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p. 3-12
EPITRE A un Ami.
Début :
TOI, de mon coeur l'autre moitié, [...]
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE A un Ami.
EPITRE
A un Ami.
TOI, de mon coeur l'autre moitié,
L****, dont l'ame sincere,
De la tendre & sainte amitiè
Semble l'auguste sanctuaire:
Daus ce profond recueillement
Dans ce doux état d'apathie
Où pour juger plus sainement
Des biens & des maux de la vie,
La solide Philosophie
A ij
4 MERCUREDE FRANCE.
De notre ame ordinairement
Entretient la mélancolie
Conçois-tu bien, par quel travers.
J'évoque tout à-coup ma Muse
Pour te tracer ici des vers,
Et, faisant trêve avec Baluze, (a)
Je chante sur des tons divers
Ce qui m'occupe, ou, qui m'amuse
Au milieu de cet Univers.
Pour toi des Saphos, des Orphées
Je vais donc revoir le séjour:
Je veis donc des sçavantes Fées
Revoir pour toi l'aimable Cour.
J'ai sçù, mon cher, selon l'usage
Me préparer, en vérité
A ce charmant pélerinage
Par une sainte oisiveté;
Et trois sois Diane & son frere
Ont brillé sur notre Hemisphére,
Et se sont chassés tour-à-tour:
Trois fois, Déesse de Cithére
Des Ombres & de la lumière
Ton Astre annonça le retour,
Depuis que sur les pas d'Horace,
De Rousseau; de Milton, du Tasse,
Et des guides les plus fameux
Du chemin qui. mêne au Parnasse,
(a) Auteur qui nous a donné une compilation des
Capiiulaires & des anciennes Ordonnances de nos Rois.
AVRIL.
1752.
Je cherche à déméler la trace,
Et les sentiers trop épineux.
Mon Pégase agite ses aîles,
Il s'essaye & s'essaye encor
Et vers le Mont des neuf Pucelles
Prend enfin son sublime effor;
Il franchit les hautes montagnes
Et, tel qu'un Aigle ambitieux
Tour-â-coup des airs spatieux
Traverse les vastes campagnes,
Et bientôt se dérobe aux yeux.
De ce fameux laboratoire
Où, sans relâche nui: & jour,
Pour le proffit & pour la gloire,
Sur le Digeste & sur l'Histoire
Je me consume tour- à-tour:
De ce réduit où je rassemble
Catulle avec Justinien,
Où je fais habiter ensemble
L'Anglois ayec l'Italien:
De ce Manoir, où je compose,
Et je fabrique incessamment
Contredits, Avertissement
Ode, Epitre, ou méchante Prose:
De ce Cabinet enchanté,
Où, loin du profane vulgaire
Et du fracas de la Cité,
Je m'entretiens avec Homère,
OO
A iij
5
6 MERCUREDEFRANCE.
Et la sçavante Antiquité
Soudain, par la vertu magique
De ma Baguette poëtique
Me voilà, mon cher, transporté
Près de toi dans ce lieu rustique,
Séjour de la simpliciu
Où ton ame philosophique
Sędt, par un privilège unique,
Fixer pour toi la volupté:
Là, couché sur un tendre herbage,
Je surprens mon fripon de Sage
Dans le plus doux ravissement;
Ses yeux sur un beau paysage
Se promenent nonchalament;
Les prés, les bois & la verdure
Tout le frappe d'étonnement;
Assis au bord d'une onde pure,
Il rend grace à la Nature
De son heureux enchantement;
»Lieux charmans, dit-il, où j'éproure
„ Les plaisirs les plus seduisans
„Où dans moi-même je retrouve
» Un cœeur tout neuf, de nouveaux sens;
„ Où la Nature sibérale,
„ Sans se permertre aucun repos,
„ En tous temps à nos yeux étale
„ Des trésors divers & nouveaux:
»Champs fortunés, ou tout engage,
AVRIL.
1752.
„Tout invite un sage à jouir
»Loin des facheux & sans partage,
„ De soi-même & de son loisir
»Que vos douceurs seroient complettes?
»Combien Hélas! de mon bonheur
„Les délices seroient parfaites,
»Si dans vos paisibles retraites
»Je voyois l'Ami de mon cout? ce
Ainsi brulant de mes flâmes,
Unis par de puissans accords,
L'amitié raproche nos ames
Quand le Ciel sépare nos corps.
Ainsi ton cour toujours le même,
Ne cesse de songer à moi;
Ainsi le mien, qui toujours t'aime,
Ne cesse de penser à toi.
Au milieu des plaisirs champêtres
Tandis que seul, au pied des hêtres,
Tu fais entendre tes regrets;
Tandis qu'aux échos de T
Tes accens demandent sans cesse,
L'unique objet de tes souhaits,
L'Ami digne de ta tendresie:
rci, dans les murs de Lutéce;
Sçais tu, mon cher, ce que je fais:
Dans ces brillantes promenades
Où sous d'antiques Maronniers,
Des Caillettes sottes, maullades,
OO
A iiij
S MERCURE DEFRANCE.
Portent leurs airs minaudiers
Leurs propos médisans & fades
Leurs Falbalas & leurs panniers;
Occupé de ma réverie,
Seul au milieu de tant de gens,
Je rappelle à ma fantaisie
Ces beaux jours, où, dignes d'envie,
Se formèrent des nœeuds charinans,
Qui font le bonheur de ma vie,
Ces heureux & divins instans,
Où par ses attraits invincibles
Subjuguant nos affections
La plus belle des passions
Fit sur nos cœurs tendres, sensibles,
Ses premieres impressions.
Tu sçais, qu'amant de la droiture,
J'ai de tout temps facrifié.
Dans mon ame innocente & pure
Sur les Autels de l'Amitié
Négligeant toute autre Science,
Sur le principe, & sur l'essence
De l'humaine félicité
A peine sorti de l'enfance,
Profondement je méditai:
Je comparai bientôt mon Etre
Avec tous ceux qui l'affectoient;
Je sondai mon cœur pour connoître
Les mouvemens qui l'agitoient.
Par mille objets à la fois muë,
AVRIL.
Quelque temps entre les plaisirs,
Qui sollicitent ses désirs;
Mon ame resta suspendue:
Tous à l'envi sembloient entr'eux
Se disputer la préférence,
Et le droit de me rendre heureux;
La fortune, avec complaisance,
Fit alors briller à mes yeux
Ses trésors, sa magnificence
Et ses dons les plus précieux:
L'Ambition toujours avide
Offrit à mon coeur neuf & vuide
Ses charmes les plus ravissans:
Là, les voluptés seduisantes,
De leurs douceurs les plus touchantes
S'empressoient de flatter mes sens.
Ici la Gloire, par son faste
Interessant mon jeune orgueil,
M'ouvroit une carriere vaste,
Et de fleurs parsemorent l'écueil.
Mais averti par la Sagesse
Du vuide de ses passions,
Dédaignant leut vaine promesse,
Je sçus préserver la jeunesse
De leurs douces illusions.
J'osai, recueilli dans moi-même,
Avec un soin toujours extrême,
M'étudiet uniquement,
1752.
AV
9
10 MERCUREDEFRANCE.
Et résolus consequemment
D'aller puiser le vrai sistême
De ma félicité suprême
Dans les sources du sentiment.
Ecourant ma reconnoissance
Beaucoup plus que ma vanité,
J'entrepris avec confiance
De rendre ma foible existance
Utile à la société:
Je respectai dans mes semblables
Les droits sacrés, inviolables
Et le sceau de l'humanité.
Je fléchis mon humeur austère
Je tâchai d'adoucir mes moeurs
Et cherchai pattout à me faire
Des ainis droits, seachant se taire,
Et laissant au simple vulgaire
Ses préjugés & ses etreurs:
Je sçus aimer, & je fçùs plaire,
Et graces à mon caractère
Franc, généreux, & sans détour,
Je jouis d'un destin prospère
En amitié comme en amour.
Je te vis, objet adorable,
Et bientôt je lus dans tes yeux
L'augure d'un bonheur durable
Né du concours délicieux
30C
AVRIL.
1752.
De la beauté la plus aimable
Du mortel le plus amoureux,
De l'ame la plus respectable,
Et du cœeur le plus vertueux.
Cher L****, tendre Silvie,
Vous mes Rois, mes Dieux, & ma vie,
Je regne sur vos sentimens:
Ainsi toujours, sans jalousie,
Partagés mon ame attendrie
Et reglés tous ses mouvemens,
Toujours attachés l'un à l'autre,
Votre bonheur sera le mien,
Qui, mon bonheur sera le vôtre,
Ainsi, pour nous, tout ira bien:
Ainsi, dans le sein des délices,
Que notre cour savourera,
*.
Sans s'émouvoit il bravera
Le vulgaire & ses injustices
La Fortune & tous ses caprices,
Les sots, l'envie, & catera.
Pardonue, Ami, si ma paresse
Néglige de limer ces vers,
Où ma tendre amitié s'empresse
De t'offiir des tableaux divers,
S'ils n'ont qu'une dose légère
De ce sel de cet agrément,
AV
11
22 MERCURE DE FRANCE.
Dont ta Muse sûre de plaire,
Assaisonne le sentiment:
Daigne longer pour un moment,
Qu'à la crainte de ta colere
Sacrifiant sa vanité,
Ton ami n'a pas hésité
A rimer pour te satisfaire.
LEFEBVRE DE BEAUVRAY.
A Paris ce Novembre 1751.
A un Ami.
TOI, de mon coeur l'autre moitié,
L****, dont l'ame sincere,
De la tendre & sainte amitiè
Semble l'auguste sanctuaire:
Daus ce profond recueillement
Dans ce doux état d'apathie
Où pour juger plus sainement
Des biens & des maux de la vie,
La solide Philosophie
A ij
4 MERCUREDE FRANCE.
De notre ame ordinairement
Entretient la mélancolie
Conçois-tu bien, par quel travers.
J'évoque tout à-coup ma Muse
Pour te tracer ici des vers,
Et, faisant trêve avec Baluze, (a)
Je chante sur des tons divers
Ce qui m'occupe, ou, qui m'amuse
Au milieu de cet Univers.
Pour toi des Saphos, des Orphées
Je vais donc revoir le séjour:
Je veis donc des sçavantes Fées
Revoir pour toi l'aimable Cour.
J'ai sçù, mon cher, selon l'usage
Me préparer, en vérité
A ce charmant pélerinage
Par une sainte oisiveté;
Et trois sois Diane & son frere
Ont brillé sur notre Hemisphére,
Et se sont chassés tour-à-tour:
Trois fois, Déesse de Cithére
Des Ombres & de la lumière
Ton Astre annonça le retour,
Depuis que sur les pas d'Horace,
De Rousseau; de Milton, du Tasse,
Et des guides les plus fameux
Du chemin qui. mêne au Parnasse,
(a) Auteur qui nous a donné une compilation des
Capiiulaires & des anciennes Ordonnances de nos Rois.
AVRIL.
1752.
Je cherche à déméler la trace,
Et les sentiers trop épineux.
Mon Pégase agite ses aîles,
Il s'essaye & s'essaye encor
Et vers le Mont des neuf Pucelles
Prend enfin son sublime effor;
Il franchit les hautes montagnes
Et, tel qu'un Aigle ambitieux
Tour-â-coup des airs spatieux
Traverse les vastes campagnes,
Et bientôt se dérobe aux yeux.
De ce fameux laboratoire
Où, sans relâche nui: & jour,
Pour le proffit & pour la gloire,
Sur le Digeste & sur l'Histoire
Je me consume tour- à-tour:
De ce réduit où je rassemble
Catulle avec Justinien,
Où je fais habiter ensemble
L'Anglois ayec l'Italien:
De ce Manoir, où je compose,
Et je fabrique incessamment
Contredits, Avertissement
Ode, Epitre, ou méchante Prose:
De ce Cabinet enchanté,
Où, loin du profane vulgaire
Et du fracas de la Cité,
Je m'entretiens avec Homère,
OO
A iij
5
6 MERCUREDEFRANCE.
Et la sçavante Antiquité
Soudain, par la vertu magique
De ma Baguette poëtique
Me voilà, mon cher, transporté
Près de toi dans ce lieu rustique,
Séjour de la simpliciu
Où ton ame philosophique
Sędt, par un privilège unique,
Fixer pour toi la volupté:
Là, couché sur un tendre herbage,
Je surprens mon fripon de Sage
Dans le plus doux ravissement;
Ses yeux sur un beau paysage
Se promenent nonchalament;
Les prés, les bois & la verdure
Tout le frappe d'étonnement;
Assis au bord d'une onde pure,
Il rend grace à la Nature
De son heureux enchantement;
»Lieux charmans, dit-il, où j'éproure
„ Les plaisirs les plus seduisans
„Où dans moi-même je retrouve
» Un cœeur tout neuf, de nouveaux sens;
„ Où la Nature sibérale,
„ Sans se permertre aucun repos,
„ En tous temps à nos yeux étale
„ Des trésors divers & nouveaux:
»Champs fortunés, ou tout engage,
AVRIL.
1752.
„Tout invite un sage à jouir
»Loin des facheux & sans partage,
„ De soi-même & de son loisir
»Que vos douceurs seroient complettes?
»Combien Hélas! de mon bonheur
„Les délices seroient parfaites,
»Si dans vos paisibles retraites
»Je voyois l'Ami de mon cout? ce
Ainsi brulant de mes flâmes,
Unis par de puissans accords,
L'amitié raproche nos ames
Quand le Ciel sépare nos corps.
Ainsi ton cour toujours le même,
Ne cesse de songer à moi;
Ainsi le mien, qui toujours t'aime,
Ne cesse de penser à toi.
Au milieu des plaisirs champêtres
Tandis que seul, au pied des hêtres,
Tu fais entendre tes regrets;
Tandis qu'aux échos de T
Tes accens demandent sans cesse,
L'unique objet de tes souhaits,
L'Ami digne de ta tendresie:
rci, dans les murs de Lutéce;
Sçais tu, mon cher, ce que je fais:
Dans ces brillantes promenades
Où sous d'antiques Maronniers,
Des Caillettes sottes, maullades,
OO
A iiij
S MERCURE DEFRANCE.
Portent leurs airs minaudiers
Leurs propos médisans & fades
Leurs Falbalas & leurs panniers;
Occupé de ma réverie,
Seul au milieu de tant de gens,
Je rappelle à ma fantaisie
Ces beaux jours, où, dignes d'envie,
Se formèrent des nœeuds charinans,
Qui font le bonheur de ma vie,
Ces heureux & divins instans,
Où par ses attraits invincibles
Subjuguant nos affections
La plus belle des passions
Fit sur nos cœurs tendres, sensibles,
Ses premieres impressions.
Tu sçais, qu'amant de la droiture,
J'ai de tout temps facrifié.
Dans mon ame innocente & pure
Sur les Autels de l'Amitié
Négligeant toute autre Science,
Sur le principe, & sur l'essence
De l'humaine félicité
A peine sorti de l'enfance,
Profondement je méditai:
Je comparai bientôt mon Etre
Avec tous ceux qui l'affectoient;
Je sondai mon cœur pour connoître
Les mouvemens qui l'agitoient.
Par mille objets à la fois muë,
AVRIL.
Quelque temps entre les plaisirs,
Qui sollicitent ses désirs;
Mon ame resta suspendue:
Tous à l'envi sembloient entr'eux
Se disputer la préférence,
Et le droit de me rendre heureux;
La fortune, avec complaisance,
Fit alors briller à mes yeux
Ses trésors, sa magnificence
Et ses dons les plus précieux:
L'Ambition toujours avide
Offrit à mon coeur neuf & vuide
Ses charmes les plus ravissans:
Là, les voluptés seduisantes,
De leurs douceurs les plus touchantes
S'empressoient de flatter mes sens.
Ici la Gloire, par son faste
Interessant mon jeune orgueil,
M'ouvroit une carriere vaste,
Et de fleurs parsemorent l'écueil.
Mais averti par la Sagesse
Du vuide de ses passions,
Dédaignant leut vaine promesse,
Je sçus préserver la jeunesse
De leurs douces illusions.
J'osai, recueilli dans moi-même,
Avec un soin toujours extrême,
M'étudiet uniquement,
1752.
AV
9
10 MERCUREDEFRANCE.
Et résolus consequemment
D'aller puiser le vrai sistême
De ma félicité suprême
Dans les sources du sentiment.
Ecourant ma reconnoissance
Beaucoup plus que ma vanité,
J'entrepris avec confiance
De rendre ma foible existance
Utile à la société:
Je respectai dans mes semblables
Les droits sacrés, inviolables
Et le sceau de l'humanité.
Je fléchis mon humeur austère
Je tâchai d'adoucir mes moeurs
Et cherchai pattout à me faire
Des ainis droits, seachant se taire,
Et laissant au simple vulgaire
Ses préjugés & ses etreurs:
Je sçus aimer, & je fçùs plaire,
Et graces à mon caractère
Franc, généreux, & sans détour,
Je jouis d'un destin prospère
En amitié comme en amour.
Je te vis, objet adorable,
Et bientôt je lus dans tes yeux
L'augure d'un bonheur durable
Né du concours délicieux
30C
AVRIL.
1752.
De la beauté la plus aimable
Du mortel le plus amoureux,
De l'ame la plus respectable,
Et du cœeur le plus vertueux.
Cher L****, tendre Silvie,
Vous mes Rois, mes Dieux, & ma vie,
Je regne sur vos sentimens:
Ainsi toujours, sans jalousie,
Partagés mon ame attendrie
Et reglés tous ses mouvemens,
Toujours attachés l'un à l'autre,
Votre bonheur sera le mien,
Qui, mon bonheur sera le vôtre,
Ainsi, pour nous, tout ira bien:
Ainsi, dans le sein des délices,
Que notre cour savourera,
*.
Sans s'émouvoit il bravera
Le vulgaire & ses injustices
La Fortune & tous ses caprices,
Les sots, l'envie, & catera.
Pardonue, Ami, si ma paresse
Néglige de limer ces vers,
Où ma tendre amitié s'empresse
De t'offiir des tableaux divers,
S'ils n'ont qu'une dose légère
De ce sel de cet agrément,
AV
11
22 MERCURE DE FRANCE.
Dont ta Muse sûre de plaire,
Assaisonne le sentiment:
Daigne longer pour un moment,
Qu'à la crainte de ta colere
Sacrifiant sa vanité,
Ton ami n'a pas hésité
A rimer pour te satisfaire.
LEFEBVRE DE BEAUVRAY.
A Paris ce Novembre 1751.
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2
p. 13-33
Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord Bolinbroke.
Début :
Un changement de place peut donc être supporté par tout homme ; il [...]
Mots clefs :
Homme, Esprit, Exil, Nature, Maux, Hommes, Rang, Pauvreté, Pays, Vie, Fortune, Perte, Pouvoir, Mérite, Vérité, Avantages, Monde, Grands, Zénon, Malheurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord Bolinbroke.
Suite des Réflexions sur l'exil, par Milord
Bolinbroke.
UN changement de place peut donc
être supporté par tout homme ; il
fait même le plaisir de plufieurs; mais qui
peut soutenir les maux qui accompagnent
l'exil? Vous-mêmes qui en faites la ques-
tion, pouvez les soutenir. Tous ceux qui
les considerent tels qu'ils sont en eux mê-
mes; au lieu de les regarder au travers du
voise que le prejugé met devant nos yeux.
Car quoi. Vous avez perdu votre bien
réduisez vos désirs, & vous vous trouverez
aussi riche que jamais, avec cet avantage
que vos soins seront diminués. Les besoins
réels de la Nature sont renfermés en d'étroi-
res bornes, mais ceuxque l'éducation & l'ha-
bitude ont créés, n en ontaucunes. La vérité
a un circuit fixé & petit; mais l'erreur n'en
a point. C'est pourquoi si vous laissez écha-
per vos désirs au-delà de ce circuit, ils er-
reront éternellement. Nous devenons né-
cessiteux au milieu de l'abondance, &
notre pauvreté augmente avec nos riches-
fes. Réduisez vos défirs, pout être capable
de dire avec l'Oracle de la grace auquel
Erasme étoit prêt d'adresser ses prieres:
14 MERCURE DE FRANCE.
quàm mul is ipse non egeo? Banissez de vo-
tre exil tous les besoins imaginaires, &
vous n'en souffrirez aucuns réels, le pe-
rit filet d'eau qui vous est laissé, suffira
pour étancher la soif de la Nature, & si
elle ne peut être étanchée, ce n'est pas
une soif, mais une maladie formée par les
habitudes vicieuses de votre esprit & non-
la suite de l'exil. Combien de gens sou-
tiennent la même pauvreté gayment, par-
ce qu'ils y ont été élevés, & y sont ac-
coutumés: ne ferons-nous pas capables
d'acquerir par la raison & par la réflexion
ce que le moindre artisan possede par ha-
bitude; ceux qui ont tant d'avantages au-
dessus de lui, seront-ils les esclaves des
besoins & des nécessités qu'il ignore. Les
riches dont les apetits délicats ne peuvent
être satisfaits, ni par les productions de
tout un pays, ni même par celles d'une
partie du Monde, pour lesquels le Globe
entier est pillé, pour lesquels les Carava-
nes du Levant sont continuellement en
marche, & les Mers les plus reculés cou-
vertes de vaisseaux: ces hommes volup-
tueux rassasiés par la superfluité, sont
fouvent bien aise d'habiter dans une hum-
ble demeure, & de faire un repas simple.
Insensés qu'ils sont, ils vivent toujours
dans la crainte de de qu'ils souhaitent
AVRIL.
1752.
1§.
quesquefois, & fuyent une vie qu'ils imi-
tent par luxe.
Jettons nos yeux en arriere sur ces
grands hommes qui vivorent dans les sié-
cles de vertu, de simplicité & de frugali-
té, & rougissons de penser que nous jouis-
sons dans le banissement de plus de biens
qu'ils n'en avoient au milieu de leur gloi-
re & dans l'éclat de leur fortune. Imagi-
nons-nous que nous voyons un grand Dic-
tateur donnant audience aux Ambassadeurs
Samnites, & préparant sur le foyer son-
médiocre repas de la même main de la-
quelle il avoit si souvent subjugué les en-
nemis de la République, & porté le lau-
rier triomphal au Capitole. Souvenons-
nous que Platon n avoit que trois valets,
& que Zenon n'en avoit point: Socrate,
le Réformateur de son pays, fut nourri,
& Menenius Agripa, l'arbitre du sien, fut,
enseveli aux dépens de la République.
Pendant qu Attilius Regulus battoit les
Carthaginois en Afrique, la fuire de fon
valet de charue réduisit chez lui sa famil-
le à la mendicité, & le labourage de sa
petite ferme, devint l'objet des soins pu-
blics. Scipion mourut sans laisser de
quor marier ses filles, & leur dot fut
payée du trésor de l'Etat. Car il étoit
bien juste que le Peuple de Rome, payât
16 MERCURE DEFRANCE.
une fois tribut à celui qui avoit établi un
tribut perpétuel sur Carthage. Après de
rels exemples, pourrons-nous être effrayés
de la pauvreté, & dédaignerons nous d'ê-
tre adoptés dans une famille qui a tant
d'illustres Ancêtres: nous plaindrons-nous
du banissement, parce qu'il nous ôte ce
dont les plus grands Philosophes, & les
plus grands Héros de l'Antiquité n'ont
jamais joui.
Vous trouverez peut-être mauvais, &
regarderez comme un artifice que je consi-
dere séparément des malheurs qui tom-
bent tous ensemble sur un homme exilé,
& l'accablent sous leurs poids réuni. Vous
supporteriez, direz- vous, le change-
ment de place, s'il n'étoit pas accompa-
gné de la pauvreté, ou la pauvreté si elle
n'étoit pas accompagnée de la séparation
de votre famille & de vos amis, de la
perte de votre rang, de votre considé-
ration & de votre pouvoir, du mépris &
de l'ignominie.
Quiconque raisonne de cette maniere,
qu'il se fasse la reponse suivante. La plus
petite de ces circonstances en particulier
est suffisante pour rendre misérable l'hom-
me qui ny est pas préparé, qui ne s'est
pas dépouillé de cette passion, sur laquel-
ie elle est propre à agir, mais celui qui
AVRIL. 1752.
17
est venu à bont de maîtriser toutes ses
passions; celui qui a prévu tous ces ac-
cidens, & qui a préparé son esprit à les
endurer, nous sera supérieur à tous, & à
tous à la fois, aussi-bien qu'à chacun en
particulier. Il ne supportera pas la perte
de son rang, parce qu'il pourra sup-
porter la perte de son bien, mais il sup-
portera l'un & l'autre, parce qu'il est pré-
paré à l'un & à l'autre, & parce qu'il est
libre d'ambition, aussi-bien que d'avarice.
Vous êtes séparé de votre famille & de
vos amis, faites-en la liste, considérez-la:
combien peu en trouverez-vous dans vo-
tre famille qui méritent le nom d'amis, &
combien peu parmi ceux-ci qui soient réel-
lement tels. Effacez le nom de ceux qui ne
doivent pas rester dans ce rôle, & le gros
catalogue sera bientôt réduit à un bien pe-
tit volume. Regrettez, si vous voulez,
votre séparation de ce petit reste: car,
Dieu ne plaise, que je veuille bannir le
sentiment d'une amitié vertueufe, quand
je déclame contre une honteuse & vicieu-
se foiblesse de l'esprit. Regrettez votre
féparation de vos amis, regrettez-la com-
me un homme qui mérite d'être le leur:
ceci est force & non foiblesse d'esprit:
c est vertu & non vice; mais la moindre
inquiétude pour la perte du rang que
18 MERCURE DE FRANCE.
nous tenions est ignominieuse. Il nya
point de rang estimable parmi les hom-
mes que celui que donne le mérite réel.
Les Princes peuvent donner des noms, &
instituer des cérémonies & en exiger l'ob-
servation. Ils peuvent revêtir des fous &
des fripons avec des robes d'honneur, &
avec des emblêmes de sagesse & de vertu.
Mais nul homme ne peut être véritable-
ment supérieur à un autre sans un mérite
supérieur, & ce rang ne sçauroit non
plus nous être ôté, que le mérite qui l'é-
rablit.
L'autorité suprême donne une valeur
imaginaire & arbitraire aux espéces d'or
& d'argent: c'est pourquoi elles nont
pas le même cours en tout tems & en tous
lieux; mais la valeur réelle reste invaria-
ble, & l'homme prévoyant se défait aus-
si-tôt qu'il peut de ses pieces légeres, &
amasse le bon argent. Ainsi le mérite ne
peut procurer la même considération uni-
versellement, mais le titre à cette consi-
dération est le même, & sera reconnu le
même en chaque circonstance par ceux
qui sont sages & vertueux; s'il n'est pas
reconnu par ceux qui ne sont ni sages ni
vertueux, rien cependant ne nous est ôté.
Nous navons pas raison de nous plain-
dre: ces derniers nous considéroient pour
AVRIL. 1752.
19.
un ratig que nous avions pour notre ti-
tre, non pour notre valeur intrinseque.
Nous n'avons plus ce rang, ce titre; ils
ne nous considerent plus: ils admiroient
en nous ce que nous nadmirions pas
nous mêmes: s'ils apprennent à nous né-
gliger, apprenons à avoir pitié d'eux;
ieur assiduité étoit importune: ne nous-
plaignons pas du repos que leur change-
ment nous procure; appréhendons plutôt
le retour de ce rang & de ce pouvoir, le-
quel semblable à un jour de Soleil, pour-
roit ramener ces insectes, & les faire four-
miller autout de nous. L'inclination à
faire autant de bien qu'il est possible est
inséparable d'une ame vertueuse; mais
l'homme sage se contente lui-même,
quand il en fait autant que sa situation lui
permet d'en faire, & il n'y a point de si-
tuation dans laquelle nous n'en puissions
faire beaucoup; il se console d'être privé.
d'un plus grand pouvoir, de faire le
bien, parce qu'il évite les tentations de
faire le mal.
Les inconvéniens dont nous avons par-
lé, n'entraînent donc avec eux rien de
difficile à soutenir par un homme sage &
vertueux, & ceux dont il nous reste à
parler. Le mépris & l'ignominie ne peu-
vent jamais tomber dans son lot. Il est im-
10. MERCUREDE FRANCE.
possible que celui qui se respecte lui-men-
me, puisse être méprisé par les autres, &
comment l'ignominie peut elle intéresser
un homme qui rassemble toutes ses forces
en lui-même, qui appelle du jugement de
la multitude à un autre tribunal, & vit
indépendant du genre humain & des ac-
cidens de la vie.
Caton manqua d'être élu Préteur &
Consul. Y a-t-il personne assez aveugle
pour imaginer que ces refus ayent desho-
noré un si grand homme. La dignité de
ces deux Magistratures auroit été augmen-
tée, s'il en eut été révêtu: elles en souf
frirent, non Caton.
Vous avez remplis les devoirs d'un bon
citoyen; vous vous êtes fidelement acqui-
tez de ce qui vous avoit été confié; vous
avez suivi les intérets de votre pays, sans
regarder aux ennemis que vous vous fai-
fiez, & aux dangers qui vous entour-
roient: votre pays recueille le bénéfice
de ces services, & vous souffrez pout les
avoir rendus: les personnes malgrez les-
quelles vous serviez ou même sauviez le
Public, conspirent & achevent votre rui-
ne particuliere; ils sont vos accusateurs,
& la foule inconstante & ingrate est vo-
tre juge, votre nom est suspendu dans les
tables de proscription, & l'artifice joint
AVRIL.
1752.
21
à la malice entreptend de faire passer vos
meilleurs actions pour des crimes & de
ternir votre réputation: pour cet effet,
la sacrée voix du Sénat est obligée de pro-
noncer un mensonge, & ces Registres
qui doivent être l'éternel monument de
la vérité, deviennent les témoins de l'im-
posture & de la calomnie.
Vous croyez que de telles circonstances
sont intollérables, & vous préféreriez la
mort à un exil si ignominieux: ne vous y
trompez pas, l'ignominie reste sur ceux qui
persécutent injustement, & non sur celui
qui souffre une injuste persécution.
Supposé que dans l'acte qui vous ban-
nit, il fut déclaré que vous avez quelque
maladie contagieuse, ou que vous êtes
bossu ou défiguré; ceci rendroit les Légis-
lateurs ridicules, l'autre les rend infâmes.
Mais nul des deux ne peut intéresser un
homme, qui dans un corps sain & bien
proportionné, jouit d'une conscience net-
te de toutes les fautes qu'on lui attribue.
Mettons ceci dans un plus grand jour,
en supposant quelques cas encore plus
particuliers. Vous êtes banni & poursuivi
avec acharnement, parce que vous sépa-
riez les intérêts de votre pays de l'intérêt
des Factieux qui le troublent, & de ses
voisins: ceux que vous empêchi:z de
itredy0O
22 MERCURE DEFRANCE.
triompher plus long tems à ses dépens, se
rangent aux vôtres. Voudriez-vous re-
tourner chez vous, à condition de ne
donner que la troisième place aux intérêts
de votre Patrie, de prostituer son pouvoir
à l'ambition des autres Puissances, sous
prétexte de la sauver des dangers imaginai-
res, & à condition de faire passer les ri-
chesses entre les mains des plus vils & des
plus méprisables de ses concitoyens, sous
l'apparence de payer les dettes réelles. Si
vous pouvez vous soumettre à une aussi
infâme composition, vousn'êtes pas l'hom-
me auquel j adresse mon discours, mais si
vous avez assez de vertu pour la mépriser
pourquoi vous repentiriez-vous de l'autre
alternative; être banni d'un tel pays &
avec de tels circonstances, c'est être dé-
livré de prison. Diogene fut chassé de
Royaume du Pont pour avoit contrefait
la monoye du Prince; Stratonicus crut
qu'il lui étoit permis d'être faussaire, pour
pouvoir obtenir d'être banni de Seriphos.
Mais vous, vous avez obtenu votre li-
berté pour faire votre devoir. De toutes
les ignominies, une mort ignominieuse
est censée la plus grande; & néanmoins
quel est le blasphémateur qui osera diffa-
mer la mort de Socrate. Ce grand homme
entra dans la prison avec la même ferme-
AVRIL. 1752.
23
té avec laquelle il réduisit les trente Ty-
rans, & il rendit ce lieu respectable: car
comment eût-il été une infâme prison,
quand Socrate y étoit.
Le banissement avec toute la suite de
meaux qui l'accompagnent, loin d'être la
cause du mépris rend respectable celui
qui le supporte avec un esprit ferme. Pen-
dant que tant d'autres en sont abattus
celui- ci érige sur ces mêmes malheurs un
trophée à la réputation; car tel est la dis-
position de notre esprit que rien ne le frap-
pe avec plus d'admiration qu'un homme
intrepi de au milieu de l'infortune. Lors-
qu'Aristide fut mené au supplice tous ceux
qui rencontroient cette triste marche bais-
soient les yeux, & le cœeur serré pleuroient,
non l'homme innocent, mais la Justice
elle-même qui étoit condamnée en lui:
néanmoins il se trouva là un misérable,
car les monstres sont quelquefois produits
contre les regles de la nature, qui lui
cracha au visage, Aristide essuya sa joue,
sourit & se tournant vers le Magistrat:
admonestés, lui dit-il, cet homme pour
qu'il ne soit pas si sale à l'avenir.
L'ignominie ne peut donc prendre
sur la vertu; car la vertu est en chaque
condition la même, & exige le même res-
pect; nous applaudissons le monde quand
24 MERCUREDE FRANCE.
elle prospere, & quand elle tomnbe dans
l'adversité nous l'applaudissons elle- même:
semblable aux temples des Dieux elle est
vénérable même dans ses ruines.
Ceci posé, n'est-ce pas un dégré de folie
de différer un moment à acquerir les seu-
les armes capables de nous défendre con-
tre les attaques ausquelles nous sommes à
chaque moment exposés. Lebonheur de no-
tre vieillessedépend de la manieredont nous
avons passé notre jeunesse, & nous som-
mes heureux ou malheureux quand nous
tombons dans l'infortune, selon que nous
avons joui de notre prospérité. Si nous
nous sommes appliqués de bonne heure
à l'étude de la sagesse & à la pratique de
la vertu, ces maux deviendront indiffé-
rens: si nous avons négligé de le faire ils
deviendront pesans: dans ce premier cas
ils ne sont pas des maux, & dans le se-
cond, ils sont des remedes à de plus
grands maux.
Zénon se rejouissoit de ce qu'un naufrage
l'avoit jetté sur les côtes d'Athenes: il
dut à la perte de sa fortune l'acquisition de
la vertu de la sagesse & de l'immortalité. Il
y a de bons & de mauvais airs pour l'esprit
aussi-bien que pour le corps: souvent la
prospérité irrite nos maladies habituelles,
& nous laisse sans esperance de trouver de
spécifique
AVRIL.
1752.
25
spécisique que dans l'adversité: dans ce
cas le bannissement est semblable à un
changement d'air, & les maux que nous
y souffrons, semb ables à autant de médeci-
nes appliquées à des maladies invétérées.
Ce qu'Anacharsis disoit de la vigne,
peut être dit de la prospérité: elle porte
les trois grapes, de plaisir, d'yvresse & de
chagrin. Heureux est celui que la derniere
peut guérir du mas qu'ont opéré les deux
autres; mais si l'affliction manque d'avoir
ce salutaire effet, le cas est desespêré: cat
le dernier remede dont l'indulgente Pro-
vidence use envers nous, s'il manque,
nous languirons & mourrons dans la mi-
sere & dans le mépris.
Hommes vains que nous sommes! Com-
bien rarement Içavons-nous que souhai-
ter ou que demander: quand nous prions
pour éloigner de nous ces malheurs, &
quand nous les craignons le plus, nous en
avons le plus de besoin. C'étoit par cette
raison que Pythagore défendit à ses Dis-
ciples de demander à Dieu aucune chose
en particulier, la meilleure & la plus cour-
te priere que nous puissions adresser a ce-
Jui qui connoît nos besoins & notre igno-
rance dans nos demandes est celle- ci: ta
volonté soit faite.
Ciceron dit en quelque endroit de ses
26 MERCURE DEFRANCE.
Ouvrages que, comme le bonheur est l'ob-
jet de toute Philosophie, les disputes par-
mi les Philosophes proviennent de leurs
différentes idées du souverain bien. Ré-
conciliez-les en ce point, vous les récon-
cilirez dans le reste. L'Ecole de Zénon
plaçoit le souverain bien dans la vertu
nue. Il poussa ce principe au-delà du plus
haut point de la Nature & de la vérité.
Un esprit d'opposition à une autre doc-
trine qui devint en grande vogue, pen-
dant que Zénon étoit à la mode, pou-
voit être l'ocasion de cet excès.
Epicure plaçoit le souverain bien daus
la volupté; ces termes volontairement, ou
par hazard mal entendus par ses Secta-
teurs pouvoient aider à pervertir sa Doc-
trine; mais ce fut la rivalité qui aigrit la
dispute; car en vérité il n'y a pas si grande
différence qu'on se l'imagine entre le
Sroicisme réduit à des termes raisonnables
& intelligibles, & le vrai & ortodoxe
Epicurisme. Le felicis animi immota tran-
quillitas du premier; & le voluptas de
l'autre sont proches alliés, & je doute si
le plus ferme Héros du Portique auroit
supporté un accès de pierre sur les princi-
pes de Zénon, avec plus de magnanimité
& de patience que fit Epicure sur ceux de
sa propre Philosophie. Cependant Aristo-
AVRIL.
1752.
27
te prit un milieu, on s'expliqua mieux, il
plaça le bonheur dans ces avantages joints
ensemble, ceux de l'esprit ceux du corps
& ceux de la fortune, ils sont raisonna-
blement joints; mais il est certain qu'ils
ne doivent pas être placés sur un pied
égal. Nous pouvons beaucoup mieux sup-
porter la privation des dernieres que celle
des autres, & la pauvreté même de laquel-
le le genre humain est si effrayé, est sute-
ment moins fâcheuse que la folie ou la
pierre, quoiqu en pensât Chrisipe, qui di-
soit quil étoit meilleur de vivre fou que
de ne pas vivre.
Si le bannissement donc, en nous ôtant
les avantages de la fortune, ne peut nous
oter des avantages plus précieux, qui sont
ceux de l'esprit & du corps, & si cet
accident est capable quand nous les possé-
dons, de nous les rendre quand nous les
avons perdus: le bannissement est un
léger malheur pour ceux qui sont déja
sous la domination de la raison, & un
très-grand bien pour ceux qui sont encore
plongés dans des vices capables de ruiner
la santé du corps & de l'esprit. L'exil doit
être souhaité comme une faveur par ceux-
ci, & ne doit être craint par personne, si
nous sommes dans ce cas, secondons les
desleins de la Providence en notre fa-
B ij
28 MERCUREDE FRANCE.
veur: réparons la perte despremieres occa-
sions, en ne laissant pas échapper la der-
niere.
