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Liste
151
p. 135-142
LETTRE D'UNE DAME, SUR LA PERFIDIE DE SON MARY, A. L'A. D. M.
Début :
Lorsqu'on a entendu le récit de quelque chose de surprenant & de / Il y a quelques années que je me trouvai logée dans une même Maison, [...]
Mots clefs :
Maison, Gentilhomme, Civilité, Déclaration, Inégalité, Richesse, Mariage, Certificat, Tendresse, Relation épistolaire, Accouchement, Passion, Fortune, Larmes, Trahison
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE D'UNE DAME, SUR LA PERFIDIE DE SON MARY, A. L'A. D. M.
Lorsqu'on a entendu le récit de quel
que chofe de furprenant & de merveilleux
, on dit prefque toujours : Que
cela eft fort beau ! Du moins , s'il est
vrai. Mais , je fouhaiterois de tout mon
coeur , que la Rélation que je vais donner
, ſe trouvât fauffe ; quoiqu'elle fait
accompagnée d'une fi grande fimplicité,
& qu'ily ait des traits ſi vifs &fi natu.
rels d'une douleur profonde , qu'elle ne
paroît que trop véritable .
LETTRE
D'UNE DAME ,
SUR LA PERFIDIE DE SON MARY,
A. L'A. D. M.
Ly a quelques années,que je me trou .
vai logée dans une même Maifon ,
avec un jeune Gentil-homme de mérite
. Frapée de fa bonne mine , & plus
135 LE MERCURE
tout en oeuvre >
encore de fes bonnes qualitez , je mis
pour en acquérir
moi-même ; afin de me concilier fon
eftime. La facilité que nous avions de
converfer l'un avec l'autre , nous entraîna
bien- tôt d'une civilité générale,
à une paffion particulière. Il chercha
l'occafion de me déclarer la fienne ;
& moi , qui ne pouvois raiſonablement
prétendre à un homme auffi riche que
Îui , charmée de fa propofition , j'y
répondis en des termes , qui lui faifoient.
connoître , que fa déclaration ne me
déplaifoit pas , fans lui en marquer au
cun excés de joye , ny rien qui ne s'accordât
avec les régles de la bien- féance.
Son pere, quoiqu'homme du monde,
êtoit avare , & en même- tems ambiticux
De forte qu'il n'auroit pas êté
facile de lui perfuader , qu'il pût ſe
trouver quelque autre mérite , dans la
perfonne , ou le caractére d'une femme,
capable de balancer l'inégalité des
richeffes. Cependant , le fils m'entretenoit
toûjours de fon amour , & il ne
perdoit aucune occafion de me témoi
gner fon défintéreffement. Il offrit même
de m'époufer en fecret , & de taire
la chofe , jufqu'à ce qu'il ût obtenu
l'approbation
DE DECEMBRE
137
l'approbation de fon pere , ou qu'il fûc
maître de fon bien. Je l'aimois avec
tendreffe ; & vous pouvez bien croire ,
que je ne lui refufai pas ce que mon
interêt m'obligeoit de lui accorder :
Mais , je n'êtois pas fi neuve , que je
ne priffe avec moi , pour affilter à la
cérémonie de mon Mariage , deux
perfonnes de confiance , du fecret defquelles
j'étois bien füre. Lorfque le
Sacrement nous ût lié , je retirai du
Prêtre, un Certificat figné de ſa main ,
de celle de mon Epoux , & de mes
deux Témoins. Après cela , nous vécumes
plus familiéremene que jamais ,
fous le même toit ; quoique la contrainte
dans laquelle nous vivions en
général , & le foin extréme qu'il fal-
Toit prendre , pour cacher nos entrevûës
, donnaffent à nos démarches , un
air qui fembloit plûtôt venir de la tendreffe
impatiente de jeunes Amans ,
que de la paffion réguliére & ſatisfaite
de perfonnes mariées .
Le pere de mon Epoux , informé
fans doute de nos amours , craignit
dès-lors , que fon fils ne s'engageât avec
moi : De forte qu'il le preffà de fe déclarer
en faveur d'un parti , fur lequel
Décembre 1717. M
138 LE MERCURE
carté >
il avoit jetté les yeux, Pour nous délivrer
l'un & l'autre de cet embaras ,
& prévenir l'éclat de nôtre Mariage ,
qui ne pouvoit guéres fe cacher plus
long- tems , il fut réfolu que j'irois à la
campagne , dans quelque endroit é-
& que nous nous écririons
fous des noms fuppofez. Cela s'exécuta
, & nôtre commerce épiftolaire ne
dura que trop . Quoiqu'il en foit , avec
le fecours de mon aiguille , de mon
clavecin , d'un petit nombre de Livres
choifis ; & plus que tout cela , des
Lettres de mon Epoux que je relifois
à tout moment ; j'y coulai la vie dans
l'attente de voir enfin des jours moins
folitaires. Vous fçaurez d'ailleuts
qu'au bout de quatre mois , après nôtre
féparation , j'accouchai fécretement
d'un enfant , qui ne vécut que peu
d'heures après . Comme on me croyoit
fille dans le canton , où par prudence
je m'êtois exilée, un Gentil- homme du
voifinage , qui eftoit un vrai brutal de
profeffion , s'avifa de m'aimer ; & fa
paffion fut par la fuite , la fource funefte
de tous mes malheurs. Ce Ruftique
eft un de ces Campagnards grol-
Gers , qui croient eftre d'autant plus
DE DECEMBRE .
139
polis , qu'ils négligent toutes les régles
de la polireffe ; & qui ,à l'abry d'un ris
éclatant , d'un ton bruyant , d'un fort
petit génie & d'un grand bien , fe
croient tout permis , fans avoir aucun
égard au tems ou aux lieux . Une Parente
chez qui je demeurois cachée ,
& qui ,fans avoir le fécret de mon Maiiage
, avoit celui de mes couches , s'êtonnoit
, de ce que je faifois paroître
tant de froideur pour ce Gentil- homme
, qui avoit intention de m'époufer ;
puifque , felon elle , la fortune ne me
préfenteroit jamais une occafion plus
favorable , pour réparer ma faute . En
cela , elle avoit raifon de vouloir m'engager
Acette union ; & moi , je n'en
avois pas moins de la refufer conftament.
Comme elle perféveroit opiniatrément
dans ce deffein , quelque priére
& quelque inftance que je lui fiſſe ,
pour qu'elle me délivrât de mon importun
; ma bonne parente croyoit encore
faire merveilles , en l'introduifant
malgré moi , dans mon Appartement ;
perfuadée qu'à la fin , je m'accoutumerois
à fes maniéres . Il fallut donc fouffrir
en dépit de moi , les vifites de cet home.
Un jour , que j'étois affife dans une
Mij
140 LEMERCURE
>
petite fale à manger , toute occupée
de la lecture d'une Lettre de mon
Epoux , dans laquelle je pliois toujours
le Certificat de mon mariage ;
ceRuftre y furvint tout à coup ; & avec
cette familiarité dégoutante , qui eſt
affez ordinaire à de pareils brutaux
il m'arracha brufquement ces papiers
de la main : Je fus d'abord fi confternée
, que me jettant à fes pieds
je le fupliai de me les rendie . Là - deffus
, avec les mêmes airs impertinents
& haïffables , il jura qu'il les liroit ;
plus je redoublois mes inftances plus
fa curiofité augmentoit , jufques à ce
qu'enfin , pénétré d'un dépit qui partoit
fans doute , de la paffion qu'il avoit
pour moi; il jetta les papiers dans le
feu , avec ferment que puifquil ne
devoit pas les lire , celui qui les avoit
écrits , n'auroit pas le bonheur de les
faire fervir au mien. Il eft prefque inutile
de vous avertir , que mes larmes
& mes fanglans reproches obligérent
cet Indigne à fortir de ma Chambre,
couvert de honte & de confufion ; &.
que ce défaftie me caufa des inquiétudes
mortelles . Cependant , j'avois
alors une confiance fi grande en la
,
DE DECEMBRE. 14 .
bonne-foy de mon Epoux , que je lu,
écrivis le mal-heur qui m'étoit arrivé
& que je le priai de me renvoyer un
autre Certificat en bonne forme . Après
m'avoir manqué deux ou trois poftes ,
il me répondit en général , qu'il ne
pouvoit pas m'envoyer alors ce que
je lui demandois ; mais , qu'auffitôt
qu'il pourroit.me le faire tenir en fûseté
, je devois eftre perfuadée qu'il
me donneroit cette fatisfaction. Depuis
cette Epoque , fes Lettres devinrent
plus froides de jour en jour ; & à mefure
que fon indifférence croifloit ,
mes foupçons prenoient de nouvelles
racines. Enfin , c'eft ce qui m'a fair
prendre le parti de me rendre en cette
Ville, où j'ai trouvé que , les deux perfonnes
, qui avoient fervies de Témoins
à nôtre Mariage , êtoient mortes , &
que mon Epoux êtoit veuf d'une jeune
Dame qu'il avoit prife , il n'y a que
trois mois , pour obéir à fon pere. En
un mot , il me fuit & me défavotie.
Si j'allois chez lui , pour le convaincre
de fa perfidie, fon pere ne manqueroit
pas de foûtenir fon fils contre mes
prétentions . Si je divulgois dans le
monde ſa trahison , quelle réparation
Mij
142
LEMERCURE
pourois-je attendre d'une injustice que
je ne fçaurois prouver ? Il s'imagine ,
fans doute , de me réduire par la néceſſité,
à lui céder mes droits pour ure
penfion viagere ; mais , j'en mourrois
plûtôt , que de commettre une telle
lâcheté. Je fuis fa femme : Faites le
fouvenir je vous prie , vous Monfieur ,
qui êtes fon meilleur ami , de fa premiere
tendreffe pour moi , du plaifir
charmant qu'il prenoit , lorfque je venois
à me découvrir par mégarde devant
quelqu'un ; faites le fouvenir de
mon air fot & entrepris , lorfque je
voulois paroître indifférente pour lui
devant la compagnie ; demandez- lui
s'il eft poffible , que moi qui ne pous
vois , quoiqu'il m'en priât , cacher
mon amitié pour lui , je puiffe à préfent
renoncer pour toujours à la fienne .
Ah ! Mr , les coeurs fenfibles ne connoiffent
point d'indifférence dans le
Mariage : Si vous avez quelque compaffion
de l'innocence expofée à l'infamie
, jugez de l'état déplorable où
je me vois réduite. Je fuis &c.
que chofe de furprenant & de merveilleux
, on dit prefque toujours : Que
cela eft fort beau ! Du moins , s'il est
vrai. Mais , je fouhaiterois de tout mon
coeur , que la Rélation que je vais donner
, ſe trouvât fauffe ; quoiqu'elle fait
accompagnée d'une fi grande fimplicité,
& qu'ily ait des traits ſi vifs &fi natu.
rels d'une douleur profonde , qu'elle ne
paroît que trop véritable .
LETTRE
D'UNE DAME ,
SUR LA PERFIDIE DE SON MARY,
A. L'A. D. M.
Ly a quelques années,que je me trou .
vai logée dans une même Maifon ,
avec un jeune Gentil-homme de mérite
. Frapée de fa bonne mine , & plus
135 LE MERCURE
tout en oeuvre >
encore de fes bonnes qualitez , je mis
pour en acquérir
moi-même ; afin de me concilier fon
eftime. La facilité que nous avions de
converfer l'un avec l'autre , nous entraîna
bien- tôt d'une civilité générale,
à une paffion particulière. Il chercha
l'occafion de me déclarer la fienne ;
& moi , qui ne pouvois raiſonablement
prétendre à un homme auffi riche que
Îui , charmée de fa propofition , j'y
répondis en des termes , qui lui faifoient.
connoître , que fa déclaration ne me
déplaifoit pas , fans lui en marquer au
cun excés de joye , ny rien qui ne s'accordât
avec les régles de la bien- féance.
Son pere, quoiqu'homme du monde,
êtoit avare , & en même- tems ambiticux
De forte qu'il n'auroit pas êté
facile de lui perfuader , qu'il pût ſe
trouver quelque autre mérite , dans la
perfonne , ou le caractére d'une femme,
capable de balancer l'inégalité des
richeffes. Cependant , le fils m'entretenoit
toûjours de fon amour , & il ne
perdoit aucune occafion de me témoi
gner fon défintéreffement. Il offrit même
de m'époufer en fecret , & de taire
la chofe , jufqu'à ce qu'il ût obtenu
l'approbation
DE DECEMBRE
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l'approbation de fon pere , ou qu'il fûc
maître de fon bien. Je l'aimois avec
tendreffe ; & vous pouvez bien croire ,
que je ne lui refufai pas ce que mon
interêt m'obligeoit de lui accorder :
Mais , je n'êtois pas fi neuve , que je
ne priffe avec moi , pour affilter à la
cérémonie de mon Mariage , deux
perfonnes de confiance , du fecret defquelles
j'étois bien füre. Lorfque le
Sacrement nous ût lié , je retirai du
Prêtre, un Certificat figné de ſa main ,
de celle de mon Epoux , & de mes
deux Témoins. Après cela , nous vécumes
plus familiéremene que jamais ,
fous le même toit ; quoique la contrainte
dans laquelle nous vivions en
général , & le foin extréme qu'il fal-
Toit prendre , pour cacher nos entrevûës
, donnaffent à nos démarches , un
air qui fembloit plûtôt venir de la tendreffe
impatiente de jeunes Amans ,
que de la paffion réguliére & ſatisfaite
de perfonnes mariées .
Le pere de mon Epoux , informé
fans doute de nos amours , craignit
dès-lors , que fon fils ne s'engageât avec
moi : De forte qu'il le preffà de fe déclarer
en faveur d'un parti , fur lequel
Décembre 1717. M
138 LE MERCURE
carté >
il avoit jetté les yeux, Pour nous délivrer
l'un & l'autre de cet embaras ,
& prévenir l'éclat de nôtre Mariage ,
qui ne pouvoit guéres fe cacher plus
long- tems , il fut réfolu que j'irois à la
campagne , dans quelque endroit é-
& que nous nous écririons
fous des noms fuppofez. Cela s'exécuta
, & nôtre commerce épiftolaire ne
dura que trop . Quoiqu'il en foit , avec
le fecours de mon aiguille , de mon
clavecin , d'un petit nombre de Livres
choifis ; & plus que tout cela , des
Lettres de mon Epoux que je relifois
à tout moment ; j'y coulai la vie dans
l'attente de voir enfin des jours moins
folitaires. Vous fçaurez d'ailleuts
qu'au bout de quatre mois , après nôtre
féparation , j'accouchai fécretement
d'un enfant , qui ne vécut que peu
d'heures après . Comme on me croyoit
fille dans le canton , où par prudence
je m'êtois exilée, un Gentil- homme du
voifinage , qui eftoit un vrai brutal de
profeffion , s'avifa de m'aimer ; & fa
paffion fut par la fuite , la fource funefte
de tous mes malheurs. Ce Ruftique
eft un de ces Campagnards grol-
Gers , qui croient eftre d'autant plus
DE DECEMBRE .
139
polis , qu'ils négligent toutes les régles
de la polireffe ; & qui ,à l'abry d'un ris
éclatant , d'un ton bruyant , d'un fort
petit génie & d'un grand bien , fe
croient tout permis , fans avoir aucun
égard au tems ou aux lieux . Une Parente
chez qui je demeurois cachée ,
& qui ,fans avoir le fécret de mon Maiiage
, avoit celui de mes couches , s'êtonnoit
, de ce que je faifois paroître
tant de froideur pour ce Gentil- homme
, qui avoit intention de m'époufer ;
puifque , felon elle , la fortune ne me
préfenteroit jamais une occafion plus
favorable , pour réparer ma faute . En
cela , elle avoit raifon de vouloir m'engager
Acette union ; & moi , je n'en
avois pas moins de la refufer conftament.
Comme elle perféveroit opiniatrément
dans ce deffein , quelque priére
& quelque inftance que je lui fiſſe ,
pour qu'elle me délivrât de mon importun
; ma bonne parente croyoit encore
faire merveilles , en l'introduifant
malgré moi , dans mon Appartement ;
perfuadée qu'à la fin , je m'accoutumerois
à fes maniéres . Il fallut donc fouffrir
en dépit de moi , les vifites de cet home.
Un jour , que j'étois affife dans une
Mij
140 LEMERCURE
>
petite fale à manger , toute occupée
de la lecture d'une Lettre de mon
Epoux , dans laquelle je pliois toujours
le Certificat de mon mariage ;
ceRuftre y furvint tout à coup ; & avec
cette familiarité dégoutante , qui eſt
affez ordinaire à de pareils brutaux
il m'arracha brufquement ces papiers
de la main : Je fus d'abord fi confternée
, que me jettant à fes pieds
je le fupliai de me les rendie . Là - deffus
, avec les mêmes airs impertinents
& haïffables , il jura qu'il les liroit ;
plus je redoublois mes inftances plus
fa curiofité augmentoit , jufques à ce
qu'enfin , pénétré d'un dépit qui partoit
fans doute , de la paffion qu'il avoit
pour moi; il jetta les papiers dans le
feu , avec ferment que puifquil ne
devoit pas les lire , celui qui les avoit
écrits , n'auroit pas le bonheur de les
faire fervir au mien. Il eft prefque inutile
de vous avertir , que mes larmes
& mes fanglans reproches obligérent
cet Indigne à fortir de ma Chambre,
couvert de honte & de confufion ; &.
que ce défaftie me caufa des inquiétudes
mortelles . Cependant , j'avois
alors une confiance fi grande en la
,
DE DECEMBRE. 14 .
bonne-foy de mon Epoux , que je lu,
écrivis le mal-heur qui m'étoit arrivé
& que je le priai de me renvoyer un
autre Certificat en bonne forme . Après
m'avoir manqué deux ou trois poftes ,
il me répondit en général , qu'il ne
pouvoit pas m'envoyer alors ce que
je lui demandois ; mais , qu'auffitôt
qu'il pourroit.me le faire tenir en fûseté
, je devois eftre perfuadée qu'il
me donneroit cette fatisfaction. Depuis
cette Epoque , fes Lettres devinrent
plus froides de jour en jour ; & à mefure
que fon indifférence croifloit ,
mes foupçons prenoient de nouvelles
racines. Enfin , c'eft ce qui m'a fair
prendre le parti de me rendre en cette
Ville, où j'ai trouvé que , les deux perfonnes
, qui avoient fervies de Témoins
à nôtre Mariage , êtoient mortes , &
que mon Epoux êtoit veuf d'une jeune
Dame qu'il avoit prife , il n'y a que
trois mois , pour obéir à fon pere. En
un mot , il me fuit & me défavotie.
Si j'allois chez lui , pour le convaincre
de fa perfidie, fon pere ne manqueroit
pas de foûtenir fon fils contre mes
prétentions . Si je divulgois dans le
monde ſa trahison , quelle réparation
Mij
142
LEMERCURE
pourois-je attendre d'une injustice que
je ne fçaurois prouver ? Il s'imagine ,
fans doute , de me réduire par la néceſſité,
à lui céder mes droits pour ure
penfion viagere ; mais , j'en mourrois
plûtôt , que de commettre une telle
lâcheté. Je fuis fa femme : Faites le
fouvenir je vous prie , vous Monfieur ,
qui êtes fon meilleur ami , de fa premiere
tendreffe pour moi , du plaifir
charmant qu'il prenoit , lorfque je venois
à me découvrir par mégarde devant
quelqu'un ; faites le fouvenir de
mon air fot & entrepris , lorfque je
voulois paroître indifférente pour lui
devant la compagnie ; demandez- lui
s'il eft poffible , que moi qui ne pous
vois , quoiqu'il m'en priât , cacher
mon amitié pour lui , je puiffe à préfent
renoncer pour toujours à la fienne .
Ah ! Mr , les coeurs fenfibles ne connoiffent
point d'indifférence dans le
Mariage : Si vous avez quelque compaffion
de l'innocence expofée à l'infamie
, jugez de l'état déplorable où
je me vois réduite. Je fuis &c.
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152
p. 1138
FABLE Tirée des Oeuvres Angloises du Chevalier L'Ertrange, & rapportée dans le premier Tome du Spectateur. N° 23°
Début :
Une bande de polissons, au bord d'un Etang, quêtoient [...]
Mots clefs :
Grenouilles, Enfants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : FABLE Tirée des Oeuvres Angloises du Chevalier L'Ertrange, & rapportée dans le premier Tome du Spectateur. N° 23°
FABLE
hha
Tirée des Oeuvres Angloifes du Chevalier
L'Ertrange, & rapportée dans le premier
Tome du Spectateur. Nº 23 °
UNNe bande de pólissons , au bord d'un Etang,
quêtoient des grenouilles , & à mesure que quelqu'unes d'entr'elles montroient la tête, aussitôt à grands coups de pierre ils luy faisoient
faire le plongeon : une de ces grenouilles dit :
Enfans , vous nesongez point que cecy , quoiqu'un
jeu pour vous , est une mortpour nous.
ΙΜΙΤΑΤΙ
hha
Tirée des Oeuvres Angloifes du Chevalier
L'Ertrange, & rapportée dans le premier
Tome du Spectateur. Nº 23 °
UNNe bande de pólissons , au bord d'un Etang,
quêtoient des grenouilles , & à mesure que quelqu'unes d'entr'elles montroient la tête, aussitôt à grands coups de pierre ils luy faisoient
faire le plongeon : une de ces grenouilles dit :
Enfans , vous nesongez point que cecy , quoiqu'un
jeu pour vous , est une mortpour nous.
ΙΜΙΤΑΤΙ
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153
p. 1529-1552
LE PRINCE JALOUX.
Début :
De toutes les passions de l'ame, il n'y en [...]
Mots clefs :
Prince jaloux, Jalousie, Passions de l'âme, Dom Rodrigue, Princesse d'Aragon, Delmire, Amour, Alarmes, Dom Pedre, Conquérir, Infidélité, Maîtresse, Lettre, Amant, Plaisir secret
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE PRINCE JALOUX.
LE PRINCE JALOUX.
E toutes les passions de l'ame , il
Da'yenapoint qui se fassent sentir
a
L
avec plus de violence que la jalousie.
Je parle ici de cette jalousie que l'amour
extrême produit ; il s'en faut beaucoup
que celle qui naît de l'ambition se porte
à des excès aussi grands. On a vû des
Rois jaloux de la puissance de leurs Voisins , mettre sur pied des Armées formidables pour envahir leurs Etats , et faire couler des fleuves de sang pour satisfaire leur ambition ; mais ce désir de
s'aggrandir n'alloit que rarement jusqu'à
la haine personnelle ; Alexandre donna
des farmes à la mort de Darius , et Darius lui toucha dans la main en signe d'amitié , sur le point de rendre le dernier
soupir. Il n'en est pas de même de la jadousie des Amans , c'est un mélange d'amour et de haine ; elle peut être définie
differemment selon les differens objets
qu'elle se propose : sçavoir , une crainte
de préférence , ou de partage du cœur de
la personne aimée ; ou une crainte de
préférence ou de partage des faveurs de
la
1530 MERCURE DE FRANCE
la personne aimée ; cette derniere est la
plus injurieuse à l'objet aimé , comme
nous l'allons voir dans l'histoire de Rodrigue , Roi de Valence.
ne furent
$
Les Royaumes d'Arragon et de Valence , qui ne sont aujourd'hui que comme des Provinces de la vaste Monarchie
d'Espagne , avoient jour d'une longue et
profonde paix , sous Dom Alphonse et
sous Dom Fernand , leurs Rois ; mais les
peuples de l'un et de l'autre Royaume
pas si heureux sous le Régne
des Enfans de ces Rois justes et pacifiques. Dom Pedro succeda à Dom Alphonse , et Dom Rodrigue hérita de la
Couronne de Dom Fernand. Dom Rodrigue plus impétueux que Dom Pedro ,
fut le premier à lever l'Etendart de la
guerre , fondé sur des prétextes que l'ambition ne manque jamais de trouver
quand elle veut exercer son empire , si
funeste aux peuples , qui en sont les innocentes victimes. La Fortune , Divinité
aveugle , se déclara d'abord pour la ..use
la plus injuste ; Dom Rodrigue qui fit
les premieres infractions aux traitez de
Paix , long-tems maintenus entre son
pere et celui de Dom Alphonse , porta
ses Conquêtes jusques dans la Capitale
d'Arragon ; Dom Pedro ne pouvant s'opposer
JUILLET. 1732 1537 ་
poser à ce torrent , fut obligé d'aller de mander du secours aux Princes ses Voisins , et le fit avec tant de précipitation
qu'il abandonna sa sœur au pouvoir du
ainqueur ; mais l'Amour entreprit de
réunir deux Rois que l'ambition avoit
divisez.
,
A peine Dom Rodrigue fut entré dans
l'Appartement de Delmire c'étoit le
nom de la Sœur de Dom Pedro , qu'il ne
découvrit que des objets capables de l'attendrir. La Princesse d'Arragon étoit évanouie entre les bras de sa Gouvernante , qui arrosoit son visage d'un torrent
de larmes , ses autres filles poussoient des
gémissemens à percer le cœur le plus insensible ; Rodrigue ne peut soutenir ce
spectacle sans émotion ; mais que devint
il quand il eut jetté les yeux sur l'objet
de ces tristes gémissemens. Il sentit dans
le fond de son cœur un frisson , avantcoureur de sa défaite ; Delmire n'entr'ouvoit un œil mourant que pour allumer
dang, on sein un feu qui ne devoit jamais s'éteindre. Elle ne pût regarder sans
indignation le cruel ennemi de son frere ,
le destructeur de sa Nation , et l'Auteur
de son esclavage ; mais l'air soumis et respectueux avec lequel son vainqueur l'aborda , ne tarda guére à la désarmer.
→Que
32 MERCURE DE FRANCE
Que je suis criminel , s'écria Rodrigue,
» en tombant à ses pieds ! j'ai pû réduire
à cet état pitoyable une Princesse digne
n de l'adoration de tous les Mortels ! Fa-
» tale ambition , à quoi m'as tu porté ?
» et comment pourrai-je expier mon crime ? Delmire ne répondit à ces mots
que par des pleurs ; elle détourna les
yeux , et ayant témoigné qu'elle avoit
besoin de repos , elle obligea Rodrigue
à se retirer , sans sçavoir si son repentir
lui avoit obtenu sa grace. Elle n'étoit pas
loin d'être accordée , cette grace que l'Amour demandoit ; les momens de repos
que Dom Rodrigue venoit de laisser à
son aimable Delmire , lui servirent plutôt à éxaminer le trouble que son ennemi avoit excité dans son cœur , qu'à goûter les douceurs d'un sommeil , que l'agitation de ce jour. fatal sembloit lui rendre nécessaire. Elle sentit des mouvemens
qui lui avoient été inconnus jusqu'alors.
Rodrigue désarmé , Rodrigue prosterné
à ses genoux , Rodrigue repentant cessa
de lui paroître criminel. En vain sa fierté
voulut s'opposer à des sentimens si favorables , elle ne lui parla que foiblement
contre lui , et l'Amour lui imposa bien-
-tôt silence.
Il s'accrut de part et d'autre cet Amour
qui
JUILLET. 1732 1533
"
venoit de naître au milieu des allarmes; la
dissension qui regnoit entre le frere et l'Amant ne diminua rien de la force qu'il acqueroit tous les jours; mais Rodrigue n'en
regla pas les mouvemens comme Delmire. La crainte de perdre ce qu'il aimoit lui
inspira des sentimens de jalousie qui allerent jusqu'à la fureur. Voicy ce qui donna lieu à la naissance de cette passion tyrannique.
Don Pedre , trahi par la fortune , et
ne trouvant pas dans ses Etats des forces
suffisantes à opposer à un ennemi aussi
redoutable que Rodrigue, avoit été réduit
à appeller ses voisins à son secours. Il s'étoit marié , à l'insçu même de sa sœur , et
ce mystere étoit une raison d'Etat ; l'éloignement qu'il témoignoit pour le mariage, laissoit esperer à tous les Princes, dont
le secours lui étoit necessaire , la succession du Royaume d'Arragon qui devoit
appartenir à Delmire , supposé que son
Frere persistât dans le dessein de garder
le célibat. Il n'avoit pas besoin de cette
feinte. Delmire seule , et sans emprunter
l'éclat d'une Couronne , étoit capable de
mettre toute l'Europe dans ses interêts; le
bruit de sa beauté lui avoitfait desAmans,
qui n'attendoient qu'une occasion de se
déclarer pour elle , et de la mettre en liberté de se choisir un Epoux.
D Les
7534 MERCURE DE FRANCE
Les Rois de Castille et de Leon furent
les premiers qui armerent pour elle ; d'autres Princes Souverains suivirent leur
exemple, et le Roy d'Arragon se vit bientôt à la tête d'une armée capable de faire
trembler l'Usurpateur de sa Couronne. Il
ne voulut pourtant en venir aux dernieres extrêmitez qu'après avoir tenté les
voïes de la douceur. Il écrivit à sa sœur ,
et lui fit entendre qu'il ne tiendroit qu'au
Roy de Valence de rendre la paix à toutes les Espagnes , en la renvoïant auprès
de lui , et en lui restituant toutes les Places qu'il avoit conquises dans une guerre
injuste.Delmire ne consultant que son devoir , fit sçavoir les prétentions de son
frere à son Amant, et le pressa de lui rendre la liberté. Que me demandez- vous,
» lui dit Rodrigue? Moi, je pourrois consentir à vous livrer à quelque heureux
» Rival ! Ah ! vous ne connoissez pas
»l'Amour , puisque vous croyez qu'un
cœur véritablement épris , peut ceder
»ce qu'il aime ; mais je m'abuse , pour-
» suivit-il , avec des yeux , que la jalousie
» enflamma d'un courroux dont il ne fut
» pas le maître. Vous ne le connoissez que
>> trop , cet amour qui m'attache à vous,
»et qui vous lie à quelqu'un de mes Ri-
» vaux ; vous brûlez , ingrate , de vous
» éloi-
JUILLET. 1732. 1535
éloigner de moi , pour vous rapprocher
» de celui qui veut vous arracher à mon
» amour , mais ne l'esperez qu'après ma
»mort. Non , je ne vous verrai pas entre
» les bras d'un autre ; et quelques formi-
» dables que soient les apprêts qu'on fait
» pour vous conquerir ; j'en ferai de plus
» grands pour vous conserver. Delmire
fut si surprise de ce premier transport de
jalousie , qu'elle resta quelque temps sans
repartie ; mais voïant son impétueux
Amant prêt à lui faire des reproches encore plus sanglans. » Arrêtez, lui dit elle,
» et n'attribuez mon silence qu'à l'éton-
» nement où votre injustice vient de me
jetter. Quoi ? poursuivit elle, c'est Don
» Rodrigue qui me soupçonne de l'avoir
trompé jusqu'aujourd'hui , qui me croit
capable d'en aimer un autre que lui ; Je
» le devrois , ingrat , continua-t-elle ; et
» vous meriteriez l'infidelité dont vous
» m'accusez. Ces paroles , suivies de quelques larmes qu'elle ne put retenir , rendirent un calme soudain au cœur du Roy
de Valence. » Pardonnez-moi , lui dit-il ,
>> Adorable Delmire , des sentimens que
» je désavouë , et n'en imputez le crime.
» qu'à l'excès de mon amour. C'est cet
» amour, aussi ardent qu'il en fut jamais ,
» qui m'ôtant tout à coup l'usage de la Dij >> rai-
1536 MERCURE DE FRANCE
» raison , ne m'a pas permis de vous ca-
» cher l'affreux désespoir où votre perte
» me réduiroit. Vous me la rendez cette
» raison ; elle m'éclaire sur l'injustice de
» mes prétentions ; si la guerre vous à fai29
te ma prisonniere , l'amour m'a fait vo-
»tre esclave ; oüi , ma raison me fait voir
que j'aurois dû vous laisser maîtresse
» de votre destin , dès le moment que je
» vous ai adorée. Vous pouvez partir, je ne
» vous retiens plus ; vous pouvez vous
> donner à l'heureux mortel à qui le Roy
>> votre Frere vous réserve; et quand vous
» vous seriez destinée vous- même à ce
»Rival , que j'abhorre sans le connoître
» ce ne seroit pas à moi à m'opposer au
penchant de votre cœur ; mais quelque
» soit celui qui doit posseder tant de
»charmes, qu'il ne se flatte pas que je
» le laisse tranquillement jouir d'une fé-
» licité où il ne m'est plus permis d'as-
»pirer votre frere a résolu ma mort
» mais je la rendrai fatale à votre Epoux ;
>> ma haine est aussi forte pour lui , que
» mon amour pour vous ; je ne respire
»que vengeance ; et je confonds dans ma
fureur tous les Princes du monde ; je les
regarde tous comme les Usurpateurs de
mon Trésor ; ces transports qui redoubloient à chaque instant , et dans le tems
>>
même
JUILLET. 1732 1537
même qu'il sembloit se repentir de les
avoir fait éclater , jetterent une douleur
mortelle dans le cœur de la tendre Delmire. » Ah! Seigneur , lui dit- elle , pour-
» quoi faut- il que vous m'aimiez ? que je
vais vous rendre malheureux ! je vois
» trop que le poison de la jalousie se ré-
» pandra sur tous les jours de votre vie, et
qu'il troublera votre tranquillité et la
»mienne ; cependant que dois- je faire
» dans la triste situation où je me trouve?
» dites-moi la réponse que je dois faire au
»Roy d'Arragon : Eh ! puis-je balancer
» un moment à la faire moi- même , lui
» dit l'impetueux Rodrigue ; qu'il vous
>> donne à moi , et qu'il reprenne tout ce
» que la victoire m'a fait conquerir sur
» lui ; je lui abandonne tout , et ce sa-
»crifice iroit jusqu'au don de ma Cou
ronne, si je ne la regardois comme vo-
» tre bien ; mais qu'il ne m'oblige pas
Ȉ reprendre les armes , par la honte
» d'un refus , que j'irois expier dans son ور «sang.
Cet amour , qui tenoit de la fureur , fit
trembler Delmire ; elle comprit bien que
Ja jalousie de son Amant ne finiroit qu'avec sa vie. Pour en calmer les transports ,
elle lui promit de ne rien oublier pour
porter le Roy d'Arragon à un Hymen
D iij qui
1538 MERCURE DE FRANCE
qui les rendroit tous deux infortunez.
Élle fit réponse à son frere avec les plus.
vives expressions que l'amour pût lui.
suggérer. Elle communiqua sa Lettre au
jaloux Rodrigue; il y en ajouta une de sa
main, qui n'étoit pas moins forte, et dont
Delmire auroit été charmée, si elle eût pû
se cacher que ce même amour qui s'exprimoit si tendrement , dégénéroit en implacable couroux , dès qu'il craignoit de
perdre l'objet aimé.
Les engagemens que Don Pedre avoit
pris avec ses Alliez, ne lui permettant pas
de faire assez- tôt une réponse positive aux
propositions de Don Rodrigue , réveil
lerent la jalousie de ce dernier ; il ne dou
ta point que sa perre ne fut résoluë ; il fit
de nouveaux préparatifs de guerre il écla❤
ta en reproches contre la malheureuse
Delmire ; il la soupçonna d'avoir part à
des retardemens qui lui annonçoient un
refus ;elle en soupira , elle en gémit, mais
le mal étoit sans remede ; elle aimoit
trop cet ingrat , qui l'accusoit d'en aimer
un autre. Elle redoubla ses empressemens
auprès de son Frere , et le fit avec tant de
succès , que la paix fut concluë entre les
deux Rois ennemis , et l'hymen arrêté
entre les deux Amans.Cette agréable nouvelle répandit une joie universelle dans
les
JUILLET. 1732. 1539
les Royaumes de Valence et d'Arragon ;
Rodrigue se livra tout entier à la douce
esperance de posseder bien-tôt sa chere
Princesse ; la seule Delmire s'abandonnoit à la douleur , tandis que tout ne res
piroit que bonheur ; elle n'ouvroit son
cœur qu'à deux de ses confidentes , dont
l'une avoit pris soin de son enfance , et l'autre vivoit dans une très-étroite familiarité avec elle. La premiere s'appelloit
Théodore , et l'autre Délie ; je les nomme
toutes deux , parce qu'elles doivent avoir
part à la suite de cette histoire ; Théodore lui conseilloit de fermer les yeux sur
tous les malheurs dont la jalousie de Rodrigue sembloient la menacer ; Délie au
contraire n'oublioit rien pour la détourner d'un hymen que cette affreuse jalou
sie lui rendroit funeste. L'un et l'autre
conseil partoient d'un cœur bien intentionné , mais la triste Delmire ne sçavoit lequel elle devoit suivre pour être
heureuse , l'amour avoit déja décidé de
son sort ; elle ne laissa pas de se précau
tionner autant qu'il dépendoit d'elle
contre les suites que pourroit avoir un
engagement qui devoit durer autant que
sa vie. Elle fit promettre à Don Rodrigue de se guérir de sa jalousie , et ne lui
promit de l'épouser qu'à cette condition.
D iiij Don
1540 MERCURE DE FRANCE
Don Rodrigue lui jura de n'être plus
jaloux. » Je ne l'étois, lui dit-il , que parce
» que je craignois de vous perdre ; vous
» serez bien-tôt à moi ; qu'ai-je à crain-
» dre ? Non , ajouta t- il, plus de défiance,
» Delmire se donne à moy , rien ne peut
» me la ravir , sa foy me rassure contre
toutes les prétentions de mes Rivaux;
» je suis le plus heureux de tous les hom-
» mes , et ma félicité me rend à jamais
❤ tranquille.
Ces belles protestations , qu'il croyoit
aussi constantes que l'amour qui les lui
dictoit , ne tinrent pas contre le premier
sujet qu'il crut avoir de se défier de son
Amante: Voicy ce qui y donna occasion .
La Duchesse du Tirol , tendre amie de
la Princesse d'Arragon , dont elle avoit
vivement ressenti l'absence depuis que le
Roy de Valence l'avoit faite prisonniere ;
n'eût pas plutôt appris que la paix étoit conclue entre les deux Couronnes , et que
sa chere Delmire en alloit porter une ,
qu'elle lui écrivit pour lui témoigner la
part qu'elle prenoit à son bonheur , et
pour la prier de lui accorder la permission de venir à Valence, pour être témoin
d'un hymen qui faisoit la félicité de deux
Peuples. Delmire s'enferma dans son cabinet pour lui faire réponse ; elle avoit
pris
JUILLET. 1732. 1541
pris la précaution de deffendre que personne la vint troubler. L'amoureux Rodrigue se presenta à la porte de son appartement , dans le temps qu'elle achevoit sa Lettre ; quoique les ordres qu'elle
ávoit donnez qu'on la laissât seule , ne
fussent pas pour lui , Délie , celle de ses
Dames qu'elle affectionnoit le plus , et
qui n'approuvoit pas son hymen , à cause des suites fâcheuses qu'il pouvoit
avoir pour sa chere Maîtresse , eut la malice de vouloir mettre sa jalousie à l'épreuve , et lui dit que la Princesse ayant
des dépêches secretes à faire , avoit deffendu , sans excepter personne , qu'on
laissât entrer dans son appartement, »> Ces
» deffenses ne sont pas apparemment pour
»un Royqui doit bientôt être son Epoux,.
répondit D. Rodrigue , avec un souris.
» forcé , et je crois pouvoir prétendre à
>> l'honneur de sa confidence. Délie affecta
encore plus d'empressement. à l'empêcher d'entrer pour lui donner de plus:
grands soupçons; elle n'y réussit que trop
bien. D. Rodrigue avala à longs traits le
poison que cette artificieuse fille lui avoit
préparé ; il entra tout transporté , mais à.
peine eut-il apperçu Delmire que le res--
pect, que sa presence lui inspiroit, suspendit les mouvemens tumultueux qui ve
D v noient
1542 MERCURE DE FRANCE
1
noient de s'élever dans son ame; il se rapella la promesse qu'il lui avoit faite , de
n'être plus jaloux ; et la voïant attentive à
la Lettre qu'elle écrivoit , il s'avança sans
bruit et sans crainte d'être vû , attendu
qu'elle lui tournoit le dos; mais une glace
sur laquelle Delmire jetta les yeux et à
laquelle ce Prince jaloux ne fit nulle attention , tant il étoit occupé de ses soupçons , trahit le dessein qu'il avoit de lire
ce que la Princesse écrivoit. Delmire ne
l'eût pas plutôt apperçu qu'elle serra brusquement sa Lettre; et se tournant vers lui,
elle se plaignit du dessein qu'il avoit de la
surprendre. D. Rodrigue ne sçut d'abord
répondre à ce reproche; il craignoit
de faire entrevoir sa jalousie ; il lui demanda pardon de la liberté qu'il avoit
prise decontrevenir à des ordres qui peutêtre n'étoient pas moins pour lui que
pour tous les autres, quoique le nœud qui
devoit les unir à jamais le mit en droit
de se croire excepté. »Ce droit n'est pas
»encore si sûr que vous le
que
lui pensez ,
répondit Delmire, avec une petite émo-
»tion de colere, puisqu'il n'est fondé que
sur un hymen , auquelje n'ai consenti
»que conditionnellement; avez vous oubiié quelles sont nos conventions ? Vous
>m'avez promis de n'être plus jaloux ;
moi
JUILLET. 1732. 1543
moi,jaloux, s'écria D. Rodrigue;voulez-
» vous me faire un crime d'un mouvement
» de curiosité qui ne tire nullement à con-
» séquence. Eh bien , je vous en croi , lui
» répondit Delmire ; mais comme cette
»curiosité m'a induite à vous soupçonner d'infraction de traité , c'est par
» même que je veux vous punir ; pér-
» mettez donc que je ne la satisfasse pas ;
» vous ne sçauriez mieux me prouvervo
là
tre innocence ; le sacrifice que je vous
» demande n'est pas grand , et si vous
» sçavicz à qui s'addresse cette Lette que
» vous avez voulu lire à mon insçu , vous
» ne balanceriez pas un moment à m'ac-
» corder ce quej'exige de vous ; j'y sous-
» cris sans repugnance , lui répondit Ro
>> drigue , malgré l'envie secrette qu'il
» avoit d'apprendre ce que contenoit cette
» Lettre mysterieuse , que Delie lui avoit
» renduë suspecte ; vous me comblez de
» plaisir , lui dit Delmire, et je commen
ce à bien augurer de votre amende
» ment.
Elle demeura ferme dans sa résolution ,
quoique Rodrigue ne laissât pas de lui
faire entrevoir le desir qu'il avoit de sça--
voir ce qu'elle venoit d'écrire ; ils se sé→
parerent assez satisfaits l'un de l'autre en
apparence ; mais Rodrigue nourrissoit
Dvj dans
1544 MERCURE DE FRANCE
"
4
dans le cœur une inquiétude qu'il lui
falloit dévorer aux yeux de sa Princesse;
elle ne l'eut pas plutôt quitté , qu'il ne
songea qu'aux moyens de s'éclaircir d'un
doute qui troubloit son repos.
Il avoit , pour son malheur , un Confident qui flatoit sa jalousie , parce qu'il
n'étoit jamais plus en faveur auprès de
son Maître , que lors qu'il faisoit quelque
découverte qui l'entretenoit dans son
amoureuse défiance. Cette peste de Cour
s'appelloit Octave. Dom Rodrigue ne lui
eut pas plutôt communiqué ce qui venoit de se passer entre Delmire et lui ,
que ce dangereux Courtisan lui avoüa
qu'il croyoit que cette Lettre que la Princesse avoit écrite à son insçu , s'adressoit
à quelque Rival caché ; il s'offrit à l'intercepter ; Dom Rodrigue lui promit une
récompense proportionnée à ce service ;
mais comme il craignoit d'offenser sa Princesse , il lui ordonna d'éviter l'éclat dans
la commission dont il se chargeoit. Octave lui dit qu'il pouvoit s'en reposer sur
sa dexterité , et le quitta pour aller se
préparer à cette expedition.
Delmire , contente du petit sacrifice
que son Amant venoit de lui faire , chargea Délie de remettre le Billet qu'elle venoit d'écrire entre les mains de celui qui
lul
JUILLET.- 17328 1545
lui avoit apporté la Lettre de la Duchesse
de Tirol ; c'étoit un Amant de Delie ,
qui s'appelloit Florent. Elle executa les ordres de sa Maîtresse ; mais comme les
Amans ont toûjours quelque petit reproche à se faire , Florent ne voulut point
s'éloigner de Délie , sans se plaindre de
son indifference : Est-il possible , lui
dit - il que l'amitié soit plus empres-
»sée que l'Amour ? La Duchesse de Tirol
» n'a pas plutôt appris que le commerce
» n'est plus interrompu entre les Peuples
d'Arragon et ceux de Valence , qu'elle
»s'empresse d'écrire à la Princesse Delmire ; cette tendre amie n'est pas moins
» prompte à lui faire réponse , et Délies
>> pendint deux mois d'absence , ne peut :
>> trouver un seul moment pour donner:
»de ses nouvelles au plus passionné de
>> tous les Amans ! voici de quoi vous convaincre , lui répondit- elle , en tirant
>>de sa poche une Lettre qu'elle n'avoit
>> pû lui envoyer ; ce n'est point- là ton
» caractere , lui dit Florent , il est vrai ,
» répliqua Délie , c'est la Princesse même
» qui a eu la bonté de me préter sa main,
parce ce que je ne pouvois pas me servir
de la mienne , à cause d'une indisposi-
» tion.
Florent étoit si persuadé des bontez de
Del-
16 MERCURE DE FRANCE
Delmire pour Délie , qu'il ne douta point
qu'elle ne lui dît vrai , il la pria de lui
laisser cette chere Lettre , puisque c'étoit
à lui- même qu'elle s'adressoit , Délie n'en
fit aucune difficulté , et retourná auprès
de sa Maîtresse.
Florent ne fut pas plutôr seul qu'il ne
put résister à l'envie de lire ce que Délie
lui écrivoit ; il étoit si occupé de cette
lecture qu'il ne s'apperçut pas de l'arrivée
d'une personne masquée , soutenuë de
plusieurs autres qui devoient venir à son
secours en cas de besoin. C'étoit Octave
qui s'avançant par derriere , lui saisit la
Lettre de Délie. Florent se deffendit autant qu'il put , mais tous les efforts qu'il fie
n'empêcherent pas qu'Octave ne lui ravît
la moitié d'une Lettre qui lui étoit si
chere. Fatale moitié , dont nous verrons
bien-tôt les fun stes suites.
Florent ne pouvant tirer raison de
l'insulte qu'on venoit de lui faire , et ne
scachant qui il devoit en accuser , se con- sola de la perte de cette moitié de Lettre ,
et partir pour aller porter à la Duchesse du
Tirol , le Billet dont D'lie venoit de le
charger de la part de Delmire. Octave
content de son larcin , aila sur le champ
trouver D. Rodrigue , pour lui rendre
compte de l'heureux succès de son zele ;
voici
JUILLET. 1732. 1547
voici ce que contenoit cette moitié de
Lettre, qu'il remit entre les mains de son:
Maître.
L'Amour que vous m'avez autrefois jurée
me fait esperer que vous ne m'avez pas oubliée .
recevez donc ces nouvelles marques de ma tendresse ;
y serez-vous aussi sensible que vous le devez ?
vous êtes dans Saragosse et moi ,
cruelle et rigoureuse absence •
souvenez- vous que je n'aime que vous
que puisque je ne puis vivre sans mon cher ...
vous ne devez vivre que pour la tendre Del ·
Quels furent les transports du Roy de
Valence à cette fatale lecture. Ah! je
»ne m'étonne plus , s'écria-t'il¸ que Pina fidelle Delmire ait pris tant de précau
tion pour n'être point surprise quand
» elle traçoit ces tendres témoignages de
on coupable amour ; avec quelle adresse la peifide s'est prévalue du funeste
>> ascendant qu'elle a sur mon cœur , pour
»me dérober un secret dont la connoissance l'auroit perdue , mais elle ne m'aura pas trompé impunément ; elle ne
»dira plus que ma jalousie est injuste , et
»je n'ai que trop , pour mon malheur
de quoi la confondre.
Il ne s'arrêta pas long- temps à s'exhaler en vains reproches , il courut à l'Appartement de Delmire , pour la convaincre de son manque de foy.
1548 MERCURE DE FRANCE
La Princesse d'Arragon ne s'apperçût pas d'adord du trouble de son cœur ;
elle lui témoigna même combien elle
étoit satisfaite du petit sacrifice qu'il ve
noit de lui faire ; » vous osez encore in→
»sulter à ma crédulité , lui répondit le
» Roy jaloux , d'un ton à la faire trem-
»bler , il n'est que trop grand ce sacrifi-
>> ce dont vous voulez diminuer le prix';
» mais le Ciel , le juste Ciel , n'a pas permis que vous ayez recueilli le fruit de
»votre crime. De mon crime , répondit
» Delmire avec ce noblé courroux qu'ins-
» pire l'innocence accusée ; quoi ? c'est
»par Rodrigue que je suis si mortelle
"
ment outragée. Moi criminelle ! ache-
»vez , cruel persecuteur d'une Princesse
"que vous condamnez à des malheurs
Ȏternels ; apprenez- moi par quelle ac-
» tion j'ai pû meriter l'injure que vous
»faites à ma gloire.Ne croyez pas , poursuivit cet injuste Amant , m'imposer
» encore par ces trompeuses apparences de
»vertudont vous m'avez ébloui jusqu'au-
´» jourd'hui , mes yeux se sont ouverts , et
» plût au Ciel qu'ils fussent encore fer-
>> mez ; et que le hazard ne m'ût pas mis
>> entre les mains des témoins irrécusables
» de votre infidelité. Lisez, poursuivit- il,
» et démentez votre main , si vous l'osez.
»Je
JUILLET. 1732. 1549
» Je ne scaurois disconvenir , lui dit Del-
>> mire , après avoir jetté un regard d'in-
>> dignation sur l'Amant et sur la Lettre
qu'il lui présentoit , je ne sçaurois nier
»que ces mots ne soient tracez de ma
»main; mais avez- vous lieu d'en être ja-
>> loux ? oserez-vous me persuader , in-
»terrompit Rodrigue , que ces tendres
>>> sentimens s'adressent à moi ? L'Amant
»à qui vous écrivez est à Sarragoce ; quel
>> qu'il soit , lui répondit Delmire avec un
>> fier dédain , il est plus digne d'être aimé
»que vous , ces mots acheverent de
»rendre Rodrigue furieux. Quoi ? je
>>ne suis donc plus pour vous , lui dit-il,
» qu'un objet de mépris ! que dis- je ? je
»l'ai toûjours été. Cette absence que vous
» appellez cruelle et rigoureuse , n'a pas
» paré un moment votre perfide cœur de
>> cet heureux Rival , que vous mettez si
fort au- dessus de moi , et vous l'adoriez en secret dans le temps que vous
»me juriez une foi inviolable et un amour
» éternel. Ne poussons pas plus loin une
» erreur qui vous autorise à de nouveaux
»emportemens , lui dit enfin Delmire ; ils
seroient justes s'ils étoient fondez sur
la verité , il est temps de vous détrom-
» per ; mais c'est plutôt pour ma gloire ,
»ajouta- t'elle , que pour votre satisfac
sé-
»tion;
1550 MERCURE DE FRANCE
›
»tion. A ces mots elle ordonna qu'on
>> fit venir Délie ; elle fut obéïe sur le
champ ; Délie , qui se doutoit de ce
qui se passoit entre le Roy et la Princesse entra dans son Appartement
munie d'armes deffensives ; Florent, qui
ne faisoit que de venir de Sarragoce , l'avoit instruite de la violence qu'on lui avoit
faite. Elle tenoit dans sa main, la moitié
de Lettre qui étoit restée dans celle de
Florentin ; » j'ai pressenti , dit elle , en
»s'adressant à Delmire que vous pourriez avoir besoin de cette piece justificative échappée au larcin qu'on a fair
»à Florent. Donnez , répondit Delmire ,
»et vous , injuste Amant , joignez ces ca-
»racteres à ceux qui m'ont rendue si cou-
་
pable à vos yeux , et rougissez seul du
>> crime que vous avez voulu m'imputer.
»Que je crains d'avoir trop mérité votre
»colere ! s'écrie D. Rodrigue , en rece-
»vant d'une main tremblante le fatal
» papier que Delmire lui présentoit.com
»me l'Arrêt de sa condamnation. Je vous.
→crois innocente , continua- t'il , sans rien
>examiner de plus ; il ne suffit pas que
»vous me croyez innocente, lui répon-
»dit Delmire, avec beaucoup d'alteration ,
»il faut que vous soyez convaincu de
»votre crime, je vous laisse , ajoûta- t'elle,
» pour
JUILLET. 1732. 1351
» pour aller refléchir à loisir sur la peine
»qui vous est duë.
A ces mots Delmire le quitta sans
daigner le regarder , et ce qui le fit trembler davantage , c'est de voir qu'elle étoit
suivie de Délie, qu'il sçavoit n'être pas
trop bien intentionnée pour lui.
Sitôt qu'il fut seul , il rejoignit les deux
moitiez de Lettre , et y trouva ces mots.
L'amour que vous m'avez autrefois jurée , mon
ther Florent, et que je vous ai jurée à mon tour,
me fait esperer que vous ne m'avez pas oubliée
malgré la distance des lieux qui nous séparent ;
recevez donc ces nouvelles marques de ma tendresse , qui partent moins d'une plume empruntée que de mon cœur ; y serez vous aussi sensible que
vous le devez je n'ose presque l'esperer ; que sçai-jez
Vous êtes à Sarragosse et moi à Valence ; je ne
veis personne ; puis -je me flatter que vous fassiez de
même. Cruelle et rigoureuse absence ! que tu me
causes d'allarmes ! cependant , souvenez- vous que
je n'aime que vous ; n'aimez aussi que moi , et
songez sans cesse que puisque je ne puis vivre
sans mon cher Florent ; pour prix de tant de
fidelité , vous ne devez vivre que pour la tendre Delie.
Dans quel accablement la lecture de cette
Lettre ne laissa point le jaloux Rodrigue ?
Le plaisir secret qu'il sentit d'abord à se
voir convaincu de la fidelité de Delmire ,
ne put balancer le mortel regret de l'avoir offensée. La froideur avec laquelle'
sa
1552 MERCURE DE FRANCE
sa chere Princesse lui avoit dit en le quittant , qu'elle alloit refléchir à loisir sur
la peine qui lui étoit duë , lui donnoię
tout à craindre pour son amour ; il s'étoit soumis lui- même à cette peine par
la promesse qu'il lui avoit faite de n'être
plus jaloux , mais ce qui l'avoit induit à
l'être , étoit si vrai-semblable , qu'il ne
desespera pas de la fléchir.
E toutes les passions de l'ame , il
Da'yenapoint qui se fassent sentir
a
L
avec plus de violence que la jalousie.
Je parle ici de cette jalousie que l'amour
extrême produit ; il s'en faut beaucoup
que celle qui naît de l'ambition se porte
à des excès aussi grands. On a vû des
Rois jaloux de la puissance de leurs Voisins , mettre sur pied des Armées formidables pour envahir leurs Etats , et faire couler des fleuves de sang pour satisfaire leur ambition ; mais ce désir de
s'aggrandir n'alloit que rarement jusqu'à
la haine personnelle ; Alexandre donna
des farmes à la mort de Darius , et Darius lui toucha dans la main en signe d'amitié , sur le point de rendre le dernier
soupir. Il n'en est pas de même de la jadousie des Amans , c'est un mélange d'amour et de haine ; elle peut être définie
differemment selon les differens objets
qu'elle se propose : sçavoir , une crainte
de préférence , ou de partage du cœur de
la personne aimée ; ou une crainte de
préférence ou de partage des faveurs de
la
1530 MERCURE DE FRANCE
la personne aimée ; cette derniere est la
plus injurieuse à l'objet aimé , comme
nous l'allons voir dans l'histoire de Rodrigue , Roi de Valence.
ne furent
$
Les Royaumes d'Arragon et de Valence , qui ne sont aujourd'hui que comme des Provinces de la vaste Monarchie
d'Espagne , avoient jour d'une longue et
profonde paix , sous Dom Alphonse et
sous Dom Fernand , leurs Rois ; mais les
peuples de l'un et de l'autre Royaume
pas si heureux sous le Régne
des Enfans de ces Rois justes et pacifiques. Dom Pedro succeda à Dom Alphonse , et Dom Rodrigue hérita de la
Couronne de Dom Fernand. Dom Rodrigue plus impétueux que Dom Pedro ,
fut le premier à lever l'Etendart de la
guerre , fondé sur des prétextes que l'ambition ne manque jamais de trouver
quand elle veut exercer son empire , si
funeste aux peuples , qui en sont les innocentes victimes. La Fortune , Divinité
aveugle , se déclara d'abord pour la ..use
la plus injuste ; Dom Rodrigue qui fit
les premieres infractions aux traitez de
Paix , long-tems maintenus entre son
pere et celui de Dom Alphonse , porta
ses Conquêtes jusques dans la Capitale
d'Arragon ; Dom Pedro ne pouvant s'opposer
JUILLET. 1732 1537 ་
poser à ce torrent , fut obligé d'aller de mander du secours aux Princes ses Voisins , et le fit avec tant de précipitation
qu'il abandonna sa sœur au pouvoir du
ainqueur ; mais l'Amour entreprit de
réunir deux Rois que l'ambition avoit
divisez.
,
A peine Dom Rodrigue fut entré dans
l'Appartement de Delmire c'étoit le
nom de la Sœur de Dom Pedro , qu'il ne
découvrit que des objets capables de l'attendrir. La Princesse d'Arragon étoit évanouie entre les bras de sa Gouvernante , qui arrosoit son visage d'un torrent
de larmes , ses autres filles poussoient des
gémissemens à percer le cœur le plus insensible ; Rodrigue ne peut soutenir ce
spectacle sans émotion ; mais que devint
il quand il eut jetté les yeux sur l'objet
de ces tristes gémissemens. Il sentit dans
le fond de son cœur un frisson , avantcoureur de sa défaite ; Delmire n'entr'ouvoit un œil mourant que pour allumer
dang, on sein un feu qui ne devoit jamais s'éteindre. Elle ne pût regarder sans
indignation le cruel ennemi de son frere ,
le destructeur de sa Nation , et l'Auteur
de son esclavage ; mais l'air soumis et respectueux avec lequel son vainqueur l'aborda , ne tarda guére à la désarmer.
→Que
32 MERCURE DE FRANCE
Que je suis criminel , s'écria Rodrigue,
» en tombant à ses pieds ! j'ai pû réduire
à cet état pitoyable une Princesse digne
n de l'adoration de tous les Mortels ! Fa-
» tale ambition , à quoi m'as tu porté ?
» et comment pourrai-je expier mon crime ? Delmire ne répondit à ces mots
que par des pleurs ; elle détourna les
yeux , et ayant témoigné qu'elle avoit
besoin de repos , elle obligea Rodrigue
à se retirer , sans sçavoir si son repentir
lui avoit obtenu sa grace. Elle n'étoit pas
loin d'être accordée , cette grace que l'Amour demandoit ; les momens de repos
que Dom Rodrigue venoit de laisser à
son aimable Delmire , lui servirent plutôt à éxaminer le trouble que son ennemi avoit excité dans son cœur , qu'à goûter les douceurs d'un sommeil , que l'agitation de ce jour. fatal sembloit lui rendre nécessaire. Elle sentit des mouvemens
qui lui avoient été inconnus jusqu'alors.
Rodrigue désarmé , Rodrigue prosterné
à ses genoux , Rodrigue repentant cessa
de lui paroître criminel. En vain sa fierté
voulut s'opposer à des sentimens si favorables , elle ne lui parla que foiblement
contre lui , et l'Amour lui imposa bien-
-tôt silence.
Il s'accrut de part et d'autre cet Amour
qui
JUILLET. 1732 1533
"
venoit de naître au milieu des allarmes; la
dissension qui regnoit entre le frere et l'Amant ne diminua rien de la force qu'il acqueroit tous les jours; mais Rodrigue n'en
regla pas les mouvemens comme Delmire. La crainte de perdre ce qu'il aimoit lui
inspira des sentimens de jalousie qui allerent jusqu'à la fureur. Voicy ce qui donna lieu à la naissance de cette passion tyrannique.
Don Pedre , trahi par la fortune , et
ne trouvant pas dans ses Etats des forces
suffisantes à opposer à un ennemi aussi
redoutable que Rodrigue, avoit été réduit
à appeller ses voisins à son secours. Il s'étoit marié , à l'insçu même de sa sœur , et
ce mystere étoit une raison d'Etat ; l'éloignement qu'il témoignoit pour le mariage, laissoit esperer à tous les Princes, dont
le secours lui étoit necessaire , la succession du Royaume d'Arragon qui devoit
appartenir à Delmire , supposé que son
Frere persistât dans le dessein de garder
le célibat. Il n'avoit pas besoin de cette
feinte. Delmire seule , et sans emprunter
l'éclat d'une Couronne , étoit capable de
mettre toute l'Europe dans ses interêts; le
bruit de sa beauté lui avoitfait desAmans,
qui n'attendoient qu'une occasion de se
déclarer pour elle , et de la mettre en liberté de se choisir un Epoux.
D Les
7534 MERCURE DE FRANCE
Les Rois de Castille et de Leon furent
les premiers qui armerent pour elle ; d'autres Princes Souverains suivirent leur
exemple, et le Roy d'Arragon se vit bientôt à la tête d'une armée capable de faire
trembler l'Usurpateur de sa Couronne. Il
ne voulut pourtant en venir aux dernieres extrêmitez qu'après avoir tenté les
voïes de la douceur. Il écrivit à sa sœur ,
et lui fit entendre qu'il ne tiendroit qu'au
Roy de Valence de rendre la paix à toutes les Espagnes , en la renvoïant auprès
de lui , et en lui restituant toutes les Places qu'il avoit conquises dans une guerre
injuste.Delmire ne consultant que son devoir , fit sçavoir les prétentions de son
frere à son Amant, et le pressa de lui rendre la liberté. Que me demandez- vous,
» lui dit Rodrigue? Moi, je pourrois consentir à vous livrer à quelque heureux
» Rival ! Ah ! vous ne connoissez pas
»l'Amour , puisque vous croyez qu'un
cœur véritablement épris , peut ceder
»ce qu'il aime ; mais je m'abuse , pour-
» suivit-il , avec des yeux , que la jalousie
» enflamma d'un courroux dont il ne fut
» pas le maître. Vous ne le connoissez que
>> trop , cet amour qui m'attache à vous,
»et qui vous lie à quelqu'un de mes Ri-
» vaux ; vous brûlez , ingrate , de vous
» éloi-
JUILLET. 1732. 1535
éloigner de moi , pour vous rapprocher
» de celui qui veut vous arracher à mon
» amour , mais ne l'esperez qu'après ma
»mort. Non , je ne vous verrai pas entre
» les bras d'un autre ; et quelques formi-
» dables que soient les apprêts qu'on fait
» pour vous conquerir ; j'en ferai de plus
» grands pour vous conserver. Delmire
fut si surprise de ce premier transport de
jalousie , qu'elle resta quelque temps sans
repartie ; mais voïant son impétueux
Amant prêt à lui faire des reproches encore plus sanglans. » Arrêtez, lui dit elle,
» et n'attribuez mon silence qu'à l'éton-
» nement où votre injustice vient de me
jetter. Quoi ? poursuivit elle, c'est Don
» Rodrigue qui me soupçonne de l'avoir
trompé jusqu'aujourd'hui , qui me croit
capable d'en aimer un autre que lui ; Je
» le devrois , ingrat , continua-t-elle ; et
» vous meriteriez l'infidelité dont vous
» m'accusez. Ces paroles , suivies de quelques larmes qu'elle ne put retenir , rendirent un calme soudain au cœur du Roy
de Valence. » Pardonnez-moi , lui dit-il ,
>> Adorable Delmire , des sentimens que
» je désavouë , et n'en imputez le crime.
» qu'à l'excès de mon amour. C'est cet
» amour, aussi ardent qu'il en fut jamais ,
» qui m'ôtant tout à coup l'usage de la Dij >> rai-
1536 MERCURE DE FRANCE
» raison , ne m'a pas permis de vous ca-
» cher l'affreux désespoir où votre perte
» me réduiroit. Vous me la rendez cette
» raison ; elle m'éclaire sur l'injustice de
» mes prétentions ; si la guerre vous à fai29
te ma prisonniere , l'amour m'a fait vo-
»tre esclave ; oüi , ma raison me fait voir
que j'aurois dû vous laisser maîtresse
» de votre destin , dès le moment que je
» vous ai adorée. Vous pouvez partir, je ne
» vous retiens plus ; vous pouvez vous
> donner à l'heureux mortel à qui le Roy
>> votre Frere vous réserve; et quand vous
» vous seriez destinée vous- même à ce
»Rival , que j'abhorre sans le connoître
» ce ne seroit pas à moi à m'opposer au
penchant de votre cœur ; mais quelque
» soit celui qui doit posseder tant de
»charmes, qu'il ne se flatte pas que je
» le laisse tranquillement jouir d'une fé-
» licité où il ne m'est plus permis d'as-
»pirer votre frere a résolu ma mort
» mais je la rendrai fatale à votre Epoux ;
>> ma haine est aussi forte pour lui , que
» mon amour pour vous ; je ne respire
»que vengeance ; et je confonds dans ma
fureur tous les Princes du monde ; je les
regarde tous comme les Usurpateurs de
mon Trésor ; ces transports qui redoubloient à chaque instant , et dans le tems
>>
même
JUILLET. 1732 1537
même qu'il sembloit se repentir de les
avoir fait éclater , jetterent une douleur
mortelle dans le cœur de la tendre Delmire. » Ah! Seigneur , lui dit- elle , pour-
» quoi faut- il que vous m'aimiez ? que je
vais vous rendre malheureux ! je vois
» trop que le poison de la jalousie se ré-
» pandra sur tous les jours de votre vie, et
qu'il troublera votre tranquillité et la
»mienne ; cependant que dois- je faire
» dans la triste situation où je me trouve?
» dites-moi la réponse que je dois faire au
»Roy d'Arragon : Eh ! puis-je balancer
» un moment à la faire moi- même , lui
» dit l'impetueux Rodrigue ; qu'il vous
>> donne à moi , et qu'il reprenne tout ce
» que la victoire m'a fait conquerir sur
» lui ; je lui abandonne tout , et ce sa-
»crifice iroit jusqu'au don de ma Cou
ronne, si je ne la regardois comme vo-
» tre bien ; mais qu'il ne m'oblige pas
Ȉ reprendre les armes , par la honte
» d'un refus , que j'irois expier dans son ور «sang.
Cet amour , qui tenoit de la fureur , fit
trembler Delmire ; elle comprit bien que
Ja jalousie de son Amant ne finiroit qu'avec sa vie. Pour en calmer les transports ,
elle lui promit de ne rien oublier pour
porter le Roy d'Arragon à un Hymen
D iij qui
1538 MERCURE DE FRANCE
qui les rendroit tous deux infortunez.
Élle fit réponse à son frere avec les plus.
vives expressions que l'amour pût lui.
suggérer. Elle communiqua sa Lettre au
jaloux Rodrigue; il y en ajouta une de sa
main, qui n'étoit pas moins forte, et dont
Delmire auroit été charmée, si elle eût pû
se cacher que ce même amour qui s'exprimoit si tendrement , dégénéroit en implacable couroux , dès qu'il craignoit de
perdre l'objet aimé.
Les engagemens que Don Pedre avoit
pris avec ses Alliez, ne lui permettant pas
de faire assez- tôt une réponse positive aux
propositions de Don Rodrigue , réveil
lerent la jalousie de ce dernier ; il ne dou
ta point que sa perre ne fut résoluë ; il fit
de nouveaux préparatifs de guerre il écla❤
ta en reproches contre la malheureuse
Delmire ; il la soupçonna d'avoir part à
des retardemens qui lui annonçoient un
refus ;elle en soupira , elle en gémit, mais
le mal étoit sans remede ; elle aimoit
trop cet ingrat , qui l'accusoit d'en aimer
un autre. Elle redoubla ses empressemens
auprès de son Frere , et le fit avec tant de
succès , que la paix fut concluë entre les
deux Rois ennemis , et l'hymen arrêté
entre les deux Amans.Cette agréable nouvelle répandit une joie universelle dans
les
JUILLET. 1732. 1539
les Royaumes de Valence et d'Arragon ;
Rodrigue se livra tout entier à la douce
esperance de posseder bien-tôt sa chere
Princesse ; la seule Delmire s'abandonnoit à la douleur , tandis que tout ne res
piroit que bonheur ; elle n'ouvroit son
cœur qu'à deux de ses confidentes , dont
l'une avoit pris soin de son enfance , et l'autre vivoit dans une très-étroite familiarité avec elle. La premiere s'appelloit
Théodore , et l'autre Délie ; je les nomme
toutes deux , parce qu'elles doivent avoir
part à la suite de cette histoire ; Théodore lui conseilloit de fermer les yeux sur
tous les malheurs dont la jalousie de Rodrigue sembloient la menacer ; Délie au
contraire n'oublioit rien pour la détourner d'un hymen que cette affreuse jalou
sie lui rendroit funeste. L'un et l'autre
conseil partoient d'un cœur bien intentionné , mais la triste Delmire ne sçavoit lequel elle devoit suivre pour être
heureuse , l'amour avoit déja décidé de
son sort ; elle ne laissa pas de se précau
tionner autant qu'il dépendoit d'elle
contre les suites que pourroit avoir un
engagement qui devoit durer autant que
sa vie. Elle fit promettre à Don Rodrigue de se guérir de sa jalousie , et ne lui
promit de l'épouser qu'à cette condition.
D iiij Don
1540 MERCURE DE FRANCE
Don Rodrigue lui jura de n'être plus
jaloux. » Je ne l'étois, lui dit-il , que parce
» que je craignois de vous perdre ; vous
» serez bien-tôt à moi ; qu'ai-je à crain-
» dre ? Non , ajouta t- il, plus de défiance,
» Delmire se donne à moy , rien ne peut
» me la ravir , sa foy me rassure contre
toutes les prétentions de mes Rivaux;
» je suis le plus heureux de tous les hom-
» mes , et ma félicité me rend à jamais
❤ tranquille.
Ces belles protestations , qu'il croyoit
aussi constantes que l'amour qui les lui
dictoit , ne tinrent pas contre le premier
sujet qu'il crut avoir de se défier de son
Amante: Voicy ce qui y donna occasion .
La Duchesse du Tirol , tendre amie de
la Princesse d'Arragon , dont elle avoit
vivement ressenti l'absence depuis que le
Roy de Valence l'avoit faite prisonniere ;
n'eût pas plutôt appris que la paix étoit conclue entre les deux Couronnes , et que
sa chere Delmire en alloit porter une ,
qu'elle lui écrivit pour lui témoigner la
part qu'elle prenoit à son bonheur , et
pour la prier de lui accorder la permission de venir à Valence, pour être témoin
d'un hymen qui faisoit la félicité de deux
Peuples. Delmire s'enferma dans son cabinet pour lui faire réponse ; elle avoit
pris
JUILLET. 1732. 1541
pris la précaution de deffendre que personne la vint troubler. L'amoureux Rodrigue se presenta à la porte de son appartement , dans le temps qu'elle achevoit sa Lettre ; quoique les ordres qu'elle
ávoit donnez qu'on la laissât seule , ne
fussent pas pour lui , Délie , celle de ses
Dames qu'elle affectionnoit le plus , et
qui n'approuvoit pas son hymen , à cause des suites fâcheuses qu'il pouvoit
avoir pour sa chere Maîtresse , eut la malice de vouloir mettre sa jalousie à l'épreuve , et lui dit que la Princesse ayant
des dépêches secretes à faire , avoit deffendu , sans excepter personne , qu'on
laissât entrer dans son appartement, »> Ces
» deffenses ne sont pas apparemment pour
»un Royqui doit bientôt être son Epoux,.
répondit D. Rodrigue , avec un souris.
» forcé , et je crois pouvoir prétendre à
>> l'honneur de sa confidence. Délie affecta
encore plus d'empressement. à l'empêcher d'entrer pour lui donner de plus:
grands soupçons; elle n'y réussit que trop
bien. D. Rodrigue avala à longs traits le
poison que cette artificieuse fille lui avoit
préparé ; il entra tout transporté , mais à.
peine eut-il apperçu Delmire que le res--
pect, que sa presence lui inspiroit, suspendit les mouvemens tumultueux qui ve
D v noient
1542 MERCURE DE FRANCE
1
noient de s'élever dans son ame; il se rapella la promesse qu'il lui avoit faite , de
n'être plus jaloux ; et la voïant attentive à
la Lettre qu'elle écrivoit , il s'avança sans
bruit et sans crainte d'être vû , attendu
qu'elle lui tournoit le dos; mais une glace
sur laquelle Delmire jetta les yeux et à
laquelle ce Prince jaloux ne fit nulle attention , tant il étoit occupé de ses soupçons , trahit le dessein qu'il avoit de lire
ce que la Princesse écrivoit. Delmire ne
l'eût pas plutôt apperçu qu'elle serra brusquement sa Lettre; et se tournant vers lui,
elle se plaignit du dessein qu'il avoit de la
surprendre. D. Rodrigue ne sçut d'abord
répondre à ce reproche; il craignoit
de faire entrevoir sa jalousie ; il lui demanda pardon de la liberté qu'il avoit
prise decontrevenir à des ordres qui peutêtre n'étoient pas moins pour lui que
pour tous les autres, quoique le nœud qui
devoit les unir à jamais le mit en droit
de se croire excepté. »Ce droit n'est pas
»encore si sûr que vous le
que
lui pensez ,
répondit Delmire, avec une petite émo-
»tion de colere, puisqu'il n'est fondé que
sur un hymen , auquelje n'ai consenti
»que conditionnellement; avez vous oubiié quelles sont nos conventions ? Vous
>m'avez promis de n'être plus jaloux ;
moi
JUILLET. 1732. 1543
moi,jaloux, s'écria D. Rodrigue;voulez-
» vous me faire un crime d'un mouvement
» de curiosité qui ne tire nullement à con-
» séquence. Eh bien , je vous en croi , lui
» répondit Delmire ; mais comme cette
»curiosité m'a induite à vous soupçonner d'infraction de traité , c'est par
» même que je veux vous punir ; pér-
» mettez donc que je ne la satisfasse pas ;
» vous ne sçauriez mieux me prouvervo
là
tre innocence ; le sacrifice que je vous
» demande n'est pas grand , et si vous
» sçavicz à qui s'addresse cette Lette que
» vous avez voulu lire à mon insçu , vous
» ne balanceriez pas un moment à m'ac-
» corder ce quej'exige de vous ; j'y sous-
» cris sans repugnance , lui répondit Ro
>> drigue , malgré l'envie secrette qu'il
» avoit d'apprendre ce que contenoit cette
» Lettre mysterieuse , que Delie lui avoit
» renduë suspecte ; vous me comblez de
» plaisir , lui dit Delmire, et je commen
ce à bien augurer de votre amende
» ment.
Elle demeura ferme dans sa résolution ,
quoique Rodrigue ne laissât pas de lui
faire entrevoir le desir qu'il avoit de sça--
voir ce qu'elle venoit d'écrire ; ils se sé→
parerent assez satisfaits l'un de l'autre en
apparence ; mais Rodrigue nourrissoit
Dvj dans
1544 MERCURE DE FRANCE
"
4
dans le cœur une inquiétude qu'il lui
falloit dévorer aux yeux de sa Princesse;
elle ne l'eut pas plutôt quitté , qu'il ne
songea qu'aux moyens de s'éclaircir d'un
doute qui troubloit son repos.
Il avoit , pour son malheur , un Confident qui flatoit sa jalousie , parce qu'il
n'étoit jamais plus en faveur auprès de
son Maître , que lors qu'il faisoit quelque
découverte qui l'entretenoit dans son
amoureuse défiance. Cette peste de Cour
s'appelloit Octave. Dom Rodrigue ne lui
eut pas plutôt communiqué ce qui venoit de se passer entre Delmire et lui ,
que ce dangereux Courtisan lui avoüa
qu'il croyoit que cette Lettre que la Princesse avoit écrite à son insçu , s'adressoit
à quelque Rival caché ; il s'offrit à l'intercepter ; Dom Rodrigue lui promit une
récompense proportionnée à ce service ;
mais comme il craignoit d'offenser sa Princesse , il lui ordonna d'éviter l'éclat dans
la commission dont il se chargeoit. Octave lui dit qu'il pouvoit s'en reposer sur
sa dexterité , et le quitta pour aller se
préparer à cette expedition.
Delmire , contente du petit sacrifice
que son Amant venoit de lui faire , chargea Délie de remettre le Billet qu'elle venoit d'écrire entre les mains de celui qui
lul
JUILLET.- 17328 1545
lui avoit apporté la Lettre de la Duchesse
de Tirol ; c'étoit un Amant de Delie ,
qui s'appelloit Florent. Elle executa les ordres de sa Maîtresse ; mais comme les
Amans ont toûjours quelque petit reproche à se faire , Florent ne voulut point
s'éloigner de Délie , sans se plaindre de
son indifference : Est-il possible , lui
dit - il que l'amitié soit plus empres-
»sée que l'Amour ? La Duchesse de Tirol
» n'a pas plutôt appris que le commerce
» n'est plus interrompu entre les Peuples
d'Arragon et ceux de Valence , qu'elle
»s'empresse d'écrire à la Princesse Delmire ; cette tendre amie n'est pas moins
» prompte à lui faire réponse , et Délies
>> pendint deux mois d'absence , ne peut :
>> trouver un seul moment pour donner:
»de ses nouvelles au plus passionné de
>> tous les Amans ! voici de quoi vous convaincre , lui répondit- elle , en tirant
>>de sa poche une Lettre qu'elle n'avoit
>> pû lui envoyer ; ce n'est point- là ton
» caractere , lui dit Florent , il est vrai ,
» répliqua Délie , c'est la Princesse même
» qui a eu la bonté de me préter sa main,
parce ce que je ne pouvois pas me servir
de la mienne , à cause d'une indisposi-
» tion.
Florent étoit si persuadé des bontez de
Del-
16 MERCURE DE FRANCE
Delmire pour Délie , qu'il ne douta point
qu'elle ne lui dît vrai , il la pria de lui
laisser cette chere Lettre , puisque c'étoit
à lui- même qu'elle s'adressoit , Délie n'en
fit aucune difficulté , et retourná auprès
de sa Maîtresse.
Florent ne fut pas plutôr seul qu'il ne
put résister à l'envie de lire ce que Délie
lui écrivoit ; il étoit si occupé de cette
lecture qu'il ne s'apperçut pas de l'arrivée
d'une personne masquée , soutenuë de
plusieurs autres qui devoient venir à son
secours en cas de besoin. C'étoit Octave
qui s'avançant par derriere , lui saisit la
Lettre de Délie. Florent se deffendit autant qu'il put , mais tous les efforts qu'il fie
n'empêcherent pas qu'Octave ne lui ravît
la moitié d'une Lettre qui lui étoit si
chere. Fatale moitié , dont nous verrons
bien-tôt les fun stes suites.
Florent ne pouvant tirer raison de
l'insulte qu'on venoit de lui faire , et ne
scachant qui il devoit en accuser , se con- sola de la perte de cette moitié de Lettre ,
et partir pour aller porter à la Duchesse du
Tirol , le Billet dont D'lie venoit de le
charger de la part de Delmire. Octave
content de son larcin , aila sur le champ
trouver D. Rodrigue , pour lui rendre
compte de l'heureux succès de son zele ;
voici
JUILLET. 1732. 1547
voici ce que contenoit cette moitié de
Lettre, qu'il remit entre les mains de son:
Maître.
L'Amour que vous m'avez autrefois jurée
me fait esperer que vous ne m'avez pas oubliée .
recevez donc ces nouvelles marques de ma tendresse ;
y serez-vous aussi sensible que vous le devez ?
vous êtes dans Saragosse et moi ,
cruelle et rigoureuse absence •
souvenez- vous que je n'aime que vous
que puisque je ne puis vivre sans mon cher ...
vous ne devez vivre que pour la tendre Del ·
Quels furent les transports du Roy de
Valence à cette fatale lecture. Ah! je
»ne m'étonne plus , s'écria-t'il¸ que Pina fidelle Delmire ait pris tant de précau
tion pour n'être point surprise quand
» elle traçoit ces tendres témoignages de
on coupable amour ; avec quelle adresse la peifide s'est prévalue du funeste
>> ascendant qu'elle a sur mon cœur , pour
»me dérober un secret dont la connoissance l'auroit perdue , mais elle ne m'aura pas trompé impunément ; elle ne
»dira plus que ma jalousie est injuste , et
»je n'ai que trop , pour mon malheur
de quoi la confondre.
Il ne s'arrêta pas long- temps à s'exhaler en vains reproches , il courut à l'Appartement de Delmire , pour la convaincre de son manque de foy.
1548 MERCURE DE FRANCE
La Princesse d'Arragon ne s'apperçût pas d'adord du trouble de son cœur ;
elle lui témoigna même combien elle
étoit satisfaite du petit sacrifice qu'il ve
noit de lui faire ; » vous osez encore in→
»sulter à ma crédulité , lui répondit le
» Roy jaloux , d'un ton à la faire trem-
»bler , il n'est que trop grand ce sacrifi-
>> ce dont vous voulez diminuer le prix';
» mais le Ciel , le juste Ciel , n'a pas permis que vous ayez recueilli le fruit de
»votre crime. De mon crime , répondit
» Delmire avec ce noblé courroux qu'ins-
» pire l'innocence accusée ; quoi ? c'est
»par Rodrigue que je suis si mortelle
"
ment outragée. Moi criminelle ! ache-
»vez , cruel persecuteur d'une Princesse
"que vous condamnez à des malheurs
Ȏternels ; apprenez- moi par quelle ac-
» tion j'ai pû meriter l'injure que vous
»faites à ma gloire.Ne croyez pas , poursuivit cet injuste Amant , m'imposer
» encore par ces trompeuses apparences de
»vertudont vous m'avez ébloui jusqu'au-
´» jourd'hui , mes yeux se sont ouverts , et
» plût au Ciel qu'ils fussent encore fer-
>> mez ; et que le hazard ne m'ût pas mis
>> entre les mains des témoins irrécusables
» de votre infidelité. Lisez, poursuivit- il,
» et démentez votre main , si vous l'osez.
»Je
JUILLET. 1732. 1549
» Je ne scaurois disconvenir , lui dit Del-
>> mire , après avoir jetté un regard d'in-
>> dignation sur l'Amant et sur la Lettre
qu'il lui présentoit , je ne sçaurois nier
»que ces mots ne soient tracez de ma
»main; mais avez- vous lieu d'en être ja-
>> loux ? oserez-vous me persuader , in-
»terrompit Rodrigue , que ces tendres
>>> sentimens s'adressent à moi ? L'Amant
»à qui vous écrivez est à Sarragoce ; quel
>> qu'il soit , lui répondit Delmire avec un
>> fier dédain , il est plus digne d'être aimé
»que vous , ces mots acheverent de
»rendre Rodrigue furieux. Quoi ? je
>>ne suis donc plus pour vous , lui dit-il,
» qu'un objet de mépris ! que dis- je ? je
»l'ai toûjours été. Cette absence que vous
» appellez cruelle et rigoureuse , n'a pas
» paré un moment votre perfide cœur de
>> cet heureux Rival , que vous mettez si
fort au- dessus de moi , et vous l'adoriez en secret dans le temps que vous
»me juriez une foi inviolable et un amour
» éternel. Ne poussons pas plus loin une
» erreur qui vous autorise à de nouveaux
»emportemens , lui dit enfin Delmire ; ils
seroient justes s'ils étoient fondez sur
la verité , il est temps de vous détrom-
» per ; mais c'est plutôt pour ma gloire ,
»ajouta- t'elle , que pour votre satisfac
sé-
»tion;
1550 MERCURE DE FRANCE
›
»tion. A ces mots elle ordonna qu'on
>> fit venir Délie ; elle fut obéïe sur le
champ ; Délie , qui se doutoit de ce
qui se passoit entre le Roy et la Princesse entra dans son Appartement
munie d'armes deffensives ; Florent, qui
ne faisoit que de venir de Sarragoce , l'avoit instruite de la violence qu'on lui avoit
faite. Elle tenoit dans sa main, la moitié
de Lettre qui étoit restée dans celle de
Florentin ; » j'ai pressenti , dit elle , en
»s'adressant à Delmire que vous pourriez avoir besoin de cette piece justificative échappée au larcin qu'on a fair
»à Florent. Donnez , répondit Delmire ,
»et vous , injuste Amant , joignez ces ca-
»racteres à ceux qui m'ont rendue si cou-
་
pable à vos yeux , et rougissez seul du
>> crime que vous avez voulu m'imputer.
»Que je crains d'avoir trop mérité votre
»colere ! s'écrie D. Rodrigue , en rece-
»vant d'une main tremblante le fatal
» papier que Delmire lui présentoit.com
»me l'Arrêt de sa condamnation. Je vous.
→crois innocente , continua- t'il , sans rien
>examiner de plus ; il ne suffit pas que
»vous me croyez innocente, lui répon-
»dit Delmire, avec beaucoup d'alteration ,
»il faut que vous soyez convaincu de
»votre crime, je vous laisse , ajoûta- t'elle,
» pour
JUILLET. 1732. 1351
» pour aller refléchir à loisir sur la peine
»qui vous est duë.
A ces mots Delmire le quitta sans
daigner le regarder , et ce qui le fit trembler davantage , c'est de voir qu'elle étoit
suivie de Délie, qu'il sçavoit n'être pas
trop bien intentionnée pour lui.
Sitôt qu'il fut seul , il rejoignit les deux
moitiez de Lettre , et y trouva ces mots.
L'amour que vous m'avez autrefois jurée , mon
ther Florent, et que je vous ai jurée à mon tour,
me fait esperer que vous ne m'avez pas oubliée
malgré la distance des lieux qui nous séparent ;
recevez donc ces nouvelles marques de ma tendresse , qui partent moins d'une plume empruntée que de mon cœur ; y serez vous aussi sensible que
vous le devez je n'ose presque l'esperer ; que sçai-jez
Vous êtes à Sarragosse et moi à Valence ; je ne
veis personne ; puis -je me flatter que vous fassiez de
même. Cruelle et rigoureuse absence ! que tu me
causes d'allarmes ! cependant , souvenez- vous que
je n'aime que vous ; n'aimez aussi que moi , et
songez sans cesse que puisque je ne puis vivre
sans mon cher Florent ; pour prix de tant de
fidelité , vous ne devez vivre que pour la tendre Delie.
Dans quel accablement la lecture de cette
Lettre ne laissa point le jaloux Rodrigue ?
Le plaisir secret qu'il sentit d'abord à se
voir convaincu de la fidelité de Delmire ,
ne put balancer le mortel regret de l'avoir offensée. La froideur avec laquelle'
sa
1552 MERCURE DE FRANCE
sa chere Princesse lui avoit dit en le quittant , qu'elle alloit refléchir à loisir sur
la peine qui lui étoit duë , lui donnoię
tout à craindre pour son amour ; il s'étoit soumis lui- même à cette peine par
la promesse qu'il lui avoit faite de n'être
plus jaloux , mais ce qui l'avoit induit à
l'être , étoit si vrai-semblable , qu'il ne
desespera pas de la fléchir.
Fermer
Résumé : LE PRINCE JALOUX.
Le texte 'Le Prince jaloux' explore la passion destructrice de la jalousie, notamment dans le contexte amoureux. La jalousie amoureuse est décrite comme un mélange complexe d'amour et de haine, motivée par la crainte de perdre l'affection de l'être aimé. L'histoire se déroule dans les royaumes d'Arragon et de Valence, initialement en paix sous les règnes de Dom Alphonse et Dom Fernand. Leurs successeurs, Dom Pedro et Dom Rodrigue, mettent fin à cette paix. Dom Rodrigue, plus impulsif, déclenche une guerre fondée sur des prétextes ambitieux. Rodrigue conquiert la capitale d'Arragon et Dom Pedro abandonne sa sœur Delmire aux mains de Rodrigue. Rodrigue, ému par la détresse de Delmire, exprime son repentir. Delmire, initialement indignée, est désarmée par son attitude respectueuse et finit par céder à l'amour. Cependant, Rodrigue, consumé par la jalousie, craint de perdre Delmire. Dom Pedro, trahi par la fortune, cherche des alliés pour récupérer sa sœur et son royaume. Delmire transmet les demandes de son frère à Rodrigue, qui réagit avec fureur jalouse. Delmire parvient à calmer Rodrigue en lui rappelant son amour. Rodrigue accepte de libérer Delmire, mais menace de vengeance contre son rival. Delmire, consciente de la dangerosité de la jalousie de Rodrigue, promet de convaincre son frère d'accepter leur union. Les préparatifs de guerre reprennent, mais Delmire négocie la paix et leur mariage. Cependant, elle reste préoccupée par la jalousie de Rodrigue. Delmire partage ses inquiétudes avec ses confidentes, Théodore et Délie, qui la conseillent différemment sur son avenir avec Rodrigue. Delmire demande à Rodrigue de surmonter sa jalousie avant de l'épouser. Rodrigue jure de ne plus être jaloux, mais ses promesses sont rapidement mises à l'épreuve. Rodrigue tente de lire une lettre destinée à Florent, l'amant de Délie, une dame de Delmire. Cette lettre, partiellement lue par Rodrigue, semble prouver l'infidélité de Delmire. Rodrigue confronte Delmire, qui nie toute infidélité et accuse Rodrigue de mépriser sa gloire. Delmire convoque Délie pour prouver son innocence. Délie présente la moitié d'une lettre que Delmire complète avec celle en sa possession. Cette lettre prouve la fidélité de Delmire et l'amour de Florent. Rodrigue, convaincu de son erreur, regrette d'avoir offensé Delmire et craint pour leur relation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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154
p. 1678-1705
SUITE de l'Histoire DU PRINCE JALOUX.
Début :
Don Rodrigue flottant entre la crainte et l'esperance, se [...]
Mots clefs :
Rival, Don Alphonse, Don Pedro, Delmire, Don Rodrigue, Princesse, Amour, Prince jaloux, Lettres, Amant, Lit, Appartement, Couronne de Valence, Héritier
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'Histoire DU PRINCE JALOUX.
SUITE de l'Histoire DU PRINCE
D
JALOUX.
ON Rodrigue flottant entre la crain
te et l'esperance , se hâte d'aller rejoindre l'irritée Delmire,pour ne lui donner pas le temps de s'affermir dans les
fâcheuses dispositions où sa jalousie l'a- voit mise contre lui. Delmire accablée
d'une douleur mortelle , s'étoit renfermée dans son appartement , avec ordre
de n'y laisser entrer que D. Rodrigue. Ce
Prince aussi amoureux que jaloux, ne tarda
guére à s'y rendre il n'y entra qu'en
tremblant ; les pleurs dont il trouva le visage de sa chere Princesse tout inondé , et
ses soupirs , qu'elle sembloit plutôt adresser au ciel qu'à son Amant , lui firent
sentir à quel point il l'avoit offensée. Il
se jetta à ses pieds , et y demeura longtemps sans pouvoir proferer un seul mot.
Delmire fut la premiere à rompre le silence » Eh bien ! lui dit- elle , êtes- vous
>> assez convaincu de mon innocence ? et
» venez-vous me demander par quel gen-
» re de peine je dois vous faire expier
votre crime ? J'ai merité la mort , lui
» répondit Don Rodrigue , et je viens
> expi-
AOUST. 17320 1679
expirer à vos genoux ; mais si un cri
>> me que l'amour seul fait commettre,
» peut exciter la pitié , suspendez un mo-
>> ment une colere plus terrible pour moi
»que la mort même, et daignez examiner » les circonstances dont a été accompa-
>>gné ce même crime que vous allez
»nir. Eh ! quel autre que moy ne fut pas
>> devenu coupable? Qui n'eût pas cru que
pucette fatale Lettre , que le destin jaloux
»de mon repos, a fait tomber entre mes
»mains , s'addressoit à unRival secret ?
»Arrêtez, interrompit Delmire, vous par-
»lez icy le langage de tous les coupables ;
»ils ne manquent jamais d'attribuer au
·29
1
»destin les fautes dont on les accuse , et
»dont ils sont les premiers Auteurs. Je
>> conviens , poursuivit - elle , que cette
moitié de Lettre, qui vous a fait concevoir des soupçons si injurieux à ma gloire, auroit pû induire en erreur les cœurs .
les moins susceptiblés de jalousie , elle
»étoit de ma main ; elle s'addressoit à un
»Amant qui est en Arragon , tandis que
>>vous étiez dans Valence ; la signature
»présentoit à vos yeux la moitié de mon
»nom ; en un mot , toutes ces circons
>>tances , dont vous attendez votre justi-
»fication , le sort les avoient combinées
d'une maniere à vous rendre le plus jaAiiij loux
1680 MERCURE DE FRANCE
·
loux de tous les hommes ; mais n'avez-
»vous pas été le premier instrument de
Votre perte ? Quel Démon , l'ennemi de
»votre repos et du mien vous a porté à
faire intercepter cette Lettre , qui a fait
»en même temps votre crime et votre
supplice. N'accusez donc plus le destin,
il ne vous a fait commettre un second
crime que pour vous punir du premier.
>>Vous m'aviez déja soupçonnée , avant
que le hazard vous donnat de nouvelles
»défiances ; le destin les a plutôt confir-
» mées , qu'il ne les a fait naître , et je ne
» puis vous en punir avec trop de ri-
» gueur.
»
D. Rodrigue ne put disconvenir qu'il
ne fut allé lui-même au- devant de son
malheur. Puisque vous justifiez le destin , lui dit Delmire , d'un ton de voix.
» radouci ; c'est à la pitié ou plutôt à l'A-
» mour à vous justifier dans mon cœur ;
>> mais je crains bien que vous n'ayez sou-
» vent besoin de cette indulgence , et que
>> toute ma vie ne se passe à vous par-
» donner , parce que vous ne cesserez ja-
» mais de m'offenser. Le Prince amoureux
n'oublia rien pour la rassurer sur l'avenir ; mais il retomba bien- tôt dans le crime dont il venoit d'obtenir le pardon :
Voicy ce qui contribua à le rendre encore
criminel. Don
ན AOUST. 1732. 1681
Don Pedre, Frere de Delmire , avoit
souvent entendu parler de la jalousie de
Don Rodrigue; il n'avoit consenti à la
paix qu'aux pressantes instances de sa
sœur ; mais il l'aimoit trop pour vouloir
la rendre malheureuse ; l'amour fraternel
F'emporta dans son cœur sur la dignité
Royale , et le fit descendre jusqu'à se travestir , pour s'instruire par lui- même de
ce qui se passoit entre ces deux Amans
que l'hymen devoit unir. Le Roy de Valence ne l'avoit jamais vû; il n'avoit confié son dessein qu'à Florent ; ainsi tout
lui répondoit de l'incognito qu'il vouloit
garder dans la Cour de son beau frere
futur. Il n'y fut pas plutôt arrivé , que
Florent , à la faveur d'une nuit des plus
obscures , le conduisit à l'appartement
de Delmire ; cependant cela ne fut pas
assez secret , pour échapper à l'attention
de ce même confident , que nous avons
appellé Octave , et qui , comme nous l'avons déja dit , recherchoit la faveur de
son maître, aux dépens de son repos ; il
courut faire part de sa découverte à Don
Rodrigue.
963
Que devint ce Prince à un indice si peu
douteux de l'infidelité de Delmire ? Ce
n'étoit plus une Lettre équivoque, c'étoit
un Rival introduit la nuit dans l'appar
A v tement
1682 MERCURE DE FRANCE
tement d'une Princesse qu'il devoit épouser dans peu de jours. Cependant la promesse qu'il venoit de lui faire de n'être
plus jaloux , ne laissa pas de lui faire
craindre d'encourir sa disgrace éternelle ;
il ne voulut s'en fier qu'au rapport de ses
yeux , et ce fut dans cette pensée qu'il se
laissa guider par Octave jusqu'à l'appar
tement de Delmire.
Cette Princesse avoit déja reconnu son
cher Frere , qui l'avoit informée du dessein qui l'amenoit à Valence. Il l'a pria
de supprimer les noms de Frere et de Roi,
et de ne l'appeller qu'Evandre. Dom Rodrigue n'arriva qu'à la fin de leur conversation , oùFlorent étoit présent ; il prê
ta une oreille attentive , et entendit ces
mots , qui ne le laisserent plus douter de
son malheur. » Il est temps , dit Delinire
» à Florent, que mon cher Evandre se re-
»pose , allez le conduire dans la cham-
»bre la plus secrette demon appartement,
et prenez garde qu'aucun ne le voïe en-
>> trer ; je ferai tout ce qu'il vous plaît ,
» répondit le faux Evandre ; c'est à vous
»de me commander , ct à moi de vous
obeïr , lui répliqua Delmire ; l'amour
que j'ai pour vous , ajouta D. Pedro
Vous donne un droit suprême sur tou-
»tes mes volontez. Adieu , ma chere
» Delmire ,
7
A OUST. 1732. 1683
»Delmire , je me retire , pour n'être pas
» découvert.
A ces mots , Florent conduisit le Roy
d'Arragon dans l'appartement de Delmire; l'entretien qu'elle avoit eu avec son
Frere , s'étoit passé.dans une avant cour
et sans lumiere , comme l'entre- vûë le
demandoit. Elle alloit rentrer après lui ::
-97 Arrêtez , lui dit D. Rodrigue ; ne vous.
»pressez pas tant d'aller joüir d'un repos
>> que vous ôtez aux autres ; pourvû que
»ce ne soit que l'amour qui vous empê
» che d'être tranquille , lui répondit Delmire , je ne m'en plaindrai pas ; mais si
>> c'est encore la jalousie qui vous rend
»aussi agité que vous le paroissez , je ne
vous le pardonnerai de ma vie. Vous
"parlez de pardonner , reprit D. Rodri
" gue , quand c'est - à- yous à demander:
»grace ? Perfide que vous êtes ! préten 23. dez-vous démentir mes oreilles ? Mais
» c'est trop perdre de temps en discours ;
» il périra, cet heureux Evandre que vous
» me préferez , et je cours immoler cette
» premiere victime à mon juste ressenti-
»ment. A ces mots, il s'avança vers l'en
>> droit par où son prétendu Rival s'étoit
>> retiré: Juste- ciel ! s'écria Delmire ; de-
>> meurez ; qu'allez-vous faire ? quel sang
allez-vous répandre ? Non , non ; - lui
A vj » répon
1684 MERCURE DE FRANCE
❤
répondit le furieux Rodrigue, je ne puis
» assez- tôt le verser , ce sang qui doit m'ê-
» tre d'autant plus odieux , que l'amour
» vous le rend cher. Je frémis , lui dit la
»tremblante Delmire , en le retenant ,
» autant que sa foiblesse le lui pouvoit
»permettre ; mais son furieux Amant
n'eût pas beaucoup de peine à se déro-
» ber d'entre ses bras. Il couroit rapido-
» ment à sa vengeance , lorsque D.Pedro,
>> attiré par les cris de sa sœur , s'avança ,
l'épée à la main pour la secourir , sans
»sçavoir contre qui il devoit la deffendre.
Dans quelle affreuse situation se trouva
pour lors la malheureuse Delmire ; les
deux hommes que l'Amour er le sang lui
rendoient les plus chers ,
étoient prêts
périr l'un par l'autre. Quel parti pren- dre ? Elle n'en eut point d'autre que de
se précipiter entre les deux Epées. Ar-
» rête , s'écria t- elle , impétueux Amant
» et commence par me percer le cœur , si
» tu veux aller jusqu'à celui de mon Frere.
» Votre Frere , lui dit Rodrigue , en bais-
» sant la pointe de son épée par terre ; ô
»destin , quel sang m'allois-tu faire répandre ?
à
Ce terrible spectacle devint touchant :
par le repentir de Rodrigue ; peu s'en fallut qu'il ne se prosternât aux pieds de Dom
1
AOUST. 17; 2. 1681
Dom Pedro pour lui demander cette mort qu'il avoit voulu lui donner.
» Je suis plus coupable que vous, lui ré-
» pondit le Roy d'Arragon ; mon dégui-
» sement a causé votre erreur , mais vous
» devez le pardonner aux interêts du
» sang. J'ai voulu sçavoir de la propre
>> bouche de ma sœur , si cet hymen que
» vous m'avez assuré devoit faire votre
» bonheur , ne seroit pas un malheur
pour elle ; j'avois déja appris à quel ex-
» cès alloit votre amour pour Delmire ,
» et j'en suis plus convaincu que jamais
" par mes propres yeux. Je vous entends,
» Seigneur, lui répondit D. Rodrigue ;
» vous allez vous joindre à l'irritée Del-
» mire , pour me faire un crime de cet
» excès d'amour , et pour m'en punir par
la privation de ce que j'ai de plus cher ;
» j'attends l'Arrêt de ma mort déclaré ;
» je l'ai trop bien méritée , poursuivit-il
» en se jettant aux pieds de Delmire, mais
» n'y employez que vous- même , ajouta-
» t-il , en lui présentant son épée , et per-
>> cez un cœur plus malheureux encore
» qu'il n'est coupable.
Tout l'attendrissement de la triste Delmire n'auroit pas sauvé son Amant des
justes reproches qu'elle lui auroit pû faire , mais la conjoncture favorisoit le criminel ;
1686 MERCURE DE FRANCE
minel ; la Princesse n'osa faire connoître
au Roy son Frere tous les sujets de plainte qu'elle avoit eus précedemment , de
peur de lui donner de l'éloignement pour
un hymen qu'elle souhaitoit,autant qu'elle le craignoit. Elle ordonna à Rodrigue
de se lever , sans prononcer ni sa grace ,
ni sa condamnation ; elle se contenta de
jetter un profond soûpir que son Amant
attribua plus à sa douleur qu'à son amour..
D. Pedro lui donna une explication plus
favorable ; il ne douta point de la tendresse de sa sœur pour son Amant , et
n'imputa son silence qu'à sa modestie. Je
ne veux plus differer votre union , dit- il
à Rodrigue et à Delmire ; si toutes les jalousies du Roy de Valence étoient aussi
bien fondées qne celle- ci , il y auroit de
Pinjustice à s'en plaindre. Le hazard a pro
duit dans son cœur des mouvemens dont
la sagesse même auroit eu peine à se deffendre , et toute l'estime que j'ai pour
la Duchesse du Tirol ne seroit pas à l'épreuve d'une pareille aventure. Il ne me
refte plus , continua- t- il en s'addressant
au Roy de Valence , qu'à vous donner
des preuves de ma sincerité en vous déclarant mon Hymen , secret avec l'aimale Princesse dont je viens de vous par
er ; j'ai eu des raisons de politique pour
lev
AOUST. 1732 1687
pas
le cacher ; mais ces raisons ne doivent
aller jusqu'à tromper un Prince avec
qui je prétends être uni à jamais ; l'amour
me paroît assez puissant sur votre cœur
pour n'y laisser point de place à l'ambition , et je suis persuadé que dans l'Hymen qui va donner la paix à nos Peuples , vous envisagez plutôt la possession
de Delmire , que la brillante succession
qui lui appartiendroit par le droit de la
naissance , si le ciel me laissoit mourir
sans posterité. » Non, répondit D. Ro-
»drigue , tous les Empires du monde ne
>> sçauroient balancer dans mon cœur lese
>> charmes de l'adorable Delmire , et puis
» que je l'obtiens , je n'ai plus rien à dé-
>> sirer.
Alphonse lui renouvella les assurances
de son bonheur, et le pria seulement de
vouloir bien le differer jusqu'à l'arrivée
de la Duchesse du Tirol , qu'il vouloit
faire reconnoître Reine d'Arragon dans
le même jour où sa seeur. seroit déclarée
Reine de Valence. Delmire n'osa s'opposer ouvertement à la volonté de son Pere;
mais comme elle étoit tendrement aimée
de la Duchesse du Tirol , qu'elle attendoit incessamment; elle se promit d'ob
tenir , par son moïen , les délais dont elle
avoit encore besoin pour éprouver D. Ro
drigue.
Nous
1688 MERCURE DE FRANCE
Nous avons parlé au commencement
de cette Histoire de deux Lettres , que
ces deux tendres amies s'étoient écrites ;
la Princesse du Tirol n'avoit point fait
part de la sienne au Roy son époux , et
vouloit se reserver le plaisir de le surprendre. Cela ne tarda guére d'arriver , et ce
fut justement un nouveau piége que la
fortune tendit au jaloux Rodrigue , pour
le faire retomber dans cette espece de
frénesie qui l'avoit déja rendu si coupable
aux yeux de Delmire. Cette capricieuse
Déesse avoit arrêté qu'il le deviendroit
trois fois presque dans le cours d'une
même journée.
L'incertitude où Delmire l'avoit laissé
ne lui permit pas de joüir du repos oùla
nuit invite toute la nature ; son insomnie
causée par le trouble dont il étoit agité ,
l'obligea à se lever quelques heures après
qu'il se fut couché; et conduit par son
amour, ou par son mauvais génie, il porta
ses pas vers cette fatale Galerie, où sa derniere Scene, avec Delmire etle Roy d'Arragon s'étoit passée; c'étoit- là que la fortune lui en gardoit une derniere plus funeste encore.
A peine y avoit - il resté quelques momens au milieu des tenebres , occupé de
sa derniere aventure , qu'il fut tiré de sa
profon-
AOUST. 1732 1689
profonde réverie , par un éclat de rire qui
partoit de la Chambre de Delmire. Cette
joïe qui regnoit chez son Amante , tandis
qu'il étoit accablé de douleur , ne lui fit
que trop entendre qu'on ne l'aimoit pas
assez pour partager ses chagrins ; il s'approcha pour mieux distinguer les voix ,
mais elles furent interrompues par de
nouveaux éclats de rire , qui acheverent
de le picquer. » Que vous êtes heureuse ,
» dit-il tout bas , insensible Delmire , de
» pouvoir passer si subitement de la dou-
» leur au plaisir ? A cette douloureuse réfléxion il succeda un désir curieux ; l'ap
partement de Delmire étoit éclairé , D.Rodrigue voulut voir à travers la Serrure ce
qui se passoit chez son Amante , qui pût
donner lieu à cette joye immodérée. Quel
spectacle pour un Jaloux ! Il vit sa Prin
cesse entre les bras d'un jeune Cavalier ;
quel nouveau trouble s'empara de son
cœur à cette fatale vûë! La raison fit la
place à la fureur ; aucun respect ne le retint plus ; il frappa à la porte , et ordonna qu'on l'ouvrit , d'un ton de maître irrité.
Delmire ne douta point que ce ne fut-là
un nouvel accès de jalousie ; et prenant
son parti sur le champ , elle pria le Cavalier de se cacher pour quelques momens ,
ct
1690 MERCURE DE FRANCE
et fit ouvrir la porte au furieux Don Ro
drigue.
A peine fut-il entré , qu'il porta ses
yeux égarez de toutes parts , et ne trouvant plus l'objet de sa rage , il l'a déchargea toute entiere sur Delmire, qu'il
accabla des injures les plus sanglantes. La
Princesse garda un long silence , pour
voir jusqu'à quel excès pouvoit se répandre la fureur d'un Amant jaloux. Ce silence parut si injurieux à D. Rodrigue
que sa rage en prit de nouvelles forces ;
les reproches devenoient toujours plus
outrageans. » C'en est assez , lui dit Del-
»mire , avec une modération qui l'irrita
» encore davantage j'ai voulu voir de
» quels traits la jalousie pourroit peindre
»aux yeux d'un Amant, l'objet de sa ten-
» dresse ; la vôtre a répandu son plus noir
»poison sur la malheureuse Delmire. Je
» ne suis que trop payée de ma curiosité ;
je ne suis plus digne de votre amour ,
puisque j'ai perdu votre estime ; et deshonorée dans votre esprit , je ne dois
plus me flatter de regner sur votre >>> cœur.
» Moy , répondit l'impétueux Rodri
gue , je pourrois encore vous aimer ,
après ce que je viens de voir ! Oseriez-
» vous encore démentir mes yeux ? Non,
VOS
AOUST. 1732. 1691
>>
vos yeux ne vous ont point trompé ?
» lui répondit Delmire toujours plus
»tranquille en apparence ; quand ils vous
Dont montré Delmire entre les bras d'un
Cavalier ; mais ils vous ont justement
» puni de venir épier ce qui se passe chez
selle , et vous ne sçauriez vous disculper
» d'une défiance incompatible avec l'es-
» time que vous devez avoir pour une »Princesse destinée à votre lit. Ne m'in-
»terrompez pas , continua t- elle , voyant
» qu'il alloit ouvrir la bouche pour l'accabler de nouvelles injures; j'avoue que
»jamais soupçon ne fut mieux fondé que
>> le vôtre ; mais vous vous seriez épargné
»le supplice de me croire infidelle , si
» vous vous en étiez reposé sur ma vertu
»et sur ma gloire . Vous voyez que je ne
cherche point à vous nier le crime dont
vous m'accusez et dont vos propres
» yeux vous ont convaincu , mais voicy
ce que ma gloire exige de vous. L'offense est assez grande pour mériter ce
sacrifice ; j'exige donc de vous que vous
,, ne m'abbaissiez pas jusqu'à me justifier,
toute coupable que vous me croyez ; je
ne puis vous pardonner qu'à ce prix ;
c'est à vous à prendre une derniere résolution. Ma résolution est prise, lui répondit D. Rodrigue , je ne respire que
>>
>>
22
>>
>>
>>
» ven-
1692 MERCURE DE FRANCE
vengeance; je veux laver dans le sang
» d'un Rival l'outrage que vous m'avez
fait ; si l'amour ne retenoit mon bras ,
»mes coups iroient jusqu'à vous ; mais je
»le surmonterai cet indigne amour ; il ne
»sçauroit subsister sans l'estime dans un
» cœur tel que le mien ; il fera place à
» l'indifference; et peut- être au mépris, in-
»terrompit Delmire ; eh!n'a- t- il pas com-
»mencé par là? Tout soupçon jaloux qui
» Alétrit la gloire de ce qu'on aime, suppose
» un mépris éclatant. Mais il est temps de
finir une conversation qui ne sert qu'à
»vous aigrir davantage et à vous rendre
plus coupable ; j'ai voulu vous donner
» les moïens d'obtenir votre pardon ;
» vous n'avez pas voulu le meriter aux
» conditions que je vous ai imposées ; il
❤ne me reste plus qu'à me justifier et à
» vous punir ; s'il est vrai , comme vous
» venez de m'en assurer, que l'amour sub-
» siste encore dans votre cœur. Vous jus-
» tifier , s'écria D. Rodrigue , et par quel
» charme , par quel enchantement , par
» quel prestige le pourriez- vous? Plut au
" ciel , lui dit Delmire , avec un soupir
>> douloureux , qu'il vous fut aussi facile
» de cesser d'être jaloux , qu'à moi de
>> cesser d'être coupable à vos yeux ! Je ne
כן
» dis
AOUST. 1732. -1693
» dis plus qu'un mot ; si vous pouvez
>> vous résoudre à me croire innocente
sur ma seule parole ; je vous accepte
» pour époux , sans vous mettre à de nou-
»velles épreuves , mais si vous exigez que
»je me justifie , je renonce à vous pour
» jamais je n'ai plus rien à dire , c'est à
» vous de choisir,
Le ton absolu dont la Princeffe prononça ces dernieres paroles , commença
à donner quelque émotion à D. Rodrigue; mais ce qu'il avoit vû, le tenoit dans
une si parfaite sécurité , qu'il ne balança
plus à suivre le parti qu'il avoit déja pris ,
et qu'il croyoit le seul à prendre : » Oui ,
lui dit-il , je consens à vous perdre pour
»jamais , si vous prouvez votre innocen-
»ce ; elle m'est assez précieuse pour l'achepter aux dépens de ce qui devoit
»faire tout le bonheur de ma vie.
n
>> C'est assez , dit la Princesse , qu'on
aille éveiller le Roy mon Frere ? Quoi !
» lui dit le Roy de Valence , vous voulez
»le rendre témoin de votre honte ; dites
plutôt de votre injustice , répondit Del-
>> mire; j'ai besoin de sa présence , pour
n réprimer vos premiers transports , à la
» vûë de l'objet de votre jalousie.
Cette fermeté , qui est plutôt compagne de l'innocence que du crime , étonnale
1694 MERCURE DE FRANCE
le Prince jaloux ; il craignit de se voir confondu pour la troisiéme fois , quoique
tout l'assurât du contraire; il étoit même
prêt à se retracter ; mais l'arrivée de D.
Pedro ne lui en donna pas le temps , et
l'approche de son Rival acheva de l'affermir dans ses injustes soupçons. » Pardon-
» nez-moy, Seigneur, dit Delmire au Roy
»son Frere , si je trouble votre repos ,
» pour quelques momens , mais il s'agit
» d'assurer le mien pour toute ma vie.
» Jettez les yeux sur ce Cavalier , et déclarez son sort au plus jaloux de tous رو
les Amans. Cet éclaircissement n'a pas
»besoin de ma présence : Elle se retira en
» proférant ces dernieres paroles , avec
»une émotion qui acheva de faire trem-
» bler D. Rodrigue.
D. Pedro ne sçavoit que penser de la
prompte retraite de sa soeur ; il en chercha la cause dans les traits du Cavalier
mais quel fut son étonnement quand il
le reconnut pour sa chere Bélize , Duchesse de Tirol; il ne l'eût pas plutôt
nommée , que D. Rodrigue fit un grand
cri : Qu'ai-je fait , dit-il ? je suis le plus
malheureux et le plus criminel de tous les
hommes.
Le Roy d'Arragon comprit bien par
cette exclamation , que c'étoit quelque
nouvel effet de jalousie qui venoit brouil- ler
A OUST. 17320 1695
ler l'Amantavec l'Amantes mais comme il
ignoroit les conditions imposées et acceptées d'une et d'autre part , il crut que le
racommodement ne seroit pas difficile à
faire entre deux personnes dont il connoissoit l'amour réciproque. Il rassura
D Rodrigue sur les suites de ce nouvel
incident , et l'ayant prié d'aller se reposer, il entra chez Delmire avec sa charmante Epouse; qui sans doute n'eût pas
tant de peine à justifier son travestissement , que Rodrigue en trouvoit à révoquer l'Arrêt fatal auquel il avoit souscrit lui - même.
Il ne fut pas plutôt seul , qu'il se rappella tout ce que sa situation avoit de plus
funeste ; les injures atroces ou plutôt les
blasphêmes qu'il avoit vomis contre un
objet adorable; la bonté avec laquelle Delmíre avoit daigné les lui pardonner à des
conditions qu'elle n'exigeoit que pour sa
gloire , et sur tout la peine à laquelle il
s'étoit soumis lui même , si elle justifioit
son innocence; tout cela se présentant en
foule à sa mémoire , le mit dans un dé
sespoir le plus affreux qu'on puisse s'imaginer. » Quoi ? dit- il , j'ai été capable de
>> renoncer à Delmire ! fatale jalousie , à
» quel excès d'aveuglément m'as- tu por-
»té. C'en est trop , abandonnons une vie
que
1696 MERCURE DE FRANCE
»que la seule possession de ma Princesse
pouvoit me rendre agréable; il est temps
» qu'un sang criminel expie l'injure que
» j'ai faite à la vertu et à l'innocence mê-
» me. A ces mots, il alloit se percer d'un
coup mortel,si une main secourable n'eût
retenu le coup , prêt à tomber. » Qui
» m'empêche de venger Delmire outragée s'écria-t- il. C'est Delmire même ,
lui répondit cette Princesse , qui , ayant craint les suites de l'accablement où elle
l'avoit laissé , étoit sortie de son appartement pour les prévenir.
1
Elle s'étoit fait suivre par Téodore et
par Délie, prévoïant bien le besoin qu'elle pourroit avoir de leur secours contre
un désesperé : On a déja remarqué que
cette premiere étoit aussi favorable à D.
Rodrigue , que la derniere lui étoit contraire. Téodore frémit en voyant ce malheureux Prince prêt à se donner la mort ;
l'interêt qu'elle prenoit dans son Hymen et dans ses jours avoit un motif secret , dont on sera instruit à la fin de cette
histoire , que nous allons abreger autant
qu'il nous sera possible.
Delmire n'oublia rien pour remettre
l'esprit de son Amant dans une assiette
plus tranquille ; larmes, soupirs , sermens
de lui pardonner , assurance de le rendre
вен-
AOUST. 1732 1697
heureux , tout fut employé , mais inutilement. D. Rodrigue se crut indigne de la
grace qu'elle lui promettoit , et persista
dans le dessein de mourir. » Eh bien !
» jurez - moi du moins , lui dit-elle , que
» vous ne me rendrez pas témoin de vo-
>> tre morts et pour gage de votre ser-
>> ment , rendez- moi cette épée , dont la
>> seule vûë me fait frémir : la voilà , lui
» répondit D. Rodrigue. A peine l'eût- il
remise entre ses mains , qu'elle lui dit :
Vous pouvez exécuter le cruel dessein
dont tout mon amour ne peut vous distraire ; mais je vous jure , que je me percerai moi-même de ce fer que vous venez
de me donner , si vous ne respectez des
jours ausquels les miens sont attachez.
Quoi ? s'écria l'amoureux Rodrigue , c'est
moi qui ai fait le crime , et c'est vous que
vous voulez punir.
par
Cette Scene , où l'amour commençoit
à prendre le dessus , fut terminée l'amour même ; Rodrigue imposa des loix
à son tour , et ne promit de vivre à la
tendre Delmire qu'à condition qu'elle consentiroit à lui donner la main avant
que de se séparer de lui.
Votre pitié , lui dit - il , a plus de part
que votre amour , à la promesse que vous
me faites , d'oublier mon crime ; vous
B cherchez
1698 MERCURE DE FRANCE
cherchez du moins à prolonger mesjours
de quelques heures , mais je n'en puis
souffrir la durée, dans la crainte où je suis
de vous perdre pour jamais , je ne balance
plus voilà mon partage ; la mort ou
Delmire
La Princesse s'opposa long-temps à cette
résolution ; mais l'amoureux Prince n'en
voulant point démordre, Théodore et Dé
lie même y déterminerent Delmire ; la foy
mutuelle fût jurée en leur présence ; Delmire fut reconduite dans son appartement
par son Epoux. Nous allons voir en peu
de mots les suites fâcheuses que pensa
avoir cet Hymen clandestin .
A peine le jour commença à luire qu'on
wint annoncer à Delmire qu'un Cavalier
que ses rides rendoient respectable , lui
demandoit une audience secrete. Delmire
fit sortir tout le monde de son cabinet
et ordonna qu'on fit entrer l'inconnu . A
peine l'eût elle apperçû , qu'elle le reconnut pour un des plus affectionnez serviteurs de feu son pere. Que j'ai de plaisir,
d'Alvar, lui dit elle , de vous revoir après
une absence de 5 ou 6 années » Je serois
» encore dans les Prisons de Portugal , lui
dit- il si la nouvelle de votre prochain
Mariage ne m'avoit porté à mettre tout
> en
1
AOUST. 1732. 1896
» en usage pour recouvrer la liberté , je
»rends graces au ciel , poursuivit il , de
» m'avoir fait arriver assez à temps pour
>> le rompre.
» Rompre monHymen avec D. Rodri-
» gue , que dites- vous , D. Alvar ? Son-
» gez vous bien qu'il doit faire la félicité
» de deux Peuples ; dites plutôt, Madame,
» lui répondit-il , qu'il attireroit sur eux
» la malédiction du ciel ; mais c'est trop
» vous laisser en suspens , Madame , ap-
» prenez que D. Rodrigue est votre Fre-
»re Mon Frere , lui répondit Delmire
» en frémissant ! Qu'osez vous avancer ?
Ce que je ne suis que trop en état de
vous prouver, répondit D. Alvar ; achevez de me donner la mort , lui dit la
riste Delmire , par le récit d'une si fu-
» neste histoire.
D. Alvar n'attribuant la douleur de la
Princesse qu'à l'amour extrême qu'elle
avoit pour D. Rodrigue , l'éclaircit par
ces mots.
" Vous n'ignorez pas , Madame , l'étroi-
» te liaison qui avoit toujours uni D. Alphonse , Roy d'Arragon , et D. Fernand , Roy de Val nce ; ce dernier ce
trouvant sans enfans , dans un âge où
» il n'esperoir plus d'en avoir, eût recours
» à son ami ; la Reine , votre mere, étoit
Bij » déja
1700 MERCURE DE FRANCE
»déja accouchée de D. Pedro, et se trou-
"voit enceinte , pour la seconde fois ; D.
»Fernand pria D. Alphonse de vouloir
>>bien lui donner l'enfant qu'elle mettroit
»au monde , supposé que ce fut unPrin-
»ce. Quand D. Alphonse n'y auroit pas
»trouvé ses avantages , l'amitié qu'il por-
>>toit à D. Fernand , auroit obtenu de lui
» ce qu'on lui demandoit; on fit courir le
» bruit que la Reine de Valence étoit
»grosse, et la Reine d'Arragon ayant mis
>>au monde un enfant mâle , on fit entendre qu'il étoit mort en naissant, et il
>> fut donné à D. Fernand , qui l'appella
»D. Rodrigue. C'est le même que vous
>>alliez épouser; le ciel n'a pas voulu lais
» ser consommer un inceste si abomina-
»ble ; c'est à vous , Madame , à prendre
les mesures les plus convenables , dans
» une conjoncture si délicate.
>>
J'y penserai , lui dit Delmire , en levant au ciel des yeux remplis de larmes .
Aces mots elle congédia D. Alvar , et lui
promit de lui envoyer sa réponse la nuit
prochaine.
Elle fit dire qu'elle étoit indisposée , et
deffendit qu'on laissât entrer qui que ce
fut dans son appartement , jusqu'à nouvel ordre.
Le Roy de Valence fut surpris que cet
ordre
A O UST. 1732. 1701
ordre fut pour lui , après le don qu'elle
lui avoir fait de sa foy ; cependant son
respect l'empêcha de s'en plaindre. Tout
le jour se passa, sans que l'ordre fut révoqué ; ce qui redoubla l'inquiétude de l'amoureux Rodrigue.
La nuit étant venue , ce Prince impa
tient s'approcha de l'appartement de Delmire. Quelle fut sa surprise lorsqu'il en
vit sortir Florent , à qui Délie recomman
da de faire diligence pour remettre un
Billet entre les mains de D. Alvar ! il
craignit que le Roy d'Arragon ne s'opposât à son bonheur , et n'envoyât quelques ordres secrets à ce fidele Sujet. La
crainte qu'on ne lui enlevât sa chere Delmire , le porta à intercepter ce Billet ;
Florent intimidé par ses menaces ,
livra et retourna à l'Appartement de la
Princesse pour l'informer du mauvais succès de son Ambassade. De quelle horreur
ne fut pas saisi D. Rodrigue à la lecture
du Billet intercepté , on en va juger par
ce qu'il contenoit.
Delmire à D. Alvar.
le lui
Faites préparer le plus promptement que
vous pourrez une Barque qui m'éloigne de
ce funeste Rivage , je n'en puis plus soutenir la vie après le crime qui vient de s'y
com-
1702 MERCURE DE FRANCE
commettre ; je frissonne à l'aveu que je vous
en fais ; mon frere est entré dans mon lit.
Ne refusez pas votre secours à la plus malheureuse Princesse qui fût jamais.
D. Rodrigue fut d'abord si frappé qu'il
en perdit l'usage de ses sens ; mais après
quelques momens de reflexion , le crine lui parut si noir qu'il ne put le croire,
quoiqu'il fût tracé de la main même de
Delmire: » Non , dit- il , vertueuse Prin-
»cesse , je vous connois trop bien pour » vous croire si coupable ; vous voulez ,
»sans doute , éprouver si je serai encore
capable de me livrer à cette funeste
» passion qui faisoit mon malheur et le
» vôtre , mais elle ne seroit plus pardon-
>> nable ; vous étiez maîtresse de votre
» cœur quand je craignois votre infide-
» lité ; mais vous êtes mon Epouse , je ne
> crains plus rien , votre vertu me ré-
»pond de votre foi.
Après cette reflexion , qui remit le
calme dans son ame, il courut à l'Appartement de Delmire. Cette Princesse
instruite par Florent de . ce qui s'étoit
passé , avoit ordonné qu'on le laissât entrer; les remords dont elle étoit déchirée,
la rendirent d'abord interdite et muette ;
mais voyant D. Rodrigue se jetter à ses
pieds dans la posture du plus passionné
de
A O UST. 1732 1703
de tous les Amans : » Eloignez-vous , lui
» dit- elle , vous me faites frémir ; cessez
de me présenter un Epoux qui doit
» m'être odieux , depuis que j'ai appris
» qu'il est mon frere. Moi , votre frere ,
» s'écria D. Rodrigue ! Eh n'avez- vous
» pas lû ce funeste secret , lui répondit
»Delmire , dans le Billet que vous avez
>arraché à Florent.
La connoissance d'un malheur que ce
Prince n'avoit pris que pour une feinte ,
le mit dans un desespoir qui donna tout
à craindre à Delmire ; elle ne l'avoit ja
mais trouvé si digne d'être aimé ; ce n'étoit plus cet Amant jaloux , qui ne lui
prouvoit l'excès de son amour que par
les plus sanglans outrages , c'étoit un
Epoux fidele et passionné , qui n'étoit
sensible qu'au malheur d'être séparé pour
jamais du seul bien qui pouvoit faire sa
felicité.
Il est temps de tirer ces Amans infortunez d'une peine si cruelle ; D. Rodri
gue manda D. Alvar , pour être mieux
éclairci de son malheur. Il fit prier en
même- temps le Roy d'Arragon de venir
à l'Appartement de sa sœur , afin que
la présence du Souverain , imposant au
Sujet , l'empêchât de soutenir une imposture. D. Alvar confirma tout ce qu'il
B iij avoit
1704 MERCURE DE FRANCE
avoit dit à Delmire ; et pour ne laisser
aucun doute sur ce qu'il venoit de raconter , il voulut l'appuyer du témoignage de Théodore , qui avoit prêté son
ministere à la supposition d'enfant dont
il étoit question. Théodore ! s'écria Delmire; ô Monstre que les Enfers ont vomi
»pour le malheur de ma vie ; elle sça-
»voit que j'étois sœur de D. Rodrigue
»et c'est elle- même qui m'a déterminée
» à le recevoir pour Epoux.
20
Théodore arriva bientôt. » Oserez-
» vous nier , lui dit D. Alvar, que D. Rodrigue ne soit frere du Roy d'Arragon
et de la Princesse Delmire ? Je suis
prête à justifier le contraire , lui repon-
» dit Théodore. Ces mots et la fermeté
avec laquelle ils furent prononcez , em-
» pêcherent D. Rodrigue de l'accabler de
reproches , dont il se seroit repenti.
Finissons. Théodore convint de tout
ce que D. Alvar avoit revelé ; mais elle
déclara ce qui n'étoit pas venu à la connoissance de ce sage Vieillard. Le fils
supposé que D. Alphonse avoit donné à
D. Pedro étant mort , D. Pedro en substitua un autre en sa place sous le nom
de Rodrigue ; il avoit eu ce dernier de
Théodore , qui pour garantir la verité
de ce qu'elle avançoit , produisit un Acte
revêty
A OUS T. 1732. 1705
revêtu de toutes les formalitez et signé
de la main de D. Alphonse même. Par
cet Acte D.Pedro reconnoissoit Théodore
pour son Epouse et le fruit de lent hymen pour le legitime heritier de la Couronne de Valence. Ce dernier éclaircissement remit le calme dans tous les
cœurs ; et le double Mariage fut celebré
dès le lendemain , à la vûë des deux Peuples dont il devoit faire le bonheur.
D
JALOUX.
ON Rodrigue flottant entre la crain
te et l'esperance , se hâte d'aller rejoindre l'irritée Delmire,pour ne lui donner pas le temps de s'affermir dans les
fâcheuses dispositions où sa jalousie l'a- voit mise contre lui. Delmire accablée
d'une douleur mortelle , s'étoit renfermée dans son appartement , avec ordre
de n'y laisser entrer que D. Rodrigue. Ce
Prince aussi amoureux que jaloux, ne tarda
guére à s'y rendre il n'y entra qu'en
tremblant ; les pleurs dont il trouva le visage de sa chere Princesse tout inondé , et
ses soupirs , qu'elle sembloit plutôt adresser au ciel qu'à son Amant , lui firent
sentir à quel point il l'avoit offensée. Il
se jetta à ses pieds , et y demeura longtemps sans pouvoir proferer un seul mot.
Delmire fut la premiere à rompre le silence » Eh bien ! lui dit- elle , êtes- vous
>> assez convaincu de mon innocence ? et
» venez-vous me demander par quel gen-
» re de peine je dois vous faire expier
votre crime ? J'ai merité la mort , lui
» répondit Don Rodrigue , et je viens
> expi-
AOUST. 17320 1679
expirer à vos genoux ; mais si un cri
>> me que l'amour seul fait commettre,
» peut exciter la pitié , suspendez un mo-
>> ment une colere plus terrible pour moi
»que la mort même, et daignez examiner » les circonstances dont a été accompa-
>>gné ce même crime que vous allez
»nir. Eh ! quel autre que moy ne fut pas
>> devenu coupable? Qui n'eût pas cru que
pucette fatale Lettre , que le destin jaloux
»de mon repos, a fait tomber entre mes
»mains , s'addressoit à unRival secret ?
»Arrêtez, interrompit Delmire, vous par-
»lez icy le langage de tous les coupables ;
»ils ne manquent jamais d'attribuer au
·29
1
»destin les fautes dont on les accuse , et
»dont ils sont les premiers Auteurs. Je
>> conviens , poursuivit - elle , que cette
moitié de Lettre, qui vous a fait concevoir des soupçons si injurieux à ma gloire, auroit pû induire en erreur les cœurs .
les moins susceptiblés de jalousie , elle
»étoit de ma main ; elle s'addressoit à un
»Amant qui est en Arragon , tandis que
>>vous étiez dans Valence ; la signature
»présentoit à vos yeux la moitié de mon
»nom ; en un mot , toutes ces circons
>>tances , dont vous attendez votre justi-
»fication , le sort les avoient combinées
d'une maniere à vous rendre le plus jaAiiij loux
1680 MERCURE DE FRANCE
·
loux de tous les hommes ; mais n'avez-
»vous pas été le premier instrument de
Votre perte ? Quel Démon , l'ennemi de
»votre repos et du mien vous a porté à
faire intercepter cette Lettre , qui a fait
»en même temps votre crime et votre
supplice. N'accusez donc plus le destin,
il ne vous a fait commettre un second
crime que pour vous punir du premier.
>>Vous m'aviez déja soupçonnée , avant
que le hazard vous donnat de nouvelles
»défiances ; le destin les a plutôt confir-
» mées , qu'il ne les a fait naître , et je ne
» puis vous en punir avec trop de ri-
» gueur.
»
D. Rodrigue ne put disconvenir qu'il
ne fut allé lui-même au- devant de son
malheur. Puisque vous justifiez le destin , lui dit Delmire , d'un ton de voix.
» radouci ; c'est à la pitié ou plutôt à l'A-
» mour à vous justifier dans mon cœur ;
>> mais je crains bien que vous n'ayez sou-
» vent besoin de cette indulgence , et que
>> toute ma vie ne se passe à vous par-
» donner , parce que vous ne cesserez ja-
» mais de m'offenser. Le Prince amoureux
n'oublia rien pour la rassurer sur l'avenir ; mais il retomba bien- tôt dans le crime dont il venoit d'obtenir le pardon :
Voicy ce qui contribua à le rendre encore
criminel. Don
ན AOUST. 1732. 1681
Don Pedre, Frere de Delmire , avoit
souvent entendu parler de la jalousie de
Don Rodrigue; il n'avoit consenti à la
paix qu'aux pressantes instances de sa
sœur ; mais il l'aimoit trop pour vouloir
la rendre malheureuse ; l'amour fraternel
F'emporta dans son cœur sur la dignité
Royale , et le fit descendre jusqu'à se travestir , pour s'instruire par lui- même de
ce qui se passoit entre ces deux Amans
que l'hymen devoit unir. Le Roy de Valence ne l'avoit jamais vû; il n'avoit confié son dessein qu'à Florent ; ainsi tout
lui répondoit de l'incognito qu'il vouloit
garder dans la Cour de son beau frere
futur. Il n'y fut pas plutôt arrivé , que
Florent , à la faveur d'une nuit des plus
obscures , le conduisit à l'appartement
de Delmire ; cependant cela ne fut pas
assez secret , pour échapper à l'attention
de ce même confident , que nous avons
appellé Octave , et qui , comme nous l'avons déja dit , recherchoit la faveur de
son maître, aux dépens de son repos ; il
courut faire part de sa découverte à Don
Rodrigue.
963
Que devint ce Prince à un indice si peu
douteux de l'infidelité de Delmire ? Ce
n'étoit plus une Lettre équivoque, c'étoit
un Rival introduit la nuit dans l'appar
A v tement
1682 MERCURE DE FRANCE
tement d'une Princesse qu'il devoit épouser dans peu de jours. Cependant la promesse qu'il venoit de lui faire de n'être
plus jaloux , ne laissa pas de lui faire
craindre d'encourir sa disgrace éternelle ;
il ne voulut s'en fier qu'au rapport de ses
yeux , et ce fut dans cette pensée qu'il se
laissa guider par Octave jusqu'à l'appar
tement de Delmire.
Cette Princesse avoit déja reconnu son
cher Frere , qui l'avoit informée du dessein qui l'amenoit à Valence. Il l'a pria
de supprimer les noms de Frere et de Roi,
et de ne l'appeller qu'Evandre. Dom Rodrigue n'arriva qu'à la fin de leur conversation , oùFlorent étoit présent ; il prê
ta une oreille attentive , et entendit ces
mots , qui ne le laisserent plus douter de
son malheur. » Il est temps , dit Delinire
» à Florent, que mon cher Evandre se re-
»pose , allez le conduire dans la cham-
»bre la plus secrette demon appartement,
et prenez garde qu'aucun ne le voïe en-
>> trer ; je ferai tout ce qu'il vous plaît ,
» répondit le faux Evandre ; c'est à vous
»de me commander , ct à moi de vous
obeïr , lui répliqua Delmire ; l'amour
que j'ai pour vous , ajouta D. Pedro
Vous donne un droit suprême sur tou-
»tes mes volontez. Adieu , ma chere
» Delmire ,
7
A OUST. 1732. 1683
»Delmire , je me retire , pour n'être pas
» découvert.
A ces mots , Florent conduisit le Roy
d'Arragon dans l'appartement de Delmire; l'entretien qu'elle avoit eu avec son
Frere , s'étoit passé.dans une avant cour
et sans lumiere , comme l'entre- vûë le
demandoit. Elle alloit rentrer après lui ::
-97 Arrêtez , lui dit D. Rodrigue ; ne vous.
»pressez pas tant d'aller joüir d'un repos
>> que vous ôtez aux autres ; pourvû que
»ce ne soit que l'amour qui vous empê
» che d'être tranquille , lui répondit Delmire , je ne m'en plaindrai pas ; mais si
>> c'est encore la jalousie qui vous rend
»aussi agité que vous le paroissez , je ne
vous le pardonnerai de ma vie. Vous
"parlez de pardonner , reprit D. Rodri
" gue , quand c'est - à- yous à demander:
»grace ? Perfide que vous êtes ! préten 23. dez-vous démentir mes oreilles ? Mais
» c'est trop perdre de temps en discours ;
» il périra, cet heureux Evandre que vous
» me préferez , et je cours immoler cette
» premiere victime à mon juste ressenti-
»ment. A ces mots, il s'avança vers l'en
>> droit par où son prétendu Rival s'étoit
>> retiré: Juste- ciel ! s'écria Delmire ; de-
>> meurez ; qu'allez-vous faire ? quel sang
allez-vous répandre ? Non , non ; - lui
A vj » répon
1684 MERCURE DE FRANCE
❤
répondit le furieux Rodrigue, je ne puis
» assez- tôt le verser , ce sang qui doit m'ê-
» tre d'autant plus odieux , que l'amour
» vous le rend cher. Je frémis , lui dit la
»tremblante Delmire , en le retenant ,
» autant que sa foiblesse le lui pouvoit
»permettre ; mais son furieux Amant
n'eût pas beaucoup de peine à se déro-
» ber d'entre ses bras. Il couroit rapido-
» ment à sa vengeance , lorsque D.Pedro,
>> attiré par les cris de sa sœur , s'avança ,
l'épée à la main pour la secourir , sans
»sçavoir contre qui il devoit la deffendre.
Dans quelle affreuse situation se trouva
pour lors la malheureuse Delmire ; les
deux hommes que l'Amour er le sang lui
rendoient les plus chers ,
étoient prêts
périr l'un par l'autre. Quel parti pren- dre ? Elle n'en eut point d'autre que de
se précipiter entre les deux Epées. Ar-
» rête , s'écria t- elle , impétueux Amant
» et commence par me percer le cœur , si
» tu veux aller jusqu'à celui de mon Frere.
» Votre Frere , lui dit Rodrigue , en bais-
» sant la pointe de son épée par terre ; ô
»destin , quel sang m'allois-tu faire répandre ?
à
Ce terrible spectacle devint touchant :
par le repentir de Rodrigue ; peu s'en fallut qu'il ne se prosternât aux pieds de Dom
1
AOUST. 17; 2. 1681
Dom Pedro pour lui demander cette mort qu'il avoit voulu lui donner.
» Je suis plus coupable que vous, lui ré-
» pondit le Roy d'Arragon ; mon dégui-
» sement a causé votre erreur , mais vous
» devez le pardonner aux interêts du
» sang. J'ai voulu sçavoir de la propre
>> bouche de ma sœur , si cet hymen que
» vous m'avez assuré devoit faire votre
» bonheur , ne seroit pas un malheur
pour elle ; j'avois déja appris à quel ex-
» cès alloit votre amour pour Delmire ,
» et j'en suis plus convaincu que jamais
" par mes propres yeux. Je vous entends,
» Seigneur, lui répondit D. Rodrigue ;
» vous allez vous joindre à l'irritée Del-
» mire , pour me faire un crime de cet
» excès d'amour , et pour m'en punir par
la privation de ce que j'ai de plus cher ;
» j'attends l'Arrêt de ma mort déclaré ;
» je l'ai trop bien méritée , poursuivit-il
» en se jettant aux pieds de Delmire, mais
» n'y employez que vous- même , ajouta-
» t-il , en lui présentant son épée , et per-
>> cez un cœur plus malheureux encore
» qu'il n'est coupable.
Tout l'attendrissement de la triste Delmire n'auroit pas sauvé son Amant des
justes reproches qu'elle lui auroit pû faire , mais la conjoncture favorisoit le criminel ;
1686 MERCURE DE FRANCE
minel ; la Princesse n'osa faire connoître
au Roy son Frere tous les sujets de plainte qu'elle avoit eus précedemment , de
peur de lui donner de l'éloignement pour
un hymen qu'elle souhaitoit,autant qu'elle le craignoit. Elle ordonna à Rodrigue
de se lever , sans prononcer ni sa grace ,
ni sa condamnation ; elle se contenta de
jetter un profond soûpir que son Amant
attribua plus à sa douleur qu'à son amour..
D. Pedro lui donna une explication plus
favorable ; il ne douta point de la tendresse de sa sœur pour son Amant , et
n'imputa son silence qu'à sa modestie. Je
ne veux plus differer votre union , dit- il
à Rodrigue et à Delmire ; si toutes les jalousies du Roy de Valence étoient aussi
bien fondées qne celle- ci , il y auroit de
Pinjustice à s'en plaindre. Le hazard a pro
duit dans son cœur des mouvemens dont
la sagesse même auroit eu peine à se deffendre , et toute l'estime que j'ai pour
la Duchesse du Tirol ne seroit pas à l'épreuve d'une pareille aventure. Il ne me
refte plus , continua- t- il en s'addressant
au Roy de Valence , qu'à vous donner
des preuves de ma sincerité en vous déclarant mon Hymen , secret avec l'aimale Princesse dont je viens de vous par
er ; j'ai eu des raisons de politique pour
lev
AOUST. 1732 1687
pas
le cacher ; mais ces raisons ne doivent
aller jusqu'à tromper un Prince avec
qui je prétends être uni à jamais ; l'amour
me paroît assez puissant sur votre cœur
pour n'y laisser point de place à l'ambition , et je suis persuadé que dans l'Hymen qui va donner la paix à nos Peuples , vous envisagez plutôt la possession
de Delmire , que la brillante succession
qui lui appartiendroit par le droit de la
naissance , si le ciel me laissoit mourir
sans posterité. » Non, répondit D. Ro-
»drigue , tous les Empires du monde ne
>> sçauroient balancer dans mon cœur lese
>> charmes de l'adorable Delmire , et puis
» que je l'obtiens , je n'ai plus rien à dé-
>> sirer.
Alphonse lui renouvella les assurances
de son bonheur, et le pria seulement de
vouloir bien le differer jusqu'à l'arrivée
de la Duchesse du Tirol , qu'il vouloit
faire reconnoître Reine d'Arragon dans
le même jour où sa seeur. seroit déclarée
Reine de Valence. Delmire n'osa s'opposer ouvertement à la volonté de son Pere;
mais comme elle étoit tendrement aimée
de la Duchesse du Tirol , qu'elle attendoit incessamment; elle se promit d'ob
tenir , par son moïen , les délais dont elle
avoit encore besoin pour éprouver D. Ro
drigue.
Nous
1688 MERCURE DE FRANCE
Nous avons parlé au commencement
de cette Histoire de deux Lettres , que
ces deux tendres amies s'étoient écrites ;
la Princesse du Tirol n'avoit point fait
part de la sienne au Roy son époux , et
vouloit se reserver le plaisir de le surprendre. Cela ne tarda guére d'arriver , et ce
fut justement un nouveau piége que la
fortune tendit au jaloux Rodrigue , pour
le faire retomber dans cette espece de
frénesie qui l'avoit déja rendu si coupable
aux yeux de Delmire. Cette capricieuse
Déesse avoit arrêté qu'il le deviendroit
trois fois presque dans le cours d'une
même journée.
L'incertitude où Delmire l'avoit laissé
ne lui permit pas de joüir du repos oùla
nuit invite toute la nature ; son insomnie
causée par le trouble dont il étoit agité ,
l'obligea à se lever quelques heures après
qu'il se fut couché; et conduit par son
amour, ou par son mauvais génie, il porta
ses pas vers cette fatale Galerie, où sa derniere Scene, avec Delmire etle Roy d'Arragon s'étoit passée; c'étoit- là que la fortune lui en gardoit une derniere plus funeste encore.
A peine y avoit - il resté quelques momens au milieu des tenebres , occupé de
sa derniere aventure , qu'il fut tiré de sa
profon-
AOUST. 1732 1689
profonde réverie , par un éclat de rire qui
partoit de la Chambre de Delmire. Cette
joïe qui regnoit chez son Amante , tandis
qu'il étoit accablé de douleur , ne lui fit
que trop entendre qu'on ne l'aimoit pas
assez pour partager ses chagrins ; il s'approcha pour mieux distinguer les voix ,
mais elles furent interrompues par de
nouveaux éclats de rire , qui acheverent
de le picquer. » Que vous êtes heureuse ,
» dit-il tout bas , insensible Delmire , de
» pouvoir passer si subitement de la dou-
» leur au plaisir ? A cette douloureuse réfléxion il succeda un désir curieux ; l'ap
partement de Delmire étoit éclairé , D.Rodrigue voulut voir à travers la Serrure ce
qui se passoit chez son Amante , qui pût
donner lieu à cette joye immodérée. Quel
spectacle pour un Jaloux ! Il vit sa Prin
cesse entre les bras d'un jeune Cavalier ;
quel nouveau trouble s'empara de son
cœur à cette fatale vûë! La raison fit la
place à la fureur ; aucun respect ne le retint plus ; il frappa à la porte , et ordonna qu'on l'ouvrit , d'un ton de maître irrité.
Delmire ne douta point que ce ne fut-là
un nouvel accès de jalousie ; et prenant
son parti sur le champ , elle pria le Cavalier de se cacher pour quelques momens ,
ct
1690 MERCURE DE FRANCE
et fit ouvrir la porte au furieux Don Ro
drigue.
A peine fut-il entré , qu'il porta ses
yeux égarez de toutes parts , et ne trouvant plus l'objet de sa rage , il l'a déchargea toute entiere sur Delmire, qu'il
accabla des injures les plus sanglantes. La
Princesse garda un long silence , pour
voir jusqu'à quel excès pouvoit se répandre la fureur d'un Amant jaloux. Ce silence parut si injurieux à D. Rodrigue
que sa rage en prit de nouvelles forces ;
les reproches devenoient toujours plus
outrageans. » C'en est assez , lui dit Del-
»mire , avec une modération qui l'irrita
» encore davantage j'ai voulu voir de
» quels traits la jalousie pourroit peindre
»aux yeux d'un Amant, l'objet de sa ten-
» dresse ; la vôtre a répandu son plus noir
»poison sur la malheureuse Delmire. Je
» ne suis que trop payée de ma curiosité ;
je ne suis plus digne de votre amour ,
puisque j'ai perdu votre estime ; et deshonorée dans votre esprit , je ne dois
plus me flatter de regner sur votre >>> cœur.
» Moy , répondit l'impétueux Rodri
gue , je pourrois encore vous aimer ,
après ce que je viens de voir ! Oseriez-
» vous encore démentir mes yeux ? Non,
VOS
AOUST. 1732. 1691
>>
vos yeux ne vous ont point trompé ?
» lui répondit Delmire toujours plus
»tranquille en apparence ; quand ils vous
Dont montré Delmire entre les bras d'un
Cavalier ; mais ils vous ont justement
» puni de venir épier ce qui se passe chez
selle , et vous ne sçauriez vous disculper
» d'une défiance incompatible avec l'es-
» time que vous devez avoir pour une »Princesse destinée à votre lit. Ne m'in-
»terrompez pas , continua t- elle , voyant
» qu'il alloit ouvrir la bouche pour l'accabler de nouvelles injures; j'avoue que
»jamais soupçon ne fut mieux fondé que
>> le vôtre ; mais vous vous seriez épargné
»le supplice de me croire infidelle , si
» vous vous en étiez reposé sur ma vertu
»et sur ma gloire . Vous voyez que je ne
cherche point à vous nier le crime dont
vous m'accusez et dont vos propres
» yeux vous ont convaincu , mais voicy
ce que ma gloire exige de vous. L'offense est assez grande pour mériter ce
sacrifice ; j'exige donc de vous que vous
,, ne m'abbaissiez pas jusqu'à me justifier,
toute coupable que vous me croyez ; je
ne puis vous pardonner qu'à ce prix ;
c'est à vous à prendre une derniere résolution. Ma résolution est prise, lui répondit D. Rodrigue , je ne respire que
>>
>>
22
>>
>>
>>
» ven-
1692 MERCURE DE FRANCE
vengeance; je veux laver dans le sang
» d'un Rival l'outrage que vous m'avez
fait ; si l'amour ne retenoit mon bras ,
»mes coups iroient jusqu'à vous ; mais je
»le surmonterai cet indigne amour ; il ne
»sçauroit subsister sans l'estime dans un
» cœur tel que le mien ; il fera place à
» l'indifference; et peut- être au mépris, in-
»terrompit Delmire ; eh!n'a- t- il pas com-
»mencé par là? Tout soupçon jaloux qui
» Alétrit la gloire de ce qu'on aime, suppose
» un mépris éclatant. Mais il est temps de
finir une conversation qui ne sert qu'à
»vous aigrir davantage et à vous rendre
plus coupable ; j'ai voulu vous donner
» les moïens d'obtenir votre pardon ;
» vous n'avez pas voulu le meriter aux
» conditions que je vous ai imposées ; il
❤ne me reste plus qu'à me justifier et à
» vous punir ; s'il est vrai , comme vous
» venez de m'en assurer, que l'amour sub-
» siste encore dans votre cœur. Vous jus-
» tifier , s'écria D. Rodrigue , et par quel
» charme , par quel enchantement , par
» quel prestige le pourriez- vous? Plut au
" ciel , lui dit Delmire , avec un soupir
>> douloureux , qu'il vous fut aussi facile
» de cesser d'être jaloux , qu'à moi de
>> cesser d'être coupable à vos yeux ! Je ne
כן
» dis
AOUST. 1732. -1693
» dis plus qu'un mot ; si vous pouvez
>> vous résoudre à me croire innocente
sur ma seule parole ; je vous accepte
» pour époux , sans vous mettre à de nou-
»velles épreuves , mais si vous exigez que
»je me justifie , je renonce à vous pour
» jamais je n'ai plus rien à dire , c'est à
» vous de choisir,
Le ton absolu dont la Princeffe prononça ces dernieres paroles , commença
à donner quelque émotion à D. Rodrigue; mais ce qu'il avoit vû, le tenoit dans
une si parfaite sécurité , qu'il ne balança
plus à suivre le parti qu'il avoit déja pris ,
et qu'il croyoit le seul à prendre : » Oui ,
lui dit-il , je consens à vous perdre pour
»jamais , si vous prouvez votre innocen-
»ce ; elle m'est assez précieuse pour l'achepter aux dépens de ce qui devoit
»faire tout le bonheur de ma vie.
n
>> C'est assez , dit la Princesse , qu'on
aille éveiller le Roy mon Frere ? Quoi !
» lui dit le Roy de Valence , vous voulez
»le rendre témoin de votre honte ; dites
plutôt de votre injustice , répondit Del-
>> mire; j'ai besoin de sa présence , pour
n réprimer vos premiers transports , à la
» vûë de l'objet de votre jalousie.
Cette fermeté , qui est plutôt compagne de l'innocence que du crime , étonnale
1694 MERCURE DE FRANCE
le Prince jaloux ; il craignit de se voir confondu pour la troisiéme fois , quoique
tout l'assurât du contraire; il étoit même
prêt à se retracter ; mais l'arrivée de D.
Pedro ne lui en donna pas le temps , et
l'approche de son Rival acheva de l'affermir dans ses injustes soupçons. » Pardon-
» nez-moy, Seigneur, dit Delmire au Roy
»son Frere , si je trouble votre repos ,
» pour quelques momens , mais il s'agit
» d'assurer le mien pour toute ma vie.
» Jettez les yeux sur ce Cavalier , et déclarez son sort au plus jaloux de tous رو
les Amans. Cet éclaircissement n'a pas
»besoin de ma présence : Elle se retira en
» proférant ces dernieres paroles , avec
»une émotion qui acheva de faire trem-
» bler D. Rodrigue.
D. Pedro ne sçavoit que penser de la
prompte retraite de sa soeur ; il en chercha la cause dans les traits du Cavalier
mais quel fut son étonnement quand il
le reconnut pour sa chere Bélize , Duchesse de Tirol; il ne l'eût pas plutôt
nommée , que D. Rodrigue fit un grand
cri : Qu'ai-je fait , dit-il ? je suis le plus
malheureux et le plus criminel de tous les
hommes.
Le Roy d'Arragon comprit bien par
cette exclamation , que c'étoit quelque
nouvel effet de jalousie qui venoit brouil- ler
A OUST. 17320 1695
ler l'Amantavec l'Amantes mais comme il
ignoroit les conditions imposées et acceptées d'une et d'autre part , il crut que le
racommodement ne seroit pas difficile à
faire entre deux personnes dont il connoissoit l'amour réciproque. Il rassura
D Rodrigue sur les suites de ce nouvel
incident , et l'ayant prié d'aller se reposer, il entra chez Delmire avec sa charmante Epouse; qui sans doute n'eût pas
tant de peine à justifier son travestissement , que Rodrigue en trouvoit à révoquer l'Arrêt fatal auquel il avoit souscrit lui - même.
Il ne fut pas plutôt seul , qu'il se rappella tout ce que sa situation avoit de plus
funeste ; les injures atroces ou plutôt les
blasphêmes qu'il avoit vomis contre un
objet adorable; la bonté avec laquelle Delmíre avoit daigné les lui pardonner à des
conditions qu'elle n'exigeoit que pour sa
gloire , et sur tout la peine à laquelle il
s'étoit soumis lui même , si elle justifioit
son innocence; tout cela se présentant en
foule à sa mémoire , le mit dans un dé
sespoir le plus affreux qu'on puisse s'imaginer. » Quoi ? dit- il , j'ai été capable de
>> renoncer à Delmire ! fatale jalousie , à
» quel excès d'aveuglément m'as- tu por-
»té. C'en est trop , abandonnons une vie
que
1696 MERCURE DE FRANCE
»que la seule possession de ma Princesse
pouvoit me rendre agréable; il est temps
» qu'un sang criminel expie l'injure que
» j'ai faite à la vertu et à l'innocence mê-
» me. A ces mots, il alloit se percer d'un
coup mortel,si une main secourable n'eût
retenu le coup , prêt à tomber. » Qui
» m'empêche de venger Delmire outragée s'écria-t- il. C'est Delmire même ,
lui répondit cette Princesse , qui , ayant craint les suites de l'accablement où elle
l'avoit laissé , étoit sortie de son appartement pour les prévenir.
1
Elle s'étoit fait suivre par Téodore et
par Délie, prévoïant bien le besoin qu'elle pourroit avoir de leur secours contre
un désesperé : On a déja remarqué que
cette premiere étoit aussi favorable à D.
Rodrigue , que la derniere lui étoit contraire. Téodore frémit en voyant ce malheureux Prince prêt à se donner la mort ;
l'interêt qu'elle prenoit dans son Hymen et dans ses jours avoit un motif secret , dont on sera instruit à la fin de cette
histoire , que nous allons abreger autant
qu'il nous sera possible.
Delmire n'oublia rien pour remettre
l'esprit de son Amant dans une assiette
plus tranquille ; larmes, soupirs , sermens
de lui pardonner , assurance de le rendre
вен-
AOUST. 1732 1697
heureux , tout fut employé , mais inutilement. D. Rodrigue se crut indigne de la
grace qu'elle lui promettoit , et persista
dans le dessein de mourir. » Eh bien !
» jurez - moi du moins , lui dit-elle , que
» vous ne me rendrez pas témoin de vo-
>> tre morts et pour gage de votre ser-
>> ment , rendez- moi cette épée , dont la
>> seule vûë me fait frémir : la voilà , lui
» répondit D. Rodrigue. A peine l'eût- il
remise entre ses mains , qu'elle lui dit :
Vous pouvez exécuter le cruel dessein
dont tout mon amour ne peut vous distraire ; mais je vous jure , que je me percerai moi-même de ce fer que vous venez
de me donner , si vous ne respectez des
jours ausquels les miens sont attachez.
Quoi ? s'écria l'amoureux Rodrigue , c'est
moi qui ai fait le crime , et c'est vous que
vous voulez punir.
par
Cette Scene , où l'amour commençoit
à prendre le dessus , fut terminée l'amour même ; Rodrigue imposa des loix
à son tour , et ne promit de vivre à la
tendre Delmire qu'à condition qu'elle consentiroit à lui donner la main avant
que de se séparer de lui.
Votre pitié , lui dit - il , a plus de part
que votre amour , à la promesse que vous
me faites , d'oublier mon crime ; vous
B cherchez
1698 MERCURE DE FRANCE
cherchez du moins à prolonger mesjours
de quelques heures , mais je n'en puis
souffrir la durée, dans la crainte où je suis
de vous perdre pour jamais , je ne balance
plus voilà mon partage ; la mort ou
Delmire
La Princesse s'opposa long-temps à cette
résolution ; mais l'amoureux Prince n'en
voulant point démordre, Théodore et Dé
lie même y déterminerent Delmire ; la foy
mutuelle fût jurée en leur présence ; Delmire fut reconduite dans son appartement
par son Epoux. Nous allons voir en peu
de mots les suites fâcheuses que pensa
avoir cet Hymen clandestin .
A peine le jour commença à luire qu'on
wint annoncer à Delmire qu'un Cavalier
que ses rides rendoient respectable , lui
demandoit une audience secrete. Delmire
fit sortir tout le monde de son cabinet
et ordonna qu'on fit entrer l'inconnu . A
peine l'eût elle apperçû , qu'elle le reconnut pour un des plus affectionnez serviteurs de feu son pere. Que j'ai de plaisir,
d'Alvar, lui dit elle , de vous revoir après
une absence de 5 ou 6 années » Je serois
» encore dans les Prisons de Portugal , lui
dit- il si la nouvelle de votre prochain
Mariage ne m'avoit porté à mettre tout
> en
1
AOUST. 1732. 1896
» en usage pour recouvrer la liberté , je
»rends graces au ciel , poursuivit il , de
» m'avoir fait arriver assez à temps pour
>> le rompre.
» Rompre monHymen avec D. Rodri-
» gue , que dites- vous , D. Alvar ? Son-
» gez vous bien qu'il doit faire la félicité
» de deux Peuples ; dites plutôt, Madame,
» lui répondit-il , qu'il attireroit sur eux
» la malédiction du ciel ; mais c'est trop
» vous laisser en suspens , Madame , ap-
» prenez que D. Rodrigue est votre Fre-
»re Mon Frere , lui répondit Delmire
» en frémissant ! Qu'osez vous avancer ?
Ce que je ne suis que trop en état de
vous prouver, répondit D. Alvar ; achevez de me donner la mort , lui dit la
riste Delmire , par le récit d'une si fu-
» neste histoire.
D. Alvar n'attribuant la douleur de la
Princesse qu'à l'amour extrême qu'elle
avoit pour D. Rodrigue , l'éclaircit par
ces mots.
" Vous n'ignorez pas , Madame , l'étroi-
» te liaison qui avoit toujours uni D. Alphonse , Roy d'Arragon , et D. Fernand , Roy de Val nce ; ce dernier ce
trouvant sans enfans , dans un âge où
» il n'esperoir plus d'en avoir, eût recours
» à son ami ; la Reine , votre mere, étoit
Bij » déja
1700 MERCURE DE FRANCE
»déja accouchée de D. Pedro, et se trou-
"voit enceinte , pour la seconde fois ; D.
»Fernand pria D. Alphonse de vouloir
>>bien lui donner l'enfant qu'elle mettroit
»au monde , supposé que ce fut unPrin-
»ce. Quand D. Alphonse n'y auroit pas
»trouvé ses avantages , l'amitié qu'il por-
>>toit à D. Fernand , auroit obtenu de lui
» ce qu'on lui demandoit; on fit courir le
» bruit que la Reine de Valence étoit
»grosse, et la Reine d'Arragon ayant mis
>>au monde un enfant mâle , on fit entendre qu'il étoit mort en naissant, et il
>> fut donné à D. Fernand , qui l'appella
»D. Rodrigue. C'est le même que vous
>>alliez épouser; le ciel n'a pas voulu lais
» ser consommer un inceste si abomina-
»ble ; c'est à vous , Madame , à prendre
les mesures les plus convenables , dans
» une conjoncture si délicate.
>>
J'y penserai , lui dit Delmire , en levant au ciel des yeux remplis de larmes .
Aces mots elle congédia D. Alvar , et lui
promit de lui envoyer sa réponse la nuit
prochaine.
Elle fit dire qu'elle étoit indisposée , et
deffendit qu'on laissât entrer qui que ce
fut dans son appartement , jusqu'à nouvel ordre.
Le Roy de Valence fut surpris que cet
ordre
A O UST. 1732. 1701
ordre fut pour lui , après le don qu'elle
lui avoir fait de sa foy ; cependant son
respect l'empêcha de s'en plaindre. Tout
le jour se passa, sans que l'ordre fut révoqué ; ce qui redoubla l'inquiétude de l'amoureux Rodrigue.
La nuit étant venue , ce Prince impa
tient s'approcha de l'appartement de Delmire. Quelle fut sa surprise lorsqu'il en
vit sortir Florent , à qui Délie recomman
da de faire diligence pour remettre un
Billet entre les mains de D. Alvar ! il
craignit que le Roy d'Arragon ne s'opposât à son bonheur , et n'envoyât quelques ordres secrets à ce fidele Sujet. La
crainte qu'on ne lui enlevât sa chere Delmire , le porta à intercepter ce Billet ;
Florent intimidé par ses menaces ,
livra et retourna à l'Appartement de la
Princesse pour l'informer du mauvais succès de son Ambassade. De quelle horreur
ne fut pas saisi D. Rodrigue à la lecture
du Billet intercepté , on en va juger par
ce qu'il contenoit.
Delmire à D. Alvar.
le lui
Faites préparer le plus promptement que
vous pourrez une Barque qui m'éloigne de
ce funeste Rivage , je n'en puis plus soutenir la vie après le crime qui vient de s'y
com-
1702 MERCURE DE FRANCE
commettre ; je frissonne à l'aveu que je vous
en fais ; mon frere est entré dans mon lit.
Ne refusez pas votre secours à la plus malheureuse Princesse qui fût jamais.
D. Rodrigue fut d'abord si frappé qu'il
en perdit l'usage de ses sens ; mais après
quelques momens de reflexion , le crine lui parut si noir qu'il ne put le croire,
quoiqu'il fût tracé de la main même de
Delmire: » Non , dit- il , vertueuse Prin-
»cesse , je vous connois trop bien pour » vous croire si coupable ; vous voulez ,
»sans doute , éprouver si je serai encore
capable de me livrer à cette funeste
» passion qui faisoit mon malheur et le
» vôtre , mais elle ne seroit plus pardon-
>> nable ; vous étiez maîtresse de votre
» cœur quand je craignois votre infide-
» lité ; mais vous êtes mon Epouse , je ne
> crains plus rien , votre vertu me ré-
»pond de votre foi.
Après cette reflexion , qui remit le
calme dans son ame, il courut à l'Appartement de Delmire. Cette Princesse
instruite par Florent de . ce qui s'étoit
passé , avoit ordonné qu'on le laissât entrer; les remords dont elle étoit déchirée,
la rendirent d'abord interdite et muette ;
mais voyant D. Rodrigue se jetter à ses
pieds dans la posture du plus passionné
de
A O UST. 1732 1703
de tous les Amans : » Eloignez-vous , lui
» dit- elle , vous me faites frémir ; cessez
de me présenter un Epoux qui doit
» m'être odieux , depuis que j'ai appris
» qu'il est mon frere. Moi , votre frere ,
» s'écria D. Rodrigue ! Eh n'avez- vous
» pas lû ce funeste secret , lui répondit
»Delmire , dans le Billet que vous avez
>arraché à Florent.
La connoissance d'un malheur que ce
Prince n'avoit pris que pour une feinte ,
le mit dans un desespoir qui donna tout
à craindre à Delmire ; elle ne l'avoit ja
mais trouvé si digne d'être aimé ; ce n'étoit plus cet Amant jaloux , qui ne lui
prouvoit l'excès de son amour que par
les plus sanglans outrages , c'étoit un
Epoux fidele et passionné , qui n'étoit
sensible qu'au malheur d'être séparé pour
jamais du seul bien qui pouvoit faire sa
felicité.
Il est temps de tirer ces Amans infortunez d'une peine si cruelle ; D. Rodri
gue manda D. Alvar , pour être mieux
éclairci de son malheur. Il fit prier en
même- temps le Roy d'Arragon de venir
à l'Appartement de sa sœur , afin que
la présence du Souverain , imposant au
Sujet , l'empêchât de soutenir une imposture. D. Alvar confirma tout ce qu'il
B iij avoit
1704 MERCURE DE FRANCE
avoit dit à Delmire ; et pour ne laisser
aucun doute sur ce qu'il venoit de raconter , il voulut l'appuyer du témoignage de Théodore , qui avoit prêté son
ministere à la supposition d'enfant dont
il étoit question. Théodore ! s'écria Delmire; ô Monstre que les Enfers ont vomi
»pour le malheur de ma vie ; elle sça-
»voit que j'étois sœur de D. Rodrigue
»et c'est elle- même qui m'a déterminée
» à le recevoir pour Epoux.
20
Théodore arriva bientôt. » Oserez-
» vous nier , lui dit D. Alvar, que D. Rodrigue ne soit frere du Roy d'Arragon
et de la Princesse Delmire ? Je suis
prête à justifier le contraire , lui repon-
» dit Théodore. Ces mots et la fermeté
avec laquelle ils furent prononcez , em-
» pêcherent D. Rodrigue de l'accabler de
reproches , dont il se seroit repenti.
Finissons. Théodore convint de tout
ce que D. Alvar avoit revelé ; mais elle
déclara ce qui n'étoit pas venu à la connoissance de ce sage Vieillard. Le fils
supposé que D. Alphonse avoit donné à
D. Pedro étant mort , D. Pedro en substitua un autre en sa place sous le nom
de Rodrigue ; il avoit eu ce dernier de
Théodore , qui pour garantir la verité
de ce qu'elle avançoit , produisit un Acte
revêty
A OUS T. 1732. 1705
revêtu de toutes les formalitez et signé
de la main de D. Alphonse même. Par
cet Acte D.Pedro reconnoissoit Théodore
pour son Epouse et le fruit de lent hymen pour le legitime heritier de la Couronne de Valence. Ce dernier éclaircissement remit le calme dans tous les
cœurs ; et le double Mariage fut celebré
dès le lendemain , à la vûë des deux Peuples dont il devoit faire le bonheur.
Fermer
Résumé : SUITE de l'Histoire DU PRINCE JALOUX.
Le texte relate les péripéties de Rodrigue et Delmire, marquées par la jalousie et les malentendus. Rodrigue, tourmenté par la jalousie, se rend auprès de Delmire après avoir trouvé une lettre équivoque. Delmire, accablée de douleur, accuse Rodrigue de l'avoir soupçonnée injustement. Rodrigue, conscient de son erreur, implore son pardon. Delmire, bien que blessée, accepte de lui pardonner, mais exprime ses craintes quant à la récurrence de sa jalousie. Rodrigue promet de changer, mais sa promesse est rapidement mise à l'épreuve. Don Pedro, frère de Delmire, se déguise pour vérifier la fidélité de Delmire et de Rodrigue. Rodrigue, informé par Octave, un confident, surprend Don Pedro dans l'appartement de Delmire. Dans un accès de jalousie, Rodrigue s'apprête à tuer Don Pedro, mais Delmire s'interpose. Don Pedro révèle alors son identité et explique son déguisement. Rodrigue, repentant, demande pardon. Don Pedro, touché par la sincérité de Rodrigue, accepte de pardonner et décide d'accélérer l'union entre Rodrigue et Delmire. Plus tard, la Duchesse du Tirol, amie de Delmire, arrive et écrit une lettre à Delmire, qui est interceptée par Rodrigue. Cette lettre, mal interprétée, ravive la jalousie de Rodrigue, le plongeant à nouveau dans le doute et la suspicion. Rodrigue, agité par un trouble, se rend dans la galerie où il avait vécu une scène précédente avec Delmire et le roi d'Aragon. Il entend des rires provenant de la chambre de Delmire, ce qui le pousse à observer à travers la serrure. Il découvre Delmire dans les bras d'un jeune cavalier, ce qui le plonge dans une fureur jalouse. Il frappe à la porte et, après avoir été introduit, accuse Delmire d'infidélité. Delmire, gardant son calme, lui explique qu'il a mal interprété la scène et lui propose de choisir entre la croire sur parole ou la perdre à jamais. Rodrigue, aveuglé par sa jalousie, insiste pour qu'elle se justifie. Delmire appelle alors son frère, le roi, qui révèle que le cavalier est en réalité la duchesse de Tirol, Bélize, déguisée. Rodrigue, pris de désespoir, décide de se suicider, mais Delmire l'en empêche et lui jure de l'aimer malgré son comportement. Ils finissent par se marier secrètement. Le lendemain, un serviteur de Delmire, Alvar, arrive et menace de révéler le mariage, espérant ainsi le rompre. Don Alvar informe la princesse Delmire que Don Rodrigue, qu'elle doit épouser, est en réalité son frère. Il explique que le roi Ferdinand de Valence, ami du roi Alphonse d'Aragon, avait demandé à Alphonse de lui donner l'enfant que la reine d'Aragon portait, car Ferdinand n'avait pas d'héritier. L'enfant, un garçon, fut présenté comme mort-né et donné à Ferdinand, qui le nomma Rodrigue. Delmire, horrifiée, décide de fuir mais est interceptée par Rodrigue, qui ne croit pas à sa culpabilité. Après des révélations supplémentaires, il s'avère que Théodore, une servante, avait substitué un autre enfant à celui de Pedro, fils de la reine d'Aragon. Théodore produit un acte confirmant ces faits. Finalement, le double mariage est célébré, apportant le bonheur aux deux peuples.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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155
p. 2527-2545
LES AMES RIVALES, HISTOIRE FABULEUSE.
Début :
Dans une des plus agréables Contrées de l'Inde, est un Royaume nommé [...]
Mots clefs :
Indes, Mallean, Amour, Femmes, Rivalité, Époux, Princesse, Malheurs, Corps, Âme
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texteReconnaissance textuelle : LES AMES RIVALES, HISTOIRE FABULEUSE.
LES AMES RIVALES ,
HISTOIRE FABULEUSE.
Ans une des plus agréables Contrées
de l'Inde , est un Royaume nommé
Mallean , où les femmes ontune autorité
entiere sur les hommes ; dispensatrices
des Loix , l'administration du Gouvernement les regarde seules , tandis que les
hommes enfermez dans le sein des maisons , et livrez à des occupations frivoles ,
ont pour tout avantage la parure , le
plaisir de plaire et d'être prévenus , la tịmidité , la paresse , et pour devoirs , la
solitude , la pudeur et la fidelité.
Ce genre de domination n'a pas tou
jours subsisté chez les Malleanes ; il est
l'ouvrage de l'Amour ; les femmes qui
d'abord ne pouvoient avoir qu'un époux,
acquirent avec adresse le droit d'en aug
menter le nombre , dont elles parvinrent
enfin à ne faire que des esclaves.
Cette superiorité ne les a peut- être pas
rendues plus heureuses , si l'on en croit
le souvenir qu'elles gardent encore du ré1. Vol.
Av gne
2528 MERCURE DE FRANCE
gne de Masulhim , qui fut le plus doux
qu'ayent éprouvé les peuples ; ce Régne
est rapporté dans un des principaux Livres de la Religion des Indiens telles
étoient alors les mœurs.
Dès qu'une fille avoit atteint l'âge de
dix ans , ses parens lui présentoient douze Amans convenables par leur âge et par
leur naissance , et ces Amans passoient une
année auprès d'elle , sans la perdre de vuë
un seul moment ; ce temps révolu , elle
pouvoit choisir un d'entre eux ; ce choix
lui donnoit le titre d'époux , et devenoit
une exclusion pour les onze autres ; elle
étoit libre aussi de ne point aimer , c'està dire , de prendre douze nouveaux
Amans , et de n'avoir point d'époux ;
quelque soin qu'eussent les Amans de
dissimuler leur caractere lorsqu'ils avoient
interêt de le cacher ; une fille pendant le
cours de cette année où ils vivoient avec
elle , avoit tout le tems de le pénétrer ;
ainsi on s'unissoit autant par convenance
que par penchant , eh ! quelle felicité accompagnoit cette union ! Deux époux ne
concevoient pas qu'on pût cesser de s'aimer , et ils s'aimoient toujours. Peut-être
pour garder une fidelité inviolable , ne
faut il que la croire possible?
La Princesse Amassita , fille du Roi
1.Vol. de ༤ ༽
DECEMBRE. 1732. 2529
'de Mallean , étant parvenue à l'âge d'être
mariée , les plus grands Princes de l'Inde .
se disputerent l'honneur d'être du nombre des douze Amans ; elle étoit bien digne de cet empressement ; elle joignoit à
une figure charmante , un certain agrément dans l'esprit et dans le caractere
qui forçoit les femmes les plus vaines à
lui pardonner d'être plus aimable qu'elles. Parmi les illustres concurrens qui furent préferés , Masulhim , Prince de Carnate , et Sikandar , Prince de Balassor , se
distinguerent bien- tôt ; l'un par les graces
avec lesquelles il cherchoit à plaire , et
l'autre par l'impetuosité de sa passion.
à
Cette tendresse très - vive de part et
d'autre ne mit point cependant d'égalité
entre eux aux yeux de la Princesse. Le
Prince de Carnate interessoit le mieux
son cœur , mais elle n'osa d'abord se l'a- .
vouer à elle- même , dans la crainte de ne
pas garder assez séverement l'exterieur
d'indifférence qu'elle devoit marquer
ses Amans jusqu'au jour où elle choisiroit
un époux. Elle regardoit comme un crime les moindres mouvemens qui pouvoient découvrir le fond de son ame :
dans le tableau qu'on se fait de ses devoirs,
peut-être faut- il grossir les objets pour
les appercevoir tels qu'ils sont.
I. Vol. A vj Le
2530 MERCURE DE FRANCE
Le Prince de Carnate étoit dans une ex- .
trême agitation ; la veritable tendresse est
timide; il n'osoit se flater de l'emporter
sur le Prince de Balassor , toujours occupé d'Amassita , il joüissoit du plaisir de
la voir sans cesse par le secours du Dieu
des ames , qui lui avoit accordé le pouvoir de donner l'essor à la sienne ; son
amour lui avoit fait obtenir cette faveur
singuliere. Son ame alloit donc à son gré,
habiter le corps d'une autre personne , ou
se placer dans des plantes , dans des aniet revenoit s'emparer de sa demeure ordinaire. Ainsi dès que la nuit
étoit venuë , l'ame du Prince de Carnate
partoit et s'introduisoit dans l'appartement de la Princesse , dont l'accès étoit
alors interdit à ses Amans; ce secret lui
épargnoit des momens d'absence qui lui
auroient été insupportables , mais il ne
lui donnoit à cet égard aucun avantage
sur son Rival , qui possedoit comme lui
cette merveilleuse liberté d'ame.
maux ,
$
La Princesse ne pût si bien dissimuler
le penchant qu'elle avoit pour le Prince
de Carnate , qu'il ne parût à bien des
marques dont elle ne s'appercevoit point;
c'est l'illusion ordinaire des Amans , ils
croyent que leur secret ne s'est point
échapé , tant qu'ils ne se sont point per
I. Vol. miş
DECEMBRE. 1732. 2537
mis la satisfaction de le trahir ; Masulhim
eut entr'autres cette préference , mais cette idée flateuse s'évanouissoit bien- tôt ;
inquiet dans ce qu'il osoit se promettre ,
il falloit pour être tranquille , un mot de
la bouche de la Princesse ;; eh ! comment
l'obtenir ? Amassita ne voyoit jamais ses
Amans qu'ils ne fussent ensemble , et ne
leur parloit jamais qu'en public , ainsi on
ayoit toujours ses Rivaux pour confidens.
Un jour qu'ils étoient chez la Princesse,
Masulhim imagina un moyen pour avoir
un entretien secret avec elle ; la conversation étoit generale , et rouloit selon la
coûtume ordinaire , sur les charmes d'Amassita : Madame , dit le Prince de Car
nate , n'osant nous flater de vous avoir
plû , nous devons bien craindre de vous.
ennuyer ; vous n'entendez jamais que
des louanges , que des protestations éxagerées peut-être ( ' quoique vous soyez.
charmante et que nous vous aimions de
bonne foi ( vous ne trouvez des prévenances qui ne vous laissent pas un moment le plaisir de désirer ; il est sûr que
si l'un de vos Amans est assez heureux
pour que vous lui sçachiez gré de ce continuel empressement , les onze autres vous
en deviennent plus insupportables , oseque
1. Vola rois
2532 MERCURE DE FRANCE
rois-je vous proposer un arrangement qui
vous sauveroit de ces hommages dont
vous êtes peut-être excedée. Souffrés qu'aujourd'hui tous vos Amans vous entretien
nent avec quelque liberté un quart d'heure seulement ; leur amour n'aura qu'à
s'empresser de se faire connoître , ce quart
d'heure expiré , les sermens , les reproches , les louanges à découvert , enfin
toute cette déclamation ordinaire de la
tendresse ne leur sera plus permise ; il
faudra qu'ils paroissent hors d'interêt dans
tout ce qu'ils vous diront ; ainsi l'enjoüment , l'agrément de l'esprit prendront
la place du sérieux de l'Amour qui en est
toujours l'ennuyeux dans les Amans qui
ne sont point aimés. Mon cœur ne m'a
fait vous proposer cette conduite que parce que si je ne suis pas assez heureux pour
meriter votre foi , ne vous plus parler de
ma tendresse , en est , je croi , la scule
marque qui puisse vous plaire.
La Princesse parut surprise du discours
de Masulhim : votre idée , lui réponditelle , est effectivement très- raisonnable ;
il est vrai que si mon cœur s'étoit déja déterminé , l'Amant vers lequel il pancheroit , se tairoit comme les autres , et
peut-être que son silence me seroit plus
à charge que l'ennui d'entendre ses RiI.Vol.
vaux.
DECEMBRE. 9732 2533
vaux. J'accepte cependant le projet que
votre prudence vous fait imaginer ; je
ne veux pas être moins raisonnable que
vous la Princesse prit un air sérieux en
achevant cette réponse , sans s'appercevoir que ce sérieux alors pouvoit ressembler à un reproche. Amassita commença
dès le même jour cette espéce d'audience ,
à laquelle elle venoit de s'assujettir. Le
tems de la promenade et celui des Jeux
fûrent employés à écouter ses Amans. Les
concurrens du Prince de Carnate eurent
les premiers momens que la Princesse
abrégea souvent d'autorité. Il ne restoit
plus que le Prince de Balassor et lui. SiKandar approcha d'elle avec assez de confiance de n'être point haï. Dans les momens ou par le secours des différentes
métamorphoses qu'il pouvoit prendre , il
entroit dans l'appartement d'Amassita
qui n'étoit alors qu'avec ses femmes ; il
avoit remarqué une réverie , une distraction qui s'emparoit de la Princesse ; il
l'avoit expliquée favorablement pour lui ,
tandis que le Prince de Carnate , sans oser
s'en flater , en avoit tout l'honneur. La
Princesse l'écouta sans jamais lui répon
dre , et le quart d'heure à peine achevé :
Souvenez-vous , lui dit-elle , que c'est la
derniere fois que je dois vous entendre ;
1. Vol * elle
2534 MERCURE DE FRANCE
,
elle fut jointe alors par le Prince de Carnate et les autres Amans observerent
avec inquiétude cette espéce de tête à
tête , qui étoit le dernier qu'Amassita devoit accorder.
Masulhim aborda la Princesse avec un
embarras qui ne lui laissa point appercevoir qu'elle n'avoit pas une contenance
plus assûrée que la sienne : Madame
lui dit- il , à présent je suis au désespoir
de la loi que je vous ai engagée à prescrire ; voici peut-être la derniere fois que
je puis vous dire que je vous aime , que
deviendrai-je si votre choix regarde un
autre que le Prince de Carnate , le plus
tendre de vos Amans ? Alors fixant ses
yeux sur ceux de la Princesse , son trouble en augmenta , et il cessa de parler.
Amassita qui sembloit ne s'occuper que
d'un tapis de fleurs sur lequel ils se promenoient n'étoit rien moins que distraite ; elle ne sentoit plus l'impatience
qu'elle avoit euë de voir finir la conversation avec ses autres Amans ; elle avoit
trouvé dans leurs discours trop d'empressement de paroître amoureux , trop d'envie de plaire. Celui de Masulhim ne lui
parut pas assez tendre ; elle tourna les
yeux sur les siens , sans trop démêler encore ce qu'elle y cherchoit , et voyant
,
1. vol. qu'il
DECEMBRE. 1732 2535.
qu'il gardoit toujours le silence : vous
n'avés qu'un quart d'heure , dit elle ; à
ces mots son embarras augmenta , et elle
resta à son tour quelques momens sans
parler.
Belle Amassita , reprit Masulhim , ch'
pourquoi me faites- vous sentir davantage
le peu qu'il durera ce moment, ce seul
moment où je puis vous parler sans voir
mes odieux Rivaux pour témoins ! Ah !
si j'étois l'Amant que vous préfererés ,
qu'il vous seroit aisé de m'ôter mon incertitude sans que personne au monde
connut mon bonheur ! J'ai obtenu du
Dieu des Ames le pouvoir de disposer de
la mienne , séparée du corps qui la contraint , elle habite chaque nuit votre Palais ; j'étois cette nuit même avec toutes
ces images que vous n'avés regardées que
comme un songe ; j'animois ces génies
qui sous des formes charmantes répandoient des fleurs sur votre tête ; je pas
sois dans ces timbres et dans ces chalu
meaux dont ils formoient des Concerts ,
et je tâchois d'en rendre les sons plus touchans. Ce matin j'étois cet Oyseau à qui
vous n'avez appris que votre nom , et qui
vous a surpris par tout ce qu'il vous a dit
de tendre. Que ces momens me rendent
heureux ! ne pouvant me flater d'être ce
I. Vol. que
536 MERCURE DE FRANCE
>
que vous aimés , j'ai du moins le plaisir
de devenir tout ce qui vous amuse , et je
serai toujours tout ce qui vous environnera , tout ce qui sera attaché à vous pour
toute la vie Quoi ! vous êtes toujours
où je suis , répondit la Princesse ! Oüi
belle Amassità, reprit Masulhim ; ce n'est
que depuis que je vous aime que j'ai ce
pouvoir sur mon ame et je ne veux jamais l'employer que pour vous ; daignés
le partager ce pouvoir si désirable , il ne
dépend que de quelques mots prononcés
songés quel est l'avantage de donner à
son ame la liberté de parcourir l'Univers. Non , interrompit la Princesse , si
j'apprenois ce secret ; je voudrois n'en
faire usageque par vos conseils : mon ame¹
voudroit toujours être suivie de la
vôtre.
A ces mots , Amassita s'apperçut que
son secret s'étoit échapé , mais il ne lui
restoit pas le tems de se le reprocher ; le
quart d'heure étoit déja fini , elle se hâta
d'apprendre les mots consacrés ; elle convint que le soir même pour faire l'épreuve de son nouveau secret , dès que ses
femmes la croiroient endormie , son ame
iroit joindre celle du Prince , et ils choisirent l'Etoile du matin pour le lieu du
rendez-vous. Ils se séparerent ; la PrinI.Vel. cesse
DECEMBREE. 1732. 2537
cesse rentra dans son appartement , et Masulhim retourna à son Palais. Tous deux
ne respiroient que la fin du jour , et ce
jour ne finissoit point , la nuit vint cependant , l'ame du Prince étoit déja partic
bien auparavant : enfin elle vit arriver
celle de la Princesse ; elles se joignirent
au plutôt , elles se confondirent , elles
goûterent cette joye , cette satisfaction
profonde que les Amans qui ne sont pas
assez heureux pour être débarassés de leurs
corps , ne connoissent point. Ces ames li
bres ne furent plus qu'amour pur , que
plaisirs inalterables , chacune appercevoit
toute la tendresse qu'elle faisoit naître , et
c'étoit le bonheur parfait qu'elle portoit
dans l'ame cherie , qui fafsoit tout l'excès
du sien ; elles ne voyoient nulles peines
à prévenir , nulles satisfactions à désirer ,
enfin elles ne faisoient que sentir et qu'être heureuses , et la nuit se passa précipitamment pour elles ; il fallut s'en retourner. La Princesse vouloit avant l'heure ordinaire de son lever , rejoindre son
corps qu'elle avoit laissé dans son lit. Ces
Amans se demanderent et se promirent
un même rendez-vous pour la nuit d'ensuite , et ayant fait la route ensemble , ils
ne se séparerent qu'au moment de retourner à leur habitation,
1.Vol.
On
2538 MERCURE DE FRANCE
On croiroit qu'une union où l'ame
seule agit , est exemte des révolutions qui
persécutent les passions vulgaires , mais
l'amour ne va jamais sans quelque trouble quelle surprise pour l'ame de la
Princesse , lorsque rentrant dans son appartement , elle apperçût son corps déja
éveillé et environné de ses femmes , qui
s'occupoient à le parer. Le Prince de Balassor par le secours d'une Métamorphose
avoit entendu les Amans lorsqu'ils se
donnoient rendez-vous à l'Etoile du matin , et dès l'instant qu'il avoit vû partir
l'ame de la Princesse , il avoit été s'emparer de sa représentation.
Amassita resta embarassée , éperduë à
un point qu'on ne sçauroit exprimer. Elle
n'avoit plus Masulhim pour l'aider de ses
conseils ; elle n'étoit point accoûtumée à
disposer de son ame sans être conduite.
par celle de son Amant , elle resta incertaine, errante , formant mille projets et ne s'arrêtant à aucun.
Il paroît surprenant qu'une ame qui
agissoit librement , ne trouva point d'abord de ressources pour se tirer de
peine ; mais quand les ames sont bien li
vrées à l'Amour , elles négligent si fort
toutes les autres opérations dont elles sont 1. Vel сара-
DECEMBRE. 1732. 2535
Capables , qu'elles ne sçavent plus qu'ai◄
mer.
Masulhim qui ignoroit ses malheurs ;,
vint à l'heure ordinaire chez la Princesse; il avoit cette joye si délicieuse , que les
Amans ont tant de peine à cacher quand
ils commencent d'être heureux. Quel
étonnement pour lui de ne point trouver
dans la Princesse ce caractere de douceur
et de dignité qui lui étoit si naturelle !
son langage et son maintien étoient de
venus méprisans à son égard , et marquoient une coqueterie grossiere pour ses
Rivaux ; car le Prince de Balassor faisoit
malignement agir la fausse Princesse , de
façon à désesperer Masulhim.
Le Prince de Carnate ne pouvoit rien
comprendre à ce changement ,
il ne pouvoit le croire. Sikandar lisoit dans ses
yeux toute sa douleur , et ressentoit autant de joye dans le fond de cette ame
dont il animoit le corps de la Princesse ,
et pour porter à son Rival un coup irrémediable , il fit assembler les Bramines ,
et leur déclara ( paroissant toujours la
Princesse que quoique l'année ne fut
point encore révolue , elle étoit prête
s'ils y consentoient, à déclarer son Epoux;
on applaudit à cette proposition , et la
I.Vol. fausse
2540 MERCURE DE FRANCE
fausse Princesse nomma le Prince de Balass or.
Après cette démarche , si funeste pour
Masulhim et pour Amassita , l'ame de
Sikandar partit , et celle de la Princesse
qui étudioit le moment de rentrer dans
sa propre personne , ne manqua pas de
s'en emparer dès que Sikandar l'eut abang
donnée.
Mais tous les maux que le Prince de
Balassor venoit de causer ne suffisoient
pas à sa fureur , ce n'étoit pas assez pour
lui d'avoir obtenu par une trahison le titre d'Epoux,que son Rival n'auroit voulu recevoir que des mains de l'Amour , il
voulut encore lui ravir le cœur de la Princesse , en semant entr'eux des sujets horribles de jalousie et de haine. Comme il
méditoit ce projet , il apperçût l'ame du
Prince de Carnate qui alloit rejoindre son
corps dont elle s'étoit séparée par inquié
tude. L'ame de Sikandar suivit celle
de Masulhim avec tant de précision ,
qu'elles y entrerent en même tems ; celle
du Prince de Carnate fut au désespoir de
trouver une compagnie si odieuse , mais
comment s'en séparer ? lui abandonner la
place , pouvoit être un parti dangereux.
Ces deux ames resterent ainsi renfermées,
sans avoir de commerce ensemble. Elles
1. Vol. réso
DECEMBRE. 1732. 2548
résolurent de se nuire en tout ce qu'elles
pourroient , par les démarches qu'elles
feroient faire à leur commune machine.
Il n'y avoit qu'une seule opération à laquelle elles pouvoient se porter de concert ; c'étoit de songer à a Princesse , et
de conduire chez elle leur personne. Ces
deux Rivaux se rendirent donc ensemble
au Palais d'Amassita. A peine apperçûtelle Masulhim , qu'elle s'empressa de se
justifier sur le choix qu'elle paroissoit
avoir fait devant ses Etats assemblez. Le
Prince de Carnate attendri par la douleur
de la Princesse , voulut se jetter à ses genoux , mais cette autre ame qui agissoit
en lui de son côté , troubloit toujours les
mouvemens que le Prince de Carnate vouloit exprimer : s'il juroit à la Princesse de
l'aimer toute sa vie,, l'autre ame lui faisoit prendre un ton d'ironie qui sembloit
désavoüer tout ce qu'il pouvoit dire. Ces
dehors offensans qui étoient apperçûs de
la Princesse , la blessoient ; elle faisoit des
reproches à Masulhim. Il en étoit attendri , désesperé , mais dans le moment
qu'il la rassuroit par les discours les plus
tendres , l'ame ennemie lui imprimoit un
air de distraction et de fausseté qui les
rebroüilloient avec plus de colere. Enfin ,
ces deux Amans éprouverent la situaI. Vol. tion
2542 MERCURE DE FRANCE
tion du monde la plus triste et la plus singuliere.
Ce cruel pouvoir de l'ame du Prince de
Balassor mit entre eux la désunion et le
désespoir. Les Malleans étoient extrêmement surpris de voir ces contrastes dans
le Prince de Carnate. Ils ne sçavoient point
encore que dans un Amant l'inégalité et
l'inconstance ne sont que l'ouvrage d'une
ame étrangere qui le fait agir malgré soi ,
et que la veritable reste toujours fidelle.
- Masulhim et Amassita outrément aigris
l'un contre l'autre , Sikandar crut qu'il
n'avoit qu'à reparoître sous sa forme ordinaire. Il se sépara de l'ame de son
Rival c'étoit le jour même où les Malléanes avoient marqué la cerémonie de son union avec la Princesse.
Les Bramines s'assemblerent , et la Fête
fut commencée. Quelle situation pour
Masulhim ! la Princesse toujours irritée
contre lui , toujours livrée à la cruelle erreur que lui avoit causé l'ame de Sikandar , jointe à celle de son Amant , ne son.
gea plus qu'à l'oublier. Elle se laissa parer
du voile de felicité ; c'est ainsi qu'on appelloit les habits de cette cerémonie. On
la conduisit au Temple des deux Epoux
immortels. Le Prince de Balassor mar1. Vol. choit
DECEMBRE. 1737 2548
choit à côté de la Princesse , et Masulhim
qui voyoit son malheur assûré , suivoit ,
confondu dans la foule et noyé dans la
douleur et dans le désespoir. Le Prêtre et
la Prêtresse firent asseoir Amassita , et
placerent à côté d'elle l'indigne Amant
dont elle alloit faire un Epoux. Le trouble
de la Princesse s'augmenta ; un torrent de
larmes vint inonder ses yeux ; elle sentit
au moment de donner sa foi à un autre
qu'à Masulhim , qu'il y avoit encore un
supplice plus grand que de le croise infidele. O Malleanes , dit- elle , soyés touchés du sort de votre Princesse ; il s'agit
du bonheur de sa vie. Elle déclara alors
la trahison de Sikandar , lorsque faisant
parler sa représentation , il s'étoit nommé lui- même pour l'Amant préferé de la
Princesse jugés , ajoûta-t'elle , de l'horreur de ma situation ; si vous me forcés
à être unie avec le Prince de Balassor , je,
vous l'ai avoué : favorisée du Dieu des
ames , j'ai le pouvoir de disposer de la
mienne. Le serment par lequel vous m'attacherés à un Amant que je déteste , ne
lui livrera que ma représentation ; ma
foi , mes desirs , mon ame enfin , en seront séparés à tous les momens de mavie,
Quelle union chez les Malleanes ! je vois
que la seule idée vous en fait frémir. Les
:
I. Vol. B Mal-
2544 MERCURE DE FRANCE
Malleanes firent un cri d'effroi , et d'une
voix unanime releverent la Princesse de
ses engagemens.
"
Enfin , me voilà libre , s'écria- t'elle
helas ! si le Prince de Carnate m'avoit
toujours aimée , que j'aurois été éloignée
de séparer mon cœur de ma main ! in cut
toujours trouvé en moi mon ame toute
entiere. A ces mots Masulhim se jetta aux
pieds de la Princesse , qui ne lui donna
pas le tems de parler. Elle sentit dans le
fond de son cœur toute l'innocence de son
Amant. Elle le déclara son Epoux , elle le
répeta plusieurs fois , de crainte de n'être
pas assez liée par les sermens ordinaires.
Masulhim fut prêt d'expirer de joye et
d'amour.
Le désespoir de Sikandar fut égal au
bonheur de ces deux Amans. Il alla cacher sa honteet sa fureur dans le sein d'une étoile funeste de laquelle son ame étoit
émanée. Sa fuite ne rassûra pas entierement les deux Epoux ; et pour prévenir
les entreprises qu'il pouvoir faire contre
eux par le secours de ses Métamorphoses,
ils convinrent que leurs ames ne quitte
roient jamais leurs corps. Ils aimerent
mieux perdre de leur bonheur et de leur:
amour qui étoit cent fois plus parfait lorsqu'il n'étoit causé que par les purs mouI.Vok vemens
DECEMBRE. 1732 2345
vemens de leurs ames ; et ce dernier exemple a été le seul imité. On a perdu dans
le monde l'idée de leur premiere tendresse , les Amans ne sont plus assez heureux
pour sentir que leur vrai bonheur consiste dans la seule union des ames.
HISTOIRE FABULEUSE.
Ans une des plus agréables Contrées
de l'Inde , est un Royaume nommé
Mallean , où les femmes ontune autorité
entiere sur les hommes ; dispensatrices
des Loix , l'administration du Gouvernement les regarde seules , tandis que les
hommes enfermez dans le sein des maisons , et livrez à des occupations frivoles ,
ont pour tout avantage la parure , le
plaisir de plaire et d'être prévenus , la tịmidité , la paresse , et pour devoirs , la
solitude , la pudeur et la fidelité.
Ce genre de domination n'a pas tou
jours subsisté chez les Malleanes ; il est
l'ouvrage de l'Amour ; les femmes qui
d'abord ne pouvoient avoir qu'un époux,
acquirent avec adresse le droit d'en aug
menter le nombre , dont elles parvinrent
enfin à ne faire que des esclaves.
Cette superiorité ne les a peut- être pas
rendues plus heureuses , si l'on en croit
le souvenir qu'elles gardent encore du ré1. Vol.
Av gne
2528 MERCURE DE FRANCE
gne de Masulhim , qui fut le plus doux
qu'ayent éprouvé les peuples ; ce Régne
est rapporté dans un des principaux Livres de la Religion des Indiens telles
étoient alors les mœurs.
Dès qu'une fille avoit atteint l'âge de
dix ans , ses parens lui présentoient douze Amans convenables par leur âge et par
leur naissance , et ces Amans passoient une
année auprès d'elle , sans la perdre de vuë
un seul moment ; ce temps révolu , elle
pouvoit choisir un d'entre eux ; ce choix
lui donnoit le titre d'époux , et devenoit
une exclusion pour les onze autres ; elle
étoit libre aussi de ne point aimer , c'està dire , de prendre douze nouveaux
Amans , et de n'avoir point d'époux ;
quelque soin qu'eussent les Amans de
dissimuler leur caractere lorsqu'ils avoient
interêt de le cacher ; une fille pendant le
cours de cette année où ils vivoient avec
elle , avoit tout le tems de le pénétrer ;
ainsi on s'unissoit autant par convenance
que par penchant , eh ! quelle felicité accompagnoit cette union ! Deux époux ne
concevoient pas qu'on pût cesser de s'aimer , et ils s'aimoient toujours. Peut-être
pour garder une fidelité inviolable , ne
faut il que la croire possible?
La Princesse Amassita , fille du Roi
1.Vol. de ༤ ༽
DECEMBRE. 1732. 2529
'de Mallean , étant parvenue à l'âge d'être
mariée , les plus grands Princes de l'Inde .
se disputerent l'honneur d'être du nombre des douze Amans ; elle étoit bien digne de cet empressement ; elle joignoit à
une figure charmante , un certain agrément dans l'esprit et dans le caractere
qui forçoit les femmes les plus vaines à
lui pardonner d'être plus aimable qu'elles. Parmi les illustres concurrens qui furent préferés , Masulhim , Prince de Carnate , et Sikandar , Prince de Balassor , se
distinguerent bien- tôt ; l'un par les graces
avec lesquelles il cherchoit à plaire , et
l'autre par l'impetuosité de sa passion.
à
Cette tendresse très - vive de part et
d'autre ne mit point cependant d'égalité
entre eux aux yeux de la Princesse. Le
Prince de Carnate interessoit le mieux
son cœur , mais elle n'osa d'abord se l'a- .
vouer à elle- même , dans la crainte de ne
pas garder assez séverement l'exterieur
d'indifférence qu'elle devoit marquer
ses Amans jusqu'au jour où elle choisiroit
un époux. Elle regardoit comme un crime les moindres mouvemens qui pouvoient découvrir le fond de son ame :
dans le tableau qu'on se fait de ses devoirs,
peut-être faut- il grossir les objets pour
les appercevoir tels qu'ils sont.
I. Vol. A vj Le
2530 MERCURE DE FRANCE
Le Prince de Carnate étoit dans une ex- .
trême agitation ; la veritable tendresse est
timide; il n'osoit se flater de l'emporter
sur le Prince de Balassor , toujours occupé d'Amassita , il joüissoit du plaisir de
la voir sans cesse par le secours du Dieu
des ames , qui lui avoit accordé le pouvoir de donner l'essor à la sienne ; son
amour lui avoit fait obtenir cette faveur
singuliere. Son ame alloit donc à son gré,
habiter le corps d'une autre personne , ou
se placer dans des plantes , dans des aniet revenoit s'emparer de sa demeure ordinaire. Ainsi dès que la nuit
étoit venuë , l'ame du Prince de Carnate
partoit et s'introduisoit dans l'appartement de la Princesse , dont l'accès étoit
alors interdit à ses Amans; ce secret lui
épargnoit des momens d'absence qui lui
auroient été insupportables , mais il ne
lui donnoit à cet égard aucun avantage
sur son Rival , qui possedoit comme lui
cette merveilleuse liberté d'ame.
maux ,
$
La Princesse ne pût si bien dissimuler
le penchant qu'elle avoit pour le Prince
de Carnate , qu'il ne parût à bien des
marques dont elle ne s'appercevoit point;
c'est l'illusion ordinaire des Amans , ils
croyent que leur secret ne s'est point
échapé , tant qu'ils ne se sont point per
I. Vol. miş
DECEMBRE. 1732. 2537
mis la satisfaction de le trahir ; Masulhim
eut entr'autres cette préference , mais cette idée flateuse s'évanouissoit bien- tôt ;
inquiet dans ce qu'il osoit se promettre ,
il falloit pour être tranquille , un mot de
la bouche de la Princesse ;; eh ! comment
l'obtenir ? Amassita ne voyoit jamais ses
Amans qu'ils ne fussent ensemble , et ne
leur parloit jamais qu'en public , ainsi on
ayoit toujours ses Rivaux pour confidens.
Un jour qu'ils étoient chez la Princesse,
Masulhim imagina un moyen pour avoir
un entretien secret avec elle ; la conversation étoit generale , et rouloit selon la
coûtume ordinaire , sur les charmes d'Amassita : Madame , dit le Prince de Car
nate , n'osant nous flater de vous avoir
plû , nous devons bien craindre de vous.
ennuyer ; vous n'entendez jamais que
des louanges , que des protestations éxagerées peut-être ( ' quoique vous soyez.
charmante et que nous vous aimions de
bonne foi ( vous ne trouvez des prévenances qui ne vous laissent pas un moment le plaisir de désirer ; il est sûr que
si l'un de vos Amans est assez heureux
pour que vous lui sçachiez gré de ce continuel empressement , les onze autres vous
en deviennent plus insupportables , oseque
1. Vola rois
2532 MERCURE DE FRANCE
rois-je vous proposer un arrangement qui
vous sauveroit de ces hommages dont
vous êtes peut-être excedée. Souffrés qu'aujourd'hui tous vos Amans vous entretien
nent avec quelque liberté un quart d'heure seulement ; leur amour n'aura qu'à
s'empresser de se faire connoître , ce quart
d'heure expiré , les sermens , les reproches , les louanges à découvert , enfin
toute cette déclamation ordinaire de la
tendresse ne leur sera plus permise ; il
faudra qu'ils paroissent hors d'interêt dans
tout ce qu'ils vous diront ; ainsi l'enjoüment , l'agrément de l'esprit prendront
la place du sérieux de l'Amour qui en est
toujours l'ennuyeux dans les Amans qui
ne sont point aimés. Mon cœur ne m'a
fait vous proposer cette conduite que parce que si je ne suis pas assez heureux pour
meriter votre foi , ne vous plus parler de
ma tendresse , en est , je croi , la scule
marque qui puisse vous plaire.
La Princesse parut surprise du discours
de Masulhim : votre idée , lui réponditelle , est effectivement très- raisonnable ;
il est vrai que si mon cœur s'étoit déja déterminé , l'Amant vers lequel il pancheroit , se tairoit comme les autres , et
peut-être que son silence me seroit plus
à charge que l'ennui d'entendre ses RiI.Vol.
vaux.
DECEMBRE. 9732 2533
vaux. J'accepte cependant le projet que
votre prudence vous fait imaginer ; je
ne veux pas être moins raisonnable que
vous la Princesse prit un air sérieux en
achevant cette réponse , sans s'appercevoir que ce sérieux alors pouvoit ressembler à un reproche. Amassita commença
dès le même jour cette espéce d'audience ,
à laquelle elle venoit de s'assujettir. Le
tems de la promenade et celui des Jeux
fûrent employés à écouter ses Amans. Les
concurrens du Prince de Carnate eurent
les premiers momens que la Princesse
abrégea souvent d'autorité. Il ne restoit
plus que le Prince de Balassor et lui. SiKandar approcha d'elle avec assez de confiance de n'être point haï. Dans les momens ou par le secours des différentes
métamorphoses qu'il pouvoit prendre , il
entroit dans l'appartement d'Amassita
qui n'étoit alors qu'avec ses femmes ; il
avoit remarqué une réverie , une distraction qui s'emparoit de la Princesse ; il
l'avoit expliquée favorablement pour lui ,
tandis que le Prince de Carnate , sans oser
s'en flater , en avoit tout l'honneur. La
Princesse l'écouta sans jamais lui répon
dre , et le quart d'heure à peine achevé :
Souvenez-vous , lui dit-elle , que c'est la
derniere fois que je dois vous entendre ;
1. Vol * elle
2534 MERCURE DE FRANCE
,
elle fut jointe alors par le Prince de Carnate et les autres Amans observerent
avec inquiétude cette espéce de tête à
tête , qui étoit le dernier qu'Amassita devoit accorder.
Masulhim aborda la Princesse avec un
embarras qui ne lui laissa point appercevoir qu'elle n'avoit pas une contenance
plus assûrée que la sienne : Madame
lui dit- il , à présent je suis au désespoir
de la loi que je vous ai engagée à prescrire ; voici peut-être la derniere fois que
je puis vous dire que je vous aime , que
deviendrai-je si votre choix regarde un
autre que le Prince de Carnate , le plus
tendre de vos Amans ? Alors fixant ses
yeux sur ceux de la Princesse , son trouble en augmenta , et il cessa de parler.
Amassita qui sembloit ne s'occuper que
d'un tapis de fleurs sur lequel ils se promenoient n'étoit rien moins que distraite ; elle ne sentoit plus l'impatience
qu'elle avoit euë de voir finir la conversation avec ses autres Amans ; elle avoit
trouvé dans leurs discours trop d'empressement de paroître amoureux , trop d'envie de plaire. Celui de Masulhim ne lui
parut pas assez tendre ; elle tourna les
yeux sur les siens , sans trop démêler encore ce qu'elle y cherchoit , et voyant
,
1. vol. qu'il
DECEMBRE. 1732 2535.
qu'il gardoit toujours le silence : vous
n'avés qu'un quart d'heure , dit elle ; à
ces mots son embarras augmenta , et elle
resta à son tour quelques momens sans
parler.
Belle Amassita , reprit Masulhim , ch'
pourquoi me faites- vous sentir davantage
le peu qu'il durera ce moment, ce seul
moment où je puis vous parler sans voir
mes odieux Rivaux pour témoins ! Ah !
si j'étois l'Amant que vous préfererés ,
qu'il vous seroit aisé de m'ôter mon incertitude sans que personne au monde
connut mon bonheur ! J'ai obtenu du
Dieu des Ames le pouvoir de disposer de
la mienne , séparée du corps qui la contraint , elle habite chaque nuit votre Palais ; j'étois cette nuit même avec toutes
ces images que vous n'avés regardées que
comme un songe ; j'animois ces génies
qui sous des formes charmantes répandoient des fleurs sur votre tête ; je pas
sois dans ces timbres et dans ces chalu
meaux dont ils formoient des Concerts ,
et je tâchois d'en rendre les sons plus touchans. Ce matin j'étois cet Oyseau à qui
vous n'avez appris que votre nom , et qui
vous a surpris par tout ce qu'il vous a dit
de tendre. Que ces momens me rendent
heureux ! ne pouvant me flater d'être ce
I. Vol. que
536 MERCURE DE FRANCE
>
que vous aimés , j'ai du moins le plaisir
de devenir tout ce qui vous amuse , et je
serai toujours tout ce qui vous environnera , tout ce qui sera attaché à vous pour
toute la vie Quoi ! vous êtes toujours
où je suis , répondit la Princesse ! Oüi
belle Amassità, reprit Masulhim ; ce n'est
que depuis que je vous aime que j'ai ce
pouvoir sur mon ame et je ne veux jamais l'employer que pour vous ; daignés
le partager ce pouvoir si désirable , il ne
dépend que de quelques mots prononcés
songés quel est l'avantage de donner à
son ame la liberté de parcourir l'Univers. Non , interrompit la Princesse , si
j'apprenois ce secret ; je voudrois n'en
faire usageque par vos conseils : mon ame¹
voudroit toujours être suivie de la
vôtre.
A ces mots , Amassita s'apperçut que
son secret s'étoit échapé , mais il ne lui
restoit pas le tems de se le reprocher ; le
quart d'heure étoit déja fini , elle se hâta
d'apprendre les mots consacrés ; elle convint que le soir même pour faire l'épreuve de son nouveau secret , dès que ses
femmes la croiroient endormie , son ame
iroit joindre celle du Prince , et ils choisirent l'Etoile du matin pour le lieu du
rendez-vous. Ils se séparerent ; la PrinI.Vel. cesse
DECEMBREE. 1732. 2537
cesse rentra dans son appartement , et Masulhim retourna à son Palais. Tous deux
ne respiroient que la fin du jour , et ce
jour ne finissoit point , la nuit vint cependant , l'ame du Prince étoit déja partic
bien auparavant : enfin elle vit arriver
celle de la Princesse ; elles se joignirent
au plutôt , elles se confondirent , elles
goûterent cette joye , cette satisfaction
profonde que les Amans qui ne sont pas
assez heureux pour être débarassés de leurs
corps , ne connoissent point. Ces ames li
bres ne furent plus qu'amour pur , que
plaisirs inalterables , chacune appercevoit
toute la tendresse qu'elle faisoit naître , et
c'étoit le bonheur parfait qu'elle portoit
dans l'ame cherie , qui fafsoit tout l'excès
du sien ; elles ne voyoient nulles peines
à prévenir , nulles satisfactions à désirer ,
enfin elles ne faisoient que sentir et qu'être heureuses , et la nuit se passa précipitamment pour elles ; il fallut s'en retourner. La Princesse vouloit avant l'heure ordinaire de son lever , rejoindre son
corps qu'elle avoit laissé dans son lit. Ces
Amans se demanderent et se promirent
un même rendez-vous pour la nuit d'ensuite , et ayant fait la route ensemble , ils
ne se séparerent qu'au moment de retourner à leur habitation,
1.Vol.
On
2538 MERCURE DE FRANCE
On croiroit qu'une union où l'ame
seule agit , est exemte des révolutions qui
persécutent les passions vulgaires , mais
l'amour ne va jamais sans quelque trouble quelle surprise pour l'ame de la
Princesse , lorsque rentrant dans son appartement , elle apperçût son corps déja
éveillé et environné de ses femmes , qui
s'occupoient à le parer. Le Prince de Balassor par le secours d'une Métamorphose
avoit entendu les Amans lorsqu'ils se
donnoient rendez-vous à l'Etoile du matin , et dès l'instant qu'il avoit vû partir
l'ame de la Princesse , il avoit été s'emparer de sa représentation.
Amassita resta embarassée , éperduë à
un point qu'on ne sçauroit exprimer. Elle
n'avoit plus Masulhim pour l'aider de ses
conseils ; elle n'étoit point accoûtumée à
disposer de son ame sans être conduite.
par celle de son Amant , elle resta incertaine, errante , formant mille projets et ne s'arrêtant à aucun.
Il paroît surprenant qu'une ame qui
agissoit librement , ne trouva point d'abord de ressources pour se tirer de
peine ; mais quand les ames sont bien li
vrées à l'Amour , elles négligent si fort
toutes les autres opérations dont elles sont 1. Vel сара-
DECEMBRE. 1732. 2535
Capables , qu'elles ne sçavent plus qu'ai◄
mer.
Masulhim qui ignoroit ses malheurs ;,
vint à l'heure ordinaire chez la Princesse; il avoit cette joye si délicieuse , que les
Amans ont tant de peine à cacher quand
ils commencent d'être heureux. Quel
étonnement pour lui de ne point trouver
dans la Princesse ce caractere de douceur
et de dignité qui lui étoit si naturelle !
son langage et son maintien étoient de
venus méprisans à son égard , et marquoient une coqueterie grossiere pour ses
Rivaux ; car le Prince de Balassor faisoit
malignement agir la fausse Princesse , de
façon à désesperer Masulhim.
Le Prince de Carnate ne pouvoit rien
comprendre à ce changement ,
il ne pouvoit le croire. Sikandar lisoit dans ses
yeux toute sa douleur , et ressentoit autant de joye dans le fond de cette ame
dont il animoit le corps de la Princesse ,
et pour porter à son Rival un coup irrémediable , il fit assembler les Bramines ,
et leur déclara ( paroissant toujours la
Princesse que quoique l'année ne fut
point encore révolue , elle étoit prête
s'ils y consentoient, à déclarer son Epoux;
on applaudit à cette proposition , et la
I.Vol. fausse
2540 MERCURE DE FRANCE
fausse Princesse nomma le Prince de Balass or.
Après cette démarche , si funeste pour
Masulhim et pour Amassita , l'ame de
Sikandar partit , et celle de la Princesse
qui étudioit le moment de rentrer dans
sa propre personne , ne manqua pas de
s'en emparer dès que Sikandar l'eut abang
donnée.
Mais tous les maux que le Prince de
Balassor venoit de causer ne suffisoient
pas à sa fureur , ce n'étoit pas assez pour
lui d'avoir obtenu par une trahison le titre d'Epoux,que son Rival n'auroit voulu recevoir que des mains de l'Amour , il
voulut encore lui ravir le cœur de la Princesse , en semant entr'eux des sujets horribles de jalousie et de haine. Comme il
méditoit ce projet , il apperçût l'ame du
Prince de Carnate qui alloit rejoindre son
corps dont elle s'étoit séparée par inquié
tude. L'ame de Sikandar suivit celle
de Masulhim avec tant de précision ,
qu'elles y entrerent en même tems ; celle
du Prince de Carnate fut au désespoir de
trouver une compagnie si odieuse , mais
comment s'en séparer ? lui abandonner la
place , pouvoit être un parti dangereux.
Ces deux ames resterent ainsi renfermées,
sans avoir de commerce ensemble. Elles
1. Vol. réso
DECEMBRE. 1732. 2548
résolurent de se nuire en tout ce qu'elles
pourroient , par les démarches qu'elles
feroient faire à leur commune machine.
Il n'y avoit qu'une seule opération à laquelle elles pouvoient se porter de concert ; c'étoit de songer à a Princesse , et
de conduire chez elle leur personne. Ces
deux Rivaux se rendirent donc ensemble
au Palais d'Amassita. A peine apperçûtelle Masulhim , qu'elle s'empressa de se
justifier sur le choix qu'elle paroissoit
avoir fait devant ses Etats assemblez. Le
Prince de Carnate attendri par la douleur
de la Princesse , voulut se jetter à ses genoux , mais cette autre ame qui agissoit
en lui de son côté , troubloit toujours les
mouvemens que le Prince de Carnate vouloit exprimer : s'il juroit à la Princesse de
l'aimer toute sa vie,, l'autre ame lui faisoit prendre un ton d'ironie qui sembloit
désavoüer tout ce qu'il pouvoit dire. Ces
dehors offensans qui étoient apperçûs de
la Princesse , la blessoient ; elle faisoit des
reproches à Masulhim. Il en étoit attendri , désesperé , mais dans le moment
qu'il la rassuroit par les discours les plus
tendres , l'ame ennemie lui imprimoit un
air de distraction et de fausseté qui les
rebroüilloient avec plus de colere. Enfin ,
ces deux Amans éprouverent la situaI. Vol. tion
2542 MERCURE DE FRANCE
tion du monde la plus triste et la plus singuliere.
Ce cruel pouvoir de l'ame du Prince de
Balassor mit entre eux la désunion et le
désespoir. Les Malleans étoient extrêmement surpris de voir ces contrastes dans
le Prince de Carnate. Ils ne sçavoient point
encore que dans un Amant l'inégalité et
l'inconstance ne sont que l'ouvrage d'une
ame étrangere qui le fait agir malgré soi ,
et que la veritable reste toujours fidelle.
- Masulhim et Amassita outrément aigris
l'un contre l'autre , Sikandar crut qu'il
n'avoit qu'à reparoître sous sa forme ordinaire. Il se sépara de l'ame de son
Rival c'étoit le jour même où les Malléanes avoient marqué la cerémonie de son union avec la Princesse.
Les Bramines s'assemblerent , et la Fête
fut commencée. Quelle situation pour
Masulhim ! la Princesse toujours irritée
contre lui , toujours livrée à la cruelle erreur que lui avoit causé l'ame de Sikandar , jointe à celle de son Amant , ne son.
gea plus qu'à l'oublier. Elle se laissa parer
du voile de felicité ; c'est ainsi qu'on appelloit les habits de cette cerémonie. On
la conduisit au Temple des deux Epoux
immortels. Le Prince de Balassor mar1. Vol. choit
DECEMBRE. 1737 2548
choit à côté de la Princesse , et Masulhim
qui voyoit son malheur assûré , suivoit ,
confondu dans la foule et noyé dans la
douleur et dans le désespoir. Le Prêtre et
la Prêtresse firent asseoir Amassita , et
placerent à côté d'elle l'indigne Amant
dont elle alloit faire un Epoux. Le trouble
de la Princesse s'augmenta ; un torrent de
larmes vint inonder ses yeux ; elle sentit
au moment de donner sa foi à un autre
qu'à Masulhim , qu'il y avoit encore un
supplice plus grand que de le croise infidele. O Malleanes , dit- elle , soyés touchés du sort de votre Princesse ; il s'agit
du bonheur de sa vie. Elle déclara alors
la trahison de Sikandar , lorsque faisant
parler sa représentation , il s'étoit nommé lui- même pour l'Amant préferé de la
Princesse jugés , ajoûta-t'elle , de l'horreur de ma situation ; si vous me forcés
à être unie avec le Prince de Balassor , je,
vous l'ai avoué : favorisée du Dieu des
ames , j'ai le pouvoir de disposer de la
mienne. Le serment par lequel vous m'attacherés à un Amant que je déteste , ne
lui livrera que ma représentation ; ma
foi , mes desirs , mon ame enfin , en seront séparés à tous les momens de mavie,
Quelle union chez les Malleanes ! je vois
que la seule idée vous en fait frémir. Les
:
I. Vol. B Mal-
2544 MERCURE DE FRANCE
Malleanes firent un cri d'effroi , et d'une
voix unanime releverent la Princesse de
ses engagemens.
"
Enfin , me voilà libre , s'écria- t'elle
helas ! si le Prince de Carnate m'avoit
toujours aimée , que j'aurois été éloignée
de séparer mon cœur de ma main ! in cut
toujours trouvé en moi mon ame toute
entiere. A ces mots Masulhim se jetta aux
pieds de la Princesse , qui ne lui donna
pas le tems de parler. Elle sentit dans le
fond de son cœur toute l'innocence de son
Amant. Elle le déclara son Epoux , elle le
répeta plusieurs fois , de crainte de n'être
pas assez liée par les sermens ordinaires.
Masulhim fut prêt d'expirer de joye et
d'amour.
Le désespoir de Sikandar fut égal au
bonheur de ces deux Amans. Il alla cacher sa honteet sa fureur dans le sein d'une étoile funeste de laquelle son ame étoit
émanée. Sa fuite ne rassûra pas entierement les deux Epoux ; et pour prévenir
les entreprises qu'il pouvoir faire contre
eux par le secours de ses Métamorphoses,
ils convinrent que leurs ames ne quitte
roient jamais leurs corps. Ils aimerent
mieux perdre de leur bonheur et de leur:
amour qui étoit cent fois plus parfait lorsqu'il n'étoit causé que par les purs mouI.Vok vemens
DECEMBRE. 1732 2345
vemens de leurs ames ; et ce dernier exemple a été le seul imité. On a perdu dans
le monde l'idée de leur premiere tendresse , les Amans ne sont plus assez heureux
pour sentir que leur vrai bonheur consiste dans la seule union des ames.
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Résumé : LES AMES RIVALES, HISTOIRE FABULEUSE.
Le texte 'Les Âmes Rivales' se déroule dans le royaume de Mallean, en Inde, où les femmes détiennent l'autorité et les hommes sont confinés à des rôles domestiques. Cette domination féminine résulte de l'évolution des mœurs, permettant aux femmes d'avoir plusieurs époux réduits à des esclaves. Autrefois, à l'âge de dix ans, une fille choisissait un époux parmi douze prétendants après une année de cohabitation, marquant une union fidèle et amoureuse. La princesse Amassita, fille du roi de Mallean, doit choisir un époux parmi douze princes, dont Masulhim de Carnate et Sikandar de Balassor. Amassita préfère Masulhim mais dissimule ses sentiments. Masulhim, grâce à un pouvoir divin, peut séparer son âme de son corps pour visiter Amassita en secret. Il propose un arrangement où chaque prétendant aurait un quart d'heure pour s'exprimer librement. Amassita accepte et écoute les princes. Sikandar est le dernier à parler, mais Amassita l'interrompt, annonçant que c'est la dernière fois qu'elle l'entendra. Lors de son tour, Masulhim exprime son désespoir et révèle son pouvoir de séparer son âme. Touché par ses paroles, Amassita avoue son amour et apprend le secret pour séparer son âme. Ils se donnent rendez-vous près de l'étoile du matin. Cette nuit-là, leurs âmes se rejoignent et goûtent un bonheur parfait, libéré des contraintes corporelles. Après cette nuit, ils se promettent de se revoir. Cependant, Sikandar utilise une métamorphose pour prendre le contrôle du corps d'Amassita et semer la discorde. Il manipule Amassita pour qu'elle nomme Sikandar comme son époux, causant la douleur et la confusion de Masulhim. Sikandar introduit la jalousie et la haine entre les amants en faisant cohabiter leurs âmes dans le corps de Masulhim, entraînant des malentendus et des souffrances. Lors de la cérémonie de mariage, Amassita révèle la trahison de Sikandar aux Malleanes, qui la libèrent de ses engagements. Amassita et Masulhim se réconcilient et décident de ne plus jamais séparer leurs âmes de leurs corps pour éviter de futures manipulations. Sikandar, déchu, se retire dans une étoile funeste.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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156
p. 85-113
MANUSCRIT traduit de l'Arabe, par M. Jacques, Marchand Eventailliste à Paris, ruë Mouffetar.
Début :
ON sçait assés que la coûtume du Calife Haroün Araschild étoit de sortir [...]
Mots clefs :
Parelin, Père, Mère, Amour, Aimer, Amant, Temps, Sylphe, Calife, Malheurs, Époux, Château, Yeux, Vie, Coeur, Pirate
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MANUSCRIT traduit de l'Arabe, par M. Jacques, Marchand Eventailliste à Paris, ruë Mouffetar.
MANUSCRIT traduit de l'Arabe ,
par M. Jacques, Marchand Eventailliste à
Paris,ruë Mouffetar.
Nſçait affés que la coûtume du Calife
Haroün Araſchild étoit de fortir
les nuits déguiſé , avec ſon Grand Viſir
Giafar , & Mefrour , Chef des Eunuques ,
pour obſerver ce qui ſe paſſoit dans Bagdad
, & veiller à la Police de cette grande
Ville.
Il faifoit une de ces tournées nocturnes ,
lorſqu'il entendit un grand bruit : il approcha,&
connut que le bruit partoit d'un Caravanſerail
; une multitude de voix qui s'élévoient
confufément , paroiſſoit foûtenir
une conteftation fort vive , & fort animée.
Le Calife ordonna à Giafar de frapper
à la porte ; dès qu'on eût appris que le
Souverain Commandeur desCroyans alloit
paroître , le tumulte s'appaifa , & chacun
attendit en filence ce que ce Prince ordonneroit.
Pour lui , il promenoit ſes yeux de tous
côtés , & cherchoit à découvrir par lui-même
la cauſe dudéſordre.
86 MERCURE DE FRANCE.
,
Un homme qu'à fon habillement on
reconnoiffoit pour un Marin , étoit l'auteur
du trouble. On l'auroit jugé à ſon air
agité & ménaçant , quand l'action des autres
Etrangers qui l'entouroient n'en eût
pas ſuffisamment averti. Au fond de la
Chambre , quelques femmes ſécouroient
une jeune perfonne , belle comme le
jour. Elle étoit évanoiiie , mais la pâleur ,
que cet accident répandoit ſur ſon teint ,
lui donnoit l'air plus intéreſſant , ſans lui
faire perdre aucunede ſes graces. Le Calife
la conſidéroit avec autant de plaifir que
d'attention , lorſque le Marin s'avançant
vers lui lui ditd'un ton fier & audacieux
Seigneur , puifque vous êtes le Calife , vous
devez faire justice ; ordonnez donc que cette
femme ſoit remife entre mes mains : elle
eſt monépouſe ; ne fouffrez pas qu'on me
faſſe perdre dans vos Etats un droit ſi légiti
me. Tandis que le Marin parloit , cette
femme évanouie reprenoit l'uſage de ſes
fens , & commençoit à rouvrir les yeux.
Dès qu'elle l'entendit , elle s'écria , lui mon
époux ! Lui , juſte Dieu ! Il n'est que mon
Boureau ; ah ! Seigneur , pourſuivit-elle ,
en ſe jettant aux pieds du Calife , ayez pitié
d'une infortunće , qui n'a déja que trop
eſſuyé de malheurs, & ne mettez point , en
me livrant à ce Barbare , le comble à toutes
NOVEMBRE. 1744. 37
د
leshorreurs dont j'ai déja été la victime .
La belle affligée n'avoit pas beſoin d'une
grande éloquence pour faire condamner
Ton adverfaire. Le Calife avoit jugé dès le
premier regard qu'il avoit porté fur elle,
& il étoit difficile de faire autrement. El
le joignoit à cette. beauté éclatante qui
éblouit ces traits intéreſſans qui ſéduifent
: on fentoit en la regardant ce plaifir
& ce trouble que l'on éprouve à la naiſſance
d'une paſſion : ce n'étoit ni cette admiration
, qu'excite la beauté , quand elle eſt
feule , ni ces déſirs momentanés , que fait
naître le caprice à la vûë d'une figure qui
plaît ; c'étoit un ſentiment plus tendre ,
plus délicieux que le premier , plus déſintéreſſé
que le ſecond , & qu'il eſt plus aiſé
d'éprouver , que de définir.
:
1
Le Calife avoit ordonné à Mefrour ,
avant que d'entrer dans le Caravanſerail ,
de faire venir ſes Gardes : ils arrivoient
dans le moment. Le Prince leur ordonna de
garder le Marin à vûë , mais ſans lui faire
de violence , car il ne vouloit pas paroître
le condamner fans l'entendre ; & il paffa
avec la belle infortunée , Giafar , & Mefrour
dans une Chambre du Caravanferail
plus rétirée. Il étoit fort impatient d'être
inftruit du fort decette belle inconnue , &
lui demandoit le récit de ſes avantures avec
7
$8 MERCURE DE FRANCE.'
:
les égards les plus tendres , & l'empreffement
le plus vif. Elle avoit quelque répugnance
à fatisfaire le Calife ; la Majesté
d'un ſi Grand Prince l'intimidoit. Enfin
laſſe de réſiſter à des ſollicitations , qu'elle
n'eſpéroit pas pouvoir faire finir autrement,
elle prit ainſi la parole.
Histoire d'Eritzine , & de Parelin.
,
,
Souverain Commandeur des Croyans ;
vous me voyez dans un état ſi médiocre
que peut- être aurez-vous peine à me croire
, quandje vous dirai que je ſuis née Princeffe.
Mon Pere ſe nommoit Eritzin , & étoit
Souverain de l'ifle de Ceilan. Vous avez
entendu parler fans doute de la fameuſe
Révolution qui le renverſa du Trône . Je
n'étois pas encore née dans ces tems funef
tes ; mon Pere déſeſpérant de chaſſer l'Ufurpateur
autrement que par une guerre
longue & cruelle , ſe ſacrifia lui-même au
bien de ſes Sujets , & aima mieux abandonner
un parti conſidérable , & de folides
efpérances qui lui reſtoient encore , que
d'éternifer la guerre Civile , & d'attiſer le
feu qui confumoit ſa Patrie. Il fit répandre
le bruit de ſa mort , & ſe retira dans les
Etats du Roi de Borneo , qui de tout tems
NOVEMBRE. 1744. 89
avoit été ſon Allié. Il n'accepta de tous les
dons que ce Prince généreux lui offroit ,
qu'une petite Terre ſur le bord de la Mer ,
alfés agréablement bâtie , mais peu proportionnée
à l'état d'un grand Roi ,même dans
l'infortune.
Ce fut là que mon Pere ſe retira. Ma
Mere , qui aimoit beaucoup la Cour &
l'intrigue , murmura d'être obligée de s'enſevelir
ainſi dans une folitude , mais il fallut
qu'elle obéit. Je nâquis la ſeconde année
de la retraite de mon Pere : il étoit
déja conſolé de ſes malheurs . Livré à l'étude
de la Cabale & de l'Aftrologie , cesſpéculations
ſublimes rempliſſoient toute fon
ame.
On me cacha long-tems l'éclat de me
naiſſance : je paſſois ma vie dans le Château
de mon Pere. Je n'y voyois d'autre compagnie
qu'un Vieillard , & ſa femme , qui
habitoient une Terre voiſine de la nôtre ,
&qui venoient ſouvent voir ma Mere. Ils
avoient un fils à peu près de mon âge ,
qu'ils nommoient Parelin. C'étoit toute ma
fociété , & toute ma confolation : nous fûmes
élévés enſemble dès l'âge le plus tendre
dans l'enfance , &même dans la jeuneſſe
les gens plus âgés nous paroiffent ,
pour ainſi dire , des hommes d'une autre
eſpéce ; ainſi je ne voyois que Parelin
90 MERCURE DE FRANCE.
:
avec qui je pûffe lier ce commerce intime ,
qui fait ſeul les délices de la vie. C'étoit à
lui que je communiquois les plus fécrettes
penſéesde mon ame , j'étois la dépofitaire
de ſes petits fécrets ; nous étions fi contens
quandnous étions enfemble , que bien-tôt
il nous fut impoſſible de l'être , quand nous
étions ſéparés. Mon Pere , qui s'apperçut
de la force de cette inclination naillante ,
confulta ſes Livres , & voici quel fut le réfultatde
ſes recherches.
Je n'avois encore que quatorze ans , lorfqu'il
me fit venir dans ſon cabinet. Après
m'avoir tenu les difcours les plus tendres
fur l'intérêt vif& inquiet qu'il prenoit à
ce qui me regardoit , il me parla de Parelin;
il m'avertit de ce qu'il avoit remarqué
en nous , &m'apprit que nous étions amoureux
, car je ne ſçavois pas encore ce que
c'étoit que l'Amour : je me livrois ingenument
à mon coeur qui me conduiſoit. Le
peu que mon Pere me dit ſur ce ſujet , fut
un trait de lumiere qui éclaira les replis
les plus cachés de mon ame. Mon Pere en
m'apprenant l'état de mon coeur , m'inſtruifit
auffi de ma naiſſance , & me fit connoître
que je ne pouvois abſolument defcendre
juſqu'à Parelin en l'époufant. Cette nouvelle
fut un coup de foudre pour moi : la
fille du Roi de Ceilan ne pouvoit s'abbaif
NOVEMBRE. 1744. 91
fer juſqu'àun particulier , dont la naiſſance
n'étoit pas même noble , & quoique mon
Pere ne fût connu de perſonne pour ce
qu'il étoit , il lui reſtoit le ſouvenir de fa
premiere grandeur , qui l'auroit trop humilié
à ſes propres yeux s'il eut confenti à
cette Alliance .
Tout commerce me fut interdit avec
Parelin ; il lui fut défendu de venir au Château.
Pour moi , je paſſois les nuits à pleurer
,& les jours à me promener aux Lieux
où j'avois le plus ſouvent vû Parelin. Que
je ſuis malheureuſe , me diſois-je à moimême
! Je ſuis la premiere , peut-être , qui
adéſiré de n'être pas née ce que je ſuis; je
n'ai aucun des avantages , que procure un
rang éclatant , & je n'en éprouve que le
déſagrément & la contrainte. Mes réflé
xions finiſfoient toujours par conclure , que
je ne pouvois vivre fans aimer , fans voir
Parelin , mais comment faire ? Je n'oſois
en parler à mon Pere , que mes follicitations
auroient offenfé ; j'ofois encore
moins luidéſobéir en écrivant à Parelin . Le
hazard me fervit.
Je me promenois ſouvent dans les Bois ,
errante à l'avanture , & occupée de mon
amour. Je vis paroître un jour celui qui
faifoit l'objet de mes rêveries ; il s'étoit
égaré à la chaſſe ; il accourut à moi dès
92 MERCURE DE FRANCE.
qu'il m'apperçut. J'eus affés de force fur
moi-même pour fuir ; hélas ! Dès qu'il vit
que je voulois m'éloigner , arrêtez , s'écria-
t- il , je ne veux pas vous pourſuivre ,
& fi vous avez deſſein de m'éviter , je vais
m'éloigner promptement. Il s'étoit arrêté
endiſant ces mots ; je m'étois arrêtée aufli
pour l'écouter ; qu'on eſt foible quand on
aime ! De ce moment , il me fut impoffible
de faire un pas , pour m'éloigner de lui , je
ne pouvois détourner mes yeux , qui ſe ftxoient
malgré moi ſur les fiens , il pleuroit ,
jepleurois auſſi : nous ne reſtâmes pas longtems
dans cette fituation : nous nous approchâmes
l'unde l'autre avec le même frémifſement
, que si nous avions avancé vers un
précipice , mais , malgré cette crainte , je
ſentois que j'étois entraînée par un pouvoir
invincible. Il ſe jetta à mes pieds dès
qu'il fut près de moi , je fus prête à me
mettre aux fiens au lieu de fonger à le relever
, car il me ſembloit dans ce moment
que j'avois eû tort avec lui.
:
:
Parelin , lui dis- je , ne m'accuſez point ,
vousn'avez jamais eu de ſujet de vous plaindre
de moi , vous n'en n'aurez jamais , ne
vous plaignez que de mes Parens , dont les
ordres nous ſéparent. Hélas ! dit-il , qui
peut leur fuggérer de nous traiter fi cruellement
? On craint , lui répondis-je , que
NOVEMBRE. 1744. 95
nous ne nous aimions trop. Je me trompois
doncbien , s'écria-t-il , car je craignois de
ne vous pas aimer affés, mais que craignentils
? Et quel mal en peut-il arriver ? Je ne
pus me réfuſer la douceur d'un éclairciſſe.
ment , qui s'offroit ſi naturellement , & me
paroiſſoit ſi néceſſaire. J'inſtruiſis Parelin
de mes ſentimens : je ne lui cachai rien de
ce que mon Pere m'avoit appris fur ma naif
fance. Hélas ! me dit-il , ſi j'avois été fils du
Roi de Ceilan , & vous fille de mon Pere ,
la différence des Rangs n'auroitpas été un
obſtacle. Je ſentis à ce reproche mon coeur
ſe ſerrer ; mes yeux ſe remplirent de larmes
; ſa générosité ſembloit m'accufer , &
quoiqu'il me fut aiſé de me juſtifier , à peine
me trouvois-je moi-même innocente à
mes yeux. Que vous dirai-je ? Je promis à
mon Amant de n'être jamais qu'à lui , quoiqu'il
pût arriver ; je lui répétai mille fois
les fermens de l'aimer toujours ; je craignois
d'en faire trop peu pour le raſſurer. La nuit
vint , il fallut nous ſéparer , mais ce ne fur
pas fans nous promettre de nous retrouver
tous les jours au même endroit du Bois. Je
retournai au Château foulagée des inquiétudes
que me donnoient auparavant les
combats de l'Amour. Je m'étois déterminée
àne plus réſiſter ; c'étoit m'être délivrée
un grand fardeau , & l'éclairciſſement
94 MERCURE DE FRANCE.
que je venois d'avoir avec mon Amant, me
paroiſſoit alors un arrangement ſolide que
rien ne pouvoit déconcerter.
:
:
Mon Pere fut fort triſte pendant le fouper.
Je m'apperçus même , qu'en me regardant
, ſes yeux ſe rempliffoient de larmes :
j'eſſayai de diffiper ſon chagrin par mille
tendres careſſes , mais je ne faifois que l'attendrir
davantage. Il voulut que ma Mere
ſe retirat , & lorſque nous fûmes ſeuls , ma
fille , me dit- il , je veux vous apprendre le
ſujet de ma triſteſſe. Je dois mourir bientôt
, je ſerois peu digne de vivre , ſi c'étoit
là le ſujet de mon inquiétude , c'eſt vous
ſeule , ma fille , vous ſeule , qui excitez mes
craintes ; toutes mes allarmes ſe réuniſſent
fur vous , ainſi que toute ma tendreſſe ; votre
fort eſt lié trop intimément au mien
pour que mes recherches ſur l'un ne m'ayent
pas inſtruit de l'autre. Apprenez , ma fille ,
que ſi vous perſiſtez à aimer Parelin , cet
te paſſion doit vous attirer les malheurs les
plus cruels ; elle lui fera fatale à lui-même.
Pour peu qu'on céde à l'Amour , il nousentraîne
; ſi vous n'étouffez pas le vôtre , il
vous maîtriſera ; vous épouſerez Parelin , &
par cette alliance honteuſe vous mériterez
les revers les plus funeſtes , dont cet Hymen
indigne vous rendra la victime . Je ne
vous parle point de l'orgueil de votre naif-
,
NOVEMBRE.
1744 95
lance , qu'une paſſion aveugle & impérieuſe
vous a fait aiſement oublier , mais par pitić
pour vous , par pitié pour votre Amant luimême
, ne courez pas au-devant des malheurs
qui vous menacent. J'ajouterai une
choſe , qui vous touchera peu ,& qui feroit
une forte impreſſion ſur une ame moins
prévenuë. Les Aſtres vous deſtinent à épouſerun
Prince qui me vengera , &qui vous
fera remonter ſur leTrône de vos Ancêtres,
occupé par l'Ufurpareur. Je ne vous dirai
rien de plus ; réfléchiſſez vous-même à vos
dévoirs , à vos intérêts ; je ne veux point,
exigerde vous des paroles que vous ne me
réfuſeriez pas dans ces derniers momens ,&
que vous oublieriez peut être après. J'aurois
ſouhaité pouvoir vous en apprendre davan-
-tage fur votre fort , mais je n'ai pû voir tout
celaque fort confufément,&fans aucun détail.
Peu de jours après cette triſte converſation,
il expira dans mes bras,ſans qu'il parut
aucune altération dans ſa ſanté ; il ſembloit
qu'il s'endormit d'un ſommeil tranquille.
Je fus long-tems occupée de mes regrets;
je ne pouvois me laſſer de pleurer un
Pere ſi tendre. Parelin reſpectoit ma douleur,&
je n'entendois point parler de lui :ma
Mere après avoir donné quelque tems à fon
deuil , me dit enfin , que nous avions grand
tortde renoncer à toute ſociété , qu'il fal
96 MERCURE DE FRANCE.
loit revoir nos voiſins , & faire revenir Pa
relin ; elle me laiſſa même entendre qu'elle
ne s'éloigneroit pas de me le donner pour
époux. Ce diſcours , qui peu de tems auparavant
auroit comblé les voeux les plus
chers de mon coeur , me fit alors friffonner,
Les dernieres paroles de mon Pere m'étoient
toujours préfentes ; je croyois l'enrendre
encore , qui me diſoir , que j'expoferois
mon Amant à d'affreux dangers , en
répondant à fon amour.Je confiai mes allarmes
à ma Mere , qui les traita de viſions ,
&de puerilités ; elle m'aimoit , parce qu'il
eſt impoffible de ne pas aimer ſes enfans ,
mais du reſte ſes ſentimens pour moi étoient
fubordonnés àtoutes fes fantaiſies,& à parler
juſte , elle n'aimoit qu'elles elle s'ennuyoit
dans notre folitude. Je connoiffois
àfond fon caractére , toute jeune que j'étois
, ainſi je ne fus point ſurpriſe de voir
arriver au Château les Parens de Parelin
& Parelin lui-même. Sa vûë me caufa une
émotion que je ne puis bien exprimer . Je ne
ſçavois ſi je devois me livrer au plaiſir ou
à la crainte : je voyois dans ſes regards un
amour ſi vif, il me paroiſſoit ſi contentde
me revoir , que je croyois déja l'Oracle de
mon Pere prêt à s'accomplir. Il s'avança
vers moi ; jamais il n'avoit été ſi empreffé&
fi féduisant ; je n'ofois lui répondre ,
je
د
NOVEMBRE. 1744. 97
Jene pouvois me taire; le combat étoit d'autant
plus cruel , que c'étoit l'amour même
qui combattoit contre l'amour ; étrange
fituation ! Je frémiſſois de voir mon amant
fitendre,moi qui ferois expirée du regret de
le voir indifférent. Eh quoi ! me dit-il ,
n'avez-vous plus rien à me dire , lorſqu'il
nous eſt permis de nous parler ? Avez- vous
hérité de la haine de votre Pere ? Parelin ,
répondis je, vous ſeriez plus content de moi
ſi je vous aimois moins. Je lui appris enſuite
ce que mon Pere m'avoit prédit ſur mon
fort & ſur le ſien ; je lui peignis avec des
expreſſions fi fortes les dangers qui devoient
réſulter de notre malheureuſe pafſion
, je lui promis avec tant de ſermens
de n'être jamais à un autre , puiſque je ne
pouvois être à lui , qu'il me ſembloit qu'il
ne pouvoit réfuſer de reſſentir mes allarmes
, & d'adopter le projet de nous ſéparer ,
mais il ſe jetta à mes genoux , tranſporté de
joie; fi c'eſt-là , dit-il , le ſujet de votre trifreſte
, je ſuis le plus heureux des hommes ;
j'avois craint votre indifférence , mais puifque
vous m'aimez toujours , il n'eſt pas
poſſible que vous vous arrêtiez àdes craintes
auſſi vainesque celles qui vous troublent
aujourd'hui.
Je voulois répliquer , mais Parelin impatient
de diffiper tous mes doutes ne me
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
laiſſoit pas le tems de lui répondre ; il eſt
biendifficile de ne pas écouter un amant
qu'on aime ; il eſt impoſſible qu'il ne perſuade
pas dès qu'on l'écoute : j'avois un ſi
grand intérêt à le croire , que toutes ſes rai-
Lons me paroiſſoient convainquantes. Que
nous ſommes aveugles ! me diſoit-il ; on
nous ménace des plus grands malheurs fi
nous nous aimons , mais le plus grand de
tous n'eſt-il pas de ne nous point aimer ?
Pour moi , je ne connois de plaiſir ni de
douleur que par vous ; rien ne peut m'intéreſſer
dans l'Univers que vous ſeule ;dites
que vous m'aimez , je joüis de tous les
biens ; tous les Trônes du Monde ne me
rendroient pas heureux , ſi vous ne m'aimiez
plus. Croyez , ma Princeſſe, croyez que
votre Pere s'eſt trompé ou peut-être vous en
a impofé , pour vous donner de nouveaux
motifs de foutenir l'orgueil de votre naiſ
fance. Je trouvois trop bien dans mon coeur
tous les ſentimens qu'il m'exprimoit , pour
ne pas tirer les mêmes conféquences que
lui ; il fallut finir par céder à ſes inſtances ,
nous convînmes d'agir l'un & l'autre auprès
de nos Parens , & nous nous quittâmes
remplis des eſpérances les plus flateuſes. Je
m'étois perfuadée que la prédiction étoit
un piége que mon Perem'avoit tendu pour
s'affûrer de moi; il y avoit cependant des
NOVEMBRE. 1744.99
chomens où mes inquiétudes renaiſſoient
encore pour mon amant , mais un ſeulde
ſes regards diſſipoit tous les nuages , &
mettoit le calme dans mon ame. Tel étoit
alors l'état de nos coeurs , mais tout changeabien-
tôt de face , ma viedepuis ce tems
n'a plus été qu'une ſuite d'infortunes &de
mifères.
را
- Parelin fut huit jours ſans venir au Château
; ma Mere pendant ce tems étoit de
fort mauvaiſe humeur , ſur-tout contre
moi , & même elle me maltraitoit ſouvent.
Je rêvois un ſoir dans mon lit à tout ce qui
ſe paſſoit , &ij'en cherchois la cauſe , lorf
que j'entendis qu'on parloit dans la Chambre
de ma Mere qui étoit à côté de la mienne.
N'en doutez point , diſoit une voix qui
m'étoit inconnue , il y a quelque choſe
dans cet événement qui paſſe la ſcience
d'Abdelee ( c'étoit le nom du Perede Parer
lin ) les philtres amoureux n'operent
point fut Parelin ;ceux de haine , que l'on
yous adonnés pour faire prendre à Eritzine
font aufli impuiſſans ; il faut que quelque
cauſe ſécrette les mette tous deux à l'abri de
ces charmes. Parelin ſouffre avec une conftance
inébranlable le traitement le plus rigoureux
Abdélec l'a fait enfermer dans un
Cachot obfcur , où il ne vit que de pain &
-d'eau ,mais il perfiſte à dire qu'il ne vous
Eij
too MERCUREDE FRANCE .
époufera jamais , & qu'il mourra mille fois
plûtôt que de trahir la foi qu'il a jurée à
Eritzine. Ma Mere ſoupiroit , & murmuroit
, en apprenant ces nouvelles ſi triſtes
pour fon amour ,& moi je ne pouvois revenir
de ma ſurpriſe. Le reſte de la conver
ſation ſe rint ſi bas que je ne pus en entendre
un mot. Le lendemain , je trouvai ma
Mere de meilleure humeur ; ſon air étoit
riant & plus ouvert , elle m'accabloit de careſſes
qui me confondoient , quand je les
comparois à ce que j'avois entendu la veil
le ; j'étois auſſi embarraſſée avec elle que ſi
j'euſſe été coupable , & j'étois déconcertée
autant qu'elle auroit dû l'être : mais furtout
je m'abſtins religieuſement de rien
boire de ce qu'elle me préſentoit. Le ſouvenir
des philtres me faiſoit trembler ;
j'allois après le repas chercher de l'eau
moi-même à une Fontaine qui n'étoit pas
éloignée du Château, 2.14
: Cependant Parelin ne paroiſſoit pas je
n'avois aucune de ſes nouvelles , & la joie
de ma Mere commençoit à m'inquiéter : je
craignois quelque piége caché , & j'étois
dans une ſituation où tout étoit un ſujet
d'allarmes.
1
J'étois livrée depuis quelques jours à ces
inquiétudes ,lorſqu'il arriva fur notreRivageunepetite
Eſcadre qui étoit comman
1 NOVEMBRE. 1744 101
dée par l'homme contre lequel , Seigneur ,
dit Eritzine en s'adreſſant au Calife , vous
venez de me défendre ſi généreuſement :
cet homme piratoit ordinairement ſur ces
Mers , mais comme il recevoit alors une efpécę
de ſubſide du Roi de Borneo,il ne defcendoit
à terre que comme ami,& nous n'avions
rien à craindre de lui . Il vint pluſieurs
fois au Château ; ma Mere le reçût
fort bien ; pour moi , toujours occupée du
ſouvenir de Parelin , je m'apperçus à peine
de l'arrivée du Pirate ,& je fis encore moins
d'attention aux fréquens entretiens qu'il
avoit avec ma Mere.
Sideni , c'eſt le nom du Pirate , voulut à
fon tour nous traiter , & nous conduifit à
fon bord , où une Fête magnifique nous
étoit préparée ; à la fin du repas , un hom
me qui paroiſſoit avoir quelque autorité ſur
les autres ,&pour lequel Sideni lui-même
avoit de grands égards , j'ai ſçu depuis que
c'étoit un Faquir , mais il ne portoit pas
alors l'habit ordinaire de ceux de ſon eſpéce
; cet homme , dis-je , ſe leva , & alla
chercher une grande coupe d'or , qu'il remplit
de vin de Chiras ; ma Mere à qui la
coupe fut d'abord préſentée but , & me la
rendit , je ſuivis ſon exemple , & je remis
la coupe au Pirate , qui la ſaiſit avec empreſſement.
Pendant que eela ſe paſfoit le
1
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Faquir qui avoit été chercher la coupe ,
marmotoit entre ſes dents quelques paroles
en une Langue que je n'entendois pas.
Mais quelle fut ma ſurpriſe quand ma
Mere ſe tournant vers moi , m'exhorta d'un
air grave & auſtére à aimer toute ma vie
l'époux que je venois de choiſir ! Tout mon
fang ſe glaça , & je crus que je mourrois
de mon faiſiffement. Le Faquir , qui prétendoit
m'avoir mariée , m'apprit que je
venois d'époufer Sideni.
• Quoique je compriſſe aisémentque je ne
pouvois avoir contracté un engagement où
la volonté n'avoit aucune part , je ſentis
toute l'horreur de la ſituationoù je me trouvois
; je regardois ma Mere , qui , route
préparée qu'elle étoit à cette ſcéne , étoit
fort déconcertée ; elle pria le Pirate de la
faire reconduire chés elle , elle fut obéie fur
Ie champ , & au retour de la Chaloupe Sideni
mit à la voile. Bien-tôt nous fumes en
pleine Mer ; j'eſſayai pluſieurs fois de me
précipiter dans les eaux , mais on veilloit
fur moi avec trop d'attention , & toutes
mes tentatives furent inutiles. Je regardois
fans ceſſe le Ciel ; j'aurois voulu y décou
vrir les ſignes prochains d'une tempête , &
la mort me paroiſſoit le feul reméde à més
maux. Sideni n'ofoit encore paroître devant
moi ,mais àſa place le Faquir ne m'as
NOVEMBRE. 1744. 103
1
bandonnoit pas , & ne ceſſoit de me perfécuter
pour me ramener à ce qu'il appelloit
la raiſon. Je le laiſſois parler ſans l'écouter
ni lui répondre ; mon ame toute abſorbée
par le ſentimentde ſes maux étoit dans un
engourdiſſement ſtupide. La préſence de Sideni
me retira de cet abbatement , mais
pour me faire foutenir des affauts plus
cruels.
Ce Pirate impatient , & las d'attendre
le ſuccès des exhortations de ſon Faquir ,
avoit pris le parti de négliger tous ces ménagemens.
Un criminel pâlit moins à l'afpect
de ſon Juge , que je ne fis en le voyant
paroître. Je crus lire ma perte dans ſes
gards farouches .
re-
Puiſque vous ne voulez pas me rendre
justice , dit-il , d'un air terrible , je ſçaurai
me la faire moi-même. A ces mots il avança
pour me ſaiſir ; le Faquir étoit à côté de
moi , je me jettai à ſes pieds , & le priai
d'obtenir du Pirate du moins un délai de
quelques jours . Le délai fut accordé avec
peine , & Sideni ſortit en ménaçant d'employer
les dernieres violences , ſi dans huit
jours je ne me rendois à ſes défirs .
Mon intention étoit de chercher la mort
pendantces huit jours , & d'échapper ainſi
à la brutalité de ce Barbare , maisj'étois fi
bien gardée que j'aurois été ſa victime , fi
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
leCiel ne m'eut envoyé le ſecours ineſperé
que vous allez entendre.
Mon Pere m'avoit remis en mourant
des Tablettes d'Email , qu'il m'avoit recommandé
de garder ſoigneuſement . Je les
avois , mais dans le trouble où j'érois je
n'avois pas fongé à les regarder , & je n'avois
pas imaginé qu'elles puſſent m'être
d'aucune reſſource : je les trouvai par hazard
fous ma main,& je fus fort étonnée d'y
voir tracés des Caractéres que je n'y avois
pas encore apperçus ; je lûs ,&je vis qu'on
m'exhortoit à lire & à prononcer touthaut
les paroles qui étoient écrites aubas de la
page.
J'obéis : je prononçai ces mots myſtérieux
que je ne comprenois pas , & à l'inſtant je
vit paroître un jeune homme de la figure
la plus aimable , qui me demanda ce que je
déſirois : tirez-moi promptement d'ici , lui
dis-je : j'eus à peine achevé qu'il me prit
dans ſes bras , &je me trouvai ſur le bord
de la Mer.
Aimable Génie , dis-je alors à mon Li..
bérateur , je vous dois plus que la vie ,
mais vous n'avez rien fait pour moi , ſi vous
ne me conduiſez où eſt Parelin. Le Silphe ,
car c'en étoit un , me prit encore dans ſes
bras , & je me trouvai ſous une voute obfcure
, où la lumiere du jour n'avoit jamais
1
NOVEMBRE. 1744. 105
I
!
pénétré. Je treſſaillis , & je craignis que le
Génie ne m'eut trompée , cependant j'avançois
au hazard & j'appellois Parelin d'une
voix tremblante ; on ne me répondoit
point , & j'étois déja en proie aux plus vives
allarmes ; enfin , au bout de quelque
tems j'entendis un ſoupir , & je crus reconnoître
la voix de mon amant : je volai vers
l'endroit d'où le bruit partoit : eſt- ce vous ,
Parelin , m'écriai-je , eſtce vous cher amant ?
Qui m'appelle , répondit - il d'une voix foible
& mourante ? J'approchai , je ſentis
qu'il étoit couché à terre , je m'y jettai auffi :
je n'ai plus qu'un moment à vivre , dit- il ,
laiffez-moi du moins expirer en paix. Parelin
, repris-je, qu'oſfez- vous me dire ? Quoi !
ne reconnoiffez-vous pas la voix d'Eritzine
, ou ne l'aimez- vous plus ? Il n'oſoit
croire ce qu'il entendoit. Je me hâtai de
l'inſtruire de tout ce qui m'étoit arrivé , &
de l'avanture finguliere par laquelle je me
trouvois auprès de lui. J'allois mourir , me
dit-il , de la douleur de vous avoir perduë ,
jemourraide la joie de vous retrouver.Hélas
! En quel tems en quel état revoyezvous
votre malheureux amant ? Il me dit
toutesles perfécutions qu'il avoit effuyées ,
toutes les inſtances de ſes Parens pour le
déterminer à épouſer ma Mere , ils ont
cru ,diſoit-il , me contraindre à changer à
د
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
force de mauvais traitemens , ils ne ſçavoient
pas qu'étant ſéparé de vous , je ne
pouvois fentir que la douleur de vous avoir
perduë. Ma Mere venoit ſouvent le viſiter
dans ſa Prifon , & c'eſt ce qui avoit caufé
ſon erreur quand je l'avois appellé ; elle
l'avoit inſtruit de mon mariage avec le Pirate
Sideni , & le malheureux défefperé
de ce triſte événément avoit pris le parti
de ſe laiſſer mourir de faim. Il y avoit déja
cinq jours qu'il n'avoit pris de nourriture
on lui apportoit tous les jours du pain
qu'il laiſſoit à terre : j'en ramaſſai un morceau
, il le reçut de ma main , & le mangea
avec tranſport ; nous partageâmes déformais
le pain & l'eau , qu'on lui apportoit ,
&ce partage nous les rendoir préférables
aux mêts les plus délicats. Enfermés dans
une Caverne obfcure, réduits à n'avoir d'autre
aliment que de mauvais pain , d'autre
lit que la terre , nous étions contens
parce que nous étions enſemble , nous nous
trouvions heureux parce que nous avions
été ſéparés. L'obſcurité me mettoit hors
d'état de confulter les Tablettes d'Email ,
mais je ne regrettois pas le ſecours que j'en
aurois pû tirer. Mon amant me fuffifoit,
il ne défitoit rien depuis que j'étois près
de lui , & nous aurions confenti volontiers
paffer notre vie dans cette eſpéce de Tombeau..
NOVEMBRE. 1744. 107
Cependant en marchant dans la Caverne
, je ſentis ſous mes pieds un anneau de
fer , j'y portai la main , & je m'apperçûs
que l'anneau teroit à une eſpéce de trappe
, qui réſiſtoic au peu de forces quej'employois
pour ia lever , mais qui me paroiffoit
devoir céder à un plus grand effort :
Parelin commençoit à reprendre ſes forces ,
Je l'engageai à les eſſayer ſur cet anneau
il leva la trappe & nous vîmes qu'elle bouchoit
l'entrée d'un affés petit dégré que:
nous defcendîmes ſans balancer. Parelin me
dit qu'il ne doutoit pas que ce ne fut là un
de ces foûterrains que dans le tems des
Guerres Civiles on avoit préparésdans tous:
les Châteaux pour ſe ſauver en cas de malheur
, & que ſuivant les apparences celui-ci
nous conduiroit dans la Campagne..
Nous marchâmes affés long-tems fans
que les conjectures de Parelin ſe vérifiaf
fent; j'étois preſque morte de laſſitude , enfin
nous apperçûmes une lumiere , foible
encore , mais qui nous annonçoit du moins
que nous n'étions pas loin de l'iſſuë du fouterrain
; nous la vîmes bien-tôt en effet :dès
que j'apperçus la lumiere, mon premier foin
fut d'employer les Tablettes d'Email' , &
d'appeller le Silphe qui m'avoit déja fr bient
fervie. Il parut , &me demanda mes ordres
Génie , lui dis-je ,conduiſez-nous quelque
Evj
108 MERCUREDE FRANCE.
part .... bien loin d'ici. Nous fümes auffitôt
tranſportés dans une Campagne qui me
parut très - agréable : je commandai au Silphe
de nous y bâtir une Halitation , je fus
obéie dans le moment ; nous vîmes paroître
une Maiſon fans magnificence , mais élégamment
ornée & très - commodement diftribuée
; pluſieurs Efclaves attendoient nos
ordres , rien ne nous manquoit de tout ce
qui contribuë à la douceur de la vie ; nous
nous aimions , nous étions enſemble , &
nous prîmes ailément le parti de reſter toujours
dans ce lieu , & d'y oublier tout l'Univers.
Le ſoir venu , nous ſongeames à nous
coucher. Parelin me parut fort triſte quand
je lui parlai de nous ſéparer. Croyez - vous ,
me dit-il , que je puiffe déſormais vivre un
moment éloigné de vous ? Ne fuis-je pas
votre époux , puifque vous m'aimez ? De
plus , vous voulez toujours reſter ici , mais
n'y ferons-nous pas toujours dans la même
fituation ? Aurons-nous jamais plus de fecours
pour donner à notre mariage une
forme plus authentique ? Que voulez- vous
de plus pour rendre notre union ſacrée que
l'amour qui en a ferré les noeuds ? Il me perfuadoit
, ou plûtôt il m'entraînoit. Cependant
je ne ſçais quel fentiment ſecret me
retenoit ; une voix qui s'élevoit au fond de
NOVEMBRE. 1744. 109
mon coeur me dioit de réſiſter , mais quand
Parelin parloi , je n'entendois que lui. Si
vous voulezabſolument pouſuivit- il , vous
aſſujétir à des formes qui au fond font inutiles
, appellons le Silphe votre ami , qu'il
foit le témoin & le dépoſitaire de nos fermens.
J'héſitois encore , mais il pritles Tablettes
, & appella lui-même le Silphe qui
parut à l'inftant.
Génie , lui dit- il , daignez faire notre
bonheur , & recevez les fermens des deux
époux les plus tendres. Me l'ordonnezvous
? dit le Silphe en s'adreſſant à moi ,
je répondis , en rougiſſant que c'étoit auffi
mon intention ; il s'éleva alors un Autel au
milien de la Chambre ; le Silphe y brûla
quelques parfums , & nous fit prononcer
après le ſerment de nous aimer toujours ; il
eut l'air fort triſte pendant toute la cérémo-,
nie , mais j'étois ſi remplie de mes propres
idées que je n'y fis aucune attention ,& je
n'y fongeai qu'après la funeſte révolution
qui détruifir notre bonheur ; hélas ! A peine
commençoit- il , qu'il diſparut comme
un fonge.
Le lendemain , en ouvrant les yeux , je
ne vis au lieu de la Chambre où je croyois
avoir couché qu'un défert horrible. Je
pouffai un cri perçant , qui reveilla Pare--
lin qui dormoit à mes côtés. Sa furpriſe fut
110 MERCURE DEFRANCE.
2
égale à la mienne. Je voulus appeller le Sifphe
, mais les Caracteres traces ſur les Tar
blettes étoient abfolument effacés. Je compris
alors la faute que j'avois fhite de défobéir
à mon Pere en épouſant Patelin . Parelin
qui étoit en quelque façon la cauſe de
ce malheur ne pouvoit ſe le pardoaner ,
&ſa douleur étoit le plus cruel de mes chagrins.
Nous nous défeſpérions tous les deux
lorſque le Silphe parut. N'attendez plus
rien de moi , dit-il, Princeſſe infortunée
votre Pere m'avoit mis à votre ſervice , &
je vous aurois toujours obei , mais vous
vous êtes privée de mon fecours en n'obfervant
aucune des chofes qu'il vous avoit
preſcrites ; vous avez continué d'aimer Parelin
, vous avez été juſqu'à l'époufer , c'en
eſt fait , n'attendez plus que l'affreufe ſuite
des malheurs qui vous ont été prédits ; c'eſt
à regret que j'exécute des ordres ſi rigoureux
, mais auffi-tôt que vous avez rendu
Parelin votre époux , j'ai été forcé d'enlever
la demeure que je vous avois préparée ;
adieu , malheureux Amans , je ne puis plus
rien pour vous.
Le Silphe diſparut ,& nous laiſſa dans la
glus grande confternation ; nous n'avions
point vû difparoître le Château ; uniquement
occupés de nous-mêmes dans ces mo
NOVEMBRE. 1744. T
mens ſi chers & fi funeſtes , tout ce qui
fe paſſoit autour de nous ne nous frappoit
point , & c'étoit au milieu d'un déſert horrible
que nous avions paffé la nuit , ſans
nous en appercevoir .
Les malheurs que le Silphe nous avoit
annoncés , nous effrayoient encore plus que
les objets épouvantables dont nous étions
environnés ; nous ne ſçavions de quel côté
tourner nos pas ; nous craignions de rencontrer
par tout les dangers qui nous
avoient été prédits.
Ne nous quittons jamais , me diſfoit Parelin;
la ſéparation eſt la peine la plus cruelle
que nous puiſſions éprouver , & fi
nous nous mettons à couvert de cet acci
dent , nous trouverons aisément de la fermeté
contre tous les malheurs dont le Sil
phe nous a ménacés..
Nous reſtâmes long-tems errants dans ce
déſert , n'ofans nous écarter , & vivans des
fruits fauvages que nous rencontrions ; il
y avoit un an que nous ménions cette vie
qui n'eut pas été bien triſte , fi chacun de
nous n'eut reffenti que ſes peines , lorſque
je donnai le jour à un fils. Sans fecours , reduite
à accoucher au milieu d'une Forêt ſau
vage , je vis avec douleur que mes peines
alloient augmenter en s'étendant ſur le malheureux
que je faifois naître , & cette fa
112 MERCURE DE FRANCE.
veur des Dieux , qui fait la conſolation des
Epoux heureux , fut dans ces premiers momens
un furcroît de deſeſpoir pour Parelin&
pour moi.
د
Cependant la vûë de mon fils, le charme
dela nature , ſans ditſiper mes triſtes refléxions
, en adoucirent en peu de jours
l'amertume. Les peines des coeurs tendres
ontune volupté ſecrette ; le fort de cet enfant
infortuné me cauſoit les plus vives
allarmes , mais comme ilm'affligeoit
parce que je l'aimois , ce ſentiment portoit
avec lui une eſpece de dédommagenient;
mon coeur ne feferroit plus en pleurant
fur lui , il s'ouvroit & s'épanoüiffoit
comme dans la joye la plus vive , & l'excès
de ma tendrelle étoit plus fort que le fentimentde
mes peines.On ne connoît point les
reffources du coeur ; je croyois que lemien
épuiſé à aimer Parelin , n'étoit plus capable
d'aimer auque choſe , mais je vis naître
alors en moi un nouveau fentiment prefque
autli vifque le premier ,& qui loin de
rallentir la vivacité de mon amour , en ranimoit
encore l'ardeur. Mon fils faifoit
mon occupation unique , parce que mon
époux s'en occupoit uniquement.
Nous paflions une partie du jour à l'accabler
de careffes ,& l'autre à pleurer le fort
malheureux qui lui étoit deſtiné ; je compa
NOVEMBRE. 1744.
roisſouvent fes traits enfantins à ceux de fon.
pere ; j'aurois voulu alors pouvoir me multiplier
, pour leur prodiguer à tous deux en
même-tems les ſentimens les plus vifs & les
careſſes les plus tendres .
Cette foible conſolation de nos peines
nous fut bien-tôt enlevée ; c'eſt ici que commencent
les vrais malheurs de ma vie . Je
croyois être au comble de l'infortune, mais
j'ignorois que j'étois deſtinée à éprouver
des revers plus affreux .
On donnera la suite dans le Volumeſuivanti
par M. Jacques, Marchand Eventailliste à
Paris,ruë Mouffetar.
Nſçait affés que la coûtume du Calife
Haroün Araſchild étoit de fortir
les nuits déguiſé , avec ſon Grand Viſir
Giafar , & Mefrour , Chef des Eunuques ,
pour obſerver ce qui ſe paſſoit dans Bagdad
, & veiller à la Police de cette grande
Ville.
Il faifoit une de ces tournées nocturnes ,
lorſqu'il entendit un grand bruit : il approcha,&
connut que le bruit partoit d'un Caravanſerail
; une multitude de voix qui s'élévoient
confufément , paroiſſoit foûtenir
une conteftation fort vive , & fort animée.
Le Calife ordonna à Giafar de frapper
à la porte ; dès qu'on eût appris que le
Souverain Commandeur desCroyans alloit
paroître , le tumulte s'appaifa , & chacun
attendit en filence ce que ce Prince ordonneroit.
Pour lui , il promenoit ſes yeux de tous
côtés , & cherchoit à découvrir par lui-même
la cauſe dudéſordre.
86 MERCURE DE FRANCE.
,
Un homme qu'à fon habillement on
reconnoiffoit pour un Marin , étoit l'auteur
du trouble. On l'auroit jugé à ſon air
agité & ménaçant , quand l'action des autres
Etrangers qui l'entouroient n'en eût
pas ſuffisamment averti. Au fond de la
Chambre , quelques femmes ſécouroient
une jeune perfonne , belle comme le
jour. Elle étoit évanoiiie , mais la pâleur ,
que cet accident répandoit ſur ſon teint ,
lui donnoit l'air plus intéreſſant , ſans lui
faire perdre aucunede ſes graces. Le Calife
la conſidéroit avec autant de plaifir que
d'attention , lorſque le Marin s'avançant
vers lui lui ditd'un ton fier & audacieux
Seigneur , puifque vous êtes le Calife , vous
devez faire justice ; ordonnez donc que cette
femme ſoit remife entre mes mains : elle
eſt monépouſe ; ne fouffrez pas qu'on me
faſſe perdre dans vos Etats un droit ſi légiti
me. Tandis que le Marin parloit , cette
femme évanouie reprenoit l'uſage de ſes
fens , & commençoit à rouvrir les yeux.
Dès qu'elle l'entendit , elle s'écria , lui mon
époux ! Lui , juſte Dieu ! Il n'est que mon
Boureau ; ah ! Seigneur , pourſuivit-elle ,
en ſe jettant aux pieds du Calife , ayez pitié
d'une infortunće , qui n'a déja que trop
eſſuyé de malheurs, & ne mettez point , en
me livrant à ce Barbare , le comble à toutes
NOVEMBRE. 1744. 37
د
leshorreurs dont j'ai déja été la victime .
La belle affligée n'avoit pas beſoin d'une
grande éloquence pour faire condamner
Ton adverfaire. Le Calife avoit jugé dès le
premier regard qu'il avoit porté fur elle,
& il étoit difficile de faire autrement. El
le joignoit à cette. beauté éclatante qui
éblouit ces traits intéreſſans qui ſéduifent
: on fentoit en la regardant ce plaifir
& ce trouble que l'on éprouve à la naiſſance
d'une paſſion : ce n'étoit ni cette admiration
, qu'excite la beauté , quand elle eſt
feule , ni ces déſirs momentanés , que fait
naître le caprice à la vûë d'une figure qui
plaît ; c'étoit un ſentiment plus tendre ,
plus délicieux que le premier , plus déſintéreſſé
que le ſecond , & qu'il eſt plus aiſé
d'éprouver , que de définir.
