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p. 83-128
DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE. DIALOGUE SIXIEME.
Début :
Voicy le Dialogue nouveau de Mr Bordelon, que je / Je sors d'un Festin, où la joye a esté troublée par [...]
Mots clefs :
Songes, Mort, Interprétation, Histoire, Dieu, Superstitions, Philosophes, Auteurs, Connaissances, Imagination, Sentiments, Cicéron, Épicure, Esprit
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texteReconnaissance textuelle : DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE. DIALOGUE SIXIEME.
Voicy le Dialogue nouveau
de Mr Bordelon, que
devois vous donner dés.
vautre mois.
des choses
DIFFICILES A CROIRE.
1»Dl'AL°GFH ifpcrrvil**- SIX[£ MA"
BELOROND,PHILONTE..
PHILONTE. J"E sors d'un Festin, où la
joye a ellé troublée par
une cause si vaine, qu'elle
me seroit tres-difficile à croire,
si je n'enavoisesté le
témoin. Pendant que tout le monde ne respiroit qu'un
onneste plaisir
,
& que les
sprits des Conviez,échauf-
:::z pour ainsi dire,parla bonde
chere
,
commençoient à
proposer les uns - aux aubesquelques
petites difficultés
lûr des matieres fçr.s eu»-,
rieuses, un Maistred'Hostel
aisant une de ses fonctions,
mal-heureusement pour
)ious )
renversé la Saliere sur
table. Son Maistre a regardéce
petit accident comme
une chose d'un si mauvais
presage , que non seulementilsest
emportécontre
uy ;& l'a mal-traité de parôles
en nostre presence,
mais encore il luy a esté impossible
,
quelques efforts
qu'il ait faits pour dompter
son chagrin, de nous faire
aussi bonne mine pendant
le reste du Repas qu'il nous
l'avoit fait au commencement.
BELOROND.
Ce n'est pas d'aujourd'huy
que cette Superstition
re~ne dans !e -4 regne le monde. Les
anciens Payens en ont esté
les premiers autheurs. Ils
croyoient que le Sel estoit
sacré & divin. Sacras facitis.
~ensas salinorum dppojuu , dit
Arnobe. C'est pourquoy si
on oublioit de mettre la Saliiere
ÍiIr la. table, si on
£a renversoit,ou si on s'endormoit
avant que de l'awoir
serrée, c'estoit selon
eux un tres-mauvais augure.
Des Hebreux mesme
lisent chez Lyranus, que la
Femme de Loth fut changée
en une Statuë de Sel,
craree qu'elle n'avoit pas mis
de Sel
sur
la table,lorsque son
/Mary traita les Anges, à
cause de la haine qu'elle
portoit aux Etrangers.
PHILONTE.
Je ne vois aucune raison
qui ait pû les engager dans
cette Superstition,sinon
que le Sel estant le symbole
de rimmorraUcé ,c,e
qu'il empêche la corrup-j
tion, ils se perfuadoientj
peut-estre, que l'Immortalité
estant renversée
,
s'il m'est
permis de parler de la forte,
la Mort, ou quelque autre
funeste accident s'approchoit.
BELOROND.
Il faudroit avoir étudié.
long-temps les-folies, ou j plûtost
j
plûtost les foiblesses de l'esprit
humain
, pour sçavoir
tOes causes qui ont produit
toutes les Su perstitions ausquelles
il se laisse emporter.
Entre plusieurs que vous
avez pu remarquer aussibien
que moy ,
je me fouviens
particulièrement d'ume
qui est aussi extravagante
) que ridicule. Bien des Gens
s'imaginent que les petites
tâches qui se forment sur les
) ongles font des marques de
quelque Peché qu'on a
> commis
,
qui est grand ou
} petit selon la grandeurou la
petitesse de ces tâches. C'est
une Superstition que nous
tenons encore des Payens
qui croyoient que le Mensonge
estoit toujours suivy
de quelque peine, comme
d'une dent gâtée, d'un ongle
marqué, de cheveux
perdus, & autres choses pareilles.
Ovide n'ignoroit pas
cet abus quand il disoit,
Eleg.. 3. 3. amor.
Esse Bcos credamne? Fidemjurâta
ffcllit,
Et fdciesilli quefuitante, manet.
.!f!!!(lm Iwgos habuit nondum perjur4
capMos,
:"Tam longos,p0P.qid.1m numina Îatjït,
n haba.
f Theocrite dit encoresur
izc sujetdansl'Idylle 9.
rens bien garde de ne pas fairenaistre
une esleveure sur le
tout de ta langue. C'est à dire,
~orens bien garde dene pas ,
mentir ; & dans l'Idylle10.
':-Vous esses si beau,qu'en vous
~oüant
, je ne feray point naistre
bYe mensongessur le bout de mon
Voilà.
y
ce me semble,
une {uperiHtion qui vaut
oien celle dont vous avez
testé aujour-d'huy si surpris;
mais puis qu'insensiblement.
nous sommes tombez sur le
sujet des Su perstitions
dites-moy
,
je vous
prie,
en trouvez-vous de plusgenerale
que celle qui con-[
fille dans l'Interpretation
des Songes? J'ay veu des]
femmes consulter à leurle- ;
ver Artemidore sur l'expli-:¡l'
cation des Songes, & ce que ]
vous aurez de la peine ai
croire, le consulter plûtost
que leur Miroir sur la dis- r
position de leurvifiige.f
PHILONTE.
L'Interprétation des Son- '11(
ges n'est pas toûjourssuperstitieuse
, puis qu'il y en a
qui viennent de Dieu, comrmerEcrimrenous
l'apprend
dans - les Nombres 12, quand
lelfc dit, S'il se trouve quelque
Prophete chez vous,
3je luy parleray dans son
sommeil par quelque Songe
queje luy envoyeray. Si quis
Kftierit inter njos Propheta Domini,
apparebo& persomnium
isad illum loquar. Dieu meme.
nous instruit quelquefois par
des Songes, de ce qui doit
arriver.Quando homines dorwniunt
in lectulo
, tunc aperit au_
»Tf5 vivorum,& erudiens instruit
lOS disciplina. Job.
3,3. Les
Songes interpretez par Jofeph
& par Daniel, prouvent
encore que cette Interpretation
ne/l pas toûjours
criminelle. Ajoûtez que celle
dont on se sert pour connoistre
le temperament est
si naturelle, qu'on s'en peut
servir quelquefoissanscraintdreilaequualitéxdeS.
upIersti- neux.
BELOROND.
Il est vray qu'on peut tirer
quelque connoissance du ¡:.¡
temperament par les cl-lofes.,
ce nest pas là ce que ap-
Il
elle Superstition : mais il t- vray aussi qu'il ne faut
:ms faire grand fond sur
cette connoissance
, parce
rJu'il arrive quelquefois tant
de choses differentes pen-
~sant la journée & si oppo*
»:es au temperament de cer.
y qui en a l'esprit remply,
iluon n'en peut tirer aucune
connoissance assurée,
Un pituiteux par exemple
jjui ne devroit songer que
>toifl*ons., eaux,déluges, ne
songera cependant que des
- combats & des carnages,
parce que le jour qui precedelanuit
dans laquelle il
resve
,
il aura esté present à
quelque querelle, ou meurtre,
ou combat. Il est vray
encore qu'il y a des Songes
que Dieunous envoye mais ; comme ils- font tresrares
; je ne laisseray pas de soûtenir en les exceptant
que l'Interpretation or- dinaire des Songes doit estre
regardée comme une chose
très-difficile à croire, par
ceux qui ne sçauroient pas les amusemens ridicules,
dont l'esprit humain est ca- pable • car de croire que
tous
tous les Songes font envoyez
de Dieu, c'est une
erreur condamnée par l'Ecriture
en plusieurs endroits
: Non inveniatur in te
qui observet somnid.Deuter.
::hap.. 18. Faites en forte
qu'il ne se trouve personne
chez vous qui observe les
songes. Elle condamne à la
mort dans le
13. chapitre du
même Deuteronome ces
Prophetes qui se servoient
de la Devination des Songes
pour tromper le Peuple,
elle met dans le 2. Livre
des Paralipomenes c. 33. entre
les Impietez de Manassez,
celle de s'estre arresté
aux Songes;enfinellenous
assure dans l'Ecclesiastique
c. 34. que c'est comme s'amuser
a vouloir embrasser
son ombre ou à suivre le
vent,que de perdre letemps
à considerer un Songe. Ajoûtez
que si tous les Songes
venoient du Ciel,l'homme
seul en auroit; nous
voyons cependant que beaucoupd'animaux
songent
comme nous. Il est donc
M
pendant qu'il y a des Songes
qui ne font pas envoyez
de Dieu,& par conséquent
dont l'interprétamon
est vaine & supersti-
~rieuse. En effet-ne doit-on
;oas se mocquer d'un art qui
'l.fa- point de regles certaines
? Ne voyons-nous pas
JRue les plus grands Maî-
~res en celuyd'interpreter les
>onges, au lieu d'avoir des
~regles certaines, se servent
~le moyens tout-à fait diffe-
3ens & qui se détruisent les
~ins les autres > car les uns
~retendent les expliquer
par analogie, c'est à aire;
par le rapport qui se remarque
entre la chose songée
& ce qui doit arriver; les
autres comme Aristandre ôç
Artemidore veulent les interprcter
en prenant un sens
opposé à ce qu'ils semblent
, nous dire d'abord: comme
si l'onsonge la mort, ils di- *
sent que c'est une marquej*
de vie,si l'on songe des richesses
que c'est signe "de*;
pauvreté. De plus il me
femJ
ble que si Dieu vouloith
nous instruire de l'avenir par
nos Songes, il ne nous les
envoyeroit pas si obscurs &
iTi peu intelligibles. Nous
mous mocquerions
,
disoit
autrefois Ciceron en par-
~ant sur cette matiere
,
si
Hes Carthaginois ou des Es-
(pagnols parloient dans nô-
~tre Senat sans Interprete.
tNe rendons-nous pas les
Dieux, poursuit-il
,
aussi ri-
Hicules quand nous voulons
qu'ils parlent à nous avec
xes obscuritez, dont no*
Songes font ordinairement
xnvelopez?
PHILONTE.
Nous lisons dans des Autheurs
dignes de foy tant-I
d'Histoires deSonges
,
dont
les interprétations se font
vérifiées
,
qu'il semble que
ceux qui s'y addonnent le
font avec quelque raison.
Sylla,que les Romainsappelloient
le plus heureux des
hommes,songea que son destin
l'appelloir. Vocarise jam
àfato. Ille dit le lendemain
à ses Amis
,
fit son Testament,
eut le soir la fiévre,
& mourut la nuit suivante i
âgé de 60. ans. C'est comme
le rapporreAppian, L. de
Bello Chili. Un
Conseiller
iliu Parlement de Dijon
momme Carré, oüit en dornnaut
qu'ont luy disoit des
rmots Grecs qu'il n'entendoit
point , ôc qui luy furent
interpretez ainsi
,
R..e..
i"'tire toy, tu ne sens pas ton malheur
,
& comme la Maison
pqu'il habitoit menaçoit de
ruine, il la quitta fort à propos
,
puis qu'elle tomba
fîauiff-totf après. Un nommé
AndréPujon estant à Rion
songeaqu'il faisoit l'anagramme
de son nom, ou il
trouvoit pendu à Rion; ce qui
misson effet quelques jours
après. Cardan dit dans l'Histoire
de sa propre vie,
qu'il avoit esté averty en
fonge de mettre dans sa
bouche une Emeraude qu'il
portoit pendue au col, s'il
vouloir perdre la mémoire
de la mort de son Fils qui , ce reüssit selon cet avis.
Nous lisons dans Grégoire
de Tours que le RoyGontran
estant allé à la Chasse
s'endormit sur le bord d'une
fontaine qui faisoit un petit
ruisseau. Son Escuyer vid
sortir de sa bouche une petite
Belle blanche., qui courant
~à&la, témoignoit vouloir
:oaflèr le ruisseau. Pour luy
~aciliter le passage qu'elle
embloit chercher, il mit son
j^pée en travers sur ce ruis-
Jlèau
,
ellepassa aulE-roll: par-
Hessus, & entra dans le creux
H'une Montagne prochaine;
puis revint
,
repassa le ruis-
~eau, & entra dans la bouche
du Roy. Cependant arrive
la Meute de Chiensquiréveilla
Gontran, lequel fit
aussi-tost le récit d'un Songe
qu'il venoit de faire. Il
me sembloit, dit-il, que je
passois une riviere sur un
Pontde fer, & quej'entrois
dans une Caverne, où estoit
un grand Tresor. L'Escuyer
voyant que ce Songe convenoit
bien à ce qu'il
avoit veu , en fit au/ïîlej
récit. Le Roy l'ayant enrendu,
fit foüir dans le lieu,
oùestoitentré ce petitanimal.
On y trouva un grand
Tresor que le Roy employa
en oeuvres pieuses, & principalement
à l'achapr d'une
Chasse pour Saint Marcel *
lez-Châlons. Ce creuxs'appelle
encore ajourd'huyla
Motte du Tresor. Jugez
prés ces Histoires& plusieurs
autres que je pourrois
rous rapporter, si ceux qui
joûtent foy aux Songes ne
toretendent pas avoir su jet
le s'appliquer à cét amusement.
BELOROND.
• Trois raisonsdétruisent
de pretexte que donnent
ces Histoires aux Interprelations
ordinaires des Songes.
La premiere
,
c'est que
les Autheurs qui lesrapportent
ne le font que comtine
des bruits communs qui
couroient du temps quils
saisoient leurs Histoires, Se
qu'ils ne prétendent pas
pour cela garantir des comme choses véritables. Lafeconde,
c'est que la plut
part de ces Songeurs,ou plûtost
de ces,rêveurs
fait leurs Songes e,stoanntt
éveillez, comme peutestre
vostre Conseiller, & Cardan.