Nous pouvons racourcir la durée des
maux que nous aurions pu prevenir, & à
mesure que nous prendrons le dessus sur
nos passions desordonnées, & sur nos vi-
cieuses habitudes, nous sentirons nos pei-
nes diminuer à proportion. Chaque pas
qu'on fait dans le chemin de la vertu est
consolant. Avec combien de joie l'hom-
me qui prosite de ses malheurs en cette
maniere découvrira-t. il que ces maux qu'il
attribue à son exil, n'avoient leur source
que dans la vanité & la folie, & disparois-
sent avec elles.
Il verra que dans sa premiere disposi-
tion d'esprit, il ressembloit à ce Prince ef-
féminé qui ne vouloit nulle autrę eau que
celle de la riviere de Choaspes, ou à cette
sotte Reine, qui dans une des Tragédies
d'Euripide, se plaint amérement qu'elle
n'avoit pas allumé la torche nuptiale, &
que la riviere Ismeus n'avoit pas fourni
de l'eau aux nôces de son fils.
La vûe d'un état si humiliant lui en fera
souhaiter un autre; lorsqu'il y sera atrivé,
il sera convaincu par sa propre expérien-
ce, la plus forte de toutes les preuves,
qu il étoit malheureux, parce qu'il étoit vi-
AVRIL. 1752.
29
cieux & non parcequ'il étoit banni. Si je ne
traignois qu on ne dit que c'est trop rafi-
ner, je me garderois de parler ici de quel-
ques avantages de la fortune, qui nous
sont donnés pour balancer ceux que l'exil
nous ôte. Ily en a un qui a été négligé par
de grands hommes, & même par des Sages.
Démetrius Phalérius banni d'Athenes,
devint premier Ministre du Roi d'Agyp-
te, & Thémistoeles fut si bien reçu a la
Cour de Perse, qu'il disoit que sa fortu-
ne auroit été perdue, s'il n'avoit pas été
ruiné, mais Démétrius s'exposa par sa fa-
veur, sous le premier Ptolomée, à une
nouvelle disgrace; & sous le second
Thémistocles qui avoit été le Capitaine
d'un Peuple libre, devint le vassal du
Prince qu'il avoit lui-même batu. Ne vaut-
il' pas mieux jouir de l'avantage qui est
propre à l'exil, & vivre pour nous-mê-
mes, quand nous ne sommes plus obliges
de vivre pour autrui,
Si vous êtes sage, votre loisir sera uti-
lement employé, & votre retraite ajou-
tera un nouveau lustre à votre caractere.
Imitez Thucidide en Thrace, ou Xé-
nophon dans fa petite ferme à Sillus; dans
une telle retraite, vous pourrez vous éta-
blit comme un habitant d'Elis qui voyoit
les jeux Olympiques, sans y prendre aucune
Biij
30 MERCURE DEFRANCE.
part: loin de l'embaras du monde & pres-
qu'indifférent Spectateur, ayant payé dans
une viè publique, ce que vous deviez au
fiécle présent payes dans une vie privée
te que vous deviez à la postérité.
Eorivez comme vous vivez, sans pas-
tion, & établisses votte réputation, com-
me vous établissen cotre bonheur sur les
fondemens de la vérité: s'il vous manque
les talens, l'inclination ou les matériaun
nécessaires pour de tels Ouvrages; ne
tombez pas pourtant dans l'oisiveté, tâ-
chea de eopier l'exemple de Scipion à l'In-
ternum, & d'être capable de vous dire à
vous-même innocuus amo delicias, doctam-
que quietem 3 j'aime les plaisirs innocens;
& le sçavant repos.
Les amusemens rustiques & les médita-
tions Philosophiques feront couler douce-
ment vos heures; & si la bonté du Ciel
vous à donné un ami semblable à Lelius,
rien ne manquera à votre parfait bonheur.
Ce sont. là quelques unes des réflexions
qui peuvent servir à fortifier l'esprit con-
tre l'exil & contre les autres malheurs de la
vie ausquels chaque homme a intérêt de se
préparer, parce qu'ils sont communs à tous
les hommes: je dis qu'ils sont communs
à tous les hommes, car ceux qui les évitent
y sont également exposés. Les dards de la
AVRIL. 1732.
3
mauvaise fortune sont toujourspointés con-
tre nos tentes: quesques uns nous attrapent:
quelques autres glissent sur nous, & s'en-
volent pour blesser nos voisins; c'est pour-
quoi tenons notre esprit dans une égale
disposition, & payons sans murmurer le
tribut que nous devons à l'humanité: l'hy-
ver apporte le froid, & nous sommes
glacés: l'Eté ramene la chaleur, & nous
brulons: l'intempérance de l'air dérange
notre santé: ici nous sommes exposés aux
bêtes sauvages, & là à des hommes plus
sauvages que les bêtes, & si nous écha-
pons aux dangers de l'air & de la terre,
il y a des dangers d'eau & de feu: il
n est pas en notre pouvoit de changer cet
ordre des choses qui est établi; mais il est
en notre pouvoir de nous approprier une
élévation dans l'ame convenable à des
liommes sages & vertueux qui nous rende
capable de combattre avec fermeté les ac-
cidens de la vie, & de nous conformer
aux ordres de la Nature: or la Nature
gouverne son grand Royaume, le monde
par de continuelles mutations, les nuées
se dispersent, & le firmament devient clair.
Le calme succede à l'orage, & l'orage au
calme: les vents soufflent à leur tour de
chaque côté: les jours suivent les nuits,
& les nuits suivent les jours: les planet-
B iiij
32 MERCUREDE FRANCE.
tes se levent & se couchent selon leurs
différens cours; & ainsi l'éternité est con-
nue par une perpétuelle révolution de
contraires. Ceci est l'ordre auquel nous
de vons conformer nos esprits; suivons-
le, soumettons-nous y, pensons que tout
ce qui arrive doit arriver, & ne soyons
jamais assez fous pour nous plaindre de la
Nature: la meilleure résolution que nous
puissions pendre, est de fouffrir ce que
nous ne pouvons changer, & de suivre
fans murmurer la route que la Providence
qui dirige chaque chose, nous a marquée;
car ce n'est pas assez de la suivre, & ce-
lui-là, est un mauvais soldat qui soupire
& marche avec répugnance: nous devons
recevoir nos ordres avec courage & gaye-
té, & ne pas chercher à échaper du poste
qui nous est assigné dans ce bel ordre, &
cette belle disposition des choses dont nos
fouffrances mêmes font une partie néces-
saire: adressons-nous à Dieu qui gouver-
ne tout, comme Cléante fit dans ces ad-
mirables vers, qui vont perdre une partie
de leur grace & de leur énergie dans ma
Traduction.
Pere de la Nature, maître du monde,
tu vois mes pas se tourner avec une joyeu-
se résignation par tout où ta providence
les conduit.
AVRIL. 1752.
33
La Destinée mêne ceux qui marchent
volontairement, & entraîne ceux qui ré-
sistent.
Pourquoi pleurerois je quand malgré
mes pleurs il faut souffrir.
Ou pourquoi recevrai-je sans mérite co
qu'il ne dépend que de moi de recevoir
en méritant.
Parlons & agissons ainsi, la résignation
à la Providence est la véritable magnani-
mité, mais la marque d'un esprit bas &
pusillanisme est de cenfurer les ordres de
Dieu, & au lieu de rectifier notre propre
conduite, de nous élever contre celle de
notre Créateur.
Bolinbroke.
UN changement de place peut donc
être supporté par tout homme ; il
fait même le plaisir de plufieurs; mais qui
peut soutenir les maux qui accompagnent
l'exil? Vous-mêmes qui en faites la ques-
tion, pouvez les soutenir. Tous ceux qui
les considerent tels qu'ils sont en eux mê-
mes; au lieu de les regarder au travers du
voise que le prejugé met devant nos yeux.
Car quoi. Vous avez perdu votre bien
réduisez vos désirs, & vous vous trouverez
aussi riche que jamais, avec cet avantage
que vos soins seront diminués. Les besoins
réels de la Nature sont renfermés en d'étroi-
res bornes, mais ceuxque l'éducation & l'ha-
bitude ont créés, n en ontaucunes. La vérité
a un circuit fixé & petit; mais l'erreur n'en
a point. C'est pourquoi si vous laissez écha-
per vos désirs au-delà de ce circuit, ils er-
reront éternellement. Nous devenons né-
cessiteux au milieu de l'abondance, &
notre pauvreté augmente avec nos riches-
fes. Réduisez vos défirs, pout être capable
de dire avec l'Oracle de la grace auquel
Erasme étoit prêt d'adresser ses prieres:
14 MERCURE DE FRANCE.
quàm mul is ipse non egeo? Banissez de vo-
tre exil tous les besoins imaginaires, &
vous n'en souffrirez aucuns réels, le pe-
rit filet d'eau qui vous est laissé, suffira
pour étancher la soif de la Nature, & si
elle ne peut être étanchée, ce n'est pas
une soif, mais une maladie formée par les
habitudes vicieuses de votre esprit & non-
la suite de l'exil. Combien de gens sou-
tiennent la même pauvreté gayment, par-
ce qu'ils y ont été élevés, & y sont ac-
coutumés: ne ferons-nous pas capables
d'acquerir par la raison & par la réflexion
ce que le moindre artisan possede par ha-
bitude; ceux qui ont tant d'avantages au-
dessus de lui, seront-ils les esclaves des
besoins & des nécessités qu'il ignore. Les
riches dont les apetits délicats ne peuvent
être satisfaits, ni par les productions de
tout un pays, ni même par celles d'une
partie du Monde, pour lesquels le Globe
entier est pillé, pour lesquels les Carava-
nes du Levant sont continuellement en
marche, & les Mers les plus reculés cou-
vertes de vaisseaux: ces hommes volup-
tueux rassasiés par la superfluité, sont
fouvent bien aise d'habiter dans une hum-
ble demeure, & de faire un repas simple.
Insensés qu'ils sont, ils vivent toujours
dans la crainte de de qu'ils souhaitent
AVRIL.
1752.
1§.
quesquefois, & fuyent une vie qu'ils imi-
tent par luxe.
Jettons nos yeux en arriere sur ces
grands hommes qui vivorent dans les sié-
cles de vertu, de simplicité & de frugali-
té, & rougissons de penser que nous jouis-
sons dans le banissement de plus de biens
qu'ils n'en avoient au milieu de leur gloi-
re & dans l'éclat de leur fortune. Imagi-
nons-nous que nous voyons un grand Dic-
tateur donnant audience aux Ambassadeurs
Samnites, & préparant sur le foyer son-
médiocre repas de la même main de la-
quelle il avoit si souvent subjugué les en-
nemis de la République, & porté le lau-
rier triomphal au Capitole. Souvenons-
nous que Platon n avoit que trois valets,
& que Zenon n'en avoit point: Socrate,
le Réformateur de son pays, fut nourri,
& Menenius Agripa, l'arbitre du sien, fut,
enseveli aux dépens de la République.
Pendant qu Attilius Regulus battoit les
Carthaginois en Afrique, la fuire de fon
valet de charue réduisit chez lui sa famil-
le à la mendicité, & le labourage de sa
petite ferme, devint l'objet des soins pu-
blics. Scipion mourut sans laisser de
quor marier ses filles, & leur dot fut
payée du trésor de l'Etat. Car il étoit
bien juste que le Peuple de Rome, payât
16 MERCURE DEFRANCE.
une fois tribut à celui qui avoit établi un
tribut perpétuel sur Carthage. Après de
rels exemples, pourrons-nous être effrayés
de la pauvreté, & dédaignerons nous d'ê-
tre adoptés dans une famille qui a tant
d'illustres Ancêtres: nous plaindrons-nous
du banissement, parce qu'il nous ôte ce
dont les plus grands Philosophes, & les
plus grands Héros de l'Antiquité n'ont
jamais joui.
Vous trouverez peut-être mauvais, &
regarderez comme un artifice que je consi-
dere séparément des malheurs qui tom-
bent tous ensemble sur un homme exilé,
& l'accablent sous leurs poids réuni. Vous
supporteriez, direz- vous, le change-
ment de place, s'il n'étoit pas accompa-
gné de la pauvreté, ou la pauvreté si elle
n'étoit pas accompagnée de la séparation
de votre famille & de vos amis, de la
perte de votre rang, de votre considé-
ration & de votre pouvoir, du mépris &
de l'ignominie.
Quiconque raisonne de cette maniere,
qu'il se fasse la reponse suivante. La plus
petite de ces circonstances en particulier
est suffisante pour rendre misérable l'hom-
me qui ny est pas préparé, qui ne s'est
pas dépouillé de cette passion, sur laquel-
ie elle est propre à agir, mais celui qui
AVRIL. 1752.
17
est venu à bont de maîtriser toutes ses
passions; celui qui a prévu tous ces ac-
cidens, & qui a préparé son esprit à les
endurer, nous sera supérieur à tous, & à
tous à la fois, aussi-bien qu'à chacun en
particulier. Il ne supportera pas la perte
de son rang, parce qu'il pourra sup-
porter la perte de son bien, mais il sup-
portera l'un & l'autre, parce qu'il est pré-
paré à l'un & à l'autre, & parce qu'il est
libre d'ambition, aussi-bien que d'avarice.
Vous êtes séparé de votre famille & de
vos amis, faites-en la liste, considérez-la:
combien peu en trouverez-vous dans vo-
tre famille qui méritent le nom d'amis, &
combien peu parmi ceux-ci qui soient réel-
lement tels. Effacez le nom de ceux qui ne
doivent pas rester dans ce rôle, & le gros
catalogue sera bientôt réduit à un bien pe-
tit volume. Regrettez, si vous voulez,
votre séparation de ce petit reste: car,
Dieu ne plaise, que je veuille bannir le
sentiment d'une amitié vertueufe, quand
je déclame contre une honteuse & vicieu-
se foiblesse de l'esprit. Regrettez votre
féparation de vos amis, regrettez-la com-
me un homme qui mérite d'être le leur:
ceci est force & non foiblesse d'esprit:
c est vertu & non vice; mais la moindre
inquiétude pour la perte du rang que
18 MERCURE DE FRANCE.
nous tenions est ignominieuse. Il nya
point de rang estimable parmi les hom-
mes que celui que donne le mérite réel.
Les Princes peuvent donner des noms, &
instituer des cérémonies & en exiger l'ob-
servation. Ils peuvent revêtir des fous &
des fripons avec des robes d'honneur, &
avec des emblêmes de sagesse & de vertu.
Mais nul homme ne peut être véritable-
ment supérieur à un autre sans un mérite
supérieur, & ce rang ne sçauroit non
plus nous être ôté, que le mérite qui l'é-
rablit.
L'autorité suprême donne une valeur
imaginaire & arbitraire aux espéces d'or
& d'argent: c'est pourquoi elles nont
pas le même cours en tout tems & en tous
lieux; mais la valeur réelle reste invaria-
ble, & l'homme prévoyant se défait aus-
si-tôt qu'il peut de ses pieces légeres, &
amasse le bon argent. Ainsi le mérite ne
peut procurer la même considération uni-
versellement, mais le titre à cette consi-
dération est le même, & sera reconnu le
même en chaque circonstance par ceux
qui sont sages & vertueux; s'il n'est pas
reconnu par ceux qui ne sont ni sages ni
vertueux, rien cependant ne nous est ôté.
Nous navons pas raison de nous plain-
dre: ces derniers nous considéroient pour
AVRIL. 1752.
19.
un ratig que nous avions pour notre ti-
tre, non pour notre valeur intrinseque.
Nous n'avons plus ce rang, ce titre; ils
ne nous considerent plus: ils admiroient
en nous ce que nous nadmirions pas
nous mêmes: s'ils apprennent à nous né-
gliger, apprenons à avoir pitié d'eux;
ieur assiduité étoit importune: ne nous-
plaignons pas du repos que leur change-
ment nous procure; appréhendons plutôt
le retour de ce rang & de ce pouvoir, le-
quel semblable à un jour de Soleil, pour-
roit ramener ces insectes, & les faire four-
miller autout de nous. L'inclination à
faire autant de bien qu'il est possible est
inséparable d'une ame vertueuse; mais
l'homme sage se contente lui-même,
quand il en fait autant que sa situation lui
permet d'en faire, & il n'y a point de si-
tuation dans laquelle nous n'en puissions
faire beaucoup; il se console d'être privé.
d'un plus grand pouvoir, de faire le
bien, parce qu'il évite les tentations de
faire le mal.
Les inconvéniens dont nous avons par-
lé, n'entraînent donc avec eux rien de
difficile à soutenir par un homme sage &
vertueux, & ceux dont il nous reste à
parler. Le mépris & l'ignominie ne peu-
vent jamais tomber dans son lot. Il est im-
10. MERCUREDE FRANCE.
possible que celui qui se respecte lui-men-
me, puisse être méprisé par les autres, &
comment l'ignominie peut elle intéresser
un homme qui rassemble toutes ses forces
en lui-même, qui appelle du jugement de
la multitude à un autre tribunal, & vit
indépendant du genre humain & des ac-
cidens de la vie.
Caton manqua d'être élu Préteur &
Consul. Y a-t-il personne assez aveugle
pour imaginer que ces refus ayent desho-
noré un si grand homme. La dignité de
ces deux Magistratures auroit été augmen-
tée, s'il en eut été révêtu: elles en souf
frirent, non Caton.
Vous avez remplis les devoirs d'un bon
citoyen; vous vous êtes fidelement acqui-
tez de ce qui vous avoit été confié; vous
avez suivi les intérets de votre pays, sans
regarder aux ennemis que vous vous fai-
fiez, & aux dangers qui vous entour-
roient: votre pays recueille le bénéfice
de ces services, & vous souffrez pout les
avoir rendus: les personnes malgrez les-
quelles vous serviez ou même sauviez le
Public, conspirent & achevent votre rui-
ne particuliere; ils sont vos accusateurs,
& la foule inconstante & ingrate est vo-
tre juge, votre nom est suspendu dans les
tables de proscription, & l'artifice joint
AVRIL.
1752.
21
à la malice entreptend de faire passer vos
meilleurs actions pour des crimes & de
ternir votre réputation: pour cet effet,
la sacrée voix du Sénat est obligée de pro-
noncer un mensonge, & ces Registres
qui doivent être l'éternel monument de
la vérité, deviennent les témoins de l'im-
posture & de la calomnie.
Vous croyez que de telles circonstances
sont intollérables, & vous préféreriez la
mort à un exil si ignominieux: ne vous y
trompez pas, l'ignominie reste sur ceux qui
persécutent injustement, & non sur celui
qui souffre une injuste persécution.
Supposé que dans l'acte qui vous ban-
nit, il fut déclaré que vous avez quelque
maladie contagieuse, ou que vous êtes
bossu ou défiguré; ceci rendroit les Légis-
lateurs ridicules, l'autre les rend infâmes.
Mais nul des deux ne peut intéresser un
homme, qui dans un corps sain & bien
proportionné, jouit d'une conscience net-
te de toutes les fautes qu'on lui attribue.
Mettons ceci dans un plus grand jour,
en supposant quelques cas encore plus
particuliers. Vous êtes banni & poursuivi
avec acharnement, parce que vous sépa-
riez les intérêts de votre pays de l'intérêt
des Factieux qui le troublent, & de ses
voisins: ceux que vous empêchi:z de
itredy0O
22 MERCURE DEFRANCE.
triompher plus long tems à ses dépens, se
rangent aux vôtres. Voudriez-vous re-
tourner chez vous, à condition de ne
donner que la troisième place aux intérêts
de votre Patrie, de prostituer son pouvoir
à l'ambition des autres Puissances, sous
prétexte de la sauver des dangers imaginai-
res, & à condition de faire passer les ri-
chesses entre les mains des plus vils & des
plus méprisables de ses concitoyens, sous
l'apparence de payer les dettes réelles. Si
vous pouvez vous soumettre à une aussi
infâme composition, vousn'êtes pas l'hom-
me auquel j adresse mon discours, mais si
vous avez assez de vertu pour la mépriser
pourquoi vous repentiriez-vous de l'autre
alternative; être banni d'un tel pays &
avec de tels circonstances, c'est être dé-
livré de prison. Diogene fut chassé de
Royaume du Pont pour avoit contrefait
la monoye du Prince; Stratonicus crut
qu'il lui étoit permis d'être faussaire, pour
pouvoir obtenir d'être banni de Seriphos.
Mais vous, vous avez obtenu votre li-
berté pour faire votre devoir. De toutes
les ignominies, une mort ignominieuse
est censée la plus grande; & néanmoins
quel est le blasphémateur qui osera diffa-
mer la mort de Socrate. Ce grand homme
entra dans la prison avec la même ferme-
AVRIL. 1752.
23
té avec laquelle il réduisit les trente Ty-
rans, & il rendit ce lieu respectable: car
comment eût-il été une infâme prison,
quand Socrate y étoit.
Le banissement avec toute la suite de
meaux qui l'accompagnent, loin d'être la
cause du mépris rend respectable celui
qui le supporte avec un esprit ferme. Pen-
dant que tant d'autres en sont abattus
celui- ci érige sur ces mêmes malheurs un
trophée à la réputation; car tel est la dis-
position de notre esprit que rien ne le frap-
pe avec plus d'admiration qu'un homme
intrepi de au milieu de l'infortune. Lors-
qu'Aristide fut mené au supplice tous ceux
qui rencontroient cette triste marche bais-
soient les yeux, & le cœeur serré pleuroient,
non l'homme innocent, mais la Justice
elle-même qui étoit condamnée en lui:
néanmoins il se trouva là un misérable,
car les monstres sont quelquefois produits
contre les regles de la nature, qui lui
cracha au visage, Aristide essuya sa joue,
sourit & se tournant vers le Magistrat:
admonestés, lui dit-il, cet homme pour
qu'il ne soit pas si sale à l'avenir.
L'ignominie ne peut donc prendre
sur la vertu; car la vertu est en chaque
condition la même, & exige le même res-
pect; nous applaudissons le monde quand
24 MERCUREDE FRANCE.
elle prospere, & quand elle tomnbe dans
l'adversité nous l'applaudissons elle- même:
semblable aux temples des Dieux elle est
vénérable même dans ses ruines.
Ceci posé, n'est-ce pas un dégré de folie
de différer un moment à acquerir les seu-
les armes capables de nous défendre con-
tre les attaques ausquelles nous sommes à
chaque moment exposés. Lebonheur de no-
tre vieillessedépend de la manieredont nous
avons passé notre jeunesse, & nous som-
mes heureux ou malheureux quand nous
tombons dans l'infortune, selon que nous
avons joui de notre prospérité. Si nous
nous sommes appliqués de bonne heure
à l'étude de la sagesse & à la pratique de
la vertu, ces maux deviendront indiffé-
rens: si nous avons négligé de le faire ils
deviendront pesans: dans ce premier cas
ils ne sont pas des maux, & dans le se-
cond, ils sont des remedes à de plus
grands maux.
Zénon se rejouissoit de ce qu'un naufrage
l'avoit jetté sur les côtes d'Athenes: il
dut à la perte de sa fortune l'acquisition de
la vertu de la sagesse & de l'immortalité. Il
y a de bons & de mauvais airs pour l'esprit
aussi-bien que pour le corps: souvent la
prospérité irrite nos maladies habituelles,
& nous laisse sans esperance de trouver de
spécifique
AVRIL.
1752.
25
spécisique que dans l'adversité: dans ce
cas le bannissement est semblable à un
changement d'air, & les maux que nous
y souffrons, semb ables à autant de médeci-
nes appliquées à des maladies invétérées.
Ce qu'Anacharsis disoit de la vigne,
peut être dit de la prospérité: elle porte
les trois grapes, de plaisir, d'yvresse & de
chagrin. Heureux est celui que la derniere
peut guérir du mas qu'ont opéré les deux
autres; mais si l'affliction manque d'avoir
ce salutaire effet, le cas est desespêré: cat
le dernier remede dont l'indulgente Pro-
vidence use envers nous, s'il manque,
nous languirons & mourrons dans la mi-
sere & dans le mépris.
Hommes vains que nous sommes! Com-
bien rarement Içavons-nous que souhai-
ter ou que demander: quand nous prions
pour éloigner de nous ces malheurs, &
quand nous les craignons le plus, nous en
avons le plus de besoin. C'étoit par cette
raison que Pythagore défendit à ses Dis-
ciples de demander à Dieu aucune chose
en particulier, la meilleure & la plus cour-
te priere que nous puissions adresser a ce-
Jui qui connoît nos besoins & notre igno-
rance dans nos demandes est celle- ci: ta
volonté soit faite.
Ciceron dit en quelque endroit de ses
26 MERCURE DEFRANCE.
Ouvrages que, comme le bonheur est l'ob-
jet de toute Philosophie, les disputes par-
mi les Philosophes proviennent de leurs
différentes idées du souverain bien. Ré-
conciliez-les en ce point, vous les récon-
cilirez dans le reste. L'Ecole de Zénon
plaçoit le souverain bien dans la vertu
nue. Il poussa ce principe au-delà du plus
haut point de la Nature & de la vérité.
Un esprit d'opposition à une autre doc-
trine qui devint en grande vogue, pen-
dant que Zénon étoit à la mode, pou-
voit être l'ocasion de cet excès.
Epicure plaçoit le souverain bien daus
la volupté; ces termes volontairement, ou
par hazard mal entendus par ses Secta-
teurs pouvoient aider à pervertir sa Doc-
trine; mais ce fut la rivalité qui aigrit la
dispute; car en vérité il n'y a pas si grande
différence qu'on se l'imagine entre le
Sroicisme réduit à des termes raisonnables
& intelligibles, & le vrai & ortodoxe
Epicurisme. Le felicis animi immota tran-
quillitas du premier; & le voluptas de
l'autre sont proches alliés, & je doute si
le plus ferme Héros du Portique auroit
supporté un accès de pierre sur les princi-
pes de Zénon, avec plus de magnanimité
& de patience que fit Epicure sur ceux de
sa propre Philosophie. Cependant Aristo-
AVRIL.
1752.
27
te prit un milieu, on s'expliqua mieux, il
plaça le bonheur dans ces avantages joints
ensemble, ceux de l'esprit ceux du corps
& ceux de la fortune, ils sont raisonna-
blement joints; mais il est certain qu'ils
ne doivent pas être placés sur un pied
égal. Nous pouvons beaucoup mieux sup-
porter la privation des dernieres que celle
des autres, & la pauvreté même de laquel-
le le genre humain est si effrayé, est sute-
ment moins fâcheuse que la folie ou la
pierre, quoiqu en pensât Chrisipe, qui di-
soit quil étoit meilleur de vivre fou que
de ne pas vivre.
Si le bannissement donc, en nous ôtant
les avantages de la fortune, ne peut nous
oter des avantages plus précieux, qui sont
ceux de l'esprit & du corps, & si cet
accident est capable quand nous les possé-
dons, de nous les rendre quand nous les
avons perdus: le bannissement est un
léger malheur pour ceux qui sont déja
sous la domination de la raison, & un
très-grand bien pour ceux qui sont encore
plongés dans des vices capables de ruiner
la santé du corps & de l'esprit. L'exil doit
être souhaité comme une faveur par ceux-
ci, & ne doit être craint par personne, si
nous sommes dans ce cas, secondons les
desleins de la Providence en notre fa-
B ij
28 MERCUREDE FRANCE.
veur: réparons la perte despremieres occa-
sions, en ne laissant pas échapper la der-
niere.
Nous pouvons racourcir la durée des
maux que nous aurions pu prevenir, & à
mesure que nous prendrons le dessus sur
nos passions desordonnées, & sur nos vi-
cieuses habitudes, nous sentirons nos pei-
nes diminuer à proportion. Chaque pas
qu'on fait dans le chemin de la vertu est
consolant. Avec combien de joie l'hom-
me qui prosite de ses malheurs en cette
maniere découvrira-t. il que ces maux qu'il
attribue à son exil, n'avoient leur source
que dans la vanité & la folie, & disparois-
sent avec elles.
Il verra que dans sa premiere disposi-
tion d'esprit, il ressembloit à ce Prince ef-
féminé qui ne vouloit nulle autrę eau que
celle de la riviere de Choaspes, ou à cette
sotte Reine, qui dans une des Tragédies
d'Euripide, se plaint amérement qu'elle
n'avoit pas allumé la torche nuptiale, &
que la riviere Ismeus n'avoit pas fourni
de l'eau aux nôces de son fils.
La vûe d'un état si humiliant lui en fera
souhaiter un autre; lorsqu'il y sera atrivé,
il sera convaincu par sa propre expérien-
ce, la plus forte de toutes les preuves,
qu il étoit malheureux, parce qu'il étoit vi-
AVRIL. 1752.
29
cieux & non parcequ'il étoit banni. Si je ne
traignois qu on ne dit que c'est trop rafi-
ner, je me garderois de parler ici de quel-
ques avantages de la fortune, qui nous
sont donnés pour balancer ceux que l'exil
nous ôte. Ily en a un qui a été négligé par
de grands hommes, & même par des Sages.
Démetrius Phalérius banni d'Athenes,
devint premier Ministre du Roi d'Agyp-
te, & Thémistoeles fut si bien reçu a la
Cour de Perse, qu'il disoit que sa fortu-
ne auroit été perdue, s'il n'avoit pas été
ruiné, mais Démétrius s'exposa par sa fa-
veur, sous le premier Ptolomée, à une
nouvelle disgrace; & sous le second
Thémistocles qui avoit été le Capitaine
d'un Peuple libre, devint le vassal du
Prince qu'il avoit lui-même batu. Ne vaut-
il' pas mieux jouir de l'avantage qui est
propre à l'exil, & vivre pour nous-mê-
mes, quand nous ne sommes plus obliges
de vivre pour autrui,
Si vous êtes sage, votre loisir sera uti-
lement employé, & votre retraite ajou-
tera un nouveau lustre à votre caractere.
Imitez Thucidide en Thrace, ou Xé-
nophon dans fa petite ferme à Sillus; dans
une telle retraite, vous pourrez vous éta-
blit comme un habitant d'Elis qui voyoit
les jeux Olympiques, sans y prendre aucune
Biij
30 MERCURE DEFRANCE.
part: loin de l'embaras du monde & pres-
qu'indifférent Spectateur, ayant payé dans
une viè publique, ce que vous deviez au
fiécle présent payes dans une vie privée
te que vous deviez à la postérité.
Eorivez comme vous vivez, sans pas-
tion, & établisses votte réputation, com-
me vous établissen cotre bonheur sur les
fondemens de la vérité: s'il vous manque
les talens, l'inclination ou les matériaun
nécessaires pour de tels Ouvrages; ne
tombez pas pourtant dans l'oisiveté, tâ-
chea de eopier l'exemple de Scipion à l'In-
ternum, & d'être capable de vous dire à
vous-même innocuus amo delicias, doctam-
que quietem 3 j'aime les plaisirs innocens;
& le sçavant repos.
Les amusemens rustiques & les médita-
tions Philosophiques feront couler douce-
ment vos heures; & si la bonté du Ciel
vous à donné un ami semblable à Lelius,
rien ne manquera à votre parfait bonheur.
Ce sont. là quelques unes des réflexions
qui peuvent servir à fortifier l'esprit con-
tre l'exil & contre les autres malheurs de la
vie ausquels chaque homme a intérêt de se
préparer, parce qu'ils sont communs à tous
les hommes: je dis qu'ils sont communs
à tous les hommes, car ceux qui les évitent
y sont également exposés. Les dards de la
AVRIL. 1732.
3
mauvaise fortune sont toujourspointés con-
tre nos tentes: quesques uns nous attrapent:
quelques autres glissent sur nous, & s'en-
volent pour blesser nos voisins; c'est pour-
quoi tenons notre esprit dans une égale
disposition, & payons sans murmurer le
tribut que nous devons à l'humanité: l'hy-
ver apporte le froid, & nous sommes
glacés: l'Eté ramene la chaleur, & nous
brulons: l'intempérance de l'air dérange
notre santé: ici nous sommes exposés aux
bêtes sauvages, & là à des hommes plus
sauvages que les bêtes, & si nous écha-
pons aux dangers de l'air & de la terre,
il y a des dangers d'eau & de feu: il
n est pas en notre pouvoit de changer cet
ordre des choses qui est établi; mais il est
en notre pouvoir de nous approprier une
élévation dans l'ame convenable à des
liommes sages & vertueux qui nous rende
capable de combattre avec fermeté les ac-
cidens de la vie, & de nous conformer
aux ordres de la Nature: or la Nature
gouverne son grand Royaume, le monde
par de continuelles mutations, les nuées
se dispersent, & le firmament devient clair.
Le calme succede à l'orage, & l'orage au
calme: les vents soufflent à leur tour de
chaque côté: les jours suivent les nuits,
& les nuits suivent les jours: les planet-
B iiij
32 MERCUREDE FRANCE.
tes se levent & se couchent selon leurs
différens cours; & ainsi l'éternité est con-
nue par une perpétuelle révolution de
contraires. Ceci est l'ordre auquel nous
de vons conformer nos esprits; suivons-
le, soumettons-nous y, pensons que tout
ce qui arrive doit arriver, & ne soyons
jamais assez fous pour nous plaindre de la
Nature: la meilleure résolution que nous
puissions pendre, est de fouffrir ce que
nous ne pouvons changer, & de suivre
fans murmurer la route que la Providence
qui dirige chaque chose, nous a marquée;
car ce n'est pas assez de la suivre, & ce-
lui-là, est un mauvais soldat qui soupire
& marche avec répugnance: nous devons
recevoir nos ordres avec courage & gaye-
té, & ne pas chercher à échaper du poste
qui nous est assigné dans ce bel ordre, &
cette belle disposition des choses dont nos
fouffrances mêmes font une partie néces-
saire: adressons-nous à Dieu qui gouver-
ne tout, comme Cléante fit dans ces ad-
mirables vers, qui vont perdre une partie
de leur grace & de leur énergie dans ma
Traduction.
Pere de la Nature, maître du monde,
tu vois mes pas se tourner avec une joyeu-
se résignation par tout où ta providence
les conduit.
AVRIL. 1752.
33
La Destinée mêne ceux qui marchent
volontairement, & entraîne ceux qui ré-
sistent.
Pourquoi pleurerois je quand malgré
mes pleurs il faut souffrir.
Ou pourquoi recevrai-je sans mérite co
qu'il ne dépend que de moi de recevoir
en méritant.
Parlons & agissons ainsi, la résignation
à la Providence est la véritable magnani-
mité, mais la marque d'un esprit bas &
pusillanisme est de cenfurer les ordres de
Dieu, & au lieu de rectifier notre propre
conduite, de nous élever contre celle de
notre Créateur.
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3
p. 34-37
EPITRE A MONSIEUR B. A N.
Début :
AINSI par un tendre esclavage. [...]
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE A MONSIEUR B. A N.
EPITRE
A MONSIEUR B. A N.
AINSI par un tendre esclavage.
L'Hymen captive votre coeur:
Themire à la fleur de son âge
Va donc faire votre bonheur :
Damon, sans doute la sagesse
Enchaînant l'Amour sous ses loix
De concert avec la tendresse
Inspire & sixe votre choix.
Le Dieu séduisaut de Cythere
Au milieu des Ris & des Jeux,
Des Mortels attire les voeux
Par le charme du doux mystére;,
A peine a-t. il lancé ses traits
Qu'on fent les plus vives allarmes:
On se plaint, on verse des larmes,
Bientôt l'amour perd ses attraits.
Celui que la raison asfure
Contre la fougue des désits,
Sent naître de nouveaux plaisirs,
Dans une félicité pure.
De son épouse encore amant,
Et chaque jour plus complaisant,
AVRIL.
Satisfait, il vit auprès d'elle,
Comptant sur sa vertu fidelle.
Il sçait que la captivité
la gêne, & la févérité.
Eteignent la vive étincelle
Et l'ame de la volupté;
Et que la flamme la plus belle
Expire sans la liberté.
Dans les liens du mariage,
S'il éprouve quelques dégodis,
Il sçait bientôt en faire usage :
Pour rendre ses plaisirs plus doux-
Ainsi d'une chaîne légère
Il chérit les tendres auraits;
Son ardeur n'est point passagere,
Et dans l'objet qui veut lui plaire-
Il trouve tous les biens parfaits.
Chez le beau monde ridicule
On connoît peu le sentiment;
L'intérêt dicte la formule
D'un mutuel engagement.
Le goût préside rarement,
Et l'Hymen se fait un scrupule:
D'aimer avec attachement.
Parjure, infidele, volage,
Malgré la foi de son serment,
Ilibrave l'Amout, il l'outrage,
Pour la gloire d'Atte inconstant,
1752.
3
B.V
36 MERCUREDE FRANCE.
Simplicité du premier âge,
Où régnoit l'amour ingenu,
Heureux tems qu'es- tu devenu?
Hymen, jadis constant & sage,
Des Mortels de notre rivage
Seras tu toujours méconnu:
Vis tu dans les Foyers ant iques
De nos Ancêtres vertueux,
Les dissensions domestiques
Troubler leur sort délicieux:
Vis tu dans sa fureur jalouse
Un Epoux aveugle, emporté
Publiquement de son Epouse
Poursuivre l'infidélité?
Deux coeurs unis sous tes auspices
Vivoient heureux par tes bienfaits
Loin du dégoût, loin des caprices,
Ils goûtoient les tendres délices
Des plaisirs filés par la Paix.
Jamais la trist esse & les larmes
Ne venoient altérer leurs jours,
Ils s'aimoient pour s'aimer toujouis,
Et trouvoient encore des charmes,
Dans la viellesse des amours.
Vous, que l'Hymen à son empire-
A soumis par un trait vainqueur
Cher Damon, vengez son honaeur,
AVRIL.
1752. 37
Eui-mème à vos vœeux il conspire.
Gputez le tranquille bonheur
Au sein des plaisirs qu'il inspire;
Et que de plus en plus Themire
Devienne chere à votre cœeur.
RAOULT.
A MONSIEUR B. A N.
AINSI par un tendre esclavage.
L'Hymen captive votre coeur:
Themire à la fleur de son âge
Va donc faire votre bonheur :
Damon, sans doute la sagesse
Enchaînant l'Amour sous ses loix
De concert avec la tendresse
Inspire & sixe votre choix.
Le Dieu séduisaut de Cythere
Au milieu des Ris & des Jeux,
Des Mortels attire les voeux
Par le charme du doux mystére;,
A peine a-t. il lancé ses traits
Qu'on fent les plus vives allarmes:
On se plaint, on verse des larmes,
Bientôt l'amour perd ses attraits.
