ENIGM E.
On être n'eſt formé que de fang & de chair .
Et j'habite toujours fous un Palais humide :
Quand je fers la fureur de celui qui me guide ,
Freres , parens , amis , voifins , rien ne m'eft cher.
Je noircis les Vertus , j'attaque l'innocence ,
Qui fuccombent fouvent fous l'effort de mes coups ;
Je fouffle les foupçons dans le coeur d'un Epoux ,
Qui , par les traits malins que lâche ma licence ,
De fa moitié devient un ennemi jaloux ;
Je fuis l'organe impur des baffes calomnies ,
Qui couvrent la Vertu de mille ignominies.
A des vices fi noirs , mais , trop peu déteſtés ,
Je joins de belles qualités ;
Et fi fouvent je caufe un mal irréparable ,
Je fais auffi beaucoup de bien .
Tel ne me fait fervir , généreux , équitable ,
Qu'à repouffer les traits dont l'impoſture accable
Le mérite opprimé , dont il eft le foûtien ;
Tel autre , à terraffer les vices & le crime ,
Et payer aux Vertus leur tribut légitime.
Les Apôtres jadis eûrent befoin de moi ,
Pour
AOUST. 1744. 1829
Pour prêcher aux mortels les différens Myfteres ,
Aufquels Dieu ,fans fonder , veut qu'on ajoûte foi
Aujourd'hui même dans les Chaires
Les plus grands Orateurs ne fçauroient diſcourir ,
L'Avocat au Barreau garderoit le filence ,
Si je n'aidois leur Eloquence.
Je finis par un trait , qui va me découvrir ;
Beau fexe , daignez le fouffrir :
N'eft-il pas vrai ( ceci foit dit fans nulle offenfe >
Que vous feriez au défeſpoir ,
Si l'on vous empêchoit de me faire valoir.
Par M. Boran de S. Domingue.