs.
Ces considérations m'ont engagé à
traiter cette matiere par une méthode en-
tierement nouvelle, & sans rien emprun-
ter de ceux qui m ont précédé dans le mê-
me travail.
La théorie que j'expose dans mon ou-
vrage, ou plutôt dont je donne l'gssai
a, ce me semble, l'avañtage de n'être ap-
puyée sur aucune supposition arbitraire. Je
suppose seulement, ce que personne ne
pent me contester, quun fluide est un
corps composé de particules très petites,
détachées, & capables de se mouvoir li-
brement.
La résistance qu'un corps éprouve
lorsqu'il en choque un autre, n'est à pro-
prement parler que la quantité de mouve-
ment qu'il perd. Lorsque le mouvement
d'un corps est altéré, on peut regarder ce
mouvement comme composé de celui que
le corps aura dans l'instant suivant, &
d'un autre qui est détruit. Il. n'est pas dif-
O
17
JANVIER. 1752.
ficile de conclure de-là, que toutes les
loix de la communication du mouvement
entre les corps, se réduisent aux loix de
l'équilibre. C'est aussi à ce principe que
j'ai réduit la solution de tous les problê-
mes de Dynamique dans le premier ou-
vrage que j ai publié en 1743. J'ai eu fré-
quemment l'occasion d'en montrer la fé-
condité & la simplicité dans les differens
Traités que j'ai mis au jour depuis; peut-
ette même ne seroit-il pas mutise pour
nous éclairer jusqu'à un certain point sur
la Métaphysique très- obscure de la percus-
sion des corps, & sur les loix ausquelles elle
est assujettie. Quoiqu'il en soit, ce princi-
pe s'applique naturellement à la résistan-
ce d'un corps dans un fluide; c'est aussi
aux loix de l'équilibre entre le fluide &
le corps, que je réduis la recherche de
cette résistance. Mais il ne faut pas s'ima-
giner que cette recherche, quoique très-
facilitée par ce moyen, soit aussi simple
que celle de la communication du mou-
ment entre deux corps solides. Supposons
en effet que nous eussions l'avantage dont
nous sommes privés, de connoître la figu-
re & la disposition mutuelle des parti-
cules qui composent les fluides; les loix
de leur résistance & de leur action, se ré-
duitoient sans doute aux loix connues
3009
18 MERCUREDEFRANCE.
du mouvement; car la recherhe du mou-
vement communique par un corps, à un
nombre quelconque de corpuscules qui
l'environnent, n'est qu'un problême de
Dynamique, pour la résolution duquel
on a tous les principes nécessaires. Cepen-
dant plus le nombre de corpuscules seroit
grand, plus le problême deviendroit com-
pliqué, & cette méthode par conséquent
ne seroit guères pratiquable dans la recher-
che de la résistance des fluides. Mais nous
sommes même bien éloignés d'avoir tou-
tes les données nécessaires, pour être à por-
tée de faire usage d'une pareille methode.
Non-seulement nous ignorons la figure
& l'arrangement des parties des fluides,
nous ignorons encore, comment ces par-
ties sont pressées par le corps, & com-
ment elles se meuvent entr elles. Il ya
d'ailleurs une si grande difference enrre
un fluide, & un amas de corpuscules soli-
des, que les loix de la pression & de l'é-
quilibre des solides sont très-differentes
des loix de la pression & de l'équilibre des
fluides; l'expérience seule a pu nous ins-
truire de ces dernieres loix, que la théo-
rie la plus subtile n'eût jamais pû nous
faire soupçonner: & aujourd'hui même
que l'observation nous les a fait connoî-
tre, on n'a pû trouver encore d'hypothése
JANVIER. 1752. 19
fatisfaisante pour les expliquer, & pous
les réduire aux principes connus de la
statique des solides.
Certe ignorance n'a cependant pas em-
peché que l'on n'ait fait de grands progrès
dans l'hydrostatique. Car les Philosophes
ne pouvant déduire immédiatement & di-
rectement de la nature des fluides les loin
de leur équilibre, ils les ont au moins
réduites à un seul principe d'expérience,
l'égalité de pression en tout sens; principe
qu'ils ont regardé (faute de mieux) com-
me la propriété fondamentale des fluides,
& celle dont il falloit déduire toutes les
autres. En effet, condamnés comme nous
se sommes, à ignorer les premieres pro-
priétés, & la contexture intérieure des
corps; la seule reflource qui reste à notre
sagacité, c'est de tâcher au moins, de sai-
fir dans chaque matiere l'analogie des
phenoménes, & de les rappeller tous à un
petit nombre de faits primitifs & fonda-
mentaux. La Nature est une machine im-
mense, dont les ressorts principaux nous
sont cachés: nous ne voyons même cetto
machine qu'à travers un voile qui nous
dérobe le jeu des parties les plus délicates.
Entre les parties les plus frappantes que
ce voile nous laisse appercevoir, il en est
quesques unes, qu'un même ressort met
Hras hO
LO MERCUREDEFRANCE.
en mouvement, & ce méchanisme est ce
que nous devons principaleuient cher-
cher à démeler.
Ne pouvant donc nous flatter de dé-
duire de la nature même des fluides la
théorie de leur résistance & de leurs ac-
tions, bornons-nous à la tirer, s'il est
possible des loix hydrostatiques, qui sont
depuis dong.tems bien constatées. La dé-
couverte purement expérimentale de ces
loix, supplée, en quelque sorte, à celle
de la figure & de la disposition des par-
ties des fluides, & peut-être rend le pro-
blême plus simple, que si pour le résoudra
nous étions bornés à cette derniere con-
noissance: il ne s'agit plus que de déve-
lopper par quel moyen les loix de la résis-
tance des fluides, peuvent se déduire des
loix de l'hydrostatique. Mais ce détail
demande une assez longue suite de propo-
fitions, dont je ne pourrois présenter ici
qu'une esquisse fort imparfaite; le public
verra bientôt mon ouvrage, & sera par
lui-même en état d'en juger. Je me con-
tenterai de dire, que voulant démontrer
tout en rigueur, jai trouvé dans les pro-
positions même les plus simples, plus de
difficultés qu on n auroit dû en soupçon-
ner, & que ce n'a pas été sans peine que
je suis parvenu à demontrer sur cette ma-
JANVIER. 1751.
tiere les vérités le plus généralenent con-
nues, & le moins rigoureusement prou-
vées jusqu'ici. Mais aptès avoir pout
ainsi dire, sacrifié à la sureté des principes
la facilite du calcul, je devois naturelle-
ment m'attendre que l'application dn cal-
cul à ces mêmes principes seroit fort pé-
nible, & c'est aussi ce qui m est arrivé; je
ne voudrois pas même assurer que du
moins en certains cas, la solution du pro-
blême dont il est question, ne se refusat
entierement à l'analyse. C'est aux Sçavans
à prononcer sur ce point; je croirois avoir
tra vaillé fort utilement, si j'étois parvenu
dans une matière si difficile, soit a fixer
moi même; soir à faire trouver à d'autres
jusqu'où peut aller la théorie, & les limi-
tes où elle est forcée de s'arrêter.
Quand je parle ici des bornes que la
théorie doit se prescrire, je ne l'envisage
qu'avec les secours actuels qu'elle peut se
procurer, non avec ceux dont elle pour-
ra s'aider dans la suite, & qui sont encore
à trouver. Car en quelque matiere que
ce soit, ou ne doit pas trop se hâter d'éle-
ver entre la Nature & l'esprit humain un
mur de séparation. Pour avoir appris à
nous mésiet de notre industrie, il ne faux
pai nous en méfier avec excès. Dans l'im,
puissance fréquente que nous éprouvons
igitized by Goc
2A MERCURE DEFRANCE.
de surmonter tant d'obstacles qui se pré-
sentent à nous, nous serions fans doute
trop heureux, si nous pouvions au moins
juger du premier coup d'oeil jusqu où nos
efforts peuvent atteindre. Mais tella est
tout à la fois la force & la foiblesse de no-
tre esprit, qu'il est souvent aussi dange-
reux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas
que sur ce qu'il peut. Combien de décou-
vertes modernes, dont les anciens n'a-
voient pas même l'idée? combien de dé-
couvertes perdues, que nous conteste-
rions peut-etre trop legerement? & com-
bien d'autres que nous jugerions impossi-
bles, sont reservées pour notre posté-
rité ?
Voilà les vues qui m'ont guidé, & l'ob-
jet que je me suis proposé dans l'ouvrage
que je vais mettre au jour. Pour rendre mes
principes encore plus dignes de l'attention
des Physiciens & des Géomêtres, j'ai crû
devoit indiquer en peu de mots, comment
ils peuvents appliquer à differentes ques-
tions, qui ont un rapport plus au moins
immédiat à la matière que je traite, telles
que le mouvement d'un fluide qui coule
soit dans un vase, soit dans un canal quel-
conque, les oscillations d'un corps qui
flotte sur un fluide, & d'autres problêmes
de certe espéce.
Dnistres hd
JANVIER. 1752.
23
J'autois desiré pouvoit comparer ma
héorie de la résistance des fluides aux ex-
ériences que plusieurs Physiciens célé-
ires ont faites pour la déterminer. Mais
près avoir examiné ces expériences.
e les ai trouvées si peu d'accord entr'el-
es, qu'il n'y a, ce me semble, encore au-
un fait suffisamment constaté, sut co
oint. Ilnen faut pas davantage pour
nontrer combien ces expériences sont dé-
icates; aussi quelques personnes très- ver-
ées dans cet Art, ayant entrepris depuis
eu de les recommencer, ont presque
bandonné ce projet par les difficultés de
exécution. La multitude des forces, soit
ctives, soit passives, est ici compliquée à
un tel degré, qu'il paroît presque impos-
fible de déterminer sépatement l'effet de
chacune; de distinguer, pat exemple,
celui qui vient de la force d'inertie d'avec
celui qui tésulte de la tenacité, & ceux-
ci d'avec l'effet que peut produire la pé-
santeur & le frottement des particules;
d'ailleurs quand on auroit démelé dans un
seul cas les effets de chacune de ces forces,
& la loi qu'elles suivent, seroit-on bien
fondé à conclure, que dans un cas où les
particules agiroient tout autrement, tant
pat leur nombre, que par leur direction,
leut disposition & leur vitesse, la loi des
24 MERCURE DE FRANCE.
effe:s ne seroit pas toute differente? Cetto
matiere pourtoit bien être du nombre de
celles où les expériences faites en petit,
n ont presque aucune analogie avec les ex-
périences faites en grand, & les contre-
disent même quesquefois? où chaque cas
particulier demande presque une expé-
rience isolée, & où par conséquent les
résultats généraux sont toujours très-fau-
tifs & très-imparfaits.
Enfin, la difficulté fréquente d'appli-
quer le calcul à la theorie, pourra rendre
souvent presque impraticable la compa-
raison de la théorie & de l'expérience; je
me suis donc borné à faire voir l'accord
de mes principes avec les faits les plus con-
nus, & le plus généralement avoués. Sur
tout le reste je laisse encore beaucoup à
faire à ceux qui pourront travailler d'a-
près mes vices & mes calculs. On trou-
vera peut-être ma sincérité fort éloignée
de cet appareil, auquel on ne renonce
pas toujours, en rendant compte de ses
travaux; mais c'est à mon ouvrage seul à
se donner la place qu'il peut avoir. Je ne
me flatte pas d'avoir poussé à sa perfec-
tion une théorie que tant de grands hom-
mes ont à peine commençée. Le titre d'es-
sai que je donne à cet ouvrage, répond
cractement à l'idée que j'en ai: je crois
etre
rasbO
JANVIER. 1752.
2
Etre au moins dans la véritable route, &
sans oser apprécier le chemin que je puis
y avoir fait, j'applaudirai volontiers aux
efforts de ceux qui pourront allet plus
loin que moi, parce que dans la recher-
che de la vérite, le premier devoir est
d'être juste. Je crois au reste pouvoir
donner aux Geométres, qui dans la suite
s'appliqueront à cette matiere, un avis
que je prendrai le premier pour moi-
même; c est de ne pas ériger trop legere-
ment des formules d'algêbre en vérités
ou propositions physiques. L'esprit de cal-
cul qui a chassè l'esprit de systême, regne
pent-être un peu trop à son tour; car il
y a dans chaque siécle un goût de Philo-
sophie dominant. Ce goût entraîne pres-
que toujours quelques préjugés, & la
meilleute Philosophie est celle qui en a
se moins à sa suite. Il seroit mieux, sans
doute, qu elle ne fût jamais assujettie à
aucun ton particulier; les differentes con-
noissances acquises pat les Sçavans en au-
roient plus de facilité pour se rejoindre
& formet un tour. Mais c'est un avan-
tage que l'on ne peut guéres espérer. La
Philosophie prend, pour ainsi dire, la
teinture des esprits où elle se trouve.
Chez un Physicien, elle est ordinairement
toute systematique; chez un Geométre,
B
1. Vol.
26 MERCUREDEFRANCE.
elle est souvent toute de calcul. La mé-
thode du derniec, à patlet en général
est sans doute la plus sûre; mais il ne
faut pas en abuser, & croire que tout s'y
réduise; autrement nous ne ferions de
progrès dans la Geomentrię transcendante
que pour être à proportion plus bornés
sur les vérités de la Physique, & nous res-
semblerions à un homme qui auroit le sens
de la vue contraire à celui du toucher, ou
dans lequel un de ces sens ne se perfec-
tionneroit qu'aux dépens de l'autre. Plus
on peut tirer d'utilité de l'application de
la Geométrie à la Physique, plus on doit
être circonspect dans cette application.
C'est à la simplicité de son objet que la
Geométrie est redevable de sa certitude;
à mesure que l'objet devient plus compo-
sé, la certitude semble s'éloigner, Il faut
donc sçavoir s'arrênter sur ce qu on ignore,
ne pas croire que les mots de théorême &
de corollaire fassent par quelque vertu se-
crette l'essence d'une démonstration, &
qu'en écrivant à la fin d'une proposition
ce qu'il falloit demontrer, on rendra dé-
montré ce qui ne l'est pas.
Sur la théorie de la résistance des fluides,
lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie
des Sciences. Par M. d'Alembert.
Quoique la Physique des Anciens ne
fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi
bornée que le pensent ou que le disent
quelques Philosophes modernes, il pa-
roît cependant qu'ils n'étoient pas fort
versés dans les Sciences, qu on appelle
Physico-Mathématiques, & qui consistent
dans l'application du calcul aux phenomé-
nes de la Nature. La question de la résis-
tance des fluides, est une de celles qu'ils
paroissent avoir le moins étudiées sous
ce point de vûe. Je dis sous ce point de vus;
cat la connoissance de la résistance des
fluides, étant d'une nécessité absolue pour
la construction des Navires qu'ils avoient
peut-être poussée plus loin que nous, il
est difficile de croire que cette connois-
sance leur ait manqué jusqu'à un certain
point: l'expérience leur avoit sans doute
fourni des régles pour déterminer le choc
& la pression des eaux; mais ces régles,
d'usage seulement & de pratique, & pour
Goo.
3
1752.
JANVIER.
ainsi dire, de pure tradition, ne sont
point parvenues jusqu'à nous.
A l'égard de la théorie de cette résis-
tance, il n est pas surprenant qu'ils l'ayent
ignorée. On doit même, s'il est permis
de patler ainsi, leur tenir compte de leur
ignorance, de n'avoir point voulu attein-
dre à ce qu'il leur étoit impossible de sça-
voit, & de n'avoir point cherché à faire
croite qu'ils y étoient parvenus. C'est à la
plus subtile Géométrie, qu'il est permis
de tenter cette théorie, & la Géométrie
des Anciens, d'ailleurs très-profonde &
très scavanre, ne pouvoit aller jusques-là.
Il est vraisemblable qu'ils l'avoient senti;
car leur méthode de philosopher étoit plus
sage que nous ne l'imaginons communé-
ment. Les Géomêtres modernes ont scu
se procurer à cet égard plus de secours,
non parce qu'ils ont été supérieurs aux
Anciens, mais parce qu'ils sont venus
depuis. L'invention des calculs., diffe-
rentiel & intégral, nous a mis en état de
suivre en quelque maniere le mouve-
ment des corps jusques dans leurs élemens
ou dernieres particules. C'est avec le se-
cours seul de ces calculs qu'il est permis
de pénétrer dans les fluides, & de décou-
vrir le jeu de leurs parties, l'action qu'e-
xercent les uns sur les autres, ces atômes
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
innombrables, dont un fluide est compo-
sé, & qui paroissent tout à la fois unis &
divisés, dépendans & indépendans les uns
des autres. Aussi le méchanisme intérieur
des fluides, si peu analogue à celui des
corps solides que nous touchons, & sujet
à des loix toutes differentes, devroit être
pour les Philosophes un objet particulier
d'admiration, si l'étude de la Nature, des
phenoménes les plus simples, des éle-
mens même de la matiere, ne les avoit
accoutumés à ne s'étonner de rien, ou
plutôt à s'étonner également de tour. Aussi-
peu éclairés que le peuple sur la nature
des objets qu'ils confidérent, ils n ont &
ne peuvent avoir d'avantage que dans sa
combinaison qu'ils font du peu de princi-
pes qui leur sont connus, & des consé-
quences qu'ils en tirent; & c'est dans cet-
te espéce d'analyse que les Mathémati-
ques leur sont utiles Cependant avec ce
secours même la recherche de la résistance
des fluides est encore si difficile, que les
efforts des plus grands hommes se sont
terminés jusqu'ici à nous en donner une
legere ébauche.
Après avoir réflechi long-tems sur une
matiere si importante, avec tonte l'atten-
tion dont je suis capable, il m'a paru que
le peu de progrès qu'on a fait jusqu'à pré-
JANVIER. 1752.
2
sent dans cette question, vient de ce
qu'on na pas encore saisi les vrais princi-
pes, d'après lesquels il faut la résoudre; j'ai
crum devoir mappliquer à chercher ces
principes, & la maniere d'y appliquer le
calcul, s'il est possible; car il ne faut point
confondre ces deux objets, & les Geomé-
tres modernes semblent n avoir pas été as-
sez attentifs sur ce point. C'est souvent le
desir de pouvoir faire usage du calcul qui
les détermine dans le choix des principes,
an lieu qu'ils devroient examiner d'abord
les principes en eux-mêmes, sans penser
d'avance à les plier de force au calcul.
La Géométrie, qui ne doit qu'obéir à la
Physique, quand elle se réunit avec elle,
lui commande quel quefois: s'il arrive que
la question qu'on veut examiner soit trop
compliquée, pour que tous les élemens
puissent entrer dans la comparaison analy-
tique quon veut en faire, on sépare les
plus incommodes, on leur en substitue
d'autres, moins génans, mais aussi moins
réels; & on est etonné d'arriver, malgré
un travail pénible, à un résultat contre-
dit par la Nature; comme si aptès l'avoir
déguisée, tronquée, ou alterée, une com-
binaison purement méchanique pouvoit
nous la rendre.
Je me suis proposé d'éviter cet inconvé-
AV
Dgisterad vodO
10 MERCURE DE FRANCE.
nient dans un ouvrage que je vais pu-
blier sur la résistance des fluides. J'ai cher-
ché les principes de cette résistance comme
sil'analyse ne devoit y entrer pour rien;
& ces principes une fois trouvés, j'ai es-
fayé d'y appliquer l'analyse. Mais avant
que de rendre compte de mon travail, &
du degré auquel je l'ai poussé, il ne sera
pas inutile d'exposer en peu de mots ce qui
a été fait jusqu'à présent sur cette ma-
tiere.
Ne wton, à qui la Physique & la Géomé-
trie sont si redevables, est le premier, que
je sçache, qui ait entrepris de déterminer,
par les principes de la méchanique, la
résistance qu'éprouve un corps mu dans
un fluide, & de confirmer sa théorie par
des expériences. Ce grand Philosophe,
pour arriver plus facilement à la solution
d'une question si épineuse, & peut-être
pour la présenter d'une manière plus géné-
rale, envisage un fluide sous deux points
de vüe differens. Il le regarde d'abord,
comme un amas de corpuscules élastiques,
qui tendent à s'écarter les uns des autres
par une force repulsive, & qui sont dis-
posés librement à des distances égales. Il
suppose outre cela, que cet amas de cor-
puscules, qui compose le milieu resistant,
ait fort peu de densité par rapport à colle
o0
JANVIER. 1752.
11
du corps, ensorte que les parties du fluide
poussées par le corps, puissent se mouvoir
librement, sans communiquer aux parties
voisines le mouvement qu'elles ont reçu;
d'après cette hypothése, M. Newton
trouve & démontre les loix de la résis-
tance d'un tel fluide; loix assez connues
pour que nous nous dispensions de les rap-
porter ici.
Le célebre Jean Bernoulli, dans son
ouviage qui a pour titre: Discours sur les
loix de la communication du mouvement, a
dé terminé dans la même supposition, la
té sistance des fluides; il represente cette
resistance par une formule assez simple,
qui a été démontrée & généraliséc depuis:
mais il faut avouer que cette formule est
insuffisante. Dans tous les fluides que nous
connoissons, les particules sont immédia-
tement contigues par quelques uns deleurs
points, on du moins agissent les uns sur
les autres, à peu près comme si elles l'é-
toient; ainsi tout corps mû dans un fluide
pousse nécessairement à la fois & au men-
me instand un grand nombre de particules
situées dans la même ligne, & dont cha-
cune reçoit une vitesse, & une direction
differente, eu égard à sa situation; il est
donc extrêmement difficile de déterminer
le mouvement communiqué à toutes ces
A vj
o
ed by
12 MERCURE DEFRANCE.
particules, & par conséquent le mouve-
ment que le corps perd à chaque instant.