:
1
Le Calife avoit ordonné à Mefrour ,
avant que d'entrer dans le Caravanſerail ,
de faire venir ſes Gardes : ils arrivoient
dans le moment. Le Prince leur ordonna de
garder le Marin à vûë , mais ſans lui faire
de violence , car il ne vouloit pas paroître
le condamner fans l'entendre ; & il paffa
avec la belle infortunée , Giafar , & Mefrour
dans une Chambre du Caravanferail
plus rétirée. Il étoit fort impatient d'être
inftruit du fort decette belle inconnue , &
lui demandoit le récit de ſes avantures avec
7
$8 MERCURE DE FRANCE.'
:
les égards les plus tendres , & l'empreffement
le plus vif. Elle avoit quelque répugnance
à fatisfaire le Calife ; la Majesté
d'un ſi Grand Prince l'intimidoit. Enfin
laſſe de réſiſter à des ſollicitations , qu'elle
n'eſpéroit pas pouvoir faire finir autrement,
elle prit ainſi la parole.
Histoire d'Eritzine , & de Parelin.
,
,
Souverain Commandeur des Croyans ;
vous me voyez dans un état ſi médiocre
que peut- être aurez-vous peine à me croire
, quandje vous dirai que je ſuis née Princeffe.
Mon Pere ſe nommoit Eritzin , & étoit
Souverain de l'ifle de Ceilan. Vous avez
entendu parler fans doute de la fameuſe
Révolution qui le renverſa du Trône . Je
n'étois pas encore née dans ces tems funef
tes ; mon Pere déſeſpérant de chaſſer l'Ufurpateur
autrement que par une guerre
longue & cruelle , ſe ſacrifia lui-même au
bien de ſes Sujets , & aima mieux abandonner
un parti conſidérable , & de folides
efpérances qui lui reſtoient encore , que
d'éternifer la guerre Civile , & d'attiſer le
feu qui confumoit ſa Patrie. Il fit répandre
le bruit de ſa mort , & ſe retira dans les
Etats du Roi de Borneo , qui de tout tems
NOVEMBRE. 1744. 89
avoit été ſon Allié. Il n'accepta de tous les
dons que ce Prince généreux lui offroit ,
qu'une petite Terre ſur le bord de la Mer ,
alfés agréablement bâtie , mais peu proportionnée
à l'état d'un grand Roi ,même dans
l'infortune.
Ce fut là que mon Pere ſe retira. Ma
Mere , qui aimoit beaucoup la Cour &
l'intrigue , murmura d'être obligée de s'enſevelir
ainſi dans une folitude , mais il fallut
qu'elle obéit. Je nâquis la ſeconde année
de la retraite de mon Pere : il étoit
déja conſolé de ſes malheurs . Livré à l'étude
de la Cabale & de l'Aftrologie , cesſpéculations
ſublimes rempliſſoient toute fon
ame.
On me cacha long-tems l'éclat de me
naiſſance : je paſſois ma vie dans le Château
de mon Pere. Je n'y voyois d'autre compagnie
qu'un Vieillard , & ſa femme , qui
habitoient une Terre voiſine de la nôtre ,
&qui venoient ſouvent voir ma Mere. Ils
avoient un fils à peu près de mon âge ,
qu'ils nommoient Parelin. C'étoit toute ma
fociété , & toute ma confolation : nous fûmes
élévés enſemble dès l'âge le plus tendre
dans l'enfance , &même dans la jeuneſſe
les gens plus âgés nous paroiffent ,
pour ainſi dire , des hommes d'une autre
eſpéce ; ainſi je ne voyois que Parelin
90 MERCURE DE FRANCE.
:
avec qui je pûffe lier ce commerce intime ,
qui fait ſeul les délices de la vie. C'étoit à
lui que je communiquois les plus fécrettes
penſéesde mon ame , j'étois la dépofitaire
de ſes petits fécrets ; nous étions fi contens
quandnous étions enfemble , que bien-tôt
il nous fut impoſſible de l'être , quand nous
étions ſéparés. Mon Pere , qui s'apperçut
de la force de cette inclination naillante ,
confulta ſes Livres , & voici quel fut le réfultatde
ſes recherches.
Je n'avois encore que quatorze ans , lorfqu'il
me fit venir dans ſon cabinet. Après
m'avoir tenu les difcours les plus tendres
fur l'intérêt vif& inquiet qu'il prenoit à
ce qui me regardoit , il me parla de Parelin;
il m'avertit de ce qu'il avoit remarqué
en nous , &m'apprit que nous étions amoureux
, car je ne ſçavois pas encore ce que
c'étoit que l'Amour : je me livrois ingenument
à mon coeur qui me conduiſoit. Le
peu que mon Pere me dit ſur ce ſujet , fut
un trait de lumiere qui éclaira les replis
les plus cachés de mon ame. Mon Pere en
m'apprenant l'état de mon coeur , m'inſtruifit
auffi de ma naiſſance , & me fit connoître
que je ne pouvois abſolument defcendre
juſqu'à Parelin en l'époufant. Cette nouvelle
fut un coup de foudre pour moi : la
fille du Roi de Ceilan ne pouvoit s'abbaif
NOVEMBRE. 1744. 91
fer juſqu'àun particulier , dont la naiſſance
n'étoit pas même noble , & quoique mon
Pere ne fût connu de perſonne pour ce
qu'il étoit , il lui reſtoit le ſouvenir de fa
premiere grandeur , qui l'auroit trop humilié
à ſes propres yeux s'il eut confenti à
cette Alliance .
Tout commerce me fut interdit avec
Parelin ; il lui fut défendu de venir au Château.
Pour moi , je paſſois les nuits à pleurer
,& les jours à me promener aux Lieux
où j'avois le plus ſouvent vû Parelin. Que
je ſuis malheureuſe , me diſois-je à moimême
! Je ſuis la premiere , peut-être , qui
adéſiré de n'être pas née ce que je ſuis; je
n'ai aucun des avantages , que procure un
rang éclatant , & je n'en éprouve que le
déſagrément & la contrainte. Mes réflé
xions finiſfoient toujours par conclure , que
je ne pouvois vivre fans aimer , fans voir
Parelin , mais comment faire ? Je n'oſois
en parler à mon Pere , que mes follicitations
auroient offenfé ; j'ofois encore
moins luidéſobéir en écrivant à Parelin . Le
hazard me fervit.
Je me promenois ſouvent dans les Bois ,
errante à l'avanture , & occupée de mon
amour. Je vis paroître un jour celui qui
faifoit l'objet de mes rêveries ; il s'étoit
égaré à la chaſſe ; il accourut à moi dès
92 MERCURE DE FRANCE.
qu'il m'apperçut. J'eus affés de force fur
moi-même pour fuir ; hélas ! Dès qu'il vit
que je voulois m'éloigner , arrêtez , s'écria-
t- il , je ne veux pas vous pourſuivre ,
& fi vous avez deſſein de m'éviter , je vais
m'éloigner promptement. Il s'étoit arrêté
endiſant ces mots ; je m'étois arrêtée aufli
pour l'écouter ; qu'on eſt foible quand on
aime ! De ce moment , il me fut impoffible
de faire un pas , pour m'éloigner de lui , je
ne pouvois détourner mes yeux , qui ſe ftxoient
malgré moi ſur les fiens , il pleuroit ,
jepleurois auſſi : nous ne reſtâmes pas longtems
dans cette fituation : nous nous approchâmes
l'unde l'autre avec le même frémifſement
, que si nous avions avancé vers un
précipice , mais , malgré cette crainte , je
ſentois que j'étois entraînée par un pouvoir
invincible. Il ſe jetta à mes pieds dès
qu'il fut près de moi , je fus prête à me
mettre aux fiens au lieu de fonger à le relever
, car il me ſembloit dans ce moment
que j'avois eû tort avec lui.
:
:
Parelin , lui dis- je , ne m'accuſez point ,
vousn'avez jamais eu de ſujet de vous plaindre
de moi , vous n'en n'aurez jamais , ne
vous plaignez que de mes Parens , dont les
ordres nous ſéparent. Hélas ! dit-il , qui
peut leur fuggérer de nous traiter fi cruellement
? On craint , lui répondis-je , que
NOVEMBRE. 1744. 95
nous ne nous aimions trop. Je me trompois
doncbien , s'écria-t-il , car je craignois de
ne vous pas aimer affés, mais que craignentils
? Et quel mal en peut-il arriver ? Je ne
pus me réfuſer la douceur d'un éclairciſſe.
ment , qui s'offroit ſi naturellement , & me
paroiſſoit ſi néceſſaire. J'inſtruiſis Parelin
de mes ſentimens : je ne lui cachai rien de
ce que mon Pere m'avoit appris fur ma naif
fance. Hélas ! me dit-il , ſi j'avois été fils du
Roi de Ceilan , & vous fille de mon Pere ,
la différence des Rangs n'auroitpas été un
obſtacle. Je ſentis à ce reproche mon coeur
ſe ſerrer ; mes yeux ſe remplirent de larmes
; ſa générosité ſembloit m'accufer , &
quoiqu'il me fut aiſé de me juſtifier , à peine
me trouvois-je moi-même innocente à
mes yeux. Que vous dirai-je ? Je promis à
mon Amant de n'être jamais qu'à lui , quoiqu'il
pût arriver ; je lui répétai mille fois
les fermens de l'aimer toujours ; je craignois
d'en faire trop peu pour le raſſurer. La nuit
vint , il fallut nous ſéparer , mais ce ne fur
pas fans nous promettre de nous retrouver
tous les jours au même endroit du Bois. Je
retournai au Château foulagée des inquiétudes
que me donnoient auparavant les
combats de l'Amour. Je m'étois déterminée
àne plus réſiſter ; c'étoit m'être délivrée
un grand fardeau , & l'éclairciſſement
94 MERCURE DE FRANCE.
que je venois d'avoir avec mon Amant, me
paroiſſoit alors un arrangement ſolide que
rien ne pouvoit déconcerter.
:
:
Mon Pere fut fort triſte pendant le fouper.
Je m'apperçus même , qu'en me regardant
, ſes yeux ſe rempliffoient de larmes :
j'eſſayai de diffiper ſon chagrin par mille
tendres careſſes , mais je ne faifois que l'attendrir
davantage. Il voulut que ma Mere
ſe retirat , & lorſque nous fûmes ſeuls , ma
fille , me dit- il , je veux vous apprendre le
ſujet de ma triſteſſe. Je dois mourir bientôt
, je ſerois peu digne de vivre , ſi c'étoit
là le ſujet de mon inquiétude , c'eſt vous
ſeule , ma fille , vous ſeule , qui excitez mes
craintes ; toutes mes allarmes ſe réuniſſent
fur vous , ainſi que toute ma tendreſſe ; votre
fort eſt lié trop intimément au mien
pour que mes recherches ſur l'un ne m'ayent
pas inſtruit de l'autre. Apprenez , ma fille ,
que ſi vous perſiſtez à aimer Parelin , cet
te paſſion doit vous attirer les malheurs les
plus cruels ; elle lui fera fatale à lui-même.
Pour peu qu'on céde à l'Amour , il nousentraîne
; ſi vous n'étouffez pas le vôtre , il
vous maîtriſera ; vous épouſerez Parelin , &
par cette alliance honteuſe vous mériterez
les revers les plus funeſtes , dont cet Hymen
indigne vous rendra la victime . Je ne
vous parle point de l'orgueil de votre naif-
,
NOVEMBRE.
1744 95
lance , qu'une paſſion aveugle & impérieuſe
vous a fait aiſement oublier , mais par pitić
pour vous , par pitié pour votre Amant luimême
, ne courez pas au-devant des malheurs
qui vous menacent. J'ajouterai une
choſe , qui vous touchera peu ,& qui feroit
une forte impreſſion ſur une ame moins
prévenuë. Les Aſtres vous deſtinent à épouſerun
Prince qui me vengera , &qui vous
fera remonter ſur leTrône de vos Ancêtres,
occupé par l'Ufurpareur. Je ne vous dirai
rien de plus ; réfléchiſſez vous-même à vos
dévoirs , à vos intérêts ; je ne veux point,
exigerde vous des paroles que vous ne me
réfuſeriez pas dans ces derniers momens ,&
que vous oublieriez peut être après. J'aurois
ſouhaité pouvoir vous en apprendre davan-
-tage fur votre fort , mais je n'ai pû voir tout
celaque fort confufément,&fans aucun détail.
Peu de jours après cette triſte converſation,
il expira dans mes bras,ſans qu'il parut
aucune altération dans ſa ſanté ; il ſembloit
qu'il s'endormit d'un ſommeil tranquille.
Je fus long-tems occupée de mes regrets;
je ne pouvois me laſſer de pleurer un
Pere ſi tendre. Parelin reſpectoit ma douleur,&
je n'entendois point parler de lui :ma
Mere après avoir donné quelque tems à fon
deuil , me dit enfin , que nous avions grand
tortde renoncer à toute ſociété , qu'il fal
96 MERCURE DE FRANCE.
loit revoir nos voiſins , & faire revenir Pa
relin ; elle me laiſſa même entendre qu'elle
ne s'éloigneroit pas de me le donner pour
époux. Ce diſcours , qui peu de tems auparavant
auroit comblé les voeux les plus
chers de mon coeur , me fit alors friffonner,
Les dernieres paroles de mon Pere m'étoient
toujours préfentes ; je croyois l'enrendre
encore , qui me diſoir , que j'expoferois
mon Amant à d'affreux dangers , en
répondant à fon amour.Je confiai mes allarmes
à ma Mere , qui les traita de viſions ,
&de puerilités ; elle m'aimoit , parce qu'il
eſt impoffible de ne pas aimer ſes enfans ,
mais du reſte ſes ſentimens pour moi étoient
fubordonnés àtoutes fes fantaiſies,& à parler
juſte , elle n'aimoit qu'elles elle s'ennuyoit
dans notre folitude. Je connoiffois
àfond fon caractére , toute jeune que j'étois
, ainſi je ne fus point ſurpriſe de voir
arriver au Château les Parens de Parelin
& Parelin lui-même. Sa vûë me caufa une
émotion que je ne puis bien exprimer . Je ne
ſçavois ſi je devois me livrer au plaiſir ou
à la crainte : je voyois dans ſes regards un
amour ſi vif, il me paroiſſoit ſi contentde
me revoir , que je croyois déja l'Oracle de
mon Pere prêt à s'accomplir. Il s'avança
vers moi ; jamais il n'avoit été ſi empreffé&
fi féduisant ; je n'ofois lui répondre ,
je
د
NOVEMBRE. 1744. 97
Jene pouvois me taire; le combat étoit d'autant
plus cruel , que c'étoit l'amour même
qui combattoit contre l'amour ; étrange
fituation ! Je frémiſſois de voir mon amant
fitendre,moi qui ferois expirée du regret de
le voir indifférent. Eh quoi ! me dit-il ,
n'avez-vous plus rien à me dire , lorſqu'il
nous eſt permis de nous parler ? Avez- vous
hérité de la haine de votre Pere ? Parelin ,
répondis je, vous ſeriez plus content de moi
ſi je vous aimois moins. Je lui appris enſuite
ce que mon Pere m'avoit prédit ſur mon
fort & ſur le ſien ; je lui peignis avec des
expreſſions fi fortes les dangers qui devoient
réſulter de notre malheureuſe pafſion
, je lui promis avec tant de ſermens
de n'être jamais à un autre , puiſque je ne
pouvois être à lui , qu'il me ſembloit qu'il
ne pouvoit réfuſer de reſſentir mes allarmes
, & d'adopter le projet de nous ſéparer ,
mais il ſe jetta à mes genoux , tranſporté de
joie; fi c'eſt-là , dit-il , le ſujet de votre trifreſte
, je ſuis le plus heureux des hommes ;
j'avois craint votre indifférence , mais puifque
vous m'aimez toujours , il n'eſt pas
poſſible que vous vous arrêtiez àdes craintes
auſſi vainesque celles qui vous troublent
aujourd'hui.
Je voulois répliquer , mais Parelin impatient
de diffiper tous mes doutes ne me
II. Vol. E
98 MERCURE DE FRANCE.
laiſſoit pas le tems de lui répondre ; il eſt
biendifficile de ne pas écouter un amant
qu'on aime ; il eſt impoſſible qu'il ne perſuade
pas dès qu'on l'écoute : j'avois un ſi
grand intérêt à le croire , que toutes ſes rai-
Lons me paroiſſoient convainquantes. Que
nous ſommes aveugles ! me diſoit-il ; on
nous ménace des plus grands malheurs fi
nous nous aimons , mais le plus grand de
tous n'eſt-il pas de ne nous point aimer ?
Pour moi , je ne connois de plaiſir ni de
douleur que par vous ; rien ne peut m'intéreſſer
dans l'Univers que vous ſeule ;dites
que vous m'aimez , je joüis de tous les
biens ; tous les Trônes du Monde ne me
rendroient pas heureux , ſi vous ne m'aimiez
plus. Croyez , ma Princeſſe, croyez que
votre Pere s'eſt trompé ou peut-être vous en
a impofé , pour vous donner de nouveaux
motifs de foutenir l'orgueil de votre naiſ
fance. Je trouvois trop bien dans mon coeur
tous les ſentimens qu'il m'exprimoit , pour
ne pas tirer les mêmes conféquences que
lui ; il fallut finir par céder à ſes inſtances ,
nous convînmes d'agir l'un & l'autre auprès
de nos Parens , & nous nous quittâmes
remplis des eſpérances les plus flateuſes. Je
m'étois perfuadée que la prédiction étoit
un piége que mon Perem'avoit tendu pour
s'affûrer de moi; il y avoit cependant des
NOVEMBRE. 1744.99
chomens où mes inquiétudes renaiſſoient
encore pour mon amant , mais un ſeulde
ſes regards diſſipoit tous les nuages , &
mettoit le calme dans mon ame. Tel étoit
alors l'état de nos coeurs , mais tout changeabien-
tôt de face , ma viedepuis ce tems
n'a plus été qu'une ſuite d'infortunes &de
mifères.
را
- Parelin fut huit jours ſans venir au Château
; ma Mere pendant ce tems étoit de
fort mauvaiſe humeur , ſur-tout contre
moi , & même elle me maltraitoit ſouvent.
Je rêvois un ſoir dans mon lit à tout ce qui
ſe paſſoit , &ij'en cherchois la cauſe , lorf
que j'entendis qu'on parloit dans la Chambre
de ma Mere qui étoit à côté de la mienne.
N'en doutez point , diſoit une voix qui
m'étoit inconnue , il y a quelque choſe
dans cet événement qui paſſe la ſcience
d'Abdelee ( c'étoit le nom du Perede Parer
lin ) les philtres amoureux n'operent
point fut Parelin ;ceux de haine , que l'on
yous adonnés pour faire prendre à Eritzine
font aufli impuiſſans ; il faut que quelque
cauſe ſécrette les mette tous deux à l'abri de
ces charmes. Parelin ſouffre avec une conftance
inébranlable le traitement le plus rigoureux
Abdélec l'a fait enfermer dans un
Cachot obfcur , où il ne vit que de pain &
-d'eau ,mais il perfiſte à dire qu'il ne vous
Eij
too MERCUREDE FRANCE .
époufera jamais , & qu'il mourra mille fois
plûtôt que de trahir la foi qu'il a jurée à
Eritzine. Ma Mere ſoupiroit , & murmuroit
, en apprenant ces nouvelles ſi triſtes
pour fon amour ,& moi je ne pouvois revenir
de ma ſurpriſe. Le reſte de la conver
ſation ſe rint ſi bas que je ne pus en entendre
un mot. Le lendemain , je trouvai ma
Mere de meilleure humeur ; ſon air étoit
riant & plus ouvert , elle m'accabloit de careſſes
qui me confondoient , quand je les
comparois à ce que j'avois entendu la veil
le ; j'étois auſſi embarraſſée avec elle que ſi
j'euſſe été coupable , & j'étois déconcertée
autant qu'elle auroit dû l'être : mais furtout
je m'abſtins religieuſement de rien
boire de ce qu'elle me préſentoit. Le ſouvenir
des philtres me faiſoit trembler ;
j'allois après le repas chercher de l'eau
moi-même à une Fontaine qui n'étoit pas
éloignée du Château, 2.14
: Cependant Parelin ne paroiſſoit pas je
n'avois aucune de ſes nouvelles , & la joie
de ma Mere commençoit à m'inquiéter : je
craignois quelque piége caché , & j'étois
dans une ſituation où tout étoit un ſujet
d'allarmes.
1
J'étois livrée depuis quelques jours à ces
inquiétudes ,lorſqu'il arriva fur notreRivageunepetite
Eſcadre qui étoit comman
1 NOVEMBRE. 1744 101
dée par l'homme contre lequel , Seigneur ,
dit Eritzine en s'adreſſant au Calife , vous
venez de me défendre ſi généreuſement :
cet homme piratoit ordinairement ſur ces
Mers , mais comme il recevoit alors une efpécę
de ſubſide du Roi de Borneo,il ne defcendoit
à terre que comme ami,& nous n'avions
rien à craindre de lui . Il vint pluſieurs
fois au Château ; ma Mere le reçût
fort bien ; pour moi , toujours occupée du
ſouvenir de Parelin , je m'apperçus à peine
de l'arrivée du Pirate ,& je fis encore moins
d'attention aux fréquens entretiens qu'il
avoit avec ma Mere.
Sideni , c'eſt le nom du Pirate , voulut à
fon tour nous traiter , & nous conduifit à
fon bord , où une Fête magnifique nous
étoit préparée ; à la fin du repas , un hom
me qui paroiſſoit avoir quelque autorité ſur
les autres ,&pour lequel Sideni lui-même
avoit de grands égards , j'ai ſçu depuis que
c'étoit un Faquir , mais il ne portoit pas
alors l'habit ordinaire de ceux de ſon eſpéce
; cet homme , dis-je , ſe leva , & alla
chercher une grande coupe d'or , qu'il remplit
de vin de Chiras ; ma Mere à qui la
coupe fut d'abord préſentée but , & me la
rendit , je ſuivis ſon exemple , & je remis
la coupe au Pirate , qui la ſaiſit avec empreſſement.
Pendant que eela ſe paſfoit le
1
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
Faquir qui avoit été chercher la coupe ,
marmotoit entre ſes dents quelques paroles
en une Langue que je n'entendois pas.
Mais quelle fut ma ſurpriſe quand ma
Mere ſe tournant vers moi , m'exhorta d'un
air grave & auſtére à aimer toute ma vie
l'époux que je venois de choiſir ! Tout mon
fang ſe glaça , & je crus que je mourrois
de mon faiſiffement. Le Faquir , qui prétendoit
m'avoir mariée , m'apprit que je
venois d'époufer Sideni.
• Quoique je compriſſe aisémentque je ne
pouvois avoir contracté un engagement où
la volonté n'avoit aucune part , je ſentis
toute l'horreur de la ſituationoù je me trouvois
; je regardois ma Mere , qui , route
préparée qu'elle étoit à cette ſcéne , étoit
fort déconcertée ; elle pria le Pirate de la
faire reconduire chés elle , elle fut obéie fur
Ie champ , & au retour de la Chaloupe Sideni
mit à la voile. Bien-tôt nous fumes en
pleine Mer ; j'eſſayai pluſieurs fois de me
précipiter dans les eaux , mais on veilloit
fur moi avec trop d'attention , & toutes
mes tentatives furent inutiles. Je regardois
fans ceſſe le Ciel ; j'aurois voulu y décou
vrir les ſignes prochains d'une tempête , &
la mort me paroiſſoit le feul reméde à més
maux. Sideni n'ofoit encore paroître devant
moi ,mais àſa place le Faquir ne m'as
NOVEMBRE. 1744. 103
1
bandonnoit pas , & ne ceſſoit de me perfécuter
pour me ramener à ce qu'il appelloit
la raiſon. Je le laiſſois parler ſans l'écouter
ni lui répondre ; mon ame toute abſorbée
par le ſentimentde ſes maux étoit dans un
engourdiſſement ſtupide. La préſence de Sideni
me retira de cet abbatement , mais
pour me faire foutenir des affauts plus
cruels.
Ce Pirate impatient , & las d'attendre
le ſuccès des exhortations de ſon Faquir ,
avoit pris le parti de négliger tous ces ménagemens.
Un criminel pâlit moins à l'afpect
de ſon Juge , que je ne fis en le voyant
paroître. Je crus lire ma perte dans ſes
gards farouches .
re-
Puiſque vous ne voulez pas me rendre
justice , dit-il , d'un air terrible , je ſçaurai
me la faire moi-même. A ces mots il avança
pour me ſaiſir ; le Faquir étoit à côté de
moi , je me jettai à ſes pieds , & le priai
d'obtenir du Pirate du moins un délai de
quelques jours . Le délai fut accordé avec
peine , & Sideni ſortit en ménaçant d'employer
les dernieres violences , ſi dans huit
jours je ne me rendois à ſes défirs .
Mon intention étoit de chercher la mort
pendantces huit jours , & d'échapper ainſi
à la brutalité de ce Barbare , maisj'étois fi
bien gardée que j'aurois été ſa victime , fi
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
leCiel ne m'eut envoyé le ſecours ineſperé
que vous allez entendre.
Mon Pere m'avoit remis en mourant
des Tablettes d'Email , qu'il m'avoit recommandé
de garder ſoigneuſement . Je les
avois , mais dans le trouble où j'érois je
n'avois pas fongé à les regarder , & je n'avois
pas imaginé qu'elles puſſent m'être
d'aucune reſſource : je les trouvai par hazard
fous ma main,& je fus fort étonnée d'y
voir tracés des Caractéres que je n'y avois
pas encore apperçus ; je lûs ,&je vis qu'on
m'exhortoit à lire & à prononcer touthaut
les paroles qui étoient écrites aubas de la
page.
J'obéis : je prononçai ces mots myſtérieux
que je ne comprenois pas , & à l'inſtant je
vit paroître un jeune homme de la figure
la plus aimable , qui me demanda ce que je
déſirois : tirez-moi promptement d'ici , lui
dis-je : j'eus à peine achevé qu'il me prit
dans ſes bras , &je me trouvai ſur le bord
de la Mer.
Aimable Génie , dis-je alors à mon Li..
bérateur , je vous dois plus que la vie ,
mais vous n'avez rien fait pour moi , ſi vous
ne me conduiſez où eſt Parelin. Le Silphe ,
car c'en étoit un , me prit encore dans ſes
bras , & je me trouvai ſous une voute obfcure
, où la lumiere du jour n'avoit jamais
1
NOVEMBRE. 1744. 105
I
!
pénétré. Je treſſaillis , & je craignis que le
Génie ne m'eut trompée , cependant j'avançois
au hazard & j'appellois Parelin d'une
voix tremblante ; on ne me répondoit
point , & j'étois déja en proie aux plus vives
allarmes ; enfin , au bout de quelque
tems j'entendis un ſoupir , & je crus reconnoître
la voix de mon amant : je volai vers
l'endroit d'où le bruit partoit : eſt- ce vous ,
Parelin , m'écriai-je , eſtce vous cher amant ?
Qui m'appelle , répondit - il d'une voix foible
& mourante ? J'approchai , je ſentis
qu'il étoit couché à terre , je m'y jettai auffi :
je n'ai plus qu'un moment à vivre , dit- il ,
laiffez-moi du moins expirer en paix. Parelin
, repris-je, qu'oſfez- vous me dire ? Quoi !
ne reconnoiffez-vous pas la voix d'Eritzine
, ou ne l'aimez- vous plus ? Il n'oſoit
croire ce qu'il entendoit. Je me hâtai de
l'inſtruire de tout ce qui m'étoit arrivé , &
de l'avanture finguliere par laquelle je me
trouvois auprès de lui. J'allois mourir , me
dit-il , de la douleur de vous avoir perduë ,
jemourraide la joie de vous retrouver.Hélas
! En quel tems en quel état revoyezvous
votre malheureux amant ? Il me dit
toutesles perfécutions qu'il avoit effuyées ,
toutes les inſtances de ſes Parens pour le
déterminer à épouſer ma Mere , ils ont
cru ,diſoit-il , me contraindre à changer à
د
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
force de mauvais traitemens , ils ne ſçavoient
pas qu'étant ſéparé de vous , je ne
pouvois fentir que la douleur de vous avoir
perduë. Ma Mere venoit ſouvent le viſiter
dans ſa Prifon , & c'eſt ce qui avoit caufé
ſon erreur quand je l'avois appellé ; elle
l'avoit inſtruit de mon mariage avec le Pirate
Sideni , & le malheureux défefperé
de ce triſte événément avoit pris le parti
de ſe laiſſer mourir de faim. Il y avoit déja
cinq jours qu'il n'avoit pris de nourriture
on lui apportoit tous les jours du pain
qu'il laiſſoit à terre : j'en ramaſſai un morceau
, il le reçut de ma main , & le mangea
avec tranſport ; nous partageâmes déformais
le pain & l'eau , qu'on lui apportoit ,
&ce partage nous les rendoir préférables
aux mêts les plus délicats. Enfermés dans
une Caverne obfcure, réduits à n'avoir d'autre
aliment que de mauvais pain , d'autre
lit que la terre , nous étions contens
parce que nous étions enſemble , nous nous
trouvions heureux parce que nous avions
été ſéparés. L'obſcurité me mettoit hors
d'état de confulter les Tablettes d'Email ,
mais je ne regrettois pas le ſecours que j'en
aurois pû tirer. Mon amant me fuffifoit,
il ne défitoit rien depuis que j'étois près
de lui , & nous aurions confenti volontiers
paffer notre vie dans cette eſpéce de Tombeau..
NOVEMBRE. 1744. 107
Cependant en marchant dans la Caverne
, je ſentis ſous mes pieds un anneau de
fer , j'y portai la main , & je m'apperçûs
que l'anneau teroit à une eſpéce de trappe
, qui réſiſtoic au peu de forces quej'employois
pour ia lever , mais qui me paroiffoit
devoir céder à un plus grand effort :
Parelin commençoit à reprendre ſes forces ,
Je l'engageai à les eſſayer ſur cet anneau
il leva la trappe & nous vîmes qu'elle bouchoit
l'entrée d'un affés petit dégré que:
nous defcendîmes ſans balancer. Parelin me
dit qu'il ne doutoit pas que ce ne fut là un
de ces foûterrains que dans le tems des
Guerres Civiles on avoit préparésdans tous:
les Châteaux pour ſe ſauver en cas de malheur
, & que ſuivant les apparences celui-ci
nous conduiroit dans la Campagne..
Nous marchâmes affés long-tems fans
que les conjectures de Parelin ſe vérifiaf
fent; j'étois preſque morte de laſſitude , enfin
nous apperçûmes une lumiere , foible
encore , mais qui nous annonçoit du moins
que nous n'étions pas loin de l'iſſuë du fouterrain
; nous la vîmes bien-tôt en effet :dès
que j'apperçus la lumiere, mon premier foin
fut d'employer les Tablettes d'Email' , &
d'appeller le Silphe qui m'avoit déja fr bient
fervie. Il parut , &me demanda mes ordres
Génie , lui dis-je ,conduiſez-nous quelque
Evj
108 MERCUREDE FRANCE.
part .... bien loin d'ici. Nous fümes auffitôt
tranſportés dans une Campagne qui me
parut très - agréable : je commandai au Silphe
de nous y bâtir une Halitation , je fus
obéie dans le moment ; nous vîmes paroître
une Maiſon fans magnificence , mais élégamment
ornée & très - commodement diftribuée
; pluſieurs Efclaves attendoient nos
ordres , rien ne nous manquoit de tout ce
qui contribuë à la douceur de la vie ; nous
nous aimions , nous étions enſemble , &
nous prîmes ailément le parti de reſter toujours
dans ce lieu , & d'y oublier tout l'Univers.
Le ſoir venu , nous ſongeames à nous
coucher. Parelin me parut fort triſte quand
je lui parlai de nous ſéparer. Croyez - vous ,
me dit-il , que je puiffe déſormais vivre un
moment éloigné de vous ? Ne fuis-je pas
votre époux , puifque vous m'aimez ? De
plus , vous voulez toujours reſter ici , mais
n'y ferons-nous pas toujours dans la même
fituation ? Aurons-nous jamais plus de fecours
pour donner à notre mariage une
forme plus authentique ? Que voulez- vous
de plus pour rendre notre union ſacrée que
l'amour qui en a ferré les noeuds ? Il me perfuadoit
, ou plûtôt il m'entraînoit. Cependant
je ne ſçais quel fentiment ſecret me
retenoit ; une voix qui s'élevoit au fond de
NOVEMBRE. 1744. 109
mon coeur me dioit de réſiſter , mais quand
Parelin parloi , je n'entendois que lui. Si
vous voulezabſolument pouſuivit- il , vous
aſſujétir à des formes qui au fond font inutiles
, appellons le Silphe votre ami , qu'il
foit le témoin & le dépoſitaire de nos fermens.
J'héſitois encore , mais il pritles Tablettes
, & appella lui-même le Silphe qui
parut à l'inftant.
Génie , lui dit- il , daignez faire notre
bonheur , & recevez les fermens des deux
époux les plus tendres. Me l'ordonnezvous
? dit le Silphe en s'adreſſant à moi ,
je répondis , en rougiſſant que c'étoit auffi
mon intention ; il s'éleva alors un Autel au
milien de la Chambre ; le Silphe y brûla
quelques parfums , & nous fit prononcer
après le ſerment de nous aimer toujours ; il
eut l'air fort triſte pendant toute la cérémo-,
nie , mais j'étois ſi remplie de mes propres
idées que je n'y fis aucune attention ,& je
n'y fongeai qu'après la funeſte révolution
qui détruifir notre bonheur ; hélas ! A peine
commençoit- il , qu'il diſparut comme
un fonge.
Le lendemain , en ouvrant les yeux , je
ne vis au lieu de la Chambre où je croyois
avoir couché qu'un défert horrible. Je
pouffai un cri perçant , qui reveilla Pare--
lin qui dormoit à mes côtés. Sa furpriſe fut
110 MERCURE DEFRANCE.
2
égale à la mienne. Je voulus appeller le Sifphe
, mais les Caracteres traces ſur les Tar
blettes étoient abfolument effacés. Je compris
alors la faute que j'avois fhite de défobéir
à mon Pere en épouſant Patelin . Parelin
qui étoit en quelque façon la cauſe de
ce malheur ne pouvoit ſe le pardoaner ,
&ſa douleur étoit le plus cruel de mes chagrins.
Nous nous défeſpérions tous les deux
lorſque le Silphe parut. N'attendez plus
rien de moi , dit-il, Princeſſe infortunée
votre Pere m'avoit mis à votre ſervice , &
je vous aurois toujours obei , mais vous
vous êtes privée de mon fecours en n'obfervant
aucune des chofes qu'il vous avoit
preſcrites ; vous avez continué d'aimer Parelin
, vous avez été juſqu'à l'époufer , c'en
eſt fait , n'attendez plus que l'affreufe ſuite
des malheurs qui vous ont été prédits ; c'eſt
à regret que j'exécute des ordres ſi rigoureux
, mais auffi-tôt que vous avez rendu
Parelin votre époux , j'ai été forcé d'enlever
la demeure que je vous avois préparée ;
adieu , malheureux Amans , je ne puis plus
rien pour vous.
Le Silphe diſparut ,& nous laiſſa dans la
glus grande confternation ; nous n'avions
point vû difparoître le Château ; uniquement
occupés de nous-mêmes dans ces mo
NOVEMBRE. 1744. T
mens ſi chers & fi funeſtes , tout ce qui
fe paſſoit autour de nous ne nous frappoit
point , & c'étoit au milieu d'un déſert horrible
que nous avions paffé la nuit , ſans
nous en appercevoir .
Les malheurs que le Silphe nous avoit
annoncés , nous effrayoient encore plus que
les objets épouvantables dont nous étions
environnés ; nous ne ſçavions de quel côté
tourner nos pas ; nous craignions de rencontrer
par tout les dangers qui nous
avoient été prédits.
Ne nous quittons jamais , me diſfoit Parelin;
la ſéparation eſt la peine la plus cruelle
que nous puiſſions éprouver , & fi
nous nous mettons à couvert de cet acci
dent , nous trouverons aisément de la fermeté
contre tous les malheurs dont le Sil
phe nous a ménacés..
Nous reſtâmes long-tems errants dans ce
déſert , n'ofans nous écarter , & vivans des
fruits fauvages que nous rencontrions ; il
y avoit un an que nous ménions cette vie
qui n'eut pas été bien triſte , fi chacun de
nous n'eut reffenti que ſes peines , lorſque
je donnai le jour à un fils. Sans fecours , reduite
à accoucher au milieu d'une Forêt ſau
vage , je vis avec douleur que mes peines
alloient augmenter en s'étendant ſur le malheureux
que je faifois naître , & cette fa
112 MERCURE DE FRANCE.
veur des Dieux , qui fait la conſolation des
Epoux heureux , fut dans ces premiers momens
un furcroît de deſeſpoir pour Parelin&
pour moi.
د
Cependant la vûë de mon fils, le charme
dela nature , ſans ditſiper mes triſtes refléxions
, en adoucirent en peu de jours
l'amertume. Les peines des coeurs tendres
ontune volupté ſecrette ; le fort de cet enfant
infortuné me cauſoit les plus vives
allarmes , mais comme ilm'affligeoit
parce que je l'aimois , ce ſentiment portoit
avec lui une eſpece de dédommagenient;
mon coeur ne feferroit plus en pleurant
fur lui , il s'ouvroit & s'épanoüiffoit
comme dans la joye la plus vive , & l'excès
de ma tendrelle étoit plus fort que le fentimentde
mes peines.On ne connoît point les
reffources du coeur ; je croyois que lemien
épuiſé à aimer Parelin , n'étoit plus capable
d'aimer auque choſe , mais je vis naître
alors en moi un nouveau fentiment prefque
autli vifque le premier ,& qui loin de
rallentir la vivacité de mon amour , en ranimoit
encore l'ardeur. Mon fils faifoit
mon occupation unique , parce que mon
époux s'en occupoit uniquement.
Nous paflions une partie du jour à l'accabler
de careffes ,& l'autre à pleurer le fort
malheureux qui lui étoit deſtiné ; je compa
NOVEMBRE. 1744.
roisſouvent fes traits enfantins à ceux de fon.
pere ; j'aurois voulu alors pouvoir me multiplier
, pour leur prodiguer à tous deux en
même-tems les ſentimens les plus vifs & les
careſſes les plus tendres .
Cette foible conſolation de nos peines
nous fut bien-tôt enlevée ; c'eſt ici que commencent
les vrais malheurs de ma vie . Je
croyois être au comble de l'infortune, mais
j'ignorois que j'étois deſtinée à éprouver
des revers plus affreux .
On donnera la suite dans le Volumeſuivanti
Fermer
157
p. 7-22
SUITE DU MANUSCRIT Arabe, traduit par M. Jacques, Marchand Evantailliste, rue Mouffetar.
Début :
UN Ours d'une grandeur prodigieuse se lança un jour sur moi ; mais loin de [...]
Mots clefs :
Fils, Eritzine, Calife, Bornéo, Roi, Parelin, Palais, Génie, Prince, Courage, Époux, Toupie, Diamant, Sylphe, Ours, Magicien, Bagdad
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DU MANUSCRIT Arabe, traduit par M. Jacques, Marchand Evantailliste, rue Mouffetar.
SUITE DU MANUSCRIT
Arabe , traduit par M. Jacques , Marchand
Evantailliste , rue Mouffetar .
U
N Ours d'une grandeur prodigieuſe
ſe lança un jour ſur moi; mais loin de
me faire aucun mal , il ſe contenta d'arracher
mon fils de mes bras , & l'emporta
en fuyant d'une courſe précipitée. Parelin
courut après le raviffeur un épieu à la main.
Je voulois le ſuivre , mais la frayeur m'avoit
oté la force de marcher , & d'ailleurs Parelin
& l'ours couroient avec tant de viteſſe,
qu'il m'eût été impofſible de les atteindre.
J'attendis le dénouement de cette avanture
avec la plus vive inquiétude. Chaque inſtant
redoubloit mes allarmes , & la nuit qui
arriva ſans que j'euſſe revû ni mon mari ni
mon fils , mit le comble à ma déſolation .
Je ne doutai plus que l'inſtant fatal prédit
par le Silphe ne fut enfin arrivé , & que
nous ne futlions ſéparés pour jamais. J'attendis
pluſieurs jours auſſi vainement : enfin
ayant perdu toute eſperance , je réſolus de
me donner la mort. J'allois me précipiter
dans une fontaine qui couloit au milieu du
و
Aiiij
• MERCURE DE FRANCE.
bois : je ſentis que quelqu'un me retenoir,
je me retournai ,& je vis le Silphe qui m'arrêtoit.
Eritzine , me dit-il , ſubiſſez votre
fort ſans murmurer , c'eſt le ſeul moyen
d'obtenir le pardon de votre déſobéiſſance.
Ranimez votre courage , vous en aurez encore
beſoin long-tems , mais peut-être quelque
jour vous ferez heureuſe. Je reverrai
Parelin , m'écriai-je : Ah ! dites-moi s'il vit,
&quel eft fon fort. Il vit , répondit le Silphe,
mais il n'eſt plusde Parelinpour vous.
S'il eſt ainfi , repris-je , qu'ai-je beſoin de
la vie ? C'eſt l'arrêt du deſtin , continua le
Silphe , & vous attenteriez à vos jours ſans
fuccès.
Vous pouvez juger enquel écat me laifferent
ces dernieres paroles du Silphe; il eſt
inutile de vous ennuyer du détail de mes
chagrins daus la Forêt. J'y paffai un an à
faire retentir les antres les plus fourds de
mes gemiſſemens; je demandois mon époux
&mon fils aux arbres , aux rochers, à toute
la nature.
Je n'avois point encore vû de créature
humaine dans ce defert , mais la ſolitude
m'étoit chere , & toute ſociété m'auroit embarraſſée.
Les premiers hommes que j'y apperçus
furent des Matelots qui venoient
faire de l'eau à la fontaine qui étoit au milien
dubois. J'étois trop malheureuſe pour
DECEMBRE. 1744. 9
avoir rien à redouter ; ainſi je ne me détournai
pas de mon chemin pour les éviter :
mais dès qu'ils m'apperçurent , ils me faifirent
, & m'emmenerent à leur bord. J'étois
affez tranquille , & la captivité m'affligeoit
peu ; mais mon courage m'abandonna
à la vue du Capitaine du Vaiſſeau. C'étoit
le même Sideni à qui ma mere m'avoit déja
livrée par une trahiſon ſi cruelle. Ce barbare
déſeſperant de pouvoir rien obtenir par
la douceur , en vint d'abord aux dernieres
extrémités ; il eut lieu de s'en repentir , &
fut déconcerté du courage avec lequel je le
reçus. Je rendis long - tems ſes efforts inutiles
, & pluſieurs bleſſures que je lui fis le
punirent de ſa brutalité. Ma réſiſtance changea
fon amour en rage ; furieux de voir fon
fang couler , il tira ſon poignard , m'en
frappa , & me jetta dans lamer.
Ma perte paroiſſoit afſſurée: mais leCiel étoit
tropjalouxde me punir , pour finir ſitôt mes
fouffrances. Un Dauphin me porta juſqu'au
rivage. Une vieille femme , qui s'y trouvoit
alors meprit dans ſes bras , & me tranſporta
dans ſa petite cabane,qui n'étoit pas éloignée.
J'avois perdu connoiffance , &je n'ai ſcu ce
détail que par la vieille charitable qui me
fecourut; quelques ſimples qu'elle appliqua
fur ma playe , la guérirent en peu de jours.
Elle n'oublia rien de ce qu'elle crut propre
Av
IO MERCURE DE FRANCE.
à me confoler , & tant de bonté & d'huma
nité auroient remis le calme dans mon ame ,
ſi quelque choſe eût pû le faire. Elle m'enſeigna
la demeure d'un Magicien , qui , difoit-
elle , me donneroit un reméde à mes
maux , s'il y en avoit un poffible. Je comptois
peu ſur un pareil fecours. Cependant je
partis pour aller trouver le Magicien avec la
même précipitation que ſi j'euſſe eſperé quelque
choſe de ſes foins. Dès qu'il m'apperçut :
Princeſſe , me dit-il , je ſçais le ſujet qui vous
amene ; ſi vous avez le courage d'aller chercher
la Toupie de Diamant du Roi des Génies
, vous verrez finir vos malheurs. Il m'apprit
alors que cette Toupie lumineuſe étoit
dans un lieu inacceſſible , que la difficulté
d'en approcher , quoique très-conſidérable ,
étoit cependant le moindre des dangers que
j'aurois à effuyer ; que pluſieurs monftres
défendoient l'accès du lieu où étoit le tréfor.
Je vous donnerai le moyen , continua le Magicien
, de ſurmonter tous ces obſtacles,pourvũ
que de votre côté vous ayez affez de force
pour fortir victorieuſe de la derniere épreuve.
Quelque choſe qu'on vous diſe , il ne faut
ni parler ni tourner la tête , & avancer toujours
versla Toupie lumineuſe. Prenez , me
dit-il , ce poinçon d'or , il vous ouvrira le
paſſage au travers des rochers qui entourent
le lieu où eſt la Toupie de diamant ,& yous
DECEMBRE. 1744. 11
garantira des monſtrés qui la défendent . Le
Magicien m'enſeigna enſuite le chemin que
je devois prendre , la route étoit fort longue
, &j'ai conſumé un an à la ſuivre ; enfin
après des fatigues incroyables j'arrivai aux
rochers qu'on m'avoit indiques ; à peine euje
frappé la roche avec le poinçon , qu'elle
s'ouvrit pour me laiſſer paſſer ,& ſe referma
aufli-tôt.
Je me trouvai dans une campagne délicieuſe
, au bout de laquelle paroiſſoit un palais
ſuperbe. Dès que j'approchai ,je fus attaquée
par une infinité de bêtes feroces..
Mais le poinçon d'or les diſſipa ſans peine
, & j'entrai victorieuſe dans le palais .
Je vis qu'au fond d'une galerie à perte de
vûe , étoit une Table d'or , ſur laquelle étoit
poſée laToupie de diamant; mille voix m'appelloient
, & ne réuſſiffoient ni à me faire
répondre ni à me faire tourner la tête. Je
crus entendre le Silphe qui me crioit que je
prenois unmauvais chemin , & que je devois
retourner en arriere. Au lieu de répondre ,
je tenois les yeux fixés ſur le diamant que
je venois chercher , & cette vùe me rafſuroit
contre tous les preſtiges. Mais j'eus à foutenir
les combats les plus rudes, lorſque
j'entendis la voix de mon époux & celle de
mon fils , ils pouſſoient des cris lamentables ,
& ſe plaignoient qu'on les livroit à des ſup
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
plices cruels , parce que j'allois ravir laTou
pie de diamant. Leurs cris perçoient mon
coeur; & quelque prévenue que je fuffe fur
la nature de ce preſtige , je fus tentée cent
fois de tourner la tête ou de leur répondre.
J'eus pourtant aſſez de courage pour obferver
la condition preſcrite. J'avançai ſans
m'arrêter , ſans détourner la tête , ſans répondre
, mais non ſans verſer bien des larmes.
Dès que je fus prèsde la Table laToupievintd'elle-
même ſe placer dans ma main,
&je lus ces mots gravés ſur la Table d'or:
Ton courage a réparé ta premiere foibleſſe,
tu mérites d'être heureuſe , & tu le feras.
Emporte la Toupie de diamant , elle eſt à
toi ,&prends le chemin de Bagdad, c'eſt-là
que tu ſçauras ton fort. Je fortis au pa
lais plus tranquille que je n'y étois entrée,
un filence profond avoit fuccedé à ce tumulte
des voix,qui m'avoient affaillie d'abordi
Le poinçon d'or rouvrit la roche ,& je
pris la route de Bagdad. J'abordai hier à ce
Caravanſerail ,, où au lieu du bonheur que
j'attendois , j'ai trouvé mon plus dangereux
ennemi; mais fans doute leCiel ne m'apas
trompée : puiſqu'il m'a procuré l'honneur
d'embraſſer les genoux du Souverain Commandeurdes
Croyans , il m'a miſe du moins
à l'abri de toute injustice..
DECEMBRE. 1744.
Le Calife qui s'étoit d'abord intéreſſé
pour Eritzine prévenu par ſa beauté ſeule ,
lui offrit ,dès qu'il la connut mieux , tous les
fecours que ſa puiſſance le mettoit en état
d'offrir; que ne puis-je , lui diſoit-il , vous
aider à retrouver votre amant ; mais du
moins je punirai le Barbare qui a voulu
vous deshonnorer. Le Calife ordonna qu'on -
traînât à l'inſtant Sideni au ſuplice. Il ſe
diſpoſoit à conduire Eritzine à ſon Palais
lorſqu'on entendit un grand bruit à la porte
du Caravanſerail.
L'hôte avoit renvoyé avec brutalité des
gens qui venoient demander un logement
pour la nuit. Ils avoient répondu à ſes injures
, & des injures on en étoit venu aux
coups. Le Calife envoya Giafar pour apaifer
le défordre ,& commanda en même tems
que l'on préparât le plus bel apartement du
Palais pour Eritzine. Giafar revint un moment
après ; tout avoit été apaiſé par l'arri
vée du maître de ces gens qui avoient excité
le tumulte. Ils apartenoient au Roi de
Borneo , ce Prince arrivoit à Bagdad , &
entrant dans la ville à une heure fi indue , il
avoit voulu coucher dans un Caravanſerail
la premiere nuit , & remettre au lendemain
à ſaluer le Calife. Sans doute , ajouta Giafar
, qui inſtruiſoit le Calife de toutes ces
circonstances , l'intention de votre Majefté
14 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt pas que ce Prince couche dans un Caravanferail
. Le Calife ordonna à Mefrour
de conduire Eritzine au Palais & alla trouver
le Roi de Borneo auquel il ſe plaignit
obligeamment du deſſein qu'il avoit eu. Ils
retournerent tous au Palais du Calife où ils
paſſerent la nuit,
Le Calife impatient d'apprendre le ſujet
du voyage du Roi de Borneo , palla dès
le matin dans l'apartement de ce Prince. II
le trouva trifte & inquiet. Je ſuis venu ici ,
dit le Roi de Borneo , avec des eſpérances
qui ſe changent en inquiétudes depuis que
l'inſtant aproche , où elles doivent le véri
fier. Je ſuis Souverain d'un Royaume florifſant;
mais ce n'eſt pas l'éclat du trône qui
fait le bonheur , les Rois ne font heureux
ou malheureux qu'en qualité d'hommes , &
non en qualité de Rois , & par des cauſes
qui leur font communes avec le reſte de
leurs ſujets : fans cela la Nature ſeroit trop
injuſte.
J'ai eu un fils unique , fruit de mon union
avec une épouſe charmante ; mais ce fils
fi cher que j'aimois autant que ſa mere
me fut enlevé dès le berceau. J'ai toujours
foupçonné de cet enlevement , un miferable
qui ſçavoit un peu de magie , que j'avois
fait punir , qui avoit juré de s'en vanger
, & qui difparut dans lemême tems où
DECEMBRE. 1744. 15
Borje
perdis mon fils. Je n'épargnai aucuns
foins pour retrouver l'un & l'autre ; mes
foins furent inutiles. Lorſque le Roi de
neo mourut fans poſtérité , je montai au
trône où ma naiſſance m'appelloit. Je
pleurois encore mon fils , quoique je l'euffe
perdu depuis pluſieurs années. Je renouvellai
mes recherches avec plus d'ardeur que
jamais , & auſſi peu de ſuccès. Mais du
moins le perfide Abdelec tomba entre mes
mains ; la force des tourmens lui fit avouer
qu'il étoit le raviſſeur de mon fils ; mais il
n'étoit plus en ſa puiſſance ; il s'étoit échapé
de chez lui depuis environ 3 ans. Je fis
punir le coupable , & je pris le parti de
parcourir moi-même les Royaumes voiſins,
après avoir confié l'adminiſtration du mien
à mon épouſe. J'ai commencé mes courſes
par Bagdad, heureux ſi le Ciel prend pitié
de mes peines & daigne les abreger.
Voilà , Seigneur , continua le Roi de
Borneo le ſujet de mon voyage , de ma trifteffe
, & de mes inquiétudes. Le Calife offrit
généreuſement à ce Prince de le ſeconder
dans une recherche ſi juſte. Il fit appeller
tous ſes Vifirs & leur ordonna ſous peinede
la vie de lui donner dans huit jours des nou
velles du fils de Borneo. Giafar eſſaya quel
ques remontrances ſur l'impoſſibilité d'exé
cuter cet ordre,
16 MERCURE DE FRANCE.
S'ilne paroît dans huit jours,reprit le Calife
en colere , vous périrez tous ,& toimalheureux
, dit-il à Giafar , ſi tu oſes repliquer
encore , je te ferai étrangler à l'inſtant par
les Muets. Les Viſirs s'en retournerent fort
conſternés. Le Calife ordonna une partie
de chaffe pour amufer Eritzine & le Roi de
Borneo.
Le Roi de Borneo à qui cette Princeſſe
fut préſentée , fut auſſi ébloui de ſa beauté
que le Calife l'avoit été , & prit le même
intérêt à fon fort, Les deux Monarques ne
la quitterent point pendant la chaffe , &
veilloient fur elle avec une attention inquiéte.
Un orage affreux diſperſa tous lesChafſeurs
. Eritzine , le Calife , & le Roi deBorneo
furent obligés de chercher un abri dans
une caverne qu'ils trouverent au milieu de
laforêt.
Eritzine tira la Toupie lumineuſe pour
guider leurs pas dans cet antre obfcur à la
faveur de la clarté que ce Taliſman répandroit.
La caverne fut en effet auſſi éclairée
que ſi l'on eût vu luire le ſoleil le plus brillant.
Ils aperçurent à la faveur de cette luz
miere une grande porte d'or qui étoit au
fondde la caverne. Ils n'avoient pas encore
eu le tems d'aſſeoir leurs conjectures ſur le
ſpectacle qui les frappoit , lorſque la TouDECEMBRE.
1744 17
pie dediamans échapa des mains d'Eritzine
qui fit de vains efforts pour la retenir , &
s'élanca d'elle-même contre la porte d'or.
A peine elle l'eut frapée que la porte
s'ouvrit , & laiſſa voir un Palais ſuperbe , où
tous les tréſors des Fées &des Génies paroifſoient
raſſemblés. Une troupe de Génies de
tous les élémens entouroit un trône d'éméraudes
ſurlequel étoit aſſis un Vieillard ref
pectable. Le Palais retentiſſoit d'une harmonie
flateuſe , qui répandoit un doux calme
ſur les ſens. Le Vieillard ſe leva de
ſon trône , dès qu'il vît entrer les deux Princes
& Eritzine : après avoir ſalué les deux
Monarques , il ſe jetta dans les bras de la
Princeſſe : Ma fille , lui dit- il , embraſſez
votre pere : vos malheurs ſont finis. C'étoit
eneffet le pere d'Eritzine , qui après ſa mort,
débarafſfé de l'enveloppe périſſable de fon
ame , avoit été , pour prix de ſa ſcience &
de ſes vertus , reçu au rang des Génies immortels
qui commandent aux efprits élémentaires.
Après que la vivacité des premiers
embraſſemens fut rallentie , le Génie apprit
àſa fille , qu'obligé par le Deſtin à la punir
de ſa défobéiſſance , il l'avoit du moins fecourue
dans ſes malheurs ; que c'étoit lui
qui lui avoit envoyé le Silphe qui l'avoit
ſervie , la Vieille &- le Magicien, Prince
18 MERCURE DE FRANCE.
ajouta t- il s'adreſſant au Calife , tout mon
pouvoir ne fuffiroit pas pour m'acquitter
envers vous des ſecours généreux que vous
offriez à ma fille : Je ſçai que la gloire eſt
ce qui vous touche le plus , la vôtre brillera
dans tous les âges , & votre nom célébré
par des Hiſtoriens dignes de vous , ira à
l'immortalité avec leurs ouvrages. Le Roi
de Borneo ne me trouvera pas ingrat ; je
vais lui rendre ſon fils. Il le reveira couronné
par la Victoire ; mais pour prix d'un
ſi grand ſervice , je lui demande de le donner
pour époux à ma fille.
Un bruit éclatant de trompette annonça
alors l'arrivée du Prince de Borneo. La Prin -
cefle tourna la tête & fit un cri de joye en
reconnoiffant Parelin. C'eſt vous , s'écria-telle
, en ſe jettant dans ſes bras; c'eſt vous ,
cher Epoux que je retrouve. Elle ne put en
dire davantage ; la voix étoit étouffée par
fes tranſports , & quand elle auroit pû parler,
elle n'auroit pas trouvé de termes pour les
exprimer.
La joye d'avoir retrouvé un époux qu'elle
adoroit , ne l'empêcha pas de fonger à fon
fils. Elle le demanda; il parut plus brillant
que la plus belle aurore. Telle étoit la figure
de cet aimable enfant que Parelin y retrouvoit
tous les traits de fa mere , & qu'E
DECEMBRE. 1744. 19
ritzine voyoit en lui le portrait de Parelin;
car elle ne s'étoit point encore accoutumée
à le nommer autrement , & elle voulut qu'il
conſervât toujours ce nom ſous lequel il
avoit commencé à lui être cher. Le Roi
de Borneo prodiguoit tour à tour ſes carefſes
à ſon fils , à Eritzine & à leur aimable
enfant. Eritzine étoit ſi enyvrée du plaifir
de revoir Parelin , qu'elle avoit peu
d'empreſſement d'apprendre parquel miracle
ce bonheur arrivoit. Le Roi de Borneo
fut plus curieux , & demanda à ſon fils ce
qui lui étoit arrivé depuis ſa féparation d'avec
Eritzine ; car il avoit apris du Calife toutes
les avantures de cette Princeſſe .
Je ſuivis juſqu'à la nuit , dit Parelin , l'Ours
qui emportoit mon fils. Je fus fort étonné
de voir au milieu de l'obſcurité la forêt
éclairée par une lumiere brillante. L'Ours
fuioit du côté d'où partoit la clarté , je le
ſuivis , & je découvris le Palais où nous
fommes. L'Ours y entra , j'entrai ſans héſiter
après lui ; il alla remettre mon fils au
Génie qui étoit aſſis ſur le trône. Ah Seigneur
, lui dis-je en me profternant à ſes
pieds , ferez-vous affez barbare pour faire
mon malheur & celui d'une épouſe adorable
? Le Génie ſourit & me dit qu'il falloit
que les arrêts du Deſtin s'accompliſſent. Le
fon de ſa voix, ſes traits qui me paroiffoient
20 MERCURE DE FRANCE .
abſolument les mêmes que ceux de votre
pere me rempliſſoient d'un juſte étonnement.
Je ne ſçavois que penſer de ce que
je voyois. Il s'apperçut de mon embarras.
Parelin , me dit-il en m'embraſſant , oui je
fuis Eritzin , le pere de celle que tu adores,
& je veux être le tien. Il m'aprit qu'inſtruit
plus poſitivement après ſa mort de ce qu'il
n'avoit auparavant découvert que fort confuſément
ſur votre fort & fur le mien , notre
amour lui avoit paru digne d'être heureux ,
que ma naiſſance n'étoit pas indigne d'Eritzine
, puiſque je devois le jour au Roi de
Borneo ; que le perfide Abdelec m'avoit
enlevé , & que ſéduit par quelques graces
qu'il avoit ru voir en moi , il m'avoit fait
paffer pour fon fils. Le Génie ajouta que
quoiqu'aalloorrss il eût défiré notre mariage, la
loi du Deftin l'avoit forcé d'éprouver fi
Eritzine exécuteroit ſes dernieres volontés.
Que n'avez-vous eu moins de pitié de moi,
dit Parelin à Eritzine , vous vous ſeriez épargnéebiendes
peines. Je ne regrette pas ma
complaiſance, interrompit-elle , ſi elle vous
a prouvé l'excès de mon amour. C'eſt le
Genie, continua le Prince de Borneo , qui a
empêché l'effet des Philtres d'Abdelec. A
l'égard de votre mere , elle eſt morte de
douleur en aprenant mon évaſion. Ainfi je
ſuis reſté dans ce Palais que le Génie tranf
DECEMBRE. 1944. 24
porte à ſon gré dans tous les lieux de l'U
nivers. J'y trouvois tous les plaiſirs , mais
votre abſence raſſemble toutes les peines
Le Génie me diſoit que je ne méritois pas
d'être puni , que vous ſeule aviez déſobéi ,
mais il me racontoit ce que vous fouffriez,
&portoit à mon coeur les coups les plus
terribles , étoit - ce là m'épargner ? Il m'a
envoyé détrôner l'Ufurpateur qui régnoit à
Céilan: une armée de Silphes , ſous la figure
d'hommes , & marchoit fous mes ordres ,
m'a aiſément rendu maître de l'Empire ; mais
que m'importoit de conquérir un grand
Royaume , vous ſeule me fuffifiez. Je retrouve
mon pere , mon épouſe , & mon fils ,
voilà tous les biens dont mon coeur ſçait
jouir , & les ſeuls qui puiſſent me rendre
heureux.
Pardonnez - moi , ma fille , dit alors le
Génie, les peines que j'ai été contraint de
vous cauſer ; vos plaiſirs vous en paroîtront
plus doux. J'ai ſouffert autant que vous ;
je nevousperdois pas de vue , mais il m'étoit
défendu de paroître à vos yeux. Le Génie
en diſant ees mots ferroit dans ſes bras ſa
fille &Parelin. Le Rei de Borneo l'imitoit,
Tous verſoient des larmes de joye , & le
Calife étonné , attendri de ce qu'il voyoit,
partageoit leurs larmes & leurs plaiſirs . Le
Géniedonna à ce Prince une caffette pleine
22 MERCURE DE FRANCE.
des plus beaux Diamans , & le fit recon
duire à Bagdad par quatre Silphes , qu'il
avoit à perpétuité à ſon ſervice. Il tranſporta
auffitôt fon Palais dans l'ifle dc Céilan. Eritzine
& Parelin furent couronnés avec l'applaudiſſement
de tous leurs Sujets. La félicité
pure dont jouiſſoient ces époux fortunés
, fut pour eux un nouveau motif de travailler
au bonheur de leurs peuples. Ils auroient
voulu les rendre auſſi heureux qu'ils
l'étoient eux-mêmes. Leur gouvernement
fut le modele de celui des Princes qui les
ſuivirent , leur amour inaltérable celui de
tous les coeurs ſenſibles , & leur bonheur
l'objet des deſirs de tous les amans. Après
avoir fourni leur carriere , la mort leur en
ouvrit une nouvelle. Ils furent reçus , ainſi
que leur pere , parmi les Génies , & l'immortalité
qu'on leur accordoit ne leur parut
flateuſe , que parce qu'elle leur donnoit le
moien de s'aimer à jamais.
Arabe , traduit par M. Jacques , Marchand
Evantailliste , rue Mouffetar .
U
N Ours d'une grandeur prodigieuſe
ſe lança un jour ſur moi; mais loin de
me faire aucun mal , il ſe contenta d'arracher
mon fils de mes bras , & l'emporta
en fuyant d'une courſe précipitée. Parelin
courut après le raviffeur un épieu à la main.
Je voulois le ſuivre , mais la frayeur m'avoit
oté la force de marcher , & d'ailleurs Parelin
& l'ours couroient avec tant de viteſſe,
qu'il m'eût été impofſible de les atteindre.
J'attendis le dénouement de cette avanture
avec la plus vive inquiétude. Chaque inſtant
redoubloit mes allarmes , & la nuit qui
arriva ſans que j'euſſe revû ni mon mari ni
mon fils , mit le comble à ma déſolation .
Je ne doutai plus que l'inſtant fatal prédit
par le Silphe ne fut enfin arrivé , & que
nous ne futlions ſéparés pour jamais. J'attendis
pluſieurs jours auſſi vainement : enfin
ayant perdu toute eſperance , je réſolus de
me donner la mort. J'allois me précipiter
dans une fontaine qui couloit au milieu du
و
Aiiij
• MERCURE DE FRANCE.
bois : je ſentis que quelqu'un me retenoir,
je me retournai ,& je vis le Silphe qui m'arrêtoit.
Eritzine , me dit-il , ſubiſſez votre
fort ſans murmurer , c'eſt le ſeul moyen
d'obtenir le pardon de votre déſobéiſſance.
Ranimez votre courage , vous en aurez encore
beſoin long-tems , mais peut-être quelque
jour vous ferez heureuſe. Je reverrai
Parelin , m'écriai-je : Ah ! dites-moi s'il vit,
&quel eft fon fort. Il vit , répondit le Silphe,
mais il n'eſt plusde Parelinpour vous.
S'il eſt ainfi , repris-je , qu'ai-je beſoin de
la vie ? C'eſt l'arrêt du deſtin , continua le
Silphe , & vous attenteriez à vos jours ſans
fuccès.
Vous pouvez juger enquel écat me laifferent
ces dernieres paroles du Silphe; il eſt
inutile de vous ennuyer du détail de mes
chagrins daus la Forêt. J'y paffai un an à
faire retentir les antres les plus fourds de
mes gemiſſemens; je demandois mon époux
&mon fils aux arbres , aux rochers, à toute
la nature.
Je n'avois point encore vû de créature
humaine dans ce defert , mais la ſolitude
m'étoit chere , & toute ſociété m'auroit embarraſſée.
Les premiers hommes que j'y apperçus
furent des Matelots qui venoient
faire de l'eau à la fontaine qui étoit au milien
dubois. J'étois trop malheureuſe pour
DECEMBRE. 1744. 9
avoir rien à redouter ; ainſi je ne me détournai
pas de mon chemin pour les éviter :
mais dès qu'ils m'apperçurent , ils me faifirent
, & m'emmenerent à leur bord. J'étois
affez tranquille , & la captivité m'affligeoit
peu ; mais mon courage m'abandonna
à la vue du Capitaine du Vaiſſeau. C'étoit
le même Sideni à qui ma mere m'avoit déja
livrée par une trahiſon ſi cruelle. Ce barbare
déſeſperant de pouvoir rien obtenir par
la douceur , en vint d'abord aux dernieres
extrémités ; il eut lieu de s'en repentir , &
fut déconcerté du courage avec lequel je le
reçus. Je rendis long - tems ſes efforts inutiles
, & pluſieurs bleſſures que je lui fis le
punirent de ſa brutalité. Ma réſiſtance changea
fon amour en rage ; furieux de voir fon
fang couler , il tira ſon poignard , m'en
frappa , & me jetta dans lamer.
Ma perte paroiſſoit afſſurée: mais leCiel étoit
tropjalouxde me punir , pour finir ſitôt mes
fouffrances. Un Dauphin me porta juſqu'au
rivage. Une vieille femme , qui s'y trouvoit
alors meprit dans ſes bras , & me tranſporta
dans ſa petite cabane,qui n'étoit pas éloignée.
J'avois perdu connoiffance , &je n'ai ſcu ce
détail que par la vieille charitable qui me
fecourut; quelques ſimples qu'elle appliqua
fur ma playe , la guérirent en peu de jours.
Elle n'oublia rien de ce qu'elle crut propre
Av
IO MERCURE DE FRANCE.
à me confoler , & tant de bonté & d'huma
nité auroient remis le calme dans mon ame ,
ſi quelque choſe eût pû le faire. Elle m'enſeigna
la demeure d'un Magicien , qui , difoit-
elle , me donneroit un reméde à mes
maux , s'il y en avoit un poffible. Je comptois
peu ſur un pareil fecours. Cependant je
partis pour aller trouver le Magicien avec la
même précipitation que ſi j'euſſe eſperé quelque
choſe de ſes foins. Dès qu'il m'apperçut :
Princeſſe , me dit-il , je ſçais le ſujet qui vous
amene ; ſi vous avez le courage d'aller chercher
la Toupie de Diamant du Roi des Génies
, vous verrez finir vos malheurs. Il m'apprit
alors que cette Toupie lumineuſe étoit
dans un lieu inacceſſible , que la difficulté
d'en approcher , quoique très-conſidérable ,
étoit cependant le moindre des dangers que
j'aurois à effuyer ; que pluſieurs monftres
défendoient l'accès du lieu où étoit le tréfor.
Je vous donnerai le moyen , continua le Magicien
, de ſurmonter tous ces obſtacles,pourvũ
que de votre côté vous ayez affez de force
pour fortir victorieuſe de la derniere épreuve.
Quelque choſe qu'on vous diſe , il ne faut
ni parler ni tourner la tête , & avancer toujours
versla Toupie lumineuſe. Prenez , me
dit-il , ce poinçon d'or , il vous ouvrira le
paſſage au travers des rochers qui entourent
le lieu où eſt la Toupie de diamant ,& yous
DECEMBRE. 1744. 11
garantira des monſtrés qui la défendent . Le
Magicien m'enſeigna enſuite le chemin que
je devois prendre , la route étoit fort longue
, &j'ai conſumé un an à la ſuivre ; enfin
après des fatigues incroyables j'arrivai aux
rochers qu'on m'avoit indiques ; à peine euje
frappé la roche avec le poinçon , qu'elle
s'ouvrit pour me laiſſer paſſer ,& ſe referma
aufli-tôt.
Je me trouvai dans une campagne délicieuſe
, au bout de laquelle paroiſſoit un palais
ſuperbe. Dès que j'approchai ,je fus attaquée
par une infinité de bêtes feroces..
Mais le poinçon d'or les diſſipa ſans peine
, & j'entrai victorieuſe dans le palais .
Je vis qu'au fond d'une galerie à perte de
vûe , étoit une Table d'or , ſur laquelle étoit
poſée laToupie de diamant; mille voix m'appelloient
, & ne réuſſiffoient ni à me faire
répondre ni à me faire tourner la tête. Je
crus entendre le Silphe qui me crioit que je
prenois unmauvais chemin , & que je devois
retourner en arriere. Au lieu de répondre ,
je tenois les yeux fixés ſur le diamant que
je venois chercher , & cette vùe me rafſuroit
contre tous les preſtiges. Mais j'eus à foutenir
les combats les plus rudes, lorſque
j'entendis la voix de mon époux & celle de
mon fils , ils pouſſoient des cris lamentables ,
& ſe plaignoient qu'on les livroit à des ſup
Avj
12 MERCURE DE FRANCE.
plices cruels , parce que j'allois ravir laTou
pie de diamant. Leurs cris perçoient mon
coeur; & quelque prévenue que je fuffe fur
la nature de ce preſtige , je fus tentée cent
fois de tourner la tête ou de leur répondre.
J'eus pourtant aſſez de courage pour obferver
la condition preſcrite. J'avançai ſans
m'arrêter , ſans détourner la tête , ſans répondre
, mais non ſans verſer bien des larmes.
Dès que je fus prèsde la Table laToupievintd'elle-
même ſe placer dans ma main,
&je lus ces mots gravés ſur la Table d'or:
Ton courage a réparé ta premiere foibleſſe,
tu mérites d'être heureuſe , & tu le feras.
Emporte la Toupie de diamant , elle eſt à
toi ,&prends le chemin de Bagdad, c'eſt-là
que tu ſçauras ton fort. Je fortis au pa
lais plus tranquille que je n'y étois entrée,
un filence profond avoit fuccedé à ce tumulte
des voix,qui m'avoient affaillie d'abordi
Le poinçon d'or rouvrit la roche ,& je
pris la route de Bagdad. J'abordai hier à ce
Caravanſerail ,, où au lieu du bonheur que
j'attendois , j'ai trouvé mon plus dangereux
ennemi; mais fans doute leCiel ne m'apas
trompée : puiſqu'il m'a procuré l'honneur
d'embraſſer les genoux du Souverain Commandeurdes
Croyans , il m'a miſe du moins
à l'abri de toute injustice..
DECEMBRE. 1744.
Le Calife qui s'étoit d'abord intéreſſé
pour Eritzine prévenu par ſa beauté ſeule ,
lui offrit ,dès qu'il la connut mieux , tous les
fecours que ſa puiſſance le mettoit en état
d'offrir; que ne puis-je , lui diſoit-il , vous
aider à retrouver votre amant ; mais du
moins je punirai le Barbare qui a voulu
vous deshonnorer. Le Calife ordonna qu'on -
traînât à l'inſtant Sideni au ſuplice. Il ſe
diſpoſoit à conduire Eritzine à ſon Palais
lorſqu'on entendit un grand bruit à la porte
du Caravanſerail.
L'hôte avoit renvoyé avec brutalité des
gens qui venoient demander un logement
pour la nuit. Ils avoient répondu à ſes injures
, & des injures on en étoit venu aux
coups. Le Calife envoya Giafar pour apaifer
le défordre ,& commanda en même tems
que l'on préparât le plus bel apartement du
Palais pour Eritzine. Giafar revint un moment
après ; tout avoit été apaiſé par l'arri
vée du maître de ces gens qui avoient excité
le tumulte. Ils apartenoient au Roi de
Borneo , ce Prince arrivoit à Bagdad , &
entrant dans la ville à une heure fi indue , il
avoit voulu coucher dans un Caravanſerail
la premiere nuit , & remettre au lendemain
à ſaluer le Calife. Sans doute , ajouta Giafar
, qui inſtruiſoit le Calife de toutes ces
circonstances , l'intention de votre Majefté
14 MERCURE DE FRANCE.
n'eſt pas que ce Prince couche dans un Caravanferail
. Le Calife ordonna à Mefrour
de conduire Eritzine au Palais & alla trouver
le Roi de Borneo auquel il ſe plaignit
obligeamment du deſſein qu'il avoit eu. Ils
retournerent tous au Palais du Calife où ils
paſſerent la nuit,
Le Calife impatient d'apprendre le ſujet
du voyage du Roi de Borneo , palla dès
le matin dans l'apartement de ce Prince. II
le trouva trifte & inquiet. Je ſuis venu ici ,
dit le Roi de Borneo , avec des eſpérances
qui ſe changent en inquiétudes depuis que
l'inſtant aproche , où elles doivent le véri
fier. Je ſuis Souverain d'un Royaume florifſant;
mais ce n'eſt pas l'éclat du trône qui
fait le bonheur , les Rois ne font heureux
ou malheureux qu'en qualité d'hommes , &
non en qualité de Rois , & par des cauſes
qui leur font communes avec le reſte de
leurs ſujets : fans cela la Nature ſeroit trop
injuſte.
J'ai eu un fils unique , fruit de mon union
avec une épouſe charmante ; mais ce fils
fi cher que j'aimois autant que ſa mere
me fut enlevé dès le berceau. J'ai toujours
foupçonné de cet enlevement , un miferable
qui ſçavoit un peu de magie , que j'avois
fait punir , qui avoit juré de s'en vanger
, & qui difparut dans lemême tems où
DECEMBRE. 1744. 15
Borje
perdis mon fils. Je n'épargnai aucuns
foins pour retrouver l'un & l'autre ; mes
foins furent inutiles. Lorſque le Roi de
neo mourut fans poſtérité , je montai au
trône où ma naiſſance m'appelloit. Je
pleurois encore mon fils , quoique je l'euffe
perdu depuis pluſieurs années. Je renouvellai
mes recherches avec plus d'ardeur que
jamais , & auſſi peu de ſuccès. Mais du
moins le perfide Abdelec tomba entre mes
mains ; la force des tourmens lui fit avouer
qu'il étoit le raviſſeur de mon fils ; mais il
n'étoit plus en ſa puiſſance ; il s'étoit échapé
de chez lui depuis environ 3 ans. Je fis
punir le coupable , & je pris le parti de
parcourir moi-même les Royaumes voiſins,
après avoir confié l'adminiſtration du mien
à mon épouſe. J'ai commencé mes courſes
par Bagdad, heureux ſi le Ciel prend pitié
de mes peines & daigne les abreger.
Voilà , Seigneur , continua le Roi de
Borneo le ſujet de mon voyage , de ma trifteffe
, & de mes inquiétudes. Le Calife offrit
généreuſement à ce Prince de le ſeconder
dans une recherche ſi juſte. Il fit appeller
tous ſes Vifirs & leur ordonna ſous peinede
la vie de lui donner dans huit jours des nou
velles du fils de Borneo. Giafar eſſaya quel
ques remontrances ſur l'impoſſibilité d'exé
cuter cet ordre,
16 MERCURE DE FRANCE.
S'ilne paroît dans huit jours,reprit le Calife
en colere , vous périrez tous ,& toimalheureux
, dit-il à Giafar , ſi tu oſes repliquer
encore , je te ferai étrangler à l'inſtant par
les Muets. Les Viſirs s'en retournerent fort
conſternés. Le Calife ordonna une partie
de chaffe pour amufer Eritzine & le Roi de
Borneo.
Le Roi de Borneo à qui cette Princeſſe
fut préſentée , fut auſſi ébloui de ſa beauté
que le Calife l'avoit été , & prit le même
intérêt à fon fort, Les deux Monarques ne
la quitterent point pendant la chaffe , &
veilloient fur elle avec une attention inquiéte.
Un orage affreux diſperſa tous lesChafſeurs
. Eritzine , le Calife , & le Roi deBorneo
furent obligés de chercher un abri dans
une caverne qu'ils trouverent au milieu de
laforêt.
Eritzine tira la Toupie lumineuſe pour
guider leurs pas dans cet antre obfcur à la
faveur de la clarté que ce Taliſman répandroit.
La caverne fut en effet auſſi éclairée
que ſi l'on eût vu luire le ſoleil le plus brillant.
Ils aperçurent à la faveur de cette luz
miere une grande porte d'or qui étoit au
fondde la caverne. Ils n'avoient pas encore
eu le tems d'aſſeoir leurs conjectures ſur le
ſpectacle qui les frappoit , lorſque la TouDECEMBRE.
1744 17
pie dediamans échapa des mains d'Eritzine
qui fit de vains efforts pour la retenir , &
s'élanca d'elle-même contre la porte d'or.
A peine elle l'eut frapée que la porte
s'ouvrit , & laiſſa voir un Palais ſuperbe , où
tous les tréſors des Fées &des Génies paroifſoient
raſſemblés. Une troupe de Génies de
tous les élémens entouroit un trône d'éméraudes
ſurlequel étoit aſſis un Vieillard ref
pectable. Le Palais retentiſſoit d'une harmonie
flateuſe , qui répandoit un doux calme
ſur les ſens. Le Vieillard ſe leva de
ſon trône , dès qu'il vît entrer les deux Princes
& Eritzine : après avoir ſalué les deux
Monarques , il ſe jetta dans les bras de la
Princeſſe : Ma fille , lui dit- il , embraſſez
votre pere : vos malheurs ſont finis. C'étoit
eneffet le pere d'Eritzine , qui après ſa mort,
débarafſfé de l'enveloppe périſſable de fon
ame , avoit été , pour prix de ſa ſcience &
de ſes vertus , reçu au rang des Génies immortels
qui commandent aux efprits élémentaires.
Après que la vivacité des premiers
embraſſemens fut rallentie , le Génie apprit
àſa fille , qu'obligé par le Deſtin à la punir
de ſa défobéiſſance , il l'avoit du moins fecourue
dans ſes malheurs ; que c'étoit lui
qui lui avoit envoyé le Silphe qui l'avoit
ſervie , la Vieille &- le Magicien, Prince
18 MERCURE DE FRANCE.
ajouta t- il s'adreſſant au Calife , tout mon
pouvoir ne fuffiroit pas pour m'acquitter
envers vous des ſecours généreux que vous
offriez à ma fille : Je ſçai que la gloire eſt
ce qui vous touche le plus , la vôtre brillera
dans tous les âges , & votre nom célébré
par des Hiſtoriens dignes de vous , ira à
l'immortalité avec leurs ouvrages. Le Roi
de Borneo ne me trouvera pas ingrat ; je
vais lui rendre ſon fils. Il le reveira couronné
par la Victoire ; mais pour prix d'un
ſi grand ſervice , je lui demande de le donner
pour époux à ma fille.
Un bruit éclatant de trompette annonça
alors l'arrivée du Prince de Borneo. La Prin -
cefle tourna la tête & fit un cri de joye en
reconnoiffant Parelin. C'eſt vous , s'écria-telle
, en ſe jettant dans ſes bras; c'eſt vous ,
cher Epoux que je retrouve. Elle ne put en
dire davantage ; la voix étoit étouffée par
fes tranſports , & quand elle auroit pû parler,
elle n'auroit pas trouvé de termes pour les
exprimer.
La joye d'avoir retrouvé un époux qu'elle
adoroit , ne l'empêcha pas de fonger à fon
fils. Elle le demanda; il parut plus brillant
que la plus belle aurore. Telle étoit la figure
de cet aimable enfant que Parelin y retrouvoit
tous les traits de fa mere , & qu'E
DECEMBRE. 1744. 19
ritzine voyoit en lui le portrait de Parelin;
car elle ne s'étoit point encore accoutumée
à le nommer autrement , & elle voulut qu'il
conſervât toujours ce nom ſous lequel il
avoit commencé à lui être cher. Le Roi
de Borneo prodiguoit tour à tour ſes carefſes
à ſon fils , à Eritzine & à leur aimable
enfant. Eritzine étoit ſi enyvrée du plaifir
de revoir Parelin , qu'elle avoit peu
d'empreſſement d'apprendre parquel miracle
ce bonheur arrivoit. Le Roi de Borneo
fut plus curieux , & demanda à ſon fils ce
qui lui étoit arrivé depuis ſa féparation d'avec
Eritzine ; car il avoit apris du Calife toutes
les avantures de cette Princeſſe .
Je ſuivis juſqu'à la nuit , dit Parelin , l'Ours
qui emportoit mon fils. Je fus fort étonné
de voir au milieu de l'obſcurité la forêt
éclairée par une lumiere brillante. L'Ours
fuioit du côté d'où partoit la clarté , je le
ſuivis , & je découvris le Palais où nous
fommes. L'Ours y entra , j'entrai ſans héſiter
après lui ; il alla remettre mon fils au
Génie qui étoit aſſis ſur le trône. Ah Seigneur
, lui dis-je en me profternant à ſes
pieds , ferez-vous affez barbare pour faire
mon malheur & celui d'une épouſe adorable
? Le Génie ſourit & me dit qu'il falloit
que les arrêts du Deſtin s'accompliſſent. Le
fon de ſa voix, ſes traits qui me paroiffoient
20 MERCURE DE FRANCE .
abſolument les mêmes que ceux de votre
pere me rempliſſoient d'un juſte étonnement.
Je ne ſçavois que penſer de ce que
je voyois. Il s'apperçut de mon embarras.
Parelin , me dit-il en m'embraſſant , oui je
fuis Eritzin , le pere de celle que tu adores,
& je veux être le tien. Il m'aprit qu'inſtruit
plus poſitivement après ſa mort de ce qu'il
n'avoit auparavant découvert que fort confuſément
ſur votre fort & fur le mien , notre
amour lui avoit paru digne d'être heureux ,
que ma naiſſance n'étoit pas indigne d'Eritzine
, puiſque je devois le jour au Roi de
Borneo ; que le perfide Abdelec m'avoit
enlevé , & que ſéduit par quelques graces
qu'il avoit ru voir en moi , il m'avoit fait
paffer pour fon fils. Le Génie ajouta que
quoiqu'aalloorrss il eût défiré notre mariage, la
loi du Deftin l'avoit forcé d'éprouver fi
Eritzine exécuteroit ſes dernieres volontés.
Que n'avez-vous eu moins de pitié de moi,
dit Parelin à Eritzine , vous vous ſeriez épargnéebiendes
peines. Je ne regrette pas ma
complaiſance, interrompit-elle , ſi elle vous
a prouvé l'excès de mon amour. C'eſt le
Genie, continua le Prince de Borneo , qui a
empêché l'effet des Philtres d'Abdelec. A
l'égard de votre mere , elle eſt morte de
douleur en aprenant mon évaſion. Ainfi je
ſuis reſté dans ce Palais que le Génie tranf
DECEMBRE. 1944. 24
porte à ſon gré dans tous les lieux de l'U
nivers. J'y trouvois tous les plaiſirs , mais
votre abſence raſſemble toutes les peines
Le Génie me diſoit que je ne méritois pas
d'être puni , que vous ſeule aviez déſobéi ,
mais il me racontoit ce que vous fouffriez,
&portoit à mon coeur les coups les plus
terribles , étoit - ce là m'épargner ? Il m'a
envoyé détrôner l'Ufurpateur qui régnoit à
Céilan: une armée de Silphes , ſous la figure
d'hommes , & marchoit fous mes ordres ,
m'a aiſément rendu maître de l'Empire ; mais
que m'importoit de conquérir un grand
Royaume , vous ſeule me fuffifiez. Je retrouve
mon pere , mon épouſe , & mon fils ,
voilà tous les biens dont mon coeur ſçait
jouir , & les ſeuls qui puiſſent me rendre
heureux.
Pardonnez - moi , ma fille , dit alors le
Génie, les peines que j'ai été contraint de
vous cauſer ; vos plaiſirs vous en paroîtront
plus doux. J'ai ſouffert autant que vous ;
je nevousperdois pas de vue , mais il m'étoit
défendu de paroître à vos yeux. Le Génie
en diſant ees mots ferroit dans ſes bras ſa
fille &Parelin. Le Rei de Borneo l'imitoit,
Tous verſoient des larmes de joye , & le
Calife étonné , attendri de ce qu'il voyoit,
partageoit leurs larmes & leurs plaiſirs . Le
Géniedonna à ce Prince une caffette pleine
22 MERCURE DE FRANCE.
des plus beaux Diamans , & le fit recon
duire à Bagdad par quatre Silphes , qu'il
avoit à perpétuité à ſon ſervice. Il tranſporta
auffitôt fon Palais dans l'ifle dc Céilan. Eritzine
& Parelin furent couronnés avec l'applaudiſſement
de tous leurs Sujets. La félicité
pure dont jouiſſoient ces époux fortunés
, fut pour eux un nouveau motif de travailler
au bonheur de leurs peuples. Ils auroient
voulu les rendre auſſi heureux qu'ils
l'étoient eux-mêmes. Leur gouvernement
fut le modele de celui des Princes qui les
ſuivirent , leur amour inaltérable celui de
tous les coeurs ſenſibles , & leur bonheur
l'objet des deſirs de tous les amans. Après
avoir fourni leur carriere , la mort leur en
ouvrit une nouvelle. Ils furent reçus , ainſi
que leur pere , parmi les Génies , & l'immortalité
qu'on leur accordoit ne leur parut
flateuſe , que parce qu'elle leur donnoit le
moien de s'aimer à jamais.
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158
p. 93-106
CE PETIT OUVRAGE fut fait après la maladie du Roi, & à son retour de l'armée :
Début :
UN jeune Prince qui fait les délices d'une Nation puissante, & qui est le [...]
Mots clefs :
Francus, Gloire, Prince, Hermas, Héros, Gloires, Temps, Dieux, Roi, Terre, Pays, Orgueil, Admiration, Minerve, Peuples, Alexandre
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texteReconnaissance textuelle : CE PETIT OUVRAGE fut fait après la maladie du Roi, & à son retour de l'armée :
CE PETIT OUVRAGE futfait après
la maladie du Roi , & à son retour de
l'armée:
UN jeune Prince qui fait les délices
d'une Nation puiſſante , & qui eſt le
fils d'un des plus grands Rois de la Terre,
s'entretenoit il y a quelque tems ſur differentes
matières avec deux ou trois Seigneurs
de ſa Cour.
L'un deux en parlant de l'Empereur Auguſte
rapporta de lui une actiongénéreuſe ,
qui , comme il arrive affés ſouvent en pareil
cas, fut comparée à des actions à peu - près
du même genre , & qui inſenſiblement fit
naître une queſtionbien intéreſſante..
Il s'agiſſoit de ſçavoir en quoi conſiſtoit
la véritable grandeur d'un Prince , & le quel
;
94 MERCURE DE FRANCE.
de tous les Rois que nous vante l'Hiſtoire ,
étoit celui dont lamémoire méritoit le plus
de reſpect & de vénération : Chacun penſe
àſa maniere , & il paroiſſoit que les ſentimens
alloient être affés partagés là-deſſus,
forſqu'on vit entrer un autre Seigneur qui
tenoit des papiers à ſa main : je viens, ditil
au Prince , de rencontrer un inconnu qui
m'a prié avec inſtancede vous préſenter ce
Manufcrit , & qui s'eſt retiré enſuite ſans
merien dire davantage. Je n'ai pas crû devoic
vous le donner ſans ſçavoir à peu près dequoi
il s'agiſſoit ; j'en ai lû les premieres
feuillesqui m'ont aflés amuſé ,&je vous l'ap
porte; il n'eſt pas long , Prince , & fi vous
ſouhaitez d'en entendre la lecture , je vais
vous la faire moi - même: le Prince y conſentit;
on ne ſongea plus à la queſtion qu'on
avoit voulu d'abord agiter ; on lut , & voici
mot pour mot ce qui étoit contenu dans le
Manufcrit dont j'ai une copie & que l'Auteur
lui - même m'a permis de donner au
public.
כ ১ Le fils d'Uliſſe n'eſt pas le ſeul Prince
>> avec qui Minerve , la Déeſſe de la Sageſſe,
ait bien voulu voyager pour l'inſtruire : on
ſçait par d'anciennes relations qu'elle a
> pris autrefois le mêmeſoin du fils d'un Roi
désGaules.
>>Ce fut ſous la figure de Mentorqu'elle
ΜΑΙ 1746.
accompagna Télémaques ce fut ſous
■ celle du ſage Hermas qu'elle ſuivit Francus
- ( c'eſt le nom du jeune Prince dont
>>nous parlons , qui n'étoit point encore for.
> ti du lieu de ſa naiſſance , & que fon pere
>>envoyoit à la Cour d'un Roi fort âgé , qui
» en qualité de parent demandoit à le con-
>>noitre , qui n'ayant point d'enfans luidef
.. tinoit ſa ſucceſſion , & qui vouloit le mon-
>>trer à ſes peuples avant que de mourir. )
>>Francus partit donc avec le ſage Her-
>mas qui fut chargé de le conduire. Ce
>>Prince avoit naturellement beaucoup
•d'eſprit& les inclinations lesplus nobles;
il n'y avoit rien de grand &de vertueux
qu'on ne dût attendre de lui , pourvû qu'il
>ne ſe méprit point dans le choix des Vertus
; car il yen a de faufſes qui ne font que
>>des vices impoſans&fuperbes ; enun mot
>> l'orgueil a les ſiennes , & c'eſt précisément
avec une ame haute , qu'un jeune Prince
>>ſans expérience peut s'y tromper; mais
> c'eſt à quoi Francus n'étoit pas expoſé avec
ſon guide qui avoit de grandes vues ſur lui,
»& qui n'artendoit que l'occaſion de les lui
»déclarer. Ils étoient au dixiéme jour de
>> leur départ , & ils traverſoient le matin
une vaſte plaine où l'on pouvoit voir en-
>core affes diſtinctement la forme d'un
- camp. Francus s'arrêta & parut examiner
96MERCURE DE FRRANCE.
>avec attention. Voici un lieu célébre ;
>>mais que l'humanité rend triſte à voir ,
25tout intérêt de Patrie à part , lui dit Her-
-mas; du tems de votre ayeul, deux nom-
১১ breuſes armées s'y ſont trouvées affem-
,blées l'une contre l'autre ; elles en vinrent
» aux mains ; le carnage y fut terrible , &
>>votre ayeul après bien du ſang répandu
yremporta une victoire complette qui lui
ſoumit toute une Province.
>Que ce fut un beau jourpour lui , s'écria
Francus avec uneſpéce de tranſport !
quand me verrai-je à mon tour à la tête
d'une armée? Hermas ſourit de ce difcours.
> Il vous tarde donc déja de conquérir &de
vaincre ? lui dit-il , eſt- ce là la gloire qui
>> vous touche le plus? Oui , je ľavoue , ré-
> pondit Francus ; je n'en connois point de
>>plus digne de charmerun Prince , ni de
>>plus convenable au rang que nous renons
• fur laTerre. Ily ad'autres gloires pour le
reſte des hommes; celle-ci n'eſt ſpéciale-
»ment accordée qu'à nous ; les Dieux en ont
,, fait l'appanage de notre fortune. La gloire
» de Cyrus , d'Alexandre , de Céfar , celle
>>>de tous les Héros , voilà la mienne. Je
>> ne me ſens point au-deſſous d'eux par mon
.. courage , & quand je lis leurHiſtoire , je
>>brûle de les égaler par mes actions :
Francus , lui repartit Hermas , en
jettant
ΜΑΙ 1746. 97
33
» en jettant ſur lui un regard qui le pénétra :
>>vous dites vrai , ceux dont vous parlez
» n'ont pas eû plus de courage que vous ,
»&cela ſeul leur a ſuffi pour acquérir cette
> gloire qui vous charme ; mais il en eſtune
infiniment plus rare , & fans comparaiſon
>>plus reſpectable , qui ne s'acquiert qu'avec
>>des vertus que ces ſimples Conquéransn'a-
>>voient pas & que vous avez : cette gloire
» cherie du Ciel & de la Terre & que la rai-
» ſon même appelle gloire , voilà la votre ,
.,voilà celle dont les Dieux n'ont réſervé la
>>plénitude qu'à vospareils , celle qui les fait
»reſſembler à ces Dieux même.
Oùeſt elle donc , lui dit Francus ? en quoi
conſiſte - t - elle ? vous me ſurprenez , je ne
connois que celle des Heros que je viens de
citer , c'eſt la ſeule gloire qui ait fait retentir
le monde d'un bruit& d'une admiration qui
durent encore : Je vous ai nommé mes Heros,
Hermas, nommez moi les votres dont je
n'ai point entendu parler. »
De ceux que vous appellez les votres , ou
du moins de leurs ſemblables , on en a vû
preſque dans tous les ſiècles , lui dit Hermas;
à peine tous les tems en ont-ils montré quelques
uns des miens.
On parle encore avec étonnement des
votres; il eſt vrai ; on ſe plaît à conſidérer
leur gloire ſuperbe & formidable; tout a
E
98 MERCURE DE FRANCE.
1.
pliéſous eux; on ſe met à leur place ; c'eſt
de là qu'on les admire , & fi à leur exem.
ple vous ne voulez etre grand qu'aujugement
de notre orgueil , il ne vous ſera pas difcile
d'être admiré comme eux.
Mais vos Heros puniſſent eux-mêmes la
Terre de cette imprudente admiration qu'elle
a pour eux , & loin de l'en punir à votre
tour, c'eſt à vous , Francus , à l'en guérir pour
jamais , à la déſabuſer de ces Heros qui la
ſéduiſent , à lui montrer à quelle gloire elle
doit ſes hommages ; il faut que la votre
apprenne aux hommes à ne plus eſtimer
dans les Princes que la véritable.
La gloire dont vous me parlez , mérite
ſans doute qu'on la préfere , dès que vous
l'eſtimez tant , lui dit Francus, le ſageHermas
ne ſçauroit s'y méprendre , mais encore
une fois je ne la connois point, & vous ne
m'en dites pas affés pour achever de m'inftruire.
Il n'eſt pas néceſſaire de m'expliquet
mieux , répondit Hermas , vous la verrez
Francus , vous la verrez avec celle de vos
Heros , & je ſuis fûr que votre coeur vous
avertira de ce qu'elle vaut ; vous n'aurezbe
foin que de lui pour ſçavoir la diftinguer vou
même.
Je la verrai , dites -vous, repartit Francu
avec ſurpriſe, je ne vous entends point , le
ΜΑΙ وو . 1746
differentes eſpéces de gloire dont nous parlons
peuvent- elles ſe voit autrement que
dans l'Hſtoire ?
Ne vous étonnez point de mon diſcours ,
lui dit Hermas ; mes pareils ont des connoifſances
qui les mettent au-deſſus des autres
hommes ; il ne nous eſt pas toujours permis
de les manifeſter , mais les Dieux qui vous
aiment & qui veillent ſur vous m'ordonnent
aujourd'hui d'employer les miennes en
votre faveur.
Oui , Prince , je ſçais un lieu ſur la terre
où toutes les gloires de vos pareils exiſtent
perſonnifiées , mais où tous les hommes ne
les apperçoivent pas de même .
L'avantage de les voir telles qu'elles font ,
&de bien juger d'elles, n'eſt réſervé qu'aux
hommes vraiment généreux , qu'à ceux qui
ont une véritable élévation dans l'ame ;
tout mortel , ou tout Prince qui n'a que de
l'orgueil , & qui n'aſpire qu'aux fuffrages du
notre , qui eſt plus jaloux de ſurprendre
notre eſtime que de la mériter , & qui s'imagine
qu'on eſt grand quand on eft célébre,
celui- là voit mal les differentes fortes de
gloires c'eſt la vanité de ſes idées qui décide
dujugementqu'il en porte.
Ehbien ! lui dit Francus, ce lieu dont vous
parlez & où je dois m'inſtruire , puis-je me
Hater de le voir bien-tôt ? nous y allons ,
Eij
10 MERCURE DE FRANCE.
:
répondit Hermas , je vous y méne depuis
notre départ, & nous y arriverons demain ,
mais votre ſuite nous géneroit , & je lui al
déja donné ordre de votre part de refter
ce ſoiroù nous nous arrêterons, &de nous y
attendre.
Francus ne lui répondit qu'en l'embra
fant; je vous fuis , lui dit- il , je me livre
vous avec autant de confiance quej'en aurois
pourunDieumême , qui ſeroit mon guide;
c'étoit l'impreſſion de la Divinité preſente
qui le faiſoit parler ainfi , & le lendemain,
l'Aurore commençoit à peine à diſliper les
ombres de la nuit quand ils partirent.
Cen'étoit pasque la Déeſſe eût beſoin d'aller
loin ni deparcourir de grands eſpacespour
arriver où elle avoit deſſein de mener Francus;
les Dieux font ce quils veulent , & le
ſpectacle qu'elle lui deſtinoit pouvoit ſe trou
ver partout, elle étoit même rentrée ſans
l'en avertir dans les Etats de ſon pere , & ce
pendant la Déeſſe feignoit de le håter, pour
Jui cacher ſa puiſſance , & lui perfuade
qu'il s'agiffoit d'un vrai voyage,
Au fortir d'une allés grande forêt qui
avoit borné leur vûe , ils apperçurent d'affes
loin encore une enceinte qui contenoit de
vaſtes édifices d'une Architecture extrêmement
hardie quoiqu'irréguliere , mais dos
pluſieurs s'élevoient fi haut , qu'on ne conc
ΜΑΪ 1746. 101
voit pas que quelqu'un put y faire ſa demeure
? Que vois -je, dir Francus ? à quoi
ſervent ces bâtimens dont la hauteur va ſe
perdre dans les airs : Nous voici au ſéjour
des gloires , répartit Hermas , & ces Edifices
ſont autantde Palais dont les plus élévés
appartiennent, aux gloires les plus célébres ,
&qui ont fait le plus de bruit dans le monde.
Je ne ſçais ſi je me trompe , dit quelques
momens après Francus , mais il meſemble
que cesPalais contretout ordre naturel baifſent
à mesure que nous nous én approchons
; je ne les trouve plus ſi hauts.
Vous commencez à les bien voir , repartitHermas
, entrons , les gloires vous atteindent
pour ſe diſputer votre conquête.
En voici déja une qui s'avance avec tout
fon cortége , & qui paroît l'emporter fur
toutes les autres.
C'étoit celle d'Alexandre. Francus ſe
taiſoit. Il étoit faifi d'une admiration qui
ne lui permettoit pas de répondre.
Quelle est - belle , s'écria-t-il enfuite ,
quelle a d'éclat , & que ſa fierté m'enchante!
filsde Roi, lui cria t-elle alors à quelque
diſtance de lui, mais en s'approchant toujours,
ne vas pas plus loin , épargne toi un examen
inutile , toutes les gloires que tu vois font
inférieures àcelle qui t'appello, & c'eſt à moi
qu'il faut que tu te livres , viens, que je t'ani
Eiij
102 MERCURE DE FRANCÉ.
me de mon fouffle , & que j'imprime ſut
ton front le ſceau de l'immortalité.
Pendant qu'elle parloit , Francus qui la
conſidéroit de plus près , & qui déméloit
mieux tout ce qui l'entourroit , fentoit déja
diminuer ſon admiration pour elle ; ſaphyſionomie
fiére lui paroſſoit dure & même
un peu féroce , & dans le nombre des perſonnages
qui compoſoient ſa ſuite , il en obſervoit
quelques uns qui ne lui plaifoientpas:
Apprenez - moi , je vous prie , lui dit- il ,
quelles font ces figures hydeuſes que j'apperçois
parmi ces autres , & qui ſemblent
vouloir échapper à mes regards : alors une
de ces figures parla ; puiſque tu nous as remarquées
, dit - elle , il nous eft ordonné de
te répondre: Je m'appelle l'Orgueil effrené,
& celle-ci eſt la Cruauté inutile ; c'eſt par
moi qu'Alexandre alla ſubjuguer des peuples
éloignés & tranquilles , c'eſt elle qui les
égorgeoit dans leur fuite.
A quoi bon toutes ces queſtions, dit alors
laGloire dont ils'agiffoit? on ne te dit là que
la ſuite inévitable de mes avantures , je
n'exiſterois pas ſans cela : A ces mots une
autre figure terraſſée , à demi déchirée &
en pleurs , fit entendre quelques gémif-
' femens : Fuis , Prince , cria- t- elle enſuite
, ſauves toi du danger d'être tenté par certe
funeſte gloire , & vois l'état où tous ceux
MAI 1746. 103
qui l'ont ſuivie m'ont réduite ; fuis , ne l'écoute
point, c'eſt l'Humanité qui t'en conjure.
5
A peine achevoit- elle ces mots que la
porte du Palaisde cette Gloire s'ouvrit avec
fracas , & laiſſa voir un ſpectacle effroyable.
C'étoit une immenſe étendue de Pays où
triomphoient le ravage , la mort & les crimes.
Ah Ciel ! dit alors Francus en s'é
cartant , à quelle odieuſe Gloire m'arrêtoisje
ici ? une autre auffitôt l'acueillit ; c'étoit
la Gloire d'un Heros du Nord : Viens!
ſuis moi , lui dit- elle , je ſuis moins éten
due, mais je n'en ſuis pas moins étonnante :
Non , lui repliqua-t-il, ta ſuite eſt àpeu près
la même , ou ſi tu veux que je te connoiffe
mieux , ouvres auſſi la porte de ton Palais
avant que je t'écoute.
Cette porte s'ouvrit en effet ,& découvrit
unPays moins vaſte mais auſſi maltraité que
le premier ; à côté de ce pays on en voyoit
un autre qui paroiſſoit déſert , où tout étoit
triſte , languiſſant & dépouillé.
Quelle eft cette autre terre qui paroît , dit
Francus , quelle eſpéce de malheur a-t-elle
éprouvé ?
C'eſt la Patrie du Heros que j'ai illuſtré ,
répondit-elle. Sa Patrie ? reprit - il, a-t-il
donc fallu que ton Heros la ſubjuguât pour
en être le maître ? Non , répondit-elle , elle
ne te paroît un peu fatiguée que pour avoir
ſervià ſes exploits. Eiij
304 MERCURE DEFRANCE.
Sortons , dit alors Francus indigné , forsons
de ces lieux, jene puis les ſouffrir, je ne
demanderois pour toute gloire que celle de
venger la Terre de toutes les Gloires qui
fontici.
Il s'éloignoit en tenant ce diſcours,entrons
dans ce petit ſentier qui s'offre à nous , lui
ditHermas.
Ce ſentier quoique d'abord un peu ſombre
, s'éclairciſſfoit à meſure qu'on avançoit,
&il alloit enfin aboutir au plus beau Pays du
monde, & qui étoit ſous le plus beau Ciel .
A l'entrée de ce Pays ils virent une autre
Gloire qui ſourit avec douceur en les
voyant , qui ne ſe vanta point , qui cependant
avoir l'air noble & majestueux ,
& en même tems modeſte ; elle tenoit la
Valeur d'une main & la ſageſſe de l'autre;
tout ce qui l'entourroit étoit reſpectable ;
l'humanité que Francus venoit de voir ſi déſolée,
ſe retrouvoit ici , & n'y montroit qu'un
viſage où ſe peignoient la Paix, la ſatisfaction&
la Joye.
Vous m'enchantez , lui dit Francus en l'abordant;
on ceſſe d'aimer vos compagnes
en les voyant de près , & vous enflammez
ceux qui vous approchent.
Il ſe livroit donc au plaiſir de la regarder ,
quand tout à coup un nouveau ſpectacle vint
le frapper; c'étoit une foule de guerriers qui
ΜΑΙ 1746. τος
en accompagnoient un qui paroiſſoit . leur
maître; ſa courſe étoit ſi rapide qu'ils avoient
peine à le ſuivre , & il ſembloit aller punir
unennemi téméraire. Ce qui ſurprit le plus
Francus , ce fut de voir à côté du Guerrier
cette aimable Gloire à qui il venoit de parler
, mais dont les traits auparavant fi doux
avoient alors je ne ſçais quoi de menaçant
&de terrible.
Francus n'avoit pas eû le tems de reconnoitre
le Guerrier qu'il avoit vû paſſer. Il
avança dans le Pays , lorſque quelque tems
après il en fortit un cri général de douleur :
Qu'entens-je ?dit-il à Hermas, qu'elle confternation
ſubite ſe répand ici ? dequoi s'agit-
il ? où va ce peuple qui fond en larmes ?
Il interroge alors tous ceux qu'il rencontre;
que vous eſt il arrivé ? leur diſoit- il, je vous
vois troublez ; vous invoquez les Dieux ,
qu'elle eſt votre infortune
Hélas ! il ne vit peut-être plus, lui répondoient
les uns; nous allons le perdre;crioient
les autres : eh ! de qui donc parlez-vous ? répondoit-
il à fon tour : de lui ; eh ! de qui
pourroit-ce être ſi non de lui , de ce Roi notre
pere , notre ami ,& notre maître ? Que
l'ennemi eſt heureux , & que nous ſommes à
plaindre !
Francus à l'aſpect d'une affliction ſi univerſelle
, & dont il voyoit de ſi prodigieux
Ex
106 MERCURE DE FRANCE.
effets , ne pût s'empêcher de pleurer lui
même , & de partager une tendreſſe dont
il n'avoit pas eû encore la moindre idée.
Il continue d'avancer , & comme les inftructions
que lui donnoit Minerve devoient
être rapides , ſur la fin du jour, il vit la
joye fuccéder inſenſiblement à l'affliction ;
il entendit un cri d'allégreſſe aufli général
que l'avoit été le cri de douleur; il vit ce
méme peuple s'égarer dans les raviſſemens ;
il vit des tranſports qu'une joye , même en
démence, n'auroit pu imiter.
Francus étoit pénétré d'étonnement. Eh !
que! eſt donc ce Roiſicher , & en même
tems ſi intrépide& fi glorieux ? dit il dans ſa
ſurpriſe; quelle gloire que la ſienne ! je ne
l'imaginois pas ; puiſſent les Dieux m'en accorder
une pareille : C'eſt celle de ton pere
que tu choiſis , & tu es actuellement dans
ſon Empire , lui dit alors Minerve qui ſe manifeſta
: le Roi que tu allois trouver n'eſt
plus; des Ambaſſadeurs arrivent demain à
JaCour de ton pere, ils viennent de la part
des peuples t'y reconnoître pour leur Maî
tre; hâte - toi toi -même de rejoindre ton
pere & profites des leçons que tu as reçues.
la maladie du Roi , & à son retour de
l'armée:
UN jeune Prince qui fait les délices
d'une Nation puiſſante , & qui eſt le
fils d'un des plus grands Rois de la Terre,
s'entretenoit il y a quelque tems ſur differentes
matières avec deux ou trois Seigneurs
de ſa Cour.
L'un deux en parlant de l'Empereur Auguſte
rapporta de lui une actiongénéreuſe ,
qui , comme il arrive affés ſouvent en pareil
cas, fut comparée à des actions à peu - près
du même genre , & qui inſenſiblement fit
naître une queſtionbien intéreſſante..
Il s'agiſſoit de ſçavoir en quoi conſiſtoit
la véritable grandeur d'un Prince , & le quel
;
94 MERCURE DE FRANCE.
de tous les Rois que nous vante l'Hiſtoire ,
étoit celui dont lamémoire méritoit le plus
de reſpect & de vénération : Chacun penſe
àſa maniere , & il paroiſſoit que les ſentimens
alloient être affés partagés là-deſſus,
forſqu'on vit entrer un autre Seigneur qui
tenoit des papiers à ſa main : je viens, ditil
au Prince , de rencontrer un inconnu qui
m'a prié avec inſtancede vous préſenter ce
Manufcrit , & qui s'eſt retiré enſuite ſans
merien dire davantage. Je n'ai pas crû devoic
vous le donner ſans ſçavoir à peu près dequoi
il s'agiſſoit ; j'en ai lû les premieres
feuillesqui m'ont aflés amuſé ,&je vous l'ap
porte; il n'eſt pas long , Prince , & fi vous
ſouhaitez d'en entendre la lecture , je vais
vous la faire moi - même: le Prince y conſentit;
on ne ſongea plus à la queſtion qu'on
avoit voulu d'abord agiter ; on lut , & voici
mot pour mot ce qui étoit contenu dans le
Manufcrit dont j'ai une copie & que l'Auteur
lui - même m'a permis de donner au
public.
כ ১ Le fils d'Uliſſe n'eſt pas le ſeul Prince
>> avec qui Minerve , la Déeſſe de la Sageſſe,
ait bien voulu voyager pour l'inſtruire : on
ſçait par d'anciennes relations qu'elle a
> pris autrefois le mêmeſoin du fils d'un Roi
désGaules.
>>Ce fut ſous la figure de Mentorqu'elle
ΜΑΙ 1746.
accompagna Télémaques ce fut ſous
■ celle du ſage Hermas qu'elle ſuivit Francus
- ( c'eſt le nom du jeune Prince dont
>>nous parlons , qui n'étoit point encore for.
> ti du lieu de ſa naiſſance , & que fon pere
>>envoyoit à la Cour d'un Roi fort âgé , qui
» en qualité de parent demandoit à le con-
>>noitre , qui n'ayant point d'enfans luidef
.. tinoit ſa ſucceſſion , & qui vouloit le mon-
>>trer à ſes peuples avant que de mourir. )
>>Francus partit donc avec le ſage Her-
>mas qui fut chargé de le conduire. Ce
>>Prince avoit naturellement beaucoup
•d'eſprit& les inclinations lesplus nobles;
il n'y avoit rien de grand &de vertueux
qu'on ne dût attendre de lui , pourvû qu'il
>ne ſe méprit point dans le choix des Vertus
; car il yen a de faufſes qui ne font que
>>des vices impoſans&fuperbes ; enun mot
>> l'orgueil a les ſiennes , & c'eſt précisément
avec une ame haute , qu'un jeune Prince
>>ſans expérience peut s'y tromper; mais
> c'eſt à quoi Francus n'étoit pas expoſé avec
ſon guide qui avoit de grandes vues ſur lui,
»& qui n'artendoit que l'occaſion de les lui
»déclarer. Ils étoient au dixiéme jour de
>> leur départ , & ils traverſoient le matin
une vaſte plaine où l'on pouvoit voir en-
>core affes diſtinctement la forme d'un
- camp. Francus s'arrêta & parut examiner
96MERCURE DE FRRANCE.
>avec attention. Voici un lieu célébre ;
>>mais que l'humanité rend triſte à voir ,
25tout intérêt de Patrie à part , lui dit Her-
-mas; du tems de votre ayeul, deux nom-
১১ breuſes armées s'y ſont trouvées affem-
,blées l'une contre l'autre ; elles en vinrent
» aux mains ; le carnage y fut terrible , &
>>votre ayeul après bien du ſang répandu
yremporta une victoire complette qui lui
ſoumit toute une Province.
>Que ce fut un beau jourpour lui , s'écria
Francus avec uneſpéce de tranſport !
quand me verrai-je à mon tour à la tête
d'une armée? Hermas ſourit de ce difcours.
> Il vous tarde donc déja de conquérir &de
vaincre ? lui dit-il , eſt- ce là la gloire qui
>> vous touche le plus? Oui , je ľavoue , ré-
> pondit Francus ; je n'en connois point de
>>plus digne de charmerun Prince , ni de
>>plus convenable au rang que nous renons
• fur laTerre. Ily ad'autres gloires pour le
reſte des hommes; celle-ci n'eſt ſpéciale-
»ment accordée qu'à nous ; les Dieux en ont
,, fait l'appanage de notre fortune. La gloire
» de Cyrus , d'Alexandre , de Céfar , celle
>>>de tous les Héros , voilà la mienne. Je
>> ne me ſens point au-deſſous d'eux par mon
.. courage , & quand je lis leurHiſtoire , je
>>brûle de les égaler par mes actions :
Francus , lui repartit Hermas , en
jettant
ΜΑΙ 1746. 97
33
» en jettant ſur lui un regard qui le pénétra :
>>vous dites vrai , ceux dont vous parlez
» n'ont pas eû plus de courage que vous ,
»&cela ſeul leur a ſuffi pour acquérir cette
> gloire qui vous charme ; mais il en eſtune
infiniment plus rare , & fans comparaiſon
>>plus reſpectable , qui ne s'acquiert qu'avec
>>des vertus que ces ſimples Conquéransn'a-
>>voient pas & que vous avez : cette gloire
» cherie du Ciel & de la Terre & que la rai-
» ſon même appelle gloire , voilà la votre ,
.,voilà celle dont les Dieux n'ont réſervé la
>>plénitude qu'à vospareils , celle qui les fait
»reſſembler à ces Dieux même.
Oùeſt elle donc , lui dit Francus ? en quoi
conſiſte - t - elle ? vous me ſurprenez , je ne
connois que celle des Heros que je viens de
citer , c'eſt la ſeule gloire qui ait fait retentir
le monde d'un bruit& d'une admiration qui
durent encore : Je vous ai nommé mes Heros,
Hermas, nommez moi les votres dont je
n'ai point entendu parler. »
De ceux que vous appellez les votres , ou
du moins de leurs ſemblables , on en a vû
preſque dans tous les ſiècles , lui dit Hermas;
à peine tous les tems en ont-ils montré quelques
uns des miens.
On parle encore avec étonnement des
votres; il eſt vrai ; on ſe plaît à conſidérer
leur gloire ſuperbe & formidable; tout a
E
98 MERCURE DE FRANCE.
1.
pliéſous eux; on ſe met à leur place ; c'eſt
de là qu'on les admire , & fi à leur exem.
ple vous ne voulez etre grand qu'aujugement
de notre orgueil , il ne vous ſera pas difcile
d'être admiré comme eux.
Mais vos Heros puniſſent eux-mêmes la
Terre de cette imprudente admiration qu'elle
a pour eux , & loin de l'en punir à votre
tour, c'eſt à vous , Francus , à l'en guérir pour
jamais , à la déſabuſer de ces Heros qui la
ſéduiſent , à lui montrer à quelle gloire elle
doit ſes hommages ; il faut que la votre
apprenne aux hommes à ne plus eſtimer
dans les Princes que la véritable.
La gloire dont vous me parlez , mérite
ſans doute qu'on la préfere , dès que vous
l'eſtimez tant , lui dit Francus, le ſageHermas
ne ſçauroit s'y méprendre , mais encore
une fois je ne la connois point, & vous ne
m'en dites pas affés pour achever de m'inftruire.
Il n'eſt pas néceſſaire de m'expliquet
mieux , répondit Hermas , vous la verrez
Francus , vous la verrez avec celle de vos
Heros , & je ſuis fûr que votre coeur vous
avertira de ce qu'elle vaut ; vous n'aurezbe
foin que de lui pour ſçavoir la diftinguer vou
même.
Je la verrai , dites -vous, repartit Francu
avec ſurpriſe, je ne vous entends point , le
ΜΑΙ وو . 1746
differentes eſpéces de gloire dont nous parlons
peuvent- elles ſe voit autrement que
dans l'Hſtoire ?
Ne vous étonnez point de mon diſcours ,
lui dit Hermas ; mes pareils ont des connoifſances
qui les mettent au-deſſus des autres
hommes ; il ne nous eſt pas toujours permis
de les manifeſter , mais les Dieux qui vous
aiment & qui veillent ſur vous m'ordonnent
aujourd'hui d'employer les miennes en
votre faveur.
Oui , Prince , je ſçais un lieu ſur la terre
où toutes les gloires de vos pareils exiſtent
perſonnifiées , mais où tous les hommes ne
les apperçoivent pas de même .
L'avantage de les voir telles qu'elles font ,
&de bien juger d'elles, n'eſt réſervé qu'aux
hommes vraiment généreux , qu'à ceux qui
ont une véritable élévation dans l'ame ;
tout mortel , ou tout Prince qui n'a que de
l'orgueil , & qui n'aſpire qu'aux fuffrages du
notre , qui eſt plus jaloux de ſurprendre
notre eſtime que de la mériter , & qui s'imagine
qu'on eſt grand quand on eft célébre,
celui- là voit mal les differentes fortes de
gloires c'eſt la vanité de ſes idées qui décide
dujugementqu'il en porte.
Ehbien ! lui dit Francus, ce lieu dont vous
parlez & où je dois m'inſtruire , puis-je me
Hater de le voir bien-tôt ? nous y allons ,
Eij
10 MERCURE DE FRANCE.
:
répondit Hermas , je vous y méne depuis
notre départ, & nous y arriverons demain ,
mais votre ſuite nous géneroit , & je lui al
déja donné ordre de votre part de refter
ce ſoiroù nous nous arrêterons, &de nous y
attendre.
Francus ne lui répondit qu'en l'embra
fant; je vous fuis , lui dit- il , je me livre
vous avec autant de confiance quej'en aurois
pourunDieumême , qui ſeroit mon guide;
c'étoit l'impreſſion de la Divinité preſente
qui le faiſoit parler ainfi , & le lendemain,
l'Aurore commençoit à peine à diſliper les
ombres de la nuit quand ils partirent.
Cen'étoit pasque la Déeſſe eût beſoin d'aller
loin ni deparcourir de grands eſpacespour
arriver où elle avoit deſſein de mener Francus;
les Dieux font ce quils veulent , & le
ſpectacle qu'elle lui deſtinoit pouvoit ſe trou
ver partout, elle étoit même rentrée ſans
l'en avertir dans les Etats de ſon pere , & ce
pendant la Déeſſe feignoit de le håter, pour
Jui cacher ſa puiſſance , & lui perfuade
qu'il s'agiffoit d'un vrai voyage,
Au fortir d'une allés grande forêt qui
avoit borné leur vûe , ils apperçurent d'affes
loin encore une enceinte qui contenoit de
vaſtes édifices d'une Architecture extrêmement
hardie quoiqu'irréguliere , mais dos
pluſieurs s'élevoient fi haut , qu'on ne conc
ΜΑΪ 1746. 101
voit pas que quelqu'un put y faire ſa demeure
? Que vois -je, dir Francus ? à quoi
ſervent ces bâtimens dont la hauteur va ſe
perdre dans les airs : Nous voici au ſéjour
des gloires , répartit Hermas , & ces Edifices
ſont autantde Palais dont les plus élévés
appartiennent, aux gloires les plus célébres ,
&qui ont fait le plus de bruit dans le monde.
Je ne ſçais ſi je me trompe , dit quelques
momens après Francus , mais il meſemble
que cesPalais contretout ordre naturel baifſent
à mesure que nous nous én approchons
; je ne les trouve plus ſi hauts.
Vous commencez à les bien voir , repartitHermas
, entrons , les gloires vous atteindent
pour ſe diſputer votre conquête.
En voici déja une qui s'avance avec tout
fon cortége , & qui paroît l'emporter fur
toutes les autres.
C'étoit celle d'Alexandre. Francus ſe
taiſoit. Il étoit faifi d'une admiration qui
ne lui permettoit pas de répondre.
Quelle est - belle , s'écria-t-il enfuite ,
quelle a d'éclat , & que ſa fierté m'enchante!
filsde Roi, lui cria t-elle alors à quelque
diſtance de lui, mais en s'approchant toujours,
ne vas pas plus loin , épargne toi un examen
inutile , toutes les gloires que tu vois font
inférieures àcelle qui t'appello, & c'eſt à moi
qu'il faut que tu te livres , viens, que je t'ani
Eiij
102 MERCURE DE FRANCÉ.
me de mon fouffle , & que j'imprime ſut
ton front le ſceau de l'immortalité.
Pendant qu'elle parloit , Francus qui la
conſidéroit de plus près , & qui déméloit
mieux tout ce qui l'entourroit , fentoit déja
diminuer ſon admiration pour elle ; ſaphyſionomie
fiére lui paroſſoit dure & même
un peu féroce , & dans le nombre des perſonnages
qui compoſoient ſa ſuite , il en obſervoit
quelques uns qui ne lui plaifoientpas:
Apprenez - moi , je vous prie , lui dit- il ,
quelles font ces figures hydeuſes que j'apperçois
parmi ces autres , & qui ſemblent
vouloir échapper à mes regards : alors une
de ces figures parla ; puiſque tu nous as remarquées
, dit - elle , il nous eft ordonné de
te répondre: Je m'appelle l'Orgueil effrené,
& celle-ci eſt la Cruauté inutile ; c'eſt par
moi qu'Alexandre alla ſubjuguer des peuples
éloignés & tranquilles , c'eſt elle qui les
égorgeoit dans leur fuite.
A quoi bon toutes ces queſtions, dit alors
laGloire dont ils'agiffoit? on ne te dit là que
la ſuite inévitable de mes avantures , je
n'exiſterois pas ſans cela : A ces mots une
autre figure terraſſée , à demi déchirée &
en pleurs , fit entendre quelques gémif-
' femens : Fuis , Prince , cria- t- elle enſuite
, ſauves toi du danger d'être tenté par certe
funeſte gloire , & vois l'état où tous ceux
MAI 1746. 103
qui l'ont ſuivie m'ont réduite ; fuis , ne l'écoute
point, c'eſt l'Humanité qui t'en conjure.
5
A peine achevoit- elle ces mots que la
porte du Palaisde cette Gloire s'ouvrit avec
fracas , & laiſſa voir un ſpectacle effroyable.
C'étoit une immenſe étendue de Pays où
triomphoient le ravage , la mort & les crimes.
Ah Ciel ! dit alors Francus en s'é
cartant , à quelle odieuſe Gloire m'arrêtoisje
ici ? une autre auffitôt l'acueillit ; c'étoit
la Gloire d'un Heros du Nord : Viens!
ſuis moi , lui dit- elle , je ſuis moins éten
due, mais je n'en ſuis pas moins étonnante :
Non , lui repliqua-t-il, ta ſuite eſt àpeu près
la même , ou ſi tu veux que je te connoiffe
mieux , ouvres auſſi la porte de ton Palais
avant que je t'écoute.
Cette porte s'ouvrit en effet ,& découvrit
unPays moins vaſte mais auſſi maltraité que
le premier ; à côté de ce pays on en voyoit
un autre qui paroiſſoit déſert , où tout étoit
triſte , languiſſant & dépouillé.
Quelle eft cette autre terre qui paroît , dit
Francus , quelle eſpéce de malheur a-t-elle
éprouvé ?
C'eſt la Patrie du Heros que j'ai illuſtré ,
répondit-elle. Sa Patrie ? reprit - il, a-t-il
donc fallu que ton Heros la ſubjuguât pour
en être le maître ? Non , répondit-elle , elle
ne te paroît un peu fatiguée que pour avoir
ſervià ſes exploits. Eiij
304 MERCURE DEFRANCE.
Sortons , dit alors Francus indigné , forsons
de ces lieux, jene puis les ſouffrir, je ne
demanderois pour toute gloire que celle de
venger la Terre de toutes les Gloires qui
fontici.
Il s'éloignoit en tenant ce diſcours,entrons
dans ce petit ſentier qui s'offre à nous , lui
ditHermas.
Ce ſentier quoique d'abord un peu ſombre
, s'éclairciſſfoit à meſure qu'on avançoit,
&il alloit enfin aboutir au plus beau Pays du
monde, & qui étoit ſous le plus beau Ciel .
A l'entrée de ce Pays ils virent une autre
Gloire qui ſourit avec douceur en les
voyant , qui ne ſe vanta point , qui cependant
avoir l'air noble & majestueux ,
& en même tems modeſte ; elle tenoit la
Valeur d'une main & la ſageſſe de l'autre;
tout ce qui l'entourroit étoit reſpectable ;
l'humanité que Francus venoit de voir ſi déſolée,
ſe retrouvoit ici , & n'y montroit qu'un
viſage où ſe peignoient la Paix, la ſatisfaction&
la Joye.
Vous m'enchantez , lui dit Francus en l'abordant;
on ceſſe d'aimer vos compagnes
en les voyant de près , & vous enflammez
ceux qui vous approchent.
Il ſe livroit donc au plaiſir de la regarder ,
quand tout à coup un nouveau ſpectacle vint
le frapper; c'étoit une foule de guerriers qui
ΜΑΙ 1746. τος
en accompagnoient un qui paroiſſoit . leur
maître; ſa courſe étoit ſi rapide qu'ils avoient
peine à le ſuivre , & il ſembloit aller punir
unennemi téméraire. Ce qui ſurprit le plus
Francus , ce fut de voir à côté du Guerrier
cette aimable Gloire à qui il venoit de parler
, mais dont les traits auparavant fi doux
avoient alors je ne ſçais quoi de menaçant
&de terrible.
Francus n'avoit pas eû le tems de reconnoitre
le Guerrier qu'il avoit vû paſſer. Il
avança dans le Pays , lorſque quelque tems
après il en fortit un cri général de douleur :
Qu'entens-je ?dit-il à Hermas, qu'elle confternation
ſubite ſe répand ici ? dequoi s'agit-
il ? où va ce peuple qui fond en larmes ?
Il interroge alors tous ceux qu'il rencontre;
que vous eſt il arrivé ? leur diſoit- il, je vous
vois troublez ; vous invoquez les Dieux ,
qu'elle eſt votre infortune
Hélas ! il ne vit peut-être plus, lui répondoient
les uns; nous allons le perdre;crioient
les autres : eh ! de qui donc parlez-vous ? répondoit-
il à fon tour : de lui ; eh ! de qui
pourroit-ce être ſi non de lui , de ce Roi notre
pere , notre ami ,& notre maître ? Que
l'ennemi eſt heureux , & que nous ſommes à
plaindre !
Francus à l'aſpect d'une affliction ſi univerſelle
, & dont il voyoit de ſi prodigieux
Ex
106 MERCURE DE FRANCE.
effets , ne pût s'empêcher de pleurer lui
même , & de partager une tendreſſe dont
il n'avoit pas eû encore la moindre idée.
Il continue d'avancer , & comme les inftructions
que lui donnoit Minerve devoient
être rapides , ſur la fin du jour, il vit la
joye fuccéder inſenſiblement à l'affliction ;
il entendit un cri d'allégreſſe aufli général
que l'avoit été le cri de douleur; il vit ce
méme peuple s'égarer dans les raviſſemens ;
il vit des tranſports qu'une joye , même en
démence, n'auroit pu imiter.
Francus étoit pénétré d'étonnement. Eh !
que! eſt donc ce Roiſicher , & en même
tems ſi intrépide& fi glorieux ? dit il dans ſa
ſurpriſe; quelle gloire que la ſienne ! je ne
l'imaginois pas ; puiſſent les Dieux m'en accorder
une pareille : C'eſt celle de ton pere
que tu choiſis , & tu es actuellement dans
ſon Empire , lui dit alors Minerve qui ſe manifeſta
: le Roi que tu allois trouver n'eſt
plus; des Ambaſſadeurs arrivent demain à
JaCour de ton pere, ils viennent de la part
des peuples t'y reconnoître pour leur Maî
tre; hâte - toi toi -même de rejoindre ton
pere & profites des leçons que tu as reçues.
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159
p. 61-64
DIALOGUES DES MORTS. Par M. Pesselier. PREMIER DIALOGUE. PITAGORE ET PLATON.
Début :
Pitagore. Je vous félicite d'avoir travaillé sur l'immortalité de [...]
Mots clefs :
Pythagore, Platon, Amour, Objet, Véritable, Source
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texteReconnaissance textuelle : DIALOGUES DES MORTS. Par M. Pesselier. PREMIER DIALOGUE. PITAGORE ET PLATON.
DIALOGUES
DES MORTS.
Par M. Pesselier.
PREMIER DIALOGUE.
PITAGORE ET PLATON.
Pitagore.
Je vous félicite d'avoir travaillé sur l'immortalité
de l'ame, & sur quelques au-
tres matieres qui ne sont pas moins dignes
de nos méditations; mais je ne sçaurois
vous pardonner d'avoir fait de l'amour un
objet de vos observations: de pareils sujets
avilissent le Philosophe, & profanent la
Philosophie.
Platon.
Le sérieux ne doit pas toujours nous
occuper. La variété des matieres soutient
l'esprit & forme le jugement; l'agrément
des unes aide à supporter la gravité des
autres.
Pitagore.
Je ny verrois pas d'inconvénient, si
l'on ne parloit des choses frivoles, que
pour en démontrer la frivolité; mais vous
n'avez disserté sur l'amour que pour en
faire l'apologie.
oogl
62 MERCURE DE FRANCE.
Platon.
Et c'est sur cela précisément que je
fonde la mienne.
Pitagore.
Je désespére un peu plus de vous, que
je ne faisois auparavant; quoi, vous pensez
que l'amour...
Platon.
Est la source de toutes les vertus; j'en-
tends parler du véritable.
Pitagore.
Le véritable est une belle chimére, que
votre imagination a voulu créer; mais que
le coeur humain ne réalisera jamais.
Platon.
Il seroit beau même de l'avoir imagi-
née; mais je nai que l'avantage de l'avoit
bien imitée, le modéle en est dans plus
d'un cœeur formé pour ressentir ce que je
n'ai fait que peindre. Celui des femmes
est surtout capable de cette délicatesse qui
vous paroît imaginaire, leur feu purifie
nos sentimens.
Pitagore.
Comme cette matiere, que vous pré-
tendez spiritualiser, m'a toujours paru
plus que problématique, je n'en ai jamais
pris qu'une islée confuse, & vous me fe-
riez plaisir de me la développer.
JANVIER.
1752.
&
Platon.
Il est des choses que l'on sent beaucoup
mieux que l'on ne les exprime: n'acculea
donc que la foiblesse de mes expressions,
de ce qui pourra manquer au Tableau de
l'Amour, tel que je le conçois. Il doit
joindre à la vivacité de sa flamme, la
dignité de l'estime, & la puteté de l'a-
mirie.
Ne s'occuper que d'un seul objet, lui
rapporter involontairement & sans con-
trainte tous ses goûts, toutes ses pensées,
tous ses sentimens; ne vouloir se perfec-
tionner que pour se rendre plus digne de
lui plaire; n etre charmé d'avoir plu, que
parce que c'est une raison d'aimer davan-
tage; ne voir en soi que l'objet aimé, &
voit tout en lui. N'avoir de plaisirs que
pour qu'il ses partage; deviner ses peines
pour les partager; être heureux de son
bonheur, & malheureux de son infor-
tune. Mériter d'obrenir, en ne deman-
dant rien; être après les faveurs aussi res-
pecteeux, que si l'on n'avoit pas même
encote de l'espoir; desirer sans importu-
nité, posséder sans ostentation, conserver
sans négligence & sans jalousie, voilà l'a-
mour tel que je l'ai conçu, tel que je l'ai
senti, tel que je l'ai vu dans les amans
délicats; tel en un mot que je le voudrois
par tout, & dans tous les cœeurs.
zed by Goc
64 MERCUREDEFRANCE.
Pitagore.
Ce seroit alors, comme vous l'avez dit,
la source des talens, des vertus & des
graces, mais encore une fois....
Plaion.
Mais pourquoi se faire un systême d'a-
vilir l'humanité? Le mien (si l'on peut
nommer ainsi l'inspiration du sentiment,)
a pour objet d'élever les hommes au-des-
sus de l'humanité même, pat le portrait
enchanteur de la délicatesse, dont je ses
crois plus capables, qu'ils n osent. peut-
être eux-mêmes l'imaginer. Vous ne
pourriez les convaincre de votte opinion,
sans les humilier; je ne puis les persuader
sans leur inspirer une noble émulation,
qui susfiroit seule pour les conduire aux
plus hautes persections. C'est souvent,
croyez moi, parce qu'il na pas assez d'a-
mour propre, que l'homme est vain, &
tombe dans les petitesses; il les éviteroit
s'il connoissoit sa véritable grandeur.
Rendons son coeur assez fier, assez grand,
pour oser aspirer, par l'amour niême, à la
vertu.
DES MORTS.
Par M. Pesselier.
PREMIER DIALOGUE.
PITAGORE ET PLATON.
Pitagore.
Je vous félicite d'avoir travaillé sur l'immortalité
de l'ame, & sur quelques au-
tres matieres qui ne sont pas moins dignes
de nos méditations; mais je ne sçaurois
vous pardonner d'avoir fait de l'amour un
objet de vos observations: de pareils sujets
avilissent le Philosophe, & profanent la
Philosophie.
Platon.
Le sérieux ne doit pas toujours nous
occuper. La variété des matieres soutient
l'esprit & forme le jugement; l'agrément
des unes aide à supporter la gravité des
autres.
Pitagore.
Je ny verrois pas d'inconvénient, si
l'on ne parloit des choses frivoles, que
pour en démontrer la frivolité; mais vous
n'avez disserté sur l'amour que pour en
faire l'apologie.
oogl
62 MERCURE DE FRANCE.
Platon.
Et c'est sur cela précisément que je
fonde la mienne.
Pitagore.
Je désespére un peu plus de vous, que
je ne faisois auparavant; quoi, vous pensez
que l'amour...
Platon.
Est la source de toutes les vertus; j'en-
tends parler du véritable.
Pitagore.
Le véritable est une belle chimére, que
votre imagination a voulu créer; mais que
le coeur humain ne réalisera jamais.
Platon.
Il seroit beau même de l'avoir imagi-
née; mais je nai que l'avantage de l'avoit
bien imitée, le modéle en est dans plus
d'un cœeur formé pour ressentir ce que je
n'ai fait que peindre. Celui des femmes
est surtout capable de cette délicatesse qui
vous paroît imaginaire, leur feu purifie
nos sentimens.
Pitagore.
Comme cette matiere, que vous pré-
tendez spiritualiser, m'a toujours paru
plus que problématique, je n'en ai jamais
pris qu'une islée confuse, & vous me fe-
riez plaisir de me la développer.
JANVIER.
1752.
&
Platon.
Il est des choses que l'on sent beaucoup
mieux que l'on ne les exprime: n'acculea
donc que la foiblesse de mes expressions,
de ce qui pourra manquer au Tableau de
l'Amour, tel que je le conçois. Il doit
joindre à la vivacité de sa flamme, la
dignité de l'estime, & la puteté de l'a-
mirie.
Ne s'occuper que d'un seul objet, lui
rapporter involontairement & sans con-
trainte tous ses goûts, toutes ses pensées,
tous ses sentimens; ne vouloir se perfec-
tionner que pour se rendre plus digne de
lui plaire; n etre charmé d'avoir plu, que
parce que c'est une raison d'aimer davan-
tage; ne voir en soi que l'objet aimé, &
voit tout en lui. N'avoir de plaisirs que
pour qu'il ses partage; deviner ses peines
pour les partager; être heureux de son
bonheur, & malheureux de son infor-
tune. Mériter d'obrenir, en ne deman-
dant rien; être après les faveurs aussi res-
pecteeux, que si l'on n'avoit pas même
encote de l'espoir; desirer sans importu-
nité, posséder sans ostentation, conserver
sans négligence & sans jalousie, voilà l'a-
mour tel que je l'ai conçu, tel que je l'ai
senti, tel que je l'ai vu dans les amans
délicats; tel en un mot que je le voudrois
par tout, & dans tous les cœeurs.
zed by Goc
64 MERCUREDEFRANCE.
Pitagore.
Ce seroit alors, comme vous l'avez dit,
la source des talens, des vertus & des
graces, mais encore une fois....
Plaion.
Mais pourquoi se faire un systême d'a-
vilir l'humanité? Le mien (si l'on peut
nommer ainsi l'inspiration du sentiment,)
a pour objet d'élever les hommes au-des-
sus de l'humanité même, pat le portrait
enchanteur de la délicatesse, dont je ses
crois plus capables, qu'ils n osent. peut-
être eux-mêmes l'imaginer. Vous ne
pourriez les convaincre de votte opinion,
sans les humilier; je ne puis les persuader
sans leur inspirer une noble émulation,
qui susfiroit seule pour les conduire aux
plus hautes persections. C'est souvent,
croyez moi, parce qu'il na pas assez d'a-
mour propre, que l'homme est vain, &
tombe dans les petitesses; il les éviteroit
s'il connoissoit sa véritable grandeur.
Rendons son coeur assez fier, assez grand,
pour oser aspirer, par l'amour niême, à la
vertu.
Fermer
160
p. 65-68
II. DIALOGUE. RHODOPE ET THISBÉ.
Début :
Thisbé. Il est vrai que mon amour m'a coûté [...]
Mots clefs :
Rhodope, Thisbé, Amour, Galanterie, Sentiment
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texteReconnaissance textuelle : II. DIALOGUE. RHODOPE ET THISBÉ.
II. DIALOGUE.
RHODOPE ET THISBÉ.
Thisbé,
Il est vrai que mon amour m'a coûté
la vie, mais je ne sçaurois m'en repen-
tir, puisque ma mort même est une preu-
ve de mon amour.
Rhodope.
Vous preniez les choses au tragique,
à ce qu'il me paroît, & vous faisiez à l'A-
mour beaucoup plus d'honneur qu'il nen
mérite, il ne vaut pas ce qu'il vous a
coûté.
Thisbe.
Vous avez vos raisons pour le décrier;
vous n avez jamais encensé que sa plus
mortelle ennemie; la galanterie seule avoit
acquis des droits sur vos sentimens.
Rhodope.
J'aurois été très fâchée de m'occuper
d'autre chose....
Thi bé.
Vous n'occupiez donc personne!
Rhodope.
Pourquoi donc, s'il vous plaît ? J'oc-
cupois d'autant plus, que la crainte de
O
66 MERCUREDEFRANCE.
mes infidélités tenoient sans cesse en ha-
leine ceux qui m'étoient attachés.
Thisbé.
Vous craigniez donc vous-même de les
perdre?
Rhodope.
Est- il des conquêtes que l'on dédaigne
de conservet?
Thisbé.
Vos galanteries vous ont plus coûté que
mon amour ne m'a fait de peine.
Rhodope.
Je ne vous entends pas.
Thisbé.
Le manège d'une coquette est un tra-
vail, qui doit lui coûter d'autant plus
que l'esprit seul la soutient dans ses intri-
gues, & que le sentiment ne lui fait au-
cune illusion. Quelle gloire aviez-vous
dans vos succès? Vous ne les deviez qu'à
la supercherie.
Rhodope.
Je conviens qu'il est assez peu glorieux
de faire des dupes; mais comptez-vous
pour rien de ne l'être pas?
Thisbé.
Il est si doux de l'être quelquefois !
Rhodope.
J'avois quelques plaisirs de moins que
les amans, mais combien ont ils de peines
que je n ai jamais éprouvées ?
JANVIER. 1752.
61
Thisbé.
L'amour qui les occasionne, aide à les
supporter; mais la galanterie n'offre rien
qui diminue les siennes: le coeur est le
seul point d'appui de la felicité, puisqu'il
peut seul faire goûter les vrais plaisirs
& que dans les peines mêmes, il adoucit
son in fortune par le sentiment de l'objet,
pour lequel on est malheureux. La ga-
lanterie connoit-elle ces douces conso-
lations ?
Rhodope.
Elle fait mieux, elle n'en a pas be-
soin.
Thisbé.
Je croyois Rhodope de meilleure foi:
elle devroit bien-plutôt convenir, que
ce qui tourne le grand nombre du côté
de la galanterie, c est la rareté des cœurs
faits pour aimer véritablement; la galan-
terie ne fait, pour ainsi dire, qu'effleurer la
surface de l'ame; l'amour est fait pour en
occuper toures les facultés; mais tous les
cœeurs ne méritent pas de s'en remplit; &
voilà ce qui fait apparamment que l'on
voit tant d'hommes galans, & si peu qui
soient amoureux.
Rhodope.
Vous me feriez presque croire le bon
sens commun dans le monde.
68 MERCURE DEFRANCE.
Thisbé.
Les galans mêmés de profession, ne
croyent par l'amout si méprisable, qu'ils
ne veuillent en donner le nom à la galan-
terie, & c'est ce que je leut pardonne le
moins. C'est profaner l'Amour, que de
l'associer à ce qui lui ressemble si peu; je
nen connois qu'un qui mérite un si beau
nom; mais lui seul, il suffit à ceux, qui
connoissent tout ce qu'il vaut.
RHODOPE ET THISBÉ.
Thisbé,
Il est vrai que mon amour m'a coûté
la vie, mais je ne sçaurois m'en repen-
tir, puisque ma mort même est une preu-
ve de mon amour.
Rhodope.
Vous preniez les choses au tragique,
à ce qu'il me paroît, & vous faisiez à l'A-
mour beaucoup plus d'honneur qu'il nen
mérite, il ne vaut pas ce qu'il vous a
coûté.
Thisbe.
Vous avez vos raisons pour le décrier;
vous n avez jamais encensé que sa plus
mortelle ennemie; la galanterie seule avoit
acquis des droits sur vos sentimens.
Rhodope.
J'aurois été très fâchée de m'occuper
d'autre chose....
Thi bé.
Vous n'occupiez donc personne!
Rhodope.
Pourquoi donc, s'il vous plaît ? J'oc-
cupois d'autant plus, que la crainte de
O
66 MERCUREDEFRANCE.
mes infidélités tenoient sans cesse en ha-
leine ceux qui m'étoient attachés.
Thisbé.
Vous craigniez donc vous-même de les
perdre?
Rhodope.
Est- il des conquêtes que l'on dédaigne
de conservet?
Thisbé.
Vos galanteries vous ont plus coûté que
mon amour ne m'a fait de peine.
Rhodope.
Je ne vous entends pas.
Thisbé.
Le manège d'une coquette est un tra-
vail, qui doit lui coûter d'autant plus
que l'esprit seul la soutient dans ses intri-
gues, & que le sentiment ne lui fait au-
cune illusion. Quelle gloire aviez-vous
dans vos succès? Vous ne les deviez qu'à
la supercherie.
Rhodope.
Je conviens qu'il est assez peu glorieux
de faire des dupes; mais comptez-vous
pour rien de ne l'être pas?
Thisbé.
Il est si doux de l'être quelquefois !
Rhodope.
J'avois quelques plaisirs de moins que
les amans, mais combien ont ils de peines
que je n ai jamais éprouvées ?
JANVIER. 1752.
61
Thisbé.
L'amour qui les occasionne, aide à les
supporter; mais la galanterie n'offre rien
qui diminue les siennes: le coeur est le
seul point d'appui de la felicité, puisqu'il
peut seul faire goûter les vrais plaisirs
& que dans les peines mêmes, il adoucit
son in fortune par le sentiment de l'objet,
pour lequel on est malheureux. La ga-
lanterie connoit-elle ces douces conso-
lations ?
Rhodope.
Elle fait mieux, elle n'en a pas be-
soin.
Thisbé.
Je croyois Rhodope de meilleure foi:
elle devroit bien-plutôt convenir, que
ce qui tourne le grand nombre du côté
de la galanterie, c est la rareté des cœurs
faits pour aimer véritablement; la galan-
terie ne fait, pour ainsi dire, qu'effleurer la
surface de l'ame; l'amour est fait pour en
occuper toures les facultés; mais tous les
cœeurs ne méritent pas de s'en remplit; &
voilà ce qui fait apparamment que l'on
voit tant d'hommes galans, & si peu qui
soient amoureux.
Rhodope.
Vous me feriez presque croire le bon
sens commun dans le monde.
68 MERCURE DEFRANCE.
Thisbé.
Les galans mêmés de profession, ne
croyent par l'amout si méprisable, qu'ils
ne veuillent en donner le nom à la galan-
terie, & c'est ce que je leut pardonne le
moins. C'est profaner l'Amour, que de
l'associer à ce qui lui ressemble si peu; je
nen connois qu'un qui mérite un si beau
nom; mais lui seul, il suffit à ceux, qui
connoissent tout ce qu'il vaut.
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161
p. 68-72
III. DIALOGUE. BRANTÔME, DON QUICHOTTE.
Début :
Don Quichotte. Vous rirez, tant qu'il vous plaira, de [...]
Mots clefs :
Don Quichotte, Femmes, Brantôme, Gloire
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texteReconnaissance textuelle : III. DIALOGUE. BRANTÔME, DON QUICHOTTE.
III. DIALOGUE.
BRANTÔME, DON QUICHOTTE.
Don Quichotte.
Vous rirez, tant qu'il vous plaira,
de mon zéle pour la glore des Da-
mes; vous l'appellerez même, si vous
voulez, enthousiasme & fanatisme, mais
il est certain, que si vous eussicz vêca
de mon tems, je ne vous aurois pas laistè
publier impunément tant d'anecdotes ras-
semblées pour nuite à la réputation des
plus aimables femmes de notre siécle.
Braniôme.
Qu'entendez vous par nuire à leur ré-
putation? je compte bien au contraire l'a-
voir établie de maniere à les obliger.
66
JANVIER. 1752.
Don Quichotie.
Vous verrez que les femmes vous de-
vront de la reconnoislance pour tous les
mystéres que vous avez révelez.
Brantôme.
J'y compte bien, & sans cela, croyez-
vous de bonne foi, que j'eusse recueilli
soigneusement tant de frivoles historiettes,
qui sont d'ailleurs assez peu dignes d'at-
tention.
Don Quichotte.
Je ne conçois pas sur quoi votre espe-
rance pouvoit etre fondée.
Brantôme.
Rien n'est plus raisonnable. Les faits
que j'ai racontez sont des témoignages
incontestables du pouvoir des femmes,
& de l'empire de la beauté; c'est par leurs
conquentes qu'elles peuvent reprendre sur
nous, ce que nous avons affecté de leur
enlever de crédit & d'autorité; mais com-
me nous avons porté la malice & la pré-
vention, jusqu'à leur faire de leurs con-
quêres même, un sujet de peine & de
confusion, elles n'osent publier sur ce
point, tous leurs succès & tous leurs
avantages. C'est donc leur rendre un ser-
vice fort intéressant que de parler pour
elles: en général elles aiment qu on les
de vine,
zed by Goo
70MERCUREDEIFANC
Don Quichotte.
Et que l'on se taise: & c'est aussi notre
intérêt.
Brantôme.
Que me dites-vous là? Les femmes ont
tant de vanité, elles sont si fieres des
droits que la Nature leur a donnés sur
nos cœurs, qu'il a fallu les balancer par
d'autres titres de supétiorité: voilà ce que
nous avons fait adroitement, en nous ré-
servant certaines qualités ausquelles nous
avons attaché le plus de gloire & de dis-
tinction; tout rentreroit dans le premier
état, si no us travaillions à la gloire de
l'autre sexe
Don Quichotte.
Dites plutôt que nous y gagnerions de
toutes les façons; ne sommes-nous nas de
moitié dans tout ce qui les intérelse? &
ne participons-nous pas à tout ce qui les
touche? Ce sexe charmant ne sçauroit
être l'objet continuel & général de nos
desirs, de nos soins, de nos attentions
sans que nous partagions sa gloire ou ses
humiliations. Que diriez-vous d'un ido-
lâtre, qui perpétuellement prosterné de-
vant le Dieu qu'il adore, affecteroit sans
cesse de railler & de blasphemer l'objet de
son culte & de ses adorations? Plus les
femmes seront célébrées, plus leurs ado-
JANVIER.
1752.
71
ateurs seront justifiés: augmentons, s'il
se peut, la bonne opinion que nous avons
naturellement de leurs charmes; ce seront
pour nos foiblesses des excuses de plus.
Ajoûtons quelques degrés à leurs Trônes,
afin que les sujets se ressentent dans leurs
hommages de l'élévation du Souverain.
Brantôme.
Vous leur donnerez à la fin tant de
dignité, qu'elles ne sçauront plus com-
ment faire pour descendre jusqu'à leurs
sujets : c est quelquefois les servir assez
mal, que de vouloir tant les obliger; je
ne doute pas, par exemple, que plusieurs
de Messicurs vos confreres, les Cheva-
liers, n'ayent mal adroitement secouru
certaines Infantes, en les arrachant des
bras de leurs ravisseurs; on a quelquefois
ses raisons pour se faire enlever.
Don Quichotte.
Vous plaisantez assez agréablement.
mais un bon mot, n'est-ce pas une rai-
son: J'ai peut- être dans mon systême, por-
tè les choses un peu trop loin; mais cet
excès est plus convenable que le vôtre,
il tourne au profit de la plus belle moitié
du monde; quel honneur trouve-t'on à la
décrier: ne diroit-on pas qu elle forme un
peuple à part, & si nous avions le mal-
heur d'en être isolés, qu'autions-nous de
72 MERCUREDEFRANCE.
mieux à faire que de nous en rapprocher?
Nos droits sont unis, ne les séparons
pas; notre union peut seule former un
ensemble, & perfectionner l'univers; &
croyez que dans ce traité les femmes ga-
gneront moins que nous; elles ont beau-
coup à perdre pour nous subjuguer, & le
desir de leur plaire, nous fait souvent en-
treprendre les plus grandes choses.
BRANTÔME, DON QUICHOTTE.
Don Quichotte.
Vous rirez, tant qu'il vous plaira,
de mon zéle pour la glore des Da-
mes; vous l'appellerez même, si vous
voulez, enthousiasme & fanatisme, mais
il est certain, que si vous eussicz vêca
de mon tems, je ne vous aurois pas laistè
publier impunément tant d'anecdotes ras-
semblées pour nuite à la réputation des
plus aimables femmes de notre siécle.
Braniôme.
Qu'entendez vous par nuire à leur ré-
putation? je compte bien au contraire l'a-
voir établie de maniere à les obliger.
66
JANVIER. 1752.
Don Quichotie.
Vous verrez que les femmes vous de-
vront de la reconnoislance pour tous les
mystéres que vous avez révelez.
Brantôme.
J'y compte bien, & sans cela, croyez-
vous de bonne foi, que j'eusse recueilli
soigneusement tant de frivoles historiettes,
qui sont d'ailleurs assez peu dignes d'at-
tention.
Don Quichotte.
Je ne conçois pas sur quoi votre espe-
rance pouvoit etre fondée.
Brantôme.
Rien n'est plus raisonnable. Les faits
que j'ai racontez sont des témoignages
incontestables du pouvoir des femmes,
& de l'empire de la beauté; c'est par leurs
conquentes qu'elles peuvent reprendre sur
nous, ce que nous avons affecté de leur
enlever de crédit & d'autorité; mais com-
me nous avons porté la malice & la pré-
vention, jusqu'à leur faire de leurs con-
quêres même, un sujet de peine & de
confusion, elles n'osent publier sur ce
point, tous leurs succès & tous leurs
avantages. C'est donc leur rendre un ser-
vice fort intéressant que de parler pour
elles: en général elles aiment qu on les
de vine,
zed by Goo
70MERCUREDEIFANC
Don Quichotte.
Et que l'on se taise: & c'est aussi notre
intérêt.
Brantôme.
Que me dites-vous là? Les femmes ont
tant de vanité, elles sont si fieres des
droits que la Nature leur a donnés sur
nos cœurs, qu'il a fallu les balancer par
d'autres titres de supétiorité: voilà ce que
nous avons fait adroitement, en nous ré-
servant certaines qualités ausquelles nous
avons attaché le plus de gloire & de dis-
tinction; tout rentreroit dans le premier
état, si no us travaillions à la gloire de
l'autre sexe
Don Quichotte.
Dites plutôt que nous y gagnerions de
toutes les façons; ne sommes-nous nas de
moitié dans tout ce qui les intérelse? &
ne participons-nous pas à tout ce qui les
touche? Ce sexe charmant ne sçauroit
être l'objet continuel & général de nos
desirs, de nos soins, de nos attentions
sans que nous partagions sa gloire ou ses
humiliations. Que diriez-vous d'un ido-
lâtre, qui perpétuellement prosterné de-
vant le Dieu qu'il adore, affecteroit sans
cesse de railler & de blasphemer l'objet de
son culte & de ses adorations? Plus les
femmes seront célébrées, plus leurs ado-
JANVIER.
1752.
71
ateurs seront justifiés: augmentons, s'il
se peut, la bonne opinion que nous avons
naturellement de leurs charmes; ce seront
pour nos foiblesses des excuses de plus.
Ajoûtons quelques degrés à leurs Trônes,
afin que les sujets se ressentent dans leurs
hommages de l'élévation du Souverain.
Brantôme.
Vous leur donnerez à la fin tant de
dignité, qu'elles ne sçauront plus com-
ment faire pour descendre jusqu'à leurs
sujets : c est quelquefois les servir assez
mal, que de vouloir tant les obliger; je
ne doute pas, par exemple, que plusieurs
de Messicurs vos confreres, les Cheva-
liers, n'ayent mal adroitement secouru
certaines Infantes, en les arrachant des
bras de leurs ravisseurs; on a quelquefois
ses raisons pour se faire enlever.
Don Quichotte.
Vous plaisantez assez agréablement.
mais un bon mot, n'est-ce pas une rai-
son: J'ai peut- être dans mon systême, por-
tè les choses un peu trop loin; mais cet
excès est plus convenable que le vôtre,
il tourne au profit de la plus belle moitié
du monde; quel honneur trouve-t'on à la
décrier: ne diroit-on pas qu elle forme un
peuple à part, & si nous avions le mal-
heur d'en être isolés, qu'autions-nous de
72 MERCUREDEFRANCE.
mieux à faire que de nous en rapprocher?
Nos droits sont unis, ne les séparons
pas; notre union peut seule former un
ensemble, & perfectionner l'univers; &
croyez que dans ce traité les femmes ga-
gneront moins que nous; elles ont beau-
coup à perdre pour nous subjuguer, & le
desir de leur plaire, nous fait souvent en-
treprendre les plus grandes choses.
Fermer
162
p. 3-9
PREDICTION SUR LA NAISSANCE D'UN DUC DE BOURGOGNE. Par Madame Curé.
Début :
Loin d'ici Fées mensongeres du Parnasse, dont le langage fut [...]
Mots clefs :
Prédiction, Naissance du duc de Bourgogne, Peuples, Temps, Traits, Fils, Yeux, Dieux, Fille, Roi
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PREDICTION SUR LA NAISSANCE D'UN DUC DE BOURGOGNE. Par Madame Curé.
PREDICTION
SUR LA NAISSANCE
D'UN DUC
DE BOURGOGNE.
Par Madame Curé.
Loin d'ici Fées mensongeres du
Parnasse, dont le langage fut
de tout tems consacré à l'impos-
ture. Je renonce à vos faveurs.
Vous fites jadis entendre sur le Tybre in-
digné, des accens impies, à la louange
A ij
II. Vol.
Digsiues vO
4 MERCUREDEFRANCE.
du * Meurtrier d'Agripine. Pour combien
de Tyrans vos nourrissons insensés allu-
merent-ils un encens criminel? Que de
traits leur plume sacrilège ne lança t'elle
pas contre des Héros bien-faisans, les
délices de leurs peuples & de toute la terre?
.
Je t'invoque, fils de l'Océan & de
Thétis, volage & savant Protée, à qui le
Livre des Destins est ouvert. Fais moi lire
dans l'avenit: éclaire moi. Quels seront
les fruits de l'Hymen glorieux qui joint
l'Auguste Lovis avec l'adorable Jo-
SEPHE? **Nos voeux & nos espérances
seront-ils trompés? La seule violence
peut, dit-on, arracher tes faveurs: mais
que peut une foible mortelle contre les
Dieux? Mes voeux & mon zéle seront les
sculs efforis que j'employrai pour te fixer.
Quels sentimens inconnus s'emparent
de moi! Je trenible, je frissonne. Quels
rayons viennent m'éclairer! L'avenir se dé-
voile à mesyeux. J'entens les bords enchan-
tés de la Seine reteutir de mille concerts
harmonieux. Les Peuples enyvtés de joie &
*Lucain dans sa Pharsile, a lové Nerou,
** Marie Josephe, P. iacesse de Pologue.
JANVIER. 1752.
d'allégresse célébrent à l'envi la bonté des
immortels. Un nouveau Lys va naître sur
nos rives fortunées. Lucine tend déja ses
mains propices à la Princesse adorable qui
le donne à notre amour. Parez- vous,
Apollon, de traits nouveaux & plus bril-
lans. Répandez, mon frere, une lumiere
& plus pure & plus belle. Elle va frapper
pour la premiere fois les yeux charmans
du petit- fils de LOVIS & de MARIN-
Je le vois dans son divin berceau entou-
ré des ris, des jeux & des graces. Vénus
en sa faveur, pardonne à la beauté de sa
rivale, la fille du Roi des Sarmates. * Elle
prodigue à cet enfant gloneux ses caresses.
Le Dieu de Paphos laissant tomber son arc
de ses mains redoutables, l'air sombre &
la tênte baissée, gémit & soupire, Ah! s'é-
crie-t'il, mon Empire est perdu! Je vois
un rival invincible dans cet enfant: il a
mes traits, mes graces: mais ai- je des yeux
comme lui, capables d'enflammer les cieux
& la tetre?
W
Tu souris, Prince illustre: l'Amour ir-
rité s'envole. Ah! quelle différence entre
toi & ceDieu cruel! Que de Sceptres brises!
La sille du Roi des Sarmates, c'est Madame
la Dauphine, qui est fille du Roi de Pologne. Les
Polonois s'appelloient autresois Sarmates.
Aiij
6 MERCUREDEFRANCE.
Que de Cités ravagées ; De combien de
maux & de calamités n est-il point l'Artisan
funeste? Mais que de Trônes soutenus! Que
de Nations sauvées! Que de bonheur & de
prospérité ta main prodigue va répandre
sur l'Univers!
Marchant sur les traces de ton auguste
Ayeul & de son fils, & digne comme eux
du nom si rare de BIEN-AIME, tuembarras-
seras l'Histoire. Clio, destinée à débrouiller
le cahos des Tems, nommera confusément,
dans nos fastes, trois Titus, plus ressemblans
encore par la bonté, la clemence, & par
routes les vertus des grands Rois, que par
le nom flatteur qui les annonce.
Peuples asservis sous un Maître barba-
re, * Grecs infortunés si différens de vos
Peres, fermez vos coeurs à une joye insen-
sée. Des Devins trompeurs brisant fausse-
ment, dans leurs oracles, vos fers & vos
chaînes, planterent nos Lys sut vos tristes
rives. Vaines illusions! Frivoles espéran-
ces ! Les destins propices préparent au
Prince qui vient de naître un bonheur plus
doux & plus sensible: il augmentera celui
de ses peuples.
* Ceitains Entousiastes ont prédit que la Fran-
ce détruiroit l'Empire des Turcs.
30
JANVIER.
1752.
La fille de Jupiter & de Thémis, Astrée
quitte les Cieux; elle vient habiter les
climats heureusemeni sou misà la Loi des
BOURBONS. Dicux! Quels tems me
découvres-tu, sçavant Prothée! L'avarice
expire, la discorde frémit, la pauvreté
s'envole, le fortuné Gaulois n'a de désirs
que pour remplir ceux des autres, de dé-
bats que pour exercer, à l'envi, sa généro-
fité, & de besoins que celui de remerciet
les Dieux de son abondance.
Le Tytan de nos plaisirs, le vil intérêt ne
forge plus de traits dorés pour le Dicu d'A-
mathonte. La tendresse, la constance, le
mystere effacent l'éclat des métaux funestes
qu'une main avare tira des entrailles de la
terre. Les Amans sçauront aimer; ils soupite-
ront pour des charmes toujours nouveaux
& toujours les mêmes, & ils ne s'en vante-
ront qu'à l'objet de leurs flammes.
L'ouvrage divin, dont le Vainqueur
pacisique de Fontenoy a jetté les fonde-
mens, s'acheve. Je vois la paix bâtir de ses
mains tranquilles son empire sur les debris
de celui de Bellone. L'arbre de Minerve
répand de toutes parts ses rameaux ver-
A iiij
LeNOO
9MERCURE DE FRANCE-
doyans. L'ambition, la cruauté & l'injustice
unissent envain leur fureur pour r'ouvrir-
un Templobarbare teint du sang des mortels
dévoués au Dieu des meurtres & du carnage.
Quel spectacle frappe mes yeux ! Je
vois, sous un ciel sercin & tranquille,
mille & mille Laboureurs amasser à l'en-
vi les dons abondans de la blonde Cerés.
La faux du Soldat effréné n'a pas moisson-
né leurs douces espérances. Bien-tôt, au
milieu de leurs chastes épouses & de leurs
enfans chéris, ils vont rroubler agréable-
ment le silence de leurs foyers parsibles,
par des hymnes sacrées que leur inspirora la
piété & la reconnoissance. Le doux Nectat
du fils de Sémelle prête une nouvelle force
à leurs voix saintement fatiguées. Les
Dieux applaudissent eux mêmes à des fêtes
dont ils ont dicté l'appareil.
Tu m'abandonnes, Dieu volage, incons-
tant Prothée. L'avenit se dérobe à mes
yeux. J'apperçois un tems bien différent,
trop présent encore à ma douleur; le pas-
sé funeste, où la Parque m'enleva le mor-
tel vertueux dont l'hymen avoit uni nos
destinées. Hélas! Quel abattement! Quel-
les douleurs! Mais de quels sons généreux-
viens-tu frapper mes oreilles? Je t'entens,
300
JANVIER. 1732.
ombre plaintive: Cesse, dis-tu, de répan-
dre des larmes stériles sur ma cendre: je-
quitte ta tendresse de regrets superflus: ta
Patrie prospére, tout rit à LO uIS: Ses
peuples sont heureux. Ton coeur pourroit-
il encore s'ouvrit à la tristesse:
SUR LA NAISSANCE
D'UN DUC
DE BOURGOGNE.
Par Madame Curé.
Loin d'ici Fées mensongeres du
Parnasse, dont le langage fut
de tout tems consacré à l'impos-
ture. Je renonce à vos faveurs.
Vous fites jadis entendre sur le Tybre in-
digné, des accens impies, à la louange
A ij
II. Vol.
Digsiues vO
4 MERCUREDEFRANCE.
du * Meurtrier d'Agripine. Pour combien
de Tyrans vos nourrissons insensés allu-
merent-ils un encens criminel? Que de
traits leur plume sacrilège ne lança t'elle
pas contre des Héros bien-faisans, les
délices de leurs peuples & de toute la terre?
.
Je t'invoque, fils de l'Océan & de
Thétis, volage & savant Protée, à qui le
Livre des Destins est ouvert. Fais moi lire
dans l'avenit: éclaire moi. Quels seront
les fruits de l'Hymen glorieux qui joint
l'Auguste Lovis avec l'adorable Jo-
SEPHE? **Nos voeux & nos espérances
seront-ils trompés? La seule violence
peut, dit-on, arracher tes faveurs: mais
que peut une foible mortelle contre les
Dieux? Mes voeux & mon zéle seront les
sculs efforis que j'employrai pour te fixer.
Quels sentimens inconnus s'emparent
de moi! Je trenible, je frissonne. Quels
rayons viennent m'éclairer! L'avenir se dé-
voile à mesyeux. J'entens les bords enchan-
tés de la Seine reteutir de mille concerts
harmonieux. Les Peuples enyvtés de joie &
*Lucain dans sa Pharsile, a lové Nerou,
** Marie Josephe, P. iacesse de Pologue.
JANVIER. 1752.
d'allégresse célébrent à l'envi la bonté des
immortels. Un nouveau Lys va naître sur
nos rives fortunées. Lucine tend déja ses
mains propices à la Princesse adorable qui
le donne à notre amour. Parez- vous,
Apollon, de traits nouveaux & plus bril-
lans. Répandez, mon frere, une lumiere
& plus pure & plus belle. Elle va frapper
pour la premiere fois les yeux charmans
du petit- fils de LOVIS & de MARIN-
Je le vois dans son divin berceau entou-
ré des ris, des jeux & des graces. Vénus
en sa faveur, pardonne à la beauté de sa
rivale, la fille du Roi des Sarmates. * Elle
prodigue à cet enfant gloneux ses caresses.
Le Dieu de Paphos laissant tomber son arc
de ses mains redoutables, l'air sombre &
la tênte baissée, gémit & soupire, Ah! s'é-
crie-t'il, mon Empire est perdu! Je vois
un rival invincible dans cet enfant: il a
mes traits, mes graces: mais ai- je des yeux
comme lui, capables d'enflammer les cieux
& la tetre?
W
Tu souris, Prince illustre: l'Amour ir-
rité s'envole. Ah! quelle différence entre
toi & ceDieu cruel! Que de Sceptres brises!
La sille du Roi des Sarmates, c'est Madame
la Dauphine, qui est fille du Roi de Pologne. Les
Polonois s'appelloient autresois Sarmates.
Aiij
6 MERCUREDEFRANCE.
Que de Cités ravagées ; De combien de
maux & de calamités n est-il point l'Artisan
funeste? Mais que de Trônes soutenus! Que
de Nations sauvées! Que de bonheur & de
prospérité ta main prodigue va répandre
sur l'Univers!
Marchant sur les traces de ton auguste
Ayeul & de son fils, & digne comme eux
du nom si rare de BIEN-AIME, tuembarras-
seras l'Histoire. Clio, destinée à débrouiller
le cahos des Tems, nommera confusément,
dans nos fastes, trois Titus, plus ressemblans
encore par la bonté, la clemence, & par
routes les vertus des grands Rois, que par
le nom flatteur qui les annonce.
Peuples asservis sous un Maître barba-
re, * Grecs infortunés si différens de vos
Peres, fermez vos coeurs à une joye insen-
sée. Des Devins trompeurs brisant fausse-
ment, dans leurs oracles, vos fers & vos
chaînes, planterent nos Lys sut vos tristes
rives. Vaines illusions! Frivoles espéran-
ces ! Les destins propices préparent au
Prince qui vient de naître un bonheur plus
doux & plus sensible: il augmentera celui
de ses peuples.
* Ceitains Entousiastes ont prédit que la Fran-
ce détruiroit l'Empire des Turcs.
30
JANVIER.
1752.
La fille de Jupiter & de Thémis, Astrée
quitte les Cieux; elle vient habiter les
climats heureusemeni sou misà la Loi des
BOURBONS. Dicux! Quels tems me
découvres-tu, sçavant Prothée! L'avarice
expire, la discorde frémit, la pauvreté
s'envole, le fortuné Gaulois n'a de désirs
que pour remplir ceux des autres, de dé-
bats que pour exercer, à l'envi, sa généro-
fité, & de besoins que celui de remerciet
les Dieux de son abondance.
Le Tytan de nos plaisirs, le vil intérêt ne
forge plus de traits dorés pour le Dicu d'A-
mathonte. La tendresse, la constance, le
mystere effacent l'éclat des métaux funestes
qu'une main avare tira des entrailles de la
terre. Les Amans sçauront aimer; ils soupite-
ront pour des charmes toujours nouveaux
& toujours les mêmes, & ils ne s'en vante-
ront qu'à l'objet de leurs flammes.
L'ouvrage divin, dont le Vainqueur
pacisique de Fontenoy a jetté les fonde-
mens, s'acheve. Je vois la paix bâtir de ses
mains tranquilles son empire sur les debris
de celui de Bellone. L'arbre de Minerve
répand de toutes parts ses rameaux ver-
A iiij
LeNOO
9MERCURE DE FRANCE-
doyans. L'ambition, la cruauté & l'injustice
unissent envain leur fureur pour r'ouvrir-
un Templobarbare teint du sang des mortels
dévoués au Dieu des meurtres & du carnage.
Quel spectacle frappe mes yeux ! Je
vois, sous un ciel sercin & tranquille,
mille & mille Laboureurs amasser à l'en-
vi les dons abondans de la blonde Cerés.
La faux du Soldat effréné n'a pas moisson-
né leurs douces espérances. Bien-tôt, au
milieu de leurs chastes épouses & de leurs
enfans chéris, ils vont rroubler agréable-
ment le silence de leurs foyers parsibles,
par des hymnes sacrées que leur inspirora la
piété & la reconnoissance. Le doux Nectat
du fils de Sémelle prête une nouvelle force
à leurs voix saintement fatiguées. Les
Dieux applaudissent eux mêmes à des fêtes
dont ils ont dicté l'appareil.
Tu m'abandonnes, Dieu volage, incons-
tant Prothée. L'avenit se dérobe à mes
yeux. J'apperçois un tems bien différent,
trop présent encore à ma douleur; le pas-
sé funeste, où la Parque m'enleva le mor-
tel vertueux dont l'hymen avoit uni nos
destinées. Hélas! Quel abattement! Quel-
les douleurs! Mais de quels sons généreux-
viens-tu frapper mes oreilles? Je t'entens,
300
JANVIER. 1732.
ombre plaintive: Cesse, dis-tu, de répan-
dre des larmes stériles sur ma cendre: je-
quitte ta tendresse de regrets superflus: ta
Patrie prospére, tout rit à LO uIS: Ses
peuples sont heureux. Ton coeur pourroit-
il encore s'ouvrit à la tristesse:
Fermer
163
p. 10-64
HISTOIRE Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette, tirée d'un ancien Manuscrit.
Début :
AVERTISSEMENT. Cet Ouvrage se trouve dans un Manuscrit qui a / Qui de vous veut bon vers ouir [...]
Mots clefs :
Aucassin, Nicolette, Romance, Dieu, Père, Ami, Douce amie, Belle, Terre, Fils, Beau, Cheval, Roi, Conte, Sire, Chanter, Pays, Homme, Château, Vers, Amour, Doux, Chambre, Forêt, Mal, Fille, Yeux, Garins de Beaucaire, Mots, Vicomte
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette, tirée d'un ancien Manuscrit.
HISTOIRE
Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette,
tiree d'un ancien Manuscrit.
AVERTISSEMENT.
Cet Ouvrage se trouve dans un Manuscrit
qui a près de 500 ans d'ancien-
neté. Il fut composé veis le tems de S.
Louis pour être reciré & chanté dans les
Cours des Rois, des Princes & des
Scigneurs. Le Trouverre ou Jongleur qui
faisoit le premier rôle, récitoit à voix hau-
te & sonore l'histoire ou la fable en prose
qui est toujours précédée par ces mots,
On dit, on conte, on fabloye. Ce qui est en
vers, précedé des mots on chante, étoit mis
en musique, & se chantoit sans doute en
chœeur par la troupe des Chanteurs à qui le
chef donnoit le ton. Un nombre infini
d'instrumens de toutes espéces joués par
les Jongleurs & les Menestriers de la mê-
me bande, formoit l'accompagnement.
Tous les vers d'un même chant ou d'une
même suite rimoient ensemble, hormis le
dernier vers; mais les rimes n'en setoient
pas de mise aujourd'hui: outre que la pro-
nonciation étoit fort differente de la nôtre;
(car Aucassin rimoit à is, & se prononçoit
Aucassin ou Aucassis) nos Peres se conten-
toient des assonances, ou de la plus legere
ressemblance dans, la finale des mots.
FEVRIER.
1752.
11
L'attention de ne point faire rimer le
dernier vers de 'chaque reprise avec les
précédens, semble indiquer un dessein
formel d'avertir le Trouverre qu'il devoit
se préparer à commencer son récit en prose;
c'étoit une espéce de réclame pour le Dé-
clamateur qui avoit à reprendre son rôle
lorsque le chanteur alloit finir le sien.
Le Traducteur n a fait que mettre dans
un François intelligible le texte original
qui ne pourroit être entendu que d'un
petit nombre de personnes qui ont pris la
peine de se rendre celangage familier. Il
a rendu scrupuleusement dans la Prose la
simplicité & la naiveté du dialogue; mais à
l'égard de la versification, il n en a pas tou-
jours conservé aussi exactement la mesure
& les rimes.
On a long. tems délibéré s'il ne seroit
pas à propos de faire quelques retranche-
mens dans cet ouvrage, & si, par mena-
gement pour la délicatesse des Lecteurs, il
ne falloit pas supprimer l'épisode du Bou-
vier, & celle du Roi de Torelore; mais
enfin on s'est déterminé à conserver l'un &
l'autre. Il ne s'agit pas de donner un ou-
vrage sans défaut, celui ci en a beancoup
quon ne prétend pas dissimuler; il est
question de faire connoître au vrai nos an-
ciennes mœurs; & comme rien n est plus
AV
30
13 MERCUREDE FRANCE.
propre à les représenter au naturel que cet-
te composition, on a cru ne pouvoir con-
server avec trop de fidelité, dans la copie,
tous les traits de l'original.
Une autre raison, peut-être plus impor-
tante, s'est jointe à celle-là pour détermi-
ner le traducteur à prendre ce parti; il a
lû avec satisfaction dans le dix-septième
volume du recuoil de l'Académie des Bel-
les-Lettres, un Mémoire sur l'utilité de la
lecture des anciens Romans de Chevalerie
où l'Auteur prétend qu'il y a presque tou-
jours un but moral dans tous les ouvrages
de ce genre. Le Roman d'Aucassin & de
Nicolette vient à merveille à l'appui de
son sentiment; le traducteur croit y voit
d'un bout à l'autre une intention sensible
d'y repandre d'utiles moralités. L'Amour,
tant recommandé par tous nos anciens Au-
teurs, n est presque jamais presentè ici que
comme une passion, qui, renfermée dans
de justes bornes, peut être le principe des
plus éclatantes vertus & des plus grandes
actions; mais qui en même tems, peut être
aussi la source d'une infinité de désordres
& de calamités lorsqu'on s'y laisse telle-
ment alservir que l'on oublie tout ce qu'on
doit à sa naissance, à sa famille, à son état
& à sa Patrie. Le discours du Berger, qui
daigne à peine répondre au jeune Aucas-
sin, quoique son Damoiseau, c est à dire,
13
FEVRIER. 1752.
au fils de son Seigneur, parceque la divi-
sion du Pere & du fils les met l'un & l'au-
tre hors d'état de lui faire sentir leur auto-
rité, ce discours insolent n'a pas fait d'im-
pression sur Aucassin, toujours aveuglé par
son amour; le Bouvier revient à la charge.
Pouvoit-on encore rien imaginer de plus
touchant pour faire rentrer en lui même
ce fils dénaturé, que les tendres sentimens
de cet homme grossiet qui compte pour
peu tous ses maux, en comparaison de l'é-
tat où est réduite sa malheurense mere? La
valeur recommandée dans tout le roman,
est une leçon continuelle aux Seigneurs de
Fiefs pour leur apprendre qu'ils se doivent
à la défense de leurs Sujets, que se mon-
trer seulement à leur tête dans les Guer-
res qu'ils ont à soutenir, c'est en assurer
le succès, & qu'il n est pour eux d'autre
moyen de conserver leur bien, leur fief,
& leut honneur. L'épisode du Roi de To-
relore est une correction encore plus forte
pour les Princes & les Seigneurs de Fiess:
si elle se sent de la dureté du siécle, elle
sert à leur montrer tout l'opprobre attaché
à une vie molle & effeminée; elle les aver-
tit que dans le besoin il faut qu'ils se char-
gent du poids de la guerre, & que quand
ils l'ont entreprise une fois, il ne faut pas
y perdre du tems, mais la poursuivre à tou-
te outrance. Telle est la morale qu'on a
14 MERCUREDE FRANCE.
eru voir dans cette pièce, & qui a fait con-
server deux Episodes que, sans cela, il cût
été aisé de retrancher.
COMMENCEMENT DE LA ROMANCE;
C'est d'Aucassin & de Nicolette.
Qui de vous veut bon vers ouir
De vieux & d'antiques déduits
De deux enfans beaux & petits
C'est Nicolette & Aucassis:
Des grands peines qu'il souffrit
Et des provesses qu'il sit
Pour sa mie au teint de lis.
D'eux fut ce chant & ce recit
Qui courtois est & bien assis.
Nul homme n'est si esbahi
Tant dolant ni tant entreptis
De grand mal & malade au lit
Qui de l'ouir ne fut gueri
Et de joye regaillardi
Taur doux il est....
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloie.
Le Comte Bongars de Valens faisoit une
si cruelle guerre au Comte Garins de Beau-
caire qu'il ne passoit pas un jour sans être
aux portes, aux murs, & aux barrieres de
sa Ville avec cent Chevaliers & avec mille
Sergens, tant à pied qu'à cheval, brulant
sa terre, ravageant son Pays, & tuant ses
FEVRIER.
1752.
15
hommes. Garins vieux & foible avoit fait
son tems, & n'avoit pour héritier ni fils
ni fille, hormis un jeune enfant beau,
grand, bien fait, & en tout point propor-
tionné à merveille, ayant cheveux blonds,
& frisés en petites boucles, les yeux vairs
& rians, la physionomie ouverte & pré-
venante, & enfin si rempli d'excellentes
qualités & de perfections qu'en lui n'y
avoit rien à reprendre, sinon que tant
estoit épris d'amour, qui tout surmonte
qu'il ne vouloit point être chevalier, pren-
dre les ar mes, allor aux Tournois, ni faire
ce qui convenoit à sa naissance.
Son pere & sa mere lui disoient, cher
fils, prens tes armes, monte à cheval, dé-
fends ta terre & secoure tes hommes: s'ils
te voyent parmi eux, ils en deffendront
mieux leur vie, leurs biens, leurs terres,
& leurs murailles.
De quoi me parlez vous, mon pere, dit
Aucassin (c'étoit le nom de l'enfant) que
Dien ne maccorde jamais rien de ce que
je lui demande, si l'on me voit armer Che-
valiet, monter à cheval & me mêler dans
aucun Tournoi, ni combat où je fasse sen-
tir la vigueur de mes bras aux Chevaliers,
& où jeprouve la force des leurs, avant
que vous m'ayez donné Nicolette ma dou-
ce amie que tant j aime. Cher fils, dit le
itized by Goog
16 MERCUREDE FRANCE.
pere, cela ne se peut, laissez-là cette che-
tive créature; c'est une esclave tirée de
terre étrangere que le Vicomte de cette
ville acheta des Sarrazins, qu'il amena ici,
qu'il a élevée & baptisée, & dont il a fait
sa filleule: il lui donnera quelqu'un de
ces jours un jeune garçon qui gagnera sa
vie à labourer; la tienne est toute gagnée,
& si tu veux prendre femme, je te donne-
rai fille de Roi, ou de Comte; car il ny
a en France si riche Seigneur dont tu vou-
lusses avoir la fille, que tu ne l'ayes aussi-
tot pour femme.
Mon Pere, dit Aucassin, est-il au mon-
de tant belle Seigneurie qui ne fût bien
occupée, si Nicolette ma douce amie la pos-
sedoit. Ce seroit peu pour elle d'être Im-
pératrice de Constantinople ou d'Allema-
gne, ou Reine de France ou d'Angleterre,
tant elle est franche, courtoise, debon-
naire & de toutes vertus accomplie.
On chante.
Aucassin fut de Beaucaire
D'un Château de belle retraite,
Quoique son pere fasse
De Nicolette la bien faite
Il ne se peut qu'il le détache,
Et qu'épouser ne la lui laisse.
Sa mere ainsi le meuace
by Goc
1752.
FEVRIER.
Méchant que veux-tu faire:
Aucassin répond tout en rage
Ma Nicolette est gente & gaye.
Ta Nicole esclave à Carthage
Fut d'un Sarazin achetée,
Lui dit sa mere irritée:
Si tu veux semme épouser,
Prens femme de haut parage.
Mere; je n'y puis que faite,
Nicolette est debonnaire;
Son gentil corps, son visage,
Sa beauté ont surpris mon ame,
Il est juste que son amour j'aye.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Quand le Comte Garins de Beaucaire
vit qu'il ne pourroit détourner Aucassin
son fils de l'amour de Nicolette, il alla
trouver le Vicomte de la Ville son Vassal;
il l'appella, & lui dit, Seigneur Comte,
chassez Nicolette votre filleule; que mau-
dite soit la Terre d'où elle fut amenée en
ce Pays; par elle je perds Aucassin, il ne
veut point être chevalier, ni rien faire de
ce qu il doit faire; sçachez que si je puis
la tenir, je la ferai jetter au feu, & bruler,
& à vous-même je ferai du pis que je
pourrai. Sire, fait le Vicomte, je suis
bien fâché s'il va & vient la voir & lui
a
17
18 MERCURE DE FRANCE.
parler. Je l'avois achetée de mes deniers,
élevée, baptisée, & fait ma filleule. Je lui
aurois donné un jeune garçon qui auroit
gagné sa vie à labourer. Votre fils n'a que
faire de gagner la sienne; mais puisque
c'est votre plaisir & vorre volonte, j'en-
verrai Nicolette en telle Terre & en tel
Pays que jamais de ses yeux il ne la verra.
Prenez-y bien garde, fait le Comte Ga-
rins, grand mal pourroit vous en arriver.
Ils se separent.
Le Vicomte étoit très riche homme, &
avoit un riche Palais. Dans une chamère
vers le jardin il fit mettre Nicolette au plus
haut étage, & lui laissa une vieille pour
compagne, qui devoit la garder à vue. Il
leur donna pain, viande, vin, & tout ce
qu'il leur falloit, & fit la porte si bien mu-
rer qu'on ne pouvoit entrer ni sortir; Un
seul petit jour y venoit du jardin par une
étroite fenêtre.
Ici on chante.
Nicolette est en prison mise
En une chambre à voste grise
Bâtie par grand artisice
Peinte à la Mosaique;
A la fenestre marbrine
S'appuya la Mesquine.
Cherelute blonde & poupine
jitized by Goog
FEVRIER.
1752.
Elle avoit, & la rose au matiu
N'étoit si fraische que son teint.
Jamais plus belle on ne vit.
Elle regarde par la grille
Et voit la rose épanouie
Et les Oiseaux qui se dégoisent;
Lors se plaint ainsi l'orseline:
Helas, malheureuse que je suis
Et pourquoi suis-je en prison mise
Aucassin Damoiseau Sire,
Je suis votre fidele amie
Et de vous ne suis point haie;
Pour vous je suis en prison mise,
En cette chambre à vostte grise
Où je trainerai ma malheureuse vic
Sans que jamais mon cœur varie;
Car toujours serai-je sa mie.
Ici on dit, on conte & on fabloye.
Nicolette fut en prison dans la chambre
ainsi que vous l'avez oui. Le bruit se ré-
pandit dans toute la terre & par tout le
Pays que Nicolette étoit perdue. Les uns
disent qu'elle est en fuite, & d'autres, que
le Comte Garins de Beaucaire l'a fait tuer.
Qui qu'en put avoir joie, Aucassin n en
eut point; il alla au Vicomte de la Ville,
& l'appella: Sire Vicomte, demanda t-il,
qu'avez-vous fait de Nicolette ma très-
19
20 MERCURE DE FRANCE.
douce amie, la chose du monde que plus
j'aimois? me l'avez-vous ôtée & eulevée?
Sçachez que si j'en meure, la faute en re-
tombera sur vous, & vous en répondrez.
Pour le seur, ce sera vous qui de vos mains
m'aurez arraché la vie, puisque c'est vous
qui m'avez enlevé ce que dans tout le mon-
de j'aimois le plus. Beau Sire, fait le Vi-
Comte, laissez-là cette Nicolette, cette
Esclave que j'amenai de terre étrangere,
que j'achetai de mes deniers, des Sarra-
zins, que j'ai élevée, baptisée, fait ma
filleule; je l'ai nourrie, & je lui donnerai
l'un de ces jours un jeune garçon qui ga-
gnera son pain à labourer. Vous n avez que
faire de travailler; mais prenez la fille d'un
Roi, ou pour le moins d'un Comte. Que
croiriez- vous avoir gagné si vous en aviez
fait une Dame, & l'aviez mise dans votre
lict? vous seriez bien avancé. Aucassin eut
beau repliquer, jurer & tempester dans des
termes qu'il n'est pas permis de repeter
ici....
Cessez, fait le Vicomte, tout ce que
vous direz ne servira de rien, jamais vous
ne la reverrez; si vous en parlez davanta-
ge, & que votre pere le sçache, il nous
fera jetter dans le feu, & bruler elle &
moi; vous même devez vous attendre à
tout dans la fureur qui le transporte. J'en
21
FEVRIER.
1752.
suis au désespoir, dit Aucassin, en quittant
le Vicomte qui n'étoit guére moins affligé
que lui.
Ici en chante.
Aucassin s'en est retourné
De douleur absmé
Pour l'absence de sa mie
On ne peut le consoler
Et nu lle assistance lui donner;
Vers le Palais s'en est allés
Dont il monte les degrez;
Dans une chambre est entré
Et de pleurer a commencé
Grand'douleur a demenée
De sa mie s'est lamenté;
Nicolette ma toute belle,
Belle debout, assise encore plus belle,
Allant & venant toujours belle;
Belle à repondre & à parler,
Belle à rire & à jouer,
Belle à baiser & embrasser,
Pour vous je suis désolé
Et si cruellement mené
Que j'en suis près d'expiret
Ma soeur, ma douce amie.
Ici on dit, on conte & on fabloie,
Tandis qu'Aucassin étoit en la cham-
brę à regretter Nicolette sa mie, le Com-
30
22 MERCUREDEFRANCE.
te Bongars de Valence qui avoit sa guer-
re à terminer ne s'y oublia point. Il avoi
mandé ses hommes à pied & à cheval, &
s'étoit avancé vers le Château pour y don-
ner l'assaut. Aux bruits mêlés de cris qui
s'élevent partout aux environs, les Che-
valiers & les Ecuyers du Château pren-
nent les armes, & accoutent aux portes
& aux murs pour les defendre. Les Bour-
geois montent aux galeries & aux cré-
naux, d'où ils lancent dards & pieux ai-
guisés; tandis que l'assaut se donne de
toutes parts avec la derniere violence
le Comte Garins de Beaucaire vient dans
la chambre, où Aucassin se livroit à ses
regrets & à ses gémissemens pour Nico-
lette sa très-douce amie que tant aimoit.
Malheureux, que fais-tu la? dit-il, lâ-
che que tu es ! tu vois qu'on attaque ton
Château, le meilleur & se plus fort qui
soit: sache que si tu se perds, il ne te reste
plus rien dont tu ne sois dépouillé: prens
les armes, mon fils, monte à cheval
défens ta terre, & va joindre tes sujets
au combat. Quand tu n'y ferois rien, il
suffit de ta présence: qu'ils te voyent seu-
lement parmi eux, ils en défendront
mieux, & leurs biens & leurs vies, & la
terre & toi-même; grand & fort comme
tu es, tu le peux, & tu le dois.
uas hO
FEVRIER.
1752.
13
Mon pere, fait Aucassin, à quoi sert
de m'en parlet encore: que Dieu ne m'ac-
corde rien de ce que je lui demande, si
je deviens Chevalier, fi je monte à che-
val, & si je vais au combat donner ni
recevoir un seul coup, à moins que vous
ne me donniez Nicolette ma douce amie
que tant j'aime.
Cela ne se peut, mon fils, dit le pere,
je souffrirois pluntôt la perte de tous mes
biens que de consentir à la voir ta femme
& ton épouse: il le laisse en disant ces
mots.
Quand Aucassin vit son pere qui s'en
alloit, il le rapella: mon pere, dit Au-
cassin, revenez; je ferai un marché avec
vous: quel marché, beau-fils? Je prendrai
les armes, & j'irai au combat; mais je
mets dans mon marché, que si Dieu me
ramene sain & sauf, vous me laisserez
voir Nicolette ma douce amie que tant
j'aime; je ne vous demande que le temps
de lui dire deux ou trois paroles & de
la baiser une fois. Le pere accorde sa
demande, lui en donne sa foi, & Au-
cassin part aussi tôt.
Ici l'on chante.
Aucassin transporté du baiset
Qui l'attend au retoutuer
ized by Goo
24 MERCURE DE FRANCE.
Pour cent marcs d'or qu'il edt gagné
N'eut pas été aussi enchanté.
Belles armures d'acier
On lui a appareillées:
Il vestit un double aubert
Lace son heaume dans son chef:
Epée d'or met à son côté,
Et monte sur son destrier.
L'Ecu & la lance empoignée
Il se regarde à ses deux piedo
Si bien lui vont ses estriers
Et se trouve ainsi à merveilles.
De sa mie alors lui souvient
Il esperonne son destrier
Qui court moult volontiers
Tout droit à la porte il vient
A la Bataille.
Ici on dit & on conte.
Aucassin fut armé sur son cheval, com-
me vous avez oui & entendu. Dieu, que
l'Escu au col lui sied bien, le heaume au
chef, & l'épée sur la hanche gauche. Le
jeune homme étoit grand, fort, beau,
gentil, & bien conformé: son cheval le-
ger, ardent & impetueux, il le pousse
droit à la porte.
Ne croyez pas qu'il songe à prendre ni
bœeufs.
FEVRIER.
1752.
2
boeufs, ni vaches, ni chévres, & qu'il
porte aucun coup aux Chevaliers, ni qu'il
en reçoive: nenni; onques il ne s'en avisa,
mais tant resva à Nicolette sa douce amie
qu'il oublia de tenit ses resnes; il ne son-
geoit à rien moins qu'à ce qu'il devoit
taire.
Le cheval qui avoit senti l'éperon l'em-
porte dans la foule tout au milieu des en-
nemis qui l'envelopent de toutes parts. Ils
le prennent, se faisissent de son écu & de
sa lance, & l'emmenant prisonnier sans
résistance, parloient déja entr'eux de quel
genre de mort ils le feroient périr.
Ah Dieu! fait il, entendant ces mots,
où suis-je? mes ennemis m'enmenent
ainsi; ils vont donc me couper la tête; &
puis quand j'aurai la tête coupée, je ne
parlerai plus jamais à Nicolette ma douce
amie que tant j'aime. J'ay encore, dit-il,
uhe bonne épée, & je monte un bon des-
trier frais & sejourné, s'il ne me deffend
en ce jour, qu'à jamais soit- il maudit.
L'enfant étoit grand & fort, monté sut
un cheval, qui n'étoit pas moins souple &
agile, il met l'épée à la main, & le voilà
qui commence à frapper à droite & à gau-
che; il tranche, taille, fait voler têtes, bras
& jambes, & fait la place vuide ou san-
glante tout autour de sui, comme un San-
Mes
26 MERCUREDÉFRANCE.
glier que les chiens assaillent dans la fo-
rêt: dix Chevaliers ennemis resterent es-
tendus morts & 7 blessez: il se tire de la
messée & tevient au galop, toujours son
épée à la main.
Le Vicomte Bongars de Valence qui
avoit oui dite qu'on pendroit Aucassin son
ennemi, accouroit de ce côté. Aucassin le
reconnoissant, & levant aussi-tôt son épéc,
lui en porta sur le heaume un si furieux
coup, qu'il lui entâma la tênte, & le jetta
par terre tout étourdi. Aucassin tend la
main, le prend, & le tirant par le nés de
son heaume, le livre prisonnier à son pere.
Mon Pere, dit Aucassin, voici votre
ennemi qui tant vous a fait de maux & de
tourmens depuis dix ans que dure certe
guerre sans que personne ait pu en venir
à bout.
Beau fils, dit le Pere, ce sont là de ces
tours de jeunesse qui conviennent à vo-
tre âge sans songer davantage à vos folles
amours. N'allez vous pas encore me pres-
cher, mon Pere: dit Aueassin, songez
plustot à me tenir la parole que vous m'a-
vez donnée. Quelle parole, beau fils! Quoi,
mon pere, l'auriez vous deja oubliée? Par
mon chef l'oublieta qui voudra, pour
moi je ne la veux pas oubliet, mais je l'ai
fort à cœeur. Comment ne m'avez vous pas
3o
FEVRIER. 1752.
27
promis, quand je pris les armes & quand
j'allai au combat, que si Dieu me rame-
noit sain & sauf, vous me laisseriez voir
Nicolette ma douce amie, que j'aime tant,
tant voir que je pourrois lui dire deux ou
trois paroles, & la baiser une fois. Ainsi
me l'avez vous promis, & je veux que
vous la teniez.
Dieu me punisse, dit le Pere, si j'en fals
rien, & si elle étoit ici, je la brulerois
dans un feu, & vous même auriez tout à
craindre de moi. Est ce là tout, dit Aucas-
sin. Qui par Dicu, oui, fait le pere. Certes,
répond Aucassin, je suis faché de voir men-
tir un homme de votre âge. Puis, s'adres-
sant au Comte de Valence, n'estes vous
pas mon prisonnier, lui dit-il? oui certes,
fait le Comte. Donnez-moi donc votre
main, dit Aucassin. Très volontiets, fait
le Comte, en mettant sa main dans celle
d'Aucassin qui exige sa foi d'accomplir
tout ce qu'il lui dira de faire. Jurez moi,
dit Aucassin, que toutes les fois qu'il vous
prendra envie, ou que vous serez en pou-
voir de faire honte ou dommage à mon
pere, soit en sa personne, soit dans ses
biens, vous ne vous y épargnerez pas. Ces-
sez de vous mocquer de moi, Sire, dit-il,
imposez moi telle rançon qu'il vous plaira,
vous ne sçauriez me demander or; argent,
B1
a8 MERCUREDE FRANCE.
chevaux, palestois, fourures de vait ou
de gris, chiens & oiseaux, que je ne vous
les donne. Comment, fait Aucassin, ne
vous reconnoissez vous donc pas pour mon
prisonniet? Je l'avoue, fait le Comte Bon-
gars. Dieu me damne, fait Aucassin, vous me
donnerez votre foi, ou je vous fais sauter
la cervelle. Je vous jurerai par Dieu tout
ge qu'il vus plaita, repond-il, & lui en
donne sa parole. Aucassin alors le fait mon-
ter sur un cheval, en monte un autte, &
le conduit en lieu de sureté.
Ici l'on chante.
Quand se Comte Gatins
Voit que son enfant Aucassin
Il ne peut détacher pour rien
De Nicolette au joli minois
En prison il l'a mis
Dans un caveau soutertain
Fait de marbre gris.
Quand Aucassin s'y vit,
Jamais ne fut si marri
A lamenter alors se prit,
Comme ici vous pourrez l'ouit,
Nicolette fleur de lis
Douce amie au clait vis,
Plus êtes douce que raisis
Et que soupe en vin.
PEVRIER.
1752.
L'autre jour vis un Peleria
Natis de Limousin
Couché dedans son lit
Du mal de l'esvertin.
Fortement estoit entrepris
Du mal que je dis,
Tu passas devant son lit
Et tout aussi- tôt fut gueri
Plus que jamais le Pelerin.
Aussi sauta t-il de son lit,
S'en retourna dans son Pays
Tout fain & tout gueri.
Douce amie, Fleur de lis,
Belle à voir aller & venit,
Se jouer & se divertir
Converser & s'entretenir,
Belle à baiser & à semit
Nul ne vous pourroit hair;
En prison pour vous fuis mis
Dans ce caveau soutertain
Où je fais si triste fin
Qu'il m'y faudra moutit
Pour vous ma deuce amie.
Iei on dit, on conte, ou fabloie.
Aucassin fut mis en prison, comme vouo
avez oui & entendu, & d'autre part Ni-
colette étoit dans sa chambre étroitement
Biij
Te
2
30 MERCUREDE FRANCE.
gardée. Ce fut au tems d'Eté dans le mois
de Mai que les jours sont si clairs & si
longs, & les nuits si douces & si sereines.
Nicolette une nuit dans son lit couchée
apperceut à travers la fenestre la Lune qui
luisoit, & entendit au jardin le Rossignol
qui chantoit; si lui souvint d'Aucassin son
ami que tant aimoit. Lors commence
à penser au Comte Garins de Beaucaire
qui à mort la haissoit, & ne douta point
qu elle ne fust perdue du moment qu'elle
étoit accusée, & que Garius en estant ins-
truit, ne la fit aussi tôt mourir de mort
cruelle.
Elle entendit que la vieille qui la gar-
doit étoit alors endormie: à l'instant elle
se leve, met dans ses bras son manteau de
soye, tire les draps de son lit, les nouë
l'un à l'autre, & en fait une corde la plus
longue qu'elle peut, elle l'attache au pilier
de la fenestre, & la jette en dehors, puis
prenant sa robe à deux mains, l'une de-
vant, l'autre derriere, se laisse couler sur
la rosée dont le gazon estoit couvert, &
descendit ainsi dans le jardin.
Les cheveux elle avoit blonds, & en pe-
tites boucles frisés, ses yeux étoient vairs
& rians, son visage bien proportionné,
son nez droit & élevé, & ses petites lé-
vres plus vermeilles que n est cerise & rose
ted by Goc
FEVRIER. 1752.
31
en temps d'Esté, les dents blanches & pe-
tites, & ses dures pomelettes qui sa robe
foulevoient, surpassoient la blancheur de
deux noix nouvelles fraischement écossées.
Sa taille étoit si déliée qu'à deux mains
vous l'eussiez embrassée, & les fleurs des
marguerites qu'elle rompoit en les foul-
lant, & qui lui revenoient sur le col de
pied, paroissoient noires auprès de ses
jambes & de ses pieds, tant blanche étoit
la fillette.
A la porte elle arriva, l'ouvrit & sortit
dans les ruës de Beaucaite à l'ombre de la
Lune qui étoit claire alors, & brillante;
tant chemina qu'elle vint à la Tour où son
ami estoit. La Tour estoit fendue d'espace
en espace. Vers un des pilliers la pauvrette
se tapit, se serre dans son manteau, &
met sa teste contre la Tour qui étoit vieille
& antique; elle entend son Aucassin qui
pleuroit & faisoit grand deuil pour son
amie que tant aimoit, & que tant regret-
toit. Quand elle l'eut assez écouté, elle
commence à dire:
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clait
S'appuie à un pilier,
Elle entend Ancassin pleurer
It sa mie regretter.
B iiij
32 MERCUREDEFRANCE.
Or elle dit sa pensée:
Aucassin gentil Bachelier,
Franc Damoiseau honoré,
Que vous sert de lamenter
De vous plaindre & de pleurer
Quand point de moi ne jouirez;
Puisque votre pere me hait.
Et toute votre parenté
Pour vous je passerai les mers
J'irai en autre contrée.
De ses cheveux elle a couper
Là dedans les a jettea.
Aucassin le Bachelier
Les a pris & caressez,
Embrassez & baisez,
Et dans son sein les a cachez,
Si recommence à pleurer
Tout pour sa mie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Quand Aucassin à Nicolette entendit
dire qu elle s'en vouloit aller en lointaine
contrée, il se livre à son désespoir. Belle
douce amie, fait-il, non, vous ne vous
en irez point; aussi tont vous m'auriez don-
né la mort. Le premier venu qui vous ver-
toit, & qui le pourroit, vous prendroit sut
le champ, dans son lit il vous mettroit, &
de vous se satisferoit; & si-tost que vous
auriez couché en lit d'autre homme que le
Co
FEVRIER. 1752.
33
mien, n'imaginez pas que j'attendisse un
cousteau pour me le plonger dans le coeur
& me tuer, nenni vrayment, je ne l'atten-
drois point; mais de si loin que je vertois
une muraille on une pierre dure, je pren-
drois mon escousse pour m'élancer, & j'y-
rois si rudement me heurter la teste que
j'en ferois sortit les yeux & la cervelle.
Encore aimerois-je mieux une telle mort
que de sçavoir que vous eussiez couché dans
le lit d'un autre homme que moi.
Ah! fait-elle, je ne crois pas que vous
m'aimiez autant que vous dites; c'est moi
qui vous aime plus que vous ne m'aimez.
Non, belle douce amie, fait Aucassin, il
ne se peut pas que vous m'aimiez autant
que je vous aime. Nulle femme ne sçau-
roit aimer un homme autant qu'un homme
fçait l'aimer. L'amour de la femme n'est
que dans ses yeux, dans l'extrémité de son
sein, & au bout de ses pieds; mais l'amour
de l'homme est enfoncé au beau milieu de
son cœur, de façon que rien ne peut P'en-
arracher.
Tandis qu'Aucassin & Nicolette par-
loient ensemble, voici venit le long de la
rue les Soldats du Guet de la Ville qui
avoient seurs épées nues cachées sous leurs
capotes. Lè Comte Garins leur avoit bien
recommandé, s'ils pouvoient prendre Ni-
BV
ed by Go
34 MERCUREDEFRANCE.
colerte, de ne pas manquer à la tuer. Le
Sentinelle placé au haut de la Tour les vit
venit, & les entendit parler d'elle, disant
entre eux, qu'ils la mettroient à mort. Ha
Dieu! fait-il, quel dommage s'ils tuoient
une si gentille pucelle! Et que ce seroit
une belle charité si je pouvois, sans qu'ils
s'en apperçussent, l'avertir de prendre
garde à eux. Ils ne l'auront pas tuée, qu'Au-
cassin mon Damoiscau en mourra sans
fante, & ce seroit grand dommage.
lei l'on ehante.
Le Sentinelle fut vaillant
Preux, courtois & prudent.
Si a commencé un chant
Qui beau fut & avenant.
Pucelle avec un cœeur franc,
Un cors tu as gentil, plaisant,
Les cheveux blonds & avenans
Les yeux & vairs & rians
Bien voit- on à ton semblant
Que parlé tu as à ton Amant
Qui pour toi s'en va mourant.
Je te le dis, & tu m'entens;
Garde toi de ces Seldats méchans
Qui sous leurs capes vont cachans
Leurs glaives nuds & trenchans
Et qui te vont menaçant
FEVRIER. 1752.
35
D'un tour cruel & sanglant,
Si garde tu n'y prens.
Ici l'on dit. l'on conte & l'on sabloie.
Helas! fait Nicoletre, que F'ame de ton
pere & de ta mere soient en doux repos,
puisque si charitablement & si courtoise-
ment tu mas avertie. S'il plaît à Dieu je
me garderai bien d'eux. Que Dieu mo
soit en aide Elle se resserre dans son man-
teau à l'on bre du pillier jusqu'à ce qu'ils
fussent passez bien loin, & prend congé
d'Aucassin. Tant chemina qu'elle vint aux
murs du Chateau. Le mur estoit percé &
fendu: elle grimpa dessus & fit st bien,
qu elle arriva entre le mur & le fossé. Elle
regarde à ses pieds, & fremit de voir com-
bien il étoit profond & escarpé. Ah Dieu,
fait elle, doux Créateur, si je me laisse
tomber je me casserai le col; cepen-
dant si je reste ici, on me prendra, &
l'on me fera bruler dans un feu ardent: en-
core vaut il mieux mourir ici que d'estre
en spectacle à tout un peuple. Elle fait le
signe de la croix & se laisse couler au sonds
du fossé. Quand elle y fut descendue, ses
beaux petiis pieds, & ses belles mains qui
n'avoient appris à être blessés, furent tous
meurtris & escorchés, tant que le sang en
Bvj
36 MERCUREDEFRANCE.
ruisseloit en douze endroits, mais l'extrêm-
me frayeur qu' elle avoit fit qu'elle ne sen-
tit mi mal ni douleur.
Ce n'étoit pas tout que d'y être entrée,
il falloit en sortit, & sa peine redoubloit;
mais elle pensa qu'il ny faisoit pas bon
pour elle. De bonne fortune, elle trouva
un des pieux aiguisez que ceux du dedans
avoient jettez en deffendant le Château;
elle s'en aida pout y monter pied-à pied,
faisant un pas, puis un autre, non sans
grande peine, enfin elle en sit tant qu'elle
parvint jusqu en haut.
La Forest n'étoit éloignée que de deux
portées d'arbalestres elle avoit vingt une
lieues en long & en large, & elle étoit si
farcie de bestes feroces & de serpens de
toute espece, que Nicoletre tremble d'y en-
tret dans la crainte d'y perdre la vie, ou
d'estre remenée dans la Ville si on la ren-
controit, & d'y être brussée toute vive.
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clair
Estant au haut du fossé
Se met à lamenter,
Et Jesus Dieu implorer,
Pere Roi de Majesté
Je ne sçai plus où allez;
S je vais an Bois feuillé,
FEVRIER.
1752.
Des vilains Lions & Sanglieri,
Dont il y a si grande quantité,
Je serai tantôt dévorée.
Si j'attens à la matinée,
Qu'ici je sois trouvée,
Le seu sera allumé
Dont je serai embraséo.
Mais par le Dieu de Majesté
Encore mieux j'aimerai.
Qu'affreux Lions & Sangliere
De moi soient rassasiés
Que de retourner à la Cité.
Non je n'irai jamais.
Ici. l'on dit, l'on conte & l'an fabloye.
Nicolette douloureuscment se lamen-
toit comme vous avez oui, & se recom-
mandoit à Dieu. Tant alla qu'elle vint à la-
forest; mais elle n'osa trop s'avancer dans
la frayeur qu'elle avoit des bestes féroces
& des serpens. Elle se tapit sous un buisson
épais, & à force d'accablement s'y eudor-
mit jusqu'au lendemain à la premiere heu-
re du jour lorsque les Pastres sortoient de
la Ville, & menoient leurs bestes aux
champs entre le bois & la riviere.
Les Pastoureaux se retirerent à l'écart au-
bord d'une claire fontaine qui couloit le
long de la forest. Là ils étenditent une de
yGoo
3
38 MERCURE DE FRANCE.
lurs cappes & y mirent leur pain Tandis
qu'ils étoient à manger, Nicolette s'étoit
éveillée au bruit des oiseaux & des Pastou-
reaux; elle s'approcha d'eux & leur dit,
Dieu vous assiste mes enfans. Dieu vous
benisse, répondit l'un d'eux qui avoit la
parole à la main plus que les autres. Beaux
enfans, dit-elle, connoissez vous Aucassin,
le fils du Comre Garins de Beaucaire ? Si
nous le connoissons, & par Dieu oui. .Eh
bien mes enfans, les pria t elle, ne man-
quez pas de l'avertir qu'il y a une Biche
dans la forest; qu'il vienne la chasser, &
que s'il la peur prendre, il n'y a pas un de
ses membres, dont il ne donnast pour l'a-
voir, cent, & cinq cens marcs d'or, &
même tout l'or & le bien du monde. A ces
mots ils jettent les yeux sur elle, & la vi-
rent si belle qu'ils en futent éblouis. Je n'y
manquerai pis, répondit en riant celui
qui avoit la parole le plus à la main, mau-
dit soit qui lui en parlera. Vous mocquez-
vous de nous charget d'une si sotte com-
mission. Il nya pas dans toute la forest
une beste si rare, ni cerf, ni lion, ni san-
glier dont le quartier vaille plus de deux
deniers ou trois au plus. Que nous contez-
vous donc? Maudit soit encore, vous dis-
je qui vous en croira, & qui lui en dira
rien: Allea, vous n'estes qu'une sorciere;
d by Goc
FEVRIER. 1752.
39
nous n'avons que faire de votre compa-
gnie, passez votte chemin. Ah! bel En-
fant, dit elle, je vous en prie La beste a
telle vertu qu'Aucassin en sera gueri de
son mal. Tenez voici cinque sols que j'ai dans
ma bourse, allez lui dire qu'il vienne la
chasset dans trois jours au plus, & que s'il
ne la trouve pas d'ici à ce temps-là, il peut
renoncer à jamais guerit de son mal. Par
ma foi, dit-il, les deniers sont toujours
bons à prendre. Qui, nous le lui dirons,
s'il vient; mais nous n'irons pas le cher-
cher pour çela. A la bonne heure, fait Ni-
colette; puis prenant congé des Pastou-
reaux, elle se retire.
.
Ici l'on chanto.
Nicolette au teint de lis
Des Pastoureaux se départit.
Son chemin aux Bois elle a pris
Par un vieux sentier antique
Jusqu'au lieu où deux chemins
Se partageoient par le pays.
Or à penser se mit
Qu'elle éptouveroit son ami
Et sçaura s'il l'aime autant qu'il dit.
Elle cueille des fleurs de lys
De l'herbe de Narcisse
Et des feuilles aussi.
(0
MERCUREDEFRANCE.
Une loge elle en sit
Plus gente que jamais ou n'en vit.
Jure Dieu qui point ne mentit
Que si par-là vint Aucossio
Et qu'il ne s'y reposat un petit.
Pour l'amout d'elle, poins ne sera son ami
Ni elle son amie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Nicolette ayant fait sa loge, comme
vous aven oui & entendu, très-belle &
très-gentille, la garnit pat dehors & par
dedans de fleurs & de feuilles, puis s'é
carte sous un épais buisson pour observer
ce que feroit Aucassin.
Le bruit & les cris se répandirent dans
toute la terre & la contrée de la perte de
Nicolette. Les uns disoient qu'elle s'étoit
enfure, les autres, que le Comte Garins
l'avoit fait mourir. Qui qui en fur bien-
aise, Aucassin ne le fut point du tout. Le
Comte Garins son Pere (delivré de ses
craintes) se fit mettre hots de prison,
manda tous les Chevaliers de sa terre, &
les Damoiseaux. Il tint une feste somptueu-
se dans l'intention de consoler Aucassin
fon fils. Au moment ou la Cour étoit la
plus nombreuse, le triste Aucassin se tenoit
appuyé à un piliet, dolent, plongé dans
la douleux & dans la mélancolie; quel-
FEVRIER. 1752.
41
que fust la joie d'un chacun, il n'en étoit
nulle pour Aucassin, il n'y voyoit tien de
ce qu il aimoit.
Un Chevalier l'ayant confideré s'appro-
cha de lui, l'appella: Aucassin, fait- il, de
pareil mal que vous avez j'ai aussi été ma-
lade: aussi je vous donnetai un bon con-
seil si vous m'en voulez croire. Sire, grand
merci, dit Aucassin, de bon conseil j'au-
rois grand befoin. Montez à cheval, fait
le Chevalier, allez vous promener le long
de cette forest, vous verrez ces fleurs, &
ces herbages, vous entendrea ces oisillons
chanter; peut- estre entendrez vous choses
qui vous soulageront. Sire grand merci,
dit Aucassin. Aussi-tost se dérobant de la
salle, il descend les degrés, va dans l'écu-
rie où estoit son cheval, il le fait seller &
brider, met le pied à l'estrier, monte, &
le voilà parti du chasteau.
Tant chemina qu'il arriva dans la forest,
& tant il courut qu'il se trouva à la fontai-
ne où il rencontra les Pastoureaux sur le
midi qui avoient estendu leuis capotes sur
l'herbe, mangeoient leur pain, & deme-
noient grande joie.
Ici l'on chante.
Or les Pasteurs sout assemblea
Usmerez & Mattinea
42 MERCUREDE FRANCE
Fruelins & Johannès.
Lucas dit, compaznons guais
Dicu gatde Aucassinet:
Vraiment oui le gentil valet,
Ee la pucelle au corps bien fait
Qui chevelure blonde avoit,
Et nous donna de ses deniers
Dont gasteaux avons achetés.
Avec gu ines & coustelets.
Et fluttes & cornets
Pipeaux & petits maillets,
Dieu le garde.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Qiand Aucassin entendit les Pastoureaux,
il lui souvint de Nicolette sa très-douce
amie que tant aimoit, & il pensoit que
la elle avoit été; il piqua des deux, & sa-
vança vers les Pastoureaux.
Dieu vous soit en aide, beaux enfans,
leur dit- il; Dicu vous benisse, répond cę
lui qui avoit plus que les autres le talent de
parler. Beaux enfans, reprend Aucassin, par
grace, repetez-moi la chanson que vous ve-
nez de dire. Nous n'en ferons rien, répondit
celui qui parloit toujours pout les autres,
maudit soit qui vous chantera, beau Sire.
Ne me connoissez-vous pas, mes enfans, re-
pliqua Aucassin: vraiment oui, nous sçavons
bien que vous êtes Aucassin notre Damoi-
100
1ed0
FEVRIER.
1732.
45
seau. Nous ne sommes point à vous, mais
au Comte (votre pere). Accor dez moi ma
demande, Enfans, je vous en prie; Oui
parbleu, oui, & pourquoi chanterois je
pour vous s'il ne le me plaisoit pas. Il ny
a si riche homme dans le Pays à la verité
que le Comte Garins, mais que nous im-
porte? S'il crouvoit mes boeufs, mes va-
ches, mes berbis dans ses prez & dans ses
fromens, il ne seroit pas si hardi de les sai-
sir, & il noseroit les en chasser. A quoi
bon chanterois je pour vous s'il ne me plai-
soit pas de chanter. Pour l'amour de Dieu
bel enfant, vous ne me refuserez pas: te-
nez, voilà dix sols que j'ai dans ma bourse.
Pour les deniers, Sire, nous ne les refuse-
rons pas, mais je ne chanterai pas, car j'en ai
fait serment; je vous conterai si vous voulez.
Par Dieu, fait Aucassin, encore aime- je mieux
entendre conter que de ne rien sçavoir.
Sire, nous estions ici tantôt entre Pri-
me & None, à peu près comme vous nous
voyez à manger notre pain au bord de
cette sontaine, quand une Pucelle vint à
nous la plus belle du monde, tant que
nous croyions que ce fût une Fée, & que
tout le bois en tut éclairé. Elle nous donna
tant de ses deniers, que nous lui promis-
mes si vous veniez ici, de vous dire d'aller
chasser dans cette forest, & qu'il y avoit
d by Go
44 MERCURE DE FRANCE.
une beste telle que si vous pouviez la pren-
dre, vous n'en donneriez pas un quartier
pour 500 marcs d'argent, ni pour tout l'ot
du monde: car elle a une si merveilleuse
proprieté que si vous la pouviez prendre,
vous seriez gueri de votre mal; il faut que
dans trois jours vous l'ayez prise, sans ce-
la vous ne la reverrea jamais. Allez donc
la chasser si vous voulez, smon n'y allez
pas. Ma commission est faite. C'est assez
enfans, dit Aucassin, Dieu me la fasse ren-
contrer.
Ici l'on chante.
Aucassin ouit les mots
De son amie au gentil corps
Qui le percent jusqu'au coeut,
Il entre au fond du boic.
Le Destrier au trot
L'emporte & au galop:
Or il a dit ces ttois mots.
Nicolette au gentil cors,
Pour vous suis venu au bois,
Je ne chasse ni cerf ni porc,
Mais je suis sur vos talons
Pour vois vos yeux & votre cots.
Votre deux tire, vos doux mots
Ont mon coeut blessé à mort.
plaist à Dieu le Seigneut sort
100
FEVRIER.
1752.
4.
Je vous revertai encore,
Douce sour, m'amour.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin par la forest alla, son destrier
grand train l'emportoit. Ne vous imaginez
pas que les ronces & les espines l'espar-
gnassent, point du tout. Ses habits en fu-
rent tous déchirés, & il n'en restoit pas un
morceau à recoudre l'un par dessus l'autre.
Le sang lui coule des bras, des contés & des
jambes en vingt ou trente endroits, & s'on
auroit pu le suivre à la trace du sang, dont
n couvroit l'herbe où il passoit: mais de
Nicolette il étoit tant occupé, de Ni-
colette sa douce amie, qu'il ne sentoit ni
mal ni douleur. Il erra ainsi dans la forest
toute la journée sans en avoir aucune nou-
velle. Quand il vit la nuit approcher, il se
prit à pleurer de ce qu'il ne la rrouvoit
point.
Comme il suivoit une ancienne route
où l'herbe étoit haute, il voit dans le mi-
lieu un homme tel que je vais vous le des-
peindre. Il estoit grand, terrible, laid &
hideux; il avoit une face large, plus noire
qu'un chartbon, l'entre deux de ses yeux
avoit une pleine paume de travers: avec
cela il avoit des jouës d'une grandeu
énorme, le nez prodigieusement gros &
nad
46 MERCURE DE FRANCE.
écrasé, d'amples narines tout ouvertes,
de grosses levres plus rouges qu une escar-
boucle, de grandes dents jaunes & affren-
ses. Sa chaussure estoit des souliers de cuit
de bœeuf avec des bottes de bois de tilleul
qui lui montoient jusqu'au dessus du ge-
nouil. Il étoit vestu d'une capotte à deur
envers, & appuyoit son corps hideux sur
une grande massue.
Aucassin l'ayant rencontré fut saisi d'ef-
froy. Dieu t'assiste, beau frere, lui dit-il.
Dieu vous benisse, respondit le Monstre.
Que fais- tu ici, dit Aucassin: que vous
importe, fait l'autre? tien, dit Aucassin,
je ne vous le demande qu'à bonne inten-
tention. Qu'avez- vous à pleurer, dit
l'homme, & de quoi vous affligez-vous
tant? Certes, si j'estois aussi riche que vous
estes, tout le monde ne seroit capable de
me faire pleurer. Et comment me con-
noissez- vous si bien, fait Aucassin: Qui; je
sçais que vous estes Aucassin le fils du Com-
te, & si vous me dites pourquoi vous pleu-
rez, je vous dirai ce que je fais ici. Certes
fait Aucassin, je vous le ditai très-volon-
tiers. Je suis venu ce matin chasser dans
cette forest avec un levrier blanc le plus
beau du monde, j'ai eu le malheur de le
perdre, c'est le sujet de mes pleurs. Oui
vraiment, & l'on dit mesme que c'est
by Go
*- -
FEVRIER 1752.
47
pour un vilain chien puant que vous pleu-
rez ainsi. Mandit soit qui ne le mocquera
de vous, puisque votre pere est si grand
Seigneur, que s'il en demandoir dix, quin-
ze ou vingt autres, on se feroit un plaisit
de les lui donner. J'ai bien un autre sujet
de pleurer, & de m'affliger, quoi donc,
frere; Je vous le dirai, Sire.
Je fervois un riche Paysan, qui m'avoit
loué pour mener sa charrue, & me confia
quatre bœeufs; il y a trois jours que j'ai
perdu le meilleur Roger, le meilleur
bœeuf de ma charrue. Je vais par tout le
cherchant depuis trois jours sans boire ni
manger, & je n'ose rentrer dans le villa-
ge, de crainte qu'on ne me fourre en pri-
son, car je n'ai pas un sol pour le payer :
je n'ai vaillant dans le monde que ce que
vous voyez sur moi: ma pauvre mere n'a-
voit aussi qu'une meschante cotte, on la
lui a arrachée de dessus le dos, actuelle-
ment elle est sur la paille, & son estat
m'afflige encore plus que le mien. L'ar-
gent va & vient; si j'ai perdu cette fois-
ci, un autre jour je regagnerai, & je re-
couvrerai mon boeuf quand je pourrai.
Ce n'est pas pour cela que je pleurerois:
mais quoi, vous, c'est pour un chien que
vous pleurez depuis si long tems? maudit
soit qui de vous ne se mocqueroit, & qui
48 MERCUREDEFRANCE.
seroit assez sot pour vous plaindre. Beu
frere, Dieu vous benisse; que pouvoit va-
loit ton bœeuf? On en veut avoir ving
sols; & je n'en puis faire rabbatre unt
seule maille. Tiens, dit Aucassin, les vor
ci dans ma bourse, va payer ton boeuf
Grand merci, Seigneur: le bon Dieu vous
fasse trouver ce que vous cherchez. Le
Bouvier s'en va, & Aucassin continue de
marcher.
La nuit estoit belle & sercine, & tant il
chemina qu'il atriva à la feuillée de Ni-
colette si bien tapissée de fleurs, & par
dedans & par dehors, qu'on ne pouvoit
rien de plus beau. Aucassin en la voyant,
s'arresta tout court. Ah! Dieu, dir-il,
il faut que Nicolette ait surement été ici
c'est ma douce amie, ce ne peut estre une
autre, qui de ses belles mains a tissu cette
loge. Je veux pour l'amour d'elle descen-
dre ici, & y passer la nuit. Comme il
mettoit le pied hors de l'estrier pour des-
cendre du cheval qui étoit grand & haut,
il vint à penser à Nicolette sa très douce
amie, & se laissa tomber si rudement sur
une roche, qu'il se desmit l'espaule, Quoi-
qu'il se sentit bien blesse, il fit tant que de
l'autre main il attacha son cheval à un buis-
son d'espines du mieux qu'il put; ensuite
se destournant un peu, il entra en se bais-
sant
d by Goo
FEVRIER.
1752.
49
sant dans la loge. Il considera les estoiles
qui luisoient au Firmament
& dont une
brilloit sur toutes les autres: à l'instant il
commen ce à dire.
Ici l'on chante.
Estoile qu'ici j'apperçois,
Que la Lune tire après toi,
Ma Nicolette est avec toi;
Nicolette celle au blond poil.
(Lacune.)
Qu'à la distance où je te voi
La haut je fusse près de toi !
Ah! combien je te baiserois!
Quand je serois fils de Roi,
Tu serois trop bonne pour moi
Ma soeur, ma douce amie.
Quand Nicolette, qui n'estoit pas loin,
eut entendu Aucassin, elle courut à la lo-
ge les bras ouverts, se jetta à son col, le
baisa, & l'embrassa. Beau doux ami,
soyez le bien retrouvé; & vous, belle
douce amie, soyez la bien retrouvée; &
tout en disant ces mots, de se baiser & de
s'embrasser. Rien de si beau que de voir la
joye qu'ils se faisoient. Ah! douce amie,
fait Aucassin, tout à l'heure j'estois bien
blesse à l'espaule, je ne sens plus ni mal ni
50 MERCUREDEFRANCE.
douleur depuis que je vous tiens. Elle le
taste par tout, & trouve qu'il a l'espaule
déboctée. Elle le mania tant avec ses belles
mains, & fit tant, avec l'aide de Dieu,
qui assiste toujours les Amans, que l'es-
paule fut remise à sa place; puis prenant
des fleurs & de l'herbe fraiche, & des
feuilles vertes qu elle enveloppa, & atta-
cha avec un pan de sa chemise, elle le
guerit parfaitement. Aucassin, beau doux
ami, fait- elle alors, il faut songer mainte-
nant à ce que vous ferez. Si demain votre
pere fait visiter cette forest, & qu'on my
trouve, quoique de vous on fasse, il n'est
pas douteux que pour moi on me fera mou-
rit. Certes, belle douce amie, j'en serois
au desespoir; mais si je puis, ils ne vous
attraperont pas. Il monte sur son cheval,
prend sa mie devant lui en la baisant &
l'embrassant, & ils s'en vont à travers
champs.
Ici l'on chante.
Aucassin le beau, le blond,
Rempli de sa passion,
Sort du bois profond
Tenant dans ses bras ses amours
Devant lui sur son arçon.
Les yeux lui haise & le front,
La bouche & le menton.
FEVRIER.
1752.
Aucassin, mon ami doux
En quelle terre irons-nous
Dit la Belle; Aucassin respond,
Que m'importe où nous irons,
Puisqu'ensemble nous allons:
Tant vont pat vaux & par monts
Traversant les villes & les bourgs
Qu'à la mer ils arrivent au jour,
Et descendent sur sablon
Près du rivage.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Aucassin lui & sa mie au rivage sont des-
cendus, comme vous l'avez oùi & enten-
du; il tient son cheval par la bride, & sa
mie par la main: ils vont ainsi suivant le
rivage, tant qu'ils apperçoivent des Mar-
chands qui naviguoient. Aucassin leur fit
signe d'approcher, & la barque vint à lui,
il fit tant par ses prieres qu'ils l'y receu-
rent.
A peine avoient- ils gagné la haute mer,
qu'ils furent accueillis d'une horrible tem-
peste, qui, les jettant d'une coste en une
autre, les poussa enfin dans une terre
estrangere, & les mit dans le Port du
Chasteau de Torelore. Ils demanderent en
quelle terre ils estoient, & on leur re-
pondit que c'estoit la terre du Roi de Tore-
lore. Quel homme est-ce, demanda en-
Ci
OO
50
52 MERCUREDE FRANCE.
core Aucassin? Seroit il en guerre? vrai-
ment oui, respondit on, & très-cruelle.
A l'instant il prend congé des Marchands
qui le recommanderent à Dien: il monte
sur son cheval, l'espée sur le flanc, sa mie
devant lui, & tant chemina qu'il arriva
au Château. Où est le Roi, demanda-t- il ?
il est en conche, respondit on, & sa fem-
me à la guerre, elle y a mené tous les gens
du pays, respondit-on. Aucassin à ce pro-
pos fut dans le plus grand estonnement:
il vient au Palais, descend de cheval avec
sa mie qui tient son cheval, monte au Pa-
lais l'espée au costé, & traversant les ap-
partemens, arrive à la chambre où le Roy
estoit en couche.
Ici l'on chante.
Dans la chambre entre Aucassin,
Le courtois, le gentil.
Il est venu jusqu'au lit,
Au lit od le Roy gist.
Devant lui P'arreste surptis;
Or es coutez ce qu'il lui dit.
Faux Roy, que fais-tu ici :
Je suis en couche d'un fils,
Dit le Roy, quand jautai accompli
Mon terme, jo serai gueri,
Puis j'irai la messe ouir
It après contre mes ennemis
FEVRIER.
1752.
53
Pirai en guerre me divertit,
Je n'y manquerai pas.
Ici l'on conte l'on di-, & l'on fabloie.
Quand Aucassin entendit le Roy ainsi
parler, il prit toutes les couvertures qui
sur lui estoient, les éparpilla au milieu de la
chambre, & trouvant derriere le lit un bas-
ton, le prit, se retourna, & rossa le Roy
de façon à le laisser mort sur la place. Ah !
beau Sire, dit le Roy, que voulez vous
de moi? Avez-vous perdu l'esprit de ve-
nir me battre dans ma maison? Ce que je
veux, dit Aucassin! Je vous tuerai par-
bleu, mauvais fils de P. si vous ne me ju-
rez que jamais homme dans votre terre
ne sera plus en couche d'enfant. Quand le
Roy le lui eut promis; maintenant dit Au-
cassin, menez mot à l'armée où est votre
femme: volontiers, fait le Roy, qui mon-
te aussi-tost sur son cheval: Aucassin va sut
le fien avec lui, laissant Nicolette dans la
chambre de la Reyne. Tant cheminerent
le Roy & Aucassin, qu'ils arriverent où
la Reyne estoit, & la trouverent au fort
de la bataille qui se donnoit à coups de
pommes, d'oeuts frais, & de fromages:
Aucassin tegarde, & ne revient pas d'es;
tonnement.
Ciij
gines ud
34 MERCUREDE FRANCE.
Ici l'on chaute.
Ancassin tout court s'est arresté
Et commence à regarder
Ce fier combat en champ mortel
Entre ces braves guerriers.
Qui pommes, œufs & fromages frés
Aux champs avoient apportés.
Celui qui mieux trouble l'eau d'un gué
Est pour meilleur champion prisé.
Aucassin vaillant & altier
Commence à les regarder,
De rite se met à éclatet.
Ici l'on dit, k' on conte, & Pon fabloye.
Quand Aucassin vit cette merveille; il
vient au Roy, l'appelle, & lui dit, Sire,
sont-ce-là vos ennemis? oui vraiment, dit
le Roy. Voulez-vous que je vous vange
d'eux, ajousta Aucassin: je ne demande
pas mieux. Aussi- tôt Aucassin met l'espée
a la main, se jette à travers les rangs,
frappe à droite & à gauche, & en estend
plusieurs morts sur la place. Que faites-
vous donc là, lui crie le Roy, en sautant
à la bride de son cheval! Ah! beau Sire, ne
les tuez pas comme vous faites. Comment
donc voulez-vous que je vous vange d'eux,
demande Aucassin? vous, en faites trop,
dit le Roy, nous n'avons pas accoutumé
FEVRIER. 1752.
de nous tuer de la sorte, nous nous enten-
dons de nous mettre en fuite réciproque-
ment. Le Roy & Aucassin s en retourne-
rent au Chasteau de Torelore, où les gens
du pays dirent au Roy de chasser Aucassin
de sa terre, & de retenit Nicolette pour
son fils, car elle leur sembloit bien fille de
haut parage. Nicolette qui les entendit,
n'en fut point contente, & commença à
dire.
Ici l'on chante.
Sire, Roi de Torelore
Dit la Belle Nicole
Vos gens me tiennent pour folle
Quand mon doux ami me cajole.
Que toujours je sois à l'escole
D'Aucassin qui de moi raffole !
Ni bal, ni danse, ni carolle
Harpe, vielle, ni violle,
Ni le jeu de l'escarpole
Ne m'en arracheroient pas.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin fut au Château de To relore
avec Nicolette sa mie en grande joye,
en grand deduit, car avec lui estoit Ni-
colette sa douce awie que tant aimoit.
Tandis qu'ils estorent dans ces trans-
ports d'allégresse & de joye, voici venir
Cii
56 MERCUREDE FRANCE.
une escadre de Sarrazins qui fondent sur le
Château, l'attaquent de toutes parts, &
l'emportent de vive force; ils pillerent tout
ce qui se trouva, sirent tout prisonnier,
& prirent Nicolette & Aucassin. Ils lie-
rent Aucassin par les mains & par les
pieds, le jetterent dans une barque: Ni-
colette dans une autre fut aussi enlevée.
Une hotrible tourmente les surprit en
chemin. La barque qui portoit Aucassin,
après avoir long-tems vogué cà & là à tra-
vers les mers, fut enfin poussée contre le
Château de Baucaire. Tout le pays accoure
sur la rive, & reconnoit Aucassin. Les peu-
ples à la vue de leur Damoiseau furent
transportés de joye, car il avoit bien se-
journé trois ans au Château de Torelore.
Son pere & sa mere estorent morts pendant
tout ce tems là : c'est à qui le meneroit au
Château de Baucaire! Tous le reconnu-
rent pour leur maître, & il tint sa terre
en bonne paix.
Ici l'on chante.
Aucassin s'en est allé
A Beaucaite sa cité.
Le pays & la Comté
Gouverna par franche autorité,
Il jure le Dieu de majesté,
eO
FEVRIER. 1752.
37
Que beaucoup plus il est faché
De sa Nicolette au teint clair,
Que de toute sa parentée,
Si elle est de mort trépassée.
Douce amie au teint si clair
Je ne sçais où vous chercher ;
Il n'est pays de Dieu créé,
Que par terre & par marée
Tantost pour te retrouvet
Je ne parcourusse,
Ici l'en dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Nous laisserons là Aucassin, & nous
parlerons de Nicolette. La nef sur laquelle
on l'avoit enlevée, estoit celle la même que
montoit le Roi de Carthage, pays de Ni-
colette qu'i ne connoissoit point, & qui
avoit douze freres tous Rois ou Princes.
Quand ils virent Nicolette si belle, ils lui
porterent tous grand respect, lui firent
grande fête, & lui demanderent qui elle
estoit, car elle leur paroissoit bien très-
noble Dame, & de haut estat; elle ne sçut
que leur dire, sinon qu'elle avoit esté enle-
vée enfant en très bas âge. Tant navigerent
qu'ils arriverent dans la Cité de Carthage.
A la vue des murs du Château, & à la-
vue du pays, Nicolerte se reconnut, &
se ressouvint qu'elle y avoit été nourrie en-
CV
BENVO
58 MERCUREDEFRANCE.
fant, toute petite, & qu'elle y avoit esté
prise & en menée. Else sçavoit bien aussi
que fille au Roy de Carthage elle avoit
esté, & que nourrie dans la cité elle avoit
esté autrefois.
Ici l'on chante.
Nicolette la bonne, la sage
Est abordée au rivage,
Voit les murs & les estages,
Les Palais & les salles.
Elle fait de grands helas:
Fille au Roy de Carthage
Moi de si haut parentage,
Estre ainsi dans l'esclavage
Traisnée par gent sauvage:
Aucassin gentil & sage,
Frane Damoiseau & honorable
Votre amour m'encourage,
Et nuit & jour me travaille.
Qu'encore un coup je t'embrasse,
Et qu'un doux baiser il me fasse
A ma bouche & à mon visage
Le gentil sire Damoiseau.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Quand le Roi de Carthage entendit Ni-
colette ainsi parler, & pleurer, ses deux
bras il lui jette au col. Qui estes vous,
FEVRIER.
1752.
59
dites-le moi, fait-il? belle douce amie,
n'ayez pas peur de moi: Sire, fait elle,
fille au Roy de Carthage je suis. Je fus
prise enfant, il y a bien quinze ans pas-
sés. Quand ils l'entendirent ainsi parler,
ils virent bien qu elle disoit vrai; ils l'ac-
cablerent de caresses, lui firent feste, & la
menerent au l'alais en grande cérémonie
comme fille de Roi qu'elle estoit. Ils vou-
lurent lui donner pour espoux le fils du
Roy d'une Nation payenne, mais d'estre
mariée el le n'avoit nul souci.
Après avoir passé trois ou quatre jours
dans ce lieu & dans cette situation, elle
pensa en elle mesme par quel moyen elle
pourroit aller cherchet Aucassin. Elle prit
un violon, apprit à en jouer, & voyant
qu on vouloit un jour la marier à un riche
Roy payen, elle se defroba la nuit, vint
à un port de mer, & se logea chez une
pauvre femme sur le rivage. Là, prenant
d'une herbe, elle s'en frotra la tête & le
visage, si bien qu'elle se rendit toute noi-
ie, ayant ensuite fait faire cotte, man-
reau, chemise, & brayes, elle s'ajusta en
guise de Jongleur, prit son violon, vint à
un Marinier, & le pria tant qu'il la mit
dans sa nef. Les voiles sont tendues; on
navigue tant pat haute mer, qu'on aborde
en terre de Provence. Nicolette débarque,
Cvj
60 MERCURE DEFRANCE.
prend son violon, & s'en va par le pays
en violonnant, tant qu'enfin elle arrive
au Château où Aucassin estoit.
Ici l'en chante.
A Baucaire sur la tour-
Estoit Aucassin un jour
Assis sur le perron
Environné de ses Batons.
Il voit les herbes & les flours,
Entend chanter les oisillons
Il lui souvient de ses amours
De Nicolette la donce;
Qu'il a aimé tant de jours.
Lots jette soupits & pleurs.
Voici que Nicole au perron
Tire du sac son violon,
Or parle & dit sa leçon.
Ecoutez-moi, Seigneurs Barons,
Ceux d'aval & d'amoat
Vous pla roit il ouir chauson
D'Aucassin le franc Baron,
Et de Nicolette sa bonne ?
Tant durerent leurs amours
Qu'il la chercha au bois profond,
A Torelore au donjon
Les prirent des Payens un jout.
D'Aucassin rien ne savons,
FEVRIER.
1752. 6h
Mais de Nicolette la bonne,
Elle est à Carthage au dosion.
Sou pere Roi du canton
Pour elle a le coeut si bon,
Qu'il lui veut faire don
D'un Roi, mais pryen & felon :
Elle lui en dit toujours non
Et ne veut d'autre Baton
Qu'un damoiseau, qui Aucassin a nom
Et mille fois la tueroit-on
Elle n'aura d'autre Baron.
Sinon ce tant joli garçon,
Son amoureux que tant desire.
Ici l'on dit, l'an conte, & l'on fabloy e,
Quand Aucassin entendit ainsi parler de
Nicolette, il fut joyeux tant que rien
plus; il se retira à l'écart, & lui demanda,
oeau doux ami, fait il, de cette Nicolette
ne scavea vous rien ? de cette Nicolette
dont vous avtz oui conter. Qui Sire, ce
que j'en fçais, c'est que c'est bien la plus
franche & la plus loyale créature, la plus
gentille & la plus sage qui oncques fut
née. C'est la fille au Roi de Carthage qui
la prit dans le mesme tems qu'Aucassin fut
enlevé, & qui l'amena dans la cité de
Carthage; quand il sceut que c'estoit sa
Vigisined hidO
62 MERCURE DE FRANCE
fille il en fit grande feste. A present il ne
cesse de la presset tous les jours d'accepter
pour mari un des plus hauts Roys de toute
l'Espagne; mais elle se laisseroit plutot bru-
ler toute vive que d'en prendre aucun,
tant riche fut il. Ha! beau doux ami,
fait le Comte Aucassin, si vous voulicz re-
tourner dans cette terre, & dire à Nico-
lette de venir me parler, je vous donne-
rois tant d'argent que vous oseriez m'en
demander & en prendre. Scachez que
pour l'amour d'elle je ne veux prendre
femme de tant haut parage que ce soit
mais je s'attend toujours, & je n'autai
point de femme si ce n'est elle. Si je sça-
vois où la trouver je ne serois pas à prè-
sent à la chercher. Sire, fait elle si vous
aviez réellement cette envie j'irois la cher-
cher pour vous, & pour elle que j'aime
tendrement; il l'en conjure & lui fait dé-
livrer 20 marcs d'argent. Elle part & le
laisse en pleurs, tout pour la douceur de
Nicolette: puis le voyant pleurer, Sire
fait elle, revenant sur ses pas, ne vous
de lesperez pas encore, dans peu je vous
l'aurai amenée dans cette ville, & je vous
la ferai voir. Aucassin à ces douces pro-
messes fut attendri & transporiè de joye;
elle le quitte & va à la ville dans la mai-
de la Vicomtesse, cat le Vicomte son
FEVRIER. 1752. 63
parrain estoit mort, elle logea chez elle,
eut avec elle quelques entretiens; enfin
lui declara ce qui l'y avoit amenée. La Vi-
comtesse la reconnut, scut que c'estoit
cette mesme Nicolette qu elle avoit élevée,
elle la fit baigner, laver, & reposer
huit jours durant. Nicolette prit une her-
be qu'on appelle esclaire, s'en frotta, &
redevint aussi belle qu elle avoit jamais été
dans aucun tems de sa vie. Elle s'affubla
de belles & riches étoffes de soie, dont la
Dame avoit profusion, puis s'estant assise
dans la chambre sur un lit de repos d'une
étoffe toute de soie; elle appella la Dame,
& la pria d'aller trouver Aucassin son ami,
ce qu'elle executa fur le champ.
La Vicomtesse étant arrivée au palais
trouva Aucassin pleurant & regrettant Ni-
colette sa mie, qui tant tardoit à venir.
La Dame l'appella, & lui dit Aucassin,
cessez de vous désoler davantage; venez-
vous en avec moi, & je vous montterai
la chose du moode que vous aimez le
mieux; c'est Nicolette votre douce anie,
qui des lointaines terres est venue vous
chercher. Aucassin en saute d'aise.
Ici Von chante,
Quand Aucassinet eut oui
Que Nicolette au teim de lys,
jitized by God
64 MERCUREDEFRANCE.
Estoit de retour au pays;
Jamais il ne fut si ravi.
Avec elle en chemin se mit
Jusqu'à l'hostel cesse ne sit.
Dedans la chambre se sont mis.
Aucassin, qui tous ses plaisirs
Avoit dans Nicolette assis
D'aise avoit son coeur tout saisi;
Elle qui tient son doux ami
Telle joye onques ne sentit.
Vers lui saute en pieds & bondit,
Et contemple son Aucassis.
Ses deux bras elle lui tendit
Et doucettement l'accueillit,
Les yeux lui baise & lui sourit.
La nuit les trouve encore ainsi,
Jusqu'au matin que le jour luit
Et qu'elle épouse son ami,
Qui de Baucaire Dame en sit.
Ainsi tous deux estant unis
Passerent des tems insinis
Daus les transports, & les plaisirs.
De son bien Aucassin jouit
Et du sien Nicolette aussi.
Ce joli chant & ce recit
Finissent en cet endtoit-ci:
Plus je ne sçais que vous eu dite.
Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette,
tiree d'un ancien Manuscrit.
AVERTISSEMENT.
Cet Ouvrage se trouve dans un Manuscrit
qui a près de 500 ans d'ancien-
neté. Il fut composé veis le tems de S.
Louis pour être reciré & chanté dans les
Cours des Rois, des Princes & des
Scigneurs. Le Trouverre ou Jongleur qui
faisoit le premier rôle, récitoit à voix hau-
te & sonore l'histoire ou la fable en prose
qui est toujours précédée par ces mots,
On dit, on conte, on fabloye. Ce qui est en
vers, précedé des mots on chante, étoit mis
en musique, & se chantoit sans doute en
chœeur par la troupe des Chanteurs à qui le
chef donnoit le ton. Un nombre infini
d'instrumens de toutes espéces joués par
les Jongleurs & les Menestriers de la mê-
me bande, formoit l'accompagnement.
Tous les vers d'un même chant ou d'une
même suite rimoient ensemble, hormis le
dernier vers; mais les rimes n'en setoient
pas de mise aujourd'hui: outre que la pro-
nonciation étoit fort differente de la nôtre;
(car Aucassin rimoit à is, & se prononçoit
Aucassin ou Aucassis) nos Peres se conten-
toient des assonances, ou de la plus legere
ressemblance dans, la finale des mots.
FEVRIER.
1752.
11
L'attention de ne point faire rimer le
dernier vers de 'chaque reprise avec les
précédens, semble indiquer un dessein
formel d'avertir le Trouverre qu'il devoit
se préparer à commencer son récit en prose;
c'étoit une espéce de réclame pour le Dé-
clamateur qui avoit à reprendre son rôle
lorsque le chanteur alloit finir le sien.
Le Traducteur n a fait que mettre dans
un François intelligible le texte original
qui ne pourroit être entendu que d'un
petit nombre de personnes qui ont pris la
peine de se rendre celangage familier. Il
a rendu scrupuleusement dans la Prose la
simplicité & la naiveté du dialogue; mais à
l'égard de la versification, il n en a pas tou-
jours conservé aussi exactement la mesure
& les rimes.
On a long. tems délibéré s'il ne seroit
pas à propos de faire quelques retranche-
mens dans cet ouvrage, & si, par mena-
gement pour la délicatesse des Lecteurs, il
ne falloit pas supprimer l'épisode du Bou-
vier, & celle du Roi de Torelore; mais
enfin on s'est déterminé à conserver l'un &
l'autre. Il ne s'agit pas de donner un ou-
vrage sans défaut, celui ci en a beancoup
quon ne prétend pas dissimuler; il est
question de faire connoître au vrai nos an-
ciennes mœurs; & comme rien n est plus
AV
30
13 MERCUREDE FRANCE.
propre à les représenter au naturel que cet-
te composition, on a cru ne pouvoir con-
server avec trop de fidelité, dans la copie,
tous les traits de l'original.
Une autre raison, peut-être plus impor-
tante, s'est jointe à celle-là pour détermi-
ner le traducteur à prendre ce parti; il a
lû avec satisfaction dans le dix-septième
volume du recuoil de l'Académie des Bel-
les-Lettres, un Mémoire sur l'utilité de la
lecture des anciens Romans de Chevalerie
où l'Auteur prétend qu'il y a presque tou-
jours un but moral dans tous les ouvrages
de ce genre. Le Roman d'Aucassin & de
Nicolette vient à merveille à l'appui de
son sentiment; le traducteur croit y voit
d'un bout à l'autre une intention sensible
d'y repandre d'utiles moralités. L'Amour,
tant recommandé par tous nos anciens Au-
teurs, n est presque jamais presentè ici que
comme une passion, qui, renfermée dans
de justes bornes, peut être le principe des
plus éclatantes vertus & des plus grandes
actions; mais qui en même tems, peut être
aussi la source d'une infinité de désordres
& de calamités lorsqu'on s'y laisse telle-
ment alservir que l'on oublie tout ce qu'on
doit à sa naissance, à sa famille, à son état
& à sa Patrie. Le discours du Berger, qui
daigne à peine répondre au jeune Aucas-
sin, quoique son Damoiseau, c est à dire,
13
FEVRIER. 1752.
au fils de son Seigneur, parceque la divi-
sion du Pere & du fils les met l'un & l'au-
tre hors d'état de lui faire sentir leur auto-
rité, ce discours insolent n'a pas fait d'im-
pression sur Aucassin, toujours aveuglé par
son amour; le Bouvier revient à la charge.
Pouvoit-on encore rien imaginer de plus
touchant pour faire rentrer en lui même
ce fils dénaturé, que les tendres sentimens
de cet homme grossiet qui compte pour
peu tous ses maux, en comparaison de l'é-
tat où est réduite sa malheurense mere? La
valeur recommandée dans tout le roman,
est une leçon continuelle aux Seigneurs de
Fiefs pour leur apprendre qu'ils se doivent
à la défense de leurs Sujets, que se mon-
trer seulement à leur tête dans les Guer-
res qu'ils ont à soutenir, c'est en assurer
le succès, & qu'il n est pour eux d'autre
moyen de conserver leur bien, leur fief,
& leut honneur. L'épisode du Roi de To-
relore est une correction encore plus forte
pour les Princes & les Seigneurs de Fiess:
si elle se sent de la dureté du siécle, elle
sert à leur montrer tout l'opprobre attaché
à une vie molle & effeminée; elle les aver-
tit que dans le besoin il faut qu'ils se char-
gent du poids de la guerre, & que quand
ils l'ont entreprise une fois, il ne faut pas
y perdre du tems, mais la poursuivre à tou-
te outrance. Telle est la morale qu'on a
14 MERCUREDE FRANCE.
eru voir dans cette pièce, & qui a fait con-
server deux Episodes que, sans cela, il cût
été aisé de retrancher.
COMMENCEMENT DE LA ROMANCE;
C'est d'Aucassin & de Nicolette.
Qui de vous veut bon vers ouir
De vieux & d'antiques déduits
De deux enfans beaux & petits
C'est Nicolette & Aucassis:
Des grands peines qu'il souffrit
Et des provesses qu'il sit
Pour sa mie au teint de lis.
D'eux fut ce chant & ce recit
Qui courtois est & bien assis.
Nul homme n'est si esbahi
Tant dolant ni tant entreptis
De grand mal & malade au lit
Qui de l'ouir ne fut gueri
Et de joye regaillardi
Taur doux il est....
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloie.
Le Comte Bongars de Valens faisoit une
si cruelle guerre au Comte Garins de Beau-
caire qu'il ne passoit pas un jour sans être
aux portes, aux murs, & aux barrieres de
sa Ville avec cent Chevaliers & avec mille
Sergens, tant à pied qu'à cheval, brulant
sa terre, ravageant son Pays, & tuant ses
FEVRIER.
1752.
15
hommes. Garins vieux & foible avoit fait
son tems, & n'avoit pour héritier ni fils
ni fille, hormis un jeune enfant beau,
grand, bien fait, & en tout point propor-
tionné à merveille, ayant cheveux blonds,
& frisés en petites boucles, les yeux vairs
& rians, la physionomie ouverte & pré-
venante, & enfin si rempli d'excellentes
qualités & de perfections qu'en lui n'y
avoit rien à reprendre, sinon que tant
estoit épris d'amour, qui tout surmonte
qu'il ne vouloit point être chevalier, pren-
dre les ar mes, allor aux Tournois, ni faire
ce qui convenoit à sa naissance.
Son pere & sa mere lui disoient, cher
fils, prens tes armes, monte à cheval, dé-
fends ta terre & secoure tes hommes: s'ils
te voyent parmi eux, ils en deffendront
mieux leur vie, leurs biens, leurs terres,
& leurs murailles.
De quoi me parlez vous, mon pere, dit
Aucassin (c'étoit le nom de l'enfant) que
Dien ne maccorde jamais rien de ce que
je lui demande, si l'on me voit armer Che-
valiet, monter à cheval & me mêler dans
aucun Tournoi, ni combat où je fasse sen-
tir la vigueur de mes bras aux Chevaliers,
& où jeprouve la force des leurs, avant
que vous m'ayez donné Nicolette ma dou-
ce amie que tant j aime. Cher fils, dit le
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16 MERCUREDE FRANCE.
pere, cela ne se peut, laissez-là cette che-
tive créature; c'est une esclave tirée de
terre étrangere que le Vicomte de cette
ville acheta des Sarrazins, qu'il amena ici,
qu'il a élevée & baptisée, & dont il a fait
sa filleule: il lui donnera quelqu'un de
ces jours un jeune garçon qui gagnera sa
vie à labourer; la tienne est toute gagnée,
& si tu veux prendre femme, je te donne-
rai fille de Roi, ou de Comte; car il ny
a en France si riche Seigneur dont tu vou-
lusses avoir la fille, que tu ne l'ayes aussi-
tot pour femme.
Mon Pere, dit Aucassin, est-il au mon-
de tant belle Seigneurie qui ne fût bien
occupée, si Nicolette ma douce amie la pos-
sedoit. Ce seroit peu pour elle d'être Im-
pératrice de Constantinople ou d'Allema-
gne, ou Reine de France ou d'Angleterre,
tant elle est franche, courtoise, debon-
naire & de toutes vertus accomplie.
On chante.
Aucassin fut de Beaucaire
D'un Château de belle retraite,
Quoique son pere fasse
De Nicolette la bien faite
Il ne se peut qu'il le détache,
Et qu'épouser ne la lui laisse.
Sa mere ainsi le meuace
by Goc
1752.
FEVRIER.
Méchant que veux-tu faire:
Aucassin répond tout en rage
Ma Nicolette est gente & gaye.
Ta Nicole esclave à Carthage
Fut d'un Sarazin achetée,
Lui dit sa mere irritée:
Si tu veux semme épouser,
Prens femme de haut parage.
Mere; je n'y puis que faite,
Nicolette est debonnaire;
Son gentil corps, son visage,
Sa beauté ont surpris mon ame,
Il est juste que son amour j'aye.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Quand le Comte Garins de Beaucaire
vit qu'il ne pourroit détourner Aucassin
son fils de l'amour de Nicolette, il alla
trouver le Vicomte de la Ville son Vassal;
il l'appella, & lui dit, Seigneur Comte,
chassez Nicolette votre filleule; que mau-
dite soit la Terre d'où elle fut amenée en
ce Pays; par elle je perds Aucassin, il ne
veut point être chevalier, ni rien faire de
ce qu il doit faire; sçachez que si je puis
la tenir, je la ferai jetter au feu, & bruler,
& à vous-même je ferai du pis que je
pourrai. Sire, fait le Vicomte, je suis
bien fâché s'il va & vient la voir & lui
a
17
18 MERCURE DE FRANCE.
parler. Je l'avois achetée de mes deniers,
élevée, baptisée, & fait ma filleule. Je lui
aurois donné un jeune garçon qui auroit
gagné sa vie à labourer. Votre fils n'a que
faire de gagner la sienne; mais puisque
c'est votre plaisir & vorre volonte, j'en-
verrai Nicolette en telle Terre & en tel
Pays que jamais de ses yeux il ne la verra.
Prenez-y bien garde, fait le Comte Ga-
rins, grand mal pourroit vous en arriver.
Ils se separent.
Le Vicomte étoit très riche homme, &
avoit un riche Palais. Dans une chamère
vers le jardin il fit mettre Nicolette au plus
haut étage, & lui laissa une vieille pour
compagne, qui devoit la garder à vue. Il
leur donna pain, viande, vin, & tout ce
qu'il leur falloit, & fit la porte si bien mu-
rer qu'on ne pouvoit entrer ni sortir; Un
seul petit jour y venoit du jardin par une
étroite fenêtre.
Ici on chante.
Nicolette est en prison mise
En une chambre à voste grise
Bâtie par grand artisice
Peinte à la Mosaique;
A la fenestre marbrine
S'appuya la Mesquine.
Cherelute blonde & poupine
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FEVRIER.
1752.
Elle avoit, & la rose au matiu
N'étoit si fraische que son teint.
Jamais plus belle on ne vit.
Elle regarde par la grille
Et voit la rose épanouie
Et les Oiseaux qui se dégoisent;
Lors se plaint ainsi l'orseline:
Helas, malheureuse que je suis
Et pourquoi suis-je en prison mise
Aucassin Damoiseau Sire,
Je suis votre fidele amie
Et de vous ne suis point haie;
Pour vous je suis en prison mise,
En cette chambre à vostte grise
Où je trainerai ma malheureuse vic
Sans que jamais mon cœur varie;
Car toujours serai-je sa mie.
Ici on dit, on conte & on fabloye.
Nicolette fut en prison dans la chambre
ainsi que vous l'avez oui. Le bruit se ré-
pandit dans toute la terre & par tout le
Pays que Nicolette étoit perdue. Les uns
disent qu'elle est en fuite, & d'autres, que
le Comte Garins de Beaucaire l'a fait tuer.
Qui qu'en put avoir joie, Aucassin n en
eut point; il alla au Vicomte de la Ville,
& l'appella: Sire Vicomte, demanda t-il,
qu'avez-vous fait de Nicolette ma très-
19
20 MERCURE DE FRANCE.
douce amie, la chose du monde que plus
j'aimois? me l'avez-vous ôtée & eulevée?
Sçachez que si j'en meure, la faute en re-
tombera sur vous, & vous en répondrez.
Pour le seur, ce sera vous qui de vos mains
m'aurez arraché la vie, puisque c'est vous
qui m'avez enlevé ce que dans tout le mon-
de j'aimois le plus. Beau Sire, fait le Vi-
Comte, laissez-là cette Nicolette, cette
Esclave que j'amenai de terre étrangere,
que j'achetai de mes deniers, des Sarra-
zins, que j'ai élevée, baptisée, fait ma
filleule; je l'ai nourrie, & je lui donnerai
l'un de ces jours un jeune garçon qui ga-
gnera son pain à labourer. Vous n avez que
faire de travailler; mais prenez la fille d'un
Roi, ou pour le moins d'un Comte. Que
croiriez- vous avoir gagné si vous en aviez
fait une Dame, & l'aviez mise dans votre
lict? vous seriez bien avancé. Aucassin eut
beau repliquer, jurer & tempester dans des
termes qu'il n'est pas permis de repeter
ici....
Cessez, fait le Vicomte, tout ce que
vous direz ne servira de rien, jamais vous
ne la reverrez; si vous en parlez davanta-
ge, & que votre pere le sçache, il nous
fera jetter dans le feu, & bruler elle &
moi; vous même devez vous attendre à
tout dans la fureur qui le transporte. J'en
21
FEVRIER.
1752.
suis au désespoir, dit Aucassin, en quittant
le Vicomte qui n'étoit guére moins affligé
que lui.
Ici en chante.
Aucassin s'en est retourné
De douleur absmé
Pour l'absence de sa mie
On ne peut le consoler
Et nu lle assistance lui donner;
Vers le Palais s'en est allés
Dont il monte les degrez;
Dans une chambre est entré
Et de pleurer a commencé
Grand'douleur a demenée
De sa mie s'est lamenté;
Nicolette ma toute belle,
Belle debout, assise encore plus belle,
Allant & venant toujours belle;
Belle à repondre & à parler,
Belle à rire & à jouer,
Belle à baiser & embrasser,
Pour vous je suis désolé
Et si cruellement mené
Que j'en suis près d'expiret
Ma soeur, ma douce amie.
Ici on dit, on conte & on fabloie,
Tandis qu'Aucassin étoit en la cham-
brę à regretter Nicolette sa mie, le Com-
30
22 MERCUREDEFRANCE.
te Bongars de Valence qui avoit sa guer-
re à terminer ne s'y oublia point. Il avoi
mandé ses hommes à pied & à cheval, &
s'étoit avancé vers le Château pour y don-
ner l'assaut. Aux bruits mêlés de cris qui
s'élevent partout aux environs, les Che-
valiers & les Ecuyers du Château pren-
nent les armes, & accoutent aux portes
& aux murs pour les defendre. Les Bour-
geois montent aux galeries & aux cré-
naux, d'où ils lancent dards & pieux ai-
guisés; tandis que l'assaut se donne de
toutes parts avec la derniere violence
le Comte Garins de Beaucaire vient dans
la chambre, où Aucassin se livroit à ses
regrets & à ses gémissemens pour Nico-
lette sa très-douce amie que tant aimoit.
Malheureux, que fais-tu la? dit-il, lâ-
che que tu es ! tu vois qu'on attaque ton
Château, le meilleur & se plus fort qui
soit: sache que si tu se perds, il ne te reste
plus rien dont tu ne sois dépouillé: prens
les armes, mon fils, monte à cheval
défens ta terre, & va joindre tes sujets
au combat. Quand tu n'y ferois rien, il
suffit de ta présence: qu'ils te voyent seu-
lement parmi eux, ils en défendront
mieux, & leurs biens & leurs vies, & la
terre & toi-même; grand & fort comme
tu es, tu le peux, & tu le dois.
uas hO
FEVRIER.
1752.
13
Mon pere, fait Aucassin, à quoi sert
de m'en parlet encore: que Dieu ne m'ac-
corde rien de ce que je lui demande, si
je deviens Chevalier, fi je monte à che-
val, & si je vais au combat donner ni
recevoir un seul coup, à moins que vous
ne me donniez Nicolette ma douce amie
que tant j'aime.
Cela ne se peut, mon fils, dit le pere,
je souffrirois pluntôt la perte de tous mes
biens que de consentir à la voir ta femme
& ton épouse: il le laisse en disant ces
mots.
Quand Aucassin vit son pere qui s'en
alloit, il le rapella: mon pere, dit Au-
cassin, revenez; je ferai un marché avec
vous: quel marché, beau-fils? Je prendrai
les armes, & j'irai au combat; mais je
mets dans mon marché, que si Dieu me
ramene sain & sauf, vous me laisserez
voir Nicolette ma douce amie que tant
j'aime; je ne vous demande que le temps
de lui dire deux ou trois paroles & de
la baiser une fois. Le pere accorde sa
demande, lui en donne sa foi, & Au-
cassin part aussi tôt.
Ici l'on chante.
Aucassin transporté du baiset
Qui l'attend au retoutuer
ized by Goo
24 MERCURE DE FRANCE.
Pour cent marcs d'or qu'il edt gagné
N'eut pas été aussi enchanté.
Belles armures d'acier
On lui a appareillées:
Il vestit un double aubert
Lace son heaume dans son chef:
Epée d'or met à son côté,
Et monte sur son destrier.
L'Ecu & la lance empoignée
Il se regarde à ses deux piedo
Si bien lui vont ses estriers
Et se trouve ainsi à merveilles.
De sa mie alors lui souvient
Il esperonne son destrier
Qui court moult volontiers
Tout droit à la porte il vient
A la Bataille.
Ici on dit & on conte.
Aucassin fut armé sur son cheval, com-
me vous avez oui & entendu. Dieu, que
l'Escu au col lui sied bien, le heaume au
chef, & l'épée sur la hanche gauche. Le
jeune homme étoit grand, fort, beau,
gentil, & bien conformé: son cheval le-
ger, ardent & impetueux, il le pousse
droit à la porte.
Ne croyez pas qu'il songe à prendre ni
bœeufs.
FEVRIER.
1752.
2
boeufs, ni vaches, ni chévres, & qu'il
porte aucun coup aux Chevaliers, ni qu'il
en reçoive: nenni; onques il ne s'en avisa,
mais tant resva à Nicolette sa douce amie
qu'il oublia de tenit ses resnes; il ne son-
geoit à rien moins qu'à ce qu'il devoit
taire.
Le cheval qui avoit senti l'éperon l'em-
porte dans la foule tout au milieu des en-
nemis qui l'envelopent de toutes parts. Ils
le prennent, se faisissent de son écu & de
sa lance, & l'emmenant prisonnier sans
résistance, parloient déja entr'eux de quel
genre de mort ils le feroient périr.
Ah Dieu! fait il, entendant ces mots,
où suis-je? mes ennemis m'enmenent
ainsi; ils vont donc me couper la tête; &
puis quand j'aurai la tête coupée, je ne
parlerai plus jamais à Nicolette ma douce
amie que tant j'aime. J'ay encore, dit-il,
uhe bonne épée, & je monte un bon des-
trier frais & sejourné, s'il ne me deffend
en ce jour, qu'à jamais soit- il maudit.
L'enfant étoit grand & fort, monté sut
un cheval, qui n'étoit pas moins souple &
agile, il met l'épée à la main, & le voilà
qui commence à frapper à droite & à gau-
che; il tranche, taille, fait voler têtes, bras
& jambes, & fait la place vuide ou san-
glante tout autour de sui, comme un San-
Mes
26 MERCUREDÉFRANCE.
glier que les chiens assaillent dans la fo-
rêt: dix Chevaliers ennemis resterent es-
tendus morts & 7 blessez: il se tire de la
messée & tevient au galop, toujours son
épée à la main.
Le Vicomte Bongars de Valence qui
avoit oui dite qu'on pendroit Aucassin son
ennemi, accouroit de ce côté. Aucassin le
reconnoissant, & levant aussi-tôt son épéc,
lui en porta sur le heaume un si furieux
coup, qu'il lui entâma la tênte, & le jetta
par terre tout étourdi. Aucassin tend la
main, le prend, & le tirant par le nés de
son heaume, le livre prisonnier à son pere.
Mon Pere, dit Aucassin, voici votre
ennemi qui tant vous a fait de maux & de
tourmens depuis dix ans que dure certe
guerre sans que personne ait pu en venir
à bout.
Beau fils, dit le Pere, ce sont là de ces
tours de jeunesse qui conviennent à vo-
tre âge sans songer davantage à vos folles
amours. N'allez vous pas encore me pres-
cher, mon Pere: dit Aueassin, songez
plustot à me tenir la parole que vous m'a-
vez donnée. Quelle parole, beau fils! Quoi,
mon pere, l'auriez vous deja oubliée? Par
mon chef l'oublieta qui voudra, pour
moi je ne la veux pas oubliet, mais je l'ai
fort à cœeur. Comment ne m'avez vous pas
3o
FEVRIER. 1752.
27
promis, quand je pris les armes & quand
j'allai au combat, que si Dieu me rame-
noit sain & sauf, vous me laisseriez voir
Nicolette ma douce amie, que j'aime tant,
tant voir que je pourrois lui dire deux ou
trois paroles, & la baiser une fois. Ainsi
me l'avez vous promis, & je veux que
vous la teniez.
Dieu me punisse, dit le Pere, si j'en fals
rien, & si elle étoit ici, je la brulerois
dans un feu, & vous même auriez tout à
craindre de moi. Est ce là tout, dit Aucas-
sin. Qui par Dicu, oui, fait le pere. Certes,
répond Aucassin, je suis faché de voir men-
tir un homme de votre âge. Puis, s'adres-
sant au Comte de Valence, n'estes vous
pas mon prisonnier, lui dit-il? oui certes,
fait le Comte. Donnez-moi donc votre
main, dit Aucassin. Très volontiets, fait
le Comte, en mettant sa main dans celle
d'Aucassin qui exige sa foi d'accomplir
tout ce qu'il lui dira de faire. Jurez moi,
dit Aucassin, que toutes les fois qu'il vous
prendra envie, ou que vous serez en pou-
voir de faire honte ou dommage à mon
pere, soit en sa personne, soit dans ses
biens, vous ne vous y épargnerez pas. Ces-
sez de vous mocquer de moi, Sire, dit-il,
imposez moi telle rançon qu'il vous plaira,
vous ne sçauriez me demander or; argent,
B1
a8 MERCUREDE FRANCE.
chevaux, palestois, fourures de vait ou
de gris, chiens & oiseaux, que je ne vous
les donne. Comment, fait Aucassin, ne
vous reconnoissez vous donc pas pour mon
prisonniet? Je l'avoue, fait le Comte Bon-
gars. Dieu me damne, fait Aucassin, vous me
donnerez votre foi, ou je vous fais sauter
la cervelle. Je vous jurerai par Dieu tout
ge qu'il vus plaita, repond-il, & lui en
donne sa parole. Aucassin alors le fait mon-
ter sur un cheval, en monte un autte, &
le conduit en lieu de sureté.
Ici l'on chante.
Quand se Comte Gatins
Voit que son enfant Aucassin
Il ne peut détacher pour rien
De Nicolette au joli minois
En prison il l'a mis
Dans un caveau soutertain
Fait de marbre gris.
Quand Aucassin s'y vit,
Jamais ne fut si marri
A lamenter alors se prit,
Comme ici vous pourrez l'ouit,
Nicolette fleur de lis
Douce amie au clait vis,
Plus êtes douce que raisis
Et que soupe en vin.
PEVRIER.
1752.
L'autre jour vis un Peleria
Natis de Limousin
Couché dedans son lit
Du mal de l'esvertin.
Fortement estoit entrepris
Du mal que je dis,
Tu passas devant son lit
Et tout aussi- tôt fut gueri
Plus que jamais le Pelerin.
Aussi sauta t-il de son lit,
S'en retourna dans son Pays
Tout fain & tout gueri.
Douce amie, Fleur de lis,
Belle à voir aller & venit,
Se jouer & se divertir
Converser & s'entretenir,
Belle à baiser & à semit
Nul ne vous pourroit hair;
En prison pour vous fuis mis
Dans ce caveau soutertain
Où je fais si triste fin
Qu'il m'y faudra moutit
Pour vous ma deuce amie.
Iei on dit, on conte, ou fabloie.
Aucassin fut mis en prison, comme vouo
avez oui & entendu, & d'autre part Ni-
colette étoit dans sa chambre étroitement
Biij
Te
2
30 MERCUREDE FRANCE.
gardée. Ce fut au tems d'Eté dans le mois
de Mai que les jours sont si clairs & si
longs, & les nuits si douces & si sereines.
Nicolette une nuit dans son lit couchée
apperceut à travers la fenestre la Lune qui
luisoit, & entendit au jardin le Rossignol
qui chantoit; si lui souvint d'Aucassin son
ami que tant aimoit. Lors commence
à penser au Comte Garins de Beaucaire
qui à mort la haissoit, & ne douta point
qu elle ne fust perdue du moment qu'elle
étoit accusée, & que Garius en estant ins-
truit, ne la fit aussi tôt mourir de mort
cruelle.
Elle entendit que la vieille qui la gar-
doit étoit alors endormie: à l'instant elle
se leve, met dans ses bras son manteau de
soye, tire les draps de son lit, les nouë
l'un à l'autre, & en fait une corde la plus
longue qu'elle peut, elle l'attache au pilier
de la fenestre, & la jette en dehors, puis
prenant sa robe à deux mains, l'une de-
vant, l'autre derriere, se laisse couler sur
la rosée dont le gazon estoit couvert, &
descendit ainsi dans le jardin.
Les cheveux elle avoit blonds, & en pe-
tites boucles frisés, ses yeux étoient vairs
& rians, son visage bien proportionné,
son nez droit & élevé, & ses petites lé-
vres plus vermeilles que n est cerise & rose
ted by Goc
FEVRIER. 1752.
