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p. 71-102
LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
Début :
Si vous aimez, Monsieur, les aventures un peu singulieres, en voici une [...]
Mots clefs :
Aventure singulière, Esprits, Esprit, Hommes, Idées, Auteur, Génies, Homme, Sophocole, Racine, Corneille, Jean Chapelain, Miroir, Mérite, Estime, Poème, Cicéron
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texteReconnaissance textuelle : LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
LE MIROIR.
Par M. DE MARIVAU X.
vous aimez , Monfieur , les aventures
un peu fingulieres , en voici une
qui a dequoi vous contenter : je ne vous
prefferai point de la croire ; vous pouvez
la regarder comme un pur jeu d'efprit ,
elle a l'air de cela ; cependant c'eſt à moi
qu'elle est arrivée.
Je ne vous dirai point au refte dans quel
endroit de la terre j'ai vû ce que je vais
vous dire. C'eft un pays dont les Géographes
n'ont jamais fait mention , non qu'il
ne foit très- fréquenté ; tout le monde y va ,
vous y avez fouvent voyagé vous- même ,
& c'est l'envie de m'y amufer qui m'y a
infenfiblement conduit. Commençons.
Il y avoit trois ou quatre jours que j'étois
à ma campagne , quand je m'avifai
un matin de me promener dans une allée
de mon parc ; retenez bien cette allée ,
car c'eft de la d'où je fuis parti pour le
voyage dont j'ai à vous entretenir.
Dans cette allée je lifois un livre dont
la lecture me jetta dans de profondes réflexions
fur les hommes,
Et de réflexions en réflexions , tou72
MERCURE DE FRANCE.
jours marchant , toujours allant , je mar
chai tant , j'allai tant , je réfléchis tant , &
fi diverſement , que fans prendre garde à
ce que je devenois , fans obferver par où
je paffois , je me trouvai infenfiblement
dans le pays dont je parlois tout à l'heure ,
où j'achevai de m'oublier , pour me livrer
tout entier au plaifir d'examiner ce qui
s'offroit à mes regards , & en effet le ſpectacle
étoit curieux. Il me fembla donc ;
mais je dis mal , il ne me fembla point :
je vis fûrement une infinité de fourneaux
plus ou moins ardens , mais dont le feune
m'incommodait point , quoique j'en
approchaffe de fort près.
Je ne vous dirai pas à préſent à quoi
ils fervoient ; il n'eft pas encore tems .
Ce n'eft pas là tout ; j'ai bien d'autres
chofes à vous raconter. Au milieu de tous
les fourneaux étoit une perfonne , ou , fi
vous voulez , une Divinité , dont il me feroit
inutile d'entreprendre le portrait , auſſi
n'y tâcherai-je point.
Qu'il vous fuffife de fçavoir que cette
perfonne ou cette Divinité , qui en gros
me parut avoir l'air jeune , & cependant
antique , étoit dans un mouvement perpétuel
, & en même tems fi rapide , qu'il
me fut impoffible de la confiderer en face.
Ce qui eft de certain , c'eft que dans le
mouvement
JANVIER. 1755 . 73
mouvement qui l'agitoit , je la vis fous
tant d'afpects , que je crus voir fucceffivement
paffer toutes les phifionomies du
monde , fans pouvoir faifir la fienne , qui
apparemment les contenoit toutes.
Ce que je démêlai le mieux , & ce que
je ne perdis jamais de vue , malgré fon
agitation continuelle , ce fut une efpece
de bandeau , ou de diadême , qui lui ceignoit
le front, & fur lequel on voyoit écrit
LA NATURE.
Ce bandeau étoit large , élevé , & comme
partagé en deux Miroirs éclatans ,
dans l'un defquels on voyoit une repréfentation
inexplicable de l'étendue en gé
néral , & de tous les myfteres ; je veux
dire des vertus occultes de la matiere , de
l'efpace qu'elle occupe , du reffort qui la
meut , de fa divifibilité à l'infini ; en un
mot de tous les attributs dont nous ne
connoiffons qu'une partie.
L'autre miroir qui n'étoit féparé du
premier que d'une ligne extrêmement déliée
, repréſentoit un être encore plus indéfiniffable.
C'étoit comme une image de l'ame , ou
de la penſée en général ; car j'y vis toutes
les façons poffibles de penfer & de fentir
des hommes , avec la fubdivifion de tous
les degrés d'efprit & de fentiment , de vices
D
74 MERCURE DE FRANCE.
& de vertus , de courage & de foibleffe ,
de malice & de bonté , de vanité & de
fimplicité que nous pouvons avoir.
Enfin tout ce que les hommes font ,
tout ce qu'ils peuvent être , & tout ce
qu'ils ont été , fe trouvoit dans cet exemplaire
des grandeurs & des miferes de l'ane
humaine.
J'y vis , je ne fçai comment , tout ce
qu'en fait d'ouvrages , l'efprit de l'homme
avoit jufqu'ici produit ou rêvé , c'eſt-àdire
j'y vis depuis le plus mauvais conte
de Fée , jufqu'aux fyftêmes anciens & modernes
les plus ingénieufement imaginés
; depuis le plus plat écrivain jufqu'à
l'auteur des Mondes : c'étoit y trouver les
deux extrêmités. J'y remarquai l'obſcure
Philofophie d'Ariftote ; & malgré fon obfcurité
, j'en admirai l'auteur , dont l'efprit
n'a point eu d'autres bornes que celles que
l'efprit humain avoit de fon tems ; il me
fembla même qu'il les avoit paffées .
J'y obfervai l'incompréhenfible & merveilleux
tour d'imagination de ceux qui
durant tant de fiécles ont cru non feulement
qu'Ariftote avoit tout connu , tout
expliqué , tout entendu , mais qui ont encore
cru tout comprendre eux - mêmes ,
& pouvoir rendre raifon de tout d'après
lui.
JANVIER. 1755. 75
J'y trouvai cette idée du Pere Mallebranche
, ou , fi vous voulez , cette viſion
auffi raifonnée que fubtile & finguliere ,
& qui n'a pu s'arranger qu'avec tant d'efprit
, qui eft que nous voyons tout en
Dieu .
Le fyftême du fameux Defcartes , cet
homme unique , à qui tous les hommes
des fiécles à venir auront l'éternelle obligation
de fçavoir penfer , & de penfer
mieux que lui ; cet homme qui a éclairé
la terre , qui a détruit cette ancienne idole
de notre ignorance ; je veux dire le tiſſu
de fuppofitions , refpecté depuis fi longtems
, qu'on appelloit Philofophie , & qui
n'en étoit pas moins l'ouvrage des meil,
leurs génies de l'antiquité ; cet homme
enfin qui , même en s'écartant quelquefois
de la vérité , ne s'en écarte plus en
enfant comme on faifoit avant lui , mais
en homme , mais en Philofophe , qui nous
a appris à remarquer quand il s'en écarte
qui nous a laiffé le fecret de nous redreffer
nous mêmes ; qui , d'enfans que nous
étions , nous a changés en hommes à notre
tour, & qui, n'eût- il fait qu'un excellent Roman
, comme quelques- uns le difent , nous
a du moins mis en état de n'en plus faire .
Le fyftême du célebre , du grand
Newton , & par la fagacité de fes dé-
D ij
75 MERCURE DE FRANCE.
couvertes , peut-être plus grand que Defcartes
même , s'il n'avoit pas été bien plus
aifé d'être Newton après Defcartes , que
d'être Defcartes fans le fecours de perfonne
, & fi ce n'étoit pas avec les forces
que ce dernier a données à l'efprit humain
, qu'on peut aujourd'hui furpaffer
Defcartes même. Auffi voyois- je qu'il y a
des génies admirables , pourvû qu'ils viennent
après d'autres , & qu'il y en a de faits
pour venir les premiers. Les uns changent
l'état de l'efprit humain , ils caufent une
révolution dans les idées. Les autres , pour
être à leur place , ont befoin de trouver
cette révolution toute arrivée , ils en corrigent
les Auteurs , & cependant ils ne l'auroient
pas faite .
J'obfervai tous les Poëmes qu'on appelle
épiques , celui de l'Iliade dont je ne
juge point , parce que je n'en fuis pas digne
, attendu que je ne l'ai lû qu'en françois
, & que ce n'eft pas la le connoître
mais qu'on met le premier de tous , &
qui auroit bien de la peine à ne pas l'être ,
parce qu'il eft Grec , & le plus ancien, Celui
de l'Enéide qui a tort de n'être venu
que le fecond , & dont j'admirai l'éléganla
fageffe & la majefté ; mais qui eft
ce ,
un peu long.
Celui du Taffe qui eft fi intéressant ,
JANVIER. 1755 77
qui eft un ouvrage fi bien fait , qu'on lit
encore avec tant de plaifir dans la derniere
traduction françoife qu'un habile
Académicien en a faite ; qui y a conſervé
tant de graces; qui ne vous enleve pas ,
mais qui vous mene avec douceur , par un
attrait moins apperçu que fenti ; enfin qui
vous gagne , & que vous aimez à fuivre ,
en françois comme en italien , malgré
quelques petits conchettis qu'on lui reproche
, & qui ne font pas fréquens.
Celui de Milton , qui eft peut - être le
plus fuivi , le plus contagieux , le plus fublime
écart de l'imagination qu'on ait ja
mais vû jufques ici
J'y vis le Paradis terreftre , imité de Mil
ron , par Madame Du .. Bo ... ouvrage
dont Milton même eut infailliblement
adopté la fageffe & les corrections , &
qui prouve que les forces de l'efprit humain
n'ont point de fexe . Ouvrage enfin
fait par un auteur qui par-tout y a laiffé
l'empreinte d'un efprit à fon tour créateur
de ce qu'il imite , & qui tient en lui , quand
il voudra , de quoi mériter l'honneur d'être
imité lui-même.
Celui de la Henriade , ce Poëme fi agréa
blement irrégulier , & qui à force de
beautés vives , jeunes , brillantes & continues
, nous a prouvé qu'il y a une magie
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit , au moyen de laquelle un ouvrage
peut avoir des défauts fans conféquence.
J'oubliois celui de Lucain qui mérite
attention, & où je trouvai une fierté tantôt
Romaine & tantôt Gafconne , qui m'amufa
beaucoup.
Je n'aurois jamais fait fi je voulois parler
de tous les Poëmes que je vis ; mais
j'avoue que je confiderai quelque tems
celui de Chapelain , cette Pucelle fi fameufe
& fi admirée avant qu'elle parut ,
& fi ridicule dès qu'elle fe montra .
L'efprit que Chapelain avoit en de fon
vivant , étoit là auffi bien que fon Poëme ,
& il me fembla que le Poëme étoit bien
au deffous de l'efprit.
J'examinai en même tems d'où cela ve
noit , & je compris , à n'en pouvoir douter
, que fi Chapelain n'avoit fçu que la
moitié de la bonne opinion qu'on avoit
de lui , fon Poëme auroit été meilleur , ou
moins mauvais.
·
Mais cet auteur , fur la foi de fa réputation
, conçut une fi grande & fi férieuſe
vénération pour lui-même , fe crut obligé
d'être fi merveilleux , qu'en cet état il n'y
eut point de vers fur lequel il ne s'appefantit
gravement pour le mieux faire ,
point de raffinement difficile & bizarre
dont il ne s'avisất ; & qu'enfin il ne fir
JANVIER, 1755. 79
plus que des efforts de miférable pédant ,
qui prend les contorfions de fon efprit
pour de l'art , fon froid orgueil pour de la
capacité , & fes recherches hétéroclites
pour du fublime.
Et je voyois que tout cela ne lui feroit
point arrivé , s'il avoit ignoré l'admiration
qu'on avoit eue d'avance pour fa Pucelle .
Je voyois que Chapelain moins eftimé
en feroit devenu plus eftimable ; car dans
le fond il avoit beaucoup d'efprit , mais il
n'en avoit pas affez pour voir clair à travers
tout l'amour propre qu'on lui donna ;
& ce fut un malheur pour lui d'avoir été
mis à une fi forte épreuve que bien d'autres
que lui n'ont pas foutenue.
Il n'y a gueres que les hommes abfolument
fupérieurs qui la foutiennent, & qui
en profitent , parce qu'ils ne prennent jamais
de ce fentiment d'amour propre que
ce qu'il leur en faut pour encourager leur
efprit .
Auffi le public peut-il préfumer de ceuxlà
tant qu'il voudra , il n'y fera point
trompé , & ils n'en feront que mieux . Ce
n'eft qu'en les admirant un peu d'avance ,
qu'il les met en état de devenir admirables
; ils n'oferoient pas l'être fans cela ,
on peut- être ignoreroient- ils combien ils
peuvent l'être.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Voici encore des hommes d'une autre
efpece à cet égard là , & que je vis auffi
dans la glace . L'eftime du public perdit
Chapelain , elle fut caufe qu'il s'excéda
pour s'élever au deffus de la haute idée
qu'on avoit de lui , & il y périt : ceux- ci
au contraire fe relâchent en pareil cas ;
dès que le public eft prévenu d'une cer
taine maniere en leur faveur , ils ofent en
conclure qu'il le fera toujours , & qu'ils
ont tant d'efprit , que même en le laiffant
aller cavalierement à ce qui leur en viendra
, fans tant fe fatiguer, ils ne fçauroient
manquer d'en avoir affez & de reite , pour
continuer de plaire à ce public déja fr
prévenu.
Là- deffus ils fe négligent , & ils tombent.
Ce n'eft pas là tout. Veulent - ils fe
corriger de cet excès de confiance qui leur
a nui ? je compris qu'ils s'en corrigent
tant , qu'après cela ils ne fçavent plus où
ils en font. Je vis que dans la peur qui
les prend de mal faire , ils ne peuvent plus
fe remettre à cet heureux point de hardieffe
& de retenue , où ils étoient avant
leur chûte , & qui a fait le fuccès de leurs
premiers ouvrages.
C'est comme un équilibre qu'ils ne re
trouvent plus , & quand ils le retrouve
roient , le public ne s'en apperçoit pas d'a
JANVIER. 1755.
8'r
bord : il renonce difficilement à fe mocquer
d'eux ; il aime à prendre fa revanche de
l'eftime qu'il leur a accordée ; leur chûte
eft une bonne fortune pour lui.
Il faut pourtant faire une obfervation :
c'est que parmi ceux dont je parle , il y en
a quelques- uns que leur difgrace fcandalife
plus qu'elle ne les abbat , & qui ramaffant
fierement leurs forces , lancent ,
pour ainfi dire , un ouvrage qui fait taire
les rieurs , & qui rétablit l'ordre.
En voilà affez là - deffus : je me fuis:
peut-être un peu trop arrêté fur cette matere
; mais on fait volontiers de trop longues,
relations des chofes qu'on a confidérées
avec attention .
Venons à d'autres objets : j'en remar
quai quatre ou cinq qui me frapperent ,
& quí , chacun dans leur genre , étoient
d'une beauté fublime :
C'étoit l'inimitable élégance de Racine ,
le puiffant génie de Corneille , la fagacité
de l'efprit de la Motte , l'emportement admirable
du fentiment de l'auteur de Rhadamifte
, & le charme des graces de l'auteur
de Zaïre .
Je m'attendriffois avec Racine , je me
trouvois grand avec Corneille ; j'aimois
mes foibleffes avec l'un , elles m'auroient:
deshonoré avec l'autre,
D vi
82 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur de Zaïre ennobliffoit mes idées
celui de Rhadamifte m'infpiroit des paffions
terribles ; il fondoit les profondeurs
de mon ame , & je penfois avec la Motte.
Permettez-moi de m'arrêter un peu
fur ce
dernier.
C'étoit un excellent homme , quoiqu'il
ait eu tant de contradicteurs : on l'a mis
au deffous de gens qui étoient bien audeffous
de lui , & le miroir m'a appris d'où
cela venoit en partie .
C'eft qu'il étoit bon à tout , ce qui eft un
grand défaut il vaut mieux , avec les hommes
, n'être bon qu'à quelque chofe , & la
Motte avoit ce tort.
Qu'est- ce que c'eft qu'un homme qui ne
fe contente pas d'être un des meilleurs
efprits du monde en profe , & qui veut
encore faire des opera , des tragédies , des
odes pindariques , anacréontiques , des
comédies même , & qui réuffit en tout
ce que je dis là , qui plus eft cela eſt ri—·
dicule.
Il faut prendre un état dans la République
des Lettres , & ce n'eft pas en avoir
un que d'y faire le métier de tout le
monde ; auffi fes critiques ont- ils habilement
découvert que la Motte avec toute fa.
capacité prétendue , n'étoit qu'un Philofophe
adroit qui fçavoit fe déguifer en ce qu'il
JANVIER. 1755 .
83
vouloit être , au point que fans fon excellent
efprit, qui le trahiffoit quelquefois ,
on l'auroit pris pour un très -bel efprit ;
c'étoit comme un fage qui auroit très - bien
contrefait le petit maître .
On dit que la premiere tragédie dont
on ignoroit qu'il fut l'auteur , paſſa d'abord
pour être un ouvrage pofthume de
Racine.
Dans fes fables même qu'on a tant décriées
, il y en a quelques- unes où il abufe
tant de fa foupleffe , que des gens d'ef
prit qui les avoient lûes fans plaifit dans
le recueil , mais qui ne s'en reffouvenoient
plus , & à qui un mauvais plaifant , quel
que tems après , les récitoit comme de la
Fontaine , les trouverent admirables , &
crurent en effet. que c'étoit la Fontaine qui
les avoit faites. Voilà le plus fouvent comme
on juge, & cependant on croit juger,
Car pourquoi leur avoient- elles paru mauvaifes
la premiere fois qu'ils les avoient
lues : c'eft que la mode étoit que l'auteur
ne réuffit pas; c'eft qu'ils fçavoient alors
que la Motte en étoit l'auteur ; c'eft qu'à la
tête du livre ils avoient vû le nom d'un
homme qui vouloit avoir trop de fortes
de mérite à la fois , qui effectivement les
auroit eus , fi on n'avoit pas empêché le
public de s'y méprendre , & qui même n'a
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
pas laiffé de les avoir à travers les contra--
dictions qu'il a éprouvées ; car on l'a plus
perfécuté que détruit , malgré l'efpece d'oftracifme
qu'on a exercé contre lui , & qu'il'
méritoit bien.
Il faut pourtant convenir qu'on lui fait
un reproche affez juſte , c'eſt qu'il remuoit
moins qu'il n'éclairoit ; qu'il parloit
plus à l'homme intelligent qu'à l'hom
me fenfible ; ce qui eft un defavantage:
avec nous , qu'un auteur ne peut affectionner
ni rendre attentifs à l'efprit qu'il nous.
préfente , qu'en donnant , pour ainfi dire ,
des chairs à fes idées ; ne nous donner
que des lumieres , ce n'eft encore embraffer
que la moitié de ce que nous fommes ,
& même la moitié qui nous eft la plus indifférente
: nous nous fouçions bien moins
de connoître que de jouir , & en pareit
cas l'ame jouit quand elle fent.
Mais je fais une reflexion ; je vous ai
parlé de la Motte , de Corneille , de Racine
, des Poëmes d'Homere , de Virgile ,
du Taffe , de Milton , de Chapelain , des
fyftèmes des Philofophes paffés , & il n'y
a pas de mal à cela.
pas
Beaucoup de gens , je penfe , ne feront
de l'avis du Miroir , & je m'y attends ,
par hazard vous montrez mes relations
comme je vous permets de le faire.
fi
JANVIER. 1755. 85
Mais en ce cas , fupprimez- en , je vous
prie , tout ce qui regardera les auteurs vivans.