Ces réflexions n'avoient pas échappé
à M. Newton: il reconnoît que sa théo-
rie de la résistance d'un fluide composé
de globules élastiques clair-semés, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, ne peut
s'appliquer, ni aux fluides denses & con-
tinus, dont les particules se touchent im-
médiatement, tels que l'eau, l'huile,
& le mercure; ni aux fluides, dont l'é-
lasticité vient d'une autre cause que de la
force repulsive de leurs parties, par exem-
ple de la compression & de l'expansion
de ces parties, tel que paroît être l'air
que nous respirons. Une confidération si
nécessaire, a laquelle M. Newton en
ajoute d'autres, non moins importantes,
doit nous faire conclure que cette pre-
miere partie de sa théorie, & celse de
M. Bernoulli, qui nen est proprement
que le commentaire, sont plutôt une re-
cherche de pure curiosité, qu'elles ne sont
applicables à la Nature.
Aussi l'illustre Philosophe Anglois n'a
pas crû devoir s'en tenir-là. Il considére
ies fluides dans l'état de continuité & de
compression où ils sont réellement, com-
posés de particules contignes les unes aux
autres; & c'est le second point de vûe,
soogle
JANVIEK.
1752.
13
fous lequel il les envisage.- La méthode
qu'il employe dans cette nouvelle hypo-
thése, pour résoudre le problême dont
il s'agit, est une espêce d'approximation
& de :âtonnement, dont il seroit difficile
de donner ici l'idée. Nous ne pourrions pas
non plus expliquer clairement dans une
fimple lecture publique la maniere ingé-
nieuse & fine dont M. Newton déduib
de sa théorie la résistance d'un cylindre &
d'un globe, on en général d'un sphéroide
dans un fluide indéfini; nous nous borne-
rons à dire, qu'après assez de combinai-
fons & de caculs, il parvient à cette con-
clusion, que dans un fluide dense & con-
tinu, la valeur absolue de la pistance, &
le rapport de la résistance de deux corps
sont tout autres que dans le fluide à glo-
bules élastiques de la premiere hypo-
théſe.
Mais cette seconde théorie de M.
Newton, quoique plus conforme à la na-
ture des fluides, est sujette encore à beau-
coup de difficultés. Nous ne les exposerons
point ici en détail, elles supposeroient pour
etre entendues qu'on eût une idée fort
présente de certe théorie, idée que nous
navons pu donner ici; mais l'on trou-
vera assez au long dans notre ouvrage, &
Pexpoiition de la théorie Newtonienne,
74 MERCURE DEFRANCE.
& les objections qu'on peut lui faire: c'est
l'objet particuliet d'une introduction qui
doit se trouver à la tête, & dont ces ré-
flexions ne sont qu'un extrait. Il nous suf--
sira d'observer ici que la théorie dont nous
parlons, manque sans doute de l'évi-
dence & de la précision nécessaire pout
convaincre l'esprit, puisqu elle a été atta-
quée plusieurs fois & avec succès par les
plus grands Géomêtres. Il n en faut pas
moins admirer les efforts & la sagacité
de ce grand Philosophe, qui après avoir
trouvé si heureusement la vérité dans un
grand nombre d'autres questions, a osé
entreprendre le premier la solution d'un
problême, que personne avant lui n avoit
tenté. Aussi cette solution, quoique peu
exacte, brille par tout de ce génie inven-
teur, de cet esprit fecond en ressources,
que personne n'a possedé dans un plus haut
degré que lui.
Aidés par les secours que la Géométrie
& la Méchanique nous fournissent aujour-
d'hui en plus grande abondance, est-il
surprenant que nous fassions quelque pas
de plus dans une carrière vaste & difficile
qu'il nous a ouverte? Les erreurs même
des grands hommes sont instructives, non-
seulement par les vûes qu'elles fournissent
pour l'ordinaire, mais par les pas inutiles
JANVIER.
1752.
15
qu'elles nous épargnent. Les méthodes
qui les ont égarés, assez seduisantes pour
les éblouir, nous auroient trompé comme
eux. Il étoit nécessaire qu'ils les tentas-
fent pour que nous en connussions les
écueils. La difficulté est de se frayer une
autre route, mais souvent cette difficulté
consiste plus à bien choisir celle qu'on
fuivra, qu'à la suivre quand elle est bien
choisie. Entre les differentes routes qui me-
nent à une vérité, les unes présentent une
entrée facile, ce sont celles où l'on se
jette d'abord; & si on ne rencontre des
obstacles, qu'après avoir parcouru un cer-
tain themin, alors, comme on ne consent
qu avec peine à avoir fait un travail inu-
tile, on vent du moins paroître avoir sur-
monté ces obstacles, & on ne fait quelque-
fois que les éluder. D'autres routes au
contraire ne présentent d'obstacles qu'à
leut entrée, l'abord en peut être pénible,
mais ces obstacles une fois franchis, le
reste du chemin est facile à parcourir.
Il faui convenir au reste, que les Géo-
mêtres qui ont artaqué M. Newton sur la
résistance des fluides, n'ont guere été plus
heureux que lui; les uns, après avoir
fondé sus le calcul une théorie assez va-
gue, & avoir même crû que l'expérience
acur ctoit favorable, semblent ensuite
26 MERCURE DE FRANCE.
avoir reconnu & l'insuffisance de leurs
expériences même, & le peu de solidité
de leur théorie, pour lui en substituer une
nouvelle aussi peu satisfaisante. Les au-
tres, reconnoissans de bonne foi, que
leur théorie manquoit par ses fondemens,
nous ont donné, au lieu des vrais princi-
pes, beaucoup de calculs.
Ces considérations m'ont engagé à
traiter cette matiere par une méthode en-
tierement nouvelle, & sans rien emprun-
ter de ceux qui m ont précédé dans le mê-
me travail.
La théorie que j'expose dans mon ou-
vrage, ou plutôt dont je donne l'gssai
a, ce me semble, l'avañtage de n'être ap-
puyée sur aucune supposition arbitraire. Je
suppose seulement, ce que personne ne
pent me contester, quun fluide est un
corps composé de particules très petites,
détachées, & capables de se mouvoir li-
brement.
La résistance qu'un corps éprouve
lorsqu'il en choque un autre, n'est à pro-
prement parler que la quantité de mouve-
ment qu'il perd. Lorsque le mouvement
d'un corps est altéré, on peut regarder ce
mouvement comme composé de celui que
le corps aura dans l'instant suivant, &
d'un autre qui est détruit. Il. n'est pas dif-
O
17
JANVIER. 1752.
ficile de conclure de-là, que toutes les
loix de la communication du mouvement
entre les corps, se réduisent aux loix de
l'équilibre. C'est aussi à ce principe que
j'ai réduit la solution de tous les problê-
mes de Dynamique dans le premier ou-
vrage que j ai publié en 1743. J'ai eu fré-
quemment l'occasion d'en montrer la fé-
condité & la simplicité dans les differens
Traités que j'ai mis au jour depuis; peut-
ette même ne seroit-il pas mutise pour
nous éclairer jusqu'à un certain point sur
la Métaphysique très- obscure de la percus-
sion des corps, & sur les loix ausquelles elle
est assujettie. Quoiqu'il en soit, ce princi-
pe s'applique naturellement à la résistan-
ce d'un corps dans un fluide; c'est aussi
aux loix de l'équilibre entre le fluide &
le corps, que je réduis la recherche de
cette résistance. Mais il ne faut pas s'ima-
giner que cette recherche, quoique très-
facilitée par ce moyen, soit aussi simple
que celle de la communication du mou-
ment entre deux corps solides. Supposons
en effet que nous eussions l'avantage dont
nous sommes privés, de connoître la figu-
re & la disposition mutuelle des parti-
cules qui composent les fluides; les loix
de leur résistance & de leur action, se ré-
duitoient sans doute aux loix connues
3009
18 MERCUREDEFRANCE.
du mouvement; car la recherhe du mou-
vement communique par un corps, à un
nombre quelconque de corpuscules qui
l'environnent, n'est qu'un problême de
Dynamique, pour la résolution duquel
on a tous les principes nécessaires. Cepen-
dant plus le nombre de corpuscules seroit
grand, plus le problême deviendroit com-
pliqué, & cette méthode par conséquent
ne seroit guères pratiquable dans la recher-
che de la résistance des fluides. Mais nous
sommes même bien éloignés d'avoir tou-
tes les données nécessaires, pour être à por-
tée de faire usage d'une pareille methode.
Non-seulement nous ignorons la figure
& l'arrangement des parties des fluides,
nous ignorons encore, comment ces par-
ties sont pressées par le corps, & com-
ment elles se meuvent entr elles. Il ya
d'ailleurs une si grande difference enrre
un fluide, & un amas de corpuscules soli-
des, que les loix de la pression & de l'é-
quilibre des solides sont très-differentes
des loix de la pression & de l'équilibre des
fluides; l'expérience seule a pu nous ins-
truire de ces dernieres loix, que la théo-
rie la plus subtile n'eût jamais pû nous
faire soupçonner: & aujourd'hui même
que l'observation nous les a fait connoî-
tre, on n'a pû trouver encore d'hypothése
JANVIER. 1752. 19
fatisfaisante pour les expliquer, & pous
les réduire aux principes connus de la
statique des solides.
Certe ignorance n'a cependant pas em-
peché que l'on n'ait fait de grands progrès
dans l'hydrostatique. Car les Philosophes
ne pouvant déduire immédiatement & di-
rectement de la nature des fluides les loin
de leur équilibre, ils les ont au moins
réduites à un seul principe d'expérience,
l'égalité de pression en tout sens; principe
qu'ils ont regardé (faute de mieux) com-
me la propriété fondamentale des fluides,
& celle dont il falloit déduire toutes les
autres. En effet, condamnés comme nous
se sommes, à ignorer les premieres pro-
priétés, & la contexture intérieure des
corps; la seule reflource qui reste à notre
sagacité, c'est de tâcher au moins, de sai-
fir dans chaque matiere l'analogie des
phenoménes, & de les rappeller tous à un
petit nombre de faits primitifs & fonda-
mentaux. La Nature est une machine im-
mense, dont les ressorts principaux nous
sont cachés: nous ne voyons même cetto
machine qu'à travers un voile qui nous
dérobe le jeu des parties les plus délicates.
Entre les parties les plus frappantes que
ce voile nous laisse appercevoir, il en est
quesques unes, qu'un même ressort met
Hras hO
LO MERCUREDEFRANCE.
en mouvement, & ce méchanisme est ce
que nous devons principaleuient cher-
cher à démeler.
Ne pouvant donc nous flatter de dé-
duire de la nature même des fluides la
théorie de leur résistance & de leurs ac-
tions, bornons-nous à la tirer, s'il est
possible des loix hydrostatiques, qui sont
depuis dong.tems bien constatées. La dé-
couverte purement expérimentale de ces
loix, supplée, en quelque sorte, à celle
de la figure & de la disposition des par-
ties des fluides, & peut-être rend le pro-
blême plus simple, que si pour le résoudra
nous étions bornés à cette derniere con-
noissance: il ne s'agit plus que de déve-
lopper par quel moyen les loix de la résis-
tance des fluides, peuvent se déduire des
loix de l'hydrostatique. Mais ce détail
demande une assez longue suite de propo-
fitions, dont je ne pourrois présenter ici
qu'une esquisse fort imparfaite; le public
verra bientôt mon ouvrage, & sera par
lui-même en état d'en juger. Je me con-
tenterai de dire, que voulant démontrer
tout en rigueur, jai trouvé dans les pro-
positions même les plus simples, plus de
difficultés qu on n auroit dû en soupçon-
ner, & que ce n'a pas été sans peine que
je suis parvenu à demontrer sur cette ma-
JANVIER. 1751.
tiere les vérités le plus généralenent con-
nues, & le moins rigoureusement prou-
vées jusqu'ici. Mais aptès avoir pout
ainsi dire, sacrifié à la sureté des principes
la facilite du calcul, je devois naturelle-
ment m'attendre que l'application dn cal-
cul à ces mêmes principes seroit fort pé-
nible, & c'est aussi ce qui m est arrivé; je
ne voudrois pas même assurer que du
moins en certains cas, la solution du pro-
blême dont il est question, ne se refusat
entierement à l'analyse. C'est aux Sçavans
à prononcer sur ce point; je croirois avoir
tra vaillé fort utilement, si j'étois parvenu
dans une matière si difficile, soit a fixer
moi même; soir à faire trouver à d'autres
jusqu'où peut aller la théorie, & les limi-
tes où elle est forcée de s'arrêter.
Quand je parle ici des bornes que la
théorie doit se prescrire, je ne l'envisage
qu'avec les secours actuels qu'elle peut se
procurer, non avec ceux dont elle pour-
ra s'aider dans la suite, & qui sont encore
à trouver. Car en quelque matiere que
ce soit, ou ne doit pas trop se hâter d'éle-
ver entre la Nature & l'esprit humain un
mur de séparation. Pour avoir appris à
nous mésiet de notre industrie, il ne faux
pai nous en méfier avec excès. Dans l'im,
puissance fréquente que nous éprouvons
igitized by Goc
2A MERCURE DEFRANCE.
de surmonter tant d'obstacles qui se pré-
sentent à nous, nous serions fans doute
trop heureux, si nous pouvions au moins
juger du premier coup d'oeil jusqu où nos
efforts peuvent atteindre. Mais tella est
tout à la fois la force & la foiblesse de no-
tre esprit, qu'il est souvent aussi dange-
reux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas
que sur ce qu'il peut. Combien de décou-
vertes modernes, dont les anciens n'a-
voient pas même l'idée? combien de dé-
couvertes perdues, que nous conteste-
rions peut-etre trop legerement? & com-
bien d'autres que nous jugerions impossi-
bles, sont reservées pour notre posté-
rité ?
Voilà les vues qui m'ont guidé, & l'ob-
jet que je me suis proposé dans l'ouvrage
que je vais mettre au jour. Pour rendre mes
principes encore plus dignes de l'attention
des Physiciens & des Géomêtres, j'ai crû
devoit indiquer en peu de mots, comment
ils peuvents appliquer à differentes ques-
tions, qui ont un rapport plus au moins
immédiat à la matière que je traite, telles
que le mouvement d'un fluide qui coule
soit dans un vase, soit dans un canal quel-
conque, les oscillations d'un corps qui
flotte sur un fluide, & d'autres problêmes
de certe espéce.
Dnistres hd
JANVIER. 1752.
23
J'autois desiré pouvoit comparer ma
héorie de la résistance des fluides aux ex-
ériences que plusieurs Physiciens célé-
ires ont faites pour la déterminer. Mais
près avoir examiné ces expériences.
e les ai trouvées si peu d'accord entr'el-
es, qu'il n'y a, ce me semble, encore au-
un fait suffisamment constaté, sut co
oint. Ilnen faut pas davantage pour
nontrer combien ces expériences sont dé-
icates; aussi quelques personnes très- ver-
ées dans cet Art, ayant entrepris depuis
eu de les recommencer, ont presque
bandonné ce projet par les difficultés de
exécution. La multitude des forces, soit
ctives, soit passives, est ici compliquée à
un tel degré, qu'il paroît presque impos-
fible de déterminer sépatement l'effet de
chacune; de distinguer, pat exemple,
celui qui vient de la force d'inertie d'avec
celui qui tésulte de la tenacité, & ceux-
ci d'avec l'effet que peut produire la pé-
santeur & le frottement des particules;
d'ailleurs quand on auroit démelé dans un
seul cas les effets de chacune de ces forces,
& la loi qu'elles suivent, seroit-on bien
fondé à conclure, que dans un cas où les
particules agiroient tout autrement, tant
pat leur nombre, que par leur direction,
leut disposition & leur vitesse, la loi des
24 MERCURE DE FRANCE.
effe:s ne seroit pas toute differente? Cetto
matiere pourtoit bien être du nombre de
celles où les expériences faites en petit,
n ont presque aucune analogie avec les ex-
périences faites en grand, & les contre-
disent même quesquefois? où chaque cas
particulier demande presque une expé-
rience isolée, & où par conséquent les
résultats généraux sont toujours très-fau-
tifs & très-imparfaits.
Enfin, la difficulté fréquente d'appli-
quer le calcul à la theorie, pourra rendre
souvent presque impraticable la compa-
raison de la théorie & de l'expérience; je
me suis donc borné à faire voir l'accord
de mes principes avec les faits les plus con-
nus, & le plus généralement avoués. Sur
tout le reste je laisse encore beaucoup à
faire à ceux qui pourront travailler d'a-
près mes vices & mes calculs. On trou-
vera peut-être ma sincérité fort éloignée
de cet appareil, auquel on ne renonce
pas toujours, en rendant compte de ses
travaux; mais c'est à mon ouvrage seul à
se donner la place qu'il peut avoir. Je ne
me flatte pas d'avoir poussé à sa perfec-
tion une théorie que tant de grands hom-
mes ont à peine commençée. Le titre d'es-
sai que je donne à cet ouvrage, répond
cractement à l'idée que j'en ai: je crois
etre
rasbO
JANVIER. 1752.
2
Etre au moins dans la véritable route, &
sans oser apprécier le chemin que je puis
y avoir fait, j'applaudirai volontiers aux
efforts de ceux qui pourront allet plus
loin que moi, parce que dans la recher-
che de la vérite, le premier devoir est
d'être juste. Je crois au reste pouvoir
donner aux Geométres, qui dans la suite
s'appliqueront à cette matiere, un avis
que je prendrai le premier pour moi-
même; c est de ne pas ériger trop legere-
ment des formules d'algêbre en vérités
ou propositions physiques. L'esprit de cal-
cul qui a chassè l'esprit de systême, regne
pent-être un peu trop à son tour; car il
y a dans chaque siécle un goût de Philo-
sophie dominant. Ce goût entraîne pres-
que toujours quelques préjugés, & la
meilleute Philosophie est celle qui en a
se moins à sa suite. Il seroit mieux, sans
doute, qu elle ne fût jamais assujettie à
aucun ton particulier; les differentes con-
noissances acquises pat les Sçavans en au-
roient plus de facilité pour se rejoindre
& formet un tour. Mais c'est un avan-
tage que l'on ne peut guéres espérer. La
Philosophie prend, pour ainsi dire, la
teinture des esprits où elle se trouve.
Chez un Physicien, elle est ordinairement
toute systematique; chez un Geométre,
B
1. Vol.
26 MERCUREDEFRANCE.
elle est souvent toute de calcul. La mé-
thode du derniec, à patlet en général
est sans doute la plus sûre; mais il ne
faut pas en abuser, & croire que tout s'y
réduise; autrement nous ne ferions de
progrès dans la Geomentrię transcendante
que pour être à proportion plus bornés
sur les vérités de la Physique, & nous res-
semblerions à un homme qui auroit le sens
de la vue contraire à celui du toucher, ou
dans lequel un de ces sens ne se perfec-
tionneroit qu'aux dépens de l'autre. Plus
on peut tirer d'utilité de l'application de
la Geométrie à la Physique, plus on doit
être circonspect dans cette application.
C'est à la simplicité de son objet que la
Geométrie est redevable de sa certitude;
à mesure que l'objet devient plus compo-
sé, la certitude semble s'éloigner, Il faut
donc sçavoir s'arrênter sur ce qu on ignore,
ne pas croire que les mots de théorême &
de corollaire fassent par quelque vertu se-
crette l'essence d'une démonstration, &
qu'en écrivant à la fin d'une proposition
ce qu'il falloit demontrer, on rendra dé-
montré ce qui ne l'est pas.
Fermer
98
p. 52-56
LA MORT DE LOUISE Reine de Dannemarc. ODE AU ROI, Par M. Angliviel de la Beaumelle.
Début :
Il est donc vrai ! de ses années [...]
Mots clefs :
Louise de Grande-Bretagne, Dieux, Vertus, Couronne, Coeur, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA MORT DE LOUISE Reine de Dannemarc. ODE AU ROI, Par M. Angliviel de la Beaumelle.
LA MORT DE LOUISE
Reine de Dannemarc.
ODE AU ROI,
Par M. Angliviel de la Beaumelle.
Il est donc vrai ! de ses années
Les Dieux ont terminé le cours;
Jamais, barbares destinées
Respectâtes-vous de beaux jours!
Jusques à quand, Mort implacable
Ton glaive avide, insatiable
S'étendra-t. il sur les vertus:
Le Ciel irrité sur vos têtes,
Danois! assemble ses tempêtes
Pleurez: Louise helas n'est plus.
Vous n'êtes que de vains fantômes
Plaisirs, jeunesse, biens, honneursi
Serons-nous toujours, soibles hommes,
Séduits par vos charmes trompeurs!
Disparoissez, erreurs brillantes,
Sous mille formes différentes
Notre néant se reproduit.
Venex, voyez, Grands de la terre,
MARS.
1751.
Qu'êtes-vous? un peu de poussiere
Qu'un soussle organise & détruit.
D'un vil peuple la flatterie
Vous place au dessus des moitels,
Du Courtisan l'idolatrie
Ose vous dresser des Autels;
Que de l'immortelle Louise
Le funeste trépas instruise
Et terrasse ensin votre orgueil:
Vous serez malgré la Couronne,
Assis aujourd'hui sur le Trone,
Demain couchés dans le cercueil.