31
en temps d'Esté, les dents blanches & pe-
tites, & ses dures pomelettes qui sa robe
foulevoient, surpassoient la blancheur de
deux noix nouvelles fraischement écossées.
Sa taille étoit si déliée qu'à deux mains
vous l'eussiez embrassée, & les fleurs des
marguerites qu'elle rompoit en les foul-
lant, & qui lui revenoient sur le col de
pied, paroissoient noires auprès de ses
jambes & de ses pieds, tant blanche étoit
la fillette.
A la porte elle arriva, l'ouvrit & sortit
dans les ruës de Beaucaite à l'ombre de la
Lune qui étoit claire alors, & brillante;
tant chemina qu'elle vint à la Tour où son
ami estoit. La Tour estoit fendue d'espace
en espace. Vers un des pilliers la pauvrette
se tapit, se serre dans son manteau, &
met sa teste contre la Tour qui étoit vieille
& antique; elle entend son Aucassin qui
pleuroit & faisoit grand deuil pour son
amie que tant aimoit, & que tant regret-
toit. Quand elle l'eut assez écouté, elle
commence à dire:
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clait
S'appuie à un pilier,
Elle entend Ancassin pleurer
It sa mie regretter.
B iiij
32 MERCUREDEFRANCE.
Or elle dit sa pensée:
Aucassin gentil Bachelier,
Franc Damoiseau honoré,
Que vous sert de lamenter
De vous plaindre & de pleurer
Quand point de moi ne jouirez;
Puisque votre pere me hait.
Et toute votre parenté
Pour vous je passerai les mers
J'irai en autre contrée.
De ses cheveux elle a couper
Là dedans les a jettea.
Aucassin le Bachelier
Les a pris & caressez,
Embrassez & baisez,
Et dans son sein les a cachez,
Si recommence à pleurer
Tout pour sa mie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Quand Aucassin à Nicolette entendit
dire qu elle s'en vouloit aller en lointaine
contrée, il se livre à son désespoir. Belle
douce amie, fait-il, non, vous ne vous
en irez point; aussi tont vous m'auriez don-
né la mort. Le premier venu qui vous ver-
toit, & qui le pourroit, vous prendroit sut
le champ, dans son lit il vous mettroit, &
de vous se satisferoit; & si-tost que vous
auriez couché en lit d'autre homme que le
Co
FEVRIER. 1752.
33
mien, n'imaginez pas que j'attendisse un
cousteau pour me le plonger dans le coeur
& me tuer, nenni vrayment, je ne l'atten-
drois point; mais de si loin que je vertois
une muraille on une pierre dure, je pren-
drois mon escousse pour m'élancer, & j'y-
rois si rudement me heurter la teste que
j'en ferois sortit les yeux & la cervelle.
Encore aimerois-je mieux une telle mort
que de sçavoir que vous eussiez couché dans
le lit d'un autre homme que moi.
Ah! fait-elle, je ne crois pas que vous
m'aimiez autant que vous dites; c'est moi
qui vous aime plus que vous ne m'aimez.
Non, belle douce amie, fait Aucassin, il
ne se peut pas que vous m'aimiez autant
que je vous aime. Nulle femme ne sçau-
roit aimer un homme autant qu'un homme
fçait l'aimer. L'amour de la femme n'est
que dans ses yeux, dans l'extrémité de son
sein, & au bout de ses pieds; mais l'amour
de l'homme est enfoncé au beau milieu de
son cœur, de façon que rien ne peut P'en-
arracher.
Tandis qu'Aucassin & Nicolette par-
loient ensemble, voici venit le long de la
rue les Soldats du Guet de la Ville qui
avoient seurs épées nues cachées sous leurs
capotes. Lè Comte Garins leur avoit bien
recommandé, s'ils pouvoient prendre Ni-
BV
ed by Go
34 MERCUREDEFRANCE.
colerte, de ne pas manquer à la tuer. Le
Sentinelle placé au haut de la Tour les vit
venit, & les entendit parler d'elle, disant
entre eux, qu'ils la mettroient à mort. Ha
Dieu! fait-il, quel dommage s'ils tuoient
une si gentille pucelle! Et que ce seroit
une belle charité si je pouvois, sans qu'ils
s'en apperçussent, l'avertir de prendre
garde à eux. Ils ne l'auront pas tuée, qu'Au-
cassin mon Damoiscau en mourra sans
fante, & ce seroit grand dommage.
lei l'on ehante.
Le Sentinelle fut vaillant
Preux, courtois & prudent.
Si a commencé un chant
Qui beau fut & avenant.
Pucelle avec un cœeur franc,
Un cors tu as gentil, plaisant,
Les cheveux blonds & avenans
Les yeux & vairs & rians
Bien voit- on à ton semblant
Que parlé tu as à ton Amant
Qui pour toi s'en va mourant.
Je te le dis, & tu m'entens;
Garde toi de ces Seldats méchans
Qui sous leurs capes vont cachans
Leurs glaives nuds & trenchans
Et qui te vont menaçant
FEVRIER. 1752.
35
D'un tour cruel & sanglant,
Si garde tu n'y prens.
Ici l'on dit. l'on conte & l'on sabloie.
Helas! fait Nicoletre, que F'ame de ton
pere & de ta mere soient en doux repos,
puisque si charitablement & si courtoise-
ment tu mas avertie. S'il plaît à Dieu je
me garderai bien d'eux. Que Dieu mo
soit en aide Elle se resserre dans son man-
teau à l'on bre du pillier jusqu'à ce qu'ils
fussent passez bien loin, & prend congé
d'Aucassin. Tant chemina qu'elle vint aux
murs du Chateau. Le mur estoit percé &
fendu: elle grimpa dessus & fit st bien,
qu elle arriva entre le mur & le fossé. Elle
regarde à ses pieds, & fremit de voir com-
bien il étoit profond & escarpé. Ah Dieu,
fait elle, doux Créateur, si je me laisse
tomber je me casserai le col; cepen-
dant si je reste ici, on me prendra, &
l'on me fera bruler dans un feu ardent: en-
core vaut il mieux mourir ici que d'estre
en spectacle à tout un peuple. Elle fait le
signe de la croix & se laisse couler au sonds
du fossé. Quand elle y fut descendue, ses
beaux petiis pieds, & ses belles mains qui
n'avoient appris à être blessés, furent tous
meurtris & escorchés, tant que le sang en
Bvj
36 MERCUREDEFRANCE.
ruisseloit en douze endroits, mais l'extrêm-
me frayeur qu' elle avoit fit qu'elle ne sen-
tit mi mal ni douleur.
Ce n'étoit pas tout que d'y être entrée,
il falloit en sortit, & sa peine redoubloit;
mais elle pensa qu'il ny faisoit pas bon
pour elle. De bonne fortune, elle trouva
un des pieux aiguisez que ceux du dedans
avoient jettez en deffendant le Château;
elle s'en aida pout y monter pied-à pied,
faisant un pas, puis un autre, non sans
grande peine, enfin elle en sit tant qu'elle
parvint jusqu en haut.
La Forest n'étoit éloignée que de deux
portées d'arbalestres elle avoit vingt une
lieues en long & en large, & elle étoit si
farcie de bestes feroces & de serpens de
toute espece, que Nicoletre tremble d'y en-
tret dans la crainte d'y perdre la vie, ou
d'estre remenée dans la Ville si on la ren-
controit, & d'y être brussée toute vive.
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clair
Estant au haut du fossé
Se met à lamenter,
Et Jesus Dieu implorer,
Pere Roi de Majesté
Je ne sçai plus où allez;
S je vais an Bois feuillé,
FEVRIER.
1752.
Des vilains Lions & Sanglieri,
Dont il y a si grande quantité,
Je serai tantôt dévorée.
Si j'attens à la matinée,
Qu'ici je sois trouvée,
Le seu sera allumé
Dont je serai embraséo.
Mais par le Dieu de Majesté
Encore mieux j'aimerai.
Qu'affreux Lions & Sangliere
De moi soient rassasiés
Que de retourner à la Cité.
Non je n'irai jamais.
Ici. l'on dit, l'on conte & l'an fabloye.
Nicolette douloureuscment se lamen-
toit comme vous avez oui, & se recom-
mandoit à Dieu. Tant alla qu'elle vint à la-
forest; mais elle n'osa trop s'avancer dans
la frayeur qu'elle avoit des bestes féroces
& des serpens. Elle se tapit sous un buisson
épais, & à force d'accablement s'y eudor-
mit jusqu'au lendemain à la premiere heu-
re du jour lorsque les Pastres sortoient de
la Ville, & menoient leurs bestes aux
champs entre le bois & la riviere.
Les Pastoureaux se retirerent à l'écart au-
bord d'une claire fontaine qui couloit le
long de la forest. Là ils étenditent une de
yGoo
3
38 MERCURE DE FRANCE.
lurs cappes & y mirent leur pain Tandis
qu'ils étoient à manger, Nicolette s'étoit
éveillée au bruit des oiseaux & des Pastou-
reaux; elle s'approcha d'eux & leur dit,
Dieu vous assiste mes enfans. Dieu vous
benisse, répondit l'un d'eux qui avoit la
parole à la main plus que les autres. Beaux
enfans, dit-elle, connoissez vous Aucassin,
le fils du Comre Garins de Beaucaire ? Si
nous le connoissons, & par Dieu oui. .Eh
bien mes enfans, les pria t elle, ne man-
quez pas de l'avertir qu'il y a une Biche
dans la forest; qu'il vienne la chasser, &
que s'il la peur prendre, il n'y a pas un de
ses membres, dont il ne donnast pour l'a-
voir, cent, & cinq cens marcs d'or, &
même tout l'or & le bien du monde. A ces
mots ils jettent les yeux sur elle, & la vi-
rent si belle qu'ils en futent éblouis. Je n'y
manquerai pis, répondit en riant celui
qui avoit la parole le plus à la main, mau-
dit soit qui lui en parlera. Vous mocquez-
vous de nous charget d'une si sotte com-
mission. Il nya pas dans toute la forest
une beste si rare, ni cerf, ni lion, ni san-
glier dont le quartier vaille plus de deux
deniers ou trois au plus. Que nous contez-
vous donc? Maudit soit encore, vous dis-
je qui vous en croira, & qui lui en dira
rien: Allea, vous n'estes qu'une sorciere;
d by Goc
FEVRIER. 1752.
39
nous n'avons que faire de votre compa-
gnie, passez votte chemin. Ah! bel En-
fant, dit elle, je vous en prie La beste a
telle vertu qu'Aucassin en sera gueri de
son mal. Tenez voici cinque sols que j'ai dans
ma bourse, allez lui dire qu'il vienne la
chasset dans trois jours au plus, & que s'il
ne la trouve pas d'ici à ce temps-là, il peut
renoncer à jamais guerit de son mal. Par
ma foi, dit-il, les deniers sont toujours
bons à prendre. Qui, nous le lui dirons,
s'il vient; mais nous n'irons pas le cher-
cher pour çela. A la bonne heure, fait Ni-
colette; puis prenant congé des Pastou-
reaux, elle se retire.
.
Ici l'on chanto.
Nicolette au teint de lis
Des Pastoureaux se départit.
Son chemin aux Bois elle a pris
Par un vieux sentier antique
Jusqu'au lieu où deux chemins
Se partageoient par le pays.
Or à penser se mit
Qu'elle éptouveroit son ami
Et sçaura s'il l'aime autant qu'il dit.
Elle cueille des fleurs de lys
De l'herbe de Narcisse
Et des feuilles aussi.
(0
MERCUREDEFRANCE.
Une loge elle en sit
Plus gente que jamais ou n'en vit.
Jure Dieu qui point ne mentit
Que si par-là vint Aucossio
Et qu'il ne s'y reposat un petit.
Pour l'amout d'elle, poins ne sera son ami
Ni elle son amie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Nicolette ayant fait sa loge, comme
vous aven oui & entendu, très-belle &
très-gentille, la garnit pat dehors & par
dedans de fleurs & de feuilles, puis s'é
carte sous un épais buisson pour observer
ce que feroit Aucassin.
Le bruit & les cris se répandirent dans
toute la terre & la contrée de la perte de
Nicolette. Les uns disoient qu'elle s'étoit
enfure, les autres, que le Comte Garins
l'avoit fait mourir. Qui qui en fur bien-
aise, Aucassin ne le fut point du tout. Le
Comte Garins son Pere (delivré de ses
craintes) se fit mettre hots de prison,
manda tous les Chevaliers de sa terre, &
les Damoiseaux. Il tint une feste somptueu-
se dans l'intention de consoler Aucassin
fon fils. Au moment ou la Cour étoit la
plus nombreuse, le triste Aucassin se tenoit
appuyé à un piliet, dolent, plongé dans
la douleux & dans la mélancolie; quel-
FEVRIER. 1752.
41
que fust la joie d'un chacun, il n'en étoit
nulle pour Aucassin, il n'y voyoit tien de
ce qu il aimoit.
Un Chevalier l'ayant confideré s'appro-
cha de lui, l'appella: Aucassin, fait- il, de
pareil mal que vous avez j'ai aussi été ma-
lade: aussi je vous donnetai un bon con-
seil si vous m'en voulez croire. Sire, grand
merci, dit Aucassin, de bon conseil j'au-
rois grand befoin. Montez à cheval, fait
le Chevalier, allez vous promener le long
de cette forest, vous verrez ces fleurs, &
ces herbages, vous entendrea ces oisillons
chanter; peut- estre entendrez vous choses
qui vous soulageront. Sire grand merci,
dit Aucassin. Aussi-tost se dérobant de la
salle, il descend les degrés, va dans l'écu-
rie où estoit son cheval, il le fait seller &
brider, met le pied à l'estrier, monte, &
le voilà parti du chasteau.
Tant chemina qu'il arriva dans la forest,
& tant il courut qu'il se trouva à la fontai-
ne où il rencontra les Pastoureaux sur le
midi qui avoient estendu leuis capotes sur
l'herbe, mangeoient leur pain, & deme-
noient grande joie.
Ici l'on chante.
Or les Pasteurs sout assemblea
Usmerez & Mattinea
42 MERCUREDE FRANCE
Fruelins & Johannès.
Lucas dit, compaznons guais
Dicu gatde Aucassinet:
Vraiment oui le gentil valet,
Ee la pucelle au corps bien fait
Qui chevelure blonde avoit,
Et nous donna de ses deniers
Dont gasteaux avons achetés.
Avec gu ines & coustelets.
Et fluttes & cornets
Pipeaux & petits maillets,
Dieu le garde.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Qiand Aucassin entendit les Pastoureaux,
il lui souvint de Nicolette sa très-douce
amie que tant aimoit, & il pensoit que
la elle avoit été; il piqua des deux, & sa-
vança vers les Pastoureaux.
Dieu vous soit en aide, beaux enfans,
leur dit- il; Dicu vous benisse, répond cę
lui qui avoit plus que les autres le talent de
parler. Beaux enfans, reprend Aucassin, par
grace, repetez-moi la chanson que vous ve-
nez de dire. Nous n'en ferons rien, répondit
celui qui parloit toujours pout les autres,
maudit soit qui vous chantera, beau Sire.
Ne me connoissez-vous pas, mes enfans, re-
pliqua Aucassin: vraiment oui, nous sçavons
bien que vous êtes Aucassin notre Damoi-
100
1ed0
FEVRIER.
1732.
45
seau. Nous ne sommes point à vous, mais
au Comte (votre pere). Accor dez moi ma
demande, Enfans, je vous en prie; Oui
parbleu, oui, & pourquoi chanterois je
pour vous s'il ne le me plaisoit pas. Il ny
a si riche homme dans le Pays à la verité
que le Comte Garins, mais que nous im-
porte? S'il crouvoit mes boeufs, mes va-
ches, mes berbis dans ses prez & dans ses
fromens, il ne seroit pas si hardi de les sai-
sir, & il noseroit les en chasser. A quoi
bon chanterois je pour vous s'il ne me plai-
soit pas de chanter. Pour l'amour de Dieu
bel enfant, vous ne me refuserez pas: te-
nez, voilà dix sols que j'ai dans ma bourse.
Pour les deniers, Sire, nous ne les refuse-
rons pas, mais je ne chanterai pas, car j'en ai
fait serment; je vous conterai si vous voulez.
Par Dieu, fait Aucassin, encore aime- je mieux
entendre conter que de ne rien sçavoir.
Sire, nous estions ici tantôt entre Pri-
me & None, à peu près comme vous nous
voyez à manger notre pain au bord de
cette sontaine, quand une Pucelle vint à
nous la plus belle du monde, tant que
nous croyions que ce fût une Fée, & que
tout le bois en tut éclairé. Elle nous donna
tant de ses deniers, que nous lui promis-
mes si vous veniez ici, de vous dire d'aller
chasser dans cette forest, & qu'il y avoit
d by Go
44 MERCURE DE FRANCE.
une beste telle que si vous pouviez la pren-
dre, vous n'en donneriez pas un quartier
pour 500 marcs d'argent, ni pour tout l'ot
du monde: car elle a une si merveilleuse
proprieté que si vous la pouviez prendre,
vous seriez gueri de votre mal; il faut que
dans trois jours vous l'ayez prise, sans ce-
la vous ne la reverrea jamais. Allez donc
la chasser si vous voulez, smon n'y allez
pas. Ma commission est faite. C'est assez
enfans, dit Aucassin, Dieu me la fasse ren-
contrer.
Ici l'on chante.
Aucassin ouit les mots
De son amie au gentil corps
Qui le percent jusqu'au coeut,
Il entre au fond du boic.
Le Destrier au trot
L'emporte & au galop:
Or il a dit ces ttois mots.
Nicolette au gentil cors,
Pour vous suis venu au bois,
Je ne chasse ni cerf ni porc,
Mais je suis sur vos talons
Pour vois vos yeux & votre cots.
Votre deux tire, vos doux mots
Ont mon coeut blessé à mort.
plaist à Dieu le Seigneut sort
100
FEVRIER.
1752.
4.
Je vous revertai encore,
Douce sour, m'amour.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin par la forest alla, son destrier
grand train l'emportoit. Ne vous imaginez
pas que les ronces & les espines l'espar-
gnassent, point du tout. Ses habits en fu-
rent tous déchirés, & il n'en restoit pas un
morceau à recoudre l'un par dessus l'autre.
Le sang lui coule des bras, des contés & des
jambes en vingt ou trente endroits, & s'on
auroit pu le suivre à la trace du sang, dont
n couvroit l'herbe où il passoit: mais de
Nicolette il étoit tant occupé, de Ni-
colette sa douce amie, qu'il ne sentoit ni
mal ni douleur. Il erra ainsi dans la forest
toute la journée sans en avoir aucune nou-
velle. Quand il vit la nuit approcher, il se
prit à pleurer de ce qu'il ne la rrouvoit
point.
Comme il suivoit une ancienne route
où l'herbe étoit haute, il voit dans le mi-
lieu un homme tel que je vais vous le des-
peindre. Il estoit grand, terrible, laid &
hideux; il avoit une face large, plus noire
qu'un chartbon, l'entre deux de ses yeux
avoit une pleine paume de travers: avec
cela il avoit des jouës d'une grandeu
énorme, le nez prodigieusement gros &
nad
46 MERCURE DE FRANCE.
écrasé, d'amples narines tout ouvertes,
de grosses levres plus rouges qu une escar-
boucle, de grandes dents jaunes & affren-
ses. Sa chaussure estoit des souliers de cuit
de bœeuf avec des bottes de bois de tilleul
qui lui montoient jusqu'au dessus du ge-
nouil. Il étoit vestu d'une capotte à deur
envers, & appuyoit son corps hideux sur
une grande massue.
Aucassin l'ayant rencontré fut saisi d'ef-
froy. Dieu t'assiste, beau frere, lui dit-il.
Dieu vous benisse, respondit le Monstre.
Que fais- tu ici, dit Aucassin: que vous
importe, fait l'autre? tien, dit Aucassin,
je ne vous le demande qu'à bonne inten-
tention. Qu'avez- vous à pleurer, dit
l'homme, & de quoi vous affligez-vous
tant? Certes, si j'estois aussi riche que vous
estes, tout le monde ne seroit capable de
me faire pleurer. Et comment me con-
noissez- vous si bien, fait Aucassin: Qui; je
sçais que vous estes Aucassin le fils du Com-
te, & si vous me dites pourquoi vous pleu-
rez, je vous dirai ce que je fais ici. Certes
fait Aucassin, je vous le ditai très-volon-
tiers. Je suis venu ce matin chasser dans
cette forest avec un levrier blanc le plus
beau du monde, j'ai eu le malheur de le
perdre, c'est le sujet de mes pleurs. Oui
vraiment, & l'on dit mesme que c'est
by Go
*- -
FEVRIER 1752.
47
pour un vilain chien puant que vous pleu-
rez ainsi. Mandit soit qui ne le mocquera
de vous, puisque votre pere est si grand
Seigneur, que s'il en demandoir dix, quin-
ze ou vingt autres, on se feroit un plaisit
de les lui donner. J'ai bien un autre sujet
de pleurer, & de m'affliger, quoi donc,
frere; Je vous le dirai, Sire.
Je fervois un riche Paysan, qui m'avoit
loué pour mener sa charrue, & me confia
quatre bœeufs; il y a trois jours que j'ai
perdu le meilleur Roger, le meilleur
bœeuf de ma charrue. Je vais par tout le
cherchant depuis trois jours sans boire ni
manger, & je n'ose rentrer dans le villa-
ge, de crainte qu'on ne me fourre en pri-
son, car je n'ai pas un sol pour le payer :
je n'ai vaillant dans le monde que ce que
vous voyez sur moi: ma pauvre mere n'a-
voit aussi qu'une meschante cotte, on la
lui a arrachée de dessus le dos, actuelle-
ment elle est sur la paille, & son estat
m'afflige encore plus que le mien. L'ar-
gent va & vient; si j'ai perdu cette fois-
ci, un autre jour je regagnerai, & je re-
couvrerai mon boeuf quand je pourrai.
Ce n'est pas pour cela que je pleurerois:
mais quoi, vous, c'est pour un chien que
vous pleurez depuis si long tems? maudit
soit qui de vous ne se mocqueroit, & qui
48 MERCUREDEFRANCE.
seroit assez sot pour vous plaindre. Beu
frere, Dieu vous benisse; que pouvoit va-
loit ton bœeuf? On en veut avoir ving
sols; & je n'en puis faire rabbatre unt
seule maille. Tiens, dit Aucassin, les vor
ci dans ma bourse, va payer ton boeuf
Grand merci, Seigneur: le bon Dieu vous
fasse trouver ce que vous cherchez. Le
Bouvier s'en va, & Aucassin continue de
marcher.
La nuit estoit belle & sercine, & tant il
chemina qu'il atriva à la feuillée de Ni-
colette si bien tapissée de fleurs, & par
dedans & par dehors, qu'on ne pouvoit
rien de plus beau. Aucassin en la voyant,
s'arresta tout court. Ah! Dieu, dir-il,
il faut que Nicolette ait surement été ici
c'est ma douce amie, ce ne peut estre une
autre, qui de ses belles mains a tissu cette
loge. Je veux pour l'amour d'elle descen-
dre ici, & y passer la nuit. Comme il
mettoit le pied hors de l'estrier pour des-
cendre du cheval qui étoit grand & haut,
il vint à penser à Nicolette sa très douce
amie, & se laissa tomber si rudement sur
une roche, qu'il se desmit l'espaule, Quoi-
qu'il se sentit bien blesse, il fit tant que de
l'autre main il attacha son cheval à un buis-
son d'espines du mieux qu'il put; ensuite
se destournant un peu, il entra en se bais-
sant
d by Goo
FEVRIER.
1752.
49
sant dans la loge. Il considera les estoiles
qui luisoient au Firmament
& dont une
brilloit sur toutes les autres: à l'instant il
commen ce à dire.
Ici l'on chante.
Estoile qu'ici j'apperçois,
Que la Lune tire après toi,
Ma Nicolette est avec toi;
Nicolette celle au blond poil.
(Lacune.)
Qu'à la distance où je te voi
La haut je fusse près de toi !
Ah! combien je te baiserois!
Quand je serois fils de Roi,
Tu serois trop bonne pour moi
Ma soeur, ma douce amie.
Quand Nicolette, qui n'estoit pas loin,
eut entendu Aucassin, elle courut à la lo-
ge les bras ouverts, se jetta à son col, le
baisa, & l'embrassa. Beau doux ami,
soyez le bien retrouvé; & vous, belle
douce amie, soyez la bien retrouvée; &
tout en disant ces mots, de se baiser & de
s'embrasser. Rien de si beau que de voir la
joye qu'ils se faisoient. Ah! douce amie,
fait Aucassin, tout à l'heure j'estois bien
blesse à l'espaule, je ne sens plus ni mal ni
50 MERCUREDEFRANCE.
douleur depuis que je vous tiens. Elle le
taste par tout, & trouve qu'il a l'espaule
déboctée. Elle le mania tant avec ses belles
mains, & fit tant, avec l'aide de Dieu,
qui assiste toujours les Amans, que l'es-
paule fut remise à sa place; puis prenant
des fleurs & de l'herbe fraiche, & des
feuilles vertes qu elle enveloppa, & atta-
cha avec un pan de sa chemise, elle le
guerit parfaitement. Aucassin, beau doux
ami, fait- elle alors, il faut songer mainte-
nant à ce que vous ferez. Si demain votre
pere fait visiter cette forest, & qu'on my
trouve, quoique de vous on fasse, il n'est
pas douteux que pour moi on me fera mou-
rit. Certes, belle douce amie, j'en serois
au desespoir; mais si je puis, ils ne vous
attraperont pas. Il monte sur son cheval,
prend sa mie devant lui en la baisant &
l'embrassant, & ils s'en vont à travers
champs.
Ici l'on chante.
Aucassin le beau, le blond,
Rempli de sa passion,
Sort du bois profond
Tenant dans ses bras ses amours
Devant lui sur son arçon.
Les yeux lui haise & le front,
La bouche & le menton.
FEVRIER.
1752.
Aucassin, mon ami doux
En quelle terre irons-nous
Dit la Belle; Aucassin respond,
Que m'importe où nous irons,
Puisqu'ensemble nous allons:
Tant vont pat vaux & par monts
Traversant les villes & les bourgs
Qu'à la mer ils arrivent au jour,
Et descendent sur sablon
Près du rivage.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Aucassin lui & sa mie au rivage sont des-
cendus, comme vous l'avez oùi & enten-
du; il tient son cheval par la bride, & sa
mie par la main: ils vont ainsi suivant le
rivage, tant qu'ils apperçoivent des Mar-
chands qui naviguoient. Aucassin leur fit
signe d'approcher, & la barque vint à lui,
il fit tant par ses prieres qu'ils l'y receu-
rent.
A peine avoient- ils gagné la haute mer,
qu'ils furent accueillis d'une horrible tem-
peste, qui, les jettant d'une coste en une
autre, les poussa enfin dans une terre
estrangere, & les mit dans le Port du
Chasteau de Torelore. Ils demanderent en
quelle terre ils estoient, & on leur re-
pondit que c'estoit la terre du Roi de Tore-
lore. Quel homme est-ce, demanda en-
Ci
OO
50
52 MERCUREDE FRANCE.
core Aucassin? Seroit il en guerre? vrai-
ment oui, respondit on, & très-cruelle.
A l'instant il prend congé des Marchands
qui le recommanderent à Dien: il monte
sur son cheval, l'espée sur le flanc, sa mie
devant lui, & tant chemina qu'il arriva
au Château. Où est le Roi, demanda-t- il ?
il est en conche, respondit on, & sa fem-
me à la guerre, elle y a mené tous les gens
du pays, respondit-on. Aucassin à ce pro-
pos fut dans le plus grand estonnement:
il vient au Palais, descend de cheval avec
sa mie qui tient son cheval, monte au Pa-
lais l'espée au costé, & traversant les ap-
partemens, arrive à la chambre où le Roy
estoit en couche.
Ici l'on chante.
Dans la chambre entre Aucassin,
Le courtois, le gentil.
Il est venu jusqu'au lit,
Au lit od le Roy gist.
Devant lui P'arreste surptis;
Or es coutez ce qu'il lui dit.
Faux Roy, que fais-tu ici :
Je suis en couche d'un fils,
Dit le Roy, quand jautai accompli
Mon terme, jo serai gueri,
Puis j'irai la messe ouir
It après contre mes ennemis
FEVRIER.
1752.
53
Pirai en guerre me divertit,
Je n'y manquerai pas.
Ici l'on conte l'on di-, & l'on fabloie.
Quand Aucassin entendit le Roy ainsi
parler, il prit toutes les couvertures qui
sur lui estoient, les éparpilla au milieu de la
chambre, & trouvant derriere le lit un bas-
ton, le prit, se retourna, & rossa le Roy
de façon à le laisser mort sur la place. Ah !
beau Sire, dit le Roy, que voulez vous
de moi? Avez-vous perdu l'esprit de ve-
nir me battre dans ma maison? Ce que je
veux, dit Aucassin! Je vous tuerai par-
bleu, mauvais fils de P. si vous ne me ju-
rez que jamais homme dans votre terre
ne sera plus en couche d'enfant. Quand le
Roy le lui eut promis; maintenant dit Au-
cassin, menez mot à l'armée où est votre
femme: volontiers, fait le Roy, qui mon-
te aussi-tost sur son cheval: Aucassin va sut
le fien avec lui, laissant Nicolette dans la
chambre de la Reyne. Tant cheminerent
le Roy & Aucassin, qu'ils arriverent où
la Reyne estoit, & la trouverent au fort
de la bataille qui se donnoit à coups de
pommes, d'oeuts frais, & de fromages:
Aucassin tegarde, & ne revient pas d'es;
tonnement.
Ciij
gines ud
34 MERCUREDE FRANCE.
Ici l'on chaute.
Ancassin tout court s'est arresté
Et commence à regarder
Ce fier combat en champ mortel
Entre ces braves guerriers.
Qui pommes, œufs & fromages frés
Aux champs avoient apportés.
Celui qui mieux trouble l'eau d'un gué
Est pour meilleur champion prisé.
Aucassin vaillant & altier
Commence à les regarder,
De rite se met à éclatet.
Ici l'on dit, k' on conte, & Pon fabloye.
Quand Aucassin vit cette merveille; il
vient au Roy, l'appelle, & lui dit, Sire,
sont-ce-là vos ennemis? oui vraiment, dit
le Roy. Voulez-vous que je vous vange
d'eux, ajousta Aucassin: je ne demande
pas mieux. Aussi- tôt Aucassin met l'espée
a la main, se jette à travers les rangs,
frappe à droite & à gauche, & en estend
plusieurs morts sur la place. Que faites-
vous donc là, lui crie le Roy, en sautant
à la bride de son cheval! Ah! beau Sire, ne
les tuez pas comme vous faites. Comment
donc voulez-vous que je vous vange d'eux,
demande Aucassin? vous, en faites trop,
dit le Roy, nous n'avons pas accoutumé
FEVRIER. 1752.
de nous tuer de la sorte, nous nous enten-
dons de nous mettre en fuite réciproque-
ment. Le Roy & Aucassin s en retourne-
rent au Chasteau de Torelore, où les gens
du pays dirent au Roy de chasser Aucassin
de sa terre, & de retenit Nicolette pour
son fils, car elle leur sembloit bien fille de
haut parage. Nicolette qui les entendit,
n'en fut point contente, & commença à
dire.
Ici l'on chante.
Sire, Roi de Torelore
Dit la Belle Nicole
Vos gens me tiennent pour folle
Quand mon doux ami me cajole.
Que toujours je sois à l'escole
D'Aucassin qui de moi raffole !
Ni bal, ni danse, ni carolle
Harpe, vielle, ni violle,
Ni le jeu de l'escarpole
Ne m'en arracheroient pas.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin fut au Château de To relore
avec Nicolette sa mie en grande joye,
en grand deduit, car avec lui estoit Ni-
colette sa douce awie que tant aimoit.
Tandis qu'ils estorent dans ces trans-
ports d'allégresse & de joye, voici venir
Cii
56 MERCUREDE FRANCE.
une escadre de Sarrazins qui fondent sur le
Château, l'attaquent de toutes parts, &
l'emportent de vive force; ils pillerent tout
ce qui se trouva, sirent tout prisonnier,
& prirent Nicolette & Aucassin. Ils lie-
rent Aucassin par les mains & par les
pieds, le jetterent dans une barque: Ni-
colette dans une autre fut aussi enlevée.
Une hotrible tourmente les surprit en
chemin. La barque qui portoit Aucassin,
après avoir long-tems vogué cà & là à tra-
vers les mers, fut enfin poussée contre le
Château de Baucaire. Tout le pays accoure
sur la rive, & reconnoit Aucassin. Les peu-
ples à la vue de leur Damoiseau furent
transportés de joye, car il avoit bien se-
journé trois ans au Château de Torelore.
Son pere & sa mere estorent morts pendant
tout ce tems là : c'est à qui le meneroit au
Château de Baucaire! Tous le reconnu-
rent pour leur maître, & il tint sa terre
en bonne paix.
Ici l'on chante.
Aucassin s'en est allé
A Beaucaite sa cité.
Le pays & la Comté
Gouverna par franche autorité,
Il jure le Dieu de majesté,
eO
FEVRIER. 1752.
37
Que beaucoup plus il est faché
De sa Nicolette au teint clair,
Que de toute sa parentée,
Si elle est de mort trépassée.
Douce amie au teint si clair
Je ne sçais où vous chercher ;
Il n'est pays de Dieu créé,
Que par terre & par marée
Tantost pour te retrouvet
Je ne parcourusse,
Ici l'en dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Nous laisserons là Aucassin, & nous
parlerons de Nicolette. La nef sur laquelle
on l'avoit enlevée, estoit celle la même que
montoit le Roi de Carthage, pays de Ni-
colette qu'i ne connoissoit point, & qui
avoit douze freres tous Rois ou Princes.
Quand ils virent Nicolette si belle, ils lui
porterent tous grand respect, lui firent
grande fête, & lui demanderent qui elle
estoit, car elle leur paroissoit bien très-
noble Dame, & de haut estat; elle ne sçut
que leur dire, sinon qu'elle avoit esté enle-
vée enfant en très bas âge. Tant navigerent
qu'ils arriverent dans la Cité de Carthage.
A la vue des murs du Château, & à la-
vue du pays, Nicolerte se reconnut, &
se ressouvint qu'elle y avoit été nourrie en-
CV
BENVO
58 MERCUREDEFRANCE.
fant, toute petite, & qu'elle y avoit esté
prise & en menée. Else sçavoit bien aussi
que fille au Roy de Carthage elle avoit
esté, & que nourrie dans la cité elle avoit
esté autrefois.
Ici l'on chante.
Nicolette la bonne, la sage
Est abordée au rivage,
Voit les murs & les estages,
Les Palais & les salles.
Elle fait de grands helas:
Fille au Roy de Carthage
Moi de si haut parentage,
Estre ainsi dans l'esclavage
Traisnée par gent sauvage:
Aucassin gentil & sage,
Frane Damoiseau & honorable
Votre amour m'encourage,
Et nuit & jour me travaille.
Qu'encore un coup je t'embrasse,
Et qu'un doux baiser il me fasse
A ma bouche & à mon visage
Le gentil sire Damoiseau.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Quand le Roi de Carthage entendit Ni-
colette ainsi parler, & pleurer, ses deux
bras il lui jette au col. Qui estes vous,
FEVRIER.
1752.
59
dites-le moi, fait-il? belle douce amie,
n'ayez pas peur de moi: Sire, fait elle,
fille au Roy de Carthage je suis. Je fus
prise enfant, il y a bien quinze ans pas-
sés. Quand ils l'entendirent ainsi parler,
ils virent bien qu elle disoit vrai; ils l'ac-
cablerent de caresses, lui firent feste, & la
menerent au l'alais en grande cérémonie
comme fille de Roi qu'elle estoit. Ils vou-
lurent lui donner pour espoux le fils du
Roy d'une Nation payenne, mais d'estre
mariée el le n'avoit nul souci.
Après avoir passé trois ou quatre jours
dans ce lieu & dans cette situation, elle
pensa en elle mesme par quel moyen elle
pourroit aller cherchet Aucassin. Elle prit
un violon, apprit à en jouer, & voyant
qu on vouloit un jour la marier à un riche
Roy payen, elle se defroba la nuit, vint
à un port de mer, & se logea chez une
pauvre femme sur le rivage. Là, prenant
d'une herbe, elle s'en frotra la tête & le
visage, si bien qu'elle se rendit toute noi-
ie, ayant ensuite fait faire cotte, man-
reau, chemise, & brayes, elle s'ajusta en
guise de Jongleur, prit son violon, vint à
un Marinier, & le pria tant qu'il la mit
dans sa nef. Les voiles sont tendues; on
navigue tant pat haute mer, qu'on aborde
en terre de Provence. Nicolette débarque,
Cvj
60 MERCURE DEFRANCE.
prend son violon, & s'en va par le pays
en violonnant, tant qu'enfin elle arrive
au Château où Aucassin estoit.
Ici l'en chante.
A Baucaire sur la tour-
Estoit Aucassin un jour
Assis sur le perron
Environné de ses Batons.
Il voit les herbes & les flours,
Entend chanter les oisillons
Il lui souvient de ses amours
De Nicolette la donce;
Qu'il a aimé tant de jours.
Lots jette soupits & pleurs.
Voici que Nicole au perron
Tire du sac son violon,
Or parle & dit sa leçon.
Ecoutez-moi, Seigneurs Barons,
Ceux d'aval & d'amoat
Vous pla roit il ouir chauson
D'Aucassin le franc Baron,
Et de Nicolette sa bonne ?
Tant durerent leurs amours
Qu'il la chercha au bois profond,
A Torelore au donjon
Les prirent des Payens un jout.
D'Aucassin rien ne savons,
FEVRIER.
1752. 6h
Mais de Nicolette la bonne,
Elle est à Carthage au dosion.
Sou pere Roi du canton
Pour elle a le coeut si bon,
Qu'il lui veut faire don
D'un Roi, mais pryen & felon :
Elle lui en dit toujours non
Et ne veut d'autre Baton
Qu'un damoiseau, qui Aucassin a nom
Et mille fois la tueroit-on
Elle n'aura d'autre Baron.
Sinon ce tant joli garçon,
Son amoureux que tant desire.
Ici l'on dit, l'an conte, & l'on fabloy e,
Quand Aucassin entendit ainsi parler de
Nicolette, il fut joyeux tant que rien
plus; il se retira à l'écart, & lui demanda,
oeau doux ami, fait il, de cette Nicolette
ne scavea vous rien ? de cette Nicolette
dont vous avtz oui conter. Qui Sire, ce
que j'en fçais, c'est que c'est bien la plus
franche & la plus loyale créature, la plus
gentille & la plus sage qui oncques fut
née. C'est la fille au Roi de Carthage qui
la prit dans le mesme tems qu'Aucassin fut
enlevé, & qui l'amena dans la cité de
Carthage; quand il sceut que c'estoit sa
Vigisined hidO
62 MERCURE DE FRANCE
fille il en fit grande feste. A present il ne
cesse de la presset tous les jours d'accepter
pour mari un des plus hauts Roys de toute
l'Espagne; mais elle se laisseroit plutot bru-
ler toute vive que d'en prendre aucun,
tant riche fut il. Ha! beau doux ami,
fait le Comte Aucassin, si vous voulicz re-
tourner dans cette terre, & dire à Nico-
lette de venir me parler, je vous donne-
rois tant d'argent que vous oseriez m'en
demander & en prendre. Scachez que
pour l'amour d'elle je ne veux prendre
femme de tant haut parage que ce soit
mais je s'attend toujours, & je n'autai
point de femme si ce n'est elle. Si je sça-
vois où la trouver je ne serois pas à prè-
sent à la chercher. Sire, fait elle si vous
aviez réellement cette envie j'irois la cher-
cher pour vous, & pour elle que j'aime
tendrement; il l'en conjure & lui fait dé-
livrer 20 marcs d'argent. Elle part & le
laisse en pleurs, tout pour la douceur de
Nicolette: puis le voyant pleurer, Sire
fait elle, revenant sur ses pas, ne vous
de lesperez pas encore, dans peu je vous
l'aurai amenée dans cette ville, & je vous
la ferai voir. Aucassin à ces douces pro-
messes fut attendri & transporiè de joye;
elle le quitte & va à la ville dans la mai-
de la Vicomtesse, cat le Vicomte son
FEVRIER. 1752. 63
parrain estoit mort, elle logea chez elle,
eut avec elle quelques entretiens; enfin
lui declara ce qui l'y avoit amenée. La Vi-
comtesse la reconnut, scut que c'estoit
cette mesme Nicolette qu elle avoit élevée,
elle la fit baigner, laver, & reposer
huit jours durant. Nicolette prit une her-
be qu'on appelle esclaire, s'en frotta, &
redevint aussi belle qu elle avoit jamais été
dans aucun tems de sa vie. Elle s'affubla
de belles & riches étoffes de soie, dont la
Dame avoit profusion, puis s'estant assise
dans la chambre sur un lit de repos d'une
étoffe toute de soie; elle appella la Dame,
& la pria d'aller trouver Aucassin son ami,
ce qu'elle executa fur le champ.
La Vicomtesse étant arrivée au palais
trouva Aucassin pleurant & regrettant Ni-
colette sa mie, qui tant tardoit à venir.
La Dame l'appella, & lui dit Aucassin,
cessez de vous désoler davantage; venez-
vous en avec moi, & je vous montterai
la chose du moode que vous aimez le
mieux; c'est Nicolette votre douce anie,
qui des lointaines terres est venue vous
chercher. Aucassin en saute d'aise.
Ici Von chante,
Quand Aucassinet eut oui
Que Nicolette au teim de lys,
jitized by God
64 MERCUREDEFRANCE.
Estoit de retour au pays;
Jamais il ne fut si ravi.
Avec elle en chemin se mit
Jusqu'à l'hostel cesse ne sit.
Dedans la chambre se sont mis.
Aucassin, qui tous ses plaisirs
Avoit dans Nicolette assis
D'aise avoit son coeur tout saisi;
Elle qui tient son doux ami
Telle joye onques ne sentit.
Vers lui saute en pieds & bondit,
Et contemple son Aucassis.
Ses deux bras elle lui tendit
Et doucettement l'accueillit,
Les yeux lui baise & lui sourit.
La nuit les trouve encore ainsi,
Jusqu'au matin que le jour luit
Et qu'elle épouse son ami,
Qui de Baucaire Dame en sit.
Ainsi tous deux estant unis
Passerent des tems insinis
Daus les transports, & les plaisirs.
De son bien Aucassin jouit
Et du sien Nicolette aussi.
Ce joli chant & ce recit
Finissent en cet endtoit-ci:
Plus je ne sçais que vous eu dite.
Fermer
164
p. 23-32
DIALOGUE ENTRE LA MEMOIRE ET LE GOUT.
Début :
La Mémoire. Se peut-il que le Goût me dispute l'avantage [...]
Mots clefs :
Goût, Mémoire, Raison, Beautés, Vrai, Idées, Traits, Vérité, Beau, Shakespeare
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texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE ENTRE LA MEMOIRE ET LE GOUT.
DIALOGUE
ENTRELA MEMOIRE ET LE GOUT.
La Mémoire.
SE peut-il que le Goût me diſpute l'avantage
de contribuer le plus aux progrès
des Lettres & des Sciences ? Ignoret-
il que je préfente aux mortels le tableau
mouvant des faits & des recherches de
tous les âges ? ne fuis - je pas la feule qui
raffemble les monumens fameux , les découvertes
célebres , les évenemens imprévûs
, l'origine des Empires , les époques ,
les caufes de leur décadence , la naiffance
des Arts , leur avancement , leur viciffitude
? Qu'on parcoure mes archives on devient
habitant de toutes les contrées , citoyen
tour à tour d'Athenes & de Rome,
On s'entretient
avec les grands hommes.
de tous les pays & de tous les fiécles . Rien
n'échape à mes lumieres & à mes foins,
J'embraffe tout le Goût a- t'il des vûes
auffi grandes exécute-t- il d'auffi vaftes
projets ?
Le Goût,
Je fais plus , je décide & j'invente ,
14 MERCUREDE FRANCE.
vous êtes réduite par état à répéter ce que
les autres ont dit , infpiter & juger font
mon partage. Vous gravez & je compofe
Vous n'avez pour richeffes que des copies.
Regardez mes tréfors , vous y verrez de
magnifiques originaux . De- là cette différence
entre nous , vos éleves font échos
ou plagiaires : je fais des créateurs .
La Mémoire.
Rendez- vous juftice , ces génies que
vous nommez créateurs , font en très- petit
nombre : il y en auroit encore moins
s'ils n'avoient eu des modeles pour fe former.
Tel qui n'a réflechi & converfé qu'avec
lui-même eft refferré dans un cercle
étroit d'idées dont il ne peut fortir . S'il
s'éleve quelquefois , c'eft pour retomber
auffi -tôt , faute de guide qui le conduife.
Ainfi Sakeſpear çût paffé tous les Poëtes
tragiques , s'il eut puifé dans les mêmes
fources que les Auteurs de Rodogune &
de Phedre. Varron , Grotius , Petau , Fontenelle
, les feuls Sçavans , peut -être que
le goût avoûe , s'étoient nourris de la lec
ture des Anciens ,
Le Goût.
Vous poffédez les beautés de tous les
temps ; mais ceffez de vous en orgueillir.
Cea
DECEMBRE . 1752. 25
Ces beautés vous font étrangeres , elles
m'appartiennent . D'ailleurs vous leur affo
ciez tous les ridicules & les défauts qui
ant paru . Vous mettez fouvent Virgile
entre Lucain & Bavius , vous placez quelquefois
les imprudens farcafmes de Zoïle ,
à côté des maximes du divin Platon . Auffi
faut-il que j'apprécie les connoiffances
que vous entaffez ou accumulez fans choix .
Il faut que je digere votre érudition pour
la rendre utile & aimable. Que deviendroit
fans moi cet infipide fatras dont
vous embaraffez tant de cerveaux ? Les
matériaux qu'on trouve dans vos magafins
refteroient mal en ordre ou brutes.
Je les démêle , les fépare en différentes
claffes , je les taille enfuite & les polis . Si
je m'en fers pour faire ou pour former un
Poëte , par exemple , je lui fais comparer
le fublime varié de Sophocle , au magnifique
inégal de Corneille; la délicateffe fuivie
d'Euripide , aux fentimens tendres &
étudiés de Racine ; les écarts fougueux de
Pindare à la Monotomie mâle & philofophique
de Rouffeau ; la force comique de
Plaute à l'élégance peu nerveufe de Térence
; les Tableaux hardis de Ménandre aux
caracteres frappés de Moliere. Veux - je
faire un Hiftorien ? je mets entre fes
mains le fier pinceau de Sallufte & celui
I, Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
qui nous a tracé la conjuration de Venife ,
S'agit il d'introduire un jeune Orateur dans
le barreau ? Je lui recommande la rapidité
de Démofthene , la majeſté de Ciceron ,
l'urbanité de Paton , les raifonnemens ferrés
de Cochin. Je n'employe votre or qu'après
l'avoir décraffé , il eft à moi lorfqu'il
cft redevenu pur ; c'est mon bien que je
prends . Sans cette opération vos favoris
ne fçavent que parler d'après les autres ,
fans fuite ni méthode . Ah , qu'ils font en
nuyeux !
La Mémoire, -
On ennuye donc à votre avis , quand
on fait paffer en revûe une foule d'images
nobles ou riantes , felon les divers fujets
qu'on traite. On ennuye , quand on
détaille l'hiftoire du coeur & de l'entendement
humain , quand on apuye fes
raifons par des traits de Littérature ou
par l'autorité refpectable de ces hommes
toujours regardés comme des maîtres . Je
me perfuade au contraire que c'eſt un
moyen infaillible d'étonner l'auditeur &
de le convaincre , d'affujettir & de fixer
l'imagination la plus vive & la plus diftraite.
Je crois qu'il y aura beaucoup d'art
à étayer fon fentiment du fecours de ces
doctes écrits , ou le génie & le bon fens
DECEMBRE. 1752. 27
paroiffent être comme en dépôt.
Le Goût.
Il y en a plus à mériter l'attention par
des idées & des tournures neuves. Vos citations
nombreufes & fréquentes interdifent
même pour l'ordinaire , à ceux qui y
ont recours , la faculté de penfer ; ils fe
repofent volontiers de ce foin fur autrui :
loin d'attacher , ils rebutent ou endorment.
Quoi de plus fatiguant qu'un orateur
, qui pour établir une vérité morale
s'égare dans un labyrinte de traits hiftoriques
, lefquels font perdre fon fujet de
vûe ? Est- il rien de plus cruel dans les cert
cles que ces impitoyables difcoureurs donla
mémoire furchargée abonde & veut toujours
faire les frais de la confervation ? Ils
yous promenent inhumainement des hottentots
chez les Perfes , de la Phyſique
dans les Finances. Ils vous font parcourir
en une minute le Droit & l'Algebre , l'Alcoran
& le Deffein. On diroit qu'ils s'épuifent
à être inintelligibles ou inconféquens.
Appellez -vous cela amufer & convaincre
Se feroit - on fort récréé & fort
inftruit à entendre tout les jours répéter
fur le champ au jeune Corfe , dont Muret
parle, trente- fix mille mots de fuite dans le
même ordre qu'on les avoit prononcés, &
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
cela , quoiqu'ils n'euffent aucune liaiſon
entre eux & ne formaffent aucun ſens .
La Mémoire,
Eft ce ma faute fi on abufe de mes dons
& de mes faveurs ? on abufe également
des votres. Ne voit- on pas chaque jour le
naturaliſte écrire avec plus de légereté que
de principes ? ne voit - on pas nos Hiftoriens
modernes affecter le ftile précieux
des brochures galantes ? vous ferois - je un
crime de ce que la Comédie , ou chauffe
ridiculement le Cothurne , ou n'eft plus
qu'une collection informe de Scenes à tiroir.
Vous blâmerois - je , parce que le drame
tragique fe divife aujourd'hui en
chants & non en Actes , parce que dans
les acclainations enflées qui y regnent depuis
l'expofition du ſujet jufqu'à la fin de
la piece , on apperçoit toujours le Poëte ,
& rarement le Heros ? De tels reproches
feroient déplacés : je ne vous les fais point.
Je vous demanderai feulement pourquoi
on ne vous trouve nulle part , pourquoi
vous êtes indéfiniffable actuellement que
je vous parle , je doute de votre exiſtence :
peut-être ne me fuis- je entretenuë qu'avec
votre phantôme . Etes -vous le vrai Sofie
Le Goût.
Oui. Peu de perfonnes me connoiffent ,
DECEMBRE.
1752 29
je vais me découvrir à vos yeux dans l'ef
poir que vous retiendrez feulement déformais
ce qui fera frappé à mon coin . Préfent
de la nature j'éxerce mes fonctions
plus par inftinct que par art. Ma critique
eft vive & prompte , elle n'hésite pas. Du
premier coup d'oeil je donne le véritable
prix aux chofes. Mon antipatie contre le
lourd , le faux brillant , ou les beautés
déplacées fe déclarent par un mouvement
fubit. S'agit - il de combiner des idées , de
tirer des conféquences, de chercher le vrai?
c'eft l'office de la raifon. Faut-il décider
furement & fans réflechir ou plutôt démê
ler & faifir le beau ? j'opere alors .
La Mémoire.
Et avec cette précipitation , il n'entre
point d'étourderie dans vos jugemens ?
Le Goût.
Je fuis né infaillible. Tel celui qui a
l'oreille jufte , eft quoique fans examen ,
Aatté d'un chant agréable & révolté par
un fon faux . On ne me perfectionne pas ,
on me développe. La raifon peut nous
égarer , parce quelle a la vérité pour objet
, & que la vérité n'eft pas néceflairement
liée avec l'efprit : il faut qu'il travaille
pour la trouver ; Mais je me borne
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
à difcerner le beau . On ne le diftingue
on ne l'apperçoit que par le fentiment,
C'eft de tous les témoignages , l'unique
qui à vrai dire , ne puiffe pas nous tromper.
Cependant comme il n'eft rien de
beau que le vrai , je n'adopte rien que
de raifonnable. Je pare la vertu des graces
& des fineffes , je m'occupe à l'embellir
, ou fi vous voulez , à orner la raison.
La Mémoire.
Fort bien. Vous êtes la raifon dans tous
fes atours ; mais il me refte une difficulté.
La raifon eft par tout la même , & on
vous croit arbitraire. Vous vous prétez en
effet , au génie de chaque peuple , leger
en France , femillant en Italie , profond
en Angleterre , grave chez les Efpagnols ;
comment vous reconnoître quelle eft va
tre véritable forme ?
Le Goût.
Enfant de la nature , je reffemble
ma mere. Les changemens qu'elle éprouve
dans les divers climats , n'empêchent
point qu'elle ne foit par tout la même.
Ainfi des nuances plus ou moins fortes felon
les differens pays où j'habite , n'ôtent
rien à la régularité de mes traits. Soyez
sûre de m'avoir rencontré lorfque dans un
DECEMBRE. 1752. 31
ouvrage vous verrez briller l'harmonie de
l'efprit & de la raifon. Au refte , l'eftime
univerfelle dont il fera honoré , vous dira
fuffifamment que j'en infpirois l'Auteur.
Horace , Boileau , La Fontaine , plairont
conftamment par tout & dans tous
les âges. Il n'en eft pas de même du Taffe
& de l'Ariofte.
La Mémoire.
J'entends , le goût voudroit que je me
fixaffe à graver les productions généralement
admirées : en eft- il beaucoup ?
Le Goût.
Très- peu : auffi à la rigueur fe pafferoiton
fert bien de vos foins . Nous avons par
exemple , environ douze bons Poëtes . Vous
enlevez le plaifir de trouver leurs beautés
toujours piquantes ; vous leur ôtez , quand
on les a lû, le mérite de la nouveauté.Vous
les vieilliffez , vous forcez l'amateur trop
plein de leurs richeffes , à fe plonger dans
la fange des Cotins , des Pradons & leurs
femblables. Il lui feroit peut-être plus
avantageux d'oublier . Il auroit au moins
la reffource certaine de pouvoir s'entretenir
toujours avec des Auteurs dignes de
Lettres , au lieu qu'elles lui tombent bientôt
des mains , parce qu'il les poffede.
Bij
32 MERCURE DE FRANCE,
La Mémoire.
Pourquoi formez- vous fi peu de vrais
difciples il femble que vous vous fallicz
une gloire d'être rare ; foyez moins parel
fenx , vous vous louerez de moi , loin de
vous en plaindre.
A Vafnes , ce 25 Septembre 1752.
J. Lacôte fils , Avocat.
ENTRELA MEMOIRE ET LE GOUT.
La Mémoire.
SE peut-il que le Goût me diſpute l'avantage
de contribuer le plus aux progrès
des Lettres & des Sciences ? Ignoret-
il que je préfente aux mortels le tableau
mouvant des faits & des recherches de
tous les âges ? ne fuis - je pas la feule qui
raffemble les monumens fameux , les découvertes
célebres , les évenemens imprévûs
, l'origine des Empires , les époques ,
les caufes de leur décadence , la naiffance
des Arts , leur avancement , leur viciffitude
? Qu'on parcoure mes archives on devient
habitant de toutes les contrées , citoyen
tour à tour d'Athenes & de Rome,
On s'entretient
avec les grands hommes.
de tous les pays & de tous les fiécles . Rien
n'échape à mes lumieres & à mes foins,
J'embraffe tout le Goût a- t'il des vûes
auffi grandes exécute-t- il d'auffi vaftes
projets ?
Le Goût,
Je fais plus , je décide & j'invente ,
14 MERCUREDE FRANCE.
vous êtes réduite par état à répéter ce que
les autres ont dit , infpiter & juger font
mon partage. Vous gravez & je compofe
Vous n'avez pour richeffes que des copies.
Regardez mes tréfors , vous y verrez de
magnifiques originaux . De- là cette différence
entre nous , vos éleves font échos
ou plagiaires : je fais des créateurs .
La Mémoire.
Rendez- vous juftice , ces génies que
vous nommez créateurs , font en très- petit
nombre : il y en auroit encore moins
s'ils n'avoient eu des modeles pour fe former.
Tel qui n'a réflechi & converfé qu'avec
lui-même eft refferré dans un cercle
étroit d'idées dont il ne peut fortir . S'il
s'éleve quelquefois , c'eft pour retomber
auffi -tôt , faute de guide qui le conduife.
Ainfi Sakeſpear çût paffé tous les Poëtes
tragiques , s'il eut puifé dans les mêmes
fources que les Auteurs de Rodogune &
de Phedre. Varron , Grotius , Petau , Fontenelle
, les feuls Sçavans , peut -être que
le goût avoûe , s'étoient nourris de la lec
ture des Anciens ,
Le Goût.
Vous poffédez les beautés de tous les
temps ; mais ceffez de vous en orgueillir.
Cea
DECEMBRE . 1752. 25
Ces beautés vous font étrangeres , elles
m'appartiennent . D'ailleurs vous leur affo
ciez tous les ridicules & les défauts qui
ant paru . Vous mettez fouvent Virgile
entre Lucain & Bavius , vous placez quelquefois
les imprudens farcafmes de Zoïle ,
à côté des maximes du divin Platon . Auffi
faut-il que j'apprécie les connoiffances
que vous entaffez ou accumulez fans choix .
Il faut que je digere votre érudition pour
la rendre utile & aimable. Que deviendroit
fans moi cet infipide fatras dont
vous embaraffez tant de cerveaux ? Les
matériaux qu'on trouve dans vos magafins
refteroient mal en ordre ou brutes.
Je les démêle , les fépare en différentes
claffes , je les taille enfuite & les polis . Si
je m'en fers pour faire ou pour former un
Poëte , par exemple , je lui fais comparer
le fublime varié de Sophocle , au magnifique
inégal de Corneille; la délicateffe fuivie
d'Euripide , aux fentimens tendres &
étudiés de Racine ; les écarts fougueux de
Pindare à la Monotomie mâle & philofophique
de Rouffeau ; la force comique de
Plaute à l'élégance peu nerveufe de Térence
; les Tableaux hardis de Ménandre aux
caracteres frappés de Moliere. Veux - je
faire un Hiftorien ? je mets entre fes
mains le fier pinceau de Sallufte & celui
I, Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
qui nous a tracé la conjuration de Venife ,
S'agit il d'introduire un jeune Orateur dans
le barreau ? Je lui recommande la rapidité
de Démofthene , la majeſté de Ciceron ,
l'urbanité de Paton , les raifonnemens ferrés
de Cochin. Je n'employe votre or qu'après
l'avoir décraffé , il eft à moi lorfqu'il
cft redevenu pur ; c'est mon bien que je
prends . Sans cette opération vos favoris
ne fçavent que parler d'après les autres ,
fans fuite ni méthode . Ah , qu'ils font en
nuyeux !
La Mémoire, -
On ennuye donc à votre avis , quand
on fait paffer en revûe une foule d'images
nobles ou riantes , felon les divers fujets
qu'on traite. On ennuye , quand on
détaille l'hiftoire du coeur & de l'entendement
humain , quand on apuye fes
raifons par des traits de Littérature ou
par l'autorité refpectable de ces hommes
toujours regardés comme des maîtres . Je
me perfuade au contraire que c'eſt un
moyen infaillible d'étonner l'auditeur &
de le convaincre , d'affujettir & de fixer
l'imagination la plus vive & la plus diftraite.
Je crois qu'il y aura beaucoup d'art
à étayer fon fentiment du fecours de ces
doctes écrits , ou le génie & le bon fens
DECEMBRE. 1752. 27
paroiffent être comme en dépôt.
Le Goût.
Il y en a plus à mériter l'attention par
des idées & des tournures neuves. Vos citations
nombreufes & fréquentes interdifent
même pour l'ordinaire , à ceux qui y
ont recours , la faculté de penfer ; ils fe
repofent volontiers de ce foin fur autrui :
loin d'attacher , ils rebutent ou endorment.
Quoi de plus fatiguant qu'un orateur
, qui pour établir une vérité morale
s'égare dans un labyrinte de traits hiftoriques
, lefquels font perdre fon fujet de
vûe ? Est- il rien de plus cruel dans les cert
cles que ces impitoyables difcoureurs donla
mémoire furchargée abonde & veut toujours
faire les frais de la confervation ? Ils
yous promenent inhumainement des hottentots
chez les Perfes , de la Phyſique
dans les Finances. Ils vous font parcourir
en une minute le Droit & l'Algebre , l'Alcoran
& le Deffein. On diroit qu'ils s'épuifent
à être inintelligibles ou inconféquens.
Appellez -vous cela amufer & convaincre
Se feroit - on fort récréé & fort
inftruit à entendre tout les jours répéter
fur le champ au jeune Corfe , dont Muret
parle, trente- fix mille mots de fuite dans le
même ordre qu'on les avoit prononcés, &
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
cela , quoiqu'ils n'euffent aucune liaiſon
entre eux & ne formaffent aucun ſens .
La Mémoire,
Eft ce ma faute fi on abufe de mes dons
& de mes faveurs ? on abufe également
des votres. Ne voit- on pas chaque jour le
naturaliſte écrire avec plus de légereté que
de principes ? ne voit - on pas nos Hiftoriens
modernes affecter le ftile précieux
des brochures galantes ? vous ferois - je un
crime de ce que la Comédie , ou chauffe
ridiculement le Cothurne , ou n'eft plus
qu'une collection informe de Scenes à tiroir.
Vous blâmerois - je , parce que le drame
tragique fe divife aujourd'hui en
chants & non en Actes , parce que dans
les acclainations enflées qui y regnent depuis
l'expofition du ſujet jufqu'à la fin de
la piece , on apperçoit toujours le Poëte ,
& rarement le Heros ? De tels reproches
feroient déplacés : je ne vous les fais point.
Je vous demanderai feulement pourquoi
on ne vous trouve nulle part , pourquoi
vous êtes indéfiniffable actuellement que
je vous parle , je doute de votre exiſtence :
peut-être ne me fuis- je entretenuë qu'avec
votre phantôme . Etes -vous le vrai Sofie
Le Goût.
Oui. Peu de perfonnes me connoiffent ,
DECEMBRE.
1752 29
je vais me découvrir à vos yeux dans l'ef
poir que vous retiendrez feulement déformais
ce qui fera frappé à mon coin . Préfent
de la nature j'éxerce mes fonctions
plus par inftinct que par art. Ma critique
eft vive & prompte , elle n'hésite pas. Du
premier coup d'oeil je donne le véritable
prix aux chofes. Mon antipatie contre le
lourd , le faux brillant , ou les beautés
déplacées fe déclarent par un mouvement
fubit. S'agit - il de combiner des idées , de
tirer des conféquences, de chercher le vrai?
c'eft l'office de la raifon. Faut-il décider
furement & fans réflechir ou plutôt démê
ler & faifir le beau ? j'opere alors .
La Mémoire.
Et avec cette précipitation , il n'entre
point d'étourderie dans vos jugemens ?
Le Goût.
Je fuis né infaillible. Tel celui qui a
l'oreille jufte , eft quoique fans examen ,
Aatté d'un chant agréable & révolté par
un fon faux . On ne me perfectionne pas ,
on me développe. La raifon peut nous
égarer , parce quelle a la vérité pour objet
, & que la vérité n'eft pas néceflairement
liée avec l'efprit : il faut qu'il travaille
pour la trouver ; Mais je me borne
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
à difcerner le beau . On ne le diftingue
on ne l'apperçoit que par le fentiment,
C'eft de tous les témoignages , l'unique
qui à vrai dire , ne puiffe pas nous tromper.
Cependant comme il n'eft rien de
beau que le vrai , je n'adopte rien que
de raifonnable. Je pare la vertu des graces
& des fineffes , je m'occupe à l'embellir
, ou fi vous voulez , à orner la raison.
La Mémoire.
Fort bien. Vous êtes la raifon dans tous
fes atours ; mais il me refte une difficulté.
La raifon eft par tout la même , & on
vous croit arbitraire. Vous vous prétez en
effet , au génie de chaque peuple , leger
en France , femillant en Italie , profond
en Angleterre , grave chez les Efpagnols ;
comment vous reconnoître quelle eft va
tre véritable forme ?
Le Goût.
Enfant de la nature , je reffemble
ma mere. Les changemens qu'elle éprouve
dans les divers climats , n'empêchent
point qu'elle ne foit par tout la même.
Ainfi des nuances plus ou moins fortes felon
les differens pays où j'habite , n'ôtent
rien à la régularité de mes traits. Soyez
sûre de m'avoir rencontré lorfque dans un
DECEMBRE. 1752. 31
ouvrage vous verrez briller l'harmonie de
l'efprit & de la raifon. Au refte , l'eftime
univerfelle dont il fera honoré , vous dira
fuffifamment que j'en infpirois l'Auteur.
Horace , Boileau , La Fontaine , plairont
conftamment par tout & dans tous
les âges. Il n'en eft pas de même du Taffe
& de l'Ariofte.
La Mémoire.
J'entends , le goût voudroit que je me
fixaffe à graver les productions généralement
admirées : en eft- il beaucoup ?
Le Goût.
Très- peu : auffi à la rigueur fe pafferoiton
fert bien de vos foins . Nous avons par
exemple , environ douze bons Poëtes . Vous
enlevez le plaifir de trouver leurs beautés
toujours piquantes ; vous leur ôtez , quand
on les a lû, le mérite de la nouveauté.Vous
les vieilliffez , vous forcez l'amateur trop
plein de leurs richeffes , à fe plonger dans
la fange des Cotins , des Pradons & leurs
femblables. Il lui feroit peut-être plus
avantageux d'oublier . Il auroit au moins
la reffource certaine de pouvoir s'entretenir
toujours avec des Auteurs dignes de
Lettres , au lieu qu'elles lui tombent bientôt
des mains , parce qu'il les poffede.
Bij
32 MERCURE DE FRANCE,
La Mémoire.
Pourquoi formez- vous fi peu de vrais
difciples il femble que vous vous fallicz
une gloire d'être rare ; foyez moins parel
fenx , vous vous louerez de moi , loin de
vous en plaindre.
A Vafnes , ce 25 Septembre 1752.
J. Lacôte fils , Avocat.
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Résumé : DIALOGUE ENTRE LA MEMOIRE ET LE GOUT.
Le dialogue entre la Mémoire et le Goût explore leurs rôles respectifs dans les Lettres et les Sciences. La Mémoire affirme préserver les faits, découvertes et événements de toutes les époques, permettant aux humains de voyager dans le temps et l'espace. Elle rassemble les monuments célèbres et les arts. En revanche, le Goût soutient qu'il crée et invente, tandis que la Mémoire se contente de répéter. Le Goût souligne que les créateurs sont rares et souvent influencés par des modèles antérieurs. La Mémoire rétorque que même des génies comme Shakespeare ou des savants comme Varron et Fontenelle ont puisé dans les œuvres des Anciens. Le Goût critique la Mémoire pour accumuler des connaissances sans discernement, mélangeant les beautés et les ridicules. Il affirme organiser, classer et affiner ces connaissances pour les rendre utiles et agréables. La Mémoire défend son rôle en soulignant qu'elle enrichit les discours par des références nobles. Le Goût conclut en affirmant que les citations fréquentes empêchent la pensée personnelle et rendent les discours ennuyeux. Publié dans le Mercure de France en décembre 1752, le texte décrit le Goût comme une entité naturelle et instinctive qui juge rapidement la valeur des choses, discernant le beau et rejetant le faux. Il affirme être infaillible et reposer sur le sentiment. Le Goût embellit la vertu et orne la raison, s'adaptant aux différents genres et peuples tout en restant constant. La Mémoire interroge le Goût sur son apparente arbitraire et variabilité selon les cultures. Le Goût répond qu'il varie selon les pays mais reste reconnaissable par l'harmonie de l'esprit et de la raison. Il cite des auteurs classiques universellement appréciés comme Horace, Boileau et La Fontaine. Enfin, le Goût regrette que peu d'œuvres littéraires soient admirables et espère que la Mémoire l'aidera à se faire mieux connaître.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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165
p. 19-28
CONVERSATION SINGULIERE.
Début :
Je passois en Allemagne, il n'y a pas long-tems. Mes affaires me retinrent [...]
Mots clefs :
Philosophe, Adam, Feuille périodique, Conversation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONVERSATION SINGULIERE.
CONVERSATION SINGULIERE.
E paffois en Allemagne , il n'y a pas
long - tems . Mes affaires me retinrent
quelques jours dans une ville d'Univerfité ,
dont le nom n'importe pas à la choſe. Je
fus introduit dans la plus fine aſſemblée
de la ville : on y parloit François. Le jeune
Atys , avec qui j'avois fait une partie de
mon voyage , y fut auffi conduit : il cherchoit
à rire, & j'obſervois.
L'objet le plus remarquable de la compagnie
étoit le grave & profond Marfonius
, Profeffeur en langues orientales ,
perfonnage refpectable , dont la tête accablée
fous le poids de la ſcience & des années
, étoit ombragée fous le vafte contour
d'un feutre large & détrouffé , qui s'en20
MERCURE DE FRANCE.
fon
fonçoit fur une perruque vénérable par
antiquité. Son menton à triple étage defcendoit
avec grace fur une fraife ample &
craffeufe , qui contraftoit peu avec un habit
dont le tems avoir rendu la couleur
indécife entre le blanc & le noir. Sa fcience
étoit fur-tout reconnoiffable , par la
profonde empreinte qu'avoit laiffée fur fon
nez une paire d'énormes lunettes. 11 eft ,
dit - on , fort érudit. Cela fe peut ; mais làdeffus
il eft fi facile d'en impofer ! Du bon
fens vous en jugerez.
Le refte de la compagnie étoit compofé
d'un affez grand nombre de devots admirateurs
de M. Marfonius , & de deux ou trois
gens d'efprit qui s'en moquoient.
On eut bientôt épuifé les annales du
beau tems , la chronique du quartier & la
littérature des Romans ; car on en parle
même en Allemagne. On propofa des queftions
, on difputa , & le parti de M. Marfonius
fut toujours le plus fort , parce que
les autres raifonnoient , & qu'il citoit des
autorités d'un ton haut & décifif , ce qui
impofoit un filence de pitié aux gens d'efprit
& d'admiration aux fots .
Je ne fçai par quel hazard quelqu'un s'avifa
de parler de la feuille périodique d'Adam
, fils d'Adam . On fe récria fur la bizarrerie
du titre. Que le Spectateur Anglois
DECEMBRE. 1754. 21
fe foit intitulé Socrate moderne , cela eft
raifonnable , Socrate étoit bon obfervateur...
Oui fans doute , interrompit brufquement
Atys , Socrate étoit un habile
homme , je l'entends citer tous les jours :
mais, Adam ! Adam n'étoit pas Philofophe .
Adam n'étoit pas Philofophe ! s'écria notre
Théologien en fureur, & mettant les poings
fur les côtés : où avez - vous pris cela ? Je
vous foutiens avec le fçavant George Hornius
, qu'Adam avoit par infufion toutes
les fciences , tout comme je vous prouverai
auffi que Socrate n'a jamais écrit .
Pour Socrate , répartit vivement Atys ,
je vous l'abandonne ; mais , Monfieur , faites-
moi la grace de me dire fi Adam étoit
Ariftotelicien , Cartéfien , Sceptique , Académicien
, Newtonien , Stoïcien , Pirrhonien
, Pithagoricien , Cynique ? ce qu'il
penfoit du mouvement de la terre , de la
chaleur , du froid , des couleurs , du magnétifme
, des particules organiques , de
l'origine des idées , de l'électricité , des
longitudes & de toutes ces matieres fur lefquelles
nos Philofophes modernes difputent
fans fin .
Notre Sçavant ne fe poffédoit pas pendant
toute cette tirade ; il l'auroit interrompue
plufieurs fois , fi l'impétuofité avec
laquelle elle fut prononcée le lui eût per
22 MERCURE DE FRANCE.
mis ; mais enfin elle fe termina d'ellemême
, & laiffa le tems à M. Marfonius
de refpirer. Oh ! prodige d'ignorance ,
s'écria - t - il , en levant les yeux au ciel ,
Adam pouvoit - il fçavoir ce qui n'a été
trouvé que long-tems après lui ? Pour mon
ignorance , je l'avoue , interrompit le jeune
homme ; mais , Monfieur , il ne s'agit pas
de la mienne , il s'agit d'Adam ; faitesmoi
la grace de me dire ce qu'il fçavoit. Il
fçavoit , répondit le docte Théologien , la
Médecine , l'Hiftoire naturelle , l'Architecture
, les Mathématiques , l'Aftronomie
, l'Aftrologie , l'Agriculture , en un
mot toutes les ſciences . Cela eft fort poffible
& fort vraisemblable , répliqua d'un
ton railleur le jeune étourdi ; mais , Monfieur
, toutes ces fciences ont été inventées
& perfectionnées bien long-tems après le
déluge. O pectora caca ! s'écria M. Marfonius
; cela eft-il poffible ! Je vous dis
iterum atque iterum , que cela eft certain ,
d'une certitude morale , phyfique & métaphyfique
, & que la Philofophie antediluvienne
étoit beaucoup plus avancée que
la nôtre.
Fort bien , répartit Atys , je ne vous
avois pas d'abord compris. Voilà ce que
c'eft que d'expliquer tranquillement fes
raifons , on s'éclaircit toujours. Les PatriarDECEMBRE.
1754. 23
1.
S
ches étoient fans doute de très - fçavans
hommes. Mais , Monfieur , quel fyſtême
fuivoit- on dans ce tems-là ? car il n'eft
pas poffible de s'en paffer. Qu'il y eût un
fyfteme reçu & fuivi , répondit M. le Profeffeur
, c'eft de quoi on ne fçauroit douter.
Tout comme auffi on doit fe perfuader
néceffairement que le fyftême d'Adam
triomphoit comme le plus ancien .
Atys. Adam avoit donc un fyftême ?
Marfonius. Cela eft hors de doute ; car
il étoit non feulement Philofophe , mais
encore Prophete & de plus Théologien :
les Juifs lui attribuent le Pfeaume XCII .
Le Pape Gelafe a connu quelques livres
que les Gnoftiques lui fuppofoient. Le P.
Salian cite là - deffus Mafius , & enfin il eft
certain que les Arabes parlent de plus de
vingt volumes écrits de fa main. Vous pouvez
confulter là- deffus , non 'feulement
Hottinger , mais encore Reland , de religione
Mahumedanâ.
Atys. Ah , Monfieur , des livres d'Adam !
en quelle langue les fit- il imprimer ? n'en
auriez-vous point ? pourriez-vous me les
faire voir ?
Marf. Voilà , voilà les jeunes gens , ils
font toujours dans les extrêmes . Je ne vous
dis
pas que les Juifs , les Gnoftiques , ni
les Arabes en doivent être crus fur leur
24 MERCURE DE FRANCE.
parole , je prétens feulement qu'il y a làdeffus
une tradition conftante qui doit
avoir néceſſairement quelque fondement
réel .
Atys. Oh ! pour votre tradition , Monfieur
, je n'y ai pas la foi ; tout cela font
des rêveries.
Marfonius. Des rêveries. Je crois , petit
mirmidon , que vous prétendez ici m'infulter
; il vous fied bien à votre âge de vous
oppofer au fentiment d'un homme qui étudie
depuis quarante- cinq ans les langues
orientales. Apprenez , jeune préfomptueux ,
que vous devez refpecter ma fcience , mes
cheveux gris & ma charge. Souvenez- vous
qu'avec ce ton décifif & ce petit orgueil ,
Vous courez droit à l'impieté.
Eh ! de grace , M. le Profeffeur , reprit
Atys , d'un ton hypocrite , ne vous fâchez
pas , mon deffein n'étoit pas de vous offenfer
; je recevrai , puifqu'il le faut , la tradition
, non feulement antediluvienne
mais même préadamique.
Marfonius. Je vois avec plaifir que vous
vous rendez à mes raiſons , auffi je veux
bien vous inftruire des véritables argumens
fur lefquels nous nous fondons , pour
croire qu'Adam étoit philofophe. Vous
avez lu la Geneſe ?
Atys. Oui vraiment .
Marf.
DECEMBRE.
1754. 25
Marf. Vous y avez donc lû que le premier
homme fortit parfait des mains du
Créateur ?
Atys . Non , Monfieur.
Marf. Quelle mémoire ! N'y avez - vous
pas lû que le premier homme fut fait à l'image
de Dieu ?
Atys. Affurément.
Marf.Eh bien ! ne s'enfuit-il pas de là
qu'Adam avoit par infufion toutes les
fciences ?
Ays. La conféquence vous paroît - elle
juſte ?
Mars. En doutez-vous ?
Atys. Il faut donc bien la recevoir.
Que je fuis charmé , repartit M. Marfonius
, de vous voir fi docile ! il faut que
je vous embraffe. Là deffus le grave Profeffeur
s'approche , le ferre étroitement
dans fes bras , l'étouffe , le dérange & lui
donne un baifer ; mais un baifer ! ... 11
fe feroit bien paffé de cette accolade ; il la
fouffrit cependant , afin d'être initié dans
tous les myfteres. En effet , quand la gravité
de M. Marfonius eut repris fon équilibre
: voici , dit- il , l'argument des argumens
, la preuve des preuves , en faveur
du fyftême de la Philofophie adamique.
Vous fçavez que Dieu fit paffer en revûe
en préfence d'Adam tous les animaux , &
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'il leur donna à chacun leur nom ?
Atys. Je m'en fouviens très-bien . Et cela
prouve ?..
Marf.Cela prouve. Attendez donc le
fçavant Bochart a fait voir dans un de fes
fermons , que ces noms des animaux défignent
leurs qualités effentielles . Cela ne
prouve-t-il pas qu'Adam avoit une connoiffance
exacte de l'Hiftoire naturelle &
même de la logique , fuivant le ſentiment
d'Eufebe ?
Atys. Eufebe & Bochart ! Cela eft clair ;
il n'y a rien à dire.
Marf. J'ai cependant oui raifonner des
fçavans qui n'étoient pas de ce fentiment ,
& même j'ai là deffus depuis dix ans une
correfpondance fort intéreffante avec un
Profeffeur de .. J'en vais publier l'abrégé
en deux volumes in folio , fous ce titre :
Adami doctrina adverfus reluctantium incurfiones
vindicata, five Mularius confutatus ,
c. Il eft certain qu'il aura du deffous ; car
fes lettres , quoique je les aye mifes toutes
entieres , ne rempliffent pas vingt pages.
L'ouvrage est tout prêt , & il ne s'agit plus
que de trouver un Libraire qui veuille's'en
charger.
Atys. Ce n'eft pas l'embarras mais
Monfieur , que peut répondre votre antagoniſte
à tant de preuves ? Il faut qu'il foit
DECEMBRE. 1754. 27
bien opiniâtre & bien peu fubtil.
Marf.Il dit qu'il n'eft pas certain qu'Adam
parlât Hébreu , que cependant Bochart
a pofé fur ce principe ; peut- être les
animaux n'ont pas pris leur nom des qualités
qu'ils ont , mais que ces qualités ont
été ainſi appellées à caufe des animaux qui
les avoient. Que tout le fyftême porte fur
la fcience des étymologies qui eft i fouvent
chimerique ; il ajoute je ne fçai combien
d'autres fadaifes , qui ne méritent pas
qu'on s'y arrête , d'autant mieux qu'elles
tendent à foutenir une opinion dangereuſe.
Atys. Enforte , Monfieur , que celui qui
attaque la Philofophie d'Adam , attaque
Dieu , la religion , & qui plus eft les fçavans.
Mais jufqu'où , je vous prie , alloit
la fcience de notre premier pere ?
Ce point , répondit Marfonius , en baiffant
les yeux par orgueil , n'eft pas abfolument
décidé. Il y a dans cette question
importante deux principaux écueils à éviter
; l'un où eft tombé Henri de Haffia ,
qui prétend qu'Adam n'étoit pas plus fçavant
qu'Ariftote ; l'autre vers lequel inclinent
les Rabbins , qui mettent Adam audeffus
de Moïfe , de Salomon & des Anges
même. L'un péche en défaut , comme vous
voyez , & l'autre en excès.
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
Atys , qui fe trouvoit tout auffi inftruit
après cette converfation qu'on a coutume
de l'être après une difpute publique , prit
alors le ton d'un écolier qui vient d'oppo
fer à une theſe , & faifant une profonde
revérence : je vous rends grace , dit - il ,
fçavantiffime , illuftriffime , doctiffime ,
vigilantiffime Profeffeur , de ce que vous
avez daigné éclaircir mes doutes ; je continue
à faire des voeux pour la fanté de
votre corps , pour celle de votre efprit &
pour l'heureuſe organiſation de votre cerveau.
M. Marfonius étoit fi content de lui ,
que fans s'appercevoir qu'on le railloit , il
alloit remercier par le compliment le plus
emphatique , lorfqu'il fut déconcerté par
un éclat de rire prodigieux qu'Atys entonna,
& qui fut repété par quelques - uns même
des adorateurs de M. Marfonius. Les
autres regardoient le jeune étranger avec
des yeux de flamme , & méditoient fans
doute une vengeance éclatante , lorſqu'il
prit prudemment le parti de la retraite . Je
le fuivis , & nous vînmes écrire enſemble
ce fingulier dialogue.
E paffois en Allemagne , il n'y a pas
long - tems . Mes affaires me retinrent
quelques jours dans une ville d'Univerfité ,
dont le nom n'importe pas à la choſe. Je
fus introduit dans la plus fine aſſemblée
de la ville : on y parloit François. Le jeune
Atys , avec qui j'avois fait une partie de
mon voyage , y fut auffi conduit : il cherchoit
à rire, & j'obſervois.
L'objet le plus remarquable de la compagnie
étoit le grave & profond Marfonius
, Profeffeur en langues orientales ,
perfonnage refpectable , dont la tête accablée
fous le poids de la ſcience & des années
, étoit ombragée fous le vafte contour
d'un feutre large & détrouffé , qui s'en20
MERCURE DE FRANCE.
fon
fonçoit fur une perruque vénérable par
antiquité. Son menton à triple étage defcendoit
avec grace fur une fraife ample &
craffeufe , qui contraftoit peu avec un habit
dont le tems avoir rendu la couleur
indécife entre le blanc & le noir. Sa fcience
étoit fur-tout reconnoiffable , par la
profonde empreinte qu'avoit laiffée fur fon
nez une paire d'énormes lunettes. 11 eft ,
dit - on , fort érudit. Cela fe peut ; mais làdeffus
il eft fi facile d'en impofer ! Du bon
fens vous en jugerez.
Le refte de la compagnie étoit compofé
d'un affez grand nombre de devots admirateurs
de M. Marfonius , & de deux ou trois
gens d'efprit qui s'en moquoient.
On eut bientôt épuifé les annales du
beau tems , la chronique du quartier & la
littérature des Romans ; car on en parle
même en Allemagne. On propofa des queftions
, on difputa , & le parti de M. Marfonius
fut toujours le plus fort , parce que
les autres raifonnoient , & qu'il citoit des
autorités d'un ton haut & décifif , ce qui
impofoit un filence de pitié aux gens d'efprit
& d'admiration aux fots .
Je ne fçai par quel hazard quelqu'un s'avifa
de parler de la feuille périodique d'Adam
, fils d'Adam . On fe récria fur la bizarrerie
du titre. Que le Spectateur Anglois
DECEMBRE. 1754. 21
fe foit intitulé Socrate moderne , cela eft
raifonnable , Socrate étoit bon obfervateur...
Oui fans doute , interrompit brufquement
Atys , Socrate étoit un habile
homme , je l'entends citer tous les jours :
mais, Adam ! Adam n'étoit pas Philofophe .
Adam n'étoit pas Philofophe ! s'écria notre
Théologien en fureur, & mettant les poings
fur les côtés : où avez - vous pris cela ? Je
vous foutiens avec le fçavant George Hornius
, qu'Adam avoit par infufion toutes
les fciences , tout comme je vous prouverai
auffi que Socrate n'a jamais écrit .
Pour Socrate , répartit vivement Atys ,
je vous l'abandonne ; mais , Monfieur , faites-
moi la grace de me dire fi Adam étoit
Ariftotelicien , Cartéfien , Sceptique , Académicien
, Newtonien , Stoïcien , Pirrhonien
, Pithagoricien , Cynique ? ce qu'il
penfoit du mouvement de la terre , de la
chaleur , du froid , des couleurs , du magnétifme
, des particules organiques , de
l'origine des idées , de l'électricité , des
longitudes & de toutes ces matieres fur lefquelles
nos Philofophes modernes difputent
fans fin .
Notre Sçavant ne fe poffédoit pas pendant
toute cette tirade ; il l'auroit interrompue
plufieurs fois , fi l'impétuofité avec
laquelle elle fut prononcée le lui eût per
22 MERCURE DE FRANCE.
mis ; mais enfin elle fe termina d'ellemême
, & laiffa le tems à M. Marfonius
de refpirer. Oh ! prodige d'ignorance ,
s'écria - t - il , en levant les yeux au ciel ,
Adam pouvoit - il fçavoir ce qui n'a été
trouvé que long-tems après lui ? Pour mon
ignorance , je l'avoue , interrompit le jeune
homme ; mais , Monfieur , il ne s'agit pas
de la mienne , il s'agit d'Adam ; faitesmoi
la grace de me dire ce qu'il fçavoit. Il
fçavoit , répondit le docte Théologien , la
Médecine , l'Hiftoire naturelle , l'Architecture
, les Mathématiques , l'Aftronomie
, l'Aftrologie , l'Agriculture , en un
mot toutes les ſciences . Cela eft fort poffible
& fort vraisemblable , répliqua d'un
ton railleur le jeune étourdi ; mais , Monfieur
, toutes ces fciences ont été inventées
& perfectionnées bien long-tems après le
déluge. O pectora caca ! s'écria M. Marfonius
; cela eft-il poffible ! Je vous dis
iterum atque iterum , que cela eft certain ,
d'une certitude morale , phyfique & métaphyfique
, & que la Philofophie antediluvienne
étoit beaucoup plus avancée que
la nôtre.
Fort bien , répartit Atys , je ne vous
avois pas d'abord compris. Voilà ce que
c'eft que d'expliquer tranquillement fes
raifons , on s'éclaircit toujours. Les PatriarDECEMBRE.
1754. 23
1.
S
ches étoient fans doute de très - fçavans
hommes. Mais , Monfieur , quel fyſtême
fuivoit- on dans ce tems-là ? car il n'eft
pas poffible de s'en paffer. Qu'il y eût un
fyfteme reçu & fuivi , répondit M. le Profeffeur
, c'eft de quoi on ne fçauroit douter.
Tout comme auffi on doit fe perfuader
néceffairement que le fyftême d'Adam
triomphoit comme le plus ancien .
Atys. Adam avoit donc un fyftême ?
Marfonius. Cela eft hors de doute ; car
il étoit non feulement Philofophe , mais
encore Prophete & de plus Théologien :
les Juifs lui attribuent le Pfeaume XCII .
Le Pape Gelafe a connu quelques livres
que les Gnoftiques lui fuppofoient. Le P.
Salian cite là - deffus Mafius , & enfin il eft
certain que les Arabes parlent de plus de
vingt volumes écrits de fa main. Vous pouvez
confulter là- deffus , non 'feulement
Hottinger , mais encore Reland , de religione
Mahumedanâ.
Atys. Ah , Monfieur , des livres d'Adam !
en quelle langue les fit- il imprimer ? n'en
auriez-vous point ? pourriez-vous me les
faire voir ?
Marf. Voilà , voilà les jeunes gens , ils
font toujours dans les extrêmes . Je ne vous
dis
pas que les Juifs , les Gnoftiques , ni
les Arabes en doivent être crus fur leur
24 MERCURE DE FRANCE.
parole , je prétens feulement qu'il y a làdeffus
une tradition conftante qui doit
avoir néceſſairement quelque fondement
réel .
Atys. Oh ! pour votre tradition , Monfieur
, je n'y ai pas la foi ; tout cela font
des rêveries.
Marfonius. Des rêveries. Je crois , petit
mirmidon , que vous prétendez ici m'infulter
; il vous fied bien à votre âge de vous
oppofer au fentiment d'un homme qui étudie
depuis quarante- cinq ans les langues
orientales. Apprenez , jeune préfomptueux ,
que vous devez refpecter ma fcience , mes
cheveux gris & ma charge. Souvenez- vous
qu'avec ce ton décifif & ce petit orgueil ,
Vous courez droit à l'impieté.
Eh ! de grace , M. le Profeffeur , reprit
Atys , d'un ton hypocrite , ne vous fâchez
pas , mon deffein n'étoit pas de vous offenfer
; je recevrai , puifqu'il le faut , la tradition
, non feulement antediluvienne
mais même préadamique.
Marfonius. Je vois avec plaifir que vous
vous rendez à mes raiſons , auffi je veux
bien vous inftruire des véritables argumens
fur lefquels nous nous fondons , pour
croire qu'Adam étoit philofophe. Vous
avez lu la Geneſe ?
Atys. Oui vraiment .
Marf.
DECEMBRE.
1754. 25
Marf. Vous y avez donc lû que le premier
homme fortit parfait des mains du
Créateur ?
Atys . Non , Monfieur.
Marf. Quelle mémoire ! N'y avez - vous
pas lû que le premier homme fut fait à l'image
de Dieu ?
Atys. Affurément.
Marf.Eh bien ! ne s'enfuit-il pas de là
qu'Adam avoit par infufion toutes les
fciences ?
Ays. La conféquence vous paroît - elle
juſte ?
Mars. En doutez-vous ?
Atys. Il faut donc bien la recevoir.
Que je fuis charmé , repartit M. Marfonius
, de vous voir fi docile ! il faut que
je vous embraffe. Là deffus le grave Profeffeur
s'approche , le ferre étroitement
dans fes bras , l'étouffe , le dérange & lui
donne un baifer ; mais un baifer ! ... 11
fe feroit bien paffé de cette accolade ; il la
fouffrit cependant , afin d'être initié dans
tous les myfteres. En effet , quand la gravité
de M. Marfonius eut repris fon équilibre
: voici , dit- il , l'argument des argumens
, la preuve des preuves , en faveur
du fyftême de la Philofophie adamique.
Vous fçavez que Dieu fit paffer en revûe
en préfence d'Adam tous les animaux , &
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
qu'il leur donna à chacun leur nom ?
Atys. Je m'en fouviens très-bien . Et cela
prouve ?..
Marf.Cela prouve. Attendez donc le
fçavant Bochart a fait voir dans un de fes
fermons , que ces noms des animaux défignent
leurs qualités effentielles . Cela ne
prouve-t-il pas qu'Adam avoit une connoiffance
exacte de l'Hiftoire naturelle &
même de la logique , fuivant le ſentiment
d'Eufebe ?
Atys. Eufebe & Bochart ! Cela eft clair ;
il n'y a rien à dire.
Marf. J'ai cependant oui raifonner des
fçavans qui n'étoient pas de ce fentiment ,
& même j'ai là deffus depuis dix ans une
correfpondance fort intéreffante avec un
Profeffeur de .. J'en vais publier l'abrégé
en deux volumes in folio , fous ce titre :
Adami doctrina adverfus reluctantium incurfiones
vindicata, five Mularius confutatus ,
c. Il eft certain qu'il aura du deffous ; car
fes lettres , quoique je les aye mifes toutes
entieres , ne rempliffent pas vingt pages.
L'ouvrage est tout prêt , & il ne s'agit plus
que de trouver un Libraire qui veuille's'en
charger.
Atys. Ce n'eft pas l'embarras mais
Monfieur , que peut répondre votre antagoniſte
à tant de preuves ? Il faut qu'il foit
DECEMBRE. 1754. 27
bien opiniâtre & bien peu fubtil.
Marf.Il dit qu'il n'eft pas certain qu'Adam
parlât Hébreu , que cependant Bochart
a pofé fur ce principe ; peut- être les
animaux n'ont pas pris leur nom des qualités
qu'ils ont , mais que ces qualités ont
été ainſi appellées à caufe des animaux qui
les avoient. Que tout le fyftême porte fur
la fcience des étymologies qui eft i fouvent
chimerique ; il ajoute je ne fçai combien
d'autres fadaifes , qui ne méritent pas
qu'on s'y arrête , d'autant mieux qu'elles
tendent à foutenir une opinion dangereuſe.
Atys. Enforte , Monfieur , que celui qui
attaque la Philofophie d'Adam , attaque
Dieu , la religion , & qui plus eft les fçavans.
Mais jufqu'où , je vous prie , alloit
la fcience de notre premier pere ?
Ce point , répondit Marfonius , en baiffant
les yeux par orgueil , n'eft pas abfolument
décidé. Il y a dans cette question
importante deux principaux écueils à éviter
; l'un où eft tombé Henri de Haffia ,
qui prétend qu'Adam n'étoit pas plus fçavant
qu'Ariftote ; l'autre vers lequel inclinent
les Rabbins , qui mettent Adam audeffus
de Moïfe , de Salomon & des Anges
même. L'un péche en défaut , comme vous
voyez , & l'autre en excès.
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
Atys , qui fe trouvoit tout auffi inftruit
après cette converfation qu'on a coutume
de l'être après une difpute publique , prit
alors le ton d'un écolier qui vient d'oppo
fer à une theſe , & faifant une profonde
revérence : je vous rends grace , dit - il ,
fçavantiffime , illuftriffime , doctiffime ,
vigilantiffime Profeffeur , de ce que vous
avez daigné éclaircir mes doutes ; je continue
à faire des voeux pour la fanté de
votre corps , pour celle de votre efprit &
pour l'heureuſe organiſation de votre cerveau.
M. Marfonius étoit fi content de lui ,
que fans s'appercevoir qu'on le railloit , il
alloit remercier par le compliment le plus
emphatique , lorfqu'il fut déconcerté par
un éclat de rire prodigieux qu'Atys entonna,
& qui fut repété par quelques - uns même
des adorateurs de M. Marfonius. Les
autres regardoient le jeune étranger avec
des yeux de flamme , & méditoient fans
doute une vengeance éclatante , lorſqu'il
prit prudemment le parti de la retraite . Je
le fuivis , & nous vînmes écrire enſemble
ce fingulier dialogue.
Fermer
Résumé : CONVERSATION SINGULIERE.
Le texte décrit une conversation qui se déroule en Allemagne, dans une ville universitaire, entre le narrateur, Atys et une assemblée parlant français. La figure centrale de cette assemblée est Marfonius, un professeur de langues orientales respecté pour ses connaissances, mais dont l'apparence et les manières sont ridicules. Marfonius est entouré de dévots admirateurs et de quelques esprits moqueurs. La discussion porte sur la feuille périodique d'Adam, fils d'Adam. Atys critique l'idée qu'Adam était philosophe, ce qui provoque la colère de Marfonius. Ce dernier affirme qu'Adam possédait toutes les sciences par infusion divine. Atys remet en question les connaissances supposées d'Adam sur des sujets modernes à travers une série de questions. Marfonius, irrité, insiste sur la tradition constante qui attribue à Adam une grande érudition. Atys, pour éviter un conflit, feint la soumission et accepte les arguments de Marfonius. Satisfait, Marfonius embrasse Atys et lui expose ses preuves, notamment l'idée que les noms donnés par Adam aux animaux prouvent sa connaissance de l'histoire naturelle et de la logique. Atys, après avoir écouté Marfonius, prend congé en le raillant subtilement. Marfonius, ne s'apercevant pas de la moquerie, est sur le point de le remercier lorsque Atys et le narrateur quittent l'assemblée, laissant derrière eux une atmosphère tendue.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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166
p. 30-35
HISTOIRE MORALE.
Début :
Un jour en me promenant avec mon air abstrait & négligé, les yeux égarés [...]
Mots clefs :
Histoire morale, Douleur, Parents, Enfants
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE MORALE.
HISTOIRE MORALE.
UNF
jour en me promenant avec mon
air abitrait & négligé , les yeux égarés
& la tête baiffée , je m'étois écarté plus
loin qu'à mon ordinaire ; je m'approchai
prefque fans m'en appercevoir du château
de C*** De vaftes parterres bordés d'orangers
, femés de mille fleurs brillantes
qu'arrofent des ruiffeaux argentés , & que
careffoit le tendre zéphir , parfumoient
l'air de leurs délicieufes odeurs . Des allées
dont les extrêmités échappoient à la vûe
formoient ici des berceaux fombres & folitaires
, qui ne laifoient pas échapper
un feul rayon du foleil. Là des ombrages
moins épais fe mêlangeoient agréablement
avec la foible lumiere du foleil fur fon
déclin . D'un autre côté , des grottes tapiffées
de verdure , ou des cafcades orageufes
précipitoient du haut d'un rocher des
ondes de cryftal . En un mot , l'art & la nature
femblent s'être difputés la gloire d'embellir
ce féjour . Un palais majestueux &
commode fitué au fommet d'un amphithéatre
, formé par un côteau riant , acheve
de rendre magnifique cette demeure délicicufe.
Je fortois peu à- peu de ma rêverie ,
DECEMBRE. 1754. 3.I
& je commençois à jouir du fpectacle
dont je n'ai tracé qu'une foible peinture ,
lorfque j'entendis des foupirs lugubres ,
interrompus par des fanglots fréquens . Je
me tournai avec émotion , & j'apperçus un
vieillard vénérable courbé fur fes genoux ,
& qui paroiffoit accablé de douleur . Je
m'approchai à la faveur d'une charmille
fans être vû ; & plein d'une agitation d'autant
plus grande que la pitié pour laquelle
nous fommes faits , trouva mon coeur tranquille
, je le confiderai quelque tems . Mon
trouble augmenta fenfiblement quand je
reconnus ce vieillard pour une perfonne
avec qui j'avois eu quelque liaiſon , que
j'eftimois beaucoup , & que mon âge ,
profeffion , mes voyages , m'avoient fait
perdre de vûe depuis long- tems.
ma
Je l'abordai auffi - tôt , & le priai de
m'apprendre la caufe de fes pleurs. Il ne
me répondit qu'en verfant de nouvelles
larmes . Je pleurai avec lui , je le preſſai de
répandre fon chagrin dans mon coeur : je
mérite de l'adoucir , lui dis -je , puifque.
ma douleur me le fait partager avec vous.
Sa ſurpriſe ſembla calmer fa douleur. Il
me reconnut , il m'embraffa , & il me répondit
ces mots que fes fanglots interrompirent
mille fois : vous voyez , me ditil
en étendant la main , ce palais , ces
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
و د
23
jardins ! hélas ! l'unique héritier de ces
» biens n'eft plus ; la mort vient de l'enle-
» ver à la fleur de fon âge ; fa jeuneſſe me
» fut confiée , & mes foins n'avoient pas
» été fuperflus ; il étoit vertueux . Occupé
» depuis deux jours à confoler les parens
» infortunés de ce jeune homme , je cache
ע
avec peine le chagrin qui me dévore . Je
» venois un moment dans cette retraite
» donner un libre cours à mes pleurs , &
» chercher dans l'abandon à ma douleur
» le courage néceffaire pour effuyer leurs
» larmes. Si j'en dois juger par l'amertume
»de votre douleur , lui répondis-je , quelle
ne doit point être celle des parens qui
» ent perdu un fils chéri , un fils unique ,
» vertueux , déja avancé , & qui font eux-
» mêmes dans un âge où ils ne peuvent
plus efperer d'en avoir ! Cependant ,
» ajoutai- je , il faut l'efperer , le tems &
vos foins adouciront leurs peines. Hélas
! me repliqua - t- il , le tems appaiſe- til
les remords ? Quels remords peuvent-
» ils avoir , lui dis- je , s'ils ont donné
» tous leurs foins au fils qu'ils ont perdu ?
"
و ر
Ce n'eft pas lui qui les excite , reprit- il ,
» mais vous fçavez la coutume des riches :
» à peine ont- ils un ou deux enfans qu'ils
craignent de ne pouvoir pas les élever, les
doter d'une maniere affez diftinguée ; ils
23
DECEMBRE. 1754. 38
"fe privent de ce qu'il y ade plus doux dans
» le lien conjugal , afin de ne pas augmen
» ter une famille qui leur paroît d'autant
03
plus à charge que leurs biens font plus
» confidérables. C'eft là le crime que fe
» reprochent les poffeffeurs , d'ailleurs fi
» vertueux , de ce château : ils fentent à
préfent de quels biens , de quelle confolation
ils fe font privés . Telles font les
» leçons de l'adverfité ! Faut il donc que
» les hommes apprennent leur devoir d'un
» maître fi rude ? Mais , ajoûta-t-il les lar-
» mes aux yeux , je ne fçaurois les aban-
» donner plus long- tems ; il faut aller les
» diftraire , s'il eft poffible , finon pleurer
» avec eux . Adieu .
A ces mots il me laiffa étourdi comme
វ je fuffe forti d'un profond fommeil . Les
objets les plus ordinaires ont une face fous
laquelle ils font en droit de nous furprendre.
Il faudroit n'avoir jamais effuyé de
difgraces ou n'être pas hómme , pour être
infenfible au malheur des autres . Je fus
vivement frappé du fort de ce pere infortuné
, qui venoit de perdre fon fils . Je me
le repréfentois errant çà & là dans fes vaftes
appartemens , cherchant à fe rappeller
un fils dont le fouvenir déchire fon coeur.
Ici après une longue abfence , il avoit reçu
fes premiers embraffemens : là il avoit
By
34 MERCURE DE FRANCE.
eu avec lui les plus doux entretiens ailleurs
fon fils prenoit fes recréations , & les
recréations du fils étoient les plaifirs du
pere. Par-tout il retrouve l'image d'un fils
chéri ; par-tout il lit ces triftes mots , il
n'eft plus, il n'est plus ! ... Quel abandon '
quelle défolation ! Il n'y a donc plus de
plaifir pour lui , plus de momens heureux ,
plus de tranquillité , plus de repos ! Il va
paffer les triftes reftes d'une vie malheureufe
, fans foutien , fans confiance , fans parens
, fans amis : car quels parens & quels
amis , que ceux qu'attireront auprès de
lui de grandes richeffes dont ils efperent
la fucceffion !
C'est maintenant qu'il fent de quels
biens il s'eft privé , en refufant les enfans
qu'il ne tenoit qu'à lui d'avoir. Si fa famille
eût été nombreuſe ( j'ofe l'affurer , &
ceux qui fe connoiffent en fentiment ne
me démentiront pas ) , fes plaifirs auroient
augmenté avec les enfans ; chacun d'eux
l'auroit confolé des chagrins & des allarmes
que les autres lui auroient donnés
& maintenant il auroit de la douleur , je
l'avoue , mais il ne feroit pas inconfolable
; il feroit du moins fans remords . Un
pere feroit fans doute bien injufte & bien
cruel , qui laifferoit à l'un de fes enfans des
biens immenſes , tandis qu'il réduiroit les
C
1
4
DECEMBRE. 1754. 35
autres à la mendicité . Mais n'eft-il pas encore
plus injufte de priver les uns de l'exiftence
avant qu'ils foient nés , & de leur
refufer la vie , pour procurer aux autres
quelques prétendus avantages ?
UNF
jour en me promenant avec mon
air abitrait & négligé , les yeux égarés
& la tête baiffée , je m'étois écarté plus
loin qu'à mon ordinaire ; je m'approchai
prefque fans m'en appercevoir du château
de C*** De vaftes parterres bordés d'orangers
, femés de mille fleurs brillantes
qu'arrofent des ruiffeaux argentés , & que
careffoit le tendre zéphir , parfumoient
l'air de leurs délicieufes odeurs . Des allées
dont les extrêmités échappoient à la vûe
formoient ici des berceaux fombres & folitaires
, qui ne laifoient pas échapper
un feul rayon du foleil. Là des ombrages
moins épais fe mêlangeoient agréablement
avec la foible lumiere du foleil fur fon
déclin . D'un autre côté , des grottes tapiffées
de verdure , ou des cafcades orageufes
précipitoient du haut d'un rocher des
ondes de cryftal . En un mot , l'art & la nature
femblent s'être difputés la gloire d'embellir
ce féjour . Un palais majestueux &
commode fitué au fommet d'un amphithéatre
, formé par un côteau riant , acheve
de rendre magnifique cette demeure délicicufe.
Je fortois peu à- peu de ma rêverie ,
DECEMBRE. 1754. 3.I
& je commençois à jouir du fpectacle
dont je n'ai tracé qu'une foible peinture ,
lorfque j'entendis des foupirs lugubres ,
interrompus par des fanglots fréquens . Je
me tournai avec émotion , & j'apperçus un
vieillard vénérable courbé fur fes genoux ,
& qui paroiffoit accablé de douleur . Je
m'approchai à la faveur d'une charmille
fans être vû ; & plein d'une agitation d'autant
plus grande que la pitié pour laquelle
nous fommes faits , trouva mon coeur tranquille
, je le confiderai quelque tems . Mon
trouble augmenta fenfiblement quand je
reconnus ce vieillard pour une perfonne
avec qui j'avois eu quelque liaiſon , que
j'eftimois beaucoup , & que mon âge ,
profeffion , mes voyages , m'avoient fait
perdre de vûe depuis long- tems.
ma
Je l'abordai auffi - tôt , & le priai de
m'apprendre la caufe de fes pleurs. Il ne
me répondit qu'en verfant de nouvelles
larmes . Je pleurai avec lui , je le preſſai de
répandre fon chagrin dans mon coeur : je
mérite de l'adoucir , lui dis -je , puifque.
ma douleur me le fait partager avec vous.
Sa ſurpriſe ſembla calmer fa douleur. Il
me reconnut , il m'embraffa , & il me répondit
ces mots que fes fanglots interrompirent
mille fois : vous voyez , me ditil
en étendant la main , ce palais , ces
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jardins ! hélas ! l'unique héritier de ces
» biens n'eft plus ; la mort vient de l'enle-
» ver à la fleur de fon âge ; fa jeuneſſe me
» fut confiée , & mes foins n'avoient pas
» été fuperflus ; il étoit vertueux . Occupé
» depuis deux jours à confoler les parens
» infortunés de ce jeune homme , je cache
ע
avec peine le chagrin qui me dévore . Je
» venois un moment dans cette retraite
» donner un libre cours à mes pleurs , &
» chercher dans l'abandon à ma douleur
» le courage néceffaire pour effuyer leurs
» larmes. Si j'en dois juger par l'amertume
»de votre douleur , lui répondis-je , quelle
ne doit point être celle des parens qui
» ent perdu un fils chéri , un fils unique ,
» vertueux , déja avancé , & qui font eux-
» mêmes dans un âge où ils ne peuvent
plus efperer d'en avoir ! Cependant ,
» ajoutai- je , il faut l'efperer , le tems &
vos foins adouciront leurs peines. Hélas
! me repliqua - t- il , le tems appaiſe- til
les remords ? Quels remords peuvent-
» ils avoir , lui dis- je , s'ils ont donné
» tous leurs foins au fils qu'ils ont perdu ?
"
و ر
Ce n'eft pas lui qui les excite , reprit- il ,
» mais vous fçavez la coutume des riches :
» à peine ont- ils un ou deux enfans qu'ils
craignent de ne pouvoir pas les élever, les
doter d'une maniere affez diftinguée ; ils
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"fe privent de ce qu'il y ade plus doux dans
» le lien conjugal , afin de ne pas augmen
» ter une famille qui leur paroît d'autant
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plus à charge que leurs biens font plus
» confidérables. C'eft là le crime que fe
» reprochent les poffeffeurs , d'ailleurs fi
» vertueux , de ce château : ils fentent à
préfent de quels biens , de quelle confolation
ils fe font privés . Telles font les
» leçons de l'adverfité ! Faut il donc que
» les hommes apprennent leur devoir d'un
» maître fi rude ? Mais , ajoûta-t-il les lar-
» mes aux yeux , je ne fçaurois les aban-
» donner plus long- tems ; il faut aller les
» diftraire , s'il eft poffible , finon pleurer
» avec eux . Adieu .
A ces mots il me laiffa étourdi comme
វ je fuffe forti d'un profond fommeil . Les
objets les plus ordinaires ont une face fous
laquelle ils font en droit de nous furprendre.
Il faudroit n'avoir jamais effuyé de
difgraces ou n'être pas hómme , pour être
infenfible au malheur des autres . Je fus
vivement frappé du fort de ce pere infortuné
, qui venoit de perdre fon fils . Je me
le repréfentois errant çà & là dans fes vaftes
appartemens , cherchant à fe rappeller
un fils dont le fouvenir déchire fon coeur.
Ici après une longue abfence , il avoit reçu
fes premiers embraffemens : là il avoit
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eu avec lui les plus doux entretiens ailleurs
fon fils prenoit fes recréations , & les
recréations du fils étoient les plaifirs du
pere. Par-tout il retrouve l'image d'un fils
chéri ; par-tout il lit ces triftes mots , il
n'eft plus, il n'est plus ! ... Quel abandon '
quelle défolation ! Il n'y a donc plus de
plaifir pour lui , plus de momens heureux ,
plus de tranquillité , plus de repos ! Il va
paffer les triftes reftes d'une vie malheureufe
, fans foutien , fans confiance , fans parens
, fans amis : car quels parens & quels
amis , que ceux qu'attireront auprès de
lui de grandes richeffes dont ils efperent
la fucceffion !
C'est maintenant qu'il fent de quels
biens il s'eft privé , en refufant les enfans
qu'il ne tenoit qu'à lui d'avoir. Si fa famille
eût été nombreuſe ( j'ofe l'affurer , &
ceux qui fe connoiffent en fentiment ne
me démentiront pas ) , fes plaifirs auroient
augmenté avec les enfans ; chacun d'eux
l'auroit confolé des chagrins & des allarmes
que les autres lui auroient donnés
& maintenant il auroit de la douleur , je
l'avoue , mais il ne feroit pas inconfolable
; il feroit du moins fans remords . Un
pere feroit fans doute bien injufte & bien
cruel , qui laifferoit à l'un de fes enfans des
biens immenſes , tandis qu'il réduiroit les
C
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autres à la mendicité . Mais n'eft-il pas encore
plus injufte de priver les uns de l'exiftence
avant qu'ils foient nés , & de leur
refufer la vie , pour procurer aux autres
quelques prétendus avantages ?
Fermer
Résumé : HISTOIRE MORALE.
Lors d'une promenade dans un domaine magnifique, l'auteur observe des jardins luxuriants et un palais majestueux. Il est interrompu par les pleurs d'un vieillard qu'il reconnaît comme une ancienne connaissance. Ce vieillard, accablé de douleur, révèle que l'unique héritier du domaine est décédé à un jeune âge. Il exprime son chagrin et ses remords, expliquant que les parents du défunt, riches et vertueux, avaient limité leur famille par crainte de ne pouvoir élever et doter leurs enfants de manière distinguée. Le vieillard regrette amèrement cette décision, soulignant que les parents se privent désormais des consolations que des enfants nombreux auraient apportées. L'auteur, profondément touché, médite sur l'abandon et la désolation du père, qui voit partout l'image de son fils disparu. Il conclut en affirmant que les parents auraient trouvé du réconfort dans une famille nombreuse, malgré les chagrins, et qu'il est injuste de priver des enfants de l'existence pour des avantages matériels.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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167
p. 56-63
CONTES.
Début :
Tout un peuple étoit si disposé à la joie & à la gaité qu'il n'étoit plus capable [...]
Mots clefs :
Homme, Juge, Serpent, Esclave, Argent, Accusé
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONTES.
CONTES.
PREMIER CONTE.
Out un peuple étoit fi difpofé à la
joie & à la gaité qu'il n'étoit plus capable
de rien , c'étoient les Tirinthiens.
Comme ils ne pouvoient plus reprendre
leur férieux fur quoi que ce foit , tout
étoit en defordre parmi eux. S'ils s'affembloient
, tous leurs entretiens rouloient fur
des folies , au lieu de rouler fur les affaires
publiques : s'ils recevoient des Ambaffadeurs
, ils les tournoient en ridicule : s'ils
tenoient le confeil de ville , les avis des
plus graves Sénateurs n'étoient que des
bouffonneries , & en toutes fortes d'occafions
, une parole ou une action raifonnable
eût été un prodige chez cette nation .
Ils fe fentirent enfin fort incommodés
de cet efprit de plaifanterie. Ils allerent
confulter l'Oracle de Delphes , pour lui demander
les moyens de recouvrer un peu
de férieux : l'Oracle répondit que s'ils pouvoient
facrifier un taureau à Neptune fans
rire , il feroit déformais en leur pouvoir
d'être plus fages. Un facrifice n'eft pas une
occafion fi plaifante d'elle-même ; cepenDECEMBRE
1754 57
dant pour le faire
férieufement ils y apporterent
bien des précautions. Ils réfolurent
de n'y point recevoir de jeunes gens ,
mais feulement des vieillards ; & non pas
encore toutes fortes de vieillards , mais
feulement ceux qui avoient ou des infirmités
, ou beaucoup de dettes , ou des
femmes fâcheufes & incommodes. Quand
toutes ces perfonnes choifies furent fur le
bord de la mer pour immoler la victime ,
il fallut encore , malgré les femmes diableſſes
, les dettes , les maladies , & l'âge ,
qu'ils compofaffent leur air , baiffaffent les
yeux , & fe mordiffent les lévres . Mais
par malheur il fe trouva là un enfant qui
s'y étoit gliffé. On voulut le chaffer , & il
cria : quoi ! avez-vous peur que je n'avale
votre taureau Cette fottife déconcerta
toutes ces gravités contrefaites : on éclata
de rire ; le facrifice fut troublé , & la
raifon ne vint point aux Tirinthiens .
SECOND CONTE.
On raconte qu'il y avoit un Cadis, nommé
Roufbehani , il étoit dans le Tabariftan
; c'étoit un homme qui poffédoit toutes
les qualités que demande fa charge. Un
jour un homme fe préfenta devant lui
pour intenter procès à un autre à qui il
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
à
avoit prêté de l'argent : le Cadis dit à l'acufe
, avez vous l'argent de cet homme ?
l'accufé le nia ; le Cadis demanda à l'accufateur
, avez - vous des témoins ? il répondit
, je n'en ai point ; le Cadis répondit , il
faut le faire jurer. L'accufateur
pleura , &
lui dit : ô juge ! prenez garde , fecourezmoi
, je n'ai point de témoins pour lui &
il jurera : le juge lui dit , par rapport
vous , je n'irai point contre la loi , il faut
que vous ayez des témoins ou que votre
adverfaire jure . L'homme pleura & fe jetta
par terre , je fuis un pauvre homme ,
faire
pas
dit-il , & fi vous ne me faites
juſtice , je ferai trompé ; examinez ma
caufe qui eft jufte . Alors le juge voulant
examiner le jufte procédé de cet homme ,
le fit approcher , & lui dit : comment
avez vous donné de l'argent à cet homme ?
je l'ai prêté , répondit il : à quelle condition
le lui avez -vous prêté ?
O juge ! foyez toujours heureux. Sçachez
que cet homme étoit mon ami : il
devint amoureux d'une efclave ; le prix de
cette efclave étoit de cent fequins , tout
fon bien ne les vaut point . Cet homme
étoit toujours plongé dans le chagrin
quelque part qu'il allât. Un jour nous
étions enfemble à la promenade , nous
nous repofâmes dans un endroit où il fe
0
DECEMBRE. 1754. 59
reſſouvint de fa maîtreffe ; il pleura tant
que j'eus pitié de lui , par rapport à notre
ancienne amitié de vingt ans. Vous n'avez
point affez d'argent , lui dis- je , pour
acheter cette efclave ; perfonne ne vous
fecourt : à peine ai- je cent fequins que j'ai
gagnés depuis que je fuis né , voulez - vous
que je vous les prête ? vous mettrez auffi
de l'argent, & vous acheterez cette efclave :
après en avoir joui pendant un mois vous
la revendrez , & vous me rendrez ce qui
m'appartient . Auffi tôt cet homme ſe jetta
à mes pieds , & me jura de ne fe fervir
qu'un mois de cette efclave , & qu'enfuite
il la revendroit , foit qu'il y perdît ,
foit qu'il y gagnât , afin de me rendre
mon argent. Je me rendis à fes prieres , &
je lui donnai cet argent ; il n'y avoit avec
nous perfonne , excepté Dieu . Depuis ce
tems - là , quatre mois fe font écoulés fans
que j'aye vû paroître ni mon argent ni
l'efclave. Dans quel lieu avez vous donné
cet argent ? l'homme dit à l'ombre d'un arbre
: pourquoi dites-vous que vous n'avez
point de témoins ? Il dit alors à l'accufé
reftez auprès de moi ; & à l'accufateur ,
allez à cet arbre , priez- y Dieu , & enfuite
dites lui : le juge vous demande , venez &
rendez témoignage pour moi . L'accufé fourit
au difcours du juge : le juge s'en apper-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
çut , & fit femblant de ne le point voir
allez , dit- il , à l'accufateur , qu'il vienne
vîte pour rendre témoignage. L'accufateur
répondit , je crains que cet arbre ne veuille
point aquiefcer à ma feule parole , donnez
- moi quelque marque pour lui faire
fçavoir que c'eft de votre part que je viens.
Le juge lui en donna une , & lui dit , allez
& montrez lui cela ; dites -lui , le juge
vous demande pour rendre témoignage
fur ce que vous fçavez . Cet homme ayant
pris le figne , partit : l'accufé refta , le juge
caufa avec toute l'affemblée fans fonger à
l'accufé. Quelque tems après , il lui demanda
, cet homme eft-il arrivé à l'arbre ? il lui
répondit , il n'eft point encore arrivé : il
montra par cette réponſe qu'il étoit coupable.
Pour l'accufateur , étant allé à l'arbre
il eut beau le prier , lui montrer le ſignal
du juge , lui dire qu'il le demandoit pour
rendre témoignage , & ne pouvant rien
obtenir de l'arbre , il retourna , & dit au
juge Seigneur , j'ai montré votre figne ,
je n'ai rien obtenu de l'arbre. Alors le juge
répondit , cet arbre eft venu avant vous ,
il a rendu témoignage : vîte , donnez les
cent fequins à cet homme . L'accufé répartit
, quand eft-ce que l'arbre eft venu ? j'ai
toujours été préfent.
Le juge répondit , lorfque je vous aî
DECEMBRE. 1754. 61
demandé fi cet homme étoit arrivé à l'arbre
, pourquoi n'avez - vous point répondu
, comment puis- je fçavoir s'il y eft arrivé
, puifque je ne fçais où eft cet arbre ?
fi vous n'euffiez point connu cet arbre ,
vous n'euffiez point répondu : il n'y eft point
encore arrivé. L'accufé convaincu par luimême
, donna ce qu'il avoit à cet homme.
Quoique dans cette occafion le juge
n'aye point confulté le livre des loix , cependant
il a rendu la juftice par fon fçavoir.
III . CONTE.
Abdoul Dyebbar raconte que Mouhamed
, fils de Humeïr , étant un jour forti
pour chaffer , il vit un ferpent s'avancer
vers lui avec beaucoup de vîteffe . Lorfqu'il
fut arrivé auprès de lui , il lui dit :
fauve-moi , & Dieu te fauvera le jour que
perfonne autre que lui ne peut fauver . Il
demanda au ferpent de quoi il vouloit qu'il
le fauvât il lui répondit , d'un ennemi
qui veut me couper en pièces . Il lui demanda
où il vouloit qu'il le cachât ? il répondit
, fi tu veux faire une bonne action
cache-moi dans ton eftomac. Il ouvrit fa
bouche , & à peine le ferpent étoit - il defcendu
dans fon eftomac qu'il vit venir un
homme le fabre à la main , qui lui de62
MERCURE DE FRANCE.
1
manda où étoit le ferpent ? il lui répondit
qu'il ne l'avoit point vû , & l'homme paffa
outre. Sentant un moment après le ferpent
remonter , il ouvrit fa bouche ; le ferpent
mit la tête dehors, & lui demanda s'il voyoit
l'homme qui le cherchoit ? il répondit qu'il
avoit paffé , & qu'il ne le voyoit plus. Le
ferpent lui dit alors de choisir de deux chofes
l'une , ou qu'il lui piquât le coeur , ou
qu'il lui fendît le foie. Le fils de Humeïr
répondit : j'attefte Dieu que tu ne me traites
pas comme je l'ai mérité. Le ferpent
repliqua : il est vrai ; mais tu as fait du
bien à un ingrat , & il faut que tu choififfes
un des deux partis , il n'y a pas d'autres
moyens . Le fils de Humeïr lui dit :
puifqu'il faut que je meure , la feule grace
que je te demande eft que tu me donnes le
tems d'arriver au pied de cette montagne
qui eft devant nous pour m'y faire un tombeau.
Le ferpent y ayant confenti , il fe
mit à marcher du côté de la montagne.
A peine avoit il fait quelques pas qu'il rencontra
un jeune homme , d'un beau viſage
& bien habillé , qui lui dit : bon vieillard ,
qu'avez - vous ? il femble que vous foyez
defefpéré de la vie , & que vous alliez vous
préfenter à une mort certaine. Il lui répondit
: un ennemi qui eft dans mon eftomac
& qui veut me faire périr , m'a mis
DECEMBRE . 1754. 63
dans cet état. A ces mots le jeune homme
tira quelque chofe de fa manche & le lui
donna , en lui difant de l'avaler : l'ayant
avalé , il fentit une douleur violente dans
fes entrailles ; il fe plaignit au jeune homme
, & il lui en donna une autre : dès qu'il
l'eut avalé il rendit le ferpent en plufieurs
morceaux par le bas. Senfible au dernier
point au fervice qu'il lui avoit rendu , il lui
donna mille bénédictions , & le pria de lui
dire qui il étoit . Il répondit je fuis un ange
, mon nom eft Marouf, & ma place eſt
dans le quatrième ciel. Tu fçauras que les
habitans du ciel voyant le tour indigne
que le ferpent vouloit te jouer , ils ont été
touchés de ton état , & ont prié Dieu de
t'aider ; & c'est par fon ordre que je fuis
venu pour te tirer d'embarras. Hadjadje
demanda un jour à une perfonne quelles
étoient les chofes les plus mal employées ?
Il lui répondit , la pluie fur une terre falée
, une chandelle allumée devant le foleil
, une belle efclave entre les mains de
quelqu'un qui n'eft pas homme , & un
bienfait à un ingrat.
PREMIER CONTE.
Out un peuple étoit fi difpofé à la
joie & à la gaité qu'il n'étoit plus capable
de rien , c'étoient les Tirinthiens.
Comme ils ne pouvoient plus reprendre
leur férieux fur quoi que ce foit , tout
étoit en defordre parmi eux. S'ils s'affembloient
, tous leurs entretiens rouloient fur
des folies , au lieu de rouler fur les affaires
publiques : s'ils recevoient des Ambaffadeurs
, ils les tournoient en ridicule : s'ils
tenoient le confeil de ville , les avis des
plus graves Sénateurs n'étoient que des
bouffonneries , & en toutes fortes d'occafions
, une parole ou une action raifonnable
eût été un prodige chez cette nation .
Ils fe fentirent enfin fort incommodés
de cet efprit de plaifanterie. Ils allerent
confulter l'Oracle de Delphes , pour lui demander
les moyens de recouvrer un peu
de férieux : l'Oracle répondit que s'ils pouvoient
facrifier un taureau à Neptune fans
rire , il feroit déformais en leur pouvoir
d'être plus fages. Un facrifice n'eft pas une
occafion fi plaifante d'elle-même ; cepenDECEMBRE
1754 57
dant pour le faire
férieufement ils y apporterent
bien des précautions. Ils réfolurent
de n'y point recevoir de jeunes gens ,
mais feulement des vieillards ; & non pas
encore toutes fortes de vieillards , mais
feulement ceux qui avoient ou des infirmités
, ou beaucoup de dettes , ou des
femmes fâcheufes & incommodes. Quand
toutes ces perfonnes choifies furent fur le
bord de la mer pour immoler la victime ,
il fallut encore , malgré les femmes diableſſes
, les dettes , les maladies , & l'âge ,
qu'ils compofaffent leur air , baiffaffent les
yeux , & fe mordiffent les lévres . Mais
par malheur il fe trouva là un enfant qui
s'y étoit gliffé. On voulut le chaffer , & il
cria : quoi ! avez-vous peur que je n'avale
votre taureau Cette fottife déconcerta
toutes ces gravités contrefaites : on éclata
de rire ; le facrifice fut troublé , & la
raifon ne vint point aux Tirinthiens .
SECOND CONTE.
On raconte qu'il y avoit un Cadis, nommé
Roufbehani , il étoit dans le Tabariftan
; c'étoit un homme qui poffédoit toutes
les qualités que demande fa charge. Un
jour un homme fe préfenta devant lui
pour intenter procès à un autre à qui il
Cv
58 MERCURE
DE FRANCE
.
à
avoit prêté de l'argent : le Cadis dit à l'acufe
, avez vous l'argent de cet homme ?
l'accufé le nia ; le Cadis demanda à l'accufateur
, avez - vous des témoins ? il répondit
, je n'en ai point ; le Cadis répondit , il
faut le faire jurer. L'accufateur
pleura , &
lui dit : ô juge ! prenez garde , fecourezmoi
, je n'ai point de témoins pour lui &
il jurera : le juge lui dit , par rapport
vous , je n'irai point contre la loi , il faut
que vous ayez des témoins ou que votre
adverfaire jure . L'homme pleura & fe jetta
par terre , je fuis un pauvre homme ,
faire
pas
dit-il , & fi vous ne me faites
juſtice , je ferai trompé ; examinez ma
caufe qui eft jufte . Alors le juge voulant
examiner le jufte procédé de cet homme ,
le fit approcher , & lui dit : comment
avez vous donné de l'argent à cet homme ?
je l'ai prêté , répondit il : à quelle condition
le lui avez -vous prêté ?
O juge ! foyez toujours heureux. Sçachez
que cet homme étoit mon ami : il
devint amoureux d'une efclave ; le prix de
cette efclave étoit de cent fequins , tout
fon bien ne les vaut point . Cet homme
étoit toujours plongé dans le chagrin
quelque part qu'il allât. Un jour nous
étions enfemble à la promenade , nous
nous repofâmes dans un endroit où il fe
0
DECEMBRE. 1754. 59
reſſouvint de fa maîtreffe ; il pleura tant
que j'eus pitié de lui , par rapport à notre
ancienne amitié de vingt ans. Vous n'avez
point affez d'argent , lui dis- je , pour
acheter cette efclave ; perfonne ne vous
fecourt : à peine ai- je cent fequins que j'ai
gagnés depuis que je fuis né , voulez - vous
que je vous les prête ? vous mettrez auffi
de l'argent, & vous acheterez cette efclave :
après en avoir joui pendant un mois vous
la revendrez , & vous me rendrez ce qui
m'appartient . Auffi tôt cet homme ſe jetta
à mes pieds , & me jura de ne fe fervir
qu'un mois de cette efclave , & qu'enfuite
il la revendroit , foit qu'il y perdît ,
foit qu'il y gagnât , afin de me rendre
mon argent. Je me rendis à fes prieres , &
je lui donnai cet argent ; il n'y avoit avec
nous perfonne , excepté Dieu . Depuis ce
tems - là , quatre mois fe font écoulés fans
que j'aye vû paroître ni mon argent ni
l'efclave. Dans quel lieu avez vous donné
cet argent ? l'homme dit à l'ombre d'un arbre
: pourquoi dites-vous que vous n'avez
point de témoins ? Il dit alors à l'accufé
reftez auprès de moi ; & à l'accufateur ,
allez à cet arbre , priez- y Dieu , & enfuite
dites lui : le juge vous demande , venez &
rendez témoignage pour moi . L'accufé fourit
au difcours du juge : le juge s'en apper-
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
çut , & fit femblant de ne le point voir
allez , dit- il , à l'accufateur , qu'il vienne
vîte pour rendre témoignage. L'accufateur
répondit , je crains que cet arbre ne veuille
point aquiefcer à ma feule parole , donnez
- moi quelque marque pour lui faire
fçavoir que c'eft de votre part que je viens.
Le juge lui en donna une , & lui dit , allez
& montrez lui cela ; dites -lui , le juge
vous demande pour rendre témoignage
fur ce que vous fçavez . Cet homme ayant
pris le figne , partit : l'accufé refta , le juge
caufa avec toute l'affemblée fans fonger à
l'accufé. Quelque tems après , il lui demanda
, cet homme eft-il arrivé à l'arbre ? il lui
répondit , il n'eft point encore arrivé : il
montra par cette réponſe qu'il étoit coupable.
Pour l'accufateur , étant allé à l'arbre
il eut beau le prier , lui montrer le ſignal
du juge , lui dire qu'il le demandoit pour
rendre témoignage , & ne pouvant rien
obtenir de l'arbre , il retourna , & dit au
juge Seigneur , j'ai montré votre figne ,
je n'ai rien obtenu de l'arbre. Alors le juge
répondit , cet arbre eft venu avant vous ,
il a rendu témoignage : vîte , donnez les
cent fequins à cet homme . L'accufé répartit
, quand eft-ce que l'arbre eft venu ? j'ai
toujours été préfent.
Le juge répondit , lorfque je vous aî
DECEMBRE. 1754. 61
demandé fi cet homme étoit arrivé à l'arbre
, pourquoi n'avez - vous point répondu
, comment puis- je fçavoir s'il y eft arrivé
, puifque je ne fçais où eft cet arbre ?
fi vous n'euffiez point connu cet arbre ,
vous n'euffiez point répondu : il n'y eft point
encore arrivé. L'accufé convaincu par luimême
, donna ce qu'il avoit à cet homme.
Quoique dans cette occafion le juge
n'aye point confulté le livre des loix , cependant
il a rendu la juftice par fon fçavoir.
III . CONTE.
Abdoul Dyebbar raconte que Mouhamed
, fils de Humeïr , étant un jour forti
pour chaffer , il vit un ferpent s'avancer
vers lui avec beaucoup de vîteffe . Lorfqu'il
fut arrivé auprès de lui , il lui dit :
fauve-moi , & Dieu te fauvera le jour que
perfonne autre que lui ne peut fauver . Il
demanda au ferpent de quoi il vouloit qu'il
le fauvât il lui répondit , d'un ennemi
qui veut me couper en pièces . Il lui demanda
où il vouloit qu'il le cachât ? il répondit
, fi tu veux faire une bonne action
cache-moi dans ton eftomac. Il ouvrit fa
bouche , & à peine le ferpent étoit - il defcendu
dans fon eftomac qu'il vit venir un
homme le fabre à la main , qui lui de62
MERCURE DE FRANCE.
1
manda où étoit le ferpent ? il lui répondit
qu'il ne l'avoit point vû , & l'homme paffa
outre. Sentant un moment après le ferpent
remonter , il ouvrit fa bouche ; le ferpent
mit la tête dehors, & lui demanda s'il voyoit
l'homme qui le cherchoit ? il répondit qu'il
avoit paffé , & qu'il ne le voyoit plus. Le
ferpent lui dit alors de choisir de deux chofes
l'une , ou qu'il lui piquât le coeur , ou
qu'il lui fendît le foie. Le fils de Humeïr
répondit : j'attefte Dieu que tu ne me traites
pas comme je l'ai mérité. Le ferpent
repliqua : il est vrai ; mais tu as fait du
bien à un ingrat , & il faut que tu choififfes
un des deux partis , il n'y a pas d'autres
moyens . Le fils de Humeïr lui dit :
puifqu'il faut que je meure , la feule grace
que je te demande eft que tu me donnes le
tems d'arriver au pied de cette montagne
qui eft devant nous pour m'y faire un tombeau.
Le ferpent y ayant confenti , il fe
mit à marcher du côté de la montagne.
A peine avoit il fait quelques pas qu'il rencontra
un jeune homme , d'un beau viſage
& bien habillé , qui lui dit : bon vieillard ,
qu'avez - vous ? il femble que vous foyez
defefpéré de la vie , & que vous alliez vous
préfenter à une mort certaine. Il lui répondit
: un ennemi qui eft dans mon eftomac
& qui veut me faire périr , m'a mis
DECEMBRE . 1754. 63
dans cet état. A ces mots le jeune homme
tira quelque chofe de fa manche & le lui
donna , en lui difant de l'avaler : l'ayant
avalé , il fentit une douleur violente dans
fes entrailles ; il fe plaignit au jeune homme
, & il lui en donna une autre : dès qu'il
l'eut avalé il rendit le ferpent en plufieurs
morceaux par le bas. Senfible au dernier
point au fervice qu'il lui avoit rendu , il lui
donna mille bénédictions , & le pria de lui
dire qui il étoit . Il répondit je fuis un ange
, mon nom eft Marouf, & ma place eſt
dans le quatrième ciel. Tu fçauras que les
habitans du ciel voyant le tour indigne
que le ferpent vouloit te jouer , ils ont été
touchés de ton état , & ont prié Dieu de
t'aider ; & c'est par fon ordre que je fuis
venu pour te tirer d'embarras. Hadjadje
demanda un jour à une perfonne quelles
étoient les chofes les plus mal employées ?
Il lui répondit , la pluie fur une terre falée
, une chandelle allumée devant le foleil
, une belle efclave entre les mains de
quelqu'un qui n'eft pas homme , & un
bienfait à un ingrat.
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Résumé : CONTES.
Le texte présente trois contes distincts. Le premier conte relate l'histoire des Tirinthiens, un peuple excessivement enclin à la joie et à la gaieté, au point de ne plus être capable de sérieux. Cette légèreté affectait tous les aspects de leur vie, rendant impossibles les discussions sérieuses ou les décisions importantes. Pour remédier à cette situation, ils consultèrent l'Oracle de Delphes, qui leur conseilla de sacrifier un taureau à Neptune sans rire. Malgré leurs efforts pour rester sérieux, la présence d'un enfant qui fit une remarque moqueuse fit échouer le sacrifice, et les Tirinthiens ne retrouvèrent pas leur sérieux. Le second conte raconte l'histoire d'un cadis nommé Roufbehani, connu pour ses qualités de juge. Un homme vint lui demander justice contre un ami qui avait emprunté de l'argent pour acheter une esclave mais ne l'avait pas remboursé. Le cadis, respectant la loi, exigea des témoins ou un serment. L'accusateur, désespéré, pleura et se jeta par terre. Le cadis, voulant examiner la cause, fit approcher l'accusé et écouta son récit. L'accusé expliqua qu'il avait prêté l'argent à son ami pour acheter une esclave, mais que celui-ci ne l'avait pas remboursé. Le cadis utilisa une ruse en demandant à l'accusé de se rendre auprès d'un arbre pour témoigner, révélant ainsi la culpabilité de l'accusé qui ne connaissait pas l'arbre. Le troisième conte est narré par Abdoul Dyebbar et concerne Mouhamed, fils de Humeïr. Un jour, un serpent demanda à Mouhamed de le sauver d'un ennemi. Mouhamed accepta et cacha le serpent dans son estomac. Plus tard, un ange nommé Marouf sauva Mouhamed en lui donnant une substance qui tua le serpent. L'ange révéla qu'il avait été envoyé par les habitants du ciel pour aider Mouhamed, soulignant l'ingratitude du serpent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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168
p. 31-36
LISIMAQUE.
Début :
Lorsqu'Alexandre eut détruit l'Empire des Perses, il voulut que l'on crût [...]
Mots clefs :
Lysimaque, Alexandre, Roi, Courage, Callisthène
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texteReconnaissance textuelle : LISIMAQUE.
L'Auteur de l'Esprit des loix nous a permis
d'imprimer le morceau fuivant qu'il a
fait pour l'Académie de Nancy : cette fiction
eft fi intereffante & fi noble qu'il n'eft pas
poffible de la tire fans aimer & fans admirer
le grand Prince qui en est l'objet.
LISIMA QUE.
Lorfqu'Alexandre eut détruit l'Empire
Perfes , il voulut que l'on crût
qu'il étoit fils de Jupiter. Les Macédoniens
étoient indignés de voir ce Prince
rougir d'avoir Philippe pour pere : leur
mécontentement s'accrut lorfqu'ils le virent
prendre les moeurs , les habits & les
manieres des Perfes , & ils fe reprochoient
tous d'avoir tant fait pour un homme qui
commençoit à les méprifer ; mais on murmuroit
dans l'armée , & l'on ne parloit
pas.
Un Philofophe nommé Calisthene, avoit
fuivi le Roi dans fon expédition : un jour
qu'il le falua à la maniere des Grecs ;
d'où vient , lui dit Alexandre , que tu ne
B.iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
m'adores pas ? Seigneur , lui dit Califthene
, vous êtes le maître de deux nations ;
l'une efclave avant que vous l'euffiez ſoumife
, ne l'eft pas moins depuis que vous
l'avez vaincue ; l'autre libre avant qu'elle
vous fervît à remporter tant de victoires ,
l'eft encore depuis que vous les avez remportées.
Je fuis Grec , Seigneur , & ce
nom vous l'avez élevé fi haut que fans
vous faire tort , il ne vous eft plus permis
de l'avilir .
Les vices d'Alexandre étoient extrêmes
comme fes vertus ; il étoit terrible dans
fa colere , elle le rendoit cruel : il fit couper
les pieds , le nez & les oreilles à Califthene
, ordonna qu'on le mît dans une
cage de fer , & le fit porter ainfi à la fuite
de l'armée .
J'aimois Califthene , & de tous tems
lorfque mes occupations me laiffoient quelques
heures de loifir , je les avois employées
à l'écouter ; & fi j'ai de l'amour
pour la vertu , je le dois aux impreffions
que fes difcours faifoient fur mon coeur.
J'allai le voir : je vous falue , lui dis - je ,
illuftre malheureux , que je vois dans une
cage de fer , comme on enferme les bêtes
féroces , pour avoir été le feul homme de
l'armée.
Lifimaque , me dit- il , quand je fuis
DECEMBRE. 1754. 33
dans une fituation qui demande de la
force & du courage , je me crois en quelque
maniere à ma place ; en vérité fi les
Dieux ne m'avoient mis fur la terre que
pour y mener une vie molle & voluptueufe
, je croirois qu'ils m'auroient donné en
vain une ane grande & immortelle : jouir
des plaifis des fens eſt une choſe dont tous
les hommes font aifément capables ; & fi
les Dieux ne nous ont fait que pour cela ,
ils ont fait un ouvrage plus parfait qu'ils
n'ont voulu , & ils ont plus exécuté qu'entrepris.
Ce n'eft pas , ajouta-t- il , que je
fois infenfible ; vous ne me faites que trop
voir que je ne le fuis pas : quand vous êtes
venu à moi , j'ai trouvé d'abord quelque
plaifir à vous voir faire une action de
courage ; mais au nom des Dieux , que
ce foit pour la derniere fois , laiffez- moi
foutenir mes malheurs , & n'ayez pas la
eruauté d'y joindre encore les vôtres.
Califthene , lui dis - je , je vous verrai
tous les jours : fi le Roi vous voyoit abandonné
des gens vertueux il n'auroit plus
de remords , & commenceroit à vous croire
coupable. Ah ! j'efpere qu'il ne jouira pas
du plaifir de voir que la crainte de fes châtimens
me fait abandonner un ami.
Un jour Califthene me dit : les Dieux
immortels m'ont confolé , & depuis ce
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
ems je fens en moi quelque chofe de divin
qui m'a ôté le fentiment de mes peines ; j'ai
vû en fonge le grand Jupiter , vous étiez auprès
de lui , vous aviez un fceptre à la main
& un bandeau royal fur le front ; il vous a
montré à moi , & m'a dit : il te rendra heureux.
L'émotion où j'étois m'a réveillé ;
je me fuis trouvé les mains au Ciel , &
faifant des efforts pour dire : grand Jupiter
, fi Lifimaque doit regner ,
fais qu'il
regne avec juſtice . Lifimaque , vous regne
rez , croyez un homme qui doit être agréa
ble aux Dieux , puifqu'il fouffre pour la
vertu .
Cependant Alexandre ayant appris que
je refpectois la mifere de Califthene , que
j'allois le voir , & que j'ofois le plaindre ,
entra dans une nouvelle fureur : va , ditil
, combattre contre les lions , malheu
reux qui te plais tant à vivre avec les bêtes
féroces. On différa mon fupplice pour le
faire fervir de fpectacle à plus de.gens.
Le jour qui le précéda j'écrivois ces mots
à Califthene je vais mourir , toutes les
idées que vous m'aviez données de ma
future grandeur fe font évanouies de mon
efprit ; j'aurois fouhaité d'adoucir les malheurs
d'un homme tel que vous ... Préxaque
, à qui je m'étois confié , m'apporta
cette réponſe.
DECEMBRE. 1754 . 35.
Lifimaque , fi les Dieux ont réfolu que
vous regniez , Alexandre ne peut pas vous
ôter la vie ; car les hommes ne refiftent
pas à la volonté des Dieux .
Cette lettre m'encouragea , & faifant
réflexion que les hommes les plus heureux
& les plus malheureux font également environnés
de la main divine , je réfolus de
me conduire , non pas par mes efpérances
, mais par mon courage , & de défendre
jufqu'à la fin une vie fur laquelle il
y avoit de fi grandes promeffes.
On me mena dans la carriere ; un peuple
immenfe étoit accouru pour être témoin
de mon courage ou de ma frayeur :
on me lâcha un lion furieux . J'avois plié
mon manteau autour de mon bras ; je lui
préfentai ce bras , il voulut le dévorer ;
je lui faifis la langue , la lui arrachai , &
le jettai à mes pieds.
Alexandre aimoit naturellement les actions
courageufes , il admira ma réſolution
, & ce moment fut celui du retour
de fa grande ame. Il me fit appeller , &
me tendant la main : Lifimaque , me ditil
, je te rends mon amitié , rends-moi la
tienne ; ma colere n'a fervi qu'à te faire
faire une action qui manque à la vie d'Alexandre.
Je reçus les graces du Roi , j'adorai
les décrets des Dieux , & j'attendis
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
leurs promeffes fans les chercher ni les
fuir.
que
Alexandre mourut , & toutes les nations
furent fans maître . Les fils du Roi étoient
dans l'enfance , & fon frere Aridée n'en
étoit pas encore forti . Olimpias n'avoit
la hardieffe des ames foibles , & tout
ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage.
Roxane , Euricide , Statire étoient
perdues dans la douleur ; tout le monde
dans le Palais fçavoit gémir , & perfonne
ne fçavoit regner. Les Capitaines d'Alexandre
leverent donc les yeux fur ſon trône
; mais l'ambition de chacun fut con
tenue par l'ambition de tous . Nous partageâmes
l'Empire , & chacun de nous
crut avoir partagé le prix de fes fatigues.
Le fort me fit Roi d'Alie , & à préfent que
je puis tout , j'ai plus befoin que jamais
des leçons de Califthene . Sa joie m'annonce
que j'ai fait quelque bonne action , & fes
foupirs me difent que j'ai quelque mal à
réparer. Je le trouve entre mor & les
Dieux , je le retrouve entre mon peuple &
moi. Je fuis le Roi d'un peuple qui m'aime;
les peres de famille efperent la longueur
de ma vie , comme celle de leurs
enfans ; les enfans craignent de me perdre
, comme ils craignent de perdre leur
pere ;mes fujets font heureux, & je le fuis,
d'imprimer le morceau fuivant qu'il a
fait pour l'Académie de Nancy : cette fiction
eft fi intereffante & fi noble qu'il n'eft pas
poffible de la tire fans aimer & fans admirer
le grand Prince qui en est l'objet.
LISIMA QUE.
Lorfqu'Alexandre eut détruit l'Empire
Perfes , il voulut que l'on crût
qu'il étoit fils de Jupiter. Les Macédoniens
étoient indignés de voir ce Prince
rougir d'avoir Philippe pour pere : leur
mécontentement s'accrut lorfqu'ils le virent
prendre les moeurs , les habits & les
manieres des Perfes , & ils fe reprochoient
tous d'avoir tant fait pour un homme qui
commençoit à les méprifer ; mais on murmuroit
dans l'armée , & l'on ne parloit
pas.
Un Philofophe nommé Calisthene, avoit
fuivi le Roi dans fon expédition : un jour
qu'il le falua à la maniere des Grecs ;
d'où vient , lui dit Alexandre , que tu ne
B.iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
m'adores pas ? Seigneur , lui dit Califthene
, vous êtes le maître de deux nations ;
l'une efclave avant que vous l'euffiez ſoumife
, ne l'eft pas moins depuis que vous
l'avez vaincue ; l'autre libre avant qu'elle
vous fervît à remporter tant de victoires ,
l'eft encore depuis que vous les avez remportées.
Je fuis Grec , Seigneur , & ce
nom vous l'avez élevé fi haut que fans
vous faire tort , il ne vous eft plus permis
de l'avilir .
Les vices d'Alexandre étoient extrêmes
comme fes vertus ; il étoit terrible dans
fa colere , elle le rendoit cruel : il fit couper
les pieds , le nez & les oreilles à Califthene
, ordonna qu'on le mît dans une
cage de fer , & le fit porter ainfi à la fuite
de l'armée .
J'aimois Califthene , & de tous tems
lorfque mes occupations me laiffoient quelques
heures de loifir , je les avois employées
à l'écouter ; & fi j'ai de l'amour
pour la vertu , je le dois aux impreffions
que fes difcours faifoient fur mon coeur.
J'allai le voir : je vous falue , lui dis - je ,
illuftre malheureux , que je vois dans une
cage de fer , comme on enferme les bêtes
féroces , pour avoir été le feul homme de
l'armée.
Lifimaque , me dit- il , quand je fuis
DECEMBRE. 1754. 33
dans une fituation qui demande de la
force & du courage , je me crois en quelque
maniere à ma place ; en vérité fi les
Dieux ne m'avoient mis fur la terre que
pour y mener une vie molle & voluptueufe
, je croirois qu'ils m'auroient donné en
vain une ane grande & immortelle : jouir
des plaifis des fens eſt une choſe dont tous
les hommes font aifément capables ; & fi
les Dieux ne nous ont fait que pour cela ,
ils ont fait un ouvrage plus parfait qu'ils
n'ont voulu , & ils ont plus exécuté qu'entrepris.
Ce n'eft pas , ajouta-t- il , que je
fois infenfible ; vous ne me faites que trop
voir que je ne le fuis pas : quand vous êtes
venu à moi , j'ai trouvé d'abord quelque
plaifir à vous voir faire une action de
courage ; mais au nom des Dieux , que
ce foit pour la derniere fois , laiffez- moi
foutenir mes malheurs , & n'ayez pas la
eruauté d'y joindre encore les vôtres.
Califthene , lui dis - je , je vous verrai
tous les jours : fi le Roi vous voyoit abandonné
des gens vertueux il n'auroit plus
de remords , & commenceroit à vous croire
coupable. Ah ! j'efpere qu'il ne jouira pas
du plaifir de voir que la crainte de fes châtimens
me fait abandonner un ami.
Un jour Califthene me dit : les Dieux
immortels m'ont confolé , & depuis ce
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
ems je fens en moi quelque chofe de divin
qui m'a ôté le fentiment de mes peines ; j'ai
vû en fonge le grand Jupiter , vous étiez auprès
de lui , vous aviez un fceptre à la main
& un bandeau royal fur le front ; il vous a
montré à moi , & m'a dit : il te rendra heureux.
L'émotion où j'étois m'a réveillé ;
je me fuis trouvé les mains au Ciel , &
faifant des efforts pour dire : grand Jupiter
, fi Lifimaque doit regner ,
fais qu'il
regne avec juſtice . Lifimaque , vous regne
rez , croyez un homme qui doit être agréa
ble aux Dieux , puifqu'il fouffre pour la
vertu .
Cependant Alexandre ayant appris que
je refpectois la mifere de Califthene , que
j'allois le voir , & que j'ofois le plaindre ,
entra dans une nouvelle fureur : va , ditil
, combattre contre les lions , malheu
reux qui te plais tant à vivre avec les bêtes
féroces. On différa mon fupplice pour le
faire fervir de fpectacle à plus de.gens.
Le jour qui le précéda j'écrivois ces mots
à Califthene je vais mourir , toutes les
idées que vous m'aviez données de ma
future grandeur fe font évanouies de mon
efprit ; j'aurois fouhaité d'adoucir les malheurs
d'un homme tel que vous ... Préxaque
, à qui je m'étois confié , m'apporta
cette réponſe.
DECEMBRE. 1754 . 35.
Lifimaque , fi les Dieux ont réfolu que
vous regniez , Alexandre ne peut pas vous
ôter la vie ; car les hommes ne refiftent
pas à la volonté des Dieux .
Cette lettre m'encouragea , & faifant
réflexion que les hommes les plus heureux
& les plus malheureux font également environnés
de la main divine , je réfolus de
me conduire , non pas par mes efpérances
, mais par mon courage , & de défendre
jufqu'à la fin une vie fur laquelle il
y avoit de fi grandes promeffes.
On me mena dans la carriere ; un peuple
immenfe étoit accouru pour être témoin
de mon courage ou de ma frayeur :
on me lâcha un lion furieux . J'avois plié
mon manteau autour de mon bras ; je lui
préfentai ce bras , il voulut le dévorer ;
je lui faifis la langue , la lui arrachai , &
le jettai à mes pieds.
Alexandre aimoit naturellement les actions
courageufes , il admira ma réſolution
, & ce moment fut celui du retour
de fa grande ame. Il me fit appeller , &
me tendant la main : Lifimaque , me ditil
, je te rends mon amitié , rends-moi la
tienne ; ma colere n'a fervi qu'à te faire
faire une action qui manque à la vie d'Alexandre.
Je reçus les graces du Roi , j'adorai
les décrets des Dieux , & j'attendis
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
leurs promeffes fans les chercher ni les
fuir.
que
Alexandre mourut , & toutes les nations
furent fans maître . Les fils du Roi étoient
dans l'enfance , & fon frere Aridée n'en
étoit pas encore forti . Olimpias n'avoit
la hardieffe des ames foibles , & tout
ce qui étoit cruauté étoit pour elle du courage.
Roxane , Euricide , Statire étoient
perdues dans la douleur ; tout le monde
dans le Palais fçavoit gémir , & perfonne
ne fçavoit regner. Les Capitaines d'Alexandre
leverent donc les yeux fur ſon trône
; mais l'ambition de chacun fut con
tenue par l'ambition de tous . Nous partageâmes
l'Empire , & chacun de nous
crut avoir partagé le prix de fes fatigues.
Le fort me fit Roi d'Alie , & à préfent que
je puis tout , j'ai plus befoin que jamais
des leçons de Califthene . Sa joie m'annonce
que j'ai fait quelque bonne action , & fes
foupirs me difent que j'ai quelque mal à
réparer. Je le trouve entre mor & les
Dieux , je le retrouve entre mon peuple &
moi. Je fuis le Roi d'un peuple qui m'aime;
les peres de famille efperent la longueur
de ma vie , comme celle de leurs
enfans ; les enfans craignent de me perdre
, comme ils craignent de perdre leur
pere ;mes fujets font heureux, & je le fuis,
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Résumé : LISIMAQUE.
Le texte relate une fiction écrite par l'auteur de 'L'Esprit des lois' pour l'Académie de Nancy. Cette œuvre met en scène le prince Lysimaque et Alexandre le Grand. Après avoir conquis l'Empire perse, Alexandre revendique une ascendance divine, ce qui suscite l'indignation des Macédoniens. Son adoption des coutumes perses accentue encore davantage le mécontentement de ses soldats. Le philosophe Callisthène, présent lors de l'expédition, refuse d'adorer Alexandre comme un dieu, ce qui provoque la colère du roi. En conséquence, Alexandre fait mutiler Callisthène et le fait enfermer dans une cage de fer. Lysimaque, ami de Callisthène, lui rend visite malgré les dangers. Callisthène exprime sa résignation face à son sort et encourage Lysimaque à ne pas abandonner ses visites. Plus tard, Callisthène révèle à Lysimaque un songe où Jupiter lui prédit qu'il régnera avec justice. Alexandre, apprenant les visites de Lysimaque à Callisthène, le condamne à combattre un lion. Lysimaque survit au combat, impressionnant Alexandre qui lui rend son amitié. À la mort d'Alexandre, les nations restent sans maître. Les capitaines d'Alexandre se partagent l'empire, et Lysimaque devient roi d'Alié. Il continue de chercher les conseils de Callisthène pour gouverner avec justice et sagesse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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169
p. 72-83
THELANIRE ET ISMENE.
Début :
Un Satyre pour célébrer son arrivée dans un bois, donnoit aux hôtes voisins [...]
Mots clefs :
Amour, Coeur, Dieux, Bonheur, Amitié, Ciel, Yeux, Amant, Pieds, Nymphe, Plaisir, Oracle
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texteReconnaissance textuelle : THELANIRE ET ISMENE.
THELANIRE ET ISMENE.
N Satyre pour célébrer fon arrivée
UNdans un bois , donnoit aux hôtes voi
fins une fête l'habitant des forêts y invita
auffi le jeune Thelanire & la charmante
Ifmene. Thelanire , quoique citadin ,
ne dédaigna pas l'offre du Sylvain ; fon
refus eût pû l'affliger , c'étoit affez pour
déterminer Thelanire à s'y rendre. Le ciel
connoiffoit fon intention , & pour l'en récompenfer
il y envoya Ifmene. La Nymphe
ſe préfenta dans une noble fimplicité
, elle donnoit de l'éclat à fa parure :
elle n'étoit qu'Ifmene , mais elle étoit Ifmene.
Thelanire la vit , il l'aima . Un tendre
embarras s'empara de fon ame , tout
lui
DECEMBRE. 1754. 75
lui fembloit inftruit de fon amour : if
croyoit voir l'univers occupé de fa tendieffe
, & rire de fa timidité.
Grands Dieux ! difoit - il , de quoi me
puniffez vous n'ai je pas affermi votre
culte en travaillant à étouffer la fuperfti
tion ? ne vous ai - je pas rendu de continuels
hommages ? mon coeur n'a écouté
que le cri de l'humanité , & ma premiere
crainte a été d'affliger le foible & le malheureux.
Je ne vous demande pas de m'ôter
mon amour , mais de me rendre la parole.
Un grand bruit fe fit entendre ( les Sa
tyres prennent le tumulte pour la gaité ) ,
& on annonça à Thelanire' que l'heure du
répas étoit arrivée.
Les Satyres croyent que rien n'eft comparable
à un Satyre ; cependant Ifmene
étoit fi belle qu'ils la jugerent dignes d'eux.
Ils eurent la gloire de fervir la Nymphe ,
& Thelanire le chagrin de les voir au comble
du bonheur. Il aimoit , il falloit le
faire entendre : Thelanire étoit épris pour
la premiere fois ; Thelanire pour la premiere
fois étoit timide.
Votre bonheur s'accroît de jour en jour ,
difoit-il au Satyre voifin d'Ifmene ; hier
Cidalyfe vous adoroit , & maintenant vous
baifez les pieds d'Ifmene.
11. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
Que vous êtes heureux ! difoit-il à un.
autre , vous obligez Ifmene , laiffez- moi
partager vos légeres peines & vos immenfes
plaifirs .
Cependant on voyoit la délicateffe prendre
la place de la profufion : on entendoit
les échos répeter les plus tendres fons ;
Thelanire feul ne voyoit & n'entendoit
qu'lfmene.
La Nymphe étoit fenfible , & Thelanire
lui plaifoit : elle croyoit n'aimer que fon
eſprit .
Tout s'efforçoit de contenter Ifmene ;
les Satyres épuifoient leur champêtre ga
lanterie. Cruels , difoit Thelanire , pourquoi
prenez-vous tant de peines ? pourquoi
m'ôtez- vous mes plaifirs ? La joie &
les flacons difparurent enfin , & le bonheur
de Thelanire commença. Affis aux
pieds d'Ifmene , Thelanire admira & fe
tût. Ifmene , dit Thelanire en foupirant :
Thelanire , reprit Ifmene en tremblant.
Ifmene .... eh bien : il baifoit fes mains ,
il les arrofoit de fes larmes. Que faitesvous
, lui dit Ifmene ? avez-vous perdu
l'ufage de la raifon hélas ! peu s'en faut ,
s'écria Thelanire , je fuis amoureux . Thelanire
trembla . Ifmene baiffa les yeux ,
& le filence fuccéda aux plus tendres em
braffemens. Ifmene n'ofoit jetter les yeux
DECEMBRE. 1754 75
far Thelanite , & Thelanire craignoit de
rencontrer les regards d'lfmene . Araminte
eft fans doute celle dont vous êtes épris ,
lui dit Ifmene en fouriant ; elle n'eſt pas ,
il est vrai , dans la premiere jeuneffe , mais
elle eft raisonnable .
Hélas ! reprit Thelanire , puiffe le ciel
pour punir les lâches adorateurs d'Araminte
, les condamner à n'aimer jamais que
des coeurs comme le fien.
Orphiſe & fes immenfes appas font donc
l'objet de vos'ardeurs ?
Hélas ! s'écria Thelanire , fi mon coeur
étoit affez bas pour foupiter après Orphi
fe , je fupplierois les Dieux de m'ôter le
plus précieux de leurs dons , je les prierois
de me rendre infenfible. De la beauté
qui m'enflamme , ajouta Thelanire , je vais
vous ébaucher le portrait ; je la peindrai
charmante , digne du plus grand des Dieux
ou d'un mortel fenfible & vertueux ; l'univers
à ces traits va la reconnoître , Ifmene
feule la méconnoîtra.
Elle n'eft point fille des Graces , elle
n'eft pas inême leur rivale , car les Graces
ne le lui difputent pas.
Talens , appas , la nature lui prodigua
tous les dons , jufqu'à celui d'ignorer qu'el
le eft aimable.
Qui la voit , foupire ; qui ceffe de la voir,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
gémit , pour l'adorer quand il la reverral
Grands Dieux ! dit Ifmene , en foupirant
, quelle erreur étoit la mienne ! je me
croyois aimée , le cruel vient de me defabufer.
Ifmene ! ma chere Ifmene , c'eft
vous , ce font vos traits que je viens de
tracer je vous adore , & vous feriez fenfible
? Non , reprit Ifmene , d'un air embarraffé
, je n'ai point d'amour pour vous :
fi vous parlez , il eft vrai , vous m'occupez ;
vous taifez- vous ? vous m'occupez encore ;
mais je n'ai point d'amour pour vous.
Sommes-nous feuls ? je vous écoute ; quelqu'un
furvient , il me paroît importun ;
mais je n'ai point d'amour pour vous.
L'amitié , ce fentiment qui fait honneur à
T'humanité , ce fentiment incapable d'affadir
mon coeur , eft le feul lien qui m'attache à
mon cher Thelanire. Cruelle amitié ! s'écria
Thelanire ; barbare Ifmene , le ciel
vous a faite pour l'amour ; laiffez au tems
le foin de vous faire pour l'amitié. Des
jours viendront où la charmante Ifmene
ne fera plus que la refpectable Ifinenc ,
c'eft alors que les douceurs de l'amitié vous
tiendront lieu des voluptés de l'amour.
Ifmene n'eût pas été difficile à perfua
der ; déja elle craignoit Thelanire, lorf
qu'elle difparut.
Déja depuis long- tems Thelanire ne
DECEMBRE. 1754. 77
pouvoit plus appercevoir Ifmene , que fon
amoureufe imagination la lui faifoit voir
encore. Inquiet , affligé , mille raifons le
portoient à interpréter en fa faveur cette
fuite précipitée ; une feule lui difoit le
contraire , c'étoit affez pour le rendre malheureux.
Cependant Thelanire confidéroit
le féjour qu'Ifmene venoit d'abandonner
, tout lui paroiffoit un motif de confolation
pour fon ame abattue ; le gazon ,
une fleur , tout étoit intéreffant pour Thelanire.
Içi , difoit- il , Ifmene me tendit
une main , que d'un air embarraſſé elle retira
à l'inftant. Là je la vis arracher une
fleur qu'elle s'amufoit à déchirer , pour me
cacher fon innocente timidité . C'étoit près
de ce feuillage qu'Ifmene , en foupirant ,
me regarda , pour baiffer fes yeux fi-tôt
qu'elle rencontra les miens. Ifmene , ajoû
toit-il , Ifmene , vous me fuyez parce que
j'ai dit je vous aime ; mais où pourrezvous
aller fans en entendre autant ? L'humble
habitant de ces deferts glacés , où le
re du jour ſemble porter à regret fa lumiere
, vous admirera parce qu'il n'aura jamais
vû de beauté. Le fuperbe Américain
s'empreffera à vos genoux , parce que mille
beautés qu'il aura vûes lui feront fentir
le mérite d'Ifmene.
pe-
Cependant Thelanire incertain réſolut
Dirj
78 MERCURE DE FRANCE.
d'aller confulter l'Oracle de Venus fur le
fuccès de fon amour. Il vole à Paphos là
fur les bords d'une onde tranquille dont
le murmure fe marie agréablement aux gazouillement
des oifeaux , eft un temple
commencé par la nature & embelli par le
tems. L'efpoir & le plaifir en font les foutiens
inébranlables : l'amour y peignit de
fa main fes victoires les plus fignalées. Ici
la timide Aricie enchaîne avec des fleurs
Hyppolite , qui n'ofe lui réfifter. Surpriſe
& fiere de fa victoire , elle le regarde , &
s'en applaudit.
Là Pénelope , au milieu de fes amans
empreffés , foupire pour Ulyffe fon époux.
Un jour avantageux , digne effet de la
puiffance de l'amour , prête des graces
aux mortels qui habitent ce palais ; tout y
paroît charmant. La Déeffe n'y tient pas la
foudre à la main. Ses regards n'annoncent
pas la fierté ; le badinage & l'enjouement
ne font pas bannis de ces lieux. C'eſt aux
pieds de Venus que Thelanire prononça
ces mots : Déeffe des Amours , je ne viens
pas vous demander fi j'aime , mon coeur
me le dit affez ; daignez m'apprendre feulement
que je fuis aimé d'Ifmene.
Ifimene avoit été conduite au temple
par le même defir que fon amant. La fupercherie
ne déplaît pas à Venus. Ifmene
DECEMBRE . 1754 79
réfolut de profiter de l'occafion pour s'affurer
du coeur de Thelanire. Elle court fe
cacher derriere l'autel de la Déeffe , & elle
rend cette réponſe à fon amant . De quel
front ofes-tu , mortel impofteur , apporter
le menfonge jufques dans mon fanctuaire?
Ifmene te plaît , mais tu n'as pas
d'amour pour elle . Hélas ! dit Thelanire ,
puiffe le ciel pour me punir , fi je n'ai pas
dit la vérité , abandonner ma main au crime
, & mon coeur aux remords dévorans :
puiffent les Dieux m'ôter toutes mes confolations
, & me priver du plaifir de défendre
le foible opprimé par le puiffant.
Tu n'aimes point Ifmene , reprit la voix :
Ifmene t'écoute , tu n'ofes lui parler : Ilmene
fuit , & tu la laiffes échapper ; vas , tu
n'aimes point Ifmene.
Thelanire effrayé des premieres paroles
d'Ifmene , n'avoit pas reconnu fa voix . Ifmene
, c'est vous qui me parlez , dit- il , en
élevant fes yeux qui n'apperçurent que l'image
de Venus. Ifmene ! ... mais hélas !
je m'abuſe , tout me rappelle Ifmene , tout
la retrace à mon ame attendrie . Ifmene
que vous me caufez de peines ! Quand je
fuis avec vous , je tremble de voir arriver
l'inftant qui doit nous féparer. Me quittez-
vous ? je crains de ne vous revoir jamais.
Amour , je ne te demande pas
d'a-
D iiij
30 MERCURE DE FRANCE.
bandonner mon coeur , mais de dompter
le fien. Cependant Ifmene , qui croyoit
avoir été reconnue , avoit pris la fuite.
Thelanire , ennuyé d'interroger en vain
l'oracle qui ne répondoit plus , erroit à l'aventure
dans le temple , lorfqu'lfmene
s'offrit à fa vûe.
Ifmene , s'écria-t-il , Ifmene , non les
Dieux ne connoiffent pas le coeur des morrels
, les cruels m'ont dit ce que vous ne
croirez pas , ce que je ne crois pas moimême
; ils m'ont dit que je fuis un parjure ,
que le bonheur n'eſt pas fait pour moi ,
ont ofé me dire , tu n'as pas d'amour pour
Ifmene , & pour comble d'horreur les
barbares m'ont laiffé la vie.
ils
Ifmene jouiffoit du trouble de fon amant
fans ofer proférer une parole. Injufte Ifmene
, lui dit Thelanire , quoi ! vous ne
les accufez pas , ces Dieux ! ils font moins
injuftes que vous ; ils n'ont point vu Thelanire
interdit à leurs pieds. Thelanire n'a
pas pleuré lorfqu'il les a vûs , Thelanire
n'a pas pleuré lorsqu'il a ceffé de les voir.
Ingrate Ifmene , vous doutez de mon coeur,
parce que vous êtes für du vôtre ; & vous
jugez Thelanire impofteur , parce qu'lfmene
eft infenfible . Ifmene eût voulu
der plus long- tems le filence ; les reproches
de Thelanire développoient les fengarDECEMBRE.
81 1754.
timens de fon coeur : cependant elle l'interrompit
ainfi . Qui de nous a droit d'être
en courroux ? les Dieux ont dit que vous
ne m'aimez pas , mais ont - ils prononcé
qu'Ifmene n'a point d'amour pour vous ?
De quoi pouvez- vous m'accufer ? qu'exigez-
vous d'Ifmene ? Hélas ! reprit Thelanire
, je defire qu'elle foit plus juſte que
les Dieux , qu'elle en croye mon coeur &
non pas un oracle menfonger. Ifmene , dites-
moi , je vous aime , je n'irai pas interroger
les Dieux. Thelanire yous jure qu'il
vous adore , croyez- le , il en eft plus für
qu'un oracle infenfible. Venez , je veux
vous montrer aux Dieux , ils fentiront fi
l'on peut voir Ifmene fans en être épris.
F
La langueur de Thelanire paffoit dans
le coeur d'Ifmene . Attendrie & confuſe ,
elle oppofoit de foibles raiſons aux tranſports
de fon amant qu'elle ne vouloit pas
convaincre .
Notre amour finira , difoit - elle à The-
Janire ; qui peut répondre de la durée de
fon ardeur perfonne. Je ne le fens que
trop ; carje n'oferois jurer àmon cher Thelanire
que je l'aimerai éternellement.
-Encore fi nos ardeurs s'éteignoient en
même tems : mais non , Ifmene fidele verra
du fein des douleurs les plaiſirs affiéger
en foule Thelanire inconftant ; car The 12
·
D v
82 MERCURE DE FRANCE:
lanire changera le premier. Moi changer ,
chere Ifmene ! eh , le puis - je ! vos yeux
font de fûrs garans de mon amour ; votre
coeur vous répond de mon amitié ; elle
pourra s'accroître aux dépens de l'amour ,
mais jamais l'amour n'altérera notre amitié.
Thelanire cependant ferroit Ifmene entre
fes bras, il eut voulu la contenir toute enviere
dans fes mains . Vous m'aimez donc ,
lui dit Ifmene en foupirant ? Si je vous
aime ? reprit Thelanire , vous feule m'avez
fait voir que je n'avois jamais aimé ;
Philis me plaifoit , j'avois du goût pour
Cidalife ; mais je n'ai jamais aimé qu'lfmene.
Baifer fes mains . eft pour moi la
fource d'une volupté que je n'ai pas même
trouvée dans les dernieres faveurs des
autres. Mais vous , Ifmene , eft-il poffible
que Thelanire ait fçu vous plaire ? Hélas !
dit Ifmene ; Almanzor m'amufoit ; Daph
nis me faifoit rire ; je n'ai foupiré que pour
Thelanire , que j'ai évité. Ifmene , ma chere
Ifmene , ce jour eft le plus beau de ma vie ;
mais qu'il foit pour moi le dernier , s'il doit
coûter des pleurs à ma chère Imene ....
Ah ! Thelanire , fans doute , ce jour coût
tera des larmes à Ifmene ; car finene taimera
toujours: mais , Thelanire ! ...The
lanire comptera les jours de fon exiſtence
par ceux qu'il aura employés à faire le bon
DECEMBRE . 1754. 83
heur d'Ifmene . Un Roi , dira -t-il , pere de
fon peuple , plus amoureux du bien de fes
fujets que d'une gloire qui ira toujours audevant
de lui , leur procura les douceurs
de la paix le jour que Thelanire préféra
aux richeffes d'Elife la poffeffion tranquille
d'Ifmene. Le ciel donna à un peuple
de freres l'efpoir d'un maître & d'un
appui le jour que Thelanire aida Ifmene
à fecourir un infortuné. Ifmene , nos
amours feront éternels ; car vous ne changerez
pas. Ifmene s'efforçoit en vain de
répondre fa voix mourante fur fes levres
s'éteignoit dans les embraffemens de Thelanire
. La langueur avoit paffé dans fon
fein , elle gagna bientôt fon amant . Je vis
la tendreffe , l'amour , le plaifir & le bonheur
, mais je ne vis plus Thelanire ni If
mene : ils avoient ceffé d'exifter , ou plutôc
ils commençoient à fentir le bonheur d'être.
:
Depuis ce jour Thelanire foupire pour
Ifmene , qui l'adore ; Ifmene eft fans ceffe
occupée de Thelanire , qui ne pense qu'à
Ifmene.
Ifmene obligée de préfider aux Fêtes de
Bacchus , a quitté pour un tems fon cher
Thelanire. Ifmene pleure , Thelanire gé
mit , & ils trouvent du plaifir dans leurs
larmes.
1
D.
Par M. d'Igeon,
N Satyre pour célébrer fon arrivée
UNdans un bois , donnoit aux hôtes voi
fins une fête l'habitant des forêts y invita
auffi le jeune Thelanire & la charmante
Ifmene. Thelanire , quoique citadin ,
ne dédaigna pas l'offre du Sylvain ; fon
refus eût pû l'affliger , c'étoit affez pour
déterminer Thelanire à s'y rendre. Le ciel
connoiffoit fon intention , & pour l'en récompenfer
il y envoya Ifmene. La Nymphe
ſe préfenta dans une noble fimplicité
, elle donnoit de l'éclat à fa parure :
elle n'étoit qu'Ifmene , mais elle étoit Ifmene.
Thelanire la vit , il l'aima . Un tendre
embarras s'empara de fon ame , tout
lui
DECEMBRE. 1754. 75
lui fembloit inftruit de fon amour : if
croyoit voir l'univers occupé de fa tendieffe
, & rire de fa timidité.
Grands Dieux ! difoit - il , de quoi me
puniffez vous n'ai je pas affermi votre
culte en travaillant à étouffer la fuperfti
tion ? ne vous ai - je pas rendu de continuels
hommages ? mon coeur n'a écouté
que le cri de l'humanité , & ma premiere
crainte a été d'affliger le foible & le malheureux.
Je ne vous demande pas de m'ôter
mon amour , mais de me rendre la parole.
Un grand bruit fe fit entendre ( les Sa
tyres prennent le tumulte pour la gaité ) ,
& on annonça à Thelanire' que l'heure du
répas étoit arrivée.
Les Satyres croyent que rien n'eft comparable
à un Satyre ; cependant Ifmene
étoit fi belle qu'ils la jugerent dignes d'eux.
Ils eurent la gloire de fervir la Nymphe ,
& Thelanire le chagrin de les voir au comble
du bonheur. Il aimoit , il falloit le
faire entendre : Thelanire étoit épris pour
la premiere fois ; Thelanire pour la premiere
fois étoit timide.
Votre bonheur s'accroît de jour en jour ,
difoit-il au Satyre voifin d'Ifmene ; hier
Cidalyfe vous adoroit , & maintenant vous
baifez les pieds d'Ifmene.
11. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
Que vous êtes heureux ! difoit-il à un.
autre , vous obligez Ifmene , laiffez- moi
partager vos légeres peines & vos immenfes
plaifirs .
Cependant on voyoit la délicateffe prendre
la place de la profufion : on entendoit
les échos répeter les plus tendres fons ;
Thelanire feul ne voyoit & n'entendoit
qu'lfmene.
La Nymphe étoit fenfible , & Thelanire
lui plaifoit : elle croyoit n'aimer que fon
eſprit .
Tout s'efforçoit de contenter Ifmene ;
les Satyres épuifoient leur champêtre ga
lanterie. Cruels , difoit Thelanire , pourquoi
prenez-vous tant de peines ? pourquoi
m'ôtez- vous mes plaifirs ? La joie &
les flacons difparurent enfin , & le bonheur
de Thelanire commença. Affis aux
pieds d'Ifmene , Thelanire admira & fe
tût. Ifmene , dit Thelanire en foupirant :
Thelanire , reprit Ifmene en tremblant.
Ifmene .... eh bien : il baifoit fes mains ,
il les arrofoit de fes larmes. Que faitesvous
, lui dit Ifmene ? avez-vous perdu
l'ufage de la raifon hélas ! peu s'en faut ,
s'écria Thelanire , je fuis amoureux . Thelanire
trembla . Ifmene baiffa les yeux ,
& le filence fuccéda aux plus tendres em
braffemens. Ifmene n'ofoit jetter les yeux
DECEMBRE. 1754 75
far Thelanite , & Thelanire craignoit de
rencontrer les regards d'lfmene . Araminte
eft fans doute celle dont vous êtes épris ,
lui dit Ifmene en fouriant ; elle n'eſt pas ,
il est vrai , dans la premiere jeuneffe , mais
elle eft raisonnable .
Hélas ! reprit Thelanire , puiffe le ciel
pour punir les lâches adorateurs d'Araminte
, les condamner à n'aimer jamais que
des coeurs comme le fien.
Orphiſe & fes immenfes appas font donc
l'objet de vos'ardeurs ?
Hélas ! s'écria Thelanire , fi mon coeur
étoit affez bas pour foupiter après Orphi
fe , je fupplierois les Dieux de m'ôter le
plus précieux de leurs dons , je les prierois
de me rendre infenfible. De la beauté
qui m'enflamme , ajouta Thelanire , je vais
vous ébaucher le portrait ; je la peindrai
charmante , digne du plus grand des Dieux
ou d'un mortel fenfible & vertueux ; l'univers
à ces traits va la reconnoître , Ifmene
feule la méconnoîtra.
Elle n'eft point fille des Graces , elle
n'eft pas inême leur rivale , car les Graces
ne le lui difputent pas.
Talens , appas , la nature lui prodigua
tous les dons , jufqu'à celui d'ignorer qu'el
le eft aimable.
Qui la voit , foupire ; qui ceffe de la voir,
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
gémit , pour l'adorer quand il la reverral
Grands Dieux ! dit Ifmene , en foupirant
, quelle erreur étoit la mienne ! je me
croyois aimée , le cruel vient de me defabufer.
Ifmene ! ma chere Ifmene , c'eft
vous , ce font vos traits que je viens de
tracer je vous adore , & vous feriez fenfible
? Non , reprit Ifmene , d'un air embarraffé
, je n'ai point d'amour pour vous :
fi vous parlez , il eft vrai , vous m'occupez ;
vous taifez- vous ? vous m'occupez encore ;
mais je n'ai point d'amour pour vous.
Sommes-nous feuls ? je vous écoute ; quelqu'un
furvient , il me paroît importun ;
mais je n'ai point d'amour pour vous.
L'amitié , ce fentiment qui fait honneur à
T'humanité , ce fentiment incapable d'affadir
mon coeur , eft le feul lien qui m'attache à
mon cher Thelanire. Cruelle amitié ! s'écria
Thelanire ; barbare Ifmene , le ciel
vous a faite pour l'amour ; laiffez au tems
le foin de vous faire pour l'amitié. Des
jours viendront où la charmante Ifmene
ne fera plus que la refpectable Ifinenc ,
c'eft alors que les douceurs de l'amitié vous
tiendront lieu des voluptés de l'amour.
Ifmene n'eût pas été difficile à perfua
der ; déja elle craignoit Thelanire, lorf
qu'elle difparut.
Déja depuis long- tems Thelanire ne
DECEMBRE. 1754. 77
pouvoit plus appercevoir Ifmene , que fon
amoureufe imagination la lui faifoit voir
encore. Inquiet , affligé , mille raifons le
portoient à interpréter en fa faveur cette
fuite précipitée ; une feule lui difoit le
contraire , c'étoit affez pour le rendre malheureux.
Cependant Thelanire confidéroit
le féjour qu'Ifmene venoit d'abandonner
, tout lui paroiffoit un motif de confolation
pour fon ame abattue ; le gazon ,
une fleur , tout étoit intéreffant pour Thelanire.
Içi , difoit- il , Ifmene me tendit
une main , que d'un air embarraſſé elle retira
à l'inftant. Là je la vis arracher une
fleur qu'elle s'amufoit à déchirer , pour me
cacher fon innocente timidité . C'étoit près
de ce feuillage qu'Ifmene , en foupirant ,
me regarda , pour baiffer fes yeux fi-tôt
qu'elle rencontra les miens. Ifmene , ajoû
toit-il , Ifmene , vous me fuyez parce que
j'ai dit je vous aime ; mais où pourrezvous
aller fans en entendre autant ? L'humble
habitant de ces deferts glacés , où le
re du jour ſemble porter à regret fa lumiere
, vous admirera parce qu'il n'aura jamais
vû de beauté. Le fuperbe Américain
s'empreffera à vos genoux , parce que mille
beautés qu'il aura vûes lui feront fentir
le mérite d'Ifmene.
pe-
Cependant Thelanire incertain réſolut
Dirj
78 MERCURE DE FRANCE.
d'aller confulter l'Oracle de Venus fur le
fuccès de fon amour. Il vole à Paphos là
fur les bords d'une onde tranquille dont
le murmure fe marie agréablement aux gazouillement
des oifeaux , eft un temple
commencé par la nature & embelli par le
tems. L'efpoir & le plaifir en font les foutiens
inébranlables : l'amour y peignit de
fa main fes victoires les plus fignalées. Ici
la timide Aricie enchaîne avec des fleurs
Hyppolite , qui n'ofe lui réfifter. Surpriſe
& fiere de fa victoire , elle le regarde , &
s'en applaudit.
Là Pénelope , au milieu de fes amans
empreffés , foupire pour Ulyffe fon époux.
Un jour avantageux , digne effet de la
puiffance de l'amour , prête des graces
aux mortels qui habitent ce palais ; tout y
paroît charmant. La Déeffe n'y tient pas la
foudre à la main. Ses regards n'annoncent
pas la fierté ; le badinage & l'enjouement
ne font pas bannis de ces lieux. C'eſt aux
pieds de Venus que Thelanire prononça
ces mots : Déeffe des Amours , je ne viens
pas vous demander fi j'aime , mon coeur
me le dit affez ; daignez m'apprendre feulement
que je fuis aimé d'Ifmene.
Ifimene avoit été conduite au temple
par le même defir que fon amant. La fupercherie
ne déplaît pas à Venus. Ifmene
DECEMBRE . 1754 79
réfolut de profiter de l'occafion pour s'affurer
du coeur de Thelanire. Elle court fe
cacher derriere l'autel de la Déeffe , & elle
rend cette réponſe à fon amant . De quel
front ofes-tu , mortel impofteur , apporter
le menfonge jufques dans mon fanctuaire?
Ifmene te plaît , mais tu n'as pas
d'amour pour elle . Hélas ! dit Thelanire ,
puiffe le ciel pour me punir , fi je n'ai pas
dit la vérité , abandonner ma main au crime
, & mon coeur aux remords dévorans :
puiffent les Dieux m'ôter toutes mes confolations
, & me priver du plaifir de défendre
le foible opprimé par le puiffant.
Tu n'aimes point Ifmene , reprit la voix :
Ifmene t'écoute , tu n'ofes lui parler : Ilmene
fuit , & tu la laiffes échapper ; vas , tu
n'aimes point Ifmene.
Thelanire effrayé des premieres paroles
d'Ifmene , n'avoit pas reconnu fa voix . Ifmene
, c'est vous qui me parlez , dit- il , en
élevant fes yeux qui n'apperçurent que l'image
de Venus. Ifmene ! ... mais hélas !
je m'abuſe , tout me rappelle Ifmene , tout
la retrace à mon ame attendrie . Ifmene
que vous me caufez de peines ! Quand je
fuis avec vous , je tremble de voir arriver
l'inftant qui doit nous féparer. Me quittez-
vous ? je crains de ne vous revoir jamais.
Amour , je ne te demande pas
d'a-
D iiij
30 MERCURE DE FRANCE.
bandonner mon coeur , mais de dompter
le fien. Cependant Ifmene , qui croyoit
avoir été reconnue , avoit pris la fuite.
Thelanire , ennuyé d'interroger en vain
l'oracle qui ne répondoit plus , erroit à l'aventure
dans le temple , lorfqu'lfmene
s'offrit à fa vûe.
Ifmene , s'écria-t-il , Ifmene , non les
Dieux ne connoiffent pas le coeur des morrels
, les cruels m'ont dit ce que vous ne
croirez pas , ce que je ne crois pas moimême
; ils m'ont dit que je fuis un parjure ,
que le bonheur n'eſt pas fait pour moi ,
ont ofé me dire , tu n'as pas d'amour pour
Ifmene , & pour comble d'horreur les
barbares m'ont laiffé la vie.
ils
Ifmene jouiffoit du trouble de fon amant
fans ofer proférer une parole. Injufte Ifmene
, lui dit Thelanire , quoi ! vous ne
les accufez pas , ces Dieux ! ils font moins
injuftes que vous ; ils n'ont point vu Thelanire
interdit à leurs pieds. Thelanire n'a
pas pleuré lorfqu'il les a vûs , Thelanire
n'a pas pleuré lorsqu'il a ceffé de les voir.
Ingrate Ifmene , vous doutez de mon coeur,
parce que vous êtes für du vôtre ; & vous
jugez Thelanire impofteur , parce qu'lfmene
eft infenfible . Ifmene eût voulu
der plus long- tems le filence ; les reproches
de Thelanire développoient les fengarDECEMBRE.
81 1754.
timens de fon coeur : cependant elle l'interrompit
ainfi . Qui de nous a droit d'être
en courroux ? les Dieux ont dit que vous
ne m'aimez pas , mais ont - ils prononcé
qu'Ifmene n'a point d'amour pour vous ?
De quoi pouvez- vous m'accufer ? qu'exigez-
vous d'Ifmene ? Hélas ! reprit Thelanire
, je defire qu'elle foit plus juſte que
les Dieux , qu'elle en croye mon coeur &
non pas un oracle menfonger. Ifmene , dites-
moi , je vous aime , je n'irai pas interroger
les Dieux. Thelanire yous jure qu'il
vous adore , croyez- le , il en eft plus für
qu'un oracle infenfible. Venez , je veux
vous montrer aux Dieux , ils fentiront fi
l'on peut voir Ifmene fans en être épris.
F
La langueur de Thelanire paffoit dans
le coeur d'Ifmene . Attendrie & confuſe ,
elle oppofoit de foibles raiſons aux tranſports
de fon amant qu'elle ne vouloit pas
convaincre .
Notre amour finira , difoit - elle à The-
Janire ; qui peut répondre de la durée de
fon ardeur perfonne. Je ne le fens que
trop ; carje n'oferois jurer àmon cher Thelanire
que je l'aimerai éternellement.
-Encore fi nos ardeurs s'éteignoient en
même tems : mais non , Ifmene fidele verra
du fein des douleurs les plaiſirs affiéger
en foule Thelanire inconftant ; car The 12
·
D v
82 MERCURE DE FRANCE:
lanire changera le premier. Moi changer ,
chere Ifmene ! eh , le puis - je ! vos yeux
font de fûrs garans de mon amour ; votre
coeur vous répond de mon amitié ; elle
pourra s'accroître aux dépens de l'amour ,
mais jamais l'amour n'altérera notre amitié.
Thelanire cependant ferroit Ifmene entre
fes bras, il eut voulu la contenir toute enviere
dans fes mains . Vous m'aimez donc ,
lui dit Ifmene en foupirant ? Si je vous
aime ? reprit Thelanire , vous feule m'avez
fait voir que je n'avois jamais aimé ;
Philis me plaifoit , j'avois du goût pour
Cidalife ; mais je n'ai jamais aimé qu'lfmene.
Baifer fes mains . eft pour moi la
fource d'une volupté que je n'ai pas même
trouvée dans les dernieres faveurs des
autres. Mais vous , Ifmene , eft-il poffible
que Thelanire ait fçu vous plaire ? Hélas !
dit Ifmene ; Almanzor m'amufoit ; Daph
nis me faifoit rire ; je n'ai foupiré que pour
Thelanire , que j'ai évité. Ifmene , ma chere
Ifmene , ce jour eft le plus beau de ma vie ;
mais qu'il foit pour moi le dernier , s'il doit
coûter des pleurs à ma chère Imene ....
Ah ! Thelanire , fans doute , ce jour coût
tera des larmes à Ifmene ; car finene taimera
toujours: mais , Thelanire ! ...The
lanire comptera les jours de fon exiſtence
par ceux qu'il aura employés à faire le bon
DECEMBRE . 1754. 83
heur d'Ifmene . Un Roi , dira -t-il , pere de
fon peuple , plus amoureux du bien de fes
fujets que d'une gloire qui ira toujours audevant
de lui , leur procura les douceurs
de la paix le jour que Thelanire préféra
aux richeffes d'Elife la poffeffion tranquille
d'Ifmene. Le ciel donna à un peuple
de freres l'efpoir d'un maître & d'un
appui le jour que Thelanire aida Ifmene
à fecourir un infortuné. Ifmene , nos
amours feront éternels ; car vous ne changerez
pas. Ifmene s'efforçoit en vain de
répondre fa voix mourante fur fes levres
s'éteignoit dans les embraffemens de Thelanire
. La langueur avoit paffé dans fon
fein , elle gagna bientôt fon amant . Je vis
la tendreffe , l'amour , le plaifir & le bonheur
, mais je ne vis plus Thelanire ni If
mene : ils avoient ceffé d'exifter , ou plutôc
ils commençoient à fentir le bonheur d'être.
:
Depuis ce jour Thelanire foupire pour
Ifmene , qui l'adore ; Ifmene eft fans ceffe
occupée de Thelanire , qui ne pense qu'à
Ifmene.
Ifmene obligée de préfider aux Fêtes de
Bacchus , a quitté pour un tems fon cher
Thelanire. Ifmene pleure , Thelanire gé
mit , & ils trouvent du plaifir dans leurs
larmes.
1
D.
Par M. d'Igeon,
Fermer
Résumé : THELANIRE ET ISMENE.
Le texte raconte l'histoire d'amour entre Thelanire et Ismène, deux personnages invités à une fête dans un bois par un habitant des forêts. Thelanire, citadin, accepte l'invitation et y rencontre Ismène, qu'il trouve charmante. Il tombe amoureux d'elle, mais son amour le rend timide et embarrassé. Lors du repas, Thelanire observe Ismène et les Satyres qui la servent, ce qui accentue son chagrin. Ismène, sensible à Thelanire, croit d'abord n'aimer que son esprit. La fête se poursuit avec des moments de tendresse et de confusion. Thelanire, désespéré, finit par avouer son amour à Ismène, qui lui répond qu'elle n'a que de l'amitié pour lui. Malgré sa douleur, Thelanire continue de chercher des signes d'amour dans les actions d'Ismène. Il décide de consulter l'oracle de Vénus pour connaître les sentiments d'Ismène. Ismène, également présente, se cache et répond à l'oracle en feignant d'être une voix divine. Thelanire, troublé, finit par retrouver Ismène et lui avoue à nouveau son amour. Ismène, touchée, reconnaît finalement ses sentiments pour Thelanire. Ils discutent de la durée de leur amour et de la fidélité, et finissent par se réconcilier. Par la suite, le texte décrit l'amour profond entre Thelanire et Ismène, désormais nommée Ifmene. Thelanire choisit la paix et la tranquillité avec Ifmene plutôt que les richesses d'Élise. Leur amour est si profond qu'ils trouvent du bonheur même dans leurs séparations, comme lors des fêtes de Bacchus où Ifmene doit présider, laissant Thelanire en larmes. Leur amour est éternel et réciproque, chacun étant constamment préoccupé par le bien-être de l'autre. Leur passion est si intense qu'elle conduit à leur mort, où ils commencent à ressentir le bonheur d'exister ensemble. Leur amour transcende la vie terrestre, les rendant éternels dans leur tendresse et leur bonheur partagé.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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170
p. 49-58
ADELAÏDE, OU LA FEMME MORTE D'AMOUR. Histoire singuliere, mais qui n'est pas moins vraie.
Début :
Cette aventure est arrivée en 1678, & paroîtra peut-être incroyable en 1755. [...]
Mots clefs :
Marquis, Marquise , Amour, Femme, Vertu, Fortune, Passion, Couvent
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ADELAÏDE, OU LA FEMME MORTE D'AMOUR. Histoire singuliere, mais qui n'est pas moins vraie.
A DELAÏDE ,
OU LA FEMME MORTE D'AMOUR.
Hiftoirefinguliere , mais qui n'eft pas moins
C
vraie.
Ette aventure eſt arrivée en 1678 , &
paroîtra peut-être incroyable en 1755 .
Soixante- dix -fept ans ont fait de fi grands
changemens dans nos moeurs , que l'amour
conjugal , qui étoit alors refpecté ,
eft devenu aujourd'hui un ridicule ; il
paffe même pour une chimere , on n'y
croit plus. Cependant l'hiftoire d'Adelaïde
eft accompagnée de circonftances fi naturelles
, elle porte un caractere de vérité fi
frappant & fi naïf , qu'elle doit perfuader
l'efprit du plus incrédule , toute furprenante
qu'elle eft. Le lecteur en jugera : la
voici.
La Marquife de Ferval s'étant dégoûtée
du monde , fe retira en province dans une
de fes terrres , & ne s'y occupa que du
foin d'élever fa famille. Elle étoit veuve
d'un homme de qualité , qui n'avoit foutenu
fon rang que par les grands biens
qu'il tenoit d'elle. Il lui avoit laiffé une
fille de feize ans ; elle l'aimoit tendre-
C
so MERCURE DE FRANCE.
ment ; & comme elle vivoit ifolée , elle
fit deffein de mettre auprès d'elle une jeune
perfonne du même âge , pour lui tenir
compagnie. Elle n'eut pas beaucoup
de peine à faire ce choix le caractere
d'Adelaïde lui avoit plû. Cette aimable
fille voyoit fort fouvent la fienne , & la
Marquife de Ferval ne lui eut pas plutôr
témoigné l'envie qu'elle avoit de la retenir
, qu'elle eut tout lieu d'être fatisfaite
de fa complaifance. L'occafion étoit favorable
pour Adelaïde ; elle étoit orpheline :
comme elle ne tenoit de la fortune que
le titre de Demoifelle , elle trouvoit un
grand avantage à être reçue en qualité
d'amie , dans une maifon auffi diftinguée
que l'étoit celle de la Marquife. Elle y
étoit déja fort aimée , & fes manieres
honnêtes pour tous ceux avec qui elle avoit
à vivre , eurent bientôt achevé de lui
gagner
tous les coeurs. Ce qui lui avoit par
ticulierement acquis l'eftime de la Marquife,
c'étoit un fond de modeftie & de
vertu qu'on ne pouvoit affez admirer dans
une fi grande jeuneffe , & avec une beau-"
té dont toute autre auroit été vaine. Madame
de Ferval ne pouvoit mieux choifir
ni donner à fa fille un exemple plus digne
d'être fuivi. Mais en plaçant Adelaïde
auprès d'elle , elle n'avoit pas
fait at
JANVIER. 1755. SI
tention qu'elle avoit un fils , que ce
fils n'étoit pas d'un âge à demeurer infenfible
, & que l'expofer à voir à toute heute
une perfonne fi aimable , c'étoit en quelque
façon le livrer aux charmes les plus
dangereux qu'on pût avoir à craindre pour
lui. En effet , fi le jeune Marquis n'eût
d'abord que de la politeffe pour Adelaïde
il ne fut pas long- tems le maître de n'avoir
rien de plus fort.Quoiqu'il fut fouvent avec
fa foeur, il auroit voulu en être inféparable .
Adelaïde ne difoit rien qui ne lui femblât
dit de la meilleure grace du monde ; Adedaïde
ne faifoit rien qu'il n'approuvât ,.
& parmi les louanges qu'il lui donnoit , il
lui échappoit toujours quelque chofe qui
avoit affez de l'air d'une déclaration d'amour
. Adelaïde , de ſon côté , n'étoit pas
aveugle fur le mérite du jeune Ferval : il
lui paroiffoit digne de toute l'estime qu'elle
avoit pour lui ; & quand elle s'examinoit
un peu rigoureufement , elle fe trouvoit
des difpofitions fi favorables à faire plus
que l'eftimer , qu'elle n'étoit pas peu embarraffée
dans fes fentimens : mais fi elle
avoit de la peine à les régler , elle s'en
rendoit fi bien la maîtreffe , qu'il étoit impoffible
de les découvrir. Elle connoiffoit
la Marquife pour une femme impérieuſe ,
qui ayant apporté tout le bien qui étoit
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE,
dans cette maifon , formoit de grands projets
pour l'établiffement de fon fils , & lui
deftinoit un parti fort confidérable. Ainfi
quoiqu'elle fût d'une naiffance à ne pas
lui faire de deshonneur s'il l'aimoit affez
pour l'époufer , elle voyoit tant d'obſta
cles à ce deffein , qu'elle ne trouvoit point
de meilleur parti à prendre que celui de
ne point engager fon coeur. Cependant
elle tâcha inutilement de le défendre ; fon
penchant l'emporta fur fa raifon , & fi elle
oppofa quelque fierté aux premiers aveus
que le Marquis lui fit de fa tendreffe , ce
fut une fierté fi engageante , qu'elle ne l'éloigna
point de la réfolution qu'il avoit
prife de l'aimer éternellement . Elle évita
quelque tems toutes fortes de converfations
particulieres avec lui , mais elle ne put
empêcher que fes regards ne parlaffent : ils
lui expliquoient fi fortement fon amour ,
qu'il lui étoit impoffible de n'en être pas
perfuadée . Enfin le hazard voulut qu'il la
rencontrât feule un jour fous le berceau
d'un jardin , où elle s'abandonnoit quelquefois
à fes rêveries : elle interrompit les
premieres affurances qu'il lui réitéra de fa
paffion ; mais il la conjura fi férieufement
de l'écouter , qu'elle crut lui devoir cette
complaifance. Ce fut là qu'il lui peignit
tout ce qu'il fentoit pour elle , & qu'il
JANVIÉ R. 1755 . 53
l'affura de la maniere la plus touchante
que fi elle vouloit agréer fes foins , il feroit
fon unique félicité de la poffeffion de
fon coeur. Adelaiïde rougit , & s'étant remife
d'un premier trouble , qui donnoit
un nouvel éclat à fa beauté , elle lui dit
avec une modeftie charmante , que fi elle
étoit d'une fortune égale à la fienne , il
auroit tout lieu d'être fatisfait de fa ré
ponfe ; mais que dans l'état où fe trou
voient les chofes , elle ne voyoit pas qu'if
pût lui être permis de s'expliquer ; qu'elle
avoit trop
bonne opinion de lui , pour croi
re qu'il eût conçu des efpérances dont elle
dût avoir fujet de fe plaindre , & qu'elle ·
enviſageoit tant de malheurs pour lui dans
une paffion légitime , qu'elle croiroit ne
pas mériter les fentimens qu'il avoit pour
elle fi elle ne lui confeilloit de les étouf
fer ; qu'elle lui prêteroit tout le fecours
dont il pourroit avoir befoin pour le faire ,
& qu'elle éviteroit fa vûe avec tant de
foin , qu'il connoîtroit fi fon
que
peu de
fortune ne lui permettoit pas de prétendre
à fon amour , elle étoit digne au moins
qu'il lui confervât toute fon eftime.
Tant de vertu fut pour le Marquis un
nouveau fujet d'engagement. Il parla de
mariage , pria Adelaïde de lui laiſſer ménager
l'efprit de fa mere , & fe fépara
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
d'elle fr charmé , qu'il n'y eut jamais unë
paffion plus violente. Il fit ce qu'il lui avoit
promis , & rendit des devoirs fi refpectueux
& fi complaifans à la Marquife , qu'il
ne defefpéra pas d'obtenir fon confentement.
Adelaïde ne fut pas moins ponctuelle
à tenir la parole ; elle prit foin d'éviter
le Marquis , & tâcha de lui faire quit,
terun deffein dont elle voyoit le fuccès horsd'apparence
. Mais leur destinée étoit de s'aimer
; & comme un fort amour ne peut être
long- tems fecret , la Marquife , qui s'en
apperçut , fit quelques railleries à fon fils.
II
prit la chofe au férieux ; mais dès qu'il
eut commencé à exagérer le mérite d'Adelaïde
, elle prévint la déclaration qu'il fe
préparoit à lui faire , par des défenfes fi
abfolues d'avoir jamais aucune penſée pour
elle , qu'il vit bien qu'il n'étoit pas encore
tems de s'expliquer . Elle fit plus. La campagne
alloit s'ouvrir ; le Marquis étoit dans
les Moufquetaires , elle ne lui donna qu'un
jour pour partir : il fallut céder.
Son pere n'avoit pas laiffé de quoi Latiffaire
fes créanciers , & il ne pouvoit efperer
de bien que par elle : il partit après
avoir conjuré Adelaïde de l'aimer toujours
, & l'avoir affurée d'une fidélité inviolable
.
Pendant fon abfence , un Gentilhom
JAN VIÉR. 1755 55
me voifin devient amoureux d'Adelaïde ;
il fe déclare à la Marquife qui , pour
mettre fon fils hors de peril , promet un
préfent de nôce confidérable , & conclut
l'affaire. Le jeune Ferval en eft averti. On
entroit en quartier d'hyver. Il prend la
pofte , & arrive dans le tems qu'on preffoit
fa maîtreffe de prendre jour. Il fe
jette aux pieds de fa mere , la conjure de
ne pas le mettre au defeſpoir , & ne lus
cache plus le deffein qu'il a d'époufer Adelaïde.
La Marquife éclate contre lui. La
foumiffion de fon fils ne peut la fléchir ,
& cette brouillerie fait tant d'éclat , que le
Gentilhomme qui apprend l'amour réciproque
du Marquis & d'Adelaide , retire
fa parole , & rompt le mariage arrêté. Cetre
rupture acheve d'irriter la Marquife. Elle
défend fa maifon à Adelaïde , & toutes
les prieres du Marquis ne peuvent rien
obtenir. Il eft caufe de la difgrace de ce
qu'il aime , & il ſe réfout à la réparer. Il
l'épouſe , malgré toutes les menaces de fa
mere. Elle l'apprend , le deshérite , & jure
de ne lui pardonner jamais . Un enfant naît
de ce mariage ; on le porte à la Marquife.
Point de pitié ; elle demeure inexorable ,
& pour comble de malheur ils perdent ce
précieux gage de leur amour. Ils paffent
trois ou quatre années prefqu'abandonnés
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
de tout le monde , & ne fubfiftant qu'avec
peine ; ils font réduits enfin à la néceffité
de fe féparer. Le Marquis en fait la
propofition à fa femme . Elle n'a pas moins
de courage que de fageffe , & confent à
s'enfermer dans un Cloître , comme il ſe
détermine à entrer dans un Couvent. I
vend quelques bijoux qui lui reftent , &
en donne l'argent à fa chere Adelaïde. Elle
va trouver une Abbeffe , auffi recommendable
par fa vertu que par fa naiffance .
Elle eft reçue , on lui donne le voile , &
cette cérémonie n'eft pas plutôt faite , que
le Marquis fe rend à Paris , & renonçant
pour jamais au monde , prend l'habit dans
un Ordre très- auftere .
La fortune n'étoit pas encore laffe de
perfécuter Adelaide. Quelques filles du
Monaftere qu'elle avoit choifi , apprennent
fon hiftoire ; & foit envie ou malignité ,
elles cabalent avec tant d'adreffe , qu'elles
trouvent des raifons plaufibles pour
lui faire donner l'exclufion : elle a beau verfer
des larmes , elle eft obligée de fortir .
Une Religieufe de ce Couvent touchée
de fon état , lui donne des legres de recommendation
pour fon pere , qui étoit
Officier d'une Princeffe . Elle part , vient à
Paris ; & pendant que cet Officier lui fait
chercher un lieu de retraite pour toute
JANVIER. 1755. 57
fa vie , elle envoye avertir le Marquis de
fon arrivée , & lui fait demander une heure
pour lui parler. La nouvelle difgrace d'Adelaïde
eft un coup fenfible pour lui . Ik
F'aime toujours , il craint l'entretien qu'elle
fouhaite , & la fait prier de lui vouloir
épargner une vûe qui ne peut qu'être pré-;
judiciable au repos de l'un & de l'autre.
Adelaïde , quoique détachée du monde ,
ne l'eft point affez d'un mari qu'elle a tant
aimé , pour n'être point touchée de ce refis
; il ne fert qu'à augmenter l'envie
qu'elle a de le voir.
Elle va au Couvent , entre d'abord dans
P'Eglife , & le premier objet qui la frappe, eſt
le Marquis fon époux , occupé à un exercice
pieux avec toute fa Communauté . Cet
habit de pénitence la touche ; elle fe montre
, il la voit , il baiffe les yeux , & quelque
effort qu'elle faffé pour attirer les regards
, il n'en tourne plus aucun fur elle
Quoiqu'elle pénétre le motif de la violence
qu'il fe fait , elle y trouve quelquechofe
de fi cruel , qu'elle en eft faifie de la
plus vive douleur. Elle tombe évanouie ;
on l'emporte , elle ne revient à elle que
pour demander fon cher Ferval. On court
l'avertir que fa femme eft mourante . Son
Supérieur lui ordonne de la venir confo--
ler ; & elle expire par la force de fon fai-
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
fiffement , avant qu'il fe foit rendu auprès
d'elle .
Toute la vertu du Marquis ne fuffic
point pour retenir les larmes que fa tendreffe
l'oblige de donner à cette mort. Ce
premier mouvement eft fuivi d'une rêve
rie profonde , qui le rend quelque tems
immobile. Il revient enfin à lui -même , &
après avoir remercié ceux qui ont pris foin
de fa chere Adelaïde , il fe retire dans fon:
Couvent , où à force d'auftérités , il tâche
de reparer ce que fa paffion quoique
légitime , peut avoir eu de trop violent
OU LA FEMME MORTE D'AMOUR.
Hiftoirefinguliere , mais qui n'eft pas moins
C
vraie.
Ette aventure eſt arrivée en 1678 , &
paroîtra peut-être incroyable en 1755 .
Soixante- dix -fept ans ont fait de fi grands
changemens dans nos moeurs , que l'amour
conjugal , qui étoit alors refpecté ,
eft devenu aujourd'hui un ridicule ; il
paffe même pour une chimere , on n'y
croit plus. Cependant l'hiftoire d'Adelaïde
eft accompagnée de circonftances fi naturelles
, elle porte un caractere de vérité fi
frappant & fi naïf , qu'elle doit perfuader
l'efprit du plus incrédule , toute furprenante
qu'elle eft. Le lecteur en jugera : la
voici.
La Marquife de Ferval s'étant dégoûtée
du monde , fe retira en province dans une
de fes terrres , & ne s'y occupa que du
foin d'élever fa famille. Elle étoit veuve
d'un homme de qualité , qui n'avoit foutenu
fon rang que par les grands biens
qu'il tenoit d'elle. Il lui avoit laiffé une
fille de feize ans ; elle l'aimoit tendre-
C
so MERCURE DE FRANCE.
ment ; & comme elle vivoit ifolée , elle
fit deffein de mettre auprès d'elle une jeune
perfonne du même âge , pour lui tenir
compagnie. Elle n'eut pas beaucoup
de peine à faire ce choix le caractere
d'Adelaïde lui avoit plû. Cette aimable
fille voyoit fort fouvent la fienne , & la
Marquife de Ferval ne lui eut pas plutôr
témoigné l'envie qu'elle avoit de la retenir
, qu'elle eut tout lieu d'être fatisfaite
de fa complaifance. L'occafion étoit favorable
pour Adelaïde ; elle étoit orpheline :
comme elle ne tenoit de la fortune que
le titre de Demoifelle , elle trouvoit un
grand avantage à être reçue en qualité
d'amie , dans une maifon auffi diftinguée
que l'étoit celle de la Marquife. Elle y
étoit déja fort aimée , & fes manieres
honnêtes pour tous ceux avec qui elle avoit
à vivre , eurent bientôt achevé de lui
gagner
tous les coeurs. Ce qui lui avoit par
ticulierement acquis l'eftime de la Marquife,
c'étoit un fond de modeftie & de
vertu qu'on ne pouvoit affez admirer dans
une fi grande jeuneffe , & avec une beau-"
té dont toute autre auroit été vaine. Madame
de Ferval ne pouvoit mieux choifir
ni donner à fa fille un exemple plus digne
d'être fuivi. Mais en plaçant Adelaïde
auprès d'elle , elle n'avoit pas
fait at
JANVIER. 1755. SI
tention qu'elle avoit un fils , que ce
fils n'étoit pas d'un âge à demeurer infenfible
, & que l'expofer à voir à toute heute
une perfonne fi aimable , c'étoit en quelque
façon le livrer aux charmes les plus
dangereux qu'on pût avoir à craindre pour
lui. En effet , fi le jeune Marquis n'eût
d'abord que de la politeffe pour Adelaïde
il ne fut pas long- tems le maître de n'avoir
rien de plus fort.Quoiqu'il fut fouvent avec
fa foeur, il auroit voulu en être inféparable .
Adelaïde ne difoit rien qui ne lui femblât
dit de la meilleure grace du monde ; Adedaïde
ne faifoit rien qu'il n'approuvât ,.
& parmi les louanges qu'il lui donnoit , il
lui échappoit toujours quelque chofe qui
avoit affez de l'air d'une déclaration d'amour
. Adelaïde , de ſon côté , n'étoit pas
aveugle fur le mérite du jeune Ferval : il
lui paroiffoit digne de toute l'estime qu'elle
avoit pour lui ; & quand elle s'examinoit
un peu rigoureufement , elle fe trouvoit
des difpofitions fi favorables à faire plus
que l'eftimer , qu'elle n'étoit pas peu embarraffée
dans fes fentimens : mais fi elle
avoit de la peine à les régler , elle s'en
rendoit fi bien la maîtreffe , qu'il étoit impoffible
de les découvrir. Elle connoiffoit
la Marquife pour une femme impérieuſe ,
qui ayant apporté tout le bien qui étoit
Cij
52 MERCURE
DE FRANCE,
dans cette maifon , formoit de grands projets
pour l'établiffement de fon fils , & lui
deftinoit un parti fort confidérable. Ainfi
quoiqu'elle fût d'une naiffance à ne pas
lui faire de deshonneur s'il l'aimoit affez
pour l'époufer , elle voyoit tant d'obſta
cles à ce deffein , qu'elle ne trouvoit point
de meilleur parti à prendre que celui de
ne point engager fon coeur. Cependant
elle tâcha inutilement de le défendre ; fon
penchant l'emporta fur fa raifon , & fi elle
oppofa quelque fierté aux premiers aveus
que le Marquis lui fit de fa tendreffe , ce
fut une fierté fi engageante , qu'elle ne l'éloigna
point de la réfolution qu'il avoit
prife de l'aimer éternellement . Elle évita
quelque tems toutes fortes de converfations
particulieres avec lui , mais elle ne put
empêcher que fes regards ne parlaffent : ils
lui expliquoient fi fortement fon amour ,
qu'il lui étoit impoffible de n'en être pas
perfuadée . Enfin le hazard voulut qu'il la
rencontrât feule un jour fous le berceau
d'un jardin , où elle s'abandonnoit quelquefois
à fes rêveries : elle interrompit les
premieres affurances qu'il lui réitéra de fa
paffion ; mais il la conjura fi férieufement
de l'écouter , qu'elle crut lui devoir cette
complaifance. Ce fut là qu'il lui peignit
tout ce qu'il fentoit pour elle , & qu'il
JANVIÉ R. 1755 . 53
l'affura de la maniere la plus touchante
que fi elle vouloit agréer fes foins , il feroit
fon unique félicité de la poffeffion de
fon coeur. Adelaiïde rougit , & s'étant remife
d'un premier trouble , qui donnoit
un nouvel éclat à fa beauté , elle lui dit
avec une modeftie charmante , que fi elle
étoit d'une fortune égale à la fienne , il
auroit tout lieu d'être fatisfait de fa ré
ponfe ; mais que dans l'état où fe trou
voient les chofes , elle ne voyoit pas qu'if
pût lui être permis de s'expliquer ; qu'elle
avoit trop
bonne opinion de lui , pour croi
re qu'il eût conçu des efpérances dont elle
dût avoir fujet de fe plaindre , & qu'elle ·
enviſageoit tant de malheurs pour lui dans
une paffion légitime , qu'elle croiroit ne
pas mériter les fentimens qu'il avoit pour
elle fi elle ne lui confeilloit de les étouf
fer ; qu'elle lui prêteroit tout le fecours
dont il pourroit avoir befoin pour le faire ,
& qu'elle éviteroit fa vûe avec tant de
foin , qu'il connoîtroit fi fon
que
peu de
fortune ne lui permettoit pas de prétendre
à fon amour , elle étoit digne au moins
qu'il lui confervât toute fon eftime.
Tant de vertu fut pour le Marquis un
nouveau fujet d'engagement. Il parla de
mariage , pria Adelaïde de lui laiſſer ménager
l'efprit de fa mere , & fe fépara
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
d'elle fr charmé , qu'il n'y eut jamais unë
paffion plus violente. Il fit ce qu'il lui avoit
promis , & rendit des devoirs fi refpectueux
& fi complaifans à la Marquife , qu'il
ne defefpéra pas d'obtenir fon confentement.
Adelaïde ne fut pas moins ponctuelle
à tenir la parole ; elle prit foin d'éviter
le Marquis , & tâcha de lui faire quit,
terun deffein dont elle voyoit le fuccès horsd'apparence
. Mais leur destinée étoit de s'aimer
; & comme un fort amour ne peut être
long- tems fecret , la Marquife , qui s'en
apperçut , fit quelques railleries à fon fils.
II
prit la chofe au férieux ; mais dès qu'il
eut commencé à exagérer le mérite d'Adelaïde
, elle prévint la déclaration qu'il fe
préparoit à lui faire , par des défenfes fi
abfolues d'avoir jamais aucune penſée pour
elle , qu'il vit bien qu'il n'étoit pas encore
tems de s'expliquer . Elle fit plus. La campagne
alloit s'ouvrir ; le Marquis étoit dans
les Moufquetaires , elle ne lui donna qu'un
jour pour partir : il fallut céder.
Son pere n'avoit pas laiffé de quoi Latiffaire
fes créanciers , & il ne pouvoit efperer
de bien que par elle : il partit après
avoir conjuré Adelaïde de l'aimer toujours
, & l'avoir affurée d'une fidélité inviolable
.
Pendant fon abfence , un Gentilhom
JAN VIÉR. 1755 55
me voifin devient amoureux d'Adelaïde ;
il fe déclare à la Marquife qui , pour
mettre fon fils hors de peril , promet un
préfent de nôce confidérable , & conclut
l'affaire. Le jeune Ferval en eft averti. On
entroit en quartier d'hyver. Il prend la
pofte , & arrive dans le tems qu'on preffoit
fa maîtreffe de prendre jour. Il fe
jette aux pieds de fa mere , la conjure de
ne pas le mettre au defeſpoir , & ne lus
cache plus le deffein qu'il a d'époufer Adelaïde.
La Marquife éclate contre lui. La
foumiffion de fon fils ne peut la fléchir ,
& cette brouillerie fait tant d'éclat , que le
Gentilhomme qui apprend l'amour réciproque
du Marquis & d'Adelaide , retire
fa parole , & rompt le mariage arrêté. Cetre
rupture acheve d'irriter la Marquife. Elle
défend fa maifon à Adelaïde , & toutes
les prieres du Marquis ne peuvent rien
obtenir. Il eft caufe de la difgrace de ce
qu'il aime , & il ſe réfout à la réparer. Il
l'épouſe , malgré toutes les menaces de fa
mere. Elle l'apprend , le deshérite , & jure
de ne lui pardonner jamais . Un enfant naît
de ce mariage ; on le porte à la Marquife.
Point de pitié ; elle demeure inexorable ,
& pour comble de malheur ils perdent ce
précieux gage de leur amour. Ils paffent
trois ou quatre années prefqu'abandonnés
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
de tout le monde , & ne fubfiftant qu'avec
peine ; ils font réduits enfin à la néceffité
de fe féparer. Le Marquis en fait la
propofition à fa femme . Elle n'a pas moins
de courage que de fageffe , & confent à
s'enfermer dans un Cloître , comme il ſe
détermine à entrer dans un Couvent. I
vend quelques bijoux qui lui reftent , &
en donne l'argent à fa chere Adelaïde. Elle
va trouver une Abbeffe , auffi recommendable
par fa vertu que par fa naiffance .
Elle eft reçue , on lui donne le voile , &
cette cérémonie n'eft pas plutôt faite , que
le Marquis fe rend à Paris , & renonçant
pour jamais au monde , prend l'habit dans
un Ordre très- auftere .
La fortune n'étoit pas encore laffe de
perfécuter Adelaide. Quelques filles du
Monaftere qu'elle avoit choifi , apprennent
fon hiftoire ; & foit envie ou malignité ,
elles cabalent avec tant d'adreffe , qu'elles
trouvent des raifons plaufibles pour
lui faire donner l'exclufion : elle a beau verfer
des larmes , elle eft obligée de fortir .
Une Religieufe de ce Couvent touchée
de fon état , lui donne des legres de recommendation
pour fon pere , qui étoit
Officier d'une Princeffe . Elle part , vient à
Paris ; & pendant que cet Officier lui fait
chercher un lieu de retraite pour toute
JANVIER. 1755. 57
fa vie , elle envoye avertir le Marquis de
fon arrivée , & lui fait demander une heure
pour lui parler. La nouvelle difgrace d'Adelaïde
eft un coup fenfible pour lui . Ik
F'aime toujours , il craint l'entretien qu'elle
fouhaite , & la fait prier de lui vouloir
épargner une vûe qui ne peut qu'être pré-;
judiciable au repos de l'un & de l'autre.
Adelaïde , quoique détachée du monde ,
ne l'eft point affez d'un mari qu'elle a tant
aimé , pour n'être point touchée de ce refis
; il ne fert qu'à augmenter l'envie
qu'elle a de le voir.
Elle va au Couvent , entre d'abord dans
P'Eglife , & le premier objet qui la frappe, eſt
le Marquis fon époux , occupé à un exercice
pieux avec toute fa Communauté . Cet
habit de pénitence la touche ; elle fe montre
, il la voit , il baiffe les yeux , & quelque
effort qu'elle faffé pour attirer les regards
, il n'en tourne plus aucun fur elle
Quoiqu'elle pénétre le motif de la violence
qu'il fe fait , elle y trouve quelquechofe
de fi cruel , qu'elle en eft faifie de la
plus vive douleur. Elle tombe évanouie ;
on l'emporte , elle ne revient à elle que
pour demander fon cher Ferval. On court
l'avertir que fa femme eft mourante . Son
Supérieur lui ordonne de la venir confo--
ler ; & elle expire par la force de fon fai-
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
fiffement , avant qu'il fe foit rendu auprès
d'elle .
Toute la vertu du Marquis ne fuffic
point pour retenir les larmes que fa tendreffe
l'oblige de donner à cette mort. Ce
premier mouvement eft fuivi d'une rêve
rie profonde , qui le rend quelque tems
immobile. Il revient enfin à lui -même , &
après avoir remercié ceux qui ont pris foin
de fa chere Adelaïde , il fe retire dans fon:
Couvent , où à force d'auftérités , il tâche
de reparer ce que fa paffion quoique
légitime , peut avoir eu de trop violent
Fermer
Résumé : ADELAÏDE, OU LA FEMME MORTE D'AMOUR. Histoire singuliere, mais qui n'est pas moins vraie.
En 1678, Adélaïde devient la compagne de la fille de la marquise de Ferval. Elle est appréciée pour sa modestie et sa vertu. Le fils de la marquise, le jeune marquis de Ferval, tombe amoureux d'Adélaïde. Bien que les sentiments soient réciproques, Adélaïde hésite à s'engager en raison de la différence de fortune entre eux. Le marquis, persistant, parle de mariage. La marquise, opposée à cette union, force son fils à partir. Pendant son absence, elle arrange un mariage pour Adélaïde avec un gentilhomme voisin. À son retour, le marquis révèle son amour à sa mère, qui refuse catégoriquement. Le gentilhomme annule le mariage, et la marquise chasse Adélaïde. Malgré l'opposition de sa mère, le marquis épouse Adélaïde, qui les déshérite. Ils vivent dans la pauvreté et finissent par se séparer. Adélaïde entre dans un couvent, tandis que le marquis rejoint un ordre austère. Exclue du couvent, Adélaïde cherche à voir le marquis, mais il refuse. Elle meurt de chagrin en le voyant prier dans l'église du couvent. Le marquis, malgré sa douleur, continue sa vie de pénitence.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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171
p. 62-69
NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. SOCRATE, ALEXANDRE LE GRAND.
Début :
ALEXANDRE. Oui, je sens toujours, Socrate, un [...]
Mots clefs :
Socrate, Alexandre le Grand, Spectacle, Shakespeare, Nature, Héros, Poète
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. SOCRATE, ALEXANDRE LE GRAND.
NOUVEAU DIALOGUE
DES MORT S.
SOCRATE , ALEXANDRE LE GRAND:
ALEXANDRE.
UI, je fens toujours , Socrate , un
nouveau plaifir à m'entretenir avec
vous ; mais que je ne vous contraigne
pas , je vous prie : vous étiez avec une
Ombre qui paroiffoit mériter toute votre
attention..
SOCRATE
C'eft , fans contredit , un Mort des plus:
diftingués ; mais je fçais le refpect que
je dois au fils du Roi de Macédoine : l'om
bre du Poëte tragique que je viens de
quitter , peut- elle entrer en comparaifon
avec celle d'un héros ? S'ils font les pieces
, n'eft- ce pas vous , Meffieurs , qui en
fourniffez les fujets ? Cet article feul décide
la préférence ; le modele doit paffer
avant le Peintre.
ALEXANDRE.
Socrate aime quelquefois à s'égayer
JANVIER. 1755.
mais je n'aurois pas imaginé que ce dût
être en faveur d'un Poëte qu'il fit rire à
mes dépens.
SOCRATE.
Pourquoi non , s'il vous plaît pouvons-
nous trop accueillir ces génies privilégiés
que le ciel accorde à la terre pour
lui procurer les plus nobles amuſemens ?
ALEXANDRE.
Vous avez donc un goût bien décidé
pour les Spectacles ?
SOCRAT B.
Je préfère encore ( vous le voyez ) ceuxqui
les donnent.
ALEXANDRE.
Un Philofophe du premier ordre , un
Sage dont la réputation s'eft étendue dans
tous les tems , & chez toutes les nations ,
s'amufe des jeux frivoles de la fcène , &
des vaines repréſentations des foibleffes ,
& des excès de l'humanité.
SOCRATE..
Voilà précisément ce qui fait que le
théâtre étoit mon école , & que j'affiftois
aux pieces de Sophocle & d'Euripide , mê64
MERCURE DE FRANCE.
me à celles d'Ariftophane , pour apprendre
à commencer par moi le cours de mes leçons.
C'est au théâtre que l'on puife la
théorie du coeur & de l'efprit humain ; le
commerce du monde n'en donne que la
pratique . Vous ne fçauriez imaginer , par
exemple , jufques à quel point je trouve
à profiter avec le célebre Shakespear , que
j'ai quitté pour vous fuivre , & combien ik
exerce & cultive le goût que j'ai pour la
Philofophie.
ALEXANDR E..
Je vous pardonnerois ces éloges pour les
Corneille , les Racine , les Crebillon , les Voltaire
, & leurs imitateurs ;; mais
kespear..
·S.O⋅CRATE..
pour Sha-
Quand vous feriez François , vous ne
parleriez pas autrement ; mais ils donnent
eux-mêmes de grands éloges au premier:
Tragique de l'Angleterre .
ALEXANDRE.
C'eft une fuite d'un certain goût que las
mode &.les faux airs ont , dit-on , accrédité
depuis quelque tems , & que j'ai oui
nommer l'Anglomanie..
JANVIER. 1795 .
SOCRATE.
La manie conſiſte à tout adopter , à tout
préférer , pourvû que ce foit de l'Anglois ;
mais non pas à combler de louanges ce
qui le mérite. La baffe jaloufie ne feroit
pas moins blâmable qu'une folle prévention
les grands talens appartiennent à
tous les pays , & les grands hommes fot
les citoyens du monde .
ALEXANDRE.
Vous louez exceffivement un Poëte plus
étonnant qu'admirable , plus fingulier que
fublime , & qui , par le bizarre affemblage
qu'il a fait des Rois & des foffoyeurs ,
des buveurs de bierre & des héros , a préfenté
des tableaux qu'il faut plûtôt confidérer
comme d'affreux grotefques , que
comme la peinture de la nature & de la
vérité.
SOCRAT E.
Il fe peut en effet qu'il ait vû dans ces
occafions la nature de trop près , & qu'il
l'ait peinte un peu trop fortement : mais
n'est- ce pas
la nature , après tout ?
ALEXANDRE,
Ce n'eft pas du moins celle qu'il faut
peindre.
66 MERCURE DE FRANCE.
SOCRATE.
Cela n'eft pas fans doute dans les régles
du théâtre ; mais celles de la véritable
grandeur font - elles mieux obfervécs
par les Héros que les Poëtes repréfentent ?
Et fi Shakespear a bleffé les principes d'Ariftote
, n'avez-vous jamais été contre les
maximes de Pythagore & de Platon.
ALEXANDRE.
Quel parallele nous faites- vous là
SOCRATE.
Il eſt plus raiſonnable que vous ne le
penfez . Vous autres grands Conquérans ,
vous ne voulez rien pardonner aux grands
Poëtes ; mais en relevant fi bien les irrégu
larités qui fe gliffent dans leurs ouvrages ,
n'avez-vous jamais apperçu celles qui fe
trouvent dans vos actions ? n'avez-vous
jamais fait d'écarts , pour exiger qu'ils en
foient exempts ? Et pour ne vous pas perdre
de vûe , Seigneur Alexandre , croyezvous
que la manie de paffer pour le fils
de Jupiter , le meurtre de Clytus , l'hiftoire
de Bucephale , & les excès du vin , figurent
mieux à côté du paffage du Granique , de
la conquête de l'Afie , & de vos nobles
procédés pour la famille de Darius , que,
JANVIER. 1755. 67
dans une Tragédie les forciers , les foffoyeurs
, & les mauvais propos de gens qui
fe font enyvrés
ALEXANDRE.
Les Peintres & les Poëtes font faits pour
peindre la nature , mais c'eft de la belle
qu'ils doivent faire choix , & non pas l'envifager
du côté méprifable & rebutant.
SOCRATE.
Eh ! ne devons- nous pas fuivre les mêmes
principes dans le choix des goûts :
des moeurs , des paffions même , puifqu'il
en faut nous ne craignons point d'errer
à nos propres yeux , parce qu'ils font indulgens
; nous redoutons ceux d'autrui ,,
parce qu'ils ne nous font point de grace.
ALEXANDRE.
Nous fommes en cela moins coupables
que malheureux , & par conféquent plus
plaindre qu'à blâmer .
SOCRATE.
Cela feroit vrai , fi nous ne tournions
pas contre les autres nos propres défauts,
On raconte qu'un homme extrêmement
laid , voulut un jour fe faire peindre par
Appelles Ce Peintre célebre vit le danger
68. MERCURE DE FRANCE.
de l'ouvrage , & s'en défendit long- teins.
L'homme infiftoit ; le Peintre fe rendit.
Celui qu'il avoit trop bien peint ne put
fe réfoudre à fe reconnoître ; il porta
mê- me l'injuftice
jufqu'à
parler
mal du talent
de l'artifte
. Regardez
- vous
, dit Ap- pelles
, en lui préfentant
un miroir
, & voyez fi j'ai pû vous peindre
en beau
: ce n'eſt
pas le pinceau
, ce font
vos traits
qu'il
faut changer
.
ALEXANDRE.
Un apologue n'eſt
pas une démonftra
tion.
SOCRATE.
C'eſt du moins une raifon de conclure
que vous devez excufer Shakespear d'a
voir mêlé le grotefque au fublime , & les
éclats de rire aux pleurs ; on voit fi fouvent
dans le monde la petiteffe à côté de
la grandeur , & les impertinences de l'hom
me auprès des volontés da Dieu.
ALEXANDRE.
Peindre en grand l'humanité , c'eft l'honorer
, c'est l'embellir encore ; la repréſenrer
defavantageufement , c'est l'avilir fans
la réformer.
JANVIER. 1755 . 6.9.
SOCRATE .
Je vous entends , Seigneur Alexandre ;
Vous voulez bien avoir des défauts , mais
vous trouvez mauvais que l'on en parle.
Vous ne reffemblez pas mal à ces Comédiens
enorgueillis des rôles fublimes qu'ils
repréfentent : ils font tout honteux qu'on
les rencontre en habit Bourgeois .
DES MORT S.
SOCRATE , ALEXANDRE LE GRAND:
ALEXANDRE.
UI, je fens toujours , Socrate , un
nouveau plaifir à m'entretenir avec
vous ; mais que je ne vous contraigne
pas , je vous prie : vous étiez avec une
Ombre qui paroiffoit mériter toute votre
attention..
SOCRATE
C'eft , fans contredit , un Mort des plus:
diftingués ; mais je fçais le refpect que
je dois au fils du Roi de Macédoine : l'om
bre du Poëte tragique que je viens de
quitter , peut- elle entrer en comparaifon
avec celle d'un héros ? S'ils font les pieces
, n'eft- ce pas vous , Meffieurs , qui en
fourniffez les fujets ? Cet article feul décide
la préférence ; le modele doit paffer
avant le Peintre.
ALEXANDRE.
Socrate aime quelquefois à s'égayer
JANVIER. 1755.
mais je n'aurois pas imaginé que ce dût
être en faveur d'un Poëte qu'il fit rire à
mes dépens.
SOCRATE.
Pourquoi non , s'il vous plaît pouvons-
nous trop accueillir ces génies privilégiés
que le ciel accorde à la terre pour
lui procurer les plus nobles amuſemens ?
ALEXANDRE.
Vous avez donc un goût bien décidé
pour les Spectacles ?
SOCRAT B.
Je préfère encore ( vous le voyez ) ceuxqui
les donnent.
ALEXANDRE.
Un Philofophe du premier ordre , un
Sage dont la réputation s'eft étendue dans
tous les tems , & chez toutes les nations ,
s'amufe des jeux frivoles de la fcène , &
des vaines repréſentations des foibleffes ,
& des excès de l'humanité.
SOCRATE..
Voilà précisément ce qui fait que le
théâtre étoit mon école , & que j'affiftois
aux pieces de Sophocle & d'Euripide , mê64
MERCURE DE FRANCE.
me à celles d'Ariftophane , pour apprendre
à commencer par moi le cours de mes leçons.
C'est au théâtre que l'on puife la
théorie du coeur & de l'efprit humain ; le
commerce du monde n'en donne que la
pratique . Vous ne fçauriez imaginer , par
exemple , jufques à quel point je trouve
à profiter avec le célebre Shakespear , que
j'ai quitté pour vous fuivre , & combien ik
exerce & cultive le goût que j'ai pour la
Philofophie.
ALEXANDR E..
Je vous pardonnerois ces éloges pour les
Corneille , les Racine , les Crebillon , les Voltaire
, & leurs imitateurs ;; mais
kespear..
·S.O⋅CRATE..
pour Sha-
Quand vous feriez François , vous ne
parleriez pas autrement ; mais ils donnent
eux-mêmes de grands éloges au premier:
Tragique de l'Angleterre .
ALEXANDRE.
C'eft une fuite d'un certain goût que las
mode &.les faux airs ont , dit-on , accrédité
depuis quelque tems , & que j'ai oui
nommer l'Anglomanie..
JANVIER. 1795 .
SOCRATE.
La manie conſiſte à tout adopter , à tout
préférer , pourvû que ce foit de l'Anglois ;
mais non pas à combler de louanges ce
qui le mérite. La baffe jaloufie ne feroit
pas moins blâmable qu'une folle prévention
les grands talens appartiennent à
tous les pays , & les grands hommes fot
les citoyens du monde .
ALEXANDRE.
Vous louez exceffivement un Poëte plus
étonnant qu'admirable , plus fingulier que
fublime , & qui , par le bizarre affemblage
qu'il a fait des Rois & des foffoyeurs ,
des buveurs de bierre & des héros , a préfenté
des tableaux qu'il faut plûtôt confidérer
comme d'affreux grotefques , que
comme la peinture de la nature & de la
vérité.
SOCRAT E.
Il fe peut en effet qu'il ait vû dans ces
occafions la nature de trop près , & qu'il
l'ait peinte un peu trop fortement : mais
n'est- ce pas
la nature , après tout ?
ALEXANDRE,
Ce n'eft pas du moins celle qu'il faut
peindre.
66 MERCURE DE FRANCE.
SOCRATE.
Cela n'eft pas fans doute dans les régles
du théâtre ; mais celles de la véritable
grandeur font - elles mieux obfervécs
par les Héros que les Poëtes repréfentent ?
Et fi Shakespear a bleffé les principes d'Ariftote
, n'avez-vous jamais été contre les
maximes de Pythagore & de Platon.
ALEXANDRE.
Quel parallele nous faites- vous là
SOCRATE.
Il eſt plus raiſonnable que vous ne le
penfez . Vous autres grands Conquérans ,
vous ne voulez rien pardonner aux grands
Poëtes ; mais en relevant fi bien les irrégu
larités qui fe gliffent dans leurs ouvrages ,
n'avez-vous jamais apperçu celles qui fe
trouvent dans vos actions ? n'avez-vous
jamais fait d'écarts , pour exiger qu'ils en
foient exempts ? Et pour ne vous pas perdre
de vûe , Seigneur Alexandre , croyezvous
que la manie de paffer pour le fils
de Jupiter , le meurtre de Clytus , l'hiftoire
de Bucephale , & les excès du vin , figurent
mieux à côté du paffage du Granique , de
la conquête de l'Afie , & de vos nobles
procédés pour la famille de Darius , que,
JANVIER. 1755. 67
dans une Tragédie les forciers , les foffoyeurs
, & les mauvais propos de gens qui
fe font enyvrés
ALEXANDRE.
Les Peintres & les Poëtes font faits pour
peindre la nature , mais c'eft de la belle
qu'ils doivent faire choix , & non pas l'envifager
du côté méprifable & rebutant.
SOCRATE.
Eh ! ne devons- nous pas fuivre les mêmes
principes dans le choix des goûts :
des moeurs , des paffions même , puifqu'il
en faut nous ne craignons point d'errer
à nos propres yeux , parce qu'ils font indulgens
; nous redoutons ceux d'autrui ,,
parce qu'ils ne nous font point de grace.
ALEXANDRE.
Nous fommes en cela moins coupables
que malheureux , & par conféquent plus
plaindre qu'à blâmer .
SOCRATE.
Cela feroit vrai , fi nous ne tournions
pas contre les autres nos propres défauts,
On raconte qu'un homme extrêmement
laid , voulut un jour fe faire peindre par
Appelles Ce Peintre célebre vit le danger
68. MERCURE DE FRANCE.
de l'ouvrage , & s'en défendit long- teins.
L'homme infiftoit ; le Peintre fe rendit.
Celui qu'il avoit trop bien peint ne put
fe réfoudre à fe reconnoître ; il porta
mê- me l'injuftice
jufqu'à
parler
mal du talent
de l'artifte
. Regardez
- vous
, dit Ap- pelles
, en lui préfentant
un miroir
, & voyez fi j'ai pû vous peindre
en beau
: ce n'eſt
pas le pinceau
, ce font
vos traits
qu'il
faut changer
.
ALEXANDRE.
Un apologue n'eſt
pas une démonftra
tion.
SOCRATE.
C'eſt du moins une raifon de conclure
que vous devez excufer Shakespear d'a
voir mêlé le grotefque au fublime , & les
éclats de rire aux pleurs ; on voit fi fouvent
dans le monde la petiteffe à côté de
la grandeur , & les impertinences de l'hom
me auprès des volontés da Dieu.
ALEXANDRE.
Peindre en grand l'humanité , c'eft l'honorer
, c'est l'embellir encore ; la repréſenrer
defavantageufement , c'est l'avilir fans
la réformer.
JANVIER. 1755 . 6.9.
SOCRATE .
Je vous entends , Seigneur Alexandre ;
Vous voulez bien avoir des défauts , mais
vous trouvez mauvais que l'on en parle.
Vous ne reffemblez pas mal à ces Comédiens
enorgueillis des rôles fublimes qu'ils
repréfentent : ils font tout honteux qu'on
les rencontre en habit Bourgeois .
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Résumé : NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. SOCRATE, ALEXANDRE LE GRAND.
Le texte relate un dialogue imaginaire entre Socrate et Alexandre le Grand. Alexandre exprime son plaisir de rencontrer Socrate, mais ce dernier est occupé avec l'ombre d'un poète tragique. Socrate reconnaît la distinction d'Alexandre et affirme que les poètes fournissent les sujets que les héros incarnent. Alexandre est surpris par l'intérêt de Socrate pour le théâtre et les poètes. Socrate explique que le théâtre est son école et qu'il y puise des leçons sur la nature humaine, citant des dramaturges comme Sophocle, Euripide, Aristophane et Shakespeare. Alexandre critique Shakespeare, le qualifiant de singulier plutôt que sublime, et parle de l'anglomanie. Socrate défend Shakespeare en soulignant que les grands talents appartiennent à tous les pays. Alexandre reproche à Shakespeare de mélanger le grotesque et le sublime, mais Socrate argue que cela reflète la nature humaine. Alexandre insiste sur le fait que les peintres et les poètes doivent choisir la belle nature, tandis que Socrate compare cela au choix des goûts et des passions. Alexandre conclut en disant que représenter l'humanité de manière défavorable l'avilit sans la réformer. Socrate comprend qu'Alexandre préfère ne pas voir ses défauts exposés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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172
p. 71-102
LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
Début :
Si vous aimez, Monsieur, les aventures un peu singulieres, en voici une [...]
Mots clefs :
Aventure singulière, Esprits, Esprit, Hommes, Idées, Auteur, Génies, Homme, Sophocole, Racine, Corneille, Jean Chapelain, Miroir, Mérite, Estime, Poème, Cicéron
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texteReconnaissance textuelle : LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
LE MIROIR.
Par M. DE MARIVAU X.
vous aimez , Monfieur , les aventures
un peu fingulieres , en voici une
qui a dequoi vous contenter : je ne vous
prefferai point de la croire ; vous pouvez
la regarder comme un pur jeu d'efprit ,
elle a l'air de cela ; cependant c'eſt à moi
qu'elle est arrivée.
Je ne vous dirai point au refte dans quel
endroit de la terre j'ai vû ce que je vais
vous dire. C'eft un pays dont les Géographes
n'ont jamais fait mention , non qu'il
ne foit très- fréquenté ; tout le monde y va ,
vous y avez fouvent voyagé vous- même ,
& c'est l'envie de m'y amufer qui m'y a
infenfiblement conduit. Commençons.
Il y avoit trois ou quatre jours que j'étois
à ma campagne , quand je m'avifai
un matin de me promener dans une allée
de mon parc ; retenez bien cette allée ,
car c'eft de la d'où je fuis parti pour le
voyage dont j'ai à vous entretenir.
Dans cette allée je lifois un livre dont
la lecture me jetta dans de profondes réflexions
fur les hommes,
Et de réflexions en réflexions , tou72
MERCURE DE FRANCE.
jours marchant , toujours allant , je mar
chai tant , j'allai tant , je réfléchis tant , &
fi diverſement , que fans prendre garde à
ce que je devenois , fans obferver par où
je paffois , je me trouvai infenfiblement
dans le pays dont je parlois tout à l'heure ,
où j'achevai de m'oublier , pour me livrer
tout entier au plaifir d'examiner ce qui
s'offroit à mes regards , & en effet le ſpectacle
étoit curieux. Il me fembla donc ;
mais je dis mal , il ne me fembla point :
je vis fûrement une infinité de fourneaux
plus ou moins ardens , mais dont le feune
m'incommodait point , quoique j'en
approchaffe de fort près.
Je ne vous dirai pas à préſent à quoi
ils fervoient ; il n'eft pas encore tems .
Ce n'eft pas là tout ; j'ai bien d'autres
chofes à vous raconter. Au milieu de tous
les fourneaux étoit une perfonne , ou , fi
vous voulez , une Divinité , dont il me feroit
inutile d'entreprendre le portrait , auſſi
n'y tâcherai-je point.
Qu'il vous fuffife de fçavoir que cette
perfonne ou cette Divinité , qui en gros
me parut avoir l'air jeune , & cependant
antique , étoit dans un mouvement perpétuel
, & en même tems fi rapide , qu'il
me fut impoffible de la confiderer en face.
Ce qui eft de certain , c'eft que dans le
mouvement
JANVIER. 1755 . 73
mouvement qui l'agitoit , je la vis fous
tant d'afpects , que je crus voir fucceffivement
paffer toutes les phifionomies du
monde , fans pouvoir faifir la fienne , qui
apparemment les contenoit toutes.
Ce que je démêlai le mieux , & ce que
je ne perdis jamais de vue , malgré fon
agitation continuelle , ce fut une efpece
de bandeau , ou de diadême , qui lui ceignoit
le front, & fur lequel on voyoit écrit
LA NATURE.
Ce bandeau étoit large , élevé , & comme
partagé en deux Miroirs éclatans ,
dans l'un defquels on voyoit une repréfentation
inexplicable de l'étendue en gé
néral , & de tous les myfteres ; je veux
dire des vertus occultes de la matiere , de
l'efpace qu'elle occupe , du reffort qui la
meut , de fa divifibilité à l'infini ; en un
mot de tous les attributs dont nous ne
connoiffons qu'une partie.
L'autre miroir qui n'étoit féparé du
premier que d'une ligne extrêmement déliée
, repréſentoit un être encore plus indéfiniffable.
C'étoit comme une image de l'ame , ou
de la penſée en général ; car j'y vis toutes
les façons poffibles de penfer & de fentir
des hommes , avec la fubdivifion de tous
les degrés d'efprit & de fentiment , de vices
D
74 MERCURE DE FRANCE.
& de vertus , de courage & de foibleffe ,
de malice & de bonté , de vanité & de
fimplicité que nous pouvons avoir.
Enfin tout ce que les hommes font ,
tout ce qu'ils peuvent être , & tout ce
qu'ils ont été , fe trouvoit dans cet exemplaire
des grandeurs & des miferes de l'ane
humaine.
J'y vis , je ne fçai comment , tout ce
qu'en fait d'ouvrages , l'efprit de l'homme
avoit jufqu'ici produit ou rêvé , c'eſt-àdire
j'y vis depuis le plus mauvais conte
de Fée , jufqu'aux fyftêmes anciens & modernes
les plus ingénieufement imaginés
; depuis le plus plat écrivain jufqu'à
l'auteur des Mondes : c'étoit y trouver les
deux extrêmités. J'y remarquai l'obſcure
Philofophie d'Ariftote ; & malgré fon obfcurité
, j'en admirai l'auteur , dont l'efprit
n'a point eu d'autres bornes que celles que
l'efprit humain avoit de fon tems ; il me
fembla même qu'il les avoit paffées .
J'y obfervai l'incompréhenfible & merveilleux
tour d'imagination de ceux qui
durant tant de fiécles ont cru non feulement
qu'Ariftote avoit tout connu , tout
expliqué , tout entendu , mais qui ont encore
cru tout comprendre eux - mêmes ,
& pouvoir rendre raifon de tout d'après
lui.
JANVIER. 1755. 75
J'y trouvai cette idée du Pere Mallebranche
, ou , fi vous voulez , cette viſion
auffi raifonnée que fubtile & finguliere ,
& qui n'a pu s'arranger qu'avec tant d'efprit
, qui eft que nous voyons tout en
Dieu .
Le fyftême du fameux Defcartes , cet
homme unique , à qui tous les hommes
des fiécles à venir auront l'éternelle obligation
de fçavoir penfer , & de penfer
mieux que lui ; cet homme qui a éclairé
la terre , qui a détruit cette ancienne idole
de notre ignorance ; je veux dire le tiſſu
de fuppofitions , refpecté depuis fi longtems
, qu'on appelloit Philofophie , & qui
n'en étoit pas moins l'ouvrage des meil,
leurs génies de l'antiquité ; cet homme
enfin qui , même en s'écartant quelquefois
de la vérité , ne s'en écarte plus en
enfant comme on faifoit avant lui , mais
en homme , mais en Philofophe , qui nous
a appris à remarquer quand il s'en écarte
qui nous a laiffé le fecret de nous redreffer
nous mêmes ; qui , d'enfans que nous
étions , nous a changés en hommes à notre
tour, & qui, n'eût- il fait qu'un excellent Roman
, comme quelques- uns le difent , nous
a du moins mis en état de n'en plus faire .
Le fyftême du célebre , du grand
Newton , & par la fagacité de fes dé-
D ij
75 MERCURE DE FRANCE.
couvertes , peut-être plus grand que Defcartes
même , s'il n'avoit pas été bien plus
aifé d'être Newton après Defcartes , que
d'être Defcartes fans le fecours de perfonne
, & fi ce n'étoit pas avec les forces
que ce dernier a données à l'efprit humain
, qu'on peut aujourd'hui furpaffer
Defcartes même. Auffi voyois- je qu'il y a
des génies admirables , pourvû qu'ils viennent
après d'autres , & qu'il y en a de faits
pour venir les premiers. Les uns changent
l'état de l'efprit humain , ils caufent une
révolution dans les idées. Les autres , pour
être à leur place , ont befoin de trouver
cette révolution toute arrivée , ils en corrigent
les Auteurs , & cependant ils ne l'auroient
pas faite .
J'obfervai tous les Poëmes qu'on appelle
épiques , celui de l'Iliade dont je ne
juge point , parce que je n'en fuis pas digne
, attendu que je ne l'ai lû qu'en françois
, & que ce n'eft pas la le connoître
mais qu'on met le premier de tous , &
qui auroit bien de la peine à ne pas l'être ,
parce qu'il eft Grec , & le plus ancien, Celui
de l'Enéide qui a tort de n'être venu
que le fecond , & dont j'admirai l'éléganla
fageffe & la majefté ; mais qui eft
ce ,
un peu long.
Celui du Taffe qui eft fi intéressant ,
JANVIER. 1755 77
qui eft un ouvrage fi bien fait , qu'on lit
encore avec tant de plaifir dans la derniere
traduction françoife qu'un habile
Académicien en a faite ; qui y a conſervé
tant de graces; qui ne vous enleve pas ,
mais qui vous mene avec douceur , par un
attrait moins apperçu que fenti ; enfin qui
vous gagne , & que vous aimez à fuivre ,
en françois comme en italien , malgré
quelques petits conchettis qu'on lui reproche
, & qui ne font pas fréquens.
Celui de Milton , qui eft peut - être le
plus fuivi , le plus contagieux , le plus fublime
écart de l'imagination qu'on ait ja
mais vû jufques ici
J'y vis le Paradis terreftre , imité de Mil
ron , par Madame Du .. Bo ... ouvrage
dont Milton même eut infailliblement
adopté la fageffe & les corrections , &
qui prouve que les forces de l'efprit humain
n'ont point de fexe . Ouvrage enfin
fait par un auteur qui par-tout y a laiffé
l'empreinte d'un efprit à fon tour créateur
de ce qu'il imite , & qui tient en lui , quand
il voudra , de quoi mériter l'honneur d'être
imité lui-même.
Celui de la Henriade , ce Poëme fi agréa
blement irrégulier , & qui à force de
beautés vives , jeunes , brillantes & continues
, nous a prouvé qu'il y a une magie
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit , au moyen de laquelle un ouvrage
peut avoir des défauts fans conféquence.
J'oubliois celui de Lucain qui mérite
attention, & où je trouvai une fierté tantôt
Romaine & tantôt Gafconne , qui m'amufa
beaucoup.
Je n'aurois jamais fait fi je voulois parler
de tous les Poëmes que je vis ; mais
j'avoue que je confiderai quelque tems
celui de Chapelain , cette Pucelle fi fameufe
& fi admirée avant qu'elle parut ,
& fi ridicule dès qu'elle fe montra .
L'efprit que Chapelain avoit en de fon
vivant , étoit là auffi bien que fon Poëme ,
& il me fembla que le Poëme étoit bien
au deffous de l'efprit.
J'examinai en même tems d'où cela ve
noit , & je compris , à n'en pouvoir douter
, que fi Chapelain n'avoit fçu que la
moitié de la bonne opinion qu'on avoit
de lui , fon Poëme auroit été meilleur , ou
moins mauvais.
·
Mais cet auteur , fur la foi de fa réputation
, conçut une fi grande & fi férieuſe
vénération pour lui-même , fe crut obligé
d'être fi merveilleux , qu'en cet état il n'y
eut point de vers fur lequel il ne s'appefantit
gravement pour le mieux faire ,
point de raffinement difficile & bizarre
dont il ne s'avisất ; & qu'enfin il ne fir
JANVIER, 1755. 79
plus que des efforts de miférable pédant ,
qui prend les contorfions de fon efprit
pour de l'art , fon froid orgueil pour de la
capacité , & fes recherches hétéroclites
pour du fublime.
Et je voyois que tout cela ne lui feroit
point arrivé , s'il avoit ignoré l'admiration
qu'on avoit eue d'avance pour fa Pucelle .
Je voyois que Chapelain moins eftimé
en feroit devenu plus eftimable ; car dans
le fond il avoit beaucoup d'efprit , mais il
n'en avoit pas affez pour voir clair à travers
tout l'amour propre qu'on lui donna ;
& ce fut un malheur pour lui d'avoir été
mis à une fi forte épreuve que bien d'autres
que lui n'ont pas foutenue.
Il n'y a gueres que les hommes abfolument
fupérieurs qui la foutiennent, & qui
en profitent , parce qu'ils ne prennent jamais
de ce fentiment d'amour propre que
ce qu'il leur en faut pour encourager leur
efprit .
Auffi le public peut-il préfumer de ceuxlà
tant qu'il voudra , il n'y fera point
trompé , & ils n'en feront que mieux . Ce
n'eft qu'en les admirant un peu d'avance ,
qu'il les met en état de devenir admirables
; ils n'oferoient pas l'être fans cela ,
on peut- être ignoreroient- ils combien ils
peuvent l'être.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Voici encore des hommes d'une autre
efpece à cet égard là , & que je vis auffi
dans la glace . L'eftime du public perdit
Chapelain , elle fut caufe qu'il s'excéda
pour s'élever au deffus de la haute idée
qu'on avoit de lui , & il y périt : ceux- ci
au contraire fe relâchent en pareil cas ;
dès que le public eft prévenu d'une cer
taine maniere en leur faveur , ils ofent en
conclure qu'il le fera toujours , & qu'ils
ont tant d'efprit , que même en le laiffant
aller cavalierement à ce qui leur en viendra
, fans tant fe fatiguer, ils ne fçauroient
manquer d'en avoir affez & de reite , pour
continuer de plaire à ce public déja fr
prévenu.
Là- deffus ils fe négligent , & ils tombent.
Ce n'eft pas là tout. Veulent - ils fe
corriger de cet excès de confiance qui leur
a nui ? je compris qu'ils s'en corrigent
tant , qu'après cela ils ne fçavent plus où
ils en font. Je vis que dans la peur qui
les prend de mal faire , ils ne peuvent plus
fe remettre à cet heureux point de hardieffe
& de retenue , où ils étoient avant
leur chûte , & qui a fait le fuccès de leurs
premiers ouvrages.
C'est comme un équilibre qu'ils ne re
trouvent plus , & quand ils le retrouve
roient , le public ne s'en apperçoit pas d'a
JANVIER. 1755.
8'r
bord : il renonce difficilement à fe mocquer
d'eux ; il aime à prendre fa revanche de
l'eftime qu'il leur a accordée ; leur chûte
eft une bonne fortune pour lui.
Il faut pourtant faire une obfervation :
c'est que parmi ceux dont je parle , il y en
a quelques- uns que leur difgrace fcandalife
plus qu'elle ne les abbat , & qui ramaffant
fierement leurs forces , lancent ,
pour ainfi dire , un ouvrage qui fait taire
les rieurs , & qui rétablit l'ordre.
En voilà affez là - deffus : je me fuis:
peut-être un peu trop arrêté fur cette matere
; mais on fait volontiers de trop longues,
relations des chofes qu'on a confidérées
avec attention .
Venons à d'autres objets : j'en remar
quai quatre ou cinq qui me frapperent ,
& quí , chacun dans leur genre , étoient
d'une beauté fublime :
C'étoit l'inimitable élégance de Racine ,
le puiffant génie de Corneille , la fagacité
de l'efprit de la Motte , l'emportement admirable
du fentiment de l'auteur de Rhadamifte
, & le charme des graces de l'auteur
de Zaïre .
Je m'attendriffois avec Racine , je me
trouvois grand avec Corneille ; j'aimois
mes foibleffes avec l'un , elles m'auroient:
deshonoré avec l'autre,
D vi
82 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur de Zaïre ennobliffoit mes idées
celui de Rhadamifte m'infpiroit des paffions
terribles ; il fondoit les profondeurs
de mon ame , & je penfois avec la Motte.
Permettez-moi de m'arrêter un peu
fur ce
dernier.
C'étoit un excellent homme , quoiqu'il
ait eu tant de contradicteurs : on l'a mis
au deffous de gens qui étoient bien audeffous
de lui , & le miroir m'a appris d'où
cela venoit en partie .
C'eft qu'il étoit bon à tout , ce qui eft un
grand défaut il vaut mieux , avec les hommes
, n'être bon qu'à quelque chofe , & la
Motte avoit ce tort.
Qu'est- ce que c'eft qu'un homme qui ne
fe contente pas d'être un des meilleurs
efprits du monde en profe , & qui veut
encore faire des opera , des tragédies , des
odes pindariques , anacréontiques , des
comédies même , & qui réuffit en tout
ce que je dis là , qui plus eft cela eſt ri—·
dicule.
Il faut prendre un état dans la République
des Lettres , & ce n'eft pas en avoir
un que d'y faire le métier de tout le
monde ; auffi fes critiques ont- ils habilement
découvert que la Motte avec toute fa.
capacité prétendue , n'étoit qu'un Philofophe
adroit qui fçavoit fe déguifer en ce qu'il
JANVIER. 1755 .
83
vouloit être , au point que fans fon excellent
efprit, qui le trahiffoit quelquefois ,
on l'auroit pris pour un très -bel efprit ;
c'étoit comme un fage qui auroit très - bien
contrefait le petit maître .
On dit que la premiere tragédie dont
on ignoroit qu'il fut l'auteur , paſſa d'abord
pour être un ouvrage pofthume de
Racine.
Dans fes fables même qu'on a tant décriées
, il y en a quelques- unes où il abufe
tant de fa foupleffe , que des gens d'ef
prit qui les avoient lûes fans plaifit dans
le recueil , mais qui ne s'en reffouvenoient
plus , & à qui un mauvais plaifant , quel
que tems après , les récitoit comme de la
Fontaine , les trouverent admirables , &
crurent en effet. que c'étoit la Fontaine qui
les avoit faites. Voilà le plus fouvent comme
on juge, & cependant on croit juger,
Car pourquoi leur avoient- elles paru mauvaifes
la premiere fois qu'ils les avoient
lues : c'eft que la mode étoit que l'auteur
ne réuffit pas; c'eft qu'ils fçavoient alors
que la Motte en étoit l'auteur ; c'eft qu'à la
tête du livre ils avoient vû le nom d'un
homme qui vouloit avoir trop de fortes
de mérite à la fois , qui effectivement les
auroit eus , fi on n'avoit pas empêché le
public de s'y méprendre , & qui même n'a
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
pas laiffé de les avoir à travers les contra--
dictions qu'il a éprouvées ; car on l'a plus
perfécuté que détruit , malgré l'efpece d'oftracifme
qu'on a exercé contre lui , & qu'il'
méritoit bien.
Il faut pourtant convenir qu'on lui fait
un reproche affez juſte , c'eſt qu'il remuoit
moins qu'il n'éclairoit ; qu'il parloit
plus à l'homme intelligent qu'à l'hom
me fenfible ; ce qui eft un defavantage:
avec nous , qu'un auteur ne peut affectionner
ni rendre attentifs à l'efprit qu'il nous.
préfente , qu'en donnant , pour ainfi dire ,
des chairs à fes idées ; ne nous donner
que des lumieres , ce n'eft encore embraffer
que la moitié de ce que nous fommes ,
& même la moitié qui nous eft la plus indifférente
: nous nous fouçions bien moins
de connoître que de jouir , & en pareit
cas l'ame jouit quand elle fent.
Mais je fais une reflexion ; je vous ai
parlé de la Motte , de Corneille , de Racine
, des Poëmes d'Homere , de Virgile ,
du Taffe , de Milton , de Chapelain , des
fyftèmes des Philofophes paffés , & il n'y
a pas de mal à cela.
pas
Beaucoup de gens , je penfe , ne feront
de l'avis du Miroir , & je m'y attends ,
par hazard vous montrez mes relations
comme je vous permets de le faire.
fi
JANVIER. 1755. 85
Mais en ce cas , fupprimez- en , je vous
prie , tout ce qui regardera les auteurs vivans.
Je connois ces Meffieurs là , ils ne
feroient pas même contens des éloges que
j'ai trouvés pour eux.
Je veux pourtant bien qu'ils fçachent
que je les épargne , & qu'il ne tiendroit
qu'à moi de rapporter leurs défauts qui fe
trouvoient auffi ; qu'à la vérité , j'ai vu
moins diftinctement que leurs beautés ,
parce que je n'ai pas voulu m'y arrêter ,
& que je n'ai fait que les appercevoir.
Mais c'eft affez que d'appercevoir des
défauts pour les avoir bien vûs , on a malgré
foi de fi bons yeux là - deffus. Il n'y a
que le mérite des gens qui a befoin d'être
extrêmement confidéré pour être connu ; on
croit toujours s'être trompé quand on n'a
fait que le voir. Quoiqu'il en foit , j'ai remarqué
les défauts de nos auteurs , & je
m'abſtiens de les dire . Il me femble même
les avoir oubliés : mais ce font encore là
de ces chofes qu'on oublie toujours affez
mal , & je me les rappellerois bien s'il
le falloit ; qu'on ne me fache pas ..
A propos d'Auteurs ou de Poëtes , j'apperçus
un Poëme intitulé le Bonheur , qui
n'a point encore paru , & qui vient d'un
génie qui ne s'eft point encore montré an
public , qui s'eft formé dans le filence ,
86 MERCURE DE FRANCE.
& qui menaceroit nos plus grands Poëtes
de l'apparition la plus brillante : il iroit
de pair avec eux , ou , pour me fervir de
l'expreffion de Racine , il marcheroit du
moins leur égal , fi le plaifir de penfer philofophiquement
en profe ne le débauche
pas , comme j'en ai peur.
Il étoit fur la ligne des meilleurs efprits ;
il y occupoit même une place à part , &
étoit là comme en réferve fous une trèsaimable
figure , mais en même tems fi
modefte qu'il ne tint pas à lui que je ne
le viffe point.
Mais venons à d'autres objets ; je parle
des génies du tems paffé ou de ceux d'au
jourd'hui , fuivant que leur article fe préfente
à ma mémoire ; ne m'en demandez
pas davantage. Il y en aura beaucoup d'autres
, tant auteurs tragiques que comiques
, dont je ferai mention dans la fuite
de ma relation .
Entre tous ceux de l'antiquité qu'on
admire encore > & par l'excellence de
leurs talens , & par une ancienne tradition
d'eftime qui s'eft confervée pour eux ; enfin
par une fage précaution contre le mérite
des modernes , car il entre de tout
cela dans cette perpétuité d'admiration qui
fe foutient en leur faveur.
Entre tant de beaux génies , dis -je , Eus
JANVIE R. 1755 . 87
ripide & Sophocle furent de ceux que je
diftinguai les plus dans le miroir.
Je les confiderai donc fort attentivement
& avec grand plaifir , fans les trouver
, je l'avoue , auffi inimitables qu'ils le
font dans l'opinion des partifans des anciens.
L'idée qui me les a montrés n'eft
d'aucun parti , elle leur fait auffi beaucoup
plus d'honneur que ne leur en font les
partifans des modernes.
Il eft vrai que le fentiment de ceux- ci
ne fera jamais le plus généralement applaudi
; car ils difent qu'on peut valoir les anciens
, ce qui eft déja bien hardi ; ils difent
qu'on peut valoir mieux , ce qui eſt encore
pis.
Ils foutiennent que des gens de notre
nation , que nous avons vûs ou que nous
aurions pû voir ; en un mot , que des modernes
qui vivoient il n'y a gueres plus
d'un demi-fiécle , les ont furpaffés ; voilà
qui eft bien mal entendu .
Car cette poffibilité de les valoir , &
même de valoir mieux , une fois bien établie
, & tirée d'après des modernes qui
vivoient il n'y a pas long- tems , pourquoi
nos illuftres modernes d'aujourd'hui ne
pourroient- ils pas à leur tour leur être
égaux , & même leur être fupérieurs ? il
ne feroit pas ridicule de le penfer ; il ne
SS MERCURE DE FRANCE.
fe feroit pas même de regarder la chofe
comme arrivée ; mais ce qui eft ridicule
& même infenfé , à ce que marque la glace
, c'eft d'efperer que cette poffibilité &
fes conféquences puiffent jamais paffer.
Quoi , nous aurons parmi nous des
hommes qu'il feroit raifonnable d'honorer"
autant & plus que d'anciens Grecs ou d'anciens
Romains !
Eh mais , que feroit- on d'eux dans la fociété
: & quel fcandale ne feroit -ce point là ?
Comment ! des hommes à qui on ne'
pourroit plus faire que de très- humbles
repréſentations fur leurs ouvrages , & non
pas des critiques de pair à pair comme en
font tant de gens du monde , qui pour'
n'être point auteurs , ne prétendent pas
en avoir moins d'efprit que ceux qui le
font , & qui ont peut- être raifon ?
Des hommes vis- à vis de qui tant de
fçavans auteurs & traducteurs des anciens
ne feroient plus rien , & perdroient leus
état ? car ils en ont un très- diftingué , &
qu'ils meritent , à l'excès près des privileges
qu'ils fe donnent. Un fçavant eft
exempt d'admirer les plus grands génies
de fon tems ; il tient leur mérite en échec ,
il leur fait face ; il en a bien vû d'autres.
Des hommes enfin qui romproient tout
équilibre dans la république des Lettres 2:
JAN VIE K. 1755.
qui laifferoient une diſtance trop décidée
entr'eux & leurs confreres ? diftance qui a
toujours plus l'air d'une opinion que d'un
fait.
Non , Monfieur , jamais il n'y eut de
pareils modernes , & il n'y en aura jamais .
La nature elle-même eft trop fage pour
avoir permis que les grands hommes de
chaque fiécle affiftaffent en perfonne à la
plénitude des éloges qu'ils méritent , &
qu'on pourra leur donner quelque jour
il feroit indécent pour eux & injurieux
pour les autres qu'ils en fuffent témoins .
Auffi dans tous les âges ont- ils affaire
à un public fait exprès pour les tenir en
refpect , & dont je vais en deux mots vous
définir le caractere.
Je commence par vous dire que c'eft le
public de leur tems ; voilà déja fa définition
bien avancée .
Ce public , tout à la fois juge & partie
de ces grands hommes qu'il aime & qu'il
humilie ; ce public , tout avide qu'il eft
des plaifirs qu'ils s'efforcent de lui donner
, & qu'en effet ils lui donnent , eft ce--
pendant aflez curieux de les voir manquer
leur coup , & l'on diroit qu'il manque
le fien , quand il eft content d'eux.
Au furplus la glace m'a convaincu d'une
shofe ; c'eft que la poftérité , fi nos grands
90 MERCURE DE FRANCE.
}
hommes parviennent juſqu'à elle , ne ſçaura
ni fi bien , nifi exactement ce qu'ils valent
que nous pouvons le fçavoir aujourd'hui .
Cette poftérité , faite comme toutes les poftérités
du monde , aura infailliblement le
défaut de les louer trop , elle voudra qu'ils
foient incomparables ; elle s'imaginera fentir
qu'ils le font , fans fe douter que ce
ne fera là qu'une malice de fa part pour
mortifier fes illuftres modernes , & pour
fe difpenfer de leur rendre juftice. Or je
vous le demande , dans de pareilles difpofitions
pourra-t- elle apprécier nos modernes
qui feront fes anciens le mérite
imaginaire qu'elle voudra leur trouver , ne
l'empêchera-t- il pas de difcerner le mérite
réel qu'ils auront ? Qui eft-ce qui pourra
démêler alors à quel dégré d'eftime on
s'arrêteroit pour eux , fi on n'avoit pas
envie de les eftimer tant au lieu qu'au
jourd'hui je fçais à peu près au jufte la
véritable opinion qu'on a d'eux , & je fuis
fûr que je le fçais bien , car il me l'a dit ,
à moins qu'elle ne lui échappe.
Je pourrois m'y tromper fi je n'en croyois
que la diverfité des difcours qu'il tient
mais il fe hâte d'acheter & de lire leurs
ouvrages , mais il court aux parodies qu'on
en fait , mais il eft avide de toutes les critiques
bien ou mal tournées qu'on répand
1
JANVIER. 1755. 91
contr'eux ; & qu'est- ce que tout cela fignifie
finon beaucoup d'eftime qu'on
ne veut pas déclarer franchement.
Eh ! ne fommes nous pas toujours de cette
humeur là ? n'aimons nous pas mieux vanter
un étranger qu'un compatriote ? un homme
abfent qu'un homme préfent ? Prenez-y.
garde , avons-nous deux citoyens également
illuftres celui dont on eft le plus
voifin eft celui qu'on loue le plus fobrement.
Si Euripide & Sophocle , fi Virgile &
le divin Homere lui-même revenoient au
monde , je ne dis pas avec l'efprit de leur
tems , car il ne fuffiroit peut-être pas aujourd'hui
pour nous ; mais avec la même
capacité d'efprit qu'ils avoient, précisément
avec le même cerveau , qui fe rempliroit
des idées de notre âge ; fi fans nous avertir
de ce qu'ils ont été , ils devenoient nos
contemporains , dans l'efpérance de nous
ravir & de nous enchanter encore , en s'adonnant
au même genre d'ouvrage auquel
ils s'adonnerent autrefois , ils feroient
bien étourdis de voir qu'il faudroit qu'ils
s'humiliaffent devant ce qu'ils furent; qu'ils
ne pourroient plus entrer en comparaiſon
avec eux-mêmes , à quelque fublimité d'efprit
qu'ils s'élevaffent ; bien étourdis de fe
trouver de fumples modernes apparemment
2 MERCURE DE FRANCE.
bons ou excellens , mais cependant des
Poëtes médiocres auprès de l'Euripide ,
du Sophocle , du Virgile , & de l'Homere
d'autrefois , qui leur paroîtroient , fuivant
toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils
feroient alors. Car comment , diroient-ils ,
ne ferions-nous pas à préfent plus habiles
que nous ne l'étions ? Ce n'eft pas la capa
cité qui nous manque' ; on n'a rien changé
à la tête excellente que nous avions , &
qui fait dire à nos partifans qu'il n'y en a
plus de pareilles. L'efprit humain dont nous.
avons aujourd'hui notre part , auroit- il
baiffé ? au contraire il doit être plus avancé
que jamais ; il y a fi long- tems qu'il féjourne
fur la terre , & qu'il y voyage , &
qu'il s'y inftruit ; il y a vu tant de chofes
, & il s'y eft fortifié de tant d'expériences
, diroient- ils .... Vous riez , Monfieur
; voilà pourtant ce qui leur arrive
roit , & ce qu'ils diroient . Je vous parle
d'après la glace , d'où je recueille tout ce
que je vous dis-là,
Il ne faut pas croire que les plus grands'
hommes de l'antiquité ayent joui dans'
leur tems de cette admiration que nous
avons pour eux , & qui eft devenue avec
juftice , comme un dogme de religion litréraire.
Il ne faut pas croire que Demof
thene & que Ciceron ( & c'eft ce que nous
JANVIER. 1755. 93
avons de plus grand ) n'ayent pas fçu à
leur tour ce que c'étoit que d'être modernes,
& n'ayent pas effuyé les contradictions
attachées à cette condition- là ? Figurezvous
, Monfieur , qu'il n'y a pas un homine
illuftre à qui fon fiécle ait pardonné l'eftime
& la réputation qu'il y a acquifes , &
qu'enfin jamais le mérite n'a été impuné
ment contemporain .
Quelques vertus , quelques qualités
qu'on ait , par quelque talent qu'on ſe diftingue
, c'est toujours en pareil cas un
grand défaut que de vivre.
Je ne fçache que les Rois , qui de leur
tems même & pendant qu'ils regnent, ayent
le privilege d'être d'avance un peu anciens;
encore l'hommage que nous leur rendons
alors , eft-il bien inférieur à celui qu'on
leur rend cent ans après eux. On ne fçauroit
croire jufqu'où va là deffus la force ,
le bénéfice & le preftige des diftances .