Celui que la raison asfure
Contre la fougue des désits,
Sent naître de nouveaux plaisirs,
Dans une félicité pure.
De son épouse encore amant,
Et chaque jour plus complaisant,
AVRIL.
Satisfait, il vit auprès d'elle,
Comptant sur sa vertu fidelle.
Il sçait que la captivité
la gêne, & la févérité.
Eteignent la vive étincelle
Et l'ame de la volupté;
Et que la flamme la plus belle
Expire sans la liberté.
Dans les liens du mariage,
S'il éprouve quelques dégodis,
Il sçait bientôt en faire usage :
Pour rendre ses plaisirs plus doux-
Ainsi d'une chaîne légère
Il chérit les tendres auraits;
Son ardeur n'est point passagere,
Et dans l'objet qui veut lui plaire-
Il trouve tous les biens parfaits.
Chez le beau monde ridicule
On connoît peu le sentiment;
L'intérêt dicte la formule
D'un mutuel engagement.
Le goût préside rarement,
Et l'Hymen se fait un scrupule:
D'aimer avec attachement.
Parjure, infidele, volage,
Malgré la foi de son serment,
Ilibrave l'Amout, il l'outrage,
Pour la gloire d'Atte inconstant,
1752.
3
B.V
36 MERCUREDE FRANCE.
Simplicité du premier âge,
Où régnoit l'amour ingenu,
Heureux tems qu'es- tu devenu?
Hymen, jadis constant & sage,
Des Mortels de notre rivage
Seras tu toujours méconnu:
Vis tu dans les Foyers ant iques
De nos Ancêtres vertueux,
Les dissensions domestiques
Troubler leur sort délicieux:
Vis tu dans sa fureur jalouse
Un Epoux aveugle, emporté
Publiquement de son Epouse
Poursuivre l'infidélité?
Deux coeurs unis sous tes auspices
Vivoient heureux par tes bienfaits
Loin du dégoût, loin des caprices,
Ils goûtoient les tendres délices
Des plaisirs filés par la Paix.
Jamais la trist esse & les larmes
Ne venoient altérer leurs jours,
Ils s'aimoient pour s'aimer toujouis,
Et trouvoient encore des charmes,
Dans la viellesse des amours.
Vous, que l'Hymen à son empire-
A soumis par un trait vainqueur
Cher Damon, vengez son honaeur,
AVRIL.
1752. 37
Eui-mème à vos vœeux il conspire.
Gputez le tranquille bonheur
Au sein des plaisirs qu'il inspire;
Et que de plus en plus Themire
Devienne chere à votre cœeur.
RAOULT.
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4
p. 37-58
LA GLOIRE DU ROI Dans la derniere Guerre & dans la Paix. DISCOURS. Par A. M. Lot.
Début :
LA Guerre a ses conquérans, comme la Paix a ses sages. La valeur fait les premiers ; [...]
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texteReconnaissance textuelle : LA GLOIRE DU ROI Dans la derniere Guerre & dans la Paix. DISCOURS. Par A. M. Lot.
LA GLOIRE DU ROI
Dans la derniere Guerre & dans la
Paix.
DISCOURS.
Par A. M. Lot.
LA Guerre a ses conquérans, comme la
Paix a ses sages. La valeur fait les premiers ;
& la politique les feconds; mais la-
gloire est également l'objet & la récom-
pense des uns & des autres. Au Temple de
Mémoire les Princes amis de la Paix fe
trouvent auprès des Princes favoris de Bel-
lone, l'Immortalité les consacre sous le
même sceau: quoiqu'il y ait sans doute eu-
u eux une différence essentielle de vertus,
zed by Goc
38 MERCUREDEFRANCE.
qui, surtout aux yeux des Nations intéref-
sées, met les uns beaucoup au dessus des
autres.
Mais si l'éclat des vertus guerrieres, ou la
solidité des vertus pacisiques, fixe sur les-
Rois qui se sont distingués par les unes ou-
par les autres les regards étonnés de la
postérité, & leur assure le juste tribut, ou
de l'admiration, ou de la reconnoissance
publique: quels éloges, & quels applau-
dissemens ne sont point dus au Prince en-
qui la valeur & la sagesse font voir en mê-
me temps ce qu'il y a de plus brillant dans
les succès militaires, & ce qu'il y a de
plus flatteur dans l'usage de la Paix.
A ces trais la France reconnoît son augus-
te Monarque, devenu par la multitude de
ses bienfaits, l'objet de sa tendresse, & par
ses qualités éminentes l'appuy de son bon-
heur. Louis. ... A ce nom, quelle joye se
répand dans mon ame! Quelles nobles
idées se présentent à mon esprit!
Les Alexandres offrent-ils rien de plus
admirable dans la rapidité de leurs con-
quentes! Les Augustes ont-ils porté plus
loin la sagesse de leur politique.
Que l'envie éleve donc sa voix, si elle
veut, contre une glorre qu'elle ne peut
ternir; que la flatterie de son côté s'ef-
force d'ajoûter à l'éclat de ce Heros par
AVRIL.
1752.
39
des éloges empruntés, la vérité fera taire
Lune & l'autre, & montrant dans Louis.
grand dans la Guerre &
un Monarque,
grand dans la Paix, elle apprendra aux.
Mastres du monde quelle est la vraye gran-
deur des Rois.
PREMIERE PARTIE.
La gloire du Roy dans la dernitre Guerre.
Armet cent mille bras, inonder de
combattans des Provinces entieres, for-
met des Sièges, livrer des Batailles, c'est
ce que peuvent faire tous les Conquérans
& tous les Rois, il ne faut que des soldats,,
il n'est besoin que de sujets. Mais n'entre-
prendre la guerre que pur justice, la soute-
nir pur sa valeur, en accolerer la fin par sae
mod eration; ce sont là les traits distinctifs
des Princes faits pour le bonheur du
monde.
I. Loin d'ici ces Rois, qui oubliant que
le glaive leur est consié pour se deffendre,
& non pour attaquer, se font un jeu des
Hazards cruels des armes, allument de
sens froid le feu de la Guerre, pour le souf-
fliet enfuite de toutes parts, mettent eux-
memes entre les mains de leurs sujets les
foudtes dont ils veulent écraser leurs en-
neiis, fuaisant de ceux là moins des sol-
Digsienas uO
40 MERCUREDE FRANCE.
dats, que de vils ministres de leurs ven-
geances, payés pour immoler des victimes
sans nombre à leur ambition, ou à leur
haine personnelle, & les sacrifiant eux-
mêmes sans pitié à l'incertitude des événe-
mens.
Aux yeux de Louis, la Guerre n'a que
des horreurs qui allarment sa bonté, qui-
affligent sa grande ame sensible aux mal-
heurs des hommes; soit qu'il l'envisage en
elle-même, il sçait que quelque juste
qu'elle puisse être, elle entraîne toujours
un torrent d'injustices; que la valeur heu-
reuse sortant des bornes d'une défense lé-
gitime & indispensable dégénére souvent
en cruauté; soit qu'il l'envisage dans sa
fin & ses récompenses, il sçait que quel-
que flatteuse, quelque brillante que soit
la victoire, sa main qui couronne le vain-
queur est elle-même teinte de sang, ainsi
que les fleurs dont elle orne sa tête; que
ses lauriers si désirés sont sujets eux-mêmes
à la foudre, & qu'enfin le beau titre de
Conquérant n'est que le nom déguisé de
destructeur des hommes. Aussi brave, &
non moins intrépide qu'Alexandre & Ce-
sar, il ne fait point, comme eux servir la
valeur aux projets insensés d'une ambition
furieuse qui se cherche volontairement
des ennemis pour les vaincre, qui seme
AVRIL.
1752. 41
thez les peuples voisins des jalousies pour
se former des prétextes spécieux à ses ar-
mes, il fait au contraire céder les plaintes
les plus légitimes à l'amour de la paix. Le
commerce maritime de la France troublé
au mépris du droit des gens & des paroles
les plus folemnelles. Des hostilités qui se
multiplient sur terre & sur l'onde, enfin
nos provir ces inondéesd'armées étrangères,
voilà ce qui arme enfin Louis. Cen est pas
sa propre injure qu'il prétend venger,
c est la Majesté de sa couronne qu'il ne
peut trahir, c'est la sûreté de ses sujets
qu'il doit deffendre: ce sont les droits de
ses alliés qu'il a promis de conserver. Pres-
sé par de si justes motifs, il ne parle plus
que de voler au secours de ses peuples, &
de partager avec eux les fatigues & les
dangers: rien n'est capable de balancer
son généreux dessein. Sa famille éplorée
voudroit s'opposer par ses regrets & ses
larmes à son ardeur belliqueuse, il est sen-
sible à la douleur, mais il entend son peu-
ple qui l'appelle, il quitte en Heros sa fa-
mille qu'il aime en pere.
Louis part. ... Puissances ennemies pré-
venez votre vainqueur. C'est la justice qui
arme son bras, c'est la valeur qui va le
soutenit, & qui le fera triompher de voa
estoris.
Digtzes bOO
42 MERCURE DE FRANCE.
II. Je t'en atteste, Flandre, théatre
éternel de combats & de victoires. As tu-
jamais vum d'une part des ennemis plus en-
treprenans & plus braves, & de l'autre un
Conquérant plus habile à les déconcerter,
plus courageux pour les vaincre.
MENIN malgré sa deffense est obligé
d'ouvrir ses portes. Tpres prévient sa ruine
par une capitulation: rien n'arrête Louis,
à qui son courage fait oublier son repos,
sa santé, sa vie même. Si dans la Flandre,
où tout retentit du bruit de ses victoires,
le nom de L'Alsace anvestie de troupes en-
nemies vient frapper ses oreilles, aussi-tôt
Ioin de s'endormir a l'ombre de ses lau-
riers, il laisse ces campagnes pleines de
son nom & de sa gloire, & il part pour-
PAlsace, où de nouveaux travaux l'atten-
dent. François, vous frémissés encore au
souvenir de ce que ce voyage pensa vous-
coûter. De quelle douleur en effet ne fûtes-
vous point frappés, lorsque ce Prince si
digne de vos respects & de votre amour,
que la Victoire avoit couvert de ses aîles,
& sauvé de tous les hazards de la guerre,
livré aux attaques violentes d'une cruelle
maladie, mit en si grand danger vos espé-
rances, votre bonheur & votre gloire!
Seul intrépide au milieu de l'allarme &
de la consternation universelle, il voyoit:
AVRIL 1752.
43
la mort d'un oeil ferme; & il n'échappa
d'un si grand péril que pour en chercher
de nouveaux. Sa prétieuse santé n'est pas
encore affermie, qu'il l'expose aux fatigues
d'un Siège; il vole à Fribourg: là vain-
queur de tous les obstacles que l'art & la
nature, le ciel & la terre lui opposent; il
force enfin la ville à se rendre.
Cette premiere campagne, en soumer-
tant à Louis toutes les villes qu'il faisoit
assiéger, n'étoit que le prélude heureux de
conquentes encore plus glorieuses, & de
ces journées à jamais mémorables, où nos
ennemis soutenus. par les armées les plus
nombreuses, animés par les motifs les plus
pnissans, conduits par les Généraux les
plus expérimentés, ont cependant suc-
combé à la valeur de Louis.
AFONTENOI, sur un menme champ
de bataille, je vois s'avancer non une seule
Nation, mais les forces entieres de plu-
sieurs. Le courage, une haine violente,,
de vaines espérances poussent avec fureur
contre les François une colonne redouta-
ble, qui paroît devoir porter la terreur &
la mort. On la vit en effet pendant, quel-
que tems tenir la victoire incertaine, mais,
l'intrépidité que les regards du Monarque
inspirent à son, invincible Maison, fit
bien-tônt avorter les redoutables efforts de-
ces braves ennemis.
44 MERCURE DE FRANCE
TOURNAI gémit de la foiblesse de
ses deffenseurs, & na plus d'autres res-
fource que dans la clémence du Roi, dont
il avoit cru pouvoir impunément btaver
les forces & les ménaces.
Enfin LAUFELT inconnu jusqu'alors
devient également fameux & par la gloire
de Louis, & par la défaite de ses ad vert
faires.
Après de si brillans succès, qu'attendre
de Louis? Jeune & heureux Conquérant,
ira.t. il par un tranquile repos terminer des
campagnes qui s'embellissent sous ses pas?
Alexandre n avoit pas encore achevé de
suumettre les contrées dont il avoit médité.
la conquête, qu'il se plaignoit déjà de n'a-
voir pas un fecond monde à conquérir.
Que les pensées de Louis sont différentes!
S'il se plaint, cen est que de ses victoires,
parce qu'elles coûtent tant de sang à ses
ennemis, tant de travaux à ses sujets: peu
jaloux de regner sur l'univers, s'il lui faur
acheter par les armes le droit de lui com-
mander: se vaincre soi-même lui paroît
au dessus de toutes les victoires. Si l'Em-
pire du monde étoit offert à ses exploits,
il le refuseroit, content d'être comme il
est, l'amour d'une partie, & l'admiration
de toutes les aûtres.
Ainsi loin d'entretenir la guerre qui ne
AVRIL.
1752.
45
lui promet que des triomphes, il ne balan-
ce pas à en accélérer la fin par sa modéra-
tion.
III. Dans tout ce qu'il fait, c'est l'amour
de la Paix qui le guide. S'il livre des Ba-
tailles, s'il asfiège des villes, son unique
objet est de rappeller la Paix. Tout cet ap-
pareil de guerre n'est pour lui qu'un prélu-
de pour la Paix; sur ces drapeaux, qui en
se déployant en l'air, retracent aux yeux ou
les effets cruels, ou les symboles effrayans
des fureurs de la Guerre, il croit lire le
doux nom de Paix, & toutes ses démar-
ches tendent- elles à un autre but?
Dans le combat il ne cherche point à ré-
pandre le sang; il ne veut que forcer les
ennemis à rendre les armes. S'il voit couler
leur sang, il gémit de leur cruelle opiniâ-
treté, qui force la victoire à être sanglante,
Et lorsque le champ de bataille demeure
à la supériorité de ses armes & de son cou-
rage, quel usage fait-il de la victoire?
C'est pour rendre aux morts les devoirs de
la nature, s'acquitter envers les blesses ou
les mourans des droits de l'humanité, &
donner à ceux que la mort a épargné,
mais que la victoirę lui soumet, des preu-
ves de sa générosité. C'est alors qu'il se
plaît à déposer le titre de Vainqueur. Le
sang répandu, il ne peut plus le rendre,
46 MERCURE DEFRANCE.
mais il empêche de se répandre d'avania-
ge; il change même, pour ainsi dire, la
nature de celui qui reste dans les veines de
ses ennemis: il neût coulé que pour la
vengeance, par les soins de Louis, bien-
tôt, il ne coulera plus que pour la recon-
noissance. Les ennemis blesses sont con-
fondus avec les soldats blessés du Vain-
queur: ils partagent avec eux les mêmes
soins, & déjà ils ne forment plus qu'une
même famille. La France qui les a cou-
vert de blessures devient seur mere; Louis
qui les a vaincu leur sert de pere: il adou-
cit leurs playes em les visitant, il console
leurs pemes de sa propre voix: les enne-
mis baisent la main qui les a terrasses, &
l'Hôpital, séjour ordinaire de murmures
& de blasphêmes, devient un Temple
d'actions de graces & de bénédictions.
Enfin lorsque les frimats rappellent
Louis dans le sein de ses villes, de quelles
traces est marqué le retour de ses campa-
gnes victorieuses? Voit-on le char qni le
ramene en triomphe suivi ou précédé d'une
foule gémissante de Heros vaincus & cons-
ternés ? il ne veut d'autre appareil que ce-
lui d'un Vainqueur modeste & pacisique.
Les louanges qu'on lui décerne sur ses vic-
toires, les éloges qu'on lui fait de ses con-
quêtes, n'excitent que ses regrets, quand
AVRIL. 1752.
47
il se rappelle ce qu'elles ont coûté aux en-
nemis; il frémit encore au simple souvenit,
mais il sourit au titre de bien-aimé, &
d'amateur de la parx.
Que tardes-tu donc, aimable paix, de
dissiper le sousle fatal de la division, pour
faire sentir tes divines influences.
Enfin les tems sont arrivés: les ennemi-
de Louis convaincus de son équité, terras-
ses par sa fotce, confondus par sa dou-
ceur, rendent les armes. Louis pose son
tonnerre, & se hâte de distribuer les ra-
meaux de l'olive, aulli grand en bornant
ses conquêtes, qu'il l'étoit en travaillant à
les étendre.
SECONDE PARTIE.
La gloire du Roi dans la Paix.
Vaincre & pardonner, c'est le trait des
grandes ames, des Alexandres des Darius,
des Césars & des Pompées; mais vaincre,
& vaincre à schaque combat, unir triom-
phe à triomphe, compter ses victoires par
ses batailles, & terminer une longue suite
de brillans succès par accorder à son enne-
mi, une paix qui le met presqu au niveau
du Vainqueur; voilà le comble de l'he-
roisme. Et c'est ce que fait Louis en don-
es VOO
48 MERCURE DE FRANCE.
nant la paix à l'Europe, paix glorieuse,
en ce qu'elle est tout ensemble de la part
de ce Monarque une preuve de générosité
envers ses ennemis, à qui il accorde ce qu'ils
n avoient pas droit de prétendre ni même
d'espérer: un gage de fidelité envers ses alliés,
dont il affermit les droits pour le présent
& les rassure pour l'avenit; enfin un témoi-
gnage d'amour envers ses sujeis, dont il veut
cimenter à jamais le repos & le bonheur.
1. Quelles vûes avoit notre Roi en fai-
sant la guerre? Cherchoit-il à reculer ses
frontieres par ses conquêtes? c est le plus
puissant Roi de l'Europe. Se proposoit-il
d'augmenter le nombre de ses sujets, ceux
que le ciel lui a donnés, par leur fidélité
& seur amour lui tiennent lieu de tout
l'Univers. Aspiroit-il à la gloire? Il nen
connoît point d'autre que celle de rendre
ses peuples heureux. Ne soyons donc point
furpris, si de tous les droits que lui donne
la victoire, il ne se réserve que celui de
donner la Paix aux peuples, que la Guerre
rendoit malheureux parce qu'ils vouloient
l'être.
Mais vous, François, qui avez suivi votre
Prince avec tant de zéle & de valeur dans les
combats, n'avez- vous pas été trompé dans
vos espérances: ne murmurez- vous pas se-
cretement de la générosité d'un Vainqueur
si
AVRIL. 1752.
29
si clément& si désintéressé ? Ne regrettez-
vous pas ce qu'il rend à ses ennemis? Et
en effet de tant de places conquises, au
péril de votre vie, de tant de villes for-
cées par vos travaux, de tant d'ennemis
vaincus par vos bras, que vous reste t il ?
le seul honneur d'avoir triomphé de tout ?
Vous ne pourez donc plus nous dire, en
nous conduisant dans les plaines, théâtre
de votre gloire: Ici nous avons battu l'en-
nemi: là nous l'avons fait prisonnier: ici
Louis risqua sa vie; là nous l'arrachâmes à
la mort. Eh! Que peut dire la Renommée
en voyant toutes vos conquêtes entre les
mains de leurs anciens possesseurs? Vous-
mêmes ne pouvez-vous pas les regarder
comme un beau songe? & l'Envie n'aura-
t. elle pas un jour le droit de vous les con-
tester? Ah ! vous n'avez garde de le crain-
dte; les éloges de vos ennemis mêmes
vous assurent des monumens plus brillans
que l'or, plus durables que le bronze, où
tous vos faits héroiques sont gravés &
consacrés à l'immortalité. Et qui mieux
qu'eux, peut estimer la valeur de leurs
pertes, & l'importance de la restitution?
Oui, diront-ils, ces villes que nous habi-
tons, ces forteresses que nous occupons,
nous ne les avons pas conservées par notre
courage; mais elle nous ont été rendues
50 MERCUREDEFRANCE.
par nos vainqueurs, par les François à qui
la Victoire les avoit données.
Quelle valeur dans ces François: ni les
tems, (1) ni les lieux, (2) ni les saisons,
(3) ni les deffenses, (4) rien n'arrête
leur bravoure. Soit sous les yeux de leur
Roi, (5) soit sous la conduite de leurs
Généraux, (6) soit qu'ils combattent
pour eux, (7) soit qu'ils secourent leurs
Alliés, (8) leur courage est le même:
quelques ennemis qu'ils ayent à combattre,
(9) leur intrépidité ne se dément pas. Plus
(1) Bataille de Laufeld au fort de l'été. Prise de
Bruxelles au fort de l'hyver, Siège de Fribourg
au milieu des vents & des pluyes.
(2) En Flandre, en Alsace, en Italie & en
Provence.
(3) Il n'y a point de mois dans l'année où l'on
n'ait fait quelques opérations militaires d'impor-
tance.
(4) Témoins les Sièges d'Ostende, de Bruxel-
les, de Bergopsom & de Mastreicht.
(5) Aux Sièges de Menin, Ypres, Fribourg
Ville & Citadelle de Tournai, & aux batailles de
Fontenoi & de Laufeld.
(6) Les Princes de Conti & de Clermont.
MM. les Maréchaux de Saxe, de Lowendal
d'Harcourt, de Maillebois, de Belle-Isse. MM.
de Boufflers, du Chaila, de Souvré, la Vieuville
Clermont-Gallerande, de Lautrec & de la Fare
(7) En Flandre & en Alsace.
(8.) En Italie & en Provence pour l'Espagne, la
République de Genes, & le Roi de Prusse, &c.
(9) Allemands, Hollandois, Anglois, Hongrois, &c.
AVRIL.
1752.
51
de quarante places emportées, (1) qua-
tre batailles (2) gagnées sont le fruit de
quatre campagnes: (5) quels terribles
ennemis! mais quels généreux vainqueurs!
Tout ce que leur valeur nous a enlevé
leur générosité nous l'a rendu. En un seul
jour nous avons reçu d'eux ce que quatre
années de deffense ne nous avoient pu con-
server. Les Dieux triompherent des Ti-
tans en les écrasant, mais les François ne
sçavent se vanger qu'en rendant les vain-
cus aussi heureux, que s'ils eussent été vain-
queurs. Tant que vous vivrez, diront-ils à
leurs enfans, que les François ne sortent
point de votre cœeur. Redoutez-les; justes
& braves, leurs armes conquirent votre
pays; aimez-les; nobles & généreux ils
vous le rendirent. Vos demeures, vos for-
tunes, votre repos, votre vie, c'est à
(1) Villes de prises. Nice, Ville-franche,
Furnes, Tournai, Gand, Bruges, Oudenarde
D'endermonde, Tottonne, Ostende, Nieu-
port, Plaisance, Parme, Pavie, Ath, Alexandrie
Valence, Bruxelles, Anvers, Mons, Namur; Ber-
gop-zoom, Mastreicht. Villes qui se sont rendues.
Courtrai, Menin, Ypres, Fribourg. Citadelles de
Tournai, Plaisance, Parme Forts de la Kenoque
Demon; Fribourg. Forteresses de Montalban, Châ-
teau-Dauphin. Places de Saint Guilain, Charles-
le-Roi. Chateaux de Gand, Tortonne, Namur
(2) A Fontenoi, au Tanaro, à Rocoux, à Laufeld.
(3)1744, 1745, 1746, & 1747.
Cij
52 MERCUREDEFRANC E.
eux que vous le devez: l'air même que
vous respirez est un de leur bienfaits.
François, entendez-vous ce langage ?
la gloire en a-t-elle de plus flatteur ? Si
vous aviez conservé toutes ces places, vous
n'auriez autour de vous que des murmura-
teurs qui vous envieroient à chaque ins-
tant leurs anciens domaines: en les leur
laissant vous avez des admirateurs, des
panégyristes éternels de votre courage &
de votre générosité.
Vivez donc comme nos amis, peuples,
qui nous avez forcé de vous traiter comme
ennemis: jouissez à jamais de la générosité
du plus modéré des Conquérans.
II. Mais la bonté de Louis vainqueur en-
vers ses ennemis, n'a rien fait perdre à ses
augustes Alliés de ce qu'ils attendoient de
ses promesses & de ses engagemens solem-
nels. Louis désintéressé pour lui même en
donnant la paix aux vaincus, a sçu con-
server les droits de ceux pour qui il faisoit
la guetre: leut repos & leur affermisse-
ment à été la premiere & l'unique loi im-
posée aux ennemis jaloux des Puissances
alliées d'un deffenscur si généreux & si
fidele.
O vous PRINCE fortuné, que le Ciel
a fait le fils & le gendre des deux plus puif-
sans Rois de l'Europe, commencez à jouir
AVRIL.
1752.
53
du fruit de vos travaux. La Guerre vous
trouva digne de commander, la Paix vous
donne des sujets dignes de vous obéir. La
France & l'Espagne vous sont attachées,
moins par le sang, que par l'estime que
vous ont mérité vos hautes vertus. Aujour-
d'hui, loin du tumulte des armes, vous
pouvez vous livrer aux douceurs de votre
glorieux hymen. De quelle auguste épouse
vous possedez l'amour! Elle fit les délices
de tout le peuple François, elle fait seule
toutes les votres. Que de votre union il-
puisse naître une postérité de Princes hé-
ritiers des sentimens comme de la noblesse
de tous leurs ayeux: que seut nom & leur
vertu remplissent un jour l'Univers.
Braves PRUSSIENS, qui n'avez ces-
sé de vaincre que lorsque vous avez cessé
de combattre, essuyez enfin la sueur qui
baigne vos fronds guerriers. Sous la con-
duite de votre Monarque, que pouviez-
vous attendre que la victoire dans la guer-
re? que la tranquillité dans la paix ? Fre-
deric vous aime, vous anime, & pour
comble de félicité, Louis est son ami &
son allié.
GENES, superbe République, qui as
vu ta liberté renaître de ses propres cen-
dres, goûtes en les doux fruits. Quelle
doit te patoître douce, après que tu l'as
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
achetée si cher, au prix de ton sang
Quelle t'est glorieuse, puisque la valeur &
la justice te l'ont seules fait recouvrer.
L'Espagne & la France ont unis leurs ar-
mes à ton bon droit; pourrois-tu douter de
notre bienveillance? Boufflers le brave &
malheureux Boufflers, dans la poussiere
où tu le conserves en est l'ôtage, Riche-
lieu, dans la Guerre te l'a confirmée par sa
valeur, & dans la Paix Chauvelin ne ces-
se de la ratifier pat sa sagesse.
III. Mais encore, seroit-ce aux dépens
de ses peuples que Louis seroit généreux
envers ses ennemis, & fidele à ses alliés?
Non: & son principal objet dans la Paix
étoit de rendre à ses sujets la joye la tran-
quillité & l'abondance, que la guerre tenoit
comme suspendues, mais qui sont les
fruits heureux de son regne pacisique.
Le seul nom de paix essuye les pleurs, que
les plus belles victoires séchoient à peine,
le jour qu'on en apporte la nouvelle est un
jour d'allégresse & de fête. Tout est en ha-
leine: l'on croiroit que c'est le bruit de
quelque nouvelle victoire; non: c'est la
certitude de pouvoir se passer de ses fa-
veurs meurtrieres.
Quand on l'annonce au peuple impatient,
la joye se renouvelle & prend mille for-
mes differentes. Ici elle s exhale ingenieu-
AVRIL.
1752.
sement en l'air dans mille desseins enflam-
més: là elle s'exprime en chants & en dan-
ses: les élémens semblent la partager avec
nous. Le jour l'annonce à la nuit par mille
préparatifs pompeux: la nuit l'annonce au
jour par l'exécution des fêtes les plus bril-
lantes: elle devient elle-même un nouveau
jour par l'éclat, qui par tout dissipe ses
ombres. Nos Temples, qui nous ont vû si
souvent, les genoux en terre, demander
au Ciel avec larmes la conservation de
notre Roi, la fin de la Guerre, le retour
de la Paix, ne retentissent plus aujourd'hui
que de cantiques de joye: leurs voûtes sa-
crées ne sont plus chargées de drapeaux
déchirés & sanglans, illustres garants de
notre valeur, il est vrai, mais témoins im-
portuns, qui rappellent toujours le sang
& le carnage à la face des Autels du Dieu
de la Paix.
Ala joye se joint la tranquillité. Et qui pou-
roit la troubler aujourd'hui? Notre Monar-
que n est plus dans les champs de Mars: il
na plus de villes à subjuguer, d'ennemis à
vaincre de fleuves à traverser, de marches
à soutenir, de combats à livrer, de sièges
à former, de dangers à braver: la Paix
nous rend Louis à lui-même, à sa famille,
à ses sujets: Qui peut mieux assurer notre
repos?
Ciiij
MdO
56 MERCURE DE FRANCE.
Le soldat que la valeur naturelle a fait
surmonter toutes les rigueurs de la Guer-
re, peut à présent à l'ombre de ses lauriers,
faire le récit de ses travaux, & apprécier
son repos par ses fatigues passées.
Familles désolées, vous revoyez vos
parens que la Guerre avoit attachés aux
pas de Louis. Meres vous revoyez vos fils,
ces chers fils dont l'absence vous fut si sen-
sible; vous ne verserez plus sur eux que des
larmes de tendresse, au récit des dangers
qui les ont épargnés.
Les provinces que la situation éloigne du
centre de l'Etat, sans leur faire perdre au-
cun droit sur. son amour, nont plus à
craindre l'invasion des troupes ennemies,
la paix les garantit de tous dangers; elle
leur apporte même l'abondance qu'elle ré-
pand déjà par tout.
Déja la mer qui cesse d'être infestée par
des courtes ennemies, permet au commer-
ce de renouer ses liens relâchés. Déjà les
Nations lointaines se hâtent d'échanger
leurs trésors contre nos riches superfluitens.
Tous les peuples nen font plus qu'un;
l'Univers n est plus qu'une même famille
à qui l'abondance ouvre differentes voies
pour s'enrichir.
Artisans que la triste nécessité avoit arra-
chés à vous-mêmes, la Paix vous renvoye
Digsiras vO
AVRIL. 1752.
à vos foyers: profitez pour votre propre
intérêt d'un tems que vous donnâtes au
bien public, teprenez avec plus d'ardeur
vos occupations, & servez l'Etat en en-
tretenant cette sage oeconomie, qui fait
que vous ne pouvez vous passer de ceux
que la fortune a placé au dessus de vous,
& que ceux ci ne peuvent se passer de
votre industrie.
Négocians rouvrez vos banques, & vos
comptoirs: tout est libre, tout est tran-
quille; la Paix favorise vos entreprises,
elle ne demande qu'à vous enrichir.
AU ROY.
GRAND ROI, de quelle gloire ne
vous couvrez-vous pas! Juste dans vos
projets, ferme dans l'exécution, modeste
après le succès, il ne vous manquoit que de
terminer une guerre si glorieuse par une
paix qui fut tout ensemble une source
d'admiration pour vos ennemis, de re-
connoissance pour vos alliés, de bonheur
pour votte peuple. Vous l'avez donnée enfin
cette paix, si long-tems l'objet de nos
désirs, dignes fruits des fentimens géné-
reux de votre grande ame, & qui ne nous
laisse plus rien à souhaiter que d'en jouir
toujours.
CV
58 MERCUREDE FRANCE.
Qu en vous l'Univers admire un Souve-
rain digne de lui commander, que les
Mouarques trouvent un Roi, les Conqué-
rans un Héros, les Généraux un Chef ini-
mitable: que vos ennemis redoutent un
bras invincible, que vos alliés respectent
un coeur fidéle, mais pour vos sujets qu'ils
ne puissent aimer en vous qu'un Roi paci-
fique; que votre regne soit celui de la
Paix, & qu'ils soient l'une & l'autre éter-
nels.
Dans la derniere Guerre & dans la
Paix.
DISCOURS.
Par A. M. Lot.
LA Guerre a ses conquérans, comme la
Paix a ses sages. La valeur fait les premiers ;
& la politique les feconds; mais la-
gloire est également l'objet & la récom-
pense des uns & des autres. Au Temple de
Mémoire les Princes amis de la Paix fe
trouvent auprès des Princes favoris de Bel-
lone, l'Immortalité les consacre sous le
même sceau: quoiqu'il y ait sans doute eu-
u eux une différence essentielle de vertus,
zed by Goc
38 MERCUREDEFRANCE.
qui, surtout aux yeux des Nations intéref-
sées, met les uns beaucoup au dessus des
autres.
Mais si l'éclat des vertus guerrieres, ou la
solidité des vertus pacisiques, fixe sur les-
Rois qui se sont distingués par les unes ou-
par les autres les regards étonnés de la
postérité, & leur assure le juste tribut, ou
de l'admiration, ou de la reconnoissance
publique: quels éloges, & quels applau-
dissemens ne sont point dus au Prince en-
qui la valeur & la sagesse font voir en mê-
me temps ce qu'il y a de plus brillant dans
les succès militaires, & ce qu'il y a de
plus flatteur dans l'usage de la Paix.
A ces trais la France reconnoît son augus-
te Monarque, devenu par la multitude de
ses bienfaits, l'objet de sa tendresse, & par
ses qualités éminentes l'appuy de son bon-
heur. Louis. ... A ce nom, quelle joye se
répand dans mon ame! Quelles nobles
idées se présentent à mon esprit!
Les Alexandres offrent-ils rien de plus
admirable dans la rapidité de leurs con-
quentes! Les Augustes ont-ils porté plus
loin la sagesse de leur politique.
Que l'envie éleve donc sa voix, si elle
veut, contre une glorre qu'elle ne peut
ternir; que la flatterie de son côté s'ef-
force d'ajoûter à l'éclat de ce Heros par
AVRIL.
1752.
39
des éloges empruntés, la vérité fera taire
Lune & l'autre, & montrant dans Louis.
grand dans la Guerre &
un Monarque,
grand dans la Paix, elle apprendra aux.
Mastres du monde quelle est la vraye gran-
deur des Rois.
PREMIERE PARTIE.
La gloire du Roy dans la dernitre Guerre.
Armet cent mille bras, inonder de
combattans des Provinces entieres, for-
met des Sièges, livrer des Batailles, c'est
ce que peuvent faire tous les Conquérans
& tous les Rois, il ne faut que des soldats,,
il n'est besoin que de sujets. Mais n'entre-
prendre la guerre que pur justice, la soute-
nir pur sa valeur, en accolerer la fin par sae
mod eration; ce sont là les traits distinctifs
des Princes faits pour le bonheur du
monde.
I. Loin d'ici ces Rois, qui oubliant que
le glaive leur est consié pour se deffendre,
& non pour attaquer, se font un jeu des
Hazards cruels des armes, allument de
sens froid le feu de la Guerre, pour le souf-
fliet enfuite de toutes parts, mettent eux-
memes entre les mains de leurs sujets les
foudtes dont ils veulent écraser leurs en-
neiis, fuaisant de ceux là moins des sol-
Digsienas uO
40 MERCUREDE FRANCE.
dats, que de vils ministres de leurs ven-
geances, payés pour immoler des victimes
sans nombre à leur ambition, ou à leur
haine personnelle, & les sacrifiant eux-
mêmes sans pitié à l'incertitude des événe-
mens.
Aux yeux de Louis, la Guerre n'a que
des horreurs qui allarment sa bonté, qui-
affligent sa grande ame sensible aux mal-
heurs des hommes; soit qu'il l'envisage en
elle-même, il sçait que quelque juste
qu'elle puisse être, elle entraîne toujours
un torrent d'injustices; que la valeur heu-
reuse sortant des bornes d'une défense lé-
gitime & indispensable dégénére souvent
en cruauté; soit qu'il l'envisage dans sa
fin & ses récompenses, il sçait que quel-
que flatteuse, quelque brillante que soit
la victoire, sa main qui couronne le vain-
queur est elle-même teinte de sang, ainsi
que les fleurs dont elle orne sa tête; que
ses lauriers si désirés sont sujets eux-mêmes
à la foudre, & qu'enfin le beau titre de
Conquérant n'est que le nom déguisé de
destructeur des hommes. Aussi brave, &
non moins intrépide qu'Alexandre & Ce-
sar, il ne fait point, comme eux servir la
valeur aux projets insensés d'une ambition
furieuse qui se cherche volontairement
des ennemis pour les vaincre, qui seme
AVRIL.
1752. 41
thez les peuples voisins des jalousies pour
se former des prétextes spécieux à ses ar-
mes, il fait au contraire céder les plaintes
les plus légitimes à l'amour de la paix. Le
commerce maritime de la France troublé
au mépris du droit des gens & des paroles
les plus folemnelles. Des hostilités qui se
multiplient sur terre & sur l'onde, enfin
nos provir ces inondéesd'armées étrangères,
voilà ce qui arme enfin Louis. Cen est pas
sa propre injure qu'il prétend venger,
c est la Majesté de sa couronne qu'il ne
peut trahir, c'est la sûreté de ses sujets
qu'il doit deffendre: ce sont les droits de
ses alliés qu'il a promis de conserver. Pres-
sé par de si justes motifs, il ne parle plus
que de voler au secours de ses peuples, &
de partager avec eux les fatigues & les
dangers: rien n'est capable de balancer
son généreux dessein. Sa famille éplorée
voudroit s'opposer par ses regrets & ses
larmes à son ardeur belliqueuse, il est sen-
sible à la douleur, mais il entend son peu-
ple qui l'appelle, il quitte en Heros sa fa-
mille qu'il aime en pere.
Louis part. ... Puissances ennemies pré-
venez votre vainqueur. C'est la justice qui
arme son bras, c'est la valeur qui va le
soutenit, & qui le fera triompher de voa
estoris.
Digtzes bOO
42 MERCURE DE FRANCE.
II. Je t'en atteste, Flandre, théatre
éternel de combats & de victoires. As tu-
jamais vum d'une part des ennemis plus en-
treprenans & plus braves, & de l'autre un
Conquérant plus habile à les déconcerter,
plus courageux pour les vaincre.
MENIN malgré sa deffense est obligé
d'ouvrir ses portes. Tpres prévient sa ruine
par une capitulation: rien n'arrête Louis,
à qui son courage fait oublier son repos,
sa santé, sa vie même. Si dans la Flandre,
où tout retentit du bruit de ses victoires,
le nom de L'Alsace anvestie de troupes en-
nemies vient frapper ses oreilles, aussi-tôt
Ioin de s'endormir a l'ombre de ses lau-
riers, il laisse ces campagnes pleines de
son nom & de sa gloire, & il part pour-
PAlsace, où de nouveaux travaux l'atten-
dent. François, vous frémissés encore au
souvenir de ce que ce voyage pensa vous-
coûter. De quelle douleur en effet ne fûtes-
vous point frappés, lorsque ce Prince si
digne de vos respects & de votre amour,
que la Victoire avoit couvert de ses aîles,
& sauvé de tous les hazards de la guerre,
livré aux attaques violentes d'une cruelle
maladie, mit en si grand danger vos espé-
rances, votre bonheur & votre gloire!
