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1
p. 3-6
EPITRE A Monsieur le Marquis de Crillon, Député de la Ville d'Avignon pour complimenter le Roi sur la Naissance de M. le Duc de Bourgogne.
Début :
Heritier d'un nom Héroïque [...]
Mots clefs :
Dieu, Paix
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE A Monsieur le Marquis de Crillon, Député de la Ville d'Avignon pour complimenter le Roi sur la Naissance de M. le Duc de Bourgogne.
EPITRE
A Monsieur le Marquis de Crillon, Député
de la Ville d'Avignon pour complimenter
le Roi sur la Naissance de M. le Duc de
Bourgogne.
Heritier d'un nom Héroïque
Dont vous relevez la splendeur
Dans huit jours, la chose est publique
Traîné dans un char magnifique
Vous irez brillant Orateur,
Sur le ton du Panégyrique
Etaler votre Rhétorique
A ij
4 MERCURE DEFRANCE.
Dans le pays de la Grandeur:
Du Peuple le plus pacisique
..
O le plus brave Ambassadeur!
C'est bien l'entendre, Monseigneur;
Lorsque la paix vous fait défense
De signaler votre grand coeur
Votre ame ardente s'en offense
Et s'ouvre un chemin à l'honneur,
Par quoi votre docte Excellence
Ne pouvant montrer sa valeur,
Va nous montrer son éloquence.
C'est-à dire, qu'avec douleur
Voyant que le Dieu de la Thrace,
Dieu de Messe & de Fontenoy,
A la Paix a cédé la place
Par l'ordre absolu d'un grand Roi,
Et souffrant sous la dure loy
Qui tient captive votre audace
Dans les Camps du Dieu du Parnasse
Vous avez cherché de l'emploi.
Dans ces Camps, paisibles retraites,
Où les Auteurs sont des Guerriers
Où les Lyres sont des trompettes,
Où les roses sont des Lauriers;
Où l'on attaque l'ignorance,
Où, sans se mouvoir, on agit,
Où l'on est Héros quand on pense,
MARS. 1752.
Où l'on combat quand on écrit,
Où l'on couronne la science,
Où la force est dans l'éloquence,
Et le courage dans l'esprit.
Puisqu'il n'en faut pas davantage
Pour prétendre aux premiers honneurs,
Vous avez assez de courage;
Sur ce poëtique rivage
Vous serez Héros comme ailleurs.
Admis dans la docte Brigade
Qui campe au sommet d'Hélicon,
Vous conserverez votre grade:
N'en doutez pas, brave Crillon;
Vous serez au moins, j'en répond
Au retour de votre Ambassade
Maréchal de Canip d'Apollon.
Suivez ce Dieu moins sanguinaire,
Son culte entraîne moins de soins;
Si vous marchez sous sa banniere
L'Autriche ne vous craindra guère,
Mais vous nous allarmerez moins.
Passez sur un nouveau Théatre,
On sçait déja que vous avez
Un cœur que rien ne peut abattre;
Faites-nous voir que vous sçavez
Tour à tour écrire & combattre,
A iij
600.
6 MERCUREDE FRANCE.
Et forcez la Cour d'avouer
Qu'ailleurs que dans une bataille
La gloire vous suit, soit qu'il faille
Servir nos Rois où les louer.
A Monsieur le Marquis de Crillon, Député
de la Ville d'Avignon pour complimenter
le Roi sur la Naissance de M. le Duc de
Bourgogne.
Heritier d'un nom Héroïque
Dont vous relevez la splendeur
Dans huit jours, la chose est publique
Traîné dans un char magnifique
Vous irez brillant Orateur,
Sur le ton du Panégyrique
Etaler votre Rhétorique
A ij
4 MERCURE DEFRANCE.
Dans le pays de la Grandeur:
Du Peuple le plus pacisique
..
O le plus brave Ambassadeur!
C'est bien l'entendre, Monseigneur;
Lorsque la paix vous fait défense
De signaler votre grand coeur
Votre ame ardente s'en offense
Et s'ouvre un chemin à l'honneur,
Par quoi votre docte Excellence
Ne pouvant montrer sa valeur,
Va nous montrer son éloquence.
C'est-à dire, qu'avec douleur
Voyant que le Dieu de la Thrace,
Dieu de Messe & de Fontenoy,
A la Paix a cédé la place
Par l'ordre absolu d'un grand Roi,
Et souffrant sous la dure loy
Qui tient captive votre audace
Dans les Camps du Dieu du Parnasse
Vous avez cherché de l'emploi.
Dans ces Camps, paisibles retraites,
Où les Auteurs sont des Guerriers
Où les Lyres sont des trompettes,
Où les roses sont des Lauriers;
Où l'on attaque l'ignorance,
Où, sans se mouvoir, on agit,
Où l'on est Héros quand on pense,
MARS. 1752.
Où l'on combat quand on écrit,
Où l'on couronne la science,
Où la force est dans l'éloquence,
Et le courage dans l'esprit.
Puisqu'il n'en faut pas davantage
Pour prétendre aux premiers honneurs,
Vous avez assez de courage;
Sur ce poëtique rivage
Vous serez Héros comme ailleurs.
Admis dans la docte Brigade
Qui campe au sommet d'Hélicon,
Vous conserverez votre grade:
N'en doutez pas, brave Crillon;
Vous serez au moins, j'en répond
Au retour de votre Ambassade
Maréchal de Canip d'Apollon.
Suivez ce Dieu moins sanguinaire,
Son culte entraîne moins de soins;
Si vous marchez sous sa banniere
L'Autriche ne vous craindra guère,
Mais vous nous allarmerez moins.
Passez sur un nouveau Théatre,
On sçait déja que vous avez
Un cœur que rien ne peut abattre;
Faites-nous voir que vous sçavez
Tour à tour écrire & combattre,
A iij
600.
6 MERCUREDE FRANCE.
Et forcez la Cour d'avouer
Qu'ailleurs que dans une bataille
La gloire vous suit, soit qu'il faille
Servir nos Rois où les louer.
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2
p. 6-10
LETTRE à Monsieur Pirrhon.
Début :
La Lettre suivante est d'un des plus grands Ministres de l'Europe, & d'un / J'ai cru, avec raison, ne pouvoir mieux m'adresser qu'à vous, Monsieur, [...]
Mots clefs :
Monde, Vertus, Attention, Vice, Lieu, Vertu
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à Monsieur Pirrhon.
La Lettre suivante est d'un des plus
grands Ministres de l'Europe, & d'un
Citoyen digne de l'ancienne Rome. Quoi-
que le soin de soutenir la glorte & de fai-
re le bonheur de la Suede sa Patrie, ait
paru fixer toute son attention, il est par-
venu à exceller dans la morale, dans les
Belles Lettres & dans la connoissance des
Arts, parce que les hommes de génie ont
du temps pour tout. La France qui a long
tems joui de tant de talens & de vertus a
reçu en les perdant, l'unique consolation
qu'elle pouvoit espérer: le plus ancien de
ses alliés lui a donné une nouvelle marque
de considération & d'attachement par le
choix du Successeur de M. le Comte de
Tessin.
NXX(XXXXXXIXXXXXXXI
LETTRE à Monsieur Pirrhon.
J'ai cru, avec raison, ne pouvoir
mieux m'adresser qu'à vous, Monsieur,
pour le rafinement & l'exécution
Digizes b. 009
MARS. 1752.
d'une idée, peut-être mal digerée, qui
m'est venue; mais entre vos mains elle
prendra aisément & surement, si vous
voulez vous en donner la peine, le poli,
& l'air de justesse qui lui manque dans sa
premiere naissance.
Voici ce que je défire: je voudrois quę
l'on s'appliquâs à caractériser & à analy-
ser daus les Piéces comiques, les vertus,
avec la même force, la même justesse &
le même pinceau dont jusqu'ici on a ca-
ractérisé les vices; & qu'on en fit exac-
tement voit le contraste. Par exemple, si
l'on entreprennoit de peindre le Généreux
par opposition à l'Avare; le prudent ou
l'homme de conseilspout figurer contre
l'Etourdi; le vrai Brave contre le Fanfa-
ron; l'honnente homme contre mille ca-
racteres de fourbes; le sincere obligeant
contre le Flatteur; la femme vertueuse
contre la Coquette, & ainsi des autres.
Les trais brillans du vrai mérite animę-
roient, à mon avis, pour le moins autant,
& toucheroient surement davantage, que
le ridicule du vice ne canse de l'indigna-
tion, puisque ce dernier fait quasi tou-
jours rire, & perd par-là de son effet,
au lieu que l'autre est toujours respectable,
& n'a rien qui puisse diviser ou dis-
traire l'attention.
A iiij
8 MERCUREDE FRANCE.
J'en juge par moi-même: j'aime mieux
m'appliquer à imiter les exemples ver-
tueux, qu'à connoître & fuir les vi-
cieux: les derniers par eux mêmes, ne
peuvent m'inspirer qu'une inaction, au
lieu que les autres réveillent, animent &
font agir; car la différence est très-réelle
entre n'être pas vicieux, ou être vertueux.
Je pense que tout le monde sent cela
comme moi.
Il résulte encore un autre inconvenient
de ce qu'on néglige de faire voir le bien
avec la même exactitude que le mal, en ce
que l'on voit tous les jours que pour évi-
ter l'excès que l'on représente, on tom-
be, faute de connoître le vrai, dans le
défaut contraire; de sorte que, pour se
garantir de l'avarice on devient prodi-
gue; pour n'être pas coquette, on se fait
prude; & nos jeunes gens, pour ne pas
passer pour poltrons, deviennent souvent
bretteurs.
On pourroit objecter, que ce que je
souhaite est le but des Tragédies; mais
outre qu'elles nous tracent, la plupart du
temps, des vertus ou farouches, ou uni-
quement propres à l'Héroisme, elles con-
duisent toujours à un dénouëment san-
glant, qui interesse, saisit l'attention en-
tiere, & fait négliger les caracteres.
MARS.
1752.
9
Ce n'est donc pas là ce que je deman-
de; mais des actions plus unies, des
vertus à l'usage de tout le monde & plus
à portée de l'humanité, & de la vie
journaliere; & qu'au lieu de blâmer le
vice, on s'attachât principalement à ho-
norer la vertu.
A mon avis, c'est la seule chose qui
manque au Théâtre François, d'ailleurs
si parfait, tant à l'égard des Auteurs
que des Acteurs, qu'il fait le modéle
de tous les autres Théâtres du monde,
& l'admiration d'une Nation, dont les
jugemens sur le produit de l'esprit sont
si surs & si justes.
D'où vient donc ce manquement? Se-
toit-ce que les traits grossiers du vice sont
plus aisés à faisir que les trais fins &
délicats de la vertu? Car pour le jeu du
Théâtre, il seroit le même, & je pense
que si l'on représentoit la femme sage du
monde, on y pourroit mêler des sujets
qui tenterorent fa vertu, dont les fausses
démarches produiroient des Sçenes très-
réjouissantes. En un mot, je voudrois
qu on fît du moins quelques Piéces où
le Héros fût parfait, & où l'on ne
connûnt les vices que par opposition à ce
premner perfonnage, c est-a-dire, tout
le contraire des Comédies jouées, jus-
AV
10 MERCUREDEFRANCE.
qu'ici, & que l'on donne encore jour-
nellement: & par-là on apptendroit qu'il
ne susfit point de n'être pas ingrat
mais qu'il faut être reconnoissant: que
ce n'est pas assez de ne point mentir.
mais jusqu'où il faut dire vrai: & une
infinité d'autres mérites & bienséances
dont on ignore la juste définition.
Si j'en disois davantage, je passerois
ma portée, & excederois le plan que je
me suis proposé de ne vous offrir, Mon-
sieur, qu une piéce appareillée, & qui
reste à limer par la main du Maître.
Que ne doit-on pas attendte de l'Au-
reur de Gustave?
Gustave, ce grand Roi, doit sa nouvelle gloire,
Et son nouvel éclat, Pirthon, à tes écrits,
Et son nom, justement immortel dans l'Histoire
Qui ne paroissoit plus connu qu'aux beaux esprits,
Graces à tes talens, & ta Muse feconde,
Sous des traits ravissans, reparoît dans le monde.
Je suis; avec une parfaite considération.
MONSIEUR,
Votre très-humble & très-
obéissant serviteur,
LE COMTE DE TESSIN.
grands Ministres de l'Europe, & d'un
Citoyen digne de l'ancienne Rome. Quoi-
que le soin de soutenir la glorte & de fai-
re le bonheur de la Suede sa Patrie, ait
paru fixer toute son attention, il est par-
venu à exceller dans la morale, dans les
Belles Lettres & dans la connoissance des
Arts, parce que les hommes de génie ont
du temps pour tout. La France qui a long
tems joui de tant de talens & de vertus a
reçu en les perdant, l'unique consolation
qu'elle pouvoit espérer: le plus ancien de
ses alliés lui a donné une nouvelle marque
de considération & d'attachement par le
choix du Successeur de M. le Comte de
Tessin.
NXX(XXXXXXIXXXXXXXI
LETTRE à Monsieur Pirrhon.
J'ai cru, avec raison, ne pouvoir
mieux m'adresser qu'à vous, Monsieur,
pour le rafinement & l'exécution
Digizes b. 009
MARS. 1752.
d'une idée, peut-être mal digerée, qui
m'est venue; mais entre vos mains elle
prendra aisément & surement, si vous
voulez vous en donner la peine, le poli,
& l'air de justesse qui lui manque dans sa
premiere naissance.
Voici ce que je défire: je voudrois quę
l'on s'appliquâs à caractériser & à analy-
ser daus les Piéces comiques, les vertus,
avec la même force, la même justesse &
le même pinceau dont jusqu'ici on a ca-
ractérisé les vices; & qu'on en fit exac-
tement voit le contraste. Par exemple, si
l'on entreprennoit de peindre le Généreux
par opposition à l'Avare; le prudent ou
l'homme de conseilspout figurer contre
l'Etourdi; le vrai Brave contre le Fanfa-
ron; l'honnente homme contre mille ca-
racteres de fourbes; le sincere obligeant
contre le Flatteur; la femme vertueuse
contre la Coquette, & ainsi des autres.
Les trais brillans du vrai mérite animę-
roient, à mon avis, pour le moins autant,
& toucheroient surement davantage, que
le ridicule du vice ne canse de l'indigna-
tion, puisque ce dernier fait quasi tou-
jours rire, & perd par-là de son effet,
au lieu que l'autre est toujours respectable,
& n'a rien qui puisse diviser ou dis-
traire l'attention.
A iiij
8 MERCUREDE FRANCE.
J'en juge par moi-même: j'aime mieux
m'appliquer à imiter les exemples ver-
tueux, qu'à connoître & fuir les vi-
cieux: les derniers par eux mêmes, ne
peuvent m'inspirer qu'une inaction, au
lieu que les autres réveillent, animent &
font agir; car la différence est très-réelle
entre n'être pas vicieux, ou être vertueux.
Je pense que tout le monde sent cela
comme moi.
Il résulte encore un autre inconvenient
de ce qu'on néglige de faire voir le bien
avec la même exactitude que le mal, en ce
que l'on voit tous les jours que pour évi-
ter l'excès que l'on représente, on tom-
be, faute de connoître le vrai, dans le
défaut contraire; de sorte que, pour se
garantir de l'avarice on devient prodi-
gue; pour n'être pas coquette, on se fait
prude; & nos jeunes gens, pour ne pas
passer pour poltrons, deviennent souvent
bretteurs.
On pourroit objecter, que ce que je
souhaite est le but des Tragédies; mais
outre qu'elles nous tracent, la plupart du
temps, des vertus ou farouches, ou uni-
quement propres à l'Héroisme, elles con-
duisent toujours à un dénouëment san-
glant, qui interesse, saisit l'attention en-
tiere, & fait négliger les caracteres.
MARS.
1752.
9
Ce n'est donc pas là ce que je deman-
de; mais des actions plus unies, des
vertus à l'usage de tout le monde & plus
à portée de l'humanité, & de la vie
journaliere; & qu'au lieu de blâmer le
vice, on s'attachât principalement à ho-
norer la vertu.
A mon avis, c'est la seule chose qui
manque au Théâtre François, d'ailleurs
si parfait, tant à l'égard des Auteurs
que des Acteurs, qu'il fait le modéle
de tous les autres Théâtres du monde,
& l'admiration d'une Nation, dont les
jugemens sur le produit de l'esprit sont
si surs & si justes.
D'où vient donc ce manquement? Se-
toit-ce que les traits grossiers du vice sont
plus aisés à faisir que les trais fins &
délicats de la vertu? Car pour le jeu du
Théâtre, il seroit le même, & je pense
que si l'on représentoit la femme sage du
monde, on y pourroit mêler des sujets
qui tenterorent fa vertu, dont les fausses
démarches produiroient des Sçenes très-
réjouissantes. En un mot, je voudrois
qu on fît du moins quelques Piéces où
le Héros fût parfait, & où l'on ne
connûnt les vices que par opposition à ce
premner perfonnage, c est-a-dire, tout
le contraire des Comédies jouées, jus-
AV
10 MERCUREDEFRANCE.
qu'ici, & que l'on donne encore jour-
nellement: & par-là on apptendroit qu'il
ne susfit point de n'être pas ingrat
mais qu'il faut être reconnoissant: que
ce n'est pas assez de ne point mentir.
mais jusqu'où il faut dire vrai: & une
infinité d'autres mérites & bienséances
dont on ignore la juste définition.
Si j'en disois davantage, je passerois
ma portée, & excederois le plan que je
me suis proposé de ne vous offrir, Mon-
sieur, qu une piéce appareillée, & qui
reste à limer par la main du Maître.
Que ne doit-on pas attendte de l'Au-
reur de Gustave?
Gustave, ce grand Roi, doit sa nouvelle gloire,
Et son nouvel éclat, Pirthon, à tes écrits,
Et son nom, justement immortel dans l'Histoire
Qui ne paroissoit plus connu qu'aux beaux esprits,
Graces à tes talens, & ta Muse feconde,
Sous des traits ravissans, reparoît dans le monde.
Je suis; avec une parfaite considération.
MONSIEUR,
Votre très-humble & très-
obéissant serviteur,
LE COMTE DE TESSIN.
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3
p. 11-16
ELOGE DE LA POESIE. Epître à Monsieur F***.
Début :
Voulez-vous qu'en rimes fleuries, [...]
Mots clefs :
Poésie, Aimable, Secours, Regards , Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ELOGE DE LA POESIE. Epître à Monsieur F***.
ELOGE DE LA POESIE.
Epître à Monsieur F***.
Voulez-vous qu'en rimes fleuries,
Du Pinde Eleve ambitieux
J'offre à vos regards curieux
Un Tableau de mes rêveries;
Que par des traits fastidieux,
Je compose mes broderies
D'Amours de Diables, de Furies,
De Bergers, de Rois, & de Dieux?
Non, non, d'un pareil assemblage
La bisarre difformité,
Loin de gagner votre suffrage,
S'oppose à la naiveté
Dont le bon goût vous a doté.
C'est par lui que, Juge équitable,
Amant de la solidité,
Vous préférez la Vérité
Aux vains ornemens de la Fable.
Ce n'est pas qu'un conte agréable,
Fils d'une heureuse invention,
Quelquesois, par un tour aimable,
Ne flate votre attention;
Mais notez que la fiction
Avj
12
MERCURE DEFRANCE.
Marquée au coin de la justesse,
Doit unir dans l'expression
La force à la délicatesse.
Envain, par un effort nouveau,
Pour créer telle mignature,
A la contrainte la plus dure
J'abandonnerois mon cerveau;
Rebuté d'un travail extrême
Plein de dépit contre moi même,
Je briserois Lime & Rabot.
C'est dans le vrai que je réside;
Lui seul m'enhardit, & me guide,
La Nature en a fait mon lot:
Aimable don, simple avantage
Banni du précieux jargon,
Que fourde aux cris de la raison,
Des François arbure volage,
La Mode introduit en usage.
Qu'elle accorde à ses Favoris,
Pour prix d'un hommage fidéle,
La qualité de beaux esprits;
Que maint Lecteur seduit par elle
Applaudisse à leurs faux écrits
Masqués d'un fade coloris;
Qu'ils reçoivent de l'artifice
Vagues recueils, objets proscrits
D'un choix aux vrais taleus propice
Mots ambigus, tiens affectés.
MARS. 1752.
Qui par le caprice enfantés,
Seront détruits par le caprice.
Du bon sens esclave soumis,
Je regle mes pas affermis
Dans une route plus unie.
Ennemi de la nouveauté
Je soustrais mon foible génie
A la fastueuse manie
Dont notre siecle est entêté;
Et j'ose au gré de mon envie,
D'un pressant délire agité,
A l'immortelle Poësie,
Par une breve apologie,
Donner un Encens mérité.
Des vastes Cieux Etres sublimes,
Pour jamais, brulans Seraphins,
Dans vos Cantiques magnanimes,
Dévouez ses Charmes divins
Aux louanges du Saint des Saints.
De vos coeurs aimable interprête,
Courez au pied de vos Autels,
Signalez vous, heureux Mortels,
Par le secours qu'elle vous prête:
Livrés à ses accords puissans
Qu'ils soient Pame de votre zele,
Qu'elle dispense à vos accens
Une force toujours nouvelle.
Volex dans les Plaines de Mars,
oog
13
14 MERCURE DEFRANCE.
Suivez une fougue rapide
Héros; au milieu des hazards
Prenez un essor intrepide;
Ardens, à déployer vos bras
Pénétrés du feu de la gloire,
Cherchez dans l'horreur des combats,
Ou le trépas, ou la victoire.
Une Muse bien- tôt, de vos Exploits faneux
Va d'un crayon leger tracer la noble image
Où vainqueur de l'oubli, leut pompeux étalage
Instruira nos derniers neveux
Des efforts de votre courage.
Et vous, Monarques fortunés,
Qui libres sous vos Diadêmes,
Vrais Philosophes couronnés,
Louissez toujours de vous-mêmes;
Que soutenus par vos bienfaits
Amoureux de votre puissance,
Les beaux Arts, Enfans de la Paix,
Heureux germe de l'abondance,
Comblent vos utiles souhaits,
Des Fruits de leur reconnoissance.
Toujours craints, & toujours aimés,
Toujours contre le vice armés,
Rois vigilans, Amis sinoeres,
Zélés, tendres, généreux Peres,
Sçachea, à la vertu formés,
MARS. 1752.
Embellir de ses caracteres
Les coeurs de vos Peuples charmés.
Que voi-je? loin de la barierre,
Asservis aux regles du tems,
Vous touchez, conduits par les ans,
Au terme de votre carriere !
Un voile affreux dérobe à vos regards pesans
Les Rayons affoiblis d'un reste de lumiere
La Mort ètend sur vous une main meurtriere:
Déja vous expirex sous ses coups triomphans..
Déja l'auguste Poësie,
Vous ravit au sein des Tombeaux,
Glorieuse par ses travaux
De vous donner une autre vie,
Et que de vos vertus l'Univers enchanté
Vous consacre par elle à l'immortalité.
Des plaisits de la Scene arbitre favorable,
Elle y devient fertile en préceptes chéris;
Et tantôt sa morale est un sel agréable,
Qui corrige les moeurs par le secours des ris: (a)
Tantôt elle nous montre au milieu des allarmes (6)
Des vives passions l'effet précipité.
Elle nous plaît, nous touche, & maintient par nos
larmes
(a) La Comédio.
(b) La Tragédie.
Digitzed by Goo-
15
16 MERCURE DE FRANCE.
L'Empire de l'humanité.
Vous dont l'astre vainqueur, par sa douce in-
fluence
De Despreaux en vous confirme la sentence;
Vous qui cedant aux Loix d'un penchant précieux,
Loin du vaste sentier des rimeurs ennuyeux,
Soutenus, enflammés par les Leçons d'Horace,
Suivez en liberté les routes qu'il vous trace
Partisans du bon goût, que son mâle secours
Attache à vos succès la splendeur de nos jours.
Le vieux Timon vous hait, contre un talent su-
prême
Il lance injustement un frivole anathême;
Accablé sous le joug de la prévention,
Il doit piquer encor votre émulation.
Gardez- vous, entrainés par une ardeur caustique
De suivre les fureurs du Démon Satyrique.
Auteurs gays & badins, mais sans obscuritem,
Et plus graves bien-tôt, mais sans austérité;
Soigneux de contenter un désir salutaire:
Jouissez du bonheur & d'instruire & de plaire.
Montrez qu'on peut enfin, par d'invincibles
nouds,
Allier le Poôte à l'homme vertueux.
Qu'un Zoile insensible aux traits de la nature,
Oppose à vos écrits une indigne censure;
Contens de mépriser un soible jugement
Soyez toujours par oux l'écho du Sentimeat
Epître à Monsieur F***.
Voulez-vous qu'en rimes fleuries,
Du Pinde Eleve ambitieux
J'offre à vos regards curieux
Un Tableau de mes rêveries;
Que par des traits fastidieux,
Je compose mes broderies
D'Amours de Diables, de Furies,
De Bergers, de Rois, & de Dieux?
Non, non, d'un pareil assemblage
La bisarre difformité,
Loin de gagner votre suffrage,
S'oppose à la naiveté
Dont le bon goût vous a doté.
C'est par lui que, Juge équitable,
Amant de la solidité,
Vous préférez la Vérité
Aux vains ornemens de la Fable.
Ce n'est pas qu'un conte agréable,
Fils d'une heureuse invention,
Quelquesois, par un tour aimable,
Ne flate votre attention;
Mais notez que la fiction
Avj
12
MERCURE DEFRANCE.
Marquée au coin de la justesse,
Doit unir dans l'expression
La force à la délicatesse.
Envain, par un effort nouveau,
Pour créer telle mignature,
A la contrainte la plus dure
J'abandonnerois mon cerveau;
Rebuté d'un travail extrême
Plein de dépit contre moi même,
Je briserois Lime & Rabot.
C'est dans le vrai que je réside;
Lui seul m'enhardit, & me guide,
La Nature en a fait mon lot:
Aimable don, simple avantage
Banni du précieux jargon,
Que fourde aux cris de la raison,
Des François arbure volage,
La Mode introduit en usage.
Qu'elle accorde à ses Favoris,
Pour prix d'un hommage fidéle,
La qualité de beaux esprits;
Que maint Lecteur seduit par elle
Applaudisse à leurs faux écrits
Masqués d'un fade coloris;
Qu'ils reçoivent de l'artifice
Vagues recueils, objets proscrits
D'un choix aux vrais taleus propice
Mots ambigus, tiens affectés.
MARS. 1752.
Qui par le caprice enfantés,
Seront détruits par le caprice.
Du bon sens esclave soumis,
Je regle mes pas affermis
Dans une route plus unie.
Ennemi de la nouveauté
Je soustrais mon foible génie
A la fastueuse manie
Dont notre siecle est entêté;
Et j'ose au gré de mon envie,
D'un pressant délire agité,
A l'immortelle Poësie,
Par une breve apologie,
Donner un Encens mérité.
Des vastes Cieux Etres sublimes,
Pour jamais, brulans Seraphins,
Dans vos Cantiques magnanimes,
Dévouez ses Charmes divins
Aux louanges du Saint des Saints.
De vos coeurs aimable interprête,
Courez au pied de vos Autels,
Signalez vous, heureux Mortels,
Par le secours qu'elle vous prête:
Livrés à ses accords puissans
Qu'ils soient Pame de votre zele,
Qu'elle dispense à vos accens
Une force toujours nouvelle.
Volex dans les Plaines de Mars,
oog
13
14 MERCURE DEFRANCE.
Suivez une fougue rapide
Héros; au milieu des hazards
Prenez un essor intrepide;
Ardens, à déployer vos bras
Pénétrés du feu de la gloire,
Cherchez dans l'horreur des combats,
Ou le trépas, ou la victoire.
Une Muse bien- tôt, de vos Exploits faneux
Va d'un crayon leger tracer la noble image
Où vainqueur de l'oubli, leut pompeux étalage
Instruira nos derniers neveux
Des efforts de votre courage.
Et vous, Monarques fortunés,
Qui libres sous vos Diadêmes,
Vrais Philosophes couronnés,
Louissez toujours de vous-mêmes;
Que soutenus par vos bienfaits
Amoureux de votre puissance,
Les beaux Arts, Enfans de la Paix,
Heureux germe de l'abondance,
Comblent vos utiles souhaits,
Des Fruits de leur reconnoissance.
Toujours craints, & toujours aimés,
Toujours contre le vice armés,
Rois vigilans, Amis sinoeres,
Zélés, tendres, généreux Peres,
Sçachea, à la vertu formés,
MARS. 1752.
Embellir de ses caracteres
Les coeurs de vos Peuples charmés.
Que voi-je? loin de la barierre,
Asservis aux regles du tems,
Vous touchez, conduits par les ans,
Au terme de votre carriere !
Un voile affreux dérobe à vos regards pesans
Les Rayons affoiblis d'un reste de lumiere
La Mort ètend sur vous une main meurtriere:
Déja vous expirex sous ses coups triomphans..
Déja l'auguste Poësie,
Vous ravit au sein des Tombeaux,
Glorieuse par ses travaux
De vous donner une autre vie,
Et que de vos vertus l'Univers enchanté
Vous consacre par elle à l'immortalité.
Des plaisits de la Scene arbitre favorable,
Elle y devient fertile en préceptes chéris;
Et tantôt sa morale est un sel agréable,
Qui corrige les moeurs par le secours des ris: (a)
Tantôt elle nous montre au milieu des allarmes (6)
Des vives passions l'effet précipité.
Elle nous plaît, nous touche, & maintient par nos
larmes
(a) La Comédio.
(b) La Tragédie.
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15
16 MERCURE DE FRANCE.
L'Empire de l'humanité.
Vous dont l'astre vainqueur, par sa douce in-
fluence
De Despreaux en vous confirme la sentence;
Vous qui cedant aux Loix d'un penchant précieux,
Loin du vaste sentier des rimeurs ennuyeux,
Soutenus, enflammés par les Leçons d'Horace,
Suivez en liberté les routes qu'il vous trace
Partisans du bon goût, que son mâle secours
Attache à vos succès la splendeur de nos jours.
Le vieux Timon vous hait, contre un talent su-
prême
Il lance injustement un frivole anathême;
Accablé sous le joug de la prévention,
Il doit piquer encor votre émulation.
Gardez- vous, entrainés par une ardeur caustique
De suivre les fureurs du Démon Satyrique.
Auteurs gays & badins, mais sans obscuritem,
Et plus graves bien-tôt, mais sans austérité;
Soigneux de contenter un désir salutaire:
Jouissez du bonheur & d'instruire & de plaire.
Montrez qu'on peut enfin, par d'invincibles
nouds,
Allier le Poôte à l'homme vertueux.
Qu'un Zoile insensible aux traits de la nature,
Oppose à vos écrits une indigne censure;
Contens de mépriser un soible jugement
Soyez toujours par oux l'écho du Sentimeat
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4
p. 17-25
LETTRE De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur en chef du Port Louis, à l'Auteur du Mercure, sur la persuosion où l'on est que le Port Louis est un lieu fort ancien, connu autrefois sous le nom de Blavet.
Début :
Tout le monde est persuadé, Monsieur, que le lieu où est aujourd'hui [...]
Mots clefs :
Port-Louis, Blavet, Ville, Nom, Roi, Lieu, Port, Citadelle, Bretagne
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur en chef du Port Louis, à l'Auteur du Mercure, sur la persuosion où l'on est que le Port Louis est un lieu fort ancien, connu autrefois sous le nom de Blavet.
LETTRE
De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur
en chef du Port Louis, à l'Auteur
du Mercure, sur la persuosion où l'on est
que le Port Louis est un lieu fort ancien,
connu autrefois sous le nom de Blavet. ,
Tout le monde est persuadé, Monsieur,
que le lieu où est aujourd'hui
la ville & citadelle du Port Louis, s'appel-
loit anciennement Blavet. Cette croyance
se trouve répandue dans plusieurs ouvrages
imprimés, & particuliérement dans ceux
qui ont été publiés sur la Géographie de-
puis 160 ans: il n'y a qui que ce soit qui
ne suive le torrent qui entraine à le penser.
Ce sentiment ne fait aucun doute, même
dans cette Province de Bretagne; & les
Habitans du Port Louis & des Villes voi-
sines le croyent fermement.
Il est étonnant, Monficur, qu'une telle
erreur se soit transmise depuis le premier
qui l'a dit, sans être scrutec & relevée par
personne jusqu'aujourd'hui. Il m'a paru
que le Public, & surtout ceux qui ont de
l'amour pour tout ce qui peut tendre à la
18 MERCURE DE FRANCE.
perfection de la Géographie, recevroient
avec plaisit, les preuves que je vais essayer
de rapporter, qui ont servi à me désabu-
ser sur certè pretendue antique origine.
Il seroit trop long de faire ici la nomen-
clature de tous les livres où il est parlé du
Port Louis, comme d'une ville ancienne
appellée autrefois Blavet: les uns la placent
à une demie lieue au-dessus, sur la riviere
de Blavet, les autres veulent qu'elle ait
été rebatie sur ses mêmes ruines.
Ces deux sentimens ont aussi peu de
vraisemblance l'un que l'autre. Quiconque
connoitra la Topographie des environs
du Port Louis, ne pourra disconvenir de
l'absurdité de cette position, puisque
l'embouchure de la riviere de Blavet en
est éloignée de plus d'une lieue; on ne
connoît d'ailleurs aucuns vestiges aux en-
virons, qui puissent donuer le moindre in-
dice qu'il y ait eu une autre ville autrefois
au voisinage du Port Louis.
Cependant on s'est tellement mis dans
l'esprit que le Port Louis s'étoit de tous
les tems appellé Blavet, que plusieurs sça-
vans des derniers siécles ont employé toute
leur sagacité pour en cherchet l'origine
dans la haute antiquité, entr'autres Or-
telius (a) & le célebre Historiographe M.
(al Ortolii Thesaurus Geographicus.
MARS. 1752.