Tendre amout, sidele hymenée,
Jettez des sleurs sur son tombeau;
Elle aimoit, elle étoit aimée;
Vites-vous un destin plus beau?
Elle aimoit en toi l'homme aimable,
FRIDIRIC! ce coeur adorable
Au Heros préferoit l'Amant,
Hé! les couronnes les plus belles,
Toutes les grandeurs, que sont- elles
Au prix d'un tendre sentiment:
Vous ne verrez plus une mere,
Princes, vous presser dans ses bras,
d by Goo
Ciij
53
54 MERCUREDEFRANCE.
Suivre votre course légere,
Et sourire à votre embarras:
Croissez tendres fleurs, son ouvrag
De ses traits offrez-nous Pimage
Montrez à l'Univers surpris
Que fidéle à son origine
La grandeur d'une Héroino
Circule dans le sang des fils.
Heureux enfans de l'abondance
Beaux Arts! elle vous aimoit tous:
Elle réunit des l'enfance
Tous les talens & tous les goûts:
Sur elle, disoit la nature
Versons nos presens sans mesuro
Formons- là digne de Titus;
Soudain marcherent sur ses traces
De son sexe toutes les graces,
Du nôtre toutes les vertus.
Placez Louise sur un Trône
Avili par un de ces Rois
Qui ne peuvent de la Couronne
Soutenir le penible poids,
Automates, que la molesse
Tient dans une éternelle ivtesse
D'un Ministre esclave jaloux,
5009
MARS. 1552.
59
Louise eût sçù régir l'Empire,
**
Pourvoir à tout, à tout sussite,
*
Venger son sexe & son époux.
pet.
We
..
Cette main à qui l'harmonie.
Accordoit ses plus tendres sons,
1
..
Qui d'une riche broderie
Avec grace animoit le fonds,
Eût triomphé de nos Achilles,
. ...
Soutenu les Arts, pris des Villes;
.
Réuni Bellone & Thémis
Et Superieure aux obstacles
Renouvellé tous les miracles
D'Irene & de Semiramis.
:
Tu sçais, Monarque infatigable.
Tu sçais obscurcir ces taleus:
Louise ne patost quiaimable,
L'amour remplit tous ses momens;
Vois, admire avec quel courage
Ce coeur sublime se partage
Et par tendresse & par vertu
Comme une humble & simple bergeré
Entre le désir de te plaire
Et le plaisit de avoir plu.
C iiij
36 MERCURE DEFRANCE.
Mais quelle voix se fait entendte!
»Chet Epoux, seche ensin tes pleuis,
» C'est assez honorer ma cendte,
» Tu l'offenses par tes douleurs;
»Prince trop cheri, si tu m'aimes
» Je vis encore, les Dieux mêmes
» De mon bonheur seront jaloux
Tout est en deuil: pour ta tendresse
nQuel plaisir plus pur: ta tristesse
»Devient la tristesse de tous.
...
Que le pero de la lumiere
Se livre un instant au repos;
C'en est fait la nature entiere
Rentre dans son premier cahos:
Pour tes Provinces fortunées,
i
Tes instans valent des années;
Ceux que tu donne à tes ennuis,
Grand Roi, sont perdus pour l'Histoire,
Tu les voles tous à ta gloire,
..
Tu les voles à ton pais.
Reine de Dannemarc.
ODE AU ROI,
Par M. Angliviel de la Beaumelle.
Il est donc vrai ! de ses années
Les Dieux ont terminé le cours;
Jamais, barbares destinées
Respectâtes-vous de beaux jours!
Jusques à quand, Mort implacable
Ton glaive avide, insatiable
S'étendra-t. il sur les vertus:
Le Ciel irrité sur vos têtes,
Danois! assemble ses tempêtes
Pleurez: Louise helas n'est plus.
Vous n'êtes que de vains fantômes
Plaisirs, jeunesse, biens, honneursi
Serons-nous toujours, soibles hommes,
Séduits par vos charmes trompeurs!
Disparoissez, erreurs brillantes,
Sous mille formes différentes
Notre néant se reproduit.
Venex, voyez, Grands de la terre,
MARS.
1751.
Qu'êtes-vous? un peu de poussiere
Qu'un soussle organise & détruit.
D'un vil peuple la flatterie
Vous place au dessus des moitels,
Du Courtisan l'idolatrie
Ose vous dresser des Autels;
Que de l'immortelle Louise
Le funeste trépas instruise
Et terrasse ensin votre orgueil:
Vous serez malgré la Couronne,
Assis aujourd'hui sur le Trone,
Demain couchés dans le cercueil.
Tendre amout, sidele hymenée,
Jettez des sleurs sur son tombeau;
Elle aimoit, elle étoit aimée;
Vites-vous un destin plus beau?
Elle aimoit en toi l'homme aimable,
FRIDIRIC! ce coeur adorable
Au Heros préferoit l'Amant,
Hé! les couronnes les plus belles,
Toutes les grandeurs, que sont- elles
Au prix d'un tendre sentiment:
Vous ne verrez plus une mere,
Princes, vous presser dans ses bras,
d by Goo
Ciij
53
54 MERCUREDEFRANCE.
Suivre votre course légere,
Et sourire à votre embarras:
Croissez tendres fleurs, son ouvrag
De ses traits offrez-nous Pimage
Montrez à l'Univers surpris
Que fidéle à son origine
La grandeur d'une Héroino
Circule dans le sang des fils.
Heureux enfans de l'abondance
Beaux Arts! elle vous aimoit tous:
Elle réunit des l'enfance
Tous les talens & tous les goûts:
Sur elle, disoit la nature
Versons nos presens sans mesuro
Formons- là digne de Titus;
Soudain marcherent sur ses traces
De son sexe toutes les graces,
Du nôtre toutes les vertus.
Placez Louise sur un Trône
Avili par un de ces Rois
Qui ne peuvent de la Couronne
Soutenir le penible poids,
Automates, que la molesse
Tient dans une éternelle ivtesse
D'un Ministre esclave jaloux,
5009
MARS. 1552.
59
Louise eût sçù régir l'Empire,
**
Pourvoir à tout, à tout sussite,
*
Venger son sexe & son époux.
pet.
We
..
Cette main à qui l'harmonie.
Accordoit ses plus tendres sons,
1
..
Qui d'une riche broderie
Avec grace animoit le fonds,
Eût triomphé de nos Achilles,
. ...
Soutenu les Arts, pris des Villes;
.
Réuni Bellone & Thémis
Et Superieure aux obstacles
Renouvellé tous les miracles
D'Irene & de Semiramis.
:
Tu sçais, Monarque infatigable.
Tu sçais obscurcir ces taleus:
Louise ne patost quiaimable,
L'amour remplit tous ses momens;
Vois, admire avec quel courage
Ce coeur sublime se partage
Et par tendresse & par vertu
Comme une humble & simple bergeré
Entre le désir de te plaire
Et le plaisit de avoir plu.
C iiij
36 MERCURE DEFRANCE.
Mais quelle voix se fait entendte!
»Chet Epoux, seche ensin tes pleuis,
» C'est assez honorer ma cendte,
» Tu l'offenses par tes douleurs;
»Prince trop cheri, si tu m'aimes
» Je vis encore, les Dieux mêmes
» De mon bonheur seront jaloux
Tout est en deuil: pour ta tendresse
nQuel plaisir plus pur: ta tristesse
»Devient la tristesse de tous.
...
Que le pero de la lumiere
Se livre un instant au repos;
C'en est fait la nature entiere
Rentre dans son premier cahos:
Pour tes Provinces fortunées,
i
Tes instans valent des années;
Ceux que tu donne à tes ennuis,
Grand Roi, sont perdus pour l'Histoire,
Tu les voles tous à ta gloire,
..
Tu les voles à ton pais.
Fermer
99
p. 84-108
LES ALPES.
Début :
Nous ne connoissions jusqu'ici de Livres Allemans que ceux qui rouloient sur des / Cherchez, Mortels, à changer votre sort, profitez des inventions de [...]
Mots clefs :
Nature, Rochers, Berger, Doux, Heureux, Monde, Vie, Terre, Fleurs, Jours, Amour, Montagne, Montagnes, Plaisir, Lait, Vallons, Aimer, Peuple, Rayons, Ciel
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES ALPES.
Nous ne connoissions jusqu'ici de Livres
Allemans que ceux qui rouloient sur des
objets de scicnce au d'érudition. M. Grimm
nous a avertis dans ses Lettres ecrites tout- à
fait agréablement, & remplies d'une criti-
que très-délicate, que sa Nation avoit des
Ouvrages de gout & de genie. Vn autre
Allemand vient de nous en couvaincre par
la traduction des Poësies de M. Haller.
Les Lecteurs les plus difficiles y ont trouve
de l'élévation, de la force, des images,
de la Philosophie & assez souvent des gra-
ces. Comme le recueil que nous annonçons
est peu répandu, nous croyons devoir trans-
crire ici pour l'intérêt des Letires, celui
des Poemes de M. Hiller, qui a réuni un
plus grand nombre de suffrages.
LES ALPES.
Cherchez, Mortels, à changer votre
sort, profitez des inventions de
l'Art, & des bienfaits de la Nature;
animez par de superbes jets-d'eau vos
parterres, taillez des rochers suivant les
loix de Corinthe, couvrez vos marbres
de riches tapis 2 mangez dans l'or des
nids de Tonquin, buvez des perles dans
MARS. 1752.
85
des coupes d'émeraude; appellez le som-
meil par les accords les plus doux; re-
veillez-vous au bruit des trompettes; ap-
planissez des montagnes, changez en
pares des Domaines entiers, que le Des-
tin remplisse tous vos desirs, vous serez
pauvres dans l'abondance même, & la
misere vous suivra au milieu des ri-
chesses.
L'ame fait elle-même son bonheur, ce
qui est hors d'elle n' est que l'occasion du
plaisir & de la peine; une humeur égale
adoucit les chagrins les plus amers, pen-
dant qu'un esprit inquiet empoisonne
rous les plaisirs. Le Monarque ne posse-
de aucun bien qui manque au Berger,
il se dégoûte du sceptre, comme celui-ci
de la houlette. Malheur à lui si l'avarice
ou l'ambition le dévore, les Gardes qui
l'environnent, n'écartent pas les noirs
chagrins. Mais celui dont 1 ame est dans
une assiete tranquille, ne demande pas
des plumes de prix pour se procurer un
fommeil délicieux.
Heureux Siécle d'or, préfent de la
bonté suprême ! Pourquoi le Ciel a-t. il
borné ta durée ? Nous ne regrettons pas
le printems éternel de la jeunesse du
monde, où jamais un froid Aquilon
ne moissonna les fleurs, où le bled
86 MERCURE DE FRANCE.
couvroit les champs fertiles sans exiger
de culture, où les fleuves couloient de
miel & de lait, où le téméraire Lion
n'allarmoit pas les foibles troupeaux, &
où un agneau égaré dormoit tranquille-
ment au milieu des loups. Nous le re-
grettons, parce que l'homme ne cher-
choit pas encore son malheur dans le
superflu, parce qu'il trouvoit des ri-
chesses dans la simple nature, & que
l'or n allumoit pas encore des desirs in-
satiables.
Disciples de la Nature, vous connois-
sez encore cet âge d'or; non pas à la
vérité ce siécle pompeux imagine par les
Poctes. Peut-on desirer l'éclat extérieur
des brillantes vanités, quand la vertu
fait trouver le plaisir dans le travail, &
le bonheur dans la pauvreté ? Le ciel, il
est vrai, ne vous a pas fait naître dans
les vallées délicieuses de la Thessalie:
les nuages, qui vous couvrent, sont char-
gées de neiges & de foudre : un long
hyver abrege vos printems tardifs, & vos
froids vallons sont entourés d'une glace
éternelle; mais la pureté de vos moeurs
adoucit ces incommodités, la rigueur
même des Elémens augmente votre
bonheur.
Peuples heureux & contens, à qui le
1752.
MARS.
87
Destin favorable a refusé l'abondance
cette riche source de tous les vices. Celui
qui est satisfait de son état, trouve son
bonheur dans l'indigence même, pendant
que la pompe & le luxe sapent les fon-
demens des Etats. Dans le tems que Ro-
me comptoit ses victoires par ses com-
bats, le lait faisoit la nourriture des Hé-
ros, & ses Dieux habitoient des Tem-
ples de bois. Mais lorsque les richesses
devinrent immenses, l'ennemi le plus
foible confondit bientôt fon lâche or-
gueil. Garde-toi d'aspirer à quelque chose
de plus grand, ta prospérité durera aussi
long-tems que la fimplicité de tes moeurs.
La Nature, il est vrai, couvre de
pierres ton Pays raboteux, mais ta cha-
fue s'ouvre un passage, & tes grains
meurissent. Elle éleva les Alpes pour te
séparer du monde, parce que les hom-
mes procurent aux hommes les plus
grands malheurs. L'eau pure est ta bois-
fon, & le lait fait ta nourtiture, mais
l'appétit ptête du goût aux glands mê-
mes. Les mines profondes de tes mon-
tagnes ne te donnent qu'un fer grossier;
mais le Pérou t'envie ta pauvreté. Tou-
tes les peines sont légéres, où regne
la liberte, les rochers y portent des
88 MERCURE DEFRANCE.
fleurs, & Borée y radoucit son soufse
impétueux.
Heureux, qui est privé de ces avanta-
ges dangereux: les richesses nont aucun
bien qui égale votre indigence. Chez
vous l'union habite dans des ames paci-
fiques, parce que la vanité séduisante n'y
seme jamais des pommes de discorde. Ici
le plaisir n est accompagné d'aucune crain-
te inquiéte, on aime la vie sans hair la
mort. La raison y regne guidée par la Na-
ture, elle ne cherche que le nécessaire,
& regarde le superfsu comme une charge
pesante: on observe ici sans étude & sans
contrainte ce qu'Epictete pratiqua, &
ce que Seneque ne fit qu'enseigner.
Ici l'on ne connoît point ces distinctions
inventées par l'orgueil, qui assujettissent
la vertu, & qui annoblissent le vice;
l'oisiveté chagrine n'y fait pas craindre la
longueur des heures, le travail remplit le
jour, & le repos occupe la nuit: un esprit
sublime ne s'y laisse pas éblouir par l'am-
bition, les soins de l'avenir n'empoison-
nent point les plaisirs du présent. La liber-
té dispense d'une main impartiale, & avec
une mesure toujours égale, le contente-
ment, le repos & la peine. Aucun esprit
mécontent naccuse ici la fortune, on
oogle
red b
MARS. 1752.
89
mange, on dort, on aime, & l'on rend
grace à son Destin.
Le sçavoir n'étale point ici ses trésors
dans les livres; on ne mesure pas les
chemins de Rome & d'Athènes, on
ne soumet point la raison aux loix de
l'Ecole, & personne ne prescrit au Soleil
la route qu'il doit suivre. Mais qu'y per-
dez-vous ? Le Sage vit-il avec plus de
contentement? Il connoît la structure du
monde, mais il meurt sans se connoître
lui-même. Sans triompher de la volupté,
il s'en refuse les douceurs, & sa délicatesse
le dégoûte de son sort; c'est dans le coeur
des hommes, & non pas dans le cer-
veau que la Nature a gravé l'art de bien
vivre.
La fortune inconstante ne distingue
point chez vous les tems. Les larmes n'y
succedent pas à une joie passagere: la vie
s'écoule dans une paix inaltérable, le pré-
sent ressemble au passé, & l'avenir sera
comme le présent. Aucune disgrace ne
marque ici les jours d'une distinction fu-
neste, comme une fortune subite n'en
met point au nombre des fêtes. Les plai-
sirs & les peines de la vie se soutiennent
dans une balance égale, & il ny a point
d'époque entre la naissance & la mort.
A peine la gaieté arrache-t-elle quelques
30 MERCUREDEFRANCE.
momens à ce peuple, uniforme dans ses
devoirs.
Quand les tiédes zéphirs commencent
à faire sentir leurs haleines, & qu'un
sang plus vif ranime la jeunesse, tont un
village s'assemble sous l'ombre d'un grand
chêne, l'adresse & la beauté y vont mé-
riter l'applaudissement & l'amour: ici
deux jeunes combattans se saisissent, &
lutrent avec effort, le sérieux se mêle au
badinage. Là poussée d'une main vigoureu-
se, une pierre pesante vole au travers de
l'air au but marqué. Un berger, guidé par
une espérance plus relevée, s'avance vers
la troupe attrayante des jeunes Bergeres.
Ici le plomb past avec une vitesse pa-
reille à la foudre, l'éclair brille, & dans
le même instant l'ait & le but sont percés.
Là une boule roule en bondissant dans
une ligne prescrite, frappe au terme choi-
si. Ici une troupe bigarée foule l'herbe
naissante, en s'entrelaçant les mains &
en dansant au son de la musette; l'art ne
seur apprend pas à se tourner en caden-
ce, mais la gaieté leur prête des alles. Les
vieillards se reposent dans une autre
place; ils forment de longues lignes, &
le plaisir de leurs enfans ranime leur
cœeur.
Car ici où la nature seule donne des
MARS. 1752.
9
Joix, aucune contrainte ne borne l'agréa-
ble empire de l'amour; on aime sans hon-
to ce qui est aimable; le mérite rend
tout estimable, & l'amour rend tout égal.
La beauté est adorée même dans la pau-
vreté; l'on ne vend point les faveurs pour
les richesses; l'ambition ne sépare jamais
ce que le mérite & la tendresse ont uni;
la politique ne forme pas des liens mal-
heureux; l'amour brule sans gêne, & ne
cramt point d'orage; on aime pour soi-
même, & non pout des parens ambi-
tieux.
Dès qu'an jeune Berger éprouve cette
doute flamme, que les beaux yeux d'un
objet aimé allument dans un coeur sensible,
la crainte ne l'arrête point, un discours
sincere déclare son tourment; la Bergere
l'écoute, & si la flamme du Berger mérite
d'être couronnée, elle avoue ses senti-
mens, & répond à ses desirs. Les tendres
mouvemens ne deshonorent point les bel-
les, quand l'agrément les a produits, &
que la vertu les soutient. Refus d'une
fausse pudeur, singe de la véritable chas-
teté, l'orgueil ne vous a créé que pour
notre suplice.
Ici les désirs de deux Amans ne sont
point gênés par une vaine pompe, un
amour réciproque acheve le contrat; sou-
92 MERCUREDEFRANCE.
vent le contrat n est confirmé que par
la fidélité de deux Amans; de simples
promesses tiennent lieu de ferment, &
un baiser en est le sceau. Le tendre rossi-
gnol les salue d'une branche voisine; la
volupté leur prépare un lit sur la mousfe
mollement enflée, un arbre leur sert de
rideaux, la solitude est leur témoin, &
l'amour conduit l'épouse entre les bras de
son berger. Amans fortunés, dignes de
l'envie des Princes, la tendtesse embau-
me le gazon, & le dégoût regne sur
la soye.
Dans ces lieux charmans la foi con-
jugale n est jamais violée, elle n'a pas be-
soin de gardes, la pudeur & le bon sens
veillent sur elle; la curiosité ne porte
point aux plaisirs défendus, celle que
Ton aime est encore belle après la jouis-
sance. Le chaste amour répand des roses
sur les travaux. Le devoir a des charmes,
quand on travaille pour ce qu'on aime.
Si l'on napprend pas l'art d'aimer suivant
les regles, le langage le plus rustique est
doux, pourvû que ce soit le cœeur qui
parle. La complaisance & le badinage,
ai mables compagnes de l'union, animent
les baisers, & regnent dans les coeurs.
Eloignée de la vanité des occupations
pénibles & du tumulte des Villes, la
MARS. 1752.
95
tranquilité de l'ame habite dans ces
lieux. La vie active de ces peuples aug
mente la force de leurs corps robustes;
ils ne s'engraissent point d'une oisiveté
paresseuse, le travail les éveille, le même
travail tranquilise leurs esprits, le plaisir
& la santé adoucissent leurs peines. Un
sang pur coule dans leurs veines, aucun
poison héréditaire, fruit des déréglemens
d'un pere vicieux, ne s'y est glissé; il
n'est ni corrompu par le chagrin, ni en-
flâmé par des vins étrangers, ni gâté par
un venin lascif, ni aigri par des ragoûts
artificieux.
Dès que le rude aquilon a perdu
l'empire des airs, dès qu'une sêve animée
pénêtre les plantes, & que la terre s'orne
d'une nouvelle parure, qu'un doux zé-
phir lui apporte sur des aîles échauffées
dans des climats plus doux; aussi-tôt le
peuple fuit les vallons, dont la neige s'é-
coule en formant des ruisseaux d'une eau
trouble: il s'empresse à retrouver sur les
Alpes l'herbe printanniere, qui pousse à
peine à travers la glace. Le bétail qui qui-
te l'étable, salue avec joie la montagne,
ornée pour son usage par le printems &
par la Nature.
Aussi-tôt que les allouettes annoncent
la naissance du jour, & que la lumiete du
Digsinas vOO
94 MERCURE DEFRANCE.
monde nous jette ses premiors regards, le
berger s'arrache aux caresses de son épou-
sse, qui hait son départ, sans le retarder.
