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1
p. 1484-1494
MEMOIRE pour servir à l'Histoire de la Peinture. Vie de feu M. Jouvenet.
Début :
JEAN JOUVENET, Peintre ordinaire du Roy, & l'un des plus fameux [...]
Mots clefs :
Peinture, Tableau, Nature, Académie, Jean-Baptiste Jouvenet
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texteReconnaissance textuelle : MEMOIRE pour servir à l'Histoire de la Peinture. Vie de feu M. Jouvenet.
MEMOIRE pour fervir à l'Hiftoire
de la Peinture. Vie de feu M.Jouvenet.
EAN JOUVENET , Peintre ordinaire
du Roy , & l'un des plus fameux
de fon temps , fils de Laurent Jouvenet
Peintre,qui lui montra les premiers principes
de fon Art , nâquit à Rouen le 12
Avril
JUILLET. 1730. 1489
Avril 1644. Ses Ancêtres , Originaires
d'Italie , étant venus s'établir à Lyon , &
delà en Normandie , y ont tous profeffé
la Peinture avec fuccès ; ce fut Noël Jouvenet
fon ayeul qui en donna les premiers
principes au célébre Pouffin ; duquel
celui-cy copia d'abord les Tableaux,
& prit fi-bien-le goût & l'efprit , que fes
premiers Ouvrages tiennent beaucoup de
la maniere de cet excellent Peintre . Mais
le génie facile & vafte de Jean Jouvenet
fut trop vif& trop élevé pour fe renfermer
long-temps dans les bornes étroites
& ferviles de l'imitation. Né pour ce que
la Peinture a de plus grand, il fe fit bientôt
une maniere sûre & hardie , fondée
fur des principes certains , qu'il s'étoit
rendue propre à lui -même, d'après la fettle
& belle nature , qu'il étudia toujours
avec le difcernement le plus exquis &
l'application la plus fuivie . C'est ce qui a
mis dans tous fes Ouvrages une action fi
vive , fi naturelle , fi - bien entenduë` , la
vraie intelligence du Clair- obfcur & l'accord
le plus parfait des Ombres & des
Lumiéres , un Deffein fçavant & correct ,
le plus beau choix des attitudes & de
rout ce qui rend fes Perfonnages nobles,
vivans , animez , les Drapperies les mieux
jettées & d'un meillenr goût. II ' poffedoit
au fouverain dégré la connoiffance
A. v la
4
1486 MERCURE DE FRANCE
la plus exacte de la Perfpective Aërienne,
qui fait comme jouer l'air , & tourner
Fail du Spectateur autour de toutes les
figures ; il faifoit paroître le lieu de la
Scene , auffi vafte qu'il convenoit à ſon
fujet , fans équivoque & fans contradiction
, répandant fur tous fes objets , par
l'artifice du clair - obſcur , & l'intelligence
du Coloris en general , ce vrai charmant
qui trompe fi agréablement par
jufte harmonie des couleurs & de la perfpective.
Il avoit d'ailleurs toutes les parties
qui font l'excellent Peintre & le
grand Maître.
la
Il n'eft pas étonnant
que
des talens
fi
rares
ayent
eû de fi prompts
& de fi heu--
reux
fuccès
, ni que cet habile
Artiſte
ait
acquis
de fi bonne
heure
une réputation
,
qu'il
a toujours
foutenue
& augmentée
jufqu'à
la mort
.
Etant venu à Paris à l'âge de 17 ans ,.
pour étudier & fe perfectionner dans la
Peinture , quelque mal - intentionné s’avifa
d'écrire à fon pere qu'il perdoit tout
fon temps en vains amuſemens, & qu'il
ne travailloit point . Le jeune homme piqué
d'un reproche fi injufte , fe juftifia
par un Tableau d'Hiftoire , qu'il envoya
à fon pere..