Je connois ces Meffieurs là , ils ne
feroient pas même contens des éloges que
j'ai trouvés pour eux.
Je veux pourtant bien qu'ils fçachent
que je les épargne , & qu'il ne tiendroit
qu'à moi de rapporter leurs défauts qui fe
trouvoient auffi ; qu'à la vérité , j'ai vu
moins diftinctement que leurs beautés ,
parce que je n'ai pas voulu m'y arrêter ,
& que je n'ai fait que les appercevoir.
Mais c'eft affez que d'appercevoir des
défauts pour les avoir bien vûs , on a malgré
foi de fi bons yeux là - deffus. Il n'y a
que le mérite des gens qui a befoin d'être
extrêmement confidéré pour être connu ; on
croit toujours s'être trompé quand on n'a
fait que le voir. Quoiqu'il en foit , j'ai remarqué
les défauts de nos auteurs , & je
m'abſtiens de les dire . Il me femble même
les avoir oubliés : mais ce font encore là
de ces chofes qu'on oublie toujours affez
mal , & je me les rappellerois bien s'il
le falloit ; qu'on ne me fache pas ..
A propos d'Auteurs ou de Poëtes , j'apperçus
un Poëme intitulé le Bonheur , qui
n'a point encore paru , & qui vient d'un
génie qui ne s'eft point encore montré an
public , qui s'eft formé dans le filence ,
86 MERCURE DE FRANCE.
& qui menaceroit nos plus grands Poëtes
de l'apparition la plus brillante : il iroit
de pair avec eux , ou , pour me fervir de
l'expreffion de Racine , il marcheroit du
moins leur égal , fi le plaifir de penfer philofophiquement
en profe ne le débauche
pas , comme j'en ai peur.
Il étoit fur la ligne des meilleurs efprits ;
il y occupoit même une place à part , &
étoit là comme en réferve fous une trèsaimable
figure , mais en même tems fi
modefte qu'il ne tint pas à lui que je ne
le viffe point.
Mais venons à d'autres objets ; je parle
des génies du tems paffé ou de ceux d'au
jourd'hui , fuivant que leur article fe préfente
à ma mémoire ; ne m'en demandez
pas davantage. Il y en aura beaucoup d'autres
, tant auteurs tragiques que comiques
, dont je ferai mention dans la fuite
de ma relation .
Entre tous ceux de l'antiquité qu'on
admire encore > & par l'excellence de
leurs talens , & par une ancienne tradition
d'eftime qui s'eft confervée pour eux ; enfin
par une fage précaution contre le mérite
des modernes , car il entre de tout
cela dans cette perpétuité d'admiration qui
fe foutient en leur faveur.
Entre tant de beaux génies , dis -je , Eus
JANVIE R. 1755 . 87
ripide & Sophocle furent de ceux que je
diftinguai les plus dans le miroir.
Je les confiderai donc fort attentivement
& avec grand plaifir , fans les trouver
, je l'avoue , auffi inimitables qu'ils le
font dans l'opinion des partifans des anciens.
L'idée qui me les a montrés n'eft
d'aucun parti , elle leur fait auffi beaucoup
plus d'honneur que ne leur en font les
partifans des modernes.
Il eft vrai que le fentiment de ceux- ci
ne fera jamais le plus généralement applaudi
; car ils difent qu'on peut valoir les anciens
, ce qui eft déja bien hardi ; ils difent
qu'on peut valoir mieux , ce qui eſt encore
pis.
Ils foutiennent que des gens de notre
nation , que nous avons vûs ou que nous
aurions pû voir ; en un mot , que des modernes
qui vivoient il n'y a gueres plus
d'un demi-fiécle , les ont furpaffés ; voilà
qui eft bien mal entendu .
Car cette poffibilité de les valoir , &
même de valoir mieux , une fois bien établie
, & tirée d'après des modernes qui
vivoient il n'y a pas long- tems , pourquoi
nos illuftres modernes d'aujourd'hui ne
pourroient- ils pas à leur tour leur être
égaux , & même leur être fupérieurs ? il
ne feroit pas ridicule de le penfer ; il ne
SS MERCURE DE FRANCE.
fe feroit pas même de regarder la chofe
comme arrivée ; mais ce qui eft ridicule
& même infenfé , à ce que marque la glace
, c'eft d'efperer que cette poffibilité &
fes conféquences puiffent jamais paffer.
Quoi , nous aurons parmi nous des
hommes qu'il feroit raifonnable d'honorer"
autant & plus que d'anciens Grecs ou d'anciens
Romains !
Eh mais , que feroit- on d'eux dans la fociété
: & quel fcandale ne feroit -ce point là ?
Comment ! des hommes à qui on ne'
pourroit plus faire que de très- humbles
repréſentations fur leurs ouvrages , & non
pas des critiques de pair à pair comme en
font tant de gens du monde , qui pour'
n'être point auteurs , ne prétendent pas
en avoir moins d'efprit que ceux qui le
font , & qui ont peut- être raifon ?
Des hommes vis- à vis de qui tant de
fçavans auteurs & traducteurs des anciens
ne feroient plus rien , & perdroient leus
état ? car ils en ont un très- diftingué , &
qu'ils meritent , à l'excès près des privileges
qu'ils fe donnent. Un fçavant eft
exempt d'admirer les plus grands génies
de fon tems ; il tient leur mérite en échec ,
il leur fait face ; il en a bien vû d'autres.
Des hommes enfin qui romproient tout
équilibre dans la république des Lettres 2:
JAN VIE K. 1755.
qui laifferoient une diſtance trop décidée
entr'eux & leurs confreres ? diftance qui a
toujours plus l'air d'une opinion que d'un
fait.
Non , Monfieur , jamais il n'y eut de
pareils modernes , & il n'y en aura jamais .
La nature elle-même eft trop fage pour
avoir permis que les grands hommes de
chaque fiécle affiftaffent en perfonne à la
plénitude des éloges qu'ils méritent , &
qu'on pourra leur donner quelque jour
il feroit indécent pour eux & injurieux
pour les autres qu'ils en fuffent témoins .
Auffi dans tous les âges ont- ils affaire
à un public fait exprès pour les tenir en
refpect , & dont je vais en deux mots vous
définir le caractere.
Je commence par vous dire que c'eft le
public de leur tems ; voilà déja fa définition
bien avancée .
Ce public , tout à la fois juge & partie
de ces grands hommes qu'il aime & qu'il
humilie ; ce public , tout avide qu'il eft
des plaifirs qu'ils s'efforcent de lui donner
, & qu'en effet ils lui donnent , eft ce--
pendant aflez curieux de les voir manquer
leur coup , & l'on diroit qu'il manque
le fien , quand il eft content d'eux.
Au furplus la glace m'a convaincu d'une
shofe ; c'eft que la poftérité , fi nos grands
90 MERCURE DE FRANCE.
}
hommes parviennent juſqu'à elle , ne ſçaura
ni fi bien , nifi exactement ce qu'ils valent
que nous pouvons le fçavoir aujourd'hui .
Cette poftérité , faite comme toutes les poftérités
du monde , aura infailliblement le
défaut de les louer trop , elle voudra qu'ils
foient incomparables ; elle s'imaginera fentir
qu'ils le font , fans fe douter que ce
ne fera là qu'une malice de fa part pour
mortifier fes illuftres modernes , & pour
fe difpenfer de leur rendre juftice. Or je
vous le demande , dans de pareilles difpofitions
pourra-t- elle apprécier nos modernes
qui feront fes anciens le mérite
imaginaire qu'elle voudra leur trouver , ne
l'empêchera-t- il pas de difcerner le mérite
réel qu'ils auront ? Qui eft-ce qui pourra
démêler alors à quel dégré d'eftime on
s'arrêteroit pour eux , fi on n'avoit pas
envie de les eftimer tant au lieu qu'au
jourd'hui je fçais à peu près au jufte la
véritable opinion qu'on a d'eux , & je fuis
fûr que je le fçais bien , car il me l'a dit ,
à moins qu'elle ne lui échappe.
Je pourrois m'y tromper fi je n'en croyois
que la diverfité des difcours qu'il tient
mais il fe hâte d'acheter & de lire leurs
ouvrages , mais il court aux parodies qu'on
en fait , mais il eft avide de toutes les critiques
bien ou mal tournées qu'on répand
1
JANVIER. 1755. 91
contr'eux ; & qu'est- ce que tout cela fignifie
finon beaucoup d'eftime qu'on
ne veut pas déclarer franchement.
Eh ! ne fommes nous pas toujours de cette
humeur là ? n'aimons nous pas mieux vanter
un étranger qu'un compatriote ? un homme
abfent qu'un homme préfent ? Prenez-y.
garde , avons-nous deux citoyens également
illuftres celui dont on eft le plus
voifin eft celui qu'on loue le plus fobrement.
Si Euripide & Sophocle , fi Virgile &
le divin Homere lui-même revenoient au
monde , je ne dis pas avec l'efprit de leur
tems , car il ne fuffiroit peut-être pas aujourd'hui
pour nous ; mais avec la même
capacité d'efprit qu'ils avoient, précisément
avec le même cerveau , qui fe rempliroit
des idées de notre âge ; fi fans nous avertir
de ce qu'ils ont été , ils devenoient nos
contemporains , dans l'efpérance de nous
ravir & de nous enchanter encore , en s'adonnant
au même genre d'ouvrage auquel
ils s'adonnerent autrefois , ils feroient
bien étourdis de voir qu'il faudroit qu'ils
s'humiliaffent devant ce qu'ils furent; qu'ils
ne pourroient plus entrer en comparaiſon
avec eux-mêmes , à quelque fublimité d'efprit
qu'ils s'élevaffent ; bien étourdis de fe
trouver de fumples modernes apparemment
2 MERCURE DE FRANCE.
bons ou excellens , mais cependant des
Poëtes médiocres auprès de l'Euripide ,
du Sophocle , du Virgile , & de l'Homere
d'autrefois , qui leur paroîtroient , fuivant
toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils
feroient alors. Car comment , diroient-ils ,
ne ferions-nous pas à préfent plus habiles
que nous ne l'étions ? Ce n'eft pas la capa
cité qui nous manque' ; on n'a rien changé
à la tête excellente que nous avions , &
qui fait dire à nos partifans qu'il n'y en a
plus de pareilles. L'efprit humain dont nous.
avons aujourd'hui notre part , auroit- il
baiffé ? au contraire il doit être plus avancé
que jamais ; il y a fi long- tems qu'il féjourne
fur la terre , & qu'il y voyage , &
qu'il s'y inftruit ; il y a vu tant de chofes
, & il s'y eft fortifié de tant d'expériences
, diroient- ils .... Vous riez , Monfieur
; voilà pourtant ce qui leur arrive
roit , & ce qu'ils diroient . Je vous parle
d'après la glace , d'où je recueille tout ce
que je vous dis-là,
Il ne faut pas croire que les plus grands'
hommes de l'antiquité ayent joui dans'
leur tems de cette admiration que nous
avons pour eux , & qui eft devenue avec
juftice , comme un dogme de religion litréraire.
Il ne faut pas croire que Demof
thene & que Ciceron ( & c'eft ce que nous
JANVIER. 1755. 93
avons de plus grand ) n'ayent pas fçu à
leur tour ce que c'étoit que d'être modernes,
& n'ayent pas effuyé les contradictions
attachées à cette condition- là ? Figurezvous
, Monfieur , qu'il n'y a pas un homine
illuftre à qui fon fiécle ait pardonné l'eftime
& la réputation qu'il y a acquifes , &
qu'enfin jamais le mérite n'a été impuné
ment contemporain .
Quelques vertus , quelques qualités
qu'on ait , par quelque talent qu'on ſe diftingue
, c'est toujours en pareil cas un
grand défaut que de vivre.
Je ne fçache que les Rois , qui de leur
tems même & pendant qu'ils regnent, ayent
le privilege d'être d'avance un peu anciens;
encore l'hommage que nous leur rendons
alors , eft-il bien inférieur à celui qu'on
leur rend cent ans après eux. On ne fçauroit
croire jufqu'où va là deffus la force ,
le bénéfice & le preftige des diftances .
Leur effet s'étend fi loin , qu'il n'y a point
aujourd'hui de femme qu'on n'honorât,
qu'on ne patût flater en la comparant à
Helene ; & je vous garantis , fur la foi
de la glace , qu'Helene , dans fon-tems , fut
extrêmement critiquée , & qu'on vantoit
alors quelque ancienne beauté qu'on mettoit
bien au- deffus d'elle , parce qu'on ne
la voyoit plus , & qu'on voyoit Helene ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Je vous affure que nous avons actuellement
d'auffi belles femmes que les plus
belles de l'antiquité ; mais fuffent - elles
des Anges dans leur fexe ( & je ris moimême
de ce que je vais dire ) ce font des
Anges qui ont le tort d'être vifibles , &
qui dans notre opinion jalouſe ne ſçauroient
approcher des beautés anciennes que
nous ne faifons qu'imaginer , & que nous
avons la malice ou la duperie de nous repréfenter
comme des prodiges fans retour.
Revenons à Sophocle & à Euripide dont
j'ai déja parlé ; & achevons d'en rapporter
ce que le miroir m'en a appris.
C'eft qu'ils ont été , pour le moins , les
Corneille , les Racine , les Crébillon &
les Voltaire de leur tems , & qu'ils auroient
été tout cela du nôtre ; de même
que nos modernes , à ce que je voyois auffi
, auroient été à peu près les SSoophocle
& les Euripide du tems paffé.
Je dis à peu près , car je ne veux blafphêmer
dans l'efprit d'aucun amateur des
anciens : il eſt vrai que ce n'eft pas là mé
nager les modernes , mais je ne fais pas
tant de façon avec eux qu'avec les partifans
des anciens , qui n'entendent pas raillerie
fur cet article - ci ; au lieu que les
autres , en leur qualité de modernes & de
gens moins favorifés , font plus accommoJANVIER.
1755. 95
dans , & le prennent fur un ton moins fier .
J'avouerai pourtant que la glace n'eft pas
de l'avis des premiers fur le prétendu affoibliffement
des efprits d'aujourd'hui .
Non, Monfieur, la nature n'eft pas fur fon
déclin, du moins ne reffemblons - nous guere
à des vieillards , & la force de nos paſſions ,
de nos folies , & la médiocrité de nos connoiffances
, malgré les progrès qu'elles ont
faites , devroient nous faire foupçonner que
cette nature est encore bien jeune en nous.
Quoiqu'il en foit , nous ne fçavons pas
l'âge qu'elle a , peut - être n'en a- t -elle point,
& le miroir ne m'a rien appris là - deſſus.
Mais ce que j'y ai remarqué , c'eft que
depuis les tems fi renommés de Rome &
d'Athenes , il n'y a pas eu de fiécle où il n'y
ait eu d'auffi grands efprits qu'il en fut
jamais , où il n'y ait eu d'auffi bonnes têtes
que l'étoient celles de Ciceron , de Démofthene
, de Virgile , de Sophocle , d'Euripide
, d'Homere même , de cet homme
divin , que je fuis comme effrayé de ne pas
voir excepté dans la glace , mais enfin qui
ne l'eft point.
Voilà qui eft bien fort, m'allez-vous dire
comment donc votre glace l'entend- elle ?
Où font ces grands efprits , comparables
à ceux de l'antiquité & depuis les Grecs
& les Romains , où prendrez- vous ces Ci96
MERCURE DE FRANCE.
1
ceron , ces Démofthene , &c. dont vous
parlez ?
Sera -ce dans notre nation , chez qui ,
pendant je ne fçais combien de fiécles &
jufqu'à celui de Louis XIV , il n'a paru en
fait de Belles- Lettres , que de mauvais ouvrages
, que des ouvrages ridicules ?
Oui , Monfieur , vous avez raifon , trèsridicules
, le miroir lui- même en convient,
& n'en fait pas plus de cas que vous ; &
cependant il affure qu'il y eut alors des génies
fupérieurs , des hommes de la plus
grande capacité..
Que firent- ils donc ? de mauvais - ouvrages
auffi , tant en vers qu'en profe ; mais
des infiniment moins mauvais ,
ouvrages
( pefez ce que je vous dis là ) infiniment
moins ridicules que ceux de leurs contemporains.
Et la capacité qu'il fallut avoir alors
pour n'y laiffer que le degré de ridicule
dont je parle , auroit fuffi dans d'autres
tems pour les rendre admirables .
N'imputez point à leurs Auteurs ce
qu'il y refta de vicieux , prenez - vous en
aux fiécles barbares où ces grands efprits
arriverent , & à la déteſtable éducation
qu'ils y recurent en fait d'ouvrages d'efprit .
Ils auroient été les premiers efprits d'un
autre fiécle , comme ils furent les premiers
efprits
JANVIER. 1755 . 97
efprits du left ; il ne falloit pas pour cela
qu'ils fuffent plus forts , il falloit feulement
qu'ils fuffent mieux placés .
Ciceron auffi mal élevé , auffi peu encouragé
qu'eux , né comme eux dans un fiécle
groffier , où il n'auroit trouvé ni cette
tribune aux harangues , ni ce Sénat , ni ces
affemblées du peuple devant qui il s'agiffoit
des plus grands intérêts du monde , ni
enfin toute cette forme de gouvernement
qui foumettoit la fortune des nations &
des Rois au pouvoir & à l'autorité de l'éloquence
, & qui déféroit les honneurs &
les dignités à l'orateur qui fçavoit le mieux
parler.
Ciceron privé des reffources que je viens
de dire , ne s'en feroit pas mieux tiré que
ceux dont il eft queftion ; & quoiqu'infailliblement
il eut été l'homme de fon tems
le plus éloquent , l'homme le plus éloquent
de ce tems là ne feroit pas aujourd'hui
l'objet de notre admiration ; il nous paroîtroit
bien étrange que la glace en fit un
homme fupérieur , & ce feroit pourtant
Ciceron , c'est -à- dire un des plus grands
hommes du monde, que nous n'eftimerions
pas plus que ceux dont nous parlons , & à
qui , comme je l'ai dit , il n'a manqué que
d'avoir été mieux placés.
Quand je dis mieux placés , je n'entends
E
93 MERCURE DE FRANCE.
pas que l'efprit manquât dans les fiécles que
j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en
avoit eu tant de répandu ni d'amaffé parmi
les hommes , comme j'ai remarqué que
l'auroient dit Euripide & Sophocle que
j'ai fait parler plus bas.
Jamais l'efprit humain n'avoit encore
été le produit de tant d'efprits , c'est une
vérité que la glace m'a rendu fenfible .
J'y ai vû que l'accroiffement de l'efprit
eft une fuite infaillible de la durée du
monde , & qu'il en auroit toujours été
nné fuite , à la vérité plus lente , quand
Fécriture d'abord , enfuite l'imprimerie
n'auroient jamais été inventées.
Il feroit en effet impoffible , Monfieur ,
que tant de générations d'hommes euffent
paffé fur la terre fans y verfer de nouvelles
idées , & fans y en verfer beaucoup plus
que les révolutions , ou d'autres accidens ,
n'ont pû en anéantir ou en diffiper.
Ajoûtez que les idées qui fe diffipent ou
qui s'éteignent , ne font pas comme fi elles
n'avoient jamais été ; elles ne difparoiffent
pas en pure perte ; l'impreffion en refte
dans l'humanité , qui en vaut mieux feulement
de les avoir eues , & qui leur doit
une infinité d'idées qu'elle n'auroit pas
fans elles.
eue
Le plus ftupide ou le plus borné de tous
JANVIER. 1755 . ୭୭
les peuples d'aujourd'hui , l'eft beaucoup
moins que ne l'étoit le plus borné de tous
les peuples d'autrefois .