En effet quelle apparence
y a-tïl que ce Conseiller
ne sçachant point de
Grec se feroit si facilement
souvenu des mots que son
imagination luy avoit dictez
en cette langue pendant
qu'il dormoit ; ôc com.
ment Cardan a-tilla hardiesse
de dire que cette
Emeraude luy fit oublier
la mort de son fils, puis
qu'il s'en ressouvenoit encore
assez pour nous donner
l'Histoiredesarêverie
etudiée? Il estoit habilehomme
)
je l'avoue
)
mais
il pretend dans ses Oeuvres
nous faire ajoûter foy à
tant de choies difficiles à
croire pour leur peu de
vray-semblance
, que jene
puis encore m'empescher
de douter de celle-cy. La
1
troisiéme raison qui détruit
l'authorité de cesHistoires,
c'estque quand mesme l'Interpretation
-d'e quelque
Songe se feroit trouvéeveritable,
il ne faut pas pource-,
la tirer une consèquence en
faveur de celles qui se font
tous les jours; car enfin il
est difficile que de tant de
Songes differens qu'un homme
fait dans sa vie, il n'y
en ait quelqu'un qui seraporte
à ce qui arrive dans
lasuite. De même, par
exemple, que d'une infinité
de Fléchestiréesmême:
- V
par un homme qui auroit
les yeux bandez, il seroît
impossible que quelqu'une
ne touchast le but,aussi il
ya des complexions, comme
celles des mélancholiques
,
des hommes adonnez
au vin,& des furieux,
qui troublent l'imagination
de tant de vapeurs & de fumées
siconfuses, qu'il n'est
pas possible que par rencontre
elles ne forment
quelquefois une idée de ce
qui doit arriver. Cependant
comme on n'observe ordinairement
de tous les Songes
que ceux qui ont eu quelque
chose de merveilleux
dans l'évenement, on attribuë
facilement à Dieu, ce
qui n'est véritablement que 1
'-
l'effet du hazard. Enfin, siles
Songes ne venoient que de
Dieu, que luyavoientfait
les Peuples de Libye, que
Solin nomme Atlantes, qui
n'ont jamais eu de Songes
pendant leur sommeil, non
plus qu'un Cleonde Daulie,
& un Trafymede; au rapport
de Plutarque? 1 PHILONTE.
Ces gens-la estoient bien
differens des Sabins, qui,
comme nous apprend le Proverbe
Latin, Congeoient tout
* o
ce qu'ils vouloient Sabini
quod volunt fomniant.
BEL OROND.
Ceux
- cy font aussi bien
differens des Canadois
)
qui
veulent tout ce qu'ils ont
.fongé
; car quelques Relations
que nous avons d'eux,
asseurent que s'ils ont songé
en dormant qu'on leur fait
un Present,ils font tous leurs
efforts le lendemain pour l'avoir.
S'ils ont songé le meurtre
d'un Homme, ils tâchent
de l'executer le plus promptement
qu'ils peuvent,voulant
absolument rendre réettj
pendant le jour, ce que leur
imagination leur arepresenté
pendant la nuit. Mais siî]
ceux-cy ont tant d'elllpreiTe--'
ment pour rendre leurs Son- -j
ges véritables, d'autres n'enn
ont pas eu moins,pour éviter,
mesme avec cruauté, les dan."ol
gers qu'ils pretendoient leur que 3 fantaisieleur avoit raie33
voir dans leurs Songes. Lese
Histoires font pleines d'exé-£
ples surce filjet. UnCambile
fait mourir son Frere pouru
avoir eu un Songe, dont 1interprétation
sembloit [mettrel'Empire pro- à ce Frere.
•UnAftiaçe veut faire tuer
sonpetitFils Cyrus, pour le
j mesme sujet.UnAvare ayant
j| resvé qu'ilavoit fait une dépense
excessive,se pédit à son
réveil,tant il estoit desesperé; iUn Portugais ayant songé
que sa Femme commettoit
un Adultere, la poignarda
cruellement lematin, toute :
innocente qu'elleétoit. Hen- ..,
ry III. un de nos Rois,fit tuer
des Lions qu'il nourissoit,
l parce qu'ilavoit songé qu'ils
le dechiroient. Mais le temps
se passe, ôcil nous en reste
peu pour nostre Conversation
; c'est pourquoy employez,
je vous prie, ce qui j
nous en reste
, pour m'ap- j
prendre un Abregé de la vie j
de quelques-uns de ces Philosophes
anciens, comme
vous me l'avez promis.
PHILONTE.J Jecommenceray parEpi- ;
cure l'execution de ma pro- f
messe. Epicurenâquit à "Athenes
en la trosiéme année -
de la 109. Olympiade, & la
412. de Rome. Il s'adonna à
> 1
la Philosophie des l'âge de
; douze ans, & ce fut la lecture
des Oeuvres de Démocrite,
qui l'engagea à quitter
l'étude de laGrammaire pour
s'y appliquer. Le principal
1 point de sa Morale, & ce-
HLj qui luy attire des Ennemis,
c'est qu'ilfaisoitconfister
le souverain bien dans la
volupté.Ce seul nom de volupté,
qui est odieux aux gens
de bien, donna occasion à
ses Envieux de le traiter d'Infame
& de Pourceau; mais
ceux qui se font appliquez
sans préoccupation à connoistre
le véritable sentimet
de ce Philosophe sur ce grad
point de Morale, avouent
que la volupté dont il par- loit, n'estoit autre chose qu'
une volupté tranquille&inseparable
de la vertu. Saint
Jerôme ne l'auroit pas proposé
aux Chrestiens de son
temps, commeila fait, pour
leur faire honte de leurs débauches,
s'il l'eust regardé
comme un Philosophe voluptueux,
dans le sens que le
prenoient Ses Ennemis. Sa
maniere de vivre & ses sentimens
détruisent Vilement
les accusations de ses Envieux.
En effet, on voit par
ses Lettres, que ses meilleurs
repas se faisoient avec un
peu de fromagejoint au pain
& à l'eau. Permettez-moy,
je vous prie, dje vous r*apporter
quelques-unes de ses Sentences,
& vous verrez si l'on.
avoit sujet de l'accuser de
sensualité.
Le Sage ne doit jamais rechercher
d'amour une Femme dont
les Lttix luy défendent la joüissance.
n
•
il faut expojer sa 'Vie hardiment
,farce que la mort rieftpas
une choje mauvaise.
Lafante doit eflre tenue indiffiren-
te. Et c'est cette raison.
quil'engageoit
*'
au souhait de
bien faire,qu'il mettoitau
commencement de ses Lettrès,
au lieu de celu y de se
bien porter, sélon la coûtume.
Les douleurs font preferables
a la volupté, &' celle
- cy
ne doit pas toujours eflre em- trafée.
Ilvaut mieux eflre malheureux
& raisonnable3 qu'heureux
&' sans raison.
La bonne fortune se trouve
rarement
rarement avec la fageffi.
Si vous voulez vivre heureux
@r avec pUifir, faites
que voflre félicité foit accompagnée
de prudence
j
d'honnes.
teté & de juflice ; ces trois
'vertus font inseparables de la
vraye & fillde volupté.
Prenez plûtojl garde avec
qui vous mangea & beuvez,
qbu'a ece quue vvous emanzgez-&
Les tourmens nempefcbent
pas la félicité du Sage, quoy
que la douleur luy puiffi tirer
quelques soûpirs.
1 Les plus félidésplaisirs conjijrent
en la memoire du bien
pasé, parce que tout ce qu'on
si promet de l'avenir efl incertH-
ln; dr ce qui est prejent ne
Je poffide jamais sans craÍnte.,
pouvant efire facilement dlteré.
De bonne roy,font. cela les
sentimens d'un voluptueux
sensuel & infâme? Ne fontce
pas plûtost les opinions
d'un Homme quinesonge
a rienmoinsqua satisfaire
ses sens? Voilàlaveritable
dottrine d'Epicure; & illa
soûcenue en vivant& en
mourant. Il estvray que Ciceron
luy reproche.) que sa -) '!
vie ne répondoit pas à ses sentimens
ôc que s'il tenoit des
discours judicieux & honnêtes,
c'estoit pour faire avaler
plus agréablement le poison
de la volupré; mais c'est un
reproche qu'on a fait aussià
Platon & à Zenon
, comme
remarque fort bien Seneque,
L. de Vita beata c.-18.& qu'on
fait tous les jours aux plus
honnestes gens, lors qu'on
n'a rien de plus pressànt à dire
contre eux. Ilmourutâgé
de 72 ans, d'une rétention
d'urine causée par la pierre,
avecdesdouleurs incroyables
,
qui durèrent pendant
quatorze jours, sans qu'il
donast aucune marque d'impatience.
Seneque admire
les discours qu'il tenoit pendant
ses mauxpour avoir esté
prononcez, sélon luy,dans le
propre sejour de la volu pté.
Hæc vox in ipsa cofficina voluptatis
est audita. Deux raisons
font cause de la mauvaise réputation
d'Epicure; la premiere,
parce qu'il parloit
tres-mal de Platon, d'Aristote,&:
des plus Sçavans; la
sécondé, c'est la vie scandaleuse
de ses faux Disciples,
qui s'adonnoient à toutes
fortes devoluptez, fous le
pretexte du Souverain Bien
d'Epicure. Ciceron, Quintilien
-
,
Athenée
,
& Sextus
l'ont accusé d'ignorance
;mais ses oeuvres &le
témoignage de Diogene-
Laëree,qui assûre qu'il a écrit
plus qu'aucun Philosophe,
détruisent cette accusation.
Quelque sçavant qu'il ait
esté, il est pourtant tombé
dans de tres-grandes erreurs
touchantlaPhysique & la
Morale.Entre plusieurs je vay
vous en rapporter quelquesunes.
Le Soleil & les Astres,
selon luy
,
n'étoient pas plus
grands,ou peu s'en faut, qu'-
ils le paroissoientaux yeux. Il
s'imaginoit une infinité de
Mondes subsistants tout à la
fois dans un espaceinfiny,
&avec de certains intervales
appeliez Intermondes.Iladmettoit
lesAmes corporelles
& perissables. Il a non seulement
déclalné contre les
Dieux de son temps, mais
il n'en a crû aucun, comme
remarquent Ciceron, L.
1. de Nat. Deor. & Sextus Empiricus.
Ce qui a persuade
qu)il ne croyoit point de
Dieu (quoy qu'il en ait parlé
quelquefois en le nommant
Animal immortel & bienheureux
) c'estqu'il le represente
sourd & aveugle sur
tout ce qui nous regarde, &
veut détruire sa Providence,
lessoins ne s'accordant pas,,
dit-il
,- avec un estat parfaitement
heureux, non plus
que la Colere & la Misericorderquisont
des Passions
d'une nature infirme
5
&c
qu'on ne peut- atribuer à
Dieu sans luyfaire tort; &,
avec cette Maxime & plusieurs
autres aussi impies;
il se mocquoit de toutes
fortes de Religions. Voilà
tout ce que j'avois à vous
dire de ce Philosophe.
de Mr Bordelon, que
devois vous donner dés.
vautre mois.
des choses
DIFFICILES A CROIRE.
1»Dl'AL°GFH ifpcrrvil**- SIX[£ MA"
BELOROND,PHILONTE..
PHILONTE. J"E sors d'un Festin, où la
joye a ellé troublée par
une cause si vaine, qu'elle
me seroit tres-difficile à croire,
si je n'enavoisesté le
témoin. Pendant que tout le monde ne respiroit qu'un
onneste plaisir
,
& que les
sprits des Conviez,échauf-
:::z pour ainsi dire,parla bonde
chere
,
commençoient à
proposer les uns - aux aubesquelques
petites difficultés
lûr des matieres fçr.s eu»-,
rieuses, un Maistred'Hostel
aisant une de ses fonctions,
mal-heureusement pour
)ious )
renversé la Saliere sur
table. Son Maistre a regardéce
petit accident comme
une chose d'un si mauvais
presage , que non seulementilsest
emportécontre
uy ;& l'a mal-traité de parôles
en nostre presence,
mais encore il luy a esté impossible
,
quelques efforts
qu'il ait faits pour dompter
son chagrin, de nous faire
aussi bonne mine pendant
le reste du Repas qu'il nous
l'avoit fait au commencement.
BELOROND.
Ce n'est pas d'aujourd'huy
que cette Superstition
re~ne dans !e -4 regne le monde. Les
anciens Payens en ont esté
les premiers autheurs. Ils
croyoient que le Sel estoit
sacré & divin. Sacras facitis.
~ensas salinorum dppojuu , dit
Arnobe. C'est pourquoy si
on oublioit de mettre la Saliiere
ÍiIr la. table, si on
£a renversoit,ou si on s'endormoit
avant que de l'awoir
serrée, c'estoit selon
eux un tres-mauvais augure.
Des Hebreux mesme
lisent chez Lyranus, que la
Femme de Loth fut changée
en une Statuë de Sel,
craree qu'elle n'avoit pas mis
de Sel
sur
la table,lorsque son
/Mary traita les Anges, à
cause de la haine qu'elle
portoit aux Etrangers.
PHILONTE.
Je ne vois aucune raison
qui ait pû les engager dans
cette Superstition,sinon
que le Sel estant le symbole
de rimmorraUcé ,c,e
qu'il empêche la corrup-j
tion, ils se perfuadoientj
peut-estre, que l'Immortalité
estant renversée
,
s'il m'est
permis de parler de la forte,
la Mort, ou quelque autre
funeste accident s'approchoit.
BELOROND.
Il faudroit avoir étudié.
long-temps les-folies, ou j plûtost
j
plûtost les foiblesses de l'esprit
humain
, pour sçavoir
tOes causes qui ont produit
toutes les Su perstitions ausquelles
il se laisse emporter.
Entre plusieurs que vous
avez pu remarquer aussibien
que moy ,
je me fouviens
particulièrement d'ume
qui est aussi extravagante
) que ridicule. Bien des Gens
s'imaginent que les petites
tâches qui se forment sur les
) ongles font des marques de
quelque Peché qu'on a
> commis
,
qui est grand ou
} petit selon la grandeurou la
petitesse de ces tâches. C'est
une Superstition que nous
tenons encore des Payens
qui croyoient que le Mensonge
estoit toujours suivy
de quelque peine, comme
d'une dent gâtée, d'un ongle
marqué, de cheveux
perdus, & autres choses pareilles.
Ovide n'ignoroit pas
cet abus quand il disoit,
Eleg.. 3. 3. amor.
Esse Bcos credamne? Fidemjurâta
ffcllit,
Et fdciesilli quefuitante, manet.
.!f!!!(lm Iwgos habuit nondum perjur4
capMos,
:"Tam longos,p0P.qid.1m numina Îatjït,
n haba.
f Theocrite dit encoresur
izc sujetdansl'Idylle 9.
rens bien garde de ne pas fairenaistre
une esleveure sur le
tout de ta langue. C'est à dire,
~orens bien garde dene pas ,
mentir ; & dans l'Idylle10.