Leur effet s'étend fi loin , qu'il n'y a point
aujourd'hui de femme qu'on n'honorât,
qu'on ne patût flater en la comparant à
Helene ; & je vous garantis , fur la foi
de la glace , qu'Helene , dans fon-tems , fut
extrêmement critiquée , & qu'on vantoit
alors quelque ancienne beauté qu'on mettoit
bien au- deffus d'elle , parce qu'on ne
la voyoit plus , & qu'on voyoit Helene ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Je vous affure que nous avons actuellement
d'auffi belles femmes que les plus
belles de l'antiquité ; mais fuffent - elles
des Anges dans leur fexe ( & je ris moimême
de ce que je vais dire ) ce font des
Anges qui ont le tort d'être vifibles , &
qui dans notre opinion jalouſe ne ſçauroient
approcher des beautés anciennes que
nous ne faifons qu'imaginer , & que nous
avons la malice ou la duperie de nous repréfenter
comme des prodiges fans retour.
Revenons à Sophocle & à Euripide dont
j'ai déja parlé ; & achevons d'en rapporter
ce que le miroir m'en a appris.
C'eft qu'ils ont été , pour le moins , les
Corneille , les Racine , les Crébillon &
les Voltaire de leur tems , & qu'ils auroient
été tout cela du nôtre ; de même
que nos modernes , à ce que je voyois auffi
, auroient été à peu près les SSoophocle
& les Euripide du tems paffé.
Je dis à peu près , car je ne veux blafphêmer
dans l'efprit d'aucun amateur des
anciens : il eſt vrai que ce n'eft pas là mé
nager les modernes , mais je ne fais pas
tant de façon avec eux qu'avec les partifans
des anciens , qui n'entendent pas raillerie
fur cet article - ci ; au lieu que les
autres , en leur qualité de modernes & de
gens moins favorifés , font plus accommoJANVIER.
1755. 95
dans , & le prennent fur un ton moins fier .
J'avouerai pourtant que la glace n'eft pas
de l'avis des premiers fur le prétendu affoibliffement
des efprits d'aujourd'hui .
Non, Monfieur, la nature n'eft pas fur fon
déclin, du moins ne reffemblons - nous guere
à des vieillards , & la force de nos paſſions ,
de nos folies , & la médiocrité de nos connoiffances
, malgré les progrès qu'elles ont
faites , devroient nous faire foupçonner que
cette nature est encore bien jeune en nous.
Quoiqu'il en foit , nous ne fçavons pas
l'âge qu'elle a , peut - être n'en a- t -elle point,
& le miroir ne m'a rien appris là - deſſus.
Mais ce que j'y ai remarqué , c'eft que
depuis les tems fi renommés de Rome &
d'Athenes , il n'y a pas eu de fiécle où il n'y
ait eu d'auffi grands efprits qu'il en fut
jamais , où il n'y ait eu d'auffi bonnes têtes
que l'étoient celles de Ciceron , de Démofthene
, de Virgile , de Sophocle , d'Euripide
, d'Homere même , de cet homme
divin , que je fuis comme effrayé de ne pas
voir excepté dans la glace , mais enfin qui
ne l'eft point.
Voilà qui eft bien fort, m'allez-vous dire
comment donc votre glace l'entend- elle ?
Où font ces grands efprits , comparables
à ceux de l'antiquité & depuis les Grecs
& les Romains , où prendrez- vous ces Ci96
MERCURE DE FRANCE.
1
ceron , ces Démofthene , &c. dont vous
parlez ?
Sera -ce dans notre nation , chez qui ,
pendant je ne fçais combien de fiécles &
jufqu'à celui de Louis XIV , il n'a paru en
fait de Belles- Lettres , que de mauvais ouvrages
, que des ouvrages ridicules ?
Oui , Monfieur , vous avez raifon , trèsridicules
, le miroir lui- même en convient,
& n'en fait pas plus de cas que vous ; &
cependant il affure qu'il y eut alors des génies
fupérieurs , des hommes de la plus
grande capacité..
Que firent- ils donc ? de mauvais - ouvrages
auffi , tant en vers qu'en profe ; mais
des infiniment moins mauvais ,
ouvrages
( pefez ce que je vous dis là ) infiniment
moins ridicules que ceux de leurs contemporains.
Et la capacité qu'il fallut avoir alors
pour n'y laiffer que le degré de ridicule
dont je parle , auroit fuffi dans d'autres
tems pour les rendre admirables .
N'imputez point à leurs Auteurs ce
qu'il y refta de vicieux , prenez - vous en
aux fiécles barbares où ces grands efprits
arriverent , & à la déteſtable éducation
qu'ils y recurent en fait d'ouvrages d'efprit .
Ils auroient été les premiers efprits d'un
autre fiécle , comme ils furent les premiers
efprits
JANVIER. 1755 . 97
efprits du left ; il ne falloit pas pour cela
qu'ils fuffent plus forts , il falloit feulement
qu'ils fuffent mieux placés .
Ciceron auffi mal élevé , auffi peu encouragé
qu'eux , né comme eux dans un fiécle
groffier , où il n'auroit trouvé ni cette
tribune aux harangues , ni ce Sénat , ni ces
affemblées du peuple devant qui il s'agiffoit
des plus grands intérêts du monde , ni
enfin toute cette forme de gouvernement
qui foumettoit la fortune des nations &
des Rois au pouvoir & à l'autorité de l'éloquence
, & qui déféroit les honneurs &
les dignités à l'orateur qui fçavoit le mieux
parler.
Ciceron privé des reffources que je viens
de dire , ne s'en feroit pas mieux tiré que
ceux dont il eft queftion ; & quoiqu'infailliblement
il eut été l'homme de fon tems
le plus éloquent , l'homme le plus éloquent
de ce tems là ne feroit pas aujourd'hui
l'objet de notre admiration ; il nous paroîtroit
bien étrange que la glace en fit un
homme fupérieur , & ce feroit pourtant
Ciceron , c'est -à- dire un des plus grands
hommes du monde, que nous n'eftimerions
pas plus que ceux dont nous parlons , & à
qui , comme je l'ai dit , il n'a manqué que
d'avoir été mieux placés.
Quand je dis mieux placés , je n'entends
E
93 MERCURE DE FRANCE.
pas que l'efprit manquât dans les fiécles que
j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en
avoit eu tant de répandu ni d'amaffé parmi
les hommes , comme j'ai remarqué que
l'auroient dit Euripide & Sophocle que
j'ai fait parler plus bas.
Jamais l'efprit humain n'avoit encore
été le produit de tant d'efprits , c'est une
vérité que la glace m'a rendu fenfible .
J'y ai vû que l'accroiffement de l'efprit
eft une fuite infaillible de la durée du
monde , & qu'il en auroit toujours été
nné fuite , à la vérité plus lente , quand
Fécriture d'abord , enfuite l'imprimerie
n'auroient jamais été inventées.
Il feroit en effet impoffible , Monfieur ,
que tant de générations d'hommes euffent
paffé fur la terre fans y verfer de nouvelles
idées , & fans y en verfer beaucoup plus
que les révolutions , ou d'autres accidens ,
n'ont pû en anéantir ou en diffiper.
Ajoûtez que les idées qui fe diffipent ou
qui s'éteignent , ne font pas comme fi elles
n'avoient jamais été ; elles ne difparoiffent
pas en pure perte ; l'impreffion en refte
dans l'humanité , qui en vaut mieux feulement
de les avoir eues , & qui leur doit
une infinité d'idées qu'elle n'auroit pas
fans elles.
eue
Le plus ftupide ou le plus borné de tous
JANVIER. 1755 . ୭୭
les peuples d'aujourd'hui , l'eft beaucoup
moins que ne l'étoit le plus borné de tous
les peuples d'autrefois .
La difette d'efprit dans le monde connu ,
n'eft nulle part à préfent auffi grande qu'elle
l'a été , ce n'eft plus la même difette.
La glace va plus loin. Par- tout où il y a
des hommes bien ou mal affemblés , ditelle
, quelqu'inconnus qu'ils foient au reſte
de la terre , ils fe fuffifent à eux - mêmes
pour acquerir des idées ; ils en ont aujourd'hui
plus qu'ils n'en avoient il y a deux
mille ans , l'efprit n'a pû demeurer chez
eux dans le même état .
Comparez , fi vous voulez , cet efprit
à un infiniment petit , qui par un accroiffement
infiniment lent , perd toujours quelque
chofe de fa petiteffe.
Enfin , je le repéte encore , l'humanité
en général reçoit toujours plus d'idées
qu'il ne lui en échappe , & fes malheurs
même lui en donnent fouvent plus qu'ils
ne lui en enlevent.
La quantité d'idées qui étoit dans le
monde avant que les Romains l'euffent
foumis , & par conféquent tant agité , étoit
bien au-deffous de la quantité d'idées qui
y entra par l'infolente profpérité des vainqueurs
, & par le trouble & l'abaiffement
du monde vaincu..
E ij
335236
100 MERCURE DE FRANCE.
Chacun de ces états enfanta un nouvel
efprit , & fut une expérience de plus pour.
la terre.
Et de même qu'on n'a pas encore trouvé
toutes les formes dont la matiere eſt
fufceptible , l'ame humaine n'a pas encore
montré tout ce qu'elle peut être ; toutes
fes façons poffibles de penfer & de fentir
ne font pas épuifées .
Et de ce que les hommes ont toujours
les mêmes pailions , les mêmes vices & les
mêmes vertus , il ne faut pas en conclure
qu'ils ne font plus que fe repérer.
Il en eft de cela comme des vifages ; il
n'y en a pas un qui n'ait un nez , une bouche
& des yeux ; mais auffi pas un qui n'ait
tout ce que je dis là avec des différences
& des fingularités qui l'empêchent de reffembler
exactement à tout autre vifage.
Mais revenons à ces efprits fupérieurs
de notre nation , qui firent de mauvais
ouvrages dans les fiécles paflés.
J'ai dit qu'ils y trouverent plus d'idées
qu'il n'y en avoit dans les précédens , mais
malheureufement ils n'y trouverent point
de goût ; de forte qu'ils n'en eurent que
plus d'efpace pour s'égarer.
La quantité d'idées en pareil cas , Monfieur
, eft un inconvénient , & non pas
un fecours ; elle empêche d'être fimple ,
JANVIER. 1755 . TOI'
& fournit abondamment les moyens d'être
tidicule.
Mettez beaucoup de ticheffes entre les
mains d'un homme qui ne fçait pas s'en
fervir , toutes les dépenfes ne feront que
des folies.
Et les anciens n'avoient pas de quoi être
auffi fous , auffi ridicules qu'il ne tierdroit
qu'à nous de l'être.
En revanche jamais ils n'ont été fimples.
avec autant de magnificence que nous ; il
en faut convenir. C'eft du moins le fentiment
de la glace , qui en louant la fimplicité
des anciens, dit qu'elle eft plus litterale
que la nôtre , & que la nôtre eft plus riche
; c'eft fimplicité de grand Seigneur .
Attendez , me direz - vous encore , vous
parlez de fiécles où il n'y avoit point de
goût , quoiqu'il y eût plus d'efprit & plus
d'idées que jamais ; cela n'implique-t- il pas
quelque contradiction ?
Non , Monfieur , fi j'en crois la glace ;
une grande quantité d'idées & une grande
difette de goût dans les ouvrages d'efprit ,
peuvent fort bien fe rencontrer enfemble ,
& ne font point du tout incompatibles.
L'augmentation des idées eft une fuite infaillible
de la durée du monde : la fource
de cette augmentation ne tarit point tant
qu'ily a des hommes qui fe fuccédent , &
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
des aventures qui leur arrivent.
:
Mais l'art d'employer les idées pour des
ouvrages d'efprit , pent fe perdre les lettres
tombent , la critique & le goût difpa-
.roiffent ; les Auteurs deviennent ridicules
ou groffiers , pendant que le fond de l'efprit
humain va toujours croiffant parmi les
hommes.
Par M. DE MARIVAU X.
vous aimez , Monfieur , les aventures
un peu fingulieres , en voici une
qui a dequoi vous contenter : je ne vous
prefferai point de la croire ; vous pouvez
la regarder comme un pur jeu d'efprit ,
elle a l'air de cela ; cependant c'eſt à moi
qu'elle est arrivée.
Je ne vous dirai point au refte dans quel
endroit de la terre j'ai vû ce que je vais
vous dire. C'eft un pays dont les Géographes
n'ont jamais fait mention , non qu'il
ne foit très- fréquenté ; tout le monde y va ,
vous y avez fouvent voyagé vous- même ,
& c'est l'envie de m'y amufer qui m'y a
infenfiblement conduit. Commençons.
Il y avoit trois ou quatre jours que j'étois
à ma campagne , quand je m'avifai
un matin de me promener dans une allée
de mon parc ; retenez bien cette allée ,
car c'eft de la d'où je fuis parti pour le
voyage dont j'ai à vous entretenir.
Dans cette allée je lifois un livre dont
la lecture me jetta dans de profondes réflexions
fur les hommes,
Et de réflexions en réflexions , tou72
MERCURE DE FRANCE.
jours marchant , toujours allant , je mar
chai tant , j'allai tant , je réfléchis tant , &
fi diverſement , que fans prendre garde à
ce que je devenois , fans obferver par où
je paffois , je me trouvai infenfiblement
dans le pays dont je parlois tout à l'heure ,
où j'achevai de m'oublier , pour me livrer
tout entier au plaifir d'examiner ce qui
s'offroit à mes regards , & en effet le ſpectacle
étoit curieux. Il me fembla donc ;
mais je dis mal , il ne me fembla point :
je vis fûrement une infinité de fourneaux
plus ou moins ardens , mais dont le feune
m'incommodait point , quoique j'en
approchaffe de fort près.
Je ne vous dirai pas à préſent à quoi
ils fervoient ; il n'eft pas encore tems .
Ce n'eft pas là tout ; j'ai bien d'autres
chofes à vous raconter. Au milieu de tous
les fourneaux étoit une perfonne , ou , fi
vous voulez , une Divinité , dont il me feroit
inutile d'entreprendre le portrait , auſſi
n'y tâcherai-je point.
Qu'il vous fuffife de fçavoir que cette
perfonne ou cette Divinité , qui en gros
me parut avoir l'air jeune , & cependant
antique , étoit dans un mouvement perpétuel
, & en même tems fi rapide , qu'il
me fut impoffible de la confiderer en face.
Ce qui eft de certain , c'eft que dans le
mouvement
JANVIER. 1755 . 73
mouvement qui l'agitoit , je la vis fous
tant d'afpects , que je crus voir fucceffivement
paffer toutes les phifionomies du
monde , fans pouvoir faifir la fienne , qui
apparemment les contenoit toutes.
Ce que je démêlai le mieux , & ce que
je ne perdis jamais de vue , malgré fon
agitation continuelle , ce fut une efpece
de bandeau , ou de diadême , qui lui ceignoit
le front, & fur lequel on voyoit écrit
LA NATURE.
Ce bandeau étoit large , élevé , & comme
partagé en deux Miroirs éclatans ,
dans l'un defquels on voyoit une repréfentation
inexplicable de l'étendue en gé
néral , & de tous les myfteres ; je veux
dire des vertus occultes de la matiere , de
l'efpace qu'elle occupe , du reffort qui la
meut , de fa divifibilité à l'infini ; en un
mot de tous les attributs dont nous ne
connoiffons qu'une partie.
L'autre miroir qui n'étoit féparé du
premier que d'une ligne extrêmement déliée
, repréſentoit un être encore plus indéfiniffable.
C'étoit comme une image de l'ame , ou
de la penſée en général ; car j'y vis toutes
les façons poffibles de penfer & de fentir
des hommes , avec la fubdivifion de tous
les degrés d'efprit & de fentiment , de vices
D
74 MERCURE DE FRANCE.
& de vertus , de courage & de foibleffe ,
de malice & de bonté , de vanité & de
fimplicité que nous pouvons avoir.
Enfin tout ce que les hommes font ,
tout ce qu'ils peuvent être , & tout ce
qu'ils ont été , fe trouvoit dans cet exemplaire
des grandeurs & des miferes de l'ane
humaine.
J'y vis , je ne fçai comment , tout ce
qu'en fait d'ouvrages , l'efprit de l'homme
avoit jufqu'ici produit ou rêvé , c'eſt-àdire
j'y vis depuis le plus mauvais conte
de Fée , jufqu'aux fyftêmes anciens & modernes
les plus ingénieufement imaginés
; depuis le plus plat écrivain jufqu'à
l'auteur des Mondes : c'étoit y trouver les
deux extrêmités. J'y remarquai l'obſcure
Philofophie d'Ariftote ; & malgré fon obfcurité
, j'en admirai l'auteur , dont l'efprit
n'a point eu d'autres bornes que celles que
l'efprit humain avoit de fon tems ; il me
fembla même qu'il les avoit paffées .
J'y obfervai l'incompréhenfible & merveilleux
tour d'imagination de ceux qui
durant tant de fiécles ont cru non feulement
qu'Ariftote avoit tout connu , tout
expliqué , tout entendu , mais qui ont encore
cru tout comprendre eux - mêmes ,
& pouvoir rendre raifon de tout d'après
lui.
JANVIER. 1755. 75
J'y trouvai cette idée du Pere Mallebranche
, ou , fi vous voulez , cette viſion
auffi raifonnée que fubtile & finguliere ,
& qui n'a pu s'arranger qu'avec tant d'efprit
, qui eft que nous voyons tout en
Dieu .
Le fyftême du fameux Defcartes , cet
homme unique , à qui tous les hommes
des fiécles à venir auront l'éternelle obligation
de fçavoir penfer , & de penfer
mieux que lui ; cet homme qui a éclairé
la terre , qui a détruit cette ancienne idole
de notre ignorance ; je veux dire le tiſſu
de fuppofitions , refpecté depuis fi longtems
, qu'on appelloit Philofophie , & qui
n'en étoit pas moins l'ouvrage des meil,
leurs génies de l'antiquité ; cet homme
enfin qui , même en s'écartant quelquefois
de la vérité , ne s'en écarte plus en
enfant comme on faifoit avant lui , mais
en homme , mais en Philofophe , qui nous
a appris à remarquer quand il s'en écarte
qui nous a laiffé le fecret de nous redreffer
nous mêmes ; qui , d'enfans que nous
étions , nous a changés en hommes à notre
tour, & qui, n'eût- il fait qu'un excellent Roman
, comme quelques- uns le difent , nous
a du moins mis en état de n'en plus faire .
Le fyftême du célebre , du grand
Newton , & par la fagacité de fes dé-
D ij
75 MERCURE DE FRANCE.
couvertes , peut-être plus grand que Defcartes
même , s'il n'avoit pas été bien plus
aifé d'être Newton après Defcartes , que
d'être Defcartes fans le fecours de perfonne
, & fi ce n'étoit pas avec les forces
que ce dernier a données à l'efprit humain
, qu'on peut aujourd'hui furpaffer
Defcartes même. Auffi voyois- je qu'il y a
des génies admirables , pourvû qu'ils viennent
après d'autres , & qu'il y en a de faits
pour venir les premiers. Les uns changent
l'état de l'efprit humain , ils caufent une
révolution dans les idées. Les autres , pour
être à leur place , ont befoin de trouver
cette révolution toute arrivée , ils en corrigent
les Auteurs , & cependant ils ne l'auroient
pas faite .
J'obfervai tous les Poëmes qu'on appelle
épiques , celui de l'Iliade dont je ne
juge point , parce que je n'en fuis pas digne
, attendu que je ne l'ai lû qu'en françois
, & que ce n'eft pas la le connoître
mais qu'on met le premier de tous , &
qui auroit bien de la peine à ne pas l'être ,
parce qu'il eft Grec , & le plus ancien, Celui
de l'Enéide qui a tort de n'être venu
que le fecond , & dont j'admirai l'éléganla
fageffe & la majefté ; mais qui eft
ce ,
un peu long.
Celui du Taffe qui eft fi intéressant ,
JANVIER. 1755 77
qui eft un ouvrage fi bien fait , qu'on lit
encore avec tant de plaifir dans la derniere
traduction françoife qu'un habile
Académicien en a faite ; qui y a conſervé
tant de graces; qui ne vous enleve pas ,
mais qui vous mene avec douceur , par un
attrait moins apperçu que fenti ; enfin qui
vous gagne , & que vous aimez à fuivre ,
en françois comme en italien , malgré
quelques petits conchettis qu'on lui reproche
, & qui ne font pas fréquens.
Celui de Milton , qui eft peut - être le
plus fuivi , le plus contagieux , le plus fublime
écart de l'imagination qu'on ait ja
mais vû jufques ici
J'y vis le Paradis terreftre , imité de Mil
ron , par Madame Du .. Bo ... ouvrage
dont Milton même eut infailliblement
adopté la fageffe & les corrections , &
qui prouve que les forces de l'efprit humain
n'ont point de fexe . Ouvrage enfin
fait par un auteur qui par-tout y a laiffé
l'empreinte d'un efprit à fon tour créateur
de ce qu'il imite , & qui tient en lui , quand
il voudra , de quoi mériter l'honneur d'être
imité lui-même.
Celui de la Henriade , ce Poëme fi agréa
blement irrégulier , & qui à force de
beautés vives , jeunes , brillantes & continues
, nous a prouvé qu'il y a une magie
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit , au moyen de laquelle un ouvrage
peut avoir des défauts fans conféquence.
J'oubliois celui de Lucain qui mérite
attention, & où je trouvai une fierté tantôt
Romaine & tantôt Gafconne , qui m'amufa
beaucoup.
Je n'aurois jamais fait fi je voulois parler
de tous les Poëmes que je vis ; mais
j'avoue que je confiderai quelque tems
celui de Chapelain , cette Pucelle fi fameufe
& fi admirée avant qu'elle parut ,
& fi ridicule dès qu'elle fe montra .
L'efprit que Chapelain avoit en de fon
vivant , étoit là auffi bien que fon Poëme ,
& il me fembla que le Poëme étoit bien
au deffous de l'efprit.
J'examinai en même tems d'où cela ve
noit , & je compris , à n'en pouvoir douter
, que fi Chapelain n'avoit fçu que la
moitié de la bonne opinion qu'on avoit
de lui , fon Poëme auroit été meilleur , ou
moins mauvais.
·
Mais cet auteur , fur la foi de fa réputation
, conçut une fi grande & fi férieuſe
vénération pour lui-même , fe crut obligé
d'être fi merveilleux , qu'en cet état il n'y
eut point de vers fur lequel il ne s'appefantit
gravement pour le mieux faire ,
point de raffinement difficile & bizarre
dont il ne s'avisất ; & qu'enfin il ne fir
JANVIER, 1755. 79
plus que des efforts de miférable pédant ,
qui prend les contorfions de fon efprit
pour de l'art , fon froid orgueil pour de la
capacité , & fes recherches hétéroclites
pour du fublime.
Et je voyois que tout cela ne lui feroit
point arrivé , s'il avoit ignoré l'admiration
qu'on avoit eue d'avance pour fa Pucelle .
Je voyois que Chapelain moins eftimé
en feroit devenu plus eftimable ; car dans
le fond il avoit beaucoup d'efprit , mais il
n'en avoit pas affez pour voir clair à travers
tout l'amour propre qu'on lui donna ;
& ce fut un malheur pour lui d'avoir été
mis à une fi forte épreuve que bien d'autres
que lui n'ont pas foutenue.
Il n'y a gueres que les hommes abfolument
fupérieurs qui la foutiennent, & qui
en profitent , parce qu'ils ne prennent jamais
de ce fentiment d'amour propre que
ce qu'il leur en faut pour encourager leur
efprit .
Auffi le public peut-il préfumer de ceuxlà
tant qu'il voudra , il n'y fera point
trompé , & ils n'en feront que mieux . Ce
n'eft qu'en les admirant un peu d'avance ,
qu'il les met en état de devenir admirables
; ils n'oferoient pas l'être fans cela ,
on peut- être ignoreroient- ils combien ils
peuvent l'être.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Voici encore des hommes d'une autre
efpece à cet égard là , & que je vis auffi
dans la glace . L'eftime du public perdit
Chapelain , elle fut caufe qu'il s'excéda
pour s'élever au deffus de la haute idée
qu'on avoit de lui , & il y périt : ceux- ci
au contraire fe relâchent en pareil cas ;
dès que le public eft prévenu d'une cer
taine maniere en leur faveur , ils ofent en
conclure qu'il le fera toujours , & qu'ils
ont tant d'efprit , que même en le laiffant
aller cavalierement à ce qui leur en viendra
, fans tant fe fatiguer, ils ne fçauroient
manquer d'en avoir affez & de reite , pour
continuer de plaire à ce public déja fr
prévenu.
Là- deffus ils fe négligent , & ils tombent.
Ce n'eft pas là tout. Veulent - ils fe
corriger de cet excès de confiance qui leur
a nui ? je compris qu'ils s'en corrigent
tant , qu'après cela ils ne fçavent plus où
ils en font. Je vis que dans la peur qui
les prend de mal faire , ils ne peuvent plus
fe remettre à cet heureux point de hardieffe
& de retenue , où ils étoient avant
leur chûte , & qui a fait le fuccès de leurs
premiers ouvrages.
C'est comme un équilibre qu'ils ne re
trouvent plus , & quand ils le retrouve
roient , le public ne s'en apperçoit pas d'a
JANVIER. 1755.
8'r
bord : il renonce difficilement à fe mocquer
d'eux ; il aime à prendre fa revanche de
l'eftime qu'il leur a accordée ; leur chûte
eft une bonne fortune pour lui.
Il faut pourtant faire une obfervation :
c'est que parmi ceux dont je parle , il y en
a quelques- uns que leur difgrace fcandalife
plus qu'elle ne les abbat , & qui ramaffant
fierement leurs forces , lancent ,
pour ainfi dire , un ouvrage qui fait taire
les rieurs , & qui rétablit l'ordre.
En voilà affez là - deffus : je me fuis:
peut-être un peu trop arrêté fur cette matere
; mais on fait volontiers de trop longues,
relations des chofes qu'on a confidérées
avec attention .
Venons à d'autres objets : j'en remar
quai quatre ou cinq qui me frapperent ,
& quí , chacun dans leur genre , étoient
d'une beauté fublime :
C'étoit l'inimitable élégance de Racine ,
le puiffant génie de Corneille , la fagacité
de l'efprit de la Motte , l'emportement admirable
du fentiment de l'auteur de Rhadamifte
, & le charme des graces de l'auteur
de Zaïre .
Je m'attendriffois avec Racine , je me
trouvois grand avec Corneille ; j'aimois
mes foibleffes avec l'un , elles m'auroient:
deshonoré avec l'autre,
D vi
82 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur de Zaïre ennobliffoit mes idées
celui de Rhadamifte m'infpiroit des paffions
terribles ; il fondoit les profondeurs
de mon ame , & je penfois avec la Motte.
Permettez-moi de m'arrêter un peu
fur ce
dernier.
C'étoit un excellent homme , quoiqu'il
ait eu tant de contradicteurs : on l'a mis
au deffous de gens qui étoient bien audeffous
de lui , & le miroir m'a appris d'où
cela venoit en partie .
C'eft qu'il étoit bon à tout , ce qui eft un
grand défaut il vaut mieux , avec les hommes
, n'être bon qu'à quelque chofe , & la
Motte avoit ce tort.
Qu'est- ce que c'eft qu'un homme qui ne
fe contente pas d'être un des meilleurs
efprits du monde en profe , & qui veut
encore faire des opera , des tragédies , des
odes pindariques , anacréontiques , des
comédies même , & qui réuffit en tout
ce que je dis là , qui plus eft cela eſt ri—·
dicule.
Il faut prendre un état dans la République
des Lettres , & ce n'eft pas en avoir
un que d'y faire le métier de tout le
monde ; auffi fes critiques ont- ils habilement
découvert que la Motte avec toute fa.
capacité prétendue , n'étoit qu'un Philofophe
adroit qui fçavoit fe déguifer en ce qu'il
JANVIER. 1755 .
83
vouloit être , au point que fans fon excellent
efprit, qui le trahiffoit quelquefois ,
on l'auroit pris pour un très -bel efprit ;
c'étoit comme un fage qui auroit très - bien
contrefait le petit maître .
On dit que la premiere tragédie dont
on ignoroit qu'il fut l'auteur , paſſa d'abord
pour être un ouvrage pofthume de
Racine.
Dans fes fables même qu'on a tant décriées
, il y en a quelques- unes où il abufe
tant de fa foupleffe , que des gens d'ef
prit qui les avoient lûes fans plaifit dans
le recueil , mais qui ne s'en reffouvenoient
plus , & à qui un mauvais plaifant , quel
que tems après , les récitoit comme de la
Fontaine , les trouverent admirables , &
crurent en effet. que c'étoit la Fontaine qui
les avoit faites. Voilà le plus fouvent comme
on juge, & cependant on croit juger,
Car pourquoi leur avoient- elles paru mauvaifes
la premiere fois qu'ils les avoient
lues : c'eft que la mode étoit que l'auteur
ne réuffit pas; c'eft qu'ils fçavoient alors
que la Motte en étoit l'auteur ; c'eft qu'à la
tête du livre ils avoient vû le nom d'un
homme qui vouloit avoir trop de fortes
de mérite à la fois , qui effectivement les
auroit eus , fi on n'avoit pas empêché le
public de s'y méprendre , & qui même n'a
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
pas laiffé de les avoir à travers les contra--
dictions qu'il a éprouvées ; car on l'a plus
perfécuté que détruit , malgré l'efpece d'oftracifme
qu'on a exercé contre lui , & qu'il'
méritoit bien.
Il faut pourtant convenir qu'on lui fait
un reproche affez juſte , c'eſt qu'il remuoit
moins qu'il n'éclairoit ; qu'il parloit
plus à l'homme intelligent qu'à l'hom
me fenfible ; ce qui eft un defavantage:
avec nous , qu'un auteur ne peut affectionner
ni rendre attentifs à l'efprit qu'il nous.
préfente , qu'en donnant , pour ainfi dire ,
des chairs à fes idées ; ne nous donner
que des lumieres , ce n'eft encore embraffer
que la moitié de ce que nous fommes ,
& même la moitié qui nous eft la plus indifférente
: nous nous fouçions bien moins
de connoître que de jouir , & en pareit
cas l'ame jouit quand elle fent.
Mais je fais une reflexion ; je vous ai
parlé de la Motte , de Corneille , de Racine
, des Poëmes d'Homere , de Virgile ,
du Taffe , de Milton , de Chapelain , des
fyftèmes des Philofophes paffés , & il n'y
a pas de mal à cela.
pas
Beaucoup de gens , je penfe , ne feront
de l'avis du Miroir , & je m'y attends ,
par hazard vous montrez mes relations
comme je vous permets de le faire.
fi
JANVIER. 1755. 85
Mais en ce cas , fupprimez- en , je vous
prie , tout ce qui regardera les auteurs vivans.
Je connois ces Meffieurs là , ils ne
feroient pas même contens des éloges que
j'ai trouvés pour eux.
Je veux pourtant bien qu'ils fçachent
que je les épargne , & qu'il ne tiendroit
qu'à moi de rapporter leurs défauts qui fe
trouvoient auffi ; qu'à la vérité , j'ai vu
moins diftinctement que leurs beautés ,
parce que je n'ai pas voulu m'y arrêter ,
& que je n'ai fait que les appercevoir.
Mais c'eft affez que d'appercevoir des
défauts pour les avoir bien vûs , on a malgré
foi de fi bons yeux là - deffus. Il n'y a
que le mérite des gens qui a befoin d'être
extrêmement confidéré pour être connu ; on
croit toujours s'être trompé quand on n'a
fait que le voir. Quoiqu'il en foit , j'ai remarqué
les défauts de nos auteurs , & je
m'abſtiens de les dire . Il me femble même
les avoir oubliés : mais ce font encore là
de ces chofes qu'on oublie toujours affez
mal , & je me les rappellerois bien s'il
le falloit ; qu'on ne me fache pas ..
A propos d'Auteurs ou de Poëtes , j'apperçus
un Poëme intitulé le Bonheur , qui
n'a point encore paru , & qui vient d'un
génie qui ne s'eft point encore montré an
public , qui s'eft formé dans le filence ,
86 MERCURE DE FRANCE.
& qui menaceroit nos plus grands Poëtes
de l'apparition la plus brillante : il iroit
de pair avec eux , ou , pour me fervir de
l'expreffion de Racine , il marcheroit du
moins leur égal , fi le plaifir de penfer philofophiquement
en profe ne le débauche
pas , comme j'en ai peur.
Il étoit fur la ligne des meilleurs efprits ;
il y occupoit même une place à part , &
étoit là comme en réferve fous une trèsaimable
figure , mais en même tems fi
modefte qu'il ne tint pas à lui que je ne
le viffe point.
Mais venons à d'autres objets ; je parle
des génies du tems paffé ou de ceux d'au
jourd'hui , fuivant que leur article fe préfente
à ma mémoire ; ne m'en demandez
pas davantage. Il y en aura beaucoup d'autres
, tant auteurs tragiques que comiques
, dont je ferai mention dans la fuite
de ma relation .
Entre tous ceux de l'antiquité qu'on
admire encore > & par l'excellence de
leurs talens , & par une ancienne tradition
d'eftime qui s'eft confervée pour eux ; enfin
par une fage précaution contre le mérite
des modernes , car il entre de tout
cela dans cette perpétuité d'admiration qui
fe foutient en leur faveur.
Entre tant de beaux génies , dis -je , Eus
JANVIE R. 1755 . 87
ripide & Sophocle furent de ceux que je
diftinguai les plus dans le miroir.
Je les confiderai donc fort attentivement
& avec grand plaifir , fans les trouver
, je l'avoue , auffi inimitables qu'ils le
font dans l'opinion des partifans des anciens.
L'idée qui me les a montrés n'eft
d'aucun parti , elle leur fait auffi beaucoup
plus d'honneur que ne leur en font les
partifans des modernes.
Il eft vrai que le fentiment de ceux- ci
ne fera jamais le plus généralement applaudi
; car ils difent qu'on peut valoir les anciens
, ce qui eft déja bien hardi ; ils difent
qu'on peut valoir mieux , ce qui eſt encore
pis.
Ils foutiennent que des gens de notre
nation , que nous avons vûs ou que nous
aurions pû voir ; en un mot , que des modernes
qui vivoient il n'y a gueres plus
d'un demi-fiécle , les ont furpaffés ; voilà
qui eft bien mal entendu .
Car cette poffibilité de les valoir , &
même de valoir mieux , une fois bien établie
, & tirée d'après des modernes qui
vivoient il n'y a pas long- tems , pourquoi
nos illuftres modernes d'aujourd'hui ne
pourroient- ils pas à leur tour leur être
égaux , & même leur être fupérieurs ? il
ne feroit pas ridicule de le penfer ; il ne
SS MERCURE DE FRANCE.
fe feroit pas même de regarder la chofe
comme arrivée ; mais ce qui eft ridicule
& même infenfé , à ce que marque la glace
, c'eft d'efperer que cette poffibilité &
fes conféquences puiffent jamais paffer.
Quoi , nous aurons parmi nous des
hommes qu'il feroit raifonnable d'honorer"
autant & plus que d'anciens Grecs ou d'anciens
Romains !
Eh mais , que feroit- on d'eux dans la fociété
: & quel fcandale ne feroit -ce point là ?
Comment ! des hommes à qui on ne'
pourroit plus faire que de très- humbles
repréſentations fur leurs ouvrages , & non
pas des critiques de pair à pair comme en
font tant de gens du monde , qui pour'
n'être point auteurs , ne prétendent pas
en avoir moins d'efprit que ceux qui le
font , & qui ont peut- être raifon ?
Des hommes vis- à vis de qui tant de
fçavans auteurs & traducteurs des anciens
ne feroient plus rien , & perdroient leus
état ? car ils en ont un très- diftingué , &
qu'ils meritent , à l'excès près des privileges
qu'ils fe donnent. Un fçavant eft
exempt d'admirer les plus grands génies
de fon tems ; il tient leur mérite en échec ,
il leur fait face ; il en a bien vû d'autres.
Des hommes enfin qui romproient tout
équilibre dans la république des Lettres 2:
JAN VIE K. 1755.
qui laifferoient une diſtance trop décidée
entr'eux & leurs confreres ? diftance qui a
toujours plus l'air d'une opinion que d'un
fait.
Non , Monfieur , jamais il n'y eut de
pareils modernes , & il n'y en aura jamais .
La nature elle-même eft trop fage pour
avoir permis que les grands hommes de
chaque fiécle affiftaffent en perfonne à la
plénitude des éloges qu'ils méritent , &
qu'on pourra leur donner quelque jour
il feroit indécent pour eux & injurieux
pour les autres qu'ils en fuffent témoins .
Auffi dans tous les âges ont- ils affaire
à un public fait exprès pour les tenir en
refpect , & dont je vais en deux mots vous
définir le caractere.
Je commence par vous dire que c'eft le
public de leur tems ; voilà déja fa définition
bien avancée .
Ce public , tout à la fois juge & partie
de ces grands hommes qu'il aime & qu'il
humilie ; ce public , tout avide qu'il eft
des plaifirs qu'ils s'efforcent de lui donner
, & qu'en effet ils lui donnent , eft ce--
pendant aflez curieux de les voir manquer
leur coup , & l'on diroit qu'il manque
le fien , quand il eft content d'eux.
Au furplus la glace m'a convaincu d'une
shofe ; c'eft que la poftérité , fi nos grands
90 MERCURE DE FRANCE.
}
hommes parviennent juſqu'à elle , ne ſçaura
ni fi bien , nifi exactement ce qu'ils valent
que nous pouvons le fçavoir aujourd'hui .
Cette poftérité , faite comme toutes les poftérités
du monde , aura infailliblement le
défaut de les louer trop , elle voudra qu'ils
foient incomparables ; elle s'imaginera fentir
qu'ils le font , fans fe douter que ce
ne fera là qu'une malice de fa part pour
mortifier fes illuftres modernes , & pour
fe difpenfer de leur rendre juftice. Or je
vous le demande , dans de pareilles difpofitions
pourra-t- elle apprécier nos modernes
qui feront fes anciens le mérite
imaginaire qu'elle voudra leur trouver , ne
l'empêchera-t- il pas de difcerner le mérite
réel qu'ils auront ? Qui eft-ce qui pourra
démêler alors à quel dégré d'eftime on
s'arrêteroit pour eux , fi on n'avoit pas
envie de les eftimer tant au lieu qu'au
jourd'hui je fçais à peu près au jufte la
véritable opinion qu'on a d'eux , & je fuis
fûr que je le fçais bien , car il me l'a dit ,
à moins qu'elle ne lui échappe.
Je pourrois m'y tromper fi je n'en croyois
que la diverfité des difcours qu'il tient
mais il fe hâte d'acheter & de lire leurs
ouvrages , mais il court aux parodies qu'on
en fait , mais il eft avide de toutes les critiques
bien ou mal tournées qu'on répand
1
JANVIER. 1755. 91
contr'eux ; & qu'est- ce que tout cela fignifie
finon beaucoup d'eftime qu'on
ne veut pas déclarer franchement.
Eh ! ne fommes nous pas toujours de cette
humeur là ? n'aimons nous pas mieux vanter
un étranger qu'un compatriote ? un homme
abfent qu'un homme préfent ? Prenez-y.
garde , avons-nous deux citoyens également
illuftres celui dont on eft le plus
voifin eft celui qu'on loue le plus fobrement.
Si Euripide & Sophocle , fi Virgile &
le divin Homere lui-même revenoient au
monde , je ne dis pas avec l'efprit de leur
tems , car il ne fuffiroit peut-être pas aujourd'hui
pour nous ; mais avec la même
capacité d'efprit qu'ils avoient, précisément
avec le même cerveau , qui fe rempliroit
des idées de notre âge ; fi fans nous avertir
de ce qu'ils ont été , ils devenoient nos
contemporains , dans l'efpérance de nous
ravir & de nous enchanter encore , en s'adonnant
au même genre d'ouvrage auquel
ils s'adonnerent autrefois , ils feroient
bien étourdis de voir qu'il faudroit qu'ils
s'humiliaffent devant ce qu'ils furent; qu'ils
ne pourroient plus entrer en comparaiſon
avec eux-mêmes , à quelque fublimité d'efprit
qu'ils s'élevaffent ; bien étourdis de fe
trouver de fumples modernes apparemment
2 MERCURE DE FRANCE.
bons ou excellens , mais cependant des
Poëtes médiocres auprès de l'Euripide ,
du Sophocle , du Virgile , & de l'Homere
d'autrefois , qui leur paroîtroient , fuivant
toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils
feroient alors. Car comment , diroient-ils ,
ne ferions-nous pas à préfent plus habiles
que nous ne l'étions ? Ce n'eft pas la capa
cité qui nous manque' ; on n'a rien changé
à la tête excellente que nous avions , &
qui fait dire à nos partifans qu'il n'y en a
plus de pareilles. L'efprit humain dont nous.
avons aujourd'hui notre part , auroit- il
baiffé ? au contraire il doit être plus avancé
que jamais ; il y a fi long- tems qu'il féjourne
fur la terre , & qu'il y voyage , &
qu'il s'y inftruit ; il y a vu tant de chofes
, & il s'y eft fortifié de tant d'expériences
, diroient- ils .... Vous riez , Monfieur
; voilà pourtant ce qui leur arrive
roit , & ce qu'ils diroient . Je vous parle
d'après la glace , d'où je recueille tout ce
que je vous dis-là,
Il ne faut pas croire que les plus grands'
hommes de l'antiquité ayent joui dans'
leur tems de cette admiration que nous
avons pour eux , & qui eft devenue avec
juftice , comme un dogme de religion litréraire.
Il ne faut pas croire que Demof
thene & que Ciceron ( & c'eft ce que nous
JANVIER. 1755. 93
avons de plus grand ) n'ayent pas fçu à
leur tour ce que c'étoit que d'être modernes,
& n'ayent pas effuyé les contradictions
attachées à cette condition- là ? Figurezvous
, Monfieur , qu'il n'y a pas un homine
illuftre à qui fon fiécle ait pardonné l'eftime
& la réputation qu'il y a acquifes , &
qu'enfin jamais le mérite n'a été impuné
ment contemporain .
Quelques vertus , quelques qualités
qu'on ait , par quelque talent qu'on ſe diftingue
, c'est toujours en pareil cas un
grand défaut que de vivre.
Je ne fçache que les Rois , qui de leur
tems même & pendant qu'ils regnent, ayent
le privilege d'être d'avance un peu anciens;
encore l'hommage que nous leur rendons
alors , eft-il bien inférieur à celui qu'on
leur rend cent ans après eux. On ne fçauroit
croire jufqu'où va là deffus la force ,
le bénéfice & le preftige des diftances .
Leur effet s'étend fi loin , qu'il n'y a point
aujourd'hui de femme qu'on n'honorât,
qu'on ne patût flater en la comparant à
Helene ; & je vous garantis , fur la foi
de la glace , qu'Helene , dans fon-tems , fut
extrêmement critiquée , & qu'on vantoit
alors quelque ancienne beauté qu'on mettoit
bien au- deffus d'elle , parce qu'on ne
la voyoit plus , & qu'on voyoit Helene ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Je vous affure que nous avons actuellement
d'auffi belles femmes que les plus
belles de l'antiquité ; mais fuffent - elles
des Anges dans leur fexe ( & je ris moimême
de ce que je vais dire ) ce font des
Anges qui ont le tort d'être vifibles , &
qui dans notre opinion jalouſe ne ſçauroient
approcher des beautés anciennes que
nous ne faifons qu'imaginer , & que nous
avons la malice ou la duperie de nous repréfenter
comme des prodiges fans retour.
Revenons à Sophocle & à Euripide dont
j'ai déja parlé ; & achevons d'en rapporter
ce que le miroir m'en a appris.
C'eft qu'ils ont été , pour le moins , les
Corneille , les Racine , les Crébillon &
les Voltaire de leur tems , & qu'ils auroient
été tout cela du nôtre ; de même
que nos modernes , à ce que je voyois auffi
, auroient été à peu près les SSoophocle
& les Euripide du tems paffé.
Je dis à peu près , car je ne veux blafphêmer
dans l'efprit d'aucun amateur des
anciens : il eſt vrai que ce n'eft pas là mé
nager les modernes , mais je ne fais pas
tant de façon avec eux qu'avec les partifans
des anciens , qui n'entendent pas raillerie
fur cet article - ci ; au lieu que les
autres , en leur qualité de modernes & de
gens moins favorifés , font plus accommoJANVIER.
1755. 95
dans , & le prennent fur un ton moins fier .
J'avouerai pourtant que la glace n'eft pas
de l'avis des premiers fur le prétendu affoibliffement
des efprits d'aujourd'hui .
Non, Monfieur, la nature n'eft pas fur fon
déclin, du moins ne reffemblons - nous guere
à des vieillards , & la force de nos paſſions ,
de nos folies , & la médiocrité de nos connoiffances
, malgré les progrès qu'elles ont
faites , devroient nous faire foupçonner que
cette nature est encore bien jeune en nous.
Quoiqu'il en foit , nous ne fçavons pas
l'âge qu'elle a , peut - être n'en a- t -elle point,
& le miroir ne m'a rien appris là - deſſus.
Mais ce que j'y ai remarqué , c'eft que
depuis les tems fi renommés de Rome &
d'Athenes , il n'y a pas eu de fiécle où il n'y
ait eu d'auffi grands efprits qu'il en fut
jamais , où il n'y ait eu d'auffi bonnes têtes
que l'étoient celles de Ciceron , de Démofthene
, de Virgile , de Sophocle , d'Euripide
, d'Homere même , de cet homme
divin , que je fuis comme effrayé de ne pas
voir excepté dans la glace , mais enfin qui
ne l'eft point.
Voilà qui eft bien fort, m'allez-vous dire
comment donc votre glace l'entend- elle ?
Où font ces grands efprits , comparables
à ceux de l'antiquité & depuis les Grecs
& les Romains , où prendrez- vous ces Ci96
MERCURE DE FRANCE.
1
ceron , ces Démofthene , &c. dont vous
parlez ?
Sera -ce dans notre nation , chez qui ,
pendant je ne fçais combien de fiécles &
jufqu'à celui de Louis XIV , il n'a paru en
fait de Belles- Lettres , que de mauvais ouvrages
, que des ouvrages ridicules ?
Oui , Monfieur , vous avez raifon , trèsridicules
, le miroir lui- même en convient,
& n'en fait pas plus de cas que vous ; &
cependant il affure qu'il y eut alors des génies
fupérieurs , des hommes de la plus
grande capacité..
Que firent- ils donc ? de mauvais - ouvrages
auffi , tant en vers qu'en profe ; mais
des infiniment moins mauvais ,
ouvrages
( pefez ce que je vous dis là ) infiniment
moins ridicules que ceux de leurs contemporains.
Et la capacité qu'il fallut avoir alors
pour n'y laiffer que le degré de ridicule
dont je parle , auroit fuffi dans d'autres
tems pour les rendre admirables .
N'imputez point à leurs Auteurs ce
qu'il y refta de vicieux , prenez - vous en
aux fiécles barbares où ces grands efprits
arriverent , & à la déteſtable éducation
qu'ils y recurent en fait d'ouvrages d'efprit .
Ils auroient été les premiers efprits d'un
autre fiécle , comme ils furent les premiers
efprits
JANVIER. 1755 . 97
efprits du left ; il ne falloit pas pour cela
qu'ils fuffent plus forts , il falloit feulement
qu'ils fuffent mieux placés .
Ciceron auffi mal élevé , auffi peu encouragé
qu'eux , né comme eux dans un fiécle
groffier , où il n'auroit trouvé ni cette
tribune aux harangues , ni ce Sénat , ni ces
affemblées du peuple devant qui il s'agiffoit
des plus grands intérêts du monde , ni
enfin toute cette forme de gouvernement
qui foumettoit la fortune des nations &
des Rois au pouvoir & à l'autorité de l'éloquence
, & qui déféroit les honneurs &
les dignités à l'orateur qui fçavoit le mieux
parler.
Ciceron privé des reffources que je viens
de dire , ne s'en feroit pas mieux tiré que
ceux dont il eft queftion ; & quoiqu'infailliblement
il eut été l'homme de fon tems
le plus éloquent , l'homme le plus éloquent
de ce tems là ne feroit pas aujourd'hui
l'objet de notre admiration ; il nous paroîtroit
bien étrange que la glace en fit un
homme fupérieur , & ce feroit pourtant
Ciceron , c'est -à- dire un des plus grands
hommes du monde, que nous n'eftimerions
pas plus que ceux dont nous parlons , & à
qui , comme je l'ai dit , il n'a manqué que
d'avoir été mieux placés.
Quand je dis mieux placés , je n'entends
E
93 MERCURE DE FRANCE.
pas que l'efprit manquât dans les fiécles que
j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en
avoit eu tant de répandu ni d'amaffé parmi
les hommes , comme j'ai remarqué que
l'auroient dit Euripide & Sophocle que
j'ai fait parler plus bas.
Jamais l'efprit humain n'avoit encore
été le produit de tant d'efprits , c'est une
vérité que la glace m'a rendu fenfible .
J'y ai vû que l'accroiffement de l'efprit
eft une fuite infaillible de la durée du
monde , & qu'il en auroit toujours été
nné fuite , à la vérité plus lente , quand
Fécriture d'abord , enfuite l'imprimerie
n'auroient jamais été inventées.
Il feroit en effet impoffible , Monfieur ,
que tant de générations d'hommes euffent
paffé fur la terre fans y verfer de nouvelles
idées , & fans y en verfer beaucoup plus
que les révolutions , ou d'autres accidens ,
n'ont pû en anéantir ou en diffiper.
Ajoûtez que les idées qui fe diffipent ou
qui s'éteignent , ne font pas comme fi elles
n'avoient jamais été ; elles ne difparoiffent
pas en pure perte ; l'impreffion en refte
dans l'humanité , qui en vaut mieux feulement
de les avoir eues , & qui leur doit
une infinité d'idées qu'elle n'auroit pas
fans elles.
eue
Le plus ftupide ou le plus borné de tous
JANVIER. 1755 . ୭୭
les peuples d'aujourd'hui , l'eft beaucoup
moins que ne l'étoit le plus borné de tous
les peuples d'autrefois .
La difette d'efprit dans le monde connu ,
n'eft nulle part à préfent auffi grande qu'elle
l'a été , ce n'eft plus la même difette.
La glace va plus loin. Par- tout où il y a
des hommes bien ou mal affemblés , ditelle
, quelqu'inconnus qu'ils foient au reſte
de la terre , ils fe fuffifent à eux - mêmes
pour acquerir des idées ; ils en ont aujourd'hui
plus qu'ils n'en avoient il y a deux
mille ans , l'efprit n'a pû demeurer chez
eux dans le même état .
Comparez , fi vous voulez , cet efprit
à un infiniment petit , qui par un accroiffement
infiniment lent , perd toujours quelque
chofe de fa petiteffe.
Enfin , je le repéte encore , l'humanité
en général reçoit toujours plus d'idées
qu'il ne lui en échappe , & fes malheurs
même lui en donnent fouvent plus qu'ils
ne lui en enlevent.
La quantité d'idées qui étoit dans le
monde avant que les Romains l'euffent
foumis , & par conféquent tant agité , étoit
bien au-deffous de la quantité d'idées qui
y entra par l'infolente profpérité des vainqueurs
, & par le trouble & l'abaiffement
du monde vaincu..
E ij
335236
100 MERCURE DE FRANCE.
Chacun de ces états enfanta un nouvel
efprit , & fut une expérience de plus pour.
la terre.
Et de même qu'on n'a pas encore trouvé
toutes les formes dont la matiere eſt
fufceptible , l'ame humaine n'a pas encore
montré tout ce qu'elle peut être ; toutes
fes façons poffibles de penfer & de fentir
ne font pas épuifées .
Et de ce que les hommes ont toujours
les mêmes pailions , les mêmes vices & les
mêmes vertus , il ne faut pas en conclure
qu'ils ne font plus que fe repérer.
Il en eft de cela comme des vifages ; il
n'y en a pas un qui n'ait un nez , une bouche
& des yeux ; mais auffi pas un qui n'ait
tout ce que je dis là avec des différences
& des fingularités qui l'empêchent de reffembler
exactement à tout autre vifage.
Mais revenons à ces efprits fupérieurs
de notre nation , qui firent de mauvais
ouvrages dans les fiécles paflés.
J'ai dit qu'ils y trouverent plus d'idées
qu'il n'y en avoit dans les précédens , mais
malheureufement ils n'y trouverent point
de goût ; de forte qu'ils n'en eurent que
plus d'efpace pour s'égarer.
La quantité d'idées en pareil cas , Monfieur
, eft un inconvénient , & non pas
un fecours ; elle empêche d'être fimple ,
JANVIER. 1755 . TOI'
& fournit abondamment les moyens d'être
tidicule.
Mettez beaucoup de ticheffes entre les
mains d'un homme qui ne fçait pas s'en
fervir , toutes les dépenfes ne feront que
des folies.
Et les anciens n'avoient pas de quoi être
auffi fous , auffi ridicules qu'il ne tierdroit
qu'à nous de l'être.
En revanche jamais ils n'ont été fimples.
avec autant de magnificence que nous ; il
en faut convenir. C'eft du moins le fentiment
de la glace , qui en louant la fimplicité
des anciens, dit qu'elle eft plus litterale
que la nôtre , & que la nôtre eft plus riche
; c'eft fimplicité de grand Seigneur .
Attendez , me direz - vous encore , vous
parlez de fiécles où il n'y avoit point de
goût , quoiqu'il y eût plus d'efprit & plus
d'idées que jamais ; cela n'implique-t- il pas
quelque contradiction ?
Non , Monfieur , fi j'en crois la glace ;
une grande quantité d'idées & une grande
difette de goût dans les ouvrages d'efprit ,
peuvent fort bien fe rencontrer enfemble ,
& ne font point du tout incompatibles.
L'augmentation des idées eft une fuite infaillible
de la durée du monde : la fource
de cette augmentation ne tarit point tant
qu'ily a des hommes qui fe fuccédent , &
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
des aventures qui leur arrivent.
:
Mais l'art d'employer les idées pour des
ouvrages d'efprit , pent fe perdre les lettres
tombent , la critique & le goût difpa-
.roiffent ; les Auteurs deviennent ridicules
ou groffiers , pendant que le fond de l'efprit
humain va toujours croiffant parmi les
hommes.
Fermer
Résumé : LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
Le texte 'Le Miroir' de Marivaux relate une aventure singulière vécue par le narrateur lors d'une promenade dans son parc. Il se retrouve dans un pays inconnu où il observe des fourneaux ardents sans en être incommodé. Au milieu de ces fourneaux, il aperçoit une entité en perpétuel mouvement, portant un bandeau avec l'inscription 'LA NATURE', divisé en deux miroirs. Le premier miroir représente les mystères de la matière, tandis que le second montre les différentes façons de penser et de sentir des hommes, ainsi que leurs œuvres et leurs vertus. Le narrateur observe divers systèmes philosophiques et littéraires, des philosophes anciens comme Aristote aux modernes comme Descartes et Newton. Il admire des poèmes épiques tels que l'Iliade, l'Énéide, et le Paradis perdu, ainsi que des œuvres contemporaines comme la Henriade. Il critique la Pucelle de Chapelain, soulignant les dangers de l'excès d'admiration. Le texte explore également les dangers de l'excès de confiance et de la peur de mal faire, qui peuvent empêcher les auteurs de retrouver leur équilibre créatif. Le narrateur mentionne des qualités littéraires telles que l'élégance de Racine, le génie de Corneille, et le charme de Voltaire. Il critique la mode et les préjugés qui influencent les jugements littéraires, soulignant que les critiques peuvent être injustes et influencées par des opinions préconçues. Le texte aborde la difficulté de juger équitablement les auteurs contemporains, notant que les défauts sont souvent mieux perçus que les qualités. Il mentionne un poème intitulé 'Le Bonheur', écrit par un génie prometteur mais encore inconnu. La réflexion se poursuit sur les grands auteurs de l'antiquité, comme Euripide et Sophocle, dont les œuvres sont admirées pour leur excellence et leur tradition d'estime. L'auteur critique ceux qui pensent que les modernes peuvent égaler ou surpasser les anciens, estimant que cette idée est ridicule et injuste envers les anciens. Il explore également la nature du public et de la postérité, notant que les grands hommes sont souvent mieux appréciés après leur mort. Le texte conclut en soulignant la difficulté de juger équitablement les œuvres littéraires en raison des préjugés et des modes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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173
p. 9-20
IL EUT RAISON. CONTE MORAL.
Début :
C'etoit un homme sensé qu'Azema. Il ne vouloit point se marier, parce qu'il [...]
Mots clefs :
Homme, Femme, Mariage, Veuve, Bonheur, Génie, Esprit, Mari
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texteReconnaissance textuelle : IL EUT RAISON. CONTE MORAL.
IL EUT RAISON.
C
CONTE MORA L.
' Etoit un homme fenfé qu'Azema . Il
ne vouloit point fe marier, parce qu'il
fçavoit qu'on trompe tous les maris , & il
fe maria. On lui propofa deux partis ; l'un
étoit une jeune beauté qu'il aimoit , & qui
lui eût été fidele : l'autre étoit une veuve ,
qui lui étoit indifférente , & qui ne l'étoit
pas pour tout le monde. C'eft ce qu'on lui
fit connoître clairement. Cette derniere
fut l'objet de fon choix , & il eut raiſon .
Ceci a l'air d'un paradoxe , cela va devenir
une démonftration . Irene , mere d'Azema
, fe fentant près de fa derniere heure,
fit venir fon Génie de confiance , & lui tint
ce difcours fenfé : prenez foin , je vous prie ,
de l'éducation d'Azema , appliquez vous
à lui rendre l'efprit jufte , qu'il voye les
chofes comme elles font ; rien n'eft plus
difficile , il eft jeune. Qu'il ait les erreurs de
fon âge , pour en fentir le faux ; qu'il fréquente
les femmes , qu'il ne foit pas méchant
; on doit fe former l'efprit avec leurs
agrémens , excufer leurs défauts , & profiter
de leurs foibleffes.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Lorfqu'il aura vû le monde , & qu'il en
fera dégoûté , qu'il finiffe par fe marier ,
afin d'avoir une maifon qui foit l'afyle
d'une compagnie choifie . Le bonheur d'un
jeune homime, c'eft d'être toujours avec les
autres ; le bonheur d'un homme raiſonnable
, c'eft d'être fouvent avec foi-même.
Il est bien plus doux de recevoir fes amis ,
d'aller voir fes connoiffances . L'amitié
eft la volupté de l'âge mur.
que
Irene expira après avoir dit tant de belles
chofes. Elle n'avoit rien de mieux à
faire. Il y auroit une grande mortalité , fi
l'on ceffoit de vivre lorfqu'on n'a rien de
bon à dire.
Le Génie attendit qu'Azema eut quinze
ans , & lui parla ainſi : on m'a recommandé
de vous rendre prudent.Pour le devenir,
il faut faire des fottifes ; vous ne croiricz
peut- être pas que pour cela on a quelquefois
befoin de confeils ; je préfume cependant
que vous pourrez vous en paffer ; je vous
laiffe jufqu'à ce que vous ne fçachiez plus
quel parti prendre ; je ne vous abandonne
pas pour long-tems. Azema fe confondit
en remercimens fort plats , fort mal tournés.
Je ne vous ai pas recommandé , interrompit
le Génie , de dire des fottifes ,
mais d'en faire. Agiffez toujours , & toutes
les fois que vous voudrez parler , ayez
l'attention de vous taire.
FEVRIER. 1755 I[ .
par
Après ces mots il difparut. Azema , livré
à lui- même , voulut fe donner l'air de
refléchir aux fautes qu'il commettroit
préférence ; on ne peut les choifir qu'en
les connoiffant , & ce font de ces connoiffances
qui ne s'acquierent qu'en chemin
faifant. D'ailleurs un jeune homme
avantageux ne fait des fottifes qu'en cherchant
à s'en garantir . Il avoit une préfomption
qui promettoit beaucoup ; un
air capable eft prefque toujours l'étiquette
du contraire . Son début fut brillant ; il
étoit d'une ancienne nobleffe , fans pouvoir
cependant dire un homme de ma maifon.
Il ne diftingua pas cette nuance , il
dédaigna les vertus fimples & obfcures d'un
bon Gentilhomme , & préféra les vices
éclatans d'un grand Seigneur. Il eut un
équipage de chiens courans , grand nombre
de chevaux , plufieurs carroffes , des
coureurs , trois cuifiniers , beaucoup de
maîtreffes , & point d'amis. Il paffoit fa
vie à tâcher de s'amufer ; mais fes occupations
n'étoient que le réfultat de fon defoeuvrement.
Le fonds de fon bien s'évanouit en peu
de tems ; il éprouva qu'un homme de
condition né riche ne fait jamais qu'un
homme de qualité fort pauvre. Il fe trouva
ruinéfans avoir feulement effleuré le plai-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
fir , & vit trop tard que le bonheur s'obtient
& ne s'achete point.
Preffé par fes créanciers , trompé par fes
maîtreffes , délaiffé par fes parafites , il
s'écria , au deſeſpoir ! je ne fçais plus que
faire. Il entendit une voix aërienne , qui
prononça ces mots : Gagne bien des fontanges.
Voilà une jolie reffource , dit Azema ,
je n'aurois pas cru que pour rétablir mes
affaires , il fallût m'adreffer à Mlle Duchapt
. L'abfurdité de ce confeil le plongea
dans la rêverie . Il marcha long-tems fans
s'en appercevoir ; la nuit le furprit. Il fe
trouva dans un bois . Il fuivit une route ;
cette route le conduifit à un palais . Il fe préfenta
à la grille. Elle étoit gardée par un
Suiffe qui avoit un baudrier tout garni de
pompons ; & quoique Suiffe il portoit fous
ce baudrier une crevée de fontanges . Cet
ajuſtement en impofa à Azema . Monfieur ,
lui dit- il , j'ai fans doute l'honneur de parler
au Génie du fiécle . Mon ami , lui répartit
le Suiffe , vous ne vous connoiffez
pas en Génies ; j'appartiens à la Fée aux
Fontanges . Ah ! voilà ma femme , reprit
vivement Azema. Il s'agit de fçavoir fi
vous ferez fon homme , répondit froide-,
ment le Suiffe : je vais vous remettre entre
les mains de fon Ecuyer. L'Ecuyer le re-.
garda fans dire un mot , l'examina trèsFEVRIER
. 1755. 13
férieufement , & ne proféra que ces paroles
, il faut voir , prenons l'aune de Madame.
Il alla chercher une grande canne ,
mefura Azema , & dit d'un ton de protection
cela fe peut . Alors il le quitta , revint
un inſtant après , introduifit Azema
dans un appartement fuperbe , & l'y laiſſa ,
en lui repétant : Gagnez bien des fontanges .
Il fut un bon quart d'heure fans croire
qu'il fût avec quelqu'un . Il entendit enfuite
une voix grêle , qui crioit du fond d'un
grand lit ,Roufcha , Roufcha . Cette Roufcha
parut en difant , que plaît- il à Madame ?
Cet étranger , répondit la Fée. Tirez mes
rideaux ; eh mais vraiment , pourfuivit- elle,
ce jeune homme eft affez bien . Retirezvous
, Roufcha , j'ai des confeils à lui demander.
Roufcha fe retira en difant à Azema :
Gagnez bien desfontanges . Azemia , en voyant
la Fée fur fon féant , fut pénétré de refpect
, & demeura immobile. Jeune homme,
approchez -vous donc , dit la Fée : le jeune
homme recula. Qu'eſt - ce que c'eſt donc
continue la Fée , que ce petit garçon là qui
eft timide , & qui ne fait point de cas duruban
? En achevant cette phrafe , elle étala
aux yeux d'Azema un couvre-pied brodé
de fontanges , qui étoient faites de diamans.
Ah , Madame , s'écria-t- il , le beau
14 MERCURE DE FRANCE.
couvre-pied ! Eft- il de votre goût , dit la
Fée ? penfez - vous qu'il vous tiendroit
chaud Je ne demande pas mieux que de
vous le céder ; mais vous ne pouvez l'avoir
qu'en détail . J'en détacherai une fontange
à chaque trait d'efprit de votre part. Comment
, reprit vivement Azema , il ne faut
que de cela ? je vais vous enlever toutes
vos fontanges : je puis vous affurer , répartit
la Fée , que je ne les regretterai pas.
Il eft vrai , pourfuivit - elle , que je fais
difficile .
que
On fervit le fouper à côté du lit de la
Fée. Azema fe roua pour avoir de l'efprit.
Epigrammes , jeux de mots , méchancetés ,
chofes libres , anecdotes, rien ne fut oublié,
& rien ne prit ; il avança même que Nicomede
étoit une tragédie héroï- comique , fans
la Fée fe mît en devoir de lui donner
la plus petite fontange. Elle mangeoit
beaucoup , & ne difoit pas un mot . Elle fit
deffervir , & dit à Azema , mon cher enfant
, eft ce là ce qu'on appelle de l'efprit
dans le monde ? Oui , Madame , répondit
Azema : eh bien , reprit la Fée , mes fontanges
ne feront pas pour vous . Azema lui
propofa de les jouer au trictrac ; la Fée y
confentit. Il joua d'un fi grand bonheur ,
qu'il en gagna beaucoup rapidement , tant
il est vrai qu'on fait plutôt fortune
par le
FEVRIER . 1755. 15
jeu que par l'efprit : mais tout à coup la
chance tourna , il alloit tout reperdre. La
Fée en eut pitié , & lui dit , demeurons- en
là ; j'attens ce foir quelqu'un dont le bonheur
eft moins rapide , mais plus foutenu .
Croyez-moi , quittez ce Palais ; tirez parti
de vos fontanges , & ne les perdez pas
fur-tout comme vous les avez gagnées.
Azema profita de l'avis , vendit fes pierreries
, retira fes terres , reparut dans le
monde , & fe mit en bonne compagnie .
On a beau la tourner en ridicule , ce n'eft
que là qu'on apprend à penfer . Il eut même
le bonheur d'y devenir amoureux d'une
femme raifonnable. Dès cet inftant il
abjura tous fes faux airs ; il tâcha de mettre
à leur place des perfections . Il vit que
pour triompher d'elle , il falloit l'attendrir
& non pas la réduire ; l'un eft plus difficile
que l'autre. Une femme fenfée eft toujours
en garde contre la féduction , il n'y a que
l'eftime dont elle ne fe défie pas : elle s'abandonne
au charme de fon impreffion ,
fans en prévoir les conféquences , & fouvent
fe livre à l'amour en croyant ne fuivre
que la raifon.
Voilà ce qui fait les vraies paffions. La
volupté naît du principe qui les a fait naî
tre , & le plaifir de voir qu'on ne s'eft
trompé , garantit toujours leur durée.
pas
16 MERCURE DE FRANCE.
propo-
Azema , dans fon yvreffe , defiroit que
l'Hymen l'unît à un objet fi eftimable ;
mais il eut affez de fentiment pour n'en
rien faire . On ne doit point fonger au mariage
par refpect pour l'amour ; l'autorité
de l'un découvre trop les myfteres de l'autre
Sa maîtreffe en étoit fi perfuadée ,
qu'elle fut la premiere un jour à lui
fer plufieurs partis. Elle lui fit envifager
qu'à un certain âge il eft de la décence
de fe marier , pourvû que l'on ne foit
point amoureux de fa femme. Il étoit fenfé
, mais il étoit peureux . Effrayé de l'ennui
qui affiége un vieux garçon & des
dangers que court un vieux mari , il s'écria
, ô mon Génie tutélaire , m'abandonnerez-
vous ! Le Génie parur , & lui dit :
que me veux - tu ? Me marierai - je , reprit
Azema ? Sans doute , répondit le
Génie. Oui ; mais , pourfuivit l'autre en
tremblant , ferai - je ? ..... Suis moi , interrompit
le Génie , je vais voir fitu fçais
prendre ton parti . Dans l'inftant il le tranfporta
dans un palais rempli des plus jolies
femmes.
La vivacité de leur efprit augmentoit
encore celle de leur beauté : elles ne parloient
point d'amour en foupirant , elles
ne prononçoient fon nom qu'en riant. La
Gaieté étoit toujours occupée à recevoir
FEVRIER. 1755. 17
des fleurs de leurs mains pour en former
les chaînes de leurs amans. Quoique mariées
, elles avoient l'air content ; mais les
maris n'avoient pas le même uniforme ; ils
faifoient aller la maifon , & n'y paroiffoient
point : on prioit en leur nom , mais on n'y
juroit pas ; & lorfque par hazard ils vouloient
fe mettre de quelque fouper , ils y
faifoient la figure la plus trifte ; ils étoient
environnés des ris , & paroiffoient avoir
toujours envie de pleurer. Ils reffembloient
à ces efclaves Chinois , qui portent des
tymbales fur leurs épaules , & fur leſquelles
on bat la marche du plaifir , fans les y
faire participer. Azema trouva ce lieu fort
amufant. Il y eut même une Coquette qui
l'auroit époufé , pour en faire un repréfentant.
Il demanda du tems , & confulta le
Génie . Je vois ce que vous craignez , lui
dit fon protecteur , & je dois vous raffurer
en vous apprenant que c'eft ici le féjour
de la fidélité. Les amans y font en titre
, & n'y font jamais en charge ; les femmes
y font fages , avec l'apparence du dérangement
, & les maris n'y ont que l'air
de la fottife. C'eft donc le pays des dupes ,
reprit Azema c'eft fon vrai nom , répartit
le Génie : vifitons en un autre. Il le conduifit
dans une ville voifine , & le préfenta
dans une maifon où il fe raffembloit
18 MERCURE DE FRANCE.
des gens aimables , qui prévenoient ceux
qu'ils ne connoiffoient pas , & qui n'aimoient
que ceux qu'ils eftimoient. Un efprit
liant , des moeurs douces , une ame fimple
& fenfible caracterifoient la maîtreffe
de cette maifon. Elle étoit amoureuſe fans
ceffer un feul inftant d'être décente & honnête.
Polie avec fes connoiffances , gaie
avec fa fociété , pleine de confiance , d'égards
& d'attentions pour fon mari , elle
le confultoit moins par befoin quepar refpect
pour elle même ; elle avoit foin de
n'inviter que gens qui lui convinffent autant
qu'à elle ; elle vouloit qu'il fut fûr
quand il lui prenoit envie de rentrer chez
lui , d'y être fêté comme un ami aimable ,
qui arrive fans qu'on s'en foit flaté.
Elle étoit perfuadée avec raifon , que le
peu de cas qu'on fait d'un mari n'eft ja
mais qu'aux dépens de fa femme , & qu'on
ne doit fa confidération qu'à celui de qui
l'on tient fon état.
Azema fut enchanté du ton qui regnoit
dans cette maifon ; il y fit connoiffance
avec une veuve qu'il eftima , fans aucun
fentiment plus tendre.
Le Génie le mena dans plufieurs autres
fociétés , dont la premiere étoit l'image. Je
fuis bien fûr , lui dit Azema , que de toutes
ces femmes là il n'y en a pas une qui ne
FEVRIER. 1755. 19
foit fidele à fon mari. Vous vous trompez
, répliqua le Génie , il n'y en a pas une
feule qui n'ait fon affaire arrangée . Il eſt
aifé de rendre un amant heureux fans que
cela prenne fur le bonheur d'un époux ;
il ne s'agit que de refpecter l'opinion . Une
femme étourdie fait plus de tort à fon mari
qu'une femme fenfée & tendre .
Azema tomba dans la méditation , s'en
tira comme d'un profond fommeil , & parla
ainfi Et vous dites , Monfieur , qu'il
faut abfolument me marier. Oui , fans
doute , répondit le Génie , le garçon le plus
aimable , quand il eft vieux , doit fonger
à s'amufer & à fe garantir d'être incommode.
En prenant une femme , il remplit ces
deux objets ; à un certain âge on ne peut
plus joindre le plaifir , mais il y a toujours
des moyens fürs de l'attirer chez foi :
l'homme qui a été le plus recherché dans
fa jeuneffe ne vit qu'un certain tems fur
fa réputation on le fupporte , mais il attrifte
, la gaieté des autres fe trouve enveloppée
dans fes infirmités. Si au contraire
il rient une bonne maiſon , on ſe fait un
devoir d'aller lui rendre des refpects ; & fa
femme , lorfqu'elle eft aimable , devient
un voile couleur de rofe qui couvre ſa
caducité.
Me voilà déterminé , s'écria Azema , je
20 MERCURE DE FRANCE.
veux me marier , & je vais peut - être vous
étonner. Si j'époufe cette Coquette que
j'ai trouvée dans le palais des dupes , elle
me fera fidele , mais on n'en croira rien ,
& pour lors on m'accablera de brocards.
Souvent un mari paffe pour une bête ,
moins parce qu'il manque d'efprit que
parce qu'il joue le rolle d'un fot .
Si je m'unis à cette veuve que j'aiconnue
ici , elle aura un amant , je l'avoue ; mais
cet amant fera un galant homme , qui fera
digne d'être mon ami . Il aura des égards
pour moi , & j'en tirerai peut- être un meilleur
parti que ma femme même.
Tel fut le raifonnement d'Azema . En
conféquence il fe propofa à la veuve , fut
accepté , & l'époufa . Il eut raison.
C
CONTE MORA L.
' Etoit un homme fenfé qu'Azema . Il
ne vouloit point fe marier, parce qu'il
fçavoit qu'on trompe tous les maris , & il
fe maria. On lui propofa deux partis ; l'un
étoit une jeune beauté qu'il aimoit , & qui
lui eût été fidele : l'autre étoit une veuve ,
qui lui étoit indifférente , & qui ne l'étoit
pas pour tout le monde. C'eft ce qu'on lui
fit connoître clairement. Cette derniere
fut l'objet de fon choix , & il eut raiſon .
Ceci a l'air d'un paradoxe , cela va devenir
une démonftration . Irene , mere d'Azema
, fe fentant près de fa derniere heure,
fit venir fon Génie de confiance , & lui tint
ce difcours fenfé : prenez foin , je vous prie ,
de l'éducation d'Azema , appliquez vous
à lui rendre l'efprit jufte , qu'il voye les
chofes comme elles font ; rien n'eft plus
difficile , il eft jeune. Qu'il ait les erreurs de
fon âge , pour en fentir le faux ; qu'il fréquente
les femmes , qu'il ne foit pas méchant
; on doit fe former l'efprit avec leurs
agrémens , excufer leurs défauts , & profiter
de leurs foibleffes.
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Lorfqu'il aura vû le monde , & qu'il en
fera dégoûté , qu'il finiffe par fe marier ,
afin d'avoir une maifon qui foit l'afyle
d'une compagnie choifie . Le bonheur d'un
jeune homime, c'eft d'être toujours avec les
autres ; le bonheur d'un homme raiſonnable
, c'eft d'être fouvent avec foi-même.
Il est bien plus doux de recevoir fes amis ,
d'aller voir fes connoiffances . L'amitié
eft la volupté de l'âge mur.
que
Irene expira après avoir dit tant de belles
chofes. Elle n'avoit rien de mieux à
faire. Il y auroit une grande mortalité , fi
l'on ceffoit de vivre lorfqu'on n'a rien de
bon à dire.
Le Génie attendit qu'Azema eut quinze
ans , & lui parla ainſi : on m'a recommandé
de vous rendre prudent.Pour le devenir,
il faut faire des fottifes ; vous ne croiricz
peut- être pas que pour cela on a quelquefois
befoin de confeils ; je préfume cependant
que vous pourrez vous en paffer ; je vous
laiffe jufqu'à ce que vous ne fçachiez plus
quel parti prendre ; je ne vous abandonne
pas pour long-tems. Azema fe confondit
en remercimens fort plats , fort mal tournés.
Je ne vous ai pas recommandé , interrompit
le Génie , de dire des fottifes ,
mais d'en faire. Agiffez toujours , & toutes
les fois que vous voudrez parler , ayez
l'attention de vous taire.
FEVRIER. 1755 I[ .
par
Après ces mots il difparut. Azema , livré
à lui- même , voulut fe donner l'air de
refléchir aux fautes qu'il commettroit
préférence ; on ne peut les choifir qu'en
les connoiffant , & ce font de ces connoiffances
qui ne s'acquierent qu'en chemin
faifant. D'ailleurs un jeune homme
avantageux ne fait des fottifes qu'en cherchant
à s'en garantir . Il avoit une préfomption
qui promettoit beaucoup ; un
air capable eft prefque toujours l'étiquette
du contraire . Son début fut brillant ; il
étoit d'une ancienne nobleffe , fans pouvoir
cependant dire un homme de ma maifon.
Il ne diftingua pas cette nuance , il
dédaigna les vertus fimples & obfcures d'un
bon Gentilhomme , & préféra les vices
éclatans d'un grand Seigneur. Il eut un
équipage de chiens courans , grand nombre
de chevaux , plufieurs carroffes , des
coureurs , trois cuifiniers , beaucoup de
maîtreffes , & point d'amis. Il paffoit fa
vie à tâcher de s'amufer ; mais fes occupations
n'étoient que le réfultat de fon defoeuvrement.
Le fonds de fon bien s'évanouit en peu
de tems ; il éprouva qu'un homme de
condition né riche ne fait jamais qu'un
homme de qualité fort pauvre. Il fe trouva
ruinéfans avoir feulement effleuré le plai-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
fir , & vit trop tard que le bonheur s'obtient
& ne s'achete point.
Preffé par fes créanciers , trompé par fes
maîtreffes , délaiffé par fes parafites , il
s'écria , au deſeſpoir ! je ne fçais plus que
faire. Il entendit une voix aërienne , qui
prononça ces mots : Gagne bien des fontanges.
Voilà une jolie reffource , dit Azema ,
je n'aurois pas cru que pour rétablir mes
affaires , il fallût m'adreffer à Mlle Duchapt
. L'abfurdité de ce confeil le plongea
dans la rêverie . Il marcha long-tems fans
s'en appercevoir ; la nuit le furprit. Il fe
trouva dans un bois . Il fuivit une route ;
cette route le conduifit à un palais . Il fe préfenta
à la grille. Elle étoit gardée par un
Suiffe qui avoit un baudrier tout garni de
pompons ; & quoique Suiffe il portoit fous
ce baudrier une crevée de fontanges . Cet
ajuſtement en impofa à Azema . Monfieur ,
lui dit- il , j'ai fans doute l'honneur de parler
au Génie du fiécle . Mon ami , lui répartit
le Suiffe , vous ne vous connoiffez
pas en Génies ; j'appartiens à la Fée aux
Fontanges . Ah ! voilà ma femme , reprit
vivement Azema. Il s'agit de fçavoir fi
vous ferez fon homme , répondit froide-,
ment le Suiffe : je vais vous remettre entre
les mains de fon Ecuyer. L'Ecuyer le re-.
garda fans dire un mot , l'examina trèsFEVRIER
. 1755. 13
férieufement , & ne proféra que ces paroles
, il faut voir , prenons l'aune de Madame.
Il alla chercher une grande canne ,
mefura Azema , & dit d'un ton de protection
cela fe peut . Alors il le quitta , revint
un inſtant après , introduifit Azema
dans un appartement fuperbe , & l'y laiſſa ,
en lui repétant : Gagnez bien des fontanges .
Il fut un bon quart d'heure fans croire
qu'il fût avec quelqu'un . Il entendit enfuite
une voix grêle , qui crioit du fond d'un
grand lit ,Roufcha , Roufcha . Cette Roufcha
parut en difant , que plaît- il à Madame ?
Cet étranger , répondit la Fée. Tirez mes
rideaux ; eh mais vraiment , pourfuivit- elle,
ce jeune homme eft affez bien . Retirezvous
, Roufcha , j'ai des confeils à lui demander.
Roufcha fe retira en difant à Azema :
Gagnez bien desfontanges . Azemia , en voyant
la Fée fur fon féant , fut pénétré de refpect
, & demeura immobile. Jeune homme,
approchez -vous donc , dit la Fée : le jeune
homme recula. Qu'eſt - ce que c'eſt donc
continue la Fée , que ce petit garçon là qui
eft timide , & qui ne fait point de cas duruban
? En achevant cette phrafe , elle étala
aux yeux d'Azema un couvre-pied brodé
de fontanges , qui étoient faites de diamans.
Ah , Madame , s'écria-t- il , le beau
14 MERCURE DE FRANCE.
couvre-pied ! Eft- il de votre goût , dit la
Fée ? penfez - vous qu'il vous tiendroit
chaud Je ne demande pas mieux que de
vous le céder ; mais vous ne pouvez l'avoir
qu'en détail . J'en détacherai une fontange
à chaque trait d'efprit de votre part. Comment
, reprit vivement Azema , il ne faut
que de cela ? je vais vous enlever toutes
vos fontanges : je puis vous affurer , répartit
la Fée , que je ne les regretterai pas.
Il eft vrai , pourfuivit - elle , que je fais
difficile .
que
On fervit le fouper à côté du lit de la
Fée. Azema fe roua pour avoir de l'efprit.
Epigrammes , jeux de mots , méchancetés ,
chofes libres , anecdotes, rien ne fut oublié,
& rien ne prit ; il avança même que Nicomede
étoit une tragédie héroï- comique , fans
la Fée fe mît en devoir de lui donner
la plus petite fontange. Elle mangeoit
beaucoup , & ne difoit pas un mot . Elle fit
deffervir , & dit à Azema , mon cher enfant
, eft ce là ce qu'on appelle de l'efprit
dans le monde ? Oui , Madame , répondit
Azema : eh bien , reprit la Fée , mes fontanges
ne feront pas pour vous . Azema lui
propofa de les jouer au trictrac ; la Fée y
confentit. Il joua d'un fi grand bonheur ,
qu'il en gagna beaucoup rapidement , tant
il est vrai qu'on fait plutôt fortune
par le
FEVRIER . 1755. 15
jeu que par l'efprit : mais tout à coup la
chance tourna , il alloit tout reperdre. La
Fée en eut pitié , & lui dit , demeurons- en
là ; j'attens ce foir quelqu'un dont le bonheur
eft moins rapide , mais plus foutenu .
Croyez-moi , quittez ce Palais ; tirez parti
de vos fontanges , & ne les perdez pas
fur-tout comme vous les avez gagnées.
Azema profita de l'avis , vendit fes pierreries
, retira fes terres , reparut dans le
monde , & fe mit en bonne compagnie .
On a beau la tourner en ridicule , ce n'eft
que là qu'on apprend à penfer . Il eut même
le bonheur d'y devenir amoureux d'une
femme raifonnable. Dès cet inftant il
abjura tous fes faux airs ; il tâcha de mettre
à leur place des perfections . Il vit que
pour triompher d'elle , il falloit l'attendrir
& non pas la réduire ; l'un eft plus difficile
que l'autre. Une femme fenfée eft toujours
en garde contre la féduction , il n'y a que
l'eftime dont elle ne fe défie pas : elle s'abandonne
au charme de fon impreffion ,
fans en prévoir les conféquences , & fouvent
fe livre à l'amour en croyant ne fuivre
que la raifon.
Voilà ce qui fait les vraies paffions. La
volupté naît du principe qui les a fait naî
tre , & le plaifir de voir qu'on ne s'eft
trompé , garantit toujours leur durée.
pas
16 MERCURE DE FRANCE.
propo-
Azema , dans fon yvreffe , defiroit que
l'Hymen l'unît à un objet fi eftimable ;
mais il eut affez de fentiment pour n'en
rien faire . On ne doit point fonger au mariage
par refpect pour l'amour ; l'autorité
de l'un découvre trop les myfteres de l'autre
Sa maîtreffe en étoit fi perfuadée ,
qu'elle fut la premiere un jour à lui
fer plufieurs partis. Elle lui fit envifager
qu'à un certain âge il eft de la décence
de fe marier , pourvû que l'on ne foit
point amoureux de fa femme. Il étoit fenfé
, mais il étoit peureux . Effrayé de l'ennui
qui affiége un vieux garçon & des
dangers que court un vieux mari , il s'écria
, ô mon Génie tutélaire , m'abandonnerez-
vous ! Le Génie parur , & lui dit :
que me veux - tu ? Me marierai - je , reprit
Azema ? Sans doute , répondit le
Génie. Oui ; mais , pourfuivit l'autre en
tremblant , ferai - je ? ..... Suis moi , interrompit
le Génie , je vais voir fitu fçais
prendre ton parti . Dans l'inftant il le tranfporta
dans un palais rempli des plus jolies
femmes.
La vivacité de leur efprit augmentoit
encore celle de leur beauté : elles ne parloient
point d'amour en foupirant , elles
ne prononçoient fon nom qu'en riant. La
Gaieté étoit toujours occupée à recevoir
FEVRIER. 1755. 17
des fleurs de leurs mains pour en former
les chaînes de leurs amans. Quoique mariées
, elles avoient l'air content ; mais les
maris n'avoient pas le même uniforme ; ils
faifoient aller la maifon , & n'y paroiffoient
point : on prioit en leur nom , mais on n'y
juroit pas ; & lorfque par hazard ils vouloient
fe mettre de quelque fouper , ils y
faifoient la figure la plus trifte ; ils étoient
environnés des ris , & paroiffoient avoir
toujours envie de pleurer. Ils reffembloient
à ces efclaves Chinois , qui portent des
tymbales fur leurs épaules , & fur leſquelles
on bat la marche du plaifir , fans les y
faire participer. Azema trouva ce lieu fort
amufant. Il y eut même une Coquette qui
l'auroit époufé , pour en faire un repréfentant.
Il demanda du tems , & confulta le
Génie . Je vois ce que vous craignez , lui
dit fon protecteur , & je dois vous raffurer
en vous apprenant que c'eft ici le féjour
de la fidélité. Les amans y font en titre
, & n'y font jamais en charge ; les femmes
y font fages , avec l'apparence du dérangement
, & les maris n'y ont que l'air
de la fottife. C'eft donc le pays des dupes ,
reprit Azema c'eft fon vrai nom , répartit
le Génie : vifitons en un autre. Il le conduifit
dans une ville voifine , & le préfenta
dans une maifon où il fe raffembloit
18 MERCURE DE FRANCE.
des gens aimables , qui prévenoient ceux
qu'ils ne connoiffoient pas , & qui n'aimoient
que ceux qu'ils eftimoient. Un efprit
liant , des moeurs douces , une ame fimple
& fenfible caracterifoient la maîtreffe
de cette maifon. Elle étoit amoureuſe fans
ceffer un feul inftant d'être décente & honnête.
Polie avec fes connoiffances , gaie
avec fa fociété , pleine de confiance , d'égards
& d'attentions pour fon mari , elle
le confultoit moins par befoin quepar refpect
pour elle même ; elle avoit foin de
n'inviter que gens qui lui convinffent autant
qu'à elle ; elle vouloit qu'il fut fûr
quand il lui prenoit envie de rentrer chez
lui , d'y être fêté comme un ami aimable ,
qui arrive fans qu'on s'en foit flaté.
Elle étoit perfuadée avec raifon , que le
peu de cas qu'on fait d'un mari n'eft ja
mais qu'aux dépens de fa femme , & qu'on
ne doit fa confidération qu'à celui de qui
l'on tient fon état.
Azema fut enchanté du ton qui regnoit
dans cette maifon ; il y fit connoiffance
avec une veuve qu'il eftima , fans aucun
fentiment plus tendre.
Le Génie le mena dans plufieurs autres
fociétés , dont la premiere étoit l'image. Je
fuis bien fûr , lui dit Azema , que de toutes
ces femmes là il n'y en a pas une qui ne
FEVRIER. 1755. 19
foit fidele à fon mari. Vous vous trompez
, répliqua le Génie , il n'y en a pas une
feule qui n'ait fon affaire arrangée . Il eſt
aifé de rendre un amant heureux fans que
cela prenne fur le bonheur d'un époux ;
il ne s'agit que de refpecter l'opinion . Une
femme étourdie fait plus de tort à fon mari
qu'une femme fenfée & tendre .
Azema tomba dans la méditation , s'en
tira comme d'un profond fommeil , & parla
ainfi Et vous dites , Monfieur , qu'il
faut abfolument me marier. Oui , fans
doute , répondit le Génie , le garçon le plus
aimable , quand il eft vieux , doit fonger
à s'amufer & à fe garantir d'être incommode.
En prenant une femme , il remplit ces
deux objets ; à un certain âge on ne peut
plus joindre le plaifir , mais il y a toujours
des moyens fürs de l'attirer chez foi :
l'homme qui a été le plus recherché dans
fa jeuneffe ne vit qu'un certain tems fur
fa réputation on le fupporte , mais il attrifte
, la gaieté des autres fe trouve enveloppée
dans fes infirmités. Si au contraire
il rient une bonne maiſon , on ſe fait un
devoir d'aller lui rendre des refpects ; & fa
femme , lorfqu'elle eft aimable , devient
un voile couleur de rofe qui couvre ſa
caducité.
Me voilà déterminé , s'écria Azema , je
20 MERCURE DE FRANCE.
veux me marier , & je vais peut - être vous
étonner. Si j'époufe cette Coquette que
j'ai trouvée dans le palais des dupes , elle
me fera fidele , mais on n'en croira rien ,
& pour lors on m'accablera de brocards.
Souvent un mari paffe pour une bête ,
moins parce qu'il manque d'efprit que
parce qu'il joue le rolle d'un fot .
Si je m'unis à cette veuve que j'aiconnue
ici , elle aura un amant , je l'avoue ; mais
cet amant fera un galant homme , qui fera
digne d'être mon ami . Il aura des égards
pour moi , & j'en tirerai peut- être un meilleur
parti que ma femme même.
Tel fut le raifonnement d'Azema . En
conféquence il fe propofa à la veuve , fut
accepté , & l'époufa . Il eut raison.
Fermer
Résumé : IL EUT RAISON. CONTE MORAL.
Le texte relate les choix matrimoniaux de deux hommes, Mora L. et Azema. Mora L., initialement réticent au mariage par peur de l'infidélité, finit par épouser une veuve indifférente plutôt qu'une jeune beauté fidèle, une décision jugée sage. Avant de mourir, la mère d'Azema, Irene, charge un Génie de veiller à l'éducation de son fils. Elle lui recommande de fréquenter les femmes, de se former l'esprit avec leurs agréments et de se marier après avoir vu le monde. Azema, laissé à lui-même, commet des erreurs en cherchant à éviter les sottises. Il dilapide sa fortune et se retrouve ruiné. Un Génie lui conseille de 'gagner bien des fontanges'. Azema rencontre la Fée aux Fontanges, qui lui propose de gagner des diamants en échange de traits d'esprit. Après plusieurs échecs, il réussit finalement au trictrac et reçoit des conseils pour quitter le palais et se mettre en bonne compagnie. Azema tombe amoureux d'une femme raisonnable et abandonne ses faux airs. Il réfléchit sur le mariage et consulte à nouveau le Génie. Ce dernier lui montre deux types de mariages : l'un où les femmes sont gaies mais les maris tristes, et l'autre où les femmes sont aimables et respectueuses de leurs maris. Azema préfère le second modèle et choisit d'épouser une veuve estimable, malgré la peur de l'ennui et des dangers du mariage. Le Génie le rassure en lui montrant que la fidélité et le respect mutuel sont possibles. Azema décide de se marier pour atteindre deux objectifs : le plaisir et l'attrait social. Avec l'âge, le plaisir peut disparaître, mais les moyens d'attirer les gens chez soi restent. Un homme autrefois populaire peut voir sa réputation décliner et devenir un fardeau pour les autres. Cependant, si l'homme possède une bonne maison, les gens se sentent obligés de lui rendre visite par respect, et une femme aimable peut masquer sa vieillesse. Azema envisage deux options : une coquette ou une veuve. Il craint que la coquette ne soit fidèle mais que cela ne soit pas cru, ce qui le ferait passer pour un sot. En revanche, il pense que la veuve aura un amant, mais cet amant sera un galant homme et pourrait même devenir son ami, lui montrant plus de respect que sa femme. Azema choisit donc de se marier avec la veuve, qui accepte sa proposition, une décision jugée judicieuse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
174
p. 37-49
LA DORMEUSE INDISCRETE, NOUVELLE.
Début :
Doris & Celiante étoient unies d'une amitié sincere, & l'on peut dire qu'elles [...]
Mots clefs :
Amour, Mari, Vertu, Ami, Campagne, Coeur, Silence, Amant, Songe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA DORMEUSE INDISCRETE, NOUVELLE.
LA DORMEUSE INDISCRETE.
NOUVELLE.
Doris & Celiante étoient unies d'une
amitié fincere , & l'on peut dire qu'elles
s'aimoient comme deux honnêtes gens ;
Auffi avoient- elles un excellent caractere .
Doris , pour être vertueufe , n'étoit pas
moins liante ; fi elle étoit fevere pour ellemême
, elle étoit indulgente pour les autres
; & ce qui donnoit un nouveau prix à
tant de fageffe , elle avoit tout ce qui peut
attirer des féducteurs .
" Celiante étoit d'un naturel aimable
mais plus afforti aux moeurs du fiécle. Si
elle n'avoit point toutes les qualités qui
font une femme de bien , elle poffédoit
celles qui forment un parfaitement honnête
homine. Elle avoit l'efprit bienfait , l'efprit
droit & les manieres charmantes : en
un mot , fon plus grand défaut ( fi c'en eft
un aujourd'hui ) étoit d'avoir plus de fenfibilité
que de conftance.
Je ne m'amuferai point ici à détailler
leurs charmes particuliers ; on a dépeint
tant de beautés différentes , que je ne fçaurois
plus faire que des portraits ufés. Je me
contenterai de dire qu'elles étoient toutes
38 MERCURE DE FRANCE.
deux d'une grande beauté , fans être d'une
extrême jeuneffe ; & ce qui eft préférable ,
elles avoient les graces en partage . Celiante
avoit plus d'enjouement & de vivacité.
Doris avoit plus de douceur , & fa modeftie
impofoit aux plus hardis . Elles étoient mariées
l'une & l'autre. La premiere avoit
pour époux un vieux goutteux qu'elle haiffoit
parfaitement , moins parce qu'il étoit
fon mari , qu'à caufe qu'il étoit infiniment
haïffable. Celui de Doris étoit plus jeune ;
elle l'avoit pris fans inclination , mais fans
répugnance . Comme il avoit un amour
tendre pour elle , elle y répondoit par
beaucoup de bonnes manieres , & le regardoit
comme fon meilleur ami . Le mari qui
connoiffoit fon infenfibilité naturelle &
qui étoit fûr de n'avoir point de rival , fe
contentoit d'une fi froide amitié . L'une vivoit
dans l'indifférence que lui prefcrivoit
fa vertu ; & l'autre , fuivant le doux
penchant qui la conduiſoit , étoit à fa troiheme
paffion.
Doris ne put voir l'inconftance de fon
amie fans lui en faire doucement la guerre.
Celiante fe défendit avec fa gaieté ordinaire
, & lui dit qu'elle prît garde à elle ,
que
fon heure d'aimer viendroit , qu'elle
n'étoit peut-être pas loin . Je ne crains rien ,
repartit Doris , j'ai paffé l'âge dangereux
FEVRIER. 1755. 39
des paffions , & j'ai vû d'un oeil indifférent
tout ce que la ville a de plus aimable. Puifque
vous m'en défiez , pourfuivit Celiante
, je vous attends à la campagne ; c'eſt là
que l'amour attaque la vertu avec plus
d'avantage , & c'eft là qu'il vous punira de
votre vanité ; l'âge ni la raiſon ne vous garantiront
pas. Tremblez , ajoûta-t -elle en
badinant , c'eft lui-même qui m'infpire &
qui vous parle par ma bouche. Doris ne fit
que rire de la prédiction . Celiante mit de
la confidence Clarimont , qu'elle aimoit
depuis fix mois , & lui demanda s'il ne
connoîtroit pas quelqu'un qui pût adoucir
l'auftere vertu de fon amie.
Clarimont lai dit qu'elle ne pouvoit
mieux s'adreffer qu'à lui ; que Lifidor avec
qui il étoit lié , étoit fait exprès pour plaire
à Doris ; qu'il étoit beau , bienfait , infenfible
comme elle. Le printems , ajoûtat-
il , favoriſe notre deſſein , & votre maifon
de campagne eft le lieu le plus propre
à filer une paffion . Amenez- y Doris , &
j'engagerai Lifidor à vous y aller voir avec
moi. Je veux être haï de vous , s'ils ne font
tous deux le plus joli Roman qu'on ait encore
vû , & dans peu on n'aura rien à vous
reprocher.
Celiante propofa la partie à Doris , qui
Faccepta. Elles partirent , & deux jours
40 MERCURE DE FRANCE.
la
après Clarimont les fuivit , accompagne
de Lifidor. Elles fe promenoient dans un
jardin , que l'art & la nature avoient rendu
le plus charmant du monde , & Doris
ne pouvoit fe laffer d'y admirer l'un &
Pautre , quand ils arriverent. Sa beauté
frappa Lifidor , & fa modeftie acheva de
le charmer. La Dame , de fon côté , trouva
le Cavalier à fon gré , & fon air de fageffe
lui donna de l'eftime pour lui. Plus ils fe
connurent , plus ils fe goûterent , & tout
fembla confpirer à enflammer des amans
de ce caractère , la liberté de fe voir tous
les jours & de fe parler à toute heure ,
folitude & la tranquillité de la campagne , le
printems qui étoit dans fa force , & la beauté
du lieu où ils étoient ; ils eurent beau réfifter
, l'amour fe rendit le maître , & fe déclara
fi fort dans huit jours , qu'ils avoient
de la peine à le cacher. Des foupirs leur
échappoient malgré eux , & ils ne pouvoient
fe regarder fans rougir. Clarimont & Celiante
qui les obfervoient , s'en apperçurent
un foir qu'ils étoient à la promenade , &
fe dirent à l'oreille : ils font pris au piége ;
les voilà qui rougiffent . Pour s'éclaircir
de leur doute , ils s'éloignerent adroitement
, & les laifferent feuls , fans pourtant
les perdre de vûe.
Doris friffonna de fe voir tête à tête avec
FEVRIER. 1755 . 41
un homme qu'elle craignoit d'aimer , & le
timide Lifidor parut lui - même embarraſſé ;
mais à la fin il rompit le filence , & jettant
fur Doris un regard tendre & refpectueux
, lui parla dans ces termes . J'ai toujours
fait gloire de mon indifférence , &
j'ai , pour ainsi dire , infulté au beau fexe ;
mais pardonnez à mon orgueil , Madame ,
je ne vous avois point vûe , vous m'en
puniffez trop bien.
A ce difcours elle fe fentit plus émue ;
& craignant l'effet de fon émotion , elle
prit le parti de la fuite. Voilà un tour que
Celiante m'a joué , répondit - elle , en le
quittant , je vais lui en faire des reproches.
Lifidor fut fi étourdi de cette réponſe , qu'il
demeura immobile . Doris rejoignit Celiante
, & la tirant à part , lui dit : c'eft
ainfi que vous apoftez des gens contre
moi. Dequoi vous plaignez-vous , répliqua
Celiante ? vous m'en avez défiée ; je
ne fuis pas noire , je vous en avertis . Pendant
ce tems- là Lifidor étoit refté dans la
même poſture où Doris l'avoit laiffé , & je
crois qu'il y feroit encore fi Clarimont
n'avoit été le defenchanter , en le tirant
par la main.
Nos amans furent raillés à fouper. Doris
en fut fi déconcertée , qu'elle feignit
un grand mal de tête , & fortit de table
42 MERCURE DE FRANCE.
.
pour s'aller mettre au lit. Quand Celiante
qui couchoit avec elle , entra dans fa chambre
, elle la trouva endormie , & l'entendit
qui fe plaignoit tout haut , & qui nommoit
Lifidor. L'amour qui ne veut rien
perdre , & qui avoit fouffert de la violence
qu'on lui avoit faite pendant le jour ,
profita de la nuit pour éclater , & le fommeil
, de concert avec lui , trahit la vertu
de Doris.
Dès qu'elle fut réveillée , fon amie lui
dit ce qu'elle venoit d'entendre. Il eft vrai ,
répondit- elle en pleurant , j'aime malgré
moi , & vous êtes vengée ; mais je mourrai
plutôt que de céder à ma paffion. Celiante
qui avoit le coeur fenfible , en fut attendrie
, & l'affura que fi elle avoit cru
que la chofe dût devenir auffi férieufe ,
elle n'auroit eu garde d'y fonger,
Le lendemain Lifidor redoubla d'empreffement
auprès de Doris , & fe jettant à
fes pieds , la pria de ne pas defefperer un
amant qui n'étoit pas tout -à-fait indigne
d'elle. Je vous offre , dit- il , un coeur tout
neuf, qui n'a jamais rien aimé que vous ,
& dont les fentimens font auffi purs que
votre vertu même ; ne le refufez pas , je
vous en conjure. Elle l'obligea de fe relever
, & lui répondit que des noeuds facrés
la lioient à un autre , qu'il ne pouvoit
FEVRIER. 1755. 43
brûler pour elle d'un feu légitime ; & que
s'il lui parloit une feconde fois de fon
amour , elle lui quitteroit la place , & réprendroit
le chemin de la ville .
Notre amant fut épouvanté d'une menace
ſi terrible ; il n'ofoit plus l'entretenir ,
à peine avoit-il le courage de la regarder ?
La trifteffe s'empara de fon ame , & bientôt
il ne fut plus reconnoiffable ; le plus
pareffeux des hommes devint le plus matinal
, lui qui paffoit auparavant les trois
quarts de la vie au lit , devançoit tous les
jours l'aurore . Clarimont l'en railla , &
lui dit ces vers de Quinault :
Vous vous éveillez fi matin ,
Que vous ferez croire à la fin
Que c'eft l'amour qui vous éveille.
Un matin qu'il le trouva dans un bois
écarté , un livre à la main , il lui demanda
ce qu'il lifoit. C'eſt Abailard , répondit- il ,
j'admire fes amours , & j'envie fon bonheur.
Je vous confeille d'en excepter la
cataſtrophe , répliqua Clarimont en riant ;
mais à parler férieufement , vous n'êtes pas
fort éloigné de fon bonheur ; vous aimez
& s'il faut en juger par les apparences ,
vous n'êtes point hai. Eh ! s'il étoit vrai ,
interrompit Lifidor , m'auroit-on impofé
>
44 MERCURE DE FRANCE.
filence , & m'auroit- on défendu d'efperer ?
Croyez-moi , reprit fon ami , ne vous découragez
point , & vous verrez que la fé
vere Doris ne vous a fermé la bouche que
parce qu'elle craint de vous entendre & de
vous aimer. Je fçai même de Celiante
qu'elle fouffre la nuit des efforts qu'elle fe
fait le jour. Si elle refufe de vous parler
éveillée , elle vous entretient en dormant ,
elle foupire , & vous nomme tout haut .
Elle eft indifpofée depuis hier au foir , &
je fuis für que fon mal ne vient que d'un
filence forcé , ou d'une réticence d'amour.
Allez la voir , fon indifpofition vous fervira
d'excufe & de prétexte.
Lifidor fe laiffa perfuader , & tourna fes
pas vers la chambre de fon amante ; if entra
, & ouvrit les rideaux d'une main tremblante
: elle dormoit dans ce moment ; &
pleine d'un fonge qui la féduifoit , elle lui
fit entendre ces douces paroles.
Oui , Lifidor , je vous aime , le mot eft
prononcé , il faut que je vous quitte , mon
devoir me l'ordonne , & ma vertu rifqueroit
trop contre votre mérite. Dans cet embraffement
recevez mon dernier adieu .
En même tems elle lui tend deux bras
charmans , qu'il mouroit d'envie de baifer,
& fe jette à fon col. Lifidor , comme
on peut penfer , n'eut garde de reculer.
FEVRIER . 1755. 45
Quelle agréable furprife pour un amant
qui fe croyoit difgracié ! O bienheureux
fommeil difoit - il en lui-même dans ces
momens délicieux , endors fì bien ma Doris
, qu'elle ne s'éveille de long- tems : mais
par malheur Celiante qui furvint , fit du
bruit , & la réveilla comme elle le tenoit
encore embraffé . Elle fut fi honteufe de
fe voir entre les bras d'un homme furtout
en préfence de fon amie , que repouffant
Lifidor d'un air effrayé , elle s'enfonça
dans fon lit , & s'enveloppa la tête
de la couverture , en s'écriant qu'elle
étoit indigne de voir le jour. Lifidor confus
, foupira d'un fi cruel réveil ; d'un excès
de plaifir il retomba dans la crainte &
dans l'abattement , & fortit comme il étoit
entré.
Ċeliante eût ri volontiers d'une fi plaifante
aventure ; mais Doris étoit fi defolée
qu'elle en eut pitié , & qu'elle tâcha de la
confoler , en lui repréfentant qu'on n'étoit
point refponfable des folies qu'on pouvoir
faire en dormant , & que de pareils écarts
étoient involontaires.
Non , interrompit Doris en pleurs , je
ne dormirai plus qu'en tremblant , & le
repos va me devenir odieux. Que l'amour
eft cruel il ne m'a épargnée juſqu'ici que
pour mieux montrer fon pouvoir , & que
46 MERCURE DE FRANCE.
pour rendre ma défaite plus honteufe . J'ai
toujours vécu fage à la ville , & je deviens
folle à la campagne ; il faut l'abandonner ,
l'air y eft contagieux pour moi . Ma chere ,
répartit Celiante , que vous êtes rigoureufe
à vous- même ! Après tout eft- ce un fi grand
mal que d'aimer ? Oui , pour moi qui fuis
liée , pourfuivit Doris , la fuite eft ma
feule reffource , & je pars aujourd'hui.
Aujourd'hui s'écria Celiante furpriſe
voilà un départ bien précipité. Aujour
d'hui même , reprit - elle , ou demain au
plûtard .
Celiante jugea qu'elle n'en feroit rien ,
puifqu'elle remettoit au lendemain , &
Celiante jugea bien . Lifidor à qui on dit
cette nouvelle , prit fon tems fi à propos ,
& s'excufa fi pathétiquement , qu'elle n'eut
pas le courage de partir. Depuis ce moment
il redoubla fes foins , & couvrit toujours
fon amour da voile du refpect. Le
tigre s'apprivoifa. Doris confentit d'écouter
fon amour, pourvu qu'il lui donnât le nom
d'eftime.
Enfin il n'étoit plus queftion que du
mot , quand le mari s'ennuya de l'abſence
de fa femme , & la vint voir . Il n'étoit pas
attendu , & encore moins fouhaité . Elle le
reçut d'un air fi froid & fi contraint , qu'il
fe fût bien apperçu qu'il étoit de trop s'il
FEVRIER. 1755. 47
avoit pû la foupçonner d'une foibleffe.
Lifidor fut confterné du contre- tems , & ne
put s'empêcher de le témoigner à Doris , &
de lui dire tout bas :
Quelle arrivée ! Madame , & quelle
nuit s'apprête pour moi ! Que je fuis jaloux
du fort de votre mari , & que mon
amour eft à plaindre !
Elle n'étoit pas dans un état plus tranquille.
La raifon lui reprochoit fon égarement
, & lui faifoit fentir des remords qui
la déchiroient. Elle ne pouvoit regarder
fon mari fans rougir , & elle voyoit finir
le jour à regret ; elle craignoit que le fommeil
ne lui revélât les fottifes de fon coeur .
Plufieurs n'ont pas cette peur , elles s'arrangent
de façon pendant la journée qu'elles
n'ont rien à craindre des aveux de la nuit .
Quand on a tout dit avant de fe coucher ,
on eft für de fe taire en dormant ; il n'y
a que les paffions contraintes qui parlent
dans le repos . Doris l'éprouva .
A peine fut-elle endormie , qu'un fonge
malin la trahit à fon ordinaire , & offrit
Lifidor à fon imagination égarée. Dans les
douces vapeurs d'un rêve fi agréable , elle
rencontra la main de fon mari , qu'elle
prit pour celle de fon amant , & la preffant
avec tendreffe , elle dit en foupirant :
Ah ! mon cher Lifidor , à quel excès d'a48
MERCURE DE FRANCE.
mour vous m'avez amenée , & qu'ai - je
fait de toute ma fageffe : Vous avez beau
me faire valoir la pureté de vos feux , je
n'en fuis pas moins coupable ; c'eft toujours
un crime que de les fouffrir , & c'eſt
y répondre que de les écouter. Que diroit
mon mari s'il venoit à lire dans mon
coeur l'amour que vous y avez fait naître ?
Cette feule penfée me tue , & je crois entendre
fes juftes reproches.
Qui fut étonné ce fut ce mari qui ne
dormoit pas. Quel difcours pour un homme
qui adoroit fa femme , & qui avoit
jufqu'alors admiré fa vertu ! Elle avoit
parlé avec tant d'action qu'elle s'éveilla ,
& il étoit fi troublé qu'il garda long-tems
le filence enfuite il le rompit avec ces
mots :
Je ne fçais , Madame , ce que vous avez
dans l'efprit , mais il travaille furieuſement
quand vous dormez. Il n'y a qu'un moment
que vous parliez tout haut , vous
avez même prononcé le nom de Lifidor ;
& s'il en faut croire votre fonge , il eft
fortement dans votre fouvenir. Une Coquette
auroit badiné là- deſſus , & raillé
fon mari de s'allarmer d'un fonge lorfque
tant d'autres s'inquiettent fi peu de la réalité
; mais Doris étoit trop vertueuse pour
fe jouer ainfi de la vérité qui la preifoit.
Elle
FEVRIER. 1755. 49
Elle ne répondit que par un torrent de larmes
, & voulut fe lever , en difant qu'elle
n'étoit plus digne de l'amitié de fon mari.
Il fut touché de fes pleurs , & la retint.
Après quelques reproches il fe laiffa perfuader
qu'il n'y avoit que fon coeur qui
fût coupable , & lui pardonna ; mais il exigea
d'elle qu'elle quitteroit la campagne
fur le champ , & ne verroit plus Lifidor.
Elle jura de lui obéir , & fit honneur à fon
ferment. Dès qu'il fut jour , elle prit congé
de fon amie , & la chargea d'un billet pour
Lifidor , qu'elle ne voulut point voir. Enfuite
elle partit avec fon époux.
Lifidor n'eut pas reçu le billet de Doris
qu'il l'ouvrit avec précipitation , & y luc
ces mots : Ma raifon & mon devoir font
à la fin les plus forts. Je pars & vous ne me
verrez plus. Il penfa mourir de douleur.
Non , s'écria -t- il , je ne vous croirai point,
trop fevere Doris , & je vous reverrai ,
quand ce ne feroit que pour expirer à votre
vûe. Auffi-tôt fe livrant au tranfport
qui l'entraînoit , il fuivit les pas de Doris
, & laiffa Celiante avec Clarimont goûter
la douceur d'un amour plus tranquille
& moins traverfé . Mais toutes fes démarches
furent inutiles. Doris fut inflexible
& ne voulut plus le voir ni l'écouter . Voici
des vers qu'on a faits fur cette aventure.
NOUVELLE.
Doris & Celiante étoient unies d'une
amitié fincere , & l'on peut dire qu'elles
s'aimoient comme deux honnêtes gens ;
Auffi avoient- elles un excellent caractere .
Doris , pour être vertueufe , n'étoit pas
moins liante ; fi elle étoit fevere pour ellemême
, elle étoit indulgente pour les autres
; & ce qui donnoit un nouveau prix à
tant de fageffe , elle avoit tout ce qui peut
attirer des féducteurs .
" Celiante étoit d'un naturel aimable
mais plus afforti aux moeurs du fiécle. Si
elle n'avoit point toutes les qualités qui
font une femme de bien , elle poffédoit
celles qui forment un parfaitement honnête
homine. Elle avoit l'efprit bienfait , l'efprit
droit & les manieres charmantes : en
un mot , fon plus grand défaut ( fi c'en eft
un aujourd'hui ) étoit d'avoir plus de fenfibilité
que de conftance.
Je ne m'amuferai point ici à détailler
leurs charmes particuliers ; on a dépeint
tant de beautés différentes , que je ne fçaurois
plus faire que des portraits ufés. Je me
contenterai de dire qu'elles étoient toutes
38 MERCURE DE FRANCE.
deux d'une grande beauté , fans être d'une
extrême jeuneffe ; & ce qui eft préférable ,
elles avoient les graces en partage . Celiante
avoit plus d'enjouement & de vivacité.
Doris avoit plus de douceur , & fa modeftie
impofoit aux plus hardis . Elles étoient mariées
l'une & l'autre. La premiere avoit
pour époux un vieux goutteux qu'elle haiffoit
parfaitement , moins parce qu'il étoit
fon mari , qu'à caufe qu'il étoit infiniment
haïffable. Celui de Doris étoit plus jeune ;
elle l'avoit pris fans inclination , mais fans
répugnance . Comme il avoit un amour
tendre pour elle , elle y répondoit par
beaucoup de bonnes manieres , & le regardoit
comme fon meilleur ami . Le mari qui
connoiffoit fon infenfibilité naturelle &
qui étoit fûr de n'avoir point de rival , fe
contentoit d'une fi froide amitié . L'une vivoit
dans l'indifférence que lui prefcrivoit
fa vertu ; & l'autre , fuivant le doux
penchant qui la conduiſoit , étoit à fa troiheme
paffion.
Doris ne put voir l'inconftance de fon
amie fans lui en faire doucement la guerre.
Celiante fe défendit avec fa gaieté ordinaire
, & lui dit qu'elle prît garde à elle ,
que
fon heure d'aimer viendroit , qu'elle
n'étoit peut-être pas loin . Je ne crains rien ,
repartit Doris , j'ai paffé l'âge dangereux
FEVRIER. 1755. 39
des paffions , & j'ai vû d'un oeil indifférent
tout ce que la ville a de plus aimable. Puifque
vous m'en défiez , pourfuivit Celiante
, je vous attends à la campagne ; c'eſt là
que l'amour attaque la vertu avec plus
d'avantage , & c'eft là qu'il vous punira de
votre vanité ; l'âge ni la raiſon ne vous garantiront
pas. Tremblez , ajoûta-t -elle en
badinant , c'eft lui-même qui m'infpire &
qui vous parle par ma bouche. Doris ne fit
que rire de la prédiction . Celiante mit de
la confidence Clarimont , qu'elle aimoit
depuis fix mois , & lui demanda s'il ne
connoîtroit pas quelqu'un qui pût adoucir
l'auftere vertu de fon amie.
Clarimont lai dit qu'elle ne pouvoit
mieux s'adreffer qu'à lui ; que Lifidor avec
qui il étoit lié , étoit fait exprès pour plaire
à Doris ; qu'il étoit beau , bienfait , infenfible
comme elle. Le printems , ajoûtat-
il , favoriſe notre deſſein , & votre maifon
de campagne eft le lieu le plus propre
à filer une paffion . Amenez- y Doris , &
j'engagerai Lifidor à vous y aller voir avec
moi. Je veux être haï de vous , s'ils ne font
tous deux le plus joli Roman qu'on ait encore
vû , & dans peu on n'aura rien à vous
reprocher.
Celiante propofa la partie à Doris , qui
Faccepta. Elles partirent , & deux jours
40 MERCURE DE FRANCE.
la
après Clarimont les fuivit , accompagne
de Lifidor. Elles fe promenoient dans un
jardin , que l'art & la nature avoient rendu
le plus charmant du monde , & Doris
ne pouvoit fe laffer d'y admirer l'un &
Pautre , quand ils arriverent. Sa beauté
frappa Lifidor , & fa modeftie acheva de
le charmer. La Dame , de fon côté , trouva
le Cavalier à fon gré , & fon air de fageffe
lui donna de l'eftime pour lui. Plus ils fe
connurent , plus ils fe goûterent , & tout
fembla confpirer à enflammer des amans
de ce caractère , la liberté de fe voir tous
les jours & de fe parler à toute heure ,
folitude & la tranquillité de la campagne , le
printems qui étoit dans fa force , & la beauté
du lieu où ils étoient ; ils eurent beau réfifter
, l'amour fe rendit le maître , & fe déclara
fi fort dans huit jours , qu'ils avoient
de la peine à le cacher. Des foupirs leur
échappoient malgré eux , & ils ne pouvoient
fe regarder fans rougir. Clarimont & Celiante
qui les obfervoient , s'en apperçurent
un foir qu'ils étoient à la promenade , &
fe dirent à l'oreille : ils font pris au piége ;
les voilà qui rougiffent . Pour s'éclaircir
de leur doute , ils s'éloignerent adroitement
, & les laifferent feuls , fans pourtant
les perdre de vûe.
Doris friffonna de fe voir tête à tête avec
FEVRIER. 1755 . 41
un homme qu'elle craignoit d'aimer , & le
timide Lifidor parut lui - même embarraſſé ;
mais à la fin il rompit le filence , & jettant
fur Doris un regard tendre & refpectueux
, lui parla dans ces termes . J'ai toujours
fait gloire de mon indifférence , &
j'ai , pour ainsi dire , infulté au beau fexe ;
mais pardonnez à mon orgueil , Madame ,
je ne vous avois point vûe , vous m'en
puniffez trop bien.
A ce difcours elle fe fentit plus émue ;
& craignant l'effet de fon émotion , elle
prit le parti de la fuite. Voilà un tour que
Celiante m'a joué , répondit - elle , en le
quittant , je vais lui en faire des reproches.
Lifidor fut fi étourdi de cette réponſe , qu'il
demeura immobile . Doris rejoignit Celiante
, & la tirant à part , lui dit : c'eft
ainfi que vous apoftez des gens contre
moi. Dequoi vous plaignez-vous , répliqua
Celiante ? vous m'en avez défiée ; je
ne fuis pas noire , je vous en avertis . Pendant
ce tems- là Lifidor étoit refté dans la
même poſture où Doris l'avoit laiffé , & je
crois qu'il y feroit encore fi Clarimont
n'avoit été le defenchanter , en le tirant
par la main.
Nos amans furent raillés à fouper. Doris
en fut fi déconcertée , qu'elle feignit
un grand mal de tête , & fortit de table
42 MERCURE DE FRANCE.
.
pour s'aller mettre au lit. Quand Celiante
qui couchoit avec elle , entra dans fa chambre
, elle la trouva endormie , & l'entendit
qui fe plaignoit tout haut , & qui nommoit
Lifidor. L'amour qui ne veut rien
perdre , & qui avoit fouffert de la violence
qu'on lui avoit faite pendant le jour ,
profita de la nuit pour éclater , & le fommeil
, de concert avec lui , trahit la vertu
de Doris.
Dès qu'elle fut réveillée , fon amie lui
dit ce qu'elle venoit d'entendre. Il eft vrai ,
répondit- elle en pleurant , j'aime malgré
moi , & vous êtes vengée ; mais je mourrai
plutôt que de céder à ma paffion. Celiante
qui avoit le coeur fenfible , en fut attendrie
, & l'affura que fi elle avoit cru
que la chofe dût devenir auffi férieufe ,
elle n'auroit eu garde d'y fonger,
Le lendemain Lifidor redoubla d'empreffement
auprès de Doris , & fe jettant à
fes pieds , la pria de ne pas defefperer un
amant qui n'étoit pas tout -à-fait indigne
d'elle. Je vous offre , dit- il , un coeur tout
neuf, qui n'a jamais rien aimé que vous ,
& dont les fentimens font auffi purs que
votre vertu même ; ne le refufez pas , je
vous en conjure. Elle l'obligea de fe relever
, & lui répondit que des noeuds facrés
la lioient à un autre , qu'il ne pouvoit
FEVRIER. 1755. 43
brûler pour elle d'un feu légitime ; & que
s'il lui parloit une feconde fois de fon
amour , elle lui quitteroit la place , & réprendroit
le chemin de la ville .
Notre amant fut épouvanté d'une menace
ſi terrible ; il n'ofoit plus l'entretenir ,
à peine avoit-il le courage de la regarder ?
La trifteffe s'empara de fon ame , & bientôt
il ne fut plus reconnoiffable ; le plus
pareffeux des hommes devint le plus matinal
, lui qui paffoit auparavant les trois
quarts de la vie au lit , devançoit tous les
jours l'aurore . Clarimont l'en railla , &
lui dit ces vers de Quinault :
Vous vous éveillez fi matin ,
Que vous ferez croire à la fin
Que c'eft l'amour qui vous éveille.
Un matin qu'il le trouva dans un bois
écarté , un livre à la main , il lui demanda
ce qu'il lifoit. C'eſt Abailard , répondit- il ,
j'admire fes amours , & j'envie fon bonheur.
Je vous confeille d'en excepter la
cataſtrophe , répliqua Clarimont en riant ;
mais à parler férieufement , vous n'êtes pas
fort éloigné de fon bonheur ; vous aimez
& s'il faut en juger par les apparences ,
vous n'êtes point hai. Eh ! s'il étoit vrai ,
interrompit Lifidor , m'auroit-on impofé
>
44 MERCURE DE FRANCE.
filence , & m'auroit- on défendu d'efperer ?
Croyez-moi , reprit fon ami , ne vous découragez
point , & vous verrez que la fé
vere Doris ne vous a fermé la bouche que
parce qu'elle craint de vous entendre & de
vous aimer. Je fçai même de Celiante
qu'elle fouffre la nuit des efforts qu'elle fe
fait le jour. Si elle refufe de vous parler
éveillée , elle vous entretient en dormant ,
elle foupire , & vous nomme tout haut .
Elle eft indifpofée depuis hier au foir , &
je fuis für que fon mal ne vient que d'un
filence forcé , ou d'une réticence d'amour.
Allez la voir , fon indifpofition vous fervira
d'excufe & de prétexte.
Lifidor fe laiffa perfuader , & tourna fes
pas vers la chambre de fon amante ; if entra
, & ouvrit les rideaux d'une main tremblante
: elle dormoit dans ce moment ; &
pleine d'un fonge qui la féduifoit , elle lui
fit entendre ces douces paroles.
Oui , Lifidor , je vous aime , le mot eft
prononcé , il faut que je vous quitte , mon
devoir me l'ordonne , & ma vertu rifqueroit
trop contre votre mérite. Dans cet embraffement
recevez mon dernier adieu .
En même tems elle lui tend deux bras
charmans , qu'il mouroit d'envie de baifer,
& fe jette à fon col. Lifidor , comme
on peut penfer , n'eut garde de reculer.
FEVRIER . 1755. 45
Quelle agréable furprife pour un amant
qui fe croyoit difgracié ! O bienheureux
fommeil difoit - il en lui-même dans ces
momens délicieux , endors fì bien ma Doris
, qu'elle ne s'éveille de long- tems : mais
par malheur Celiante qui furvint , fit du
bruit , & la réveilla comme elle le tenoit
encore embraffé . Elle fut fi honteufe de
fe voir entre les bras d'un homme furtout
en préfence de fon amie , que repouffant
Lifidor d'un air effrayé , elle s'enfonça
dans fon lit , & s'enveloppa la tête
de la couverture , en s'écriant qu'elle
étoit indigne de voir le jour. Lifidor confus
, foupira d'un fi cruel réveil ; d'un excès
de plaifir il retomba dans la crainte &
dans l'abattement , & fortit comme il étoit
entré.
Ċeliante eût ri volontiers d'une fi plaifante
aventure ; mais Doris étoit fi defolée
qu'elle en eut pitié , & qu'elle tâcha de la
confoler , en lui repréfentant qu'on n'étoit
point refponfable des folies qu'on pouvoir
faire en dormant , & que de pareils écarts
étoient involontaires.
Non , interrompit Doris en pleurs , je
ne dormirai plus qu'en tremblant , & le
repos va me devenir odieux. Que l'amour
eft cruel il ne m'a épargnée juſqu'ici que
pour mieux montrer fon pouvoir , & que
46 MERCURE DE FRANCE.
pour rendre ma défaite plus honteufe . J'ai
toujours vécu fage à la ville , & je deviens
folle à la campagne ; il faut l'abandonner ,
l'air y eft contagieux pour moi . Ma chere ,
répartit Celiante , que vous êtes rigoureufe
à vous- même ! Après tout eft- ce un fi grand
mal que d'aimer ? Oui , pour moi qui fuis
liée , pourfuivit Doris , la fuite eft ma
feule reffource , & je pars aujourd'hui.
Aujourd'hui s'écria Celiante furpriſe
voilà un départ bien précipité. Aujour
d'hui même , reprit - elle , ou demain au
plûtard .
Celiante jugea qu'elle n'en feroit rien ,
puifqu'elle remettoit au lendemain , &
Celiante jugea bien . Lifidor à qui on dit
cette nouvelle , prit fon tems fi à propos ,
& s'excufa fi pathétiquement , qu'elle n'eut
pas le courage de partir. Depuis ce moment
il redoubla fes foins , & couvrit toujours
fon amour da voile du refpect. Le
tigre s'apprivoifa. Doris confentit d'écouter
fon amour, pourvu qu'il lui donnât le nom
d'eftime.
Enfin il n'étoit plus queftion que du
mot , quand le mari s'ennuya de l'abſence
de fa femme , & la vint voir . Il n'étoit pas
attendu , & encore moins fouhaité . Elle le
reçut d'un air fi froid & fi contraint , qu'il
fe fût bien apperçu qu'il étoit de trop s'il
FEVRIER. 1755. 47
avoit pû la foupçonner d'une foibleffe.
Lifidor fut confterné du contre- tems , & ne
put s'empêcher de le témoigner à Doris , &
de lui dire tout bas :
Quelle arrivée ! Madame , & quelle
nuit s'apprête pour moi ! Que je fuis jaloux
du fort de votre mari , & que mon
amour eft à plaindre !
Elle n'étoit pas dans un état plus tranquille.
La raifon lui reprochoit fon égarement
, & lui faifoit fentir des remords qui
la déchiroient. Elle ne pouvoit regarder
fon mari fans rougir , & elle voyoit finir
le jour à regret ; elle craignoit que le fommeil
ne lui revélât les fottifes de fon coeur .
Plufieurs n'ont pas cette peur , elles s'arrangent
de façon pendant la journée qu'elles
n'ont rien à craindre des aveux de la nuit .
Quand on a tout dit avant de fe coucher ,
on eft für de fe taire en dormant ; il n'y
a que les paffions contraintes qui parlent
dans le repos . Doris l'éprouva .
A peine fut-elle endormie , qu'un fonge
malin la trahit à fon ordinaire , & offrit
Lifidor à fon imagination égarée. Dans les
douces vapeurs d'un rêve fi agréable , elle
rencontra la main de fon mari , qu'elle
prit pour celle de fon amant , & la preffant
avec tendreffe , elle dit en foupirant :
Ah ! mon cher Lifidor , à quel excès d'a48
MERCURE DE FRANCE.
mour vous m'avez amenée , & qu'ai - je
fait de toute ma fageffe : Vous avez beau
me faire valoir la pureté de vos feux , je
n'en fuis pas moins coupable ; c'eft toujours
un crime que de les fouffrir , & c'eſt
y répondre que de les écouter. Que diroit
mon mari s'il venoit à lire dans mon
coeur l'amour que vous y avez fait naître ?
Cette feule penfée me tue , & je crois entendre
fes juftes reproches.
Qui fut étonné ce fut ce mari qui ne
dormoit pas. Quel difcours pour un homme
qui adoroit fa femme , & qui avoit
jufqu'alors admiré fa vertu ! Elle avoit
parlé avec tant d'action qu'elle s'éveilla ,
& il étoit fi troublé qu'il garda long-tems
le filence enfuite il le rompit avec ces
mots :
Je ne fçais , Madame , ce que vous avez
dans l'efprit , mais il travaille furieuſement
quand vous dormez. Il n'y a qu'un moment
que vous parliez tout haut , vous
avez même prononcé le nom de Lifidor ;
& s'il en faut croire votre fonge , il eft
fortement dans votre fouvenir. Une Coquette
auroit badiné là- deſſus , & raillé
fon mari de s'allarmer d'un fonge lorfque
tant d'autres s'inquiettent fi peu de la réalité
; mais Doris étoit trop vertueuse pour
fe jouer ainfi de la vérité qui la preifoit.
Elle
FEVRIER. 1755. 49
Elle ne répondit que par un torrent de larmes
, & voulut fe lever , en difant qu'elle
n'étoit plus digne de l'amitié de fon mari.
Il fut touché de fes pleurs , & la retint.
Après quelques reproches il fe laiffa perfuader
qu'il n'y avoit que fon coeur qui
fût coupable , & lui pardonna ; mais il exigea
d'elle qu'elle quitteroit la campagne
fur le champ , & ne verroit plus Lifidor.
Elle jura de lui obéir , & fit honneur à fon
ferment. Dès qu'il fut jour , elle prit congé
de fon amie , & la chargea d'un billet pour
Lifidor , qu'elle ne voulut point voir. Enfuite
elle partit avec fon époux.
Lifidor n'eut pas reçu le billet de Doris
qu'il l'ouvrit avec précipitation , & y luc
ces mots : Ma raifon & mon devoir font
à la fin les plus forts. Je pars & vous ne me
verrez plus. Il penfa mourir de douleur.
Non , s'écria -t- il , je ne vous croirai point,
trop fevere Doris , & je vous reverrai ,
quand ce ne feroit que pour expirer à votre
vûe. Auffi-tôt fe livrant au tranfport
qui l'entraînoit , il fuivit les pas de Doris
, & laiffa Celiante avec Clarimont goûter
la douceur d'un amour plus tranquille
& moins traverfé . Mais toutes fes démarches
furent inutiles. Doris fut inflexible
& ne voulut plus le voir ni l'écouter . Voici
des vers qu'on a faits fur cette aventure.
Fermer
Résumé : LA DORMEUSE INDISCRETE, NOUVELLE.
La nouvelle 'La dormeuse indiscrète' narre l'amitié entre Doris et Celiante, deux femmes mariées et vertueuses. Doris est sévère envers elle-même mais indulgente envers les autres, tandis que Celiante, plus encline aux mœurs du siècle, est sensible et charmante mais manque de constance. Doris est mariée à un homme plus jeune qu'elle respecte mais n'aime pas, tandis que Celiante est mariée à un vieillard qu'elle déteste. Lors d'un séjour à la campagne, Celiante prédit à Doris qu'elle tombera amoureuse et organise une rencontre entre Doris et Lifidor, un ami de Clarimont, l'amant de Celiante. Malgré leurs résistances initiales, Doris et Lifidor finissent par s'attirer mutuellement. Un jour, Doris, endormie, avoue son amour à Lifidor en rêve et il en profite pour l'embrasser. Réveillée par Celiante, Doris est horrifiée et décide de partir. Cependant, Lifidor la convainc de rester et redouble d'efforts pour gagner son cœur. Leur relation progresse discrètement jusqu'à l'arrivée inattendue du mari de Doris, qui perturbe leurs plans. Dans un épisode crucial, Doris, endormie, prend la main de son mari pour celle de Lifidor et exprime son amour pour ce dernier. Son mari, qui ne dormait pas, entend ses paroles et est profondément troublé. Doris, réveillée, est submergée par la culpabilité et les larmes. Son mari, bien qu'il lui pardonne, exige qu'elle quitte la campagne et ne revoie plus Lifidor. Doris obéit et part avec son époux dès le matin, laissant un billet à Lifidor où elle lui annonce qu'elle ne le verra plus. Lifidor, désespéré, tente de la retrouver, mais Doris reste inflexible et refuse de le revoir. La nouvelle se conclut par la mention de vers inspirés par cette aventure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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175
p. 7-26
L'ORIGINE DES EVENTAILS, A MADEMOISELLE .....
Début :
J'ai cru long tems, avec vous, Mademoiselle, que les éventails n'étoient [...]
Mots clefs :
Éventail, Éventails, Amour, Flore, Dame, Déesse, Dieux, Homme, Bosquet, Nymphe, Origine, Zéphyr
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ORIGINE DES EVENTAILS, A MADEMOISELLE .....
L'ORIGINE
DES EVENTAILS
A MADEMOISELLE ....
•
J'ai cru long moiſelle , qu-teemlses, aévveenctaviolussn,'éMtaodieen-t
autre chofe que l'invention de quelque artifan
affez habile pour avoir fçu (paffez- moi
la métamorphofe ) renfermer des zéphirs
dans un morceau de papier ou de taffetas.
Je n'y vois point d'autre avantage
Pour les Dames , que l'agrément
D'avoir à leur commandement
Le fouffle que zéphir avoit feul en partage
Avant que l'on eut l'art de captiver le vent.
Vous penfiez la même chofe , Mademoifelle
, mais nous ne connoiffions gueres
, ni l'un ni l'autre , la véritable origine
& les magnifiques propriétés des éventails .
J'ai été tiré d'erreur par l'aventure dont je
vous ai promis la narration ; elle vous paroîtra
merveilleufe , mais fongez que la
vérité même a fes merveilles , & que cette
hiftoire peut être vraie , quoiqu'elle ne
paroiffe pas tout-à-fait vraisemblable .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
J'aime mieux , après tout , une plaifante fable ,
Qui peut mener l'efprit à quelque vérité ,
Que quelque hiftoire véritable ,
Sans but & fans moralité.
y aura un an l'été prochain , qu'après
m'être promené feul dans le Luxembourg
pendant un affez long tems , je fus me repofer
dans un bofquet de cet agréable jardin
, l'un des ornemens de Paris , quoique
la nature feule en faffe les frais , & que
l'art ne fe mette point en peine de le cultiver.
Il étoit près de huit heures du foir ; je
ne m'apperçus point en entrant dans le
bofquet que je marchois fur quelque chofe
; une efpéce de cri me fit regarder à
terre : un éventail fort joli étoit à mes
pieds ; je le ramaffai ; je ne fçais quel mouvement
fecret me fit defirer alors de connoître
la perfonne à qui cet éventail appartenoit.
Peut-être alors mon coeur étoit- il entraîné
Par ce doux inſtinct qui nous guide ,
Quand , par le moindre objet , l'homme eft déter
miné
A voler d'une aîle rapide
Wers le fexe enchanteur pour lequel il eft né.
Quoiqu'il en foit , je m'écriai fur le
MARS.
champ , & fans y penfer : à qui l'éventail ?
perfonne ne m'ayant répondu , j'allois le
mettre dans ma poche , lorfqu'une voix
me cria ; ami , que ne daignes-tu me demander
à moi -même à qui j'appartiens ?
Vous jugez bien , Mademoifelle , que
cette voix me furprit étrangement. Je regardai
de tous côtés , je ne découvris perfonne
l'épouvante commença à fuccéder
à l'étonnement : étoit- ce un démon ? étoitce
un génie ? les uns & les autres habitent
les bofquets. Cette voix n'avoit point un
corps , ou ce corps étoit invifible : dans
cette étrange conjoncture , je me rappellai
le fens du difcours , & mon étonnement
redoubla ; il paroiffoit même que l'éventail
m'avoit apoftrophé : nouveau fujet d'inquiétude
.
» Je vois ta ſurpriſe ( continua la voix ) ;
» c'eſt une preuve de ton ignorance.
Ami , tulanguis , je le voi ,
Dans les préjugés du vulgaire ;
Ton efprit ne recherche & ne découvre en moi
Qu'un inftrument fort ordinaire.
Je fçais qu'un éventail , pour un eſprit borné ,
N'eft qu'un morceau d'ivoire , un taffetas orné
D'une peinture inanimée :
Tandis qu'aux Dames deſtiné
Ce bijou , d'un zéphif , tient l'ame renfermée.
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Ainfi donc , ô mortels ! à l'écorce attachés ,
Vous voyez tout le refte avec indifférence ;
Etfous nombre d'objets fimples en apparence
Vous ne pénétrez pas quels tréfors font cachés .
La voix pourfuivit , affis -toi fur ce ga
zon , approches l'éventail de ton oreille
& redoubles d'attention .
L'éventail que tu tiens n'eft autre chofe
qu'un malheureux zéphir , à qui fon inconftance
a couté cher.
J'aimois Flore , & j'en étois aimé , lorfque
ma légereté naturelle me fit voler vers
Pomone ; je trouvai fon coeur occupé ,
Vertumne étoit heureux .
Après avoir parcouru les états de quelques
autres divinités , je revins à Flore ;
elle m'aimoit toujours , & elle me pardonna
ma petite infidélité.
En amour la défertion
Nous infpire fouvent une ferveur nouvelle
Pour le premier objet de notre paffion.
Ne craignons point l'impreffion
Qu'une infidelité fera fur une belle ,
Pourvû que le bon goût & la réflexion,
Sçache nous ramener à propos auprès d'elle :
De ne faire jamais qu'un choix ,
Belles, fi vos amans fe faifoient une affaire ;
MARS. II 1755.
Votre gloire y perdroit , c'eft une choſe claire ;
De quatre amans , foumis tour à tour à vos loix ,
Il faudroit en retrancher trois.
Il faut bien , pour vous fatisfaire ,
Que notre coeur ait quelquefois
Des facrifices à vous faire.
Suivant cette maxime , mon retour vers
La Déeffe ne me guérit point de l'inconftance
; on eût dit que j'étois né François .
Lorfque je revins à la cour de Flore , j'y
trouvai une jeune nymphe fort aimable ,
& que je n'avois pas encore vûe ; on la
nommoit Aglaé : la voir & l'aimer fut mon
premier mouvement ; le fecond fut de
chercher à lui plaire. Aglaé avoit un coeur
neuf : conquête flatteufe ! je n'épargnai
rien pour me la procurer ; mais ce n'étoit
pas fans précautions : mon humeur volage
avoit rendu Flore clairvoyante.
Ce n'étoit pas une merveille.
Un amour trop certain de fa félicité ,
S'affoupit dans les bras de la fécurité ;
Mais il s'agite & ſe réveille ,
Dès qu'il entend la voix de l'infidelité .
J'étois obfervé de fi près que je fus
bien huit jours entiers à brûler conftamment
fans pouvoir le déclarer à l'aimable
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Aglaé ; cependant au bout de ce long ter
me , Flore ayant été appellée au confeil
des Dieux , pour l'ornement d'une fête que
Jupiter vouloit donner , fon abſence me
laiffa la liberté d'entretenir mon adorable
nymphe : je ne fçais fi elle avoit deviné
que j'aurois à lui parler ; elle fe difpenfa ,
fur quelque prétexte , de fuivre la Déeffe.
Quant à moi je trouvai le fecret de m'échapper
de la falle du confeil olympique ,
& je volai vers Aglaé .
Elle fe promenoit dans les jardins del
Flore : eh quoi ! me dit- elle d'un air tout
charmant , vous n'êtes donc pas refté avec
la Déeffe ? croyez- vous , lui dis- je , ô mon
aimable Aglaé , qu'il y ait des fêtes pour
moi où vous n'êtes pas ? alors je me jettai
à fes genoux , & je lui déclarai avec tranfport
l'amour qu'elle m'avoit infpirée.
Que faites-vous ? s'écria-t elle , que deviendrois-
je fi Flore nous furprenoit enfemble
? Ne craignez rien , chere Aglaé ,
Flore eft retenue dans les cieux ; n'ayez
d'attention que pour un amant qui ne voit
que vous.
Ah ! par une crainte frivole
Pourquoi troublerons -nous ces momens fortunés ?
Déja cet heureux tems s'envole ,
Cruelle , & vous l'empoifonnez.
MARS. 1755 : 13
Hélas ! me répondit Aglaé , avec une
fimplicité trifte & naïve , je vous écoutois
il y a quelques jours parler à Flore , vous
fui juriez un amour éternel , & vous m'aimez
, dites-vous ? Oui , répliquai -je auffitôt
en prenant une de fes belles mains :
oui , belle Aglaé , je vous adore , & je
n'adore que vous feule ; êtes - vous déterminée
à m'ôter tout eſpoir , à moi , l'amant
le plus tendre & le plus fidele qui fut
jamais ?
Sur ces fermens , continua l'Eventail ,
en s'interrompant lui - même , vous me
croyez peut- être le plus traître de tous
les zéphirs , vous m'accufez de perfidie . t.
Mais ce feroit me faire injure ;
L'inconftance eft l'effet d'une invincible loi :
Et l'amant volage eſt parjure
Sans être de mauvaiſe foi.
Cependant le ceeur rempli de ma nouvelle
paffion , j'attendois aux pieds d'Aglaé
qu'elle daignât prononcer mon arrêt : Levez
-vous , me dit - elle , je tremble que
Flore ne furvienne . Eh ! quoi , lui répliquai-
je , toujours des craintes , & pas
le
moindre efpoir ! Que voulez- vous que je
vous dife , me répondit Aglaé , en tourmant
vers moi les plus beaux yeux du monde
? .... Ah ! Zephir , vous avez aimé
12 MERCURE DE FRANCE.
Aglaé ; cependant au bout de ce long ter
me , Flore ayant été appellée au confeil
des Dieux , pour l'ornement d'une fête que
Jupiter vouloit donner , fon abfence me
laiffa la liberté d'entretenir mon adorable
nymphe : je ne fçais fi elle avoit deviné
que j'aurois à lui parler ; elle fe difpenfa ,
fur quelque prétexte , de fuivre la Déeſſe.
Quant à moi je trouvai le fecret de m'échapper
de la falle du confeil olympique ,
& je volai vers Aglaé.
Élle ſe promenoit dans les jardins de
Flore : eh quoi ! me dit- elle d'un air tout
charmant , vous n'êtes donc pas refté avec
la Déeffe ? croyez- vous , lui dis- je , ô mon
aimable Aglaé , qu'il y ait des fêtes pour
moi où vous n'êtes pas ? alors je me jettai
à fes genoux , & je lui déclarai avec tranfport
l'amour qu'elle m'avoit infpirée.
Que faites-vous ? s'écria-t elle , que deviendrois-
je fi Flore nous furprenoit enfemble
? Ne craignez rien , chere Aglaé ,
Flore eft retenue dans les cieux ; n'ayez
d'attention que pour un amant qui ne voit
que vous.
Ah ! par une crainte frivole
Pourquoi troublerons-nous ces momens fortunés ?
Déja cet heureux tems s'envole ,
Cruelle , & vous l'empoifonnez.
MARS . 1755: 13
Hélas ! me répondit Aglaé , avec une
fimplicité trifte & naïve , je vous écoutois
il y a quelques jours parler à Flore , vous
fui
juriez un amour éternel , & vous m'aimez
, dites-vous ? Oui , répliquai-je auffitôt
en prenant une de fes belles mains
oui , belle Aglaé , je vous adore , & je
n'adore que vous feule ; êtes- vous déterminée
à m'ôter tout eſpoir , à moi , l'amant
le plus tendre & le plus fidele qui fut
jamais ?
Sur ces fermens , continua l'Eventail ,
en s'interrompant lui - même , vous me
croyez peut-être le plus traître de tous
les zéphirs , vous m'accufez de perfidie.
Mais ce feroit me faire injure ;
L'inconftance eft l'effet d'une invincible loi :
Et l'amant volage eft parjure
Sans être de mauvaiſe foi.
Cependant le ceeur rempli de ma nouvelle
paffion , j'attendois aux pieds d'Aglaé
qu'elle daignât prononcer mon arrêt : Levez
- vous , me dit - elle , je tremble que
Flore ne furvienne . Eh ! quoi , lui répliquai-
je , toujours des craintes , & pas
moindre efpoir ! Que voulez- vous que je
vous dife , me répondit Aglaé , en tourmant
vers moi les plus beaux yeux du monde
? .... Ah ! Zephir , vous avez aimé
le
14 MERCURE DE FRANCE.
1
Flore ..... que je ferois à plaindre fi vous
changiez une feconde fois ! A ces mots
elle difparut.
Depuis ce moment elle m'évitoit , elle
s'obfervoit elle - même , elle fembloit fe repentir
d'une indifcrétion ; enforte que je
fus quelques jours fans pouvoir m'affurer
plus pofitivement de fes difpofitions à mon
égard : peut-être , me répondrez - vous ,
qu'elle m'en avoit affez dit à
Mais quel eft l'aveu favorable
Qui foit , je ne dis pas égal , mais comparable
A ce je vous aime charmant
Que l'on trouve fi defirable ?
Ces trois mots échappés d'une bouche adorable ,
Peuvent feuls contenter la maîtreffe & l'amant .
L'attente d'un aveu fi cher m'avoit rendu
rêveur contre mon ordinaire . Ma rêverie
me conduifit un jour dans une allée
fombre où le promenoit Aglaé. Dès qu'elle
me vit , elle entra , pour m'éviter , dans un
cabinet de rofiers , voifin d'un bofquet de
myrtes , où Flore alloit quelquefois fe repofer.
La jeune Nymphe ne foupçonnoit
pas que je l'euffe apperçue : j'étois à fes
genoux avant qu'elle eût fongé à m'ordonner
de me retirer . Elle voulut fortir ; je
Parrêtai : Ne craignez rien , lui dis-je , belle
Aglaé !
MARS . 1755.
Que mon empreffement ne vous foit point fufpect
:
Ma tendreffe pour vous eft pure & légitime ;
Le véritable amour est fondé fur l'eftime ,
Et l'eftime eft fuivie en tout tems du reſpect.
- Elle parut fe raffurer : une défiance affectée
eft fouvent plus dangereufe dans ces
occafions qu'une noble confiance mêlée
d'une fierté qui en impoſe à l'amant le plus
empreffé.
Je me défierois d'une prude
Qui me quitteroit brufquement ,
Ou me chafferoit d'un air rude ;
La vertu bien fincere agit tout fimplement.
4
Nous nous mîmes à caufer tranquillement.
Aglaé continua de cueillir des rofes
pour s'en faire un bouquet. J'en avois apperçu
une , la plus belle du monde , dans
un coin du cabinet : j'allois la cueillir
lorfqu'une épine me piqua fi vivement
qu'il m'échappa une plainte que la tendre
Aglaé accompagna d'un cri,: tous deux
nous trahirent .
Hélas ! les rofes les plus belles ,
Et qui par leur éclat charment le plus nos yeux ,
Cachent aux regards curieux
Les épines les plus cruelles.
16 MERCURE DE FRANCE.
Le plus fage feroit de n'en point approcher.
Mais , quoi ! de tant d'attraits le ciel les a pour
vûes ,
Que du moment qu'on les a vûes
On rifque tout pour les toucher .
Flore dormoit dans le bofquet demyrte ;
le cri d'Aglaé la réveilla ; elle accourut dans
le cabinet des rofiers : Dieux ! quel fut fon
étonnement ! Aglaé étoit affife fur un banc
de gazon , j'étois à genoux devant elle ,
tandis qu'avec un mouchoir de mouffeline
, l'aimable Nymphe fe hâtoit d'étancher
le fang qui fortoit de la piquûre que
je m'étois faire : la bleffure en elle-même
étoit peu de chofe ; mais eft - il de légers
accidens en amour ? Aglaé découvroit dans
fon action cet empreffement mêlé de crainte
que l'on a dans ces fortes d'occafions
pour les perfonnes que l'on aime.
En amour , le péril eft la pierre de touche :
Alors , quoiqu'une belle ait formé le projet
De tenir en filence & fes yeux & fa bouche ;
Dans le moindre accident qui frappe un cher ob
jet ,
L'ame fe réunit à celle qui la touche , :
Et la beauté la plus farouche
De fes craintes bientôt découvre le fujet.
Cette entrevûe auffi fatale pour nous
MARS. 1755. 17
que pour la Déeffe , ne fit que juftifier des
foupçons qu'elle avoit déja conçus : elle
diffimula cependant , & parut même plus
tranquille fur mon compte ; mais elle méditoit
une vengeance qui devoir m'ôter
pour toujours le defir , ou , fi vous voulez
, le plaifir de changer .
Quelques jours après cet incident , Flore
fit avertir Aglaé de venir lui parler en
particulier la pauvre Nymphe obéit en
tremblant. Raffurez- vous , lui dit -elle , je
ne veux point vous faire de mal ; je fuis
charmée , puifque Zéphir m'abandonne
que ce foit du moins pour une perfonne
qui le mérite. Mais , Aglaé , quand vous
lui avez permis quelque efpérance , avez .
vous bien refléchi fur le caractere de votre
amant ? les fermens qu'il vous a faits fans
doute , ne me les avoit- il pas faits à moi
même ? que dis-je ? ne me les avoit- il pas
mille fois réitérés ? avez - vous plus d'em
pire fur lui que je crois en avoir ? & s'il
change encore quelle fera votre deftinée
?
>
Au commencement de ce difcours
Aglaé n'avoit reffenti que de la confufion :
ces derniers mots lui firent répandre des
larmes ; elles furent fa réponſe.
Je vous plains d'autant plus , continua
la Déeffe , que vous aimez de bonne foi
18 MERCURE DE FRANCE.
le plus volage de tous les amans ; il eft cependant
pour vous un moyen de prévenir
fon infidélité. On vient de me faire préfent
d'une petite baguette d'ivoire qui a
la vertu de fixer les inconftans : je vous
la donne , j'en aurois fait ufage pour moimême
, fi Zéphir ne m'eût point quittée
pour vous : il n'eft plus tems , & peut-être
même que demain il feroit trop tard pour
vous.
Incapable de trahisons ;
La fincere vertu l'eft auffi de foupçons.
Aglaé ne vit dans cette offre de Flore
qu'une marque de protection . Elle fortit
après avoir baifé la main de la Déeffe
avec le témoignage de la plus vive reconnoiſſance
. Hélas ! elle ne prévoyoit pas
combien ce préfent alloit nous être fatal
à tous les deux .
Elle accourut d'un air gai me faire part de
la prétendue clémence de Flore ; mais elle
ne me dit rien de la fatale baguette, dans la
crainte apparemment d'en empêcher l'effet .
Je ne me défiois de rien : la gaité d'Aglaé
me charmoit ; je me mis à folâtrer avec
elle : j'apperçus la petite baguette d'ivoire ,
je la trouvai jolie : je voulus la dérober ' ;
Aglaé la retint , elle m'en donna en badiMARS.
1755 . 19
nant de petits coups fur les ailes : funefte
badinage !
A peine cus-je été frappé du fatal préfent
de Flore , qu'il fe fit en moi une métamorphofe
auffi prompte que prodigieufe.
La baguette enchantée fe fendit en plu
fieurs petites languettes minces qui forment
les bâtons que vous tenez : mes aîles
s'étant réunies auffi - tôt , fe colerent fur
l'ivoire , & formerent ce que l'on appelle
vulgairement un éventail fuis toujours
Zéphir , quoique j'aie perdu mon ancienne
forme.
En fuis-je donc moins eftimable
N'ai- je pas confervé l'heureufe faculté
De répandre dans l'air cette fraîcheur aimable
Qui défend la beauté
Contre les chaleurs de l'été ?
En vain l'aftre du jour veut lui faire la guerre ,
J'ai l'art de l'en débarraffer.
Ce font toujours les fleurs que j'aime à careffer ;
Non celles qu'autrefois j'aimois dans un parterre ,
Mais celles que les Dieux ont pris foin de verfer
Sur le teint éclatant des Reines de la terre.
Mon changement en éventail fut pour
Aglaé le coup le plus terrible . J'ai fçu depuis
qu'elle n'avoit pû furvivre à mon
malheur , & j'ofe ajouter au fien . Pou
20 MERCURE DE FRANCE.
voit elle defirer de me fixer à ce prix ?
J'ai paffé en différentes mains depuis ma
métamorphofe ; les Dieux m'ont laiffé l'ufage
de la parole pour inftruire l'univers
de mon origine & de mes différentes propriétés.
Comment ( dis- je au Zéphir métamor
phofé ) , vous fervez donc à plus d'une
chofe ?
Que tu es novice , me répondit-il , Â
tu ignores en combien de manieres je puiš
être utile au beau fexe !
Vas , crois- moi , ce feroit trop peu pour
les Dames de n'avoir en moi qu'un zéphir
à leurs ordres , il eft des occafions où je
leur fuis d'une toute autre utilité.
Croirois-tu , par exemple , que j'ai bonne
part à certaines converfations ? Il y a
quelque tems que j'appartenois à une jeune
veuve , qui dans ces fortes de cas
fe fervoit de moi merveilleufement bien.
Comme elle a de la beauté , mais peu
d'efprit ,
S'entend-elle agacer par quelque compliment
Elle répond fuccintement ;
Mais elle fçait en récompenſe
Badiner fort éloquemment
Avec fon éventail , dont le jeu la difpenfe
De s'énoncer plus clairement :
MARS. 1755. 21
O! l'agréable truchement !
Sans faire plus grande dépenſe
Et d'efprit & de jugement ,
Dans un cercle , Cloris fe donne adroitement
L'air d'une perfonne qui penſe ;
Et l'évantail alors fert admirablement.
Elle le tient appuyé fur fes levres , à peu
près dans l'attitude du Dieu du filence repréfenté
tenant un cachet ou fon doigt fur
fa bouche. C'eft ainfi qu'une fotte rêverie
paffe pour une fpirituelle méditation .
Que de Dames fort eftimables d'ailleurs , à
qui il n'en a jamais coûté qu'une femblable
attitude , pour fe donner dans le monde
la réputation d'êtres penfans !
yeut-on de l'éventail faire quelqu'autre ufage ?
Que l'on me tienne déployé ,
Et qu'alors je fois employé
A cacher , de côté , la moitié du viſage :
Voilà dans un monde poli-,
Et le voile le plus modeſte ,
Et le mafque le plus joli
Pour en faire accroire de refte ,
Aux oncles , aux tuteurs , aux papas , aux ma
mans ,
Aux maris , & même aux amans, -
C'eft ainfi qu'à fa confidente ,
Ou bien à fon héros , une fille prudente
22 MERCURE DE FRANCE.
Parle à l'abri de l'éventail ;
Car on n'affiche plus l'amour à fon de trompe ,
Et ce n'eft plus en gros , meres , que l'on vous
trompe :
On aime à petit bruit , & l'on dupe en détail.
Cette façon de mafque eft encore à l'ufage
des Dames , qui fe difent à l'oreille
de jolis riens ; elles leur donnent par là
un air d'importance & de myftere. Autre
avantage que l'on retire de l'éventail,
Sur l'objet de fa paſſion ,
L'éloquence d'un homme aimable
Fait-elle quelque impreffion ?
On cache une rougeur ou fauffe ou véritable
Avec un éventail , dont on fçait ſe couvrir ;
Et quelquefois auffi c'eft un tour plein d'adrefle
Pour faire deviner des fignes de tendreffe
Que la bouche balance encore à découvrir.
Un jeune Cavalier , moins fage qu'amoureux ¿
Qu'un tendre aveu rend téméraire ,
Ofe-t-il hazarder quelque gefte contraire
A ce que la décence exige de fes feux
Mieux que par une réprimande ,
Par un coup d'éventail , le tendron irrité
En impofe au galant , qui s'étoit écarté
la raifon commande .
De ce que
Mais j'entends que l'on me demande
Si le coup d'éventail eft donné des plus lourds ;
MARS.
23 1755 .
Je réponds : des amans faifons la différence ,
On bat ceux que l'on voit avec indifférence
Mais on fait patte de velours
Sur le galant de préférence ,
Au furplus , cette partie de mon exer
cice eft celle qui demande le plus de précifion
l'amour eft un enfant bien malin ;
fouvent on l'agace en croyant le rebuter ;
c'eſt aux Dames à ne pas s'y méprendre .
:
Que vous dirai-je encore ? je connois
une vieille Marquife , dont la foibleſſe eſt
de vouloir être regardée : elle y réuffic
quelquefois par la fingularité de fon ajuſtement.
Il y a quelque tems qu'elle fe faufila
dans une compagnie de jeunes perfonnes
de l'un & de l'autre fexe ; elle quête
des regards , à peine y fait- on attention :
la pauvre
Marquife
étoit
ifolée
au milieu
de douze
perfonnes
. Pour
derniere
reffource
, elle laiſſe
tomber
fon éventail
;
un jeune
homme
le ramaffe
, le rend poliment
à la Marquife
, & fe tourne
de l'autre
côté. La formalité
remplie
, il ne fut
pas feulement
queſtion
d'un clin d'oeil
, il
fallut
fortir
fans avoir
eu le bonheur
de fe
faire
regarder.
Une jeune Agnès fe fert plus heureuſement
du même ſtratagême ; fon amant lui
écrit , elle fait une réponse ; l'embarras eft
24 MERCURE DE FRANCE.
de la donner fans que l'on s'en apperçoive
; on attend l'occafion que l'on foit à
côté l'un de l'autre : l'Agnès laiffe adroitement
tomber l'éventail , le jeune Cavalier
le ramaffe , le préfente à fa maîtreffe , qui
faifit l'inftant pour lui gliffer dans la main
le billet qu'elle tehoit tout prêt dans la
fienne .
Eh ! que d'autres beautés en uferoient
ainfi !
Quelquefois
il arrive auffi
Qu'avec un air diftrait & fimple en apparence ,
Mais au fond , avec un air fin ,
En fe mettant au jeu , l'on donne à ſon voiſin
L'éventail à garder : aimable préférence !
Enfuite on feint de l'oublier
Lorfqu'à s'expliquer on héfite ,
Et cet heureux oubli fournit au cavalier
Un pretexte innocent de premiere vifite..
En un mot , je n'aurois jamais fait fi je
voulois vous développer dans toutes fes
parties le fublime exercice de l'éventail :
il répond à ceux du chapeau , de la canne ,
& de la tabatiere ; c'eft tout dire.
Et je ne vous parle que de ce que je
fçais , fans compter les méthodes que je
puis ignorer , mes confreres les ayant imaginées
fans moi . Car il eft bon de vous
dire que plufieurs zéphirs ont été tentés ,
fur
MARS . 1755. 25
fur mon exemple d'être métamorphofés en
éventails ; quelques uns par malice , d'autres
pour réparer de bonne foi la réputation
de légereté qui les avoient perdus
auprès des Dames , par les fervices continuels
qu'ils leur rendent ; & les Dames ,
à leur tour , par un motif de reconnoiffance
ou d'intérêt , ne nous abandonnent
pas même dans la faifon où les zéphyrs
font de trop preuve remarquable de toutes
nos autres propriétés,
Que d'éventails grands & petits ,
Pourroient vous raconter la choſe ;
Si tous les inconftans étoient affujettis
A la même métamorphofe ?
On affure même , continua le zéphyr ,
que les Cavaliers François , & fur-tout les
petits-maîtres , ont imaginé depuis peu
de porter en été des éventails de poche .
Après avoir partagé avec les Dames les .
mouches , le rouge , & les ponpons , je ne
crois pas que ces Meffieurs rifquent de
paroître plus ridicules en partageant auffi
l'exercice de l'éventail.
A peine mon zéphyr hiftorien eut - il
achevé ces mots , que je fus abordé par
un grand jeune homme , qu'il me dit être
de robe : il me demanda fi dans ce même
endroit je n'avois pas trouvé par hazard
B
26 MERCURE DE FRANCE .
l'éventail qu'une Dame avoit égaré. Pendant
qu'il me faifoit une longue defcription
de l'éventail , le zéphyr me dit
à l'oreille : voilà le favori de ma maîtreffe ;
c'est une actrice fort aimable : ce jeune
Confeiller l'avoit accompagnée dans ce
bofquet ; mais dès qu'ils ont apperçu certain
plumet , concurrent redoutable pour
un homme de robe , ils fe font levés avec
tant de précipitation que l'éventail eft reſté
fur la place. Cela m'arrive fouvent dans les
tête-à-têtes. Adieu .
Je rendis au Confeiller l'éventail de fa
Déefle , & je me retirai plein de réflexions
qu'une matiere auffi intéreffante ne doit
pas manquer d'infpirer .
Voilà , Mademoiſelle , l'Origine des éventails.
Et voilà , foit dit entre nous •
Ce que je n'aurois point griffonné pour toute autre.
A propos d'éventail , fi l'Amour d'un air doux
Venoit fe mettre à vos genoux ,
Croyez-moi , fervez - vous du vôtre
Pour le repouffer loin de vous ;
Je le connois , le bon apôtre ,
Le plus fage fait bien des fous.
DES EVENTAILS
A MADEMOISELLE ....
•
J'ai cru long moiſelle , qu-teemlses, aévveenctaviolussn,'éMtaodieen-t
autre chofe que l'invention de quelque artifan
affez habile pour avoir fçu (paffez- moi
la métamorphofe ) renfermer des zéphirs
dans un morceau de papier ou de taffetas.
Je n'y vois point d'autre avantage
Pour les Dames , que l'agrément
D'avoir à leur commandement
Le fouffle que zéphir avoit feul en partage
Avant que l'on eut l'art de captiver le vent.
Vous penfiez la même chofe , Mademoifelle
, mais nous ne connoiffions gueres
, ni l'un ni l'autre , la véritable origine
& les magnifiques propriétés des éventails .
J'ai été tiré d'erreur par l'aventure dont je
vous ai promis la narration ; elle vous paroîtra
merveilleufe , mais fongez que la
vérité même a fes merveilles , & que cette
hiftoire peut être vraie , quoiqu'elle ne
paroiffe pas tout-à-fait vraisemblable .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
J'aime mieux , après tout , une plaifante fable ,
Qui peut mener l'efprit à quelque vérité ,
Que quelque hiftoire véritable ,
Sans but & fans moralité.
y aura un an l'été prochain , qu'après
m'être promené feul dans le Luxembourg
pendant un affez long tems , je fus me repofer
dans un bofquet de cet agréable jardin
, l'un des ornemens de Paris , quoique
la nature feule en faffe les frais , & que
l'art ne fe mette point en peine de le cultiver.
Il étoit près de huit heures du foir ; je
ne m'apperçus point en entrant dans le
bofquet que je marchois fur quelque chofe
; une efpéce de cri me fit regarder à
terre : un éventail fort joli étoit à mes
pieds ; je le ramaffai ; je ne fçais quel mouvement
fecret me fit defirer alors de connoître
la perfonne à qui cet éventail appartenoit.
Peut-être alors mon coeur étoit- il entraîné
Par ce doux inſtinct qui nous guide ,
Quand , par le moindre objet , l'homme eft déter
miné
A voler d'une aîle rapide
Wers le fexe enchanteur pour lequel il eft né.
Quoiqu'il en foit , je m'écriai fur le
MARS.
champ , & fans y penfer : à qui l'éventail ?
perfonne ne m'ayant répondu , j'allois le
mettre dans ma poche , lorfqu'une voix
me cria ; ami , que ne daignes-tu me demander
à moi -même à qui j'appartiens ?
Vous jugez bien , Mademoifelle , que
cette voix me furprit étrangement. Je regardai
de tous côtés , je ne découvris perfonne
l'épouvante commença à fuccéder
à l'étonnement : étoit- ce un démon ? étoitce
un génie ? les uns & les autres habitent
les bofquets. Cette voix n'avoit point un
corps , ou ce corps étoit invifible : dans
cette étrange conjoncture , je me rappellai
le fens du difcours , & mon étonnement
redoubla ; il paroiffoit même que l'éventail
m'avoit apoftrophé : nouveau fujet d'inquiétude
.
» Je vois ta ſurpriſe ( continua la voix ) ;
» c'eſt une preuve de ton ignorance.
Ami , tulanguis , je le voi ,
Dans les préjugés du vulgaire ;
Ton efprit ne recherche & ne découvre en moi
Qu'un inftrument fort ordinaire.
Je fçais qu'un éventail , pour un eſprit borné ,
N'eft qu'un morceau d'ivoire , un taffetas orné
D'une peinture inanimée :
Tandis qu'aux Dames deſtiné
Ce bijou , d'un zéphif , tient l'ame renfermée.
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Ainfi donc , ô mortels ! à l'écorce attachés ,
Vous voyez tout le refte avec indifférence ;
Etfous nombre d'objets fimples en apparence
Vous ne pénétrez pas quels tréfors font cachés .
La voix pourfuivit , affis -toi fur ce ga
zon , approches l'éventail de ton oreille
& redoubles d'attention .
L'éventail que tu tiens n'eft autre chofe
qu'un malheureux zéphir , à qui fon inconftance
a couté cher.
J'aimois Flore , & j'en étois aimé , lorfque
ma légereté naturelle me fit voler vers
Pomone ; je trouvai fon coeur occupé ,
Vertumne étoit heureux .
Après avoir parcouru les états de quelques
autres divinités , je revins à Flore ;
elle m'aimoit toujours , & elle me pardonna
ma petite infidélité.
En amour la défertion
Nous infpire fouvent une ferveur nouvelle
Pour le premier objet de notre paffion.
Ne craignons point l'impreffion
Qu'une infidelité fera fur une belle ,
Pourvû que le bon goût & la réflexion,
Sçache nous ramener à propos auprès d'elle :
De ne faire jamais qu'un choix ,
Belles, fi vos amans fe faifoient une affaire ;
MARS. II 1755.
Votre gloire y perdroit , c'eft une choſe claire ;
De quatre amans , foumis tour à tour à vos loix ,
Il faudroit en retrancher trois.
Il faut bien , pour vous fatisfaire ,
Que notre coeur ait quelquefois
Des facrifices à vous faire.
Suivant cette maxime , mon retour vers
La Déeffe ne me guérit point de l'inconftance
; on eût dit que j'étois né François .
Lorfque je revins à la cour de Flore , j'y
trouvai une jeune nymphe fort aimable ,
& que je n'avois pas encore vûe ; on la
nommoit Aglaé : la voir & l'aimer fut mon
premier mouvement ; le fecond fut de
chercher à lui plaire. Aglaé avoit un coeur
neuf : conquête flatteufe ! je n'épargnai
rien pour me la procurer ; mais ce n'étoit
pas fans précautions : mon humeur volage
avoit rendu Flore clairvoyante.
Ce n'étoit pas une merveille.
Un amour trop certain de fa félicité ,
S'affoupit dans les bras de la fécurité ;
Mais il s'agite & ſe réveille ,
Dès qu'il entend la voix de l'infidelité .
J'étois obfervé de fi près que je fus
bien huit jours entiers à brûler conftamment
fans pouvoir le déclarer à l'aimable
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Aglaé ; cependant au bout de ce long ter
me , Flore ayant été appellée au confeil
des Dieux , pour l'ornement d'une fête que
Jupiter vouloit donner , fon abſence me
laiffa la liberté d'entretenir mon adorable
nymphe : je ne fçais fi elle avoit deviné
que j'aurois à lui parler ; elle fe difpenfa ,
fur quelque prétexte , de fuivre la Déeffe.
Quant à moi je trouvai le fecret de m'échapper
de la falle du confeil olympique ,
& je volai vers Aglaé .
Elle fe promenoit dans les jardins del
Flore : eh quoi ! me dit- elle d'un air tout
charmant , vous n'êtes donc pas refté avec
la Déeffe ? croyez- vous , lui dis- je , ô mon
aimable Aglaé , qu'il y ait des fêtes pour
moi où vous n'êtes pas ? alors je me jettai
à fes genoux , & je lui déclarai avec tranfport
l'amour qu'elle m'avoit infpirée.
Que faites-vous ? s'écria-t elle , que deviendrois-
je fi Flore nous furprenoit enfemble
? Ne craignez rien , chere Aglaé ,
Flore eft retenue dans les cieux ; n'ayez
d'attention que pour un amant qui ne voit
que vous.
Ah ! par une crainte frivole
Pourquoi troublerons -nous ces momens fortunés ?
Déja cet heureux tems s'envole ,
Cruelle , & vous l'empoifonnez.
MARS. 1755 : 13
Hélas ! me répondit Aglaé , avec une
fimplicité trifte & naïve , je vous écoutois
il y a quelques jours parler à Flore , vous
fui juriez un amour éternel , & vous m'aimez
, dites-vous ? Oui , répliquai -je auffitôt
en prenant une de fes belles mains :
oui , belle Aglaé , je vous adore , & je
n'adore que vous feule ; êtes - vous déterminée
à m'ôter tout eſpoir , à moi , l'amant
le plus tendre & le plus fidele qui fut
jamais ?
Sur ces fermens , continua l'Eventail ,
en s'interrompant lui - même , vous me
croyez peut- être le plus traître de tous
les zéphirs , vous m'accufez de perfidie . t.
Mais ce feroit me faire injure ;
L'inconftance eft l'effet d'une invincible loi :
Et l'amant volage eſt parjure
Sans être de mauvaiſe foi.
Cependant le ceeur rempli de ma nouvelle
paffion , j'attendois aux pieds d'Aglaé
qu'elle daignât prononcer mon arrêt : Levez
-vous , me dit - elle , je tremble que
Flore ne furvienne . Eh ! quoi , lui répliquai-
je , toujours des craintes , & pas
le
moindre efpoir ! Que voulez- vous que je
vous dife , me répondit Aglaé , en tourmant
vers moi les plus beaux yeux du monde
? .... Ah ! Zephir , vous avez aimé
12 MERCURE DE FRANCE.
Aglaé ; cependant au bout de ce long ter
me , Flore ayant été appellée au confeil
des Dieux , pour l'ornement d'une fête que
Jupiter vouloit donner , fon abfence me
laiffa la liberté d'entretenir mon adorable
nymphe : je ne fçais fi elle avoit deviné
que j'aurois à lui parler ; elle fe difpenfa ,
fur quelque prétexte , de fuivre la Déeſſe.
Quant à moi je trouvai le fecret de m'échapper
de la falle du confeil olympique ,
& je volai vers Aglaé.
Élle ſe promenoit dans les jardins de
Flore : eh quoi ! me dit- elle d'un air tout
charmant , vous n'êtes donc pas refté avec
la Déeffe ? croyez- vous , lui dis- je , ô mon
aimable Aglaé , qu'il y ait des fêtes pour
moi où vous n'êtes pas ? alors je me jettai
à fes genoux , & je lui déclarai avec tranfport
l'amour qu'elle m'avoit infpirée.
Que faites-vous ? s'écria-t elle , que deviendrois-
je fi Flore nous furprenoit enfemble
? Ne craignez rien , chere Aglaé ,
Flore eft retenue dans les cieux ; n'ayez
d'attention que pour un amant qui ne voit
que vous.
Ah ! par une crainte frivole
Pourquoi troublerons-nous ces momens fortunés ?
Déja cet heureux tems s'envole ,
Cruelle , & vous l'empoifonnez.
MARS . 1755: 13
Hélas ! me répondit Aglaé , avec une
fimplicité trifte & naïve , je vous écoutois
il y a quelques jours parler à Flore , vous
fui
juriez un amour éternel , & vous m'aimez
, dites-vous ? Oui , répliquai-je auffitôt
en prenant une de fes belles mains
oui , belle Aglaé , je vous adore , & je
n'adore que vous feule ; êtes- vous déterminée
à m'ôter tout eſpoir , à moi , l'amant
le plus tendre & le plus fidele qui fut
jamais ?
Sur ces fermens , continua l'Eventail ,
en s'interrompant lui - même , vous me
croyez peut-être le plus traître de tous
les zéphirs , vous m'accufez de perfidie.
Mais ce feroit me faire injure ;
L'inconftance eft l'effet d'une invincible loi :
Et l'amant volage eft parjure
Sans être de mauvaiſe foi.
Cependant le ceeur rempli de ma nouvelle
paffion , j'attendois aux pieds d'Aglaé
qu'elle daignât prononcer mon arrêt : Levez
- vous , me dit - elle , je tremble que
Flore ne furvienne . Eh ! quoi , lui répliquai-
je , toujours des craintes , & pas
moindre efpoir ! Que voulez- vous que je
vous dife , me répondit Aglaé , en tourmant
vers moi les plus beaux yeux du monde
? .... Ah ! Zephir , vous avez aimé
le
14 MERCURE DE FRANCE.
1
Flore ..... que je ferois à plaindre fi vous
changiez une feconde fois ! A ces mots
elle difparut.
Depuis ce moment elle m'évitoit , elle
s'obfervoit elle - même , elle fembloit fe repentir
d'une indifcrétion ; enforte que je
fus quelques jours fans pouvoir m'affurer
plus pofitivement de fes difpofitions à mon
égard : peut-être , me répondrez - vous ,
qu'elle m'en avoit affez dit à
Mais quel eft l'aveu favorable
Qui foit , je ne dis pas égal , mais comparable
A ce je vous aime charmant
Que l'on trouve fi defirable ?
Ces trois mots échappés d'une bouche adorable ,
Peuvent feuls contenter la maîtreffe & l'amant .
L'attente d'un aveu fi cher m'avoit rendu
rêveur contre mon ordinaire . Ma rêverie
me conduifit un jour dans une allée
fombre où le promenoit Aglaé. Dès qu'elle
me vit , elle entra , pour m'éviter , dans un
cabinet de rofiers , voifin d'un bofquet de
myrtes , où Flore alloit quelquefois fe repofer.
La jeune Nymphe ne foupçonnoit
pas que je l'euffe apperçue : j'étois à fes
genoux avant qu'elle eût fongé à m'ordonner
de me retirer . Elle voulut fortir ; je
Parrêtai : Ne craignez rien , lui dis-je , belle
Aglaé !
MARS . 1755.
Que mon empreffement ne vous foit point fufpect
:
Ma tendreffe pour vous eft pure & légitime ;
Le véritable amour est fondé fur l'eftime ,
Et l'eftime eft fuivie en tout tems du reſpect.
- Elle parut fe raffurer : une défiance affectée
eft fouvent plus dangereufe dans ces
occafions qu'une noble confiance mêlée
d'une fierté qui en impoſe à l'amant le plus
empreffé.
Je me défierois d'une prude
Qui me quitteroit brufquement ,
Ou me chafferoit d'un air rude ;
La vertu bien fincere agit tout fimplement.
4
Nous nous mîmes à caufer tranquillement.
Aglaé continua de cueillir des rofes
pour s'en faire un bouquet. J'en avois apperçu
une , la plus belle du monde , dans
un coin du cabinet : j'allois la cueillir
lorfqu'une épine me piqua fi vivement
qu'il m'échappa une plainte que la tendre
Aglaé accompagna d'un cri,: tous deux
nous trahirent .
Hélas ! les rofes les plus belles ,
Et qui par leur éclat charment le plus nos yeux ,
Cachent aux regards curieux
Les épines les plus cruelles.
16 MERCURE DE FRANCE.
Le plus fage feroit de n'en point approcher.
Mais , quoi ! de tant d'attraits le ciel les a pour
vûes ,
Que du moment qu'on les a vûes
On rifque tout pour les toucher .
Flore dormoit dans le bofquet demyrte ;
le cri d'Aglaé la réveilla ; elle accourut dans
le cabinet des rofiers : Dieux ! quel fut fon
étonnement ! Aglaé étoit affife fur un banc
de gazon , j'étois à genoux devant elle ,
tandis qu'avec un mouchoir de mouffeline
, l'aimable Nymphe fe hâtoit d'étancher
le fang qui fortoit de la piquûre que
je m'étois faire : la bleffure en elle-même
étoit peu de chofe ; mais eft - il de légers
accidens en amour ? Aglaé découvroit dans
fon action cet empreffement mêlé de crainte
que l'on a dans ces fortes d'occafions
pour les perfonnes que l'on aime.
En amour , le péril eft la pierre de touche :
Alors , quoiqu'une belle ait formé le projet
De tenir en filence & fes yeux & fa bouche ;
Dans le moindre accident qui frappe un cher ob
jet ,
L'ame fe réunit à celle qui la touche , :
Et la beauté la plus farouche
De fes craintes bientôt découvre le fujet.
Cette entrevûe auffi fatale pour nous
MARS. 1755. 17
que pour la Déeffe , ne fit que juftifier des
foupçons qu'elle avoit déja conçus : elle
diffimula cependant , & parut même plus
tranquille fur mon compte ; mais elle méditoit
une vengeance qui devoir m'ôter
pour toujours le defir , ou , fi vous voulez
, le plaifir de changer .
Quelques jours après cet incident , Flore
fit avertir Aglaé de venir lui parler en
particulier la pauvre Nymphe obéit en
tremblant. Raffurez- vous , lui dit -elle , je
ne veux point vous faire de mal ; je fuis
charmée , puifque Zéphir m'abandonne
que ce foit du moins pour une perfonne
qui le mérite. Mais , Aglaé , quand vous
lui avez permis quelque efpérance , avez .
vous bien refléchi fur le caractere de votre
amant ? les fermens qu'il vous a faits fans
doute , ne me les avoit- il pas faits à moi
même ? que dis-je ? ne me les avoit- il pas
mille fois réitérés ? avez - vous plus d'em
pire fur lui que je crois en avoir ? & s'il
change encore quelle fera votre deftinée
?
>
Au commencement de ce difcours
Aglaé n'avoit reffenti que de la confufion :
ces derniers mots lui firent répandre des
larmes ; elles furent fa réponſe.
Je vous plains d'autant plus , continua
la Déeffe , que vous aimez de bonne foi
18 MERCURE DE FRANCE.
le plus volage de tous les amans ; il eft cependant
pour vous un moyen de prévenir
fon infidélité. On vient de me faire préfent
d'une petite baguette d'ivoire qui a
la vertu de fixer les inconftans : je vous
la donne , j'en aurois fait ufage pour moimême
, fi Zéphir ne m'eût point quittée
pour vous : il n'eft plus tems , & peut-être
même que demain il feroit trop tard pour
vous.
Incapable de trahisons ;
La fincere vertu l'eft auffi de foupçons.
Aglaé ne vit dans cette offre de Flore
qu'une marque de protection . Elle fortit
après avoir baifé la main de la Déeffe
avec le témoignage de la plus vive reconnoiſſance
. Hélas ! elle ne prévoyoit pas
combien ce préfent alloit nous être fatal
à tous les deux .
Elle accourut d'un air gai me faire part de
la prétendue clémence de Flore ; mais elle
ne me dit rien de la fatale baguette, dans la
crainte apparemment d'en empêcher l'effet .
Je ne me défiois de rien : la gaité d'Aglaé
me charmoit ; je me mis à folâtrer avec
elle : j'apperçus la petite baguette d'ivoire ,
je la trouvai jolie : je voulus la dérober ' ;
Aglaé la retint , elle m'en donna en badiMARS.
1755 . 19
nant de petits coups fur les ailes : funefte
badinage !
A peine cus-je été frappé du fatal préfent
de Flore , qu'il fe fit en moi une métamorphofe
auffi prompte que prodigieufe.
La baguette enchantée fe fendit en plu
fieurs petites languettes minces qui forment
les bâtons que vous tenez : mes aîles
s'étant réunies auffi - tôt , fe colerent fur
l'ivoire , & formerent ce que l'on appelle
vulgairement un éventail fuis toujours
Zéphir , quoique j'aie perdu mon ancienne
forme.
En fuis-je donc moins eftimable
N'ai- je pas confervé l'heureufe faculté
De répandre dans l'air cette fraîcheur aimable
Qui défend la beauté
Contre les chaleurs de l'été ?
En vain l'aftre du jour veut lui faire la guerre ,
J'ai l'art de l'en débarraffer.
Ce font toujours les fleurs que j'aime à careffer ;
Non celles qu'autrefois j'aimois dans un parterre ,
Mais celles que les Dieux ont pris foin de verfer
Sur le teint éclatant des Reines de la terre.
Mon changement en éventail fut pour
Aglaé le coup le plus terrible . J'ai fçu depuis
qu'elle n'avoit pû furvivre à mon
malheur , & j'ofe ajouter au fien . Pou
20 MERCURE DE FRANCE.
voit elle defirer de me fixer à ce prix ?
J'ai paffé en différentes mains depuis ma
métamorphofe ; les Dieux m'ont laiffé l'ufage
de la parole pour inftruire l'univers
de mon origine & de mes différentes propriétés.
Comment ( dis- je au Zéphir métamor
phofé ) , vous fervez donc à plus d'une
chofe ?
Que tu es novice , me répondit-il , Â
tu ignores en combien de manieres je puiš
être utile au beau fexe !
Vas , crois- moi , ce feroit trop peu pour
les Dames de n'avoir en moi qu'un zéphir
à leurs ordres , il eft des occafions où je
leur fuis d'une toute autre utilité.
Croirois-tu , par exemple , que j'ai bonne
part à certaines converfations ? Il y a
quelque tems que j'appartenois à une jeune
veuve , qui dans ces fortes de cas
fe fervoit de moi merveilleufement bien.
Comme elle a de la beauté , mais peu
d'efprit ,
S'entend-elle agacer par quelque compliment
Elle répond fuccintement ;
Mais elle fçait en récompenſe
Badiner fort éloquemment
Avec fon éventail , dont le jeu la difpenfe
De s'énoncer plus clairement :
MARS. 1755. 21
O! l'agréable truchement !
Sans faire plus grande dépenſe
Et d'efprit & de jugement ,
Dans un cercle , Cloris fe donne adroitement
L'air d'une perfonne qui penſe ;
Et l'évantail alors fert admirablement.
Elle le tient appuyé fur fes levres , à peu
près dans l'attitude du Dieu du filence repréfenté
tenant un cachet ou fon doigt fur
fa bouche. C'eft ainfi qu'une fotte rêverie
paffe pour une fpirituelle méditation .
Que de Dames fort eftimables d'ailleurs , à
qui il n'en a jamais coûté qu'une femblable
attitude , pour fe donner dans le monde
la réputation d'êtres penfans !
yeut-on de l'éventail faire quelqu'autre ufage ?
Que l'on me tienne déployé ,
Et qu'alors je fois employé
A cacher , de côté , la moitié du viſage :
Voilà dans un monde poli-,
Et le voile le plus modeſte ,
Et le mafque le plus joli
Pour en faire accroire de refte ,
Aux oncles , aux tuteurs , aux papas , aux ma
mans ,
Aux maris , & même aux amans, -
C'eft ainfi qu'à fa confidente ,
Ou bien à fon héros , une fille prudente
22 MERCURE DE FRANCE.
Parle à l'abri de l'éventail ;
Car on n'affiche plus l'amour à fon de trompe ,
Et ce n'eft plus en gros , meres , que l'on vous
trompe :
On aime à petit bruit , & l'on dupe en détail.
Cette façon de mafque eft encore à l'ufage
des Dames , qui fe difent à l'oreille
de jolis riens ; elles leur donnent par là
un air d'importance & de myftere. Autre
avantage que l'on retire de l'éventail,
Sur l'objet de fa paſſion ,
L'éloquence d'un homme aimable
Fait-elle quelque impreffion ?
On cache une rougeur ou fauffe ou véritable
Avec un éventail , dont on fçait ſe couvrir ;
Et quelquefois auffi c'eft un tour plein d'adrefle
Pour faire deviner des fignes de tendreffe
Que la bouche balance encore à découvrir.
Un jeune Cavalier , moins fage qu'amoureux ¿
Qu'un tendre aveu rend téméraire ,
Ofe-t-il hazarder quelque gefte contraire
A ce que la décence exige de fes feux
Mieux que par une réprimande ,
Par un coup d'éventail , le tendron irrité
En impofe au galant , qui s'étoit écarté
la raifon commande .
De ce que
Mais j'entends que l'on me demande
Si le coup d'éventail eft donné des plus lourds ;
MARS.
23 1755 .
Je réponds : des amans faifons la différence ,
On bat ceux que l'on voit avec indifférence
Mais on fait patte de velours
Sur le galant de préférence ,
Au furplus , cette partie de mon exer
cice eft celle qui demande le plus de précifion
l'amour eft un enfant bien malin ;
fouvent on l'agace en croyant le rebuter ;
c'eſt aux Dames à ne pas s'y méprendre .
:
Que vous dirai-je encore ? je connois
une vieille Marquife , dont la foibleſſe eſt
de vouloir être regardée : elle y réuffic
quelquefois par la fingularité de fon ajuſtement.
Il y a quelque tems qu'elle fe faufila
dans une compagnie de jeunes perfonnes
de l'un & de l'autre fexe ; elle quête
des regards , à peine y fait- on attention :
la pauvre
Marquife
étoit
ifolée
au milieu
de douze
perfonnes
. Pour
derniere
reffource
, elle laiſſe
tomber
fon éventail
;
un jeune
homme
le ramaffe
, le rend poliment
à la Marquife
, & fe tourne
de l'autre
côté. La formalité
remplie
, il ne fut
pas feulement
queſtion
d'un clin d'oeil
, il
fallut
fortir
fans avoir
eu le bonheur
de fe
faire
regarder.
Une jeune Agnès fe fert plus heureuſement
du même ſtratagême ; fon amant lui
écrit , elle fait une réponse ; l'embarras eft
24 MERCURE DE FRANCE.
de la donner fans que l'on s'en apperçoive
; on attend l'occafion que l'on foit à
côté l'un de l'autre : l'Agnès laiffe adroitement
tomber l'éventail , le jeune Cavalier
le ramaffe , le préfente à fa maîtreffe , qui
faifit l'inftant pour lui gliffer dans la main
le billet qu'elle tehoit tout prêt dans la
fienne .
Eh ! que d'autres beautés en uferoient
ainfi !
Quelquefois
il arrive auffi
Qu'avec un air diftrait & fimple en apparence ,
Mais au fond , avec un air fin ,
En fe mettant au jeu , l'on donne à ſon voiſin
L'éventail à garder : aimable préférence !
Enfuite on feint de l'oublier
Lorfqu'à s'expliquer on héfite ,
Et cet heureux oubli fournit au cavalier
Un pretexte innocent de premiere vifite..
En un mot , je n'aurois jamais fait fi je
voulois vous développer dans toutes fes
parties le fublime exercice de l'éventail :
il répond à ceux du chapeau , de la canne ,
& de la tabatiere ; c'eft tout dire.
Et je ne vous parle que de ce que je
fçais , fans compter les méthodes que je
puis ignorer , mes confreres les ayant imaginées
fans moi . Car il eft bon de vous
dire que plufieurs zéphirs ont été tentés ,
fur
MARS . 1755. 25
fur mon exemple d'être métamorphofés en
éventails ; quelques uns par malice , d'autres
pour réparer de bonne foi la réputation
de légereté qui les avoient perdus
auprès des Dames , par les fervices continuels
qu'ils leur rendent ; & les Dames ,
à leur tour , par un motif de reconnoiffance
ou d'intérêt , ne nous abandonnent
pas même dans la faifon où les zéphyrs
font de trop preuve remarquable de toutes
nos autres propriétés,
Que d'éventails grands & petits ,
Pourroient vous raconter la choſe ;
Si tous les inconftans étoient affujettis
A la même métamorphofe ?
On affure même , continua le zéphyr ,
que les Cavaliers François , & fur-tout les
petits-maîtres , ont imaginé depuis peu
de porter en été des éventails de poche .
Après avoir partagé avec les Dames les .
mouches , le rouge , & les ponpons , je ne
crois pas que ces Meffieurs rifquent de
paroître plus ridicules en partageant auffi
l'exercice de l'éventail.
A peine mon zéphyr hiftorien eut - il
achevé ces mots , que je fus abordé par
un grand jeune homme , qu'il me dit être
de robe : il me demanda fi dans ce même
endroit je n'avois pas trouvé par hazard
B
26 MERCURE DE FRANCE .
l'éventail qu'une Dame avoit égaré. Pendant
qu'il me faifoit une longue defcription
de l'éventail , le zéphyr me dit
à l'oreille : voilà le favori de ma maîtreffe ;
c'est une actrice fort aimable : ce jeune
Confeiller l'avoit accompagnée dans ce
bofquet ; mais dès qu'ils ont apperçu certain
plumet , concurrent redoutable pour
un homme de robe , ils fe font levés avec
tant de précipitation que l'éventail eft reſté
fur la place. Cela m'arrive fouvent dans les
tête-à-têtes. Adieu .
Je rendis au Confeiller l'éventail de fa
Déefle , & je me retirai plein de réflexions
qu'une matiere auffi intéreffante ne doit
pas manquer d'infpirer .
Voilà , Mademoiſelle , l'Origine des éventails.
Et voilà , foit dit entre nous •
Ce que je n'aurois point griffonné pour toute autre.
A propos d'éventail , fi l'Amour d'un air doux
Venoit fe mettre à vos genoux ,
Croyez-moi , fervez - vous du vôtre
Pour le repouffer loin de vous ;
Je le connois , le bon apôtre ,
Le plus fage fait bien des fous.
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Résumé : L'ORIGINE DES EVENTAILS, A MADEMOISELLE .....
Le texte narre l'origine des éventails, racontée par un homme à une demoiselle. Initialement, l'homme pensait que les éventails servaient uniquement à capturer le vent pour le plaisir des dames. Cependant, il découvre la véritable origine des éventails à travers une aventure merveilleuse mais vraisemblable. Un jour, l'homme trouve un éventail dans un bosquet du Luxembourg. Une voix invisible, celle de l'éventail lui-même, lui raconte son histoire. L'éventail était autrefois un zéphyr, un vent léger, qui aimait la déesse Flore. Par inconstance, il tomba amoureux de Pomone, mais revint ensuite à Flore. Plus tard, il s'éprit de la nymphe Aglaé, ce qui provoqua la jalousie de Flore. Lors d'une fête des dieux, le zéphyr déclara son amour à Aglaé, mais celle-ci, craignant la colère de Flore, hésita. Finalement, Aglaé disparut, laissant le zéphyr malheureux. Pour punir son inconstance, le zéphyr fut transformé en éventail, emprisonnant ainsi son esprit volage dans un objet. La déesse Flore, jalouse, découvrit la relation entre Aglaé et Zéphir. Pour se venger, elle offrit à Aglaé une baguette d'ivoire enchantée, censée fixer les inconstants. Aglaé, ignorante des intentions malveillantes de Flore, accepta le présent. Zéphir, attiré par la baguette, la toucha et se métamorphosa en éventail. Cette transformation fut fatale pour Aglaé, qui ne survécut pas à la perte de Zéphir. L'éventail, doté de la parole, explique ses multiples usages et utilités. Il sert à dissimuler des émotions, à communiquer discrètement, et à jouer divers rôles dans les interactions sociales. Les dames l'utilisent pour se protéger des regards indiscrets et pour envoyer des signaux subtils. Le texte se termine par une réflexion sur les éventails et leurs rôles dans la société, illustrée par des anecdotes et des observations sur leur usage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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176
p. 17-22
DIALOGUE. EPICURE, SARDANAPALE.
Début :
SARDANAPALE. J'aurois bien voulu avoir votre connoissance quand je [...]
Mots clefs :
Épicure, Bonheur, Plaisirs, Âme, Jouir, Heureux
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texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE. EPICURE, SARDANAPALE.
DIALOGUE.
EPICURE , SARDANAPALE.
SARDANA PALE.
'Aurois bien voulu avoir votre conquand
je
> nonriez
enfeigné la route du bonheur ; car
vous avez , m'a- t- on dit , beaucoup philofophé
fur le fouverain bien .
EPICURE.
Il eft vrai que j'ai fait comme font tous
les hommes , j'ai cherché à adoucir ma
condition ; mais votre langage m'étonne ,
vous avez paffé pour l'homme du monde
le plus voluptueux .
SARDANA PALE.
Et j'en étois le plus malheureux . Ayant
tous les moyens pour fixer le plaifir , je
n'ai jamais pû l'arrêter ; quand je voulois
jouir il difparoiffoit , il épuifoit mes defirs
fans les fatisfaire. Vous ne diriez pas
que je me fuis trouvé dans des fituations
où je croyois n'avoir point d'ame . Venus ,
les Graces, tout Cythere auroit paru devant
18 MERCURE DE FRANCE.
moi , fans tirer mon coeur de la langueur
où il étoit plongé.
EPICUR E.
Il eft vrai que fi nous euffions vêcu enfemble
, je vous aurois donné un remede
qui vous auroit tiré de cette eſpèce de léthargie.
SARDANA PAL É.
Quel étoit- il donc ce remede que j'ai
tant cherché ?
EPICUR E.
La tempérance.
SARDANA PALE.
Bon , c'eſt une vraie privation ,
ÉPICURE.
Ce n'eft qu'une fage économie. Vous
vous trompiez ; la jouiffance n'eft pas toujours
ce qui donne le bonheur , ce n'eſt
que la façon dont on jouit. Quand vous
aviez fait un grand dîner , quelque bons
mets qu'on vous eût préfenté, ne vous fentiez-
vous pas du dégoût pour eux , & n'étiez-
vous pas
forcé de vous priver du ſouper?
AVRIL. 1755.
19
SARDANA PALE.
Il eſt vrai.
EPICURE.
Hé bien les fenfations de notre ame
s'émouffent par le grand ufage des plaiſirs,
comme l'appétit fe perd dans un grand repas
bien plus , je croirois que les viciffitudes
& les traverfes , que les humains
regardent comme des maux , font néceffaires
au bonheur , cela réveille les goûts.
L'uniformité eſt la- compagne de l'ennui .
SARDANA PALÉ.
C'est ce que j'ai éprouvé , perfonne n'a
recherché le plaifir avec plus de conſtance
que moi , & perfonne n'a été plus ennuyé.
Croiriez- vous que je ne fuis forti de la vie
que parce que j'en étois dégoûté ? Je ſçai
bien qu'on a attribué la caufe de ma mort
à ma molleffe ; & à la crainte que j'avois
de l'esclavage ; ce que je vous dis eft
pourtant très-vrai.
EPICUR E.
Je veux bien vous croire ; cependant
quand on a vêcu comme vous , on ne fupporte
gueres les infortunes : la plus petite
peine devient un mal confidérable pour les
20 MERCURE DE FRANCE.
gens délicats. J'ai oui dire qu'un habitant
de Sibaris ne put dormir fur un lit de roſes ,
parce qu'une feuille fe trouva pliée ; une
telle délicateffe eft bien incommode .
SARDANA PALE.
Je ne l'ai jamais pouffée auffi loin , je
me fuis contenté de paffer ma vie dans.
la compagnie de mes femmes , à raffiner
fur des amuſemens qui n'ont jamais pu
remplir le vuide de mon ame.
EPICURE .
Je le vois bien , nous nous accordons
tous dans le defir d'être heureux , mais
ce n'eſt que dans le choix des moyens que
nous différons étrangement ; vous cherchiez
le bonheur dans une jouiffance continue
, j'ai connu des gens qui ne le trouvoient
que dans l'efpérance.
SARDANA PALE.
C'eft la mere de l'illufion & de l'erreur.
EPICUR E.
Une erreur agréable plaît toujours . Si
vous vous en étiez tenu aux plaifirs de
l'imagination , vous ne vous plaindriez
point de votre fort ; ce n'eft que pour les
avoir trop approfondis que vous les avez
vû difparoître.
AVRIL.
1755. 21
SARDANA PALE.
tenu Vous ne vous en êtes pourtant pas
aux chimeriques plaifirs de l'imagination ;.
vos difciples d'aujourd'hui me font croire
que vous avez cherché plus de réalité .
EPICURE.
On a abufé de ma doctrine & prostitué
mon nom : les libertins qui s'en décorent ,
fe donnent pour mes diſciples , mais je les
defavoue .
SARDANA PALE.
Mais quel a donc été votre fyftême ?
EPICURE.
Quant à la théorie , j'ai regardé le plaifir
comme une fleur délicate , qu'il në falloit
point cueillir pour jouir plus long- tems
& de fa beauté & de fon odeur.
SARDANA PALE.
Et quant à la pratique ?
EPICUR E.
J'ai cru qu'un jardin agréable à cultiver
, une compagne douce & fidelle , des
amis choifis , des repas gais , affaifonnés
par la frugalité , une étude amufante &
22 MERCURE DE FRANCE.
modérée , devoit rendre l'homme auffi heureux
qu'il pouvoit l'être.
SARDANA PALE.
Je me ferois affez accommodé de votre
fyftême-pratique fi je l'euffe connu ; mais
croyez -vous qu'il ait pû ainfi accommoder
tout le monde ? le bonheur n'eft point un
être de raifon , le fentiment doit le produire
, il eft fait pour le goûter , & chaque
perfonne a fa façon de fentir particuliere.
J'ai oui dire à des morts de bon
fens , qu'on n'étoit jamais moins heureux
que quand on en étoit réduit aux ſyſtêmes
; je peux fervir d'exemple à cette judicieufe
remarque.
EPICURE,
Vous parlez en homme d'expérience ;
je n'ai rien à vous répondre ; mais je croirois
pourtant toujours qu'on peut prévenir
le dégoût ; que fans s'exciter à jouir d'un
plaifir qu'on ne fent pas , on peut fe mettre
dans une difpofition propre à le recevoir
; le refte eft l'ouvrage du tempérament
& des circonftances.
G. N. De Bord.
EPICURE , SARDANAPALE.
SARDANA PALE.
'Aurois bien voulu avoir votre conquand
je
> nonriez
enfeigné la route du bonheur ; car
vous avez , m'a- t- on dit , beaucoup philofophé
fur le fouverain bien .
EPICURE.
Il eft vrai que j'ai fait comme font tous
les hommes , j'ai cherché à adoucir ma
condition ; mais votre langage m'étonne ,
vous avez paffé pour l'homme du monde
le plus voluptueux .
SARDANA PALE.
Et j'en étois le plus malheureux . Ayant
tous les moyens pour fixer le plaifir , je
n'ai jamais pû l'arrêter ; quand je voulois
jouir il difparoiffoit , il épuifoit mes defirs
fans les fatisfaire. Vous ne diriez pas
que je me fuis trouvé dans des fituations
où je croyois n'avoir point d'ame . Venus ,
les Graces, tout Cythere auroit paru devant
18 MERCURE DE FRANCE.
moi , fans tirer mon coeur de la langueur
où il étoit plongé.
EPICUR E.
Il eft vrai que fi nous euffions vêcu enfemble
, je vous aurois donné un remede
qui vous auroit tiré de cette eſpèce de léthargie.
SARDANA PAL É.
Quel étoit- il donc ce remede que j'ai
tant cherché ?
EPICUR E.
La tempérance.
SARDANA PALE.
Bon , c'eſt une vraie privation ,
ÉPICURE.
Ce n'eft qu'une fage économie. Vous
vous trompiez ; la jouiffance n'eft pas toujours
ce qui donne le bonheur , ce n'eſt
que la façon dont on jouit. Quand vous
aviez fait un grand dîner , quelque bons
mets qu'on vous eût préfenté, ne vous fentiez-
vous pas du dégoût pour eux , & n'étiez-
vous pas
forcé de vous priver du ſouper?
AVRIL. 1755.
19
SARDANA PALE.
Il eſt vrai.
EPICURE.
Hé bien les fenfations de notre ame
s'émouffent par le grand ufage des plaiſirs,
comme l'appétit fe perd dans un grand repas
bien plus , je croirois que les viciffitudes
& les traverfes , que les humains
regardent comme des maux , font néceffaires
au bonheur , cela réveille les goûts.
L'uniformité eſt la- compagne de l'ennui .
SARDANA PALÉ.
C'est ce que j'ai éprouvé , perfonne n'a
recherché le plaifir avec plus de conſtance
que moi , & perfonne n'a été plus ennuyé.
Croiriez- vous que je ne fuis forti de la vie
que parce que j'en étois dégoûté ? Je ſçai
bien qu'on a attribué la caufe de ma mort
à ma molleffe ; & à la crainte que j'avois
de l'esclavage ; ce que je vous dis eft
pourtant très-vrai.
EPICUR E.
Je veux bien vous croire ; cependant
quand on a vêcu comme vous , on ne fupporte
gueres les infortunes : la plus petite
peine devient un mal confidérable pour les
20 MERCURE DE FRANCE.
gens délicats. J'ai oui dire qu'un habitant
de Sibaris ne put dormir fur un lit de roſes ,
parce qu'une feuille fe trouva pliée ; une
telle délicateffe eft bien incommode .
SARDANA PALE.
Je ne l'ai jamais pouffée auffi loin , je
me fuis contenté de paffer ma vie dans.
la compagnie de mes femmes , à raffiner
fur des amuſemens qui n'ont jamais pu
remplir le vuide de mon ame.
EPICURE .
Je le vois bien , nous nous accordons
tous dans le defir d'être heureux , mais
ce n'eſt que dans le choix des moyens que
nous différons étrangement ; vous cherchiez
le bonheur dans une jouiffance continue
, j'ai connu des gens qui ne le trouvoient
que dans l'efpérance.
SARDANA PALE.
C'eft la mere de l'illufion & de l'erreur.
EPICUR E.
Une erreur agréable plaît toujours . Si
vous vous en étiez tenu aux plaifirs de
l'imagination , vous ne vous plaindriez
point de votre fort ; ce n'eft que pour les
avoir trop approfondis que vous les avez
vû difparoître.
AVRIL.
1755. 21
SARDANA PALE.
tenu Vous ne vous en êtes pourtant pas
aux chimeriques plaifirs de l'imagination ;.
vos difciples d'aujourd'hui me font croire
que vous avez cherché plus de réalité .
EPICURE.
On a abufé de ma doctrine & prostitué
mon nom : les libertins qui s'en décorent ,
fe donnent pour mes diſciples , mais je les
defavoue .
SARDANA PALE.
Mais quel a donc été votre fyftême ?
EPICURE.
Quant à la théorie , j'ai regardé le plaifir
comme une fleur délicate , qu'il në falloit
point cueillir pour jouir plus long- tems
& de fa beauté & de fon odeur.
SARDANA PALE.
Et quant à la pratique ?
EPICUR E.
J'ai cru qu'un jardin agréable à cultiver
, une compagne douce & fidelle , des
amis choifis , des repas gais , affaifonnés
par la frugalité , une étude amufante &
22 MERCURE DE FRANCE.
modérée , devoit rendre l'homme auffi heureux
qu'il pouvoit l'être.
SARDANA PALE.
Je me ferois affez accommodé de votre
fyftême-pratique fi je l'euffe connu ; mais
croyez -vous qu'il ait pû ainfi accommoder
tout le monde ? le bonheur n'eft point un
être de raifon , le fentiment doit le produire
, il eft fait pour le goûter , & chaque
perfonne a fa façon de fentir particuliere.
J'ai oui dire à des morts de bon
fens , qu'on n'étoit jamais moins heureux
que quand on en étoit réduit aux ſyſtêmes
; je peux fervir d'exemple à cette judicieufe
remarque.
EPICURE,
Vous parlez en homme d'expérience ;
je n'ai rien à vous répondre ; mais je croirois
pourtant toujours qu'on peut prévenir
le dégoût ; que fans s'exciter à jouir d'un
plaifir qu'on ne fent pas , on peut fe mettre
dans une difpofition propre à le recevoir
; le refte eft l'ouvrage du tempérament
& des circonftances.
G. N. De Bord.
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Résumé : DIALOGUE. EPICURE, SARDANAPALE.
Le dialogue oppose Sardanapale, connu pour sa quête incessante de plaisirs, et Épicure, philosophe du bonheur. Sardanapale exprime son malheur malgré ses plaisirs excessifs, car il n'a jamais pu les fixer. Épicure lui propose la tempérance comme remède, expliquant que la jouissance excessive émousse les sens. Sardanapale reconnaît avoir éprouvé l'ennui malgré ses recherches constantes du plaisir. Épicure souligne que les vicissitudes et les traverses sont nécessaires au bonheur, contrairement à l'uniformité qui engendre l'ennui. Sardanapale confesse avoir été dégoûté de la vie, contrairement aux rumeurs attribuant sa mort à la mollesse et à la crainte de l'esclavage. Épicure note que les gens délicats supportent mal les infortunes. Sardanapale décrit sa vie passée dans la compagnie de ses femmes et des amusements vains. Épicure distingue les moyens de rechercher le bonheur, lui préférant une vie simple et modérée. Sardanapale doute que cette doctrine puisse convenir à tous, affirmant que le bonheur est subjectif. Épicure conclut en suggérant que l'on peut prévenir le dégoût en se mettant dans une disposition propice à recevoir le plaisir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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177
p. 39-57
HISTOIRE ANGLOISE. PAR MLLE DE L. A MADAME LA C... DE G....
Début :
Je vous devois une dédicace, pourrois-je mieux la placer qu'en vous adressant [...]
Mots clefs :
Kylemore, Château, Comte, Homme, Femme, Honneur, Vertu, Plaisir, Irlande, Histoire anglaise, Amour, Angleterre
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE ANGLOISE. PAR MLLE DE L. A MADAME LA C... DE G....
HISTOIRE ANGLOISE.
PAR MLLE DE L.
A MADAME LA C ... DE G ....
E vous devois une dédicace , pourrois-
Jje micus la placer qu'en vous adreffant
une hiftoire que vous avez defiré de voir
écrite il eft jufte de fervir vos defirs .
Ah ! peut-on vous dédier un ouvrage qui
vous foit plus propre que celui qui fait
l'éloge d'une femme qui a mérité toute la
confidération & toute l'eftime de fon mari
, vous qui faites la félicité du vôtre , &
le bonheur de tous vos amis ? Vous aimez
ce qui peint la vertu & l'amour honnête ;
j'ai écrit ce que vous avez bien voulu
m'en apprendre : heureuſe de vous écouter
quand je vous vois , & de m'occuper de
ce que vous m'avez dit quand je vous
perds de vûe. S'il vous eût plû de me dicter
cette hiftoire , j'aurois eu plus de plaifir
à l'écrire , & l'on en auroit eu davantage
à la lire ; recevez- la donc telle que je
l'ai reçue de vous , comme un gage de ma
complaifance pour ce qui peut vous plaire ,
& un hommage de ma tendre amitié.
40 MERCURE DE FRANCE.
Les Comtes de Kilmore , originairement
Irlandois , s'établirent en Angleterre
dès que ce royaume eut réuni fous les mêmes
loix l'Ecoffe & l'Irlande. Les grandes
alliances qu'ils firent dans l'Angleterre les
en rendirent comme citoyens. Poffeffeurs
de grandes terres dans ce royaume , elles
fe trouverent réunies fur la tête d'un feul
fous ce dernier regne. Le Comte de Kilmore
, unique héritier de tant de riches
fucceffions , ne fe fentit point flaté du defir
de conferver fon nom , prêt à s'éteindre .
Un dégoût univerfel pour tout ce pour tout ce qui peut
charmer un homme de fon âge & de fon
rang , lui fit envifager la Cour avec la
plus profonde indifférence ; il ne voulut
y entendre parler d'aucun établiſſement.
Uniquement occupé de l'étude en tous
genres , où la fagacité de fon efprit lui
faifoit faire chaque jour de nouvelles découvertes
, il réfolut de s'y livier tout entier
, & fe retira dans le Caernarvand , où
il avoit une fort belle terre . C'étoit un
château fort noble & fort ancien , fitué fur
le bord du canal de Menay , dont on découvroit
de loin la fameufe ifle d'Anglefei.
Lorfque le ciel étoit ferein , la mer ,
par fa vafte étendue , rendoit ce lieu trifte
, mais analogue aux penfées du Comte ;
de hautes montagnes couvertes de bois ou
MA I. 1755. 41
de petits villages , terminoient la vue de
l'autre côté , & offroient dans leurs gorges
de jolies prairies entrecoupées de petits
ruiffeaux. Cette fituation terrible &
fauvage parut fort agréable au Comte , il
s'y établit avec un plaifir d'autant plus
fenfible qu'il crut avec raifon qu'il ne ſeroit
point interrompu dans fes fçavantes
méditations.
Kilmore avoit déja paffé dix années
dans le château ; la philofophié le foutenoit
contre l'ennui de la folitude : un feul
ami lui étoit refté , qui de temps en tems
venoit partager la retraite ou ranimer la
converfation du Comte. Cet ami fe nommoit
Laflei.
Un jour que Kilmore & lui fe promenoient
fur une grande terraffe qui s'élevoit
au- deffus de la mer , & que Kilmore
admiroit avec fon ami la vaſte étendue
de cet élément , Laflei prit la parole :
j'approuve avec vous , Milord , lui ditil
, que les beautés de la nature , toutes
admirables & toutes diverfifiées qu'elles
font , portent l'ame à la trifteffe la plus
profonde. Cette mer , cette ifle que nous
appercevons là-bas , ces prairies , ces jolis
villages qui couvrent ces montagnes dont
la cime perce les nûes , tout cela , mon
cher Kilmore , eft au premier coup d'oeil
42 MERCURE DE FRANCE..
d'une beauté fans pareille ; mais cette
beauté eſt toujours la même : encore fi ,
comme dans les tems où les ténébres du
paganifme enveloppoient la terre , nous
voyions dans les bois des dryades , des
nymphes dans les prairies , des nayades
dans les fontaines , fur cette vafte mer
Neptune dans un char entouré de tritons
& de fes charmantes fyrenes , dont les
chants mélodieux raviffoient les mortels ,
tout cela , dis- je , animéroit votre folitu
de. Mais votre fage religion a fait mainbaffe
fur tous ces êtres divertiffans ; la
philofophie chrétienne nous a rendu la
nature fimple & dénuée de ces agrémens
que la folie des anciens avoit divinifés ;
un férieux noble & majeftueux en a pris
la place , & je ne conçois pas comment
depuis dix ans vous refiftez à la langueur
que cette folitude doit jetter dans.
votre ame. Kilmore fourit de l'enthoufiafme
de fon ami ; j'avoue , dit- il , qu'il
eft très- malheureux que votre univers foit
privé de tous les objets que vous venez de
décrire ; mais comme je ne fuis pas accoutumé
à les trouver , je ne me fuis pas
avifé de les regretter. Une fleur qui fe
développe , fon progrès , fa deftruction
un fruit que je cultive , un arbre que j'émonde
, & qui s'éleve à vûe d'oeil , me
3
M A I. 1755. 43
tiennent lieu de vos nymphes & de vos
dryades ; la république des oifeaux , celle
des fourmis ou des mouches à miel me
conduifent à des réflexions folides que vos
fyrenes dérangeroient fans doute ainfi ,
mon cher Laffei , je vis tranquille , &
mon ennui eft fi doux qu'il ne me pefe
point du tout. Il eft vrai qu'il me vient
quelquefois en penfée d'avoir quelques
témoins de mes découvertes , & par un
refte d'amitié pour le genre humain , je
fens que je ne ferois point fâché d'avoir
quelques amis , ou qui partageaffent mon
goût & mes connoiffances , ou qui me
donnaffent les leurs.
Après que ces deux amis eurent longtems
cherché les moyens de rendre la folitude
de Kilmore plus animée fans qu'il
lui en coutât le chagrin de changer de
vie , celui-ci dit à Laflei qu'il avoit envie
d'écrire à quelques- uns des amis qu'il avoit
laiffés à Londres dans le tems qu'il y vivoit
, & de les prier de venir paffer avec
lui le tems qu'ils auroient de libre dans
l'année.
Cette idée , reprit Laflei , ne s'accorde
point du tout avec votre philofophie ; &
où, Milord , avez vous connu des hommes
qui fe fouviennent d'un ami qu'ils
n'ont pas vû depuis dix ans peut-être un
+
44 MERCURE DE FRANCE.
de ceux- là s'en fouvient , cela peut être ;
mais comptez-vous fur le refte , en bonne
foi ? avouez qu'en approfondiffant la nature
vous avez oublié les défauts de l'humanité
; d'ailleurs je veux que tous ceux qui
ont été vos amis en foient les chef-d'oeuvres
: croyez- vous , Milord , qu'après avoir
fait cent vingt- huit milles pour venir vous
voir par curiofité , ils y reviennent affidument
, & s'accommodent de ne vous voir
que des inftans dans la journée ? n'y comptez
pas mais mariez- vous ; voilà ce que
je crois plus poffible : ayez une femme
aimable qui tienne votre maiſon , annoncez-
le à vos amis , alors ils y viendront ,
& vous , maître de vous livrer à vos férieufes
occupations , vous le ferez auffi de
revenir chez votre femme aux heures qui
vous conviendront , & d'y trouver des
de vous délaffer , par une converfation
agréable , de la fatigue de votre camoyens
binet.
Il faut convenir , dit Kilmore , que
cette idée eft très -jufte & plus raifonnable
que la mienne . Je conviens , mon cher
Laflei , que vous avez raifon , & que c'eft
le feul parti que j'aie à prendre : choififfez-
moi une femme telle qu'il me la faut
je vous en ferai très -obligé.
Moi , choifir ! dit Laflei , vous n'y penMA
I. 1755. 45
fez
pas , Milord : je pourrois à peine en
choifir une pour moi-même ; jugez ſi je
le rifquerois pour vous. D'ailleurs j'ignore
ce qui vous convient ... Ah ! Milord , reprit
Kilmore , ni le bien , ni la naiffance
ne peuvent me déterminer . Pour le premier
article , vous fçavez que je fuis affez
riche pour me paffer des biens qu'une
femme m'apporteroit ; quant au fecond ,
je crois que ce n'eft pas toujours dans la
plus haute nobleffe qu'on trouve les femmes
les mieux nées ; cela arrive quelque
fois j'en conviens , mais les préjugés
qu'on a là - deffus font impertinens , & Dieu
merci , je m'en fuis garanti. Je fçai que
l'éducation peut beaucoup fur une belle'
ame ; mais qu'avance -t-elle fur celle qui
eft née fans vertu ?
>
Ces belles ames ont- elles le droit d'animer
feulement les filles de qualité ? elles
dérivent du même principe , & font départies
dans nos corps au hazard ; ainfi
l'on trouve également la vertu avec l'éducation
, comme la vertu fans éducation ;
fouvent même ces principes ne fervenţ
qu'à mafquer les défauts d'une jeune perfonne
, elle fe contraint inceffamment
les cacher au public , tandis qu'un mal- i
heureux mari eft le martyr de fa difcrette
moitié , qui fe fait un jeu de le deshopour
46 MERCURE DE FRANCE.
norer. Je ne veux donc point , mon cher
Laflei , de ces filles élevées avec tant de
foin , & qui en prendroient fi peu
de me.
rendre heureux. Je fçai qu'un homme fage,
ne fait pas dépendre fon honneur d'une
femme folle & imprudente ; mais le préjugé
eft contre lui , & tout homme raifonnable
doit éviter ce malheur : cherchez-
moi donc une fille fage & honnête ,
fur tout que fon humeur fympatife avec
la mienne , que vous fçavez n'être pas
bien extraordinaire.
Milord , reprit Laflei , je ne doute pas
qu'il n'y ait des femmes telles que vous
les defirez , mais je n'en connois point ,
& me garderois bien de vous confeiller
en pareil cas. Mais puifque vous êtes affez
philofophe pour paffer par-deffus le bien
& la qualité , voyez vous même autour
de vous : votre pafteur , par exemple , a
trois filles élevées fous fes yeux ; la fimplicité
de fes moeurs , la fageffe de fon
caractere répondent que fes filles n'ont
point reçu cette éducation redoutable qui
mafque l'art fous les traits de la nature.
Confultez votre coeur , & choififfez parmi
les jeunes filles laquelle il vous dictera de
prendre.
Ce n'eft point ici une affaire de coeur ,
reprit Kilmore , ne vous y trompez pas;
MA I. 1755. 47
c'eft une affaire jufte & raiſonnable : vous
avez bien imaginé , j'irai demain voir M.
Humfroy , & je lui demanderai une de
fes filles. Kilmore ayant pris ce parti
n'en parla plus de la foirée à fon ami , qui
le quitta après fouper pour retourner au
château qu'il avoit dans le voifinage , où
quelques affaires le demandoient.
Kilmore , ſuivant fon caractere , ne fe
leva pas le lendemain plutôt qu'à l'ordinaire.
Quand il fut habillé , il fit mettre
fes chevaux à une chaife pour aller à fon
village , diftant d'environ deux milles de
fon château , & fut defcendre droit au
prefbytere. Il trouva M. Humfroy corrigeant
un fermon qu'il devoit prêcher le
lendemain .
Surpris de voir fon Seigneur chez lui ,
honneur qu'il ne lui avoit jamais fait , M."
Humfroy le reçut avec toutes les marques
d'un profond refpect ; il cherchoit
dans fa tête de quoi il pourroit dignement
l'entretenir , lorfque Kilmore arrêta brufquement
la confufion de fes penfées , en
lui déclarant clairement le fujet qui l'amenoit
chez lui.
Si M. Humfroy avoit été étonné de
voir Kilmore , il le fut bien davantage
quand il apprit ce qui l'y amenoit. Comme
il étoit homme de bon fens , il ne fit
pas
48 MERCURE DE FRANCE.
d'autre réponſe que de lui demander s'il
avoit bien fongé à ce qu'il faifoit , & s'il
étoit poffible de croire qu'un homme de fa
naiffance voulût s'abaiffer jufqu'à faire une
pareille alliance ?
J'y ai très-fort fongé , reprit Kilmore ;
vos bonnes moeurs , votre vertu , m'ont fait
penfer que vos filles vous reffemblent ; je
ne veux pas pourtant contraindre leurs volontés
, je veux qu'un choix libre les détermine
faites-les venir , expofez leur le
fujer pour lequel vous les appellez : je
vous ai dit la façon dont je vis ; fi l'une
d'elles n'a aucune répugnance à partager
ma folitude , je fuis prêt à lui donner ma
foi tout à l'heure.
M. Humfroy ne douta plus que tout ce
que difoit Kilmore ne fûr certain ; il appella
fes filles qui , fimplement vêtues ,
mais très-proprement , vinrent aux ordres
de leur pere. M. Humfroy les fit affeoir
felon l'ordre de l'âge en face du Milord ,
il leur expofa nettement le fujet de fa vifite.
Ces trois filles , dont l'aînée avoit à
peine dix -huit ans , & les deux autres environ
feize & dix- fept , écouterent en grand
filence ce que difoit leur pere ; elles le
garderent même encore affez long- tems
après qu'il eut parlé : elles fe regarderent
les
MAI. 1755 . 49
les unes & les autres , & refterent les
yeux baiffés en attendant que leur pere les
interrogeât. Dès que M. Humfroy crut
leur avoir laiffé affez de tems pour refléchir
, il s'adreffa à l'aînée : Laure , lui ditil
, c'étoit le nom de cette belle fille , avez
vous penfé à ce que je viens de vous dire ?
& fi vous m'avez entendu , y confentezvous
? dites votre avis naturellement , fans'
crainte de me déplaire.
›
L'honneur que Milord nous fait , reprit
modeftement Laure me flate fenfiblement
; mais , mon pere , puifque vous me
permettez que je dife mon fentiment , je
n'ai point encore affez de connoiffance
des chofes du monde pour trouver qu'un
mariage fi honorable me rende plus heureufe
; je fuis contente de mon état , &
je vous fupplie de ne pas trouver mauvais
que je vous demande d'y refter .
Cette réponſe de la belle Laure fâcha
Kilmore ; il trouva qu'une perfonne qui
penfoit fi fagement , méritoit qu'on la regrettât
. Et vous , ma fille , dit M. Humfroy
à Julie , la feconde de fes filles , penfez-
vous comme votre foeur ? répondez ,
mais répondez felon ce que vous penfez.
Non , mon pere , répondit la jeune Julie
, je trouve ce mariage au- deffus de mon
attente ; mais je l'accepte dans l'idée où je
C
So MERCURE DE FRANCE.
fuis que Milord me rendra heureufe ;:
puifqu'il vient choifir parmi nous , & que.
vous l'agréez .
M. Humfroy prit alors fa fille par la
main , & la préfenta à Kilmore, qui l'affura ,
qu'il tâcheroit par toutes fortes de bons
procédés de juftifier les idées avantageufes
qu'elle avoit prife de lui. Alors il fut,
queftion d'appeller un Notaire ; M. Humfroy
y alla lui -même , & l'amena fur le
champ , avec un ancien Alderman qui avoit
une maifon dans le village , & qui voulut
bien fervir de témoin.
M. Humfroy étoit fi tranfporté du bonheur
qui arrivoit à fa fille , qu'il ne fe
connoiffoit plus ; il nommoit fes trois
filles à tous propos , embraffoit le Milord
& l'Alderman tour à tour fans fonger
qu'il troubloit le Notaire dans fa fonction.
Kilmore de fon côté voulant paroître
aimable à Julie , lui difoit, quelques
mots polis , & caufoit avec fes fours qui
avoient l'air plus gai & moins embarraſſe
qu'elle. Elimais fur- tout la plus jeune de
difoit mille chofes agréables à Julie
, qui fembloit enfevelie dans une profonde
rêverie.
toutes ,
Quand il fut queftion de lire le contrat,
il fe trouva qu'au lieu du nom de Julie le
Notaire y avoit fubftitué celui d'Elimaïs.
MAI 1755 SI
Ce contre-tems embarraffa fort le Milord,
qui avoit trouvé déja cet ouvrage fort
long , & qui s'impatientoit de ce qu'il
falloit le recommencer de point en point.
Cette difcuffion avoit arrêté toute la joie ;
chacun difoit fon avis , & perfonne no
convainquoit le Notaire , qui prouvoit
invinciblement qu'il falloit recommencer.
On alloit enfin céder à la vérité de cette
repréſentation , lorfque Julie fe leva , &
s'avançant vers fon pere ; cette affaire , lui
dit-elle avec un rouge modefte qui lui
couvrit les joues , peut aifément s'accommoder
; permettez , mon pere , que je céde
mes droits & l'honneur que me fait Milord
à ma foeur Elimaïs , tout fera dit alors,
& il n'y aura plus d'embarras. Comment
Julie , dit M. Humfroy , penfez- vous bien
à ce que vous faites ? oui , mon pere , reprit-
elle,; un engagement auffi grand me
fait peur , & je vous fupplie de permettre
que je m'en défifte. Elimaïs eft plus jeune ,
& par conféquent elle fera moins de réflexions
, d'ailleurs elle aura moins de tems
pour les écouter & .....Je n'entens point
cela , interrompit brufquement M. Humfroy
, vous avez donné votre parole de
bonne grace ; ainfi , Julie , je veux .....
Non , Monfieur , interrompit à fon tour
Kilmore , ma propofition n'eft faite qu'à
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
condition qu'elle fera acceptée fans nulle
répugnance. Julie la refufe , je vous prie
de ne la pas contraindre : interrogez la
belle Elimaïs , fi elle penfe comme fes
foeurs , rien ne fera fait , & je me retirerai
en vous remerciant de votre bonne volonté.
Eh bien , Elimaïs ! dit le bon Minif
refufes- tu comme Laure & Julie
Phonneur que Milord veut nous faire ?
répons , ma fille , & ne te troubles point
mais répons comine tu penfes ? Elimaïs
ne balança pas , elle répondit de trèsbonne
grace qu'elle fe faifoit un plaifir
d'obéir à fon pere ; alors jettant fur lui
un regard timide pour fçavoir fi ce qu'elle
avoit dit lui avoit plû ou non ; comme
elle le vit fourire , elle fe jetta à fon col
avec une grace enfantine & fi tendre que
les larmes en vinrent aux yeux du bon
homme ; Kilmore même fut ému , & ne
put s'empêcher de baifer la main de la
jeune Elimaïs , que M. Humfroy lui préfenta
. Milord prit au plus vite la plume &
la pria de vouloir ne pas différer de figner
fon bonheur. Elimaïs figna tout de fuite ;
tout le monde ayant figné à fon tour , Kilmore
& Elimaïs furent conduits à l'Eglife ,
où ils recurent la bénédiction nuptiale de
M. Humfroy , qui ne fe fentoit pas de joig
de voir Elimais fi bien établie .
M -A I
1755. 33
En fortant de la paroiffe , M. Humfroy
dit à fon gendre qu'il efpéroit qu'il voudroit
bien recevoir de lui un repas fimple
& frugal , n'ayant pas eu le tems de lui en
faire préparer un plus digne de lui.
Monfieur , dit Kilmore , j'accepterois
volontiers ce que vous voulez bien m'offrir
fi je n'étois preffé de mener ma femme
dans fon château , elle & moi aurons
cet honneur une autre fois , mais je vous
fupplie de ne pas vous oppofer en ce moment
-ci à l'empreffement que j'ai de la
rendre maîtreffe de mon château , ni elle
ni moi ne tarderons pas à venir vous rendre
ce que nous vous devons , & je vous
prie d'être perfuadé qu'en mon particulier
je n'y manquerai jamais . Cela dit , Kilmore
embraffa fon beau -pere & fes bellesfours.
M. Humfroy n'infifta pas davantage
fit une courte exhortation à Elimaïs
fur fes devoirs , & Milord lui donna la
main pour monter dans la chaife , où montant
après elle ils fortirent du village , &
arriverent bientôt chez lui.is , Hood brib
A
Le premier foin de Kilmore en arrivant,
fut de faire ouvrir le plus bel appartement
& d'y conduire Elimais voilà , dit- il
l'appartement que j'ai toujours deſtiné à
mon époufe , & j'efpere que vous voudrez
bien que je le partage feulement la nuit
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
*
avec vous. Elimaïs répondit naïvement
qu'il en étoit le maître. Madame , lui ditil
, vous voyez que je n'ai pas eu le tems
de me préparer à vous recevoir , ainfi je
n'ai à vous offrir ni bijoux , ni diamans ,
en un mot tout ce qui pourroit vous
plaire , mais vous ferez la maîtreffe d'en
faire l'emplette à votre goût , & comme il
vous plaira l'argent néceffaire vous fera
donné auffi-tôt que vous le voudrez . Milord
, reprit Elimaïs , je n'ai jamais conçu
que ces bagatelles puffent faire le vrai
bonheur , & par conféquent je ne les ai
jamais defirées : fi cependant elles doivent
m'aider à foutenir l'éclat du rang ou
Vous venez de m'élever , je ne refuſerai
rien de ce qui me pourra fervir à vous faire
honneur Kilmore trouva beaucoup de
bon fens & de fentiment honnête à cette
réponſes iben loua fon époufe , qui fur
étonnée qu'on louât une chofe qu'elle
Groyoit que tout le monde devoit penfer
naturellement. On vint leur dire que le
ils fe mirent à table , la
confervation ne fut pas fört animée. Après
qu'ils en furent fortis , Kilmore apporta
un petit rouet à fa femme. Vous aimez
peut-être à travailler , lui dit- il , je vous
apporte ce rouet pour vous prévenir contre
l'ennui de la defoccupation: Vous me
"
2
dîné étoit fer . Op m
MASI. 1755.
55
faites plaifir , lui dit- elle , je penfois déja
que j'aurois été bien aife d'envoyer chez
mon pere chercher ma quenouille ; alors
Elimaïs , d'une main adroite , mit en train
fon rouet , & fila de la meilleure grace du
monde.
Pendant ce tems Milord lut , écrivit ,
l'interrogea quelquefois fur fes goûts , fur
fes amufemens , fur la vie qu'elle menoit
chez fon pere ; à quoi elle répondit trèsjufte
, très-fenfément & en peu de mots.
Le foleil étant couché , Kilmore propofa
de s'aller promener , ce qu'Elimaïs accepta
avec plaifir. Ils entrerent enſemble dans le
jardin , elle en loua les beautés avec difcernement
; ce qui lui parut moins agréable
, elle le dit avec la même franchiſe ,
donnant des raifons très- conféquentes de
ce qu'elle difoit : elle prouva à Kilmore
qu'elle avoit autant d'efprit que de goût.
Comme la foirée étoit belle , les deux
époux le promenerent jufqu'à l'heure du
fouper ; en rentrant ils fe mirent à table.
Comme la journée n'avoit pas produit
de grands événemens , ils ne parlerent
gueres plus à fouper qu'ils avoient
fait à dîner. La. converfation d'après ne
fut pas plus intéreffante : quelques quefftions
entrecoupées , des réponfes laconiques
, voilà à quoi cela fe termina .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Les femmes d'Elimaïs entrerent , fon mari
paffa dans un cabinet pour fe deshabiller
tandis qu'elle fe mettoit au lit ; & quand
on vint l'avertir qu'elle y étoit , il congédia
fes domeftiques , & vint fe mettre auprès
d'elle.
Il y étoit à peine , que fe mettant fur fon
féant , il fonna fes gens avec un grand
empreffement. Que vous plaît- il , Milord
lui demanda Elimaïs ? C'eft , dit- il , que j'ai
oublié quelque chofe : un valet entra dans
le moment ; ouvre mon rideau, dit Kilmore
à cet homme , allume mon bougeoir , &
m'apporte ma grande Bible & mes lunettes
: le domeftique obéit & fe retira.
Kilmore mit effectivement fes lunettes
& ouvrit fa grande Bible , où il fe mit à lire
apparemment tout haut. Elimaïs ne marqua
aucun étonnement de cette façon extraordinaire
de fe comporter : elle écouta paiſiblement
pendant une grande demi -heure
cette férieufe lecture ; mais à fon tour fe
mettant fur fon féant , elle fonna fes femmes.
Que voulez- vous , Madame , lui dit
Kilmore ? Ce n'eft rien , Milord , dit-elle ,
ne vous interrompez pas pour cela ; donnezmoi
mon rouet , dit- elle à fa fille qui entra.
Kilmore , à cette demande , éclata de
rire , & jettant la Bible , les lunettes & foufflant
le bougeoir , il renvoya la femme de
M A 57
*
I. 1755.
་
chambre avec le rouet & la lumiere ; &
fe jettant au col de fa femme , ma chere
Elimaïs , lui dit- il en l'embraffant , vous
êtes une perfonne charmante , ce dernier
trait d'efprit & d'attention pour moi vous
donne mon coeur à jamais ; je vous ai
éprouvé toute la journée ; vous n'êtes
fufceptible ni d'ennui , ni d'humeur ; vous
êtes celle qui devoit me rendre le plus
heureux des hommes ; ma chere Elimaïs ,
je vous adore. Alors Milord ferma fon rideau
, & nous le tirerons auffi fur le refte
de l'hiſtoire , pour ne point troubler les
myſteres de l'amour conjugal , dont la décence
& la modeſtie doivent faire l'appanage..
On a appris depuis cette relation écrite ,
très-vraie dans toutes fes circonstances , que
Milord Kilmore , enchanté de ſon choix &
des vertus de fa femme , ainfi de fes
que
agrémens , a abandonné fon goût pour la
retraite & pour la Philofophie. Uniquement
occupé de plaire à Elimaïs , il eft"
revenu à Londres avec elle ; leur union
fait l'envie & l'admiration de cette ville.
Ils y tiennent un grand état , & tout ce
qu'il y a de confidérable & d'aimable dans
l'un & l'autre fexe s'y raflemble journellement.
PAR MLLE DE L.
A MADAME LA C ... DE G ....
E vous devois une dédicace , pourrois-
Jje micus la placer qu'en vous adreffant
une hiftoire que vous avez defiré de voir
écrite il eft jufte de fervir vos defirs .
Ah ! peut-on vous dédier un ouvrage qui
vous foit plus propre que celui qui fait
l'éloge d'une femme qui a mérité toute la
confidération & toute l'eftime de fon mari
, vous qui faites la félicité du vôtre , &
le bonheur de tous vos amis ? Vous aimez
ce qui peint la vertu & l'amour honnête ;
j'ai écrit ce que vous avez bien voulu
m'en apprendre : heureuſe de vous écouter
quand je vous vois , & de m'occuper de
ce que vous m'avez dit quand je vous
perds de vûe. S'il vous eût plû de me dicter
cette hiftoire , j'aurois eu plus de plaifir
à l'écrire , & l'on en auroit eu davantage
à la lire ; recevez- la donc telle que je
l'ai reçue de vous , comme un gage de ma
complaifance pour ce qui peut vous plaire ,
& un hommage de ma tendre amitié.
40 MERCURE DE FRANCE.
Les Comtes de Kilmore , originairement
Irlandois , s'établirent en Angleterre
dès que ce royaume eut réuni fous les mêmes
loix l'Ecoffe & l'Irlande. Les grandes
alliances qu'ils firent dans l'Angleterre les
en rendirent comme citoyens. Poffeffeurs
de grandes terres dans ce royaume , elles
fe trouverent réunies fur la tête d'un feul
fous ce dernier regne. Le Comte de Kilmore
, unique héritier de tant de riches
fucceffions , ne fe fentit point flaté du defir
de conferver fon nom , prêt à s'éteindre .
Un dégoût univerfel pour tout ce pour tout ce qui peut
charmer un homme de fon âge & de fon
rang , lui fit envifager la Cour avec la
plus profonde indifférence ; il ne voulut
y entendre parler d'aucun établiſſement.
Uniquement occupé de l'étude en tous
genres , où la fagacité de fon efprit lui
faifoit faire chaque jour de nouvelles découvertes
, il réfolut de s'y livier tout entier
, & fe retira dans le Caernarvand , où
il avoit une fort belle terre . C'étoit un
château fort noble & fort ancien , fitué fur
le bord du canal de Menay , dont on découvroit
de loin la fameufe ifle d'Anglefei.
Lorfque le ciel étoit ferein , la mer ,
par fa vafte étendue , rendoit ce lieu trifte
, mais analogue aux penfées du Comte ;
de hautes montagnes couvertes de bois ou
MA I. 1755. 41
de petits villages , terminoient la vue de
l'autre côté , & offroient dans leurs gorges
de jolies prairies entrecoupées de petits
ruiffeaux. Cette fituation terrible &
fauvage parut fort agréable au Comte , il
s'y établit avec un plaifir d'autant plus
fenfible qu'il crut avec raifon qu'il ne ſeroit
point interrompu dans fes fçavantes
méditations.
Kilmore avoit déja paffé dix années
dans le château ; la philofophié le foutenoit
contre l'ennui de la folitude : un feul
ami lui étoit refté , qui de temps en tems
venoit partager la retraite ou ranimer la
converfation du Comte. Cet ami fe nommoit
Laflei.
Un jour que Kilmore & lui fe promenoient
fur une grande terraffe qui s'élevoit
au- deffus de la mer , & que Kilmore
admiroit avec fon ami la vaſte étendue
de cet élément , Laflei prit la parole :
j'approuve avec vous , Milord , lui ditil
, que les beautés de la nature , toutes
admirables & toutes diverfifiées qu'elles
font , portent l'ame à la trifteffe la plus
profonde. Cette mer , cette ifle que nous
appercevons là-bas , ces prairies , ces jolis
villages qui couvrent ces montagnes dont
la cime perce les nûes , tout cela , mon
cher Kilmore , eft au premier coup d'oeil
42 MERCURE DE FRANCE..
d'une beauté fans pareille ; mais cette
beauté eſt toujours la même : encore fi ,
comme dans les tems où les ténébres du
paganifme enveloppoient la terre , nous
voyions dans les bois des dryades , des
nymphes dans les prairies , des nayades
dans les fontaines , fur cette vafte mer
Neptune dans un char entouré de tritons
& de fes charmantes fyrenes , dont les
chants mélodieux raviffoient les mortels ,
tout cela , dis- je , animéroit votre folitu
de. Mais votre fage religion a fait mainbaffe
fur tous ces êtres divertiffans ; la
philofophie chrétienne nous a rendu la
nature fimple & dénuée de ces agrémens
que la folie des anciens avoit divinifés ;
un férieux noble & majeftueux en a pris
la place , & je ne conçois pas comment
depuis dix ans vous refiftez à la langueur
que cette folitude doit jetter dans.
votre ame. Kilmore fourit de l'enthoufiafme
de fon ami ; j'avoue , dit- il , qu'il
eft très- malheureux que votre univers foit
privé de tous les objets que vous venez de
décrire ; mais comme je ne fuis pas accoutumé
à les trouver , je ne me fuis pas
avifé de les regretter. Une fleur qui fe
développe , fon progrès , fa deftruction
un fruit que je cultive , un arbre que j'émonde
, & qui s'éleve à vûe d'oeil , me
3
M A I. 1755. 43
tiennent lieu de vos nymphes & de vos
dryades ; la république des oifeaux , celle
des fourmis ou des mouches à miel me
conduifent à des réflexions folides que vos
fyrenes dérangeroient fans doute ainfi ,
mon cher Laffei , je vis tranquille , &
mon ennui eft fi doux qu'il ne me pefe
point du tout. Il eft vrai qu'il me vient
quelquefois en penfée d'avoir quelques
témoins de mes découvertes , & par un
refte d'amitié pour le genre humain , je
fens que je ne ferois point fâché d'avoir
quelques amis , ou qui partageaffent mon
goût & mes connoiffances , ou qui me
donnaffent les leurs.
Après que ces deux amis eurent longtems
cherché les moyens de rendre la folitude
de Kilmore plus animée fans qu'il
lui en coutât le chagrin de changer de
vie , celui-ci dit à Laflei qu'il avoit envie
d'écrire à quelques- uns des amis qu'il avoit
laiffés à Londres dans le tems qu'il y vivoit
, & de les prier de venir paffer avec
lui le tems qu'ils auroient de libre dans
l'année.
Cette idée , reprit Laflei , ne s'accorde
point du tout avec votre philofophie ; &
où, Milord , avez vous connu des hommes
qui fe fouviennent d'un ami qu'ils
n'ont pas vû depuis dix ans peut-être un
+
44 MERCURE DE FRANCE.
de ceux- là s'en fouvient , cela peut être ;
mais comptez-vous fur le refte , en bonne
foi ? avouez qu'en approfondiffant la nature
vous avez oublié les défauts de l'humanité
; d'ailleurs je veux que tous ceux qui
ont été vos amis en foient les chef-d'oeuvres
: croyez- vous , Milord , qu'après avoir
fait cent vingt- huit milles pour venir vous
voir par curiofité , ils y reviennent affidument
, & s'accommodent de ne vous voir
que des inftans dans la journée ? n'y comptez
pas mais mariez- vous ; voilà ce que
je crois plus poffible : ayez une femme
aimable qui tienne votre maiſon , annoncez-
le à vos amis , alors ils y viendront ,
& vous , maître de vous livrer à vos férieufes
occupations , vous le ferez auffi de
revenir chez votre femme aux heures qui
vous conviendront , & d'y trouver des
de vous délaffer , par une converfation
agréable , de la fatigue de votre camoyens
binet.
Il faut convenir , dit Kilmore , que
cette idée eft très -jufte & plus raifonnable
que la mienne . Je conviens , mon cher
Laflei , que vous avez raifon , & que c'eft
le feul parti que j'aie à prendre : choififfez-
moi une femme telle qu'il me la faut
je vous en ferai très -obligé.
Moi , choifir ! dit Laflei , vous n'y penMA
I. 1755. 45
fez
pas , Milord : je pourrois à peine en
choifir une pour moi-même ; jugez ſi je
le rifquerois pour vous. D'ailleurs j'ignore
ce qui vous convient ... Ah ! Milord , reprit
Kilmore , ni le bien , ni la naiffance
ne peuvent me déterminer . Pour le premier
article , vous fçavez que je fuis affez
riche pour me paffer des biens qu'une
femme m'apporteroit ; quant au fecond ,
je crois que ce n'eft pas toujours dans la
plus haute nobleffe qu'on trouve les femmes
les mieux nées ; cela arrive quelque
fois j'en conviens , mais les préjugés
qu'on a là - deffus font impertinens , & Dieu
merci , je m'en fuis garanti. Je fçai que
l'éducation peut beaucoup fur une belle'
ame ; mais qu'avance -t-elle fur celle qui
eft née fans vertu ?
>
Ces belles ames ont- elles le droit d'animer
feulement les filles de qualité ? elles
dérivent du même principe , & font départies
dans nos corps au hazard ; ainfi
l'on trouve également la vertu avec l'éducation
, comme la vertu fans éducation ;
fouvent même ces principes ne fervenţ
qu'à mafquer les défauts d'une jeune perfonne
, elle fe contraint inceffamment
les cacher au public , tandis qu'un mal- i
heureux mari eft le martyr de fa difcrette
moitié , qui fe fait un jeu de le deshopour
46 MERCURE DE FRANCE.
norer. Je ne veux donc point , mon cher
Laflei , de ces filles élevées avec tant de
foin , & qui en prendroient fi peu
de me.
rendre heureux. Je fçai qu'un homme fage,
ne fait pas dépendre fon honneur d'une
femme folle & imprudente ; mais le préjugé
eft contre lui , & tout homme raifonnable
doit éviter ce malheur : cherchez-
moi donc une fille fage & honnête ,
fur tout que fon humeur fympatife avec
la mienne , que vous fçavez n'être pas
bien extraordinaire.
Milord , reprit Laflei , je ne doute pas
qu'il n'y ait des femmes telles que vous
les defirez , mais je n'en connois point ,
& me garderois bien de vous confeiller
en pareil cas. Mais puifque vous êtes affez
philofophe pour paffer par-deffus le bien
& la qualité , voyez vous même autour
de vous : votre pafteur , par exemple , a
trois filles élevées fous fes yeux ; la fimplicité
de fes moeurs , la fageffe de fon
caractere répondent que fes filles n'ont
point reçu cette éducation redoutable qui
mafque l'art fous les traits de la nature.
Confultez votre coeur , & choififfez parmi
les jeunes filles laquelle il vous dictera de
prendre.
Ce n'eft point ici une affaire de coeur ,
reprit Kilmore , ne vous y trompez pas;
MA I. 1755. 47
c'eft une affaire jufte & raiſonnable : vous
avez bien imaginé , j'irai demain voir M.
Humfroy , & je lui demanderai une de
fes filles. Kilmore ayant pris ce parti
n'en parla plus de la foirée à fon ami , qui
le quitta après fouper pour retourner au
château qu'il avoit dans le voifinage , où
quelques affaires le demandoient.
Kilmore , ſuivant fon caractere , ne fe
leva pas le lendemain plutôt qu'à l'ordinaire.
Quand il fut habillé , il fit mettre
fes chevaux à une chaife pour aller à fon
village , diftant d'environ deux milles de
fon château , & fut defcendre droit au
prefbytere. Il trouva M. Humfroy corrigeant
un fermon qu'il devoit prêcher le
lendemain .
Surpris de voir fon Seigneur chez lui ,
honneur qu'il ne lui avoit jamais fait , M."
Humfroy le reçut avec toutes les marques
d'un profond refpect ; il cherchoit
dans fa tête de quoi il pourroit dignement
l'entretenir , lorfque Kilmore arrêta brufquement
la confufion de fes penfées , en
lui déclarant clairement le fujet qui l'amenoit
chez lui.
Si M. Humfroy avoit été étonné de
voir Kilmore , il le fut bien davantage
quand il apprit ce qui l'y amenoit. Comme
il étoit homme de bon fens , il ne fit
pas
48 MERCURE DE FRANCE.
d'autre réponſe que de lui demander s'il
avoit bien fongé à ce qu'il faifoit , & s'il
étoit poffible de croire qu'un homme de fa
naiffance voulût s'abaiffer jufqu'à faire une
pareille alliance ?
J'y ai très-fort fongé , reprit Kilmore ;
vos bonnes moeurs , votre vertu , m'ont fait
penfer que vos filles vous reffemblent ; je
ne veux pas pourtant contraindre leurs volontés
, je veux qu'un choix libre les détermine
faites-les venir , expofez leur le
fujer pour lequel vous les appellez : je
vous ai dit la façon dont je vis ; fi l'une
d'elles n'a aucune répugnance à partager
ma folitude , je fuis prêt à lui donner ma
foi tout à l'heure.
M. Humfroy ne douta plus que tout ce
que difoit Kilmore ne fûr certain ; il appella
fes filles qui , fimplement vêtues ,
mais très-proprement , vinrent aux ordres
de leur pere. M. Humfroy les fit affeoir
felon l'ordre de l'âge en face du Milord ,
il leur expofa nettement le fujet de fa vifite.
Ces trois filles , dont l'aînée avoit à
peine dix -huit ans , & les deux autres environ
feize & dix- fept , écouterent en grand
filence ce que difoit leur pere ; elles le
garderent même encore affez long- tems
après qu'il eut parlé : elles fe regarderent
les
MAI. 1755 . 49
les unes & les autres , & refterent les
yeux baiffés en attendant que leur pere les
interrogeât. Dès que M. Humfroy crut
leur avoir laiffé affez de tems pour refléchir
, il s'adreffa à l'aînée : Laure , lui ditil
, c'étoit le nom de cette belle fille , avez
vous penfé à ce que je viens de vous dire ?
& fi vous m'avez entendu , y confentezvous
? dites votre avis naturellement , fans'
crainte de me déplaire.
›
L'honneur que Milord nous fait , reprit
modeftement Laure me flate fenfiblement
; mais , mon pere , puifque vous me
permettez que je dife mon fentiment , je
n'ai point encore affez de connoiffance
des chofes du monde pour trouver qu'un
mariage fi honorable me rende plus heureufe
; je fuis contente de mon état , &
je vous fupplie de ne pas trouver mauvais
que je vous demande d'y refter .
Cette réponſe de la belle Laure fâcha
Kilmore ; il trouva qu'une perfonne qui
penfoit fi fagement , méritoit qu'on la regrettât
. Et vous , ma fille , dit M. Humfroy
à Julie , la feconde de fes filles , penfez-
vous comme votre foeur ? répondez ,
mais répondez felon ce que vous penfez.
Non , mon pere , répondit la jeune Julie
, je trouve ce mariage au- deffus de mon
attente ; mais je l'accepte dans l'idée où je
C
So MERCURE DE FRANCE.
fuis que Milord me rendra heureufe ;:
puifqu'il vient choifir parmi nous , & que.
vous l'agréez .
M. Humfroy prit alors fa fille par la
main , & la préfenta à Kilmore, qui l'affura ,
qu'il tâcheroit par toutes fortes de bons
procédés de juftifier les idées avantageufes
qu'elle avoit prife de lui. Alors il fut,
queftion d'appeller un Notaire ; M. Humfroy
y alla lui -même , & l'amena fur le
champ , avec un ancien Alderman qui avoit
une maifon dans le village , & qui voulut
bien fervir de témoin.
M. Humfroy étoit fi tranfporté du bonheur
qui arrivoit à fa fille , qu'il ne fe
connoiffoit plus ; il nommoit fes trois
filles à tous propos , embraffoit le Milord
& l'Alderman tour à tour fans fonger
qu'il troubloit le Notaire dans fa fonction.
Kilmore de fon côté voulant paroître
aimable à Julie , lui difoit, quelques
mots polis , & caufoit avec fes fours qui
avoient l'air plus gai & moins embarraſſe
qu'elle. Elimais fur- tout la plus jeune de
difoit mille chofes agréables à Julie
, qui fembloit enfevelie dans une profonde
rêverie.
toutes ,
Quand il fut queftion de lire le contrat,
il fe trouva qu'au lieu du nom de Julie le
Notaire y avoit fubftitué celui d'Elimaïs.
MAI 1755 SI
Ce contre-tems embarraffa fort le Milord,
qui avoit trouvé déja cet ouvrage fort
long , & qui s'impatientoit de ce qu'il
falloit le recommencer de point en point.
Cette difcuffion avoit arrêté toute la joie ;
chacun difoit fon avis , & perfonne no
convainquoit le Notaire , qui prouvoit
invinciblement qu'il falloit recommencer.
On alloit enfin céder à la vérité de cette
repréſentation , lorfque Julie fe leva , &
s'avançant vers fon pere ; cette affaire , lui
dit-elle avec un rouge modefte qui lui
couvrit les joues , peut aifément s'accommoder
; permettez , mon pere , que je céde
mes droits & l'honneur que me fait Milord
à ma foeur Elimaïs , tout fera dit alors,
& il n'y aura plus d'embarras. Comment
Julie , dit M. Humfroy , penfez- vous bien
à ce que vous faites ? oui , mon pere , reprit-
elle,; un engagement auffi grand me
fait peur , & je vous fupplie de permettre
que je m'en défifte. Elimaïs eft plus jeune ,
& par conféquent elle fera moins de réflexions
, d'ailleurs elle aura moins de tems
pour les écouter & .....Je n'entens point
cela , interrompit brufquement M. Humfroy
, vous avez donné votre parole de
bonne grace ; ainfi , Julie , je veux .....
Non , Monfieur , interrompit à fon tour
Kilmore , ma propofition n'eft faite qu'à
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
condition qu'elle fera acceptée fans nulle
répugnance. Julie la refufe , je vous prie
de ne la pas contraindre : interrogez la
belle Elimaïs , fi elle penfe comme fes
foeurs , rien ne fera fait , & je me retirerai
en vous remerciant de votre bonne volonté.
Eh bien , Elimaïs ! dit le bon Minif
refufes- tu comme Laure & Julie
Phonneur que Milord veut nous faire ?
répons , ma fille , & ne te troubles point
mais répons comine tu penfes ? Elimaïs
ne balança pas , elle répondit de trèsbonne
grace qu'elle fe faifoit un plaifir
d'obéir à fon pere ; alors jettant fur lui
un regard timide pour fçavoir fi ce qu'elle
avoit dit lui avoit plû ou non ; comme
elle le vit fourire , elle fe jetta à fon col
avec une grace enfantine & fi tendre que
les larmes en vinrent aux yeux du bon
homme ; Kilmore même fut ému , & ne
put s'empêcher de baifer la main de la
jeune Elimaïs , que M. Humfroy lui préfenta
. Milord prit au plus vite la plume &
la pria de vouloir ne pas différer de figner
fon bonheur. Elimaïs figna tout de fuite ;
tout le monde ayant figné à fon tour , Kilmore
& Elimaïs furent conduits à l'Eglife ,
où ils recurent la bénédiction nuptiale de
M. Humfroy , qui ne fe fentoit pas de joig
de voir Elimais fi bien établie .
M -A I
1755. 33
En fortant de la paroiffe , M. Humfroy
dit à fon gendre qu'il efpéroit qu'il voudroit
bien recevoir de lui un repas fimple
& frugal , n'ayant pas eu le tems de lui en
faire préparer un plus digne de lui.
Monfieur , dit Kilmore , j'accepterois
volontiers ce que vous voulez bien m'offrir
fi je n'étois preffé de mener ma femme
dans fon château , elle & moi aurons
cet honneur une autre fois , mais je vous
fupplie de ne pas vous oppofer en ce moment
-ci à l'empreffement que j'ai de la
rendre maîtreffe de mon château , ni elle
ni moi ne tarderons pas à venir vous rendre
ce que nous vous devons , & je vous
prie d'être perfuadé qu'en mon particulier
je n'y manquerai jamais . Cela dit , Kilmore
embraffa fon beau -pere & fes bellesfours.
M. Humfroy n'infifta pas davantage
fit une courte exhortation à Elimaïs
fur fes devoirs , & Milord lui donna la
main pour monter dans la chaife , où montant
après elle ils fortirent du village , &
arriverent bientôt chez lui.is , Hood brib
A
Le premier foin de Kilmore en arrivant,
fut de faire ouvrir le plus bel appartement
& d'y conduire Elimais voilà , dit- il
l'appartement que j'ai toujours deſtiné à
mon époufe , & j'efpere que vous voudrez
bien que je le partage feulement la nuit
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
*
avec vous. Elimaïs répondit naïvement
qu'il en étoit le maître. Madame , lui ditil
, vous voyez que je n'ai pas eu le tems
de me préparer à vous recevoir , ainfi je
n'ai à vous offrir ni bijoux , ni diamans ,
en un mot tout ce qui pourroit vous
plaire , mais vous ferez la maîtreffe d'en
faire l'emplette à votre goût , & comme il
vous plaira l'argent néceffaire vous fera
donné auffi-tôt que vous le voudrez . Milord
, reprit Elimaïs , je n'ai jamais conçu
que ces bagatelles puffent faire le vrai
bonheur , & par conféquent je ne les ai
jamais defirées : fi cependant elles doivent
m'aider à foutenir l'éclat du rang ou
Vous venez de m'élever , je ne refuſerai
rien de ce qui me pourra fervir à vous faire
honneur Kilmore trouva beaucoup de
bon fens & de fentiment honnête à cette
réponſes iben loua fon époufe , qui fur
étonnée qu'on louât une chofe qu'elle
Groyoit que tout le monde devoit penfer
naturellement. On vint leur dire que le
ils fe mirent à table , la
confervation ne fut pas fört animée. Après
qu'ils en furent fortis , Kilmore apporta
un petit rouet à fa femme. Vous aimez
peut-être à travailler , lui dit- il , je vous
apporte ce rouet pour vous prévenir contre
l'ennui de la defoccupation: Vous me
"
2
dîné étoit fer . Op m
MASI. 1755.
55
faites plaifir , lui dit- elle , je penfois déja
que j'aurois été bien aife d'envoyer chez
mon pere chercher ma quenouille ; alors
Elimaïs , d'une main adroite , mit en train
fon rouet , & fila de la meilleure grace du
monde.
Pendant ce tems Milord lut , écrivit ,
l'interrogea quelquefois fur fes goûts , fur
fes amufemens , fur la vie qu'elle menoit
chez fon pere ; à quoi elle répondit trèsjufte
, très-fenfément & en peu de mots.
Le foleil étant couché , Kilmore propofa
de s'aller promener , ce qu'Elimaïs accepta
avec plaifir. Ils entrerent enſemble dans le
jardin , elle en loua les beautés avec difcernement
; ce qui lui parut moins agréable
, elle le dit avec la même franchiſe ,
donnant des raifons très- conféquentes de
ce qu'elle difoit : elle prouva à Kilmore
qu'elle avoit autant d'efprit que de goût.
Comme la foirée étoit belle , les deux
époux le promenerent jufqu'à l'heure du
fouper ; en rentrant ils fe mirent à table.
Comme la journée n'avoit pas produit
de grands événemens , ils ne parlerent
gueres plus à fouper qu'ils avoient
fait à dîner. La. converfation d'après ne
fut pas plus intéreffante : quelques quefftions
entrecoupées , des réponfes laconiques
, voilà à quoi cela fe termina .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Les femmes d'Elimaïs entrerent , fon mari
paffa dans un cabinet pour fe deshabiller
tandis qu'elle fe mettoit au lit ; & quand
on vint l'avertir qu'elle y étoit , il congédia
fes domeftiques , & vint fe mettre auprès
d'elle.
Il y étoit à peine , que fe mettant fur fon
féant , il fonna fes gens avec un grand
empreffement. Que vous plaît- il , Milord
lui demanda Elimaïs ? C'eft , dit- il , que j'ai
oublié quelque chofe : un valet entra dans
le moment ; ouvre mon rideau, dit Kilmore
à cet homme , allume mon bougeoir , &
m'apporte ma grande Bible & mes lunettes
: le domeftique obéit & fe retira.
Kilmore mit effectivement fes lunettes
& ouvrit fa grande Bible , où il fe mit à lire
apparemment tout haut. Elimaïs ne marqua
aucun étonnement de cette façon extraordinaire
de fe comporter : elle écouta paiſiblement
pendant une grande demi -heure
cette férieufe lecture ; mais à fon tour fe
mettant fur fon féant , elle fonna fes femmes.
Que voulez- vous , Madame , lui dit
Kilmore ? Ce n'eft rien , Milord , dit-elle ,
ne vous interrompez pas pour cela ; donnezmoi
mon rouet , dit- elle à fa fille qui entra.
Kilmore , à cette demande , éclata de
rire , & jettant la Bible , les lunettes & foufflant
le bougeoir , il renvoya la femme de
M A 57
*
I. 1755.
་
chambre avec le rouet & la lumiere ; &
fe jettant au col de fa femme , ma chere
Elimaïs , lui dit- il en l'embraffant , vous
êtes une perfonne charmante , ce dernier
trait d'efprit & d'attention pour moi vous
donne mon coeur à jamais ; je vous ai
éprouvé toute la journée ; vous n'êtes
fufceptible ni d'ennui , ni d'humeur ; vous
êtes celle qui devoit me rendre le plus
heureux des hommes ; ma chere Elimaïs ,
je vous adore. Alors Milord ferma fon rideau
, & nous le tirerons auffi fur le refte
de l'hiſtoire , pour ne point troubler les
myſteres de l'amour conjugal , dont la décence
& la modeſtie doivent faire l'appanage..
On a appris depuis cette relation écrite ,
très-vraie dans toutes fes circonstances , que
Milord Kilmore , enchanté de ſon choix &
des vertus de fa femme , ainfi de fes
que
agrémens , a abandonné fon goût pour la
retraite & pour la Philofophie. Uniquement
occupé de plaire à Elimaïs , il eft"
revenu à Londres avec elle ; leur union
fait l'envie & l'admiration de cette ville.
Ils y tiennent un grand état , & tout ce
qu'il y a de confidérable & d'aimable dans
l'un & l'autre fexe s'y raflemble journellement.
Fermer
Résumé : HISTOIRE ANGLOISE. PAR MLLE DE L. A MADAME LA C... DE G....
L'œuvre 'Histoire Anglaise' est dédiée par Mlle de L. à Madame la C... de G..., qui apprécie les récits mettant en avant la vertu et l'amour honnête. L'histoire commence avec la famille des Comtes de Kilmore, une famille irlandaise installée en Angleterre après l'unification des lois entre l'Écosse et l'Irlande. Le Comte de Kilmore, unique héritier de vastes terres, se retire dans un château à Caernarvand pour se consacrer à l'étude, loin des plaisirs de la cour. Il y vit en solitaire, accompagné seulement de son ami Laflei. Un jour, en se promenant, Laflei exprime son admiration pour la beauté de la nature mais regrette l'absence de divinités païennes qui l'animaient autrefois. Kilmore, quant à lui, trouve du plaisir dans l'observation de la nature et des petites choses de la vie. Il avoue cependant ressentir parfois le besoin de partager ses découvertes avec des amis. Laflei suggère alors à Kilmore de se marier pour animer sa solitude. Kilmore accepte l'idée et demande à Laflei de lui trouver une femme sage et honnête, dont l'humeur soit compatible avec la sienne. Laflei propose que Kilmore choisisse parmi les filles de son pasteur, M. Humfroy, connues pour leur simplicité et leur sagesse. Kilmore décide de rendre visite à M. Humfroy pour lui demander la main de l'une de ses filles. Lors de cette visite, Kilmore expose son désir de mariage à M. Humfroy, qui est surpris mais accepte de présenter ses filles. Les trois filles, Laure, Julie et Henriette, écoutent en silence la proposition de leur père. Laure, l'aînée, décline poliment l'offre, préférant rester dans son état actuel. Kilmore est impressionné par la sagesse de Laure mais attend la réponse des autres sœurs. L'histoire se poursuit avec Julie et Elimaïs, filles de M. Humfroy, et Milord Kilmore. Julie accepte initialement un mariage avec Milord Kilmore, mais lors de la signature du contrat, une erreur du notaire révèle que le nom d'Elimaïs est inscrit à la place de celui de Julie. Julie, effrayée par l'engagement, propose de céder sa place à Elimaïs. Milord Kilmore accepte cette solution à condition que la jeune fille accepte de son plein gré. Elimaïs accepte avec grâce et tendresse, émouvant ainsi son père et Milord Kilmore. Le mariage est alors célébré, et le couple part pour le château de Milord. À leur arrivée, Milord Kilmore montre à Elimaïs l'appartement destiné à son épouse et lui offre de l'argent pour acheter des bijoux. Elimaïs répond qu'elle ne désire pas ces objets, mais accepte de les acquérir pour maintenir l'éclat de son rang. La journée se passe calmement, avec des conversations modérées. Le soir, après une promenade, Milord Kilmore simule une lecture de la Bible pour tester Elimaïs, qui reste imperturbable et demande son rouet. Touché par son attitude, Milord Kilmore lui avoue son amour et son admiration. Par la suite, on apprend que Milord Kilmore, enchanté par les vertus et les agréments d'Elimaïs, abandonne sa retraite et sa philosophie pour se consacrer à elle. Ils vivent à Londres dans l'opulence et reçoivent régulièrement des visiteurs distingués.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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178
p. 47-52
LE GENIE DU MANS. Songe de Madame la Comtesse de ... à Mme de ....
Début :
Dans un de ces momens qui suivent une gaité bruyante où l'esprit, laissé [...]
Mots clefs :
Philosophie, Littérature, Esprit, Songe, Académie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE GENIE DU MANS. Songe de Madame la Comtesse de ... à Mme de ....
LE GENIE DU MANS.
Songe de Madame la Com effe de ...
à Mme de :
典
Ans un de ces momens qui fuivent
gaire bruyante
>
à lui-même , retourne fans effort à une aimable
philofophie , je me délaffois par des
réflexions qu'un leger fommeil vint interrompre
, je me trouvai tranfportée dans
une affemblée de Génies de nos différentes
provinces ; les progrès de la littérature devoient
être l'objet de leurs délibérations.
Je vis une collection énorme de ces ouvrages
renouvellés de Seneque , de ces
petits riens produits par les accès du bel
efprit , que la fatuité encenfe , & où cette
efpéce d'automates qu'on nomme petitsmaîtres
puife fes gentilleffes,
I Je revois à cela lorfque le Génie du
Mans m'aborda : vous gémiffez , me dit
il , fur la décadence de la littérature , & fur
ces fottifes qui deshonorent la raifon fran
çoife , n'en foyez pas furprife , la frivolité
fait le caractere de cette nation , elle a
penfé dans le fiécle dernier , & comme
elle ne peut foutenir un bon fens uniforme
MERCURE DE FRANCE.
& fuivi , elle fe dédommage aujourd'hui
de ce pénible effort par un jargon éblouiffant
> auquel une faftueufe obfcurité
donne un air de philofophie . Voilà les productions
des auteurs petits-maîtres ; mais
le public les examine , les juge , & venge
le bon fens l'impreffion eft le tombeau
de plufieurs de ces ouvrages , ils circuloient
d'abord dans des mains amies ; mais
fi la cenfure des fots eft fans conféquence ,
leur louange ne l'eft pas moins , & quoique
le faux bel efprit les ait deſtinés à inftruire
la poftérité , le bon goût décide qu'ils ne
parviendront jamais à leur adreffe.
Ces manieres d'auteurs font les ombres
d'un tableau , où ils contraſtent avec un
petit nombre de héros littéraires , qui
penfant fortement feront furement paſſer
le véritable efprit jufqu'aux derniers âges ,
& prouveront que la France , comme la
Grece , a fes époques de raifon & de bon
goût. La multiplication de ces grands hommes
eft le but des Académies , & c'eft un
des grands intérêts d'une nation qui prétend
à la fupériorité des talens qu'elle ne
peut plus conferver que par la fublimité
de fes efforts , car les littérateurs étrangers
font depuis quelque tems , à l'égard
des François , comme les Grands d'Efpagne
qui , avant Philippe V , luttoient contre
JUIN. 1755
49
tre le Souverain. Ainfi ces fociétés doivent
exciter le zéle de leurs membres
pour un nouveau genre de patriotifme , &
s'efforcer d'illuftrer la France par la gloire
des talens. Je me rappelle ici avec chagrin
l'inaction de la ville du Mans , dont l'efprit
naturellement délicat & philofophe ,
pourroit orner avec diftinction les Lettres
Françoiſes.
J'interrompis ici le Génie : vous jugez
bien favorablement , lui dis - je , des Académies
où fouvent la prétention fans
titre & l'audace protégée ufurpent des places
deftinées au mérite. On y trouve auffi
de ces hommes ordinaires qui , puérilement
exacts , briguent avec empreflement le titre,
de puriftes ; leurs productions font moins
des recueils de penfées que des répertoires
de mots françois . Je me rappelle fouvent cet
Académicien qui employa neuf ans à ôter
les car , les fi , les mais d'un ouvrage ; il
en eft encore qui n'ont pas des оссира-
tions moins frivoles : voilà ce qui forme
le grotefque du tableau de la littérature.
Mais les Académies n'en font pas moins
les fanctuaires du goût ; on y voit plufieurs
de ces hommes qui fçavent apprécier &
appliquer les talens , peindre le vrai avec
toutes les nuances de la fageffe , de la
décence & de la délicateffe : ce font des
1. Vol.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Sénats auguftes , dont l'autorité refpectée
par les littérateurs , réprime l'impétuofité
de leur efprit républicain , fans l'afervir
ni l'énerver.
9
J'approuvois
affez comme Vous
voyez , l'établiffement
d'une Académie
dans ma patrie , & j'attendois de plus
amples inftructions fur cet objet de la part
de notre Génie ; mais m'étant éveillée
comme je me difpofois à l'écouter attentivement
, je vis mes efpérances fe diffiper :
j'efpere cependant qu'une feconde rêverie
fatisfera votre empreffement
& le mien ;
faute de mieux , je vais vous entretenir de
mes propres réflexions.
La littérature du Mans fera d'abord femblable
à une prude févere jufqu'à l'excès
dans fes parures parures ,, enforte qu'elle imitera
la trifteffe des meurs de cette ville ; mais
je vous promers qu'une décente imagination
égayera bientôt fa mifantropie par
d'heureux caprices ; notre fexe n'y contribuera
pas peuil eft vrai que les Da
mes , dans l'efprit d'un ' philofophe atrabilaire
, font feulement de jolis automa-"
tes ; s'il s'abaiffe jufquà fourire à nosi
appas , il admire des miniatures qu'il ne
peut fenfément eftimer. Quorque nous
ayons donné plus d'une preuve de notre
capacité , l'injustice de fon jugement fub
AAA 0
JUIN . 1755. St
1
:
fifte toujours ; mais auffi eft- elle fans conféquence
? le bon fens n'eſt d'aucun fexe.
J'efpere que nous formerons un parti
dans l'empire littéraire que de révolutions
en conféquence dans les manieres de
penfer car nous connoiffons le fentiment
, ainfi nous n'imiterons pas ces aureurs
qui , par une froide analyſe de ſes
motifs , le perfuadent fans l'exciter ; nous
ferons donc furement fenfation , & nos
nouvelles idées auront leurs partifans . La
poëfie , fufceptible d'un vif coloris , les embellira
; & quoiqu'elle n'en puiffe faifir
exactement toutes les nuances fans perdre
de fa chaleur , une peinture délicate de
leurs traits les plus frappans leur donnera
un grand intérêt , fans avoir recours à ces
images trop licencieufes que la décence abhorre
, & qui prouvent que la littérature
a fes cyniques , auffi bien que les moeurs .
La poëfie nous conduira à cette douce
mélancolie de la philofophie qui forme
des fyftêmes fur les débris des autres . Je
projette de former alors des corps humains
avec des fylphes : c'en eft fait des Monades
de Leibnitz , & des tubules d'Amilec
; ce roman de la nature fera un épifode
agréable dans la phyfique pour dif
traire l'efprit humain fur la féchereffe de
la vérité ; c'eft là le pis aller , car il fe
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
pourroit faire qu'une femme à ſyſtême eût
deviné la nature. Voilà toutes les licences
de ma philofophie , fa partie morale honorera
l'humanité : quoique j'aie defſein de
faire tous mes efforts pour lui donner ces
graces touchantes qui intéreffent le coeur ,
elles feront toujours modeftes , fes charmes
n'en détruiront pas l'exactitude ; fimple
& parée par le feul fentiment , elle
formera l'homme vertueux & aimable .
Voilà , Madame , un effai de mes caprices
littéraires je l'aurois terminé par des
portraits dont l'efprit fupérieur de notre
illuftre Evêque & les talens de plufieurs
de nos compatriotes auroient fourni
les détails ; mais je me fouviens que
la vérité même vous ennuie lorfqu'elle a
l'air du panégirique ; j'efpere les couronner
cependant par les mains de la poëfie,
Je fuis , Madame , &c.