La difette d'efprit dans le monde connu ,
n'eft nulle part à préfent auffi grande qu'elle
l'a été , ce n'eft plus la même difette.
La glace va plus loin. Par- tout où il y a
des hommes bien ou mal affemblés , ditelle
, quelqu'inconnus qu'ils foient au reſte
de la terre , ils fe fuffifent à eux - mêmes
pour acquerir des idées ; ils en ont aujourd'hui
plus qu'ils n'en avoient il y a deux
mille ans , l'efprit n'a pû demeurer chez
eux dans le même état .
Comparez , fi vous voulez , cet efprit
à un infiniment petit , qui par un accroiffement
infiniment lent , perd toujours quelque
chofe de fa petiteffe.
Enfin , je le repéte encore , l'humanité
en général reçoit toujours plus d'idées
qu'il ne lui en échappe , & fes malheurs
même lui en donnent fouvent plus qu'ils
ne lui en enlevent.
La quantité d'idées qui étoit dans le
monde avant que les Romains l'euffent
foumis , & par conféquent tant agité , étoit
bien au-deffous de la quantité d'idées qui
y entra par l'infolente profpérité des vainqueurs
, & par le trouble & l'abaiffement
du monde vaincu..
E ij
335236
100 MERCURE DE FRANCE.
Chacun de ces états enfanta un nouvel
efprit , & fut une expérience de plus pour.
la terre.
Et de même qu'on n'a pas encore trouvé
toutes les formes dont la matiere eſt
fufceptible , l'ame humaine n'a pas encore
montré tout ce qu'elle peut être ; toutes
fes façons poffibles de penfer & de fentir
ne font pas épuifées .
Et de ce que les hommes ont toujours
les mêmes pailions , les mêmes vices & les
mêmes vertus , il ne faut pas en conclure
qu'ils ne font plus que fe repérer.
Il en eft de cela comme des vifages ; il
n'y en a pas un qui n'ait un nez , une bouche
& des yeux ; mais auffi pas un qui n'ait
tout ce que je dis là avec des différences
& des fingularités qui l'empêchent de reffembler
exactement à tout autre vifage.
Mais revenons à ces efprits fupérieurs
de notre nation , qui firent de mauvais
ouvrages dans les fiécles paflés.
J'ai dit qu'ils y trouverent plus d'idées
qu'il n'y en avoit dans les précédens , mais
malheureufement ils n'y trouverent point
de goût ; de forte qu'ils n'en eurent que
plus d'efpace pour s'égarer.
La quantité d'idées en pareil cas , Monfieur
, eft un inconvénient , & non pas
un fecours ; elle empêche d'être fimple ,
JANVIER. 1755 . TOI'
& fournit abondamment les moyens d'être
tidicule.
Mettez beaucoup de ticheffes entre les
mains d'un homme qui ne fçait pas s'en
fervir , toutes les dépenfes ne feront que
des folies.
Et les anciens n'avoient pas de quoi être
auffi fous , auffi ridicules qu'il ne tierdroit
qu'à nous de l'être.
En revanche jamais ils n'ont été fimples.
avec autant de magnificence que nous ; il
en faut convenir. C'eft du moins le fentiment
de la glace , qui en louant la fimplicité
des anciens, dit qu'elle eft plus litterale
que la nôtre , & que la nôtre eft plus riche
; c'eft fimplicité de grand Seigneur .
Attendez , me direz - vous encore , vous
parlez de fiécles où il n'y avoit point de
goût , quoiqu'il y eût plus d'efprit & plus
d'idées que jamais ; cela n'implique-t- il pas
quelque contradiction ?
Non , Monfieur , fi j'en crois la glace ;
une grande quantité d'idées & une grande
difette de goût dans les ouvrages d'efprit ,
peuvent fort bien fe rencontrer enfemble ,
& ne font point du tout incompatibles.
L'augmentation des idées eft une fuite infaillible
de la durée du monde : la fource
de cette augmentation ne tarit point tant
qu'ily a des hommes qui fe fuccédent , &
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
des aventures qui leur arrivent.
:
Mais l'art d'employer les idées pour des
ouvrages d'efprit , pent fe perdre les lettres
tombent , la critique & le goût difpa-
.roiffent ; les Auteurs deviennent ridicules
ou groffiers , pendant que le fond de l'efprit
humain va toujours croiffant parmi les
hommes.
Par M. DE MARIVAU X.
vous aimez , Monfieur , les aventures
un peu fingulieres , en voici une
qui a dequoi vous contenter : je ne vous
prefferai point de la croire ; vous pouvez
la regarder comme un pur jeu d'efprit ,
elle a l'air de cela ; cependant c'eſt à moi
qu'elle est arrivée.
Je ne vous dirai point au refte dans quel
endroit de la terre j'ai vû ce que je vais
vous dire. C'eft un pays dont les Géographes
n'ont jamais fait mention , non qu'il
ne foit très- fréquenté ; tout le monde y va ,
vous y avez fouvent voyagé vous- même ,
& c'est l'envie de m'y amufer qui m'y a
infenfiblement conduit. Commençons.
Il y avoit trois ou quatre jours que j'étois
à ma campagne , quand je m'avifai
un matin de me promener dans une allée
de mon parc ; retenez bien cette allée ,
car c'eft de la d'où je fuis parti pour le
voyage dont j'ai à vous entretenir.
Dans cette allée je lifois un livre dont
la lecture me jetta dans de profondes réflexions
fur les hommes,
Et de réflexions en réflexions , tou72
MERCURE DE FRANCE.
jours marchant , toujours allant , je mar
chai tant , j'allai tant , je réfléchis tant , &
fi diverſement , que fans prendre garde à
ce que je devenois , fans obferver par où
je paffois , je me trouvai infenfiblement
dans le pays dont je parlois tout à l'heure ,
où j'achevai de m'oublier , pour me livrer
tout entier au plaifir d'examiner ce qui
s'offroit à mes regards , & en effet le ſpectacle
étoit curieux. Il me fembla donc ;
mais je dis mal , il ne me fembla point :
je vis fûrement une infinité de fourneaux
plus ou moins ardens , mais dont le feune
m'incommodait point , quoique j'en
approchaffe de fort près.
Je ne vous dirai pas à préſent à quoi
ils fervoient ; il n'eft pas encore tems .
Ce n'eft pas là tout ; j'ai bien d'autres
chofes à vous raconter. Au milieu de tous
les fourneaux étoit une perfonne , ou , fi
vous voulez , une Divinité , dont il me feroit
inutile d'entreprendre le portrait , auſſi
n'y tâcherai-je point.
Qu'il vous fuffife de fçavoir que cette
perfonne ou cette Divinité , qui en gros
me parut avoir l'air jeune , & cependant
antique , étoit dans un mouvement perpétuel
, & en même tems fi rapide , qu'il
me fut impoffible de la confiderer en face.
Ce qui eft de certain , c'eft que dans le
mouvement
JANVIER. 1755 . 73
mouvement qui l'agitoit , je la vis fous
tant d'afpects , que je crus voir fucceffivement
paffer toutes les phifionomies du
monde , fans pouvoir faifir la fienne , qui
apparemment les contenoit toutes.
Ce que je démêlai le mieux , & ce que
je ne perdis jamais de vue , malgré fon
agitation continuelle , ce fut une efpece
de bandeau , ou de diadême , qui lui ceignoit
le front, & fur lequel on voyoit écrit
LA NATURE.
Ce bandeau étoit large , élevé , & comme
partagé en deux Miroirs éclatans ,
dans l'un defquels on voyoit une repréfentation
inexplicable de l'étendue en gé
néral , & de tous les myfteres ; je veux
dire des vertus occultes de la matiere , de
l'efpace qu'elle occupe , du reffort qui la
meut , de fa divifibilité à l'infini ; en un
mot de tous les attributs dont nous ne
connoiffons qu'une partie.
L'autre miroir qui n'étoit féparé du
premier que d'une ligne extrêmement déliée
, repréſentoit un être encore plus indéfiniffable.
C'étoit comme une image de l'ame , ou
de la penſée en général ; car j'y vis toutes
les façons poffibles de penfer & de fentir
des hommes , avec la fubdivifion de tous
les degrés d'efprit & de fentiment , de vices
D
74 MERCURE DE FRANCE.
& de vertus , de courage & de foibleffe ,
de malice & de bonté , de vanité & de
fimplicité que nous pouvons avoir.
Enfin tout ce que les hommes font ,
tout ce qu'ils peuvent être , & tout ce
qu'ils ont été , fe trouvoit dans cet exemplaire
des grandeurs & des miferes de l'ane
humaine.
J'y vis , je ne fçai comment , tout ce
qu'en fait d'ouvrages , l'efprit de l'homme
avoit jufqu'ici produit ou rêvé , c'eſt-àdire
j'y vis depuis le plus mauvais conte
de Fée , jufqu'aux fyftêmes anciens & modernes
les plus ingénieufement imaginés
; depuis le plus plat écrivain jufqu'à
l'auteur des Mondes : c'étoit y trouver les
deux extrêmités. J'y remarquai l'obſcure
Philofophie d'Ariftote ; & malgré fon obfcurité
, j'en admirai l'auteur , dont l'efprit
n'a point eu d'autres bornes que celles que
l'efprit humain avoit de fon tems ; il me
fembla même qu'il les avoit paffées .
J'y obfervai l'incompréhenfible & merveilleux
tour d'imagination de ceux qui
durant tant de fiécles ont cru non feulement
qu'Ariftote avoit tout connu , tout
expliqué , tout entendu , mais qui ont encore
cru tout comprendre eux - mêmes ,
& pouvoir rendre raifon de tout d'après
lui.
JANVIER. 1755. 75
J'y trouvai cette idée du Pere Mallebranche
, ou , fi vous voulez , cette viſion
auffi raifonnée que fubtile & finguliere ,
& qui n'a pu s'arranger qu'avec tant d'efprit
, qui eft que nous voyons tout en
Dieu .
Le fyftême du fameux Defcartes , cet
homme unique , à qui tous les hommes
des fiécles à venir auront l'éternelle obligation
de fçavoir penfer , & de penfer
mieux que lui ; cet homme qui a éclairé
la terre , qui a détruit cette ancienne idole
de notre ignorance ; je veux dire le tiſſu
de fuppofitions , refpecté depuis fi longtems
, qu'on appelloit Philofophie , & qui
n'en étoit pas moins l'ouvrage des meil,
leurs génies de l'antiquité ; cet homme
enfin qui , même en s'écartant quelquefois
de la vérité , ne s'en écarte plus en
enfant comme on faifoit avant lui , mais
en homme , mais en Philofophe , qui nous
a appris à remarquer quand il s'en écarte
qui nous a laiffé le fecret de nous redreffer
nous mêmes ; qui , d'enfans que nous
étions , nous a changés en hommes à notre
tour, & qui, n'eût- il fait qu'un excellent Roman
, comme quelques- uns le difent , nous
a du moins mis en état de n'en plus faire .
Le fyftême du célebre , du grand
Newton , & par la fagacité de fes dé-
D ij
75 MERCURE DE FRANCE.
couvertes , peut-être plus grand que Defcartes
même , s'il n'avoit pas été bien plus
aifé d'être Newton après Defcartes , que
d'être Defcartes fans le fecours de perfonne
, & fi ce n'étoit pas avec les forces
que ce dernier a données à l'efprit humain
, qu'on peut aujourd'hui furpaffer
Defcartes même. Auffi voyois- je qu'il y a
des génies admirables , pourvû qu'ils viennent
après d'autres , & qu'il y en a de faits
pour venir les premiers. Les uns changent
l'état de l'efprit humain , ils caufent une
révolution dans les idées. Les autres , pour
être à leur place , ont befoin de trouver
cette révolution toute arrivée , ils en corrigent
les Auteurs , & cependant ils ne l'auroient
pas faite .
J'obfervai tous les Poëmes qu'on appelle
épiques , celui de l'Iliade dont je ne
juge point , parce que je n'en fuis pas digne
, attendu que je ne l'ai lû qu'en françois
, & que ce n'eft pas la le connoître
mais qu'on met le premier de tous , &
qui auroit bien de la peine à ne pas l'être ,
parce qu'il eft Grec , & le plus ancien, Celui
de l'Enéide qui a tort de n'être venu
que le fecond , & dont j'admirai l'éléganla
fageffe & la majefté ; mais qui eft
ce ,
un peu long.
Celui du Taffe qui eft fi intéressant ,
JANVIER. 1755 77
qui eft un ouvrage fi bien fait , qu'on lit
encore avec tant de plaifir dans la derniere
traduction françoife qu'un habile
Académicien en a faite ; qui y a conſervé
tant de graces; qui ne vous enleve pas ,
mais qui vous mene avec douceur , par un
attrait moins apperçu que fenti ; enfin qui
vous gagne , & que vous aimez à fuivre ,
en françois comme en italien , malgré
quelques petits conchettis qu'on lui reproche
, & qui ne font pas fréquens.
Celui de Milton , qui eft peut - être le
plus fuivi , le plus contagieux , le plus fublime
écart de l'imagination qu'on ait ja
mais vû jufques ici
J'y vis le Paradis terreftre , imité de Mil
ron , par Madame Du .. Bo ... ouvrage
dont Milton même eut infailliblement
adopté la fageffe & les corrections , &
qui prouve que les forces de l'efprit humain
n'ont point de fexe . Ouvrage enfin
fait par un auteur qui par-tout y a laiffé
l'empreinte d'un efprit à fon tour créateur
de ce qu'il imite , & qui tient en lui , quand
il voudra , de quoi mériter l'honneur d'être
imité lui-même.
Celui de la Henriade , ce Poëme fi agréa
blement irrégulier , & qui à force de
beautés vives , jeunes , brillantes & continues
, nous a prouvé qu'il y a une magie
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
d'efprit , au moyen de laquelle un ouvrage
peut avoir des défauts fans conféquence.
J'oubliois celui de Lucain qui mérite
attention, & où je trouvai une fierté tantôt
Romaine & tantôt Gafconne , qui m'amufa
beaucoup.
Je n'aurois jamais fait fi je voulois parler
de tous les Poëmes que je vis ; mais
j'avoue que je confiderai quelque tems
celui de Chapelain , cette Pucelle fi fameufe
& fi admirée avant qu'elle parut ,
& fi ridicule dès qu'elle fe montra .
L'efprit que Chapelain avoit en de fon
vivant , étoit là auffi bien que fon Poëme ,
& il me fembla que le Poëme étoit bien
au deffous de l'efprit.
J'examinai en même tems d'où cela ve
noit , & je compris , à n'en pouvoir douter
, que fi Chapelain n'avoit fçu que la
moitié de la bonne opinion qu'on avoit
de lui , fon Poëme auroit été meilleur , ou
moins mauvais.
·
Mais cet auteur , fur la foi de fa réputation
, conçut une fi grande & fi férieuſe
vénération pour lui-même , fe crut obligé
d'être fi merveilleux , qu'en cet état il n'y
eut point de vers fur lequel il ne s'appefantit
gravement pour le mieux faire ,
point de raffinement difficile & bizarre
dont il ne s'avisất ; & qu'enfin il ne fir
JANVIER, 1755. 79
plus que des efforts de miférable pédant ,
qui prend les contorfions de fon efprit
pour de l'art , fon froid orgueil pour de la
capacité , & fes recherches hétéroclites
pour du fublime.
Et je voyois que tout cela ne lui feroit
point arrivé , s'il avoit ignoré l'admiration
qu'on avoit eue d'avance pour fa Pucelle .
Je voyois que Chapelain moins eftimé
en feroit devenu plus eftimable ; car dans
le fond il avoit beaucoup d'efprit , mais il
n'en avoit pas affez pour voir clair à travers
tout l'amour propre qu'on lui donna ;
& ce fut un malheur pour lui d'avoir été
mis à une fi forte épreuve que bien d'autres
que lui n'ont pas foutenue.
Il n'y a gueres que les hommes abfolument
fupérieurs qui la foutiennent, & qui
en profitent , parce qu'ils ne prennent jamais
de ce fentiment d'amour propre que
ce qu'il leur en faut pour encourager leur
efprit .
Auffi le public peut-il préfumer de ceuxlà
tant qu'il voudra , il n'y fera point
trompé , & ils n'en feront que mieux . Ce
n'eft qu'en les admirant un peu d'avance ,
qu'il les met en état de devenir admirables
; ils n'oferoient pas l'être fans cela ,
on peut- être ignoreroient- ils combien ils
peuvent l'être.
Div
So MERCURE DE FRANCE.
Voici encore des hommes d'une autre
efpece à cet égard là , & que je vis auffi
dans la glace . L'eftime du public perdit
Chapelain , elle fut caufe qu'il s'excéda
pour s'élever au deffus de la haute idée
qu'on avoit de lui , & il y périt : ceux- ci
au contraire fe relâchent en pareil cas ;
dès que le public eft prévenu d'une cer
taine maniere en leur faveur , ils ofent en
conclure qu'il le fera toujours , & qu'ils
ont tant d'efprit , que même en le laiffant
aller cavalierement à ce qui leur en viendra
, fans tant fe fatiguer, ils ne fçauroient
manquer d'en avoir affez & de reite , pour
continuer de plaire à ce public déja fr
prévenu.
Là- deffus ils fe négligent , & ils tombent.
Ce n'eft pas là tout. Veulent - ils fe
corriger de cet excès de confiance qui leur
a nui ? je compris qu'ils s'en corrigent
tant , qu'après cela ils ne fçavent plus où
ils en font. Je vis que dans la peur qui
les prend de mal faire , ils ne peuvent plus
fe remettre à cet heureux point de hardieffe
& de retenue , où ils étoient avant
leur chûte , & qui a fait le fuccès de leurs
premiers ouvrages.
C'est comme un équilibre qu'ils ne re
trouvent plus , & quand ils le retrouve
roient , le public ne s'en apperçoit pas d'a
JANVIER. 1755.
8'r
bord : il renonce difficilement à fe mocquer
d'eux ; il aime à prendre fa revanche de
l'eftime qu'il leur a accordée ; leur chûte
eft une bonne fortune pour lui.
Il faut pourtant faire une obfervation :
c'est que parmi ceux dont je parle , il y en
a quelques- uns que leur difgrace fcandalife
plus qu'elle ne les abbat , & qui ramaffant
fierement leurs forces , lancent ,
pour ainfi dire , un ouvrage qui fait taire
les rieurs , & qui rétablit l'ordre.
En voilà affez là - deffus : je me fuis:
peut-être un peu trop arrêté fur cette matere
; mais on fait volontiers de trop longues,
relations des chofes qu'on a confidérées
avec attention .
Venons à d'autres objets : j'en remar
quai quatre ou cinq qui me frapperent ,
& quí , chacun dans leur genre , étoient
d'une beauté fublime :
C'étoit l'inimitable élégance de Racine ,
le puiffant génie de Corneille , la fagacité
de l'efprit de la Motte , l'emportement admirable
du fentiment de l'auteur de Rhadamifte
, & le charme des graces de l'auteur
de Zaïre .
Je m'attendriffois avec Racine , je me
trouvois grand avec Corneille ; j'aimois
mes foibleffes avec l'un , elles m'auroient:
deshonoré avec l'autre,
D vi
82 MERCURE DE FRANCE.
L'auteur de Zaïre ennobliffoit mes idées
celui de Rhadamifte m'infpiroit des paffions
terribles ; il fondoit les profondeurs
de mon ame , & je penfois avec la Motte.
Permettez-moi de m'arrêter un peu
fur ce
dernier.
C'étoit un excellent homme , quoiqu'il
ait eu tant de contradicteurs : on l'a mis
au deffous de gens qui étoient bien audeffous
de lui , & le miroir m'a appris d'où
cela venoit en partie .
