Résultats : 21 texte(s)
Détail
Liste
1
p. 3-5
EPITRE De M. des M***. à M.***. Octobre 1747.
Début :
Est-il vrai, comme on le publie, [...]
Mots clefs :
Heureux, Loin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE De M. des M***. à M.***. Octobre 1747.
EPITRE
De M. des M***. à M.***. Octobre
1747.
Est-il vrai, comme on le publie,
Que dans la saison des amours.
E
Dans l'âge heureux de la soiie
Vous laissez obscurcir vos jours
Pat l'oisive mélancolie »
Est-il vrai, que loin des sermens
Ou des trahisons de no, belles,
Loin de leurs crédules amans
Loin de leurs jalouses querelles,
I. Vol.
Aij
Digsined b.23009
4 MERCUREDE FRANCE.
Et de tant d'autres bagatelles,
Autrefois vos amusemens;
Fatigué des tracasseries,
Glacé par les plaisanteries,
Attristé même par les ris,
Solitaire au sein de Patis
Tranquille au milieu de l'yvresse,
Sobre devant les meilleurs mets;
Vous voulez vivre désormais
Sans créanciers, & sans maîtresse :
Qu'est devenu cet heureux tems
Qu plus avare des instans
De l'Amour n'ayant que les afles
Vous portiez vos vœux inconstans
A tant d'aimables infidelles,
Et faisiez tant de mécontens :
Alors toujours gai, sans étude,
Endetté sans inquiétude
Jamais stérile en jeux de mots,
Vous sçaviez railler sans déplaire,
Etre indiscret avec mystere,
Et déraisonner à propos.
De l'Epigramme à l'Elegie
Qui peut vous avoit fait passer,
Et quelle funeste magie
Vous fait prendre une lethargie,
Pour l'arr de vivre & de penser:
Qu'Eraste, dont l'orgueil se fonde
*
JANVIER. 1752.
Sur un grand nom, son seul appui,
Qui jamais ne rit, toujours fronde,
Et n'a d'estime que pour lui;
Dans une retraite profonde,
Se sauve du mépris d'autrui,
Et las d'ennuyer tout le monde,
Aille à son tour périr d'ennui:
Qu'après l'éclat d'une avanture
Qui tervit son nom pour toujours,
Fuyant les ris ou le murmure
Qu'excitent ses nombreux amours;
Ec survivant à sa figure,
Dans quelque cotterie obscure
Belise aille compter ses jours.
Mais vous, qui jeune & sur de plaire,
Etes né pour tous les plaisirs,
A qui les fastes de Cythére,
N'offrent que d'heureux souvenirs,
Pourquoi sortir de votre sphéte,
Et forçant votre caractére
Laisser éteindre vos desirs:
Du Dieu qui préside aux caprices,
Chez nos Prudes ou nos Actrices,
Rallumez plutôt le slambeau.
Et quittant Platon pour Ovide,
Des mains d'une nouvelle Ariide,
VVenez reprendre son bandeau.
De M. des M***. à M.***. Octobre
1747.
Est-il vrai, comme on le publie,
Que dans la saison des amours.
E
Dans l'âge heureux de la soiie
Vous laissez obscurcir vos jours
Pat l'oisive mélancolie »
Est-il vrai, que loin des sermens
Ou des trahisons de no, belles,
Loin de leurs crédules amans
Loin de leurs jalouses querelles,
I. Vol.
Aij
Digsined b.23009
4 MERCUREDE FRANCE.
Et de tant d'autres bagatelles,
Autrefois vos amusemens;
Fatigué des tracasseries,
Glacé par les plaisanteries,
Attristé même par les ris,
Solitaire au sein de Patis
Tranquille au milieu de l'yvresse,
Sobre devant les meilleurs mets;
Vous voulez vivre désormais
Sans créanciers, & sans maîtresse :
Qu'est devenu cet heureux tems
Qu plus avare des instans
De l'Amour n'ayant que les afles
Vous portiez vos vœux inconstans
A tant d'aimables infidelles,
Et faisiez tant de mécontens :
Alors toujours gai, sans étude,
Endetté sans inquiétude
Jamais stérile en jeux de mots,
Vous sçaviez railler sans déplaire,
Etre indiscret avec mystere,
Et déraisonner à propos.
De l'Epigramme à l'Elegie
Qui peut vous avoit fait passer,
Et quelle funeste magie
Vous fait prendre une lethargie,
Pour l'arr de vivre & de penser:
Qu'Eraste, dont l'orgueil se fonde
*
JANVIER. 1752.
Sur un grand nom, son seul appui,
Qui jamais ne rit, toujours fronde,
Et n'a d'estime que pour lui;
Dans une retraite profonde,
Se sauve du mépris d'autrui,
Et las d'ennuyer tout le monde,
Aille à son tour périr d'ennui:
Qu'après l'éclat d'une avanture
Qui tervit son nom pour toujours,
Fuyant les ris ou le murmure
Qu'excitent ses nombreux amours;
Ec survivant à sa figure,
Dans quelque cotterie obscure
Belise aille compter ses jours.
Mais vous, qui jeune & sur de plaire,
Etes né pour tous les plaisirs,
A qui les fastes de Cythére,
N'offrent que d'heureux souvenirs,
Pourquoi sortir de votre sphéte,
Et forçant votre caractére
Laisser éteindre vos desirs:
Du Dieu qui préside aux caprices,
Chez nos Prudes ou nos Actrices,
Rallumez plutôt le slambeau.
Et quittant Platon pour Ovide,
Des mains d'une nouvelle Ariide,
VVenez reprendre son bandeau.
Fermer
2
p. 6-26
REFLEXIONS Sur la théorie de la résistance des fluides, lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences. Par M. d'Alembert.
Début :
Quoique la Physique des Anciens ne fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi [...]
Mots clefs :
Fluides, Corps, Théorie, Résistance, Lois, Fluide, Principes, Nature, Particules, Matière, Mouvement, Calcul, Parties, Résistance des fluides, Difficile, Doute, Géométrie, Isaac Newton, Esprit, Académie des sciences
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS Sur la théorie de la résistance des fluides, lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences. Par M. d'Alembert.
REFLEXIONS
Sur la théorie de la résistance des fluides,
lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie
des Sciences. Par M. d'Alembert.
Quoique la Physique des Anciens ne
fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi
bornée que le pensent ou que le disent
quelques Philosophes modernes, il pa-
roît cependant qu'ils n'étoient pas fort
versés dans les Sciences, qu on appelle
Physico-Mathématiques, & qui consistent
dans l'application du calcul aux phenomé-
nes de la Nature. La question de la résis-
tance des fluides, est une de celles qu'ils
paroissent avoir le moins étudiées sous
ce point de vûe. Je dis sous ce point de vus;
cat la connoissance de la résistance des
fluides, étant d'une nécessité absolue pour
la construction des Navires qu'ils avoient
peut-être poussée plus loin que nous, il
est difficile de croire que cette connois-
sance leur ait manqué jusqu'à un certain
point: l'expérience leur avoit sans doute
fourni des régles pour déterminer le choc
& la pression des eaux; mais ces régles,
d'usage seulement & de pratique, & pour
Goo.
3
1752.
JANVIER.
ainsi dire, de pure tradition, ne sont
point parvenues jusqu'à nous.
A l'égard de la théorie de cette résis-
tance, il n est pas surprenant qu'ils l'ayent
ignorée. On doit même, s'il est permis
de patler ainsi, leur tenir compte de leur
ignorance, de n'avoir point voulu attein-
dre à ce qu'il leur étoit impossible de sça-
voit, & de n'avoir point cherché à faire
croite qu'ils y étoient parvenus. C'est à la
plus subtile Géométrie, qu'il est permis
de tenter cette théorie, & la Géométrie
des Anciens, d'ailleurs très-profonde &
très scavanre, ne pouvoit aller jusques-là.
Il est vraisemblable qu'ils l'avoient senti;
car leur méthode de philosopher étoit plus
sage que nous ne l'imaginons communé-
ment. Les Géomêtres modernes ont scu
se procurer à cet égard plus de secours,
non parce qu'ils ont été supérieurs aux
Anciens, mais parce qu'ils sont venus
depuis. L'invention des calculs., diffe-
rentiel & intégral, nous a mis en état de
suivre en quelque maniere le mouve-
ment des corps jusques dans leurs élemens
ou dernieres particules. C'est avec le se-
cours seul de ces calculs qu'il est permis
de pénétrer dans les fluides, & de décou-
vrir le jeu de leurs parties, l'action qu'e-
xercent les uns sur les autres, ces atômes
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
innombrables, dont un fluide est compo-
sé, & qui paroissent tout à la fois unis &
divisés, dépendans & indépendans les uns
des autres. Aussi le méchanisme intérieur
des fluides, si peu analogue à celui des
corps solides que nous touchons, & sujet
à des loix toutes differentes, devroit être
pour les Philosophes un objet particulier
d'admiration, si l'étude de la Nature, des
phenoménes les plus simples, des éle-
mens même de la matiere, ne les avoit
accoutumés à ne s'étonner de rien, ou
plutôt à s'étonner également de tour. Aussi-
peu éclairés que le peuple sur la nature
des objets qu'ils confidérent, ils n ont &
ne peuvent avoir d'avantage que dans sa
combinaison qu'ils font du peu de princi-
pes qui leur sont connus, & des consé-
quences qu'ils en tirent; & c'est dans cet-
te espéce d'analyse que les Mathémati-
ques leur sont utiles Cependant avec ce
secours même la recherche de la résistance
des fluides est encore si difficile, que les
efforts des plus grands hommes se sont
terminés jusqu'ici à nous en donner une
legere ébauche.
Après avoir réflechi long-tems sur une
matiere si importante, avec tonte l'atten-
tion dont je suis capable, il m'a paru que
le peu de progrès qu'on a fait jusqu'à pré-
JANVIER. 1752.
2
sent dans cette question, vient de ce
qu'on na pas encore saisi les vrais princi-
pes, d'après lesquels il faut la résoudre; j'ai
crum devoir mappliquer à chercher ces
principes, & la maniere d'y appliquer le
calcul, s'il est possible; car il ne faut point
confondre ces deux objets, & les Geomé-
tres modernes semblent n avoir pas été as-
sez attentifs sur ce point. C'est souvent le
desir de pouvoir faire usage du calcul qui
les détermine dans le choix des principes,
an lieu qu'ils devroient examiner d'abord
les principes en eux-mêmes, sans penser
d'avance à les plier de force au calcul.
La Géométrie, qui ne doit qu'obéir à la
Physique, quand elle se réunit avec elle,
lui commande quel quefois: s'il arrive que
la question qu'on veut examiner soit trop
compliquée, pour que tous les élemens
puissent entrer dans la comparaison analy-
tique quon veut en faire, on sépare les
plus incommodes, on leur en substitue
d'autres, moins génans, mais aussi moins
réels; & on est etonné d'arriver, malgré
un travail pénible, à un résultat contre-
dit par la Nature; comme si aptès l'avoir
déguisée, tronquée, ou alterée, une com-
binaison purement méchanique pouvoit
nous la rendre.
Je me suis proposé d'éviter cet inconvé-
AV
Dgisterad vodO
10 MERCURE DE FRANCE.
nient dans un ouvrage que je vais pu-
blier sur la résistance des fluides. J'ai cher-
ché les principes de cette résistance comme
sil'analyse ne devoit y entrer pour rien;
& ces principes une fois trouvés, j'ai es-
fayé d'y appliquer l'analyse. Mais avant
que de rendre compte de mon travail, &
du degré auquel je l'ai poussé, il ne sera
pas inutile d'exposer en peu de mots ce qui
a été fait jusqu'à présent sur cette ma-
tiere.
Ne wton, à qui la Physique & la Géomé-
trie sont si redevables, est le premier, que
je sçache, qui ait entrepris de déterminer,
par les principes de la méchanique, la
résistance qu'éprouve un corps mu dans
un fluide, & de confirmer sa théorie par
des expériences. Ce grand Philosophe,
pour arriver plus facilement à la solution
d'une question si épineuse, & peut-être
pour la présenter d'une manière plus géné-
rale, envisage un fluide sous deux points
de vüe differens. Il le regarde d'abord,
comme un amas de corpuscules élastiques,
qui tendent à s'écarter les uns des autres
par une force repulsive, & qui sont dis-
posés librement à des distances égales. Il
suppose outre cela, que cet amas de cor-
puscules, qui compose le milieu resistant,
ait fort peu de densité par rapport à colle
o0
JANVIER. 1752.
11
du corps, ensorte que les parties du fluide
poussées par le corps, puissent se mouvoir
librement, sans communiquer aux parties
voisines le mouvement qu'elles ont reçu;
d'après cette hypothése, M. Newton
trouve & démontre les loix de la résis-
tance d'un tel fluide; loix assez connues
pour que nous nous dispensions de les rap-
porter ici.
Le célebre Jean Bernoulli, dans son
ouviage qui a pour titre: Discours sur les
loix de la communication du mouvement, a
dé terminé dans la même supposition, la
té sistance des fluides; il represente cette
resistance par une formule assez simple,
qui a été démontrée & généraliséc depuis:
mais il faut avouer que cette formule est
insuffisante. Dans tous les fluides que nous
connoissons, les particules sont immédia-
tement contigues par quelques uns deleurs
points, on du moins agissent les uns sur
les autres, à peu près comme si elles l'é-
toient; ainsi tout corps mû dans un fluide
pousse nécessairement à la fois & au men-
me instand un grand nombre de particules
situées dans la même ligne, & dont cha-
cune reçoit une vitesse, & une direction
differente, eu égard à sa situation; il est
donc extrêmement difficile de déterminer
le mouvement communiqué à toutes ces
A vj
o
ed by
12 MERCURE DEFRANCE.
particules, & par conséquent le mouve-
ment que le corps perd à chaque instant.
Ces réflexions n'avoient pas échappé
à M. Newton: il reconnoît que sa théo-
rie de la résistance d'un fluide composé
de globules élastiques clair-semés, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, ne peut
s'appliquer, ni aux fluides denses & con-
tinus, dont les particules se touchent im-
médiatement, tels que l'eau, l'huile,
& le mercure; ni aux fluides, dont l'é-
lasticité vient d'une autre cause que de la
force repulsive de leurs parties, par exem-
ple de la compression & de l'expansion
de ces parties, tel que paroît être l'air
que nous respirons. Une confidération si
nécessaire, a laquelle M. Newton en
ajoute d'autres, non moins importantes,
doit nous faire conclure que cette pre-
miere partie de sa théorie, & celse de
M. Bernoulli, qui nen est proprement
que le commentaire, sont plutôt une re-
cherche de pure curiosité, qu'elles ne sont
applicables à la Nature.
Aussi l'illustre Philosophe Anglois n'a
pas crû devoir s'en tenir-là. Il considére
ies fluides dans l'état de continuité & de
compression où ils sont réellement, com-
posés de particules contignes les unes aux
autres; & c'est le second point de vûe,
soogle
JANVIEK.
1752.
13
fous lequel il les envisage.- La méthode
qu'il employe dans cette nouvelle hypo-
thése, pour résoudre le problême dont
il s'agit, est une espêce d'approximation
& de :âtonnement, dont il seroit difficile
de donner ici l'idée. Nous ne pourrions pas
non plus expliquer clairement dans une
fimple lecture publique la maniere ingé-
nieuse & fine dont M. Newton déduib
de sa théorie la résistance d'un cylindre &
d'un globe, on en général d'un sphéroide
dans un fluide indéfini; nous nous borne-
rons à dire, qu'après assez de combinai-
fons & de caculs, il parvient à cette con-
clusion, que dans un fluide dense & con-
tinu, la valeur absolue de la pistance, &
le rapport de la résistance de deux corps
sont tout autres que dans le fluide à glo-
bules élastiques de la premiere hypo-
théſe.
Mais cette seconde théorie de M.
Newton, quoique plus conforme à la na-
ture des fluides, est sujette encore à beau-
coup de difficultés. Nous ne les exposerons
point ici en détail, elles supposeroient pour
etre entendues qu'on eût une idée fort
présente de certe théorie, idée que nous
navons pu donner ici; mais l'on trou-
vera assez au long dans notre ouvrage, &
Pexpoiition de la théorie Newtonienne,
74 MERCURE DEFRANCE.
& les objections qu'on peut lui faire: c'est
l'objet particuliet d'une introduction qui
doit se trouver à la tête, & dont ces ré-
flexions ne sont qu'un extrait. Il nous suf--
sira d'observer ici que la théorie dont nous
parlons, manque sans doute de l'évi-
dence & de la précision nécessaire pout
convaincre l'esprit, puisqu elle a été atta-
quée plusieurs fois & avec succès par les
plus grands Géomêtres. Il n en faut pas
moins admirer les efforts & la sagacité
de ce grand Philosophe, qui après avoir
trouvé si heureusement la vérité dans un
grand nombre d'autres questions, a osé
entreprendre le premier la solution d'un
problême, que personne avant lui n avoit
tenté. Aussi cette solution, quoique peu
exacte, brille par tout de ce génie inven-
teur, de cet esprit fecond en ressources,
que personne n'a possedé dans un plus haut
degré que lui.
Aidés par les secours que la Géométrie
& la Méchanique nous fournissent aujour-
d'hui en plus grande abondance, est-il
surprenant que nous fassions quelque pas
de plus dans une carrière vaste & difficile
qu'il nous a ouverte? Les erreurs même
des grands hommes sont instructives, non-
seulement par les vûes qu'elles fournissent
pour l'ordinaire, mais par les pas inutiles
JANVIER.
1752.
15
qu'elles nous épargnent. Les méthodes
qui les ont égarés, assez seduisantes pour
les éblouir, nous auroient trompé comme
eux. Il étoit nécessaire qu'ils les tentas-
fent pour que nous en connussions les
écueils. La difficulté est de se frayer une
autre route, mais souvent cette difficulté
consiste plus à bien choisir celle qu'on
fuivra, qu'à la suivre quand elle est bien
choisie. Entre les differentes routes qui me-
nent à une vérité, les unes présentent une
entrée facile, ce sont celles où l'on se
jette d'abord; & si on ne rencontre des
obstacles, qu'après avoir parcouru un cer-
tain themin, alors, comme on ne consent
qu avec peine à avoir fait un travail inu-
tile, on vent du moins paroître avoir sur-
monté ces obstacles, & on ne fait quelque-
fois que les éluder. D'autres routes au
contraire ne présentent d'obstacles qu'à
leut entrée, l'abord en peut être pénible,
mais ces obstacles une fois franchis, le
reste du chemin est facile à parcourir.
Il faui convenir au reste, que les Géo-
mêtres qui ont artaqué M. Newton sur la
résistance des fluides, n'ont guere été plus
heureux que lui; les uns, après avoir
fondé sus le calcul une théorie assez va-
gue, & avoir même crû que l'expérience
acur ctoit favorable, semblent ensuite
26 MERCURE DE FRANCE.
avoir reconnu & l'insuffisance de leurs
expériences même, & le peu de solidité
de leur théorie, pour lui en substituer une
nouvelle aussi peu satisfaisante. Les au-
tres, reconnoissans de bonne foi, que
leur théorie manquoit par ses fondemens,
nous ont donné, au lieu des vrais princi-
pes, beaucoup de calculs.
Ces considérations m'ont engagé à
traiter cette matiere par une méthode en-
tierement nouvelle, & sans rien emprun-
ter de ceux qui m ont précédé dans le mê-
me travail.
La théorie que j'expose dans mon ou-
vrage, ou plutôt dont je donne l'gssai
a, ce me semble, l'avañtage de n'être ap-
puyée sur aucune supposition arbitraire. Je
suppose seulement, ce que personne ne
pent me contester, quun fluide est un
corps composé de particules très petites,
détachées, & capables de se mouvoir li-
brement.
La résistance qu'un corps éprouve
lorsqu'il en choque un autre, n'est à pro-
prement parler que la quantité de mouve-
ment qu'il perd. Lorsque le mouvement
d'un corps est altéré, on peut regarder ce
mouvement comme composé de celui que
le corps aura dans l'instant suivant, &
d'un autre qui est détruit. Il. n'est pas dif-
O
17
JANVIER. 1752.
ficile de conclure de-là, que toutes les
loix de la communication du mouvement
entre les corps, se réduisent aux loix de
l'équilibre. C'est aussi à ce principe que
j'ai réduit la solution de tous les problê-
mes de Dynamique dans le premier ou-
vrage que j ai publié en 1743. J'ai eu fré-
quemment l'occasion d'en montrer la fé-
condité & la simplicité dans les differens
Traités que j'ai mis au jour depuis; peut-
ette même ne seroit-il pas mutise pour
nous éclairer jusqu'à un certain point sur
la Métaphysique très- obscure de la percus-
sion des corps, & sur les loix ausquelles elle
est assujettie. Quoiqu'il en soit, ce princi-
pe s'applique naturellement à la résistan-
ce d'un corps dans un fluide; c'est aussi
aux loix de l'équilibre entre le fluide &
le corps, que je réduis la recherche de
cette résistance. Mais il ne faut pas s'ima-
giner que cette recherche, quoique très-
facilitée par ce moyen, soit aussi simple
que celle de la communication du mou-
ment entre deux corps solides. Supposons
en effet que nous eussions l'avantage dont
nous sommes privés, de connoître la figu-
re & la disposition mutuelle des parti-
cules qui composent les fluides; les loix
de leur résistance & de leur action, se ré-
duitoient sans doute aux loix connues
3009
18 MERCUREDEFRANCE.
du mouvement; car la recherhe du mou-
vement communique par un corps, à un
nombre quelconque de corpuscules qui
l'environnent, n'est qu'un problême de
Dynamique, pour la résolution duquel
on a tous les principes nécessaires. Cepen-
dant plus le nombre de corpuscules seroit
grand, plus le problême deviendroit com-
pliqué, & cette méthode par conséquent
ne seroit guères pratiquable dans la recher-
che de la résistance des fluides. Mais nous
sommes même bien éloignés d'avoir tou-
tes les données nécessaires, pour être à por-
tée de faire usage d'une pareille methode.
Non-seulement nous ignorons la figure
& l'arrangement des parties des fluides,
nous ignorons encore, comment ces par-
ties sont pressées par le corps, & com-
ment elles se meuvent entr elles. Il ya
d'ailleurs une si grande difference enrre
un fluide, & un amas de corpuscules soli-
des, que les loix de la pression & de l'é-
quilibre des solides sont très-differentes
des loix de la pression & de l'équilibre des
fluides; l'expérience seule a pu nous ins-
truire de ces dernieres loix, que la théo-
rie la plus subtile n'eût jamais pû nous
faire soupçonner: & aujourd'hui même
que l'observation nous les a fait connoî-
tre, on n'a pû trouver encore d'hypothése
JANVIER. 1752. 19
fatisfaisante pour les expliquer, & pous
les réduire aux principes connus de la
statique des solides.
Certe ignorance n'a cependant pas em-
peché que l'on n'ait fait de grands progrès
dans l'hydrostatique. Car les Philosophes
ne pouvant déduire immédiatement & di-
rectement de la nature des fluides les loin
de leur équilibre, ils les ont au moins
réduites à un seul principe d'expérience,
l'égalité de pression en tout sens; principe
qu'ils ont regardé (faute de mieux) com-
me la propriété fondamentale des fluides,
& celle dont il falloit déduire toutes les
autres. En effet, condamnés comme nous
se sommes, à ignorer les premieres pro-
priétés, & la contexture intérieure des
corps; la seule reflource qui reste à notre
sagacité, c'est de tâcher au moins, de sai-
fir dans chaque matiere l'analogie des
phenoménes, & de les rappeller tous à un
petit nombre de faits primitifs & fonda-
mentaux. La Nature est une machine im-
mense, dont les ressorts principaux nous
sont cachés: nous ne voyons même cetto
machine qu'à travers un voile qui nous
dérobe le jeu des parties les plus délicates.
Entre les parties les plus frappantes que
ce voile nous laisse appercevoir, il en est
quesques unes, qu'un même ressort met
Hras hO
LO MERCUREDEFRANCE.
en mouvement, & ce méchanisme est ce
que nous devons principaleuient cher-
cher à démeler.
Ne pouvant donc nous flatter de dé-
duire de la nature même des fluides la
théorie de leur résistance & de leurs ac-
tions, bornons-nous à la tirer, s'il est
possible des loix hydrostatiques, qui sont
depuis dong.tems bien constatées. La dé-
couverte purement expérimentale de ces
loix, supplée, en quelque sorte, à celle
de la figure & de la disposition des par-
ties des fluides, & peut-être rend le pro-
blême plus simple, que si pour le résoudra
nous étions bornés à cette derniere con-
noissance: il ne s'agit plus que de déve-
lopper par quel moyen les loix de la résis-
tance des fluides, peuvent se déduire des
loix de l'hydrostatique. Mais ce détail
demande une assez longue suite de propo-
fitions, dont je ne pourrois présenter ici
qu'une esquisse fort imparfaite; le public
verra bientôt mon ouvrage, & sera par
lui-même en état d'en juger. Je me con-
tenterai de dire, que voulant démontrer
tout en rigueur, jai trouvé dans les pro-
positions même les plus simples, plus de
difficultés qu on n auroit dû en soupçon-
ner, & que ce n'a pas été sans peine que
je suis parvenu à demontrer sur cette ma-
JANVIER. 1751.
tiere les vérités le plus généralenent con-
nues, & le moins rigoureusement prou-
vées jusqu'ici. Mais aptès avoir pout
ainsi dire, sacrifié à la sureté des principes
la facilite du calcul, je devois naturelle-
ment m'attendre que l'application dn cal-
cul à ces mêmes principes seroit fort pé-
nible, & c'est aussi ce qui m est arrivé; je
ne voudrois pas même assurer que du
moins en certains cas, la solution du pro-
blême dont il est question, ne se refusat
entierement à l'analyse. C'est aux Sçavans
à prononcer sur ce point; je croirois avoir
tra vaillé fort utilement, si j'étois parvenu
dans une matière si difficile, soit a fixer
moi même; soir à faire trouver à d'autres
jusqu'où peut aller la théorie, & les limi-
tes où elle est forcée de s'arrêter.
Quand je parle ici des bornes que la
théorie doit se prescrire, je ne l'envisage
qu'avec les secours actuels qu'elle peut se
procurer, non avec ceux dont elle pour-
ra s'aider dans la suite, & qui sont encore
à trouver. Car en quelque matiere que
ce soit, ou ne doit pas trop se hâter d'éle-
ver entre la Nature & l'esprit humain un
mur de séparation. Pour avoir appris à
nous mésiet de notre industrie, il ne faux
pai nous en méfier avec excès. Dans l'im,
puissance fréquente que nous éprouvons
igitized by Goc
2A MERCURE DEFRANCE.
de surmonter tant d'obstacles qui se pré-
sentent à nous, nous serions fans doute
trop heureux, si nous pouvions au moins
juger du premier coup d'oeil jusqu où nos
efforts peuvent atteindre. Mais tella est
tout à la fois la force & la foiblesse de no-
tre esprit, qu'il est souvent aussi dange-
reux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas
que sur ce qu'il peut. Combien de décou-
vertes modernes, dont les anciens n'a-
voient pas même l'idée? combien de dé-
couvertes perdues, que nous conteste-
rions peut-etre trop legerement? & com-
bien d'autres que nous jugerions impossi-
bles, sont reservées pour notre posté-
rité ?
Voilà les vues qui m'ont guidé, & l'ob-
jet que je me suis proposé dans l'ouvrage
que je vais mettre au jour. Pour rendre mes
principes encore plus dignes de l'attention
des Physiciens & des Géomêtres, j'ai crû
devoit indiquer en peu de mots, comment
ils peuvents appliquer à differentes ques-
tions, qui ont un rapport plus au moins
immédiat à la matière que je traite, telles
que le mouvement d'un fluide qui coule
soit dans un vase, soit dans un canal quel-
conque, les oscillations d'un corps qui
flotte sur un fluide, & d'autres problêmes
de certe espéce.
Dnistres hd
JANVIER. 1752.
23
J'autois desiré pouvoit comparer ma
héorie de la résistance des fluides aux ex-
ériences que plusieurs Physiciens célé-
ires ont faites pour la déterminer. Mais
près avoir examiné ces expériences.
e les ai trouvées si peu d'accord entr'el-
es, qu'il n'y a, ce me semble, encore au-
un fait suffisamment constaté, sut co
oint. Ilnen faut pas davantage pour
nontrer combien ces expériences sont dé-
icates; aussi quelques personnes très- ver-
ées dans cet Art, ayant entrepris depuis
eu de les recommencer, ont presque
bandonné ce projet par les difficultés de
exécution. La multitude des forces, soit
ctives, soit passives, est ici compliquée à
un tel degré, qu'il paroît presque impos-
fible de déterminer sépatement l'effet de
chacune; de distinguer, pat exemple,
celui qui vient de la force d'inertie d'avec
celui qui tésulte de la tenacité, & ceux-
ci d'avec l'effet que peut produire la pé-
santeur & le frottement des particules;
d'ailleurs quand on auroit démelé dans un
seul cas les effets de chacune de ces forces,
& la loi qu'elles suivent, seroit-on bien
fondé à conclure, que dans un cas où les
particules agiroient tout autrement, tant
pat leur nombre, que par leur direction,
leut disposition & leur vitesse, la loi des
24 MERCURE DE FRANCE.
effe:s ne seroit pas toute differente? Cetto
matiere pourtoit bien être du nombre de
celles où les expériences faites en petit,
n ont presque aucune analogie avec les ex-
périences faites en grand, & les contre-
disent même quesquefois? où chaque cas
particulier demande presque une expé-
rience isolée, & où par conséquent les
résultats généraux sont toujours très-fau-
tifs & très-imparfaits.
Enfin, la difficulté fréquente d'appli-
quer le calcul à la theorie, pourra rendre
souvent presque impraticable la compa-
raison de la théorie & de l'expérience; je
me suis donc borné à faire voir l'accord
de mes principes avec les faits les plus con-
nus, & le plus généralement avoués. Sur
tout le reste je laisse encore beaucoup à
faire à ceux qui pourront travailler d'a-
près mes vices & mes calculs. On trou-
vera peut-être ma sincérité fort éloignée
de cet appareil, auquel on ne renonce
pas toujours, en rendant compte de ses
travaux; mais c'est à mon ouvrage seul à
se donner la place qu'il peut avoir. Je ne
me flatte pas d'avoir poussé à sa perfec-
tion une théorie que tant de grands hom-
mes ont à peine commençée. Le titre d'es-
sai que je donne à cet ouvrage, répond
cractement à l'idée que j'en ai: je crois
etre
rasbO
JANVIER. 1752.
2
Etre au moins dans la véritable route, &
sans oser apprécier le chemin que je puis
y avoir fait, j'applaudirai volontiers aux
efforts de ceux qui pourront allet plus
loin que moi, parce que dans la recher-
che de la vérite, le premier devoir est
d'être juste. Je crois au reste pouvoir
donner aux Geométres, qui dans la suite
s'appliqueront à cette matiere, un avis
que je prendrai le premier pour moi-
même; c est de ne pas ériger trop legere-
ment des formules d'algêbre en vérités
ou propositions physiques. L'esprit de cal-
cul qui a chassè l'esprit de systême, regne
pent-être un peu trop à son tour; car il
y a dans chaque siécle un goût de Philo-
sophie dominant. Ce goût entraîne pres-
que toujours quelques préjugés, & la
meilleute Philosophie est celle qui en a
se moins à sa suite. Il seroit mieux, sans
doute, qu elle ne fût jamais assujettie à
aucun ton particulier; les differentes con-
noissances acquises pat les Sçavans en au-
roient plus de facilité pour se rejoindre
& formet un tour. Mais c'est un avan-
tage que l'on ne peut guéres espérer. La
Philosophie prend, pour ainsi dire, la
teinture des esprits où elle se trouve.