C'étoit un Moife frappant le Rocher
qu'il avoit fait de génie Ouvrage infini--
ment:
JUILLET. 1730. 1487
ment audeffus de la force de fon âge , &
qui fit fentir dèflors jufqu'où iroit un
Éleve , dont les premiers coups d'effay
pouvoient paffer pour desChefs- d'oeuvres .
Ce Tableau , dont la compofition eſt
fort riche , eft entierement dans la manicre
du Pouffin .
Son mérite bien -tôt répandu le fit recevoir
avec applaudiffement à l'Académie
Royale de Peinture en 1675. Il y fut fait
Adjoint à Profeffeur en 1676. Profeffeur
en 1681. Adjoint à Recteur en 1702 .
Directeur en 1705. & Recteur perpetuel
en 1707. Son Tableau d'Académie reprefente
Efther évanouie devant Affuerus
que les Académiciens regardent comme
un de leurs plus beaux Tableaux .
M. le Brun qui l'eftimoit beaucoup , le
fit travailler fous lui dans les grands Ouvrages
du Roy , à S. Germain , aux Tuilleries
, à Veriailles , à la Gallerie , & c.
Sa furprenante facilité & fon génie
abondant , lui ont fait enrichir la France
d'un très - grand nombre d'Ouvrages répandus
à la Cour , dans Paris & dans les
Provinces:
Il avoit été mandé en 1694. par le Parlement
de Bretagne , pour y peindre la
Seconde Chambre des Enquêtes , & Pannée
fuivante il peignir encore à Rennes ,
dans une Gallerie du Greffier en Chef du
A vj
Pate
1488 MERCURE DE FRANCE
Parlement , un Platfond de 40 pieds de
long , qui lui acquit beaucoup de réputation.
Ce beau morceau , un de ceux
qu'il eftimoit le plus , fut fait en 45 jours.
Son premier Ouvrage public , & qui lui
en fit une fort grande , fut un grand Tableau
( on May ) qu'il fit pour Notre-
Dame de Paris , & qui fut fort applaudi .
LOUIS XIV.voulut qu'il peignit dans
fa fuperbe Eglife de l'Hôtel des Invalides
, les douze Apôtres , de 14 pieds de
proportions , avec leurs Attributs , peints
a Frefque , qui font autour de ce magnifique
Dôme ; & Sa Majefté le nomma:
pour peindre dans fa nouvelle & fomptueufe
Chapelle de Verfailles , la partie
qui eft au deffus de la Tribune , où il a -
repreſenté admirablement la Defcente du
S. Efprit fur la Vierge & fur les Apôtres . Il
y'a encore de fa main dans cette belle
Chapelle , un excellent Tableau de faint·
Louis , qui fait panfer les bleffez & enterrer
les Soldats tuez à la Bataille de Damiette.
Le Roy fut fi content de ces travaux
qu'outre le payement de fes Ouvrages
ce grand Prince lui augmenta confiderablement
la penfion ( a ) dont il l'avoiť
(a ) Quand il remercia le Roy en 1695. dela
penfion qu'il avoit obtenuë; S. M. lui dit, avec
bonté , je fuis fort content de vous , continuez
àbienfaire , & votre merite fera récompensé..
JUILLET. 1730. 1489
déja honoré long - temps auparavant ; ce
fut une marque de diftinction tresfateufe
.
qui
On voit de fa main l'Apotheofe d'Her
cules , dans le grand appartement du Château
de Versailles , un Tableau reprefentant
l'Hyver, dans le grand Sallon de Marly;
un de Latône & de fes Enfans , à Meudon
; Zéphire & Flore , la naiffance de Bacchus
& Apollon , qui deſcend dans le fein
de Thétis , à Trianon.
Il n'eft pas poffible de faire icy le détail
de tous les Tableaux qu'il a peints, & qui
fe confervent précieuſement dans les Cabinets
des Curieux .
Quant à fes Ouvrages publics , il y a
quatre grands morceaux dans l'Eglife de
S. Martin des Champs , qui font l'admiration
de tous les Connoiffeurs , & qui
repréfentent (' plus grand que nature ) la
Pechereffe che le Pharifien. JESUS - CHRIST
chaffant les Marchands du Temple. La Pêche
de S..Pierre , & la Réfurrection du La-
Zare .