19
de Valois (a), lequel rapportant un pas-
sage de l'ancienne notice (b) de l'Empire
Romain soutient que le mot Bablia, que
l'on y lit, doit s'expliquer par Blavet,
nom ancien du lieu où est le Port Louis:
Prafectus militum Carronentium Bablia, où
il remarque qu'il faut lire Blabitta ou Bla-
vitta: ce lieu appellé par les Anciens Ba-
blia, étoit une forteresse importante, où les
Romains tenoient une garnison de troupes
appellées Carroneuses, sous les ordres d'un
Duc ou Général de l'Armorique, qui cer-
tainement doit s'entendre de Blaye, ville
du Bourdelois sur la Garonne, que Pto-
leméè (c) appelle Portus Santonum, Promon-
torium Santonum; & le Poëte Ausone (d) à
la fin du quatrième siécle Blavia Militaris;
Gregoite de Tours (e) Blavia, & l'Itine-
raire d'Antonin met Blavetum, Blavia &
Blavium, sur le chemin de Bourdeaux à
Autun, & par consequent ne peut s'appli-
quet à l'endroit où est placé le Port Louis.
Ce qui confirme de plus en plus qu'il
(a) Valesius netitiae Galliarum. Voyez les Preuves
de la Nouvelle Hist. de Bret. de Dom Hyacinte-
Maurice. T. I. col. 163.
(6) Notice de l'Empire Romain; sect. 61.
(c) Ptolomai Cosmographie sive Geographia lib. 2.
(d) Ausoni Burdigalensis Opera ep. X. ad Paulum.
(e) Gregor. Tur. glor. Conf.
20 MERCUREDE FRANCE.
n'y a jamais eu anciennement de ville du
nom de Blavet, sur cette partie meridio-
nale de la Côte de Bretagne, c'est qu'il
nen est rien dit dans aucun des anciens
Historiens de ce Duché: il nen est fait au-
cunè mention dans la collection des Titres
de la Province, par le sçavant Benedictin,
de la nouvelle Histoire de Bretagne, où
on ne la trouve nulle part, soit dans les
archives du Domaine du Roi, dont le fond
releve, soit dans les titres des Seigneurs
voisins, ou ceux des vassaux qui en posse-
doient le terrein ou les cabanes qui y
étoient, losqu'en 1486. François II. Duc
de Bretagne (a) y envoya Jean Prince d'O-
range, & Jean Sire de Rieux accompagnés
de quantité de Gentils-Hommes & de
commerçans, pour en examiner la situa-
tion & le Port, où le Duc de Bretagne dès-
lors avoit dessein d'y faire l'établissement
d'une ville de commercé, dont il fut fait
un Procès-verbal, dans lequel ce lieu est
nommé Loc-Peran, petit Hameau habité
par des Pêcheurs, qui signifie en Langue du
pays, Lieu de S. Pierre, à cause d'une cha-
pelle sous l'invocation de ce Saint qui exis-
te encore aujourd'hui.
Le petit Hameau de Loc Peran étoit en-
eore le même l'an 1590. dans le tems des
(a) MS.
MARS. 1752.
21
révolutions de la Ligue. Le Duc de Mer-
cœeur (a) y attira 4000 Espagnols qu'il
avoit demandés au Roi d'Espague Philip-
pe II, qui débarquerent le 12 Octobre.
Le premier soin de ces troupes, fut
de s'y retrancher du côté de la terre, dont
quelques vestiges des murs & les fossés se
remarquent encore aujourd'hui; & com-
me le Port ou Golphe (à l'entrée duquel
est placé le Port Louis ) s'appelloit Bla-
vet (du nom de la principale Riviere qui
s'y jette) les Espagnols nommerent l'en-
droit où ils avoient débarqué, du nom
du Port. Voilà l'époque du nom Blavet,
donné à l'endroit où est le Pott-Louis :
& par la raison que dans ces temps de
guerres civiles, le débarquement des
Espagnols en Bretagne, faisoit l'atten-
tion de toute l'Europe. Le lieu où ils
avoient pris poste fit grand bruit; toutes
les Histoires en firent mention, sous le
nom de Blavet, ainsi que les Espagnols le
nommoient, & il a continué à être ap-
pellé de même, sans toutes les circons-
tances où il en a été depuis ce moment
question, jusqu'au temps qu'il a pris le
nom du Port Louis. Il est dit dans le
(a) Voyez le P. Dan. Hist. de Fr. in-4°. T. IX.
p. 511, 561. T. X. p. 33, 207, 208. & Pr. de sa
nouv. Hist. de Bret. T. III. col. 1715.
22 MERCURE DE FRANCE
Traité de Paix de Vervins, l'an 1598, que
le Roi d'Espagne fera restitution de la for-
teresse de Blavet au Roi Henry IV.
Les Géographes Blaeu (a) & Jansson (b)
par une fiction Géographique tracée
dans le Cabinet, ont placé cette forte-
resse dans leurs Cartes, isolée au milleu
du Golphe. Le sçavant Abbé de Longue-
rie (c), Piganiol de la Force (d), dans la
description qu'ils font du Port Louis
disent, qu'il s'appelloit anciennement
Blavet.
Les Princes mécontens (e) en 1610,
y établirent un Fort sur la pointe la plus
avancée dans la mer, précisément dans
le même emplacement de la citadelle ac-
tuelle, à l'entrée du Port, dont les vais-
seaux rangent les murs de très-près. Ce
Fort ayant ensuite été remis au Marquis
de Cœuvre par le Duc de Vendôme, le
Roi en ordonna la démolition.
Le Roi Louis XIII. peu de temps
après, prit la résolution, par le conseil
du grand Cardinal de Richelieu, d'y
établir une Ville de Commerce, & d'y cons-
(a) Geograpbia Blaviana.
(5) Atlas de Jean Jansson.
(c) Description de la France, p. 91.
(d) Description de la France, T. 6. p. 235.
(e) Moreri & un Manuscrit.
MARS. 1752.
23
truire une Citadelle: la direction en fut
confiée à M. le Maréchal de Brissac. Sa
Majesté voulut que cette nouvelle Ville
fût nommée de son nom, & les Lettres
Patentes en furent expédiées le 18 Juil-
let 1618.
La Citadelle n'étoit point achevée en
1625, lorsque M. de Soubise, (a) com-
mandant une flotte de vaisseaux Roche-
lois (dans ces temps malheureux qu'ils ne
se rapellent qu'avec douleur, ) étant en-
tré dans ce Port, dans le dessein de fai-
re le siège de la Citadelle, & de s'en em-
parer, les Ducs de Vendôme, de Retz &
de Brissac, instruits de cette invasion,
accoururent au secours: le Marquis de
Molac se jetta avec cent Gentils-hommes
Bretons dans la Citadelle, ce qui obli-
gea M. de Soubise à se rembarquer pré-
cipitamment pendant la nuit avec toutes
ses troupes qui commirent avant que de
partir, mille desordres dans la Ville,
où ils mirent le feu par tout, entrerent
dans les Eglises, les saccagerent, brise-
rent les images des Saints, les vases sa-
crés, & même pousserent leur exécrable
fureur jusques sur les Hosties.
Ce ne fut que dans la suite, que la
(a) Mezeray, Hist. de France, & le P. Daniel,
Tom. X. p. 15. 18, 27 Jan.
24 MERCUREDEFRANCE.
Ville fut fermée de murs par les soins &
les frais du Maréchal de la Meilleraye,
qui en fut fait Gouverneur après le Duc
de Brissac, par l'alliance qu'il contracta
avec la fille da ce Prince: il paroît que
cette enceinte fut finie avant l'an 1655;
& en considération des dépenses que le
Maréchal de la Meilleraye avoit faites
pour enfermer la Ville de murs, on lui
accorda, en forme de dédommagement,
la perception des droits sur les Boissons
dans l'intérieur de la Ville, dont le re-
venu avoit-passé en succession à la Maison
de Mazarin comme leur patrimoine qui
par un arrangement qui vient tout à
l'heure de se faire entre le Roi & la Mai-
son de Mazarin, sont actuellement per-
çus au nom de Sa Majesté.
La Compagnie des Indes (a) avoit eu
dessein, sous le regne du Roi Louis XIV.
de former au Port Louis son établisse-
ment; Sa Majesté en accorda la permis-
sion, par une Déclaration de l'an 1666;
mais cette Compagnie préféra un terrain
vague à l'intérêt de la rivière de Pons-
corf, à une lieue au nord, de l'autre
côté du Port Louis dans le même Gol-
phe
(a) Preuves de l'Hist. de la Compagnie des
Indes. p. 208.
MARS. 1752.
25
phe que l'on a nommé l'Orient, à cause
de la partie du monde, où cette Com-
pagnie fait son commerce, qui est un
des plus considérables établissemens qu'il
y ait jamais eu, tant par la construction
d'une quantité considérable de vaisseaux,
que par les magnifiques Magazins que
l'on y a bâtis, & que l'on augmente
chaque année.
J'ai insensiblement, Monsieur, éten-
du ma Lettre au delà des bornes qui
en étoient le motif; mais on ne peut
guères se dispenser en parlant d'une Ville,
de dire les principales choses qui peu-
vent l'intéresser. J'en passe beaucoup sous
silence dans la crainte d'abuser plus long.
temps d'une place, qui peut être plus
essentiellement remplie dans votre Mer-
cure: je suis, &c.
De M. de la Sauvagere, Chevalier de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis, Ingénieur
en chef du Port Louis, à l'Auteur
du Mercure, sur la persuosion où l'on est
que le Port Louis est un lieu fort ancien,
connu autrefois sous le nom de Blavet. ,
Tout le monde est persuadé, Monsieur,
que le lieu où est aujourd'hui
la ville & citadelle du Port Louis, s'appel-
loit anciennement Blavet. Cette croyance
se trouve répandue dans plusieurs ouvrages
imprimés, & particuliérement dans ceux
qui ont été publiés sur la Géographie de-
puis 160 ans: il n'y a qui que ce soit qui
ne suive le torrent qui entraine à le penser.
Ce sentiment ne fait aucun doute, même
dans cette Province de Bretagne; & les
Habitans du Port Louis & des Villes voi-
sines le croyent fermement.
Il est étonnant, Monficur, qu'une telle
erreur se soit transmise depuis le premier
qui l'a dit, sans être scrutec & relevée par
personne jusqu'aujourd'hui. Il m'a paru
que le Public, & surtout ceux qui ont de
l'amour pour tout ce qui peut tendre à la
18 MERCURE DE FRANCE.
perfection de la Géographie, recevroient
avec plaisit, les preuves que je vais essayer
de rapporter, qui ont servi à me désabu-
ser sur certè pretendue antique origine.
Il seroit trop long de faire ici la nomen-
clature de tous les livres où il est parlé du
Port Louis, comme d'une ville ancienne
appellée autrefois Blavet: les uns la placent
à une demie lieue au-dessus, sur la riviere
de Blavet, les autres veulent qu'elle ait
été rebatie sur ses mêmes ruines.
Ces deux sentimens ont aussi peu de
vraisemblance l'un que l'autre. Quiconque
connoitra la Topographie des environs
du Port Louis, ne pourra disconvenir de
l'absurdité de cette position, puisque
l'embouchure de la riviere de Blavet en
est éloignée de plus d'une lieue; on ne
connoît d'ailleurs aucuns vestiges aux en-
virons, qui puissent donuer le moindre in-
dice qu'il y ait eu une autre ville autrefois
au voisinage du Port Louis.
Cependant on s'est tellement mis dans
l'esprit que le Port Louis s'étoit de tous
les tems appellé Blavet, que plusieurs sça-
vans des derniers siécles ont employé toute
leur sagacité pour en cherchet l'origine
dans la haute antiquité, entr'autres Or-
telius (a) & le célebre Historiographe M.
(al Ortolii Thesaurus Geographicus.
MARS. 1752.
19
de Valois (a), lequel rapportant un pas-
sage de l'ancienne notice (b) de l'Empire
Romain soutient que le mot Bablia, que
l'on y lit, doit s'expliquer par Blavet,
nom ancien du lieu où est le Port Louis:
Prafectus militum Carronentium Bablia, où
il remarque qu'il faut lire Blabitta ou Bla-
vitta: ce lieu appellé par les Anciens Ba-
blia, étoit une forteresse importante, où les
Romains tenoient une garnison de troupes
appellées Carroneuses, sous les ordres d'un
Duc ou Général de l'Armorique, qui cer-
tainement doit s'entendre de Blaye, ville
du Bourdelois sur la Garonne, que Pto-
leméè (c) appelle Portus Santonum, Promon-
torium Santonum; & le Poëte Ausone (d) à
la fin du quatrième siécle Blavia Militaris;
Gregoite de Tours (e) Blavia, & l'Itine-
raire d'Antonin met Blavetum, Blavia &
Blavium, sur le chemin de Bourdeaux à
Autun, & par consequent ne peut s'appli-
quet à l'endroit où est placé le Port Louis.
Ce qui confirme de plus en plus qu'il
(a) Valesius netitiae Galliarum. Voyez les Preuves
de la Nouvelle Hist. de Bret. de Dom Hyacinte-
Maurice. T. I. col. 163.
(6) Notice de l'Empire Romain; sect. 61.
(c) Ptolomai Cosmographie sive Geographia lib. 2.
(d) Ausoni Burdigalensis Opera ep. X. ad Paulum.
(e) Gregor. Tur. glor. Conf.
20 MERCUREDE FRANCE.
n'y a jamais eu anciennement de ville du
nom de Blavet, sur cette partie meridio-
nale de la Côte de Bretagne, c'est qu'il
nen est rien dit dans aucun des anciens
Historiens de ce Duché: il nen est fait au-
cunè mention dans la collection des Titres
de la Province, par le sçavant Benedictin,
de la nouvelle Histoire de Bretagne, où
on ne la trouve nulle part, soit dans les
archives du Domaine du Roi, dont le fond
releve, soit dans les titres des Seigneurs
voisins, ou ceux des vassaux qui en posse-
doient le terrein ou les cabanes qui y
étoient, losqu'en 1486. François II. Duc
de Bretagne (a) y envoya Jean Prince d'O-
range, & Jean Sire de Rieux accompagnés
de quantité de Gentils-Hommes & de
commerçans, pour en examiner la situa-
tion & le Port, où le Duc de Bretagne dès-
lors avoit dessein d'y faire l'établissement
d'une ville de commercé, dont il fut fait
un Procès-verbal, dans lequel ce lieu est
nommé Loc-Peran, petit Hameau habité
par des Pêcheurs, qui signifie en Langue du
pays, Lieu de S. Pierre, à cause d'une cha-
pelle sous l'invocation de ce Saint qui exis-
te encore aujourd'hui.
Le petit Hameau de Loc Peran étoit en-
eore le même l'an 1590. dans le tems des
(a) MS.
MARS. 1752.
21
révolutions de la Ligue. Le Duc de Mer-
cœeur (a) y attira 4000 Espagnols qu'il
avoit demandés au Roi d'Espague Philip-
pe II, qui débarquerent le 12 Octobre.
Le premier soin de ces troupes, fut
de s'y retrancher du côté de la terre, dont
quelques vestiges des murs & les fossés se
remarquent encore aujourd'hui; & com-
me le Port ou Golphe (à l'entrée duquel
est placé le Port Louis ) s'appelloit Bla-
vet (du nom de la principale Riviere qui
s'y jette) les Espagnols nommerent l'en-
droit où ils avoient débarqué, du nom
du Port. Voilà l'époque du nom Blavet,
donné à l'endroit où est le Pott-Louis :
& par la raison que dans ces temps de
guerres civiles, le débarquement des
Espagnols en Bretagne, faisoit l'atten-
tion de toute l'Europe. Le lieu où ils
avoient pris poste fit grand bruit; toutes
les Histoires en firent mention, sous le
nom de Blavet, ainsi que les Espagnols le
nommoient, & il a continué à être ap-
pellé de même, sans toutes les circons-
tances où il en a été depuis ce moment
question, jusqu'au temps qu'il a pris le
nom du Port Louis. Il est dit dans le
(a) Voyez le P. Dan. Hist. de Fr. in-4°. T. IX.
p. 511, 561. T. X. p. 33, 207, 208. & Pr. de sa
nouv. Hist. de Bret. T. III. col. 1715.
22 MERCURE DE FRANCE
Traité de Paix de Vervins, l'an 1598, que
le Roi d'Espagne fera restitution de la for-
teresse de Blavet au Roi Henry IV.
Les Géographes Blaeu (a) & Jansson (b)
par une fiction Géographique tracée
dans le Cabinet, ont placé cette forte-
resse dans leurs Cartes, isolée au milleu
du Golphe. Le sçavant Abbé de Longue-
rie (c), Piganiol de la Force (d), dans la
description qu'ils font du Port Louis
disent, qu'il s'appelloit anciennement
Blavet.
Les Princes mécontens (e) en 1610,
y établirent un Fort sur la pointe la plus
avancée dans la mer, précisément dans
le même emplacement de la citadelle ac-
tuelle, à l'entrée du Port, dont les vais-
seaux rangent les murs de très-près. Ce
Fort ayant ensuite été remis au Marquis
de Cœuvre par le Duc de Vendôme, le
Roi en ordonna la démolition.
Le Roi Louis XIII. peu de temps
après, prit la résolution, par le conseil
du grand Cardinal de Richelieu, d'y
établir une Ville de Commerce, & d'y cons-
(a) Geograpbia Blaviana.
(5) Atlas de Jean Jansson.
(c) Description de la France, p. 91.
(d) Description de la France, T. 6. p. 235.
(e) Moreri & un Manuscrit.
MARS. 1752.
23
truire une Citadelle: la direction en fut
confiée à M. le Maréchal de Brissac. Sa
Majesté voulut que cette nouvelle Ville
fût nommée de son nom, & les Lettres
Patentes en furent expédiées le 18 Juil-
let 1618.
La Citadelle n'étoit point achevée en
1625, lorsque M. de Soubise, (a) com-
mandant une flotte de vaisseaux Roche-
lois (dans ces temps malheureux qu'ils ne
se rapellent qu'avec douleur, ) étant en-
tré dans ce Port, dans le dessein de fai-
re le siège de la Citadelle, & de s'en em-
parer, les Ducs de Vendôme, de Retz &
de Brissac, instruits de cette invasion,
accoururent au secours: le Marquis de
Molac se jetta avec cent Gentils-hommes
Bretons dans la Citadelle, ce qui obli-
gea M. de Soubise à se rembarquer pré-
cipitamment pendant la nuit avec toutes
ses troupes qui commirent avant que de
partir, mille desordres dans la Ville,
où ils mirent le feu par tout, entrerent
dans les Eglises, les saccagerent, brise-
rent les images des Saints, les vases sa-
crés, & même pousserent leur exécrable
fureur jusques sur les Hosties.
Ce ne fut que dans la suite, que la
(a) Mezeray, Hist. de France, & le P. Daniel,
Tom. X. p. 15. 18, 27 Jan.
24 MERCUREDEFRANCE.
Ville fut fermée de murs par les soins &
les frais du Maréchal de la Meilleraye,
qui en fut fait Gouverneur après le Duc
de Brissac, par l'alliance qu'il contracta
avec la fille da ce Prince: il paroît que
cette enceinte fut finie avant l'an 1655;
& en considération des dépenses que le
Maréchal de la Meilleraye avoit faites
pour enfermer la Ville de murs, on lui
accorda, en forme de dédommagement,
la perception des droits sur les Boissons
dans l'intérieur de la Ville, dont le re-
venu avoit-passé en succession à la Maison
de Mazarin comme leur patrimoine qui
par un arrangement qui vient tout à
l'heure de se faire entre le Roi & la Mai-
son de Mazarin, sont actuellement per-
çus au nom de Sa Majesté.
La Compagnie des Indes (a) avoit eu
dessein, sous le regne du Roi Louis XIV.
de former au Port Louis son établisse-
ment; Sa Majesté en accorda la permis-
sion, par une Déclaration de l'an 1666;
mais cette Compagnie préféra un terrain
vague à l'intérêt de la rivière de Pons-
corf, à une lieue au nord, de l'autre
côté du Port Louis dans le même Gol-
phe
(a) Preuves de l'Hist. de la Compagnie des
Indes. p. 208.
MARS. 1752.
25
phe que l'on a nommé l'Orient, à cause
de la partie du monde, où cette Com-
pagnie fait son commerce, qui est un
des plus considérables établissemens qu'il
y ait jamais eu, tant par la construction
d'une quantité considérable de vaisseaux,
que par les magnifiques Magazins que
l'on y a bâtis, & que l'on augmente
chaque année.
J'ai insensiblement, Monsieur, éten-
du ma Lettre au delà des bornes qui
en étoient le motif; mais on ne peut
guères se dispenser en parlant d'une Ville,
de dire les principales choses qui peu-
vent l'intéresser. J'en passe beaucoup sous
silence dans la crainte d'abuser plus long.
temps d'une place, qui peut être plus
essentiellement remplie dans votre Mer-
cure: je suis, &c.
Fermer
4
5
p. 26-29
EPITRE De M. Desforges Maillard à sa femme, le premier de l'an 1752. Envoi à M. le Marquis du C**. Capitaine dans le R. D. G. D.
Début :
Intime moitié de moi-même, [...]
Mots clefs :
Femme, Volonté
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE De M. Desforges Maillard à sa femme, le premier de l'an 1752. Envoi à M. le Marquis du C**. Capitaine dans le R. D. G. D.
EPITRE
De M. Desforges Maillard à sa femme,
le premier de l'an 1752.
Envoi à M. le Marquis du C**. Capitaine
dans le R. D. G. D.
Intime moitié de moi-même,
Toi qui naquis pour m'enflâmer,
Peut-on aimer plus que je t'aime?
Et pourrois- je te moins aimer?
Il semble à te voir entourée
Des Graces, des Jeux ingénus
Que la Sagesse s'est parée
De la ce inture de Venus.
Ta volonté qui suit la mienne,
Prévient mon goût & mes désirs;
Ma volonté qui suit la tienne,
Prévient & cherche tes plaisirs.
C'est le stile de la Nature,
Que ton entretien si charmant,
Dont chaque terme est la peinture
D'un agréable sentiment.
aiuas vO
MARS. 1752.
Mais quand aux rives du Permesse,
Nous allons moissonner des fleurs
C'est là que brille ton adresse,
Dans l'art d'assortir les couleurs.
C'est-là que ta juste critique
Respire la sagacité,
Et joint an piquant sel attique,
La douceur de l'urbanité.
Nous sommes délicats sans gene,
Et de notre étroite union
Nous recueillons les fruits sans peine
Constans par inclination.
Mais quoi! funeste à toutes choses,
Le temps même, loin de flétrit.
Semble avoir oublié tes roses,
Ou se plaire à les embellir.
Par quelques filtres efficaces
Entretiens-tu ma vive ardeur :
Non, tout ton art est dans tes graces,
Et tout le charme est dans ton coeur.
Qui, ma Chloé tout renouvelle
Les tendres feux de mon amour,
Et je te trouve encor plus belle,
Ce premier de l'an, que le jour
Qu'un Ministre en une chapelle,
Suivi de notre parentelle
Au bord du liquide Elément,
BI
27
2B MERCUREDEFRANCE.
Prononça pathétiquement
Une formule solemnelle,
Qui nous permit publiquement
D'avouer qu'une ardeur fidelle
Nous embrasoit également.
Les Tritons, les Nymphes de l'onde,
Jouoient ensemble sur les flots,
Comme le jour que vint au monde
La belle Reine de Paphos;
Et la cohorte qui désole
Les plus habiles Matelots,
Captive dans l'antre d'Eole,
Au gré d'une sage boussole,
Les laisse voguer en repos.
Mais le sublime ministère
Que la raison doit respecter,
Et que l'honneur sage & sévere
Eut intérêt d'acréditer.
S'il consacra nos pures flames
Et l'attachement de nos ames,
Il ne put y rien ajouter.
Ce jour, quelque beau qu'il put être,
N'est pour nous que le même jour,
Que feront à jamais renaître
La foi, les Talens & l'Amour.
Louer sa femme fut la mode
Au bon siécle des Amadis,
MARS.
1752.
Je suis cette antique méthode
Et j'aime comme au temps jadis.
„ Aimable, s'il en est en France,
„ Marquis l'exemple des Epoux,
„A qui le Ciel pour récompense
„Donne une Epouse comme vous.
„ Je vois que de mon mariage
„ Faisant ici mon entretien:
„J'ai peint votre charmant ménage,
„ Ne croyant peindre que le mien.
„ Puisse pour vous deux sans vitesse
„ Lachésis tourner ses fuseaux,
„ Sa Sœur à l'heureuse vieillesse
„ Laissant le soin de ses ciseaux.
„ Alors dans vos douceurs suprê mes
„ Du froid dégoût vos yeux vainqueurs
„ Vous trouveront toujours les mêmes,
„Vous rettouvant les mêmes cœeuts,
„ Et d'une course fortunée,
„ Libre de soucis superflus.
„ Pour l'un & l'autre chaque année
nNe sera qu'un nombre de plus.
De M. Desforges Maillard à sa femme,
le premier de l'an 1752.
Envoi à M. le Marquis du C**. Capitaine
dans le R. D. G. D.
Intime moitié de moi-même,
Toi qui naquis pour m'enflâmer,
Peut-on aimer plus que je t'aime?
Et pourrois- je te moins aimer?
Il semble à te voir entourée
Des Graces, des Jeux ingénus
Que la Sagesse s'est parée
De la ce inture de Venus.
Ta volonté qui suit la mienne,
Prévient mon goût & mes désirs;
Ma volonté qui suit la tienne,
Prévient & cherche tes plaisirs.
C'est le stile de la Nature,
Que ton entretien si charmant,
Dont chaque terme est la peinture
D'un agréable sentiment.
aiuas vO
MARS. 1752.
Mais quand aux rives du Permesse,
Nous allons moissonner des fleurs
C'est là que brille ton adresse,
Dans l'art d'assortir les couleurs.
C'est-là que ta juste critique
Respire la sagacité,
Et joint an piquant sel attique,
La douceur de l'urbanité.
Nous sommes délicats sans gene,
Et de notre étroite union
Nous recueillons les fruits sans peine
Constans par inclination.
Mais quoi! funeste à toutes choses,
Le temps même, loin de flétrit.
Semble avoir oublié tes roses,
Ou se plaire à les embellir.
Par quelques filtres efficaces
Entretiens-tu ma vive ardeur :
Non, tout ton art est dans tes graces,
Et tout le charme est dans ton coeur.
Qui, ma Chloé tout renouvelle
Les tendres feux de mon amour,
Et je te trouve encor plus belle,
Ce premier de l'an, que le jour
Qu'un Ministre en une chapelle,
Suivi de notre parentelle
Au bord du liquide Elément,
BI
27
2B MERCUREDEFRANCE.
Prononça pathétiquement
Une formule solemnelle,
Qui nous permit publiquement
D'avouer qu'une ardeur fidelle
Nous embrasoit également.
Les Tritons, les Nymphes de l'onde,
Jouoient ensemble sur les flots,
Comme le jour que vint au monde
La belle Reine de Paphos;
Et la cohorte qui désole
Les plus habiles Matelots,
Captive dans l'antre d'Eole,
Au gré d'une sage boussole,
Les laisse voguer en repos.
Mais le sublime ministère
Que la raison doit respecter,
Et que l'honneur sage & sévere
Eut intérêt d'acréditer.
S'il consacra nos pures flames
Et l'attachement de nos ames,
Il ne put y rien ajouter.
Ce jour, quelque beau qu'il put être,
N'est pour nous que le même jour,
Que feront à jamais renaître
La foi, les Talens & l'Amour.
Louer sa femme fut la mode
Au bon siécle des Amadis,
MARS.
1752.
Je suis cette antique méthode
Et j'aime comme au temps jadis.
„ Aimable, s'il en est en France,
„ Marquis l'exemple des Epoux,
„A qui le Ciel pour récompense
„Donne une Epouse comme vous.
„ Je vois que de mon mariage
„ Faisant ici mon entretien:
„J'ai peint votre charmant ménage,
„ Ne croyant peindre que le mien.
„ Puisse pour vous deux sans vitesse
„ Lachésis tourner ses fuseaux,
„ Sa Sœur à l'heureuse vieillesse
„ Laissant le soin de ses ciseaux.
„ Alors dans vos douceurs suprê mes
„ Du froid dégoût vos yeux vainqueurs
„ Vous trouveront toujours les mêmes,
„Vous rettouvant les mêmes cœeuts,
„ Et d'une course fortunée,
„ Libre de soucis superflus.
„ Pour l'un & l'autre chaque année
nNe sera qu'un nombre de plus.
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6
p. 30-51
REFLEXIONS Sur l'exil écrites en François par Mylord Bolingbroke, mort en Angleterre le 26 Décembre 1751.
Début :
La dissipation de l'esprit & la longueur du temps sont les remedes ausquels [...]
Mots clefs :
Exil, Homme, Vertu, Pays, Hommes, Heureux, Fortune, Place, Monde, Mal, Brutus , Mort, Esprit, Perte, Marcellus
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS Sur l'exil écrites en François par Mylord Bolingbroke, mort en Angleterre le 26 Décembre 1751.
REFLEXIONS
Sur l'exil écrites en François par Mylord
Bolingbroke, mort en Angleterre le 26
Décembre 1751.
La dissipation de l'esprit & la longueur
du temps sont les remedes ausquels
la plupart des hommes ont recours dans
leurs afflictions; mais le premier n'ope-
re que pour un temps, le second a un ef-
set tardif: l'un & l'autre sont indignes
d'un homme sage.
Nous fuirons-nous nous-mêmes pour
fuit nos infortunes, & nous imagine-
rons-nous follement que le mal est gué-
ri, parce que nous trouvons quelques
momens de relâche dans nos peines?
Nous lamenterons-nous jusquau dernier
soupir, & pleurerons-nous, jusqu'à ce
que nos yeux ne puissent plus fournir des
larmes? Attendrons-nous du temps une
délivrance languissante & incertaine?
différerons-nous à être heureux jusqu'à
ce que nous ayons oublié que nous som-
mes misérables, & donnerons-nous à la
foiblesse de nos facultés une tranquilité
qui doit être l'effet de leurs forces? Met-
MARS. 1752.
31
tons au contraire toutes nos afflictions
passées & présentes à la fois devant
nos yeux.
Résolvons-nous de les surmonter plu-
tôt que de les fuir, & au lieu d'en user
le sentiment par une longue & ignomi-
nieuse patience, cherchons le fond de la
playe, & opérons une cure immédiate
& radicale.
Laissons les soupirs, les pleurs, les foi-
blesses & l'accablement sous les moindres
coups de la mauvaise fortune, à ces mal-
heureux, dont les esprits tendres & déli-
cats ont été énervés par un long cours
de prospérités; que ceux qui ont passé
des années de calamité surmontent le
poids des plus rudes coups avec une
immuable & noble constance.
Les malheurs non interrompus pro-
duisent ce salutaire effet: ils endurcis-
sent. Vous me demanderez si je prétends
être arrivé à la perfection, de la vertu
Stoîque: je vous répondrai que non.
Foible & connoissant ma foiblesse,
je ne présume pas de ma force; ję suis
l'avis que l'Oracle donna à Zenon, &
soumis à la conduite de la Philosophie,
j'en emprunte la force dont j'ai besoin,
& j'y trouve un port assuré contre les
orages de la fortune.
Biiij
Itized by Goog
32 MERCUREDE FRANCE.
Il est vrai que la Philosophie a ses
fanfarons aussi bien que la guerre, &
c'est une raisonnable précaution, que de
prendre garde que, pendant que nous
visons à nous élever audessus de l'hom-
me, nous ne tombions au dessous.
Mais fi évitant avec soin le merveil-
leux & toutes les extravagances du Por-
tique, nous adhérons aux seules doc-
trines ausquelles notre raison exempte
de préjugés se soumet avec plaisir; nous
nous mettrons dans une heureuse indépen-
dance, & deviendrons supérieurs aux
infortunes de la vie.
Pour parvenir à cette grande fin, il
est nécessaire que nous soyons attentifs
à découvrir les secrettes ruses, & les at-
taques ouvertes de la fortune, avant
qu'elles nous atteignent: lorsqu'elles
tombent sans être attendues, il est diffi-
cile de leur résister; mais ceux qui les
attendent les repousseront aisément.
L'invasion soudaine d'un ennemi ren-
verse ceux qui ne sont pas fur leurs gar-
des, mais quiconque prévoit la guerre &
s'y prépare, soutiendra sans difficulté
la plus rude attaque. J'ai appris depuis
long. tems cette importante leçon, & ne
me suis jamais fié à la fortune, quand
même elle sembloit être en paix avec
0
MARS. 1752.
33
moi. J'ai placé les richesses, les hon-
neurs, la réputation & tous les avanta-
ges que la perfide indulgence versoit
sur moi, de façon qu'elle pût les re-
prendre sans me causer de trouble. J'ai
mis un intervale entr'eux & moi;
elle les a pris, mais elle n'a pu me les
arracher.
Nul homme ne souffre par la mau-
vaise fortune que celui qui a été dé-
çu par la bonne: si nous nous passion-
nons pour ses dons; si nous nous imagi-
nons qu'ils nous appartienent, & qu'ils
doivent nous rester perpetuellement;
si nous nous appuyons sur eux, & que
nous fondions en eux notre considéra-
tion, nous nous abimerons dans tou-
te l'amertume du chagrin, aussi-tôt que
nous aurons perdu ces biens faux & pas-
sagers, & notre vain & puérile esprit
vuide de solides plaisirs se trouvera des-
titué de ceux mêmes qui sont imaginai-
res; mais si nous ne nous laissons point
emporter à la prospérité, l'adversité ne
pourra nous abbattre. Notre ame sera à
l'épreuve des dangers de l'une & de l'au-
tre. Ayant sondé nos forces, nous en
serons surs, & nous aurons appris au
milieu de la félicité à soutenir l'infor-
tune.
BV
3o
34 MERCURE DE FRANCE.
Il est beaucoup plus difficile d'exa-
miner & de juger par soi-même que de
former ses opinions sur la parole d'autrui;
c'est pourquoi la plupart des hommes
empruntent des autres celles qu'ils ont
sur toutes les affaires de la vie & de la
mort: de-là vient qu'ils sont si unani-
mement ardens à la poursuite des cho-
ses qui n ont qu'un spécieux & trom-
peur éclat. De-là vient aussi que dans
les choses qui font appellées des mal-
heurs, il n'y a rien qui soit aussi dur &
aussi terrible que le cri général nous le
fait entendre. Le mot d'exil, par exem-
ple, patoîit rude, parce que la multi-
tude en a ainsi ordonné; mais ce juge-
ment sera abrogé aux yeux du Sage qui
ne juge pas des choses par les apparen-
ces, mais par ce qu'elles sont: c est un
point que nous allons discuter.