C'eft qu'il étoit bon à tout , ce qui eft un
grand défaut il vaut mieux , avec les hommes
, n'être bon qu'à quelque chofe , & la
Motte avoit ce tort.
Qu'est- ce que c'eft qu'un homme qui ne
fe contente pas d'être un des meilleurs
efprits du monde en profe , & qui veut
encore faire des opera , des tragédies , des
odes pindariques , anacréontiques , des
comédies même , & qui réuffit en tout
ce que je dis là , qui plus eft cela eſt ri—·
dicule.
Il faut prendre un état dans la République
des Lettres , & ce n'eft pas en avoir
un que d'y faire le métier de tout le
monde ; auffi fes critiques ont- ils habilement
découvert que la Motte avec toute fa.
capacité prétendue , n'étoit qu'un Philofophe
adroit qui fçavoit fe déguifer en ce qu'il
JANVIER. 1755 .
83
vouloit être , au point que fans fon excellent
efprit, qui le trahiffoit quelquefois ,
on l'auroit pris pour un très -bel efprit ;
c'étoit comme un fage qui auroit très - bien
contrefait le petit maître .
On dit que la premiere tragédie dont
on ignoroit qu'il fut l'auteur , paſſa d'abord
pour être un ouvrage pofthume de
Racine.
Dans fes fables même qu'on a tant décriées
, il y en a quelques- unes où il abufe
tant de fa foupleffe , que des gens d'ef
prit qui les avoient lûes fans plaifit dans
le recueil , mais qui ne s'en reffouvenoient
plus , & à qui un mauvais plaifant , quel
que tems après , les récitoit comme de la
Fontaine , les trouverent admirables , &
crurent en effet. que c'étoit la Fontaine qui
les avoit faites. Voilà le plus fouvent comme
on juge, & cependant on croit juger,
Car pourquoi leur avoient- elles paru mauvaifes
la premiere fois qu'ils les avoient
lues : c'eft que la mode étoit que l'auteur
ne réuffit pas; c'eft qu'ils fçavoient alors
que la Motte en étoit l'auteur ; c'eft qu'à la
tête du livre ils avoient vû le nom d'un
homme qui vouloit avoir trop de fortes
de mérite à la fois , qui effectivement les
auroit eus , fi on n'avoit pas empêché le
public de s'y méprendre , & qui même n'a
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
pas laiffé de les avoir à travers les contra--
dictions qu'il a éprouvées ; car on l'a plus
perfécuté que détruit , malgré l'efpece d'oftracifme
qu'on a exercé contre lui , & qu'il'
méritoit bien.
Il faut pourtant convenir qu'on lui fait
un reproche affez juſte , c'eſt qu'il remuoit
moins qu'il n'éclairoit ; qu'il parloit
plus à l'homme intelligent qu'à l'hom
me fenfible ; ce qui eft un defavantage:
avec nous , qu'un auteur ne peut affectionner
ni rendre attentifs à l'efprit qu'il nous.
préfente , qu'en donnant , pour ainfi dire ,
des chairs à fes idées ; ne nous donner
que des lumieres , ce n'eft encore embraffer
que la moitié de ce que nous fommes ,
& même la moitié qui nous eft la plus indifférente
: nous nous fouçions bien moins
de connoître que de jouir , & en pareit
cas l'ame jouit quand elle fent.
Mais je fais une reflexion ; je vous ai
parlé de la Motte , de Corneille , de Racine
, des Poëmes d'Homere , de Virgile ,
du Taffe , de Milton , de Chapelain , des
fyftèmes des Philofophes paffés , & il n'y
a pas de mal à cela.
pas
Beaucoup de gens , je penfe , ne feront
de l'avis du Miroir , & je m'y attends ,
par hazard vous montrez mes relations
comme je vous permets de le faire.
fi
JANVIER. 1755. 85
Mais en ce cas , fupprimez- en , je vous
prie , tout ce qui regardera les auteurs vivans.
Je connois ces Meffieurs là , ils ne
feroient pas même contens des éloges que
j'ai trouvés pour eux.
Je veux pourtant bien qu'ils fçachent
que je les épargne , & qu'il ne tiendroit
qu'à moi de rapporter leurs défauts qui fe
trouvoient auffi ; qu'à la vérité , j'ai vu
moins diftinctement que leurs beautés ,
parce que je n'ai pas voulu m'y arrêter ,
& que je n'ai fait que les appercevoir.
Mais c'eft affez que d'appercevoir des
défauts pour les avoir bien vûs , on a malgré
foi de fi bons yeux là - deffus. Il n'y a
que le mérite des gens qui a befoin d'être
extrêmement confidéré pour être connu ; on
croit toujours s'être trompé quand on n'a
fait que le voir. Quoiqu'il en foit , j'ai remarqué
les défauts de nos auteurs , & je
m'abſtiens de les dire . Il me femble même
les avoir oubliés : mais ce font encore là
de ces chofes qu'on oublie toujours affez
mal , & je me les rappellerois bien s'il
le falloit ; qu'on ne me fache pas ..
A propos d'Auteurs ou de Poëtes , j'apperçus
un Poëme intitulé le Bonheur , qui
n'a point encore paru , & qui vient d'un
génie qui ne s'eft point encore montré an
public , qui s'eft formé dans le filence ,
86 MERCURE DE FRANCE.
& qui menaceroit nos plus grands Poëtes
de l'apparition la plus brillante : il iroit
de pair avec eux , ou , pour me fervir de
l'expreffion de Racine , il marcheroit du
moins leur égal , fi le plaifir de penfer philofophiquement
en profe ne le débauche
pas , comme j'en ai peur.
Il étoit fur la ligne des meilleurs efprits ;
il y occupoit même une place à part , &
étoit là comme en réferve fous une trèsaimable
figure , mais en même tems fi
modefte qu'il ne tint pas à lui que je ne
le viffe point.
Mais venons à d'autres objets ; je parle
des génies du tems paffé ou de ceux d'au
jourd'hui , fuivant que leur article fe préfente
à ma mémoire ; ne m'en demandez
pas davantage. Il y en aura beaucoup d'autres
, tant auteurs tragiques que comiques
, dont je ferai mention dans la fuite
de ma relation .
Entre tous ceux de l'antiquité qu'on
admire encore > & par l'excellence de
leurs talens , & par une ancienne tradition
d'eftime qui s'eft confervée pour eux ; enfin
par une fage précaution contre le mérite
des modernes , car il entre de tout
cela dans cette perpétuité d'admiration qui
fe foutient en leur faveur.
Entre tant de beaux génies , dis -je , Eus
JANVIE R. 1755 . 87
ripide & Sophocle furent de ceux que je
diftinguai les plus dans le miroir.
Je les confiderai donc fort attentivement
& avec grand plaifir , fans les trouver
, je l'avoue , auffi inimitables qu'ils le
font dans l'opinion des partifans des anciens.
L'idée qui me les a montrés n'eft
d'aucun parti , elle leur fait auffi beaucoup
plus d'honneur que ne leur en font les
partifans des modernes.
Il eft vrai que le fentiment de ceux- ci
ne fera jamais le plus généralement applaudi
; car ils difent qu'on peut valoir les anciens
, ce qui eft déja bien hardi ; ils difent
qu'on peut valoir mieux , ce qui eſt encore
pis.
Ils foutiennent que des gens de notre
nation , que nous avons vûs ou que nous
aurions pû voir ; en un mot , que des modernes
qui vivoient il n'y a gueres plus
d'un demi-fiécle , les ont furpaffés ; voilà
qui eft bien mal entendu .
Car cette poffibilité de les valoir , &
même de valoir mieux , une fois bien établie
, & tirée d'après des modernes qui
vivoient il n'y a pas long- tems , pourquoi
nos illuftres modernes d'aujourd'hui ne
pourroient- ils pas à leur tour leur être
égaux , & même leur être fupérieurs ? il
ne feroit pas ridicule de le penfer ; il ne
SS MERCURE DE FRANCE.
fe feroit pas même de regarder la chofe
comme arrivée ; mais ce qui eft ridicule
& même infenfé , à ce que marque la glace
, c'eft d'efperer que cette poffibilité &
fes conféquences puiffent jamais paffer.
Quoi , nous aurons parmi nous des
hommes qu'il feroit raifonnable d'honorer"
autant & plus que d'anciens Grecs ou d'anciens
Romains !
Eh mais , que feroit- on d'eux dans la fociété
: & quel fcandale ne feroit -ce point là ?
Comment ! des hommes à qui on ne'
pourroit plus faire que de très- humbles
repréſentations fur leurs ouvrages , & non
pas des critiques de pair à pair comme en
font tant de gens du monde , qui pour'
n'être point auteurs , ne prétendent pas
en avoir moins d'efprit que ceux qui le
font , & qui ont peut- être raifon ?
Des hommes vis- à vis de qui tant de
fçavans auteurs & traducteurs des anciens
ne feroient plus rien , & perdroient leus
état ? car ils en ont un très- diftingué , &
qu'ils meritent , à l'excès près des privileges
qu'ils fe donnent. Un fçavant eft
exempt d'admirer les plus grands génies
de fon tems ; il tient leur mérite en échec ,
il leur fait face ; il en a bien vû d'autres.
Des hommes enfin qui romproient tout
équilibre dans la république des Lettres 2:
JAN VIE K. 1755.
qui laifferoient une diſtance trop décidée
entr'eux & leurs confreres ? diftance qui a
toujours plus l'air d'une opinion que d'un
fait.
Non , Monfieur , jamais il n'y eut de
pareils modernes , & il n'y en aura jamais .
La nature elle-même eft trop fage pour
avoir permis que les grands hommes de
chaque fiécle affiftaffent en perfonne à la
plénitude des éloges qu'ils méritent , &
qu'on pourra leur donner quelque jour
il feroit indécent pour eux & injurieux
pour les autres qu'ils en fuffent témoins .
Auffi dans tous les âges ont- ils affaire
à un public fait exprès pour les tenir en
refpect , & dont je vais en deux mots vous
définir le caractere.
Je commence par vous dire que c'eft le
public de leur tems ; voilà déja fa définition
bien avancée .
Ce public , tout à la fois juge & partie
de ces grands hommes qu'il aime & qu'il
humilie ; ce public , tout avide qu'il eft
des plaifirs qu'ils s'efforcent de lui donner
, & qu'en effet ils lui donnent , eft ce--
pendant aflez curieux de les voir manquer
leur coup , & l'on diroit qu'il manque
le fien , quand il eft content d'eux.
Au furplus la glace m'a convaincu d'une
shofe ; c'eft que la poftérité , fi nos grands
90 MERCURE DE FRANCE.
}
hommes parviennent juſqu'à elle , ne ſçaura
ni fi bien , nifi exactement ce qu'ils valent
que nous pouvons le fçavoir aujourd'hui .
Cette poftérité , faite comme toutes les poftérités
du monde , aura infailliblement le
défaut de les louer trop , elle voudra qu'ils
foient incomparables ; elle s'imaginera fentir
qu'ils le font , fans fe douter que ce
ne fera là qu'une malice de fa part pour
mortifier fes illuftres modernes , & pour
fe difpenfer de leur rendre juftice. Or je
vous le demande , dans de pareilles difpofitions
pourra-t- elle apprécier nos modernes
qui feront fes anciens le mérite
imaginaire qu'elle voudra leur trouver , ne
l'empêchera-t- il pas de difcerner le mérite
réel qu'ils auront ? Qui eft-ce qui pourra
démêler alors à quel dégré d'eftime on
s'arrêteroit pour eux , fi on n'avoit pas
envie de les eftimer tant au lieu qu'au
jourd'hui je fçais à peu près au jufte la
véritable opinion qu'on a d'eux , & je fuis
fûr que je le fçais bien , car il me l'a dit ,
à moins qu'elle ne lui échappe.
Je pourrois m'y tromper fi je n'en croyois
que la diverfité des difcours qu'il tient
mais il fe hâte d'acheter & de lire leurs
ouvrages , mais il court aux parodies qu'on
en fait , mais il eft avide de toutes les critiques
bien ou mal tournées qu'on répand
1
JANVIER. 1755. 91
contr'eux ; & qu'est- ce que tout cela fignifie
finon beaucoup d'eftime qu'on
ne veut pas déclarer franchement.
Eh ! ne fommes nous pas toujours de cette
humeur là ? n'aimons nous pas mieux vanter
un étranger qu'un compatriote ? un homme
abfent qu'un homme préfent ? Prenez-y.
garde , avons-nous deux citoyens également
illuftres celui dont on eft le plus
voifin eft celui qu'on loue le plus fobrement.
Si Euripide & Sophocle , fi Virgile &
le divin Homere lui-même revenoient au
monde , je ne dis pas avec l'efprit de leur
tems , car il ne fuffiroit peut-être pas aujourd'hui
pour nous ; mais avec la même
capacité d'efprit qu'ils avoient, précisément
avec le même cerveau , qui fe rempliroit
des idées de notre âge ; fi fans nous avertir
de ce qu'ils ont été , ils devenoient nos
contemporains , dans l'efpérance de nous
ravir & de nous enchanter encore , en s'adonnant
au même genre d'ouvrage auquel
ils s'adonnerent autrefois , ils feroient
bien étourdis de voir qu'il faudroit qu'ils
s'humiliaffent devant ce qu'ils furent; qu'ils
ne pourroient plus entrer en comparaiſon
avec eux-mêmes , à quelque fublimité d'efprit
qu'ils s'élevaffent ; bien étourdis de fe
trouver de fumples modernes apparemment
2 MERCURE DE FRANCE.
bons ou excellens , mais cependant des
Poëtes médiocres auprès de l'Euripide ,
du Sophocle , du Virgile , & de l'Homere
d'autrefois , qui leur paroîtroient , fuivant
toute apparence, bien inférieurs à ce qu'ils
feroient alors. Car comment , diroient-ils ,
ne ferions-nous pas à préfent plus habiles
que nous ne l'étions ? Ce n'eft pas la capa
cité qui nous manque' ; on n'a rien changé
à la tête excellente que nous avions , &
qui fait dire à nos partifans qu'il n'y en a
plus de pareilles. L'efprit humain dont nous.
avons aujourd'hui notre part , auroit- il
baiffé ? au contraire il doit être plus avancé
que jamais ; il y a fi long- tems qu'il féjourne
fur la terre , & qu'il y voyage , &
qu'il s'y inftruit ; il y a vu tant de chofes
, & il s'y eft fortifié de tant d'expériences
, diroient- ils .... Vous riez , Monfieur
; voilà pourtant ce qui leur arrive
roit , & ce qu'ils diroient . Je vous parle
d'après la glace , d'où je recueille tout ce
que je vous dis-là,
Il ne faut pas croire que les plus grands'
hommes de l'antiquité ayent joui dans'
leur tems de cette admiration que nous
avons pour eux , & qui eft devenue avec
juftice , comme un dogme de religion litréraire.
Il ne faut pas croire que Demof
thene & que Ciceron ( & c'eft ce que nous
JANVIER. 1755. 93
avons de plus grand ) n'ayent pas fçu à
leur tour ce que c'étoit que d'être modernes,
& n'ayent pas effuyé les contradictions
attachées à cette condition- là ? Figurezvous
, Monfieur , qu'il n'y a pas un homine
illuftre à qui fon fiécle ait pardonné l'eftime
& la réputation qu'il y a acquifes , &
qu'enfin jamais le mérite n'a été impuné
ment contemporain .
Quelques vertus , quelques qualités
qu'on ait , par quelque talent qu'on ſe diftingue
, c'est toujours en pareil cas un
grand défaut que de vivre.
Je ne fçache que les Rois , qui de leur
tems même & pendant qu'ils regnent, ayent
le privilege d'être d'avance un peu anciens;
encore l'hommage que nous leur rendons
alors , eft-il bien inférieur à celui qu'on
leur rend cent ans après eux. On ne fçauroit
croire jufqu'où va là deffus la force ,
le bénéfice & le preftige des diftances .
Leur effet s'étend fi loin , qu'il n'y a point
aujourd'hui de femme qu'on n'honorât,
qu'on ne patût flater en la comparant à
Helene ; & je vous garantis , fur la foi
de la glace , qu'Helene , dans fon-tems , fut
extrêmement critiquée , & qu'on vantoit
alors quelque ancienne beauté qu'on mettoit
bien au- deffus d'elle , parce qu'on ne
la voyoit plus , & qu'on voyoit Helene ,
94 MERCURE DE FRANCE.
Je vous affure que nous avons actuellement
d'auffi belles femmes que les plus
belles de l'antiquité ; mais fuffent - elles
des Anges dans leur fexe ( & je ris moimême
de ce que je vais dire ) ce font des
Anges qui ont le tort d'être vifibles , &
qui dans notre opinion jalouſe ne ſçauroient
approcher des beautés anciennes que
nous ne faifons qu'imaginer , & que nous
avons la malice ou la duperie de nous repréfenter
comme des prodiges fans retour.
Revenons à Sophocle & à Euripide dont
j'ai déja parlé ; & achevons d'en rapporter
ce que le miroir m'en a appris.
C'eft qu'ils ont été , pour le moins , les
Corneille , les Racine , les Crébillon &
les Voltaire de leur tems , & qu'ils auroient
été tout cela du nôtre ; de même
que nos modernes , à ce que je voyois auffi
, auroient été à peu près les SSoophocle
& les Euripide du tems paffé.
Je dis à peu près , car je ne veux blafphêmer
dans l'efprit d'aucun amateur des
anciens : il eſt vrai que ce n'eft pas là mé
nager les modernes , mais je ne fais pas
tant de façon avec eux qu'avec les partifans
des anciens , qui n'entendent pas raillerie
fur cet article - ci ; au lieu que les
autres , en leur qualité de modernes & de
gens moins favorifés , font plus accommoJANVIER.
1755. 95
dans , & le prennent fur un ton moins fier .
J'avouerai pourtant que la glace n'eft pas
de l'avis des premiers fur le prétendu affoibliffement
des efprits d'aujourd'hui .
Non, Monfieur, la nature n'eft pas fur fon
déclin, du moins ne reffemblons - nous guere
à des vieillards , & la force de nos paſſions ,
de nos folies , & la médiocrité de nos connoiffances
, malgré les progrès qu'elles ont
faites , devroient nous faire foupçonner que
cette nature est encore bien jeune en nous.
Quoiqu'il en foit , nous ne fçavons pas
l'âge qu'elle a , peut - être n'en a- t -elle point,
& le miroir ne m'a rien appris là - deſſus.
Mais ce que j'y ai remarqué , c'eft que
depuis les tems fi renommés de Rome &
d'Athenes , il n'y a pas eu de fiécle où il n'y
ait eu d'auffi grands efprits qu'il en fut
jamais , où il n'y ait eu d'auffi bonnes têtes
que l'étoient celles de Ciceron , de Démofthene
, de Virgile , de Sophocle , d'Euripide
, d'Homere même , de cet homme
divin , que je fuis comme effrayé de ne pas
voir excepté dans la glace , mais enfin qui
ne l'eft point.
Voilà qui eft bien fort, m'allez-vous dire
comment donc votre glace l'entend- elle ?
Où font ces grands efprits , comparables
à ceux de l'antiquité & depuis les Grecs
& les Romains , où prendrez- vous ces Ci96
MERCURE DE FRANCE.
1
ceron , ces Démofthene , &c. dont vous
parlez ?
Sera -ce dans notre nation , chez qui ,
pendant je ne fçais combien de fiécles &
jufqu'à celui de Louis XIV , il n'a paru en
fait de Belles- Lettres , que de mauvais ouvrages
, que des ouvrages ridicules ?