':-Vous esses si beau,qu'en vous
~oüant
, je ne feray point naistre
bYe mensongessur le bout de mon
Voilà.
y
ce me semble,
une {uperiHtion qui vaut
oien celle dont vous avez
testé aujour-d'huy si surpris;
mais puis qu'insensiblement.
nous sommes tombez sur le
sujet des Su perstitions
dites-moy
,
je vous
prie,
en trouvez-vous de plusgenerale
que celle qui con-[
fille dans l'Interpretation
des Songes? J'ay veu des]
femmes consulter à leurle- ;
ver Artemidore sur l'expli-:¡l'
cation des Songes, & ce que ]
vous aurez de la peine ai
croire, le consulter plûtost
que leur Miroir sur la dis- r
position de leurvifiige.f
PHILONTE.
L'Interprétation des Son- '11(
ges n'est pas toûjourssuperstitieuse
, puis qu'il y en a
qui viennent de Dieu, comrmerEcrimrenous
l'apprend
dans - les Nombres 12, quand
lelfc dit, S'il se trouve quelque
Prophete chez vous,
3je luy parleray dans son
sommeil par quelque Songe
queje luy envoyeray. Si quis
Kftierit inter njos Propheta Domini,
apparebo& persomnium
isad illum loquar. Dieu meme.
nous instruit quelquefois par
des Songes, de ce qui doit
arriver.Quando homines dorwniunt
in lectulo
, tunc aperit au_
»Tf5 vivorum,& erudiens instruit
lOS disciplina. Job.
3,3. Les
Songes interpretez par Jofeph
& par Daniel, prouvent
encore que cette Interpretation
ne/l pas toûjours
criminelle. Ajoûtez que celle
dont on se sert pour connoistre
le temperament est
si naturelle, qu'on s'en peut
servir quelquefoissanscraintdreilaequualitéxdeS.
upIersti- neux.
BELOROND.
Il est vray qu'on peut tirer
quelque connoissance du ¡:.¡
temperament par les cl-lofes.,
ce nest pas là ce que ap-
Il
elle Superstition : mais il t- vray aussi qu'il ne faut
:ms faire grand fond sur
cette connoissance
, parce
rJu'il arrive quelquefois tant
de choses differentes pen-
~sant la journée & si oppo*
»:es au temperament de cer.
y qui en a l'esprit remply,
iluon n'en peut tirer aucune
connoissance assurée,
Un pituiteux par exemple
jjui ne devroit songer que
>toifl*ons., eaux,déluges, ne
songera cependant que des
- combats & des carnages,
parce que le jour qui precedelanuit
dans laquelle il
resve
,
il aura esté present à
quelque querelle, ou meurtre,
ou combat. Il est vray
encore qu'il y a des Songes
que Dieunous envoye mais ; comme ils- font tresrares
; je ne laisseray pas de soûtenir en les exceptant
que l'Interpretation or- dinaire des Songes doit estre
regardée comme une chose
très-difficile à croire, par
ceux qui ne sçauroient pas les amusemens ridicules,
dont l'esprit humain est ca- pable • car de croire que
tous
tous les Songes font envoyez
de Dieu, c'est une
erreur condamnée par l'Ecriture
en plusieurs endroits
: Non inveniatur in te
qui observet somnid.Deuter.
::hap.. 18. Faites en forte
qu'il ne se trouve personne
chez vous qui observe les
songes. Elle condamne à la
mort dans le
13. chapitre du
même Deuteronome ces
Prophetes qui se servoient
de la Devination des Songes
pour tromper le Peuple,
elle met dans le 2. Livre
des Paralipomenes c. 33. entre
les Impietez de Manassez,
celle de s'estre arresté
aux Songes;enfinellenous
assure dans l'Ecclesiastique
c. 34. que c'est comme s'amuser
a vouloir embrasser
son ombre ou à suivre le
vent,que de perdre letemps
à considerer un Songe. Ajoûtez
que si tous les Songes
venoient du Ciel,l'homme
seul en auroit; nous
voyons cependant que beaucoupd'animaux
songent
comme nous. Il est donc
M
pendant qu'il y a des Songes
qui ne font pas envoyez
de Dieu,& par conséquent
dont l'interprétamon
est vaine & supersti-
~rieuse. En effet-ne doit-on
;oas se mocquer d'un art qui
'l.fa- point de regles certaines
? Ne voyons-nous pas
JRue les plus grands Maî-
~res en celuyd'interpreter les
>onges, au lieu d'avoir des
~regles certaines, se servent
~le moyens tout-à fait diffe-
3ens & qui se détruisent les
~ins les autres > car les uns
~retendent les expliquer
par analogie, c'est à aire;
par le rapport qui se remarque
entre la chose songée
& ce qui doit arriver; les
autres comme Aristandre ôç
Artemidore veulent les interprcter
en prenant un sens
opposé à ce qu'ils semblent
, nous dire d'abord: comme
si l'onsonge la mort, ils di- *
sent que c'est une marquej*
de vie,si l'on songe des richesses
que c'est signe "de*;
pauvreté. De plus il me
femJ
ble que si Dieu vouloith
nous instruire de l'avenir par
nos Songes, il ne nous les
envoyeroit pas si obscurs &
iTi peu intelligibles. Nous
mous mocquerions
,
disoit
autrefois Ciceron en par-
~ant sur cette matiere
,
si
Hes Carthaginois ou des Es-
(pagnols parloient dans nô-
~tre Senat sans Interprete.
tNe rendons-nous pas les
Dieux, poursuit-il
,
aussi ri-
Hicules quand nous voulons
qu'ils parlent à nous avec
xes obscuritez, dont no*
Songes font ordinairement
xnvelopez?
PHILONTE.
Nous lisons dans des Autheurs
dignes de foy tant-I
d'Histoires deSonges
,
dont
les interprétations se font
vérifiées
,
qu'il semble que
ceux qui s'y addonnent le
font avec quelque raison.
Sylla,que les Romainsappelloient
le plus heureux des
hommes,songea que son destin
l'appelloir. Vocarise jam
àfato. Ille dit le lendemain
à ses Amis
,
fit son Testament,
eut le soir la fiévre,
& mourut la nuit suivante i
âgé de 60. ans. C'est comme
le rapporreAppian, L. de
Bello Chili. Un
Conseiller
iliu Parlement de Dijon
momme Carré, oüit en dornnaut
qu'ont luy disoit des
rmots Grecs qu'il n'entendoit
point , ôc qui luy furent
interpretez ainsi
,
R..e..
i"'tire toy, tu ne sens pas ton malheur
,
& comme la Maison
pqu'il habitoit menaçoit de
ruine, il la quitta fort à propos
,
puis qu'elle tomba
fîauiff-totf après. Un nommé
AndréPujon estant à Rion
songeaqu'il faisoit l'anagramme
de son nom, ou il
trouvoit pendu à Rion; ce qui
misson effet quelques jours
après. Cardan dit dans l'Histoire
de sa propre vie,
qu'il avoit esté averty en
fonge de mettre dans sa
bouche une Emeraude qu'il
portoit pendue au col, s'il
vouloir perdre la mémoire
de la mort de son Fils qui , ce reüssit selon cet avis.
Nous lisons dans Grégoire
de Tours que le RoyGontran
estant allé à la Chasse
s'endormit sur le bord d'une
fontaine qui faisoit un petit
ruisseau. Son Escuyer vid
sortir de sa bouche une petite
Belle blanche., qui courant
~à&la, témoignoit vouloir
:oaflèr le ruisseau. Pour luy
~aciliter le passage qu'elle
embloit chercher, il mit son
j^pée en travers sur ce ruis-
Jlèau
,
ellepassa aulE-roll: par-
Hessus, & entra dans le creux
H'une Montagne prochaine;
puis revint
,
repassa le ruis-
~eau, & entra dans la bouche
du Roy. Cependant arrive
la Meute de Chiensquiréveilla
Gontran, lequel fit
aussi-tost le récit d'un Songe
qu'il venoit de faire. Il
me sembloit, dit-il, que je
passois une riviere sur un
Pontde fer, & quej'entrois
dans une Caverne, où estoit
un grand Tresor. L'Escuyer
voyant que ce Songe convenoit
bien à ce qu'il
avoit veu , en fit au/ïîlej
récit. Le Roy l'ayant enrendu,
fit foüir dans le lieu,
oùestoitentré ce petitanimal.
On y trouva un grand
Tresor que le Roy employa
en oeuvres pieuses, & principalement
à l'achapr d'une
Chasse pour Saint Marcel *
lez-Châlons. Ce creuxs'appelle
encore ajourd'huyla
Motte du Tresor. Jugez
prés ces Histoires& plusieurs
autres que je pourrois
rous rapporter, si ceux qui
joûtent foy aux Songes ne
toretendent pas avoir su jet
le s'appliquer à cét amusement.
BELOROND.
• Trois raisonsdétruisent
de pretexte que donnent
ces Histoires aux Interprelations
ordinaires des Songes.
La premiere
,
c'est que
les Autheurs qui lesrapportent
ne le font que comtine
des bruits communs qui
couroient du temps quils
saisoient leurs Histoires, Se
qu'ils ne prétendent pas
pour cela garantir des comme choses véritables. Lafeconde,
c'est que la plut
part de ces Songeurs,ou plûtost
de ces,rêveurs
fait leurs Songes e,stoanntt
éveillez, comme peutestre
vostre Conseiller, & Cardan.
En effet quelle apparence
y a-tïl que ce Conseiller
ne sçachant point de
Grec se feroit si facilement
souvenu des mots que son
imagination luy avoit dictez
en cette langue pendant
qu'il dormoit ; ôc com.
ment Cardan a-tilla hardiesse
de dire que cette
Emeraude luy fit oublier
la mort de son fils, puis
qu'il s'en ressouvenoit encore
assez pour nous donner
l'Histoiredesarêverie
etudiée? Il estoit habilehomme
)
je l'avoue
)
mais
il pretend dans ses Oeuvres
nous faire ajoûter foy à
tant de choies difficiles à
croire pour leur peu de
vray-semblance
, que jene
puis encore m'empescher
de douter de celle-cy. La
1
troisiéme raison qui détruit
l'authorité de cesHistoires,
c'estque quand mesme l'Interpretation
-d'e quelque
Songe se feroit trouvéeveritable,
il ne faut pas pource-,
la tirer une consèquence en
faveur de celles qui se font
tous les jours; car enfin il
est difficile que de tant de
Songes differens qu'un homme
fait dans sa vie, il n'y
en ait quelqu'un qui seraporte
à ce qui arrive dans
lasuite. De même, par
exemple, que d'une infinité
de Fléchestiréesmême:
- V
par un homme qui auroit
les yeux bandez, il seroît
impossible que quelqu'une
ne touchast le but,aussi il
ya des complexions, comme
celles des mélancholiques
,
des hommes adonnez
au vin,& des furieux,
qui troublent l'imagination
de tant de vapeurs & de fumées
siconfuses, qu'il n'est
pas possible que par rencontre
elles ne forment
quelquefois une idée de ce
qui doit arriver. Cependant
comme on n'observe ordinairement
de tous les Songes
que ceux qui ont eu quelque
chose de merveilleux
dans l'évenement, on attribuë
facilement à Dieu, ce
qui n'est véritablement que 1
'-
l'effet du hazard. Enfin, siles
Songes ne venoient que de
Dieu, que luyavoientfait
les Peuples de Libye, que
Solin nomme Atlantes, qui
n'ont jamais eu de Songes
pendant leur sommeil, non
plus qu'un Cleonde Daulie,
& un Trafymede; au rapport
de Plutarque? 1 PHILONTE.
Ces gens-la estoient bien
differens des Sabins, qui,
comme nous apprend le Proverbe
Latin, Congeoient tout
* o
ce qu'ils vouloient Sabini
quod volunt fomniant.
BEL OROND.
Ceux
- cy font aussi bien
differens des Canadois
)
qui
veulent tout ce qu'ils ont
.fongé
; car quelques Relations
que nous avons d'eux,
asseurent que s'ils ont songé
en dormant qu'on leur fait
un Present,ils font tous leurs
efforts le lendemain pour l'avoir.
S'ils ont songé le meurtre
d'un Homme, ils tâchent
de l'executer le plus promptement
qu'ils peuvent,voulant
absolument rendre réettj
pendant le jour, ce que leur
imagination leur arepresenté
pendant la nuit. Mais siî]
ceux-cy ont tant d'elllpreiTe--'
ment pour rendre leurs Son- -j
ges véritables, d'autres n'enn
ont pas eu moins,pour éviter,
mesme avec cruauté, les dan."ol
gers qu'ils pretendoient leur que 3 fantaisieleur avoit raie33
voir dans leurs Songes. Lese
Histoires font pleines d'exé-£
ples surce filjet. UnCambile
fait mourir son Frere pouru
avoir eu un Songe, dont 1interprétation
sembloit [mettrel'Empire pro- à ce Frere.
•UnAftiaçe veut faire tuer
sonpetitFils Cyrus, pour le
j mesme sujet.UnAvare ayant
j| resvé qu'ilavoit fait une dépense
excessive,se pédit à son
réveil,tant il estoit desesperé; iUn Portugais ayant songé
que sa Femme commettoit
un Adultere, la poignarda
cruellement lematin, toute :
innocente qu'elleétoit. Hen- ..,
ry III. un de nos Rois,fit tuer
des Lions qu'il nourissoit,
l parce qu'ilavoit songé qu'ils
le dechiroient. Mais le temps
se passe, ôcil nous en reste
peu pour nostre Conversation
; c'est pourquoy employez,
je vous prie, ce qui j
nous en reste
, pour m'ap- j
prendre un Abregé de la vie j
de quelques-uns de ces Philosophes
anciens, comme
vous me l'avez promis.
PHILONTE.J Jecommenceray parEpi- ;
cure l'execution de ma pro- f
messe. Epicurenâquit à "Athenes
en la trosiéme année -
de la 109. Olympiade, & la
412. de Rome. Il s'adonna à
> 1
la Philosophie des l'âge de
; douze ans, & ce fut la lecture
des Oeuvres de Démocrite,
qui l'engagea à quitter
l'étude de laGrammaire pour
s'y appliquer. Le principal
1 point de sa Morale, & ce-
HLj qui luy attire des Ennemis,
c'est qu'ilfaisoitconfister
le souverain bien dans la
volupté.Ce seul nom de volupté,
qui est odieux aux gens
de bien, donna occasion à
ses Envieux de le traiter d'Infame
& de Pourceau; mais
ceux qui se font appliquez
sans préoccupation à connoistre
le véritable sentimet
de ce Philosophe sur ce grad
point de Morale, avouent
que la volupté dont il par- loit, n'estoit autre chose qu'
une volupté tranquille&inseparable
de la vertu. Saint
Jerôme ne l'auroit pas proposé
aux Chrestiens de son
temps, commeila fait, pour
leur faire honte de leurs débauches,
s'il l'eust regardé
comme un Philosophe voluptueux,
dans le sens que le
prenoient Ses Ennemis. Sa
maniere de vivre & ses sentimens
détruisent Vilement
les accusations de ses Envieux.