Songe de Madame la Com effe de ...
à Mme de :
典
Ans un de ces momens qui fuivent
gaire bruyante
>
à lui-même , retourne fans effort à une aimable
philofophie , je me délaffois par des
réflexions qu'un leger fommeil vint interrompre
, je me trouvai tranfportée dans
une affemblée de Génies de nos différentes
provinces ; les progrès de la littérature devoient
être l'objet de leurs délibérations.
Je vis une collection énorme de ces ouvrages
renouvellés de Seneque , de ces
petits riens produits par les accès du bel
efprit , que la fatuité encenfe , & où cette
efpéce d'automates qu'on nomme petitsmaîtres
puife fes gentilleffes,
I Je revois à cela lorfque le Génie du
Mans m'aborda : vous gémiffez , me dit
il , fur la décadence de la littérature , & fur
ces fottifes qui deshonorent la raifon fran
çoife , n'en foyez pas furprife , la frivolité
fait le caractere de cette nation , elle a
penfé dans le fiécle dernier , & comme
elle ne peut foutenir un bon fens uniforme
MERCURE DE FRANCE.
& fuivi , elle fe dédommage aujourd'hui
de ce pénible effort par un jargon éblouiffant
> auquel une faftueufe obfcurité
donne un air de philofophie . Voilà les productions
des auteurs petits-maîtres ; mais
le public les examine , les juge , & venge
le bon fens l'impreffion eft le tombeau
de plufieurs de ces ouvrages , ils circuloient
d'abord dans des mains amies ; mais
fi la cenfure des fots eft fans conféquence ,
leur louange ne l'eft pas moins , & quoique
le faux bel efprit les ait deſtinés à inftruire
la poftérité , le bon goût décide qu'ils ne
parviendront jamais à leur adreffe.
Ces manieres d'auteurs font les ombres
d'un tableau , où ils contraſtent avec un
petit nombre de héros littéraires , qui
penfant fortement feront furement paſſer
le véritable efprit jufqu'aux derniers âges ,
& prouveront que la France , comme la
Grece , a fes époques de raifon & de bon
goût. La multiplication de ces grands hommes
eft le but des Académies , & c'eft un
des grands intérêts d'une nation qui prétend
à la fupériorité des talens qu'elle ne
peut plus conferver que par la fublimité
de fes efforts , car les littérateurs étrangers
font depuis quelque tems , à l'égard
des François , comme les Grands d'Efpagne
qui , avant Philippe V , luttoient contre
JUIN. 1755
49
tre le Souverain. Ainfi ces fociétés doivent
exciter le zéle de leurs membres
pour un nouveau genre de patriotifme , &
s'efforcer d'illuftrer la France par la gloire
des talens. Je me rappelle ici avec chagrin
l'inaction de la ville du Mans , dont l'efprit
naturellement délicat & philofophe ,
pourroit orner avec diftinction les Lettres
Françoiſes.
J'interrompis ici le Génie : vous jugez
bien favorablement , lui dis - je , des Académies
où fouvent la prétention fans
titre & l'audace protégée ufurpent des places
deftinées au mérite. On y trouve auffi
de ces hommes ordinaires qui , puérilement
exacts , briguent avec empreflement le titre,
de puriftes ; leurs productions font moins
des recueils de penfées que des répertoires
de mots françois . Je me rappelle fouvent cet
Académicien qui employa neuf ans à ôter
les car , les fi , les mais d'un ouvrage ; il
en eft encore qui n'ont pas des оссира-
tions moins frivoles : voilà ce qui forme
le grotefque du tableau de la littérature.
Mais les Académies n'en font pas moins
les fanctuaires du goût ; on y voit plufieurs
de ces hommes qui fçavent apprécier &
appliquer les talens , peindre le vrai avec
toutes les nuances de la fageffe , de la
décence & de la délicateffe : ce font des
1. Vol.
C
50
MERCURE DE FRANCE.
Sénats auguftes , dont l'autorité refpectée
par les littérateurs , réprime l'impétuofité
de leur efprit républicain , fans l'afervir
ni l'énerver.
9
J'approuvois
affez comme Vous
voyez , l'établiffement
d'une Académie
dans ma patrie , & j'attendois de plus
amples inftructions fur cet objet de la part
de notre Génie ; mais m'étant éveillée
comme je me difpofois à l'écouter attentivement
, je vis mes efpérances fe diffiper :
j'efpere cependant qu'une feconde rêverie
fatisfera votre empreffement
& le mien ;
faute de mieux , je vais vous entretenir de
mes propres réflexions.
La littérature du Mans fera d'abord femblable
à une prude févere jufqu'à l'excès
dans fes parures parures ,, enforte qu'elle imitera
la trifteffe des meurs de cette ville ; mais
je vous promers qu'une décente imagination
égayera bientôt fa mifantropie par
d'heureux caprices ; notre fexe n'y contribuera
pas peuil eft vrai que les Da
mes , dans l'efprit d'un ' philofophe atrabilaire
, font feulement de jolis automa-"
tes ; s'il s'abaiffe jufquà fourire à nosi
appas , il admire des miniatures qu'il ne
peut fenfément eftimer. Quorque nous
ayons donné plus d'une preuve de notre
capacité , l'injustice de fon jugement fub
AAA 0
JUIN . 1755. St
1
:
fifte toujours ; mais auffi eft- elle fans conféquence
? le bon fens n'eſt d'aucun fexe.
J'efpere que nous formerons un parti
dans l'empire littéraire que de révolutions
en conféquence dans les manieres de
penfer car nous connoiffons le fentiment
, ainfi nous n'imiterons pas ces aureurs
qui , par une froide analyſe de ſes
motifs , le perfuadent fans l'exciter ; nous
ferons donc furement fenfation , & nos
nouvelles idées auront leurs partifans . La
poëfie , fufceptible d'un vif coloris , les embellira
; & quoiqu'elle n'en puiffe faifir
exactement toutes les nuances fans perdre
de fa chaleur , une peinture délicate de
leurs traits les plus frappans leur donnera
un grand intérêt , fans avoir recours à ces
images trop licencieufes que la décence abhorre
, & qui prouvent que la littérature
a fes cyniques , auffi bien que les moeurs .
La poëfie nous conduira à cette douce
mélancolie de la philofophie qui forme
des fyftêmes fur les débris des autres . Je
projette de former alors des corps humains
avec des fylphes : c'en eft fait des Monades
de Leibnitz , & des tubules d'Amilec
; ce roman de la nature fera un épifode
agréable dans la phyfique pour dif
traire l'efprit humain fur la féchereffe de
la vérité ; c'eft là le pis aller , car il fe
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
pourroit faire qu'une femme à ſyſtême eût
deviné la nature. Voilà toutes les licences
de ma philofophie , fa partie morale honorera
l'humanité : quoique j'aie defſein de
faire tous mes efforts pour lui donner ces
graces touchantes qui intéreffent le coeur ,
elles feront toujours modeftes , fes charmes
n'en détruiront pas l'exactitude ; fimple
& parée par le feul fentiment , elle
formera l'homme vertueux & aimable .
Voilà , Madame , un effai de mes caprices
littéraires je l'aurois terminé par des
portraits dont l'efprit fupérieur de notre
illuftre Evêque & les talens de plufieurs
de nos compatriotes auroient fourni
les détails ; mais je me fouviens que
la vérité même vous ennuie lorfqu'elle a
l'air du panégirique ; j'efpere les couronner
cependant par les mains de la poëfie,
Je fuis , Madame , &c.
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Résumé : LE GENIE DU MANS. Songe de Madame la Comtesse de ... à Mme de ....
Dans un rêve, l'auteure se retrouve parmi des génies représentant diverses provinces françaises, discutant des progrès de la littérature. Elle observe une variété d'ouvrages, allant des écrits sérieux de Sénèque aux productions frivoles des petits-maîtres. Le Génie du Mans l'aborde pour lui parler de la décadence de la littérature française, marquée par la frivolité et un jargon philosophique obscur. Il souligne que le public rejette ces œuvres superficielles, laissant place à de véritables talents littéraires. L'auteure interrompt le Génie pour critiquer les Académies, souvent corrompues par la prétention et l'audace, mais reconnaissant leur rôle de sanctuaires du goût. Elle approuve l'idée d'une Académie au Mans, espérant qu'elle stimulera les talents locaux. Le rêve s'interrompt, mais l'auteure exprime son espoir de voir la littérature du Mans s'épanouir, combinant prudence et imagination. Elle projette de créer une littérature qui respecte le sentiment et la décence, évitant les excès et les analyses froides. La poésie jouera un rôle central, embellissant les idées nouvelles avec délicatesse et mélancolie philosophique. L'auteure conclut en espérant contribuer à l'empire littéraire par des œuvres honnêtes et touchantes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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179
p. 61-62
LES LUNETTES ET LA CEINTURE. APOLOGUE.
Début :
La mere des Dieux fut un jour chez la mere des Graces : qu'alloit-elle y faire ? [...]
Mots clefs :
Lunettes, Ceinture
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texteReconnaissance textuelle : LES LUNETTES ET LA CEINTURE. APOLOGUE.
LES LUNETTES ET LA CEINTURE.
APOLOGUE.
LA mere des Dieux fut un jour chez la
mere des Graces : qu'alloit- elle y faire ?
la critiquer fans doute ; c'eft affez le rôle
des vieilles auprès des jeunes. Celle- ci
prit néanmoins le prétexte de lire une brochure
nouvelle qu'Apollon venoit d'envoyer
à Citherée. Cette lecture ne rendoit
pas la vifite plus amufante : heureufement
elle fut courte , Cypris fçut l'abréger. Cybelle
en fortant oublia fes Lunettes ; elles
fe trouverent fur la toilette de Vénus , à
côté de cette admirable Ceinture qui renferme
, dit - on , l'art de plaire , & que
Junon emprunte quand elle veut ramener
fon mari volage. La Ceinture fiere des
attributs qu'on lui prête , fe trouva trèsoffenfée
du voifinage . Quoi , dit- elle , trifte
partage de la vieilleffe & de l'infirmité ,
ofez-vous paroître à côté du fymbole enchanteur
de la jeuneffe & des agrémens ?
Doucement , lui répondirent les Lunettes ,
ne fois point fi vaine de quelque foible
fupériorité , ou plutôt de quelques prétendus
avantages ; tu n'es pas ce que tu penfes,
62 MERCURE DE FRANCE.
& nous fommes plus que tu ne crois ; s'il
eft entre nous quelque différence , d'où
provient- elle de celles à qui nous appartenons.
Ce font les charmes de Vénus qui
t'embelliffent , & c'eft la vieilleffe de Cybele
qui nous dégrade ; mais s'il fe peut
qu'un jour , comme nous ne defefpérons
pas d'y parvenir , la jeuneffe imagine de
nous mettre à la mode , & qu'elle gagne à
te quitter , de quel côté fera l'avantage ?
Le beau fexe dans fon printems communique
fes graces à tout ce qu'il touche , &
fans lui les plus jolies chofes n'ont plus
d'agrément. Tu ferois mauffade autour de
la vieille Cephife , & nous ferions charmantes
fur le nez de la jeune Cloé.
Moralité.
Il en eft du moral comme du phyfique .
La fortune fied au mérite , & révolte dans
la fatuité. L'adverfité fait briller la vertu ,
& paroître la laideur du vice.
APOLOGUE.
LA mere des Dieux fut un jour chez la
mere des Graces : qu'alloit- elle y faire ?
la critiquer fans doute ; c'eft affez le rôle
des vieilles auprès des jeunes. Celle- ci
prit néanmoins le prétexte de lire une brochure
nouvelle qu'Apollon venoit d'envoyer
à Citherée. Cette lecture ne rendoit
pas la vifite plus amufante : heureufement
elle fut courte , Cypris fçut l'abréger. Cybelle
en fortant oublia fes Lunettes ; elles
fe trouverent fur la toilette de Vénus , à
côté de cette admirable Ceinture qui renferme
, dit - on , l'art de plaire , & que
Junon emprunte quand elle veut ramener
fon mari volage. La Ceinture fiere des
attributs qu'on lui prête , fe trouva trèsoffenfée
du voifinage . Quoi , dit- elle , trifte
partage de la vieilleffe & de l'infirmité ,
ofez-vous paroître à côté du fymbole enchanteur
de la jeuneffe & des agrémens ?
Doucement , lui répondirent les Lunettes ,
ne fois point fi vaine de quelque foible
fupériorité , ou plutôt de quelques prétendus
avantages ; tu n'es pas ce que tu penfes,
62 MERCURE DE FRANCE.
& nous fommes plus que tu ne crois ; s'il
eft entre nous quelque différence , d'où
provient- elle de celles à qui nous appartenons.
Ce font les charmes de Vénus qui
t'embelliffent , & c'eft la vieilleffe de Cybele
qui nous dégrade ; mais s'il fe peut
qu'un jour , comme nous ne defefpérons
pas d'y parvenir , la jeuneffe imagine de
nous mettre à la mode , & qu'elle gagne à
te quitter , de quel côté fera l'avantage ?
Le beau fexe dans fon printems communique
fes graces à tout ce qu'il touche , &
fans lui les plus jolies chofes n'ont plus
d'agrément. Tu ferois mauffade autour de
la vieille Cephife , & nous ferions charmantes
fur le nez de la jeune Cloé.
Moralité.
Il en eft du moral comme du phyfique .
La fortune fied au mérite , & révolte dans
la fatuité. L'adverfité fait briller la vertu ,
& paroître la laideur du vice.
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Résumé : LES LUNETTES ET LA CEINTURE. APOLOGUE.
L'apologue 'Les Lunettes et la Ceinture' raconte la visite de Cybèle, la mère des Dieux, chez la mère des Grâces. Pendant sa visite, Cybèle lit une brochure envoyée par Apollon, mais est interrompue par Cypris. En partant, Cybèle oublie ses lunettes, qui se retrouvent sur la toilette de Vénus, à côté de la célèbre Ceinture de Vénus, symbole de jeunesse et de charme. La Ceinture, offensée par la présence des lunettes, les critique pour leur association avec la vieillesse et l'infirmité. Les lunettes répondent en soulignant que leur valeur dépend de celle qui les porte. Elles affirment que les charmes de Vénus les embellissent, tandis que la vieillesse de Cybèle les dégrade. Elles prédisent qu'un jour, si la jeunesse les adopte, elles seront à la mode et plus avantageuses que la Ceinture. La moralité de l'apologue est que, comme en physique, en moralité, la fortune suit le mérite et révulse la fatuité. L'adversité fait briller la vertu et révèle la laideur du vice.
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180
p. 25-45
Voyage de Dijon à Paris, fait en 1746.
Début :
Amis, vous attendez sans doute [...]
Mots clefs :
Voyage, Paris, Dijon, Amour, Coeur, Feuillage, Plaisir, Flots, Prairie, Ruisseau, Larmes, Vin, Dieu, Fleurs
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texteReconnaissance textuelle : Voyage de Dijon à Paris, fait en 1746.
Voyage de Dijon à Paris , fait en 1746.
A Mis , vous attendez fans doute
Que je vous faffe le récit
Bien détaillé , de ce qu'en route
J'ai vu , j'ai fçu , j'ai fait , j'ai dit :
Oui , je m'en vais fur mon hiftoire
De mon mieux vous entretenir ;
Sans peine vous pouvez me croire ,
Vous le fçavez , il eſt notoire
Qu'un Bourguignon ne peut mentir.
D'être par- tout bien véritable ,
Je ne le
promets pourtant pas :
Car bien fouvent il eft des cas ,
Où pour rendre plus agréable
La fatigante vérité ,
Il faut du manteau de la Fable
Couvrir fa trifte nudité.
Vous l'avouerez ; mais que ma Muſe
Et vous inftruiſe & vous amuſe ,
Hélas ! je n'ofe m'en flater ;
N'importe , plein de confiance ,
Pour répondre à votre eſpérance ,
J'oſe tout faire & tout tenter.
Attention , faites filence ;
Je prends la plume , je commence :
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE .
Or , vous plaît-il de m'écouter.
Je vous quittai avec tous les fentimens
d'une parfaite reconnoiffance & d'une
amitié fincere. MM ...... me reconduifirent
jufqu'au bas de Talent ; là je reçus
leurs adieux , & je les embraffai le regret
dans le coeur :
Mais nous voilà dans l'équipage ,
Des fouets l'air a retenti :
Santé conftante & bon voyage ;
Allons , cocher ; on eft parti.
Nous nous trouvâmes fept dans la voiture
; mais plaignez-moi avec ce nombre .
Pas un minois qu'on pût baiſer ;
Pas une femme un peu jolie ,
Vers qui tout bas l'on pût jafer ,
Dont je puffe pour m'amufer
Faire en chemin ma bonne amie.
C'étoit d'un côté un homme fort ennuyeux
, qui fe nommoit M. Chufer , avec
le Sr Taillard , dont tout Paris fans doute
connoîtra bientôt les talens fupérieurs qu'il
a pour la flûte. Une femme âgée occupoit
le fond .
A côté de cette vieille ama
JUIN.
27 1755 .
Etoit affis un Provençal ;
Du Provençal & de la Dame
Je ne dirai ni bien ni mal.
Mais fi j'ai mérité l'Enfer ,
Seigneur , modere ta juftice ,
Et ne mets pas pour mon fupplice ,
A mes côtés M. Chufer.
Sur ce qui refte il faut fe taire ;
Car nous ne sommes plus que trois ,
Qui font B ....moi , mon frere ,
Que bien vous connoiffez , je crois .
Arrivés au Val- de- Suzon , on nous fervit
à déjeûner.
Des écreviffes & des truites :
En ce pays , quoique petites ,
Cela fait un mets excellent ,
Quand dans du vin rouge ou du blanc
Au petit lard elles font cuites :
Nous allâmes dîner à Saint- Seine .
C'eſt-là que coule cette fource
Qui , répandant au loin fes flots,
Porte fes ondes aux Badauts ,
Et dans la mer finit la courfe.
Le foir nous arrivâmes à Chanceaux, ou
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
nous foupâmes de bon appétit : nous fumes
un peu furpris de voir notre hôte malade
d'une fievre maligne , chercher à la guérir
avec du vin qu'il buvoit avec une confiance
dont il devoit tout appréhender . Comme
nous lui en marquions notre étonnement ,
il nous répondit avec naïveté que ce qui
* faifor du bé ne pòvor fare du man ; & en
effet
Un Bourguignon peut-il penfer
Qu'un demi- Dieu , comme Efculape ;
En pouvoir puiffe ſurpaſſer
Le Dieu qui fait naître la grappe ?
Non , non ,
dans vos heureux climats
Le vin , cette liqueur divine
Préferve un homme du trépas ,
Lorfqu'en ceux-ci la Médecine
Les jette tous entre les bras
De la cruelle Libitine.
Je cheminois paifiblement , laiffant errer
avec volupté mes yeux fur les objets qui ,
à mesure que nous avancions , fe découvroient
à ma vûe : vous fçavez comme j'aime
la campagne , & combien je fuis touché
de fes agrémens . Qu'avec bien du
plaifir je promenai mes regards fur cette
* Patois Bourguignon , que ce qui faiſoit dų
bien ne pouvoit faire du mal,
JUIN. 1755 29
belle vallée qui s'offre fur la gauche en arrivant
à Montbard ! la variété des objets
en fait un très -beau lieu : on voit une chaî
ne de montagnes qui bornent l'horizon
mais qui s'étendant au loin & fe perdant
dans l'éloignement , font douter à l'azur
qui colore leur cîme n'eft point celui dont
s'embellit le firmament , tant les plus lointaines
extrêmités femblent fe confondre
avec le ciel. En revenant de fi loin , la vûe
fe ramene fur les collines , que les regards
avoient d'abord faifies . Sur leur penchant
on voit plufieurs maifons de Laboureurs
qui dominent une prairie riche de tout ce
qui rend une campagne belle & fertile.
Tout cela mériteroit fans doute les honneurs
de la Poëfie ; mais je n'ofe me croire
capable de peindre ces beautés d'une maniere
neuve & originale.
La Peinture , la Poëfie
Dans leurs payſages rians ,
Les miracles de la fêrie
N'ont pas des lieux auffi charmans,
O beaux vallons , où le Penée
Paifiblement roule fes eaux !
M'offririez -vous tous les tableaux
De cette rive fortunée ?
Quelle aimable diverfité !
Fontaines , bois , côteaux , montagnes ,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Tout ce qu'ont d'attraits les campagnes
S'offroit à mon cel enchanté.
Une fi douce rêverie
Vint furprendre tous mes efprits :
Je fus fi tendrement épris
Des charmes de la bergerie ,
Qu'en vérité dans ma folie
J'eufle donné tout ce Paris
Pour un hameau dans la prairie
Qu'en Peintre vrai je vous décris .
Au milieu de ces idées j'eus la fantaiſie ,
malgré l'extrême chaleur , de voir de plus
près cette belle vallée : je deſcendis du car-
∙roffe , & après avoir adoré les Divinités du
pays , je m'avançai fous leurs aufpices vers
un petit bois , d'où pouvant confiderer tout
le champêtre des environs , je goûtai encore
la fraîcheur d'unefontaine qui y couloit
: ah ! dis- je , en me couchant fur l'herbe
qui tapiffoit fes bords ,
Ici Phoebus ne porte point ſes traits ;
Que je chéris cette humide fontaine ,
Où le tilleul fous un feuillage épais ,
Contre les feux m'offre une ombre certaine !
Ces bois , ces eaux ont pour moi mille attraits ;
Mais des vallons il s'éleve un vent frais
Qui fur les fleurs le joue & fe promene ;
Venez , Zéphir , je vous ouvre mon fein ,
JUIN. 1755. 31
.
Pénétrez-moi de vos fraiches haleines ,
Calmez l'ardeur qu'allume dans mes veines
De Syrius l'aftre aride & mal fain.
*
Si je chéris les bois & les prairies ,
Léger Zéphir , je n'y cherche que vous ;
Vous réparez mes forces affoiblies ,
1
Et je vous dois un repos qui m'eſt doux ;
En ce moment vous feul me rendez chere
Cette retraite obfcure & folitaire :
Loin des cités , dans le calme & la paix ,
Parmi les fleurs , la mouffe & la fougere ,
Pour refpirer votre vapeur légere ,
Toujours puiffai -je errer dans ces bofquets .
J'eus à peine achevé cette priere qu'un
air plus vif s'éleva autour de moi en frémiffant
légerement ; mais je fus bien furpris
, quand après quelques momens de repos
voulant m'éloigner & reprendre ma
route , je me fentis enveloppé par un tourbillon
& emporté dans les airs ,
d'où je
defcendis doucement près de la voiture ,
qui déja s'étoit fort éloignée ; je ne doupas
que Zéphyr par une faveur particuliere
, ne m'eût enlevé fur fes aîles , afin
de m'éviter un trajet que rendoit pénible
l'extrême chaleur.
tai
Je repris ma place dans la voiture en
* Etoile qui eft à la tête de la canicule.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
regrettant un fi beau lieu , & j'arrivai à
Montbard. Si vous prenez garde aux deux
mots qui compofent le nom de cette ville ,
vous préfumerez comme moi qu'elle étoit
jadis une retraite des anciens Bardes . Les
Bardes étoient tous Poëtes , & ils étoient
appellés Sages parmi les Gaulois : il y a
aujourd'hui bien du déchet ; mais avançons.
>
Pendant qu'on nous apprêtoit à dîner
nous allâmes voir la maifon de M. de B...
Gouverneur de Montbard . Tout y paroît
appartenir à un Philoſophe aimable ; des
appartemens nous montâmes à la terraffe ,
où nous vîmes à l'extrêmité d'un petit jardin
un joli fallon tout en coquilles de diverfes
couleurs ; il eft tout fimple d'imaginer
que c'eft la grotte de quelques Nymphes
du voisinage.
Oui , par ce tiffu de coquilles
Qui forme ce fallon charmant ,
On croit que c'est l'appartement
De quelques Nayades gentilles ,
Qui laffes de refter dans l'eau
Et de courir dans la prairie ,
Viennent par fois dans ce château
Egayer leur mélancolie .
Le lendemain nous arrivâmes à Auxerre
JUIN. 7755
33
où nous couchâmes , & qui me parut une
ville peu agréable ; Villeneuve- le - Roi où l'on
ne compte qu'une belle rue , me plairoit
mieux nous y foupâmes le lendemain ;
il faifoit extrêmement chaud . Dès que je
fus arrivé , je me fentis une envie preffante
de m'aller baigner ; je me rendis fur
les bords de l'Yonne , je vis le Dieu du
Aleuve qui fe promenoit avec une pompe
& un appareil qui m'en impoferent : je
craignis de trouver du danger où je
voyois tant de majeſté ; je me retirai &
je fus m'affeoir vers un petit ruiffeau ombragé
de faules qui venoit s'y rendre . Je
m'affis ; bientôt j'éprouvai ce calme & ce
filence intérieur où nous livre la folitude ;
mais comme l'idée de la galanterie vient
naturellement s'unir aux impreffions que
laiffe un lieu agréable , je me mis à rêver
à une volage , & de la fouhaiter à mes côtés
: je difois ,
Je viens m'affeoir fur le rivage
De ce ruiffeau lympide & frais ;
Recevez-moi , faules épais ,
Sous votre agréable feuillage :
Dans ce beau lieu je veux en paix
Goûter le charme de l'ombrage
Que ce lit de mouffe à d'attraits
Pour mon coeur né fenfible & tendre !
~
BV
34 MERCURE DE FRANCE.
Pour le plaifir qu'il eft bien fait !
D'un doux tranfport , à cet objet ,
Mes fens ne peuvent fe défendre.
Je rêve ! .... &pouffe des foupirs ! ....
Et pourquoi cette inquiétude ? .
Délicieufe folitude ,
Manque-t - il rien à vos plaifirs ? ....
Foulant tous deux cette herbe épaiffe ,
Je voudrois lire mon bonheur ,
Dans les beaux yeux de ma maîtreffe.
Amour !... fixe pour moi fon coeur.
Mais enfin , continuai - je , pourquoi
nourrir plus long- tems une paffion inutile
qui me caufe du trouble ? profitons plutôt
& fans diftraction des plaifirs fimples &
tranquilles que la nature me préfente.
Je m'entretenois ainfi ,
Quand j'apperçus à mes côtés
Une Nymphe , dont le corfage
Offroit aux yeux plus de beautés
Que n'en avoit fon beau vifage :
Avec de grands cheveux nattés ,
Des fleurs diverfes qu'on moiffonne
Sur ces rivages enchantés ,
Elle portoit une couronne.
Je regrettois une friponne ;
Une Nymphe offroit à mes fens
Ces appas qu'amour abandonne
JUIN.
35 1755.
Aux feux libertins des amans :
Pouvois- je donc pleurer long- tems ?
Cédant aux erreurs de mon âge ,
J'oubliai tout en les voyant ,
Et je goûtai cet avantage
D'aimer enfin moins triftement.
Pardonnez ce libertinage :
Mais au récit où je m'engage
De conter tout ingénument ,
Vous m'avouerez qu'il eft plus fage ,
Plus doux auffi , plus confolant ,
Quand une ingrate nous outrage
D'échapper à l'amour conſtant
Pour courir à l'amour volage .
Je vous connois ; oui , je le gage ,
Vous en auriez fait tout autant .
Mais néanmoins à cette vûe ,
Saifi de trouble & l'ame émue ,
Je me cachai dans les rofeaux :
Ne craignez rien , s'écria -t -elle ,
Berger , je fuis une immortelle ,
Fille du fouverain des flots ;
C'est moi qui dans cette prairie
Fais couler ce petit ruiſſeau ;
Venez , la fraîcheur de fon eau
A vous y baigner vous convie.
Rien ne peut-il calmer vos feux ,
Ajoûta-t-elle avec tendreffe ?
B vj
36 MERCURE DE FRANCE
Ah ! queje hais cette maîtreffe
Qui fe refuſe à tous vos voeux.
Ne formez que d'aimables noeuds ;
Comme l'amour ayez des aîles ;
Jeune & difcret , loin des cruelles
Vous méritez d'être un heureux .
Vous le ferez , féchez vos larmes ,
Regnez fur mon coeur , fur ces lieux ;
Je n'ai peut-être pas fes charmes ,
Mais je fçaurai vous aimer mieux.
Qu'une Déeffe eft féduiſante !
Ah ! m'écriai -je , tout m'enchante ,
Tout me captive en ce féjour ;
Tout eft ici , Nymphe charmante ,
Digne de vous & de l'amour .
Vous voyez qu'à fon compliment
Où j'entrevis de la tendreffe ,
Je répondis à la Déeſſe
Par un propos affez galant .
Après ces mots , plein d'affurance
Avec yvreffe je m'élance ,
Et me laiffe aller dans les bras
De mon aimable Néreïde ,
Qui vers la demeure liquide
Elle-même guida mes pas.
Les peupliers fur mon paffage
Sembloient doucement agiter
Et leurs rameaux & leur feuillage ,
JUIN. 37. 1755
Ils paroiffoient nous inviter
Arepofer fous leur ombrage.
D'un mouvement vif & léger
Les cignes avançoient fur l'onde ,
Et fans mourir ils frappoient l'air
Du chant le plus tendre du monde .
Parmi leurs fons mélodieux ,
Mais cependant moins gracieux
Que les accens de Jéliotte ,
Nous arrivâmes à la grotte
Où j'allois voir combler mes voeux.
Je pourrois en dire davantage ; mais ne
feroit ce pas manquer aux Dieux que de
revéler leurs myfteres à des profanes : j'a
joûte pourtant
Que cette jeune Déïté ,
Par fon doux & tendre langage ,
Tint long-tems mon coeur enchanté
Et fçut , quoique je fois né fage ,
Me faire aimer la volupté.
Le moment vint de nous féparer : que
ne fit- elle pas pour me retenir ! Calipfo ne !
mit pas enen ufage plus de charmes pour ar
rêter le fils du vieux Laërte : mais comme
ce héros , je fçus y réfifter ; je lui fis enfin
mes derniers adieux . Ses bras s'ouvrirent
pour m'embraffer : ah , dit - elle en verfant
les plus tendres larmes , je méritois
38 MERCURE DE FRANCE.
que vous euffiez voulu couler avec moi le
refte de vos jours ; fi vous m'avez chérie ,
continua - t- elle , ne me refufez pas ce baifer
; laiffez - moi ravir au fort qui vous
éloigne de moi , cette joie qui pour moi
fera la derniere. Adieu.
Chere Nymphe , m'écriai - je , je la regardois
dans ce moment :
Mais quelles furent mes alarmes
D'appercevoir ce corps fi beau ,
De mes mains s'écouler en larmes ,
Et ne plus être qu'un ruiffeau ;
Dont l'onde tranſparente & pure
Se ramaffant contre mon fein ,
Avec le plus trifte murmure
Autour de moi forme un baffin.
1
Je m'y plongeai avec tranſport , & après
m'y être baigné une heure j'en fortis avec
trifteffe . Que n'étions-nous au fiécle des
métamorphofes !
C Ainfi que
bien des malheureux
Qu'en fes écrits célebre Ovide ,
J'aurois pû demander aux Dieux
De devenir un corps fluide ,
Et j'euffe été fans doute heureux
En mêlant mes flots amoureux
Aux ondes que la Neréide
Epanchoit de fon fein humide ;
JUIN. 39 1755 .
Comme un fleuve majestueux ,
Qui voit croître en fon cours fa gloire & fa fortune
De mes deftins trop glorieux ,
On ne m'eût jamais vû dans le fein de Neptune ,
Porter des flots ambitieux ;
Mais , ruiffeau toujours grácieux ,
D'un cours égal , jamais rapide ,
Avec elle d'une eau lympide
J'euffe arrofé toujours ces lieux.
Mais , comme vous voyez , l'immortalité
me devenoit impoffible.
De maniere qu'en un moment
Je m'éloignai de la fontaine ,
Comme j'étois auparavant ,
Revêtu de ma forme humaine ;
Et P ..... tout uniment.
-
Je retournai à mon auberge , où je mangeai
de très - bonne grace : le fouper étoit
bon ; nous eûmes la précaution de mettre
une couple de poulets entre deux croûtes
pour en déjeûner le lendemain . Effectivement
, après avoir marché quelque tems ,
nous nous écartâmes de la voiture.
Puis fur la molle & tendre herbette ,
Sans nappe mife , fans affiette ,
A l'ombre d'un vieux chêne affis ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Des deux croûtes d'un pain raffis
N'ayant que mes doigts pour fourchette ;
Je tirai nos poulets rôtis .
En même tems de ma pochette
Je fis fortir un doux flacon
D'où j'aillit un vin bourguignon ,
Qui nous rafraîchit la luette .
Après avoir bû amplement à votre fanté
, nous regagnâmes le coche. Nous arrivâmes
le foir à Joigny pour en repartir le
lendemain avant le jour : on nous éveilla
à deux heures ; le ciel étoit pur & clair , &
promettoit une belle matinée. Je me propofai
d'examiner fi les defcriptions qu'en
font les Poëtes étoient exactes , d'en étudier
tous les momens & d'en fuivre les accidens
& les circonftances : une heure après
notre départ je me fis ouvrir la portiere ,
& laiffant mes compagnons de voyage
dormir profondément, je continuai la route
à pied.
Un crépuscule encor peu für
Ne laiffoit voir loin du village ,
Que le chaume & le faîte obfcur
Des cabanes du voifinage ,
Que quelques pins , dont le feuillage
S'étoit découpé fur l'azur
D'un ciel ſerein & fans nuage,
JUIN. 41 17558
Je difois , heureux laboureurs ,
Maintenant un fommeil paisible
Sur vous prodigue fes faveurs ;
Et fi l'amour eft dans vos coeurs ,
A l'amour feul il eft poffible
D'en interrompre les douceurs .
En s'éloignant des coeurs profanes
Cet enfant ne dédaigne pas
D'habiter vos humbles cabanes ;
Il aime à voler fur les pas ,
A folâtrer entre les bras
De ces gentilles payſannes ,
Dont lui-même orne les appas.
C'eft aux champs qu'amour prit naiffance ,
Il y lança fes premiers traits ;
Sur les habitans des forêts
Venus exerça fon enfance.
Eh ! qu'il acquit d'expérience !
Bientôt les hommes & les Dieux
Contre lui furent fans défenſe ;
Des bois il vola dans les cieux ;
Mais il chérit toujours les lieux ,
Premiers témoins de fa puiffance.
De l'Hefperus l'aftre brillant
Ne regne plus fur les étoiles ,
L'ombre s'éloigne , & dans fes voiles
Se précipite à l'occident .
Mais un rayon vif de lumiere
42 MERCURE DE FRANCE.
S'eft élancé de l'horizon ;
Voici l'époufe de Titon , •
Qui du jour ouvre la barriere.
Sur un char peint de cent couleurs
Viens , Aurore , avec tous tes charmes ,
Viens & répands de tendres larmes
Sur les gazons & fur les fleurs.
Que ces momens font enchanteurs !
Un verd plus frais , de ce feuillage
A ranimé le doux éclat ;
En reprenant ſon incarnat ,
La jeune fleur , au badinage
Du papillon vif & volage
Ouvre fon vafe délicat ;
Il fuit , & je vois cet ingrat
Porter à toutes fon hommage.
Que l'air eft pur ; quelle fraîcheur !
Du fein humide dés fougeres
S'exhale une fuave odeur ,
Qu'en frémiffant avec douceur ,
Au loin fur fes aîles légeres
Porte & difperfe un vent flateur.
Une langueur délicieuſe
Coule en mes fens .... ah ! quel plaifir !
Je ne fçais quoi vient me faifir
Qui rend mon ame plus heureuſe .
Mais la fauvette à fon reveil
Des bois a rompu le filence :
J'entends fa voix , & du ſoleil
JUIN.
43
1755-
Ses chants m'annoncent la préfence.
Déja brille fur les guerêts
Le fer aigu de la charrue ;
L'adroit chaffeur dans les forêts
Attend qu'épris des doux attraits
De l'herbette fraîche & menue
Le levreau vienne dans ſes rêts
Chercher une mort imprévûe.
Bientôt au fon des chalumeaux
Que les Bergeres font entendre
Les bercails s'ouvrent , les
agneaux
Sous la houlette vont ſe rendre ;
Je les vois fortir des hameaux ,
Et fous les yeux d'un chien fidele .
Couvrir les rives des ruiffeaux ,
Se répandre fur les côteaux
Où croit le thyn qui les appelle ,
Jufqu'au moment où la chaleur
En deffechant les pâturages ,
Les fera fuir dans les bocages
Pour goûter l'ombre & la fraîcheur ,
Cette belle matinée me caufa le plaifir le
plus pur que j'aie reffenti de ma vie . Ce
charme eft inexprimable : qu'avec admiration
mes yeux fe tournerent vers l'orient !
Flambeau du jour , aftre éclatant ,
D'un Dieu caché , viſible image ,
Vous m'avez vû dans ce moment
44 MERCURE DE FRANCE.
>
Par mes tranfports vous rendre hommage.
A ce fpectacle encor nouveau
O foleil ! je te fis entendre
Cet hymne digne de Rameau ,
Où fur leurs temples mis en cendre ,
Les Incas chantent leurs regrets ,
Et rendent grace à tes bienfaits
Toujours fur eux prêts à defcendre.
Bientôt je remontai dans le coche mieux
inftruit par la nature elle- même que par
tout ce que j'avois vû , & chez les anciens
& chez les modernes , & dans les Poëtes
& chez les Peintres.
Jufqu'à Melun il ne nous arriva rien
de particulier , finon qu'à Villeneuve - la-
Guyard nous vîmes arriver une chaife de
pofte , d'où fortirent un jeune homme de
fort bonne mine , & un autre qui paroiffoit
plus jeune ; mais le tein délicat de celui-
ci & le ton de fa voix nous firent deviner
que l'un étoit une jeune fille déguifée
, & l'autre fon amant.
C'étoit fans doute un féducteur ,
Qui loin du toît trifte & grondeur
D'une maman toujours mauvaiſe ,
De fa maîtreffe amant vainqueur ,
Avec elle fuyoit en chaife ,
Afin qu'il pût tout à fon aiſe
JUIN.
45 1755.
En poffeder le petit coeur.
Le lendemain nous dînâmes à Moret
d'où nous partîmes pour aller coucher ,
Melun. Nous traverfâmes la forêt de Fontainebleau
: qu'elle est belle ! Nous arrivâmes
de bonne heure à Melun , où ne fçachant
que faire nous allâmes voir les marionettes.
Polichinelle & Gigogne fa mie
Avoient l'heur de nous divertir :
Je l'avouerai , je pris quelque plaifir
A voir dans fa bouffonnerie
Un automate amufer mon loifir
Mieux qu'un trifte mortel dont le bon fens m'en
nuie.
Le lendemain nous arrivâmes fains &
gais à Paris.
Et c'eft de ce même Paris
Qu'imitant le gentil Chapelle ,
En profe , en vers je vous écris.
Adieu , je gagne ma ruelle ;
Bon foir , adieu , mes chers amis.
Je me fens flaté de ce titre ;
Et fuis , ma foi , par fentiment ,
Meffieurs , ce qu'au bout d'une épitre
On dit être par compliment.
P .....
A Mis , vous attendez fans doute
Que je vous faffe le récit
Bien détaillé , de ce qu'en route
J'ai vu , j'ai fçu , j'ai fait , j'ai dit :
Oui , je m'en vais fur mon hiftoire
De mon mieux vous entretenir ;
Sans peine vous pouvez me croire ,
Vous le fçavez , il eſt notoire
Qu'un Bourguignon ne peut mentir.
D'être par- tout bien véritable ,
Je ne le
promets pourtant pas :
Car bien fouvent il eft des cas ,
Où pour rendre plus agréable
La fatigante vérité ,
Il faut du manteau de la Fable
Couvrir fa trifte nudité.
Vous l'avouerez ; mais que ma Muſe
Et vous inftruiſe & vous amuſe ,
Hélas ! je n'ofe m'en flater ;
N'importe , plein de confiance ,
Pour répondre à votre eſpérance ,
J'oſe tout faire & tout tenter.
Attention , faites filence ;
Je prends la plume , je commence :
II. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE .
Or , vous plaît-il de m'écouter.
Je vous quittai avec tous les fentimens
d'une parfaite reconnoiffance & d'une
amitié fincere. MM ...... me reconduifirent
jufqu'au bas de Talent ; là je reçus
leurs adieux , & je les embraffai le regret
dans le coeur :
Mais nous voilà dans l'équipage ,
Des fouets l'air a retenti :
Santé conftante & bon voyage ;
Allons , cocher ; on eft parti.
Nous nous trouvâmes fept dans la voiture
; mais plaignez-moi avec ce nombre .
Pas un minois qu'on pût baiſer ;
Pas une femme un peu jolie ,
Vers qui tout bas l'on pût jafer ,
Dont je puffe pour m'amufer
Faire en chemin ma bonne amie.
C'étoit d'un côté un homme fort ennuyeux
, qui fe nommoit M. Chufer , avec
le Sr Taillard , dont tout Paris fans doute
connoîtra bientôt les talens fupérieurs qu'il
a pour la flûte. Une femme âgée occupoit
le fond .
A côté de cette vieille ama
JUIN.
27 1755 .
Etoit affis un Provençal ;
Du Provençal & de la Dame
Je ne dirai ni bien ni mal.
Mais fi j'ai mérité l'Enfer ,
Seigneur , modere ta juftice ,
Et ne mets pas pour mon fupplice ,
A mes côtés M. Chufer.
Sur ce qui refte il faut fe taire ;
Car nous ne sommes plus que trois ,
Qui font B ....moi , mon frere ,
Que bien vous connoiffez , je crois .
Arrivés au Val- de- Suzon , on nous fervit
à déjeûner.
Des écreviffes & des truites :
En ce pays , quoique petites ,
Cela fait un mets excellent ,
Quand dans du vin rouge ou du blanc
Au petit lard elles font cuites :
Nous allâmes dîner à Saint- Seine .
C'eſt-là que coule cette fource
Qui , répandant au loin fes flots,
Porte fes ondes aux Badauts ,
Et dans la mer finit la courfe.
Le foir nous arrivâmes à Chanceaux, ou
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
nous foupâmes de bon appétit : nous fumes
un peu furpris de voir notre hôte malade
d'une fievre maligne , chercher à la guérir
avec du vin qu'il buvoit avec une confiance
dont il devoit tout appréhender . Comme
nous lui en marquions notre étonnement ,
il nous répondit avec naïveté que ce qui
* faifor du bé ne pòvor fare du man ; & en
effet
Un Bourguignon peut-il penfer
Qu'un demi- Dieu , comme Efculape ;
En pouvoir puiffe ſurpaſſer
Le Dieu qui fait naître la grappe ?
Non , non ,
dans vos heureux climats
Le vin , cette liqueur divine
Préferve un homme du trépas ,
Lorfqu'en ceux-ci la Médecine
Les jette tous entre les bras
De la cruelle Libitine.
Je cheminois paifiblement , laiffant errer
avec volupté mes yeux fur les objets qui ,
à mesure que nous avancions , fe découvroient
à ma vûe : vous fçavez comme j'aime
la campagne , & combien je fuis touché
de fes agrémens . Qu'avec bien du
plaifir je promenai mes regards fur cette
* Patois Bourguignon , que ce qui faiſoit dų
bien ne pouvoit faire du mal,
JUIN. 1755 29
belle vallée qui s'offre fur la gauche en arrivant
à Montbard ! la variété des objets
en fait un très -beau lieu : on voit une chaî
ne de montagnes qui bornent l'horizon
mais qui s'étendant au loin & fe perdant
dans l'éloignement , font douter à l'azur
qui colore leur cîme n'eft point celui dont
s'embellit le firmament , tant les plus lointaines
extrêmités femblent fe confondre
avec le ciel. En revenant de fi loin , la vûe
fe ramene fur les collines , que les regards
avoient d'abord faifies . Sur leur penchant
on voit plufieurs maifons de Laboureurs
qui dominent une prairie riche de tout ce
qui rend une campagne belle & fertile.
Tout cela mériteroit fans doute les honneurs
de la Poëfie ; mais je n'ofe me croire
capable de peindre ces beautés d'une maniere
neuve & originale.
La Peinture , la Poëfie
Dans leurs payſages rians ,
Les miracles de la fêrie
N'ont pas des lieux auffi charmans,
O beaux vallons , où le Penée
Paifiblement roule fes eaux !
M'offririez -vous tous les tableaux
De cette rive fortunée ?
Quelle aimable diverfité !
Fontaines , bois , côteaux , montagnes ,
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
Tout ce qu'ont d'attraits les campagnes
S'offroit à mon cel enchanté.
Une fi douce rêverie
Vint furprendre tous mes efprits :
Je fus fi tendrement épris
Des charmes de la bergerie ,
Qu'en vérité dans ma folie
J'eufle donné tout ce Paris
Pour un hameau dans la prairie
Qu'en Peintre vrai je vous décris .
Au milieu de ces idées j'eus la fantaiſie ,
malgré l'extrême chaleur , de voir de plus
près cette belle vallée : je deſcendis du car-
∙roffe , & après avoir adoré les Divinités du
pays , je m'avançai fous leurs aufpices vers
un petit bois , d'où pouvant confiderer tout
le champêtre des environs , je goûtai encore
la fraîcheur d'unefontaine qui y couloit
: ah ! dis- je , en me couchant fur l'herbe
qui tapiffoit fes bords ,
Ici Phoebus ne porte point ſes traits ;
Que je chéris cette humide fontaine ,
Où le tilleul fous un feuillage épais ,
Contre les feux m'offre une ombre certaine !
Ces bois , ces eaux ont pour moi mille attraits ;
Mais des vallons il s'éleve un vent frais
Qui fur les fleurs le joue & fe promene ;
Venez , Zéphir , je vous ouvre mon fein ,
JUIN. 1755. 31
.
Pénétrez-moi de vos fraiches haleines ,
Calmez l'ardeur qu'allume dans mes veines
De Syrius l'aftre aride & mal fain.
*
Si je chéris les bois & les prairies ,
Léger Zéphir , je n'y cherche que vous ;
Vous réparez mes forces affoiblies ,
1
Et je vous dois un repos qui m'eſt doux ;
En ce moment vous feul me rendez chere
Cette retraite obfcure & folitaire :
Loin des cités , dans le calme & la paix ,
Parmi les fleurs , la mouffe & la fougere ,
Pour refpirer votre vapeur légere ,
Toujours puiffai -je errer dans ces bofquets .
J'eus à peine achevé cette priere qu'un
air plus vif s'éleva autour de moi en frémiffant
légerement ; mais je fus bien furpris
, quand après quelques momens de repos
voulant m'éloigner & reprendre ma
route , je me fentis enveloppé par un tourbillon
& emporté dans les airs ,
d'où je
defcendis doucement près de la voiture ,
qui déja s'étoit fort éloignée ; je ne doupas
que Zéphyr par une faveur particuliere
, ne m'eût enlevé fur fes aîles , afin
de m'éviter un trajet que rendoit pénible
l'extrême chaleur.
tai
Je repris ma place dans la voiture en
* Etoile qui eft à la tête de la canicule.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
regrettant un fi beau lieu , & j'arrivai à
Montbard. Si vous prenez garde aux deux
mots qui compofent le nom de cette ville ,
vous préfumerez comme moi qu'elle étoit
jadis une retraite des anciens Bardes . Les
Bardes étoient tous Poëtes , & ils étoient
appellés Sages parmi les Gaulois : il y a
aujourd'hui bien du déchet ; mais avançons.
>
Pendant qu'on nous apprêtoit à dîner
nous allâmes voir la maifon de M. de B...
Gouverneur de Montbard . Tout y paroît
appartenir à un Philoſophe aimable ; des
appartemens nous montâmes à la terraffe ,
où nous vîmes à l'extrêmité d'un petit jardin
un joli fallon tout en coquilles de diverfes
couleurs ; il eft tout fimple d'imaginer
que c'eft la grotte de quelques Nymphes
du voisinage.
Oui , par ce tiffu de coquilles
Qui forme ce fallon charmant ,
On croit que c'est l'appartement
De quelques Nayades gentilles ,
Qui laffes de refter dans l'eau
Et de courir dans la prairie ,
Viennent par fois dans ce château
Egayer leur mélancolie .
Le lendemain nous arrivâmes à Auxerre
JUIN. 7755
33
où nous couchâmes , & qui me parut une
ville peu agréable ; Villeneuve- le - Roi où l'on
ne compte qu'une belle rue , me plairoit
mieux nous y foupâmes le lendemain ;
il faifoit extrêmement chaud . Dès que je
fus arrivé , je me fentis une envie preffante
de m'aller baigner ; je me rendis fur
les bords de l'Yonne , je vis le Dieu du
Aleuve qui fe promenoit avec une pompe
& un appareil qui m'en impoferent : je
craignis de trouver du danger où je
voyois tant de majeſté ; je me retirai &
je fus m'affeoir vers un petit ruiffeau ombragé
de faules qui venoit s'y rendre . Je
m'affis ; bientôt j'éprouvai ce calme & ce
filence intérieur où nous livre la folitude ;
mais comme l'idée de la galanterie vient
naturellement s'unir aux impreffions que
laiffe un lieu agréable , je me mis à rêver
à une volage , & de la fouhaiter à mes côtés
: je difois ,
Je viens m'affeoir fur le rivage
De ce ruiffeau lympide & frais ;
Recevez-moi , faules épais ,
Sous votre agréable feuillage :
Dans ce beau lieu je veux en paix
Goûter le charme de l'ombrage
Que ce lit de mouffe à d'attraits
Pour mon coeur né fenfible & tendre !
~
BV
34 MERCURE DE FRANCE.
Pour le plaifir qu'il eft bien fait !
D'un doux tranfport , à cet objet ,
Mes fens ne peuvent fe défendre.
Je rêve ! .... &pouffe des foupirs ! ....
Et pourquoi cette inquiétude ? .
Délicieufe folitude ,
Manque-t - il rien à vos plaifirs ? ....
Foulant tous deux cette herbe épaiffe ,
Je voudrois lire mon bonheur ,
Dans les beaux yeux de ma maîtreffe.
Amour !... fixe pour moi fon coeur.
Mais enfin , continuai - je , pourquoi
nourrir plus long- tems une paffion inutile
qui me caufe du trouble ? profitons plutôt
& fans diftraction des plaifirs fimples &
tranquilles que la nature me préfente.
Je m'entretenois ainfi ,
Quand j'apperçus à mes côtés
Une Nymphe , dont le corfage
Offroit aux yeux plus de beautés
Que n'en avoit fon beau vifage :
Avec de grands cheveux nattés ,
Des fleurs diverfes qu'on moiffonne
Sur ces rivages enchantés ,
Elle portoit une couronne.
Je regrettois une friponne ;
Une Nymphe offroit à mes fens
Ces appas qu'amour abandonne
JUIN.
35 1755.
Aux feux libertins des amans :
Pouvois- je donc pleurer long- tems ?
Cédant aux erreurs de mon âge ,
J'oubliai tout en les voyant ,
Et je goûtai cet avantage
D'aimer enfin moins triftement.
Pardonnez ce libertinage :
Mais au récit où je m'engage
De conter tout ingénument ,
Vous m'avouerez qu'il eft plus fage ,
Plus doux auffi , plus confolant ,
Quand une ingrate nous outrage
D'échapper à l'amour conſtant
Pour courir à l'amour volage .
Je vous connois ; oui , je le gage ,
Vous en auriez fait tout autant .
Mais néanmoins à cette vûe ,
Saifi de trouble & l'ame émue ,
Je me cachai dans les rofeaux :
Ne craignez rien , s'écria -t -elle ,
Berger , je fuis une immortelle ,
Fille du fouverain des flots ;
C'est moi qui dans cette prairie
Fais couler ce petit ruiſſeau ;
Venez , la fraîcheur de fon eau
A vous y baigner vous convie.
Rien ne peut-il calmer vos feux ,
Ajoûta-t-elle avec tendreffe ?
B vj
36 MERCURE DE FRANCE
Ah ! queje hais cette maîtreffe
Qui fe refuſe à tous vos voeux.
Ne formez que d'aimables noeuds ;
Comme l'amour ayez des aîles ;
Jeune & difcret , loin des cruelles
Vous méritez d'être un heureux .
Vous le ferez , féchez vos larmes ,
Regnez fur mon coeur , fur ces lieux ;
Je n'ai peut-être pas fes charmes ,
Mais je fçaurai vous aimer mieux.
Qu'une Déeffe eft féduiſante !
Ah ! m'écriai -je , tout m'enchante ,
Tout me captive en ce féjour ;
Tout eft ici , Nymphe charmante ,
Digne de vous & de l'amour .
Vous voyez qu'à fon compliment
Où j'entrevis de la tendreffe ,
Je répondis à la Déeſſe
Par un propos affez galant .
Après ces mots , plein d'affurance
Avec yvreffe je m'élance ,
Et me laiffe aller dans les bras
De mon aimable Néreïde ,
Qui vers la demeure liquide
Elle-même guida mes pas.
Les peupliers fur mon paffage
Sembloient doucement agiter
Et leurs rameaux & leur feuillage ,
JUIN. 37. 1755
Ils paroiffoient nous inviter
Arepofer fous leur ombrage.
D'un mouvement vif & léger
Les cignes avançoient fur l'onde ,
Et fans mourir ils frappoient l'air
Du chant le plus tendre du monde .
Parmi leurs fons mélodieux ,
Mais cependant moins gracieux
Que les accens de Jéliotte ,
Nous arrivâmes à la grotte
Où j'allois voir combler mes voeux.
Je pourrois en dire davantage ; mais ne
feroit ce pas manquer aux Dieux que de
revéler leurs myfteres à des profanes : j'a
joûte pourtant
Que cette jeune Déïté ,
Par fon doux & tendre langage ,
Tint long-tems mon coeur enchanté
Et fçut , quoique je fois né fage ,
Me faire aimer la volupté.
Le moment vint de nous féparer : que
ne fit- elle pas pour me retenir ! Calipfo ne !
mit pas enen ufage plus de charmes pour ar
rêter le fils du vieux Laërte : mais comme
ce héros , je fçus y réfifter ; je lui fis enfin
mes derniers adieux . Ses bras s'ouvrirent
pour m'embraffer : ah , dit - elle en verfant
les plus tendres larmes , je méritois
38 MERCURE DE FRANCE.
que vous euffiez voulu couler avec moi le
refte de vos jours ; fi vous m'avez chérie ,
continua - t- elle , ne me refufez pas ce baifer
; laiffez - moi ravir au fort qui vous
éloigne de moi , cette joie qui pour moi
fera la derniere. Adieu.
Chere Nymphe , m'écriai - je , je la regardois
dans ce moment :
Mais quelles furent mes alarmes
D'appercevoir ce corps fi beau ,
De mes mains s'écouler en larmes ,
Et ne plus être qu'un ruiffeau ;
Dont l'onde tranſparente & pure
Se ramaffant contre mon fein ,
Avec le plus trifte murmure
Autour de moi forme un baffin.
1
Je m'y plongeai avec tranſport , & après
m'y être baigné une heure j'en fortis avec
trifteffe . Que n'étions-nous au fiécle des
métamorphofes !
C Ainfi que
bien des malheureux
Qu'en fes écrits célebre Ovide ,
J'aurois pû demander aux Dieux
De devenir un corps fluide ,
Et j'euffe été fans doute heureux
En mêlant mes flots amoureux
Aux ondes que la Neréide
Epanchoit de fon fein humide ;
JUIN. 39 1755 .
Comme un fleuve majestueux ,
Qui voit croître en fon cours fa gloire & fa fortune
De mes deftins trop glorieux ,
On ne m'eût jamais vû dans le fein de Neptune ,
Porter des flots ambitieux ;
Mais , ruiffeau toujours grácieux ,
D'un cours égal , jamais rapide ,
Avec elle d'une eau lympide
J'euffe arrofé toujours ces lieux.
Mais , comme vous voyez , l'immortalité
me devenoit impoffible.
De maniere qu'en un moment
Je m'éloignai de la fontaine ,
Comme j'étois auparavant ,
Revêtu de ma forme humaine ;
Et P ..... tout uniment.
-
Je retournai à mon auberge , où je mangeai
de très - bonne grace : le fouper étoit
bon ; nous eûmes la précaution de mettre
une couple de poulets entre deux croûtes
pour en déjeûner le lendemain . Effectivement
, après avoir marché quelque tems ,
nous nous écartâmes de la voiture.
Puis fur la molle & tendre herbette ,
Sans nappe mife , fans affiette ,
A l'ombre d'un vieux chêne affis ,
40 MERCURE DE FRANCE.
Des deux croûtes d'un pain raffis
N'ayant que mes doigts pour fourchette ;
Je tirai nos poulets rôtis .
En même tems de ma pochette
Je fis fortir un doux flacon
D'où j'aillit un vin bourguignon ,
Qui nous rafraîchit la luette .
Après avoir bû amplement à votre fanté
, nous regagnâmes le coche. Nous arrivâmes
le foir à Joigny pour en repartir le
lendemain avant le jour : on nous éveilla
à deux heures ; le ciel étoit pur & clair , &
promettoit une belle matinée. Je me propofai
d'examiner fi les defcriptions qu'en
font les Poëtes étoient exactes , d'en étudier
tous les momens & d'en fuivre les accidens
& les circonftances : une heure après
notre départ je me fis ouvrir la portiere ,
& laiffant mes compagnons de voyage
dormir profondément, je continuai la route
à pied.
Un crépuscule encor peu für
Ne laiffoit voir loin du village ,
Que le chaume & le faîte obfcur
Des cabanes du voifinage ,
Que quelques pins , dont le feuillage
S'étoit découpé fur l'azur
D'un ciel ſerein & fans nuage,
JUIN. 41 17558
Je difois , heureux laboureurs ,
Maintenant un fommeil paisible
Sur vous prodigue fes faveurs ;
Et fi l'amour eft dans vos coeurs ,
A l'amour feul il eft poffible
D'en interrompre les douceurs .
En s'éloignant des coeurs profanes
Cet enfant ne dédaigne pas
D'habiter vos humbles cabanes ;
Il aime à voler fur les pas ,
A folâtrer entre les bras
De ces gentilles payſannes ,
Dont lui-même orne les appas.
C'eft aux champs qu'amour prit naiffance ,
Il y lança fes premiers traits ;
Sur les habitans des forêts
Venus exerça fon enfance.
Eh ! qu'il acquit d'expérience !
Bientôt les hommes & les Dieux
Contre lui furent fans défenſe ;
Des bois il vola dans les cieux ;
Mais il chérit toujours les lieux ,
Premiers témoins de fa puiffance.
De l'Hefperus l'aftre brillant
Ne regne plus fur les étoiles ,
L'ombre s'éloigne , & dans fes voiles
Se précipite à l'occident .
Mais un rayon vif de lumiere
42 MERCURE DE FRANCE.
S'eft élancé de l'horizon ;
Voici l'époufe de Titon , •
Qui du jour ouvre la barriere.
Sur un char peint de cent couleurs
Viens , Aurore , avec tous tes charmes ,
Viens & répands de tendres larmes
Sur les gazons & fur les fleurs.
Que ces momens font enchanteurs !
Un verd plus frais , de ce feuillage
A ranimé le doux éclat ;
En reprenant ſon incarnat ,
La jeune fleur , au badinage
Du papillon vif & volage
Ouvre fon vafe délicat ;
Il fuit , & je vois cet ingrat
Porter à toutes fon hommage.
Que l'air eft pur ; quelle fraîcheur !
Du fein humide dés fougeres
S'exhale une fuave odeur ,
Qu'en frémiffant avec douceur ,
Au loin fur fes aîles légeres
Porte & difperfe un vent flateur.
Une langueur délicieuſe
Coule en mes fens .... ah ! quel plaifir !
Je ne fçais quoi vient me faifir
Qui rend mon ame plus heureuſe .
Mais la fauvette à fon reveil
Des bois a rompu le filence :
J'entends fa voix , & du ſoleil
JUIN.
43
1755-
Ses chants m'annoncent la préfence.
Déja brille fur les guerêts
Le fer aigu de la charrue ;
L'adroit chaffeur dans les forêts
Attend qu'épris des doux attraits
De l'herbette fraîche & menue
Le levreau vienne dans ſes rêts
Chercher une mort imprévûe.
Bientôt au fon des chalumeaux
Que les Bergeres font entendre
Les bercails s'ouvrent , les
agneaux
Sous la houlette vont ſe rendre ;
Je les vois fortir des hameaux ,
Et fous les yeux d'un chien fidele .
Couvrir les rives des ruiffeaux ,
Se répandre fur les côteaux
Où croit le thyn qui les appelle ,
Jufqu'au moment où la chaleur
En deffechant les pâturages ,
Les fera fuir dans les bocages
Pour goûter l'ombre & la fraîcheur ,
Cette belle matinée me caufa le plaifir le
plus pur que j'aie reffenti de ma vie . Ce
charme eft inexprimable : qu'avec admiration
mes yeux fe tournerent vers l'orient !
Flambeau du jour , aftre éclatant ,
D'un Dieu caché , viſible image ,
Vous m'avez vû dans ce moment
44 MERCURE DE FRANCE.
>
Par mes tranfports vous rendre hommage.
A ce fpectacle encor nouveau
O foleil ! je te fis entendre
Cet hymne digne de Rameau ,
Où fur leurs temples mis en cendre ,
Les Incas chantent leurs regrets ,
Et rendent grace à tes bienfaits
Toujours fur eux prêts à defcendre.
Bientôt je remontai dans le coche mieux
inftruit par la nature elle- même que par
tout ce que j'avois vû , & chez les anciens
& chez les modernes , & dans les Poëtes
& chez les Peintres.
Jufqu'à Melun il ne nous arriva rien
de particulier , finon qu'à Villeneuve - la-
Guyard nous vîmes arriver une chaife de
pofte , d'où fortirent un jeune homme de
fort bonne mine , & un autre qui paroiffoit
plus jeune ; mais le tein délicat de celui-
ci & le ton de fa voix nous firent deviner
que l'un étoit une jeune fille déguifée
, & l'autre fon amant.
C'étoit fans doute un féducteur ,
Qui loin du toît trifte & grondeur
D'une maman toujours mauvaiſe ,
De fa maîtreffe amant vainqueur ,
Avec elle fuyoit en chaife ,
Afin qu'il pût tout à fon aiſe
JUIN.
45 1755.
En poffeder le petit coeur.
Le lendemain nous dînâmes à Moret
d'où nous partîmes pour aller coucher ,
Melun. Nous traverfâmes la forêt de Fontainebleau
: qu'elle est belle ! Nous arrivâmes
de bonne heure à Melun , où ne fçachant
que faire nous allâmes voir les marionettes.
Polichinelle & Gigogne fa mie
Avoient l'heur de nous divertir :
Je l'avouerai , je pris quelque plaifir
A voir dans fa bouffonnerie
Un automate amufer mon loifir
Mieux qu'un trifte mortel dont le bon fens m'en
nuie.
Le lendemain nous arrivâmes fains &
gais à Paris.
Et c'eft de ce même Paris
Qu'imitant le gentil Chapelle ,
En profe , en vers je vous écris.
Adieu , je gagne ma ruelle ;
Bon foir , adieu , mes chers amis.
Je me fens flaté de ce titre ;
Et fuis , ma foi , par fentiment ,
Meffieurs , ce qu'au bout d'une épitre
On dit être par compliment.
P .....
Fermer
Résumé : Voyage de Dijon à Paris, fait en 1746.
En 1746, un Bourguignon entreprend un voyage de Dijon à Paris. L'auteur s'engage à narrer ses aventures avec sincérité, tout en reconnaissant que la vérité peut être embellie par la fable. Il quitte Dijon avec gratitude et amitié, accompagné de sept personnes, dont un homme ennuyeux nommé M. Chufer et un musicien talentueux, le Sr Taillard. Le groupe fait plusieurs arrêts, notamment au Val-de-Suzon où ils déjeunent d'écrevisses et de truites, et à Saint-Seine où ils dînent près d'une source célèbre. L'auteur admire la beauté des paysages, notamment la vallée de Montbard, et exprime son amour pour la campagne. Il décrit une expérience mystique où il est emporté par le vent et retrouve la voiture plus loin. À Montbard, il visite la maison du gouverneur et admire une grotte artificielle. Le voyage se poursuit à Auxerre, une ville qu'il trouve peu agréable, et à Villeneuve-le-Roi. À Villeneuve-le-Roi, l'auteur se baigne dans l'Yonne et rencontre une nymphe qui l'invite à se baigner dans son ruisseau. La nymphe se révèle être une déesse des flots, qui l'emmène dans sa grotte aquatique. L'auteur passe un moment enchanteur avec elle avant de devoir se séparer. La déesse tente de le retenir, mais il résiste et lui fait ses adieux. Le texte relate également une profonde tristesse face à une séparation imminente, imaginant une métamorphose en fluide pour rester près de la personne aimée. L'auteur décrit un repas champêtre et une promenade matinale, admirant la beauté de la nature et les activités des paysans. Il observe les préparatifs agricoles et les premiers rayons du soleil, ressentant une langueur délicieuse. Il compose un hymne au soleil, inspiré par les Incas. Plus tard, il remarque un jeune couple fuyant ensemble dans une chaise de poste. Le voyage se poursuit jusqu'à Paris, où l'auteur assiste à un spectacle de marionnettes avant de regagner la ville. Le texte se conclut par des adieux amicaux et des compliments.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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181
p. 26-33
IL EUT TORT. Histoire vraisemblable.
Début :
EH ! qu'est-ce qui ne l'a pas ? on n'est dans le monde environné que de torts. [...]
Mots clefs :
Homme, Esprit, Femme, Amoureux, Histoire vraisemblable
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : IL EUT TORT. Histoire vraisemblable.
IL EUT TORT.
Hiftoire vraisemblable.
H! qu'est- ce qui ne l'a pas ? on n'eft
dans le monde environné que de torts.
Ils font néceffaires , ce font les fondemens
de la fociété ; ils rendent l'efprit liant , ils
abaiffent l'amour- propre. Quelqu'un qui
auroit toujours raifon feroit infupportable.
On doit pardonner tous les torts ,
excepté celui d'être ennuyeux , celui là eſt
irréparable. Lorfqu'on ennuye les autres ,.
il faut refter chez foi tour feul comme
l'opéra d'Ajax . Je demande ce que l'on
deviendroit s'il alloit faire fes vifites dans
les maifons ?
Paffons à l'hiftoire de Mondor. C'étoit
un jeune homme malheureuſement né ; il
avoit l'efprit jufte , le coeur tendre & l'ame
douce voilà trois grands torts qui en
produiront bien d'autres.
En entrant dans le monde , il s'appliqua
principalement à tâcher d'avoir toujours
raifon. On va voir comme cela lui réuffit.
Il fit connoiffance avec un homme de la
cour ; la femme lui trouva l'efprit jufte ,
parce qu'il avoit une jolie figure ; le mari
JUILLET. 1755. 27
lui trouva l'efprit faux , parce qu'il n'étoit
jamais de fon avis.
La femme fit beaucoup d'avances à la
jufteffe de fon efprit ; mais comme il n'en
étoit point amoureux , il ne s'en apperçut
pas. Le mari le pria d'examiner un traité
fur la guerre qu'il avoit compofé à ce
qu'il prétendoit. Mondor après l'avoir lû
lui dit tout naturellement qu'en examinant
fon
ouvrage , il avoit jugé qu'il feroit
un fort bon négociateur pour un traité de
paix.
Dans cette circonftance , un régiment
vint à vacquer , un petit Marquis avorté
trouva l'auteur de cour un génie tranfcendant
, & traita fa femme comme fi elle
eût été jolie , il eut le régiment : le Marquis
fut Colonel . Mondor ne fut qu'un
homme vrai ; il eut tort .
Cette aventure le rebuta , il perdit toutes
vûes de fortune , vint à Paris vivre en
particulier , & forma le projet de s'y faire
des amis. Ah ! bon Dieu , comme il eut
tort ! il crut en trouver un dans la perfonne
du jeune Alcipe ; Alcipe étoit aimable
avoit le maintien décent & les propos
d'un homme effentiel.
Un jour il aborda Mondor avec un air
affligé , auffi tôt Mondor s'affligea ( car il
n'y a point de plus fottes gens que les gens
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit qui ont le coeur bon ) ; Alcipe lui
dit qu'il avoit perdu cent louis fur fa parole
, Mondor les lui prêta fans vouloir de
billet ; il crut par là s'être acquis un ami.
Il eut tort : il ne le revit plus.
que
Il donna dans les gens de lettres ; ils le
jugerent capable d'examiner leurs piéces :
als obtinrent audience de lui plus aifément
que du public : il y en eut un en qui Mondor
crut reconnoître du talent , il lui fembla
digne de la plus grande févérité il
lût fon ouvrage avec attention : c'étoit une
Comédie il retrancha des détails fuperflus
, exigea plus de fonds , demanda à
l'auteur de mieux enchaîner fes fcènes , de
les faire naître l'une de l'autre , de mettre
toujours les acteurs en fituation , de prendre
bien plus garde à la jufteffe du dialogue
qu'au faux brillant de l'efprit , de
foutenir fes caracteres , de les nuancer
finement fans trop les contrafter ; il lui
fit remarquer que les pacquets de vers
jettent prefque toujours du froid fur l'action.
Voilà les confeils qu'il donna à l'auteur
; il corrigea fa piéce en conféquence ;
il éprouva que Mondor l'avoit mal confeillé.
Les comédiens ne trouverent pas
qu'elle fût jouable .
Cela le dégoûta de donner des avis. Le
même auteur qui auroit dû fe dégoûter de
JUILLE T. 1755. 29
faire des pièces , en compofa une autre qui
n'étoit qu'un amas de fcènes informes &
découfues. Mondor n'ofa pas lui confeiller
de ne la point donner ; il eut tort , la pièce
fut fifflée . Cela le jetta dans la perplexité ;
s'il donnoit des confeils , il avoit tort ; s'il
n'en donnoit pas , il avoit tort encore . Il
renonça au commerce des beaux efprits &
fe lia avec des fçavans ; il les trouva prefqu'auffi
triftes que des gens qui veulent
être plaifans. Ils ne vouloient parler que
lorfqu'ils avoient quelque chofe à dire ; ils
fe taifoient fouvent. Mondor s'impatienta
& ne parut qu'un étourdi . Il fit connoiffance
avec des femmes à prétentions , autre
méprife : il fe crut dans un climat plus voifin
du foleil ; c'étoit le pays des éclairs ,
où prefque toujours les fruits font brûlésavant
que d'être murs ; il remarqua que
la plupart de ces Dames n'avoient qu'une
idée qu'elles fubdivifoient en petites penfées
abftraites & luifantes ; il s'apperçut
que tout leur art n'étoit que de hâcher
l'efprit ; il connut le tort qu'il avoit eu de
rechercher leur fociété ; il voulut y briller ,
parut lourd ; il voulut y raifonner , il
parut gauche en un mot , il déplût quoiqu'il
fçût fort bien fes auteurs latins , &
fentit qu'on ne pouvoit pas dire à un jeune
il
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
homme voulez - vous réuffir auprès des
femmes , lifez Ciceron.
Mondor étoit l'homme du monde le
plus raifonnable , & ne fçavoit quel parti
prendre avoir raifon. Il éprouva pour que
dans le monde les torts viennent bien
moins de prendre un mauvais parti que
d'en prendre un bon mal adroitement.
Il avoit voulu être courtifan , il s'étoit
caffé le coû ; il avoit cherché à ſe faire des
amis , il en avoit été la dupe ; il avoit vu
de beaux efprits , il s'en étoit laffé ; des
fçavans , il s'y étoit ennuyé ; des femmes ,
il y avoit été ennuyeux : il entendit vanter
le bonheur de deux perfonnes qui s'aiment
véritablement , il crut que le parti le plus
fenfé étoit d'être amoureux ; il en forma
le projet , c'étoit précisément le moyen de
ne le pas devenir. Il examinoit toutes les
femmes ; il mettoit dans la balance les
agrémens & les talens de chacune , afin de
fe déterminer pour celle qui auroit une
perfection de plus. Il croyoit que l'amour
eft un dieu avec lequel on peut marchander.
Il eut bean faire cette revûe , il eut beau
s'efforcer d'être amoureux , cela fut inutile
; mais un jour fans y penfer , il le devint
de la perfonne la plus laide & la plus capricieufe
: il fe remercia de fon choix ; it
1
JUILLET. 1755. 31
vit cependant bien qu'elle n'étoit pas belle ;
il s'en applaudiffoit ; il fe flattoit de n'avoir
point de rivaux : il avoit tort ; il ignoroit
que les femmes les plus laides font les plus
coquettes. Il n'y a point de minauderie ,
point de regard , point de petit difcours
qui n'ait fon intention : elles fe donnent
autant de foin pour faire valoir leur figu
re , qu'on en prend ordinairement pour
faire rapporter une mauvaife terre . Cela
leur réuffit ; les avances qu'elles font flattent
l'orgueil , & la vanité d'un homme
efface prefque toujours la laideur d'une
femme.
Mondor en fit la trifte expérience ; il
fe trouva environné de concurrens ; il en
fut inquiet : il eut tort ; cela le conduifit
à un plus grand tort , ce fut de fe marier.
Il traita fa femme avec tous les égards
poffibles : il eut tort ; elle prit fa douceur
pour foibleffe de caractere & le maîtrifa
durement ; il voulut fe brouiller : il eut
tort ; cela lui menagea le tort de fe raccommoder
; dans les raccommodemens
il eut deux enfans , c'est-à-dire deux torts :
il devint veuf , il eut raifon ; mais il en fit
un tort : il fut fi affligé qu'il fe retira dans
fes terres.
Il trouva dans le pays un homme riche ,
mais qui vivoit avec hauteur , & ne voyoit
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
aucun de fes voisins , il jugea qu'il avoit
tort il eut autant d'affabilité que l'autre
en avoit peu , il eut grand tort ; fa maifon
devint le réceptacle de gentillaftres qui
l'accablerent fans relâche . Il envia le fort
de fon voifin , & s'apperçut trop tard que
le malheur d'être obfedé eft bien plus fâcheux
que le tort d'être craint . On lui fit
un procès pour des droits de terres ; il aima
mieux céder une partie de ce qu'on lui
demandoit injuſtement que de plaider ; il
fe comporta en honnête homme , donna à
dîner à fa partie adverfe , & fit un accommodement
defavantageux : il eut tort. Un
fi bon procédé fe répandit dans la province
; tous fes petits voifins voulurent profiter
de fa facilité , & reclamer fans aucun titre
quelque droit chymérique ; il eut vinge
procès pour en avoir voulu éviter un , cela
le révolta ; il vendit fa terre , il eut tort :
il ne fçut que faire de fes fonds. On lui
confeilla de les placer fur le concert d'une
grande ville voifine qui étoit très - accrédité .
Le Directeur étoit un joli homme qui s'étoit
fait Avocat pour apprendre à fe connoître
en mufique. Mondor lui confia fon argent ,
il eut grand tort. Le concert fit banqueroute
au bout d'un an malgré la gentilleffe
de M. l'Avocat . Cet événement ruina Mondor
, il fentit le néant des chofes d'ici -bas ;
JUILLET. 1755. 33
il voulut devenir néant lui - même ; il fe fit
Moine , & mourut d'ennui : voilà fon dernier
tort.
Hiftoire vraisemblable.
H! qu'est- ce qui ne l'a pas ? on n'eft
dans le monde environné que de torts.
Ils font néceffaires , ce font les fondemens
de la fociété ; ils rendent l'efprit liant , ils
abaiffent l'amour- propre. Quelqu'un qui
auroit toujours raifon feroit infupportable.
On doit pardonner tous les torts ,
excepté celui d'être ennuyeux , celui là eſt
irréparable. Lorfqu'on ennuye les autres ,.
il faut refter chez foi tour feul comme
l'opéra d'Ajax . Je demande ce que l'on
deviendroit s'il alloit faire fes vifites dans
les maifons ?
Paffons à l'hiftoire de Mondor. C'étoit
un jeune homme malheureuſement né ; il
avoit l'efprit jufte , le coeur tendre & l'ame
douce voilà trois grands torts qui en
produiront bien d'autres.
En entrant dans le monde , il s'appliqua
principalement à tâcher d'avoir toujours
raifon. On va voir comme cela lui réuffit.
Il fit connoiffance avec un homme de la
cour ; la femme lui trouva l'efprit jufte ,
parce qu'il avoit une jolie figure ; le mari
JUILLET. 1755. 27
lui trouva l'efprit faux , parce qu'il n'étoit
jamais de fon avis.
La femme fit beaucoup d'avances à la
jufteffe de fon efprit ; mais comme il n'en
étoit point amoureux , il ne s'en apperçut
pas. Le mari le pria d'examiner un traité
fur la guerre qu'il avoit compofé à ce
qu'il prétendoit. Mondor après l'avoir lû
lui dit tout naturellement qu'en examinant
fon
ouvrage , il avoit jugé qu'il feroit
un fort bon négociateur pour un traité de
paix.
Dans cette circonftance , un régiment
vint à vacquer , un petit Marquis avorté
trouva l'auteur de cour un génie tranfcendant
, & traita fa femme comme fi elle
eût été jolie , il eut le régiment : le Marquis
fut Colonel . Mondor ne fut qu'un
homme vrai ; il eut tort .
Cette aventure le rebuta , il perdit toutes
vûes de fortune , vint à Paris vivre en
particulier , & forma le projet de s'y faire
des amis. Ah ! bon Dieu , comme il eut
tort ! il crut en trouver un dans la perfonne
du jeune Alcipe ; Alcipe étoit aimable
avoit le maintien décent & les propos
d'un homme effentiel.
Un jour il aborda Mondor avec un air
affligé , auffi tôt Mondor s'affligea ( car il
n'y a point de plus fottes gens que les gens
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit qui ont le coeur bon ) ; Alcipe lui
dit qu'il avoit perdu cent louis fur fa parole
, Mondor les lui prêta fans vouloir de
billet ; il crut par là s'être acquis un ami.
Il eut tort : il ne le revit plus.
que
Il donna dans les gens de lettres ; ils le
jugerent capable d'examiner leurs piéces :
als obtinrent audience de lui plus aifément
que du public : il y en eut un en qui Mondor
crut reconnoître du talent , il lui fembla
digne de la plus grande févérité il
lût fon ouvrage avec attention : c'étoit une
Comédie il retrancha des détails fuperflus
, exigea plus de fonds , demanda à
l'auteur de mieux enchaîner fes fcènes , de
les faire naître l'une de l'autre , de mettre
toujours les acteurs en fituation , de prendre
bien plus garde à la jufteffe du dialogue
qu'au faux brillant de l'efprit , de
foutenir fes caracteres , de les nuancer
finement fans trop les contrafter ; il lui
fit remarquer que les pacquets de vers
jettent prefque toujours du froid fur l'action.
Voilà les confeils qu'il donna à l'auteur
; il corrigea fa piéce en conféquence ;
il éprouva que Mondor l'avoit mal confeillé.
Les comédiens ne trouverent pas
qu'elle fût jouable .
Cela le dégoûta de donner des avis. Le
même auteur qui auroit dû fe dégoûter de
JUILLE T. 1755. 29
faire des pièces , en compofa une autre qui
n'étoit qu'un amas de fcènes informes &
découfues. Mondor n'ofa pas lui confeiller
de ne la point donner ; il eut tort , la pièce
fut fifflée . Cela le jetta dans la perplexité ;
s'il donnoit des confeils , il avoit tort ; s'il
n'en donnoit pas , il avoit tort encore . Il
renonça au commerce des beaux efprits &
fe lia avec des fçavans ; il les trouva prefqu'auffi
triftes que des gens qui veulent
être plaifans. Ils ne vouloient parler que
lorfqu'ils avoient quelque chofe à dire ; ils
fe taifoient fouvent. Mondor s'impatienta
& ne parut qu'un étourdi . Il fit connoiffance
avec des femmes à prétentions , autre
méprife : il fe crut dans un climat plus voifin
du foleil ; c'étoit le pays des éclairs ,
où prefque toujours les fruits font brûlésavant
que d'être murs ; il remarqua que
la plupart de ces Dames n'avoient qu'une
idée qu'elles fubdivifoient en petites penfées
abftraites & luifantes ; il s'apperçut
que tout leur art n'étoit que de hâcher
l'efprit ; il connut le tort qu'il avoit eu de
rechercher leur fociété ; il voulut y briller ,
parut lourd ; il voulut y raifonner , il
parut gauche en un mot , il déplût quoiqu'il
fçût fort bien fes auteurs latins , &
fentit qu'on ne pouvoit pas dire à un jeune
il
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
homme voulez - vous réuffir auprès des
femmes , lifez Ciceron.
Mondor étoit l'homme du monde le
plus raifonnable , & ne fçavoit quel parti
prendre avoir raifon. Il éprouva pour que
dans le monde les torts viennent bien
moins de prendre un mauvais parti que
d'en prendre un bon mal adroitement.
Il avoit voulu être courtifan , il s'étoit
caffé le coû ; il avoit cherché à ſe faire des
amis , il en avoit été la dupe ; il avoit vu
de beaux efprits , il s'en étoit laffé ; des
fçavans , il s'y étoit ennuyé ; des femmes ,
il y avoit été ennuyeux : il entendit vanter
le bonheur de deux perfonnes qui s'aiment
véritablement , il crut que le parti le plus
fenfé étoit d'être amoureux ; il en forma
le projet , c'étoit précisément le moyen de
ne le pas devenir. Il examinoit toutes les
femmes ; il mettoit dans la balance les
agrémens & les talens de chacune , afin de
fe déterminer pour celle qui auroit une
perfection de plus. Il croyoit que l'amour
eft un dieu avec lequel on peut marchander.
Il eut bean faire cette revûe , il eut beau
s'efforcer d'être amoureux , cela fut inutile
; mais un jour fans y penfer , il le devint
de la perfonne la plus laide & la plus capricieufe
: il fe remercia de fon choix ; it
1
JUILLET. 1755. 31
vit cependant bien qu'elle n'étoit pas belle ;
il s'en applaudiffoit ; il fe flattoit de n'avoir
point de rivaux : il avoit tort ; il ignoroit
que les femmes les plus laides font les plus
coquettes. Il n'y a point de minauderie ,
point de regard , point de petit difcours
qui n'ait fon intention : elles fe donnent
autant de foin pour faire valoir leur figu
re , qu'on en prend ordinairement pour
faire rapporter une mauvaife terre . Cela
leur réuffit ; les avances qu'elles font flattent
l'orgueil , & la vanité d'un homme
efface prefque toujours la laideur d'une
femme.
Mondor en fit la trifte expérience ; il
fe trouva environné de concurrens ; il en
fut inquiet : il eut tort ; cela le conduifit
à un plus grand tort , ce fut de fe marier.
Il traita fa femme avec tous les égards
poffibles : il eut tort ; elle prit fa douceur
pour foibleffe de caractere & le maîtrifa
durement ; il voulut fe brouiller : il eut
tort ; cela lui menagea le tort de fe raccommoder
; dans les raccommodemens
il eut deux enfans , c'est-à-dire deux torts :
il devint veuf , il eut raifon ; mais il en fit
un tort : il fut fi affligé qu'il fe retira dans
fes terres.
Il trouva dans le pays un homme riche ,
mais qui vivoit avec hauteur , & ne voyoit
Biiij
32 MERCURE DE FRANCE.
aucun de fes voisins , il jugea qu'il avoit
tort il eut autant d'affabilité que l'autre
en avoit peu , il eut grand tort ; fa maifon
devint le réceptacle de gentillaftres qui
l'accablerent fans relâche . Il envia le fort
de fon voifin , & s'apperçut trop tard que
le malheur d'être obfedé eft bien plus fâcheux
que le tort d'être craint . On lui fit
un procès pour des droits de terres ; il aima
mieux céder une partie de ce qu'on lui
demandoit injuſtement que de plaider ; il
fe comporta en honnête homme , donna à
dîner à fa partie adverfe , & fit un accommodement
defavantageux : il eut tort. Un
fi bon procédé fe répandit dans la province
; tous fes petits voifins voulurent profiter
de fa facilité , & reclamer fans aucun titre
quelque droit chymérique ; il eut vinge
procès pour en avoir voulu éviter un , cela
le révolta ; il vendit fa terre , il eut tort :
il ne fçut que faire de fes fonds. On lui
confeilla de les placer fur le concert d'une
grande ville voifine qui étoit très - accrédité .
Le Directeur étoit un joli homme qui s'étoit
fait Avocat pour apprendre à fe connoître
en mufique. Mondor lui confia fon argent ,
il eut grand tort. Le concert fit banqueroute
au bout d'un an malgré la gentilleffe
de M. l'Avocat . Cet événement ruina Mondor
, il fentit le néant des chofes d'ici -bas ;
JUILLET. 1755. 33
il voulut devenir néant lui - même ; il fe fit
Moine , & mourut d'ennui : voilà fon dernier
tort.
Fermer
Résumé : IL EUT TORT. Histoire vraisemblable.
Le texte 'IL EUT TORT' narre les mésaventures de Mondor, un jeune homme au caractère juste, au cœur tendre et à l'âme douce, qualités qui lui causent de nombreux torts. En entrant dans le monde, Mondor cherche constamment à avoir raison, ce qui lui attire des inimitiés. Il refuse les avances d'une femme de la cour et critique un traité de guerre écrit par son mari, ce qui lui vaut l'hostilité du couple. Cette situation lui fait perdre des opportunités de fortune. À Paris, Mondor tente de se faire des amis en prêtant de l'argent à un jeune homme nommé Alcipe, qui disparaît ensuite. Il s'intéresse également aux gens de lettres et corrige une pièce de théâtre, mais celle-ci est jugée injouable. Déçu, il se tourne vers des savants, qu'il trouve tristes, puis fréquente des femmes à prétentions, ce qui le met mal à l'aise. Mondor décide alors de devenir amoureux, mais choisit une femme laide et capricieuse, ce qui lui attire des rivaux. Il finit par se marier, mais sa femme le domine. Veuf, il se retire dans ses terres et y rencontre un homme riche et hautain. Mondor tente de se montrer affable, mais est accablé par des visiteurs indésirables. Il cède injustement dans un procès, ce qui encourage d'autres litiges. Ruiné par une banqueroute, il devient moine et meurt d'ennui. Le texte illustre ainsi les nombreux torts que Mondor accumule tout au long de sa vie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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182
p. 47-52
DIALOGUE PAR M. DE BASTIDE.
Début :
La Duchesse Mazarin, Saint-Evremond. LA DUCHESSE. Voudrez-vous toujours [...]
Mots clefs :
Amour, Esprit, Duchesse, Hommes, Plaisirs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE PAR M. DE BASTIDE.
DIALOGUE
PAR M. DE BASTIDE.
La Ducheffe Mazarin , Saint- Evremond.
V
LA DUCHESSE.
Oudrez-vous toujours me paroître
extraordinaire ? Que dans l'autre
monde vous ne fentiffiez pas le ridicule de
votre paffion , à la bonne heure ; cela n'eft
pas tout - à - fait inconcevable . Quoique
vieux & prefqu'ufé , vous pouviez eſpérer
de faire naître un caprice ; j'étois vive &
légere , vous aviez de l'efprit , de la complaifance
, de la fineffe , beaucoup d'uſage
des femmes , toutes chofes qui avec du
tems & de la patience peuvent produire
les révolutions les plus fingulieres dans un
coeur de la trempe du mien. Mais à préfent
que pouvez - vous attendre de vos
beaux fentimens ? il n'y a plus de caprice
à eſpérer .
SAINT-EVREMOND.
Vous avez jugé de ma paffion par l'opinion
que les hommes vous donnoient
48 MERCURE DE FRANCE.
de l'amour permettez moi de vous dire
que vous ne l'avez pas bien connue . Il eft
un amour général que tous les hommes
fentent , auquel ils donnent les titres les
plus nobles , & fans l'empire duquel ils
auroient à un certain âge peu de vrais
plaifirs & peut être peu de vrai mérite.
Cet amour là eft l'effet naturel du feu de
l'âge on le place honnêtement dans le
coeur; mais il n'eft que dans le fang &
dans l'imagination . Celui qui le fent lui
donne une origine illuftre , & prend de
bonne-foi fes fenfations pour des fentimens.
Celui qui l'examine le réduit à ce
qu'il eft , & ne le diftingue point du defir
machinal, mais déguilé dès faveurs. Ce qui
fait qu'il aura toujours en fa faveur la prévention
publique , & qu'on ne le connoîtra
jamais pour ce qu'il eft véritablement ,
ou que fi on le connoît fon empire n'en
fera pas plus défert . Il eft un autre amour
beaucoup plus noble & beaucoup plus rare
que le premier. Il fe forme de l'impreffion
délicate de la beauté , de l'eftime fympathique
des vertus & des talens , de l'attrait
féduifant de l'efprit , du rapport des ames
& de la douceur de l'habitude . Il naît ,
s'augmente & fe foutient par le feul attrait
qui la fait naître. Le defir des faveurs ne
lui eft ni néceſſaire , ni étranger ; il deſire
avec
JUILLET. 1755. 49
avec délicateffe & jouit avec oeconomie.
Cet amour là eft l'effet de l'honnêteté de
l'ame & des réfléxions de l'efprit. Dans le
printemps de la vie , on le regarde comme
une idée de roman ; dans l'âge mur , on le
chérit comme un fentiment délicieux . Voilà
l'amour que je fentois pour vous & que je
fens encore : il eft précisément dans l'ame ,
il a trouvé la mienne telle qu'il lui en falloir
une , & il s'y eft confervé.
LA DUCHESSE.
Je ne vous concevois pas tout à l'heure ;
je vous conçois encore moins à préfent .
Si vous fentiez véritablement cet amour
fi délicat à qui les faveurs ne font pas néceffaires
, pourquoi étiez- vous fi jaloux des
préférences que je paroiffois accorder à
d'autres qu'à vous ? vous voyez bien que
cette feule contradiction entre vos idées
& vos fentimens prouve que vous venez
de peindre une chimere.
SAINT-EVREMOND.
Je vous retrouve bien dans vos jugemens
; mais votre vivacité n'a plus fur
mon efprit ce pouvoir dont elle abuſoit ;
la mort a détruit l'inégalité qui étoit entre
nos efprits , la matiere n'agir plus , je puis
wous fuivre & vous arrêter. Souffrez que
*C
fo MERCURE DE FRANCE.
je vous defabuſe . De ce que l'on gâte une
chofe , doit-on conclurre qu'elle n'exiſte
pas ? je gâtois l'amour pur dont je brûlois
pour vous , parce que j'avois connu trop
tard un amour délicat ; l'habitude des
plaiſirs avoit donné le ton à la machine ;
j'étois jaloux , parce que lorfque l'on a
trop accordé à la matiere , elle ne cede
jamais tout à l'efprit ; mais dans le fond
de mon coeur je rougiffois de ma jaloufie ,
je ne me diffimulois pas que j'étois encore
loin de mériter , de fentir la noble ardeur
dont vous me pénétriez .
LA DUCHESSE .
Cette noble ardeur & toutes vos belles,
idées n'étoient qu'une erreur de votre efprit.
Un fi parfait amour feroit mieux
connu des hommes s'il exiftoit réellement ,
on en verroit quelques traces dans le
monde , & je ne l'ai encore vû que dans
vos métaphifiques raiſonnemens .
SAINT-EVREMOND.
Je ne dirai pas qu'il foit bien commun ;
mais il n'eft pas fi rare que vous vous
l'imaginez , il y a même des coeurs à qui
feul il convient.
LA DUCHESSE.
Tant pis pour ces coeurs là. Les hommes
JUILLE T. 1755-
51
font faits pour penfer tous de même ; ceux
qui fe féparent du corps général , fût- ce
pour penfer mieux , ont moins de plaifirs
& plus de peines ; ils trouvent plus de difficulté
à s'affortir , ils font heureux fans
témoins ; s'ils en ont , leur bonheur paffe
pour un ridicule , il faut qu'ils paffent leur
vie à le juftifier , ils trouvent à peine le
moment d'en jouir.
SAINT- EVREMOND.
Ils l'augmentent en le juftifiant , ou
bien ils dédaignent d'en prendre la peine ;
ils fe contentent d'être heureux en euxmêmes
. Croyez - vous que le bonheur ne
dans l'éclat ?
foit
que
.2 11
LA DUCHESSE.
Si ce que vous foutenez étoit vrai , je
trouverois tous les hommes à plaindre. Ils
ne feroient plus heureux qu'en particulier ,
il n'y auroit plus entr'eux cette fociété que
leurs plaifirs forment. Croyez moi , il faut
aux hommes plufieurs objets de bonheur :
fi vous diminuez le cercle de leurs plaifirs ,
vous diminuerez celui de leurs intérêts &
de leurs idées . Le monde entier ne fera
plus pour chacun qu'un très - petit efpace ;
à une ligne du point de leur félicité , il n'y
aura plus rien qui mérite leurs foins : le
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
monde ainfi divifé fera bientôt détruit ; il
faut que les chofes foient comme elles
font , elles n'auroient pas tant duré fi elles
n'étoient pas bien.
PAR M. DE BASTIDE.
La Ducheffe Mazarin , Saint- Evremond.
V
LA DUCHESSE.
Oudrez-vous toujours me paroître
extraordinaire ? Que dans l'autre
monde vous ne fentiffiez pas le ridicule de
votre paffion , à la bonne heure ; cela n'eft
pas tout - à - fait inconcevable . Quoique
vieux & prefqu'ufé , vous pouviez eſpérer
de faire naître un caprice ; j'étois vive &
légere , vous aviez de l'efprit , de la complaifance
, de la fineffe , beaucoup d'uſage
des femmes , toutes chofes qui avec du
tems & de la patience peuvent produire
les révolutions les plus fingulieres dans un
coeur de la trempe du mien. Mais à préfent
que pouvez - vous attendre de vos
beaux fentimens ? il n'y a plus de caprice
à eſpérer .
SAINT-EVREMOND.
Vous avez jugé de ma paffion par l'opinion
que les hommes vous donnoient
48 MERCURE DE FRANCE.
de l'amour permettez moi de vous dire
que vous ne l'avez pas bien connue . Il eft
un amour général que tous les hommes
fentent , auquel ils donnent les titres les
plus nobles , & fans l'empire duquel ils
auroient à un certain âge peu de vrais
plaifirs & peut être peu de vrai mérite.
Cet amour là eft l'effet naturel du feu de
l'âge on le place honnêtement dans le
coeur; mais il n'eft que dans le fang &
dans l'imagination . Celui qui le fent lui
donne une origine illuftre , & prend de
bonne-foi fes fenfations pour des fentimens.
Celui qui l'examine le réduit à ce
qu'il eft , & ne le diftingue point du defir
machinal, mais déguilé dès faveurs. Ce qui
fait qu'il aura toujours en fa faveur la prévention
publique , & qu'on ne le connoîtra
jamais pour ce qu'il eft véritablement ,
ou que fi on le connoît fon empire n'en
fera pas plus défert . Il eft un autre amour
beaucoup plus noble & beaucoup plus rare
que le premier. Il fe forme de l'impreffion
délicate de la beauté , de l'eftime fympathique
des vertus & des talens , de l'attrait
féduifant de l'efprit , du rapport des ames
& de la douceur de l'habitude . Il naît ,
s'augmente & fe foutient par le feul attrait
qui la fait naître. Le defir des faveurs ne
lui eft ni néceſſaire , ni étranger ; il deſire
avec
JUILLET. 1755. 49
avec délicateffe & jouit avec oeconomie.
Cet amour là eft l'effet de l'honnêteté de
l'ame & des réfléxions de l'efprit. Dans le
printemps de la vie , on le regarde comme
une idée de roman ; dans l'âge mur , on le
chérit comme un fentiment délicieux . Voilà
l'amour que je fentois pour vous & que je
fens encore : il eft précisément dans l'ame ,
il a trouvé la mienne telle qu'il lui en falloir
une , & il s'y eft confervé.
LA DUCHESSE.
Je ne vous concevois pas tout à l'heure ;
je vous conçois encore moins à préfent .
Si vous fentiez véritablement cet amour
fi délicat à qui les faveurs ne font pas néceffaires
, pourquoi étiez- vous fi jaloux des
préférences que je paroiffois accorder à
d'autres qu'à vous ? vous voyez bien que
cette feule contradiction entre vos idées
& vos fentimens prouve que vous venez
de peindre une chimere.
SAINT-EVREMOND.
Je vous retrouve bien dans vos jugemens
; mais votre vivacité n'a plus fur
mon efprit ce pouvoir dont elle abuſoit ;
la mort a détruit l'inégalité qui étoit entre
nos efprits , la matiere n'agir plus , je puis
wous fuivre & vous arrêter. Souffrez que
*C
fo MERCURE DE FRANCE.
je vous defabuſe . De ce que l'on gâte une
chofe , doit-on conclurre qu'elle n'exiſte
pas ? je gâtois l'amour pur dont je brûlois
pour vous , parce que j'avois connu trop
tard un amour délicat ; l'habitude des
plaiſirs avoit donné le ton à la machine ;
j'étois jaloux , parce que lorfque l'on a
trop accordé à la matiere , elle ne cede
jamais tout à l'efprit ; mais dans le fond
de mon coeur je rougiffois de ma jaloufie ,
je ne me diffimulois pas que j'étois encore
loin de mériter , de fentir la noble ardeur
dont vous me pénétriez .
LA DUCHESSE .
Cette noble ardeur & toutes vos belles,
idées n'étoient qu'une erreur de votre efprit.
Un fi parfait amour feroit mieux
connu des hommes s'il exiftoit réellement ,
on en verroit quelques traces dans le
monde , & je ne l'ai encore vû que dans
vos métaphifiques raiſonnemens .
SAINT-EVREMOND.
Je ne dirai pas qu'il foit bien commun ;
mais il n'eft pas fi rare que vous vous
l'imaginez , il y a même des coeurs à qui
feul il convient.
LA DUCHESSE.
Tant pis pour ces coeurs là. Les hommes
JUILLE T. 1755-
51
font faits pour penfer tous de même ; ceux
qui fe féparent du corps général , fût- ce
pour penfer mieux , ont moins de plaifirs
& plus de peines ; ils trouvent plus de difficulté
à s'affortir , ils font heureux fans
témoins ; s'ils en ont , leur bonheur paffe
pour un ridicule , il faut qu'ils paffent leur
vie à le juftifier , ils trouvent à peine le
moment d'en jouir.
SAINT- EVREMOND.
Ils l'augmentent en le juftifiant , ou
bien ils dédaignent d'en prendre la peine ;
ils fe contentent d'être heureux en euxmêmes
. Croyez - vous que le bonheur ne
dans l'éclat ?
foit
que
.2 11
LA DUCHESSE.
Si ce que vous foutenez étoit vrai , je
trouverois tous les hommes à plaindre. Ils
ne feroient plus heureux qu'en particulier ,
il n'y auroit plus entr'eux cette fociété que
leurs plaifirs forment. Croyez moi , il faut
aux hommes plufieurs objets de bonheur :
fi vous diminuez le cercle de leurs plaifirs ,
vous diminuerez celui de leurs intérêts &
de leurs idées . Le monde entier ne fera
plus pour chacun qu'un très - petit efpace ;
à une ligne du point de leur félicité , il n'y
aura plus rien qui mérite leurs foins : le
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
monde ainfi divifé fera bientôt détruit ; il
faut que les chofes foient comme elles
font , elles n'auroient pas tant duré fi elles
n'étoient pas bien.
Fermer
Résumé : DIALOGUE PAR M. DE BASTIDE.
Le dialogue entre la Duchesse Mazarin et Saint-Évremond porte sur la nature de l'amour et des passions. La Duchesse interroge Saint-Évremond sur la persistance de ses sentiments à son égard, qu'elle juge désormais inutiles. Saint-Évremond distingue deux types d'amour : un amour général, lié au désir et à l'imagination, et un amour plus noble, fondé sur l'admiration des vertus, des talents et de l'esprit. Il affirme ressentir ce dernier pour la Duchesse, un amour délicat et rare. La Duchesse, sceptique, argue que ses jalousies passées contredisent ses déclarations actuelles. Saint-Évremond reconnaît ses erreurs passées mais maintient la pureté de ses sentiments. La Duchesse reste incrédule, estimant que cet amour idéalisé n'existe pas réellement et que les hommes trouvent leur bonheur dans la société et les plaisirs partagés. Saint-Évremond rétorque que certains peuvent trouver le bonheur en eux-mêmes, sans besoin de validation extérieure. La Duchesse craint que cette vision isolée du bonheur ne conduise à la destruction de la société.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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183
p. 8-45
ROSALIE. Histoire véritable, par M. Y....
Début :
Le vice n'est jamais estimable, mais il cesse d'être odieux quand il n'a point [...]
Mots clefs :
Coeur, Amour, Honneur, Parents, Bonheur, Yeux, Vertu, Orgueil, Fortune, Famille, Passion, Amant, Moeurs, Larmes, Sensibilité, Confiance, Mains, Honte, Vérité, Conseils, Notaire, Générosité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ROSALIE. Histoire véritable, par M. Y....
ROSAL I E.
Hiftoire véritable , par M.Y....
L'celle d'être odieux quand il n'a point
E vice n'eft jamais eftimable , mais il
:
étouffé les qualités de l'ame. Une foiblefle
de coeur prend auffi fouvent fon origine
dans une certaine facilité d'humeur que
dans l'attrait du plaifir. Un amant fe préfente
, ou il eft enjoué , ou il eft homie à
fentiment. Le premier eft le moins dangereux
, il ne féduit jamais qu'une étourdie ,
& il ne triomphe que dans une faillie téméraire
Le fecond , plus refpectueux en
apparence , va à fon but par la délicateſſe
vante fa conftance, déclame contre les perfides,
& finit par l'être. Que devient une jeune
perfonne qui dans l'ivreffe de la gaieté
s'eft laiffée furprendre , ou qui eft tonbée
dans le piége d'une paffion décorée extérieurement
par le fentiment ? ce que font prefque
toutes celles qui ont débuté par une
fragilité ; elles fe familiarifent avec le vice ,
elles s'y précipitent ; l'amour du luxe & de
l'oifeveté les y entretient ; elles ont des
modeles , elles veulent y atteindre ; incapables
d'un attachement fincere elles en
AOUS T 1755. 9.
affectent l'expreffion , elles ont été la dupe
d'un homme , & elles fe vengent fur
toute l'efpece. Heureufes celles dont le
le coeur n'eft point affez dépravé pour fe
refufer aux inftances de la vertu qui cherche
à y rentrer .
Telle étoit Rofalie , elle étoit galante
avec une forte de décence . Ses moeurs
étoient déréglées , mais elle fçavoit louer
& admirer la vertu . Ses yeux pleins de
douceur & de vérité annonçoient fa franchife.
On entrevoyoit bien dans fa démarche
, dans fes manieres le manege de
la coquetterie , mais fon langage étoit modefte
, & elle ne s'abandonna jamais à ces
intempérances de langue , qui caractériſent
fi baffement fes femblables. Fidele à fes
engagemens , elle les envifagea toujours
comme des liens qu'elle ne pouvoit rompre
fans ingratitude , & les conventions
faites , l'offre la plus éblouiffante n'auroit
pû la déterminer à une perfidie.
Elle ne fut jamais parjure la premiere.
Son coeur plus fenfible à la reconnoiffance
qu'à l'amour , étoit incapable de fe laiffer
féduire à l'appas de l'intérêt & aux charmes
de l'inconftance . Solitaire , laborieuſe ,
fobre , elle eût fait les délices d'un mari ,
fi une premiere foibleffe ne l'eût en quelque
façon fixée à un état dont elle ne
A v
To MERCURE DE FRANCE.
pouvoit parler fans rougir. Affable , compatiffante
, généreufe , elle ne voyoit ja→
mais un malheureux fans lui tendre une
main fecourable ; & quand on parloit de
fes bienfaits , on difoit que le vice étoit
devenu tributaire de la vertu . Des lectures
fenfées avoient ranimé dans fon coeur les .
germes d'un beau naturel . Elle y fentoit
renaître le defir d'une conduite raifonnable
, elle vouloit fe dégager , & elle méditoit
même depuis long-tems une retraite
qui la fauvât de la honte d'avoir mal vécu ,
& du ridicule de mieux vivre , mais elle
avoit été arrêtée par un obftacle , elle avoit
voulu fe faire une fortune qui put la mettre
à l'abri des tentations qu'elle infpiroit , &
des offres des féducteurs : enfin elle vouloit
être vertueufe à fon aife ; elle ambitionnoit
deux cens mille francs , & par
dégrés elle étoit parvenue à les avoir. Contente
de ce que la fortune & l'amour lui
avoient procuré , elle avoit congédié fon
dernier amant , elle fe préparoit à fuir loin
de Paris les occafions d'une rechûte.
Ce fut alors qu'un jeune Gentilhomme
nommé Terlieu , vint loger dans une petite
chambre qui étoit de plain pied à l'appartement
qu'elle occupoit. Il fortoit tous
les jours à fept heures du matin , il rentroit
à midi pour fe renfermer , & il borA
O UST. 1955. 11
noit à une révérence muette fon cérémonial
avec fa voifine. La fingularité de la
vie de ce jeune homme irrita la curiofité
de Rofalie. Un jour qu'il venoit de rentrer
, elle s'approche de la porte de fa
chambre , prête l'oreille , porte un regard
fur le trou de la ferrure , & voit l'infortuné
Terlieu qui dînoit avec du pain
fec , chaque morceau étoit accompagné
d'un gémiffement , & fes larmes en fai
foient l'affaifonnement. Quel fpectacle
pour une ame fenfible ! celle de Rofalie
en fut pénétrée de douleur . Dans ce mo
ment une autre avec les vûes les plus pures ,
eût été peut-être indiferette , elle fe für
écriée , & généreufement inhumaine elle
eût décelé la mifere de Terlieu ; mais Rofalie
qui fçavoit combien il eft douloureux
d'être furpris dans les befoins de l'indigen
ce, rentra promptement chez elle pour y attendre
l'occafion d'être fecourable avec le
refpect qu'on doit aux infortunés. Elle épia
le lendemain l'inftant où Terlieu étoit dans
l'habitude de fe retirer , & pour que fon
deffein parut être amené par le hazard
elle fit tranfporter fon métier de tapifferie
dans fon anti- chambre , dont elle eur
foin de tenir la porte ouverte.
Terlieu accablé de fatigue & de trifteffe
parur à fon heure ordinaire , fit fa révé-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
rence , & alloit fe jetter dans l'obfcurité
de fa petite chambre , lorfque Rofalie ,
avec ce ton de voix aifé & poli , qui eſt
naturel au beau fexe , lui dit : En vérité ,
Monfieur , j'ai en vous un étrange voifin ;
j'avois penfé qu'une femme , quelle qu'elle
fût, pouvoit mériter quelque chofe par-delà
une révérence. Ou vous êtes bien farouche
, ou je vous parois bien méprifable . Si
vous me connoiffez , j'ai tort de me, plaindre
, & votre dedain m'annonce un homme
de la vertu la plus fcrupuleuſe , & dèslors
j'en réclame les confeils & les fecours.
Seroit-ce auffi que cette févérité que je lis
fur votre front prendroit fa caufe de quelque
chagrin qui vous accable ? Souffrez
que je m'y intereffe. Entrez , Monfieur , je
Vous fupplie : que fçavons- nous fi le fort
ne nous raffemble point pour nous être
mutuellement utiles ? je fuis feule , mon
dîner eft prêt , faites moi , je vous conjure
, l'honneur de le partager avec moi :
j'ai quelquefois un peu de gaieté dans
l'efprit , je pourrai peut-être vous diffiper.
Mademoiſelle , répondit Terlieu , vous
méritez fans doute d'être connue , & l'accueil
dont vous m'honorez ,, annonce en
vous un beau caractere. Qui que vous
foyez , il m'eft bien doux de trouver quel
1
1
A O UST . 1755. 13
qu'un qui ait la générofité de s'appercevoir
que je fuis malheureux . Depuis quinze
jours que je fuis à Paris , je ne ceffe
d'importuner tous ceux fur la fenfibilité
defquels j'ai des droits , & vous êtes la
premiere perfonne qui m'ait favorisé de
quelques paroles de bienveillance . N'imputez
point de grace , Mademoiſelle , ni
à orgueil ni à mépris ma négligence à votre
égard : fi vous avez connu l'infortune ,
vous devez fçavoir qu'elle eft timide . On
fe préfente de mauvaife grace , quand le
coeur eft dans la peine. L'affliction appéfantit
l'efprit , elle défigure les traits , elle
dégrade le maintien , & elle verſe une
efpece de ridicule fur tout l'extérieur de
la perfonne qui fouffre . Vous êtes aimable
, vous êtes fpirituelle , vous me paroiffez
dans l'abondance ; me convenoit- il
de venir empoifonner les douceurs de votre
vie ? Si vous êtes généreufe , comme
j'ai lieu de le croire , vous auriez pris part
à mes maux je vous aurois attriftée .
Monfieur , répliqua Rofalie , je ne fuis
point affez vaine pour me flater du bonheur
de vous rendre fervice , mais je puis
me vanter que je ferois bien glorieufe fi
je pouvois contribuer à vous confoler , à
vous encourager. J'ai de grands défauts ,
mes moeurs ne font rien moins que régu14
MERCURE DE FRANCE.
lieres , mais mon coeur eft fenfible au fort
des malheureux ; il ne me refte que cette
vertu ; elle feule me foutient , me ranime ,
& me fait efperer le retour de celles que
j'ai négligées. Daignez , Monfieur , par
un peu de confiance , favorifer ce préfage.
Que rifquez- vous ? vos aveux ne feront
fûrement pas auffi humilians que les miens,
& cependant je vous ai donné l'exemple
d'une fincérité peu commune. Je ne puis
croire que ce foit votre mauvaiſe fortune
qui vous afflige. Avec de l'efprit , de la
jeuneffe , un extérieur auffi noble , on
manque rarement de reffources . Vous foupirez
? c'est donc l'honneur , c'est donc la
crainte d'y manquer , ou de le perdre qui
caufe la confternation où je vous vois.
Oui , cette peine eft la feule qui puiffe
ébranler celui qui en fait profeflion.
Voilà , s'écria Terlieu avec une forte
d'emportement , voilà l'unique motif de
mon défeſpoir , voilà ce qui déchire
mon coeur , voilà ce qui me rend la vic
infupportable . Vous defirez fçavoir mon
fecret , je ne réfifte point à la douceur
de vous le confier ; apprenez donc que
je n'ai rien , apprenez que je ne puis
fubfifter qu'en immolant aux befoins de
la vie cethonneur qui m'eft fi cher. Je fuis
Gentilhomme , j'ai fervi , je viens d'être
réformé je follicite , j'importune .... &
A O UST. 1755. 15
qui ! des gens qui portent mon nom , des
gens qui font dans l'abondance , dans les
honneurs , dans les dignités . Qu'en ai - je
obtenu ? des refus , des défaites , des dédains
, des hauteurs , le croirez - vous , Mademoiſelle
, le plus humain d'entr'eux ,
fans refpect pour lui- même , vient d'avoir
l'infolence de me propofer un emploi dans
les plus baffes fonctions de la Finance ! le
malheureux fembloit s'applaudir de l'indigne
faveur qu'il avoir obtenue pour moi .
Je l'avouerai , je n'ai pû être maître de
mon reffentiment. Confus , outré , j'ai déchiré
& jetté au vifage de mon lache bienfaiteur
le brevet humiliant qu'il a ofé me
préſenter. Heureux au moins d'avoir appris
à connoître les hommes , plus heureux
encore fi je puis parvenir à fuir , à
oublier , à détefter des parens qui veulent
que je deshonore le nom qu'ils portent. Je
fçais bien que ce n'eft point là le ton de
l'indigence ; que plus humble , plus modefte
, elle doit fe plier aux circonftances ;
que la nobleffe eft un malheur de plus
quand on eft pauvre , qu'enfin la fierté
eft déplacée quand les reffources de la vie
manquent. J'ai peut- être eu tort de rejetter
celles qui m'ont été offertes . J'avouerai
même que mon orgueil eut fléchi fi j'euffe
pû envifager dans l'exercice d'un pofté de
16 MERCURE DE FRANCE.
quoi fubfifter un peu honnêtement ; mais
s'avilir pour tourmenter laborieufement
les autres ; ah ! Mademoiſelle , c'eſt à quoi
je n'ai pû me réfoudre .
Monfieur , reprit Rofalie , je ne fçais fi
je dois applaudir à cette délicateffe , mais
je fens que je ne puis vous blâmer. Votre
fituation ne peut être plus fâcheufe .
Voici quelqu'un qui monte , remettezvous
, je vous prie , & tachez de vous
rendre aux graces de votre naturel ; il n'eft
pas convenable qu'on life dans vos yeux
l'abattement de votre coeur : fouffrez que
je me réſerve ſeule le trifte plaifir de vous
entendre , & de vous confoler . Ah ! c'eſt
Orphife , continua Rofalie fur le ton de la
gaieté , approche mon amie & félicitemoi
.... & de quoi , répliqua Orphife en
l'interrompant , eft- ce fur le parti fingulier
que tu prens d'abandonner Paris à la fleur
de ton âge , & d'aller te confiner en prude
prématurée dans la noble chaumiere dont
tu médites l'acquifition ? mais vraiment
tu vas embraffer un genre de vie fort attrayant.
Fort bien , répondit Rofalie , raille
, diverti- toi mais tes plaifanteries ne
me détourneront point du deffein que j'ai
pris. Je venois cependant te prier d'un
fouper.... Je ne foupe plus que chez moi ,
répliqua Rofalie. Mais toi - même tu me
?
}
AOUS T. 1755. 17
paroiffois déterminée à fuivre mon exemple.
C'étoit , répodit Orphiſe dans un accès
d'humeur , j'extravaguois. Une nouvelle
conquête m'a ramenée au fens commun.
Tant pis .... Ah ! point de morale.
Dînons. On fervit.
Pendant qu'elles furent à table , Orphiſe
parla feule , badina Rofalie , prit Terlicu
pour un fot , en conféquence le perfifa.
Pour lui il mangea peu : éroit- ce faute
d'appétit non , peut être ; mais il n'ofa
en avoir. Le caffé pris , Orphife fit fes
adieux , & fe recommanda ironiquement
aux prieres de la belle pénitente .
Rofalie débarraffée d'une visite auffi
choquante qu'importune , fit paffer Terlieu
dans fon fallon de compagnie. Après
un filence de quelques inftans , pendant
lequel Terlieu , les yeux baiffés , lui ménageoit
le plaifir de pouvoir le fixer avec
cette noble compaffion dont fe laiffent
toucher les belles ames à l'afpect des infor
tunés ; elle prit la parole , & lui dit ,
Monfieur , que je vous ai d'obligation ! la
confiance dont vous m'avez honorée , eft
de tous les événemens de ma vie celui qui
m'a le plus flatée , & l'impreffion qu'elle
fait fur mon coeur me caufe une joie ....
Pardonnez -moi ce mot, celle que je reffens
ne doit point vous affliger , elle ne peut
18 MERCURE DE FRANCE.
vous être injurieufe , je ne la tiens que
du bonheur de partager vos peines. Oui ,
Monfieur , ma fenfibilité pour votre fituation
me perfuade que j'étois née pour
la vertu ; mais que dis-je ? A quoi vous
peut être bon fon retour chez moi , fi
vous ne me croyez digne de vous en donner
des preuves. Vous rougiffez : hélas ,
je vois bien que je ne mérite point cette
gloire , foyez , je vous prie , plus génćreux
, ou du moins faites- moi la grace de
penfer qu'en me refufant vous m'humiliez
d'une façon bien cruelle.
• Vous êtes maîtreffe de mon fecret , répondit
Terlieu , ne me mettez point dans
Je cas de me repentir de vous l'avoir confié
: je ne m'en défends point , j'ai trouvé
quelques charmes à vous le révéler ; j'avouerai
même que mon coeur avoit un befoin
extrême de cette confolation : il me
femble que je refpire avec plus de facilité .
Je vous dois donc , Mademoiſelle , ce
commencement de foulagement ; c'est beaucoup
de fouffrir moins , quand on a beaucoup
fouffert. Permettez que je borne à
cette obligation toutes celles que je pourrois
efperer de votre générofité. Ne mefufez
point , je vous prie de la connoiffance
que vous avez de mon fort ; il ne
peut être plus cruel , mais je fçaurai le
-
AOUST. 1755. 19
fupporter fans en être accablé . C'en eft fair,
je reprens courage ; j'ai trouvé quelqu'un
qui me plaint. Au refte , Mademoiſelle ,
je manquerois à la reconnoiffance fi je
renonçois entierement à vos bontés ; &
puifque vous me permettez de vous voir ,
je viendrai vous inftruire tous les jours de
ce que mes démarches & mes follicitations
auront opéré je recevrai vos confeils
avec docilité , mais auflì c'est tout ce
qu'il vous fera permis de m'offrir , autrement
je cefferois .... N'achevez pas , répliqua
Rofalie en l'interrompant , je n'aime
point les menaces. Dites - moi , Monfieur
, eft-ce que l'infortune rend les hommes
intraitables ? eft - ce qu'elle répand
fur les moeurs , fur les manieres , une inquiétude
fauvage : eft- ce qu'elle prête au
langage de la féchereffe , de la dureté ?
s'il eft ainfi , elle eft bien à redouter. N'eftpas
vrai que vous n'étiez point tel dans
la prospérité ? vous n'euffiez point alors
rejetté une offre de fervice .
il
J'en conviens , répondit Terlieu , j'euſſeaccepté
parce que je pouvois efperer de rendre
, mais à préfent je ne le puis en confcience.
Quant à cette dureté que vous
me reprochez , j'avouerai que je la crois
honorable , néceſſaire même à celui qui eft
dans la peine. Elle annonce de la fermeté ,
20 MERCURE DE FRANCE.
elle repouffe l'orgueil de ceux qui font
dans l'opulence , elle fait refpecter le miférable.
L'humilité du maintien , la modeftie
, la timidité du langage donneroient
trop d'avantage à ceux qui ne font que
riches ; car enfin celui qui rampe , court
les rifques d'être écrasé.
Et vous êtes , reprit Rofalie , dans l'appréhenfion
que je ne me prévale des aveux
que vous m'avez fait : oui , dans mon dépit
vous me faites imaginer des fouhaits
extravagants je l'efpere au moins , votre
mauvaife fortune me vengera , vos parens
font de monftres ... que je ferois contente
s'ils vous rebutoient au point que vous
fuffiez forcé d'avoir recours à cette Rofalie
que vous dédaignez , puifque vous ne
la croyez point capable de vous obliger
dans le fecret de fa confcience.
Sur le point de quitter Paris je voulois
en fortir en faifant une action qui pût.
tranquilifer mes remors , & m'ouvrir la
route des vértus que je me propofe ; le hazard
, ou pour mieux dire , le ciel permet
que je falfe votre connoiffance ; je
crois que vous m'êtes adreffé pour vous ,
être fecourable , & je ne trouve en vous
que la fierté la plus inflexible . Hé bien ,
n'y fongeons plus . Cependant puis- je vous
demander fi vous envifagez quelques refA
OU ST. 1755. 21
fources plus fateufes que celles que vous
pourriez efperer de votre famille ?
Aucune , répondit Terlieu , j'ai bien
quelques amis ; mais comme je ne les
tiens que du plaifir , je n'y compte point.
Quoi ! reprit Rofalie , le néceffaire eft
prêt de vous manquer ,
& vous vous
amufez à folliciter des parens : c'est bien
mal à propos que l'on prétend que la néceffité
eft ingénieufe ! N'auriez - vous de
l'efprit que pour refléchir fur vos peines ?
que pour en méditer l'amertume ? Allez
Monfieur , allez faire un tour de promenade
: rêvez , imaginez , faites même ce
qu'on appelle des châteaux en Eſpagne ; il
eft quelquefois des illufions que la fortune
fe plaît à réalifer : il eft vrai qu'elles fe
réduifent prefque toujours à des chimeres ,
mais elles exercent l'efprit , elles amufent
l'imagination , elles bercent les chagrins ,
& c'eft autant de gagné fur les réflexions
affligeantes. Je vais de mon côté me donner
la torture : heureufe fi je fuis affez ingénieufe
pour trouver quelque expédient
qui puiffe adoucir vos peines , & contenter
l'envie extrême que j'ai de contribuer
à votre bonheur !
Terlieu fe leva pour fortir , & Roſalie
en le reconduifant le pria de venir manger
le foir un poulet avec elle , afin de
22 MERCURE DE FRANCE.
raifonner , & de concerter enfemble ce
que leur auroit fuggeré leur imagination ;
mais pour être plus fûre de l'exactitude de
Terlicu au rendez - vous , elle lui gliffa
adroitement une bourfe dans fa poche.
Terlieu alla s'enfoncer dans l'allée la plus
folitaire du Luxembourg , il y rêva beaucoup
& très infructueufement.
Tous les hommes ne font point féconds
en reffources ; les plus fpirituels font ordinairement
ceux qui en trouvent le moins.
Les idées , à force de fe multiplier , fe confondent
; d'ailleurs on voit trouble dans
l'infortune .
Il n'eft que deux fortes d'induſtrie ; l'une
légitime , c'eft celle des bras , du travail ,
& le préjugé y a attaché une honte : Terlieu
étoit Gentilhomme , il n'a donc pû en
être exemt.
L'autre induftrie , nommée par dégradation
l'induſtrie par excellence , eft celle
qui s'affigne des revenus fur la fottife , la
facilité , les foibleffes & les paffions d'autrui
; mais comme elle eft incompatible
avec la probité , Terlieu en étoit incapable.
Il y avoit deux heures que cet infortuné
Gentilhomme tourmenté par fon inquiétude,
marchoit à grands pas en croyant
fe promener , lorfque fouillant fans deffein
dans fa poche , il y fentit une bourſe.
AOUST. 1755. 23
Cette découverte décida promptement fon
retour ; le moindre délai pouvoit , felon
lui , faire fuppofer de l'incertitude dans
fon procédé ; il craignoit qu'on ne le foup.
çonnâc même d'avoir combattu contre la
tentation.
Il arrive effoufflé , franchit rapidement
l'efcalier de Rofalie , il entre ; celle - ci qui
le voit hors d'haleine , ne lui donne pas le
tems de s'expliquer , & débute par une
queftion vague ; lui fans parler , jette la
bourfe fur une table ; Rofalie affecte une
furpriſe de fatisfaction , & lui fait compli
ment fur le bonheur qu'il a eu de trouver
un ami généreux . Terlieu protefte très -férieufement
qu'il n'a parlé à qui que ce
fort ; celle- ci infifte fur l'heureuſe rencontre
qu'il a faite , Terlieu fe fâche , il eft ,
dit-il , outragé , il jure qu'il ne reverra de
fa vie Rofalie , fi elle ne reprend un argent
qui lui appartient : Elle s'en défend ,
elle en nie la proprieté , elle ofe foutenir
qu'elle ne fçait ce qu'on veut lui dire ;
quelle rare effronterie ! elle eut peut - être
pouffé plus loin l'opiniâtreté , fi elle ne fe
fut avifée de rougir . Rofalie rougir . Quoi!
une fille qui a vécu dans le defordre fe
laiffe démentir par le coloris involontaire
de la franchife? Hé pourquoi non ! quand
le motif en eft fi beau . On rougit bien des
24 MERCURE DE FRANCE.
mage
premieres paroles d'obfcénité qu'on entend
, parce que le coeur eft neuf ; celui
de Rofalie reprend fa premiere pureté ,
elle a donc pu rougir d'un menfonge généreux
, & rendre en même tems cet homà
la vérité. La conviction étoit trop
claire pour que fon obftination put durer
plus long - temps ; elle reprit fa bourſe
avec un dépit fi brufque qu'elle lui échappa
des mains , & qu'elle alla frapper conire
une commode où elle s'ouvrit en répandant
fur le parquet une cinquantaine
de louis. Comme Terlieu fe mit en devoir
de les ramaffer , Rofalie lui dit d'un ton
ironique & piqué : Monfieur , ne prenez
point cette peine , je fuis bien aiſe de ſçavoir
fi le compte y eft : vous m'avez pouffée
à bout par votre peu de confiance en
moi , il eft jufte qu'à mon tour j'en manque
à votre égard .
Je fais trop de cas de cette colere
pour
m'en offenfer , reprit Terlieu , le fond
m'en paroît trop refpectacle
. Puis- je , con- tinua - t-il , fans vous irriter , vous avertir
que j'apperçois
dans ce coin quelques
louis qui ont échappé
à vos recherches
? Puis- je , répliqua
Rofalie fur le même
ton , fans vous irriter , vous annoncer
que
vous êtes des mortels le plus bizarre & le
plus haïffable
? Refferrerai
-je , continua-telle
A O UST. 1755. 25
elle d'une voix modefte & attendrie l'ar-:
gent de cet ami du Luxembourg. Oui ,
Mademoiselle , répondit Terlieu d'un ton
ferme , je vous prie de le lui rendre , & de
le remercier de ma part.
la
Ils alloient continuer ces débats de générofité
mutuelle , lorqu'on vint avertir
que le fouper étoit fervi ; au moins , Monfieur
, dit Rofalie , vous me ferez peut -être
grace de me tenir campagnie très-volontiers
, répondit Terlieu , il y a trop à
gagner pour moi , & voilà le feul cas où
il peut m'être permis de vous montrer que
j'entends mes intérêts ; bien entendu cependant
que vous aurez moins d'humeur.
Je m'y engage , reprit- elle , pourvû que je
puiffe vous gronder , fi vous ne penfez pas
à ma fantaifie. Allons promptement manger
un morceau , je fuis fort impatiente
d'apprendre à quoi auront abouti les rêveries
de votre promenade . Vous parlerez
le premier , après quoi je vous ferai part
de mes idées , & nous verrons qui de nous
deux aura faifi le meilleur expédient.
Pendant le tems qu'ils furent à table ;
Rofalie déploya toutes les graces de fon
efprit pour égayer Terlicu , mais avec la
délicateffe dont on doit uſer avec un coeur
fermé à la joie , & avec cette circonfpection
qui met en défaut la malignité atten-
B
26- MERCURE DE FRANCE.
tive des domeftiques. Le deffert fervi elle
les renvoya en leur ordonnant de ne point
entrer qu'elle n'eut fonné. Ils eurent beau
raifonner entr'eux ; l'extérieur de Terlieu ,
l'accablement où ils le voyoient , & plus
que cela encore , la médiocrité très - négligée
de fon ajuftement dérouterent leurs.
conjectures.
Monfieur , dit alors Rofalie en reprenant
la parole , nota voilà feuls , perfonne
ne peut nous entendre ; faites- moi.
part , je vous prie , de ce que vous avez,
imaginé. Je ſerai bien charmée ſi vous me
mettez dans le cas de vous applaudir , plus
encore fi je puis ajouter quelques réflexions
utiles à vos projets .... parlez donc.
grace.q
de
Hé ! que puis- je vous dire , répondit-il ,
finon que dans l'état où je fuis il ne m'eft
pas poffible de penfer. J'ai eu beau creufer
ma tête , il n'en eft rien forti qui ne fut dé
raifonnable , extravagant , au-deffous du
fens commun. Jugez , Mademoiſelle , de
la mifere d'un efprit retréci par
l'infortu
ne ; il n'a pu me procurer que la reffource
de m'expatrier en entrant au fervice de la
Compagnie des Indes : qu'en penfez- vous ?>
ce parti vous paroît- il fi ridicule ?
Non , Monfieur , reprit- elle , je yous y
exhorterai même , dès que vous m'aurez
L
A OUST. 1755. 27
promis de mettre eu ufage l'expédient que
je vais vous donner : écoutez -moi attentivement
, ne m'interrompez pas , & furtout
point de faillie d'orgueil. Votre famille
, je le fçais , jouit de toutes les diftinctions
que donne l'opulence , & qu'on
accorde à celles qui ont bien mérité du
Prince & de la patrie. Je conçois qu'elle
pourra vous refufer de nouveau les fecours
que vous êtes en droit d'en exiger , mais
je ne puis penfer qu'elle fouffrit que vous
vous deshonorafliez . C'eft fur cette délicateffe
que j'établis l'efpoir dont je me flate
pour vous , & j'ofe croire que vous arracherez
de la vanité de vos parens ce que
vos inftances ne pourroient obtenir de
leur bienveillance . Dès demain , Monfieur ,
retournez les voir ; qu'ils lifent fur votre
front ce que la douleur a de plus attendriffant
: priez , preffez , humiliez - vous
même , & ne rougiffez point d'employer
les expreffions les plus foumifes. Si vous
ne les touchez point , s'ils font impitoyables
, ofez leur dire , avec la fureur dans
les yeux , que vous allez prendre un parti
fi indigne du nom qu'ils portent , que l'opprobre
en rejaillira fur eux . Oui, Monfieur,
menacez-les....Non , je crois vous connoître
, vous n'en aurez jamais la force . Par
grace , M. de Terlieu , prenez fur vous
Bij
28. MERCURE DE FRANCE.
de proférer des paroles feules capables
d'effrayer vos parens , & d'intéreffer en
votre faveur , je ne dis pas leur fenfibilité ,
mais au moins leur orgueil.
Qu'allez -vous me propofer , répliqua
Terlieu avec agitation ? vous me faites
frémir.
Ne craignez rien , répondit Rofalie , ce
n'eft qu'une menace dont le but eſt d'allarmer
des gens qui n'auroient point encore
renoncé à l'honneur , qui conféquemment
peut faire un grand effet , mais dont
je ferai toujours bien loin de vous confeiller
, ni même d'en fouffrir l'exécution. Baiffez
les yeux , ne me regardez point de grace;
je ne pourrois mettre au jour mon idée
fi vous me fixiez . Dès que vous aurez épuifé
tout ce que l'éloquence du befoin a de plus
pathétique ; dès que vous aurez déſeſpéré
d'émouvoir vos indignes parens , ofez leur
dire que leur barbarie vous détermine à
profiter de la fenfibilité d'une fille qui a
vécu dans le défordre , que Rofalie plus
généreuse qu'eux , ne peut fouffrir qu'an
homme comme vous paffe fes jours dans
la mifere , que Rofalie , .. hélas ! elle n'eft
que trop connue , que Rofalie vous offre
de partager fa fortune , & que vous êtes
prêt de contracter avec elle un mariage......
Je n'acheve point ; ce fera à vous , MonAOUST.
1755. 29
fieur , à finir le tableau , & à y mettre une
expreffion , & des couleurs dignes du fujet.
Terlieu alors leva les yeux , & Rofalie y
vit un trouble , & quelques larmes qu'elle
ne fit as femblant d'appercevoir. Qu'avez-
vous ? continua-t- elle , vos regards
m'inqui tent , & je crains fort que l'expédient
que je viens de vous propofer ne
vous révolte ; mais enfin , s'il réuffiffoit
m'en fçauriez-vous mauvais gré ? que rifquez-
vous d'en hafarder l'épreuve ?
Un malheur nouveau qui acheveroit de
m'accabler , s'écria Terlieu , mes cruels
parens ne manqueroient point d'attenter à
votre liberté , & je ferois la caufe & le prétexte
d'une barbarie.
Hé ! Monfieur , reprit elle , courons - en
les rifques , fi cette violence peut rendre
votre fort plus heureux. La perte de la
liberté n'eft point un fi grand mal pour quiconque
eft déterminé à renoncer au monde.
D'ailleurs il fuffira à ma juftification ,
& à la vôtre que l'on fçache que ce n'étoit
qu'une rufe imaginée pour amener vos
parens à la néceffité de vous rendre fervice ;
& comme il fera de l'intérêt de votre honneur
de défavouer un bruit auffi ridicule ,
l'amour qu'on vous connoît pour la vérité ,
ne laiffera aucun doute & nous nous
trouverons juſtifiés tous les deux .
,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Ah Rofalie , Rofalie ! répliqua Terlieu ,
en foupirant , terminons un entretien dont
les fuites deviendroient trop à craindre
pour moi. Je vous quitte pénétré d'admiration
, & peut-être d'un fentiment encore
plus intéreffant. Oui , je ferai ufage de vos
confeils ; je verrai demain ma famille .....
Mais hélas ! je ne fçai fi vous ne me faites
point defirer d'être rebuté de nouveau . Je
ne puis dire ce que mon coeur reffent , mais
il vous refpecte déja , & vraisemblablement
il ne fe refufera pas long-temps à ce
que la tendreffe a de plus féduifant.
Monfieur , reprit Rofalie , allez vous
repofer , vous avez befoin de rafraîchir
votre fang ; vous venez de me prouver
qu'il eft un peu échauffé. Je préfume que
le fommeil vous rendra votre raison , &
qu'à votre reveil , où vous rirez , où vous
rougirez du petit délire de la veille.
Fort bien , répliqua Terlieu en fouriant,
voilà un agrément de plus dans votre ef
prit , & vous entendez fupérieurement la
raillerie . Oui , Rofalie , je vais me retirer ,
mais avec la certitude de ne point dormir ,
& comptez que fi le fommeil me furprend,
mon imagination , ou pour mieux dice ,
mon coeur ne fera occupé que de vous.
Terlieu tint parole , il ne ferma point
l'oeil de la nuit , & cependant il ne la trouA
O UST. 1755: 31
va pas longue. Le jour venu , il fut incertain
s'il iroit de nouveau importuner fa
famille , ou s'il fuivroit le penchant d'une
paffion que le mérite de Rofalie avoit fait
naître en fon coeur , & que les réflexions
ou peut-être les illufions de la nuit avoient
fortifiée. Après avoir combattu quelque
tems entre ces deux partis , le foin de fa
réputation l'emporta fur un amour que fa
raifon plus tranquille lui repréfentoit malgré
lui fous un point de vûe un peu déshonorant
. Quelle fituation ? l'amour , la pauvreté
, defirer d'être aimé , d'être heureux ,
& n'ofer fe livrer à des penchans fi naturels
! Partez Terlieu , vous avez promis ,
& votre honneur exige que vous faffiez du
moins encore une démarche avant de fonger
au coeur de Rofalie.
La fortune ne le fervit jamais mieux
qu'en lui faiſant effuyer des dédains nouveaux
de la part de fa famille. Les prieres ,
les inftances , les fupplications qu'il eut le
courage d'employer , ne lui attirerent que
des rebuts , que des outrages. Ses parens imputerent
à fa baffefle les larmes qu'il verfa.
Outré , défefpéré , il mit en oeuvre fa derniere
reffource ; il leur peignit avec les
couleurs les plus effrayantes l'alliance dont
il les menaça de fouiller leur nom ; ce tableau
ne fit qu'ajouter au mépris dont ils
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
l'accablerent , & l'un d'eux en parlant au
nom de tous , & fans en être défavoué
par
un feul , eut la lâcheté de lui dire : hé >
Monfieur , concluez ; que nous importe la
femme que vous prendrez , pourvu qu'elle
nous débarraffe de votre vûe , & de vos
importunités. Au refte , nous vous défavouons
dès ce jour pour parent , & fi vous
avez le front d'ofer dire que vous nous appartenez
, nous fçaurons réprimer votre
infolence.
Et moi , Meffieurs , répliqua fierement
Terlieu , je le publierai partout , non pas
que je tienne à honneur d'être votre plus
proche parent , mais afin que perfonne n'ignore
que vous êtes plus indignes que moimême
du fang qui coule dans nos veines ,
& que fi je fuis réduit à le deshonorer , ce
font vos duretés qui m'y ont forcé. Adieu ,
Meffieurs , & pour toujours.
Terlieu courut promtement répandre
dans le fein de la généreufe Rofalie les
horreurs qu'il venoit d'entendre. C'en eft
fait , s'écria-t-il en entrant , je n'ai que
vous au monde , vous me tenez lieu d'amis
, de parens , de famille. Oui , Roſalie,
continua-t-il , en tombant à fes genoux ,
c'eft à vous feule que je veux appartenir ,
de vous feule je veux dépendre , & votre
coeur eft le feul bien que j'ambitionne.
AOUST. 1755. 33
Soyez , je vous conjure , magnanime au
point de croire que ce n'eſt pas l'extrémité
où je me trouve , qui me fait deficer le
bonheur de vous plaire : comptez qu'un motifauffi
bas eft trop au deffous de ce que vous
m'infpirez , & d'un coeur comme le mien.
Eh , vous ne méritez point que je vous
écoute , lui répondit , Rofalie , fi vous me
croyez capable d'un tel foupçon. Levezvous
, Monfieur , on pourroit vous furprendre
dans une attitude qu'il ne me convient
plus de fouffrir , on croiroit que je
la tolere , & elle feroit douter de la fincérité
du parti que j'ai pris de renoncer à mes
égaremens ..... Je voudrois , repliqua Terlieu
en l'interrompant , avoir mille témoins
de l'hommage que je vous rends , & je fuis
fûr qu'il n'en feroit pas un qui n'y applaudit
, fi je l'inſtruifois de la force des raifons
qui me l'arrachent , & des vertus que
j'honore en vous.
J'avois efpéré , reprit elle , que le fommeil
auroit diffipé le vertige qui vous trou
bloit hier au foir. Je fuis fâchée , & prefque
irritée que ce mal vous tourmente encore.
Par grace , daignez en guérir . Il feroit
honteux que vous n'en euffiez point le
courage. Oui , Monfieur , j'afpire à votre
eftime , & non pas à votre coeur , & je ne
pourrois me difpenfer de renoncer à l'une
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
fi vous vous obſtiniez à m'offrir l'autre.
Et moi , répondit tendrement Terlieu ,
je veux les acquérir toutes deux. Ne féparons
point deux fentimens qui ne peuvent
fubfifter l'un fans l'autre : leur réunion fera
votre bonheur & le mien. Ah , Roſalie
nous fommes dignes de le goûter long - tems,
fi nous fommes capables de les concilier.
Belles fpéculations , repliqua t- elle , qui
prouvent bien que vous m'aimez , mais qui
ne me raffurent point fur la crainte de l'avenir
! Je le dis fans rougir , j'ai entendu
tant de fois de ces propos , tant de femmes
en ont été les victimes qu'il eft téméraire
d'y ajouter foi . Dans l'emportement de la
paffion , les promeffes ne coutent rien , on
ne croit pas même pouvoir y manquer ; &
puifque les mépris , les dégouts fe font !
fentir dans les mariages affortis par l'égalité
des conditions , & par la pureté reciproque
des moeurs , que ne dois-je point
redouter de l'union que vous me propofez?
vous en rougiriez bientôt vous -même , la
haine fuccéderoit au repentir , & je tarde-
Bois peu à fuccomber fous le poids de l'honneur
que vous m'auriez fait . Croyez- moi ,
Monfieur , ne nous expofons point à des
peines inévitables . Qu'il nous fuffife que
l'on fçache que Terlieu pénétré de reconnoiffance
pour Rofalie lui a offert une
AOUST. 1755 35
main qu'elle a eu le refpect de ne point accepter.
Un trait de cette nature nous fera
bien plus glorieux qu'une témérité qui
peut
faire mon malheur en vous couvrant
de honte. Que mon refus , je vous prie ;
ne vous afflige point. Laiffez- moi jouir
d'une fenfibilité plus noble mille fois que
le retour que vous pourriez efpérer de la
foibleffe de mon coeur. Souffrez que je
m'en tienne au bonheur de vous obliger ,
& comptez qu'il me fera bien plus doux
de le faire par fentiment que par devoir.
Non , Rofalie , reprit Terlieu , votre
refus entraîne néceffairement le mien. Le
titre d'époux peut feul me faire accepter
vos bontés. Vos craintes fur l'avenir m'ou '
tragent ! Ah ! bien loin de m'aimer , vous
ne m'eftimez pas , la pitié eſt le feul fentiment
qui vous parle en ma faveur. Adieu ,
je vous quitte plus malheureux encore que
lorfque j'ai commencé à vous connoître ;
j'avois un défefpoir de moins dans le coeur.
Terlieu fe leva en fixant tendrement
Rofalie , fit un foupir en couvrant fon viſage
avec fes mains , & alla fe jetter dans fa
petite chambre. Il n'y fut pas long tems
Rofalie le coeur ferré de la douleur la plus
vive , fonna pour avoir du fecours. Elle
en avoit un befoin réel. Sa femme de
chambre la trouva dans un étouffement
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
affreux & fans connoiffance. Elle donna
un peu de jour à fa refpiration , elle la traîna
de fon mieux fur une ducheffe , & après
l'avoir queftionnée à plufieurs repriſes ,
elle n'en put tirer que ces paroles : ah Terlieu
, Terlieu ! cette exclamation , quoique
inconcevable pour elle , la détermina à
l'aller prier de venir voir Rofalie . Ilentre ,
la trouve pâle , les yeux éteints , & preſque
auffi foible qu'elle , il tombe à fes genoux ,
il prend une de ſes mains qu'il baigne de
fes larmes : elle entr'ouvre un oeil languiffant
, & d'une voix qui expiroit fur fes lévres
, voilà , dit- elle , l'état où me réduifent
la dureté de vos refus , & les aveux
d'une paffion qu'il eft honteux pour vous
de reffentir. Monfieur , continua t- elle ,
ne me voyez plus , & fi vous prenez quelque
intérêt à mon repos , à ma fanté , ne
ne vous obftinez plus à me refufer la fatisfaction
fecrette que j'exige de vous. Dans
huit jours je ne ferai plus à Paris , & puifqu'il
eft indifpenfable que nous nous féparions
, laiffez - moi acquérir le droit de m'informer
de l'état de vos affaires , laiffez- moi
enfin acheter l'honneur d'être dans votre
fouvenir.
Si l'état où je vous vois , repliqua Terlieu
, m'accabloit moins , je vous le dis ,
Rofalie , je ne pourrois peut- être me conAOUST
. 1755 37
tenir. Quoi , vous avez la cruauté de m'annoncer
qu'il faut que je renonce au ſeul
bien qui me refte ? dans huit jours je ne
vous verrai plus ! non , il n'eft pas poffible
que je ceffe de vous voir : quelque retraite
que vous choififfiez , je fçaurai vous y découvrir
; je fçaurai y porter un amour que
vous vous lafferez peutêtre de rebuter. La
voilà , dirai-je , cette Rofalie , cet affemblage
refpectable , de grandeur , de foibleffe
! Hélas , elle ne m'a pas jugé digne
de l'accompagner , & de la guider dans le
fentier de la vertu , elle ne m'a pas jugé
digne de vivre heureuſement & vertueufement
avec elle . Me fera-t-il permis au
moins , continua- t- il , d'un ton paffionné ,
& en reprenant une main qu'on n'eut pas
la force de retirer , de jouir pendant le peu
de temps que vous refterez à Paris , du
bonheur de vous voir ce fera , n'en doutez
point , les feuls beaux jours de ma vie.
Il ne tiendroit qu'à vous d'en prolonger le
cours & la félicité ; mais vous l'avez déci
dé , & vous voulez que je vive éternellement
malheureux .
Retirez- vous , dir Rofalie à fa femme
de chambre , je me fens mieux , & foyez
difcrette , je vous prie. Comment , Monfieur
, continua- t - elle , vous voulez tout
obtenir , & vous n'accordez rien ? oui ,
vous ferez le maître de me voir , & vous
8 MERCURE DE FRANCE.
fçaurez le nom du lieu où je vais fixer mom
féjour , mais c'eſt à une condition ; & s'il
eft vrai que vous m'aimiez , je veux me
prévaloir de l'afcendant qu'une maitreſſe
eft en droit de prendre fur fon amant . Vous
allez me traiter de bizarre , d'opiniâtre :
hé , dites- moi , Monfieur , qui de nous
deux l'eft d'avantage ? je fuis laffe de prier,
il est temps que je commande. Ceton ,
vous paroît fingulier ; je conviens qu'il
tient un peu du dépit je l'avoue , ceci
commence à me fatiguer , à me tourmenter.
Finiffons par un mot fans replique. Voilà.
ma bourfe ; ce qu'il vous plaira d'y prendre
déterminera en proportion la confiance
que vous voulez que j'aye en vous , l'eftime
que je dois faire de votre perfonne ,
& le dégré de votre amour pour moi.
Hé , je la prens toute entiere , s'écria
Terlieu en la faififfant des deux mains .
Et moi , reprit Rofalie , je vous embraffe.
Oui , mon cher Terlieu , vous m'aimez
, j'ai triomphé de votre orgueil. Ne
prenez point cette faillie pour un emportement
de tendreffe , elle eft née dans la:
joie involontaire de mon ame , & non pas
dans les tranfports d'une paffion infenfée .
Terlieu fe retira , le coeur trafporté de
joie , & de la plus flatteufe efpérance , &
Rofalie charmée d'être parvenue à contenter
fon inclination bienfaifante , s'occupa
A OUST . 1755.
39
une partie de la nuit du deffein de fa re
traite , & des mefures néceffaires à fon
départ. Le lendemain elle fortit fur les
neuf heures du matin pour aller conclure
l'acquifition d'une terre . Elle dîna , & ſoupa
avec Terlieu , elle affecta pendant toute
la journée une fatisfaction & une gaieté qui
ne laifferent à fon amant aucun foupçon
du deffein qu'elle avoit pris de partir à la
pointe du jour. Quelle accablante nouvelle
pour Terlieu , lorfqu'il apprit le départ de
Rofalie ! Il faut avoir aimé pour bien fentir
l'état d'un coeur qui eft privé de l'objet
qu'il adore. Tous les maux raffemblés ne
font rien en comparaifon. C'eft la fecouffe
la plus violente que l'ame puiffe recevoir
& c'eft la dernière épreuve de la fermeté
humaine. Terlieu abbattu & prefque ftupide
, alloit fuccomber fous le poids de fa
douleur , lorfqu'il lui fut remis un billet
de la part de Rofalie. Hélas , il ne fit qu'ajouter
à fes tourmens . Il l'ouvre en frémiffant
, & lit , .....
*
Monfieur , renfermons- nous , je vous
prie , dans les bornes d'une pure amitié.
»J'ai dû fuir , & c'eft l'eftime que je vous
dois qui a précipité mon départ . Vous
» me ferez toujours cher , vous recevrez
» de mes nouvelles ; je ne fuis point faite
»pour oublier un homme de votre mérite ..
» Encore une fois tenons- nous- en aux en40
MERCURE DE FRANCE.
" gagemens de la plus inviolable amitié
" c'eft le feul fentiment qui puiffe nous
» convenir , & c'eft celui qui me fait pren-
» dre la qualité de votre meilleure amie.
Rofalie .
Ah cruelle , s'écria Terlieu ! vous fuyez,
vous m'abandonnez ! & vous ne me laiffez
pour reffource que les offres d'une froide
& triſte amitié ! non , Rofalie , elle ne
peut fuffire à mon coeur. Mais que dis je
hélas ! vous ne m'aimez point . Cette tranquillité
, cette joie dont vous jouiffiez hier
à mes yeux , ne me prouvent que trop que
je vous fuis indifférent. Que j'étois crédule!
que j'étois aveugle de les interpréter en ma
faveur ! Amant trop préfomptueux , je les
ai prifes pour des marques de la fatisfaction
que vous reffentiez d'être fûre de mon
coeur. Quel étrange compofé que votre caractere
! vous avez l'ame généreufe , noble;
des vertus réelles me forcent à vous admirer
, je ne puis réfifter à l'impreffion qu'elles
font fur moi , elles y font naître la paffion
la plus tendre , la plus refpectable , je
crois recevoir des mains de votre amour
les bienfaits dont vous me comblez , &
vous partez ! j'ignore où vous êtes ! Dieu !
fe peut - il qu'un coeur qui. m'a paru auffi
franc , auffi fincere , ait pu être capable
d'une diffimulation auſſi réfléchie , auffi
A OUST . 1755. 41
perfide. Vous partez ! ..... & vous ne me
laiſſez que le repentir , & la honte d'avoir
fuccombé aux inftances de votre indigne
générofité. Oui , je fçaurai vous découvrir,
je fçaurai répandre à vos pieds ce que contient
cette bourfe infultante , .... je fçaurai
mourir à vos yeux.
Il s'habille à la hâte , il alloit fortir lorf
qu'on vint frapper à fa porte. Il ouvre , il
voit un homme qui lui demande s'il n'a
pas l'honneur de parler à M. de Terlieu .
C'est moi -même , répondit- il fechement
mais pardon , Monfieur , je n'ai pas le
temps de vous entendre. Monfieur , repliqua
l'inconnu , je ne vous importunerai
pas longtems , je n'ai befoin que de votre
fignature , vous avez acquis une terre , en
voici le contrat de vente , & il eft néceffaire
que votre nom figné devant moi , en conftate
la validité. Que voulez - vous dire ,
reprit Terlieu ? ou vous êtes fou , ou je
rêve. Monfieur , dit l'inconnu , je fuis
Notaire ; il n'y a guerres de fous dans ma
profeffion. Je vous protefte que vous êtes
trés-éveillé , & qu'un acte de ma façon n'a
point du tout l'air d'un rêve. Ah , Rofalie,
s'écria Terlieu ! C'eft elle-même , reprit le
Notaire. Voici une plume , fignez . Non ,
Monfieur , répondit Terlieu , je ne puis
m'y réfoudre , remportez votre acte , &
dites-moi feulement où eft fituée cette terre.
42 MERCURE DE FRANCE.
C'eft préciſement , répliqua le Notaire , ce
qui m'eft défendu , & vous ne pourrez en
être inftruit qu'après avoir figné. Allons
donc , reprit Terlieu en verfant un torrent
de larmes , donnez cette plume . Voilà qui
eft à merveille , dit le Notaire , & voici
une expédition de l'acte. Vous pouvez
aller prendre poffeffion quand vous le
jugerez à propos. Adieu , Monfieur , je
vous fouhaite un bon voyage ; faites , je
vous prie , mes complimens à l'inimitable
Rofalie. Ah , Monfieur , reprit Terlieu en
le reconduifant , elle ne tardera gueres à
les recevoir.
Son premier foin fut de chercher dans
l'acte qui venoit de lui être remis le nom
de la province , & du lieu dont Rofalie
avoit pris le chemin ; il alla tour de fuite
prendre des chevaux de pofte. Qu'ils alloient
lentement felon lui ! après avoir
couru , fans prendre aucun repos pendant
trente- fix heures , il arriva prefqu'en même
temps que Rofalie. Quoi , c'est vous ? lui
dit-elle en fouriant , que venez -vous faire
ici ? vous rendre hommage de ma terre ,
répondit- il , en lui baifant la main , en
prendre poffeffion , & époufer mon amie.
Je ne vous attendois pas fitôt , reprit- elle ,
& j'efpérois que vous me laifferiez le temps
de rendre ce féjour plus digne de vous recevoir.
Hé , que lui manque-t-il pour me
A OUST. 43 1755 .
plaire , pour m'y fixer , repliqua- t- il , vous
y êtes , je n'y vois , & je n'y verrai jamais
que ma chere Rofalie . J'ai de l'inclination
à vous croire , lui dit-elle , en le regardant
tendrement , & mon coeur , je le fens , auroit
de la peine à fe refufer à ce que vous
lui infpirez ; il eft prêt à fe rendre à vos
defirs . Mais encore une fois , mon cher
Terlieu , interrogez le vôtre , ou pour
mieux dire , écoutez les confeils de votre
raifon. Nepouvons- nous vivre fous les loix
de l'amitié? & ne craignez- vous point que
celles de l'hymen n'en troublent la pureté ,
n'en appéfantiffent le joug ? Et cette terre ,
repliqua- t-il , peut- elle m'appartenir , fi je
n'acquiers votre main ? D'ailleurs , y fongez-
vous , Rofalie ? je vivrois avec vous ,
& je n'aurois d'autre titre pour jouir de ce
bonheur que celui de l'amitié ? Penſezvous
que la médifance nous épargnât en
vain nous vivrions dans l'innocence , la
calomnie , cette ennemie irréconciliable
des moeurs les plus chaftes , ne tarderoit
pas à fouiller la pureté de notre amitié
& elle y fuppoferoit des liens qui nous
deshonoreroient. Mais enfin , reprit Rofalie
, à quels propos , à quelles indignes
conjectures ne vous expofez- vous point ?
on dira que Terlieu n'ayant pû foutenir le
poids de fon infortune , a mieux aimé re
44 MERCURE DE FRANCE .
chercher la main de Rofalie que de lan
guir dans une honorable pauvreté. Vains
difcours , s'écria Terlieu , qui ne peuvent
m'allarmer ! venez , répondrai - je , à la malignité
, à l'orgueil ; venez , fi vous êtes
capables d'une légitime admiration , reconnoître
en Rofalie un coeur plus noble , une
ame plus pure que les vôtres . Vous n'avez
que l'écorce des vertus , ou vous ne les pratiquez
que par oftentation , & Rofalie en
avouant fes égaremens a la force d'y renoncer
, & les épure par le repentir , par
la bienfaifance. Apprenez vils efclaves de
la vanité que la plus fage des bienséances
eft de s'unir avec un coeur qu'on eſt fûr
d'eftimer , & que le lien d'une reconnoiffance
mutuelle eft le feul qui puiffe éternifer
l'amour. Je ne réfifte plus , reprit Rofalie
, je me rends à la jufteffe de vos raifons
, & plus encore à la confiance que la
bonté , que la nobleffe de votre coeur ne
ceffent de répandre dans le mien : le don
que je vous ferai de ma main n'approchera
jamais du retour que j'en efpere .
Terlieu & Rofalie allerent fe jurer une
fidélité inviolable aux pieds des autels , où
au défaut de parens , tous les pauvres des
environs leur fervirent de témoins , de famille
, & en quelque façon de convives ,
puifqu'ils partagerent la joie des deux
A OUST. 1755 45
époux à une table abondante qui leur fut
fervie. Terlieu & Rofalie goûtent depuis
long- temps les délices d'une flâme fincere.
Leur maison eft le féjour des vertus . Ils en
font les modeles. On les cite avec éloge ,
on les montre avec admiration , on fe fait
honneur de les voir , on les écoute avec
reſpect , & , comme partout ailleurs , pref
que perfonne n'a le courage de les imiter.
Hiftoire véritable , par M.Y....
L'celle d'être odieux quand il n'a point
E vice n'eft jamais eftimable , mais il
:
étouffé les qualités de l'ame. Une foiblefle
de coeur prend auffi fouvent fon origine
dans une certaine facilité d'humeur que
dans l'attrait du plaifir. Un amant fe préfente
, ou il eft enjoué , ou il eft homie à
fentiment. Le premier eft le moins dangereux
, il ne féduit jamais qu'une étourdie ,
& il ne triomphe que dans une faillie téméraire
Le fecond , plus refpectueux en
apparence , va à fon but par la délicateſſe
vante fa conftance, déclame contre les perfides,
& finit par l'être. Que devient une jeune
perfonne qui dans l'ivreffe de la gaieté
s'eft laiffée furprendre , ou qui eft tonbée
dans le piége d'une paffion décorée extérieurement
par le fentiment ? ce que font prefque
toutes celles qui ont débuté par une
fragilité ; elles fe familiarifent avec le vice ,
elles s'y précipitent ; l'amour du luxe & de
l'oifeveté les y entretient ; elles ont des
modeles , elles veulent y atteindre ; incapables
d'un attachement fincere elles en
AOUS T 1755. 9.
affectent l'expreffion , elles ont été la dupe
d'un homme , & elles fe vengent fur
toute l'efpece. Heureufes celles dont le
le coeur n'eft point affez dépravé pour fe
refufer aux inftances de la vertu qui cherche
à y rentrer .
Telle étoit Rofalie , elle étoit galante
avec une forte de décence . Ses moeurs
étoient déréglées , mais elle fçavoit louer
& admirer la vertu . Ses yeux pleins de
douceur & de vérité annonçoient fa franchife.
On entrevoyoit bien dans fa démarche
, dans fes manieres le manege de
la coquetterie , mais fon langage étoit modefte
, & elle ne s'abandonna jamais à ces
intempérances de langue , qui caractériſent
fi baffement fes femblables. Fidele à fes
engagemens , elle les envifagea toujours
comme des liens qu'elle ne pouvoit rompre
fans ingratitude , & les conventions
faites , l'offre la plus éblouiffante n'auroit
pû la déterminer à une perfidie.
Elle ne fut jamais parjure la premiere.
Son coeur plus fenfible à la reconnoiffance
qu'à l'amour , étoit incapable de fe laiffer
féduire à l'appas de l'intérêt & aux charmes
de l'inconftance . Solitaire , laborieuſe ,
fobre , elle eût fait les délices d'un mari ,
fi une premiere foibleffe ne l'eût en quelque
façon fixée à un état dont elle ne
A v
To MERCURE DE FRANCE.
pouvoit parler fans rougir. Affable , compatiffante
, généreufe , elle ne voyoit ja→
mais un malheureux fans lui tendre une
main fecourable ; & quand on parloit de
fes bienfaits , on difoit que le vice étoit
devenu tributaire de la vertu . Des lectures
fenfées avoient ranimé dans fon coeur les .
germes d'un beau naturel . Elle y fentoit
renaître le defir d'une conduite raifonnable
, elle vouloit fe dégager , & elle méditoit
même depuis long-tems une retraite
qui la fauvât de la honte d'avoir mal vécu ,
& du ridicule de mieux vivre , mais elle
avoit été arrêtée par un obftacle , elle avoit
voulu fe faire une fortune qui put la mettre
à l'abri des tentations qu'elle infpiroit , &
des offres des féducteurs : enfin elle vouloit
être vertueufe à fon aife ; elle ambitionnoit
deux cens mille francs , & par
dégrés elle étoit parvenue à les avoir. Contente
de ce que la fortune & l'amour lui
avoient procuré , elle avoit congédié fon
dernier amant , elle fe préparoit à fuir loin
de Paris les occafions d'une rechûte.
Ce fut alors qu'un jeune Gentilhomme
nommé Terlieu , vint loger dans une petite
chambre qui étoit de plain pied à l'appartement
qu'elle occupoit. Il fortoit tous
les jours à fept heures du matin , il rentroit
à midi pour fe renfermer , & il borA
O UST. 1955. 11
noit à une révérence muette fon cérémonial
avec fa voifine. La fingularité de la
vie de ce jeune homme irrita la curiofité
de Rofalie. Un jour qu'il venoit de rentrer
, elle s'approche de la porte de fa
chambre , prête l'oreille , porte un regard
fur le trou de la ferrure , & voit l'infortuné
Terlieu qui dînoit avec du pain
fec , chaque morceau étoit accompagné
d'un gémiffement , & fes larmes en fai
foient l'affaifonnement. Quel fpectacle
pour une ame fenfible ! celle de Rofalie
en fut pénétrée de douleur . Dans ce mo
ment une autre avec les vûes les plus pures ,
eût été peut-être indiferette , elle fe für
écriée , & généreufement inhumaine elle
eût décelé la mifere de Terlieu ; mais Rofalie
qui fçavoit combien il eft douloureux
d'être furpris dans les befoins de l'indigen
ce, rentra promptement chez elle pour y attendre
l'occafion d'être fecourable avec le
refpect qu'on doit aux infortunés. Elle épia
le lendemain l'inftant où Terlieu étoit dans
l'habitude de fe retirer , & pour que fon
deffein parut être amené par le hazard
elle fit tranfporter fon métier de tapifferie
dans fon anti- chambre , dont elle eur
foin de tenir la porte ouverte.
Terlieu accablé de fatigue & de trifteffe
parur à fon heure ordinaire , fit fa révé-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
rence , & alloit fe jetter dans l'obfcurité
de fa petite chambre , lorfque Rofalie ,
avec ce ton de voix aifé & poli , qui eſt
naturel au beau fexe , lui dit : En vérité ,
Monfieur , j'ai en vous un étrange voifin ;
j'avois penfé qu'une femme , quelle qu'elle
fût, pouvoit mériter quelque chofe par-delà
une révérence. Ou vous êtes bien farouche
, ou je vous parois bien méprifable . Si
vous me connoiffez , j'ai tort de me, plaindre
, & votre dedain m'annonce un homme
de la vertu la plus fcrupuleuſe , & dèslors
j'en réclame les confeils & les fecours.
Seroit-ce auffi que cette févérité que je lis
fur votre front prendroit fa caufe de quelque
chagrin qui vous accable ? Souffrez
que je m'y intereffe. Entrez , Monfieur , je
Vous fupplie : que fçavons- nous fi le fort
ne nous raffemble point pour nous être
mutuellement utiles ? je fuis feule , mon
dîner eft prêt , faites moi , je vous conjure
, l'honneur de le partager avec moi :
j'ai quelquefois un peu de gaieté dans
l'efprit , je pourrai peut-être vous diffiper.
Mademoiſelle , répondit Terlieu , vous
méritez fans doute d'être connue , & l'accueil
dont vous m'honorez ,, annonce en
vous un beau caractere. Qui que vous
foyez , il m'eft bien doux de trouver quel
1
1
A O UST . 1755. 13
qu'un qui ait la générofité de s'appercevoir
que je fuis malheureux . Depuis quinze
jours que je fuis à Paris , je ne ceffe
d'importuner tous ceux fur la fenfibilité
defquels j'ai des droits , & vous êtes la
premiere perfonne qui m'ait favorisé de
quelques paroles de bienveillance . N'imputez
point de grace , Mademoiſelle , ni
à orgueil ni à mépris ma négligence à votre
égard : fi vous avez connu l'infortune ,
vous devez fçavoir qu'elle eft timide . On
fe préfente de mauvaife grace , quand le
coeur eft dans la peine. L'affliction appéfantit
l'efprit , elle défigure les traits , elle
dégrade le maintien , & elle verſe une
efpece de ridicule fur tout l'extérieur de
la perfonne qui fouffre . Vous êtes aimable
, vous êtes fpirituelle , vous me paroiffez
dans l'abondance ; me convenoit- il
de venir empoifonner les douceurs de votre
vie ? Si vous êtes généreufe , comme
j'ai lieu de le croire , vous auriez pris part
à mes maux je vous aurois attriftée .
Monfieur , répliqua Rofalie , je ne fuis
point affez vaine pour me flater du bonheur
de vous rendre fervice , mais je puis
me vanter que je ferois bien glorieufe fi
je pouvois contribuer à vous confoler , à
vous encourager. J'ai de grands défauts ,
mes moeurs ne font rien moins que régu14
MERCURE DE FRANCE.
lieres , mais mon coeur eft fenfible au fort
des malheureux ; il ne me refte que cette
vertu ; elle feule me foutient , me ranime ,
& me fait efperer le retour de celles que
j'ai négligées. Daignez , Monfieur , par
un peu de confiance , favorifer ce préfage.
Que rifquez- vous ? vos aveux ne feront
fûrement pas auffi humilians que les miens,
& cependant je vous ai donné l'exemple
d'une fincérité peu commune. Je ne puis
croire que ce foit votre mauvaiſe fortune
qui vous afflige. Avec de l'efprit , de la
jeuneffe , un extérieur auffi noble , on
manque rarement de reffources . Vous foupirez
? c'est donc l'honneur , c'est donc la
crainte d'y manquer , ou de le perdre qui
caufe la confternation où je vous vois.
Oui , cette peine eft la feule qui puiffe
ébranler celui qui en fait profeflion.
Voilà , s'écria Terlieu avec une forte
d'emportement , voilà l'unique motif de
mon défeſpoir , voilà ce qui déchire
mon coeur , voilà ce qui me rend la vic
infupportable . Vous defirez fçavoir mon
fecret , je ne réfifte point à la douceur
de vous le confier ; apprenez donc que
je n'ai rien , apprenez que je ne puis
fubfifter qu'en immolant aux befoins de
la vie cethonneur qui m'eft fi cher. Je fuis
Gentilhomme , j'ai fervi , je viens d'être
réformé je follicite , j'importune .... &
A O UST. 1755. 15
qui ! des gens qui portent mon nom , des
gens qui font dans l'abondance , dans les
honneurs , dans les dignités . Qu'en ai - je
obtenu ? des refus , des défaites , des dédains
, des hauteurs , le croirez - vous , Mademoiſelle
, le plus humain d'entr'eux ,
fans refpect pour lui- même , vient d'avoir
l'infolence de me propofer un emploi dans
les plus baffes fonctions de la Finance ! le
malheureux fembloit s'applaudir de l'indigne
faveur qu'il avoir obtenue pour moi .
Je l'avouerai , je n'ai pû être maître de
mon reffentiment. Confus , outré , j'ai déchiré
& jetté au vifage de mon lache bienfaiteur
le brevet humiliant qu'il a ofé me
préſenter. Heureux au moins d'avoir appris
à connoître les hommes , plus heureux
encore fi je puis parvenir à fuir , à
oublier , à détefter des parens qui veulent
que je deshonore le nom qu'ils portent. Je
fçais bien que ce n'eft point là le ton de
l'indigence ; que plus humble , plus modefte
, elle doit fe plier aux circonftances ;
que la nobleffe eft un malheur de plus
quand on eft pauvre , qu'enfin la fierté
eft déplacée quand les reffources de la vie
manquent. J'ai peut- être eu tort de rejetter
celles qui m'ont été offertes . J'avouerai
même que mon orgueil eut fléchi fi j'euffe
pû envifager dans l'exercice d'un pofté de
16 MERCURE DE FRANCE.
quoi fubfifter un peu honnêtement ; mais
s'avilir pour tourmenter laborieufement
les autres ; ah ! Mademoiſelle , c'eſt à quoi
je n'ai pû me réfoudre .
Monfieur , reprit Rofalie , je ne fçais fi
je dois applaudir à cette délicateffe , mais
je fens que je ne puis vous blâmer. Votre
fituation ne peut être plus fâcheufe .
Voici quelqu'un qui monte , remettezvous
, je vous prie , & tachez de vous
rendre aux graces de votre naturel ; il n'eft
pas convenable qu'on life dans vos yeux
l'abattement de votre coeur : fouffrez que
je me réſerve ſeule le trifte plaifir de vous
entendre , & de vous confoler . Ah ! c'eſt
Orphife , continua Rofalie fur le ton de la
gaieté , approche mon amie & félicitemoi
.... & de quoi , répliqua Orphife en
l'interrompant , eft- ce fur le parti fingulier
que tu prens d'abandonner Paris à la fleur
de ton âge , & d'aller te confiner en prude
prématurée dans la noble chaumiere dont
tu médites l'acquifition ? mais vraiment
tu vas embraffer un genre de vie fort attrayant.
Fort bien , répondit Rofalie , raille
, diverti- toi mais tes plaifanteries ne
me détourneront point du deffein que j'ai
pris. Je venois cependant te prier d'un
fouper.... Je ne foupe plus que chez moi ,
répliqua Rofalie. Mais toi - même tu me
?
}
AOUS T. 1755. 17
paroiffois déterminée à fuivre mon exemple.
C'étoit , répodit Orphiſe dans un accès
d'humeur , j'extravaguois. Une nouvelle
conquête m'a ramenée au fens commun.
Tant pis .... Ah ! point de morale.
Dînons. On fervit.
Pendant qu'elles furent à table , Orphiſe
parla feule , badina Rofalie , prit Terlicu
pour un fot , en conféquence le perfifa.
Pour lui il mangea peu : éroit- ce faute
d'appétit non , peut être ; mais il n'ofa
en avoir. Le caffé pris , Orphife fit fes
adieux , & fe recommanda ironiquement
aux prieres de la belle pénitente .
Rofalie débarraffée d'une visite auffi
choquante qu'importune , fit paffer Terlieu
dans fon fallon de compagnie. Après
un filence de quelques inftans , pendant
lequel Terlieu , les yeux baiffés , lui ménageoit
le plaifir de pouvoir le fixer avec
cette noble compaffion dont fe laiffent
toucher les belles ames à l'afpect des infor
tunés ; elle prit la parole , & lui dit ,
Monfieur , que je vous ai d'obligation ! la
confiance dont vous m'avez honorée , eft
de tous les événemens de ma vie celui qui
m'a le plus flatée , & l'impreffion qu'elle
fait fur mon coeur me caufe une joie ....
Pardonnez -moi ce mot, celle que je reffens
ne doit point vous affliger , elle ne peut
18 MERCURE DE FRANCE.
vous être injurieufe , je ne la tiens que
du bonheur de partager vos peines. Oui ,
Monfieur , ma fenfibilité pour votre fituation
me perfuade que j'étois née pour
la vertu ; mais que dis-je ? A quoi vous
peut être bon fon retour chez moi , fi
vous ne me croyez digne de vous en donner
des preuves. Vous rougiffez : hélas ,
je vois bien que je ne mérite point cette
gloire , foyez , je vous prie , plus génćreux
, ou du moins faites- moi la grace de
penfer qu'en me refufant vous m'humiliez
d'une façon bien cruelle.
• Vous êtes maîtreffe de mon fecret , répondit
Terlieu , ne me mettez point dans
Je cas de me repentir de vous l'avoir confié
: je ne m'en défends point , j'ai trouvé
quelques charmes à vous le révéler ; j'avouerai
même que mon coeur avoit un befoin
extrême de cette confolation : il me
femble que je refpire avec plus de facilité .
Je vous dois donc , Mademoiſelle , ce
commencement de foulagement ; c'est beaucoup
de fouffrir moins , quand on a beaucoup
fouffert. Permettez que je borne à
cette obligation toutes celles que je pourrois
efperer de votre générofité. Ne mefufez
point , je vous prie de la connoiffance
que vous avez de mon fort ; il ne
peut être plus cruel , mais je fçaurai le
-
AOUST. 1755. 19
fupporter fans en être accablé . C'en eft fair,
je reprens courage ; j'ai trouvé quelqu'un
qui me plaint. Au refte , Mademoiſelle ,
je manquerois à la reconnoiffance fi je
renonçois entierement à vos bontés ; &
puifque vous me permettez de vous voir ,
je viendrai vous inftruire tous les jours de
ce que mes démarches & mes follicitations
auront opéré je recevrai vos confeils
avec docilité , mais auflì c'est tout ce
qu'il vous fera permis de m'offrir , autrement
je cefferois .... N'achevez pas , répliqua
Rofalie en l'interrompant , je n'aime
point les menaces. Dites - moi , Monfieur
, eft-ce que l'infortune rend les hommes
intraitables ? eft - ce qu'elle répand
fur les moeurs , fur les manieres , une inquiétude
fauvage : eft- ce qu'elle prête au
langage de la féchereffe , de la dureté ?
s'il eft ainfi , elle eft bien à redouter. N'eftpas
vrai que vous n'étiez point tel dans
la prospérité ? vous n'euffiez point alors
rejetté une offre de fervice .
il
J'en conviens , répondit Terlieu , j'euſſeaccepté
parce que je pouvois efperer de rendre
, mais à préfent je ne le puis en confcience.
Quant à cette dureté que vous
me reprochez , j'avouerai que je la crois
honorable , néceſſaire même à celui qui eft
dans la peine. Elle annonce de la fermeté ,
20 MERCURE DE FRANCE.
elle repouffe l'orgueil de ceux qui font
dans l'opulence , elle fait refpecter le miférable.
L'humilité du maintien , la modeftie
, la timidité du langage donneroient
trop d'avantage à ceux qui ne font que
riches ; car enfin celui qui rampe , court
les rifques d'être écrasé.
Et vous êtes , reprit Rofalie , dans l'appréhenfion
que je ne me prévale des aveux
que vous m'avez fait : oui , dans mon dépit
vous me faites imaginer des fouhaits
extravagants je l'efpere au moins , votre
mauvaife fortune me vengera , vos parens
font de monftres ... que je ferois contente
s'ils vous rebutoient au point que vous
fuffiez forcé d'avoir recours à cette Rofalie
que vous dédaignez , puifque vous ne
la croyez point capable de vous obliger
dans le fecret de fa confcience.
Sur le point de quitter Paris je voulois
en fortir en faifant une action qui pût.
tranquilifer mes remors , & m'ouvrir la
route des vértus que je me propofe ; le hazard
, ou pour mieux dire , le ciel permet
que je falfe votre connoiffance ; je
crois que vous m'êtes adreffé pour vous ,
être fecourable , & je ne trouve en vous
que la fierté la plus inflexible . Hé bien ,
n'y fongeons plus . Cependant puis- je vous
demander fi vous envifagez quelques refA
OU ST. 1755. 21
fources plus fateufes que celles que vous
pourriez efperer de votre famille ?
Aucune , répondit Terlieu , j'ai bien
quelques amis ; mais comme je ne les
tiens que du plaifir , je n'y compte point.
Quoi ! reprit Rofalie , le néceffaire eft
prêt de vous manquer ,
& vous vous
amufez à folliciter des parens : c'est bien
mal à propos que l'on prétend que la néceffité
eft ingénieufe ! N'auriez - vous de
l'efprit que pour refléchir fur vos peines ?
que pour en méditer l'amertume ? Allez
Monfieur , allez faire un tour de promenade
: rêvez , imaginez , faites même ce
qu'on appelle des châteaux en Eſpagne ; il
eft quelquefois des illufions que la fortune
fe plaît à réalifer : il eft vrai qu'elles fe
réduifent prefque toujours à des chimeres ,
mais elles exercent l'efprit , elles amufent
l'imagination , elles bercent les chagrins ,
& c'eft autant de gagné fur les réflexions
affligeantes. Je vais de mon côté me donner
la torture : heureufe fi je fuis affez ingénieufe
pour trouver quelque expédient
qui puiffe adoucir vos peines , & contenter
l'envie extrême que j'ai de contribuer
à votre bonheur !
Terlieu fe leva pour fortir , & Roſalie
en le reconduifant le pria de venir manger
le foir un poulet avec elle , afin de
22 MERCURE DE FRANCE.
raifonner , & de concerter enfemble ce
que leur auroit fuggeré leur imagination ;
mais pour être plus fûre de l'exactitude de
Terlicu au rendez - vous , elle lui gliffa
adroitement une bourfe dans fa poche.
Terlieu alla s'enfoncer dans l'allée la plus
folitaire du Luxembourg , il y rêva beaucoup
& très infructueufement.
Tous les hommes ne font point féconds
en reffources ; les plus fpirituels font ordinairement
ceux qui en trouvent le moins.
Les idées , à force de fe multiplier , fe confondent
; d'ailleurs on voit trouble dans
l'infortune .
Il n'eft que deux fortes d'induſtrie ; l'une
légitime , c'eft celle des bras , du travail ,
& le préjugé y a attaché une honte : Terlieu
étoit Gentilhomme , il n'a donc pû en
être exemt.
L'autre induftrie , nommée par dégradation
l'induſtrie par excellence , eft celle
qui s'affigne des revenus fur la fottife , la
facilité , les foibleffes & les paffions d'autrui
; mais comme elle eft incompatible
avec la probité , Terlieu en étoit incapable.
Il y avoit deux heures que cet infortuné
Gentilhomme tourmenté par fon inquiétude,
marchoit à grands pas en croyant
fe promener , lorfque fouillant fans deffein
dans fa poche , il y fentit une bourſe.
AOUST. 1755. 23
Cette découverte décida promptement fon
retour ; le moindre délai pouvoit , felon
lui , faire fuppofer de l'incertitude dans
fon procédé ; il craignoit qu'on ne le foup.
çonnâc même d'avoir combattu contre la
tentation.
Il arrive effoufflé , franchit rapidement
l'efcalier de Rofalie , il entre ; celle - ci qui
le voit hors d'haleine , ne lui donne pas le
tems de s'expliquer , & débute par une
queftion vague ; lui fans parler , jette la
bourfe fur une table ; Rofalie affecte une
furpriſe de fatisfaction , & lui fait compli
ment fur le bonheur qu'il a eu de trouver
un ami généreux . Terlieu protefte très -férieufement
qu'il n'a parlé à qui que ce
fort ; celle- ci infifte fur l'heureuſe rencontre
qu'il a faite , Terlieu fe fâche , il eft ,
dit-il , outragé , il jure qu'il ne reverra de
fa vie Rofalie , fi elle ne reprend un argent
qui lui appartient : Elle s'en défend ,
elle en nie la proprieté , elle ofe foutenir
qu'elle ne fçait ce qu'on veut lui dire ;
quelle rare effronterie ! elle eut peut - être
pouffé plus loin l'opiniâtreté , fi elle ne fe
fut avifée de rougir . Rofalie rougir . Quoi!
une fille qui a vécu dans le defordre fe
laiffe démentir par le coloris involontaire
de la franchife? Hé pourquoi non ! quand
le motif en eft fi beau . On rougit bien des
24 MERCURE DE FRANCE.
mage
premieres paroles d'obfcénité qu'on entend
, parce que le coeur eft neuf ; celui
de Rofalie reprend fa premiere pureté ,
elle a donc pu rougir d'un menfonge généreux
, & rendre en même tems cet homà
la vérité. La conviction étoit trop
claire pour que fon obftination put durer
plus long - temps ; elle reprit fa bourſe
avec un dépit fi brufque qu'elle lui échappa
des mains , & qu'elle alla frapper conire
une commode où elle s'ouvrit en répandant
fur le parquet une cinquantaine
de louis. Comme Terlieu fe mit en devoir
de les ramaffer , Rofalie lui dit d'un ton
ironique & piqué : Monfieur , ne prenez
point cette peine , je fuis bien aiſe de ſçavoir
fi le compte y eft : vous m'avez pouffée
à bout par votre peu de confiance en
moi , il eft jufte qu'à mon tour j'en manque
à votre égard .
Je fais trop de cas de cette colere
pour
m'en offenfer , reprit Terlieu , le fond
m'en paroît trop refpectacle
. Puis- je , con- tinua - t-il , fans vous irriter , vous avertir
que j'apperçois
dans ce coin quelques
louis qui ont échappé
à vos recherches
? Puis- je , répliqua
Rofalie fur le même
ton , fans vous irriter , vous annoncer
que
vous êtes des mortels le plus bizarre & le
plus haïffable
? Refferrerai
-je , continua-telle
A O UST. 1755. 25
elle d'une voix modefte & attendrie l'ar-:
gent de cet ami du Luxembourg. Oui ,
Mademoiselle , répondit Terlieu d'un ton
ferme , je vous prie de le lui rendre , & de
le remercier de ma part.
la
Ils alloient continuer ces débats de générofité
mutuelle , lorqu'on vint avertir
que le fouper étoit fervi ; au moins , Monfieur
, dit Rofalie , vous me ferez peut -être
grace de me tenir campagnie très-volontiers
, répondit Terlieu , il y a trop à
gagner pour moi , & voilà le feul cas où
il peut m'être permis de vous montrer que
j'entends mes intérêts ; bien entendu cependant
que vous aurez moins d'humeur.
Je m'y engage , reprit- elle , pourvû que je
puiffe vous gronder , fi vous ne penfez pas
à ma fantaifie. Allons promptement manger
un morceau , je fuis fort impatiente
d'apprendre à quoi auront abouti les rêveries
de votre promenade . Vous parlerez
le premier , après quoi je vous ferai part
de mes idées , & nous verrons qui de nous
deux aura faifi le meilleur expédient.
Pendant le tems qu'ils furent à table ;
Rofalie déploya toutes les graces de fon
efprit pour égayer Terlicu , mais avec la
délicateffe dont on doit uſer avec un coeur
fermé à la joie , & avec cette circonfpection
qui met en défaut la malignité atten-
B
26- MERCURE DE FRANCE.
tive des domeftiques. Le deffert fervi elle
les renvoya en leur ordonnant de ne point
entrer qu'elle n'eut fonné. Ils eurent beau
raifonner entr'eux ; l'extérieur de Terlieu ,
l'accablement où ils le voyoient , & plus
que cela encore , la médiocrité très - négligée
de fon ajuftement dérouterent leurs.
conjectures.
Monfieur , dit alors Rofalie en reprenant
la parole , nota voilà feuls , perfonne
ne peut nous entendre ; faites- moi.
part , je vous prie , de ce que vous avez,
imaginé. Je ſerai bien charmée ſi vous me
mettez dans le cas de vous applaudir , plus
encore fi je puis ajouter quelques réflexions
utiles à vos projets .... parlez donc.
grace.q
de
Hé ! que puis- je vous dire , répondit-il ,
finon que dans l'état où je fuis il ne m'eft
pas poffible de penfer. J'ai eu beau creufer
ma tête , il n'en eft rien forti qui ne fut dé
raifonnable , extravagant , au-deffous du
fens commun. Jugez , Mademoiſelle , de
la mifere d'un efprit retréci par
l'infortu
ne ; il n'a pu me procurer que la reffource
de m'expatrier en entrant au fervice de la
Compagnie des Indes : qu'en penfez- vous ?>
ce parti vous paroît- il fi ridicule ?
Non , Monfieur , reprit- elle , je yous y
exhorterai même , dès que vous m'aurez
L
A OUST. 1755. 27
promis de mettre eu ufage l'expédient que
je vais vous donner : écoutez -moi attentivement
, ne m'interrompez pas , & furtout
point de faillie d'orgueil. Votre famille
, je le fçais , jouit de toutes les diftinctions
que donne l'opulence , & qu'on
accorde à celles qui ont bien mérité du
Prince & de la patrie. Je conçois qu'elle
pourra vous refufer de nouveau les fecours
que vous êtes en droit d'en exiger , mais
je ne puis penfer qu'elle fouffrit que vous
vous deshonorafliez . C'eft fur cette délicateffe
que j'établis l'efpoir dont je me flate
pour vous , & j'ofe croire que vous arracherez
de la vanité de vos parens ce que
vos inftances ne pourroient obtenir de
leur bienveillance . Dès demain , Monfieur ,
retournez les voir ; qu'ils lifent fur votre
front ce que la douleur a de plus attendriffant
: priez , preffez , humiliez - vous
même , & ne rougiffez point d'employer
les expreffions les plus foumifes. Si vous
ne les touchez point , s'ils font impitoyables
, ofez leur dire , avec la fureur dans
les yeux , que vous allez prendre un parti
fi indigne du nom qu'ils portent , que l'opprobre
en rejaillira fur eux . Oui, Monfieur,
menacez-les....Non , je crois vous connoître
, vous n'en aurez jamais la force . Par
grace , M. de Terlieu , prenez fur vous
Bij
28. MERCURE DE FRANCE.
de proférer des paroles feules capables
d'effrayer vos parens , & d'intéreffer en
votre faveur , je ne dis pas leur fenfibilité ,
mais au moins leur orgueil.
Qu'allez -vous me propofer , répliqua
Terlieu avec agitation ? vous me faites
frémir.
Ne craignez rien , répondit Rofalie , ce
n'eft qu'une menace dont le but eſt d'allarmer
des gens qui n'auroient point encore
renoncé à l'honneur , qui conféquemment
peut faire un grand effet , mais dont
je ferai toujours bien loin de vous confeiller
, ni même d'en fouffrir l'exécution. Baiffez
les yeux , ne me regardez point de grace;
je ne pourrois mettre au jour mon idée
fi vous me fixiez . Dès que vous aurez épuifé
tout ce que l'éloquence du befoin a de plus
pathétique ; dès que vous aurez déſeſpéré
d'émouvoir vos indignes parens , ofez leur
dire que leur barbarie vous détermine à
profiter de la fenfibilité d'une fille qui a
vécu dans le défordre , que Rofalie plus
généreuse qu'eux , ne peut fouffrir qu'an
homme comme vous paffe fes jours dans
la mifere , que Rofalie , .. hélas ! elle n'eft
que trop connue , que Rofalie vous offre
de partager fa fortune , & que vous êtes
prêt de contracter avec elle un mariage......
Je n'acheve point ; ce fera à vous , MonAOUST.
1755. 29
fieur , à finir le tableau , & à y mettre une
expreffion , & des couleurs dignes du fujet.
Terlieu alors leva les yeux , & Rofalie y
vit un trouble , & quelques larmes qu'elle
ne fit as femblant d'appercevoir. Qu'avez-
vous ? continua-t- elle , vos regards
m'inqui tent , & je crains fort que l'expédient
que je viens de vous propofer ne
vous révolte ; mais enfin , s'il réuffiffoit
m'en fçauriez-vous mauvais gré ? que rifquez-
vous d'en hafarder l'épreuve ?
Un malheur nouveau qui acheveroit de
m'accabler , s'écria Terlieu , mes cruels
parens ne manqueroient point d'attenter à
votre liberté , & je ferois la caufe & le prétexte
d'une barbarie.
Hé ! Monfieur , reprit elle , courons - en
les rifques , fi cette violence peut rendre
votre fort plus heureux. La perte de la
liberté n'eft point un fi grand mal pour quiconque
eft déterminé à renoncer au monde.
D'ailleurs il fuffira à ma juftification ,
& à la vôtre que l'on fçache que ce n'étoit
qu'une rufe imaginée pour amener vos
parens à la néceffité de vous rendre fervice ;
& comme il fera de l'intérêt de votre honneur
de défavouer un bruit auffi ridicule ,
l'amour qu'on vous connoît pour la vérité ,
ne laiffera aucun doute & nous nous
trouverons juſtifiés tous les deux .
,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Ah Rofalie , Rofalie ! répliqua Terlieu ,
en foupirant , terminons un entretien dont
les fuites deviendroient trop à craindre
pour moi. Je vous quitte pénétré d'admiration
, & peut-être d'un fentiment encore
plus intéreffant. Oui , je ferai ufage de vos
confeils ; je verrai demain ma famille .....
Mais hélas ! je ne fçai fi vous ne me faites
point defirer d'être rebuté de nouveau . Je
ne puis dire ce que mon coeur reffent , mais
il vous refpecte déja , & vraisemblablement
il ne fe refufera pas long-temps à ce
que la tendreffe a de plus féduifant.
Monfieur , reprit Rofalie , allez vous
repofer , vous avez befoin de rafraîchir
votre fang ; vous venez de me prouver
qu'il eft un peu échauffé. Je préfume que
le fommeil vous rendra votre raison , &
qu'à votre reveil , où vous rirez , où vous
rougirez du petit délire de la veille.
Fort bien , répliqua Terlieu en fouriant,
voilà un agrément de plus dans votre ef
prit , & vous entendez fupérieurement la
raillerie . Oui , Rofalie , je vais me retirer ,
mais avec la certitude de ne point dormir ,
& comptez que fi le fommeil me furprend,
mon imagination , ou pour mieux dice ,
mon coeur ne fera occupé que de vous.
Terlieu tint parole , il ne ferma point
l'oeil de la nuit , & cependant il ne la trouA
O UST. 1755: 31
va pas longue. Le jour venu , il fut incertain
s'il iroit de nouveau importuner fa
famille , ou s'il fuivroit le penchant d'une
paffion que le mérite de Rofalie avoit fait
naître en fon coeur , & que les réflexions
ou peut-être les illufions de la nuit avoient
fortifiée. Après avoir combattu quelque
tems entre ces deux partis , le foin de fa
réputation l'emporta fur un amour que fa
raifon plus tranquille lui repréfentoit malgré
lui fous un point de vûe un peu déshonorant
. Quelle fituation ? l'amour , la pauvreté
, defirer d'être aimé , d'être heureux ,
& n'ofer fe livrer à des penchans fi naturels
! Partez Terlieu , vous avez promis ,
& votre honneur exige que vous faffiez du
moins encore une démarche avant de fonger
au coeur de Rofalie.
La fortune ne le fervit jamais mieux
qu'en lui faiſant effuyer des dédains nouveaux
de la part de fa famille. Les prieres ,
les inftances , les fupplications qu'il eut le
courage d'employer , ne lui attirerent que
des rebuts , que des outrages. Ses parens imputerent
à fa baffefle les larmes qu'il verfa.
Outré , défefpéré , il mit en oeuvre fa derniere
reffource ; il leur peignit avec les
couleurs les plus effrayantes l'alliance dont
il les menaça de fouiller leur nom ; ce tableau
ne fit qu'ajouter au mépris dont ils
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
l'accablerent , & l'un d'eux en parlant au
nom de tous , & fans en être défavoué
par
un feul , eut la lâcheté de lui dire : hé >
Monfieur , concluez ; que nous importe la
femme que vous prendrez , pourvu qu'elle
nous débarraffe de votre vûe , & de vos
importunités. Au refte , nous vous défavouons
dès ce jour pour parent , & fi vous
avez le front d'ofer dire que vous nous appartenez
, nous fçaurons réprimer votre
infolence.
Et moi , Meffieurs , répliqua fierement
Terlieu , je le publierai partout , non pas
que je tienne à honneur d'être votre plus
proche parent , mais afin que perfonne n'ignore
que vous êtes plus indignes que moimême
du fang qui coule dans nos veines ,
& que fi je fuis réduit à le deshonorer , ce
font vos duretés qui m'y ont forcé. Adieu ,
Meffieurs , & pour toujours.
Terlieu courut promtement répandre
dans le fein de la généreufe Rofalie les
horreurs qu'il venoit d'entendre. C'en eft
fait , s'écria-t-il en entrant , je n'ai que
vous au monde , vous me tenez lieu d'amis
, de parens , de famille. Oui , Roſalie,
continua-t-il , en tombant à fes genoux ,
c'eft à vous feule que je veux appartenir ,
de vous feule je veux dépendre , & votre
coeur eft le feul bien que j'ambitionne.
AOUST. 1755. 33
Soyez , je vous conjure , magnanime au
point de croire que ce n'eſt pas l'extrémité
où je me trouve , qui me fait deficer le
bonheur de vous plaire : comptez qu'un motifauffi
bas eft trop au deffous de ce que vous
m'infpirez , & d'un coeur comme le mien.
Eh , vous ne méritez point que je vous
écoute , lui répondit , Rofalie , fi vous me
croyez capable d'un tel foupçon. Levezvous
, Monfieur , on pourroit vous furprendre
dans une attitude qu'il ne me convient
plus de fouffrir , on croiroit que je
la tolere , & elle feroit douter de la fincérité
du parti que j'ai pris de renoncer à mes
égaremens ..... Je voudrois , repliqua Terlieu
en l'interrompant , avoir mille témoins
de l'hommage que je vous rends , & je fuis
fûr qu'il n'en feroit pas un qui n'y applaudit
, fi je l'inſtruifois de la force des raifons
qui me l'arrachent , & des vertus que
j'honore en vous.
J'avois efpéré , reprit elle , que le fommeil
auroit diffipé le vertige qui vous trou
bloit hier au foir. Je fuis fâchée , & prefque
irritée que ce mal vous tourmente encore.
Par grace , daignez en guérir . Il feroit
honteux que vous n'en euffiez point le
courage. Oui , Monfieur , j'afpire à votre
eftime , & non pas à votre coeur , & je ne
pourrois me difpenfer de renoncer à l'une
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
fi vous vous obſtiniez à m'offrir l'autre.
Et moi , répondit tendrement Terlieu ,
je veux les acquérir toutes deux. Ne féparons
point deux fentimens qui ne peuvent
fubfifter l'un fans l'autre : leur réunion fera
votre bonheur & le mien. Ah , Roſalie
nous fommes dignes de le goûter long - tems,
fi nous fommes capables de les concilier.
Belles fpéculations , repliqua t- elle , qui
prouvent bien que vous m'aimez , mais qui
ne me raffurent point fur la crainte de l'avenir
! Je le dis fans rougir , j'ai entendu
tant de fois de ces propos , tant de femmes
en ont été les victimes qu'il eft téméraire
d'y ajouter foi . Dans l'emportement de la
paffion , les promeffes ne coutent rien , on
ne croit pas même pouvoir y manquer ; &
puifque les mépris , les dégouts fe font !
fentir dans les mariages affortis par l'égalité
des conditions , & par la pureté reciproque
des moeurs , que ne dois-je point
redouter de l'union que vous me propofez?
vous en rougiriez bientôt vous -même , la
haine fuccéderoit au repentir , & je tarde-
Bois peu à fuccomber fous le poids de l'honneur
que vous m'auriez fait . Croyez- moi ,
Monfieur , ne nous expofons point à des
peines inévitables . Qu'il nous fuffife que
l'on fçache que Terlieu pénétré de reconnoiffance
pour Rofalie lui a offert une
AOUST. 1755 35
main qu'elle a eu le refpect de ne point accepter.
Un trait de cette nature nous fera
bien plus glorieux qu'une témérité qui
peut
faire mon malheur en vous couvrant
de honte. Que mon refus , je vous prie ;
ne vous afflige point. Laiffez- moi jouir
d'une fenfibilité plus noble mille fois que
le retour que vous pourriez efpérer de la
foibleffe de mon coeur. Souffrez que je
m'en tienne au bonheur de vous obliger ,
& comptez qu'il me fera bien plus doux
de le faire par fentiment que par devoir.
Non , Rofalie , reprit Terlieu , votre
refus entraîne néceffairement le mien. Le
titre d'époux peut feul me faire accepter
vos bontés. Vos craintes fur l'avenir m'ou '
tragent ! Ah ! bien loin de m'aimer , vous
ne m'eftimez pas , la pitié eſt le feul fentiment
qui vous parle en ma faveur. Adieu ,
je vous quitte plus malheureux encore que
lorfque j'ai commencé à vous connoître ;
j'avois un défefpoir de moins dans le coeur.
Terlieu fe leva en fixant tendrement
Rofalie , fit un foupir en couvrant fon viſage
avec fes mains , & alla fe jetter dans fa
petite chambre. Il n'y fut pas long tems
Rofalie le coeur ferré de la douleur la plus
vive , fonna pour avoir du fecours. Elle
en avoit un befoin réel. Sa femme de
chambre la trouva dans un étouffement
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
affreux & fans connoiffance. Elle donna
un peu de jour à fa refpiration , elle la traîna
de fon mieux fur une ducheffe , & après
l'avoir queftionnée à plufieurs repriſes ,
elle n'en put tirer que ces paroles : ah Terlieu
, Terlieu ! cette exclamation , quoique
inconcevable pour elle , la détermina à
l'aller prier de venir voir Rofalie . Ilentre ,
la trouve pâle , les yeux éteints , & preſque
auffi foible qu'elle , il tombe à fes genoux ,
il prend une de ſes mains qu'il baigne de
fes larmes : elle entr'ouvre un oeil languiffant
, & d'une voix qui expiroit fur fes lévres
, voilà , dit- elle , l'état où me réduifent
la dureté de vos refus , & les aveux
d'une paffion qu'il eft honteux pour vous
de reffentir. Monfieur , continua t- elle ,
ne me voyez plus , & fi vous prenez quelque
intérêt à mon repos , à ma fanté , ne
ne vous obftinez plus à me refufer la fatisfaction
fecrette que j'exige de vous. Dans
huit jours je ne ferai plus à Paris , & puifqu'il
eft indifpenfable que nous nous féparions
, laiffez - moi acquérir le droit de m'informer
de l'état de vos affaires , laiffez- moi
enfin acheter l'honneur d'être dans votre
fouvenir.
Si l'état où je vous vois , repliqua Terlieu
, m'accabloit moins , je vous le dis ,
Rofalie , je ne pourrois peut- être me conAOUST
. 1755 37
tenir. Quoi , vous avez la cruauté de m'annoncer
qu'il faut que je renonce au ſeul
bien qui me refte ? dans huit jours je ne
vous verrai plus ! non , il n'eft pas poffible
que je ceffe de vous voir : quelque retraite
que vous choififfiez , je fçaurai vous y découvrir
; je fçaurai y porter un amour que
vous vous lafferez peutêtre de rebuter. La
voilà , dirai-je , cette Rofalie , cet affemblage
refpectable , de grandeur , de foibleffe
! Hélas , elle ne m'a pas jugé digne
de l'accompagner , & de la guider dans le
fentier de la vertu , elle ne m'a pas jugé
digne de vivre heureuſement & vertueufement
avec elle . Me fera-t-il permis au
moins , continua- t- il , d'un ton paffionné ,
& en reprenant une main qu'on n'eut pas
la force de retirer , de jouir pendant le peu
de temps que vous refterez à Paris , du
bonheur de vous voir ce fera , n'en doutez
point , les feuls beaux jours de ma vie.
Il ne tiendroit qu'à vous d'en prolonger le
cours & la félicité ; mais vous l'avez déci
dé , & vous voulez que je vive éternellement
malheureux .
Retirez- vous , dir Rofalie à fa femme
de chambre , je me fens mieux , & foyez
difcrette , je vous prie. Comment , Monfieur
, continua- t - elle , vous voulez tout
obtenir , & vous n'accordez rien ? oui ,
vous ferez le maître de me voir , & vous
8 MERCURE DE FRANCE.
fçaurez le nom du lieu où je vais fixer mom
féjour , mais c'eſt à une condition ; & s'il
eft vrai que vous m'aimiez , je veux me
prévaloir de l'afcendant qu'une maitreſſe
eft en droit de prendre fur fon amant . Vous
allez me traiter de bizarre , d'opiniâtre :
hé , dites- moi , Monfieur , qui de nous
deux l'eft d'avantage ? je fuis laffe de prier,
il est temps que je commande. Ceton ,
vous paroît fingulier ; je conviens qu'il
tient un peu du dépit je l'avoue , ceci
commence à me fatiguer , à me tourmenter.
Finiffons par un mot fans replique. Voilà.
ma bourfe ; ce qu'il vous plaira d'y prendre
déterminera en proportion la confiance
que vous voulez que j'aye en vous , l'eftime
que je dois faire de votre perfonne ,
& le dégré de votre amour pour moi.
Hé , je la prens toute entiere , s'écria
Terlieu en la faififfant des deux mains .
Et moi , reprit Rofalie , je vous embraffe.
Oui , mon cher Terlieu , vous m'aimez
, j'ai triomphé de votre orgueil. Ne
prenez point cette faillie pour un emportement
de tendreffe , elle eft née dans la:
joie involontaire de mon ame , & non pas
dans les tranfports d'une paffion infenfée .
Terlieu fe retira , le coeur trafporté de
joie , & de la plus flatteufe efpérance , &
Rofalie charmée d'être parvenue à contenter
fon inclination bienfaifante , s'occupa
A OUST . 1755.
39
une partie de la nuit du deffein de fa re
traite , & des mefures néceffaires à fon
départ. Le lendemain elle fortit fur les
neuf heures du matin pour aller conclure
l'acquifition d'une terre . Elle dîna , & ſoupa
avec Terlieu , elle affecta pendant toute
la journée une fatisfaction & une gaieté qui
ne laifferent à fon amant aucun foupçon
du deffein qu'elle avoit pris de partir à la
pointe du jour. Quelle accablante nouvelle
pour Terlieu , lorfqu'il apprit le départ de
Rofalie ! Il faut avoir aimé pour bien fentir
l'état d'un coeur qui eft privé de l'objet
qu'il adore. Tous les maux raffemblés ne
font rien en comparaifon. C'eft la fecouffe
la plus violente que l'ame puiffe recevoir
& c'eft la dernière épreuve de la fermeté
humaine. Terlieu abbattu & prefque ftupide
, alloit fuccomber fous le poids de fa
douleur , lorfqu'il lui fut remis un billet
de la part de Rofalie. Hélas , il ne fit qu'ajouter
à fes tourmens . Il l'ouvre en frémiffant
, & lit , .....
*
Monfieur , renfermons- nous , je vous
prie , dans les bornes d'une pure amitié.
»J'ai dû fuir , & c'eft l'eftime que je vous
dois qui a précipité mon départ . Vous
» me ferez toujours cher , vous recevrez
» de mes nouvelles ; je ne fuis point faite
»pour oublier un homme de votre mérite ..
» Encore une fois tenons- nous- en aux en40
MERCURE DE FRANCE.
" gagemens de la plus inviolable amitié
" c'eft le feul fentiment qui puiffe nous
» convenir , & c'eft celui qui me fait pren-
» dre la qualité de votre meilleure amie.
Rofalie .
Ah cruelle , s'écria Terlieu ! vous fuyez,
vous m'abandonnez ! & vous ne me laiffez
pour reffource que les offres d'une froide
& triſte amitié ! non , Rofalie , elle ne
peut fuffire à mon coeur. Mais que dis je
hélas ! vous ne m'aimez point . Cette tranquillité
, cette joie dont vous jouiffiez hier
à mes yeux , ne me prouvent que trop que
je vous fuis indifférent. Que j'étois crédule!
que j'étois aveugle de les interpréter en ma
faveur ! Amant trop préfomptueux , je les
ai prifes pour des marques de la fatisfaction
que vous reffentiez d'être fûre de mon
coeur. Quel étrange compofé que votre caractere
! vous avez l'ame généreufe , noble;
des vertus réelles me forcent à vous admirer
, je ne puis réfifter à l'impreffion qu'elles
font fur moi , elles y font naître la paffion
la plus tendre , la plus refpectable , je
crois recevoir des mains de votre amour
les bienfaits dont vous me comblez , &
vous partez ! j'ignore où vous êtes ! Dieu !
fe peut - il qu'un coeur qui. m'a paru auffi
franc , auffi fincere , ait pu être capable
d'une diffimulation auſſi réfléchie , auffi
A OUST . 1755. 41
perfide. Vous partez ! ..... & vous ne me
laiſſez que le repentir , & la honte d'avoir
fuccombé aux inftances de votre indigne
générofité. Oui , je fçaurai vous découvrir,
je fçaurai répandre à vos pieds ce que contient
cette bourfe infultante , .... je fçaurai
mourir à vos yeux.
Il s'habille à la hâte , il alloit fortir lorf
qu'on vint frapper à fa porte. Il ouvre , il
voit un homme qui lui demande s'il n'a
pas l'honneur de parler à M. de Terlieu .
C'est moi -même , répondit- il fechement
mais pardon , Monfieur , je n'ai pas le
temps de vous entendre. Monfieur , repliqua
l'inconnu , je ne vous importunerai
pas longtems , je n'ai befoin que de votre
fignature , vous avez acquis une terre , en
voici le contrat de vente , & il eft néceffaire
que votre nom figné devant moi , en conftate
la validité. Que voulez - vous dire ,
reprit Terlieu ? ou vous êtes fou , ou je
rêve. Monfieur , dit l'inconnu , je fuis
Notaire ; il n'y a guerres de fous dans ma
profeffion. Je vous protefte que vous êtes
trés-éveillé , & qu'un acte de ma façon n'a
point du tout l'air d'un rêve. Ah , Rofalie,
s'écria Terlieu ! C'eft elle-même , reprit le
Notaire. Voici une plume , fignez . Non ,
Monfieur , répondit Terlieu , je ne puis
m'y réfoudre , remportez votre acte , &
dites-moi feulement où eft fituée cette terre.
42 MERCURE DE FRANCE.
C'eft préciſement , répliqua le Notaire , ce
qui m'eft défendu , & vous ne pourrez en
être inftruit qu'après avoir figné. Allons
donc , reprit Terlieu en verfant un torrent
de larmes , donnez cette plume . Voilà qui
eft à merveille , dit le Notaire , & voici
une expédition de l'acte. Vous pouvez
aller prendre poffeffion quand vous le
jugerez à propos. Adieu , Monfieur , je
vous fouhaite un bon voyage ; faites , je
vous prie , mes complimens à l'inimitable
Rofalie. Ah , Monfieur , reprit Terlieu en
le reconduifant , elle ne tardera gueres à
les recevoir.
Son premier foin fut de chercher dans
l'acte qui venoit de lui être remis le nom
de la province , & du lieu dont Rofalie
avoit pris le chemin ; il alla tour de fuite
prendre des chevaux de pofte. Qu'ils alloient
lentement felon lui ! après avoir
couru , fans prendre aucun repos pendant
trente- fix heures , il arriva prefqu'en même
temps que Rofalie. Quoi , c'est vous ? lui
dit-elle en fouriant , que venez -vous faire
ici ? vous rendre hommage de ma terre ,
répondit- il , en lui baifant la main , en
prendre poffeffion , & époufer mon amie.
Je ne vous attendois pas fitôt , reprit- elle ,
& j'efpérois que vous me laifferiez le temps
de rendre ce féjour plus digne de vous recevoir.
Hé , que lui manque-t-il pour me
A OUST. 43 1755 .
plaire , pour m'y fixer , repliqua- t- il , vous
y êtes , je n'y vois , & je n'y verrai jamais
que ma chere Rofalie . J'ai de l'inclination
à vous croire , lui dit-elle , en le regardant
tendrement , & mon coeur , je le fens , auroit
de la peine à fe refufer à ce que vous
lui infpirez ; il eft prêt à fe rendre à vos
defirs . Mais encore une fois , mon cher
Terlieu , interrogez le vôtre , ou pour
mieux dire , écoutez les confeils de votre
raifon. Nepouvons- nous vivre fous les loix
de l'amitié? & ne craignez- vous point que
celles de l'hymen n'en troublent la pureté ,
n'en appéfantiffent le joug ? Et cette terre ,
repliqua- t-il , peut- elle m'appartenir , fi je
n'acquiers votre main ? D'ailleurs , y fongez-
vous , Rofalie ? je vivrois avec vous ,
& je n'aurois d'autre titre pour jouir de ce
bonheur que celui de l'amitié ? Penſezvous
que la médifance nous épargnât en
vain nous vivrions dans l'innocence , la
calomnie , cette ennemie irréconciliable
des moeurs les plus chaftes , ne tarderoit
pas à fouiller la pureté de notre amitié
& elle y fuppoferoit des liens qui nous
deshonoreroient. Mais enfin , reprit Rofalie
, à quels propos , à quelles indignes
conjectures ne vous expofez- vous point ?
on dira que Terlieu n'ayant pû foutenir le
poids de fon infortune , a mieux aimé re
44 MERCURE DE FRANCE .
chercher la main de Rofalie que de lan
guir dans une honorable pauvreté. Vains
difcours , s'écria Terlieu , qui ne peuvent
m'allarmer ! venez , répondrai - je , à la malignité
, à l'orgueil ; venez , fi vous êtes
capables d'une légitime admiration , reconnoître
en Rofalie un coeur plus noble , une
ame plus pure que les vôtres . Vous n'avez
que l'écorce des vertus , ou vous ne les pratiquez
que par oftentation , & Rofalie en
avouant fes égaremens a la force d'y renoncer
, & les épure par le repentir , par
la bienfaifance. Apprenez vils efclaves de
la vanité que la plus fage des bienséances
eft de s'unir avec un coeur qu'on eſt fûr
d'eftimer , & que le lien d'une reconnoiffance
mutuelle eft le feul qui puiffe éternifer
l'amour. Je ne réfifte plus , reprit Rofalie
, je me rends à la jufteffe de vos raifons
, & plus encore à la confiance que la
bonté , que la nobleffe de votre coeur ne
ceffent de répandre dans le mien : le don
que je vous ferai de ma main n'approchera
jamais du retour que j'en efpere .
Terlieu & Rofalie allerent fe jurer une
fidélité inviolable aux pieds des autels , où
au défaut de parens , tous les pauvres des
environs leur fervirent de témoins , de famille
, & en quelque façon de convives ,
puifqu'ils partagerent la joie des deux
A OUST. 1755 45
époux à une table abondante qui leur fut
fervie. Terlieu & Rofalie goûtent depuis
long- temps les délices d'une flâme fincere.
Leur maison eft le féjour des vertus . Ils en
font les modeles. On les cite avec éloge ,
on les montre avec admiration , on fe fait
honneur de les voir , on les écoute avec
reſpect , & , comme partout ailleurs , pref
que perfonne n'a le courage de les imiter.
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Résumé : ROSALIE. Histoire véritable, par M. Y....
Le texte raconte l'histoire de Rosalie, une femme aux mœurs déréglées mais admirant la vertu. Ses yeux francs révèlent sa franchise, bien qu'elle soit coquette. Fidèle à ses engagements, elle est plus sensible à la reconnaissance qu'à l'amour. Solitaire et laborieuse, elle aspire à une conduite raisonnable et médite une retraite pour échapper à la honte de sa vie passée. Rosalie observe Terlieu, un jeune gentilhomme vivant dans la pauvreté et la tristesse. Touchée par sa misère, elle l'invite à dîner et apprend qu'il est noble mais réformé, refusant des emplois humiliants pour subvenir à ses besoins. Terlieu avoue son désespoir face à l'ingratitude de sa famille, qui le méprise malgré ses efforts pour conserver son honneur. Rosalie décide de l'aider secrètement et l'invite à dîner en présence de son amie Orphise. Après le départ d'Orphise, Rosalie exprime à Terlieu sa volonté de l'aider, espérant prouver sa propre vertu retrouvée. Terlieu, par orgueil, refuse son aide, mais Rosalie lui offre discrètement une bourse d'argent. Une dispute s'ensuit, mais Rosalie finit par admettre avoir donné l'argent. Terlieu insiste pour rendre la bourse, mais ils décident de partager un repas pour discuter de solutions. Terlieu propose de s'expatrier en entrant au service de la Compagnie des Indes. Rosalie l'encourage à demander de l'aide à sa famille en jouant sur leur orgueil et leur honneur. Plus tard, Rosalie suggère à Terlieu de contracter un mariage pour partager sa fortune, mais Terlieu exprime ses craintes concernant la réaction de sa famille. Rosalie le rassure en proposant une ruse pour justifier leur union. Terlieu, troublé, quitte Rosalie en exprimant son admiration et son affection croissante. Il passe une nuit sans sommeil, hésitant entre sa passion pour Rosalie et la nécessité de préserver son honneur. Le lendemain, il tente de convaincre sa famille, mais se heurte à leur mépris et à leur refus. Désespéré, il retourne voir Rosalie, lui avouant son amour et son désir de dépendre uniquement d'elle. Rosalie, bien que touchée, exprime ses doutes sur la durabilité de leur amour et les risques associés à leur union. Elle refuse sa proposition, préférant préserver leur honneur. Terlieu, désespéré, se retire dans sa chambre. Rosalie, affaiblie par l'émotion, est secourue par sa femme de chambre. Terlieu revient auprès de Rosalie, qui lui annonce son départ imminent de Paris. Après une discussion intense, Rosalie accepte finalement l'amour de Terlieu, triomphant de son orgueil. Terlieu quitte Rosalie, le cœur rempli de joie et d'espoir. Rosalie, après une journée avec Terlieu en feignant la gaieté, quitte ce dernier à l'aube sans révéler ses intentions. Terlieu, désemparé, reçoit une lettre de Rosalie où elle lui demande de se contenter d'une amitié pure. Terlieu, désespéré, est ensuite interrompu par un notaire qui lui présente un contrat de vente d'une terre acquise par Rosalie. Terlieu, après avoir signé le contrat, part à la recherche de Rosalie et la retrouve. Rosalie tente de maintenir leur relation dans le cadre de l'amitié, mais Terlieu insiste sur l'importance de légitimer leur amour par le mariage pour éviter les médisances. Rosalie finit par accepter et ils se marient, entourés des pauvres des environs. Depuis lors, Terlieu et Rosalie vivent heureux et sont admirés pour leur vertu et leur amour sincère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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184
p. 48-64
La Promenade de province. NOUVELLE.
Début :
Un Philosophe cabaliste étoit en commerce depuis fort long-tems avec une [...]
Mots clefs :
Promenade, Promenade de province, Homme, Femme, Paris, Maison, Jardin, Marchand, Médecin
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texteReconnaissance textuelle : La Promenade de province. NOUVELLE.
La Promenade de province.
NOUVELLE.
UN
Philofophe N Philofophe cabaliſte étoit en commerce
depuis fort long- tems avec une
aimable Silphide qu'il avoit immortaliſée ,
& goûtoit dans cette fociété mille charmes
inconnus au refte des mortels. Une maifon
de campagne , à trois lieues de R ... ville
affez confidérable , étoit le lieu qu'il avoit
choifi pour fe retirer du monde. Cette maifon
fituée fur le penchant d'une coline ,
dominoit une vallée fertile , qui préſentoit
à la vûe la plus agréable variété.
Les appartemens étoient rians , & meublés
avec une fimplicité philofophique.
Une bibliothéque peu nombreufe , mais
curieufe , des caracteres de la cabale , des
eſtampes qui repréfentoient l'empire fouverain
que les Salamandres , les Silphes ,
les Ondins , les Gnomes exercent fur tous
les élémens , les tapiffoient agréablement.
Le jardin qui accompagnoit cette maiſon ,
étoit cultivé par un Gnome intelligent ;
auffi rien de tout ce qui pouvoit flater les
fens n'y manquoit.
Tel étoit le féjour que notre philofophe
avoit choisi pour méditer les plus fublimes
vérités. C'étoit là qu'il paffoit les plus
délicieux
A O UST. 1755i 49
délicieux inftans , tantôt en s'entretenant
avec fa charmante Silphide , tantôt en li-.
fant quelques ouvrages compofés par les
plus éclairés des Salamandres , quelquefois
en admirant la beauté de fes fleurs , en
favourant l'excellence de fes fruits , ou
bien en refpirant le frais dans des allées
fombres au bord d'une fource naiffante.
Tout s'offroit à fes defirs dans ces lieux
enchantés. Vouloit - il fe défaltérer ? un
ruiffeau de lait paroiffoit auffi -tôt . Mille
Gnomes toujours attentifs à lui plaire agitoient
les arbres , & formoient pour le
rafraîchir de gracieux zéphirs. Les uns
s'occupoient àparfumer l'air qu'il refpiroit
des plus délicieufes odeurs : ceux- ci prenoient
le foin d'affembler les oifeaux dans
le boccage qu'il honoroit de fa préfence
pour l'égayer par leur ramage ; & d'autres
enfin baifoient les branches chargées de
fruits pour lui donner la facilité de les
prendre.
Un jour qu'Oromafis , ( c'eft le nom que
notre philofophe avoit pris pour plaire à
fa belle Silphide. ) Un jour , dis-je , qu'il
l'attendoit pour lui communiquer quelques
remarques qu'il avoit faites en décompofant
un rayon de foleil , elle arriva
en riant un peu plus tard qu'à l'ordinaire.
Surpris de ce mouvement de gaieté , le
C
to MERCURE DE FRANCE.
philofophe ne put s'empêcher de lui ent
demander le fujet . J'arrive de Mercure ,
lui dit-elle , cette petite planette proche le
foleil , appellée autrement le féjour de
l'imagination ; j'en ai vû aujourd'hui de
fi ridicules que je ne puis m'empêcher d'en
rire encore : Ce que vous me dites là , eſt
une énigme que vous m'expliquerez quand
il vous plaira , répondit à l'inftant Oromafis
; je vais le faire tout-à- l'heure , reprit-
elle auffi tôt : écoutez. Le foleil eft ,
vous le fçavez , l'habitation ordinaire des
Salamandres , ce font eux qui entretiennent
ce feu continuel , fi néceffaire à la
confervation & à l'accroiffement de toutes
les créatures. Mercure en eft une dépendance
; c'eft dans cette planette qu'ils viennent
fe rafraîchir tour-à-tour , & c'eft là
que viennent fe peindre tous les defirs &
toutes les imaginations des hommes , ces
agréables fonges que l'on fait en veillant ,
ces projets , ces châteaux que l'on bâtit en
Efpagne. Quoi ! dit le philofophe , j'imagine
, par exemple , pour m'amufer , que
je fuis monarque , je donne audience à des
Ambaffadeurs , ou je fuis à la tête de mont
armée , tout cela fera repréfenté foudain
dans Mercure ? Oui , répondit la Silphide ,
votre perfonne telle que la voilà , c'eft- àdire
vivante , marchant , & parlant , ira
A O UST. 1755. St
fe peindre au milieu d'une cour brillante ,
ou bien à la tête d'une armée nombreuſe ,
enfin dans la même pofition que vous imaginerez.
Bien plus , fi vous faites en vousmême
un difcours à vos troupes pour les,
encourager , vous le reciterez dans Mercure
d'une voix intelligible . Si vous imaginez
enfuite être dans un magnifique jardin ,
l'armée s'évanouira , & un jardin prendra
la place. Ceffez - vous d'imaginer , tout
s'efface auffi - tôt , & la place qui vous eft
affignée dans Mercure ( car chacun y a la
fienne ) refte vuide , jufqu'à ce qu'il vous:
plaife de defirer , ou de faire des projets.
Ah ! voilà ce que je voulois fçavoir , dit
alors Oromafis ; fi les defirs fe peignent de
la même façon que lleess pprroojjeettss ou les imaginations
? Sans contrédit , répondit la
Silphide , avec la différence cependant
que vous n'y paroiffez point quand il n'y
a qu'un fimple defir. Par exemple , vous
defirez une maifon de campagne , elle paroît
à l'inftant : Si je l'avois , continuezvous
, j'irois dès le matin m'y promener
avec un livre à la main ; vous paroiffez
vous-même en lifant dans les allées du
jardin qui accompagne cette maifon . Mercure
, tel que vous me le dépeignez , doit
être un féjour fort amufant , reprit Oromafis
; mais fi toutes les imaginations y "
Cij
5 MERCURE DE FRANCE.
font
reçues , il doit y en avoir
de bien
impertinentes
, ajouta
- t-il. Celles
qui choquent
l'honnêteté
n'y font point
admifes
,
répondit
la Silphide
. Tout
eft pur dans un
féjour
que fréquentent
les Salamandres
;
mais il me reste encore
une chose à vous
apprendre
, continua
- t- elle , Mercure
n'eſt
pas feulement
fait pour
recevoir
les diverfes
imaginations
des hommes
, il a encore
une autre
deftination
. Ce pays charmant
eft le paradis
, ou les Champs
élifées
des Poëtes
, des Muficiens
, des Peintres
, des Philofophes
à fyftêmes
, des faifeurs
d'hiftoriettes
& de romans
, des conquerans
, & enfin
des Alchymiftes
. C'eſtlà
que viennent
fe rendre
leurs
ames
après
leur mort . Ce féjour
eft d'autant
plus fateur
pour
elles
qu'il n'eft pas impoffible
d'en fortir
quand
on s'y ennuie
.
Il fe tient
tous les dix ans une affemblée
générale
de Silphes
& de Salamandres
;
toutes
les ames qui regretent
la vie , peuvent
demander
à revenir
dans ce monde
que vous habitez
. Pour
y parvenir
, elles
font
obligées
d'expofer
fidelement
quelles
ont été leurs
inclinations
, leur caractere
, leurs
occupations
, & on leur permet
de revivre
à de certaines
conditions
qu'elles
peuvent
rejetter
ou accepter
. Rien
n'eft
plus curieux
que cette affemblée
, ajouta-
"
AOUS T. 1755 33
*
r-elle , c'eſt un ſpectacle que je veux vous
donner. Très- volontiers , répondit Oromafis
, je fuis toujours prêt à vous fuivre :
mais fe tiendra- t- elle bientôt ? Dans quatre
mois treize jours dix- huit heures cinquante-
fix minutes quarante- quatre fecondes ,
répondit- elle ; mais en attendant cet amufement
je puis vous en procurer d'autres ,
ajouta- t-elle d'un air complaifant. Je viens
de paffer par R ... la beauté de la faiſon
& la fraîcheur du foir a fait fortir tout le
monde pour goûter le plaifir de la promenade
; j'en ai remarqué une fort brillante
fi vous y confentez , nous nous y tranfporterons
tout-à-l'heure. Je vous ferai remarquer
les perfonnages les plus finguliers ,
je vous inftruirai du fujet de leur converfation
, je vous apprendrai même ce qu'ils
penfent , & quel elt leur caractere .
A peine Oromafis eut - il accepté cette
agréable propofition , qu'ils fe trouverent
fur une des plus belles promenades de R ...
On étoit pour lors à la fin du mois de Mai,
il faifoit un temps calme & frais , capable
d'adoucir les efprits les plus faronches
, & de les porter à la gaieté. Le folcil
prêt à quitter l'horifon , s'étoit difcrétement
enveloppé d'un nuage , qu'il fe plaifoit
à varier des plus éclatantes couleurs.
L'or , l'argent , le pourpre , l'azur , l'incar-
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
nat , l'amaranthe , étoient prodigués : mais
le fpectacle qu'offroit la promenade , n'étoit
pas moins raviffant. Les étoffes les plus
brillantes recevoient un nouveau luftre
des beautés qui avoient voulu s'en parer ;
enfin il fembloit que le ciel & la terre fe
fuffent fait un défi, & les fpectateurs charmés
n'ofoient décider lequel des deux
l'emportoit.
Arrêtons- nous ici , dit la Silphide , vous
fçavez que je fuis invifible pour tout autre
que pour vous. Commençons nos obfervations
par cet homme cet homme que voilà feul ; c'eft
un fçavant , un efprit profond qui n'eſt
que pour quelques jours dans cette ville où
il a pris naiffance . Ses parens lui avoient
laiffè un bien fuffifant pour mener une
vie tranquille ; mais le démon de la gloire
qui s'eft emparé de lui , l'a conduit à Paris
, l'a livré entre les mains d'un Libraire,
qui lui a fait changer la moitié de fon bien
en une nombreufe bibliothéque. Il a paffé
fix ans à étudier pour fe mettre en état de
faire un livre qui lui a couté en frais d'impreffion
, qu'il n'a pas retirés , la moitié de
ce qui lui reftoit. Il travaille actuellement
à un autre ouvrage qui va le conduire à
l'hôpital. Je ne puis m'empêcher de le
plaindre , dit Oromafis , fa manie eft celle
d'une infinité d'honnêtes gens, Il eſt d'au
A OUST. 1755 55
tant plus malheureux , interrompit la Silphide
, que fes ouvrages font très - bons
dans le fond ; il ne pêche que par le ftyle.
Pour vouloir être concis il eft obfcur ;
voilà fon feul défaut . Ses amis l'en avertiffeut
en vain , il ne lui eft pas poffible de
s'en corriger. En voulez - vous fçavoir la
raifon ? c'eſt que dans une premiere vie il
a habité le corps d'un Avocat qui s'eſt
enrichi à force d'être diffus .
Le jeune homme qui vient de l'aborder ,
eft dans la joie la plus vive ; il fort de fon
cabinet , où il vient de finir par cinq ou
fix épigrammes la feconde fcene du quatriéme
acte d'une tragédie qu'il a entreprife
uniquement pour le produit ; car il
ne fe croit pas encore affez habile pour
amaffer des lauriers : mais il a befoin d'argent
pour aller à Paris apprendre le bon
ton dans les caffés , & devenir homme de
belles Lettres dans toutes les régles . Il s'informe
à ce fçavant comment un jeune auteur
qui veut faire jouer une piece de fa
façon doit s'y prendre avec les Comédiens .
Voyez - vous plus loin ces trois politiques
, occupés fort férieufement à réformer
l'état. L'ún eft un marchand que le
jeu & le luxe de fa femme va bientôt réduite
à la néceffité de faire banqueroute.
L'autre eft un Magiftrat qui vient de ven-
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
dre une fort belle terre pour faire bâtir
une maiſon de campagne : Le troifiéme eſt
pere d'un libertin qui mange d'avance
fa fucceffion .
le
Cet homme brodé qui marche après
eft un riche financier , & l'Eccléfiaftique
avec qui il eft en converſation , eft le Curé
'd'une Paroiffe dont il eft Seigneur. Ce
premier médite depuis dix ans de fe retirer
à la campagne pour penfer à fon falut .
Il y en a plus. de quinze que le Curé fe
promet de jour en jour de fe retirer à la
ville pour fe repofer. Le Seigneur vante
à fon Curé les agrémens de la vie champêtre
, & le Curé exagere les charmes de la
ville.
Voici un peu plus loin deux hommes
bien embarraffés , & qui ne difent pas ce
qu'ils penfent. Le premier de notre côté
eft un jeune homme qui a fait certaines
dépenfes qu'il ne trouve pas à propos que
fa femme fçache ; il voudroit bien trouver
mille écus à emprunter . L'autre eft un vieil
avaricieux qui voudroit placer la même
fomme à l'infçu de fes parens , à qui il
fait entendre qu'il eft dans l'indigence .
Celui- ci a peur de mal placer fon argent ,
& l'autre de n'en pas trouver.
Quel eft celui qui les fuit interrompit
Oromafis , c'eft encore un jeune mari , re
A OUS T. 1755. $7
partit la Silphide. Sa deftinée eft finguliere.
Il vient d'époufer une vieille dévote
qui lui a fait ſa fortune. Les uns l'ont loué
d'avoir pris ce parti , d'autres l'ont blâmé :
mais ces derniers ne fçavent pas qu'il n'eſt
revenu dans ce monde qu'à cette condition
, parce que dans une premiere vie il
a mangé fon bien en époufant une jeune
& aimable Comédienne.
Regardez , je vous prie , ce- Confeiller
qui veut apprendre à ce Marchand de chevaux
à connoître leurs défauts , parce qu'il
a lu ce matin le parfait maréchal .
Voulez - vous voir quatre jeunes gens
dégoûtés du monde ? jettez la vûe là- bas
fous ces arbres : Vous y voilà Le premier
eft un Poëte mécontent du public , qui refufe
abfolument de l'admirer. Le fecond
eft un Auteur qui revient de Paris fans
avoir pu trouver un Imprimeur affez complaifant
, pour fe charger de faire voir le
jour à une petite hiftoriette fort plate de
La compofition.
Le troifiéme eft le fils d'un avare , le
quatriéme un indolent à qui fes parens
veulent faire prendre une profeffion . Ils
projettent de fe retirer à la campagne , &
de donner un ouvrage périodique qui aura
pour titre , Loifir des quatre Philofophes
folitaires. L'Auteur doit fronder l'infolen-
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
ce & l'avarice des Imprimeurs. Le Poëte
veut écrire contre le mauvais goût du fiécle.
Le fils de l'avare fur l'abus du pouvoir
paternel , & l'indolent veut faire l'éloge
de la pareffe .
Voici tout proche d'eux la femme d'un
Médecin très - médifante. Ceux qui marchent
après font dans l'embarras de décider
lequel ils aimeroient mieux de tomber
entre les mains du mari ou de la femme
?
Cet homme habillé de drap de Siléfie
eft un étranger qui cherche en lui - même
les moyens de tromper un marchand de
cette ville afin d'avoir fa fille ; & voilà
plus loin ce marchand qui médite une banqueroute
, afin de pouvoir donner à fa fille
vingt mille écus qu'il a promis verbalement
à ceux qui lui ont parlé de cet étranger
comme d'un parti fort avantageux..
Etes -vous curieux de voir un Alchymifte
qui croit avoir bientôt trouvé la pierre
philofophale Regardez ce grand homme
fec & blême.
› Ce Cavalier qui falue ces deux Dames
en paffant , fait fort bien fa cour à cette
grande brune que voilà à côté de lui . Il
lui fait accroire qu'un Chymifte de fes
amis a trouvé un élixir qui blanchit merveilleufement
la peau.
AOUS T. 1755. 39
Dans la même compagnie eft le fils d'un
riche Commerçant qui vient d'acheter une
charge de Secrétaire du Roi . Il demandoit
hier avant que de louer une piece de vers ,
qu'on venoit de lire , fi l'Auteur étoit Gentilhomme.
Apprenez- moi , je vous prie , demanda
Oromafis , quel eft ce jeune homme que
cette Dame paroît regarder avec complai- ,
fance ? C'eft un Médecin , répondit la Silphide
, qui doit faire une fortune confidérable
dans cette profeffion, parce que dans
une premiere vie il a été Capitaine de Cavalerie
, & s'eſt ruiné à la guerre . A caufe
de quelques vers affez jolis qu'il a faits
dans fes momens de loifir , il a été reçu
dans la planette de Mercure . A l'affemblée
générale il s'eft plaint amerement de
l'injuftice du fort . J'ai défait ma patrie
d'un nombre infini d'ennemis , a - t- il dit
entr'autres chofes , & pour toute récompenfe
je n'ai trouvé à mon retour que la
plus trifte indigence. Le Salamandre qui
préfidoit , voulant rendre le contrafte parfait
, a ordonné qu'il naîtroit pour être
Médecin , & en même tems ,a commis un
Silphe pour travailler à lui faire une haute
réputation. Je ferois affez curieux de fçavoir
, dit alors Oromafis , quels moyens
il employera pour en venir à bout . Bon
Cvj
Go MERCURE DE FRANCE:
"
répondit la Silphide , rien de plus aifé , ce
jeune Médecin eft , comme vous le voyez ,
d'une figure aimable . Une Dame de confidération
qui ne fera gueres malade & qui
croira l'être beancoup, doit bientôt le faire
appeller , il la guérira ; l'obligation qu'elle
croira lui avoir l'intéreffera en fa faveur ,
la bonne mine du jeune Efculape donnera
de la vivacité au zéle de fa malade . De
retour à Paris où elle fait fon féjour ordinaire
, elle le vantera à toutes fes connoiffances
, on le fera venir , il fera goûté . Sa
fortune deviendra pour lors fon affaire ,
le Silphe doit l'abandonner à lui-même.
Ce Salamandre étoit plaifant , continua
la Silphide je ne finirois point fi je
vous rapportois tous les jugemens finguliers,
& fi l'on ofe parler ainň, épigrammatiques
qu'il a portés . Lucullus , ce voluptueux
Romain , ayant entendu vanter la
délicateffe & le raffinement de la cuifine
françoife ,demanda à revenir pour en juger
lui - même. Devinez où il l'envoya ?
fans doute , répondit Oromafis , dans le
corps pefant & matériel de quelque gros
Bénéficier , ou de quelque homme de la
vieille finance; point du tout , reprit- elle ,
mais dans le corps d'un Maître d'Hôtel.
Ménélas dans la même affemblée demanda
à revivre , il le lui permit à condition
AOUST. 1755: 61
qu'il deviendroit amoureux d'une fille
d'Opéra jufques à l'époufer pour le punir
de fa folie d'avoir couru après fa femme
à la tête de toute la Gréce. Hélene qui
avoit été par fa coqueterie la caufe de
tant de maux , fut condamnée à revenir
pour être la fixiéme fille d'un Gentilhomme
, campagnard , qui auroit des fils à
foutenir à la guerre.
Confiderez , continua fur le champ la
Silphide , fans laiffer au Philofophe le
tems de répondre : confiderez cette Demoifelle
, déja furannée , qui regarde les
paffans avec tant d'attention , elle paffe
les nuits à rêver , & le jour à deviner ce
que fes rêves fignifient . Pour fçavoir comment
elle paffera la journée , il faut lui
demander , quels fonges avez - vous fait
cette nuit ? ils décident de fon humeur.
Elle en a fair un , il y a environ huit
jours , qui fignifie , fuivant fon interprétation
, qu'elle fe mariera dans peu , mais
elle ne fçait point à qui , & c'est ce qui
l'embarraſſe.
Ces deux hommes que vous voyez enfemble
après cette rêveuſe , font bien mal
affortis. C'eft un Antiquaire & un Fleurifte
. Celui - ci s'eft emparé du premier
lui détailler les beautés miraculeufes
de fes tulipes & de fes renoncules . L'Anpour
62 MERCURE DE FRANCE.
tiquaire qui a la tête remplie de l'explica
tion d'une médaille du tems de Caracalla ,
pefte contre l'importun , & traite de fadaife
tout ce qu'il lui compte à la gloire
de fes fleurs .
Voici fur ce banc vis- à- vis de nous une
femme qui s'ennuie beaucoup. La converfation
eft pourtant affez animée , répondit
Oromafis , fi l'on en juge par les geftes
que ce petit homme fait en parlant . Il eft
vrai , répartit la Silphide ; mais cette Dame
n'y prend aucune part . C'eft une differtation
fur le plaifir, & felon elle il vaut
bien mieux le fentir que de perdre le tems
à le définir.
Cette jeune perfonne qui rit de fi bon
coeur , eft menacée de vivre & mourir fille.
Pourquoi cela , demanda le Philofophe ,
c'eft , répondit la Silphide , qu'elle ne veut
fe marier qu'à un homme fans fatuité .
Ce grand homme au milieu de ces deux
petits , eft un Avocat qui compte tous les
procès qu'il a fait gagner ; & voilà plus
loin , fon confrere qui compte tous ceux
qu'il a fait perdre.
Confiderez ce garçon habillé de brun ,
qui vient vers nous , c'eft un domeſtique.
Il ne fe doute nullement qu'il eft bon
Gentilhomme. Il a été changé en nourrice
, & paffe pour le fils d'un payfan . Cette
A O UST. 1755. 63
pénitence lui a été impofée , parce que
dans une premiere vie il fe croyoit le fils
d'un homme de confidération , & s'eft
rendu infupportable à tout le monde par
fa fierté , fon arrogance & fes hauteurs.
Il a été bien furpris quand après la mort
on lui a fait connoître qu'il n'étoit que
le fils du valet de chambre de fa mere.
Voilà deux jeunes gens fur le point de
s'époufer , qui ont des idées bien différentes.
Le jeune homme eft abfolu & intéreffé
, il ne fe marie que pour groffir fon
revenu , & compte exercer dans fon ménage
un pouvoir defpotique. La Demoifelle
eft fort haute , elle aime le plaifir &
la dépenfe , & ne fonge en fe mariant qu'à
fe fouftraire à l'autorité d'un pere & d'une
mere économes .
Celui qui vient d'arrêter ces Dames ,
eft un perfonnage fingulier , il fait des dépenfes
confidérables pour fe donner la réputation
de fin connoiffeur , & n'a réuffi
qu'à fe donner un ridicule. Il arrive hier
à une vente , on crioit un tableau à cinq
livres : qu'eft- ce qu'on vend là , s'écria - til
d'un ton de fupériorité infolente ? C'eſt
un tableau , je crois : mais voyons- le donc.
On le lui montre : allons , dit-il en hauffant
les épaules , & fans prefque le regarder
, à dix écus , à dix écus. Perfonne
64 MERCURE DE FRANCE.
comme bien vous penfez , ne s'eft avifé
de mettre fur fon enchere. Je gagne au
moins dix piftoles de ce qu'il n'y a point
ici de connoiffeur , a- t- il ajouté en le recevant.
Va-t- il à quelques ventes de livres ?
ne croyez pas qu'il s'amufe à regarder des
volumes bien reliés ; mais s'il voit quelque
bouquin à moitié mangé des rats ou
des vers , c'eft à celui - là qu'il court .
Je ne vous ai montré jufqu'ici que des
gens affez ridicules , continua la Silphide ,
mais je veux vous en faire voir de raifonnables
. Regardez à droite ces trois perfonnes
qui fe repofent ; le premier eft un Philofophe
très- aimable ; il eft avec fa femme
& un jeune Anglois qui eft fon ami particulier.
Un Silphe de ma connoiffance me
comptoit , il y a quelques jours , leur hiftoire
; elle eft affez intéreffante . Oromafis
ayant fait paroître quelque envie de l'entendre
, la Silphide qui ne demandoit pas
mieux que de lui en faire le récit , commença
par ces mots.
Nous la donnerons le mois prochain.
NOUVELLE.
UN
Philofophe N Philofophe cabaliſte étoit en commerce
depuis fort long- tems avec une
aimable Silphide qu'il avoit immortaliſée ,
& goûtoit dans cette fociété mille charmes
inconnus au refte des mortels. Une maifon
de campagne , à trois lieues de R ... ville
affez confidérable , étoit le lieu qu'il avoit
choifi pour fe retirer du monde. Cette maifon
fituée fur le penchant d'une coline ,
dominoit une vallée fertile , qui préſentoit
à la vûe la plus agréable variété.
Les appartemens étoient rians , & meublés
avec une fimplicité philofophique.
Une bibliothéque peu nombreufe , mais
curieufe , des caracteres de la cabale , des
eſtampes qui repréfentoient l'empire fouverain
que les Salamandres , les Silphes ,
les Ondins , les Gnomes exercent fur tous
les élémens , les tapiffoient agréablement.
Le jardin qui accompagnoit cette maiſon ,
étoit cultivé par un Gnome intelligent ;
auffi rien de tout ce qui pouvoit flater les
fens n'y manquoit.
Tel étoit le féjour que notre philofophe
avoit choisi pour méditer les plus fublimes
vérités. C'étoit là qu'il paffoit les plus
délicieux
A O UST. 1755i 49
délicieux inftans , tantôt en s'entretenant
avec fa charmante Silphide , tantôt en li-.
fant quelques ouvrages compofés par les
plus éclairés des Salamandres , quelquefois
en admirant la beauté de fes fleurs , en
favourant l'excellence de fes fruits , ou
bien en refpirant le frais dans des allées
fombres au bord d'une fource naiffante.
Tout s'offroit à fes defirs dans ces lieux
enchantés. Vouloit - il fe défaltérer ? un
ruiffeau de lait paroiffoit auffi -tôt . Mille
Gnomes toujours attentifs à lui plaire agitoient
les arbres , & formoient pour le
rafraîchir de gracieux zéphirs. Les uns
s'occupoient àparfumer l'air qu'il refpiroit
des plus délicieufes odeurs : ceux- ci prenoient
le foin d'affembler les oifeaux dans
le boccage qu'il honoroit de fa préfence
pour l'égayer par leur ramage ; & d'autres
enfin baifoient les branches chargées de
fruits pour lui donner la facilité de les
prendre.
Un jour qu'Oromafis , ( c'eft le nom que
notre philofophe avoit pris pour plaire à
fa belle Silphide. ) Un jour , dis-je , qu'il
l'attendoit pour lui communiquer quelques
remarques qu'il avoit faites en décompofant
un rayon de foleil , elle arriva
en riant un peu plus tard qu'à l'ordinaire.
Surpris de ce mouvement de gaieté , le
C
to MERCURE DE FRANCE.
philofophe ne put s'empêcher de lui ent
demander le fujet . J'arrive de Mercure ,
lui dit-elle , cette petite planette proche le
foleil , appellée autrement le féjour de
l'imagination ; j'en ai vû aujourd'hui de
fi ridicules que je ne puis m'empêcher d'en
rire encore : Ce que vous me dites là , eſt
une énigme que vous m'expliquerez quand
il vous plaira , répondit à l'inftant Oromafis
; je vais le faire tout-à- l'heure , reprit-
elle auffi tôt : écoutez. Le foleil eft ,
vous le fçavez , l'habitation ordinaire des
Salamandres , ce font eux qui entretiennent
ce feu continuel , fi néceffaire à la
confervation & à l'accroiffement de toutes
les créatures. Mercure en eft une dépendance
; c'eft dans cette planette qu'ils viennent
fe rafraîchir tour-à-tour , & c'eft là
que viennent fe peindre tous les defirs &
toutes les imaginations des hommes , ces
agréables fonges que l'on fait en veillant ,
ces projets , ces châteaux que l'on bâtit en
Efpagne. Quoi ! dit le philofophe , j'imagine
, par exemple , pour m'amufer , que
je fuis monarque , je donne audience à des
Ambaffadeurs , ou je fuis à la tête de mont
armée , tout cela fera repréfenté foudain
dans Mercure ? Oui , répondit la Silphide ,
votre perfonne telle que la voilà , c'eft- àdire
vivante , marchant , & parlant , ira
A O UST. 1755. St
fe peindre au milieu d'une cour brillante ,
ou bien à la tête d'une armée nombreuſe ,
enfin dans la même pofition que vous imaginerez.
Bien plus , fi vous faites en vousmême
un difcours à vos troupes pour les,
encourager , vous le reciterez dans Mercure
d'une voix intelligible . Si vous imaginez
enfuite être dans un magnifique jardin ,
l'armée s'évanouira , & un jardin prendra
la place. Ceffez - vous d'imaginer , tout
s'efface auffi - tôt , & la place qui vous eft
affignée dans Mercure ( car chacun y a la
fienne ) refte vuide , jufqu'à ce qu'il vous:
plaife de defirer , ou de faire des projets.
Ah ! voilà ce que je voulois fçavoir , dit
alors Oromafis ; fi les defirs fe peignent de
la même façon que lleess pprroojjeettss ou les imaginations
? Sans contrédit , répondit la
Silphide , avec la différence cependant
que vous n'y paroiffez point quand il n'y
a qu'un fimple defir. Par exemple , vous
defirez une maifon de campagne , elle paroît
à l'inftant : Si je l'avois , continuezvous
, j'irois dès le matin m'y promener
avec un livre à la main ; vous paroiffez
vous-même en lifant dans les allées du
jardin qui accompagne cette maifon . Mercure
, tel que vous me le dépeignez , doit
être un féjour fort amufant , reprit Oromafis
; mais fi toutes les imaginations y "
Cij
5 MERCURE DE FRANCE.
font
reçues , il doit y en avoir
de bien
impertinentes
, ajouta
- t-il. Celles
qui choquent
l'honnêteté
n'y font point
admifes
,
répondit
la Silphide
. Tout
eft pur dans un
féjour
que fréquentent
les Salamandres
;
mais il me reste encore
une chose à vous
apprendre
, continua
- t- elle , Mercure
n'eſt
pas feulement
fait pour
recevoir
les diverfes
imaginations
des hommes
, il a encore
une autre
deftination
. Ce pays charmant
eft le paradis
, ou les Champs
élifées
des Poëtes
, des Muficiens
, des Peintres
, des Philofophes
à fyftêmes
, des faifeurs
d'hiftoriettes
& de romans
, des conquerans
, & enfin
des Alchymiftes
. C'eſtlà
que viennent
fe rendre
leurs
ames
après
leur mort . Ce féjour
eft d'autant
plus fateur
pour
elles
qu'il n'eft pas impoffible
d'en fortir
quand
on s'y ennuie
.
Il fe tient
tous les dix ans une affemblée
générale
de Silphes
& de Salamandres
;
toutes
les ames qui regretent
la vie , peuvent
demander
à revenir
dans ce monde
que vous habitez
. Pour
y parvenir
, elles
font
obligées
d'expofer
fidelement
quelles
ont été leurs
inclinations
, leur caractere
, leurs
occupations
, & on leur permet
de revivre
à de certaines
conditions
qu'elles
peuvent
rejetter
ou accepter
. Rien
n'eft
plus curieux
que cette affemblée
, ajouta-
"
AOUS T. 1755 33
*
r-elle , c'eſt un ſpectacle que je veux vous
donner. Très- volontiers , répondit Oromafis
, je fuis toujours prêt à vous fuivre :
mais fe tiendra- t- elle bientôt ? Dans quatre
mois treize jours dix- huit heures cinquante-
fix minutes quarante- quatre fecondes ,
répondit- elle ; mais en attendant cet amufement
je puis vous en procurer d'autres ,
ajouta- t-elle d'un air complaifant. Je viens
de paffer par R ... la beauté de la faiſon
& la fraîcheur du foir a fait fortir tout le
monde pour goûter le plaifir de la promenade
; j'en ai remarqué une fort brillante
fi vous y confentez , nous nous y tranfporterons
tout-à-l'heure. Je vous ferai remarquer
les perfonnages les plus finguliers ,
je vous inftruirai du fujet de leur converfation
, je vous apprendrai même ce qu'ils
penfent , & quel elt leur caractere .
A peine Oromafis eut - il accepté cette
agréable propofition , qu'ils fe trouverent
fur une des plus belles promenades de R ...
On étoit pour lors à la fin du mois de Mai,
il faifoit un temps calme & frais , capable
d'adoucir les efprits les plus faronches
, & de les porter à la gaieté. Le folcil
prêt à quitter l'horifon , s'étoit difcrétement
enveloppé d'un nuage , qu'il fe plaifoit
à varier des plus éclatantes couleurs.
L'or , l'argent , le pourpre , l'azur , l'incar-
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
nat , l'amaranthe , étoient prodigués : mais
le fpectacle qu'offroit la promenade , n'étoit
pas moins raviffant. Les étoffes les plus
brillantes recevoient un nouveau luftre
des beautés qui avoient voulu s'en parer ;
enfin il fembloit que le ciel & la terre fe
fuffent fait un défi, & les fpectateurs charmés
n'ofoient décider lequel des deux
l'emportoit.
Arrêtons- nous ici , dit la Silphide , vous
fçavez que je fuis invifible pour tout autre
que pour vous. Commençons nos obfervations
par cet homme cet homme que voilà feul ; c'eft
un fçavant , un efprit profond qui n'eſt
que pour quelques jours dans cette ville où
il a pris naiffance . Ses parens lui avoient
laiffè un bien fuffifant pour mener une
vie tranquille ; mais le démon de la gloire
qui s'eft emparé de lui , l'a conduit à Paris
, l'a livré entre les mains d'un Libraire,
qui lui a fait changer la moitié de fon bien
en une nombreufe bibliothéque. Il a paffé
fix ans à étudier pour fe mettre en état de
faire un livre qui lui a couté en frais d'impreffion
, qu'il n'a pas retirés , la moitié de
ce qui lui reftoit. Il travaille actuellement
à un autre ouvrage qui va le conduire à
l'hôpital. Je ne puis m'empêcher de le
plaindre , dit Oromafis , fa manie eft celle
d'une infinité d'honnêtes gens, Il eſt d'au
A OUST. 1755 55
tant plus malheureux , interrompit la Silphide
, que fes ouvrages font très - bons
dans le fond ; il ne pêche que par le ftyle.
Pour vouloir être concis il eft obfcur ;
voilà fon feul défaut . Ses amis l'en avertiffeut
en vain , il ne lui eft pas poffible de
s'en corriger. En voulez - vous fçavoir la
raifon ? c'eſt que dans une premiere vie il
a habité le corps d'un Avocat qui s'eſt
enrichi à force d'être diffus .
Le jeune homme qui vient de l'aborder ,
eft dans la joie la plus vive ; il fort de fon
cabinet , où il vient de finir par cinq ou
fix épigrammes la feconde fcene du quatriéme
acte d'une tragédie qu'il a entreprife
uniquement pour le produit ; car il
ne fe croit pas encore affez habile pour
amaffer des lauriers : mais il a befoin d'argent
pour aller à Paris apprendre le bon
ton dans les caffés , & devenir homme de
belles Lettres dans toutes les régles . Il s'informe
à ce fçavant comment un jeune auteur
qui veut faire jouer une piece de fa
façon doit s'y prendre avec les Comédiens .
Voyez - vous plus loin ces trois politiques
, occupés fort férieufement à réformer
l'état. L'ún eft un marchand que le
jeu & le luxe de fa femme va bientôt réduite
à la néceffité de faire banqueroute.
L'autre eft un Magiftrat qui vient de ven-
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
dre une fort belle terre pour faire bâtir
une maiſon de campagne : Le troifiéme eſt
pere d'un libertin qui mange d'avance
fa fucceffion .
le
Cet homme brodé qui marche après
eft un riche financier , & l'Eccléfiaftique
avec qui il eft en converſation , eft le Curé
'd'une Paroiffe dont il eft Seigneur. Ce
premier médite depuis dix ans de fe retirer
à la campagne pour penfer à fon falut .
Il y en a plus. de quinze que le Curé fe
promet de jour en jour de fe retirer à la
ville pour fe repofer. Le Seigneur vante
à fon Curé les agrémens de la vie champêtre
, & le Curé exagere les charmes de la
ville.
Voici un peu plus loin deux hommes
bien embarraffés , & qui ne difent pas ce
qu'ils penfent. Le premier de notre côté
eft un jeune homme qui a fait certaines
dépenfes qu'il ne trouve pas à propos que
fa femme fçache ; il voudroit bien trouver
mille écus à emprunter . L'autre eft un vieil
avaricieux qui voudroit placer la même
fomme à l'infçu de fes parens , à qui il
fait entendre qu'il eft dans l'indigence .
Celui- ci a peur de mal placer fon argent ,
& l'autre de n'en pas trouver.
Quel eft celui qui les fuit interrompit
Oromafis , c'eft encore un jeune mari , re
A OUS T. 1755. $7
partit la Silphide. Sa deftinée eft finguliere.
Il vient d'époufer une vieille dévote
qui lui a fait ſa fortune. Les uns l'ont loué
d'avoir pris ce parti , d'autres l'ont blâmé :
mais ces derniers ne fçavent pas qu'il n'eſt
revenu dans ce monde qu'à cette condition
, parce que dans une premiere vie il
a mangé fon bien en époufant une jeune
& aimable Comédienne.
Regardez , je vous prie , ce- Confeiller
qui veut apprendre à ce Marchand de chevaux
à connoître leurs défauts , parce qu'il
a lu ce matin le parfait maréchal .
Voulez - vous voir quatre jeunes gens
dégoûtés du monde ? jettez la vûe là- bas
fous ces arbres : Vous y voilà Le premier
eft un Poëte mécontent du public , qui refufe
abfolument de l'admirer. Le fecond
eft un Auteur qui revient de Paris fans
avoir pu trouver un Imprimeur affez complaifant
, pour fe charger de faire voir le
jour à une petite hiftoriette fort plate de
La compofition.
Le troifiéme eft le fils d'un avare , le
quatriéme un indolent à qui fes parens
veulent faire prendre une profeffion . Ils
projettent de fe retirer à la campagne , &
de donner un ouvrage périodique qui aura
pour titre , Loifir des quatre Philofophes
folitaires. L'Auteur doit fronder l'infolen-
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
ce & l'avarice des Imprimeurs. Le Poëte
veut écrire contre le mauvais goût du fiécle.
Le fils de l'avare fur l'abus du pouvoir
paternel , & l'indolent veut faire l'éloge
de la pareffe .
Voici tout proche d'eux la femme d'un
Médecin très - médifante. Ceux qui marchent
après font dans l'embarras de décider
lequel ils aimeroient mieux de tomber
entre les mains du mari ou de la femme
?
Cet homme habillé de drap de Siléfie
eft un étranger qui cherche en lui - même
les moyens de tromper un marchand de
cette ville afin d'avoir fa fille ; & voilà
plus loin ce marchand qui médite une banqueroute
, afin de pouvoir donner à fa fille
vingt mille écus qu'il a promis verbalement
à ceux qui lui ont parlé de cet étranger
comme d'un parti fort avantageux..
Etes -vous curieux de voir un Alchymifte
qui croit avoir bientôt trouvé la pierre
philofophale Regardez ce grand homme
fec & blême.
› Ce Cavalier qui falue ces deux Dames
en paffant , fait fort bien fa cour à cette
grande brune que voilà à côté de lui . Il
lui fait accroire qu'un Chymifte de fes
amis a trouvé un élixir qui blanchit merveilleufement
la peau.
AOUS T. 1755. 39
Dans la même compagnie eft le fils d'un
riche Commerçant qui vient d'acheter une
charge de Secrétaire du Roi . Il demandoit
hier avant que de louer une piece de vers ,
qu'on venoit de lire , fi l'Auteur étoit Gentilhomme.
Apprenez- moi , je vous prie , demanda
Oromafis , quel eft ce jeune homme que
cette Dame paroît regarder avec complai- ,
fance ? C'eft un Médecin , répondit la Silphide
, qui doit faire une fortune confidérable
dans cette profeffion, parce que dans
une premiere vie il a été Capitaine de Cavalerie
, & s'eſt ruiné à la guerre . A caufe
de quelques vers affez jolis qu'il a faits
dans fes momens de loifir , il a été reçu
dans la planette de Mercure . A l'affemblée
générale il s'eft plaint amerement de
l'injuftice du fort . J'ai défait ma patrie
d'un nombre infini d'ennemis , a - t- il dit
entr'autres chofes , & pour toute récompenfe
je n'ai trouvé à mon retour que la
plus trifte indigence. Le Salamandre qui
préfidoit , voulant rendre le contrafte parfait
, a ordonné qu'il naîtroit pour être
Médecin , & en même tems ,a commis un
Silphe pour travailler à lui faire une haute
réputation. Je ferois affez curieux de fçavoir
, dit alors Oromafis , quels moyens
il employera pour en venir à bout . Bon
Cvj
Go MERCURE DE FRANCE:
"
répondit la Silphide , rien de plus aifé , ce
jeune Médecin eft , comme vous le voyez ,
d'une figure aimable . Une Dame de confidération
qui ne fera gueres malade & qui
croira l'être beancoup, doit bientôt le faire
appeller , il la guérira ; l'obligation qu'elle
croira lui avoir l'intéreffera en fa faveur ,
la bonne mine du jeune Efculape donnera
de la vivacité au zéle de fa malade . De
retour à Paris où elle fait fon féjour ordinaire
, elle le vantera à toutes fes connoiffances
, on le fera venir , il fera goûté . Sa
fortune deviendra pour lors fon affaire ,
le Silphe doit l'abandonner à lui-même.
Ce Salamandre étoit plaifant , continua
la Silphide je ne finirois point fi je
vous rapportois tous les jugemens finguliers,
& fi l'on ofe parler ainň, épigrammatiques
qu'il a portés . Lucullus , ce voluptueux
Romain , ayant entendu vanter la
délicateffe & le raffinement de la cuifine
françoife ,demanda à revenir pour en juger
lui - même. Devinez où il l'envoya ?
fans doute , répondit Oromafis , dans le
corps pefant & matériel de quelque gros
Bénéficier , ou de quelque homme de la
vieille finance; point du tout , reprit- elle ,
mais dans le corps d'un Maître d'Hôtel.
Ménélas dans la même affemblée demanda
à revivre , il le lui permit à condition
AOUST. 1755: 61
qu'il deviendroit amoureux d'une fille
d'Opéra jufques à l'époufer pour le punir
de fa folie d'avoir couru après fa femme
à la tête de toute la Gréce. Hélene qui
avoit été par fa coqueterie la caufe de
tant de maux , fut condamnée à revenir
pour être la fixiéme fille d'un Gentilhomme
, campagnard , qui auroit des fils à
foutenir à la guerre.
Confiderez , continua fur le champ la
Silphide , fans laiffer au Philofophe le
tems de répondre : confiderez cette Demoifelle
, déja furannée , qui regarde les
paffans avec tant d'attention , elle paffe
les nuits à rêver , & le jour à deviner ce
que fes rêves fignifient . Pour fçavoir comment
elle paffera la journée , il faut lui
demander , quels fonges avez - vous fait
cette nuit ? ils décident de fon humeur.
Elle en a fair un , il y a environ huit
jours , qui fignifie , fuivant fon interprétation
, qu'elle fe mariera dans peu , mais
elle ne fçait point à qui , & c'est ce qui
l'embarraſſe.
Ces deux hommes que vous voyez enfemble
après cette rêveuſe , font bien mal
affortis. C'eft un Antiquaire & un Fleurifte
. Celui - ci s'eft emparé du premier
lui détailler les beautés miraculeufes
de fes tulipes & de fes renoncules . L'Anpour
62 MERCURE DE FRANCE.
tiquaire qui a la tête remplie de l'explica
tion d'une médaille du tems de Caracalla ,
pefte contre l'importun , & traite de fadaife
tout ce qu'il lui compte à la gloire
de fes fleurs .
Voici fur ce banc vis- à- vis de nous une
femme qui s'ennuie beaucoup. La converfation
eft pourtant affez animée , répondit
Oromafis , fi l'on en juge par les geftes
que ce petit homme fait en parlant . Il eft
vrai , répartit la Silphide ; mais cette Dame
n'y prend aucune part . C'eft une differtation
fur le plaifir, & felon elle il vaut
bien mieux le fentir que de perdre le tems
à le définir.
Cette jeune perfonne qui rit de fi bon
coeur , eft menacée de vivre & mourir fille.
Pourquoi cela , demanda le Philofophe ,
c'eft , répondit la Silphide , qu'elle ne veut
fe marier qu'à un homme fans fatuité .
Ce grand homme au milieu de ces deux
petits , eft un Avocat qui compte tous les
procès qu'il a fait gagner ; & voilà plus
loin , fon confrere qui compte tous ceux
qu'il a fait perdre.
Confiderez ce garçon habillé de brun ,
qui vient vers nous , c'eft un domeſtique.
Il ne fe doute nullement qu'il eft bon
Gentilhomme. Il a été changé en nourrice
, & paffe pour le fils d'un payfan . Cette
A O UST. 1755. 63
pénitence lui a été impofée , parce que
dans une premiere vie il fe croyoit le fils
d'un homme de confidération , & s'eft
rendu infupportable à tout le monde par
fa fierté , fon arrogance & fes hauteurs.
Il a été bien furpris quand après la mort
on lui a fait connoître qu'il n'étoit que
le fils du valet de chambre de fa mere.
Voilà deux jeunes gens fur le point de
s'époufer , qui ont des idées bien différentes.
Le jeune homme eft abfolu & intéreffé
, il ne fe marie que pour groffir fon
revenu , & compte exercer dans fon ménage
un pouvoir defpotique. La Demoifelle
eft fort haute , elle aime le plaifir &
la dépenfe , & ne fonge en fe mariant qu'à
fe fouftraire à l'autorité d'un pere & d'une
mere économes .
Celui qui vient d'arrêter ces Dames ,
eft un perfonnage fingulier , il fait des dépenfes
confidérables pour fe donner la réputation
de fin connoiffeur , & n'a réuffi
qu'à fe donner un ridicule. Il arrive hier
à une vente , on crioit un tableau à cinq
livres : qu'eft- ce qu'on vend là , s'écria - til
d'un ton de fupériorité infolente ? C'eſt
un tableau , je crois : mais voyons- le donc.
On le lui montre : allons , dit-il en hauffant
les épaules , & fans prefque le regarder
, à dix écus , à dix écus. Perfonne
64 MERCURE DE FRANCE.
comme bien vous penfez , ne s'eft avifé
de mettre fur fon enchere. Je gagne au
moins dix piftoles de ce qu'il n'y a point
ici de connoiffeur , a- t- il ajouté en le recevant.
Va-t- il à quelques ventes de livres ?
ne croyez pas qu'il s'amufe à regarder des
volumes bien reliés ; mais s'il voit quelque
bouquin à moitié mangé des rats ou
des vers , c'eft à celui - là qu'il court .
Je ne vous ai montré jufqu'ici que des
gens affez ridicules , continua la Silphide ,
mais je veux vous en faire voir de raifonnables
. Regardez à droite ces trois perfonnes
qui fe repofent ; le premier eft un Philofophe
très- aimable ; il eft avec fa femme
& un jeune Anglois qui eft fon ami particulier.
Un Silphe de ma connoiffance me
comptoit , il y a quelques jours , leur hiftoire
; elle eft affez intéreffante . Oromafis
ayant fait paroître quelque envie de l'entendre
, la Silphide qui ne demandoit pas
mieux que de lui en faire le récit , commença
par ces mots.
Nous la donnerons le mois prochain.
Fermer
Résumé : La Promenade de province. NOUVELLE.
La nouvelle 'La Promenade de province' relate l'histoire d'un philosophe et cabaliste vivant en retrait dans une maison de campagne, accompagnée d'une aimable Silphide. Cette demeure, située sur une colline, offre une vue agréable sur une vallée fertile et est meublée simplement mais avec goût, incluant une bibliothèque et des estampes représentant les éléments et leurs esprits. Le jardin, cultivé par un Gnome, est propice à la méditation et aux plaisirs sensoriels. Un jour, la Silphide arrive en retard après une visite sur Mercure, la planète des imaginations humaines. Elle explique que Mercure est le lieu où les désirs et les projets des hommes se matérialisent. Les imaginations y prennent forme, et chaque individu y a un espace dédié. Mercure est décrit comme le paradis des artistes, des philosophes et des alchimistes, où les âmes peuvent revenir sur terre après la mort sous certaines conditions. La Silphide propose au philosophe de se promener dans une promenade publique de la ville voisine, R..., où ils observent divers personnages. Parmi eux, un savant ruiné par ses ambitions littéraires, un jeune dramaturge espérant réussir à Paris, des politiques discutant de réformes, un financier et un curé discutant de leurs vies respectives, et plusieurs autres individus avec des histoires variées et des dilemmes personnels. La Silphide révèle les motivations et les secrets de chacun, offrant ainsi une vue détaillée et critique de la société de l'époque. Parmi les scènes et personnages observés, un homme cherche à tromper un marchand pour obtenir sa fille, tandis que le marchand médite une banqueroute pour lui donner une dot. Un alchimiste croit avoir trouvé la pierre philosophale. Un cavalier fait la cour à une dame en lui promettant un élixir pour blanchir la peau. Dans la même compagnie, le fils d'un riche commerçant, nouvellement secrétaire du roi, demande si l'auteur de vers lus est gentilhomme. La Silphide raconte également l'histoire d'un jeune médecin destiné à une grande fortune. Dans une vie antérieure, il était capitaine de cavalerie et s'est ruiné à la guerre. Pour le récompenser de ses services, il est devenu médecin et bénéficiera de la protection d'un Silphe pour acquérir une haute réputation. Le texte mentionne aussi Lucullus, revenu pour juger la cuisine française en tant que maître d'hôtel, et Ménélas, condamné à aimer une fille d'opéra. Une demoiselle surannée interprète ses rêves pour deviner son avenir marital. Un antiquaire et un fleuriste discutent sans s'entendre, tandis qu'une femme s'ennuie lors d'une discussion sur le plaisir. Une jeune fille risque de rester célibataire car elle refuse de se marier avec un homme fat. Deux avocats se vantent de leurs succès respectifs en justice. Un domestique, se croyant gentilhomme, est puni en étant transformé en nourrice. Un couple sur le point de se marier a des attentes contradictoires : l'homme veut augmenter son revenu et exercer un pouvoir despotique, tandis que la femme souhaite se libérer de l'autorité de ses parents. Enfin, un personnage gaspille de l'argent pour se faire passer pour un connaisseur, mais ne fait que se ridiculiser. La Silphide promet de raconter l'histoire d'un philosophe, de sa femme et d'un jeune Anglais le mois suivant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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185
p. 9-22
LE MOI. HISTOIRE TRÈS-ANCIENNE.
Début :
La nature & la Fortune sembloient avoir conspiré au bonheur d'Alcibiade. [...]
Mots clefs :
Amour, Amant, Veuve, Beauté, Coeur, Hymen, Délicatesse, Désirs
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texteReconnaissance textuelle : LE MOI. HISTOIRE TRÈS-ANCIENNE.
LE MO I.
HISTOIRE TRE'S - ANCIENNE.
L
A nature & la Fortune fembloient
avoir confpiré au bonheur d'Alcibiade.
Richeffes , talens , beauté , naiffance , la
fleur de l'âge & de la fanté , que de titres
pour avoir tous les ridicules ! Alcibiade
n'en avoit qu'un : il vouloit être aimé pour
lui-même. Depuis la coqueterie jufqu'à la
fagefle il avoit tout féduit dans Athènes ;
mais en lui étoit- ce bien lui qu'on aimoit ?
Cette délicateffe lui prit un matin comme
il venoit de faire fa cour à une prude. C'eft
le moment des réflexions. Alcibiade en fit
fur ce qu'on appelle le fentiment pur , la
métaphyfique de l'amour. Je fuis bien
duppe , difoit-il , de prodiguer mes foins à
une femme qui ne m'aime peut- être que
pour elle- même ! Je le fçaurai de par tous
les dieux , & s'il en eft ainfi , elle peut chercher
parmi nos athlétes un foupirant qui
me remplace.
La belle prude , fuivant l'ufage , oppofoit
toujours quelque foible réfiftance aux
defirs d'Alcibiade . C'étoit une chofe épouvantable.
Elle ne pouvoit s'y accoutumer.
Il falloit aimer comme elle aimoit pour s'y
A v
to MERCURE DE FRANCE.
réfoudre. Elle auroit voulu pour tout au
monde qu'il fut moins jeune & moins
empreffé. Alcibiade la prit au mot. Je vois
bien , Madame , lui dit il un jour , que ces
complaifances vous coutent ; hé bien , je
veux vous donner une preuve de l'amour
le plus parfait . Oui je confens , puifque
vous le voulez , que nos ames feules foient
unies , & je vous donne ma parole de
n'exiger rien de plus.
La prude loua cette réfolution d'un air
bien capable de la faire évanouir , mais
Alcibiade tint bon . Elle en fur furpriſe , &
piquée , cependant il fallut diffimuler .
Le jour fuivant tout ce que le deshabillé
peut avoir d'agaçant fut mis en ufage . La
vivacité du defir brilloit dans les yeax de
la prude , dans fon maintien , la nonchalance
& la volupté , les voiles les plus
legers , le défordre le plus favorable , tout
en elle invitoit Alcibiade à s'oublier . Ilapperçut
le piege. Quel triomphe , lui dit- il ,
Madame , quel triomphe à remporter fur
moi- même ! Je vois bien que l'amour m'éprouve
, & je m'en applaudis : la délicateffe
de mes fentimens en éclatera davantage.
Ces voiles tranfparens & légers , ces
couffins dont la volupté femble avoir formé
fon trône , votre beauté , mes defirs ;
combien d'ennemis à vaincre. Ulyffe n'y
SEPTEMBRE. 1755. 11
échapperoit pas , Hercule y fuccomberoit.
Je ferai plus fage qu'Ulyffe & moins fragile
qu'Hercule . Oui , je vous prouverai que
le feul plaifir d'aimer peut tenir lieu de
tous les plaifirs. Vous êtes charmant , lui
dit-elle , & je puis me flatter d'avoir un
amant unique ; je ne crains qu'une chofe ,
c'eft que votre amour ne s'affoibliffe par la
rigueur . Au contraire , interrompit vivement
Alcibiade , il n'en fera que plus ardent.
Mais , mon cher enfant , vous êtes
jeune , il eft des momens où l'on n'eft pas
maître de foi , & je crois votre fidélité bien
hafardée , fi je vous livre à vos defirs.
Soyez tranquille , Madame : je vous réponds
de tout . Puifque je puis vaincre mes
defirs auprès de vous , auprès de qui n'en
ferai- je pas le maître. Vous me promettez
du moins que s'ils deviennent trop preffans
vous m'en ferez l'aveu . Je ne veux
point qu'une mauvaiſe honte vous retienne.
Ne vous piquez pas de me tenir parole,
il n'eft rien que je ne vous pardonne plutôt
qu'une infidélité. Oui , Madame , je
vous avouerai ma foibleffe de la meilleure
foi du monde , quand je ferai prêt d'y fuccomber:
mais laiffez - moi du moins éprouver
mes forces : je fens qu'elles iront encore
loin , & j'efpere que l'amour m'en
donnera de nouvelles . La prude étoit
A vi
12 MERCURE
DE FRANCE.
furieufe , mais fans fe démentir elle ne
pouvoit fe plaindre , elle fe contraignit
encore , dans l'efpoir qu'à une nouvelle
épreuve Alcibiade fuccomberoit. Il reçut
le lendemain à fon réveil un billet conçu
en ces termes : « J'ai paffé la plus cruelle
» nuit , venez me voir . Je ne puis vivre
» fans vous .