Chez un Physicien, elle est ordinairement
toute systematique; chez un Geométre,
B
1. Vol.
26 MERCUREDEFRANCE.
elle est souvent toute de calcul. La mé-
thode du derniec, à patlet en général
est sans doute la plus sûre; mais il ne
faut pas en abuser, & croire que tout s'y
réduise; autrement nous ne ferions de
progrès dans la Geomentrię transcendante
que pour être à proportion plus bornés
sur les vérités de la Physique, & nous res-
semblerions à un homme qui auroit le sens
de la vue contraire à celui du toucher, ou
dans lequel un de ces sens ne se perfec-
tionneroit qu'aux dépens de l'autre. Plus
on peut tirer d'utilité de l'application de
la Geométrie à la Physique, plus on doit
être circonspect dans cette application.
C'est à la simplicité de son objet que la
Geométrie est redevable de sa certitude;
à mesure que l'objet devient plus compo-
sé, la certitude semble s'éloigner, Il faut
donc sçavoir s'arrênter sur ce qu on ignore,
ne pas croire que les mots de théorême &
de corollaire fassent par quelque vertu se-
crette l'essence d'une démonstration, &
qu'en écrivant à la fin d'une proposition
ce qu'il falloit demontrer, on rendra dé-
montré ce qui ne l'est pas.
Sur la théorie de la résistance des fluides,
lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie
des Sciences. Par M. d'Alembert.
Quoique la Physique des Anciens ne
fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi
bornée que le pensent ou que le disent
quelques Philosophes modernes, il pa-
roît cependant qu'ils n'étoient pas fort
versés dans les Sciences, qu on appelle
Physico-Mathématiques, & qui consistent
dans l'application du calcul aux phenomé-
nes de la Nature. La question de la résis-
tance des fluides, est une de celles qu'ils
paroissent avoir le moins étudiées sous
ce point de vûe. Je dis sous ce point de vus;
cat la connoissance de la résistance des
fluides, étant d'une nécessité absolue pour
la construction des Navires qu'ils avoient
peut-être poussée plus loin que nous, il
est difficile de croire que cette connois-
sance leur ait manqué jusqu'à un certain
point: l'expérience leur avoit sans doute
fourni des régles pour déterminer le choc
& la pression des eaux; mais ces régles,
d'usage seulement & de pratique, & pour
Goo.
3
1752.
JANVIER.
ainsi dire, de pure tradition, ne sont
point parvenues jusqu'à nous.
A l'égard de la théorie de cette résis-
tance, il n est pas surprenant qu'ils l'ayent
ignorée. On doit même, s'il est permis
de patler ainsi, leur tenir compte de leur
ignorance, de n'avoir point voulu attein-
dre à ce qu'il leur étoit impossible de sça-
voit, & de n'avoir point cherché à faire
croite qu'ils y étoient parvenus. C'est à la
plus subtile Géométrie, qu'il est permis
de tenter cette théorie, & la Géométrie
des Anciens, d'ailleurs très-profonde &
très scavanre, ne pouvoit aller jusques-là.
Il est vraisemblable qu'ils l'avoient senti;
car leur méthode de philosopher étoit plus
sage que nous ne l'imaginons communé-
ment. Les Géomêtres modernes ont scu
se procurer à cet égard plus de secours,
non parce qu'ils ont été supérieurs aux
Anciens, mais parce qu'ils sont venus
depuis. L'invention des calculs., diffe-
rentiel & intégral, nous a mis en état de
suivre en quelque maniere le mouve-
ment des corps jusques dans leurs élemens
ou dernieres particules. C'est avec le se-
cours seul de ces calculs qu'il est permis
de pénétrer dans les fluides, & de décou-
vrir le jeu de leurs parties, l'action qu'e-
xercent les uns sur les autres, ces atômes
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
innombrables, dont un fluide est compo-
sé, & qui paroissent tout à la fois unis &
divisés, dépendans & indépendans les uns
des autres. Aussi le méchanisme intérieur
des fluides, si peu analogue à celui des
corps solides que nous touchons, & sujet
à des loix toutes differentes, devroit être
pour les Philosophes un objet particulier
d'admiration, si l'étude de la Nature, des
phenoménes les plus simples, des éle-
mens même de la matiere, ne les avoit
accoutumés à ne s'étonner de rien, ou
plutôt à s'étonner également de tour. Aussi-
peu éclairés que le peuple sur la nature
des objets qu'ils confidérent, ils n ont &
ne peuvent avoir d'avantage que dans sa
combinaison qu'ils font du peu de princi-
pes qui leur sont connus, & des consé-
quences qu'ils en tirent; & c'est dans cet-
te espéce d'analyse que les Mathémati-
ques leur sont utiles Cependant avec ce
secours même la recherche de la résistance
des fluides est encore si difficile, que les
efforts des plus grands hommes se sont
terminés jusqu'ici à nous en donner une
legere ébauche.
Après avoir réflechi long-tems sur une
matiere si importante, avec tonte l'atten-
tion dont je suis capable, il m'a paru que
le peu de progrès qu'on a fait jusqu'à pré-
JANVIER. 1752.
2
sent dans cette question, vient de ce
qu'on na pas encore saisi les vrais princi-
pes, d'après lesquels il faut la résoudre; j'ai
crum devoir mappliquer à chercher ces
principes, & la maniere d'y appliquer le
calcul, s'il est possible; car il ne faut point
confondre ces deux objets, & les Geomé-
tres modernes semblent n avoir pas été as-
sez attentifs sur ce point. C'est souvent le
desir de pouvoir faire usage du calcul qui
les détermine dans le choix des principes,
an lieu qu'ils devroient examiner d'abord
les principes en eux-mêmes, sans penser
d'avance à les plier de force au calcul.
La Géométrie, qui ne doit qu'obéir à la
Physique, quand elle se réunit avec elle,
lui commande quel quefois: s'il arrive que
la question qu'on veut examiner soit trop
compliquée, pour que tous les élemens
puissent entrer dans la comparaison analy-
tique quon veut en faire, on sépare les
plus incommodes, on leur en substitue
d'autres, moins génans, mais aussi moins
réels; & on est etonné d'arriver, malgré
un travail pénible, à un résultat contre-
dit par la Nature; comme si aptès l'avoir
déguisée, tronquée, ou alterée, une com-
binaison purement méchanique pouvoit
nous la rendre.
Je me suis proposé d'éviter cet inconvé-
AV
Dgisterad vodO
10 MERCURE DE FRANCE.
nient dans un ouvrage que je vais pu-
blier sur la résistance des fluides. J'ai cher-
ché les principes de cette résistance comme
sil'analyse ne devoit y entrer pour rien;
& ces principes une fois trouvés, j'ai es-
fayé d'y appliquer l'analyse. Mais avant
que de rendre compte de mon travail, &
du degré auquel je l'ai poussé, il ne sera
pas inutile d'exposer en peu de mots ce qui
a été fait jusqu'à présent sur cette ma-
tiere.
Ne wton, à qui la Physique & la Géomé-
trie sont si redevables, est le premier, que
je sçache, qui ait entrepris de déterminer,
par les principes de la méchanique, la
résistance qu'éprouve un corps mu dans
un fluide, & de confirmer sa théorie par
des expériences. Ce grand Philosophe,
pour arriver plus facilement à la solution
d'une question si épineuse, & peut-être
pour la présenter d'une manière plus géné-
rale, envisage un fluide sous deux points
de vüe differens. Il le regarde d'abord,
comme un amas de corpuscules élastiques,
qui tendent à s'écarter les uns des autres
par une force repulsive, & qui sont dis-
posés librement à des distances égales. Il
suppose outre cela, que cet amas de cor-
puscules, qui compose le milieu resistant,
ait fort peu de densité par rapport à colle
o0
JANVIER. 1752.
11
du corps, ensorte que les parties du fluide
poussées par le corps, puissent se mouvoir
librement, sans communiquer aux parties
voisines le mouvement qu'elles ont reçu;
d'après cette hypothése, M. Newton
trouve & démontre les loix de la résis-
tance d'un tel fluide; loix assez connues
pour que nous nous dispensions de les rap-
porter ici.
Le célebre Jean Bernoulli, dans son
ouviage qui a pour titre: Discours sur les
loix de la communication du mouvement, a
dé terminé dans la même supposition, la
té sistance des fluides; il represente cette
resistance par une formule assez simple,
qui a été démontrée & généraliséc depuis:
mais il faut avouer que cette formule est
insuffisante. Dans tous les fluides que nous
connoissons, les particules sont immédia-
tement contigues par quelques uns deleurs
points, on du moins agissent les uns sur
les autres, à peu près comme si elles l'é-
toient; ainsi tout corps mû dans un fluide
pousse nécessairement à la fois & au men-
me instand un grand nombre de particules
situées dans la même ligne, & dont cha-
cune reçoit une vitesse, & une direction
differente, eu égard à sa situation; il est
donc extrêmement difficile de déterminer
le mouvement communiqué à toutes ces
A vj
o
ed by
12 MERCURE DEFRANCE.
particules, & par conséquent le mouve-
ment que le corps perd à chaque instant.
Ces réflexions n'avoient pas échappé
à M. Newton: il reconnoît que sa théo-
rie de la résistance d'un fluide composé
de globules élastiques clair-semés, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, ne peut
s'appliquer, ni aux fluides denses & con-
tinus, dont les particules se touchent im-
médiatement, tels que l'eau, l'huile,
& le mercure; ni aux fluides, dont l'é-
lasticité vient d'une autre cause que de la
force repulsive de leurs parties, par exem-
ple de la compression & de l'expansion
de ces parties, tel que paroît être l'air
que nous respirons. Une confidération si
nécessaire, a laquelle M. Newton en
ajoute d'autres, non moins importantes,
doit nous faire conclure que cette pre-
miere partie de sa théorie, & celse de
M. Bernoulli, qui nen est proprement
que le commentaire, sont plutôt une re-
cherche de pure curiosité, qu'elles ne sont
applicables à la Nature.
Aussi l'illustre Philosophe Anglois n'a
pas crû devoir s'en tenir-là. Il considére
ies fluides dans l'état de continuité & de
compression où ils sont réellement, com-
posés de particules contignes les unes aux
autres; & c'est le second point de vûe,
soogle
JANVIEK.
1752.
13
fous lequel il les envisage.- La méthode
qu'il employe dans cette nouvelle hypo-
thése, pour résoudre le problême dont
il s'agit, est une espêce d'approximation
& de :âtonnement, dont il seroit difficile
de donner ici l'idée. Nous ne pourrions pas
non plus expliquer clairement dans une
fimple lecture publique la maniere ingé-
nieuse & fine dont M. Newton déduib
de sa théorie la résistance d'un cylindre &
d'un globe, on en général d'un sphéroide
dans un fluide indéfini; nous nous borne-
rons à dire, qu'après assez de combinai-
fons & de caculs, il parvient à cette con-
clusion, que dans un fluide dense & con-
tinu, la valeur absolue de la pistance, &
le rapport de la résistance de deux corps
sont tout autres que dans le fluide à glo-
bules élastiques de la premiere hypo-
théſe.
Mais cette seconde théorie de M.
Newton, quoique plus conforme à la na-
ture des fluides, est sujette encore à beau-
coup de difficultés. Nous ne les exposerons
point ici en détail, elles supposeroient pour
etre entendues qu'on eût une idée fort
présente de certe théorie, idée que nous
navons pu donner ici; mais l'on trou-
vera assez au long dans notre ouvrage, &
Pexpoiition de la théorie Newtonienne,
74 MERCURE DEFRANCE.
& les objections qu'on peut lui faire: c'est
l'objet particuliet d'une introduction qui
doit se trouver à la tête, & dont ces ré-
flexions ne sont qu'un extrait. Il nous suf--
sira d'observer ici que la théorie dont nous
parlons, manque sans doute de l'évi-
dence & de la précision nécessaire pout
convaincre l'esprit, puisqu elle a été atta-
quée plusieurs fois & avec succès par les
plus grands Géomêtres. Il n en faut pas
moins admirer les efforts & la sagacité
de ce grand Philosophe, qui après avoir
trouvé si heureusement la vérité dans un
grand nombre d'autres questions, a osé
entreprendre le premier la solution d'un
problême, que personne avant lui n avoit
tenté. Aussi cette solution, quoique peu
exacte, brille par tout de ce génie inven-
teur, de cet esprit fecond en ressources,
que personne n'a possedé dans un plus haut
degré que lui.
Aidés par les secours que la Géométrie
& la Méchanique nous fournissent aujour-
d'hui en plus grande abondance, est-il
surprenant que nous fassions quelque pas
de plus dans une carrière vaste & difficile
qu'il nous a ouverte? Les erreurs même
des grands hommes sont instructives, non-
seulement par les vûes qu'elles fournissent
pour l'ordinaire, mais par les pas inutiles
JANVIER.
1752.
15
qu'elles nous épargnent. Les méthodes
qui les ont égarés, assez seduisantes pour
les éblouir, nous auroient trompé comme
eux. Il étoit nécessaire qu'ils les tentas-
fent pour que nous en connussions les
écueils. La difficulté est de se frayer une
autre route, mais souvent cette difficulté
consiste plus à bien choisir celle qu'on
fuivra, qu'à la suivre quand elle est bien
choisie. Entre les differentes routes qui me-
nent à une vérité, les unes présentent une
entrée facile, ce sont celles où l'on se
jette d'abord; & si on ne rencontre des
obstacles, qu'après avoir parcouru un cer-
tain themin, alors, comme on ne consent
qu avec peine à avoir fait un travail inu-
tile, on vent du moins paroître avoir sur-
monté ces obstacles, & on ne fait quelque-
fois que les éluder. D'autres routes au
contraire ne présentent d'obstacles qu'à
leut entrée, l'abord en peut être pénible,
mais ces obstacles une fois franchis, le
reste du chemin est facile à parcourir.
Il faui convenir au reste, que les Géo-
mêtres qui ont artaqué M. Newton sur la
résistance des fluides, n'ont guere été plus
heureux que lui; les uns, après avoir
fondé sus le calcul une théorie assez va-
gue, & avoir même crû que l'expérience
acur ctoit favorable, semblent ensuite
26 MERCURE DE FRANCE.
avoir reconnu & l'insuffisance de leurs
expériences même, & le peu de solidité
de leur théorie, pour lui en substituer une
nouvelle aussi peu satisfaisante. Les au-
tres, reconnoissans de bonne foi, que
leur théorie manquoit par ses fondemens,
nous ont donné, au lieu des vrais princi-
pes, beaucoup de calculs.
Ces considérations m'ont engagé à
traiter cette matiere par une méthode en-
tierement nouvelle, & sans rien emprun-
ter de ceux qui m ont précédé dans le mê-
me travail.
La théorie que j'expose dans mon ou-
vrage, ou plutôt dont je donne l'gssai
a, ce me semble, l'avañtage de n'être ap-
puyée sur aucune supposition arbitraire. Je
suppose seulement, ce que personne ne
pent me contester, quun fluide est un
corps composé de particules très petites,
détachées, & capables de se mouvoir li-
brement.
La résistance qu'un corps éprouve
lorsqu'il en choque un autre, n'est à pro-
prement parler que la quantité de mouve-
ment qu'il perd. Lorsque le mouvement
d'un corps est altéré, on peut regarder ce
mouvement comme composé de celui que
le corps aura dans l'instant suivant, &
d'un autre qui est détruit. Il. n'est pas dif-
O
17
JANVIER. 1752.
ficile de conclure de-là, que toutes les
loix de la communication du mouvement
entre les corps, se réduisent aux loix de
l'équilibre. C'est aussi à ce principe que
j'ai réduit la solution de tous les problê-
mes de Dynamique dans le premier ou-
vrage que j ai publié en 1743. J'ai eu fré-
quemment l'occasion d'en montrer la fé-
condité & la simplicité dans les differens
Traités que j'ai mis au jour depuis; peut-
ette même ne seroit-il pas mutise pour
nous éclairer jusqu'à un certain point sur
la Métaphysique très- obscure de la percus-
sion des corps, & sur les loix ausquelles elle
est assujettie. Quoiqu'il en soit, ce princi-
pe s'applique naturellement à la résistan-
ce d'un corps dans un fluide; c'est aussi
aux loix de l'équilibre entre le fluide &
le corps, que je réduis la recherche de
cette résistance. Mais il ne faut pas s'ima-
giner que cette recherche, quoique très-
facilitée par ce moyen, soit aussi simple
que celle de la communication du mou-
ment entre deux corps solides. Supposons
en effet que nous eussions l'avantage dont
nous sommes privés, de connoître la figu-
re & la disposition mutuelle des parti-
cules qui composent les fluides; les loix
de leur résistance & de leur action, se ré-
duitoient sans doute aux loix connues
3009
18 MERCUREDEFRANCE.
du mouvement; car la recherhe du mou-
vement communique par un corps, à un
nombre quelconque de corpuscules qui
l'environnent, n'est qu'un problême de
Dynamique, pour la résolution duquel
on a tous les principes nécessaires. Cepen-
dant plus le nombre de corpuscules seroit
grand, plus le problême deviendroit com-
pliqué, & cette méthode par conséquent
ne seroit guères pratiquable dans la recher-
che de la résistance des fluides. Mais nous
sommes même bien éloignés d'avoir tou-
tes les données nécessaires, pour être à por-
tée de faire usage d'une pareille methode.
Non-seulement nous ignorons la figure
& l'arrangement des parties des fluides,
nous ignorons encore, comment ces par-
ties sont pressées par le corps, & com-
ment elles se meuvent entr elles. Il ya
d'ailleurs une si grande difference enrre
un fluide, & un amas de corpuscules soli-
des, que les loix de la pression & de l'é-
quilibre des solides sont très-differentes
des loix de la pression & de l'équilibre des
fluides; l'expérience seule a pu nous ins-
truire de ces dernieres loix, que la théo-
rie la plus subtile n'eût jamais pû nous
faire soupçonner: & aujourd'hui même
que l'observation nous les a fait connoî-
tre, on n'a pû trouver encore d'hypothése
JANVIER. 1752. 19
fatisfaisante pour les expliquer, & pous
les réduire aux principes connus de la
statique des solides.
Certe ignorance n'a cependant pas em-
peché que l'on n'ait fait de grands progrès
dans l'hydrostatique. Car les Philosophes
ne pouvant déduire immédiatement & di-
rectement de la nature des fluides les loin
de leur équilibre, ils les ont au moins
réduites à un seul principe d'expérience,
l'égalité de pression en tout sens; principe
qu'ils ont regardé (faute de mieux) com-
me la propriété fondamentale des fluides,
& celle dont il falloit déduire toutes les
autres. En effet, condamnés comme nous
se sommes, à ignorer les premieres pro-
priétés, & la contexture intérieure des
corps; la seule reflource qui reste à notre
sagacité, c'est de tâcher au moins, de sai-
fir dans chaque matiere l'analogie des
phenoménes, & de les rappeller tous à un
petit nombre de faits primitifs & fonda-
mentaux. La Nature est une machine im-
mense, dont les ressorts principaux nous
sont cachés: nous ne voyons même cetto
machine qu'à travers un voile qui nous
dérobe le jeu des parties les plus délicates.
Entre les parties les plus frappantes que
ce voile nous laisse appercevoir, il en est
quesques unes, qu'un même ressort met
Hras hO
LO MERCUREDEFRANCE.
en mouvement, & ce méchanisme est ce
que nous devons principaleuient cher-
cher à démeler.
Ne pouvant donc nous flatter de dé-
duire de la nature même des fluides la
théorie de leur résistance & de leurs ac-
tions, bornons-nous à la tirer, s'il est
possible des loix hydrostatiques, qui sont
depuis dong.tems bien constatées. La dé-
couverte purement expérimentale de ces
loix, supplée, en quelque sorte, à celle
de la figure & de la disposition des par-
ties des fluides, & peut-être rend le pro-
blême plus simple, que si pour le résoudra
nous étions bornés à cette derniere con-
noissance: il ne s'agit plus que de déve-
lopper par quel moyen les loix de la résis-
tance des fluides, peuvent se déduire des
loix de l'hydrostatique. Mais ce détail
demande une assez longue suite de propo-
fitions, dont je ne pourrois présenter ici
qu'une esquisse fort imparfaite; le public
verra bientôt mon ouvrage, & sera par
lui-même en état d'en juger. Je me con-
tenterai de dire, que voulant démontrer
tout en rigueur, jai trouvé dans les pro-
positions même les plus simples, plus de
difficultés qu on n auroit dû en soupçon-
ner, & que ce n'a pas été sans peine que
je suis parvenu à demontrer sur cette ma-
JANVIER. 1751.
tiere les vérités le plus généralenent con-
nues, & le moins rigoureusement prou-
vées jusqu'ici. Mais aptès avoir pout
ainsi dire, sacrifié à la sureté des principes
la facilite du calcul, je devois naturelle-
ment m'attendre que l'application dn cal-
cul à ces mêmes principes seroit fort pé-
nible, & c'est aussi ce qui m est arrivé; je
ne voudrois pas même assurer que du
moins en certains cas, la solution du pro-
blême dont il est question, ne se refusat
entierement à l'analyse. C'est aux Sçavans
à prononcer sur ce point; je croirois avoir
tra vaillé fort utilement, si j'étois parvenu
dans une matière si difficile, soit a fixer
moi même; soir à faire trouver à d'autres
jusqu'où peut aller la théorie, & les limi-
tes où elle est forcée de s'arrêter.
Quand je parle ici des bornes que la
théorie doit se prescrire, je ne l'envisage
qu'avec les secours actuels qu'elle peut se
procurer, non avec ceux dont elle pour-
ra s'aider dans la suite, & qui sont encore
à trouver. Car en quelque matiere que
ce soit, ou ne doit pas trop se hâter d'éle-
ver entre la Nature & l'esprit humain un
mur de séparation. Pour avoir appris à
nous mésiet de notre industrie, il ne faux
pai nous en méfier avec excès. Dans l'im,
puissance fréquente que nous éprouvons
igitized by Goc
2A MERCURE DEFRANCE.
de surmonter tant d'obstacles qui se pré-
sentent à nous, nous serions fans doute
trop heureux, si nous pouvions au moins
juger du premier coup d'oeil jusqu où nos
efforts peuvent atteindre. Mais tella est
tout à la fois la force & la foiblesse de no-
tre esprit, qu'il est souvent aussi dange-
reux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas
que sur ce qu'il peut. Combien de décou-
vertes modernes, dont les anciens n'a-
voient pas même l'idée? combien de dé-
couvertes perdues, que nous conteste-
rions peut-etre trop legerement? & com-
bien d'autres que nous jugerions impossi-
bles, sont reservées pour notre posté-
rité ?
Voilà les vues qui m'ont guidé, & l'ob-
jet que je me suis proposé dans l'ouvrage
que je vais mettre au jour. Pour rendre mes
principes encore plus dignes de l'attention
des Physiciens & des Géomêtres, j'ai crû
devoit indiquer en peu de mots, comment
ils peuvents appliquer à differentes ques-
tions, qui ont un rapport plus au moins
immédiat à la matière que je traite, telles
que le mouvement d'un fluide qui coule
soit dans un vase, soit dans un canal quel-
conque, les oscillations d'un corps qui
flotte sur un fluide, & d'autres problêmes
de certe espéce.
Dnistres hd
JANVIER. 1752.
23
J'autois desiré pouvoit comparer ma
héorie de la résistance des fluides aux ex-
ériences que plusieurs Physiciens célé-
ires ont faites pour la déterminer. Mais
près avoir examiné ces expériences.
e les ai trouvées si peu d'accord entr'el-
es, qu'il n'y a, ce me semble, encore au-
un fait suffisamment constaté, sut co
oint. Ilnen faut pas davantage pour
nontrer combien ces expériences sont dé-
icates; aussi quelques personnes très- ver-
ées dans cet Art, ayant entrepris depuis
eu de les recommencer, ont presque
bandonné ce projet par les difficultés de
exécution. La multitude des forces, soit
ctives, soit passives, est ici compliquée à
un tel degré, qu'il paroît presque impos-
fible de déterminer sépatement l'effet de
chacune; de distinguer, pat exemple,
celui qui vient de la force d'inertie d'avec
celui qui tésulte de la tenacité, & ceux-
ci d'avec l'effet que peut produire la pé-
santeur & le frottement des particules;
d'ailleurs quand on auroit démelé dans un
seul cas les effets de chacune de ces forces,
& la loi qu'elles suivent, seroit-on bien
fondé à conclure, que dans un cas où les
particules agiroient tout autrement, tant
pat leur nombre, que par leur direction,
leut disposition & leur vitesse, la loi des
24 MERCURE DE FRANCE.
effe:s ne seroit pas toute differente? Cetto
matiere pourtoit bien être du nombre de
celles où les expériences faites en petit,
n ont presque aucune analogie avec les ex-
périences faites en grand, & les contre-
disent même quesquefois? où chaque cas
particulier demande presque une expé-
rience isolée, & où par conséquent les
résultats généraux sont toujours très-fau-
tifs & très-imparfaits.
Enfin, la difficulté fréquente d'appli-
quer le calcul à la theorie, pourra rendre
souvent presque impraticable la compa-
raison de la théorie & de l'expérience; je
me suis donc borné à faire voir l'accord
de mes principes avec les faits les plus con-
nus, & le plus généralement avoués. Sur
tout le reste je laisse encore beaucoup à
faire à ceux qui pourront travailler d'a-
près mes vices & mes calculs. On trou-
vera peut-être ma sincérité fort éloignée
de cet appareil, auquel on ne renonce
pas toujours, en rendant compte de ses
travaux; mais c'est à mon ouvrage seul à
se donner la place qu'il peut avoir. Je ne
me flatte pas d'avoir poussé à sa perfec-
tion une théorie que tant de grands hom-
mes ont à peine commençée. Le titre d'es-
sai que je donne à cet ouvrage, répond
cractement à l'idée que j'en ai: je crois
etre
rasbO
JANVIER. 1752.
2
Etre au moins dans la véritable route, &
sans oser apprécier le chemin que je puis
y avoir fait, j'applaudirai volontiers aux
efforts de ceux qui pourront allet plus
loin que moi, parce que dans la recher-
che de la vérite, le premier devoir est
d'être juste. Je crois au reste pouvoir
donner aux Geométres, qui dans la suite
s'appliqueront à cette matiere, un avis
que je prendrai le premier pour moi-
même; c est de ne pas ériger trop legere-
ment des formules d'algêbre en vérités
ou propositions physiques. L'esprit de cal-
cul qui a chassè l'esprit de systême, regne
pent-être un peu trop à son tour; car il
y a dans chaque siécle un goût de Philo-
sophie dominant. Ce goût entraîne pres-
que toujours quelques préjugés, & la
meilleute Philosophie est celle qui en a
se moins à sa suite. Il seroit mieux, sans
doute, qu elle ne fût jamais assujettie à
aucun ton particulier; les differentes con-
noissances acquises pat les Sçavans en au-
roient plus de facilité pour se rejoindre
& formet un tour. Mais c'est un avan-
tage que l'on ne peut guéres espérer. La
Philosophie prend, pour ainsi dire, la
teinture des esprits où elle se trouve.
Chez un Physicien, elle est ordinairement
toute systematique; chez un Geométre,
B
1. Vol.
26 MERCUREDEFRANCE.
elle est souvent toute de calcul. La mé-
thode du derniec, à patlet en général
est sans doute la plus sûre; mais il ne
faut pas en abuser, & croire que tout s'y
réduise; autrement nous ne ferions de
progrès dans la Geomentrię transcendante
que pour être à proportion plus bornés
sur les vérités de la Physique, & nous res-
semblerions à un homme qui auroit le sens
de la vue contraire à celui du toucher, ou
dans lequel un de ces sens ne se perfec-
tionneroit qu'aux dépens de l'autre. Plus
on peut tirer d'utilité de l'application de
la Geométrie à la Physique, plus on doit
être circonspect dans cette application.
C'est à la simplicité de son objet que la
Geométrie est redevable de sa certitude;
à mesure que l'objet devient plus compo-
sé, la certitude semble s'éloigner, Il faut
donc sçavoir s'arrênter sur ce qu on ignore,
ne pas croire que les mots de théorême &
de corollaire fassent par quelque vertu se-
crette l'essence d'une démonstration, &
qu'en écrivant à la fin d'une proposition
ce qu'il falloit demontrer, on rendra dé-
montré ce qui ne l'est pas.
Fermer
3
p. 27-28
SONGE.
Début :
Mollement étendu fur un lit de verdure, [...]
Mots clefs :
Songe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SONGE.
SONGE.
Mollement étendu fur un lit de verdure,
Un soir je contemplois l'astre brillant du jour,
Qui, paroissant alors dédaigner la Nature,
Faisoit tourner son char vers. l'humide sejour.
Le sommeil atrivoit sur les pas du silence,
Et déja la nuit, au teint frais
Employoit tous ses soins à réparer l'absence
Du Dieu, dont les regards charment Flore &
Cerès.
Un antre Dieu tâtoit la pointe de ses traits,
Je ne pus m'arracher à la donceur secrette,
Dont Morphée enyvroit mes sens:
Et pout abandonner mon aimable rettaite
Je sis des efforts impuissans
Bientôt ma debise paupiere
Cedont aux pavots enchanteuts,
Des astres à mes yeux déroba la lumiere.
Dans les bras du plaisit pendant la nuit entiere,
Bercé par les songes flateurs,
Je godtai du sommeil ces perfides douceurs,
Et l'illusion passagere.
Je crus voir la Fortune en sa course legère
Mhonorer, en passant, d'un souris gracieux,
Et de Louis sur moi faire tourner les yeux.
Ce grand Roi m'apparut avec cet air affable,
Bij
28. MERCURE DEFRANCE.
Dont il sçait animer les talens & les Arts;
Et non point tel qu'aux champs de Mars
La Victoire le vit, d'un regard formidable,
Comme un autre Alexandre, affronter les ha-
zards.
J'osai lui conter ma misére
Hélas ! il paroissoit m'entendre avec bonté.
Cette main qui lança tant de sois le tonnerre,
Par quelque don peu mérité
Alloit mettre le comble à ma félicité.
Mais c'est là qu'a fini l'erreur d'un si beau songe.
Tout frivole qu'est ce mensonge
Par un espoir flateur mes sens sont éblouis:
Cet espoir est fondé sur le cœeur de Louis.
J. A.
Mollement étendu fur un lit de verdure,
Un soir je contemplois l'astre brillant du jour,
Qui, paroissant alors dédaigner la Nature,
Faisoit tourner son char vers. l'humide sejour.
Le sommeil atrivoit sur les pas du silence,
Et déja la nuit, au teint frais
Employoit tous ses soins à réparer l'absence
Du Dieu, dont les regards charment Flore &
Cerès.
Un antre Dieu tâtoit la pointe de ses traits,
Je ne pus m'arracher à la donceur secrette,
Dont Morphée enyvroit mes sens:
Et pout abandonner mon aimable rettaite
Je sis des efforts impuissans
Bientôt ma debise paupiere
Cedont aux pavots enchanteuts,
Des astres à mes yeux déroba la lumiere.
Dans les bras du plaisit pendant la nuit entiere,
Bercé par les songes flateurs,
Je godtai du sommeil ces perfides douceurs,
Et l'illusion passagere.
Je crus voir la Fortune en sa course legère
Mhonorer, en passant, d'un souris gracieux,
Et de Louis sur moi faire tourner les yeux.
Ce grand Roi m'apparut avec cet air affable,
Bij
28. MERCURE DEFRANCE.
Dont il sçait animer les talens & les Arts;
Et non point tel qu'aux champs de Mars
La Victoire le vit, d'un regard formidable,
Comme un autre Alexandre, affronter les ha-
zards.
J'osai lui conter ma misére
Hélas ! il paroissoit m'entendre avec bonté.
Cette main qui lança tant de sois le tonnerre,
Par quelque don peu mérité
Alloit mettre le comble à ma félicité.
Mais c'est là qu'a fini l'erreur d'un si beau songe.
Tout frivole qu'est ce mensonge
Par un espoir flateur mes sens sont éblouis:
Cet espoir est fondé sur le cœeur de Louis.