Seul intrépide au milieu de l'allarme &
de la consternation universelle, il voyoit:
AVRIL 1752.
43
la mort d'un oeil ferme; & il n'échappa
d'un si grand péril que pour en chercher
de nouveaux. Sa prétieuse santé n'est pas
encore affermie, qu'il l'expose aux fatigues
d'un Siège; il vole à Fribourg: là vain-
queur de tous les obstacles que l'art & la
nature, le ciel & la terre lui opposent; il
force enfin la ville à se rendre.
Cette premiere campagne, en soumer-
tant à Louis toutes les villes qu'il faisoit
assiéger, n'étoit que le prélude heureux de
conquentes encore plus glorieuses, & de
ces journées à jamais mémorables, où nos
ennemis soutenus. par les armées les plus
nombreuses, animés par les motifs les plus
pnissans, conduits par les Généraux les
plus expérimentés, ont cependant suc-
combé à la valeur de Louis.
AFONTENOI, sur un menme champ
de bataille, je vois s'avancer non une seule
Nation, mais les forces entieres de plu-
sieurs. Le courage, une haine violente,,
de vaines espérances poussent avec fureur
contre les François une colonne redouta-
ble, qui paroît devoir porter la terreur &
la mort. On la vit en effet pendant, quel-
que tems tenir la victoire incertaine, mais,
l'intrépidité que les regards du Monarque
inspirent à son, invincible Maison, fit
bien-tônt avorter les redoutables efforts de-
ces braves ennemis.
44 MERCURE DE FRANCE
TOURNAI gémit de la foiblesse de
ses deffenseurs, & na plus d'autres res-
fource que dans la clémence du Roi, dont
il avoit cru pouvoir impunément btaver
les forces & les ménaces.
Enfin LAUFELT inconnu jusqu'alors
devient également fameux & par la gloire
de Louis, & par la défaite de ses ad vert
faires.
Après de si brillans succès, qu'attendre
de Louis? Jeune & heureux Conquérant,
ira.t. il par un tranquile repos terminer des
campagnes qui s'embellissent sous ses pas?
Alexandre n avoit pas encore achevé de
suumettre les contrées dont il avoit médité.
la conquête, qu'il se plaignoit déjà de n'a-
voir pas un fecond monde à conquérir.
Que les pensées de Louis sont différentes!
S'il se plaint, cen est que de ses victoires,
parce qu'elles coûtent tant de sang à ses
ennemis, tant de travaux à ses sujets: peu
jaloux de regner sur l'univers, s'il lui faur
acheter par les armes le droit de lui com-
mander: se vaincre soi-même lui paroît
au dessus de toutes les victoires. Si l'Em-
pire du monde étoit offert à ses exploits,
il le refuseroit, content d'être comme il
est, l'amour d'une partie, & l'admiration
de toutes les aûtres.
Ainsi loin d'entretenir la guerre qui ne
AVRIL.
1752.
45
lui promet que des triomphes, il ne balan-
ce pas à en accélérer la fin par sa modéra-
tion.
III. Dans tout ce qu'il fait, c'est l'amour
de la Paix qui le guide. S'il livre des Ba-
tailles, s'il asfiège des villes, son unique
objet est de rappeller la Paix. Tout cet ap-
pareil de guerre n'est pour lui qu'un prélu-
de pour la Paix; sur ces drapeaux, qui en
se déployant en l'air, retracent aux yeux ou
les effets cruels, ou les symboles effrayans
des fureurs de la Guerre, il croit lire le
doux nom de Paix, & toutes ses démar-
ches tendent- elles à un autre but?
Dans le combat il ne cherche point à ré-
pandre le sang; il ne veut que forcer les
ennemis à rendre les armes. S'il voit couler
leur sang, il gémit de leur cruelle opiniâ-
treté, qui force la victoire à être sanglante,
Et lorsque le champ de bataille demeure
à la supériorité de ses armes & de son cou-
rage, quel usage fait-il de la victoire?
C'est pour rendre aux morts les devoirs de
la nature, s'acquitter envers les blesses ou
les mourans des droits de l'humanité, &
donner à ceux que la mort a épargné,
mais que la victoirę lui soumet, des preu-
ves de sa générosité. C'est alors qu'il se
plaît à déposer le titre de Vainqueur. Le
sang répandu, il ne peut plus le rendre,
46 MERCURE DEFRANCE.
mais il empêche de se répandre d'avania-
ge; il change même, pour ainsi dire, la
nature de celui qui reste dans les veines de
ses ennemis: il neût coulé que pour la
vengeance, par les soins de Louis, bien-
tôt, il ne coulera plus que pour la recon-
noissance. Les ennemis blesses sont con-
fondus avec les soldats blessés du Vain-
queur: ils partagent avec eux les mêmes
soins, & déjà ils ne forment plus qu'une
même famille. La France qui les a cou-
vert de blessures devient seur mere; Louis
qui les a vaincu leur sert de pere: il adou-
cit leurs playes em les visitant, il console
leurs pemes de sa propre voix: les enne-
mis baisent la main qui les a terrasses, &
l'Hôpital, séjour ordinaire de murmures
& de blasphêmes, devient un Temple
d'actions de graces & de bénédictions.
Enfin lorsque les frimats rappellent
Louis dans le sein de ses villes, de quelles
traces est marqué le retour de ses campa-
gnes victorieuses? Voit-on le char qni le
ramene en triomphe suivi ou précédé d'une
foule gémissante de Heros vaincus & cons-
ternés ? il ne veut d'autre appareil que ce-
lui d'un Vainqueur modeste & pacisique.
Les louanges qu'on lui décerne sur ses vic-
toires, les éloges qu'on lui fait de ses con-
quêtes, n'excitent que ses regrets, quand
AVRIL. 1752.
47
il se rappelle ce qu'elles ont coûté aux en-
nemis; il frémit encore au simple souvenit,
mais il sourit au titre de bien-aimé, &
d'amateur de la parx.
Que tardes-tu donc, aimable paix, de
dissiper le sousle fatal de la division, pour
faire sentir tes divines influences.
Enfin les tems sont arrivés: les ennemi-
de Louis convaincus de son équité, terras-
ses par sa fotce, confondus par sa dou-
ceur, rendent les armes. Louis pose son
tonnerre, & se hâte de distribuer les ra-
meaux de l'olive, aulli grand en bornant
ses conquêtes, qu'il l'étoit en travaillant à
les étendre.
SECONDE PARTIE.
La gloire du Roi dans la Paix.
Vaincre & pardonner, c'est le trait des
grandes ames, des Alexandres des Darius,
des Césars & des Pompées; mais vaincre,
& vaincre à schaque combat, unir triom-
phe à triomphe, compter ses victoires par
ses batailles, & terminer une longue suite
de brillans succès par accorder à son enne-
mi, une paix qui le met presqu au niveau
du Vainqueur; voilà le comble de l'he-
roisme. Et c'est ce que fait Louis en don-
es VOO
48 MERCURE DE FRANCE.
nant la paix à l'Europe, paix glorieuse,
en ce qu'elle est tout ensemble de la part
de ce Monarque une preuve de générosité
envers ses ennemis, à qui il accorde ce qu'ils
n avoient pas droit de prétendre ni même
d'espérer: un gage de fidelité envers ses alliés,
dont il affermit les droits pour le présent
& les rassure pour l'avenit; enfin un témoi-
gnage d'amour envers ses sujeis, dont il veut
cimenter à jamais le repos & le bonheur.
1. Quelles vûes avoit notre Roi en fai-
sant la guerre? Cherchoit-il à reculer ses
frontieres par ses conquêtes? c est le plus
puissant Roi de l'Europe. Se proposoit-il
d'augmenter le nombre de ses sujets, ceux
que le ciel lui a donnés, par leur fidélité
& seur amour lui tiennent lieu de tout
l'Univers. Aspiroit-il à la gloire? Il nen
connoît point d'autre que celle de rendre
ses peuples heureux. Ne soyons donc point
furpris, si de tous les droits que lui donne
la victoire, il ne se réserve que celui de
donner la Paix aux peuples, que la Guerre
rendoit malheureux parce qu'ils vouloient
l'être.
Mais vous, François, qui avez suivi votre
Prince avec tant de zéle & de valeur dans les
combats, n'avez- vous pas été trompé dans
vos espérances: ne murmurez- vous pas se-
cretement de la générosité d'un Vainqueur
si
AVRIL. 1752.
29
si clément& si désintéressé ? Ne regrettez-
vous pas ce qu'il rend à ses ennemis? Et
en effet de tant de places conquises, au
péril de votre vie, de tant de villes for-
cées par vos travaux, de tant d'ennemis
vaincus par vos bras, que vous reste t il ?
le seul honneur d'avoir triomphé de tout ?
Vous ne pourez donc plus nous dire, en
nous conduisant dans les plaines, théâtre
de votre gloire: Ici nous avons battu l'en-
nemi: là nous l'avons fait prisonnier: ici
Louis risqua sa vie; là nous l'arrachâmes à
la mort. Eh! Que peut dire la Renommée
en voyant toutes vos conquêtes entre les
mains de leurs anciens possesseurs? Vous-
mêmes ne pouvez-vous pas les regarder
comme un beau songe? & l'Envie n'aura-
t. elle pas un jour le droit de vous les con-
tester? Ah ! vous n'avez garde de le crain-
dte; les éloges de vos ennemis mêmes
vous assurent des monumens plus brillans
que l'or, plus durables que le bronze, où
tous vos faits héroiques sont gravés &
consacrés à l'immortalité. Et qui mieux
qu'eux, peut estimer la valeur de leurs
pertes, & l'importance de la restitution?
Oui, diront-ils, ces villes que nous habi-
tons, ces forteresses que nous occupons,
nous ne les avons pas conservées par notre
courage; mais elle nous ont été rendues
50 MERCUREDEFRANCE.
par nos vainqueurs, par les François à qui
la Victoire les avoit données.
Quelle valeur dans ces François: ni les
tems, (1) ni les lieux, (2) ni les saisons,
(3) ni les deffenses, (4) rien n'arrête
leur bravoure. Soit sous les yeux de leur
Roi, (5) soit sous la conduite de leurs
Généraux, (6) soit qu'ils combattent
pour eux, (7) soit qu'ils secourent leurs
Alliés, (8) leur courage est le même:
quelques ennemis qu'ils ayent à combattre,
(9) leur intrépidité ne se dément pas. Plus
(1) Bataille de Laufeld au fort de l'été. Prise de
Bruxelles au fort de l'hyver, Siège de Fribourg
au milieu des vents & des pluyes.
(2) En Flandre, en Alsace, en Italie & en
Provence.
(3) Il n'y a point de mois dans l'année où l'on
n'ait fait quelques opérations militaires d'impor-
tance.
(4) Témoins les Sièges d'Ostende, de Bruxel-
les, de Bergopsom & de Mastreicht.
(5) Aux Sièges de Menin, Ypres, Fribourg
Ville & Citadelle de Tournai, & aux batailles de
Fontenoi & de Laufeld.
(6) Les Princes de Conti & de Clermont.
MM. les Maréchaux de Saxe, de Lowendal
d'Harcourt, de Maillebois, de Belle-Isse. MM.
de Boufflers, du Chaila, de Souvré, la Vieuville
Clermont-Gallerande, de Lautrec & de la Fare
(7) En Flandre & en Alsace.
(8.) En Italie & en Provence pour l'Espagne, la
République de Genes, & le Roi de Prusse, &c.
(9) Allemands, Hollandois, Anglois, Hongrois, &c.
AVRIL.
1752.
51
de quarante places emportées, (1) qua-
tre batailles (2) gagnées sont le fruit de
quatre campagnes: (5) quels terribles
ennemis! mais quels généreux vainqueurs!
Tout ce que leur valeur nous a enlevé
leur générosité nous l'a rendu. En un seul
jour nous avons reçu d'eux ce que quatre
années de deffense ne nous avoient pu con-
server. Les Dieux triompherent des Ti-
tans en les écrasant, mais les François ne
sçavent se vanger qu'en rendant les vain-
cus aussi heureux, que s'ils eussent été vain-
queurs. Tant que vous vivrez, diront-ils à
leurs enfans, que les François ne sortent
point de votre cœeur. Redoutez-les; justes
& braves, leurs armes conquirent votre
pays; aimez-les; nobles & généreux ils
vous le rendirent. Vos demeures, vos for-
tunes, votre repos, votre vie, c'est à
(1) Villes de prises. Nice, Ville-franche,
Furnes, Tournai, Gand, Bruges, Oudenarde
D'endermonde, Tottonne, Ostende, Nieu-
port, Plaisance, Parme, Pavie, Ath, Alexandrie
Valence, Bruxelles, Anvers, Mons, Namur; Ber-
gop-zoom, Mastreicht. Villes qui se sont rendues.
Courtrai, Menin, Ypres, Fribourg. Citadelles de
Tournai, Plaisance, Parme Forts de la Kenoque
Demon; Fribourg. Forteresses de Montalban, Châ-
teau-Dauphin. Places de Saint Guilain, Charles-
le-Roi. Chateaux de Gand, Tortonne, Namur
(2) A Fontenoi, au Tanaro, à Rocoux, à Laufeld.
(3)1744, 1745, 1746, & 1747.
Cij
52 MERCUREDEFRANC E.
eux que vous le devez: l'air même que
vous respirez est un de leur bienfaits.
François, entendez-vous ce langage ?
la gloire en a-t-elle de plus flatteur ? Si
vous aviez conservé toutes ces places, vous
n'auriez autour de vous que des murmura-
teurs qui vous envieroient à chaque ins-
tant leurs anciens domaines: en les leur
laissant vous avez des admirateurs, des
panégyristes éternels de votre courage &
de votre générosité.
Vivez donc comme nos amis, peuples,
qui nous avez forcé de vous traiter comme
ennemis: jouissez à jamais de la générosité
du plus modéré des Conquérans.
II. Mais la bonté de Louis vainqueur en-
vers ses ennemis, n'a rien fait perdre à ses
augustes Alliés de ce qu'ils attendoient de
ses promesses & de ses engagemens solem-
nels. Louis désintéressé pour lui même en
donnant la paix aux vaincus, a sçu con-
server les droits de ceux pour qui il faisoit
la guetre: leut repos & leur affermisse-
ment à été la premiere & l'unique loi im-
posée aux ennemis jaloux des Puissances
alliées d'un deffenscur si généreux & si
fidele.
O vous PRINCE fortuné, que le Ciel
a fait le fils & le gendre des deux plus puif-
sans Rois de l'Europe, commencez à jouir
AVRIL.
1752.
53
du fruit de vos travaux. La Guerre vous
trouva digne de commander, la Paix vous
donne des sujets dignes de vous obéir. La
France & l'Espagne vous sont attachées,
moins par le sang, que par l'estime que
vous ont mérité vos hautes vertus. Aujour-
d'hui, loin du tumulte des armes, vous
pouvez vous livrer aux douceurs de votre
glorieux hymen. De quelle auguste épouse
vous possedez l'amour! Elle fit les délices
de tout le peuple François, elle fait seule
toutes les votres. Que de votre union il-
puisse naître une postérité de Princes hé-
ritiers des sentimens comme de la noblesse
de tous leurs ayeux: que seut nom & leur
vertu remplissent un jour l'Univers.
Braves PRUSSIENS, qui n'avez ces-
sé de vaincre que lorsque vous avez cessé
de combattre, essuyez enfin la sueur qui
baigne vos fronds guerriers. Sous la con-
duite de votre Monarque, que pouviez-
vous attendre que la victoire dans la guer-
re? que la tranquillité dans la paix ? Fre-
deric vous aime, vous anime, & pour
comble de félicité, Louis est son ami &
son allié.
GENES, superbe République, qui as
vu ta liberté renaître de ses propres cen-
dres, goûtes en les doux fruits. Quelle
doit te patoître douce, après que tu l'as
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
achetée si cher, au prix de ton sang
Quelle t'est glorieuse, puisque la valeur &
la justice te l'ont seules fait recouvrer.
L'Espagne & la France ont unis leurs ar-
mes à ton bon droit; pourrois-tu douter de
notre bienveillance? Boufflers le brave &
malheureux Boufflers, dans la poussiere
où tu le conserves en est l'ôtage, Riche-
lieu, dans la Guerre te l'a confirmée par sa
valeur, & dans la Paix Chauvelin ne ces-
se de la ratifier pat sa sagesse.
III. Mais encore, seroit-ce aux dépens
de ses peuples que Louis seroit généreux
envers ses ennemis, & fidele à ses alliés?
Non: & son principal objet dans la Paix
étoit de rendre à ses sujets la joye la tran-
quillité & l'abondance, que la guerre tenoit
comme suspendues, mais qui sont les
fruits heureux de son regne pacisique.
Le seul nom de paix essuye les pleurs, que
les plus belles victoires séchoient à peine,
le jour qu'on en apporte la nouvelle est un
jour d'allégresse & de fête. Tout est en ha-
leine: l'on croiroit que c'est le bruit de
quelque nouvelle victoire; non: c'est la
certitude de pouvoir se passer de ses fa-
veurs meurtrieres.
Quand on l'annonce au peuple impatient,
la joye se renouvelle & prend mille for-
mes differentes. Ici elle s exhale ingenieu-
AVRIL.
1752.
sement en l'air dans mille desseins enflam-
més: là elle s'exprime en chants & en dan-
ses: les élémens semblent la partager avec
nous. Le jour l'annonce à la nuit par mille
préparatifs pompeux: la nuit l'annonce au
jour par l'exécution des fêtes les plus bril-
lantes: elle devient elle-même un nouveau
jour par l'éclat, qui par tout dissipe ses
ombres. Nos Temples, qui nous ont vû si
souvent, les genoux en terre, demander
au Ciel avec larmes la conservation de
notre Roi, la fin de la Guerre, le retour
de la Paix, ne retentissent plus aujourd'hui
que de cantiques de joye: leurs voûtes sa-
crées ne sont plus chargées de drapeaux
déchirés & sanglans, illustres garants de
notre valeur, il est vrai, mais témoins im-
portuns, qui rappellent toujours le sang
& le carnage à la face des Autels du Dieu
de la Paix.
Ala joye se joint la tranquillité. Et qui pou-
roit la troubler aujourd'hui? Notre Monar-
que n est plus dans les champs de Mars: il
na plus de villes à subjuguer, d'ennemis à
vaincre de fleuves à traverser, de marches
à soutenir, de combats à livrer, de sièges
à former, de dangers à braver: la Paix
nous rend Louis à lui-même, à sa famille,
à ses sujets: Qui peut mieux assurer notre
repos?
Ciiij
MdO
56 MERCURE DE FRANCE.
Le soldat que la valeur naturelle a fait
surmonter toutes les rigueurs de la Guer-
re, peut à présent à l'ombre de ses lauriers,
faire le récit de ses travaux, & apprécier
son repos par ses fatigues passées.
Familles désolées, vous revoyez vos
parens que la Guerre avoit attachés aux
pas de Louis. Meres vous revoyez vos fils,
ces chers fils dont l'absence vous fut si sen-
sible; vous ne verserez plus sur eux que des
larmes de tendresse, au récit des dangers
qui les ont épargnés.
Les provinces que la situation éloigne du
centre de l'Etat, sans leur faire perdre au-
cun droit sur. son amour, nont plus à
craindre l'invasion des troupes ennemies,
la paix les garantit de tous dangers; elle
leur apporte même l'abondance qu'elle ré-
pand déjà par tout.
Déja la mer qui cesse d'être infestée par
des courtes ennemies, permet au commer-
ce de renouer ses liens relâchés. Déjà les
Nations lointaines se hâtent d'échanger
leurs trésors contre nos riches superfluitens.
Tous les peuples nen font plus qu'un;
l'Univers n est plus qu'une même famille
à qui l'abondance ouvre differentes voies
pour s'enrichir.
Artisans que la triste nécessité avoit arra-
chés à vous-mêmes, la Paix vous renvoye
Digsiras vO
AVRIL. 1752.
à vos foyers: profitez pour votre propre
intérêt d'un tems que vous donnâtes au
bien public, teprenez avec plus d'ardeur
vos occupations, & servez l'Etat en en-
tretenant cette sage oeconomie, qui fait
que vous ne pouvez vous passer de ceux
que la fortune a placé au dessus de vous,
& que ceux ci ne peuvent se passer de
votre industrie.
Négocians rouvrez vos banques, & vos
comptoirs: tout est libre, tout est tran-
quille; la Paix favorise vos entreprises,
elle ne demande qu'à vous enrichir.
AU ROY.
GRAND ROI, de quelle gloire ne
vous couvrez-vous pas! Juste dans vos
projets, ferme dans l'exécution, modeste
après le succès, il ne vous manquoit que de
terminer une guerre si glorieuse par une
paix qui fut tout ensemble une source
d'admiration pour vos ennemis, de re-
connoissance pour vos alliés, de bonheur
pour votte peuple. Vous l'avez donnée enfin
cette paix, si long-tems l'objet de nos
désirs, dignes fruits des fentimens géné-
reux de votre grande ame, & qui ne nous
laisse plus rien à souhaiter que d'en jouir
toujours.
CV
58 MERCUREDE FRANCE.
Qu en vous l'Univers admire un Souve-
rain digne de lui commander, que les
Mouarques trouvent un Roi, les Conqué-
rans un Héros, les Généraux un Chef ini-
mitable: que vos ennemis redoutent un
bras invincible, que vos alliés respectent
un coeur fidéle, mais pour vos sujets qu'ils
ne puissent aimer en vous qu'un Roi paci-
fique; que votre regne soit celui de la
Paix, & qu'ils soient l'une & l'autre éter-
nels.
Fermer
5
p. 58-59
FABLE NOUVELLE De M. Pesselier. TIMARETTE, HILAS.
Début :
HILAS. TU dédaignes l'Amour ? ... [...]
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texteReconnaissance textuelle : FABLE NOUVELLE De M. Pesselier. TIMARETTE, HILAS.
FABLE NOUVELLE
De M. Pesselier.
TIMARETTE, HILAS.
HILAS.
TU dédaignes l'Amour ? ...
THIMARETTE.
Non, mais je le redoute;
HII4S.
C'est que tu méconnois sans doute,
Les charmantes douceurs de l'Empire amoure ua
TIMARETYE.
Ab! Je ne cherche point, Berger à les connostre;
AVRIL. 1752. 39
HILAS.
Pourquoi cet Arrêt rigoureux:
TTMARITTE.
Si je les connoissois, je m'y plairois peut-être;
Les penchans les plus doux sont les plus dange-
reux.
HILaS.
Reçois du moins la Tourterelle
Qu'en chassant l'autre jour j'ai prise dans nos Boi
Tu pourras apprendre par elle
Ce que l'on souffre sous tes loix.
TIMARETTE.
Non Hilas, je ne veux ni la vois ni l'entendee,
Et tu peux la garder pour toi,
Quand on craint de devenir tendre.
Il ne faut point avoir de tels oiseaux chez soi.
De M. Pesselier.
TIMARETTE, HILAS.
HILAS.
TU dédaignes l'Amour ? ...
THIMARETTE.
Non, mais je le redoute;
HII4S.
C'est que tu méconnois sans doute,
Les charmantes douceurs de l'Empire amoure ua
TIMARETYE.
Ab! Je ne cherche point, Berger à les connostre;
AVRIL. 1752. 39
HILAS.
Pourquoi cet Arrêt rigoureux:
TTMARITTE.
Si je les connoissois, je m'y plairois peut-être;
Les penchans les plus doux sont les plus dange-
reux.
HILaS.
Reçois du moins la Tourterelle
Qu'en chassant l'autre jour j'ai prise dans nos Boi
Tu pourras apprendre par elle
Ce que l'on souffre sous tes loix.
TIMARETTE.
Non Hilas, je ne veux ni la vois ni l'entendee,
Et tu peux la garder pour toi,
Quand on craint de devenir tendre.
Il ne faut point avoir de tels oiseaux chez soi.
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6
p. 60-62
VERS A MLLE ***. Dont M. M. ***. Pere & Fils sont amoureux.
Début :
Philis mes beaux jours sont passez, [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS A MLLE ***. Dont M. M. ***. Pere & Fils sont amoureux.
VERS A MLLE ***.
Dont M. M. ***. Pere & Fils sont
amoureux.
Philis mes beaux jours sont passez,
Et mon fils n'est qu'à son autore.
Pour vous, il est trop jeune encore,
Et je ne le suis pas assez.
UUne maligne destinée
Sauve nos coeurs de votre loi,
Vous naquîtes trop tard pour moi,
Pour lui vous êtes trop tôt née.
Ni moi ni ce jeune Ecolier
A votre cœeur n'osons prétendre;
A peine il commence d'apprendre
Et je commence d'oublier.
Que votre destin & le nôtre
Seroit charmant, seroit heureux
Si ce qui manque à l'un des deux
Pouvoit se reprendre sur l'autre.
OO
AVRIL.
1752.
Si de mon âge joint au sien
On faisoit un égal partage,
Et qu'on ajoutât a son âge
Ce que l'on ôteroit du mien !
Pesden.
reto
Par- la vous pourriez voir éclore
Pour vous deux Serviteurs parfaits,
Je deviendrois ce que j'étois
Et lui ce qu'il n'est pas encore.
Mais pourquoi former ce désit?
Si notre âge approchoit du vôtre
Nous serions rivaux l'un de l'autre,
Et vous auriez peine à choisir.
e
Qie mon fils, done, seul y prétende:
Que pour atteindre vos appas
L'amour en lui double le pas,
Ou que votre beauté l'attende.
Que fera-t-elle en l'attendant?
Votre coeur avant qu'il s'engage
Voudroit- il se mettre en ôtage
Entre les mains d'un consident?
61
61 MERCUREDEFRANCE.
Mais, Dieux! Quelle assurance prendre
Sur un jeun: cœur en dépôt !
Tel qui l'auroit mourroit plutôt
Que de se résoudre à le rendre.
Ce cour, s'il vouloit prendre avis
Sur un si délicat mistere
Pourroit essayet sur le pere
Comment il aimera le fils.
Par M. MAUDET de S. Mathurin.
Dont M. M. ***. Pere & Fils sont
amoureux.
Philis mes beaux jours sont passez,
Et mon fils n'est qu'à son autore.
Pour vous, il est trop jeune encore,
Et je ne le suis pas assez.
UUne maligne destinée
Sauve nos coeurs de votre loi,
Vous naquîtes trop tard pour moi,
Pour lui vous êtes trop tôt née.
Ni moi ni ce jeune Ecolier
A votre cœeur n'osons prétendre;
A peine il commence d'apprendre
Et je commence d'oublier.
Que votre destin & le nôtre
Seroit charmant, seroit heureux
Si ce qui manque à l'un des deux
Pouvoit se reprendre sur l'autre.
OO
AVRIL.
1752.
Si de mon âge joint au sien
On faisoit un égal partage,
Et qu'on ajoutât a son âge
Ce que l'on ôteroit du mien !
Pesden.
reto
Par- la vous pourriez voir éclore
Pour vous deux Serviteurs parfaits,
Je deviendrois ce que j'étois
Et lui ce qu'il n'est pas encore.
Mais pourquoi former ce désit?
Si notre âge approchoit du vôtre
Nous serions rivaux l'un de l'autre,
Et vous auriez peine à choisir.
e
Qie mon fils, done, seul y prétende:
Que pour atteindre vos appas
L'amour en lui double le pas,
Ou que votre beauté l'attende.
Que fera-t-elle en l'attendant?
Votre coeur avant qu'il s'engage
Voudroit- il se mettre en ôtage
Entre les mains d'un consident?
61
61 MERCUREDEFRANCE.
Mais, Dieux! Quelle assurance prendre
Sur un jeun: cœur en dépôt !
Tel qui l'auroit mourroit plutôt
Que de se résoudre à le rendre.
Ce cour, s'il vouloit prendre avis
Sur un si délicat mistere
Pourroit essayet sur le pere
Comment il aimera le fils.
Par M. MAUDET de S. Mathurin.
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7
p. 63-70
LETTRE A M. de Vaucanson sur son nouveau tour à filer la soie.
Début :
JE ne suis pas le premier, & je ne serai pas le dernier, Monsieur, de qui vous [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A M. de Vaucanson sur son nouveau tour à filer la soie.
LETTRE
A M. de Vaucanson sur son nouveau
tour à filer la soie.
JE ne suis pas le premier, & je ne serai
pas le dernier, Monsieur, de qui vous
rece vrez des éloges au sujet de votre nou-
veau moulin à organciner les soyes. Je crois
cependant que vous devea être plus sensi-
ble à ceux qui vous vienneut de la part
des gens du métier. Nous avions senti
bien souvent, mes Confreres & moi, une
partie des inconvéniens que vous relevez
dans nos moulins actuels. Réflexions inu-
tiles, qui fante d'être femées sur un bon
fond, ne pouvorent porter aucun fruit. Il
vous étoit réservé, Monsieur, d'en apro-
fondir la totalité, & d'y appliquer un re-
mede aussi utile que bren entendu. Il est à
présumer qu'il ne s'en construira plus sur
s'ancienne methode: mais j'ai de la peine
à croire qu'on détruise aujourd'hui ceux
qui subsistent en bon état. La dépense se-
roit trop forte pour certaines fabriques.
On les usera, & pendant cet intervale, le
vôtre aura le tems de s'établir en plusieurs
64 MERCUREDEFRANCE.
endroits, & de devenit plus facile à cons-
truire par les modeles quon en aura sous
les yeux. C'est un Ouvrage parfait, dont
le Public doit vous conserver une éter-
nelle réconnoissance.
A cette obligation de votre part, Mon-
sieur, votre zéle vient d'en ajoûter une
seconde, par la description détaillée de
votre nouveau tout a filer la soye. Rien
de plus judicieux, de plus vrai & de plus
pratique que tout ce que vous dites sur
les différentes qualités de soye, sur la
triaille des cocons, les négligences des ti-
reuses, & sur le profit immense que lae
France pourroit faire au sujet des Organ-
cins, si ammés par vos exhortations &
par notre propre intérêt, nous parvenions
enfin à filer avec le même succès que les
Piémontois nos voisins. Je trefaillissois de
joye à la lecture de tant de bons avis que
nous fuivons si peu, & qu'il seroit plus fa-
cile de suivre qu'on ne pense. J'espere
que vous donnerez le ton, & que les cho-
ses prendront une autre face.
Après cet aveu aussi sincere que recon-
noissant, me permettrez vous, Monsieur,
de vous demander quelques éclaircifse-
mens, au fujet du nouveau tour à filer.
J'at vieilli dans la pratique, & cetre cir-
constance pourroit rendre excusable la li-
berté que je prends aujourd'hui.
AVRIL. 1752. 65
Je vous sçais bon gré, Mosieur, de
travailler plutôt à corriger le tour à-corde
sans fin, que d'infister sur l'usage de celui
du Piémont, dont la composition s'écarte
trop de la belle simplicité. Toute la Pro-
vence, le Languedoc & le Dauphiné ne
font usage que du premier, & l'on par-
viendra plus aisément à corriger ces mê-
mes tours, qu'à les remplacer par d'autres.
On a déja commencé d'en corriger plu-
sieurs sur une methode qui a bien du rap-
port à la vôtre, & nous sommes dans
le cas depuis trois ans. Mais comme les
choses ne se perfectionnent que par dé-
gré, je ne doute point qu'il n'y ait à pro-
fiter dans le vôtre, même pour ceux qui
ont subi la correction dont j'ai l'honneur
de vous parler.
Votre invention pour constater & régler
le nombre de la croifure, est marquée au
vrai coin de vos productions ordinaires.
Je la conçois aussi distinctement que si je la
voyois: mais j'ai de la peine à croire que
cette torsion à sens & contre sens ne soit
nuisible pour les parties internes de la
soye, qui pourroient être énervées par
cette double froissure. L'écart surnumérai-
re que les deux fils subissent dans votre
cercle, contribue encore à ce froissement,
la résistance ne peut qu'être plus forte,
66 MERCUREDEFRANCE.
& je ne sçais pas si une croisure du même
fens, & en même nombre que la 7otre,
ne seroit pas préférable. L'expérience, &
plus encore vos lumieres, serviront à
éclaircit ce point.
L'invention de rendre mobile la traver-
se qui porte la poulie des guides, est d'un
usage admirable pour la commodité &
l'exactitude du travail. Je puis en parlet
avec connoissance de cause, puisque nos
tours corrigés sont dans le même goût.
L'Auteur doit être bien flaté de cette con-
venance d'idées avec un Artiste aussi dis-
tingué que vous. Son poids est plus fort
que le vôtre. Nous le mettons à sept li-
vres, poids de marc, & l'effet en est
bon.
A l'égard de la proportion que vous éta-
blissez, Monsieur, entre la poulie de l'ar-
bre & la poulie du guide, elle me paroît
trop bornée, & je soupçonne fort qu'il
ny ait quelque faute d'impression. J'ai
d'autant plus raison de le penset ainsi,
que vous expliquez à merveille la néces-
sité qu'il y a de faire changer le fil conti-
nuellement de place afin que la soye puisse
secher plus facilement sur le devidoir. Or
sa proportion de 22- à 35, qui se trouve
dans votre description, ne répond pas as-
AVRIL. 1752.
67
sez à l'idée que vous donnez de la belle
distribution du fil dans la formation de
l'écheveau. J'ai calculé cette proportion
sur les principes que je trouve dans une
feuille publiée en 1749 parl'Auteur de cet-
te correction & je trouve que le fil ne pose
qu'en quatorze endroits différens pour re-
commencer à poser sur les mêmes. La Pro-
portion qui regne dans nos tours corrigés,
est de 23 à 37, & suivant le calcul &
l'expérience, le fil pose trente-sept fois
avant que de revenir sut le premier posé.
La différence de 14 à 37 paroît considé-
rable, & puisque vous aviez à choisir, je
me persuade que vous aurez porté vos
vues encore plus loin, & que celle de
22 à 35 aura été altérée sous la presse.
Il me paroîr aussi, Monsieur, que dans
votre nouveau tour, vous n'annnoncez
aucune précaution contre le défaut qu'on
appelle vitrage, défaut qui est le fleau de
toutes les filatures à corde sans fin, &
qui a seul déterminé les Piémontois à
mettre en place quatre pièces d'engréna-
ge. Aparemment que vous y faites usage de
quelque moyen dont vous avez oublié
de parler dans votre Description.
Je trouve dans la même feuille dont
j'ai parlé plus haut, que le vitrage se par-
tage en douze branches différentes, de-
68 MERCUREDEFRANCE.
puis deux jusqu'à treize positions du fil;
qu'elles ne proviennent les unes & les au-
tres que d'un tapport vicieux entre l'arbre
& la roulette, comme s'exprime l'Auteur.
Il y est encore dit que ces mêmes vitrages
sont très-voisins les uns des autres, &
qu'on a bien de la peine à se délivrer d'une
espéce, sans tomber dans une autre. Avant
que nos tours fussent corrigés, il y en
avoit plufieurs chaque jour qui vitroient
dans notre filature, les uns d'une façon,
& les autres d'une autte: quelques uns
changeoient plufieurs fois dans le même
jour de bien en mal & de mal en bien.
Nos soyes nous faisoient alors un déchec
considérable au dévidage, qui ne subsiste
plus depuis que nos tours sont corrigés.
Vous ne serez peut-être pas fâché,
Monsieur, que je place ici quelques mots
de cette correction pour pouvoit la com-
parer avec celle qui se trouve sans doute
dans votre nouveau tour. La roulette &
l'arbre, sont comme j'ai eu l'honneur de
vous le dire, dans la proportion de 37 à
23. L'un & l'autre sont ferrés, afin que
la corde ne s'enfonce pas dans le bois, ce
qui changeroit le calibre, & feroit dispa-
roître le bon effet de la correction. Par le
moyen de cette Proportion, l'Auteur dé-
montre dans son Imprimé, que de douze
AVRIL. 1752.
69
branches du vitrage, dix sont écartées ra-
dicalement & pour toujours, y compris
les plus nuisibles, comme 2, 3, 4, 5, 6,
7, & à l'égard du 8 & du 13 qui sont
extrêmement voisines de la susdite pro-
portion, & qu'il n est pas possible de dé-
truire radicalement, à cause que le tems
humide & le tems sec produisent de le-
gers changemens sur le bois : à l'égard,
dis-je, de ces deux espéces, l'Auteur se
sert de deux petites chevilles de fer,
qu'on place (une ou deux suivant le be-
soin) dans deux trous destinés pour cet
usage, & dont l'effet est surprenant. On
ne touche jamais à l'une ou l'autre de ces
deux chevilles, sans faire changer totale-
ment de face à l'échevau. Cela vient de
ce que cette cheville augmente ou dimi-
nue le calibre de la roulette d'environ un
cent cinquantième de partie, & rompt
par-là la proportion vicieuse du vitrage
qui disparoît dans l'instant, pour revenir
peut-être dans une autre occasion, & où
le même remede opérera le même effet.
Je suis également persuadé, Monsieur,
que vos deux poulies doivent être ferrées,
quoique vous nen disiez rien dans votre
description, sans quoi il seroit à craindre
que le calibre de ces deux piéces étant
OO
70 MERCUREDEFRANCE.
attiré par la pression continuelle de la cor-
de, votre tour ne tombât dans quelque es-
péce de vitrage. Car en supposant, par
exemple, que la proportion de 22 - à 35
fut véritablement celle que vous trouvez
la meilleure, vous auriez à craindre le vi-
trage du 3, qui ne differe de cette propor-
tion que de , de partie, & celui du 11,
qui en est encore plus voisin, n'y ayant
que — de difference; ainsi 23 - vitre-
roient à 3, & 22 7 vitreroient à 11 &c.
Vous vous êtes acquis le droit à juste
titre, Monsieur, de fixer les regards de
tout le Royaume sur vos productions en
fait de méchanique. Je ne crois pas vous
déplaire par la demande de ces petits éclair-
cissemens qui donneront à votre tour un
nouveau dégré de confiance. J'ose me fla-
ter que vous ne me refuserez pas une gra-
ce qui sera également profitable pout tou-
tes les personnes de ma profession.
J'ai l'honneur d'être,
N. C. O.
A Pertuis en Provence.
A M. de Vaucanson sur son nouveau
tour à filer la soie.