Quest-ce que l'exil? C'est un change-
mentde place, & pour que vous ne disiez
pas que je diminue le mal, j'ajoûterai
que ce changement de place est fréquem-
ment accompagné de beaucoup d'autres
inconvéniens, de la perte des biens
dont vous jouissiez, du rang que vous
teniez, du pouvoir que vous exerciez,
de la séparation de votre famille & de
vos amis, du mépris dans lequel vous
MARS.
=35
1752.
pouvez tomber, de l'ignominie dont
ceux qui vous ont chassé, efsayeront de
noircir votre innocence. Je parlerai dans
la suite en détail de toutes ces choses.
Présentement considérons quel mal-
heur il y a dans un changement de place
solitairement pris & en lui-même.
Vivre éloigné de sa Patrie est un in-
convénient qui vous paroit intolérable;
mais si cela est ainsi, comment arrive-
t-il à un nombre infini de gens de passer
leur vie par choix hors de leur pro-
pre Pays.
Considérez combien les rues de Lon-
dres & de Paris sont remplies; appel-
lez ces millions d'hommes par leur nom,
& leur demandez de quel Pays ils
sont: combien en trouverez-vous de dif-
férentes parties de la tetre qui sont ve-
nus habiter ces grandes Villes, lesquelles
fournissent la plus grande dissipation &
les plus grands encouragemens de vertu
& de vices. Quelques-uns y font attirés
par l'ambition, & quelques autres
sont conduits par le devoir. Plusieurs se
rendent là pour perfectionner leur ef-
prit, & plusieurs pour augmenter leur
fortune. Les uns apportent leur beauté
& les autres leur éloquence au marché.
Allez plus loin, & examinez les zones
Bvj
36 MERCUREDEFRANCE.
brûlantes & glacées, les extrêmités les
plus reculées de l'Orient & du Couchant:
visitez les Nations sauvages de l'Afrique,
ou les plus barbares régions du Nord,
vous ne trouverez point de climat si
mauvais, ni de Pays si sauvage, où
il ny ait quelques gens qui viennent
l'habiter par choix.
Parmi les innombrables extravagances
qui passent par l'esprit des hommes,
nous pouvons justement compter l'idée
d'une sécrerte affection indépendante &
supérieure à notre raison, que nous sup-
posons avoir pour notre pays, comme
s'il y avoit quelque vertu physique en
chaque canton de terre qui produisît su-
rement cet effet en ceux qui y naissent.
L'amour de la Patrie est plus puissant que
la raison, & comme si le Heimrey étoit
une maladie universelle inséparable d'un
corps humain & non particuliere aux Suis-
ses qui semblent n avoir été faits que pour
leurs montagnes, comme leurs montagnes
pour eux.
Cette notion peut avoir contribué à
la sureté & à la grandeur des Etats, &
pour cet effet elle a été habilement cul-
tivée & appuyée des préjugés de l'édu-
cacation. Il est atrivé aux hommes sur
ce sujet ce qui leur arrive sur plusieurs
MARS.
1752.
37
autres; à force d'entendre dire qu'une cho-
se doit être, ils parviennent à persua-
der aux autres & à croire eux mêmes
qu elle est.
Nous aimons le pays dans lequel
nous sommes nés à cause des biens par-
ticuliers que nous en recevons, & que
nous pourrions aussi-bien recevoir d'un
autre. Un homme sage se regarde
comme citoyen du monde, & quand
vous lui demandez où est son Pays, ain-
si qu'Anaxagoras, il vous montre le
Ciel.
Il y a encore d'autres personnes qui
ont imaginé que comme tout l'Univers
souffre une continuelle rotation, & que
la Nature semble se délecter ou se con-
server par cette révolution perpétuelle,
de inême il y a dans les esprits des hom-
mes une naturelle inquiétude laquelle les
porte à changer de place & d'habitation.
Cette opinion a au moins une apparen-
ce de vérité dont les autres manquent,
& est autant favorisée par l'expérience,
que l'autre en est contredite.
Mais quelques soient les raisons qui
ont du varier infiniment en un nom-
bre infini d'occasions & en un espace de
tems immense; c est un fait vrai que les
familles & les Nations du monde ont été
38 MERCURE DEFRANCE.
dans une continuelle agitation autour de
la face du globe, chassant & étant chas-
sées tour à tour. Quel nombre de Colo-
nies l'Asie a-t-elle envoyé à l'Europe;
les Phéniciens ont planté les côtes de
la mer méditerrannée, & poussé leurs éta-
blissemens même dans l'Océan. Les Etru-
riens étoient Asiatiques d'extraction, &
sans aller plus loin, les Romains, ces
Maîtres du Monde, reconnoistoient un
Troyen exilé pour Fondateur de leur
Empire.
Combien de transmigrations ont été
en retour de celle ci d'Europe en Afie
elles ne pourroient être nombrées. Car
outre l'Eolique, l'lonique & d'au-
tres à peu près d'égale renommée, les
Grecs, durant plusieurs fiècles firent de
continuelles expéditions, & bâtirent des
Villes en plusieurs parties de l'Asie: les
Gaulois y pénétrerent aussi, & y éta-
blirent un Royaume. Les Scythes Euro-
péens passerent dans ces vastes Provin-
ces, & porterent leurs armes jusqu'aux
confins de l'Egypte. Alexandre subjugua
tout depuis l'Hélespont jusqu'à l'Inde, ba-
tit des villes, & établit des Colonies pour
assurer ces conquêtes & éterniser son nom.
L'Afrique a reçu de l'une & de l'autre de
ces parties du Monde des Habitans &
MARS. 1752.
39
des Maîtres. Comme elle en a reçu,
elle en a donné: les Tyriens bâtirent
la Ville, & fonderent la République de
Carthage, & le grec a été le langage
d'Egypte.
Dans l'Antiquité la plus reculée nous
entendons parler de Belus en Caldée, &
de Sésostris, établissant ces Colonies ba-
za nées dans Colchos. L'Espagne n'a-t-
elle pas été dans ces derniers siécles
sous la domination des Maures.
Si nous venons à l'Histoire Runic,
nous trouverons nos Peres les Gots con-
duits par Woden & par Thors premie-
ment leur Héros & ensuite leurs Divi-
nités, de la Tartarie Asiatique en Eu-
rope; & qui peut nous assurer que c'é-
toit leur premiere transmigration? ils re-
vinrent peut-être en Asie par l'Est du
continent auquel leur fils ont depuis na-
vigé de l'Europe par le Woust; & ainsi
dans la progression de trois ou quatre
mille ans la même race d'homme a
poussé ses conquêtes & ses habitations
autour du globe.
Le monde est un grand désert où tous
les hommes ont erré & joûté l'un con-
tre l'autre depuis la création. Quelques-
uns ont changé de place par nécessité, &
quelques autres par choix. Une nation
40 MERCUREDEFRANCE.
a désiré de se faisir de ce qu'une autre
étoit lasse de posséder, & il seroit dif-
ficile de marquer quel Pays est aujour-
d'hui entre les mains de ses premiers
Habitans.
Ainsi le Destin a ordonné que rien
ne peut être long-temps dans le même
état; & que sont toutes ces transplan-
tations de Peuples, sinon autant d'exils:
Varon le plus sçavant des Romains di-
soit que, puisque la Nature est la même
par tout, il ne devoit y avoir rien de
fâcheux dans un changement de place
pris en lui-même, & dépouillé des au-
tres inconvéniens qui suivent l'exil. Mar-
cus Brutus ajoûtoit, que puisqu'on ne
peut empêcher ceux qui vont dans un
banissement de porter leur vertu par-
tout, on ne peut les rendre malheu-
reux. Que si quelqu'un croit que chacu-
ne de ces consolations prise séparément
ne suffit pas, il doit avouer au moins
que l'une & l'autre jointes ensemble
sont un grand acheminement à dissiper les
terreurs de l'exil. Car ne devons-nous pas
regarder comme des bagatelles tout ce
que nous laissons derriere nous, en com-
paraison des deux plus précieuses choses
dont les hommes puissent jouir, & que
nous sommes assurés qu'ils nous sui-
41
MARS.
1752.
vront par tout où nous tournerons nos
pas, la même nature & notre propre
vertu ? Croyez-moi; la Providence a eta-
bli un tel ordre dans le monde que,
de tout ce qui nous appartient, la moins
estimable part peut scule tomber sous la
volonté des autres, la meilleure est hors
de la portée du pouvoir humain.
Ainsi marchant intrépidement la tête
haute par tout où nous serons menés par
le cours des accidens humains, en quel-
que licu qu'ils nous conduisent, sur
quelque côte que nous soyons jettés
nous ne nous trouverons pas absolument
étrangers; nous rencontrerons des hom-
mes, créatures de la même espéce,
doués des mêmes facultés, & nés sous
les mêmes loix de nature: nous ver-
rons les mêmes vertus & les mêmes vi-
ces partir des mêmes principes géné-
raux, mais variés en mille façons diffé-
rentes & contraires, selon cette infinité
de loix & de coutumes qui sont établies
pour la même fin universelle, c'est-
a-dire pour la conservation de la So-
ciété. Nous ressentirons la même révolu-
tion de faisons, le même Soleil, la mê-
me lune; cette même voûte azurée &
parsemée d'étoiles, sera par tout éten-
due sur notre tête. Il ny a point de
42 MERCURE DE FRANCE.
partie du Monde, d'où nous ne puis-
sions admirer, ces planettes qui roulent
comme la nôtre en différens orbites au-
tout du même Soleil, & tandis que je
suis ravi par de telles contemplations,
tandis que mon ame est ainsi élevée au
ciel, que m'importe quelle terre je fou-
le à mes pieds. Brutus rapportoit dans
le livre qu'il a écrit sur la vertu, qu'il
avoit vu Marcellus en exil à Mitilene
vivant dans tout le bonheur dont la na-
ture humaine est capable, & cultivant
avec autant d'assiduité que jamais, toutes
sortes de louables connoissances; il ajoû-
toit que ce spectacle lui fit croire que,
s'en retournant sans Marcellus, c'étoit
lui même, & non ce dernier qui étoit
banni.
O Marcellus beaucoup plus heureux
quand Brutus approuva ton exil, que
quand la Répubiique approuva ton Con-
sulat! Quelle plus forte preuve du mé-
rite de ce grand homme, que de voir
que ceux qui le laissoient en exil, se re-
gardoient eux-mêmes comme bannis, &
qu'il s'attiroit l'admiration de celui qui
paroissoit un objet d'admiration à son
Caton même!
Brutus rapportoit encore que Cesat
passa sans s'arrêter à Mitilene, parce
MARS.
1752.
43
qu'il ne pouvoit soutenir la vue de Mar-
cellus dans un état si indigne de lui.
Son rétablissement fut enfin obtenu pat
la publique intercession du Senat entier,
qui étoit tellement affligé, que tous les
Senateurs paroissoient avoir les mêmes
sentimens que Brutus, & au lieu de les
supplier pour Marcellus, supplier pour
eux mêmes, ils regardoient comme un exil
de vivre plus long tems sans Marcellus; il
s'en retournoit dans son pays avec hon-
neur, mais surement il demeuroit en exil
avec un plus grand honneur encore,
lorsque Brutus ne pouvoit le résondre à
le quitter, ni Cesar à le voir. L'un &
l'autre portoient témoignage à son méri-
te: Brutus affligé, & Cesar rougissant
d'aller à Rome sans lui.
Métellus Numidicus avoir éprouvé la
même destinée quelques années aupara-
vant. Pendant que le peuple qui est tou-
jours le plus sûr instrument de sa propre
servitude étoit occupé à passer sous la con-
duite de Marius, les fondemens de cette
tyrannie qui fut achevée par Cesar
Métellus seul, au milieu d'un Senat ti-
mide & d'une insolente populace, refu-
sa de confirmer les pernicieuses Loix du
Tribun Saturninus; fa constance devint
ion crime, & l'exil sa punition, une Fac-
Digsinad vo 009
44 MERCURE DE FRANCE.
tion effrenée prévalant contre lui. Les
meilleurs Citoyens armés pour sa défen-
se, étoient prêts à donner leur vie pour
conserver tant de vertu à leur Républi-
que; mais ayant manqué de la persua-
der, il ne trouva pas juste de la con-
traindre: il jugea dans cette phrénésie
de la République Romaine, comme le
divin Platon jugea dans la décadence de
celle d'Athenes. Métellus sçavoit que
si ses Citoyens se corrigeoient, il seroit
rappellé, & s'ils ne se corrigeoient pas
qu'il ne pouvoit être nulle part plus mal
qu'à Rome: il alla volontairement en
exil, & par tout où il passoit, il por-
toit avec lui les symptômes d'un Gouver-
nement malade, & le prognostic d'une
République expirante. L'esprit qui l'ani-
ma pendant son exil paroitra mieux pat
un fragment d'une de ses Lettres, qu'Au-
lugelle, pour l'amour du mot Amilcar
nous a conservé dans une pédantes-
que compilation de phrases usitées par
l'Analiste Claudius, illi verò omni jure
atque honestate interdicti, ego neque aquâ
neque igne careo & summâ gloriâ tru-
niscor.
Heureux Métellus, heureux en ta
propre vertu, heureux en ton pieux fils,
& en cet ami qui te ressembloit en mé-
MARS.
1752.
45
rite & en fortune. Rutillius avoit défen-
fendu l'Asie contre les exactions des Pu-
blicains, conformément à l'étroite justi-
ce dont il faisoit profession. Cette pro-
bité l'avoit rendu odieux à la faction de
Marius; cette haine fit jurer sa perte.
L'homme le plus intègre fut accusé de
corruption, le plus vertueux fut pour-
suivi par le méprisable Apicius, nom
dévoué à l'infamie. Ceux qui avoient
suscité la fausse accusation étoient les Ju-
ges, & prononcerent l'injuste sentence
contre lui: à peine daigna-t-il défendre
sa cause, mais il se retira dans l'Orient,
où la vertu Romaine, que Rome ne
pouvoit plus soutenir, fut reçue avec
honneur: or Rutillius sera-t il réputé
avoir été malheureux? quand ceux qui
le condamnerent, ont été par cette ac-
tion transmis comme des criminels au tri-
bunal de la postérité; quand il fut plus
facile de l'obliger à quitter son Pays
que de l'obliger à souffrir que son exil
finit; quand lui scul osa refuser le Dic-
tateur Silla, & étant rappellé chez lui
non-seulement refusa d'y aller, mais s'en
éloigna encore davantage. Vous me di-
rez, que vous proposez- vous par ces exem-
ples dont une multitude peut être re-
cueillie dans l'Histoire des siécles passés:
46 MERCUREDEFRANCE.
Je me propose de montrer que com-
me le changement de place considéré en
lui-même ne peut cendre nul homme
malheureux: ainsi les autres maux qui
sont généralement reprochés à l'exil ne
peuvent arriver aux hommes sages &
vertueux, où s'ils leur arrivent, ne peu-
vent les rendre misérables. L'effet de ces
maux dépend non de leur propre natu-
re, mais du caractere de celui auquel
ils tombent en partage.
Les pierres sont dures, les glaçons
sont froids, & tous ceux qui les tou-
chent les sentent de même; mais les
bons ou les mauvais évenemens de la for,
tune se font sentir par rapport aux qua-
lités qui sont en nous: ils sont en eux-
mêmes indifférens, & ne sont que des
accidens communs. Ils n acquierent des
forces que par notre vice ou par notre
foiblesse, la fortune ne speut dispenser ni
félicités ni malheurs, à moins que nous
ne coopérions avec esse.
L'homme qui est malheureux par la
perte de son bien, ne seroit pas heureux
en le possédant.
Ceux qui méritent de jouir des avanta-
ges qu'ôte l'exil, ne seront point mal-
heureux quand ils en seront privés. Je
suis fâché de faire une exception à cette
MARS. 1752.
47
régle: mais Ciceron en est un exemple
si remarquable, qu'il ne peut être ni ca-
ché ni passé sous silence. Ce grand hom-
me qui avoit sauvé sa Patrie, qui
n'avoit craint en soutenant cette cause,
ni les insultes d'un parti furieux, ni les
poignards des Assassins, quand il vint à
soufftir pour cette même cause, succom-
ba sous le poids, il deshonora ce ba-
nissement que l'indulgente Providence
destinoit comme un moyen de rendre
sa gloire complette: incertain où il iroit
& ce qu'il feroit; craintif comme une
femme, ou chagrin comme un enfant,
il lamentoit la perte de son rang, de ses
richesses, de sa considération: son élo-
quence ne servoit qu'à peindre son igno-
minie avec de plus vives couleurs, il
pleuroit sur les ruines de sa belle maison
que Clodius avoit démolie: & sa sépa-
ration de Térentia qu'il répudia peu de
temps après, étoit peut-être une afflic-
tion pour lui dans ce moment.
Tout devient insoutenable à l'homme
qui est une fois subjugué par la dou-
leut; il regrette ce dont il jouissoit sans
plaisir, & surchargé déja, il succombe
sous le poids le plus léger: enfin cette
conduite de Ciceron fut telle que ses
amis, aussi-bien que ses ennemis, crurent
48 MERCURE DE FRANCE.
crurent qu'il avoit perdu le sens. Cesar
voyoit avec une sécrette satisfaction
l'homme qui avoit refusé d'être son Lieu-
tenant pleurer sous la verge de Clodius:
Pompée esperoit de trouver quelque ex-
cuse à son, ingratitude, dans le mépris
auquel s'exposoit l'ami qu'il avoit aban-
donné: Atticus même le trouva trop
misérablement attaché à sa premiere for-
tune, & le lui reprocha: Atticus de qui
les plus grands talens étoient l'usure &
l'art de se ménager entre les deux par-
tis; qui plaçoit son principal mérite à
être riche, & qui auroit été noté d'in-
famie à Athenes pour garder des mesures
avec les deux partis. Atticus même rougis-
soit pour Ciceron, & l'homme le moins
sincere qui vêcunt prit le style de Caton,
J'ai insisté sur cet exemple qui auto-
rise la vérité que nous venons d'établir
& qui nous en enseigne une autre de
grande importance.
Les hommes sages sont certainement
supérieurs à tous les maux de l'exil,
mais dans un étroit & stoique sens. Ce-
lui qui a laissé dans son ame une seule
passion sans être subjuguée, ne peut mé-
riter ce nom. Ce n'est pas assez que nous
ayons étudié tous les devoirs de la vie
publique & privée, que nous les ayons
parfaitement
MARS. 1752.
49
parfaitement connus, & qu'aux yeux
du monde nous vivions conformément
à ces devoirs. Une passion qui n est
qu'assoupie dans le coeur, & qui a échap-
pé à notre examen, ou que nous avons
regardée avec indulgence comme pardon-
nable, ou même que nous avons peut-
etre encouragée comme un principe pro-
pre à exciter notre vertu, peut dans un
tems ou daus l'autre détrusre, notre tran-
quilité, & gâter notre caractere entier.
Quand la vertu a encuirassé l'ame de tous
côntés, s'il m'est permis de me servir de
cetre expression, nous sommes de tous
contés in vulnerables, mais Achille fut bles-
sé au talon.
La moindre partie qui ne sera pas
apperçue ou qui sera négligée, peut nous
exposer à une blessure mortelle. La rai-
son ne peut obtenir l'absolue domina-
tion de nos ames par une seule victoire.
Le vice a plusieurs corps de réserve
qu'il faut battre, plusieurs forteresses
qu'il faut emporter. Nous pouvons résis-
ter aux plus rudes attaques de la fortu-
ne, & céder aux plus foibles. Nous pou-
vons avoir gagné le dessus de l'avarice,
la plus générale maladie de l'esprit, &
néanmoins être esclave de l'ambition.
Nous pouvons avoir délivré notre ame
C
50 MERCUREDEFRANCE.
de la peur de la mort, & néammoine
quesqu'autre peur pourra se cacher en
elle. C'étoit le cas de Ciceron: la vanité
étoit son vice capital. Cette vanité avoit
échauffé son zéle, animé son habileté;
encouragé l'amout de son Pays, & sou-
tenu sa constance contre Catilina; mais
elle donna à Clodius une entiere victoi-
re sur lui, il n'etoit pas effrayé de per-
dre la vie, & de quitter biens, hon-
neurs & toutes les choses dont il pleu-
toit la perte, mais il étoit efftayé de
vivre & d'en être privé: il auroit pro-
bablement vû la mort dans certe occasion
avec la même fermeté avec laquelle il
dit à Nopilius Lenas, son Client & son
meurtrier: Approche véteran, & si au
moins tu peux faire ceci, coupe-moi la
tête; mais il ne pouvoit soutenit de se
voir lui même & diêtre vû par d'autres,
dépouillé de ces ornemens dont il avoit
accoutumé d'etre entouté: ce qui le fit
se répandre ainsi en plusieurs honteuses
expressions.
Possum oblivisci qui fuerim; non sentire
qui sim; quo caream honore, quâ gloriâ.
Et parlant à son frere, citavi ne vide-
rem, ne aut illius luctum squalloremque aspi-
cerem, aut me perditum illi afflictumque
efferrem. Il avoit pensé à la mort, il y
MARS. 1752.
avoit préparé son esprit; il y avoit eu
même des occasions, où sa vanité auroit
été flattée par cette mort. La même va-
nité l'avoit empêché dans la prospérité
de supposer qu'un pareil revers put lui
arriver, celui-ci arrivant, le surprit &
le frappa d'étonnement. Il étoit encore
entêté de la pompe & du tracas de Ro-
me, fumum & opes strepitumque Romae. Il
étoit encorę attaché à toutes ces choses
que l'habitude rend nécessaites, & que
la nature a laissées indifférentes: nous
en avons fait l'énumération ci-dessus
il est tems de descendre à un examen
plus particulier.
La suite dans le prochain Mercure,
Sur l'exil écrites en François par Mylord
Bolingbroke, mort en Angleterre le 26
Décembre 1751.
La dissipation de l'esprit & la longueur
du temps sont les remedes ausquels
la plupart des hommes ont recours dans
leurs afflictions; mais le premier n'ope-
re que pour un temps, le second a un ef-
set tardif: l'un & l'autre sont indignes
d'un homme sage.
Nous fuirons-nous nous-mêmes pour
fuit nos infortunes, & nous imagine-
rons-nous follement que le mal est gué-
ri, parce que nous trouvons quelques
momens de relâche dans nos peines?
Nous lamenterons-nous jusquau dernier
soupir, & pleurerons-nous, jusqu'à ce
que nos yeux ne puissent plus fournir des
larmes? Attendrons-nous du temps une
délivrance languissante & incertaine?
différerons-nous à être heureux jusqu'à
ce que nous ayons oublié que nous som-
mes misérables, & donnerons-nous à la
foiblesse de nos facultés une tranquilité
qui doit être l'effet de leurs forces? Met-
MARS. 1752.
31
tons au contraire toutes nos afflictions
passées & présentes à la fois devant
nos yeux.
Résolvons-nous de les surmonter plu-
tôt que de les fuir, & au lieu d'en user
le sentiment par une longue & ignomi-
nieuse patience, cherchons le fond de la
playe, & opérons une cure immédiate
& radicale.
Laissons les soupirs, les pleurs, les foi-
blesses & l'accablement sous les moindres
coups de la mauvaise fortune, à ces mal-
heureux, dont les esprits tendres & déli-
cats ont été énervés par un long cours
de prospérités; que ceux qui ont passé
des années de calamité surmontent le
poids des plus rudes coups avec une
immuable & noble constance.
Les malheurs non interrompus pro-
duisent ce salutaire effet: ils endurcis-
sent. Vous me demanderez si je prétends
être arrivé à la perfection, de la vertu
Stoîque: je vous répondrai que non.
Foible & connoissant ma foiblesse,
je ne présume pas de ma force; ję suis
l'avis que l'Oracle donna à Zenon, &
soumis à la conduite de la Philosophie,
j'en emprunte la force dont j'ai besoin,
& j'y trouve un port assuré contre les
orages de la fortune.
Biiij
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32 MERCUREDE FRANCE.
Il est vrai que la Philosophie a ses
fanfarons aussi bien que la guerre, &
c'est une raisonnable précaution, que de
prendre garde que, pendant que nous
visons à nous élever audessus de l'hom-
me, nous ne tombions au dessous.
Mais fi évitant avec soin le merveil-
leux & toutes les extravagances du Por-
tique, nous adhérons aux seules doc-
trines ausquelles notre raison exempte
de préjugés se soumet avec plaisir; nous
nous mettrons dans une heureuse indépen-
dance, & deviendrons supérieurs aux
infortunes de la vie.
Pour parvenir à cette grande fin, il
est nécessaire que nous soyons attentifs
à découvrir les secrettes ruses, & les at-
taques ouvertes de la fortune, avant
qu'elles nous atteignent: lorsqu'elles
tombent sans être attendues, il est diffi-
cile de leur résister; mais ceux qui les
attendent les repousseront aisément.
L'invasion soudaine d'un ennemi ren-
verse ceux qui ne sont pas fur leurs gar-
des, mais quiconque prévoit la guerre &
s'y prépare, soutiendra sans difficulté
la plus rude attaque. J'ai appris depuis
long. tems cette importante leçon, & ne
me suis jamais fié à la fortune, quand
même elle sembloit être en paix avec
0
MARS. 1752.
33
moi. J'ai placé les richesses, les hon-
neurs, la réputation & tous les avanta-
ges que la perfide indulgence versoit
sur moi, de façon qu'elle pût les re-
prendre sans me causer de trouble. J'ai
mis un intervale entr'eux & moi;
elle les a pris, mais elle n'a pu me les
arracher.
Nul homme ne souffre par la mau-
vaise fortune que celui qui a été dé-
çu par la bonne: si nous nous passion-
nons pour ses dons; si nous nous imagi-
nons qu'ils nous appartienent, & qu'ils
doivent nous rester perpetuellement;
si nous nous appuyons sur eux, & que
nous fondions en eux notre considéra-
tion, nous nous abimerons dans tou-
te l'amertume du chagrin, aussi-tôt que
nous aurons perdu ces biens faux & pas-
sagers, & notre vain & puérile esprit
vuide de solides plaisirs se trouvera des-
titué de ceux mêmes qui sont imaginai-
res; mais si nous ne nous laissons point
emporter à la prospérité, l'adversité ne
pourra nous abbattre. Notre ame sera à
l'épreuve des dangers de l'une & de l'au-
tre. Ayant sondé nos forces, nous en
serons surs, & nous aurons appris au
milieu de la félicité à soutenir l'infor-
tune.
BV
3o
34 MERCURE DE FRANCE.
Il est beaucoup plus difficile d'exa-
miner & de juger par soi-même que de
former ses opinions sur la parole d'autrui;
c'est pourquoi la plupart des hommes
empruntent des autres celles qu'ils ont
sur toutes les affaires de la vie & de la
mort: de-là vient qu'ils sont si unani-
mement ardens à la poursuite des cho-
ses qui n ont qu'un spécieux & trom-
peur éclat. De-là vient aussi que dans
les choses qui font appellées des mal-
heurs, il n'y a rien qui soit aussi dur &
aussi terrible que le cri général nous le
fait entendre. Le mot d'exil, par exem-
ple, patoîit rude, parce que la multi-
tude en a ainsi ordonné; mais ce juge-
ment sera abrogé aux yeux du Sage qui
ne juge pas des choses par les apparen-
ces, mais par ce qu'elles sont: c est un
point que nous allons discuter.
Quest-ce que l'exil? C'est un change-
mentde place, & pour que vous ne disiez
pas que je diminue le mal, j'ajoûterai
que ce changement de place est fréquem-
ment accompagné de beaucoup d'autres
inconvéniens, de la perte des biens
dont vous jouissiez, du rang que vous
teniez, du pouvoir que vous exerciez,
de la séparation de votre famille & de
vos amis, du mépris dans lequel vous
MARS.
=35
1752.
pouvez tomber, de l'ignominie dont
ceux qui vous ont chassé, efsayeront de
noircir votre innocence. Je parlerai dans
la suite en détail de toutes ces choses.
Présentement considérons quel mal-
heur il y a dans un changement de place
solitairement pris & en lui-même.
Vivre éloigné de sa Patrie est un in-
convénient qui vous paroit intolérable;
mais si cela est ainsi, comment arrive-
t-il à un nombre infini de gens de passer
leur vie par choix hors de leur pro-
pre Pays.
Considérez combien les rues de Lon-
dres & de Paris sont remplies; appel-
lez ces millions d'hommes par leur nom,
& leur demandez de quel Pays ils
sont: combien en trouverez-vous de dif-
férentes parties de la tetre qui sont ve-
nus habiter ces grandes Villes, lesquelles
fournissent la plus grande dissipation &
les plus grands encouragemens de vertu
& de vices. Quelques-uns y font attirés
par l'ambition, & quelques autres
sont conduits par le devoir. Plusieurs se
rendent là pour perfectionner leur ef-
prit, & plusieurs pour augmenter leur
fortune. Les uns apportent leur beauté
& les autres leur éloquence au marché.
Allez plus loin, & examinez les zones
Bvj
36 MERCUREDEFRANCE.
brûlantes & glacées, les extrêmités les
plus reculées de l'Orient & du Couchant:
visitez les Nations sauvages de l'Afrique,
ou les plus barbares régions du Nord,
vous ne trouverez point de climat si
mauvais, ni de Pays si sauvage, où
il ny ait quelques gens qui viennent
l'habiter par choix.
Parmi les innombrables extravagances
qui passent par l'esprit des hommes,
nous pouvons justement compter l'idée
d'une sécrerte affection indépendante &
supérieure à notre raison, que nous sup-
posons avoir pour notre pays, comme
s'il y avoit quelque vertu physique en
chaque canton de terre qui produisît su-
rement cet effet en ceux qui y naissent.
L'amour de la Patrie est plus puissant que
la raison, & comme si le Heimrey étoit
une maladie universelle inséparable d'un
corps humain & non particuliere aux Suis-
ses qui semblent n avoir été faits que pour
leurs montagnes, comme leurs montagnes
pour eux.
Cette notion peut avoir contribué à
la sureté & à la grandeur des Etats, &
pour cet effet elle a été habilement cul-
tivée & appuyée des préjugés de l'édu-
cacation. Il est atrivé aux hommes sur
ce sujet ce qui leur arrive sur plusieurs
MARS.
1752.
37
autres; à force d'entendre dire qu'une cho-
se doit être, ils parviennent à persua-
der aux autres & à croire eux mêmes
qu elle est.
Nous aimons le pays dans lequel
nous sommes nés à cause des biens par-
ticuliers que nous en recevons, & que
nous pourrions aussi-bien recevoir d'un
autre. Un homme sage se regarde
comme citoyen du monde, & quand
vous lui demandez où est son Pays, ain-
si qu'Anaxagoras, il vous montre le
Ciel.
Il y a encore d'autres personnes qui
ont imaginé que comme tout l'Univers
souffre une continuelle rotation, & que
la Nature semble se délecter ou se con-
server par cette révolution perpétuelle,
de inême il y a dans les esprits des hom-
mes une naturelle inquiétude laquelle les
porte à changer de place & d'habitation.
Cette opinion a au moins une apparen-
ce de vérité dont les autres manquent,
& est autant favorisée par l'expérience,
que l'autre en est contredite.
Mais quelques soient les raisons qui
ont du varier infiniment en un nom-
bre infini d'occasions & en un espace de
tems immense; c est un fait vrai que les
familles & les Nations du monde ont été
38 MERCURE DEFRANCE.
dans une continuelle agitation autour de
la face du globe, chassant & étant chas-
sées tour à tour. Quel nombre de Colo-
nies l'Asie a-t-elle envoyé à l'Europe;
les Phéniciens ont planté les côtes de
la mer méditerrannée, & poussé leurs éta-
blissemens même dans l'Océan. Les Etru-
riens étoient Asiatiques d'extraction, &
sans aller plus loin, les Romains, ces
Maîtres du Monde, reconnoistoient un
Troyen exilé pour Fondateur de leur
Empire.
Combien de transmigrations ont été
en retour de celle ci d'Europe en Afie
elles ne pourroient être nombrées. Car
outre l'Eolique, l'lonique & d'au-
tres à peu près d'égale renommée, les
Grecs, durant plusieurs fiècles firent de
continuelles expéditions, & bâtirent des
Villes en plusieurs parties de l'Asie: les
Gaulois y pénétrerent aussi, & y éta-
blirent un Royaume. Les Scythes Euro-
péens passerent dans ces vastes Provin-
ces, & porterent leurs armes jusqu'aux
confins de l'Egypte. Alexandre subjugua
tout depuis l'Hélespont jusqu'à l'Inde, ba-
tit des villes, & établit des Colonies pour
assurer ces conquêtes & éterniser son nom.
L'Afrique a reçu de l'une & de l'autre de
ces parties du Monde des Habitans &
MARS. 1752.
39
des Maîtres. Comme elle en a reçu,
elle en a donné: les Tyriens bâtirent
la Ville, & fonderent la République de
Carthage, & le grec a été le langage
d'Egypte.
Dans l'Antiquité la plus reculée nous
entendons parler de Belus en Caldée, &
de Sésostris, établissant ces Colonies ba-
za nées dans Colchos. L'Espagne n'a-t-
elle pas été dans ces derniers siécles
sous la domination des Maures.
Si nous venons à l'Histoire Runic,
nous trouverons nos Peres les Gots con-
duits par Woden & par Thors premie-
ment leur Héros & ensuite leurs Divi-
nités, de la Tartarie Asiatique en Eu-
rope; & qui peut nous assurer que c'é-
toit leur premiere transmigration? ils re-
vinrent peut-être en Asie par l'Est du
continent auquel leur fils ont depuis na-
vigé de l'Europe par le Woust; & ainsi
dans la progression de trois ou quatre
mille ans la même race d'homme a
poussé ses conquêtes & ses habitations
autour du globe.
Le monde est un grand désert où tous
les hommes ont erré & joûté l'un con-
tre l'autre depuis la création. Quelques-
uns ont changé de place par nécessité, &
quelques autres par choix. Une nation
40 MERCUREDEFRANCE.
a désiré de se faisir de ce qu'une autre
étoit lasse de posséder, & il seroit dif-
ficile de marquer quel Pays est aujour-
d'hui entre les mains de ses premiers
Habitans.