Oui , Monfieur , vous avez raifon , trèsridicules
, le miroir lui- même en convient,
& n'en fait pas plus de cas que vous ; &
cependant il affure qu'il y eut alors des génies
fupérieurs , des hommes de la plus
grande capacité..
Que firent- ils donc ? de mauvais - ouvrages
auffi , tant en vers qu'en profe ; mais
des infiniment moins mauvais ,
ouvrages
( pefez ce que je vous dis là ) infiniment
moins ridicules que ceux de leurs contemporains.
Et la capacité qu'il fallut avoir alors
pour n'y laiffer que le degré de ridicule
dont je parle , auroit fuffi dans d'autres
tems pour les rendre admirables .
N'imputez point à leurs Auteurs ce
qu'il y refta de vicieux , prenez - vous en
aux fiécles barbares où ces grands efprits
arriverent , & à la déteſtable éducation
qu'ils y recurent en fait d'ouvrages d'efprit .
Ils auroient été les premiers efprits d'un
autre fiécle , comme ils furent les premiers
efprits
JANVIER. 1755 . 97
efprits du left ; il ne falloit pas pour cela
qu'ils fuffent plus forts , il falloit feulement
qu'ils fuffent mieux placés .
Ciceron auffi mal élevé , auffi peu encouragé
qu'eux , né comme eux dans un fiécle
groffier , où il n'auroit trouvé ni cette
tribune aux harangues , ni ce Sénat , ni ces
affemblées du peuple devant qui il s'agiffoit
des plus grands intérêts du monde , ni
enfin toute cette forme de gouvernement
qui foumettoit la fortune des nations &
des Rois au pouvoir & à l'autorité de l'éloquence
, & qui déféroit les honneurs &
les dignités à l'orateur qui fçavoit le mieux
parler.
Ciceron privé des reffources que je viens
de dire , ne s'en feroit pas mieux tiré que
ceux dont il eft queftion ; & quoiqu'infailliblement
il eut été l'homme de fon tems
le plus éloquent , l'homme le plus éloquent
de ce tems là ne feroit pas aujourd'hui
l'objet de notre admiration ; il nous paroîtroit
bien étrange que la glace en fit un
homme fupérieur , & ce feroit pourtant
Ciceron , c'est -à- dire un des plus grands
hommes du monde, que nous n'eftimerions
pas plus que ceux dont nous parlons , & à
qui , comme je l'ai dit , il n'a manqué que
d'avoir été mieux placés.
Quand je dis mieux placés , je n'entends
E
93 MERCURE DE FRANCE.
pas que l'efprit manquât dans les fiécles que
j'appelle barbares. Jamais encore il n'y en
avoit eu tant de répandu ni d'amaffé parmi
les hommes , comme j'ai remarqué que
l'auroient dit Euripide & Sophocle que
j'ai fait parler plus bas.
Jamais l'efprit humain n'avoit encore
été le produit de tant d'efprits , c'est une
vérité que la glace m'a rendu fenfible .
J'y ai vû que l'accroiffement de l'efprit
eft une fuite infaillible de la durée du
monde , & qu'il en auroit toujours été
nné fuite , à la vérité plus lente , quand
Fécriture d'abord , enfuite l'imprimerie
n'auroient jamais été inventées.
Il feroit en effet impoffible , Monfieur ,
que tant de générations d'hommes euffent
paffé fur la terre fans y verfer de nouvelles
idées , & fans y en verfer beaucoup plus
que les révolutions , ou d'autres accidens ,
n'ont pû en anéantir ou en diffiper.
Ajoûtez que les idées qui fe diffipent ou
qui s'éteignent , ne font pas comme fi elles
n'avoient jamais été ; elles ne difparoiffent
pas en pure perte ; l'impreffion en refte
dans l'humanité , qui en vaut mieux feulement
de les avoir eues , & qui leur doit
une infinité d'idées qu'elle n'auroit pas
fans elles.
eue
Le plus ftupide ou le plus borné de tous
JANVIER. 1755 . ୭୭
les peuples d'aujourd'hui , l'eft beaucoup
moins que ne l'étoit le plus borné de tous
les peuples d'autrefois .
La difette d'efprit dans le monde connu ,
n'eft nulle part à préfent auffi grande qu'elle
l'a été , ce n'eft plus la même difette.
La glace va plus loin. Par- tout où il y a
des hommes bien ou mal affemblés , ditelle
, quelqu'inconnus qu'ils foient au reſte
de la terre , ils fe fuffifent à eux - mêmes
pour acquerir des idées ; ils en ont aujourd'hui
plus qu'ils n'en avoient il y a deux
mille ans , l'efprit n'a pû demeurer chez
eux dans le même état .
Comparez , fi vous voulez , cet efprit
à un infiniment petit , qui par un accroiffement
infiniment lent , perd toujours quelque
chofe de fa petiteffe.
Enfin , je le repéte encore , l'humanité
en général reçoit toujours plus d'idées
qu'il ne lui en échappe , & fes malheurs
même lui en donnent fouvent plus qu'ils
ne lui en enlevent.
La quantité d'idées qui étoit dans le
monde avant que les Romains l'euffent
foumis , & par conféquent tant agité , étoit
bien au-deffous de la quantité d'idées qui
y entra par l'infolente profpérité des vainqueurs
, & par le trouble & l'abaiffement
du monde vaincu..
E ij
335236
100 MERCURE DE FRANCE.
Chacun de ces états enfanta un nouvel
efprit , & fut une expérience de plus pour.
la terre.
Et de même qu'on n'a pas encore trouvé
toutes les formes dont la matiere eſt
fufceptible , l'ame humaine n'a pas encore
montré tout ce qu'elle peut être ; toutes
fes façons poffibles de penfer & de fentir
ne font pas épuifées .
Et de ce que les hommes ont toujours
les mêmes pailions , les mêmes vices & les
mêmes vertus , il ne faut pas en conclure
qu'ils ne font plus que fe repérer.
Il en eft de cela comme des vifages ; il
n'y en a pas un qui n'ait un nez , une bouche
& des yeux ; mais auffi pas un qui n'ait
tout ce que je dis là avec des différences
& des fingularités qui l'empêchent de reffembler
exactement à tout autre vifage.
Mais revenons à ces efprits fupérieurs
de notre nation , qui firent de mauvais
ouvrages dans les fiécles paflés.
J'ai dit qu'ils y trouverent plus d'idées
qu'il n'y en avoit dans les précédens , mais
malheureufement ils n'y trouverent point
de goût ; de forte qu'ils n'en eurent que
plus d'efpace pour s'égarer.
La quantité d'idées en pareil cas , Monfieur
, eft un inconvénient , & non pas
un fecours ; elle empêche d'être fimple ,
JANVIER. 1755 . TOI'
& fournit abondamment les moyens d'être
tidicule.
Mettez beaucoup de ticheffes entre les
mains d'un homme qui ne fçait pas s'en
fervir , toutes les dépenfes ne feront que
des folies.
Et les anciens n'avoient pas de quoi être
auffi fous , auffi ridicules qu'il ne tierdroit
qu'à nous de l'être.
En revanche jamais ils n'ont été fimples.
avec autant de magnificence que nous ; il
en faut convenir. C'eft du moins le fentiment
de la glace , qui en louant la fimplicité
des anciens, dit qu'elle eft plus litterale
que la nôtre , & que la nôtre eft plus riche
; c'eft fimplicité de grand Seigneur .
Attendez , me direz - vous encore , vous
parlez de fiécles où il n'y avoit point de
goût , quoiqu'il y eût plus d'efprit & plus
d'idées que jamais ; cela n'implique-t- il pas
quelque contradiction ?
Non , Monfieur , fi j'en crois la glace ;
une grande quantité d'idées & une grande
difette de goût dans les ouvrages d'efprit ,
peuvent fort bien fe rencontrer enfemble ,
& ne font point du tout incompatibles.
L'augmentation des idées eft une fuite infaillible
de la durée du monde : la fource
de cette augmentation ne tarit point tant
qu'ily a des hommes qui fe fuccédent , &
E iij
101 MERCURE DE FRANCE.
des aventures qui leur arrivent.
:
Mais l'art d'employer les idées pour des
ouvrages d'efprit , pent fe perdre les lettres
tombent , la critique & le goût difpa-
.roiffent ; les Auteurs deviennent ridicules
ou groffiers , pendant que le fond de l'efprit
humain va toujours croiffant parmi les
hommes.
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Résumé : LE MIROIR. Par M. DE MARIVAUX.
Le texte 'Le Miroir' de Marivaux relate une aventure singulière vécue par le narrateur lors d'une promenade dans son parc. Il se retrouve dans un pays inconnu où il observe des fourneaux ardents sans en être incommodé. Au milieu de ces fourneaux, il aperçoit une entité en perpétuel mouvement, portant un bandeau avec l'inscription 'LA NATURE', divisé en deux miroirs. Le premier miroir représente les mystères de la matière, tandis que le second montre les différentes façons de penser et de sentir des hommes, ainsi que leurs œuvres et leurs vertus. Le narrateur observe divers systèmes philosophiques et littéraires, des philosophes anciens comme Aristote aux modernes comme Descartes et Newton. Il admire des poèmes épiques tels que l'Iliade, l'Énéide, et le Paradis perdu, ainsi que des œuvres contemporaines comme la Henriade. Il critique la Pucelle de Chapelain, soulignant les dangers de l'excès d'admiration. Le texte explore également les dangers de l'excès de confiance et de la peur de mal faire, qui peuvent empêcher les auteurs de retrouver leur équilibre créatif. Le narrateur mentionne des qualités littéraires telles que l'élégance de Racine, le génie de Corneille, et le charme de Voltaire. Il critique la mode et les préjugés qui influencent les jugements littéraires, soulignant que les critiques peuvent être injustes et influencées par des opinions préconçues. Le texte aborde la difficulté de juger équitablement les auteurs contemporains, notant que les défauts sont souvent mieux perçus que les qualités. Il mentionne un poème intitulé 'Le Bonheur', écrit par un génie prometteur mais encore inconnu. La réflexion se poursuit sur les grands auteurs de l'antiquité, comme Euripide et Sophocle, dont les œuvres sont admirées pour leur excellence et leur tradition d'estime. L'auteur critique ceux qui pensent que les modernes peuvent égaler ou surpasser les anciens, estimant que cette idée est ridicule et injuste envers les anciens. Il explore également la nature du public et de la postérité, notant que les grands hommes sont souvent mieux appréciés après leur mort. Le texte conclut en soulignant la difficulté de juger équitablement les œuvres littéraires en raison des préjugés et des modes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 31-44
FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
Début :
Il y a deux sortes de grands hommes à qui l'humanité doit ses connoissances & [...]
Mots clefs :
Corneille, Racine, Science, Sciences, Esprit, Esprit humain, Beaux esprits, Génie, Savoir, Société, Vérité, Hommes
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texteReconnaissance textuelle : FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
FRAGMENT
D'un Ouvrage de M. de Marivaux ,
qui a pour titre : Réflexions fur
l'efprit humain , à l'occafion de
Corneille & de Racine.
L
Il y
a deux fortes de grands hommes à
qui l'humanité doit fes connoiffances &
fes moeurs , & fans qui le paffage de tant
de conquérans auroit condamné la terre
à refter ignorante & féroce : deux fortes
de grands hommes , qu'on peut appeller les
bienfaicteurs du monde , & les répara
teurs de fes vraies pertes.
J'entends par les uns , ces hommes immortels
qui ont pénétré dans la connoiffance
de la vérité , & dont les erreurs mê
me ont fouvent conduit à la lumiere. Ces
Philofophes , tant ceux de l'antiquité dont
les noms font affez connus , que ceux de
notre âge , tels que Defcartes , Newton ,
Mallebranche , Locke , &c .
J'entends par les autres , ces grands génies
qu'on appelle quelquefois beaux efprits
; ces critiques férieux ou badins de
ce que nous fommes ; ces peintres fubli-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
-
mes des grandeurs & des miferes de l'ame
humaine , & qui même en nous inftruifant
dans leurs ouvrages , nous perfuadent à
force de plaifir , qu'ils n'ont pour objet
que de nous plaire , & de charmer notre
loifir ; & je mets Corneille & Racine parmi
ce qu'il y a de plus refpectable dans
l'ordre de ceux- ci , fans parler de ceux de
nos jours , qu'il n'eft pas tems de nommer
en public , que la postérité dédommagera
du filence qu'il faut qu'on obſerve
aujourd'hui fur eux , & dont l'envie contemporaine
qui les loue à fa maniere , les
dédommage dès à préfent en s'irritant contre
eux.
Communément dans le monde , ce n'eſt
qu'avec une extrême admiration qu'on
parle de ceux que je nomme Philofophes ;
on va jufqu'à la vénération pour eux , &
c'eſt un hommage qui leur eft dû .
On ne va pas fi loin pour ces génies
entre lefquels j'ai compté Corneille &
Racine ; on leur donne cependant de trèsgrands
éloges : on a même auffi de l'admiration
pour eux , mais une admiration
bien moins férieuſe , bien plus familiere
qui les honore beaucoup moins que celle
dont on eft pénétré pour les Philofophes.
Et ce n'eft pas là leur rendre juftice ;
s'il n'y avoit que la raifon qui fe mêlât de
AVRIL. 1755 33
nos jugemens , elle defavoueroit cette inégalité
de ppaarrttaaggee qquuee les Philofophes même
, tout Philofophes qu'ils font , ne rejettent
pas , qu'il leur fiéroit pourtant
de rejetter , & qu'on ne peut attribuer
qu'à l'ignorance du commun des hommes.
Ces hommes , en général , ne cultivent
pas les fciences , ils n'en connoiffent que
le nom qui leur en impofe , & leur imagination
, refpectueufement étonnée des
grandes matieres qu'elles traitent , acheve
de leur tendre ces matieres encore plus
inacceffibles .
De là vient qu'ils regardent les Philofophes
comme des intelligences qui ont
approfondi des myfteres , & à qui feuls
il appartient de nous donner le merveil
leux fpectacle des forces & de la dignité
de l'efprit humain .
A l'égard des autres grands génies ,
pourquoi les met - on dans un ordre inférieur
pourquoi n'a- t-on pas la même
idée de la capacité dont ils ont befoin ?
'C'eft que leurs ouvrages ne font une
énigme pour perfonne ; c'eft que le fujet
fur lequel ils travaillent
, a le défaut d'être
à la portée de tous les hommes.
Il ne s'y agit que de nous , c'est -à - dire
de l'ame humaine que nous connoiffons
Bv .
34
MERCURE
DE FRANCE
.
tant par le moyen de la nôtre , qui nous
explique celle des autres .
Toutes les ames , depuis la plus foible
jufqu'à la plus forte , depuis la plus vile
jufqu'à la plus noble ; toutes les ames ont
une reffemblance générale : il y a de tout
dans chacune d'elles , nous avons tous des
commencemens de ce qui nous manque ,
par où nous fommes plus ou moins en
état de fentir & d'entendre les différences
qui nous diftinguent .
Et c'est là ce qui nous procurant quelques
lumieres communes avec les génies
dont je parle , nous mene à penfer que
leur fcience n'eft pas un grand myftere ,
& n'eft dans le fond que la fcience de
tout le monde.
Il eft vrai qu'on n'a pas comme eux l'heureux
talent d'écrire ce qu'on fçait ; mais à
ce talent près , qui n'eft qu'une maniere
d'avoir de l'efprit , rien n'empêche qu'on
n'en fçache autant qu'eux ; & on voit combien
ils perdent à cette opinion- là .
Auffi tout lecteur ou tout fpectateur ,
avant qu'il les admire , commence- t- il par
être leur juge , & prefque toujours leur
critique ; & de pareilles fonctions ne difpofent
pas l'admirateur à bien fentir la
fupériorité qu'ils ont fur lui ; il a fait trop
de comparaiſon avec eux pour être fort
A V RIL. 1755. 35
étonné de ce qu'ils valent. Et d'ailleurs
de quoi les loue- t- il ? ce n'eſt pas de l'inftruction
qu'il en tire , elle paffe en lui fans
qu'il s'en apperçoive ; c'eft de l'extrême
plaifir qu'ils lui font , & il eft fûr que
ce plaifir là leur nuit encore , ils en paroiffent
moins importans ; il n'y a point
affez de dignité à plaire : c'eft bien le
mérite le plus aimable , mais en général ,
ce n'eft pas le plus honoré.
On voit même des gens qui tiennent
au- deffons d'eux de s'occuper d'un ouvrage
d'efprit qui plaît ; c'eft à cette marque
là qu'ils le dédaignent comme frivole ,
& nos grands hommes pourroient bien devoir
à tout ce que je viens de dire , le titre
familier , & fouvent moqueur , de beaux
efprits , qu'on leur donne pendant qu'ils
vivent , qui , à la vérité , s'annoblit beaucoup
quand ils ne font plus , & qui d'ordinaire
fe convertit en celui de grands
génies , qu'on ne leur difpute pas alors.
Non qu'ils ayent enrichi le monde d'aucune
découverte , ce n'eft pas là ce qu'on
entend les belles chofes qu'ils nous difent
ne nous frappent pas même comme
nouvelles ; on croit toujours les reconnoître
, on les avoit déja entrevues , mais
jufqu'à eux on en étoit refté là , & jamais
on ne les avoit vûes d'affez près , ni affez
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
fixément pour pouvoir les dire ; eux feuls
ont fçu les faifir & les exprimer avec ane
vérité qui nous pénétre , & les ont rendues
conformément aux expériences les plus
intimes de notre ame : ce qui fait un accident
bien neuf & bien original . Voilà
ce qu'on leur attribue .
Ainfi ils ne font fublimes que d'après
nous qui le fommes foncierement autant
qu'eux , & c'eft dans leur fublimité que
nous nous imaginons contempler la nôtre.
Ainfi ils ne nous apprennent rien de nous
qui nous foit inconnu ; mais le portrait le
plus frappant qu'on nous ait donné de ce
que nous fommes , celui où nous voyons le
mieux combien nous fommes grands dans
nos vertus , terribles dans nos paſſions ,
celui où nous avons l'honneur de démêler
nos foibleſſes avec la fagacité la plus fine ,
& par conféquent la plus confolante ; celui
où nous nous fentons le plus fuperbement
étonnés de l'audace , & du courage
, de la fierté , de la fageffe , j'ofe
dire auffi de la redoutable iniquité dont
nous fommes capables ( car cette iniquité ,
même en nous faifant frémir , nous entretient
encore de nos forces ) ; enfin le portrait
qui nous peint le mieux l'importance
& la fingularité de cet être qu'on appelle
homme , & qui eft chacun de nous , c'eſt
AVRIL.' 1755 .
37
deux à qui nous le devons.
Ce font eux , à notre avis , qui nous
avertiffent de tout l'efprit qui eft en nous ,
qui y repofoit à notre infçu , & qui eft
une fecrette acquifition de lumiere & de
fentiment que nous croyons avoir faite ,
& dont nous ne jouiffons qu'avec eux ;
voilà ce que nous en penfons.
De forte que ce n'eft pas précisément
leur efprit qui nous furprend, c'eft l'induftrie
qu'ils ont de nous rappeller le nôtre
; voilà en quoi ils nous charment.
C'est-à-dire que nous les chériffons
parce qu'ils nous vantent , ou que nous
les admirons parce qu'ils nous valent ; au
lieu que nous refpectons les Philofophes
parce qu'ils nous humilient.
Et je n'attaque point ce refpect là , qui
n'eſt d'ailleurs fi humiliant qu'il le pa
pas.
roît.