J. A.
Fermer
4
p. 28-38
NOUVELLE LETTRE D'un Membre de la Société Royale d'An[gle]terre, à l'Auteur du Mercure, sur l'Histoire des Arts.
Début :
Monsieur, mon ouvrage sur les Arts n'est point ce que vous pensez ; [...]
Mots clefs :
Histoire, Religion, Gouvernement, Moeurs, Anglais, Arts, Ouvrage, Brillant, Rois, Lois, Société royale d'Angleterre, Histoire des arts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : NOUVELLE LETTRE D'un Membre de la Société Royale d'An[gle]terre, à l'Auteur du Mercure, sur l'Histoire des Arts.
NOUVELLE LETTRE
D'un Membre de la Société Royale d'An[gle]terre,
à l'Auteur du Mercure, sur
l'Histoire des Arts.
Monsieur, mon ouvrage sur les Arts
n'est point ce que vous pensez ;
vous attendez de moi l'Histoire de leurs
progrès, je l'attendois bien moi- même,
sorsque je m'y mis il y a peut-être qua-
rante ans. Or je n'ai peut-être à donner
O
JANVIER.
29
1752.
que l'Histoire de la décadence & de la dé-
gradation des Arts. Ceux qui me voyent
toucher à divers sujets, tantôt de Geomé-
trie, tantôt de Physique, de Musique,
d'Astronomie, de Morale, d'Histoire, de
Geographie, quelquefois de Théologie,
croyent que je voltige, que j'effleure, &
que je cours par tout après la sleur & le
nouveau.
Encore n'y auroit-il pas de mal d'imiter
l'abeille, qui court de fleur en fleur, si
c'étoit du miel qui dût à la fin en résulter.
Je ne dis pas que cela ne mamule, & ne
puisse amuser le public, utilement même,
si c'est de Science en Science que je vol-
tige. Car c'est du fonds des choses, je le
dis enfin, que je crois toujours parler, &
d'un même principe que je crois tout dé-
river, ce qu'on appelle plusieurs sujets,
n'en est peut-être qu'un pour moi, qui
n'en laisse voir jusqu'ici que les bran-
ches, les sous-divisions, ses fruits ou les
fleurs.
Un certam brillant de style, plus na-
turel peut-être que recherché, n impose
qu'aux esprits, peu soigneux eux-mêmes,
de regarder au fond des choses On re-
connoit mon style; croit-on, dit-on à ce
brillant, à cette legereté, à ce feu volti-
geur, il n'en est rien. Bien des Auteum
Biij
jizes bGOO.
30 MERCUREDEFRANCE.
ont du style, du brillant, du feu, de la-
legereté, du voltigement. Voyez, je
m en rapporte, si ce n'est pas le fonds qui
contraste avec la surface, le sérieux avec le
gay, le massif avecc le leger, le solide
avec le brillant, la Geométrie ave l'imagi-
nation, si vous voulez, qui fait toui ici.
Je dois vous le dite: c est la Geométrie
qui m'a amusé, plutôt, qu'occupél toute
ma vie. Telle quelle est, je puis y avoit
donne trois années, en mettant les mo-
meus de cette étude bout à bout. La Phy-
sique m'a un peu plus arrêté. Elle est
plus vaste, & je puis y avoir donné quin-
ze ou vingt ans. J'en avouerois bien qua-
tinte & quatante-cinq, d'une vie toute-
donnée à l'Histoire. Il fautm entendre, en
mettant les trois daus les vingt, & les vingt
dans les quarante-cinque parce que la Phy-
sique n'a jamais été pout moi qu'une His-
toire de la Nature, & qu'en Geométrie
même, mon premier mot a étè l'Histoite-
des nouveaux calculs, il y a trente ans.
Je de connois tout franc que l'Histoire,
digoc d'occuper & d'amuser un honnête
homme, un Citoyen, un Chrétien. La
Religion même, n est que tévolation,
tradition, histoire. C'est la marche de
l'humanité sur la terre, depuis Adam jus-
qu'à moi, qui m'a toujours intéressé. Cat
dby
1752.
31
JANVIER.
voilà en deux mots le plan ou le fonds de
mon Histoire des Arts: sous le nom
d'Aris, j'embrasse tout, il est vrai. Voila
pourquoi jusqu'à ce qu'on voie le tout en-
semble, on pourra prendre pour un vol-
tigement les morceaux détachés du fonds,
ou dans leur détail immense ils ne for-
ment qu'un morceau, un seus ouvrage au
moins, sous ce titre un peu détaillé: Let-
tres sur iu Religion, le Gouvernement, les
maurs & les Arts.
Je présente quatre objets, grands objets,
mais qui se tiennent, & que je n'ai jamais
pu détacher du quatrième qui les ren-
ferme tous. Car la Religion est l'Art des
Arts, & celui nommément de mener les
hommes de la terre au Ciel, ce qui ren-
ferme tout le détail des Arts spirituels &
corporels, temporels & éternels, sacrés
& profanes, humaius & divins. Le tout,
pour vous dire que mon Histoire des
Arts n'est point un voltigement d'un Art
à l'autre, beaucoup moins d'une machine
à l'autre, fut-ce mon CI... dont l'idée
na jamais empiété chez moi sur aucune
autre idée, & a été même fort constam-
ment le frun, le résultat, le contraste, si
vous voulez, & le brillant, la fleur de
tontes les antres.
Tout dérive d'un principe, ai-je diti,.
Buij.
32 MERCUREDEFRANCE.
principe universel, & par conséquent his-
torique, philosophique, théologique,
moral, physique, métaphysique, ency-
clopédique, si vous voulez, & ce mot-là
même na rien de nouveau de ma part,
puisqu'il y a vingt-deux à vingt-cinq ans
que j'ai donné le développement net &
précis de ce principe appliqué à toutes les
Sciences, à tous les Arts, sans l'avoit, je
crois, copié de Bacon, mais non sans être
entré dans son esprit.
Mon ouvrage actuel sur cela comprend
jusqu'à sept volumes in- 12. ausquels vous
comprenez bien que je puis facileient
en ajouter vingt de mes autres ouvrages
de detail, faits sur les Arts, sur telle
Science en particulier, ne fut-ce qu' un
cours de Physique qu on enseigne depuis
sept à huit ans à Paris & ailleurs, sans
être même encore imprimé, & dans lequel
je crois avoir mis les principes, de tous les
Arts, Physico- Mathématiques au moins.
Des sept volumes en question, les deux
premiers roulent spécialement sur la Re-
ligion, le Gouvernement & les mœurs
le tout appliqué à la France, où je trouve
tout cela parfait, car je suis Citoyen,
laissant aux autres les critiques, le fiel,
s'il y en a, & ne cueillant réellement moi-
même, que les fleurs & le miel dont j'aime
JANVIER.
1752.
31
à me nourrit, & surtour à nourrir mes
concitoyens.
Je fais voit dans cet ouvrage le bien
de notre Gouvernement François, Gau-
lois même, en rapport à la Religion &
aux mœurs, aux Arts mêmes. Depuis
douze cens ans, depuis deux mille même,
je trouve, qu'à tout prendre, notre Na-
tion est la mieux morigenée, la mieux
réglée, la mieux conservée. Je laisse les
petits traits. J'atttibue la durée de notre
existence nationale Franco-Gauloise, à
nos loix spirituelles & temporelles, tout-
à-fait d'accord entr'elles, depuis l'espéce
de concert, mis entr'elles par Clovis,
baptisé & sacré par Saint Remi.
Notre Loi Salique, toute conforme à la-
Hiera rchie Ecclésiastique, nous maintient
à jamais. Toute loi qui appelle les fem-
mes à la succession, appelle les étrangers,
& les loix étrangeres, les moeurs du moins.
Nos Rois sont tous François depuis Clo-
vis N'est-ce rien que cela ? Je crois que-
c est tout.
Depuis l'origine même, les Gaulois &
les Francs neurent nulle peine à ne for-
mer qu'un peuple des deux. C'étoit les
Romains que Clovis vainquit à Soissons.
Les Gaulois pouvoient avoir appellé les-
Etancs. Les Romains. étoient perfecutents.
B.v
34 MERCURE DEFRANCE.
Les Gaulois étoient Chrétiens, les Francs:
étoieni des hommes. Dans la personne de
Clovis, l'homme n'eut nulle peine à de-
venir Chrétien. Dans la personne des,
Gaulois, le Chrétien n'eut nulle peine à
devenir homme, mâle, franc, en un mot.
Tout coule de cette source.
Nos Loix sont uniques, notre Religion
est unique, nos mours sont uniques, nos,
raisons sont uniques. Tous, sans en ex-
cepter un seul, ont été bons Chrétiens,
Catholiques même. Pas un na été persé-
cureur, mécreant, méchant. Le Grand;
Henri seul, parvenu Calviniste à la Cou-
ronne, ne le fut plus. en la prenant. Son,
hérésie n'exclut point son droit salique à
la Couronne. Ce fut la Couronne & la,
Loi Salique qui exclut de fait son Calvi-
nisme. C'est la merveille & le triomphe
de nos loix qui réellement ont toujours,
pat-là triomphé des Anglois, des Espa-
gnols, de l'Europe & de nous mêmes.
Calvin a bien pû naître parmi nous.
Mais son Calvinisme est allé s'établir à.
Genéve, en Suisse, en Allemagne, en
Angleterre, & est toujours proscrit en
France. Proaris & focis, nous avons tou-
jours combattu victorieusement pour nos.
Rois, pour nos Loix, pour nos moeurs,
pour notre Religion. Nous avons extet.
Mosines vOO
IANVIER. 1752:
355
miné de la France, de l'Espagne même,
de l'Italie, de l'Allemagne les Visigois, les-
Bourguignons les Lon bards, les Sarrazins,
les Albigeois, & mille sortes de monstres.
Nous avons volé jusqu'aux extrêmités de
la terre pour la Religion. Nous n'avons
admis les Normands que pout les rendre
Chrétiens, & nos Rois ont toujours fidó-
lement été les sils aînés de l'Eglise pour la-
protéger & la maintenit.
L'Eglise même doit son principal tem-
perel & son établissement, en quelque-
sorte sut le Trone des Césars, à Pepin, à-
Charlemagne, à nos Rois, jusqu'à lui
maintenit un Siége propre à Avignon.
Hous avons été jusqu'à fonder & cimen-
ter le Saint Empite, en Allemagne, pour
la défense spéciale de l'Eglise. Aussi nos-
mours se sentent-elles de tout tems de
cette invariabilité de notre Gouvernement:
& de notre Religion. Elles sont charman-
tes, nos moeurs, & uniques, ai- je dit, plei--
nes de ftanchise, de liberré, de gayeté.
Nos voisins nous reprochent notre mo-
bilité. Elle éclate avec élegance dans nos
tabatieres, nos perruques, nos habits,
nos meubles, nos bijoux, nos modes,.
dont la mobilité a pourtant toujours ga-
gnè ces voisins les plus graves. Mais nos
Loix, uos Rois, nos muruts, notte Reli--
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
gion ont-elles varié chez nous, tandis que
chez nos voisins tout est altéré, changé
dans le Gouvernement le plus spirituel, le
plus temporel.
Depuis plus de deux mille ans que nous
primes Rome, on nous a définis en fait
de guerre, Heros au premier choc, femmes
au second. Nos ennemis ne sont pas faits
pour compter notre Histoire, c est à moi
d'ajouter que nous sommes toujours hom-
mes francs an troisième choc, qui décide
des deux: l'intégrité de notre Royaume,
tel qu'il fut sous Clovis, à peu près, le
démontre. Les Anglois citent Poitiers,
Guinegate, Hosthect, &c. c'est du détail:
nous avons le nôtre sans aller loin, Fonte-
noi, Messe, & c.
En grand je réponds aux Anglois. Pat
droit d'héritage vous avez la Guyenne, la
Normandie, le Poitou, &c. Par droit de
conquête, nous avons tout recouvré sous.
Philippe Auguste. Sous Charles VI. &
VIL. vous teniez Paris mênie, & comine
toute la France par droit de crouble, mais
vous ne teniez pas les Ftançois, les cœeurs,
les moeurs, les esprits qui ont tout recou-
vré. Je ne dis rien de Philippe de Valois,
çe fut bien là que la Loi Salique triompha
des Anglois.
Dans le plus moderne, dans la guerre
JANVIER.
1752.
3
de la succession d'Espagne, ce fut- la aussi-
& surtout que Héros au premier mot, un
peu femmes au second, nous avons fini.
par être hommes à Landreci, Dinan,
Utrecht, & retenant dans l'auguste Maison
de Bourbon, la Monarchie indivisible de
l'Espagne & des Indes, qui étoit le sujet-
de toute la dispute entre l'Eutope entiere
& nous, & je pourrois ajonter C. Q. F. D.
Vous comptenez, Monsicur, qu'un tel
ouvrage est un paralelle assez suivi des
François avec les Anglois. Je ne m'y amu-
se pomnt aux perits traits. Je ne les négli-
ge pas non plus, lorsqu'ils font marcher.
le grand de l'Historre. J'estime infiniment
les Anglois, qui m'ont honoré, & j'en
parle toujours avec honneur & distinction.
Mais je suis François, & j'aime beaucoup
ma Nation. Elle est charmante, vous dis-
je, & d'une gentillesse unique au milieu
de l'Europe; & vous ne me verrez jamais
la contrister, la faire même rougir de rien,
mais seulem ent la rappeller un peu par ci
par-là à la douce suavité de ses mœeurs,
dont il est vrai qu'elle pourroit à la lon-
gue s'écarter par une bizarrerie moderne
de goût étranger, dont le Deisme & la to-
lérance voudroient inutilement nous af-
foler.
Notre seule gayeté, vis, à-vis de la tris-
sitized by C
38. MERCURE DE FRANCE.
tesse des moeurs étrangeres, nous main-
tiendra. Il n'y a tel esprit ni Philosophie
qui tiennent. Tout ce qui aboutit à faire
de nous des songes creux, des humoristes,
des suicides, des Philosophes, des Politi-
ques, désions nous en bien, soyons plu-
tôt des babillards que des raisonneuts po-
litiques. J'ai dit souvent que dés que le
François deviendra Philosophe ou Politi-
que sérieux, adieu le François.
Je suis, &c.
P. S. Nita. Que la Philosophie que-
j'exclus, n est point la Philosophie raison-
nable, telle que celle d'un Descartes,
d'un Gassendi, d'un Rohaut, &c. mais,
comme je l'ai dit nettement, cette Philo-
sophie raisonneuse qui en veut à la Reli-
gion, au Gouvernement & aux moeurs
aux Arts même dont ilime reste à vous
parler.
D'un Membre de la Société Royale d'An[gle]terre,
à l'Auteur du Mercure, sur
l'Histoire des Arts.
Monsieur, mon ouvrage sur les Arts
n'est point ce que vous pensez ;
vous attendez de moi l'Histoire de leurs
progrès, je l'attendois bien moi- même,
sorsque je m'y mis il y a peut-être qua-
rante ans. Or je n'ai peut-être à donner
O
JANVIER.
29
1752.
que l'Histoire de la décadence & de la dé-
gradation des Arts. Ceux qui me voyent
toucher à divers sujets, tantôt de Geomé-
trie, tantôt de Physique, de Musique,
d'Astronomie, de Morale, d'Histoire, de
Geographie, quelquefois de Théologie,
croyent que je voltige, que j'effleure, &
que je cours par tout après la sleur & le
nouveau.
Encore n'y auroit-il pas de mal d'imiter
l'abeille, qui court de fleur en fleur, si
c'étoit du miel qui dût à la fin en résulter.
Je ne dis pas que cela ne mamule, & ne
puisse amuser le public, utilement même,
si c'est de Science en Science que je vol-
tige. Car c'est du fonds des choses, je le
dis enfin, que je crois toujours parler, &
d'un même principe que je crois tout dé-
river, ce qu'on appelle plusieurs sujets,
n'en est peut-être qu'un pour moi, qui
n'en laisse voir jusqu'ici que les bran-
ches, les sous-divisions, ses fruits ou les
fleurs.
Un certam brillant de style, plus na-
turel peut-être que recherché, n impose
qu'aux esprits, peu soigneux eux-mêmes,
de regarder au fond des choses On re-
connoit mon style; croit-on, dit-on à ce
brillant, à cette legereté, à ce feu volti-
geur, il n'en est rien. Bien des Auteum
Biij
jizes bGOO.
30 MERCUREDEFRANCE.
ont du style, du brillant, du feu, de la-
legereté, du voltigement. Voyez, je
m en rapporte, si ce n'est pas le fonds qui
contraste avec la surface, le sérieux avec le
gay, le massif avecc le leger, le solide
avec le brillant, la Geométrie ave l'imagi-
nation, si vous voulez, qui fait toui ici.
Je dois vous le dite: c est la Geométrie
qui m'a amusé, plutôt, qu'occupél toute
ma vie. Telle quelle est, je puis y avoit
donne trois années, en mettant les mo-
meus de cette étude bout à bout. La Phy-
sique m'a un peu plus arrêté. Elle est
plus vaste, & je puis y avoir donné quin-
ze ou vingt ans. J'en avouerois bien qua-
tinte & quatante-cinq, d'une vie toute-
donnée à l'Histoire. Il fautm entendre, en
mettant les trois daus les vingt, & les vingt
dans les quarante-cinque parce que la Phy-
sique n'a jamais été pout moi qu'une His-
toire de la Nature, & qu'en Geométrie
même, mon premier mot a étè l'Histoite-
des nouveaux calculs, il y a trente ans.
Je de connois tout franc que l'Histoire,
digoc d'occuper & d'amuser un honnête
homme, un Citoyen, un Chrétien. La
Religion même, n est que tévolation,
tradition, histoire. C'est la marche de
l'humanité sur la terre, depuis Adam jus-
qu'à moi, qui m'a toujours intéressé. Cat
dby
1752.
31
JANVIER.
voilà en deux mots le plan ou le fonds de
mon Histoire des Arts: sous le nom
d'Aris, j'embrasse tout, il est vrai. Voila
pourquoi jusqu'à ce qu'on voie le tout en-
semble, on pourra prendre pour un vol-
tigement les morceaux détachés du fonds,
ou dans leur détail immense ils ne for-
ment qu'un morceau, un seus ouvrage au
moins, sous ce titre un peu détaillé: Let-
tres sur iu Religion, le Gouvernement, les
maurs & les Arts.
Je présente quatre objets, grands objets,
mais qui se tiennent, & que je n'ai jamais
pu détacher du quatrième qui les ren-
ferme tous. Car la Religion est l'Art des
Arts, & celui nommément de mener les
hommes de la terre au Ciel, ce qui ren-
ferme tout le détail des Arts spirituels &
corporels, temporels & éternels, sacrés
& profanes, humaius & divins. Le tout,
pour vous dire que mon Histoire des
Arts n'est point un voltigement d'un Art
à l'autre, beaucoup moins d'une machine
à l'autre, fut-ce mon CI... dont l'idée
na jamais empiété chez moi sur aucune
autre idée, & a été même fort constam-
ment le frun, le résultat, le contraste, si
vous voulez, & le brillant, la fleur de
tontes les antres.
Tout dérive d'un principe, ai-je diti,.
Buij.
32 MERCUREDEFRANCE.
principe universel, & par conséquent his-
torique, philosophique, théologique,
moral, physique, métaphysique, ency-
clopédique, si vous voulez, & ce mot-là
même na rien de nouveau de ma part,
puisqu'il y a vingt-deux à vingt-cinq ans
que j'ai donné le développement net &
précis de ce principe appliqué à toutes les
Sciences, à tous les Arts, sans l'avoit, je
crois, copié de Bacon, mais non sans être
entré dans son esprit.
Mon ouvrage actuel sur cela comprend
jusqu'à sept volumes in- 12. ausquels vous
comprenez bien que je puis facileient
en ajouter vingt de mes autres ouvrages
de detail, faits sur les Arts, sur telle
Science en particulier, ne fut-ce qu' un
cours de Physique qu on enseigne depuis
sept à huit ans à Paris & ailleurs, sans
être même encore imprimé, & dans lequel
je crois avoir mis les principes, de tous les
Arts, Physico- Mathématiques au moins.
Des sept volumes en question, les deux
premiers roulent spécialement sur la Re-
ligion, le Gouvernement & les mœurs
le tout appliqué à la France, où je trouve
tout cela parfait, car je suis Citoyen,
laissant aux autres les critiques, le fiel,
s'il y en a, & ne cueillant réellement moi-
même, que les fleurs & le miel dont j'aime
JANVIER.
1752.
31
à me nourrit, & surtour à nourrir mes
concitoyens.
Je fais voit dans cet ouvrage le bien
de notre Gouvernement François, Gau-
lois même, en rapport à la Religion &
aux mœurs, aux Arts mêmes. Depuis
douze cens ans, depuis deux mille même,
je trouve, qu'à tout prendre, notre Na-
tion est la mieux morigenée, la mieux
réglée, la mieux conservée. Je laisse les
petits traits. J'atttibue la durée de notre
existence nationale Franco-Gauloise, à
nos loix spirituelles & temporelles, tout-
à-fait d'accord entr'elles, depuis l'espéce
de concert, mis entr'elles par Clovis,
baptisé & sacré par Saint Remi.
Notre Loi Salique, toute conforme à la-
Hiera rchie Ecclésiastique, nous maintient
à jamais. Toute loi qui appelle les fem-
mes à la succession, appelle les étrangers,
& les loix étrangeres, les moeurs du moins.
Nos Rois sont tous François depuis Clo-
vis N'est-ce rien que cela ? Je crois que-
c est tout.
Depuis l'origine même, les Gaulois &
les Francs neurent nulle peine à ne for-
mer qu'un peuple des deux. C'étoit les
Romains que Clovis vainquit à Soissons.
Les Gaulois pouvoient avoir appellé les-
Etancs. Les Romains. étoient perfecutents.
B.v
34 MERCURE DEFRANCE.
Les Gaulois étoient Chrétiens, les Francs:
étoieni des hommes. Dans la personne de
Clovis, l'homme n'eut nulle peine à de-
venir Chrétien. Dans la personne des,
Gaulois, le Chrétien n'eut nulle peine à
devenir homme, mâle, franc, en un mot.
Tout coule de cette source.
Nos Loix sont uniques, notre Religion
est unique, nos mours sont uniques, nos,
raisons sont uniques. Tous, sans en ex-
cepter un seul, ont été bons Chrétiens,
Catholiques même. Pas un na été persé-
cureur, mécreant, méchant. Le Grand;
Henri seul, parvenu Calviniste à la Cou-
ronne, ne le fut plus. en la prenant. Son,
hérésie n'exclut point son droit salique à
la Couronne. Ce fut la Couronne & la,
Loi Salique qui exclut de fait son Calvi-
nisme. C'est la merveille & le triomphe
de nos loix qui réellement ont toujours,
pat-là triomphé des Anglois, des Espa-
gnols, de l'Europe & de nous mêmes.
Calvin a bien pû naître parmi nous.
Mais son Calvinisme est allé s'établir à.
Genéve, en Suisse, en Allemagne, en
Angleterre, & est toujours proscrit en
France. Proaris & focis, nous avons tou-
jours combattu victorieusement pour nos.
Rois, pour nos Loix, pour nos moeurs,
pour notre Religion. Nous avons extet.
Mosines vOO
IANVIER. 1752:
355
miné de la France, de l'Espagne même,
de l'Italie, de l'Allemagne les Visigois, les-
Bourguignons les Lon bards, les Sarrazins,
les Albigeois, & mille sortes de monstres.
Nous avons volé jusqu'aux extrêmités de
la terre pour la Religion. Nous n'avons
admis les Normands que pout les rendre
Chrétiens, & nos Rois ont toujours fidó-
lement été les sils aînés de l'Eglise pour la-
protéger & la maintenit.
L'Eglise même doit son principal tem-
perel & son établissement, en quelque-
sorte sut le Trone des Césars, à Pepin, à-
Charlemagne, à nos Rois, jusqu'à lui
maintenit un Siége propre à Avignon.
Hous avons été jusqu'à fonder & cimen-
ter le Saint Empite, en Allemagne, pour
la défense spéciale de l'Eglise. Aussi nos-
mours se sentent-elles de tout tems de
cette invariabilité de notre Gouvernement:
& de notre Religion. Elles sont charman-
tes, nos moeurs, & uniques, ai- je dit, plei--
nes de ftanchise, de liberré, de gayeté.
Nos voisins nous reprochent notre mo-
bilité. Elle éclate avec élegance dans nos
tabatieres, nos perruques, nos habits,
nos meubles, nos bijoux, nos modes,.
dont la mobilité a pourtant toujours ga-
gnè ces voisins les plus graves. Mais nos
Loix, uos Rois, nos muruts, notte Reli--
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
gion ont-elles varié chez nous, tandis que
chez nos voisins tout est altéré, changé
dans le Gouvernement le plus spirituel, le
plus temporel.
Depuis plus de deux mille ans que nous
primes Rome, on nous a définis en fait
de guerre, Heros au premier choc, femmes
au second. Nos ennemis ne sont pas faits
pour compter notre Histoire, c est à moi
d'ajouter que nous sommes toujours hom-
mes francs an troisième choc, qui décide
des deux: l'intégrité de notre Royaume,
tel qu'il fut sous Clovis, à peu près, le
démontre. Les Anglois citent Poitiers,
Guinegate, Hosthect, &c. c'est du détail:
nous avons le nôtre sans aller loin, Fonte-
noi, Messe, & c.
En grand je réponds aux Anglois. Pat
droit d'héritage vous avez la Guyenne, la
Normandie, le Poitou, &c. Par droit de
conquête, nous avons tout recouvré sous.
Philippe Auguste. Sous Charles VI. &
VIL. vous teniez Paris mênie, & comine
toute la France par droit de crouble, mais
vous ne teniez pas les Ftançois, les cœeurs,
les moeurs, les esprits qui ont tout recou-
vré. Je ne dis rien de Philippe de Valois,
çe fut bien là que la Loi Salique triompha
des Anglois.
Dans le plus moderne, dans la guerre
JANVIER.
1752.
3
de la succession d'Espagne, ce fut- la aussi-
& surtout que Héros au premier mot, un
peu femmes au second, nous avons fini.
par être hommes à Landreci, Dinan,
Utrecht, & retenant dans l'auguste Maison
de Bourbon, la Monarchie indivisible de
l'Espagne & des Indes, qui étoit le sujet-
de toute la dispute entre l'Eutope entiere
& nous, & je pourrois ajonter C. Q. F. D.
Vous comptenez, Monsicur, qu'un tel
ouvrage est un paralelle assez suivi des
François avec les Anglois. Je ne m'y amu-
se pomnt aux perits traits. Je ne les négli-
ge pas non plus, lorsqu'ils font marcher.
le grand de l'Historre. J'estime infiniment
les Anglois, qui m'ont honoré, & j'en
parle toujours avec honneur & distinction.
Mais je suis François, & j'aime beaucoup
ma Nation. Elle est charmante, vous dis-
je, & d'une gentillesse unique au milieu
de l'Europe; & vous ne me verrez jamais
la contrister, la faire même rougir de rien,
mais seulem ent la rappeller un peu par ci
par-là à la douce suavité de ses mœeurs,
dont il est vrai qu'elle pourroit à la lon-
gue s'écarter par une bizarrerie moderne
de goût étranger, dont le Deisme & la to-
lérance voudroient inutilement nous af-
foler.
Notre seule gayeté, vis, à-vis de la tris-
sitized by C
38. MERCURE DE FRANCE.
tesse des moeurs étrangeres, nous main-
tiendra. Il n'y a tel esprit ni Philosophie
qui tiennent. Tout ce qui aboutit à faire
de nous des songes creux, des humoristes,
des suicides, des Philosophes, des Politi-
ques, désions nous en bien, soyons plu-
tôt des babillards que des raisonneuts po-
litiques. J'ai dit souvent que dés que le
François deviendra Philosophe ou Politi-
que sérieux, adieu le François.
Je suis, &c.
P. S. Nita. Que la Philosophie que-
j'exclus, n est point la Philosophie raison-
nable, telle que celle d'un Descartes,
d'un Gassendi, d'un Rohaut, &c. mais,
comme je l'ai dit nettement, cette Philo-
sophie raisonneuse qui en veut à la Reli-
gion, au Gouvernement & aux moeurs
aux Arts même dont ilime reste à vous
parler.
Fermer
5
p. 38-47
Suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
Début :
C'est peine perdue, Monsieur, c'est par préjugé de vouloir retrouver l'origine [...]
Mots clefs :
Arts, Grecs, Temps, Dieu, Histoire, Adam, Villes, Paradis, Déluge, Histoire des arts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
Suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
C'est peine perdue, Monsieur, c'est
par préjugé de vouloir retrouver l'origine
des Arts chez les Grecs, ils n'en sont ni
les Historiens sidéles, ni les Auteurs.
Les Grecs étoient dans la plus profonde
barbarie, lorsque les Arts florissoient en
vpte, à Tyr, à Sidon, dans la Syrie &
Eg.
Vgitires beOO
JANVIER: 1752
391
dans toute la grande Asie. Les Grecs ne-
connurent les Arts qu'au moment qu'ils.
commençoient à tomber, qu'ils étoient
même à moitié tombés en Asic & en-
Egypre. L'Orient vivoit dans les délices.
& dans le luxe, lorsque Cerès on Trip-
toleme apprit aux Grecs à manger du
pain.
Je crois faire beaueoup d'honneur aux
Grecs, de les reconnoître au plus pour des-
seconds inventeurs, pour des restaura-
teurs des Arts, la Providence les ayant
spécialement destinés à sauver les Arts de
leur entier anéantissement pour les trans-
mettre aux Romains, & à toute l'Europe
pat leur moyen, les Romains devant être
le centre de l'Art des Arts, qui entraîne,
selon moi, tous les autres, à en juger au
moins pat l'Histoire générale de toutes-
choses dont voilà, je crois, la clef du dé-
brouillement.
C'est un fait que, passé les Grecs, on-
ne connoint plus rien à la marche des Arts,
de l'humanité, de l'Histoire, & qu'à l'o-
rigine même des Grecs, leur Histoire ne.
s'enchaîne qu'avec les fables & mille sortes.
de contes puériles qui ne menent à rien,
& empechent menme de remonter à Adam,
au deluge même, & à l'année 2000 avant:
Jesus Christ.
ed by
49 MERCURE DEFRANCE.
C'est l'idolâtrie qui a tout embrouillé,
les Grecs surtout, tant la Religion tient à
l'Histoire des Atts, tant celle-ci. ne peut
être débrouillée que pat celle-là. Encote
les Grecs mêmes, ont-ils eu. avec le tems
de vtais Historiens, des Herodotes, des
Diodores, des Strabons qui ont pû leur
apprendre, que long tems avant eux l'Ar-
chitecture la plus parfaite, la Sculpture,
la Peinture, la Teinture, l'Ecriture, les
Monumens, les Machines, les Canaux, le
Commerce, la Navigation, étoient des
choses en régle eu Asie, en Egypte il y a-
trois à quatre mille ans.
La Religion même, le Sacerdoce le.
plus hierarchique, les Sacrifices, les Prie-
res solemnelles, les Cérémonies étoient
en vigneur & en régle au tems, & sans.
doute avant le tems de Joseph, soit que
ce culte fut dès lors idolâtrique, ou qu'il.
ne le soit devenu que sous les Pharaons.
ennemis du Peuple de Dieu, & tout de
suite de Dieu même.
Les Pyramydes, les Obelisques, les Hie-
rogryphes, les Inscriptions, les porti-
ques superbes, les Colonnades, les Sta-
tues, les Bas-reliefs, les Temples déco-
rés, les Palais magnifiques & assortis, les
Fontaines, les Puits publics, toujours vas-
tes, profonds & grands, les ouvrages en-
as
17
JANVIER.
41
52.
un mot de toutes sortes d'Arts, se voyent
encore en entier en mille endroits de l'E-
gypte.
Rome même, dans sa plus grande splen-
deur sous les Césars & les Augustes, n'a
eu, & n'a même encore de monumens
parfaits en ce genre, que ceux qu elle a-
fait venit à grands frais de cette mine des-
Arts, desesperant de pouvoir les égaler.