Ainsi le Destin a ordonné que rien
ne peut être long-temps dans le même
état; & que sont toutes ces transplan-
tations de Peuples, sinon autant d'exils:
Varon le plus sçavant des Romains di-
soit que, puisque la Nature est la même
par tout, il ne devoit y avoir rien de
fâcheux dans un changement de place
pris en lui-même, & dépouillé des au-
tres inconvéniens qui suivent l'exil. Mar-
cus Brutus ajoûtoit, que puisqu'on ne
peut empêcher ceux qui vont dans un
banissement de porter leur vertu par-
tout, on ne peut les rendre malheu-
reux. Que si quelqu'un croit que chacu-
ne de ces consolations prise séparément
ne suffit pas, il doit avouer au moins
que l'une & l'autre jointes ensemble
sont un grand acheminement à dissiper les
terreurs de l'exil. Car ne devons-nous pas
regarder comme des bagatelles tout ce
que nous laissons derriere nous, en com-
paraison des deux plus précieuses choses
dont les hommes puissent jouir, & que
nous sommes assurés qu'ils nous sui-
41
MARS.
1752.
vront par tout où nous tournerons nos
pas, la même nature & notre propre
vertu ? Croyez-moi; la Providence a eta-
bli un tel ordre dans le monde que,
de tout ce qui nous appartient, la moins
estimable part peut scule tomber sous la
volonté des autres, la meilleure est hors
de la portée du pouvoir humain.
Ainsi marchant intrépidement la tête
haute par tout où nous serons menés par
le cours des accidens humains, en quel-
que licu qu'ils nous conduisent, sur
quelque côte que nous soyons jettés
nous ne nous trouverons pas absolument
étrangers; nous rencontrerons des hom-
mes, créatures de la même espéce,
doués des mêmes facultés, & nés sous
les mêmes loix de nature: nous ver-
rons les mêmes vertus & les mêmes vi-
ces partir des mêmes principes géné-
raux, mais variés en mille façons diffé-
rentes & contraires, selon cette infinité
de loix & de coutumes qui sont établies
pour la même fin universelle, c'est-
a-dire pour la conservation de la So-
ciété. Nous ressentirons la même révolu-
tion de faisons, le même Soleil, la mê-
me lune; cette même voûte azurée &
parsemée d'étoiles, sera par tout éten-
due sur notre tête. Il ny a point de
42 MERCURE DE FRANCE.
partie du Monde, d'où nous ne puis-
sions admirer, ces planettes qui roulent
comme la nôtre en différens orbites au-
tout du même Soleil, & tandis que je
suis ravi par de telles contemplations,
tandis que mon ame est ainsi élevée au
ciel, que m'importe quelle terre je fou-
le à mes pieds. Brutus rapportoit dans
le livre qu'il a écrit sur la vertu, qu'il
avoit vu Marcellus en exil à Mitilene
vivant dans tout le bonheur dont la na-
ture humaine est capable, & cultivant
avec autant d'assiduité que jamais, toutes
sortes de louables connoissances; il ajoû-
toit que ce spectacle lui fit croire que,
s'en retournant sans Marcellus, c'étoit
lui même, & non ce dernier qui étoit
banni.
O Marcellus beaucoup plus heureux
quand Brutus approuva ton exil, que
quand la Répubiique approuva ton Con-
sulat! Quelle plus forte preuve du mé-
rite de ce grand homme, que de voir
que ceux qui le laissoient en exil, se re-
gardoient eux-mêmes comme bannis, &
qu'il s'attiroit l'admiration de celui qui
paroissoit un objet d'admiration à son
Caton même!
Brutus rapportoit encore que Cesat
passa sans s'arrêter à Mitilene, parce
MARS.
1752.
43
qu'il ne pouvoit soutenir la vue de Mar-
cellus dans un état si indigne de lui.
Son rétablissement fut enfin obtenu pat
la publique intercession du Senat entier,
qui étoit tellement affligé, que tous les
Senateurs paroissoient avoir les mêmes
sentimens que Brutus, & au lieu de les
supplier pour Marcellus, supplier pour
eux mêmes, ils regardoient comme un exil
de vivre plus long tems sans Marcellus; il
s'en retournoit dans son pays avec hon-
neur, mais surement il demeuroit en exil
avec un plus grand honneur encore,
lorsque Brutus ne pouvoit le résondre à
le quitter, ni Cesar à le voir. L'un &
l'autre portoient témoignage à son méri-
te: Brutus affligé, & Cesar rougissant
d'aller à Rome sans lui.
Métellus Numidicus avoir éprouvé la
même destinée quelques années aupara-
vant. Pendant que le peuple qui est tou-
jours le plus sûr instrument de sa propre
servitude étoit occupé à passer sous la con-
duite de Marius, les fondemens de cette
tyrannie qui fut achevée par Cesar
Métellus seul, au milieu d'un Senat ti-
mide & d'une insolente populace, refu-
sa de confirmer les pernicieuses Loix du
Tribun Saturninus; fa constance devint
ion crime, & l'exil sa punition, une Fac-
Digsinad vo 009
44 MERCURE DE FRANCE.
tion effrenée prévalant contre lui. Les
meilleurs Citoyens armés pour sa défen-
se, étoient prêts à donner leur vie pour
conserver tant de vertu à leur Républi-
que; mais ayant manqué de la persua-
der, il ne trouva pas juste de la con-
traindre: il jugea dans cette phrénésie
de la République Romaine, comme le
divin Platon jugea dans la décadence de
celle d'Athenes. Métellus sçavoit que
si ses Citoyens se corrigeoient, il seroit
rappellé, & s'ils ne se corrigeoient pas
qu'il ne pouvoit être nulle part plus mal
qu'à Rome: il alla volontairement en
exil, & par tout où il passoit, il por-
toit avec lui les symptômes d'un Gouver-
nement malade, & le prognostic d'une
République expirante. L'esprit qui l'ani-
ma pendant son exil paroitra mieux pat
un fragment d'une de ses Lettres, qu'Au-
lugelle, pour l'amour du mot Amilcar
nous a conservé dans une pédantes-
que compilation de phrases usitées par
l'Analiste Claudius, illi verò omni jure
atque honestate interdicti, ego neque aquâ
neque igne careo & summâ gloriâ tru-
niscor.
Heureux Métellus, heureux en ta
propre vertu, heureux en ton pieux fils,
& en cet ami qui te ressembloit en mé-
MARS.
1752.
45
rite & en fortune. Rutillius avoit défen-
fendu l'Asie contre les exactions des Pu-
blicains, conformément à l'étroite justi-
ce dont il faisoit profession. Cette pro-
bité l'avoit rendu odieux à la faction de
Marius; cette haine fit jurer sa perte.
L'homme le plus intègre fut accusé de
corruption, le plus vertueux fut pour-
suivi par le méprisable Apicius, nom
dévoué à l'infamie. Ceux qui avoient
suscité la fausse accusation étoient les Ju-
ges, & prononcerent l'injuste sentence
contre lui: à peine daigna-t-il défendre
sa cause, mais il se retira dans l'Orient,
où la vertu Romaine, que Rome ne
pouvoit plus soutenir, fut reçue avec
honneur: or Rutillius sera-t il réputé
avoir été malheureux? quand ceux qui
le condamnerent, ont été par cette ac-
tion transmis comme des criminels au tri-
bunal de la postérité; quand il fut plus
facile de l'obliger à quitter son Pays
que de l'obliger à souffrir que son exil
finit; quand lui scul osa refuser le Dic-
tateur Silla, & étant rappellé chez lui
non-seulement refusa d'y aller, mais s'en
éloigna encore davantage. Vous me di-
rez, que vous proposez- vous par ces exem-
ples dont une multitude peut être re-
cueillie dans l'Histoire des siécles passés:
46 MERCUREDEFRANCE.
Je me propose de montrer que com-
me le changement de place considéré en
lui-même ne peut cendre nul homme
malheureux: ainsi les autres maux qui
sont généralement reprochés à l'exil ne
peuvent arriver aux hommes sages &
vertueux, où s'ils leur arrivent, ne peu-
vent les rendre misérables. L'effet de ces
maux dépend non de leur propre natu-
re, mais du caractere de celui auquel
ils tombent en partage.
Les pierres sont dures, les glaçons
sont froids, & tous ceux qui les tou-
chent les sentent de même; mais les
bons ou les mauvais évenemens de la for,
tune se font sentir par rapport aux qua-
lités qui sont en nous: ils sont en eux-
mêmes indifférens, & ne sont que des
accidens communs. Ils n acquierent des
forces que par notre vice ou par notre
foiblesse, la fortune ne speut dispenser ni
félicités ni malheurs, à moins que nous
ne coopérions avec esse.
L'homme qui est malheureux par la
perte de son bien, ne seroit pas heureux
en le possédant.
Ceux qui méritent de jouir des avanta-
ges qu'ôte l'exil, ne seront point mal-
heureux quand ils en seront privés. Je
suis fâché de faire une exception à cette
MARS. 1752.
47
régle: mais Ciceron en est un exemple
si remarquable, qu'il ne peut être ni ca-
ché ni passé sous silence. Ce grand hom-
me qui avoit sauvé sa Patrie, qui
n'avoit craint en soutenant cette cause,
ni les insultes d'un parti furieux, ni les
poignards des Assassins, quand il vint à
soufftir pour cette même cause, succom-
ba sous le poids, il deshonora ce ba-
nissement que l'indulgente Providence
destinoit comme un moyen de rendre
sa gloire complette: incertain où il iroit
& ce qu'il feroit; craintif comme une
femme, ou chagrin comme un enfant,
il lamentoit la perte de son rang, de ses
richesses, de sa considération: son élo-
quence ne servoit qu'à peindre son igno-
minie avec de plus vives couleurs, il
pleuroit sur les ruines de sa belle maison
que Clodius avoit démolie: & sa sépa-
ration de Térentia qu'il répudia peu de
temps après, étoit peut-être une afflic-
tion pour lui dans ce moment.
Tout devient insoutenable à l'homme
qui est une fois subjugué par la dou-
leut; il regrette ce dont il jouissoit sans
plaisir, & surchargé déja, il succombe
sous le poids le plus léger: enfin cette
conduite de Ciceron fut telle que ses
amis, aussi-bien que ses ennemis, crurent
48 MERCURE DE FRANCE.
crurent qu'il avoit perdu le sens. Cesar
voyoit avec une sécrette satisfaction
l'homme qui avoit refusé d'être son Lieu-
tenant pleurer sous la verge de Clodius:
Pompée esperoit de trouver quelque ex-
cuse à son, ingratitude, dans le mépris
auquel s'exposoit l'ami qu'il avoit aban-
donné: Atticus même le trouva trop
misérablement attaché à sa premiere for-
tune, & le lui reprocha: Atticus de qui
les plus grands talens étoient l'usure &
l'art de se ménager entre les deux par-
tis; qui plaçoit son principal mérite à
être riche, & qui auroit été noté d'in-
famie à Athenes pour garder des mesures
avec les deux partis. Atticus même rougis-
soit pour Ciceron, & l'homme le moins
sincere qui vêcunt prit le style de Caton,
J'ai insisté sur cet exemple qui auto-
rise la vérité que nous venons d'établir
& qui nous en enseigne une autre de
grande importance.
Les hommes sages sont certainement
supérieurs à tous les maux de l'exil,
mais dans un étroit & stoique sens. Ce-
lui qui a laissé dans son ame une seule
passion sans être subjuguée, ne peut mé-
riter ce nom. Ce n'est pas assez que nous
ayons étudié tous les devoirs de la vie
publique & privée, que nous les ayons
parfaitement
MARS. 1752.
49
parfaitement connus, & qu'aux yeux
du monde nous vivions conformément
à ces devoirs. Une passion qui n est
qu'assoupie dans le coeur, & qui a échap-
pé à notre examen, ou que nous avons
regardée avec indulgence comme pardon-
nable, ou même que nous avons peut-
etre encouragée comme un principe pro-
pre à exciter notre vertu, peut dans un
tems ou daus l'autre détrusre, notre tran-
quilité, & gâter notre caractere entier.
Quand la vertu a encuirassé l'ame de tous
côntés, s'il m'est permis de me servir de
cetre expression, nous sommes de tous
contés in vulnerables, mais Achille fut bles-
sé au talon.
La moindre partie qui ne sera pas
apperçue ou qui sera négligée, peut nous
exposer à une blessure mortelle. La rai-
son ne peut obtenir l'absolue domina-
tion de nos ames par une seule victoire.
Le vice a plusieurs corps de réserve
qu'il faut battre, plusieurs forteresses
qu'il faut emporter. Nous pouvons résis-
ter aux plus rudes attaques de la fortu-
ne, & céder aux plus foibles. Nous pou-
vons avoir gagné le dessus de l'avarice,
la plus générale maladie de l'esprit, &
néanmoins être esclave de l'ambition.
Nous pouvons avoir délivré notre ame
C
50 MERCUREDEFRANCE.
de la peur de la mort, & néammoine
quesqu'autre peur pourra se cacher en
elle. C'étoit le cas de Ciceron: la vanité
étoit son vice capital. Cette vanité avoit
échauffé son zéle, animé son habileté;
encouragé l'amout de son Pays, & sou-
tenu sa constance contre Catilina; mais
elle donna à Clodius une entiere victoi-
re sur lui, il n'etoit pas effrayé de per-
dre la vie, & de quitter biens, hon-
neurs & toutes les choses dont il pleu-
toit la perte, mais il étoit efftayé de
vivre & d'en être privé: il auroit pro-
bablement vû la mort dans certe occasion
avec la même fermeté avec laquelle il
dit à Nopilius Lenas, son Client & son
meurtrier: Approche véteran, & si au
moins tu peux faire ceci, coupe-moi la
tête; mais il ne pouvoit soutenit de se
voir lui même & diêtre vû par d'autres,
dépouillé de ces ornemens dont il avoit
accoutumé d'etre entouté: ce qui le fit
se répandre ainsi en plusieurs honteuses
expressions.
Possum oblivisci qui fuerim; non sentire
qui sim; quo caream honore, quâ gloriâ.
Et parlant à son frere, citavi ne vide-
rem, ne aut illius luctum squalloremque aspi-
cerem, aut me perditum illi afflictumque
efferrem. Il avoit pensé à la mort, il y
MARS. 1752.
avoit préparé son esprit; il y avoit eu
même des occasions, où sa vanité auroit
été flattée par cette mort. La même va-
nité l'avoit empêché dans la prospérité
de supposer qu'un pareil revers put lui
arriver, celui-ci arrivant, le surprit &
le frappa d'étonnement. Il étoit encore
entêté de la pompe & du tracas de Ro-
me, fumum & opes strepitumque Romae. Il
étoit encorę attaché à toutes ces choses
que l'habitude rend nécessaites, & que
la nature a laissées indifférentes: nous
en avons fait l'énumération ci-dessus
il est tems de descendre à un examen
plus particulier.
La suite dans le prochain Mercure,
Fermer
7
p. 52-56
LA MORT DE LOUISE Reine de Dannemarc. ODE AU ROI, Par M. Angliviel de la Beaumelle.
Début :
Il est donc vrai ! de ses années [...]
Mots clefs :
Louise de Grande-Bretagne, Dieux, Vertus, Couronne, Coeur, Nature
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA MORT DE LOUISE Reine de Dannemarc. ODE AU ROI, Par M. Angliviel de la Beaumelle.
LA MORT DE LOUISE
Reine de Dannemarc.
ODE AU ROI,
Par M. Angliviel de la Beaumelle.
Il est donc vrai ! de ses années
Les Dieux ont terminé le cours;
Jamais, barbares destinées
Respectâtes-vous de beaux jours!
Jusques à quand, Mort implacable
Ton glaive avide, insatiable
S'étendra-t. il sur les vertus:
Le Ciel irrité sur vos têtes,
Danois! assemble ses tempêtes
Pleurez: Louise helas n'est plus.
Vous n'êtes que de vains fantômes
Plaisirs, jeunesse, biens, honneursi
Serons-nous toujours, soibles hommes,
Séduits par vos charmes trompeurs!
Disparoissez, erreurs brillantes,
Sous mille formes différentes
Notre néant se reproduit.
Venex, voyez, Grands de la terre,
MARS.
1751.
Qu'êtes-vous? un peu de poussiere
Qu'un soussle organise & détruit.
D'un vil peuple la flatterie
Vous place au dessus des moitels,
Du Courtisan l'idolatrie
Ose vous dresser des Autels;
Que de l'immortelle Louise
Le funeste trépas instruise
Et terrasse ensin votre orgueil:
Vous serez malgré la Couronne,
Assis aujourd'hui sur le Trone,
Demain couchés dans le cercueil.
Tendre amout, sidele hymenée,
Jettez des sleurs sur son tombeau;
Elle aimoit, elle étoit aimée;
Vites-vous un destin plus beau?
Elle aimoit en toi l'homme aimable,
FRIDIRIC! ce coeur adorable
Au Heros préferoit l'Amant,
Hé! les couronnes les plus belles,
Toutes les grandeurs, que sont- elles
Au prix d'un tendre sentiment:
Vous ne verrez plus une mere,
Princes, vous presser dans ses bras,
d by Goo
Ciij
53
54 MERCUREDEFRANCE.
Suivre votre course légere,
Et sourire à votre embarras:
Croissez tendres fleurs, son ouvrag
De ses traits offrez-nous Pimage
Montrez à l'Univers surpris
Que fidéle à son origine
La grandeur d'une Héroino
Circule dans le sang des fils.
Heureux enfans de l'abondance
Beaux Arts! elle vous aimoit tous:
Elle réunit des l'enfance
Tous les talens & tous les goûts:
Sur elle, disoit la nature
Versons nos presens sans mesuro
Formons- là digne de Titus;
Soudain marcherent sur ses traces
De son sexe toutes les graces,
Du nôtre toutes les vertus.
Placez Louise sur un Trône
Avili par un de ces Rois
Qui ne peuvent de la Couronne
Soutenir le penible poids,
Automates, que la molesse
Tient dans une éternelle ivtesse
D'un Ministre esclave jaloux,
5009
MARS. 1552.
59
Louise eût sçù régir l'Empire,
**
Pourvoir à tout, à tout sussite,
*
Venger son sexe & son époux.
pet.
We
..
Cette main à qui l'harmonie.
Accordoit ses plus tendres sons,
1
..
Qui d'une riche broderie
Avec grace animoit le fonds,
Eût triomphé de nos Achilles,
. ...
Soutenu les Arts, pris des Villes;
.
Réuni Bellone & Thémis
Et Superieure aux obstacles
Renouvellé tous les miracles
D'Irene & de Semiramis.
:
Tu sçais, Monarque infatigable.
Tu sçais obscurcir ces taleus:
Louise ne patost quiaimable,
L'amour remplit tous ses momens;
Vois, admire avec quel courage
Ce coeur sublime se partage
Et par tendresse & par vertu
Comme une humble & simple bergeré
Entre le désir de te plaire
Et le plaisit de avoir plu.
C iiij
36 MERCURE DEFRANCE.
Mais quelle voix se fait entendte!
»Chet Epoux, seche ensin tes pleuis,
» C'est assez honorer ma cendte,
» Tu l'offenses par tes douleurs;
»Prince trop cheri, si tu m'aimes
» Je vis encore, les Dieux mêmes
» De mon bonheur seront jaloux
Tout est en deuil: pour ta tendresse
nQuel plaisir plus pur: ta tristesse
»Devient la tristesse de tous.
...
Que le pero de la lumiere
Se livre un instant au repos;
C'en est fait la nature entiere
Rentre dans son premier cahos:
Pour tes Provinces fortunées,
i
Tes instans valent des années;
Ceux que tu donne à tes ennuis,
Grand Roi, sont perdus pour l'Histoire,
Tu les voles tous à ta gloire,
..
Tu les voles à ton pais.
Reine de Dannemarc.
ODE AU ROI,
Par M. Angliviel de la Beaumelle.
Il est donc vrai ! de ses années
Les Dieux ont terminé le cours;
Jamais, barbares destinées
Respectâtes-vous de beaux jours!
Jusques à quand, Mort implacable
Ton glaive avide, insatiable
S'étendra-t. il sur les vertus:
Le Ciel irrité sur vos têtes,
Danois! assemble ses tempêtes
Pleurez: Louise helas n'est plus.
Vous n'êtes que de vains fantômes
Plaisirs, jeunesse, biens, honneursi
Serons-nous toujours, soibles hommes,
Séduits par vos charmes trompeurs!
Disparoissez, erreurs brillantes,
Sous mille formes différentes
Notre néant se reproduit.
Venex, voyez, Grands de la terre,
MARS.
1751.
Qu'êtes-vous? un peu de poussiere
Qu'un soussle organise & détruit.
D'un vil peuple la flatterie
Vous place au dessus des moitels,
Du Courtisan l'idolatrie
Ose vous dresser des Autels;
Que de l'immortelle Louise
Le funeste trépas instruise
Et terrasse ensin votre orgueil:
Vous serez malgré la Couronne,
Assis aujourd'hui sur le Trone,
Demain couchés dans le cercueil.
Tendre amout, sidele hymenée,
Jettez des sleurs sur son tombeau;
Elle aimoit, elle étoit aimée;
Vites-vous un destin plus beau?
Elle aimoit en toi l'homme aimable,
FRIDIRIC! ce coeur adorable
Au Heros préferoit l'Amant,
Hé! les couronnes les plus belles,
Toutes les grandeurs, que sont- elles
Au prix d'un tendre sentiment:
Vous ne verrez plus une mere,
Princes, vous presser dans ses bras,
d by Goo
Ciij
53
54 MERCUREDEFRANCE.
Suivre votre course légere,
Et sourire à votre embarras:
Croissez tendres fleurs, son ouvrag
De ses traits offrez-nous Pimage
Montrez à l'Univers surpris
Que fidéle à son origine
La grandeur d'une Héroino
Circule dans le sang des fils.
Heureux enfans de l'abondance
Beaux Arts! elle vous aimoit tous:
Elle réunit des l'enfance
Tous les talens & tous les goûts:
Sur elle, disoit la nature
Versons nos presens sans mesuro
Formons- là digne de Titus;
Soudain marcherent sur ses traces
De son sexe toutes les graces,
Du nôtre toutes les vertus.
Placez Louise sur un Trône
Avili par un de ces Rois
Qui ne peuvent de la Couronne
Soutenir le penible poids,
Automates, que la molesse
Tient dans une éternelle ivtesse
D'un Ministre esclave jaloux,
5009
MARS. 1552.
59
Louise eût sçù régir l'Empire,
**
Pourvoir à tout, à tout sussite,
*
Venger son sexe & son époux.
pet.
We
..
Cette main à qui l'harmonie.
Accordoit ses plus tendres sons,
1
..
Qui d'une riche broderie
Avec grace animoit le fonds,
Eût triomphé de nos Achilles,
. ...
Soutenu les Arts, pris des Villes;
.
Réuni Bellone & Thémis
Et Superieure aux obstacles
Renouvellé tous les miracles
D'Irene & de Semiramis.
:
Tu sçais, Monarque infatigable.
Tu sçais obscurcir ces taleus:
Louise ne patost quiaimable,
L'amour remplit tous ses momens;
Vois, admire avec quel courage
Ce coeur sublime se partage
Et par tendresse & par vertu
Comme une humble & simple bergeré
Entre le désir de te plaire
Et le plaisit de avoir plu.
C iiij
36 MERCURE DEFRANCE.
Mais quelle voix se fait entendte!
»Chet Epoux, seche ensin tes pleuis,
» C'est assez honorer ma cendte,
» Tu l'offenses par tes douleurs;
»Prince trop cheri, si tu m'aimes
» Je vis encore, les Dieux mêmes
» De mon bonheur seront jaloux
Tout est en deuil: pour ta tendresse
nQuel plaisir plus pur: ta tristesse
»Devient la tristesse de tous.
...
Que le pero de la lumiere
Se livre un instant au repos;
C'en est fait la nature entiere
Rentre dans son premier cahos:
Pour tes Provinces fortunées,
i
Tes instans valent des années;
Ceux que tu donne à tes ennuis,
Grand Roi, sont perdus pour l'Histoire,
Tu les voles tous à ta gloire,
..
Tu les voles à ton pais.
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8
p. 57-63
LETTRE Ecrite à l'Auteur du Mercure, par un Garçon-Marchand qui voudroit bien être Bel Esprit.
Début :
MONSIEUR, Vous êtes en possession de réunir dans votre Journal [...]
Mots clefs :
Dents, Chicot, Chambre des pairs, Fleur, Public, Académie, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE Ecrite à l'Auteur du Mercure, par un Garçon-Marchand qui voudroit bien être Bel Esprit.
LETTRE
Ecrite à l'Auteur du Mercure, par un Garçon-Marchand
qui voudroit bien être
Bel Esprit.
MONSIEUR,
Vous êtes en possession de réunir dans
votre Journal l'instructif & l'amusant,
le férieux & le badin. Le Public
trouve son compte dans ce melange judi-
cieux; il a de quoi contenter toutes
fortes de Lecteurs: les uns songent à s'or-
ner l'esprit, les autres cherchent à se ré-
créer. Pour la satisfaction de ces der-
niers, je veux vous raconter une avanture
finguliere, dont hier au soir je fus le té-
moin oculaire. Faites, s'il vous plaît,
bien vîte imprimer ma Relation: je
n'ai point encore vû de ma prose en
lettres moulées; il me semble que cela
doit être bien chatouilleux. Etre Au-
teur !... Figurer dans un Livre !....
se commence.
Au centre ou à peu près de notre
vieille cité (nous dattons du Déluge ).
Au centre donc de notre Ville 2
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
est un réduit public, où s'assemblent
tous les soirs les Fainéans de profession,
& ceux qui quittent leur ouvrage au
jour tombant. Je me vante d'être un des
plus exacts à m'y rendre : dès que ma
boutique est fermée, je vais, je vole
à l'Académie; c'est ainsi que par décen-
ce, & faute d'Académie littéraire, nos ci-
tadins ont nommé ce tripot. Là, on tue le
temps comme on peut: les uns jouent,
ou parient: les autres mangent ou boivent:
plusieurs parlent, dissertent, exagerent,
chantent, crient; quelques-uns regar-
dent, se taisent écoutent, se mocquent,
sennuient. Cet hôtel, véritable tour de
Babel, vraie Cour du Roi Petaut, est
distribué en plusieurs appartemens, dont
deux principaux: lappartement haut,
c'est proprement l'Acadèmie, l'assemblée
du beau-monde, la Chambre des Pairs;
je n'y vais que les Dimanches : l'aparte-
tement bas où je vais tous les jours,
sera, si vous le voulez la Chambre des
Communes, vulgairement un billard,
une taverne à bierte, un poële enfumé.
Cleres de Procureur, Garçons-Mar-
chands, Huifsiers, Rats de-cave, Eco-
liers, tous bons enfans & gens du pays,
forment le gros de la bruyante assem-
blée. Les Etrangers y sont admis, com-
Digfires bO
MARS. 1752.
57
me de raison; aussi sont-ce deux Etran-
gers qui vont jouer le principale rôle
dans la Scene que j'ai à détailler. Scene
vraiment comique, quoique ensanglan-
tée: mais allons au fait; je crains de
m'être un peu trop arrêté sur la description
dulieu de laScene; en tout cas, si j'ai eu tort,
qu'on me pardonne; je suis apprentif
Relateur: moi-même, j'ai souvent eu
de l'indulgence pour les Maîtres de
PArt.
Un Arracheur de dents qui ne ment
jamais, du moins à ce qu'il dit, exer-
ce depuis quelque temps son Art en cet-
te Ville. Il se nomme le sieur N.***
C'est un petit homme singulier, gros
& court, borgne & grimacier, parlant
haut & toujours, vantant sa dextérité &
fes prouesses, aimant son métier jus-
qu'à la fureur, regardant les dents qu'il
a arrachées, comme autant d'escadrons
renversés, brave d'ailleurs & sur la hanche,
faisant trembler les vieux corps, sans en-
excepter ceux des pieds, dur à lui-mê-
me jusou'à l'Héroisme, bravant les ri-
gueurs de la saison, couvert de la plus:
mince papeline; ennemi jurè des fa-
çons, & furtout des visites du premier
jour de l'an, ayant eu soin de distri-
buer trois jours avant; force billets impri-
C
60 MERCURE DE FRANCE.
mès, où il assute qu'il arrachera les dents
à toutes les personnes qui lui feront l'hon-
neur de le venir voir. Tel est mon Héros
principal. Nous le voyons tous les jours
avec plaisit, nous l'entendons avec ad-
miration. Il opere sous nos yeux en plein
billard; & je dois dire en Historien fi-
delle, qu'il opere fort heureusement.
Hier pourtant, hier, sa gloire, aussi
brillante, mais aussi fragile que le crys-
tal, vint se briser contre un chicot obs-
tiné. Le Laquais d'un de nos Magis-
trats, qui s'amusoit bonnement avec nous
jusqu'à ce que son Maître descendit de
la Chambre des Pairs, se plaignit à no-
tre Artiste d'un reste de dent qui l'in-
commodoit. L'examiner, offrir ses servi-
ces, la manquer, la remanquer deux ou
trois fois, tout cela fut executé. Le La-
quais saignoit fort & se plaignoit: l'O-
pérateur juroit gros, & rougissoit: le
Public assemblé s'étonnoit; un mauvais
Plaisant haussoit les épaules & rioit. Le
colérique N*** s'en apperçut: vous
riez, Monsieur, lui dit-il: sachez qu'il
ny a point de Dentiste en France qui
puisse tirer ce chicot; point d'homme
en Europe... Monseu, Monseu, ajou-
ta-t. il, en haussant le ton & ôtant son
chapeau, j'ai eu l'honneur de travailler
MARS. 1752.
61
dans toutes les Cours d'Allemagne, de
Prusse, de Hollande, d'Angleterre, j'en ai
de bons certificats, & si ce chicot ...
Il en auroit dit davantage, si le Rieur,
qui alors ne rioit plus, ne l'eût inter-
rompu, J'arracherai pourtant ce chicot
tout. à l'heure, si M. la Fleur me le pet-
met, dit il modestement; M. la Fleur
mertez vous là: oui oui, Monsieur, met-
tez-vous là, dit aussi l'éhonté Opérateur,
nous allons voir. Le complaisant la Fleur
s'assied, ouvre la bouche, présente la mâ-
choire; le nouveau Dentiste y met le
davier, le chicot est enlevé . .... . Eh.
donc! Monsu de la Fleur, faites garga-
risme à l'alvéole. Ce terme de l'Art pro-
noncé d'un accent biscayen, la vue du
chicot ensanglanté; le regard malin des
Assistans, pétrifierent le pauvre N***
Je le vois bien, Monsieur, dit-il, vous
êtes du métier; mais morbleu! Si je
n'eusse ébranlé cette dent, de votre vie-
vous ne l'eussiez tirée. Le garçon Chi-
rurgien, car en effet c'en étoit un, pic-
qué de cette rodomontade, qui sem-
bloit le ravaler, palit de colere, & rougir
je
d'indignation. Je parie, dit-il à N***
parie vous arracher à vous- même à l'instant
toutes les dents l'une après l'autre; & si
jun manque une seule, je veux.. Tope,
BaseesOO
62 MERCUREDE FRANCE.
repondit l'autre. Je parie un louis d'or .. I.
la dispute étoit trop plaisante: un mem-
bre de la Chambre des Communes se
députe à la Chambre des Pairs; les Pairs
descendent .... Dans cet intervale la ga-
geure d'un louis d'or avoit été réduite à
trois livres, & l'expérience à trois dents.
N***
,le cul par terre, indiquoit à
son rival celles de toutes ses dents qui-
étoient le mieux enracinées; le jeune
Chirurgien saisit la premiere, la renver-
se, la jette sans parler aux pieds de N*xx
& d'une main victorieuse alloit froide-
ment continuer l'abatis, lorsque N***
tut ensanglanté se releve, vous avez
gagné, dit il en l'embrassant, vous êtes un
habile homme, je ne l'aurois pas mieux
arrachée: l'écu est à vous .... Mais le
triomphant Chirurgien scut user de la-
victoire; content de ses lauriers, il re-
fusa d'empocher le prix de ses travaux
rendit l'écu. Nr* de son côté se picqua de
génétosité; on apporta des pots, des li-
queurs. Tous les Assistans furent engagés à
se joindre aux trois Acteurs principaux;
beaucoup accepterent, je fus de ce nom-
bre, & au lieu d'un écu, nous en bu-
mes au moins quatre. Instabilité des cho-
ses humaines! pourtois je m'écrier ici:
vanité des biens de ce monde!N**
jitized by Goog
63
MARS. 1752.
perd en un quart d'heure au plus sa ré-
putation, une dent saine & quatre écus.
Voilà, Monsieur, la singularité dont
j'avois à vous rendre compte. Je sens
combien une Seene aussi plaisante perdra,
à être lue : le tout est d'en avoir été Spec-
tateur. La honte, le dépit de l'un, le-
tiomphe & la joye de l'autre, les mu-
seaux saignanis des deux édentés, des
rieurs de toutes paris; les attitudes va-
riées des Spectateurs, ces différens ob-
jets formoient un tout inimitable. Ja-
mais je n'ai vû un tableau aussi original.
J'aurois peut être mieux réussi dans la
copie que j'en ai faite, si j'eusse osé y
employer plus de temps, mais j'ai eu
peur d'être prévenu. Nous avons ici plu-
sieurs Beaux-Esprits qui auroient saisi cet-
te occasion d'augmenter leur gloire. On-
vient même de massurer que Mademoi-
selle... avoit passé toute la nuit pour en-
faire le sujet d'une Epître à une Duches-
se; Mademoiselle .. la matiere d'uneEglo-
gue ; M. l'Abbé .... le canevas d'une
Ode Anacréontique. Pour moi je ne fais
point de vers, ou du moins si par mal-
heur j'en fais, ils sont assez méchans,
Mais je me garde bien de les montrer aux gens.
T'ai l'honneur d'être, &c.
Ecrite à l'Auteur du Mercure, par un Garçon-Marchand
qui voudroit bien être
Bel Esprit.