Le feu Roy s'étant fait apporter ces
quatre Tableaux à Trianon , ordonna à
1'Auteur de les répéter , afin d'en faire
quatre piéces deTapifferies de la Couronne.
Et quand le Czar de Mofcovie, Pierre
le Grand , vint en France en 1721. il
rut fi charmé de ces fuperbes Tapifferies ,
paqui
1490 MERCURE DE FRANCE
qui avoient été faites aux Gobelins , fousles
yeux-mêmes de l'Auteur , que LOUIS
XV. à prefent Regnant , en fit prefent à
Sa Majefté Czarienne , avec Ordre qu'on
en refit pour la Couronne de pareilles
aux Gobelins , où elles ont été plufieurs
fois répétées. Il ne faut pas oublier dans
cet article un grand Tableau de la Cenet
de N. S. qui a auffi été mis en Tapifleric,
pour le Roy.
Un autre morceau inimitable de ce
Peintre , eft le grand Tableau du Choeur
des Chartreux à Paris , où JESUS-Christ
eft reprefenté au bord du Lac deGénéfareth ,
guériffant un nombre infini de divers Ma-
·lades.
Dans les autres Eglifes de Paris , on admire
aux Capucines , le Tableau du Grand
Autel, qui eft une Defcente de Croix , & le
Martyre de S. Ovide , dans la Paroiffe de
S. Roch, le Martyre de S. André , que l'on
regarde comme une piece achevée ; le Sacrement
de l'Extrême- Onction , dans une
Chapelle de l'Eglife de Saint Germain de
l'Auxerois; une Nativité , dans la Chapelle
du College de Louis le Grand ; JESUSCHRIST
élevé en Coix , dans l'Eglife :
des Religieufes de S. Dominique , rue de
Chronne , & c.
On voit plufieurs Ouvrages de lui au
Château de Meudon , à l'Hôtel de Conti
JUILLET. 1730. 1497
à Paris , chez M. de Saint- Pouanges , & le
Prefident Robert , & c.
Mais ce qui eft bien remarquable , &
peut- être fans exemple, c'eft que fur la fin
de la vie ce grand Peintre étant devenu
paralitique de la main droite, après un accident
d'apoplexie , dont il fut attaqué en
1713. peignit librement de la inain gauche
plufieurs grands Ouvrages , qui ne
cedent en rien à tout ce qu'il avoit fait
dans toute fa force, de plus fini & de plus
hardi ; tant il est vrai que ce n'eft point la
main feule, ni fon adreffe qui fait la peinture
; mais la tête , les lumieres de l'efprit
& la fcience des principes vrais & certains..
Ces Tableaux peints de la main gauche
font un Platfond de trente pieds de long,,
à la feconde Chambre des Enquêtes du
Parlement de Rouen , où l'on voit la Juftice
qui terraffe la fraude , la chicane , &c.
la Vifitation de la fainte Vierge , dans le
nouveau Choeur de l'Eglife Métropolitai
ne de Paris ; & une Affomption , pour la
Chapelle d'un de fes amis , aux Voiffeaux,
près de Beaumont ſur Oyſe.
Les Grands Hommes devroient être
auffi immortels que leurs Ouvrages . Celui
- ci chéri de tous ceux qui le connoif--
foient , respecté & confideré de tous les
Connoiffeurs , eftimé de tout le monde & :
•
*
auffi
1492 MERCURE DE FRANCE
auffi recommandable par fa probité que
par les talens , mourut le 5 Avril 1717.
au milieu de fa famille , dont il faifoit
toutes les délices , & qu'il avoit élevée dans
les principes des plus folides vertus , net
laiffant point de garçons , héritiers de ſon
génie, mais quatre filles , d'un mérite tresdiftingué.