Il arrive chez la prude. Les rideaux des
fenêtres n'étoient qu'entr'ouverts un jour
tendre fe gliffoit dans l'appartement à tra
vers des ondes de pourpre. La prude étoit
encore dans un lit parfemé de rofes. Venez,
lui dit- elle d'une voix plaintive , venez
calmer mes inquiétudes . Un fonge affreux
m'a tourmentée cette nuit , j'ai cru vous
voir aux genoux d'une rivale. Ah j'en frémis
encore ? Je vous l'ai dit Alcibiade , je
ne puis vivre dans la crainte que vous ne
foyez infidelle , mon malheur feroit d'autant
plus fenfible que j'en ferois moi-même
la caufe , & je veux du moins n'avoir rien
à me reprocher. Vous avez beau me promettre
de vous vaincre ; vous êtes trop
jeune pour le pouvoir long- tems, Ne vous
connois-je pas je fens que j'ai trop exigê
de vous , je fens qu'il y a de l'imprudence
& de la cruauté à vous impoſer une loi fi
dure. Comme elle parloit ainfi de l'air du
monde le plus touchant , Alcibiade fe jetta
?
SEPTEMBRE . 1755 13
:
à fes pieds je fuis bien malheureux , lui
dit- il , Madame , fi vous ne m'estimez pas
affez pour me croire capable de m'attacher
à vous par les feuls liens du fentiment !
Après tout de quoi me fuis - je privé ? de ce
qui deshonore l'amour. Je rougis de voir
que vous comptiez ce facrifice pour quelque
chofe. Mais fut- il auffi grand que vous
vous l'imaginez , je n'en aurai que plus de
gloire. Non , mon cher Alcibiade , lui dit
la prude , en lui tendant la main , je ne
veux point d'un facrifice qui te coûte , je
fuis trop fure & trop flattée de l'amour pur
& délicat que tu m'as fibien témoigné.
Sois heureux , j'y confens . Je le fuis , Madame
, s'écria- t-il , du bonheur de vivre
pour vous , ceffez de me foupçonner & de
me plaindre , vous voyez l'amant le plus
fidele , le plus tendre , le plus refpectueux ...
& le plus fot , interrompit- elle , en tirant
brufquement fes rideaux , & elle appella
fes efclaves. Alcibiade fortit furieux de
n'avoir été aimé que comme un autre ,
bien réfolu de ne plus revoir une femme
qui ne l'avoit pris que pour fon plaifir. Ce
n'eft pas ainfi , dit- il , qu'on aime dans l'âge
de l'innocence , & fi la jeune Glicérie
éprouvoit pour
pour moi ce que fes yeux femblent
me dire , je fuis bien certain que ce
feroit-là de l'amour pur.
&
14 MERCURE DE FRANCE.
Glicérie dans fa quinzieme année , atti
roit déja les voeux de la plus brillante jeuneffe.
Qu'on imagine une rofe au moment
de s'épanouir , tels étoient la fraîcheur &
l'éclat de fa beauté.
Alcibiade fe préfenta & fes rivaux fe
diffiperent. Ce n'étoit point encore l'ufage
à Athènes de s'époufer pour fe haïr & pour
fe méprifer le lendemain , & l'on donnoit
aux jeunes gens avant l'hymen , le loifir de
fe voir & de fe parler avec une liberté décente.
Les filles ne fe repofoient pas fur
leurs gardiens du foin de leur vertu . Elles
fe donnoient la peine d'être fages ellesmêmes.
La pudeur n'a commencé à combattre
foiblement , que depuis qu'on lui a
dérobé les honneurs de la victoire. Celle
de Glicérie fit la plus belle défenfe . Alcibiade
n'oublia rien pour la furprendre out
pour la gagner. Il loua la jeune Athénienne
fur fes talens , fes graces , fa beauté , il
lui fit fentir dans tout ce qu'elle difoit
une fineffe qu'elle n'y avoit pas mife , &
une délicateffe dont elle ne fe doutoit pas.
Quel dommage qu'avec tant de charmes ,
elle n'eut pas un coeur fenfible ! je vous
adore , lui difoit- il , & je fuis heureux fi
vous m'aimez. Ne craignez pas de me le
dire , une candeur ingénue eft la vertu de
votre âge , on a beau donner le nom de
រ
SEPTEMBRE. 1755 1-8
prudence à la diffimulation , cette belle
bouche n'eft pas faite pour trahir les fentimens
de votre coeur : qu'elle foit l'organe
de l'amour , c'eft pour lui -même qu'il l'a
formée. Si vous voulez que je fois fincere,
lui répondit Glicérie , avec une modeſtie
mêlée de tendreffe , faites du moins que je
puiffe l'être fans rougir Je veux bien ne
pas trahir mon coeur , mais je veux auffi ne
pas trahir mon devoir , & je trahirois l'un
ou l'autre fi j'en difois davantage. Glicérie
vouloit avant de s'expliquer , que leur
himen fut conclu . Alcibiade vouloit qu'elle
s'expliquât avant de penfer à l'himen.
Il fera bien tems , difoit- il de m'affurer
de votre amour , quand l'himen vous en
aura fait un devoir , & que je vous aurai
réduite à la néceffité de feindre. C'eſt
aujourd'hui que vous êtes libre , qu'il feroit
flateur pour moi d'entendre de votre
bouche l'aveu défintéreffé d'un fentiment
naturel & pur. Hé bien , foyez content , &
ne me reprochez plus de n'avoir pas un
coeur fenfible : il l'eft du moins depuis que
je vous vois. Je vous estime affez pour vous
confier mon fecret , mais à préfent qu'il
m'eft échappé , j'exige de vous une complaifance
, c'eft de ne plus me parler tête à
tête , que vous ne foyez d'accord avec ceux
dont je dépends. L'aveu qu'Alcibiade ve16
MERCURE DE FRANCE.
noit d'obtenir , auroit fair le bonheur d'un
amant moins difficile , mais fa chimere
l'occupoit. Il voulut voir jufqu'au bout
s'il étoit aimé pour lui -même. Je ne vous
diffimulerai lui dit-il , que
pas ,
la démarche
que je vais faire peut avoir un mauvais.
fuccès. Vos parens me reçoivent avec une
politeffe froide que j'aurois pris pour un
congé , fi le plaifir de vous voir n'eut vaincu
ma délicateffe ; mais fi j'oblige votre
pere à s'expliquer , il ne fera plus tems de
feindre . Il eft membre de l'Aréopage , Socrate
, le plus vertueux des hommes , y eft
fufpect & odieux : je fuis l'ami & le difciple
de Socrate , & je crains bien que la
haine qu'on a pour lui , ne s'étende jufqu'à
moi . Mes craintes vont trop loin peut-être ;
mais enfin , fi votre pere nous facrifie à fa
politique , s'il me refufe votre main ; à
quoi vous déterminez - vous . A être malheureuſe
, lui répondit Glicérie , & à céder
à ma deftinée. Vous ne me verrez donc
plus ? Si l'on me deffend de vous voir , il
faudra bien que j'obéiffe . Vous obéïrez
donc auffi , fi l'on vous propofe un autre
époux ? Je ferai la victime de mon devoir.
Et par devoir vous aimerez l'époux qu'on
vous aura choifi ? Je tâcherai de ne le
point haïr ; mais quelles queftions vous
me faites ? Que penferiez - vous de moi
SEPTEMBRE. 1755. 17
j'avois d'autres fentimens ? Je penferois
que vous m'aimez. Il eft trop vrai que je
vous aime. Non , Glicérie , l'amour ne
connoît point de loi ; il eft au- deffus' de
tous les obftacles ; mais je vous rends juf
tice , ce fentiment eft trop fort pour votre
âge , il veut des ames fermes & courageufes
que les difficultés irritent & que les revers
n'étonnent pas . Un tel amour eft rare
je l'avoue . Vouloir un état , un nom , une
fortune dont on difpofe , fe jetter enfin
dans les bras d'un mari pour fe fauver de
fes parens , voilà ce qu'on appelle amour ,
& voilà ce que j'appelle defir de l'indépendance.
Vous êtes bien le maître , lui
dit-elle , les larmes aux yeux , d'ajouter
l'injure au reproche. Je ne vous ai rien dit
que de tendre & d'honnête. Ai-je balancé
un moment à vous facrifier vos rivaux ?
Ai-je hésité à vous avouer votre triomphe?
Que me demandez -vous de plus ? Je vous
demande , lui dit- il , de me jurer une conftance
à toute épreuve , de me jurer que
vous ferez à moi , quoiqu'il arrive , & que
vous ne ferez qu'à moi. En vérité , Seigneur
, c'eft ce que je ne ferai jamais . En
vérité , Madame , je devois m'attendre à
cette réponſe & je rougis de m'y être expofé.
A ces mots , il fe retira outré de colere
, & fe difant à lui -même , j'étois bien
+ MERCURE DE FRANCE.
bon d'aimer un enfant qui n'a point d'ame
& dont le coeur ne fe donne que par avis
de parens.
il y avoit dans Athenes une jeune veuve
qui paroiffoit inconfolable de la perte de
fon époux. Alcibiade lui rendit comme tout
le monde , les premiers devoirs avec le
férieux que la bienféance , impofe auprès
des perfonnes affligées. La veuve trouva
un foulagement fenfible dans les entretiens
de ce difciple de Socrate , & Alcibiade un
charme inexprimable dans les larmes de la
yeuve, Cependant leur morale s'égayoit de
jour en jour. On fit l'éloge des bonnes qualités
du défunt , & puis on convint des
mauvaiſes , c'étoit bien le plus honnête
homme du monde ; mais il n'avoit précifement
que le fens commun. Il étoit affez
bien de figure , mais fans élégance & fans
grace ; rempli d'attentions & de foins ,
mais d'une affiduité fatigante. Enfin , on
étoit au défefpoir d'avoir perdu un fi bon
mari ; mais bien réfolue à n'en pas prendre
un fecond. Eh ! quoi , dit Alcibiade , à
votre âge, renoncer à l'himen ! Je vous
avoue , répondit la veuve , qu'autant l'eſclavage
me répugne , autant la liberté m'effraye.
A mon âge , livrée àmoi- même , &
ne tenant à rien , que vais-je devenir ? Alcibiade
ne manqua pas de lui infinuer
SEPTEMBRE . 1755. 19
qu'entre l'esclavage de l'himen & l'abandon
du veuvage , il y auroit un milieu à
prendre , & qu'à l'égard des bienféances ,
rien au monde n'étoit plus facile à concilier
avec un tendre attachement. On fut
révoltée de cette propofition . On eut mieux
aimémourir. Mourir dans l'âge des amours
& des graces ! il étoit facile de faire voir
le ridicule d'un tel projet , & la veuve ne
craignoit rien tant que de fe donner des
ridicules. Il fut donc réfolu qu'elle ne
mourroit pas ; il étoit déja décidé qu'elle
ne pouvoit vivre , fans tenir à quelque
chofe , ce quelque chofe devoit être un
amant , & fans prévention elle ne connoiffoit
point d'homme plus digne qu'Alci
biade de lui plaire & de l'attacher . Il redoubla
fes affiduités , d'abord elle s'en plaignit
, bientôt elle s'y accoutuma , enfin elle
y exigea du miftere , & pour éviter les im
prudences , on s'arrangea décemment.
Alcibiade étoit au comble de fes voeux.
Ce n'étoit ni les plaiſirs de l'amour , ni les
avantages de l'hymen qu'on aimoit en lui ;
c'étoit lui - même ; du moins le croyoit-il
ainfi . Il triomphoit de la douleur , de la
fageffe , de la fierté d'une femme qui n'exigeoit
de lui que du fecret & de l'amour.
La veuve de fon côté s'applaudiffoit de
tenir fous fes loix l'objet de la jaloufie de
20 MERCURE DE FRANCE.
1
toutes les beautés de la Grece. Mais com
bien peu de perfonnes fçavent jouir fans
confidens ! Alcibiade amant fecret , n'étoit
qu'un amant comme un autre , & le plus
beau triomphe n'eft flatteur qu'autant qu'il
eft folemnel. Un auteur a dit que ce n'eft
pas tout d'être dans une belle campagne ,
fi l'on n'a quelqu'un à qui l'on puiffe dire,la
belle campagne! La veuve trouva de même
que ce n'étoit pas affez d'avoir Alcibiade
pour amant , fi elle ne pouvoit dire à quelqu'un
, j'ai pour amant Alcibiade. Elle en
fit donc la confidence à une amie intime
qui le dit à fon amant , & celui - ci à toute
la Grece. Alcibiade étonné qu'on publiât
fon aventure , crut devoir en avertir la
veuve qui l'accufa d'indifcrétion . Si j'en
étois capable , lui dit-il , je laifferois courir
des bruits que j'aurois voulu répandre ,
& je ne fouhaite rien tant que de les faire
évanouir. Obfervons- nous avec foin , évitons
en public , de nous trouver enſemble ,
& quand le hafard nous réunira . Ne vous
offenfez point de l'air diftrait & diffipé
que j'affecterai auprès de vous. La veuve
reçut tout cela d'affez mauvaife humeur.
Je fens bien , lui dit-elle , que vous en
ferez plus à votre aife : les affiduités , les
attentions vous gênent , & vous ne demandez
pas mieux que de pouvoir voltiger.
f
SEPTEMBRE . 1755 28
Mais moi , quelle contenance voulez-vous
que je tienne. Je ne fçaurois prendre fur
moi d'être coquette : ennuyée de tout en
votre abfence rêveufe & embarraſſée
,
auprès de vous , j'aurai l'air d'être jouée ,
& je le ferai peut- être en effet. Si l'on eſt
perfuadé que vous m'avez , il n'y a plus
aucun remede , le public ne revient pas.
Quel fera donc le fruit de ce prétendu
miftere. Nous aurons l'air , vous , d'un
amant détaché , moi , d'une amante délaiffée.
Cette réponſe de la veuve furprit Alcibiade
, la conduite qu'elle tint acheva de
le confondre . Chaque jour elle fe donnoit
plus d'aifance & de liberté. Au fpectacle ,
elle exigeoit qu'il fut affis derriere elle ,
qu'il lui donnât la main pour aller au Temple
, qu'il fut de fes promenades & de ſes
foupers. Elle affectoit fur- tout de fe trouver
avec fes rivales , & au milieu de ce
concours elle vouloit qu'il ne vit qu'elle.
Elle lui commandoit d'un ton abfolu , le
regardoit avec miftere , lui fourioit d'un
air d'intelligence , & lui parloit à l'oreille
avec cette familiarité qui annonce au public
qu'on eft d'accord. Il vit bien qu'elle
le menoit partout , comme un efclave enchaîné
à fon char . J'ai pris des airs pour
des fentimens , dit-il , avec un foupir , ce
n'eſt pas moi qu'elle aime , c'eſt l'éclat do
22 MERCURE DE FRANCE.
ma conquête ; elle me mépriferoit , fi elle
n'avoit point de rivales . Apprenons- lui que
la vanité n'eft pas digne de fixer l'amour.
On donnera la fuite le mais prochain.
HISTOIRE TRE'S - ANCIENNE.
L
A nature & la Fortune fembloient
avoir confpiré au bonheur d'Alcibiade.
Richeffes , talens , beauté , naiffance , la
fleur de l'âge & de la fanté , que de titres
pour avoir tous les ridicules ! Alcibiade
n'en avoit qu'un : il vouloit être aimé pour
lui-même. Depuis la coqueterie jufqu'à la
fagefle il avoit tout féduit dans Athènes ;
mais en lui étoit- ce bien lui qu'on aimoit ?
Cette délicateffe lui prit un matin comme
il venoit de faire fa cour à une prude. C'eft
le moment des réflexions. Alcibiade en fit
fur ce qu'on appelle le fentiment pur , la
métaphyfique de l'amour. Je fuis bien
duppe , difoit-il , de prodiguer mes foins à
une femme qui ne m'aime peut- être que
pour elle- même ! Je le fçaurai de par tous
les dieux , & s'il en eft ainfi , elle peut chercher
parmi nos athlétes un foupirant qui
me remplace.
La belle prude , fuivant l'ufage , oppofoit
toujours quelque foible réfiftance aux
defirs d'Alcibiade . C'étoit une chofe épouvantable.
Elle ne pouvoit s'y accoutumer.
Il falloit aimer comme elle aimoit pour s'y
A v
to MERCURE DE FRANCE.
réfoudre. Elle auroit voulu pour tout au
monde qu'il fut moins jeune & moins
empreffé. Alcibiade la prit au mot. Je vois
bien , Madame , lui dit il un jour , que ces
complaifances vous coutent ; hé bien , je
veux vous donner une preuve de l'amour
le plus parfait . Oui je confens , puifque
vous le voulez , que nos ames feules foient
unies , & je vous donne ma parole de
n'exiger rien de plus.
La prude loua cette réfolution d'un air
bien capable de la faire évanouir , mais
Alcibiade tint bon . Elle en fur furpriſe , &
piquée , cependant il fallut diffimuler .
Le jour fuivant tout ce que le deshabillé
peut avoir d'agaçant fut mis en ufage . La
vivacité du defir brilloit dans les yeax de
la prude , dans fon maintien , la nonchalance
& la volupté , les voiles les plus
legers , le défordre le plus favorable , tout
en elle invitoit Alcibiade à s'oublier . Ilapperçut
le piege. Quel triomphe , lui dit- il ,
Madame , quel triomphe à remporter fur
moi- même ! Je vois bien que l'amour m'éprouve
, & je m'en applaudis : la délicateffe
de mes fentimens en éclatera davantage.
Ces voiles tranfparens & légers , ces
couffins dont la volupté femble avoir formé
fon trône , votre beauté , mes defirs ;
combien d'ennemis à vaincre. Ulyffe n'y
SEPTEMBRE. 1755. 11
échapperoit pas , Hercule y fuccomberoit.
Je ferai plus fage qu'Ulyffe & moins fragile
qu'Hercule . Oui , je vous prouverai que
le feul plaifir d'aimer peut tenir lieu de
tous les plaifirs. Vous êtes charmant , lui
dit-elle , & je puis me flatter d'avoir un
amant unique ; je ne crains qu'une chofe ,
c'eft que votre amour ne s'affoibliffe par la
rigueur . Au contraire , interrompit vivement
Alcibiade , il n'en fera que plus ardent.
Mais , mon cher enfant , vous êtes
jeune , il eft des momens où l'on n'eft pas
maître de foi , & je crois votre fidélité bien
hafardée , fi je vous livre à vos defirs.
Soyez tranquille , Madame : je vous réponds
de tout . Puifque je puis vaincre mes
defirs auprès de vous , auprès de qui n'en
ferai- je pas le maître. Vous me promettez
du moins que s'ils deviennent trop preffans
vous m'en ferez l'aveu . Je ne veux
point qu'une mauvaiſe honte vous retienne.
Ne vous piquez pas de me tenir parole,
il n'eft rien que je ne vous pardonne plutôt
qu'une infidélité. Oui , Madame , je
vous avouerai ma foibleffe de la meilleure
foi du monde , quand je ferai prêt d'y fuccomber:
mais laiffez - moi du moins éprouver
mes forces : je fens qu'elles iront encore
loin , & j'efpere que l'amour m'en
donnera de nouvelles . La prude étoit
A vi
12 MERCURE
DE FRANCE.
furieufe , mais fans fe démentir elle ne
pouvoit fe plaindre , elle fe contraignit
encore , dans l'efpoir qu'à une nouvelle
épreuve Alcibiade fuccomberoit. Il reçut
le lendemain à fon réveil un billet conçu
en ces termes : « J'ai paffé la plus cruelle
» nuit , venez me voir . Je ne puis vivre
» fans vous .
Il arrive chez la prude. Les rideaux des
fenêtres n'étoient qu'entr'ouverts un jour
tendre fe gliffoit dans l'appartement à tra
vers des ondes de pourpre. La prude étoit
encore dans un lit parfemé de rofes. Venez,
lui dit- elle d'une voix plaintive , venez
calmer mes inquiétudes . Un fonge affreux
m'a tourmentée cette nuit , j'ai cru vous
voir aux genoux d'une rivale. Ah j'en frémis
encore ? Je vous l'ai dit Alcibiade , je
ne puis vivre dans la crainte que vous ne
foyez infidelle , mon malheur feroit d'autant
plus fenfible que j'en ferois moi-même
la caufe , & je veux du moins n'avoir rien
à me reprocher. Vous avez beau me promettre
de vous vaincre ; vous êtes trop
jeune pour le pouvoir long- tems, Ne vous
connois-je pas je fens que j'ai trop exigê
de vous , je fens qu'il y a de l'imprudence
& de la cruauté à vous impoſer une loi fi
dure. Comme elle parloit ainfi de l'air du
monde le plus touchant , Alcibiade fe jetta
?
SEPTEMBRE . 1755 13
:
à fes pieds je fuis bien malheureux , lui
dit- il , Madame , fi vous ne m'estimez pas
affez pour me croire capable de m'attacher
à vous par les feuls liens du fentiment !
Après tout de quoi me fuis - je privé ? de ce
qui deshonore l'amour. Je rougis de voir
que vous comptiez ce facrifice pour quelque
chofe. Mais fut- il auffi grand que vous
vous l'imaginez , je n'en aurai que plus de
gloire. Non , mon cher Alcibiade , lui dit
la prude , en lui tendant la main , je ne
veux point d'un facrifice qui te coûte , je
fuis trop fure & trop flattée de l'amour pur
& délicat que tu m'as fibien témoigné.
Sois heureux , j'y confens . Je le fuis , Madame
, s'écria- t-il , du bonheur de vivre
pour vous , ceffez de me foupçonner & de
me plaindre , vous voyez l'amant le plus
fidele , le plus tendre , le plus refpectueux ...
& le plus fot , interrompit- elle , en tirant
brufquement fes rideaux , & elle appella
fes efclaves. Alcibiade fortit furieux de
n'avoir été aimé que comme un autre ,
bien réfolu de ne plus revoir une femme
qui ne l'avoit pris que pour fon plaifir. Ce
n'eft pas ainfi , dit- il , qu'on aime dans l'âge
de l'innocence , & fi la jeune Glicérie
éprouvoit pour
pour moi ce que fes yeux femblent
me dire , je fuis bien certain que ce
feroit-là de l'amour pur.
&
14 MERCURE DE FRANCE.
Glicérie dans fa quinzieme année , atti
roit déja les voeux de la plus brillante jeuneffe.
Qu'on imagine une rofe au moment
de s'épanouir , tels étoient la fraîcheur &
l'éclat de fa beauté.
Alcibiade fe préfenta & fes rivaux fe
diffiperent. Ce n'étoit point encore l'ufage
à Athènes de s'époufer pour fe haïr & pour
fe méprifer le lendemain , & l'on donnoit
aux jeunes gens avant l'hymen , le loifir de
fe voir & de fe parler avec une liberté décente.
Les filles ne fe repofoient pas fur
leurs gardiens du foin de leur vertu . Elles
fe donnoient la peine d'être fages ellesmêmes.
La pudeur n'a commencé à combattre
foiblement , que depuis qu'on lui a
dérobé les honneurs de la victoire. Celle
de Glicérie fit la plus belle défenfe . Alcibiade
n'oublia rien pour la furprendre out
pour la gagner. Il loua la jeune Athénienne
fur fes talens , fes graces , fa beauté , il
lui fit fentir dans tout ce qu'elle difoit
une fineffe qu'elle n'y avoit pas mife , &
une délicateffe dont elle ne fe doutoit pas.
Quel dommage qu'avec tant de charmes ,
elle n'eut pas un coeur fenfible ! je vous
adore , lui difoit- il , & je fuis heureux fi
vous m'aimez. Ne craignez pas de me le
dire , une candeur ingénue eft la vertu de
votre âge , on a beau donner le nom de
រ
SEPTEMBRE. 1755 1-8
prudence à la diffimulation , cette belle
bouche n'eft pas faite pour trahir les fentimens
de votre coeur : qu'elle foit l'organe
de l'amour , c'eft pour lui -même qu'il l'a
formée. Si vous voulez que je fois fincere,
lui répondit Glicérie , avec une modeſtie
mêlée de tendreffe , faites du moins que je
puiffe l'être fans rougir Je veux bien ne
pas trahir mon coeur , mais je veux auffi ne
pas trahir mon devoir , & je trahirois l'un
ou l'autre fi j'en difois davantage. Glicérie
vouloit avant de s'expliquer , que leur
himen fut conclu . Alcibiade vouloit qu'elle
s'expliquât avant de penfer à l'himen.
Il fera bien tems , difoit- il de m'affurer
de votre amour , quand l'himen vous en
aura fait un devoir , & que je vous aurai
réduite à la néceffité de feindre. C'eſt
aujourd'hui que vous êtes libre , qu'il feroit
flateur pour moi d'entendre de votre
bouche l'aveu défintéreffé d'un fentiment
naturel & pur. Hé bien , foyez content , &
ne me reprochez plus de n'avoir pas un
coeur fenfible : il l'eft du moins depuis que
je vous vois. Je vous estime affez pour vous
confier mon fecret , mais à préfent qu'il
m'eft échappé , j'exige de vous une complaifance
, c'eft de ne plus me parler tête à
tête , que vous ne foyez d'accord avec ceux
dont je dépends. L'aveu qu'Alcibiade ve16
MERCURE DE FRANCE.
noit d'obtenir , auroit fair le bonheur d'un
amant moins difficile , mais fa chimere
l'occupoit. Il voulut voir jufqu'au bout
s'il étoit aimé pour lui -même. Je ne vous
diffimulerai lui dit-il , que
pas ,
la démarche
que je vais faire peut avoir un mauvais.
fuccès. Vos parens me reçoivent avec une
politeffe froide que j'aurois pris pour un
congé , fi le plaifir de vous voir n'eut vaincu
ma délicateffe ; mais fi j'oblige votre
pere à s'expliquer , il ne fera plus tems de
feindre . Il eft membre de l'Aréopage , Socrate
, le plus vertueux des hommes , y eft
fufpect & odieux : je fuis l'ami & le difciple
de Socrate , & je crains bien que la
haine qu'on a pour lui , ne s'étende jufqu'à
moi . Mes craintes vont trop loin peut-être ;
mais enfin , fi votre pere nous facrifie à fa
politique , s'il me refufe votre main ; à
quoi vous déterminez - vous . A être malheureuſe
, lui répondit Glicérie , & à céder
à ma deftinée. Vous ne me verrez donc
plus ? Si l'on me deffend de vous voir , il
faudra bien que j'obéiffe . Vous obéïrez
donc auffi , fi l'on vous propofe un autre
époux ? Je ferai la victime de mon devoir.
Et par devoir vous aimerez l'époux qu'on
vous aura choifi ? Je tâcherai de ne le
point haïr ; mais quelles queftions vous
me faites ? Que penferiez - vous de moi
SEPTEMBRE. 1755. 17
j'avois d'autres fentimens ? Je penferois
que vous m'aimez. Il eft trop vrai que je
vous aime. Non , Glicérie , l'amour ne
connoît point de loi ; il eft au- deffus' de
tous les obftacles ; mais je vous rends juf
tice , ce fentiment eft trop fort pour votre
âge , il veut des ames fermes & courageufes
que les difficultés irritent & que les revers
n'étonnent pas . Un tel amour eft rare
je l'avoue . Vouloir un état , un nom , une
fortune dont on difpofe , fe jetter enfin
dans les bras d'un mari pour fe fauver de
fes parens , voilà ce qu'on appelle amour ,
& voilà ce que j'appelle defir de l'indépendance.
Vous êtes bien le maître , lui
dit-elle , les larmes aux yeux , d'ajouter
l'injure au reproche. Je ne vous ai rien dit
que de tendre & d'honnête. Ai-je balancé
un moment à vous facrifier vos rivaux ?
Ai-je hésité à vous avouer votre triomphe?
Que me demandez -vous de plus ? Je vous
demande , lui dit- il , de me jurer une conftance
à toute épreuve , de me jurer que
vous ferez à moi , quoiqu'il arrive , & que
vous ne ferez qu'à moi. En vérité , Seigneur
, c'eft ce que je ne ferai jamais . En
vérité , Madame , je devois m'attendre à
cette réponſe & je rougis de m'y être expofé.
A ces mots , il fe retira outré de colere
, & fe difant à lui -même , j'étois bien
+ MERCURE DE FRANCE.
bon d'aimer un enfant qui n'a point d'ame
& dont le coeur ne fe donne que par avis
de parens.
il y avoit dans Athenes une jeune veuve
qui paroiffoit inconfolable de la perte de
fon époux. Alcibiade lui rendit comme tout
le monde , les premiers devoirs avec le
férieux que la bienféance , impofe auprès
des perfonnes affligées. La veuve trouva
un foulagement fenfible dans les entretiens
de ce difciple de Socrate , & Alcibiade un
charme inexprimable dans les larmes de la
yeuve, Cependant leur morale s'égayoit de
jour en jour. On fit l'éloge des bonnes qualités
du défunt , & puis on convint des
mauvaiſes , c'étoit bien le plus honnête
homme du monde ; mais il n'avoit précifement
que le fens commun. Il étoit affez
bien de figure , mais fans élégance & fans
grace ; rempli d'attentions & de foins ,
mais d'une affiduité fatigante. Enfin , on
étoit au défefpoir d'avoir perdu un fi bon
mari ; mais bien réfolue à n'en pas prendre
un fecond. Eh ! quoi , dit Alcibiade , à
votre âge, renoncer à l'himen ! Je vous
avoue , répondit la veuve , qu'autant l'eſclavage
me répugne , autant la liberté m'effraye.
A mon âge , livrée àmoi- même , &
ne tenant à rien , que vais-je devenir ? Alcibiade
ne manqua pas de lui infinuer
SEPTEMBRE . 1755. 19
qu'entre l'esclavage de l'himen & l'abandon
du veuvage , il y auroit un milieu à
prendre , & qu'à l'égard des bienféances ,
rien au monde n'étoit plus facile à concilier
avec un tendre attachement. On fut
révoltée de cette propofition . On eut mieux
aimémourir. Mourir dans l'âge des amours
& des graces ! il étoit facile de faire voir
le ridicule d'un tel projet , & la veuve ne
craignoit rien tant que de fe donner des
ridicules. Il fut donc réfolu qu'elle ne
mourroit pas ; il étoit déja décidé qu'elle
ne pouvoit vivre , fans tenir à quelque
chofe , ce quelque chofe devoit être un
amant , & fans prévention elle ne connoiffoit
point d'homme plus digne qu'Alci
biade de lui plaire & de l'attacher . Il redoubla
fes affiduités , d'abord elle s'en plaignit
, bientôt elle s'y accoutuma , enfin elle
y exigea du miftere , & pour éviter les im
prudences , on s'arrangea décemment.
Alcibiade étoit au comble de fes voeux.
Ce n'étoit ni les plaiſirs de l'amour , ni les
avantages de l'hymen qu'on aimoit en lui ;
c'étoit lui - même ; du moins le croyoit-il
ainfi . Il triomphoit de la douleur , de la
fageffe , de la fierté d'une femme qui n'exigeoit
de lui que du fecret & de l'amour.
La veuve de fon côté s'applaudiffoit de
tenir fous fes loix l'objet de la jaloufie de
20 MERCURE DE FRANCE.
1
toutes les beautés de la Grece. Mais com
bien peu de perfonnes fçavent jouir fans
confidens ! Alcibiade amant fecret , n'étoit
qu'un amant comme un autre , & le plus
beau triomphe n'eft flatteur qu'autant qu'il
eft folemnel. Un auteur a dit que ce n'eft
pas tout d'être dans une belle campagne ,
fi l'on n'a quelqu'un à qui l'on puiffe dire,la
belle campagne! La veuve trouva de même
que ce n'étoit pas affez d'avoir Alcibiade
pour amant , fi elle ne pouvoit dire à quelqu'un
, j'ai pour amant Alcibiade. Elle en
fit donc la confidence à une amie intime
qui le dit à fon amant , & celui - ci à toute
la Grece. Alcibiade étonné qu'on publiât
fon aventure , crut devoir en avertir la
veuve qui l'accufa d'indifcrétion . Si j'en
étois capable , lui dit-il , je laifferois courir
des bruits que j'aurois voulu répandre ,
& je ne fouhaite rien tant que de les faire
évanouir. Obfervons- nous avec foin , évitons
en public , de nous trouver enſemble ,
& quand le hafard nous réunira . Ne vous
offenfez point de l'air diftrait & diffipé
que j'affecterai auprès de vous. La veuve
reçut tout cela d'affez mauvaife humeur.
Je fens bien , lui dit-elle , que vous en
ferez plus à votre aife : les affiduités , les
attentions vous gênent , & vous ne demandez
pas mieux que de pouvoir voltiger.
f
SEPTEMBRE . 1755 28
Mais moi , quelle contenance voulez-vous
que je tienne. Je ne fçaurois prendre fur
moi d'être coquette : ennuyée de tout en
votre abfence rêveufe & embarraſſée
,
auprès de vous , j'aurai l'air d'être jouée ,
& je le ferai peut- être en effet. Si l'on eſt
perfuadé que vous m'avez , il n'y a plus
aucun remede , le public ne revient pas.
Quel fera donc le fruit de ce prétendu
miftere. Nous aurons l'air , vous , d'un
amant détaché , moi , d'une amante délaiffée.
Cette réponſe de la veuve furprit Alcibiade
, la conduite qu'elle tint acheva de
le confondre . Chaque jour elle fe donnoit
plus d'aifance & de liberté. Au fpectacle ,
elle exigeoit qu'il fut affis derriere elle ,
qu'il lui donnât la main pour aller au Temple
, qu'il fut de fes promenades & de ſes
foupers. Elle affectoit fur- tout de fe trouver
avec fes rivales , & au milieu de ce
concours elle vouloit qu'il ne vit qu'elle.
Elle lui commandoit d'un ton abfolu , le
regardoit avec miftere , lui fourioit d'un
air d'intelligence , & lui parloit à l'oreille
avec cette familiarité qui annonce au public
qu'on eft d'accord. Il vit bien qu'elle
le menoit partout , comme un efclave enchaîné
à fon char . J'ai pris des airs pour
des fentimens , dit-il , avec un foupir , ce
n'eſt pas moi qu'elle aime , c'eſt l'éclat do
22 MERCURE DE FRANCE.
ma conquête ; elle me mépriferoit , fi elle
n'avoit point de rivales . Apprenons- lui que
la vanité n'eft pas digne de fixer l'amour.
On donnera la fuite le mais prochain.
Fermer
Résumé : LE MOI. HISTOIRE TRÈS-ANCIENNE.
Le texte décrit les expériences amoureuses d'Alcibiade, un homme riche, talentueux et beau, à Athènes. Alcibiade aspire à être aimé pour lui-même et non pour ses qualités extérieures. Il engage une relation avec une prude qui oppose une résistance feinte à ses avances. Alcibiade décide de ne pas exiger de relation physique, voulant prouver que l'amour pur peut suffire. La prude, frustrée, tente de le séduire, mais Alcibiade résiste, trouvant un triomphe dans cette épreuve. La prude, exaspérée, finit par le rejeter brutalement. Alcibiade se tourne ensuite vers Glicérie, une jeune femme de quinze ans, dont il admire la beauté et les talents. Il cherche à obtenir un aveu d'amour avant le mariage, mais Glicérie souhaite attendre la conclusion de l'hymen. Alcibiade, insistant, finit par se retirer, déçu par son manque de spontanéité. Enfin, Alcibiade rencontre une jeune veuve inconsolable. Leur relation évolue, et Alcibiade suggère une liaison sans engagement formel. La veuve refuse, préférant la liberté au nouvel esclavage du mariage. Alcibiade tente de la convaincre, mais elle reste ferme dans son refus. Le texte relate également une histoire d'amour secrète entre la veuve et Alcibiade. Initialement, la veuve ne souhaitait pas mourir et décida qu'elle ne pouvait vivre sans un amant, choisissant Alcibiade. Leur relation devint officielle, mais la veuve désirait la rendre publique. Elle confia leur secret à une amie, qui le révéla à son tour, provoquant une indiscrétion. Alcibiade, surpris, conseilla à la veuve de rester discrets en public. Cependant, la veuve, mécontente, continua de se comporter de manière ostentatoire, exigeant la présence d'Alcibiade en public et affichant leur complicité. Alcibiade réalisa alors que la veuve était motivée par la vanité et la jalousie des autres femmes, plutôt que par un véritable amour. Il conclut que la vanité n'était pas une base suffisante pour l'amour. La veuve et Alcibiade devaient se séparer prochainement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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186
p. 8-31
SUITE DU MOI.
Début :
La jalousie des Philosophes ne pouvoit pardonner à Socrate de n'enseigner [...]
Mots clefs :
Amour, Socrate, Âme, Yeux, Coeur, Mari, Femmes, Hommes, Bonheur, Philosophie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DU MOI.
SUITE DU MOI.
A jaloufie des Philofophes ne pouvoit
pardonner à Socrate de n'enfeigner
en public que la vérité & la vertu ,
on portoit chaque jour à l'Aréopage les
plaintes les plus graves contre ce dangereux
citoyen. Socrate occupé à faire du
bien , laiffoit dire de lui tout le mal qu'on
imaginoit ; mais Alcibiade dévoué à Socrate
, faifoit face à fes ennemis. Il fe préfentoit
aux Magiftrats ; il leur reprochoit
d'écouter des lâches , & d'épargner des
impofteurs , & ne parloit de fon maître
que comme du plus jufte & du plus fage
des mortels : L'entoufiafme rend éloquent.
Dans les conférences qu'il eut avec l'un
des membres de l'Aréopage , en préſence
de la femme du Juge , il parla avec tant
de douceur & de véhémence , de fentiment
& de raiſon , fa beauté s'anima d'un feu fi
noble & fi touchant que cette femme vertueufe
en fut émue jufqu'au fond de l'ame .
Elle prit fon trouble pour de l'admiration .
Socrate , dit- elle à ſon époux , eft en effet
un homme divin , s'il fait de femblables.
difciples. Je fuis enchantée de l'éloquence
de ce jeune homme ; il n'eft pas poffible
OCTOBRE. 1755. 9
de l'entendre fans devenir meilleur. Le
Magiftrat qui n'avoit garde de foupçonner
la fageffe de fon époufe , rendit à Alcibia
de l'éloge qu'elle avoit fait de lui . Alcibiade
en fut flaté , il demanda au mari la
permiffion de cultiver l'eftime de fa fennie.
Le bon homme l'y invita. Ma femme ,
dit- il , eft philofophe auffi , & je ferai
bien aife de vous voir aux prifes . Rodope
( c'étoit le nom de cette femme refpectable
) fe piquoit en effet de philofophie , &
celle de Socrate dans la bouche d'Alcibiade
la gagnoit de plus en plus : J'oubliois
de dire qu'elle étoit dans l'âge où l'on n'eft
plus jolie , mais où l'on eft encore belle , où
l'oneft peut être un peu moins aimable , mais
où l'on fçait beaucoup mieux aimer . Alcibiade
lui rendit des devoirs : elle ne fe défia
ni de lui ni d'elle- même L'étude de la
fageffe rempliffoit tous leurs entretiens.
Les leçons de Socrate paffoient de l'ame
d'Alcibiade dans celle de Rodope , & dans
ce paffage elles prenoient de nouveaux.
charmes ; c'étoit un ruiffeau d'eau pure
qui couloit au travers des fleurs . Rodope
en étoit chaque jour plus altérée. Elle fe
faifoit définir fuivant les principes de Socrate
, la fageffe & la vertu , la justice & la
vérité. L'amitié vint à ſon tour , & après
en avoir approfondi l'effence. Je voudrois
A.v.
To
MERCURE DE
FRANCE.
bien fçavoir , dit Rodope , quelle différence
met Socrate entre l'amour & l'amitié
?
Quoique Socrate ne foit point de ces
philofophes qui
analyſent tout , lui répondit
Alcibiade , il
diftingue trois
amours ;
l'un groffier & bas , qui nous eft commun
avec les
animaux , c'eft l'attrait du befoin.
& le goût du plaifir . L'autre pur & célefte
qui nous
rapproche des Dieux , c'eſt
l'amitié plus vive & plus tendre ; le troifiéme
enfin qui
participe des deux premiers
, tient le milieu entre les Dieux &
les brutes , & femble le plus naturel aux
hommes : c'eft le lien des ames cimenté
par celui des fens.
Socrate donne la
préférence au charme
pur de l'amitié ; mais comme il ne fait
point un crime à la nature d'avoir uni
l'efprit à la matiere , il n'en fait pas un à
l'homme de fe
reffentir de ce
mêlange
dans fes penchans & dans fes plaifirs ; c'eft
fur-tout lorfque la nature a pris foin d'unir
un beau corps avec une belle ame qu'il
veut qu'on
refpecte
l'ouvrage de la nature
; car quelque laid que foit
Socrate , il
rend juftice à la beauté. S'il fçavoit , par
exemple , avec qui je
m'entretiens de philofophie
, je ne doute pas qu'il ne me fit
une querelle
d'employer fi mal fes leçons.
Je vous difpenfe d'être galant ,
interromOCTOBRE.
1755. 11
pit Rodope : je parle à un fage , je veux
qu'il m'éclaire , & non pas qu'il me flate.
Revenons aux príncipes de votre maître.
11 permet l'amour , dites- vous , mais en
connoît - il les égaremens & les excès ?
Oui , Madame , comme il connoit ceux de
l'ivreffe , & il ne laiffe pas de permettre
le vin. La comparaifon n'eft pas jufte , dit
Rodope , on eft hore de choifir fes vins ,
& d'en modérer l'ufage : A- t on la même
liberté en amour : il eft fans choix & fans
meſure . Oui fans doute , reprit Alcibiade
, dans un homme fans moeurs & fans
principes ; mais Socrate commence par
former des hommes éclairés & vertueux
& c'eft à ceux-là qu'il permet l'amour. Il
fçait bien qu'ils n'aimeront rien que d'honnête
, & alors on ne court aucun rifque à
aimer à l'excès . L'afeendant mutuel de deux
ames vertueufes ne peut que les rendre plus
vertueufes encore. Chaque réponse d'Alcibiade
applaniffoit quelque difficulté dans
l'efprit de Rodope , & rendoit le penchant
qui l'attiroit vers lui plus gliffant & plus
rapide. Il ne reftoit plus que la foi conju
gale , & c'étoit là le noeud Gordien . Rodope
n'étoit pas de celles avec qui on le
tranche , il falloit le dénouer ; Alcibiade
s'y prit de loin. Comme ils en étoient un
jour fur l'article de la fociété ; le befoin ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
dit Alcibiade , a réuni les hommes , l'intérêt
commun a réglé leurs devoirs , & les
abus ont produit les loix. Tout cela eſt
facré ; mais tout cela eft étranger à notre
ame. Comme les hommes ne le touchent
qu'au dehors , les devoirs mutuels qu'ils
fe font impofés ne paffent point la fuperficie.
La nature feule eft la légiflatrice du
coeur , elle feule peut infpirer la reconnoiffance
, l'amitié ; l'amour , en un mot ,
le fentiment ne fçauroit être un devoir
d'inftitution de là vient , par exemple ,
que dans le mariage on ne peut ni promettre
ni exiger qu'un attachement corporel.
Rodope qui avoit goûté le principe , fut
effrayée de la conféquence : Quoi , dit- elle
, je n'aurois promis à mon mari que de
me comporter comme fi je l'aimois . Qu'avez-
vous donc pu lui promettre ? De l'aimer
en effet , lui répondit- elle d'une voix
mal affurée. Il vous a donc promis à fon
tour d'être non feulement aimable , mais
de tous les hommes le plus aimable à vos
yeux ? il m'a promis d'y faire fon poffible ,
& il me tient parole : Hé bien vous faites
votre poffible auffi pour l'aimer , mais ni
l'un ni l'autre vous n'êtes garans du fuccès.
Voilà une morale affreufe, s'écria Rodope.
Heureufement , Madame , elle n'eft pas
fi affreuse , il y auroit trop de coupables fi
OCTOBRE. 1755 13
l'amour conjugal étoit un devoir effentiel .
Quoi , Seigneur , vous doutez .... Je ne
doute de rien , Madame , mais ma franchife
peut vous déplaire , & je ne vous
vois pas difpofée à l'imiter . Je croyois parler
à un philofophe , je ne parlois qu'à une
femme d'efprit. Je me retire confus de ma
méprife ; mais je veux vous donner pour
adieux un exemple de fincérité. Je crois
avoir des moeurs auffi pures , auffi honnêtes
que la femme la plus vertueufe ; je fçais
tout auffi- bien qu'elle à quoi nous engage
Phonneur & la religion du ferment , je
connois les loix de l'Hymen , & le crime
de les violer ; cependant euffai - je époufé
mille femmes je ne me ferois pas le plus
léger reproche de vous trouver vous ſeule
plus belle , plus aimable mille fois que ces
mille femmes enfemble . Selon vous , pour
être vertueuse , il faut n'avoir ni une ame
ni des yeux : je vous félicite d'être arrivée
à ce dégré de perfection . Ce difcours prononcé
du ton du dépit & de la colere laiſſa
Rodope dans un étonnement dont elle eur
peine à revenir ; cependant , Alcibiade
ceffa de la voir. Elle avoit découvert dans
fes adieux un intérêt plus vif que la chaleur
de la difpute ; elle fentit de fon côté que
fes conférences philofophiques n'étoient
pas ce qu'elle regrettoit le plus. L'ennui.
14 MERCURE DE FRANCE.
de tout , le dégoût d'elle - même , une répugnance
fecrette pour les empreffemens
de fon mari , enfin le trouble & la rongeur
que lui caufoit le feul nom d'Alcibiade ,
tout lui faifoit craindre le danger de le
revoir , & cependant elle brûloit du defir
de le revoir encore . Son mari le lui ramena.
Comme elle lui avoit fait entendre
qu'ils s'étoient piqués l'un & l'autre fur
une difpute de mots , le Magiftrat en fic
une plaifanterie à Alcibiade , & l'obligea
de revenir. L'entrevûe fut férieufe , le mari
s'en amufa quelque tems ; mais fes affaires
P'appelloient ailleurs : Je vous laiffe , leur
dit-il, & j'efpere qu'après vous être brouillés
fur les mots , vous vous reconcilierez
fur les chofes. Le bon homme n'y entendoit
pas malice , mais fa femme en rongit
pour lui.
Après un affez long filence , Alcibiade
prit la parole. Nos entretiens , Madame ,
faifoient mes délices , & avec toutes les
facilités poffibles d'être diffipé vous m'aviez
fait goûter & préférer à tout les charmes
de la folitude . Je n'étois plus au monde
, je n'étois plus à moi - même , j'étois à
vous tout entier . Ne penfez pas qu'un fol
efpoir de vous féduire & de vous égarer
fe fût gliffé dans mon ame , la vertu bien
plus que l'efprit & la beauté m'avoit enOCTOBRE.
1955. 15
chaîné fous vos loix. Mais vous aimant
d'un amour auffi délicat que tendre , je me
flatois de vous l'infpirer. Cet amour pur
& vertueux vous offenfe , ou plutôt il
vous importune , car il n'eft pas poffible
que vous le condamniez de bonne foi.
Tout ce que je fens pour vous , Madame ,
vous l'éprouvez pour un autre ; vous me
l'avez avoué. Je ne puis vous le reprocher
ni m'en plaindre ; mais convenez que je ne
fuis pas heureux. Il n'y a peut- être qu'une
femme dans Athénes qui ait de l'amour
pour fon mari , & c'eft précisément de
cette femme que je deviens éperdu . En
vérité , vous êtes bien fou pour le difciple
d'an Sage , lui dit Rodope en foûriant ;
il répliqua le plus férieufement du monde
; elle repartit en badinant ; il lui prit la
main , elle fe fâcha ; il baifa certe main ,
elle voulut fe lever ; il la retint , elle rougit
, & la tête tourna aux deux Philofophes.
Il n'eſt pas befoin de dire combien Rodope
fut défolée , ni comment elle fe confola
, tout cela fe fuppofe aifément dans
une femme vertueufe & paffionnée.
Elle trembloit fur - tout pour l'honneur
& le repos de fon mari. Alcibiade lui fit
le ferment d'un fecret inviolable ; mais la
malice du public le difpenfa d'être indif16
MERCURE DE FRANCE.
cret. On fçavoit bien qu'il n'étoit pas homme
à parler fans ceffe de philofophie à
une femme aimable . Ses affiduités donnerent
des foupçons ; les foupçons dans le
monde valent des certitudes. Il fut décidé
qu'Alcibiade avoit Rodope. Le bruit en
vint aux oreilles de l'époux . Il n'avoit
garde d'y ajouter foi , mais fon honneur
& celui de fa femme exigeoient qu'elle fe
mit au- deffus du foupçon. Il lui parla de
la néceffité d'éloigner Alciade , avec tant
de douceur , de raifon & de confiance ,
qu'elle n'eut pas même la force de répliquer.
Rien de plus accablant pour une
ame fenfible & naturellement vertueufe
que de recevoir des marques d'eftime
qu'elle ne mérite plus .
Rodope dès ce moment réfolut de ne
plus voir Alcibiade , & plus elle fentoit
pour lui de foibleffe , plus elle lui montra
de fermeté dans la réfolution qu'elle
avoit prife de rompre avec lui fans retour.
Il eut beau la combattre avec toute fon
éloquence : J'ai pû me laiffer perfuader ,
lui dit-elle , que les torts fecrets qu'on
avoit avec un mari n'étoient rien , mais
les feules apparences font des torts réels ,
dès qu'elles attaquent fon honneur , ou
qu'elles troublent fon repos. Je ne fuis pas
obligé eà aimer mon époux , je veux. le
OCTOBRE. 1755 . 17
croire , mais le rendre heureux autant
qu'il dépend de moi eft un devoir indifpenfable.
Ainfi , Madame , vous préférez
fon bonheur au mien . Je préfére , lui ditelle
, mes engagemens à mes inclinations.
Ce mot échappé fera ma derniere foibleffe.
Eh ! je me croyois aimé , s'écrie Alcibiade
avec dépit ! Adieu , Madame , je vois bien.
que je n'ai dû mon bonheur qu'au caprice
d'un moment. Voilà de nos honnêtes
femmes , pourfuivit- il ; quand elles nous
prennent , c'eft excès d'amour ; quand elles
nous quittent , c'eft effort de vertu ; &
dans le fond cet amour & cette vertu ne
font qu'une fantaiſie qui leur vient , ou
qui leur paffe. J'ai mérité tous ces outrages
, dit Rodope en fondant en larmes.
Une femme qui ne s'eft pas refpectée ne
doit pas s'attendre à l'être. Il eft bien jufte
que nos foibleffes nous attirent des mépris.
Alcibiade , après tant d'épreuves , étoit
bien convaincu qu'il ne falloit plus compter
fur les femmes , mais il n'étoit
pas
affez fûr de lui-même pour s'expofer à de
nouveaux dangers ; & tout réfolu qu'il
étoit à ne plus aimer , il fentoit confufément
le befoin d'aimer encore.
Dans cette inquiétude fecrette , comme
il fe promenoit un jour fur le bord de
18 MERCURE DE FRANCE.
la mer , il vit venir à lui une femme que
fa démarche & fa beauté lui auroient fait
prendre pour une Déeffe , s'il ne l'eût pas
reconnue pour la Courtifane Erigone. Il
vouloit s'éloigner , elle l'aborda . Alcibiade
, lui dit - elle , la philofophie te rendra
fou. Dis - moi , mon enfant , eft- ce à ton
âge qu'il faut s'enfevelir tout vivant dans
ces idées creufes & triftes ? Crois - moi ,
fois heureux : l'on a toujours le tems d'être
fage ... Je n'afpire à être fage , lui ditil
, que dans le deffein d'être heureux ...
La belle route pour arriver au bonheur !
crois- tu que je me confume , moi , dans
l'étude de la fageffe ? & cependant eft - il
d'honnête femme plus contente de fon
fort ? Ce Socrate t'a gâté , c'eft dommage ;
mais il y a de la reffource , fi tu veux
prendre de mes leçons. Depuis long- tems
j'ai des deffeins fur toi ; Je fuis jeune
belle & fenfible , & je crois valoir , fans
vanité un philofophe à longue barbe . Ils
enfeignent à fe priver : trifte fcience !
viens à mon école , je t'apprendrai à
jouir .Je ne l'ai que trop bien appris à mes
dépens , lui dit Alcibiade ; le faſte & les
plaifirs m'ont ruiné. Je ne fuis plus cer
homme opulent & magnifique , que fes
folies ont rendu fi célébre , & je ne me
foutiens plus qu'aux dépens de mes créanOCTOBRE.
1755. 19
ciers. Bon , eft - ce là ce qui te chagrine
confole-toi , j'ai de l'or , des pierreries ,
& les folies des autres ferviront à réparer
les tiennes . Vous me flatez beaucoup par
des offres fi obligeantes , mais je n'en
abuferai point. Que veux-tu dire avec ta
délicateffe l'amour ne rend - il pas tout
commun ? D'ailleurs , qui s'imaginera que
tu me doives quelque chofe tu n'es pas
affez fat pour t'en vanter , & j'ai trop de
vanité pour le dire . Je vous, avoue que
vous me furprenez , car enfin vous avez
la réputation d'être avare. Avare ! oui fans
doute , avec ceux que je n'aime pas , pour
être prodigue avec celui que j'aime ; mes
diamans me font bien chers , mais tu m'es
plus cher encore , & s'il le faut , tu n'as
qu'à dire , dès demain je te les facrifie.
Votre générofité , reprit Alcibiade , me
confond , & me pénétre , & je vous donnerois
le plaifir de l'exercer fi je pouvois
du moins le reconnoître en jeune homme ;.
mais je ne dois pas vous diffimuler que
l'ufage immodéré des plaifirs n'a pas feulement
ruiné ma fortune , j'ai trouvé le
fecret de vieillir avant l'âge. Je le crois
bien , reprit Erigone en foûriant , tu as
connu tant d'honnêtes femmes ! mais je
vais bien plus te furprendre : un fentiment
vif & délicat eſt tout ce que j'attens de
20 MERCURE DE FRANCE.
toi ; & fi ton coeur n'eft pas ruiné , tu as
encore de quoi me fuffire. Vous plaifantez
, dit Alcibiade ! point du tout. Si je
prenois un Hercule pour amant , je voudrois
qu'il fût un Hercule , mais je veux
qu'Alcibiade m'aime en Alcibiade , avec
toute la délicateffe de cette volupté tranquille
dont la fource eft dans le coeur. Si
du côté des fens tu me ménages quelque
furpriſe , à la bonne heure. Je te permets
tout , & je n'exige rien . En vérité , dit
Alcibiade , je demeure auffi enchanté que
furpris ; & fans l'inquiétude & la jaloufie
que me cauferoient mes rivaux ...Des rivaux
! tu n'en auras que de malheureux ,
je t'en donne ma parole . Tiens , mon ami ,
les femmes ne changent que par coquetterie
ou par curiofite , & tu fens bien que
chez moi l'une & l'autre font épuifées. Si
je ne connoiffois point les hommes , la parole
que je te donne feroit un peu hazardée
; mais en te les facrifiant je fçais bien
ce que je fais. Après tout il y a un bon
moyen de te tranquillifer : tu as une campagne
affez loin d'Athénes , où les importuns
ne viendront pas nous troubler . Te
fens tu capable d'y foutenir le tête à tête ?
nous partirons quand tu voudras . Non ,
lui dit - il , mon devoir me retient pour
quelque tens à la ville : mais fi nous nous
OCTOBRE . 1755. 21
arrangeons enfemble , devons - nous nous
afficher ? Tu en es le maître ; fi tu veux
m'avouer , je te proclamerai ; fi tu veux
du myftere , je ferai plus difcrette & plus
réfervée qu'une prude. Comme je ne dépends
de perfonne , & que je ne t'aime
que pour toi , je ne crains ni ne defire d'attirer
les yeux du public. Ne te gêne point,
confulte ton coeur , & fi je te conviens ,
mon foupé nous attend. Allons prendre à
témoins de nos fermens les Dieux du plaifir
& de la joie. Alcibiade prit la main
d'Erigone , & la baifant avec tranfport :
enfin , dit- il , j'ai trouvé de l'amour , &
c'est d'aujourd'hui que mon bonheur commence.
Ils arrivent chez la Courtifane . Tout ce
que le goût peut inventer de délicat &
d'exquis pour flater tous les fens tout à la
fois fembloit concourir dans ce foupé délicieux
à l'enchantement d'Alcibiade. C'étoit
dans un falon pareil que Venus recevoit
Adonis , lorfque les amours leur verfoient
le nectar , & que les graces leur
fervoient l'ambroifie . Quand j'ai pris , dit
Erigone , le nom d'une des maîtreffes de
Bacchus , je ne me flatois pas de poffeder
un jour un mortel plus beau que le vainqueur
de l'Inde. Que dis - je , un mortel ,
c'eft Bacchus , Apollon , & l'Amour que
22 MERCURE DE FRANCE.
je poffede , & je fuis dans ce moment
l'heureufe rivale d'Erigone de Calliope &
de Pfiché. Je vous couronne donc , ô mon
jeune Dieu , de pampre , de laurier & de
myrthe , puiffai-je raffembler à vos yeux
tous les attraits qu'ont adorés les immortels
dont vous réuniffez les charmes. Alcibiade
enivré d'amour propre & d'amour,
déploya tous ces talens enchanteurs qui
féduiroient la fageffe même. Il chanta fon
triomphe fur la lyre. Il compara fon bonheur
à celui des Dieux , & il fe trouva plus
heureux , comme on le trouvoit plus aimable.
Après le foupé il fut conduit dans un
appartement voifin , mais féparé de celui
d'Erigone. Repofez - vous , mon cher Alcibiade
, lui dit- elle en le quittant ; puiffe
l'amour ne vous occuper que de moi dans
vos fonges : Daignez du moins me le faire
croire; & fi quelque autre objet vient s'offrir
àvotre penſée, épargnez ma délicateffe , &
par un menfonge complaifant réparez le
tort involontaire
que vous aurez eu pendant
le fommeil. Hé quoi ! lui répondit
tendrement Alcibiade , me réduirez- vous
aux plaiſirs de l'illufion . Vous n'aurez jamais
avec moi , lui dit-elle , d'autres loix
que vos defirs. A ces mots elle fe retira
en chantant.
1
OCTOBRE 1755 . 23
Alcibiade tranfporté , s'écria , o pudeur !
ô vertu ! qu'êtes- vous donc ? Si dans un
coeur où vous n'habitez point fe trouve
l'amour pur & chafte , l'amour , tel qu'il
defcendit des cieux pour animer l'homme
encore innocent , & pour embellir la nature
! Dans cet excès d'admiration & de
joie il ſe leve , il va furprendre Erigone.
Erigone le reçut avec un foûris. Senfible
fans emportement , fon coeur ne fembloit
enflammé que des defirs d'Alcibiade.
Deux mois s'écoulerent dans cette union
délicieufe fans que la Courtifane démentit
un feul moment le caractere qu'elle
avoit pris , mais le jour fatal approchoit
qui devoit diffiper une illufion fi fateuſe.
Les apprêts des Jeux Olympiques faifoient
l'entretien de toute la jeuneſſe
d'Athénes. Erigone parla de ces jeux , &
de la gloire d'y remporter le prix , avec
tant de vivacité , qu'elle fit concevoir à
fon amant le deffein d'entrer dans la carriere
, & l'efpoir d'y triompher. Mais il
vouloit lui ménager le plaifir de la fur
prife.
Le jour arrivé : Si l'on nous voyoit enfemble
à ce fpectacle, lui dit-il, on ne manqueroit
pas d'en tirer des conféquences , &
nous fommes convenus d'éviter jufqu'au
foupçon. Rendons- nous au cirque chacun
24 MERCURE DE FRANCE.
de notre côté. Nous nous retrouverons ici
au retour des Jeux. Le peuple s'affemble ,
on fe place. Erigone fe préfente, elle attire
tous les regards. Les jolies femmes la
voyent avec envie , les laides avec dépit ,
les vieillards avec regret , les jeunes gens
avec un tranfport unanime : cependant les
yeux d'Erigone errans fur cet amphithéatre
immenfe , ne cherchoient qu'Alcibiade.
Tout- à- coup elle voit paroître devant
la barriere , les coufiers & le char de fon
amant elle n'ofoit en croire fes yeux ,
mais bientôt un jeune homme , plus beau
que l'amour & plus fier que le Dieu Mars ,
s'élance fur ce char brillant. C'eft Alcibiade
, c'eft lui- même : Ce nom paffe de bouche
en bouche , elle n'entend plus autour
d'elle que ces mots ; c'eft Alcibiade , c'eſt
la gloire & l'ornement de la jeuneffe Athénienne.
Erigone en pâlit de joie . Il jetta
fur elle un regard qui fembloit être le
préfage de la victoire . Les chars ſe rangent
de front , la barriere s'ouvre , le fignal fe
donne , la terre retentit en cadence fous
les pas des coufiers , un nuage de poufficres
les enveloppe. Erigone ne refpire plus.
Toute fon ame eft dans fes yeux , & fes
yeux fuivent le char de fon amant à travers
ces flots de pouffiere. Les chars fe
féparent , les plus rapides ont l'avantage ,
celui
OCTOBRE. 1755 . 25
celui d'Alcibiade eft du nombre . Erigone
tremblante fait des voeux à Caftor , à Pollux
, à Hercule , à Apollon : enfin elle voit
Alcibiade à la tête , & n'ayant plus qu'un
concurrent. C'est alors que la crainte &
l'espérance tiennent fon ame fufpendue .
Les roues des deux chars femblent tourner
fur le même effieu , & les chevaux
conduits par les mêmes rênes , Alcibiade
redouble d'ardeur , & le coeur d'Erigone
fe dilate ; fon rival force de vîteffe , &
le coeur d'Erigone fe refferre de nouveau ,
chaque alternative lui caufe une foudaine
révolution. Les deux chars arrivent au
terme ; mais le concurrent d'Alcibiade l'a
dévancé d'un élan. Tout - à - coup mille
cris font retentir les airs du nom de Pi- .
ficrate de Samos . Alcibiade confterné fe
retire fur fon char , la tête penchée &
les rênes flottantes , évitant de repaffer
, du côté du cirque où Erigone accablée de
confufion s'étoit couvert le vifage de fon
voile. Il lui fembloit que tous les yeux
attachés fur elle lui reprochoient d'aimer
un homme qui venoit d'être vaincu ; cependant
, un murmure général fe fait entendre
autour d'elle , elle veut voir ce qui
l'excite c'eft Pificrate qui ramene fon
char du côté où elle eft placée . Nouveau
fujet de confufion & de douleur. Mais
B
26 MERCURE DE FRANCE.
quelle eft fa furprife lorfque ce char s'arrêtant
à fes pieds elle en voit defcendre le
vainqueur , qui vient lui préfenter la
couronne olympique . Je vous la dois , lui
dit-il , Madame , & je viens vous en faire
hommage . Qu'on imagine , s'il eft poffible
, tous les mouvemens dont l'ame d'Erigone
fut agitée à ce difcours ; mais l'amour
y dominoit encore : Vous ne me
devez rien , dit- elle à Fificrate en rougiffant
; mes voeux , pardonnez ma franchiſe ,
mes voeux n'ont pas été pour vous ; ce
n'en eft pas moins , répliqua- t-il , le defir
de vaincre à vos yeux qui m'en a acquis
la gloire. Si je n'ai pas été affez heureux
pour vous intéreffer au combat , que je le
fois du moins aflez pour vous intéreffer
au triomphe . Alors il la preffa de nouveau
, de l'air du monde le plus touchant ,
de recevoir fon offrande : tout le peuple
l'y invitoit par des applaudiffemens redoublés.
L'amour propre enfin l'emporta
fur l'amour : elle reçut le laurier fatal
pour céder , dit elle , aux acclamations &
aux inftances du peuple ; mais qui le croiroit
elle le reçut avec un foûris , & Pificrate
remonta fur fon char enivré d'amour
& de gloire.
?
Dès qu'Alcibiade fut revenu de fon
premier abattement , tu es bien foible &
OCTOBRE. 1755. 27
bien vain , fe dit-il à lui-même , de t'affliger
à cet excès , & de quoi ? de ce'qu'il
fe trouve un homme dans le monde plus
adroit ou plus heureux que toi , je vois
ce qui te défole . Tu aurois été tranſporté
de vaincre aux yeux d'Erigone , & tu crains
d'en être moins aimé après avoir été vaincu.
Rends - lui plus de Juftice , Erigone
n'eft point une femme ordinaire , elle te
fçaura gré de l'ardeur que tu as fait paroître
, & quant au mauvais fuccès elle
fera la premiere à te faire rougir de ta
fenfibilité pour un fi petit malheur. Allons
la voir avec confiance ; j'ai même lieu de
m'applaudir de ce moment d'adverfité :
c'est pour fon coeur une nouvelle épreuve ,
& l'amour me ménage un triomphe plus
flateur que n'eût été celui de la courfe.
Plein de ces idées confolantes il arrive chez
Erigone , il trouve le char du vainqueur à
la porte.
Ce fut pour lui un coup de foudre. La
honte , l'indignation , le défefpoir , s'emparent
de fon ame. Eperdu & frémiffant
fes pas égarés fe tournent comme d'euxmêmes
vers la maiſon de Socrate .
Le bon homme qui avoit affifté aux Jeux
le reçut avec un foûris . Fort bien , lui ditil
, vous venez vous confoler avec moi
parce que vous êtes vaincu ; je gage , li-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
bertin, que je ne vous aurois pas vû fi vous
aviez triomphé. Je n'en fuis pas moins reconnoiffant.
J'aime bien qu'on vienne à
moi dans l'adverfité. Une ame enivrée de
fon bonheur s'épanche où elle peut. La
confiance d'une ame affligée eft- plus flareufe
& plus touchante . Avouez cependant
que vos chevaux ont fait des merveilles .
Comment donc ! vous n'avez manqué le
prix que d'un pas !
ter d'avoir , après Pificrate de Samos , les
meilleurs courfiers de la Gréce , & en vérité
il est bien glorieux pour un homme
d'exceller en chevaux. Alcibiade confondu
n'entendit pas même la plaifanterie
de Socrate . Le Philofophe , jugeant du
trouble de fon coeur par l'altération de
fon vifage , qu'eft - ce donc , lui dit - il
d'un ton plus férieux ? une bagatelle , un
jeu d'enfant vous affecte ? Si vous aviez
perdu un empire je vous pardonnerois
à peine d'être dans l'état d'humiliation , &
d'abattement où je vous vois . Ah ! mon
cher maître , s'écria Alcibiade revenant à
lui - même , qu'on eft malheureux d'être
fenfible ! il faut avoir une ame de marbre
dans le fiécle où nous vivons . J'avoue , reprit
Socrate , que la fenfibilité coute cher
quelquefois ; mais c'eft une fi bonne choſe
qu'on ne fçauroit trop la payer . Voyons
vous pouvez vous vanOCTOBRE.
1755. 29
cependant ce qui vous arrive.
Alcibiade lui raconta fes aventures avec
la prude, la jeune fille , la veuve , la femme
du Magiftrat , & la Courtifane , qui dans
l'inftant même venoit de le facrifier. De
quoi vous plaignez- vous , lui dit Socrate ,
après l'avoir entendu . Il me femble que
chacune d'elles vous a aimé à fa façon , de
la meilleure foi du monde. La prude , par
exemple , aime le plaifir ; elle le trouvoit
en vous , vous l'en privez , elle vous renvoie
, ainfi des autres. C'eft leur bonheur ,
n'en doutez pas , qu'elles cherchoient dans
leur amant. La jeune fille y voyoit un
époux qu'elle pouvoit aimer en liberté &
avec décence. La veuve , un triomphe
éclatant qui honoreroit fa beauté La femme
du Magiftrat , un homme aimable &
difcret, avec qui , fans danger & fans éclat ,
fa philofophie & fa vertu pourroient prendre
du relâche. La Courtifane , un homme
admiré , applaudi , defiré par - tour ,
qu'elle auroit le plaifir fecret de poffeder
feule , tandis que toutes les beautés de la
Gréce fe difputeroient vainement la gloire
de le captiver. Vous avouez donc , dit .
Alcibiade , qu'aucune d'elles ne m'a aimé
pour moi ? Pour vous , s'écria le Philofophe
, Ah ! mon cher enfant, qui vous a mis
dans la tête cette prétention ridicule ? Per-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
>
la
fonne n'aime que pour foi. L'amitié , ce
fentiment fi pur , ne forme elle -même fes
préférences que fur l'intérêt perfonnel ; &
fi vous exigez qu'elle foit défintéreffée ,
vous pouvez commencer par renoncer à la
mienne. J'admire , pourfuivit- il , comme
l'amour propre eft fot dans ceux - même
qui ont le plus d'efprit. Je voudrois bien
fçavoir quel eft ce moi que vous voulez
qu'on aime en vous ? La naiffance
fortune & la gloire , la jeuneffe , les talens
& la beauté ne font que des accidens.
Rien de tout cela n'eft vous , & c'eſt
tout cela qui vous rend aimable . Le moi
qui réunit ces agrémens , n'eft en vous
que le canevas de la tapifferie. La broderie
en fait le prix . En aimant en vous tous
ces dons , on les confond avec vous - même
: ne vous engagez point dans des diftinctions
qu'on ne fuit point ; & prenez
comme on vous le donne , le réſultat de
ce mêlange ; c'eft une monnoie dont l'alliage
fait la confiftance , & qui perd fa
valeur au creuſet. Je ne fuis pas fâché que
votre délicateffe vous ait détâché de la
prude & de la veuve , ni que la réfolution
de Rodope & la vanité d'Erigone
vous ayent rendu la liberté ; mais je regrette
Glicerie , & je vous confeille d'y
retourner. Vous vous moquez , dit AlciOCTOBRE
. 1755. 31
biade , c'eft un enfant qui veut qu'on
l'époufe . Hé bien ! vous l'épouferez : L'aije
bien entendu ? c'eft Socrate qui me confeille
le mariage. Pourquoi non ! Si votre
femme eft fage & raifonnable , vous ferez
un homme heureux ; fi elle eft méchante
ou coquette , vous deviendrez un philofophe
, vous ne pouvez qu'y gagner .
A jaloufie des Philofophes ne pouvoit
pardonner à Socrate de n'enfeigner
en public que la vérité & la vertu ,
on portoit chaque jour à l'Aréopage les
plaintes les plus graves contre ce dangereux
citoyen. Socrate occupé à faire du
bien , laiffoit dire de lui tout le mal qu'on
imaginoit ; mais Alcibiade dévoué à Socrate
, faifoit face à fes ennemis. Il fe préfentoit
aux Magiftrats ; il leur reprochoit
d'écouter des lâches , & d'épargner des
impofteurs , & ne parloit de fon maître
que comme du plus jufte & du plus fage
des mortels : L'entoufiafme rend éloquent.
Dans les conférences qu'il eut avec l'un
des membres de l'Aréopage , en préſence
de la femme du Juge , il parla avec tant
de douceur & de véhémence , de fentiment
& de raiſon , fa beauté s'anima d'un feu fi
noble & fi touchant que cette femme vertueufe
en fut émue jufqu'au fond de l'ame .
Elle prit fon trouble pour de l'admiration .
Socrate , dit- elle à ſon époux , eft en effet
un homme divin , s'il fait de femblables.
difciples. Je fuis enchantée de l'éloquence
de ce jeune homme ; il n'eft pas poffible
OCTOBRE. 1755. 9
de l'entendre fans devenir meilleur. Le
Magiftrat qui n'avoit garde de foupçonner
la fageffe de fon époufe , rendit à Alcibia
de l'éloge qu'elle avoit fait de lui . Alcibiade
en fut flaté , il demanda au mari la
permiffion de cultiver l'eftime de fa fennie.
Le bon homme l'y invita. Ma femme ,
dit- il , eft philofophe auffi , & je ferai
bien aife de vous voir aux prifes . Rodope
( c'étoit le nom de cette femme refpectable
) fe piquoit en effet de philofophie , &
celle de Socrate dans la bouche d'Alcibiade
la gagnoit de plus en plus : J'oubliois
de dire qu'elle étoit dans l'âge où l'on n'eft
plus jolie , mais où l'on eft encore belle , où
l'oneft peut être un peu moins aimable , mais
où l'on fçait beaucoup mieux aimer . Alcibiade
lui rendit des devoirs : elle ne fe défia
ni de lui ni d'elle- même L'étude de la
fageffe rempliffoit tous leurs entretiens.
Les leçons de Socrate paffoient de l'ame
d'Alcibiade dans celle de Rodope , & dans
ce paffage elles prenoient de nouveaux.
charmes ; c'étoit un ruiffeau d'eau pure
qui couloit au travers des fleurs . Rodope
en étoit chaque jour plus altérée. Elle fe
faifoit définir fuivant les principes de Socrate
, la fageffe & la vertu , la justice & la
vérité. L'amitié vint à ſon tour , & après
en avoir approfondi l'effence. Je voudrois
A.v.
To
MERCURE DE
FRANCE.
bien fçavoir , dit Rodope , quelle différence
met Socrate entre l'amour & l'amitié
?
Quoique Socrate ne foit point de ces
philofophes qui
analyſent tout , lui répondit
Alcibiade , il
diftingue trois
amours ;
l'un groffier & bas , qui nous eft commun
avec les
animaux , c'eft l'attrait du befoin.
& le goût du plaifir . L'autre pur & célefte
qui nous
rapproche des Dieux , c'eſt
l'amitié plus vive & plus tendre ; le troifiéme
enfin qui
participe des deux premiers
, tient le milieu entre les Dieux &
les brutes , & femble le plus naturel aux
hommes : c'eft le lien des ames cimenté
par celui des fens.
Socrate donne la
préférence au charme
pur de l'amitié ; mais comme il ne fait
point un crime à la nature d'avoir uni
l'efprit à la matiere , il n'en fait pas un à
l'homme de fe
reffentir de ce
mêlange
dans fes penchans & dans fes plaifirs ; c'eft
fur-tout lorfque la nature a pris foin d'unir
un beau corps avec une belle ame qu'il
veut qu'on
refpecte
l'ouvrage de la nature
; car quelque laid que foit
Socrate , il
rend juftice à la beauté. S'il fçavoit , par
exemple , avec qui je
m'entretiens de philofophie
, je ne doute pas qu'il ne me fit
une querelle
d'employer fi mal fes leçons.
Je vous difpenfe d'être galant ,
interromOCTOBRE.
1755. 11
pit Rodope : je parle à un fage , je veux
qu'il m'éclaire , & non pas qu'il me flate.
Revenons aux príncipes de votre maître.
11 permet l'amour , dites- vous , mais en
connoît - il les égaremens & les excès ?
Oui , Madame , comme il connoit ceux de
l'ivreffe , & il ne laiffe pas de permettre
le vin. La comparaifon n'eft pas jufte , dit
Rodope , on eft hore de choifir fes vins ,
& d'en modérer l'ufage : A- t on la même
liberté en amour : il eft fans choix & fans
meſure . Oui fans doute , reprit Alcibiade
, dans un homme fans moeurs & fans
principes ; mais Socrate commence par
former des hommes éclairés & vertueux
& c'eft à ceux-là qu'il permet l'amour. Il
fçait bien qu'ils n'aimeront rien que d'honnête
, & alors on ne court aucun rifque à
aimer à l'excès . L'afeendant mutuel de deux
ames vertueufes ne peut que les rendre plus
vertueufes encore. Chaque réponse d'Alcibiade
applaniffoit quelque difficulté dans
l'efprit de Rodope , & rendoit le penchant
qui l'attiroit vers lui plus gliffant & plus
rapide. Il ne reftoit plus que la foi conju
gale , & c'étoit là le noeud Gordien . Rodope
n'étoit pas de celles avec qui on le
tranche , il falloit le dénouer ; Alcibiade
s'y prit de loin. Comme ils en étoient un
jour fur l'article de la fociété ; le befoin ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
dit Alcibiade , a réuni les hommes , l'intérêt
commun a réglé leurs devoirs , & les
abus ont produit les loix. Tout cela eſt
facré ; mais tout cela eft étranger à notre
ame. Comme les hommes ne le touchent
qu'au dehors , les devoirs mutuels qu'ils
fe font impofés ne paffent point la fuperficie.
La nature feule eft la légiflatrice du
coeur , elle feule peut infpirer la reconnoiffance
, l'amitié ; l'amour , en un mot ,
le fentiment ne fçauroit être un devoir
d'inftitution de là vient , par exemple ,
que dans le mariage on ne peut ni promettre
ni exiger qu'un attachement corporel.
Rodope qui avoit goûté le principe , fut
effrayée de la conféquence : Quoi , dit- elle
, je n'aurois promis à mon mari que de
me comporter comme fi je l'aimois . Qu'avez-
vous donc pu lui promettre ? De l'aimer
en effet , lui répondit- elle d'une voix
mal affurée. Il vous a donc promis à fon
tour d'être non feulement aimable , mais
de tous les hommes le plus aimable à vos
yeux ? il m'a promis d'y faire fon poffible ,
& il me tient parole : Hé bien vous faites
votre poffible auffi pour l'aimer , mais ni
l'un ni l'autre vous n'êtes garans du fuccès.
Voilà une morale affreufe, s'écria Rodope.
Heureufement , Madame , elle n'eft pas
fi affreuse , il y auroit trop de coupables fi
OCTOBRE. 1755 13
l'amour conjugal étoit un devoir effentiel .
Quoi , Seigneur , vous doutez .... Je ne
doute de rien , Madame , mais ma franchife
peut vous déplaire , & je ne vous
vois pas difpofée à l'imiter . Je croyois parler
à un philofophe , je ne parlois qu'à une
femme d'efprit. Je me retire confus de ma
méprife ; mais je veux vous donner pour
adieux un exemple de fincérité. Je crois
avoir des moeurs auffi pures , auffi honnêtes
que la femme la plus vertueufe ; je fçais
tout auffi- bien qu'elle à quoi nous engage
Phonneur & la religion du ferment , je
connois les loix de l'Hymen , & le crime
de les violer ; cependant euffai - je époufé
mille femmes je ne me ferois pas le plus
léger reproche de vous trouver vous ſeule
plus belle , plus aimable mille fois que ces
mille femmes enfemble . Selon vous , pour
être vertueuse , il faut n'avoir ni une ame
ni des yeux : je vous félicite d'être arrivée
à ce dégré de perfection . Ce difcours prononcé
du ton du dépit & de la colere laiſſa
Rodope dans un étonnement dont elle eur
peine à revenir ; cependant , Alcibiade
ceffa de la voir. Elle avoit découvert dans
fes adieux un intérêt plus vif que la chaleur
de la difpute ; elle fentit de fon côté que
fes conférences philofophiques n'étoient
pas ce qu'elle regrettoit le plus. L'ennui.
14 MERCURE DE FRANCE.
de tout , le dégoût d'elle - même , une répugnance
fecrette pour les empreffemens
de fon mari , enfin le trouble & la rongeur
que lui caufoit le feul nom d'Alcibiade ,
tout lui faifoit craindre le danger de le
revoir , & cependant elle brûloit du defir
de le revoir encore . Son mari le lui ramena.
Comme elle lui avoit fait entendre
qu'ils s'étoient piqués l'un & l'autre fur
une difpute de mots , le Magiftrat en fic
une plaifanterie à Alcibiade , & l'obligea
de revenir. L'entrevûe fut férieufe , le mari
s'en amufa quelque tems ; mais fes affaires
P'appelloient ailleurs : Je vous laiffe , leur
dit-il, & j'efpere qu'après vous être brouillés
fur les mots , vous vous reconcilierez
fur les chofes. Le bon homme n'y entendoit
pas malice , mais fa femme en rongit
pour lui.
Après un affez long filence , Alcibiade
prit la parole. Nos entretiens , Madame ,
faifoient mes délices , & avec toutes les
facilités poffibles d'être diffipé vous m'aviez
fait goûter & préférer à tout les charmes
de la folitude . Je n'étois plus au monde
, je n'étois plus à moi - même , j'étois à
vous tout entier . Ne penfez pas qu'un fol
efpoir de vous féduire & de vous égarer
fe fût gliffé dans mon ame , la vertu bien
plus que l'efprit & la beauté m'avoit enOCTOBRE.
1955. 15
chaîné fous vos loix. Mais vous aimant
d'un amour auffi délicat que tendre , je me
flatois de vous l'infpirer. Cet amour pur
& vertueux vous offenfe , ou plutôt il
vous importune , car il n'eft pas poffible
que vous le condamniez de bonne foi.
Tout ce que je fens pour vous , Madame ,
vous l'éprouvez pour un autre ; vous me
l'avez avoué. Je ne puis vous le reprocher
ni m'en plaindre ; mais convenez que je ne
fuis pas heureux. Il n'y a peut- être qu'une
femme dans Athénes qui ait de l'amour
pour fon mari , & c'eft précisément de
cette femme que je deviens éperdu . En
vérité , vous êtes bien fou pour le difciple
d'an Sage , lui dit Rodope en foûriant ;
il répliqua le plus férieufement du monde
; elle repartit en badinant ; il lui prit la
main , elle fe fâcha ; il baifa certe main ,
elle voulut fe lever ; il la retint , elle rougit
, & la tête tourna aux deux Philofophes.
Il n'eſt pas befoin de dire combien Rodope
fut défolée , ni comment elle fe confola
, tout cela fe fuppofe aifément dans
une femme vertueufe & paffionnée.
Elle trembloit fur - tout pour l'honneur
& le repos de fon mari. Alcibiade lui fit
le ferment d'un fecret inviolable ; mais la
malice du public le difpenfa d'être indif16
MERCURE DE FRANCE.
cret. On fçavoit bien qu'il n'étoit pas homme
à parler fans ceffe de philofophie à
une femme aimable . Ses affiduités donnerent
des foupçons ; les foupçons dans le
monde valent des certitudes. Il fut décidé
qu'Alcibiade avoit Rodope. Le bruit en
vint aux oreilles de l'époux . Il n'avoit
garde d'y ajouter foi , mais fon honneur
& celui de fa femme exigeoient qu'elle fe
mit au- deffus du foupçon. Il lui parla de
la néceffité d'éloigner Alciade , avec tant
de douceur , de raifon & de confiance ,
qu'elle n'eut pas même la force de répliquer.
Rien de plus accablant pour une
ame fenfible & naturellement vertueufe
que de recevoir des marques d'eftime
qu'elle ne mérite plus .
Rodope dès ce moment réfolut de ne
plus voir Alcibiade , & plus elle fentoit
pour lui de foibleffe , plus elle lui montra
de fermeté dans la réfolution qu'elle
avoit prife de rompre avec lui fans retour.
Il eut beau la combattre avec toute fon
éloquence : J'ai pû me laiffer perfuader ,
lui dit-elle , que les torts fecrets qu'on
avoit avec un mari n'étoient rien , mais
les feules apparences font des torts réels ,
dès qu'elles attaquent fon honneur , ou
qu'elles troublent fon repos. Je ne fuis pas
obligé eà aimer mon époux , je veux. le
OCTOBRE. 1755 . 17
croire , mais le rendre heureux autant
qu'il dépend de moi eft un devoir indifpenfable.
Ainfi , Madame , vous préférez
fon bonheur au mien . Je préfére , lui ditelle
, mes engagemens à mes inclinations.
Ce mot échappé fera ma derniere foibleffe.
Eh ! je me croyois aimé , s'écrie Alcibiade
avec dépit ! Adieu , Madame , je vois bien.
que je n'ai dû mon bonheur qu'au caprice
d'un moment. Voilà de nos honnêtes
femmes , pourfuivit- il ; quand elles nous
prennent , c'eft excès d'amour ; quand elles
nous quittent , c'eft effort de vertu ; &
dans le fond cet amour & cette vertu ne
font qu'une fantaiſie qui leur vient , ou
qui leur paffe. J'ai mérité tous ces outrages
, dit Rodope en fondant en larmes.
Une femme qui ne s'eft pas refpectée ne
doit pas s'attendre à l'être. Il eft bien jufte
que nos foibleffes nous attirent des mépris.
Alcibiade , après tant d'épreuves , étoit
bien convaincu qu'il ne falloit plus compter
fur les femmes , mais il n'étoit
pas
affez fûr de lui-même pour s'expofer à de
nouveaux dangers ; & tout réfolu qu'il
étoit à ne plus aimer , il fentoit confufément
le befoin d'aimer encore.
Dans cette inquiétude fecrette , comme
il fe promenoit un jour fur le bord de
18 MERCURE DE FRANCE.
la mer , il vit venir à lui une femme que
fa démarche & fa beauté lui auroient fait
prendre pour une Déeffe , s'il ne l'eût pas
reconnue pour la Courtifane Erigone. Il
vouloit s'éloigner , elle l'aborda . Alcibiade
, lui dit - elle , la philofophie te rendra
fou. Dis - moi , mon enfant , eft- ce à ton
âge qu'il faut s'enfevelir tout vivant dans
ces idées creufes & triftes ? Crois - moi ,
fois heureux : l'on a toujours le tems d'être
fage ... Je n'afpire à être fage , lui ditil
, que dans le deffein d'être heureux ...
La belle route pour arriver au bonheur !
crois- tu que je me confume , moi , dans
l'étude de la fageffe ? & cependant eft - il
d'honnête femme plus contente de fon
fort ? Ce Socrate t'a gâté , c'eft dommage ;
mais il y a de la reffource , fi tu veux
prendre de mes leçons. Depuis long- tems
j'ai des deffeins fur toi ; Je fuis jeune
belle & fenfible , & je crois valoir , fans
vanité un philofophe à longue barbe . Ils
enfeignent à fe priver : trifte fcience !
viens à mon école , je t'apprendrai à
jouir .Je ne l'ai que trop bien appris à mes
dépens , lui dit Alcibiade ; le faſte & les
plaifirs m'ont ruiné. Je ne fuis plus cer
homme opulent & magnifique , que fes
folies ont rendu fi célébre , & je ne me
foutiens plus qu'aux dépens de mes créanOCTOBRE.
1755. 19
ciers. Bon , eft - ce là ce qui te chagrine
confole-toi , j'ai de l'or , des pierreries ,
& les folies des autres ferviront à réparer
les tiennes . Vous me flatez beaucoup par
des offres fi obligeantes , mais je n'en
abuferai point. Que veux-tu dire avec ta
délicateffe l'amour ne rend - il pas tout
commun ? D'ailleurs , qui s'imaginera que
tu me doives quelque chofe tu n'es pas
affez fat pour t'en vanter , & j'ai trop de
vanité pour le dire . Je vous, avoue que
vous me furprenez , car enfin vous avez
la réputation d'être avare. Avare ! oui fans
doute , avec ceux que je n'aime pas , pour
être prodigue avec celui que j'aime ; mes
diamans me font bien chers , mais tu m'es
plus cher encore , & s'il le faut , tu n'as
qu'à dire , dès demain je te les facrifie.
Votre générofité , reprit Alcibiade , me
confond , & me pénétre , & je vous donnerois
le plaifir de l'exercer fi je pouvois
du moins le reconnoître en jeune homme ;.
mais je ne dois pas vous diffimuler que
l'ufage immodéré des plaifirs n'a pas feulement
ruiné ma fortune , j'ai trouvé le
fecret de vieillir avant l'âge. Je le crois
bien , reprit Erigone en foûriant , tu as
connu tant d'honnêtes femmes ! mais je
vais bien plus te furprendre : un fentiment
vif & délicat eſt tout ce que j'attens de
20 MERCURE DE FRANCE.
toi ; & fi ton coeur n'eft pas ruiné , tu as
encore de quoi me fuffire. Vous plaifantez
, dit Alcibiade ! point du tout. Si je
prenois un Hercule pour amant , je voudrois
qu'il fût un Hercule , mais je veux
qu'Alcibiade m'aime en Alcibiade , avec
toute la délicateffe de cette volupté tranquille
dont la fource eft dans le coeur. Si
du côté des fens tu me ménages quelque
furpriſe , à la bonne heure. Je te permets
tout , & je n'exige rien . En vérité , dit
Alcibiade , je demeure auffi enchanté que
furpris ; & fans l'inquiétude & la jaloufie
que me cauferoient mes rivaux ...Des rivaux
! tu n'en auras que de malheureux ,
je t'en donne ma parole . Tiens , mon ami ,
les femmes ne changent que par coquetterie
ou par curiofite , & tu fens bien que
chez moi l'une & l'autre font épuifées. Si
je ne connoiffois point les hommes , la parole
que je te donne feroit un peu hazardée
; mais en te les facrifiant je fçais bien
ce que je fais. Après tout il y a un bon
moyen de te tranquillifer : tu as une campagne
affez loin d'Athénes , où les importuns
ne viendront pas nous troubler . Te
fens tu capable d'y foutenir le tête à tête ?
nous partirons quand tu voudras . Non ,
lui dit - il , mon devoir me retient pour
quelque tens à la ville : mais fi nous nous
OCTOBRE . 1755. 21
arrangeons enfemble , devons - nous nous
afficher ? Tu en es le maître ; fi tu veux
m'avouer , je te proclamerai ; fi tu veux
du myftere , je ferai plus difcrette & plus
réfervée qu'une prude. Comme je ne dépends
de perfonne , & que je ne t'aime
que pour toi , je ne crains ni ne defire d'attirer
les yeux du public. Ne te gêne point,
confulte ton coeur , & fi je te conviens ,
mon foupé nous attend. Allons prendre à
témoins de nos fermens les Dieux du plaifir
& de la joie. Alcibiade prit la main
d'Erigone , & la baifant avec tranfport :
enfin , dit- il , j'ai trouvé de l'amour , &
c'est d'aujourd'hui que mon bonheur commence.
Ils arrivent chez la Courtifane . Tout ce
que le goût peut inventer de délicat &
d'exquis pour flater tous les fens tout à la
fois fembloit concourir dans ce foupé délicieux
à l'enchantement d'Alcibiade. C'étoit
dans un falon pareil que Venus recevoit
Adonis , lorfque les amours leur verfoient
le nectar , & que les graces leur
fervoient l'ambroifie . Quand j'ai pris , dit
Erigone , le nom d'une des maîtreffes de
Bacchus , je ne me flatois pas de poffeder
un jour un mortel plus beau que le vainqueur
de l'Inde. Que dis - je , un mortel ,
c'eft Bacchus , Apollon , & l'Amour que
22 MERCURE DE FRANCE.
je poffede , & je fuis dans ce moment
l'heureufe rivale d'Erigone de Calliope &
de Pfiché. Je vous couronne donc , ô mon
jeune Dieu , de pampre , de laurier & de
myrthe , puiffai-je raffembler à vos yeux
tous les attraits qu'ont adorés les immortels
dont vous réuniffez les charmes. Alcibiade
enivré d'amour propre & d'amour,
déploya tous ces talens enchanteurs qui
féduiroient la fageffe même. Il chanta fon
triomphe fur la lyre. Il compara fon bonheur
à celui des Dieux , & il fe trouva plus
heureux , comme on le trouvoit plus aimable.
Après le foupé il fut conduit dans un
appartement voifin , mais féparé de celui
d'Erigone. Repofez - vous , mon cher Alcibiade
, lui dit- elle en le quittant ; puiffe
l'amour ne vous occuper que de moi dans
vos fonges : Daignez du moins me le faire
croire; & fi quelque autre objet vient s'offrir
àvotre penſée, épargnez ma délicateffe , &
par un menfonge complaifant réparez le
tort involontaire
que vous aurez eu pendant
le fommeil. Hé quoi ! lui répondit
tendrement Alcibiade , me réduirez- vous
aux plaiſirs de l'illufion . Vous n'aurez jamais
avec moi , lui dit-elle , d'autres loix
que vos defirs. A ces mots elle fe retira
en chantant.
1
OCTOBRE 1755 . 23
Alcibiade tranfporté , s'écria , o pudeur !
ô vertu ! qu'êtes- vous donc ? Si dans un
coeur où vous n'habitez point fe trouve
l'amour pur & chafte , l'amour , tel qu'il
defcendit des cieux pour animer l'homme
encore innocent , & pour embellir la nature
! Dans cet excès d'admiration & de
joie il ſe leve , il va furprendre Erigone.
Erigone le reçut avec un foûris. Senfible
fans emportement , fon coeur ne fembloit
enflammé que des defirs d'Alcibiade.
Deux mois s'écoulerent dans cette union
délicieufe fans que la Courtifane démentit
un feul moment le caractere qu'elle
avoit pris , mais le jour fatal approchoit
qui devoit diffiper une illufion fi fateuſe.
Les apprêts des Jeux Olympiques faifoient
l'entretien de toute la jeuneſſe
d'Athénes. Erigone parla de ces jeux , &
de la gloire d'y remporter le prix , avec
tant de vivacité , qu'elle fit concevoir à
fon amant le deffein d'entrer dans la carriere
, & l'efpoir d'y triompher. Mais il
vouloit lui ménager le plaifir de la fur
prife.
Le jour arrivé : Si l'on nous voyoit enfemble
à ce fpectacle, lui dit-il, on ne manqueroit
pas d'en tirer des conféquences , &
nous fommes convenus d'éviter jufqu'au
foupçon. Rendons- nous au cirque chacun
24 MERCURE DE FRANCE.
de notre côté. Nous nous retrouverons ici
au retour des Jeux. Le peuple s'affemble ,
on fe place. Erigone fe préfente, elle attire
tous les regards. Les jolies femmes la
voyent avec envie , les laides avec dépit ,
les vieillards avec regret , les jeunes gens
avec un tranfport unanime : cependant les
yeux d'Erigone errans fur cet amphithéatre
immenfe , ne cherchoient qu'Alcibiade.
Tout- à- coup elle voit paroître devant
la barriere , les coufiers & le char de fon
amant elle n'ofoit en croire fes yeux ,
mais bientôt un jeune homme , plus beau
que l'amour & plus fier que le Dieu Mars ,
s'élance fur ce char brillant. C'eft Alcibiade
, c'eft lui- même : Ce nom paffe de bouche
en bouche , elle n'entend plus autour
d'elle que ces mots ; c'eft Alcibiade , c'eſt
la gloire & l'ornement de la jeuneffe Athénienne.
Erigone en pâlit de joie . Il jetta
fur elle un regard qui fembloit être le
préfage de la victoire . Les chars ſe rangent
de front , la barriere s'ouvre , le fignal fe
donne , la terre retentit en cadence fous
les pas des coufiers , un nuage de poufficres
les enveloppe. Erigone ne refpire plus.
Toute fon ame eft dans fes yeux , & fes
yeux fuivent le char de fon amant à travers
ces flots de pouffiere. Les chars fe
féparent , les plus rapides ont l'avantage ,
celui
OCTOBRE. 1755 . 25
celui d'Alcibiade eft du nombre . Erigone
tremblante fait des voeux à Caftor , à Pollux
, à Hercule , à Apollon : enfin elle voit
Alcibiade à la tête , & n'ayant plus qu'un
concurrent. C'est alors que la crainte &
l'espérance tiennent fon ame fufpendue .
Les roues des deux chars femblent tourner
fur le même effieu , & les chevaux
conduits par les mêmes rênes , Alcibiade
redouble d'ardeur , & le coeur d'Erigone
fe dilate ; fon rival force de vîteffe , &
le coeur d'Erigone fe refferre de nouveau ,
chaque alternative lui caufe une foudaine
révolution. Les deux chars arrivent au
terme ; mais le concurrent d'Alcibiade l'a
dévancé d'un élan. Tout - à - coup mille
cris font retentir les airs du nom de Pi- .
ficrate de Samos . Alcibiade confterné fe
retire fur fon char , la tête penchée &
les rênes flottantes , évitant de repaffer
, du côté du cirque où Erigone accablée de
confufion s'étoit couvert le vifage de fon
voile. Il lui fembloit que tous les yeux
attachés fur elle lui reprochoient d'aimer
un homme qui venoit d'être vaincu ; cependant
, un murmure général fe fait entendre
autour d'elle , elle veut voir ce qui
l'excite c'eft Pificrate qui ramene fon
char du côté où elle eft placée . Nouveau
fujet de confufion & de douleur. Mais
B
26 MERCURE DE FRANCE.
quelle eft fa furprife lorfque ce char s'arrêtant
à fes pieds elle en voit defcendre le
vainqueur , qui vient lui préfenter la
couronne olympique . Je vous la dois , lui
dit-il , Madame , & je viens vous en faire
hommage . Qu'on imagine , s'il eft poffible
, tous les mouvemens dont l'ame d'Erigone
fut agitée à ce difcours ; mais l'amour
y dominoit encore : Vous ne me
devez rien , dit- elle à Fificrate en rougiffant
; mes voeux , pardonnez ma franchiſe ,
mes voeux n'ont pas été pour vous ; ce
n'en eft pas moins , répliqua- t-il , le defir
de vaincre à vos yeux qui m'en a acquis
la gloire. Si je n'ai pas été affez heureux
pour vous intéreffer au combat , que je le
fois du moins aflez pour vous intéreffer
au triomphe . Alors il la preffa de nouveau
, de l'air du monde le plus touchant ,
de recevoir fon offrande : tout le peuple
l'y invitoit par des applaudiffemens redoublés.
L'amour propre enfin l'emporta
fur l'amour : elle reçut le laurier fatal
pour céder , dit elle , aux acclamations &
aux inftances du peuple ; mais qui le croiroit
elle le reçut avec un foûris , & Pificrate
remonta fur fon char enivré d'amour
& de gloire.
?
Dès qu'Alcibiade fut revenu de fon
premier abattement , tu es bien foible &
OCTOBRE. 1755. 27
bien vain , fe dit-il à lui-même , de t'affliger
à cet excès , & de quoi ? de ce'qu'il
fe trouve un homme dans le monde plus
adroit ou plus heureux que toi , je vois
ce qui te défole . Tu aurois été tranſporté
de vaincre aux yeux d'Erigone , & tu crains
d'en être moins aimé après avoir été vaincu.
Rends - lui plus de Juftice , Erigone
n'eft point une femme ordinaire , elle te
fçaura gré de l'ardeur que tu as fait paroître
, & quant au mauvais fuccès elle
fera la premiere à te faire rougir de ta
fenfibilité pour un fi petit malheur. Allons
la voir avec confiance ; j'ai même lieu de
m'applaudir de ce moment d'adverfité :
c'est pour fon coeur une nouvelle épreuve ,
& l'amour me ménage un triomphe plus
flateur que n'eût été celui de la courfe.
Plein de ces idées confolantes il arrive chez
Erigone , il trouve le char du vainqueur à
la porte.
Ce fut pour lui un coup de foudre. La
honte , l'indignation , le défefpoir , s'emparent
de fon ame. Eperdu & frémiffant
fes pas égarés fe tournent comme d'euxmêmes
vers la maiſon de Socrate .
Le bon homme qui avoit affifté aux Jeux
le reçut avec un foûris . Fort bien , lui ditil
, vous venez vous confoler avec moi
parce que vous êtes vaincu ; je gage , li-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
bertin, que je ne vous aurois pas vû fi vous
aviez triomphé. Je n'en fuis pas moins reconnoiffant.
J'aime bien qu'on vienne à
moi dans l'adverfité. Une ame enivrée de
fon bonheur s'épanche où elle peut. La
confiance d'une ame affligée eft- plus flareufe
& plus touchante . Avouez cependant
que vos chevaux ont fait des merveilles .
Comment donc ! vous n'avez manqué le
prix que d'un pas !
ter d'avoir , après Pificrate de Samos , les
meilleurs courfiers de la Gréce , & en vérité
il est bien glorieux pour un homme
d'exceller en chevaux. Alcibiade confondu
n'entendit pas même la plaifanterie
de Socrate . Le Philofophe , jugeant du
trouble de fon coeur par l'altération de
fon vifage , qu'eft - ce donc , lui dit - il
d'un ton plus férieux ? une bagatelle , un
jeu d'enfant vous affecte ? Si vous aviez
perdu un empire je vous pardonnerois
à peine d'être dans l'état d'humiliation , &
d'abattement où je vous vois . Ah ! mon
cher maître , s'écria Alcibiade revenant à
lui - même , qu'on eft malheureux d'être
fenfible ! il faut avoir une ame de marbre
dans le fiécle où nous vivons . J'avoue , reprit
Socrate , que la fenfibilité coute cher
quelquefois ; mais c'eft une fi bonne choſe
qu'on ne fçauroit trop la payer . Voyons
vous pouvez vous vanOCTOBRE.
1755. 29
cependant ce qui vous arrive.
Alcibiade lui raconta fes aventures avec
la prude, la jeune fille , la veuve , la femme
du Magiftrat , & la Courtifane , qui dans
l'inftant même venoit de le facrifier. De
quoi vous plaignez- vous , lui dit Socrate ,
après l'avoir entendu . Il me femble que
chacune d'elles vous a aimé à fa façon , de
la meilleure foi du monde. La prude , par
exemple , aime le plaifir ; elle le trouvoit
en vous , vous l'en privez , elle vous renvoie
, ainfi des autres. C'eft leur bonheur ,
n'en doutez pas , qu'elles cherchoient dans
leur amant. La jeune fille y voyoit un
époux qu'elle pouvoit aimer en liberté &
avec décence. La veuve , un triomphe
éclatant qui honoreroit fa beauté La femme
du Magiftrat , un homme aimable &
difcret, avec qui , fans danger & fans éclat ,
fa philofophie & fa vertu pourroient prendre
du relâche. La Courtifane , un homme
admiré , applaudi , defiré par - tour ,
qu'elle auroit le plaifir fecret de poffeder
feule , tandis que toutes les beautés de la
Gréce fe difputeroient vainement la gloire
de le captiver. Vous avouez donc , dit .
Alcibiade , qu'aucune d'elles ne m'a aimé
pour moi ? Pour vous , s'écria le Philofophe
, Ah ! mon cher enfant, qui vous a mis
dans la tête cette prétention ridicule ? Per-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
>
la
fonne n'aime que pour foi. L'amitié , ce
fentiment fi pur , ne forme elle -même fes
préférences que fur l'intérêt perfonnel ; &
fi vous exigez qu'elle foit défintéreffée ,
vous pouvez commencer par renoncer à la
mienne. J'admire , pourfuivit- il , comme
l'amour propre eft fot dans ceux - même
qui ont le plus d'efprit. Je voudrois bien
fçavoir quel eft ce moi que vous voulez
qu'on aime en vous ? La naiffance
fortune & la gloire , la jeuneffe , les talens
& la beauté ne font que des accidens.
Rien de tout cela n'eft vous , & c'eſt
tout cela qui vous rend aimable . Le moi
qui réunit ces agrémens , n'eft en vous
que le canevas de la tapifferie. La broderie
en fait le prix . En aimant en vous tous
ces dons , on les confond avec vous - même
: ne vous engagez point dans des diftinctions
qu'on ne fuit point ; & prenez
comme on vous le donne , le réſultat de
ce mêlange ; c'eft une monnoie dont l'alliage
fait la confiftance , & qui perd fa
valeur au creuſet. Je ne fuis pas fâché que
votre délicateffe vous ait détâché de la
prude & de la veuve , ni que la réfolution
de Rodope & la vanité d'Erigone
vous ayent rendu la liberté ; mais je regrette
Glicerie , & je vous confeille d'y
retourner. Vous vous moquez , dit AlciOCTOBRE
. 1755. 31
biade , c'eft un enfant qui veut qu'on
l'époufe . Hé bien ! vous l'épouferez : L'aije
bien entendu ? c'eft Socrate qui me confeille
le mariage. Pourquoi non ! Si votre
femme eft fage & raifonnable , vous ferez
un homme heureux ; fi elle eft méchante
ou coquette , vous deviendrez un philofophe
, vous ne pouvez qu'y gagner .
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Résumé : SUITE DU MOI.
Le texte relate les difficultés rencontrées par Socrate en raison de son enseignement public de la vérité et de la vertu. Ses détracteurs portaient plainte contre lui à l'Aréopage. Alcibiade, dévoué à Socrate, défendait son maître en le décrivant comme le plus juste et le plus sage des mortels. Lors d'une conférence avec un membre de l'Aréopage, Alcibiade impressionna la femme du juge, Rodope, par son éloquence et sa sagesse. Rodope, séduite par les enseignements de Socrate transmis par Alcibiade, s'enflamma pour la philosophie. Ils entretenaient des discussions philosophiques sur la sagesse, la vertu, la justice et la vérité. Rodope interrogea Alcibiade sur la différence entre l'amour et l'amitié selon Socrate. Alcibiade expliqua que Socrate distinguait trois types d'amour : l'amour grossier, l'amitié pure et un amour mixte. Rodope et Alcibiade développèrent une relation intense, mais Rodope craignait les apparences et les soupçons. Malgré ses sentiments, Rodope décida de ne plus voir Alcibiade pour préserver l'honneur de son mari. Alcibiade, déçu, quitta Rodope, convaincu que les femmes étaient capricieuses. Plus tard, Alcibiade rencontra la courtisane Erigone, qui tenta de le dissuader de sa quête philosophique, l'incitant à chercher le bonheur. Alcibiade, ruiné par ses excès, fut tenté par les offres généreuses d'Erigone, qui lui proposa de réparer ses dettes. Alcibiade refusa, avouant que les plaisirs excessifs l'avaient non seulement ruiné financièrement, mais aussi prématurément vieilli. Erigone, malgré sa réputation d'avarice, se montra généreuse et déclara son amour pour Alcibiade, prête à sacrifier ses biens pour lui. Alcibiade, touché par sa générosité, accepta de se laisser aimer par elle. Ils partagèrent un moment d'intimité dans un souper délicieux, où Alcibiade exprima son bonheur. Erigone demanda à Alcibiade de ne penser qu'à elle, même dans ses rêves. Alcibiade, transporté, admira la pureté de l'amour d'Erigone. Deux mois passèrent dans cette union délicieuse. Cependant, les Jeux Olympiques approchèrent, et Erigone encouragea Alcibiade à y participer. Le jour des Jeux, Alcibiade remporta la course mais fut devancé par Pificrate de Samos. Alcibiade, accablé, se retira. Pificrate, vainqueur, offrit sa couronne à Erigone, qui l'accepta sous la pression du peuple. Alcibiade, après un moment d'abattement, se rendit chez Erigone mais trouva le char du vainqueur à la porte. Désespéré, il se tourna vers Socrate pour se consoler. Socrate, bien que moqueur, accueillit Alcibiade avec bienveillance, soulignant que les jeux ne sont qu'un jeu d'enfant et que la véritable gloire réside ailleurs. Dans un dialogue ultérieur, Alcibiade raconta ses aventures avec diverses femmes : une prude, une jeune fille, une veuve, une femme de magistrat et une courtisane. Socrate expliqua que chacune avait cherché son propre bonheur à travers Alcibiade. La prude aimait le plaisir, la jeune fille un époux libre et décent, la veuve un triomphe, la femme du magistrat un compagnon discret, et la courtisane un homme admiré. Socrate conseilla à Alcibiade de ne pas chercher des distinctions inutiles et de profiter des sentiments comme ils viennent. Il regretta qu'Alcibiade ait quitté Glicérie et lui conseilla de l'épouser, car cela le rendrait heureux ou le ferait devenir philosophe.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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187
p. 9-40
LES CHARMES DU CARACTERE. HISTOIRE VRAISEMBLABLE. SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE. Par Mademoiselle Plisson, de Chartres.
Début :
Montvilliers (c'est ainsi que s'appelle le Philosophe que voici) est riche [...]
Mots clefs :
Coeur, Homme, Esprit, Père, Ami, Amitié, Philosophe, Sentiment, Larmes, Âme, Tendresse, Amour, Raison, Réflexions, Naissance, Mère, Lettres, Douceur, Peine, Passion, Promenade, Promenade de province
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texteReconnaissance textuelle : LES CHARMES DU CARACTERE. HISTOIRE VRAISEMBLABLE. SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE. Par Mademoiselle Plisson, de Chartres.
LES CHARMES DU CARACTERE.
HISTOIRE VRAISEMBLABLE.
SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE.
Par Mademoiselle Pliffon , de Chartres.
M
Ontvilliers ( c'eft ainſi que s'appelle
le Philofophe que voici ) eft un riche
Gentilhomme
du voifinage , le plus heureux
& le plus digne de l'être . Un efprit
juſte , cultivé , folide ; une raiſon fupérieure
, éclairée , un coeur noble , généreux
délicat , fenfible ; une humeur douce , bienfaifante
; un extérieur ouvert , font des
qualités naturelles qui le font adorer de
A v
to MERCURE DE FRANCE.
tous ceux qui le connoiffent. Tranquille
poffeffeur d'un bien confidérable , d'une
époufe digne de lui , d'un ami véritable ,
il fent d'autant mieux les agrémens de fa
fituation qu'elle a été précédée des plus
triftes revers.
La perte de fa mere , qui mourut peu
de tems après fa naiffance , a été la premiere
& la fource de toutes fes infortunes
. Son pere , qui fe nommoit Dorneville
, après avoir donné une année à ſa
douleur , ou plutôt à la bienféance , fe
remaria à la fille d'un de fes amis. Elle
étoit aimable , mais peu avantagée de la
fortune. L'unique fruit de ce mariage fut
un fils . Sa naiffance , qui avoit été longtems
défirée , combla de joie les deux époux.
Montvilliers , qui avoit alors quatre à cinq
ans , devint bientôt
indifférent , & peu
après incommode. Il étoit naturellement
doux & timide . Sa belle- mere qui ne cherchoit
qu'à donner à fon pete de l'éloignement
pour lui , fit pailer fa douceur pour
ftupidité. Elle découvroit dans toutes les
actions le germe d'un caractere bas , &
même dangereux. Tantôt elle avoit remarqué
un trait de méchanceté noire, tantôt un
difcours qui prouvoit un mauvais coeur.Elle
avoit un foin particulier de le renvoyer avec
les domeftiques. Un d'eux à qui il fit pitié
NOVEMBRE. 1755 . 11
lui apprit à lire & à écrire affez paffablement.
Mais le pauvre garçon fut chaffé
pour avoir ofé dire que Montvilliers n'étoit
pas fi ftupide qu'on vouloit le faire
croire , & qu'il apprenoit fort bien tout
ce qu'on vouloit lui montrer.
*
Saraifon qui fe développoit , une noble
fierté que la naiffance inſpire , lui rendirent
bientôt infupportables les mépris
des valets qui vouloient plaire à Madame
Dorneville. La maifon paternelle lui
devint odieufe. Il paffoit les jours entiers
dans les bois , livré à la mélancolie & au
découragement. Accoutumé dès fa plust
tendre jeuneffe à fe regarder comme un
objet à charge , il fe haïffoit prefqu'autant
que le faifoit fa belle-mere. Tous fes fouhaits
ſe bornoient au fimple néceffaire . 11
ne défiroit que les moyens de couler une
vie paifible dans quelque lieu folitaire , &
loin du commerce des hommes dont il fe
croyoit incapable.
Ce fut ainfi que ce malheureux jeune
homme pafla les quinze premieres années
de fa vie , lorfqu'un jour , il fut rencontré
dans le bois où il avoit coutume de fe retirer
, par un militaire refpectable , plein de
candeur , de bon fens , & de probité.
Après avoir fervi honorablement fa parrie
pendant vingt-ans , ce digne guerrier s'é
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
toit retiré dans une de fes terres pour vivre.
avec lui -même , & chercher le bonheur ,
qu'il n'avoit pu trouver dans le tumulte
des armes & des paffions. L'étude de fon
propre coeur , la recherche de la fageffe ,
étoient fes occupations ; la phyfique expérimentale
fes amuſemens ; & le foulagement
des misérables fes plaifirs.
M. de Madinville ( c'eft le nom du militaire
devenu philofophe ) après avoir confidéré
quelque tems Montvilliers qui pleuroit
, s'avança vers lui , & le pria avec
beaucoup de douceur de lui apprendre le
fujet de fon affliction , en l'affurant que
s'il pouvoit le foulager , il le feroit de tout
fon coeur.
Le jeune homme qui croyoit être feul
fut effrayé de voir quelqu'un fi près de lui.
Son premier mouvement fut de fuir. Mais
M. de Madinville le retint & le preffa
encore plus fort de l'inftruire de la caufe
de fes larmes. Mes malheurs font fans remede
, répondit enfin Montvilliers : je
fuis un enfant difgracié de la nature ; elle
m'a refufé ce qu'elle accorde à tous les
autres hommes . Eh ! que vous a - t- elle refufé
, reprit l'officier , d'un air plein de bonté
? loin de vous plaindre d'elle , je ne vois
en vous que des fujets de la louer . Quoi ,
Monfieur , repartit le jeune homme avec
NOVEMBRE . 1755. 13
naïveté , ne voyez - vous pas que je manque
abfolument d'efprit ? mon air ... ma
figure , mes façons ... tout en moi ne vous
l'annonce- t- il pas ? Je vous affure , répondit
le Philofophe , que votre figure n'a rien
que de fort agréable . Mais , mon ami , qui
êtes-vous , & comment avez - vous été élevé
? Montvilliers lui fit le récit que je viens
de vous faire. J'ai entendu parler de vous
& de votre prétendue imbécillité , lui dit
alors le militaire , mais vous avez de l'intelligence
, & vous me paroiffez être d'un
fort bon caractere . Je veux cultiver ces qualités
naturelles , vous confoler , en un mot
vous rendre fervice . Je ne demeure qu'à
une lieue d'ici ; fi vous ne connoiffez pas
Madinville , vous n'aurez qu'à le demander,
tout le monde vous l'enfeignera .
Il faut avoir été auffi abandonné que
l'étoit Montvilliers , pour concevoir tout le
plaifir que lui fit cette rencontre. Il fe leva
le lendemain dès que le jour parut , & ne
pouvant commander à fon impatience , il
vole vers le feul homme qu'il eût jamais
trouvé fenfible à fes maux. Il le trouva occupé
à confidérer les beautés d'un parterre
enrichi de fleurs , dont la variété & le parfum
fatisfaifoient également la vue &
l'odorat. M. de Madinville fut charmé de
l'empreffement de Montvilliers , converfa
14 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup avec lui , fut content de fa pénétration
, & de fa docilité , & lui fit promettre
qu'il viendroit dîner chez lui deux
fois la femaine.
::
Je n'entreprendrai point , continua la
Silphide , de vous répéter tous les fages
difcours que notre philofophe tint à ce
jeune homme il lui fit connoître que
pour être heureux , trois chofes font néceffaires
; régler fon imagination , modérer
fes paffions , & cultiver fes goûts. Que
la paix de l'ame & la liberté d'efprit répandent
un vernis agréable fur tous les objets
qui nous environnent. Que la vertu
favorite du véritable philofophe , eft une
bienveillance univerfelle pour fes femblables
, un fentiment de tendreſſe & de compaffion
, qui parle continuellement en leur
faveur , & qui nous preffe de leur faire du
bien. Que cette aimable vertu eft la fource
des vrais plaifirs. Qu'on trouve en l'exerçant
, cette volupté fpirituelle , dont les
coeurs généreux & fenfibles fçavent feuls
connoître le prix . Montvilliers comprit fort
bien toutes ces vérités. Il fit plus , il les aima.
Son efprit femblable à une fleur que les
froids aquilons ont tenu longtems fermée
& qu'un rayon de foleil fait épanouir , fe
développa. Les fentimens vertueux que la
nature avoit mis dans fon coeur généreux ,
NOVEMBRE. 1755 .
promirent une abondante moiffon .
Le changement qui s'étoit fait en lui ,
vint bientôt aux oreilles de fon pere . Il
voulut en juger par lui - même. Accoutumé
à le craindre , Montvilliers répondit à
fes queſtions d'un air timide & embarraſſé.
Sa belle-mere toujours attentive à le deffervir
, fit paffer fon embarras pour aver
fion & M. Dorneville le crut d'autant plus
facilement , qu'il ne lui avoit pas donné
fujet de l'aimer. Il fe contenta de le traiter
avec un peu plus d'égards , mais fans ces
manieres ouvertes que produifent l'amitié
& la confiance . Sa belle- mere changea auffi
de conduite ; elle le combla de politeffes extérieures
, comme fi elle eût voulu réparer
par ces marques de confidération le mépris
qu'elle avoit fait de lui jufqu'alors. Mais,
au fond elle ne pouvoit penfer fans un extrême
chagrin, qu'étant l'aîné, il devoit hériter
de la plus confidérable partie des biens
de M. Dorneville , tandis que fon cher fils,
l'unique objet de fes complaifances , ne
feroit jamais qu'un gentilhomme malaiſé.
Cinq ou fix ans fe pafferent de cette forte.
Montvilliers qui recevoit tous les jours
de nouvelles preuves de la tendreffe de M.
de Madinville , ne mettoit point de bornes
àfa reconnoillance. Ce fentiment accompa
gné de l'amitié est toujours fuivi du plaifir.
Ce jeune homme n'en trouvoit point de
16 MERCURE DE FRANCE.
de plus grand que de donner des marques
fa fenfibilite à fon bienfaicteur.Tranquille
en apparence , il ne l'étoit cependant pas
dans la réalité. Son coeur , exceffivement
fenfible , ne pouvoit être rempli par l'amitié
, il lui falloit un fentiment d'une autre
efpece. Il fentoit depuis quelque tems en
lui - même un defir preffant , un vif befoin
d'aimer , qui n'eft pas la moins pénible de
toutes les fituations. L'amour lui demandoit
fon hommage
; mais trop éclairé fur
fes véritables intérêts pour fe livrer à ce
petit tyran fans réferve , il vouloit faire
fes conditions . Il comprit que les qualités
du coeur & de l'efprit , le rapport d'humeur
& de façon de penfer , étoient abfolument
néceffaires pour contracter un
attachement férieux & durable . Son imagination
vive travaillant fur cette idée
lui eut bientôt fabriqué une maîtreffe
imaginaire , qu'il chercha vainement à
réaliſer. Il étudia avec foin toutes les jeunes
perfonnes de R.... Cette étude ne fervit
qu'à lui faire connoître l'impoffibilité
de trouver une perfonne fi parfaite. Cependant
, le croiriez-vous ? il s'attacha à
cette chimere même en la reconnoiffant
pour telle : fon plus grand plaifir étoit de
s'en occuper ; il quittoit fouvent la lecture-
& les converfations les plus folides , pour
s'entretenir avec elle..
NOVEMBRE. 1755 17
Quelque confiance qu'il eût en M. de
Madinville , il n'avoit pas ofé lui faire
l'aveu de ces nouvelles difpofitions . Il connoiffoit
fa maladie ; mais en même tems il
la chériffoit , il lui trouvoit mille charmes,
& ç'auroit été le defobliger que d'en entreprendre
la guérifon . C'eft ce que fon ami
n'auroit pas manqué de faire. Un jour qu'il
fe promenoit feul , en faisant ces réflexions,
M. de Madinville vint l'aborder. J'ai fur
vous , mon cher Montvilliers , lui dit- il ,
après avoir parlé quelque tems de chofes
indifférentes, des vues que j'efpere que vous
approuverez. Rien n'eft comparable à l'a
mitié que j'ai pour vous , mais je veux que
des liens plus étroits nous uniffent. Je n'ai
qu'une niece ; j'ofe dire qu'elle eft digne
de vous par la folidité de fon efprit , la fupériorité
de fa raifon , la douceur de fon
caractere , enfin mille qualités eftimables
dont vous êtes en état de fentir tout le
A prix.
Montvilliers , qui n'avoit jamais entendu
parler que fon ami eût une niece , &
qui ne lui croyoit pas même ni de frere ni
de foeur , fut un peu furpris de ce difcours .
Sa réponſe cependant fut courte , polie &
fatisfaifante. Il lui demanda pourquoi il
ne lui avoit jamais parlé d'une perfonne
qui devoit fi fort l'intéreffer , les raifons
18
MERCURE DE
FRANCE.
qui m'en ont empêché , lui répondit fon
ami , m'obligent encore de vous cacher fon
nom & fa demeure. Mais avant que d'en
venir à
l'accompliffement de ce projet ,
ajouta-t- il , mon deffein eft de vous envoyer
paffer quelque tems à Paris. Avec
beaucoup de bon fens & d'efprit , il vous
manque une certaine politeffe de manieres,
une façon de vous préfenter qui prévient
en faveur d'un honnête homme . Parlez - en
à votre pere. Je me charge de faire la dépenfe
néceffaire pour ce voyage.
Enchanté de ce
nouveau
témoignage
d'affection & de générofité ,
Montvilliers
remercia dans les termes les plus vifs fon
bienfaicteur . Il n'étoit
pourtant pas abfolument
fatisfait de la premiere partie de fon
difcours. Ce choix qu'il
paroiffoit lui faire
d'une épouſe fans fon aveu , lui fembla
tyrannique. Il ne put fouffrir de fe voir
privé de la liberté de chercher une perfonne
qui approchât de fon idée. Il imaginoit
dans cette
recherche mille plaifirs dont il
falloit fe détacher. Son coeur
murmura de
cette
contrainte ; elle lui parut infupportable
mais la raifon prenant enfin le deffus
, condamna ces
mouvemens . Elle lui
repréſenta
combien il étoit flatteur & avantageux
pour lui d'entrer dans la famille
d'un homme à qui il devoit tout , & le fit
NOVEMBRE. 1755. 19
convenir qu'en jugeant de l'avenir par le
paffé , fon bonheur dépendoit de fa docilité
pour les confeils de fon ami.
Ces réflexions le calmerent. Il ne fongea
plus qu'à s'occuper des préparatifs de
fon voyage ; ils ne furent pas longs . Les
quinze premiers jours de fon arrivée dans
la capitale furent employés à vifiter les édifices
publics , & à voir les perfonnes à qui
il étoit recommandé . Il fut à l'Académie
pour apprendre à monter à cheval & à
faire des armes ; il fe }; fit des connoiffances
de plufieurs jeunes gens de confidération ,
qui étoient fes compagnons d'exercices ,
& s'introduifit par leur moyen dans des
cercles diftingués . Avide de tout connoî
tre , de tout voir , il eut bientôt tout épui
fé. Son efprit folide ne s'accommoda pas
de la frivolité qui regne dans ce qu'on
appelle bonne compagnie, 11 fe contenta
dans fes momens de loifir , de fréquenter
les fpectacles , les promenades , & de cultiver
la connoiffance de quelques gens de
lettres que M. de Madinville lui avoit
procurée.
La diverfité & la nouveauté de tous ces
objets n'avoient pu guérir fon coeur. Il
avoir toujours le même goût pour fa maîtreffe
imaginaire , & les promenades folitaires
étoient fon amuſement favori. Un
20 MERCURE DE FRANCE.
jour qu'il fe promenoit dans les Tuilleries
, fa rêverie ne l'empêcha pas de remar .
quer une jeune demoifelle , dont la phifionomie
étoit un agréable mêlange de
douceur , de franchife , de modeftie , &
de raifon. Quel attrait pour Montvilliers !
il ne pouvoit fe laffer de la confidérer. Sa
préfence faifoit paffer jufqu'au fond de
fon coeur une douceur fecrette & inconnue.
Elle fortit de la promenade , il la
fuivit , & la vit monter dans un carroffe
bourgeois avec toute fa compagnie. Alors
fongeant qu'elle alloit lui échapper , il eut
recours à un de ces officieux meffagers dont
le Pont- neuf fourmille : il lui donna ordre
de fuivre ce carroffe , & de venir lui redire
en quel endroit il fe feroit arrêté. Environ
une demi - heure après , le courrier revint
hors d'haleine , & lui apprit que toute cette
compagnie étoit defcendue à une maiſon
de campagne fituée à B.....
. Montvilliers , qui connoiffoit une perfonne
dans ce lieu , fe promit d'y aller dès
le lendemain , efpérant revoir cette demoifelle
, peut-être venir à bout de lui parler ,
ou du moins apprendre qui elle étoit .
Rempli de ce projet , il alloit l'exécuter ,
quand un jeune homme de fes amis entra
dans fa chambre , & lui propofa de l'accompagner
, pour aller voir une de fes paNOVEMBRE.
1755 .
rentes , chez laquelle il y avoit bonne compagnie.
Il chercha d'abord quelque prétexte
pour le défendre , mais quand il eut
appris que cette parente demeuroit à B....
il ne fit plus difficulté de fuivre fon ami.
Il ne s'en repentit pas ; car la premiere perfonne
qu'il apperçut en entrant dans une
fort beile falle , fut cette jeune demoiſelle
qu'il avoit vu la veille aux Tuilleries.
Cette rencontre qui lui parut être d'un
favorable augure , le mit dans une fitua
tion d'efprit délicieufe. On fervit le dîner,
& Montvilliers fit fi bien qu'il fe trouva
placé auprès de celle qui poffédoit déja
toutes les affections. Il n'épargna ni galanteries
, ni politeffes , ni prévenances pour
lui faire connoître la fatisfaction qu'il en
reffentoit ; & il ne tint qu'à elle de reconnoître
dans fes manieres une vivacité qui
ne va point fans paffion. Auffi ne fut- elle
pas la derniere à s'en appercevoir : elle
avoit remarqué fon attention de la veille ,
& fa figure dès ce moment ne lui avoit
déplu . Elle lui apprit qu'elle étoit alors
chez une dame de fes amies , qu'elle devoit
y refter encore quinze jours , qu'elle demeuroit
ordinairement à Paris avec fon
pas
pere & fa mere , qu'elle aimoit beaucoup
la campagne , & qu'elle étoit charmée de
ce que fon pere venoit d'acquérir une terre
22 MERCURE DE FRANCE.
affez confidérable , proche de R.... où ils
comptoient aller bientôt demeurer . Quoi ,
Mademoiſelle , lui dit- il , feroit- il bien poffible
que nous devinffions voifins ? Comment
vous êtes de R ... lui demanda - t- elle à
fon tour ? Je n'en fuis pas directement
répondit- il , mais la demeure de mon pere,
qui s'appelle Dorneville , n'en eft éloignée
que d'une lieue. Eh bien , reprit- elle ,
notre terre eft entre Dorneville & Madinville
; connoiffez - vous le Seigneur de cette
derniere paroiffe ? Grand Dieu ! Si je le
connois , répondit-il avec vivacité , c'eſt
l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligation.
Mademoiſelle d'Arvieux , c'eft ainfi
que s'appelloit cette jeune perfonne , contente
de cette déclaration , ne s'ouvrit
davantage . Cependant le foleil prêt à ſe
coucher , obligea les deux amis de reprendre
la route de Paris . Montvilliers n'avoit
jamais vu de journée paffer avec tant de
rapidité avant que de partir , il demanda
la permiffion de revenir , qu'on lui accorda
fort poliment.
pas
Il ne fut pas plutôt forti d'auprès de
Mlle d'Arvieux , que rentrant en lui - même
, & faiſant réflexion fur tous fes mouvemens
, il fentit qu'il aimoit. Le fouvenir
de ce qu'il avoit promis à fon bienfaicteur
, vint auffi-tôt le troubler . Il fe fit
NOVEMBRE . 1755. 23
des reproches de fon peu de courage ; mais
peut- être je m'allarme mal- à- propos , continua-
t- il en lui -même ; c'eft un caprice ,
un goût paffager que Mlle d'Arvieux m'aidera
elle - même à détruire. Si je pouvois
connoître le fond de fon coeur , fa façon
de penfer , fans doute je cefferois de l'aimer.
Il s'en feroit peut-être dit davantage,
fi fon ami n'avoit interrompu fa revêrie ,
en la lui reprochant. " Tu es furement
» amoureux , lui dit -il d'un ton badin. Je
» t'ai vu un air bien animé auprès de Mlle
» d'Arvieux ; conviens- en de bonne foi.
Il n'eft pas bien difficile d'arracher un fecret
de cette nature. Montvilliers qui connoiffoit
la difcrétion de fon ami , lui
avoua fans beaucoup de peine un fentiment
dont il étoit trop rempli , pour n'avoir
pas befoin d'un confident : mais en
convenant que les charmes de cette Demoifelle
l'avoient touché , il ajouta que
comme il craignoit que le caractere ne répondît
pas aux graces extérieures , il fongeoit
aux moyens de connoître le fond de
fon coeur. Si ce n'eft que cela qui te fait
rêver , lui dit fon ami , il eft aifé de te
fatisfaire . Je connois une perfonne qui eſt
amie particuliere de Mlle d'Arvieux ; je
fçais qu'elles s'écrivent quand elles ne
peuvent le voir , & tu n'ignores pas qu'on
24 MERCURE DE FRANCE.
•
fe peint dans fes lettres fans même le vouloir
& fans croire le faire ; il ne s'agit que
d'avoir celles de Mlle d'Arvieux , & je les
poffede ; c'eſt un larcin que j'ai fait à cette
amie , qui eft auffi la mienne. Les voici ,
je te les confie .
Montvilliers , après avoir remercié fon
ami que fes affaires appelloient ailleurs ,
fe rendit chez lui chargé de ces importan
tes pieces. Il lut plufieurs de ces lettres qui
étoient autant de preuves de la délicateffe
& de la jufteffe d'efprit de Mlle d'Arvieux.
C'étoit un agréable variété de raiſon &
de badinage . Le ftyle en étoit pur , aiſé ,
naturel , fimple , élégant , & toujours convenable
au fujet mais quel plaifir pour
Montvilliers de voir le fentiment regner
dans toutes ces lettres , & de lire dans une
d'elles , qu'un amant pour lui plaire devoit
bien moins chercher à acquerir des
graces que des vertus ; qu'elle lui deman--
doit un fond de droiture inaltérable , un
amour de l'ordre & de l'humanité , une
délicateffe de probité , une folidité du jugement
, une bonté de coeur naturelle , une
élévation de fentimens , un amour éclairé
pour la religion , un humeur douce , indulgente
, bienfaifante.
De pareilles découvertes ne fervirent
point à guérir Montvilliers de fa paflion ..
Toutes
NOVEMBRE . 1755. 23
Toutes les vertus & les qualités que Mlle
d'Arvieux exigeoit d'un amant , étoient directement
les traits qui caracterifoient fa
maîtreffe idéale . Cette conformité d'idée.
l'enchanta. Voilà donc , dit- il avec tranf
port , ce tréfor précieux que je cherchois
fans efpérance de le trouver ; cette perfonne
fi parfaite que je regardois comme une
belle chimere , ouvrage de mon imagination
. Que ne puis - je voler dès ce moment à
Les pieds , lui découvrir mes fentimens , ma
façon de penfer, lui jurer que l'ayant aimée
fans la connoître, je continuerai de l'adorer
toute ma vie avec la plus exacte fidélité .
Huit jours fe pafferent fans que Montvilliers
qui voyoit fouvent fa maîtreffe ,
pût trouver le moyen de l'entretenir en
particulier , quelque défir qu'il en eût :
mais le neuvieme lui fut plus favorable.
Difpenfe - moi , je vous prie , continua la
Silphide , de vous redire les difcours que
ces deux amans fe tinrent ; il vous fuffira
de fçavoir qu'ils furent très - contens l'un
de l'autre , & que cet entretien redoubla
une paffion qui n'étoit déja que trop vive
pour leur repos.
Un jour que Montvilliers conduit par
le plaifir & le fentiment , étoit allé voir .
Mlle d'Arvieux , il fut furpris de trouver
auprès d'elle un homme âgé qu'il ne con- :
B
62: MERCURE DE FRANCE.
noifloit point. Il comprit bientôt aux
difcours qu'on tenoit , que ce vieillard
étoit le pere de fa maîtreffe , & qu'il venoit
dans le deffein de la remmener avec
lui. Ils fe leverent un inftant après pour.
fortir , & notre amant refté feul avec la
maîtreffe du logis , apprit d'elle que M.
d'Arvieux venoit annoncer à fa fille qu'un
jeune homme fort riche , nommé Frien-.
val , l'avoit demandée en mariage ; que ce
parti paroiffoit être du goût du pere.
Montvilliers interdit à cette nouvelle , pria
celle qui la lui apprenoit , de vouloir bien
l'aider de fes confeils. Il faut vous propofer
, lui dit-elle , vous faire connoître.
Hé ! Madame , voudra - t - on m'écouter ,
répondit il? M. d'Arvieux ne m'a jamais
vu ; vous êtes amie de fa femme , rendez-
moi ce fervice . Elle y confentit , &.
lui promit que dès le lendemain elle iroit
demander à dejeûner à Mme d'Arvieux :
Au reste , ajouta- t- elle , vous pouvez être
tranquille du côté de vôtre maîtreffe ;
quand elle feroit capable de vous faire.
une infidélité , ce ne feroit point en faveur
de ce rival , elle le connoît trop bien ;
& pour vous raffurer davantage , je vais
vous rendre fon portrait tel qu'elle me le
faifoit encore hier en nous promenant.
Frienval , continua cette Dame , eft un de
NOVEMBRE 1755. 27
•
ces hommes frivoles dont Paris eft inordé.
Amateur des plaifirs , fans être voluptueux
, efclave de la mode en raillant
ceux qui la fuivent avec trop de régulari
té , il agit au hazard . Ses principes varient
fuivant les occafions , ou plutôt il
n'en a aucun. Auffi fes démarches fontelles
toujours inconféquentes. S'il eft
exempt de vices effentiels , il le doit à fon
tempérament. Futile dans fes goûts , dans
fes recherches , dans fes travaux , fon occupation
journaliere eft de courir les fpectacles
, les caffés , les promenades , & de
fe mêler quelquefois parmi des gens qui
pour mieux trouver le bon ton , ont banni
le bon fens de leurs fociétés . Ses plus
férieufes démarches n'ont d'autre but
qu'un amufement paffager , & fon état
peut s'appeller une enfance continuée . Il
y a fort long- tems qu'il connoît Mlle d'Arvieux
, & qu'il en eft amoureux , comme
tous les gens de fon efpece , c'eft-à- dire
fans fe gêner. Mais loin de le payer d'aucun
retour elle n'a pas daigné faire la
moindre attention à fes galanteries. Trop
occupé pour réfléchir , fa légereté lui a
fauvé mille conféquences peu flateufes ,
qu'il devoit naturellement tirer. Il fe croit
aimé avec la même bonne foi qu'il fe
croit aimable ; fon mérite lui femble une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
chofe , démontrée , & qu'on ne peut lut
difputer raisonnablement.
Le lendemain fut un jour heureux pour
Montvilliers. Son Ambaffadrice lui rapporta
qu'on vouloit bien fufpendre la conclufion
du mariage propofé , afin de le
connoître , & qu'on lui permettoit de fe
préfenter. Il ne fe le fit pas dire deux fois:
il courut chez M. d'Arvieux qui le reçut
affez bien pour lui faire efperer de l'être
encore mieux dans la fuite. Sa maîtreffe
lui apprit qu'ils partoient dès le lendemain
pour cette terre dont elle lui avoit
parlé ; il promit qu'il les fuivroit de près :
en effet il prit la route de fa patrie deux
jours après leur départ.
Depuis trois semaines que fa paffion
avoit commencé , il en avoit été fi occupé
qu'il avoit oublié d'écrite à M. de Madinville
. Il étoit déja à moitié chemin qu'il
fe demanda comment il alloit excufer auprès
de lui ce retour précipité. Il comprit
alors qu'il lui avoit manqué effentiellement
de plufieurs façons , & que fa conduite
lui méritoit l'odieux titre d'ingrat.
Mais fi ces réflexions lui firent craindre
le moment d'aborder fon bienfaicteur , des
mouvemens de tendreffe & de reconnoiffance
rien ne pouvoit altérer , lui fique
Fr.rent défirer de l'embraffer. Ces différens
1-
NOVEMBRE. 1755. 29
fentimens lui donnerent un air confus ,
embarraffé , mêlé d'attendriffement.
M. de Madinville qui avoit pour lui
l'affection la plus fincere , n'avoit point
fupporté fon abfence fans beaucoup de
peine & d'ennui . Charmé de fon retour
dont il fut inftruit par une autre voie , s'il
avoit fuivi les mouvemens de fon coeur ,
mille careffes auroient été la punition de
la faute que Montvilliers commettoit en
revenant fans lui demander fon agrément;
mais il voulut éprouver fi l'abfence ne
l'avoit point changé, & fi comblé des bienfaits
de l'amour , il feroit fenfible aux pertes
de l'amitié : il fe propofa donc de le
recevoir avec un air férieux & mécontent.
Montvilliers arrive , defcend de cheval ,
vole à la chambre de fon ami , qui en le
voyant joua fort bien la furpriſe . Quoi !
c'est vous , Montvilliers , lui dit - il , en
reculant quelques pas : oferois je vous demander
la caufe de ce prompt retour , &
pourquoi vous ne m'en avez point averti ?
J'efperois cependant que vous me feriez
cette grace.Montvilliers déconcerté par cet- "
te réception ne put répondre une feule
parole. Mais fes yeux interpretes de fon
ame , exprimoient affez fon trouble. M. de
Madinville fans faire femblant de s'en appercevoir
, ajouta : Au refte , je ne fuis
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
pas fâché de vous revoir ; vous avez pré
venu mon deffein ; j'allois vous écrire pour
vous engager à revenir , l'affaire dont je
vous ai parlé avant votre départ eft fort
avancée , il ne manque pour la conclure
que votre confentement. Ma niece fur le
bon témoignage que je lui ai rendu de
votre caractere , vous aime autant & plus
que moi - même. Mais je ne penfe pas ,
continua- t- il , que vous avez beſoin de
repos & de rafraîchiffement ; allez - en
prendre , nous nous expliquerons après.
Pénétré de l'air, froid & fec dont M.
de Madinville l'avoit reçu , qui lui avoit
ôté la liberté de lui témoigner la joie qu'il
avoit de le revoir , Montvilliers avoit befoin
de folitude pour mettre quelque
ordre à fes idées . Il fortit fans trop fçavoir
où il alloit , & s'arrêtant dans ce
bois où il avoit vu fon ami pour la premiere
fois , il fe repréſenta plus vivement
que jamais les obligations qu'il lui avoit.
Son ame , fon coeur , fon efprit , fes qualités
extérieures étoient le fruit de fes
foins ; fon amitié avoit toujours fait les
charmes de fa vie , il falloit y renoncer ,
ou fe réfoudre à ne jamais pofféder Mlle
d'Arvieux quelle cruelle alternative ! Il
falloit pourtant fe décider. Un fort honnête
homme de R .... qu'il avoit vu ſous
NOVEMBRE 1755 . 31
:
vent chez M. de Madinville , interrompit
ces réflexions accablantes . Après les premiers
complimens , il lui demanda ce qui
pouvoit caufer l'agitation où il le voyoit.
Montvilliers ne fit point de difficulté de
lui confier fon embarras . Il lui raconta le
projet de fon ami qu'il lui avoit communiqué
avant fon voyage , la naiffance &
la violence d'une paffion qu'il n'avoit pas
été le maître de ne point prendre , l'impoffibilité
où il fe trouvoit de la vaincre
la crainte exceffive de perdre un ami dont
il connoiffoit tout le prix , & fans lequel
il ne pouvoit efperer d'être heureux .
Ce récit que Montvilliers ne put faire
fans répandre des larmes , attendrit celui
qui l'écoutoit . Votre fituation eft très- embarraffante
; lui dit- il. Pour moi , je nè
vois pas d'autre parti que de déclarer naïvement
à M. de Madinville ce que vous
fouffrez. Il est généreux , il vous aime , &
ne voudra point vous défefperer . Ah !
fongez- vous , répondit- il , que cette déclaration
détruit un projet qui eft devenu
l'objet de fa complaifance ? Faites - vous.
attention qu'il a parlé de moi à fa niece ,
qu'il a fait naître dans fon ame une paffion
innocente ? Non , je n'aurai jamais la
hardieffe de la lui faire moi-même. Hé
bien voulez-vous que je lui en parle ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
demanda fon confident ? Je vais paffer
l'après-midi avec lui ; nous ferons feuls ,
je tâcherai de démêler ce qu'il penſe à votre
fujet .
Montvilliers ayant fait connoître qu'il
lui rendroit un grand fervice , le quitta ,
& prit le chemin qui conduifoit à Dorneville.
Il trouva fon pere en deuil de fa
belle mere ; il le reçut affez bien , & l'engagea
à fouper avec lui , & à occuper fon
ancien appartement.
Son Ambaffadeur eut fa vifite le lendemain
de fort bon matin. Il lui dit qu'il
n'avoit pas tiré de fa commiffion tout le
fruit qu'il en efperoit : que M. de Madinville
lui avoit dit qu'il n'avoit jamais prétendu
contraindre les inclinations de perfonne
au refte , ajouta- t-il , allez- le voir ,
expliquez- vous enfemble.
Montvilliers qui vouloit s'éclaircir à
quelque prix que ce fût , partit auffi -tôt ;
mais plus il approchoit de Madinville &
plus fon courage diminuoit. Il entre cependant
; on lui dit que fon ami étoit à fe
promener. Il va pour le joindre , il l'apperçoit
au bout d'une allée , le falue profondément
, cherche dans fes yeux ce qu'il
doit craindre ou efperer ; mais M. de
Madinville qui le vit , loin de continuer
affecta de , paffer d'un autre côté
NOVEMBRE. 1755. 33
i
pour éviter de le rencontrer.
Ce mouvement étoit plus expreffif
que tous les difcours du monde . Montvilliers
qui comprit ce qu'il vouloit dire ,
fur pénétré de l'affliction la plus vive . Il
fe jetta dans un bofquet voifin où il fe mit
à verfer des larmes ameres. Alors confidérant
ce qu'il avoit perdu , il prit la réfolution
de faire tout fon poffible pour le
recouvrer . M. de Madinville qui fe douta
de l'effet que fon dedain affecté auroit
produit , & qui ne vouloit pas abandonner
long - tems Montvilliers à fon défefpoir ,
vint comme par hafard dans l'endroit où
il étoit pour lui donner occafion de s'expliquer
, & feignit encore de vouloir fe
retirer. Cette nouvelle marque d'indifférence
outrageant la tendreffe de Montvilliers
, il fe leva avec un emportement de
douleur ; arrêtez , Monfieur , lui dit - il
d'une voix altérée : il eft cruel dans l'état
où vous me voyez , de m'accabler par de
nouveaux mépris . Ma préfence vous eft
odieufe ; vous me fuyez avec foin , tandis
que préfé par le fentiment , je vous cherche
pour vous dire que je fuis prêt de tout
facrifier à l'amitié . Oui , ajouta - t- il en
rédoublant fes larmes , difpofez de ma
main , de mes fentimens , de mon coeur ,
& rendez -moi la place que j'occupois dans
le vôtre. By
34 MERCURE DE FRANCE.
M. de Madinville charmé , ceffa de fe
contraindre , & ne craignit plus de laiſſer
voir fa joie & fon attendriffement . Il embraffe
Montvilliers , l'affure qu'il n'a pas
ceffé un inftant de l'aimer ; qu'il étoit
vrai que l'indifférence qu'il fembloit avoir
pour fon alliance , lui avoit fait beaucoup
de peine , parce qu'il la regardoit comme
une marque de la diminution de fon amitié
; que la fienne n'étant point bornée
il vouloit aufli être aimé fans réferve ;
qu'au refte il n'abuferoit point du pouvoir
abfolu qu'il venoit de lui donner fur
fa perfonne ; que la feule chofe qu'il exigeoit
de fa complaifance , étoit de voir
fa niece ; que fi après cette entrevue il
continuoit à penfer de la même façon ,
il pourroit le dire avec franchife , & fuivre
fon penchant.
Il finiffoit à peine de parler , qu'on vint
lui annoncer la vifite de fa niece . Repréfentez
- vous quel fut l'étonnement & la
joie de Montvilliers , lorfqu'entrant dans
une fale où l'on avoit coutume de recevoir
la compagnie , il apperçut Mlle d'Arvieux
qui étoit elle-même la niece de M.
de Madinville.
M. d'Arvieux , frere aîné de cet aimable
Philofophe , étoit un homme haut ,
emporté , violent ; ils avoient eu quelques
NOVEMBRE. 1755 . 35
différends enfemble , & M. de Madinville
fans conferver aucun reffentiment de fes
mauvais procédés , avoit jugé qu'il étoit de
fa prudence d'éviter tout commerce avec
un homme fi peu raifonnable. Comme M.
d'Arvieux étoit forti fort jeune de la province
fans y être revenu depuis , à peine
y connoiffoit - on fon nom ; Montvilliers
n'en avoit jamais entendu parler . Mlle
d'Arvieux avoit eu occafion de voir fon
oncle dans un voyage qu'il avoit fait à Paris
, & depuis ce tems elle entretenoit
avec lui un commerce de lettres à l'infçu
de fon pere. Comme elle fe fentoit du
penchant à aimer Montvilliers , elle fut
bien-aife avant que de s'engager plus avant ,
de demander l'avis de fon oncle , & ce
qu'elle devoit penfer de fon caractere .
L'étude des hommes lui avoit appris combien
il eft difficile de les connoître , & l'étude
d'elle-même combien on doit fe défier
de fes propres lumieres . Elle écrivit
donc dès le même jour , & reçut trois
jours après une réponse qui paffoit fes
efpérances , quoiqu'elles fuffent des plus
Alatteufes. Après lui avoir peint le coeur &
l'efprit de Montvilliers des plus belles couleurs
, M. de Madinville recommanda à
fa niece de continuer à lui faire un myftere
de leur parenté & de leur liaifon , afin
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
de voir comment il fe comporteroit dans
une conjoncture fi délicate .
pe-
Tout le monde fut bientôt d'accord.
On badina fur la fingularité de cette aventure
, & l'on finit par conclure que Montvilliers
demanderoit l'agrément de fon
re. Il y courut auffi- tôt , & l'ayant trouvé
feul dans fon cabinet , il alloit lui déclarer
le fujet de fa vifite : mais M. Dorneville
ne lui en laiſſa pas le loifir. J'ai jugé , lui
dit-il , qu'il étoit tems de vous établir , &
j'ai pour cela jetté les yeux fur Mlle de
F... Vous allez peut- être m'alléguer pour
vous en défendre , ajouta-t - il , je ne ſçais
quelle paffion romanefque que vous avez
prife à Paris pour une certaine perfonne
que je ne connois point . Mais fi vous voulez
que nous vivions bien enſemble , ne
m'en parlez jamais. Ne pourrai -je point ,
Monfieur , dit Montvilliers , fçavoir la
raifon ? .... Je n'ai de compte à rendre
à qui que ce foit , reprit le pere avec emportement
; en un mot , je fçais ce qu'il
vous faut. Mlle d'Arvieux n'eft point votre
fait , & je ne confentirai jamais à cette alliance
faites votre plan là- deffus . Il fortit
en difant ces mots. Montvilliers confterné
refta immobile : il ne pouvoit s'imaginer
pourquoi il paroiffoit avoir tant d'éloignement
pour un mariage convenable , & mêNOVEMBRE.
1755. 37
me avantageux . Sa maîtreffe étoit fille
unique , & M. d'Arvieux du côté de la
fortune & de la nobleffe ne le cédoit point
à M. Dorneville.
Driancourt , frere de Montvilliers , dont
j'ai rapporté la naiffance au commencement
de cette hiftoire , avoit pour lors
dix-huit àdix- neuf ans. Double, artificieux ,
adroit , flateur, il penfoit que le grand art
de vivre dans le monde étoit de faire des
dupes fans jamais le devenir , & de tout
facrifier à fon utilité . Son efprit élevé audeffus
des préjugés vulgaires ne reconnoiffoit
aucunes vertus , & tout ce que les
hommes appellent ainfi n'étoit , felon
lui , que des modifications de l'amourpropre
, qui eft dans le monde moral , ce
qu'eft l'attraction dans le monde phyfique ,
c'eft-à- dire la caufe de tout. Toutes les
actions , difoit - il , font indifférentes ,
puifqu'elles partent du même principe.
Il n'y a pas plus de mal à tromper fon
ami , à nier un dépôt , à inventer une calomnie
, qu'à rendre ſervice à fon voiſin ,
à combattre pour la défenfe de fa patrie ,
à foulager un homme dans fa mifere , ou
à faire toute autre action .
Driancourt avec ce joli fyftême , ne perdoit
point de vue le projet de fe délivrer
de fon frere , dont fa mere lui avoit fait
38 MERCURE DE FRANCE.
le
fentir mille fois la néceffité. Il crut que
moment de l'exécuter étoit arrivé. C'étoit
lui qui avoit inftruit M. Dorneville de la
paffion de Montvilliers pour Mlle d'Arvieux
, & qui en même tems avoit peint
cette Demoiſelle de couleurs peu avantageufes.
Depuis ce moment il ne ceffa de
rapporter à fon pere , dont il avoit toute la
confiance & la tendreffe , mille difcours
peu refpectueux , accompagnés de menaces
qu'il faifoit tenir à Montvilliers : enfin
il tourna fi bien l'efprit de ce vieillard foi
ble & crédule , qu'il le fit déterminer au
plus étrange parti.
L'on parloit beaucoup dans ce tems là
de ces colonies que l'on envoie en Amérique
, & qui fervent à purger l'Etat . Driancourt
ayant obtenu , non pourtant fans
quelque peine , le confentement de fon
pere , part pour D ..... trouve un vaiffeau
prêt à mettre à la voile chargé de plufieurs
miférables qui , fans être affez coupables
pour mériter la mort l'étoient cependant
affez pour faire fouhaiter à la fofociété
d'en être délivrée . Il parle au Capitaine
qui lui promit de le défaire de fon
frere , pourvu qu'il pût le lui livrer dans
deux jours. Il revint en diligence , & dès
la nuit fuivante , quatre hommes entrent
dans la chambre de Montvilliers, qui avoit
NOVEMBRE. 1755 . 39
continué de coucher chez fon pere depuis
fon retour de Paris , fe faififfent de lui ,
le contraignent de fe lever , le conduifent
à une chaiſe de pofte , l'obligent d'y monter
, d'où ils ne le firent defcendre que
pour le faire entrer dans le vaiffeau qui
partit peu de tems après .
Montvilliers qui avoit pris tout ce qui
venoit de lui arriver pour un rêve , ne
douta plus alors de la vérité . Enchaîné
deavec
plufieurs autres miférables , que
vint-il quand il fe repréfenta l'indignité
& la cruauté de fon pere , ce qu'il perdoit ,
ce qu'il alloit devenir ? Ces idées agirent
avec tant de violence fur fon efprit, qu'el
les y mirent un défordre inconcevable. Il
jugea qu'il n'avoit point d'autre reffource
dans cette extrêmité que la mort , & réfo
lut de fe laiffer mourir de faim. Il avoit
déja paffé deux jours fans prendre aucune
nourriture , mais le jeune Anglois que
voici , qui étoit pour lors compagnon de
fon infortune , comprit à fon extrême abattement
qu'il étoit plus malheureux que
coupable. Il entreprit de le confoler , il
lui préfenta quelque rafraîchiffemens qui
furent d'abord refufés ; il le preffa , il le
pria. Je ne doute pas , lui dit- il , que vous
ne foyez exceffivement à plaindre ; je veux
même croire que vous l'êtes autant que
40 MERCURE DE FRANCE
moi cependant il eft des maux encore
plus rédoutables que tous ceux que nous
éprouvons dans cette vie , & dont on fe
rend digne en entreprenant d'en borner
foi-même le cours . Peut - être le ciel qui ne
veut que vous éprouver pendant que vous
vous révoltez contre fes décrets , vous
prépare des fecours qui vous font inconnus.
Acceptez , je vous en conjure , ces
alimens que vous préfente un homme qui
s'intéreffe à votre vie.
Montvilliers qui n'avoit fait aucune
attention à tout ce qui l'environnoit , examina
celui qui lui parloit ainfi , remarqua
dans fon air quelque chofe de diftingué
& de prévenant ; il trouva quelque
douceur à l'entretenir. Il fe laiffa perfuader
, il lui raconta fon hiftoire ; & quand
il cut fini fon récit , il le preffa d'imiter
fa franchiſe , ce que le jeune Anglois fic
en ces termes :
Lafuite au prochain Mercure.
HISTOIRE VRAISEMBLABLE.
SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE.
Par Mademoiselle Pliffon , de Chartres.
M
Ontvilliers ( c'eft ainſi que s'appelle
le Philofophe que voici ) eft un riche
Gentilhomme
du voifinage , le plus heureux
& le plus digne de l'être . Un efprit
juſte , cultivé , folide ; une raiſon fupérieure
, éclairée , un coeur noble , généreux
délicat , fenfible ; une humeur douce , bienfaifante
; un extérieur ouvert , font des
qualités naturelles qui le font adorer de
A v
to MERCURE DE FRANCE.
tous ceux qui le connoiffent. Tranquille
poffeffeur d'un bien confidérable , d'une
époufe digne de lui , d'un ami véritable ,
il fent d'autant mieux les agrémens de fa
fituation qu'elle a été précédée des plus
triftes revers.
La perte de fa mere , qui mourut peu
de tems après fa naiffance , a été la premiere
& la fource de toutes fes infortunes
. Son pere , qui fe nommoit Dorneville
, après avoir donné une année à ſa
douleur , ou plutôt à la bienféance , fe
remaria à la fille d'un de fes amis. Elle
étoit aimable , mais peu avantagée de la
fortune. L'unique fruit de ce mariage fut
un fils . Sa naiffance , qui avoit été longtems
défirée , combla de joie les deux époux.
Montvilliers , qui avoit alors quatre à cinq
ans , devint bientôt
indifférent , & peu
après incommode. Il étoit naturellement
doux & timide . Sa belle- mere qui ne cherchoit
qu'à donner à fon pete de l'éloignement
pour lui , fit pailer fa douceur pour
ftupidité. Elle découvroit dans toutes les
actions le germe d'un caractere bas , &
même dangereux. Tantôt elle avoit remarqué
un trait de méchanceté noire, tantôt un
difcours qui prouvoit un mauvais coeur.Elle
avoit un foin particulier de le renvoyer avec
les domeftiques. Un d'eux à qui il fit pitié
NOVEMBRE. 1755 . 11
lui apprit à lire & à écrire affez paffablement.
Mais le pauvre garçon fut chaffé
pour avoir ofé dire que Montvilliers n'étoit
pas fi ftupide qu'on vouloit le faire
croire , & qu'il apprenoit fort bien tout
ce qu'on vouloit lui montrer.
*
Saraifon qui fe développoit , une noble
fierté que la naiffance inſpire , lui rendirent
bientôt infupportables les mépris
des valets qui vouloient plaire à Madame
Dorneville. La maifon paternelle lui
devint odieufe. Il paffoit les jours entiers
dans les bois , livré à la mélancolie & au
découragement. Accoutumé dès fa plust
tendre jeuneffe à fe regarder comme un
objet à charge , il fe haïffoit prefqu'autant
que le faifoit fa belle-mere. Tous fes fouhaits
ſe bornoient au fimple néceffaire . 11
ne défiroit que les moyens de couler une
vie paifible dans quelque lieu folitaire , &
loin du commerce des hommes dont il fe
croyoit incapable.
Ce fut ainfi que ce malheureux jeune
homme pafla les quinze premieres années
de fa vie , lorfqu'un jour , il fut rencontré
dans le bois où il avoit coutume de fe retirer
, par un militaire refpectable , plein de
candeur , de bon fens , & de probité.
Après avoir fervi honorablement fa parrie
pendant vingt-ans , ce digne guerrier s'é
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
toit retiré dans une de fes terres pour vivre.
avec lui -même , & chercher le bonheur ,
qu'il n'avoit pu trouver dans le tumulte
des armes & des paffions. L'étude de fon
propre coeur , la recherche de la fageffe ,
étoient fes occupations ; la phyfique expérimentale
fes amuſemens ; & le foulagement
des misérables fes plaifirs.
M. de Madinville ( c'eft le nom du militaire
devenu philofophe ) après avoir confidéré
quelque tems Montvilliers qui pleuroit
, s'avança vers lui , & le pria avec
beaucoup de douceur de lui apprendre le
fujet de fon affliction , en l'affurant que
s'il pouvoit le foulager , il le feroit de tout
fon coeur.
Le jeune homme qui croyoit être feul
fut effrayé de voir quelqu'un fi près de lui.
Son premier mouvement fut de fuir. Mais
M. de Madinville le retint & le preffa
encore plus fort de l'inftruire de la caufe
de fes larmes. Mes malheurs font fans remede
, répondit enfin Montvilliers : je
fuis un enfant difgracié de la nature ; elle
m'a refufé ce qu'elle accorde à tous les
autres hommes . Eh ! que vous a - t- elle refufé
, reprit l'officier , d'un air plein de bonté
? loin de vous plaindre d'elle , je ne vois
en vous que des fujets de la louer . Quoi ,
Monfieur , repartit le jeune homme avec
NOVEMBRE . 1755. 13
naïveté , ne voyez - vous pas que je manque
abfolument d'efprit ? mon air ... ma
figure , mes façons ... tout en moi ne vous
l'annonce- t- il pas ? Je vous affure , répondit
le Philofophe , que votre figure n'a rien
que de fort agréable . Mais , mon ami , qui
êtes-vous , & comment avez - vous été élevé
? Montvilliers lui fit le récit que je viens
de vous faire. J'ai entendu parler de vous
& de votre prétendue imbécillité , lui dit
alors le militaire , mais vous avez de l'intelligence
, & vous me paroiffez être d'un
fort bon caractere . Je veux cultiver ces qualités
naturelles , vous confoler , en un mot
vous rendre fervice . Je ne demeure qu'à
une lieue d'ici ; fi vous ne connoiffez pas
Madinville , vous n'aurez qu'à le demander,
tout le monde vous l'enfeignera .
Il faut avoir été auffi abandonné que
l'étoit Montvilliers , pour concevoir tout le
plaifir que lui fit cette rencontre. Il fe leva
le lendemain dès que le jour parut , & ne
pouvant commander à fon impatience , il
vole vers le feul homme qu'il eût jamais
trouvé fenfible à fes maux. Il le trouva occupé
à confidérer les beautés d'un parterre
enrichi de fleurs , dont la variété & le parfum
fatisfaifoient également la vue &
l'odorat. M. de Madinville fut charmé de
l'empreffement de Montvilliers , converfa
14 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup avec lui , fut content de fa pénétration
, & de fa docilité , & lui fit promettre
qu'il viendroit dîner chez lui deux
fois la femaine.
::
Je n'entreprendrai point , continua la
Silphide , de vous répéter tous les fages
difcours que notre philofophe tint à ce
jeune homme il lui fit connoître que
pour être heureux , trois chofes font néceffaires
; régler fon imagination , modérer
fes paffions , & cultiver fes goûts. Que
la paix de l'ame & la liberté d'efprit répandent
un vernis agréable fur tous les objets
qui nous environnent. Que la vertu
favorite du véritable philofophe , eft une
bienveillance univerfelle pour fes femblables
, un fentiment de tendreſſe & de compaffion
, qui parle continuellement en leur
faveur , & qui nous preffe de leur faire du
bien. Que cette aimable vertu eft la fource
des vrais plaifirs. Qu'on trouve en l'exerçant
, cette volupté fpirituelle , dont les
coeurs généreux & fenfibles fçavent feuls
connoître le prix . Montvilliers comprit fort
bien toutes ces vérités. Il fit plus , il les aima.
Son efprit femblable à une fleur que les
froids aquilons ont tenu longtems fermée
& qu'un rayon de foleil fait épanouir , fe
développa. Les fentimens vertueux que la
nature avoit mis dans fon coeur généreux ,
NOVEMBRE. 1755 .
promirent une abondante moiffon .
Le changement qui s'étoit fait en lui ,
vint bientôt aux oreilles de fon pere . Il
voulut en juger par lui - même. Accoutumé
à le craindre , Montvilliers répondit à
fes queſtions d'un air timide & embarraſſé.
Sa belle-mere toujours attentive à le deffervir
, fit paffer fon embarras pour aver
fion & M. Dorneville le crut d'autant plus
facilement , qu'il ne lui avoit pas donné
fujet de l'aimer. Il fe contenta de le traiter
avec un peu plus d'égards , mais fans ces
manieres ouvertes que produifent l'amitié
& la confiance . Sa belle- mere changea auffi
de conduite ; elle le combla de politeffes extérieures
, comme fi elle eût voulu réparer
par ces marques de confidération le mépris
qu'elle avoit fait de lui jufqu'alors. Mais,
au fond elle ne pouvoit penfer fans un extrême
chagrin, qu'étant l'aîné, il devoit hériter
de la plus confidérable partie des biens
de M. Dorneville , tandis que fon cher fils,
l'unique objet de fes complaifances , ne
feroit jamais qu'un gentilhomme malaiſé.
Cinq ou fix ans fe pafferent de cette forte.
Montvilliers qui recevoit tous les jours
de nouvelles preuves de la tendreffe de M.
de Madinville , ne mettoit point de bornes
àfa reconnoillance. Ce fentiment accompa
gné de l'amitié est toujours fuivi du plaifir.
Ce jeune homme n'en trouvoit point de
16 MERCURE DE FRANCE.
de plus grand que de donner des marques
fa fenfibilite à fon bienfaicteur.Tranquille
en apparence , il ne l'étoit cependant pas
dans la réalité. Son coeur , exceffivement
fenfible , ne pouvoit être rempli par l'amitié
, il lui falloit un fentiment d'une autre
efpece. Il fentoit depuis quelque tems en
lui - même un defir preffant , un vif befoin
d'aimer , qui n'eft pas la moins pénible de
toutes les fituations. L'amour lui demandoit
fon hommage
; mais trop éclairé fur
fes véritables intérêts pour fe livrer à ce
petit tyran fans réferve , il vouloit faire
fes conditions . Il comprit que les qualités
du coeur & de l'efprit , le rapport d'humeur
& de façon de penfer , étoient abfolument
néceffaires pour contracter un
attachement férieux & durable . Son imagination
vive travaillant fur cette idée
lui eut bientôt fabriqué une maîtreffe
imaginaire , qu'il chercha vainement à
réaliſer. Il étudia avec foin toutes les jeunes
perfonnes de R.... Cette étude ne fervit
qu'à lui faire connoître l'impoffibilité
de trouver une perfonne fi parfaite. Cependant
, le croiriez-vous ? il s'attacha à
cette chimere même en la reconnoiffant
pour telle : fon plus grand plaifir étoit de
s'en occuper ; il quittoit fouvent la lecture-
& les converfations les plus folides , pour
s'entretenir avec elle..
NOVEMBRE. 1755 17
Quelque confiance qu'il eût en M. de
Madinville , il n'avoit pas ofé lui faire
l'aveu de ces nouvelles difpofitions . Il connoiffoit
fa maladie ; mais en même tems il
la chériffoit , il lui trouvoit mille charmes,
& ç'auroit été le defobliger que d'en entreprendre
la guérifon . C'eft ce que fon ami
n'auroit pas manqué de faire. Un jour qu'il
fe promenoit feul , en faisant ces réflexions,
M. de Madinville vint l'aborder. J'ai fur
vous , mon cher Montvilliers , lui dit- il ,
après avoir parlé quelque tems de chofes
indifférentes, des vues que j'efpere que vous
approuverez. Rien n'eft comparable à l'a
mitié que j'ai pour vous , mais je veux que
des liens plus étroits nous uniffent. Je n'ai
qu'une niece ; j'ofe dire qu'elle eft digne
de vous par la folidité de fon efprit , la fupériorité
de fa raifon , la douceur de fon
caractere , enfin mille qualités eftimables
dont vous êtes en état de fentir tout le
A prix.
Montvilliers , qui n'avoit jamais entendu
parler que fon ami eût une niece , &
qui ne lui croyoit pas même ni de frere ni
de foeur , fut un peu furpris de ce difcours .
Sa réponſe cependant fut courte , polie &
fatisfaifante. Il lui demanda pourquoi il
ne lui avoit jamais parlé d'une perfonne
qui devoit fi fort l'intéreffer , les raifons
18
MERCURE DE
FRANCE.
qui m'en ont empêché , lui répondit fon
ami , m'obligent encore de vous cacher fon
nom & fa demeure. Mais avant que d'en
venir à
l'accompliffement de ce projet ,
ajouta-t- il , mon deffein eft de vous envoyer
paffer quelque tems à Paris. Avec
beaucoup de bon fens & d'efprit , il vous
manque une certaine politeffe de manieres,
une façon de vous préfenter qui prévient
en faveur d'un honnête homme . Parlez - en
à votre pere. Je me charge de faire la dépenfe
néceffaire pour ce voyage.
Enchanté de ce
nouveau
témoignage
d'affection & de générofité ,
Montvilliers
remercia dans les termes les plus vifs fon
bienfaicteur . Il n'étoit
pourtant pas abfolument
fatisfait de la premiere partie de fon
difcours. Ce choix qu'il
paroiffoit lui faire
d'une épouſe fans fon aveu , lui fembla
tyrannique. Il ne put fouffrir de fe voir
privé de la liberté de chercher une perfonne
qui approchât de fon idée. Il imaginoit
dans cette
recherche mille plaifirs dont il
falloit fe détacher. Son coeur
murmura de
cette
contrainte ; elle lui parut infupportable
mais la raifon prenant enfin le deffus
, condamna ces
mouvemens . Elle lui
repréſenta
combien il étoit flatteur & avantageux
pour lui d'entrer dans la famille
d'un homme à qui il devoit tout , & le fit
NOVEMBRE. 1755. 19
convenir qu'en jugeant de l'avenir par le
paffé , fon bonheur dépendoit de fa docilité
pour les confeils de fon ami.
Ces réflexions le calmerent. Il ne fongea
plus qu'à s'occuper des préparatifs de
fon voyage ; ils ne furent pas longs . Les
quinze premiers jours de fon arrivée dans
la capitale furent employés à vifiter les édifices
publics , & à voir les perfonnes à qui
il étoit recommandé . Il fut à l'Académie
pour apprendre à monter à cheval & à
faire des armes ; il fe }; fit des connoiffances
de plufieurs jeunes gens de confidération ,
qui étoient fes compagnons d'exercices ,
& s'introduifit par leur moyen dans des
cercles diftingués . Avide de tout connoî
tre , de tout voir , il eut bientôt tout épui
fé. Son efprit folide ne s'accommoda pas
de la frivolité qui regne dans ce qu'on
appelle bonne compagnie, 11 fe contenta
dans fes momens de loifir , de fréquenter
les fpectacles , les promenades , & de cultiver
la connoiffance de quelques gens de
lettres que M. de Madinville lui avoit
procurée.
La diverfité & la nouveauté de tous ces
objets n'avoient pu guérir fon coeur. Il
avoir toujours le même goût pour fa maîtreffe
imaginaire , & les promenades folitaires
étoient fon amuſement favori. Un
20 MERCURE DE FRANCE.
jour qu'il fe promenoit dans les Tuilleries
, fa rêverie ne l'empêcha pas de remar .
quer une jeune demoifelle , dont la phifionomie
étoit un agréable mêlange de
douceur , de franchife , de modeftie , &
de raifon. Quel attrait pour Montvilliers !
il ne pouvoit fe laffer de la confidérer. Sa
préfence faifoit paffer jufqu'au fond de
fon coeur une douceur fecrette & inconnue.
Elle fortit de la promenade , il la
fuivit , & la vit monter dans un carroffe
bourgeois avec toute fa compagnie. Alors
fongeant qu'elle alloit lui échapper , il eut
recours à un de ces officieux meffagers dont
le Pont- neuf fourmille : il lui donna ordre
de fuivre ce carroffe , & de venir lui redire
en quel endroit il fe feroit arrêté. Environ
une demi - heure après , le courrier revint
hors d'haleine , & lui apprit que toute cette
compagnie étoit defcendue à une maiſon
de campagne fituée à B.....
. Montvilliers , qui connoiffoit une perfonne
dans ce lieu , fe promit d'y aller dès
le lendemain , efpérant revoir cette demoifelle
, peut-être venir à bout de lui parler ,
ou du moins apprendre qui elle étoit .
Rempli de ce projet , il alloit l'exécuter ,
quand un jeune homme de fes amis entra
dans fa chambre , & lui propofa de l'accompagner
, pour aller voir une de fes paNOVEMBRE.
1755 .
rentes , chez laquelle il y avoit bonne compagnie.
Il chercha d'abord quelque prétexte
pour le défendre , mais quand il eut
appris que cette parente demeuroit à B....
il ne fit plus difficulté de fuivre fon ami.
Il ne s'en repentit pas ; car la premiere perfonne
qu'il apperçut en entrant dans une
fort beile falle , fut cette jeune demoiſelle
qu'il avoit vu la veille aux Tuilleries.
Cette rencontre qui lui parut être d'un
favorable augure , le mit dans une fitua
tion d'efprit délicieufe. On fervit le dîner,
& Montvilliers fit fi bien qu'il fe trouva
placé auprès de celle qui poffédoit déja
toutes les affections. Il n'épargna ni galanteries
, ni politeffes , ni prévenances pour
lui faire connoître la fatisfaction qu'il en
reffentoit ; & il ne tint qu'à elle de reconnoître
dans fes manieres une vivacité qui
ne va point fans paffion. Auffi ne fut- elle
pas la derniere à s'en appercevoir : elle
avoit remarqué fon attention de la veille ,
& fa figure dès ce moment ne lui avoit
déplu . Elle lui apprit qu'elle étoit alors
chez une dame de fes amies , qu'elle devoit
y refter encore quinze jours , qu'elle demeuroit
ordinairement à Paris avec fon
pas
pere & fa mere , qu'elle aimoit beaucoup
la campagne , & qu'elle étoit charmée de
ce que fon pere venoit d'acquérir une terre
22 MERCURE DE FRANCE.
affez confidérable , proche de R.... où ils
comptoient aller bientôt demeurer . Quoi ,
Mademoiſelle , lui dit- il , feroit- il bien poffible
que nous devinffions voifins ? Comment
vous êtes de R ... lui demanda - t- elle à
fon tour ? Je n'en fuis pas directement
répondit- il , mais la demeure de mon pere,
qui s'appelle Dorneville , n'en eft éloignée
que d'une lieue. Eh bien , reprit- elle ,
notre terre eft entre Dorneville & Madinville
; connoiffez - vous le Seigneur de cette
derniere paroiffe ? Grand Dieu ! Si je le
connois , répondit-il avec vivacité , c'eſt
l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligation.
Mademoiſelle d'Arvieux , c'eft ainfi
que s'appelloit cette jeune perfonne , contente
de cette déclaration , ne s'ouvrit
davantage . Cependant le foleil prêt à ſe
coucher , obligea les deux amis de reprendre
la route de Paris . Montvilliers n'avoit
jamais vu de journée paffer avec tant de
rapidité avant que de partir , il demanda
la permiffion de revenir , qu'on lui accorda
fort poliment.
pas
Il ne fut pas plutôt forti d'auprès de
Mlle d'Arvieux , que rentrant en lui - même
, & faiſant réflexion fur tous fes mouvemens
, il fentit qu'il aimoit. Le fouvenir
de ce qu'il avoit promis à fon bienfaicteur
, vint auffi-tôt le troubler . Il fe fit
NOVEMBRE . 1755. 23
des reproches de fon peu de courage ; mais
peut- être je m'allarme mal- à- propos , continua-
t- il en lui -même ; c'eft un caprice ,
un goût paffager que Mlle d'Arvieux m'aidera
elle - même à détruire. Si je pouvois
connoître le fond de fon coeur , fa façon
de penfer , fans doute je cefferois de l'aimer.
Il s'en feroit peut-être dit davantage,
fi fon ami n'avoit interrompu fa revêrie ,
en la lui reprochant. " Tu es furement
» amoureux , lui dit -il d'un ton badin. Je
» t'ai vu un air bien animé auprès de Mlle
» d'Arvieux ; conviens- en de bonne foi.
Il n'eft pas bien difficile d'arracher un fecret
de cette nature. Montvilliers qui connoiffoit
la difcrétion de fon ami , lui
avoua fans beaucoup de peine un fentiment
dont il étoit trop rempli , pour n'avoir
pas befoin d'un confident : mais en
convenant que les charmes de cette Demoifelle
l'avoient touché , il ajouta que
comme il craignoit que le caractere ne répondît
pas aux graces extérieures , il fongeoit
aux moyens de connoître le fond de
fon coeur. Si ce n'eft que cela qui te fait
rêver , lui dit fon ami , il eft aifé de te
fatisfaire . Je connois une perfonne qui eſt
amie particuliere de Mlle d'Arvieux ; je
fçais qu'elles s'écrivent quand elles ne
peuvent le voir , & tu n'ignores pas qu'on
24 MERCURE DE FRANCE.
•
fe peint dans fes lettres fans même le vouloir
& fans croire le faire ; il ne s'agit que
d'avoir celles de Mlle d'Arvieux , & je les
poffede ; c'eſt un larcin que j'ai fait à cette
amie , qui eft auffi la mienne. Les voici ,
je te les confie .
Montvilliers , après avoir remercié fon
ami que fes affaires appelloient ailleurs ,
fe rendit chez lui chargé de ces importan
tes pieces. Il lut plufieurs de ces lettres qui
étoient autant de preuves de la délicateffe
& de la jufteffe d'efprit de Mlle d'Arvieux.
C'étoit un agréable variété de raiſon &
de badinage . Le ftyle en étoit pur , aiſé ,
naturel , fimple , élégant , & toujours convenable
au fujet mais quel plaifir pour
Montvilliers de voir le fentiment regner
dans toutes ces lettres , & de lire dans une
d'elles , qu'un amant pour lui plaire devoit
bien moins chercher à acquerir des
graces que des vertus ; qu'elle lui deman--
doit un fond de droiture inaltérable , un
amour de l'ordre & de l'humanité , une
délicateffe de probité , une folidité du jugement
, une bonté de coeur naturelle , une
élévation de fentimens , un amour éclairé
pour la religion , un humeur douce , indulgente
, bienfaifante.
De pareilles découvertes ne fervirent
point à guérir Montvilliers de fa paflion ..
Toutes
NOVEMBRE . 1755. 23
Toutes les vertus & les qualités que Mlle
d'Arvieux exigeoit d'un amant , étoient directement
les traits qui caracterifoient fa
maîtreffe idéale . Cette conformité d'idée.
l'enchanta. Voilà donc , dit- il avec tranf
port , ce tréfor précieux que je cherchois
fans efpérance de le trouver ; cette perfonne
fi parfaite que je regardois comme une
belle chimere , ouvrage de mon imagination
. Que ne puis - je voler dès ce moment à
Les pieds , lui découvrir mes fentimens , ma
façon de penfer, lui jurer que l'ayant aimée
fans la connoître, je continuerai de l'adorer
toute ma vie avec la plus exacte fidélité .
Huit jours fe pafferent fans que Montvilliers
qui voyoit fouvent fa maîtreffe ,
pût trouver le moyen de l'entretenir en
particulier , quelque défir qu'il en eût :
mais le neuvieme lui fut plus favorable.
Difpenfe - moi , je vous prie , continua la
Silphide , de vous redire les difcours que
ces deux amans fe tinrent ; il vous fuffira
de fçavoir qu'ils furent très - contens l'un
de l'autre , & que cet entretien redoubla
une paffion qui n'étoit déja que trop vive
pour leur repos.
Un jour que Montvilliers conduit par
le plaifir & le fentiment , étoit allé voir .
Mlle d'Arvieux , il fut furpris de trouver
auprès d'elle un homme âgé qu'il ne con- :
B
62: MERCURE DE FRANCE.
noifloit point. Il comprit bientôt aux
difcours qu'on tenoit , que ce vieillard
étoit le pere de fa maîtreffe , & qu'il venoit
dans le deffein de la remmener avec
lui. Ils fe leverent un inftant après pour.
fortir , & notre amant refté feul avec la
maîtreffe du logis , apprit d'elle que M.
d'Arvieux venoit annoncer à fa fille qu'un
jeune homme fort riche , nommé Frien-.
val , l'avoit demandée en mariage ; que ce
parti paroiffoit être du goût du pere.
Montvilliers interdit à cette nouvelle , pria
celle qui la lui apprenoit , de vouloir bien
l'aider de fes confeils. Il faut vous propofer
, lui dit-elle , vous faire connoître.
Hé ! Madame , voudra - t - on m'écouter ,
répondit il? M. d'Arvieux ne m'a jamais
vu ; vous êtes amie de fa femme , rendez-
moi ce fervice . Elle y confentit , &.
lui promit que dès le lendemain elle iroit
demander à dejeûner à Mme d'Arvieux :
Au reste , ajouta- t- elle , vous pouvez être
tranquille du côté de vôtre maîtreffe ;
quand elle feroit capable de vous faire.
une infidélité , ce ne feroit point en faveur
de ce rival , elle le connoît trop bien ;
& pour vous raffurer davantage , je vais
vous rendre fon portrait tel qu'elle me le
faifoit encore hier en nous promenant.
Frienval , continua cette Dame , eft un de
NOVEMBRE 1755. 27
•
ces hommes frivoles dont Paris eft inordé.
Amateur des plaifirs , fans être voluptueux
, efclave de la mode en raillant
ceux qui la fuivent avec trop de régulari
té , il agit au hazard . Ses principes varient
fuivant les occafions , ou plutôt il
n'en a aucun. Auffi fes démarches fontelles
toujours inconféquentes. S'il eft
exempt de vices effentiels , il le doit à fon
tempérament. Futile dans fes goûts , dans
fes recherches , dans fes travaux , fon occupation
journaliere eft de courir les fpectacles
, les caffés , les promenades , & de
fe mêler quelquefois parmi des gens qui
pour mieux trouver le bon ton , ont banni
le bon fens de leurs fociétés . Ses plus
férieufes démarches n'ont d'autre but
qu'un amufement paffager , & fon état
peut s'appeller une enfance continuée . Il
y a fort long- tems qu'il connoît Mlle d'Arvieux
, & qu'il en eft amoureux , comme
tous les gens de fon efpece , c'eft-à- dire
fans fe gêner. Mais loin de le payer d'aucun
retour elle n'a pas daigné faire la
moindre attention à fes galanteries. Trop
occupé pour réfléchir , fa légereté lui a
fauvé mille conféquences peu flateufes ,
qu'il devoit naturellement tirer. Il fe croit
aimé avec la même bonne foi qu'il fe
croit aimable ; fon mérite lui femble une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
chofe , démontrée , & qu'on ne peut lut
difputer raisonnablement.
Le lendemain fut un jour heureux pour
Montvilliers. Son Ambaffadrice lui rapporta
qu'on vouloit bien fufpendre la conclufion
du mariage propofé , afin de le
connoître , & qu'on lui permettoit de fe
préfenter. Il ne fe le fit pas dire deux fois:
il courut chez M. d'Arvieux qui le reçut
affez bien pour lui faire efperer de l'être
encore mieux dans la fuite. Sa maîtreffe
lui apprit qu'ils partoient dès le lendemain
pour cette terre dont elle lui avoit
parlé ; il promit qu'il les fuivroit de près :
en effet il prit la route de fa patrie deux
jours après leur départ.
Depuis trois semaines que fa paffion
avoit commencé , il en avoit été fi occupé
qu'il avoit oublié d'écrite à M. de Madinville
. Il étoit déja à moitié chemin qu'il
fe demanda comment il alloit excufer auprès
de lui ce retour précipité. Il comprit
alors qu'il lui avoit manqué effentiellement
de plufieurs façons , & que fa conduite
lui méritoit l'odieux titre d'ingrat.
Mais fi ces réflexions lui firent craindre
le moment d'aborder fon bienfaicteur , des
mouvemens de tendreffe & de reconnoiffance
rien ne pouvoit altérer , lui fique
Fr.rent défirer de l'embraffer. Ces différens
1-
NOVEMBRE. 1755. 29
fentimens lui donnerent un air confus ,
embarraffé , mêlé d'attendriffement.
M. de Madinville qui avoit pour lui
l'affection la plus fincere , n'avoit point
fupporté fon abfence fans beaucoup de
peine & d'ennui . Charmé de fon retour
dont il fut inftruit par une autre voie , s'il
avoit fuivi les mouvemens de fon coeur ,
mille careffes auroient été la punition de
la faute que Montvilliers commettoit en
revenant fans lui demander fon agrément;
mais il voulut éprouver fi l'abfence ne
l'avoit point changé, & fi comblé des bienfaits
de l'amour , il feroit fenfible aux pertes
de l'amitié : il fe propofa donc de le
recevoir avec un air férieux & mécontent.
Montvilliers arrive , defcend de cheval ,
vole à la chambre de fon ami , qui en le
voyant joua fort bien la furpriſe . Quoi !
c'est vous , Montvilliers , lui dit - il , en
reculant quelques pas : oferois je vous demander
la caufe de ce prompt retour , &
pourquoi vous ne m'en avez point averti ?
J'efperois cependant que vous me feriez
cette grace.Montvilliers déconcerté par cet- "
te réception ne put répondre une feule
parole. Mais fes yeux interpretes de fon
ame , exprimoient affez fon trouble. M. de
Madinville fans faire femblant de s'en appercevoir
, ajouta : Au refte , je ne fuis
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
pas fâché de vous revoir ; vous avez pré
venu mon deffein ; j'allois vous écrire pour
vous engager à revenir , l'affaire dont je
vous ai parlé avant votre départ eft fort
avancée , il ne manque pour la conclure
que votre confentement. Ma niece fur le
bon témoignage que je lui ai rendu de
votre caractere , vous aime autant & plus
que moi - même. Mais je ne penfe pas ,
continua- t- il , que vous avez beſoin de
repos & de rafraîchiffement ; allez - en
prendre , nous nous expliquerons après.
Pénétré de l'air, froid & fec dont M.
de Madinville l'avoit reçu , qui lui avoit
ôté la liberté de lui témoigner la joie qu'il
avoit de le revoir , Montvilliers avoit befoin
de folitude pour mettre quelque
ordre à fes idées . Il fortit fans trop fçavoir
où il alloit , & s'arrêtant dans ce
bois où il avoit vu fon ami pour la premiere
fois , il fe repréſenta plus vivement
que jamais les obligations qu'il lui avoit.
Son ame , fon coeur , fon efprit , fes qualités
extérieures étoient le fruit de fes
foins ; fon amitié avoit toujours fait les
charmes de fa vie , il falloit y renoncer ,
ou fe réfoudre à ne jamais pofféder Mlle
d'Arvieux quelle cruelle alternative ! Il
falloit pourtant fe décider. Un fort honnête
homme de R .... qu'il avoit vu ſous
NOVEMBRE 1755 . 31
:
vent chez M. de Madinville , interrompit
ces réflexions accablantes . Après les premiers
complimens , il lui demanda ce qui
pouvoit caufer l'agitation où il le voyoit.
Montvilliers ne fit point de difficulté de
lui confier fon embarras . Il lui raconta le
projet de fon ami qu'il lui avoit communiqué
avant fon voyage , la naiffance &
la violence d'une paffion qu'il n'avoit pas
été le maître de ne point prendre , l'impoffibilité
où il fe trouvoit de la vaincre
la crainte exceffive de perdre un ami dont
il connoiffoit tout le prix , & fans lequel
il ne pouvoit efperer d'être heureux .
Ce récit que Montvilliers ne put faire
fans répandre des larmes , attendrit celui
qui l'écoutoit . Votre fituation eft très- embarraffante
; lui dit- il. Pour moi , je nè
vois pas d'autre parti que de déclarer naïvement
à M. de Madinville ce que vous
fouffrez. Il est généreux , il vous aime , &
ne voudra point vous défefperer . Ah !
fongez- vous , répondit- il , que cette déclaration
détruit un projet qui eft devenu
l'objet de fa complaifance ? Faites - vous.
attention qu'il a parlé de moi à fa niece ,
qu'il a fait naître dans fon ame une paffion
innocente ? Non , je n'aurai jamais la
hardieffe de la lui faire moi-même. Hé
bien voulez-vous que je lui en parle ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
demanda fon confident ? Je vais paffer
l'après-midi avec lui ; nous ferons feuls ,
je tâcherai de démêler ce qu'il penſe à votre
fujet .
Montvilliers ayant fait connoître qu'il
lui rendroit un grand fervice , le quitta ,
& prit le chemin qui conduifoit à Dorneville.
Il trouva fon pere en deuil de fa
belle mere ; il le reçut affez bien , & l'engagea
à fouper avec lui , & à occuper fon
ancien appartement.
Son Ambaffadeur eut fa vifite le lendemain
de fort bon matin. Il lui dit qu'il
n'avoit pas tiré de fa commiffion tout le
fruit qu'il en efperoit : que M. de Madinville
lui avoit dit qu'il n'avoit jamais prétendu
contraindre les inclinations de perfonne
au refte , ajouta- t-il , allez- le voir ,
expliquez- vous enfemble.
Montvilliers qui vouloit s'éclaircir à
quelque prix que ce fût , partit auffi -tôt ;
mais plus il approchoit de Madinville &
plus fon courage diminuoit. Il entre cependant
; on lui dit que fon ami étoit à fe
promener. Il va pour le joindre , il l'apperçoit
au bout d'une allée , le falue profondément
, cherche dans fes yeux ce qu'il
doit craindre ou efperer ; mais M. de
Madinville qui le vit , loin de continuer
affecta de , paffer d'un autre côté
NOVEMBRE. 1755. 33
i
pour éviter de le rencontrer.
Ce mouvement étoit plus expreffif
que tous les difcours du monde . Montvilliers
qui comprit ce qu'il vouloit dire ,
fur pénétré de l'affliction la plus vive . Il
fe jetta dans un bofquet voifin où il fe mit
à verfer des larmes ameres. Alors confidérant
ce qu'il avoit perdu , il prit la réfolution
de faire tout fon poffible pour le
recouvrer . M. de Madinville qui fe douta
de l'effet que fon dedain affecté auroit
produit , & qui ne vouloit pas abandonner
long - tems Montvilliers à fon défefpoir ,
vint comme par hafard dans l'endroit où
il étoit pour lui donner occafion de s'expliquer
, & feignit encore de vouloir fe
retirer. Cette nouvelle marque d'indifférence
outrageant la tendreffe de Montvilliers
, il fe leva avec un emportement de
douleur ; arrêtez , Monfieur , lui dit - il
d'une voix altérée : il eft cruel dans l'état
où vous me voyez , de m'accabler par de
nouveaux mépris . Ma préfence vous eft
odieufe ; vous me fuyez avec foin , tandis
que préfé par le fentiment , je vous cherche
pour vous dire que je fuis prêt de tout
facrifier à l'amitié . Oui , ajouta - t- il en
rédoublant fes larmes , difpofez de ma
main , de mes fentimens , de mon coeur ,
& rendez -moi la place que j'occupois dans
le vôtre. By
34 MERCURE DE FRANCE.
M. de Madinville charmé , ceffa de fe
contraindre , & ne craignit plus de laiſſer
voir fa joie & fon attendriffement . Il embraffe
Montvilliers , l'affure qu'il n'a pas
ceffé un inftant de l'aimer ; qu'il étoit
vrai que l'indifférence qu'il fembloit avoir
pour fon alliance , lui avoit fait beaucoup
de peine , parce qu'il la regardoit comme
une marque de la diminution de fon amitié
; que la fienne n'étant point bornée
il vouloit aufli être aimé fans réferve ;
qu'au refte il n'abuferoit point du pouvoir
abfolu qu'il venoit de lui donner fur
fa perfonne ; que la feule chofe qu'il exigeoit
de fa complaifance , étoit de voir
fa niece ; que fi après cette entrevue il
continuoit à penfer de la même façon ,
il pourroit le dire avec franchife , & fuivre
fon penchant.
Il finiffoit à peine de parler , qu'on vint
lui annoncer la vifite de fa niece . Repréfentez
- vous quel fut l'étonnement & la
joie de Montvilliers , lorfqu'entrant dans
une fale où l'on avoit coutume de recevoir
la compagnie , il apperçut Mlle d'Arvieux
qui étoit elle-même la niece de M.
de Madinville.
M. d'Arvieux , frere aîné de cet aimable
Philofophe , étoit un homme haut ,
emporté , violent ; ils avoient eu quelques
NOVEMBRE. 1755 . 35
différends enfemble , & M. de Madinville
fans conferver aucun reffentiment de fes
mauvais procédés , avoit jugé qu'il étoit de
fa prudence d'éviter tout commerce avec
un homme fi peu raifonnable. Comme M.
d'Arvieux étoit forti fort jeune de la province
fans y être revenu depuis , à peine
y connoiffoit - on fon nom ; Montvilliers
n'en avoit jamais entendu parler . Mlle
d'Arvieux avoit eu occafion de voir fon
oncle dans un voyage qu'il avoit fait à Paris
, & depuis ce tems elle entretenoit
avec lui un commerce de lettres à l'infçu
de fon pere. Comme elle fe fentoit du
penchant à aimer Montvilliers , elle fut
bien-aife avant que de s'engager plus avant ,
de demander l'avis de fon oncle , & ce
qu'elle devoit penfer de fon caractere .
L'étude des hommes lui avoit appris combien
il eft difficile de les connoître , & l'étude
d'elle-même combien on doit fe défier
de fes propres lumieres . Elle écrivit
donc dès le même jour , & reçut trois
jours après une réponse qui paffoit fes
efpérances , quoiqu'elles fuffent des plus
Alatteufes. Après lui avoir peint le coeur &
l'efprit de Montvilliers des plus belles couleurs
, M. de Madinville recommanda à
fa niece de continuer à lui faire un myftere
de leur parenté & de leur liaifon , afin
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
de voir comment il fe comporteroit dans
une conjoncture fi délicate .
pe-
Tout le monde fut bientôt d'accord.
On badina fur la fingularité de cette aventure
, & l'on finit par conclure que Montvilliers
demanderoit l'agrément de fon
re. Il y courut auffi- tôt , & l'ayant trouvé
feul dans fon cabinet , il alloit lui déclarer
le fujet de fa vifite : mais M. Dorneville
ne lui en laiſſa pas le loifir. J'ai jugé , lui
dit-il , qu'il étoit tems de vous établir , &
j'ai pour cela jetté les yeux fur Mlle de
F... Vous allez peut- être m'alléguer pour
vous en défendre , ajouta-t - il , je ne ſçais
quelle paffion romanefque que vous avez
prife à Paris pour une certaine perfonne
que je ne connois point . Mais fi vous voulez
que nous vivions bien enſemble , ne
m'en parlez jamais. Ne pourrai -je point ,
Monfieur , dit Montvilliers , fçavoir la
raifon ? .... Je n'ai de compte à rendre
à qui que ce foit , reprit le pere avec emportement
; en un mot , je fçais ce qu'il
vous faut. Mlle d'Arvieux n'eft point votre
fait , & je ne confentirai jamais à cette alliance
faites votre plan là- deffus . Il fortit
en difant ces mots. Montvilliers confterné
refta immobile : il ne pouvoit s'imaginer
pourquoi il paroiffoit avoir tant d'éloignement
pour un mariage convenable , & mêNOVEMBRE.
1755. 37
me avantageux . Sa maîtreffe étoit fille
unique , & M. d'Arvieux du côté de la
fortune & de la nobleffe ne le cédoit point
à M. Dorneville.
Driancourt , frere de Montvilliers , dont
j'ai rapporté la naiffance au commencement
de cette hiftoire , avoit pour lors
dix-huit àdix- neuf ans. Double, artificieux ,
adroit , flateur, il penfoit que le grand art
de vivre dans le monde étoit de faire des
dupes fans jamais le devenir , & de tout
facrifier à fon utilité . Son efprit élevé audeffus
des préjugés vulgaires ne reconnoiffoit
aucunes vertus , & tout ce que les
hommes appellent ainfi n'étoit , felon
lui , que des modifications de l'amourpropre
, qui eft dans le monde moral , ce
qu'eft l'attraction dans le monde phyfique ,
c'eft-à- dire la caufe de tout. Toutes les
actions , difoit - il , font indifférentes ,
puifqu'elles partent du même principe.
Il n'y a pas plus de mal à tromper fon
ami , à nier un dépôt , à inventer une calomnie
, qu'à rendre ſervice à fon voiſin ,
à combattre pour la défenfe de fa patrie ,
à foulager un homme dans fa mifere , ou
à faire toute autre action .
Driancourt avec ce joli fyftême , ne perdoit
point de vue le projet de fe délivrer
de fon frere , dont fa mere lui avoit fait
38 MERCURE DE FRANCE.
le
fentir mille fois la néceffité. Il crut que
moment de l'exécuter étoit arrivé. C'étoit
lui qui avoit inftruit M. Dorneville de la
paffion de Montvilliers pour Mlle d'Arvieux
, & qui en même tems avoit peint
cette Demoiſelle de couleurs peu avantageufes.
Depuis ce moment il ne ceffa de
rapporter à fon pere , dont il avoit toute la
confiance & la tendreffe , mille difcours
peu refpectueux , accompagnés de menaces
qu'il faifoit tenir à Montvilliers : enfin
il tourna fi bien l'efprit de ce vieillard foi
ble & crédule , qu'il le fit déterminer au
plus étrange parti.
L'on parloit beaucoup dans ce tems là
de ces colonies que l'on envoie en Amérique
, & qui fervent à purger l'Etat . Driancourt
ayant obtenu , non pourtant fans
quelque peine , le confentement de fon
pere , part pour D ..... trouve un vaiffeau
prêt à mettre à la voile chargé de plufieurs
miférables qui , fans être affez coupables
pour mériter la mort l'étoient cependant
affez pour faire fouhaiter à la fofociété
d'en être délivrée . Il parle au Capitaine
qui lui promit de le défaire de fon
frere , pourvu qu'il pût le lui livrer dans
deux jours. Il revint en diligence , & dès
la nuit fuivante , quatre hommes entrent
dans la chambre de Montvilliers, qui avoit
NOVEMBRE. 1755 . 39
continué de coucher chez fon pere depuis
fon retour de Paris , fe faififfent de lui ,
le contraignent de fe lever , le conduifent
à une chaiſe de pofte , l'obligent d'y monter
, d'où ils ne le firent defcendre que
pour le faire entrer dans le vaiffeau qui
partit peu de tems après .
Montvilliers qui avoit pris tout ce qui
venoit de lui arriver pour un rêve , ne
douta plus alors de la vérité . Enchaîné
deavec
plufieurs autres miférables , que
vint-il quand il fe repréfenta l'indignité
& la cruauté de fon pere , ce qu'il perdoit ,
ce qu'il alloit devenir ? Ces idées agirent
avec tant de violence fur fon efprit, qu'el
les y mirent un défordre inconcevable. Il
jugea qu'il n'avoit point d'autre reffource
dans cette extrêmité que la mort , & réfo
lut de fe laiffer mourir de faim. Il avoit
déja paffé deux jours fans prendre aucune
nourriture , mais le jeune Anglois que
voici , qui étoit pour lors compagnon de
fon infortune , comprit à fon extrême abattement
qu'il étoit plus malheureux que
coupable. Il entreprit de le confoler , il
lui préfenta quelque rafraîchiffemens qui
furent d'abord refufés ; il le preffa , il le
pria. Je ne doute pas , lui dit- il , que vous
ne foyez exceffivement à plaindre ; je veux
même croire que vous l'êtes autant que
40 MERCURE DE FRANCE
moi cependant il eft des maux encore
plus rédoutables que tous ceux que nous
éprouvons dans cette vie , & dont on fe
rend digne en entreprenant d'en borner
foi-même le cours . Peut - être le ciel qui ne
veut que vous éprouver pendant que vous
vous révoltez contre fes décrets , vous
prépare des fecours qui vous font inconnus.
Acceptez , je vous en conjure , ces
alimens que vous préfente un homme qui
s'intéreffe à votre vie.
Montvilliers qui n'avoit fait aucune
attention à tout ce qui l'environnoit , examina
celui qui lui parloit ainfi , remarqua
dans fon air quelque chofe de diftingué
& de prévenant ; il trouva quelque
douceur à l'entretenir. Il fe laiffa perfuader
, il lui raconta fon hiftoire ; & quand
il cut fini fon récit , il le preffa d'imiter
fa franchiſe , ce que le jeune Anglois fic
en ces termes :
Lafuite au prochain Mercure.
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Résumé : LES CHARMES DU CARACTERE. HISTOIRE VRAISEMBLABLE. SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE. Par Mademoiselle Plisson, de Chartres.
Le texte raconte l'histoire de Montvilliers, un gentilhomme issu d'une famille aisée, connu pour son caractère noble et généreux. Après la perte de sa mère à sa naissance, son père se remarie avec une femme aimable mais peu fortunée. À l'âge de quatre ou cinq ans, Montvilliers devient indifférent et incommodant pour sa belle-mère, qui le traite avec mépris et le considère comme stupide. Il passe ses journées dans les bois, mélancolique et découragé, se sentant comme une charge. À quinze ans, Montvilliers rencontre M. de Madinville, un militaire philosophe qui le prend sous son aile. Impressionné par l'intelligence et le caractère de Montvilliers, Madinville décide de l'aider à cultiver ses qualités naturelles. Montvilliers, touché par cette rencontre, se rend régulièrement chez Madinville, qui lui enseigne les principes de la philosophie et de la vertu. Ce changement attire l'attention de son père, mais sa belle-mère continue de le mépriser secrètement. Montvilliers, malgré son bonheur apparent, ressent un besoin d'amour et d'attachement. Il imagine une maîtresse parfaite mais ne la trouve pas parmi les jeunes femmes de sa connaissance. Un jour, M. de Madinville propose à Montvilliers d'épouser sa nièce, qu'il décrit comme ayant un esprit solide et un caractère doux. Montvilliers, bien que surpris, accepte après réflexion, voyant dans cette union un moyen de renforcer son lien avec son bienfaiteur. Madinville envoie Montvilliers à Paris pour perfectionner ses manières et ses compétences. À Paris, Montvilliers fréquente des cercles distingués et cultive ses intérêts intellectuels, tout en évitant la frivolité de la bonne société. Lors d'une promenade aux Tuileries, Montvilliers remarque une jeune demoiselle, Mlle d'Arvieux, dont la physionomie est un mélange agréable de douceur, de franchise, de modestie et de raison. Intrigué, il la suit et découvre qu'elle se rend dans une maison de campagne à B. Grâce à un ami, Montvilliers se rend également à cette maison et y rencontre Mlle d'Arvieux. Ils passent une journée ensemble, et Montvilliers est charmé par ses qualités. Il apprend qu'elle réside à Paris avec ses parents et qu'ils comptent bientôt s'installer à R., près de sa propre demeure familiale à Dorneville. Montvilliers est troublé par ses sentiments et se remémore sa promesse à M. de Madinville. Un ami lui montre des lettres de Mlle d'Arvieux, révélant ses vertus et ses qualités, qui correspondent à celles de la maîtresse idéale de Montvilliers. Après plusieurs jours, Montvilliers parvient à s'entretenir en privé avec Mlle d'Arvieux, renforçant ainsi sa passion. Cependant, il apprend qu'un certain Frienval, un homme riche et frivole, a demandé la main de Mlle d'Arvieux. Avec l'aide d'une amie de la famille, Montvilliers obtient la permission de se présenter à M. d'Arvieux, le père de Mlle d'Arvieux. Il se rend chez eux et promet de les suivre à R. Montvilliers réalise alors qu'il a négligé d'écrire à M. de Madinville et craint sa réaction. Malgré ses appréhensions, Montvilliers est déterminé à embrasser son bienfaiteur. M. de Madinville, bien que peiné par l'absence de Montvilliers, décide de le recevoir avec un air sérieux et mécontent pour tester sa fidélité. Montvilliers revient chez M. de Madinville, qui lui révèle que son projet d'alliance est avancé et que sa nièce, Mlle d'Arvieux, partage ses sentiments. Cependant, Montvilliers est troublé par la perspective de renoncer à cette alliance ou de perdre l'amitié de M. de Madinville. Il confie ses dilemmes à un honnête homme de R..., qui lui conseille de se confier à M. de Madinville. Montvilliers rencontre ensuite son père, M. Dorneville, qui lui annonce un projet de mariage avec Mlle de F..., ignorant les sentiments de Montvilliers pour Mlle d'Arvieux. Le frère de Montvilliers, Driancourt, jaloux et manipulateur, convainc M. Dorneville d'envoyer Montvilliers en Amérique. Montvilliers est enlevé et embarqué de force. À bord, un jeune Anglais tente de le réconforter, lui rappelant que des maux plus grands existent et que des secours pourraient encore survenir.
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188
p. 7-32
SUITE De la Promenade de Province, & des charmes du Caractere.
Début :
L'Angleterre est ma patrie, & mon nom est Tumbsirk. Mon pere qui s'appelloit [...]
Mots clefs :
Comte, Homme, Capitaine, Vaisseau, Fils, Esprit, Papiers, Bonheur, Amis, Coeur, Promenade de province
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texteReconnaissance textuelle : SUITE De la Promenade de Province, & des charmes du Caractere.
SUITE
De la Promenade de Province , & des
charmes du Carailere.
'Angleterre eft ma patrie , & mon nom
eft Tumbfirk. Mon pere qui s'appelloit
Milord K..... devenu veuf & mécontent
de la Cour , fe retira dans fes terres
qui font dans le Comté de Devonshire .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ce fut là qu'il devint amouteux de la fille
d'un fimple Gentilhomme réduit à la derniere
néceffité. Elle étoit belle. Si fa mifere
le toucha , fa vertu excita fon admiration.
Il prit le parti de l'époufer , avec
toutes les formalités néceffaires , mais le
plus fecrettement qu'il lui fut poffible ,
parce qu'il craignoit les enfans de fon premier
lit , qui étoient au nombre de trois.
Je fuis le feul fruit de ce mariage , ma
mere étant morte en me mettant au monde.
Mon enfance n'a rien eu d'extraordinaire.
J'ai été élevé dans un college jufqu'à
l'âge de feize ans. J'allois fouvent
voir Milord K.... que je regardois comme
un ami qui vouloit bien prendre foin de
moi , du refte j'ignorois à qui je devois la
naiffance.
Je fus furpris un jour de ce qu'on vint
me chercher de fa part avec précipitation.
J'arrivai , & je le trouvai à l'extrêmité . Il
fit fortir tout le monde de fa chambre , &
m'ayant fait approcher de fon lit , je me
meurs , me dit- il , d'une voix foible ; mais
écontez bien ce que je vais vous dire. Vous
êtes mon fils . Voici , ajoûta- t'il , en me
préfentant des papiers , les pieces qui le
juftifieront. Vous avez des freres puiffans
qui refuferont peut - être de vous reconnoître.
Défiez- vous furtout de votre aîné , &
DECEMBRE 1755. 9
agiffez - en avec lui comme avec un homme
de qui vous avez tout à craindre. Voici
pour le Baron de W... le plus jeune de vos
freres , une lettre qui pourra l'attendrir
en votre faveur. En voilà une autre pour
votre foeur qui eft mariée au Duc de M...
Embraffez- moi , mon fils , pourfuivit - il ,
en s'attendriffant ; puiffe le ciel , protecteur
de l'innocence , vous tenir lieu de
pere ! Je reçus fa bénédiction , en pleurant
amerement , il mourut une heure après
entre mes bras. Sa perte me caufa une vive
douleur , je l'aimois véritablement , & la
confidération de l'état où il me laiſſoit , ne
fervit pas à me confoler. Je n'avois du
côté de ma mere que des parens éloignés ,
que je ne connoiffois point. Je me regardai
comme un homme ifolé , qui ne tenoit
à rien , & qui avoit tout à craindre.
Mourir, c'eft un fort inévitable , me disje
, il faudra toujours en venir - là , après
avoir effuyé bien des traverfes , je puis me
les épargner en finiffant ma trifte vie ,
mais je veux que ma mort foit utile à ma
patrie ; c'eft au milieu des hafards que je
dois la chercher . Nous étions alors en
guerre avec la France , je m'engageai dans
un vieux corps de cavalerie , bien réfolu
de vendre cherement ma vie. Je me rendis
au lieu où l'armée étoit allemblée : j'avois
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
toujours dans mon porte-feuille les papiers
que mon pere m'avoit donnés. A peine
fus-je arrivé que j'appris que l'officier qui
commandoit étoit le Comte de Y..... frere
unique de feu mon pere. Je ne l'avois jamais
vu parce qu'ils étoient mal enſemble
depuis longtems ; cela ne me donna aucune
envie de lui découvrir mon fecret.
Cependant le Capitaine de la compagnie
où j'étois enrôlé , étoit un homme
violent , emporté , brutal & généralement
haï j'avoue que je ne cédois à perfonne
ma part de cette averfion . Il me rencontra
un jour avec quelques officiers qu'il
n'aimoit pas. Il voulut me dire quelque
chofe , fa vue feule étoit capable de m'émouvoir
, je lui répondis avec hauteur. Il
fe mit en devoir de punir ma témérité
quelques coups de plat d'épée : voyons ,
lui dis - je , en tirant la mienne , fi tu as autant
de coeur que de brutalité. Je le pouſſai
vivement , mais on nous fepara. Mon crime
étoit irrémiffible ; auffi fus - je condammé
à avoir la tête caffée dès le même jour.
par
Quelque indifférence que j'euffe pour
la vie , je ne pus me défendre d'un violent
friffonnement , en fongeant que je navois
plus que quelques heures à vivre. Une
reffource me reftoit , c'étoit de me faire
connoître au Comte de Y... Mais comment
1
DECEMBRE. 1755 . II
y parvenir. A qui m'adreffer ? Plufieurs de
mes amis vinrent pour me voir , mais on
ne voulut pas leur permettre de me parler.
Un officier de confidération qui m'aimoit ,
demanda cette grace , qu'on ne put pas lui
refufer. Le ciel , lui dis - je , en l'appercevant
, vous envoie fans doute ici pour me
fauver la vie , mais il n'y a point de tems
à perdre. Je fuis le neveu du Comte de Y...
j'ai fur moi de quoi le prouver : l'officier
ne pouvant fe figurer que cela fût vrai ,
demanda à voir mes papiers , je ne fis aucune
difficulté de les lui montrer ; il y
reconnut la vérité , & courut avec empreffement
à la tente du Comte de Y..... après
avoir donné ordre à ceux qui me gardoient
de différer l'exécution jufqu'à fon retour,
Cependant l'heure de me conduire au
fupplice approchoit , le régiment étoit
déja affemblé , & mon lâche Capitaine ,
qui fe douta qu'on travailloit à me fauver ,
éloigna fous divers prétextes , ceux qui me
gardoient , & qui avoient reçu l'ordre de
différer , & me fit auffitôt conduire au lieu
où je devois perdre la vie . Je vis bien alors
qu'il n'y avoit plus de falut à efpérer : on
me banda les yeux ; quels funeftes aprêts ,
& qu'elle horrible fituation ! Tout mon
fang fe retira autour de mon coeur , mon
efprit ne m'offroit plus que des penfées
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
confufes , je crus fentir le coup qui devoit
faire fortir mon ame de fa trifte prifon.
Mais un moment après la vue me fut rendue
, & je vis auprès de moi cet officier
qui paroifoit fort en colere du mépris
que l'on avoit fait de fes ordres. Un rayon
d'efpérance coula dans mon fein , & me
rendit la refpiration que j'avois perdue . Je
n'étois pas encore parfaitement revenu à
moi-même , lorfque je me trouvai devant
le Comte de Y... Je me laiffai tomber à fes
genoux , & ne pouvant trouver de langue
ni de voix , je lui préfentai les pieces juftificatives
de ma naiffance , fans en excepter
la lettre de mon pere adreffée au Baron
de W... Il lut le tout avec émotion , &
venant à moi , il m'embraffa en me difant ,
vous êtes le fils de mon frere , je ne puis
en douter , mais je veux que vous foyez le
mien. Oui , mon cher enfant , continuat'il
, en m'obligeant de me relever , vous
ferez la confolation de ma vieilleffe . J'avois
un fils , il feroit de votre âge , vous
lui reffemblez , je croirai le voir en vous
voyant. Vous penfez bien que je lui rendis
fes careffes avec ufure. Je lui jurai un
éternel attachement. Je lui raconta ce
que m'avoit dit mon pere avant que de
mourir , ma douleur , mes craintes , mon
indifférence pour la vie ; il m'apprit que
DECEMBRE. 1755. 13
l'aîné de mes freres étoit mort depuis environ
un mois ; que le Baron de W... étoit
un de fes principaux officiers ; qu'il étoit
d'un efprit bien plus doux. Il n'eft point
actuellement ici , ajouta t'il , mais il y
fera dans quelques jours . Laiffez-moi ménager
votre premiere entrevue . Je veux le
préparer à vous reconnoître. Tout ce que
je vous recommande , c'eft de garder le
fecret fur tout ce qui vient de fe paffer
entre nous.
La premiere marque de bienveillance
que me donna le Comte de Y ... fut de me
faire changer d'habit , il m'en fit donner
de très riches . Jugez quel plaifir pour un
jeune homme de mon age. Je me trouvois
à ravir , & je me figurai avec une vive
émotion de vanité , la furprife de mes
camarades , & particulierement le dépit &
la confufion de mon Capitaine . Il foutint
ma préſence d'un air embaraffé & humilié,
Tous les pas que je faifois , étoient autant
de triomphes. Aucuns des agrémens de
ma nouvelle fituation ne m'échappoient, je
fentois toute l'étendue de mon bonheur.
Ingénieux à faire naître les occafions de
témoigner ma reconnoiffance au Comte
de Y... je paffois auprès de lui les plus gracieux
momens. Chacun raifonnoit diverfement
à mon fujet , chacun faifoit des
14 MERCURE DE FRANCE.
conjectures , mais tous ceux qui nie
voyoient , convenoient que fi je n'étois
pas d'une illuftre naillance, le fort m'avoit
fait une injuftice .
Nous étions en préfence des ennemis ,
& toujours à la veille de combattre. Le
Baron de W... arriva enfin , nous en fumes
avertis , un moment avant qu'il parût. 11
vint rendre fes devoirs au Comte de Y...
qui m'avoit fait mettre dans un endroit
d'où je pouvois tout entendre fans être
vu. Ils étoient feuls . Après qu'ils fe furent
entretenus quelque tems de l'état de l'armée
& de la difpofition des ennemis : il
eft arrivé ici depuis votre départ , dit le
Comte de Y... une hiftoire bien finguliere.
Il lui fit alors , fans nommer les perfonnes
, le récit que je viens de vous faire ,
continua Tumbfirk , voilà , ajouta le Comre
, les papiers que cet infortuné jeune
homme m'a préfentés . Le Baron de W... les
prit & lut ce qu'ils contenoient avec
une furpriſe inexprimable. Le Comte de
Y...fans lui donner le tems de fe remettre,
lui remit la lettre de mon pere : elle étoit
touchante ; auffi ce ne fut point fans répandre
des larmes , qu'il en acheva la lecture.
Ah ! c'en eft trop , dit- il , d'une voix attendrie,
après avoir fini : je chéris trop , ô mon
pere , votre mémoire pour ne pas aimer
DECEMBRE . 1755. 15
ce qui vous a été cher. Milord , permettez-
moi d'embraffer mon frere , & de lui
jurer devant vous une amitié éternelle . Je
jugeai qu'il étoit tems de paroître . Le
voilà qui s'offre à vos defits , lui dit le
Comte de Y... fatisfaites votre jufte empreffement.
Il me regarda un moment
avec attention . Je voulus embraffer fes
genoux , mais il m'en empêcha en me ferrant
entre fes bras. Mon bonheur me fembla
alors affermi d'une façon inébranlable,
hélas ! il devoit auffi peu durer qu'il étoit
inopiné .
Dès le même jour , il vint un bruit que
les ennemis avoient le deffein de nous attaquer.
Cette nouvelle caufa un mouvement
général dans le camp . On fe prépara
pour les recevoir . Le lendemain à la pointe
du jour , le combat s'engagea : il fut
meurtrier de part & d'autre . J'étois auprès
du Comte de Y... un fatal boulet de canon
vint à mes yeux le frapper dans la poitrine,
& le fit tomber roide mort. La chaleur où
j'étois ne m'empêcha pas de fentir toute
l'horreur de cette perte. Je courus vers
mon frere , mais il fembloit que le fort
attendît mon arrivée pour le frapper à la
tête d'une balle qui le fit tomber de deffus
fon cheval. On le tira de la foule , on l'appuya
contre un arbre , il me reconnut ,
16 MERCURE DE FRANCE
me tendit la main , en me difant , adieu ,
mon cher Tumbfirk , j'aurois été votre
appui , le ciel en a difpofé autrement , le
Comte de Y... à mon défaut... Il ne put
en dire davantage. Ses yeux éteints fe fermerent
pour toujours , & fa tête qu'il ne
pouvoir plus foutenir , tomba fur fa poitrine.
Plufieurs de mes amis inftruits de mon
double malheur , m'arracherent d'auprès
de ce lugubre fpectacle.Toute mon occupation
pendant huit jours fut de pleurer
amèrement les pertes que je venois de faire
, fans vouloir recevoir de confolation.
Mais à ce découragement fuccéderent des
inquiétudes fur mon fort. Je ne me voyois
pas plus avancé qu'à mon arrivée dans le
camp. Encouragé par l'épreuve que j'avois
faite du bon naturel de mon oncle & de
mon frere , je pris la réfolution d'aller
trouver ma foeur. Elle demeuroit à Londres
je me fis conduire à fon hôtel. Elle
étoit feule dans fon appartement , je lui
préfentai les preuves de ma naiffance avec
la lettre de mon pere qui lui étoit adreffée ;
je fuis fûr qu'elle alloit me donner des
marques de fa tendreffe , lorfque le Duc
de M... fon époux entra. Elle changea de
couleur en le voyant . Je le remarquai avec
effroi. Il prit les papiers des mains de fon
époufe , & les parcourut avec une furpriſe
DECEMBRE. 1755. 17
mêlée de chagrin. Je félicite Madame , me
dit- il , en affectant unair plus doux , d'avoir
pour frere un auffi aimable cavalier que
vous. L'avantage n'eft pas grand , lui répondis-
je , mais , Monfieur , ajoutai - je ,
en voyant qu'il ferroit mes papiers , permettez-
moi de vous redemander ces pieces,
elles me font néceffaires. Soyez tranquille,
me répondit-il d'un ton railleur , elles font
en fureté , je vous les rendrai , mais il faut
auparavant que je les examine à loifir.
Je compris alors mon imprudence. Je retournai
à mon auberge avec beaucoup d'inquiétude
j'étois fatigué , je me couchai
de fort bonne heure. Mais je fus réveillé
dans mon premier fommeil par un bruit
qui ne me parut pas éloigné. Je prêtai l'oreille
avec émotion , & j'entendis qu'on
vouloit forcer la porte de ma chambre.
Dans le même inftant je vis , à la lueur
d'une lumiere que j'avois laiffée , trois
hommes qui fe jetterent fur moi , m'arracherent
mon épée , me banderent la bouche
d'un mouchoir pour m'empêcher de
crier , me conduifirent à une chaife de
pofte qui me mena à Douvres , où ils me
firent embarquer. Nous fommes defcendus
à Calais , & là , mes conducteurs m'ont
fait reprendre la pofte jufqu'à D... d'où
nous venons de partir.
18 MERCURE DE FRANCE.
fi
Tel fut le récit du malheureux Tumbfick
. Montvilliers trouva quelque foulagement
en fe repréfentant qu'il n'étoit pas
le feul à plaindre. Les vents leur furent
allez favorables , pendant toute la navigation.
Mais comme le vaiffeau qu'ils montoient
étoit lourd , ils en rencontrerent
plufieurs qui les devancerent. Tumbfirk
apprit des matelots qu'on devoit faire eau
à la petite ifle de S ... Une nuit que tout le
monde dormoit , il dit à Montvilliers, vous
fentez- vous le courage de tout rifquer pour
la liberté ? Certainement , répondit-il fans
balancer. Eh bien , reprit Tumbfirk ,
vous voulez me feconder , j'ai formé le
deffein de nous révolter quand nous ferons
arrivés à l'ifle de S... Quelqu'un qui fit du
bruit les obligea de ceffer cette converfation
. L'Anglois trouva cependant le
moyen de communiquer ce deffein à tous
fes compagnons qui l'approuverent . Quelques
jours après , ils apperçurent l'ifle ; à
peine y furent- ils arrivés , qu'ils demanderent
avec empreffement à defcendre pour
fe promener quelques heures , parce qu'ils
fe trouvoient très-mal de l'air de la mer.
Le Capitaine qui ne fe doutoit point de
leur entreprife y confentit. On leur ôta
même leurs chaînes qui les incommodoient
beaucoup , & on fe contenta de
DECEMBRE. 1755. 19
•
leur donner quelques matelots pour les
garder. Quand ils fe virent éloignés da
rivage , Tumbfirk donna un coup d'oeil à
fes compagnons qui l'obfervoient . Ils fe
jetterent tous fur les matelots qu'ils défarmerent
, & qu'ils attacherent à des arbres.
Ils entrerent dans quelques maifons , obligerent
les Infulaires qui y demeuroient de
leur donner quelques armes , & marcherent
en bon ordre vers le vaiffeau , dans
l'efpérance de s'en rendre maîtres : mais le
Capitaine qui avoit été averti de leur révolte
les attendoit à la tête du refte de l'équipage.
Le nombre ni la contenance des
ennemis ne les effraya point . Ils fe précipiterent
comme des furieux , & en tuerent
quelques-uns ; mais il fallut céder au nombre
. Plufieurs d'entr'eux furent bleffés ,
Tumblrk & Montvilliers furent terraffés
& faits prifonniers. On les fépara , & on
les conduifit dans les prifons de l'iffe. Its
crurent qu'ils n'en fortiroient que pour
aller au fupplice . Cette idée ne leur fembla
point fi affreufe. Ils trouverent l'un &
l'autre une espece de douceur en penfant
qu'ils alloient bientôt être délivrés des
maux infupportables qui les accabloient.
Montvilliers s'encourageoit par ces ré-
Alexions , lorfqu'il vit ouvrir la porte du
lieu où il étoit : par une fervente priere
20 MERCURE DE FRANCE.
il recommanda fon ame à celui qui l'avoit
créée. Deux hommes affez bien mis , lui
dirent de les fuivre. Ils le firent paffer par
différentes rues , & le firent à la fin entrer
dans une fort belle maifon. Ils traverserent
plufieurs appartemens bien meublés ,
& parvinrent à une chambre où ils trouverent
un homme pour qui tous les autres
paroiffoient avoir du refpect . Il regarda
Montvilliers avec une extrême attention
, & confidérant enfuite un papier qu'il
tenoit , il parla à ceux qui étoient auprès
de lui , qui parurent convenir de ce qu'il
difoit. D'où êtes- vous , mon ami , dit- il à
Montvilliers , & par quelle aventure vous
trouvez vous avec des gens où vous paroiffez
déplacé Montvilliers raconta briévement
fon hiftoire. Connoiffez - vous cette
écriture , lui demanda le Gouverneur
, en lui préfentant une lettre à fon
adreffe ? O ciel ! s'écria- t'il , que vois- je ?
c'eft M. de Madinville. Il l'ouvrit avec empreffement.
Son ami lui marquoit qu'ayant
appris dès le lendemain , la trifte nouvelle
de fon enlevement, par un domeftique de
fon pere , qui en avoit été témoin , & qui
paroiffoit outré de cette barbarie , il étoit
promptement couru à D... mais que quelque
diligence qu'il eût faite , il avoit trouvé
le vaiffeau parti. Qu'il s'étoit informé
e
DECEMBRE. 1755. 21
avec foin du nom du Capitaine qui le
montoit ; de la forme & de la cargaison
de fon vaiffeau ; qu'étant enfuite allé en
Cour , il avoit obtenu un ordre pour tous
les Gouverneurs des lieux où il pourroit
arrêter , ou aborder , de le relâcher , & de
retenir le Capitaine. Qu'il avoit joint à
cet ordre fon fignalement , avec un court
récit de la façon dont il avoit été pris ;
que fans perdre de tems il étoit enfuite
parti pour aller à Breft , où il avoit trouvé
un vaiffeau marchand , bon voilier , qui
partoit pour le Nouveau Monde ; qu'il lui
avoit donné plufieurs paquets qui tous
renfermoient le même ordre , qu'il lui
avoit expliqué ce qu'ils contenoient , &
qu'il lui avoit fait promettre de les diftribuer
fur la route , après s'être informé s'il
n'étoit pas paffé un vaiffeau de telle & telle
façon , monté par un tel Capitaine .
Je vous dois affurément beaucoup , dit
Montvilliers au Gouverneur : mais il manquera
quelque chofe à mon bonheur , fi
vous ne me rendez un ami qui m'eft plus
cher que je ne puis vous l'exprimer. Il lui
raconta en même tems l'hiftoire de Tumbfirk
; on le fit relâcher auffi -tôt. Le Capitaine
fut conduit dans la prifon qu'ils venoient
de quitter. Le vaiffeau repartit fous
la conduite du Lieutenant. Il ne fut plus
22 MERCURE DE FRANCE.
queſtion ni de rébellion ni de punition .
Les deux amis refterent chez le Gouverneur
pour attendre l'arrivée d'un vaiffeau
qui retournoit en France. Il leur procura
tous les divertiffemens qui pouvoient fe
prendre dans fon ifle pendant le court féjour
qu'ils y firent. Il leur offrit généreufement
de l'argent pour faire leur voyage ,
& ne les vit partir qu'à regret. Ils ont
depuis ce tems entretenu avec lui un commerce
de lettre autant que l'éloignement
peut le permettre , & ils fe font une fête
de le recevoir bientôt avec tous les témoignages
d'affection & de reconnoiffance
que mérite fon procédé.
Après une heureuſe navigation , ils débarquerent
à Breft , & arriverent chez
M. de Madinville à l'heure qu'il s'y attendoit
le moins . Il les reçut avec tranfport
, mais la joye de Mlle d'Arvieux ne
peut être comparée qu'à celle de Montvilliers.
On pria M. & Mdme d'Arvieux
qui pour lors vivoient fort bien avec M.de
Madinville , de venir la partager . La fatisfaction
fut générale . On foupa , & les
'deux voyageurs raconterent à la fin du
repas leurs aventures. Il eft arrivé ici bien
du changement depuis votre départ , dit
M. de Madinville , en s'adreffant à Montvilliers
, quand on fut forti de table. A
ת
C
C
F
DECEMBRE
1755. 23
peine vous fates parti que votre pere ſentit
élever du fond de fon coeur des remords
qui le
pourfuivoient partout. La
compaffion fuccéda à la colere , quand
celle- ci fut fatisfaite. On n'eft point pere
impunément ; le vôtre vous aimoit fans le
fçavoir. Dès qu'il vous eut facrifié à fon
emportement , vous ceffâtes de lui paroître
coupable. La violence de votre paffion
vous excufoit. Votre défeſpoir ſe préfentoit
à toute heure à fon efprit. Il vous
voyoit la nuit pâle & défiguré , vous lui
reprochiez fon inhumanité. D'autre fois ,
profterné à fes pieds , vous lui difiez ,
en verfant un torrent de larmes : Mon
pere , de quoi fuis - je coupable ? quel
crime ai - je commis pour me livrer à
un fort auffi barbare ? Si je vous fuis
odieux , reprenez cette vie que vous m'avez
donnée. Votre frere qui ceffa de fe
contraindre , lui fit connoître fes
cédés fon mauvais caractere. Il jugea qu'il
par proavoit
été capable
d'inventer mille chofes
qui l'avoient irrité contre vous. Je ne
doute point qu'il n'eût pris des mefures
pour vous retirer , mais il étoit continuellement
obfédé par Driancourt qu'il craignoit
alors autant qu'il l'avoit aimé. Enfin
il devint farouche ,
mélancolique ; il ne
cherchoit que la folitude : la vue de fes
24 MERCURE DE FRANCE.
plus intimes amis lui étoit infupportable.
Bientôt il tomba malade ; je fus inftruit
de la cauſe de fa maladie , & la compaffion
m'engagea à le confoler. Je pris le
tems que Driancourt étoit parti pour la
chaffe. Je me fis introduire auprès de lui ;
il me parut extrêmement abbattu , & me
témoigna une fi vive douleur , & un repentir
fi preffant de l'indignité avec laquelle
il vous avoit traité , que je ne
pus m'empêcher de lui communiquer les
mefures que j'avois prifes pour vous ravoir.
Ah ! Monfieur, me dit- il , quand cela
reuffiroit , mon fils pourra- t'il jamais oublier
ma cruauté ? N'en doutez nullement
lui répondis- je . Je connois Montvilliers :
il y a des reffources infinies dans un coeur
tel que le fien. J'ai bien des graces à vous
rendre , reprit- il , du foin que vous avez
bien voulu prendre ; cette efpérance adoucira
mes derniers momens , mais je n'en
mourrai pas moins ; mon jeune fils a creufé
mon tombeau . Il eft affamé de ma fucceffion
, il defire ma mort avec impatience
, il fera fatisfait . Le ciel équitable punit
toujours l'injufte préférence que les
peres ont pour un de leurs enfans au préjudice
des autres par l'indignité de leur
choix. Je voulus l'encourager . Vivez
Monfieur , lui dis- je , vivez pour embraf-
•
fer
DECEMBRE . 1755. 25
pour
fer ce cher fils que vous n'avez jamais vu
qu'à travers le voile de l'impofture. Vivez
pour réparer par votre tendreffe le mal
que vous lui avez fait , pour être témoin
de la joie qu'il aura de vous voir rendre
juftice à fes fentimens . Quel agréable avenir
vous me préfentez , s'écria votre pere
en pleurant ! Non , Monfieur , je ne mérite
pas ces plaifirs. J'ai été cruellement
trompé ; mais mon aveugle affection.
un fils qui n'en étoit pas digne , m'a empêché
de faire le moindre effort pour ne
l'être pas . Il ne me refte que très peu de
tems à vivre , je le fens ; aflurez , je vous
prie , Montvilliers de mes regrets. Grand
Dieu ! que j'aurois de plaifir à l'en aſſurer
moi -même , à le revoir , à l'embraffer ! en
effet , continua M. de Madinville , cet infortuné
vieillard mourut le furlendemain.
Votre frere n'a pas joui long- tems du fruit
de fon crime , il eft mort quinze jours
après d'une fievre maligne , qui couroit
beaucoup alors .
Montvilliers ne put entendre ce récit
fans être touché jufqu'aux larmes ; il plaignit
fon pere , il fe plaignit lui - même .
Pourquoi faut- il qu'il manque toujours
quelque chofe au bonheur le plus parfait ,
difoit-il ? Nous vivrions heureux , je lui
adoucirois par mes foins les infirmités de
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
la vieilleffe . Quelle fatisfaction pour moi
de le voir revenu de fon erreur , prendre
en ma faveur des fentimens de pere , bénir
le jour qui nous auroit raffemblés , &
dérefter ſon injuſtice !
La cérémonie qui devoit unir Mlle
d'Arvieux & Montvilliers , ne fut retardée
qu'autant qu'il le falloit pour faire les
préparatifs néceffaires : Enfin cet heureux
jour arriva. Tumbfirk prit beaucoup de
part à leur commun bonheur. Il aimoit
fincerement Montvilliers , qui le payant
d'un parfait retour , avoit une extrême
envie de le fixer auprès de lui . Un jour
que Tumbfirk fe promenoit , Montvilliers
fut le joindre : voilà , lui dit ce premier ,
une lettre d'Angleterre qui me confirme
mon malheur . Elle est d'un jeune homme
de mes amis. Il me marque que le Miniftre
de la Paroiffe où je fuis né eft mort ;
que le Duc de M ....a fait fouftraire des
regiftres de cette Paroiffe tout ce qui pouvoit
fervir de preuve à ma naiffance . Puisje
vous demander , lui dit Montvilliers ,
quel parti vous comptez prendre ? Je n'en
vois point d'autre , répondit - il , que de
chercher une mort prompte dans la profeffion
des armes. Vous n'avez pas de bons
yeux , reprit Montvilliers , il vous en refte
encore un autre par lequel vous mettrez
DECEMBRE. 1755. 27
le comble à la félicité d'un homme que
vous aimez & qui le mérite. C'eft , mon
cher Tumbfirk , de vouloir bien partager
avec moi les biens que le ciel m'a donnés ,
ajouta- t-il en l'embraffant . Trop genereux
ami , repartit Tumbfirk , je n'ai garde
d'accepter votre propofition , & d'abuſer
de l'excès de votre generofité ; non , laiffez-
moi en proie à mon malheureux fort ,
& ne croyez point que je puiffe jamais
me réfoudre à vous être à charge. Songez-
vous , Tumbfirk , reprit Montvilliers,
qu'un pareil difcours outrage ma façon de
penfer ? Quel étrange raifonnement ! Vous
craignez , dites- vous , de m'être à charge ,
& vous ne craignez pas de me défefperer
en me raviffant un ami qui m'eft plus cher
que moi -même. Vous trouvez peut - être
humiliant de recevoir des fecours étrangers
; mais penfez-vous que c'eft l'amitié
qui vous les offre , & que loin d'exiger
de la reconnoiffance , c'eft moi qui vous
aurai une obligation éternelle , fi vous me
procurez le plaifir inexprimable de vous
être utile? Si vous m'aimez véritablement,
vous partagerez ce plaifir avec moi, loin de
vouloir m'en priver par une fauffe délicateffe
. Parlez , mon cher ami , rendez - moi
le plus heureux de tous les hommes , fervez-
moi de frere ; mon époufe penfe de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
la même façon que moi , & fouhaite bien
fincerement vous voir accepter ma propofition
. Tumbfirk ne put réfifter à des
follicitations fi preffantes. Vous l'emportez
fur l'amour propre , s'écria - t - il en
embrallant Montvilliers avec ardeur :
oui , mon cher Montvilliers , je n'ai point
d'armes pour me défendre contre les fentimens
que vous me faites paroître. Vous
me faites bénir mes infortunes . Tous les
avantages que j'aurois pu trouver dans le
monde , valent- ils un ami tel que vous ?
& tous les plaifirs qui fuivent la grandeur
& la fortune , font - ils comparables à
ceux que je goute dans votre commerce?
M. de Madinville qui furvint , après
avoir fait compliment à Montvilliers de fa
victoire , dit en s'adreffant à Tumbfirk , il
ne tient qu'à vous de trouver le bonheur
dans ce féjour champêtre , du moins pouvez
- vous être perfuadé qu'il ne fe trouve
point ailleurs. Il faut d'abord vous figurer
que les paffions font un labyrinthe , où
plus on marche & moins on fe retrouve ;
que les Grands font livrés par état à ces
cruels tyrans. Jouets de l'ambition ,
de la vanité , des folles efpérances , des
yains defirs , de la haine , de l'envie
tous les agrémens de leur fituation leur
échappent. Ils n'ont jamais l'efprit affez
DECEMBRE. 1755. 29
libre pour les fentir . Leur grandeur eftfouvent
un poids qui les accable , & les plus
raifonnables prêts à finir une vie agitće
fans avoir vêcu un inftant , cherchent dans
un féjour champêtre le repos dont vous
pouvez jouir dès aujourd'hui . Les douceurs
de l'amitié , la paix de l'ame , l'étude
de la nature , les charmes variés de la
lecture , voilà les plaifirs que nous vous
offrons. Ils n'ont point de lendemain , &
peuvent fe gouter à toute heure.
Tumbfirk , à qui fes infortunes avoient
donné de la folidité d'efprit plus que l'on
n'en a ordinairement à fon âge , & qui
d'ailleurs avoit un gout décidé pour une vie férieufe
& folitaire
, fentit tous les avantages
de celle qu'on lui offroit. Il s'eft appliqué
aux mathématiques
, & a fait dans cette fcience
des progrès
furprenans
. Montvilliers
l'a forcé d'accepter
une terre
affez confidérable
pour lui donner
les moyens
de vivre avec aifance
, mais à condition
qu'il ne le quitteroit
point.
La maifon de Montvilliers devint bientôt
le rendez- vous de tous les gens d'efprit
& de gout de R ....ils ne font pas en petit
nombre ; ce concours perpétuel le fatigua
ainfi que fon époufe. Ils prirent le parti de
fe former une focieté de perfonnes aimables
, vertueufes & fenfées , qui fçuffent
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
unir aux dons brillans de l'efprit les qualités
folides du coeur. L'amour de la religion
& de l'humanité , voilà ce qui caracterife
les membres de cette focieté refpectable .
On s'affemble deux fois la femaine pour
s'entretenir de matieres utiles & intéreffantes
. La Phyfique , la Morale , les Belles-
Lettres , rempliffent tour à tour la féance.
Ceux qui s'amufent de la Poëfie s'efforcent
de monter leur lyre fur ce ton philofophique
, qui n'eft point ennemi des graces.
Les amis de Montvilliers qui veulent paffer
quelque tems à la campagne , font reçus
chez lui fort agréablement. Sa maiſon
eft grande , commode , & la liberté qui y
regne la rend délicieufe. Chacun peut s'amufer
fuivant fon gout , on n'a point la
fimplicité de s'ennuyer l'un l'autre par politeffe
. Celui - ci prend un livre , & va s'égarer
dans des allées où le foleil ne pénétre
jamais, & s'affied au bord d'un ruiffeau
dont l'onde errante & toujours fraîche ,
fait mille tours dans le bois . Cet autre , la
tête remplie d'un ouvrage qu'il veut mettre
au jour, va fe renfermer dans la bibliothéque.
Celui - là occupé de quelque problême
, court au cabinet de mathématique ;
& l'autre, un microſcope à la main , examine
toutes les parties d'un infecte dont il
vient de faire la découverte . On fe raffem-
1
DECEMBRE. 1755. 31
ble à l'heure des repas,une gaieté douce &
modérée regne à table : on converſe , on
badine fans malignité ; mais nos deux
époux ne fe font pas contentés de ces plaifirs
innocens , ils en trouvent de plus vifs
& de plus nobles dans leur humeur bienfaifante.
Leurs vaffaux font les objets de
leur compaffion & de leurs bienfaits . Toujours
touchés de leur mifere , ils s'occupent
fans ceffe à la foulager. Ils donnent à l'un
de quoi réparer la perte de fes troupeaux ,
à l'autre de quoi nourrir & habiller une
nombreuſe famille ; à celui - ci de quoi paffer
un hyver rigoureux, à celui- là de quoi
payer un créancier inexorable. Ils accordent
leurs différends , font ceffer leurs inimitiés
, établiffent leurs enfans. Ils ont
fait venir un maître & une maîtreffe intelligens
pour inftruire la jeuneffe , & leur
développer les plus importans principes
de morale & de religion . Ils ne dédaignent
point d'aller quelquefois vifiter ces écoles
, & d'y faire naître l'émulation par des
petites liberalités . Ils ont fixé chez eux un
homme habile dans la profeffion de la médecine
pour les fecourir dans leurs maladies.
Enfin ils font actuellement à faire
bâtir un hôpital pour retirer les infirmes &
les vieilles gens hors d'état de travailler .
Voilà en vérité des gens bien aimables
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
& bien heureux , dit le philofophe cabalifte
, quand la Silphide eut fini fon récit.
J'aime fur- tout , continua- t'il , ce dernier
établiſſement, N'est - il pas honteux en effet
pour la focieté, que ceux qui en font le foutien,
qui menent la vie la plus dure & la plus
laborieufe pour procurer aux autres les chofes
néceffaires & agréables , n'ayent pas un
afyle , quand l'âge & les infirmités les ont
mis hors d'état de pourvoir eux - mêmes
à leur fubfiftance ? Ce que vous dites eft
vrai , répondit la Silphide ; les riches ne
font point affez d'attention à cela : mais
la promenade commence à s'éclaircir ; remettons
nos obfervations à un autre jour.
Oromafis y confentit , & la Silphide le
reporta dans fon magnifique jardin , où
nous le laifferons quelque tems avec la
permiffion du Lecteur .
De la Promenade de Province , & des
charmes du Carailere.
'Angleterre eft ma patrie , & mon nom
eft Tumbfirk. Mon pere qui s'appelloit
Milord K..... devenu veuf & mécontent
de la Cour , fe retira dans fes terres
qui font dans le Comté de Devonshire .
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ce fut là qu'il devint amouteux de la fille
d'un fimple Gentilhomme réduit à la derniere
néceffité. Elle étoit belle. Si fa mifere
le toucha , fa vertu excita fon admiration.
Il prit le parti de l'époufer , avec
toutes les formalités néceffaires , mais le
plus fecrettement qu'il lui fut poffible ,
parce qu'il craignoit les enfans de fon premier
lit , qui étoient au nombre de trois.
Je fuis le feul fruit de ce mariage , ma
mere étant morte en me mettant au monde.
Mon enfance n'a rien eu d'extraordinaire.
J'ai été élevé dans un college jufqu'à
l'âge de feize ans. J'allois fouvent
voir Milord K.... que je regardois comme
un ami qui vouloit bien prendre foin de
moi , du refte j'ignorois à qui je devois la
naiffance.
Je fus furpris un jour de ce qu'on vint
me chercher de fa part avec précipitation.
J'arrivai , & je le trouvai à l'extrêmité . Il
fit fortir tout le monde de fa chambre , &
m'ayant fait approcher de fon lit , je me
meurs , me dit- il , d'une voix foible ; mais
écontez bien ce que je vais vous dire. Vous
êtes mon fils . Voici , ajoûta- t'il , en me
préfentant des papiers , les pieces qui le
juftifieront. Vous avez des freres puiffans
qui refuferont peut - être de vous reconnoître.
Défiez- vous furtout de votre aîné , &
DECEMBRE 1755. 9
agiffez - en avec lui comme avec un homme
de qui vous avez tout à craindre. Voici
pour le Baron de W... le plus jeune de vos
freres , une lettre qui pourra l'attendrir
en votre faveur. En voilà une autre pour
votre foeur qui eft mariée au Duc de M...
Embraffez- moi , mon fils , pourfuivit - il ,
en s'attendriffant ; puiffe le ciel , protecteur
de l'innocence , vous tenir lieu de
pere ! Je reçus fa bénédiction , en pleurant
amerement , il mourut une heure après
entre mes bras. Sa perte me caufa une vive
douleur , je l'aimois véritablement , & la
confidération de l'état où il me laiſſoit , ne
fervit pas à me confoler. Je n'avois du
côté de ma mere que des parens éloignés ,
que je ne connoiffois point. Je me regardai
comme un homme ifolé , qui ne tenoit
à rien , & qui avoit tout à craindre.
Mourir, c'eft un fort inévitable , me disje
, il faudra toujours en venir - là , après
avoir effuyé bien des traverfes , je puis me
les épargner en finiffant ma trifte vie ,
mais je veux que ma mort foit utile à ma
patrie ; c'eft au milieu des hafards que je
dois la chercher . Nous étions alors en
guerre avec la France , je m'engageai dans
un vieux corps de cavalerie , bien réfolu
de vendre cherement ma vie. Je me rendis
au lieu où l'armée étoit allemblée : j'avois
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
toujours dans mon porte-feuille les papiers
que mon pere m'avoit donnés. A peine
fus-je arrivé que j'appris que l'officier qui
commandoit étoit le Comte de Y..... frere
unique de feu mon pere. Je ne l'avois jamais
vu parce qu'ils étoient mal enſemble
depuis longtems ; cela ne me donna aucune
envie de lui découvrir mon fecret.
Cependant le Capitaine de la compagnie
où j'étois enrôlé , étoit un homme
violent , emporté , brutal & généralement
haï j'avoue que je ne cédois à perfonne
ma part de cette averfion . Il me rencontra
un jour avec quelques officiers qu'il
n'aimoit pas. Il voulut me dire quelque
chofe , fa vue feule étoit capable de m'émouvoir
, je lui répondis avec hauteur. Il
fe mit en devoir de punir ma témérité
quelques coups de plat d'épée : voyons ,
lui dis - je , en tirant la mienne , fi tu as autant
de coeur que de brutalité. Je le pouſſai
vivement , mais on nous fepara. Mon crime
étoit irrémiffible ; auffi fus - je condammé
à avoir la tête caffée dès le même jour.
par
Quelque indifférence que j'euffe pour
la vie , je ne pus me défendre d'un violent
friffonnement , en fongeant que je navois
plus que quelques heures à vivre. Une
reffource me reftoit , c'étoit de me faire
connoître au Comte de Y... Mais comment
1
DECEMBRE. 1755 . II
y parvenir. A qui m'adreffer ? Plufieurs de
mes amis vinrent pour me voir , mais on
ne voulut pas leur permettre de me parler.
Un officier de confidération qui m'aimoit ,
demanda cette grace , qu'on ne put pas lui
refufer. Le ciel , lui dis - je , en l'appercevant
, vous envoie fans doute ici pour me
fauver la vie , mais il n'y a point de tems
à perdre. Je fuis le neveu du Comte de Y...
j'ai fur moi de quoi le prouver : l'officier
ne pouvant fe figurer que cela fût vrai ,
demanda à voir mes papiers , je ne fis aucune
difficulté de les lui montrer ; il y
reconnut la vérité , & courut avec empreffement
à la tente du Comte de Y..... après
avoir donné ordre à ceux qui me gardoient
de différer l'exécution jufqu'à fon retour,
Cependant l'heure de me conduire au
fupplice approchoit , le régiment étoit
déja affemblé , & mon lâche Capitaine ,
qui fe douta qu'on travailloit à me fauver ,
éloigna fous divers prétextes , ceux qui me
gardoient , & qui avoient reçu l'ordre de
différer , & me fit auffitôt conduire au lieu
où je devois perdre la vie . Je vis bien alors
qu'il n'y avoit plus de falut à efpérer : on
me banda les yeux ; quels funeftes aprêts ,
& qu'elle horrible fituation ! Tout mon
fang fe retira autour de mon coeur , mon
efprit ne m'offroit plus que des penfées
A vj
12 MERCURE
DE FRANCE
.
confufes , je crus fentir le coup qui devoit
faire fortir mon ame de fa trifte prifon.
Mais un moment après la vue me fut rendue
, & je vis auprès de moi cet officier
qui paroifoit fort en colere du mépris
que l'on avoit fait de fes ordres. Un rayon
d'efpérance coula dans mon fein , & me
rendit la refpiration que j'avois perdue . Je
n'étois pas encore parfaitement revenu à
moi-même , lorfque je me trouvai devant
le Comte de Y... Je me laiffai tomber à fes
genoux , & ne pouvant trouver de langue
ni de voix , je lui préfentai les pieces juftificatives
de ma naiffance , fans en excepter
la lettre de mon pere adreffée au Baron
de W... Il lut le tout avec émotion , &
venant à moi , il m'embraffa en me difant ,
vous êtes le fils de mon frere , je ne puis
en douter , mais je veux que vous foyez le
mien. Oui , mon cher enfant , continuat'il
, en m'obligeant de me relever , vous
ferez la confolation de ma vieilleffe . J'avois
un fils , il feroit de votre âge , vous
lui reffemblez , je croirai le voir en vous
voyant. Vous penfez bien que je lui rendis
fes careffes avec ufure. Je lui jurai un
éternel attachement. Je lui raconta ce
que m'avoit dit mon pere avant que de
mourir , ma douleur , mes craintes , mon
indifférence pour la vie ; il m'apprit que
DECEMBRE. 1755. 13
l'aîné de mes freres étoit mort depuis environ
un mois ; que le Baron de W... étoit
un de fes principaux officiers ; qu'il étoit
d'un efprit bien plus doux. Il n'eft point
actuellement ici , ajouta t'il , mais il y
fera dans quelques jours . Laiffez-moi ménager
votre premiere entrevue . Je veux le
préparer à vous reconnoître. Tout ce que
je vous recommande , c'eft de garder le
fecret fur tout ce qui vient de fe paffer
entre nous.
La premiere marque de bienveillance
que me donna le Comte de Y ... fut de me
faire changer d'habit , il m'en fit donner
de très riches . Jugez quel plaifir pour un
jeune homme de mon age. Je me trouvois
à ravir , & je me figurai avec une vive
émotion de vanité , la furprife de mes
camarades , & particulierement le dépit &
la confufion de mon Capitaine . Il foutint
ma préſence d'un air embaraffé & humilié,
Tous les pas que je faifois , étoient autant
de triomphes. Aucuns des agrémens de
ma nouvelle fituation ne m'échappoient, je
fentois toute l'étendue de mon bonheur.
Ingénieux à faire naître les occafions de
témoigner ma reconnoiffance au Comte
de Y... je paffois auprès de lui les plus gracieux
momens. Chacun raifonnoit diverfement
à mon fujet , chacun faifoit des
14 MERCURE DE FRANCE.
conjectures , mais tous ceux qui nie
voyoient , convenoient que fi je n'étois
pas d'une illuftre naillance, le fort m'avoit
fait une injuftice .
Nous étions en préfence des ennemis ,
& toujours à la veille de combattre. Le
Baron de W... arriva enfin , nous en fumes
avertis , un moment avant qu'il parût. 11
vint rendre fes devoirs au Comte de Y...
qui m'avoit fait mettre dans un endroit
d'où je pouvois tout entendre fans être
vu. Ils étoient feuls . Après qu'ils fe furent
entretenus quelque tems de l'état de l'armée
& de la difpofition des ennemis : il
eft arrivé ici depuis votre départ , dit le
Comte de Y... une hiftoire bien finguliere.
Il lui fit alors , fans nommer les perfonnes
, le récit que je viens de vous faire ,
continua Tumbfirk , voilà , ajouta le Comre
, les papiers que cet infortuné jeune
homme m'a préfentés . Le Baron de W... les
prit & lut ce qu'ils contenoient avec
une furpriſe inexprimable. Le Comte de
Y...fans lui donner le tems de fe remettre,
lui remit la lettre de mon pere : elle étoit
touchante ; auffi ce ne fut point fans répandre
des larmes , qu'il en acheva la lecture.
Ah ! c'en eft trop , dit- il , d'une voix attendrie,
après avoir fini : je chéris trop , ô mon
pere , votre mémoire pour ne pas aimer
DECEMBRE . 1755. 15
ce qui vous a été cher. Milord , permettez-
moi d'embraffer mon frere , & de lui
jurer devant vous une amitié éternelle . Je
jugeai qu'il étoit tems de paroître . Le
voilà qui s'offre à vos defits , lui dit le
Comte de Y... fatisfaites votre jufte empreffement.
Il me regarda un moment
avec attention . Je voulus embraffer fes
genoux , mais il m'en empêcha en me ferrant
entre fes bras. Mon bonheur me fembla
alors affermi d'une façon inébranlable,
hélas ! il devoit auffi peu durer qu'il étoit
inopiné .
Dès le même jour , il vint un bruit que
les ennemis avoient le deffein de nous attaquer.
Cette nouvelle caufa un mouvement
général dans le camp . On fe prépara
pour les recevoir . Le lendemain à la pointe
du jour , le combat s'engagea : il fut
meurtrier de part & d'autre . J'étois auprès
du Comte de Y... un fatal boulet de canon
vint à mes yeux le frapper dans la poitrine,
& le fit tomber roide mort. La chaleur où
j'étois ne m'empêcha pas de fentir toute
l'horreur de cette perte. Je courus vers
mon frere , mais il fembloit que le fort
attendît mon arrivée pour le frapper à la
tête d'une balle qui le fit tomber de deffus
fon cheval. On le tira de la foule , on l'appuya
contre un arbre , il me reconnut ,
16 MERCURE DE FRANCE
me tendit la main , en me difant , adieu ,
mon cher Tumbfirk , j'aurois été votre
appui , le ciel en a difpofé autrement , le
Comte de Y... à mon défaut... Il ne put
en dire davantage. Ses yeux éteints fe fermerent
pour toujours , & fa tête qu'il ne
pouvoir plus foutenir , tomba fur fa poitrine.
Plufieurs de mes amis inftruits de mon
double malheur , m'arracherent d'auprès
de ce lugubre fpectacle.Toute mon occupation
pendant huit jours fut de pleurer
amèrement les pertes que je venois de faire
, fans vouloir recevoir de confolation.
Mais à ce découragement fuccéderent des
inquiétudes fur mon fort. Je ne me voyois
pas plus avancé qu'à mon arrivée dans le
camp. Encouragé par l'épreuve que j'avois
faite du bon naturel de mon oncle & de
mon frere , je pris la réfolution d'aller
trouver ma foeur. Elle demeuroit à Londres
je me fis conduire à fon hôtel. Elle
étoit feule dans fon appartement , je lui
préfentai les preuves de ma naiffance avec
la lettre de mon pere qui lui étoit adreffée ;
je fuis fûr qu'elle alloit me donner des
marques de fa tendreffe , lorfque le Duc
de M... fon époux entra. Elle changea de
couleur en le voyant . Je le remarquai avec
effroi. Il prit les papiers des mains de fon
époufe , & les parcourut avec une furpriſe
DECEMBRE. 1755. 17
mêlée de chagrin. Je félicite Madame , me
dit- il , en affectant unair plus doux , d'avoir
pour frere un auffi aimable cavalier que
vous. L'avantage n'eft pas grand , lui répondis-
je , mais , Monfieur , ajoutai - je ,
en voyant qu'il ferroit mes papiers , permettez-
moi de vous redemander ces pieces,
elles me font néceffaires. Soyez tranquille,
me répondit-il d'un ton railleur , elles font
en fureté , je vous les rendrai , mais il faut
auparavant que je les examine à loifir.
Je compris alors mon imprudence. Je retournai
à mon auberge avec beaucoup d'inquiétude
j'étois fatigué , je me couchai
de fort bonne heure. Mais je fus réveillé
dans mon premier fommeil par un bruit
qui ne me parut pas éloigné. Je prêtai l'oreille
avec émotion , & j'entendis qu'on
vouloit forcer la porte de ma chambre.
Dans le même inftant je vis , à la lueur
d'une lumiere que j'avois laiffée , trois
hommes qui fe jetterent fur moi , m'arracherent
mon épée , me banderent la bouche
d'un mouchoir pour m'empêcher de
crier , me conduifirent à une chaife de
pofte qui me mena à Douvres , où ils me
firent embarquer. Nous fommes defcendus
à Calais , & là , mes conducteurs m'ont
fait reprendre la pofte jufqu'à D... d'où
nous venons de partir.
18 MERCURE DE FRANCE.
fi
Tel fut le récit du malheureux Tumbfick
. Montvilliers trouva quelque foulagement
en fe repréfentant qu'il n'étoit pas
le feul à plaindre. Les vents leur furent
allez favorables , pendant toute la navigation.
Mais comme le vaiffeau qu'ils montoient
étoit lourd , ils en rencontrerent
plufieurs qui les devancerent. Tumbfirk
apprit des matelots qu'on devoit faire eau
à la petite ifle de S ... Une nuit que tout le
monde dormoit , il dit à Montvilliers, vous
fentez- vous le courage de tout rifquer pour
la liberté ? Certainement , répondit-il fans
balancer. Eh bien , reprit Tumbfirk ,
vous voulez me feconder , j'ai formé le
deffein de nous révolter quand nous ferons
arrivés à l'ifle de S... Quelqu'un qui fit du
bruit les obligea de ceffer cette converfation
. L'Anglois trouva cependant le
moyen de communiquer ce deffein à tous
fes compagnons qui l'approuverent . Quelques
jours après , ils apperçurent l'ifle ; à
peine y furent- ils arrivés , qu'ils demanderent
avec empreffement à defcendre pour
fe promener quelques heures , parce qu'ils
fe trouvoient très-mal de l'air de la mer.
Le Capitaine qui ne fe doutoit point de
leur entreprife y confentit. On leur ôta
même leurs chaînes qui les incommodoient
beaucoup , & on fe contenta de
DECEMBRE. 1755. 19
•
leur donner quelques matelots pour les
garder. Quand ils fe virent éloignés da
rivage , Tumbfirk donna un coup d'oeil à
fes compagnons qui l'obfervoient . Ils fe
jetterent tous fur les matelots qu'ils défarmerent
, & qu'ils attacherent à des arbres.
Ils entrerent dans quelques maifons , obligerent
les Infulaires qui y demeuroient de
leur donner quelques armes , & marcherent
en bon ordre vers le vaiffeau , dans
l'efpérance de s'en rendre maîtres : mais le
Capitaine qui avoit été averti de leur révolte
les attendoit à la tête du refte de l'équipage.
Le nombre ni la contenance des
ennemis ne les effraya point . Ils fe précipiterent
comme des furieux , & en tuerent
quelques-uns ; mais il fallut céder au nombre
. Plufieurs d'entr'eux furent bleffés ,
Tumblrk & Montvilliers furent terraffés
& faits prifonniers. On les fépara , & on
les conduifit dans les prifons de l'iffe. Its
crurent qu'ils n'en fortiroient que pour
aller au fupplice . Cette idée ne leur fembla
point fi affreufe. Ils trouverent l'un &
l'autre une espece de douceur en penfant
qu'ils alloient bientôt être délivrés des
maux infupportables qui les accabloient.
Montvilliers s'encourageoit par ces ré-
Alexions , lorfqu'il vit ouvrir la porte du
lieu où il étoit : par une fervente priere
20 MERCURE DE FRANCE.
il recommanda fon ame à celui qui l'avoit
créée. Deux hommes affez bien mis , lui
dirent de les fuivre. Ils le firent paffer par
différentes rues , & le firent à la fin entrer
dans une fort belle maifon. Ils traverserent
plufieurs appartemens bien meublés ,
& parvinrent à une chambre où ils trouverent
un homme pour qui tous les autres
paroiffoient avoir du refpect . Il regarda
Montvilliers avec une extrême attention
, & confidérant enfuite un papier qu'il
tenoit , il parla à ceux qui étoient auprès
de lui , qui parurent convenir de ce qu'il
difoit. D'où êtes- vous , mon ami , dit- il à
Montvilliers , & par quelle aventure vous
trouvez vous avec des gens où vous paroiffez
déplacé Montvilliers raconta briévement
fon hiftoire. Connoiffez - vous cette
écriture , lui demanda le Gouverneur
, en lui préfentant une lettre à fon
adreffe ? O ciel ! s'écria- t'il , que vois- je ?
c'eft M. de Madinville. Il l'ouvrit avec empreffement.
Son ami lui marquoit qu'ayant
appris dès le lendemain , la trifte nouvelle
de fon enlevement, par un domeftique de
fon pere , qui en avoit été témoin , & qui
paroiffoit outré de cette barbarie , il étoit
promptement couru à D... mais que quelque
diligence qu'il eût faite , il avoit trouvé
le vaiffeau parti. Qu'il s'étoit informé
e
DECEMBRE. 1755. 21
avec foin du nom du Capitaine qui le
montoit ; de la forme & de la cargaison
de fon vaiffeau ; qu'étant enfuite allé en
Cour , il avoit obtenu un ordre pour tous
les Gouverneurs des lieux où il pourroit
arrêter , ou aborder , de le relâcher , & de
retenir le Capitaine. Qu'il avoit joint à
cet ordre fon fignalement , avec un court
récit de la façon dont il avoit été pris ;
que fans perdre de tems il étoit enfuite
parti pour aller à Breft , où il avoit trouvé
un vaiffeau marchand , bon voilier , qui
partoit pour le Nouveau Monde ; qu'il lui
avoit donné plufieurs paquets qui tous
renfermoient le même ordre , qu'il lui
avoit expliqué ce qu'ils contenoient , &
qu'il lui avoit fait promettre de les diftribuer
fur la route , après s'être informé s'il
n'étoit pas paffé un vaiffeau de telle & telle
façon , monté par un tel Capitaine .
Je vous dois affurément beaucoup , dit
Montvilliers au Gouverneur : mais il manquera
quelque chofe à mon bonheur , fi
vous ne me rendez un ami qui m'eft plus
cher que je ne puis vous l'exprimer. Il lui
raconta en même tems l'hiftoire de Tumbfirk
; on le fit relâcher auffi -tôt. Le Capitaine
fut conduit dans la prifon qu'ils venoient
de quitter. Le vaiffeau repartit fous
la conduite du Lieutenant. Il ne fut plus
22 MERCURE DE FRANCE.
queſtion ni de rébellion ni de punition .
Les deux amis refterent chez le Gouverneur
pour attendre l'arrivée d'un vaiffeau
qui retournoit en France. Il leur procura
tous les divertiffemens qui pouvoient fe
prendre dans fon ifle pendant le court féjour
qu'ils y firent. Il leur offrit généreufement
de l'argent pour faire leur voyage ,
& ne les vit partir qu'à regret. Ils ont
depuis ce tems entretenu avec lui un commerce
de lettre autant que l'éloignement
peut le permettre , & ils fe font une fête
de le recevoir bientôt avec tous les témoignages
d'affection & de reconnoiffance
que mérite fon procédé.
Après une heureuſe navigation , ils débarquerent
à Breft , & arriverent chez
M. de Madinville à l'heure qu'il s'y attendoit
le moins . Il les reçut avec tranfport
, mais la joye de Mlle d'Arvieux ne
peut être comparée qu'à celle de Montvilliers.
On pria M. & Mdme d'Arvieux
qui pour lors vivoient fort bien avec M.de
Madinville , de venir la partager . La fatisfaction
fut générale . On foupa , & les
'deux voyageurs raconterent à la fin du
repas leurs aventures. Il eft arrivé ici bien
du changement depuis votre départ , dit
M. de Madinville , en s'adreffant à Montvilliers
, quand on fut forti de table. A
ת
C
C
F
DECEMBRE
1755. 23
peine vous fates parti que votre pere ſentit
élever du fond de fon coeur des remords
qui le
pourfuivoient partout. La
compaffion fuccéda à la colere , quand
celle- ci fut fatisfaite. On n'eft point pere
impunément ; le vôtre vous aimoit fans le
fçavoir. Dès qu'il vous eut facrifié à fon
emportement , vous ceffâtes de lui paroître
coupable. La violence de votre paffion
vous excufoit. Votre défeſpoir ſe préfentoit
à toute heure à fon efprit. Il vous
voyoit la nuit pâle & défiguré , vous lui
reprochiez fon inhumanité. D'autre fois ,
profterné à fes pieds , vous lui difiez ,
en verfant un torrent de larmes : Mon
pere , de quoi fuis - je coupable ? quel
crime ai - je commis pour me livrer à
un fort auffi barbare ? Si je vous fuis
odieux , reprenez cette vie que vous m'avez
donnée. Votre frere qui ceffa de fe
contraindre , lui fit connoître fes
cédés fon mauvais caractere. Il jugea qu'il
par proavoit
été capable
d'inventer mille chofes
qui l'avoient irrité contre vous. Je ne
doute point qu'il n'eût pris des mefures
pour vous retirer , mais il étoit continuellement
obfédé par Driancourt qu'il craignoit
alors autant qu'il l'avoit aimé. Enfin
il devint farouche ,
mélancolique ; il ne
cherchoit que la folitude : la vue de fes
24 MERCURE DE FRANCE.
plus intimes amis lui étoit infupportable.
Bientôt il tomba malade ; je fus inftruit
de la cauſe de fa maladie , & la compaffion
m'engagea à le confoler. Je pris le
tems que Driancourt étoit parti pour la
chaffe. Je me fis introduire auprès de lui ;
il me parut extrêmement abbattu , & me
témoigna une fi vive douleur , & un repentir
fi preffant de l'indignité avec laquelle
il vous avoit traité , que je ne
pus m'empêcher de lui communiquer les
mefures que j'avois prifes pour vous ravoir.
Ah ! Monfieur, me dit- il , quand cela
reuffiroit , mon fils pourra- t'il jamais oublier
ma cruauté ? N'en doutez nullement
lui répondis- je . Je connois Montvilliers :
il y a des reffources infinies dans un coeur
tel que le fien. J'ai bien des graces à vous
rendre , reprit- il , du foin que vous avez
bien voulu prendre ; cette efpérance adoucira
mes derniers momens , mais je n'en
mourrai pas moins ; mon jeune fils a creufé
mon tombeau . Il eft affamé de ma fucceffion
, il defire ma mort avec impatience
, il fera fatisfait . Le ciel équitable punit
toujours l'injufte préférence que les
peres ont pour un de leurs enfans au préjudice
des autres par l'indignité de leur
choix. Je voulus l'encourager . Vivez
Monfieur , lui dis- je , vivez pour embraf-
•
fer
DECEMBRE . 1755. 25
pour
fer ce cher fils que vous n'avez jamais vu
qu'à travers le voile de l'impofture. Vivez
pour réparer par votre tendreffe le mal
que vous lui avez fait , pour être témoin
de la joie qu'il aura de vous voir rendre
juftice à fes fentimens . Quel agréable avenir
vous me préfentez , s'écria votre pere
en pleurant ! Non , Monfieur , je ne mérite
pas ces plaifirs. J'ai été cruellement
trompé ; mais mon aveugle affection.
un fils qui n'en étoit pas digne , m'a empêché
de faire le moindre effort pour ne
l'être pas . Il ne me refte que très peu de
tems à vivre , je le fens ; aflurez , je vous
prie , Montvilliers de mes regrets. Grand
Dieu ! que j'aurois de plaifir à l'en aſſurer
moi -même , à le revoir , à l'embraffer ! en
effet , continua M. de Madinville , cet infortuné
vieillard mourut le furlendemain.
Votre frere n'a pas joui long- tems du fruit
de fon crime , il eft mort quinze jours
après d'une fievre maligne , qui couroit
beaucoup alors .
Montvilliers ne put entendre ce récit
fans être touché jufqu'aux larmes ; il plaignit
fon pere , il fe plaignit lui - même .
Pourquoi faut- il qu'il manque toujours
quelque chofe au bonheur le plus parfait ,
difoit-il ? Nous vivrions heureux , je lui
adoucirois par mes foins les infirmités de
1. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
la vieilleffe . Quelle fatisfaction pour moi
de le voir revenu de fon erreur , prendre
en ma faveur des fentimens de pere , bénir
le jour qui nous auroit raffemblés , &
dérefter ſon injuſtice !
La cérémonie qui devoit unir Mlle
d'Arvieux & Montvilliers , ne fut retardée
qu'autant qu'il le falloit pour faire les
préparatifs néceffaires : Enfin cet heureux
jour arriva. Tumbfirk prit beaucoup de
part à leur commun bonheur. Il aimoit
fincerement Montvilliers , qui le payant
d'un parfait retour , avoit une extrême
envie de le fixer auprès de lui . Un jour
que Tumbfirk fe promenoit , Montvilliers
fut le joindre : voilà , lui dit ce premier ,
une lettre d'Angleterre qui me confirme
mon malheur . Elle est d'un jeune homme
de mes amis. Il me marque que le Miniftre
de la Paroiffe où je fuis né eft mort ;
que le Duc de M ....a fait fouftraire des
regiftres de cette Paroiffe tout ce qui pouvoit
fervir de preuve à ma naiffance . Puisje
vous demander , lui dit Montvilliers ,
quel parti vous comptez prendre ? Je n'en
vois point d'autre , répondit - il , que de
chercher une mort prompte dans la profeffion
des armes. Vous n'avez pas de bons
yeux , reprit Montvilliers , il vous en refte
encore un autre par lequel vous mettrez
DECEMBRE. 1755. 27
le comble à la félicité d'un homme que
vous aimez & qui le mérite. C'eft , mon
cher Tumbfirk , de vouloir bien partager
avec moi les biens que le ciel m'a donnés ,
ajouta- t-il en l'embraffant . Trop genereux
ami , repartit Tumbfirk , je n'ai garde
d'accepter votre propofition , & d'abuſer
de l'excès de votre generofité ; non , laiffez-
moi en proie à mon malheureux fort ,
& ne croyez point que je puiffe jamais
me réfoudre à vous être à charge. Songez-
vous , Tumbfirk , reprit Montvilliers,
qu'un pareil difcours outrage ma façon de
penfer ? Quel étrange raifonnement ! Vous
craignez , dites- vous , de m'être à charge ,
& vous ne craignez pas de me défefperer
en me raviffant un ami qui m'eft plus cher
que moi -même. Vous trouvez peut - être
humiliant de recevoir des fecours étrangers
; mais penfez-vous que c'eft l'amitié
qui vous les offre , & que loin d'exiger
de la reconnoiffance , c'eft moi qui vous
aurai une obligation éternelle , fi vous me
procurez le plaifir inexprimable de vous
être utile? Si vous m'aimez véritablement,
vous partagerez ce plaifir avec moi, loin de
vouloir m'en priver par une fauffe délicateffe
. Parlez , mon cher ami , rendez - moi
le plus heureux de tous les hommes , fervez-
moi de frere ; mon époufe penfe de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
la même façon que moi , & fouhaite bien
fincerement vous voir accepter ma propofition
. Tumbfirk ne put réfifter à des
follicitations fi preffantes. Vous l'emportez
fur l'amour propre , s'écria - t - il en
embrallant Montvilliers avec ardeur :
oui , mon cher Montvilliers , je n'ai point
d'armes pour me défendre contre les fentimens
que vous me faites paroître. Vous
me faites bénir mes infortunes . Tous les
avantages que j'aurois pu trouver dans le
monde , valent- ils un ami tel que vous ?
& tous les plaifirs qui fuivent la grandeur
& la fortune , font - ils comparables à
ceux que je goute dans votre commerce?
M. de Madinville qui furvint , après
avoir fait compliment à Montvilliers de fa
victoire , dit en s'adreffant à Tumbfirk , il
ne tient qu'à vous de trouver le bonheur
dans ce féjour champêtre , du moins pouvez
- vous être perfuadé qu'il ne fe trouve
point ailleurs. Il faut d'abord vous figurer
que les paffions font un labyrinthe , où
plus on marche & moins on fe retrouve ;
que les Grands font livrés par état à ces
cruels tyrans. Jouets de l'ambition ,
de la vanité , des folles efpérances , des
yains defirs , de la haine , de l'envie
tous les agrémens de leur fituation leur
échappent. Ils n'ont jamais l'efprit affez
DECEMBRE. 1755. 29
libre pour les fentir . Leur grandeur eftfouvent
un poids qui les accable , & les plus
raifonnables prêts à finir une vie agitće
fans avoir vêcu un inftant , cherchent dans
un féjour champêtre le repos dont vous
pouvez jouir dès aujourd'hui . Les douceurs
de l'amitié , la paix de l'ame , l'étude
de la nature , les charmes variés de la
lecture , voilà les plaifirs que nous vous
offrons. Ils n'ont point de lendemain , &
peuvent fe gouter à toute heure.