JE ne suis pas le premier, & je ne serai
pas le dernier, Monsieur, de qui vous
rece vrez des éloges au sujet de votre nou-
veau moulin à organciner les soyes. Je crois
cependant que vous devea être plus sensi-
ble à ceux qui vous vienneut de la part
des gens du métier. Nous avions senti
bien souvent, mes Confreres & moi, une
partie des inconvéniens que vous relevez
dans nos moulins actuels. Réflexions inu-
tiles, qui fante d'être femées sur un bon
fond, ne pouvorent porter aucun fruit. Il
vous étoit réservé, Monsieur, d'en apro-
fondir la totalité, & d'y appliquer un re-
mede aussi utile que bren entendu. Il est à
présumer qu'il ne s'en construira plus sur
s'ancienne methode: mais j'ai de la peine
à croire qu'on détruise aujourd'hui ceux
qui subsistent en bon état. La dépense se-
roit trop forte pour certaines fabriques.
On les usera, & pendant cet intervale, le
vôtre aura le tems de s'établir en plusieurs
64 MERCUREDEFRANCE.
endroits, & de devenit plus facile à cons-
truire par les modeles quon en aura sous
les yeux. C'est un Ouvrage parfait, dont
le Public doit vous conserver une éter-
nelle réconnoissance.
A cette obligation de votre part, Mon-
sieur, votre zéle vient d'en ajoûter une
seconde, par la description détaillée de
votre nouveau tout a filer la soye. Rien
de plus judicieux, de plus vrai & de plus
pratique que tout ce que vous dites sur
les différentes qualités de soye, sur la
triaille des cocons, les négligences des ti-
reuses, & sur le profit immense que lae
France pourroit faire au sujet des Organ-
cins, si ammés par vos exhortations &
par notre propre intérêt, nous parvenions
enfin à filer avec le même succès que les
Piémontois nos voisins. Je trefaillissois de
joye à la lecture de tant de bons avis que
nous fuivons si peu, & qu'il seroit plus fa-
cile de suivre qu'on ne pense. J'espere
que vous donnerez le ton, & que les cho-
ses prendront une autre face.
Après cet aveu aussi sincere que recon-
noissant, me permettrez vous, Monsieur,
de vous demander quelques éclaircifse-
mens, au fujet du nouveau tour à filer.
J'at vieilli dans la pratique, & cetre cir-
constance pourroit rendre excusable la li-
berté que je prends aujourd'hui.
AVRIL. 1752. 65
Je vous sçais bon gré, Mosieur, de
travailler plutôt à corriger le tour à-corde
sans fin, que d'infister sur l'usage de celui
du Piémont, dont la composition s'écarte
trop de la belle simplicité. Toute la Pro-
vence, le Languedoc & le Dauphiné ne
font usage que du premier, & l'on par-
viendra plus aisément à corriger ces mê-
mes tours, qu'à les remplacer par d'autres.
On a déja commencé d'en corriger plu-
sieurs sur une methode qui a bien du rap-
port à la vôtre, & nous sommes dans
le cas depuis trois ans. Mais comme les
choses ne se perfectionnent que par dé-
gré, je ne doute point qu'il n'y ait à pro-
fiter dans le vôtre, même pour ceux qui
ont subi la correction dont j'ai l'honneur
de vous parler.
Votre invention pour constater & régler
le nombre de la croifure, est marquée au
vrai coin de vos productions ordinaires.
Je la conçois aussi distinctement que si je la
voyois: mais j'ai de la peine à croire que
cette torsion à sens & contre sens ne soit
nuisible pour les parties internes de la
soye, qui pourroient être énervées par
cette double froissure. L'écart surnumérai-
re que les deux fils subissent dans votre
cercle, contribue encore à ce froissement,
la résistance ne peut qu'être plus forte,
66 MERCUREDEFRANCE.
& je ne sçais pas si une croisure du même
fens, & en même nombre que la 7otre,
ne seroit pas préférable. L'expérience, &
plus encore vos lumieres, serviront à
éclaircit ce point.
L'invention de rendre mobile la traver-
se qui porte la poulie des guides, est d'un
usage admirable pour la commodité &
l'exactitude du travail. Je puis en parlet
avec connoissance de cause, puisque nos
tours corrigés sont dans le même goût.
L'Auteur doit être bien flaté de cette con-
venance d'idées avec un Artiste aussi dis-
tingué que vous. Son poids est plus fort
que le vôtre. Nous le mettons à sept li-
vres, poids de marc, & l'effet en est
bon.
A l'égard de la proportion que vous éta-
blissez, Monsieur, entre la poulie de l'ar-
bre & la poulie du guide, elle me paroît
trop bornée, & je soupçonne fort qu'il
ny ait quelque faute d'impression. J'ai
d'autant plus raison de le penset ainsi,
que vous expliquez à merveille la néces-
sité qu'il y a de faire changer le fil conti-
nuellement de place afin que la soye puisse
secher plus facilement sur le devidoir. Or
sa proportion de 22- à 35, qui se trouve
dans votre description, ne répond pas as-
AVRIL. 1752.
67
sez à l'idée que vous donnez de la belle
distribution du fil dans la formation de
l'écheveau. J'ai calculé cette proportion
sur les principes que je trouve dans une
feuille publiée en 1749 parl'Auteur de cet-
te correction & je trouve que le fil ne pose
qu'en quatorze endroits différens pour re-
commencer à poser sur les mêmes. La Pro-
portion qui regne dans nos tours corrigés,
est de 23 à 37, & suivant le calcul &
l'expérience, le fil pose trente-sept fois
avant que de revenir sut le premier posé.
La différence de 14 à 37 paroît considé-
rable, & puisque vous aviez à choisir, je
me persuade que vous aurez porté vos
vues encore plus loin, & que celle de
22 à 35 aura été altérée sous la presse.
Il me paroîr aussi, Monsieur, que dans
votre nouveau tour, vous n'annnoncez
aucune précaution contre le défaut qu'on
appelle vitrage, défaut qui est le fleau de
toutes les filatures à corde sans fin, &
qui a seul déterminé les Piémontois à
mettre en place quatre pièces d'engréna-
ge. Aparemment que vous y faites usage de
quelque moyen dont vous avez oublié
de parler dans votre Description.
Je trouve dans la même feuille dont
j'ai parlé plus haut, que le vitrage se par-
tage en douze branches différentes, de-
68 MERCUREDEFRANCE.
puis deux jusqu'à treize positions du fil;
qu'elles ne proviennent les unes & les au-
tres que d'un tapport vicieux entre l'arbre
& la roulette, comme s'exprime l'Auteur.
Il y est encore dit que ces mêmes vitrages
sont très-voisins les uns des autres, &
qu'on a bien de la peine à se délivrer d'une
espéce, sans tomber dans une autre. Avant
que nos tours fussent corrigés, il y en
avoit plufieurs chaque jour qui vitroient
dans notre filature, les uns d'une façon,
& les autres d'une autte: quelques uns
changeoient plufieurs fois dans le même
jour de bien en mal & de mal en bien.
Nos soyes nous faisoient alors un déchec
considérable au dévidage, qui ne subsiste
plus depuis que nos tours sont corrigés.
Vous ne serez peut-être pas fâché,
Monsieur, que je place ici quelques mots
de cette correction pour pouvoit la com-
parer avec celle qui se trouve sans doute
dans votre nouveau tour. La roulette &
l'arbre, sont comme j'ai eu l'honneur de
vous le dire, dans la proportion de 37 à
23. L'un & l'autre sont ferrés, afin que
la corde ne s'enfonce pas dans le bois, ce
qui changeroit le calibre, & feroit dispa-
roître le bon effet de la correction. Par le
moyen de cette Proportion, l'Auteur dé-
montre dans son Imprimé, que de douze
AVRIL. 1752.
69
branches du vitrage, dix sont écartées ra-
dicalement & pour toujours, y compris
les plus nuisibles, comme 2, 3, 4, 5, 6,
7, & à l'égard du 8 & du 13 qui sont
extrêmement voisines de la susdite pro-
portion, & qu'il n est pas possible de dé-
truire radicalement, à cause que le tems
humide & le tems sec produisent de le-
gers changemens sur le bois : à l'égard,
dis-je, de ces deux espéces, l'Auteur se
sert de deux petites chevilles de fer,
qu'on place (une ou deux suivant le be-
soin) dans deux trous destinés pour cet
usage, & dont l'effet est surprenant. On
ne touche jamais à l'une ou l'autre de ces
deux chevilles, sans faire changer totale-
ment de face à l'échevau. Cela vient de
ce que cette cheville augmente ou dimi-
nue le calibre de la roulette d'environ un
cent cinquantième de partie, & rompt
par-là la proportion vicieuse du vitrage
qui disparoît dans l'instant, pour revenir
peut-être dans une autre occasion, & où
le même remede opérera le même effet.
Je suis également persuadé, Monsieur,
que vos deux poulies doivent être ferrées,
quoique vous nen disiez rien dans votre
description, sans quoi il seroit à craindre
que le calibre de ces deux piéces étant
OO
70 MERCUREDEFRANCE.
attiré par la pression continuelle de la cor-
de, votre tour ne tombât dans quelque es-
péce de vitrage. Car en supposant, par
exemple, que la proportion de 22 - à 35
fut véritablement celle que vous trouvez
la meilleure, vous auriez à craindre le vi-
trage du 3, qui ne differe de cette propor-
tion que de , de partie, & celui du 11,
qui en est encore plus voisin, n'y ayant
que — de difference; ainsi 23 - vitre-
roient à 3, & 22 7 vitreroient à 11 &c.
Vous vous êtes acquis le droit à juste
titre, Monsieur, de fixer les regards de
tout le Royaume sur vos productions en
fait de méchanique. Je ne crois pas vous
déplaire par la demande de ces petits éclair-
cissemens qui donneront à votre tour un
nouveau dégré de confiance. J'ose me fla-
ter que vous ne me refuserez pas une gra-
ce qui sera également profitable pout tou-
tes les personnes de ma profession.
J'ai l'honneur d'être,
N. C. O.
A Pertuis en Provence.
Fermer
8
p. 71-78
Réponse de Monsieur de Vaucanson.
Début :
Après l'utilité publique, je ne connois point, Monsieur, de prix plus [...]
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texteReconnaissance textuelle : Réponse de Monsieur de Vaucanson.
Réponse de Monsieur de Vaucanson.
Après l'utilité publique, je ne connois
point, Monsieur, de prix plus
flateur pour mes Découvertes que le suf-
frage des Connoisseurs: ce dernierm inté-
resse d'autant plus qu'il mest garant du
premier. Vos profondes réflexions me
prouvent que vous êtes un de ces juges,
dont j'ambitionne l'approbation, & le ton
obligeant de votre Lettre, fait voir que
vous ne vous connoissez pas moins en pro-
cédés qu'en machines. Je vous répondrai
donc, Monsieur, avec l'estime & la sin-
cérité qui vous sont dues.
Vous craignez que la double croisure,
que vous regardez , dans mon nouveau
tour comme une torsion à sens & contre sens
n'enerve les parties internes de la soye.
La croisure ou double ou simple ne don-
ne aucun tord à la soye, il nen résulte
qu'un frottement plus ou moins considé-
rable, suivant que les deux fils de soye
sont croisés un plus grand ou un plus pe-
tit nombre de fois, & surtout suivant la
Digsines v. 200
72 MERCUREDEFRANCE.
grandeur des angles qu'ils forment en se
croisant, mais ce frotement ne se fait ja-
mais a sens & contresens. Il faudroit pour
cela que la direction des fils fut opposée
dans les deux croisures: or les fils ayant
toujours la même direction, puisqu'ils
vont toujours de la bassine sur le dévi-
doir, les parties externes de la soye sont
toujours couchées dans le même sens :
comment les parties internes seroient- elles
énervées par cette double froissure?
Après avoir fait l'éloge de la traverse
mobile qui porte la poulie des guides,
vous semblez, Monsieur, me reprocher
de m'être trop bien rencontré avec un-
Auteur qui publia la même idée en 1749.
quel que soit cet Auteur, je ne dispute à
personne ses découvertes, mais je ne puis
dissimuler qu'en 1746, j'envoyai à M. le
Nain, Intendant du Languedoc, un tour
qui n'avoit encore pour toute correction,
que.cette traverse, rendue mobile pour
tenir toujours la corde sans fin dans la mê-
me tension à la faveur d'un poids. Je trou-
vai ceite même traverse exactement gra-
vée dans un Imprimé qui ne parut qu'en
1749, & que je crois être celui que vous
me citez. Ce qui m'étonna le plus, ce fut
la haute réputation que cette Invention
avoit
AVRIL. 1752.
73
nvoit acquise sous le nom de son nouvel
Auteur, après avoir été desaprouvée, dans
l'essai qu'en avoit fait faire M. le Nain
trois années auparavant, comme il paroît
par le Procès verbal de l'inspecteur des
Manufactures, qui me fut remis dans le
tems, & que je puis produire encore.
Au reste, ni cet essai qui fut vraisem-
blablement mal fait, ni une infinité d'au-
tres qui ont réussi sous mes yeux, n'ont
été un mystere pour les Connoisseurs, ni
pour le Public. Je ne mettois pas assez
d'importance à cette Découverte, quel-
qu'utile qu'elle fût, pour vouloir la tenir
cachée, & comme en pareil cas, c'est plu-
tôt le bien général que je cherche, que
ma gloire particuliere, je négligeai de la
révendiquer, lorsqu'un autre s'en decla-
roit l'Auteur. Je ne le ferois pas même
encore, si vous nen présentiez l'occasion
à la sincérité que je vous ai promise. Je
ne prétends point cependant accuser d'u-
surpation, celui qui se l'est attribué, j'ai
trouvé tant de mérite dans ses autres re-
cherches, que je suis bien éloigné de re-
garder celle-ci comme au dessus de sa ca-
pacité.
Revenons à vous, Monsieur: il fal-
loit quelqu'un aussi instruit dans cette ma-
tiere, & qui en connût la Théorie aussi
HuesOO
74 MERCUREDEFRANCE.
parfaitement, pour relever la faute d'im-
pression qui se trouve dans mon Mémoire
inséré dans le Mercure d'Août, 1751. On
y lit que la proportion entre la poulie de
l'arbre du dévidoir, & la poulie des gui-
des doit être de vingt-deux & demie à
trente-cinque, au lieu de vingt-deux & de-
mi à trente-sept. L'Imprimeur ou le Co-
piste s'est trompé à la ressemblance du chi-
fre manuscrit 5, avec le chifre 7, que
plusieurs personnes figurent à peu près de
la même maniere. J'avois préféré dans
mon calcul la proportion de vingt-deux &
demi trente-sept, à celle de vingt-trois
à trente-sept que vous avez choisie, parce
que ces deux premiers nombres sont plus
tardifs à rentrer; les nombres 23 & 37
rentrent à la trente-septième révolution,
& les nombres vingt-deux & demi tren-
te-sept ne rentrent qu'à la soixante-
quatorzième; il est vrai que les approxi-
mations se trouvent néceslairement plus
grandes dans ma proportion que dans la
votre, & que cette compensation entre
ces deux rapports, pourroit bien en ba-
lancer les avantages. Je rends donc justi-
ce, Monsieur, & de tout mon cœeur à la
justesse de vos réflexions, & à la sagacité
de celui dont vous suivez les principes.
La faute que vous m'avez fait apperce-
VRIL. 1752.
75
voir dans l'impression de ce Mémoire,
m'a rendu suspecte l'impression de mon
ptemier Mémoire, sur les moulins à or-
ganciner les soyes, inséré dans le Mercu-
re de Juin de la même année, je l'ai relu
avec plus d'attention, & j'y ai trouvé
une faute de même espéce, dont je suis
bien aise de vous prévenit, ainsi que le
Public. Il y est dit que les guindes du mou-
lin de second appret, donnent aux éche-
vaux une circonférence de vingt-six pou-
ces, au lieu qu'elle est de quarante pou-
ces environ, ce que je n'ai pu concevoir
autrement, puisque la diagonale du quat-
ré que forment les lames du guindre, a
quatorze pouces justes de longueur.
Quant à nos proportions, nous ne de-
vons pas nous flater, Monsieur, que les
Quvriers qui font les poulies des tours à
soye, travaillent avec assez de précision,
pour les y observer exactement; pour ob-
vier à ce défaut d'exactitude, & aux va-
riations quelconques, l'Auteur que vous
citez a imaginé des chevilles de fer qui
augmentent ou diminuent, dites-vous, le
calibre de la rouletie ou poulie des guides.
& rompent par-là la proportion vicieuse du
vitrage.
Ces chevilles, Monsieur, ne sont
qu'un palliatif au lieu d'un remede. Ayez
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
la bonté d'observer qu'elles ne changent,
point le diamétre de sa roulette ou pou-
lie, ni par conséquent le rapport de ses
révolutions: elles n ont d'autre effet que
de donner plus ou moins d'espace à par-
courir aux guides, & par là plus ou moins
de largeur à l'échevau, suivant que la che-
ville est plus ou moins éloignée du centre
de la poulie. A la vérité, ce changement
de cheville fait disparoître le vitrage ac-
tuel; mais il en succede bien vîte un nou-
veau, qui ne differe du premier que par
se plus ou le moins de grandeur des lozan-
ges, le vice de proportion demeurant tou-
jours le mê:e.
Pour détruire radicalement ce vice, je
suis surpris que vous ne fassiez pas usage
des trois cannelures que l'Auteur dont
vous me parlez, place sur la poulie des
guides, & que j'ai mieux aimé placet sur
l'arbre du dévidoir, afin qu on put remet-
tre la corde dans une autre cannelure,
sans interrompre le travail du tour, &
pour ne pas apesantir par trop d'épaisseur
la poulie des guides qui ne sçauroit être
trop légere.
Au lieu des chevilles, je me sers d'une
petite piéce de bois, dont une extrémité
est attachée sur la poulie des guides par
ne vis en bois, de maniere que l'autre
77
AVRIL.
1752.
extrémité qui tient à la tringle des gui-
des, puisse se raprocher ou s'éloigner à
volonté, du centre de la poulie, mais je
n'y touche que pour déterminer une pre-
miere fois la largeur de l'échevau que je
ne crois pas devoir varier depuis le com-
mencement de sa formation jusqu'à la fin.
Les canelures de mes poulies ne sont
point ferrées, je trouve que la corde en
est plutôt usée, je me contente de leur
donner la forme d'un angle aigu parfaite-
ment égal dans ses deux poulies, afin que
sa corde s'y enfonce également, & qu'el-
le ne puisse pas glisser, quoique médio-
crement tendue, & je ne crains point que
le frottement de la corde, dérange assez iné-
galement le calibre des deux poulies, pour
qu'il en puisse résulter une variation sen-
sible dans leur proportion.
Je ne suis point entré dans le détail de
plusieurs autres petites corrections que j'ai-
faites à ce tour; il y en a même d'essen-
tielles que je ne donnerai au Public, qu'a-
près m'être assuré de leur solidité, par
Pexpérience de quelques années, sur un
tirage un peu considérable.
Je me flatte cependant, Monsieur, que
les éclaircissemens que je viens de vous
donnet, suffiront pour lever vos difficul-
tés, & pour vous prouver tout le cas que
Diij
78 MERCUREDEFRANCE.
je fais de vos remarques. Le progrès des
Arts seroit bien rapide, si l'on trouvoit
toujours dans les Praticiens autant de jus-
resse & de pénétration que vous en faites
voit, & si les Inventeurs étoient tous aus-
si disposés que je le, suis, à se détacher de
leurs propres idées, pour adopter le mieux
& le plus utile.
J'ai l'honneur d'être, &c.
Après l'utilité publique, je ne connois
point, Monsieur, de prix plus
flateur pour mes Découvertes que le suf-
frage des Connoisseurs: ce dernierm inté-
resse d'autant plus qu'il mest garant du
premier. Vos profondes réflexions me
prouvent que vous êtes un de ces juges,
dont j'ambitionne l'approbation, & le ton
obligeant de votre Lettre, fait voir que
vous ne vous connoissez pas moins en pro-
cédés qu'en machines. Je vous répondrai
donc, Monsieur, avec l'estime & la sin-
cérité qui vous sont dues.
Vous craignez que la double croisure,
que vous regardez , dans mon nouveau
tour comme une torsion à sens & contre sens
n'enerve les parties internes de la soye.
La croisure ou double ou simple ne don-
ne aucun tord à la soye, il nen résulte
qu'un frottement plus ou moins considé-
rable, suivant que les deux fils de soye
sont croisés un plus grand ou un plus pe-
tit nombre de fois, & surtout suivant la
Digsines v. 200
72 MERCUREDEFRANCE.
grandeur des angles qu'ils forment en se
croisant, mais ce frotement ne se fait ja-
mais a sens & contresens. Il faudroit pour
cela que la direction des fils fut opposée
dans les deux croisures: or les fils ayant
toujours la même direction, puisqu'ils
vont toujours de la bassine sur le dévi-
doir, les parties externes de la soye sont
toujours couchées dans le même sens :
comment les parties internes seroient- elles
énervées par cette double froissure?
Après avoir fait l'éloge de la traverse
mobile qui porte la poulie des guides,
vous semblez, Monsieur, me reprocher
de m'être trop bien rencontré avec un-
Auteur qui publia la même idée en 1749.
quel que soit cet Auteur, je ne dispute à
personne ses découvertes, mais je ne puis
dissimuler qu'en 1746, j'envoyai à M. le
Nain, Intendant du Languedoc, un tour
qui n'avoit encore pour toute correction,
que.cette traverse, rendue mobile pour
tenir toujours la corde sans fin dans la mê-
me tension à la faveur d'un poids. Je trou-
vai ceite même traverse exactement gra-
vée dans un Imprimé qui ne parut qu'en
1749, & que je crois être celui que vous
me citez. Ce qui m'étonna le plus, ce fut
la haute réputation que cette Invention
avoit
AVRIL. 1752.
73
nvoit acquise sous le nom de son nouvel
Auteur, après avoir été desaprouvée, dans
l'essai qu'en avoit fait faire M. le Nain
trois années auparavant, comme il paroît
par le Procès verbal de l'inspecteur des
Manufactures, qui me fut remis dans le
tems, & que je puis produire encore.
Au reste, ni cet essai qui fut vraisem-
blablement mal fait, ni une infinité d'au-
tres qui ont réussi sous mes yeux, n'ont
été un mystere pour les Connoisseurs, ni
pour le Public. Je ne mettois pas assez
d'importance à cette Découverte, quel-
qu'utile qu'elle fût, pour vouloir la tenir
cachée, & comme en pareil cas, c'est plu-
tôt le bien général que je cherche, que
ma gloire particuliere, je négligeai de la
révendiquer, lorsqu'un autre s'en decla-
roit l'Auteur. Je ne le ferois pas même
encore, si vous nen présentiez l'occasion
à la sincérité que je vous ai promise. Je
ne prétends point cependant accuser d'u-
surpation, celui qui se l'est attribué, j'ai
trouvé tant de mérite dans ses autres re-
cherches, que je suis bien éloigné de re-
garder celle-ci comme au dessus de sa ca-
pacité.
Revenons à vous, Monsieur: il fal-
loit quelqu'un aussi instruit dans cette ma-
tiere, & qui en connût la Théorie aussi
HuesOO
74 MERCUREDEFRANCE.
parfaitement, pour relever la faute d'im-
pression qui se trouve dans mon Mémoire
inséré dans le Mercure d'Août, 1751. On
y lit que la proportion entre la poulie de
l'arbre du dévidoir, & la poulie des gui-
des doit être de vingt-deux & demie à
trente-cinque, au lieu de vingt-deux & de-
mi à trente-sept. L'Imprimeur ou le Co-
piste s'est trompé à la ressemblance du chi-
fre manuscrit 5, avec le chifre 7, que
plusieurs personnes figurent à peu près de
la même maniere. J'avois préféré dans
mon calcul la proportion de vingt-deux &
demi trente-sept, à celle de vingt-trois
à trente-sept que vous avez choisie, parce
que ces deux premiers nombres sont plus
tardifs à rentrer; les nombres 23 & 37
rentrent à la trente-septième révolution,
& les nombres vingt-deux & demi tren-
te-sept ne rentrent qu'à la soixante-
quatorzième; il est vrai que les approxi-
mations se trouvent néceslairement plus
grandes dans ma proportion que dans la
votre, & que cette compensation entre
ces deux rapports, pourroit bien en ba-
lancer les avantages. Je rends donc justi-
ce, Monsieur, & de tout mon cœeur à la
justesse de vos réflexions, & à la sagacité
de celui dont vous suivez les principes.
La faute que vous m'avez fait apperce-
VRIL. 1752.
75
voir dans l'impression de ce Mémoire,
m'a rendu suspecte l'impression de mon
ptemier Mémoire, sur les moulins à or-
ganciner les soyes, inséré dans le Mercu-
re de Juin de la même année, je l'ai relu
avec plus d'attention, & j'y ai trouvé
une faute de même espéce, dont je suis
bien aise de vous prévenit, ainsi que le
Public. Il y est dit que les guindes du mou-
lin de second appret, donnent aux éche-
vaux une circonférence de vingt-six pou-
ces, au lieu qu'elle est de quarante pou-
ces environ, ce que je n'ai pu concevoir
autrement, puisque la diagonale du quat-
ré que forment les lames du guindre, a
quatorze pouces justes de longueur.
Quant à nos proportions, nous ne de-
vons pas nous flater, Monsieur, que les
Quvriers qui font les poulies des tours à
soye, travaillent avec assez de précision,
pour les y observer exactement; pour ob-
vier à ce défaut d'exactitude, & aux va-
riations quelconques, l'Auteur que vous
citez a imaginé des chevilles de fer qui
augmentent ou diminuent, dites-vous, le
calibre de la rouletie ou poulie des guides.
& rompent par-là la proportion vicieuse du
vitrage.
Ces chevilles, Monsieur, ne sont
qu'un palliatif au lieu d'un remede. Ayez
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
la bonté d'observer qu'elles ne changent,
point le diamétre de sa roulette ou pou-
lie, ni par conséquent le rapport de ses
révolutions: elles n ont d'autre effet que
de donner plus ou moins d'espace à par-
courir aux guides, & par là plus ou moins
de largeur à l'échevau, suivant que la che-
ville est plus ou moins éloignée du centre
de la poulie. A la vérité, ce changement
de cheville fait disparoître le vitrage ac-
tuel; mais il en succede bien vîte un nou-
veau, qui ne differe du premier que par
se plus ou le moins de grandeur des lozan-
ges, le vice de proportion demeurant tou-
jours le mê:e.
Pour détruire radicalement ce vice, je
suis surpris que vous ne fassiez pas usage
des trois cannelures que l'Auteur dont
vous me parlez, place sur la poulie des
guides, & que j'ai mieux aimé placet sur
l'arbre du dévidoir, afin qu on put remet-
tre la corde dans une autre cannelure,
sans interrompre le travail du tour, &
pour ne pas apesantir par trop d'épaisseur
la poulie des guides qui ne sçauroit être
trop légere.
Au lieu des chevilles, je me sers d'une
petite piéce de bois, dont une extrémité
est attachée sur la poulie des guides par
ne vis en bois, de maniere que l'autre
77
AVRIL.
1752.
extrémité qui tient à la tringle des gui-
des, puisse se raprocher ou s'éloigner à
volonté, du centre de la poulie, mais je
n'y touche que pour déterminer une pre-
miere fois la largeur de l'échevau que je
ne crois pas devoir varier depuis le com-
mencement de sa formation jusqu'à la fin.
Les canelures de mes poulies ne sont
point ferrées, je trouve que la corde en
est plutôt usée, je me contente de leur
donner la forme d'un angle aigu parfaite-
ment égal dans ses deux poulies, afin que
sa corde s'y enfonce également, & qu'el-
le ne puisse pas glisser, quoique médio-
crement tendue, & je ne crains point que
le frottement de la corde, dérange assez iné-
galement le calibre des deux poulies, pour
qu'il en puisse résulter une variation sen-
sible dans leur proportion.
Je ne suis point entré dans le détail de
plusieurs autres petites corrections que j'ai-
faites à ce tour; il y en a même d'essen-
tielles que je ne donnerai au Public, qu'a-
près m'être assuré de leur solidité, par
Pexpérience de quelques années, sur un
tirage un peu considérable.
Je me flatte cependant, Monsieur, que
les éclaircissemens que je viens de vous
donnet, suffiront pour lever vos difficul-
tés, & pour vous prouver tout le cas que
Diij
78 MERCUREDEFRANCE.
je fais de vos remarques. Le progrès des
Arts seroit bien rapide, si l'on trouvoit
toujours dans les Praticiens autant de jus-
resse & de pénétration que vous en faites
voit, & si les Inventeurs étoient tous aus-
si disposés que je le, suis, à se détacher de
leurs propres idées, pour adopter le mieux
& le plus utile.
J'ai l'honneur d'être, &c.
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9
p. 78-80
LES GRACES. A MADAME LA COMTESSE D'A*****
Début :
D[']A*****, ne croyez point que je chante ces graces, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES GRACES. A MADAME LA COMTESSE D'A*****
LES GRACES.
A MADAME LA COMTESSE D'A*****
D[']A*****, ne croyez point que je chante
ces graces,
Dont souvent les remords accompagnent les
traces;
La Muse dont les soins veillent sur mes projets,
Ne permet à mes vers que de nobles sujets.
Non, je ne chante point ces graces passageres,
Compagnes des plaisirs, inconstantes, légéres,
Dont la veine beauté mere de nos regrets
Ne brille qu'au matin, & s'enfuit pour jamais;
Mais celles que * * Socrate honoi a de ses peines;
* Socrate. fils de Sculpteur, avoit exercé dans
Vigisires bolOO
AVRIL.
1752.
79
Celles dont il orna les murailles d'Athenes,
Dont l'aimable décence inspiroit la pudeur
Tendres soeurs des vertus, & filles de l'honneur,
Ces graces dont l'auguste & douce intelligence
Désigne les bienfaits & la reconnoistance,
Qui marquent de l'esprit les talens dévoilés,
Celles qu'ensin j'admire, & que vous rassemblez.
Eh! Quel autre que vous en trace mieux l'i-
mage ?
Quel autre jouit plus de leur doux assemblage,
Vons dont le caractere à la sois réunit
Des rares qualités du cœur & de l'esprit:
Dans vos moindres discours quel feu! quelle
éloquence!
Sur les moindres objets quelle heureuse élégance!
Tout se pare en vos mains de nouveaux ornemens,
Tout jusqu'au sérieux se change en agrémens:
Le plus riant sujet devient plus agréable
Vous le rendez utile, & l'utile est aimable.
Tout plein de votre esprit on sent croître le sien:
Et l'esprit le moins vaste, après votre entretien
sa jeunesse la profession de son pere, honorable
dans la Gréce. Plusieurs auteurs assurent qu'il fit
tant de progrès dans la Sculpture, que c'étoit lui
qui avoit sculptées ces graces si vantées, placées
sur les murailles de la Citadelle d'Athénes, der-
riere la Statue de Minerve; ces graces, contre
l'usage ordinaire, étoient drapées. Les graces
chez les Grecs présidoient aux bienfaits & à la re-
connoissance.
D iiij
80 MERCURE DEFRANCE.
Eloquent, semble prendre une nouvelle vie,
Vos discours créateurs lui donnent du génie,
Et surpris de lui-même il se fait des jaloux,
Par des talens nouveaux qu'il ne tient que de
vous.
Mais si de votre coeur ma Muse tém éraire
Veut peindre les vertus si dignes de lui plaire,
Je peindrai la grandeur & l'affabilité,
Laprudence que suit la générosité
Et dans tous vos bienfaits cette noblesse extrême,
Plus flatteuse cent fois que le bienfait lui-même:
Je peindrai ce cour grand, bravant l'adversité
Ce coeur qui ne voit rien dans la prospé tité,
Que le bonheur si doux d'employer sa puissance
A confondre le crime & servir l'innocence
Qui plaint les malheureux, gémit de leurs doun
leurs
Et ne sçait mépriser que ses propres malheurs.
Voilà ce qui des vers exige l'harmonie;
Si le Ciel m'e ût donné la force & le génie;
Voilà les grands sujets dont ma Muse eut fait
choix
Mon esprit & mon coeur parler oit à la fois:
Mais cette ambition convient nial à ma Lyre,
Et n'ayant que des vœux, je me tais, & j'admire.
PORTELANCE.
A MADAME LA COMTESSE D'A*****
D[']A*****, ne croyez point que je chante
ces graces,
Dont souvent les remords accompagnent les
traces;
La Muse dont les soins veillent sur mes projets,
Ne permet à mes vers que de nobles sujets.
Non, je ne chante point ces graces passageres,
Compagnes des plaisirs, inconstantes, légéres,
Dont la veine beauté mere de nos regrets
Ne brille qu'au matin, & s'enfuit pour jamais;
Mais celles que * * Socrate honoi a de ses peines;
* Socrate. fils de Sculpteur, avoit exercé dans
Vigisires bolOO
AVRIL.
1752.
79
Celles dont il orna les murailles d'Athenes,
Dont l'aimable décence inspiroit la pudeur
Tendres soeurs des vertus, & filles de l'honneur,
Ces graces dont l'auguste & douce intelligence
Désigne les bienfaits & la reconnoistance,
Qui marquent de l'esprit les talens dévoilés,
Celles qu'ensin j'admire, & que vous rassemblez.
Eh! Quel autre que vous en trace mieux l'i-
mage ?
Quel autre jouit plus de leur doux assemblage,
Vons dont le caractere à la sois réunit
Des rares qualités du cœur & de l'esprit:
Dans vos moindres discours quel feu! quelle
éloquence!
Sur les moindres objets quelle heureuse élégance!
Tout se pare en vos mains de nouveaux ornemens,
Tout jusqu'au sérieux se change en agrémens:
Le plus riant sujet devient plus agréable
Vous le rendez utile, & l'utile est aimable.
Tout plein de votre esprit on sent croître le sien:
Et l'esprit le moins vaste, après votre entretien
sa jeunesse la profession de son pere, honorable
dans la Gréce. Plusieurs auteurs assurent qu'il fit
tant de progrès dans la Sculpture, que c'étoit lui
qui avoit sculptées ces graces si vantées, placées
sur les murailles de la Citadelle d'Athénes, der-
riere la Statue de Minerve; ces graces, contre
l'usage ordinaire, étoient drapées. Les graces
chez les Grecs présidoient aux bienfaits & à la re-
connoissance.
D iiij
80 MERCURE DEFRANCE.
Eloquent, semble prendre une nouvelle vie,
Vos discours créateurs lui donnent du génie,
Et surpris de lui-même il se fait des jaloux,
Par des talens nouveaux qu'il ne tient que de
vous.
Mais si de votre coeur ma Muse tém éraire
Veut peindre les vertus si dignes de lui plaire,
Je peindrai la grandeur & l'affabilité,
Laprudence que suit la générosité
Et dans tous vos bienfaits cette noblesse extrême,
Plus flatteuse cent fois que le bienfait lui-même:
Je peindrai ce cour grand, bravant l'adversité
Ce coeur qui ne voit rien dans la prospé tité,
Que le bonheur si doux d'employer sa puissance
A confondre le crime & servir l'innocence
Qui plaint les malheureux, gémit de leurs doun
leurs
Et ne sçait mépriser que ses propres malheurs.
Voilà ce qui des vers exige l'harmonie;
Si le Ciel m'e ût donné la force & le génie;
Voilà les grands sujets dont ma Muse eut fait
choix
Mon esprit & mon coeur parler oit à la fois:
Mais cette ambition convient nial à ma Lyre,
Et n'ayant que des vœux, je me tais, & j'admire.
PORTELANCE.
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10
p. 81-82
LA VEILLE NOUVELLE. VERS A ISMENE.
Début :
Dans un bois, où l'Amour couronne les Amans, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LA VEILLE NOUVELLE. VERS A ISMENE.
LA VEILLE NOUVELLE.
VERS A ISMENE.
Dans un bois, où l'Amour couronne les
Amans,
l'apprenois aux échos mes teudres sentimens:
Bergere, qu'en ce lieu tout Berger trouve aimable-
Vous causiez mes transports dans ce lieu favorable
Quelle bouche! quel teint! quels yeuxl ali, que
d'appas!
Oui, qui lui plaît, disois je, & ne m'en deffend
pas
Est au nombre des Dieux, ou leur est bien sem-
blable.
Une Nymplie indiscrette écoutoit mes soupits?
Elle approche, quel est l'objet de tes desits,
Dit elle: est-ce Climene ?
Est-ce Hermione? Helene ?
Non, dis-je, belle Nymphe, helas,
Non, vous ne la connoissez pas;
Cette beauté n'est point l'Aurore „
Ce n'est ni Pomone ni Flore,
Et les fleurs naissent sous ses pas.
Elle n'a point leuis noms, mais elle a leurs appar-
Est ce Hebé ? non : elle en a la jeunesse.
Est ce Venus ? elle en a la beauté.
Dy.
82 MERCURE DEFRANCE.
Eft ce Diane? non elle a de la tendresse,
Elle est sage sans cruau té;
Elle aime les plaisirs, & cette enchanteresse
N'est point une Divinité.
Mais c'est donc Ismene ? oui sans doute, pourquoi
rire?
La belle nouvelle pour moi,
Dit elle ! Te crois tu le premier à le dire ?
Cent fois l'Amour l'avoit dit avant toi.
PORTELANCE.
VERS A ISMENE.
Dans un bois, où l'Amour couronne les
Amans,
l'apprenois aux échos mes teudres sentimens:
Bergere, qu'en ce lieu tout Berger trouve aimable-
Vous causiez mes transports dans ce lieu favorable
Quelle bouche! quel teint! quels yeuxl ali, que
d'appas!
Oui, qui lui plaît, disois je, & ne m'en deffend
pas
Est au nombre des Dieux, ou leur est bien sem-
blable.
Une Nymplie indiscrette écoutoit mes soupits?
Elle approche, quel est l'objet de tes desits,
Dit elle: est-ce Climene ?
Est-ce Hermione? Helene ?
Non, dis-je, belle Nymphe, helas,
Non, vous ne la connoissez pas;
Cette beauté n'est point l'Aurore „
Ce n'est ni Pomone ni Flore,
Et les fleurs naissent sous ses pas.
Elle n'a point leuis noms, mais elle a leurs appar-
Est ce Hebé ? non : elle en a la jeunesse.
Est ce Venus ? elle en a la beauté.
Dy.
82 MERCURE DEFRANCE.
Eft ce Diane? non elle a de la tendresse,
Elle est sage sans cruau té;
Elle aime les plaisirs, & cette enchanteresse
N'est point une Divinité.
Mais c'est donc Ismene ? oui sans doute, pourquoi
rire?
La belle nouvelle pour moi,
Dit elle ! Te crois tu le premier à le dire ?
Cent fois l'Amour l'avoit dit avant toi.
PORTELANCE.