Au défaut de fils , il a eû la confolation
de laiffer un Eleve dans fon neveu , Mr.
Reftout , receu depuis la mort à l'Académie
, & qui a fait de fi grands progrès,
qu'on peut dire que fon illuftre oncle revit
en lui. C'eft à l'occafion de ce cher
neveu , que feu M. Jouvenet découvrit
un talent qu'il ne croyoit pas avoir :
Voici comment. Revenu des Eaux de
Bourbon , qui n'avoient rien operé fur
fon bras paralytique , il voyoit peindre
M. Reftout, & voulant lui faire faire
quelque correction dans fon ouvrage , il
ne pouvoit pas bien fe faire entendre.
Vif & prompt' comme il étoit , il prend
brufquement le Pinceau de la main gauche,
il opere ; & cette main guidée par la
force de fon efprit , trace exactement &
exprime fa penſée. A fon étonnement ,
fucceda la joye incroyable qu'il eut de fe
voiren état de travailler , & de cultiver
un Art pour lequel il avoit tant d'amour.
On ne prétend pas donner icy le Catalogue
JUILLET. 1730. 1493
talogue de tous fes Ouvrages , cela groffiroit
trop ce Journal ; mais nous le donnerons
au Public , avec les noms des celebres
Graveurs qui les ont mis en Eſtampes
, perfuadez que les Curieux nous en
Içauront gré.
Jouvenet , eft un des Peintres de fon
tems qui a produit le plus de grands Ouvrages
. Il avoit une pratique facile , exactement
foumiſe à fa féconde imagination,
& deffinoit avec une facilité & une préciſion
admirable , fans jamais perdre la
nature de vûë , qu'il ne ceffoit d'étudier,
pour parvenir à cette imitation naïve
qu'on admire dans fes Tableaux . On en
voirquelques- uns de Chevalet , où il s'eft
un peu écarté de cette grande maniere fiere
& reffentie , qui prouvent qu'il ſçavoit
mettre des graces & de la délicateffe
dans fes Ouvrages , felon l'exigence des
cas ; car on a long - tems cru qu'il cherchoit
autant à étonner le Spectateur qu'à
lui plaire.
Ses Portraits font d'une reffemblance
parfaite & d'une verité admirable. Il imaginoit
facilement & compofoit tres - bien
exprimoit fenfiblement & employoit à
propos les allégories & les épiſodes, pour
enrichir & faire valoir fes productions .
Il n'avoit jamais vû l'Italie , quelque
amour qu'il eut pour les grands Maîtres
qu'elle
1494 MERCURE DE FRANCE
•
qu'elle a produits & pour les merveilleux
Ouvrages qu'on y admire ; preuve certaine
, mais rare , que les heureux talens
difpenfent les grands hommes des routes
ordinaires. Le feu Roy , qui avoit pour
Jui une eftime finguliere, lui fit l'honeur
de lui dire un jour que s'il vouloit faire le
voyage pour fa propre curiofité , & pour
fatisfaire l'envie qu'il en avoit toujours
confervée , il en feroit tous les frais . Mais
les grandes occupations que M. Jouvenet
avoit alors, & qu'il a toujours eues depuis,
ne lui ont jamais permis d'entreprendre
ce voyage. Au refte il avoit beaucoup de
probité & de religion , n'aimant point le
fafte; il étoit fort charitable, compatiffan
& bon ami.
de la Peinture. Vie de feu M.Jouvenet.