Les lents troupeaux de ses génisses mar-
chent pesamment devant lui avec un mu-
gissement joyeux, sur des sentiers cou-
verts de rosées, ils se promenent sans se
hâter dans les prairies, où fleurissent le
tresse & le sainfoin, en fauchant l'herbę
tendre avec des langues tranchantes. Le
Berger assis auprès d'une chûte d'eau, ap-
pelle du cor les échos des environs.
Lorsque les rayons obliques allongent
les ombres, & que le Soleil fatigué se
baisse pour rappeller un repos rafraîchis-
sant, le troupeau rassassié, regagne avec
un meuglement confus ses gîtes ordinai-
res, la Bergere salue son mary, qui la
revoit avec plaisir; là la troupe empressée
des enfans badine & se réjouit autour de
lui, & dès que l'écume du lait est tirée,
le couple fatigué va goûter un repas rus-
tique: l'appétit donne du goût à ce que
la simplicité a préparé, le sommeil & l'a-
mour les menent à leur couche paisible.
Quand la chaleur de l'été commence à
bruler la campagne, & que l'espoir des
peuples meurit dans la couleur blonde des
prés, le Berger industrieux vole dans les
vallons couverts de rosées, avant même
MARS.
1752.
95
qu elau rore ait doré le sommet des mon-
tagnes. Flore est chassée de son aimable
royaume, la parure de la terre tombe sous
les coups obliques de la faulx, une odeur
agréable composée de mille odeurs diffé-
rentes s'élève des rangs émaillés des her-
bes abattues. Les boeuts amenent d'un pas
pesant la provision de l'hyver, & leur
marche est accompagnée de chansons que
dicte la joie.
Quand la triste Automne fait tomber les
feuilles fanées, & que l'air plus frais
s'enveloppe danodes brouillards épais, le
sein de la terre se pare d'une décoration
nouvelle. Pauvre en éclat & en fleurs
elle est riche en production utile. L'agréa-
ble coup d'œeil du printemps cede à des
biens plus solides. Les fruits brillent à la
place des fleurs, des pommes d'or parse-
mées de rayes pourprées, font ployer la
branche étayée pour s'approcher de la
bouche, la poire parfumee, les prunes
aussi douces que le miel, invitent la main
du Maître & l'attendent sur l'arbre.
L'Automne ne couronne pas ici les cô-
teaux de ses vignes, on n'y presse point
des grapes foulées un jus qui fermente.
La terre ne présente à la soif que des fon-
taines; aucunes liqueurs artificielles ne
nous précipitent dans le tombeau. Ne
Niues VO
96 MERCUREDEFRANCE.
vous plaignez pas, Peuples heureux, vous
gagnez en paroissant perdre. Ce n est pas
d'un bien ni d'une boisson nécessaire,
c'est d'un poison que vous êtes privés. La
bienfaisante Nature a défendu le vin aux
bêtes, l'homme seul en boit, & devient
brute. Le Destin qui s'interesse pour vous
a caché à vos yeux le chemin qui vous
conduiroit à la ruine.
Votre Automne ne manque pas de trè-
sors que l'industrie & la vigilance vous
font trouver sur les montagnes les plus
élevées. Dès l'aube du jour, quand les
brouillards tombent, le Chasseur fait re-
tentir son cor, & appelle l'écho, l'enfant
des rochers. Là un daim timide à qui
la peur donne des aîles, franchit d'un
saut le vaste intervalle de deux rochers. Un
plomb rapide arrête la course d'un cha-
mois agile; un chevreuil léger fuit, chan-
celle, & va tomber. Les cris de la meu-
re, l'éclat mortel du métal raisonne dans
les vallons couronnés, & fait retentit
les bois.
Pour ne pas être surpris par l'hyver, le
peuple laborieux tire du lait le pain des
Alpes. Ici le lait s'épaissit sur la braise ar-
dente, il se condense, & se change en
huile figée. Une liqueur acide sépare l'eau
de la graisse. Ici l'on cuit la seconde prise
pour
MARS.
1752.
97
pour les Pauvres, & là le nouveau froma-
ge prend sa forme dans un cercle de bois.
Tout le ménage y prête la main; on au-
roit honte de ne pas s'occuper, il n'est
point d'esclavage plus pénible que l'oi-
liveté.
Lorsque la tetre est enterrée sous le
froid, que les vallons sont couverts de
glace, & les montagnes de neige, que les
champs épuisés se reposent pour une nou-
velle récolte, & qu'une digue de cristal
arrête le cours des eaux; le Berger se re-
tire dans sa cabane chargée de neige, la
fumée des pins résineux y noircit les pou-
tres desséchées; un doux repos le dédom-
mage de la peine qu'il a souffert, les
jours s'écoulent sans soucil au milieu des
jeux, & lorsque ses voisins s'assemblent au-
tour du foyer, leurs entretiens méritent
l'attention d'un Philosophe.
Un Berger apprend à la compagnie à
prévoir le tems que les nuages nous pré-
parent, il prédit la route des vents &
des tempêtes, & il voit de loin l'orage
qui s'approche. Il connoît l'influënce de
la lune, & l'effet de ses couleurs, il dis-
cingue les menaces d'un brouillard, qui
sort d'une montagne avec le jour. Il comp-
te dès le printems les gerbes d'une mois-
son éloignée, & pendant que tout le
98 MERCUREDEFRANCE.
monde est occupé à faucher, il s'arrête
pour éviter une pluie prochaine: il est
l'Oracle du hameau, sa décision inspire
de la confiance, & l'expérience lui tient
lieu de mille livres.
Un jeune Berger accorde sa lyre, &
l'accompagne d'une chanson nouvelle,
un doux transport l'anime, la nature &
l'amour lui inspirent une flâme sécrette
qui brule dans le coeur, & que l'att ne
scauroit imiter. L'étude n'a point de part à
les éclogues, son génie convient à son
état, & sa chanson dépeint son génie ;
les moutons sont l'objet de ses vers, & sa
muse parle comme sa Bergere, le coeur lui
dicte ce qu'il chante, sa belle est son
Appollon, c'est le sentiment qui fait la
Poësie, & non pas des sons mesurés.
Tantôt c'est un vieillard qui prend la
parole; des cheveux gris asbutent un nou-
veau poids à ses discours: nos Peres l'ont
déja vu, le fardeau d'un siécle n'a affoibli
que son corps, il a donné des forces à
son esprit. Exemple vivant de nos Ancê-
tres hétoiques qui, la foudre à la main,
avoient Dieu dans le coeur, il peint les
batailles, compte ses drapeaux conquis,
retrace les remparts des ennemis, & dé-
crit les victoites qu'il a aidé à remporter.
La jeunesse étonnée l'écoute attentive-
ad by Goog
MARS. 1752.
92
ment, elle marque dans ses gestes une no-
ble impatience de surpasser sa gloire.
Un autre vieillard également vénéra-
ble, est la loi vivante & la régle de son
peuple; il apprend à ses voisins comment
le monde entier s'est soumis lâchement au
joug, & comment le luxe des Princes
consume les forces des peuples. Il retrace
le courage audacieux de Tell, qui osa
briser ce joug pésant, sous lequel la moi-
tié de l'Europe gémit encore. Il fait sentit
la misere de nos voisins, qui gémissent
dans la pauvreté & dans les chaînes. L'Ita-
lie na que des Habitans indignes & mal-
heureux: l'union, la fidélite & le cou-
rage attachent les alles de la fortune à l'e-
tat le plus foible.
Un cercle d'Auditeurs s'assemblent an-
tour d'un vieillatd vigoureux, qui fonde
la nature, & qui en connoît toutes les
beantés. Ses recherches, ont épuisé les
vertus merveilleuses des plantes & leurs
formes variées; il jette des regards péné-
trans dans les voûtes souterraines; en vain
la. terre dérobe l'or à sa vue. Il perce l'air, &
voit ces vapeurs chargées de soufre, qui ren-
ferment dans leur sein humide un tonnerre
qui gronde avec fureur. Il connoît sa Pa-
trie, ses yeux y trouvent tous les jours
de nouveaux trésors.
E ij
190 MERCUREDEFRANCE.
Car ici, où le sommet de Golthard
perce les nues, où le Soleil éclaire de plus
près un monde ésevé, la Nature variée a
renfermé dans un petit Pays tout ce que la
terre peut produire de curieux. La Lybis
offre plus souvent de rares objets, & fes
déserts voyent tous les jours quelques
monstres nouveaux; mais le Ciel plus fa-
vorable à notre Patrie, lui fournit ses
dons secourables, & ne lui refuse que le
superflu & l'inutile. Ces glaces mêmes qui
s'amoncelent entre les montagnes, ces ro-
chers escarpes sont faits pour notre usage:
ils produisent les fleuves qui arrosent les
plaines fertiles.
Quand les premiers rayons du Soleil do-
rent les pointes des rochers, & qu'un de
ses regards dissipe les brouillards, on dé-
couvre du sommet d'une montagne avec
un plaisir toujours nouveau. Le spectacle
le plus superbe de la Nature, le théâtre
d'un monde entier s'y présente dans un
instant au travers des vapeurs transparen-
tes d'un nuage léger. Le séjour immense
de plusieurs peuples se découvre à la fois.
Une agréable confusion nous force à fer-
mer les yeux, trop foibles pour parcourir
un cercle sans bornes qui s'étend sous
nos pieds.
Un mélange agréable de montagnes,
101
MARS.
1752.
de lacs & de rochers, s'offre à la vue,
les couleurs s'en affoiblissent peu à peu;
mais, on y distingue mille objets. L'éloi-
gnement est terminé par des hauteurs, où
de sombres forêts étouffent les derniers
rayons. Une montagne peu éloignée pré-
sente des collines qui s'élevent insensible-
ment; le mugissement des troupeaux en fait
retentir les vallons. Un lac qui s'étend en-
tre les montagnes offre un mitoir immen-
se, une lumiere tremblante brille sur ses
flots unis. Là les vallons tapissés de verdure
souvrent à la vue, ils forment des replis-
qui se rétrécissent dans l'éloignement.
Une montagne chauve revet ses préci-
pices d'une glace éternelle, qui sembla-
ble au cristal., renvoye les rayons du So-
leil; la chaleur brûlante de la canicule
fait de vains efforts contr'elle. Une autre
montagne fertile se couvre de pâturages
abondans; sa pente insensible brille de
l'éclat des bleds qui meurissent, & ses co-
teaux sont couverts de cent troupeaux.
Des climats si opposés ne sont séparés que
par un vallon étroit qu'habite une ombre
toujours fraîche.
Là une montagne escarpée & taillée en
précipices aussi rapides que des murs; un
trrent passe avec fureur entre les rochers
H tombe par une ouverture, une chûte-
E iij.
102 MERCUREDEFRANCE.
suit l'autre, ses flots écumeun s'élancent
avec une force impétueuse au delà du roc.
L'eau dispersée par la vitesse de sa chûnte
profonde, forme une vapeur grise & mo-
bile, qui est suspendue dans un ait épais-
si: un arc-en-ciel brille au travers de ces
gouttes légéres, & la vallée éloignée s'ab-
breuve d'une rosée continuelle. L'Etranger
voit avec lurprise des rivieres couler dans
les airs, qui sortent des nues, & forment
elles mêmes des nuages.
L'œeil éclairé par l'art & par la science,
ne sçauroit s'arrêter ici sana trouver une
merveille qui l'arrête & qui l'étonne.
Portez le flambeau de la Physique jusques.
dans le sein de la terre, vous verrez l'ar-
gent végeter dans les mines, vous y dé-
couvriroz l'or qui enrichit nos rivieres:
parcourez l'aimable empire des plantes bi-
garées qu'un zéphir amoureux couronne le
matin des perles de la rosée, vous trouvo-
rez par tout des beautés toujours différen-
tes, & vous découvrirez tous les jours
des trésors sans les épuiser.
L'astre du jour perce les brouillards lé-
gers, il essuie du front de la terre les
iarmes que les nues y ont répandues :
voyez les plantes qui brillent d'un éclat
nouveau qui nage sur les feuilles, & qui
rafraîchit la Nature. L'air se remplit
«
MARS.
1752.
103
d'une odeur agréable; c'est un tribut que
les enfans de Flore payent aux doux zé-
phirs. Les fleurs panachées semblent se dis-
puter le rang, un vif azut combat l'or d'une
plante voisine; une montagne entiere pa-
roît un tapis de verdure brodée d'arcs-
en-ciel.
La noble gentiane élève sa tête altiero
au dessus de la foule rampante des plan-
tes plébéiennes, tout un peuple de fleuts
se range sous son étendart, son frere men-
me couvort d'un tapis bleu s'humilie de-
vant elle. L'or de ses fleurs est formé en
rayons; il embrasse sa tige, ses feuillles
rayées d'un verd foncé, brillent du feu
d'un diamanr humide. La Nature y suit la
plus juste des loin; elle unit la vertu
avec la beauté, un beau corps renferme
une ame encore plus be He.
Ici une plante rampante étale ses feuilles
cendrées, qui formées en pointes par la
Mature, sont rangées en croix, sa fleur
porte deun becs dorés, qui soutiennent
un oiseau d'Améthiste: là une herbe lui-
ante, dont les feuilles imitent des mains,
voit son image verte refléchie sur une
onde pure: là la tendre neige de ses fleurs
omnée d'une pourpre affoiblie, est envi-
ronnée de rayons blancs d'une étoile so-
lide. L'émeraude: & la roze fleurissent jus-
....
Eun
104 MERCURE DE FRANCE.
ques dans les bruyeres qu'on foule aub
pieds, & les rochers se couvrent d'un
tapis de pourpre.
Dans les lieux mêmes où le Soleil ne
jette jamais ses doux regards, une glace
éternelle prive le vallon désolé de l'hon-
neur de la verdure, le sein des rochers est
orné d'une parure, que le tems ne flétrit
jamais, & que l'hyver ne peut lui enle-
ver. Le limon humide forme des voutes
d'un cristal brillant & des grottes natu-
relles; un roc de diamant où se jouent
mille couleurs éclate à travers l'air téné-
breux, & l'éclaire de ses rayons. O ri-
chesses de la Nature! disparoissez foibles
productions de l'Italie; ici le diamant de
l'Europe porte des fleurs, il croît, & for-
fhera bientôt un rocher solide.
Vous voyez un vallon formé par des
glaces d'uue hauteur immense, le froid
aquilon y a élevé son trône glacé. Une
riche source en sort, son onde est brulan-
te, elle roule ses flots fumans à travers
l'herbe flétrie, & brûle tout ce qu'elle
touche. Son eau transparente est chargée
de métaux liquides: un fer salutaire dore
sa route, le sein de la terre l'échauffe,
& ses veines bouillonnent par le combat
intérieur des élémens: en vain les vents
& la neige conjurent contre ses flots, le
MARS. 1752. 105.
fou est leur essence, & ses ondes ressem-
blent aux flâmes:
Là où le rapide Avançon entraîne des
forêts dans les goufres écumeux de ses-
ondes, les montagnes voisines fournis-
sent des sources souterraines qui fondent
le sel des rochers: une colline creuse,
voûtée d'albâtre renferme cette mer dans.
des bassins profonds; mais ses eaux ron-
gent le ciment du marbre, pénétrent les:
fentes des rochers, & S'empressent à sor-
tir pour notre usage; l'assaisonnement de-
la Nature, le plus grand trésor d'un pays,
so présente de lui-même, il se hâte de
venir au devant de nos besoins.
La Fourche produit de ses cimes gla-
cées, les plus grands fleuves de l'Europe,.
& les eaux qu'elle verse, nourrissent les-
deux mers. L'Aure y prend sa source,
qui se précipite avec un bruit terrible,
& des chûtes rapides par des rochers cou-
verts d'écume: les riches mines Ves Alpes:
dorent sa course; elle mêle à ses ondes
cristallines le métal le plus précieux; le-
fleuve chargé d'or en jette sur, ses bords-
des grains solides, comme un sable gri-
sâtre. couvre les rivages ordinaires:: le-
Berger voit ses trésors: quel exemple-
pour le monde! Il les voit, il les laisse-
couler.!
Ew
106 MERCUREDE FRANCE.
Aveugles mortels, que l'avarice, l'am-
bition & la volupté amorcent par de
vains appas jusqu'au bord du tombeau,
vous qui empoisonnez les plaisirs bornés
d'une vie passagere, par des soins tou-
jours nouveaux, & par des peines inuti-
les: vous qui méprisez le tranquille bon-
heur de la médiocrité, qui demandez plus
au Destin que la Nature n'exige de vous,
& qui prenez pour des besoins, ce que
la folie vous fait souhaiter: croyez-moi,
une étoile rayonnante ne rend pas heu-
reux; un colier de perles nenrichit pas
le coeur: voyez ce peuple que vous mé-
prisez; il est content au milieu des tra-
vaux & de la pauvreté; apprenez de lui,
que la Nature suffit pour nous rendre
heureux.
Malheureux, ne vantez pas la fumée
de vos villes, où la malice & la trahison,
se parent du masque de la vertu. La pom-
pe qui vous environne, vous retient dans
des chaînes d'or, elle accable celui qu'el-
le couvre, & n'a du brillant que pour
des yeux étrangers. L'ambition entraîne
sos esclaves avant le lever du Soleil, aux
portes fermées des citoyens puissans. La
soif insatiable d'un profit inutile vous
ravit le repos de la nuit. Le feu céleste de
l'amitié ne sçauroit s'allumer dans vo-
Digsiened vOO
MARS.
1791.
16
ames, car l'envie & l'intérêt desunissent
les cœurs des freres.
C'est là qu'un tyran inhumain se Joue
de la vie de ses esclaves; sa pourpre est
teinte du sang de ses sujets: la calomnie,.
la haine & le mépris payent la vertu de
honte, & l'envie enflée de venin ronge
le bien de son voisin; la volupté abrége:
des jours qui s'échapent à nos plaisirs, &
le tonnerre éclate autour de son lit somé-
de roses: l'avarice couvre des trésors ra-
massés pour son suplice, & pour celui
des autres humains; des trésors dont per-
sonne ne jouit moins que celui qui les
possede: les desirs succedent aux cha-
grins, votre vie entiere n'est qu'un fon-
ge inquiet.
Peuple heureux, la noire engeance:
des vices ne s'empara jamais de vos coeurs,.
la Nature vous rassasie de ses biens, ils-
s'offrent d'eux mêmes, l'opinion ne les-
rend pas difficiles, & la jouissance ne les:
change pas en dégoûts; aucun ennemi
fecret ne ronge vos corurs, & la repen-
tance tardive ne paye point vos plaisira:
de larmes de sang; le torrent impétueuxt
des passions, à qui la raison des Philo-
sophes oppose de foibles barrieres, ne-
vous entraine jamais, rien ne vous abbais--
se, rien ne vous élexe, votre vie est tou-
Evj.
108 MERCURE DE FRANCE.
jours égale, & votre mort est aussi unie
que votre vie.
Heureux qui comme vous laboure son.
héritage avec des bœeufs qu'il a élevés lui-
même; qui couvert d'une laine pure, &
couronné de guilandes, se contente d'un
simple repas de lait doux, à qui lè soufse
agréable des zéphirs, & la frascheur des
cascades font goûter un sommeil tranquile
sur le tendre gazon; que jamais le bruit
des vagues furieuses n eveille sur les mers.
irritées, ni le son des trompettes fatales
sous des tentes voisines de la mort; con-
tent de son sort, il nen souhaite point
d'autre assurément, le Ciel ne peut rien.
ajoûter à son bonheur.
Allemans que ceux qui rouloient sur des
objets de scicnce au d'érudition. M. Grimm
nous a avertis dans ses Lettres ecrites tout- à
fait agréablement, & remplies d'une criti-
que très-délicate, que sa Nation avoit des
Ouvrages de gout & de genie. Vn autre
Allemand vient de nous en couvaincre par
la traduction des Poësies de M. Haller.
Les Lecteurs les plus difficiles y ont trouve
de l'élévation, de la force, des images,
de la Philosophie & assez souvent des gra-
ces. Comme le recueil que nous annonçons
est peu répandu, nous croyons devoir trans-
crire ici pour l'intérêt des Letires, celui
des Poemes de M. Hiller, qui a réuni un
plus grand nombre de suffrages.
LES ALPES.
Cherchez, Mortels, à changer votre
sort, profitez des inventions de
l'Art, & des bienfaits de la Nature;
animez par de superbes jets-d'eau vos
parterres, taillez des rochers suivant les
loix de Corinthe, couvrez vos marbres
de riches tapis 2 mangez dans l'or des
nids de Tonquin, buvez des perles dans
MARS. 1752.
85
des coupes d'émeraude; appellez le som-
meil par les accords les plus doux; re-
veillez-vous au bruit des trompettes; ap-
planissez des montagnes, changez en
pares des Domaines entiers, que le Des-
tin remplisse tous vos desirs, vous serez
pauvres dans l'abondance même, & la
misere vous suivra au milieu des ri-
chesses.
L'ame fait elle-même son bonheur, ce
qui est hors d'elle n' est que l'occasion du
plaisir & de la peine; une humeur égale
adoucit les chagrins les plus amers, pen-
dant qu'un esprit inquiet empoisonne
rous les plaisirs. Le Monarque ne posse-
de aucun bien qui manque au Berger,
il se dégoûte du sceptre, comme celui-ci
de la houlette. Malheur à lui si l'avarice
ou l'ambition le dévore, les Gardes qui
l'environnent, n'écartent pas les noirs
chagrins. Mais celui dont 1 ame est dans
une assiete tranquille, ne demande pas
des plumes de prix pour se procurer un
fommeil délicieux.