Ce n'eft pas précisément devant les
Philofophes que nous nous humilions , ilne
faut pas qu'ils l'entendent ainfi ; c'eft
à l'efprit humain , dont chacun de nous a
fa portion , que nous entendons rendre
hommage.
Nous reffemblons à ces cadets qui ;
quoique réduits à une légitime , s'enorgueilliffent
pourtant dans leurs aînés de la
grandeur & des richeffes de leur maison.
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais les autres grands génies font- ils
moins dans ce fens nos aînés que les Philofophes
& pour quitter toute comparaifon
, font- ils en effet partagés d'une capacité
de moindre valeur , ou d'une efpéce
inférieure ?
Nous le croyons , j'ai déja dit en paffant
ce qui nous mène à le croire ; ne ferionsnous
pas dans l'erreur ? il y a des choſes
qui ont un air de vérité , mais qui n'en
ont que l'air , & il fe pourroit bien que
nous fiffions injure au don d'efprit peutêtre
le plus rare , au genre de penfée qui
caractériſe le plus un être intelligent.
Je doute du moins que le vrai Philofophe
, & je ne parle pas du pur Géometre
ou du fimple Mathématicien , mais de
l'homme qui penfe , de l'homme capable
de mefurer la fublimité de ces deux différens
ordres d'efprit ; je doute que cet homme
fût de notre fentiment .
Au défaut des réflexions qu'il feroit
là - deffus , tenons- nous en à celles que le
plus fimple bon fens
dicter , & que je
vais rapporter , après avoir encore une fois
établi bien exactement la.queftion.
peut
Une ſcience , je dis celle de nos grands
génies , où nous fommes tous , difonsnous
, plus ou moins initiés , qui n'eft une
énigme pour perfonne , pas même dans fes
A V RI- L. ∙1755 .
39
>
profondeurs qu'on ne nous apprend point ,
qu'on ne fait que nous rappeller comme
fublimes , quand on nous les préfente , &
jamais comme inconnues ; une fcience , au
moyen de laquelle on peut bien nous charmer
mais non pas nous inftruire ; une
fcience qu'on apprend fans qu'on y penſe ,
fans qu'on fçache qu'on l'étudie , ne le cede-
t- elle pas à des fciences fi difficiles , que
le commun des hommes eft réduit à n'en
connoître que le nom , qui donnent à ceux
qui les fçavent , des connoiffances d'une
utilité admirable ; à des fciences apparemment
plus étrangeres à l'efprit humain en
général , puifqu'il faut expreffément & péniblement
les apprendre pour les fçavoir ,
& que peu de gens , après une étude même
affidue , y font du progrès ?
Voilà des objections qui paroiffent fortes
, & c'eſt leur force apparente qui fait
qu'on s'y repofe , & qu'on s'y fie.
Tâchons d'en démêler la valeur.
Le vrai Philofophe dont je parlois toutà-
l'heure , ne voudroit pas qu'on s'y trompât
même en fa faveur : une impoſture de
notre imagination , fi ce que nous penfons
en eft une , n'eft pas digne de lui,
A l'égard de ces hommes qui nous abandonneroient
volontiers à notre illufion làdeffus
, pour profiter de l'injufte & faux
40 MERCURE DE FRANCE.
honneur qu'elle leur feroit , ils ne méri
tent pas qu'on les ménage examinons
donc.
La fcience du coeur humain , qui eft
celle des grands génies , appellés d'abord
beaux efprits , n'eft , dit -on , une énigme
pour perfonne ; tout le monde l'entend
& qui plus eft , on l'apprend fans qu'on y
penſe d'accord. :
Mais de ce qu'il nous eft plus aifé de
l'apprendre que les autres fciences , en
doit-on conclure qu'elle eft par elle-même
moins difficile ou moins profonde que ces
autres fciences ? non , & c'eft ici où eft le
fophifme.
Car cette facilité que nous trouvons
a
l'apprendre
plus ou moins , & qui nous
diffimule fa profondeur
, ne vient point de
fa nature , mais bien de la nature de la
fociété que nous avons enfemble
.
Ce n'eft pas que cette fcience foit effectivement
plus aifée que les autres , c'eſt la
maniere dont nous l'apprenons , qui nous
la fait paroître telle , comme nous le verrons
dans un moment .
D'un autre côté , il faut étudier trèsexpreffément
& très- péniblement les autres
fciences , pour les fçavoir ; d'accord auffi .
Mais ce n'eft pas non plus qu'à force de
profondeur elles ayent par elles-mêmes le
AVRIL. 1755. 41
·
privilege particulier , & comme excluff ,
d'être plus difficiles que la fcience de nos
grands génies . C'eft encore la nature de
notre fociété qui produit cette difficulté
accidentelle , & le travail folitaire & affidu
qu'elles exigent ; on pourroit les acquerir
à moins de frais.
En un mot , c'eſt cette fociété qui nous
oblige à de très-grands efforts pour les fçavoir
, & qui ne nous ouvre point d'autre
voie.
C'eft auffi cette fociété qui nous difpen
fe de ces mêmes efforts pour fçavoir l'autre,
& je vais m'expliquer.
Figurons- nous une fcience d'une pratique
fi urgente , qu'il faut abfolument que
tout homme , quel qu'il foit , la fçache
plus ou moins & de très- bonne heure , fous
peine de ne pouvoir être admis à ce concours
d'intérêts , de relations , & de befoins
réciproques qui nous uniffent les uns & les
autres.
Mais en même tems figurons - nous une
fcience que par bonheur tous les hommes
apprennent inévitablement entr'eux.
Telle eft la fcience du coeur humain ,
celle des grands hommes dont il eft queftion
.
D'une part , la néceffité abfolue de la
fçavoir ; de l'autre , la continuité inévita42
MERCURE DE FRANCE.
ble des leçons qu'on en reçoit de toutes
parts , font qu'elle ne fçauroit refter une
énigme pour perſonne.
Comment , en effet , feroit - il poffible
qu'on ne la fçût pas plus ou moins.
Ce n'eft pas dans les livres qu'on l'apprend
, c'eft elle au contraire qui nous
explique les livres , & qui nous met en
état d'en profiter ; il faut d'avance la fçavoir
un peu pour les entendre .
pour vous en
Elle n'a pas non plus fes profeffeurs à
part , à peine fuffiroient - ils
donner la plus légere idée , & rien de ce
que je dis là n'en feroit une connoiffance
inévitable . C'eft la fociété , c'est toute l'humanité
même qui en tient la feule école
qui foit convenable , école toujours ouverte
, où tout homme étudie les autres ,
& en eft étudié à fon tour ; où tout homme
eſt tour à tour écolier & maître.
Cette fcience réfide dans le commerce
que nous avons tous , & fans exception ;
enfemble.
Nous en commençons l'infenfible & continuelle
étude prefqu'en voyant le jour.
t
Nous vivons avec les fujets de la fcience
, avec les hommes qui ne traitent que
d'elle , avec leurs paffions , qui l'enfeignent
aux nôtres , & qui même en nous
trompant nous l'enfeignent encore ; car c'eſt
AVRIL. 1755. 43
une inftruction de plus que d'y avoir été
trompé il n'y a rien à cet égard là de
perdu avec les hommes.
Voilà donc tout citoyen du monde , né
avec le fens commun , le plus fimple & le
plus médiocre ; le voilà prefque dans l'impoffibilité
d'ignorer totalement la fcience
dont il eft queſtion , puifqu'il en reçoit
des leçons continuelles , puifqu'elles le
pourfuivent , & qu'il ne peut les fuir.
Ce n'eft pas là tout , c'eft qu'à l'impoffibilité
comme infurmontable de ne pas
s'inftruire plus ou moins de cette fcience
qui n'eft que la connoiffance des hommes ,
fe joint pour lui une autre caufe d'inftruc
tion
que je crois encore plus fure , & c'eſt
une néceffité abfolue d'être attentif aux leçons
qu'on lui en donne .
Car où pourroit être fa place ? & que
deviendroit-il dans cette humanité affemblée
, s'il n'y pouvoit ni conquérir ni correfpondre
à rien de ce qui s'y paffe , s'il
n'entendoit rien aux moeurs de l'ame humaine
, ni à tant d'intérêts férieux ou frivoles
, généraux ou particuliers qui , tour
à tour , nous uniffent ou nous divifent ?
Que deviendroit- il fi faute de ces notions
de fentiment que nous prenons entre
nous & qui nous dirigent , fi dans l'ignorance
de ce qui nuit ou de ce qui fert
44 MERCURE DE FRANCE.
dans le monde , & fi par conféquent ex
pofé par là à n'agir prefque jamais qu'à
contre- fens , il alloit miferablement heurtant
tous les efprits , comme un aveugle
va heurtant tous les corps.
Il faut donc néceffairement qu'il con
noiffe les hommes , il ne fçauroit fe foute
tenir parmi eux qu'à cette condition là.
Il y va de tour pour lui d'être à certain
point au fait de ce qu'ils font pour ſçavoir
y accommoder ce qu'il eft , pour ju→
ger d'eux , finon finement , du moins au
dégré fuffifant de jufteffe qui convient à
fon état , & à la forte de liaifon ordinaire
ou fortuite qu'il a avec eux.
•
Ily ya toujours de fa fortune , toujours
de fon repos , fouvent de fon honneur
quelquefois de ſa vie ; quelquefois du re-
'pos , de l'honneur , de la fortune & de la
vie des autres.
D'un Ouvrage de M. de Marivaux ,
qui a pour titre : Réflexions fur
l'efprit humain , à l'occafion de
Corneille & de Racine.
L
Il y
a deux fortes de grands hommes à
qui l'humanité doit fes connoiffances &
fes moeurs , & fans qui le paffage de tant
de conquérans auroit condamné la terre
à refter ignorante & féroce : deux fortes
de grands hommes , qu'on peut appeller les
bienfaicteurs du monde , & les répara
teurs de fes vraies pertes.
J'entends par les uns , ces hommes immortels
qui ont pénétré dans la connoiffance
de la vérité , & dont les erreurs mê
me ont fouvent conduit à la lumiere. Ces
Philofophes , tant ceux de l'antiquité dont
les noms font affez connus , que ceux de
notre âge , tels que Defcartes , Newton ,
Mallebranche , Locke , &c .
J'entends par les autres , ces grands génies
qu'on appelle quelquefois beaux efprits
; ces critiques férieux ou badins de
ce que nous fommes ; ces peintres fubli-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
-
mes des grandeurs & des miferes de l'ame
humaine , & qui même en nous inftruifant
dans leurs ouvrages , nous perfuadent à
force de plaifir , qu'ils n'ont pour objet
que de nous plaire , & de charmer notre
loifir ; & je mets Corneille & Racine parmi
ce qu'il y a de plus refpectable dans
l'ordre de ceux- ci , fans parler de ceux de
nos jours , qu'il n'eft pas tems de nommer
en public , que la postérité dédommagera
du filence qu'il faut qu'on obſerve
aujourd'hui fur eux , & dont l'envie contemporaine
qui les loue à fa maniere , les
dédommage dès à préfent en s'irritant contre
eux.
Communément dans le monde , ce n'eſt
qu'avec une extrême admiration qu'on
parle de ceux que je nomme Philofophes ;
on va jufqu'à la vénération pour eux , &
c'eſt un hommage qui leur eft dû .
On ne va pas fi loin pour ces génies
entre lefquels j'ai compté Corneille &
Racine ; on leur donne cependant de trèsgrands
éloges : on a même auffi de l'admiration
pour eux , mais une admiration
bien moins férieuſe , bien plus familiere
qui les honore beaucoup moins que celle
dont on eft pénétré pour les Philofophes.
Et ce n'eft pas là leur rendre juftice ;
s'il n'y avoit que la raifon qui fe mêlât de
AVRIL. 1755 33
nos jugemens , elle defavoueroit cette inégalité
de ppaarrttaaggee qquuee les Philofophes même
, tout Philofophes qu'ils font , ne rejettent
pas , qu'il leur fiéroit pourtant
de rejetter , & qu'on ne peut attribuer
qu'à l'ignorance du commun des hommes.
Ces hommes , en général , ne cultivent
pas les fciences , ils n'en connoiffent que
le nom qui leur en impofe , & leur imagination
, refpectueufement étonnée des
grandes matieres qu'elles traitent , acheve
de leur tendre ces matieres encore plus
inacceffibles .
De là vient qu'ils regardent les Philofophes
comme des intelligences qui ont
approfondi des myfteres , & à qui feuls
il appartient de nous donner le merveil
leux fpectacle des forces & de la dignité
de l'efprit humain .
A l'égard des autres grands génies ,
pourquoi les met - on dans un ordre inférieur
pourquoi n'a- t-on pas la même
idée de la capacité dont ils ont befoin ?
'C'eft que leurs ouvrages ne font une
énigme pour perfonne ; c'eft que le fujet
fur lequel ils travaillent
, a le défaut d'être
à la portée de tous les hommes.
Il ne s'y agit que de nous , c'est -à - dire
de l'ame humaine que nous connoiffons
Bv .
34
MERCURE
DE FRANCE
.
tant par le moyen de la nôtre , qui nous
explique celle des autres .
Toutes les ames , depuis la plus foible
jufqu'à la plus forte , depuis la plus vile
jufqu'à la plus noble ; toutes les ames ont
une reffemblance générale : il y a de tout
dans chacune d'elles , nous avons tous des
commencemens de ce qui nous manque ,
par où nous fommes plus ou moins en
état de fentir & d'entendre les différences
qui nous diftinguent .
Et c'est là ce qui nous procurant quelques
lumieres communes avec les génies
dont je parle , nous mene à penfer que
leur fcience n'eft pas un grand myftere ,
& n'eft dans le fond que la fcience de
tout le monde.
Il eft vrai qu'on n'a pas comme eux l'heureux
talent d'écrire ce qu'on fçait ; mais à
ce talent près , qui n'eft qu'une maniere
d'avoir de l'efprit , rien n'empêche qu'on
n'en fçache autant qu'eux ; & on voit combien
ils perdent à cette opinion- là .
Auffi tout lecteur ou tout fpectateur ,
avant qu'il les admire , commence- t- il par
être leur juge , & prefque toujours leur
critique ; & de pareilles fonctions ne difpofent
pas l'admirateur à bien fentir la
fupériorité qu'ils ont fur lui ; il a fait trop
de comparaiſon avec eux pour être fort
A V RIL. 1755. 35
étonné de ce qu'ils valent. Et d'ailleurs
de quoi les loue- t- il ? ce n'eſt pas de l'inftruction
qu'il en tire , elle paffe en lui fans
qu'il s'en apperçoive ; c'eft de l'extrême
plaifir qu'ils lui font , & il eft fûr que
ce plaifir là leur nuit encore , ils en paroiffent
moins importans ; il n'y a point
affez de dignité à plaire : c'eft bien le
mérite le plus aimable , mais en général ,
ce n'eft pas le plus honoré.
On voit même des gens qui tiennent
au- deffons d'eux de s'occuper d'un ouvrage
d'efprit qui plaît ; c'eft à cette marque
là qu'ils le dédaignent comme frivole ,
& nos grands hommes pourroient bien devoir
à tout ce que je viens de dire , le titre
familier , & fouvent moqueur , de beaux
efprits , qu'on leur donne pendant qu'ils
vivent , qui , à la vérité , s'annoblit beaucoup
quand ils ne font plus , & qui d'ordinaire
fe convertit en celui de grands
génies , qu'on ne leur difpute pas alors.
Non qu'ils ayent enrichi le monde d'aucune
découverte , ce n'eft pas là ce qu'on
entend les belles chofes qu'ils nous difent
ne nous frappent pas même comme
nouvelles ; on croit toujours les reconnoître
, on les avoit déja entrevues , mais
jufqu'à eux on en étoit refté là , & jamais
on ne les avoit vûes d'affez près , ni affez
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
fixément pour pouvoir les dire ; eux feuls
ont fçu les faifir & les exprimer avec ane
vérité qui nous pénétre , & les ont rendues
conformément aux expériences les plus
intimes de notre ame : ce qui fait un accident
bien neuf & bien original . Voilà
ce qu'on leur attribue .
Ainfi ils ne font fublimes que d'après
nous qui le fommes foncierement autant
qu'eux , & c'eft dans leur fublimité que
nous nous imaginons contempler la nôtre.
Ainfi ils ne nous apprennent rien de nous
qui nous foit inconnu ; mais le portrait le
plus frappant qu'on nous ait donné de ce
que nous fommes , celui où nous voyons le
mieux combien nous fommes grands dans
nos vertus , terribles dans nos paſſions ,
celui où nous avons l'honneur de démêler
nos foibleſſes avec la fagacité la plus fine ,
& par conféquent la plus confolante ; celui
où nous nous fentons le plus fuperbement
étonnés de l'audace , & du courage
, de la fierté , de la fageffe , j'ofe
dire auffi de la redoutable iniquité dont
nous fommes capables ( car cette iniquité ,
même en nous faifant frémir , nous entretient
encore de nos forces ) ; enfin le portrait
qui nous peint le mieux l'importance
& la fingularité de cet être qu'on appelle
homme , & qui eft chacun de nous , c'eſt
AVRIL.' 1755 .
37
deux à qui nous le devons.
Ce font eux , à notre avis , qui nous
avertiffent de tout l'efprit qui eft en nous ,
qui y repofoit à notre infçu , & qui eft
une fecrette acquifition de lumiere & de
fentiment que nous croyons avoir faite ,
& dont nous ne jouiffons qu'avec eux ;
voilà ce que nous en penfons.
De forte que ce n'eft pas précisément
leur efprit qui nous furprend, c'eft l'induftrie
qu'ils ont de nous rappeller le nôtre
; voilà en quoi ils nous charment.
C'est-à-dire que nous les chériffons
parce qu'ils nous vantent , ou que nous
les admirons parce qu'ils nous valent ; au
lieu que nous refpectons les Philofophes
parce qu'ils nous humilient.
Et je n'attaque point ce refpect là , qui
n'eſt d'ailleurs fi humiliant qu'il le pa
pas.
roît.
Ce n'eft pas précisément devant les
Philofophes que nous nous humilions , ilne
faut pas qu'ils l'entendent ainfi ; c'eft
à l'efprit humain , dont chacun de nous a
fa portion , que nous entendons rendre
hommage.
Nous reffemblons à ces cadets qui ;
quoique réduits à une légitime , s'enorgueilliffent
pourtant dans leurs aînés de la
grandeur & des richeffes de leur maison.
38 MERCURE DE FRANCE.
Mais les autres grands génies font- ils
moins dans ce fens nos aînés que les Philofophes
& pour quitter toute comparaifon
, font- ils en effet partagés d'une capacité
de moindre valeur , ou d'une efpéce
inférieure ?
Nous le croyons , j'ai déja dit en paffant
ce qui nous mène à le croire ; ne ferionsnous
pas dans l'erreur ? il y a des choſes
qui ont un air de vérité , mais qui n'en
ont que l'air , & il fe pourroit bien que
nous fiffions injure au don d'efprit peutêtre
le plus rare , au genre de penfée qui
caractériſe le plus un être intelligent.
Je doute du moins que le vrai Philofophe
, & je ne parle pas du pur Géometre
ou du fimple Mathématicien , mais de
l'homme qui penfe , de l'homme capable
de mefurer la fublimité de ces deux différens
ordres d'efprit ; je doute que cet homme
fût de notre fentiment .
Au défaut des réflexions qu'il feroit
là - deffus , tenons- nous en à celles que le
plus fimple bon fens
dicter , & que je
vais rapporter , après avoir encore une fois
établi bien exactement la.queftion.
peut
Une ſcience , je dis celle de nos grands
génies , où nous fommes tous , difonsnous
, plus ou moins initiés , qui n'eft une
énigme pour perfonne , pas même dans fes
A V RI- L. ∙1755 .