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11
p. 83-94
OBSERVATIONS Faites par M. de Saint-Auban, Lieutenant Général de l'Artillerie, sur le Mémoire de la théorie de l'Artillerie qui a été lu à l'assemblée publique de l'Académie des Sciences, le 13 Novembre 1751, & qui a été inseré dans la seconde Partie du Mercure du mois de Décembre de la même année.
Début :
On voit par les expériences qu'a faites M. le Chevalier Darcy, citées [...]
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texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS Faites par M. de Saint-Auban, Lieutenant Général de l'Artillerie, sur le Mémoire de la théorie de l'Artillerie qui a été lu à l'assemblée publique de l'Académie des Sciences, le 13 Novembre 1751, & qui a été inseré dans la seconde Partie du Mercure du mois de Décembre de la même année.
OBSERVATIONS
Faites par M. de Saint-Auban, Lieutenant
Général de l'Artillerie, sur le Mémoire
de la théorie de l'Artillerie qui a été lu
à l'assemblée publique de l'Académie des
Sciences, le 13 Novembre 1751, &
qui a été inseré dans la seconde Partie du
Mercure du mois de Décembre de la même
année.
On voit par les expériences qu'a faites
M. le Chevalier Darcy, citées
dans son Mémoire, que cet Académicien
doit proposer des changemens dans les
bouches à feu, qui les rendront d'un usa-
ge & d'un effet beaucoup plus utiles que
celles dont on se sert à présent en France
& ailleurs: selon lui, les anciens Offi-
ciers d'Artillerie n'ont rien donné sur cet-
te matiere, dont il ait pu tirer quelques
principes. Les Modernes verront avec plai-
sit & recevront avec une reconnoissance
proportionnée à la découverte, des ins-
tructions dont les succès les mettront à
portée de mieux servit l'Etat, par la ma-
niere d'employer les armes à la guerre,
soit en établissant des batteries, soit pour
le transport de l'Artillerie qui deviendra
D vij
84 MERCURE DE FRANCE.
plus facile, en changeant les dimensions
des piéces qui sont aujourd'hui en usage;
desorte que par les principes qui vont
nous être donnés, & par les expérien-
ces qu'a faites M. le Chevalier Darcy,
conséquentes d'une théorie bien réfléchie
& bien raisonnée, n admettant pour vé-
rités que les faits que cet Académicien a
constatés par lui-même, nous agirons avec
beaucoup plus de certitude & de préci-
sion dans la pratique. Les effets de la
poudre que l'on avoit cru jusqu'ici varia-
bles, ne pourront être que constans, en
suivant exactement ce qui sera prescrit,
& les progrès de l'Art en général ne se-
ront plus retardés.
M. le Chevalier Darcy juge qu'il y a
beaucoup d'erreurs, dans les résultats des
expériences faites sur la portée des bou-
lets. On convient que la même piéce
chargée avec la même quantité de poudre,
exactement pésée, donne à chaque coup
quelque différence dans les portées, quel-
que attention & précision qu'on observe:
plusieurs accidens que la pratique la plus
exacte ne peut prévoir, en sont la causc.
L'air entre pour beaucoup dans la diffé-
rence des portées, elles sont plus longues
le soir & le matin, & dans un terus bas
& pluvieux qu'à l'ardeur du Soleil vers
le milieu du jour.
AVRIL.
1752.
85:
Elles ne sont point assez sensibles, lors-
que les attentions sur la charge des pié-
ces sont bien observées pour ne servir de
régle au service de l'Artillerie, peut-être
même avec moins d'incertitude que ne
le suppose M. le Chevalier Darcy.
C'est d'après ces expériences faites &
repetées avec la plus grande attention,
que l'on a jugé la charge de la piéce de
vingt quatre, devoir être de huit à neut
livres de poudre.
Les expériences qu'a faites M. le Che-
valier Darcy, sur la loi que doit suivre
l'inflammation de la poudte peuvent dif-
férer de celles d'habiles Philiciens, qui
n'ont donné les leurs que sur des à peu
près, d'une maniere conjecturale & non
décisive.
Celles qu'a fait le même Auteur pour
prouver la vîtesse de l'inflammation, &
la promptitude des effets de la poudre ren-
fermée, n'auront certainement pas trouvé
de contradiction, l'usage commun des
fusils & carabines pour les troupes, les
boëtes tirées pour les réjouissances, les
perards, les mines, &c. en sont des preu-
ves à la portée de tout le monde.
Les objets qui paroissent le plus inté-
resser & mériter l'attention de cet Acadé-
micien, sont en premier lieu la longucur.
Digizes bOOg
86 MERCURE DE FRANCE.
des piéces qu'il veut proportionner à la
quantité de poudre, dont elles doivent
être chargées pour faire le plus grand
effet.
2°. Le point de la charge, où doit
être porté le fen, pour que l'inflamma-
tion soit la plus prompte, il conclut d'a-
près toutes les recherches les plus exactes
qu'il a pu faire, & ses propres expérien-
ces repetées pendant neuf mois avec M. le
Roi, son Confrere, que la charge la plus
avantageuse du canon, se trouve toujours
entre le tiers & la moitié de sa longueur,
en partant de la culasse.
Il décide aussi qu'une Piéce de vingt-
quatre seroit de la longueur la plus avan-
tageuse, si elle avoit trois cens quaran-
te pieds, étant chargée a huit livres
de poudre: ce sont ses propres termes.
Cette charge n est pas, felon lui, la
plus convenable, c'est au moins celle de
trente-deux livres, poids de la poudre
contenue dans le tiers de la longueur de
l'ame; en comptant de la culasse, qui est
de trois pieds deux ponces, & qui fert de
hauteur au cilindre de poudre, qui a
pour diametre de sa base, celui du calibre
de l'ame de la Piéce, qui est de cinq pou-
ces sept lignes.
M. le Chevalier Darcy, ne prononce
AVRIL. 1752.
87
pas décisivement sur la charge au tiers
ou à la moitié de la longueur de la Pièce, il
l'annonce comme ne pouvant être au des-
sous du tiers, & ne devant pas excéder la
moitié, dont la charge feroit de quarante-
cinque livres onze onces, près de quaran-
te-six livres, poids du cilindre de poudre
contenue dans quatre pieds neuf pouces
en partant de la culasse, moitié de la lon-
gueur de l'ame d'une Piéce de vingt-
quatre.
La longueur de ces Piéces chargées à
huit livres de poudre, étant determinée, se-
lon l'Auteur, à trois cens quarante pieds,
on demandera à M. le Chevalier Darcy,
quelle sera celle qu'il faudra ajoûter, en
chargeant les Piéces convenablement, de-
puis trente-deux livres jusqu'à quarante-
six, qui sont les deux termes du tiers &
de la moitié de la longueur des Piéces sur
lesquelles on doit se régler. La Piéce de
vingt. quatre, n'ayant que neuf pieds six
pouces pour la longueur de son ame, &
devant avoit pour la proportion la plus
avantageuse, suivant l'Auteur, trois cens
quarante pieds, érant chargée à huit li-
vres de poudre; on lui demande quelle
sera la diminution de la charge la plus
convenable à sa longueur existante de neuf
pieds six pouces?
88 MERCUREDEFRANCE.
M. le Chevalier Darcy, en proposant
d'augmenter la longueur des Pieces, don-
nera sans doute les moyens pour les faire
résister aux effets de la poudre, sans en
augmenter le métail, ce qui les rendroit
d'un trop grand poids, & d'un service
plus embarassant; il applanira sans doute
les difficultés, & le danger qu'éprouve-
roient ceux qui les exécuteroient, soit en
les conduisant dans les tranchées selon l'u-
sage, soit dans les batteries, pour les re-
charger, lorsqu'elles font sorties de leurs
embrasures. On voit aisement que des Pié-
ces d'une longueur beauconp plus considé-
rable demanderoient des batteries plus
spacieuses, des plus grands épaulemens &
des crochets plus repetés que Pon n'a cou-
tume de faire.
On ne peut s'empêcher de convenir que
plus longue sera l'ame d'une Piéce, plus
il s'y enflammera de poudre, & si l'on ar-
rive au point que toute la poudre soit en-
flammée, lorsque le boulet est à l'extré-
mité de la bouche, il aura reçu alors la
plus grande impulsion.
Des expériences sans nombre & l'usago
journalier nous font voir que les portées
d'une Piéce de vingt-quatre, chargée au-
dessus de huit à neuf livres de poudre, ne
sont pas plus étendues, & que celles d'une
89.
AVRIL. 1752.
charge au-dessous, sont plus courtes, pro-
portionément à la diminution de la char-
ge, au lieu que M. le Chevalier Darcy
juge qu'il faut les charger au tiers ou à la
moitie de la longueur de la Piéce, c'est-
à dire depuis trente-deux jusqu'à quaran-
te-six livres de poudre.
Les Officiers d'Artillerie les plus ap-
pliqués à leur métier, & dont M. le Che-
valier Darcyna peut-être pas lu tout ce-
qui nous en est resté, ont recherché avec le
plus d'attention des moyens par lesquels
en racourcissant les Piéces, & diminuant
leurs poids, elles fissent le mème effet.
Ils ont fait faire dans le fond de l'ame
des Piéces, des chambres de différentes
figures, comme sphériques, d'autres en
spheres un peu applaties, afin que la poudre
étant plus rassemblée, & réfléchissant sur
elle même, s'enflamma avec beaucoup plus
de vivacité, & procura les mêmes effets
que les Piéces plus longues. Des défauts
qu'il seroit trop long de détailler ici, &
que l'on a éprouvé dans la Pratique, les
ont fait rebuter, & on sen est tenu à la
chambre cylindrique, continuée depuis
la bouche jusqu'au fond de l'ame. Les Pié-
ces trop courtes ont leurs défauts, comme
l'ont aussi celles qui seroient trop longuea,
dans les premieres toute la poudre nayant
Digitires vOO
90 MERCURE DE FRANCE.
pas le tems de s'enflammer, celle qui se-
roit intermédiaire entre le boulet & la
poudre enflammée, en diminueroit sensi-
blement l'effet, la raison en est trop faci-
le à appercevoir pour croire devoir l'ex-
pliquer.
Malgré le jugement de M. le Chevalier
Darcy qui donne une longueur immense à
la Piéce de vingt: quatre, voulant qu'elle
ait trois cens quarante pieds, pour être
proportionnée à la charge de huit livres,
on pense avec quelque certitude, qu'à
des Piéces fort longues, la poudre ayant
eu plus de tems qu'il ne lui en falloit pour
s'effammer en totalité, le boulet sortira
avec moins de vitesse, que s'il avoit reçu
toute l'impulsion de la poudre enflammée
à l'extrémité de la bouche, ce qu'il n'aura
pu faire, si la Piéce est trop longue.
En général, les Piéces d'une longueur
que les gens du métier ne trouvent pas
proportionnée, comme la coulevrine de
Nancy, qui a vingt. cinque pieds de long,
ne peuvent être employées que dans des.
endroits où elles soient toujours fixées
comme dans des Châteaux avançés sur la
mer pour découvrir au loin.
Selon M. le Chevalier Darcy, l'air doit
entrer pour peu de chose, dans les effers
de la poudre à canon. Il en est au contraire
AVRIL.
1752.
91
la principale causę, & lui offre toujours
une résistance proportionnée à ses effets.
Les corps ne résistent que proportioné-
ment aux forces ou ressorts qui leur sont
opposés, de sorte que si un côté ne résis-
toit pas, il n'y auroit aucune sensiblité de
l'autre; plus il y a de poudre enflammée,
plus il y a de parties d'air entre les grains
qui sont mises en mouvement, & plus
est forte l'extention des ressors qu'elles
forment, ils s'appuyent de tous côtés
& si les Piéces n avoient une épaisseur pro-
portionnées, eslos créveroient. Les deux
forces poussent également des deux côtés,
& par cet effet la Piéce est chassée en ar-
riere, & le boulet poussé en avant. La
même force cause ces effets différens, &
si la Piéce pouvoit se mouvoir en arriere
avec la même facilité, & qu'elle n'eût ni
plus de poids, ni plus de volume, son re-
cul seroit d'un espace aussi grand que ce-
lui que parcourt le boulet. Le peu de re-
cul des Piéces vient de la résistance que
l'air oppose à une machine d'un volume
aussi grand que celui de la Piéce montée
sur son affut, de son poids & du fro-
tement qu'il occasionne sut la plate-
forme.
L'ait frappé avec beaucoup de vîtesse
tient lieu d'un appui très solide, le vol
Digstues vOO.
92 MERCURE DE FRANCE.
des oyseaux de toute espéce, en est une
preuve, ils proportionnent la vitesse du
mouvement de leurs aîles, à la quanti-
té d'air qu'ils doivent choquer pour y être
foutenus.
Il n'est pas douteux que l'extrême vi-
tesse imprimée au canon & à son affut,
par l'explosion de la poudre, ne contri-
bue beaucoup, étant jointe au frotement
sur la plate-forme à en racourcir lè recul
lequel seroit beaucoup plus considérable,
si la Piéce, au lieu d'être montée sur son
affut étoit suspendue en l'air, comme le
prouve l'expérience.
L'air, malgré le sentiment opposé, sera
toujours le principal Agent des effets de
la poudre, si le Canonier qui met le feu-
à une Piéce de canon, pose l'extrémité de
son boute-feu, sur le petit orifice de la
lumiere, au lieu de le mettre sur la trai-
née de poudre qui y communique, conti-
nuée en avant ou en arriere de cette lu-
miere, le boute-feu lui saute des mains
avec beaucoup de violence, causée par la
vivacité avec laquelle F'air de l'intérieur
de l'ame de la Piece, mis en ressorts très-
violens par l'explosion de la poudre ,
cherche à s'échaper en trouvant une peti-
te issue par la lumiere.
Plusieurs expériences, dont le détail se-
AVRIL. 1752.
93
roint ici trop long, prouvent que l'air a
beaucoup plus de part au recul des Pié-
ces, que ne lui en attribue cet Acadé-
micien.
On croit sans peine que dans le canon
de deux pieds de long qu'il a fait percer
à différens endroits, qu'il a trouvé la
plus prompte explosion, en mettant le
feu vers le milieu de la charge. Il ne don-
ne aucune conclusion pour prouver, par-
ce qu'il croit découverte, quel doit être
l'effet du boulet dans une Piece, dont l'a-
me seroit cilindrique, & le feu porté au
milieu de la charge. M. le Chevalier Dar-
cy ne borne point ses vues à ce qu'il pres-
crit sur la longueur des Pièces de canon
& sur la charge qui leur est la plus con-
venable pour le plus grand effet, il com-
prend aussi les corrections & changemens
de dimensions, aux armes à l'usage des
troupes, si elles sont proportionnées à ce
qu'il fixe pour le service de l'Atrillerie:
nous avouons de bonne foi que nos con-
noissances sont trop bornées pour apper-
cevoit aucun des moyens qu'il pourra don-
ner pour applanir, dans l'exécution de
ce sdifférentes bouches à feu, les difficultés
dont on vient de faire mention, l'avantage
quen doit retirer le service du Roi, l'en-
gagera à ne s'en pas tenir-là, à rendre
94 MERCURE DE FRANCE.
publiques ses découvertes, & à proposer
de mettre en pratique ce qu'il n'a fait
qu'exposer.
Faites par M. de Saint-Auban, Lieutenant
Général de l'Artillerie, sur le Mémoire
de la théorie de l'Artillerie qui a été lu
à l'assemblée publique de l'Académie des
Sciences, le 13 Novembre 1751, &
qui a été inseré dans la seconde Partie du
Mercure du mois de Décembre de la même
année.
On voit par les expériences qu'a faites
M. le Chevalier Darcy, citées
dans son Mémoire, que cet Académicien
doit proposer des changemens dans les
bouches à feu, qui les rendront d'un usa-
ge & d'un effet beaucoup plus utiles que
celles dont on se sert à présent en France
& ailleurs: selon lui, les anciens Offi-
ciers d'Artillerie n'ont rien donné sur cet-
te matiere, dont il ait pu tirer quelques
principes. Les Modernes verront avec plai-
sit & recevront avec une reconnoissance
proportionnée à la découverte, des ins-
tructions dont les succès les mettront à
portée de mieux servit l'Etat, par la ma-
niere d'employer les armes à la guerre,
soit en établissant des batteries, soit pour
le transport de l'Artillerie qui deviendra
D vij
84 MERCURE DE FRANCE.
plus facile, en changeant les dimensions
des piéces qui sont aujourd'hui en usage;
desorte que par les principes qui vont
nous être donnés, & par les expérien-
ces qu'a faites M. le Chevalier Darcy,
conséquentes d'une théorie bien réfléchie
& bien raisonnée, n admettant pour vé-
rités que les faits que cet Académicien a
constatés par lui-même, nous agirons avec
beaucoup plus de certitude & de préci-
sion dans la pratique. Les effets de la
poudre que l'on avoit cru jusqu'ici varia-
bles, ne pourront être que constans, en
suivant exactement ce qui sera prescrit,
& les progrès de l'Art en général ne se-
ront plus retardés.
M. le Chevalier Darcy juge qu'il y a
beaucoup d'erreurs, dans les résultats des
expériences faites sur la portée des bou-
lets. On convient que la même piéce
chargée avec la même quantité de poudre,
exactement pésée, donne à chaque coup
quelque différence dans les portées, quel-
que attention & précision qu'on observe:
plusieurs accidens que la pratique la plus
exacte ne peut prévoir, en sont la causc.
L'air entre pour beaucoup dans la diffé-
rence des portées, elles sont plus longues
le soir & le matin, & dans un terus bas
& pluvieux qu'à l'ardeur du Soleil vers
le milieu du jour.
AVRIL.
1752.
85:
Elles ne sont point assez sensibles, lors-
que les attentions sur la charge des pié-
ces sont bien observées pour ne servir de
régle au service de l'Artillerie, peut-être
même avec moins d'incertitude que ne
le suppose M. le Chevalier Darcy.
C'est d'après ces expériences faites &
repetées avec la plus grande attention,
que l'on a jugé la charge de la piéce de
vingt quatre, devoir être de huit à neut
livres de poudre.
Les expériences qu'a faites M. le Che-
valier Darcy, sur la loi que doit suivre
l'inflammation de la poudte peuvent dif-
férer de celles d'habiles Philiciens, qui
n'ont donné les leurs que sur des à peu
près, d'une maniere conjecturale & non
décisive.
Celles qu'a fait le même Auteur pour
prouver la vîtesse de l'inflammation, &
la promptitude des effets de la poudre ren-
fermée, n'auront certainement pas trouvé
de contradiction, l'usage commun des
fusils & carabines pour les troupes, les
boëtes tirées pour les réjouissances, les
perards, les mines, &c. en sont des preu-
ves à la portée de tout le monde.
Les objets qui paroissent le plus inté-
resser & mériter l'attention de cet Acadé-
micien, sont en premier lieu la longucur.
Digizes bOOg
86 MERCURE DE FRANCE.
des piéces qu'il veut proportionner à la
quantité de poudre, dont elles doivent
être chargées pour faire le plus grand
effet.
2°. Le point de la charge, où doit
être porté le fen, pour que l'inflamma-
tion soit la plus prompte, il conclut d'a-
près toutes les recherches les plus exactes
qu'il a pu faire, & ses propres expérien-
ces repetées pendant neuf mois avec M. le
Roi, son Confrere, que la charge la plus
avantageuse du canon, se trouve toujours
entre le tiers & la moitié de sa longueur,
en partant de la culasse.
Il décide aussi qu'une Piéce de vingt-
quatre seroit de la longueur la plus avan-
tageuse, si elle avoit trois cens quaran-
te pieds, étant chargée a huit livres
de poudre: ce sont ses propres termes.
Cette charge n est pas, felon lui, la
plus convenable, c'est au moins celle de
trente-deux livres, poids de la poudre
contenue dans le tiers de la longueur de
l'ame; en comptant de la culasse, qui est
de trois pieds deux ponces, & qui fert de
hauteur au cilindre de poudre, qui a
pour diametre de sa base, celui du calibre
de l'ame de la Piéce, qui est de cinq pou-
ces sept lignes.
M. le Chevalier Darcy, ne prononce
AVRIL. 1752.
87
pas décisivement sur la charge au tiers
ou à la moitié de la longueur de la Pièce, il
l'annonce comme ne pouvant être au des-
sous du tiers, & ne devant pas excéder la
moitié, dont la charge feroit de quarante-
cinque livres onze onces, près de quaran-
te-six livres, poids du cilindre de poudre
contenue dans quatre pieds neuf pouces
en partant de la culasse, moitié de la lon-
gueur de l'ame d'une Piéce de vingt-
quatre.
La longueur de ces Piéces chargées à
huit livres de poudre, étant determinée, se-
lon l'Auteur, à trois cens quarante pieds,
on demandera à M. le Chevalier Darcy,
quelle sera celle qu'il faudra ajoûter, en
chargeant les Piéces convenablement, de-
puis trente-deux livres jusqu'à quarante-
six, qui sont les deux termes du tiers &
de la moitié de la longueur des Piéces sur
lesquelles on doit se régler. La Piéce de
vingt. quatre, n'ayant que neuf pieds six
pouces pour la longueur de son ame, &
devant avoit pour la proportion la plus
avantageuse, suivant l'Auteur, trois cens
quarante pieds, érant chargée à huit li-
vres de poudre; on lui demande quelle
sera la diminution de la charge la plus
convenable à sa longueur existante de neuf
pieds six pouces?
88 MERCUREDEFRANCE.
M. le Chevalier Darcy, en proposant
d'augmenter la longueur des Pieces, don-
nera sans doute les moyens pour les faire
résister aux effets de la poudre, sans en
augmenter le métail, ce qui les rendroit
d'un trop grand poids, & d'un service
plus embarassant; il applanira sans doute
les difficultés, & le danger qu'éprouve-
roient ceux qui les exécuteroient, soit en
les conduisant dans les tranchées selon l'u-
sage, soit dans les batteries, pour les re-
charger, lorsqu'elles font sorties de leurs
embrasures. On voit aisement que des Pié-
ces d'une longueur beauconp plus considé-
rable demanderoient des batteries plus
spacieuses, des plus grands épaulemens &
des crochets plus repetés que Pon n'a cou-
tume de faire.
On ne peut s'empêcher de convenir que
plus longue sera l'ame d'une Piéce, plus
il s'y enflammera de poudre, & si l'on ar-
rive au point que toute la poudre soit en-
flammée, lorsque le boulet est à l'extré-
mité de la bouche, il aura reçu alors la
plus grande impulsion.
Des expériences sans nombre & l'usago
journalier nous font voir que les portées
d'une Piéce de vingt-quatre, chargée au-
dessus de huit à neuf livres de poudre, ne
sont pas plus étendues, & que celles d'une
89.
AVRIL. 1752.
charge au-dessous, sont plus courtes, pro-
portionément à la diminution de la char-
ge, au lieu que M. le Chevalier Darcy
juge qu'il faut les charger au tiers ou à la
moitie de la longueur de la Piéce, c'est-
à dire depuis trente-deux jusqu'à quaran-
te-six livres de poudre.
Les Officiers d'Artillerie les plus ap-
pliqués à leur métier, & dont M. le Che-
valier Darcyna peut-être pas lu tout ce-
qui nous en est resté, ont recherché avec le
plus d'attention des moyens par lesquels
en racourcissant les Piéces, & diminuant
leurs poids, elles fissent le mème effet.
Ils ont fait faire dans le fond de l'ame
des Piéces, des chambres de différentes
figures, comme sphériques, d'autres en
spheres un peu applaties, afin que la poudre
étant plus rassemblée, & réfléchissant sur
elle même, s'enflamma avec beaucoup plus
de vivacité, & procura les mêmes effets
que les Piéces plus longues. Des défauts
qu'il seroit trop long de détailler ici, &
que l'on a éprouvé dans la Pratique, les
ont fait rebuter, & on sen est tenu à la
chambre cylindrique, continuée depuis
la bouche jusqu'au fond de l'ame. Les Pié-
ces trop courtes ont leurs défauts, comme
l'ont aussi celles qui seroient trop longuea,
dans les premieres toute la poudre nayant
Digitires vOO
90 MERCURE DE FRANCE.
pas le tems de s'enflammer, celle qui se-
roit intermédiaire entre le boulet & la
poudre enflammée, en diminueroit sensi-
blement l'effet, la raison en est trop faci-
le à appercevoir pour croire devoir l'ex-
pliquer.
Malgré le jugement de M. le Chevalier
Darcy qui donne une longueur immense à
la Piéce de vingt: quatre, voulant qu'elle
ait trois cens quarante pieds, pour être
proportionnée à la charge de huit livres,
on pense avec quelque certitude, qu'à
des Piéces fort longues, la poudre ayant
eu plus de tems qu'il ne lui en falloit pour
s'effammer en totalité, le boulet sortira
avec moins de vitesse, que s'il avoit reçu
toute l'impulsion de la poudre enflammée
à l'extrémité de la bouche, ce qu'il n'aura
pu faire, si la Piéce est trop longue.
En général, les Piéces d'une longueur
que les gens du métier ne trouvent pas
proportionnée, comme la coulevrine de
Nancy, qui a vingt. cinque pieds de long,
ne peuvent être employées que dans des.
endroits où elles soient toujours fixées
comme dans des Châteaux avançés sur la
mer pour découvrir au loin.
Selon M. le Chevalier Darcy, l'air doit
entrer pour peu de chose, dans les effers
de la poudre à canon. Il en est au contraire
AVRIL.
1752.
91
la principale causę, & lui offre toujours
une résistance proportionnée à ses effets.
Les corps ne résistent que proportioné-
ment aux forces ou ressorts qui leur sont
opposés, de sorte que si un côté ne résis-
toit pas, il n'y auroit aucune sensiblité de
l'autre; plus il y a de poudre enflammée,
plus il y a de parties d'air entre les grains
qui sont mises en mouvement, & plus
est forte l'extention des ressors qu'elles
forment, ils s'appuyent de tous côtés
& si les Piéces n avoient une épaisseur pro-
portionnées, eslos créveroient. Les deux
forces poussent également des deux côtés,
& par cet effet la Piéce est chassée en ar-
riere, & le boulet poussé en avant. La
même force cause ces effets différens, &
si la Piéce pouvoit se mouvoir en arriere
avec la même facilité, & qu'elle n'eût ni
plus de poids, ni plus de volume, son re-
cul seroit d'un espace aussi grand que ce-
lui que parcourt le boulet. Le peu de re-
cul des Piéces vient de la résistance que
l'air oppose à une machine d'un volume
aussi grand que celui de la Piéce montée
sur son affut, de son poids & du fro-
tement qu'il occasionne sut la plate-
forme.
L'ait frappé avec beaucoup de vîtesse
tient lieu d'un appui très solide, le vol
Digstues vOO.
92 MERCURE DE FRANCE.
des oyseaux de toute espéce, en est une
preuve, ils proportionnent la vitesse du
mouvement de leurs aîles, à la quanti-
té d'air qu'ils doivent choquer pour y être
foutenus.
Il n'est pas douteux que l'extrême vi-
tesse imprimée au canon & à son affut,
par l'explosion de la poudre, ne contri-
bue beaucoup, étant jointe au frotement
sur la plate-forme à en racourcir lè recul
lequel seroit beaucoup plus considérable,
si la Piéce, au lieu d'être montée sur son
affut étoit suspendue en l'air, comme le
prouve l'expérience.
L'air, malgré le sentiment opposé, sera
toujours le principal Agent des effets de
la poudre, si le Canonier qui met le feu-
à une Piéce de canon, pose l'extrémité de
son boute-feu, sur le petit orifice de la
lumiere, au lieu de le mettre sur la trai-
née de poudre qui y communique, conti-
nuée en avant ou en arriere de cette lu-
miere, le boute-feu lui saute des mains
avec beaucoup de violence, causée par la
vivacité avec laquelle F'air de l'intérieur
de l'ame de la Piece, mis en ressorts très-
violens par l'explosion de la poudre ,
cherche à s'échaper en trouvant une peti-
te issue par la lumiere.
Plusieurs expériences, dont le détail se-
AVRIL. 1752.
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roint ici trop long, prouvent que l'air a
beaucoup plus de part au recul des Pié-
ces, que ne lui en attribue cet Acadé-
micien.
On croit sans peine que dans le canon
de deux pieds de long qu'il a fait percer
à différens endroits, qu'il a trouvé la
plus prompte explosion, en mettant le
feu vers le milieu de la charge. Il ne don-
ne aucune conclusion pour prouver, par-
ce qu'il croit découverte, quel doit être
l'effet du boulet dans une Piece, dont l'a-
me seroit cilindrique, & le feu porté au
milieu de la charge. M. le Chevalier Dar-
cy ne borne point ses vues à ce qu'il pres-
crit sur la longueur des Pièces de canon
& sur la charge qui leur est la plus con-
venable pour le plus grand effet, il com-
prend aussi les corrections & changemens
de dimensions, aux armes à l'usage des
troupes, si elles sont proportionnées à ce
qu'il fixe pour le service de l'Atrillerie:
nous avouons de bonne foi que nos con-
noissances sont trop bornées pour apper-
cevoit aucun des moyens qu'il pourra don-
ner pour applanir, dans l'exécution de
ce sdifférentes bouches à feu, les difficultés
dont on vient de faire mention, l'avantage
quen doit retirer le service du Roi, l'en-
gagera à ne s'en pas tenir-là, à rendre
94 MERCURE DE FRANCE.
publiques ses découvertes, & à proposer
de mettre en pratique ce qu'il n'a fait
qu'exposer.
Fermer
11
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p. 94-114
REPONSE. De M. le Chevalier d'Arcy aux observations de M. de Saint-Auban, Lieutenant-Général d'Artillerie, sur le Mémoire de l'Artillerie, &c.
Début :
AYANT déclaré que si je faisois part au Public de mes expériences sur [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE. De M. le Chevalier d'Arcy aux observations de M. de Saint-Auban, Lieutenant-Général d'Artillerie, sur le Mémoire de l'Artillerie, &c.
REPONSE.
De M. le Chevalier d'Arcy aux observations
de M. de Saint-Auban, Lieutenant-Général
d'Artillerie, sur le Mémoire de l'Artillerie,
&c.
AYANT déclaré que si je faisois part
au Public de mes expériences sur
l'Artillerie, ce n'étoit que dans l'espéran-
ce de recevoir des conseils de personnes
plus expérimentées què moi sur tout, de
MM. du Corps de l'Artillerie; je n'ai pu
qu'être flatté des observations que M. de
Saint-Auban a faites sur mon Mémoire; il
n'auroit sûrement trouvé personne de plus
docile que moi, & de plus porté à en faire
usage, si je n'avois vu avec regret que je
ne le pouvois, la plûpart de ses observa-
tions ne me paroissans pas concluantes, &
les autres prouvant seulement que je n'ai
pas eu le bonheur d'être entendu de M. de
Saint-Auban.
Je suis peut-être dans l'erreur, mais soit
AVRIL. 1752.
en faveur de mes intentions, soit par le
zéle qu'il a pour la perfection de l'Artille-
rie, je me serois flatté d'un peu plus d'at-
tention de sa part pour saisit mes idées,
j'avois d'autant plus sujet de l'espérer que
la déclaration dont je viens de parler, assû-
roit M. de Saint-Auban de l'empressement
que j'aurois eu de lui donner des éclaircis-
semens sur l'extrait de mon mémoire qui
se trouve dans le Mercure, & de lui com-
muni quer le mémoire même pour peu
qu'il l'eût désiré
Un autre raison qui m empêche de pro-
fiter des observations de M. de Saint-Au-
ban, c'est qu'il se contente de parler de ces
expériences sans nombre qui oni servi à déter-
miner les regles que l'on suit aujourd'hui dant
PArtillerie, soit pour la longueur des pièces
soit pour leurs charges, &c. sans les rappor-
ter, j'aurois eu lieu d'attendre le contraire,
ou au moins qu on faveur de quelqu'un,
qui ne sçait peut-être pas tout ce que MM-
les Officiers d'Artillerie ont fait, il indique-
roit où on pourroit les trouver. L'autorité
de M. de Saint-Auban est sans doute d'un
grand poids, mais il ne peut disconvenit
qu en matiere de faits, on ne prouve qu'au-
tant qu on oppose expériences à experien-
ces.
En attendant qu'il nous fasse part de tou-
96 MERCUREDE FRANCE.
tes ces expériences, j'ai cru que je ne pou-
vois me dispenser de lui communiquer les
remarques que j'ai faites sur ses observa-
tions, & de lui donner en peu de mots
quelques éclaircissemens sur mon mémoi-
re, en rapportant les faits qui servent de
base à ce que j'ai avancé. Je me contente-
rai pour cela de disposer mes remarques se-
lon l'ordre des observations de M. de
Saint-Auban, cette méthode étant ici la
plus courte, par la facilité que l'on a de
recourir à son Mémoire, & me paroissant
après y avoir murement réfléchi, celle qui
convient le mieux à la forme qu'il lui a
donné. Au reste, si je l'imite dans cette dis-
position, je seus qu'il est au dessus de mes
forces de le faire dans le tour délicat qu'il
a sçu donner à ses observations: je tâche-
tai d'y suppléer par la bonté de mes rai-
sons.
Paragraphe premier. » On voit par les
expérienées qu'a faites M. le Chevalier
d'Arcy, &c. M. de Saint-Auban, com-
me je l'ai avancé, prouve qu'il ne m'a
pas entendu dès les premieres lignes de
son Mémoire. Je le prie de me dire dans
quel endroit j'ai proposé des changemens
dans les bouches à feu: je ne les crois
point assez parfaites, pour penser que la
chose soit impossible, mais je nai point
prétendu
AVRIL. 1752.
97
prétendu en indiquer. Loin de cela, dans le
Mémoire que je lus, soit prévoyance ou
pressentiment, je pris toutes les mesures
imaginables pour m'expliquer nettement
sur ce sujet, & pour que personne ne prit
ombrage de mon travail j'établis, com-
me on peut le voir par l'Extrait de M. l'Ab-
bé Raynal » que l'Artillerie pouvoit se di-
»viser en deux parties; l'une qui a pour
n objet la théorie, ou les recherches qui
»peuvent établir les principes physiques,
»d'où résulteroient théoriquement les
„meilleures bouches à feu. L'autre dont
»l'objet est plus vaste & plus important,
nqui embrasse non-seulement ce qui con-
„cerne la maniere d'employer ces armes à
„la guerre, d'établir des batteries, &c
» mais encore toutes ces connoissances que
„ l'expérience donne sur les dimensions
„ des piéces, par rapport à leur service,
„ la facilité de leur transport, &c. Plus
loin M. l'Abbé Raynal s'exprime ainsi sur
le même sujet. » Après cette introduction
„on conçoît facilement quel est le but
„que M. d'Arcy se propose, & que son
„objet est de recherchet au moyen des ex-
„ périences ces principes qui doivent ser-
» vir de base à la théorie de l'Artillerie.
J'ai rapporté tout au long ce qui se trou-
ve dans l'Extrait à ce sujet, parce que je
98 MERCURE DE FRANCE.
serai obligé d'y renvoyer plus d'une fois,
& pour qu'on juge en même tems des pré-
cautions que j'ai prises pour expliquer
clairement le but que je me suis proposé.
Cependant je vois que j'ay eu le malheur
de n'y pas réussir. M. de Saint-Auban a
cru voir dans mon Mémoire des choses
singulieres, étonnantes, dont il rapporte
une partie dans ce premier paragraphe;
ainsi par exemple, on trouve dans l'Ex-
trait, que j'ose me flatter de faire voir bien-
tôt » que lorsque l'on prend les précautions
„ requises, & que l'on employe des métho-
« des moins imparfaites que celles des
„ portées, on peut parvenir à des résultats
„assez constans, pour en déduire des prin-
ncipes surs; & M. de Saint-Auban a cru
que cela vouloit dire » qu'en suivant ce
„ que je prescrirai, les effets de la poudre
»que l'on avoit cru jusqu'ici variables, ne
„pourront être que constans, Penseroit-il
qu'à moins que les effers de la poudre ne
spient constans, on ne peut parvenir à des
résultats assex réguliers, pour en déduire
des principes. Au reste je le prie de
nous faire part de ceux que les anciens
Officiers d'Artillerie ont établis : quant.
à ce qu'il dit des modernes, je suis
comme lui entierement persuadé que leur
zele pour le service de l'Etat leur fait bien
AVRIL.
1752.
99
recevoir tout ce qui peut tendre à la per-
fection de l'Artillerie, de quelque part
qu'il vienne, & loin d'imaginer que M.
de Saint-Auban ne soit pas du même senti-
ment, je suis très-assuré au contraire,
même par ses observations, qu'il verroit
avec plaisit, toutes les tentatives que pour-
roient faire des Militaires ou d'autres per-
sonnes qui ne seroient pas du Corps de
l'Artillerie.
Paragraphe second. M. le Chevalier
d'Arcy juge qu' il y abeaucoup d'erreurs, &c.
Sans entrer dans le détail de ce que j'ai dit
à ce sujet dans mon Mémoire: je rappor-
terai seulement quelques-unes des épreu-
ves qui ont été faites par M. de Valiere
& M. Belidor, pour déterminer la charge
la plus avantageuse d'une piéce devingt-
quatre, elles suffiront je crois, pour faire
voir la vérité de ce que j'ai avancé sur la
méthode des portées.
Par les épreuves de M. de Valiere faites
à Strasbourg le 31 Août, & le 1er Septem-
bre 1740: les portées de deux coups ti-
rés à 24 livres de poudre, furent l'une
de 2200 toises, & l'autre de 2500 toises;
& celles de deux autres coups à 8 livres de
poudre de 2325 & de 2050.
Par les épreuves faites à Metz dans l'été
de 1740 par M. Belidor, on voit que dans
E1j
100 MERCURE DEFRANCE.
18 coups tirés à 9 livres, la plus grande
portée a été de 1010, & la plus petite de
715: dans ces épreuves les différences en-
tre les extrêmes sont de plus d'un quart;
dans celles de M. de Valière, elles sont à
peu près d'un 7me. & vraisemblablement,
s'il avoit répeté les épreuves plus souvent
avec une même charge, elles auroient été
plus considérables.
Ces épreuves, qui surement ont été faites
avec un très-grand soin, font assez voir que
les différences dans les portées sont trop
considérables pour quon en puisse rien
conclure de bien certain, & qu'ainsi M. de
S. Auban n'en dit point assez lorsqu'il se
contente de convenir que la meme Piéee
&c. donue à chaque coup quelque difference.