Tumbfirk , à qui fes infortunes avoient
donné de la folidité d'efprit plus que l'on
n'en a ordinairement à fon âge , & qui
d'ailleurs avoit un gout décidé pour une vie férieufe
& folitaire
, fentit tous les avantages
de celle qu'on lui offroit. Il s'eft appliqué
aux mathématiques
, & a fait dans cette fcience
des progrès
furprenans
. Montvilliers
l'a forcé d'accepter
une terre
affez confidérable
pour lui donner
les moyens
de vivre avec aifance
, mais à condition
qu'il ne le quitteroit
point.
La maifon de Montvilliers devint bientôt
le rendez- vous de tous les gens d'efprit
& de gout de R ....ils ne font pas en petit
nombre ; ce concours perpétuel le fatigua
ainfi que fon époufe. Ils prirent le parti de
fe former une focieté de perfonnes aimables
, vertueufes & fenfées , qui fçuffent
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
unir aux dons brillans de l'efprit les qualités
folides du coeur. L'amour de la religion
& de l'humanité , voilà ce qui caracterife
les membres de cette focieté refpectable .
On s'affemble deux fois la femaine pour
s'entretenir de matieres utiles & intéreffantes
. La Phyfique , la Morale , les Belles-
Lettres , rempliffent tour à tour la féance.
Ceux qui s'amufent de la Poëfie s'efforcent
de monter leur lyre fur ce ton philofophique
, qui n'eft point ennemi des graces.
Les amis de Montvilliers qui veulent paffer
quelque tems à la campagne , font reçus
chez lui fort agréablement. Sa maiſon
eft grande , commode , & la liberté qui y
regne la rend délicieufe. Chacun peut s'amufer
fuivant fon gout , on n'a point la
fimplicité de s'ennuyer l'un l'autre par politeffe
. Celui - ci prend un livre , & va s'égarer
dans des allées où le foleil ne pénétre
jamais, & s'affied au bord d'un ruiffeau
dont l'onde errante & toujours fraîche ,
fait mille tours dans le bois . Cet autre , la
tête remplie d'un ouvrage qu'il veut mettre
au jour, va fe renfermer dans la bibliothéque.
Celui - là occupé de quelque problême
, court au cabinet de mathématique ;
& l'autre, un microſcope à la main , examine
toutes les parties d'un infecte dont il
vient de faire la découverte . On fe raffem-
1
DECEMBRE. 1755. 31
ble à l'heure des repas,une gaieté douce &
modérée regne à table : on converſe , on
badine fans malignité ; mais nos deux
époux ne fe font pas contentés de ces plaifirs
innocens , ils en trouvent de plus vifs
& de plus nobles dans leur humeur bienfaifante.
Leurs vaffaux font les objets de
leur compaffion & de leurs bienfaits . Toujours
touchés de leur mifere , ils s'occupent
fans ceffe à la foulager. Ils donnent à l'un
de quoi réparer la perte de fes troupeaux ,
à l'autre de quoi nourrir & habiller une
nombreuſe famille ; à celui - ci de quoi paffer
un hyver rigoureux, à celui- là de quoi
payer un créancier inexorable. Ils accordent
leurs différends , font ceffer leurs inimitiés
, établiffent leurs enfans. Ils ont
fait venir un maître & une maîtreffe intelligens
pour inftruire la jeuneffe , & leur
développer les plus importans principes
de morale & de religion . Ils ne dédaignent
point d'aller quelquefois vifiter ces écoles
, & d'y faire naître l'émulation par des
petites liberalités . Ils ont fixé chez eux un
homme habile dans la profeffion de la médecine
pour les fecourir dans leurs maladies.
Enfin ils font actuellement à faire
bâtir un hôpital pour retirer les infirmes &
les vieilles gens hors d'état de travailler .
Voilà en vérité des gens bien aimables
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
& bien heureux , dit le philofophe cabalifte
, quand la Silphide eut fini fon récit.
J'aime fur- tout , continua- t'il , ce dernier
établiſſement, N'est - il pas honteux en effet
pour la focieté, que ceux qui en font le foutien,
qui menent la vie la plus dure & la plus
laborieufe pour procurer aux autres les chofes
néceffaires & agréables , n'ayent pas un
afyle , quand l'âge & les infirmités les ont
mis hors d'état de pourvoir eux - mêmes
à leur fubfiftance ? Ce que vous dites eft
vrai , répondit la Silphide ; les riches ne
font point affez d'attention à cela : mais
la promenade commence à s'éclaircir ; remettons
nos obfervations à un autre jour.
Oromafis y confentit , & la Silphide le
reporta dans fon magnifique jardin , où
nous le laifferons quelque tems avec la
permiffion du Lecteur .
Fermer
Résumé : SUITE De la Promenade de Province, & des charmes du Caractere.
Le texte raconte l'histoire de Tumbfirk, un jeune homme anglais dont le père, Milord K..., s'était remarié secrètement avec une femme de condition modeste. À la mort de son père, Tumbfirk découvre l'existence de demi-frères et sœurs qui pourraient le rejeter. Il s'engage dans l'armée pour servir sa patrie. Lors d'un conflit avec la France, il est condamné à mort pour avoir défié un capitaine brutal. Avant son exécution, il révèle son identité au Comte de Y..., son oncle, qui le sauve. Tumbfirk est alors reconnu par son frère, le Baron de W..., mais leur bonheur est de courte durée, car ils trouvent tous deux la mort lors d'une bataille. Désespéré, Tumbfirk décide de rencontrer sa sœur à Londres. Cependant, le Duc de M..., époux de sa sœur, s'empare des preuves de sa naissance et le fait enlever. Tumbfirk est conduit à Calais, puis à D..., où il raconte son histoire. Tumbfirk et Montvilliers, deux captifs sur un navire, décident de se révolter lors d'une escale à l'île de S. Leur plan échoue, et ils sont capturés et emprisonnés. Montvilliers est libéré grâce à une lettre de son ami M. de Madinville. Tumbfirk est également relâché. Ils sont ensuite accueillis par M. de Madinville et Mlle d'Arvieux. Montvilliers apprend la mort de son père et de son frère, rongés par les remords. Montvilliers et Mlle d'Arvieux se marient, et Tumbfirk accepte de partager la fortune de Montvilliers, devenant son frère adoptif. Dans une conversation ultérieure, Tumbfirk exprime sa gratitude pour l'amitié et les plaisirs de la vie champêtre. M. de Madinville conseille Tumbfirk de trouver le bonheur loin des passions des Grands. Tumbfirk, doté d'une sagesse précoce, apprécie les douceurs de l'amitié et les plaisirs de la vie champêtre. Montvilliers lui offre une terre pour vivre confortablement. Leur maison devient un lieu de rassemblement pour des personnes d'esprit et de goût, valorisant la religion, l'humanité et les arts. Ils fondent un hôpital pour les infirmes et les vieillards, montrant une grande bienveillance envers leurs vassaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
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p. 22-32
LA PERRUCHE GOUVERNANTE. CONTE ORIENTAL. Par une jeune personne de Province, âgée de 14 ans.
Début :
SUHRID, riche Négociant de Bagdat, avoit une fille d'une beauté singuliere, [...]
Mots clefs :
Perruche, Yeux, Coeur, Théâtre, Talent, Gouvernante, Opéra, Sentiments, Chanter
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texteReconnaissance textuelle : LA PERRUCHE GOUVERNANTE. CONTE ORIENTAL. Par une jeune personne de Province, âgée de 14 ans.
LA PERRUCHE GOUVERNANTE .
CONTE ORIENTAL ,
Par une jeune perfonne de Province , âgée
de 14 ans.
UHRID , riche Négociant de Bagdat ,
avoit une fille d'une beauté finguliere ,
& une perruche d'un mérite encore plus
furprenant. Elle n'avoit pas feulement le
talent de parler , elle avoit encore la faculté
de penfer. Elle avoit des fentimens ,
elle avoit des moeurs . C'étoit dans des tems
éloignés où tout étoit poffible. Suhrid
qui connoiffoit le prix de tant de rares
qualités , l'avoit établie Gouvernante de
fa maiſon , & particulierement de la jeune
Banou fa fille. Obligé de faire un voyage
pour le bien de fon commerce , il lui recommanda
ce précieux dépôt , & lui dit
avant fon départ : Zaïre , je confie Banou
à votre fageffe ; elle n'a que quinze ans ,
DECEMBRE . 1755. 23
elle eft fans experience , elle eft ingenue ;
mais elle a l'humeur vive , & je lui crois
le coeur fenfible ; elle tient de fa mere :
veillez fur fa conduite , & fur-tout prenez
foin d'écarter tous les objets qui pourroient
la féduire. Oh ! oh ! ne craignez
rien , lui répondit la perruche , repofezvous
fur mon zele & fur mon adreffe.
Votre fille aime les contes par-deffus toutes
chofes. Elle me prie à chaque inſtant
de lui en dire , & quitte tout pour les enrendre.
Quand un jeune féducteur viendra
s'offrir à fa vue , je lui conterai vîte
une hiftoire , où je lui ferai fentir adroitement
le danger du piége qu'on lui dreffe .
Par cette innocente rufe j'aurai l'efprit de
l'en garantir en l'amufant ; mais , ajoutat'elle
, revenez dans un mois . Si votre
abfence dure davantage , je ne réponds
plus de Banou je n'ai ma provifion de
contes que jufqu'à ce tems là ; je vous en
avertis. Suhrid lui promit de ne pas paffer
ce terme. Il appella enfuite fa fille ,
lui ordonna expreffément de ne rien faire
fans confulter fa bonne , l'embraffa , &
partit .
Almanzor , un jeune chanteur étoit
voifin de Banou ; il l'avoit apperçue à fa
fenêtre , qui étoit vis -à- vis de la fienne ,
& fa beauté l'avoit frappé . Elle l'avoit en-
7
24 MERCURE DE FRANCE.
tendu chanter , & fon coeur en avoit été
ému. Une après-midi que la perruche s'étoit
endormie , un ferin partit de l'appartement
d'Almanzor , & vola fur la toilette
de Banou , qui rajuftoit une boucle de
fes cheveux, & lui préfenta un billet qu'il
tenoit dans fon bec. Banou careffe l'oifeau
& prend le papier qu'elle lit. La perruche
s'éveille , & fond fur le ferin qu'elle
auroit déchiré , fi Banou ne l'avoit arraché
de fes griffes cruelles. Sa jeune éleve
furpriſe d'une colere fi violente , lui en
demande le fujet. Zaïre lui répond qu'elle
en a de fortes raifons , qu'un ferin a caufé
le malheur de fa vie , & qu'elle eft prête à
lui en raconter l'hiftoire , mais qu'elle
veut auparavant lire le billet qu'on lui a
écrit. Le Lecteur fera peut-être étonné de
voir une perruche qui fçait lire , mais elle
n'eft pas la feule. Banou remet à fa Bonne
le poulet , qui étoit conçu en ces termes :
Charmante Banou , de grace , apprenez
la mufique . Ce talent manque à vos charmes.
Je puis dire fans vanité que je fuis le
premier homme de Bagdat , pour montrer le
gout du chant. J'ai compofe le duo le plus
charmant du monde. Marquez moi l'heure
où votre Duegne fera la méridienne . Je volerai
dans votre chambre pour vous l'apprendre.
Quel plaifir de chanter d'accord avcc
vous!
Ah !
DECEMBRE . 1755 . 25.
Ah ! le petit fripon , s'écria la perruche ;
ah ! le petit fcélerat , qui ne vous offre fes
fervices que pour tromper votre innocence
! Non , non , interrompit Banou ; il eſt
trop joli pour me tromper : c'eft parce qu'il
eft joli , qu'il en eft plus à craindre , reprit
la Gouvernante. Oh ! j'aime la mufique ,
ma Bonne dites le Muficien , ma fille ;
mais il ne vous convient pas , contentezyous
de votre maître à danfer. Il eft
trop
laid , il n'eft plus jeune , dit la pupille.
Votre voix eft rebelle au chant , infifta la
perruche : vous avez la jambe brillante ,
vous danfez avec grace. C'eft votre talent ;
tenez - vous - y. Vous chanterez à faire
peur , ce fera votre perte : vous vous rendrez
ridicule. Croyez en mon expérience.
J'étois dans le même cas , & j'ai donné
bêtement dans le piege qu'on vient de vous
tendre. Il ne faut jamais fe déplacer. Pour
vous en convaincre , écoutez mon hif
toire,
LE RISQUE DU DEPLACEMENT ;
Aventure qui n'est pas fans exemple.
J
E fuis née dans l'ifle des oifeaux , pays
heureux où notre efpece domine . La
candeur y regnoit avec elle. Il n'y avoit
II. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
point d'hommes mais des oifeaux d'Afie
& d'Europe , inftruits par eux , font venus
s'y établir , ont ufurpé le trône , & perverti
nos moeurs. Un aigle étoit Roi de
l'ifle ; il étoit fier , mais il aimoit les arts ,
il les appelloit à fa Cour. La Comédie &
l'Opera partageoient fes amuſemens. Mon
pere étoit Comédien de la troupe du Prince
, il y jouoit les Rois. Comme mon plumage
étoit diftingué , que j'avois le maintien
noble , la parole aifée , & la prononciation
parfaite , il me fit débuter dans les
rôles de Princeffe. F'y réuffis parfaitement.
On n'entendit que des cris d'admiration
& des battemens d'aîles dans toute la falle.
Le fuccès fut tous les jours en croiffant. Il
me fit donner le nom de Zaïre , que j'ai
toujours porté , & m'attira des adorateurs
en foule , au point que j'en fus excédée.
>
Pour m'en débarraffer avec décence ;
mais contre l'efprit de mon état , j'étois
fur le point de faire choix d'un mari , &
de l'aveu de mon pere , j'avois jetté les
yeux fur un perroquet bouffon qui me faifoit
rire. Il repréfentoit les valers , & s'appelloit
la Verdure . Ce mariage étoit affor
ti. Il étoit Comédien aimé , & j'étois Actrice
à la mode : Mais un foir que j'avois
enchanté toute la Cour , Médor , un charmant
petit ferin vint m'exprimer fon raDECEMBRE.
1755. 27
viffement dans ma loge , avec des fons fi
touchans , que je fus fenfible à la douceur
de fon ramage . Pour m'achever , je fus le
lendemain à l'Opera . Medor y chantoit la
haute-contre. Il me vit dans une premiere
loge ; mes yeux qui l'applaudiffoient , animerent
fon expreffion , & firent paffer tout
leur feu dans fon organe. Il fe furpaffa.
Toute l'affemblée fortit enivrée de plaifir ,
& je m'en retournai folle d'amour . La tête
m'en tourna . Medor s'en apperçut ; le
fripon en profita , ou plutot il en abuſa
pour me perdre .
Deux jours après je le rencontrai au bal,
& nous nous arrangeâmes. Comme j'ai
toujours confulté la décence , que je craignois
les reproches de mon pere , & que le
myftere étoit de mon gout , je le priai de
ne me voir qu'en bonne fortune , & de
cacher bien fa flamme. Pendant trois mois
il fut auffi difcret que fidele ; mais au
bout de ce terme fon coeur me fut enlevé
par les agaceries d'une petite effrontée
d'une jeune linotte , dont le début à l'Opera
avoit réuffi , graces à fon manége plûtot
qu'à fon talent. Il me cacha d'abord
fon inconftance , & nous nous voyons toujours
fecrétement dans une petite maiſon
qu'il avoit louée dans un fauxbourg. En
ces circonftances la Verdure me preffa de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
conclure notre hymen, mais mon coeur &
mes yeux étoient changés. La comparaifon
que j'en fis alors avec mon beau ferin
l'enlaidit fi fort à ma vue , & je le trouvai
fi ignoble que je le congédiai , en lui difant
dédaigneufement , qu'une Princeffe
n'étoit point faite pour époufer un valet ;
tant il eft vrai que les fentimens de grandeur
qu'on exprime fur la fcene , nous
font encore illufion après l'avoir quittée ,
& qu'on fe figure être dans le monde , ce
qu'on repréfente au théâtre. C'eſt le délire
de la profeffion.
Le malin perroquet fe vengea de mon
dédain par un trait de fon emploi. Dans
une petite piece de fa façon , intitulée la
fauffe Princeffe ou le Déguisement ridicule
il parodia ma perfonne & mon jeu affez
plaifamment pour mettre contre moi
les rieurs de fon côté . Medor lui - même
trouva mauvais que je n'euffe point accepté
fon rival pour mari. Il me dit durement
que j'avois ce que je méritois , &
que ce mariage politique eût fervi de voile
à nos amours. Je lui répondis piquée
que , puifqu'il le prenoit fur ce ton , il
m'épouferoit lui - même pour effacer ce ridicule
, & pour juftifier mon refus, ou que
je romprois avec lui fans retour. Ah ! je
vous aime trop , fe récria-t'il , pour deDECEMBRE.
1755 29
venir votre mari . Je veux que ma flamme
foit éternelle , & ce titre feul feroit сара-
ble de l'éteindre. J'ai un plus noble parti
à vous propofer. Quel parti , lui demandai-
je avec vivacité ? C'eſt , par vos talens,
de remporter un nouveau triomphe qui
faffe oublier la mauvaiſe plaifanterie qu'on
vous a faite . La fingularité d'un fuccès
inattendu eft une éponge qui lave tout.
Vous avez une voix charmante , un gofier
flexible , des fons pénétrans qui vont jufqu'à
l'ame. Venez les faire briller fur notre
théâtre , c'eft la plus belle vengeance
que vous puiffiez tirer du vôtre . J'y fuis
Medor , vous y ferez Angelique . Mais , lui
dis- je , je n'ai jamais chanté , je ne fçai
pas la mufique . Eh ! je vous l'apprendrai ,
mon Ange , reprit - il affectueufement.
Avec les belles difpofitions que vous avez,
& tous mes foins que je vous prodiguerai
, je veux , avant qu'il foit quinze jours ,
vous mettre en état de chanter un rôle
mieux que moi. Vous faites le charme de
la Comédie , & vous ferez les délices de
l'Opera. Que ne peut le talent , quand
il est formé par l'amour ! A ce difcours
paffionné , qui ne l'auroit cru fincere !
c'étoit pourtant le langage de la perfidie ,
& qui cachoit la trame la plus noire. Le
traître venoit de l'arranger avec ma rivale
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
qui l'avoit imaginée. Incapable de trom❤
per , je me lailai prendre au piege. L'amour-
propre aida la féduction . Il m'exagéra
mon mérite , & m'aveugla fur le
danger. La nature m'avoit douée d'un organe
facile pour parler , mais j'oubliai
alors que j'avois reçu d'elle une voix défagréable
pour chanter. En conféquence
je fis la folie de me tranfplanter fur un
autre théâtre, où j'étois parfaitement étrangere.
La curiofité y attira tous les oiſeaux
du pays . On applaudit à tout rompre , dès
qu'on me vit paroître , mais à peine eusje
ouvert le bec pour chanter , & formé
ma premiere cadence , qu'une troupe
d'impertinens merles & de bruyans
étourneaux qui compofoient le parterre ,
me perça de mille fifflets : l'amphithéâtre
en même tems , les balcons , & toutes les
loges m'accablerent d'autant de huées . Le
perfide Medor , fous une trifteffe feinte ,
déguifoit fa joie fcélérate. Mon infolente
rivale triomphoit dans une loge , & par
fes éclats moqueurs animoit le combat.
Serins , linottes , pinçons , chardonnerets
tous fiffloient à l'uniffon . Le corbeau croaffoit
, la pie crioit , la cane , le canard ,
l'oifon même me contrefaifoit avec fes
fons nazillards. Tous les perroquets foulevés
par la Verdure , murmuroient con-
›
DECEMBRE. 1755. 3x
tre moi d'avoir compromis ainfi l'efpece.
Il n'y eut pas jufqu'à une vieille perruche,
ma grand'mere , qui s'écria en ricanant
de dépit Ah ! ah ! c'eft bien fait. Voilà
pour corriger cette petite folle , & pour
lui apprendre à fe déplacer. Sifflez , fifflez
fort, de peur qu'elle ne l'oublie . Je ne tins
point à ce dernier trait : J'abandonnai la
fcene , en m'arrachant les plumes de défefpoir.
Je voulus prendre ma revanche
fur mon premier théâtre , mais les difpofitions
étoient changées ; on m'y vit avec les
yeux de la prévention qui m'étoit contraire.
On m'y trouva mauvaiſe. J'eus toutes
mes camarades contre moi . Un ordre me
défendit de paroître à la Cour. Je devins
la fable de la ville. On me chanfonna.
Tous mes parens m'abandonnerent . Une
colombe fut la feule qui me confola , &
qui eut même le courage de fe montrer
en public avec moi . Bel exemple , qui
prouve que les fentimens de l'amitié font
plus furs & plus forts que ceux du fang
& de la nature ! Elle m'apprit que la perfide
linotte avoit engagé Medor à me jouer
ce cruel tour , afin de me rendre firidicule
aux yeux de tout le monde , qu'il
n'ofât plus me voir , & qu'il ne fût qu'à
elle fans partage.
Jugez , après ce récit , fi ma haine eft
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
fondée contre les ferins . Que mon exemple
vous ferve de leçon . Un jeune Muficien
eft pour vous un maître dangereux.
Son art eft fait pour vous féduire , & non
pas pour vous embellir. Vous avez , comme
moi , la voix fauffe. Fuyez Almanzor :
craignez mon défaftre ; & fongez que le
déplacement ternit toutes les graces , &
rend la beauté même ridicule.
CONTE ORIENTAL ,
Par une jeune perfonne de Province , âgée
de 14 ans.
UHRID , riche Négociant de Bagdat ,
avoit une fille d'une beauté finguliere ,
& une perruche d'un mérite encore plus
furprenant. Elle n'avoit pas feulement le
talent de parler , elle avoit encore la faculté
de penfer. Elle avoit des fentimens ,
elle avoit des moeurs . C'étoit dans des tems
éloignés où tout étoit poffible. Suhrid
qui connoiffoit le prix de tant de rares
qualités , l'avoit établie Gouvernante de
fa maiſon , & particulierement de la jeune
Banou fa fille. Obligé de faire un voyage
pour le bien de fon commerce , il lui recommanda
ce précieux dépôt , & lui dit
avant fon départ : Zaïre , je confie Banou
à votre fageffe ; elle n'a que quinze ans ,
DECEMBRE . 1755. 23
elle eft fans experience , elle eft ingenue ;
mais elle a l'humeur vive , & je lui crois
le coeur fenfible ; elle tient de fa mere :
veillez fur fa conduite , & fur-tout prenez
foin d'écarter tous les objets qui pourroient
la féduire. Oh ! oh ! ne craignez
rien , lui répondit la perruche , repofezvous
fur mon zele & fur mon adreffe.
Votre fille aime les contes par-deffus toutes
chofes. Elle me prie à chaque inſtant
de lui en dire , & quitte tout pour les enrendre.
Quand un jeune féducteur viendra
s'offrir à fa vue , je lui conterai vîte
une hiftoire , où je lui ferai fentir adroitement
le danger du piége qu'on lui dreffe .
Par cette innocente rufe j'aurai l'efprit de
l'en garantir en l'amufant ; mais , ajoutat'elle
, revenez dans un mois . Si votre
abfence dure davantage , je ne réponds
plus de Banou je n'ai ma provifion de
contes que jufqu'à ce tems là ; je vous en
avertis. Suhrid lui promit de ne pas paffer
ce terme. Il appella enfuite fa fille ,
lui ordonna expreffément de ne rien faire
fans confulter fa bonne , l'embraffa , &
partit .
Almanzor , un jeune chanteur étoit
voifin de Banou ; il l'avoit apperçue à fa
fenêtre , qui étoit vis -à- vis de la fienne ,
& fa beauté l'avoit frappé . Elle l'avoit en-
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24 MERCURE DE FRANCE.
tendu chanter , & fon coeur en avoit été
ému. Une après-midi que la perruche s'étoit
endormie , un ferin partit de l'appartement
d'Almanzor , & vola fur la toilette
de Banou , qui rajuftoit une boucle de
fes cheveux, & lui préfenta un billet qu'il
tenoit dans fon bec. Banou careffe l'oifeau
& prend le papier qu'elle lit. La perruche
s'éveille , & fond fur le ferin qu'elle
auroit déchiré , fi Banou ne l'avoit arraché
de fes griffes cruelles. Sa jeune éleve
furpriſe d'une colere fi violente , lui en
demande le fujet. Zaïre lui répond qu'elle
en a de fortes raifons , qu'un ferin a caufé
le malheur de fa vie , & qu'elle eft prête à
lui en raconter l'hiftoire , mais qu'elle
veut auparavant lire le billet qu'on lui a
écrit. Le Lecteur fera peut-être étonné de
voir une perruche qui fçait lire , mais elle
n'eft pas la feule. Banou remet à fa Bonne
le poulet , qui étoit conçu en ces termes :
Charmante Banou , de grace , apprenez
la mufique . Ce talent manque à vos charmes.
Je puis dire fans vanité que je fuis le
premier homme de Bagdat , pour montrer le
gout du chant. J'ai compofe le duo le plus
charmant du monde. Marquez moi l'heure
où votre Duegne fera la méridienne . Je volerai
dans votre chambre pour vous l'apprendre.
Quel plaifir de chanter d'accord avcc
vous!
Ah !
DECEMBRE . 1755 . 25.
Ah ! le petit fripon , s'écria la perruche ;
ah ! le petit fcélerat , qui ne vous offre fes
fervices que pour tromper votre innocence
! Non , non , interrompit Banou ; il eſt
trop joli pour me tromper : c'eft parce qu'il
eft joli , qu'il en eft plus à craindre , reprit
la Gouvernante. Oh ! j'aime la mufique ,
ma Bonne dites le Muficien , ma fille ;
mais il ne vous convient pas , contentezyous
de votre maître à danfer. Il eft
trop
laid , il n'eft plus jeune , dit la pupille.
Votre voix eft rebelle au chant , infifta la
perruche : vous avez la jambe brillante ,
vous danfez avec grace. C'eft votre talent ;
tenez - vous - y. Vous chanterez à faire
peur , ce fera votre perte : vous vous rendrez
ridicule. Croyez en mon expérience.
J'étois dans le même cas , & j'ai donné
bêtement dans le piege qu'on vient de vous
tendre. Il ne faut jamais fe déplacer. Pour
vous en convaincre , écoutez mon hif
toire,
LE RISQUE DU DEPLACEMENT ;
Aventure qui n'est pas fans exemple.
J
E fuis née dans l'ifle des oifeaux , pays
heureux où notre efpece domine . La
candeur y regnoit avec elle. Il n'y avoit
II. Vol.
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26 MERCURE DE FRANCE.
point d'hommes mais des oifeaux d'Afie
& d'Europe , inftruits par eux , font venus
s'y établir , ont ufurpé le trône , & perverti
nos moeurs. Un aigle étoit Roi de
l'ifle ; il étoit fier , mais il aimoit les arts ,
il les appelloit à fa Cour. La Comédie &
l'Opera partageoient fes amuſemens. Mon
pere étoit Comédien de la troupe du Prince
, il y jouoit les Rois. Comme mon plumage
étoit diftingué , que j'avois le maintien
noble , la parole aifée , & la prononciation
parfaite , il me fit débuter dans les
rôles de Princeffe. F'y réuffis parfaitement.
On n'entendit que des cris d'admiration
& des battemens d'aîles dans toute la falle.
Le fuccès fut tous les jours en croiffant. Il
me fit donner le nom de Zaïre , que j'ai
toujours porté , & m'attira des adorateurs
en foule , au point que j'en fus excédée.
>
Pour m'en débarraffer avec décence ;
mais contre l'efprit de mon état , j'étois
fur le point de faire choix d'un mari , &
de l'aveu de mon pere , j'avois jetté les
yeux fur un perroquet bouffon qui me faifoit
rire. Il repréfentoit les valers , & s'appelloit
la Verdure . Ce mariage étoit affor
ti. Il étoit Comédien aimé , & j'étois Actrice
à la mode : Mais un foir que j'avois
enchanté toute la Cour , Médor , un charmant
petit ferin vint m'exprimer fon raDECEMBRE.
1755. 27
viffement dans ma loge , avec des fons fi
touchans , que je fus fenfible à la douceur
de fon ramage . Pour m'achever , je fus le
lendemain à l'Opera . Medor y chantoit la
haute-contre. Il me vit dans une premiere
loge ; mes yeux qui l'applaudiffoient , animerent
fon expreffion , & firent paffer tout
leur feu dans fon organe. Il fe furpaffa.
Toute l'affemblée fortit enivrée de plaifir ,
& je m'en retournai folle d'amour . La tête
m'en tourna . Medor s'en apperçut ; le
fripon en profita , ou plutot il en abuſa
pour me perdre .
Deux jours après je le rencontrai au bal,
& nous nous arrangeâmes. Comme j'ai
toujours confulté la décence , que je craignois
les reproches de mon pere , & que le
myftere étoit de mon gout , je le priai de
ne me voir qu'en bonne fortune , & de
cacher bien fa flamme. Pendant trois mois
il fut auffi difcret que fidele ; mais au
bout de ce terme fon coeur me fut enlevé
par les agaceries d'une petite effrontée
d'une jeune linotte , dont le début à l'Opera
avoit réuffi , graces à fon manége plûtot
qu'à fon talent. Il me cacha d'abord
fon inconftance , & nous nous voyons toujours
fecrétement dans une petite maiſon
qu'il avoit louée dans un fauxbourg. En
ces circonftances la Verdure me preffa de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
conclure notre hymen, mais mon coeur &
mes yeux étoient changés. La comparaifon
que j'en fis alors avec mon beau ferin
l'enlaidit fi fort à ma vue , & je le trouvai
fi ignoble que je le congédiai , en lui difant
dédaigneufement , qu'une Princeffe
n'étoit point faite pour époufer un valet ;
tant il eft vrai que les fentimens de grandeur
qu'on exprime fur la fcene , nous
font encore illufion après l'avoir quittée ,
& qu'on fe figure être dans le monde , ce
qu'on repréfente au théâtre. C'eſt le délire
de la profeffion.
Le malin perroquet fe vengea de mon
dédain par un trait de fon emploi. Dans
une petite piece de fa façon , intitulée la
fauffe Princeffe ou le Déguisement ridicule
il parodia ma perfonne & mon jeu affez
plaifamment pour mettre contre moi
les rieurs de fon côté . Medor lui - même
trouva mauvais que je n'euffe point accepté
fon rival pour mari. Il me dit durement
que j'avois ce que je méritois , &
que ce mariage politique eût fervi de voile
à nos amours. Je lui répondis piquée
que , puifqu'il le prenoit fur ce ton , il
m'épouferoit lui - même pour effacer ce ridicule
, & pour juftifier mon refus, ou que
je romprois avec lui fans retour. Ah ! je
vous aime trop , fe récria-t'il , pour deDECEMBRE.
1755 29
venir votre mari . Je veux que ma flamme
foit éternelle , & ce titre feul feroit сара-
ble de l'éteindre. J'ai un plus noble parti
à vous propofer. Quel parti , lui demandai-
je avec vivacité ? C'eſt , par vos talens,
de remporter un nouveau triomphe qui
faffe oublier la mauvaiſe plaifanterie qu'on
vous a faite . La fingularité d'un fuccès
inattendu eft une éponge qui lave tout.
Vous avez une voix charmante , un gofier
flexible , des fons pénétrans qui vont jufqu'à
l'ame. Venez les faire briller fur notre
théâtre , c'eft la plus belle vengeance
que vous puiffiez tirer du vôtre . J'y fuis
Medor , vous y ferez Angelique . Mais , lui
dis- je , je n'ai jamais chanté , je ne fçai
pas la mufique . Eh ! je vous l'apprendrai ,
mon Ange , reprit - il affectueufement.
Avec les belles difpofitions que vous avez,
& tous mes foins que je vous prodiguerai
, je veux , avant qu'il foit quinze jours ,
vous mettre en état de chanter un rôle
mieux que moi. Vous faites le charme de
la Comédie , & vous ferez les délices de
l'Opera. Que ne peut le talent , quand
il est formé par l'amour ! A ce difcours
paffionné , qui ne l'auroit cru fincere !
c'étoit pourtant le langage de la perfidie ,
& qui cachoit la trame la plus noire. Le
traître venoit de l'arranger avec ma rivale
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
qui l'avoit imaginée. Incapable de trom❤
per , je me lailai prendre au piege. L'amour-
propre aida la féduction . Il m'exagéra
mon mérite , & m'aveugla fur le
danger. La nature m'avoit douée d'un organe
facile pour parler , mais j'oubliai
alors que j'avois reçu d'elle une voix défagréable
pour chanter. En conféquence
je fis la folie de me tranfplanter fur un
autre théâtre, où j'étois parfaitement étrangere.
La curiofité y attira tous les oiſeaux
du pays . On applaudit à tout rompre , dès
qu'on me vit paroître , mais à peine eusje
ouvert le bec pour chanter , & formé
ma premiere cadence , qu'une troupe
d'impertinens merles & de bruyans
étourneaux qui compofoient le parterre ,
me perça de mille fifflets : l'amphithéâtre
en même tems , les balcons , & toutes les
loges m'accablerent d'autant de huées . Le
perfide Medor , fous une trifteffe feinte ,
déguifoit fa joie fcélérate. Mon infolente
rivale triomphoit dans une loge , & par
fes éclats moqueurs animoit le combat.
Serins , linottes , pinçons , chardonnerets
tous fiffloient à l'uniffon . Le corbeau croaffoit
, la pie crioit , la cane , le canard ,
l'oifon même me contrefaifoit avec fes
fons nazillards. Tous les perroquets foulevés
par la Verdure , murmuroient con-
›
DECEMBRE. 1755. 3x
tre moi d'avoir compromis ainfi l'efpece.
Il n'y eut pas jufqu'à une vieille perruche,
ma grand'mere , qui s'écria en ricanant
de dépit Ah ! ah ! c'eft bien fait. Voilà
pour corriger cette petite folle , & pour
lui apprendre à fe déplacer. Sifflez , fifflez
fort, de peur qu'elle ne l'oublie . Je ne tins
point à ce dernier trait : J'abandonnai la
fcene , en m'arrachant les plumes de défefpoir.
Je voulus prendre ma revanche
fur mon premier théâtre , mais les difpofitions
étoient changées ; on m'y vit avec les
yeux de la prévention qui m'étoit contraire.
On m'y trouva mauvaiſe. J'eus toutes
mes camarades contre moi . Un ordre me
défendit de paroître à la Cour. Je devins
la fable de la ville. On me chanfonna.
Tous mes parens m'abandonnerent . Une
colombe fut la feule qui me confola , &
qui eut même le courage de fe montrer
en public avec moi . Bel exemple , qui
prouve que les fentimens de l'amitié font
plus furs & plus forts que ceux du fang
& de la nature ! Elle m'apprit que la perfide
linotte avoit engagé Medor à me jouer
ce cruel tour , afin de me rendre firidicule
aux yeux de tout le monde , qu'il
n'ofât plus me voir , & qu'il ne fût qu'à
elle fans partage.
Jugez , après ce récit , fi ma haine eft
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
fondée contre les ferins . Que mon exemple
vous ferve de leçon . Un jeune Muficien
eft pour vous un maître dangereux.
Son art eft fait pour vous féduire , & non
pas pour vous embellir. Vous avez , comme
moi , la voix fauffe. Fuyez Almanzor :
craignez mon défaftre ; & fongez que le
déplacement ternit toutes les graces , &
rend la beauté même ridicule.
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Résumé : LA PERRUCHE GOUVERNANTE. CONTE ORIENTAL. Par une jeune personne de Province, âgée de 14 ans.
Le conte 'La Perruche Gouvernante' narre l'histoire d'Uhrid, un riche négociant de Bagdad, propriétaire d'une perruche exceptionnelle nommée Zaïre, capable de parler et de penser. Uhrid confie à Zaïre la surveillance de sa fille Banou, âgée de quinze ans, avant de partir en voyage. Il recommande à Zaïre de veiller sur Banou et de la protéger des tentations. Pendant l'absence d'Uhrid, un jeune chanteur nommé Almanzor tente de séduire Banou en lui envoyant un billet. Zaïre, alertée par l'arrivée du billet, intervient et raconte à Banou son propre passé tragique pour la dissuader de suivre Almanzor. Zaïre narre comment elle a été séduite par un serin, Médor, et comment elle a été humiliée en tentant de chanter à l'opéra. Elle met en garde Banou contre les dangers de se déplacer dans un domaine où elle n'est pas douée, comme elle l'a fait en quittant la comédie pour l'opéra. Zaïre conclut en exhortant Banou à fuir Almanzor et à se contenter de ses talents naturels.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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190
p. 63-67
PORTRAIT DE M. R.... Sous le nom d'Iphis.
Début :
Quoique les traits du visage d'Iphis ne forment pas ce qu'on appelle un bel homme, [...]
Mots clefs :
Portrait, Iphis, Âme, Homme, Aimable, Beau, Goût, Qualités, Vertus, Amitié
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texteReconnaissance textuelle : PORTRAIT DE M. R.... Sous le nom d'Iphis.
PORTRAIT DE M. R....
Sous le nom d'Iphis.
Quoique les traits du vifage d'Iphis ne
forment pas ce qu'on appelle un bel homme
, il a néanmoins beaucoup d'agrément
dans la phyfionomie , furtout lorfqu'il eft
animé par quelque doux fentiment . Son
ame paffe alors dans fes yeux , & fait difparoître
l'air froid , & même un peu fombre
qu'il a naturellement. Son teint eft.
brun , fes fourcils & fes cheveux noirs , fa
bouche ni grande , ni petite , eft très- bien i
bordée , & d'un très - beau coloris . Ses
dents font affez belles ; fa voix eft touchan
64 MERCURE DE FRANCE.
te. Il a un fourire gracieux , qui en répan
dant une aimable expreffion fur fon vifa
ge , marque encore dans fes joues deux
petites foffettes qui l'embelliffent .
Iphis eft d'une taille au deffus de la médiocre
, affez fournie ; mais il n'en tire pas
tout l'avantage qu'il pourroit s'en promettte.
Il fe voûte un peu , & laiffe aller
fa perfonne , fans fonger , comme tant
d'autres , à fe donner un air de repréfentation
. Son maintien eft modefte & réſervé.
Le goût & la décence regnent dans
fa façon de fe mettre. Il eft extrêmement
propre ; mais cette qualité , fi néceffaire
pour rendre une infinité de gens fupporta-
Bles , eft dans Iphis plas aimable qu'utile.
La nature lui épargne là - deffus mille foins.
Une bonne conftitution , une vie reglée
entretiennent . fa fanté & fa fraîcheur dans
un état que tout l'art ne fçauroit procurer .
Iphis eft dans cet âge heureux qu'il·
feroit à fouhaiter qu'on pût fixer , où les
charmes de la jeunelle s'uniffent , pourainfi
dire , avec les qualités folides de lamaturité.
Son caractere plein de franchiſe
& de droiture , fon humeur douce , toujours
égale , & la fimplicité de fes manieres
en font un homme d'une fociété charmante.
Sa converfation eft très-amufante
quand ileft à fon aife ; il peint les gens
A O UST. 1756.. 64
d'une maniere fort plaifante , & dit de
très - bonnes chofes fans y rêver. Mais en
grande compagnie , une honnête & modefte
retenue que les impudens nomment
fottife ou mauvaiſe honte , cache la meilleure
partie de fon efprit & de fes connoiſfances.
S'il ne fe fait pas admirer de ceux
qui veulent être éblouis , il aura toujours
dans fon parti toutes les perfonnes fenfées,
qui font plus de cas du jugement & de la
raifon , que de ces faillies hazardées , & de
cette gaieté brillante dont on fe pare fouvent
aux dépens de l'un & de l'autre.
C'eft dans l'ame que réfide le vrai mérite ,
tout ce qui ne découle pas
d'une fi belle
fource , n'eft pas digne de ce nom , & la
mefure de l'eftime doit être celle des vertus.
Qu'Iphis eft eftimable ! Il a l'ame noble
, généreufe , compatiffante , & tellement
portée au bien qu'il lui feroit impoffible
d'agir autrement . Remplir fes devoirs
, faire des bonnes actions , font pour
lui des chofes toutes fimples . Il eſt exempt
de trouble & de remords , parce qu'il ne
connoît ni les grandes paffions ni les vices .
Il jouit de cette paix intérieure qui fait le
bonheur d'un homme fage. L'ambition &
l'intérêt , ces deux tyrans du monde , auxquels
tant de mortels facrifient leur repos
, & même leur honneur , n'alterent
66 MERCURE DE FRANCE.
point fa tranquillité. Régner fur un coeur
pofféder ce qu'il aime , borne tous fes
voeux , & comble tous fes défirs.
On a dit que pour bien connoître quelqu'un
, il faut le voir ou dans l'amitié ou
dans l'amour. Qui n'a pas vu Iphis dans
un de ces deux fentimens , ne le connoît
qu'imparfaitement ? C'eft alors qu'il fe
développe tout entier. Il ouvre les tréfors
de fon ame , mille vertus ,
mille vertus , mille qualités
aimables que fa modeftie voiloit à des
yeux indifférens , paroiffent aux regards
de ceux qui vivent avec lui intimement.
On eft furpris , on eft enchanté de trouver
fon commerce auffi agréable que fûr.
Ce beau nom , ce facré nom d'ami , profané
indignement de la plupart des hommes
, ou tout au moins fans force & fans
pouvoir , eft pris & révéré par Iphis dans
toute fon étendue . Son amitié tendre
conftante , difcrete , eft pleine de chaleur
& de zele. Il a dans tous fes procédés une
candeur , une générofité admirable , &
beaucoup de cette charmante délicateffe ,
fans laquelle on ne va guere loin dans les
fentimens..
Iphis eft en amour comme en amitié .
Son goût le porte vers les femmes , mais
c'eft un goût épuré qui lui fait moins défirer
de jouir que fouhaiter d'être aimé,
A O UST. 1756. 67
Avec un air qui paroît froid , inattentif,
perfonne ne fent mieux , & ne démêle avec
plus de jufteffe les agrémens & les qualités
du beau fexe . Les charmes d'un joli minois
, les talens agréables , les graces plus
féduifantes que la beauté même , toutes
ces chofes ne font fur Iphis qu'une médiocre
impreffion , c'eſt à de plus nobles.
attraits qu'il rend les armes. En vain on
émeut fes fens , fi on ne touche pas fon
ame , & ce ne peut être que par un rapport
avec la fienne. Iphis veut une femme
tendre , qui ait de la dignité dans le fentiment
, de la douceur dans le caractere ,
& qui foit d'un efprit folide & raifonnable
: En un mot il veut trouver un ami
dans une maîtreffe .
Les hommes en général fe dégoûtent &
fe réfroidiffent par les faveurs qu'on leur
accorde , Iphis en devient plus ardent. Son
bonheur l'attache plus fortement , fes foins
augmentent , fes attentions redoublent . Il
fait pour conferver fa conquête tout ce
qu'on fait communément pour l'obtenir."
Enfin on peut dire avec vérité qu'Iphis eft
un parfait amant , un bon ami , un homme
aimable dans la fociété , & tel qu'il
feroit heureux pour la fatisfaction des autres
que beaucoup de perfonnes lui reffemblaffent.
Sous le nom d'Iphis.
Quoique les traits du vifage d'Iphis ne
forment pas ce qu'on appelle un bel homme
, il a néanmoins beaucoup d'agrément
dans la phyfionomie , furtout lorfqu'il eft
animé par quelque doux fentiment . Son
ame paffe alors dans fes yeux , & fait difparoître
l'air froid , & même un peu fombre
qu'il a naturellement. Son teint eft.
brun , fes fourcils & fes cheveux noirs , fa
bouche ni grande , ni petite , eft très- bien i
bordée , & d'un très - beau coloris . Ses
dents font affez belles ; fa voix eft touchan
64 MERCURE DE FRANCE.
te. Il a un fourire gracieux , qui en répan
dant une aimable expreffion fur fon vifa
ge , marque encore dans fes joues deux
petites foffettes qui l'embelliffent .
Iphis eft d'une taille au deffus de la médiocre
, affez fournie ; mais il n'en tire pas
tout l'avantage qu'il pourroit s'en promettte.
Il fe voûte un peu , & laiffe aller
fa perfonne , fans fonger , comme tant
d'autres , à fe donner un air de repréfentation
. Son maintien eft modefte & réſervé.
Le goût & la décence regnent dans
fa façon de fe mettre. Il eft extrêmement
propre ; mais cette qualité , fi néceffaire
pour rendre une infinité de gens fupporta-
Bles , eft dans Iphis plas aimable qu'utile.
La nature lui épargne là - deffus mille foins.
Une bonne conftitution , une vie reglée
entretiennent . fa fanté & fa fraîcheur dans
un état que tout l'art ne fçauroit procurer .
Iphis eft dans cet âge heureux qu'il·
feroit à fouhaiter qu'on pût fixer , où les
charmes de la jeunelle s'uniffent , pourainfi
dire , avec les qualités folides de lamaturité.
Son caractere plein de franchiſe
& de droiture , fon humeur douce , toujours
égale , & la fimplicité de fes manieres
en font un homme d'une fociété charmante.
Sa converfation eft très-amufante
quand ileft à fon aife ; il peint les gens
A O UST. 1756.. 64
d'une maniere fort plaifante , & dit de
très - bonnes chofes fans y rêver. Mais en
grande compagnie , une honnête & modefte
retenue que les impudens nomment
fottife ou mauvaiſe honte , cache la meilleure
partie de fon efprit & de fes connoiſfances.
S'il ne fe fait pas admirer de ceux
qui veulent être éblouis , il aura toujours
dans fon parti toutes les perfonnes fenfées,
qui font plus de cas du jugement & de la
raifon , que de ces faillies hazardées , & de
cette gaieté brillante dont on fe pare fouvent
aux dépens de l'un & de l'autre.
C'eft dans l'ame que réfide le vrai mérite ,
tout ce qui ne découle pas
d'une fi belle
fource , n'eft pas digne de ce nom , & la
mefure de l'eftime doit être celle des vertus.
Qu'Iphis eft eftimable ! Il a l'ame noble
, généreufe , compatiffante , & tellement
portée au bien qu'il lui feroit impoffible
d'agir autrement . Remplir fes devoirs
, faire des bonnes actions , font pour
lui des chofes toutes fimples . Il eſt exempt
de trouble & de remords , parce qu'il ne
connoît ni les grandes paffions ni les vices .
Il jouit de cette paix intérieure qui fait le
bonheur d'un homme fage. L'ambition &
l'intérêt , ces deux tyrans du monde , auxquels
tant de mortels facrifient leur repos
, & même leur honneur , n'alterent
66 MERCURE DE FRANCE.
point fa tranquillité. Régner fur un coeur
pofféder ce qu'il aime , borne tous fes
voeux , & comble tous fes défirs.
On a dit que pour bien connoître quelqu'un
, il faut le voir ou dans l'amitié ou
dans l'amour. Qui n'a pas vu Iphis dans
un de ces deux fentimens , ne le connoît
qu'imparfaitement ? C'eft alors qu'il fe
développe tout entier. Il ouvre les tréfors
de fon ame , mille vertus ,
mille vertus , mille qualités
aimables que fa modeftie voiloit à des
yeux indifférens , paroiffent aux regards
de ceux qui vivent avec lui intimement.
On eft furpris , on eft enchanté de trouver
fon commerce auffi agréable que fûr.
Ce beau nom , ce facré nom d'ami , profané
indignement de la plupart des hommes
, ou tout au moins fans force & fans
pouvoir , eft pris & révéré par Iphis dans
toute fon étendue . Son amitié tendre
conftante , difcrete , eft pleine de chaleur
& de zele. Il a dans tous fes procédés une
candeur , une générofité admirable , &
beaucoup de cette charmante délicateffe ,
fans laquelle on ne va guere loin dans les
fentimens..
Iphis eft en amour comme en amitié .
Son goût le porte vers les femmes , mais
c'eft un goût épuré qui lui fait moins défirer
de jouir que fouhaiter d'être aimé,
A O UST. 1756. 67
Avec un air qui paroît froid , inattentif,
perfonne ne fent mieux , & ne démêle avec
plus de jufteffe les agrémens & les qualités
du beau fexe . Les charmes d'un joli minois
, les talens agréables , les graces plus
féduifantes que la beauté même , toutes
ces chofes ne font fur Iphis qu'une médiocre
impreffion , c'eſt à de plus nobles.
attraits qu'il rend les armes. En vain on
émeut fes fens , fi on ne touche pas fon
ame , & ce ne peut être que par un rapport
avec la fienne. Iphis veut une femme
tendre , qui ait de la dignité dans le fentiment
, de la douceur dans le caractere ,
& qui foit d'un efprit folide & raifonnable
: En un mot il veut trouver un ami
dans une maîtreffe .
Les hommes en général fe dégoûtent &
fe réfroidiffent par les faveurs qu'on leur
accorde , Iphis en devient plus ardent. Son
bonheur l'attache plus fortement , fes foins
augmentent , fes attentions redoublent . Il
fait pour conferver fa conquête tout ce
qu'on fait communément pour l'obtenir."
Enfin on peut dire avec vérité qu'Iphis eft
un parfait amant , un bon ami , un homme
aimable dans la fociété , & tel qu'il
feroit heureux pour la fatisfaction des autres
que beaucoup de perfonnes lui reffemblaffent.
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Résumé : PORTRAIT DE M. R.... Sous le nom d'Iphis.
Le texte présente un portrait détaillé d'Iphis, un individu dont la physionomie est agréable malgré un visage non conventionnellement beau. Ses traits distinctifs incluent un teint brun, des sourcils et des cheveux noirs, une bouche bien proportionnée et des dents belles. Sa voix est touchante et il arbore un sourire gracieux. De taille moyenne, il se voûte légèrement, ce qui ne valorise pas sa stature. Son maintien est modeste et réservé, et il est extrêmement propre. Iphis se situe à un âge où la jeunesse et la maturité se combinent harmonieusement. Son caractère est franc et droit, son humeur douce et égale, et ses manières simples. Sa conversation est amusante et pleine de bon sens, bien qu'il puisse être réservé en grande compagnie. Il possède une âme noble, généreuse et compatissante, toujours orientée vers le bien, et est exempt de grandes passions et de vices, ce qui lui assure une paix intérieure. En matière d'amitié et d'amour, Iphis se distingue par sa tendresse, sa constance et sa discrétion. Il recherche une compagne qui soit un véritable ami, dotée de dignité, de douceur et d'un esprit solide et raisonnable. Contrairement à beaucoup d'hommes, les faveurs ne le rebutent pas ; elles augmentent plutôt son ardeur et ses attentions. En somme, Iphis est décrit comme un parfait amant, un bon ami et un homme aimable en société.
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191
p. 15-19
AVIS UTILE.
Début :
Vers le quarante-huitieme degré de latitude septentrionale, on a découvert [...]
Mots clefs :
Cacouacs, Venin, Hommes, Art, Poison, Barbares
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texteReconnaissance textuelle : AVIS UTILE.
AVIS UTILE.
VERS
ERS le quarante -huitieme degré dè
latitude feptentrionale , on a découvert
nouvellement une Nation de Sauvages ,
plus féroce & plus redoutable que les Caraïbes
ne l'ont jamais été. On les appelle
Caconacs (1 ) : ils ne portent ni fleches , ni
maſſues : leurs cheveux font rangés avec
art ; leurs vêtemens brillans d'or , d'argent
& de mille couleurs , les rendent femblables
aux fleurs les plus éclatantes , ou aux
oifeaux les plus richement pannachés : ils
femblent n'avoir d'autre foin que de fe
parer , de fe parfumer & de plaire : en les
voyant , on fent un penchant fecret qui
vous attire vers eux les
dont ils
graces
vous comblent , font le dernier piege qu'ils
emploient.
Toutes leurs armes confiftent dans un
venin caché fous leur langue ; à chaque
parole qu'ils prononcent , même du ton le
plus doux & le plus riant , ce venin coule ,
s'échappe & fe répand au loin. Par le fecours
de la magie qu'ils cultivent foigneu-
(1 ) Il eft à remarquer que le mot Grec xaos ,
qui reffemble à celui de Caconacs , fignifie mé
shant.
16 MERCURE DE FRANCE.
fement , ils ont l'art de le lancer à quelque
diſtance que ce foit. Comme ils ne font
pas moins lâches que méchans , ils n'attaquent
en face que ceux dont ils croient
n'avoir rien à craindre : le plus fouvent ils
lancent leur poifon parderriere.
Parmi les malheureux qui en font atteints
, il y en a qui périffent fubitement :
d'autres confervent la vie ; mais leurs
plaies font incurables , & ne fe referment
jamais ; tout l'art de la médecine ne peut
rien contr'elles d'ailleurs on les prend
fouvent pour être naturelles ; ceux qui en
font frappés deviennent des objets d'horreur
, de mépris , & le plus fouvent d'une
dérifion qui n'eft pas moins cruelle : tout
le monde les fuit ; leurs meilleurs amis
rougiffent de les connoître & de prendre
leur défenſe.
Les Cacouacs ne refpectent aucune liaifon
de fociété , de parenté , d'amitié , ni
même d'amour : ils traitent tous les hommes
avec la même perfidie ; on remarque
feulement en eux un plaifir un peu plus vif
à répandre leur poifon fur ceux dont ils
ont éprouvé l'amitié ou les bienfaits en
ce cas , ils ont pourtant foin de l'affaifonner
du fuc de quelques fleurs ; car , malgré
leur cruauté , ils ne perdent jamais de vue
l'envie de plaire , d'amufer & de féduire,
OCTOBRE. 1757. 17
Ils paroiffent d'abord les plus fociables
de tous les hommes ; ils les recherchent &
veulent en être recherchés : mais tout ce
qu'ils en font , n'eft que dans le deſſein
d'exercer leur méchanceté , qui ne peut
avoir aucune prife fur ceux qui ont le
bonheur de n'être pas connus d'eux . Plus
vous les voyez affecter de graces , de
gaieté , de vivacité , plus vous devez vous
en défier ; c'eft ordinairement- là l'inftant
qu'ils choififfent pour darder leur venin :
Vous vous livrez à l'enjouement qu'ils
vous infpirent , & vous êtes tout - étonnés
de l'abondance du poifon qui s'eft infinué
dans vos oreilles , & qui vous a porté à la
tête les idées les plus finiftres & les plus
cruelles. Malheur à ceux qui fe plaiſent à
les voir & à les entendre ! Quelques précautions
qu'ils prennent , quelques proteftations
que les Cacouacs leur faffent de
les épargner , ils n'ont pas plutôt le dos
tourné qu'ils éprouvent leur rage.
Cependant ces Barbares , tout barbares
qu'ils font, fe craignent mutuellement ,& ne
s'attaquent guere entr'eux : mais quand ils
rencontrent quelqu'un qui n'eft pas initié
dans les myfteres de leur magie , ils le
pourfaivent impitoyablement du refte ,
parce qu'ils déteftent toute vertu , ils n'en
admettent aucune fur la terre , & affectent
1S MERCURE DE FRANCE:
de croire tous les hommes pervers : il fuffic
d'être modefte , honnête , bienfaiſant pour
être en butte à leurs traits .
On exhorte ceux qui voyageront vers
cette contrée , à fe munir de bonnes armes
offenfives. On a obfervé que ces Sauvages
les craignent beaucoup : à leur fimple vue ,
ils ceffent de rire & de faire rire ; ce qui
eft un figne affuré qu'ils font forcés de
retenir leur venin : il reflue alors fur eux ,
même avec tant de violence , qu'ils périroient
bientôt , s'ils ne s'échappoient
promptement pour aller chercher des objets
fur lefquels ils puiffent le dégorger :
c'eft - là leur unique occupation . On les
voit courir ça & là , & roder fans ceffe
dans cette vue.
Les hommes les plus barbares que l'on
ait découverts jufqu'ici , ne font point
fans quelques qualités morales ; les infectes
les plus déplaifans , les reptiles les
plus venimeux , ont quelques propriétés
utiles. Il n'en eft pas de même des Cacouacs
: toute leur fubftance n'eft que venin
& corruption ; la fource en eft intariffable
& coule toujours . Ce font peut-être
les feuls êtres dans la nature qui faffent le
mal précisément pour le plaifir de faire
du mal.
On a des avis fürs que quelques- uns de
OCTOBRE . 1757. 19
ces monftres font venus en Europe ; ils
fe font appliqués à contrefaire le ton de la
bonne compagnie , pour s'y introduire &
s'y mieux cacher on les rencontre dans
les cercles les plus agréables. Ils recherchent
particulièrement la fociété des femmes
, qu'ils affectent d'aimer ; mais c'eft
contr'elles qu'ils exhalent leur venin de
préférence. Il feroit difficile de fixer des
indices certains pour les reconnoître : on
confeille feulement de fe défier des gens
qui plaifantent fur tout ; on découvre tôt
ou tard que ce font des Cacouacs.
VERS
ERS le quarante -huitieme degré dè
latitude feptentrionale , on a découvert
nouvellement une Nation de Sauvages ,
plus féroce & plus redoutable que les Caraïbes
ne l'ont jamais été. On les appelle
Caconacs (1 ) : ils ne portent ni fleches , ni
maſſues : leurs cheveux font rangés avec
art ; leurs vêtemens brillans d'or , d'argent
& de mille couleurs , les rendent femblables
aux fleurs les plus éclatantes , ou aux
oifeaux les plus richement pannachés : ils
femblent n'avoir d'autre foin que de fe
parer , de fe parfumer & de plaire : en les
voyant , on fent un penchant fecret qui
vous attire vers eux les
dont ils
graces
vous comblent , font le dernier piege qu'ils
emploient.
Toutes leurs armes confiftent dans un
venin caché fous leur langue ; à chaque
parole qu'ils prononcent , même du ton le
plus doux & le plus riant , ce venin coule ,
s'échappe & fe répand au loin. Par le fecours
de la magie qu'ils cultivent foigneu-
(1 ) Il eft à remarquer que le mot Grec xaos ,
qui reffemble à celui de Caconacs , fignifie mé
shant.
16 MERCURE DE FRANCE.
fement , ils ont l'art de le lancer à quelque
diſtance que ce foit. Comme ils ne font
pas moins lâches que méchans , ils n'attaquent
en face que ceux dont ils croient
n'avoir rien à craindre : le plus fouvent ils
lancent leur poifon parderriere.
Parmi les malheureux qui en font atteints
, il y en a qui périffent fubitement :
d'autres confervent la vie ; mais leurs
plaies font incurables , & ne fe referment
jamais ; tout l'art de la médecine ne peut
rien contr'elles d'ailleurs on les prend
fouvent pour être naturelles ; ceux qui en
font frappés deviennent des objets d'horreur
, de mépris , & le plus fouvent d'une
dérifion qui n'eft pas moins cruelle : tout
le monde les fuit ; leurs meilleurs amis
rougiffent de les connoître & de prendre
leur défenſe.
Les Cacouacs ne refpectent aucune liaifon
de fociété , de parenté , d'amitié , ni
même d'amour : ils traitent tous les hommes
avec la même perfidie ; on remarque
feulement en eux un plaifir un peu plus vif
à répandre leur poifon fur ceux dont ils
ont éprouvé l'amitié ou les bienfaits en
ce cas , ils ont pourtant foin de l'affaifonner
du fuc de quelques fleurs ; car , malgré
leur cruauté , ils ne perdent jamais de vue
l'envie de plaire , d'amufer & de féduire,
OCTOBRE. 1757. 17
Ils paroiffent d'abord les plus fociables
de tous les hommes ; ils les recherchent &
veulent en être recherchés : mais tout ce
qu'ils en font , n'eft que dans le deſſein
d'exercer leur méchanceté , qui ne peut
avoir aucune prife fur ceux qui ont le
bonheur de n'être pas connus d'eux . Plus
vous les voyez affecter de graces , de
gaieté , de vivacité , plus vous devez vous
en défier ; c'eft ordinairement- là l'inftant
qu'ils choififfent pour darder leur venin :
Vous vous livrez à l'enjouement qu'ils
vous infpirent , & vous êtes tout - étonnés
de l'abondance du poifon qui s'eft infinué
dans vos oreilles , & qui vous a porté à la
tête les idées les plus finiftres & les plus
cruelles. Malheur à ceux qui fe plaiſent à
les voir & à les entendre ! Quelques précautions
qu'ils prennent , quelques proteftations
que les Cacouacs leur faffent de
les épargner , ils n'ont pas plutôt le dos
tourné qu'ils éprouvent leur rage.
Cependant ces Barbares , tout barbares
qu'ils font, fe craignent mutuellement ,& ne
s'attaquent guere entr'eux : mais quand ils
rencontrent quelqu'un qui n'eft pas initié
dans les myfteres de leur magie , ils le
pourfaivent impitoyablement du refte ,
parce qu'ils déteftent toute vertu , ils n'en
admettent aucune fur la terre , & affectent
1S MERCURE DE FRANCE:
de croire tous les hommes pervers : il fuffic
d'être modefte , honnête , bienfaiſant pour
être en butte à leurs traits .
On exhorte ceux qui voyageront vers
cette contrée , à fe munir de bonnes armes
offenfives. On a obfervé que ces Sauvages
les craignent beaucoup : à leur fimple vue ,
ils ceffent de rire & de faire rire ; ce qui
eft un figne affuré qu'ils font forcés de
retenir leur venin : il reflue alors fur eux ,
même avec tant de violence , qu'ils périroient
bientôt , s'ils ne s'échappoient
promptement pour aller chercher des objets
fur lefquels ils puiffent le dégorger :
c'eft - là leur unique occupation . On les
voit courir ça & là , & roder fans ceffe
dans cette vue.
Les hommes les plus barbares que l'on
ait découverts jufqu'ici , ne font point
fans quelques qualités morales ; les infectes
les plus déplaifans , les reptiles les
plus venimeux , ont quelques propriétés
utiles. Il n'en eft pas de même des Cacouacs
: toute leur fubftance n'eft que venin
& corruption ; la fource en eft intariffable
& coule toujours . Ce font peut-être
les feuls êtres dans la nature qui faffent le
mal précisément pour le plaifir de faire
du mal.
On a des avis fürs que quelques- uns de
OCTOBRE . 1757. 19
ces monftres font venus en Europe ; ils
fe font appliqués à contrefaire le ton de la
bonne compagnie , pour s'y introduire &
s'y mieux cacher on les rencontre dans
les cercles les plus agréables. Ils recherchent
particulièrement la fociété des femmes
, qu'ils affectent d'aimer ; mais c'eft
contr'elles qu'ils exhalent leur venin de
préférence. Il feroit difficile de fixer des
indices certains pour les reconnoître : on
confeille feulement de fe défier des gens
qui plaifantent fur tout ; on découvre tôt
ou tard que ce font des Cacouacs.
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192
p. 57-66
NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. M. D'ORBE, Mde DE VOLMAR.
Début :
M. D'ORBE. Non, mon aimable cousine, non, je ne [...]
Mots clefs :
Madame de Wolmar, Monsieur d'Orbe, Âme, Coeur, Amour, Vertu, Mort, Julie, Saint-Preux, Dieu
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texteReconnaissance textuelle : NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. M. D'ORBE, Mde DE VOLMAR.
·NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS.
M. D'ORBE , Mde DE VOLMAR .
M. D'ORBE.
NON, ON , mon aimable coufme , non , je
ne m'étonne plus de voir s'évanouir devant
vous tout le preftige des brillantes
réputations. Le Dieu qui apprécie le vrai
mérite , vous a placée un peu au - deffus de
Socrate , dont la belle âme , uniquement
fenfible à la perfection de la vertu , applaudit
à ce jugement augufte. Il écoute
avec tranſport l'hiftoire fimple d'une mort
héroïque , dont jamais la Philofophie feule
n'eût donné l'exemple : elle n'appartenoit
qu'à la Religion .
Mde DE VOLMAR..
J'étois convaincue de l'immortalité de
l'âme voilà toute ma fcience ; voilà le
principe heureux de tous les fentimens
droits , de toutes les bonnes actions de ma
vie. Environnée de Philofophes , qui ho
norent l'humanité par leurs lumières , ja
* Pour bien goûter ce Dialogue,il eft néceffaire
d'avoir lû les Lettres de la nouvelle Héloïfe
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
vois plus recueilli de vraie fageffe dans la
méditation d'un coeur fimple , qu'ils n'en
moiffonnérent jamais dans le vaſte champ
des connoiffances humaines. Ils étoient
Phyficiens , MMaatthhéémmaattiicciieennss ,, Moraliſtes ,
Métaphyficiens ; j'étois fille , épouſe , mère
,
་
amie.
M. D'OR BE.
Effectivement , comme l'obéiffance filiale
vous avoit facrifiée au devoir conjugal , il
vous étoit réſervé de périr victime de l'amour
maternel . Mais de toutes vos vertus
aucune peut- être n'a fait plus d'honneur
à votre fexe , que cette parfaite amitić ,
dont on ne le croyoit pas capable . O cou-
-ple unique O Fulie ! O Claire ! Chère
Claire , autrefois les feules délices , aujourd'hui
le feul regret de mon âme ! la
• Raifon , le devoir déterminoit tous les fenstimens.
J'étois pénérré dé la fupériorité
de fon génie. Pour prix de mon amour &
des plus tendres foins , je n'attendois d'elle
que des égards & de la vertu ; & j'avois
trouvé le retour le plus fincère , la tendreffe
la plus fatisfaifante. Oh ! combien
-elle doit chérit le précieux gage de notre
hymen Ah , chère coufine , n'eft- il pas
vrai que je vis encore dans fa mémoire?
que fon coeur porte au- delà du trépas , la
conftance & la fidélité ?
AVR- I. L. 1761.
5.9
Mde DE VOLMAR.
Hélas ! elle n'a que trop bien rempli
votre éfpoir.... Mais quoi ! ces foibleffes de
T'humanité , cet amour- propre envieux &
tyrannique nous pourfuivroit- il donc jufques
dans ce féjour de lumière & de paix ?
oferai-je à préfent vous avouer que j'ai
trop inutilement tenté d'arracher votre
époufe aux ennuis de la folitude , pour
attacher à fon fort le feul homme qui fût
digne , peut-être, de vous remplacer ?
M. D'ORBE.
Ah ! parlez , nommez- moi ce vertueux
mortel ; & s'il eft digne en effet du coeur
de Claire , vous verrez la joie la plus pure
fuccéder à l'inquiétude d'une âme plus
délicate que jaloufe. Je ne vois que le généreux
Edouard ; ce Héros eft le feul.....
Mde D E. VOL MAR.
Non , ce n'étoit point Edouard ; mais
c'étoit l'ami d'Edouard , le votre , l'ami
de Volmar , plus que tout cela....
M. D'OR BE.
Seroit ce ! ... O Julie , j'attends tout
de votre grande âme.... Quoi vous auriez
été capable d'un tel effort ?...
Mde DE VOLMAR.
Qui , c'étoit S. Preux , plus que mon
ami, plus que mon amant .... S. Preux ..
Otoi ! par qui je vis encore , tandis que
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
toi- même tu ne vis plus tout entier ! le
vrai jour de notre mort commune , mort
affreufe & prématurée , fut ce jour qui vit
défunir , ou plûtôt déchirer ces deux moitiés
du même être , cette ſubſtance androgyne
, qui vivifoit une feule âme ! Je
puis donc fous ce ciel pur , où le préjugé
n'étend plus fes nuages , libre de tout ref
pect humain , dégagée de cette fervitude
où la vertu gémit entre deux devoirs contraires
, rendue à moi - même , & à l'innocence
d'un penchant involontaire , je puisfans
honte m'entretenir de mon amant
& jouir enfin de mon amour !
M. D'OR BE.
Eh quoi , Julie ! cette eftime , cette
tendreffe même que je vous ai connue pour
un époux....
Mle DE VOLMAR.
Tout étoit fincère fans doute . Je devois
eftimer , chérir & rendre heureux le meilleur
des hommes ; je me prêtois fans effort
à ces devoirs . Mais que le ciel vous
donna de beaux jours, à.vous, qui ne regardâtes
jamais l'hymen comme un devoir
& qui ne connûtes la verta que fous les
traits de la volupté ! tandis que la malheureufe
Julie , dans un continuel état de
guèrre avec elle- même , forte contre le
AVRIL. 176r. 6r
crime , mais foible contre fon penchant ,
n'ayant reçu de la nature qu'une raifon trop
impuiffante , à oppofer aux fens révoltés ,
fe privoit de toutes les confolations de
l'amour , fans obtenir le calme de la vertu
Eh ! fans les fecours furnaturels d'une force
toute divine , aurois- je pu , dans une
chair auffi fragile , comprimer , arrêter
fans ceffe l'exploſion du falpêtre enflammé
qui pétilloit dans mes veines ? Reconnoiffons
qu'en couronnant mes victoires , Dieu
n'a couronné que fes propres dons .
M. D'ORBE .
Oui , pourvu que vous reconnoiffiez
que votre coeur épuré , quoique fenfible ,
éprouvoit un nouveau genre de paffion ,
fi fublime , fi inoui fur la tèrre , que les
vulgaires humains ne lui ont point encore
trouvé de nom propre.
Mde DE VOLMAR.
En effet, ce penchant, toujours captive,
n'étoit prèfque plus un amour terreftre ;
mais toujours rebelle , il n'étoit point encore
un amour Platonique...
M. D'OR BE.
Ah , pour avoir fouffert cette fépara-
* Nous fommes forcés de fupprimer ici queb
ques lignes.
162 MERCURE DE FRANCE.
tion fans vous fuivre, il faut que S. Preus
fe foit bien perfectionné dans la fageſſe.
Puiffe ce digne Amant, puiffe- t- il un jour,
pour l'intérêt de la vertu , fe rendre lui-
-même l'hiftorien , le Platon d'une fi belle
vie ! O Julie , j'ai cru aimer , je ne connoiffois
pas l'amour.
Mde DE VOLMAR.
Et je ne le connoiffois non pas plus ,
quand j'ai fuppofé que mon amant ne me
perdroit pas toute entière , fi je pouvois
l'unir à mon Infeparable . Tout m'engageoit
à former ces noeuds : le bonheur.de
ce couple vertueux , ma fûreté parfaite ,
la parfaite tranquillité de Volmar , furtout
les intérêts de notre Henriette . Eh,
qui pourroit apprécier l'avantage d'avoir
S. Preux pour maître , pour ami , pour
un fecond père ?
M. D'OR BE.
Et vous avez laiflé imparfait ce chefd'oeuvre
de votre amitié ?
Mde DE VOLMAR.
De plus , je prévois qu'il ne s'effectuera
jamais. Tel eft le coeur humain, que pour
être fortement quelque chofe , il le faut
AV RIL. 1761 . 63
être avec paffion , ou plutôt avec excès :
& cette règle s'étend jufqu'aux coeurs
qui mettent leur volupté à être vertueux.
Cette idée de perfection eft le feul obſtacle
que je n'aie pu détruire dans l'efprit
de mon amie ; & je connois trop S. Preux
pour lui fuppofer plus de modération dans
fes principes. Tous les deux ils outreront
la vertu ; & à force d'héroïſme , ils réfifteront
aux invitations de la fageffe qui les
voudroit unir. Mais après tout , ils vivront
en fociété ; & leur union pour être
moins tendre, n'en fera peut- être ni moins
douce ni moins utile à tous les membres.
Vous & moi , nous pouvons regarder S.
Preux comme l'Ange tutélaire de nos enfans.
"DORB-E .
Quelles obligations ne vous ai -je pas !
Mais quelle fource intariffable de peines
eft ouverte aux malheureux qui vous ont
furvécu Stoïque Volmar , la fermeté te
fuffira t -elle ? Eft-il donc une Philofophie
capable.... Ah , cruel fouvenir ! ... Pardonnez,
chère coufine : une chofe me confond
dans le récit que vous m'avez fait de votre
mort : c'eft que connoiffant l'aveuglement
du malheureux Volmar , la pieufe
Julie n'ait pas profité de tout l'afcendant
que lui donnoit , en cet inftant terrible ,
64 MERCURE DE FRANCE.
fa tendreffe d'un époux ébranlé par le choc
des paffions les plus vives . Je crois qu'une
démonſtration , dans cette bouche adorée,
que le trépas alloit fermer pour jamais
eût tiré fa principale force de la circonfrance.
C'est là ce qu'on eût pu vraiment
appeller le chant du cigne , ou plutôt l'expreffion
invincible de l'oracle de la vérité
Mde DE VOLMAR.
Sûre de vaincre tôt ou tard les coeurs
droits par fa feule force , la Vérité dédar
gne d'y employer la féduction: ce honteux
fecours ne convient qu'aux oracles du
menfonge. Il eft des efprits finguliers ,
auprès defquels on ne réuffit pas par les
voies ordinaires . Tout raifonneur devient
néceffairement Sophifte : s'il ne peut . répondre
, il diffimule fa défaite , & croit
que fon efprit l'a mal fervi pour le moment.
Jamais mon époux ne manqua de
fubterfuges pour éluder les argumens les
plus preffans de l'infinuant S. Preux , &
du pathétique Edouard. Si je m'étois mife
à l'argumenter une dernière fois , je
n'aurois pu que répéter ce que je lui en
tendis fouvent expofer fans fuccès : &
quand j'aurois pu l'étonner alors, l'illufion
n'eût pas été longue ; & le fens froid, peur
Etre , eût bientôt détruit les effets de l'enthoufiafme.
AVRIL. 1761 .
D' ORBE.
Peut- être auffi défefpériez-vous trop du
coeur humain ; & j'aurois voulu du moins
lui livrer un dernier affaut.
Mde DE VOLMAR.
» O cecità de le terrene menti ! *
» In qual profunda notte ,
» In qual fofca caligine d'errore
» Són le noftr'alme immerfe ,
» Quando tu non le illuftri , ô fommofole !
Convaincue que toutes les démonſtrations
ne valent pas un fentiment , & que
c'eft au coeur principalement que Dieu aime
à fe manifefter, c'eft auffi par la partie
fenfible que j'ai cru devoir attaquer l'incrédule.
Le mal phyfique & moral étoit le véritable
fujet de fon erreur ; auffi eft- ce par
le fpectacle touchant d'une mort religieufe,
que j'ai effayé de l'ébranler. Je lui ai
démontré , que même dans cette épreuve
cruelle , il n'y avoit rien que de confolant
pour une âme réfignée , qui la regardoit
comme un heureux paffage à l'immortalité
& à la gloire. Croyez- vous que je n'aie
rien fait pour lui , en le rendant témoin
de la vive eſpérance de la joie céleste qui
m'animoit ? Dépofitaire de mes foupirs
ilen a fort bien conçu le langage. Je le fui
* Il Paftor fido. Atto s . Sc. 6.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
F
vois dans tous fes mouvemens : j'ai vu
fon efprit , hors de lui , entraîné déjà
doin de fes principes , & inquiet du fort
qui pouvoit m'attendre moi -même. C'eſt
qu'alors le coeur de l'homme , naturellement
adorateur d'un Dieu , s'élevoit avec
force contre fon efprit rebelle. J'ai vu nạitre
ce trouble falutaire , l'enfant du doute
, & le père du repentir. J'ai jetté dans
fon âme la femence de la vérité ; fes réflexions
, fa tendreffe , fa droiture , tout
va faire éclore ce germe heureux ; & Dien
fans doute lui donnera l'accroiffement ,
que lui feul peut donner. Je l'attends de
fa bonté ; je n'en doute plus ; je jouis déja
de mon efpérance.
'D'ORBE.
Gélefte Julie ! je découvre la caufe de
votre mort prématurée : la terre n'étoit
pas digne de vous pofféder plus longtems
Mde DE VOLMAR.
Ah , j'étois encore loin de cette perfec
tion.... Mais que vois - je ô cher Coufin
! .... Seroit- ce ! Oui , c'eft elle....
Chère ombre ! Mere adorée ! .... Je vole
- réunir mon éffence à la fienne. C'eft dans
le fein de Dieu que je la vois .... je m'y
plonge.
Par M. LECLERC , à Nangii.
M. D'ORBE , Mde DE VOLMAR .
M. D'ORBE.
NON, ON , mon aimable coufme , non , je
ne m'étonne plus de voir s'évanouir devant
vous tout le preftige des brillantes
réputations. Le Dieu qui apprécie le vrai
mérite , vous a placée un peu au - deffus de
Socrate , dont la belle âme , uniquement
fenfible à la perfection de la vertu , applaudit
à ce jugement augufte. Il écoute
avec tranſport l'hiftoire fimple d'une mort
héroïque , dont jamais la Philofophie feule
n'eût donné l'exemple : elle n'appartenoit
qu'à la Religion .
Mde DE VOLMAR..
J'étois convaincue de l'immortalité de
l'âme voilà toute ma fcience ; voilà le
principe heureux de tous les fentimens
droits , de toutes les bonnes actions de ma
vie. Environnée de Philofophes , qui ho
norent l'humanité par leurs lumières , ja
* Pour bien goûter ce Dialogue,il eft néceffaire
d'avoir lû les Lettres de la nouvelle Héloïfe
Cy
58 MERCURE DE FRANCE.
vois plus recueilli de vraie fageffe dans la
méditation d'un coeur fimple , qu'ils n'en
moiffonnérent jamais dans le vaſte champ
des connoiffances humaines. Ils étoient
Phyficiens , MMaatthhéémmaattiicciieennss ,, Moraliſtes ,
Métaphyficiens ; j'étois fille , épouſe , mère
,
་
amie.
M. D'OR BE.
Effectivement , comme l'obéiffance filiale
vous avoit facrifiée au devoir conjugal , il
vous étoit réſervé de périr victime de l'amour
maternel . Mais de toutes vos vertus
aucune peut- être n'a fait plus d'honneur
à votre fexe , que cette parfaite amitić ,
dont on ne le croyoit pas capable . O cou-
-ple unique O Fulie ! O Claire ! Chère
Claire , autrefois les feules délices , aujourd'hui
le feul regret de mon âme ! la
• Raifon , le devoir déterminoit tous les fenstimens.
J'étois pénérré dé la fupériorité
de fon génie. Pour prix de mon amour &
des plus tendres foins , je n'attendois d'elle
que des égards & de la vertu ; & j'avois
trouvé le retour le plus fincère , la tendreffe
la plus fatisfaifante. Oh ! combien
-elle doit chérit le précieux gage de notre
hymen Ah , chère coufine , n'eft- il pas
vrai que je vis encore dans fa mémoire?
que fon coeur porte au- delà du trépas , la
conftance & la fidélité ?
AVR- I. L. 1761.
5.9
Mde DE VOLMAR.
Hélas ! elle n'a que trop bien rempli
votre éfpoir.... Mais quoi ! ces foibleffes de
T'humanité , cet amour- propre envieux &
tyrannique nous pourfuivroit- il donc jufques
dans ce féjour de lumière & de paix ?
oferai-je à préfent vous avouer que j'ai
trop inutilement tenté d'arracher votre
époufe aux ennuis de la folitude , pour
attacher à fon fort le feul homme qui fût
digne , peut-être, de vous remplacer ?
M. D'ORBE.
Ah ! parlez , nommez- moi ce vertueux
mortel ; & s'il eft digne en effet du coeur
de Claire , vous verrez la joie la plus pure
fuccéder à l'inquiétude d'une âme plus
délicate que jaloufe. Je ne vois que le généreux
Edouard ; ce Héros eft le feul.....
Mde D E. VOL MAR.
Non , ce n'étoit point Edouard ; mais
c'étoit l'ami d'Edouard , le votre , l'ami
de Volmar , plus que tout cela....
M. D'OR BE.
Seroit ce ! ... O Julie , j'attends tout
de votre grande âme.... Quoi vous auriez
été capable d'un tel effort ?...
Mde DE VOLMAR.
Qui , c'étoit S. Preux , plus que mon
ami, plus que mon amant .... S. Preux ..
Otoi ! par qui je vis encore , tandis que
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
toi- même tu ne vis plus tout entier ! le
vrai jour de notre mort commune , mort
affreufe & prématurée , fut ce jour qui vit
défunir , ou plûtôt déchirer ces deux moitiés
du même être , cette ſubſtance androgyne
, qui vivifoit une feule âme ! Je
puis donc fous ce ciel pur , où le préjugé
n'étend plus fes nuages , libre de tout ref
pect humain , dégagée de cette fervitude
où la vertu gémit entre deux devoirs contraires
, rendue à moi - même , & à l'innocence
d'un penchant involontaire , je puisfans
honte m'entretenir de mon amant
& jouir enfin de mon amour !
M. D'OR BE.
Eh quoi , Julie ! cette eftime , cette
tendreffe même que je vous ai connue pour
un époux....
Mle DE VOLMAR.
Tout étoit fincère fans doute . Je devois
eftimer , chérir & rendre heureux le meilleur
des hommes ; je me prêtois fans effort
à ces devoirs . Mais que le ciel vous
donna de beaux jours, à.vous, qui ne regardâtes
jamais l'hymen comme un devoir
& qui ne connûtes la verta que fous les
traits de la volupté ! tandis que la malheureufe
Julie , dans un continuel état de
guèrre avec elle- même , forte contre le
AVRIL. 176r. 6r
crime , mais foible contre fon penchant ,
n'ayant reçu de la nature qu'une raifon trop
impuiffante , à oppofer aux fens révoltés ,
fe privoit de toutes les confolations de
l'amour , fans obtenir le calme de la vertu
Eh ! fans les fecours furnaturels d'une force
toute divine , aurois- je pu , dans une
chair auffi fragile , comprimer , arrêter
fans ceffe l'exploſion du falpêtre enflammé
qui pétilloit dans mes veines ? Reconnoiffons
qu'en couronnant mes victoires , Dieu
n'a couronné que fes propres dons .
M. D'ORBE .
Oui , pourvu que vous reconnoiffiez
que votre coeur épuré , quoique fenfible ,
éprouvoit un nouveau genre de paffion ,
fi fublime , fi inoui fur la tèrre , que les
vulgaires humains ne lui ont point encore
trouvé de nom propre.
Mde DE VOLMAR.
En effet, ce penchant, toujours captive,
n'étoit prèfque plus un amour terreftre ;
mais toujours rebelle , il n'étoit point encore
un amour Platonique...
M. D'OR BE.
Ah , pour avoir fouffert cette fépara-
* Nous fommes forcés de fupprimer ici queb
ques lignes.
162 MERCURE DE FRANCE.
tion fans vous fuivre, il faut que S. Preus
fe foit bien perfectionné dans la fageſſe.
Puiffe ce digne Amant, puiffe- t- il un jour,
pour l'intérêt de la vertu , fe rendre lui-
-même l'hiftorien , le Platon d'une fi belle
vie ! O Julie , j'ai cru aimer , je ne connoiffois
pas l'amour.
Mde DE VOLMAR.
Et je ne le connoiffois non pas plus ,
quand j'ai fuppofé que mon amant ne me
perdroit pas toute entière , fi je pouvois
l'unir à mon Infeparable . Tout m'engageoit
à former ces noeuds : le bonheur.de
ce couple vertueux , ma fûreté parfaite ,
la parfaite tranquillité de Volmar , furtout
les intérêts de notre Henriette . Eh,
qui pourroit apprécier l'avantage d'avoir
S. Preux pour maître , pour ami , pour
un fecond père ?
M. D'OR BE.
Et vous avez laiflé imparfait ce chefd'oeuvre
de votre amitié ?
Mde DE VOLMAR.
De plus , je prévois qu'il ne s'effectuera
jamais. Tel eft le coeur humain, que pour
être fortement quelque chofe , il le faut
AV RIL. 1761 . 63
être avec paffion , ou plutôt avec excès :
& cette règle s'étend jufqu'aux coeurs
qui mettent leur volupté à être vertueux.
Cette idée de perfection eft le feul obſtacle
que je n'aie pu détruire dans l'efprit
de mon amie ; & je connois trop S. Preux
pour lui fuppofer plus de modération dans
fes principes. Tous les deux ils outreront
la vertu ; & à force d'héroïſme , ils réfifteront
aux invitations de la fageffe qui les
voudroit unir. Mais après tout , ils vivront
en fociété ; & leur union pour être
moins tendre, n'en fera peut- être ni moins
douce ni moins utile à tous les membres.
Vous & moi , nous pouvons regarder S.
Preux comme l'Ange tutélaire de nos enfans.
"DORB-E .
Quelles obligations ne vous ai -je pas !
Mais quelle fource intariffable de peines
eft ouverte aux malheureux qui vous ont
furvécu Stoïque Volmar , la fermeté te
fuffira t -elle ? Eft-il donc une Philofophie
capable.... Ah , cruel fouvenir ! ... Pardonnez,
chère coufine : une chofe me confond
dans le récit que vous m'avez fait de votre
mort : c'eft que connoiffant l'aveuglement
du malheureux Volmar , la pieufe
Julie n'ait pas profité de tout l'afcendant
que lui donnoit , en cet inftant terrible ,
64 MERCURE DE FRANCE.
fa tendreffe d'un époux ébranlé par le choc
des paffions les plus vives . Je crois qu'une
démonſtration , dans cette bouche adorée,
que le trépas alloit fermer pour jamais
eût tiré fa principale force de la circonfrance.
C'est là ce qu'on eût pu vraiment
appeller le chant du cigne , ou plutôt l'expreffion
invincible de l'oracle de la vérité
Mde DE VOLMAR.
Sûre de vaincre tôt ou tard les coeurs
droits par fa feule force , la Vérité dédar
gne d'y employer la féduction: ce honteux
fecours ne convient qu'aux oracles du
menfonge. Il eft des efprits finguliers ,
auprès defquels on ne réuffit pas par les
voies ordinaires . Tout raifonneur devient
néceffairement Sophifte : s'il ne peut . répondre
, il diffimule fa défaite , & croit
que fon efprit l'a mal fervi pour le moment.
Jamais mon époux ne manqua de
fubterfuges pour éluder les argumens les
plus preffans de l'infinuant S. Preux , &
du pathétique Edouard. Si je m'étois mife
à l'argumenter une dernière fois , je
n'aurois pu que répéter ce que je lui en
tendis fouvent expofer fans fuccès : &
quand j'aurois pu l'étonner alors, l'illufion
n'eût pas été longue ; & le fens froid, peur
Etre , eût bientôt détruit les effets de l'enthoufiafme.
AVRIL. 1761 .
D' ORBE.
Peut- être auffi défefpériez-vous trop du
coeur humain ; & j'aurois voulu du moins
lui livrer un dernier affaut.
Mde DE VOLMAR.
» O cecità de le terrene menti ! *
» In qual profunda notte ,
» In qual fofca caligine d'errore
» Són le noftr'alme immerfe ,
» Quando tu non le illuftri , ô fommofole !
Convaincue que toutes les démonſtrations
ne valent pas un fentiment , & que
c'eft au coeur principalement que Dieu aime
à fe manifefter, c'eft auffi par la partie
fenfible que j'ai cru devoir attaquer l'incrédule.
Le mal phyfique & moral étoit le véritable
fujet de fon erreur ; auffi eft- ce par
le fpectacle touchant d'une mort religieufe,
que j'ai effayé de l'ébranler. Je lui ai
démontré , que même dans cette épreuve
cruelle , il n'y avoit rien que de confolant
pour une âme réfignée , qui la regardoit
comme un heureux paffage à l'immortalité
& à la gloire. Croyez- vous que je n'aie
rien fait pour lui , en le rendant témoin
de la vive eſpérance de la joie céleste qui
m'animoit ? Dépofitaire de mes foupirs
ilen a fort bien conçu le langage. Je le fui
* Il Paftor fido. Atto s . Sc. 6.
46 MERCURE DE FRANCE.
1
F
vois dans tous fes mouvemens : j'ai vu
fon efprit , hors de lui , entraîné déjà
doin de fes principes , & inquiet du fort
qui pouvoit m'attendre moi -même. C'eſt
qu'alors le coeur de l'homme , naturellement
adorateur d'un Dieu , s'élevoit avec
force contre fon efprit rebelle. J'ai vu nạitre
ce trouble falutaire , l'enfant du doute
, & le père du repentir. J'ai jetté dans
fon âme la femence de la vérité ; fes réflexions
, fa tendreffe , fa droiture , tout
va faire éclore ce germe heureux ; & Dien
fans doute lui donnera l'accroiffement ,
que lui feul peut donner. Je l'attends de
fa bonté ; je n'en doute plus ; je jouis déja
de mon efpérance.
'D'ORBE.
Gélefte Julie ! je découvre la caufe de
votre mort prématurée : la terre n'étoit
pas digne de vous pofféder plus longtems
Mde DE VOLMAR.
Ah , j'étois encore loin de cette perfec
tion.... Mais que vois - je ô cher Coufin
! .... Seroit- ce ! Oui , c'eft elle....
Chère ombre ! Mere adorée ! .... Je vole
- réunir mon éffence à la fienne. C'eft dans
le fein de Dieu que je la vois .... je m'y
plonge.
Par M. LECLERC , à Nangii.
Fermer
Résumé : NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. M. D'ORBE, Mde DE VOLMAR.
Dans une correspondance entre Mme de Volmar et M. d'Orbe, les thèmes de l'amour, de la vertu et de la moralité sont explorés. Mme de Volmar exprime sa croyance en l'immortalité de l'âme et compare sa simplicité aux vastes connaissances des philosophes. Elle admire les vertus de Julie, notamment son amour maternel et son amitié parfaite. Mme de Volmar révèle son amour secret pour Saint-Preux et son désir de vivre cet amour dans l'au-delà. Elle décrit son conflit intérieur entre ses devoirs et ses sentiments, soulignant la difficulté de réprimer ses passions. M. d'Orbe reconnaît la noblesse et la complexité de cet amour. La correspondance aborde également la relation entre Saint-Preux et Julie, ainsi que la mort de Volmar. Mme de Volmar avait envisagé de les unir pour assurer leur bonheur et la sécurité de tous, mais elle prévoit que cela ne se réalisera pas en raison de leur excès de vertu. Elle souligne qu'ils vivront ensemble de manière harmonieuse et utile. Mme de Volmar exprime ses regrets concernant la mort de Volmar, qu'elle considère comme stoïque. Elle discute de l'inefficacité des démonstrations rationnelles pour convaincre Volmar, préférant toucher son cœur par des sentiments. M. d'Orbe admire la foi et la dévotion de Julie, notant que sa mort prématurée était due à sa perfection. La lettre se termine par l'évocation émotive de la mère de Julie, que Mme de Volmar voit dans le sein de Dieu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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193
p. 14-43
L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
Début :
AVIS DE L'EDITEUR. On convient généralement de l'austérité [...]
Mots clefs :
La Nouvelle Héloïse, Amie, Coeur, Julie, Amour, Vertus, Lettres, Père, Vie, Âme, Lettre, Fille, Mère, Temps, Ouvrage, Amant, Roman, Nature, Tendre, Enfants, Bonheur, Homme, Comtesse, Force, Peine, Vérité, Raison, Livre, Plaisir, Aimer
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texteReconnaissance textuelle : L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE
HELOISE ,
OU LETTRES de Madame la Marquife
de *** à Mde la Comteffe de **** .
O
AVIS DE L'EDITE U R.
N convient généralement de l'auftérité
des leçons que l'on rencontre dans
le Roman de Julie. Perfonne ne l'a lû
fans fentir la force avec laquelle l'Auteur
attaque des ufages & des moeurs , que
bien des gens ont intérêt de défendre.
Il eft certain, malgré cela, que ce fexe aimable
que les hommes accufent de foibleffe
, & qu'ils prennent tant de peine à
corrompre ; ce fexe naturellement honnête
& fenfible , a mieux faifi qu'eux les
différentes beautés de la nouvelle Hé-
Loïfe . Pour peu qu'on cherche la caufe de
cette vive impreffion , on la trouvera
dans la vérité du ſentiment toujours plus
proche du Génie & de la Raiſon , que les
fubtilités de la critique. Les régles d'après
lefquelles on croit fouvent juger ,
ont été d'abord créées par des efprits vafAOUST.
1761. 15
tes & des âmes fenfibles. Il eft vrai qu'elles
exiſtoient avant eux fans être connues ;
mais ils en ont fait ufage les premiers.
Il faut fans doute fe laiffer aller au
mouvement de la Nature , ou être l'égal
de ces grands Génies , pour juger d'après
ces mêmes régles que tant de circonftances
varient .
L'Éditeur de ce petit ouvrage, dans lequel
on trouvera l'extrait d'une partie
de l'Héloife , a eu les quatre Lettres fui
vantes d'une Dame qui eft intime amie
de celle qui les lui a effectivement écrites.
Elle n'y a changé que quelques lignes ,
par pudeur & par difcrétion . On a imagi
né que le Public y verroit avec p'aifie
l'aveu fimple & vrai de l'impreffion que
doit faire cet ouvrage fur une âme tendre
& vertueuſe.
LETTRE PREMIERE.
SIItôt que le rétabliffement de ma fanté
me l'a permis , j'ai fuivi vos confeils ,
mon aimable amie , j'ai quitté mon appartement
le plutôt qu'il m'a été poffible
; & je commence à jouir des beautés
de la faifon. Cependant on ne me permet
pas encore de faire de longues promena16
MERCURE DE FRANCE.
des : cela m'afflige ; cette diverfion m'a
voit paru propre à diffiper je ne fçais
quelle langueur , dans laquelle je tombe
infenfiblement , furtout depuis ma derniere
maladie.
Je vois que mes efpérances m'avoient
féduite ; ma fille & mon fils , au lieu de
m'amufer , m'excédent tous les jours da
vantage leur gaîté bruyant e mere au
gue au point que je vais les mettre au
Collége & au Couvent . Mon mari me défole
par les leçons éternelles qu'il me
donne fur leur éducation . Il m'en écrit
fans ceffe de fon vieux Château , où fans
doute il n'a rien de mieux à faire . Eft-ce
que l'état de mes enfans n'eft pas décidé
par celui de leur pere ? Leur fortune eft
affurée; que m'importe le refte. Ils feront
comme les autres : je n'ai pas plus d'am- _
bition que cela.
Les principes de mon mari font tout
différens. Il voudroit me perfuader que
je ferois le modéle des femmes de mon
fiécle , fi j'avois le courage de me retirer
dans fon antique Château. A la vérité
nous y vivrions plus abondamment avec
une fortune médiocre ; mais auffi plus de
Spectacles , plus de Bals , plus de Livres
nouveaux , plus de ces Phènoménes du
bel- efprit , que l'on voit avec autant de
AOUST. 1761 . 17
cariofité qu'une chofe extraordinaire. J'au
rois en revanche des avenues fans fin
des bofquets enchantés , des parterres ,
des potagers ; & avec tout cela des Provinciaux
mauffades , & cette uniformité
continuelle que je ne pourrois fupporter.
>
Au refte , ce n'eft point l'amour , ce
premier fentiment de mon coeur qui
m'attache au lieu , où il a pris naiffance :
il me femble que ma paffion s'affoiblit
tous les jours , puifque j'ai pu réſiſter
à la préſence de celui qui me l'avoit inf
pirée ; l'abfence doit en effacer enfin le
Louvenir.
Quoiqu'il en foit , j'attends les lettres
où l'on me parle du Chevalier, avec moins
d'impatience ; & les miennes fout fi froides
& fi réservées , que je n'écris rien que
je ne puiffe dire en public.
Je vois cependant avec peine que la
lecture n'eft pas encore une refource &
un amuſement pour moi . Je me fuis fait
Lire pendant ma maladie trente volumes
de Romans : ils me touchent ; mais ils
m'attriftent , & il ne m'en rete rien .
J'entends parler depuis quelques jours de
la nouvelle Héloïje : envoyez -moi , je vous
prie , cet ouvrage , fur lequel on pronɔnce
fi diverſement . Il partage , à ce qu'on
m'a dit, la Ville & la Cour. J'ai vû ces der18
MERCURE DE FRANCE.
niers jours quelques-uns de ces efprits à
la mode , qui donnent le ton : ils m'ont
confirmée dans cette incertitude. Les uns
élévent aux nues le Livre nouveau ; d'au
tres qui n'approuvent rien , en difent
beaucoup de mal . Ces Meffieurs m'avertiffent
que j'aurai tort de ne pas m'ennuyer
de la longueur des differtations ;
enfuite comme moraliftes , ils font fâchés
de trouver dans un livre de Philofophie
des foibleffes trop excufables & trop
agréablement décrites.
Pour moi je ne connois de Juges fur
un ouvrage de cette nature que le coeur
ou le génie. Le dernier eft bien rare , &
le fecond commence à le devenir. Il y a
cependant longtemps que le Public a appellé
du Defpotifme , auquel les Maîtres
de l'esprit prétendent l'affujettir.
Quoi des milliers de fuffrages s'a
néantiroient devant leurs décifions ? Quoi !
ce jugement , ce cri univerfel d'une multitude
d'âmes fenfibles , cette apologie
univerfelle & involontaire feroient tranfformés
magiquement eft un froid mépris ?
Quoi ! lefel d'une Epigramme éteindroit,
dénatureroit le fentiment même ? C'eſt lui
feul que je veux confulter : jamais ceux
de la partialité de l'envie , de l'orgueil
de je ne fçais quelle inquiétude impérieuAOUST.
1761 ; 19
fe ne feront la regle du plaifir ou du dé
plaifir de mes lectures . S'ils en impoſent
aux efprits foibles , qui n'ont d'avis que
par infpiration , ils révoltent toujours l'équité
du Sage & du Philofophe , qui
fent & qui juge , parce qu'il penfe , fans
avoir befoin qu'on le faffe penfer.
›
Envoyez moi donc au plutót , ma chère
Comteffe cette nouvelle Héloïfe. Quel
plaifir , fi votre rhume étant entiérement
fini , vous pouvez me l'apporter vousmême.
Je vous réponds que je trouverois
le nouveau Roman admirable .
LETTRE DEUX I E ME.
'AVEZ Vous allez réfléchi , mon aima
ble amie , à la terrible nouvelle que vous
m'apprenez , lorfque vous m'avez mandé
que le Chevalier va arriver de Malthe ?
Vous m'écrivez froidement , que graces
aux réfléxions que j'ai eu le temps de faire,
fon retour ne fera pas difficile à fupporter.
En vérité , vous en parlez bien à votre
aiſe . Vous n'avez jamais eu de paffions à
combattre.
Je fuis vos avis , autant que cela eft'
en moi je m'occupe davantage ; je me
20 MERCURE DE FRANCE:
proméne beaucoup ; & j'ai déja lû quelques
lettres de votre nouvelle Héloïfe.
Je me repens bien d'avoir commencé.
cette lecture : je voudrois avoir la force
de la quitter. Comment avez vous eu l'imprudence
de m'envoyer ce maudit Roman
? Ne voyez vous pas que Julie eft
tout au moins auffi vertueufe que votre
amie : elle ne peut aimer davantage ; cependant
elle va bientôt fuccomber . Falloit-
il m'offrir un fi dangereux exemple ?
Que vous avez mal pris votre temps pour
me prêter des livres d'amour ?
Que vais je devenir féparée de mon
amie , éloignée d'un mari eftimable, dont
l'amitié & les procédes ont fouvent rallenti
les progrès de ma paffion ? Il m'impatiente
cependant avec fes perfécutions
éternelles , pour m'engager à me confiner
dans fon hermitage . Pour comble de malheur
, je fuis ici toute feule avec mes enfans
, qui deviennent tous les jours plus
indociles & plus infupportables. J'ai bien
peur qu'ils ne finiffent par être méchans
& ingrats.
Mes voisins , que je fuis forcé de voir
quelquefois,font facilement ennuyeux , &
fe formalifent de tout . Je ne reçois point
de lettres de Paris , qui ne foient remplies
de tracafferies & de méchancetés.On
AOUST. 1761 . 23
ne m'apprend que des Hiftoires fcandaleufes:
tous les gens de ma connoiffance
fe déchirent & fe haiffent. Comment
voulez- vous que je m'accoutume à les aimer?
Quelle confolation une femblable
fociété peut -elle répandre fur ma vie ?
Sans le fentiment dangereux qui foutient
mon coeur , mon exiftence me ſembleroit
d'un poids infupportable. L'amour , le
feul amour nous rend infenfibles à mille
contrariétés : il fait diverfion avec les
fpectacles continuels de l'injuſtice & de la
méchanceté des hommes . Ce n'eft pas que
je me cache à moi - même la honte & la
trifteffe , qui fuivent fouvent fes pas .
Hélas ! ma chere amie , vous favez tou
tes les réfléxions que nous avons faites
cent fois fur les aventures de plufieurs
femmes élevées avec nous . Nous n'avons
prefque jamais vu que des Amans malheureux
ou ennuyés ; cependant, quoique
bien avertis , nous finiffons prefque toujours
par aimer.
Je me perds , je vous l'avoue , dans
mon coeur & dans ma raiſon. O ciel ! eftil
concevable , que quatre lignes écrites
au hazard fur un bruit vague & peu cer
tain , caufent une fi grande révolution
dans un coeur? Non , je ne faurois vous exprimer
le défordre caufé dans tout mon
22 MERCURE DE FRANCE.
être , par ce que vous me dites du Che
valier. Je ne fuis plus la même ; je n'ai
plus les mêmes idées ; mes principes va▾
rient : ce qui me fembloit raisonnable ne
me paroît plus que chimérique & fouvent
ridicule .
Cependant , ma chere amie , je fens
que je tiens encore à ma réputation , à
ma vertu & à l'eftime publique ; je lens
que je dépens plutôt de l'opinion que l'on
a de moi , que de celle que l'on en devroit
avoir. Ce contentement de foi- même
; ce fentiment tout intérieur dont no .
tre vieille parente parle fans ceffe
pourroit-il habiter fur la terre ? N'en déplaife
à toutes ces prudes , comment feront
elles pour nous perfuader que la fidélité
conjugale eft une vertu réelle , &
que l'ennui , dont elle eft fi fouvent accompagnée,
n'eft qu'une chofe arbitraire?
Je fens pourtant . ..je fens
que je tiens encore à quelque chofe d'inexplicable.
Il me feroit échappé aujour
d'hui bien des extravagances, fi je ne m'é-
Cois pas méfiée de ma tête. Elle est dans
un étrange état. Ah ! ma Comteſſe , que
vous avez mal fait de m'envoyer cette
Hiftoire de Julie! pour vous en punir, vous
n'aurez de mes nouvelles que lorsque j'au
rai lû les fix volumes.
AOUST. 1761. 23
LETTRE TROISIEME.
J'ai achevé ce matin , ma chere amie ;
votre nouvelle Heloife . J'ai éte fi occupée
de cette lecture depuis que je l'ai com-
-mencée , qu'il y a plus de vingt- quatre
heures , que je n'ai penſé à toutes les extravagances
qui rempliffent fouvent mes
Lettres.
Je ne faurois vous dire encore toute
l'impreffion que m'a fait cet Ouvrage. Ce
n'eft point feulement un livre de Philofophie
; ce n'eſt point l'hiſtoire d'une Héroine
de Roman ; c'eſt celle du coeur hu- ;
main , vu ſous le plus beau jour , c'eſt- àdire
, au milieu des foibleffes les plus excufables
& des vertus les plus réelles. On
y trouve le développement de la rai on la
plus profonde , avec celui des Sophifmes
qui combattent fous l'ordre des paffions :
la vérité eft fans ceffe à côté de l'erreur :
l'erreur n'eſt jamais honteule ; & la vérité
eſt toujours aimable.
On trouve d'abord dans Julie une fille
charmante & fenfible , attaquée par tous
les traits que l'amour peut lancer ; elle a
contre elle le refpe&t de fon amant , la
violence de fon amour , les preftiges d'une
24 MERCURE DE FRANCE.
imagination vive & brillante , fa candeur ,
fa jeuneſſe , fon coeur & la beauté. Ces
redoutables ennemis triomphent de fon
honneur , fans pouvoir détruire les vertus,
ni même obfcurcir longtems les lumiéres
de fa raiſon. Tout eft grandeur & féduction
dans Julie. Ses fautes ont quelque
chofe qui les éléve ; fes vertus les plus auftères
ont je ne fçai quoi d'intéreffant , fes
confeils, fes remontrances, tout ce qu'elle
dit , tout ce qu'elle peut dire , reçoit l'expreffion
douce & touchante d'un âme tendre
& élevée.
Hélas ! ma Comteffe , que l'on fait volontiers
connoiffance avec cette fille àimable
& paffionnée ! .... Encore attaché
par fes erreurs , dont on trouve auffi la
fource trop attrayante , inſenſiblement on
s'accoutume à aimer celle qui doit bientôt
nous forcer au reſpect.
On trouve enfuite dans cette fille adorabte
un Philofophe & un Moralifte , que
l'on ne peut refufer d'entendre. Ce Philofophe
nous inftruit en même temps par fa
folie & fa raifon , par fes vertus & fes
foibleffes, par les réfléxions & fes remords.
Ce n'eft point par une tranfition fubite
que l'on paffe du goût à l'admiration : on
voit rapidement dans le principe des fau-
Fes
AOUST. 1761 . 23
res de Julie toutes les réflexions qu'elle eſt
au moment de faire .
A chaque page on s'attache plus fortement
à elle. Les événemens de ce Roman
font des événemens ordinaires . Les fituations
font fortes & grandes , mais fi naturelles
que les coeurs de tous les hommes
peuvent facilement les rencontrer. Voilà
d'où reffort la fublimité des idées , & les
traits du génie , auffi aifées à fentir , que
difficiles à imaginer.
Si l'on rencontre des fentimens trop
au- deffus des fiens , ils émeuvent plutôt
qu'ils n'éblouiffent . Ils touchent l'âme qu'ils
élévent. On ſoupire en les admirant on
cherche à fe les approprier. Si l'efprit
quelquefois diftrait du principal intérêt fe
voit forcé à fuivre une differtation longue
& férieufe , elle fe préfente fi naturellement
, & elle paroît fi importante par fon
objet , que l'intérêt perfonnel foutient la
curiofité.
Ne trouvez vous pas , ma chère amie ,
que l'on fe repofe avec une douce fatiffaction
au milieu de ces peintures fimples
& magnifiques , des vertus fociables , des
vraies beautés de l'ordre & de la réalité
des devoirs , qui font de tous les temps &
de tous les lieux ? N'avez-vous pas remarqué
que le bonheur de l'innocence par
-B
26 MERCURE DE FRANCE.
tout exalté , eſt toujours en action & en
vue , pendant que celui qui bleffe les loix
de la pudeur ne marche que d'un pas tremblant
, au milieu de l'incertitude & de la
crainte.
Julie & fon amant ne croient entrevoir
un état doux & tranquille que lorsqu'ils
penſent n'avoir plus de reproche à fe faire.
Ils paroiffent alors moins paffionnés , fans
devenir moins intéreffans. Loin d'avoir
perdu de fa fenfibilité , leur âme , fur- tout
celle de Julie , en fe répandant fur plus
d'objets ne fe montre que plus fenfible .
L'on n'apperçoit cependant que le développement
naturel de fon caractére.Infenfiblement
l'on change avec elle : on paſſe
à des fentimens moins tumultueux & plus
durables. La tendre humanité rencontre
des coeurs déjà gagnés , où les traits chers
& facrés fe gravent plus profondément .
On voit fous un jour nouveau le touchant
plaifir de faire du bien : l'amitié brille d'un
plus vif éclat : elle fe montre au milieu du
contentement de foi-même. Elle eft environnée
du repos & de la paix.
Quel fpectacle , que celui d'une famille
refpectable & heureuſe , confondue avec
de vertueux amis , avec des domeftiques
fortunés & reconnoiffans ; en qui l'attachement
& l'honneur éffacent la honte de
AOUST . 1761. 27
"
la fervitude ! quel tableau , que celui de
plufieurs êtres raffemblés fous un même
point de vue , qui s'eftiment & s'aiment
avec tant de raifons de s'aimer !
Les images grandes & flatteufes font
encore embellies par les charmes d'une vie
champêtre. On reçoit une nouvelle éxiftence
; on fe rapproche de la nature : on
fent renaître dans fon coeur l'efpoir confolant
d'un bonheur plus réel .
Je me fuis apperçu , ma chère amie ,
que ces plaifirs nouveaux , dont je ne m'étois
jamais formé d'idée , fupportent le
coup d'oeil de la Raifon . Ils s'embelliffent :
même , à mesure qu'elle les confidére.
Voilà par quelle route le Philofophe de
Genêve parvient à nous conduire dans des
lieux fi peu connus & fi peu defirés , dont
on ne voudroit plus fortir. Il a l'art de
préparer , fans que l'on s'en doute , tout
ce qui eft néceffaire pour nous rendre capables
d'écouter ces fublimes leçons . Vous
fentez bien , qu'il a dû commencer par
nous plaire : il a fallu nous accoutumer
doucement à la raifon . Voilà fans doute
pourquoi l'Auteur a pris la peine de fuivre
pas à pas nos extravagances & nos foibleffes.
Je vous difois , ce me femble , il y
a quelques jours , que le peu d'utilité de la
plupart des livres de morale naît du ton
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
defpotique de l'Auteur . Il eft vrai que l'on
imagine le voir regarder du haut de fa
raifon nos folies & nos malheurs . Il femble
qu'il fe dife impénétrable aux paffions
humaines. Ces mêmes paffions font elles
feules en action dans la plupart des Romans
ou bien l'on y rencontre au milieu
d'une troupe de fous ,, des perfonnages fi
ennuyeux & fi parfaits : ils font fi continuellement
raifonnables : ils ont fi peu de
rapport avec nous , qu'ils ne peuvent gagher
notre confiance .
Vous me direz peut-être que j'ai mes
raifons pour penfer ainfi. Il eft vrai que je
fais un gré infini au Philofophe Suiffe , d'avoir
fçu nous montrer les refforts qui fervent
à relever une âme bien née . Il a furtout
puiffamment combattu le découragement
des belles âmes , cette fource honteufe
& conftante de la corruption des
plus heureux caractères .
Si je voulois vous rendre compte de
tout ce que j'admire dans l'enſemble de
cet Ouvrage , il me faudroit peut - être
plus de temps pour le détailler , qu'il n'en
a fallu à l'Auteur pour le faire . Je regarde
fon plan comme une machine immenfe ,
cachée fous le voile de la plus noble fimpli
cité .
Je ne finirois pas , fi je me permettois
2.
AOUST. 1761 . 29
de vous dire tout ce que je crois appercevoir.
Il y a bien loin de l'impreffion
que j'ai reçue , à celle que je craignois .
J'ofe à peine penfer à ma derniere Lettre :
j'allois cependant vous en parler ; máis
je m'apperçois heureufement qu'il eft bien
tard. Je compte vous écrire encore après
demain.Adieu, ma chère amie; les obfervations
de votre fociété fur la nouvelleHélo
fe,dont vous me faites part , me paroiffent
petites & injuftes . Je fens que je ferai forcée
de vous en dire mon avis dans ma premiere
Lettre.
LETTRE QUATRIEME.
J'AIAI encore relu, ma chère amie, les trois
derniers tomes de Julie ; & je ne les ai interrompus
que pour écrire deux Lettres
d'affaires ; l'une pour obliger un malheuheureux
de ce Village , qui m'a autrefois
fervie , & l'autre à mon mari. Je le preffe
de profiter de la belle faifon , s'il a toujours
le projet d'aller cette année s'établir
dans fa terre. Je partirois tout de faite.
avec nos deux enfans ; & vous jugez bienque
la nouvelle Héloïfe ne feroit pas ou
bliée.
Je fuis plus indignée que jamais de vos
Bijj
30 MERCURE DE FRANCE.
remarques. Elles attaquent les endroits du
Livre qui me paroiffent les mieux inventés.
En vérité vos gens de goût ne peuvent
critiquer fi févérement cet Ouvrage,
que parce qu'ils ne l'ont pas fait .
Je m'imagine d'ici voir l'air de confiance
& d'autorité , avec lequel ces Meffieurs
perfuadent, après dîner, de jeunes petites,
Dames qui les accréditent . Ils blâment
fur tout avec fuccès les moeurs de Julie
parce que des maximes pernicieuſes ; parce
que des moeurs vraiment corrompues
font vivement attaquées par fa conduite.
Je crois les entendre dire à leur crédule
auditoire , avec un fourire ironique .....
Comment cette fille affez éprife pour
manquer à fon honneur , ne l'a- t - elle pas
affez été pour époufer fon amant ? Pourquoi
refufe- t- elle les offres du généreux
Edouard pourquoi ne quitte-t- elle pas
les parens qu'elle déshonore , pour aller
paffer fa vie avec ce qu'elle aime & l'ami
vertueux , qui leur offre un afyle ? n'a-telle
de l'audace & de la force d'efprit ,
que pour s'impofer des liens illégitimes ?
J'ai bien peur , ma chère amie , que
ceux qui raiſonnent ainfi , ne connoiffent
d'autres vertus que le préjugé , & d'autre
Eonneur que l'orgueil. Comment ne
oyent-ils pas que à Julie a manqué à ce
fi
AOUST. 1761 31
qu'elle ſe devoit à elle -même , vis-à- vis de
la vertu & de la raiſon , elle ne peut expier
les fautes que par fes remords & par
fes larmes doit -elle faire oublier fa foibleffe
par des torts plus graves & plus impardonnables
. Qui peut la condamner ?
fera-ce des Philofophes ou des dévots ?
fera ce des hommes fans principes ou ceux
qui prétendent en avoir ? lequel d'entr'eux
prononcera que le premier des crimes eft
l'amour illicite , & que les premiéres des
vertus ne font pas la reconnoiffance &
l'humanité ?
Julie aime fon amant fans ceffer de
chérir fon père : elle ne veut point fe féparer
d'une mère tendre & adorée. Il lui
en coûte pour s'éloigner d'une amie qu'elle
a toujours aimée. Lifez ces quatre lignes
que l'on trouve dans une Lettre de Claire
à Julie. » Il reste en toi , lui dit Claire ,
» mille adorables qualités , que l'eftime de
» toi-même peut feule conferver , qu'un
» excès de honte & l'aviliffement qui le
fuit détruiroit infailliblement ; & c'eft
"3 fur ce que tu croiras valoir encore , que
» tu vaudras en effet. Gardes - toi donc ,
» de tomber dans un abbattement dangereux
, qui t'aviliroit plus que ta foibleffe
» même . Le véritable amour eft il fait
»
» pour dégrader l'âme ?
·
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
Julie n'eft pas de ces femmes qui per
dent toutes leurs vertus en un jour. Plus
capable de facrifier fon honheur au bonheur
de ce qu'elle aime , que d'immoler
au fien les derniers jours d'un père & dune
mère qui n'exiftent que pour elle ; au
moment de plonger le poignard dans le
fein de ceux qui lui ont donné la vie , elle
regarde la profondeur du précipice , où
elle eft tombée. Le crime barbare , qu'elle
eft fur le point de commnettre , lui donne
de l'horreur pous les engagemens qu'elle
a pris . Enfin n'eft elle pas retenue dans
cette circonftance par fon extrême fenfibibilité
, la fource premiére de toutes les
vertus , & l'unique principe de fes erreurs?
Ne voit on pas ici tous les effets d'une
-même caufe & les conféquences néceffaires
du caractère que l'Auteur a dû donner
à fon Héroïne? Si ce font là des contrariétés
, convenez , ma chere amie , qu'elles
ont heureuſement leur racine dans le coeur
de l'homme.
Avec quel génie cette prétendue inconféquence
eft préparée ! On ne peut fe laffer
de lire la Lettre où Julie raconte la vialence
de fon père , & le charme de la Scène
touchante qui lui fuccéda : c'eſt Julie
qui s'exprime ainfi, page 374 , tome premier.
AOUST. 1761 : 33
"
"
Après le fouper , l'air fe trouva fi froid
que ma mère fit faire du feu dans fa
» chambre .Elle s'affit à l'un des coins de la
» cheminée, & mon père à l'autre. J'allois
» prendre une chaife pour me placer en-
» tr'eux ; quand m'arrêtant par ma robe,
❞ & me tirant à lui fans rien dire , il m'af-
» fit fur fes genoux. Tout cela fe fit fi
" promptement & par une forte de mou-
» vement fi involontaire , qu'il en eut une
efpéce de repentir le moment d'après.
Cependant j'étois fur les genoux : il ne
pouvoit plus s'en dédire ; & ce qu'il y
» avoit de pis pour la contenance , il fal-
» loit me tenir embraffée dans cette gênan
té attitude.Tout celà fe faifoit en filence ;
mais je fentois de tems en tems fes bras
»fe preffer contre mes flancs avec un fou-
» pir affez mal étouffé . Je ne fais quelle
» mauvaife honte empêchoit les bras pa-
» ternels dé fe livrer à ces douces étrein-
» tes . Une certaine gravité qu'on n'oſoit
» quitter ; une certaine confufion qu'on
» n'ofoit vaincre, mettoit entre un père &
fa fille ce charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amans ;
tandis qu'une tendre mère , tranſpor
» tée d'aife , dévoroit en fecret un fi doux
fpectacle. Je voyois , je fentois tout
cela - men - Ange Et ne 'pus tenir plus
By
+
34 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"3
ور
longtemps à l'attendriffement qui me
gagnoit. Je feignis de glifler. Je jettai ,
» pour me retenir, un bras au cou de mon
Fère. Je penchai mon vifage contre fon
vifage vénérable ; & dans un inftant il
» fut couvert de mes baifers & inondé de
» mes larmes. Je fentis , à celles qui cou-
» loient de fes yeux , qu'il étoit lui- même
foulagé d'une grande peine : ma mère
» vint partager nos tranfports . Douce &
paifible innocence , tu manquas feule à
» mon coeur , pour faire de cette fcène
» de la Nature le moment le plus déli-
» cieux de ma vie !
ور
ور
Cette fcène fi naturelle conduit le Lecteur
à approuver ce qui doit fuivre. Qu'il
eft aifé de fe repréfenter qu'après avoir
gémi de la violence de cet homme brulque
& fenfible, fon repentir, fes larmes &
les careffes qui lui échappent doivent
avoir un empire abfolu fur une fille comme
Julie!peut -on s'empêcher de comparer
les douceurs de cet épanchement de la
nature , de ce fentiment fi doux , fi refpectable
, avec le tumulte impétueux d'une
paffion déréglée ? quel contrafte ! quelle
fource de réfléxions !
Peu de temps après , elle voit mourir
fa mère , qui a découvert fon intrigue.
Cette mère charmante ne lui fait aucun
A OUST 1761.
35
fon père qui n'a
reproche : elle expire en faifant des voeux
pour le bonheur de fa fille . Julie fe perfuade
que le chagrin a abrégé fes jours :
elle ne voit plus que des objets lamentatables.
Séparée de fon Amant depuis plufieurs
mois , elle a eu le temps de réfléchir
: elle doit le moins aimer & le hair
peut -être , lorſqu'elle fe retrace fes fautes
& fes malheurs.
Dans cet inftant
plus qu'elle , ce vieillard malheureux ,
dont elle peut adoucir ou empoisonner
la vie , ce père fi haut , fi abſolu ſe jette
à fes genoux , pour la fupplier d'accorder
fa main à un homme vertueux , qui lui
a fauvé la vie . Il la preffe d'acquitter la
parole d'honneur qu'il a donnée à fon
ami . Ah ! ma Comteffe , n'avez-vous pas
remarqué que le mariage devient pour
une perfonne comme Julie une barriére
invincible contre les reftes d'une paffion
terrible & .malheureufe? Elle fe flatte de
rendre à fon père le repos & le bonheur
qu'elle lui a ôtés. Elle fuit les confeils
d'une amie qui a de l'empire fur ſon eſprit.
En réfléchiffant, elle fe regarde comme
une fille coupable & ingrate : elle voit
qu'elle peut devenir une femme vertueufe
& une mère tendre & respectée . Ce
dernier motif la décide . Elle promet &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
accomplit avec joie fon ferment.
Que pourroit- on oppofer à des raifongfi
preffantes? Seroit - ce les intérêts de l'hon--
nête homme qu'elle époufe , & qui peut
ignorer fa conduite ? De pareilles confidérations
n'éffacent point la peinture que
je viens de faire . Eft-il même bien aifé de
décider fi l'obéiffance d'une fille à fon
père n'eſt pas un des premiers devoirs de
fon état ?
On pourroit enfin convenir tout au
plus , que les raifons fe combattent fans
pouvoir fe détruire; & c'en feroit plus qu'il
n'en faut pourfonder la conduite de Julie fi
bien dans la nature & dans la raiſon.Je vais
plus loin : en fuppofant qu'elle fit une fau
te devenue néceffaire , on pourroit feulement
en conclure , qu'une fois fortis des
limites de l'ordre & du devoir , nous n'avons
plus que le choix des fautes & des
malheurs.
Hélas ! ma chère amie , que cette ré
fléxion eft inftructive ; mais qu'elle eft éffrayante
pour moi ! qu'elle doit me donner
à penser Revenons à Julie.
Il falloit bien qu'elle eût ce dernier tort ::
il falloit qu'elle fût parjure avec fon
amant , pour ne pas devenir plus criminelle.
Cette derniére faute a donné l'éffor
à fesgrandes qualités : elle la rétablit dans
l'état , dont elle étoit déchue . Remar
AOUST. 1761. 37
quez que Julie plus foible que je ne l'ai
étés Julie dans la même fituation que moi ;
Julie , époufe & mère devint fublime &
irréprochable. It femble que fon âme s'agrandiffe
avec fes devoirs . La vertu embellit
fes jours : elle trouve des douceurs
inattendues dans fon nouvel état.
Cependant, ma Comteffe , ces foupirs
tendres & douloureux, qu'elle jette quelquefois
vers le paffé , nous enfeignent
malgré nous , qu'elle eût été plus heureufe
, fi fon coeur ne l'eût jamais égarée.
Que la dévotion de Julie , eft grande
& touchante ! Elle éléve l'âme & la confole.
Elle meurt enfin , lorfqu'on ne peut
plus fe paller de vivre avec elle. Elle gagne
une maladie mortelle , en fe jettant
dans le Lac , pour fauver la vie à un de
fes enfans. Je ne connois rien de fi touchant
que le moment , où l'on améne
à Julie mourante les deux enfans qui lui
font fi chers. M. de Volmar s'exprime
ainfi dans cet endroit de la lettre , où il
raconte la fin attendriffante de fa femme:
2
» Elle alloit me répondre , quand on
» amena les enfans. It ne fut plus quef-
» tion que d'eux ; & vous pouvez juger ,
» fi fe fentant prête à les quitter , fes ca-
» reffes furent tiédes & modérées . J'obfer--
vai même , qu'elle revenoit plus fou
38 MERCURE DE FRANCE .
» vent , & avec des étreintes encore plus
» ardentes à celui qui lui coutoit la vie ;
» comme s'il lui fût devenu plus cher .
Ce qui doit furprendre le Lecteur ; c'eſt
que cette mort , quoique prévue , n'en eft
que plus attendriffante.
>
Il faut que cette fingularité foit caufée
par un intérêt d'une autre nature , que
celui qui foutient la plupart des Romans .
Apparemment que tout eft vrai , fimple
& naturel : cette cataſtrophe n'a pas befoin
d'être imprévue pour attendrir. Apparemment
que les mouvemens que l'on
éprouve , ne tiennent point à des illuſions
paffagéres ; mais aux fentimens plus confrants
& plus intimes , dont l'âme ne fe
laffe jamais.
Je voudrois vous peindre avec des couleurs
affez vives les différents regrets des
différents témoins de ce fpectacle funeſte .
Quelle fermeté touchante dans Julie ,
uniquement occupée de ceux qui l'environnent
? Quel état que celui de Claire ,
fûre de perdre une telle amie , en faifant
de continuels efforts pour lui cacher
La douleur ! Que de larmes différentes fervent
à retracer tous les charmes & toutes
les vertus de cette adorable femme ! Tous
les fentimens , tous les caractéres , toutes
les conditions la pleurent & la refpectent.
AOUST. 1761 . 39
On voit, dans ce terrible inftant, un défefpoir
général ; celui de fes amis , celui
de les domeftiques , celui de tout un peuple
, qu'elle auroit voulu rendre heureux.
On voit avec autant de faififfement que
d'admiration la perplexité de Wolmar , de
cet homme froid par principe & par caractére.
L'incertitude s'élève tout -à- coup
dans le fein d'un Athée , qui tremble de
voir expirer avec Julie , la vertu & l'húmanité.
Le malheureux Wolmar ne peut
croire à l'anéantiſſement d'une âme auffi
tendre & auffi parfaite. Il paffe de l'athéifme
à l'excès de la timidité : il redoute
pour Julie un avenir , qu'il n'eût regardé
pour lui -même , que comme un port certain
, comme un fommeil tranquille . A
peine raffuré par les vertus de ce qu'il
aime , c'eft lui qui l'avertit en frémilfant
, qu'il ne lui refte que peu d'inftants à
vivre.
Il me femble qu'en voilà bien affez ,
pour faire oublier quelques obfervations
auffi faciles à détruire qu'à imaginer . Pour
moi, je vous avouerai, ma chère amie , que
je ne fuis point fâchée de rencontrer avec
des vertus fublimes quelques petiteffes
qui les rapprochent de moi. Au furplus
je ne m'embaraffe guéres de fçavoir fi Julie
a eu tort ou raiſon , de chercher à rafe
1
40 MERCURE DE FRANCE.
furer les regards de ceux qui la voyent finir.
Peut-être, fi vous le voulez , eût -elle mieux
fait de mourir plus férieufement . Je ne
voudrois cependant rien retrancher : tout
me plaît : tout me paroît néceffaire. Je
penfe que ce feroit avec moins de raifon
encore, que l'on s'en prendroit à quelques
inconféquences de Volmar , qui n'eft
point le pivot éffentiel & moral de l'ouvrage.
On trouve mauvais , dites - vous , que
cet homme extraordinaire ait époufé Julie
, fachant fa conduite & fon amour.
Mais en fuppofant même que Volmar ait
eu un tort ; faut- il donc s'étonner , qu'un
Athée , qui par hazard fe trouve bien né ,
tombe dans plufieurs inconféquences ?
Eft-il d'ailleurs bien fingulier , qu'ayant
connoiffance de la paffion de Julie , il
l'épouse , parce qu'elle lui plaît , parce
qu'il croit que fa fociété peut le rendre
heureux ; parce qu'il n'eft pas d'un caractère
jaloux ; parce qu'il fait qu'elle eft vertueufe
& reconnoiffante , & qu'il eſpére
que fes procedés & fes foins pourront enfin
la gagner; parce qu'il voit fon père
décidé à ne pas lui laiffer époufer fon
amant ; & fi l'on veut enfin , parce que
l'intérêt de fon plaifir & de fon bonheur
l'emporte un moment fur toute autre con
fidération ?
AOUST. 1761. 48
*
Ce même Volmar , plein d'amitié & de
refpect pour Julie , qui a eu affez dé bon
ne foi & de candeur pour lui avouer fest
égaremens , fait revenir faint Preux ,
après fix ans d'abfence. Eft - il bien révol
tant qu'il ne voye en lui qu'un ami commun,
& un homme eftimable ? Peut- on ou
blier que Volmar n'eft ni amoureux ni ja
loux , & qu'il ne peut craindre une infidélité
, ni par préjugé , ni par principes ?
D'ailleurs , il compte fur la vertu de Julie
, il l'aime ; il craint d'avoir empoifonné
fa vie ; & à quelque prix que ce
foit , il veut mériter fa confiance , & con
tribuer à fon bonheur.
7
Il faut ne voir dans l'amour que des
fureurs , dans l'honneur que de la férociré
, pour ne pas juger avec indulgence
cette généreufe fingularité.
A propos de cette réfléxion : n'avezvous
jamais pris garde , chère Comteffe ,
à lá pédante hypocrifie de quelques déclamateurs
? Ils ne croyent point à un
Légiflateur éternel . Ils s'amufent à groffir
continuellement de triftes préjugés ,
qui ne feroient que barbares dans leurs
fyftêmes. Il faut que ces préjugés fi gênans
& fi cruels ayent une caufe bien
puiffante , que nous ne pouvons diftinctes
L'Amant de Julie.
42 MERCURE DE FRANCE.
ment connoître . Mais laiffons la Philofophie
& l'amour.
Vous avez pu remarquer , que dans le
compte que je viens de vous rendre de la
nouvelle Héloïfe , je ne me fuis guéres occupée
que des traits qui ont un rapport éf- િ
fentiel à mes devoirs , & avec la fituation
préfente de mon coeur .
Je ne fais fi je me trompe , depuis que
j'ai lu ce Livre , il me femble que je vois
un nouvel ordre de choſes. Ce qui m'arrivera
d'ici à huit jours, peut décider du fort
de toute ma vie. Selon la réponſe de mon
mari , je vous verrai peut- être la femaine
prochaine ; car je pafferai certainement
par Paris , en allant à fa terre de Bretagne.
Ah ! ma chère amie , que j'aurai de
* Ceux qui n'aiment pas le Roman de Julie ,
doivent favoir quelque gré à la perfonne qui
écrit ces Lettres , d'avoir obmis de parler du
charme du ftyle & de la force des raifonnemens
, de leur fageffe , de leur profondeur , des
principes de morale lumineux & utiles que l'on
trouve à chaque page de la defcription du Pays
de Vaux ; des Lettres fur le Suicide , des chofes
ingénieufes que dit l'Auteur fur l'éducation des
enfans ,& fur la manière de former les domeſtiques
honnêtes , & de les rendre heureux. Il n'y
a pas de Lettre , où bien des Auteurs qui penfe
roient , ne trouvaflent dequoi ſe faire une répu
tation & un bon Livre .
AOUST. 1761 . 43
›
plaifir à vous embraffer , & que nous
avons de chofes à nous dire ! Aurai - je le
temps de difputer fur Julie avec vos Marchands
d'Elprit ? Vous m'avez mandé
qu'ils avoient la bonté d'approuver la promenade
fur le Lac , le rêve de Julie , la
réparation d'Edouard. S'ils avoient vû plus
loin , ou avec plus de bonne foi , ils feroient
convenus que ces fublimes beautés
tiennent immédiatement à un magnifique
enfemble , qui ne pourroit fe paſſer
d'aucune de ſes parties.
C'est ainsi que finiffent ces Lettres : il
eût été facile d'en faire un Roman agréable.
Mais l'Editeur n'a ni l'efprit de ce
genre , ni le temps de s'en occuper . Si
quelque efprit léger agréable & oifif
vouloit continuer ces Lettres , il pourroit
les intituler: Le pouvoir d'un bon Livrefur
un bon coeur.
HELOISE ,
OU LETTRES de Madame la Marquife
de *** à Mde la Comteffe de **** .
O
AVIS DE L'EDITE U R.
N convient généralement de l'auftérité
des leçons que l'on rencontre dans
le Roman de Julie. Perfonne ne l'a lû
fans fentir la force avec laquelle l'Auteur
attaque des ufages & des moeurs , que
bien des gens ont intérêt de défendre.
Il eft certain, malgré cela, que ce fexe aimable
que les hommes accufent de foibleffe
, & qu'ils prennent tant de peine à
corrompre ; ce fexe naturellement honnête
& fenfible , a mieux faifi qu'eux les
différentes beautés de la nouvelle Hé-
Loïfe . Pour peu qu'on cherche la caufe de
cette vive impreffion , on la trouvera
dans la vérité du ſentiment toujours plus
proche du Génie & de la Raiſon , que les
fubtilités de la critique. Les régles d'après
lefquelles on croit fouvent juger ,
ont été d'abord créées par des efprits vafAOUST.
1761. 15
tes & des âmes fenfibles. Il eft vrai qu'elles
exiſtoient avant eux fans être connues ;
mais ils en ont fait ufage les premiers.
Il faut fans doute fe laiffer aller au
mouvement de la Nature , ou être l'égal
de ces grands Génies , pour juger d'après
ces mêmes régles que tant de circonftances
varient .
L'Éditeur de ce petit ouvrage, dans lequel
on trouvera l'extrait d'une partie
de l'Héloife , a eu les quatre Lettres fui
vantes d'une Dame qui eft intime amie
de celle qui les lui a effectivement écrites.
Elle n'y a changé que quelques lignes ,
par pudeur & par difcrétion . On a imagi
né que le Public y verroit avec p'aifie
l'aveu fimple & vrai de l'impreffion que
doit faire cet ouvrage fur une âme tendre
& vertueuſe.
LETTRE PREMIERE.
SIItôt que le rétabliffement de ma fanté
me l'a permis , j'ai fuivi vos confeils ,
mon aimable amie , j'ai quitté mon appartement
le plutôt qu'il m'a été poffible
; & je commence à jouir des beautés
de la faifon. Cependant on ne me permet
pas encore de faire de longues promena16
MERCURE DE FRANCE.
des : cela m'afflige ; cette diverfion m'a
voit paru propre à diffiper je ne fçais
quelle langueur , dans laquelle je tombe
infenfiblement , furtout depuis ma derniere
maladie.
Je vois que mes efpérances m'avoient
féduite ; ma fille & mon fils , au lieu de
m'amufer , m'excédent tous les jours da
vantage leur gaîté bruyant e mere au
gue au point que je vais les mettre au
Collége & au Couvent . Mon mari me défole
par les leçons éternelles qu'il me
donne fur leur éducation . Il m'en écrit
fans ceffe de fon vieux Château , où fans
doute il n'a rien de mieux à faire . Eft-ce
que l'état de mes enfans n'eft pas décidé
par celui de leur pere ? Leur fortune eft
affurée; que m'importe le refte. Ils feront
comme les autres : je n'ai pas plus d'am- _
bition que cela.
Les principes de mon mari font tout
différens. Il voudroit me perfuader que
je ferois le modéle des femmes de mon
fiécle , fi j'avois le courage de me retirer
dans fon antique Château. A la vérité
nous y vivrions plus abondamment avec
une fortune médiocre ; mais auffi plus de
Spectacles , plus de Bals , plus de Livres
nouveaux , plus de ces Phènoménes du
bel- efprit , que l'on voit avec autant de
AOUST. 1761 . 17
cariofité qu'une chofe extraordinaire. J'au
rois en revanche des avenues fans fin
des bofquets enchantés , des parterres ,
des potagers ; & avec tout cela des Provinciaux
mauffades , & cette uniformité
continuelle que je ne pourrois fupporter.
>
Au refte , ce n'eft point l'amour , ce
premier fentiment de mon coeur qui
m'attache au lieu , où il a pris naiffance :
il me femble que ma paffion s'affoiblit
tous les jours , puifque j'ai pu réſiſter
à la préſence de celui qui me l'avoit inf
pirée ; l'abfence doit en effacer enfin le
Louvenir.
Quoiqu'il en foit , j'attends les lettres
où l'on me parle du Chevalier, avec moins
d'impatience ; & les miennes fout fi froides
& fi réservées , que je n'écris rien que
je ne puiffe dire en public.
Je vois cependant avec peine que la
lecture n'eft pas encore une refource &
un amuſement pour moi . Je me fuis fait
Lire pendant ma maladie trente volumes
de Romans : ils me touchent ; mais ils
m'attriftent , & il ne m'en rete rien .
J'entends parler depuis quelques jours de
la nouvelle Héloïje : envoyez -moi , je vous
prie , cet ouvrage , fur lequel on pronɔnce
fi diverſement . Il partage , à ce qu'on
m'a dit, la Ville & la Cour. J'ai vû ces der18
MERCURE DE FRANCE.
niers jours quelques-uns de ces efprits à
la mode , qui donnent le ton : ils m'ont
confirmée dans cette incertitude. Les uns
élévent aux nues le Livre nouveau ; d'au
tres qui n'approuvent rien , en difent
beaucoup de mal . Ces Meffieurs m'avertiffent
que j'aurai tort de ne pas m'ennuyer
de la longueur des differtations ;
enfuite comme moraliftes , ils font fâchés
de trouver dans un livre de Philofophie
des foibleffes trop excufables & trop
agréablement décrites.
Pour moi je ne connois de Juges fur
un ouvrage de cette nature que le coeur
ou le génie. Le dernier eft bien rare , &
le fecond commence à le devenir. Il y a
cependant longtemps que le Public a appellé
du Defpotifme , auquel les Maîtres
de l'esprit prétendent l'affujettir.
Quoi des milliers de fuffrages s'a
néantiroient devant leurs décifions ? Quoi !
ce jugement , ce cri univerfel d'une multitude
d'âmes fenfibles , cette apologie
univerfelle & involontaire feroient tranfformés
magiquement eft un froid mépris ?
Quoi ! lefel d'une Epigramme éteindroit,
dénatureroit le fentiment même ? C'eſt lui
feul que je veux confulter : jamais ceux
de la partialité de l'envie , de l'orgueil
de je ne fçais quelle inquiétude impérieuAOUST.
1761 ; 19
fe ne feront la regle du plaifir ou du dé
plaifir de mes lectures . S'ils en impoſent
aux efprits foibles , qui n'ont d'avis que
par infpiration , ils révoltent toujours l'équité
du Sage & du Philofophe , qui
fent & qui juge , parce qu'il penfe , fans
avoir befoin qu'on le faffe penfer.
›
Envoyez moi donc au plutót , ma chère
Comteffe cette nouvelle Héloïfe. Quel
plaifir , fi votre rhume étant entiérement
fini , vous pouvez me l'apporter vousmême.
Je vous réponds que je trouverois
le nouveau Roman admirable .
LETTRE DEUX I E ME.
'AVEZ Vous allez réfléchi , mon aima
ble amie , à la terrible nouvelle que vous
m'apprenez , lorfque vous m'avez mandé
que le Chevalier va arriver de Malthe ?
Vous m'écrivez froidement , que graces
aux réfléxions que j'ai eu le temps de faire,
fon retour ne fera pas difficile à fupporter.
En vérité , vous en parlez bien à votre
aiſe . Vous n'avez jamais eu de paffions à
combattre.
Je fuis vos avis , autant que cela eft'
en moi je m'occupe davantage ; je me
20 MERCURE DE FRANCE:
proméne beaucoup ; & j'ai déja lû quelques
lettres de votre nouvelle Héloïfe.
Je me repens bien d'avoir commencé.
cette lecture : je voudrois avoir la force
de la quitter. Comment avez vous eu l'imprudence
de m'envoyer ce maudit Roman
? Ne voyez vous pas que Julie eft
tout au moins auffi vertueufe que votre
amie : elle ne peut aimer davantage ; cependant
elle va bientôt fuccomber . Falloit-
il m'offrir un fi dangereux exemple ?
Que vous avez mal pris votre temps pour
me prêter des livres d'amour ?
Que vais je devenir féparée de mon
amie , éloignée d'un mari eftimable, dont
l'amitié & les procédes ont fouvent rallenti
les progrès de ma paffion ? Il m'impatiente
cependant avec fes perfécutions
éternelles , pour m'engager à me confiner
dans fon hermitage . Pour comble de malheur
, je fuis ici toute feule avec mes enfans
, qui deviennent tous les jours plus
indociles & plus infupportables. J'ai bien
peur qu'ils ne finiffent par être méchans
& ingrats.
Mes voisins , que je fuis forcé de voir
quelquefois,font facilement ennuyeux , &
fe formalifent de tout . Je ne reçois point
de lettres de Paris , qui ne foient remplies
de tracafferies & de méchancetés.On
AOUST. 1761 . 23
ne m'apprend que des Hiftoires fcandaleufes:
tous les gens de ma connoiffance
fe déchirent & fe haiffent. Comment
voulez- vous que je m'accoutume à les aimer?
Quelle confolation une femblable
fociété peut -elle répandre fur ma vie ?
Sans le fentiment dangereux qui foutient
mon coeur , mon exiftence me ſembleroit
d'un poids infupportable. L'amour , le
feul amour nous rend infenfibles à mille
contrariétés : il fait diverfion avec les
fpectacles continuels de l'injuſtice & de la
méchanceté des hommes . Ce n'eft pas que
je me cache à moi - même la honte & la
trifteffe , qui fuivent fouvent fes pas .
Hélas ! ma chere amie , vous favez tou
tes les réfléxions que nous avons faites
cent fois fur les aventures de plufieurs
femmes élevées avec nous . Nous n'avons
prefque jamais vu que des Amans malheureux
ou ennuyés ; cependant, quoique
bien avertis , nous finiffons prefque toujours
par aimer.
Je me perds , je vous l'avoue , dans
mon coeur & dans ma raiſon. O ciel ! eftil
concevable , que quatre lignes écrites
au hazard fur un bruit vague & peu cer
tain , caufent une fi grande révolution
dans un coeur? Non , je ne faurois vous exprimer
le défordre caufé dans tout mon
22 MERCURE DE FRANCE.
être , par ce que vous me dites du Che
valier. Je ne fuis plus la même ; je n'ai
plus les mêmes idées ; mes principes va▾
rient : ce qui me fembloit raisonnable ne
me paroît plus que chimérique & fouvent
ridicule .
Cependant , ma chere amie , je fens
que je tiens encore à ma réputation , à
ma vertu & à l'eftime publique ; je lens
que je dépens plutôt de l'opinion que l'on
a de moi , que de celle que l'on en devroit
avoir. Ce contentement de foi- même
; ce fentiment tout intérieur dont no .
tre vieille parente parle fans ceffe
pourroit-il habiter fur la terre ? N'en déplaife
à toutes ces prudes , comment feront
elles pour nous perfuader que la fidélité
conjugale eft une vertu réelle , &
que l'ennui , dont elle eft fi fouvent accompagnée,
n'eft qu'une chofe arbitraire?
Je fens pourtant . ..je fens
que je tiens encore à quelque chofe d'inexplicable.
Il me feroit échappé aujour
d'hui bien des extravagances, fi je ne m'é-
Cois pas méfiée de ma tête. Elle est dans
un étrange état. Ah ! ma Comteſſe , que
vous avez mal fait de m'envoyer cette
Hiftoire de Julie! pour vous en punir, vous
n'aurez de mes nouvelles que lorsque j'au
rai lû les fix volumes.
AOUST. 1761. 23
LETTRE TROISIEME.
J'ai achevé ce matin , ma chere amie ;
votre nouvelle Heloife . J'ai éte fi occupée
de cette lecture depuis que je l'ai com-
-mencée , qu'il y a plus de vingt- quatre
heures , que je n'ai penſé à toutes les extravagances
qui rempliffent fouvent mes
Lettres.
Je ne faurois vous dire encore toute
l'impreffion que m'a fait cet Ouvrage. Ce
n'eft point feulement un livre de Philofophie
; ce n'eſt point l'hiſtoire d'une Héroine
de Roman ; c'eſt celle du coeur hu- ;
main , vu ſous le plus beau jour , c'eſt- àdire
, au milieu des foibleffes les plus excufables
& des vertus les plus réelles. On
y trouve le développement de la rai on la
plus profonde , avec celui des Sophifmes
qui combattent fous l'ordre des paffions :
la vérité eft fans ceffe à côté de l'erreur :
l'erreur n'eſt jamais honteule ; & la vérité
eſt toujours aimable.
On trouve d'abord dans Julie une fille
charmante & fenfible , attaquée par tous
les traits que l'amour peut lancer ; elle a
contre elle le refpe&t de fon amant , la
violence de fon amour , les preftiges d'une
24 MERCURE DE FRANCE.
imagination vive & brillante , fa candeur ,
fa jeuneſſe , fon coeur & la beauté. Ces
redoutables ennemis triomphent de fon
honneur , fans pouvoir détruire les vertus,
ni même obfcurcir longtems les lumiéres
de fa raiſon. Tout eft grandeur & féduction
dans Julie. Ses fautes ont quelque
chofe qui les éléve ; fes vertus les plus auftères
ont je ne fçai quoi d'intéreffant , fes
confeils, fes remontrances, tout ce qu'elle
dit , tout ce qu'elle peut dire , reçoit l'expreffion
douce & touchante d'un âme tendre
& élevée.
Hélas ! ma Comteffe , que l'on fait volontiers
connoiffance avec cette fille àimable
& paffionnée ! .... Encore attaché
par fes erreurs , dont on trouve auffi la
fource trop attrayante , inſenſiblement on
s'accoutume à aimer celle qui doit bientôt
nous forcer au reſpect.
On trouve enfuite dans cette fille adorabte
un Philofophe & un Moralifte , que
l'on ne peut refufer d'entendre. Ce Philofophe
nous inftruit en même temps par fa
folie & fa raifon , par fes vertus & fes
foibleffes, par les réfléxions & fes remords.
Ce n'eft point par une tranfition fubite
que l'on paffe du goût à l'admiration : on
voit rapidement dans le principe des fau-
Fes
AOUST. 1761 . 23
res de Julie toutes les réflexions qu'elle eſt
au moment de faire .
A chaque page on s'attache plus fortement
à elle. Les événemens de ce Roman
font des événemens ordinaires . Les fituations
font fortes & grandes , mais fi naturelles
que les coeurs de tous les hommes
peuvent facilement les rencontrer. Voilà
d'où reffort la fublimité des idées , & les
traits du génie , auffi aifées à fentir , que
difficiles à imaginer.
Si l'on rencontre des fentimens trop
au- deffus des fiens , ils émeuvent plutôt
qu'ils n'éblouiffent . Ils touchent l'âme qu'ils
élévent. On ſoupire en les admirant on
cherche à fe les approprier. Si l'efprit
quelquefois diftrait du principal intérêt fe
voit forcé à fuivre une differtation longue
& férieufe , elle fe préfente fi naturellement
, & elle paroît fi importante par fon
objet , que l'intérêt perfonnel foutient la
curiofité.
Ne trouvez vous pas , ma chère amie ,
que l'on fe repofe avec une douce fatiffaction
au milieu de ces peintures fimples
& magnifiques , des vertus fociables , des
vraies beautés de l'ordre & de la réalité
des devoirs , qui font de tous les temps &
de tous les lieux ? N'avez-vous pas remarqué
que le bonheur de l'innocence par
-B
26 MERCURE DE FRANCE.
tout exalté , eſt toujours en action & en
vue , pendant que celui qui bleffe les loix
de la pudeur ne marche que d'un pas tremblant
, au milieu de l'incertitude & de la
crainte.
Julie & fon amant ne croient entrevoir
un état doux & tranquille que lorsqu'ils
penſent n'avoir plus de reproche à fe faire.
Ils paroiffent alors moins paffionnés , fans
devenir moins intéreffans. Loin d'avoir
perdu de fa fenfibilité , leur âme , fur- tout
celle de Julie , en fe répandant fur plus
d'objets ne fe montre que plus fenfible .
L'on n'apperçoit cependant que le développement
naturel de fon caractére.Infenfiblement
l'on change avec elle : on paſſe
à des fentimens moins tumultueux & plus
durables. La tendre humanité rencontre
des coeurs déjà gagnés , où les traits chers
& facrés fe gravent plus profondément .
On voit fous un jour nouveau le touchant
plaifir de faire du bien : l'amitié brille d'un
plus vif éclat : elle fe montre au milieu du
contentement de foi-même. Elle eft environnée
du repos & de la paix.
Quel fpectacle , que celui d'une famille
refpectable & heureuſe , confondue avec
de vertueux amis , avec des domeftiques
fortunés & reconnoiffans ; en qui l'attachement
& l'honneur éffacent la honte de
AOUST . 1761. 27
"
la fervitude ! quel tableau , que celui de
plufieurs êtres raffemblés fous un même
point de vue , qui s'eftiment & s'aiment
avec tant de raifons de s'aimer !
Les images grandes & flatteufes font
encore embellies par les charmes d'une vie
champêtre. On reçoit une nouvelle éxiftence
; on fe rapproche de la nature : on
fent renaître dans fon coeur l'efpoir confolant
d'un bonheur plus réel .
Je me fuis apperçu , ma chère amie ,
que ces plaifirs nouveaux , dont je ne m'étois
jamais formé d'idée , fupportent le
coup d'oeil de la Raifon . Ils s'embelliffent :
même , à mesure qu'elle les confidére.
Voilà par quelle route le Philofophe de
Genêve parvient à nous conduire dans des
lieux fi peu connus & fi peu defirés , dont
on ne voudroit plus fortir. Il a l'art de
préparer , fans que l'on s'en doute , tout
ce qui eft néceffaire pour nous rendre capables
d'écouter ces fublimes leçons . Vous
fentez bien , qu'il a dû commencer par
nous plaire : il a fallu nous accoutumer
doucement à la raifon . Voilà fans doute
pourquoi l'Auteur a pris la peine de fuivre
pas à pas nos extravagances & nos foibleffes.
Je vous difois , ce me femble , il y
a quelques jours , que le peu d'utilité de la
plupart des livres de morale naît du ton
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
defpotique de l'Auteur . Il eft vrai que l'on
imagine le voir regarder du haut de fa
raifon nos folies & nos malheurs . Il femble
qu'il fe dife impénétrable aux paffions
humaines. Ces mêmes paffions font elles
feules en action dans la plupart des Romans
ou bien l'on y rencontre au milieu
d'une troupe de fous ,, des perfonnages fi
ennuyeux & fi parfaits : ils font fi continuellement
raifonnables : ils ont fi peu de
rapport avec nous , qu'ils ne peuvent gagher
notre confiance .
Vous me direz peut-être que j'ai mes
raifons pour penfer ainfi. Il eft vrai que je
fais un gré infini au Philofophe Suiffe , d'avoir
fçu nous montrer les refforts qui fervent
à relever une âme bien née . Il a furtout
puiffamment combattu le découragement
des belles âmes , cette fource honteufe
& conftante de la corruption des
plus heureux caractères .
Si je voulois vous rendre compte de
tout ce que j'admire dans l'enſemble de
cet Ouvrage , il me faudroit peut - être
plus de temps pour le détailler , qu'il n'en
a fallu à l'Auteur pour le faire . Je regarde
fon plan comme une machine immenfe ,
cachée fous le voile de la plus noble fimpli
cité .
Je ne finirois pas , fi je me permettois
2.
AOUST. 1761 . 29
de vous dire tout ce que je crois appercevoir.
Il y a bien loin de l'impreffion
que j'ai reçue , à celle que je craignois .
J'ofe à peine penfer à ma derniere Lettre :
j'allois cependant vous en parler ; máis
je m'apperçois heureufement qu'il eft bien
tard. Je compte vous écrire encore après
demain.Adieu, ma chère amie; les obfervations
de votre fociété fur la nouvelleHélo
fe,dont vous me faites part , me paroiffent
petites & injuftes . Je fens que je ferai forcée
de vous en dire mon avis dans ma premiere
Lettre.
LETTRE QUATRIEME.
J'AIAI encore relu, ma chère amie, les trois
derniers tomes de Julie ; & je ne les ai interrompus
que pour écrire deux Lettres
d'affaires ; l'une pour obliger un malheuheureux
de ce Village , qui m'a autrefois
fervie , & l'autre à mon mari. Je le preffe
de profiter de la belle faifon , s'il a toujours
le projet d'aller cette année s'établir
dans fa terre. Je partirois tout de faite.
avec nos deux enfans ; & vous jugez bienque
la nouvelle Héloïfe ne feroit pas ou
bliée.
Je fuis plus indignée que jamais de vos
Bijj
30 MERCURE DE FRANCE.
remarques. Elles attaquent les endroits du
Livre qui me paroiffent les mieux inventés.
En vérité vos gens de goût ne peuvent
critiquer fi févérement cet Ouvrage,
que parce qu'ils ne l'ont pas fait .
Je m'imagine d'ici voir l'air de confiance
& d'autorité , avec lequel ces Meffieurs
perfuadent, après dîner, de jeunes petites,
Dames qui les accréditent . Ils blâment
fur tout avec fuccès les moeurs de Julie
parce que des maximes pernicieuſes ; parce
que des moeurs vraiment corrompues
font vivement attaquées par fa conduite.
Je crois les entendre dire à leur crédule
auditoire , avec un fourire ironique .....
Comment cette fille affez éprife pour
manquer à fon honneur , ne l'a- t - elle pas
affez été pour époufer fon amant ? Pourquoi
refufe- t- elle les offres du généreux
Edouard pourquoi ne quitte-t- elle pas
les parens qu'elle déshonore , pour aller
paffer fa vie avec ce qu'elle aime & l'ami
vertueux , qui leur offre un afyle ? n'a-telle
de l'audace & de la force d'efprit ,
que pour s'impofer des liens illégitimes ?
J'ai bien peur , ma chère amie , que
ceux qui raiſonnent ainfi , ne connoiffent
d'autres vertus que le préjugé , & d'autre
Eonneur que l'orgueil. Comment ne
oyent-ils pas que à Julie a manqué à ce
fi
AOUST. 1761 31
qu'elle ſe devoit à elle -même , vis-à- vis de
la vertu & de la raiſon , elle ne peut expier
les fautes que par fes remords & par
fes larmes doit -elle faire oublier fa foibleffe
par des torts plus graves & plus impardonnables
. Qui peut la condamner ?
fera-ce des Philofophes ou des dévots ?
fera ce des hommes fans principes ou ceux
qui prétendent en avoir ? lequel d'entr'eux
prononcera que le premier des crimes eft
l'amour illicite , & que les premiéres des
vertus ne font pas la reconnoiffance &
l'humanité ?
Julie aime fon amant fans ceffer de
chérir fon père : elle ne veut point fe féparer
d'une mère tendre & adorée. Il lui
en coûte pour s'éloigner d'une amie qu'elle
a toujours aimée. Lifez ces quatre lignes
que l'on trouve dans une Lettre de Claire
à Julie. » Il reste en toi , lui dit Claire ,
» mille adorables qualités , que l'eftime de
» toi-même peut feule conferver , qu'un
» excès de honte & l'aviliffement qui le
fuit détruiroit infailliblement ; & c'eft
"3 fur ce que tu croiras valoir encore , que
» tu vaudras en effet. Gardes - toi donc ,
» de tomber dans un abbattement dangereux
, qui t'aviliroit plus que ta foibleffe
» même . Le véritable amour eft il fait
»
» pour dégrader l'âme ?
·
B iv
32 MERCURE DE FRANCE.
Julie n'eft pas de ces femmes qui per
dent toutes leurs vertus en un jour. Plus
capable de facrifier fon honheur au bonheur
de ce qu'elle aime , que d'immoler
au fien les derniers jours d'un père & dune
mère qui n'exiftent que pour elle ; au
moment de plonger le poignard dans le
fein de ceux qui lui ont donné la vie , elle
regarde la profondeur du précipice , où
elle eft tombée. Le crime barbare , qu'elle
eft fur le point de commnettre , lui donne
de l'horreur pous les engagemens qu'elle
a pris . Enfin n'eft elle pas retenue dans
cette circonftance par fon extrême fenfibibilité
, la fource premiére de toutes les
vertus , & l'unique principe de fes erreurs?
Ne voit on pas ici tous les effets d'une
-même caufe & les conféquences néceffaires
du caractère que l'Auteur a dû donner
à fon Héroïne? Si ce font là des contrariétés
, convenez , ma chere amie , qu'elles
ont heureuſement leur racine dans le coeur
de l'homme.
Avec quel génie cette prétendue inconféquence
eft préparée ! On ne peut fe laffer
de lire la Lettre où Julie raconte la vialence
de fon père , & le charme de la Scène
touchante qui lui fuccéda : c'eſt Julie
qui s'exprime ainfi, page 374 , tome premier.
AOUST. 1761 : 33
"
"
Après le fouper , l'air fe trouva fi froid
que ma mère fit faire du feu dans fa
» chambre .Elle s'affit à l'un des coins de la
» cheminée, & mon père à l'autre. J'allois
» prendre une chaife pour me placer en-
» tr'eux ; quand m'arrêtant par ma robe,
❞ & me tirant à lui fans rien dire , il m'af-
» fit fur fes genoux. Tout cela fe fit fi
" promptement & par une forte de mou-
» vement fi involontaire , qu'il en eut une
efpéce de repentir le moment d'après.
Cependant j'étois fur les genoux : il ne
pouvoit plus s'en dédire ; & ce qu'il y
» avoit de pis pour la contenance , il fal-
» loit me tenir embraffée dans cette gênan
té attitude.Tout celà fe faifoit en filence ;
mais je fentois de tems en tems fes bras
»fe preffer contre mes flancs avec un fou-
» pir affez mal étouffé . Je ne fais quelle
» mauvaife honte empêchoit les bras pa-
» ternels dé fe livrer à ces douces étrein-
» tes . Une certaine gravité qu'on n'oſoit
» quitter ; une certaine confufion qu'on
» n'ofoit vaincre, mettoit entre un père &
fa fille ce charmant embarras que la
pudeur & l'amour donnent aux amans ;
tandis qu'une tendre mère , tranſpor
» tée d'aife , dévoroit en fecret un fi doux
fpectacle. Je voyois , je fentois tout
cela - men - Ange Et ne 'pus tenir plus
By
+
34 MERCURE DE FRANCE.
و د
"
"3
ور
longtemps à l'attendriffement qui me
gagnoit. Je feignis de glifler. Je jettai ,
» pour me retenir, un bras au cou de mon
Fère. Je penchai mon vifage contre fon
vifage vénérable ; & dans un inftant il
» fut couvert de mes baifers & inondé de
» mes larmes. Je fentis , à celles qui cou-
» loient de fes yeux , qu'il étoit lui- même
foulagé d'une grande peine : ma mère
» vint partager nos tranfports . Douce &
paifible innocence , tu manquas feule à
» mon coeur , pour faire de cette fcène
» de la Nature le moment le plus déli-
» cieux de ma vie !
ور
ور
Cette fcène fi naturelle conduit le Lecteur
à approuver ce qui doit fuivre. Qu'il
eft aifé de fe repréfenter qu'après avoir
gémi de la violence de cet homme brulque
& fenfible, fon repentir, fes larmes &
les careffes qui lui échappent doivent
avoir un empire abfolu fur une fille comme
Julie!peut -on s'empêcher de comparer
les douceurs de cet épanchement de la
nature , de ce fentiment fi doux , fi refpectable
, avec le tumulte impétueux d'une
paffion déréglée ? quel contrafte ! quelle
fource de réfléxions !
Peu de temps après , elle voit mourir
fa mère , qui a découvert fon intrigue.
Cette mère charmante ne lui fait aucun
A OUST 1761.
35
fon père qui n'a
reproche : elle expire en faifant des voeux
pour le bonheur de fa fille . Julie fe perfuade
que le chagrin a abrégé fes jours :
elle ne voit plus que des objets lamentatables.
Séparée de fon Amant depuis plufieurs
mois , elle a eu le temps de réfléchir
: elle doit le moins aimer & le hair
peut -être , lorſqu'elle fe retrace fes fautes
& fes malheurs.
Dans cet inftant
plus qu'elle , ce vieillard malheureux ,
dont elle peut adoucir ou empoisonner
la vie , ce père fi haut , fi abſolu ſe jette
à fes genoux , pour la fupplier d'accorder
fa main à un homme vertueux , qui lui
a fauvé la vie . Il la preffe d'acquitter la
parole d'honneur qu'il a donnée à fon
ami . Ah ! ma Comteffe , n'avez-vous pas
remarqué que le mariage devient pour
une perfonne comme Julie une barriére
invincible contre les reftes d'une paffion
terrible & .malheureufe? Elle fe flatte de
rendre à fon père le repos & le bonheur
qu'elle lui a ôtés. Elle fuit les confeils
d'une amie qui a de l'empire fur ſon eſprit.
En réfléchiffant, elle fe regarde comme
une fille coupable & ingrate : elle voit
qu'elle peut devenir une femme vertueufe
& une mère tendre & respectée . Ce
dernier motif la décide . Elle promet &
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
accomplit avec joie fon ferment.
Que pourroit- on oppofer à des raifongfi
preffantes? Seroit - ce les intérêts de l'hon--
nête homme qu'elle époufe , & qui peut
ignorer fa conduite ? De pareilles confidérations
n'éffacent point la peinture que
je viens de faire . Eft-il même bien aifé de
décider fi l'obéiffance d'une fille à fon
père n'eſt pas un des premiers devoirs de
fon état ?
On pourroit enfin convenir tout au
plus , que les raifons fe combattent fans
pouvoir fe détruire; & c'en feroit plus qu'il
n'en faut pourfonder la conduite de Julie fi
bien dans la nature & dans la raiſon.Je vais
plus loin : en fuppofant qu'elle fit une fau
te devenue néceffaire , on pourroit feulement
en conclure , qu'une fois fortis des
limites de l'ordre & du devoir , nous n'avons
plus que le choix des fautes & des
malheurs.
Hélas ! ma chère amie , que cette ré
fléxion eft inftructive ; mais qu'elle eft éffrayante
pour moi ! qu'elle doit me donner
à penser Revenons à Julie.
Il falloit bien qu'elle eût ce dernier tort ::
il falloit qu'elle fût parjure avec fon
amant , pour ne pas devenir plus criminelle.
Cette derniére faute a donné l'éffor
à fesgrandes qualités : elle la rétablit dans
l'état , dont elle étoit déchue . Remar
AOUST. 1761. 37
quez que Julie plus foible que je ne l'ai
étés Julie dans la même fituation que moi ;
Julie , époufe & mère devint fublime &
irréprochable. It femble que fon âme s'agrandiffe
avec fes devoirs . La vertu embellit
fes jours : elle trouve des douceurs
inattendues dans fon nouvel état.
Cependant, ma Comteffe , ces foupirs
tendres & douloureux, qu'elle jette quelquefois
vers le paffé , nous enfeignent
malgré nous , qu'elle eût été plus heureufe
, fi fon coeur ne l'eût jamais égarée.
Que la dévotion de Julie , eft grande
& touchante ! Elle éléve l'âme & la confole.
Elle meurt enfin , lorfqu'on ne peut
plus fe paller de vivre avec elle. Elle gagne
une maladie mortelle , en fe jettant
dans le Lac , pour fauver la vie à un de
fes enfans. Je ne connois rien de fi touchant
que le moment , où l'on améne
à Julie mourante les deux enfans qui lui
font fi chers. M. de Volmar s'exprime
ainfi dans cet endroit de la lettre , où il
raconte la fin attendriffante de fa femme:
2
» Elle alloit me répondre , quand on
» amena les enfans. It ne fut plus quef-
» tion que d'eux ; & vous pouvez juger ,
» fi fe fentant prête à les quitter , fes ca-
» reffes furent tiédes & modérées . J'obfer--
vai même , qu'elle revenoit plus fou
38 MERCURE DE FRANCE .
» vent , & avec des étreintes encore plus
» ardentes à celui qui lui coutoit la vie ;
» comme s'il lui fût devenu plus cher .
Ce qui doit furprendre le Lecteur ; c'eſt
que cette mort , quoique prévue , n'en eft
que plus attendriffante.
>
Il faut que cette fingularité foit caufée
par un intérêt d'une autre nature , que
celui qui foutient la plupart des Romans .
Apparemment que tout eft vrai , fimple
& naturel : cette cataſtrophe n'a pas befoin
d'être imprévue pour attendrir. Apparemment
que les mouvemens que l'on
éprouve , ne tiennent point à des illuſions
paffagéres ; mais aux fentimens plus confrants
& plus intimes , dont l'âme ne fe
laffe jamais.
Je voudrois vous peindre avec des couleurs
affez vives les différents regrets des
différents témoins de ce fpectacle funeſte .
Quelle fermeté touchante dans Julie ,
uniquement occupée de ceux qui l'environnent
? Quel état que celui de Claire ,
fûre de perdre une telle amie , en faifant
de continuels efforts pour lui cacher
La douleur ! Que de larmes différentes fervent
à retracer tous les charmes & toutes
les vertus de cette adorable femme ! Tous
les fentimens , tous les caractéres , toutes
les conditions la pleurent & la refpectent.
AOUST. 1761 . 39
On voit, dans ce terrible inftant, un défefpoir
général ; celui de fes amis , celui
de les domeftiques , celui de tout un peuple
, qu'elle auroit voulu rendre heureux.
On voit avec autant de faififfement que
d'admiration la perplexité de Wolmar , de
cet homme froid par principe & par caractére.
L'incertitude s'élève tout -à- coup
dans le fein d'un Athée , qui tremble de
voir expirer avec Julie , la vertu & l'húmanité.
Le malheureux Wolmar ne peut
croire à l'anéantiſſement d'une âme auffi
tendre & auffi parfaite. Il paffe de l'athéifme
à l'excès de la timidité : il redoute
pour Julie un avenir , qu'il n'eût regardé
pour lui -même , que comme un port certain
, comme un fommeil tranquille . A
peine raffuré par les vertus de ce qu'il
aime , c'eft lui qui l'avertit en frémilfant
, qu'il ne lui refte que peu d'inftants à
vivre.
Il me femble qu'en voilà bien affez ,
pour faire oublier quelques obfervations
auffi faciles à détruire qu'à imaginer . Pour
moi, je vous avouerai, ma chère amie , que
je ne fuis point fâchée de rencontrer avec
des vertus fublimes quelques petiteffes
qui les rapprochent de moi. Au furplus
je ne m'embaraffe guéres de fçavoir fi Julie
a eu tort ou raiſon , de chercher à rafe
1
40 MERCURE DE FRANCE.
furer les regards de ceux qui la voyent finir.
Peut-être, fi vous le voulez , eût -elle mieux
fait de mourir plus férieufement . Je ne
voudrois cependant rien retrancher : tout
me plaît : tout me paroît néceffaire. Je
penfe que ce feroit avec moins de raifon
encore, que l'on s'en prendroit à quelques
inconféquences de Volmar , qui n'eft
point le pivot éffentiel & moral de l'ouvrage.
On trouve mauvais , dites - vous , que
cet homme extraordinaire ait époufé Julie
, fachant fa conduite & fon amour.
Mais en fuppofant même que Volmar ait
eu un tort ; faut- il donc s'étonner , qu'un
Athée , qui par hazard fe trouve bien né ,
tombe dans plufieurs inconféquences ?
Eft-il d'ailleurs bien fingulier , qu'ayant
connoiffance de la paffion de Julie , il
l'épouse , parce qu'elle lui plaît , parce
qu'il croit que fa fociété peut le rendre
heureux ; parce qu'il n'eft pas d'un caractère
jaloux ; parce qu'il fait qu'elle eft vertueufe
& reconnoiffante , & qu'il eſpére
que fes procedés & fes foins pourront enfin
la gagner; parce qu'il voit fon père
décidé à ne pas lui laiffer époufer fon
amant ; & fi l'on veut enfin , parce que
l'intérêt de fon plaifir & de fon bonheur
l'emporte un moment fur toute autre con
fidération ?
AOUST. 1761. 48
*
Ce même Volmar , plein d'amitié & de
refpect pour Julie , qui a eu affez dé bon
ne foi & de candeur pour lui avouer fest
égaremens , fait revenir faint Preux ,
après fix ans d'abfence. Eft - il bien révol
tant qu'il ne voye en lui qu'un ami commun,
& un homme eftimable ? Peut- on ou
blier que Volmar n'eft ni amoureux ni ja
loux , & qu'il ne peut craindre une infidélité
, ni par préjugé , ni par principes ?
D'ailleurs , il compte fur la vertu de Julie
, il l'aime ; il craint d'avoir empoifonné
fa vie ; & à quelque prix que ce
foit , il veut mériter fa confiance , & con
tribuer à fon bonheur.
7
Il faut ne voir dans l'amour que des
fureurs , dans l'honneur que de la férociré
, pour ne pas juger avec indulgence
cette généreufe fingularité.
A propos de cette réfléxion : n'avezvous
jamais pris garde , chère Comteffe ,
à lá pédante hypocrifie de quelques déclamateurs
? Ils ne croyent point à un
Légiflateur éternel . Ils s'amufent à groffir
continuellement de triftes préjugés ,
qui ne feroient que barbares dans leurs
fyftêmes. Il faut que ces préjugés fi gênans
& fi cruels ayent une caufe bien
puiffante , que nous ne pouvons diftinctes
L'Amant de Julie.
42 MERCURE DE FRANCE.
ment connoître . Mais laiffons la Philofophie
& l'amour.
Vous avez pu remarquer , que dans le
compte que je viens de vous rendre de la
nouvelle Héloïfe , je ne me fuis guéres occupée
que des traits qui ont un rapport éf- િ
fentiel à mes devoirs , & avec la fituation
préfente de mon coeur .
Je ne fais fi je me trompe , depuis que
j'ai lu ce Livre , il me femble que je vois
un nouvel ordre de choſes. Ce qui m'arrivera
d'ici à huit jours, peut décider du fort
de toute ma vie. Selon la réponſe de mon
mari , je vous verrai peut- être la femaine
prochaine ; car je pafferai certainement
par Paris , en allant à fa terre de Bretagne.
Ah ! ma chère amie , que j'aurai de
* Ceux qui n'aiment pas le Roman de Julie ,
doivent favoir quelque gré à la perfonne qui
écrit ces Lettres , d'avoir obmis de parler du
charme du ftyle & de la force des raifonnemens
, de leur fageffe , de leur profondeur , des
principes de morale lumineux & utiles que l'on
trouve à chaque page de la defcription du Pays
de Vaux ; des Lettres fur le Suicide , des chofes
ingénieufes que dit l'Auteur fur l'éducation des
enfans ,& fur la manière de former les domeſtiques
honnêtes , & de les rendre heureux. Il n'y
a pas de Lettre , où bien des Auteurs qui penfe
roient , ne trouvaflent dequoi ſe faire une répu
tation & un bon Livre .
AOUST. 1761 . 43
›
plaifir à vous embraffer , & que nous
avons de chofes à nous dire ! Aurai - je le
temps de difputer fur Julie avec vos Marchands
d'Elprit ? Vous m'avez mandé
qu'ils avoient la bonté d'approuver la promenade
fur le Lac , le rêve de Julie , la
réparation d'Edouard. S'ils avoient vû plus
loin , ou avec plus de bonne foi , ils feroient
convenus que ces fublimes beautés
tiennent immédiatement à un magnifique
enfemble , qui ne pourroit fe paſſer
d'aucune de ſes parties.
C'est ainsi que finiffent ces Lettres : il
eût été facile d'en faire un Roman agréable.
Mais l'Editeur n'a ni l'efprit de ce
genre , ni le temps de s'en occuper . Si
quelque efprit léger agréable & oifif
vouloit continuer ces Lettres , il pourroit
les intituler: Le pouvoir d'un bon Livrefur
un bon coeur.
Fermer
Résumé : L'ÉLÉVE DE LA NOUVELLE HELOISE, OU LETTRES de Madame la Marquise de *** à Mde la Comtesse de ****.
'La Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau est un roman qui suscite des opinions variées, particulièrement apprécié par les femmes pour la vérité des sentiments qu'il exprime. Une amie de l'auteure décrit l'impact profond du livre sur son âme, malgré les avis divergents. Elle admire la sagesse de l'auteure et trouve le roman à la fois captivant et dangereux, craignant de succomber comme Julie, le personnage principal. Le roman met en lumière la grandeur et la séduction de Julie, qui, malgré ses erreurs, possède une aura qui élève ses vertus. Les événements narrés sont ordinaires mais naturels, renforçant leur sublimité. Les sentiments de Julie et de son amant sont authentiques et touchants. L'œuvre valorise la famille, l'amitié et les plaisirs simples de la vie champêtre. Rousseau capte l'attention du lecteur avant de l'instruire, évitant le ton despotique et montrant les passions humaines de manière réaliste. Une scène émotionnelle intense montre Julie, submergée par ses émotions, embrassant son père et pleurant. Sa mère, également émue, partage leurs transports. Peu après, la mère de Julie décède, laissant cette dernière accablée de chagrin. Séparée de son amant, Julie réfléchit à ses fautes et à ses malheurs. Son père la supplie d'épouser un homme vertueux pour apaiser sa conscience. Julie accepte, voyant dans ce mariage une manière de redevenir vertueuse et de rendre le bonheur à son père. Elle devient une épouse et une mère exemplaire, bien que parfois nostalgique de son passé. Elle meurt en sauvant un de ses enfants, dans une scène poignante. La mort de Julie suscite un désespoir général parmi ses proches et le peuple. Wolmar, malgré son athéisme, est troublé par la perte de Julie. L'auteur admire la manière dont Rousseau intègre des vertus sublimes et des petites faiblesses pour rendre les personnages plus relatables. Elle défend également les actions de Wolmar et mentionne le retour de Saint-Preux après six ans d'absence, organisé par Wolmar pour le bien-être de Julie. L'auteur partage ses réflexions personnelles sur le roman, notant qu'il a changé sa perception des choses et pourrait influencer son avenir. Elle reconnaît les nombreux aspects louables du roman, tels que le style, la sagesse et les principes moraux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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194
p. 19-42
LES QUIPROQUO, OU Tous furent contens. NOUVELLE.
Début :
A PEINE Damon fut épris de Lucile, que déja il lui avoit dit cent fois : je vous [...]
Mots clefs :
Marquise , France, Amour, Doute, Rival, Silence, Embarras, Quiproquo
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES QUIPROQUO, OU Tous furent contens. NOUVELLE.
LES QUIPRO QUO ,
O U
Tous furent contens.
NOUVELLE.
PEINE Damon fut épris de Lucile ,
que déja il lui avoit dit cent fois : je vous
aime. Six mois après que Lucile aimoit
Damon , elle ne le lui difoit pas encore .
D'où provenoit une conduite fi oppofée
? D'une oppofition de caractère en20
MERCURE DE FRANCE.
,
core plus grande. Damon étoit vif , impétueux
, impatient , plutôt tourmenté
qu'occupé de ce qu'il projettoit . Lucile
étoit douce , modérée , timide , affervie
à certains confeils qui la dirigeoient
impérieuſement. Elle étoit née tendre
mais elle fçavoit ne paroître que fenfible
; elle fçavoit même encore mitiger
ces apparences de fenfibilité. Tant de
retenue mettoit Damon hors de lui - même.
Non difoit-il , jamais on ne porta
l'indifférence auffi loin ; c'eft un marbre
que rien ne peut échauffer! Oublions Lucile
, & formons quelque intrigue beaucoup
plus fatisfaifante qu'un amour métaphyfique
& fuivi . Il étoit fortifié dans
ces idées par Dorval , jeune homme àpeu-
près de même âge , mais infiniment
plus expérimenté que lui . Dorval étoit
devenu petit-maître par fyftême autant
que par goût. Il en préféroit le ton à
tout autre , parce qu'il le croyoit le plus
propre à tout faire paffer. Il aimoit à
donner un air d'importance à des bagatelles
, & un air de bagatelle aux chofes
les plus importantes. Il s'occupoit auffi
volontiers des unes que des autres ; &
étoit capable , tout à la fois , d'actions
fublimes , de procédés bifarres & de
menües tracafferies. Il confervoit une
JANVIER . 1763 .
21
humeur toujours égale , parce qu'il ignoroit
les paffions vives ; & , ce qui n'eſt
pas moins rare , il excufoit le contraire
dans autrui. Damon étoit plus réfléchi
en apparence , & , peut-être , au fonds
moins folide . Son férieux étoit plus triſte
que philofophique. Une feule paffion
fuffifoit pour abforber toutes fes idées ;
& fes idées n'étoient fouvent que frivoles
. En un mot , il reftoit peu de chemin
à faire au Philofophe pour devenir
Petit - maître , & au Petit- maître pour
devenir Philofophe.
C'étoit auffi ce dernier qui dirigeoit
l'autre. Quoi ! Lui difoit ce prétendu
Mentor , tu te laiffes gouverner par un
enfant ? pour moi je gouverne jufqu'aux
Douairières les moins dociles & les plus
rufées . Le temps n'eft plus où l'on vieilliffoit
à ébaucher une intrigue. Les rives
de la Seine différent en tous points de
celles du Lignon , Crois - moi , voltige
quelque temps & me laiffe le foin de
former l'innocente Lucile. Mais Damon
ne vouloit point d'un pareil précepteur
auprès de fa Maîtreffe . Il aimoit , &
par cette raiſon , étoit un peujaloux . Il
avoit d'ailleurs affez bonne opinion
de lui-même , pour efpérer de vaincre
enfin la timidité de Lucile ; car il avoit
,
22 MERCURE
DE FRANCE
.
peine à fe perfuader qu'elle pût être indifférente.
<
Mais cette timidité vaincue , Damon
eût encore trouvé d'autres obftacles .
Lucile vivoit à une petite diftance de
Paris , fous la tutelle d'une tante qui , à
quarante ans, confervoit toutes les prétentions
qu'elle eut à vingt , & vouloit
que fa niéce n'en eût aucune à feize .
Tout homme eft trompeur , lui difoitelle
, ou ne peut manquer de le devenir.
Croyez-en mon expérience , & fuyczen
la trifte épreuve . Ce difcours , ou
quelque autre équivalent à celui – là ,
étoit fi fouvent répété, qu'il impatientoit
Lucile , toute modérée que la Nature l'eût
fait naître. Cependant il faifoit une vive
impreflion fur fon âme. Il faut bien en
croire ma tante , difoit- elle triftement !
elle eft plus inftruite que moi fur ces
fortes de matières . Elle a fans doute
été bien des fois trompée , ( ce qui étoit
vrai ) mais , fans doute , ajoutoit Lucile,
qu'elle ne le fera plus. Or , en cela
Lucile fe trompoit elle-même.
Cinthie ( c'est le nom qu'il faut donner
ic à cette tante ) avoit des vues fecrettes
fur Damon ; je dis fecrettes , par
la raifon qu'elle ne vouloit point que -
Dorval en prit ombrage. Elle croyoit
JANVIER. 1763. 23
tenir ce dernier dans fes liens , parce
qu'il avoit la complaifance de le lui laiffer
croire . Mais elle le trouvoit un peu
trop diffipé : elle fe fut mieux accommodé
du férieux apparent de Damon.
C'eſt-là ce qui la portoit à envier cette
conquête à fa niéce. Auffi leur laiffoitelle
rarement l'occafion de s'entretenir
feuls. Elle étoit préfente à prèfque toutes
leurs entrevues ; ce qui mettoit l'impatient
Damon hors de lui -même . A peine
répondoit- il aux queftions qu'elle fe
plaifoit à lui faire. Il ne parloit que pour
Lucile & ne regardoit qu'elle mais
Lucile, les yeux baiffés , n'ofoit pas même
regarder Damon . Elle écoutoit , fe taifoit
, trouvoit Damon fort aimable &
fa tante fort ennuyeufe .
Les pauvres enfans ! Difoit un jour
Dorval , en lui - même ils ont mille
chofes à fe dire , & ne peuvent fe parler.
Peut-être n'en diront -ils pas davantage ;
mais n'importe , il faut , du moins , les
mettre à portée de foupirer à leur aife.
Il y réuffit . Ayant imaginé un prétexte
qui oblige Cinthie à s'éloigner , il laiffe
lui-même les deux amans tête- à - tête.
Lucile étoit contente , mais interdite.
Pour Damon il ne perdoit pas fi facilement
la parole. Il vouloit déterminer
24 MERCURE DE FRANCE .
Lucile à s'expliquer nettement ; & de fon
côté , elle fe propofoit bien de n'en
rień faire . Elle parut même vouloir s'éloigner
aux premiers mots que Damon
lui adreffa. Il la retint & ne fit qu'accroître
fon trouble . Serez - vous donc
toujours infenfible , ou diffimulée ? lui
difoit-il. Quoi ! pas un mot qui puiffe
me fatisfaire , ou me raffurer ? Vous
raffurer ! reprit naïvement Lucile . Eh
mais ! ...croyez vous que je fois bien raffureé
moi-même ? ... Dites moi le fujet de
vos craintes ? ... Je l'ignore : mais quel
peut être celui des vôtres ? ... Je crains
que vous ne m'aimiez pas. Lucile rougit
& ne répondit rien . Parlons fans feinte ,
ajoutoit Damon , & fouffrez que je
m'explique fans détour : je vous aime
charmante Lucile .... Oh ! reprenoitelle
, je ne veux pas que vous me le difiez
! ... Mais , ingrate ! vous ne m'aimez
donc pas ? ... Je ne fuis pas ingrate ....
Vous m'aimez donc ? je n'ai point dit
cela . Ciel ! ... s'écria l'emporté Damon
je le vois trop , ma préfence vous eft
à charge , il faut vous en délivrer : il
faut renoncer à vous pour jamais. A
ces mots Lucile changea de couleur ,
baiffa la vue , & refta interdite . Son
filence étoit très - éloquent. Tout autre
que
JANVIER. 1763. 25
que Damon fut tombé à fes genoux ;
mais il vouloir quelque chofe de plus
qu'un aveu tacite ; il vouloit que la
timide , la douce , la tendre Lucile
s'expliquât fans réſerve , & mît dans
fes difcours autant d'impétuofiité que
lui - même . Heureufement Cinthie vint
la tirer d'embarras. Ce fut peut- être là
l'unique fois que fon arrivée caufa
quelque joie à fa niéce . Pour Damon ,
il ne put diffimuler la mauvaiſe humeur
qui le dominoit : ce qui donna beaucoup
de fatisfaction à Cinthie.
En vérité , difoit Lucile en elle- même
, Damon fe comporte finguliérement.
Que veut- il de plus ? N'en ai-je
pas déja trop dit ? Ne peut-il rien deviner
? Ah ! fans doute , il veut m'entendre
lui dire que je l'aime pour ne plus
l'écouter par la fuite. Hé bien ! il l'apprendra
fi tard que du moins il le defirera
longtemps. Ma tante me l'a dit cent
fois , les hommes n'aiment qu'eux , &
ne veulent être aimés que pour eux,que
pour fatisfaire leur amour-propre . En
vérité , ma tante a bien raifon !
Dorval s'étoit bien apperçu que le
tête-à-tête qu'il avoit procuré au jeune
couple avoit été perdu à difputer. C'est
toujours un pas vers la conclufion
, di-
I. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE .
fait- il ; une rixe , en amour , vaut mieux
que le filence. Mais Damon ne calculoit
pas ainfi . Obligé de fe contraindre en
préfence de Cinthie , il ne put longtems
foutenir cette épreuve. Il part fous un
faux prétexte & fe retire chez lui . Là ,
il fe livre aux réfléxions les plus emportées.
Un obftacle étoit pour lui un fupplice
: Il lui êtoit le repos , F'appétit &
la raifon . Celui-ci lui ôta jufqu'à la
fanté. Il n'auroit pas été affez patient
pour fuppofer trois jours des maladies ;
il fut réellement faifi d'une fiévre
qui le retint beaucoup plus longtems
chez lui. Dorval le trouva dans cette fituation
& fut très - furpris d'en apprendre
la caufe. N'eft- ce que cela ? lui ditil
, d'un ton ironique ; j'entreprends cette
cure. J'irai parler à ton inhumaine , je
lui peindrai ton amoureux défefpoir.
Ce n'eft plus de nos jours l'ufage d'être
inéxorable. Je fuis für que Lucile fera
des veux pour ta fanté & ta perfévérance
.
Damon fut plutôt piqué que confolé
par ce Difcours. Je ne veux point de
toi pour médiateur , difoit-il à Dorval;
de pareils agens ne travaillent guère que
pour eux-mêmes. Continue à voltiger
& laiffe-moi aimer à ma mode ; furtout
JANVIER . 1763. 27
point de concurrence. Oh ! ne crains
rien , reprit Dorval. Lucile eft fort aimable
; mais je n'aime que quand &
autant que je veux. Je te promets de ne
devenir ton rival qu'au cas que tu ayes
befoin d'un vengeur. Damon voulut répondre
; mais Dorval avoit déja diſparu.
L'abfence de Damon étonnoit beaucoup
Cinthie , & affligeoit encore plus
fa niéce. Lucile regardoit cette abſence
comme une preuve de légéreté ; elle
s'applaudiffoit triftement de n'avoir
point laiffé échapper l'aveu que Damon
avoit voulu lui arracher. Que feroit- ce ,
difoit-elle , s'il étoit certain de fon triomphe
, puifque n'en étant fûr qu'à demi
il vole déja à de nouvelles conquêtes ?
En vérité, ma tante a bien raifon ! L'inf
tant d'après furvient Dorval , qui lui apprend
que Damon eft affez enfant pour
être malade , qu'il féche , qu'il languit ,
confumé par l'amour & la fiévre. Ce
récit allarme & touche vivement la tendre
Lucile. Elle paroît un inftant douter
du fait ; mais ce n'eft que pour mieux
s'en affurer, & Dorval le lui affirme de
manière à l'en convaincre. Il n'eft pourtant
pas vrai , difoit Lucile en elle- même
, que Damon foit inconftant & qu'il
n'aime que lui ; on n'eſt point touché de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
la forte de ce qu'on ne defire que par
vanité. Mais ces réfléxions ne fervoient
qu'à rendre fa perplexité plus grande .
Elle n'entrevoyoit d'ailleurs aucun
moyen de raffurer Damon. Elle continuoit
à garder le filence. Dorval que
rien n'embarraffoit , & qui prenoit toujours
le ton le plus propre à fauver aux
autres tout embarras , éxhorte Lucile à
réparer le mal qu'elle a fait. Quel, mal ?
Lui demanda-t-elle..... Celui d'avoirconduit
le fidéle Damon au bord de la
tombe....Qui ? Moi ! ... Vous-même .
C'est un homicide dont vous voilà chargée.
Croyez -moi , écrivez à ce pauvre
moribond , ordonnez -lui de vivre. Il eſt
trop votre esclave pour ofer vous défobéir
! ... Oh ! pour moi , je n'écrirai
point... Il le faut .... Mais , Monfieur
fongez - vous bien à la démarche que
vous faites ? ... N'en doutez-pas . C'eft
un trait d'Héroïsme qui doit fervir d'éxemple
à la postérité. Je voudrois pouvoir
y tranfmettre vos charmes , elle jugeroit
encore mieux de la grandeur du
facrifice . Au furplus , je ne prétends pas
faire de tels prodiges en vain . Ou déterminez
-vous à aimer , à confoler Da
mon , ou fouffrez que je vous aime,
L'alternative parut des plus fingulie
JANVIER. 1763. 29
pas
res à Lucile. Cependant elle n'héfitoit
fur le choix : elle ne balançoir que
fur la démarche où Dorval prétendoit
l'engager. Ce feroit , difoit Lucile en
fon âme , ce feroit bien mal profiter
des avis de ma tante . Quoi ! Ecrire
tandis qu'elle me défend de parler ?
Mais , après tout , fi le doute où je laiffe
Damon eft la feule caufe de fa maladie
; fi un mot peut le guérir ? Si faute
de ce mot fon mal augmente ? Que
n'aurois- je pas à me reprocher ? Que ne
me reprocherois je pas ? ... En vérité ,
ma tante pourroit bien avoir tort .
Dorval devinoit une partie de ce qui
fe paffoit dans l'âme de Lucile. Le temps
preffe , lui dit- il ; chaque minute pourfoit
diminuer mon zéle , & augmente à
coup für le mal de Damon . Mais , Montfieur
, reprenoit Lucile que voulezvous
que j'écrive ? ... Ce que le coeur
vous dictera ; que la main ne faffe qu'obéir
, & tout ira bien .... Oh ! je vous
protefte que mon coeur ne s'eft encore
expliqué pour perfonne ..... Il s'expliquera.....
Point du tout , reprit Lucile
toute troublée , je ne fais par où
commencer .... Je vois bien , s'écria
Dorval , qu'il faut m'immoler fans réferve
. Hé bien ! Ecrivez , je vais dicter.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Lucile prit la plume en tremblant , &
Dorval lui dicta ce qui fuit :
Votre abfence m'inquiétoit , & cepen
dant , j'en ignorois la vraie caufe . Maintenant
que je la fais , cette inquiétude
redouble ...
Mais ; Monfieur , interrompit Lucile
, après toutefois , avoir écrit , cela
n'eft- il pas bien fort ? Point du tout
reprit froidement Dorval , il n'y a point
de prude qui voulût fe contenter d'expreffions
fi mitigées . Continuez , fans
rien craindre ... Mais cela doit , du moins
fuffire... Laiffez -moi faire... Lucile continua
donc à écrire , & Dorval à dicter.
*
On m'a dit que vous vous croyez mal-
-heureux ; fachez qu'il n'en eft rien ....
En vérité , Marquis , interrompit encore
Lucile , vous me faites dire là des
chofes bien furprenantes ! Bagatelle !
reprit Dorval ; rien de plus fimple que
cette maniere d'écrire . Encore une phrafe
, & nous finiffons ... De grace , grace , Monfieur
, fongez bien à ce que vous allez
me dicter ? ... Repofez-vous- en fur
moi. Voici quelle fut cette phrafe.
Ceffez d'être ingénieux à vous tourJANVIER.
1763. 31
menter , & confervez-vous pour la tendre
LUCILE...
Oh ! je vous jure , s'écria-t- elle , que
je n'écrirai jamais ces derniers mots ! Il
le faut cependant , repliqua Dorval ...
Je vous protefte que je n'en ferai rien !..
Il le faut , vous dis-je ; autrement le fecours
fera trop foible , & demain je
vous livre Damon trépaffé... Comment ;
Monfieur , vous prétendez m'arracher
un aveu de cette nature ? ... Eh quoi ?
Mademoiselle , qu'a donc cet aveu de fi
extraordinaire ? Savez-vous que je ménage
prodigieufement votre délicateſſe ?
Avec plus d'expérience vous me rendriez
plus de juftice . Je vous jure qu'on
ne s'eft jamais acquité fi facilement envers
moi ; j'éxige en pareil cas , les expreffions
les plus claires , les plus propres
, les plus authentiques . Pour moi ,
repliqua Lucile , je ne veux point écrire
des chofes de cette efpéce. Belle Lucile ,
dit alors Dorval , de l'air du monde le
plus férieux , je fens que ma fermeté
chancéle ; ne préfumez point trop de
mes forces. Encore un peu de réfiſtance
de votre part , & je croirai que Damon
n'a plus rien à prétendre ; je renoncerai
à fes intérêts pour m'occuper des miens .
Fiv
32 MERCURE DE FRANCE.
Oui , pourfuivit-il , je tombe à vos genoux
, & c'est encore pour lui que j'y
tombe ; mais fi vous perfiftez dans vos
refus , j'y refterai pour moi.
Lucile , quoique très - agitée , avoit
peine à garder fon férieux. Elle craignoit
, d'ailleurs , que fa tante fa tante , occupée
alors à conférer avec un célébre
Avocat fur un procès prêt à fe juger , &
dont le gain où la perte devoit accroître
ou diminuer confidérablement fa
fortune ; Lucile , dis -je , craignoit que
Cinthie ne vînt les furprendre , & ne
trouvât Dorval dans cette attitude. C'eft
de quoi elle avertit ce dernier mais il
parut inébranlable. Il fallut donc fe laiffer
vaincre en partie ; c'est-à-dire , que
des quatre mots Lucile confentit à en
écrire trois. Dorval diſputa encore beaucoup
avant de fe relever. Il ne put ,
toutefois , empêcher que l'épithète de
tendre ne fût fupprimée . La Lettre finiffoit
ainfi Confervez- vous pour Lucile.
C'en étoit bien affez ; mais pour l'inquiet
Damon c'étoit encore trop peu.
Dorval entra chez lui avec cet air de
fatisfaction qui annonce le fuccès . Tiens ,
lui dit-il , voilà qui vaut mieux pour toi
que tous les Aphorifmes d'Hipocrate.
Damon étonné , fe faifit avidement de
JANVIER. 1763. 33
la Lettre & la dévore plutôt qu'il ne la
parcourt. Un mouvement de joie avoit
paru le tranfporter : quelle fut la furprife
de Dorval en voyant cette joie fe
ralentir tout-à- coup ! Quoi ? lui dit-il ,
quel eft cet air morne & glacial ? Efpérois-
tu qu'au lieu d'une lettre je t'amenaffe
Lucile en perfonne ? Je doute
que de tous les héros de l'amitié aucun
ait porté le zéle jufques-là. Ah ! mon
cher Dorval , s'écrie Damon , je ne
vois que de la pitié dans cette lettre : j'y
voudrois de l'Amour . Un je vous aime ,
eft ce que j'exige , & ce que je n'ai encore
pu obtenir ; ce qu'il ne m'eft pas
même permis de prononcer. Eh , qu'importe
, reprit Dorval , que Lucile s'éffraye
du mot , pourvu qu'elle fe familiarife
avec la chofe ? Combien de femmes
à qui la chofe eft inconnue & le
mot trop familier !
Tandis que Dorval raffuroit ainfi
Damon Cinthie queftionnoit & impatientoit
fa Niéce . Elle vouloit juger
de l'effet que l'abfence & la maladie
.de Damon produifoient fur fon âme.
Mais Lucile qu'elle avoit inftruite à diffimuler
, ufà de ce fecret contre ellemême.
Elle fe garda bien , furtout
d'avouer qu'elle eût écrit à Damon. Ce
By
34 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas qu'elle n'eût quelque inquiétude
de s'être ainfi fiée à Dorval ; mais
cette refléxion lui étoit venue trop-tard.
Elle réfolut d'attendre l'événement. Damon
, au bout de quelque jours , reparut
chez Cinthie. Il avoit l'air extrêmement
abbatu . Lucile en fut vivement
' touchée . Elle ne douta prèfque plus de la
fincérité de fon amour. Une feule preuve
de cette efpéce fait plus d'impreffion
fur une âme tendre , que des proteftations
fans nombre. Il étoit naturel
que Damon témoignât fa reconnoiffance
à Lucile. Mais lui - même s'y
croyoit peu obligé. Ses réfléxions n'avoient
fait qu'accroître fes doutes. Il
ne regardoit la lettre de Lucile que
comme l'effet d'une fimple politeffe ,
ou des perfécutions de Dorval. De fon
côté Lucile fe reprochoit d'en avoir
trop
fait. Elle attribuoit cette froideur
de Damon au trop d'empreffement &
de fenfibilité qu'elle avoit laiffé voir à
la lettre qu'elle avoit écrite. C'eſt à
ce coup , difoit- elle , que l'inconſtant
ne va plus fe contraindre . Sa vanité
eft fatisfaite ; il va lui chercher de nouvelles
victimes. Ainfi Lucile reprend un
air timide & compofé qui difoit beaucoup
moins que n'avoit dit la lettre ,
JANVIER. 1763 . 35
& infiniment plus encore qu'elle n'eût
fouhaité . Ah Dieu ! difoit à fon tour
en lui -même l'impatient Damon , ne
l'avois-je pas deviné ? Cette lettre eftelle
autre chofe qu'une froide politeffe
? Une démarche qui ne fignifie
rien , ou qui , peut-être fignifie trop !
Lucile n'a fait que céder aux perfécutions
de Dorval. Qui fçait même fi
ce n'eft point un jeu concerté entre- elle
& lui?
A l'inftant même furvient Dorval,
Eh quoi ? Dit-il , au couple confterné ,
vous voilà froids comme deux fimulachres
! N'avez - vous plus rien à vous
dire , ou vous fuis-je encore néceffaire ?
De tout mon coeur ! ... Soyez moins
zélè , reprit Damon , avec une forte
d'impatience. Suis donc toi -même plus
ardent , répliqua vivement Dorval. Je
ne prétends pas qu'on gâte ainſi mon
ouvrage. Queft-ce que cela veut dire ?
Reprit Damon. Que fi vous n'êtes d'accord
l'un & l'autre , ajouta Dorval , je
me croirai par honneur obligé de vous
féparer. Ma méthode n'eft pas de rien
entreprendre en vain . J'ai décidé que
Lucile deviendroit fenfible : elle le fera
, ou pour toi , ou pour moi.
Lucile faurit malgré elle. Damon fré-
B vj
36 MERCURÉ DE FRANCE.
mit de la voir fourire . La déclaration
n'eft pas maladroite , dit-il avec dépit.
Elle n'eft pas nouvelle , reprit Dorval ;
je ne fais que répéter en ta préfence ce
que j'ai déja dit à Lucile en particulier.
On ne m'a jamais vu dérober la victoire.
Je veux bien cependant ne te la difputer
qu'autant que tu continueras d'attaquer
comme quelqu'un qui ne veut
pas vaincre. Ah ! c'en eft trop ! s'écria
Damon... L'arrivée de Cinthie l'empêcha
lui -même d'en dire davantage . Cinthie
venoit d'achever fa toilette , à laquelle
depuis quelques années perfonne n'étoit
plus admis . Dorval , qui ne ſe laffoit
ni de perfiffler , ni de fervir Damon
, crut l'obliger en propofant d'aller
l'après- dînée aux François . Il avoit
accoutumé Cinthie à ne jamais le contredire
; elle fouferivit à ce qu'il vouloit
. Lucile applaudiffoit tacitement ;
mais Dorval fut bien furpris de voir
Damon s'y refufer. Cet amant bifarre
méditoit un projet qui ne l'étoit guè
res moins . Peu affuré que Lucile foit
fenfible , il veut éprouver fi elle fera
jaloufe. C'est ce qui le porte à rejetter
la partie qu'on lui propofe , fous prétexte
qu'il eft engagé avec la Marquife
de N... Cette Marquife étoit une
JANVIER. 1763. 37
jeune veuve débarraffée depuis peu d'un
mari vieux & jaloux . Elle ufoit très-amplement
de la liberté que cette mort
lui avoit laiffée . Elle ne manquoit ni
d'agrémens , ni d'envie de plaire . Auffi
fa cour étoit-elle nombreufe. Cinthie &
fa niéce la connoiffoient. A peine Damon
l'eut-il nommée que la premiere
rougit de dépit , & que la feconde foupira
de douleur . Damon s'applaudit en
voyant Lucile s'allarmer. Il s'affermit de
plus en plus dans fon deffein , & partit
pour fon prétendu rendez-vous . Ce départ
étoit pour Dorval un problême, une
fource de conjectures. Sans doute , concluoit-
il , que Damon rectifie fa maniere
d'aimer , qu'il fe produit , fe partage , en
un mot qu'il fe forme. Il a raifon. Mais la
trifteffe de Lucile laiffoit facilement defelon
elle , Damon avoit tort.
Cinthie n'étoit cependant pas la moins
piquée. Elle concevoit bien comment
la Marquife pouvoit l'emporter fur une
rivale auffi inexpérimentée , auffi novice
que fa niéce ; mais elle ne concevoit
pas comment on ne lui donnoit point à
elle - même la préférence & ſur fa niéce
& fur la Marquife.
viner que ,
L'heure du Spectacle arrive , on s'y
rend , & Cinthie felon fa méthode , fe
3
38 MERCURE DE FRANCE .
place dans une loge des plus apparentes
. Elle avoit relevé ce qui lui reftoit
de charmes par une extrême parure.
Lucile , au contraire , étoit dans
une forte de négligé ; mais ce négligé
même fembloit être un art , tant la nature
avoit fait pour elle. Un fond de
trifteffe , un air languiffant la rendoient
encore plus touchante. Tous les Petits
Maîtres , jeunes & vieux , la lorgnoient ;
toutes les femmes belles , ou laides , la
cenfuroient , quand Damon parut avec
le Marquife. Soit hazard , foit deffein
la loge où ils fe placerent étoit oppofée
en face à celle de Cinthie. Damon
la falua , ainfi que fa Niéce , avec une
aifance étudiée & qui lui coutoit. Cinthie
n'eut guères moins de peine à cacher
fon dépit & Lucile fon trouble.
Mais à force de faillies , Dorval leur
en fournit les moyens. Il parvint même
à les égayer véritablement. L'amour-
propre dont une Belle , fi jeune
& fi novice qu'elle foit , eft rarement
éxempte , vint à l'appui des difcours
de Dorval , & fit prendre à Lucile un
air de fatisfaction qu'au fond elle ne
reffentoit pas . Mais à mefure que fa
gaieté fembloit renaître , on voyoit s'évanouir
celle de Damon. Il ne répon
JANVIER. 1763. 39
"
doit plus que par monofyllabes aux difcours
de la Marquife.Il releva même affez
brufquement quelques mots qui fembloient
tendre à ridiculifer Lucile , &
qui ne tendoient qu'à l'éprouver luimême.
La Marquife avoit affez d'attraits
pour pardonner à celles qui en
poffédoient beaucoup ; elle avoit une
cour affez nombreufe pour ne point
chercher à dépeupler celle d'autrui.
C'étoit d'ailleurs , une de ces femmes
qui ne traitent point l'amour férieufement
, pour qui cette paffion n'eft
guères qu'un caprice , & chez qui un
caprice n'eft jamais une paffion ; en
un mot , c'étoit une Petite - Maîtreffe ,
digne d'entrer en parallèle avec Dorval
& plus propre à lui plaire qu'à
fixer & captiverDamon. Auffi ambitionnoit
- elle moins la conquête de celuici
que de l'autre . Elle le connoiffoit &
en étoit fort connue. Il ne doutoit point
qu'elle ne fût très-propre à débarraffer
Damon de fes premiers liens. Mais elle
ne vifoit qu'à défoler cet Amant jaloux
; à quoi elle réuffit parfaitement.
Dorval , fans le vouloir , la fecondoit
de fon mieux. Il achevoit de déſeſpérer
Damon , "lorfqu'il croyoit ne faire
que confoler Lucile. Le perfide , difoit40
MERCURE DE FRANCE.
il , ceffe de fe contraindre ; il ne garde
plus aucuns ménagemens envers moi ;
il fe déclare hautement mon rival ....
Eh bien ! c'eft en rival qu'il faudra le
traiter.
On repréfentoit Zaïre.Les foupçons &
la jaloufie d'Orofmane donnoient beau
jeu aux plaifanteries de la Marquife , &
encore plus de matière aux réfléxions de
Lucile. La fituation de Zaire lui arrachoit
des larmes ; elle y trouvoit quelque rapport
avec la fienne : elle s'en laiffoit d'autant
plus pénétrer. Une âme ingénue
s'émeut facilement. Ce n'eft point fur
des coeurs blafés que les Zaïres & les
Monimes éxercent leur pathétique empire
. Lucile fut encore plus affectée par
la petite Piéce . On eût dit que ces rencontres
fortuites étoient l'effet d'un arrangement
prémédité. On repréfentoit
Ja charmante Comédie de l'Oracle, La
Fée , difoit Lucile , voudroit
que Lucinde
ignorât ce que c'eft qu'un Homme:
Cinthie me défend de les écouter.
Les raifons de la Fée ne pouvoient
fans doute être mauvaiſes. Et pour ce
qui eft de ma tante , les fiennes me
paroiffent affez bonnes.
Le Spectacle fini , Dorval accompagna
& la tante & la niéce jufques chez
JANVIER. 1763. 4.I
elles. Damon reste avec la Marquife . Il
frémit de la loi qu'il s'eft lui même repofée.
Il fe repréfentoit Dorval mettant
à profit , pour le fupplanter , les momens
qu'il lui laiffoit. Pour combler
fon embarras , il y avoit fouper chez la
Marquife & il fe vit contraint d'y affifter.
Les convives étoient tous d'une hu
meur très-analogue à celle de l'hôteffe.
La converfation fut vive & enjouée ;
mais Damon y mit peu du fien . Il repouffa
même fort mal tous les traits que
la Marquife lui lança , ou lui fit lançer.
Rentré chez lui , il ne put dormir ; &
dès le jour fuivant , après avoir beaucoup
héfité , il reparoît chez Cinthie. Il
eft fort furpris d'en être bien reçu , &
fort affligé d'éprouver le même accueil
de la part de Lucile ; rien n'annonçoit
en elle aucun reffentiment , aucune atteinte
de jaloufie. Ce n'eft pas qu'elle en
fût éxempte. Mais les ordres de Cinthie ,
& furtout fa préfence , l'obligeoient à
diffimuler. Peut-être auffi un peu d'orgueil
, bien fondé , fe joignoit-il à toutes
ces raifons. Mais dans tout cela Damon
n'appercevoit que l'ouvrage de Dorval ;
il n'imputoit qu'à lui l'indifférence dont
Lucile faifoit parade ; il le croyoit fon
rival , & fon rival préféré. Les réfolu
tions les plus violentes s'offroient à fon
42 MERCURE DE FRANCE .
efprit : l'amitié les combattoit . Obfédé
par Cinthie , il ne pouvoit s'expliquer
avec Lucile. Peut-être même en eût-il
fui l'occafion fi elle fe füt offerte ; peutêtre
la vanité eût- elle impofé filence à
fa jaloufie .
Inquiet , troublé , mais attentif à
me point le paroître , il fort & laiffe
Lucile perfuadé plus que jamais de fon
inconftance . L'envie de fe diffiper l'entraîne
chez la Marquife. Il y trouve
fon prétendu rival & le Chevalier de
B.... leur ami commun . Sçais- tu bien ,
difoit ce dernier à Dorval , que la Niéce
eft jolie ? A quoi fonge la Tante, de la
placer en perfpective à côté d'elle ? It
y a là bien de la mal-adreffe & de la préfomption
! ... A propos , pourſuivoit- il,
en s'adreffant à Damon , tu femblois
deftiné à former ce jeune Sujet ? mais
cet honneur me paroît réfervé à Dor
val on voit que la petite perfonne
eft très difpofée à mettre à profit ſes
documens. Dorval ne contredit en rien
ce difcours ; c'eût été déroger au ton
que lui- même avoit adopté. Mais fon
filence acheva de rendre Damon furieux.
Dès-lors , il fe réfout à en venir
aux dernieres extrémités , à fe battre contre
lui.
Le reste au Mercure prochain.
O U
Tous furent contens.
NOUVELLE.
PEINE Damon fut épris de Lucile ,
que déja il lui avoit dit cent fois : je vous
aime. Six mois après que Lucile aimoit
Damon , elle ne le lui difoit pas encore .
D'où provenoit une conduite fi oppofée
? D'une oppofition de caractère en20
MERCURE DE FRANCE.
,
core plus grande. Damon étoit vif , impétueux
, impatient , plutôt tourmenté
qu'occupé de ce qu'il projettoit . Lucile
étoit douce , modérée , timide , affervie
à certains confeils qui la dirigeoient
impérieuſement. Elle étoit née tendre
mais elle fçavoit ne paroître que fenfible
; elle fçavoit même encore mitiger
ces apparences de fenfibilité. Tant de
retenue mettoit Damon hors de lui - même.
Non difoit-il , jamais on ne porta
l'indifférence auffi loin ; c'eft un marbre
que rien ne peut échauffer! Oublions Lucile
, & formons quelque intrigue beaucoup
plus fatisfaifante qu'un amour métaphyfique
& fuivi . Il étoit fortifié dans
ces idées par Dorval , jeune homme àpeu-
près de même âge , mais infiniment
plus expérimenté que lui . Dorval étoit
devenu petit-maître par fyftême autant
que par goût. Il en préféroit le ton à
tout autre , parce qu'il le croyoit le plus
propre à tout faire paffer. Il aimoit à
donner un air d'importance à des bagatelles
, & un air de bagatelle aux chofes
les plus importantes. Il s'occupoit auffi
volontiers des unes que des autres ; &
étoit capable , tout à la fois , d'actions
fublimes , de procédés bifarres & de
menües tracafferies. Il confervoit une
JANVIER . 1763 .
21
humeur toujours égale , parce qu'il ignoroit
les paffions vives ; & , ce qui n'eſt
pas moins rare , il excufoit le contraire
dans autrui. Damon étoit plus réfléchi
en apparence , & , peut-être , au fonds
moins folide . Son férieux étoit plus triſte
que philofophique. Une feule paffion
fuffifoit pour abforber toutes fes idées ;
& fes idées n'étoient fouvent que frivoles
. En un mot , il reftoit peu de chemin
à faire au Philofophe pour devenir
Petit - maître , & au Petit- maître pour
devenir Philofophe.
C'étoit auffi ce dernier qui dirigeoit
l'autre. Quoi ! Lui difoit ce prétendu
Mentor , tu te laiffes gouverner par un
enfant ? pour moi je gouverne jufqu'aux
Douairières les moins dociles & les plus
rufées . Le temps n'eft plus où l'on vieilliffoit
à ébaucher une intrigue. Les rives
de la Seine différent en tous points de
celles du Lignon , Crois - moi , voltige
quelque temps & me laiffe le foin de
former l'innocente Lucile. Mais Damon
ne vouloit point d'un pareil précepteur
auprès de fa Maîtreffe . Il aimoit , &
par cette raiſon , étoit un peujaloux . Il
avoit d'ailleurs affez bonne opinion
de lui-même , pour efpérer de vaincre
enfin la timidité de Lucile ; car il avoit
,
22 MERCURE
DE FRANCE
.
peine à fe perfuader qu'elle pût être indifférente.
<
Mais cette timidité vaincue , Damon
eût encore trouvé d'autres obftacles .
Lucile vivoit à une petite diftance de
Paris , fous la tutelle d'une tante qui , à
quarante ans, confervoit toutes les prétentions
qu'elle eut à vingt , & vouloit
que fa niéce n'en eût aucune à feize .
Tout homme eft trompeur , lui difoitelle
, ou ne peut manquer de le devenir.
Croyez-en mon expérience , & fuyczen
la trifte épreuve . Ce difcours , ou
quelque autre équivalent à celui – là ,
étoit fi fouvent répété, qu'il impatientoit
Lucile , toute modérée que la Nature l'eût
fait naître. Cependant il faifoit une vive
impreflion fur fon âme. Il faut bien en
croire ma tante , difoit- elle triftement !
elle eft plus inftruite que moi fur ces
fortes de matières . Elle a fans doute
été bien des fois trompée , ( ce qui étoit
vrai ) mais , fans doute , ajoutoit Lucile,
qu'elle ne le fera plus. Or , en cela
Lucile fe trompoit elle-même.
Cinthie ( c'est le nom qu'il faut donner
ic à cette tante ) avoit des vues fecrettes
fur Damon ; je dis fecrettes , par
la raifon qu'elle ne vouloit point que -
Dorval en prit ombrage. Elle croyoit
JANVIER. 1763. 23
tenir ce dernier dans fes liens , parce
qu'il avoit la complaifance de le lui laiffer
croire . Mais elle le trouvoit un peu
trop diffipé : elle fe fut mieux accommodé
du férieux apparent de Damon.
C'eſt-là ce qui la portoit à envier cette
conquête à fa niéce. Auffi leur laiffoitelle
rarement l'occafion de s'entretenir
feuls. Elle étoit préfente à prèfque toutes
leurs entrevues ; ce qui mettoit l'impatient
Damon hors de lui -même . A peine
répondoit- il aux queftions qu'elle fe
plaifoit à lui faire. Il ne parloit que pour
Lucile & ne regardoit qu'elle mais
Lucile, les yeux baiffés , n'ofoit pas même
regarder Damon . Elle écoutoit , fe taifoit
, trouvoit Damon fort aimable &
fa tante fort ennuyeufe .
Les pauvres enfans ! Difoit un jour
Dorval , en lui - même ils ont mille
chofes à fe dire , & ne peuvent fe parler.
Peut-être n'en diront -ils pas davantage ;
mais n'importe , il faut , du moins , les
mettre à portée de foupirer à leur aife.
Il y réuffit . Ayant imaginé un prétexte
qui oblige Cinthie à s'éloigner , il laiffe
lui-même les deux amans tête- à - tête.
Lucile étoit contente , mais interdite.
Pour Damon il ne perdoit pas fi facilement
la parole. Il vouloit déterminer
24 MERCURE DE FRANCE .
Lucile à s'expliquer nettement ; & de fon
côté , elle fe propofoit bien de n'en
rień faire . Elle parut même vouloir s'éloigner
aux premiers mots que Damon
lui adreffa. Il la retint & ne fit qu'accroître
fon trouble . Serez - vous donc
toujours infenfible , ou diffimulée ? lui
difoit-il. Quoi ! pas un mot qui puiffe
me fatisfaire , ou me raffurer ? Vous
raffurer ! reprit naïvement Lucile . Eh
mais ! ...croyez vous que je fois bien raffureé
moi-même ? ... Dites moi le fujet de
vos craintes ? ... Je l'ignore : mais quel
peut être celui des vôtres ? ... Je crains
que vous ne m'aimiez pas. Lucile rougit
& ne répondit rien . Parlons fans feinte ,
ajoutoit Damon , & fouffrez que je
m'explique fans détour : je vous aime
charmante Lucile .... Oh ! reprenoitelle
, je ne veux pas que vous me le difiez
! ... Mais , ingrate ! vous ne m'aimez
donc pas ? ... Je ne fuis pas ingrate ....
Vous m'aimez donc ? je n'ai point dit
cela . Ciel ! ... s'écria l'emporté Damon
je le vois trop , ma préfence vous eft
à charge , il faut vous en délivrer : il
faut renoncer à vous pour jamais. A
ces mots Lucile changea de couleur ,
baiffa la vue , & refta interdite . Son
filence étoit très - éloquent. Tout autre
que
JANVIER. 1763. 25
que Damon fut tombé à fes genoux ;
mais il vouloir quelque chofe de plus
qu'un aveu tacite ; il vouloit que la
timide , la douce , la tendre Lucile
s'expliquât fans réſerve , & mît dans
fes difcours autant d'impétuofiité que
lui - même . Heureufement Cinthie vint
la tirer d'embarras. Ce fut peut- être là
l'unique fois que fon arrivée caufa
quelque joie à fa niéce . Pour Damon ,
il ne put diffimuler la mauvaiſe humeur
qui le dominoit : ce qui donna beaucoup
de fatisfaction à Cinthie.
En vérité , difoit Lucile en elle- même
, Damon fe comporte finguliérement.
Que veut- il de plus ? N'en ai-je
pas déja trop dit ? Ne peut-il rien deviner
? Ah ! fans doute , il veut m'entendre
lui dire que je l'aime pour ne plus
l'écouter par la fuite. Hé bien ! il l'apprendra
fi tard que du moins il le defirera
longtemps. Ma tante me l'a dit cent
fois , les hommes n'aiment qu'eux , &
ne veulent être aimés que pour eux,que
pour fatisfaire leur amour-propre . En
vérité , ma tante a bien raifon !
Dorval s'étoit bien apperçu que le
tête-à-tête qu'il avoit procuré au jeune
couple avoit été perdu à difputer. C'est
toujours un pas vers la conclufion
, di-
I. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE .
fait- il ; une rixe , en amour , vaut mieux
que le filence. Mais Damon ne calculoit
pas ainfi . Obligé de fe contraindre en
préfence de Cinthie , il ne put longtems
foutenir cette épreuve. Il part fous un
faux prétexte & fe retire chez lui . Là ,
il fe livre aux réfléxions les plus emportées.
Un obftacle étoit pour lui un fupplice
: Il lui êtoit le repos , F'appétit &
la raifon . Celui-ci lui ôta jufqu'à la
fanté. Il n'auroit pas été affez patient
pour fuppofer trois jours des maladies ;
il fut réellement faifi d'une fiévre
qui le retint beaucoup plus longtems
chez lui. Dorval le trouva dans cette fituation
& fut très - furpris d'en apprendre
la caufe. N'eft- ce que cela ? lui ditil
, d'un ton ironique ; j'entreprends cette
cure. J'irai parler à ton inhumaine , je
lui peindrai ton amoureux défefpoir.
Ce n'eft plus de nos jours l'ufage d'être
inéxorable. Je fuis für que Lucile fera
des veux pour ta fanté & ta perfévérance
.
Damon fut plutôt piqué que confolé
par ce Difcours. Je ne veux point de
toi pour médiateur , difoit-il à Dorval;
de pareils agens ne travaillent guère que
pour eux-mêmes. Continue à voltiger
& laiffe-moi aimer à ma mode ; furtout
JANVIER . 1763. 27
point de concurrence. Oh ! ne crains
rien , reprit Dorval. Lucile eft fort aimable
; mais je n'aime que quand &
autant que je veux. Je te promets de ne
devenir ton rival qu'au cas que tu ayes
befoin d'un vengeur. Damon voulut répondre
; mais Dorval avoit déja diſparu.
L'abfence de Damon étonnoit beaucoup
Cinthie , & affligeoit encore plus
fa niéce. Lucile regardoit cette abſence
comme une preuve de légéreté ; elle
s'applaudiffoit triftement de n'avoir
point laiffé échapper l'aveu que Damon
avoit voulu lui arracher. Que feroit- ce ,
difoit-elle , s'il étoit certain de fon triomphe
, puifque n'en étant fûr qu'à demi
il vole déja à de nouvelles conquêtes ?
En vérité, ma tante a bien raifon ! L'inf
tant d'après furvient Dorval , qui lui apprend
que Damon eft affez enfant pour
être malade , qu'il féche , qu'il languit ,
confumé par l'amour & la fiévre. Ce
récit allarme & touche vivement la tendre
Lucile. Elle paroît un inftant douter
du fait ; mais ce n'eft que pour mieux
s'en affurer, & Dorval le lui affirme de
manière à l'en convaincre. Il n'eft pourtant
pas vrai , difoit Lucile en elle- même
, que Damon foit inconftant & qu'il
n'aime que lui ; on n'eſt point touché de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
la forte de ce qu'on ne defire que par
vanité. Mais ces réfléxions ne fervoient
qu'à rendre fa perplexité plus grande .
Elle n'entrevoyoit d'ailleurs aucun
moyen de raffurer Damon. Elle continuoit
à garder le filence. Dorval que
rien n'embarraffoit , & qui prenoit toujours
le ton le plus propre à fauver aux
autres tout embarras , éxhorte Lucile à
réparer le mal qu'elle a fait. Quel, mal ?
Lui demanda-t-elle..... Celui d'avoirconduit
le fidéle Damon au bord de la
tombe....Qui ? Moi ! ... Vous-même .
C'est un homicide dont vous voilà chargée.
Croyez -moi , écrivez à ce pauvre
moribond , ordonnez -lui de vivre. Il eſt
trop votre esclave pour ofer vous défobéir
! ... Oh ! pour moi , je n'écrirai
point... Il le faut .... Mais , Monfieur
fongez - vous bien à la démarche que
vous faites ? ... N'en doutez-pas . C'eft
un trait d'Héroïsme qui doit fervir d'éxemple
à la postérité. Je voudrois pouvoir
y tranfmettre vos charmes , elle jugeroit
encore mieux de la grandeur du
facrifice . Au furplus , je ne prétends pas
faire de tels prodiges en vain . Ou déterminez
-vous à aimer , à confoler Da
mon , ou fouffrez que je vous aime,
L'alternative parut des plus fingulie
JANVIER. 1763. 29
pas
res à Lucile. Cependant elle n'héfitoit
fur le choix : elle ne balançoir que
fur la démarche où Dorval prétendoit
l'engager. Ce feroit , difoit Lucile en
fon âme , ce feroit bien mal profiter
des avis de ma tante . Quoi ! Ecrire
tandis qu'elle me défend de parler ?
Mais , après tout , fi le doute où je laiffe
Damon eft la feule caufe de fa maladie
; fi un mot peut le guérir ? Si faute
de ce mot fon mal augmente ? Que
n'aurois- je pas à me reprocher ? Que ne
me reprocherois je pas ? ... En vérité ,
ma tante pourroit bien avoir tort .
Dorval devinoit une partie de ce qui
fe paffoit dans l'âme de Lucile. Le temps
preffe , lui dit- il ; chaque minute pourfoit
diminuer mon zéle , & augmente à
coup für le mal de Damon . Mais , Montfieur
, reprenoit Lucile que voulezvous
que j'écrive ? ... Ce que le coeur
vous dictera ; que la main ne faffe qu'obéir
, & tout ira bien .... Oh ! je vous
protefte que mon coeur ne s'eft encore
expliqué pour perfonne ..... Il s'expliquera.....
Point du tout , reprit Lucile
toute troublée , je ne fais par où
commencer .... Je vois bien , s'écria
Dorval , qu'il faut m'immoler fans réferve
. Hé bien ! Ecrivez , je vais dicter.
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Lucile prit la plume en tremblant , &
Dorval lui dicta ce qui fuit :
Votre abfence m'inquiétoit , & cepen
dant , j'en ignorois la vraie caufe . Maintenant
que je la fais , cette inquiétude
redouble ...
Mais ; Monfieur , interrompit Lucile
, après toutefois , avoir écrit , cela
n'eft- il pas bien fort ? Point du tout
reprit froidement Dorval , il n'y a point
de prude qui voulût fe contenter d'expreffions
fi mitigées . Continuez , fans
rien craindre ... Mais cela doit , du moins
fuffire... Laiffez -moi faire... Lucile continua
donc à écrire , & Dorval à dicter.
*
On m'a dit que vous vous croyez mal-
-heureux ; fachez qu'il n'en eft rien ....
En vérité , Marquis , interrompit encore
Lucile , vous me faites dire là des
chofes bien furprenantes ! Bagatelle !
reprit Dorval ; rien de plus fimple que
cette maniere d'écrire . Encore une phrafe
, & nous finiffons ... De grace , grace , Monfieur
, fongez bien à ce que vous allez
me dicter ? ... Repofez-vous- en fur
moi. Voici quelle fut cette phrafe.
Ceffez d'être ingénieux à vous tourJANVIER.
1763. 31
menter , & confervez-vous pour la tendre
LUCILE...
Oh ! je vous jure , s'écria-t- elle , que
je n'écrirai jamais ces derniers mots ! Il
le faut cependant , repliqua Dorval ...
Je vous protefte que je n'en ferai rien !..
Il le faut , vous dis-je ; autrement le fecours
fera trop foible , & demain je
vous livre Damon trépaffé... Comment ;
Monfieur , vous prétendez m'arracher
un aveu de cette nature ? ... Eh quoi ?
Mademoiselle , qu'a donc cet aveu de fi
extraordinaire ? Savez-vous que je ménage
prodigieufement votre délicateſſe ?
Avec plus d'expérience vous me rendriez
plus de juftice . Je vous jure qu'on
ne s'eft jamais acquité fi facilement envers
moi ; j'éxige en pareil cas , les expreffions
les plus claires , les plus propres
, les plus authentiques . Pour moi ,
repliqua Lucile , je ne veux point écrire
des chofes de cette efpéce. Belle Lucile ,
dit alors Dorval , de l'air du monde le
plus férieux , je fens que ma fermeté
chancéle ; ne préfumez point trop de
mes forces. Encore un peu de réfiſtance
de votre part , & je croirai que Damon
n'a plus rien à prétendre ; je renoncerai
à fes intérêts pour m'occuper des miens .
Fiv
32 MERCURE DE FRANCE.
Oui , pourfuivit-il , je tombe à vos genoux
, & c'est encore pour lui que j'y
tombe ; mais fi vous perfiftez dans vos
refus , j'y refterai pour moi.
Lucile , quoique très - agitée , avoit
peine à garder fon férieux. Elle craignoit
, d'ailleurs , que fa tante fa tante , occupée
alors à conférer avec un célébre
Avocat fur un procès prêt à fe juger , &
dont le gain où la perte devoit accroître
ou diminuer confidérablement fa
fortune ; Lucile , dis -je , craignoit que
Cinthie ne vînt les furprendre , & ne
trouvât Dorval dans cette attitude. C'eft
de quoi elle avertit ce dernier mais il
parut inébranlable. Il fallut donc fe laiffer
vaincre en partie ; c'est-à-dire , que
des quatre mots Lucile confentit à en
écrire trois. Dorval diſputa encore beaucoup
avant de fe relever. Il ne put ,
toutefois , empêcher que l'épithète de
tendre ne fût fupprimée . La Lettre finiffoit
ainfi Confervez- vous pour Lucile.
C'en étoit bien affez ; mais pour l'inquiet
Damon c'étoit encore trop peu.
Dorval entra chez lui avec cet air de
fatisfaction qui annonce le fuccès . Tiens ,
lui dit-il , voilà qui vaut mieux pour toi
que tous les Aphorifmes d'Hipocrate.
Damon étonné , fe faifit avidement de
JANVIER. 1763. 33
la Lettre & la dévore plutôt qu'il ne la
parcourt. Un mouvement de joie avoit
paru le tranfporter : quelle fut la furprife
de Dorval en voyant cette joie fe
ralentir tout-à- coup ! Quoi ? lui dit-il ,
quel eft cet air morne & glacial ? Efpérois-
tu qu'au lieu d'une lettre je t'amenaffe
Lucile en perfonne ? Je doute
que de tous les héros de l'amitié aucun
ait porté le zéle jufques-là. Ah ! mon
cher Dorval , s'écrie Damon , je ne
vois que de la pitié dans cette lettre : j'y
voudrois de l'Amour . Un je vous aime ,
eft ce que j'exige , & ce que je n'ai encore
pu obtenir ; ce qu'il ne m'eft pas
même permis de prononcer. Eh , qu'importe
, reprit Dorval , que Lucile s'éffraye
du mot , pourvu qu'elle fe familiarife
avec la chofe ? Combien de femmes
à qui la chofe eft inconnue & le
mot trop familier !
Tandis que Dorval raffuroit ainfi
Damon Cinthie queftionnoit & impatientoit
fa Niéce . Elle vouloit juger
de l'effet que l'abfence & la maladie
.de Damon produifoient fur fon âme.
Mais Lucile qu'elle avoit inftruite à diffimuler
, ufà de ce fecret contre ellemême.
Elle fe garda bien , furtout
d'avouer qu'elle eût écrit à Damon. Ce
By
34 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas qu'elle n'eût quelque inquiétude
de s'être ainfi fiée à Dorval ; mais
cette refléxion lui étoit venue trop-tard.
Elle réfolut d'attendre l'événement. Damon
, au bout de quelque jours , reparut
chez Cinthie. Il avoit l'air extrêmement
abbatu . Lucile en fut vivement
' touchée . Elle ne douta prèfque plus de la
fincérité de fon amour. Une feule preuve
de cette efpéce fait plus d'impreffion
fur une âme tendre , que des proteftations
fans nombre. Il étoit naturel
que Damon témoignât fa reconnoiffance
à Lucile. Mais lui - même s'y
croyoit peu obligé. Ses réfléxions n'avoient
fait qu'accroître fes doutes. Il
ne regardoit la lettre de Lucile que
comme l'effet d'une fimple politeffe ,
ou des perfécutions de Dorval. De fon
côté Lucile fe reprochoit d'en avoir
trop
fait. Elle attribuoit cette froideur
de Damon au trop d'empreffement &
de fenfibilité qu'elle avoit laiffé voir à
la lettre qu'elle avoit écrite. C'eſt à
ce coup , difoit- elle , que l'inconſtant
ne va plus fe contraindre . Sa vanité
eft fatisfaite ; il va lui chercher de nouvelles
victimes. Ainfi Lucile reprend un
air timide & compofé qui difoit beaucoup
moins que n'avoit dit la lettre ,
JANVIER. 1763 . 35
& infiniment plus encore qu'elle n'eût
fouhaité . Ah Dieu ! difoit à fon tour
en lui -même l'impatient Damon , ne
l'avois-je pas deviné ? Cette lettre eftelle
autre chofe qu'une froide politeffe
? Une démarche qui ne fignifie
rien , ou qui , peut-être fignifie trop !
Lucile n'a fait que céder aux perfécutions
de Dorval. Qui fçait même fi
ce n'eft point un jeu concerté entre- elle
& lui?
A l'inftant même furvient Dorval,
Eh quoi ? Dit-il , au couple confterné ,
vous voilà froids comme deux fimulachres
! N'avez - vous plus rien à vous
dire , ou vous fuis-je encore néceffaire ?
De tout mon coeur ! ... Soyez moins
zélè , reprit Damon , avec une forte
d'impatience. Suis donc toi -même plus
ardent , répliqua vivement Dorval. Je
ne prétends pas qu'on gâte ainſi mon
ouvrage. Queft-ce que cela veut dire ?
Reprit Damon. Que fi vous n'êtes d'accord
l'un & l'autre , ajouta Dorval , je
me croirai par honneur obligé de vous
féparer. Ma méthode n'eft pas de rien
entreprendre en vain . J'ai décidé que
Lucile deviendroit fenfible : elle le fera
, ou pour toi , ou pour moi.
Lucile faurit malgré elle. Damon fré-
B vj
36 MERCURÉ DE FRANCE.
mit de la voir fourire . La déclaration
n'eft pas maladroite , dit-il avec dépit.
Elle n'eft pas nouvelle , reprit Dorval ;
je ne fais que répéter en ta préfence ce
que j'ai déja dit à Lucile en particulier.
On ne m'a jamais vu dérober la victoire.
Je veux bien cependant ne te la difputer
qu'autant que tu continueras d'attaquer
comme quelqu'un qui ne veut
pas vaincre. Ah ! c'en eft trop ! s'écria
Damon... L'arrivée de Cinthie l'empêcha
lui -même d'en dire davantage . Cinthie
venoit d'achever fa toilette , à laquelle
depuis quelques années perfonne n'étoit
plus admis . Dorval , qui ne ſe laffoit
ni de perfiffler , ni de fervir Damon
, crut l'obliger en propofant d'aller
l'après- dînée aux François . Il avoit
accoutumé Cinthie à ne jamais le contredire
; elle fouferivit à ce qu'il vouloit
. Lucile applaudiffoit tacitement ;
mais Dorval fut bien furpris de voir
Damon s'y refufer. Cet amant bifarre
méditoit un projet qui ne l'étoit guè
res moins . Peu affuré que Lucile foit
fenfible , il veut éprouver fi elle fera
jaloufe. C'est ce qui le porte à rejetter
la partie qu'on lui propofe , fous prétexte
qu'il eft engagé avec la Marquife
de N... Cette Marquife étoit une
JANVIER. 1763. 37
jeune veuve débarraffée depuis peu d'un
mari vieux & jaloux . Elle ufoit très-amplement
de la liberté que cette mort
lui avoit laiffée . Elle ne manquoit ni
d'agrémens , ni d'envie de plaire . Auffi
fa cour étoit-elle nombreufe. Cinthie &
fa niéce la connoiffoient. A peine Damon
l'eut-il nommée que la premiere
rougit de dépit , & que la feconde foupira
de douleur . Damon s'applaudit en
voyant Lucile s'allarmer. Il s'affermit de
plus en plus dans fon deffein , & partit
pour fon prétendu rendez-vous . Ce départ
étoit pour Dorval un problême, une
fource de conjectures. Sans doute , concluoit-
il , que Damon rectifie fa maniere
d'aimer , qu'il fe produit , fe partage , en
un mot qu'il fe forme. Il a raifon. Mais la
trifteffe de Lucile laiffoit facilement defelon
elle , Damon avoit tort.
Cinthie n'étoit cependant pas la moins
piquée. Elle concevoit bien comment
la Marquife pouvoit l'emporter fur une
rivale auffi inexpérimentée , auffi novice
que fa niéce ; mais elle ne concevoit
pas comment on ne lui donnoit point à
elle - même la préférence & ſur fa niéce
& fur la Marquife.
viner que ,
L'heure du Spectacle arrive , on s'y
rend , & Cinthie felon fa méthode , fe
3
38 MERCURE DE FRANCE .
place dans une loge des plus apparentes
. Elle avoit relevé ce qui lui reftoit
de charmes par une extrême parure.
Lucile , au contraire , étoit dans
une forte de négligé ; mais ce négligé
même fembloit être un art , tant la nature
avoit fait pour elle. Un fond de
trifteffe , un air languiffant la rendoient
encore plus touchante. Tous les Petits
Maîtres , jeunes & vieux , la lorgnoient ;
toutes les femmes belles , ou laides , la
cenfuroient , quand Damon parut avec
le Marquife. Soit hazard , foit deffein
la loge où ils fe placerent étoit oppofée
en face à celle de Cinthie. Damon
la falua , ainfi que fa Niéce , avec une
aifance étudiée & qui lui coutoit. Cinthie
n'eut guères moins de peine à cacher
fon dépit & Lucile fon trouble.
Mais à force de faillies , Dorval leur
en fournit les moyens. Il parvint même
à les égayer véritablement. L'amour-
propre dont une Belle , fi jeune
& fi novice qu'elle foit , eft rarement
éxempte , vint à l'appui des difcours
de Dorval , & fit prendre à Lucile un
air de fatisfaction qu'au fond elle ne
reffentoit pas . Mais à mefure que fa
gaieté fembloit renaître , on voyoit s'évanouir
celle de Damon. Il ne répon
JANVIER. 1763. 39
"
doit plus que par monofyllabes aux difcours
de la Marquife.Il releva même affez
brufquement quelques mots qui fembloient
tendre à ridiculifer Lucile , &
qui ne tendoient qu'à l'éprouver luimême.
La Marquife avoit affez d'attraits
pour pardonner à celles qui en
poffédoient beaucoup ; elle avoit une
cour affez nombreufe pour ne point
chercher à dépeupler celle d'autrui.
C'étoit d'ailleurs , une de ces femmes
qui ne traitent point l'amour férieufement
, pour qui cette paffion n'eft
guères qu'un caprice , & chez qui un
caprice n'eft jamais une paffion ; en
un mot , c'étoit une Petite - Maîtreffe ,
digne d'entrer en parallèle avec Dorval
& plus propre à lui plaire qu'à
fixer & captiverDamon. Auffi ambitionnoit
- elle moins la conquête de celuici
que de l'autre . Elle le connoiffoit &
en étoit fort connue. Il ne doutoit point
qu'elle ne fût très-propre à débarraffer
Damon de fes premiers liens. Mais elle
ne vifoit qu'à défoler cet Amant jaloux
; à quoi elle réuffit parfaitement.
Dorval , fans le vouloir , la fecondoit
de fon mieux. Il achevoit de déſeſpérer
Damon , "lorfqu'il croyoit ne faire
que confoler Lucile. Le perfide , difoit40
MERCURE DE FRANCE.
il , ceffe de fe contraindre ; il ne garde
plus aucuns ménagemens envers moi ;
il fe déclare hautement mon rival ....
Eh bien ! c'eft en rival qu'il faudra le
traiter.
On repréfentoit Zaïre.Les foupçons &
la jaloufie d'Orofmane donnoient beau
jeu aux plaifanteries de la Marquife , &
encore plus de matière aux réfléxions de
Lucile. La fituation de Zaire lui arrachoit
des larmes ; elle y trouvoit quelque rapport
avec la fienne : elle s'en laiffoit d'autant
plus pénétrer. Une âme ingénue
s'émeut facilement. Ce n'eft point fur
des coeurs blafés que les Zaïres & les
Monimes éxercent leur pathétique empire
. Lucile fut encore plus affectée par
la petite Piéce . On eût dit que ces rencontres
fortuites étoient l'effet d'un arrangement
prémédité. On repréfentoit
Ja charmante Comédie de l'Oracle, La
Fée , difoit Lucile , voudroit
que Lucinde
ignorât ce que c'eft qu'un Homme:
Cinthie me défend de les écouter.
Les raifons de la Fée ne pouvoient
fans doute être mauvaiſes. Et pour ce
qui eft de ma tante , les fiennes me
paroiffent affez bonnes.
Le Spectacle fini , Dorval accompagna
& la tante & la niéce jufques chez
JANVIER. 1763. 4.I
elles. Damon reste avec la Marquife . Il
frémit de la loi qu'il s'eft lui même repofée.
Il fe repréfentoit Dorval mettant
à profit , pour le fupplanter , les momens
qu'il lui laiffoit. Pour combler
fon embarras , il y avoit fouper chez la
Marquife & il fe vit contraint d'y affifter.
Les convives étoient tous d'une hu
meur très-analogue à celle de l'hôteffe.
La converfation fut vive & enjouée ;
mais Damon y mit peu du fien . Il repouffa
même fort mal tous les traits que
la Marquife lui lança , ou lui fit lançer.
Rentré chez lui , il ne put dormir ; &
dès le jour fuivant , après avoir beaucoup
héfité , il reparoît chez Cinthie. Il
eft fort furpris d'en être bien reçu , &
fort affligé d'éprouver le même accueil
de la part de Lucile ; rien n'annonçoit
en elle aucun reffentiment , aucune atteinte
de jaloufie. Ce n'eft pas qu'elle en
fût éxempte. Mais les ordres de Cinthie ,
& furtout fa préfence , l'obligeoient à
diffimuler. Peut-être auffi un peu d'orgueil
, bien fondé , fe joignoit-il à toutes
ces raifons. Mais dans tout cela Damon
n'appercevoit que l'ouvrage de Dorval ;
il n'imputoit qu'à lui l'indifférence dont
Lucile faifoit parade ; il le croyoit fon
rival , & fon rival préféré. Les réfolu
tions les plus violentes s'offroient à fon
42 MERCURE DE FRANCE .
efprit : l'amitié les combattoit . Obfédé
par Cinthie , il ne pouvoit s'expliquer
avec Lucile. Peut-être même en eût-il
fui l'occafion fi elle fe füt offerte ; peutêtre
la vanité eût- elle impofé filence à
fa jaloufie .
Inquiet , troublé , mais attentif à
me point le paroître , il fort & laiffe
Lucile perfuadé plus que jamais de fon
inconftance . L'envie de fe diffiper l'entraîne
chez la Marquife. Il y trouve
fon prétendu rival & le Chevalier de
B.... leur ami commun . Sçais- tu bien ,
difoit ce dernier à Dorval , que la Niéce
eft jolie ? A quoi fonge la Tante, de la
placer en perfpective à côté d'elle ? It
y a là bien de la mal-adreffe & de la préfomption
! ... A propos , pourſuivoit- il,
en s'adreffant à Damon , tu femblois
deftiné à former ce jeune Sujet ? mais
cet honneur me paroît réfervé à Dor
val on voit que la petite perfonne
eft très difpofée à mettre à profit ſes
documens. Dorval ne contredit en rien
ce difcours ; c'eût été déroger au ton
que lui- même avoit adopté. Mais fon
filence acheva de rendre Damon furieux.
Dès-lors , il fe réfout à en venir
aux dernieres extrémités , à fe battre contre
lui.
Le reste au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : LES QUIPROQUO, OU Tous furent contens. NOUVELLE.
Le texte narre l'histoire d'amour complexe entre Damon et Lucile, marquée par des différences de caractère et des obstacles extérieurs. Damon, vif et impétueux, est épris de Lucile, douce et timide, qui ne lui avoue pas ses sentiments. Frustré par cette retenue, Damon envisage de l'oublier et de chercher une autre intrigue, influencé par Dorval, un jeune homme expérimenté et manipulateur. Lucile, sous la tutelle de sa tante autoritaire Cinthie, est mise en garde contre les tromperies des hommes. Cinthie, secrètement attirée par Damon, empêche les deux amants de se voir en privé. Dorval, observant leur situation, organise un tête-à-tête entre Damon et Lucile. Lors de cette rencontre, Damon cherche à obtenir des aveux clairs de Lucile, mais leur conversation reste confuse et incomplète. Damon, frustré, tombe malade et se retire chez lui. Dorval convainc Lucile d'écrire une lettre à Damon pour le rassurer. Lucile, après hésitation, accepte et écrit sous la dictée de Dorval, exprimant son inquiétude et son affection pour Damon. Cinthie interroge Lucile sur ses sentiments pour Damon, mais Lucile reste évasive. Damon, doutant de la sincérité de Lucile, envisage de la rendre jalouse en fréquentant la Marquise de N..., une jeune veuve. Lors d'une sortie au théâtre, Damon et la Marquise assistent à une représentation en face de Cinthie et Lucile, provoquant la jalousie de cette dernière. Dorval tente de réconforter Lucile tout en désespérant Damon. La Marquise cherche à séduire Dorval plutôt que Damon. Damon est partagé entre des résolutions violentes et l'amitié, et il est empêché de s'expliquer avec Lucile par la présence de Cinthie. Il décide de se rendre chez la Marquise, où il rencontre Dorval et le Chevalier de B..., un ami commun. Le Chevalier mentionne la beauté de la nièce de la Marquise et suggère que Dorval est destiné à l'éduquer. Dorval reste silencieux, ce qui exaspère Damon et le pousse à envisager un duel avec Dorval. La suite des événements est annoncée pour le prochain numéro du Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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195
p. 15-38
SUITE DES QUIPROQUO, NOUVELLE.
Début :
LA Marquise n'étoit point présente à ces propos ; Damon profita de son [...]
Mots clefs :
Marquise , Portrait, Chevalier, Peindre, Rivale, Ridicule, Jalousie
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DES QUIPROQUO, NOUVELLE.
SUITE DES QUIPROQUO ,
L
NOUVELLE.
A Marquife n'étoit point préfente
à ces propos ; Damon profita de fon
abfence pour tirer Dorval à l'écart. Il
l'invite fimplement à fe rendre avec lui
à l'étoile fous quelques minutes. Je vais
t'y devancer , reprit ce dernier , fans'
être cependant , au fait du myftère . En
effet , il fortit l'inftant d'après . Damon
ne tarda pas à le fuivre. Tous deux fe
rejoignirent au lieu indiqué. L'air férieux
de Damon ne furprit point Dorval
; il ne lui en connoiffoit guères d'autre.
Comment va la nouvelle intrigue
lui dit- il ? ma foi , Comte , je t'en félicite
, ton choix ne pouvoit mieux tomber
que fur la Marquife. Elle te fera
faire plus de progrès en deux mois que
Lucile en deux ans. Mes progrès , répondit
féchement Damon , font encore
plus prompts que vous ne penfez ; j'ai
16 MERCURE DE FRANCE.
,
•
déja appris à difcerner un ami vrai d'a-.
vec un ami faux. Quoi ? repliqua Dorval
, un peu furpris du ton avec lequel
ces paroles avoient été prononcées
eft- ce à ces fortes d'inftructions que la
Marquife borne fes foins ? Laiffons-là
la Marquife , reprit Damon , avec encore
plus de hauteur , parlons de vos
procédés : ce n'eft pas la premiere fois
qu'ils me choquent ; mais je fonge à
m'en venger plutôt qu'à les définir.
Sçais-tu bien, Comte , ajouta Dorval
qu'à la fin ce ton m'ôteroit la liberté
& même la volonté de te défabufer ?
Peu m'importe , interrompit Damon
& d'ailleurs , ce feroit peine perdue ; je
fçais à quoi m'en tenir . Cherchons quelque
endroit plus écarté. Ils s'avancent
fans ancune fuite , & ne tardent pas à
trouver ce qui leur convient. Dorval qui
n'avoit qu'un feul ton pour toutes les
circonftances de la vie , n'en changea
point dans celle où il fe trouvoit . Il me
femble , difoit-il , voir renaître le fiécle
de nos anciens Preux : quand ils n'avoient
rien de mieux à faire , ils s'amufoient
à rompre une lance en l'honneur
de leurs Dames. Il eft vrai , pourſuivoit-
il , qu'un bras en écharpe eut toujours
des grâces aux yeux d'une Belle.
>
JANVIER. 1763 . 17
Ils s'arrêtent en un lieu qui leur paroît
propre à ce qu'ils méditent. Là ils mettent
l'épée à la main & fe battent avec
la même ardeur que s'ils euffent toujours
été ennemis. Ils s'étoient déja
bleffés l'un & l'autre, quand le Chevalier
de B..... arriva. Meffieurs , leur dit il ,
en les féparant , que fignifie cette fcène
? Ma foi , mon cher Chevalier ,
prit Dorval , je l'ignore : demande-le à
Damon ; peut - être le fçait-il . Damon
croyoit effectivement le fçavoir ; mais
il ne jugea pas à propos de s'expliquer.
Les deux prétendus rivaux avoient chacun
befoin des fecours d'un Chirurgien.
On en fait venir un chez le Suiffe
du Bois de Boulogne. Il panfa les
deux bleffés ; après quoi , l'un & l'autre
ayant envoyé ordre à leurs épuipages
d'avancer , chacun remonta dans le fien .
Le Chevalier accompagna Damon qu'il
jugeoit avoir été l'aggreffeur dans cette
affaire . Il lui fit encore quelques quef
tions inutiles pour en favoir le motif. II
conclud , enfin , que la jaloufie armoit
les deux rivaux l'un contre l'autre , &
que l'objet de cette jaloufie étoit la Marquife.
C'étoit du moins elle qui avoit foupçonné
la premiere le motif de leur for18
MERCURE DE FRANCE.
tie . Elle étoit fans qu'on le fçût , dans
un cabinet voifin , lorfque Damon avoit
parlé en fecret à Dorval ; elle avoit entendu
nommer le lieu du rendez -vous
& c'étoit à fa priére que le Chevalier
avoit fuivi les deux Champions. De-là
fon apparition fi fubite , & que ni Dorval
, ni Damon n'avoient pû prévoir.
Le Chevalier l'inftruifit de ce qui s'étoit
paffé , & lui fit part de fes conjectu
res. Le mot de combat l'éffraya d'abord.
Elle n'étoit pas de nos Coquettes qui
dans ces fortes d'occafions regardent la
mort d'un amant , comme une victime
offerte à leurs charmes, comme le triomphe
le plus réel de leur beauté. Le Che
valier la raffura , en lui apprenant que
les bleffures des deux rivaux n'étoient
pas dangereufes . Rien , au furplus , ne
pouvoit l'induire en erreur . Elle favoit
que Damon aimoit Lucile , elle favoit
qu'il etoit l'aggreffeur dans cette difpute.
Elle n'avoit qu'une crainte ; c'étoit que
la jaloufie de Damon ne fût point mal
fondée. Cependant , par un motif de
tracafferie , affez commun parmi les
›
femmes elle fit fécrettement informer
Cinthie de la difpute des deux amis. On
ajouta de plus , par fon ordre , que felon
toutes les apparences , la Marquife les
avoit rendus rivaux.
JANVIER. 1763. 19
A
Il eft facile de rendre jaloufe une
femme qui ne peut que difficilement réparer
fes pertes . Cinthie étoit dans le
cas. Lui enlever Dorval c'étoit lui ravir
Tout ce qui lui reftcit . Elle ne put déguifer
fon défefpoir , même aux yeux
de fa niéce. D'ailleurs elle diffimuloit
beaucoup moins avec Lucile , depuis
qu'elle la croyoit oubliée de Damon .
J'ajouterai même qu'elle avoit porté la
confiance envers elle à un point éxceffif.
Lucile s'amufoit à peindre en miniature
, & y réuffiffoit parfaitement . Cinthie
voulut qu'elle traçât de mémoire lè
Portrait de Dorval. Un prétexte affez
frivole vint à l'appui de cette demande.
Lucile fans approfondir fes vues , obéit
à fes ordres , & fongea à faire auffi
ufage de ce talent pour elle - même . Elle
fe trouvoit cependant encore plus hu
miliée que fa tante. Hélas ! difoit- elle
s'il eft vrai que Damon & Dorval s'étoient
querellés pour la Marquife , il
eft donc bien sûr que Damon ne fonge
plus à moi , qu'il me facrifie à cette rivale
! C'étoit pour accroître ce facrifice
que l'Ingrat vouloit fçavoir ce qui fè
paffoit dans mon coeur. Je lui en ai tû
la meilleure partie , & lui en ai trop dit
encore .
•
20 MERCURE DE FRANCE .
mon ,
Tandis que Lucile accufoit ainfi Dail
étoit lui-même partagé entre
les regrets d'avoir peut- être injuftement
querellé Dorval , & la crainte d'avoir
eu trop de raifon de le faire. La fiévre
l'avoit faifi & retardoit la guériſon de
fa bleffure . Dorval , au contraire fut
guéri de la fienne au bout de huit jours.
Il apprit l'état où étoit fon adverfaire
& en fut touché. Toute rancune étoir
bannie de fon âme , ou pour mieux dire
fon âme étoit incapable d'en conferver.
Il s'étoit battu avec Damon fans être fon
ennemi . Il réfolut de le fervir comme'
s'ils ne fe fuffent jamais battus , à le réconcilier
une feconde fois avec Lucile.
Ce font , difoit-il , deux enfans qui s'aiment
& qui fe boudent. Il faut avoir pi
tié de leur inexpérience , il faut les obliger
à s'entendre.
Dans ce deffein il ſe rend chez Cinthie
, à laquelle il fe propofoit de taire
la vraie caufe de fon abfence depuis huit
jours. Il fut furpris de l'en trouver inftruite.
Quoi ! Monfieur , lui dit - elle ,
auffi-tôt qu'elle l'apperçut , vous vous
expofez aux rifques de fortir ? Celle qui
vous a fait braver les périls d'un combat
ne vous oblige pas , du moins , à
prendre foin de votre guérifon ? C'eſt
JANVIER. 1763 . 21
bien mal connoître le prix de certaines
choſes. Je vous jure d'honneur , Madame
, reprit Dorval , que j'ignore de qui
vous vouliez parler.... Comment , Monfieur
n'avez-vous pas eu affaire avec
Damon ? ... Je l'avoue , puifque vous le
favez ; mais c'eft tout ce que je fais làdeffus
moi-même.... Quoi ? vous vous
battez fans fçavoir pour qui , ni à quel
fujet ? ... Eh ! Madame , eft- ce donc une
chofe fi extraordinaire ? ... Mais on s'explique
du moins .... Madame , reprit
encore Dorval, ces fortes d'explications
ne fervent qu'à faire foupçonner la valeur
de quiconque s'y arrête , un peu
équivoque. Il vaut mieux paroître s'entendre.
On s'explique après , s'il en eft
encore temps. Mais Damon garde encore
pour lui fon fecret.
Dorval en étoit cependant bien inf
truit ; mais il n'en vouloit faire part qu'à
Lucile. Nayant pu alors l'entretenir en
particulier , il revint le jour fuivant.
L'occafion étoit favorable ; Cinthie étoit
abfente & Lucile abfolument feule dans
fon cabinet. Dorval qui étoit en poffeffion
d'entrer librement , ufe de ce privilége.
Il pénétre fans bruit jufqu'au cabinet
, dontla porte fe trouva toute ouverte.
Il voit Lucile occupée à peindre ,
22 MERCURE DE FRANCE.
& reconnoît le Portrait de Damon qu'elle
traçoit de fouvenir , en laiffant de loin .
à loin échapper quelques larmes. L'ouvrage
étoit affez avancé pour que Dorval
ne pût s'y méprendre. Il comprit dèslors
que le foin d'apaifer Lucile n'étoit
pas le plus preffé & qu'on pouvoit s'en
repofer fur elle même . Il fort comme il
étoit entré fans faire de bruit , fans être
apperçu . Lucile étoit trop férieufement
occupée pour qu'il fût aifé de la diftraire.
Voici ,, difoit
Dorval
, chemin
faifant
, voici
un
nouveau
fpécifique
pour
ce
pauvre
Damon
; refte
à trouver
le
moyen
de
lui
en
faire
part
. Il craignoit
d'irriter
fon
mal
, en
s'offrant
à fa vue
.
Il fe rendit
chez
le
Chevalier
qui
leva
fes
doutes
avant
qu'il
les
lui
eût
expliqués
. J'allois
chez
toi
, lui
dit-il , auffitôt
qu'il
l'apperçut
, &
j'y
allois
de
la
part
de Damon
, qui
t'invite
fincérement
à te
rendre
chez
lui. De
tout
mon
coeur
reprit
Dorval
; ma
vifite
je crois
, vaudra
mieux
pour
lui
que
celle
de
fon
Médecin
. Tous
deux
fe
rendent
chez
le
malade
, qu'ils
trouvent
au
lit.
A peine
apperçut
-il
Dorval
, qu'il
lui
tendit
la
main
de l'air
le plus
intime
. On
m'affu
re , lui
dit-il , que
tous
mes
foupçons
à
F
JANVIER. 1763. 23
ton égard font faux , je commence à le
croire. Oublions le paffé , & daigne encore
être mon ami. Très -volontiers , répondit
Dorval , je le fuis , & n'ai point
ceffé de l'être. J'ai fait , de plus , une
découverte qui doit anéantir ta fiévre
& tes foupçons . Quelle est - elle ? reprit
vivement Damon... Des meilleures pour
toi.Tu fçais ou ne fçais pas que la fille d'un
certain Dibutade craignant de ne plus revoir
fon amant , charbonna fes traits fur
le mur de fa chambre ? ... Hé bien ! que
m'importe ? ... Lucile te traite avec plus
de diftinction ; elle te peint en miniature.
Lucile me peint ! s'écria Damon....
Mieux que ne feroit un peintre , repliqua
Dorval: une jeune perfonne dont
F'Amour conduit le pinceau , fait toujours
des prodiges dans ces fortes d'occafions.
Tu me flattes , mon cher Marquis
, ajoutoit Damon , en fe foulevant
pour l'embraffer , tu me flattes ! Lucile
eft trop indifférente pour en ufer ainfi ...
Oh , parbleu ! je veux t'en donner le
plaifir. D'ailleurs , il faut bien que tu
viennes obtenir ton pardon ; c'eſt une
cérémonie préalable... Je t'avoue que je
crains les reproches de Cinthie ... Cinthie
eft occupée à faire juger un procès de
la plus grande là conféquence. Elle fort
24 MERCURE
DE FRANCE .
"
tous les matins & a la maladreffe de ne
pas mener Lucile avec elle. Tu profiteras
de cette lourde bévue.
Damon fut en état de fortir au bout
de quelques jours , tant le ſpécifique de
Dorval avoit produit un prompt effet.
Ce dernier conduit Damon chez Cinthie.
Elle étoit abfente , comme ils l'a--
voient prévu. Lucile elle-même ne fe
trouva point dans fon appartement. On
leur dit qu'elle accompagnoit
dans le
Parc une vieille parente qui étoit venue
la vifiter. Damon pria Dorval d'aller la
prévenir fécrettement
fur fon arrivée :
ce que ce dernier exécuta avec plaifir.
A peine commençoit - il à s'éloigner ,
Damon entre dans le cabinet de
Lucile. Son but ne pouvoit pas être
bien décidé. Peut être efpéroit-il y trouver
ſon portrait. Mais que devint-il ,
en appercevant celui de Dorval , trèsreffemblant
, & auquel Lucile paroifloit
avoir encore travaillé le jour même ?
Une pareille vue déconcerteroit
l'amant
le plus flegmatique . Pour Damon , il
devint furieux. Quoi ! s'écria-t- il , hois
de lui-même , je ferai donc fans ceffe
le jouet d'une perfide & d'un traître ?
C'est pour me rendre le témoin de ma
honte qu'il ofe me conduire ici ? Ah !.
que
je
JANVIER. 1763.. 25
je, ne dois plus écouter que ma rage . Il
s'en fallut peu qu'il ne mît le portrait en
piéces ; mais il fe contenta de fortir de
la maiſon , fans avoir parlé ni à Lucile
ni à Dorval.
Tandis qu'il retourne chez lui ne refpirant
que vengeance , Dorval inftruifoit
Lucile de fon arrivée. Cet avis la
jette dans le plus grand trouble . Elle
quitte avec précipitation fa Parente &
Dorval pour courir à fon appartement.
Voilà , difoit ce dernier , une activité
qui n'eft point de mauvais augure pour
Damon. Mais le defir de le revoir n'étoit
pas l'unique raifon qui engageât
Lucile à fe preffer ainfi . Elle vouloit
fouftraire à fa vue le portrait qu'elle
avoit laiffé en évidence ; oubli dont l'arrivée
de fa vieille parente étoit la feule
caufe. Lucile arrive , retrouve le portrait
à peu près à la même place , mais elle
n'apperçoit point Damon : elle fonne
elle demande ce qu'il eft devenu ; on
lui apprend qu'il vient de remonter dans
fon vis-à-vis & de s'éloigner en toute diligence.
Alors Lucile ne doute plus
qu'il n'ait vû le fatal portrait. Je fuis
perdue , difoit- elle , il va me regarder
comme une perfide , rien ne pourra plus
le défabufer : que je fuis malheureuſe !
II. Vol. B
>
26 MERCURE DE FRANCE.
Elle s'étoit renfermée dans fon cabinet ;
elle y reftoit accablée, elle oublioit qu'elle
eût compagnie dans le jardin . Dorval,
qui s'ennuyoit fort avec la vieille, jugeoit
qu'apparemment Lucile & Damon trouvoient
les inftans plus courts. Il avoit été
un peu furpris de voir Lucile s'éloigner
avec tant d'activité ; il ne le fut pas moins
de la voir reparoître avec un air de trifteffe
& d'abattement . La vieille Coufine
ayant mis fin à fa vifite , leur laiffa le
temps de s'expliquer. Eh bien ! belle
Lucile , lui dit Dorval , ne vous ai -je pas
ramené Damon , le plus docile de tous
les hommes ? je ne crains plus qu'une
chofe , c'eft qu'il ne devienne timide à
l'excès . Je n'ai pù le réfoudre à fe montrer
avant que vous foyez prévenue de
fon arrivée mais que vous a-t - il dit ?
qui ? Damon ? reprit Lucile , hélas ! je
ne l'ai pas même vû ! ... Quoi , Mademoiſelle
, vous m'avez laiffé morfondre
une demie -heure auprès d'une Baronne
feptuagénaire , & vous n'étiez pas -avec
Damon ? ... Je ne l'ai point vû , vous
dis -je , il étoit déjà parti : fa viſite n'eſt
qu'un outrage de plus pour moi ... Oh
parbleu , il y a là-deffous du fingulier ,
de l'extraordinaire ! Lucile foupçonnoit
bien ce qu'il pouvoit y avoir , mais elle
JANVIER. 1763. 27
n'ofoit en inftruire Dorval. Je vais , lui
dit ce dernier , éclaircir cette énigme
& reviens auffi-tôt vous faire part de ma
découverte. Arrêtez ! lui cria Lucile
je crains quelque nouvelle criſe entre
Damon & vous ... mais cette objection ,
& beaucoup d'autres , ne purent empêcher
Dorval de s'éloigner.
Il arrive chez Damon & le trouve
feul fe promenant à grands pas . Sçaistu
bien , lui dit-il , que tu deviens l'homme
de France le plus fingulier ? &
qu'on rifque de fe couvrir de ridicule
en s'intéreffant pour toi ? Damon
furpris de fa vifite , & le regardant
avec des yeux ou la furcur étoit peinte :
Monfieur , lui dit- il , venez-vous braver
jufque chez lui un ami que vous
trahiffez indignement ? ... Alte- là , interrompit
Dorval , je vois qu'il y a
ici quelque nouvelle méprife. Non ,
non , reprit Damon , il ne peut y avoir
d'équivoque ; tous mes doutes font
éclaircis. Julie , & vous êtes d'accord
enfemble pour me jouer. Mais que
plutôt .... Écoute , Damon , ajoûta
Dorval, nous nous connoiffons ; que
penferois-tu qui pût me réduire à diffimuler
avec toi ? Sais- tu qu'il y auroit
urieuſement d'orgueil de ta part à me
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
foupçonner de cette baffeffe ? ... Hé
bien , foit ; je confens à croire que tu
n'es point le complice de Lucile ; mais
je n'en fuis pas moins trahi , tu n'en es
pas moins la principale caufe... Oh !
explique-toi plus clairement fi tu veux
que je t'entende. Mais non, réponds- moi
d'abord : pourquoi , quand je vais annoncer
ton arrivée à Lucile, & que cette
pauvre enfant accourt vers toi , fans
prendre garde qu'elle rifque de facher
une parente , riche , caduque & qui
veut la faire fon héritière ; pourquoi Lu
cile ne te retrouve-t- elle plus ? Ah la
perfide ! s'écria Damon , ce n'étoit pas
moi qu'elle afpiroit à voir , c'étoit la
preuve de fa trahifon qu'elle vouloit
fouftraire à mes yeux ! , .. Comment ?
quelle preuye ? .., ton portrait , puifqu'il
faut le dire : l'ingrate eft actuellementoccupée
à te peindre...Mon portrait ! mais tu
te trompes , Damon , c'eſt le tien ; j'ai vu
Lucile occupée à l'achever... c'eft le tien ,
te dis-je ; crois- en l'attention avec la
quelle je l'ai examiné , crois-en la rage
qui me possède ! ... Parbleu l'aventure
eft des plus comiques , le quiproquo des
plus bizarres : tu crois , dis- tu , être bien
fur de ton fait ? ... Ah , trop fùr ! que
n'en puis-je au moins douter I mais non ,
JANVIER. 1763.. 29
tout est éclairci. C'est toi que l'ingrate
me préfére, c'est toi qu'elle aime. Dorval
reſta un moment rêveur , après quoi il
ajoûta , en pirouettant , ma foi , mon
pauvre Damon , cela pourroit bien être ,
je ne vois rien là de miraculeux , ce n'eft
pas la première fois que je triomphe fans
le fçavoir & fans y prétendre : après tout ,
il y auroit de la barbarie à rébuter cet
enfant ... Songe que la vie n'eft rien
pour moi fi Lucile m'eft enlevée , &
que tu n'obtiendras l'une qu'après m'avoir
arraché l'autre ... En vérité , Damon,
tu ne te formes point , tu es l'homme du
monde que je voudrois le moins tuer ;
mais , enfin , que veux -tu que je faffe ?
tu connois Lucile ; crois - tu qu'il foit
bien-aifé de lui tenir rigueur ? ... La
perfide ! ... Qu'entends-tu par ce mot ?...
Quoi ! peut- elle douter un inftant que
je ne l'adore ? ... Elle s'en fouviendra
quelque jour , & alors tu prendras ta
revanche , en lui préférant une rivale ...
Non , je veux , je prétends qu'elle s'explique
dès aujourd'hui , qu'elle prononce
entre toi & moi ... Tu n'y fonges pas ;
as-tu donc oublié que Lucile n'eft qu'un
enfant ? & qu'un pareil aveu embarrafferoit
la femme la plus aguerrie ? ....
N'importe , je jouirai de fa confufion ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
je pourrai l'accabler de reproches....
oh parbleu , c'eft ce que je ne dois pas
fouffrir. D'ailleurs , fonge au ridicule de
la démarche oùtu veux m'engager : l'amour
n'eft aujourd'hui qu'une convention
tacite ; on s'aime , on fe laiffe , &
tout cela doit fe deviner ; toute queſtion
à cet égard eft puérile , tout aveu fuperflu,
tout reproche ignoble & déplacé.
Il fallut , cependant , que Dorval cédât
aux inftances de Damon ; mais ce
ne fut qu'avec beaucoup de répugnance.
Lorfqu'il avoit promis à Lucile de le
lui ramener , il croyoit lui caufer de la
joie , & non de l'embarras . Leur arrivée
la fit pálir. C'eft de quoi Dorval
s'apperçut d'abord. Il prit ce ton léger
qu'il employoit à tous propos. Belle Lucile
, lui dit-il , banniffez toute contrainte.
Le défolé Damon veut être inftruit
de fon fort. Il foupçonne votre coeur de
fe déclarer pour moi , il croit que cer→
tain portrait , dont vous faites myftère
eft le mien. C'eft éxiger un aveu bien
authentique je l'avoue ; mais tel eft Damon
; Il préfére un arrêt foudroyant à
une plus longue incertitude .
Lucile ne répondit rien & parut encore
plus agitée . Ah ! s'écria Damon
ce filence n'en dit que trop. C'en eft
JANVIER. 1763. 31
>
fait , je fuis facrifié. Mais cruelle , celui
que vous me préférez ne jouira pas de
fon triomphe , ou la mort que je recevrai
de fa main m'empêchera de voir
mon opprobre. Lucile ne répondoit rien
encore. Ma foi , mon pauvre Damon
dit alors Dorval , j'ai pitié de l'état où
je te vois , & s'il n'étoit pas au-deffus ·
de l'homme d'être ingrat envers Lucile
peut- être euffé- je porté l'héroïsme à
fon comble. Mais regarde-la & vois ce
qu'il eft poffible de faire ? Lucile ne put
foutenir plus long-temps cette bifarre
-méprife. Mais , Monfieur , dit- elle à Damon
, avec une agitation extrême , depuis
quand prenez- vous tant d'intérêt à
ce qui fe paffe dans mon coeur ? Vous
avez paru en faire trop peu de cas
pour.... Oui , Oui , interrompit Damon
oui , j'ai mérité vos rigueurs , votre haine.
J'ai paru oublier vos charmes , j'ai
paru vous donner une rivale ; mais , en
vous fuyant , je vous adorois , je n'entretenois
cette rivale que de vous . Elle
a des charmes & je ne lui parlois que
des vôtres.Peut- être elle m'abhorre pour
avoir connu à quel point je vous aime ...
Ah Ciel ! s'écria Lucile , à quelle extrẻ-
mité me vois-je réduite ? Parlez , reprenoit
Damon , il n'eft plus temps de fein-
>
>
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
1
du
>
dre . Mais que pourriez-vous dire qui pût
démentir ce que j'ai vu ? Tranchez net
la difficulté , difoit Dorval , ou ,
moins , expliquez-vous par emblême ;
laiffez parler le portrait en queftion. Je
tremble ! ajoûta Lucile , en tirant un
portrait de fa poche. O Ciel ! s'écrioit
Damon , cette vue va donc regler ma
deſtinée ? Courage , difoit Dorval à Lucile
qui héfitoit toujours , faites ce que
votre coeur vous préfcrira. Hé bien , lui
dit-elle , en tremblant de plus en plus
voyez vous-même ce qu'il convient de
faire... A ces mots elle lui donne le
portrait.
Grand Dieu ! s'écrie de nouveau
Damon , c'en eft donc fait ? Il ne me
refte plus qu'à m'immoler aux pieds de
l'ingrate. Déja il avoit tiré fon épée &
la tournoit contre fon fein . Arrête , arrête
lui cria Dorval , voila un défefpoir
finguliérement placé : regarde cette
pienture. Damon la fixe d'un ceil égaré ,
& reconnoît fes traits. Adorable Lucile
dit-il , en fe précipitant à fes genoux ,
que ne vous dois-je point ? & que mes
foupçons me rendent coupable ! Quoi ,
tandis que je vous outrageois , vous daigniez
raffembler les traits d'un ingrat ?...
Mais reprenoit-il , en s'interrompant ,
un autre a joui de la même faveur ! A
JANVIER. 1763. 33
ce difcours Lucile change de couleur &
refte interdite. Nouvelles allarmes pour
-Damon. Oui , pourſuivoit- il , un autre
portrait a tantôt frappé ma vue. De grace
, expliquez- nous ce qu'il fignifie . En
faites- vous une collection ? Ecoute
mon cher, interrompit Dorval , Mademoiſelle
a un talent fi décidé pour ce
genre qu'il feroit affreux qu'elle l'enfouît.
Craignez , dit alors Lucile à Damon
, craignez que je n'éclairciffe vos
injuftes foupçons ; je ne vous les pardonnerai
pas après les avoir détruits .