En effet, on voit par
ses Lettres, que ses meilleurs
repas se faisoient avec un
peu de fromagejoint au pain
& à l'eau. Permettez-moy,
je vous prie, dje vous r*apporter
quelques-unes de ses Sentences,
& vous verrez si l'on.
avoit sujet de l'accuser de
sensualité.
Le Sage ne doit jamais rechercher
d'amour une Femme dont
les Lttix luy défendent la joüissance.
n
•
il faut expojer sa 'Vie hardiment
,farce que la mort rieftpas
une choje mauvaise.
Lafante doit eflre tenue indiffiren-
te. Et c'est cette raison.
quil'engageoit
*'
au souhait de
bien faire,qu'il mettoitau
commencement de ses Lettrès,
au lieu de celu y de se
bien porter, sélon la coûtume.
Les douleurs font preferables
a la volupté, &' celle
- cy
ne doit pas toujours eflre em- trafée.
Ilvaut mieux eflre malheureux
& raisonnable3 qu'heureux
&' sans raison.
La bonne fortune se trouve
rarement
rarement avec la fageffi.
Si vous voulez vivre heureux
@r avec pUifir, faites
que voflre félicité foit accompagnée
de prudence
j
d'honnes.
teté & de juflice ; ces trois
'vertus font inseparables de la
vraye & fillde volupté.
Prenez plûtojl garde avec
qui vous mangea & beuvez,
qbu'a ece quue vvous emanzgez-&
Les tourmens nempefcbent
pas la félicité du Sage, quoy
que la douleur luy puiffi tirer
quelques soûpirs.
1 Les plus félidésplaisirs conjijrent
en la memoire du bien
pasé, parce que tout ce qu'on
si promet de l'avenir efl incertH-
ln; dr ce qui est prejent ne
Je poffide jamais sans craÍnte.,
pouvant efire facilement dlteré.
De bonne roy,font. cela les
sentimens d'un voluptueux
sensuel & infâme? Ne fontce
pas plûtost les opinions
d'un Homme quinesonge
a rienmoinsqua satisfaire
ses sens? Voilàlaveritable
dottrine d'Epicure; & illa
soûcenue en vivant& en
mourant. Il estvray que Ciceron
luy reproche.) que sa -) '!
vie ne répondoit pas à ses sentimens
ôc que s'il tenoit des
discours judicieux & honnêtes,
c'estoit pour faire avaler
plus agréablement le poison
de la volupré; mais c'est un
reproche qu'on a fait aussià
Platon & à Zenon
, comme
remarque fort bien Seneque,
L. de Vita beata c.-18.& qu'on
fait tous les jours aux plus
honnestes gens, lors qu'on
n'a rien de plus pressànt à dire
contre eux. Ilmourutâgé
de 72 ans, d'une rétention
d'urine causée par la pierre,
avecdesdouleurs incroyables
,
qui durèrent pendant
quatorze jours, sans qu'il
donast aucune marque d'impatience.
Seneque admire
les discours qu'il tenoit pendant
ses mauxpour avoir esté
prononcez, sélon luy,dans le
propre sejour de la volu pté.
Hæc vox in ipsa cofficina voluptatis
est audita. Deux raisons
font cause de la mauvaise réputation
d'Epicure; la premiere,
parce qu'il parloit
tres-mal de Platon, d'Aristote,&:
des plus Sçavans; la
sécondé, c'est la vie scandaleuse
de ses faux Disciples,
qui s'adonnoient à toutes
fortes devoluptez, fous le
pretexte du Souverain Bien
d'Epicure. Ciceron, Quintilien
-
,
Athenée
,
& Sextus
l'ont accusé d'ignorance
;mais ses oeuvres &le
témoignage de Diogene-
Laëree,qui assûre qu'il a écrit
plus qu'aucun Philosophe,
détruisent cette accusation.
Quelque sçavant qu'il ait
esté, il est pourtant tombé
dans de tres-grandes erreurs
touchantlaPhysique & la
Morale.Entre plusieurs je vay
vous en rapporter quelquesunes.
Le Soleil & les Astres,
selon luy
,
n'étoient pas plus
grands,ou peu s'en faut, qu'-
ils le paroissoientaux yeux. Il
s'imaginoit une infinité de
Mondes subsistants tout à la
fois dans un espaceinfiny,
&avec de certains intervales
appeliez Intermondes.Iladmettoit
lesAmes corporelles
& perissables. Il a non seulement
déclalné contre les
Dieux de son temps, mais
il n'en a crû aucun, comme
remarquent Ciceron, L.
1. de Nat. Deor. & Sextus Empiricus.
Ce qui a persuade
qu)il ne croyoit point de
Dieu (quoy qu'il en ait parlé
quelquefois en le nommant
Animal immortel & bienheureux
) c'estqu'il le represente
sourd & aveugle sur
tout ce qui nous regarde, &
veut détruire sa Providence,
lessoins ne s'accordant pas,,
dit-il
,- avec un estat parfaitement
heureux, non plus
que la Colere & la Misericorderquisont
des Passions
d'une nature infirme
5
&c
qu'on ne peut- atribuer à
Dieu sans luyfaire tort; &,
avec cette Maxime & plusieurs
autres aussi impies;
il se mocquoit de toutes
fortes de Religions. Voilà
tout ce que j'avois à vous
dire de ce Philosophe.
Fermer
Résumé : DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE. DIALOGUE SIXIEME.
Le texte présente un dialogue entre Philonte et Belorond sur les superstitions et la crédibilité des songes. Lors d'un festin, un maître d'hôtel a renversé la salière, provoquant une perturbation due à la superstition associée au sel, considéré comme sacré par les anciens païens. La discussion se poursuit sur les interprétations des songes, Philonte estimant que certains peuvent être divins et utiles, tandis que Belorond met en garde contre une interprétation trop littérale. Le texte critique l'art de l'interprétation des songes, soulignant l'absence de règles précises et la diversité des méthodes. Des exemples de songes vérifiés, comme ceux de Sylla et du roi Gontran, sont mentionnés, mais Belorond conteste leur validité, les qualifiant souvent de rumeurs. Le dialogue aborde ensuite la vie et les enseignements d'Épicure, un philosophe grec. Épicure prônait une volupté tranquille et liée à la vertu, valorisant la prudence, l'honnêteté et la justice. Sa doctrine, souvent mal comprise, est critiquée par Cicéron mais défendue par Sénèque. Épicure est décédé à l'âge de 72 ans après une longue maladie, démontrant une grande sérénité. Sa mauvaise réputation provient de ses critiques envers Platon et Aristote, ainsi que des comportements de ses disciples. Ses erreurs en physique et en morale, ainsi que ses vues sur les dieux, ont également contribué à sa controverse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 57-130
LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D. L. R.
Début :
Pour me délasser l'esprit d'une laborieuse étude qui [...]
Mots clefs :
Jardins, Arbres, Temps, Promenade, Gazon, Parterre, Anciens, Campagne, Jardinier, Plantes, Maison, Fleurs, Agriculture, Pommes, Esprits, Terre, Terrasse, Allées, Adonis, Épicure, Nature, Promener, Ville, Philosophes, Sapho, Abondance, Monde
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D. L. R.
LE PARTERRE
DE GAZON.
A MONSIEUR D. L. R.
Pa
Our me délaffer l'efprit
d'une laborieufe étude
qui m'occupe prefentement ,
j'allay me promener à la Cam
pagne un de ces beaux jours
du mois de Mars , qui ont
fait l'agreable prelude du
Printemps de cette année!
Je choifis pour cela la belle
Maiſon du Conful Mutius.
Vous voudrez bien , Mon;
"
$8 MERCURE
fieur , que je vous en parle
fous ce nom , quand ce ne
feroit que pour donner un
petit air de Roman à cette
Promenade auffi bien ne
pourriez vous jamais croire
le recit que je vais vous en
faire , quoy qu'il n'y ait rien
de plus veritable.
!
:
Cette maiſon a des dehors
admirables , & la terre & la
mer y font un coup d'oeil
furprenant. Elle meriteroit
avec juſtice , & fans hyperbole
, cette infcription qu'un
bel efprit a faite pour Verfailles..
A
GALANT.
59
Cedant his Theffalia Tempe.i
En voyant ces lieux on peut croire,
Sans en eftre trompé,
& Tout ce que la Fable l'Hiftoire
Nous ont dit de Tempé.
En effet cette infcription luy
convient naturellement. Ver.
failles eft un lieu enchanté ,
où l'art & la magnificence
font regner la nature . Cette
maiſon eft un lieu delicieux ,
où il femble qu'elle a choifi
fa demeure ; & pour y répandre
elle-même les liberalitez ..
On n'y voit que des beautez
naturelles , qui la rendent plus
agreable que magnifique , du
60 MERCURE
moins de cette magnificence
que la vanité & le luxe des
hommes ont inventée , & qui
furcharge & accable la natu
re , au lieu de l'aider & de
l'embellir.
Il eft vray qu'il y aune magnificence
naturelle , qui furpaffe
quelquefois tout ce que
les Rois peuvent faire de plus
grand & de plus fuperbe . Elle
fe rencontre dans les bois ,
dans les eaux , dans les plaines,
dans les
montagnes
, fans
parler des beautez que la mer,
toute terrible qu'elle eft , apporte
aux lieux qu'elle enviGALANT.
61
ronne. Toutes ces chofes qui
.produisent les belles veuës ,
l'agrément & l'abondance
dans la campagne , fe trou
vent icy naturellement , & fi
bien difpofées, qu'elles y produifent
de charmans effets ,
que tout l'art des hommes
n'eft point capable d'égaler .
Tel eftoit le delicieux Tempé,
ce Jardin de la Grece ,
comme la Touraine eft le
Jardin de la France. Telle eft
la charmante maiſon dont je
parle, digne d'avoir placedans
Cyrus ou dans Clelie , & que
l'illuftre Sapho de nôtre fie,
62 MERCURE
cle en euft fait la defcription ,
comme fon Frere a fait dans.
l'Almahide , celle du Cha.
fteau de Pirou qui en eft cout
proche.
La propreté & la politeffe
des dedans répond aux beau
tez des dehors , & on paffe
fous des plafonds & des lambris
dorez, que je ne m'amule
point à vous décrire , puis
que je ne cherche qu'à me
promener , pour aller dans des
•Jardins & des parterres embellis
de fleurs , & de boüis en
compartimens de broderie ,
ou de pieces coupées , en
GALANT 63
1
forte qu'il femble que le
Jardinier ait voulu difputer
du prix avec le Tapiffier , le
Peintre & le Brodeur. Le celebre
le Noftre en approuve.
roit les deffeins , tant la broderie
en eft fine , les volutes
legeres , & les contours des
Rinceaux bien concertez.
Tout y eft galant , tout y eft
extraordinaire. Une Terraffe
admirable & à double étage,
regne d'un coſté , d'où l'on
découvre la plus bdlle veuë
du monde. De l'autre eft une
grande allée de Cyprés , d'où
l'on entre dans de longs pro64
MERCURE
menoirs détournez , qui font
prefque tout le tour de la mai
fon , & dans lefquels on trouve
de diftance en diſtance des
Jets d'eau & des Repofoirs de
gazon . Je ne vous parle point
des autres baffins qui arrosent
les Jardins & les parterres. Les
eaux y font abondantes , &
font une des plus grandes
beautez de cette maiſon .
Le Maitre qui fe plaiſt à y
faire travailler tous les jours ,
faifoit faire un parterre de
gazon lors que j'y allay ; &
comme il cherche plus à
s'occuper agreablement qu'à
ey
GALANT 65
executer de grands deffeins ,
qui ruinent ceux qui les entreprennent
, & qui demandent
un temps infiny , il ſe
contente des ouvrages qu'on
fait à peu de frais , & qu'on
voit bien - toft achevez . 11
donnoit luy-même le deffein
dece Parterre , mais ce qui eft
plaifant , c'eftoit un Couvreur
de chaume qui l'executoit
avec beaucoup de delicateffe
& d'habileté. C'eft un homme
de tous métiers ; & Moliere
n'auroit pas manqué de
l'appeller un Payfan de quali
té , qui fçait tout fans avoir
May 697 .
F
66 MERCURE
jamais rien appris . Il avoir
déja fait quelques carreaux de
ce Parterre , & Mutius eftoit
plus embaraffé à luy fournir
le deffein , que luy à couper
le gazon ; mais une Niece
du Conful , qui define parfaitement
bien , l'eftant venu
voir , l'avoit tiré de peine , &
s'eftoit chargée de la conduite
de l'ouvrage.
Cette Fille , en fa maniere,
n'eft pas moins rare que le
Jardinier. Elle a beaucoup de
genie pour les ouvrages , &
une facilité ſurprenante pour
inventer des deffeins , & pour
GALANT.
61
67
les executer. Elle s'y plaift ,
elle les aime , & il fe fait en
elle une merveilleule circulation
d'efprit , fij'ole parler de
la forte , car lorfqu'on la voit
travailler , il femble qu'elle
l'ait tout entier au bout des
doigts . Elle brode , elle deffine
; c'eſt une autre Arachné
en Tapiflerie.
Quandj'arrivay , je les trouvay
tous deux une canne à la
main , qui traçoient d'aprés
leur fantaisie , diverfes deurs ,
& diverfes figures , car la Niece
excitoit le Conful , & l'un
& l'autre donnoient un mer.
201 2020
Fij
68 MERCURE
*
veilleux courage au Jardinier,
qui déja devenu habile à les
voir faire , corrigeoit quelquefois
leurs deffeins pour
jufteffe des contours , & des
compartimens. Je ne fuis pas
furpris , dis - je à Mutius , de
vous voir travailler de la forte.