Quant aux accidens que la pratique, selon
lui, ne peut prévoir, il y en a sans doute,
mais ne doit-on pas chercher à substituer
aux moyens ordinaires des moyens plus
exacts, par lesquels en les diminuant, on
parvienne enfin à des expériences assez
régulieres, pour en tirer des conclusions
certaines. M. de Saint-Auban ajoûte que
l'air entre pour beaucoup dans la differen-
ce des portées; comme je n'ai pu deviner
de quelle façon il l'entend, sçavoir, si
c est, en ce que dans ses différentes tem-
pératures il resiste plus ou moins au mou-
Digtires bOO
AVRIL. 1752.
101
vement du boulet, ou qu'il agit avec plus
ou shoins de force dans les interstices des
grains de poudre, ou enfin qu'il rend l'in-
flammation de la poudre plus ou moins vi-
ve. Je me contenterai de lui dire qu'on
voit par les expériences de M. Robbins.
que dès que la poudre est bien séche, les
effets sont toujours à peu près les mêmes à
quelque heure du jour, & dans quelque
tems que l'on tire. Je sçais à la vérité que
felon plusieurs Auteurs lesportées sont plus
grandes le matin & le soir que dans la
journée, & dans un tems humide, que
dans un tems sec; mais je sçais aussi que
d'autres avancent précisément le contrai-
re : & qu'ainsi c'est une de ces choses, dont
faute de moyens assez exacts, on n'a enco-
re aucune connoissance certaine dans l'Ar-
tillerie.
Paragraphe troisiéme.
Elles ne sont pas
assez, &c. J'ai répondu à ce paragraphe en
répondant au précedent.
Paragraphe quatrième. C'est d'après ces
expériences, &c.
On auroit souhaité que M. de Saint-Au-
ban eut voulu rapporter ces épreuves. On
avoue qu on ne les connoît pas, car dans
tous les Auteurs que l'on a consultés sur
certe matiere, on ne voit rien de positif:
pour s'en assurer, on na qu'à voir les
EIII
102 MERCURE DE FRANCE.
Auteurs cités dans la note.
Nota. Diego Vfano, Traité de l'Artille-
rie pag, 7 & 9. La seconde partie du grand
Art de l'Artillerie de Cazimir, ch. 12 art.
17. D'Avelour, Instruction sur l'Artillerie
de France ch. 9. pag. 34. Du Praissac
Questions militaires, page 124. Maltus
Traité d'Artillerie, ch. S. pag. 89. Aure-
let, Traité des Machines & Feux d'artifice
pour la guerre. Flaurence Rivault, Elemens
d'Artillerie, pag. 125. Mémoires de
Montecuculli, liv. 1. ch. 2. pag. 65. M. le
Chevalier de Saint-fullien, la Forge de
Vulcain, pag. 32 & 33. edit. 1710. Mé-
moires d'Artillerie de Saint-Remi, seconde
édit. 1707, tome 1. pag. 83. idem tome 2.
pag. 246. Coinmentaires de Polybe, de Fo-
lard, tome 2. pag. 629. Lobreau de Four-
ville, Mémoires sur l'Artillerie. Le Mar-
quis de Santa-cruz, Réflexions militaires,
tome 9. pag. 12 & 13. idem pag. 24. Du-
lac, Theorie nouvelle sur le méchanisme
de l'Artillerie, & c.
Paragraphe cinquieme. Les expériences,
Cc.
Mon objet étant de ne rien établir que
sur les faits, il étoit dans l'ordre d'exami-
ner si les conjectures de ces habiles Physi-
ciens étoient conformes à la vérité.
Paragraphe sixième. Celles qu'a fait, &c,
103
AVRIL.
1752.
Il paroîtra singulier que M. de Saint-Au-
ban regarde comme inutiles les expérien-
ces faites pour reconnoître si l'inslamma-
tion de la poudre dans les armes à feu se
fait d'une maniere successive, ou si on peut
la regarder comme instantanée; tandis que
cette question a été agitée depuis long.
tems, & qu'en dernier lieu une des plus
illustres Académies de l'Europe, la fociété
Royale de Londres ne l'a point jugée indi-
gne de son attention, & qu'elle a nommé
un committé ex près pour reconnoître ce
qui en étoit: il est certain de plus que des
différentes vîtesses de l'inflammation, il
résulteroit des conséquences très différen-
tes.
Paragraphe septième. Les objets qui pa-
roissent, &c.
Ce paragraphe & les suivans jusqu'au
ueuvième inclusivement, n'étant qu'une
exposition de ce que j'ai rapporte dans
mon Mémoire, & des conclusions que j'en
aitiré; & M. de Saint-Auban paroissant ne
m'avoir pas bien entendu, je rapposterai ce
que dit à ce sujet M. l'Abbé Raynal, voici
comme il s'exprime en parlant de moi. „ Il
„ajoute que les questions suivantes lui pa-
„ roissent mériter d'être examinées les pre-
nmieres: scavoit, 19. qu'elle est la char-
E iiij
104 MERCURE DEFRANCE.
„ge la plus avantageuse pour un canon
»d'une longueur donnée. 2°. Quel est le
„canon le plus avantageux pour une char-
»ge donnée, & enfin quelle est le point
„où l'on doit porter le feu pour que l'in-
„flammation soit la plus prompte.
Comme il paroît de plus que M. de Saint-
Auban na pas bien conçu la différence qui
se trouve entre les deux premieres ques-
tions; je crois devoir les expliquer ici plus
au long, & ajoûter en même temps deux
mots sut les principes physiques, d'après
lesquels je suis parti: afin de répandre plus
de lumieres sur cette matiere
Il est aujourd'hui prouvé incontestable-
ment par les expériences de MM. Hauks-
bée, Hales, Robbins, &c. que la poudre
contient un fluide élastique & permanent,
qui a toutes les propriétés de l'air; que e'est
ce fluide qui se développant dans l'explo-
sion de la poudre, en fait toute la force;
que son volume dans cet état de dévelop-
pement, est à celui de la poudre qui l'a pro-
duit àpeu près comme 244 à 1. de plus
on sçait que ce fluide échauffé au dégre du
fer prêt à fondre augmente encore de vo-
lume dans le rapport de 5 à 1 l'air dont il a
les propriétés se dilatant par cette chaleur
dans le même rapport. De tout ceci il est
facile de conclure que ce fluide étant aussi
zed by Goog
AVRIL.
105
1752.
violemment échauffé qu'il l'est dans l'ex-
plosion, l'espace qu'il occuperoit dans cet
instant (si rien ne s'opposoit à la dilatation
que l'air) seroit à celui de la poudre qui
l'a produit à peu près comme 1000 à 1.
Ces faits bien connus, la maniere dont
la poudre agit sur le boulet devient facile à
l'effort du fluide qui s'est développé dans
l'explosion; car étant d'autant plus grand
que l'espace qu'il occupe est plus petit,
il s'ensuit que lorsqu'il sera étendu dans
un espace 1000 fois plus grand que le volu-
me de la poudre, il n agira plus sur le bou-
let, étant alors en équilibre avec l'air exté-
rieur. Ainsi, par exemple, une charge de8
livres dans une pièce de 24. produisant un
fluide qui occuperoit 1000 fois l'espace
que cette charge occupoit auparavant, ce
qui feroit plus de 800 pieds, en donnant
à la charge 10 pouces de long, il s'ensuit
que la longueur rhéorique d'une piéce de
24 seroit de 800 pieds, puisque le boulet
recevroit toujours une augmentation de
vitesse jusqu'à ce point.
Mais, si l'on fait attention que dans la
pratique une partie du fluide se perd par la
lumiere, par le vent du boulet, & que la
chaleur de ce fluide va toujours en dimi-
nuant, dès qu'une fois toute la poudre est
enflammée; enfin au frottement que le
Eiiij
106 MERCURE DEFRANCE.
boulet éprouve dans l'ame. On verra qu'il
n est pas étonnant que nous ayons trouvé
qu'une pièce de 24 ne devoit avoir avec
une charge de S livres que 340 pieds de
long, ayant reconnu par nos ex périences
que le fluide produit par 18 grains de pou-
dre dans un canon de six pieds, dont la ca-
pacité étoit de 25 pouces cubiques, don-
noit encore à l'extremité du canon une au-
gmentation de vîtesse au boulet.
Cette théorie des effets de la poudre
dans les armes à feu étant bien entendue,
il est facile de concevoir la différence qui
se trouve entre les deux questions que j'ai
rapportées; car quand je demande quelle est
la charge la plus avantageuse pour un ca-
non d'une longueur donnée, il est clair
que je demande la solution expérimentale
d'un problême qu'on peut regarder com-
me géométrique. Car supposons que le
fluide soit produit dans un instant, ou
que la poudre s'enflamme instantanèment,
la longueur de la charge la plus avanta-
geuse, sera à la longueur du canon comme
1. est à 2. 718. mais les causes dont on
vient de parler plus haut, comme frotte-
mens, & c. devant y apporter des change-
mens, il faut donc avoir recours à l'expé-
rience pour les reconnoître. Cependant
elle nous a montré qu'ils ne sont pas consi-
AVRIL.
1752.
107
derables dans ce cas ci, puisque nous avons
trouvé que la longueur de la charge doit
être entre le tiers & la moitié de la lon-
gueur de la piéce.
Et lorsque je demande le canon le plus
avantageux pour une charge donnée, il
est clair que cela s'entend d'un canon d'une
longueur telle que le fluide produit par
l'explosion dilate dans cette longueur, ne
puisse plus agir sur le boulet.
Paragrapne dixième. M. le Chevalier
d'Arcy ne prononce pas, &c.
Cette question est de la nature de cel-
les que les Géomêtres appellent de maxi-
mis & minimis, ou lorsqu on approche du
terme, les différences deviennent si pe-
tites, qu'elles sont insensibles; c'est pour-
quor l'on na pu déterminer par l'ex-
périence, que les deux termes entre les-
quels ce point est renfermé.
Paragraphe onzième. Longueur de ces
pieces chargées, &c.
Ces deux questions sont faciles à résou-
dre, par ce que l'on a vu dans la réponse
au paragraphe 9. ainsi l'on dira que la lon-
gueur qu il faudroit à une pièce de 24.
pour une charge de 32 ou 46 livres, seroit
à cette charge comme 340 pieds est à 8
livres, & de même que la charge qui com-
muniqueroit tout son effort au boulet dane
E vj
108 MERCURE DEFRANCE.
une piéce de 24 de 9 pieds 6 pouces de
long, se trouveroit en disant comme
340 pieds est à 8 livres; ainsi 9 pieds 6
pouces est à la charge cherchée qui seroit
de 3 onces & demi à peu près.
Paragraphe douzième, M. le Chevalier
d'Arcy, &c.
Si j'avois eu le bonheur d'être entendu
par M. de Saint-Auban, il ne me deman-
deroit pas les moyens de faire résister, &c.
Car la division que j'ai fait de l'Artillerie
& que j'ai rapporté plus haut montre assez
que le but de mon travail n est que de re-
chercher à l'aide de l'expérience, les faits
généraux qui doivent servir de base à la
théorie de l'Artillerie, & non de me char-
ger d'une partie que je sens fort au dessus
de mes forces, & qui ne convient qu'à des
perfonnes aussi experimentées que M. de
Saint-Auban.
Paragraphe treizième. On ne peut &c.
Une longueur tellement proportionnée
par rapport à la charge, que cette charge
seroit toute enflammée, lorsque le boulet
seroit parvenu à la bouche, ne seroit pas
la longueur nécessaire pour employer
toute l'action de la charge, voyez la ré-
ponse au paragraphe 7.
Paragraphe quatorzieme. Des expérience
sans nombre, & c.
AVRIL.
1752.
109
On a déjà répondu à ce paragraphe en
répondant au quatrième.
Paragraphe quinziéme & seiziéme. Les
Officiers d'Artillerie, &c.
Quoique j'aye tâché d'acquérir le plus de
connoissanee que j'ay pu sur l'Artillerie,
M. de Saint-Auban a raison de supposer
que je n'ai pas, lu tout ce que MM. les
Officiers d'Artillerie en ont écrit: cepen-
dant j'en ai assez appris pour lui dire que
ces avantages théoriques qui doivent ré-
sulter de la figure des chambres, ne peu-
vent avoir lieu, ce qui seroit facile à prou-
ver ici. Si pour être court, je ne me con-
tentois de rapporter les expériences faites
par la Société Royale.
Le committé de cette Société, chargé de
vérifier ce fait, fit faire trois chambres de
la même capacité, ajustées dans le mortier
de Hauxsbee. Leur profondeur respective
étoit de trois pouces, d'un pouce & demi,
& de trois quarts de pouces; chacune de
ces chambres remplie de poudre en conte-
noit une once, poids de troy. Le boulet pe-
soit 24. livres 6 onces - averdupoids, ou
336 onces troy: & il touchoit toujours la-
poudre, Le mortier pointé à 45 dégrés,
tiré avec la premiere chambre de 3 pouces
de profondeur, donnna dans les différentes
épreuves les portées suivantes: scavoir,
Digstnas uLO
110 MERCUREDEFRANCE
coups
pieds Anglois.
1
752.
2
685.
737.
4
733.
Dans la seconde de ces épreuves, la
chambre n'ayant pas été poussée jusqu'au
fond avant de tirer le mortier, elle s'en-
gagea par la violence du coup tellement,
qu on eut beaucoup de peine à l'en retiter.
ce qui fut vraisemblablement cause de
l'irrégularité de cette épreuve: la moyen-
ne distance des 3 autres coups est de 741
pieds. On tira ensuite trois coups avec la
chambre de de pouces, tout otant com-
me ci-devant.
coups.
466.
2
463.
463.
La moyenne distance de ces trois épreu-
ves fut de 464 pieds: on ajusta ensuite la
chambre d'un demi pouce, mais comme
elle ne remplissoit pas le mortier aussi bien
que les deux autres: on trouva les portées
sort irrégulieres.
AVRIL. 1792.
111
coups.
686.
2
998.
467.
Ce fut probablement l'humidité qui ren-
dit la troisième portée si petite, le coup
ayant été tité fort avant dans la soirée.
Paragraphe dix-septième. Malgré le
jugement & c. Ce Paragraphe, quoique sous
d'autres termes, signifiant la même chose
que le treizième, y renvoye le Lecteur.
Paragraphe dixhuitième. En général &c.
Comme je n'ai prétendu en aucune fa-
çon fixer la longueur ni l'usage des Piéces
dans la pratique, ainsi qu'on le voit par
la déclaration rapportée au commence-
ment; elle sussit pour répondre à ce para-
graphe.
Paragraphe dix- neuvième. Selon M. le
Chevalier d'Arcy. &c.
Quoique j'aye eu quelque peine à me
former une idée nette des objections con-
tenues depuis ce paragraphe jusqu'au 24eme
inclusivement, je crois cependant etre par-
venu à démêler sur quoi elles roulent, &
qu'elles se reduisent à ceci, que j'ai tort
de dire que l'ait entre pour peu de chose
dans les effets de la poudre, parce que,
suivant l'opinion de M. de Saint-Auban,
VIAMERCURE DE FRANCE.
celui qui est contenu dans les interstices
de ses grains, contribue beaucoup à la
force de son explosion; l'inflammation de
la poudre n'étant qu'un moyen de mettre
en jeu sa force élastique, 2. que l'air a
beaucoup plus de part que je ne le pré-
tends dans la cause du recul des armes à
feu tirées sans boulet, sans relever tout-
ce que dit M. de Saint-Auban sur l'obsta-
ole que la résistance de l'air oppose an recul
du canon. Je me contenterai d'examiner
son opinion, & de rapporter ce qui est
dit au sujet du recul des armes à feu dans
l'extrait du Mercure.
On a déja vu dans la réponse au para-
graphe septième que la plus grande dila-
tation de l'air par une très-grande chaleur
va à lui faire occuper un espace cinque fois
plus grand que celui qu'il occupoit aupa-
ravant. Ainsi supposant que la charge de
huit livres occupa dans une piéce de 24
un espace de dix pouces de long, que
le vuide de ses interstices équivalût à
cinque pouces, c'est à-dire, à la moitié
du volume de la charge, & que la cha-
leur de la poudre enflammée, supposée
égale à celle du fer prêt à fondre, dilate
l'air cinque fois, l'espace qu'il occuperoit
alors pour être en équilibre avec l'air ex-
téricur soroit de vingt- cinque poucos de
AVRIL. 1752. 113
long: par conséquent au-delà de cette
longueur, la poudre n'agitoit plus sur le
boulet, & la piece de vingt-quatre ne
devroit avoir théoriquement, selon l'hypo-
these de M. de Saint-Auban, que vingt-
cinque pouces de long, & dans la pratique
un peu moins: donc & c.
Quant à la seconde objection, je prie
que l'on lise l'extrait du Mercure, dont
je me contenterai de rapporter les pa-
roles suivantes. Au reste M. d'Arcy dé-
elare qu'il est bien éloigné de décider une
question qui comporte tam de difficultès, &
qu'il n'en a parlé que parce qu'il a cru qu'il
étoit à propos de faire faire attention aux Phy-
siciens à cette cause du recul qu'ils paroissent
avoir negligè jusqu'ici.
Paragraphe vingt-cinquième. On croit
sens peine &c. Si les accidens qui me sont
arrivés pendant le cours de mes expérien-
ces, ne m'avoient empêché de décider
d'une manière précise le point d'une char-
ge, où on doit l'enflammer, je croiroi
otre fort en état de déterminer ce point
pour toutes les piéces d'artillerie, quel-
ques figures qu'eussent leurs chambres.
Quant à ce que dit M. de Saint-Auban
des armes de l'Infanterie, il est étonnant
qu'il nait pas comptis mes vues; car la
facilité du service exigeant de racour-
Digsieres bi0O
114 MERCURE DEFRANCE.
cir les armes de l'Infanterie, ne falloit-
il pas scavoir le changement que cela
feroit dans les portées. J'ai montré qu'el-
les diminuoient avec les longueurs: pat
conséquent, que si les Prussiens ont l'a-
vantage de tirer vîte avec leurs fusils
courts, ils ont le desavantage de ne pas
atteindre aussi loin. Au reste une question
qui a mérité l'attention de Messieurs les
Inspecteurs Généraux de l'infanterie, mé-
ritoit bien d'être éclaircie, en tâchant de
reconnoître les principes de fait qui doi-
vent servir de base à sa solution.
De M. le Chevalier d'Arcy aux observations
de M. de Saint-Auban, Lieutenant-Général
d'Artillerie, sur le Mémoire de l'Artillerie,
&c.
AYANT déclaré que si je faisois part
au Public de mes expériences sur
l'Artillerie, ce n'étoit que dans l'espéran-
ce de recevoir des conseils de personnes
plus expérimentées què moi sur tout, de
MM. du Corps de l'Artillerie; je n'ai pu
qu'être flatté des observations que M. de
Saint-Auban a faites sur mon Mémoire; il
n'auroit sûrement trouvé personne de plus
docile que moi, & de plus porté à en faire
usage, si je n'avois vu avec regret que je
ne le pouvois, la plûpart de ses observa-
tions ne me paroissans pas concluantes, &
les autres prouvant seulement que je n'ai
pas eu le bonheur d'être entendu de M. de
Saint-Auban.
Je suis peut-être dans l'erreur, mais soit
AVRIL. 1752.
en faveur de mes intentions, soit par le
zéle qu'il a pour la perfection de l'Artille-
rie, je me serois flatté d'un peu plus d'at-
tention de sa part pour saisit mes idées,
j'avois d'autant plus sujet de l'espérer que
la déclaration dont je viens de parler, assû-
roit M. de Saint-Auban de l'empressement
que j'aurois eu de lui donner des éclaircis-
semens sur l'extrait de mon mémoire qui
se trouve dans le Mercure, & de lui com-
muni quer le mémoire même pour peu
qu'il l'eût désiré
Un autre raison qui m empêche de pro-
fiter des observations de M. de Saint-Au-
ban, c'est qu'il se contente de parler de ces
expériences sans nombre qui oni servi à déter-
miner les regles que l'on suit aujourd'hui dant
PArtillerie, soit pour la longueur des pièces
soit pour leurs charges, &c. sans les rappor-
ter, j'aurois eu lieu d'attendre le contraire,
ou au moins qu on faveur de quelqu'un,
qui ne sçait peut-être pas tout ce que MM-
les Officiers d'Artillerie ont fait, il indique-
roit où on pourroit les trouver. L'autorité
de M. de Saint-Auban est sans doute d'un
grand poids, mais il ne peut disconvenit
qu en matiere de faits, on ne prouve qu'au-
tant qu on oppose expériences à experien-
ces.
En attendant qu'il nous fasse part de tou-
96 MERCUREDE FRANCE.
tes ces expériences, j'ai cru que je ne pou-
vois me dispenser de lui communiquer les
remarques que j'ai faites sur ses observa-
tions, & de lui donner en peu de mots
quelques éclaircissemens sur mon mémoi-
re, en rapportant les faits qui servent de
base à ce que j'ai avancé. Je me contente-
rai pour cela de disposer mes remarques se-
lon l'ordre des observations de M. de
Saint-Auban, cette méthode étant ici la
plus courte, par la facilité que l'on a de
recourir à son Mémoire, & me paroissant
après y avoir murement réfléchi, celle qui
convient le mieux à la forme qu'il lui a
donné. Au reste, si je l'imite dans cette dis-
position, je seus qu'il est au dessus de mes
forces de le faire dans le tour délicat qu'il
a sçu donner à ses observations: je tâche-
tai d'y suppléer par la bonté de mes rai-
sons.
Paragraphe premier. » On voit par les
expérienées qu'a faites M. le Chevalier
d'Arcy, &c. M. de Saint-Auban, com-
me je l'ai avancé, prouve qu'il ne m'a
pas entendu dès les premieres lignes de
son Mémoire. Je le prie de me dire dans
quel endroit j'ai proposé des changemens
dans les bouches à feu: je ne les crois
point assez parfaites, pour penser que la
chose soit impossible, mais je nai point
prétendu
AVRIL. 1752.
97
prétendu en indiquer. Loin de cela, dans le
Mémoire que je lus, soit prévoyance ou
pressentiment, je pris toutes les mesures
imaginables pour m'expliquer nettement
sur ce sujet, & pour que personne ne prit
ombrage de mon travail j'établis, com-
me on peut le voir par l'Extrait de M. l'Ab-
bé Raynal » que l'Artillerie pouvoit se di-
»viser en deux parties; l'une qui a pour
n objet la théorie, ou les recherches qui
»peuvent établir les principes physiques,
»d'où résulteroient théoriquement les
„meilleures bouches à feu. L'autre dont
»l'objet est plus vaste & plus important,
nqui embrasse non-seulement ce qui con-
„cerne la maniere d'employer ces armes à
„la guerre, d'établir des batteries, &c
» mais encore toutes ces connoissances que
„ l'expérience donne sur les dimensions
„ des piéces, par rapport à leur service,
„ la facilité de leur transport, &c. Plus
loin M. l'Abbé Raynal s'exprime ainsi sur
le même sujet. » Après cette introduction
„on conçoît facilement quel est le but
„que M. d'Arcy se propose, & que son
„objet est de recherchet au moyen des ex-
„ périences ces principes qui doivent ser-
» vir de base à la théorie de l'Artillerie.
J'ai rapporté tout au long ce qui se trou-
ve dans l'Extrait à ce sujet, parce que je
98 MERCURE DE FRANCE.
serai obligé d'y renvoyer plus d'une fois,
& pour qu'on juge en même tems des pré-
cautions que j'ai prises pour expliquer
clairement le but que je me suis proposé.
Cependant je vois que j'ay eu le malheur
de n'y pas réussir. M. de Saint-Auban a
cru voir dans mon Mémoire des choses
singulieres, étonnantes, dont il rapporte
une partie dans ce premier paragraphe;
ainsi par exemple, on trouve dans l'Ex-
trait, que j'ose me flatter de faire voir bien-
tôt » que lorsque l'on prend les précautions
„ requises, & que l'on employe des métho-
« des moins imparfaites que celles des
„ portées, on peut parvenir à des résultats
„assez constans, pour en déduire des prin-
ncipes surs; & M. de Saint-Auban a cru
que cela vouloit dire » qu'en suivant ce
„ que je prescrirai, les effets de la poudre
»que l'on avoit cru jusqu'ici variables, ne
„pourront être que constans, Penseroit-il
qu'à moins que les effers de la poudre ne
spient constans, on ne peut parvenir à des
résultats assex réguliers, pour en déduire
des principes. Au reste je le prie de
nous faire part de ceux que les anciens
Officiers d'Artillerie ont établis : quant.
à ce qu'il dit des modernes, je suis
comme lui entierement persuadé que leur
zele pour le service de l'Etat leur fait bien
AVRIL.
1752.
99
recevoir tout ce qui peut tendre à la per-
fection de l'Artillerie, de quelque part
qu'il vienne, & loin d'imaginer que M.
de Saint-Auban ne soit pas du même senti-
ment, je suis très-assuré au contraire,
même par ses observations, qu'il verroit
avec plaisit, toutes les tentatives que pour-
roient faire des Militaires ou d'autres per-
sonnes qui ne seroient pas du Corps de
l'Artillerie.
Paragraphe second. M. le Chevalier
d'Arcy juge qu' il y abeaucoup d'erreurs, &c.
Sans entrer dans le détail de ce que j'ai dit
à ce sujet dans mon Mémoire: je rappor-
terai seulement quelques-unes des épreu-
ves qui ont été faites par M. de Valiere
& M. Belidor, pour déterminer la charge
la plus avantageuse d'une piéce devingt-
quatre, elles suffiront je crois, pour faire
voir la vérité de ce que j'ai avancé sur la
méthode des portées.
Par les épreuves de M. de Valiere faites
à Strasbourg le 31 Août, & le 1er Septem-
bre 1740: les portées de deux coups ti-
rés à 24 livres de poudre, furent l'une
de 2200 toises, & l'autre de 2500 toises;
& celles de deux autres coups à 8 livres de
poudre de 2325 & de 2050.
Par les épreuves faites à Metz dans l'été
de 1740 par M. Belidor, on voit que dans
E1j
100 MERCURE DEFRANCE.
18 coups tirés à 9 livres, la plus grande
portée a été de 1010, & la plus petite de
715: dans ces épreuves les différences en-
tre les extrêmes sont de plus d'un quart;
dans celles de M. de Valière, elles sont à
peu près d'un 7me. & vraisemblablement,
s'il avoit répeté les épreuves plus souvent
avec une même charge, elles auroient été
plus considérables.
Ces épreuves, qui surement ont été faites
avec un très-grand soin, font assez voir que
les différences dans les portées sont trop
considérables pour quon en puisse rien
conclure de bien certain, & qu'ainsi M. de
S. Auban n'en dit point assez lorsqu'il se
contente de convenir que la meme Piéee
&c. donue à chaque coup quelque difference.
Quant aux accidens que la pratique, selon
lui, ne peut prévoir, il y en a sans doute,
mais ne doit-on pas chercher à substituer
aux moyens ordinaires des moyens plus
exacts, par lesquels en les diminuant, on
parvienne enfin à des expériences assez
régulieres, pour en tirer des conclusions
certaines. M. de Saint-Auban ajoûte que
l'air entre pour beaucoup dans la differen-
ce des portées; comme je n'ai pu deviner
de quelle façon il l'entend, sçavoir, si
c est, en ce que dans ses différentes tem-
pératures il resiste plus ou moins au mou-
Digtires bOO
AVRIL. 1752.
101
vement du boulet, ou qu'il agit avec plus
ou shoins de force dans les interstices des
grains de poudre, ou enfin qu'il rend l'in-
flammation de la poudre plus ou moins vi-
ve. Je me contenterai de lui dire qu'on
voit par les expériences de M. Robbins.
que dès que la poudre est bien séche, les
effets sont toujours à peu près les mêmes à
quelque heure du jour, & dans quelque
tems que l'on tire. Je sçais à la vérité que
felon plusieurs Auteurs lesportées sont plus
grandes le matin & le soir que dans la
journée, & dans un tems humide, que
dans un tems sec; mais je sçais aussi que
d'autres avancent précisément le contrai-
re : & qu'ainsi c'est une de ces choses, dont
faute de moyens assez exacts, on n'a enco-
re aucune connoissance certaine dans l'Ar-
tillerie.
Paragraphe troisiéme.
Elles ne sont pas
assez, &c. J'ai répondu à ce paragraphe en
répondant au précedent.
Paragraphe quatrième. C'est d'après ces
expériences, &c.
On auroit souhaité que M. de Saint-Au-
ban eut voulu rapporter ces épreuves. On
avoue qu on ne les connoît pas, car dans
tous les Auteurs que l'on a consultés sur
certe matiere, on ne voit rien de positif:
pour s'en assurer, on na qu'à voir les
EIII
102 MERCURE DE FRANCE.
Auteurs cités dans la note.
Nota. Diego Vfano, Traité de l'Artille-
rie pag, 7 & 9. La seconde partie du grand
Art de l'Artillerie de Cazimir, ch. 12 art.
17. D'Avelour, Instruction sur l'Artillerie
de France ch. 9. pag. 34. Du Praissac
Questions militaires, page 124. Maltus
Traité d'Artillerie, ch. S. pag. 89. Aure-
let, Traité des Machines & Feux d'artifice
pour la guerre. Flaurence Rivault, Elemens
d'Artillerie, pag. 125. Mémoires de
Montecuculli, liv. 1. ch. 2. pag. 65. M. le
Chevalier de Saint-fullien, la Forge de
Vulcain, pag. 32 & 33. edit. 1710. Mé-
moires d'Artillerie de Saint-Remi, seconde
édit. 1707, tome 1. pag. 83. idem tome 2.
pag. 246. Coinmentaires de Polybe, de Fo-
lard, tome 2. pag. 629. Lobreau de Four-
ville, Mémoires sur l'Artillerie. Le Mar-
quis de Santa-cruz, Réflexions militaires,
tome 9. pag. 12 & 13. idem pag. 24. Du-
lac, Theorie nouvelle sur le méchanisme
de l'Artillerie, & c.
Paragraphe cinquieme. Les expériences,
Cc.
Mon objet étant de ne rien établir que
sur les faits, il étoit dans l'ordre d'exami-
ner si les conjectures de ces habiles Physi-
ciens étoient conformes à la vérité.
Paragraphe sixième. Celles qu'a fait, &c,
103
AVRIL.
1752.
Il paroîtra singulier que M. de Saint-Au-
ban regarde comme inutiles les expérien-
ces faites pour reconnoître si l'inslamma-
tion de la poudre dans les armes à feu se
fait d'une maniere successive, ou si on peut
la regarder comme instantanée; tandis que
cette question a été agitée depuis long.
tems, & qu'en dernier lieu une des plus
illustres Académies de l'Europe, la fociété
Royale de Londres ne l'a point jugée indi-
gne de son attention, & qu'elle a nommé
un committé ex près pour reconnoître ce
qui en étoit: il est certain de plus que des
différentes vîtesses de l'inflammation, il
résulteroit des conséquences très différen-
tes.
Paragraphe septième. Les objets qui pa-
roissent, &c.
Ce paragraphe & les suivans jusqu'au
ueuvième inclusivement, n'étant qu'une
exposition de ce que j'ai rapporte dans
mon Mémoire, & des conclusions que j'en
aitiré; & M. de Saint-Auban paroissant ne
m'avoir pas bien entendu, je rapposterai ce
que dit à ce sujet M. l'Abbé Raynal, voici
comme il s'exprime en parlant de moi. „ Il
„ajoute que les questions suivantes lui pa-
„ roissent mériter d'être examinées les pre-
nmieres: scavoit, 19. qu'elle est la char-
E iiij
104 MERCURE DEFRANCE.
„ge la plus avantageuse pour un canon
»d'une longueur donnée. 2°. Quel est le
„canon le plus avantageux pour une char-
»ge donnée, & enfin quelle est le point
„où l'on doit porter le feu pour que l'in-
„flammation soit la plus prompte.
Comme il paroît de plus que M. de Saint-
Auban na pas bien conçu la différence qui
se trouve entre les deux premieres ques-
tions; je crois devoir les expliquer ici plus
au long, & ajoûter en même temps deux
mots sut les principes physiques, d'après
lesquels je suis parti: afin de répandre plus
de lumieres sur cette matiere
Il est aujourd'hui prouvé incontestable-
ment par les expériences de MM. Hauks-
bée, Hales, Robbins, &c. que la poudre
contient un fluide élastique & permanent,
qui a toutes les propriétés de l'air; que e'est
ce fluide qui se développant dans l'explo-
sion de la poudre, en fait toute la force;
que son volume dans cet état de dévelop-
pement, est à celui de la poudre qui l'a pro-
duit àpeu près comme 244 à 1. de plus
on sçait que ce fluide échauffé au dégre du
fer prêt à fondre augmente encore de vo-
lume dans le rapport de 5 à 1 l'air dont il a
les propriétés se dilatant par cette chaleur
dans le même rapport. De tout ceci il est
facile de conclure que ce fluide étant aussi
zed by Goog
AVRIL.
105
1752.
violemment échauffé qu'il l'est dans l'ex-
plosion, l'espace qu'il occuperoit dans cet
instant (si rien ne s'opposoit à la dilatation
que l'air) seroit à celui de la poudre qui
l'a produit à peu près comme 1000 à 1.
Ces faits bien connus, la maniere dont
la poudre agit sur le boulet devient facile à
l'effort du fluide qui s'est développé dans
l'explosion; car étant d'autant plus grand
que l'espace qu'il occupe est plus petit,
il s'ensuit que lorsqu'il sera étendu dans
un espace 1000 fois plus grand que le volu-
me de la poudre, il n agira plus sur le bou-
let, étant alors en équilibre avec l'air exté-
rieur. Ainsi, par exemple, une charge de8
livres dans une pièce de 24. produisant un
fluide qui occuperoit 1000 fois l'espace
que cette charge occupoit auparavant, ce
qui feroit plus de 800 pieds, en donnant
à la charge 10 pouces de long, il s'ensuit
que la longueur rhéorique d'une piéce de
24 seroit de 800 pieds, puisque le boulet
recevroit toujours une augmentation de
vitesse jusqu'à ce point.
Mais, si l'on fait attention que dans la
pratique une partie du fluide se perd par la
lumiere, par le vent du boulet, & que la
chaleur de ce fluide va toujours en dimi-
nuant, dès qu'une fois toute la poudre est
enflammée; enfin au frottement que le
Eiiij
106 MERCURE DEFRANCE.
boulet éprouve dans l'ame. On verra qu'il
n est pas étonnant que nous ayons trouvé
qu'une pièce de 24 ne devoit avoir avec
une charge de S livres que 340 pieds de
long, ayant reconnu par nos ex périences
que le fluide produit par 18 grains de pou-
dre dans un canon de six pieds, dont la ca-
pacité étoit de 25 pouces cubiques, don-
noit encore à l'extremité du canon une au-
gmentation de vîtesse au boulet.
Cette théorie des effets de la poudre
dans les armes à feu étant bien entendue,
il est facile de concevoir la différence qui
se trouve entre les deux questions que j'ai
rapportées; car quand je demande quelle est
la charge la plus avantageuse pour un ca-
non d'une longueur donnée, il est clair
que je demande la solution expérimentale
d'un problême qu'on peut regarder com-
me géométrique. Car supposons que le
fluide soit produit dans un instant, ou
que la poudre s'enflamme instantanèment,
la longueur de la charge la plus avanta-
geuse, sera à la longueur du canon comme
1. est à 2. 718. mais les causes dont on
vient de parler plus haut, comme frotte-
mens, & c. devant y apporter des change-
mens, il faut donc avoir recours à l'expé-
rience pour les reconnoître. Cependant
elle nous a montré qu'ils ne sont pas consi-
AVRIL.
1752.
107
derables dans ce cas ci, puisque nous avons
trouvé que la longueur de la charge doit
être entre le tiers & la moitié de la lon-
gueur de la piéce.
Et lorsque je demande le canon le plus
avantageux pour une charge donnée, il
est clair que cela s'entend d'un canon d'une
longueur telle que le fluide produit par
l'explosion dilate dans cette longueur, ne
puisse plus agir sur le boulet.
Paragrapne dixième. M. le Chevalier
d'Arcy ne prononce pas, &c.
Cette question est de la nature de cel-
les que les Géomêtres appellent de maxi-
mis & minimis, ou lorsqu on approche du
terme, les différences deviennent si pe-
tites, qu'elles sont insensibles; c'est pour-
quor l'on na pu déterminer par l'ex-
périence, que les deux termes entre les-
quels ce point est renfermé.
Paragraphe onzième. Longueur de ces
pieces chargées, &c.
Ces deux questions sont faciles à résou-
dre, par ce que l'on a vu dans la réponse
au paragraphe 9. ainsi l'on dira que la lon-
gueur qu il faudroit à une pièce de 24.
pour une charge de 32 ou 46 livres, seroit
à cette charge comme 340 pieds est à 8
livres, & de même que la charge qui com-
muniqueroit tout son effort au boulet dane
E vj
108 MERCURE DEFRANCE.
une piéce de 24 de 9 pieds 6 pouces de
long, se trouveroit en disant comme
340 pieds est à 8 livres; ainsi 9 pieds 6
pouces est à la charge cherchée qui seroit
de 3 onces & demi à peu près.
Paragraphe douzième, M. le Chevalier
d'Arcy, &c.
Si j'avois eu le bonheur d'être entendu
par M. de Saint-Auban, il ne me deman-
deroit pas les moyens de faire résister, &c.
Car la division que j'ai fait de l'Artillerie
& que j'ai rapporté plus haut montre assez
que le but de mon travail n est que de re-
chercher à l'aide de l'expérience, les faits
généraux qui doivent servir de base à la
théorie de l'Artillerie, & non de me char-
ger d'une partie que je sens fort au dessus
de mes forces, & qui ne convient qu'à des
perfonnes aussi experimentées que M. de
Saint-Auban.
Paragraphe treizième. On ne peut &c.
Une longueur tellement proportionnée
par rapport à la charge, que cette charge
seroit toute enflammée, lorsque le boulet
seroit parvenu à la bouche, ne seroit pas
la longueur nécessaire pour employer
toute l'action de la charge, voyez la ré-
ponse au paragraphe 7.
Paragraphe quatorzieme. Des expérience
sans nombre, & c.
AVRIL.
1752.
109
On a déjà répondu à ce paragraphe en
répondant au quatrième.
Paragraphe quinziéme & seiziéme. Les
Officiers d'Artillerie, &c.
Quoique j'aye tâché d'acquérir le plus de
connoissanee que j'ay pu sur l'Artillerie,
M. de Saint-Auban a raison de supposer
que je n'ai pas, lu tout ce que MM. les
Officiers d'Artillerie en ont écrit: cepen-
dant j'en ai assez appris pour lui dire que
ces avantages théoriques qui doivent ré-
sulter de la figure des chambres, ne peu-
vent avoir lieu, ce qui seroit facile à prou-
ver ici. Si pour être court, je ne me con-
tentois de rapporter les expériences faites
par la Société Royale.