EAN JOUVENET , Peintre ordinaire
du Roy , & l'un des plus fameux
de fon temps , fils de Laurent Jouvenet
Peintre,qui lui montra les premiers principes
de fon Art , nâquit à Rouen le 12
Avril
JUILLET. 1730. 1489
Avril 1644. Ses Ancêtres , Originaires
d'Italie , étant venus s'établir à Lyon , &
delà en Normandie , y ont tous profeffé
la Peinture avec fuccès ; ce fut Noël Jouvenet
fon ayeul qui en donna les premiers
principes au célébre Pouffin ; duquel
celui-cy copia d'abord les Tableaux,
& prit fi-bien-le goût & l'efprit , que fes
premiers Ouvrages tiennent beaucoup de
la maniere de cet excellent Peintre . Mais
le génie facile & vafte de Jean Jouvenet
fut trop vif& trop élevé pour fe renfermer
long-temps dans les bornes étroites
& ferviles de l'imitation. Né pour ce que
la Peinture a de plus grand, il fe fit bientôt
une maniere sûre & hardie , fondée
fur des principes certains , qu'il s'étoit
rendue propre à lui -même, d'après la fettle
& belle nature , qu'il étudia toujours
avec le difcernement le plus exquis &
l'application la plus fuivie . C'est ce qui a
mis dans tous fes Ouvrages une action fi
vive , fi naturelle , fi - bien entenduë` , la
vraie intelligence du Clair- obfcur & l'accord
le plus parfait des Ombres & des
Lumiéres , un Deffein fçavant & correct ,
le plus beau choix des attitudes & de
rout ce qui rend fes Perfonnages nobles,
vivans , animez , les Drapperies les mieux
jettées & d'un meillenr goût. II ' poffedoit
au fouverain dégré la connoiffance
A. v la
4
1486 MERCURE DE FRANCE
la plus exacte de la Perfpective Aërienne,
qui fait comme jouer l'air , & tourner
Fail du Spectateur autour de toutes les
figures ; il faifoit paroître le lieu de la
Scene , auffi vafte qu'il convenoit à ſon
fujet , fans équivoque & fans contradiction
, répandant fur tous fes objets , par
l'artifice du clair - obſcur , & l'intelligence
du Coloris en general , ce vrai charmant
qui trompe fi agréablement par
jufte harmonie des couleurs & de la perfpective.
Il avoit d'ailleurs toutes les parties
qui font l'excellent Peintre & le
grand Maître.
la
Il n'eft pas étonnant
que
des talens
fi
rares
ayent
eû de fi prompts
& de fi heu--
reux
fuccès
, ni que cet habile
Artiſte
ait
acquis
de fi bonne
heure
une réputation
,
qu'il
a toujours
foutenue
& augmentée
jufqu'à
la mort
.
Etant venu à Paris à l'âge de 17 ans ,.
pour étudier & fe perfectionner dans la
Peinture , quelque mal - intentionné s’avifa
d'écrire à fon pere qu'il perdoit tout
fon temps en vains amuſemens, & qu'il
ne travailloit point . Le jeune homme piqué
d'un reproche fi injufte , fe juftifia
par un Tableau d'Hiftoire , qu'il envoya
à fon pere..
C'étoit un Moife frappant le Rocher
qu'il avoit fait de génie Ouvrage infini--
ment:
JUILLET. 1730. 1487
ment audeffus de la force de fon âge , &
qui fit fentir dèflors jufqu'où iroit un
Éleve , dont les premiers coups d'effay
pouvoient paffer pour desChefs- d'oeuvres .
Ce Tableau , dont la compofition eſt
fort riche , eft entierement dans la manicre
du Pouffin .
Son mérite bien -tôt répandu le fit recevoir
avec applaudiffement à l'Académie
Royale de Peinture en 1675. Il y fut fait
Adjoint à Profeffeur en 1676. Profeffeur
en 1681. Adjoint à Recteur en 1702 .
Directeur en 1705. & Recteur perpetuel
en 1707. Son Tableau d'Académie reprefente
Efther évanouie devant Affuerus
que les Académiciens regardent comme
un de leurs plus beaux Tableaux .
M. le Brun qui l'eftimoit beaucoup , le
fit travailler fous lui dans les grands Ouvrages
du Roy , à S. Germain , aux Tuilleries
, à Veriailles , à la Gallerie , & c.