MONSIEUR,
Vous êtes en possession de réunir dans
votre Journal l'instructif & l'amusant,
le férieux & le badin. Le Public
trouve son compte dans ce melange judi-
cieux; il a de quoi contenter toutes
fortes de Lecteurs: les uns songent à s'or-
ner l'esprit, les autres cherchent à se ré-
créer. Pour la satisfaction de ces der-
niers, je veux vous raconter une avanture
finguliere, dont hier au soir je fus le té-
moin oculaire. Faites, s'il vous plaît,
bien vîte imprimer ma Relation: je
n'ai point encore vû de ma prose en
lettres moulées; il me semble que cela
doit être bien chatouilleux. Etre Au-
teur !... Figurer dans un Livre !....
se commence.
Au centre ou à peu près de notre
vieille cité (nous dattons du Déluge ).
Au centre donc de notre Ville 2
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
est un réduit public, où s'assemblent
tous les soirs les Fainéans de profession,
& ceux qui quittent leur ouvrage au
jour tombant. Je me vante d'être un des
plus exacts à m'y rendre : dès que ma
boutique est fermée, je vais, je vole
à l'Académie; c'est ainsi que par décen-
ce, & faute d'Académie littéraire, nos ci-
tadins ont nommé ce tripot. Là, on tue le
temps comme on peut: les uns jouent,
ou parient: les autres mangent ou boivent:
plusieurs parlent, dissertent, exagerent,
chantent, crient; quelques-uns regar-
dent, se taisent écoutent, se mocquent,
sennuient. Cet hôtel, véritable tour de
Babel, vraie Cour du Roi Petaut, est
distribué en plusieurs appartemens, dont
deux principaux: lappartement haut,
c'est proprement l'Acadèmie, l'assemblée
du beau-monde, la Chambre des Pairs;
je n'y vais que les Dimanches : l'aparte-
tement bas où je vais tous les jours,
sera, si vous le voulez la Chambre des
Communes, vulgairement un billard,
une taverne à bierte, un poële enfumé.
Cleres de Procureur, Garçons-Mar-
chands, Huifsiers, Rats de-cave, Eco-
liers, tous bons enfans & gens du pays,
forment le gros de la bruyante assem-
blée. Les Etrangers y sont admis, com-
Digfires bO
MARS. 1752.
57
me de raison; aussi sont-ce deux Etran-
gers qui vont jouer le principale rôle
dans la Scene que j'ai à détailler. Scene
vraiment comique, quoique ensanglan-
tée: mais allons au fait; je crains de
m'être un peu trop arrêté sur la description
dulieu de laScene; en tout cas, si j'ai eu tort,
qu'on me pardonne; je suis apprentif
Relateur: moi-même, j'ai souvent eu
de l'indulgence pour les Maîtres de
PArt.
Un Arracheur de dents qui ne ment
jamais, du moins à ce qu'il dit, exer-
ce depuis quelque temps son Art en cet-
te Ville. Il se nomme le sieur N.***
C'est un petit homme singulier, gros
& court, borgne & grimacier, parlant
haut & toujours, vantant sa dextérité &
fes prouesses, aimant son métier jus-
qu'à la fureur, regardant les dents qu'il
a arrachées, comme autant d'escadrons
renversés, brave d'ailleurs & sur la hanche,
faisant trembler les vieux corps, sans en-
excepter ceux des pieds, dur à lui-mê-
me jusou'à l'Héroisme, bravant les ri-
gueurs de la saison, couvert de la plus:
mince papeline; ennemi jurè des fa-
çons, & furtout des visites du premier
jour de l'an, ayant eu soin de distri-
buer trois jours avant; force billets impri-
C
60 MERCURE DE FRANCE.
mès, où il assute qu'il arrachera les dents
à toutes les personnes qui lui feront l'hon-
neur de le venir voir. Tel est mon Héros
principal. Nous le voyons tous les jours
avec plaisit, nous l'entendons avec ad-
miration. Il opere sous nos yeux en plein
billard; & je dois dire en Historien fi-
delle, qu'il opere fort heureusement.
Hier pourtant, hier, sa gloire, aussi
brillante, mais aussi fragile que le crys-
tal, vint se briser contre un chicot obs-
tiné. Le Laquais d'un de nos Magis-
trats, qui s'amusoit bonnement avec nous
jusqu'à ce que son Maître descendit de
la Chambre des Pairs, se plaignit à no-
tre Artiste d'un reste de dent qui l'in-
commodoit. L'examiner, offrir ses servi-
ces, la manquer, la remanquer deux ou
trois fois, tout cela fut executé. Le La-
quais saignoit fort & se plaignoit: l'O-
pérateur juroit gros, & rougissoit: le
Public assemblé s'étonnoit; un mauvais
Plaisant haussoit les épaules & rioit. Le
colérique N*** s'en apperçut: vous
riez, Monsieur, lui dit-il: sachez qu'il
ny a point de Dentiste en France qui
puisse tirer ce chicot; point d'homme
en Europe... Monseu, Monseu, ajou-
ta-t. il, en haussant le ton & ôtant son
chapeau, j'ai eu l'honneur de travailler
MARS. 1752.
61
dans toutes les Cours d'Allemagne, de
Prusse, de Hollande, d'Angleterre, j'en ai
de bons certificats, & si ce chicot ...
Il en auroit dit davantage, si le Rieur,
qui alors ne rioit plus, ne l'eût inter-
rompu, J'arracherai pourtant ce chicot
tout. à l'heure, si M. la Fleur me le pet-
met, dit il modestement; M. la Fleur
mertez vous là: oui oui, Monsieur, met-
tez-vous là, dit aussi l'éhonté Opérateur,
nous allons voir. Le complaisant la Fleur
s'assied, ouvre la bouche, présente la mâ-
choire; le nouveau Dentiste y met le
davier, le chicot est enlevé . .... . Eh.
donc! Monsu de la Fleur, faites garga-
risme à l'alvéole. Ce terme de l'Art pro-
noncé d'un accent biscayen, la vue du
chicot ensanglanté; le regard malin des
Assistans, pétrifierent le pauvre N***
Je le vois bien, Monsieur, dit-il, vous
êtes du métier; mais morbleu! Si je
n'eusse ébranlé cette dent, de votre vie-
vous ne l'eussiez tirée. Le garçon Chi-
rurgien, car en effet c'en étoit un, pic-
qué de cette rodomontade, qui sem-
bloit le ravaler, palit de colere, & rougir
je
d'indignation. Je parie, dit-il à N***
parie vous arracher à vous- même à l'instant
toutes les dents l'une après l'autre; & si
jun manque une seule, je veux.. Tope,
BaseesOO
62 MERCUREDE FRANCE.
repondit l'autre. Je parie un louis d'or .. I.
la dispute étoit trop plaisante: un mem-
bre de la Chambre des Communes se
députe à la Chambre des Pairs; les Pairs
descendent .... Dans cet intervale la ga-
geure d'un louis d'or avoit été réduite à
trois livres, & l'expérience à trois dents.
N***
,le cul par terre, indiquoit à
son rival celles de toutes ses dents qui-
étoient le mieux enracinées; le jeune
Chirurgien saisit la premiere, la renver-
se, la jette sans parler aux pieds de N*xx
& d'une main victorieuse alloit froide-
ment continuer l'abatis, lorsque N***
tut ensanglanté se releve, vous avez
gagné, dit il en l'embrassant, vous êtes un
habile homme, je ne l'aurois pas mieux
arrachée: l'écu est à vous .... Mais le
triomphant Chirurgien scut user de la-
victoire; content de ses lauriers, il re-
fusa d'empocher le prix de ses travaux
rendit l'écu. Nr* de son côté se picqua de
génétosité; on apporta des pots, des li-
queurs. Tous les Assistans furent engagés à
se joindre aux trois Acteurs principaux;
beaucoup accepterent, je fus de ce nom-
bre, & au lieu d'un écu, nous en bu-
mes au moins quatre. Instabilité des cho-
ses humaines! pourtois je m'écrier ici:
vanité des biens de ce monde!N**
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63
MARS. 1752.
perd en un quart d'heure au plus sa ré-
putation, une dent saine & quatre écus.
Voilà, Monsieur, la singularité dont
j'avois à vous rendre compte. Je sens
combien une Seene aussi plaisante perdra,
à être lue : le tout est d'en avoir été Spec-
tateur. La honte, le dépit de l'un, le-
tiomphe & la joye de l'autre, les mu-
seaux saignanis des deux édentés, des
rieurs de toutes paris; les attitudes va-
riées des Spectateurs, ces différens ob-
jets formoient un tout inimitable. Ja-
mais je n'ai vû un tableau aussi original.
J'aurois peut être mieux réussi dans la
copie que j'en ai faite, si j'eusse osé y
employer plus de temps, mais j'ai eu
peur d'être prévenu. Nous avons ici plu-
sieurs Beaux-Esprits qui auroient saisi cet-
te occasion d'augmenter leur gloire. On-
vient même de massurer que Mademoi-
selle... avoit passé toute la nuit pour en-
faire le sujet d'une Epître à une Duches-
se; Mademoiselle .. la matiere d'uneEglo-
gue ; M. l'Abbé .... le canevas d'une
Ode Anacréontique. Pour moi je ne fais
point de vers, ou du moins si par mal-
heur j'en fais, ils sont assez méchans,
Mais je me garde bien de les montrer aux gens.
T'ai l'honneur d'être, &c.
Fermer
9
p. 64-65
IMITATION DE L'ITALIEN.
Début :
Dans cet age heureux, innocent, [...]
Mots clefs :
Cloris, Coeur, Tendre, Baiser
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IMITATION DE L'ITALIEN.
IMITATION DE L'ITALIEN.
Dans cet age heureux, innocent,
Où le plaisir est sans nuage,
Je folâtrois au paturage
Avec un chevreau bondissant:
Je vis Cloris. .. qu'elle étoit belle !
De son port mon coeur enchanté,
Crut voir dans la jeune mortelle,
Les traits de la Divinité.
Aimable Cloris, je t'adore,
(A ses genoux, lui dis-je un jour, )
Mon coeur te dit ce que j'ignore,
Je n'ai jamais connu l'amour.
Vas, reprit Cloris, d'un air tendre,
En me dounant un doux baiser,
Bel enfant, crains de t'expoler
Aux pieges que ce Dieu peut tendre.
Cependant, Lycas à Cloris
Scut bientôt inspirer sa flamme,
Et je porte encor dans mon arue
Le rrait cruel que je cheris!
MARS. 1752.
65
Ingrate! ... j'ai grandi .... je t'aime,
Et tu te ris de mes amours,
Vois mon malheur, il est extrême,
Ton baiser m'enslamme tonjours.
Par M. Feutry.
Dans cet age heureux, innocent,
Où le plaisir est sans nuage,
Je folâtrois au paturage
Avec un chevreau bondissant:
Je vis Cloris. .. qu'elle étoit belle !
De son port mon coeur enchanté,
Crut voir dans la jeune mortelle,
Les traits de la Divinité.
Aimable Cloris, je t'adore,
(A ses genoux, lui dis-je un jour, )
Mon coeur te dit ce que j'ignore,
Je n'ai jamais connu l'amour.
Vas, reprit Cloris, d'un air tendre,
En me dounant un doux baiser,
Bel enfant, crains de t'expoler
Aux pieges que ce Dieu peut tendre.
Cependant, Lycas à Cloris
Scut bientôt inspirer sa flamme,
Et je porte encor dans mon arue
Le rrait cruel que je cheris!
MARS. 1752.
65
Ingrate! ... j'ai grandi .... je t'aime,
Et tu te ris de mes amours,
Vois mon malheur, il est extrême,
Ton baiser m'enslamme tonjours.
Par M. Feutry.
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10
p. 65-70
LETTRE De M. le Chevalier de Mouhy, à l'Auteur du Mercure.
Début :
Je ne dois point laisser ignorer au Public, Monsieur, que l'ouvrage que je [...]
Mots clefs :
Théâtre, Ouvrage, Auteurs, Histoire, Chronologique, Acteurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. le Chevalier de Mouhy, à l'Auteur du Mercure.
LETTRE
De M. le Chevalier de Mouhy, à l'Auteur
du Mercure.
Je ne dois point laisset ignorer au Public,
Monfieur, que l'ouvrage que je
vais lui donner dans quelques jours sous le
titre de Tablettes Dramatiques, ne renfer-
me point des observations critiques sur
les Auteurs qui ont écrit avant moi dans
ce genre, comme on l'annonce déja. Bien
loin d'avoir pensé à relever les fautes
qu'ils ont pû faire, je ne me suis occupé
que du soin de les éviter; & quand par
des recherches réitérées je nai pu douter
qu'ils ne fussent tombés dans l'erreus, je
n'en ai prosité que pour m'en garantir
sans les citer, nim en faire un mérite. Mon
unique vue, Monsieur, en entreprenant
cet ouvrage, a été de renfermer dans un
seul volume tout ce que l'histoire du Théâ
&6 MERCUREDE FRANCE.
tre François offre de plus interessant, &
de le faire avec assez d'ordre, pour qu'à
l'ouverture du livre, on trouvât sans per-
ne ce qu'on avoit desfein d'y chercher.
Pour vous mettre en état de compren-
dre si l'exécution a répondu au projet, je
vais vous donner une esquisse de l'ouvra-
ge.
1. Il commence par une préface néces-
faire pour l'intelligence du Livre.
2. On trouve ensuite un abrégé trèg-
court de l'Histoire du Théatre François,
depuis fon origine, jusqu'à l'établisse-
ment de l'Hôtel de Bourgogne.
3. Il est suivi d'un essai chronologique
fur l'établissement des différens Théâtres
à Paris depuis celui de S. Maur, en
jusqu'en 1689.
4. Le Dictionnaite se presente après. II
ren ferme toutes les piéces du Théâtre Fran-
5ois jouées ou imprimées depuis 1552,
jusques & compris l'année 1751, & les
mois de Janvier & de Fevrier 1752.
5. Les Histoires, en abregé des Au-
teurs dont les piêces sont répandues dant
cet ouvrage suivent immédiatement. Je
les ai partagées en deux classes: la prei-
miere contient une vie très-abrégée de
ceux qui sont très-connus, & la seconde
renferme ee qui a rapport aux Auteurs qui
le sont moins.
MiARS. 1752.
6. Enfin l'Ouvrage finit par un petit
traité chronologique de tous les Acteurs
François qui ont paru sur le Théâtre de-
puis 1510 jusqu'à ce jour.
Sur l'exposé que je viens de vous faire
je fuis persuadé, Monsieur, que vous avea
déja pensé que je n'ai qu'effleuré ces dif-
férentes parties, ou que je n'ai écrit que
sur les principales. Non Monsicur, j'ose
avancer qu'à l'exception des détails, jar
faisi tout ce qui s'appelle Faits, que je n'ai
rien obmis de tout ce qui est connu; &
pour ce qui a rapport aux piéces de Théâ-
tre François, que mon Dictionnaire est
plus étendu que tous les differens catalo-
gues qui ont paru jusqu'aujourd'hui.
Mais comment se peut il, mallez- vous
dire, que vous soyez parvenu à renfermer
tant de parties différentes dans un seul
volume? Par un moyen tout simple, Mon-
sieur: c'est par la maniere de les imprimer
qui resserre dans une seule ligne ce qui en
exigeoit naturellement plusieurs. Un exem
ple donné sur une piéce de Théâtre va
vous mettre à portée d'en juger. Supposé
que vous vouliez scavoir de qui est l'Hom-
me à bonnes fortunes, en quel jour & en
quelle année cette Comedie a été répré-
sentée, combien elle a eu de représenta-
tions, le tems où elle a été imprimée, &
Digstued veOO
68 MERCURE DE FRANCE.
en quel format est l'édition: une seule li-
gne ne vous laissera rien à désirer sur tou-
tes ces choses; & vous trouverez sous certe
ligne partagée en cinq colonnes ce qui
vous reste à apprendre pour l'historique
de la Piéce.
Exemple.
An. des
de
Le
Nem des Pieces.
Autsurs. (repres-nt. 1 Nomb. IElitiont
25 116800 12
OMME ()SARON. 1680
à bonnea fortunes, Comédie en einqu actes en prose
donnéc le 30 Jauvier, très agreable, rest e au Théatre
& toujoula revue avec plaisir quoiqu'ecrite avec un peu
de négligence. Bien des gens ont prétendu que Baron
pu'en étoit que le prête nom, mais i s n'en ont apporté
aucune preuve.
Supposant que quoique sufsisament ins-
truit de ce qui a rapport à cette piéce
votre curiosité s'étende plus loin, & que
vous vouliez sçavoir quelques particulari-
tés de l'Histoire de l'Auteur; vous verrez
après le Dictionnaire à la tête des pages,
les Auteurs à la lettre B. vous trouverea
Baron à sa place.
Exemple pour les Auteurs.
Les Anteurz. (Taalite.
Naissance.
Mort.
BARON(M.) POITE. né en 1653. m. en 1719.
On trouve dans le Parnasse François de du Til-
let un article étendu sur ce Comédien. Il étoit
vain, & aroit une si grande opinion de lui-meme,
MARS. 1752.
6
qu'il pensa refuser la pension que le Roi lui avoit
accordée, parce que l'Ordonnance portoit: payez
au nommé Michel Boyron, dit Baron, &c. Il
quitta le Théatre deux sois. C'est le plus grand
Acteur qu'il y ait jamais eu. Sa rentrée acheva de
zétublir le naturel au Théatre; ouvrage qui avoit
déja été commencé par Mademoiselle le Couvreut.
Avant eux la déclamation étoit devenue une espece
de chant; ce manvais goût avoit été introduit par-
Mademoiselle de Champmesté, & augmenté par
Mademoiselle Duclos. Beaubourg qui avoit été
long.tems en possession des premiers rôles, avoit
pris aussi le genre de déclamation forcée, qu'il
corrigeoit cependant par beaucoup d'ame.
Après les Auteurs, on trouve, Mon-
sieur, un petit Traité Chronologique de
tous les Acteurs qui ont été reçus depuis
1510. jusqu'aujourd'hui. Mon premiet pro-
jet avoit d'abord été de les placer dans le
même ordte que les piéces, afin que la re-
cherche en fût plus facile; mais outre que
je combois par-là dans une monotonie
qu'on m'auroit sans doute reprochée, eet
arrangement m'auroit mis dans la necessité
de grossir le volume d'une huitième parti:
pour y placer les anecdotes relatives & es-
sentielles à l'histoire du Théâtre, que je ne
pouvois obmetre sans rendre mon ouvtage
imparfait; au lieu qu'en suivant l'ordre
chronologique, ces anecdotes se trouvent
portées naturellement aux années qui leur
conviennent.
70 MERCURE DE FRANCE.
Je ne finirai point ma lettre, Monsieur,
sans vous avoner que la partie des Acteurs
n'étoit point faite quand j'ai présenté l'ou-
vrage, dont je viens de vous donner l'idée,
à M. le Duc de Chartres! après avoir eu la
complaisance de le parcourir, ce Prince
s'en apperçut d'abord, & eut la bonté de
me dire que les Acteurs tenant aussi essen-
tiellement à l'histoire du Théatre, je ne
pouvois me dispenset d'en parler, il n'en
a pas fullu davantage pour me déterminer
à traiter cette partie. Je ne compterai pour
rien les veilles que j'ai employées pour ce
nouveau travail, si j'ai été assez heureux
pour réussir.
J'ay l'honneur d'ette parfaitement,
MONSIEUR;
Votre très-humble & très,
obeissant ferviteur,
DE MOUHY.
De M. le Chevalier de Mouhy, à l'Auteur
du Mercure.
Je ne dois point laisset ignorer au Public,
Monfieur, que l'ouvrage que je
vais lui donner dans quelques jours sous le
titre de Tablettes Dramatiques, ne renfer-
me point des observations critiques sur
les Auteurs qui ont écrit avant moi dans
ce genre, comme on l'annonce déja. Bien
loin d'avoir pensé à relever les fautes
qu'ils ont pû faire, je ne me suis occupé
que du soin de les éviter; & quand par
des recherches réitérées je nai pu douter
qu'ils ne fussent tombés dans l'erreus, je
n'en ai prosité que pour m'en garantir
sans les citer, nim en faire un mérite. Mon
unique vue, Monsieur, en entreprenant
cet ouvrage, a été de renfermer dans un
seul volume tout ce que l'histoire du Théâ
&6 MERCUREDE FRANCE.
tre François offre de plus interessant, &
de le faire avec assez d'ordre, pour qu'à
l'ouverture du livre, on trouvât sans per-
ne ce qu'on avoit desfein d'y chercher.
Pour vous mettre en état de compren-
dre si l'exécution a répondu au projet, je
vais vous donner une esquisse de l'ouvra-
ge.
1. Il commence par une préface néces-
faire pour l'intelligence du Livre.
2. On trouve ensuite un abrégé trèg-
court de l'Histoire du Théatre François,
depuis fon origine, jusqu'à l'établisse-
ment de l'Hôtel de Bourgogne.
3. Il est suivi d'un essai chronologique
fur l'établissement des différens Théâtres
à Paris depuis celui de S. Maur, en
jusqu'en 1689.
4. Le Dictionnaite se presente après. II
ren ferme toutes les piéces du Théâtre Fran-
5ois jouées ou imprimées depuis 1552,
jusques & compris l'année 1751, & les
mois de Janvier & de Fevrier 1752.
5. Les Histoires, en abregé des Au-
teurs dont les piêces sont répandues dant
cet ouvrage suivent immédiatement. Je
les ai partagées en deux classes: la prei-
miere contient une vie très-abrégée de
ceux qui sont très-connus, & la seconde
renferme ee qui a rapport aux Auteurs qui
le sont moins.
MiARS. 1752.
6. Enfin l'Ouvrage finit par un petit
traité chronologique de tous les Acteurs
François qui ont paru sur le Théâtre de-
puis 1510 jusqu'à ce jour.
Sur l'exposé que je viens de vous faire
je fuis persuadé, Monsieur, que vous avea
déja pensé que je n'ai qu'effleuré ces dif-
férentes parties, ou que je n'ai écrit que
sur les principales. Non Monsicur, j'ose
avancer qu'à l'exception des détails, jar
faisi tout ce qui s'appelle Faits, que je n'ai
rien obmis de tout ce qui est connu; &
pour ce qui a rapport aux piéces de Théâ-
tre François, que mon Dictionnaire est
plus étendu que tous les differens catalo-
gues qui ont paru jusqu'aujourd'hui.
Mais comment se peut il, mallez- vous
dire, que vous soyez parvenu à renfermer
tant de parties différentes dans un seul
volume? Par un moyen tout simple, Mon-
sieur: c'est par la maniere de les imprimer
qui resserre dans une seule ligne ce qui en
exigeoit naturellement plusieurs. Un exem
ple donné sur une piéce de Théâtre va
vous mettre à portée d'en juger. Supposé
que vous vouliez scavoir de qui est l'Hom-
me à bonnes fortunes, en quel jour & en
quelle année cette Comedie a été répré-
sentée, combien elle a eu de représenta-
tions, le tems où elle a été imprimée, &
Digstued veOO
68 MERCURE DE FRANCE.
en quel format est l'édition: une seule li-
gne ne vous laissera rien à désirer sur tou-
tes ces choses; & vous trouverez sous certe
ligne partagée en cinq colonnes ce qui
vous reste à apprendre pour l'historique
de la Piéce.
Exemple.
An. des
de
Le
Nem des Pieces.
Autsurs. (repres-nt. 1 Nomb. IElitiont
25 116800 12
OMME ()SARON. 1680
à bonnea fortunes, Comédie en einqu actes en prose
donnéc le 30 Jauvier, très agreable, rest e au Théatre
& toujoula revue avec plaisir quoiqu'ecrite avec un peu
de négligence. Bien des gens ont prétendu que Baron
pu'en étoit que le prête nom, mais i s n'en ont apporté
aucune preuve.
Supposant que quoique sufsisament ins-
truit de ce qui a rapport à cette piéce
votre curiosité s'étende plus loin, & que
vous vouliez sçavoir quelques particulari-
tés de l'Histoire de l'Auteur; vous verrez
après le Dictionnaire à la tête des pages,
les Auteurs à la lettre B. vous trouverea
Baron à sa place.
Exemple pour les Auteurs.
Les Anteurz. (Taalite.
Naissance.
Mort.
BARON(M.) POITE. né en 1653. m. en 1719.
On trouve dans le Parnasse François de du Til-
let un article étendu sur ce Comédien. Il étoit
vain, & aroit une si grande opinion de lui-meme,
MARS. 1752.
6
qu'il pensa refuser la pension que le Roi lui avoit
accordée, parce que l'Ordonnance portoit: payez
au nommé Michel Boyron, dit Baron, &c. Il
quitta le Théatre deux sois. C'est le plus grand
Acteur qu'il y ait jamais eu. Sa rentrée acheva de
zétublir le naturel au Théatre; ouvrage qui avoit
déja été commencé par Mademoiselle le Couvreut.
Avant eux la déclamation étoit devenue une espece
de chant; ce manvais goût avoit été introduit par-
Mademoiselle de Champmesté, & augmenté par
Mademoiselle Duclos. Beaubourg qui avoit été
long.tems en possession des premiers rôles, avoit
pris aussi le genre de déclamation forcée, qu'il
corrigeoit cependant par beaucoup d'ame.
Après les Auteurs, on trouve, Mon-
sieur, un petit Traité Chronologique de
tous les Acteurs qui ont été reçus depuis
1510. jusqu'aujourd'hui. Mon premiet pro-
jet avoit d'abord été de les placer dans le
même ordte que les piéces, afin que la re-
cherche en fût plus facile; mais outre que
je combois par-là dans une monotonie
qu'on m'auroit sans doute reprochée, eet
arrangement m'auroit mis dans la necessité
de grossir le volume d'une huitième parti:
pour y placer les anecdotes relatives & es-
sentielles à l'histoire du Théâtre, que je ne
pouvois obmetre sans rendre mon ouvtage
imparfait; au lieu qu'en suivant l'ordre
chronologique, ces anecdotes se trouvent
portées naturellement aux années qui leur
conviennent.
70 MERCURE DE FRANCE.
Je ne finirai point ma lettre, Monsieur,
sans vous avoner que la partie des Acteurs
n'étoit point faite quand j'ai présenté l'ou-
vrage, dont je viens de vous donner l'idée,
à M. le Duc de Chartres! après avoir eu la
complaisance de le parcourir, ce Prince
s'en apperçut d'abord, & eut la bonté de
me dire que les Acteurs tenant aussi essen-
tiellement à l'histoire du Théatre, je ne
pouvois me dispenset d'en parler, il n'en
a pas fullu davantage pour me déterminer
à traiter cette partie. Je ne compterai pour
rien les veilles que j'ai employées pour ce
nouveau travail, si j'ai été assez heureux
pour réussir.
J'ay l'honneur d'ette parfaitement,
MONSIEUR;
Votre très-humble & très,
obeissant ferviteur,
DE MOUHY.
Fermer
11
p. 71-72
DISCOURS Prononcé par M. l'Abbé de Pomponne, Doyen du Conseil d'Etat, Commandeur-Chancelier-Surintendant des Finances des Ordres du Roi, le jour de la Purification, pour la réception de M. le Prince de Condé, nommé par Sa Majesté Chevalier de ses Ordres le premier Janvier de cette année.
Début :
SIRE, Ce jour destiné à la réception de M. le [...]
Mots clefs :
Prince de Condé, Réception, Majesté, Ordres, Héros
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Prononcé par M. l'Abbé de Pomponne, Doyen du Conseil d'Etat, Commandeur-Chancelier-Surintendant des Finances des Ordres du Roi, le jour de la Purification, pour la réception de M. le Prince de Condé, nommé par Sa Majesté Chevalier de ses Ordres le premier Janvier de cette année.
DISCOURS
Prononcé par M. l'Abbé de Pomponne,
Doyen du Conseil d'Etat, Commandeur-Chancelier-Surintendant
des Finances des
Ordres du Roi, le jour de la Purification,
pour la réception de M. le Prince de
Condé, nommé par Sa Majesté Chevalier
de ses Ordres le premier Janvier de cette
année.
SIRE,
Ce jour destiné à la réception de M. le
Prince de Condé est un de ces jours
heureux qui ocquiert im nouveau lustre à
l'ordre du S. Esprit, en le décorant d'un
Prince de votee Sang.
M. le Prince de Condé a satisfait
SIRE, anx preuves de Religion ordon-
nées par les Statuts.
Les bontés dont ses illustres ayeux ont
honoré mes ancêtres, s'étant perpetuées
jusqu'à moi, je croirois, SIRE, man-
quer au devoir & à la reconnoissance si je
ne prositois de l'occasion présente pour
rappeller à la mémoire de Votre Majesté,
—
72 MERCURE DE FRANCE.
ces Héros de la branche de Condé, & en-
tr'autres ce Héros de Rocroy, de Nor-
linghen, de Lens, de Senef, &c. dont les
exploits glorieux feront toujours l'admira-
tion de la posterité & annoncent un ave-
nit favorable au digne heritier qui le re-
presente aujourd'hui comme une suite né-
cessaire de ses heureuses qualités naturel-
les & de son excellente éducation.
M. le Prince de Condé attend que Votre
Majesté veuille bien ordonner de l'intro-
duire auprès d'elle pour commencer la cé-
rémonie de sa réception.
Prononcé par M. l'Abbé de Pomponne,
Doyen du Conseil d'Etat, Commandeur-Chancelier-Surintendant
des Finances des
Ordres du Roi, le jour de la Purification,
pour la réception de M. le Prince de
Condé, nommé par Sa Majesté Chevalier
de ses Ordres le premier Janvier de cette
année.
SIRE,
Ce jour destiné à la réception de M. le
Prince de Condé est un de ces jours
heureux qui ocquiert im nouveau lustre à
l'ordre du S. Esprit, en le décorant d'un
Prince de votee Sang.
M. le Prince de Condé a satisfait
SIRE, anx preuves de Religion ordon-
nées par les Statuts.
Les bontés dont ses illustres ayeux ont
honoré mes ancêtres, s'étant perpetuées
jusqu'à moi, je croirois, SIRE, man-
quer au devoir & à la reconnoissance si je
ne prositois de l'occasion présente pour
rappeller à la mémoire de Votre Majesté,
—
72 MERCURE DE FRANCE.
ces Héros de la branche de Condé, & en-
tr'autres ce Héros de Rocroy, de Nor-
linghen, de Lens, de Senef, &c. dont les
exploits glorieux feront toujours l'admira-
tion de la posterité & annoncent un ave-
nit favorable au digne heritier qui le re-
presente aujourd'hui comme une suite né-
cessaire de ses heureuses qualités naturel-
les & de son excellente éducation.
M. le Prince de Condé attend que Votre
Majesté veuille bien ordonner de l'intro-
duire auprès d'elle pour commencer la cé-
rémonie de sa réception.
Fermer
11
12
p. 73-83
EPITRE De M. Angliviel de la Beaumelle, à M. le Colonel Comte de Schmettow.
Début :
Il n'est rien tel que la bouteille [...]
Mots clefs :
Comte, Âme, Aimable, Esprit, Plaisirs, Gloire, Goût, Enjouement, Champagne, Volupté
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE De M. Angliviel de la Beaumelle, à M. le Colonel Comte de Schmettow.
EPITRE
De M. Angliviel de la Beaumelle, à
M. le Colonel Comte de Schmettow.
Il n'est rien tel que la bouteille
Pour inspirer des vers charmans;
Un Poëte gris fait merveille;
Que les vers sont viss & coulans,
Quand le Dieu badin de la treille
Est l'Apollon de nos accens !
Le Champagne échauffe & réveille
Mon expirante gayeté;
De sang froid, mon ame sommeille
Gris, j'ai de la vivacité.
Avec quel plaisir je me livre
Aux charmes de la volupté :
Boire du Champagne, c'est vivre:
Bacchus, à tes loix révolté,
Je n'ai pas encor sçu te suivre;
J'abjure ma sobrieté,
Et je préfere, en vérité
Au plaisir de faire un beau livre
La séve d'un nectar vanté:
Dieux! que ne suis- je toujours yvre!
74 MERCURE DEFRANCE.
Eleve du grand Lowendabl.
Eleve de l'aimable Horace,
COMTE, qui sçais d'un pas égal
Suivre l'un & l'autre à la trace;
Aujourd'hui, tu n'es que rival
Du Poete & du Maréchal;
Un jour au sommet du Parnasse,
A côté de La Fare, occupant une place,
Nous te verrons. assis en grave Général.
Pour en venir là, le mérite
En ce siécle, ne suffit pas,
Et voilà ce qui me dépite
C'est l'âge qui régle nos pas.
Tout prêt à descendre au Cocyte
Commencerions.nous d'être heureux ?
L'âge, de la gloire est l'arbitre;
Quand l'âge a blanchi nos cheveux;
Quand, risibles à plus d'un titre
Nous somnues tristes & gouteux:
La gloire lente ment couronne
De nos jeunes aus les succès
Dans la saison, où ses attraits
Ne flattent le goût de personne.
De ses inutiles lauriers
Permets que sa main environne
Le front ridé de ces guerriers,
. . * * *
MARS.
1752.
75
Grands cœurs, esprits faux, que Bellone
Occupa vingt lustres entiers.
Pour toi dont l'ame ambitionne
Deux gentes de gloire à la fois
Toi, qui joins au coeur militaire
L'esprit, le sçavoir, l'art de plaire,
Toi, qui suis tour à tout les loix
Des folâtres plaisirs & du bon sens austère
Sans que la Sagesse severe
Empiete jamais sur les droits
De cette volupté légere,
Fruit de ton goût, fruit de ton choix,
En attendant que la vieillesse
Trop tôt propice à tes desirs,
En t'anéantissant soutienne ta foiblesse
En égalant ton nom aux plus beaux, noms de
Gréce,
Use des précieux loisirs
De la fugitive jeunesse;
Nos jours coulent avec vitesse;
Qu'ils soient du moins filés par les mains des
plaisirs!
On a toujours assez de gloire,
Toujours trop peu d'amusemens;
On arrive assez tôt au Temple de Mémoire,
Et la saison des agrèmens
Cet âge, où l'on se plait à folâtrer, à boire,
N'est qu'un tissu de courts momens,
Dij
76 MERCURE DEFRANCE.
Qui; dusses-tu ne pas m'en croire;
De ces vins mousseux, petillans.