Dès aptès le déluge, la Tour de Babel,
& la Ville de Babylone furent le ches-
d'œeuvre des Arts, du luxe & de l'orgueil,
des mêmes Arts, du même luxe, du mê-
me orgueil, dont le dernier période avoit
mérite ce déluge; Dieu ne voulant plus
recommencer celui ci, ne permit pas aux
enfans de Noë de consommer ceux là, se
contentant de confondre leur projet à
demi exécuté.
Je remonte à l'origine de tout, je fran-
chis le déluge, Noé & ses enfans l'a-
voient franchi; ils n'avoient que trop vû-
les Arts & leurs excès qui l'avoient attire.
J'ai droit de citer l'unique Histoire, l'u-
nique Livre qui nous reste de ce tems la.
On y trouve tout simplement que Jubal
inventa la Musique à chant, à cordes & à
vent: Canentium cytharâ & organo. Qu on
en fasse une division plus juste & en moina
de mots, trois mots dilent tout.
Mues
42 MERCURE DEFRANCE.
Tout de suite Tubalcain est dit le Fonda-
teur de tous les Arts de Metallagie: Faber
& Malleator in cuncta opera eris & ferri.
Voilà la forge, la fonte, le cizeau en tout
genre de métaux. Où est la fonte ? dans
ce petit mot aeris. Point de bronze & d'ai-
rain sans alliage & sans fonte & le fer mê-
me n'arrive à la forge & au marteau, qu'a-
près la fonte & au sortit de la mine. Chi-
canera t'on les autres métaux ? l'or, l'ar-
gent? Moyse raisonne ou nous laisse rai-
sonuer à fortiori. Il se contente de mettre
les deux les plus rebelles à la fonte & an
marteau, & nous laisse à penser si ces pre-
miers hommes préferoient l'or & l'argent
au fer & au bronze. Yai des raisons pour
otoire que le bronze antique couteroit
bien autant d'argent que d'étain.
Le même Livre nous dit, que Cain
le pere à tous ces inventeurs par Lamech
inventa les villes, sit une ville qu'il nom-
ma Enochia, du nom de son fils, ayeul de
Lamech. C'est quelque chose dans l'His-
toire des Arts de pouvoir nettement mar-
quer les époques précises des inventions
& dire Enochia fut la premiere ville,
Babylone, la seconde, Ninive, la troi-
sième de l'Univers. J'irois bien jusqu'à la
quatrieme & à la cinquieme Resem &
Cholé.
FANVIER. 1752.
43.
Je m'attends qu'on va dire que ce n'é-
toient que des bicoques, ces villes là. En-
core les fameux Grecs ont-ils marque les-
douze premiers bourgs de l'Attique, par
où Cecrops commença de renaître à l'Uni-
vers, en disant: Vive les Grecs. Ot Moyse
ne s'avilit pas, & en citant les premiers,
il cite les plus grandes Villes de l'Uni,
vers.
Cecrops inventa les bourgs ou les ha-
meaux, deux mille ans aptèe, que l'on eur
inventé les villes. Nons ne voulons pas,
peut- entre ne pouvons-nous pas (Cat ars-
unga, vita brevis depuis ce tems) enten-
dre, que qui dit les premieres villes du-
monde, dit des villes dessinées, quar-
tées, tirées au cordean, allignées, bien
percées avec grandes rues & places, & du
teste grandes 4, 5 & 10, & vingt fois
comme Paris, avec des Nations entieres,
d'Habitans, & toutes sortes de commo-
dités, d'aisances, d'ouvrages, d'embellis-
semens, &c.
Thebes Hecatompyle, c'est à-dire, la
Ville à cem portes, ponvoit en même tems
faire sortir pat chacune de ses portes cent
mille hommes, & cent chariots armés en-
guerre, c'étoit plus d'un million de com-
battans. Or Thebos n'étoit au plus que la
Eyt ou haititme ville du monde, & n'e-
Digiines hiL
44 MERCUREDEFRANCE.
toit sous huit lieues de circuit, en quarré,
que quadruple de Paris, qui en a à peine
quatre d'un circuit polygone, étoilé, it-
régulier. La Thebe des Grecs étoit bien
plus merveilleuse, les piertes s'étoient en-
tassées & arrangées d'elles-mêmes, en
dansant au son de la flûte d'Amphion; &
qui ne croit pas à la premiere, mérite de
croire à celle-ci. Qui Bavium non odit.,
amet, &c.
Il y a du très-bel esprit Grec, à dire que
la Peinture est fille de l'Amour, la Geo-
metrie de l'intérêt, l'Astronomie de l'oi-
fiveté; il n'y a que de l'historique, du vrai,
à dire que les Arts ont été inventés en
grand & en entier, comme tout d'un
coup. Quand un enfant invente la Pein-
ture, il peint bien ou mal, un homme
entier avec un chapeau, une épée, un
tambour, sur un cheval auprès d'un arbre,
& quelquesois un Régiment entier de pa-
reils marmouzets: Dibutadis inventtice
Grecque de la Peinture, ne charbonna
sur un mur que le contour extérieur de la
figure de son amant. Et vivent les Greea
pourtant.
Je remonte encore. Les Arts, je crois,
sont nés avec l'homme dès le Paradis ter-
restre. Il faut un peu de ce Paradis là, &
de l'autre même, pour l'invention des
gitad uO
:e
1
i..
.
32
1
72
3.
3
JANVIER.
1752.
45
Arts. Carmina secessum scribentis & otia
quaerunt. Aussi les Grecs vouloient-ils tou-
jours des Dieux & demi Dieux, des
Cerès, des Orphées pour leurs lyres, &
flutes à une ou deux cordes, à un ou deux
Hous.
Adam avoit assez de génie & de loisir
pour inventer les Arts, ou assez d'inno-
cence pour mériter que Dieu les lui inspi-
rât. Il étoit d'une nature bien fraiche &
bien divine. Et la nature étoit bien frai-
che aussi, bien à ses ordres. L'homme est
sorti parfait, tout fait des mains de Dieu.
Dieu le mit dans le Paradis, non- seulement
pour en jouit, ut custodiat il um, mais
aussi, & surtout ut operaretur illum, pour
l'opérer, réopérer, façonner, entretenir,
varier, einbellit à son gré. La conserva-
tion n'est, dit-on, qu'une recréation;
celle du Paradis n'étoit que recréation
pour Adam.
L'âge d'or n'a jamais été une vie fai-
neante, ni pastorale même, comme nous
l'entendons; l'activité, le travail libre
d'esprit est l'appanage de l'homme; je di-
rois presque de la Divinité. Il n'y a que
les Dieux d'Epicure & les Sauvages, qui
disent: Bella costa farnienie. Ce n'a pas
été précisément au travail que Dieu a con-
damné l'homme pécheur, mais au travail
Digistered voL0O
46 MERCURE DE FRANCE.
forcé, pénible, servile, ingrat: In sudore,
in laboribus, spinas & tribulos, &c. Dien
a mis Adam dans le Paradis: Ut operare-
tur illum. Il l'en a chasse sur la terre mau-
dite: Vt operaretur illam. Concluez.
Dans le Paradis tous les Arts étoient
nobles, spirituels, humains, libres, libe-
raux; au sortir de-I, tout devint fort
méchanique & corporel; & ce furent
alors les Cains, les Jabels, les Jubals, les
Tubalcains, qui sous les yeux & la dictée
sans doute de leur commun pere Adam,
inventerent ces Arts dégradés & relarifs,
désormais aux besoins de toutes les sortes,
c'est- à-dite, qui ajusterent les premiers
Arts d'Adam, à leur état présent, vers
l'âge 2, 3 & 400 du monde.
Comme on vivoit alors neuf cens ans,
qui plus qui moins, & que la nature étort
encore bien fraiche, & qu'on vivoit mê-
me assez en communauté de tamille, de
langage, d'idées, de cœeur même, n'y
ayant point encore de guerre en ce siécle
d'argent, les Arts inventés prenoient
tous les jours des accroissemens; & je
croirois même que fort vite arrivés à leur
perfection, ils la passerent peu à peu, &
dégenererent en luxe, en folies, en at-
tentats, en projets gigantesques, en fu-
reurs d'orgueil, de volupté, d'impiété,
JANAIER. 1752. 4
presque, d'Athéisme. D'où le Déluge,
&c.
Me voilà en train d'aller plus loin: je
marrete pour recommencer demain, si
vous voulez. Adieu, Monsieur.
Je suis, &c.
C'est peine perdue, Monsieur, c'est
par préjugé de vouloir retrouver l'origine
des Arts chez les Grecs, ils n'en sont ni
les Historiens sidéles, ni les Auteurs.
Les Grecs étoient dans la plus profonde
barbarie, lorsque les Arts florissoient en
vpte, à Tyr, à Sidon, dans la Syrie &
Eg.
Vgitires beOO
JANVIER: 1752
391
dans toute la grande Asie. Les Grecs ne-
connurent les Arts qu'au moment qu'ils.
commençoient à tomber, qu'ils étoient
même à moitié tombés en Asic & en-
Egypre. L'Orient vivoit dans les délices.
& dans le luxe, lorsque Cerès on Trip-
toleme apprit aux Grecs à manger du
pain.
Je crois faire beaueoup d'honneur aux
Grecs, de les reconnoître au plus pour des-
seconds inventeurs, pour des restaura-
teurs des Arts, la Providence les ayant
spécialement destinés à sauver les Arts de
leur entier anéantissement pour les trans-
mettre aux Romains, & à toute l'Europe
pat leur moyen, les Romains devant être
le centre de l'Art des Arts, qui entraîne,
selon moi, tous les autres, à en juger au
moins pat l'Histoire générale de toutes-
choses dont voilà, je crois, la clef du dé-
brouillement.
C'est un fait que, passé les Grecs, on-
ne connoint plus rien à la marche des Arts,
de l'humanité, de l'Histoire, & qu'à l'o-
rigine même des Grecs, leur Histoire ne.
s'enchaîne qu'avec les fables & mille sortes.
de contes puériles qui ne menent à rien,
& empechent menme de remonter à Adam,
au deluge même, & à l'année 2000 avant:
Jesus Christ.
ed by
49 MERCURE DEFRANCE.
C'est l'idolâtrie qui a tout embrouillé,
les Grecs surtout, tant la Religion tient à
l'Histoire des Atts, tant celle-ci. ne peut
être débrouillée que pat celle-là. Encote
les Grecs mêmes, ont-ils eu. avec le tems
de vtais Historiens, des Herodotes, des
Diodores, des Strabons qui ont pû leur
apprendre, que long tems avant eux l'Ar-
chitecture la plus parfaite, la Sculpture,
la Peinture, la Teinture, l'Ecriture, les
Monumens, les Machines, les Canaux, le
Commerce, la Navigation, étoient des
choses en régle eu Asie, en Egypte il y a-
trois à quatre mille ans.
La Religion même, le Sacerdoce le.
plus hierarchique, les Sacrifices, les Prie-
res solemnelles, les Cérémonies étoient
en vigneur & en régle au tems, & sans.
doute avant le tems de Joseph, soit que
ce culte fut dès lors idolâtrique, ou qu'il.
ne le soit devenu que sous les Pharaons.
ennemis du Peuple de Dieu, & tout de
suite de Dieu même.
Les Pyramydes, les Obelisques, les Hie-
rogryphes, les Inscriptions, les porti-
ques superbes, les Colonnades, les Sta-
tues, les Bas-reliefs, les Temples déco-
rés, les Palais magnifiques & assortis, les
Fontaines, les Puits publics, toujours vas-
tes, profonds & grands, les ouvrages en-
as
17
JANVIER.
41
52.
un mot de toutes sortes d'Arts, se voyent
encore en entier en mille endroits de l'E-
gypte.
Rome même, dans sa plus grande splen-
deur sous les Césars & les Augustes, n'a
eu, & n'a même encore de monumens
parfaits en ce genre, que ceux qu elle a-
fait venit à grands frais de cette mine des-
Arts, desesperant de pouvoir les égaler.
Dès aptès le déluge, la Tour de Babel,
& la Ville de Babylone furent le ches-
d'œeuvre des Arts, du luxe & de l'orgueil,
des mêmes Arts, du même luxe, du mê-
me orgueil, dont le dernier période avoit
mérite ce déluge; Dieu ne voulant plus
recommencer celui ci, ne permit pas aux
enfans de Noë de consommer ceux là, se
contentant de confondre leur projet à
demi exécuté.
Je remonte à l'origine de tout, je fran-
chis le déluge, Noé & ses enfans l'a-
voient franchi; ils n'avoient que trop vû-
les Arts & leurs excès qui l'avoient attire.
J'ai droit de citer l'unique Histoire, l'u-
nique Livre qui nous reste de ce tems la.
On y trouve tout simplement que Jubal
inventa la Musique à chant, à cordes & à
vent: Canentium cytharâ & organo. Qu on
en fasse une division plus juste & en moina
de mots, trois mots dilent tout.
Mues
42 MERCURE DEFRANCE.
Tout de suite Tubalcain est dit le Fonda-
teur de tous les Arts de Metallagie: Faber
& Malleator in cuncta opera eris & ferri.
Voilà la forge, la fonte, le cizeau en tout
genre de métaux. Où est la fonte ? dans
ce petit mot aeris. Point de bronze & d'ai-
rain sans alliage & sans fonte & le fer mê-
me n'arrive à la forge & au marteau, qu'a-
près la fonte & au sortit de la mine. Chi-
canera t'on les autres métaux ? l'or, l'ar-
gent? Moyse raisonne ou nous laisse rai-
sonuer à fortiori. Il se contente de mettre
les deux les plus rebelles à la fonte & an
marteau, & nous laisse à penser si ces pre-
miers hommes préferoient l'or & l'argent
au fer & au bronze. Yai des raisons pour
otoire que le bronze antique couteroit
bien autant d'argent que d'étain.
Le même Livre nous dit, que Cain
le pere à tous ces inventeurs par Lamech
inventa les villes, sit une ville qu'il nom-
ma Enochia, du nom de son fils, ayeul de
Lamech. C'est quelque chose dans l'His-
toire des Arts de pouvoir nettement mar-
quer les époques précises des inventions
& dire Enochia fut la premiere ville,
Babylone, la seconde, Ninive, la troi-
sième de l'Univers. J'irois bien jusqu'à la
quatrieme & à la cinquieme Resem &
Cholé.
FANVIER. 1752.
43.
Je m'attends qu'on va dire que ce n'é-
toient que des bicoques, ces villes là. En-
core les fameux Grecs ont-ils marque les-
douze premiers bourgs de l'Attique, par
où Cecrops commença de renaître à l'Uni-
vers, en disant: Vive les Grecs. Ot Moyse
ne s'avilit pas, & en citant les premiers,
il cite les plus grandes Villes de l'Uni,
vers.
Cecrops inventa les bourgs ou les ha-
meaux, deux mille ans aptèe, que l'on eur
inventé les villes. Nons ne voulons pas,
peut- entre ne pouvons-nous pas (Cat ars-
unga, vita brevis depuis ce tems) enten-
dre, que qui dit les premieres villes du-
monde, dit des villes dessinées, quar-
tées, tirées au cordean, allignées, bien
percées avec grandes rues & places, & du
teste grandes 4, 5 & 10, & vingt fois
comme Paris, avec des Nations entieres,
d'Habitans, & toutes sortes de commo-
dités, d'aisances, d'ouvrages, d'embellis-
semens, &c.
Thebes Hecatompyle, c'est à-dire, la
Ville à cem portes, ponvoit en même tems
faire sortir pat chacune de ses portes cent
mille hommes, & cent chariots armés en-
guerre, c'étoit plus d'un million de com-
battans. Or Thebos n'étoit au plus que la
Eyt ou haititme ville du monde, & n'e-
Digiines hiL
44 MERCUREDEFRANCE.
toit sous huit lieues de circuit, en quarré,
que quadruple de Paris, qui en a à peine
quatre d'un circuit polygone, étoilé, it-
régulier. La Thebe des Grecs étoit bien
plus merveilleuse, les piertes s'étoient en-
tassées & arrangées d'elles-mêmes, en
dansant au son de la flûte d'Amphion; &
qui ne croit pas à la premiere, mérite de
croire à celle-ci. Qui Bavium non odit.,
amet, &c.
Il y a du très-bel esprit Grec, à dire que
la Peinture est fille de l'Amour, la Geo-
metrie de l'intérêt, l'Astronomie de l'oi-
fiveté; il n'y a que de l'historique, du vrai,
à dire que les Arts ont été inventés en
grand & en entier, comme tout d'un
coup. Quand un enfant invente la Pein-
ture, il peint bien ou mal, un homme
entier avec un chapeau, une épée, un
tambour, sur un cheval auprès d'un arbre,
& quelquesois un Régiment entier de pa-
reils marmouzets: Dibutadis inventtice
Grecque de la Peinture, ne charbonna
sur un mur que le contour extérieur de la
figure de son amant. Et vivent les Greea
pourtant.
Je remonte encore. Les Arts, je crois,
sont nés avec l'homme dès le Paradis ter-
restre. Il faut un peu de ce Paradis là, &
de l'autre même, pour l'invention des
gitad uO
:e
1
i..
.
32
1
72
3.
3
JANVIER.
1752.
45
Arts. Carmina secessum scribentis & otia
quaerunt. Aussi les Grecs vouloient-ils tou-
jours des Dieux & demi Dieux, des
Cerès, des Orphées pour leurs lyres, &
flutes à une ou deux cordes, à un ou deux
Hous.
Adam avoit assez de génie & de loisir
pour inventer les Arts, ou assez d'inno-
cence pour mériter que Dieu les lui inspi-
rât. Il étoit d'une nature bien fraiche &
bien divine. Et la nature étoit bien frai-
che aussi, bien à ses ordres. L'homme est
sorti parfait, tout fait des mains de Dieu.
Dieu le mit dans le Paradis, non- seulement
pour en jouit, ut custodiat il um, mais
aussi, & surtout ut operaretur illum, pour
l'opérer, réopérer, façonner, entretenir,
varier, einbellit à son gré. La conserva-
tion n'est, dit-on, qu'une recréation;
celle du Paradis n'étoit que recréation
pour Adam.
L'âge d'or n'a jamais été une vie fai-
neante, ni pastorale même, comme nous
l'entendons; l'activité, le travail libre
d'esprit est l'appanage de l'homme; je di-
rois presque de la Divinité. Il n'y a que
les Dieux d'Epicure & les Sauvages, qui
disent: Bella costa farnienie. Ce n'a pas
été précisément au travail que Dieu a con-
damné l'homme pécheur, mais au travail
Digistered voL0O
46 MERCURE DE FRANCE.
forcé, pénible, servile, ingrat: In sudore,
in laboribus, spinas & tribulos, &c. Dien
a mis Adam dans le Paradis: Ut operare-
tur illum. Il l'en a chasse sur la terre mau-
dite: Vt operaretur illam. Concluez.
Dans le Paradis tous les Arts étoient
nobles, spirituels, humains, libres, libe-
raux; au sortir de-I, tout devint fort
méchanique & corporel; & ce furent
alors les Cains, les Jabels, les Jubals, les
Tubalcains, qui sous les yeux & la dictée
sans doute de leur commun pere Adam,
inventerent ces Arts dégradés & relarifs,
désormais aux besoins de toutes les sortes,
c'est- à-dite, qui ajusterent les premiers
Arts d'Adam, à leur état présent, vers
l'âge 2, 3 & 400 du monde.
Comme on vivoit alors neuf cens ans,
qui plus qui moins, & que la nature étort
encore bien fraiche, & qu'on vivoit mê-
me assez en communauté de tamille, de
langage, d'idées, de cœeur même, n'y
ayant point encore de guerre en ce siécle
d'argent, les Arts inventés prenoient
tous les jours des accroissemens; & je
croirois même que fort vite arrivés à leur
perfection, ils la passerent peu à peu, &
dégenererent en luxe, en folies, en at-
tentats, en projets gigantesques, en fu-
reurs d'orgueil, de volupté, d'impiété,
JANAIER. 1752. 4
presque, d'Athéisme. D'où le Déluge,
&c.
Me voilà en train d'aller plus loin: je
marrete pour recommencer demain, si
vous voulez. Adieu, Monsieur.
Je suis, &c.
Fermer
6
p. 47-55
Seconde suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
Début :
Pourquoi croyez-vous, Monsieur, que ces premiers hommes antediluviens vivoient [...]
Mots clefs :
Arts, Esprit, Sciences, Grecs, Temps, Moïse, Pères, Vrai, Dégradation, Juifs, Humanité, Histoire des arts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Seconde suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
Seconde suite de la Lettre sur l'Histoire
des Arts.
Pourquoi croyez-vous, Monsieur, que
ces premiers hommes antediluviens vivoient
des neuf cens ans? C'étoient les
Pattiarches de l'humanité, des Fondateurs
des Nations, les Peres des Arts. Moyse
n'étoit pas Grec, & ne se piquoit pas d'un
beau discours oratoire, historique, bril-
lant, fleuri, il ne se piquoit que de vérité,
& par conséquent de la simple propriété
des termes clairs & précis. Car quoiqu'il
dût devenit un objet de foi pat le cœeut,
il vouloit, je crois, être aussi un objet
d'intelligence par l'esprit, tant la raison
peut s'accorder facilement avec la foi,
dans ceux en qui le cœur s'accorde volon-
tiers avec l'esprit.
Moyse donc, en parlant des premiers
Inventeurs des Aris, les appelle commu-
nément Peres de ces Arts. Jabel fuit Pater
habitantium in tentatoriis atque Pastorum.
En passant, je ne vois pas pourquoi je
48 MERCUREDE FRANCE.
chercherois chez les Grecs ni ailleurs, l'In-
venteur de la vie campante & militaire,
& celui de la vie Pastorale & champêtre.
Dissertez à l'infini, & vous trouverez que
la moitié de la terre est couverte, depuis
le commencement, de tentes & de cam-
peurs, comme les Scyrhes, Sarmates, Tar-
tares, Mongoux, Manteheoux, &c, &
l'autre moitie, de villes & de villages,
avec des habitans civils, ou agrestes, ou
bergers. Moyse dans la noble simplicité,
entend les divisions, sous divisions, défi-
nitionis & énumerations des choses, des
Arts mêmes. Cain invente des villes, Ja-
bel la vie de la campagne, cela est clait &
précis dans l'Histoire des Arts.
De même Jubal fuit Pater canentium cy-
thara & organo. Ces premiers peres des Arts
devoient a eux tous régler, mettre en
regle toute la marche de l'humanité sur la
terre, quant au temporel & au spirituel.
Aussi Enos est il marqué comme l'Inven-
teur du culte religieux & public du Sci-
gneur. Iste caepit invocare nomen Domini.
Moyse n est esclave d'aucune expression.
Il na pas pu vouloir dire que Enos pria
Dieu le premier; son pere Seth, qui étoit
si juste, si saiut, & même son grand-pere
Adam, l'ayant fait avant lui, selon tous
les Saints Peres, & selon Moyse même :
JANVIER. 1752.
49
& le mot invocare, selon tout le monde
exprime une priere à haute voix, publi-
que, & en régle, en chant même, puis-
que Jubal chantoit alors, & jouoit même
de toutes sortes d'instrumens, des orgues
même si vous voulez, tant je prends avec
simplicité ce que Moyse dit avec simpli-
cué. De quoi s'agit- il, si ce n'est du vrai ?
Est ce que nous ne voulons pas sortir
de l'ignorance ou des fables Grecques? est-
ce que nous ne voulons pas lire, étudier.
citer le livre seul qui dit tout cela? & qui
nous l'apprend avec une certitude qui
vaut, je crois, celle de la Géometrie,
avec une précision même & une netteté
d'expression, qui ne nous donne la peine
que d'en pénétret ou même simplement
saisit les termes, simples & sans ambi-
guité.
Qu'y a- t'il donc la de si difficile à saisir,
à pénétrer pour des hommes? quand on
leur dit que l'homme est né tout fait,
tout orna des qualités & des arts, d'esprit,
de coeui, de corps, & que si depuis ce
tems là on trouve des Barbates, des Sau-
vages, des Monstres, des Avortons d'hu-
manité, c'est par dégradation qu'ils en
sont venus là, & que les arts, par les guer-
res, les transmigrations, les miséres
l'abrégement de la vie, &c. se sont dégra-
I. Vol.
jitized by Goc
50 MERCUREDEFRANCE.
des réellement partout, un peu & beau-
coup, & plus ou moins ici & la, en ve-
nant de là jusquici.
Avec cette clef toute simple, & non-
seulement toute vraye, mais toute vrais-
semblable, on peut marquer nettement
toutes les époques de cette dégradation
des arts & de l'humanité. La sortie du Pa-
radis Terrestre est la premiere époque, le
déluge la seconde. Les Juifs fortant de
l'Egypte sont peut-être la troisiéme. L'Em-
pire des Perses, non à Cyrus, mais à son
fils Cambyse, peut faire la quatriéme,
Alexandre la cinquiéme.
Là cependant les arts commencent à re-
monter par les Grecs mêmes, pour arriver
aux Romains aptès lesquels ils tombent,
ils remontent, ils retombent, &c. Il y a
bien des choses à dire sur cette derniere
époque, qui fut en effet la derniere pour
l'Orient, d'où les arts passerent en Occi-
dent pour subir toutes ces alternatives de
chûtes & de rechûtes, qui ne legselevent
jamais au pair de l'Orient, & les préci-
pitent toujours de plus bas en plus bas,
même en Occident.
J'excepte l'art des arts, la Réligion qui
qui ne fut parfaite qu'à J. C. centte & prin-
cipe de celle qui avoit été auparavant de-
puis Adam, par Seth, Enos, Enoch, Noë,
Dustues vO
.
JANVIER. 1752.
51
Sem, Abraham & les Juifs, & de celle
qui est venue jusqu'à nous par l'Eglise Ro-
maine, incapable de dégradation en elle-
même, mais sujette à bien des altérations
chez les divers Peuples, qui la protestent
au gré de leurs variations d'esprit, de
coeur, & de leurs aris profanes & souvent
criminels.
Les Grecs avoient leurs fables & leur.
idolattie qui embrouilloient furieusement
l'histoire des arts. Notre Réligion, la Bi-
ble seule débrouille assez bien ce cahos
antérieur à J. C. Mais nous avons aussi
nos idolatries, soit d'erreurs, soit d'amour
propre, qui forment bien une autre espéce
de cahos plus difficile, je vous l'avoue,
à debrouiller; pour moi au moins, je me
contente de vous insinuer ici une nou-
velle clef de tout cela, surtout depuis les
Grecs.
Car je veux pourtant faire ma cour aux
Sçavans, & aux beaux esprits qui pren-
nent le dessus des Sçavans mêmes. Peut-
etre me melai je d'être un peu l'un & l'au-
tre par le brillant du stile & par le fonds
du discours.
Quand je parle des arts, je ne parle que
des arts & non des sciences. Ce ne sont
pas les sciences qui se dégradent, ni à
plus forte raison le bel esprit. Ces deux
Cij
52 MERCUREDE FRANCE.
especes au contraire renaissent depuis les
Grecs, comme des cendres des arts. Je
me reconcilie avec les Grecs. Ils sont les
vrais & propres inventeurs des sciences,
un peu de concert avec les Arabes, qui
peuvent leur en disputer plusieurs, en
genre même de bel esprit.
Voici le fait. Ars longa, vita brevis.
Les arts sont trop longs a apprendre par
voye de pratique, & notre vie est trop
courte depuis les Grecs, ou plutôt depuis
les premiers hommes postdiluviens, tant
Egyptiens qu'Asiatiques. C'est dans les
premiers tems après le déluge, que les
Sems, les Japhets, les Chams surtout,
vivant encore des deux, ou trois, ou qua-
tre cens ans, fonderent eux ou leurs en-
fans immédiats, les arts à Babylone, à
Ninive, à Tyr, à Sidon, & surtout en
Egypte.
Ils en dresserent toutes sortes d'atteliers
& de monumens, jusqu'à Sesostris, en
Egypte, ou aux Pharaons persécuteurs des
Juifs, & jusqu'à Nabuchodonosor, & à
Cyrus en Chaldée, en Assyrie, en Syrie,
en Perse, en Médie, jusqu'à la dispersion
mème des Juifs qui avoient hérissé les arts
profanes des Egyptiens, jusqu'à Salomon
au moins
Dans ce tems-là ou jusqu'à ce tems-là,
17521
JANVIER.
les arts alloient comme tous seuls au gré
des Artistes & des Princes qui les faisoient
aller, la vie s'étoit abregée, les passions
& les guerres, & les invasions détruisi-
rent tout. Les miséres & les nécessités de la
vie prirent le dessus. On n'eut plus le tems
de pratiquer les arts ou même de les ap-
prendre en les pratiquant. Il fallut avoit
recours à des voyes abregées, à la Théo-
rie.
Fabricando fit faber, dit on pourtant
toujours. Mais cen est plus cela. Il a fallu
compendier les arts, les rédiger en Doc-
trine, en régles, en principes, en Méta-
physique, en bel esprit. On les apprend
plus vite par là, si toutes fois on les ap-
prend, ou si même on ne les oublie d'au-
tant. Enfin il est vrai qu'au défaut des
atts, nous avons les sciences, comme au
défaut des sciences nous aurons tôt ou tard
le simple bel esprit; derniere ressource de
lhumanité qui pourra cependant se vanter
que son dernier soupir fut un soupire illus-
tre.
Comptez que je suis l'historique de tout.
On na plus même trop le tems d'étudier
les sciences, & c'est un gout d'économie
qu'on ne sçauroit trop encouraget, que de
rout couper & découper en articses déta-
chés, en Tables, en Dictionnaires. L'hu-
Ciij
jitized by Goo
—.—
54 MERCURE DE FRANCE.
manité n'a presque plus le tems. Les cours
d'étude s'abrégent naturellement dans les
Colléges, dans les Universités. On y met
les enfans dès la bavette, on les en retire
dès la premiere lueur de raison, malgré
les passions qui arrivent en ce moment.
Ce goût meme de Géométrie, d'Algébre
qui nous gagne, est encore une affaire d'é-
conomie très politique, très humaine du
moins, pour parer à l'entière dégradation
des arts. C'est une grande perfection d'a-
voir réduit les arts en science & les scien-
ces en bel esprit. On est plutôt bel esprit
qu autre chose. Les Dictionnaires qui dé-
coupent tout, & mettent tout à la main
arts, sciences & bel esprit, à l'aide des
simples 24 lettres de l'alfabeth, A,B,
C, D, &c. forment un second ou un troi-
sième perfectionnement, pour me servir du
terme commode de mon ami feu l'Abbé de
St. Pierre.
L'Algébre perfectionne le perfection-
nement même, & est la quintessence de
toutes les perfections des sciences, des
arts, ou bel esprit, des Dictionnaires mê-
mes, que par son moyen on pourra tout
à l'heure resserrer beaucoup, car elle a le
secret de réduire vingt arts à une Science,
vingt sciences à un livre, vingt livres à un
chapitre, vingt chapitres à un article, vinge
Itized by Goog
JANVIER.
1752.
31
articles à une ligne, vingt lignes à un mot,
vingt mots à une syllable, vingt syllables à
une lettre, vingt lettres à rien, a zero.
Mais tout le monde n entend pas cela,
& bien des gens peuvent croire que j'exa-
gere, ou ce qui seroit pis, que je ne parlepas
sérieusement. Je parle très-sérieusement,
& je crois dire vrai. Le goût inême des Al-
manachs, très petits livrets, où l'on rédige
l'histoite, & déja même les Mathémati-
ques, & dont même la premiere partie du
Calendrier rédige l'Astronomie, & est
toute en chiffres & en symboles Algébri-
ques, me fait espérer que vous convien-
drez que le Fabricando fu faber n est plus
de saison, & que le Ars longa, vita brevis
est le vrai proverbe du jour désormais.
Je suis, &c.
des Arts.