Sa furprenante facilité & fon génie
abondant , lui ont fait enrichir la France
d'un très - grand nombre d'Ouvrages répandus
à la Cour , dans Paris & dans les
Provinces:
Il avoit été mandé en 1694. par le Parlement
de Bretagne , pour y peindre la
Seconde Chambre des Enquêtes , & Pannée
fuivante il peignir encore à Rennes ,
dans une Gallerie du Greffier en Chef du
A vj
Pate
1488 MERCURE DE FRANCE
Parlement , un Platfond de 40 pieds de
long , qui lui acquit beaucoup de réputation.
Ce beau morceau , un de ceux
qu'il eftimoit le plus , fut fait en 45 jours.
Son premier Ouvrage public , & qui lui
en fit une fort grande , fut un grand Tableau
( on May ) qu'il fit pour Notre-
Dame de Paris , & qui fut fort applaudi .
LOUIS XIV.voulut qu'il peignit dans
fa fuperbe Eglife de l'Hôtel des Invalides
, les douze Apôtres , de 14 pieds de
proportions , avec leurs Attributs , peints
a Frefque , qui font autour de ce magnifique
Dôme ; & Sa Majefté le nomma:
pour peindre dans fa nouvelle & fomptueufe
Chapelle de Verfailles , la partie
qui eft au deffus de la Tribune , où il a -
repreſenté admirablement la Defcente du
S. Efprit fur la Vierge & fur les Apôtres . Il
y'a encore de fa main dans cette belle
Chapelle , un excellent Tableau de faint·
Louis , qui fait panfer les bleffez & enterrer
les Soldats tuez à la Bataille de Damiette.
Le Roy fut fi content de ces travaux
qu'outre le payement de fes Ouvrages
ce grand Prince lui augmenta confiderablement
la penfion ( a ) dont il l'avoiť
(a ) Quand il remercia le Roy en 1695. dela
penfion qu'il avoit obtenuë; S. M. lui dit, avec
bonté , je fuis fort content de vous , continuez
àbienfaire , & votre merite fera récompensé..
JUILLET. 1730. 1489
déja honoré long - temps auparavant ; ce
fut une marque de diftinction tresfateufe
.
qui
On voit de fa main l'Apotheofe d'Her
cules , dans le grand appartement du Château
de Versailles , un Tableau reprefentant
l'Hyver, dans le grand Sallon de Marly;
un de Latône & de fes Enfans , à Meudon
; Zéphire & Flore , la naiffance de Bacchus
& Apollon , qui deſcend dans le fein
de Thétis , à Trianon.
Il n'eft pas poffible de faire icy le détail
de tous les Tableaux qu'il a peints, & qui
fe confervent précieuſement dans les Cabinets
des Curieux .
Quant à fes Ouvrages publics , il y a
quatre grands morceaux dans l'Eglife de
S. Martin des Champs , qui font l'admiration
de tous les Connoiffeurs , & qui
repréfentent (' plus grand que nature ) la
Pechereffe che le Pharifien. JESUS - CHRIST
chaffant les Marchands du Temple. La Pêche
de S..Pierre , & la Réfurrection du La-
Zare .
Le feu Roy s'étant fait apporter ces
quatre Tableaux à Trianon , ordonna à
1'Auteur de les répéter , afin d'en faire
quatre piéces deTapifferies de la Couronne.
Et quand le Czar de Mofcovie, Pierre
le Grand , vint en France en 1721. il
rut fi charmé de ces fuperbes Tapifferies ,
paqui
1490 MERCURE DE FRANCE
qui avoient été faites aux Gobelins , fousles
yeux-mêmes de l'Auteur , que LOUIS
XV. à prefent Regnant , en fit prefent à
Sa Majefté Czarienne , avec Ordre qu'on
en refit pour la Couronne de pareilles
aux Gobelins , où elles ont été plufieurs
fois répétées. Il ne faut pas oublier dans
cet article un grand Tableau de la Cenet
de N. S. qui a auffi été mis en Tapifleric,
pour le Roy.