Qui chassent de l'esprit toute humeur sombre &
noire
J'en préfere deux doigts au gain d'une victoire.
Que servent les succès brillans?
S'ils fixoient la course du tems
S'ils faisoient exister ailleurs que dans l'histoire,
J'adorerois les conquérans.
Mais est- ce un plaisir que l'encens?
Le titre de foudre de guerre
Fait- il de ces Héros qui font trembler la terre
Des Etres heureux & contens !
L'espoir de l'obtenir en trente ou quarante ans
Peut en imposer au vulgaire
Mais l'etreur n'indemnise guére
Ces valeureux extravagans,
Qui, trop épris d'une chimère,
Vont lui sacrifier le rapide printems
D'une existence passagére.
Est-on grand? on est respecté,
Couru, courtisé, je l'avoue;
Mais que m'importe qu'on me love)
Que m'importe d'être flatté
Par gens qui, dans l'adversité,
Me feroient peut-être la moue ?
Je dirois volontiers à ces ames de boue;
„ Flattez ma sensualité
Digires boLOO
MARS.
1752.
»Et laissez-là ma vanité;
»Messieurs, qui m'encense me joue.
» Tel, qui d'un éloge appiêté
„ Veut que mon cœur soit enchanté,
»Rira, quand, du haut de sa roue
»La Fortune, à mon tour, m'aura précipité.
Et puis, quel triste personnage
Soutient-on, quand du haut étage
D'une héroique gravité,
e On est presque nécessité
A proscrire le badinage
Le goût, l'esprit, l'aménité,
Les graces & la liberté;
A s'honorer de l'esclavage
D'une insipide urbanité;
A rire avec austérité;
A faire un grotesque étalage
D'un cordon bien cher acheté
Et souvent très-peu mérité:
A se donner l'air, le langage,
Le ton d'une Sérénité;
A se sillonner le visage
Au moindre trait de gayeté,
A former un épais nuage
Entre soi & la volupté?
Le respectable, en vérité,
Joue un ennuyeux personnage.
Diij
77.
78 MERCURE DEFRANCE.
Qu'il est dur de se refuser,
COMTE, aux vrais plaisirs de la vie!
Entre les bras de la folie
Ah: qu'il est doux de reposer !
A la sombre misantropie
La sombre raison nous conduit,
Et, dès que son flambeau nous luit,
Imene à la mélancolie.
C'est dans les écarts de l'esptit,
Que la félicité refide,
Boit-on ? La fortune nous rit,
Et Caton même se déride;
Un repas où Bacclius préside
De tous nos chagrius nous guérit.
Choisit-on le bon seus pour guide:
En nous, que d'erreurs il nourrit!
Soucis, projets, vapeurs, dépit
Assiégent notre ame timide,
Et la tourmentent jour & nuit.
La raison du bonheur avide.
Envain le cherche & le pourfuit,
Elle croit le tenir; il fuis
Et vole sur l'aile rapide
Du moment qui s'évanouit.
L'Epicurien seul est Sage,
L'Epicurien seul jouit
Du tems, dont il sçait faire usage
MARS. 1752.
Seul il sçait recueillir le fruit:
.. . . .
De son aimable compagnie
L'ennui volontiers se bannit;
Couvert des alles de la nuit,
Le Dieu de la plaisanterie,
Momus, sans fracas & sans bruit,
De son sel, de sa raillerie,
Y cherche & trouve le débit.
Alors, suivant que l'ambroisie
Dans les veines circule, agit,
Ou l'on chante, ou l'on s'assoupit;
O Dieux! la douce létargie!
On est tout glace, ou tout génie,
Tout sentiment, ou tout esprit.
Au naturel on s'abandonne,
Tout plait, tout rit, tout est sans fard,
Chaque propos est un écarr
Et l'enjoument est sur le trône;
Ces riens, dont soi-même on s'étonne,
Ces riens, l'ouvrage du hazard,
Sont créés sans suite & sans art:
On s'amuse, on jase, on raisonne,
Suivant que d'Ai le nectar
Dans le sang plus ou moins bouillonne.
A Copenhague peu connus,
Innocens plaifirs de la table
D iij
9
80 MERCUREDE FRANCE.
Vous formez des cœurs ingénus,
Vous rendez l'homme sociable,
La férocité de ses mours
Par vos leçons est adoucie:
Plaisirs délicats, sur la vie
Vous répandez mille douceurs.
Que j'aime à marcher sur les fleurs,
Dont votre route est embellie !
Et que je hais la frénésie
De ces esprits chagrins réveurs,
Qui pensent, qu'une ame amollie
A suivre vos drapeaux vainqueurs
Ne vaut pas celle, où la folie
Fait naître de tristes erreurs,
Noirs enfans des pâles vapeurs!
Instruit à votre école aimable;
Le paresseux devient actif;
Vous déridez l'homme pensif,
Vous chassez l'ennui qui l'accable:
Par vous le quinteux est affable,
Et le laborieux, oisif:
A votre ton persuasif,
Plaisirs, quand on est attentif,
Ah! qu'il est aisé d'être aimable!
C'est vous qui formates Chapelle,
Ce délicat voluptueux,
Qui tonjours à vos loix sidelo,
MARS. 1752.
Vécut content, mourut heureux.
A Deshouliere, à Fontenelle
Aux La Fontaines, aux Rousseaux
Vous avez de mille bons mots
Dicté l'amusante Kirielle.
C'est vous, qui sur le ton naif
De Chaulieu montâtes la lyre;
Par vous, il eut, jusqu'au délire,
Le teint frais, l'air galant, l'oil vif;
Quand du nocher rebarbatif
Ce bon vieillard passa l'esquif,
C'est par vous qu'il se prit à rire.
Vous rallumez les feux divers
D'un esprit qui s'éteint, qui s'use;
Que Voltaire vous doit de vers !
Qu'à table, oubliant l'univers,
Il étoit facile à la Suse
De préluder de jolis airs!
C'est vous qui créâtes la Muse
Du pere du charmant Ververs.
C'est vous.... Quoi! ma verve est glacee
Mon feu se seroit- il éteint ?....
Avec les vapeurs du bon vin
Hélas! ma chaleur est passée.
Ma tête est libre. Après demain
Le Champagne à ma veine usée
Donnera cet air enfantin,
DV
30
81
84
MERCURE DEFRANCE,
Ce brillant, cette grace aifée,
Ce ton quelquefois libertin.
Tiranit un peu sur l'Aretin.
..
. . .
* * * * * * * * * * * *
* * * * * * * * * * * * *
* * * * * * * * * * *
Encore un mot, & j'ai fini:
Aimable COMTE, chez Le Maite
Nous nous reverrons vendredi.
Donne aux grands maitres de la guerre,
A Puységur, Folard, Quincy,
Congé jusques à samedi.
Viens animer la bonne cheré;
Les bagatelles & les riens
(Soit dit en passant sans déplaire
A ton Volfianisme austère)
Sont l'ame des bons entretiens.
Ces diners de cérémonie
Magnisiques, mais dégosstans,
Où pompeusement on s'ennuie,
Où les cordons réglent les rangs.
Où l'Excellence, à chaque instant,
Vient frapper l'oreille étourdie,
COMTE, te plaitoient- ils autant,
Que ceux où Le Maire associe
A l'élégance l'enjoument?
- *
MARS. 1752.
Cet enjoument auquel s'allie
La réflexion, le bon sens,
Le goût, & de rares talens
Essentiels à la Patrie.
Cet enjoument, qui de sa vie
Transforme les jours en momens.
Venez, Monsieur le Militaire,
N . . . . . .
* * .
L. . . * * * * * * *
C.. . ........
F. . . . . . . . . . .
D.... . . . . . . .
Venez, vous verrez en Le Maire
Et l'honnête homme & l'homme heureus,
Que puis je vous offrir: rien qui puisse vous plaire:
Mais à coup sur en moi vous verrez sans mistere
Le serviteur de tous les deux.
A Copenhague mois de Janvier.
De M. Angliviel de la Beaumelle, à
M. le Colonel Comte de Schmettow.
Il n'est rien tel que la bouteille
Pour inspirer des vers charmans;
Un Poëte gris fait merveille;
Que les vers sont viss & coulans,
Quand le Dieu badin de la treille
Est l'Apollon de nos accens !
Le Champagne échauffe & réveille
Mon expirante gayeté;
De sang froid, mon ame sommeille
Gris, j'ai de la vivacité.
Avec quel plaisir je me livre
Aux charmes de la volupté :
Boire du Champagne, c'est vivre:
Bacchus, à tes loix révolté,
Je n'ai pas encor sçu te suivre;
J'abjure ma sobrieté,
Et je préfere, en vérité
Au plaisir de faire un beau livre
La séve d'un nectar vanté:
Dieux! que ne suis- je toujours yvre!
74 MERCURE DEFRANCE.
Eleve du grand Lowendabl.
Eleve de l'aimable Horace,
COMTE, qui sçais d'un pas égal
Suivre l'un & l'autre à la trace;
Aujourd'hui, tu n'es que rival
Du Poete & du Maréchal;
Un jour au sommet du Parnasse,
A côté de La Fare, occupant une place,
Nous te verrons. assis en grave Général.
Pour en venir là, le mérite
En ce siécle, ne suffit pas,
Et voilà ce qui me dépite
C'est l'âge qui régle nos pas.
Tout prêt à descendre au Cocyte
Commencerions.nous d'être heureux ?
L'âge, de la gloire est l'arbitre;
Quand l'âge a blanchi nos cheveux;
Quand, risibles à plus d'un titre
Nous somnues tristes & gouteux:
La gloire lente ment couronne
De nos jeunes aus les succès
Dans la saison, où ses attraits
Ne flattent le goût de personne.
De ses inutiles lauriers
Permets que sa main environne
Le front ridé de ces guerriers,
. . * * *
MARS.
1752.
75
Grands cœurs, esprits faux, que Bellone
Occupa vingt lustres entiers.
Pour toi dont l'ame ambitionne
Deux gentes de gloire à la fois
Toi, qui joins au coeur militaire
L'esprit, le sçavoir, l'art de plaire,
Toi, qui suis tour à tout les loix
Des folâtres plaisirs & du bon sens austère
Sans que la Sagesse severe
Empiete jamais sur les droits
De cette volupté légere,
Fruit de ton goût, fruit de ton choix,
En attendant que la vieillesse
Trop tôt propice à tes desirs,
En t'anéantissant soutienne ta foiblesse
En égalant ton nom aux plus beaux, noms de
Gréce,
Use des précieux loisirs
De la fugitive jeunesse;
Nos jours coulent avec vitesse;
Qu'ils soient du moins filés par les mains des
plaisirs!
On a toujours assez de gloire,
Toujours trop peu d'amusemens;
On arrive assez tôt au Temple de Mémoire,
Et la saison des agrèmens
Cet âge, où l'on se plait à folâtrer, à boire,
N'est qu'un tissu de courts momens,
Dij
76 MERCURE DEFRANCE.
Qui; dusses-tu ne pas m'en croire;
De ces vins mousseux, petillans.
Qui chassent de l'esprit toute humeur sombre &
noire
J'en préfere deux doigts au gain d'une victoire.
Que servent les succès brillans?
S'ils fixoient la course du tems
S'ils faisoient exister ailleurs que dans l'histoire,
J'adorerois les conquérans.
Mais est- ce un plaisir que l'encens?
Le titre de foudre de guerre
Fait- il de ces Héros qui font trembler la terre
Des Etres heureux & contens !
L'espoir de l'obtenir en trente ou quarante ans
Peut en imposer au vulgaire
Mais l'etreur n'indemnise guére
Ces valeureux extravagans,
Qui, trop épris d'une chimère,
Vont lui sacrifier le rapide printems
D'une existence passagére.
Est-on grand? on est respecté,
Couru, courtisé, je l'avoue;
Mais que m'importe qu'on me love)
Que m'importe d'être flatté
Par gens qui, dans l'adversité,
Me feroient peut-être la moue ?
Je dirois volontiers à ces ames de boue;
„ Flattez ma sensualité
Digires boLOO
MARS.
1752.
»Et laissez-là ma vanité;
»Messieurs, qui m'encense me joue.
» Tel, qui d'un éloge appiêté
„ Veut que mon cœur soit enchanté,
»Rira, quand, du haut de sa roue
»La Fortune, à mon tour, m'aura précipité.
Et puis, quel triste personnage
Soutient-on, quand du haut étage
D'une héroique gravité,
e On est presque nécessité
A proscrire le badinage
Le goût, l'esprit, l'aménité,
Les graces & la liberté;
A s'honorer de l'esclavage
D'une insipide urbanité;
A rire avec austérité;
A faire un grotesque étalage
D'un cordon bien cher acheté
Et souvent très-peu mérité:
A se donner l'air, le langage,
Le ton d'une Sérénité;
A se sillonner le visage
Au moindre trait de gayeté,
A former un épais nuage
Entre soi & la volupté?
Le respectable, en vérité,
Joue un ennuyeux personnage.
Diij
77.
78 MERCURE DEFRANCE.
Qu'il est dur de se refuser,
COMTE, aux vrais plaisirs de la vie!
Entre les bras de la folie
Ah: qu'il est doux de reposer !
A la sombre misantropie
La sombre raison nous conduit,
Et, dès que son flambeau nous luit,
Imene à la mélancolie.
C'est dans les écarts de l'esptit,
Que la félicité refide,
Boit-on ? La fortune nous rit,
Et Caton même se déride;
Un repas où Bacclius préside
De tous nos chagrius nous guérit.
Choisit-on le bon seus pour guide:
En nous, que d'erreurs il nourrit!
Soucis, projets, vapeurs, dépit
Assiégent notre ame timide,
Et la tourmentent jour & nuit.
La raison du bonheur avide.
Envain le cherche & le pourfuit,
Elle croit le tenir; il fuis
Et vole sur l'aile rapide
Du moment qui s'évanouit.
L'Epicurien seul est Sage,
L'Epicurien seul jouit
Du tems, dont il sçait faire usage
MARS. 1752.
Seul il sçait recueillir le fruit:
.. . . .
De son aimable compagnie
L'ennui volontiers se bannit;
Couvert des alles de la nuit,
Le Dieu de la plaisanterie,
Momus, sans fracas & sans bruit,
De son sel, de sa raillerie,
Y cherche & trouve le débit.
Alors, suivant que l'ambroisie
Dans les veines circule, agit,
Ou l'on chante, ou l'on s'assoupit;
O Dieux! la douce létargie!
On est tout glace, ou tout génie,
Tout sentiment, ou tout esprit.
Au naturel on s'abandonne,
Tout plait, tout rit, tout est sans fard,
Chaque propos est un écarr
Et l'enjoument est sur le trône;
Ces riens, dont soi-même on s'étonne,
Ces riens, l'ouvrage du hazard,
Sont créés sans suite & sans art:
On s'amuse, on jase, on raisonne,
Suivant que d'Ai le nectar
Dans le sang plus ou moins bouillonne.
A Copenhague peu connus,
Innocens plaifirs de la table
D iij
9
80 MERCUREDE FRANCE.
Vous formez des cœurs ingénus,
Vous rendez l'homme sociable,
La férocité de ses mours
Par vos leçons est adoucie:
Plaisirs délicats, sur la vie
Vous répandez mille douceurs.
Que j'aime à marcher sur les fleurs,
Dont votre route est embellie !
Et que je hais la frénésie
De ces esprits chagrins réveurs,
Qui pensent, qu'une ame amollie
A suivre vos drapeaux vainqueurs
Ne vaut pas celle, où la folie
Fait naître de tristes erreurs,
Noirs enfans des pâles vapeurs!
Instruit à votre école aimable;
Le paresseux devient actif;
Vous déridez l'homme pensif,
Vous chassez l'ennui qui l'accable:
Par vous le quinteux est affable,
Et le laborieux, oisif:
A votre ton persuasif,
Plaisirs, quand on est attentif,
Ah! qu'il est aisé d'être aimable!
C'est vous qui formates Chapelle,
Ce délicat voluptueux,
Qui tonjours à vos loix sidelo,
MARS. 1752.
Vécut content, mourut heureux.
A Deshouliere, à Fontenelle
Aux La Fontaines, aux Rousseaux
Vous avez de mille bons mots
Dicté l'amusante Kirielle.
C'est vous, qui sur le ton naif
De Chaulieu montâtes la lyre;
Par vous, il eut, jusqu'au délire,
Le teint frais, l'air galant, l'oil vif;
Quand du nocher rebarbatif
Ce bon vieillard passa l'esquif,
C'est par vous qu'il se prit à rire.
Vous rallumez les feux divers
D'un esprit qui s'éteint, qui s'use;
Que Voltaire vous doit de vers !
Qu'à table, oubliant l'univers,
Il étoit facile à la Suse
De préluder de jolis airs!
C'est vous qui créâtes la Muse
Du pere du charmant Ververs.
C'est vous.... Quoi! ma verve est glacee
Mon feu se seroit- il éteint ?....
Avec les vapeurs du bon vin
Hélas! ma chaleur est passée.
Ma tête est libre. Après demain
Le Champagne à ma veine usée
Donnera cet air enfantin,
DV
30
81
84
MERCURE DEFRANCE,
Ce brillant, cette grace aifée,
Ce ton quelquefois libertin.
Tiranit un peu sur l'Aretin.
..
. . .
* * * * * * * * * * * *
* * * * * * * * * * * * *
* * * * * * * * * * *
Encore un mot, & j'ai fini:
Aimable COMTE, chez Le Maite
Nous nous reverrons vendredi.
Donne aux grands maitres de la guerre,
A Puységur, Folard, Quincy,
Congé jusques à samedi.
Viens animer la bonne cheré;
Les bagatelles & les riens
(Soit dit en passant sans déplaire
A ton Volfianisme austère)
Sont l'ame des bons entretiens.
Ces diners de cérémonie
Magnisiques, mais dégosstans,
Où pompeusement on s'ennuie,
Où les cordons réglent les rangs.
Où l'Excellence, à chaque instant,
Vient frapper l'oreille étourdie,
COMTE, te plaitoient- ils autant,
Que ceux où Le Maire associe
A l'élégance l'enjoument?
- *
MARS. 1752.
Cet enjoument auquel s'allie
La réflexion, le bon sens,
Le goût, & de rares talens
Essentiels à la Patrie.
Cet enjoument, qui de sa vie
Transforme les jours en momens.
Venez, Monsieur le Militaire,
N . . . . . .
* * .
L. . . * * * * * * *
C.. . ........
F. . . . . . . . . . .
D.... . . . . . . .
Venez, vous verrez en Le Maire
Et l'honnête homme & l'homme heureus,
Que puis je vous offrir: rien qui puisse vous plaire:
Mais à coup sur en moi vous verrez sans mistere
Le serviteur de tous les deux.
A Copenhague mois de Janvier.
Fermer
13
p. 84-108
LES ALPES.
Début :
Nous ne connoissions jusqu'ici de Livres Allemans que ceux qui rouloient sur des / Cherchez, Mortels, à changer votre sort, profitez des inventions de [...]
Mots clefs :
Nature, Rochers, Berger, Doux, Heureux, Monde, Vie, Terre, Fleurs, Jours, Amour, Montagne, Montagnes, Plaisir, Lait, Vallons, Aimer, Peuple, Rayons, Ciel
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES ALPES.
Nous ne connoissions jusqu'ici de Livres
Allemans que ceux qui rouloient sur des
objets de scicnce au d'érudition. M. Grimm
nous a avertis dans ses Lettres ecrites tout- à
fait agréablement, & remplies d'une criti-
que très-délicate, que sa Nation avoit des
Ouvrages de gout & de genie. Vn autre
Allemand vient de nous en couvaincre par
la traduction des Poësies de M. Haller.
Les Lecteurs les plus difficiles y ont trouve
de l'élévation, de la force, des images,
de la Philosophie & assez souvent des gra-
ces. Comme le recueil que nous annonçons
est peu répandu, nous croyons devoir trans-
crire ici pour l'intérêt des Letires, celui
des Poemes de M. Hiller, qui a réuni un
plus grand nombre de suffrages.
LES ALPES.
Cherchez, Mortels, à changer votre
sort, profitez des inventions de
l'Art, & des bienfaits de la Nature;
animez par de superbes jets-d'eau vos
parterres, taillez des rochers suivant les
loix de Corinthe, couvrez vos marbres
de riches tapis 2 mangez dans l'or des
nids de Tonquin, buvez des perles dans
MARS. 1752.
85
des coupes d'émeraude; appellez le som-
meil par les accords les plus doux; re-
veillez-vous au bruit des trompettes; ap-
planissez des montagnes, changez en
pares des Domaines entiers, que le Des-
tin remplisse tous vos desirs, vous serez
pauvres dans l'abondance même, & la
misere vous suivra au milieu des ri-
chesses.
L'ame fait elle-même son bonheur, ce
qui est hors d'elle n' est que l'occasion du
plaisir & de la peine; une humeur égale
adoucit les chagrins les plus amers, pen-
dant qu'un esprit inquiet empoisonne
rous les plaisirs. Le Monarque ne posse-
de aucun bien qui manque au Berger,
il se dégoûte du sceptre, comme celui-ci
de la houlette. Malheur à lui si l'avarice
ou l'ambition le dévore, les Gardes qui
l'environnent, n'écartent pas les noirs
chagrins. Mais celui dont 1 ame est dans
une assiete tranquille, ne demande pas
des plumes de prix pour se procurer un
fommeil délicieux.
Heureux Siécle d'or, préfent de la
bonté suprême ! Pourquoi le Ciel a-t. il
borné ta durée ? Nous ne regrettons pas
le printems éternel de la jeunesse du
monde, où jamais un froid Aquilon
ne moissonna les fleurs, où le bled
86 MERCURE DE FRANCE.
couvroit les champs fertiles sans exiger
de culture, où les fleuves couloient de
miel & de lait, où le téméraire Lion
n'allarmoit pas les foibles troupeaux, &
où un agneau égaré dormoit tranquille-
ment au milieu des loups. Nous le re-
grettons, parce que l'homme ne cher-
choit pas encore son malheur dans le
superflu, parce qu'il trouvoit des ri-
chesses dans la simple nature, & que
l'or n allumoit pas encore des desirs in-
satiables.
Disciples de la Nature, vous connois-
sez encore cet âge d'or; non pas à la
vérité ce siécle pompeux imagine par les
Poctes. Peut-on desirer l'éclat extérieur
des brillantes vanités, quand la vertu
fait trouver le plaisir dans le travail, &
le bonheur dans la pauvreté ? Le ciel, il
est vrai, ne vous a pas fait naître dans
les vallées délicieuses de la Thessalie:
les nuages, qui vous couvrent, sont char-
gées de neiges & de foudre : un long
hyver abrege vos printems tardifs, & vos
froids vallons sont entourés d'une glace
éternelle; mais la pureté de vos moeurs
adoucit ces incommodités, la rigueur
même des Elémens augmente votre
bonheur.
Peuples heureux & contens, à qui le
1752.
MARS.
87
Destin favorable a refusé l'abondance
cette riche source de tous les vices. Celui
qui est satisfait de son état, trouve son
bonheur dans l'indigence même, pendant
que la pompe & le luxe sapent les fon-
demens des Etats. Dans le tems que Ro-
me comptoit ses victoires par ses com-
bats, le lait faisoit la nourriture des Hé-
ros, & ses Dieux habitoient des Tem-
ples de bois. Mais lorsque les richesses
devinrent immenses, l'ennemi le plus
foible confondit bientôt fon lâche or-
gueil. Garde-toi d'aspirer à quelque chose
de plus grand, ta prospérité durera aussi
long-tems que la fimplicité de tes moeurs.
La Nature, il est vrai, couvre de
pierres ton Pays raboteux, mais ta cha-
fue s'ouvre un passage, & tes grains
meurissent. Elle éleva les Alpes pour te
séparer du monde, parce que les hom-
mes procurent aux hommes les plus
grands malheurs. L'eau pure est ta bois-
fon, & le lait fait ta nourtiture, mais
l'appétit ptête du goût aux glands mê-
mes. Les mines profondes de tes mon-
tagnes ne te donnent qu'un fer grossier;
mais le Pérou t'envie ta pauvreté. Tou-
tes les peines sont légéres, où regne
la liberte, les rochers y portent des
88 MERCURE DEFRANCE.
fleurs, & Borée y radoucit son soufse
impétueux.
Heureux, qui est privé de ces avanta-
ges dangereux: les richesses nont aucun
bien qui égale votre indigence. Chez
vous l'union habite dans des ames paci-
fiques, parce que la vanité séduisante n'y
seme jamais des pommes de discorde. Ici
le plaisir n est accompagné d'aucune crain-
te inquiéte, on aime la vie sans hair la
mort. La raison y regne guidée par la Na-
ture, elle ne cherche que le nécessaire,
& regarde le superfsu comme une charge
pesante: on observe ici sans étude & sans
contrainte ce qu'Epictete pratiqua, &
ce que Seneque ne fit qu'enseigner.
Ici l'on ne connoît point ces distinctions
inventées par l'orgueil, qui assujettissent
la vertu, & qui annoblissent le vice;
l'oisiveté chagrine n'y fait pas craindre la
longueur des heures, le travail remplit le
jour, & le repos occupe la nuit: un esprit
sublime ne s'y laisse pas éblouir par l'am-
bition, les soins de l'avenir n'empoison-
nent point les plaisirs du présent. La liber-
té dispense d'une main impartiale, & avec
une mesure toujours égale, le contente-
ment, le repos & la peine. Aucun esprit
mécontent naccuse ici la fortune, on
oogle
red b
MARS. 1752.
89
mange, on dort, on aime, & l'on rend
grace à son Destin.
Le sçavoir n'étale point ici ses trésors
dans les livres; on ne mesure pas les
chemins de Rome & d'Athènes, on
ne soumet point la raison aux loix de
l'Ecole, & personne ne prescrit au Soleil
la route qu'il doit suivre. Mais qu'y per-
dez-vous ? Le Sage vit-il avec plus de
contentement? Il connoît la structure du
monde, mais il meurt sans se connoître
lui-même. Sans triompher de la volupté,
il s'en refuse les douceurs, & sa délicatesse
le dégoûte de son sort; c'est dans le coeur
des hommes, & non pas dans le cer-
veau que la Nature a gravé l'art de bien
vivre.
La fortune inconstante ne distingue
point chez vous les tems. Les larmes n'y
succedent pas à une joie passagere: la vie
s'écoule dans une paix inaltérable, le pré-
sent ressemble au passé, & l'avenir sera
comme le présent. Aucune disgrace ne
marque ici les jours d'une distinction fu-
neste, comme une fortune subite n'en
met point au nombre des fêtes. Les plai-
sirs & les peines de la vie se soutiennent
dans une balance égale, & il ny a point
d'époque entre la naissance & la mort.
A peine la gaieté arrache-t-elle quelques
30 MERCUREDEFRANCE.
momens à ce peuple, uniforme dans ses
devoirs.
Quand les tiédes zéphirs commencent
à faire sentir leurs haleines, & qu'un
sang plus vif ranime la jeunesse, tont un
village s'assemble sous l'ombre d'un grand
chêne, l'adresse & la beauté y vont mé-
riter l'applaudissement & l'amour: ici
deux jeunes combattans se saisissent, &
lutrent avec effort, le sérieux se mêle au
badinage. Là poussée d'une main vigoureu-
se, une pierre pesante vole au travers de
l'air au but marqué. Un berger, guidé par
une espérance plus relevée, s'avance vers
la troupe attrayante des jeunes Bergeres.
Ici le plomb past avec une vitesse pa-
reille à la foudre, l'éclair brille, & dans
le même instant l'ait & le but sont percés.
Là une boule roule en bondissant dans
une ligne prescrite, frappe au terme choi-
si. Ici une troupe bigarée foule l'herbe
naissante, en s'entrelaçant les mains &
en dansant au son de la musette; l'art ne
seur apprend pas à se tourner en caden-
ce, mais la gaieté leur prête des alles. Les
vieillards se reposent dans une autre
place; ils forment de longues lignes, &
le plaisir de leurs enfans ranime leur
cœeur.
Car ici où la nature seule donne des
MARS. 1752.
9
Joix, aucune contrainte ne borne l'agréa-
ble empire de l'amour; on aime sans hon-
to ce qui est aimable; le mérite rend
tout estimable, & l'amour rend tout égal.
La beauté est adorée même dans la pau-
vreté; l'on ne vend point les faveurs pour
les richesses; l'ambition ne sépare jamais
ce que le mérite & la tendresse ont uni;
la politique ne forme pas des liens mal-
heureux; l'amour brule sans gêne, & ne
cramt point d'orage; on aime pour soi-
même, & non pout des parens ambi-
tieux.
Dès qu'an jeune Berger éprouve cette
doute flamme, que les beaux yeux d'un
objet aimé allument dans un coeur sensible,
la crainte ne l'arrête point, un discours
sincere déclare son tourment; la Bergere
l'écoute, & si la flamme du Berger mérite
d'être couronnée, elle avoue ses senti-
mens, & répond à ses desirs. Les tendres
mouvemens ne deshonorent point les bel-
les, quand l'agrément les a produits, &
que la vertu les soutient. Refus d'une
fausse pudeur, singe de la véritable chas-
teté, l'orgueil ne vous a créé que pour
notre suplice.
Ici les désirs de deux Amans ne sont
point gênés par une vaine pompe, un
amour réciproque acheve le contrat; sou-
92 MERCUREDEFRANCE.
vent le contrat n est confirmé que par
la fidélité de deux Amans; de simples
promesses tiennent lieu de ferment, &
un baiser en est le sceau. Le tendre rossi-
gnol les salue d'une branche voisine; la
volupté leur prépare un lit sur la mousfe
mollement enflée, un arbre leur sert de
rideaux, la solitude est leur témoin, &
l'amour conduit l'épouse entre les bras de
son berger. Amans fortunés, dignes de
l'envie des Princes, la tendtesse embau-
me le gazon, & le dégoût regne sur
la soye.
Dans ces lieux charmans la foi con-
jugale n est jamais violée, elle n'a pas be-
soin de gardes, la pudeur & le bon sens
veillent sur elle; la curiosité ne porte
point aux plaisirs défendus, celle que
Ton aime est encore belle après la jouis-
sance. Le chaste amour répand des roses
sur les travaux. Le devoir a des charmes,
quand on travaille pour ce qu'on aime.
Si l'on napprend pas l'art d'aimer suivant
les regles, le langage le plus rustique est
doux, pourvû que ce soit le cœeur qui
parle. La complaisance & le badinage,
ai mables compagnes de l'union, animent
les baisers, & regnent dans les coeurs.
Eloignée de la vanité des occupations
pénibles & du tumulte des Villes, la
MARS. 1752.
95
tranquilité de l'ame habite dans ces
lieux. La vie active de ces peuples aug
mente la force de leurs corps robustes;
ils ne s'engraissent point d'une oisiveté
paresseuse, le travail les éveille, le même
travail tranquilise leurs esprits, le plaisir
& la santé adoucissent leurs peines. Un
sang pur coule dans leurs veines, aucun
poison héréditaire, fruit des déréglemens
d'un pere vicieux, ne s'y est glissé; il
n'est ni corrompu par le chagrin, ni en-
flâmé par des vins étrangers, ni gâté par
un venin lascif, ni aigri par des ragoûts
artificieux.
Dès que le rude aquilon a perdu
l'empire des airs, dès qu'une sêve animée
pénêtre les plantes, & que la terre s'orne
d'une nouvelle parure, qu'un doux zé-
phir lui apporte sur des aîles échauffées
dans des climats plus doux; aussi-tôt le
peuple fuit les vallons, dont la neige s'é-
coule en formant des ruisseaux d'une eau
trouble: il s'empresse à retrouver sur les
Alpes l'herbe printanniere, qui pousse à
peine à travers la glace. Le bétail qui qui-
te l'étable, salue avec joie la montagne,
ornée pour son usage par le printems &
par la Nature.
Aussi-tôt que les allouettes annoncent
la naissance du jour, & que la lumiete du
Digsinas vOO
94 MERCURE DEFRANCE.
monde nous jette ses premiors regards, le
berger s'arrache aux caresses de son épou-
sse, qui hait son départ, sans le retarder.
Les lents troupeaux de ses génisses mar-
chent pesamment devant lui avec un mu-
gissement joyeux, sur des sentiers cou-
verts de rosées, ils se promenent sans se
hâter dans les prairies, où fleurissent le
tresse & le sainfoin, en fauchant l'herbę
tendre avec des langues tranchantes. Le
Berger assis auprès d'une chûte d'eau, ap-
pelle du cor les échos des environs.
Lorsque les rayons obliques allongent
les ombres, & que le Soleil fatigué se
baisse pour rappeller un repos rafraîchis-
sant, le troupeau rassassié, regagne avec
un meuglement confus ses gîtes ordinai-
res, la Bergere salue son mary, qui la
revoit avec plaisir; là la troupe empressée
des enfans badine & se réjouit autour de
lui, & dès que l'écume du lait est tirée,
le couple fatigué va goûter un repas rus-
tique: l'appétit donne du goût à ce que
la simplicité a préparé, le sommeil & l'a-
mour les menent à leur couche paisible.
Quand la chaleur de l'été commence à
bruler la campagne, & que l'espoir des
peuples meurit dans la couleur blonde des
prés, le Berger industrieux vole dans les
vallons couverts de rosées, avant même
MARS.
1752.
95
qu elau rore ait doré le sommet des mon-
tagnes. Flore est chassée de son aimable
royaume, la parure de la terre tombe sous
les coups obliques de la faulx, une odeur
agréable composée de mille odeurs diffé-
rentes s'élève des rangs émaillés des her-
bes abattues. Les boeuts amenent d'un pas
pesant la provision de l'hyver, & leur
marche est accompagnée de chansons que
dicte la joie.
Quand la triste Automne fait tomber les
feuilles fanées, & que l'air plus frais
s'enveloppe danodes brouillards épais, le
sein de la terre se pare d'une décoration
nouvelle. Pauvre en éclat & en fleurs
elle est riche en production utile. L'agréa-
ble coup d'œeil du printemps cede à des
biens plus solides. Les fruits brillent à la
place des fleurs, des pommes d'or parse-
mées de rayes pourprées, font ployer la
branche étayée pour s'approcher de la
bouche, la poire parfumee, les prunes
aussi douces que le miel, invitent la main
du Maître & l'attendent sur l'arbre.