Pourquoi croyez-vous, Monsieur, que
ces premiers hommes antediluviens vivoient
des neuf cens ans? C'étoient les
Pattiarches de l'humanité, des Fondateurs
des Nations, les Peres des Arts. Moyse
n'étoit pas Grec, & ne se piquoit pas d'un
beau discours oratoire, historique, bril-
lant, fleuri, il ne se piquoit que de vérité,
& par conséquent de la simple propriété
des termes clairs & précis. Car quoiqu'il
dût devenit un objet de foi pat le cœeut,
il vouloit, je crois, être aussi un objet
d'intelligence par l'esprit, tant la raison
peut s'accorder facilement avec la foi,
dans ceux en qui le cœur s'accorde volon-
tiers avec l'esprit.
Moyse donc, en parlant des premiers
Inventeurs des Aris, les appelle commu-
nément Peres de ces Arts. Jabel fuit Pater
habitantium in tentatoriis atque Pastorum.
En passant, je ne vois pas pourquoi je
48 MERCUREDE FRANCE.
chercherois chez les Grecs ni ailleurs, l'In-
venteur de la vie campante & militaire,
& celui de la vie Pastorale & champêtre.
Dissertez à l'infini, & vous trouverez que
la moitié de la terre est couverte, depuis
le commencement, de tentes & de cam-
peurs, comme les Scyrhes, Sarmates, Tar-
tares, Mongoux, Manteheoux, &c, &
l'autre moitie, de villes & de villages,
avec des habitans civils, ou agrestes, ou
bergers. Moyse dans la noble simplicité,
entend les divisions, sous divisions, défi-
nitionis & énumerations des choses, des
Arts mêmes. Cain invente des villes, Ja-
bel la vie de la campagne, cela est clait &
précis dans l'Histoire des Arts.
De même Jubal fuit Pater canentium cy-
thara & organo. Ces premiers peres des Arts
devoient a eux tous régler, mettre en
regle toute la marche de l'humanité sur la
terre, quant au temporel & au spirituel.
Aussi Enos est il marqué comme l'Inven-
teur du culte religieux & public du Sci-
gneur. Iste caepit invocare nomen Domini.
Moyse n est esclave d'aucune expression.
Il na pas pu vouloir dire que Enos pria
Dieu le premier; son pere Seth, qui étoit
si juste, si saiut, & même son grand-pere
Adam, l'ayant fait avant lui, selon tous
les Saints Peres, & selon Moyse même :
JANVIER. 1752.
49
& le mot invocare, selon tout le monde
exprime une priere à haute voix, publi-
que, & en régle, en chant même, puis-
que Jubal chantoit alors, & jouoit même
de toutes sortes d'instrumens, des orgues
même si vous voulez, tant je prends avec
simplicité ce que Moyse dit avec simpli-
cué. De quoi s'agit- il, si ce n'est du vrai ?
Est ce que nous ne voulons pas sortir
de l'ignorance ou des fables Grecques? est-
ce que nous ne voulons pas lire, étudier.
citer le livre seul qui dit tout cela? & qui
nous l'apprend avec une certitude qui
vaut, je crois, celle de la Géometrie,
avec une précision même & une netteté
d'expression, qui ne nous donne la peine
que d'en pénétret ou même simplement
saisit les termes, simples & sans ambi-
guité.
Qu'y a- t'il donc la de si difficile à saisir,
à pénétrer pour des hommes? quand on
leur dit que l'homme est né tout fait,
tout orna des qualités & des arts, d'esprit,
de coeui, de corps, & que si depuis ce
tems là on trouve des Barbates, des Sau-
vages, des Monstres, des Avortons d'hu-
manité, c'est par dégradation qu'ils en
sont venus là, & que les arts, par les guer-
res, les transmigrations, les miséres
l'abrégement de la vie, &c. se sont dégra-
I. Vol.
jitized by Goc
50 MERCUREDEFRANCE.
des réellement partout, un peu & beau-
coup, & plus ou moins ici & la, en ve-
nant de là jusquici.
Avec cette clef toute simple, & non-
seulement toute vraye, mais toute vrais-
semblable, on peut marquer nettement
toutes les époques de cette dégradation
des arts & de l'humanité. La sortie du Pa-
radis Terrestre est la premiere époque, le
déluge la seconde. Les Juifs fortant de
l'Egypte sont peut-être la troisiéme. L'Em-
pire des Perses, non à Cyrus, mais à son
fils Cambyse, peut faire la quatriéme,
Alexandre la cinquiéme.
Là cependant les arts commencent à re-
monter par les Grecs mêmes, pour arriver
aux Romains aptès lesquels ils tombent,
ils remontent, ils retombent, &c. Il y a
bien des choses à dire sur cette derniere
époque, qui fut en effet la derniere pour
l'Orient, d'où les arts passerent en Occi-
dent pour subir toutes ces alternatives de
chûtes & de rechûtes, qui ne legselevent
jamais au pair de l'Orient, & les préci-
pitent toujours de plus bas en plus bas,
même en Occident.
J'excepte l'art des arts, la Réligion qui
qui ne fut parfaite qu'à J. C. centte & prin-
cipe de celle qui avoit été auparavant de-
puis Adam, par Seth, Enos, Enoch, Noë,
Dustues vO
.
JANVIER. 1752.
51
Sem, Abraham & les Juifs, & de celle
qui est venue jusqu'à nous par l'Eglise Ro-
maine, incapable de dégradation en elle-
même, mais sujette à bien des altérations
chez les divers Peuples, qui la protestent
au gré de leurs variations d'esprit, de
coeur, & de leurs aris profanes & souvent
criminels.
Les Grecs avoient leurs fables & leur.
idolattie qui embrouilloient furieusement
l'histoire des arts. Notre Réligion, la Bi-
ble seule débrouille assez bien ce cahos
antérieur à J. C. Mais nous avons aussi
nos idolatries, soit d'erreurs, soit d'amour
propre, qui forment bien une autre espéce
de cahos plus difficile, je vous l'avoue,
à debrouiller; pour moi au moins, je me
contente de vous insinuer ici une nou-
velle clef de tout cela, surtout depuis les
Grecs.
Car je veux pourtant faire ma cour aux
Sçavans, & aux beaux esprits qui pren-
nent le dessus des Sçavans mêmes. Peut-
etre me melai je d'être un peu l'un & l'au-
tre par le brillant du stile & par le fonds
du discours.
Quand je parle des arts, je ne parle que
des arts & non des sciences. Ce ne sont
pas les sciences qui se dégradent, ni à
plus forte raison le bel esprit. Ces deux
Cij
52 MERCUREDE FRANCE.
especes au contraire renaissent depuis les
Grecs, comme des cendres des arts. Je
me reconcilie avec les Grecs. Ils sont les
vrais & propres inventeurs des sciences,
un peu de concert avec les Arabes, qui
peuvent leur en disputer plusieurs, en
genre même de bel esprit.
Voici le fait. Ars longa, vita brevis.
Les arts sont trop longs a apprendre par
voye de pratique, & notre vie est trop
courte depuis les Grecs, ou plutôt depuis
les premiers hommes postdiluviens, tant
Egyptiens qu'Asiatiques. C'est dans les
premiers tems après le déluge, que les
Sems, les Japhets, les Chams surtout,
vivant encore des deux, ou trois, ou qua-
tre cens ans, fonderent eux ou leurs en-
fans immédiats, les arts à Babylone, à
Ninive, à Tyr, à Sidon, & surtout en
Egypte.
Ils en dresserent toutes sortes d'atteliers
& de monumens, jusqu'à Sesostris, en
Egypte, ou aux Pharaons persécuteurs des
Juifs, & jusqu'à Nabuchodonosor, & à
Cyrus en Chaldée, en Assyrie, en Syrie,
en Perse, en Médie, jusqu'à la dispersion
mème des Juifs qui avoient hérissé les arts
profanes des Egyptiens, jusqu'à Salomon
au moins
Dans ce tems-là ou jusqu'à ce tems-là,
17521
JANVIER.
les arts alloient comme tous seuls au gré
des Artistes & des Princes qui les faisoient
aller, la vie s'étoit abregée, les passions
& les guerres, & les invasions détruisi-
rent tout. Les miséres & les nécessités de la
vie prirent le dessus. On n'eut plus le tems
de pratiquer les arts ou même de les ap-
prendre en les pratiquant. Il fallut avoit
recours à des voyes abregées, à la Théo-
rie.
Fabricando fit faber, dit on pourtant
toujours. Mais cen est plus cela. Il a fallu
compendier les arts, les rédiger en Doc-
trine, en régles, en principes, en Méta-
physique, en bel esprit. On les apprend
plus vite par là, si toutes fois on les ap-
prend, ou si même on ne les oublie d'au-
tant. Enfin il est vrai qu'au défaut des
atts, nous avons les sciences, comme au
défaut des sciences nous aurons tôt ou tard
le simple bel esprit; derniere ressource de
lhumanité qui pourra cependant se vanter
que son dernier soupir fut un soupire illus-
tre.
Comptez que je suis l'historique de tout.
On na plus même trop le tems d'étudier
les sciences, & c'est un gout d'économie
qu'on ne sçauroit trop encouraget, que de
rout couper & découper en articses déta-
chés, en Tables, en Dictionnaires. L'hu-
Ciij
jitized by Goo
—.—
54 MERCURE DE FRANCE.
manité n'a presque plus le tems. Les cours
d'étude s'abrégent naturellement dans les
Colléges, dans les Universités. On y met
les enfans dès la bavette, on les en retire
dès la premiere lueur de raison, malgré
les passions qui arrivent en ce moment.
Ce goût meme de Géométrie, d'Algébre
qui nous gagne, est encore une affaire d'é-
conomie très politique, très humaine du
moins, pour parer à l'entière dégradation
des arts. C'est une grande perfection d'a-
voir réduit les arts en science & les scien-
ces en bel esprit. On est plutôt bel esprit
qu autre chose. Les Dictionnaires qui dé-
coupent tout, & mettent tout à la main
arts, sciences & bel esprit, à l'aide des
simples 24 lettres de l'alfabeth, A,B,
C, D, &c. forment un second ou un troi-
sième perfectionnement, pour me servir du
terme commode de mon ami feu l'Abbé de
St. Pierre.
L'Algébre perfectionne le perfection-
nement même, & est la quintessence de
toutes les perfections des sciences, des
arts, ou bel esprit, des Dictionnaires mê-
mes, que par son moyen on pourra tout
à l'heure resserrer beaucoup, car elle a le
secret de réduire vingt arts à une Science,
vingt sciences à un livre, vingt livres à un
chapitre, vingt chapitres à un article, vinge
Itized by Goog
JANVIER.
1752.
31
articles à une ligne, vingt lignes à un mot,
vingt mots à une syllable, vingt syllables à
une lettre, vingt lettres à rien, a zero.
Mais tout le monde n entend pas cela,
& bien des gens peuvent croire que j'exa-
gere, ou ce qui seroit pis, que je ne parlepas
sérieusement. Je parle très-sérieusement,
& je crois dire vrai. Le goût inême des Al-
manachs, très petits livrets, où l'on rédige
l'histoite, & déja même les Mathémati-
ques, & dont même la premiere partie du
Calendrier rédige l'Astronomie, & est
toute en chiffres & en symboles Algébri-
ques, me fait espérer que vous convien-
drez que le Fabricando fu faber n est plus
de saison, & que le Ars longa, vita brevis
est le vrai proverbe du jour désormais.
Je suis, &c.
Fermer
7
p. 56-60
LE ROI, Protecteur de l'Académie de Peinture & Sculpture. ODE Par M. Desportes, de l'Académie Royale de Peinture & de Sculpture.
Début :
O Rivale de la nature [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE ROI, Protecteur de l'Académie de Peinture & Sculpture. ODE Par M. Desportes, de l'Académie Royale de Peinture & de Sculpture.
LE ROI,
Protecteur de l'Académie de Peinture &
Sculpture.
ODE
Par M. Desportes, de l'Académie Royale
de Peinture & de Sculpture.
O Rivale de la nature
Et Reine des Arts libéraux
Belle Muse de la Peinture
Pretez-moi vos divins pinceaux.
Que d'une noble ardeur saisie
La Muse de la Poësie
S'unisse à vous pour m'inspirer!
Le Héros qui régit la France
Offre à votre reconnoissance
Un grand bienfait à célébrer.
Ne croyez pas que je m'égare
Dans mes projets ambitieux,
Je crains trop le destin d'Icare
Pour oser m'approcher des Cieux.
JANVIER.
1752.
Je n'itai point sut le Parnasse
Exalter l'bétoique audace
D'un Roi, l'amour de ses sujets,
D'un Roi qui tout brillant de gloire
Sembloit ne chercher la victoire
Que pour faire régner la Paix.
Que nos Homeres, nos Virgiles
Chantent ses combats, ses exploits
Ses conquêtes de tant de Villes
Heureuses de subir ses Loix;
Qu'ils vantent ce vainqueur rapide. ...
Pour moi dont la plume timide
Ne peut suivre ses Etendards,
OMuse, il suffit à mon zéle
De chanter la gloire nouvelle
Dont il décore les beaux Arts.
Mais quel transport involontaire
Vient faisir tout à coup mes sens ?
Od suis je! un nouveau jour m'éclaire,
Mes yeux deviennent plus perçans !
Du Dieu des Ans le Temple s'ouvre,
Que de granas hommes j'y découvre,
Que j'y vois de Héros divers
Appelle est auprès d'Alexandre,
CV
57
58 MERCURE DEFRANCE.
Le grandPeintre est un ami tendre
Du conqueiant de lUnivers.
Que vois je » Ro me triomphante
S'instruit chez ceux qu, elle a domtez;
Les Arts de la Gréce sçavante
Sur le Tibre sont transportés;
Sous les Césars ils y fleurrissent....
Mais c'en est fait, ils s'obscurcissent
Et tombent avec les Romains;
Quels astreux torrens les entrainent!
Les Barbares du Nord raménent
L'ignorance chez les humains.
Le monde perd sa Capitale
Et ses superbes monumens;
Le Conqnérant Goth ou Vandale
En brise jusqu'aux fondemens.
Un reste d'antique Sculpture,
Quel que fiagment d'Architecture
Echape à pene à tant d'horreurs:
Bellone exerce sa furie,
Et l'ignorante Birbarie
Corrompt le goût, les arts, les moeuta
L'Italie en détruit l'eupire
1
JANVIER.
1752.
Elle reprend le goût du beau;
L'aimable Peinture respite,
La Sculpt ure sort du tombeau:
La France écartant les ténebres
Enfante des hommes célebres
Dans chaque gente different;
Troupe nombreuse & vénérable
Qui reud à jamais mémorable
Le siécle de Louis le Grand.
Mais la Parque .... 8 destin funeste
Les égale aux autres mortels;
Des grands Artistes il ne reste
Que leurs chef deuvres éternels.
Du Phenix la cendre féconde
Donue un autre Phenix au monde.
Tels sont nos Maîtres excellens:
Les cendres n'en sont pas stériles
Et dans leurs successeurs habiles
Je vois revivte leurs talens.
N
Un nou veau siécle recommence
Sous des auspices fortunés;
Les beaux arts soutiendront en France
L'éclat dont ils furent ornés
De leur illustre Académie
La gloire est encore affermie,
Cvj
39
60 MERCURE DE FRANCE.
Mécene en accroit la splendeur
Pour mieux prouver combien il l'aime
Il obtient qu'Auguste lui-même
S'en déclare le Protecteur.
Dans nos fastes Académiques
Gravons le nom d'un Roi fameux
Et formons tous des vœux uniques
Pour un Protecteur généreux:
Mie les destins le favorisent
Que les beaux Arts l'immortalisent,
Qu'il ferme le Temple de Mars
Que gouvernez par sa sagesse
Les Fra çois triomphent sans cesse
Pat les armes & par les Arts.
Protecteur de l'Académie de Peinture &
Sculpture.
ODE
Par M. Desportes, de l'Académie Royale
de Peinture & de Sculpture.
O Rivale de la nature
Et Reine des Arts libéraux
Belle Muse de la Peinture
Pretez-moi vos divins pinceaux.
Que d'une noble ardeur saisie
La Muse de la Poësie
S'unisse à vous pour m'inspirer!
Le Héros qui régit la France
Offre à votre reconnoissance
Un grand bienfait à célébrer.
Ne croyez pas que je m'égare
Dans mes projets ambitieux,
Je crains trop le destin d'Icare
Pour oser m'approcher des Cieux.
JANVIER.
1752.
Je n'itai point sut le Parnasse
Exalter l'bétoique audace
D'un Roi, l'amour de ses sujets,
D'un Roi qui tout brillant de gloire
Sembloit ne chercher la victoire
Que pour faire régner la Paix.
Que nos Homeres, nos Virgiles
Chantent ses combats, ses exploits
Ses conquêtes de tant de Villes
Heureuses de subir ses Loix;
Qu'ils vantent ce vainqueur rapide. ...
Pour moi dont la plume timide
Ne peut suivre ses Etendards,
OMuse, il suffit à mon zéle
De chanter la gloire nouvelle
Dont il décore les beaux Arts.
Mais quel transport involontaire
Vient faisir tout à coup mes sens ?
Od suis je! un nouveau jour m'éclaire,
Mes yeux deviennent plus perçans !
Du Dieu des Ans le Temple s'ouvre,
Que de granas hommes j'y découvre,
Que j'y vois de Héros divers
Appelle est auprès d'Alexandre,
CV
57
58 MERCURE DEFRANCE.
Le grandPeintre est un ami tendre
Du conqueiant de lUnivers.
Que vois je » Ro me triomphante
S'instruit chez ceux qu, elle a domtez;
Les Arts de la Gréce sçavante
Sur le Tibre sont transportés;
Sous les Césars ils y fleurrissent....
Mais c'en est fait, ils s'obscurcissent
Et tombent avec les Romains;
Quels astreux torrens les entrainent!
Les Barbares du Nord raménent
L'ignorance chez les humains.
Le monde perd sa Capitale
Et ses superbes monumens;
Le Conqnérant Goth ou Vandale
En brise jusqu'aux fondemens.
Un reste d'antique Sculpture,
Quel que fiagment d'Architecture
Echape à pene à tant d'horreurs:
Bellone exerce sa furie,
Et l'ignorante Birbarie
Corrompt le goût, les arts, les moeuta
L'Italie en détruit l'eupire
1
JANVIER.
1752.
Elle reprend le goût du beau;
L'aimable Peinture respite,
La Sculpt ure sort du tombeau:
La France écartant les ténebres
Enfante des hommes célebres
Dans chaque gente different;
Troupe nombreuse & vénérable
Qui reud à jamais mémorable
Le siécle de Louis le Grand.
Mais la Parque .... 8 destin funeste
Les égale aux autres mortels;
Des grands Artistes il ne reste
Que leurs chef deuvres éternels.
Du Phenix la cendre féconde
Donue un autre Phenix au monde.
Tels sont nos Maîtres excellens:
Les cendres n'en sont pas stériles
Et dans leurs successeurs habiles
Je vois revivte leurs talens.
N
Un nou veau siécle recommence
Sous des auspices fortunés;
Les beaux arts soutiendront en France
L'éclat dont ils furent ornés
De leur illustre Académie
La gloire est encore affermie,
Cvj
39
60 MERCURE DE FRANCE.
Mécene en accroit la splendeur
Pour mieux prouver combien il l'aime
Il obtient qu'Auguste lui-même
S'en déclare le Protecteur.
Dans nos fastes Académiques
Gravons le nom d'un Roi fameux
Et formons tous des vœux uniques
Pour un Protecteur généreux:
Mie les destins le favorisent
Que les beaux Arts l'immortalisent,
Qu'il ferme le Temple de Mars
Que gouvernez par sa sagesse
Les Fra çois triomphent sans cesse
Pat les armes & par les Arts.
Fermer
8
p. 61-64
DIALOGUES DES MORTS. Par M. Pesselier. PREMIER DIALOGUE. PITAGORE ET PLATON.
Début :
Pitagore. Je vous félicite d'avoir travaillé sur l'immortalité de [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DIALOGUES DES MORTS. Par M. Pesselier. PREMIER DIALOGUE. PITAGORE ET PLATON.
DIALOGUES
DES MORTS.
Par M. Pesselier.
PREMIER DIALOGUE.
PITAGORE ET PLATON.
Pitagore.
Je vous félicite d'avoir travaillé sur l'immortalité
de l'ame, & sur quelques au-
tres matieres qui ne sont pas moins dignes
de nos méditations; mais je ne sçaurois
vous pardonner d'avoir fait de l'amour un
objet de vos observations: de pareils sujets
avilissent le Philosophe, & profanent la
Philosophie.
Platon.
Le sérieux ne doit pas toujours nous
occuper. La variété des matieres soutient
l'esprit & forme le jugement; l'agrément
des unes aide à supporter la gravité des
autres.
Pitagore.
Je ny verrois pas d'inconvénient, si
l'on ne parloit des choses frivoles, que
pour en démontrer la frivolité; mais vous
n'avez disserté sur l'amour que pour en
faire l'apologie.
oogl
62 MERCURE DE FRANCE.
Platon.
Et c'est sur cela précisément que je
fonde la mienne.
Pitagore.
Je désespére un peu plus de vous, que
je ne faisois auparavant; quoi, vous pensez
que l'amour...
Platon.
Est la source de toutes les vertus; j'en-
tends parler du véritable.
Pitagore.
Le véritable est une belle chimére, que
votre imagination a voulu créer; mais que
le coeur humain ne réalisera jamais.
Platon.
Il seroit beau même de l'avoir imagi-
née; mais je nai que l'avantage de l'avoit
bien imitée, le modéle en est dans plus
d'un cœeur formé pour ressentir ce que je
n'ai fait que peindre. Celui des femmes
est surtout capable de cette délicatesse qui
vous paroît imaginaire, leur feu purifie
nos sentimens.
Pitagore.
Comme cette matiere, que vous pré-
tendez spiritualiser, m'a toujours paru
plus que problématique, je n'en ai jamais
pris qu'une islée confuse, & vous me fe-
riez plaisir de me la développer.
JANVIER.
1752.
&
Platon.
Il est des choses que l'on sent beaucoup
mieux que l'on ne les exprime: n'acculea
donc que la foiblesse de mes expressions,
de ce qui pourra manquer au Tableau de
l'Amour, tel que je le conçois. Il doit
joindre à la vivacité de sa flamme, la
dignité de l'estime, & la puteté de l'a-
mirie.
Ne s'occuper que d'un seul objet, lui
rapporter involontairement & sans con-
trainte tous ses goûts, toutes ses pensées,
tous ses sentimens; ne vouloir se perfec-
tionner que pour se rendre plus digne de
lui plaire; n etre charmé d'avoir plu, que
parce que c'est une raison d'aimer davan-
tage; ne voir en soi que l'objet aimé, &
voit tout en lui. N'avoir de plaisirs que
pour qu'il ses partage; deviner ses peines
pour les partager; être heureux de son
bonheur, & malheureux de son infor-
tune. Mériter d'obrenir, en ne deman-
dant rien; être après les faveurs aussi res-
pecteeux, que si l'on n'avoit pas même
encote de l'espoir; desirer sans importu-
nité, posséder sans ostentation, conserver
sans négligence & sans jalousie, voilà l'a-
mour tel que je l'ai conçu, tel que je l'ai
senti, tel que je l'ai vu dans les amans
délicats; tel en un mot que je le voudrois
par tout, & dans tous les cœeurs.
zed by Goc
64 MERCUREDEFRANCE.
Pitagore.
Ce seroit alors, comme vous l'avez dit,
la source des talens, des vertus & des
graces, mais encore une fois....
Plaion.
Mais pourquoi se faire un systême d'a-
vilir l'humanité? Le mien (si l'on peut
nommer ainsi l'inspiration du sentiment,)
a pour objet d'élever les hommes au-des-
sus de l'humanité même, pat le portrait
enchanteur de la délicatesse, dont je ses
crois plus capables, qu'ils n osent. peut-
être eux-mêmes l'imaginer. Vous ne
pourriez les convaincre de votte opinion,
sans les humilier; je ne puis les persuader
sans leur inspirer une noble émulation,
qui susfiroit seule pour les conduire aux
plus hautes persections. C'est souvent,
croyez moi, parce qu'il na pas assez d'a-
mour propre, que l'homme est vain, &
tombe dans les petitesses; il les éviteroit
s'il connoissoit sa véritable grandeur.
Rendons son coeur assez fier, assez grand,
pour oser aspirer, par l'amour niême, à la
vertu.
DES MORTS.
Par M. Pesselier.
PREMIER DIALOGUE.
PITAGORE ET PLATON.
Pitagore.
Je vous félicite d'avoir travaillé sur l'immortalité
de l'ame, & sur quelques au-
tres matieres qui ne sont pas moins dignes
de nos méditations; mais je ne sçaurois
vous pardonner d'avoir fait de l'amour un
objet de vos observations: de pareils sujets
avilissent le Philosophe, & profanent la
Philosophie.
Platon.
Le sérieux ne doit pas toujours nous
occuper. La variété des matieres soutient
l'esprit & forme le jugement; l'agrément
des unes aide à supporter la gravité des
autres.
Pitagore.
Je ny verrois pas d'inconvénient, si
l'on ne parloit des choses frivoles, que
pour en démontrer la frivolité; mais vous
n'avez disserté sur l'amour que pour en
faire l'apologie.
oogl
62 MERCURE DE FRANCE.
Platon.
Et c'est sur cela précisément que je
fonde la mienne.
Pitagore.
Je désespére un peu plus de vous, que
je ne faisois auparavant; quoi, vous pensez
que l'amour...
Platon.
Est la source de toutes les vertus; j'en-
tends parler du véritable.
Pitagore.
Le véritable est une belle chimére, que
votre imagination a voulu créer; mais que
le coeur humain ne réalisera jamais.
Platon.
Il seroit beau même de l'avoir imagi-
née; mais je nai que l'avantage de l'avoit
bien imitée, le modéle en est dans plus
d'un cœeur formé pour ressentir ce que je
n'ai fait que peindre. Celui des femmes
est surtout capable de cette délicatesse qui
vous paroît imaginaire, leur feu purifie
nos sentimens.
Pitagore.
Comme cette matiere, que vous pré-
tendez spiritualiser, m'a toujours paru
plus que problématique, je n'en ai jamais
pris qu'une islée confuse, & vous me fe-
riez plaisir de me la développer.
JANVIER.
1752.
&
Platon.
Il est des choses que l'on sent beaucoup
mieux que l'on ne les exprime: n'acculea
donc que la foiblesse de mes expressions,
de ce qui pourra manquer au Tableau de
l'Amour, tel que je le conçois. Il doit
joindre à la vivacité de sa flamme, la
dignité de l'estime, & la puteté de l'a-
mirie.
Ne s'occuper que d'un seul objet, lui
rapporter involontairement & sans con-
trainte tous ses goûts, toutes ses pensées,
tous ses sentimens; ne vouloir se perfec-
tionner que pour se rendre plus digne de
lui plaire; n etre charmé d'avoir plu, que
parce que c'est une raison d'aimer davan-
tage; ne voir en soi que l'objet aimé, &
voit tout en lui. N'avoir de plaisirs que
pour qu'il ses partage; deviner ses peines
pour les partager; être heureux de son
bonheur, & malheureux de son infor-
tune. Mériter d'obrenir, en ne deman-
dant rien; être après les faveurs aussi res-
pecteeux, que si l'on n'avoit pas même
encote de l'espoir; desirer sans importu-
nité, posséder sans ostentation, conserver
sans négligence & sans jalousie, voilà l'a-
mour tel que je l'ai conçu, tel que je l'ai
senti, tel que je l'ai vu dans les amans
délicats; tel en un mot que je le voudrois
par tout, & dans tous les cœeurs.
zed by Goc
64 MERCUREDEFRANCE.
Pitagore.
Ce seroit alors, comme vous l'avez dit,
la source des talens, des vertus & des
graces, mais encore une fois....
Plaion.
Mais pourquoi se faire un systême d'a-
vilir l'humanité? Le mien (si l'on peut
nommer ainsi l'inspiration du sentiment,)
a pour objet d'élever les hommes au-des-
sus de l'humanité même, pat le portrait
enchanteur de la délicatesse, dont je ses
crois plus capables, qu'ils n osent. peut-
être eux-mêmes l'imaginer. Vous ne
pourriez les convaincre de votte opinion,
sans les humilier; je ne puis les persuader
sans leur inspirer une noble émulation,
qui susfiroit seule pour les conduire aux
plus hautes persections. C'est souvent,
croyez moi, parce qu'il na pas assez d'a-
mour propre, que l'homme est vain, &
tombe dans les petitesses; il les éviteroit
s'il connoissoit sa véritable grandeur.
Rendons son coeur assez fier, assez grand,
pour oser aspirer, par l'amour niême, à la
vertu.
Fermer
9
p. 65-68
II. DIALOGUE. RHODOPE ET THISBÉ.
Début :
Thisbé, Il est vrai que mon amour m'a coûté [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : II. DIALOGUE. RHODOPE ET THISBÉ.
II. DIALOGUE.
RHODOPE ET THISBÉ.
Thisbé,
Il est vrai que mon amour m'a coûté
la vie, mais je ne sçaurois m'en repen-
tir, puisque ma mort même est une preu-
ve de mon amour.
Rhodope.
Vous preniez les choses au tragique,
à ce qu'il me paroît, & vous faisiez à l'A-
mour beaucoup plus d'honneur qu'il nen
mérite, il ne vaut pas ce qu'il vous a
coûté.
Thisbe.
Vous avez vos raisons pour le décrier;
vous n avez jamais encensé que sa plus
mortelle ennemie; la galanterie seule avoit
acquis des droits sur vos sentimens.
Rhodope.
J'aurois été très fâchée de m'occuper
d'autre chose....
Thi bé.
Vous n'occupiez donc personne!
Rhodope.
Pourquoi donc, s'il vous plaît ? J'oc-
cupois d'autant plus, que la crainte de
O
66 MERCUREDEFRANCE.
mes infidélités tenoient sans cesse en ha-
leine ceux qui m'étoient attachés.
Thisbé.
Vous craigniez donc vous-même de les
perdre?
Rhodope.
Est- il des conquêtes que l'on dédaigne
de conservet?
Thisbé.
Vos galanteries vous ont plus coûté que
mon amour ne m'a fait de peine.
Rhodope.
Je ne vous entends pas.
Thisbé.
Le manège d'une coquette est un tra-
vail, qui doit lui coûter d'autant plus
que l'esprit seul la soutient dans ses intri-
gues, & que le sentiment ne lui fait au-
cune illusion. Quelle gloire aviez-vous
dans vos succès? Vous ne les deviez qu'à
la supercherie.
Rhodope.
Je conviens qu'il est assez peu glorieux
de faire des dupes; mais comptez-vous
pour rien de ne l'être pas?
Thisbé.
Il est si doux de l'être quelquefois !
Rhodope.
J'avois quelques plaisirs de moins que
les amans, mais combien ont ils de peines
que je n ai jamais éprouvées ?
JANVIER. 1752.
61
Thisbé.
L'amour qui les occasionne, aide à les
supporter; mais la galanterie n'offre rien
qui diminue les siennes: le coeur est le
seul point d'appui de la felicité, puisqu'il
peut seul faire goûter les vrais plaisirs
& que dans les peines mêmes, il adoucit
son in fortune par le sentiment de l'objet,
pour lequel on est malheureux. La ga-
lanterie connoit-elle ces douces conso-
lations ?
Rhodope.
Elle fait mieux, elle n'en a pas be-
soin.
Thisbé.
Je croyois Rhodope de meilleure foi:
elle devroit bien-plutôt convenir, que
ce qui tourne le grand nombre du côté
de la galanterie, c est la rareté des cœurs
faits pour aimer véritablement; la galan-
terie ne fait, pour ainsi dire, qu'effleurer la
surface de l'ame; l'amour est fait pour en
occuper toures les facultés; mais tous les
cœeurs ne méritent pas de s'en remplit; &
voilà ce qui fait apparamment que l'on
voit tant d'hommes galans, & si peu qui
soient amoureux.