Un autre morceau inimitable de ce
Peintre , eft le grand Tableau du Choeur
des Chartreux à Paris , où JESUS-Christ
eft reprefenté au bord du Lac deGénéfareth ,
guériffant un nombre infini de divers Ma-
·lades.
Dans les autres Eglifes de Paris , on admire
aux Capucines , le Tableau du Grand
Autel, qui eft une Defcente de Croix , & le
Martyre de S. Ovide , dans la Paroiffe de
S. Roch, le Martyre de S. André , que l'on
regarde comme une piece achevée ; le Sacrement
de l'Extrême- Onction , dans une
Chapelle de l'Eglife de Saint Germain de
l'Auxerois; une Nativité , dans la Chapelle
du College de Louis le Grand ; JESUSCHRIST
élevé en Coix , dans l'Eglife :
des Religieufes de S. Dominique , rue de
Chronne , & c.
On voit plufieurs Ouvrages de lui au
Château de Meudon , à l'Hôtel de Conti
JUILLET. 1730. 1497
à Paris , chez M. de Saint- Pouanges , & le
Prefident Robert , & c.
Mais ce qui eft bien remarquable , &
peut- être fans exemple, c'eft que fur la fin
de la vie ce grand Peintre étant devenu
paralitique de la main droite, après un accident
d'apoplexie , dont il fut attaqué en
1713. peignit librement de la inain gauche
plufieurs grands Ouvrages , qui ne
cedent en rien à tout ce qu'il avoit fait
dans toute fa force, de plus fini & de plus
hardi ; tant il est vrai que ce n'eft point la
main feule, ni fon adreffe qui fait la peinture
; mais la tête , les lumieres de l'efprit
& la fcience des principes vrais & certains..
Ces Tableaux peints de la main gauche
font un Platfond de trente pieds de long,,
à la feconde Chambre des Enquêtes du
Parlement de Rouen , où l'on voit la Juftice
qui terraffe la fraude , la chicane , &c.
la Vifitation de la fainte Vierge , dans le
nouveau Choeur de l'Eglife Métropolitai
ne de Paris ; & une Affomption , pour la
Chapelle d'un de fes amis , aux Voiffeaux,
près de Beaumont ſur Oyſe.
Les Grands Hommes devroient être
auffi immortels que leurs Ouvrages . Celui
- ci chéri de tous ceux qui le connoif--
foient , respecté & confideré de tous les
Connoiffeurs , eftimé de tout le monde & :
•
*
auffi
1492 MERCURE DE FRANCE
auffi recommandable par fa probité que
par les talens , mourut le 5 Avril 1717.
au milieu de fa famille , dont il faifoit
toutes les délices , & qu'il avoit élevée dans
les principes des plus folides vertus , net
laiffant point de garçons , héritiers de ſon
génie, mais quatre filles , d'un mérite tresdiftingué.
Au défaut de fils , il a eû la confolation
de laiffer un Eleve dans fon neveu , Mr.
Reftout , receu depuis la mort à l'Académie
, & qui a fait de fi grands progrès,
qu'on peut dire que fon illuftre oncle revit
en lui. C'eft à l'occafion de ce cher
neveu , que feu M. Jouvenet découvrit
un talent qu'il ne croyoit pas avoir :
Voici comment. Revenu des Eaux de
Bourbon , qui n'avoient rien operé fur
fon bras paralytique , il voyoit peindre
M. Reftout, & voulant lui faire faire
quelque correction dans fon ouvrage , il
ne pouvoit pas bien fe faire entendre.
Vif & prompt' comme il étoit , il prend
brufquement le Pinceau de la main gauche,
il opere ; & cette main guidée par la
force de fon efprit , trace exactement &
exprime fa penſée. A fon étonnement ,
fucceda la joye incroyable qu'il eut de fe
voiren état de travailler , & de cultiver
un Art pour lequel il avoit tant d'amour.
On ne prétend pas donner icy le Catalogue
JUILLET. 1730. 1493
talogue de tous fes Ouvrages , cela groffiroit
trop ce Journal ; mais nous le donnerons
au Public , avec les noms des celebres
Graveurs qui les ont mis en Eſtampes
, perfuadez que les Curieux nous en
Içauront gré.