L'Automne ne couronne pas ici les cô-
teaux de ses vignes, on n'y presse point
des grapes foulées un jus qui fermente.
La terre ne présente à la soif que des fon-
taines; aucunes liqueurs artificielles ne
nous précipitent dans le tombeau. Ne
Niues VO
96 MERCUREDEFRANCE.
vous plaignez pas, Peuples heureux, vous
gagnez en paroissant perdre. Ce n est pas
d'un bien ni d'une boisson nécessaire,
c'est d'un poison que vous êtes privés. La
bienfaisante Nature a défendu le vin aux
bêtes, l'homme seul en boit, & devient
brute. Le Destin qui s'interesse pour vous
a caché à vos yeux le chemin qui vous
conduiroit à la ruine.
Votre Automne ne manque pas de trè-
sors que l'industrie & la vigilance vous
font trouver sur les montagnes les plus
élevées. Dès l'aube du jour, quand les
brouillards tombent, le Chasseur fait re-
tentir son cor, & appelle l'écho, l'enfant
des rochers. Là un daim timide à qui
la peur donne des aîles, franchit d'un
saut le vaste intervalle de deux rochers. Un
plomb rapide arrête la course d'un cha-
mois agile; un chevreuil léger fuit, chan-
celle, & va tomber. Les cris de la meu-
re, l'éclat mortel du métal raisonne dans
les vallons couronnés, & fait retentit
les bois.
Pour ne pas être surpris par l'hyver, le
peuple laborieux tire du lait le pain des
Alpes. Ici le lait s'épaissit sur la braise ar-
dente, il se condense, & se change en
huile figée. Une liqueur acide sépare l'eau
de la graisse. Ici l'on cuit la seconde prise
pour
MARS.
1752.
97
pour les Pauvres, & là le nouveau froma-
ge prend sa forme dans un cercle de bois.
Tout le ménage y prête la main; on au-
roit honte de ne pas s'occuper, il n'est
point d'esclavage plus pénible que l'oi-
liveté.
Lorsque la tetre est enterrée sous le
froid, que les vallons sont couverts de
glace, & les montagnes de neige, que les
champs épuisés se reposent pour une nou-
velle récolte, & qu'une digue de cristal
arrête le cours des eaux; le Berger se re-
tire dans sa cabane chargée de neige, la
fumée des pins résineux y noircit les pou-
tres desséchées; un doux repos le dédom-
mage de la peine qu'il a souffert, les
jours s'écoulent sans soucil au milieu des
jeux, & lorsque ses voisins s'assemblent au-
tour du foyer, leurs entretiens méritent
l'attention d'un Philosophe.
Un Berger apprend à la compagnie à
prévoir le tems que les nuages nous pré-
parent, il prédit la route des vents &
des tempêtes, & il voit de loin l'orage
qui s'approche. Il connoît l'influënce de
la lune, & l'effet de ses couleurs, il dis-
cingue les menaces d'un brouillard, qui
sort d'une montagne avec le jour. Il comp-
te dès le printems les gerbes d'une mois-
son éloignée, & pendant que tout le
98 MERCUREDEFRANCE.
monde est occupé à faucher, il s'arrête
pour éviter une pluie prochaine: il est
l'Oracle du hameau, sa décision inspire
de la confiance, & l'expérience lui tient
lieu de mille livres.
Un jeune Berger accorde sa lyre, &
l'accompagne d'une chanson nouvelle,
un doux transport l'anime, la nature &
l'amour lui inspirent une flâme sécrette
qui brule dans le coeur, & que l'att ne
scauroit imiter. L'étude n'a point de part à
les éclogues, son génie convient à son
état, & sa chanson dépeint son génie ;
les moutons sont l'objet de ses vers, & sa
muse parle comme sa Bergere, le coeur lui
dicte ce qu'il chante, sa belle est son
Appollon, c'est le sentiment qui fait la
Poësie, & non pas des sons mesurés.
Tantôt c'est un vieillard qui prend la
parole; des cheveux gris asbutent un nou-
veau poids à ses discours: nos Peres l'ont
déja vu, le fardeau d'un siécle n'a affoibli
que son corps, il a donné des forces à
son esprit. Exemple vivant de nos Ancê-
tres hétoiques qui, la foudre à la main,
avoient Dieu dans le coeur, il peint les
batailles, compte ses drapeaux conquis,
retrace les remparts des ennemis, & dé-
crit les victoites qu'il a aidé à remporter.
La jeunesse étonnée l'écoute attentive-
ad by Goog
MARS. 1752.
92
ment, elle marque dans ses gestes une no-
ble impatience de surpasser sa gloire.
Un autre vieillard également vénéra-
ble, est la loi vivante & la régle de son
peuple; il apprend à ses voisins comment
le monde entier s'est soumis lâchement au
joug, & comment le luxe des Princes
consume les forces des peuples. Il retrace
le courage audacieux de Tell, qui osa
briser ce joug pésant, sous lequel la moi-
tié de l'Europe gémit encore. Il fait sentit
la misere de nos voisins, qui gémissent
dans la pauvreté & dans les chaînes. L'Ita-
lie na que des Habitans indignes & mal-
heureux: l'union, la fidélite & le cou-
rage attachent les alles de la fortune à l'e-
tat le plus foible.
Un cercle d'Auditeurs s'assemblent an-
tour d'un vieillatd vigoureux, qui fonde
la nature, & qui en connoît toutes les
beantés. Ses recherches, ont épuisé les
vertus merveilleuses des plantes & leurs
formes variées; il jette des regards péné-
trans dans les voûtes souterraines; en vain
la. terre dérobe l'or à sa vue. Il perce l'air, &
voit ces vapeurs chargées de soufre, qui ren-
ferment dans leur sein humide un tonnerre
qui gronde avec fureur. Il connoît sa Pa-
trie, ses yeux y trouvent tous les jours
de nouveaux trésors.
E ij
190 MERCUREDEFRANCE.
Car ici, où le sommet de Golthard
perce les nues, où le Soleil éclaire de plus
près un monde ésevé, la Nature variée a
renfermé dans un petit Pays tout ce que la
terre peut produire de curieux. La Lybis
offre plus souvent de rares objets, & fes
déserts voyent tous les jours quelques
monstres nouveaux; mais le Ciel plus fa-
vorable à notre Patrie, lui fournit ses
dons secourables, & ne lui refuse que le
superflu & l'inutile. Ces glaces mêmes qui
s'amoncelent entre les montagnes, ces ro-
chers escarpes sont faits pour notre usage:
ils produisent les fleuves qui arrosent les
plaines fertiles.
Quand les premiers rayons du Soleil do-
rent les pointes des rochers, & qu'un de
ses regards dissipe les brouillards, on dé-
couvre du sommet d'une montagne avec
un plaisir toujours nouveau. Le spectacle
le plus superbe de la Nature, le théâtre
d'un monde entier s'y présente dans un
instant au travers des vapeurs transparen-
tes d'un nuage léger. Le séjour immense
de plusieurs peuples se découvre à la fois.
Une agréable confusion nous force à fer-
mer les yeux, trop foibles pour parcourir
un cercle sans bornes qui s'étend sous
nos pieds.
Un mélange agréable de montagnes,
101
MARS.
1752.
de lacs & de rochers, s'offre à la vue,
les couleurs s'en affoiblissent peu à peu;
mais, on y distingue mille objets. L'éloi-
gnement est terminé par des hauteurs, où
de sombres forêts étouffent les derniers
rayons. Une montagne peu éloignée pré-
sente des collines qui s'élevent insensible-
ment; le mugissement des troupeaux en fait
retentir les vallons. Un lac qui s'étend en-
tre les montagnes offre un mitoir immen-
se, une lumiere tremblante brille sur ses
flots unis. Là les vallons tapissés de verdure
souvrent à la vue, ils forment des replis-
qui se rétrécissent dans l'éloignement.
Une montagne chauve revet ses préci-
pices d'une glace éternelle, qui sembla-
ble au cristal., renvoye les rayons du So-
leil; la chaleur brûlante de la canicule
fait de vains efforts contr'elle. Une autre
montagne fertile se couvre de pâturages
abondans; sa pente insensible brille de
l'éclat des bleds qui meurissent, & ses co-
teaux sont couverts de cent troupeaux.
Des climats si opposés ne sont séparés que
par un vallon étroit qu'habite une ombre
toujours fraîche.
Là une montagne escarpée & taillée en
précipices aussi rapides que des murs; un
trrent passe avec fureur entre les rochers
H tombe par une ouverture, une chûte-
E iij.
102 MERCUREDEFRANCE.
suit l'autre, ses flots écumeun s'élancent
avec une force impétueuse au delà du roc.
L'eau dispersée par la vitesse de sa chûnte
profonde, forme une vapeur grise & mo-
bile, qui est suspendue dans un ait épais-
si: un arc-en-ciel brille au travers de ces
gouttes légéres, & la vallée éloignée s'ab-
breuve d'une rosée continuelle. L'Etranger
voit avec lurprise des rivieres couler dans
les airs, qui sortent des nues, & forment
elles mêmes des nuages.
L'œeil éclairé par l'art & par la science,
ne sçauroit s'arrêter ici sana trouver une
merveille qui l'arrête & qui l'étonne.
Portez le flambeau de la Physique jusques.
dans le sein de la terre, vous verrez l'ar-
gent végeter dans les mines, vous y dé-
couvriroz l'or qui enrichit nos rivieres:
parcourez l'aimable empire des plantes bi-
garées qu'un zéphir amoureux couronne le
matin des perles de la rosée, vous trouvo-
rez par tout des beautés toujours différen-
tes, & vous découvrirez tous les jours
des trésors sans les épuiser.
L'astre du jour perce les brouillards lé-
gers, il essuie du front de la terre les
iarmes que les nues y ont répandues :
voyez les plantes qui brillent d'un éclat
nouveau qui nage sur les feuilles, & qui
rafraîchit la Nature. L'air se remplit
«
MARS.
1752.
103
d'une odeur agréable; c'est un tribut que
les enfans de Flore payent aux doux zé-
phirs. Les fleurs panachées semblent se dis-
puter le rang, un vif azut combat l'or d'une
plante voisine; une montagne entiere pa-
roît un tapis de verdure brodée d'arcs-
en-ciel.
La noble gentiane élève sa tête altiero
au dessus de la foule rampante des plan-
tes plébéiennes, tout un peuple de fleuts
se range sous son étendart, son frere men-
me couvort d'un tapis bleu s'humilie de-
vant elle. L'or de ses fleurs est formé en
rayons; il embrasse sa tige, ses feuillles
rayées d'un verd foncé, brillent du feu
d'un diamanr humide. La Nature y suit la
plus juste des loin; elle unit la vertu
avec la beauté, un beau corps renferme
une ame encore plus be He.
Ici une plante rampante étale ses feuilles
cendrées, qui formées en pointes par la
Mature, sont rangées en croix, sa fleur
porte deun becs dorés, qui soutiennent
un oiseau d'Améthiste: là une herbe lui-
ante, dont les feuilles imitent des mains,
voit son image verte refléchie sur une
onde pure: là la tendre neige de ses fleurs
omnée d'une pourpre affoiblie, est envi-
ronnée de rayons blancs d'une étoile so-
lide. L'émeraude: & la roze fleurissent jus-
....
Eun
104 MERCURE DE FRANCE.
ques dans les bruyeres qu'on foule aub
pieds, & les rochers se couvrent d'un
tapis de pourpre.
Dans les lieux mêmes où le Soleil ne
jette jamais ses doux regards, une glace
éternelle prive le vallon désolé de l'hon-
neur de la verdure, le sein des rochers est
orné d'une parure, que le tems ne flétrit
jamais, & que l'hyver ne peut lui enle-
ver. Le limon humide forme des voutes
d'un cristal brillant & des grottes natu-
relles; un roc de diamant où se jouent
mille couleurs éclate à travers l'air téné-
breux, & l'éclaire de ses rayons. O ri-
chesses de la Nature! disparoissez foibles
productions de l'Italie; ici le diamant de
l'Europe porte des fleurs, il croît, & for-
fhera bientôt un rocher solide.
Vous voyez un vallon formé par des
glaces d'uue hauteur immense, le froid
aquilon y a élevé son trône glacé. Une
riche source en sort, son onde est brulan-
te, elle roule ses flots fumans à travers
l'herbe flétrie, & brûle tout ce qu'elle
touche. Son eau transparente est chargée
de métaux liquides: un fer salutaire dore
sa route, le sein de la terre l'échauffe,
& ses veines bouillonnent par le combat
intérieur des élémens: en vain les vents
& la neige conjurent contre ses flots, le
MARS. 1752. 105.
fou est leur essence, & ses ondes ressem-
blent aux flâmes:
Là où le rapide Avançon entraîne des
forêts dans les goufres écumeux de ses-
ondes, les montagnes voisines fournis-
sent des sources souterraines qui fondent
le sel des rochers: une colline creuse,
voûtée d'albâtre renferme cette mer dans.
des bassins profonds; mais ses eaux ron-
gent le ciment du marbre, pénétrent les:
fentes des rochers, & S'empressent à sor-
tir pour notre usage; l'assaisonnement de-
la Nature, le plus grand trésor d'un pays,
so présente de lui-même, il se hâte de
venir au devant de nos besoins.
La Fourche produit de ses cimes gla-
cées, les plus grands fleuves de l'Europe,.
& les eaux qu'elle verse, nourrissent les-
deux mers. L'Aure y prend sa source,
qui se précipite avec un bruit terrible,
& des chûtes rapides par des rochers cou-
verts d'écume: les riches mines Ves Alpes:
dorent sa course; elle mêle à ses ondes
cristallines le métal le plus précieux; le-
fleuve chargé d'or en jette sur, ses bords-
des grains solides, comme un sable gri-
sâtre. couvre les rivages ordinaires:: le-
Berger voit ses trésors: quel exemple-
pour le monde! Il les voit, il les laisse-
couler.!
Ew
106 MERCUREDE FRANCE.
Aveugles mortels, que l'avarice, l'am-
bition & la volupté amorcent par de
vains appas jusqu'au bord du tombeau,
vous qui empoisonnez les plaisirs bornés
d'une vie passagere, par des soins tou-
jours nouveaux, & par des peines inuti-
les: vous qui méprisez le tranquille bon-
heur de la médiocrité, qui demandez plus
au Destin que la Nature n'exige de vous,
& qui prenez pour des besoins, ce que
la folie vous fait souhaiter: croyez-moi,
une étoile rayonnante ne rend pas heu-
reux; un colier de perles nenrichit pas
le coeur: voyez ce peuple que vous mé-
prisez; il est content au milieu des tra-
vaux & de la pauvreté; apprenez de lui,
que la Nature suffit pour nous rendre
heureux.
Malheureux, ne vantez pas la fumée
de vos villes, où la malice & la trahison,
se parent du masque de la vertu. La pom-
pe qui vous environne, vous retient dans
des chaînes d'or, elle accable celui qu'el-
le couvre, & n'a du brillant que pour
des yeux étrangers. L'ambition entraîne
sos esclaves avant le lever du Soleil, aux
portes fermées des citoyens puissans. La
soif insatiable d'un profit inutile vous
ravit le repos de la nuit. Le feu céleste de
l'amitié ne sçauroit s'allumer dans vo-
Digsiened vOO
MARS.
1791.
16
ames, car l'envie & l'intérêt desunissent
les cœurs des freres.
C'est là qu'un tyran inhumain se Joue
de la vie de ses esclaves; sa pourpre est
teinte du sang de ses sujets: la calomnie,.
la haine & le mépris payent la vertu de
honte, & l'envie enflée de venin ronge
le bien de son voisin; la volupté abrége:
des jours qui s'échapent à nos plaisirs, &
le tonnerre éclate autour de son lit somé-
de roses: l'avarice couvre des trésors ra-
massés pour son suplice, & pour celui
des autres humains; des trésors dont per-
sonne ne jouit moins que celui qui les
possede: les desirs succedent aux cha-
grins, votre vie entiere n'est qu'un fon-
ge inquiet.
Peuple heureux, la noire engeance:
des vices ne s'empara jamais de vos coeurs,.
la Nature vous rassasie de ses biens, ils-
s'offrent d'eux mêmes, l'opinion ne les-
rend pas difficiles, & la jouissance ne les:
change pas en dégoûts; aucun ennemi
fecret ne ronge vos corurs, & la repen-
tance tardive ne paye point vos plaisira:
de larmes de sang; le torrent impétueuxt
des passions, à qui la raison des Philo-
sophes oppose de foibles barrieres, ne-
vous entraine jamais, rien ne vous abbais--
se, rien ne vous élexe, votre vie est tou-
Evj.
108 MERCURE DE FRANCE.
jours égale, & votre mort est aussi unie
que votre vie.
Heureux qui comme vous laboure son.
héritage avec des bœeufs qu'il a élevés lui-
même; qui couvert d'une laine pure, &
couronné de guilandes, se contente d'un
simple repas de lait doux, à qui lè soufse
agréable des zéphirs, & la frascheur des
cascades font goûter un sommeil tranquile
sur le tendre gazon; que jamais le bruit
des vagues furieuses n eveille sur les mers.
irritées, ni le son des trompettes fatales
sous des tentes voisines de la mort; con-
tent de son sort, il nen souhaite point
d'autre assurément, le Ciel ne peut rien.
ajoûter à son bonheur.
Allemans que ceux qui rouloient sur des
objets de scicnce au d'érudition. M. Grimm
nous a avertis dans ses Lettres ecrites tout- à
fait agréablement, & remplies d'une criti-
que très-délicate, que sa Nation avoit des
Ouvrages de gout & de genie. Vn autre
Allemand vient de nous en couvaincre par
la traduction des Poësies de M. Haller.
Les Lecteurs les plus difficiles y ont trouve
de l'élévation, de la force, des images,
de la Philosophie & assez souvent des gra-
ces. Comme le recueil que nous annonçons
est peu répandu, nous croyons devoir trans-
crire ici pour l'intérêt des Letires, celui
des Poemes de M. Hiller, qui a réuni un
plus grand nombre de suffrages.
LES ALPES.
Cherchez, Mortels, à changer votre
sort, profitez des inventions de
l'Art, & des bienfaits de la Nature;
animez par de superbes jets-d'eau vos
parterres, taillez des rochers suivant les
loix de Corinthe, couvrez vos marbres
de riches tapis 2 mangez dans l'or des
nids de Tonquin, buvez des perles dans
MARS. 1752.
85
des coupes d'émeraude; appellez le som-
meil par les accords les plus doux; re-
veillez-vous au bruit des trompettes; ap-
planissez des montagnes, changez en
pares des Domaines entiers, que le Des-
tin remplisse tous vos desirs, vous serez
pauvres dans l'abondance même, & la
misere vous suivra au milieu des ri-
chesses.
L'ame fait elle-même son bonheur, ce
qui est hors d'elle n' est que l'occasion du
plaisir & de la peine; une humeur égale
adoucit les chagrins les plus amers, pen-
dant qu'un esprit inquiet empoisonne
rous les plaisirs. Le Monarque ne posse-
de aucun bien qui manque au Berger,
il se dégoûte du sceptre, comme celui-ci
de la houlette. Malheur à lui si l'avarice
ou l'ambition le dévore, les Gardes qui
l'environnent, n'écartent pas les noirs
chagrins. Mais celui dont 1 ame est dans
une assiete tranquille, ne demande pas
des plumes de prix pour se procurer un
fommeil délicieux.
Heureux Siécle d'or, préfent de la
bonté suprême ! Pourquoi le Ciel a-t. il
borné ta durée ? Nous ne regrettons pas
le printems éternel de la jeunesse du
monde, où jamais un froid Aquilon
ne moissonna les fleurs, où le bled
86 MERCURE DE FRANCE.
couvroit les champs fertiles sans exiger
de culture, où les fleuves couloient de
miel & de lait, où le téméraire Lion
n'allarmoit pas les foibles troupeaux, &
où un agneau égaré dormoit tranquille-
ment au milieu des loups. Nous le re-
grettons, parce que l'homme ne cher-
choit pas encore son malheur dans le
superflu, parce qu'il trouvoit des ri-
chesses dans la simple nature, & que
l'or n allumoit pas encore des desirs in-
satiables.
Disciples de la Nature, vous connois-
sez encore cet âge d'or; non pas à la
vérité ce siécle pompeux imagine par les
Poctes. Peut-on desirer l'éclat extérieur
des brillantes vanités, quand la vertu
fait trouver le plaisir dans le travail, &
le bonheur dans la pauvreté ? Le ciel, il
est vrai, ne vous a pas fait naître dans
les vallées délicieuses de la Thessalie:
les nuages, qui vous couvrent, sont char-
gées de neiges & de foudre : un long
hyver abrege vos printems tardifs, & vos
froids vallons sont entourés d'une glace
éternelle; mais la pureté de vos moeurs
adoucit ces incommodités, la rigueur
même des Elémens augmente votre
bonheur.
Peuples heureux & contens, à qui le
1752.
MARS.
87
Destin favorable a refusé l'abondance
cette riche source de tous les vices. Celui
qui est satisfait de son état, trouve son
bonheur dans l'indigence même, pendant
que la pompe & le luxe sapent les fon-
demens des Etats. Dans le tems que Ro-
me comptoit ses victoires par ses com-
bats, le lait faisoit la nourriture des Hé-
ros, & ses Dieux habitoient des Tem-
ples de bois. Mais lorsque les richesses
devinrent immenses, l'ennemi le plus
foible confondit bientôt fon lâche or-
gueil. Garde-toi d'aspirer à quelque chose
de plus grand, ta prospérité durera aussi
long-tems que la fimplicité de tes moeurs.
La Nature, il est vrai, couvre de
pierres ton Pays raboteux, mais ta cha-
fue s'ouvre un passage, & tes grains
meurissent. Elle éleva les Alpes pour te
séparer du monde, parce que les hom-
mes procurent aux hommes les plus
grands malheurs. L'eau pure est ta bois-
fon, & le lait fait ta nourtiture, mais
l'appétit ptête du goût aux glands mê-
mes. Les mines profondes de tes mon-
tagnes ne te donnent qu'un fer grossier;
mais le Pérou t'envie ta pauvreté. Tou-
tes les peines sont légéres, où regne
la liberte, les rochers y portent des
88 MERCURE DEFRANCE.
fleurs, & Borée y radoucit son soufse
impétueux.
Heureux, qui est privé de ces avanta-
ges dangereux: les richesses nont aucun
bien qui égale votre indigence. Chez
vous l'union habite dans des ames paci-
fiques, parce que la vanité séduisante n'y
seme jamais des pommes de discorde. Ici
le plaisir n est accompagné d'aucune crain-
te inquiéte, on aime la vie sans hair la
mort. La raison y regne guidée par la Na-
ture, elle ne cherche que le nécessaire,
& regarde le superfsu comme une charge
pesante: on observe ici sans étude & sans
contrainte ce qu'Epictete pratiqua, &
ce que Seneque ne fit qu'enseigner.
Ici l'on ne connoît point ces distinctions
inventées par l'orgueil, qui assujettissent
la vertu, & qui annoblissent le vice;
l'oisiveté chagrine n'y fait pas craindre la
longueur des heures, le travail remplit le
jour, & le repos occupe la nuit: un esprit
sublime ne s'y laisse pas éblouir par l'am-
bition, les soins de l'avenir n'empoison-
nent point les plaisirs du présent. La liber-
té dispense d'une main impartiale, & avec
une mesure toujours égale, le contente-
ment, le repos & la peine. Aucun esprit
mécontent naccuse ici la fortune, on
oogle
red b
MARS. 1752.
89
mange, on dort, on aime, & l'on rend
grace à son Destin.
Le sçavoir n'étale point ici ses trésors
dans les livres; on ne mesure pas les
chemins de Rome & d'Athènes, on
ne soumet point la raison aux loix de
l'Ecole, & personne ne prescrit au Soleil
la route qu'il doit suivre. Mais qu'y per-
dez-vous ? Le Sage vit-il avec plus de
contentement? Il connoît la structure du
monde, mais il meurt sans se connoître
lui-même. Sans triompher de la volupté,
il s'en refuse les douceurs, & sa délicatesse
le dégoûte de son sort; c'est dans le coeur
des hommes, & non pas dans le cer-
veau que la Nature a gravé l'art de bien
vivre.
La fortune inconstante ne distingue
point chez vous les tems. Les larmes n'y
succedent pas à une joie passagere: la vie
s'écoule dans une paix inaltérable, le pré-
sent ressemble au passé, & l'avenir sera
comme le présent. Aucune disgrace ne
marque ici les jours d'une distinction fu-
neste, comme une fortune subite n'en
met point au nombre des fêtes. Les plai-
sirs & les peines de la vie se soutiennent
dans une balance égale, & il ny a point
d'époque entre la naissance & la mort.
A peine la gaieté arrache-t-elle quelques
30 MERCUREDEFRANCE.
momens à ce peuple, uniforme dans ses
devoirs.
Quand les tiédes zéphirs commencent
à faire sentir leurs haleines, & qu'un
sang plus vif ranime la jeunesse, tont un
village s'assemble sous l'ombre d'un grand
chêne, l'adresse & la beauté y vont mé-
riter l'applaudissement & l'amour: ici
deux jeunes combattans se saisissent, &
lutrent avec effort, le sérieux se mêle au
badinage. Là poussée d'une main vigoureu-
se, une pierre pesante vole au travers de
l'air au but marqué. Un berger, guidé par
une espérance plus relevée, s'avance vers
la troupe attrayante des jeunes Bergeres.
Ici le plomb past avec une vitesse pa-
reille à la foudre, l'éclair brille, & dans
le même instant l'ait & le but sont percés.
Là une boule roule en bondissant dans
une ligne prescrite, frappe au terme choi-
si. Ici une troupe bigarée foule l'herbe
naissante, en s'entrelaçant les mains &
en dansant au son de la musette; l'art ne
seur apprend pas à se tourner en caden-
ce, mais la gaieté leur prête des alles. Les
vieillards se reposent dans une autre
place; ils forment de longues lignes, &
le plaisir de leurs enfans ranime leur
cœeur.
Car ici où la nature seule donne des
MARS. 1752.
9
Joix, aucune contrainte ne borne l'agréa-
ble empire de l'amour; on aime sans hon-
to ce qui est aimable; le mérite rend
tout estimable, & l'amour rend tout égal.
La beauté est adorée même dans la pau-
vreté; l'on ne vend point les faveurs pour
les richesses; l'ambition ne sépare jamais
ce que le mérite & la tendresse ont uni;
la politique ne forme pas des liens mal-
heureux; l'amour brule sans gêne, & ne
cramt point d'orage; on aime pour soi-
même, & non pout des parens ambi-
tieux.
Dès qu'an jeune Berger éprouve cette
doute flamme, que les beaux yeux d'un
objet aimé allument dans un coeur sensible,
la crainte ne l'arrête point, un discours
sincere déclare son tourment; la Bergere
l'écoute, & si la flamme du Berger mérite
d'être couronnée, elle avoue ses senti-
mens, & répond à ses desirs. Les tendres
mouvemens ne deshonorent point les bel-
les, quand l'agrément les a produits, &
que la vertu les soutient. Refus d'une
fausse pudeur, singe de la véritable chas-
teté, l'orgueil ne vous a créé que pour
notre suplice.
Ici les désirs de deux Amans ne sont
point gênés par une vaine pompe, un
amour réciproque acheve le contrat; sou-
92 MERCUREDEFRANCE.
vent le contrat n est confirmé que par
la fidélité de deux Amans; de simples
promesses tiennent lieu de ferment, &
un baiser en est le sceau. Le tendre rossi-
gnol les salue d'une branche voisine; la
volupté leur prépare un lit sur la mousfe
mollement enflée, un arbre leur sert de
rideaux, la solitude est leur témoin, &
l'amour conduit l'épouse entre les bras de
son berger. Amans fortunés, dignes de
l'envie des Princes, la tendtesse embau-
me le gazon, & le dégoût regne sur
la soye.
Dans ces lieux charmans la foi con-
jugale n est jamais violée, elle n'a pas be-
soin de gardes, la pudeur & le bon sens
veillent sur elle; la curiosité ne porte
point aux plaisirs défendus, celle que
Ton aime est encore belle après la jouis-
sance. Le chaste amour répand des roses
sur les travaux. Le devoir a des charmes,
quand on travaille pour ce qu'on aime.
Si l'on napprend pas l'art d'aimer suivant
les regles, le langage le plus rustique est
doux, pourvû que ce soit le cœeur qui
parle. La complaisance & le badinage,
ai mables compagnes de l'union, animent
les baisers, & regnent dans les coeurs.
Eloignée de la vanité des occupations
pénibles & du tumulte des Villes, la
MARS. 1752.
95
tranquilité de l'ame habite dans ces
lieux. La vie active de ces peuples aug
mente la force de leurs corps robustes;
ils ne s'engraissent point d'une oisiveté
paresseuse, le travail les éveille, le même
travail tranquilise leurs esprits, le plaisir
& la santé adoucissent leurs peines. Un
sang pur coule dans leurs veines, aucun
poison héréditaire, fruit des déréglemens
d'un pere vicieux, ne s'y est glissé; il
n'est ni corrompu par le chagrin, ni en-
flâmé par des vins étrangers, ni gâté par
un venin lascif, ni aigri par des ragoûts
artificieux.
Dès que le rude aquilon a perdu
l'empire des airs, dès qu'une sêve animée
pénêtre les plantes, & que la terre s'orne
d'une nouvelle parure, qu'un doux zé-
phir lui apporte sur des aîles échauffées
dans des climats plus doux; aussi-tôt le
peuple fuit les vallons, dont la neige s'é-
coule en formant des ruisseaux d'une eau
trouble: il s'empresse à retrouver sur les
Alpes l'herbe printanniere, qui pousse à
peine à travers la glace. Le bétail qui qui-
te l'étable, salue avec joie la montagne,
ornée pour son usage par le printems &
par la Nature.
Aussi-tôt que les allouettes annoncent
la naissance du jour, & que la lumiete du
Digsinas vOO
94 MERCURE DEFRANCE.
monde nous jette ses premiors regards, le
berger s'arrache aux caresses de son épou-
sse, qui hait son départ, sans le retarder.
Les lents troupeaux de ses génisses mar-
chent pesamment devant lui avec un mu-
gissement joyeux, sur des sentiers cou-
verts de rosées, ils se promenent sans se
hâter dans les prairies, où fleurissent le
tresse & le sainfoin, en fauchant l'herbę
tendre avec des langues tranchantes. Le
Berger assis auprès d'une chûte d'eau, ap-
pelle du cor les échos des environs.
Lorsque les rayons obliques allongent
les ombres, & que le Soleil fatigué se
baisse pour rappeller un repos rafraîchis-
sant, le troupeau rassassié, regagne avec
un meuglement confus ses gîtes ordinai-
res, la Bergere salue son mary, qui la
revoit avec plaisir; là la troupe empressée
des enfans badine & se réjouit autour de
lui, & dès que l'écume du lait est tirée,
le couple fatigué va goûter un repas rus-
tique: l'appétit donne du goût à ce que
la simplicité a préparé, le sommeil & l'a-
mour les menent à leur couche paisible.
Quand la chaleur de l'été commence à
bruler la campagne, & que l'espoir des
peuples meurit dans la couleur blonde des
prés, le Berger industrieux vole dans les
vallons couverts de rosées, avant même
MARS.
1752.
95
qu elau rore ait doré le sommet des mon-
tagnes. Flore est chassée de son aimable
royaume, la parure de la terre tombe sous
les coups obliques de la faulx, une odeur
agréable composée de mille odeurs diffé-
rentes s'élève des rangs émaillés des her-
bes abattues. Les boeuts amenent d'un pas
pesant la provision de l'hyver, & leur
marche est accompagnée de chansons que
dicte la joie.
Quand la triste Automne fait tomber les
feuilles fanées, & que l'air plus frais
s'enveloppe danodes brouillards épais, le
sein de la terre se pare d'une décoration
nouvelle. Pauvre en éclat & en fleurs
elle est riche en production utile. L'agréa-
ble coup d'œeil du printemps cede à des
biens plus solides. Les fruits brillent à la
place des fleurs, des pommes d'or parse-
mées de rayes pourprées, font ployer la
branche étayée pour s'approcher de la
bouche, la poire parfumee, les prunes
aussi douces que le miel, invitent la main
du Maître & l'attendent sur l'arbre.
L'Automne ne couronne pas ici les cô-
teaux de ses vignes, on n'y presse point
des grapes foulées un jus qui fermente.
La terre ne présente à la soif que des fon-
taines; aucunes liqueurs artificielles ne
nous précipitent dans le tombeau. Ne
Niues VO
96 MERCUREDEFRANCE.
vous plaignez pas, Peuples heureux, vous
gagnez en paroissant perdre. Ce n est pas
d'un bien ni d'une boisson nécessaire,
c'est d'un poison que vous êtes privés. La
bienfaisante Nature a défendu le vin aux
bêtes, l'homme seul en boit, & devient
brute. Le Destin qui s'interesse pour vous
a caché à vos yeux le chemin qui vous
conduiroit à la ruine.
Votre Automne ne manque pas de trè-
sors que l'industrie & la vigilance vous
font trouver sur les montagnes les plus
élevées. Dès l'aube du jour, quand les
brouillards tombent, le Chasseur fait re-
tentir son cor, & appelle l'écho, l'enfant
des rochers. Là un daim timide à qui
la peur donne des aîles, franchit d'un
saut le vaste intervalle de deux rochers. Un
plomb rapide arrête la course d'un cha-
mois agile; un chevreuil léger fuit, chan-
celle, & va tomber. Les cris de la meu-
re, l'éclat mortel du métal raisonne dans
les vallons couronnés, & fait retentit
les bois.
Pour ne pas être surpris par l'hyver, le
peuple laborieux tire du lait le pain des
Alpes. Ici le lait s'épaissit sur la braise ar-
dente, il se condense, & se change en
huile figée. Une liqueur acide sépare l'eau
de la graisse. Ici l'on cuit la seconde prise
pour
MARS.
1752.
97
pour les Pauvres, & là le nouveau froma-
ge prend sa forme dans un cercle de bois.