Heureux Siécle d'or, préfent de la
bonté suprême ! Pourquoi le Ciel a-t. il
borné ta durée ? Nous ne regrettons pas
le printems éternel de la jeunesse du
monde, où jamais un froid Aquilon
ne moissonna les fleurs, où le bled
86 MERCURE DE FRANCE.
couvroit les champs fertiles sans exiger
de culture, où les fleuves couloient de
miel & de lait, où le téméraire Lion
n'allarmoit pas les foibles troupeaux, &
où un agneau égaré dormoit tranquille-
ment au milieu des loups. Nous le re-
grettons, parce que l'homme ne cher-
choit pas encore son malheur dans le
superflu, parce qu'il trouvoit des ri-
chesses dans la simple nature, & que
l'or n allumoit pas encore des desirs in-
satiables.
Disciples de la Nature, vous connois-
sez encore cet âge d'or; non pas à la
vérité ce siécle pompeux imagine par les
Poctes. Peut-on desirer l'éclat extérieur
des brillantes vanités, quand la vertu
fait trouver le plaisir dans le travail, &
le bonheur dans la pauvreté ? Le ciel, il
est vrai, ne vous a pas fait naître dans
les vallées délicieuses de la Thessalie:
les nuages, qui vous couvrent, sont char-
gées de neiges & de foudre : un long
hyver abrege vos printems tardifs, & vos
froids vallons sont entourés d'une glace
éternelle; mais la pureté de vos moeurs
adoucit ces incommodités, la rigueur
même des Elémens augmente votre
bonheur.
Peuples heureux & contens, à qui le
1752.
MARS.
87
Destin favorable a refusé l'abondance
cette riche source de tous les vices. Celui
qui est satisfait de son état, trouve son
bonheur dans l'indigence même, pendant
que la pompe & le luxe sapent les fon-
demens des Etats. Dans le tems que Ro-
me comptoit ses victoires par ses com-
bats, le lait faisoit la nourriture des Hé-
ros, & ses Dieux habitoient des Tem-
ples de bois. Mais lorsque les richesses
devinrent immenses, l'ennemi le plus
foible confondit bientôt fon lâche or-
gueil. Garde-toi d'aspirer à quelque chose
de plus grand, ta prospérité durera aussi
long-tems que la fimplicité de tes moeurs.
La Nature, il est vrai, couvre de
pierres ton Pays raboteux, mais ta cha-
fue s'ouvre un passage, & tes grains
meurissent. Elle éleva les Alpes pour te
séparer du monde, parce que les hom-
mes procurent aux hommes les plus
grands malheurs. L'eau pure est ta bois-
fon, & le lait fait ta nourtiture, mais
l'appétit ptête du goût aux glands mê-
mes. Les mines profondes de tes mon-
tagnes ne te donnent qu'un fer grossier;
mais le Pérou t'envie ta pauvreté. Tou-
tes les peines sont légéres, où regne
la liberte, les rochers y portent des
88 MERCURE DEFRANCE.
fleurs, & Borée y radoucit son soufse
impétueux.
Heureux, qui est privé de ces avanta-
ges dangereux: les richesses nont aucun
bien qui égale votre indigence. Chez
vous l'union habite dans des ames paci-
fiques, parce que la vanité séduisante n'y
seme jamais des pommes de discorde. Ici
le plaisir n est accompagné d'aucune crain-
te inquiéte, on aime la vie sans hair la
mort. La raison y regne guidée par la Na-
ture, elle ne cherche que le nécessaire,
& regarde le superfsu comme une charge
pesante: on observe ici sans étude & sans
contrainte ce qu'Epictete pratiqua, &
ce que Seneque ne fit qu'enseigner.
Ici l'on ne connoît point ces distinctions
inventées par l'orgueil, qui assujettissent
la vertu, & qui annoblissent le vice;
l'oisiveté chagrine n'y fait pas craindre la
longueur des heures, le travail remplit le
jour, & le repos occupe la nuit: un esprit
sublime ne s'y laisse pas éblouir par l'am-
bition, les soins de l'avenir n'empoison-
nent point les plaisirs du présent. La liber-
té dispense d'une main impartiale, & avec
une mesure toujours égale, le contente-
ment, le repos & la peine. Aucun esprit
mécontent naccuse ici la fortune, on
oogle
red b
MARS. 1752.
89
mange, on dort, on aime, & l'on rend
grace à son Destin.
Le sçavoir n'étale point ici ses trésors
dans les livres; on ne mesure pas les
chemins de Rome & d'Athènes, on
ne soumet point la raison aux loix de
l'Ecole, & personne ne prescrit au Soleil
la route qu'il doit suivre. Mais qu'y per-
dez-vous ? Le Sage vit-il avec plus de
contentement? Il connoît la structure du
monde, mais il meurt sans se connoître
lui-même. Sans triompher de la volupté,
il s'en refuse les douceurs, & sa délicatesse
le dégoûte de son sort; c'est dans le coeur
des hommes, & non pas dans le cer-
veau que la Nature a gravé l'art de bien
vivre.
La fortune inconstante ne distingue
point chez vous les tems. Les larmes n'y
succedent pas à une joie passagere: la vie
s'écoule dans une paix inaltérable, le pré-
sent ressemble au passé, & l'avenir sera
comme le présent. Aucune disgrace ne
marque ici les jours d'une distinction fu-
neste, comme une fortune subite n'en
met point au nombre des fêtes. Les plai-
sirs & les peines de la vie se soutiennent
dans une balance égale, & il ny a point
d'époque entre la naissance & la mort.
A peine la gaieté arrache-t-elle quelques
30 MERCUREDEFRANCE.
momens à ce peuple, uniforme dans ses
devoirs.
Quand les tiédes zéphirs commencent
à faire sentir leurs haleines, & qu'un
sang plus vif ranime la jeunesse, tont un
village s'assemble sous l'ombre d'un grand
chêne, l'adresse & la beauté y vont mé-
riter l'applaudissement & l'amour: ici
deux jeunes combattans se saisissent, &
lutrent avec effort, le sérieux se mêle au
badinage. Là poussée d'une main vigoureu-
se, une pierre pesante vole au travers de
l'air au but marqué. Un berger, guidé par
une espérance plus relevée, s'avance vers
la troupe attrayante des jeunes Bergeres.
Ici le plomb past avec une vitesse pa-
reille à la foudre, l'éclair brille, & dans
le même instant l'ait & le but sont percés.
Là une boule roule en bondissant dans
une ligne prescrite, frappe au terme choi-
si. Ici une troupe bigarée foule l'herbe
naissante, en s'entrelaçant les mains &
en dansant au son de la musette; l'art ne
seur apprend pas à se tourner en caden-
ce, mais la gaieté leur prête des alles. Les
vieillards se reposent dans une autre
place; ils forment de longues lignes, &
le plaisir de leurs enfans ranime leur
cœeur.
Car ici où la nature seule donne des
MARS. 1752.
9
Joix, aucune contrainte ne borne l'agréa-
ble empire de l'amour; on aime sans hon-
to ce qui est aimable; le mérite rend
tout estimable, & l'amour rend tout égal.
La beauté est adorée même dans la pau-
vreté; l'on ne vend point les faveurs pour
les richesses; l'ambition ne sépare jamais
ce que le mérite & la tendresse ont uni;
la politique ne forme pas des liens mal-
heureux; l'amour brule sans gêne, & ne
cramt point d'orage; on aime pour soi-
même, & non pout des parens ambi-
tieux.
Dès qu'an jeune Berger éprouve cette
doute flamme, que les beaux yeux d'un
objet aimé allument dans un coeur sensible,
la crainte ne l'arrête point, un discours
sincere déclare son tourment; la Bergere
l'écoute, & si la flamme du Berger mérite
d'être couronnée, elle avoue ses senti-
mens, & répond à ses desirs. Les tendres
mouvemens ne deshonorent point les bel-
les, quand l'agrément les a produits, &
que la vertu les soutient. Refus d'une
fausse pudeur, singe de la véritable chas-
teté, l'orgueil ne vous a créé que pour
notre suplice.
Ici les désirs de deux Amans ne sont
point gênés par une vaine pompe, un
amour réciproque acheve le contrat; sou-
92 MERCUREDEFRANCE.
vent le contrat n est confirmé que par
la fidélité de deux Amans; de simples
promesses tiennent lieu de ferment, &
un baiser en est le sceau. Le tendre rossi-
gnol les salue d'une branche voisine; la
volupté leur prépare un lit sur la mousfe
mollement enflée, un arbre leur sert de
rideaux, la solitude est leur témoin, &
l'amour conduit l'épouse entre les bras de
son berger. Amans fortunés, dignes de
l'envie des Princes, la tendtesse embau-
me le gazon, & le dégoût regne sur
la soye.
Dans ces lieux charmans la foi con-
jugale n est jamais violée, elle n'a pas be-
soin de gardes, la pudeur & le bon sens
veillent sur elle; la curiosité ne porte
point aux plaisirs défendus, celle que
Ton aime est encore belle après la jouis-
sance. Le chaste amour répand des roses
sur les travaux. Le devoir a des charmes,
quand on travaille pour ce qu'on aime.
Si l'on napprend pas l'art d'aimer suivant
les regles, le langage le plus rustique est
doux, pourvû que ce soit le cœeur qui
parle. La complaisance & le badinage,
ai mables compagnes de l'union, animent
les baisers, & regnent dans les coeurs.
Eloignée de la vanité des occupations
pénibles & du tumulte des Villes, la
MARS. 1752.
95
tranquilité de l'ame habite dans ces
lieux. La vie active de ces peuples aug
mente la force de leurs corps robustes;
ils ne s'engraissent point d'une oisiveté
paresseuse, le travail les éveille, le même
travail tranquilise leurs esprits, le plaisir
& la santé adoucissent leurs peines. Un
sang pur coule dans leurs veines, aucun
poison héréditaire, fruit des déréglemens
d'un pere vicieux, ne s'y est glissé; il
n'est ni corrompu par le chagrin, ni en-
flâmé par des vins étrangers, ni gâté par
un venin lascif, ni aigri par des ragoûts
artificieux.
Dès que le rude aquilon a perdu
l'empire des airs, dès qu'une sêve animée
pénêtre les plantes, & que la terre s'orne
d'une nouvelle parure, qu'un doux zé-
phir lui apporte sur des aîles échauffées
dans des climats plus doux; aussi-tôt le
peuple fuit les vallons, dont la neige s'é-
coule en formant des ruisseaux d'une eau
trouble: il s'empresse à retrouver sur les
Alpes l'herbe printanniere, qui pousse à
peine à travers la glace. Le bétail qui qui-
te l'étable, salue avec joie la montagne,
ornée pour son usage par le printems &
par la Nature.
Aussi-tôt que les allouettes annoncent
la naissance du jour, & que la lumiete du
Digsinas vOO
94 MERCURE DEFRANCE.
monde nous jette ses premiors regards, le
berger s'arrache aux caresses de son épou-
sse, qui hait son départ, sans le retarder.
Les lents troupeaux de ses génisses mar-
chent pesamment devant lui avec un mu-
gissement joyeux, sur des sentiers cou-
verts de rosées, ils se promenent sans se
hâter dans les prairies, où fleurissent le
tresse & le sainfoin, en fauchant l'herbę
tendre avec des langues tranchantes. Le
Berger assis auprès d'une chûte d'eau, ap-
pelle du cor les échos des environs.
Lorsque les rayons obliques allongent
les ombres, & que le Soleil fatigué se
baisse pour rappeller un repos rafraîchis-
sant, le troupeau rassassié, regagne avec
un meuglement confus ses gîtes ordinai-
res, la Bergere salue son mary, qui la
revoit avec plaisir; là la troupe empressée
des enfans badine & se réjouit autour de
lui, & dès que l'écume du lait est tirée,
le couple fatigué va goûter un repas rus-
tique: l'appétit donne du goût à ce que
la simplicité a préparé, le sommeil & l'a-
mour les menent à leur couche paisible.
Quand la chaleur de l'été commence à
bruler la campagne, & que l'espoir des
peuples meurit dans la couleur blonde des
prés, le Berger industrieux vole dans les
vallons couverts de rosées, avant même
MARS.
1752.
95
qu elau rore ait doré le sommet des mon-
tagnes. Flore est chassée de son aimable
royaume, la parure de la terre tombe sous
les coups obliques de la faulx, une odeur
agréable composée de mille odeurs diffé-
rentes s'élève des rangs émaillés des her-
bes abattues. Les boeuts amenent d'un pas
pesant la provision de l'hyver, & leur
marche est accompagnée de chansons que
dicte la joie.
Quand la triste Automne fait tomber les
feuilles fanées, & que l'air plus frais
s'enveloppe danodes brouillards épais, le
sein de la terre se pare d'une décoration
nouvelle. Pauvre en éclat & en fleurs
elle est riche en production utile. L'agréa-
ble coup d'œeil du printemps cede à des
biens plus solides. Les fruits brillent à la
place des fleurs, des pommes d'or parse-
mées de rayes pourprées, font ployer la
branche étayée pour s'approcher de la
bouche, la poire parfumee, les prunes
aussi douces que le miel, invitent la main
du Maître & l'attendent sur l'arbre.
L'Automne ne couronne pas ici les cô-
teaux de ses vignes, on n'y presse point
des grapes foulées un jus qui fermente.
La terre ne présente à la soif que des fon-
taines; aucunes liqueurs artificielles ne
nous précipitent dans le tombeau. Ne
Niues VO
96 MERCUREDEFRANCE.
vous plaignez pas, Peuples heureux, vous
gagnez en paroissant perdre. Ce n est pas
d'un bien ni d'une boisson nécessaire,
c'est d'un poison que vous êtes privés. La
bienfaisante Nature a défendu le vin aux
bêtes, l'homme seul en boit, & devient
brute. Le Destin qui s'interesse pour vous
a caché à vos yeux le chemin qui vous
conduiroit à la ruine.
Votre Automne ne manque pas de trè-
sors que l'industrie & la vigilance vous
font trouver sur les montagnes les plus
élevées. Dès l'aube du jour, quand les
brouillards tombent, le Chasseur fait re-
tentir son cor, & appelle l'écho, l'enfant
des rochers. Là un daim timide à qui
la peur donne des aîles, franchit d'un
saut le vaste intervalle de deux rochers. Un
plomb rapide arrête la course d'un cha-
mois agile; un chevreuil léger fuit, chan-
celle, & va tomber. Les cris de la meu-
re, l'éclat mortel du métal raisonne dans
les vallons couronnés, & fait retentit
les bois.
Pour ne pas être surpris par l'hyver, le
peuple laborieux tire du lait le pain des
Alpes. Ici le lait s'épaissit sur la braise ar-
dente, il se condense, & se change en
huile figée. Une liqueur acide sépare l'eau
de la graisse. Ici l'on cuit la seconde prise
pour
MARS.
1752.
97
pour les Pauvres, & là le nouveau froma-
ge prend sa forme dans un cercle de bois.
Tout le ménage y prête la main; on au-
roit honte de ne pas s'occuper, il n'est
point d'esclavage plus pénible que l'oi-
liveté.
Lorsque la tetre est enterrée sous le
froid, que les vallons sont couverts de
glace, & les montagnes de neige, que les
champs épuisés se reposent pour une nou-
velle récolte, & qu'une digue de cristal
arrête le cours des eaux; le Berger se re-
tire dans sa cabane chargée de neige, la
fumée des pins résineux y noircit les pou-
tres desséchées; un doux repos le dédom-
mage de la peine qu'il a souffert, les
jours s'écoulent sans soucil au milieu des
jeux, & lorsque ses voisins s'assemblent au-
tour du foyer, leurs entretiens méritent
l'attention d'un Philosophe.
Un Berger apprend à la compagnie à
prévoir le tems que les nuages nous pré-
parent, il prédit la route des vents &
des tempêtes, & il voit de loin l'orage
qui s'approche. Il connoît l'influënce de
la lune, & l'effet de ses couleurs, il dis-
cingue les menaces d'un brouillard, qui
sort d'une montagne avec le jour. Il comp-
te dès le printems les gerbes d'une mois-
son éloignée, & pendant que tout le
98 MERCUREDEFRANCE.
monde est occupé à faucher, il s'arrête
pour éviter une pluie prochaine: il est
l'Oracle du hameau, sa décision inspire
de la confiance, & l'expérience lui tient
lieu de mille livres.
Un jeune Berger accorde sa lyre, &
l'accompagne d'une chanson nouvelle,
un doux transport l'anime, la nature &
l'amour lui inspirent une flâme sécrette
qui brule dans le coeur, & que l'att ne
scauroit imiter. L'étude n'a point de part à
les éclogues, son génie convient à son
état, & sa chanson dépeint son génie ;
les moutons sont l'objet de ses vers, & sa
muse parle comme sa Bergere, le coeur lui
dicte ce qu'il chante, sa belle est son
Appollon, c'est le sentiment qui fait la
Poësie, & non pas des sons mesurés.
Tantôt c'est un vieillard qui prend la
parole; des cheveux gris asbutent un nou-
veau poids à ses discours: nos Peres l'ont
déja vu, le fardeau d'un siécle n'a affoibli
que son corps, il a donné des forces à
son esprit. Exemple vivant de nos Ancê-
tres hétoiques qui, la foudre à la main,
avoient Dieu dans le coeur, il peint les
batailles, compte ses drapeaux conquis,
retrace les remparts des ennemis, & dé-
crit les victoites qu'il a aidé à remporter.
La jeunesse étonnée l'écoute attentive-
ad by Goog
MARS. 1752.
92
ment, elle marque dans ses gestes une no-
ble impatience de surpasser sa gloire.
Un autre vieillard également vénéra-
ble, est la loi vivante & la régle de son
peuple; il apprend à ses voisins comment
le monde entier s'est soumis lâchement au
joug, & comment le luxe des Princes
consume les forces des peuples. Il retrace
le courage audacieux de Tell, qui osa
briser ce joug pésant, sous lequel la moi-
tié de l'Europe gémit encore. Il fait sentit
la misere de nos voisins, qui gémissent
dans la pauvreté & dans les chaînes. L'Ita-
lie na que des Habitans indignes & mal-
heureux: l'union, la fidélite & le cou-
rage attachent les alles de la fortune à l'e-
tat le plus foible.
Un cercle d'Auditeurs s'assemblent an-
tour d'un vieillatd vigoureux, qui fonde
la nature, & qui en connoît toutes les
beantés. Ses recherches, ont épuisé les
vertus merveilleuses des plantes & leurs
formes variées; il jette des regards péné-
trans dans les voûtes souterraines; en vain
la. terre dérobe l'or à sa vue. Il perce l'air, &
voit ces vapeurs chargées de soufre, qui ren-
ferment dans leur sein humide un tonnerre
qui gronde avec fureur. Il connoît sa Pa-
trie, ses yeux y trouvent tous les jours
de nouveaux trésors.
E ij
190 MERCUREDEFRANCE.
Car ici, où le sommet de Golthard
perce les nues, où le Soleil éclaire de plus
près un monde ésevé, la Nature variée a
renfermé dans un petit Pays tout ce que la
terre peut produire de curieux. La Lybis
offre plus souvent de rares objets, & fes
déserts voyent tous les jours quelques
monstres nouveaux; mais le Ciel plus fa-
vorable à notre Patrie, lui fournit ses
dons secourables, & ne lui refuse que le
superflu & l'inutile. Ces glaces mêmes qui
s'amoncelent entre les montagnes, ces ro-
chers escarpes sont faits pour notre usage:
ils produisent les fleuves qui arrosent les
plaines fertiles.
Quand les premiers rayons du Soleil do-
rent les pointes des rochers, & qu'un de
ses regards dissipe les brouillards, on dé-
couvre du sommet d'une montagne avec
un plaisir toujours nouveau. Le spectacle
le plus superbe de la Nature, le théâtre
d'un monde entier s'y présente dans un
instant au travers des vapeurs transparen-
tes d'un nuage léger. Le séjour immense
de plusieurs peuples se découvre à la fois.
Une agréable confusion nous force à fer-
mer les yeux, trop foibles pour parcourir
un cercle sans bornes qui s'étend sous
nos pieds.
Un mélange agréable de montagnes,
101
MARS.
1752.
de lacs & de rochers, s'offre à la vue,
les couleurs s'en affoiblissent peu à peu;
mais, on y distingue mille objets. L'éloi-
gnement est terminé par des hauteurs, où
de sombres forêts étouffent les derniers
rayons. Une montagne peu éloignée pré-
sente des collines qui s'élevent insensible-
ment; le mugissement des troupeaux en fait
retentir les vallons. Un lac qui s'étend en-
tre les montagnes offre un mitoir immen-
se, une lumiere tremblante brille sur ses
flots unis. Là les vallons tapissés de verdure
souvrent à la vue, ils forment des replis-
qui se rétrécissent dans l'éloignement.
Une montagne chauve revet ses préci-
pices d'une glace éternelle, qui sembla-
ble au cristal., renvoye les rayons du So-
leil; la chaleur brûlante de la canicule
fait de vains efforts contr'elle. Une autre
montagne fertile se couvre de pâturages
abondans; sa pente insensible brille de
l'éclat des bleds qui meurissent, & ses co-
teaux sont couverts de cent troupeaux.
Des climats si opposés ne sont séparés que
par un vallon étroit qu'habite une ombre
toujours fraîche.
Là une montagne escarpée & taillée en
précipices aussi rapides que des murs; un
trrent passe avec fureur entre les rochers
H tombe par une ouverture, une chûte-
E iij.