Jouvenet , eft un des Peintres de fon
tems qui a produit le plus de grands Ouvrages
. Il avoit une pratique facile , exactement
foumiſe à fa féconde imagination,
& deffinoit avec une facilité & une préciſion
admirable , fans jamais perdre la
nature de vûë , qu'il ne ceffoit d'étudier,
pour parvenir à cette imitation naïve
qu'on admire dans fes Tableaux . On en
voirquelques- uns de Chevalet , où il s'eft
un peu écarté de cette grande maniere fiere
& reffentie , qui prouvent qu'il ſçavoit
mettre des graces & de la délicateffe
dans fes Ouvrages , felon l'exigence des
cas ; car on a long - tems cru qu'il cherchoit
autant à étonner le Spectateur qu'à
lui plaire.
Ses Portraits font d'une reffemblance
parfaite & d'une verité admirable. Il imaginoit
facilement & compofoit tres - bien
exprimoit fenfiblement & employoit à
propos les allégories & les épiſodes, pour
enrichir & faire valoir fes productions .
Il n'avoit jamais vû l'Italie , quelque
amour qu'il eut pour les grands Maîtres
qu'elle
1494 MERCURE DE FRANCE
•
qu'elle a produits & pour les merveilleux
Ouvrages qu'on y admire ; preuve certaine
, mais rare , que les heureux talens
difpenfent les grands hommes des routes
ordinaires. Le feu Roy , qui avoit pour
Jui une eftime finguliere, lui fit l'honeur
de lui dire un jour que s'il vouloit faire le
voyage pour fa propre curiofité , & pour
fatisfaire l'envie qu'il en avoit toujours
confervée , il en feroit tous les frais . Mais
les grandes occupations que M. Jouvenet
avoit alors, & qu'il a toujours eues depuis,
ne lui ont jamais permis d'entreprendre
ce voyage. Au refte il avoit beaucoup de
probité & de religion , n'aimant point le
fafte; il étoit fort charitable, compatiffan
& bon ami.
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Résumé : MEMOIRE pour servir à l'Histoire de la Peinture. Vie de feu M. Jouvenet.
Jean Jouvenet, né à Rouen le 14 avril 1644, était un peintre renommé du roi Louis XIV. Issu d'une famille d'artistes italiens établis en Normandie, il a reçu ses premières leçons de peinture de son père, Laurent Jouvenet. Jouvenet a développé un style personnel marqué par une action vive, un dessin précis et un choix judicieux des attitudes et des drapés, grâce à l'étude de la nature et des principes artistiques solides. À l'âge de 17 ans, Jouvenet s'est installé à Paris pour se perfectionner. Après avoir été injustement accusé de paresse, il a démontré son talent avec un tableau représentant Moïse frappant le rocher, inspiré par le style de Pouffin. Ce tableau lui a valu son admission à l'Académie Royale de Peinture en 1675. Jouvenet a occupé divers postes au sein de l'Académie, devenant recteur perpétuel en 1707. Jouvenet a réalisé de nombreuses œuvres pour le roi Louis XIV, notamment à Saint-Germain, aux Tuileries, à Versailles et à la Galerie. Il a également peint pour des églises et des institutions publiques, comme la Seconde Chambre des Enquêtes du Parlement de Bretagne et l'église des Invalides. Ses œuvres étaient admirées pour leur composition riche et leur maîtrise du clair-obscur et de la perspective aérienne. En 1713, malgré une paralysie de la main droite, Jouvenet a continué à peindre avec sa main gauche, produisant des œuvres de qualité égale. Il est décédé le 5 avril 1717, laissant derrière lui une famille et un élève, son neveu Restout, qui a poursuivi son héritage artistique. Jouvenet est reconnu pour sa probité, sa charité et son talent exceptionnel, ayant produit un grand nombre d'œuvres remarquables.
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