39
>
profondeurs qu'on ne nous apprend point ,
qu'on ne fait que nous rappeller comme
fublimes , quand on nous les préfente , &
jamais comme inconnues ; une fcience , au
moyen de laquelle on peut bien nous charmer
mais non pas nous inftruire ; une
fcience qu'on apprend fans qu'on y penſe ,
fans qu'on fçache qu'on l'étudie , ne le cede-
t- elle pas à des fciences fi difficiles , que
le commun des hommes eft réduit à n'en
connoître que le nom , qui donnent à ceux
qui les fçavent , des connoiffances d'une
utilité admirable ; à des fciences apparemment
plus étrangeres à l'efprit humain en
général , puifqu'il faut expreffément & péniblement
les apprendre pour les fçavoir ,
& que peu de gens , après une étude même
affidue , y font du progrès ?
Voilà des objections qui paroiffent fortes
, & c'eſt leur force apparente qui fait
qu'on s'y repofe , & qu'on s'y fie.
Tâchons d'en démêler la valeur.
Le vrai Philofophe dont je parlois toutà-
l'heure , ne voudroit pas qu'on s'y trompât
même en fa faveur : une impoſture de
notre imagination , fi ce que nous penfons
en eft une , n'eft pas digne de lui,
A l'égard de ces hommes qui nous abandonneroient
volontiers à notre illufion làdeffus
, pour profiter de l'injufte & faux
40 MERCURE DE FRANCE.
honneur qu'elle leur feroit , ils ne méri
tent pas qu'on les ménage examinons
donc.
La fcience du coeur humain , qui eft
celle des grands génies , appellés d'abord
beaux efprits , n'eft , dit -on , une énigme
pour perfonne ; tout le monde l'entend
& qui plus eft , on l'apprend fans qu'on y
penſe d'accord. :
Mais de ce qu'il nous eft plus aifé de
l'apprendre que les autres fciences , en
doit-on conclure qu'elle eft par elle-même
moins difficile ou moins profonde que ces
autres fciences ? non , & c'eft ici où eft le
fophifme.
Car cette facilité que nous trouvons
a
l'apprendre
plus ou moins , & qui nous
diffimule fa profondeur
, ne vient point de
fa nature , mais bien de la nature de la
fociété que nous avons enfemble
.
Ce n'eft pas que cette fcience foit effectivement
plus aifée que les autres , c'eſt la
maniere dont nous l'apprenons , qui nous
la fait paroître telle , comme nous le verrons
dans un moment .
D'un autre côté , il faut étudier trèsexpreffément
& très- péniblement les autres
fciences , pour les fçavoir ; d'accord auffi .
Mais ce n'eft pas non plus qu'à force de
profondeur elles ayent par elles-mêmes le
AVRIL. 1755. 41
·
privilege particulier , & comme excluff ,
d'être plus difficiles que la fcience de nos
grands génies . C'eft encore la nature de
notre fociété qui produit cette difficulté
accidentelle , & le travail folitaire & affidu
qu'elles exigent ; on pourroit les acquerir
à moins de frais.
En un mot , c'eſt cette fociété qui nous
oblige à de très-grands efforts pour les fçavoir
, & qui ne nous ouvre point d'autre
voie.
C'eft auffi cette fociété qui nous difpen
fe de ces mêmes efforts pour fçavoir l'autre,
& je vais m'expliquer.
Figurons- nous une fcience d'une pratique
fi urgente , qu'il faut abfolument que
tout homme , quel qu'il foit , la fçache
plus ou moins & de très- bonne heure , fous
peine de ne pouvoir être admis à ce concours
d'intérêts , de relations , & de befoins
réciproques qui nous uniffent les uns & les
autres.
Mais en même tems figurons - nous une
fcience que par bonheur tous les hommes
apprennent inévitablement entr'eux.
Telle eft la fcience du coeur humain ,
celle des grands hommes dont il eft queftion
.
D'une part , la néceffité abfolue de la
fçavoir ; de l'autre , la continuité inévita42
MERCURE DE FRANCE.
ble des leçons qu'on en reçoit de toutes
parts , font qu'elle ne fçauroit refter une
énigme pour perſonne.
Comment , en effet , feroit - il poffible
qu'on ne la fçût pas plus ou moins.
Ce n'eft pas dans les livres qu'on l'apprend
, c'eft elle au contraire qui nous
explique les livres , & qui nous met en
état d'en profiter ; il faut d'avance la fçavoir
un peu pour les entendre .
pour vous en
Elle n'a pas non plus fes profeffeurs à
part , à peine fuffiroient - ils
donner la plus légere idée , & rien de ce
que je dis là n'en feroit une connoiffance
inévitable . C'eft la fociété , c'est toute l'humanité
même qui en tient la feule école
qui foit convenable , école toujours ouverte
, où tout homme étudie les autres ,
& en eft étudié à fon tour ; où tout homme
eſt tour à tour écolier & maître.
Cette fcience réfide dans le commerce
que nous avons tous , & fans exception ;
enfemble.
Nous en commençons l'infenfible & continuelle
étude prefqu'en voyant le jour.
t
Nous vivons avec les fujets de la fcience
, avec les hommes qui ne traitent que
d'elle , avec leurs paffions , qui l'enfeignent
aux nôtres , & qui même en nous
trompant nous l'enfeignent encore ; car c'eſt
AVRIL. 1755. 43
une inftruction de plus que d'y avoir été
trompé il n'y a rien à cet égard là de
perdu avec les hommes.
Voilà donc tout citoyen du monde , né
avec le fens commun , le plus fimple & le
plus médiocre ; le voilà prefque dans l'impoffibilité
d'ignorer totalement la fcience
dont il eft queſtion , puifqu'il en reçoit
des leçons continuelles , puifqu'elles le
pourfuivent , & qu'il ne peut les fuir.
Ce n'eft pas là tout , c'eft qu'à l'impoffibilité
comme infurmontable de ne pas
s'inftruire plus ou moins de cette fcience
qui n'eft que la connoiffance des hommes ,
fe joint pour lui une autre caufe d'inftruc
tion
que je crois encore plus fure , & c'eſt
une néceffité abfolue d'être attentif aux leçons
qu'on lui en donne .
Car où pourroit être fa place ? & que
deviendroit-il dans cette humanité affemblée
, s'il n'y pouvoit ni conquérir ni correfpondre
à rien de ce qui s'y paffe , s'il
n'entendoit rien aux moeurs de l'ame humaine
, ni à tant d'intérêts férieux ou frivoles
, généraux ou particuliers qui , tour
à tour , nous uniffent ou nous divifent ?
Que deviendroit- il fi faute de ces notions
de fentiment que nous prenons entre
nous & qui nous dirigent , fi dans l'ignorance
de ce qui nuit ou de ce qui fert
44 MERCURE DE FRANCE.
dans le monde , & fi par conféquent ex
pofé par là à n'agir prefque jamais qu'à
contre- fens , il alloit miferablement heurtant
tous les efprits , comme un aveugle
va heurtant tous les corps.
Il faut donc néceffairement qu'il con
noiffe les hommes , il ne fçauroit fe foute
tenir parmi eux qu'à cette condition là.
Il y va de tour pour lui d'être à certain
point au fait de ce qu'ils font pour ſçavoir
y accommoder ce qu'il eft , pour ju→
ger d'eux , finon finement , du moins au
dégré fuffifant de jufteffe qui convient à
fon état , & à la forte de liaifon ordinaire
ou fortuite qu'il a avec eux.
•
Ily ya toujours de fa fortune , toujours
de fon repos , fouvent de fon honneur
quelquefois de ſa vie ; quelquefois du re-
'pos , de l'honneur , de la fortune & de la
vie des autres.
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Résumé : FRAGMENT D'un Ouvrage de M. de Marivaux, qui a pour titre : Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille & de Racine.
Dans son ouvrage 'Réflexions sur l'esprit humain, à l'occasion de Corneille et de Racine', Marivaux distingue deux catégories de grands hommes ayant contribué aux connaissances et aux mœurs humaines : les philosophes et les génies littéraires. Les philosophes, tels que Descartes, Newton, Malebranche et Locke, sont admirés pour leurs contributions intellectuelles et leurs découvertes de la vérité, même si leurs erreurs ont parfois conduit à la lumière. Les génies littéraires, que Marivaux appelle 'beaux esprits', sont des critiques sérieux ou badins de la condition humaine. Ils instruisent et plaisent à travers leurs œuvres, charmant les lecteurs par leur capacité à peindre les grandeurs et les misères de l'âme humaine. Corneille et Racine sont cités comme exemples éminents de cette catégorie. Cependant, le commun des hommes tend à admirer moins les génies littéraires que les philosophes, en raison de l'ignorance des sciences et de l'imagination respectueuse qu'ils inspirent. Les œuvres des génies littéraires ne sont pas perçues comme des énigmes, car elles traitent de sujets accessibles à tous, comme l'âme humaine. Marivaux souligne que cette distinction est injuste et découle de l'ignorance du public. Il argue que les génies littéraires, bien qu'ils ne découvrent pas de nouvelles vérités, ont le talent de formuler et d'exprimer avec vérité les expériences intimes de l'âme humaine, créant ainsi des œuvres originales et frappantes. En conclusion, Marivaux suggère que les génies littéraires, en rappelant aux hommes leur propre esprit, méritent autant de respect que les philosophes. Il invite à reconsidérer la valeur de ces deux types de contributions à la connaissance humaine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 46-56
REFLEXIONS De M. de Marivaux.
Début :
Il n'est point question ici d'un ouvrage régulierement suivi ; il ne s'agit pas [...]
Mots clefs :
Esprit, Idées, Esprits, Hommes, Nation, Moeurs, Coutume, Thucydide, Traduction, Traduction de Thucydide
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS De M. de Marivaux.
REFLEXIONS
De M. de Marivaux.
L n'eft point queftion ici d'un ouvrage
I régulierement fuivi ; il ne s'agit pas
ici
non plus de penfées détachées , celles-.
ci ont toujours une certaine liaiſon les
unes avec les autres ; elles vont toutes au
même but . Je dis feulement qu'elles n'y
vont pas avec autant d'ordre , avec autant
d'exactitude , qu'un plus habile homme
que moi auroit pû y en mettre.
Auffi ne leur ai- je point donné d'autre
titre que celui de réflexions ? Chacune d'elles
en a infenfiblement fait naître une autre
, & tout cela avec fi peu de deffein de
ma part , que lorfque la premiere me vint
dans l'efprit , je ne fçavois pas moi- même
qu'elle en ameneroit une feconde. En
effet, comment aurois- je foupçonné qu'une
fimple obfervation fur une remarque de
d'Ablancourt me meneroit fi loin ? Voici
ce que c'eft .
D'Ablancourt en commençant fa traduction
de Thucidide , au lieu de dire litté
ralement comme l'auteur grec , Thucidide
Athénien , écrit la guerre, & c, le fait comJUN.
1755. 47
mencer ainfi J'entreprens d'écrire l'hiftoire
, & le refte .
Et dans fes remarques for fa traduction
il dit pour raifon du changement qu'il
fait , qu'une traduction plus littérale feroit
plate , & feroit tort à Thucidide.
Mais par- là , peut- on lui répondre , vous
nous faites tort à nous , lecteurs , qui ferions
charmés de connoître Thucidide tel
qu'il eft. Nous croyons voir l'auteur grec ,
l'auteur ancien avec le tour d'efprit qu'on
avoit de fon tems , & vous le traveſtiſſez ,
vous lui ôtez fon âge ; ce n'eſt plus là Thucidide.
Il feroit plat , dites vous , fi vous
ne le corrigiez pas . Eh , qu'importe ! nous
aimerions mieux fa platitude même que
vos corrections , que nous ne demandons
point dans cette occafion- ci .
Quand vous travaillerez fur un fujet
que vous aurez imaginé , ôtez les platitudes
qui vous feront échappées , vous ferez
fort bien , & nous ne les regrettons point ;
elles ne pourroient être que des platitu
des de notre fiecle , & celles - là nous les
connoiffons , nous n'en fommes pas curieux
.
Mais de celles de Thucidide , ou de
tout autre auteur d'une antiquité auffi reculée
, il n'eft pas de même. En les retranchant
vous nous privez d'un ſpectacle qui
48 MERCURE DE FRANCE..
feroit neuf pour nous ; car il y a apparen
ce qu'elles ne reffemblent point aux nôtres
, & fuppofé qu'elles y reffemblaffent ,
ce feroit encore une fingularité que nous
verrions avec plaifir .
:
En un mot , c'est l'hiftoire de l'efprit
humain que vous nous dérobez dans cette
partie- là nous n'en avons que la moitié
quand vous ne nous rendez que les beautés
des anciens , & que vous fupprimez
leurs défauts.
C'estpour l'honneur des anciens que vous
prenez cette précaution - là , dites - vous ;
mais dans le fond leur honneur doit nous
être affez indifférent : il nous feroit bien
auffi agréable de les connoître que de les
eftimer plus qu'ils ne valent.
Votre maniere de traduire Thucidide ,
& votre attention pour fa gloire , direzvous
, n'ôtent rien à l'hiftoire des faits
qu'il raconte. Je n'en fçais rien . On peut
encore vous arrêter là- deffus : s'il eft vrai
qu'il y ait un rapport entre les événemens,
les moeurs , les coutumes d'un certain tems,
& la maniere de penſer , de fentir & de
s'exprimer de ce tems-là ; ce rapport que
je crois indubitable , fe trouve affurément
dans ce que Thucidide a penſé , a fenti , a
exprimé.
Vous ne pouvez donc altérer ſa façon
de
JUIN. 1755. 49,
de raconter fans nuire à ce rapport , fans
altérer ces faits même , fans changer un
peu la forte d'impreffion qu'ils nous feroient.
Je ferois tenté de croire qu'ils
perdent quelque chofe de leur air étranger
, & que vos tours modernes en 'affoi
bliffent le caractere..
Je n'infifte pourtant pas fur ce que jo
dis là , je me contenter de penfer qu'on
peut le dire. Je veux bien auffi que d'A
blancourt ait eu raifon d'en uſer comme
il a fait dans fon Thucidide. Une traduce
tion trop littérale en pareil cas rebuteroit
peut- être la plupart des lecteurs : on auroit
beau leur conferver une fimplicité à
la grecque , ils ne fe foucieroient guere
de les trois mille ans d'antiquité , & ne la
trouveroient pas meilleure qu'une fimplicité
de nos jours. Je dis ici fimplicité , &
non pas platitude ; car je ne fuis pas du
fentiment de d'Ablancourt fur l'endroit
de Thucidide qu'il a corrigé.
Thucidide , Athénien , écrit la guerre ,
ne me paroît point plat , je n'y vois. que
du fimple & du naïf. A la vérité ce n'eſt
ni le fimple ni le naïf de notre tems , &
il feroit prefque impoffible que ce fût la
même chofe.c
Voyons les raifons de cette impoffibilité
, elles ne feront pas difficiles à fentir,
II. Vol. C
to MERCURE DE FRANCE.
quoiqu'elles demandent un peu d'atten
Mon.
-Sans remonter plus haur que Thucidide,
le monde , depuis cet auteur grec juf
qu'à nous , a fi fouvent changé de face , les
paffions des hommes , leurs vices & leurs
vertus fe font déployés en tant de manie,
res différentes ; des hommes ont fucceffivement
paffe par tant d'efpeces de corrup
tion , de fageffe & de folie ; ils ont été
tant de fois & fi différemment polis &
groffiers , bons & méchans , fociables: &
féroces , fi differemment raifonnables &
fots , fi différemment hommes & enfans ;
ils fe font vus par tant de côtés , qu'il doit
aujourd'hui leur en refter un fonds d'idées
confidérablement augmenté.
En un mot , l'efprit que nous avons à
préfent nousivient de trop loin ,il a trop
fermenté avant que d'arriver jufqu'à nous
pour n'être pas très différent de ce qu'il a
été.
C Je ne parle pas feulement de ce qu'on
appelle bet efprit , de l'efprit de Belles-
Lettres , mais de l'efprit des nations en gé
néral.
J. Tous les pay's
reffentent
de la
de l'humanité
du monde à cet égard fe
durée & des événemens
de la diverfité des loix ,
des coutumes & des gouvernemens qu'elle
UNIT
JUI N. 1755.
fr
aéprouvés , du nombre infini de guerres ,
de ravages & d'invafions qu'elle a effuyés .
Sefoftris , Cyrus , Alexandre , les fucceffeurs
de ce dernier , & fur-tout les Romains
même , n'ont pû troubler ni agirer
la terre , ni lui donner de fi violentes fé
couffes , fans y jetter de nouvelles idées ,
fans caufer de nouveaux développemens
dans la capacité de penfer & de fentiv
des hommes.
Je ne compte pas une infinité de moindres
événemens qui fe font paffés dans les
intervalles de ces grandes révolutions ,
mais qui infenfiblement
ont porté coup , &
dont l'impreffion , quoique plus lente , eft
encore venus accroître , nourrir ce fonds
d'idées dont je parle , & n'a peut- être nulle
parr laiffé les hommes dans un état d'efprit
& de moeurs uniforme.
Il est vrai que nous n'avons pas toute la
fuite des idées des hommes , le fonds qui
nous en refte eft bien au - deffous de ce
qu'ilpourroit être ; chaque révolution arri
vée fur la terre , en y excitant de nouvel
les idées , en a diffipé , éteint , & comme
anéanti beaucoup de celles qui y étoient.
-Les conquerans que nous venons de ciser
& les peuples conquis , les uns avant
que de foumettre , les autres avant que
d'être foumis, avoient eu des moeurs , des
f
!
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
coutumes & des façons de penfer différen
tes de celles qu'ils eurent après.
Les vainqueurs en prirent de conformes
à l'orgueil & à la profpérité de leur état
les vaincus en reçurent de conformes à
leur abaiffement & à la volonté de leurs
nouveaux maîtres ; & de ces loix , tant anciennes
que nouvelles , de ces moeurs , de
cés coutumes & du tour d'imagination
qui en réfultoit , nous n'en avons pas , je
l'avoue , une connoiffance bien complette ,
mais enfin tout n'en a pas été perdu , la
tradition , les monumens & l'hiſtoire nous
en ont confervé d'affez amples détails &
quelquefois la plus grande partie.
•
Comparons ce qui nous refte à de fim
ples débris. Jamais l'amas de ces débris n'a
été fi grand qu'il l'eft aujourd'hui , à comp
ter depuis les Grecs , ou même dépuis les
Affyriens jufqu'à nous..
Nous avons donc par conféquent plus
de rélations de l'humanité que les Affyriens,
les Grecs & les Romains n'en avoient,
& par conféquent auffi un plus grand fonds
d'idées qu'eux tous , & un fonds en vertu
duquel nous ne devons être ni naïfs , ni
fimples , ni plats , comme on l'étoit autrefois.
Ce que je dis là ne paroît pas dou
reux. Voici cependant ce qu'on peut m'ob
jecter , c'est que les faits ne s'accordent
pas avec mon raifonnement.
JUIN. 1755
33
Jettons les yeux fur les nations les plus
célebres , me dira- t on . Les Grecs & parmi
eux les Athéniens , lorfqu'ils commencerent
à s'affembler , dûrent , felon vous ,
trouver un affez grand fonds d'efprit &
d'idées déja tout amaffé , car fans doute le
monde avoit déja éprouvé beaucoup d'aventures
que nous ne fçavons pas.
Ce même fonds d'idées devoit être confidérablement
groffi quand il parvint aux
Romains ; il a dû être immenfe quand
nous l'avons reçu .