Rhodope.
Vous me feriez presque croire le bon
sens commun dans le monde.
68 MERCURE DEFRANCE.
Thisbé.
Les galans mêmés de profession, ne
croyent par l'amout si méprisable, qu'ils
ne veuillent en donner le nom à la galan-
terie, & c'est ce que je leut pardonne le
moins. C'est profaner l'Amour, que de
l'associer à ce qui lui ressemble si peu; je
nen connois qu'un qui mérite un si beau
nom; mais lui seul, il suffit à ceux, qui
connoissent tout ce qu'il vaut.
RHODOPE ET THISBÉ.
Thisbé,
Il est vrai que mon amour m'a coûté
la vie, mais je ne sçaurois m'en repen-
tir, puisque ma mort même est une preu-
ve de mon amour.
Rhodope.
Vous preniez les choses au tragique,
à ce qu'il me paroît, & vous faisiez à l'A-
mour beaucoup plus d'honneur qu'il nen
mérite, il ne vaut pas ce qu'il vous a
coûté.
Thisbe.
Vous avez vos raisons pour le décrier;
vous n avez jamais encensé que sa plus
mortelle ennemie; la galanterie seule avoit
acquis des droits sur vos sentimens.
Rhodope.
J'aurois été très fâchée de m'occuper
d'autre chose....
Thi bé.
Vous n'occupiez donc personne!
Rhodope.
Pourquoi donc, s'il vous plaît ? J'oc-
cupois d'autant plus, que la crainte de
O
66 MERCUREDEFRANCE.
mes infidélités tenoient sans cesse en ha-
leine ceux qui m'étoient attachés.
Thisbé.
Vous craigniez donc vous-même de les
perdre?
Rhodope.
Est- il des conquêtes que l'on dédaigne
de conservet?
Thisbé.
Vos galanteries vous ont plus coûté que
mon amour ne m'a fait de peine.
Rhodope.
Je ne vous entends pas.
Thisbé.
Le manège d'une coquette est un tra-
vail, qui doit lui coûter d'autant plus
que l'esprit seul la soutient dans ses intri-
gues, & que le sentiment ne lui fait au-
cune illusion. Quelle gloire aviez-vous
dans vos succès? Vous ne les deviez qu'à
la supercherie.
Rhodope.
Je conviens qu'il est assez peu glorieux
de faire des dupes; mais comptez-vous
pour rien de ne l'être pas?
Thisbé.
Il est si doux de l'être quelquefois !
Rhodope.
J'avois quelques plaisirs de moins que
les amans, mais combien ont ils de peines
que je n ai jamais éprouvées ?
JANVIER. 1752.
61
Thisbé.
L'amour qui les occasionne, aide à les
supporter; mais la galanterie n'offre rien
qui diminue les siennes: le coeur est le
seul point d'appui de la felicité, puisqu'il
peut seul faire goûter les vrais plaisirs
& que dans les peines mêmes, il adoucit
son in fortune par le sentiment de l'objet,
pour lequel on est malheureux. La ga-
lanterie connoit-elle ces douces conso-
lations ?
Rhodope.
Elle fait mieux, elle n'en a pas be-
soin.
Thisbé.
Je croyois Rhodope de meilleure foi:
elle devroit bien-plutôt convenir, que
ce qui tourne le grand nombre du côté
de la galanterie, c est la rareté des cœurs
faits pour aimer véritablement; la galan-
terie ne fait, pour ainsi dire, qu'effleurer la
surface de l'ame; l'amour est fait pour en
occuper toures les facultés; mais tous les
cœeurs ne méritent pas de s'en remplit; &
voilà ce qui fait apparamment que l'on
voit tant d'hommes galans, & si peu qui
soient amoureux.
Rhodope.
Vous me feriez presque croire le bon
sens commun dans le monde.
68 MERCURE DEFRANCE.
Thisbé.
Les galans mêmés de profession, ne
croyent par l'amout si méprisable, qu'ils
ne veuillent en donner le nom à la galan-
terie, & c'est ce que je leut pardonne le
moins. C'est profaner l'Amour, que de
l'associer à ce qui lui ressemble si peu; je
nen connois qu'un qui mérite un si beau
nom; mais lui seul, il suffit à ceux, qui
connoissent tout ce qu'il vaut.
Fermer
10
p. 68-72
III. DIALOGUE. BRANTÔME, DON QUICHOTTE.
Début :
Don Quichotte. Vous rirez, tant qu'il vous plaira, de [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : III. DIALOGUE. BRANTÔME, DON QUICHOTTE.
III. DIALOGUE.
BRANTÔME, DON QUICHOTTE.
Don Quichotte.
Vous rirez, tant qu'il vous plaira,
de mon zéle pour la glore des Da-
mes; vous l'appellerez même, si vous
voulez, enthousiasme & fanatisme, mais
il est certain, que si vous eussicz vêca
de mon tems, je ne vous aurois pas laistè
publier impunément tant d'anecdotes ras-
semblées pour nuite à la réputation des
plus aimables femmes de notre siécle.
Braniôme.
Qu'entendez vous par nuire à leur ré-
putation? je compte bien au contraire l'a-
voir établie de maniere à les obliger.
66
JANVIER. 1752.
Don Quichotie.
Vous verrez que les femmes vous de-
vront de la reconnoislance pour tous les
mystéres que vous avez révelez.
Brantôme.
J'y compte bien, & sans cela, croyez-
vous de bonne foi, que j'eusse recueilli
soigneusement tant de frivoles historiettes,
qui sont d'ailleurs assez peu dignes d'at-
tention.
Don Quichotte.
Je ne conçois pas sur quoi votre espe-
rance pouvoit etre fondée.
Brantôme.
Rien n'est plus raisonnable. Les faits
que j'ai racontez sont des témoignages
incontestables du pouvoir des femmes,
& de l'empire de la beauté; c'est par leurs
conquentes qu'elles peuvent reprendre sur
nous, ce que nous avons affecté de leur
enlever de crédit & d'autorité; mais com-
me nous avons porté la malice & la pré-
vention, jusqu'à leur faire de leurs con-
quêres même, un sujet de peine & de
confusion, elles n'osent publier sur ce
point, tous leurs succès & tous leurs
avantages. C'est donc leur rendre un ser-
vice fort intéressant que de parler pour
elles: en général elles aiment qu on les
de vine,
zed by Goo
70MERCUREDEIFANC
Don Quichotte.
Et que l'on se taise: & c'est aussi notre
intérêt.
Brantôme.
Que me dites-vous là? Les femmes ont
tant de vanité, elles sont si fieres des
droits que la Nature leur a donnés sur
nos cœurs, qu'il a fallu les balancer par
d'autres titres de supétiorité: voilà ce que
nous avons fait adroitement, en nous ré-
servant certaines qualités ausquelles nous
avons attaché le plus de gloire & de dis-
tinction; tout rentreroit dans le premier
état, si no us travaillions à la gloire de
l'autre sexe
Don Quichotte.
Dites plutôt que nous y gagnerions de
toutes les façons; ne sommes-nous nas de
moitié dans tout ce qui les intérelse? &
ne participons-nous pas à tout ce qui les
touche? Ce sexe charmant ne sçauroit
être l'objet continuel & général de nos
desirs, de nos soins, de nos attentions
sans que nous partagions sa gloire ou ses
humiliations. Que diriez-vous d'un ido-
lâtre, qui perpétuellement prosterné de-
vant le Dieu qu'il adore, affecteroit sans
cesse de railler & de blasphemer l'objet de
son culte & de ses adorations? Plus les
femmes seront célébrées, plus leurs ado-
JANVIER.
1752.
71
ateurs seront justifiés: augmentons, s'il
se peut, la bonne opinion que nous avons
naturellement de leurs charmes; ce seront
pour nos foiblesses des excuses de plus.
Ajoûtons quelques degrés à leurs Trônes,
afin que les sujets se ressentent dans leurs
hommages de l'élévation du Souverain.
Brantôme.
Vous leur donnerez à la fin tant de
dignité, qu'elles ne sçauront plus com-
ment faire pour descendre jusqu'à leurs
sujets : c est quelquefois les servir assez
mal, que de vouloir tant les obliger; je
ne doute pas, par exemple, que plusieurs
de Messicurs vos confreres, les Cheva-
liers, n'ayent mal adroitement secouru
certaines Infantes, en les arrachant des
bras de leurs ravisseurs; on a quelquefois
ses raisons pour se faire enlever.
Don Quichotte.
Vous plaisantez assez agréablement.
mais un bon mot, n'est-ce pas une rai-
son: J'ai peut- être dans mon systême, por-
tè les choses un peu trop loin; mais cet
excès est plus convenable que le vôtre,
il tourne au profit de la plus belle moitié
du monde; quel honneur trouve-t'on à la
décrier: ne diroit-on pas qu elle forme un
peuple à part, & si nous avions le mal-
heur d'en être isolés, qu'autions-nous de
72 MERCUREDEFRANCE.
mieux à faire que de nous en rapprocher?
Nos droits sont unis, ne les séparons
pas; notre union peut seule former un
ensemble, & perfectionner l'univers; &
croyez que dans ce traité les femmes ga-
gneront moins que nous; elles ont beau-
coup à perdre pour nous subjuguer, & le
desir de leur plaire, nous fait souvent en-
treprendre les plus grandes choses.
BRANTÔME, DON QUICHOTTE.
Don Quichotte.
Vous rirez, tant qu'il vous plaira,
de mon zéle pour la glore des Da-
mes; vous l'appellerez même, si vous
voulez, enthousiasme & fanatisme, mais
il est certain, que si vous eussicz vêca
de mon tems, je ne vous aurois pas laistè
publier impunément tant d'anecdotes ras-
semblées pour nuite à la réputation des
plus aimables femmes de notre siécle.
Braniôme.
Qu'entendez vous par nuire à leur ré-
putation? je compte bien au contraire l'a-
voir établie de maniere à les obliger.
66
JANVIER. 1752.
Don Quichotie.
Vous verrez que les femmes vous de-
vront de la reconnoislance pour tous les
mystéres que vous avez révelez.
Brantôme.
J'y compte bien, & sans cela, croyez-
vous de bonne foi, que j'eusse recueilli
soigneusement tant de frivoles historiettes,
qui sont d'ailleurs assez peu dignes d'at-
tention.
Don Quichotte.
Je ne conçois pas sur quoi votre espe-
rance pouvoit etre fondée.
Brantôme.
Rien n'est plus raisonnable. Les faits
que j'ai racontez sont des témoignages
incontestables du pouvoir des femmes,
& de l'empire de la beauté; c'est par leurs
conquentes qu'elles peuvent reprendre sur
nous, ce que nous avons affecté de leur
enlever de crédit & d'autorité; mais com-
me nous avons porté la malice & la pré-
vention, jusqu'à leur faire de leurs con-
quêres même, un sujet de peine & de
confusion, elles n'osent publier sur ce
point, tous leurs succès & tous leurs
avantages. C'est donc leur rendre un ser-
vice fort intéressant que de parler pour
elles: en général elles aiment qu on les
de vine,
zed by Goo
70MERCUREDEIFANC
Don Quichotte.
Et que l'on se taise: & c'est aussi notre
intérêt.
Brantôme.
Que me dites-vous là? Les femmes ont
tant de vanité, elles sont si fieres des
droits que la Nature leur a donnés sur
nos cœurs, qu'il a fallu les balancer par
d'autres titres de supétiorité: voilà ce que
nous avons fait adroitement, en nous ré-
servant certaines qualités ausquelles nous
avons attaché le plus de gloire & de dis-
tinction; tout rentreroit dans le premier
état, si no us travaillions à la gloire de
l'autre sexe
Don Quichotte.
Dites plutôt que nous y gagnerions de
toutes les façons; ne sommes-nous nas de
moitié dans tout ce qui les intérelse? &
ne participons-nous pas à tout ce qui les
touche? Ce sexe charmant ne sçauroit
être l'objet continuel & général de nos
desirs, de nos soins, de nos attentions
sans que nous partagions sa gloire ou ses
humiliations. Que diriez-vous d'un ido-
lâtre, qui perpétuellement prosterné de-
vant le Dieu qu'il adore, affecteroit sans
cesse de railler & de blasphemer l'objet de
son culte & de ses adorations? Plus les
femmes seront célébrées, plus leurs ado-
JANVIER.
1752.
71
ateurs seront justifiés: augmentons, s'il
se peut, la bonne opinion que nous avons
naturellement de leurs charmes; ce seront
pour nos foiblesses des excuses de plus.
Ajoûtons quelques degrés à leurs Trônes,
afin que les sujets se ressentent dans leurs
hommages de l'élévation du Souverain.
Brantôme.
Vous leur donnerez à la fin tant de
dignité, qu'elles ne sçauront plus com-
ment faire pour descendre jusqu'à leurs
sujets : c est quelquefois les servir assez
mal, que de vouloir tant les obliger; je
ne doute pas, par exemple, que plusieurs
de Messicurs vos confreres, les Cheva-
liers, n'ayent mal adroitement secouru
certaines Infantes, en les arrachant des
bras de leurs ravisseurs; on a quelquefois
ses raisons pour se faire enlever.
Don Quichotte.
Vous plaisantez assez agréablement.
mais un bon mot, n'est-ce pas une rai-
son: J'ai peut- être dans mon systême, por-
tè les choses un peu trop loin; mais cet
excès est plus convenable que le vôtre,
il tourne au profit de la plus belle moitié
du monde; quel honneur trouve-t'on à la
décrier: ne diroit-on pas qu elle forme un
peuple à part, & si nous avions le mal-
heur d'en être isolés, qu'autions-nous de
72 MERCUREDEFRANCE.
mieux à faire que de nous en rapprocher?
Nos droits sont unis, ne les séparons
pas; notre union peut seule former un
ensemble, & perfectionner l'univers; &
croyez que dans ce traité les femmes ga-
gneront moins que nous; elles ont beau-
coup à perdre pour nous subjuguer, & le
desir de leur plaire, nous fait souvent en-
treprendre les plus grandes choses.
Fermer
11
p. 72-75
ODE Tirée du Pseaume 136.
Début :
O Sion, la vive tendresse [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE Tirée du Pseaume 136.
ODE
Tirée du Pseaume 136.
O Sion, la vive tendresse
Irrite nos justes douleurs;
Le cœeur pénétré de tristesse,
Et les yeux tout baignés de pleurs
Nous voici sur la rive ingrate
Où le Tigre quitte l'Euphrate:
Nous tournons nos regards vers toi.
Mes longs soupirs, mes tendres larmes
Te disent, quels étoient les charmes
Que ta présence avoit pour moi.
Les regrets que tu nous inspires
Plus accablans que tous nos maux
Nous ont fait suspendre nos lyres
Sous le feuillage des ormeaux.
Tyrans
JANVIER.
1752.
Tyrans, insenses & barbares
Je hais vos satires bisarres!
Cr oyez-vous, ô cruels vainqueurs,
Que par mille insultes diverses
Vous acquerez dans nos traverses
De quoi tyranniser nos cœurs?
« Chantés, disent ils, ces Cantiques,
»Dont vos accords harmonieux
vFitent retentit les portiques
»Du Temple interdit à nos Dieux.
Loin de nous vos discours frivoles.
Commenit, à l'aspect des idoles
Et dans vos méprisables feis,
Nous livrerous-nous à la joie !
Les maux, dont nous sommes la proie,
Autorisent- ils nos Concerts !
O charmante & douce Patrie,
Si dans le plus long avenit
Ta mémoire tendre & chérie
S'efface de mon souvenir,
Je veux que ma langue se seche.
Plût au Ciel que ma main revêche
Soit immobile & dans l'oubli,
Comme un cadavre déplorable
Couché sous la tombe exécrable
Où les vers l'ont enseveli.
1. Vol.
D
73
74 MERCUREDE FRANCE.
Grand Dien, j'implore ton tonnerre,
Tu dois à ses feux dévorans
Le peuple qui te fit la guerre,
Et qui ranime nos tytans.
Les vils enfans de l'Idumée
Soufflent leur haine envenimóe
Daus le coeur de nos ennemis
Pendant notie dur esclavage
Dans ton précieux héritage
Se seroient-ils bien affetmis:
8
»Cachez donc, disent-ils, sous l'berbe,
»Tous les remparts audacieux;
„Consumez le Temple superbe
»Qui semble menacer nos Dieux:
»Que ces hautes tours renversées
„Et quedleur cendres dispersées
»Deviennent le jouet des vents:
„ Qu'elles soient comme un vain prestige,
» Dont il ne reste de vestige
„Que dans les songes des vivans
Lâche Fille de Babylone
Tu t'applaudis de ta grandeur
L'écueil est caché sous le Trône:
Je vois éclipser ta splendeur.
Plus terrible que le nuage
Qui porte la foudre & l'orage
Le vangeut de tes noiis forfaits
JANVIER.
1752.
79
Vient t'arracher le Diadême,
l a rejetté sur toi-même
Tous les maux que tu nous a faits.
Mon coeur applandit à sa gloire,
J'entends tes lugubres accens;
Ce Vainqueur fier de sa victoire,
Te livre au glaive des Persans.
Heureux ce guerrier invincible,
S'il te voit d'un œeil insensible
Mourit sous ses pieds triomphans;
Et si sa main impitoyable
Contre un rocher inébranlable,
Ecrase tes lâches ensans!
Trobat de l'[A]nglade.
Tirée du Pseaume 136.
O Sion, la vive tendresse
Irrite nos justes douleurs;
Le cœeur pénétré de tristesse,
Et les yeux tout baignés de pleurs
Nous voici sur la rive ingrate
Où le Tigre quitte l'Euphrate:
Nous tournons nos regards vers toi.
Mes longs soupirs, mes tendres larmes
Te disent, quels étoient les charmes
Que ta présence avoit pour moi.
Les regrets que tu nous inspires
Plus accablans que tous nos maux
Nous ont fait suspendre nos lyres
Sous le feuillage des ormeaux.
Tyrans
JANVIER.
1752.
Tyrans, insenses & barbares
Je hais vos satires bisarres!
Cr oyez-vous, ô cruels vainqueurs,
Que par mille insultes diverses
Vous acquerez dans nos traverses
De quoi tyranniser nos cœurs?
« Chantés, disent ils, ces Cantiques,
»Dont vos accords harmonieux
vFitent retentit les portiques
»Du Temple interdit à nos Dieux.
Loin de nous vos discours frivoles.
Commenit, à l'aspect des idoles
Et dans vos méprisables feis,
Nous livrerous-nous à la joie !
Les maux, dont nous sommes la proie,
Autorisent- ils nos Concerts !
O charmante & douce Patrie,
Si dans le plus long avenit
Ta mémoire tendre & chérie
S'efface de mon souvenir,
Je veux que ma langue se seche.
Plût au Ciel que ma main revêche
Soit immobile & dans l'oubli,
Comme un cadavre déplorable
Couché sous la tombe exécrable
Où les vers l'ont enseveli.
1. Vol.
D
73
74 MERCUREDE FRANCE.
Grand Dien, j'implore ton tonnerre,
Tu dois à ses feux dévorans
Le peuple qui te fit la guerre,
Et qui ranime nos tytans.
Les vils enfans de l'Idumée
Soufflent leur haine envenimóe
Daus le coeur de nos ennemis
Pendant notie dur esclavage
Dans ton précieux héritage
Se seroient-ils bien affetmis:
8
»Cachez donc, disent-ils, sous l'berbe,
»Tous les remparts audacieux;
„Consumez le Temple superbe
»Qui semble menacer nos Dieux:
»Que ces hautes tours renversées
„Et quedleur cendres dispersées
»Deviennent le jouet des vents:
„ Qu'elles soient comme un vain prestige,
» Dont il ne reste de vestige
„Que dans les songes des vivans
Lâche Fille de Babylone
Tu t'applaudis de ta grandeur
L'écueil est caché sous le Trône:
Je vois éclipser ta splendeur.
Plus terrible que le nuage
Qui porte la foudre & l'orage
Le vangeut de tes noiis forfaits
JANVIER.
1752.
79
Vient t'arracher le Diadême,
l a rejetté sur toi-même
Tous les maux que tu nous a faits.
Mon coeur applandit à sa gloire,
J'entends tes lugubres accens;
Ce Vainqueur fier de sa victoire,
Te livre au glaive des Persans.
Heureux ce guerrier invincible,
S'il te voit d'un œeil insensible
Mourit sous ses pieds triomphans;
Et si sa main impitoyable
Contre un rocher inébranlable,
Ecrase tes lâches ensans!
Trobat de l'[A]nglade.
Fermer
12
p. 75-79
EXAMEN D'une question proposée dans le Mercure.
Début :
On propose dans le Mercure, premier volume du mois de Décembre [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXAMEN D'une question proposée dans le Mercure.
EXAMEN
D'une question proposée dans le Mercure.
On propose dans le Mercure, premier
volume du mois de Décembre
1750, quel est le personnage intéressant
de Phédre, & quel genre d'intérêt il
mspire?
Si je ne consultois que ma raison, elle
me dicterou assez de ne pas prendre parti,
& d'abandonner cet amusement à des per-
Di
zed by Goo
76 MERCURE DE FRANCE.
sonnes, qui mieux que moi sentent ce
mérite des differens personnages qui com-
posent l'ensemble admirable de ce Poëme
dramatique; dut-t'il en coûter à mon
amour-propre, je veux essayer de satisfaire
à la question.
A la lecture de la piéce, quoique l'es-
prit charmé par les beautés variées, & con-
tinues qui s'y trouvent, semble irtésolu,
& flotte entre deux ou trois des princi-
paux personnages, le coeur, ce me semble,
fait pencher la balance.
Sans m'écarter de la question, je vais
tâcher de développer ce qui me rend le
personnage d'Hyppolite d'un intérêt sa-
périeur à tous autres.
Ce seroit peu de prendre à l'ouverture
de la Piéce, un préjugé favorable des qua-
lités de son cœeur: convenons que ses crain-
tes, ses appréhensions pour un pere, dont
la destinée est incertaine, annoncent son
amour, perfection infiniment à estimer,
aujourd'hui trop pen sentie des hommes.
Déja avantageusemant prévenu pour ce
jeune Prince: ma curiosités intéresse; j'aime
à le suivre. Je m'instruis qu'il brûle pour
Aricie, d'un feu secret qu'il cherche à
étouffet; une prevention judicieuse me
donne une haute idée de son inclination.
se le rencontre avec Aurie: qu'il a pour
JANVIER. 1752.
17
elle d'amour! que ses senrimens sont fins!
qu'ils sont délicats! j'en suis ému, tout
me semble puisé dans la nature. Je re-
connois que l'amour enchaîne dans tous
ces états, qu'il subjugue également, &
le héros, & l'homme ordinaire, mais qu'il
nexcite aux vices que ceux qui d'ailleurs
y sont disposés.
La bienséance, la retenue trop géné-
reuse, qu'Hyppolite conserve avec Phé-
dre, sa belle mere, a les droits les mieux
affermis sur nos éloges. Peut-on la trop
estimer ? L'infortunée Phédre, éprise éper-
duement pour son fils, lui fait déclara-
tion de toute la force de son amour; elle
excite en lui un sentiment d'horreur; ce-
pendant il. sçait assez se contraindre. Il
n'est point sufsisamment malheureux d'a-
voir a combattre dans sa belle mere une
passion infâme: la fourbe Enone l'accuse
d'un forfait, affreux; c'est mertre ce jeu-
ne Prince à de terribles épreuves, mais
les grandes ames ne brillent jamais mieux,
que dans ces occasions qui feroient le,
naufrage du reste des hommes. Muni des
résolutions les plus courageuses, il pré-
fere de s'exposer à toute la colere d'un-
pere fortement irritó, & d'entendre pro-
noncer contre lui la priere effrayante.
qu'il adresse aux Dieux dans les premites
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
mouvemens de son emportement, à fai-
re rougir le front, d'un pere qui lui est
cher, par l'aveu toujours humiliant des
passions criminelles qui rongent le coeur
de son épouse; aveu toutefois qui autoit.
dérourné l'orage, & eût lavé des imputa-
tions calommeuses de sa perside nourrice.
Quelle discrétion, qu'elle est noble! &
tout ensemble, quel respect pour l'Auteur
de ses jours!
Où trouve- t'on des personnages, dont
le mérite soit plus frappant, qui séduisent
davantage, & fassent de plus fortes im-
pressions à l'ame ? Sera-ce les fureuts de
Phédre, ou la passion involontaire qui la
domine I La délicatesse, ou les inquiétu-
des d'Aticie? les traverses, ou le passage
successif de la colére au repentit dans
Thesée? toutes ces agitations ne produi-
fent point des effets, ou de la nature de
ceux qui font naître dans Hyppolite les
fentimens désintéresses, & toujours con-
ciliés avec l'honneur & la décence pour
une amante aimable, la candeur & la mo-
destie vis à vis d'une belle-mere, qui
s'efforce de le seduire à dessein de satis-
farre ses penchans honteux, & entr'autres.
Pamour constant, la soumission respec-
tueuse pour un pere dont la trop facile
credulité, & la colête trop ptécipitée le
JANVIER. 1751.
79
fait périr du genre de mort le plus tou-
chant.
Qui, concluons qu'Hyppolite est celui
de tous, qui inspire se plus grand intérêt,
le plus tendre & le plus pressant, qu'il ne
cesse d'émouvoit notre coeur, qui se sent
porté à suivre avec avidité les incidem
malheureux de son Histoire.
Le Danois.
D'une question proposée dans le Mercure.
On propose dans le Mercure, premier
volume du mois de Décembre
1750, quel est le personnage intéressant
de Phédre, & quel genre d'intérêt il
mspire?
Si je ne consultois que ma raison, elle
me dicterou assez de ne pas prendre parti,
& d'abandonner cet amusement à des per-
Di
zed by Goo
76 MERCURE DE FRANCE.
sonnes, qui mieux que moi sentent ce
mérite des differens personnages qui com-
posent l'ensemble admirable de ce Poëme
dramatique; dut-t'il en coûter à mon
amour-propre, je veux essayer de satisfaire
à la question.
A la lecture de la piéce, quoique l'es-
prit charmé par les beautés variées, & con-
tinues qui s'y trouvent, semble irtésolu,
& flotte entre deux ou trois des princi-
paux personnages, le coeur, ce me semble,
fait pencher la balance.
Sans m'écarter de la question, je vais
tâcher de développer ce qui me rend le
personnage d'Hyppolite d'un intérêt sa-
périeur à tous autres.
Ce seroit peu de prendre à l'ouverture
de la Piéce, un préjugé favorable des qua-
lités de son cœeur: convenons que ses crain-
tes, ses appréhensions pour un pere, dont
la destinée est incertaine, annoncent son
amour, perfection infiniment à estimer,
aujourd'hui trop pen sentie des hommes.
Déja avantageusemant prévenu pour ce
jeune Prince: ma curiosités intéresse; j'aime
à le suivre. Je m'instruis qu'il brûle pour
Aricie, d'un feu secret qu'il cherche à
étouffet; une prevention judicieuse me
donne une haute idée de son inclination.
se le rencontre avec Aurie: qu'il a pour
JANVIER. 1752.
17
elle d'amour! que ses senrimens sont fins!
qu'ils sont délicats! j'en suis ému, tout
me semble puisé dans la nature. Je re-
connois que l'amour enchaîne dans tous
ces états, qu'il subjugue également, &
le héros, & l'homme ordinaire, mais qu'il
nexcite aux vices que ceux qui d'ailleurs
y sont disposés.
La bienséance, la retenue trop géné-
reuse, qu'Hyppolite conserve avec Phé-
dre, sa belle mere, a les droits les mieux
affermis sur nos éloges. Peut-on la trop
estimer ? L'infortunée Phédre, éprise éper-
duement pour son fils, lui fait déclara-
tion de toute la force de son amour; elle
excite en lui un sentiment d'horreur; ce-
pendant il. sçait assez se contraindre. Il
n'est point sufsisamment malheureux d'a-
voir a combattre dans sa belle mere une
passion infâme: la fourbe Enone l'accuse
d'un forfait, affreux; c'est mertre ce jeu-
ne Prince à de terribles épreuves, mais
les grandes ames ne brillent jamais mieux,
que dans ces occasions qui feroient le,
naufrage du reste des hommes. Muni des
résolutions les plus courageuses, il pré-
fere de s'exposer à toute la colere d'un-
pere fortement irritó, & d'entendre pro-
noncer contre lui la priere effrayante.
qu'il adresse aux Dieux dans les premites
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
mouvemens de son emportement, à fai-
re rougir le front, d'un pere qui lui est
cher, par l'aveu toujours humiliant des
passions criminelles qui rongent le coeur
de son épouse; aveu toutefois qui autoit.
dérourné l'orage, & eût lavé des imputa-
tions calommeuses de sa perside nourrice.
Quelle discrétion, qu'elle est noble! &
tout ensemble, quel respect pour l'Auteur
de ses jours!
Où trouve- t'on des personnages, dont
le mérite soit plus frappant, qui séduisent
davantage, & fassent de plus fortes im-
pressions à l'ame ? Sera-ce les fureuts de
Phédre, ou la passion involontaire qui la
domine I La délicatesse, ou les inquiétu-
des d'Aticie? les traverses, ou le passage
successif de la colére au repentit dans
Thesée? toutes ces agitations ne produi-
fent point des effets, ou de la nature de
ceux qui font naître dans Hyppolite les
fentimens désintéresses, & toujours con-
ciliés avec l'honneur & la décence pour
une amante aimable, la candeur & la mo-
destie vis à vis d'une belle-mere, qui
s'efforce de le seduire à dessein de satis-
farre ses penchans honteux, & entr'autres.
Pamour constant, la soumission respec-
tueuse pour un pere dont la trop facile
credulité, & la colête trop ptécipitée le
JANVIER. 1751.
79
fait périr du genre de mort le plus tou-
chant.
Qui, concluons qu'Hyppolite est celui
de tous, qui inspire se plus grand intérêt,
le plus tendre & le plus pressant, qu'il ne
cesse d'émouvoit notre coeur, qui se sent
porté à suivre avec avidité les incidem
malheureux de son Histoire.
Le Danois.
Fermer
13
p. 79-81
ODE, Tirée du Pseaume 23.
Début :
Depuis le rivage vermeil, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE, Tirée du Pseaume 23.
ODE,
Tirée du Pseaume 23.
Depuis le rivage vermeil,
se leve la belle Aurore
Pusqu'à la rive sombre od couche la Soleil
Le Seigneur a droit qu'on l'adore.
La terre & ses beaux ornemens
Ce grand Théatro que j'admire,
Tout est soumis à son empire,
Il en a sur les meis jetté les fondemens,
Seigoer, sur la vodio sacrée
Quel Dmme est digne de montet!
Qui pourra, justo Dieu, s'afsecit duns l'Empiréo,
Od ta Grindeur daigne éclater:
Et reçoit l'encens des louanges,
Diiij
89 MERCURE DE FRANCE.
Que ta respectueuse Cout
Brile aux feux de son tendre amour
Et t'offre, en s'inclinant, pat la voix de tes An-
ges?
Ce sera l'homme vertueux
6.
Celui, dont la main innocente,
Contre les longs assauts du vice fastueux,
Soutient la vertu gémissante:
Ce sera l'illustre mortel,
Dont la sincétité sans tache,
Ose, au mensonge impie & lache,
Dans le sond de son cœur refuser un Autel.
Celui, dont l'œil toujours modeste,
Craint sa propre témérité
Et se baisse al 'aspect de cer éclat funeste,
è Qui réjaillit de la beauté.
Celui, qui d'un trafic infame
N'a jamais grossi son trésor
Et voit, malgré l'attrait de l'or
Le néant de la terre, & le prix de son ame.
Voilà ce mortel adoré;
Dieu lui ceint sa propre couronne,
Et malgré les transports de l'Enfer conjuré,
Sa main l'affermit sur le Trône.
Triomphez, 6 mortel heureux I.