Le committé de cette Société, chargé de
vérifier ce fait, fit faire trois chambres de
la même capacité, ajustées dans le mortier
de Hauxsbee. Leur profondeur respective
étoit de trois pouces, d'un pouce & demi,
& de trois quarts de pouces; chacune de
ces chambres remplie de poudre en conte-
noit une once, poids de troy. Le boulet pe-
soit 24. livres 6 onces - averdupoids, ou
336 onces troy: & il touchoit toujours la-
poudre, Le mortier pointé à 45 dégrés,
tiré avec la premiere chambre de 3 pouces
de profondeur, donnna dans les différentes
épreuves les portées suivantes: scavoir,
Digstnas uLO
110 MERCUREDEFRANCE
coups
pieds Anglois.
1
752.
2
685.
737.
4
733.
Dans la seconde de ces épreuves, la
chambre n'ayant pas été poussée jusqu'au
fond avant de tirer le mortier, elle s'en-
gagea par la violence du coup tellement,
qu on eut beaucoup de peine à l'en retiter.
ce qui fut vraisemblablement cause de
l'irrégularité de cette épreuve: la moyen-
ne distance des 3 autres coups est de 741
pieds. On tira ensuite trois coups avec la
chambre de de pouces, tout otant com-
me ci-devant.
coups.
466.
2
463.
463.
La moyenne distance de ces trois épreu-
ves fut de 464 pieds: on ajusta ensuite la
chambre d'un demi pouce, mais comme
elle ne remplissoit pas le mortier aussi bien
que les deux autres: on trouva les portées
sort irrégulieres.
AVRIL. 1792.
111
coups.
686.
2
998.
467.
Ce fut probablement l'humidité qui ren-
dit la troisième portée si petite, le coup
ayant été tité fort avant dans la soirée.
Paragraphe dix-septième. Malgré le
jugement & c. Ce Paragraphe, quoique sous
d'autres termes, signifiant la même chose
que le treizième, y renvoye le Lecteur.
Paragraphe dixhuitième. En général &c.
Comme je n'ai prétendu en aucune fa-
çon fixer la longueur ni l'usage des Piéces
dans la pratique, ainsi qu'on le voit par
la déclaration rapportée au commence-
ment; elle sussit pour répondre à ce para-
graphe.
Paragraphe dix- neuvième. Selon M. le
Chevalier d'Arcy. &c.
Quoique j'aye eu quelque peine à me
former une idée nette des objections con-
tenues depuis ce paragraphe jusqu'au 24eme
inclusivement, je crois cependant etre par-
venu à démêler sur quoi elles roulent, &
qu'elles se reduisent à ceci, que j'ai tort
de dire que l'ait entre pour peu de chose
dans les effets de la poudre, parce que,
suivant l'opinion de M. de Saint-Auban,
VIAMERCURE DE FRANCE.
celui qui est contenu dans les interstices
de ses grains, contribue beaucoup à la
force de son explosion; l'inflammation de
la poudre n'étant qu'un moyen de mettre
en jeu sa force élastique, 2. que l'air a
beaucoup plus de part que je ne le pré-
tends dans la cause du recul des armes à
feu tirées sans boulet, sans relever tout-
ce que dit M. de Saint-Auban sur l'obsta-
ole que la résistance de l'air oppose an recul
du canon. Je me contenterai d'examiner
son opinion, & de rapporter ce qui est
dit au sujet du recul des armes à feu dans
l'extrait du Mercure.
On a déja vu dans la réponse au para-
graphe septième que la plus grande dila-
tation de l'air par une très-grande chaleur
va à lui faire occuper un espace cinque fois
plus grand que celui qu'il occupoit aupa-
ravant. Ainsi supposant que la charge de
huit livres occupa dans une piéce de 24
un espace de dix pouces de long, que
le vuide de ses interstices équivalût à
cinque pouces, c'est à-dire, à la moitié
du volume de la charge, & que la cha-
leur de la poudre enflammée, supposée
égale à celle du fer prêt à fondre, dilate
l'air cinque fois, l'espace qu'il occuperoit
alors pour être en équilibre avec l'air ex-
téricur soroit de vingt- cinque poucos de
AVRIL. 1752. 113
long: par conséquent au-delà de cette
longueur, la poudre n'agitoit plus sur le
boulet, & la piece de vingt-quatre ne
devroit avoir théoriquement, selon l'hypo-
these de M. de Saint-Auban, que vingt-
cinque pouces de long, & dans la pratique
un peu moins: donc & c.
Quant à la seconde objection, je prie
que l'on lise l'extrait du Mercure, dont
je me contenterai de rapporter les pa-
roles suivantes. Au reste M. d'Arcy dé-
elare qu'il est bien éloigné de décider une
question qui comporte tam de difficultès, &
qu'il n'en a parlé que parce qu'il a cru qu'il
étoit à propos de faire faire attention aux Phy-
siciens à cette cause du recul qu'ils paroissent
avoir negligè jusqu'ici.
Paragraphe vingt-cinquième. On croit
sens peine &c. Si les accidens qui me sont
arrivés pendant le cours de mes expérien-
ces, ne m'avoient empêché de décider
d'une manière précise le point d'une char-
ge, où on doit l'enflammer, je croiroi
otre fort en état de déterminer ce point
pour toutes les piéces d'artillerie, quel-
ques figures qu'eussent leurs chambres.
Quant à ce que dit M. de Saint-Auban
des armes de l'Infanterie, il est étonnant
qu'il nait pas comptis mes vues; car la
facilité du service exigeant de racour-
Digsieres bi0O
114 MERCURE DEFRANCE.
cir les armes de l'Infanterie, ne falloit-
il pas scavoir le changement que cela
feroit dans les portées. J'ai montré qu'el-
les diminuoient avec les longueurs: pat
conséquent, que si les Prussiens ont l'a-
vantage de tirer vîte avec leurs fusils
courts, ils ont le desavantage de ne pas
atteindre aussi loin. Au reste une question
qui a mérité l'attention de Messieurs les
Inspecteurs Généraux de l'infanterie, mé-
ritoit bien d'être éclaircie, en tâchant de
reconnoître les principes de fait qui doi-
vent servir de base à sa solution.
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13
p. 114-121
DISCOURS EN VERS, SUR LE PLAISIR D'AIMER.
Début :
OUI, malgré la rigueur & le poids de ses chaînes, [...]
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texteReconnaissance textuelle : DISCOURS EN VERS, SUR LE PLAISIR D'AIMER.
DISCOURS EN VERS,
SUR LE PLAISIR D'AIMER.
OUI, malgré la rigueur & le poids de ses
chaînes,
Les plaisirs de l'Amour surpassent bien ses peines;
Si sur des coeurs cruels, tyran impétueux
Il lance avec fureur des traits cruels comme eux
Monarque bien-faisant des ames généreuses,
La loi qu'il leur impose est celle d'être heureuses.
Frivoles habitans des Cités & des Cours
Colifichets brillans formés pour les Amours
Mais dont le cour, n'apporte aux jardins de Cy-
there
AVRIL. 1752.
115
Que le godt de l'intrigue & la fureur de plaire,
Vous ignorez encor les charmes du vrai bien;
La Mode est votre Dien, l'Amour seul est le mien,
Doux & terrible enfant, ton empire adorable
A fixé dans mon corur son trône inébranlable:
Tu sçais si j'en suis digne, & s'il est sous ta loi
Un sujet plus sidele & plus tendre que moi.
Trop heureux qui connoît ces langueurs innéfa-
bles,
Ces désirs inquiets, ces mouvemens aimables
Nectar délicieux des esprits & des cours:
Les larmes des amans ont pour eux des douceurs,
Leurs plaisirs sont inexprimables
La Volupté pour eux naît du sein des douleurs.
Si du destin jaloux l'autorité sévere
El oigne d'Adonis la Reine de Cythere,
Les plaisirs du retour en seront plus touchans.
»Comme on voit en un jour d'automne & de
» primtems.
»Les brouillards élancés du sein de Vallombreuse,
»Elever jusqu'aux cieux leur vapeur ténébreuse.
» Et briser du soleil les rayons amortis;
»Si, prête à se plonger dans le lit de Thetis
»De ses voiles affreux sa splendeur dégagée
»Console d'un regard la nature affligée,
„Tout renaît, tout s'anime. Acanthis par ses
»chants
»Rend le plus tendre hommage à ses seux écla-
»» taus:
116 MERCURE DE FRANCE.
„ Les ruisseaux sont plus purs, les feuillages plus
„ sombres
»Redoublent leur fraîcheur, leur verdure & leurs
» ombres:
» Les parfums les plus doux, de la terre exhalés
„ Rappellent dans nos bois les amours envolés,
» Zephir caresse Flore avec plus de tendresse;
»Les Nymphes, les Sylvaine, dans une douce
»yvresse,
»Unissant leurs transports goûtent mille douceurs,
„Lès gazons sous leurs pas se tapissent de fleurs
„ La rose ouvre son sein, pleine d'impatience
»Tel après les horreurs d'une creelle absence
nA l'aspect de Cypris, s'élançant du tombean,
„Mon cœeur épanoui reçoit un nouvel être;
„ Dans ses yeux adorés mon amour voit renaître
„ Un nouvel univers & plus noble & p lus beau;
„Otransports! 6 plaisirs, ó suprême puissance !
„O combien la tendresse augmente l'existence !
„Déserts où j'ai passé les plus beaux de mes jours,
„ Doux & discrets témoins du plus pur des amours,
„ Beaux lieux, où de Cloris la grace enchante-
„ resse
o Plongea mes sens ravis dans des torrens d'y-
vresse
» Que pour moi votre aspect a des charmes puil-
„ sans !
„ Dans quel souvenir tendre il égare mes sens !
»Là, d'un soupir flatteur qui pénétra mon ame
Digsirad v L0O
AVRIL.
1752.
117
„L'adorable Cloris daigna payer ma flamme
»Ici, ses yeux divins partageant ma langueur
»Me disoient (si j'entend leur langage enchan,
„teur)
„ Aimez-moi, mais soyez fidelle.
» Ciel! avec quels transports tous mes vœeux,
„tout mon coeur
» Lui juroient une ardeur toujours vive & nou-
„velle
„ Sans doute les Dieux seuls connoissent ces dou-
ceurs.
C'est ainsi qu'Adonis au mystere au silence
Consioit tour à tour ses plaisirs, ses douleurs;
Et sa discrétion égale à sa constance
Méritoient de Cypris les plus tendres faveurs.
La Gréce a publié dans ses fastes menteurs
Que du Ciel autrefois chassé par la Folie
Apollon fut Berger aux champs de Thessalie
Mais j'ai sçu le secret. Son cour trop généreux
Voyant avec pitié nos erreurs, nos chiméres
Nos plaisirs languissans, nos chagrins volontaires
Vint apprendre aux mortels l'art divin d'erte heu-
reux.
Athénes l'attira par sa magnificence,
D'abord elle offrit à ses yeux
Le Temple des Beaux Aits enfans de l'abondance
BAti par le bon goût qui veille à leur deffense;
Mais le Palais brillant de la Frivolité,
Elevé par la Mode & par la Nouveauté
oog
118 MERCURE DEFRANCE.
Eblouit tous les yeux, obtient tous les hommages
Le Dieu voit confondus les fols & les faux sages
Pleins d'yvresse & d'ennui, vains, rampans &
jaloux
Se cherchant, se craignant, & se méptisans tous;
En vain il prodiguoit les trésors du génie
Envain du tendre amour il chantoit les appas,
Le p euple l'écoutoit & ne l'entendoit pas,
Les Dévots frémissoient; la bonne compagnie
Siffloit ses sentimens, ses vers, son harmonie;
Sa douceur étoit fade, & ses tons excedans
Son étiquette antique & ses propos pédans . ..
„ Laissons ces insensés, dit Phébus en colere,
„Leur mépris mutuel est leur digne salaire.
Il s'envole à l'instant vers ces bords enchantés
Que Penée enrichit de ses flots argentés.
Les arbres, les rochers accourent pour l'enten-
dre
Aux vœux d'un digne Amant Lise n'osoit se
rendre
Elle vit Apollon: elle lui dit un jour,
„ Que faites vous là haut dans ce brillant séjour ?
»Quels y sont vos plaisirs : Je ne puis les com-
„prendre
Apollon répondit avec un souris tendre
i Nous aimons, & peut-on être heureux sans
„ l'amour?
»C'est lui qui fait couler dans notre ame ravie
AVRIL. 1752.
119
» Les sources de bonheur & celles de la vie;
„Je viens vous départir des dons si précieux
» Aimez-vous, mes enfans, & vous êtes des
» Dieux
„ Quoi! N'entendez-vous pas la voix de la Na-
»tuxe
„Qui de vos préjugés condamne l'imposture !
» Ah! Que l'amour sur vous épuise tous ses traitsl
„Que feriez-vous, jeune Bergere,
»De votre cœeur, de vos attraits
„ Si vous ne connoissiez jamais
„ La douceur d'aimer & de plaire.
.
Prositons des conseils d'un Dieu qui nous instruit,
Et qui vers le bonheur par la main nous conduit.
Suivons des vrais Amans cet illustre modele,
Pétraque qui rendit son Amante immortelle
Par ses vers & ses feux constans.
Envain le tems jaloux avec sa faulx cruelle,
Avoit cru moissonner leurs plaisirs ravissans,
Leurs vœux toujours comblés & toujours renais-
sans
Près d'une Vaucluse nouvelle
Aux Champs Elysiens, Venus & les Amours
Ont réuni Pétraque à sa divine Laure;
Ils se revoyent tous les jours
Plus charmans, plus tendres encore;
Sous l'ombrage délicieux
D'un bois de Myrthe & d'Amaranthe,
. . .. .
..)
120 MERCURE DE FRANCE.
Ils cueuillent les fruits précieux
De cette ardeur persévérante
Qui les rendit égaux aux Dieux:
Toi que la mort frappa de son dard exécrable
Dans les bras des plaisirs, dans le sein adorable
De la jeunesse & de l'amour
Tendre & charmante Eglé, qui renais chaque
jour
Au fond d'un cœur inconsolable
Seul digne de t'aimer, sans espoir de retour
Vois l'Amour qui s'envole au Temple de Mémoire
Qui grave en traits de feu tes graces, ta vertu»
Et qui dit en pleurant hélas! elle a vécu
Trop peu pour ses amis, mais assez pour sa gloire.
Si dix ans de fureur, de haine ou de victoire
Ont du fier meurtrier d'Hector
A la carriere de Nestor
Egalé la vie immortelle
Combien douze ans d'amour, d'amitié de plaisirs
Doivent rendre la tienne & plus pleine & plus
belle !
Loin de nous ces Mortels sans ame, sans désirs,
Croupis dans le bourbier d'une morne indolence
Du néant au sommeil (vaine ombre d'existence
Du sommeil au néant transportés tour à tour,
Nourris d'absurdités, engraissés d'ignorance
Ils végetent cent ans, mais vivent-ils un jour ?
Non la vie est dans l'ame, & l'ame n'est qu'amour
Cependant
as O
AVRIL. 1752. 121
Cependant, vils jouets d'un sort toujours bar,
bare.
Nous voulons nous unir, & l'erreur nous sépare
La mort brise nos noeuds, & l'absence & le tems,
Nous font mourirencore au coeur de nos amans:
Ah ! sans doute il faudroit voir toujours ce qu'on
aime
s'enyvrer à longs traits de ce bonheur suprême
En pénétrer son ame, en assouvir ces yeux
Et par un goût industrieux,
Toujours vif & toujours durable,
Aiguiser chaque jour les traits délicieux
De cette joye inaltérable !
Mais. .. ò misere humaine! ô destin déplorable
Helas ! des vrais plaisirs la source intarissable
Ne fut découverte qu'aux Dieux:
Cessons pourtant d'être envieux
De leur joye éternelle & de leur gloire extrême;
Il est un bien plus précieux
Que leur immortalité même,
C'est celui d'expirer d'un transport amoureux
Dans les bras de l'objet qu'on aime.
GAILLARD.
SUR LE PLAISIR D'AIMER.
OUI, malgré la rigueur & le poids de ses
chaînes,
Les plaisirs de l'Amour surpassent bien ses peines;
Si sur des coeurs cruels, tyran impétueux
Il lance avec fureur des traits cruels comme eux
Monarque bien-faisant des ames généreuses,
La loi qu'il leur impose est celle d'être heureuses.
Frivoles habitans des Cités & des Cours
Colifichets brillans formés pour les Amours
Mais dont le cour, n'apporte aux jardins de Cy-
there
AVRIL. 1752.
115
Que le godt de l'intrigue & la fureur de plaire,
Vous ignorez encor les charmes du vrai bien;
La Mode est votre Dien, l'Amour seul est le mien,
Doux & terrible enfant, ton empire adorable
A fixé dans mon corur son trône inébranlable:
Tu sçais si j'en suis digne, & s'il est sous ta loi
Un sujet plus sidele & plus tendre que moi.
Trop heureux qui connoît ces langueurs innéfa-
bles,
Ces désirs inquiets, ces mouvemens aimables
Nectar délicieux des esprits & des cours:
Les larmes des amans ont pour eux des douceurs,
Leurs plaisirs sont inexprimables
La Volupté pour eux naît du sein des douleurs.
Si du destin jaloux l'autorité sévere
El oigne d'Adonis la Reine de Cythere,
Les plaisirs du retour en seront plus touchans.
»Comme on voit en un jour d'automne & de
» primtems.
»Les brouillards élancés du sein de Vallombreuse,
»Elever jusqu'aux cieux leur vapeur ténébreuse.
» Et briser du soleil les rayons amortis;
»Si, prête à se plonger dans le lit de Thetis
»De ses voiles affreux sa splendeur dégagée
»Console d'un regard la nature affligée,
„Tout renaît, tout s'anime. Acanthis par ses
»chants
»Rend le plus tendre hommage à ses seux écla-
»» taus:
116 MERCURE DE FRANCE.
„ Les ruisseaux sont plus purs, les feuillages plus
„ sombres
»Redoublent leur fraîcheur, leur verdure & leurs
» ombres:
» Les parfums les plus doux, de la terre exhalés
„ Rappellent dans nos bois les amours envolés,
» Zephir caresse Flore avec plus de tendresse;
»Les Nymphes, les Sylvaine, dans une douce
»yvresse,
»Unissant leurs transports goûtent mille douceurs,
„Lès gazons sous leurs pas se tapissent de fleurs
„ La rose ouvre son sein, pleine d'impatience
»Tel après les horreurs d'une creelle absence
nA l'aspect de Cypris, s'élançant du tombean,
„Mon cœeur épanoui reçoit un nouvel être;
„ Dans ses yeux adorés mon amour voit renaître
„ Un nouvel univers & plus noble & p lus beau;
„Otransports! 6 plaisirs, ó suprême puissance !
„O combien la tendresse augmente l'existence !
„Déserts où j'ai passé les plus beaux de mes jours,
„ Doux & discrets témoins du plus pur des amours,
„ Beaux lieux, où de Cloris la grace enchante-
„ resse
o Plongea mes sens ravis dans des torrens d'y-
vresse
» Que pour moi votre aspect a des charmes puil-
„ sans !
„ Dans quel souvenir tendre il égare mes sens !
»Là, d'un soupir flatteur qui pénétra mon ame
Digsirad v L0O
AVRIL.
1752.
117
„L'adorable Cloris daigna payer ma flamme
»Ici, ses yeux divins partageant ma langueur
»Me disoient (si j'entend leur langage enchan,
„teur)
„ Aimez-moi, mais soyez fidelle.
» Ciel! avec quels transports tous mes vœeux,
„tout mon coeur
» Lui juroient une ardeur toujours vive & nou-
„velle
„ Sans doute les Dieux seuls connoissent ces dou-
ceurs.
C'est ainsi qu'Adonis au mystere au silence
Consioit tour à tour ses plaisirs, ses douleurs;
Et sa discrétion égale à sa constance
Méritoient de Cypris les plus tendres faveurs.
La Gréce a publié dans ses fastes menteurs
Que du Ciel autrefois chassé par la Folie
Apollon fut Berger aux champs de Thessalie
Mais j'ai sçu le secret. Son cour trop généreux
Voyant avec pitié nos erreurs, nos chiméres
Nos plaisirs languissans, nos chagrins volontaires
Vint apprendre aux mortels l'art divin d'erte heu-
reux.
Athénes l'attira par sa magnificence,
D'abord elle offrit à ses yeux
Le Temple des Beaux Aits enfans de l'abondance
BAti par le bon goût qui veille à leur deffense;
Mais le Palais brillant de la Frivolité,
Elevé par la Mode & par la Nouveauté
oog
118 MERCURE DEFRANCE.
Eblouit tous les yeux, obtient tous les hommages
Le Dieu voit confondus les fols & les faux sages
Pleins d'yvresse & d'ennui, vains, rampans &
jaloux
Se cherchant, se craignant, & se méptisans tous;
En vain il prodiguoit les trésors du génie
Envain du tendre amour il chantoit les appas,
Le p euple l'écoutoit & ne l'entendoit pas,
Les Dévots frémissoient; la bonne compagnie
Siffloit ses sentimens, ses vers, son harmonie;
Sa douceur étoit fade, & ses tons excedans
Son étiquette antique & ses propos pédans . ..
„ Laissons ces insensés, dit Phébus en colere,
„Leur mépris mutuel est leur digne salaire.
Il s'envole à l'instant vers ces bords enchantés
Que Penée enrichit de ses flots argentés.
Les arbres, les rochers accourent pour l'enten-
dre
Aux vœux d'un digne Amant Lise n'osoit se
rendre
Elle vit Apollon: elle lui dit un jour,
„ Que faites vous là haut dans ce brillant séjour ?
»Quels y sont vos plaisirs : Je ne puis les com-
„prendre
Apollon répondit avec un souris tendre
i Nous aimons, & peut-on être heureux sans
„ l'amour?
»C'est lui qui fait couler dans notre ame ravie
AVRIL. 1752.
119
» Les sources de bonheur & celles de la vie;
„Je viens vous départir des dons si précieux
» Aimez-vous, mes enfans, & vous êtes des
» Dieux
„ Quoi! N'entendez-vous pas la voix de la Na-
»tuxe
„Qui de vos préjugés condamne l'imposture !
» Ah! Que l'amour sur vous épuise tous ses traitsl
„Que feriez-vous, jeune Bergere,
»De votre cœeur, de vos attraits
„ Si vous ne connoissiez jamais
„ La douceur d'aimer & de plaire.
.
Prositons des conseils d'un Dieu qui nous instruit,
Et qui vers le bonheur par la main nous conduit.
Suivons des vrais Amans cet illustre modele,
Pétraque qui rendit son Amante immortelle
Par ses vers & ses feux constans.
Envain le tems jaloux avec sa faulx cruelle,
Avoit cru moissonner leurs plaisirs ravissans,
Leurs vœux toujours comblés & toujours renais-
sans
Près d'une Vaucluse nouvelle
Aux Champs Elysiens, Venus & les Amours
Ont réuni Pétraque à sa divine Laure;
Ils se revoyent tous les jours
Plus charmans, plus tendres encore;
Sous l'ombrage délicieux
D'un bois de Myrthe & d'Amaranthe,
. . .. .
..)
120 MERCURE DE FRANCE.
Ils cueuillent les fruits précieux
De cette ardeur persévérante
Qui les rendit égaux aux Dieux:
Toi que la mort frappa de son dard exécrable
Dans les bras des plaisirs, dans le sein adorable
De la jeunesse & de l'amour
Tendre & charmante Eglé, qui renais chaque
jour
Au fond d'un cœur inconsolable
Seul digne de t'aimer, sans espoir de retour
Vois l'Amour qui s'envole au Temple de Mémoire
Qui grave en traits de feu tes graces, ta vertu»
Et qui dit en pleurant hélas! elle a vécu
Trop peu pour ses amis, mais assez pour sa gloire.
Si dix ans de fureur, de haine ou de victoire
Ont du fier meurtrier d'Hector
A la carriere de Nestor
Egalé la vie immortelle
Combien douze ans d'amour, d'amitié de plaisirs
Doivent rendre la tienne & plus pleine & plus
belle !
Loin de nous ces Mortels sans ame, sans désirs,
Croupis dans le bourbier d'une morne indolence
Du néant au sommeil (vaine ombre d'existence
Du sommeil au néant transportés tour à tour,
Nourris d'absurdités, engraissés d'ignorance
Ils végetent cent ans, mais vivent-ils un jour ?
Non la vie est dans l'ame, & l'ame n'est qu'amour
Cependant
as O
AVRIL. 1752. 121
Cependant, vils jouets d'un sort toujours bar,
bare.
Nous voulons nous unir, & l'erreur nous sépare
La mort brise nos noeuds, & l'absence & le tems,
Nous font mourirencore au coeur de nos amans:
Ah ! sans doute il faudroit voir toujours ce qu'on
aime
s'enyvrer à longs traits de ce bonheur suprême
En pénétrer son ame, en assouvir ces yeux
Et par un goût industrieux,
Toujours vif & toujours durable,
Aiguiser chaque jour les traits délicieux
De cette joye inaltérable !
Mais. .. ò misere humaine! ô destin déplorable
Helas ! des vrais plaisirs la source intarissable
Ne fut découverte qu'aux Dieux:
Cessons pourtant d'être envieux
De leur joye éternelle & de leur gloire extrême;
Il est un bien plus précieux
Que leur immortalité même,
C'est celui d'expirer d'un transport amoureux
Dans les bras de l'objet qu'on aime.
GAILLARD.
Fermer
14
p. 122
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure de Mars, [titre d'après la table]
Début :
Le mot de l'Enigme du Mercure de Mars, est la Puce. Celui du premier Logogryphe [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure de Mars, [titre d'après la table]
Le mot de l'Enigme du Mercure de
Mars, est la Puce. Celui du premier Logogryphe
est Chevalier; dans lequel on
trouve Cheval, air, Chevre, haire, rave
chair, reveil, riche, Vache, Elie ire, ache,
ail, Eve, livre, rive, re, la, vairs, lac,
vie lie, aile, levre, chair & Ciel. Celui du
second Logogryphe est Escarpolette, dans
lequel on trouve polette, pelle, Carpe,
Lotte, peste, pot, pelotte, capes, Porc, lot,
plat, lettres & port. Celui du troisiéme est
Bouclier, dans lequel on trouve boule
rove, louer, écu, Bouc, cou, re, bleu, boue,
voler, reclu, couler, Roi, clon, bouli, bou-
cle & cœur,
Mars, est la Puce. Celui du premier Logogryphe
est Chevalier; dans lequel on
trouve Cheval, air, Chevre, haire, rave
chair, reveil, riche, Vache, Elie ire, ache,
ail, Eve, livre, rive, re, la, vairs, lac,
vie lie, aile, levre, chair & Ciel. Celui du
second Logogryphe est Escarpolette, dans
lequel on trouve polette, pelle, Carpe,
Lotte, peste, pot, pelotte, capes, Porc, lot,
plat, lettres & port. Celui du troisiéme est
Bouclier, dans lequel on trouve boule
rove, louer, écu, Bouc, cou, re, bleu, boue,
voler, reclu, couler, Roi, clon, bouli, bou-
cle & cœur,
Fermer
15
p. 123
ENIGME.
Début :
J'ai des milliers de soeurs, je suis en tous pays, [...]
Mots clefs :
Aiguille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
A 1 des milliers de foeurs , je fuis en tous pays ,
Lecteur tu nous connois , notre emploi n'eft pas
rare.
Tu fçais que de nos jours l'Auteur dur & barbare
Nous habillant en bleu , va nous vendre à vil prix :
Efclavage cruel ! qui peut nombrer nos maîtres ?
Sur le champ au travail nos momens font foumis ,
On nous garde de près ; ainfique pour les traîtres;
La prifon eft pour nous le lieu le plus heureux .
Nous ne voyons le jour que pour notre infortune ;
Pour faire notre ouvrage , ô fort malencontreux !
Il faut que l'on nous mette une chaîne importune ,
Qui par tout nous pourſuit , & ce n'eft qu'à la fin
Qu'un inftant de repos vange notre esclavage ,
Pliants fous les travaux , mes foeurs de leur deftia
Terminent la carriere , & par leur propre ouvrage
Quelques- unes par fois le font décapiter.
Fuyez notre couroux , imprudente jeuneffe ,
Votre fang innocent pourroit feul vous vanger ,
Des maux que vos pareils font à notre foibleffe.
REGNARD , Lieutenant au Régiment
de Saintonge.
A 1 des milliers de foeurs , je fuis en tous pays ,
Lecteur tu nous connois , notre emploi n'eft pas
rare.
Tu fçais que de nos jours l'Auteur dur & barbare
Nous habillant en bleu , va nous vendre à vil prix :
Efclavage cruel ! qui peut nombrer nos maîtres ?
Sur le champ au travail nos momens font foumis ,
On nous garde de près ; ainfique pour les traîtres;
La prifon eft pour nous le lieu le plus heureux .
Nous ne voyons le jour que pour notre infortune ;
Pour faire notre ouvrage , ô fort malencontreux !
Il faut que l'on nous mette une chaîne importune ,
Qui par tout nous pourſuit , & ce n'eft qu'à la fin
Qu'un inftant de repos vange notre esclavage ,
Pliants fous les travaux , mes foeurs de leur deftia
Terminent la carriere , & par leur propre ouvrage
Quelques- unes par fois le font décapiter.
Fuyez notre couroux , imprudente jeuneffe ,
Votre fang innocent pourroit feul vous vanger ,
Des maux que vos pareils font à notre foibleffe.
REGNARD , Lieutenant au Régiment
de Saintonge.
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16
p. 124
AUTRE.
Début :
Aux Ministres Chrétiens j'offre un rare tableau. [...]
Mots clefs :
Cloche
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Ux Miniftres Chrétiens j'offre un fare tableau
.
J'ai reçu le Baptême , & j'ai quitté la terre ;
Du culte du vrai Dieu j'inftruis tout fon troupeau ;
De la Religion mieux qu'un Miffionnaire
J'annonce les grandeurs , je t'appelle au tombeau
Pour tes befoins j'implore un fecours falutaire ;
Tu me maudis fouvent , & par un fort nouveau
Je parle également aux Rois comme au vulgaire.
Par le même.
Ux Miniftres Chrétiens j'offre un fare tableau
.
J'ai reçu le Baptême , & j'ai quitté la terre ;
Du culte du vrai Dieu j'inftruis tout fon troupeau ;
De la Religion mieux qu'un Miffionnaire
J'annonce les grandeurs , je t'appelle au tombeau
Pour tes befoins j'implore un fecours falutaire ;
Tu me maudis fouvent , & par un fort nouveau
Je parle également aux Rois comme au vulgaire.
Par le même.
Fermer
17
p. 124-125
LOGOGRIPHE.
Début :
Je suis à tout le monde utile à la toilette, [...]
Mots clefs :
Papillote
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIPHE
,
E fuis à tout le monde utile à la toilette ,
Quelquefois néceffaire à plufieurs tous les jours
La parure , Lecteur , emprunte mon fecours ,
Et peut -être à préfent l'on me voit à la tête.
Mon tout eft compofé de neuf pieds ſeulement .
Amufe- toi , tourne- les , & combinne ,
Auffi-tôt dans la Paleſtine
Tu découvriras aisément
Près de Jerufalem une ville placée
Et qu'on dit par Japhet avoir été fondée ....
Son Evêque , Lecteur , eft un Moine Français,
AVRIL. 1752 . 125
Tu dois auffi trouver un grand Auteur Anglais.. ,
Un poiffon délicat qu'on pêche dans la Saône...
Ce qu'à fon jeune enfant une Nourrice donnne.
Une ventofité , qui d'un fale conduit
Se fait fentir , entendre , en fortant avec bruit....
Un oiſeau fort criard. . . Un terme anatomique..
Un poiffon que l'on voit dans les mers d'Amérique
Qui par fa forme égale un maquereau ,
Et qui juſqu'au port fuit toujours un vaiſſeau.
§ 7 & 4 aprés , c'est moi qui juge en France....
23 & 8 ,je fuis ville de la Provence ...
245 & 9 le foutien d'un oiſeau.
12 3 & 9 , le Prince & le Chef de l'Eglife... ୨
874 59, fans moi point de chemiſe..
6 avec 7. plus 8 , j'arrofe l'Agenois . ...
52 4 avant 9 , on me craint dans les bois..
On chaffe mes petits , quelquefois on m'y laiſſe.
1 2 5.9 &.8 , je fuis jeu de jufteffe ....
Je finis , cher Lecteur , voici le trait dernier.
Retranche 1 2 & 5 , je fuis un Officier ,
Qui fçais dans un gros tems de tempête & d'orage
Garentir par mon art un vaiffeau du naufrage.
Par M. de MONTPELLIER.
,
E fuis à tout le monde utile à la toilette ,
Quelquefois néceffaire à plufieurs tous les jours
La parure , Lecteur , emprunte mon fecours ,
Et peut -être à préfent l'on me voit à la tête.
Mon tout eft compofé de neuf pieds ſeulement .
Amufe- toi , tourne- les , & combinne ,
Auffi-tôt dans la Paleſtine
Tu découvriras aisément
Près de Jerufalem une ville placée
Et qu'on dit par Japhet avoir été fondée ....
Son Evêque , Lecteur , eft un Moine Français,
AVRIL. 1752 . 125
Tu dois auffi trouver un grand Auteur Anglais.. ,
Un poiffon délicat qu'on pêche dans la Saône...
Ce qu'à fon jeune enfant une Nourrice donnne.
Une ventofité , qui d'un fale conduit
Se fait fentir , entendre , en fortant avec bruit....
Un oiſeau fort criard. . . Un terme anatomique..
Un poiffon que l'on voit dans les mers d'Amérique
Qui par fa forme égale un maquereau ,
Et qui juſqu'au port fuit toujours un vaiſſeau.
§ 7 & 4 aprés , c'est moi qui juge en France....
23 & 8 ,je fuis ville de la Provence ...
245 & 9 le foutien d'un oiſeau.
12 3 & 9 , le Prince & le Chef de l'Eglife... ୨
874 59, fans moi point de chemiſe..
6 avec 7. plus 8 , j'arrofe l'Agenois . ...
52 4 avant 9 , on me craint dans les bois..
On chaffe mes petits , quelquefois on m'y laiſſe.
1 2 5.9 &.8 , je fuis jeu de jufteffe ....
Je finis , cher Lecteur , voici le trait dernier.
Retranche 1 2 & 5 , je fuis un Officier ,
Qui fçais dans un gros tems de tempête & d'orage
Garentir par mon art un vaiffeau du naufrage.
Par M. de MONTPELLIER.
Fermer
18
p. 126-127
AUTRE.
Début :
Je fus pour critiquer, cher Lecteur, inventée, [...]
Mots clefs :
Épigramme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
E fus pour critiquer , cher Lecteur , inventée ,
Je fuis avec efprit rarement compofée.
A ma pointe , à ma chûte on manque tous les
jours ,
On me voit cependant courir les carrefours.
Pour te plaire il me faut l'élégant badinage ,
D'inftruire c'est mon but les hommes à tout âge
Je renferme en neuf pieds dequoi bien t'amuſer ,
Tu dois trouver d'abord ce qui re fait penſer.. ,
Avec un pied de plus je fuis pour ta deffenfe...
76431 une infame fcience , "
Et qui n'a du crédit que chez les Idiots.. -
Moins 3 , le nom qu'on donne aux Rois Orien-
.taux.
1 46 , je fuis riviere dans l'Espagne.. :
... Plus S mis avant 6 riviere d'Allemagne.
J'offre en lifant mon nom un tréfor à tes yeux,
Le plus grand de la terre & le plus précieux . . .
Je poffède un ami qui fûr toujours fincere. …..
Une pièce de bois utile à la galere ...
Une terre , où le foin croît naturellement....
L'Oiſeau qui cache tout... de plus un élément . ..
Un outil d'artiſan ... mortelle maladie. . .
Deux nottes de mufique.. un Duché d'Ita'ie …. ...
De la Mere de Dieu , Lecteur , cherche le nom ..
AVRIL 17523 127
Ce qui dans divers mots donne le même fon...
Ce qu'on te fait chanter pour fçavoir la muſique.
Le maître d'une femme... un Etat Monarchique.
Un Sanglier de cinq ans. trouve trois mots Latins,
2 3 1 4 & 9 , j'attrape les lapins....
Malgré toute la Rhétorique
Je fçais t'attraper quelquefois.
› 264 avant 1 aux Princes , même aux Rois
J'appartiens ; & je fuis à la Cour , à la Ville
En fait d'amour jeune homme habile.. ;
Les gens de mon état foupirent peu de tems ,
Hs font fous , fort hardis , & très- entreprenans.
Par le même
E fus pour critiquer , cher Lecteur , inventée ,
Je fuis avec efprit rarement compofée.
A ma pointe , à ma chûte on manque tous les
jours ,
On me voit cependant courir les carrefours.
Pour te plaire il me faut l'élégant badinage ,
D'inftruire c'est mon but les hommes à tout âge
Je renferme en neuf pieds dequoi bien t'amuſer ,
Tu dois trouver d'abord ce qui re fait penſer.. ,
Avec un pied de plus je fuis pour ta deffenfe...
76431 une infame fcience , "
Et qui n'a du crédit que chez les Idiots.. -
Moins 3 , le nom qu'on donne aux Rois Orien-
.taux.
1 46 , je fuis riviere dans l'Espagne.. :
... Plus S mis avant 6 riviere d'Allemagne.
J'offre en lifant mon nom un tréfor à tes yeux,
Le plus grand de la terre & le plus précieux . . .
Je poffède un ami qui fûr toujours fincere. …..
Une pièce de bois utile à la galere ...
Une terre , où le foin croît naturellement....
L'Oiſeau qui cache tout... de plus un élément . ..
Un outil d'artiſan ... mortelle maladie. . .
Deux nottes de mufique.. un Duché d'Ita'ie …. ...
De la Mere de Dieu , Lecteur , cherche le nom ..
AVRIL 17523 127
Ce qui dans divers mots donne le même fon...
Ce qu'on te fait chanter pour fçavoir la muſique.
Le maître d'une femme... un Etat Monarchique.
Un Sanglier de cinq ans. trouve trois mots Latins,
2 3 1 4 & 9 , j'attrape les lapins....
Malgré toute la Rhétorique
Je fçais t'attraper quelquefois.
› 264 avant 1 aux Princes , même aux Rois
J'appartiens ; & je fuis à la Cour , à la Ville
En fait d'amour jeune homme habile.. ;
Les gens de mon état foupirent peu de tems ,
Hs font fous , fort hardis , & très- entreprenans.
Par le même
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