102 MERCUREDEFRANCE.
suit l'autre, ses flots écumeun s'élancent
avec une force impétueuse au delà du roc.
L'eau dispersée par la vitesse de sa chûnte
profonde, forme une vapeur grise & mo-
bile, qui est suspendue dans un ait épais-
si: un arc-en-ciel brille au travers de ces
gouttes légéres, & la vallée éloignée s'ab-
breuve d'une rosée continuelle. L'Etranger
voit avec lurprise des rivieres couler dans
les airs, qui sortent des nues, & forment
elles mêmes des nuages.
L'œeil éclairé par l'art & par la science,
ne sçauroit s'arrêter ici sana trouver une
merveille qui l'arrête & qui l'étonne.
Portez le flambeau de la Physique jusques.
dans le sein de la terre, vous verrez l'ar-
gent végeter dans les mines, vous y dé-
couvriroz l'or qui enrichit nos rivieres:
parcourez l'aimable empire des plantes bi-
garées qu'un zéphir amoureux couronne le
matin des perles de la rosée, vous trouvo-
rez par tout des beautés toujours différen-
tes, & vous découvrirez tous les jours
des trésors sans les épuiser.
L'astre du jour perce les brouillards lé-
gers, il essuie du front de la terre les
iarmes que les nues y ont répandues :
voyez les plantes qui brillent d'un éclat
nouveau qui nage sur les feuilles, & qui
rafraîchit la Nature. L'air se remplit
«
MARS.
1752.
103
d'une odeur agréable; c'est un tribut que
les enfans de Flore payent aux doux zé-
phirs. Les fleurs panachées semblent se dis-
puter le rang, un vif azut combat l'or d'une
plante voisine; une montagne entiere pa-
roît un tapis de verdure brodée d'arcs-
en-ciel.
La noble gentiane élève sa tête altiero
au dessus de la foule rampante des plan-
tes plébéiennes, tout un peuple de fleuts
se range sous son étendart, son frere men-
me couvort d'un tapis bleu s'humilie de-
vant elle. L'or de ses fleurs est formé en
rayons; il embrasse sa tige, ses feuillles
rayées d'un verd foncé, brillent du feu
d'un diamanr humide. La Nature y suit la
plus juste des loin; elle unit la vertu
avec la beauté, un beau corps renferme
une ame encore plus be He.
Ici une plante rampante étale ses feuilles
cendrées, qui formées en pointes par la
Mature, sont rangées en croix, sa fleur
porte deun becs dorés, qui soutiennent
un oiseau d'Améthiste: là une herbe lui-
ante, dont les feuilles imitent des mains,
voit son image verte refléchie sur une
onde pure: là la tendre neige de ses fleurs
omnée d'une pourpre affoiblie, est envi-
ronnée de rayons blancs d'une étoile so-
lide. L'émeraude: & la roze fleurissent jus-
....
Eun
104 MERCURE DE FRANCE.
ques dans les bruyeres qu'on foule aub
pieds, & les rochers se couvrent d'un
tapis de pourpre.
Dans les lieux mêmes où le Soleil ne
jette jamais ses doux regards, une glace
éternelle prive le vallon désolé de l'hon-
neur de la verdure, le sein des rochers est
orné d'une parure, que le tems ne flétrit
jamais, & que l'hyver ne peut lui enle-
ver. Le limon humide forme des voutes
d'un cristal brillant & des grottes natu-
relles; un roc de diamant où se jouent
mille couleurs éclate à travers l'air téné-
breux, & l'éclaire de ses rayons. O ri-
chesses de la Nature! disparoissez foibles
productions de l'Italie; ici le diamant de
l'Europe porte des fleurs, il croît, & for-
fhera bientôt un rocher solide.
Vous voyez un vallon formé par des
glaces d'uue hauteur immense, le froid
aquilon y a élevé son trône glacé. Une
riche source en sort, son onde est brulan-
te, elle roule ses flots fumans à travers
l'herbe flétrie, & brûle tout ce qu'elle
touche. Son eau transparente est chargée
de métaux liquides: un fer salutaire dore
sa route, le sein de la terre l'échauffe,
& ses veines bouillonnent par le combat
intérieur des élémens: en vain les vents
& la neige conjurent contre ses flots, le
MARS. 1752. 105.
fou est leur essence, & ses ondes ressem-
blent aux flâmes:
Là où le rapide Avançon entraîne des
forêts dans les goufres écumeux de ses-
ondes, les montagnes voisines fournis-
sent des sources souterraines qui fondent
le sel des rochers: une colline creuse,
voûtée d'albâtre renferme cette mer dans.
des bassins profonds; mais ses eaux ron-
gent le ciment du marbre, pénétrent les:
fentes des rochers, & S'empressent à sor-
tir pour notre usage; l'assaisonnement de-
la Nature, le plus grand trésor d'un pays,
so présente de lui-même, il se hâte de
venir au devant de nos besoins.
La Fourche produit de ses cimes gla-
cées, les plus grands fleuves de l'Europe,.
& les eaux qu'elle verse, nourrissent les-
deux mers. L'Aure y prend sa source,
qui se précipite avec un bruit terrible,
& des chûtes rapides par des rochers cou-
verts d'écume: les riches mines Ves Alpes:
dorent sa course; elle mêle à ses ondes
cristallines le métal le plus précieux; le-
fleuve chargé d'or en jette sur, ses bords-
des grains solides, comme un sable gri-
sâtre. couvre les rivages ordinaires:: le-
Berger voit ses trésors: quel exemple-
pour le monde! Il les voit, il les laisse-
couler.!
Ew
106 MERCUREDE FRANCE.
Aveugles mortels, que l'avarice, l'am-
bition & la volupté amorcent par de
vains appas jusqu'au bord du tombeau,
vous qui empoisonnez les plaisirs bornés
d'une vie passagere, par des soins tou-
jours nouveaux, & par des peines inuti-
les: vous qui méprisez le tranquille bon-
heur de la médiocrité, qui demandez plus
au Destin que la Nature n'exige de vous,
& qui prenez pour des besoins, ce que
la folie vous fait souhaiter: croyez-moi,
une étoile rayonnante ne rend pas heu-
reux; un colier de perles nenrichit pas
le coeur: voyez ce peuple que vous mé-
prisez; il est content au milieu des tra-
vaux & de la pauvreté; apprenez de lui,
que la Nature suffit pour nous rendre
heureux.
Malheureux, ne vantez pas la fumée
de vos villes, où la malice & la trahison,
se parent du masque de la vertu. La pom-
pe qui vous environne, vous retient dans
des chaînes d'or, elle accable celui qu'el-
le couvre, & n'a du brillant que pour
des yeux étrangers. L'ambition entraîne
sos esclaves avant le lever du Soleil, aux
portes fermées des citoyens puissans. La
soif insatiable d'un profit inutile vous
ravit le repos de la nuit. Le feu céleste de
l'amitié ne sçauroit s'allumer dans vo-
Digsiened vOO
MARS.
1791.
16
ames, car l'envie & l'intérêt desunissent
les cœurs des freres.
C'est là qu'un tyran inhumain se Joue
de la vie de ses esclaves; sa pourpre est
teinte du sang de ses sujets: la calomnie,.
la haine & le mépris payent la vertu de
honte, & l'envie enflée de venin ronge
le bien de son voisin; la volupté abrége:
des jours qui s'échapent à nos plaisirs, &
le tonnerre éclate autour de son lit somé-
de roses: l'avarice couvre des trésors ra-
massés pour son suplice, & pour celui
des autres humains; des trésors dont per-
sonne ne jouit moins que celui qui les
possede: les desirs succedent aux cha-
grins, votre vie entiere n'est qu'un fon-
ge inquiet.
Peuple heureux, la noire engeance:
des vices ne s'empara jamais de vos coeurs,.
la Nature vous rassasie de ses biens, ils-
s'offrent d'eux mêmes, l'opinion ne les-
rend pas difficiles, & la jouissance ne les:
change pas en dégoûts; aucun ennemi
fecret ne ronge vos corurs, & la repen-
tance tardive ne paye point vos plaisira:
de larmes de sang; le torrent impétueuxt
des passions, à qui la raison des Philo-
sophes oppose de foibles barrieres, ne-
vous entraine jamais, rien ne vous abbais--
se, rien ne vous élexe, votre vie est tou-
Evj.
108 MERCURE DE FRANCE.
jours égale, & votre mort est aussi unie
que votre vie.
Heureux qui comme vous laboure son.
héritage avec des bœeufs qu'il a élevés lui-
même; qui couvert d'une laine pure, &
couronné de guilandes, se contente d'un
simple repas de lait doux, à qui lè soufse
agréable des zéphirs, & la frascheur des
cascades font goûter un sommeil tranquile
sur le tendre gazon; que jamais le bruit
des vagues furieuses n eveille sur les mers.
irritées, ni le son des trompettes fatales
sous des tentes voisines de la mort; con-
tent de son sort, il nen souhaite point
d'autre assurément, le Ciel ne peut rien.
ajoûter à son bonheur.
Fermer
100
p. 13-33
Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord Bolinbroke.
Début :
Un changement de place peut donc être supporté par tout homme ; il [...]
Mots clefs :
Homme, Esprit, Exil, Nature, Maux, Hommes, Rang, Pauvreté, Pays, Vie, Fortune, Perte, Pouvoir, Mérite, Vérité, Avantages, Monde, Grands, Zénon, Malheurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord Bolinbroke.
Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord
Bolinbroke.
UN changement de place peut donc
être supporté par tout homme ; il
fait même le plaisir de plufieurs; mais qui
peut soutenir les maux qui accompagnent
l'exil? Vous-mêmes qui en faites la ques-
tion, pouvez les soutenir. Tous ceux qui
les considerent tels qu'ils sont en eux mê-
mes; au lieu de les regarder au travers du
voise que le prejugé met devant nos yeux.
Car quoi. Vous avez perdu votre bien
réduisez vos désirs, & vous vous trouverez
aussi riche que jamais, avec cet avantage
que vos soins seront diminués. Les besoins
réels de la Nature sont renfermés en d'étroi-
res bornes, mais ceuxque l'éducation & l'ha-
bitude ont créés, n en ontaucunes. La vérité
a un circuit fixé & petit; mais l'erreur n'en
a point. C'est pourquoi si vous laissez écha-
per vos désirs au-delà de ce circuit, ils er-
reront éternellement. Nous devenons né-
cessiteux au milieu de l'abondance, &
notre pauvreté augmente avec nos riches-
fes. Réduisez vos défirs, pout être capable
de dire avec l'Oracle de la grace auquel
Erasme étoit prêt d'adresser ses prieres:
14 MERCURE DE FRANCE.
quàm mul is ipse non egeo? Banissez de vo-
tre exil tous les besoins imaginaires, &
vous n'en souffrirez aucuns réels, le pe-
rit filet d'eau qui vous est laissé, suffira
pour étancher la soif de la Nature, & si
elle ne peut être étanchée, ce n'est pas
une soif, mais une maladie formée par les
habitudes vicieuses de votre esprit & non-
la suite de l'exil. Combien de gens sou-
tiennent la même pauvreté gayment, par-
ce qu'ils y ont été élevés, & y sont ac-
coutumés: ne ferons-nous pas capables
d'acquerir par la raison & par la réflexion
ce que le moindre artisan possede par ha-
bitude; ceux qui ont tant d'avantages au-
dessus de lui, seront-ils les esclaves des
besoins & des nécessités qu'il ignore. Les
riches dont les apetits délicats ne peuvent
être satisfaits, ni par les productions de
tout un pays, ni même par celles d'une
partie du Monde, pour lesquels le Globe
entier est pillé, pour lesquels les Carava-
nes du Levant sont continuellement en
marche, & les Mers les plus reculés cou-
vertes de vaisseaux: ces hommes volup-
tueux rassasiés par la superfluité, sont
fouvent bien aise d'habiter dans une hum-
ble demeure, & de faire un repas simple.
Insensés qu'ils sont, ils vivent toujours
dans la crainte de de qu'ils souhaitent
AVRIL.
1752.
1§.
quesquefois, & fuyent une vie qu'ils imi-
tent par luxe.
Jettons nos yeux en arriere sur ces
grands hommes qui vivorent dans les sié-
cles de vertu, de simplicité & de frugali-
té, & rougissons de penser que nous jouis-
sons dans le banissement de plus de biens
qu'ils n'en avoient au milieu de leur gloi-
re & dans l'éclat de leur fortune. Imagi-
nons-nous que nous voyons un grand Dic-
tateur donnant audience aux Ambassadeurs
Samnites, & préparant sur le foyer son-
médiocre repas de la même main de la-
quelle il avoit si souvent subjugué les en-
nemis de la République, & porté le lau-
rier triomphal au Capitole. Souvenons-
nous que Platon n avoit que trois valets,
& que Zenon n'en avoit point: Socrate,
le Réformateur de son pays, fut nourri,
& Menenius Agripa, l'arbitre du sien, fut,
enseveli aux dépens de la République.
Pendant qu Attilius Regulus battoit les
Carthaginois en Afrique, la fuire de fon
valet de charue réduisit chez lui sa famil-
le à la mendicité, & le labourage de sa
petite ferme, devint l'objet des soins pu-
blics. Scipion mourut sans laisser de
quor marier ses filles, & leur dot fut
payée du trésor de l'Etat. Car il étoit
bien juste que le Peuple de Rome, payât
16 MERCURE DEFRANCE.
une fois tribut à celui qui avoit établi un
tribut perpétuel sur Carthage. Après de
rels exemples, pourrons-nous être effrayés
de la pauvreté, & dédaignerons nous d'ê-
tre adoptés dans une famille qui a tant
d'illustres Ancêtres: nous plaindrons-nous
du banissement, parce qu'il nous ôte ce
dont les plus grands Philosophes, & les
plus grands Héros de l'Antiquité n'ont
jamais joui.
Vous trouverez peut-être mauvais, &
regarderez comme un artifice que je consi-
dere séparément des malheurs qui tom-
bent tous ensemble sur un homme exilé,
& l'accablent sous leurs poids réuni. Vous
supporteriez, direz- vous, le change-
ment de place, s'il n'étoit pas accompa-
gné de la pauvreté, ou la pauvreté si elle
n'étoit pas accompagnée de la séparation
de votre famille & de vos amis, de la
perte de votre rang, de votre considé-
ration & de votre pouvoir, du mépris &
de l'ignominie.
Quiconque raisonne de cette maniere,
qu'il se fasse la reponse suivante. La plus
petite de ces circonstances en particulier
est suffisante pour rendre misérable l'hom-
me qui ny est pas préparé, qui ne s'est
pas dépouillé de cette passion, sur laquel-
ie elle est propre à agir, mais celui qui
AVRIL. 1752.
17
est venu à bont de maîtriser toutes ses
passions; celui qui a prévu tous ces ac-
cidens, & qui a préparé son esprit à les
endurer, nous sera supérieur à tous, & à
tous à la fois, aussi-bien qu'à chacun en
particulier. Il ne supportera pas la perte
de son rang, parce qu'il pourra sup-
porter la perte de son bien, mais il sup-
portera l'un & l'autre, parce qu'il est pré-
paré à l'un & à l'autre, & parce qu'il est
libre d'ambition, aussi-bien que d'avarice.
Vous êtes séparé de votre famille & de
vos amis, faites-en la liste, considérez-la:
combien peu en trouverez-vous dans vo-
tre famille qui méritent le nom d'amis, &
combien peu parmi ceux-ci qui soient réel-
lement tels. Effacez le nom de ceux qui ne
doivent pas rester dans ce rôle, & le gros
catalogue sera bientôt réduit à un bien pe-
tit volume. Regrettez, si vous voulez,
votre séparation de ce petit reste: car,
Dieu ne plaise, que je veuille bannir le
sentiment d'une amitié vertueufe, quand
je déclame contre une honteuse & vicieu-
se foiblesse de l'esprit. Regrettez votre
féparation de vos amis, regrettez-la com-
me un homme qui mérite d'être le leur:
ceci est force & non foiblesse d'esprit:
c est vertu & non vice; mais la moindre
inquiétude pour la perte du rang que
18 MERCURE DE FRANCE.
nous tenions est ignominieuse. Il nya
point de rang estimable parmi les hom-
mes que celui que donne le mérite réel.
Les Princes peuvent donner des noms, &
instituer des cérémonies & en exiger l'ob-
servation. Ils peuvent revêtir des fous &
des fripons avec des robes d'honneur, &
avec des emblêmes de sagesse & de vertu.
Mais nul homme ne peut être véritable-
ment supérieur à un autre sans un mérite
supérieur, & ce rang ne sçauroit non
plus nous être ôté, que le mérite qui l'é-
rablit.
L'autorité suprême donne une valeur
imaginaire & arbitraire aux espéces d'or
& d'argent: c'est pourquoi elles nont
pas le même cours en tout tems & en tous
lieux; mais la valeur réelle reste invaria-
ble, & l'homme prévoyant se défait aus-
si-tôt qu'il peut de ses pieces légeres, &
amasse le bon argent. Ainsi le mérite ne
peut procurer la même considération uni-
versellement, mais le titre à cette consi-
dération est le même, & sera reconnu le
même en chaque circonstance par ceux
qui sont sages & vertueux; s'il n'est pas
reconnu par ceux qui ne sont ni sages ni
vertueux, rien cependant ne nous est ôté.
Nous navons pas raison de nous plain-
dre: ces derniers nous considéroient pour
AVRIL. 1752.
19.
un ratig que nous avions pour notre ti-
tre, non pour notre valeur intrinseque.
Nous n'avons plus ce rang, ce titre; ils
ne nous considerent plus: ils admiroient
en nous ce que nous nadmirions pas
nous mêmes: s'ils apprennent à nous né-
gliger, apprenons à avoir pitié d'eux;
ieur assiduité étoit importune: ne nous-
plaignons pas du repos que leur change-
ment nous procure; appréhendons plutôt
le retour de ce rang & de ce pouvoir, le-
quel semblable à un jour de Soleil, pour-
roit ramener ces insectes, & les faire four-
miller autout de nous. L'inclination à
faire autant de bien qu'il est possible est
inséparable d'une ame vertueuse; mais
l'homme sage se contente lui-même,
quand il en fait autant que sa situation lui
permet d'en faire, & il n'y a point de si-
tuation dans laquelle nous n'en puissions
faire beaucoup; il se console d'être privé.
d'un plus grand pouvoir, de faire le
bien, parce qu'il évite les tentations de
faire le mal.
Les inconvéniens dont nous avons par-
lé, n'entraînent donc avec eux rien de
difficile à soutenir par un homme sage &
vertueux, & ceux dont il nous reste à
parler. Le mépris & l'ignominie ne peu-
vent jamais tomber dans son lot. Il est im-
10. MERCUREDE FRANCE.
possible que celui qui se respecte lui-men-
me, puisse être méprisé par les autres, &
comment l'ignominie peut elle intéresser
un homme qui rassemble toutes ses forces
en lui-même, qui appelle du jugement de
la multitude à un autre tribunal, & vit
indépendant du genre humain & des ac-
cidens de la vie.
Caton manqua d'être élu Préteur &
Consul. Y a-t-il personne assez aveugle
pour imaginer que ces refus ayent desho-
noré un si grand homme. La dignité de
ces deux Magistratures auroit été augmen-
tée, s'il en eut été révêtu: elles en souf
frirent, non Caton.
Vous avez remplis les devoirs d'un bon
citoyen; vous vous êtes fidelement acqui-
tez de ce qui vous avoit été confié; vous
avez suivi les intérets de votre pays, sans
regarder aux ennemis que vous vous fai-
fiez, & aux dangers qui vous entour-
roient: votre pays recueille le bénéfice
de ces services, & vous souffrez pout les
avoir rendus: les personnes malgrez les-
quelles vous serviez ou même sauviez le
Public, conspirent & achevent votre rui-
ne particuliere; ils sont vos accusateurs,
& la foule inconstante & ingrate est vo-
tre juge, votre nom est suspendu dans les
tables de proscription, & l'artifice joint
AVRIL.
1752.
21
à la malice entreptend de faire passer vos
meilleurs actions pour des crimes & de
ternir votre réputation: pour cet effet,
la sacrée voix du Sénat est obligée de pro-
noncer un mensonge, & ces Registres
qui doivent être l'éternel monument de
la vérité, deviennent les témoins de l'im-
posture & de la calomnie.
Vous croyez que de telles circonstances
sont intollérables, & vous préféreriez la
mort à un exil si ignominieux: ne vous y
trompez pas, l'ignominie reste sur ceux qui
persécutent injustement, & non sur celui
qui souffre une injuste persécution.
Supposé que dans l'acte qui vous ban-
nit, il fut déclaré que vous avez quelque
maladie contagieuse, ou que vous êtes
bossu ou défiguré; ceci rendroit les Légis-
lateurs ridicules, l'autre les rend infâmes.
Mais nul des deux ne peut intéresser un
homme, qui dans un corps sain & bien
proportionné, jouit d'une conscience net-
te de toutes les fautes qu'on lui attribue.