Les plus grands Hommes
dans tous les ficcles ont pris
plaifir à l'Agriculture , & au
Jardinage. De noftre temps
encore , un digne Magiftrat
a greffé quatre mille pieds
d'arbres en fa Maifon de
Campagne, de la meſme main
dont il a écrit tant de beaux
GALANT 69
livres pour ne rien dire de
ces fameux Solitaires , qui ont
cultivé en même temps les
belles Lettres , les arbres &
les allées d'une retraite qu'ils
ont rendue fi celebre . Cet
exercice n'a rien de bas , &
qui foit indigne de la Royauté
même . L'on a vû des Empereurs
defcendre du Trône
pour travailler au Jardinage ,
& des Jardiniers monter fur lei
Trône pour gouverner des
Royaumes. Mutius qui eft
naturellement plaiſant, mʼinterrompir
, & montrant cet
homme dont je viens de par70
MERCURE
ler ; en voicy un , me dit il ,
qui vous écoute avec attention
, & qui me prenant pour
un autre Alexandre , croit
que je le pourrois bien faire
Roy quelque jour , comme
Abdolominus. Vous n'en ferez
peut - eftre pas un Roy ,
luy dis- je en riant , mais en
qualité de Conful vous pouvez
l'élever aux Charges de
la Republique , quand vous
l'aurez affranchi. Nous avons
bien vû des Baillis de Village ,
qui n'avoient pas meilleure
mine que luy , & il auroir bien:
autant de gravité que le Sena
GALANT. Sr
teur de cette petite Ville dont
plaifante Horace . Mais enfin ,
continuay je , les Confuls de
l'ancienne Rome , dont vous
avez le courage & la vertu ,
labouroient
la terre , & gouvernoient
la Republique.
Plufieurs Familles illuftres
avoient tiré leurs noms du
foin & de l'application qu'ils
avoient à l'agriculture. Dios
cletien abdiqua l'Empire
pour aller planter des chouxs
& fi nous remontonsau
temps de la Fable , Adonis ,
Alcinoüs , & les Hefperides ,
fe font rendus immortels par
72 MERCURE
・
là Plus connus & plus cele
bres par leurs delicieux Jardins
qué par leur naiffance &
leur Couronne , il leur a efté
plus glorieux d'avoir préfidé
au jardinage & à l'agriculture,
& d'en eltre adorez comme
les Divinitez , que d'avoir
commandé aux Pheaques , &
regné fur les peuples de Mauritanie
, sluther
Dieu-même n'a pas méprifé
cette qualité, puis qu'au com
mencement du mande ilplanta
le , Paradis torreftre , o
qui estoit un Jardin de deli
ces , où il plaçable premier
homme
GALANT: 73
hommes pour luy apprendre
que la culture de la terre n'eftoit
pas indigne de luy , &
qu'il en devoit prendre le
foin. Noftre Seigneur, le ſecond
Adam , s'apparut à la
Madeleine fous la figure d'un
Jardinier. Mais je ne m'apper.
çois pas que mes complimens
& ma Morale vous détournent
devoftre travail. J'aime
rellement à être loüé,&à vous
entendre , me répondit Mu
vias , que je ne m'apperçois
pas moy- même qu'il y a longtemps
que vous etes debout,
& que je dois mieux faire les
·May 16.97.
G
74 MERCURE
honneurs de chez moy. En
difant celail me conduifit au
logis , remettant à nous promener
aprés le dîné , car il
s'en alloit midy , & il.commençoit
à faire chaud. On
fervit peu de temps aprés avec
beaucoup de propteté , de
bon gouſt & de politefle. Ce
ne fut point un de ces repas
qu'un Ancien appelle des re
pas de promenade ; ny à la
mode des gens de Cour , où il
faut fe dépêcher. Mutius qui
eftoit de fort bonne humeur
ce jour- la , car il eſt toujours
plus trifte, ou plus gay qu'un
GALANT.
75
autre , nous fit cent contes &
cent plaifanteries . Enfin ,
Monfieur , on chanta , on but
des fantez , rien ne manqua à
la bonne chere , & je puis dire
que nous facrifiâmes folemnellement
à Cerés , à Pomone
, à Priape , à Vertumne , &
à toutes les autres Divinitez
de la Campagne & des Jar -´
dins , fans oublier le grotef
que Jardinier qui pourroit
bien prefider un jour aux Par
terres de Gazon.
Aprés le dîné, qui fut long,
comnie vous voyez , la Compagnies
qui eftoit grofle , le
Gij
76 MERCURE
partagea. Les uns le mirent
au jeu , les autres prirent le
plaifir de la promenade
. Mutius
& moy nous vifitâmes
fa
maiſon
, enfuite de quoy nous
reprîmes
le chemin du Jardin
ou , aprés plufieurs
tours d'allées
, & avoir encore confideré
le Partere de Gazon qui
s'avançoit
à chaque moment
,
car cette forte d'ouvrage
va
fort vifte , nous montames
fur la terraffe , qui merite bien
que je vous en falſe une defcription
particuliere
.
<
Je vous ay déja dit qu'elle
en double. Elle a plus de cent
GALANT:
ר ד
pas de long , fur cinquante
de large. L'allée d'embas , ou
la terraffe baffe , qui ferme le
Parterre , eft leparée de la
terraffe haute par une paliffa -
de de charmes , qui fait une
muraille de verdure la plus
agreable du monde . La terraffe
haute , d'où l'on découvre
la mer , & ces échapées
de vûës que je vous ay d'abord
fait remarquer, eft partagée
en trois grandes allées
d'ormes , de chevrefeuïl & de
Laurier-rofe , qui aboutiffent
à un grand ovale en forme
d'amphitheatre , d'où s'éleve
3
Gij
78
MERCURE
à
l'extrémité une espece de
theatre
rustique qui fait une
perſpective
à l'autre bout de
la terraffe , & tout cela orné
de gazon , d'arbustes artif
tement taillez , de ftatuës , de
vafes , & de pots de fleurs , en
fait un réduit
enchanté.
Nous choififmes ce lieu-là
pour nous repofer , mais à pei
ne commençois - je à me tranquillifer
, & à tomber dans
une douce rêverie qu'inſpire
da vue des objets
champêtres ,
que Mutius charmé des plaifirs
de la
Campagne , & tout
occupé de fon Parterre de
´GALANT.
79
gazon , m'engagea dans une
Converfation qui pour eftre
naturellene laiffa pas de m'ap
pliquer , & que vous trouve
rez peut - eſtre un peu trop
étudiée. Cependant elle fe
paffa comme je vais vous l'é
crire.
Ce que vous m'avez dir
tantoft de l'inclination des
Anciens pour le Jardinage
me revient dans l'esprit , me
dit Mutius , & me fait croire
qu'ils y ont excellé , comme
dans les autres chofes. Il eſt
vray, luy répondis - je , ils cherchoient
l'agrément auffi bien
G iiij
80
MERCURE
que l'utilité dans
l'Agricultu
re , & ils avoient foin d'embellir
leurs
Jardins , & leurs
Vergers , en les rendant fe-
&
conds ; mais ils
preferoient
toujours
en cela les beautez
naturelles à
toutes celles que
l'Art peut
inventer. Ils tâ
choient
d'aider la
nature ,
de la
perfectionner , maís ils
évitoient de la
défigurer à
force de
l'embellir.
Contens
de fes
productions où elle ſe
plaift àles faire pour la neceffité
des
hommes , ils n'y recherchoient
que
l'abondance
, & la
perfection . Dans les
GALANT.
autres chofes qu'elle fait en
fe jouant , & pourl'ornement
de la terre, ils y apportoient
quelque artifice , mais ils y
vouloient toûjours plus de
naturel que d'affectation . Ils
avoient des treilles , des berceaux
, des promenoirs & des
allées. Ils avoient auffi des
Parterres , & des Parterres de
gazon , plus que d'autres ,
comme plus naturels , & plus
conformes à l'ufage de ce
temps-là , où l'on peut dire
que l'Agriculture eftoit encore
naiffante. Je croy même
que les Romains aimoient les
82 MERCURE
Parterres de gazon, puifqu'on
ne voit encore aujourd'huy
autre chofe en Italie . Quoy
qu'il en fait , l'invention des
Parterres n'eft pas moderne.
On trouvedans Pline le cemps
propre pour hiftorier les Arbres
& les Plantes , & la maniere
de dreffer les carreaux ,
plate- bandes , & les allées.
Il a même diftingué les Jardins
de plaifance , de ceux
que nous appellons des Pota
gers , & des Legumiers ..
Cependant les Anciens
qui aimoient les Jardins rufti.
ques , s'attachoient particu
les
GALANT: 83
६ lierement à trouver des places
que la nature euft embellies
elle - même , & où il falluft
moins d'art & de travail. Les
Anciens , interrompit Mutius
, eftoient plus laborieux
que nous, & il falloit un grand
artifice , & un travail infatiga
ble , pour faire venir des pommes
dans le Jardin des Hef
perides. Je ne fuis pas hom
me à croire des Fables , continua
-t-il , cependant je ne
penſe pas que ce fuffent des
pommes comme les noftres ,
& j'aime autant dire que c'é
toient des pommes d'or , que
84 MERCURE
des citrons & des oranges ,
comme l'affurent quelquesuns.
Il eft vray , luy dis je , que
ceJardin chez les Chymiftes
eft fabuleux & allegorique .
C'est le Jardin des Philofo.
phes , & du grand oeuvre ;
mais il fe peut faire aufli que
les Peuples de cette Contrée
qui n'avoient jamais vû de
citrons & d'oranges , feur
donnérent le nom de Pommes
d'or , pour leur couleur
& leur excellence . Je ne fçay
d'où Pline avoit appris que
ces arbres precieux n'eftoient
que des Oliviers ſauvages
Lyx
GALANT. 85
qu'on voyoit encore de fon
tempsar les olives ont bien
moins de rapport à des pommes
d'or , que les citrons &
les oranges , & même que les
pommes ordinaires. Quoy
qu'il en foir , le Jardin des
Hefperides eftoit enclos d'un
bras de mer , qui ferpentant..
tout à l'entour , avoit donné
lieu aux Poëtes de feindre
qu'il eftoir gardé par un Dragan
. Il y avoit dans fon enceinte
un Temple d'Hercule,
pour nous apprendre non.
foulement l'alliance quieftoir
catre ces Princeffes & ce De86
MERCURE
my.Dieu ; mais encore que
le Jardinage & l'Agriculture
demandent un travail conti.
nuel.
L'ancienne Grece remplie
de la delicieuſe idée de fon
Tempé , forma fes Jardins für
ce Plan , & y rechercha les
mêmes beautez. Mais quelle
deſcription pourrois je vous
en faire? Sapho , la Grecque
Sapho , qui pouvoit avoir efté
fur les lieux , & en avoir vû
encore quelques veftiges ,
eftoit feule capable de les décrires
ou du moins la Sapho
Françoife , dont toutes les
GALANT. 87
Peintures font fi vives , finobles
, & fi fçavantes , l'oferoit
entreprendre , & pour nous
les reprefenter tels que nousi
nous les imaginons , elle fe
roits contrainte de nous ren4
voyer à fes belles Promena
des de Saint Cloud, & de Ver
failles. Imaginez - vous Trianon
, & vous formerez peut
eftre quelque idée des Jardins
d'Adonis , où ce jeune.
& galant Prince paffoit de fi
douces heures avec la belle
Déeffe , s'il eft vray que ce
Prince foit le même que l'Amant
de Venus ; Jardin deli
88 MERCURE
cieux , cultivé des mains de
l'Amour , de Venus , & des
Graces. L'idée m'en eft reve
nue à l'efprit quand je vous ay
vu travailler avec voftre Fils
& voftre Niece , au Parterre
de gazon. La comparaiſon eft
jolie , s'écria Mutius ; mon
Fils & ma Niéce vous en feront
compliment.Mais continuez
à nous décrire ce galant
Jardin , vous avez fi bien
commencé . Il me femble Y
voir naiſtre mille petits ' Amours
, parmy les lis & les
rofes, Les arbres & les fruits ,
les plantes & les fleurs , tour
GALANT. 89
y faifoit aimer , tout n'y reſpiroit
qu'Amours. Toutes choſesy
venoient en abondance ,
& d'un gouft plus favoureux,
& plus exquis qu'ailleurs ; car
Venus prefide particulierement
aux Jardins , & il ne fauc
pas douter qu'elle ne répatidift
fes plus douces influences
fur celuy de fon Amant.
On voyoit par tout les noms
& les chiffres de Venus &
d'Adonis , & je me les reprefente
tous deux appliquez à
les graver fur les arbres , &
fur le fable des allées . Il vous
fouvient de cette belle Dame
May 1697.
H
90 MERCURE
qui eftoit aimée d'un grand
Prince . Un jour qu'ils étoient
enfemble dans un Jardin , elle
traça avec le bout de fa can.
ne , fur la pouffiere , le nom
de ce Prince & le fien , en forme
de lacqs d'amour. Le Jardinier
qui s'en apperçut aprés
qu'ilsfe furent retirez , couvrit
foigneufement cet endroit ,
& plaça des fleurs dans toutes
les rayes , qui rendirent avec
le temps ces chiffres naturels
& durables . Cela furprit dans
la fuite fort agreablement ces
deux Amans , & le Jardinier
fir la fortune par cette gaGALANT.
91
lanterie , mais il le meritoit
bien:
Car peut on mieux qu'avec
des fleurs
Exprimer l'union
des
coeurs ,
des noms ,
Et peindre de l'amour les plus
Secrets miſteres
Par de plus tendrés caracteres?
11 eft vray , luy dis je cela
eft galamment imaginé, & vos
Vers ne le font pas moins..
Mais à propos de cette Dame
qui gravoit fur la pouffiere de
ce Jardin , vous me faites fou
venir d'une autre , quigravoite
fur le fable de la mer. Vous
2
Hij
92 MERCURE
en fçavez l'hiſtoire, mais vous
ne l'avez pas veuë en Vers de
ma façon. Les voicy . La Piece
n'eft pas longue , & il n'y
a pas longtemps que j'ay fait
ces Vers.
Climene au bord de la mer
Voulut un jour exprimer
Combien elle eftoit fidelle
Afon aimable Berger ;
Plutoft mourir que changer,
Sur le fable écrivit elle.
S
Mais à peine eut elle écrit
Cette terrible promeffe ,
Qu'il femble que par dépit
L'onde à l'effacer s'empreffe.
GALANT. 1993
Car ce perfide Element
Infenfible à la tendreffe , n
Engloutit dans un moment
Ce gage de la Maiftreſſe ,
Et tout l'espoir del Amant,
2
Alorsfaifi de douleur,
Il prévoit bien le malheur
Que ce figne luy prefage .
Du Sexe toujours trompeur.
Il connoiſt aſſezl'humeur ,
Et la mer fur le rivage
N'a rien fait , que la volage
N'ait déja fait dans fon coeur.
B
Auff , Climene interdite
De ce prompt évenement
94. MERCURE
Qui l'accufe & la dément ,
Cache bien toft par fa fuite .