Cependant voyons l'avantage que les
premiers Athéniens & les premiers Ro
mains en retirerent , & à quoi il nous a
fervi à nous-mêmes.
C
7
que Qu'est- ce que c'étoit
les Athéniens
malgré les avantages
que vous leur fuppofez
? des fauvages
, des hommes
brutes &
féroces , qui fçurent
à peine ſe bâtir des
cabanes , & à qui il fallut que Cecrops ,
Egyptien
, apprit à avoir des loix & des
Dieux.
Reconnoiffez - vous à cela des hommes
qui devoient avoir hérité de cette fucceffion
d'idées dont vous parlez ? & ces aventuriers
qui fonderent Rome , qui n'ont
d'abord ni loix civiles ni Magiftrats , qui
font brutalement confifter tout leur mérite
à être féroces & braves , font- ils ce qu'ils
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
doivent être dans les tems où ils arrivent ?
Diroit-on à les voir que la fageffe d'Egyp
te & même l'efprit d'Athénes ont déja
paru fur la terre ?
Nous - mêmes qui fommes venus bien
plus tard , nous à qui l'univers agité de
puis fi long- tems devoit avoir tranfmis une
fi vafte & fi profonde expérience , quel ufage
avons- nous fait de cette prodigieufe
collection d'idées , qui , felon vous , nous
étoit échue en partage ? nos commencemens
font- ils dignes de tout l'efprit que le
monde avoit en avant nous ? fe reffententils
, comme vous le dites , de la durée de
l'humanité & du paffage des Egyptiens ,
des Grecs & des Romains ? en avons-nous
eu moins de barbarie dans nos moeurs
moins d'ignorance , moins de groffiereré
dans nos préjugés ?
2:
>
S'il a donc fallu que les hommes recommençaffent
à fe former fur nouveaux
frais , fi tout le développement de l'efprit
qui s'étoit fait avant eux , ne les a fauvés
nulle part de la néceffité d'effuyer la même
enfance & les mêmes miferes d'efprit ,
il faut bien que ce fonds d'efprit venu de
fi loin , que cette fucceffion d'idées que
les hommes fe tranfmettent , à ce que vous
prétendez , ne foit pas vraie , & qu'en tout
tems les révolutions Payent rendue impof
fible.
JUIN 17532 33
Elle n'est pas même plus fenfible dans
nos progrès que dans nos commencemens.
Notre efprit eft bien inférieur à ce qu'il
devroit être , il n'y a point de proportion
entre ce que nous en avons & ce que nous
en aurions reçu , fi cette fucceffion étoit
vraie . N'y cherchons donc point tant de
myftere, & convenons que les hommes
en tout pays fe forment eux-mêmes , qu'ils
peuvent bien recevoir quelque chofe de
leurs voisins , ou de leurs contemporains
mais qu'à cela près ils tirent tout de la
fociété qui les unit , & du commerce que
des efprits mis en commun y ont enfemble.
Ainfi l'école d'une nation c'eft la nation
même , ainfi chaque peuple a la fienne ,
où il fait d'âge en âge plus ou moins de
progrès , où il acquiert plus ou moins
d'idées , de fineffe & de goût , fuivant
qu'il fort plus ou moins de lumiere de
la totalité des efprits qui forment fon école.
Car c'eft de ce nombre infini de jugemens
, de réflexions , d'idées folles & fenfées
que la totalité des efprits répand dans
la nation ; c'eſt de la diverfité d'opinions
vraies ou fauffes qu'elle y verfe , que chaque
particulier tire la matiere des nouvelles
idées qu'il a lui-même , & qui vont à leur
tour s'ajoûter à la fource dont elles lui
Civ
36 MERCURE DE FRANCE .
viennent. Oui , vous dites vrai ; l'école
d'une nation , en fait d'efprit , eft la nation
même; mais cette fucceffion d'idées
dont nous parlons n'en eft pas moins fûre.
*
Car le choc.continuel des efprits qui
compofent cette nation , fuffiroit feul pour
accroître infenfiblement la meſure d'efprit
qui s'y trouve ; fuffiroit, de votre propre
aveu , pour y jetter la matiere de nouvelles
idées , pour y produire de nouveaux
accidens de lumiere & de connoiffance ;
mais ce n'eft pas là tout.
Cette nation n'eft pas féparée des autres
par des barrieres impénétrables , & ce
que vous appellez fon école fe fortifie continuellement
de ce que des hommes d'une
autre nation y portent, & s'augmente encore
de la différence de l'efprit étranger
qui vient fe mêler au fien.
De M. de Marivaux.
L n'eft point queftion ici d'un ouvrage
I régulierement fuivi ; il ne s'agit pas
ici
non plus de penfées détachées , celles-.
ci ont toujours une certaine liaiſon les
unes avec les autres ; elles vont toutes au
même but . Je dis feulement qu'elles n'y
vont pas avec autant d'ordre , avec autant
d'exactitude , qu'un plus habile homme
que moi auroit pû y en mettre.
Auffi ne leur ai- je point donné d'autre
titre que celui de réflexions ? Chacune d'elles
en a infenfiblement fait naître une autre
, & tout cela avec fi peu de deffein de
ma part , que lorfque la premiere me vint
dans l'efprit , je ne fçavois pas moi- même
qu'elle en ameneroit une feconde. En
effet, comment aurois- je foupçonné qu'une
fimple obfervation fur une remarque de
d'Ablancourt me meneroit fi loin ? Voici
ce que c'eft .
D'Ablancourt en commençant fa traduction
de Thucidide , au lieu de dire litté
ralement comme l'auteur grec , Thucidide
Athénien , écrit la guerre, & c, le fait comJUN.
1755. 47
mencer ainfi J'entreprens d'écrire l'hiftoire
, & le refte .
Et dans fes remarques for fa traduction
il dit pour raifon du changement qu'il
fait , qu'une traduction plus littérale feroit
plate , & feroit tort à Thucidide.
Mais par- là , peut- on lui répondre , vous
nous faites tort à nous , lecteurs , qui ferions
charmés de connoître Thucidide tel
qu'il eft. Nous croyons voir l'auteur grec ,
l'auteur ancien avec le tour d'efprit qu'on
avoit de fon tems , & vous le traveſtiſſez ,
vous lui ôtez fon âge ; ce n'eſt plus là Thucidide.
Il feroit plat , dites vous , fi vous
ne le corrigiez pas . Eh , qu'importe ! nous
aimerions mieux fa platitude même que
vos corrections , que nous ne demandons
point dans cette occafion- ci .
Quand vous travaillerez fur un fujet
que vous aurez imaginé , ôtez les platitudes
qui vous feront échappées , vous ferez
fort bien , & nous ne les regrettons point ;
elles ne pourroient être que des platitu
des de notre fiecle , & celles - là nous les
connoiffons , nous n'en fommes pas curieux
.
Mais de celles de Thucidide , ou de
tout autre auteur d'une antiquité auffi reculée
, il n'eft pas de même. En les retranchant
vous nous privez d'un ſpectacle qui
48 MERCURE DE FRANCE..
feroit neuf pour nous ; car il y a apparen
ce qu'elles ne reffemblent point aux nôtres
, & fuppofé qu'elles y reffemblaffent ,
ce feroit encore une fingularité que nous
verrions avec plaifir .
:
En un mot , c'est l'hiftoire de l'efprit
humain que vous nous dérobez dans cette
partie- là nous n'en avons que la moitié
quand vous ne nous rendez que les beautés
des anciens , & que vous fupprimez
leurs défauts.
C'estpour l'honneur des anciens que vous
prenez cette précaution - là , dites - vous ;
mais dans le fond leur honneur doit nous
être affez indifférent : il nous feroit bien
auffi agréable de les connoître que de les
eftimer plus qu'ils ne valent.
Votre maniere de traduire Thucidide ,
& votre attention pour fa gloire , direzvous
, n'ôtent rien à l'hiftoire des faits
qu'il raconte. Je n'en fçais rien . On peut
encore vous arrêter là- deffus : s'il eft vrai
qu'il y ait un rapport entre les événemens,
les moeurs , les coutumes d'un certain tems,
& la maniere de penſer , de fentir & de
s'exprimer de ce tems-là ; ce rapport que
je crois indubitable , fe trouve affurément
dans ce que Thucidide a penſé , a fenti , a
exprimé.
Vous ne pouvez donc altérer ſa façon
de
JUIN. 1755. 49,
de raconter fans nuire à ce rapport , fans
altérer ces faits même , fans changer un
peu la forte d'impreffion qu'ils nous feroient.
Je ferois tenté de croire qu'ils
perdent quelque chofe de leur air étranger
, & que vos tours modernes en 'affoi
bliffent le caractere..
Je n'infifte pourtant pas fur ce que jo
dis là , je me contenter de penfer qu'on
peut le dire. Je veux bien auffi que d'A
blancourt ait eu raifon d'en uſer comme
il a fait dans fon Thucidide. Une traduce
tion trop littérale en pareil cas rebuteroit
peut- être la plupart des lecteurs : on auroit
beau leur conferver une fimplicité à
la grecque , ils ne fe foucieroient guere
de les trois mille ans d'antiquité , & ne la
trouveroient pas meilleure qu'une fimplicité
de nos jours. Je dis ici fimplicité , &
non pas platitude ; car je ne fuis pas du
fentiment de d'Ablancourt fur l'endroit
de Thucidide qu'il a corrigé.
Thucidide , Athénien , écrit la guerre ,
ne me paroît point plat , je n'y vois. que
du fimple & du naïf. A la vérité ce n'eſt
ni le fimple ni le naïf de notre tems , &
il feroit prefque impoffible que ce fût la
même chofe.c
Voyons les raifons de cette impoffibilité
, elles ne feront pas difficiles à fentir,
II. Vol. C
to MERCURE DE FRANCE.
quoiqu'elles demandent un peu d'atten
Mon.
-Sans remonter plus haur que Thucidide,
le monde , depuis cet auteur grec juf
qu'à nous , a fi fouvent changé de face , les
paffions des hommes , leurs vices & leurs
vertus fe font déployés en tant de manie,
res différentes ; des hommes ont fucceffivement
paffe par tant d'efpeces de corrup
tion , de fageffe & de folie ; ils ont été
tant de fois & fi différemment polis &
groffiers , bons & méchans , fociables: &
féroces , fi differemment raifonnables &
fots , fi différemment hommes & enfans ;
ils fe font vus par tant de côtés , qu'il doit
aujourd'hui leur en refter un fonds d'idées
confidérablement augmenté.
En un mot , l'efprit que nous avons à
préfent nousivient de trop loin ,il a trop
fermenté avant que d'arriver jufqu'à nous
pour n'être pas très différent de ce qu'il a
été.
C Je ne parle pas feulement de ce qu'on
appelle bet efprit , de l'efprit de Belles-
Lettres , mais de l'efprit des nations en gé
néral.
J. Tous les pay's
reffentent
de la
de l'humanité
du monde à cet égard fe
durée & des événemens
de la diverfité des loix ,
des coutumes & des gouvernemens qu'elle
UNIT
JUI N. 1755.
fr
aéprouvés , du nombre infini de guerres ,
de ravages & d'invafions qu'elle a effuyés .
Sefoftris , Cyrus , Alexandre , les fucceffeurs
de ce dernier , & fur-tout les Romains
même , n'ont pû troubler ni agirer
la terre , ni lui donner de fi violentes fé
couffes , fans y jetter de nouvelles idées ,
fans caufer de nouveaux développemens
dans la capacité de penfer & de fentiv
des hommes.
Je ne compte pas une infinité de moindres
événemens qui fe font paffés dans les
intervalles de ces grandes révolutions ,
mais qui infenfiblement
ont porté coup , &
dont l'impreffion , quoique plus lente , eft
encore venus accroître , nourrir ce fonds
d'idées dont je parle , & n'a peut- être nulle
parr laiffé les hommes dans un état d'efprit
& de moeurs uniforme.
Il est vrai que nous n'avons pas toute la
fuite des idées des hommes , le fonds qui
nous en refte eft bien au - deffous de ce
qu'ilpourroit être ; chaque révolution arri
vée fur la terre , en y excitant de nouvel
les idées , en a diffipé , éteint , & comme
anéanti beaucoup de celles qui y étoient.
-Les conquerans que nous venons de ciser
& les peuples conquis , les uns avant
que de foumettre , les autres avant que
d'être foumis, avoient eu des moeurs , des
f
!
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
coutumes & des façons de penfer différen
tes de celles qu'ils eurent après.
Les vainqueurs en prirent de conformes
à l'orgueil & à la profpérité de leur état
les vaincus en reçurent de conformes à
leur abaiffement & à la volonté de leurs
nouveaux maîtres ; & de ces loix , tant anciennes
que nouvelles , de ces moeurs , de
cés coutumes & du tour d'imagination
qui en réfultoit , nous n'en avons pas , je
l'avoue , une connoiffance bien complette ,
mais enfin tout n'en a pas été perdu , la
tradition , les monumens & l'hiſtoire nous
en ont confervé d'affez amples détails &
quelquefois la plus grande partie.
•
Comparons ce qui nous refte à de fim
ples débris. Jamais l'amas de ces débris n'a
été fi grand qu'il l'eft aujourd'hui , à comp
ter depuis les Grecs , ou même dépuis les
Affyriens jufqu'à nous..
Nous avons donc par conféquent plus
de rélations de l'humanité que les Affyriens,
les Grecs & les Romains n'en avoient,
& par conféquent auffi un plus grand fonds
d'idées qu'eux tous , & un fonds en vertu
duquel nous ne devons être ni naïfs , ni
fimples , ni plats , comme on l'étoit autrefois.
Ce que je dis là ne paroît pas dou
reux. Voici cependant ce qu'on peut m'ob
jecter , c'est que les faits ne s'accordent
pas avec mon raifonnement.
JUIN. 1755
33
Jettons les yeux fur les nations les plus
célebres , me dira- t on . Les Grecs & parmi
eux les Athéniens , lorfqu'ils commencerent
à s'affembler , dûrent , felon vous ,
trouver un affez grand fonds d'efprit &
d'idées déja tout amaffé , car fans doute le
monde avoit déja éprouvé beaucoup d'aventures
que nous ne fçavons pas.
Ce même fonds d'idées devoit être confidérablement
groffi quand il parvint aux
Romains ; il a dû être immenfe quand
nous l'avons reçu .
Cependant voyons l'avantage que les
premiers Athéniens & les premiers Ro
mains en retirerent , & à quoi il nous a
fervi à nous-mêmes.
C
7
que Qu'est- ce que c'étoit
les Athéniens
malgré les avantages
que vous leur fuppofez
? des fauvages
, des hommes
brutes &
féroces , qui fçurent
à peine ſe bâtir des
cabanes , & à qui il fallut que Cecrops ,
Egyptien
, apprit à avoir des loix & des
Dieux.
Reconnoiffez - vous à cela des hommes
qui devoient avoir hérité de cette fucceffion
d'idées dont vous parlez ? & ces aventuriers
qui fonderent Rome , qui n'ont
d'abord ni loix civiles ni Magiftrats , qui
font brutalement confifter tout leur mérite
à être féroces & braves , font- ils ce qu'ils
C iij
34 MERCURE DE FRANCE .
doivent être dans les tems où ils arrivent ?
Diroit-on à les voir que la fageffe d'Egyp
te & même l'efprit d'Athénes ont déja
paru fur la terre ?
Nous - mêmes qui fommes venus bien
plus tard , nous à qui l'univers agité de
puis fi long- tems devoit avoir tranfmis une
fi vafte & fi profonde expérience , quel ufage
avons- nous fait de cette prodigieufe
collection d'idées , qui , felon vous , nous
étoit échue en partage ? nos commencemens
font- ils dignes de tout l'efprit que le
monde avoit en avant nous ? fe reffententils
, comme vous le dites , de la durée de
l'humanité & du paffage des Egyptiens ,
des Grecs & des Romains ? en avons-nous
eu moins de barbarie dans nos moeurs
moins d'ignorance , moins de groffiereré
dans nos préjugés ?
2:
>
S'il a donc fallu que les hommes recommençaffent
à fe former fur nouveaux
frais , fi tout le développement de l'efprit
qui s'étoit fait avant eux , ne les a fauvés
nulle part de la néceffité d'effuyer la même
enfance & les mêmes miferes d'efprit ,
il faut bien que ce fonds d'efprit venu de
fi loin , que cette fucceffion d'idées que
les hommes fe tranfmettent , à ce que vous
prétendez , ne foit pas vraie , & qu'en tout
tems les révolutions Payent rendue impof
fible.
JUIN 17532 33
Elle n'est pas même plus fenfible dans
nos progrès que dans nos commencemens.
Notre efprit eft bien inférieur à ce qu'il
devroit être , il n'y a point de proportion
entre ce que nous en avons & ce que nous
en aurions reçu , fi cette fucceffion étoit
vraie . N'y cherchons donc point tant de
myftere, & convenons que les hommes
en tout pays fe forment eux-mêmes , qu'ils
peuvent bien recevoir quelque chofe de
leurs voisins , ou de leurs contemporains
mais qu'à cela près ils tirent tout de la
fociété qui les unit , & du commerce que
des efprits mis en commun y ont enfemble.
Ainfi l'école d'une nation c'eft la nation
même , ainfi chaque peuple a la fienne ,
où il fait d'âge en âge plus ou moins de
progrès , où il acquiert plus ou moins
d'idées , de fineffe & de goût , fuivant
qu'il fort plus ou moins de lumiere de
la totalité des efprits qui forment fon école.
Car c'eft de ce nombre infini de jugemens
, de réflexions , d'idées folles & fenfées
que la totalité des efprits répand dans
la nation ; c'eſt de la diverfité d'opinions
vraies ou fauffes qu'elle y verfe , que chaque
particulier tire la matiere des nouvelles
idées qu'il a lui-même , & qui vont à leur
tour s'ajoûter à la fource dont elles lui
Civ
36 MERCURE DE FRANCE .
viennent. Oui , vous dites vrai ; l'école
d'une nation , en fait d'efprit , eft la nation
même; mais cette fucceffion d'idées
dont nous parlons n'en eft pas moins fûre.
*
Car le choc.continuel des efprits qui
compofent cette nation , fuffiroit feul pour
accroître infenfiblement la meſure d'efprit
qui s'y trouve ; fuffiroit, de votre propre
aveu , pour y jetter la matiere de nouvelles
idées , pour y produire de nouveaux
accidens de lumiere & de connoiffance ;
mais ce n'eft pas là tout.
Cette nation n'eft pas féparée des autres
par des barrieres impénétrables , & ce
que vous appellez fon école fe fortifie continuellement
de ce que des hommes d'une
autre nation y portent, & s'augmente encore
de la différence de l'efprit étranger
qui vient fe mêler au fien.
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Résumé : REFLEXIONS De M. de Marivaux.
Dans le texte 'Réflexions', Marivaux examine la traduction de Thucydide réalisée par d'Ablancourt. Il critique la méthode de d'Ablancourt, qui ne traduit pas littéralement le texte grec, estimant que cette approche prive les lecteurs de l'expérience authentique de l'auteur ancien. Marivaux considère que les défauts et la simplicité du style de Thucydide sont précieux car ils offrent un aperçu unique de l'esprit humain de l'époque. Il souligne que l'esprit humain a évolué au fil des siècles, influencé par divers événements et cultures, rendant impossible la reproduction exacte des idées anciennes. Marivaux compare les nations modernes aux anciennes, notant que malgré un fonds d'idées accru, les progrès ne sont pas proportionnels. Il conclut que chaque nation forme son propre esprit à travers le commerce et l'interaction des individus, et que cette succession d'idées est inévitable.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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