Mettons ceci dans un plus grand jour,
en supposant quelques cas encore plus
particuliers. Vous êtes banni & poursuivi
avec acharnement, parce que vous sépa-
riez les intérêts de votre pays de l'intérêt
des Factieux qui le troublent, & de ses
voisins: ceux que vous empêchi:z de
itredy0O
22 MERCURE DEFRANCE.
triompher plus long tems à ses dépens, se
rangent aux vôtres. Voudriez-vous re-
tourner chez vous, à condition de ne
donner que la troisième place aux intérêts
de votre Patrie, de prostituer son pouvoir
à l'ambition des autres Puissances, sous
prétexte de la sauver des dangers imaginai-
res, & à condition de faire passer les ri-
chesses entre les mains des plus vils & des
plus méprisables de ses concitoyens, sous
l'apparence de payer les dettes réelles. Si
vous pouvez vous soumettre à une aussi
infâme composition, vousn'êtes pas l'hom-
me auquel j adresse mon discours, mais si
vous avez assez de vertu pour la mépriser
pourquoi vous repentiriez-vous de l'autre
alternative; être banni d'un tel pays &
avec de tels circonstances, c'est être dé-
livré de prison. Diogene fut chassé de
Royaume du Pont pour avoit contrefait
la monoye du Prince; Stratonicus crut
qu'il lui étoit permis d'être faussaire, pour
pouvoir obtenir d'être banni de Seriphos.
Mais vous, vous avez obtenu votre li-
berté pour faire votre devoir. De toutes
les ignominies, une mort ignominieuse
est censée la plus grande; & néanmoins
quel est le blasphémateur qui osera diffa-
mer la mort de Socrate. Ce grand homme
entra dans la prison avec la même ferme-
AVRIL. 1752.
23
té avec laquelle il réduisit les trente Ty-
rans, & il rendit ce lieu respectable: car
comment eût-il été une infâme prison,
quand Socrate y étoit.
Le banissement avec toute la suite de
meaux qui l'accompagnent, loin d'être la
cause du mépris rend respectable celui
qui le supporte avec un esprit ferme. Pen-
dant que tant d'autres en sont abattus
celui- ci érige sur ces mêmes malheurs un
trophée à la réputation; car tel est la dis-
position de notre esprit que rien ne le frap-
pe avec plus d'admiration qu'un homme
intrepi de au milieu de l'infortune. Lors-
qu'Aristide fut mené au supplice tous ceux
qui rencontroient cette triste marche bais-
soient les yeux, & le cœeur serré pleuroient,
non l'homme innocent, mais la Justice
elle-même qui étoit condamnée en lui:
néanmoins il se trouva là un misérable,
car les monstres sont quelquefois produits
contre les regles de la nature, qui lui
cracha au visage, Aristide essuya sa joue,
sourit & se tournant vers le Magistrat:
admonestés, lui dit-il, cet homme pour
qu'il ne soit pas si sale à l'avenir.
L'ignominie ne peut donc prendre
sur la vertu; car la vertu est en chaque
condition la même, & exige le même res-
pect; nous applaudissons le monde quand
24 MERCUREDE FRANCE.
elle prospere, & quand elle tomnbe dans
l'adversité nous l'applaudissons elle- même:
semblable aux temples des Dieux elle est
vénérable même dans ses ruines.
Ceci posé, n'est-ce pas un dégré de folie
de différer un moment à acquerir les seu-
les armes capables de nous défendre con-
tre les attaques ausquelles nous sommes à
chaque moment exposés. Lebonheur de no-
tre vieillessedépend de la manieredont nous
avons passé notre jeunesse, & nous som-
mes heureux ou malheureux quand nous
tombons dans l'infortune, selon que nous
avons joui de notre prospérité. Si nous
nous sommes appliqués de bonne heure
à l'étude de la sagesse & à la pratique de
la vertu, ces maux deviendront indiffé-
rens: si nous avons négligé de le faire ils
deviendront pesans: dans ce premier cas
ils ne sont pas des maux, & dans le se-
cond, ils sont des remedes à de plus
grands maux.
Zénon se rejouissoit de ce qu'un naufrage
l'avoit jetté sur les côtes d'Athenes: il
dut à la perte de sa fortune l'acquisition de
la vertu de la sagesse & de l'immortalité. Il
y a de bons & de mauvais airs pour l'esprit
aussi-bien que pour le corps: souvent la
prospérité irrite nos maladies habituelles,
& nous laisse sans esperance de trouver de
spécifique
AVRIL.
1752.
25
spécisique que dans l'adversité: dans ce
cas le bannissement est semblable à un
changement d'air, & les maux que nous
y souffrons, semb ables à autant de médeci-
nes appliquées à des maladies invétérées.
Ce qu'Anacharsis disoit de la vigne,
peut être dit de la prospérité: elle porte
les trois grapes, de plaisir, d'yvresse & de
chagrin. Heureux est celui que la derniere
peut guérir du mas qu'ont opéré les deux
autres; mais si l'affliction manque d'avoir
ce salutaire effet, le cas est desespêré: cat
le dernier remede dont l'indulgente Pro-
vidence use envers nous, s'il manque,
nous languirons & mourrons dans la mi-
sere & dans le mépris.
Hommes vains que nous sommes! Com-
bien rarement Içavons-nous que souhai-
ter ou que demander: quand nous prions
pour éloigner de nous ces malheurs, &
quand nous les craignons le plus, nous en
avons le plus de besoin. C'étoit par cette
raison que Pythagore défendit à ses Dis-
ciples de demander à Dieu aucune chose
en particulier, la meilleure & la plus cour-
te priere que nous puissions adresser a ce-
Jui qui connoît nos besoins & notre igno-
rance dans nos demandes est celle- ci: ta
volonté soit faite.
Ciceron dit en quelque endroit de ses
26 MERCURE DEFRANCE.
Ouvrages que, comme le bonheur est l'ob-
jet de toute Philosophie, les disputes par-
mi les Philosophes proviennent de leurs
différentes idées du souverain bien. Ré-
conciliez-les en ce point, vous les récon-
cilirez dans le reste. L'Ecole de Zénon
plaçoit le souverain bien dans la vertu
nue. Il poussa ce principe au-delà du plus
haut point de la Nature & de la vérité.
Un esprit d'opposition à une autre doc-
trine qui devint en grande vogue, pen-
dant que Zénon étoit à la mode, pou-
voit être l'ocasion de cet excès.
Epicure plaçoit le souverain bien daus
la volupté; ces termes volontairement, ou
par hazard mal entendus par ses Secta-
teurs pouvoient aider à pervertir sa Doc-
trine; mais ce fut la rivalité qui aigrit la
dispute; car en vérité il n'y a pas si grande
différence qu'on se l'imagine entre le
Sroicisme réduit à des termes raisonnables
& intelligibles, & le vrai & ortodoxe
Epicurisme. Le felicis animi immota tran-
quillitas du premier; & le voluptas de
l'autre sont proches alliés, & je doute si
le plus ferme Héros du Portique auroit
supporté un accès de pierre sur les princi-
pes de Zénon, avec plus de magnanimité
& de patience que fit Epicure sur ceux de
sa propre Philosophie. Cependant Aristo-
AVRIL.
1752.
27
te prit un milieu, on s'expliqua mieux, il
plaça le bonheur dans ces avantages joints
ensemble, ceux de l'esprit ceux du corps
& ceux de la fortune, ils sont raisonna-
blement joints; mais il est certain qu'ils
ne doivent pas être placés sur un pied
égal. Nous pouvons beaucoup mieux sup-
porter la privation des dernieres que celle
des autres, & la pauvreté même de laquel-
le le genre humain est si effrayé, est sute-
ment moins fâcheuse que la folie ou la
pierre, quoiqu en pensât Chrisipe, qui di-
soit quil étoit meilleur de vivre fou que
de ne pas vivre.
Si le bannissement donc, en nous ôtant
les avantages de la fortune, ne peut nous
oter des avantages plus précieux, qui sont
ceux de l'esprit & du corps, & si cet
accident est capable quand nous les possé-
dons, de nous les rendre quand nous les
avons perdus: le bannissement est un
léger malheur pour ceux qui sont déja
sous la domination de la raison, & un
très-grand bien pour ceux qui sont encore
plongés dans des vices capables de ruiner
la santé du corps & de l'esprit. L'exil doit
être souhaité comme une faveur par ceux-
ci, & ne doit être craint par personne, si
nous sommes dans ce cas, secondons les
desleins de la Providence en notre fa-
B ij
28 MERCUREDE FRANCE.
veur: réparons la perte despremieres occa-
sions, en ne laissant pas échapper la der-
niere.
Nous pouvons racourcir la durée des
maux que nous aurions pu prevenir, & à
mesure que nous prendrons le dessus sur
nos passions desordonnées, & sur nos vi-
cieuses habitudes, nous sentirons nos pei-
nes diminuer à proportion. Chaque pas
qu'on fait dans le chemin de la vertu est
consolant. Avec combien de joie l'hom-
me qui prosite de ses malheurs en cette
maniere découvrira-t. il que ces maux qu'il
attribue à son exil, n'avoient leur source
que dans la vanité & la folie, & disparois-
sent avec elles.
Il verra que dans sa premiere disposi-
tion d'esprit, il ressembloit à ce Prince ef-
féminé qui ne vouloit nulle autrę eau que
celle de la riviere de Choaspes, ou à cette
sotte Reine, qui dans une des Tragédies
d'Euripide, se plaint amérement qu'elle
n'avoit pas allumé la torche nuptiale, &
que la riviere Ismeus n'avoit pas fourni
de l'eau aux nôces de son fils.
La vûe d'un état si humiliant lui en fera
souhaiter un autre; lorsqu'il y sera atrivé,
il sera convaincu par sa propre expérien-
ce, la plus forte de toutes les preuves,
qu il étoit malheureux, parce qu'il étoit vi-
AVRIL. 1752.
29
cieux & non parcequ'il étoit banni. Si je ne
traignois qu on ne dit que c'est trop rafi-
ner, je me garderois de parler ici de quel-
ques avantages de la fortune, qui nous
sont donnés pour balancer ceux que l'exil
nous ôte. Ily en a un qui a été négligé par
de grands hommes, & même par des Sages.
Démetrius Phalérius banni d'Athenes,
devint premier Ministre du Roi d'Agyp-
te, & Thémistoeles fut si bien reçu a la
Cour de Perse, qu'il disoit que sa fortu-
ne auroit été perdue, s'il n'avoit pas été
ruiné, mais Démétrius s'exposa par sa fa-
veur, sous le premier Ptolomée, à une
nouvelle disgrace; & sous le second
Thémistocles qui avoit été le Capitaine
d'un Peuple libre, devint le vassal du
Prince qu'il avoit lui-même batu. Ne vaut-
il' pas mieux jouir de l'avantage qui est
propre à l'exil, & vivre pour nous-mê-
mes, quand nous ne sommes plus obliges
de vivre pour autrui,
Si vous êtes sage, votre loisir sera uti-
lement employé, & votre retraite ajou-
tera un nouveau lustre à votre caractere.
Imitez Thucidide en Thrace, ou Xé-
nophon dans fa petite ferme à Sillus; dans
une telle retraite, vous pourrez vous éta-
blit comme un habitant d'Elis qui voyoit
les jeux Olympiques, sans y prendre aucune
Biij
30 MERCURE DEFRANCE.
part: loin de l'embaras du monde & pres-
qu'indifférent Spectateur, ayant payé dans
une viè publique, ce que vous deviez au
fiécle présent payes dans une vie privée
te que vous deviez à la postérité.
Eorivez comme vous vivez, sans pas-
tion, & établisses votte réputation, com-
me vous établissen cotre bonheur sur les
fondemens de la vérité: s'il vous manque
les talens, l'inclination ou les matériaun
nécessaires pour de tels Ouvrages; ne
tombez pas pourtant dans l'oisiveté, tâ-
chea de eopier l'exemple de Scipion à l'In-
ternum, & d'être capable de vous dire à
vous-même innocuus amo delicias, doctam-
que quietem 3 j'aime les plaisirs innocens;
& le sçavant repos.
Les amusemens rustiques & les médita-
tions Philosophiques feront couler douce-
ment vos heures; & si la bonté du Ciel
vous à donné un ami semblable à Lelius,
rien ne manquera à votre parfait bonheur.
Ce sont. là quelques unes des réflexions
qui peuvent servir à fortifier l'esprit con-
tre l'exil & contre les autres malheurs de la
vie ausquels chaque homme a intérêt de se
préparer, parce qu'ils sont communs à tous
les hommes: je dis qu'ils sont communs
à tous les hommes, car ceux qui les évitent
y sont également exposés. Les dards de la
AVRIL. 1732.
3
mauvaise fortune sont toujourspointés con-
tre nos tentes: quesques uns nous attrapent:
quelques autres glissent sur nous, & s'en-
volent pour blesser nos voisins; c'est pour-
quoi tenons notre esprit dans une égale
disposition, & payons sans murmurer le
tribut que nous devons à l'humanité: l'hy-
ver apporte le froid, & nous sommes
glacés: l'Eté ramene la chaleur, & nous
brulons: l'intempérance de l'air dérange
notre santé: ici nous sommes exposés aux
bêtes sauvages, & là à des hommes plus
sauvages que les bêtes, & si nous écha-
pons aux dangers de l'air & de la terre,
il y a des dangers d'eau & de feu: il
n est pas en notre pouvoit de changer cet
ordre des choses qui est établi; mais il est
en notre pouvoir de nous approprier une
élévation dans l'ame convenable à des
liommes sages & vertueux qui nous rende
capable de combattre avec fermeté les ac-
cidens de la vie, & de nous conformer
aux ordres de la Nature: or la Nature
gouverne son grand Royaume, le monde
par de continuelles mutations, les nuées
se dispersent, & le firmament devient clair.
Le calme succede à l'orage, & l'orage au
calme: les vents soufflent à leur tour de
chaque côté: les jours suivent les nuits,
& les nuits suivent les jours: les planet-
B iiij
32 MERCUREDE FRANCE.
tes se levent & se couchent selon leurs
différens cours; & ainsi l'éternité est con-
nue par une perpétuelle révolution de
contraires. Ceci est l'ordre auquel nous
de vons conformer nos esprits; suivons-
le, soumettons-nous y, pensons que tout
ce qui arrive doit arriver, & ne soyons
jamais assez fous pour nous plaindre de la
Nature: la meilleure résolution que nous
puissions pendre, est de fouffrir ce que
nous ne pouvons changer, & de suivre
fans murmurer la route que la Providence
qui dirige chaque chose, nous a marquée;
car ce n'est pas assez de la suivre, & ce-
lui-là, est un mauvais soldat qui soupire
& marche avec répugnance: nous devons
recevoir nos ordres avec courage & gaye-
té, & ne pas chercher à échaper du poste
qui nous est assigné dans ce bel ordre, &
cette belle disposition des choses dont nos
fouffrances mêmes font une partie néces-
saire: adressons-nous à Dieu qui gouver-
ne tout, comme Cléante fit dans ces ad-
mirables vers, qui vont perdre une partie
de leur grace & de leur énergie dans ma
Traduction.
Pere de la Nature, maître du monde,
tu vois mes pas se tourner avec une joyeu-
se résignation par tout où ta providence
les conduit.
AVRIL. 1752.
33
La Destinée mêne ceux qui marchent
volontairement, & entraîne ceux qui ré-
sistent.
Pourquoi pleurerois je quand malgré
mes pleurs il faut souffrir.
Ou pourquoi recevrai-je sans mérite co
qu'il ne dépend que de moi de recevoir
en méritant.
Parlons & agissons ainsi, la résignation
à la Providence est la véritable magnani-
mité, mais la marque d'un esprit bas &
pusillanisme est de cenfurer les ordres de
Dieu, & au lieu de rectifier notre propre
conduite, de nous élever contre celle de
notre Créateur.
Bolinbroke.
UN changement de place peut donc
être supporté par tout homme ; il
fait même le plaisir de plufieurs; mais qui
peut soutenir les maux qui accompagnent
l'exil? Vous-mêmes qui en faites la ques-
tion, pouvez les soutenir. Tous ceux qui
les considerent tels qu'ils sont en eux mê-
mes; au lieu de les regarder au travers du
voise que le prejugé met devant nos yeux.
Car quoi. Vous avez perdu votre bien
réduisez vos désirs, & vous vous trouverez
aussi riche que jamais, avec cet avantage
que vos soins seront diminués. Les besoins
réels de la Nature sont renfermés en d'étroi-
res bornes, mais ceuxque l'éducation & l'ha-
bitude ont créés, n en ontaucunes. La vérité
a un circuit fixé & petit; mais l'erreur n'en
a point. C'est pourquoi si vous laissez écha-
per vos désirs au-delà de ce circuit, ils er-
reront éternellement. Nous devenons né-
cessiteux au milieu de l'abondance, &
notre pauvreté augmente avec nos riches-
fes. Réduisez vos défirs, pout être capable
de dire avec l'Oracle de la grace auquel
Erasme étoit prêt d'adresser ses prieres:
14 MERCURE DE FRANCE.
quàm mul is ipse non egeo? Banissez de vo-
tre exil tous les besoins imaginaires, &
vous n'en souffrirez aucuns réels, le pe-
rit filet d'eau qui vous est laissé, suffira
pour étancher la soif de la Nature, & si
elle ne peut être étanchée, ce n'est pas
une soif, mais une maladie formée par les
habitudes vicieuses de votre esprit & non-
la suite de l'exil. Combien de gens sou-
tiennent la même pauvreté gayment, par-
ce qu'ils y ont été élevés, & y sont ac-
coutumés: ne ferons-nous pas capables
d'acquerir par la raison & par la réflexion
ce que le moindre artisan possede par ha-
bitude; ceux qui ont tant d'avantages au-
dessus de lui, seront-ils les esclaves des
besoins & des nécessités qu'il ignore. Les
riches dont les apetits délicats ne peuvent
être satisfaits, ni par les productions de
tout un pays, ni même par celles d'une
partie du Monde, pour lesquels le Globe
entier est pillé, pour lesquels les Carava-
nes du Levant sont continuellement en
marche, & les Mers les plus reculés cou-
vertes de vaisseaux: ces hommes volup-
tueux rassasiés par la superfluité, sont
fouvent bien aise d'habiter dans une hum-
ble demeure, & de faire un repas simple.
Insensés qu'ils sont, ils vivent toujours
dans la crainte de de qu'ils souhaitent
AVRIL.
1752.
1§.
quesquefois, & fuyent une vie qu'ils imi-
tent par luxe.
Jettons nos yeux en arriere sur ces
grands hommes qui vivorent dans les sié-
cles de vertu, de simplicité & de frugali-
té, & rougissons de penser que nous jouis-
sons dans le banissement de plus de biens
qu'ils n'en avoient au milieu de leur gloi-
re & dans l'éclat de leur fortune. Imagi-
nons-nous que nous voyons un grand Dic-
tateur donnant audience aux Ambassadeurs
Samnites, & préparant sur le foyer son-
médiocre repas de la même main de la-
quelle il avoit si souvent subjugué les en-
nemis de la République, & porté le lau-
rier triomphal au Capitole. Souvenons-
nous que Platon n avoit que trois valets,
& que Zenon n'en avoit point: Socrate,
le Réformateur de son pays, fut nourri,
& Menenius Agripa, l'arbitre du sien, fut,
enseveli aux dépens de la République.
Pendant qu Attilius Regulus battoit les
Carthaginois en Afrique, la fuire de fon
valet de charue réduisit chez lui sa famil-
le à la mendicité, & le labourage de sa
petite ferme, devint l'objet des soins pu-
blics. Scipion mourut sans laisser de
quor marier ses filles, & leur dot fut
payée du trésor de l'Etat. Car il étoit
bien juste que le Peuple de Rome, payât
16 MERCURE DEFRANCE.
une fois tribut à celui qui avoit établi un
tribut perpétuel sur Carthage. Après de
rels exemples, pourrons-nous être effrayés
de la pauvreté, & dédaignerons nous d'ê-
tre adoptés dans une famille qui a tant
d'illustres Ancêtres: nous plaindrons-nous
du banissement, parce qu'il nous ôte ce
dont les plus grands Philosophes, & les
plus grands Héros de l'Antiquité n'ont
jamais joui.
Vous trouverez peut-être mauvais, &
regarderez comme un artifice que je consi-
dere séparément des malheurs qui tom-
bent tous ensemble sur un homme exilé,
& l'accablent sous leurs poids réuni. Vous
supporteriez, direz- vous, le change-
ment de place, s'il n'étoit pas accompa-
gné de la pauvreté, ou la pauvreté si elle
n'étoit pas accompagnée de la séparation
de votre famille & de vos amis, de la
perte de votre rang, de votre considé-
ration & de votre pouvoir, du mépris &
de l'ignominie.
Quiconque raisonne de cette maniere,
qu'il se fasse la reponse suivante. La plus
petite de ces circonstances en particulier
est suffisante pour rendre misérable l'hom-
me qui ny est pas préparé, qui ne s'est
pas dépouillé de cette passion, sur laquel-
ie elle est propre à agir, mais celui qui
AVRIL. 1752.
17
est venu à bont de maîtriser toutes ses
passions; celui qui a prévu tous ces ac-
cidens, & qui a préparé son esprit à les
endurer, nous sera supérieur à tous, & à
tous à la fois, aussi-bien qu'à chacun en
particulier. Il ne supportera pas la perte
de son rang, parce qu'il pourra sup-
porter la perte de son bien, mais il sup-
portera l'un & l'autre, parce qu'il est pré-
paré à l'un & à l'autre, & parce qu'il est
libre d'ambition, aussi-bien que d'avarice.