La bonte de fon ferment.
Le Bergerfe defefpere ,
Il ne peut trop s'alarmer;:
Mais c'eft contre la Bergere
Qu'il doit tournerfa colere,
Et non pas contre la mer.
Il feroit à fouhaiter , dit
Mutius , aprés m'avoir fair
encore repeter ces Vers , que
pour éprouver la fincerité des
Amans , il leur arrivaſt quel .
que petite punition , quand
ils s'avifent de graver finconfiderément
leurs rêveries
amoureuſes , ou du moins qu
GALANT.
95
1
ils ne les écriviffent jamais
que fur le fable & la pouffiere
, afin que le vent & la pluye
les effaçaffent auffi- toft , &
leur en donnaffent le démenti
. Vous etes bien fevere, luy
repliquay-je , de refufer à ces
pauvres Amans cette legere
fatisfaction. Il y a même de
l'injuftice dans votre fentiment;
car il n'en eft pas de
ces fortes d'écritures, comme
des Lettres d'amour. Quand
un Amant écrit une Lettre
dans le commerce de fa paf
fion , il le fait fouvent aprés
y avoir refléchi , & alors il
96 MERCURE
3
peut feindre , tromper
, diffimuler
, c'est l'efprit
qui parle
; mais quand il écrit en révant
dan un Bois , ou fur le
bord de la mer , telle eft fa
penſée , il n'y a rien de plus
vray & deplus fincere , c'est
le coeur qui parle. J'en conviens
, repartit
Mutius , &
pour m'en tenir à la Devife,
Plutoft mourir
que changer
, de
la fidelle Amante
que vous
avez fi bien décrite
, je veux
croire que dans le moment
"elle difoit
la pure verité
, car
quand on aime , on ſe perfuade
qu'on aimera
toujours
;
mais
GALANT . 97
mais il ne faut pas y aller fi
vifte. Les Elemens même fe
révoltent contre nous , comme
vous l'avez remarqué ,
lors que nous préfumons tant
de noftre fidelité .
La pensée & l'air chagrin
avec lequel Mutius me parfoit
, me fit rire , & nous plaifantâmes
quelque temps fur
fes galanteries ordinaires ,
aprés quoy il reprit le diſcours
de cette forte.
Les Jardins d'Adonis é- •
toient charmans ; mais nonobftant
tout ce que nous en
avons dit , j'aime encore
May 1697.
1
98 MERCURE
sieux celuy des Hefperides
. Vous avez le gouft bien
intereffe , luy dis -je ; car c'eft
apparemment à caufe des
pommes d'or , mais cela n'eſt
pas d'un homme qui a le
coeur tendre comme vous.
On aime par tout , reprit Mus
tius , l'amour ne manque pas
de reduits , mais on ne trouve
pas par tout des pommes d'or
pour donner aux Belles, & en
amour elles font encore plus
neceffaires qu'en autre choſe.
Ce fentiment de Mutius redoubla
la plaifanterie , & fit
quelque tréve à un entretien
GALANT.
99
qui avoit efté jusque -là affez
ferieux. Mais l'amour du Jar.
dinage poffedoit fi fort Mutius
, qu'il nous rengagea dans
cette matiere comme auparavant.
On dit qu'Epicure eft le
premier Inventeur des Jardins
de plaifance , dis -je , & qu'il
commença à faire dreffer le
fien à Athenes , les Jardins
eftanttous fituez à la campagne
en ce temps - là , fi nous en
croyons Pline. Si les Jardins .
d'Alcinous , d'Adonis & des
Hefperides , font les plus ce
lebres chez les Poëtes ; ceux
I ij
100 MERCURE
de Semiramis , de Salufte , de
Lucullus, & de Mecenas chez
lesHiftoriens, celuy d'Epicure
eft fameux chez les Philofophes
.On peut croire que ce
Jardin étoit fagement ordon
né, Il y avoir apporté tous les
foins qu'unePhyfique experi
mentéefçaváte peut donner,
à l'agriculture . Imaginez -vous
voir Descartes en Hollande
dans fa maiſon de
campagne,
proche de la Haye , qui plan .
te des choux , & qui forme
en même temps une nouvelle
Sete de Philofophes. Il ne
fait pas moins beau voir un
GALANT: for
7
Philofophe Jardinier , qu'un
Roy , ou qu'un Empereur, &
des plantes & des arbres cultivées
par des mains fçavantes
que par des mains royales ,
Si vous avez dit tantoft que
tout infpiroit l'amour au Jardin
d'Adonis , tout infpiroic
dans celuy d'Epicure la fageffe
& la vertu . L'on y goûtoit
particulierement toute la
volupté fine & delicate dont
il faifoit profeffion . La frugalité
y regnoit parmy labor.
dance ; & comme un potage
de fanté eſt ſouvent de meilleur
gouft , & vaut mieux qu'-
I iij
102 MERCURE
une Bifque fucculente, je préfere
volontiers le Jardin de ce
Philofophe à tous les Parterres
que l'art prend tant de
peine de cultiver . C'eftoit un
Jardin de fanté , où le corps &
l'ame dans la fimplicité de
fes fruits & de fes legumes ,
trouvoit une fpirituelle & delicieufe
nourriture . UneRave ,
une Laictue cultivée de la
main d'Epicure , donnoit de
l'efprit , & avoit plus de fuc
qu'une autre. Ce Jardin eftoit
une espece de Paradis terreftre
, fi j'ofe parler ainſi , où
tous les arbres & toutes les
GALANT. 103
or
plantes eftoient des arbres ,
& des plantes de fcience , du
l'ame éclairée de la pure cernoiffance
de la nature , apprenoit
à fuivre fes mouvemen's
avec toute la difcretion & tou.
te la fimplicité qui luy eſt
propre , & que l'enfeignoit
Epicure. C'eftoit une vive
peinture de fa Morale , dont
ce Jardin faifoit leçon . Il n'y
avoit point de plante ou d'arbufte
qui ne luy fournift quelque
maxime , & qui ne fervift,
aprés de fimbole aux autres ,
pour fuir le vice , ou pour pra
tiquer la vertu. Jardin fçavant
I iiij
104 MERCURE
& moral , dont la promenade
eftoit inftructive. Mais je me
perds dans cette idée d'Epi .
cure Jardinier , & je ne fcay fi
vous me pardonnnerez cet
enthouſiaſme de Morale. Il
eſt admirable , me répondit
obligeamment Mutius.
Les anciens, continua t- il,
avoient auffi-bien que nous,
des Jardins pour le délaffement
& le plaifir , pour le recueillement
& la meditation .
Ils y foupoient fouvent en
compagnie ; ils y donnoient
des feftes domeftiques & pri
vées ; ils y tenoient des EcoGALANT.
105.
les & des Academies. Ils fi
rent même exprés de ces Jardins
ftudieux , comme celuy
d'Epicure , que vous avez fi
fpirituellement décrit. Tel
eftoit le Jardin d'Academus
aux portes d'Athenes , qui
fervit d'Ecole à une nouvelle
Secte de Philofophes , qui
porta fon nom depuis , & qui
devint fi celebre , qu'on l'a
donné à toutes les Societez
de beaux efprits qui ont paru
dans le monde. Mais ces Jar
dins de Philofophes eftoient
rêveurs & mélancoliques , &
peu de gens prendroient plai
106 MERCURE
fir aujourd'huy à s'y promener
; car ils n'avoient pas l'a .
grément & la beauté du Jardin
royal des Plantes , oùTE.
cole da Medecine de Paris
fait toutes les femaines de fi
fcavantes leçons de Botanique.
Mais enfin ils feront
toujours fameux , quand ils
n'auroient fervi qu'à inventer
tant de doctes Fables & tant
d'ingenieufes allegories . Ou
cette comparaison de Jardins'
mifterieux ne fe trouve- t elle'
pas ? Chez les Poëtes , chez
les Philofophes , chez les
Saints Peres , dans la Sainte ;
GALANT: 107
Ecriture même. Mais quittons
ces Jardins allegoriques,
où nous pourrions nous éga
rer.
Quoy que l'Antiquité nous
ait extrémement vanté fes
beaux Jardins , il faut croire
neanmoins que ce n'eftoit
rien en comparaiſon de ceux
de noftre Siecle.Ils pouvoient
l'emporter pour la fituation,
l'afpect , le folage , l'abon .
dance & la fertilité ; mais
pour la propreté , la politeffe
& la magnificence , ils eftoient
infiniment au deffous des noftres.
Tous ces Jardins fa108
MERCURE
ne
meux dont nous avons parlé,
l'auroient celé aux Jardins
des Tuilleries, de Saint Cloud
& de Verſailles. Le temps qui
détruit toutes chofes ,
pourra effacer les excellentes
&riches deſcriptions que tant
de beaux efprits en ont faites,
& la pofterité jugeant alors
fans prévention des anciens
& des modernes , reconnoiftra
que le Siecle de Louis le
Grand a furpaffé en toutes
chofes celuy d'Augufte.
Mais il faut auffi avouer,
luy dis - je , que fi nous
l'emportons fur les anciens , &
GALANT. 109 .
même fur toutes les autres
Nations pour l'agriculture &
le jardinage , noftre politeffe
eft en cela trop grande. Il ya
trop de delicateffe & d'affetation.
La Nature eft enchainée
& captive dans nos
Jardins ; prefque rien n'y
vient & n'y croift naturellement
, tout y eft placé par
machines. Ce ne font que
Terres,que canaux, eaux fleurs ,
arbuftes , tout y eft dans les
liens & en prifon . Les autres
Nations ont mieux confervé
le gouft fimple & ruftique
des anciens pour les Jardins
110 MERCURE
Ils préferent une negligence
fans mal propreté à une culture
trop recherchée ; ils veulent
que la Nature y paroiffe
feule , ou du moins que l'art
ne la furmonte pas.
1
Je ne prétens pas neanmoins
que les Anciens ayent
ëfté fi groffiers en jardinage
qu'on le l'imagine ; ils ont eu
foin d'orner & d'embellir
leurs Jardins. Un Pere de
l'Eglife , c'eft Clement d'Ale.
xandrie , m'apprend que de
Ton temps il y avoit des Jardins
propres & bien peignez
où les arbres & les plantes.
GALANT. III
y
eftoienr rangez avec ordre ,
pour divertir la veuë . Ila une
penſée fort jolie fur ce fujet .
Il dit que ces Jardins fi polis
& fi reguliers , font plus expofez
au pillage que les autres
, parce que les chofes
font plus prefentes, & qu'elles'offrent
d'elles- mêmes fous
la main , aulieu que dans les
autres elles font plus cachées,
& ne ſe trouvent pas fi facile.
ment . Il n'y a que les curieux
qui les démeſſent , & qui en
faffent leur profit . Enfin chaque
Nation a fon gouft pour
les Jardins & les Parterres.
112 MERCURE
Quelques Peuples les con
fondent , d'autres les partagent
. On voit en cela le gouft
des Juifs dans le Cantique des
Cantiques . Le Jardin de l'Epoux
, qui eft à la lettre, celuy
de Salomon , eft tantoft un
Parterre agreable , tantoft un
Verger delicieux , & tantoft
une Vigne plantureufe. C'eft
un mélange confus d'arbres,
de fleurs , & de plantes aromatiques.
Quelques - uns ai
ment le boüis dans les Parterres,
la broderie & les compartimens
, les bordures & les
platebandes ; d'autres le fim
GALANT. 113
ple gazon & les fleurs naturelles.
Les uns aiment les
Treilles & les Berceaux
, les
autres les Bofquets & les paliffades.
Les uns aiment les
grands arbres , les autres les
arbres nains. Les uns les veulent
en efpalier , les autres en
éventail & en buiffon . Les uns
ne font curieux que de fleurs
rares , les autres que de legumes
étrangers , de choux de
Siam , & d'oeillets d'Inde...
Cette diverfité paroift auffi »
dans la fituation des Jardins,
Les uns les veulent en terraf
fes , les autres de plein pied.
May 1697.
K
114 MERCURE
Les uns les placent devant ,
les autres derriere la maiſon ,
Pline veut qu'ils foient proche
de la maifon , & d'une
Riviere , ou de quelque fontaine.
Cela me fait remarquer
la maniere de bâtir d'à prefent
, & de faire des Jardins ,
fur tout chez les particuliers.
J'admire la mode de nos Architectes
, qui fous prétexte
de regularité, ou plûtoft manque
d'invention , font toutes
les maifons femblables , & fur
un même modele . A la campagne
, auffi bien qu'à la Ville ,
par tout, un efcalier au milieu
GALANT. 115
du baftiment , & deux ailesäux
coftez ; par tout un grand jardin
quarré , comme s'il n'y
avoit point d'autre forme &
d'autre fimetrie dans l'Archi
tecture , qui fuft plus agreable
& plus commode . Mais
laiffons les appartemens , &
venons au jardin quarré Jede
mande un peu quel agrément
& quelle beauté on trouve
dans cette figure ? Un jardin
de plein pied eſt, dit- on , plas
aifé pour la promenade ; mais
pour entre long & partagé, encft
il moins de plein pied
La campagne nouspapalit .
Kij
116 MERCURE
belle que par fes irregularitez
, il faut toujours du haut
& du bas pour former les
les veuës & les charmantes
perſpectives. Un jar
din fait aux champs ou à la
Ville luy doit reffembler en
quelque façon , & nous la reprefenter
en petit, Il eft vray
qu'à la Ville on n'eft pas malftre
de la place; mais à la campagne
j'aime les grands jardins
, compofez de differentes
pieces, qui n'expofent pas
feurs beautez tout d'un coup,
comme le jardin quarré; mais
qui les dévelopen opcu à pu
GALANT. 117
rencheriffant toujours les u
nes fur les autres , & dont le
tout enſemble fait aux yeux
un admirable & furprenant
effet. J'aime la l'inégalité , la
diverfité & le changement , &
que mes yeux ne foient pas
raffafiez tout d'un coup, mais .
qu'ils foient frapez agreable
ment de temps en temps par
quelque objet nouveau . C'eft
pourquoy les jardins mêlez ,
qui tiennent du Potager & du
Parterre , où les feurs font ?
confonduës avec les plantes
& les legumes , me déplai
fent . La belle chofe de voir
118 MERCUR E
un quarré de choux entouré
de boüis & de platebandes. Il
faut avoir le go ft bien groffier
& de Village . Vous avez
évité ce defaut en mettant
voftre Legumier à remotis , &
dans un lieu où il ne gaſte
point votre terraffe , & voftre
Parterre , qui avec les autres
promencis qui l'environnent
, fait cette belle diverfité
que je demande dans les
jardins. Je n'aime point enfin
à eftre renfermé dans un jar .
din comme dans une chambre
, & que mes cours d'allées
foienttous mefurez , de quel
GALANT. 119
que
cofté que je me promene.