L'Empirée est votre héritage;
JANVIER. 1752.
C'est ainsi que Dieu vous partage,
Vour avez scu fraochir le sentier dangereux.
Et vous, ò cohortes fidelles,
Qui gardez les Cieux exaltés,
Hâtez- vous de lever les portes éterpelles-
A l'aspect du Dieu des clartés;
Quel est. il ce Dien de lumiere?
Son nom est le Dieu conquerant.
Le Roi, qui triomphe en moutant,
Ouvrez en sa présence, ou brisez la batriero
Quel est-il, encore une fois,
Ce Monarque si tespectable e
O'est le Dieu du triomphe, & le maître des Rois.
Vainqueur de l'Enfer indomptable,
Il a souffert, il doit regner.
Adorez le Dieu de la gloire:
Son sang réleve sa victoire;
LE Vainqueur de la mort est-il. à dédaigner 2-
Trobat de l'Anglade.
Tirée du Pseaume 23.
Depuis le rivage vermeil,
se leve la belle Aurore
Pusqu'à la rive sombre od couche la Soleil
Le Seigneur a droit qu'on l'adore.
La terre & ses beaux ornemens
Ce grand Théatro que j'admire,
Tout est soumis à son empire,
Il en a sur les meis jetté les fondemens,
Seigoer, sur la vodio sacrée
Quel Dmme est digne de montet!
Qui pourra, justo Dieu, s'afsecit duns l'Empiréo,
Od ta Grindeur daigne éclater:
Et reçoit l'encens des louanges,
Diiij
89 MERCURE DE FRANCE.
Que ta respectueuse Cout
Brile aux feux de son tendre amour
Et t'offre, en s'inclinant, pat la voix de tes An-
ges?
Ce sera l'homme vertueux
6.
Celui, dont la main innocente,
Contre les longs assauts du vice fastueux,
Soutient la vertu gémissante:
Ce sera l'illustre mortel,
Dont la sincétité sans tache,
Ose, au mensonge impie & lache,
Dans le sond de son cœur refuser un Autel.
Celui, dont l'œil toujours modeste,
Craint sa propre témérité
Et se baisse al 'aspect de cer éclat funeste,
è Qui réjaillit de la beauté.
Celui, qui d'un trafic infame
N'a jamais grossi son trésor
Et voit, malgré l'attrait de l'or
Le néant de la terre, & le prix de son ame.
Voilà ce mortel adoré;
Dieu lui ceint sa propre couronne,
Et malgré les transports de l'Enfer conjuré,
Sa main l'affermit sur le Trône.
Triomphez, 6 mortel heureux I.
L'Empirée est votre héritage;
JANVIER. 1752.
C'est ainsi que Dieu vous partage,
Vour avez scu fraochir le sentier dangereux.
Et vous, ò cohortes fidelles,
Qui gardez les Cieux exaltés,
Hâtez- vous de lever les portes éterpelles-
A l'aspect du Dieu des clartés;
Quel est. il ce Dien de lumiere?
Son nom est le Dieu conquerant.
Le Roi, qui triomphe en moutant,
Ouvrez en sa présence, ou brisez la batriero
Quel est-il, encore une fois,
Ce Monarque si tespectable e
O'est le Dieu du triomphe, & le maître des Rois.
Vainqueur de l'Enfer indomptable,
Il a souffert, il doit regner.
Adorez le Dieu de la gloire:
Son sang réleve sa victoire;
LE Vainqueur de la mort est-il. à dédaigner 2-
Trobat de l'Anglade.
Fermer
14
p. 82-89
LETTRE Aux Hommes, par une Dame de Nancy.
Début :
Vous êtes bien plaisans, Messieurs les Hommes, de croire que vos têtes [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE Aux Hommes, par une Dame de Nancy.
LETTRE
Aux Hommes, par une Dame de Nancy.
Vous êtes bien plaisans, Messieurs les
Hommes, de croire que vos têtes
sont faites pour la Philosophie & les nô-
tres pour les vetilles. Vous vous imaginez
que nous sommes incapables de faire de
grandes découvertes; détrompez-vous:
nous en faisons qui sont plus utiles que
que les vôtres. Une de nos fantaisies est
quelquefois plus avantageuses à l'Etat que
tous vos grands livres remplis d'A, B, C,
& que toutes les figures de vos grimoires.
Nous ne faisons pas grand cas de vos scien-
ces, mais vous en faites beaucoup des nô-
tres. Vous êtes bienheureux que nous
vous apprenions l'Art de plaire, pauvres
hommes, où en seriez-vous, si nous nous
avitions de renoncer à nos agrémens pour
monter comme vous nos idées sur un ton
froidement Philosophique; avouez de
bonne grace que notre conversation a des
charmes bien plus piquans que vos ouvra-
ges les plus travaillés; vous n'êtes natu-
rels qu'à force d'Art, votre imagination
JANVIER.
1752.
83
n'est pas à l'unisson de vos sentimens;
chez nous c'est le sentiment qui remue l'i-
magination & l'aide à mettre en oeuvre
ses fleurs & ses gentillesses. L'expression
ne nous coûte rien, parce que les objets
font sur nous une vive impression: ce
qu'on sent bien, on l'exprime de même.
Vous vous plaignez de ce que nous ne
tarissons point lorsque nous venons à par-
ler de nos ajustemens, de nos modes, ou
de nous mêmes, car vous avez l'injusti-
ce de nous confondre avec elles; mais
scavez-vous bien que vos reproches no
vous font pas honneur. Si vous aviez l'es-
prit plus pénétrant, vous appercevriez
mille différences qui vous échapent &
que nous saisissons. Vous êtes étonnés de
ce que nous parlons tant, & nous le som-
mes de ce que souvent vous parlez trop
même en parlant peu; vous faites apper-
cevoir une disette d'idées, une imagina-
tion stérile qui ne s'ébranle que par les
grandes secousses. Nous parlerions moins,
ti nous voyions moins. Est-ce notre fau-
te si vous n'êtes pas aussi inventifs que
nous? allea, il y a plus de délicatesse,
plus de finesse, plus de neuf, plus de
profondeur dans ce que vous appellez nos
misérables propos que dans la vaine Philo-
sophie dont vous prétendez décoret votte
Dvj
84 MERCUREDE FRANCE.
esprit; le génie se déploye aussi. bien dans
les petites choses que dans les grandes.
Vous blâmez l'inconstance de nos goûts,
sans prendre garde aux avantages qu'en
retire le commerce, au plaisir que nous
vous procurons par la nouveauté. Nous
meitons les Arts en mouvement, & les
Matchands en pratique. Je puis assurer en
conscience que la seule chose que nous
avons à nous reprocher par rapport aux
modes, c'est que nous ne les varions pas
afsez; jugez si vous êtes coupables vous
autres hommes, avec votre ennuyeuse
uniformité.
J'at à vous communiquer une décou-
verte qui pourra contribuer à vous rendre
plus beaux & le bled plus commun, à au-
gmenter les branches du commerce & par-
conséquent les richesses de la Nation.
Dites après cela que les femmes ne sont
pas capables. de s'élever à de grands objets.
Venons au fait. Je suis bien lasse de vous
voir avec vos cheveux blanchis: toujours
la même couleur, toujours du blanc,
quoi de plus ennuyeux; ne mettra-t'on
jamais sur mes cheveux que de la poudre
blanche? C'est votre faute, Messieurs les
Hommes: si vous en aviez inventé de dif-
térentes couleurs, nous nous en servi-
tions, comme nous mettons les divers
JANVIER.
1752.
89
rubans que vous fabriquez pour nous. Je
me suis déja poudrée en couleur de roze,
& mon miroir m'a dit que j'étois au
mieux. Ah ! si vous maviez vue! j'ai es-
fayé le bleu céleste & j'étois à manger;
j'ai souffle des couleurs dont j'ai assorti
les nuances, elles ont produit un effet
admirable, au moyen d'une boëre platte
de fer blane sans fonds & sans couvercle,
que j'appliquois sut ma frisure, de maniere
que la poudre ne pouvoit voler de côté ni
d'autre; je me suis poudrée en ondes de
différentes couleurs, à l'aide d'une hoëte
ondée; le succès a surpassé mes espé-
rances: enfin je suis patvenue à faire un
parterre de mes cheveux. Ah ! que cette
décou verte m'a causé de joye. Celles de
Descartes & de Newton ne purent leur
en procurer une semblable. Représentez-
vous une jeune Dame qui aspire à la gloire
de faire une révolution dans l'empire des
agrémens & qui trouve le moyen de les
varier, de les multiplier, de changer
toutes les têtes de l'Europe. Mon plaisir
fut si grand qu'il brouilla mes idées sut
tout oc qui navoit pas de rapport à mon
entreprise; ce jour là j'oubliai de mettre
une de mes mouches; une autre fut placée
sans intelligence; je mis des épingles
qui faisoient l'effet le plus maussade du
& MERCURE DE FRANCE.
monde. Pleine de mes idées, j'étois en-
traînée par leur courant; je mourois d'en-
vie de faire voir à tout le monde la nou-
velle pature que j'avois inventée; j'ai-
pourtant été assez maîtresse de moi-même
pour me contenter du suffrage de ma fem-
me de chambre & de celui d'un aimable
Poëte dont je vais rapporter les vers & la
réponse que j'y ai faite. Y auroit-il de la
vanité à faire connoître des louanges.
qu on me donne, non, car on ne sçait pas-
qui je suis.
Ges fleurs que vorre main peignit sut vos che,
veux,
Ne vous donnent point d'avantage.
Iris, votre beauté fait tort à votre ouvtage
Et votre esprit à tous les deux.
De vos attraits ornée abdiquez la parure,
Laissez à nos Chlocs les pompons & le fard,
On ne doit rien devoir à l'Art
Quand on doit tout à la Nature.
Réponse.
Embellir la Nature est le talent suprême,
Ne blâmez point un Att que l'amour a dicté:
En se parant pour l'objet que l'on aime,
Ce qu'on ajoute à sa beauté
Elatte autant que la beauté même.
JANNTER, 1752.
8y.
Une mode née en Province ne pren-
droit pas à Paris. J'attends donc que-
la Cour ait donné le ton pour le sui-
vre avec oetie supériorité que les inven-
teurs ont sur ceux qui copient: Soit qu'on-
teigne la poudre ordinaire, ou qu'on em-
ploye d'autres matières, les Dames doi-
vent faire des réfléxions sérieuses sur les-
couleurs qui s'assortissent à leur tein; les
brunes feront bien de choisir le petit
jaune & le bleu céleste, les blanches & les
brunes clatres, la couleur de roze, le
verd pomme; les blondes, la couleur de
seu, le bleu turque, le gros verd, l'o-
rangé, le violet & plusieurs autres couleurs.
foncées.
On est curieux sans doute de sçavoir
comment je suis venue à bout de peindre-
des fleurs sur mes cheveux. Après avoir
donné une foible couleur de roze pour-
fervir de fond au tableau, je fis appliquet
fur ma friznte un carton qui en avoit la
forme; il étoit couvert de fleurs évidées,
on ne lassoit à découvert que l'endroit où
l'on souffloit la poudre coiorée; le feuil-
lage des fleurs étoit d'un beau verd; il ne
s'agit plus que de trouver le secret d'aller
aussi loin par cetrę méthode que par la
peinture à l'huile ou en détrempe. Ne
pourroit on pas faire une application de
BGOOg
8S. MERCURE DEFRANCE.
l'Art des tableaux imprimés dont on a
tant parlé. Quoiqu'il en soit, voilà un
Art au berceau. Il est de l'intérêt des hom-
mes de travailler avec les femmes à le
porter au plus grand point de perfec-
tion. Les hommes qui portent perruque.
auront beaucoup plus de facilitéàs embellit
que ceux qui ont des cheveux. Il est facile.
de teindre des cheveux en toutes sortes de
couleurs & de faire sur les perruques des
desseins de différens goûts, en satin, en
rocailles, en guirlandes, en mosaîque,,
en ondes, en marqueterie, en camayen;
on verra bien- tôt des perruques marbrées,
monchetées, en points de Hongrie, en arc-
en-ciel, en fleurs, &c.
Je goûte d'avance le plaisir que mes yeux
auront à parcourir dans une nombreuse.
assemblée des têtes ornées de mille façons
différentes. Nous autres Dames surtout nous
n'épargnerons rien pour avoir les couleurs-
les plus brillantes; fans cesse occupées à
inventer de nouveaux desseins, nous pas-
serons toute la matinée à les faire exécuter.
Oh que nos femmes de chambre vont pel-
ter!n importe, il appartient bien à ces
pécores de trouver à redire à nos amuse-
mens. Après tout que faire quand on n'est
pas occupé à sa toilette; pour moi j'aurai
toujours une vraie obligation à ceux qui
JANVIER. 1752.
89
m'apprendront les moyens de la faire du-
rer long-tems d'une maniere qui m'amuse.
N' est-ce pas beaucoup d'être occupée do
soi-même? Plus on est jolie, plus on est
belle, plus on trouve de plaisir à se parer.
Avant que de recevoit des louanges, on
goute l'avantage d'en mériter.
J'espere que les hommes & les femmes
me sçauront gré de leur avoir ouvert une
source d'agrémens qu'on ne pourta épui-
ser. J'ai oui dire qu'on avoit découvert
dans les tons de couleur, une sorte d'har-
monie visible, qui fait un vrai plaisir à
ceux qui. sont versés dans la musique de
la vûe. Je prie le Jesuite qui a inventé le
clavecin oculaire de nous apprendre à noun
poudrer mélodieusement.
Aux Hommes, par une Dame de Nancy.
Vous êtes bien plaisans, Messieurs les
Hommes, de croire que vos têtes
sont faites pour la Philosophie & les nô-
tres pour les vetilles. Vous vous imaginez
que nous sommes incapables de faire de
grandes découvertes; détrompez-vous:
nous en faisons qui sont plus utiles que
que les vôtres. Une de nos fantaisies est
quelquefois plus avantageuses à l'Etat que
tous vos grands livres remplis d'A, B, C,
& que toutes les figures de vos grimoires.
Nous ne faisons pas grand cas de vos scien-
ces, mais vous en faites beaucoup des nô-
tres. Vous êtes bienheureux que nous
vous apprenions l'Art de plaire, pauvres
hommes, où en seriez-vous, si nous nous
avitions de renoncer à nos agrémens pour
monter comme vous nos idées sur un ton
froidement Philosophique; avouez de
bonne grace que notre conversation a des
charmes bien plus piquans que vos ouvra-
ges les plus travaillés; vous n'êtes natu-
rels qu'à force d'Art, votre imagination
JANVIER.
1752.
83
n'est pas à l'unisson de vos sentimens;
chez nous c'est le sentiment qui remue l'i-
magination & l'aide à mettre en oeuvre
ses fleurs & ses gentillesses. L'expression
ne nous coûte rien, parce que les objets
font sur nous une vive impression: ce
qu'on sent bien, on l'exprime de même.
Vous vous plaignez de ce que nous ne
tarissons point lorsque nous venons à par-
ler de nos ajustemens, de nos modes, ou
de nous mêmes, car vous avez l'injusti-
ce de nous confondre avec elles; mais
scavez-vous bien que vos reproches no
vous font pas honneur. Si vous aviez l'es-
prit plus pénétrant, vous appercevriez
mille différences qui vous échapent &
que nous saisissons. Vous êtes étonnés de
ce que nous parlons tant, & nous le som-
mes de ce que souvent vous parlez trop
même en parlant peu; vous faites apper-
cevoir une disette d'idées, une imagina-
tion stérile qui ne s'ébranle que par les
grandes secousses. Nous parlerions moins,
ti nous voyions moins. Est-ce notre fau-
te si vous n'êtes pas aussi inventifs que
nous? allea, il y a plus de délicatesse,
plus de finesse, plus de neuf, plus de
profondeur dans ce que vous appellez nos
misérables propos que dans la vaine Philo-
sophie dont vous prétendez décoret votte
Dvj
84 MERCUREDE FRANCE.
esprit; le génie se déploye aussi. bien dans
les petites choses que dans les grandes.
Vous blâmez l'inconstance de nos goûts,
sans prendre garde aux avantages qu'en
retire le commerce, au plaisir que nous
vous procurons par la nouveauté. Nous
meitons les Arts en mouvement, & les
Matchands en pratique. Je puis assurer en
conscience que la seule chose que nous
avons à nous reprocher par rapport aux
modes, c'est que nous ne les varions pas
afsez; jugez si vous êtes coupables vous
autres hommes, avec votre ennuyeuse
uniformité.
J'at à vous communiquer une décou-
verte qui pourra contribuer à vous rendre
plus beaux & le bled plus commun, à au-
gmenter les branches du commerce & par-
conséquent les richesses de la Nation.
Dites après cela que les femmes ne sont
pas capables. de s'élever à de grands objets.
Venons au fait. Je suis bien lasse de vous
voir avec vos cheveux blanchis: toujours
la même couleur, toujours du blanc,
quoi de plus ennuyeux; ne mettra-t'on
jamais sur mes cheveux que de la poudre
blanche? C'est votre faute, Messieurs les
Hommes: si vous en aviez inventé de dif-
térentes couleurs, nous nous en servi-
tions, comme nous mettons les divers
JANVIER.
1752.
89
rubans que vous fabriquez pour nous. Je
me suis déja poudrée en couleur de roze,
& mon miroir m'a dit que j'étois au
mieux. Ah ! si vous maviez vue! j'ai es-
fayé le bleu céleste & j'étois à manger;
j'ai souffle des couleurs dont j'ai assorti
les nuances, elles ont produit un effet
admirable, au moyen d'une boëre platte
de fer blane sans fonds & sans couvercle,
que j'appliquois sut ma frisure, de maniere
que la poudre ne pouvoit voler de côté ni
d'autre; je me suis poudrée en ondes de
différentes couleurs, à l'aide d'une hoëte
ondée; le succès a surpassé mes espé-
rances: enfin je suis patvenue à faire un
parterre de mes cheveux. Ah ! que cette
décou verte m'a causé de joye. Celles de
Descartes & de Newton ne purent leur
en procurer une semblable. Représentez-
vous une jeune Dame qui aspire à la gloire
de faire une révolution dans l'empire des
agrémens & qui trouve le moyen de les
varier, de les multiplier, de changer
toutes les têtes de l'Europe. Mon plaisir
fut si grand qu'il brouilla mes idées sut
tout oc qui navoit pas de rapport à mon
entreprise; ce jour là j'oubliai de mettre
une de mes mouches; une autre fut placée
sans intelligence; je mis des épingles
qui faisoient l'effet le plus maussade du
& MERCURE DE FRANCE.
monde. Pleine de mes idées, j'étois en-
traînée par leur courant; je mourois d'en-
vie de faire voir à tout le monde la nou-
velle pature que j'avois inventée; j'ai-
pourtant été assez maîtresse de moi-même
pour me contenter du suffrage de ma fem-
me de chambre & de celui d'un aimable
Poëte dont je vais rapporter les vers & la
réponse que j'y ai faite. Y auroit-il de la
vanité à faire connoître des louanges.
qu on me donne, non, car on ne sçait pas-
qui je suis.
Ges fleurs que vorre main peignit sut vos che,
veux,
Ne vous donnent point d'avantage.
Iris, votre beauté fait tort à votre ouvtage
Et votre esprit à tous les deux.
De vos attraits ornée abdiquez la parure,
Laissez à nos Chlocs les pompons & le fard,
On ne doit rien devoir à l'Art
Quand on doit tout à la Nature.
Réponse.
Embellir la Nature est le talent suprême,
Ne blâmez point un Att que l'amour a dicté:
En se parant pour l'objet que l'on aime,
Ce qu'on ajoute à sa beauté
Elatte autant que la beauté même.
JANNTER, 1752.
8y.
Une mode née en Province ne pren-
droit pas à Paris. J'attends donc que-
la Cour ait donné le ton pour le sui-
vre avec oetie supériorité que les inven-
teurs ont sur ceux qui copient: Soit qu'on-
teigne la poudre ordinaire, ou qu'on em-
ploye d'autres matières, les Dames doi-
vent faire des réfléxions sérieuses sur les-
couleurs qui s'assortissent à leur tein; les
brunes feront bien de choisir le petit
jaune & le bleu céleste, les blanches & les
brunes clatres, la couleur de roze, le
verd pomme; les blondes, la couleur de
seu, le bleu turque, le gros verd, l'o-
rangé, le violet & plusieurs autres couleurs.
foncées.
On est curieux sans doute de sçavoir
comment je suis venue à bout de peindre-
des fleurs sur mes cheveux. Après avoir
donné une foible couleur de roze pour-
fervir de fond au tableau, je fis appliquet
fur ma friznte un carton qui en avoit la
forme; il étoit couvert de fleurs évidées,
on ne lassoit à découvert que l'endroit où
l'on souffloit la poudre coiorée; le feuil-
lage des fleurs étoit d'un beau verd; il ne
s'agit plus que de trouver le secret d'aller
aussi loin par cetrę méthode que par la
peinture à l'huile ou en détrempe. Ne
pourroit on pas faire une application de
BGOOg
8S. MERCURE DEFRANCE.
l'Art des tableaux imprimés dont on a
tant parlé. Quoiqu'il en soit, voilà un
Art au berceau. Il est de l'intérêt des hom-
mes de travailler avec les femmes à le
porter au plus grand point de perfec-
tion. Les hommes qui portent perruque.
auront beaucoup plus de facilitéàs embellit
que ceux qui ont des cheveux. Il est facile.
de teindre des cheveux en toutes sortes de
couleurs & de faire sur les perruques des
desseins de différens goûts, en satin, en
rocailles, en guirlandes, en mosaîque,,
en ondes, en marqueterie, en camayen;
on verra bien- tôt des perruques marbrées,
monchetées, en points de Hongrie, en arc-
en-ciel, en fleurs, &c.
Je goûte d'avance le plaisir que mes yeux
auront à parcourir dans une nombreuse.
assemblée des têtes ornées de mille façons
différentes. Nous autres Dames surtout nous
n'épargnerons rien pour avoir les couleurs-
les plus brillantes; fans cesse occupées à
inventer de nouveaux desseins, nous pas-
serons toute la matinée à les faire exécuter.
Oh que nos femmes de chambre vont pel-
ter!n importe, il appartient bien à ces
pécores de trouver à redire à nos amuse-
mens. Après tout que faire quand on n'est
pas occupé à sa toilette; pour moi j'aurai
toujours une vraie obligation à ceux qui
JANVIER. 1752.
89
m'apprendront les moyens de la faire du-
rer long-tems d'une maniere qui m'amuse.
N' est-ce pas beaucoup d'être occupée do
soi-même? Plus on est jolie, plus on est
belle, plus on trouve de plaisir à se parer.
Avant que de recevoit des louanges, on
goute l'avantage d'en mériter.
J'espere que les hommes & les femmes
me sçauront gré de leur avoir ouvert une
source d'agrémens qu'on ne pourta épui-
ser. J'ai oui dire qu'on avoit découvert
dans les tons de couleur, une sorte d'har-
monie visible, qui fait un vrai plaisir à
ceux qui. sont versés dans la musique de
la vûe. Je prie le Jesuite qui a inventé le
clavecin oculaire de nous apprendre à noun
poudrer mélodieusement.
Fermer
15
p. 89-93
ODE Tirée du Pseaume 93.
Début :
Le Seigneur, le Dieu des vengeances [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE Tirée du Pseaume 93.
ODE
Tirée du Pseaume 93.
Le Seigneur, le Dieu des vengeances
N'a d'autres Loi que l'Equité;
Notre sang lave ses offenses.
Lom de moi lâche impiété !
J'entens retentir son Tonnerre.
O Dieu !venez jugez la terre.
Montrez vous, en sier Conquérant.
aO
90 MERCURE DE FRANCE.
Plus de pitié pour le superbe
Consumez-le comme un brin d'herbe.
Quand vous lancez la foudre, on vous trouve plus
grand.
Jusqu'à quand verrai- je l'impie
Frauchir devant vous tout écuoil i
Est- ce en médisant qu'il expio
Son injustice & son orgueil:
Ce lache est épris de lui- mê me,
La fortune est le Dien qu'il aime:
Innemi de la vérité,,
L'étranger, l'orphelin, la veuve
Font par leur mort la triste epi euvo-
De son hypocrisie & de sa cruauté.
Sa main se louo à l'avarico
Son coeur avengle sa raison.
Son ame onfante l'injustice,
Et son esprit la trahison.,
Sa soi dépend de ses idoles
Son bonheur des songes frivoles;.
Il craint l'oeil qui le voit de p:ès:
C'est des monstres le plus énormo,
La vertu Iui paroit differme,
Et le vice odieux a pour lui mille auraits.
M3.
FANVIER,
1752.
Dans les accès de sa folie
»Il dit: Dien sçauroit- il me voir?
vA-t'il fait ce qu'on en publie?
»Ai-je à redouter son pouvoir:
» L'effroi réalize un phantôme.
Uu pur esprit n'est qu'un atôme.
Lacrainte lache a falt les Dieux-
Et le Dieu d'Israel lui-même
Est le vain fruit d'un beau système:
Doise eut le secret d'enchantar nos Ayeux.
naen
Antce, quel démon t'apimo-
Haux sage, mortel insensé?
Invain l'esclave est magnanime.
Et brave son mastra offensé.
Cent peodiges to sont contraires,
ka raison détruit tes chimeres,
L'esprit n'oseroit t'approuver.
La fureur t'offre un vain refuge,
Et veut anéantir le juge
Qui devra te proscrire en vonlant to sanver.
N
Le peuple t'érige en otacle,
Et l'on te surnomme esprit fort.
Tu te crois toi-même un miracle
Des nobles caprices du sort.
Ion solide intét et me touclae-
92
92 MERCURE DEFRANCE.
La raison parle par ma bouche,
» Quoi ! l'artisan ingénieux
„ Qui par une double merveille
„ Eclaitoit l'œil, ouvroit l'oreille,
»Est il lui-même aveugle, est il sourd à tes
seux?
Dieu voit de nos folles penséeo
La ridicule vanité.
La voix. de nos fureurs passées
Se plaint à lui de sa bonté.
Heureux les cours en qui Dieu regne !
Heureux ceux que ce maître enseigne.
Ils souftrent les maux dévorans
Saus verser une seule larme,
Jusqu'au jour où sa main les charme
En faisant à leur yeux expiter leurs Tirasa.
N
* *. *
Ce Pasteur visite ses ouaillos:
Loin de lui les loups triomphans
L'amour attendrit ses entrailles.
Tous les agneaux sont ses enfans,
Je le vois ce vainqueur terrible
L'oeil sanglant, le cour infléxible,
Poursuivre ces loups fastueux,
a
JANVIER. 1752.
At dans leurs geules enflammées
J'entens les soudtes t'allumées
Vanger, en éclattant, le Troupeau vertueux.
e.
Quel mortel rempli d'héroisme
Viendra combattre à mon côté
LLe hétos du lache Athéisme.
Monstre paitri de vanité?
Sur les lévres de l'imposture
Vangeons l'honneur de la Nature,
Le Seigneur a pris mon parti
Nous allons le réduire en cendre:
Justes, vous le voyez descendre
Dans le sein du néant dont-il étoit sorti.
Trobat de l'Anglade.
Tirée du Pseaume 93.
Le Seigneur, le Dieu des vengeances
N'a d'autres Loi que l'Equité;
Notre sang lave ses offenses.
Lom de moi lâche impiété !
J'entens retentir son Tonnerre.
O Dieu !venez jugez la terre.
Montrez vous, en sier Conquérant.
aO
90 MERCURE DE FRANCE.
Plus de pitié pour le superbe
Consumez-le comme un brin d'herbe.
Quand vous lancez la foudre, on vous trouve plus
grand.
Jusqu'à quand verrai- je l'impie
Frauchir devant vous tout écuoil i
Est- ce en médisant qu'il expio
Son injustice & son orgueil:
Ce lache est épris de lui- mê me,
La fortune est le Dien qu'il aime:
Innemi de la vérité,,
L'étranger, l'orphelin, la veuve
Font par leur mort la triste epi euvo-
De son hypocrisie & de sa cruauté.
Sa main se louo à l'avarico
Son coeur avengle sa raison.
Son ame onfante l'injustice,
Et son esprit la trahison.,
Sa soi dépend de ses idoles
Son bonheur des songes frivoles;.
Il craint l'oeil qui le voit de p:ès:
C'est des monstres le plus énormo,
La vertu Iui paroit differme,
Et le vice odieux a pour lui mille auraits.
M3.
FANVIER,
1752.
Dans les accès de sa folie
»Il dit: Dien sçauroit- il me voir?
vA-t'il fait ce qu'on en publie?
»Ai-je à redouter son pouvoir:
» L'effroi réalize un phantôme.
Uu pur esprit n'est qu'un atôme.
Lacrainte lache a falt les Dieux-
Et le Dieu d'Israel lui-même
Est le vain fruit d'un beau système:
Doise eut le secret d'enchantar nos Ayeux.
naen
Antce, quel démon t'apimo-
Haux sage, mortel insensé?
Invain l'esclave est magnanime.
Et brave son mastra offensé.
Cent peodiges to sont contraires,
ka raison détruit tes chimeres,
L'esprit n'oseroit t'approuver.
La fureur t'offre un vain refuge,
Et veut anéantir le juge
Qui devra te proscrire en vonlant to sanver.
N
Le peuple t'érige en otacle,
Et l'on te surnomme esprit fort.
Tu te crois toi-même un miracle
Des nobles caprices du sort.
Ion solide intét et me touclae-
92
92 MERCURE DEFRANCE.
La raison parle par ma bouche,
» Quoi ! l'artisan ingénieux
„ Qui par une double merveille
„ Eclaitoit l'œil, ouvroit l'oreille,
»Est il lui-même aveugle, est il sourd à tes
seux?
Dieu voit de nos folles penséeo
La ridicule vanité.
La voix. de nos fureurs passées
Se plaint à lui de sa bonté.
Heureux les cours en qui Dieu regne !
Heureux ceux que ce maître enseigne.
Ils souftrent les maux dévorans
Saus verser une seule larme,
Jusqu'au jour où sa main les charme
En faisant à leur yeux expiter leurs Tirasa.
N
* *. *
Ce Pasteur visite ses ouaillos:
Loin de lui les loups triomphans
L'amour attendrit ses entrailles.
Tous les agneaux sont ses enfans,
Je le vois ce vainqueur terrible
L'oeil sanglant, le cour infléxible,
Poursuivre ces loups fastueux,
a
JANVIER. 1752.
At dans leurs geules enflammées
J'entens les soudtes t'allumées
Vanger, en éclattant, le Troupeau vertueux.
e.
Quel mortel rempli d'héroisme
Viendra combattre à mon côté
LLe hétos du lache Athéisme.
Monstre paitri de vanité?
Sur les lévres de l'imposture
Vangeons l'honneur de la Nature,
Le Seigneur a pris mon parti
Nous allons le réduire en cendre:
Justes, vous le voyez descendre
Dans le sein du néant dont-il étoit sorti.
Trobat de l'Anglade.
Fermer
16
p. 94-101
LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur Madame la Comtesse de Vertillac.
Début :
Puisque les éloges que vous avez entendu faire partout de Madame la [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur Madame la Comtesse de Vertillac.
LETTRE
A l'Auteur du Mercure, sur Madame la
Comtesse de Vertillac.
Puisque les éloges que vous avez entendu
faire partout de Madame la
Comtesse de Vertillac, vous donnent la
curiosité de la connoître encore davan-
tage, j'ai l'honneur de vous en voyer cette
légere exquisse de ses vertus: il m'en
coutera des larmes pour vous satisfaire;
mais le souvenit du merite éminent de
ceux que l'on a aimé & respecté pendant
leur vie, est une espece de consolation
qui nous reste après leur mort. Je n'ai à
craindre qu'une chose, que ce que je vous
dirai ne soit fort au-dessous de l'idée,
qu'ont, de Madame de Vertillac, ceux qui
ont eu le bonheur de vivre dans la societé
de cette femme admirable, qui, de l'aveu
de tous ceux qui l'ont connue, réunissoit
un esprit élevé avec les qualités propres à
inspirer l'estime & la vénération.