Tout le ménage y prête la main; on au-
roit honte de ne pas s'occuper, il n'est
point d'esclavage plus pénible que l'oi-
liveté.
Lorsque la tetre est enterrée sous le
froid, que les vallons sont couverts de
glace, & les montagnes de neige, que les
champs épuisés se reposent pour une nou-
velle récolte, & qu'une digue de cristal
arrête le cours des eaux; le Berger se re-
tire dans sa cabane chargée de neige, la
fumée des pins résineux y noircit les pou-
tres desséchées; un doux repos le dédom-
mage de la peine qu'il a souffert, les
jours s'écoulent sans soucil au milieu des
jeux, & lorsque ses voisins s'assemblent au-
tour du foyer, leurs entretiens méritent
l'attention d'un Philosophe.
Un Berger apprend à la compagnie à
prévoir le tems que les nuages nous pré-
parent, il prédit la route des vents &
des tempêtes, & il voit de loin l'orage
qui s'approche. Il connoît l'influënce de
la lune, & l'effet de ses couleurs, il dis-
cingue les menaces d'un brouillard, qui
sort d'une montagne avec le jour. Il comp-
te dès le printems les gerbes d'une mois-
son éloignée, & pendant que tout le
98 MERCUREDEFRANCE.
monde est occupé à faucher, il s'arrête
pour éviter une pluie prochaine: il est
l'Oracle du hameau, sa décision inspire
de la confiance, & l'expérience lui tient
lieu de mille livres.
Un jeune Berger accorde sa lyre, &
l'accompagne d'une chanson nouvelle,
un doux transport l'anime, la nature &
l'amour lui inspirent une flâme sécrette
qui brule dans le coeur, & que l'att ne
scauroit imiter. L'étude n'a point de part à
les éclogues, son génie convient à son
état, & sa chanson dépeint son génie ;
les moutons sont l'objet de ses vers, & sa
muse parle comme sa Bergere, le coeur lui
dicte ce qu'il chante, sa belle est son
Appollon, c'est le sentiment qui fait la
Poësie, & non pas des sons mesurés.
Tantôt c'est un vieillard qui prend la
parole; des cheveux gris asbutent un nou-
veau poids à ses discours: nos Peres l'ont
déja vu, le fardeau d'un siécle n'a affoibli
que son corps, il a donné des forces à
son esprit. Exemple vivant de nos Ancê-
tres hétoiques qui, la foudre à la main,
avoient Dieu dans le coeur, il peint les
batailles, compte ses drapeaux conquis,
retrace les remparts des ennemis, & dé-
crit les victoites qu'il a aidé à remporter.
La jeunesse étonnée l'écoute attentive-
ad by Goog
MARS. 1752.
92
ment, elle marque dans ses gestes une no-
ble impatience de surpasser sa gloire.
Un autre vieillard également vénéra-
ble, est la loi vivante & la régle de son
peuple; il apprend à ses voisins comment
le monde entier s'est soumis lâchement au
joug, & comment le luxe des Princes
consume les forces des peuples. Il retrace
le courage audacieux de Tell, qui osa
briser ce joug pésant, sous lequel la moi-
tié de l'Europe gémit encore. Il fait sentit
la misere de nos voisins, qui gémissent
dans la pauvreté & dans les chaînes. L'Ita-
lie na que des Habitans indignes & mal-
heureux: l'union, la fidélite & le cou-
rage attachent les alles de la fortune à l'e-
tat le plus foible.
Un cercle d'Auditeurs s'assemblent an-
tour d'un vieillatd vigoureux, qui fonde
la nature, & qui en connoît toutes les
beantés. Ses recherches, ont épuisé les
vertus merveilleuses des plantes & leurs
formes variées; il jette des regards péné-
trans dans les voûtes souterraines; en vain
la. terre dérobe l'or à sa vue. Il perce l'air, &
voit ces vapeurs chargées de soufre, qui ren-
ferment dans leur sein humide un tonnerre
qui gronde avec fureur. Il connoît sa Pa-
trie, ses yeux y trouvent tous les jours
de nouveaux trésors.
E ij
190 MERCUREDEFRANCE.
Car ici, où le sommet de Golthard
perce les nues, où le Soleil éclaire de plus
près un monde ésevé, la Nature variée a
renfermé dans un petit Pays tout ce que la
terre peut produire de curieux. La Lybis
offre plus souvent de rares objets, & fes
déserts voyent tous les jours quelques
monstres nouveaux; mais le Ciel plus fa-
vorable à notre Patrie, lui fournit ses
dons secourables, & ne lui refuse que le
superflu & l'inutile. Ces glaces mêmes qui
s'amoncelent entre les montagnes, ces ro-
chers escarpes sont faits pour notre usage:
ils produisent les fleuves qui arrosent les
plaines fertiles.
Quand les premiers rayons du Soleil do-
rent les pointes des rochers, & qu'un de
ses regards dissipe les brouillards, on dé-
couvre du sommet d'une montagne avec
un plaisir toujours nouveau. Le spectacle
le plus superbe de la Nature, le théâtre
d'un monde entier s'y présente dans un
instant au travers des vapeurs transparen-
tes d'un nuage léger. Le séjour immense
de plusieurs peuples se découvre à la fois.
Une agréable confusion nous force à fer-
mer les yeux, trop foibles pour parcourir
un cercle sans bornes qui s'étend sous
nos pieds.
Un mélange agréable de montagnes,
101
MARS.
1752.
de lacs & de rochers, s'offre à la vue,
les couleurs s'en affoiblissent peu à peu;
mais, on y distingue mille objets. L'éloi-
gnement est terminé par des hauteurs, où
de sombres forêts étouffent les derniers
rayons. Une montagne peu éloignée pré-
sente des collines qui s'élevent insensible-
ment; le mugissement des troupeaux en fait
retentir les vallons. Un lac qui s'étend en-
tre les montagnes offre un mitoir immen-
se, une lumiere tremblante brille sur ses
flots unis. Là les vallons tapissés de verdure
souvrent à la vue, ils forment des replis-
qui se rétrécissent dans l'éloignement.
Une montagne chauve revet ses préci-
pices d'une glace éternelle, qui sembla-
ble au cristal., renvoye les rayons du So-
leil; la chaleur brûlante de la canicule
fait de vains efforts contr'elle. Une autre
montagne fertile se couvre de pâturages
abondans; sa pente insensible brille de
l'éclat des bleds qui meurissent, & ses co-
teaux sont couverts de cent troupeaux.
Des climats si opposés ne sont séparés que
par un vallon étroit qu'habite une ombre
toujours fraîche.
Là une montagne escarpée & taillée en
précipices aussi rapides que des murs; un
trrent passe avec fureur entre les rochers
H tombe par une ouverture, une chûte-
E iij.
102 MERCUREDEFRANCE.
suit l'autre, ses flots écumeun s'élancent
avec une force impétueuse au delà du roc.
L'eau dispersée par la vitesse de sa chûnte
profonde, forme une vapeur grise & mo-
bile, qui est suspendue dans un ait épais-
si: un arc-en-ciel brille au travers de ces
gouttes légéres, & la vallée éloignée s'ab-
breuve d'une rosée continuelle. L'Etranger
voit avec lurprise des rivieres couler dans
les airs, qui sortent des nues, & forment
elles mêmes des nuages.
L'œeil éclairé par l'art & par la science,
ne sçauroit s'arrêter ici sana trouver une
merveille qui l'arrête & qui l'étonne.
Portez le flambeau de la Physique jusques.
dans le sein de la terre, vous verrez l'ar-
gent végeter dans les mines, vous y dé-
couvriroz l'or qui enrichit nos rivieres:
parcourez l'aimable empire des plantes bi-
garées qu'un zéphir amoureux couronne le
matin des perles de la rosée, vous trouvo-
rez par tout des beautés toujours différen-
tes, & vous découvrirez tous les jours
des trésors sans les épuiser.
L'astre du jour perce les brouillards lé-
gers, il essuie du front de la terre les
iarmes que les nues y ont répandues :
voyez les plantes qui brillent d'un éclat
nouveau qui nage sur les feuilles, & qui
rafraîchit la Nature. L'air se remplit
«
MARS.
1752.
103
d'une odeur agréable; c'est un tribut que
les enfans de Flore payent aux doux zé-
phirs. Les fleurs panachées semblent se dis-
puter le rang, un vif azut combat l'or d'une
plante voisine; une montagne entiere pa-
roît un tapis de verdure brodée d'arcs-
en-ciel.
La noble gentiane élève sa tête altiero
au dessus de la foule rampante des plan-
tes plébéiennes, tout un peuple de fleuts
se range sous son étendart, son frere men-
me couvort d'un tapis bleu s'humilie de-
vant elle. L'or de ses fleurs est formé en
rayons; il embrasse sa tige, ses feuillles
rayées d'un verd foncé, brillent du feu
d'un diamanr humide. La Nature y suit la
plus juste des loin; elle unit la vertu
avec la beauté, un beau corps renferme
une ame encore plus be He.
Ici une plante rampante étale ses feuilles
cendrées, qui formées en pointes par la
Mature, sont rangées en croix, sa fleur
porte deun becs dorés, qui soutiennent
un oiseau d'Améthiste: là une herbe lui-
ante, dont les feuilles imitent des mains,
voit son image verte refléchie sur une
onde pure: là la tendre neige de ses fleurs
omnée d'une pourpre affoiblie, est envi-
ronnée de rayons blancs d'une étoile so-
lide. L'émeraude: & la roze fleurissent jus-
....
Eun
104 MERCURE DE FRANCE.
ques dans les bruyeres qu'on foule aub
pieds, & les rochers se couvrent d'un
tapis de pourpre.
Dans les lieux mêmes où le Soleil ne
jette jamais ses doux regards, une glace
éternelle prive le vallon désolé de l'hon-
neur de la verdure, le sein des rochers est
orné d'une parure, que le tems ne flétrit
jamais, & que l'hyver ne peut lui enle-
ver. Le limon humide forme des voutes
d'un cristal brillant & des grottes natu-
relles; un roc de diamant où se jouent
mille couleurs éclate à travers l'air téné-
breux, & l'éclaire de ses rayons. O ri-
chesses de la Nature! disparoissez foibles
productions de l'Italie; ici le diamant de
l'Europe porte des fleurs, il croît, & for-
fhera bientôt un rocher solide.
Vous voyez un vallon formé par des
glaces d'uue hauteur immense, le froid
aquilon y a élevé son trône glacé. Une
riche source en sort, son onde est brulan-
te, elle roule ses flots fumans à travers
l'herbe flétrie, & brûle tout ce qu'elle
touche. Son eau transparente est chargée
de métaux liquides: un fer salutaire dore
sa route, le sein de la terre l'échauffe,
& ses veines bouillonnent par le combat
intérieur des élémens: en vain les vents
& la neige conjurent contre ses flots, le
MARS. 1752. 105.
fou est leur essence, & ses ondes ressem-
blent aux flâmes:
Là où le rapide Avançon entraîne des
forêts dans les goufres écumeux de ses-
ondes, les montagnes voisines fournis-
sent des sources souterraines qui fondent
le sel des rochers: une colline creuse,
voûtée d'albâtre renferme cette mer dans.
des bassins profonds; mais ses eaux ron-
gent le ciment du marbre, pénétrent les:
fentes des rochers, & S'empressent à sor-
tir pour notre usage; l'assaisonnement de-
la Nature, le plus grand trésor d'un pays,
so présente de lui-même, il se hâte de
venir au devant de nos besoins.
La Fourche produit de ses cimes gla-
cées, les plus grands fleuves de l'Europe,.
& les eaux qu'elle verse, nourrissent les-
deux mers. L'Aure y prend sa source,
qui se précipite avec un bruit terrible,
& des chûtes rapides par des rochers cou-
verts d'écume: les riches mines Ves Alpes:
dorent sa course; elle mêle à ses ondes
cristallines le métal le plus précieux; le-
fleuve chargé d'or en jette sur, ses bords-
des grains solides, comme un sable gri-
sâtre. couvre les rivages ordinaires:: le-
Berger voit ses trésors: quel exemple-
pour le monde! Il les voit, il les laisse-
couler.!
Ew
106 MERCUREDE FRANCE.
Aveugles mortels, que l'avarice, l'am-
bition & la volupté amorcent par de
vains appas jusqu'au bord du tombeau,
vous qui empoisonnez les plaisirs bornés
d'une vie passagere, par des soins tou-
jours nouveaux, & par des peines inuti-
les: vous qui méprisez le tranquille bon-
heur de la médiocrité, qui demandez plus
au Destin que la Nature n'exige de vous,
& qui prenez pour des besoins, ce que
la folie vous fait souhaiter: croyez-moi,
une étoile rayonnante ne rend pas heu-
reux; un colier de perles nenrichit pas
le coeur: voyez ce peuple que vous mé-
prisez; il est content au milieu des tra-
vaux & de la pauvreté; apprenez de lui,
que la Nature suffit pour nous rendre
heureux.
Malheureux, ne vantez pas la fumée
de vos villes, où la malice & la trahison,
se parent du masque de la vertu. La pom-
pe qui vous environne, vous retient dans
des chaînes d'or, elle accable celui qu'el-
le couvre, & n'a du brillant que pour
des yeux étrangers. L'ambition entraîne
sos esclaves avant le lever du Soleil, aux
portes fermées des citoyens puissans. La
soif insatiable d'un profit inutile vous
ravit le repos de la nuit. Le feu céleste de
l'amitié ne sçauroit s'allumer dans vo-
Digsiened vOO
MARS.
1791.
16
ames, car l'envie & l'intérêt desunissent
les cœurs des freres.
C'est là qu'un tyran inhumain se Joue
de la vie de ses esclaves; sa pourpre est
teinte du sang de ses sujets: la calomnie,.
la haine & le mépris payent la vertu de
honte, & l'envie enflée de venin ronge
le bien de son voisin; la volupté abrége:
des jours qui s'échapent à nos plaisirs, &
le tonnerre éclate autour de son lit somé-
de roses: l'avarice couvre des trésors ra-
massés pour son suplice, & pour celui
des autres humains; des trésors dont per-
sonne ne jouit moins que celui qui les
possede: les desirs succedent aux cha-
grins, votre vie entiere n'est qu'un fon-
ge inquiet.
Peuple heureux, la noire engeance:
des vices ne s'empara jamais de vos coeurs,.
la Nature vous rassasie de ses biens, ils-
s'offrent d'eux mêmes, l'opinion ne les-
rend pas difficiles, & la jouissance ne les:
change pas en dégoûts; aucun ennemi
fecret ne ronge vos corurs, & la repen-
tance tardive ne paye point vos plaisira:
de larmes de sang; le torrent impétueuxt
des passions, à qui la raison des Philo-
sophes oppose de foibles barrieres, ne-
vous entraine jamais, rien ne vous abbais--
se, rien ne vous élexe, votre vie est tou-
Evj.
108 MERCURE DE FRANCE.
jours égale, & votre mort est aussi unie
que votre vie.
Heureux qui comme vous laboure son.
héritage avec des bœeufs qu'il a élevés lui-
même; qui couvert d'une laine pure, &
couronné de guilandes, se contente d'un
simple repas de lait doux, à qui lè soufse
agréable des zéphirs, & la frascheur des
cascades font goûter un sommeil tranquile
sur le tendre gazon; que jamais le bruit
des vagues furieuses n eveille sur les mers.
irritées, ni le son des trompettes fatales
sous des tentes voisines de la mort; con-
tent de son sort, il nen souhaite point
d'autre assurément, le Ciel ne peut rien.
ajoûter à son bonheur.
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14
p. 109
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure de Février, [titre d'après la table]
Début :
Le mot de la premiere Enigme du Mercure de Fevrier, est la Barbe. Celui de la [...]
Mots clefs :
Barbe, Feu, Tarentule, République, Logogriphe
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texteReconnaissance textuelle : Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure de Février, [titre d'après la table]
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
de Fevrier, est la Barbe. Celui de la
seconde, est le Feu. Celui du premier Lo-
gogriphe, est la Tærentule, dans lequel.
on trouve Ur, en Chaldée, où naquit
Abraham; Tarente, Trente, Tulle, ralle,
até, lait, Lune, lerne, lute, Atrée., Laerte,
rue, Ere, Eté, uer, Avent, Ténare, Etna,
trente, rat, ane, vent, tente, tante, ea,
vente, renie, ruelle, truelle, & la tête. Ce-
lui du second Logogriphe, est République,
dans lequel on trouve, Relique, Bil, bile,
Livre, lire, Elie, Biére, jeu, pie, ire, ju-
pe, biere, brique, blé, fule, pique, lie,
ivrée, ville, Brie, puer, rei, liber, pure,
bièvre, lièvre, Elbe, Elvire, Isse de Ré,
Fort de Laprée, ré, livrée, vipère, levier
& Luque, République. Celui du troisième,
est. Logogriphe, dans lequel on trouve,
poile pour les morts, ou poile, ou dais,
pore, pie, lie, gril, ire, or, horloge, gloire,
orge, gorge, Po, loge, role, lire, Jvel, Pro-
phête, & un des douze petits Prophêtes,
lol, lo, Maîtresse de Jupiter, & pole.
de Fevrier, est la Barbe. Celui de la
seconde, est le Feu. Celui du premier Lo-
gogriphe, est la Tærentule, dans lequel.
on trouve Ur, en Chaldée, où naquit
Abraham; Tarente, Trente, Tulle, ralle,
até, lait, Lune, lerne, lute, Atrée., Laerte,
rue, Ere, Eté, uer, Avent, Ténare, Etna,
trente, rat, ane, vent, tente, tante, ea,
vente, renie, ruelle, truelle, & la tête. Ce-
lui du second Logogriphe, est République,
dans lequel on trouve, Relique, Bil, bile,
Livre, lire, Elie, Biére, jeu, pie, ire, ju-
pe, biere, brique, blé, fule, pique, lie,
ivrée, ville, Brie, puer, rei, liber, pure,
bièvre, lièvre, Elbe, Elvire, Isse de Ré,
Fort de Laprée, ré, livrée, vipère, levier
& Luque, République. Celui du troisième,
est. Logogriphe, dans lequel on trouve,
poile pour les morts, ou poile, ou dais,
pore, pie, lie, gril, ire, or, horloge, gloire,
orge, gorge, Po, loge, role, lire, Jvel, Pro-
phête, & un des douze petits Prophêtes,
lol, lo, Maîtresse de Jupiter, & pole.
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15
p. 110
ENIGME.
Début :
Comme un Guerrier je suis armée, [...]
Mots clefs :
Puce
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
EN IG. ME..
Comme un Guerrier je fuis armée ;
Et d'une ardeur cruelle en tour tems animée :
Pour affouvir ma faim je cours avidement
Après le fang & le carnage ,
Et m'élançant rapidement
Sans ceffe je perce & ravage.
Je puis feule exercer & fatiguer les Rois;
Ma figure eft petite & je n'ai point de voix :
On me connoît bientôt faus me voir ni m❜eną
tendre ;
Le corps le mieux nourri , le plus frais , le plus
tendré
Souvent détermine mon choix.
Lorfque mon ennemi m'a féduite à la fuite ,
Par cent mille détours , j'évite la pourſuite :
S'il me prend il me traite en vainqueur offenfé
Mais je ne meurs du moins qu'aprés l'avoir bleffé.
Comme un Guerrier je fuis armée ;
Et d'une ardeur cruelle en tour tems animée :
Pour affouvir ma faim je cours avidement
Après le fang & le carnage ,
Et m'élançant rapidement
Sans ceffe je perce & ravage.
Je puis feule exercer & fatiguer les Rois;
Ma figure eft petite & je n'ai point de voix :
On me connoît bientôt faus me voir ni m❜eną
tendre ;
Le corps le mieux nourri , le plus frais , le plus
tendré
Souvent détermine mon choix.
Lorfque mon ennemi m'a féduite à la fuite ,
Par cent mille détours , j'évite la pourſuite :
S'il me prend il me traite en vainqueur offenfé
Mais je ne meurs du moins qu'aprés l'avoir bleffé.
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16
p. 111-112
LOGOGRIPHE.
Début :
De mes pieds, cher Lecteur, le nombre est inégal, [...]
Mots clefs :
Chevalier
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGO GRIP HE
E mes pieds , cher Lecteur , le nombre ef
inégal ?
Le nom de certain animal
Fait les deux tiers du mien . Si tu brouilles les
cattes
*
Tu trouveras premierement ,
Le nom d'un fluide élement ;
Sur lequel le fçavant Descartes ,
Sans nommer mainte autre Ecrivain ,
A difputé long- tems en vain.
Un menton portant barbe , &, pourtant féminin ,
Un inftrument de pénitence.
Un mets de trois couleurs qu'on ne fait point c
bouillir.
Un théâtre de l'éloquence ;
Ce qui n'eft proprement ni veiller ni dormir ;;
Un nom très défité , quoique peu , defitable ,
Un énorme animal , dont le front menaçant r
Porte une armure formidable ;
Et cependant moins redoutable .
Qu'il n'eft utile & bienfaifant.
Le nom d'un homme tout celeste ,
Et que s'ils l'avoient vu les Payens auroient :
pris.
L12 MERCURE DE FRANCE.
Four ce Dieu rayonnant , dont le malheureux
Fils
Effraya l'anivers par fa chûte funefte.
Un fynonime de fureur ,
Une herbe falutaire ,
Une autre affez forte en odeur
Une femme fans mere ;
Un meuble aux Ecoliers fouvent fort odieux;
Un mot bien rimant avec grive :
Et qui , dès qu'on le nomme , offre d'abord aux
yeux ,
Des anchres , des batteaux , des mâts & des cor
dages.
Deux notes de mufique , un terme de Blafon ;
Un amas d'eau par tout entouré de rivages :
Ce que l'homme à l'argent préfere avec raiſon ;
Mais dont jamais l'honneur fans crime ,,
Ne peut devenir la victime :
L'excrément d'un tonneau :
Les rames d'un oyſeau :
Un des ouvrages de l'Abeille ,
Ce qui fur le vifage eft de couleur vermeille .
L'ennemi de l'efprit , le féjour des heureux.
Mais j'en dis trop . Adieu, Devine fi tu peux.
Par M. de Meaux de Boifoudrama.
E mes pieds , cher Lecteur , le nombre ef
inégal ?
Le nom de certain animal
Fait les deux tiers du mien . Si tu brouilles les
cattes
*
Tu trouveras premierement ,
Le nom d'un fluide élement ;
Sur lequel le fçavant Descartes ,
Sans nommer mainte autre Ecrivain ,
A difputé long- tems en vain.
Un menton portant barbe , &, pourtant féminin ,
Un inftrument de pénitence.
Un mets de trois couleurs qu'on ne fait point c
bouillir.
Un théâtre de l'éloquence ;
Ce qui n'eft proprement ni veiller ni dormir ;;
Un nom très défité , quoique peu , defitable ,
Un énorme animal , dont le front menaçant r
Porte une armure formidable ;
Et cependant moins redoutable .
Qu'il n'eft utile & bienfaifant.
Le nom d'un homme tout celeste ,
Et que s'ils l'avoient vu les Payens auroient :
pris.
L12 MERCURE DE FRANCE.
Four ce Dieu rayonnant , dont le malheureux
Fils
Effraya l'anivers par fa chûte funefte.
Un fynonime de fureur ,
Une herbe falutaire ,
Une autre affez forte en odeur
Une femme fans mere ;
Un meuble aux Ecoliers fouvent fort odieux;
Un mot bien rimant avec grive :
Et qui , dès qu'on le nomme , offre d'abord aux
yeux ,
Des anchres , des batteaux , des mâts & des cor
dages.
Deux notes de mufique , un terme de Blafon ;
Un amas d'eau par tout entouré de rivages :
Ce que l'homme à l'argent préfere avec raiſon ;
Mais dont jamais l'honneur fans crime ,,
Ne peut devenir la victime :
L'excrément d'un tonneau :
Les rames d'un oyſeau :
Un des ouvrages de l'Abeille ,
Ce qui fur le vifage eft de couleur vermeille .
L'ennemi de l'efprit , le féjour des heureux.
Mais j'en dis trop . Adieu, Devine fi tu peux.
Par M. de Meaux de Boifoudrama.
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17
p. 113-114
AUTRE.
Début :
Fille des jeux, des ris, charme de la jeunesse, [...]
Mots clefs :
Escarpolette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A ÜTRE .
Ille des jeux , des ris , charme de la jeuneffe
On me conftruit fans frais , & fans beaucoup d'adreffe
,
Je fuis le plus fouvent dans de charmans vergers ;
Où mainte Bergerette avec jeunes Bergers ,
Sans crainte , fans défirs , guidés par l'innocence
Viennent goûter en paix les plaifirs de l'enfance.
En me voyant aller , le bon vieillard fourit ,
La tendre mere tremble , & bientôt me détruit
Elle à grande raifon , & prend un parti fage
Le philofophe en moi , reconnoît une image
De l'aveugle Déeffe , à qui tous les morteis
Plus aveugles encore élevent des Autels ,
Si je viens à caffer , je caufe des allarmes ,
Quelque fois des malhears , & fais verfer des
larmes.
"
2
On peut parer ce coup par quelqu'attention :
Mafquons un peu mes traits. Ma compofition
Six confonnes raffemble aveque fix voyelles
Suivons notre Protée , & fes formes nouvelles ,.
Dette , qu'un homme prudent a grand foin de
payer ;
Meuble très- néceffaire en byver au foyer ,
Deux bons poiffons d'eau douce un fleuve d'I
salie ,,
F14 MERCURE DEFRANCE.
Où Mazale le Comte acquit gloire infinie ;,
Fléau dont la peinture excite latterreur ;
Ce qu'un Abbé vondroit voir changer de couleur,
Piéce utile , importante à qui fait fon ménage ,
Ce qui fur la toilette eft d'un fréquent ufage
Grains qui dans un ragoût éguifent l'appétit ,
Un fort gras animal , d'un excellent débit ,
Ce qui fait des heureux trente fix fois l'année ,
Et dans quoi l'on vous fert foupe bien mitonnée ; ,
Ce que fille éloignée attend de fon Amant ,
"
Argent que fans regret on paye fort fouvent.
C'eft affez , cher. Lecteur cher. Lecteur , vous peindre une
amufette:
Comme le cache- cache , ou bien la climufette..
Ille des jeux , des ris , charme de la jeuneffe
On me conftruit fans frais , & fans beaucoup d'adreffe
,
Je fuis le plus fouvent dans de charmans vergers ;
Où mainte Bergerette avec jeunes Bergers ,
Sans crainte , fans défirs , guidés par l'innocence
Viennent goûter en paix les plaifirs de l'enfance.
En me voyant aller , le bon vieillard fourit ,
La tendre mere tremble , & bientôt me détruit
Elle à grande raifon , & prend un parti fage
Le philofophe en moi , reconnoît une image
De l'aveugle Déeffe , à qui tous les morteis
Plus aveugles encore élevent des Autels ,
Si je viens à caffer , je caufe des allarmes ,
Quelque fois des malhears , & fais verfer des
larmes.
"
2
On peut parer ce coup par quelqu'attention :
Mafquons un peu mes traits. Ma compofition
Six confonnes raffemble aveque fix voyelles
Suivons notre Protée , & fes formes nouvelles ,.
Dette , qu'un homme prudent a grand foin de
payer ;
Meuble très- néceffaire en byver au foyer ,
Deux bons poiffons d'eau douce un fleuve d'I
salie ,,
F14 MERCURE DEFRANCE.
Où Mazale le Comte acquit gloire infinie ;,
Fléau dont la peinture excite latterreur ;
Ce qu'un Abbé vondroit voir changer de couleur,
Piéce utile , importante à qui fait fon ménage ,
Ce qui fur la toilette eft d'un fréquent ufage
Grains qui dans un ragoût éguifent l'appétit ,
Un fort gras animal , d'un excellent débit ,
Ce qui fait des heureux trente fix fois l'année ,
Et dans quoi l'on vous fert foupe bien mitonnée ; ,
Ce que fille éloignée attend de fon Amant ,
"
Argent que fans regret on paye fort fouvent.
C'eft affez , cher. Lecteur cher. Lecteur , vous peindre une
amufette:
Comme le cache- cache , ou bien la climufette..
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18
p. 115-117
AUTRE.
Début :
Serai-je donc toujours auditeur bénévole ? [...]
Mots clefs :
Bouclier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE
Erai-je donc toujours auditeur bénévole z
Ne pourrai- je pas à mon tour
Exercer mon efprit. fur un objet, frivole
Compofer Logogriphe ? Oui , je veux en ce jour
Prendre fur moi le grave rôle
D'ennuyer , d'exceder un Lecteur morfondu
Et me vanger ainſi du tems que j'ai perdu ,
En m'arrêtant fur telle faribole.
Je ferois attrapé , fije n'étois pas lu.
A mes pareils choſe très- ordinaire :
Voyons , cachons- nous bien fous l'aile du myf
tere ,
Car fi j'étois , par malheur entendu ,
Cela gâteroit mon affaire.
Chez les Anciens mon nom eft très- fameux,
Je fus préfent à plus de cent batailles ,
Fai vu tomber les plus fortes murailles ;
Un Capitaine , un foldat valeureux.
Combattoit près de moi , jufqu'à l'heure deze
niere ,
Ma préſence augmentoit fon audace guerriera,
De l'ennemi victorieux
Si je devenois la conquête ,
Un guerrier généreux
Ne vouloit point furvivre à ma défaite .
116 MERCURE DE FRANCE.
Je méritois par mes exploits
Les regrets dont ma perte étoit toujours fuivie
On m'a vu mille & mille fois
A mes dépens fauver la vie
Aux Héros rangés fons mes loix.
Trempé de fang & couvert de pouffiere ,
On me vit au milieu des plus affieux hazards
Braver la lance meurtriere ,
M'expofer fans défente à tous les coups de Mars .
Ces Phalanges prefqu'invincibles
Qui femoient fous leurs pas le carnage & l'effroi
C'étoit ma valeur , c'étoit moi
Qui les rendois fi fortes , fi terribles .
Aujourdhui , vieux foldat , on me compte pour riem
Et l'on m'a mis au rang des Invalides ,
Quoique je pûffe encor fort bien
Parer plufieurs traits homicides."
Vous trouverez en renverfant mon nom
L'inftrument d'un jeu d'exercice ,
: 0
Et le lit fur lequel expire maint laron
Condamné par le juge au plus affreux fuplice ,,
L'art dans lequel excelle tout Aatteur ;
Une piéce d'argent qui vaut plus d'une obole ,.
Du Réprouvé le vrai fimbole ,
La bafe de la tête , un ton , une couleur ,
y
Ce qu'on trouve à Paris dans la plupart des rues
Ce que font jour & nuit des gens aux mains
crachues ;,
M. AR S.
17521 117
Un folitaire au cloître condaniné ,
Ce que fait le jus de la treille ,
Lorfque le doux glou glou vient frapper notre
oreille ;
Le titre faftueux d'un homme couronné ;
Un fer armé de pointe. & pourvû d'une tête ;
Ce que pour le dîner tous les jours on apprête ,
Ce qui fait des cheveux la grace & l'ornement,
De notre corps la plus -noble partie
Que tout le monde fçait néceffaire à la vie
Et qui bat & fe trouble , auffi -tôt que Siivie ,
Voit approcher fon tendre Amant.
Cen eft affez ; devincz maintenant.
Erai-je donc toujours auditeur bénévole z
Ne pourrai- je pas à mon tour
Exercer mon efprit. fur un objet, frivole
Compofer Logogriphe ? Oui , je veux en ce jour
Prendre fur moi le grave rôle
D'ennuyer , d'exceder un Lecteur morfondu
Et me vanger ainſi du tems que j'ai perdu ,
En m'arrêtant fur telle faribole.
Je ferois attrapé , fije n'étois pas lu.
A mes pareils choſe très- ordinaire :
Voyons , cachons- nous bien fous l'aile du myf
tere ,
Car fi j'étois , par malheur entendu ,
Cela gâteroit mon affaire.
Chez les Anciens mon nom eft très- fameux,
Je fus préfent à plus de cent batailles ,
Fai vu tomber les plus fortes murailles ;
Un Capitaine , un foldat valeureux.
Combattoit près de moi , jufqu'à l'heure deze
niere ,
Ma préſence augmentoit fon audace guerriera,
De l'ennemi victorieux
Si je devenois la conquête ,
Un guerrier généreux
Ne vouloit point furvivre à ma défaite .
116 MERCURE DE FRANCE.
Je méritois par mes exploits
Les regrets dont ma perte étoit toujours fuivie
On m'a vu mille & mille fois
A mes dépens fauver la vie
Aux Héros rangés fons mes loix.
Trempé de fang & couvert de pouffiere ,
On me vit au milieu des plus affieux hazards
Braver la lance meurtriere ,
M'expofer fans défente à tous les coups de Mars .
Ces Phalanges prefqu'invincibles
Qui femoient fous leurs pas le carnage & l'effroi
C'étoit ma valeur , c'étoit moi
Qui les rendois fi fortes , fi terribles .
Aujourdhui , vieux foldat , on me compte pour riem
Et l'on m'a mis au rang des Invalides ,
Quoique je pûffe encor fort bien
Parer plufieurs traits homicides."
Vous trouverez en renverfant mon nom
L'inftrument d'un jeu d'exercice ,
: 0
Et le lit fur lequel expire maint laron
Condamné par le juge au plus affreux fuplice ,,
L'art dans lequel excelle tout Aatteur ;
Une piéce d'argent qui vaut plus d'une obole ,.
Du Réprouvé le vrai fimbole ,
La bafe de la tête , un ton , une couleur ,
y
Ce qu'on trouve à Paris dans la plupart des rues
Ce que font jour & nuit des gens aux mains
crachues ;,
M. AR S.
17521 117
Un folitaire au cloître condaniné ,
Ce que fait le jus de la treille ,
Lorfque le doux glou glou vient frapper notre
oreille ;
Le titre faftueux d'un homme couronné ;
Un fer armé de pointe. & pourvû d'une tête ;
Ce que pour le dîner tous les jours on apprête ,
Ce qui fait des cheveux la grace & l'ornement,
De notre corps la plus -noble partie
Que tout le monde fçait néceffaire à la vie
Et qui bat & fe trouble , auffi -tôt que Siivie ,
Voit approcher fon tendre Amant.
Cen eft affez ; devincz maintenant.
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