Je me plais à fuir dans un
fentier écarté , à me repoſer
de diſtance en diſtance , & à
trouver quelque chofe qui
m'arrefte. Je ne voudrois non
plus monter fur le toit des
maiſons , & me promener
dans les nuës. Tous les jardins
de l'Afie , de l'Afrique , &
generalement de tous les pays
chauds , font fufpendus en
l'air , fur des pilotis , ou fur
le toit des maifons , afin de
les tenir plus fraifchement ,
& d'en recevoir la rofée , cat,
il y pleut rarement, & les eaux,
120 MERCURE
n'y font pas communes . Ces
jardins font chargez de
grands arbres , qui produi .
fent du fruit en abondance ;
mais à proprement parler ,
ce ne font que de grandes
Serres pour élever des arbres
& des plantes . On y va le foir
prendre le frais , mais affis , &
non pas en promenade .
Les Anciens , die Mutins
qui m'avoit écouté avec beau
coup d'attention , eftimoient
fort ces jardins fufpendus au
haut des maifons . Il y en avoit
un grand nombre à Rome ,
& meme de ces petits jardins
portatifs
GALANT. 121
portatifs dans les Serres , dont
ils paroient leurs Balcons &
leurs feneftres ; de maniere
que Pline dit , qu'il ſembloit
qu'on eftoit dans les champs
quand on alloit par lesruës .
Ces jardins fufpendus ne ſeroient
pas bons en ce pays,
où les vents font frequens &
furieux; ils y cauferoient plus
de defordre & de changement
qu'à celuy de Marcellus , dont
parle Pline. Il dit que ce verger
, qui eftoit planté d'oli
viers , fut tranfporté en ſon
entier , & tout comme il eftoit,
de l'autre cofté du chemin
May 1697.
L
122 MERCURE
public , où il eftoit fitué dans
l'Abruzze
, d'où la terre luy
ceda laplace, & alla prendre
la
fienne , étrange
effet de quel
que Ouragan
, que je laiffe à la
bonné
foy de cet Auteur
.
Les jardins
de Semiramis
,
que quelques
-uns attribuent
à Cyrus , eftoient
élevez
en
l'air fur quatre
colomnes
,
qui contenoient
l'eſpace
de
quatre
journaux
de terre ,
chargez
d'arbres
fruitiers
de
• cinquante
pieds de haut ; ce
qui faifoit paroistre
de loin
ces jaudins , comme
une foreſt
plantée
fur une montagne
,
GALANT. 123
L'Hiftoire les compte pour
une merveille
, mais je n'y
trouve rien d'admirable
que
leur ftructure. La Fable , qui
a le don de groffir & d'embel
lir les objets , nous vante les
jardins
d'Alcinoüs. Cependant
ce qu'elle en dit nous
les rend
aujourd'huy
méprifables
, quoy qu'on foit fi prévenu
en faveur des Anciens .
Voyez la defcription
qu'en
fait Homere
; rien n'eſt
plus fimple & plus naturel ;
ce ne font que quelques arpens
de terre bien culti
vez & bien arrofez ; mais
Lij
34 MERCURE
es jardins de Lucullus nous
donnent une autre idée de
l'Agriculture des Anciens ,
& nous font voir comme elle
s'estoit perfectionnée à Rome
dés ce temps - là . C'eftoit
comme les Tuilleries à Pariss
la Cour & la Ville y alloient
en foule à la promenade dans
les beaux jours. Ce grand
homme , auffi illuftre dans fa
retraite que dans le gouver
nement de la Republique , &
dans le commandement des
Armées , joignit ces jardins
delicieux & enchantez , aux
fuperbes Edifices qu'il fit
GALANT. 125
"
conftruire. Il fit percer des
montagnes , & conduire la
Mer par de longs canaux
pour l'ornement & la commodité
de les jardins & de fes
maiſons. Imaginez -vous voir
feu Monfieur le Prince dans
fa belle maiſon de Chantilly.
Si Theophile revenoit au
monde , il ne reconnoiftroit
plus la maifon de Silvie , & il
auroit honte de la peinture
qu'il en a faite .
Les jardins de Salufte fur
le mont Quirinal , furent encore
celebres à Rome pendant
la Republique ; mais
Liij
126 MERCURE
.3
fous le regne d'Augufte , &
durant l'Empire les jardins de
Mecenas furent un lieu de
delices pour les Romains . Ce
digne Favory , fi éclairé , fi
poli , fi delicat en toutes chofes
, y avoit recherché tout
ce que l'art & la Narure ont
de plus rare & de plus exquis.
Onn yy voyoit tout ce que l'Agriculture
eft capable de produire
pour flater la veuë , le
gouft, & l'odorat, trois de nos
Tens, qui dans un beau jardin
doivent eftre également fatisfaits
, & qui l'eftoient d'une
maniere excellente dans les
GALANT. 127
jardinde Mecenas . Ajoûtez
à cela des veues , des perfpectives
, des reduits , dont l'ingenieufe
& delicate ordonnance
eftoit fi propre à diffiper
, ou à entretenir la rê ,
verie , felon l'humeur où
l'on vouloit eftre , lieux admirables
pour chaffer la mélancolie
, pour imprimer de
tendres fentimens , pour faire
naiftre de belles pensées ; enfin
pour cultiver l'amour , &
la Philofophie , car c'eſt en
cela que confiftoir particu
lierement la beauté des jardins
de Mecenas ; & ce qui
"Liiij
128 MERCURE
fait que je les préfere à tousles
autres dont nous avons parlé .
Ils fe fentoient de l'efprit du
Maiftre , qui eftoit un parfait
Courtisan , & un agreable
Philoſophe. La Vigne Pamphile
, la Vigne Borghese ,
Frefcati , Belveder , peuvent à
peine nous les reprefenter.
Il y a dans le jardinage ,
auffi- bien que dans les Baſtimens
, un certain gouſt fin &
delicat , dont tous les hommes
ne font pas capables , &
qui fe trouve rarement dans
les plus beaux Palais. Mais je
m'érige icy un peu trop en
GALANT. 129
Connoiffeur , & vous m'allez
faire paffer pour un Maiſtre
Jardinier. Je vous affure , luy
dis-je ,» que vous n'en devez
guere à la Quintinie & au
Noftre; & je ne doute point
que dans la pratique vous ne
poffediez tout leur art à fond.
Mais il fe fait tard , & il ne
me refte du jour que pour
m'en retourner chez moy
En diſant cela je me levay , &
pris congé de Mutius , nonobftant
tous les efforts qu '
il put faire pour m'arre
fter jufqu'au lendemain . Je
fus fi content de cette pro
ط ب
130 MERCURE
menade , que je refolus de
vous en faire une fidelle Re.
lation . Je fçay que vous ai
mez le jardinage , & les plaifirs
de la campagne , & que
vous prenez un peu de part à
la fanté & au divertiffement
de voſtre Philofophe
, qui
n'a point d'autre paffion que
celle de vous plaire , & de vous
"fervir. Je fuis , &c.
DE GAZON.
A MONSIEUR D. L. R.
Pa
Our me délaffer l'efprit
d'une laborieufe étude
qui m'occupe prefentement ,
j'allay me promener à la Cam
pagne un de ces beaux jours
du mois de Mars , qui ont
fait l'agreable prelude du
Printemps de cette année!
Je choifis pour cela la belle
Maiſon du Conful Mutius.
Vous voudrez bien , Mon;
"
$8 MERCURE
fieur , que je vous en parle
fous ce nom , quand ce ne
feroit que pour donner un
petit air de Roman à cette
Promenade auffi bien ne
pourriez vous jamais croire
le recit que je vais vous en
faire , quoy qu'il n'y ait rien
de plus veritable.
!
:
Cette maiſon a des dehors
admirables , & la terre & la
mer y font un coup d'oeil
furprenant. Elle meriteroit
avec juſtice , & fans hyperbole
, cette infcription qu'un
bel efprit a faite pour Verfailles..
A
GALANT.
59
Cedant his Theffalia Tempe.i
En voyant ces lieux on peut croire,
Sans en eftre trompé,
& Tout ce que la Fable l'Hiftoire
Nous ont dit de Tempé.
En effet cette infcription luy
convient naturellement. Ver.
failles eft un lieu enchanté ,
où l'art & la magnificence
font regner la nature . Cette
maiſon eft un lieu delicieux ,
où il femble qu'elle a choifi
fa demeure ; & pour y répandre
elle-même les liberalitez ..
On n'y voit que des beautez
naturelles , qui la rendent plus
agreable que magnifique , du
60 MERCURE
moins de cette magnificence
que la vanité & le luxe des
hommes ont inventée , & qui
furcharge & accable la natu
re , au lieu de l'aider & de
l'embellir.
Il eft vray qu'il y aune magnificence
naturelle , qui furpaffe
quelquefois tout ce que
les Rois peuvent faire de plus
grand & de plus fuperbe . Elle
fe rencontre dans les bois ,
dans les eaux , dans les plaines,
dans les
montagnes
, fans
parler des beautez que la mer,
toute terrible qu'elle eft , apporte
aux lieux qu'elle enviGALANT.
61
ronne. Toutes ces chofes qui
.produisent les belles veuës ,
l'agrément & l'abondance
dans la campagne , fe trou
vent icy naturellement , & fi
bien difpofées, qu'elles y produifent
de charmans effets ,
que tout l'art des hommes
n'eft point capable d'égaler .
Tel eftoit le delicieux Tempé,
ce Jardin de la Grece ,
comme la Touraine eft le
Jardin de la France. Telle eft
la charmante maiſon dont je
parle, digne d'avoir placedans
Cyrus ou dans Clelie , & que
l'illuftre Sapho de nôtre fie,
62 MERCURE
cle en euft fait la defcription ,
comme fon Frere a fait dans.
l'Almahide , celle du Cha.
fteau de Pirou qui en eft cout
proche.
La propreté & la politeffe
des dedans répond aux beau
tez des dehors , & on paffe
fous des plafonds & des lambris
dorez, que je ne m'amule
point à vous décrire , puis
que je ne cherche qu'à me
promener , pour aller dans des
•Jardins & des parterres embellis
de fleurs , & de boüis en
compartimens de broderie ,
ou de pieces coupées , en
GALANT 63
1
forte qu'il femble que le
Jardinier ait voulu difputer
du prix avec le Tapiffier , le
Peintre & le Brodeur. Le celebre
le Noftre en approuve.
roit les deffeins , tant la broderie
en eft fine , les volutes
legeres , & les contours des
Rinceaux bien concertez.
Tout y eft galant , tout y eft
extraordinaire. Une Terraffe
admirable & à double étage,
regne d'un coſté , d'où l'on
découvre la plus bdlle veuë
du monde. De l'autre eft une
grande allée de Cyprés , d'où
l'on entre dans de longs pro64
MERCURE
menoirs détournez , qui font
prefque tout le tour de la mai
fon , & dans lefquels on trouve
de diftance en diſtance des
Jets d'eau & des Repofoirs de
gazon . Je ne vous parle point
des autres baffins qui arrosent
les Jardins & les parterres. Les
eaux y font abondantes , &
font une des plus grandes
beautez de cette maiſon .
Le Maitre qui fe plaiſt à y
faire travailler tous les jours ,
faifoit faire un parterre de
gazon lors que j'y allay ; &
comme il cherche plus à
s'occuper agreablement qu'à
ey
GALANT 65
executer de grands deffeins ,
qui ruinent ceux qui les entreprennent
, & qui demandent
un temps infiny , il ſe
contente des ouvrages qu'on
fait à peu de frais , & qu'on
voit bien - toft achevez . 11
donnoit luy-même le deffein
dece Parterre , mais ce qui eft
plaifant , c'eftoit un Couvreur
de chaume qui l'executoit
avec beaucoup de delicateffe
& d'habileté. C'eft un homme
de tous métiers ; & Moliere
n'auroit pas manqué de
l'appeller un Payfan de quali
té , qui fçait tout fans avoir
May 697 .
F
66 MERCURE
jamais rien appris . Il avoir
déja fait quelques carreaux de
ce Parterre , & Mutius eftoit
plus embaraffé à luy fournir
le deffein , que luy à couper
le gazon ; mais une Niece
du Conful , qui define parfaitement
bien , l'eftant venu
voir , l'avoit tiré de peine , &
s'eftoit chargée de la conduite
de l'ouvrage.
Cette Fille , en fa maniere,
n'eft pas moins rare que le
Jardinier. Elle a beaucoup de
genie pour les ouvrages , &
une facilité ſurprenante pour
inventer des deffeins , & pour
GALANT.
61
67
les executer. Elle s'y plaift ,
elle les aime , & il fe fait en
elle une merveilleule circulation
d'efprit , fij'ole parler de
la forte , car lorfqu'on la voit
travailler , il femble qu'elle
l'ait tout entier au bout des
doigts . Elle brode , elle deffine
; c'eſt une autre Arachné
en Tapiflerie.
Quandj'arrivay , je les trouvay
tous deux une canne à la
main , qui traçoient d'aprés
leur fantaisie , diverfes deurs ,
& diverfes figures , car la Niece
excitoit le Conful , & l'un
& l'autre donnoient un mer.
201 2020
Fij
68 MERCURE
*
veilleux courage au Jardinier,
qui déja devenu habile à les
voir faire , corrigeoit quelquefois
leurs deffeins pour
jufteffe des contours , & des
compartimens. Je ne fuis pas
furpris , dis - je à Mutius , de
vous voir travailler de la forte.
Les plus grands Hommes
dans tous les ficcles ont pris
plaifir à l'Agriculture , & au
Jardinage. De noftre temps
encore , un digne Magiftrat
a greffé quatre mille pieds
d'arbres en fa Maifon de
Campagne, de la meſme main
dont il a écrit tant de beaux
GALANT 69
livres pour ne rien dire de
ces fameux Solitaires , qui ont
cultivé en même temps les
belles Lettres , les arbres &
les allées d'une retraite qu'ils
ont rendue fi celebre . Cet
exercice n'a rien de bas , &
qui foit indigne de la Royauté
même . L'on a vû des Empereurs
defcendre du Trône
pour travailler au Jardinage ,
& des Jardiniers monter fur lei
Trône pour gouverner des
Royaumes. Mutius qui eft
naturellement plaiſant, mʼinterrompir
, & montrant cet
homme dont je viens de par70
MERCURE
ler ; en voicy un , me dit il ,
qui vous écoute avec attention
, & qui me prenant pour
un autre Alexandre , croit
que je le pourrois bien faire
Roy quelque jour , comme
Abdolominus. Vous n'en ferez
peut - eftre pas un Roy ,
luy dis- je en riant , mais en
qualité de Conful vous pouvez
l'élever aux Charges de
la Republique , quand vous
l'aurez affranchi. Nous avons
bien vû des Baillis de Village ,
qui n'avoient pas meilleure
mine que luy , & il auroir bien:
autant de gravité que le Sena
GALANT. Sr
teur de cette petite Ville dont
plaifante Horace . Mais enfin ,
continuay je , les Confuls de
l'ancienne Rome , dont vous
avez le courage & la vertu ,
labouroient
la terre , & gouvernoient
la Republique.