Elle étoit née à Paris, mais elle étoit
originaire de Perigord, d'une ancienne &
illustre noblesse (a), alliée à tout ce qu'il y
(a) Voyez la vie du Bienheureux Theodore de
Celles, & l'Epstre Dédicatoire aux très-illus-
JANVIER. 1752.
93
a de meilleur dans la Province; elle étoit
sille umque de Messire Nicolas de la Brous-
se, Comie de Vertiliac, Maréchal des Campt
& Armées du Rri, Lieutenant dans sa Pro-
vince de Perigord, & Gouverneur de Mons
& du Hain.ini; lequel après avoir mis en fui-
ie les ennemis à la journee de Bossu, sous Val-
couri, y fut frappé de plusieurs coups mor-
tels (a).
L'éloge qu'un grand Roi, qui connois-
soit le mérite & qui sçavoit le récompen-
ser, sit de cet excellent Officier, est un
sûr garant, que s'il n'eût pas été enle vé de
ce monde à la fleur de son âge, il pouvoit
de flatter de parvenir aux plus grands hon-
neurs de la guerre. Louis XIV. dit à sa
veuve (b) qu il avoit perdu dans le Comte
de Vertillac, le meilleur Officier d'Infan-
terie qu'il cût aeu depuis le Maréchal de
Turonne.
Mademoiselle de Vertillac, orpheline
crès-joune, resta entre les mains d'une
mere d'un mérite distingué, qui lui don-
na la meilleure éducation; elle avoit reçum
tres & puissans Seigneurs Mossiours d'Athis & de
Vertillac.
(a) Ce sont les propres termes de l'Epitaphe de
de M. le Comte de Vertillac, telle qu'elle est dans
l'Eglise des Jesuites de Mons.
(6) Vie du Comte de Vertillac, imprimée à
Avignon en 1725 page 20.
00
ed by
96 MERCUREDE FRANCE.
de si heureuses dispositions de la nature,
qu'il fut fort aisé a ceux qui l'éleverent
d en faire quelque chose de surprenant.
Née avec un fond de curiosité inépuisable,
une netteté d'esprit & une profondeur
singuliere, elle crut que la connoissance
de toutes les sciences & de tous les arts
étoient du ressort de ceux qui se propo-
soient de cultiver leur esprit, aussi y avoit-
il peu de choses dont elle n'eût des idées
tres- exactes. Elle chercha toute sa vie à
faire connoissance avec les Artistes cele-
bres & les scavans illustres, & elle leur
donna plus d'une fois de l'étonnement de
l'étendue de ses connoissances. On en a vû
souvent convenir qu'elle leur avoit appris
des détails sur leur profession qu'ils avoient
ignorés jusqu'alors: plusieurs gens de Let-
tres lui ont lû leurs ouvrages avant que de
les donner au Public, & ont avoué qu'on
ne pouvoit pas faire des remarques plus
judicieuses. Mademoiselle Lheritier, con-
nue par plusieurs Livres, lui en a dédié
deux, les Caprices du destin en 1719, &
la traduction en vers François des Epstres
Héroiques d'Ovide en 1732. Les Epitres
dédicatoires de cette Fille scavante &
vertueuse nous apprennent que Madame
de Vertillac étoit son Héroine.
Aimable
zed by Goo
JANVIER.
1752.
97
Aimable Fille d'un Guerrier
Dont le frent fût cent fois couronné de laurier,
Si daus le champ de Mars il courut à la gloire,
Vous irez, pas les dons des Filles de mémoire.
Ou voit briller en vous avec tant d'agrément
La justesse d'esprit, l'heureux discernement;
Vous possedez si bien & la Fable & l'Histoire,
Vous pensez, vous parlez toujours si noblement
Et vous jugez si finement,
Qu'on ne voit point pour un Ouvrage
Un plus glorieux avantage
Que celui d'attirer votre applaudissement.
On ne sçait qui charme le plus
Ou vos sûres clartés, ou vos rares vertus.
Eh 1 quelle noble modestie,
A ce touchant mérite est encore assortie
Tant de charmes divers, qu'en vous le calme
a mis,
Vous donneront tonjours les plus parfaits amis
C'est ainsi qu'en 1719. parloit une per-
sonne illustre (a) connue pour avoit tou-
jours respecté la vérité & aimé la vertu:
elle ne sexprimoit pas avec moins d'ad-
mitation en 1732.
Aimable & sc. vante Comtesse,
Que vous auriez brillé dans Rome & dans la Grece,
Par ce godt sin & ce rate sçavoit
Qu'en tous les tems vous faites voir.
(a) Epitre dédicatoire das Capricos du Destin,
1. Vol.
Digsiras b 300
98 MERCUREDEFRANCE.
Athènes ni la Cour d'Auguste
N'ont jamais vs d'esprit plus éclaité, plus jucte
Et tous ces hommes excellens
Dont elles admuirroient les sublimes talens;
Eussent été chamés si vos doctes sussrages
Eussent couronné leurs Ouvrages (a)
Le célebre Marquis Maffei, la gloire de
Verone & un des principaux ornemens de
l'Italie, avec qui elle avoit fait une gran-
de liaison il y a 20 ans, lorsqu'il vint à Paris,
lui a dédic la belle édition de sa Mérope(6);
il a toûjours conservé pour Mme de Vertil-
lac, la plus parfaite estime; on lui a souvent
entendu dire que dans l'Italie entiere, où
il y a beaucoup de femmes de mérite, il
ny en avoit pas une qui pût être comparée
cette femme illustre.
Elle écrivoit avec la plus grande élégan-
ce; on en peut juger par cette lettre ingé-
nieuse que M. Remond de S. Mard a fait
imprimer, dans laquelle on voit qu'elle
avoit fait les réflexions les plus fines & les
plus délicates sur les nuances qui peuvent
le plus contribuer à l'agrément du stile.
Le Public seroit plus à portée de connoître
son mérite littéraire, si sa modestie n'eût
pas été supérieure même à ses talens.
Ja) Préface des Epitres héroiques
6) La Merope, imprimée à Verone l'an 1745
JANVIER. 1752.
99
Quelques uns de ses amis ont scû qu'elle
faisoit par occasion de très-jolis vers, mais
elle ne permetroit pas qu'on en prît des
copies, elle faisoit même tout ce qui dé-
pendoit d'elle, sans blesser ouvertement
la vérité, pour laister croire que ce n'é-
toit pas elle qui les avoit faits. On sçait
qu'elle a composé plusieurs petits Ouvra-
ges, écrits avec autant de solidité que d'a-
grément; mais elle ne les a fait voir qu'à
un très-petit nombre d'amis, & toujours
à condition que ce seroit un mystere pour
le Public. Son coeur n'étoit pas moins ad-
mirable que son esprit; on n'a jamais por-
té plus loin le désir d'obliger; elle n'étoit
occupée qu'à diminuer le mérite de la re-
connoissance, &, par cette raison même,
elle l'augmenton: elle regardoit le mon-
de entiet comme une societé de freres qui
ne devoient être occupés qu'à se rendre
service mutuellement, & elle agissoit en
consequence; jamais elle n'a differé une
occasion d'être utile, & l'on peut dire
d'elle, avec vérité, qu'elle n'a jamais per-
du un jour de sa vic. On ne pouvoit la
voir sans désirer d'avoir part à son amitié
aussi acqueroit. elle tous les jours de nou-
veaux amis; & ce qu'il y a de rate, ce n'é-
toit jamais aux dépens des anciennes ami-
tiés, que ces acquisitions se faisoient. Il
Eij
100 MERCURE DEFRANCE.
est surptenant combien, par ses avis &
par ses leçons les plus efficaces, elle a fa-
vorisé des talens naissans que sans elle l'in-
digence auroit étouffée; mais elle avoit
grand soin de prendre les plus grandes
précautions pour que ses bonnes actions
fussent ignorées: sa modestie a souvent été
trahie innocemment par la reconnoissance
de quelques uns qui ont mieux aimé être
indiscrets qu'ingrats.
Une égalité constante que l'on peut re-
garder comme le propre caractere de la
sagesse, rendoit sa société délicieuse; tou-
tes les fois que ses amis la revoyoient, elle
sentoit & leur communiquoit cette joie
douce & charmante qui auroit réchauffé
leurs sentimens, s'ils en eussent eu besoin,
ce n'étoit jamais qu'avec peine qu'on se
séparoit d'elle; on ne s'en consoloit que
dans l'espérance de la revoir avec un nou-
veau plaisir, parce qu'on étoit toujours
sût de trouver chez elle l'esprit uni avec
la vertu.
Une si digne femme devoit être pleurée
amerement de tous ses amis, aussi il n'en
est point qui n'ait dit du fond de son
cœeiis;
*
Quis desiderio sit pudor aus modus,
Tam rari capitis.
Quando ullum invenient parem. Horace.
JANVIER. 1752. 101
Une fièvre quarte, suivie d'une fiévre
maligne, la mit au tombeau à Dourdan
le 21 Octobre 1751 âgée d'environ soi-
xante ans.
Elle avoit épousé en 1727 M. le Comte
de Vertillac, Gouverneur & Grand Sene-
chal de Perigord, & Gouverneur de Dour-
dan, son cousin germain; elle en a eu un
fils, actuellement Gouverneur & Grand
Sénéchal de Perigord & Capitaine de Ca-
valerie dans le Régiment de Penthiévre.
Quoique j'aie été lié bien des années
avant vous, Monsieur, avec Madame la
Comtesse de Vertillac, vous l'avez assez
connue pour sçavoir qu'il n'y a rien d'exa-
géré dans le portrait que j'en ai fait. Je
me serois fait un scrupule d'emploier la
flatierie, & n'ême l'art, lorsqu'il est
question de vous parler d'une femme il-
lustre, dont la modestie faisoit un des
principaux ornemens, & qui aimoit la
vérité plus que toutes choses.
J'ai l'honneur, &c.
A Paris, ce premier Decembre 1751.
A l'Auteur du Mercure, sur Madame la
Comtesse de Vertillac.
Puisque les éloges que vous avez entendu
faire partout de Madame la
Comtesse de Vertillac, vous donnent la
curiosité de la connoître encore davan-
tage, j'ai l'honneur de vous en voyer cette
légere exquisse de ses vertus: il m'en
coutera des larmes pour vous satisfaire;
mais le souvenit du merite éminent de
ceux que l'on a aimé & respecté pendant
leur vie, est une espece de consolation
qui nous reste après leur mort. Je n'ai à
craindre qu'une chose, que ce que je vous
dirai ne soit fort au-dessous de l'idée,
qu'ont, de Madame de Vertillac, ceux qui
ont eu le bonheur de vivre dans la societé
de cette femme admirable, qui, de l'aveu
de tous ceux qui l'ont connue, réunissoit
un esprit élevé avec les qualités propres à
inspirer l'estime & la vénération.
Elle étoit née à Paris, mais elle étoit
originaire de Perigord, d'une ancienne &
illustre noblesse (a), alliée à tout ce qu'il y
(a) Voyez la vie du Bienheureux Theodore de
Celles, & l'Epstre Dédicatoire aux très-illus-
JANVIER. 1752.
93
a de meilleur dans la Province; elle étoit
sille umque de Messire Nicolas de la Brous-
se, Comie de Vertiliac, Maréchal des Campt
& Armées du Rri, Lieutenant dans sa Pro-
vince de Perigord, & Gouverneur de Mons
& du Hain.ini; lequel après avoir mis en fui-
ie les ennemis à la journee de Bossu, sous Val-
couri, y fut frappé de plusieurs coups mor-
tels (a).
L'éloge qu'un grand Roi, qui connois-
soit le mérite & qui sçavoit le récompen-
ser, sit de cet excellent Officier, est un
sûr garant, que s'il n'eût pas été enle vé de
ce monde à la fleur de son âge, il pouvoit
de flatter de parvenir aux plus grands hon-
neurs de la guerre. Louis XIV. dit à sa
veuve (b) qu il avoit perdu dans le Comte
de Vertillac, le meilleur Officier d'Infan-
terie qu'il cût aeu depuis le Maréchal de
Turonne.
Mademoiselle de Vertillac, orpheline
crès-joune, resta entre les mains d'une
mere d'un mérite distingué, qui lui don-
na la meilleure éducation; elle avoit reçum
tres & puissans Seigneurs Mossiours d'Athis & de
Vertillac.
(a) Ce sont les propres termes de l'Epitaphe de
de M. le Comte de Vertillac, telle qu'elle est dans
l'Eglise des Jesuites de Mons.
(6) Vie du Comte de Vertillac, imprimée à
Avignon en 1725 page 20.
00
ed by
96 MERCUREDE FRANCE.
de si heureuses dispositions de la nature,
qu'il fut fort aisé a ceux qui l'éleverent
d en faire quelque chose de surprenant.
Née avec un fond de curiosité inépuisable,
une netteté d'esprit & une profondeur
singuliere, elle crut que la connoissance
de toutes les sciences & de tous les arts
étoient du ressort de ceux qui se propo-
soient de cultiver leur esprit, aussi y avoit-
il peu de choses dont elle n'eût des idées
tres- exactes. Elle chercha toute sa vie à
faire connoissance avec les Artistes cele-
bres & les scavans illustres, & elle leur
donna plus d'une fois de l'étonnement de
l'étendue de ses connoissances. On en a vû
souvent convenir qu'elle leur avoit appris
des détails sur leur profession qu'ils avoient
ignorés jusqu'alors: plusieurs gens de Let-
tres lui ont lû leurs ouvrages avant que de
les donner au Public, & ont avoué qu'on
ne pouvoit pas faire des remarques plus
judicieuses. Mademoiselle Lheritier, con-
nue par plusieurs Livres, lui en a dédié
deux, les Caprices du destin en 1719, &
la traduction en vers François des Epstres
Héroiques d'Ovide en 1732. Les Epitres
dédicatoires de cette Fille scavante &
vertueuse nous apprennent que Madame
de Vertillac étoit son Héroine.
Aimable
zed by Goo
JANVIER.
1752.
97
Aimable Fille d'un Guerrier
Dont le frent fût cent fois couronné de laurier,
Si daus le champ de Mars il courut à la gloire,
Vous irez, pas les dons des Filles de mémoire.
Ou voit briller en vous avec tant d'agrément
La justesse d'esprit, l'heureux discernement;
Vous possedez si bien & la Fable & l'Histoire,
Vous pensez, vous parlez toujours si noblement
Et vous jugez si finement,
Qu'on ne voit point pour un Ouvrage
Un plus glorieux avantage
Que celui d'attirer votre applaudissement.
On ne sçait qui charme le plus
Ou vos sûres clartés, ou vos rares vertus.
Eh 1 quelle noble modestie,
A ce touchant mérite est encore assortie
Tant de charmes divers, qu'en vous le calme
a mis,
Vous donneront tonjours les plus parfaits amis
C'est ainsi qu'en 1719. parloit une per-
sonne illustre (a) connue pour avoit tou-
jours respecté la vérité & aimé la vertu:
elle ne sexprimoit pas avec moins d'ad-
mitation en 1732.
Aimable & sc. vante Comtesse,
Que vous auriez brillé dans Rome & dans la Grece,
Par ce godt sin & ce rate sçavoit
Qu'en tous les tems vous faites voir.
(a) Epitre dédicatoire das Capricos du Destin,
1. Vol.
Digsiras b 300
98 MERCUREDEFRANCE.
Athènes ni la Cour d'Auguste
N'ont jamais vs d'esprit plus éclaité, plus jucte
Et tous ces hommes excellens
Dont elles admuirroient les sublimes talens;
Eussent été chamés si vos doctes sussrages
Eussent couronné leurs Ouvrages (a)
Le célebre Marquis Maffei, la gloire de
Verone & un des principaux ornemens de
l'Italie, avec qui elle avoit fait une gran-
de liaison il y a 20 ans, lorsqu'il vint à Paris,
lui a dédic la belle édition de sa Mérope(6);
il a toûjours conservé pour Mme de Vertil-
lac, la plus parfaite estime; on lui a souvent
entendu dire que dans l'Italie entiere, où
il y a beaucoup de femmes de mérite, il
ny en avoit pas une qui pût être comparée
cette femme illustre.
Elle écrivoit avec la plus grande élégan-
ce; on en peut juger par cette lettre ingé-
nieuse que M. Remond de S. Mard a fait
imprimer, dans laquelle on voit qu'elle
avoit fait les réflexions les plus fines & les
plus délicates sur les nuances qui peuvent
le plus contribuer à l'agrément du stile.
Le Public seroit plus à portée de connoître
son mérite littéraire, si sa modestie n'eût
pas été supérieure même à ses talens.
Ja) Préface des Epitres héroiques
6) La Merope, imprimée à Verone l'an 1745
JANVIER. 1752.
99
Quelques uns de ses amis ont scû qu'elle
faisoit par occasion de très-jolis vers, mais
elle ne permetroit pas qu'on en prît des
copies, elle faisoit même tout ce qui dé-
pendoit d'elle, sans blesser ouvertement
la vérité, pour laister croire que ce n'é-
toit pas elle qui les avoit faits. On sçait
qu'elle a composé plusieurs petits Ouvra-
ges, écrits avec autant de solidité que d'a-
grément; mais elle ne les a fait voir qu'à
un très-petit nombre d'amis, & toujours
à condition que ce seroit un mystere pour
le Public. Son coeur n'étoit pas moins ad-
mirable que son esprit; on n'a jamais por-
té plus loin le désir d'obliger; elle n'étoit
occupée qu'à diminuer le mérite de la re-
connoissance, &, par cette raison même,
elle l'augmenton: elle regardoit le mon-
de entiet comme une societé de freres qui
ne devoient être occupés qu'à se rendre
service mutuellement, & elle agissoit en
consequence; jamais elle n'a differé une
occasion d'être utile, & l'on peut dire
d'elle, avec vérité, qu'elle n'a jamais per-
du un jour de sa vic. On ne pouvoit la
voir sans désirer d'avoir part à son amitié
aussi acqueroit. elle tous les jours de nou-
veaux amis; & ce qu'il y a de rate, ce n'é-
toit jamais aux dépens des anciennes ami-
tiés, que ces acquisitions se faisoient. Il
Eij
100 MERCURE DEFRANCE.
est surptenant combien, par ses avis &
par ses leçons les plus efficaces, elle a fa-
vorisé des talens naissans que sans elle l'in-
digence auroit étouffée; mais elle avoit
grand soin de prendre les plus grandes
précautions pour que ses bonnes actions
fussent ignorées: sa modestie a souvent été
trahie innocemment par la reconnoissance
de quelques uns qui ont mieux aimé être
indiscrets qu'ingrats.
Une égalité constante que l'on peut re-
garder comme le propre caractere de la
sagesse, rendoit sa société délicieuse; tou-
tes les fois que ses amis la revoyoient, elle
sentoit & leur communiquoit cette joie
douce & charmante qui auroit réchauffé
leurs sentimens, s'ils en eussent eu besoin,
ce n'étoit jamais qu'avec peine qu'on se
séparoit d'elle; on ne s'en consoloit que
dans l'espérance de la revoir avec un nou-
veau plaisir, parce qu'on étoit toujours
sût de trouver chez elle l'esprit uni avec
la vertu.
Une si digne femme devoit être pleurée
amerement de tous ses amis, aussi il n'en
est point qui n'ait dit du fond de son
cœeiis;
*
Quis desiderio sit pudor aus modus,
Tam rari capitis.
Quando ullum invenient parem. Horace.
JANVIER. 1752. 101
Une fièvre quarte, suivie d'une fiévre
maligne, la mit au tombeau à Dourdan
le 21 Octobre 1751 âgée d'environ soi-
xante ans.
Elle avoit épousé en 1727 M. le Comte
de Vertillac, Gouverneur & Grand Sene-
chal de Perigord, & Gouverneur de Dour-
dan, son cousin germain; elle en a eu un
fils, actuellement Gouverneur & Grand
Sénéchal de Perigord & Capitaine de Ca-
valerie dans le Régiment de Penthiévre.
Quoique j'aie été lié bien des années
avant vous, Monsieur, avec Madame la
Comtesse de Vertillac, vous l'avez assez
connue pour sçavoir qu'il n'y a rien d'exa-
géré dans le portrait que j'en ai fait. Je
me serois fait un scrupule d'emploier la
flatierie, & n'ême l'art, lorsqu'il est
question de vous parler d'une femme il-
lustre, dont la modestie faisoit un des
principaux ornemens, & qui aimoit la
vérité plus que toutes choses.
J'ai l'honneur, &c.
A Paris, ce premier Decembre 1751.
Fermer
17
p. 102
« Le mot de l'Enigme du second volume de Décembre, est Dimanche ; celui du premier [...] »
Début :
Le mot de l'Enigme du second volume de Décembre, est Dimanche ; celui du premier [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le mot de l'Enigme du second volume de Décembre, est Dimanche ; celui du premier [...] »
Le mot de l'Enigme du second volume
de Décembre, est Dimanche ; celui du premier
Logogriphe est le même de l'Enigme,
dans lequel on trouve, Diane, Chien, mint,
Cid, Daim, Cain, inca, imaen, Himne,
ane, cave, Candie, Cham, Caen, haine,
daine, ida, hie, mi, chance, manche, main,
aine & Jude. Celui du second Logogriphe,
est Médecine, dans lequel on trouve Mécé-
ne, Médie, Médée, Nicée, Nice, Jude &
niéce. Celui du troisiéme est Balai: dans le-
quel on trouve Bal, Bail, & Baal.
de Décembre, est Dimanche ; celui du premier
Logogriphe est le même de l'Enigme,
dans lequel on trouve, Diane, Chien, mint,
Cid, Daim, Cain, inca, imaen, Himne,
ane, cave, Candie, Cham, Caen, haine,
daine, ida, hie, mi, chance, manche, main,
aine & Jude. Celui du second Logogriphe,
est Médecine, dans lequel on trouve Mécé-
ne, Médie, Médée, Nicée, Nice, Jude &
niéce. Celui du troisiéme est Balai: dans le-
quel on trouve Bal, Bail, & Baal.
Fermer
18
p. 102
ENIGME.
Début :
Quoique je sois fort à la mode, [...]
Mots clefs :
Compliment
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGME.
Uoique je fois fort à la mode ,
Je ne ſuis pas propre en tout tems ,
Fait pour le commerce des gens
Je le rends ſouvent incommode.
Honnête , poli , complaiſant ,
Le beau monde est mon Element ;
Mais enfin devenu complice
Du menſonge & de l'artifice ,
Aujourd'hui la mauvaiſe foi
N'eſt qu'un ſynonyme avec moi.
Garde toi de mon éloquence ,
Et de mon langage étranger ;
Je ne ſuis rien qu'en apparence :
Comme le vent je ſuis léger.
:
MUYART
Uoique je fois fort à la mode ,
Je ne ſuis pas propre en tout tems ,
Fait pour le commerce des gens
Je le rends ſouvent incommode.
Honnête , poli , complaiſant ,
Le beau monde est mon Element ;
Mais enfin devenu complice
Du menſonge & de l'artifice ,
Aujourd'hui la mauvaiſe foi
N'eſt qu'un ſynonyme avec moi.
Garde toi de mon éloquence ,
Et de mon langage étranger ;
Je ne ſuis rien qu'en apparence :
Comme le vent je ſuis léger.
:
MUYART
Fermer
19
p. 103
LOGOGRIPHE.
Début :
Ennemi de la vie, au-dessus de la mort, [...]
Mots clefs :
Courage
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIPΗ Ε.
ENNnneemmi de la vie, au- deſſus delamort,
Je ne crains point les coups que me porte un plus
fort.
Je brave le péril , je mépriſe l'envic ,
C'eſtdans toi , cher lecteur , que jetrouve ma vie
Sept pieds me font ce que je fuis ,
Obſerve- les & je te ſuis.
Je préſented'abord dans ma petite enceinte
Au faux Banqueroutier un endroitde contrainte..
Al'infâme voleur , au cruel aſſaffin
Le juſte inſtrument de ſa fin
Un ſujet de crainte au Pilote ,
Ce qui ſouvent Vaiſſeau balote.
Ce qui reſſemble à la fureur ,
Du pauvre Prêtre le bonheur ,
Un mot comumun en Chirurgie ,
L'endroit où le pourceau ſe réfugie,
Ceque nous préferons trop ſouventà l'honneur?
Mais c'eſt aſſez , je finis cher Lecteur .
VOILLERAULT. Ch. Reg. de Beauvais.
ENNnneemmi de la vie, au- deſſus delamort,
Je ne crains point les coups que me porte un plus
fort.
Je brave le péril , je mépriſe l'envic ,
C'eſtdans toi , cher lecteur , que jetrouve ma vie
Sept pieds me font ce que je fuis ,
Obſerve- les & je te ſuis.
Je préſented'abord dans ma petite enceinte
Au faux Banqueroutier un endroitde contrainte..
Al'infâme voleur , au cruel aſſaffin
Le juſte inſtrument de ſa fin
Un ſujet de crainte au Pilote ,
Ce qui ſouvent Vaiſſeau balote.
Ce qui reſſemble à la fureur ,
Du pauvre Prêtre le bonheur ,
Un mot comumun en Chirurgie ,
L'endroit où le pourceau ſe réfugie,
Ceque nous préferons trop ſouventà l'honneur?
Mais c'eſt aſſez , je finis cher Lecteur .
VOILLERAULT. Ch. Reg. de Beauvais.
Fermer
20
p. 104-105
AUTRE.
Début :
Je suis commun ; mais précieux, [...]
Mots clefs :
Potager
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
E fuis commun ; mais précieux ,
Quelquefois agréable & toujours néceffaire;
Pluſieurs de mes enfans jadis étoient des Dieux
Qui vegetoient dans le ſein de leur pere.
Sept lettres compoſent mon nom .
2 , & 7, A tout je ſuis bon ,
7, 2, & 3, Je ſuis mauvaiſe compagnie.
1 , 6, & 3, Mon frere auffi vilain que moi,
Quoique plus tapagiſte inſpire moins d'effroi.
5, 2 , & 3, Je ſuis un Peuple fans génie
Qui pourtant à l'Europe ai ſcu donner la loi.
1 , 4 , 5 , 6 , Au mal mon nom ſeul m'authoriſe,
L'obéiſſanee eſt mon emploi
Et la malice ma deviſe.
1,2 , & 3 , Je ſuis un vaſe fort commun
De tous métaux , à tout uſage:
On voit autour de moi ſouvent tourner le Sage;
Quoiqu'un ſot & moi foient tout an.
4,5,6 , Me nommerieſt offenſer les femmes.
5,2 , & 4 , Je ſuis une cité
Où l'on brûloit pour le ſalut des ames.
4,3,7,6, Je ſuis peu d'uſage en été
Et je vis au milieu des flåmes ;
On trouve encore en moi deux alimens ;
Dont l'un en maladie eſt toujours falutaire ,
JANVIER .. 1752 . 105
Et l'autre , en fanté même , àl'eftomach contraire .
UnFleuve que l'on peut placer au premier rang
Un mal qui tient de la furie
Et le tırande la vieille Feerie.
ParM. GOUBERT , Curé de Rosieres ,Dio
cised'Orleans.
E fuis commun ; mais précieux ,
Quelquefois agréable & toujours néceffaire;
Pluſieurs de mes enfans jadis étoient des Dieux
Qui vegetoient dans le ſein de leur pere.
Sept lettres compoſent mon nom .
2 , & 7, A tout je ſuis bon ,
7, 2, & 3, Je ſuis mauvaiſe compagnie.
1 , 6, & 3, Mon frere auffi vilain que moi,
Quoique plus tapagiſte inſpire moins d'effroi.
5, 2 , & 3, Je ſuis un Peuple fans génie
Qui pourtant à l'Europe ai ſcu donner la loi.
1 , 4 , 5 , 6 , Au mal mon nom ſeul m'authoriſe,
L'obéiſſanee eſt mon emploi
Et la malice ma deviſe.
1,2 , & 3 , Je ſuis un vaſe fort commun
De tous métaux , à tout uſage:
On voit autour de moi ſouvent tourner le Sage;
Quoiqu'un ſot & moi foient tout an.
4,5,6 , Me nommerieſt offenſer les femmes.
5,2 , & 4 , Je ſuis une cité
Où l'on brûloit pour le ſalut des ames.
4,3,7,6, Je ſuis peu d'uſage en été
Et je vis au milieu des flåmes ;
On trouve encore en moi deux alimens ;
Dont l'un en maladie eſt toujours falutaire ,
JANVIER .. 1752 . 105
Et l'autre , en fanté même , àl'eftomach contraire .
UnFleuve que l'on peut placer au premier rang
Un mal qui tient de la furie
Et le tırande la vieille Feerie.
ParM. GOUBERT , Curé de Rosieres ,Dio
cised'Orleans.
Fermer
21
p. 105-106
AUTRE.
Début :
Si tu me veux connoître, écoute bien Lecteur, [...]
Mots clefs :
Mercure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
S
I tu me veuxconnoître , écoute bien Lecteur,
Et que ce fier début ne te faſſe pas peur :
Comme celui qui lança le tonnerre
Sur les Titans jaloux de ſa grandeur ,
Tout Puiſſant , immortel , j'admire mon bonheng
Et ſuis tout-à-la fois au Ciel & ſur la Terre ;
Qui ne me prendroit pour un Dieu ?
Aufſi le fuis-je & c'eſt encor pour moi trop pen
Je porte la paix & la guerre ,
Je ſers l'Amour , brefje joue à tout jeu,
Combine mes fept pieds, il te ſera facile
D'y rencontrer cela , fans quoi
Aucun n'iroit , fût-ce le Roi ,
D'un bout à l'autre d'une ville ;
Outre cela je renferme dans moi
Ce qui plus que toute autre chofe
Retient mainte Nonette encloſe ;
Un inſtrument propre à Bacchique emploi
Ceque chez les Juifs toure femme
Défiroit d'être , & qu'au fond de fon ame
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Mainte Iris a peur de ſe voir;
Unvaſte Empire où les enfans d'Eole
Font ſouvent plus que leur devoir ;
Le nom qu'on donne à ceux que l'on enrolle
Pour rendre un Regiment complet;
Un faint onguent; une forte de lait ,
Que ſerviroit d'en dire davantage
Tu ne me cherches plus , & je mettrois en gage
Contre une obole tous mes biens
Pour foutenir, Lecteur , qu'apreſent tu me tichs.
LA MORIHANNERIE , de Rennes
S
I tu me veuxconnoître , écoute bien Lecteur,
Et que ce fier début ne te faſſe pas peur :
Comme celui qui lança le tonnerre
Sur les Titans jaloux de ſa grandeur ,
Tout Puiſſant , immortel , j'admire mon bonheng
Et ſuis tout-à-la fois au Ciel & ſur la Terre ;
Qui ne me prendroit pour un Dieu ?
Aufſi le fuis-je & c'eſt encor pour moi trop pen
Je porte la paix & la guerre ,
Je ſers l'Amour , brefje joue à tout jeu,
Combine mes fept pieds, il te ſera facile
D'y rencontrer cela , fans quoi
Aucun n'iroit , fût-ce le Roi ,
D'un bout à l'autre d'une ville ;
Outre cela je renferme dans moi
Ce qui plus que toute autre chofe
Retient mainte Nonette encloſe ;
Un inſtrument propre à Bacchique emploi
Ceque chez les Juifs toure femme
Défiroit d'être , & qu'au fond de fon ame
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Mainte Iris a peur de ſe voir;
Unvaſte Empire où les enfans d'Eole
Font ſouvent plus que leur devoir ;
Le nom qu'on donne à ceux que l'on enrolle
Pour rendre un Regiment complet;
Un faint onguent; une forte de lait ,
Que ſerviroit d'en dire davantage
Tu ne me cherches plus , & je mettrois en gage
Contre une obole tous mes biens
Pour foutenir, Lecteur , qu'apreſent tu me tichs.
LA MORIHANNERIE , de Rennes
Fermer