Vous êtes séparé de votre famille & de
vos amis, faites-en la liste, considérez-la:
combien peu en trouverez-vous dans vo-
tre famille qui méritent le nom d'amis, &
combien peu parmi ceux-ci qui soient réel-
lement tels. Effacez le nom de ceux qui ne
doivent pas rester dans ce rôle, & le gros
catalogue sera bientôt réduit à un bien pe-
tit volume. Regrettez, si vous voulez,
votre séparation de ce petit reste: car,
Dieu ne plaise, que je veuille bannir le
sentiment d'une amitié vertueufe, quand
je déclame contre une honteuse & vicieu-
se foiblesse de l'esprit. Regrettez votre
féparation de vos amis, regrettez-la com-
me un homme qui mérite d'être le leur:
ceci est force & non foiblesse d'esprit:
c est vertu & non vice; mais la moindre
inquiétude pour la perte du rang que
18 MERCURE DE FRANCE.
nous tenions est ignominieuse. Il nya
point de rang estimable parmi les hom-
mes que celui que donne le mérite réel.
Les Princes peuvent donner des noms, &
instituer des cérémonies & en exiger l'ob-
servation. Ils peuvent revêtir des fous &
des fripons avec des robes d'honneur, &
avec des emblêmes de sagesse & de vertu.
Mais nul homme ne peut être véritable-
ment supérieur à un autre sans un mérite
supérieur, & ce rang ne sçauroit non
plus nous être ôté, que le mérite qui l'é-
rablit.
L'autorité suprême donne une valeur
imaginaire & arbitraire aux espéces d'or
& d'argent: c'est pourquoi elles nont
pas le même cours en tout tems & en tous
lieux; mais la valeur réelle reste invaria-
ble, & l'homme prévoyant se défait aus-
si-tôt qu'il peut de ses pieces légeres, &
amasse le bon argent. Ainsi le mérite ne
peut procurer la même considération uni-
versellement, mais le titre à cette consi-
dération est le même, & sera reconnu le
même en chaque circonstance par ceux
qui sont sages & vertueux; s'il n'est pas
reconnu par ceux qui ne sont ni sages ni
vertueux, rien cependant ne nous est ôté.
Nous navons pas raison de nous plain-
dre: ces derniers nous considéroient pour
AVRIL. 1752.
19.
un ratig que nous avions pour notre ti-
tre, non pour notre valeur intrinseque.
Nous n'avons plus ce rang, ce titre; ils
ne nous considerent plus: ils admiroient
en nous ce que nous nadmirions pas
nous mêmes: s'ils apprennent à nous né-
gliger, apprenons à avoir pitié d'eux;
ieur assiduité étoit importune: ne nous-
plaignons pas du repos que leur change-
ment nous procure; appréhendons plutôt
le retour de ce rang & de ce pouvoir, le-
quel semblable à un jour de Soleil, pour-
roit ramener ces insectes, & les faire four-
miller autout de nous. L'inclination à
faire autant de bien qu'il est possible est
inséparable d'une ame vertueuse; mais
l'homme sage se contente lui-même,
quand il en fait autant que sa situation lui
permet d'en faire, & il n'y a point de si-
tuation dans laquelle nous n'en puissions
faire beaucoup; il se console d'être privé.
d'un plus grand pouvoir, de faire le
bien, parce qu'il évite les tentations de
faire le mal.
Les inconvéniens dont nous avons par-
lé, n'entraînent donc avec eux rien de
difficile à soutenir par un homme sage &
vertueux, & ceux dont il nous reste à
parler. Le mépris & l'ignominie ne peu-
vent jamais tomber dans son lot. Il est im-
10. MERCUREDE FRANCE.
possible que celui qui se respecte lui-men-
me, puisse être méprisé par les autres, &
comment l'ignominie peut elle intéresser
un homme qui rassemble toutes ses forces
en lui-même, qui appelle du jugement de
la multitude à un autre tribunal, & vit
indépendant du genre humain & des ac-
cidens de la vie.
Caton manqua d'être élu Préteur &
Consul. Y a-t-il personne assez aveugle
pour imaginer que ces refus ayent desho-
noré un si grand homme. La dignité de
ces deux Magistratures auroit été augmen-
tée, s'il en eut été révêtu: elles en souf
frirent, non Caton.
Vous avez remplis les devoirs d'un bon
citoyen; vous vous êtes fidelement acqui-
tez de ce qui vous avoit été confié; vous
avez suivi les intérets de votre pays, sans
regarder aux ennemis que vous vous fai-
fiez, & aux dangers qui vous entour-
roient: votre pays recueille le bénéfice
de ces services, & vous souffrez pout les
avoir rendus: les personnes malgrez les-
quelles vous serviez ou même sauviez le
Public, conspirent & achevent votre rui-
ne particuliere; ils sont vos accusateurs,
& la foule inconstante & ingrate est vo-
tre juge, votre nom est suspendu dans les
tables de proscription, & l'artifice joint
AVRIL.
1752.
21
à la malice entreptend de faire passer vos
meilleurs actions pour des crimes & de
ternir votre réputation: pour cet effet,
la sacrée voix du Sénat est obligée de pro-
noncer un mensonge, & ces Registres
qui doivent être l'éternel monument de
la vérité, deviennent les témoins de l'im-
posture & de la calomnie.
Vous croyez que de telles circonstances
sont intollérables, & vous préféreriez la
mort à un exil si ignominieux: ne vous y
trompez pas, l'ignominie reste sur ceux qui
persécutent injustement, & non sur celui
qui souffre une injuste persécution.
Supposé que dans l'acte qui vous ban-
nit, il fut déclaré que vous avez quelque
maladie contagieuse, ou que vous êtes
bossu ou défiguré; ceci rendroit les Légis-
lateurs ridicules, l'autre les rend infâmes.
Mais nul des deux ne peut intéresser un
homme, qui dans un corps sain & bien
proportionné, jouit d'une conscience net-
te de toutes les fautes qu'on lui attribue.
Mettons ceci dans un plus grand jour,
en supposant quelques cas encore plus
particuliers. Vous êtes banni & poursuivi
avec acharnement, parce que vous sépa-
riez les intérêts de votre pays de l'intérêt
des Factieux qui le troublent, & de ses
voisins: ceux que vous empêchi:z de
itredy0O
22 MERCURE DEFRANCE.
triompher plus long tems à ses dépens, se
rangent aux vôtres. Voudriez-vous re-
tourner chez vous, à condition de ne
donner que la troisième place aux intérêts
de votre Patrie, de prostituer son pouvoir
à l'ambition des autres Puissances, sous
prétexte de la sauver des dangers imaginai-
res, & à condition de faire passer les ri-
chesses entre les mains des plus vils & des
plus méprisables de ses concitoyens, sous
l'apparence de payer les dettes réelles. Si
vous pouvez vous soumettre à une aussi
infâme composition, vousn'êtes pas l'hom-
me auquel j adresse mon discours, mais si
vous avez assez de vertu pour la mépriser
pourquoi vous repentiriez-vous de l'autre
alternative; être banni d'un tel pays &
avec de tels circonstances, c'est être dé-
livré de prison. Diogene fut chassé de
Royaume du Pont pour avoit contrefait
la monoye du Prince; Stratonicus crut
qu'il lui étoit permis d'être faussaire, pour
pouvoir obtenir d'être banni de Seriphos.
Mais vous, vous avez obtenu votre li-
berté pour faire votre devoir. De toutes
les ignominies, une mort ignominieuse
est censée la plus grande; & néanmoins
quel est le blasphémateur qui osera diffa-
mer la mort de Socrate. Ce grand homme
entra dans la prison avec la même ferme-
AVRIL. 1752.
23
té avec laquelle il réduisit les trente Ty-
rans, & il rendit ce lieu respectable: car
comment eût-il été une infâme prison,
quand Socrate y étoit.
Le banissement avec toute la suite de
meaux qui l'accompagnent, loin d'être la
cause du mépris rend respectable celui
qui le supporte avec un esprit ferme. Pen-
dant que tant d'autres en sont abattus
celui- ci érige sur ces mêmes malheurs un
trophée à la réputation; car tel est la dis-
position de notre esprit que rien ne le frap-
pe avec plus d'admiration qu'un homme
intrepi de au milieu de l'infortune. Lors-
qu'Aristide fut mené au supplice tous ceux
qui rencontroient cette triste marche bais-
soient les yeux, & le cœeur serré pleuroient,
non l'homme innocent, mais la Justice
elle-même qui étoit condamnée en lui:
néanmoins il se trouva là un misérable,
car les monstres sont quelquefois produits
contre les regles de la nature, qui lui
cracha au visage, Aristide essuya sa joue,
sourit & se tournant vers le Magistrat:
admonestés, lui dit-il, cet homme pour
qu'il ne soit pas si sale à l'avenir.
L'ignominie ne peut donc prendre
sur la vertu; car la vertu est en chaque
condition la même, & exige le même res-
pect; nous applaudissons le monde quand
24 MERCUREDE FRANCE.
elle prospere, & quand elle tomnbe dans
l'adversité nous l'applaudissons elle- même:
semblable aux temples des Dieux elle est
vénérable même dans ses ruines.
Ceci posé, n'est-ce pas un dégré de folie
de différer un moment à acquerir les seu-
les armes capables de nous défendre con-
tre les attaques ausquelles nous sommes à
chaque moment exposés. Lebonheur de no-
tre vieillessedépend de la manieredont nous
avons passé notre jeunesse, & nous som-
mes heureux ou malheureux quand nous
tombons dans l'infortune, selon que nous
avons joui de notre prospérité. Si nous
nous sommes appliqués de bonne heure
à l'étude de la sagesse & à la pratique de
la vertu, ces maux deviendront indiffé-
rens: si nous avons négligé de le faire ils
deviendront pesans: dans ce premier cas
ils ne sont pas des maux, & dans le se-
cond, ils sont des remedes à de plus
grands maux.
Zénon se rejouissoit de ce qu'un naufrage
l'avoit jetté sur les côtes d'Athenes: il
dut à la perte de sa fortune l'acquisition de
la vertu de la sagesse & de l'immortalité. Il
y a de bons & de mauvais airs pour l'esprit
aussi-bien que pour le corps: souvent la
prospérité irrite nos maladies habituelles,
& nous laisse sans esperance de trouver de
spécifique
AVRIL.
1752.
25
spécisique que dans l'adversité: dans ce
cas le bannissement est semblable à un
changement d'air, & les maux que nous
y souffrons, semb ables à autant de médeci-
nes appliquées à des maladies invétérées.
Ce qu'Anacharsis disoit de la vigne,
peut être dit de la prospérité: elle porte
les trois grapes, de plaisir, d'yvresse & de
chagrin. Heureux est celui que la derniere
peut guérir du mas qu'ont opéré les deux
autres; mais si l'affliction manque d'avoir
ce salutaire effet, le cas est desespêré: cat
le dernier remede dont l'indulgente Pro-
vidence use envers nous, s'il manque,
nous languirons & mourrons dans la mi-
sere & dans le mépris.
Hommes vains que nous sommes! Com-
bien rarement Içavons-nous que souhai-
ter ou que demander: quand nous prions
pour éloigner de nous ces malheurs, &
quand nous les craignons le plus, nous en
avons le plus de besoin. C'étoit par cette
raison que Pythagore défendit à ses Dis-
ciples de demander à Dieu aucune chose
en particulier, la meilleure & la plus cour-
te priere que nous puissions adresser a ce-
Jui qui connoît nos besoins & notre igno-
rance dans nos demandes est celle- ci: ta
volonté soit faite.
Ciceron dit en quelque endroit de ses
26 MERCURE DEFRANCE.
Ouvrages que, comme le bonheur est l'ob-
jet de toute Philosophie, les disputes par-
mi les Philosophes proviennent de leurs
différentes idées du souverain bien. Ré-
conciliez-les en ce point, vous les récon-
cilirez dans le reste. L'Ecole de Zénon
plaçoit le souverain bien dans la vertu
nue. Il poussa ce principe au-delà du plus
haut point de la Nature & de la vérité.
Un esprit d'opposition à une autre doc-
trine qui devint en grande vogue, pen-
dant que Zénon étoit à la mode, pou-
voit être l'ocasion de cet excès.
Epicure plaçoit le souverain bien daus
la volupté; ces termes volontairement, ou
par hazard mal entendus par ses Secta-
teurs pouvoient aider à pervertir sa Doc-
trine; mais ce fut la rivalité qui aigrit la
dispute; car en vérité il n'y a pas si grande
différence qu'on se l'imagine entre le
Sroicisme réduit à des termes raisonnables
& intelligibles, & le vrai & ortodoxe
Epicurisme. Le felicis animi immota tran-
quillitas du premier; & le voluptas de
l'autre sont proches alliés, & je doute si
le plus ferme Héros du Portique auroit
supporté un accès de pierre sur les princi-
pes de Zénon, avec plus de magnanimité
& de patience que fit Epicure sur ceux de
sa propre Philosophie. Cependant Aristo-
AVRIL.
1752.
27
te prit un milieu, on s'expliqua mieux, il
plaça le bonheur dans ces avantages joints
ensemble, ceux de l'esprit ceux du corps
& ceux de la fortune, ils sont raisonna-
blement joints; mais il est certain qu'ils
ne doivent pas être placés sur un pied
égal. Nous pouvons beaucoup mieux sup-
porter la privation des dernieres que celle
des autres, & la pauvreté même de laquel-
le le genre humain est si effrayé, est sute-
ment moins fâcheuse que la folie ou la
pierre, quoiqu en pensât Chrisipe, qui di-
soit quil étoit meilleur de vivre fou que
de ne pas vivre.
Si le bannissement donc, en nous ôtant
les avantages de la fortune, ne peut nous
oter des avantages plus précieux, qui sont
ceux de l'esprit & du corps, & si cet
accident est capable quand nous les possé-
dons, de nous les rendre quand nous les
avons perdus: le bannissement est un
léger malheur pour ceux qui sont déja
sous la domination de la raison, & un
très-grand bien pour ceux qui sont encore
plongés dans des vices capables de ruiner
la santé du corps & de l'esprit. L'exil doit
être souhaité comme une faveur par ceux-
ci, & ne doit être craint par personne, si
nous sommes dans ce cas, secondons les
desleins de la Providence en notre fa-
B ij
28 MERCUREDE FRANCE.
veur: réparons la perte despremieres occa-
sions, en ne laissant pas échapper la der-
niere.
Nous pouvons racourcir la durée des
maux que nous aurions pu prevenir, & à
mesure que nous prendrons le dessus sur
nos passions desordonnées, & sur nos vi-
cieuses habitudes, nous sentirons nos pei-
nes diminuer à proportion. Chaque pas
qu'on fait dans le chemin de la vertu est
consolant. Avec combien de joie l'hom-
me qui prosite de ses malheurs en cette
maniere découvrira-t. il que ces maux qu'il
attribue à son exil, n'avoient leur source
que dans la vanité & la folie, & disparois-
sent avec elles.
Il verra que dans sa premiere disposi-
tion d'esprit, il ressembloit à ce Prince ef-
féminé qui ne vouloit nulle autrę eau que
celle de la riviere de Choaspes, ou à cette
sotte Reine, qui dans une des Tragédies
d'Euripide, se plaint amérement qu'elle
n'avoit pas allumé la torche nuptiale, &
que la riviere Ismeus n'avoit pas fourni
de l'eau aux nôces de son fils.
La vûe d'un état si humiliant lui en fera
souhaiter un autre; lorsqu'il y sera atrivé,
il sera convaincu par sa propre expérien-
ce, la plus forte de toutes les preuves,
qu il étoit malheureux, parce qu'il étoit vi-
AVRIL. 1752.
29
cieux & non parcequ'il étoit banni. Si je ne
traignois qu on ne dit que c'est trop rafi-
ner, je me garderois de parler ici de quel-
ques avantages de la fortune, qui nous
sont donnés pour balancer ceux que l'exil
nous ôte. Ily en a un qui a été négligé par
de grands hommes, & même par des Sages.
Démetrius Phalérius banni d'Athenes,
devint premier Ministre du Roi d'Agyp-
te, & Thémistoeles fut si bien reçu a la
Cour de Perse, qu'il disoit que sa fortu-
ne auroit été perdue, s'il n'avoit pas été
ruiné, mais Démétrius s'exposa par sa fa-
veur, sous le premier Ptolomée, à une
nouvelle disgrace; & sous le second
Thémistocles qui avoit été le Capitaine
d'un Peuple libre, devint le vassal du
Prince qu'il avoit lui-même batu. Ne vaut-
il' pas mieux jouir de l'avantage qui est
propre à l'exil, & vivre pour nous-mê-
mes, quand nous ne sommes plus obliges
de vivre pour autrui,
Si vous êtes sage, votre loisir sera uti-
lement employé, & votre retraite ajou-
tera un nouveau lustre à votre caractere.
Imitez Thucidide en Thrace, ou Xé-
nophon dans fa petite ferme à Sillus; dans
une telle retraite, vous pourrez vous éta-
blit comme un habitant d'Elis qui voyoit
les jeux Olympiques, sans y prendre aucune
Biij
30 MERCURE DEFRANCE.
part: loin de l'embaras du monde & pres-
qu'indifférent Spectateur, ayant payé dans
une viè publique, ce que vous deviez au
fiécle présent payes dans une vie privée
te que vous deviez à la postérité.
Eorivez comme vous vivez, sans pas-
tion, & établisses votte réputation, com-
me vous établissen cotre bonheur sur les
fondemens de la vérité: s'il vous manque
les talens, l'inclination ou les matériaun
nécessaires pour de tels Ouvrages; ne
tombez pas pourtant dans l'oisiveté, tâ-
chea de eopier l'exemple de Scipion à l'In-
ternum, & d'être capable de vous dire à
vous-même innocuus amo delicias, doctam-
que quietem 3 j'aime les plaisirs innocens;
& le sçavant repos.
Les amusemens rustiques & les médita-
tions Philosophiques feront couler douce-
ment vos heures; & si la bonté du Ciel
vous à donné un ami semblable à Lelius,
rien ne manquera à votre parfait bonheur.
Ce sont. là quelques unes des réflexions
qui peuvent servir à fortifier l'esprit con-
tre l'exil & contre les autres malheurs de la
vie ausquels chaque homme a intérêt de se
préparer, parce qu'ils sont communs à tous
les hommes: je dis qu'ils sont communs
à tous les hommes, car ceux qui les évitent
y sont également exposés. Les dards de la
AVRIL. 1732.
3
mauvaise fortune sont toujourspointés con-
tre nos tentes: quesques uns nous attrapent:
quelques autres glissent sur nous, & s'en-
volent pour blesser nos voisins; c'est pour-
quoi tenons notre esprit dans une égale
disposition, & payons sans murmurer le
tribut que nous devons à l'humanité: l'hy-
ver apporte le froid, & nous sommes
glacés: l'Eté ramene la chaleur, & nous
brulons: l'intempérance de l'air dérange
notre santé: ici nous sommes exposés aux
bêtes sauvages, & là à des hommes plus
sauvages que les bêtes, & si nous écha-
pons aux dangers de l'air & de la terre,
il y a des dangers d'eau & de feu: il
n est pas en notre pouvoit de changer cet
ordre des choses qui est établi; mais il est
en notre pouvoir de nous approprier une
élévation dans l'ame convenable à des
liommes sages & vertueux qui nous rende
capable de combattre avec fermeté les ac-
cidens de la vie, & de nous conformer
aux ordres de la Nature: or la Nature
gouverne son grand Royaume, le monde
par de continuelles mutations, les nuées
se dispersent, & le firmament devient clair.
Le calme succede à l'orage, & l'orage au
calme: les vents soufflent à leur tour de
chaque côté: les jours suivent les nuits,
& les nuits suivent les jours: les planet-
B iiij
32 MERCUREDE FRANCE.
tes se levent & se couchent selon leurs
différens cours; & ainsi l'éternité est con-
nue par une perpétuelle révolution de
contraires. Ceci est l'ordre auquel nous
de vons conformer nos esprits; suivons-
le, soumettons-nous y, pensons que tout
ce qui arrive doit arriver, & ne soyons
jamais assez fous pour nous plaindre de la
Nature: la meilleure résolution que nous
puissions pendre, est de fouffrir ce que
nous ne pouvons changer, & de suivre
fans murmurer la route que la Providence
qui dirige chaque chose, nous a marquée;
car ce n'est pas assez de la suivre, & ce-
lui-là, est un mauvais soldat qui soupire
& marche avec répugnance: nous devons
recevoir nos ordres avec courage & gaye-
té, & ne pas chercher à échaper du poste
qui nous est assigné dans ce bel ordre, &
cette belle disposition des choses dont nos
fouffrances mêmes font une partie néces-
saire: adressons-nous à Dieu qui gouver-
ne tout, comme Cléante fit dans ces ad-
mirables vers, qui vont perdre une partie
de leur grace & de leur énergie dans ma
Traduction.
Pere de la Nature, maître du monde,
tu vois mes pas se tourner avec une joyeu-
se résignation par tout où ta providence
les conduit.
AVRIL. 1752.
33
La Destinée mêne ceux qui marchent
volontairement, & entraîne ceux qui ré-
sistent.
Pourquoi pleurerois je quand malgré
mes pleurs il faut souffrir.
Ou pourquoi recevrai-je sans mérite co
qu'il ne dépend que de moi de recevoir
en méritant.
Parlons & agissons ainsi, la résignation
à la Providence est la véritable magnani-
mité, mais la marque d'un esprit bas &
pusillanisme est de cenfurer les ordres de
Dieu, & au lieu de rectifier notre propre
conduite, de nous élever contre celle de
notre Créateur.
Fermer