Ces trois perfonnes étoient occupées
au point que Cinthie entra fans qu'on ſe
fut même douté de for arrivée . Elle
venoit annoncer à fa niéce le gain de
fon procès. Elle la trouve dans une agitation
extrême , voit Damon à -peu-près
dans le même état , & Dorval qui fembloit
participer à cette fcène . Qu'est-ce
que cela fignifie , Mademoifelle ? demanda
Cinthie. Mais Lucile n'avoit pas
l'affurance de répondre. Dorval commençoit
à fe douter du fait. Il réfolut de
mettre fin à toute cette intrigue , &
d'ufer de l'afcendant qu'il avoit fur l'efprit
de la tante. Il s'agit , Madame , lui
dit-il , de certain portrait furtivement
apperçu . Comment ! quel portrait ? de-
B
34 MERCURE DE FRANCE .
manda- t-elle avec empreffement. Lucile,
qui ne pouvoit plus foutenir l'état où
elle voyoit Damon, fit un effort fur ellemême.
Le voilà ce portrait , dit- elle à
Cinthie; il n'appartient qu'à vous d'en
difpofer. Alors elle le lui donne . Cinthie
irritée , n'en prit que plus promptement
fa réfolution . Elle s'approche de Dorval
& lui fait voir le portrait que Lucile
vient de lui remettre. C'eft le vôtre , lui
dit-elle , & c'est par mon ordre que
Lucile a imité vos traits. Vous ne doutez
point que l'on ne s'intéreffe à un objet
que l'on fait peindre . Je garde le portrait,
& vous offre en échange ma main avec
toute ma fortune augmentée de cent
mille livres de rente par le gain de mon
procès. Madame , reprit Dorval , voilà
un concours de circonftances bien favorable.
Mais fouffrez que je m'occupe
d'abord des intérêts d'un ami. Sans doute
qu'en vous décidant à vous marier vous
ne prétendez pas condamner Lucile au
célibat. Il y auroit de l'inhumanité dans
cet arrangement. Ici Damon interrompit
Dorval , & s'adreffant à Cinthie : je
ne puis plus vous cacher , Madame , lui
dit-il , que j'adore votre charmante niéce.
Ma conduite , je le fais , annoncoit
tout le contraire ; mais ce n'étoit qu'une
JANVIER. 1763. 35
ce
feinte , & cette rufe eft une faute que
l'aimable Lucile me pardonne : daignez
imiter fon indulgence. Vraiment , reprit
Cinthie , je m'apperçois bien que ma
niéce eft fort indulgente. Mais , enfin
Marquis , dit- elle à Dorval , confeillezmoi
, que faut- il faire ? Il faut , Madame,
repliqua-t- il , unir Lucile avec Damon ,
& partager avec eux votre fortune.
Madame , interrompit ce dernier ,
n'eſt point à vos richeffes que j'en veux ;
l'aimable Lucile eft au- deffus de tous les
tréfors de la terre ; & d'ailleurs , ce que
j'ai de bien peut fuffire... Non , non ,
interrompit Cinthie à fon tour , il en
fera comme le Marquis vient de le régler.
Ah ! ma chère tante ! s'écria Lucile ; ah
cher Dorval! s'écria en même temps
Damon... Dorval fe refufa à de plus
longs remercimens . Maintenant , Madame
, ajoûta- t-il , voyez quelles font
vos dernières réfolutions. Comment ,፡
Marquis , reprit Cinthie , que fignifie ce
langage ... Oh ! Madame , il ne fignifie
que ce que vous voudrez... Le mariage
vous éffraye - t-il? ... Point du tout;
le mariage n'éffraye point quiconque
fait fon monde ... C'eft -à -dire , que vous
imirerez ceux qui fe piquent de le bien
favoir ? ... Moi ? Madame ; oh parbleu ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
je ne me calque fur perfonne . Mais il eft
des cas où il faut fuivre l'ufage , ou fe
couvrir d'un éternel ridicule ... Et moi ,
Marquis , je vous déclare qu'un mari du
bon ton me conviendroit fort peu...
Mais , Madame , comment donc faire ?
Faut-il fe reléguer jufques dans la claffe
des moindres bourgeois ? Ce font les
feuls qui n'ayent pas encore mis à l'écart
les gothiques entraves de l'hymen . Cela
étoit bon du temps de Saturne & de
Rhée !... Je prétends vivre comme on
vivoit alors... Alors , Madame , l'hymen
étoit le Dieu de la contrainte : aujourd'hui
c'eſt le Dieu de la liberté . On a
fubftitué aux froids égards , à l'éternelle
affiduité , une aifance toute aimable ,
une confiance à toute épreuve. En un
mot , le domaine de l'hymen eft devenu
la maiſon de campagne de l'amour. C'eſt
le lieu où il prend les vacances & où il
fe remet de fes fatigues. Il femble , reprit
vivement Cinthie , que vous ayez
reçu des mémoires de feu mon époux ,
il agiffoit comme vous propofez d'agir ;
mais il a fçu me dégoûter d'un mari
Petit- maître. Oubliez l'offre que je vous
ai faite : j'oublierai de mon côté.... Ah
cher Dorval! interrompit Damon tu
me replonges dans l'abîme d'où tu fem-
,
JANVIER. 1763. 37
blois m'avoir tiré ! Mais , point du tout ,
reprit Dorval , me voila encore tout prêt
à me dévouer. Il n'en eft pas befoin ,
ajoûta vivement Cinthie; raffurez - vous ,
Damon. En rompant pour jamais avec
Dorval, je n'en tiendrai pas moins ce
que je vous avois promis . Je confens
que vous époufiez ma Niéce , & je lui
donne la moitié de mon bien , en attendant
mieux. A ces mots , Cinthie entre
& s'enferme dans fon boudoir.
Que ne te dois-je , point , cher Dorval,
difoit Damon ? C'est toi qui as conduit
les chofes jufqu'à cet heureux dénouement
. Oublie mes torts. & mes injuftes
foupçons : J'ai pour jamais appris
à te connoître . Comment donc ? reprit
Dorval , tes craintes n'avoient rien de
ridicule ; on craindroit à moins . Il n'eft
pas maintenant douteux que Lucile ne
te préfére : mais , franchement , j'ai eu
peur pour toi.
Le temps éclaircit la deftinée de ces
différens Perfonnages. Cinthie ſe jetta
dans la réforme , y joignit la médifan-
& y prit goût. Dorval époufa la
Marquife , & tous deux vécurent dans
une confiance & une diffipation réciproques.
Lucile & Damon vécurent en
ce 9
38 MERCURE DE FRANCE.
Epoux qui fe fuffifent à eux mêmes.
tous furent contens.
Par M. DE LA Dixmerie.
L
NOUVELLE.
A Marquife n'étoit point préfente
à ces propos ; Damon profita de fon
abfence pour tirer Dorval à l'écart. Il
l'invite fimplement à fe rendre avec lui
à l'étoile fous quelques minutes. Je vais
t'y devancer , reprit ce dernier , fans'
être cependant , au fait du myftère . En
effet , il fortit l'inftant d'après . Damon
ne tarda pas à le fuivre. Tous deux fe
rejoignirent au lieu indiqué. L'air férieux
de Damon ne furprit point Dorval
; il ne lui en connoiffoit guères d'autre.
Comment va la nouvelle intrigue
lui dit- il ? ma foi , Comte , je t'en félicite
, ton choix ne pouvoit mieux tomber
que fur la Marquife. Elle te fera
faire plus de progrès en deux mois que
Lucile en deux ans. Mes progrès , répondit
féchement Damon , font encore
plus prompts que vous ne penfez ; j'ai
16 MERCURE DE FRANCE.
,
•
déja appris à difcerner un ami vrai d'a-.
vec un ami faux. Quoi ? repliqua Dorval
, un peu furpris du ton avec lequel
ces paroles avoient été prononcées
eft- ce à ces fortes d'inftructions que la
Marquife borne fes foins ? Laiffons-là
la Marquife , reprit Damon , avec encore
plus de hauteur , parlons de vos
procédés : ce n'eft pas la premiere fois
qu'ils me choquent ; mais je fonge à
m'en venger plutôt qu'à les définir.
Sçais-tu bien, Comte , ajouta Dorval
qu'à la fin ce ton m'ôteroit la liberté
& même la volonté de te défabufer ?
Peu m'importe , interrompit Damon
& d'ailleurs , ce feroit peine perdue ; je
fçais à quoi m'en tenir . Cherchons quelque
endroit plus écarté. Ils s'avancent
fans ancune fuite , & ne tardent pas à
trouver ce qui leur convient. Dorval qui
n'avoit qu'un feul ton pour toutes les
circonftances de la vie , n'en changea
point dans celle où il fe trouvoit . Il me
femble , difoit-il , voir renaître le fiécle
de nos anciens Preux : quand ils n'avoient
rien de mieux à faire , ils s'amufoient
à rompre une lance en l'honneur
de leurs Dames. Il eft vrai , pourſuivoit-
il , qu'un bras en écharpe eut toujours
des grâces aux yeux d'une Belle.
>
JANVIER. 1763 . 17
Ils s'arrêtent en un lieu qui leur paroît
propre à ce qu'ils méditent. Là ils mettent
l'épée à la main & fe battent avec
la même ardeur que s'ils euffent toujours
été ennemis. Ils s'étoient déja
bleffés l'un & l'autre, quand le Chevalier
de B..... arriva. Meffieurs , leur dit il ,
en les féparant , que fignifie cette fcène
? Ma foi , mon cher Chevalier ,
prit Dorval , je l'ignore : demande-le à
Damon ; peut - être le fçait-il . Damon
croyoit effectivement le fçavoir ; mais
il ne jugea pas à propos de s'expliquer.
Les deux prétendus rivaux avoient chacun
befoin des fecours d'un Chirurgien.
On en fait venir un chez le Suiffe
du Bois de Boulogne. Il panfa les
deux bleffés ; après quoi , l'un & l'autre
ayant envoyé ordre à leurs épuipages
d'avancer , chacun remonta dans le fien .
Le Chevalier accompagna Damon qu'il
jugeoit avoir été l'aggreffeur dans cette
affaire . Il lui fit encore quelques quef
tions inutiles pour en favoir le motif. II
conclud , enfin , que la jaloufie armoit
les deux rivaux l'un contre l'autre , &
que l'objet de cette jaloufie étoit la Marquife.
C'étoit du moins elle qui avoit foupçonné
la premiere le motif de leur for18
MERCURE DE FRANCE.
tie . Elle étoit fans qu'on le fçût , dans
un cabinet voifin , lorfque Damon avoit
parlé en fecret à Dorval ; elle avoit entendu
nommer le lieu du rendez -vous
& c'étoit à fa priére que le Chevalier
avoit fuivi les deux Champions. De-là
fon apparition fi fubite , & que ni Dorval
, ni Damon n'avoient pû prévoir.
Le Chevalier l'inftruifit de ce qui s'étoit
paffé , & lui fit part de fes conjectu
res. Le mot de combat l'éffraya d'abord.
Elle n'étoit pas de nos Coquettes qui
dans ces fortes d'occafions regardent la
mort d'un amant , comme une victime
offerte à leurs charmes, comme le triomphe
le plus réel de leur beauté. Le Che
valier la raffura , en lui apprenant que
les bleffures des deux rivaux n'étoient
pas dangereufes . Rien , au furplus , ne
pouvoit l'induire en erreur . Elle favoit
que Damon aimoit Lucile , elle favoit
qu'il etoit l'aggreffeur dans cette difpute.
Elle n'avoit qu'une crainte ; c'étoit que
la jaloufie de Damon ne fût point mal
fondée. Cependant , par un motif de
tracafferie , affez commun parmi les
›
femmes elle fit fécrettement informer
Cinthie de la difpute des deux amis. On
ajouta de plus , par fon ordre , que felon
toutes les apparences , la Marquife les
avoit rendus rivaux.
JANVIER. 1763. 19
A
Il eft facile de rendre jaloufe une
femme qui ne peut que difficilement réparer
fes pertes . Cinthie étoit dans le
cas. Lui enlever Dorval c'étoit lui ravir
Tout ce qui lui reftcit . Elle ne put déguifer
fon défefpoir , même aux yeux
de fa niéce. D'ailleurs elle diffimuloit
beaucoup moins avec Lucile , depuis
qu'elle la croyoit oubliée de Damon .
J'ajouterai même qu'elle avoit porté la
confiance envers elle à un point éxceffif.
Lucile s'amufoit à peindre en miniature
, & y réuffiffoit parfaitement . Cinthie
voulut qu'elle traçât de mémoire lè
Portrait de Dorval. Un prétexte affez
frivole vint à l'appui de cette demande.
Lucile fans approfondir fes vues , obéit
à fes ordres , & fongea à faire auffi
ufage de ce talent pour elle - même . Elle
fe trouvoit cependant encore plus hu
miliée que fa tante. Hélas ! difoit- elle
s'il eft vrai que Damon & Dorval s'étoient
querellés pour la Marquife , il
eft donc bien sûr que Damon ne fonge
plus à moi , qu'il me facrifie à cette rivale
! C'étoit pour accroître ce facrifice
que l'Ingrat vouloit fçavoir ce qui fè
paffoit dans mon coeur. Je lui en ai tû
la meilleure partie , & lui en ai trop dit
encore .
•
20 MERCURE DE FRANCE .
mon ,
Tandis que Lucile accufoit ainfi Dail
étoit lui-même partagé entre
les regrets d'avoir peut- être injuftement
querellé Dorval , & la crainte d'avoir
eu trop de raifon de le faire. La fiévre
l'avoit faifi & retardoit la guériſon de
fa bleffure . Dorval , au contraire fut
guéri de la fienne au bout de huit jours.
Il apprit l'état où étoit fon adverfaire
& en fut touché. Toute rancune étoir
bannie de fon âme , ou pour mieux dire
fon âme étoit incapable d'en conferver.
Il s'étoit battu avec Damon fans être fon
ennemi . Il réfolut de le fervir comme'
s'ils ne fe fuffent jamais battus , à le réconcilier
une feconde fois avec Lucile.
Ce font , difoit-il , deux enfans qui s'aiment
& qui fe boudent. Il faut avoir pi
tié de leur inexpérience , il faut les obliger
à s'entendre.
Dans ce deffein il ſe rend chez Cinthie
, à laquelle il fe propofoit de taire
la vraie caufe de fon abfence depuis huit
jours. Il fut furpris de l'en trouver inftruite.
Quoi ! Monfieur , lui dit - elle ,
auffi-tôt qu'elle l'apperçut , vous vous
expofez aux rifques de fortir ? Celle qui
vous a fait braver les périls d'un combat
ne vous oblige pas , du moins , à
prendre foin de votre guérifon ? C'eſt
JANVIER. 1763 . 21
bien mal connoître le prix de certaines
choſes. Je vous jure d'honneur , Madame
, reprit Dorval , que j'ignore de qui
vous vouliez parler.... Comment , Monfieur
n'avez-vous pas eu affaire avec
Damon ? ... Je l'avoue , puifque vous le
favez ; mais c'eft tout ce que je fais làdeffus
moi-même.... Quoi ? vous vous
battez fans fçavoir pour qui , ni à quel
fujet ? ... Eh ! Madame , eft- ce donc une
chofe fi extraordinaire ? ... Mais on s'explique
du moins .... Madame , reprit
encore Dorval, ces fortes d'explications
ne fervent qu'à faire foupçonner la valeur
de quiconque s'y arrête , un peu
équivoque. Il vaut mieux paroître s'entendre.
On s'explique après , s'il en eft
encore temps. Mais Damon garde encore
pour lui fon fecret.
Dorval en étoit cependant bien inf
truit ; mais il n'en vouloit faire part qu'à
Lucile. Nayant pu alors l'entretenir en
particulier , il revint le jour fuivant.
L'occafion étoit favorable ; Cinthie étoit
abfente & Lucile abfolument feule dans
fon cabinet. Dorval qui étoit en poffeffion
d'entrer librement , ufe de ce privilége.
Il pénétre fans bruit jufqu'au cabinet
, dontla porte fe trouva toute ouverte.
Il voit Lucile occupée à peindre ,
22 MERCURE DE FRANCE.
& reconnoît le Portrait de Damon qu'elle
traçoit de fouvenir , en laiffant de loin .
à loin échapper quelques larmes. L'ouvrage
étoit affez avancé pour que Dorval
ne pût s'y méprendre. Il comprit dèslors
que le foin d'apaifer Lucile n'étoit
pas le plus preffé & qu'on pouvoit s'en
repofer fur elle même . Il fort comme il
étoit entré fans faire de bruit , fans être
apperçu . Lucile étoit trop férieufement
occupée pour qu'il fût aifé de la diftraire.
Voici ,, difoit
Dorval
, chemin
faifant
, voici
un
nouveau
fpécifique
pour
ce
pauvre
Damon
; refte
à trouver
le
moyen
de
lui
en
faire
part
. Il craignoit
d'irriter
fon
mal
, en
s'offrant
à fa vue
.
Il fe rendit
chez
le
Chevalier
qui
leva
fes
doutes
avant
qu'il
les
lui
eût
expliqués
. J'allois
chez
toi
, lui
dit-il , auffitôt
qu'il
l'apperçut
, &
j'y
allois
de
la
part
de Damon
, qui
t'invite
fincérement
à te
rendre
chez
lui. De
tout
mon
coeur
reprit
Dorval
; ma
vifite
je crois
, vaudra
mieux
pour
lui
que
celle
de
fon
Médecin
. Tous
deux
fe
rendent
chez
le
malade
, qu'ils
trouvent
au
lit.
A peine
apperçut
-il
Dorval
, qu'il
lui
tendit
la
main
de l'air
le plus
intime
. On
m'affu
re , lui
dit-il , que
tous
mes
foupçons
à
F
JANVIER. 1763. 23
ton égard font faux , je commence à le
croire. Oublions le paffé , & daigne encore
être mon ami. Très -volontiers , répondit
Dorval , je le fuis , & n'ai point
ceffé de l'être. J'ai fait , de plus , une
découverte qui doit anéantir ta fiévre
& tes foupçons . Quelle est - elle ? reprit
vivement Damon... Des meilleures pour
toi.Tu fçais ou ne fçais pas que la fille d'un
certain Dibutade craignant de ne plus revoir
fon amant , charbonna fes traits fur
le mur de fa chambre ? ... Hé bien ! que
m'importe ? ... Lucile te traite avec plus
de diftinction ; elle te peint en miniature.
Lucile me peint ! s'écria Damon....
Mieux que ne feroit un peintre , repliqua
Dorval: une jeune perfonne dont
F'Amour conduit le pinceau , fait toujours
des prodiges dans ces fortes d'occafions.
Tu me flattes , mon cher Marquis
, ajoutoit Damon , en fe foulevant
pour l'embraffer , tu me flattes ! Lucile
eft trop indifférente pour en ufer ainfi ...
Oh , parbleu ! je veux t'en donner le
plaifir. D'ailleurs , il faut bien que tu
viennes obtenir ton pardon ; c'eſt une
cérémonie préalable... Je t'avoue que je
crains les reproches de Cinthie ... Cinthie
eft occupée à faire juger un procès de
la plus grande là conféquence. Elle fort
24 MERCURE
DE FRANCE .
"
tous les matins & a la maladreffe de ne
pas mener Lucile avec elle. Tu profiteras
de cette lourde bévue.
Damon fut en état de fortir au bout
de quelques jours , tant le ſpécifique de
Dorval avoit produit un prompt effet.
Ce dernier conduit Damon chez Cinthie.
Elle étoit abfente , comme ils l'a--
voient prévu. Lucile elle-même ne fe
trouva point dans fon appartement. On
leur dit qu'elle accompagnoit
dans le
Parc une vieille parente qui étoit venue
la vifiter. Damon pria Dorval d'aller la
prévenir fécrettement
fur fon arrivée :
ce que ce dernier exécuta avec plaifir.
A peine commençoit - il à s'éloigner ,
Damon entre dans le cabinet de
Lucile. Son but ne pouvoit pas être
bien décidé. Peut être efpéroit-il y trouver
ſon portrait. Mais que devint-il ,
en appercevant celui de Dorval , trèsreffemblant
, & auquel Lucile paroifloit
avoir encore travaillé le jour même ?
Une pareille vue déconcerteroit
l'amant
le plus flegmatique . Pour Damon , il
devint furieux. Quoi ! s'écria-t- il , hois
de lui-même , je ferai donc fans ceffe
le jouet d'une perfide & d'un traître ?
C'est pour me rendre le témoin de ma
honte qu'il ofe me conduire ici ? Ah !.
que
je
JANVIER. 1763.. 25
je, ne dois plus écouter que ma rage . Il
s'en fallut peu qu'il ne mît le portrait en
piéces ; mais il fe contenta de fortir de
la maiſon , fans avoir parlé ni à Lucile
ni à Dorval.
Tandis qu'il retourne chez lui ne refpirant
que vengeance , Dorval inftruifoit
Lucile de fon arrivée. Cet avis la
jette dans le plus grand trouble . Elle
quitte avec précipitation fa Parente &
Dorval pour courir à fon appartement.
Voilà , difoit ce dernier , une activité
qui n'eft point de mauvais augure pour
Damon. Mais le defir de le revoir n'étoit
pas l'unique raifon qui engageât
Lucile à fe preffer ainfi . Elle vouloit
fouftraire à fa vue le portrait qu'elle
avoit laiffé en évidence ; oubli dont l'arrivée
de fa vieille parente étoit la feule
caufe. Lucile arrive , retrouve le portrait
à peu près à la même place , mais elle
n'apperçoit point Damon : elle fonne
elle demande ce qu'il eft devenu ; on
lui apprend qu'il vient de remonter dans
fon vis-à-vis & de s'éloigner en toute diligence.
Alors Lucile ne doute plus
qu'il n'ait vû le fatal portrait. Je fuis
perdue , difoit- elle , il va me regarder
comme une perfide , rien ne pourra plus
le défabufer : que je fuis malheureuſe !
II. Vol. B
>
26 MERCURE DE FRANCE.
Elle s'étoit renfermée dans fon cabinet ;
elle y reftoit accablée, elle oublioit qu'elle
eût compagnie dans le jardin . Dorval,
qui s'ennuyoit fort avec la vieille, jugeoit
qu'apparemment Lucile & Damon trouvoient
les inftans plus courts. Il avoit été
un peu furpris de voir Lucile s'éloigner
avec tant d'activité ; il ne le fut pas moins
de la voir reparoître avec un air de trifteffe
& d'abattement . La vieille Coufine
ayant mis fin à fa vifite , leur laiffa le
temps de s'expliquer. Eh bien ! belle
Lucile , lui dit Dorval , ne vous ai -je pas
ramené Damon , le plus docile de tous
les hommes ? je ne crains plus qu'une
chofe , c'eft qu'il ne devienne timide à
l'excès . Je n'ai pù le réfoudre à fe montrer
avant que vous foyez prévenue de
fon arrivée mais que vous a-t - il dit ?
qui ? Damon ? reprit Lucile , hélas ! je
ne l'ai pas même vû ! ... Quoi , Mademoiſelle
, vous m'avez laiffé morfondre
une demie -heure auprès d'une Baronne
feptuagénaire , & vous n'étiez pas -avec
Damon ? ... Je ne l'ai point vû , vous
dis -je , il étoit déjà parti : fa viſite n'eſt
qu'un outrage de plus pour moi ... Oh
parbleu , il y a là-deffous du fingulier ,
de l'extraordinaire ! Lucile foupçonnoit
bien ce qu'il pouvoit y avoir , mais elle
JANVIER. 1763. 27
n'ofoit en inftruire Dorval. Je vais , lui
dit ce dernier , éclaircir cette énigme
& reviens auffi-tôt vous faire part de ma
découverte. Arrêtez ! lui cria Lucile
je crains quelque nouvelle criſe entre
Damon & vous ... mais cette objection ,
& beaucoup d'autres , ne purent empêcher
Dorval de s'éloigner.
Il arrive chez Damon & le trouve
feul fe promenant à grands pas . Sçaistu
bien , lui dit-il , que tu deviens l'homme
de France le plus fingulier ? &
qu'on rifque de fe couvrir de ridicule
en s'intéreffant pour toi ? Damon
furpris de fa vifite , & le regardant
avec des yeux ou la furcur étoit peinte :
Monfieur , lui dit- il , venez-vous braver
jufque chez lui un ami que vous
trahiffez indignement ? ... Alte- là , interrompit
Dorval , je vois qu'il y a
ici quelque nouvelle méprife. Non ,
non , reprit Damon , il ne peut y avoir
d'équivoque ; tous mes doutes font
éclaircis. Julie , & vous êtes d'accord
enfemble pour me jouer. Mais que
plutôt .... Écoute , Damon , ajoûta
Dorval, nous nous connoiffons ; que
penferois-tu qui pût me réduire à diffimuler
avec toi ? Sais- tu qu'il y auroit
urieuſement d'orgueil de ta part à me
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
foupçonner de cette baffeffe ? ... Hé
bien , foit ; je confens à croire que tu
n'es point le complice de Lucile ; mais
je n'en fuis pas moins trahi , tu n'en es
pas moins la principale caufe... Oh !
explique-toi plus clairement fi tu veux
que je t'entende. Mais non, réponds- moi
d'abord : pourquoi , quand je vais annoncer
ton arrivée à Lucile, & que cette
pauvre enfant accourt vers toi , fans
prendre garde qu'elle rifque de facher
une parente , riche , caduque & qui
veut la faire fon héritière ; pourquoi Lu
cile ne te retrouve-t- elle plus ? Ah la
perfide ! s'écria Damon , ce n'étoit pas
moi qu'elle afpiroit à voir , c'étoit la
preuve de fa trahifon qu'elle vouloit
fouftraire à mes yeux ! , .. Comment ?
quelle preuye ? .., ton portrait , puifqu'il
faut le dire : l'ingrate eft actuellementoccupée
à te peindre...Mon portrait ! mais tu
te trompes , Damon , c'eſt le tien ; j'ai vu
Lucile occupée à l'achever... c'eft le tien ,
te dis-je ; crois- en l'attention avec la
quelle je l'ai examiné , crois-en la rage
qui me possède ! ... Parbleu l'aventure
eft des plus comiques , le quiproquo des
plus bizarres : tu crois , dis- tu , être bien
fur de ton fait ? ... Ah , trop fùr ! que
n'en puis-je au moins douter I mais non ,
JANVIER. 1763.. 29
tout est éclairci. C'est toi que l'ingrate
me préfére, c'est toi qu'elle aime. Dorval
reſta un moment rêveur , après quoi il
ajoûta , en pirouettant , ma foi , mon
pauvre Damon , cela pourroit bien être ,
je ne vois rien là de miraculeux , ce n'eft
pas la première fois que je triomphe fans
le fçavoir & fans y prétendre : après tout ,
il y auroit de la barbarie à rébuter cet
enfant ... Songe que la vie n'eft rien
pour moi fi Lucile m'eft enlevée , &
que tu n'obtiendras l'une qu'après m'avoir
arraché l'autre ... En vérité , Damon,
tu ne te formes point , tu es l'homme du
monde que je voudrois le moins tuer ;
mais , enfin , que veux -tu que je faffe ?
tu connois Lucile ; crois - tu qu'il foit
bien-aifé de lui tenir rigueur ? ... La
perfide ! ... Qu'entends-tu par ce mot ?...
Quoi ! peut- elle douter un inftant que
je ne l'adore ? ... Elle s'en fouviendra
quelque jour , & alors tu prendras ta
revanche , en lui préférant une rivale ...
Non , je veux , je prétends qu'elle s'explique
dès aujourd'hui , qu'elle prononce
entre toi & moi ... Tu n'y fonges pas ;
as-tu donc oublié que Lucile n'eft qu'un
enfant ? & qu'un pareil aveu embarrafferoit
la femme la plus aguerrie ? ....
N'importe , je jouirai de fa confufion ,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE .
je pourrai l'accabler de reproches....
oh parbleu , c'eft ce que je ne dois pas
fouffrir. D'ailleurs , fonge au ridicule de
la démarche oùtu veux m'engager : l'amour
n'eft aujourd'hui qu'une convention
tacite ; on s'aime , on fe laiffe , &
tout cela doit fe deviner ; toute queſtion
à cet égard eft puérile , tout aveu fuperflu,
tout reproche ignoble & déplacé.
Il fallut , cependant , que Dorval cédât
aux inftances de Damon ; mais ce
ne fut qu'avec beaucoup de répugnance.
Lorfqu'il avoit promis à Lucile de le
lui ramener , il croyoit lui caufer de la
joie , & non de l'embarras . Leur arrivée
la fit pálir. C'eft de quoi Dorval
s'apperçut d'abord. Il prit ce ton léger
qu'il employoit à tous propos. Belle Lucile
, lui dit-il , banniffez toute contrainte.
Le défolé Damon veut être inftruit
de fon fort. Il foupçonne votre coeur de
fe déclarer pour moi , il croit que cer→
tain portrait , dont vous faites myftère
eft le mien. C'eft éxiger un aveu bien
authentique je l'avoue ; mais tel eft Damon
; Il préfére un arrêt foudroyant à
une plus longue incertitude .
Lucile ne répondit rien & parut encore
plus agitée . Ah ! s'écria Damon
ce filence n'en dit que trop. C'en eft
JANVIER. 1763. 31
>
fait , je fuis facrifié. Mais cruelle , celui
que vous me préférez ne jouira pas de
fon triomphe , ou la mort que je recevrai
de fa main m'empêchera de voir
mon opprobre. Lucile ne répondoit rien
encore. Ma foi , mon pauvre Damon
dit alors Dorval , j'ai pitié de l'état où
je te vois , & s'il n'étoit pas au-deffus ·
de l'homme d'être ingrat envers Lucile
peut- être euffé- je porté l'héroïsme à
fon comble. Mais regarde-la & vois ce
qu'il eft poffible de faire ? Lucile ne put
foutenir plus long-temps cette bifarre
-méprife. Mais , Monfieur , dit- elle à Damon
, avec une agitation extrême , depuis
quand prenez- vous tant d'intérêt à
ce qui fe paffe dans mon coeur ? Vous
avez paru en faire trop peu de cas
pour.... Oui , Oui , interrompit Damon
oui , j'ai mérité vos rigueurs , votre haine.
J'ai paru oublier vos charmes , j'ai
paru vous donner une rivale ; mais , en
vous fuyant , je vous adorois , je n'entretenois
cette rivale que de vous . Elle
a des charmes & je ne lui parlois que
des vôtres.Peut- être elle m'abhorre pour
avoir connu à quel point je vous aime ...
Ah Ciel ! s'écria Lucile , à quelle extrẻ-
mité me vois-je réduite ? Parlez , reprenoit
Damon , il n'eft plus temps de fein-
>
>
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
1
du
>
dre . Mais que pourriez-vous dire qui pût
démentir ce que j'ai vu ? Tranchez net
la difficulté , difoit Dorval , ou ,
moins , expliquez-vous par emblême ;
laiffez parler le portrait en queftion. Je
tremble ! ajoûta Lucile , en tirant un
portrait de fa poche. O Ciel ! s'écrioit
Damon , cette vue va donc regler ma
deſtinée ? Courage , difoit Dorval à Lucile
qui héfitoit toujours , faites ce que
votre coeur vous préfcrira. Hé bien , lui
dit-elle , en tremblant de plus en plus
voyez vous-même ce qu'il convient de
faire... A ces mots elle lui donne le
portrait.
Grand Dieu ! s'écrie de nouveau
Damon , c'en eft donc fait ? Il ne me
refte plus qu'à m'immoler aux pieds de
l'ingrate. Déja il avoit tiré fon épée &
la tournoit contre fon fein . Arrête , arrête
lui cria Dorval , voila un défefpoir
finguliérement placé : regarde cette
pienture. Damon la fixe d'un ceil égaré ,
& reconnoît fes traits. Adorable Lucile
dit-il , en fe précipitant à fes genoux ,
que ne vous dois-je point ? & que mes
foupçons me rendent coupable ! Quoi ,
tandis que je vous outrageois , vous daigniez
raffembler les traits d'un ingrat ?...
Mais reprenoit-il , en s'interrompant ,
un autre a joui de la même faveur ! A
JANVIER. 1763. 33
ce difcours Lucile change de couleur &
refte interdite. Nouvelles allarmes pour
-Damon. Oui , pourſuivoit- il , un autre
portrait a tantôt frappé ma vue. De grace
, expliquez- nous ce qu'il fignifie . En
faites- vous une collection ? Ecoute
mon cher, interrompit Dorval , Mademoiſelle
a un talent fi décidé pour ce
genre qu'il feroit affreux qu'elle l'enfouît.
Craignez , dit alors Lucile à Damon
, craignez que je n'éclairciffe vos
injuftes foupçons ; je ne vous les pardonnerai
pas après les avoir détruits .
Ces trois perfonnes étoient occupées
au point que Cinthie entra fans qu'on ſe
fut même douté de for arrivée . Elle
venoit annoncer à fa niéce le gain de
fon procès. Elle la trouve dans une agitation
extrême , voit Damon à -peu-près
dans le même état , & Dorval qui fembloit
participer à cette fcène . Qu'est-ce
que cela fignifie , Mademoifelle ? demanda
Cinthie. Mais Lucile n'avoit pas
l'affurance de répondre. Dorval commençoit
à fe douter du fait. Il réfolut de
mettre fin à toute cette intrigue , &
d'ufer de l'afcendant qu'il avoit fur l'efprit
de la tante. Il s'agit , Madame , lui
dit-il , de certain portrait furtivement
apperçu . Comment ! quel portrait ? de-
B
34 MERCURE DE FRANCE .
manda- t-elle avec empreffement. Lucile,
qui ne pouvoit plus foutenir l'état où
elle voyoit Damon, fit un effort fur ellemême.
Le voilà ce portrait , dit- elle à
Cinthie; il n'appartient qu'à vous d'en
difpofer. Alors elle le lui donne . Cinthie
irritée , n'en prit que plus promptement
fa réfolution . Elle s'approche de Dorval
& lui fait voir le portrait que Lucile
vient de lui remettre. C'eft le vôtre , lui
dit-elle , & c'est par mon ordre que
Lucile a imité vos traits. Vous ne doutez
point que l'on ne s'intéreffe à un objet
que l'on fait peindre . Je garde le portrait,
& vous offre en échange ma main avec
toute ma fortune augmentée de cent
mille livres de rente par le gain de mon
procès. Madame , reprit Dorval , voilà
un concours de circonftances bien favorable.
Mais fouffrez que je m'occupe
d'abord des intérêts d'un ami. Sans doute
qu'en vous décidant à vous marier vous
ne prétendez pas condamner Lucile au
célibat. Il y auroit de l'inhumanité dans
cet arrangement. Ici Damon interrompit
Dorval , & s'adreffant à Cinthie : je
ne puis plus vous cacher , Madame , lui
dit-il , que j'adore votre charmante niéce.
Ma conduite , je le fais , annoncoit
tout le contraire ; mais ce n'étoit qu'une
JANVIER. 1763. 35
ce
feinte , & cette rufe eft une faute que
l'aimable Lucile me pardonne : daignez
imiter fon indulgence. Vraiment , reprit
Cinthie , je m'apperçois bien que ma
niéce eft fort indulgente. Mais , enfin
Marquis , dit- elle à Dorval , confeillezmoi
, que faut- il faire ? Il faut , Madame,
repliqua-t- il , unir Lucile avec Damon ,
& partager avec eux votre fortune.
Madame , interrompit ce dernier ,
n'eſt point à vos richeffes que j'en veux ;
l'aimable Lucile eft au- deffus de tous les
tréfors de la terre ; & d'ailleurs , ce que
j'ai de bien peut fuffire... Non , non ,
interrompit Cinthie à fon tour , il en
fera comme le Marquis vient de le régler.
Ah ! ma chère tante ! s'écria Lucile ; ah
cher Dorval! s'écria en même temps
Damon... Dorval fe refufa à de plus
longs remercimens . Maintenant , Madame
, ajoûta- t-il , voyez quelles font
vos dernières réfolutions. Comment ,፡
Marquis , reprit Cinthie , que fignifie ce
langage ... Oh ! Madame , il ne fignifie
que ce que vous voudrez... Le mariage
vous éffraye - t-il? ... Point du tout;
le mariage n'éffraye point quiconque
fait fon monde ... C'eft -à -dire , que vous
imirerez ceux qui fe piquent de le bien
favoir ? ... Moi ? Madame ; oh parbleu ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
je ne me calque fur perfonne . Mais il eft
des cas où il faut fuivre l'ufage , ou fe
couvrir d'un éternel ridicule ... Et moi ,
Marquis , je vous déclare qu'un mari du
bon ton me conviendroit fort peu...
Mais , Madame , comment donc faire ?
Faut-il fe reléguer jufques dans la claffe
des moindres bourgeois ? Ce font les
feuls qui n'ayent pas encore mis à l'écart
les gothiques entraves de l'hymen . Cela
étoit bon du temps de Saturne & de
Rhée !... Je prétends vivre comme on
vivoit alors... Alors , Madame , l'hymen
étoit le Dieu de la contrainte : aujourd'hui
c'eſt le Dieu de la liberté . On a
fubftitué aux froids égards , à l'éternelle
affiduité , une aifance toute aimable ,
une confiance à toute épreuve. En un
mot , le domaine de l'hymen eft devenu
la maiſon de campagne de l'amour. C'eſt
le lieu où il prend les vacances & où il
fe remet de fes fatigues. Il femble , reprit
vivement Cinthie , que vous ayez
reçu des mémoires de feu mon époux ,
il agiffoit comme vous propofez d'agir ;
mais il a fçu me dégoûter d'un mari
Petit- maître. Oubliez l'offre que je vous
ai faite : j'oublierai de mon côté.... Ah
cher Dorval! interrompit Damon tu
me replonges dans l'abîme d'où tu fem-
,
JANVIER. 1763. 37
blois m'avoir tiré ! Mais , point du tout ,
reprit Dorval , me voila encore tout prêt
à me dévouer. Il n'en eft pas befoin ,
ajoûta vivement Cinthie; raffurez - vous ,
Damon. En rompant pour jamais avec
Dorval, je n'en tiendrai pas moins ce
que je vous avois promis . Je confens
que vous époufiez ma Niéce , & je lui
donne la moitié de mon bien , en attendant
mieux. A ces mots , Cinthie entre
& s'enferme dans fon boudoir.
Que ne te dois-je , point , cher Dorval,
difoit Damon ? C'est toi qui as conduit
les chofes jufqu'à cet heureux dénouement
. Oublie mes torts. & mes injuftes
foupçons : J'ai pour jamais appris
à te connoître . Comment donc ? reprit
Dorval , tes craintes n'avoient rien de
ridicule ; on craindroit à moins . Il n'eft
pas maintenant douteux que Lucile ne
te préfére : mais , franchement , j'ai eu
peur pour toi.
Le temps éclaircit la deftinée de ces
différens Perfonnages. Cinthie ſe jetta
dans la réforme , y joignit la médifan-
& y prit goût. Dorval époufa la
Marquife , & tous deux vécurent dans
une confiance & une diffipation réciproques.
Lucile & Damon vécurent en
ce 9
38 MERCURE DE FRANCE.
Epoux qui fe fuffifent à eux mêmes.
tous furent contens.
Par M. DE LA Dixmerie.
Fermer
Résumé : SUITE DES QUIPROQUO, NOUVELLE.
Le texte relate une série de malentendus et de quiproquos entre plusieurs personnages, principalement Damon, Dorval, la Marquise, Cinthie et Lucile. Damon invite Dorval à se rendre à l'Étoile pour discuter en privé. Lors de cette rencontre, Damon reproche à Dorval ses procédés et exprime son désir de vengeance. Ils en viennent aux mains et se blessent mutuellement. Leur duel est interrompu par le Chevalier de B..., qui les sépare et les soigne. La Marquise, ayant entendu leur conversation, informe le Chevalier du rendez-vous, ce qui explique son intervention. La Marquise est inquiète car elle sait que Damon aime Lucile et qu'il a provoqué Dorval. Elle craint que la jalousie de Damon ne soit fondée. Par tracasserie, elle informe Cinthie de la dispute, laissant entendre que la Marquise en est la cause. Cinthie, jalouse et désespérée à l'idée de perdre Dorval, se confie à Lucile, qui est également troublée par la situation. Dorval, guéri plus rapidement que Damon, décide de réconcilier les deux amis. Il se rend chez Cinthie et apprend que celle-ci est déjà informée du duel. Il rencontre ensuite Lucile, qui peint un portrait de Damon en pleurant. Dorval comprend alors que Lucile aime toujours Damon et décide de ne pas intervenir. Dorval et le Chevalier rendent visite à Damon, qui est alité. Damon tend la main à Dorval, reconnaissant ses erreurs. Dorval révèle à Damon que Lucile le peint en miniature, ce qui apaise Damon. Quelques jours plus tard, Damon, guéri, se rend chez Cinthie avec Dorval. Lucile, avertie par Dorval, se précipite dans son cabinet mais trouve Damon furieux après avoir vu le portrait de Dorval. Damon quitte la maison sans parler à Lucile. Lucile, désespérée, craint que Damon ne la considère comme perfide après avoir vu le portrait. Le texte relate ensuite une situation complexe impliquant Lucile, Damon et Dorval. Lucile, accablée, se trouve dans le jardin, oubliant la présence de Dorval. Ce dernier, s'ennuyant avec une vieille dame, observe que Lucile et Damon semblent passer un moment agréable ensemble. Il est surpris de voir Lucile revenir avec un air triste et abattu après une brève absence. La vieille dame, ayant terminé sa visite, laisse Lucile et Dorval seuls. Dorval interroge Lucile sur sa rencontre avec Damon, mais elle révèle qu'elle ne l'a pas vu, car il était déjà parti. Dorval, intrigué par cette situation, décide d'aller voir Damon pour éclaircir l'affaire. Chez Damon, Dorval trouve ce dernier en train de se promener nerveusement. Damon accuse Dorval et Julie de comploter contre lui. Dorval, surpris, explique qu'il n'est pas complice de Lucile mais qu'il a vu Lucile occupée à peindre un portrait. Damon, furieux, révèle que Lucile est en train de peindre son propre portrait, croyant qu'il s'agit de celui de Dorval. Dorval comprend alors le quiproquo et explique à Damon que Lucile peignait en réalité son portrait à lui. De retour auprès de Lucile, Dorval révèle la vérité à Damon, qui est bouleversé. Lucile, agitée, finit par montrer le portrait à Damon, qui reconnaît ses propres traits. Damon, confus et reconnaissant, se jette aux pieds de Lucile. Cinthie, la tante de Lucile, entre et annonce le gain de son procès. Elle découvre l'agitation des trois personnages et demande des explications. Lucile montre le portrait à Cinthie, qui révèle qu'elle avait ordonné à Lucile de peindre les traits de Dorval. Cinthie propose alors sa main et sa fortune à Dorval, mais ce dernier suggère de marier Lucile et Damon, partageant ainsi sa fortune avec eux. Damon accepte, affirmant que son amour pour Lucile dépasse tous les trésors. Cinthie approuve finalement cette union. Dorval et Cinthie discutent ensuite des convenances du mariage, Cinthie exprimant son désir de vivre selon les usages modernes, où le mariage est vu comme un lieu de liberté et de confiance. Le texte se conclut par la révélation des destins des personnages : Cinthie se réforme et se consacre à la méditation, Dorval épouse la marquise et vit dans la confiance et la dissipation réciproque, tandis que Lucile et Damon vivent heureux en tant qu'époux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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196
p. 47-58
ANGELIQUE, Anecdote qu'on auroit rendue plus intéressante, si elle étoit moins vraie.
Début :
Qui est là ? s'écrie la Marquiſe de *** qui a l'audace de me reveiller si matin ? [...]
Mots clefs :
Comte, Juges, Maladie, Chevalier, Marquise , Cœur, Mère
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ANGELIQUE, Anecdote qu'on auroit rendue plus intéressante, si elle étoit moins vraie.
ANGELIQUE , Anecdote qu'on au
roit rendue plus intéreſſante , fi elle
étoit moins vraie.
Qui eft là ? s'écrie la Marquiſe de ***
1
qui a l'audace de me reveiller fi matin ?
qui ofe entrer dans mon appartement
avant que j'aie fonné ? c'est vous , impertinente
qu'elle heure eft - il ? Madame
, répond Lifette , en tremblant ,
il est midi paffé ... eh bien , Mademoifelle
, doit-il être jour chez moi à
midi ? On ne tient pas à vos étourderies
réïtérées ; je vous en ai prévenue , vous
travaillez à vous faire chaffer... Je vous
demande pardon ! mais... Ne voilà-t- il
pas de vos Mais? Je vous ai dit que mais
étoit déplacé dans votre bouche.... fi
48 MERCURE DE FRANCE.
Madame vouloit permettre ... Si Madame
! Vous ne finirez point avec vos
mais & vos fi qui m'affomment.... Au
nom de Dieu , Madame ! laiffez - moi
vous dire le fujet... Je m'en doute le
Comte impatient , peu jaloux d'obſerver
l'ordre des procédés , vous aura
payée pour fe faire annoncer ? ... Non,
Madame... ce Provincial qui m'eft recommandé
eft venu pour m'entretenir
de fon procès. Je ne fçais pas un mot
de fon affaire : n'importe , j'arrangerai
un fouper avec fes Juges ; je foutiendrai
fon bon droit au deffert ; je lui réponds
d'une douzaine de voix : qu'il
foit tranquille... Ce n'eft pas cela , Madame...
C'est donc ce jeune Chanoine
dont mon Abbé m'a parlé , qui vient
me demander ce que je penfe d'un Sermon
fur l'humilité , qu'il doit prêcher
à la Cour?..Non , je ne l'ai pas vu ... C'eſt
donc cet Officier Gafcon avec qui j'ai
joué fur fa parole , qui m'enyoye les
cent piftoles qu'il a perdues ? mais cela
n'eft pas croiable Cela n'eſt pas
non plus .... Ceci commence à m'impatienter.
Vous verrez que la Préfidente
me fait prier de lui dicter ce qu'elle
doit dire de la Piéce qu'on donnera ce
foir aux François. Il fuffit de la faire
....
avertir
MARS. 1763. 2018 49
avertir que l'Auteur me l'a lue , que j'ai
retenu trois Loges , & que tous mes domeftiques
déguifés fe rendront au Parterre
pour contribuer au fuccès de cette
Piéce , en claquant des mains à tort &
à travers. Attendez ; ne feroit- ce pas
plutôt cet apprentif Financier , qui voudroit
de tout fon coeur paroitre boffu
& qui n'est que contrefait. ? J'y fuis fans
doute: il m'apporte ce joli perroquet qui
a fait tout mon amufement dans l'ennuyeufe
fête qu'il m'a donnée avanthier.
Ah , que j'aurai de peine à lui faire def
apprendre les fadeurs qu'il a entendu
débiter à fon maître ! ... Non , Madame,
il n'eft pas queftion de la Préfidente
, du Financier ni de fon Perroquet.
Une choſe bien plus férieuſe ....
Vous me faites trembler , Lifette ! ô
Ciel que voulez-vous dire ; mon Angola....
Il n'eft arrivé aucun accident à
ce cher animal, Hélas ! il vaudroit mieux
qu'il fût mort & avec lui tous les An
gola , du monde ... Treve à vos
fouhaits impertinens. Vous me pouffez
à bout , vous m'excédez ; le Chevalier
eft malade , je le vois trop , il ne fortira
pas d'aujourd'hui. Il a hier prodigieufement
foupé Quel fâcheux contre-
temps , à la veille du jour où je dois
C
2
"
50 MERCURE DE FRANCE.
couronner fa conftance ! .... J'ignore
fi M. le Chevalier a foupé & s'il eft
malade mais Mademoiſelle votre fille
´eft dans un état que je ne peux vous
celer. Elle s'eft couchée avec un mal
de tête très- violent , accompagné de
beaucoup de fiévre ; elle a eu des convulfions
pendant la nuit. Le Médecin l'a
trouvée en danger & nous a confeillé
de vous en avertir ..... Lifette , mon
Médecin eft un efprit pufillanime qui
voit du danger partout. L'indifpofition
d'Angélique n'aura pas de fuite. D'ail
leurs quel changement voulez- vous qu'opére
ma préfence ? Vous auriez pu vous
difpenfer de me réveillér. Cependant
je verraí Angélique ; allons qu'on m'habille;
& avant tout , informez -vous fi
fa maladie ..... je crains le mauvais air.
mais vous avez fans doute pris l'allarme
trop légérement.
En voilà probablement affez pour
faire connoître cette Marquife , qu'on
peut mettre au nombre de ces demimonftres
dont le nom change tous
les jours à Paris & qu'on défigne encore
en Province fous celui de petites
Maitreffes. De grands biens , une phifionomie
fans caractère , mais propre
à faifir toutes les nuances dans l'occaMARS.
1763. 51
fion , un efprit faux & un coeur gâté ;
tel doit être le partage de ces femmes à
prétentions qui aviliffent leur féxe &
le nôtre. Tel étoit auffi celui de la Marquife.
Reftée veuve à l'âge de vingt
ans , elle avoit tâché par toutes fortes
de voies, de fe dédommager de la contrainte
dans laquelle elle avoit gémi
avec un honnête homme qui avoit ofé
l'empêcher de fe déshonorer. Elle n'avoit
pu lui pardonner cet excès de févérité
; & c'étoit le motif de la haine
qu'elle gardoit à fa mémoire.
Angélique étoit le feul fruit de cet
Hymen mal afforti, fans être exactement
régulière , fa beauté frappe au premier
coup d'oeil . On ne cherche pas à détailler
fes traits ; on en admire l'enfemble
. Quoique fes yeux ayent perdur de
leur vivacité & que l'incarnat de fon
teint foit flétri par fes pleurs , on ne
la voit pas encore fans un tendre intérêt.
Je ne m'arrêterai pas à tracer l'éfquiffe
des agrémens extérieurs qu'An →
gélique tient de la Nature ; elle les dédaigna
dès qu'elle les eut connus . Ceci
conduit à l'éloge de fon âme : mais je ne
fuis que fon Hiftorien & je dois me
borner au fimple récit des faits pour ménager
au Lecteur le plaifir délicat de
prononcer lui - même. Cij
52 MERCURE DE FRANCE
2
La Marquife étoit fur le point de
prendre pour Epoux le Chevalier de
*** qu'elle préféroit à fes rivaux , à
caufe de l'éloignement qu'il avoit tou→
jours marqué pour la jaloufie. Le Che
valier n'avoit qu'un grand nom , des
efpérances de fortune & un fond d'a
mour propre inépuifable. Il avoit ai
mé Angelique avant que de s'être décla
ré pour fa mère. Il fut le premier qui
s'offrit à fes yeux , à peine ouverts à
l'amour. Une paffion d'une verité momentanée
, maniée par un habile hom →
me , n'eft que trop propre à féduire
l'innocence. Angelique eft née fenfible.
Elle fe livra à fon penchant avec fécurité.
L'abîme étoit couvert de fleurs ;
elle ne s'en apperçut qu'en s'y précipi
tant. Le Chevalier , pour furmonter fes
fcrupules , avoit eu la baffeffe de recourir
aux fermens. Il l'avoit même
obligée d'accepter une promeffe de ma
iiage. Il n'en falloit pas tant pour abufer
de fa crédulité. Elle ne concevoit
pas qu'un homme d'honneur dût jamais
en manquer. Il lui étoit refervé
d'en faire la trifte expérience & de paffer
tout-à- coup de l'eftime & de l'as
mour à l'indignation & au mépris. O
vous qui voulez mériter le doux nom
... c -iv .
MARS. 1763
de mère occupez -vous fans ceffe
montrer aux jeunes perfonnes qui fous
vos yeux commencent leur entrée ſur
la fcène du monde , tout ce qu'elles
doivent faire pour fe garantir du poifon
qu'on y verfe dans des coupes trompeufes
! arrachez le voile que l'illufion
tient fufpendu fur tous les objets qu'elles
y rencontrent. Apprenez-leur à n'eftimer
que ce qu'eftiment les gens fenfés
, qui furnagent fur cette mer ora
geufe , & qui gouvernés par une fage
défiance , évitent les écueils dont elle
eft environnée .
腻
Angélique venoit de s'appercevoir
qu'elle étoit la victime de fa créduli
té. Une feule voie lui fembloit ouverte
pour eviter l'opprobre ; elle la trouva
fermée. Elle apprit que le Chevalier
alloit jurer à fa mère , à la face des
autels , la foi qu'il lui avoit donnée."
Cette nouvelle lui fit une fi grande révolution
, qu'auffitôt après fa maladie ,
on défefpéroit qu'elle pût recouvrer fa
fanté. La Marquife vint la voir , com--
me elle l'avoit promis. Angélique fixa
fes yeux mourans fur elle. Elle prit fa'
main & la tint long-temps fur fon
coeur. Elle voulut parler ; la voix luimanqua.
Le danger ne ceffa qu'au bout
i
1
1
.
"
Cij
54 MERCURE DE FRANCE .
de quelques jours. Les Médecins' la vi
rent à leur grand regret dans cet état
de langueur , qui réfifte aux efforts de
leur art , & qui donne la mort à tout
moment fans ôter la vie.
La Marquife contracta avec le Chevalier
, ne s'imaginant pas qu'elle por
toit le coup le plus funefte à la fenfibilité
d'Angélique. Le mariage fe fit
avec ce vain appareil de réjouiffances,
qui n'eft fouvent que le fimulacre de
la joie. Les motifs du Chevalier & de la
Marquife n'étoient pas affez purs pour
leur procurer cette fatisfaction intérieure,
qui eft peut- être l'unique récompenfe
de la vertu.
Angélique n'avoit pu fe réfoudre à
déclarer à fa mère fon fatal fecret. Cependant
il ne lui étoit plus poffible
de le cacher. La douleur dans laquelle
elle étoit plongée ne lui ayant pas permis
de quitter fon appartement , elle
n'avoit pas vu le Chevalier depuis fa
maladie. Elle prit enfin le parti de lui
confier fon état. Il fe rendit chez elle
dès qu'elle lui eut fait fçavoir qu'elle.
vouloit lui parler. Il la trouva les cou-.
des appuyés fur une table , une plume
à la main , & les yeux fixés fur un pa-.
pier arrofé de fes larmes. Ses joues
MARS. 1763.
étoient colorées d'un rouge âpre qui
rendoit plus remarquable la pâleur mortelle
qui régnoit fur le refte de fon vifage.
Ses lévres étoient entr'ouvertes ;
tout en elle annonçoit un être accablé
fous le poids du malheur & prêt à ne
prendre confeil que de fon défeſpoir.
Le Chevalier , avec un air d'attendrif
fement , voulut lui témoigner fa furpriſe
de la trouver fi changée. Il ofa même
entreprendre de juftifier fon procédé &
l'affura que fon amour n'avoit fouffert
ancune altération. Mon établiſſement
lui dit-il , eft une affaire d'intérêt , à laquelle
mon coeur n'a pas pris la moindre
part. Je fuis bien éloigné de vouloir
rompre les noeuds qui nous uniffent.
L'Amour les a formés : ils font facrés
pour moi. Belle Angélique , après vous
avoir aimée , avez-vous pu croire que
la Marquife m'ait rendu inconſtant ? Non ,
je jure à vos pieds que je n'ai jamais
eu pour elle que de l'indifférence. Tant
pis , répondit Angélique ! vous n'en
êtes que plus coupable & ma mère plus
malheureufe. Mais peu m'importe que
vous m'ayez aimée , ou non. C'eft affez
qu'il ait fubfifté entre nous une
liaifon que je détefte. Je ne vous ferai
point de reproches , car je ne vous hais
Civ
56
MERCURE
DE
FRANCE
.
pas je vous méprife & me borne
vous déclarer l'état où je fuis. Vous
en êtes la caufe. Vous pouvez feul me ;
fournir les moyens d'en dérober la ,
connoiffance au Public. Je n'en ferai ;
pas moins dégradée à mes propres yeux:
mais je me dois à moi-même & à ma
famille , la trifte confolation d'avoir fait
tous mes efforts pour cacher mon opprobre
& ma honte ; foible & derniére ,
reffource d'une infortunée , que..
I le remords
pourfuivra fans ceffe & qui nel
voit d'autre terme à fes maux que ce
lui de fa vie bh , guits debit
-Ce difcours prononcé , de fang froid,
glaça d'horreur le Chevalier. Il eut peine
à bégayer quelques motsS pour faire
entendre à Angélique qu'il avoit.compris
ce qu'elle exigeoit de lui , &
qu'elle pouvoir compter fur fes foins.
Illa quitta dans un défordre dont la
Marques'apperçut. Elle lui demanda
quel lavoit été le fujet de fas donverfation
avec fa fille . Le Chevalier habile à
diffimuler, l'afflura que fa langueur fe
diffiperoit bientôt fi elle vouloit lui :
permettre d'aller refpirer l'air de la campagne.
La Marquife ne demandoit pas
mieux , & dès le lendemain , Angéli-!
que avec fa femme de chambre & un
MARS. 1763. 57
vieux domeftique , partit pour le Chateau
de ***. Le Chevalier peu de temps'
après y envoya un Chirurgien. La femme
de chambre & lui furent les feuls
qu'on mit dans la confidence : l'un
& l'autre ont répondu à la confiance
qu'on leur avoit témoignée ; & tout fut
conduit avec tant de prudence , que
perfonne ne fe douta de la trifte avanture
d'Angélique.
Avec toutes les qualités néceffaires pour
plaire dans la fociété, il eft difficile qu'on
s'ennuye avec foi- même. Angélique
paffa une année entiere dans fa retraite
fans defirer d'en fortir. Enfin la Marquife
la rappella auprès d'elle . Elle trou- '
va la maifon de fa mère dans un défordre
dont la maîtreffe feule ne s'appercevoit
pas . Le Chevalier avoit diffipé
la meilleure partie des biens de fa
femme & l'avoit même déterminée à
s'obliger pour des fommes confidérables
. Il fe préfentoit alors un parti fort
avantageux pour Angélique ; mais fa ré
folution étoit prife : elle avoit vu qu'elle
ne pouvoit reclamer le bien que fon
père lui avoit laiflé , fans ruirer fa mère
: un coeur comme le fien ne balance
guères. Elle prit de fi fages mefures
, qu'elle fit réfoudre la Marquise à
c
v
58. MERCURE DE FRANCE.
fe faire féparer d'avec fon mari , & lui fit
enfuite une donation de tout ce qu'elle
avoit droit de reclamer. La Marquife
ne put réſiſter à un procédé fi généreux .
Elle connut qu'elle étoit mère. L'amitié
dont elle commença à fentir les douceurs
, la dédommagea des vains plaifirs
qu'elle avoit perdus. Elle s'applique
aujourd'hui à réparer par une conduite
irréprochable les égaremens de fa
vie. Elle fe plaît à croire qu'elle doit
fon bonheur à fa fille & ne ceffe de
lui en témoigner fa reconnoiffance.
Angélique s'applaudit du facrifice
qu'elle a fait ; & toutes deux jouiffent
d'une tranquillité d'autant plus flateuſe,
qu'elles ont appris à leur dépens à en
connoître tout le prix.
Par M: de C *** , à Lyon.
roit rendue plus intéreſſante , fi elle
étoit moins vraie.
Qui eft là ? s'écrie la Marquiſe de ***
1
qui a l'audace de me reveiller fi matin ?
qui ofe entrer dans mon appartement
avant que j'aie fonné ? c'est vous , impertinente
qu'elle heure eft - il ? Madame
, répond Lifette , en tremblant ,
il est midi paffé ... eh bien , Mademoifelle
, doit-il être jour chez moi à
midi ? On ne tient pas à vos étourderies
réïtérées ; je vous en ai prévenue , vous
travaillez à vous faire chaffer... Je vous
demande pardon ! mais... Ne voilà-t- il
pas de vos Mais? Je vous ai dit que mais
étoit déplacé dans votre bouche.... fi
48 MERCURE DE FRANCE.
Madame vouloit permettre ... Si Madame
! Vous ne finirez point avec vos
mais & vos fi qui m'affomment.... Au
nom de Dieu , Madame ! laiffez - moi
vous dire le fujet... Je m'en doute le
Comte impatient , peu jaloux d'obſerver
l'ordre des procédés , vous aura
payée pour fe faire annoncer ? ... Non,
Madame... ce Provincial qui m'eft recommandé
eft venu pour m'entretenir
de fon procès. Je ne fçais pas un mot
de fon affaire : n'importe , j'arrangerai
un fouper avec fes Juges ; je foutiendrai
fon bon droit au deffert ; je lui réponds
d'une douzaine de voix : qu'il
foit tranquille... Ce n'eft pas cela , Madame...
C'est donc ce jeune Chanoine
dont mon Abbé m'a parlé , qui vient
me demander ce que je penfe d'un Sermon
fur l'humilité , qu'il doit prêcher
à la Cour?..Non , je ne l'ai pas vu ... C'eſt
donc cet Officier Gafcon avec qui j'ai
joué fur fa parole , qui m'enyoye les
cent piftoles qu'il a perdues ? mais cela
n'eft pas croiable Cela n'eſt pas
non plus .... Ceci commence à m'impatienter.
Vous verrez que la Préfidente
me fait prier de lui dicter ce qu'elle
doit dire de la Piéce qu'on donnera ce
foir aux François. Il fuffit de la faire
....
avertir
MARS. 1763. 2018 49
avertir que l'Auteur me l'a lue , que j'ai
retenu trois Loges , & que tous mes domeftiques
déguifés fe rendront au Parterre
pour contribuer au fuccès de cette
Piéce , en claquant des mains à tort &
à travers. Attendez ; ne feroit- ce pas
plutôt cet apprentif Financier , qui voudroit
de tout fon coeur paroitre boffu
& qui n'est que contrefait. ? J'y fuis fans
doute: il m'apporte ce joli perroquet qui
a fait tout mon amufement dans l'ennuyeufe
fête qu'il m'a donnée avanthier.
Ah , que j'aurai de peine à lui faire def
apprendre les fadeurs qu'il a entendu
débiter à fon maître ! ... Non , Madame,
il n'eft pas queftion de la Préfidente
, du Financier ni de fon Perroquet.
Une choſe bien plus férieuſe ....
Vous me faites trembler , Lifette ! ô
Ciel que voulez-vous dire ; mon Angola....
Il n'eft arrivé aucun accident à
ce cher animal, Hélas ! il vaudroit mieux
qu'il fût mort & avec lui tous les An
gola , du monde ... Treve à vos
fouhaits impertinens. Vous me pouffez
à bout , vous m'excédez ; le Chevalier
eft malade , je le vois trop , il ne fortira
pas d'aujourd'hui. Il a hier prodigieufement
foupé Quel fâcheux contre-
temps , à la veille du jour où je dois
C
2
"
50 MERCURE DE FRANCE.
couronner fa conftance ! .... J'ignore
fi M. le Chevalier a foupé & s'il eft
malade mais Mademoiſelle votre fille
´eft dans un état que je ne peux vous
celer. Elle s'eft couchée avec un mal
de tête très- violent , accompagné de
beaucoup de fiévre ; elle a eu des convulfions
pendant la nuit. Le Médecin l'a
trouvée en danger & nous a confeillé
de vous en avertir ..... Lifette , mon
Médecin eft un efprit pufillanime qui
voit du danger partout. L'indifpofition
d'Angélique n'aura pas de fuite. D'ail
leurs quel changement voulez- vous qu'opére
ma préfence ? Vous auriez pu vous
difpenfer de me réveillér. Cependant
je verraí Angélique ; allons qu'on m'habille;
& avant tout , informez -vous fi
fa maladie ..... je crains le mauvais air.
mais vous avez fans doute pris l'allarme
trop légérement.
En voilà probablement affez pour
faire connoître cette Marquife , qu'on
peut mettre au nombre de ces demimonftres
dont le nom change tous
les jours à Paris & qu'on défigne encore
en Province fous celui de petites
Maitreffes. De grands biens , une phifionomie
fans caractère , mais propre
à faifir toutes les nuances dans l'occaMARS.
1763. 51
fion , un efprit faux & un coeur gâté ;
tel doit être le partage de ces femmes à
prétentions qui aviliffent leur féxe &
le nôtre. Tel étoit auffi celui de la Marquife.
Reftée veuve à l'âge de vingt
ans , elle avoit tâché par toutes fortes
de voies, de fe dédommager de la contrainte
dans laquelle elle avoit gémi
avec un honnête homme qui avoit ofé
l'empêcher de fe déshonorer. Elle n'avoit
pu lui pardonner cet excès de févérité
; & c'étoit le motif de la haine
qu'elle gardoit à fa mémoire.
Angélique étoit le feul fruit de cet
Hymen mal afforti, fans être exactement
régulière , fa beauté frappe au premier
coup d'oeil . On ne cherche pas à détailler
fes traits ; on en admire l'enfemble
. Quoique fes yeux ayent perdur de
leur vivacité & que l'incarnat de fon
teint foit flétri par fes pleurs , on ne
la voit pas encore fans un tendre intérêt.
Je ne m'arrêterai pas à tracer l'éfquiffe
des agrémens extérieurs qu'An →
gélique tient de la Nature ; elle les dédaigna
dès qu'elle les eut connus . Ceci
conduit à l'éloge de fon âme : mais je ne
fuis que fon Hiftorien & je dois me
borner au fimple récit des faits pour ménager
au Lecteur le plaifir délicat de
prononcer lui - même. Cij
52 MERCURE DE FRANCE
2
La Marquife étoit fur le point de
prendre pour Epoux le Chevalier de
*** qu'elle préféroit à fes rivaux , à
caufe de l'éloignement qu'il avoit tou→
jours marqué pour la jaloufie. Le Che
valier n'avoit qu'un grand nom , des
efpérances de fortune & un fond d'a
mour propre inépuifable. Il avoit ai
mé Angelique avant que de s'être décla
ré pour fa mère. Il fut le premier qui
s'offrit à fes yeux , à peine ouverts à
l'amour. Une paffion d'une verité momentanée
, maniée par un habile hom →
me , n'eft que trop propre à féduire
l'innocence. Angelique eft née fenfible.
Elle fe livra à fon penchant avec fécurité.
L'abîme étoit couvert de fleurs ;
elle ne s'en apperçut qu'en s'y précipi
tant. Le Chevalier , pour furmonter fes
fcrupules , avoit eu la baffeffe de recourir
aux fermens. Il l'avoit même
obligée d'accepter une promeffe de ma
iiage. Il n'en falloit pas tant pour abufer
de fa crédulité. Elle ne concevoit
pas qu'un homme d'honneur dût jamais
en manquer. Il lui étoit refervé
d'en faire la trifte expérience & de paffer
tout-à- coup de l'eftime & de l'as
mour à l'indignation & au mépris. O
vous qui voulez mériter le doux nom
... c -iv .
MARS. 1763
de mère occupez -vous fans ceffe
montrer aux jeunes perfonnes qui fous
vos yeux commencent leur entrée ſur
la fcène du monde , tout ce qu'elles
doivent faire pour fe garantir du poifon
qu'on y verfe dans des coupes trompeufes
! arrachez le voile que l'illufion
tient fufpendu fur tous les objets qu'elles
y rencontrent. Apprenez-leur à n'eftimer
que ce qu'eftiment les gens fenfés
, qui furnagent fur cette mer ora
geufe , & qui gouvernés par une fage
défiance , évitent les écueils dont elle
eft environnée .
腻
Angélique venoit de s'appercevoir
qu'elle étoit la victime de fa créduli
té. Une feule voie lui fembloit ouverte
pour eviter l'opprobre ; elle la trouva
fermée. Elle apprit que le Chevalier
alloit jurer à fa mère , à la face des
autels , la foi qu'il lui avoit donnée."
Cette nouvelle lui fit une fi grande révolution
, qu'auffitôt après fa maladie ,
on défefpéroit qu'elle pût recouvrer fa
fanté. La Marquife vint la voir , com--
me elle l'avoit promis. Angélique fixa
fes yeux mourans fur elle. Elle prit fa'
main & la tint long-temps fur fon
coeur. Elle voulut parler ; la voix luimanqua.
Le danger ne ceffa qu'au bout
i
1
1
.
"
Cij
54 MERCURE DE FRANCE .
de quelques jours. Les Médecins' la vi
rent à leur grand regret dans cet état
de langueur , qui réfifte aux efforts de
leur art , & qui donne la mort à tout
moment fans ôter la vie.
La Marquife contracta avec le Chevalier
, ne s'imaginant pas qu'elle por
toit le coup le plus funefte à la fenfibilité
d'Angélique. Le mariage fe fit
avec ce vain appareil de réjouiffances,
qui n'eft fouvent que le fimulacre de
la joie. Les motifs du Chevalier & de la
Marquife n'étoient pas affez purs pour
leur procurer cette fatisfaction intérieure,
qui eft peut- être l'unique récompenfe
de la vertu.
Angélique n'avoit pu fe réfoudre à
déclarer à fa mère fon fatal fecret. Cependant
il ne lui étoit plus poffible
de le cacher. La douleur dans laquelle
elle étoit plongée ne lui ayant pas permis
de quitter fon appartement , elle
n'avoit pas vu le Chevalier depuis fa
maladie. Elle prit enfin le parti de lui
confier fon état. Il fe rendit chez elle
dès qu'elle lui eut fait fçavoir qu'elle.
vouloit lui parler. Il la trouva les cou-.
des appuyés fur une table , une plume
à la main , & les yeux fixés fur un pa-.
pier arrofé de fes larmes. Ses joues
MARS. 1763.
étoient colorées d'un rouge âpre qui
rendoit plus remarquable la pâleur mortelle
qui régnoit fur le refte de fon vifage.
Ses lévres étoient entr'ouvertes ;
tout en elle annonçoit un être accablé
fous le poids du malheur & prêt à ne
prendre confeil que de fon défeſpoir.
Le Chevalier , avec un air d'attendrif
fement , voulut lui témoigner fa furpriſe
de la trouver fi changée. Il ofa même
entreprendre de juftifier fon procédé &
l'affura que fon amour n'avoit fouffert
ancune altération. Mon établiſſement
lui dit-il , eft une affaire d'intérêt , à laquelle
mon coeur n'a pas pris la moindre
part. Je fuis bien éloigné de vouloir
rompre les noeuds qui nous uniffent.
L'Amour les a formés : ils font facrés
pour moi. Belle Angélique , après vous
avoir aimée , avez-vous pu croire que
la Marquife m'ait rendu inconſtant ? Non ,
je jure à vos pieds que je n'ai jamais
eu pour elle que de l'indifférence. Tant
pis , répondit Angélique ! vous n'en
êtes que plus coupable & ma mère plus
malheureufe. Mais peu m'importe que
vous m'ayez aimée , ou non. C'eft affez
qu'il ait fubfifté entre nous une
liaifon que je détefte. Je ne vous ferai
point de reproches , car je ne vous hais
Civ
56
MERCURE
DE
FRANCE
.
pas je vous méprife & me borne
vous déclarer l'état où je fuis. Vous
en êtes la caufe. Vous pouvez feul me ;
fournir les moyens d'en dérober la ,
connoiffance au Public. Je n'en ferai ;
pas moins dégradée à mes propres yeux:
mais je me dois à moi-même & à ma
famille , la trifte confolation d'avoir fait
tous mes efforts pour cacher mon opprobre
& ma honte ; foible & derniére ,
reffource d'une infortunée , que..
I le remords
pourfuivra fans ceffe & qui nel
voit d'autre terme à fes maux que ce
lui de fa vie bh , guits debit
-Ce difcours prononcé , de fang froid,
glaça d'horreur le Chevalier. Il eut peine
à bégayer quelques motsS pour faire
entendre à Angélique qu'il avoit.compris
ce qu'elle exigeoit de lui , &
qu'elle pouvoir compter fur fes foins.
Illa quitta dans un défordre dont la
Marques'apperçut. Elle lui demanda
quel lavoit été le fujet de fas donverfation
avec fa fille . Le Chevalier habile à
diffimuler, l'afflura que fa langueur fe
diffiperoit bientôt fi elle vouloit lui :
permettre d'aller refpirer l'air de la campagne.
La Marquife ne demandoit pas
mieux , & dès le lendemain , Angéli-!
que avec fa femme de chambre & un
MARS. 1763. 57
vieux domeftique , partit pour le Chateau
de ***. Le Chevalier peu de temps'
après y envoya un Chirurgien. La femme
de chambre & lui furent les feuls
qu'on mit dans la confidence : l'un
& l'autre ont répondu à la confiance
qu'on leur avoit témoignée ; & tout fut
conduit avec tant de prudence , que
perfonne ne fe douta de la trifte avanture
d'Angélique.
Avec toutes les qualités néceffaires pour
plaire dans la fociété, il eft difficile qu'on
s'ennuye avec foi- même. Angélique
paffa une année entiere dans fa retraite
fans defirer d'en fortir. Enfin la Marquife
la rappella auprès d'elle . Elle trou- '
va la maifon de fa mère dans un défordre
dont la maîtreffe feule ne s'appercevoit
pas . Le Chevalier avoit diffipé
la meilleure partie des biens de fa
femme & l'avoit même déterminée à
s'obliger pour des fommes confidérables
. Il fe préfentoit alors un parti fort
avantageux pour Angélique ; mais fa ré
folution étoit prife : elle avoit vu qu'elle
ne pouvoit reclamer le bien que fon
père lui avoit laiflé , fans ruirer fa mère
: un coeur comme le fien ne balance
guères. Elle prit de fi fages mefures
, qu'elle fit réfoudre la Marquise à
c
v
58. MERCURE DE FRANCE.
fe faire féparer d'avec fon mari , & lui fit
enfuite une donation de tout ce qu'elle
avoit droit de reclamer. La Marquife
ne put réſiſter à un procédé fi généreux .
Elle connut qu'elle étoit mère. L'amitié
dont elle commença à fentir les douceurs
, la dédommagea des vains plaifirs
qu'elle avoit perdus. Elle s'applique
aujourd'hui à réparer par une conduite
irréprochable les égaremens de fa
vie. Elle fe plaît à croire qu'elle doit
fon bonheur à fa fille & ne ceffe de
lui en témoigner fa reconnoiffance.
Angélique s'applaudit du facrifice
qu'elle a fait ; & toutes deux jouiffent
d'une tranquillité d'autant plus flateuſe,
qu'elles ont appris à leur dépens à en
connoître tout le prix.
Par M: de C *** , à Lyon.
Fermer
Résumé : ANGELIQUE, Anecdote qu'on auroit rendue plus intéressante, si elle étoit moins vraie.
Le texte narre les malheurs amoureux d'Angélique, fille de la Marquise de ***. La Marquise, veuve à vingt ans, est présentée comme une femme aux mœurs légères et au cœur corrompu. Angélique, belle et sensible, est séduite par le Chevalier de ***, qui lui promet le mariage. Cependant, il finit par épouser sa mère. À l'annonce de cette nouvelle, Angélique tombe gravement malade. Le Chevalier tente de justifier son comportement mais accepte finalement d'aider Angélique à cacher sa situation. Désespérée, Angélique se retire à la campagne où elle accouche en secret. Après une année de retraite, elle revient et convainc sa mère de se séparer de son mari. Elle lui cède tous ses droits d'héritage, ce qui touche profondément la Marquise. Cette dernière change alors de comportement et s'efforce de réparer ses erreurs passées, reconnaissant la générosité de sa fille. Par la suite, le texte mentionne la satisfaction d'Angélique après un sacrifice qu'elle a accompli. Elle et une compagne jouissent d'une tranquillité particulièrement précieuse, d'autant plus appréciée qu'elles en ont appris la valeur à leurs dépens. Le texte est signé par un certain 'M: de C ***' à Lyon.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
197
p. 14-46
ABBAS ET SOHRY, NOUVELLE PERSANNE.
Début :
ABBAS , Roi de Perse, fut, comme tant d'autres Potentats, surnommé le [...]
Mots clefs :
Princesse, Eunuque, Portrait, Charmes, Pouvoir, Peinture, Tableau, Esclave
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ABBAS ET SOHRY, NOUVELLE PERSANNE.
ABBAS ET SOHRY ,
NOUVELLE PERS ANNE.
ABBAS , Roi de Perfe , fut , comme
tant d'autres Potentats , furnommé le
Grand, pour avoir fait de grands maux
à fes Voifins. Il aimoit paffionnément
les femmes & la guerre . Il la faiſoit
autant pour peupler fon Sérail que pour
accroître fes Etats . Tout Roi dont la
femme étoit belle & le Royaume voifin
de celui de Perfe , devoit alors fonger
à défendre l'une & l'autre. Du refte ,
Abbas étoit auffi prompt à fe refroidir
qu'à s'enflammer , & en amour comme
en guerre , une conquête achevée lui
en faifoit bientôt defirer une nouvelle .
Il y avoit alors dans le Pays d'Imirete
, ( c'eft l'ancienne Albanie ) une
Nota. Le fonds de ce Conte eft vrai , & tiré
des Voyages de Chardin . Sohry eſt auffi connue ,
auffi célébre en Perfe, que la belle Agnès l'eft en
France.
AVRIL. 1763. IS
jeune Princeffe , nommée Sohry , &
foeur du Souverain de cette Contrée. ,
Sohry étoit plus belle qu'on ne le peut
décrire , même en ftyle oriental . C'eſt
elle que les Poëtes Perfans ont depuis
chantée à l'envi. Mais l'hyperbole , qui.
leur eft fi familière , fe trouva dans ,
cette rencontre au - deffous de la réalité.
Il fut , pour cette feule fois , hors de,
leur pouvoir d'outrer un Sujet.
L'admirable Sohry vivoit fous la tutelle
d'une mere qui l'égaloit prèfque .
en beauté , & ne la furpaffoit que de
trois luftres en âge : c'eft-à -dire qu'elle
n'avoit guéres que trente ans. Cette
Princeffe après avoir été Reine s'étoit
faite Religieufe ; état qui dans cette
contrée n'oblige point à s'enfermer dans .
un Cloître. On refte dans fa maiſon ,
& l'on eft libre d'en fortir fans que pour
cela aucun des voeux reçoive , ou foit.
censé avoir reçu nulle atteinte.
Sohry , que nul voeu pareil n'enchaînoit
, gardoit cependant une folitude
plus rigoureufe. Elle habitoit & ne quittoit
point certain Château inacceffible à
tout étranger. J'en excepte le Prince de
Georgie à qui , felon l'ufage de ces
lieux , la Princeffe étoit fiancée depuis
l'âge de cinq ans. Déja même il auroit
16 MERCURE DE FRANCE.
dû être fon époux , fi une guerre fanglante
qui l'occupoit , & la connoiffance
qu'il avoit du caractère d'Abbas , n'euffent
retardé le moment de cette union.
A cela près , les charmes de Sohry n'étoient
guères connus que de fa mère
du Roi fon frère & des femmes qui la
fervoient. Ces femmes , à l'exception
d'une feule , ignoroient même fa qualité.
Tant de précautions avoient pourbut
de dérober cette jeune merveille
aux pourfuites du Roi de Perfe , qui
avoit l'ambition de ne peupler fon Sérail
que de Princeffes. On eut même
recours à un autre moyen , beaucoup
plus infupportable pour cette captive
que la folitude la plus trifte. Ce fut de
publier que fon extrême laideur obligeoit
de la fouftraire à tous les regards.
Ce bruit trouva peu d'incrédules.
On fe fouvint qu'il avoit déja fallu en
ufer ainfi à l'égard d'une foeur aînée de
la Princeffe ; objet réellement auffi difforme
que Sohry étoit féduifante . On
avoit même depuis publié la mort de
cette première captive , qui néanmoins
éxiftoit toujours. La raifon de ce procédé
, c'eft que chez cette nation , la
laideur eſt un opprobre , & qu'elle n'eft
pas moins rare dans ces heureuſes conAVRIL.
1763. 17
#
trées , que l'extrême beauté dans quel
ques autres.
Quant à Sohry , elle ne fe conſoloit
point de l'injure qu'on faifoit à fes charmes.
Elle ignoroit que quelqu'un fongeât
aux moyens de détromper , à cet
égard , & le Public ; & furtout le Roi
de Perfe . C'étoit Zomrou , ancien Miniftre
du feu Roi d'Imirette , & qui d'abord
avoit efpéré de devenir beau - père
du Roi regnant. Las d'efpérer en vain
il pria ce Prince d'époufer fa fille , ou
de ne point vivre avec elle comme s'il
l'eût époufée. Difvald , c'eft le nom du
Roi , répondit en Souverain abfolu
& Zomrou fe retira en Sujet mécon-,
tent.
>
Il crut , toutefois , de voir encore diffimuler
; mais au fond il ne refpiroit
que vengeance , & choifit Abbas pour
fon vengeur. Il fongea à tirer parti du
caractère de ce Prince. La faveur où il
s'étoit maintenu jufqu'alors à la Cour
d'Imirette , l'avoit mis à portée de s'inftruire
de ce qui étoit un mystère pour
tout autre Particulier ; il fçavoit que la
laideur de Sohry n'étoit que fuppofée ,
& il fçavoit de plus le motif de cette
fuppofition . Il fait part at Sophi de toutes
fes découvertes , s'efforce d'exagérer
f
18. MERCURE DE FRANCE .
C
les charmes de Sohry , & trace un por-,
trait bien inférieur encore à fon mo-"
déle. En un mot , il n'épargne rien pour
irriter Abbas contre le frère , & l'enflam-.
mer vivement pour la foeur.:
Ce moyen bifarre a tout le fuccès
qu'il pouvoit avoir Abbas comptoit
parmi fes Eunuques , un Italien qui pour
entrer au Sérail n'avoit pas eu befoin
de changer d'état. C'étoit un de ces
Etres anéantis dès leur naiffance , & à
qui , pour tout dédommagement , l'art
procure un fauffet plus ou moins aigre .
Ce Chantre involontaire avoit dès- lors ;
fçu joindre la Peinture à la Mufique.
Il alloit tour-à-tour du lutrin au chevalet
; il paffoit d'une dévote Ariette au
Portrait d'une Beauté galante . Mais il
trouva que ces travaux réunis ne rapprochoient
point de lui la fortune. II
réfolut de la chercher dans d'autres climats
. Ses voyages , le hafard , ou fa deftinée
, le conduifirent jufqu'à Ifpahan .,
Là , fa qualité d'Eunuque lui procure.
l'avantage de s'attacher au Roi de Perfe ,.
& le caractère de ce Prince lui fournit .
bientôt l'occafion de déployer tous festalens.
Déjà plus d'une fois ce nouveau confident
lui avoit fait connoître les plus .
}
AVRIL. 1763. 19.
belles Princeffes des pays voifins , fans,
que pour cela Abbas eût été obligé de
quitter fa Cour. Il fut queftion d'ufer
d'un ftratagême à -peu-près femblable.
auprès de la Princeffe d'Imirette . Voilà
l'Eunuque encore une fois déguifé en
femme , & conduit en diligence jufqu'à
la Capitale de cette contrée. Il y voit
Zomrou , & en tire certains éclairciffemens
indifpenfables . Quant au furplus
, Abbas l'avoit mis à portée de
furmonter bien des obftacles , ou ce
qui revient au même , l'avoit mis en
état de prodiguer l'or. Il le prodigua &
féduifit tous ceux dont il crut avoir be--
foin. Mais nul d'entr'eux ne pénétra fes
vues . Il fe garda bien , furtout , de nommer
la Princeffe à ceux qui avoifinoient
fa demeure , inftruit d'avance , que ni
eux , ni même la plupart des femmes.
qui la fervoient , ne la connoiffoient
fous ce titre. Au furplus , il apprit que
la jeune Solitaire paroiffoit affez fouvent
à certaine fenêtre , donnant fur une plaine,
vafte & riante. Il fut charmé de la découverte
, fe rendit au lieu indiqué ,
& trouva , de plus , un petit bofquet
propre à favorifer fon deffein. Il étoit,
peu diftant de la fenêtre dont il vient
d'être parlé. L'Eunuque toujours dé20
MERCURE DE FRANCE.
guifé y entra , s'y plaça de maniere à
n'être vu qu'autant qu'il le voudroit
& attendit que la Princeffe daignât ellemême
fe laiffer voir.
1
Elle n'avoit fur ce point aucune répugnance
; chofe affez croyable dans
une jeune Beauté. Souvent même en
contemplant fes charmes dans une glace
, elle gémiffoit de les contempler feule
. Les jardins où elle ne trouvoit pour
toute compagnie que des fleurs , des
ftatues & des femmes , lui devenoient
infipides. Elle n'y jetroit les yeux , ou
ne les parcouroit que par défoeuvrement.
L'Eunuque fans quitter fon embufcade
, fongeoit aux moyens de l'attirer
du côté de la plaine. Il y réuffit avec
le fecours de quelques ariettes Italiennes
, qu'il fe mit à chanter de fon mieux ,
& fort bien. A peine fes accens eurent
frappé l'oreille de la Princeffe , qu'elle
accourut vers fa fenêtre favorite . Ellemême
étoit fort empreffée de voir la
Cantatrice étrangère , car elle jugea, quoiqu'à
regret , que cette voix ne pouvoit
être que celle d'une femme . De fon côté,
l'Eunuque fe tenoit à l'entrée du bofquet,
& là fans être vu trop à découvert ,
& fans difcontinuer de chanter, il tira fes
crayons & déſſina la Princeffe , qui enAVRIL.
1763.
21
chantée de fa voix , ne fongeoit ni à
l'interrompre , ni à difparoître. Déjà
même l'efquiffe du Portrait étoit achevée
, & l'Eunuque chantoit encore
étoit encore écouté . Il crut en avoir
affez fait pour le moment , renferma fes
crayons , & mit fin aux ariettes . Alors
la Princeffe donna ordre que la prétendue
Chanteufe lui fût amenée. C'étoit
ce que demandoit l'Agent travefti.
Il eft introduit auprès d'elle , gracieufement
accueilli , loué fur fa voix ; &
obligé de répondre à une foule de queftions.
?
Il les avoit prévues en partie , & ne
fut embaraffé par aucunes. Sohry lui
demanda entre autres chofes , fi les
Princeffes de fon Pays étoient belles
& les Princes fort galans ? Madame , répondit
la fauffe Italienne , aucune de ces
Princeffes ne vous égale en beauté ,
& tous les Princes de la terre deviendroient
galans , deviendroient paffionnés
, s'ils avoient le bonheur de vous
voir un feul inftant, Sohry ne répondit
rien à ce difcours , mais elle foupira ,
L'Eunuque étoit trop habile pour ne pas
entrevoir la caufe de ce foupir. Etre la
plus belle perfonne de l'Orient & paffer
pour la plus laide , n'avoir que dix22
MERCURE DE FRANCE.
huit ans & pas l'ombre de liberté ; ne
compter qu'un adorateur , qu'on ne voit
que rarement , qu'on n'aime que fort
peu , & ne pouvoir efpérer qu'un autre
le remplace : à coup fùr on foupireroit
, on gémiroit à moins ; & Sohry ,
en effet , ne ſe bornoit pas toujours à
foupirer.
Elle propofe à la fauffe Cantatrice de
s'arrêter quelque temps auprès d'elle .
C'étoit ce que l'Eunuque defiroit le plus ;
cependant il diffimula , oppofa quelques
obftacles faciles à lever , & fe conduifit
avec tant d'art qu'il augmenta l'empreffement
de Sohry , & diffipa tous
les foupçons de fes furveillantes. Il céda ,
enfin , & parut n'avoir fait que céder.
Son emploi confifta d'abord à chanter
auprès de la Princeffe , & à lui donner
quelques leçons de Mufique. Elle joignoit
à fes autres perfections , une voix
auffi propre à charmer l'oreille , que
fes
traits l'étoient à charmer les yeux. L'Eunuque
avoit foin de lui chanter les airs
les plus tendres , & c'étoit toujours
ceux qu'elle apprenoit le plus aifément.
Elle vouloit auffi qu'il lui expli
quât les paroles fur lefquelles ces avis
avoient été compofés . Mais le Traducteur
avoit prèfque toujours foin de leur
AVRIL. 1763: 23
donner un fens relatif à la fituation où
fe trouvoit fa charmante éléve , & aux
fentimens qu'il vouloit faire naître en
fon âme. Delà nouveaux foupirs , nouvelles
rêveries , nouvelles queftions. Il
crut l'inftant favorable pour hafarder
'une épreuve d'une autre genre. Ce fut
de placer le Portrait d'Abbas fous les
yeux de la Princeffe d'Imirette .
,
Sohry lui parloit fouvent & de l'ennui
attaché à une folitude perpétuelle ,
& de la difficulté de vaincre cet ennui.
Je ne vois qu'un moyen de l'éviter , &
c'eft à vous que j'en fuis redevable .
Mais on ne peut ni toujours entendre
chanter , ni toujours chanter foi -même.
Il eft , reprit vivement l'Italien d'autres
talens auffi récréatifs que celui - là ,
auffi faciles à acquérir . Si la Mufique
vous fait imiter & furpaffer le chant des
oifeaux de vos bofquets , la Peinture
par exemple , vous apprendroit à imiter
les oifeaux mêmes , & bien d'autres
objets plus intéreffans que des oifeaux.
Eh quoi ? reprit encore plus vivement
Sohry , auriez-vous auffi le talent dont
vous parlez ? Feu mon époux , repliqua
l'intrépide Italien , le poffédoit au plus
haut degré ; je conferve même le Portrait
d'un Prince de Perfe qu'il peignit
24 MERCURE DE FRANCE .
durant le féjour qu'il fit à Ifpahan .
A peine eut-il prononcé ces mots ,
que la Princeffe voulut voir le Portrait,
& à peine l'a -t-il mis en évidence
qu'elle s'en faifit , le fixe avec attention
, paroît s'émouvoir , loue avec exclamation
l'art du Peintre , & admire
encore plus , mais fans en rien dire , les
traits qu'il a imités . Elle s'informe cependant
qui on a voulu repréfenter dans
cette peinture , & file Peintre n'a point
flatté fon modéle ? Je fçais que fon
grand talent fut d'imiter la reffemblance
, reprit l'Eunuque ; mais j'ignore à
qui ce Portrait reffemble. Une mort
fubite empêcha mon époux de m'en
inftruire à fon retour au Caire où il
m'avoit laiffée. Quelqu'un , à qui la
Cour de Perfe eft connue , m'a dit reconnoître
ici les traits du grand Abbas
C'eft ce que je n'ai pu vérifier , & ce
que fans doute je ne vérifierai jamais .
L'Agent d'Abbas n'avoit pas cru devoir
paroître mieux inftruit de peur de
fe rendre fufpect . Il fçavoit d'ailleurs
que cette incertitude ne ferviroit qu'à
irriter l'impatience de la Princeffe , &
que cette impatience une fois fatisfaite
, la conduiroit à un fentiment plus
vif en core. Il ne fe trompoit pas. Sohry
tomba
AVRIL. 1763. 25
tomba dans une rêverie mélancolique
& profonde. Le Portrait qu'elle avoit
en fon pouvoir l'intéreffoit vivement.
Quelle impreffion ne feroit donc pas
fur elle l'objet qui y eft repréſenté ?
Quel dommage fi ce Prince n'exiftoit
plus ! & s'il exiftoit encore , quel plus
grand dommage d'ignorer qui il eſt ,
d'en être ignorée foi-même ? Toutes ces
penfées agitoient fucceffivement la Princeffe
captive. L'Eunuque l'examinỏit &
la devinoit . Elle lui fit une nouvelle
queftion. Cet Art , lui dit-elle , que
votre époux poffédoit fi bien , vous eftil
donc abfolument inconnu ? C'étoit
encore où l'adroit Emiffaire l'attendoit.
Il répondit que , fans y exceller , il s'y
étoit fouvent éffayé avec fuccès. Vous
pourriez donc , reprit la Princeffe , imiter
la figure de ce petit chien ? Vous en
jugerez , repliqua l'Eunuque , en préparant
fes crayons. A l'inftant même il
deflina cet animal , & le jour fuivant ,
il fit voir à Sohry le tableau déja fort
avancé. C'est dommage , lui dit- elle ,
de n'employer vos talens qu'à peindre
des animaux. J'ai une Efclave qui m'amufe
par fes folies , autant qu'une femme
peut en amufer une autre : fa figure
a quelque chofe d'original , & je vou-
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
drois par votre fecours en conferver la
copie. Volontiers , dit encore l'Eunuque
, à qui cette gradation parut devoir .
être bientôt fuivie d'une plus éffentielle .
Déja il demandoit
à Sohry la permiffion
de faire venir cette Efclave ... Attendez,
ajouta de nouveau la Princeffe ; tout ceci
eft , & doit être un mystère entre nous,
& l'Efclave la plus zélée peut devenir
indifcrette
. Ne pourriez-vous pas , pourfuivit-
elle en rougiffant
un peu, exercer
vos talens fur un autre objet ? Par
exemple , me peindre moi-même au lieu
d'elle Madame , repliqua l'Eunuque
tranfporté de joie , mais toujours habile
à diffimuler , je doute que tout l'effort
de l'Art puiffe aller jufques-là : mais
j'exquifferai de mon mieux ces traits.
que la Nature elle-même auroit peine
à reproduire une feconde fois .
•
Sohry lui demanda enfuite quelle
attitude lui fembloit la plus avantageufe
. Celle , répondit-il , qui vous eſt la
plus ordinaire . Il n'eft pas plus en votre
pouvoir d'être fans grâce que fane
beauté.
L'Eunuque alors commença librement
ce Portrait qui étoit l'objet principal
de fa miffion , & qu'il avoit cru
auparavant ne pouvoir éxécuter qu'à
AVRIL. 1763. 27
>
la dérobée . Le zéle qu'il avoit pour fon
Maître & les facilités que lui donnoit
la Princeffe , firent qu'il fe furpaffa
lui- même dans cette nouvelle occafion
. Il parut avoir peint la plus belle
Perfonne du monde , & n'égala pas
encore fon modéle . Cependant , chofe
affez rare , il fatisfit la Beauté qu'il avoit
peinte. Il fe propofoit de tirer une copie
éxacte de ce Portrait : la Princeffe
lui en épargna la peine . Elle lui permit
d'emporter l'Original dans fa Patrie.
Qu'il ferve , ajouta -t -elle , à m'y faire
mieux connoître que dans la mienne où
je dois toujours vivre ignorée. Elle prononça
ces mots d'une voix tremblante
fes yeux devinrent humides C'en fut
affez pour déterminer l'Eunuque à s'expliquer
un peu plus qu'il n'avoit fait jufqu'alors
; mais , cependant , toujours
par emblême ; forte de langage que fon
art le mettoit à même d'employer à fon
choix. Il n'eut pas le loifir d'en faire un
long ufage. La prochaine arrivée du
Prince de Georgie l'obligea de précipiter
fon départ. Sehry elle-même ne crut
pas devoir s'y oppofer. Mais , en partant
, il la fupplia d'accepter une autre
production de fon art , un tableau dont
elle pourroit voir un jour la répétition
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
au naturel. A ces mots , la fauffe Italienne
préfente à la Princeffe un paquet
bien enveloppé , bien cacheté , & s'éloige
en diligence.
Sohry foupçonne que c'eft quelque
autre Portrait , non moins anonyme
que le premier , dont l'Etrangère vient
de lui faire préfent. Elle rompt l'enveloppe
& voit un tableau compofé de
deux figures. Mais quelle eft fa furpriſe
de reconnoître dans l'une fa propre image
, & dans l'autre celle du Portrait
dont on vient de parler ! Cette derniere
figure étoit repréfentée aux pieds de
celle de Sohry & lui offroit un Sceptre.
Le Prince , d'ailleurs , étoit orné de tous
les attributs du Monarque , & même
du Conquérant. Mais c'étoit là tout ;
rien de plus ne fervoit à indiquer fon
nom. L'Agent d'Abbas s'étoit tenu fur
cette réſerve , ne fe croyant pas autorifé
à en dire plus , & craignant furtout
, d'en dire trop.
C'eſt Abbas ! difoit Sohry en ellemême
; plus d'une raifon me porte à
le préfumer. Mais hélas ! Si c'eft lui ,
que de raifons s'oppofent à fes vues ?
Ne s'expliquera-t-il point trop tard ? Me
fera-t-il jamais poffible de l'entendre ,
ou permis de l'écouter ?
AVRIL. 1763 . 29
Ces réfléxions fe renouvelloient fouvent
dans fon âme , & l'attriftoient
toujours. Cependant l'Eunuque arrive
à Ifpahan ; inftruit le Monarque de ce
qu'il a fait , & l'exhorte à venir luimême
achever un ouvrage fi heureuſement
commencé. Le Portrait de Sohry
étoit pour Abbas une exhortation encore
plus éfficace. Il lui parut fi beau
qu'il le foupçonna d'être un peu flatté.
Le Peintre cependant , lui proteſtoit
qu'en cette occafion , l'art étoit reſté
fort au-deffous de la nature , & cet aveu
ne partoit point d'une fauffe modeftie :
Sohry étoit auffi fupérieure à fon Portrait
, qu'il l'étoit lui-même à toutes
les Beautés dont le Sérail d'Abbas étoit
peuplé.
.
On ne tarda pas à voir paroître à
la Cour d'Imirette un envoyé du Sophy.
Cette ambaffade avoit un double objet
; de demander Sohry au nom d'Abbas
, ou de déclarer la guerre en cas
de refus. Lui-même regardoit ce refus
comme certain. Une haine ancienne ,
& par conféquent ridicule , & par conféquent
implacable , animoit les deux
nations , l'une contre l'autre . De fort
mauvais Politiques les entretenoient dans
ce préjugé ; & leurs Princes , qui fou-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
vent ne l'approuvoient pas , n'ofoient
éffayer de le détruire .
C'eft , furtout , ce que ne vouloit
point tenter Difvald , frère de Sohry ,
& de plus ennemi perfonnel d'Abbas.
Réfolu de réjetter fa demande , il prend
avec le Prince de Georgie , fon futur
beau-fière , des mefures pour lui réfifter.
On éffaye en même tems de
faire prendre le change à l'Envoyé du
Sophy. On ne lui parle que de la
pré endue laideur de Sohry , & pour
mieux l'en convaincre , on fait paroître
à fes yeux cette four aînée , difforme
à tous égards , & qui n'a rien de commun
avec fa cadette , excepté le nom .
L'Agent d'Abbas étoit fort furpris qu'un
Roi pût fe réfoudre à 'raffembler une
armée pour tenter une pareille conquête.
La vraie Sohry , celle qui occafionnoit
tout ce trouble , en étoit la moins
inftruite . Elle continuoit à vivre &
à s'ennuyer dans la folitude. Le tableau
que lui avoit laiffé l'Eunuque ,
en la quittant , occupoit fouvent fes
regards . Seroit-il bien vrai , qu'Abbas
ne me crût pas auffi affreufe qu'on
le publie Elle fe le perfuadoit de fon
mieux , & à tout évenement cette idéo
AVRIL. 1763. 31
la confoloit . Survint tout-à- coup le
Prince de Georgie occupé lui même
d'un idée fort affligeante pour elle , &
qu'il croit propre à le raffurer. Il
venoit , dis- je , exiger de fa Fiancée
un facrifice qui paroîtra toujours exceffivement
dur à une belle perfonne
, & même à une laide : c'étoit d'écrire
de fa propre main au Roi de
Perfe , qu'elle n'a ni agrémens , ni
beauté. Une telle propofition fit frémir
la Princeffe . Elle trouva que c'étoit
abufer de fa docilité & porter
Pafcendant jufqu'à la tyrannie . Elle gardoit
un morne & froid filence. Taymuras
réitére fa demande , & eft furpris
d'avoir été contraint de le faire .
He quoi ! lui dit-elle enfin , avec beaucoup
d'emotion & de vivacité , ma
réputation de laideur n'eft - elle pas fuffifament
établie ? ne paffai- je pas pour
un modéle de difformité ? Le Roi de
Perfe , reprit-il avec chagrin , n'en paroît
pas bien convaincu. Il vous fait
demander par un Ambaſſadeur , &
il vient lui-même appuyer cette demande
à la tête de cent mille hommes.
Cette réponſe rendit la Princeffe une
feconde fois rêveufe. Le dépit fur fon-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
vifage parut avoir fait place à d'autres
mouvemens & Taymuras crut même y
remarquer l'empreinte de la joie. Ce
fut une raifon de plus pour infifter
fur la démarche qu'il exigeoit. Eh que
produira ma lettre ? ajouta la Princeffe ;
détrompera- t-elle plutôt Abbas
que les
difcours de toute une Nation ? Une
ligne de votre main , repliqua Taymuras
, en fera plutôt crue que toutes les
bouches de l'Afie. Une femme qui déclare
qu'elle manque de beauté , ne doit
point trouver d'incrédules.
Sohry lui objecta encore que fa main
ne devoit pas être plus connue d'Abbas
que fa figure , qu'il ne pouvoit connoître.
Mais Taymuras lui apprit qu'une
lettre , qu'elle lui adreffoit dans certaine
occafion , étant tombée au pou
voir du Sophy , il connoiffoit & fon
écriture , & leurs engagemens réciproques.
A l'égard de vos charmes , pourfuivit
il , peut-être Abbas a -t- il fait fur
ce point certaines découvertes ; peutêtre
n'eft- ce qu'un foupçon , & c'eft ce
foupçon qu'il faut détruire .
C'étoit là au contraire , ce que Sohry
eût voulu confirmer. Il fallut , pour la
réduire , les ordres abfolus de la Reine
fa mère. Alors elle vit qu'il falloit céAVRIL.
17630
33
der . Hé bien , dit-elle à Taymuras , avec
un mouvement de dépit qu'elle ne put
contenir , voyons comment vous exigez
qu'on tourne cette lettre fingulière ?
Choififfez-en vous-même les expreffions;
je ne ferai qu'écrire fous votre dictée .
Volontiers , reprit Taymuras , & il
commença ainfi :
La Princeffe d'IMIRETTE , au Roi
DE PERSE.
à
ma J'apprends , Seigneur , que vous prétendez
m'arracher à mon pays ,
famille , au Prince qui doit être mon
époux. C'est à quoi vous ne parviendrez
jamais de mon aveu.
...
La Princeffe avoit écrit , fans interruption
, tout le commencement de
cette phrafe ; mais elle fe fit répéter la
fin jufqu'à trois fois . Taymuras pourfuivit
en ces termes :
Je dois même vous répéter ce que la
Renommée a dû vous apprendre ;
fuis peu digne de cet excès d'empreffement..
Ces derniers mots parurent encore
embarraffer Sohry. Eft -ce bien là ce
que vous avez voulu dire ? demandatelle
au Prince en rougiffant, Précifé-
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
ment , reprit-il ; & il répéta les mêmes
expreffions aufquelles il ajouta celles
qui fuivent :
J'ai moins d'attraits que la moins
belle des femmes de cette contrée.....
Vous me trouvez donc bien affreuſe ?
interrompit- elle de nouveau .... Ah !
vous n'êtes que trop adorable , reprit
Taymuras. Mais voulez - vous paffer
pour telle dans l'efprit du Roi de Perfe ?
Ah ! s'il eft ainfi , quittez la plume &
montrez-vous ? Sohry , quoique d'une
main tremblante , écrivit donc encore
ce que le Prince venoit de lui dicter.
Elle s'en croyoit quitte ; mais il
ajouta :
C'eft cette entiere privation de char
mes qui m'oblige à fuir tous les regards
; je voudrois pouvoir me fuir
moi-même ·
Chacun de ces mots faifoit friffonner
la Princeffe. L'altération de fon
vifage marquoit celle de fon âme . La
plume lui échappa de la main . En vérité
, Seigneur , dit- elle , en fe levant
avec dépit , j'ignore quand vous tarirez
fur mes imperfections ! Eh , madame
reprit Taymuras , à peine ce porAVRIL.
1763. 35.
trait idéal fuffit pour me raffurer ! Hébien
, ajouta Sohry , toujours fur le
même ton , je vais vous aider à finir
le tableau . A ces mots , faififfant un
miroir elle éxamine fes traits en détails
; & regardant Taymuras d'un
air ironique & fier : commençons , pourfuivit-
elle › par ces yeux : fans doute
qu'il faut les peindre petits , ronds ,
caves , fans efprit , fans activité ? A
merveille ! reprit Taymuras.
4
SOHRY .
Cette bouche , des plus grandes ; ces
lévres , pâles & livides ?
TAYMURAS,
On ne peut mieux !
SOHRY .
Ces dents , noires & mal rangées →
Bon !
TAYMURAS.
SOHRY.
Ce teint , fans blancheur , fans coloris
, fans vivacité ?
TAY MURA S..
: Parfaitement bien !
SOHRY.
Enfin , toute cette phyfionomie,maf
fade & rebutante ?
B- vj
36 MERCURE DE FRANCE.
TAY MEURAS.
Oui ! voilà le Portrait qu'il convient
d'envoyer au Roi de Perfe.
<
Sohry écrivit , en effet , toutes ces
chofes ; mais non fans murmurer contre
celui qui l'obligeoit à les écrire. La
lettre part , eft remife au Sophy & le
jette dans la plus extrême furpriſe. Il
compare cette lettre avec celle qui auparavant
eft tombée entre fes mains.
L'écriture lui en paroît toute femblable.
C'eft , difoit - il , Sohry ellemême
qui s'accufe de laideur : puis - je
refufer de l'en croire ? Mais fi je l'en
crois , l'Eunuque à coup fur , n'eft qu'un
impofteur. Il ordonne qu'on le faffe venir
, & lui prefcrit impérieuſement d'accorder
, s'il le peut , les deux Portraits :
celui qu'il a fait de Sohry en peinture
& celui qu'elle fait d'elle -même par
écrit.
Chaque ligne que lifoit l'Eunuque
ajoutoit à fon étonnement. Il reconnoît
la main de la Princeffe , & ne recon- .
noît aucun de fes traits dans les détails
burleſques dont cette lettre eft remplie .
Ce n'eft pas tout ; arrivent à l'inſtant
même des dépêches de l'Envoyé du
Sophy , dépêches qui femblent confirmer
en tout point les détails de la let
AVRIL. 1763. 37
tre. L'Eunuque , hors de lui-même
tombe aux genoux d'Abbas. Je jure par
le Commentaire d'Aly , s'écrie le Renégat
Italien , que le portrait que j'ai remis
à votre Majefté eft encore bien inférieur
aux charmes de la Princeffe d'Imirette
, & que la peinture qu'elle fait
ici d'elle-même , n'eft que pour vous
faire prendre le change , comme on l'a
fait prendre à votre Miniftre.
Quoi ! s'écria le Sophy indign é , cette
femme me mépriferoit au point de vouloir
que je la cruffe laide ? Il y a peu
d'exemples d'un mépris porté jufques-là .
N'importe, c'est ce qu'il faut vérifier . En
effet , dès le jour même , il donna des
ordres pour faire marcher une armée
nombreuſe vers les frontièresd'Imirette ,
& peu de temps après , il marcha luimême
pour la commander. Il eut foin
de conduire l'Eunuque avec lui pour
deux raifons ; pour le mettre à même de
fe juftifier , ou pour le faire pendre s'il
ne fe juflifioit pas .
On fçut bientôt à la Cour d'Imirette
qu'il falloit ou fe battre , ou trouver au
Roi de Perfe , une Princeffe auffi belle
qu'il fe la figuroit . On s'en tint au premier
parti. Quant à celle dont la beauté
occafionnoit tant de mouvemens , elle
38 MERCURE DE FRANCE.
Qût volontiers approuvé le parti le plus
doux. Il eft rare qu'une femme fache
mauvais gré à tel amant que ce puiffe
être des efforts qu'il fait pour l'obtenir
, & Sohry étoit fort contente que
fa lettre n'eût point ralenti ceux d'Abbas.
qui
Les Rois d'Imirette & de Georgie
avoient réuni leurs forces . Ils s'étoient
retranchés , & attendoient Abbas , quit
ne fe fit pas long- temps attendre. Il les
attaqua fans héfiter. Le combat fut rude
& fanglant. Les deux Rois alliés s'y comporterent
, l'un en Souverain qui défend
fes Etats , l'autre en amant qui défend
fa maîtreffe . Mais les efforts d' Abbas ne
furent pas moins grands , & furent plus
heureux . Il remporta une victoire complette
, détruifit , ou diffipa l'armée ennemie
, & pourfuivit les deux' Chefsjufqu'à
la Ville où le frère de Sohry tenoit
fa Cour.
Inftruit par l'Eunuque Italien que
la Princeffe tenoit la fienne ailleurs
il y marcha fur le champ , tandis que
la meilleure partie de fes troupes bloquoit
la Capitale. Il arrive & apprend
qu'en effet Sohry habite ce fejour. On
conçoit fans peine l'excès de fon impatience
& de fa joie . Il ordonne qu'on
le conduife vers la Princeffe. Il eft obéis
AVRIL 1763 . 39
Mais que voit-il ? Un'objet auffi hideux
qu'il efpéroit le trouver féduifant ,
le vrai modéle du portrait exprimé dans
la lettre qu'il a reçue avant fon départ
; en un mot , la difforme Princeffe
qu'on a déja fait voir à fon Envoyé !
Certains rapports faits aux deux Rois
fur le féjour & le départ de la fauffe
étrangère , les avoit déterminés à ſubſtituerdans
cette même folitude l'aînée
à la cadette. Abbas fit quelques queftions
à fa prifonnière. Les réponfes qu'il
en reçut , augmenterent fon déplaifir.
Elles étoient parfaitement conformes à
la lettre qu'il fuppofoit avoir été écrite
par elle ; & il refte perfuadé que cette
Sohry fi fameufe par fa beauté, ne doit
l'être que par fa laideur. Je n'ai nuk
reproche à lui faire , difoit Abbas , elle
eft encore plus difforme qu'elle ne me
l'écrit. Pour toi , miférable , ajouta - t-il
en parlant à l'Eunuque , ce qui la juf
tifie te condamne : cette exceffive dif
formité eft l'arrêt de ta mort.
Grand Roi ! s'écria l'Eunuque , en
tombant de nouveau aux pieds . dur
Sophy , que votre Majefté me laiffe
éclaircir ce mystère. Il y en a un dans
tout ceci que je ne connois pas . J'ai
eu à peindre & j'ai peint la plus
40 MERCURE DE FRANCE.
belle perfonne du monde : ce n'eft
donc pas celle
que vous voyez. Mais
celle que j'ai peinte exifte , j'en réponds
fur ma tête , que vous ferez le maître.
de me faire enlever demain comme
aujourd'hui . De grâce retournez vers la
Capitale , hatez - en le fiége , la prife.
pourra mettre entre vos mains une capture
encore plus précieuse.
Zomrou eût pû en partie développer
cette énigme.Mais lui-même avoit laiffé.
pénétrer fes deffeins : il étoit gardé à
vue par ordre des deux Rois , depuis le
jour de l'arrivée du Miniftre d'Abbas .
Par cette raiſon , il n'avoit pas été plus
utile à cet Envoyé qu'il ne pouvoit l'être
alors au Sophy même. Abbas prit donc
une double réfolution . Ce fut de preffer
la Ville affiégée , & de faire battre
la campagne par des Emiffaires munis
du Portrait que l'Eunuque avoit tracé .
Le Prince leur ordonna de lui amener
toutes les femmes qui auroient quelque
reffemblance avec ce Portrait . L'Eunuque
ambitionnoit cette commiffion ;
mais Abbas ne lui permit pas de s'éloigner
de lui. Il vouloit s'en fervir à diftin-.
guer la Princeffe , au cas qu'elle fe trouvât
dans la Ville , ou pouvoir venger
fur lui fon chagrin , au cas qu'elle ne
fe trouvât nulle- part.
"
AVRIL. 1763. 41
Le Siége fut pouffé avec tant de vigueur
qu'en peu de jours la Ville n'avoit
plus guéres que la moitié de fes défenfes
& de fa garnifon . Mais le courage
des deux Rois étoit toujours le
même. Ils ne vouloient ni fe rendre
ni livrer la Princeffe qu'Abbas eût préferé
à toutes les Villes de leurs Etats.
Elle n'étoit point d'ailleurs dans la Capitale.
Sohry inconnue & déguisée
habitoit un afyle fi peu fait pour
elle
qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on
dût l'y chercher. Là , elle gémiffoit fur
fes charmes qui caufoient l'oppreffion
de fa Patrie. Mais prèfque certaine
qu'Abbas eft celui dont elle adore en
fecret l'image , elle n'ofe le qualifier
d'oppreffeur. Elle fent même qu'il ne
tient qu'à ce léger éclairciffement pour
qu'il foit , à-peu- près , juftifié dans for
âme.
,
Cependant , le péril augmentoit fans
relâche pour la Capitale. D'un inſtant
à l'autre la Place pouvoit être forcée
pillée , faccagée . Le Roi Difvald , réfolu
à tout , excepté à voir fa Maîtreffe
& fa Mère expofées aux fuites qu'entraîne
le fac d'une Ville , prit le parti
de les faire échapper , l'une après l'autre
, par une voie qu'il croyoit füre,
42 MERCURE DE FRANCE .
Mais Abbas avoit pris des précautions
plus fùres encore . Peu d'inftans après
feur fortie on lui amena les deux fugiti
ves.
J'ai déja dit que la mère de Sohry ne
cédoit en beauté qu'à Sohry même.
Il y avoit , de plus , entre elles , cette
forte de reffemblance qui ne fuppofe
pas toujours une entiére égalité de charmes.
Par cette raifon le Portrait qu'avoit
tracél'Eunuque , Portrait bien inférieur
à l'original , reffembloit beaucoup
plus à la premiere qu'à la feconde.
Abbas au premier coup d'oeil s'y
méprit & crur tout l'emblême expliqué.
Les charmes de fa Captive firent même
tant d'impreffion fur lui , qu'il ne fongea
plus à faire d'autres recherches , & que
' Eunuque Peintre lui parut abfolument
juftifié . Mais celui - ci prétendit lui-même
ne l'être pas encore. Il affura fon Maître
que jamais cette Princeffe n'avoit fervi
de modéle au Portrait , en queſtion ,
& qu'à coup für ce modéle exiftoit..
S'il eft ainfi , Madame , reprit Abbas
, en s'adreffant à la mère de Sohry
vous voyez dès à préfent ce qui peut &
doit former votre rançon. Un objet qui
vous reffemble peut feul vous remplacer
auprès de moi. Vous régnerez , dang
AVRIL. 1763. 43
mon Sérail , ou bien la Princeffe votre
fille y occupera le rang qui vous eft
offert. Je ne puis renoncer à l'une que
pour obtenir l'autre.
>
Ce difcours fit frémir la belle prifonnière
. Elle conjura en vain le Sophy de
fe rappeller le voeu par lequel elle s'étoit
liée vou qui ne lui permettoit plus:
de difpofer d'elle- même . Un pareil motif
a bien peu de pouvoir fur l'âme d'un
Sectateur d'Aly. A peine Abbas parutil
y faire quelque attention : Il ne dépend
que de vous , Madame , reprit - il , &
de garder vos voeux , & de combler les
miens. Que l'aimable Sohry vienne jouir
d'un avantage que vous dédaignez , fau
te de le bien connoître . N'efpérez pas
du moins, que je cherche à étouffer l'a
mour le plus fincère & le plus ardent ,
lorfque vous paroîtrez n'écouter qu'une
haine injufte & de vains préjugés .
Abbas , qui n'avoit prèfque pas remarqué
Fatime ( c'eft le nom de la fille
de Zomrou ) l'envifagea lorfquelle commençoit
à murmurer , tout bas , de
cette inattention . Abbas. trouva l'amour
de Difvald parfaitement bien fondé.
Fatime avoit affez de charmes pour l'en--
flammer lui-même , fi elle n'eût pas eu
Sohry pour rivale. Il fongea cepen
44 MERCURE DE FRANCE
dant à faire craindre au Roi d'Imirette
que Sohry n'éffayât trop tard de l'emporter
fur Fatime.
Ce ftratagême lui réuffit. A peine
Difvald eut appris la captivité de fa
mère & de fa maîtreffe , qu'il fongea:
férieufement à les échanger pour fa
foeur. Ce fut dans ce moment là-même ,
que les Emiffaires d'Abbas lui amenerent
une jeune perfonne vêtue en Efclave
, & infiniment plus belle encore
que le portrait qu'il leur avoit confié.
On s'empreffe , on regarde , on admire.
C'eft Sohry ! s'écrie auffitôt l'Eunuque ;
c'eft ma fille ! s'écrie la Princeffe Douairiere
: c'eſt Abbas ! s'écrie en même
temps la prétendue Efclave , & elle s'évanouit.
Abbas , hors de lui - même , ébloui de
tant d'attraits , & ne fachant comment
interpréter cette défaillance & cette exclamation
fubites , ordonne qué les
fecours foient prodigués à la Princeffe.
Lui-même eft le plus ardent à la fecourir.
Au milieu de quelques agitations
inévitables, une boete cachée dans
ſes habits d'eſclave s'échappe & tombe.
Abbas croit la reconnoître , s'en faifit ,
l'ouvre & y trouve fon portrait. A
cette vue , toute fa fierté afiatique difAVRIL.
1763. 45
paroît ; il tombe aux genoux de la fauffe
efclave. Adorable Sohry , s'écria- t- il !
quoi même en fuyant ma perfonne ,
vous fuyiez avec mon image ! Il eſt
donc vrai que vous ne m'évitiez que
par contrainte ? Ah, ceffez de gêner vos
fentimens & daignez - en recueillir les
fruits à peine les croirai - je affez
payés de toute ma tendreffe & de
toute ma puiffance.
Sohry , en ce moment , ouvre les
yeux. Quelle eft fa furprife ! elle voit
fe réalifer la tableau que l'Eunuque
lui a laiffé en la quittant ; elle voit
en perfonne le fuperbe Abbas dans
l'attitude où elle l'a vû tant de fois en
peinture ; elle le voit à fes pieds ! Un
mouvement de joie qu'elle cherche à
cacher une forte de confufion modefte
ajoutent encore à fa beauté.
Survient à l'inftant la Reine fa mère ,
& fa confufion augmente. Mais un
Envoyé du Roi d'Imirette vint mettre
fin à leur embarras réciproque . Il venoit
propofer pour l'échange des deux
premieres captives , celle que le hazard
avoit déja mis au pouvoir du Sophy.
Ce qui n'empêcha pas que l'échange
ne fut accepté , la paix faite , & ce qui
46 MERCURE DE FRANCE .
dit encore infiniment plus , toute femence
de guerre éteinte .
Abbas reffentoit fon bonheur , au
point de vouloir que tous les autres
fuffent heureux . Il acerut les Etats du
Roi d'Imirette , qui époufa Fatime ; il
fit époufer fa propre foeur au Princ eà
qui il enlevoit Sohry : il partagea avec
cette dernière toute fa puiffance &
la laiffa régner fans partage fur fon
âme. L'Eunuque mit fin à fes voyages ;
& Sohry en fixant le coeur de fon Epoux,
afura aux Princes voifins leur repos ,
leurs femmes & leurs Etats .
Par M. DE LA DIXMERIE .
NOUVELLE PERS ANNE.
ABBAS , Roi de Perfe , fut , comme
tant d'autres Potentats , furnommé le
Grand, pour avoir fait de grands maux
à fes Voifins. Il aimoit paffionnément
les femmes & la guerre . Il la faiſoit
autant pour peupler fon Sérail que pour
accroître fes Etats . Tout Roi dont la
femme étoit belle & le Royaume voifin
de celui de Perfe , devoit alors fonger
à défendre l'une & l'autre. Du refte ,
Abbas étoit auffi prompt à fe refroidir
qu'à s'enflammer , & en amour comme
en guerre , une conquête achevée lui
en faifoit bientôt defirer une nouvelle .
Il y avoit alors dans le Pays d'Imirete
, ( c'eft l'ancienne Albanie ) une
Nota. Le fonds de ce Conte eft vrai , & tiré
des Voyages de Chardin . Sohry eſt auffi connue ,
auffi célébre en Perfe, que la belle Agnès l'eft en
France.
AVRIL. 1763. IS
jeune Princeffe , nommée Sohry , &
foeur du Souverain de cette Contrée. ,
Sohry étoit plus belle qu'on ne le peut
décrire , même en ftyle oriental . C'eſt
elle que les Poëtes Perfans ont depuis
chantée à l'envi. Mais l'hyperbole , qui.
leur eft fi familière , fe trouva dans ,
cette rencontre au - deffous de la réalité.
Il fut , pour cette feule fois , hors de,
leur pouvoir d'outrer un Sujet.
L'admirable Sohry vivoit fous la tutelle
d'une mere qui l'égaloit prèfque .
en beauté , & ne la furpaffoit que de
trois luftres en âge : c'eft-à -dire qu'elle
n'avoit guéres que trente ans. Cette
Princeffe après avoir été Reine s'étoit
faite Religieufe ; état qui dans cette
contrée n'oblige point à s'enfermer dans .
un Cloître. On refte dans fa maiſon ,
& l'on eft libre d'en fortir fans que pour
cela aucun des voeux reçoive , ou foit.
censé avoir reçu nulle atteinte.
Sohry , que nul voeu pareil n'enchaînoit
, gardoit cependant une folitude
plus rigoureufe. Elle habitoit & ne quittoit
point certain Château inacceffible à
tout étranger. J'en excepte le Prince de
Georgie à qui , felon l'ufage de ces
lieux , la Princeffe étoit fiancée depuis
l'âge de cinq ans. Déja même il auroit
16 MERCURE DE FRANCE.
dû être fon époux , fi une guerre fanglante
qui l'occupoit , & la connoiffance
qu'il avoit du caractère d'Abbas , n'euffent
retardé le moment de cette union.
A cela près , les charmes de Sohry n'étoient
guères connus que de fa mère
du Roi fon frère & des femmes qui la
fervoient. Ces femmes , à l'exception
d'une feule , ignoroient même fa qualité.
Tant de précautions avoient pourbut
de dérober cette jeune merveille
aux pourfuites du Roi de Perfe , qui
avoit l'ambition de ne peupler fon Sérail
que de Princeffes. On eut même
recours à un autre moyen , beaucoup
plus infupportable pour cette captive
que la folitude la plus trifte. Ce fut de
publier que fon extrême laideur obligeoit
de la fouftraire à tous les regards.
Ce bruit trouva peu d'incrédules.
On fe fouvint qu'il avoit déja fallu en
ufer ainfi à l'égard d'une foeur aînée de
la Princeffe ; objet réellement auffi difforme
que Sohry étoit féduifante . On
avoit même depuis publié la mort de
cette première captive , qui néanmoins
éxiftoit toujours. La raifon de ce procédé
, c'eft que chez cette nation , la
laideur eſt un opprobre , & qu'elle n'eft
pas moins rare dans ces heureuſes conAVRIL.
1763. 17
#
trées , que l'extrême beauté dans quel
ques autres.
Quant à Sohry , elle ne fe conſoloit
point de l'injure qu'on faifoit à fes charmes.
Elle ignoroit que quelqu'un fongeât
aux moyens de détromper , à cet
égard , & le Public ; & furtout le Roi
de Perfe . C'étoit Zomrou , ancien Miniftre
du feu Roi d'Imirette , & qui d'abord
avoit efpéré de devenir beau - père
du Roi regnant. Las d'efpérer en vain
il pria ce Prince d'époufer fa fille , ou
de ne point vivre avec elle comme s'il
l'eût époufée. Difvald , c'eft le nom du
Roi , répondit en Souverain abfolu
& Zomrou fe retira en Sujet mécon-,
tent.
>
Il crut , toutefois , de voir encore diffimuler
; mais au fond il ne refpiroit
que vengeance , & choifit Abbas pour
fon vengeur. Il fongea à tirer parti du
caractère de ce Prince. La faveur où il
s'étoit maintenu jufqu'alors à la Cour
d'Imirette , l'avoit mis à portée de s'inftruire
de ce qui étoit un mystère pour
tout autre Particulier ; il fçavoit que la
laideur de Sohry n'étoit que fuppofée ,
& il fçavoit de plus le motif de cette
fuppofition . Il fait part at Sophi de toutes
fes découvertes , s'efforce d'exagérer
f
18. MERCURE DE FRANCE .
C
les charmes de Sohry , & trace un por-,
trait bien inférieur encore à fon mo-"
déle. En un mot , il n'épargne rien pour
irriter Abbas contre le frère , & l'enflam-.
mer vivement pour la foeur.:
Ce moyen bifarre a tout le fuccès
qu'il pouvoit avoir Abbas comptoit
parmi fes Eunuques , un Italien qui pour
entrer au Sérail n'avoit pas eu befoin
de changer d'état. C'étoit un de ces
Etres anéantis dès leur naiffance , & à
qui , pour tout dédommagement , l'art
procure un fauffet plus ou moins aigre .
Ce Chantre involontaire avoit dès- lors ;
fçu joindre la Peinture à la Mufique.
Il alloit tour-à-tour du lutrin au chevalet
; il paffoit d'une dévote Ariette au
Portrait d'une Beauté galante . Mais il
trouva que ces travaux réunis ne rapprochoient
point de lui la fortune. II
réfolut de la chercher dans d'autres climats
. Ses voyages , le hafard , ou fa deftinée
, le conduifirent jufqu'à Ifpahan .,
Là , fa qualité d'Eunuque lui procure.
l'avantage de s'attacher au Roi de Perfe ,.
& le caractère de ce Prince lui fournit .
bientôt l'occafion de déployer tous festalens.
Déjà plus d'une fois ce nouveau confident
lui avoit fait connoître les plus .
}
AVRIL. 1763. 19.
belles Princeffes des pays voifins , fans,
que pour cela Abbas eût été obligé de
quitter fa Cour. Il fut queftion d'ufer
d'un ftratagême à -peu-près femblable.
auprès de la Princeffe d'Imirette . Voilà
l'Eunuque encore une fois déguifé en
femme , & conduit en diligence jufqu'à
la Capitale de cette contrée. Il y voit
Zomrou , & en tire certains éclairciffemens
indifpenfables . Quant au furplus
, Abbas l'avoit mis à portée de
furmonter bien des obftacles , ou ce
qui revient au même , l'avoit mis en
état de prodiguer l'or. Il le prodigua &
féduifit tous ceux dont il crut avoir be--
foin. Mais nul d'entr'eux ne pénétra fes
vues . Il fe garda bien , furtout , de nommer
la Princeffe à ceux qui avoifinoient
fa demeure , inftruit d'avance , que ni
eux , ni même la plupart des femmes.
qui la fervoient , ne la connoiffoient
fous ce titre. Au furplus , il apprit que
la jeune Solitaire paroiffoit affez fouvent
à certaine fenêtre , donnant fur une plaine,
vafte & riante. Il fut charmé de la découverte
, fe rendit au lieu indiqué ,
& trouva , de plus , un petit bofquet
propre à favorifer fon deffein. Il étoit,
peu diftant de la fenêtre dont il vient
d'être parlé. L'Eunuque toujours dé20
MERCURE DE FRANCE.
guifé y entra , s'y plaça de maniere à
n'être vu qu'autant qu'il le voudroit
& attendit que la Princeffe daignât ellemême
fe laiffer voir.
1
Elle n'avoit fur ce point aucune répugnance
; chofe affez croyable dans
une jeune Beauté. Souvent même en
contemplant fes charmes dans une glace
, elle gémiffoit de les contempler feule
. Les jardins où elle ne trouvoit pour
toute compagnie que des fleurs , des
ftatues & des femmes , lui devenoient
infipides. Elle n'y jetroit les yeux , ou
ne les parcouroit que par défoeuvrement.
L'Eunuque fans quitter fon embufcade
, fongeoit aux moyens de l'attirer
du côté de la plaine. Il y réuffit avec
le fecours de quelques ariettes Italiennes
, qu'il fe mit à chanter de fon mieux ,
& fort bien. A peine fes accens eurent
frappé l'oreille de la Princeffe , qu'elle
accourut vers fa fenêtre favorite . Ellemême
étoit fort empreffée de voir la
Cantatrice étrangère , car elle jugea, quoiqu'à
regret , que cette voix ne pouvoit
être que celle d'une femme . De fon côté,
l'Eunuque fe tenoit à l'entrée du bofquet,
& là fans être vu trop à découvert ,
& fans difcontinuer de chanter, il tira fes
crayons & déſſina la Princeffe , qui enAVRIL.
1763.
21
chantée de fa voix , ne fongeoit ni à
l'interrompre , ni à difparoître. Déjà
même l'efquiffe du Portrait étoit achevée
, & l'Eunuque chantoit encore
étoit encore écouté . Il crut en avoir
affez fait pour le moment , renferma fes
crayons , & mit fin aux ariettes . Alors
la Princeffe donna ordre que la prétendue
Chanteufe lui fût amenée. C'étoit
ce que demandoit l'Agent travefti.
Il eft introduit auprès d'elle , gracieufement
accueilli , loué fur fa voix ; &
obligé de répondre à une foule de queftions.
?
Il les avoit prévues en partie , & ne
fut embaraffé par aucunes. Sohry lui
demanda entre autres chofes , fi les
Princeffes de fon Pays étoient belles
& les Princes fort galans ? Madame , répondit
la fauffe Italienne , aucune de ces
Princeffes ne vous égale en beauté ,
& tous les Princes de la terre deviendroient
galans , deviendroient paffionnés
, s'ils avoient le bonheur de vous
voir un feul inftant, Sohry ne répondit
rien à ce difcours , mais elle foupira ,
L'Eunuque étoit trop habile pour ne pas
entrevoir la caufe de ce foupir. Etre la
plus belle perfonne de l'Orient & paffer
pour la plus laide , n'avoir que dix22
MERCURE DE FRANCE.
huit ans & pas l'ombre de liberté ; ne
compter qu'un adorateur , qu'on ne voit
que rarement , qu'on n'aime que fort
peu , & ne pouvoir efpérer qu'un autre
le remplace : à coup fùr on foupireroit
, on gémiroit à moins ; & Sohry ,
en effet , ne ſe bornoit pas toujours à
foupirer.
Elle propofe à la fauffe Cantatrice de
s'arrêter quelque temps auprès d'elle .
C'étoit ce que l'Eunuque defiroit le plus ;
cependant il diffimula , oppofa quelques
obftacles faciles à lever , & fe conduifit
avec tant d'art qu'il augmenta l'empreffement
de Sohry , & diffipa tous
les foupçons de fes furveillantes. Il céda ,
enfin , & parut n'avoir fait que céder.
Son emploi confifta d'abord à chanter
auprès de la Princeffe , & à lui donner
quelques leçons de Mufique. Elle joignoit
à fes autres perfections , une voix
auffi propre à charmer l'oreille , que
fes
traits l'étoient à charmer les yeux. L'Eunuque
avoit foin de lui chanter les airs
les plus tendres , & c'étoit toujours
ceux qu'elle apprenoit le plus aifément.
Elle vouloit auffi qu'il lui expli
quât les paroles fur lefquelles ces avis
avoient été compofés . Mais le Traducteur
avoit prèfque toujours foin de leur
AVRIL. 1763: 23
donner un fens relatif à la fituation où
fe trouvoit fa charmante éléve , & aux
fentimens qu'il vouloit faire naître en
fon âme. Delà nouveaux foupirs , nouvelles
rêveries , nouvelles queftions. Il
crut l'inftant favorable pour hafarder
'une épreuve d'une autre genre. Ce fut
de placer le Portrait d'Abbas fous les
yeux de la Princeffe d'Imirette .
,
Sohry lui parloit fouvent & de l'ennui
attaché à une folitude perpétuelle ,
& de la difficulté de vaincre cet ennui.
Je ne vois qu'un moyen de l'éviter , &
c'eft à vous que j'en fuis redevable .
Mais on ne peut ni toujours entendre
chanter , ni toujours chanter foi -même.
Il eft , reprit vivement l'Italien d'autres
talens auffi récréatifs que celui - là ,
auffi faciles à acquérir . Si la Mufique
vous fait imiter & furpaffer le chant des
oifeaux de vos bofquets , la Peinture
par exemple , vous apprendroit à imiter
les oifeaux mêmes , & bien d'autres
objets plus intéreffans que des oifeaux.
Eh quoi ? reprit encore plus vivement
Sohry , auriez-vous auffi le talent dont
vous parlez ? Feu mon époux , repliqua
l'intrépide Italien , le poffédoit au plus
haut degré ; je conferve même le Portrait
d'un Prince de Perfe qu'il peignit
24 MERCURE DE FRANCE .
durant le féjour qu'il fit à Ifpahan .
A peine eut-il prononcé ces mots ,
que la Princeffe voulut voir le Portrait,
& à peine l'a -t-il mis en évidence
qu'elle s'en faifit , le fixe avec attention
, paroît s'émouvoir , loue avec exclamation
l'art du Peintre , & admire
encore plus , mais fans en rien dire , les
traits qu'il a imités . Elle s'informe cependant
qui on a voulu repréfenter dans
cette peinture , & file Peintre n'a point
flatté fon modéle ? Je fçais que fon
grand talent fut d'imiter la reffemblance
, reprit l'Eunuque ; mais j'ignore à
qui ce Portrait reffemble. Une mort
fubite empêcha mon époux de m'en
inftruire à fon retour au Caire où il
m'avoit laiffée. Quelqu'un , à qui la
Cour de Perfe eft connue , m'a dit reconnoître
ici les traits du grand Abbas
C'eft ce que je n'ai pu vérifier , & ce
que fans doute je ne vérifierai jamais .
L'Agent d'Abbas n'avoit pas cru devoir
paroître mieux inftruit de peur de
fe rendre fufpect . Il fçavoit d'ailleurs
que cette incertitude ne ferviroit qu'à
irriter l'impatience de la Princeffe , &
que cette impatience une fois fatisfaite
, la conduiroit à un fentiment plus
vif en core. Il ne fe trompoit pas. Sohry
tomba
AVRIL. 1763. 25
tomba dans une rêverie mélancolique
& profonde. Le Portrait qu'elle avoit
en fon pouvoir l'intéreffoit vivement.
Quelle impreffion ne feroit donc pas
fur elle l'objet qui y eft repréſenté ?
Quel dommage fi ce Prince n'exiftoit
plus ! & s'il exiftoit encore , quel plus
grand dommage d'ignorer qui il eſt ,
d'en être ignorée foi-même ? Toutes ces
penfées agitoient fucceffivement la Princeffe
captive. L'Eunuque l'examinỏit &
la devinoit . Elle lui fit une nouvelle
queftion. Cet Art , lui dit-elle , que
votre époux poffédoit fi bien , vous eftil
donc abfolument inconnu ? C'étoit
encore où l'adroit Emiffaire l'attendoit.
Il répondit que , fans y exceller , il s'y
étoit fouvent éffayé avec fuccès. Vous
pourriez donc , reprit la Princeffe , imiter
la figure de ce petit chien ? Vous en
jugerez , repliqua l'Eunuque , en préparant
fes crayons. A l'inftant même il
deflina cet animal , & le jour fuivant ,
il fit voir à Sohry le tableau déja fort
avancé. C'est dommage , lui dit- elle ,
de n'employer vos talens qu'à peindre
des animaux. J'ai une Efclave qui m'amufe
par fes folies , autant qu'une femme
peut en amufer une autre : fa figure
a quelque chofe d'original , & je vou-
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
drois par votre fecours en conferver la
copie. Volontiers , dit encore l'Eunuque
, à qui cette gradation parut devoir .
être bientôt fuivie d'une plus éffentielle .
Déja il demandoit
à Sohry la permiffion
de faire venir cette Efclave ... Attendez,
ajouta de nouveau la Princeffe ; tout ceci
eft , & doit être un mystère entre nous,
& l'Efclave la plus zélée peut devenir
indifcrette
. Ne pourriez-vous pas , pourfuivit-
elle en rougiffant
un peu, exercer
vos talens fur un autre objet ? Par
exemple , me peindre moi-même au lieu
d'elle Madame , repliqua l'Eunuque
tranfporté de joie , mais toujours habile
à diffimuler , je doute que tout l'effort
de l'Art puiffe aller jufques-là : mais
j'exquifferai de mon mieux ces traits.
que la Nature elle-même auroit peine
à reproduire une feconde fois .
•
Sohry lui demanda enfuite quelle
attitude lui fembloit la plus avantageufe
. Celle , répondit-il , qui vous eſt la
plus ordinaire . Il n'eft pas plus en votre
pouvoir d'être fans grâce que fane
beauté.
L'Eunuque alors commença librement
ce Portrait qui étoit l'objet principal
de fa miffion , & qu'il avoit cru
auparavant ne pouvoir éxécuter qu'à
AVRIL. 1763. 27
>
la dérobée . Le zéle qu'il avoit pour fon
Maître & les facilités que lui donnoit
la Princeffe , firent qu'il fe furpaffa
lui- même dans cette nouvelle occafion
. Il parut avoir peint la plus belle
Perfonne du monde , & n'égala pas
encore fon modéle . Cependant , chofe
affez rare , il fatisfit la Beauté qu'il avoit
peinte. Il fe propofoit de tirer une copie
éxacte de ce Portrait : la Princeffe
lui en épargna la peine . Elle lui permit
d'emporter l'Original dans fa Patrie.
Qu'il ferve , ajouta -t -elle , à m'y faire
mieux connoître que dans la mienne où
je dois toujours vivre ignorée. Elle prononça
ces mots d'une voix tremblante
fes yeux devinrent humides C'en fut
affez pour déterminer l'Eunuque à s'expliquer
un peu plus qu'il n'avoit fait jufqu'alors
; mais , cependant , toujours
par emblême ; forte de langage que fon
art le mettoit à même d'employer à fon
choix. Il n'eut pas le loifir d'en faire un
long ufage. La prochaine arrivée du
Prince de Georgie l'obligea de précipiter
fon départ. Sehry elle-même ne crut
pas devoir s'y oppofer. Mais , en partant
, il la fupplia d'accepter une autre
production de fon art , un tableau dont
elle pourroit voir un jour la répétition
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
au naturel. A ces mots , la fauffe Italienne
préfente à la Princeffe un paquet
bien enveloppé , bien cacheté , & s'éloige
en diligence.
Sohry foupçonne que c'eft quelque
autre Portrait , non moins anonyme
que le premier , dont l'Etrangère vient
de lui faire préfent. Elle rompt l'enveloppe
& voit un tableau compofé de
deux figures. Mais quelle eft fa furpriſe
de reconnoître dans l'une fa propre image
, & dans l'autre celle du Portrait
dont on vient de parler ! Cette derniere
figure étoit repréfentée aux pieds de
celle de Sohry & lui offroit un Sceptre.
Le Prince , d'ailleurs , étoit orné de tous
les attributs du Monarque , & même
du Conquérant. Mais c'étoit là tout ;
rien de plus ne fervoit à indiquer fon
nom. L'Agent d'Abbas s'étoit tenu fur
cette réſerve , ne fe croyant pas autorifé
à en dire plus , & craignant furtout
, d'en dire trop.
C'eſt Abbas ! difoit Sohry en ellemême
; plus d'une raifon me porte à
le préfumer. Mais hélas ! Si c'eft lui ,
que de raifons s'oppofent à fes vues ?
Ne s'expliquera-t-il point trop tard ? Me
fera-t-il jamais poffible de l'entendre ,
ou permis de l'écouter ?
AVRIL. 1763 . 29
Ces réfléxions fe renouvelloient fouvent
dans fon âme , & l'attriftoient
toujours. Cependant l'Eunuque arrive
à Ifpahan ; inftruit le Monarque de ce
qu'il a fait , & l'exhorte à venir luimême
achever un ouvrage fi heureuſement
commencé. Le Portrait de Sohry
étoit pour Abbas une exhortation encore
plus éfficace. Il lui parut fi beau
qu'il le foupçonna d'être un peu flatté.
Le Peintre cependant , lui proteſtoit
qu'en cette occafion , l'art étoit reſté
fort au-deffous de la nature , & cet aveu
ne partoit point d'une fauffe modeftie :
Sohry étoit auffi fupérieure à fon Portrait
, qu'il l'étoit lui-même à toutes
les Beautés dont le Sérail d'Abbas étoit
peuplé.
.
On ne tarda pas à voir paroître à
la Cour d'Imirette un envoyé du Sophy.
Cette ambaffade avoit un double objet
; de demander Sohry au nom d'Abbas
, ou de déclarer la guerre en cas
de refus. Lui-même regardoit ce refus
comme certain. Une haine ancienne ,
& par conféquent ridicule , & par conféquent
implacable , animoit les deux
nations , l'une contre l'autre . De fort
mauvais Politiques les entretenoient dans
ce préjugé ; & leurs Princes , qui fou-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
vent ne l'approuvoient pas , n'ofoient
éffayer de le détruire .
C'eft , furtout , ce que ne vouloit
point tenter Difvald , frère de Sohry ,
& de plus ennemi perfonnel d'Abbas.
Réfolu de réjetter fa demande , il prend
avec le Prince de Georgie , fon futur
beau-fière , des mefures pour lui réfifter.
On éffaye en même tems de
faire prendre le change à l'Envoyé du
Sophy. On ne lui parle que de la
pré endue laideur de Sohry , & pour
mieux l'en convaincre , on fait paroître
à fes yeux cette four aînée , difforme
à tous égards , & qui n'a rien de commun
avec fa cadette , excepté le nom .
L'Agent d'Abbas étoit fort furpris qu'un
Roi pût fe réfoudre à 'raffembler une
armée pour tenter une pareille conquête.
La vraie Sohry , celle qui occafionnoit
tout ce trouble , en étoit la moins
inftruite . Elle continuoit à vivre &
à s'ennuyer dans la folitude. Le tableau
que lui avoit laiffé l'Eunuque ,
en la quittant , occupoit fouvent fes
regards . Seroit-il bien vrai , qu'Abbas
ne me crût pas auffi affreufe qu'on
le publie Elle fe le perfuadoit de fon
mieux , & à tout évenement cette idéo
AVRIL. 1763. 31
la confoloit . Survint tout-à- coup le
Prince de Georgie occupé lui même
d'un idée fort affligeante pour elle , &
qu'il croit propre à le raffurer. Il
venoit , dis- je , exiger de fa Fiancée
un facrifice qui paroîtra toujours exceffivement
dur à une belle perfonne
, & même à une laide : c'étoit d'écrire
de fa propre main au Roi de
Perfe , qu'elle n'a ni agrémens , ni
beauté. Une telle propofition fit frémir
la Princeffe . Elle trouva que c'étoit
abufer de fa docilité & porter
Pafcendant jufqu'à la tyrannie . Elle gardoit
un morne & froid filence. Taymuras
réitére fa demande , & eft furpris
d'avoir été contraint de le faire .
He quoi ! lui dit-elle enfin , avec beaucoup
d'emotion & de vivacité , ma
réputation de laideur n'eft - elle pas fuffifament
établie ? ne paffai- je pas pour
un modéle de difformité ? Le Roi de
Perfe , reprit-il avec chagrin , n'en paroît
pas bien convaincu. Il vous fait
demander par un Ambaſſadeur , &
il vient lui-même appuyer cette demande
à la tête de cent mille hommes.
Cette réponſe rendit la Princeffe une
feconde fois rêveufe. Le dépit fur fon-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
vifage parut avoir fait place à d'autres
mouvemens & Taymuras crut même y
remarquer l'empreinte de la joie. Ce
fut une raifon de plus pour infifter
fur la démarche qu'il exigeoit. Eh que
produira ma lettre ? ajouta la Princeffe ;
détrompera- t-elle plutôt Abbas
que les
difcours de toute une Nation ? Une
ligne de votre main , repliqua Taymuras
, en fera plutôt crue que toutes les
bouches de l'Afie. Une femme qui déclare
qu'elle manque de beauté , ne doit
point trouver d'incrédules.
Sohry lui objecta encore que fa main
ne devoit pas être plus connue d'Abbas
que fa figure , qu'il ne pouvoit connoître.
Mais Taymuras lui apprit qu'une
lettre , qu'elle lui adreffoit dans certaine
occafion , étant tombée au pou
voir du Sophy , il connoiffoit & fon
écriture , & leurs engagemens réciproques.
A l'égard de vos charmes , pourfuivit
il , peut-être Abbas a -t- il fait fur
ce point certaines découvertes ; peutêtre
n'eft- ce qu'un foupçon , & c'eft ce
foupçon qu'il faut détruire .
C'étoit là au contraire , ce que Sohry
eût voulu confirmer. Il fallut , pour la
réduire , les ordres abfolus de la Reine
fa mère. Alors elle vit qu'il falloit céAVRIL.
17630
33
der . Hé bien , dit-elle à Taymuras , avec
un mouvement de dépit qu'elle ne put
contenir , voyons comment vous exigez
qu'on tourne cette lettre fingulière ?
Choififfez-en vous-même les expreffions;
je ne ferai qu'écrire fous votre dictée .
Volontiers , reprit Taymuras , & il
commença ainfi :
La Princeffe d'IMIRETTE , au Roi
DE PERSE.
à
ma J'apprends , Seigneur , que vous prétendez
m'arracher à mon pays ,
famille , au Prince qui doit être mon
époux. C'est à quoi vous ne parviendrez
jamais de mon aveu.
...
La Princeffe avoit écrit , fans interruption
, tout le commencement de
cette phrafe ; mais elle fe fit répéter la
fin jufqu'à trois fois . Taymuras pourfuivit
en ces termes :
Je dois même vous répéter ce que la
Renommée a dû vous apprendre ;
fuis peu digne de cet excès d'empreffement..
Ces derniers mots parurent encore
embarraffer Sohry. Eft -ce bien là ce
que vous avez voulu dire ? demandatelle
au Prince en rougiffant, Précifé-
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
ment , reprit-il ; & il répéta les mêmes
expreffions aufquelles il ajouta celles
qui fuivent :
J'ai moins d'attraits que la moins
belle des femmes de cette contrée.....
Vous me trouvez donc bien affreuſe ?
interrompit- elle de nouveau .... Ah !
vous n'êtes que trop adorable , reprit
Taymuras. Mais voulez - vous paffer
pour telle dans l'efprit du Roi de Perfe ?
Ah ! s'il eft ainfi , quittez la plume &
montrez-vous ? Sohry , quoique d'une
main tremblante , écrivit donc encore
ce que le Prince venoit de lui dicter.
Elle s'en croyoit quitte ; mais il
ajouta :
C'eft cette entiere privation de char
mes qui m'oblige à fuir tous les regards
; je voudrois pouvoir me fuir
moi-même ·
Chacun de ces mots faifoit friffonner
la Princeffe. L'altération de fon
vifage marquoit celle de fon âme . La
plume lui échappa de la main . En vérité
, Seigneur , dit- elle , en fe levant
avec dépit , j'ignore quand vous tarirez
fur mes imperfections ! Eh , madame
reprit Taymuras , à peine ce porAVRIL.
1763. 35.
trait idéal fuffit pour me raffurer ! Hébien
, ajouta Sohry , toujours fur le
même ton , je vais vous aider à finir
le tableau . A ces mots , faififfant un
miroir elle éxamine fes traits en détails
; & regardant Taymuras d'un
air ironique & fier : commençons , pourfuivit-
elle › par ces yeux : fans doute
qu'il faut les peindre petits , ronds ,
caves , fans efprit , fans activité ? A
merveille ! reprit Taymuras.
4
SOHRY .
Cette bouche , des plus grandes ; ces
lévres , pâles & livides ?
TAYMURAS,
On ne peut mieux !
SOHRY .
Ces dents , noires & mal rangées →
Bon !
TAYMURAS.
SOHRY.
Ce teint , fans blancheur , fans coloris
, fans vivacité ?
TAY MURA S..
: Parfaitement bien !
SOHRY.
Enfin , toute cette phyfionomie,maf
fade & rebutante ?
B- vj
36 MERCURE DE FRANCE.
TAY MEURAS.
Oui ! voilà le Portrait qu'il convient
d'envoyer au Roi de Perfe.
<
Sohry écrivit , en effet , toutes ces
chofes ; mais non fans murmurer contre
celui qui l'obligeoit à les écrire. La
lettre part , eft remife au Sophy & le
jette dans la plus extrême furpriſe. Il
compare cette lettre avec celle qui auparavant
eft tombée entre fes mains.
L'écriture lui en paroît toute femblable.
C'eft , difoit - il , Sohry ellemême
qui s'accufe de laideur : puis - je
refufer de l'en croire ? Mais fi je l'en
crois , l'Eunuque à coup fur , n'eft qu'un
impofteur. Il ordonne qu'on le faffe venir
, & lui prefcrit impérieuſement d'accorder
, s'il le peut , les deux Portraits :
celui qu'il a fait de Sohry en peinture
& celui qu'elle fait d'elle -même par
écrit.
Chaque ligne que lifoit l'Eunuque
ajoutoit à fon étonnement. Il reconnoît
la main de la Princeffe , & ne recon- .
noît aucun de fes traits dans les détails
burleſques dont cette lettre eft remplie .
Ce n'eft pas tout ; arrivent à l'inſtant
même des dépêches de l'Envoyé du
Sophy , dépêches qui femblent confirmer
en tout point les détails de la let
AVRIL. 1763. 37
tre. L'Eunuque , hors de lui-même
tombe aux genoux d'Abbas. Je jure par
le Commentaire d'Aly , s'écrie le Renégat
Italien , que le portrait que j'ai remis
à votre Majefté eft encore bien inférieur
aux charmes de la Princeffe d'Imirette
, & que la peinture qu'elle fait
ici d'elle-même , n'eft que pour vous
faire prendre le change , comme on l'a
fait prendre à votre Miniftre.
Quoi ! s'écria le Sophy indign é , cette
femme me mépriferoit au point de vouloir
que je la cruffe laide ? Il y a peu
d'exemples d'un mépris porté jufques-là .
N'importe, c'est ce qu'il faut vérifier . En
effet , dès le jour même , il donna des
ordres pour faire marcher une armée
nombreuſe vers les frontièresd'Imirette ,
& peu de temps après , il marcha luimême
pour la commander. Il eut foin
de conduire l'Eunuque avec lui pour
deux raifons ; pour le mettre à même de
fe juftifier , ou pour le faire pendre s'il
ne fe juflifioit pas .
On fçut bientôt à la Cour d'Imirette
qu'il falloit ou fe battre , ou trouver au
Roi de Perfe , une Princeffe auffi belle
qu'il fe la figuroit . On s'en tint au premier
parti. Quant à celle dont la beauté
occafionnoit tant de mouvemens , elle
38 MERCURE DE FRANCE.
Qût volontiers approuvé le parti le plus
doux. Il eft rare qu'une femme fache
mauvais gré à tel amant que ce puiffe
être des efforts qu'il fait pour l'obtenir
, & Sohry étoit fort contente que
fa lettre n'eût point ralenti ceux d'Abbas.
qui
Les Rois d'Imirette & de Georgie
avoient réuni leurs forces . Ils s'étoient
retranchés , & attendoient Abbas , quit
ne fe fit pas long- temps attendre. Il les
attaqua fans héfiter. Le combat fut rude
& fanglant. Les deux Rois alliés s'y comporterent
, l'un en Souverain qui défend
fes Etats , l'autre en amant qui défend
fa maîtreffe . Mais les efforts d' Abbas ne
furent pas moins grands , & furent plus
heureux . Il remporta une victoire complette
, détruifit , ou diffipa l'armée ennemie
, & pourfuivit les deux' Chefsjufqu'à
la Ville où le frère de Sohry tenoit
fa Cour.
Inftruit par l'Eunuque Italien que
la Princeffe tenoit la fienne ailleurs
il y marcha fur le champ , tandis que
la meilleure partie de fes troupes bloquoit
la Capitale. Il arrive & apprend
qu'en effet Sohry habite ce fejour. On
conçoit fans peine l'excès de fon impatience
& de fa joie . Il ordonne qu'on
le conduife vers la Princeffe. Il eft obéis
AVRIL 1763 . 39
Mais que voit-il ? Un'objet auffi hideux
qu'il efpéroit le trouver féduifant ,
le vrai modéle du portrait exprimé dans
la lettre qu'il a reçue avant fon départ
; en un mot , la difforme Princeffe
qu'on a déja fait voir à fon Envoyé !
Certains rapports faits aux deux Rois
fur le féjour & le départ de la fauffe
étrangère , les avoit déterminés à ſubſtituerdans
cette même folitude l'aînée
à la cadette. Abbas fit quelques queftions
à fa prifonnière. Les réponfes qu'il
en reçut , augmenterent fon déplaifir.
Elles étoient parfaitement conformes à
la lettre qu'il fuppofoit avoir été écrite
par elle ; & il refte perfuadé que cette
Sohry fi fameufe par fa beauté, ne doit
l'être que par fa laideur. Je n'ai nuk
reproche à lui faire , difoit Abbas , elle
eft encore plus difforme qu'elle ne me
l'écrit. Pour toi , miférable , ajouta - t-il
en parlant à l'Eunuque , ce qui la juf
tifie te condamne : cette exceffive dif
formité eft l'arrêt de ta mort.
Grand Roi ! s'écria l'Eunuque , en
tombant de nouveau aux pieds . dur
Sophy , que votre Majefté me laiffe
éclaircir ce mystère. Il y en a un dans
tout ceci que je ne connois pas . J'ai
eu à peindre & j'ai peint la plus
40 MERCURE DE FRANCE.
belle perfonne du monde : ce n'eft
donc pas celle
que vous voyez. Mais
celle que j'ai peinte exifte , j'en réponds
fur ma tête , que vous ferez le maître.
de me faire enlever demain comme
aujourd'hui . De grâce retournez vers la
Capitale , hatez - en le fiége , la prife.
pourra mettre entre vos mains une capture
encore plus précieuse.
Zomrou eût pû en partie développer
cette énigme.Mais lui-même avoit laiffé.
pénétrer fes deffeins : il étoit gardé à
vue par ordre des deux Rois , depuis le
jour de l'arrivée du Miniftre d'Abbas .
Par cette raiſon , il n'avoit pas été plus
utile à cet Envoyé qu'il ne pouvoit l'être
alors au Sophy même. Abbas prit donc
une double réfolution . Ce fut de preffer
la Ville affiégée , & de faire battre
la campagne par des Emiffaires munis
du Portrait que l'Eunuque avoit tracé .
Le Prince leur ordonna de lui amener
toutes les femmes qui auroient quelque
reffemblance avec ce Portrait . L'Eunuque
ambitionnoit cette commiffion ;
mais Abbas ne lui permit pas de s'éloigner
de lui. Il vouloit s'en fervir à diftin-.
guer la Princeffe , au cas qu'elle fe trouvât
dans la Ville , ou pouvoir venger
fur lui fon chagrin , au cas qu'elle ne
fe trouvât nulle- part.
"
AVRIL. 1763. 41
Le Siége fut pouffé avec tant de vigueur
qu'en peu de jours la Ville n'avoit
plus guéres que la moitié de fes défenfes
& de fa garnifon . Mais le courage
des deux Rois étoit toujours le
même. Ils ne vouloient ni fe rendre
ni livrer la Princeffe qu'Abbas eût préferé
à toutes les Villes de leurs Etats.
Elle n'étoit point d'ailleurs dans la Capitale.
Sohry inconnue & déguisée
habitoit un afyle fi peu fait pour
elle
qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on
dût l'y chercher. Là , elle gémiffoit fur
fes charmes qui caufoient l'oppreffion
de fa Patrie. Mais prèfque certaine
qu'Abbas eft celui dont elle adore en
fecret l'image , elle n'ofe le qualifier
d'oppreffeur. Elle fent même qu'il ne
tient qu'à ce léger éclairciffement pour
qu'il foit , à-peu- près , juftifié dans for
âme.
,
Cependant , le péril augmentoit fans
relâche pour la Capitale. D'un inſtant
à l'autre la Place pouvoit être forcée
pillée , faccagée . Le Roi Difvald , réfolu
à tout , excepté à voir fa Maîtreffe
& fa Mère expofées aux fuites qu'entraîne
le fac d'une Ville , prit le parti
de les faire échapper , l'une après l'autre
, par une voie qu'il croyoit füre,
42 MERCURE DE FRANCE .
Mais Abbas avoit pris des précautions
plus fùres encore . Peu d'inftans après
feur fortie on lui amena les deux fugiti
ves.
J'ai déja dit que la mère de Sohry ne
cédoit en beauté qu'à Sohry même.
Il y avoit , de plus , entre elles , cette
forte de reffemblance qui ne fuppofe
pas toujours une entiére égalité de charmes.
Par cette raifon le Portrait qu'avoit
tracél'Eunuque , Portrait bien inférieur
à l'original , reffembloit beaucoup
plus à la premiere qu'à la feconde.
Abbas au premier coup d'oeil s'y
méprit & crur tout l'emblême expliqué.
Les charmes de fa Captive firent même
tant d'impreffion fur lui , qu'il ne fongea
plus à faire d'autres recherches , & que
' Eunuque Peintre lui parut abfolument
juftifié . Mais celui - ci prétendit lui-même
ne l'être pas encore. Il affura fon Maître
que jamais cette Princeffe n'avoit fervi
de modéle au Portrait , en queſtion ,
& qu'à coup für ce modéle exiftoit..
S'il eft ainfi , Madame , reprit Abbas
, en s'adreffant à la mère de Sohry
vous voyez dès à préfent ce qui peut &
doit former votre rançon. Un objet qui
vous reffemble peut feul vous remplacer
auprès de moi. Vous régnerez , dang
AVRIL. 1763. 43
mon Sérail , ou bien la Princeffe votre
fille y occupera le rang qui vous eft
offert. Je ne puis renoncer à l'une que
pour obtenir l'autre.
>
Ce difcours fit frémir la belle prifonnière
. Elle conjura en vain le Sophy de
fe rappeller le voeu par lequel elle s'étoit
liée vou qui ne lui permettoit plus:
de difpofer d'elle- même . Un pareil motif
a bien peu de pouvoir fur l'âme d'un
Sectateur d'Aly. A peine Abbas parutil
y faire quelque attention : Il ne dépend
que de vous , Madame , reprit - il , &
de garder vos voeux , & de combler les
miens. Que l'aimable Sohry vienne jouir
d'un avantage que vous dédaignez , fau
te de le bien connoître . N'efpérez pas
du moins, que je cherche à étouffer l'a
mour le plus fincère & le plus ardent ,
lorfque vous paroîtrez n'écouter qu'une
haine injufte & de vains préjugés .
Abbas , qui n'avoit prèfque pas remarqué
Fatime ( c'eft le nom de la fille
de Zomrou ) l'envifagea lorfquelle commençoit
à murmurer , tout bas , de
cette inattention . Abbas. trouva l'amour
de Difvald parfaitement bien fondé.
Fatime avoit affez de charmes pour l'en--
flammer lui-même , fi elle n'eût pas eu
Sohry pour rivale. Il fongea cepen
44 MERCURE DE FRANCE
dant à faire craindre au Roi d'Imirette
que Sohry n'éffayât trop tard de l'emporter
fur Fatime.
Ce ftratagême lui réuffit. A peine
Difvald eut appris la captivité de fa
mère & de fa maîtreffe , qu'il fongea:
férieufement à les échanger pour fa
foeur. Ce fut dans ce moment là-même ,
que les Emiffaires d'Abbas lui amenerent
une jeune perfonne vêtue en Efclave
, & infiniment plus belle encore
que le portrait qu'il leur avoit confié.
On s'empreffe , on regarde , on admire.
C'eft Sohry ! s'écrie auffitôt l'Eunuque ;
c'eft ma fille ! s'écrie la Princeffe Douairiere
: c'eſt Abbas ! s'écrie en même
temps la prétendue Efclave , & elle s'évanouit.
Abbas , hors de lui - même , ébloui de
tant d'attraits , & ne fachant comment
interpréter cette défaillance & cette exclamation
fubites , ordonne qué les
fecours foient prodigués à la Princeffe.
Lui-même eft le plus ardent à la fecourir.
Au milieu de quelques agitations
inévitables, une boete cachée dans
ſes habits d'eſclave s'échappe & tombe.
Abbas croit la reconnoître , s'en faifit ,
l'ouvre & y trouve fon portrait. A
cette vue , toute fa fierté afiatique difAVRIL.
1763. 45
paroît ; il tombe aux genoux de la fauffe
efclave. Adorable Sohry , s'écria- t- il !
quoi même en fuyant ma perfonne ,
vous fuyiez avec mon image ! Il eſt
donc vrai que vous ne m'évitiez que
par contrainte ? Ah, ceffez de gêner vos
fentimens & daignez - en recueillir les
fruits à peine les croirai - je affez
payés de toute ma tendreffe & de
toute ma puiffance.
Sohry , en ce moment , ouvre les
yeux. Quelle eft fa furprife ! elle voit
fe réalifer la tableau que l'Eunuque
lui a laiffé en la quittant ; elle voit
en perfonne le fuperbe Abbas dans
l'attitude où elle l'a vû tant de fois en
peinture ; elle le voit à fes pieds ! Un
mouvement de joie qu'elle cherche à
cacher une forte de confufion modefte
ajoutent encore à fa beauté.
Survient à l'inftant la Reine fa mère ,
& fa confufion augmente. Mais un
Envoyé du Roi d'Imirette vint mettre
fin à leur embarras réciproque . Il venoit
propofer pour l'échange des deux
premieres captives , celle que le hazard
avoit déja mis au pouvoir du Sophy.
Ce qui n'empêcha pas que l'échange
ne fut accepté , la paix faite , & ce qui
46 MERCURE DE FRANCE .
dit encore infiniment plus , toute femence
de guerre éteinte .
Abbas reffentoit fon bonheur , au
point de vouloir que tous les autres
fuffent heureux . Il acerut les Etats du
Roi d'Imirette , qui époufa Fatime ; il
fit époufer fa propre foeur au Princ eà
qui il enlevoit Sohry : il partagea avec
cette dernière toute fa puiffance &
la laiffa régner fans partage fur fon
âme. L'Eunuque mit fin à fes voyages ;
& Sohry en fixant le coeur de fon Epoux,
afura aux Princes voifins leur repos ,
leurs femmes & leurs Etats .
Par M. DE LA DIXMERIE .
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Résumé : ABBAS ET SOHRY, NOUVELLE PERSANNE.
Le texte raconte l'histoire du roi Abbas de Perse, connu pour ses conquêtes territoriales et son goût pour les femmes. Il entend parler de la princesse Sohry d'Imirete, réputée pour sa beauté exceptionnelle. Pour la protéger, sa mère et ses proches diffusent la rumeur qu'elle est laide et l'isolent dans un château inaccessible. Zomrou, un ancien ministre jaloux, informe Abbas de la véritable beauté de Sohry. Abbas envoie alors un eunuque italien, doué en musique et en peinture, déguisé en chanteuse, pour approcher Sohry. L'eunuque séduit Sohry par ses talents et lui montre un portrait d'Abbas sans révéler son identité. Intriguée et émue, Sohry tombe en rêverie. L'eunuque peint un portrait de Sohry et lui offre un tableau représentant deux figures, dont un prince aux attributs royaux. Sohry suspecte qu'il s'agit d'Abbas. L'eunuque retourne à Ispahan et informe Abbas, qui décide de se rendre en Imirete. Le frère de Sohry, Difvald, refuse la demande d'Abbas et prépare la guerre. Taymuras, prince de Géorgie, demande à Sohry d'écrire une lettre affirmant son manque de beauté, ce qu'elle fait à contrecœur. Abbas, surpris par la lettre, ordonne à l'eunuque d'expliquer la contradiction entre le portrait et la lettre. Abbas marche vers l'Imirete avec une armée et assiège la capitale après une bataille victorieuse. L'eunuque révèle qu'Abbas a vu l'aînée des princesses, substituée à la cadette. Abbas poursuit la véritable Sohry. Pendant le siège, la mère et la sœur de Sohry tentent de s'échapper mais sont capturées. Abbas, ébloui par la beauté de la mère de Sohry, croit d'abord qu'elle est la princesse. L'eunuque insiste sur l'existence de la véritable Sohry, qui est finalement retrouvée déguisée en esclave. Abbas, reconnaissant son portrait chez elle, comprend qu'elle l'aime en secret. La paix est conclue, et Abbas épouse Sohry, accordant des mariages avantageux à ses alliés pour assurer la stabilité régionale.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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198
p. 55-63
DIALOGUE entre DÉMOCRITE & MOLIERE.
Début :
N'EST-CE pas vous que les sottises des hommes faisoient rire ? [...]
Mots clefs :
Ridicule, Athéniens, Auteurs, Discours, Sottises, Corriger les hommes
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texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE entre DÉMOCRITE & MOLIERE.
DIALOGUE entre DÉMOCRITE &
N
MOLIERE.
MOLIER É.
' EST - CE pas vous que les fottifes
des hommes faifoient rire ?
DEMOCRITE.
N'eft- ce pas vous qui faifiez rire les
hommes de leurs fottifes ?
MOLIER E.
Qui ; notre emploi fut très- différent ,
comme vous voyez.
DEMOCRIT E.
Je choifis le moins pénible , celui
en même temps , qui me parut le plus
Civ
$6 MERCURE DE FRANCE.
propre à corriger l'efpéce humaine de
fes travers.
MOLIERE.
L'expérience dut bientôt vous détromper.
Loin que ces ris perpétuels
guériffent les Athéniens de leurs folies ,
ils chargerent , dit-on , Hippocrate du
foin de vous guérir de la vôtre.
DEMOCRITE.
J'avoue que j'ai laiffé mes Compatriotes
auffi extravagans qu'ils l'étoient
d'abord. Mais vous-même , qu'euffiezvous
fait à ma place ?
MOLIERE.
Ce que j'ai fait depuis vous . Au lieu
de me livrer à un rire immodéré , &
dès-lors , un peu ridicule , j'aurois tracé
le tableau des travers qui le provoquoient.
DEMOCRITE.
C'eût été vous- même rifquer le fort
de Zeuxis , qui mourut , à force de
rire , en contemplant certain grotesque
portrait qu'il venoit de tracer.
MOLIER E.
Oh , pour moi , je n'ai jamais ri .
AVRIL. 1763. 57
DÉMOCRITE.
Vous euffiez donc pleuré.
MOLIERE.
Ne diroit- on pas , à vous entendre
que vos Athéniens eurent un brévet
exclufif de ridicule ? Nos François ne
pourront - ils , au moins , prétendre au
parallèle ?
DEMOCRITE.
J'en doute. Figurez-vous une Nation
Tégère , capricieufe , inconféquente ; approuvant
aujourd'hui ce qu'elle blâmera
demain ; fans but , fans réflexion , fans
caractére : changeant avec la même facilité
, de fyftême , de ridicules , de mo--
des & d'amis : une Nation , en un mot ,
qui n'a d'uniformité que dans fon inconftance....
Tels furent mes Compatriotes.
Auriez -vous eu de pareils objets
à peindre ?
MOLIERE,
A-peu-près ..
DÉMOCRITE ,
Par exemple , y eut- il jamais parmi
vous d'étourdi auffi effronté que notre
Alcibiade ?
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
MOLIER E.
Alcibiade eût été parmi nous un
homme à citer , une efpéce de Sage.
DÉMOCRIT E. •
Que dirons nous de ce Peuple qui
s'amufoit à plaindre le chien de cet
infenfé , & qui ne plaignoit pas tant
de maris dont il féduifoit , ou enlevoit
la femme ?
MOLIER E.
J'ai connu certaine contrée où les
maris fupportoient plus facilement ces
fortes d'affronts , qu'un coup donné
mégarde à leur chien .
DEMOCRITE.
par
Qui n'eût pas ri , à ma place , de
voir cette multitude orgueilleufe ériger
une foule de ftatutes aux Orateurs qui
fçavoient le mieux louer fes travers &
Les caprices?
MOLIER E.
Chez nous la multitude ne peut
rien ; auffi n'eft - ce pas elle qu'on loue.
Il eft, en même temps , affez rare qu'un
Grand outre la reconnoiffance envers
ceux qui l'ont le plus flatté. Il fe borne
à trouver l'éloge un peu mince , &
AVRIL. 1763. 59
à oublier jufqu'au nom de l'Auteur .
DEMOCRITE.
N'ai-je pas vû ces mêmes Athéniens
traiter plus mal leurs meilleurs Généraux
que leurs plus mauvais Rhéteurs ,
& bannir des Murs de leur Ville
ceux qui les avoient le mieux défendus
?
MOLIERE.
›
Nos François fuivent une autre méthode.
Ils payent fouvent d'un malin
vaudeville les plus grandes actions
comme les plus grandes fautes , &
nulle difgrace ne les afflige , dès qu'il
en peut naître une épigramme.
DEMOCRITE .
A propos d'épigramme , parlons des
Auteurs mes contemporains. Que de
jaloufies , que de petiteffes dans les
plus Grands! Que de prétentions , que
d'orgueil dans les plus Petits ! Je crois les
voir encore s'agiter , cabaler , s'entremordre,
s'entre-détruire, avec autant de
fureur que les Grecs , & les Troyens ,
autre espéce de foux , combattirent
pour une Beauté déja furrannée ..
Oh certainement , vos Auteurs ont
été plus raisonnables !
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
MOLIER E.
Il femble , au contraire , que vous
ayez voulu les peindre . Mais je pour--
rois ajouter plus d'un trait au tableau .,
Si les Ecrivains modernes font infé--
rieurs aux anciens , ce n'eft pas du côté
de la tracafferie .
DÉMOCRITE.
Paffe encore pour certains Auteurs
& furtout pour les Poëtes. Mais que
dire des Philofophes ? Quelle contrariété
dans leurs difcours , dans leur
conduite , dans leurs fyftêmes ! Chacun
d'eux crée un monde à fa manière
& fe perfuade avoir faifi la vraie. J'ai
auffi , moi-même qui vous parle , bâti
mon Univers. Après quoi , j'ai ri de ce
frêle édifice , comme j'avois fait des
tant d'autres.
MOLIERE..
"
Nous ne manquons pas , non plus ,
de ces fortes d'Architectes . Il n'en eft
aucun qui ne croye avoir bâti fur de
meilleurs fondemens que tous fes rivaux
. Mais , au bout d'un quart de fiécle
, on pourroit dire de ces Monumens
, comme de la Ville de Priam ::
c'est ici ou fut Troye
AVRIL. 1763 .
or
DEMOCRITE.
Une telle manie a dû vous fournir
plus d'une fcène vraiment comique.
MOLIER E..
J'ai refpecté le peu que nous fçavions
d'Aftronomie , c'est - à - dire , tout ce
qui m'a paru démontré fur cette matière.
Mais & peut-être j'eus tort ) je.
ridiculifai dans les femmes ces fortes de
recherches.
DÉMOCRITE . {
Quoi ! parmi vous les femmes s'amufent
à mefurer les Cieux ? J'en félicite
leurs époux . Nos Athéniennes
pour la plûpart , facrifioient à d'autres:
genres de curiofité.
MOLIER E.
Oh ! nous avons auffi des curieufes
de plus d'une espéce..
DÉMOCRITE.
Leurs maris font - ils jaloux ? J'ai beau
coup ri des vaines précautions de certains
époux d'Athenes , éviter cer
tain accident qu'on n'évite guères que
par hafard.
pour
MOLIER E.
De mon temps , plus d'un mari eut le
même. foible ; & moi-même je n'en:
62 MERCURE DE FRANCE.
fus pas exempt. Mais j'eus le courage
de fronder & mon ridicule , & celui
des autres : leçon qui fructifia au point
que
mes fucceffeurs font réduits à fronder
un ridicule tout oppofé.
DÉMOCRITE.
Eft- ce la feule de vos leçons qu'on
ait prife trop à la lettre ?
MOLIERE.
J'en puis citer d'autres . Par exemple
, j'ai ridiculifé , & prèfque à tous
propos , le jargon barbare , le craffeux
pédantifme des Médecins de mon fiécle.
Aujourd'hui c'eft l'élégance de
leurs difcours , de leur parure & de leur
équipage , qui fert de matière aux Sarcafmes
de Thalie. Il en eſt ainfi de
quelques autres travers , qui n'ont fait
que fe métamorphofer en travers non
moins bifarres.
DÉMOCRITE.
Avouez donc , entre nous , que votre
méthode pour corriger les hommes
n'eft pas plus éfficace que la mienne.
MOLIER E.
C'eft ce que je n'avouerai pas. Un
ridicule anéanti , fût-il même remplacé
AVRIL. 1763. 63
par un autre , eft toujours un ridicule
de moins.
DEMOCRITE.
Comment cela ?
MOLIER E.
C'eft que tous deux euffent pu exifter
en même tems. Aux Précieufes ridicu
les , ont fuccédé les Petites -Maîtreſſes.
Mais fi je n'euffe réuffi à diffamer les premieres
, on les verroit marcher de frontavec
les fecondes.
DEMOCRITE.
Que conclure , enfin , de tout ceci ?
MOLIERE
.
Que la fource du ridicule eft intariffable
chez les humains ; qu'on peut
en prévenir les débordemens , mais non
en arrêter le cours : en un mot , qu'un
Moliere y trouveroit toujoursà réprendre
, & un Démocrite toujours à rire.
Par M. DE LA DIXMERIE.
N
MOLIERE.
MOLIER É.
' EST - CE pas vous que les fottifes
des hommes faifoient rire ?
DEMOCRITE.
N'eft- ce pas vous qui faifiez rire les
hommes de leurs fottifes ?
MOLIER E.
Qui ; notre emploi fut très- différent ,
comme vous voyez.
DEMOCRIT E.
Je choifis le moins pénible , celui
en même temps , qui me parut le plus
Civ
$6 MERCURE DE FRANCE.
propre à corriger l'efpéce humaine de
fes travers.
MOLIERE.
L'expérience dut bientôt vous détromper.
Loin que ces ris perpétuels
guériffent les Athéniens de leurs folies ,
ils chargerent , dit-on , Hippocrate du
foin de vous guérir de la vôtre.
DEMOCRITE.
J'avoue que j'ai laiffé mes Compatriotes
auffi extravagans qu'ils l'étoient
d'abord. Mais vous-même , qu'euffiezvous
fait à ma place ?
MOLIERE.
Ce que j'ai fait depuis vous . Au lieu
de me livrer à un rire immodéré , &
dès-lors , un peu ridicule , j'aurois tracé
le tableau des travers qui le provoquoient.
DEMOCRITE.
C'eût été vous- même rifquer le fort
de Zeuxis , qui mourut , à force de
rire , en contemplant certain grotesque
portrait qu'il venoit de tracer.
MOLIER E.
Oh , pour moi , je n'ai jamais ri .
AVRIL. 1763. 57
DÉMOCRITE.
Vous euffiez donc pleuré.
MOLIERE.
Ne diroit- on pas , à vous entendre
que vos Athéniens eurent un brévet
exclufif de ridicule ? Nos François ne
pourront - ils , au moins , prétendre au
parallèle ?
DEMOCRITE.
J'en doute. Figurez-vous une Nation
Tégère , capricieufe , inconféquente ; approuvant
aujourd'hui ce qu'elle blâmera
demain ; fans but , fans réflexion , fans
caractére : changeant avec la même facilité
, de fyftême , de ridicules , de mo--
des & d'amis : une Nation , en un mot ,
qui n'a d'uniformité que dans fon inconftance....
Tels furent mes Compatriotes.
Auriez -vous eu de pareils objets
à peindre ?
MOLIERE,
A-peu-près ..
DÉMOCRITE ,
Par exemple , y eut- il jamais parmi
vous d'étourdi auffi effronté que notre
Alcibiade ?
Cv
58 MERCURE DE FRANCE .
MOLIER E.
Alcibiade eût été parmi nous un
homme à citer , une efpéce de Sage.
DÉMOCRIT E. •
Que dirons nous de ce Peuple qui
s'amufoit à plaindre le chien de cet
infenfé , & qui ne plaignoit pas tant
de maris dont il féduifoit , ou enlevoit
la femme ?
MOLIER E.
J'ai connu certaine contrée où les
maris fupportoient plus facilement ces
fortes d'affronts , qu'un coup donné
mégarde à leur chien .
DEMOCRITE.
par
Qui n'eût pas ri , à ma place , de
voir cette multitude orgueilleufe ériger
une foule de ftatutes aux Orateurs qui
fçavoient le mieux louer fes travers &
Les caprices?
MOLIER E.
Chez nous la multitude ne peut
rien ; auffi n'eft - ce pas elle qu'on loue.
Il eft, en même temps , affez rare qu'un
Grand outre la reconnoiffance envers
ceux qui l'ont le plus flatté. Il fe borne
à trouver l'éloge un peu mince , &
AVRIL. 1763. 59
à oublier jufqu'au nom de l'Auteur .
DEMOCRITE.
N'ai-je pas vû ces mêmes Athéniens
traiter plus mal leurs meilleurs Généraux
que leurs plus mauvais Rhéteurs ,
& bannir des Murs de leur Ville
ceux qui les avoient le mieux défendus
?
MOLIERE.
›
Nos François fuivent une autre méthode.
Ils payent fouvent d'un malin
vaudeville les plus grandes actions
comme les plus grandes fautes , &
nulle difgrace ne les afflige , dès qu'il
en peut naître une épigramme.
DEMOCRITE .
A propos d'épigramme , parlons des
Auteurs mes contemporains. Que de
jaloufies , que de petiteffes dans les
plus Grands! Que de prétentions , que
d'orgueil dans les plus Petits ! Je crois les
voir encore s'agiter , cabaler , s'entremordre,
s'entre-détruire, avec autant de
fureur que les Grecs , & les Troyens ,
autre espéce de foux , combattirent
pour une Beauté déja furrannée ..
Oh certainement , vos Auteurs ont
été plus raisonnables !
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
MOLIER E.
Il femble , au contraire , que vous
ayez voulu les peindre . Mais je pour--
rois ajouter plus d'un trait au tableau .,
Si les Ecrivains modernes font infé--
rieurs aux anciens , ce n'eft pas du côté
de la tracafferie .
DÉMOCRITE.
Paffe encore pour certains Auteurs
& furtout pour les Poëtes. Mais que
dire des Philofophes ? Quelle contrariété
dans leurs difcours , dans leur
conduite , dans leurs fyftêmes ! Chacun
d'eux crée un monde à fa manière
& fe perfuade avoir faifi la vraie. J'ai
auffi , moi-même qui vous parle , bâti
mon Univers. Après quoi , j'ai ri de ce
frêle édifice , comme j'avois fait des
tant d'autres.
MOLIERE..
"
Nous ne manquons pas , non plus ,
de ces fortes d'Architectes . Il n'en eft
aucun qui ne croye avoir bâti fur de
meilleurs fondemens que tous fes rivaux
. Mais , au bout d'un quart de fiécle
, on pourroit dire de ces Monumens
, comme de la Ville de Priam ::
c'est ici ou fut Troye
AVRIL. 1763 .
or
DEMOCRITE.
Une telle manie a dû vous fournir
plus d'une fcène vraiment comique.
MOLIER E..
J'ai refpecté le peu que nous fçavions
d'Aftronomie , c'est - à - dire , tout ce
qui m'a paru démontré fur cette matière.
Mais & peut-être j'eus tort ) je.
ridiculifai dans les femmes ces fortes de
recherches.
DÉMOCRITE . {
Quoi ! parmi vous les femmes s'amufent
à mefurer les Cieux ? J'en félicite
leurs époux . Nos Athéniennes
pour la plûpart , facrifioient à d'autres:
genres de curiofité.
MOLIER E.
Oh ! nous avons auffi des curieufes
de plus d'une espéce..
DÉMOCRITE.
Leurs maris font - ils jaloux ? J'ai beau
coup ri des vaines précautions de certains
époux d'Athenes , éviter cer
tain accident qu'on n'évite guères que
par hafard.
pour
MOLIER E.
De mon temps , plus d'un mari eut le
même. foible ; & moi-même je n'en:
62 MERCURE DE FRANCE.
fus pas exempt. Mais j'eus le courage
de fronder & mon ridicule , & celui
des autres : leçon qui fructifia au point
que
mes fucceffeurs font réduits à fronder
un ridicule tout oppofé.
DÉMOCRITE.
Eft- ce la feule de vos leçons qu'on
ait prife trop à la lettre ?
MOLIERE.
J'en puis citer d'autres . Par exemple
, j'ai ridiculifé , & prèfque à tous
propos , le jargon barbare , le craffeux
pédantifme des Médecins de mon fiécle.
Aujourd'hui c'eft l'élégance de
leurs difcours , de leur parure & de leur
équipage , qui fert de matière aux Sarcafmes
de Thalie. Il en eſt ainfi de
quelques autres travers , qui n'ont fait
que fe métamorphofer en travers non
moins bifarres.
DÉMOCRITE.
Avouez donc , entre nous , que votre
méthode pour corriger les hommes
n'eft pas plus éfficace que la mienne.
MOLIER E.
C'eft ce que je n'avouerai pas. Un
ridicule anéanti , fût-il même remplacé
AVRIL. 1763. 63
par un autre , eft toujours un ridicule
de moins.
DEMOCRITE.
Comment cela ?
MOLIER E.
C'eft que tous deux euffent pu exifter
en même tems. Aux Précieufes ridicu
les , ont fuccédé les Petites -Maîtreſſes.
Mais fi je n'euffe réuffi à diffamer les premieres
, on les verroit marcher de frontavec
les fecondes.
DEMOCRITE.
Que conclure , enfin , de tout ceci ?
MOLIERE
.
Que la fource du ridicule eft intariffable
chez les humains ; qu'on peut
en prévenir les débordemens , mais non
en arrêter le cours : en un mot , qu'un
Moliere y trouveroit toujoursà réprendre
, & un Démocrite toujours à rire.
Par M. DE LA DIXMERIE.
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Résumé : DIALOGUE entre DÉMOCRITE & MOLIERE.
Le texte relate un dialogue entre Démocrite, philosophe grec, et Molière, dramaturge français, sur leurs méthodes respectives pour critiquer les travers humains. Démocrite choisit de rire des folies des hommes, tandis que Molière préfère les représenter dans ses œuvres pour les critiquer. Démocrite reconnaît que ses compatriotes athéniens restent aussi extravagants qu'auparavant, mais Molière affirme que son approche a eu plus d'impact. Ils comparent les ridicules et les travers de leurs nations respectives, avec Démocrite décrivant les Athéniens comme capricieux et inconstants, et Molière reconnaissant des similitudes chez les Français. Ils évoquent également les comportements des écrivains et des philosophes de leurs époques, soulignant les jalousies et les prétentions. Molière mentionne que les ridicules évoluent mais ne disparaissent jamais complètement, et que chaque époque a ses propres travers. Le dialogue se conclut sur l'idée que le ridicule est intarissable chez les humains, et que chaque génération trouvera toujours des sujets à critiquer ou à moquer.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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199
p. 15-29
LE RUSSE DETROMPÉ. ANECDOTE Philosophique, composée sur des Mémoires envoyés de Russie.
Début :
LA plupart des Rois qui ont reçu le surnom de Grand ne sont guère connus [...]
Mots clefs :
Russe, Rois, Empire, Europe, Milice, Pouvoir, Opiniâtreté , Religion
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texteReconnaissance textuelle : LE RUSSE DETROMPÉ. ANECDOTE Philosophique, composée sur des Mémoires envoyés de Russie.
LE RUSSE DETROMPÉ.
ANECDOTE Philofophique , composée
fur des Mémoires envoyés de Ruffie.
La plupart des Rois qui ont reçu le
furnom de Grand ne font guère connus
que par les grands maux qu'ils ont faits
à l'humanité. Vous ne l'avez pas porté ,
Princes , qui avez cru que vos Sujets
étoient des hommes & que , les Peuples
voiſins de votre Empire n'étoient pas vos
Sujets. Vous en méritiez un plus flatteur
, a mon Roi ! Le Souverain bienaimé
de la Nation la plus éclairée ,laplus
courageuſe , la plus généreuſe & la plus
équitable , eſt digne de recevoir tous
les titres qu'on décerne aux Héros. Nous
les avons tous rrenfermés dans un ſeul :
il eſt à la fois rexpreffion de l'amour ,
de la reconnoiffance & de la vérité.
Nous nous refſouviendrons toujours que
vous n'avez foutenu la guerre que pour
Phonneur de votre Couronne , &que
vous n'avez fait la paix que pour notre
bonheur.
Dans le petit nombre de Monarques
auxquels on accorda le furnom de Grand
16 MERCURE DE FRANCE .
pour avoir fait de grandes chofes , la
poſtérité verra avec joie Pierre I. Quand
il monta fur le Trône , la Ruſſie n'avoit
aucune influence dans les affaires de l'Europe
. Ses vaſtes déferts étoient menacés
de tous les côtés . L'intérieur de l'Etat
étoit troublé par des factions formidables .
Une milice infolente, accoutumée à faire
trembler ſes Maîtres , les retenoit ſous un
joug qu'ils n'oſoient fecouer. Un Patriarche
ambitieux ſe ſervoit habilement de
la crédulité du Peuple pour ufurper un
pouvoir qui le rendoit l'égal de fon
Souverain . La fuperftition compagne de
Pignorance, regnoit à fon gré fur les efprits.
Les Loix de cette Nation barbare
étoient autant d'abus qui s'oppoſoient à
ſa ſplendeur future. L'agriculture languiſſoit.
Les finances étoient mal adminiſtrées.
On manquoitdes manufactures
les plus utiles. Le commerce étoit négligé.
Le nom même des beaux arts
qui ſuppoſent l'abondance , étoit ignoré.
On est étonné des obſtacles qui ſe
préſentoient en foule pour créer de nouveaux
hommes , pour rendre le fceptre
de la Ruffie reſpectable à toutes les Puiffances
: Pierre vit tout ce qu'il falloit
faire pour y parvenir , & tout ce qu'il
falloit faire , il le fit.
2
JUIN. 1763. 17
;
Tout le monde ſçait que dans le ſyftême
de réformation qu'il ſuivit conftamment
, il entra dans des détails qui ,
pourparoître minucieux, ne ſont pas audeſſous
d'un ſage Législateur. De tous
les projets qu'il conçut pour adoucir la
rudeſſe des moeurs de ſes Sujets , celui
qui concernoit les habits& la barbe , excita
le plus de murmures ; & malgré la
gaîté qu'on mit dans l'exécution , il ſe
trouva pluſieurs entêtés qui aimerent
mieux ſe reléguer d'eux-mêmes au fond
de la Sibérie , que de confentir que des
Tailleurs & des Barbiers inhumains , rognaſſent
leurs habits & leur coupaſſent
entiérement la barbe.
Alexis Shereto fut du nombre de ces
victimes de leur opiniâtreré. C'étoit un
homme de quarante ans , qui avoit joui
de quelque crédit auprès de la Princeſſe
Sophie. Il étoit veuf & n'avoit qu'une
fille mariée à un des principauxBoyards.
Il étoit extrêmement conſidéré à cauſe
de ſa vaſte érudition ; car il avoit appris
à lire & à chiffrer en trois ans, d'un Marchand
Européen qu'il avoit logé chez
lui. Il étoit confulté dans toutes les affaires
de la Religion ; mais nos Mémoires
aſſurent qu'il ne voulut prendre aucun
parti dans cette fameuſe queſtion: ſea
18 MERCURE DE FRANCE.
voir fi l'on devoit faire le ſigne de la
croix avec deux doigts ou avec trois. Il
avoit été accuſé d'être Athée , Théiſte ,
Déifte , Matérialiſte , Philoſophe , parce
qu'il avoit eu le front d'avancer qu'un
homme qui auroit tué fon pere & fa mere
, n'en feroit pas quitte pour une prière
au grand S. Nicolas , & qu'il feroit néceffaire
qu'il fît pénitence. On avoit été
fur le point de convoquer un Concile
pour le condamner ; mais il avoit trouvélemoyende
conjurer l'orage , &de
regagner l'eſtime des Caſuiſtes que fa témérité
lui avoit fait perdre.
Alexis Shereto,avec une barbe qui lui
tomboit juſques ſur la ceinture & une
robe qui lui couvroit les talons , prit
joyeusement,le chemin de la Sibérie ,
trop content de n'apprendre que par la
Renommée les moyens que le Czar mettroit
en uſage pour forcer ſes Sujets à
devenir heureux. Il s'arrêta dans la Samoyédie,
& fe pratiqua une demeure fouterraine
ſuivant l'uſage des lieux. Il fur
bientôt célébre dans le Canton ; & les
Samoyedes qui n'ont du poil que fur la
tête , ne pouvoient comprendre qu'il eût
quitté Mofcou pour conſerver du poil au
menton .
On s'attend peut-être à trouver ici la
JU I N. 1763. 19
defcription du Pays des Samoyedes , &
des éclairciſſemens fur leur conformation&
fur les productions du fol ingrat
qu'ils cultivent. Nous ſcavons qu'il eft
beau de ne pas ignorer l'étendue des
plaines , la hauteur des montagnes , le
nombre de bourgades qu'on trouve dans
une Contrée; qu'il eſt utile d'en connoître
les plantes , les arbres , la culture
qu'on y emploie & laforme & la couleur
des individus qui l'habitent : mais nous
croyons en même-temps qu'il eſt plus,
beau &plusutile de s'occuper de l'étude
des moeurs ; & fans déprimer la Géographie
,l'Histoire Naturelle & la Phyſique ,
nous ne craindrons pas d'avancer que la
ſcience du coeur humain fera toujours les
délices du vrai Philoſophe ; & qu'il viendra
un temps , même en France , où l'on
aura plus d'obligation à un Moralifte
qui s'appliquera à connoître ſes ſemblables
& à les rendre meilleurs , qu'à un
Auteur qui mettra toute fa gloire à les
enrichir.
Les Samoyedes étoient alors abſolument
privés des notions les plus communes
& les moins abſtraites. Ils n'avoient
aucune idée de ce que nous entendons
par les mots de vice& de vertu. Leur Religion
étoit fans culte. Ils ſe bornoient à
20 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître un bon & un mauvais principe
; ils reſſembloient affez aux Sauvages
de l'Amérique ; & s'ils euſſent comtracté
l'habitude de marcher à quatre
pattes , on les eût pris pour cette eſpéce
d'animaux qu'un de nos Ecrivains appelle
des hommes par excellence.
Shereto , grand partiſan de l'ancienne
fimplicité , ſe félicitoit tous les jours de
vivre au milieu d'un Peuple affez heureux
pour être privé du ſens commun.
Que l'ignorance & la pauvreté , diſoitil
, ſont préférables à ces arts perfides qui
corrompent les moeurs en les poliſſant !
Le repos &l'innocence ſuffiſent à l'homme.
Les Loix ne ſont propres qu'à lui
ravir l'un & l'autre .
Tandis qu'il déraiſonnoit ainſi , il s'apperçut
qu'on avoit coupé la moitié de
fa récolte prochaine dans un petit champ
qu'il avoit cultivé lui-même. Il vit deux
hommes qui emportoient tranquillement
les gerbes qu'ils avoient faites. Il courut
à eux ; & dans la colère où il étoit, incapable
de garder aucune meſure , il les
chargea de coups en leur reprochant
le crime qu'ils venoient de commettre.
Les Samoyedes ne concevant rien à ſa
colère , ni à ſes reproches , lui rendirent
avec ufure les coups qu'ils en avoient
JUIN. 1763 . 21
reçus ; & l'ayant mis hors de combat ,
s'acheminerent tranquillement vers leur
habitation , chargés des fruits de leur
larcin.
Le pauvre Alexis , couché par terre ,
ſe plaignoit amérement d'avoir eſſuyé
laméchancetédes hommes dans un Pays
où ils ne ſçavoient ce que c'étoit que la
méchanceté. Un vieux Samoyede s'approcha
de lui. Alexis lui raconta ſa facheuſe
avanture. Il n'en épargna pas
les auteurs & leur donna les épithétes les
plus outrageantes. Le vieillard le porta
dans ſa caverne ; & après lui avoir laiſſé
le temps d'exhaler ſon dépit , il touffa
trois fois , ſe moucha proprement avec
ſes doigts & lui parla en ces termes.
Vousme faites pitié , mon cher frère ;
vous êtes vous-même l'artiſan de votre
infortune,& vous oſez vous plaindre! En
véritéje ne vous conçois pas. Que voulezvous
dire par votre bled qu'on vous a
pris ? Ce bled étoit-il plutôt à vous qu'à
vos frères ? La Terre n'eſt-elle plus la
mère commune de tous ? Fâchez-vous
donc auffi contre les animaux qui certainement
n'ont pas épargné votre bled.
Ceux qui vous en ont enlevé la moitié ,
méritoient de votre part des remercîmens:
ils pouvoient tout enlever ; & leur
20 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître un bon & un mauvais principe
; ils reſſembloient affez aux Sauvages
de l'Amérique ; & s'ils euſſent contracté
l'habitude de marcher à quatre
pattes , on les eût pris pour cette eſpéce
d'animaux qu'un de nos Ecrivains appelle
des hommes par excellence.
Shereto , grand partiſan de l'ancienne
fimplicité , ſe félicitoit tous les jours de
vivre au milieu d'un Peuple affez heureux
pour être privé du ſens commun.
Que l'ignorance & la pauvreté , diſoitil
, font préférables à ces arts perfides qui
corrompent les moeurs en les poliſſant !
Le repos &l'innocence ſuffiſent à l'homme.
Les Loix ne ſont propres qu'à lui
ravir l'un & l'autre .
Tandis qu'il déraiſonnoit ainſi , il s'apperçut
qu'on avoit coupé la moitié de
fa récolte prochaine dans un petit champ
qu'il avoit cultivé lui-même. Il vit deux
hommes qui emportoient tranquillement
les gerbes qu'ils avoient faites. Il courut
à eux ; &dans la colère où il étoit, incapable
de garder aucune meſure , il les
chargea de coups en leur reprochant
le crime qu'ils venoient de commettre.
Les Samoyedes ne concevant rien à ſa
colère , ni à ſes reproches , lui rendirent
avec ufure les coups qu'ils en avoient
JUIN. 1763. 21
1
reçus ; & l'ayant mis hors de combat ,
s'acheminerent tranquillement vers leur
habitation , chargés des fruits de leur
larcin.
Le pauvre Alexis , couché par terre ,
ſe plaignoit amérement d'avoir eſſuyé
la méchanceté des hommes dans un Pays
où ils ne ſçavoient ce que c'étoit que la
méchanceté. Un vieux Samoyede s'approcha
de lui. Alexis lui raconta ſa facheuſe
avanture. Il n'en épargna pas
les auteurs & leur donna les épithétes les
plus outrageantes. Le vieillard le porta
dans ſa caverne ; & après lui avoirlaiſſé
le temps d'exhaler ſon dépit , il touffa
trois fois , ſe moucha proprement avec
ſes doigts &lui parla en ces termes.
a
Vousme faites pitié , mon cher frère ;
vous êtes vous-même l'artiſan de votre
infortune,& vous oſez vous plaindre! En
véritéje ne vous conçois pas .Que voulezvous
dire par votre bled qu'on vous a
pris ?? Ce bled étoit -il plutôt vous qu'à
vos frères ? La Terre n'eſt-elle plus la
mère commune de tous ? Fâchez-vous
donc auffi contre les animaux qui certainement
n'ont pas épargné votrebled.
Ceux qui vous en ont enlevé la moitié ,
méritoient de votre part des remercîmens:
ilspouvoient tout enlever ; & leur
22 MERCURE DE FRANCE .
,
modération eſtune ſuite de l'eſtime qu'ils
ont pour vous. Cependant loin de reconnoître
leur honnêteté , comme vous
le deviez , vous les avez attaqués : il étoit
toutfimple , tout naturelqu'ils fe défendiffent.
Ils ſe ſonttrouvés les plus forts
&vous avez été roſſé ; cela eſt dans
l'ordre. Allons , croyez- moi , convenez.
que vous avez tort & tout vous fera pardonné.
Au reſte , fi le bled qu'ils vous
ont laiffé , ne vous ſuffit pas , les fruits
que vous voyez ſur ces arbres vous appartiennent
comme à nous. Nous nous
contentonsdu néceſſaire,&nous le prenons
indifféremment partout. Imiteznous
, & foyez perfuadé que nous fommes
trop juſtes pour voler fans en avoir
debonnes raiſons .
Shereto goûta ce diſcours tout étrange
qu'il étoit. Il en remercia Arixboul ( c'eſt
le nom du vieillard) & lui promit d'en
faire fon profit. Cependant la neige tomba
avec tant d'abondance , que fon bled
difparut à ſes yeux. Il ſe confola de ce
déſaſtre qu'il n'auroit pas éprouvé s'il
avoit été en état de travailler deux jours
plutôt. Il chercha un autre terrein plus
propre à tenterune nouvelle expérience ;
mais il ne trouva pas les outils qu'il avoit
faits pour remuer la terre. Arixboul étoit
JUIN. 1763. 23
le ſeul qui fût entré dans ſa caverne. Il
étoitdonc le ſeul qu'on put ſoupçonner
de les avoir pris. Alexis fut le trouver.
Il ne laiſſa échapper aucune plainte capable
d'indi poſer l'eſprit de ce grave
perſonnage. Arixboul convint du fait.
Vous avez ſçu fabriquer ces outils , lui
dit-il; il ne tient qu'à vous d'en fabriquer
d'autres. Pour moi qui ignore la
façon de les faire & qui en connois l'uſage
, j'ai pris la liberté de m'en faifir
dans le deſſein de cultiver une portion
de terre à votre exemple. Cela est tout
fumple , tout naturel ; & il faut que vous
foyez bien déraisonnable fi vous m'en
blâmez.
Shereto n'ofa pas repliquer &s'en retourna
en réfléchiſſant fur lesuſages des
Samoyedes , qui commençoient à lui
paroître un peu extraordinaires .
Apeine étoit- il rentré dans fa cabane ,
qu'il furvint un orage & un vent fi furieux
que la plupart des arbres en furent
renverſés. A travers le fifflement aigu
de la tempête , ildistingua une voix plaintive
qui demandoit du ſecours . Il dirigea
ſes pas du côté où cette voix ſe faifoit
entendre. Il apperçoit une jeune
fille qui lui demande l'hofpitalité. Il
étoit trop compatiſſant pour la refuſer
24 MERCURE DE FRANCE.
dans l'extrême danger où elle ſe trouvoit
réduite. Il la porta dans ſa caverne , car
elle n'avoit pas la force de marcher ; il
la déshabilla auprès du feu & fit fécher
ſes vêtemens.
La plus belle Samoyede ne feroit qu'un
objet rebutant pour nous autres François.
Une tête énorme , une grandebouche
, de petits yeux , un nez large &
camus , un teint couleur de terre & la
hauteur de deux ou trois pieds , ne feront
jamais qu'une petite horreur , bien
plus capable d'amortir nos feux, que de
les allumer. Il n'en eſt pas de même
pour un Solitaire Moſcovite qui déshabille
une ſemblable perſonne , ſurtout fi
elle n'a que feize ans , &la Samoyede
en queſtion n'en avoit pas davantage .
Alexis Shereto , privé depuis quatre
ans du commerce d'un ſexe qui fait les
plaiſirs ou les chagrins du nôtre , conçut
des defirs dont il modéra l'impétuofité.
Il penſoit en amant délicat ; il vouloit
plaire avant que de ſe rendre heureux.
Après avoir écouté l'hiſtoire de la
jeune Samoyede & lui avoir fait prendre
quelques alimens , il lui propoſade renoncer
à ſa famille où elle avouoit qu'elle
avoit été maltraitée , de répondre à la
tendreſſe qu'elle lui inſpiroit , & de demeurer
JUI N. 1763 . 25
meurer avec lui . La Samoyede l'examina
fort attentivement , & lui déclara enſuite
qu'elle ne s'uniroit jamais avec un
géant de fon eſpéce : ( il est bon d'obſerver
qu'Alexis avoit 5 pieds 3 pouces )
& qu'elle ſe ſentoit une répugnance invincible
pour les mentons barbus. O
Ciel ! s'écria Shereto , j'aurai quitté ma
patrie pour conferver ma barbe & ma
barbe mettra obftacle à ma félicité !Non ,
il ne ſera pas dit que je ferai toujours
malheureux par rapport à elle. En diſant
ceci , il prit ſes ciſeaux & ſe coupa
la barbe avec un courage foutenu par
l'amour & excité par l'eſpérance. La
Samoyede fatisfaite de ce facrifice confentit
à recevoir ſa foi. Il voulut l'engager
à lui jurer de lui être fidelle ; mais
elle s'en excuſa avec beaucoup de grâce ,
en l'affurant que cela n'étoit pas néceffaire.
Ils vécurent pendant pluſieurs mois
dans la plus parfaite intelligence. Leurs
plaiſirs n'étoient mêlés d'aucune amertume
; mais la coupe de la volupté eſt
enduite d'un poiſon lent, qui fait tôt ou
tard fon effet. L'humanité ne comporte
pointun bonheur durable. Dans le temps
qu'Alexis fe flatoit d'avoir fixé l'inconftance
de la fortune en fa faveur , & qu'il
B
26. MERCURE DE FRANCE .
croyoit que ſon ſort avoit pris une confif
tance que rien ne pourroit détruire , les
choſes changent de face : la tranquillité
de fon coeur lui eſt enlevée ; la colère &
la jalousie en prennent la place ; l'objet
de fon amour devient celui de ſa haine ;
enfin la jeune épouse diſparoît &le laiſſe
en proie aux tourmens de l'amour après
lui en avoir fait goûter les douceurs.
A-t- on jamais été trahi plus cruellement
, s'écrioit l'infortuné Shereto ? Ah !
je te reverrai , perfide: mais ne t'attends
pas à triompher de ma foibleſſe ; fi je
ſuis le ſeul dans ce canton qui ait à ſe
plaindre d'un crime , effaçons en le fouvenir
par la vengeance la plus terrible.
Tu m'a appris à dédaigner la vie . Du
même fer que j'aurai rougi de ton fang ,
je percerai à tes pieds ce coeur ulcéré dans
lequel tu régnes encore malgré tous tes
forfaits.
Arixboul furvint à temps pour empê-
{ cher l'effet de cet affreux projet. Inſenſé
Shereto , lui dit-il , tout autre qu'un Samoyede
qui ſçauroit farder la vérité , conviendroit
un moment que vous avez raifon,
pour mieux parvenir à vous prouver
que vous avez tort & à calmer vos tranfports.
Pour moi qui ne ſçais pas ufer de
cette lâche condeſcendance , je vous
JUIN. 1763 . 27
avoue franchement que votre courroux
eft abfolument dépourvu de motifs raifonnables
. Une fille quitte légérement
ſes parens pour quelques mauvais traitemens
: cela est tout simple. Un orage,
la furprend; il n'y a rien là d'extraordinaire.
Elle vous demande un aſyle , vous
le lui accordez.: cela eft naturel. Cette
fille vous plaît ; votre complaiſance vous
en fait aimer : cela est tout naturel.
Vous vivez enſemble & vous goûtez les
plaiſirs réſervés à l'union des deux ſexes :
cela est toutfimple. Cette fille qui s'étoit
attachée à vous de bonne foi , s'en détache
de même : cela est toutsimple. On
n'eſt pas maître d'aimer toujours . Enfin
elle vous quitte pour un autre : cela eft
tout naturel ; & à moins que vous ne
foyez l'ennemi déclaré de la fimplicité &
de la nature , vous devez convenir que
vous n'avez aucun fujet de murmurer
contre ma compatriote.
Alexis baiſſa la tête & courut s'enfermer
dans ſa caverne fans vouloir écouter
davantage les difcours du vieux Samoyede.
La douleur lui donna une fiévre
violente , dont il commença à redouter
les effets . Incapable de fortir pour chercherdes
ſimples qu'il ne connoiſſfoit pas ,
privéde tout fecours , & fon corps s'af-
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
foibliffant de jour en jour , l'image de la
mout s'offrit à lui avec cet appareil qui
la ren'd fi redoutable. C'eſt alors que le
Touvenirde Mofcou vint augmenter ſes
chagrins. Là du moins , diſoit-il , la vue
des Médecin's me conſoleroit de l'infuffifance
de leur' ast ; ma famille me prodigueroit
fes foins ; je recevrois des fecours
abondans : tandis qu'icije ſuis privé
des alimensles plus groffiers. Je m'applaudiſſois
d'être au milieu d'un peuple
qui vit dans l'état fi vanté de la pure na
ture , & j'y ai éffuyé des horreurs ignorées
dans les forêts qu'habitent les brigands.
J'apporte un peu de bled dans ce
climat ftérile : il y réuffit ; & quand je
m'apprête à le couper , je vois qu'on
m'a devancé , & les voleurs de mon bien
trouvent mauvais que je me fâche , &
ils m'afſomment de coups . Un vieillard
me raméne à ma caverne & le cruel me
dérobe des inftrumens néceſſaires. Une
jeune fille.... hélas ! l'expreffion de
l'innocence paroiſſoit fur fon front. Malheureux
que je fuis ! j'ai réchauffé dans
mon fein ce ſerpent qui m'a donné la
mort.... & qui m'a fait couper ma barbe.
Le bruit qu'on fit en enfonçant la porte
de fa caverne, l'interrompit au milieu
JUIN. 1763 . 29
de ſes triſtes réfléxions . Un homme vêtu
à l'allemande s'offrit à lui . C'étoit un de
ces étrangers que Pierre le Grand envoyoit
dans les vaſtes Provinces de fon
Empire pour inſtruire les Peuples des
réglemens qu'ilavoit faits pour les policer.
Le caractère de ſa phyſionomie inſpiroit
de la confiance . Alexis lui raconta tous
fes malheurs , & lui fit part du deſſein
où il étoit de retourner à Mofcou. L'Etranger
lui en procura les moyens. Sa
ſanté s'y rétablit promptement. Son efprit
y acquit plus de juſteſſe & d'étendue.
Il comprit enfin qu'il faut aux hommes
une Religion ſimple &majestueu .
ſe , une Philofophie lumineuse & modefte
, des Arts utiles & agréables , des
Loix juſtes & préciſes. En effet , dans
l'état actuel de laNature déchue, les hommes
n'ont aucune idée du juſte & l'injufte
, de l'utile & de l'honnête , du vrai &
du faux. L'intérêt perſonnel , père de
tous les crimes , eſtle ſeul flambeau qui
les guide. S'ils peuvent fans crainte de
repréſailles commettre une mauvaiſe
action qui leur procure un bien-être momentané
; ilsy trouvent les caractères du
juſte , de l'honnête&du vrai . Les hommes
font capables de tout fans la Religion
qui les oblige à être bons , ou fans
les lois qui les contraignent de
le paroître. Par M. de C*** à Lyon.
ANECDOTE Philofophique , composée
fur des Mémoires envoyés de Ruffie.
La plupart des Rois qui ont reçu le
furnom de Grand ne font guère connus
que par les grands maux qu'ils ont faits
à l'humanité. Vous ne l'avez pas porté ,
Princes , qui avez cru que vos Sujets
étoient des hommes & que , les Peuples
voiſins de votre Empire n'étoient pas vos
Sujets. Vous en méritiez un plus flatteur
, a mon Roi ! Le Souverain bienaimé
de la Nation la plus éclairée ,laplus
courageuſe , la plus généreuſe & la plus
équitable , eſt digne de recevoir tous
les titres qu'on décerne aux Héros. Nous
les avons tous rrenfermés dans un ſeul :
il eſt à la fois rexpreffion de l'amour ,
de la reconnoiffance & de la vérité.
Nous nous refſouviendrons toujours que
vous n'avez foutenu la guerre que pour
Phonneur de votre Couronne , &que
vous n'avez fait la paix que pour notre
bonheur.
Dans le petit nombre de Monarques
auxquels on accorda le furnom de Grand
16 MERCURE DE FRANCE .
pour avoir fait de grandes chofes , la
poſtérité verra avec joie Pierre I. Quand
il monta fur le Trône , la Ruſſie n'avoit
aucune influence dans les affaires de l'Europe
. Ses vaſtes déferts étoient menacés
de tous les côtés . L'intérieur de l'Etat
étoit troublé par des factions formidables .
Une milice infolente, accoutumée à faire
trembler ſes Maîtres , les retenoit ſous un
joug qu'ils n'oſoient fecouer. Un Patriarche
ambitieux ſe ſervoit habilement de
la crédulité du Peuple pour ufurper un
pouvoir qui le rendoit l'égal de fon
Souverain . La fuperftition compagne de
Pignorance, regnoit à fon gré fur les efprits.
Les Loix de cette Nation barbare
étoient autant d'abus qui s'oppoſoient à
ſa ſplendeur future. L'agriculture languiſſoit.
Les finances étoient mal adminiſtrées.
On manquoitdes manufactures
les plus utiles. Le commerce étoit négligé.
Le nom même des beaux arts
qui ſuppoſent l'abondance , étoit ignoré.
On est étonné des obſtacles qui ſe
préſentoient en foule pour créer de nouveaux
hommes , pour rendre le fceptre
de la Ruffie reſpectable à toutes les Puiffances
: Pierre vit tout ce qu'il falloit
faire pour y parvenir , & tout ce qu'il
falloit faire , il le fit.
2
JUIN. 1763. 17
;
Tout le monde ſçait que dans le ſyftême
de réformation qu'il ſuivit conftamment
, il entra dans des détails qui ,
pourparoître minucieux, ne ſont pas audeſſous
d'un ſage Législateur. De tous
les projets qu'il conçut pour adoucir la
rudeſſe des moeurs de ſes Sujets , celui
qui concernoit les habits& la barbe , excita
le plus de murmures ; & malgré la
gaîté qu'on mit dans l'exécution , il ſe
trouva pluſieurs entêtés qui aimerent
mieux ſe reléguer d'eux-mêmes au fond
de la Sibérie , que de confentir que des
Tailleurs & des Barbiers inhumains , rognaſſent
leurs habits & leur coupaſſent
entiérement la barbe.
Alexis Shereto fut du nombre de ces
victimes de leur opiniâtreré. C'étoit un
homme de quarante ans , qui avoit joui
de quelque crédit auprès de la Princeſſe
Sophie. Il étoit veuf & n'avoit qu'une
fille mariée à un des principauxBoyards.
Il étoit extrêmement conſidéré à cauſe
de ſa vaſte érudition ; car il avoit appris
à lire & à chiffrer en trois ans, d'un Marchand
Européen qu'il avoit logé chez
lui. Il étoit confulté dans toutes les affaires
de la Religion ; mais nos Mémoires
aſſurent qu'il ne voulut prendre aucun
parti dans cette fameuſe queſtion: ſea
18 MERCURE DE FRANCE.
voir fi l'on devoit faire le ſigne de la
croix avec deux doigts ou avec trois. Il
avoit été accuſé d'être Athée , Théiſte ,
Déifte , Matérialiſte , Philoſophe , parce
qu'il avoit eu le front d'avancer qu'un
homme qui auroit tué fon pere & fa mere
, n'en feroit pas quitte pour une prière
au grand S. Nicolas , & qu'il feroit néceffaire
qu'il fît pénitence. On avoit été
fur le point de convoquer un Concile
pour le condamner ; mais il avoit trouvélemoyende
conjurer l'orage , &de
regagner l'eſtime des Caſuiſtes que fa témérité
lui avoit fait perdre.
Alexis Shereto,avec une barbe qui lui
tomboit juſques ſur la ceinture & une
robe qui lui couvroit les talons , prit
joyeusement,le chemin de la Sibérie ,
trop content de n'apprendre que par la
Renommée les moyens que le Czar mettroit
en uſage pour forcer ſes Sujets à
devenir heureux. Il s'arrêta dans la Samoyédie,
& fe pratiqua une demeure fouterraine
ſuivant l'uſage des lieux. Il fur
bientôt célébre dans le Canton ; & les
Samoyedes qui n'ont du poil que fur la
tête , ne pouvoient comprendre qu'il eût
quitté Mofcou pour conſerver du poil au
menton .
On s'attend peut-être à trouver ici la
JU I N. 1763. 19
defcription du Pays des Samoyedes , &
des éclairciſſemens fur leur conformation&
fur les productions du fol ingrat
qu'ils cultivent. Nous ſcavons qu'il eft
beau de ne pas ignorer l'étendue des
plaines , la hauteur des montagnes , le
nombre de bourgades qu'on trouve dans
une Contrée; qu'il eſt utile d'en connoître
les plantes , les arbres , la culture
qu'on y emploie & laforme & la couleur
des individus qui l'habitent : mais nous
croyons en même-temps qu'il eſt plus,
beau &plusutile de s'occuper de l'étude
des moeurs ; & fans déprimer la Géographie
,l'Histoire Naturelle & la Phyſique ,
nous ne craindrons pas d'avancer que la
ſcience du coeur humain fera toujours les
délices du vrai Philoſophe ; & qu'il viendra
un temps , même en France , où l'on
aura plus d'obligation à un Moralifte
qui s'appliquera à connoître ſes ſemblables
& à les rendre meilleurs , qu'à un
Auteur qui mettra toute fa gloire à les
enrichir.
Les Samoyedes étoient alors abſolument
privés des notions les plus communes
& les moins abſtraites. Ils n'avoient
aucune idée de ce que nous entendons
par les mots de vice& de vertu. Leur Religion
étoit fans culte. Ils ſe bornoient à
20 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître un bon & un mauvais principe
; ils reſſembloient affez aux Sauvages
de l'Amérique ; & s'ils euſſent comtracté
l'habitude de marcher à quatre
pattes , on les eût pris pour cette eſpéce
d'animaux qu'un de nos Ecrivains appelle
des hommes par excellence.
Shereto , grand partiſan de l'ancienne
fimplicité , ſe félicitoit tous les jours de
vivre au milieu d'un Peuple affez heureux
pour être privé du ſens commun.
Que l'ignorance & la pauvreté , diſoitil
, ſont préférables à ces arts perfides qui
corrompent les moeurs en les poliſſant !
Le repos &l'innocence ſuffiſent à l'homme.
Les Loix ne ſont propres qu'à lui
ravir l'un & l'autre .
Tandis qu'il déraiſonnoit ainſi , il s'apperçut
qu'on avoit coupé la moitié de
fa récolte prochaine dans un petit champ
qu'il avoit cultivé lui-même. Il vit deux
hommes qui emportoient tranquillement
les gerbes qu'ils avoient faites. Il courut
à eux ; & dans la colère où il étoit, incapable
de garder aucune meſure , il les
chargea de coups en leur reprochant
le crime qu'ils venoient de commettre.
Les Samoyedes ne concevant rien à ſa
colère , ni à ſes reproches , lui rendirent
avec ufure les coups qu'ils en avoient
JUIN. 1763 . 21
reçus ; & l'ayant mis hors de combat ,
s'acheminerent tranquillement vers leur
habitation , chargés des fruits de leur
larcin.
Le pauvre Alexis , couché par terre ,
ſe plaignoit amérement d'avoir eſſuyé
laméchancetédes hommes dans un Pays
où ils ne ſçavoient ce que c'étoit que la
méchanceté. Un vieux Samoyede s'approcha
de lui. Alexis lui raconta ſa facheuſe
avanture. Il n'en épargna pas
les auteurs & leur donna les épithétes les
plus outrageantes. Le vieillard le porta
dans ſa caverne ; & après lui avoir laiſſé
le temps d'exhaler ſon dépit , il touffa
trois fois , ſe moucha proprement avec
ſes doigts & lui parla en ces termes.
Vousme faites pitié , mon cher frère ;
vous êtes vous-même l'artiſan de votre
infortune,& vous oſez vous plaindre! En
véritéje ne vous conçois pas. Que voulezvous
dire par votre bled qu'on vous a
pris ? Ce bled étoit-il plutôt à vous qu'à
vos frères ? La Terre n'eſt-elle plus la
mère commune de tous ? Fâchez-vous
donc auffi contre les animaux qui certainement
n'ont pas épargné votre bled.
Ceux qui vous en ont enlevé la moitié ,
méritoient de votre part des remercîmens:
ils pouvoient tout enlever ; & leur
20 MERCURE DE FRANCE.
reconnoître un bon & un mauvais principe
; ils reſſembloient affez aux Sauvages
de l'Amérique ; & s'ils euſſent contracté
l'habitude de marcher à quatre
pattes , on les eût pris pour cette eſpéce
d'animaux qu'un de nos Ecrivains appelle
des hommes par excellence.
Shereto , grand partiſan de l'ancienne
fimplicité , ſe félicitoit tous les jours de
vivre au milieu d'un Peuple affez heureux
pour être privé du ſens commun.
Que l'ignorance & la pauvreté , diſoitil
, font préférables à ces arts perfides qui
corrompent les moeurs en les poliſſant !
Le repos &l'innocence ſuffiſent à l'homme.
Les Loix ne ſont propres qu'à lui
ravir l'un & l'autre .
Tandis qu'il déraiſonnoit ainſi , il s'apperçut
qu'on avoit coupé la moitié de
fa récolte prochaine dans un petit champ
qu'il avoit cultivé lui-même. Il vit deux
hommes qui emportoient tranquillement
les gerbes qu'ils avoient faites. Il courut
à eux ; &dans la colère où il étoit, incapable
de garder aucune meſure , il les
chargea de coups en leur reprochant
le crime qu'ils venoient de commettre.
Les Samoyedes ne concevant rien à ſa
colère , ni à ſes reproches , lui rendirent
avec ufure les coups qu'ils en avoient
JUIN. 1763. 21
1
reçus ; & l'ayant mis hors de combat ,
s'acheminerent tranquillement vers leur
habitation , chargés des fruits de leur
larcin.
Le pauvre Alexis , couché par terre ,
ſe plaignoit amérement d'avoir eſſuyé
la méchanceté des hommes dans un Pays
où ils ne ſçavoient ce que c'étoit que la
méchanceté. Un vieux Samoyede s'approcha
de lui. Alexis lui raconta ſa facheuſe
avanture. Il n'en épargna pas
les auteurs & leur donna les épithétes les
plus outrageantes. Le vieillard le porta
dans ſa caverne ; & après lui avoirlaiſſé
le temps d'exhaler ſon dépit , il touffa
trois fois , ſe moucha proprement avec
ſes doigts &lui parla en ces termes.
a
Vousme faites pitié , mon cher frère ;
vous êtes vous-même l'artiſan de votre
infortune,& vous oſez vous plaindre! En
véritéje ne vous conçois pas .Que voulezvous
dire par votre bled qu'on vous a
pris ?? Ce bled étoit -il plutôt vous qu'à
vos frères ? La Terre n'eſt-elle plus la
mère commune de tous ? Fâchez-vous
donc auffi contre les animaux qui certainement
n'ont pas épargné votrebled.
Ceux qui vous en ont enlevé la moitié ,
méritoient de votre part des remercîmens:
ilspouvoient tout enlever ; & leur
22 MERCURE DE FRANCE .
,
modération eſtune ſuite de l'eſtime qu'ils
ont pour vous. Cependant loin de reconnoître
leur honnêteté , comme vous
le deviez , vous les avez attaqués : il étoit
toutfimple , tout naturelqu'ils fe défendiffent.
Ils ſe ſonttrouvés les plus forts
&vous avez été roſſé ; cela eſt dans
l'ordre. Allons , croyez- moi , convenez.
que vous avez tort & tout vous fera pardonné.
Au reſte , fi le bled qu'ils vous
ont laiffé , ne vous ſuffit pas , les fruits
que vous voyez ſur ces arbres vous appartiennent
comme à nous. Nous nous
contentonsdu néceſſaire,&nous le prenons
indifféremment partout. Imiteznous
, & foyez perfuadé que nous fommes
trop juſtes pour voler fans en avoir
debonnes raiſons .
Shereto goûta ce diſcours tout étrange
qu'il étoit. Il en remercia Arixboul ( c'eſt
le nom du vieillard) & lui promit d'en
faire fon profit. Cependant la neige tomba
avec tant d'abondance , que fon bled
difparut à ſes yeux. Il ſe confola de ce
déſaſtre qu'il n'auroit pas éprouvé s'il
avoit été en état de travailler deux jours
plutôt. Il chercha un autre terrein plus
propre à tenterune nouvelle expérience ;
mais il ne trouva pas les outils qu'il avoit
faits pour remuer la terre. Arixboul étoit
JUIN. 1763. 23
le ſeul qui fût entré dans ſa caverne. Il
étoitdonc le ſeul qu'on put ſoupçonner
de les avoir pris. Alexis fut le trouver.
Il ne laiſſa échapper aucune plainte capable
d'indi poſer l'eſprit de ce grave
perſonnage. Arixboul convint du fait.
Vous avez ſçu fabriquer ces outils , lui
dit-il; il ne tient qu'à vous d'en fabriquer
d'autres. Pour moi qui ignore la
façon de les faire & qui en connois l'uſage
, j'ai pris la liberté de m'en faifir
dans le deſſein de cultiver une portion
de terre à votre exemple. Cela est tout
fumple , tout naturel ; & il faut que vous
foyez bien déraisonnable fi vous m'en
blâmez.
Shereto n'ofa pas repliquer &s'en retourna
en réfléchiſſant fur lesuſages des
Samoyedes , qui commençoient à lui
paroître un peu extraordinaires .
Apeine étoit- il rentré dans fa cabane ,
qu'il furvint un orage & un vent fi furieux
que la plupart des arbres en furent
renverſés. A travers le fifflement aigu
de la tempête , ildistingua une voix plaintive
qui demandoit du ſecours . Il dirigea
ſes pas du côté où cette voix ſe faifoit
entendre. Il apperçoit une jeune
fille qui lui demande l'hofpitalité. Il
étoit trop compatiſſant pour la refuſer
24 MERCURE DE FRANCE.
dans l'extrême danger où elle ſe trouvoit
réduite. Il la porta dans ſa caverne , car
elle n'avoit pas la force de marcher ; il
la déshabilla auprès du feu & fit fécher
ſes vêtemens.
La plus belle Samoyede ne feroit qu'un
objet rebutant pour nous autres François.
Une tête énorme , une grandebouche
, de petits yeux , un nez large &
camus , un teint couleur de terre & la
hauteur de deux ou trois pieds , ne feront
jamais qu'une petite horreur , bien
plus capable d'amortir nos feux, que de
les allumer. Il n'en eſt pas de même
pour un Solitaire Moſcovite qui déshabille
une ſemblable perſonne , ſurtout fi
elle n'a que feize ans , &la Samoyede
en queſtion n'en avoit pas davantage .
Alexis Shereto , privé depuis quatre
ans du commerce d'un ſexe qui fait les
plaiſirs ou les chagrins du nôtre , conçut
des defirs dont il modéra l'impétuofité.
Il penſoit en amant délicat ; il vouloit
plaire avant que de ſe rendre heureux.
Après avoir écouté l'hiſtoire de la
jeune Samoyede & lui avoir fait prendre
quelques alimens , il lui propoſade renoncer
à ſa famille où elle avouoit qu'elle
avoit été maltraitée , de répondre à la
tendreſſe qu'elle lui inſpiroit , & de demeurer
JUI N. 1763 . 25
meurer avec lui . La Samoyede l'examina
fort attentivement , & lui déclara enſuite
qu'elle ne s'uniroit jamais avec un
géant de fon eſpéce : ( il est bon d'obſerver
qu'Alexis avoit 5 pieds 3 pouces )
& qu'elle ſe ſentoit une répugnance invincible
pour les mentons barbus. O
Ciel ! s'écria Shereto , j'aurai quitté ma
patrie pour conferver ma barbe & ma
barbe mettra obftacle à ma félicité !Non ,
il ne ſera pas dit que je ferai toujours
malheureux par rapport à elle. En diſant
ceci , il prit ſes ciſeaux & ſe coupa
la barbe avec un courage foutenu par
l'amour & excité par l'eſpérance. La
Samoyede fatisfaite de ce facrifice confentit
à recevoir ſa foi. Il voulut l'engager
à lui jurer de lui être fidelle ; mais
elle s'en excuſa avec beaucoup de grâce ,
en l'affurant que cela n'étoit pas néceffaire.
Ils vécurent pendant pluſieurs mois
dans la plus parfaite intelligence. Leurs
plaiſirs n'étoient mêlés d'aucune amertume
; mais la coupe de la volupté eſt
enduite d'un poiſon lent, qui fait tôt ou
tard fon effet. L'humanité ne comporte
pointun bonheur durable. Dans le temps
qu'Alexis fe flatoit d'avoir fixé l'inconftance
de la fortune en fa faveur , & qu'il
B
26. MERCURE DE FRANCE .
croyoit que ſon ſort avoit pris une confif
tance que rien ne pourroit détruire , les
choſes changent de face : la tranquillité
de fon coeur lui eſt enlevée ; la colère &
la jalousie en prennent la place ; l'objet
de fon amour devient celui de ſa haine ;
enfin la jeune épouse diſparoît &le laiſſe
en proie aux tourmens de l'amour après
lui en avoir fait goûter les douceurs.
A-t- on jamais été trahi plus cruellement
, s'écrioit l'infortuné Shereto ? Ah !
je te reverrai , perfide: mais ne t'attends
pas à triompher de ma foibleſſe ; fi je
ſuis le ſeul dans ce canton qui ait à ſe
plaindre d'un crime , effaçons en le fouvenir
par la vengeance la plus terrible.
Tu m'a appris à dédaigner la vie . Du
même fer que j'aurai rougi de ton fang ,
je percerai à tes pieds ce coeur ulcéré dans
lequel tu régnes encore malgré tous tes
forfaits.
Arixboul furvint à temps pour empê-
{ cher l'effet de cet affreux projet. Inſenſé
Shereto , lui dit-il , tout autre qu'un Samoyede
qui ſçauroit farder la vérité , conviendroit
un moment que vous avez raifon,
pour mieux parvenir à vous prouver
que vous avez tort & à calmer vos tranfports.
Pour moi qui ne ſçais pas ufer de
cette lâche condeſcendance , je vous
JUIN. 1763 . 27
avoue franchement que votre courroux
eft abfolument dépourvu de motifs raifonnables
. Une fille quitte légérement
ſes parens pour quelques mauvais traitemens
: cela est tout simple. Un orage,
la furprend; il n'y a rien là d'extraordinaire.
Elle vous demande un aſyle , vous
le lui accordez.: cela eft naturel. Cette
fille vous plaît ; votre complaiſance vous
en fait aimer : cela est tout naturel.
Vous vivez enſemble & vous goûtez les
plaiſirs réſervés à l'union des deux ſexes :
cela est toutfimple. Cette fille qui s'étoit
attachée à vous de bonne foi , s'en détache
de même : cela est toutsimple. On
n'eſt pas maître d'aimer toujours . Enfin
elle vous quitte pour un autre : cela eft
tout naturel ; & à moins que vous ne
foyez l'ennemi déclaré de la fimplicité &
de la nature , vous devez convenir que
vous n'avez aucun fujet de murmurer
contre ma compatriote.
Alexis baiſſa la tête & courut s'enfermer
dans ſa caverne fans vouloir écouter
davantage les difcours du vieux Samoyede.
La douleur lui donna une fiévre
violente , dont il commença à redouter
les effets . Incapable de fortir pour chercherdes
ſimples qu'il ne connoiſſfoit pas ,
privéde tout fecours , & fon corps s'af-
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
foibliffant de jour en jour , l'image de la
mout s'offrit à lui avec cet appareil qui
la ren'd fi redoutable. C'eſt alors que le
Touvenirde Mofcou vint augmenter ſes
chagrins. Là du moins , diſoit-il , la vue
des Médecin's me conſoleroit de l'infuffifance
de leur' ast ; ma famille me prodigueroit
fes foins ; je recevrois des fecours
abondans : tandis qu'icije ſuis privé
des alimensles plus groffiers. Je m'applaudiſſois
d'être au milieu d'un peuple
qui vit dans l'état fi vanté de la pure na
ture , & j'y ai éffuyé des horreurs ignorées
dans les forêts qu'habitent les brigands.
J'apporte un peu de bled dans ce
climat ftérile : il y réuffit ; & quand je
m'apprête à le couper , je vois qu'on
m'a devancé , & les voleurs de mon bien
trouvent mauvais que je me fâche , &
ils m'afſomment de coups . Un vieillard
me raméne à ma caverne & le cruel me
dérobe des inftrumens néceſſaires. Une
jeune fille.... hélas ! l'expreffion de
l'innocence paroiſſoit fur fon front. Malheureux
que je fuis ! j'ai réchauffé dans
mon fein ce ſerpent qui m'a donné la
mort.... & qui m'a fait couper ma barbe.
Le bruit qu'on fit en enfonçant la porte
de fa caverne, l'interrompit au milieu
JUIN. 1763 . 29
de ſes triſtes réfléxions . Un homme vêtu
à l'allemande s'offrit à lui . C'étoit un de
ces étrangers que Pierre le Grand envoyoit
dans les vaſtes Provinces de fon
Empire pour inſtruire les Peuples des
réglemens qu'ilavoit faits pour les policer.
Le caractère de ſa phyſionomie inſpiroit
de la confiance . Alexis lui raconta tous
fes malheurs , & lui fit part du deſſein
où il étoit de retourner à Mofcou. L'Etranger
lui en procura les moyens. Sa
ſanté s'y rétablit promptement. Son efprit
y acquit plus de juſteſſe & d'étendue.
Il comprit enfin qu'il faut aux hommes
une Religion ſimple &majestueu .
ſe , une Philofophie lumineuse & modefte
, des Arts utiles & agréables , des
Loix juſtes & préciſes. En effet , dans
l'état actuel de laNature déchue, les hommes
n'ont aucune idée du juſte & l'injufte
, de l'utile & de l'honnête , du vrai &
du faux. L'intérêt perſonnel , père de
tous les crimes , eſtle ſeul flambeau qui
les guide. S'ils peuvent fans crainte de
repréſailles commettre une mauvaiſe
action qui leur procure un bien-être momentané
; ilsy trouvent les caractères du
juſte , de l'honnête&du vrai . Les hommes
font capables de tout fans la Religion
qui les oblige à être bons , ou fans
les lois qui les contraignent de
le paroître. Par M. de C*** à Lyon.
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Résumé : LE RUSSE DETROMPÉ. ANECDOTE Philosophique, composée sur des Mémoires envoyés de Russie.
Le texte 'Le Russe détrompé' est une anecdote philosophique tirée des mémoires envoyés de Russie. Il compare les souverains ayant reçu le titre de 'Grand' et souligne que beaucoup sont connus pour leurs méfaits. Le récit met en avant un prince russe apprécié pour son humanité et son souci du bonheur de ses sujets, contrastant avec Pierre Ier. Ce dernier monta sur le trône alors que la Russie était menacée et troublée par des factions et une milice rebelle. Pierre Ier initia des réformes profondes pour moderniser la Russie, affectant divers aspects de la société tels que les lois, l'agriculture, les finances, les manufactures et le commerce. Une de ses réformes les plus controversées concernait les habits et la barbe, provoquant des résistances, comme celle d'Alexis Shereto, un érudit qui préféra s'exiler en Sibérie plutôt que de se conformer aux nouvelles règles. Shereto, connu pour son érudition et ses opinions religieuses, vécut parmi les Samoyèdes, un peuple sans notions morales et avec une religion sans culte. Il admirait leur ignorance et leur pauvreté, estimant que les lois corrompent les mœurs. Après avoir été volé et battu, Shereto fut secouru par un vieil homme samoyède, Arixboul, qui lui expliqua la vision communautaire de la propriété. Shereto accepta cette vision et continua sa vie parmi les Samoyèdes. En juin 1763, après avoir perdu ses outils, Shereto accusa Arixboul, qui avoua les avoir pris. Plus tard, Shereto sauva une jeune Samoyède et vécut avec elle jusqu'à ce qu'elle disparaisse, le laissant désespéré. Arixboul intervint pour lui expliquer que les actions de la jeune femme étaient naturelles. Blessé et affaibli, Shereto regretta son choix de vivre parmi les Samoyèdes. Un étranger envoyé par Pierre le Grand vint à son secours et l'aida à réfléchir sur les besoins essentiels des hommes : une religion simple, une philosophie lumineuse, des arts utiles et des lois justes. Sans ces éléments, les hommes sont guidés par l'intérêt personnel, source de tous les crimes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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200
p. 31-43
IBRAHIM ET GÉMILLE. HISTOIRE TURQUE*.
Début :
IBRAHIM ASEK, ne sçavoit rien de sa naissance ; & dans la quantité d'Esclaves [...]
Mots clefs :
Esclave, Janissaire, Femmes, Mosquée, Bonheur, Permission
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texteReconnaissance textuelle : IBRAHIM ET GÉMILLE. HISTOIRE TURQUE*.
IBRAHIM ET GÉMILLE.
HISTOIRE TURQUE *.
IBRAHIM
BRAHIM ASEK , ne fçavoit rien
de fa naiffance ; & dans la quantité d'Efclaves
Chrétiens qui furent enlevés par
Barberouffe fur les côtes du Royaume
de Naples , quand du temps des guerres
de Charles-Quint & de François I. les
Turcs firent de fi gtands défordres en
Calabre & en Sicile , Ibrahim Afek fut
du nombre de ceux qui furent amenés
à Conftantinople. Il n'avoit que cinq
ans , & ne connut de Religion , de nom
de famille , ni de pays que ce que les
gens qui l'éleverent lui en apprirent . Il
étoit bien fait , & lorfqu'à l'âge de vingtdeux
ans , l'on le tira du Serrail , & qu'il
fut envoyé au Caire , pour être Officier
Subalterne des Hifpaïs , l'on crut qu'on
ne lui avoit donné cet emploi que pour
le retirer d'auprès de la mère du Grand-
Seigneur , à laquelle l'on prétend qu'il
avoit commencéde plaire. C'eftaffez l'ufage
lorfque quelqu'un a été dans certain
* Tirée du Portefeuille d'un ancien Ambaſſadeur
de France à Conftantinople.
Biv
#2 MERCURE DE FRANCE .
degré de faveur au Serrail , & que l'on
veut s'en défaire honnêtement , de l'envoyer
au Caire avec un établiſſement :
en forte que paffé en Égypte , il n'eſt
plus. queftion de lui à Conftantinople ;
& c'eft ainfi fouvent que les Sultans &
les Sultanes,quand ils ont affez d'humanité
pour ne leur pas ôter la vie , fe
font défaits de leurs Favoris & de leurs
Favorites ,& plus fouvent encore de leurs
Eunuques noirs , qui par l'entière connoiffance
qu'ils ont de toutes les actions
& des intrigues de leurs Maîtres pourroient
les perdre. Ce qu'il y a de certain
, c'eft qu'Ibrahim_arriva avec affez
d'argent & de biens , pour que particuliérement
recommandé à l'Aga du
Caire , il fe trouvât bientôt en état d'acheter
non-feulement des terres , des
Efclaves , & tout ce qui pouvoit contribuer
à fa commodité , ainfi qu'à fes plaifirs
, mais même pour parvenir après
dix ans de fervice , au pofte éminent de
Général du Corps des Hifpaïs.
Un Courtier d'Efclaves que l'on nomme
un Cenfal , l'avertit un jour qu'un
Turc avoit amené parmi un nombre.
affez confidérable de belles Efclaves
qu'il vouloit vendre , une fille qu'il difoit
Georgienne , & qui étoit d'une beau
JUILLET. 1763. 33
té achevée. Le Général des Hifpais la
trouva en effet charmante , & l'acheta
vingt mille parats , qui font de notre
monnoye environ quatre cens écus .
Le Caravanserai , ou Marché où ſe
vendent les Efclaves , eft compofé au
Caire de quatre grands corps de logis
magnifiques , qui entourent une grande
cour quarrée , au milieu de laquelle eft
une Moſquée. C'eft fous les portiques
de cette cour que les Marchands tiennent
de grands Magafins , où ceux qui
ont acheté des Efclaves & prétendent
les vifiter avant que d'en payer le prix
les font entrer dans des cabinets deftinés
à cet ufage. On y trouve auffi
des bains chauds , & des fontaines à
l'ufage des femmes que l'on achete ; &
c'eft- là qu'Ibrahim fut fi content de la
belle Efclave , nommée Gémille , qu'il
commença non-feulement de l'acheter
comme Efclave , mais à l'aimer comme
Maîtreffe.
Gémille ne put gagner fur elle d'être
auffi contente de fon Maître . Avant
qu'elle fût livrée par le Marchand , elle
n'oublia même rien de ce qui étoit en
elle pour 'faire rompre le marché &
pour obliger le Cenfal de la donner à
un Simple Janiffaire qui l'ayoit marchan-
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
dée dans le Caravanferai avant que
Général des Hifpats l'eût vue. Ce Janniffaire
n'avoit pu l'achetter , parce que
le prix de la jeune Efclave excédoit de
beaucoup celui qu'il y pouvoit mettre .
Muftapha Hamet , ( c'eft le nom du Janniffaire
) vit avec peine la préférence
qu'Ibrahim n'obtint que parce qu'il
avoit plus d'argent que lui ; & Gémille
regretta de fe voir entre les mains d'Ibra
him , & de n'avoir pû refter dans celles
de Muftapha.
La maifon du Janniffaire fe trouvoit
placée vis-à-vis le Palais du Général des
Hifpaïs ; & cette circonftance fit alternativement
le bonheur , le malheur , &
l'occupation du Janniffaire , & de la
belle Efclave. L'occafion de fe voir
quelquefois par la fenêtre au travers
de la rue , & toutes les fois que l'un
ou l'autre fortoit , leur infpira une
efpéce de jargon de mines , & une
forte d'intelligence mutuelle , toujours
confolante pour les perfonnes qui s'aiment
& qui fe trouvent dans une
contrainte auffi cruelle que celle où fe
trouvoient ces deux amans. Ibrahim de
fon côté n'oublioit rien pour plaire &
pour gagner le coeur de fon E clave ,
mais toujours fans fuccès ; & Mustapha
JUILLET. 1763. 35
pour plaire, n'avoit qu'à fe montrer. Gémille
n'accordoit à fon Maître que les
faveurs qu'elle ne lui pouvoit refufer ; &
le dégoût de cette jeune Efclave alla
au point qu'Ibrahim furieux s'emporta
un jour jufqu'à jurer par le Tallak ,
de la faire revendre en plein marché.
C'est pour les Efclaves la plus grande
infamie qu'elles puiffent recevoir ; mais
la Loi porte que quiconque a juré par
le Tallak , eft obligé d'accomplir fon
ferment ; elle exige même lorfque le
mécontentement entre le Maître & l'Efclave
eft parvenu au point de ne pouvoir
plus vivre enfemble , que l'Esclave
puiffe fe plaindre publiquement dans la
Mofquée , demander la féparation d'avec
fon Maître , & à être vendue à un autre.
Ibrahim n'eut pas fitôt juré qu'il revendroit
Gémille , que fière de l'occafion
qui fe préfentoit d'être délivrée de
celui qu'elle regardoit comme fon tyran
, elle le menaça à fon tour de fe
jetter dans la première Mofquée , & de
demander elle-même la féparation qu'il
fembloit defirer.
Ibrahim qui l'aimoit , craignit qu'elle
n'éxécutât ce deffein . Pour l'empêcher ,
il lui ferma pendant affez longtemps
portes du Palais , & la remit enfin à les
B vj .
36 MERCURE DE FRANCE .
un Cenfal , pour la vendre , dans la
vue de la racheter lui - même . C'eft ainfi
qu'il efpéroit accomplir non feulement
le ferment qu'il avoit fait de la
revendre ; mais prévenir un éclat dans
la Mofquée , qui l'auroit pour jamais
privé de l'efpérance de la revoir.
Gémille avertie qu'elle devoit fe préparer
à être remife à un Cenfal & fe
parer pour être revendue , trouva moyen
d'en faire avertir Muftapha, qui fe rendit
de bonne heure au Caravanferai.
Là, fans paroître qu'il l'eût jamais vue ,
le Janniffaire en demanda froidement
le prix ; à quoi le Cenfal répondit qu'il
en vouloit vingt cinq mille parats ,
Tandis que le Janni ffaire & le Cenfal
difputoient fur l'exhorbitance de ce prix ,
deux femmes apoftées percérent la foule
affemblée dans le Caravanferoi , firent
figne de l'oeil à Gémille de fuivre l'une
d'elles , & trouverent le moyen de la
fouftraire aux regards du Cenfal pendant
que l'autre lui marchandoit une
autre Efclave .
Le Cenfal quoiqu'occupé de ce nouveau
marché , revint bientôt à celui de
Gémille , & demanda ce qu'elle étoit devenue
? Cette femme, pour le dérouter,
lui montra une porte dans laquelle elle
JUILLET. 1763. 37
que lui dit l'avoir vue entrer ; & tandis
le Cenfal courut à cette porte & chercha
fon Efclave , Gémille , conduite
par l'autre femme , eut le loifir de fe
jetter dans une autre maifon , d'où
après s'être déguifée de façon à ne
pouvoir être reconnue , elle fut conduite
chez fon cher Janniffaire.
Le défelpoir du Général des Hifpaïs
fut inexprimable ; il dénonça le Cenfal,
l'accufa d'infidélité devant le Juge , qui
le condamna à recevoir cent cinquante
coups de bâton fur la plante des pieds ,
& à refter en prifon jufqu'à ce qu'il
rendît l'Esclave , ou le prix qu'on l'avoit
voulu vendre. Cependant Muftapha
étoit heureux avec fa chère Gémille
qu'il cachoit foigneufement à tous les
yeux ; & Gémille fe trouvoit fi heureufe
chez fon nouveau Maître , quoiqu'infiniment
moins riche , que fon
unique crainte étoit de retomber fous
la puiffance du Général des Hifpaïs.
Celui- ci , après avoir longtemps gémi
de la perte de fa maîtreffe , crut enfin
pouvoir faire diverfion à fa douleur
en offrant fà main à une Veuve plus
opulente qu'aimable , & qui depuis
longtemps avoit marqué du goût pour
lui.
38 MERCURE DE FRANCE
J
Mais il ne pouvoit oublier fon Efcla
ve ; il paffoit des jours malheureux
tandis que leJanniffaire & Gémille étoient
au comble de la félicité . La fortune du
Janniffaire étoit des plus modiques; mais
rien ne manque aux coeurs contens. Une
feule Efclave les fervoit tous deux , &
cette Efclave étoit une vieille femme Italienne,
qu'il avoit achetée à bon marché
dans le dernier voyage qu'il avoit fait
à Conftantinople.
Un jour que la belle Gémille fortoit
du bain , la vieille Efclave s'apperçut
en lui frottant les pieds , que fa Maîtreffe
lui déroboit la vue de fon pied
gauche . Cette attention que ju ques - là
elle n'avoit pas remarquée , excita la curiofité
de la vieille au point , qu'après
avoir inutilement preffé fa Maîtreffe de
lui apprendre ce que fignifioit une défiance
auffi fingulière ; elle parvint un
jour à découvrir que Gémille avoit un
double doigt au pied gauche , eſpéce
de difformité , que la belle Efclave
avoit toujours eu foin de cacher.
Ah ! Madame , s'écria la vieille Ef
clave , à cette vue ; oferois- je vous demander
fi vous fçavez quelle eſt votre
naiffance ? Je fçais uniquement pour
l'avoir oui - dire , répondit Gémille
JUILLET. 17635 . 39
quoique vendue comme Georgienne ,
que j'ai été enlevée à l'âge de cinq
ans fur les côtes de Naples.
A ces mots , la vieille fe jettant à fes
pieds , & lui embraffant les genoux ,
Madame ! s'écria- t-elle en fanglottant ,
le Ciel comble enfin tous mes voeux : le
Prince de Bifigniane , pour éffayer d'avoir
quelques nouvelles d'un fils &
d'une fille qui avoient été enlevés
avec d'autres perfonnes par les Turcs ,
quand Barberouffe vint fur les côtes
du Royaume de Naples , m'a envoyée
depuis longtemps dans la Turquie.
Après avoir été prife fur un Vaiffeau
Venitien , comme j'allois à Conflantinople
; ce même Janniffaire qui vous
aime, m'a achetée & menée au Caire, où
j'ai maintenant le bonheur de fervir &
de retrouver enfin la fille de mon Maître
Quoi ! Fatime s'écria Gémille étonnée
? quoi ! fur cette feule preuve....
Il ne m'en faut point d'autre , Madame ;
celle- ci , jointe à votre âge , fuffit pour
me convaincre que je revois en vous la
fille du Prince de Belignane .Votre frère ,
qui n'avoit que trois ans plus que vous ,
avoit également un double petit doigr
au pied gauche ; & fi ce frère vit encore
, il ne manque plus à ma félicité
que de le retrouver ainfi que vous !
,
40. MERCURE DE FRANCE.
Le Janniffaire qui entra dans ce mo
ment & à qui Gémille ne balanca pas
de faire part de la découverte de la vieille
, ne fut pas fâché d'apprendre que
fon Efclave pouvoit être d'une naiffance:
diftinguée . Il en conçut pourtant bientôt
quelques allarmes , dans la crainte
que fçachant fa naiffance , fa maîtreffe
ne cherchât de concert avec la vieille ,
les moyens de retourner dans fa Patrie.
Ses attentions pour elle augmenterent
encore par la crainte de
la perdre . Gémille de fon côté ne fongeoit
qu'à lui plaire ; & comme elle
n'avoit de Religion , que celle dans laquelle
elle avoit été élevée ; que la
vieille Efclave de fon côté n'étoit que
médio crement inftruite dans la fienne
propre ; le defir de revoir fes parens ,
joint aux obftacles à franchir pour en
concevoir l'efpérance , les déterminerent
aifément à continuer de vivre dans
la condition tranquille où l'un & l'autre
fe trouvoient.
誓
Pendant que la petite famille du Janniffaire
jouiffoit au moins paifiblement
de toute la douceur d'une vie auffi fimple
qu'uniforme , celle du Général des
Hifpais , étoit en proie aux plus grands
troubles. Le dégoût d'Ibrahim pour fon
JUILLET. 1763 .
41
époufe , étoit parvenu au point , que
cette femme lui étant devenue infupportable
, il conçut l'affreufe réfolution
de s'en défaire . Après avoir gagné un
Batelier , il propofa à fon époufe une
promenade fur le Nil. Le Batelier gagné
, ayant fait tourner le bateau
contre les ruines d'un moulin abandonné
, le fit renverfer de façon que la
femme d'Ibrahim & fa fuite , à l'exception
d'une Efclave noire , y périrent.
Cette Efclave , qui fuivant l'ufage des
femmes d'Egypte fçavoit nager , eut
même le bonheur , malgré tous les efforts
que firent Ibrahim & le Batelier
pour lui faire fubir le même fort , de
gagner le rivage oppofé au leur , & de
courir rendre compte au Divan du
crime de fon Maître. Le Batelier arrêté ,
le Général , malgré fon rang , le fut
auffi . L'Efclave & le Batelier le chargerent
; & l'éxécution de la fentence ne fut
fufpendue que pour envoyer à Conftantinople
demander au Grand-Seigneur la
permiffion de le faire mourir. Le Grand-
Vifir n'étoit malheureufement point de
fes amis , à caufe de quelques démêlés
qu'ils avoient eu ci- devant dans le Serrail
; en forte que le Grand- Seigneur
ordonna que non - feulement le Gé
42 MERCURE DE FRANCE.
néral des Hifpaïs , feroit dégradé de fa
charge , mais qu'après avoir été trois
jours de fuite expofé nud à la vue du
Peuple , il feroit empalé tout vif.
Gémille , en apprenant cette nouvelle
, malgré tout fon éloignement pour
Ibrahim , ne put que plaindre le fort
d'un homme dont elle avoit été fi éperdûment
aimée , & chargea la vieille Efclave
d'aller lui témoigner combien elle
y étoit fenfible . Cette femme en s'ap
prochant du Criminel , qui étoit déja
éxpofé nud auxyeux du Peuple , fut fort
étonnée de lui voir le petit doigt du pied
gauche comme celui de Gémille ; & ne
doutant pas qu'il ne fût le frère de fa
Maîtreffe , elle courut avec tranſport
l'en avertir ; & l'une & l'autre après en
avoir obtenu la permiffion de Muftapha,
vinrent en tremblant pour s'éclaircir d'un
événement auffi furprenant que funefte
. Le Janniffaire fe joignit à elles ;
tous enſemble allerent fe jetter aux pieds
des Juges pour demander la grace d'Ibrahim
, ou du moins la fufpenfion de
fon fupplice jufqu'à ce que le Sultan fût
informé de fon Hiftoire , ainfi que de
la grandeur de fa naiffance. Gémille
enfin n'oublia rien pour les perfuader ;
& la fingularité de cette avanture deJUILLET.
1763. 43
venue publique , excita tout le Caire à
s'intéreffer pour fon frère. Mais la réalité
, ainfi que la noirceur du crime
étoient trop connues pour qu'il pût demeurer
impuni. Tout ce qu'on put auprès
des Juges , fut d'obtenir que Gémille
l'entretint en fecret quelques heures
avant fon dernier fupplice avec la vieille
Efclave. Cette entrevue ne fçauroit fe
décrire tout ce que l'amour , la furprife
, la pitié , la tendreffe & l'enchaînement
de tant d'avantures bizarres
peuvent jetter dans le coeur & dans l'efprit
, fe dit & fe paffa dans les derniers
adieux du Criminel , & de la belle Efclave
. Ibrahim lui demanda pardon de
tous les mauvais traitemens qu'elle avoit
reçus de lui . Gémille fondoit en larmes
; & il fallut pour les féparer , employer
la violence. Ibrahim fut enfin
éxécuté , après avoir demandé & obtenu
la permiffion de donner tout fon
bien à fa foeur , & avoir fait permettre
au Janniffaire Muftapha qu'il l'épouferoit.
HISTOIRE TURQUE *.
IBRAHIM
BRAHIM ASEK , ne fçavoit rien
de fa naiffance ; & dans la quantité d'Efclaves
Chrétiens qui furent enlevés par
Barberouffe fur les côtes du Royaume
de Naples , quand du temps des guerres
de Charles-Quint & de François I. les
Turcs firent de fi gtands défordres en
Calabre & en Sicile , Ibrahim Afek fut
du nombre de ceux qui furent amenés
à Conftantinople. Il n'avoit que cinq
ans , & ne connut de Religion , de nom
de famille , ni de pays que ce que les
gens qui l'éleverent lui en apprirent . Il
étoit bien fait , & lorfqu'à l'âge de vingtdeux
ans , l'on le tira du Serrail , & qu'il
fut envoyé au Caire , pour être Officier
Subalterne des Hifpaïs , l'on crut qu'on
ne lui avoit donné cet emploi que pour
le retirer d'auprès de la mère du Grand-
Seigneur , à laquelle l'on prétend qu'il
avoit commencéde plaire. C'eftaffez l'ufage
lorfque quelqu'un a été dans certain
* Tirée du Portefeuille d'un ancien Ambaſſadeur
de France à Conftantinople.
Biv
#2 MERCURE DE FRANCE .
degré de faveur au Serrail , & que l'on
veut s'en défaire honnêtement , de l'envoyer
au Caire avec un établiſſement :
en forte que paffé en Égypte , il n'eſt
plus. queftion de lui à Conftantinople ;
& c'eft ainfi fouvent que les Sultans &
les Sultanes,quand ils ont affez d'humanité
pour ne leur pas ôter la vie , fe
font défaits de leurs Favoris & de leurs
Favorites ,& plus fouvent encore de leurs
Eunuques noirs , qui par l'entière connoiffance
qu'ils ont de toutes les actions
& des intrigues de leurs Maîtres pourroient
les perdre. Ce qu'il y a de certain
, c'eft qu'Ibrahim_arriva avec affez
d'argent & de biens , pour que particuliérement
recommandé à l'Aga du
Caire , il fe trouvât bientôt en état d'acheter
non-feulement des terres , des
Efclaves , & tout ce qui pouvoit contribuer
à fa commodité , ainfi qu'à fes plaifirs
, mais même pour parvenir après
dix ans de fervice , au pofte éminent de
Général du Corps des Hifpaïs.
Un Courtier d'Efclaves que l'on nomme
un Cenfal , l'avertit un jour qu'un
Turc avoit amené parmi un nombre.
affez confidérable de belles Efclaves
qu'il vouloit vendre , une fille qu'il difoit
Georgienne , & qui étoit d'une beau
JUILLET. 1763. 33
té achevée. Le Général des Hifpais la
trouva en effet charmante , & l'acheta
vingt mille parats , qui font de notre
monnoye environ quatre cens écus .
Le Caravanserai , ou Marché où ſe
vendent les Efclaves , eft compofé au
Caire de quatre grands corps de logis
magnifiques , qui entourent une grande
cour quarrée , au milieu de laquelle eft
une Moſquée. C'eft fous les portiques
de cette cour que les Marchands tiennent
de grands Magafins , où ceux qui
ont acheté des Efclaves & prétendent
les vifiter avant que d'en payer le prix
les font entrer dans des cabinets deftinés
à cet ufage. On y trouve auffi
des bains chauds , & des fontaines à
l'ufage des femmes que l'on achete ; &
c'eft- là qu'Ibrahim fut fi content de la
belle Efclave , nommée Gémille , qu'il
commença non-feulement de l'acheter
comme Efclave , mais à l'aimer comme
Maîtreffe.
Gémille ne put gagner fur elle d'être
auffi contente de fon Maître . Avant
qu'elle fût livrée par le Marchand , elle
n'oublia même rien de ce qui étoit en
elle pour 'faire rompre le marché &
pour obliger le Cenfal de la donner à
un Simple Janiffaire qui l'ayoit marchan-
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
dée dans le Caravanferai avant que
Général des Hifpats l'eût vue. Ce Janniffaire
n'avoit pu l'achetter , parce que
le prix de la jeune Efclave excédoit de
beaucoup celui qu'il y pouvoit mettre .
Muftapha Hamet , ( c'eft le nom du Janniffaire
) vit avec peine la préférence
qu'Ibrahim n'obtint que parce qu'il
avoit plus d'argent que lui ; & Gémille
regretta de fe voir entre les mains d'Ibra
him , & de n'avoir pû refter dans celles
de Muftapha.
La maifon du Janniffaire fe trouvoit
placée vis-à-vis le Palais du Général des
Hifpaïs ; & cette circonftance fit alternativement
le bonheur , le malheur , &
l'occupation du Janniffaire , & de la
belle Efclave. L'occafion de fe voir
quelquefois par la fenêtre au travers
de la rue , & toutes les fois que l'un
ou l'autre fortoit , leur infpira une
efpéce de jargon de mines , & une
forte d'intelligence mutuelle , toujours
confolante pour les perfonnes qui s'aiment
& qui fe trouvent dans une
contrainte auffi cruelle que celle où fe
trouvoient ces deux amans. Ibrahim de
fon côté n'oublioit rien pour plaire &
pour gagner le coeur de fon E clave ,
mais toujours fans fuccès ; & Mustapha
JUILLET. 1763. 35
pour plaire, n'avoit qu'à fe montrer. Gémille
n'accordoit à fon Maître que les
faveurs qu'elle ne lui pouvoit refufer ; &
le dégoût de cette jeune Efclave alla
au point qu'Ibrahim furieux s'emporta
un jour jufqu'à jurer par le Tallak ,
de la faire revendre en plein marché.
C'est pour les Efclaves la plus grande
infamie qu'elles puiffent recevoir ; mais
la Loi porte que quiconque a juré par
le Tallak , eft obligé d'accomplir fon
ferment ; elle exige même lorfque le
mécontentement entre le Maître & l'Efclave
eft parvenu au point de ne pouvoir
plus vivre enfemble , que l'Esclave
puiffe fe plaindre publiquement dans la
Mofquée , demander la féparation d'avec
fon Maître , & à être vendue à un autre.
Ibrahim n'eut pas fitôt juré qu'il revendroit
Gémille , que fière de l'occafion
qui fe préfentoit d'être délivrée de
celui qu'elle regardoit comme fon tyran
, elle le menaça à fon tour de fe
jetter dans la première Mofquée , & de
demander elle-même la féparation qu'il
fembloit defirer.
Ibrahim qui l'aimoit , craignit qu'elle
n'éxécutât ce deffein . Pour l'empêcher ,
il lui ferma pendant affez longtemps
portes du Palais , & la remit enfin à les
B vj .
36 MERCURE DE FRANCE .
un Cenfal , pour la vendre , dans la
vue de la racheter lui - même . C'eft ainfi
qu'il efpéroit accomplir non feulement
le ferment qu'il avoit fait de la
revendre ; mais prévenir un éclat dans
la Mofquée , qui l'auroit pour jamais
privé de l'efpérance de la revoir.
Gémille avertie qu'elle devoit fe préparer
à être remife à un Cenfal & fe
parer pour être revendue , trouva moyen
d'en faire avertir Muftapha, qui fe rendit
de bonne heure au Caravanferai.
Là, fans paroître qu'il l'eût jamais vue ,
le Janniffaire en demanda froidement
le prix ; à quoi le Cenfal répondit qu'il
en vouloit vingt cinq mille parats ,
Tandis que le Janni ffaire & le Cenfal
difputoient fur l'exhorbitance de ce prix ,
deux femmes apoftées percérent la foule
affemblée dans le Caravanferoi , firent
figne de l'oeil à Gémille de fuivre l'une
d'elles , & trouverent le moyen de la
fouftraire aux regards du Cenfal pendant
que l'autre lui marchandoit une
autre Efclave .
Le Cenfal quoiqu'occupé de ce nouveau
marché , revint bientôt à celui de
Gémille , & demanda ce qu'elle étoit devenue
? Cette femme, pour le dérouter,
lui montra une porte dans laquelle elle
JUILLET. 1763. 37
que lui dit l'avoir vue entrer ; & tandis
le Cenfal courut à cette porte & chercha
fon Efclave , Gémille , conduite
par l'autre femme , eut le loifir de fe
jetter dans une autre maifon , d'où
après s'être déguifée de façon à ne
pouvoir être reconnue , elle fut conduite
chez fon cher Janniffaire.
Le défelpoir du Général des Hifpaïs
fut inexprimable ; il dénonça le Cenfal,
l'accufa d'infidélité devant le Juge , qui
le condamna à recevoir cent cinquante
coups de bâton fur la plante des pieds ,
& à refter en prifon jufqu'à ce qu'il
rendît l'Esclave , ou le prix qu'on l'avoit
voulu vendre. Cependant Muftapha
étoit heureux avec fa chère Gémille
qu'il cachoit foigneufement à tous les
yeux ; & Gémille fe trouvoit fi heureufe
chez fon nouveau Maître , quoiqu'infiniment
moins riche , que fon
unique crainte étoit de retomber fous
la puiffance du Général des Hifpaïs.
Celui- ci , après avoir longtemps gémi
de la perte de fa maîtreffe , crut enfin
pouvoir faire diverfion à fa douleur
en offrant fà main à une Veuve plus
opulente qu'aimable , & qui depuis
longtemps avoit marqué du goût pour
lui.
38 MERCURE DE FRANCE
J
Mais il ne pouvoit oublier fon Efcla
ve ; il paffoit des jours malheureux
tandis que leJanniffaire & Gémille étoient
au comble de la félicité . La fortune du
Janniffaire étoit des plus modiques; mais
rien ne manque aux coeurs contens. Une
feule Efclave les fervoit tous deux , &
cette Efclave étoit une vieille femme Italienne,
qu'il avoit achetée à bon marché
dans le dernier voyage qu'il avoit fait
à Conftantinople.
Un jour que la belle Gémille fortoit
du bain , la vieille Efclave s'apperçut
en lui frottant les pieds , que fa Maîtreffe
lui déroboit la vue de fon pied
gauche . Cette attention que ju ques - là
elle n'avoit pas remarquée , excita la curiofité
de la vieille au point , qu'après
avoir inutilement preffé fa Maîtreffe de
lui apprendre ce que fignifioit une défiance
auffi fingulière ; elle parvint un
jour à découvrir que Gémille avoit un
double doigt au pied gauche , eſpéce
de difformité , que la belle Efclave
avoit toujours eu foin de cacher.
Ah ! Madame , s'écria la vieille Ef
clave , à cette vue ; oferois- je vous demander
fi vous fçavez quelle eſt votre
naiffance ? Je fçais uniquement pour
l'avoir oui - dire , répondit Gémille
JUILLET. 17635 . 39
quoique vendue comme Georgienne ,
que j'ai été enlevée à l'âge de cinq
ans fur les côtes de Naples.
A ces mots , la vieille fe jettant à fes
pieds , & lui embraffant les genoux ,
Madame ! s'écria- t-elle en fanglottant ,
le Ciel comble enfin tous mes voeux : le
Prince de Bifigniane , pour éffayer d'avoir
quelques nouvelles d'un fils &
d'une fille qui avoient été enlevés
avec d'autres perfonnes par les Turcs ,
quand Barberouffe vint fur les côtes
du Royaume de Naples , m'a envoyée
depuis longtemps dans la Turquie.
Après avoir été prife fur un Vaiffeau
Venitien , comme j'allois à Conflantinople
; ce même Janniffaire qui vous
aime, m'a achetée & menée au Caire, où
j'ai maintenant le bonheur de fervir &
de retrouver enfin la fille de mon Maître
Quoi ! Fatime s'écria Gémille étonnée
? quoi ! fur cette feule preuve....
Il ne m'en faut point d'autre , Madame ;
celle- ci , jointe à votre âge , fuffit pour
me convaincre que je revois en vous la
fille du Prince de Belignane .Votre frère ,
qui n'avoit que trois ans plus que vous ,
avoit également un double petit doigr
au pied gauche ; & fi ce frère vit encore
, il ne manque plus à ma félicité
que de le retrouver ainfi que vous !
,
40. MERCURE DE FRANCE.
Le Janniffaire qui entra dans ce mo
ment & à qui Gémille ne balanca pas
de faire part de la découverte de la vieille
, ne fut pas fâché d'apprendre que
fon Efclave pouvoit être d'une naiffance:
diftinguée . Il en conçut pourtant bientôt
quelques allarmes , dans la crainte
que fçachant fa naiffance , fa maîtreffe
ne cherchât de concert avec la vieille ,
les moyens de retourner dans fa Patrie.
Ses attentions pour elle augmenterent
encore par la crainte de
la perdre . Gémille de fon côté ne fongeoit
qu'à lui plaire ; & comme elle
n'avoit de Religion , que celle dans laquelle
elle avoit été élevée ; que la
vieille Efclave de fon côté n'étoit que
médio crement inftruite dans la fienne
propre ; le defir de revoir fes parens ,
joint aux obftacles à franchir pour en
concevoir l'efpérance , les déterminerent
aifément à continuer de vivre dans
la condition tranquille où l'un & l'autre
fe trouvoient.
誓
Pendant que la petite famille du Janniffaire
jouiffoit au moins paifiblement
de toute la douceur d'une vie auffi fimple
qu'uniforme , celle du Général des
Hifpais , étoit en proie aux plus grands
troubles. Le dégoût d'Ibrahim pour fon
JUILLET. 1763 .
41
époufe , étoit parvenu au point , que
cette femme lui étant devenue infupportable
, il conçut l'affreufe réfolution
de s'en défaire . Après avoir gagné un
Batelier , il propofa à fon époufe une
promenade fur le Nil. Le Batelier gagné
, ayant fait tourner le bateau
contre les ruines d'un moulin abandonné
, le fit renverfer de façon que la
femme d'Ibrahim & fa fuite , à l'exception
d'une Efclave noire , y périrent.
Cette Efclave , qui fuivant l'ufage des
femmes d'Egypte fçavoit nager , eut
même le bonheur , malgré tous les efforts
que firent Ibrahim & le Batelier
pour lui faire fubir le même fort , de
gagner le rivage oppofé au leur , & de
courir rendre compte au Divan du
crime de fon Maître. Le Batelier arrêté ,
le Général , malgré fon rang , le fut
auffi . L'Efclave & le Batelier le chargerent
; & l'éxécution de la fentence ne fut
fufpendue que pour envoyer à Conftantinople
demander au Grand-Seigneur la
permiffion de le faire mourir. Le Grand-
Vifir n'étoit malheureufement point de
fes amis , à caufe de quelques démêlés
qu'ils avoient eu ci- devant dans le Serrail
; en forte que le Grand- Seigneur
ordonna que non - feulement le Gé
42 MERCURE DE FRANCE.
néral des Hifpaïs , feroit dégradé de fa
charge , mais qu'après avoir été trois
jours de fuite expofé nud à la vue du
Peuple , il feroit empalé tout vif.
Gémille , en apprenant cette nouvelle
, malgré tout fon éloignement pour
Ibrahim , ne put que plaindre le fort
d'un homme dont elle avoit été fi éperdûment
aimée , & chargea la vieille Efclave
d'aller lui témoigner combien elle
y étoit fenfible . Cette femme en s'ap
prochant du Criminel , qui étoit déja
éxpofé nud auxyeux du Peuple , fut fort
étonnée de lui voir le petit doigt du pied
gauche comme celui de Gémille ; & ne
doutant pas qu'il ne fût le frère de fa
Maîtreffe , elle courut avec tranſport
l'en avertir ; & l'une & l'autre après en
avoir obtenu la permiffion de Muftapha,
vinrent en tremblant pour s'éclaircir d'un
événement auffi furprenant que funefte
. Le Janniffaire fe joignit à elles ;
tous enſemble allerent fe jetter aux pieds
des Juges pour demander la grace d'Ibrahim
, ou du moins la fufpenfion de
fon fupplice jufqu'à ce que le Sultan fût
informé de fon Hiftoire , ainfi que de
la grandeur de fa naiffance. Gémille
enfin n'oublia rien pour les perfuader ;
& la fingularité de cette avanture deJUILLET.
1763. 43
venue publique , excita tout le Caire à
s'intéreffer pour fon frère. Mais la réalité
, ainfi que la noirceur du crime
étoient trop connues pour qu'il pût demeurer
impuni. Tout ce qu'on put auprès
des Juges , fut d'obtenir que Gémille
l'entretint en fecret quelques heures
avant fon dernier fupplice avec la vieille
Efclave. Cette entrevue ne fçauroit fe
décrire tout ce que l'amour , la furprife
, la pitié , la tendreffe & l'enchaînement
de tant d'avantures bizarres
peuvent jetter dans le coeur & dans l'efprit
, fe dit & fe paffa dans les derniers
adieux du Criminel , & de la belle Efclave
. Ibrahim lui demanda pardon de
tous les mauvais traitemens qu'elle avoit
reçus de lui . Gémille fondoit en larmes
; & il fallut pour les féparer , employer
la violence. Ibrahim fut enfin
éxécuté , après avoir demandé & obtenu
la permiffion de donner tout fon
bien à fa foeur , & avoir fait permettre
au Janniffaire Muftapha qu'il l'épouferoit.
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