Plufieurs Familles illuftres
avoient tiré leurs noms du
foin & de l'application qu'ils
avoient à l'agriculture. Dios
cletien abdiqua l'Empire
pour aller planter des chouxs
& fi nous remontonsau
temps de la Fable , Adonis ,
Alcinoüs , & les Hefperides ,
fe font rendus immortels par
72 MERCURE
・
là Plus connus & plus cele
bres par leurs delicieux Jardins
qué par leur naiffance &
leur Couronne , il leur a efté
plus glorieux d'avoir préfidé
au jardinage & à l'agriculture,
& d'en eltre adorez comme
les Divinitez , que d'avoir
commandé aux Pheaques , &
regné fur les peuples de Mauritanie
, sluther
Dieu-même n'a pas méprifé
cette qualité, puis qu'au com
mencement du mande ilplanta
le , Paradis torreftre , o
qui estoit un Jardin de deli
ces , où il plaçable premier
homme
GALANT: 73
hommes pour luy apprendre
que la culture de la terre n'eftoit
pas indigne de luy , &
qu'il en devoit prendre le
foin. Noftre Seigneur, le ſecond
Adam , s'apparut à la
Madeleine fous la figure d'un
Jardinier. Mais je ne m'apper.
çois pas que mes complimens
& ma Morale vous détournent
devoftre travail. J'aime
rellement à être loüé,&à vous
entendre , me répondit Mu
vias , que je ne m'apperçois
pas moy- même qu'il y a longtemps
que vous etes debout,
& que je dois mieux faire les
·May 16.97.
G
74 MERCURE
honneurs de chez moy. En
difant celail me conduifit au
logis , remettant à nous promener
aprés le dîné , car il
s'en alloit midy , & il.commençoit
à faire chaud. On
fervit peu de temps aprés avec
beaucoup de propteté , de
bon gouſt & de politefle. Ce
ne fut point un de ces repas
qu'un Ancien appelle des re
pas de promenade ; ny à la
mode des gens de Cour , où il
faut fe dépêcher. Mutius qui
eftoit de fort bonne humeur
ce jour- la , car il eſt toujours
plus trifte, ou plus gay qu'un
GALANT.
75
autre , nous fit cent contes &
cent plaifanteries . Enfin ,
Monfieur , on chanta , on but
des fantez , rien ne manqua à
la bonne chere , & je puis dire
que nous facrifiâmes folemnellement
à Cerés , à Pomone
, à Priape , à Vertumne , &
à toutes les autres Divinitez
de la Campagne & des Jar -´
dins , fans oublier le grotef
que Jardinier qui pourroit
bien prefider un jour aux Par
terres de Gazon.
Aprés le dîné, qui fut long,
comnie vous voyez , la Compagnies
qui eftoit grofle , le
Gij
76 MERCURE
partagea. Les uns le mirent
au jeu , les autres prirent le
plaifir de la promenade
. Mutius
& moy nous vifitâmes
fa
maiſon
, enfuite de quoy nous
reprîmes
le chemin du Jardin
ou , aprés plufieurs
tours d'allées
, & avoir encore confideré
le Partere de Gazon qui
s'avançoit
à chaque moment
,
car cette forte d'ouvrage
va
fort vifte , nous montames
fur la terraffe , qui merite bien
que je vous en falſe une defcription
particuliere
.
<
Je vous ay déja dit qu'elle
en double. Elle a plus de cent
GALANT:
ר ד
pas de long , fur cinquante
de large. L'allée d'embas , ou
la terraffe baffe , qui ferme le
Parterre , eft leparée de la
terraffe haute par une paliffa -
de de charmes , qui fait une
muraille de verdure la plus
agreable du monde . La terraffe
haute , d'où l'on découvre
la mer , & ces échapées
de vûës que je vous ay d'abord
fait remarquer, eft partagée
en trois grandes allées
d'ormes , de chevrefeuïl & de
Laurier-rofe , qui aboutiffent
à un grand ovale en forme
d'amphitheatre , d'où s'éleve
3
Gij
78
MERCURE
à
l'extrémité une espece de
theatre
rustique qui fait une
perſpective
à l'autre bout de
la terraffe , & tout cela orné
de gazon , d'arbustes artif
tement taillez , de ftatuës , de
vafes , & de pots de fleurs , en
fait un réduit
enchanté.
Nous choififmes ce lieu-là
pour nous repofer , mais à pei
ne commençois - je à me tranquillifer
, & à tomber dans
une douce rêverie qu'inſpire
da vue des objets
champêtres ,
que Mutius charmé des plaifirs
de la
Campagne , & tout
occupé de fon Parterre de
´GALANT.
79
gazon , m'engagea dans une
Converfation qui pour eftre
naturellene laiffa pas de m'ap
pliquer , & que vous trouve
rez peut - eſtre un peu trop
étudiée. Cependant elle fe
paffa comme je vais vous l'é
crire.
Ce que vous m'avez dir
tantoft de l'inclination des
Anciens pour le Jardinage
me revient dans l'esprit , me
dit Mutius , & me fait croire
qu'ils y ont excellé , comme
dans les autres chofes. Il eſt
vray, luy répondis - je , ils cherchoient
l'agrément auffi bien
G iiij
80
MERCURE
que l'utilité dans
l'Agricultu
re , & ils avoient foin d'embellir
leurs
Jardins , & leurs
Vergers , en les rendant fe-
&
conds ; mais ils
preferoient
toujours
en cela les beautez
naturelles à
toutes celles que
l'Art peut
inventer. Ils tâ
choient
d'aider la
nature ,
de la
perfectionner , maís ils
évitoient de la
défigurer à
force de
l'embellir.
Contens
de fes
productions où elle ſe
plaift àles faire pour la neceffité
des
hommes , ils n'y recherchoient
que
l'abondance
, & la
perfection . Dans les
GALANT.
autres chofes qu'elle fait en
fe jouant , & pourl'ornement
de la terre, ils y apportoient
quelque artifice , mais ils y
vouloient toûjours plus de
naturel que d'affectation . Ils
avoient des treilles , des berceaux
, des promenoirs & des
allées. Ils avoient auffi des
Parterres , & des Parterres de
gazon , plus que d'autres ,
comme plus naturels , & plus
conformes à l'ufage de ce
temps-là , où l'on peut dire
que l'Agriculture eftoit encore
naiffante. Je croy même
que les Romains aimoient les
82 MERCURE
Parterres de gazon, puifqu'on
ne voit encore aujourd'huy
autre chofe en Italie . Quoy
qu'il en fait , l'invention des
Parterres n'eft pas moderne.
On trouvedans Pline le cemps
propre pour hiftorier les Arbres
& les Plantes , & la maniere
de dreffer les carreaux ,
plate- bandes , & les allées.
Il a même diftingué les Jardins
de plaifance , de ceux
que nous appellons des Pota
gers , & des Legumiers ..
Cependant les Anciens
qui aimoient les Jardins rufti.
ques , s'attachoient particu
les
GALANT: 83
६ lierement à trouver des places
que la nature euft embellies
elle - même , & où il falluft
moins d'art & de travail. Les
Anciens , interrompit Mutius
, eftoient plus laborieux
que nous, & il falloit un grand
artifice , & un travail infatiga
ble , pour faire venir des pommes
dans le Jardin des Hef
perides. Je ne fuis pas hom
me à croire des Fables , continua
-t-il , cependant je ne
penſe pas que ce fuffent des
pommes comme les noftres ,
& j'aime autant dire que c'é
toient des pommes d'or , que
84 MERCURE
des citrons & des oranges ,
comme l'affurent quelquesuns.
Il eft vray , luy dis je , que
ceJardin chez les Chymiftes
eft fabuleux & allegorique .
C'est le Jardin des Philofo.
phes , & du grand oeuvre ;
mais il fe peut faire aufli que
les Peuples de cette Contrée
qui n'avoient jamais vû de
citrons & d'oranges , feur
donnérent le nom de Pommes
d'or , pour leur couleur
& leur excellence . Je ne fçay
d'où Pline avoit appris que
ces arbres precieux n'eftoient
que des Oliviers ſauvages
Lyx
GALANT. 85
qu'on voyoit encore de fon
tempsar les olives ont bien
moins de rapport à des pommes
d'or , que les citrons &
les oranges , & même que les
pommes ordinaires. Quoy
qu'il en foir , le Jardin des
Hefperides eftoit enclos d'un
bras de mer , qui ferpentant..
tout à l'entour , avoit donné
lieu aux Poëtes de feindre
qu'il eftoir gardé par un Dragan
. Il y avoit dans fon enceinte
un Temple d'Hercule,
pour nous apprendre non.
foulement l'alliance quieftoir
catre ces Princeffes & ce De86
MERCURE
my.Dieu ; mais encore que
le Jardinage & l'Agriculture
demandent un travail conti.
nuel.
L'ancienne Grece remplie
de la delicieuſe idée de fon
Tempé , forma fes Jardins für
ce Plan , & y rechercha les
mêmes beautez. Mais quelle
deſcription pourrois je vous
en faire? Sapho , la Grecque
Sapho , qui pouvoit avoir efté
fur les lieux , & en avoir vû
encore quelques veftiges ,
eftoit feule capable de les décrires
ou du moins la Sapho
Françoife , dont toutes les
GALANT. 87
Peintures font fi vives , finobles
, & fi fçavantes , l'oferoit
entreprendre , & pour nous
les reprefenter tels que nousi
nous les imaginons , elle fe
roits contrainte de nous ren4
voyer à fes belles Promena
des de Saint Cloud, & de Ver
failles. Imaginez - vous Trianon
, & vous formerez peut
eftre quelque idée des Jardins
d'Adonis , où ce jeune.
& galant Prince paffoit de fi
douces heures avec la belle
Déeffe , s'il eft vray que ce
Prince foit le même que l'Amant
de Venus ; Jardin deli
88 MERCURE
cieux , cultivé des mains de
l'Amour , de Venus , & des
Graces. L'idée m'en eft reve
nue à l'efprit quand je vous ay
vu travailler avec voftre Fils
& voftre Niece , au Parterre
de gazon. La comparaiſon eft
jolie , s'écria Mutius ; mon
Fils & ma Niéce vous en feront
compliment.Mais continuez
à nous décrire ce galant
Jardin , vous avez fi bien
commencé . Il me femble Y
voir naiſtre mille petits ' Amours
, parmy les lis & les
rofes, Les arbres & les fruits ,
les plantes & les fleurs , tour
GALANT. 89
y faifoit aimer , tout n'y reſpiroit
qu'Amours. Toutes choſesy
venoient en abondance ,
& d'un gouft plus favoureux,
& plus exquis qu'ailleurs ; car
Venus prefide particulierement
aux Jardins , & il ne fauc
pas douter qu'elle ne répatidift
fes plus douces influences
fur celuy de fon Amant.
On voyoit par tout les noms
& les chiffres de Venus &
d'Adonis , & je me les reprefente
tous deux appliquez à
les graver fur les arbres , &
fur le fable des allées . Il vous
fouvient de cette belle Dame
May 1697.
H
90 MERCURE
qui eftoit aimée d'un grand
Prince . Un jour qu'ils étoient
enfemble dans un Jardin , elle
traça avec le bout de fa can.
ne , fur la pouffiere , le nom
de ce Prince & le fien , en forme
de lacqs d'amour. Le Jardinier
qui s'en apperçut aprés
qu'ilsfe furent retirez , couvrit
foigneufement cet endroit ,
& plaça des fleurs dans toutes
les rayes , qui rendirent avec
le temps ces chiffres naturels
& durables . Cela furprit dans
la fuite fort agreablement ces
deux Amans , & le Jardinier
fir la fortune par cette gaGALANT.
91
lanterie , mais il le meritoit
bien:
Car peut on mieux qu'avec
des fleurs
Exprimer l'union
des
coeurs ,
des noms ,
Et peindre de l'amour les plus
Secrets miſteres
Par de plus tendrés caracteres?
11 eft vray , luy dis je cela
eft galamment imaginé, & vos
Vers ne le font pas moins..
Mais à propos de cette Dame
qui gravoit fur la pouffiere de
ce Jardin , vous me faites fou
venir d'une autre , quigravoite
fur le fable de la mer. Vous
2
Hij
92 MERCURE
en fçavez l'hiſtoire, mais vous
ne l'avez pas veuë en Vers de
ma façon. Les voicy . La Piece
n'eft pas longue , & il n'y
a pas longtemps que j'ay fait
ces Vers.
Climene au bord de la mer
Voulut un jour exprimer
Combien elle eftoit fidelle
Afon aimable Berger ;
Plutoft mourir que changer,
Sur le fable écrivit elle.
S
Mais à peine eut elle écrit
Cette terrible promeffe ,
Qu'il femble que par dépit
L'onde à l'effacer s'empreffe.
GALANT. 1993
Car ce perfide Element
Infenfible à la tendreffe , n
Engloutit dans un moment
Ce gage de la Maiftreſſe ,
Et tout l'espoir del Amant,
2
Alorsfaifi de douleur,
Il prévoit bien le malheur
Que ce figne luy prefage .
Du Sexe toujours trompeur.
Il connoiſt aſſezl'humeur ,
Et la mer fur le rivage
N'a rien fait , que la volage
N'ait déja fait dans fon coeur.
B
Auff , Climene interdite
De ce prompt évenement
94. MERCURE
Qui l'accufe & la dément ,
Cache bien toft par fa fuite .
La bonte de fon ferment.
Le Bergerfe defefpere ,
Il ne peut trop s'alarmer;:
Mais c'eft contre la Bergere
Qu'il doit tournerfa colere,
Et non pas contre la mer.
Il feroit à fouhaiter , dit
Mutius , aprés m'avoir fair
encore repeter ces Vers , que
pour éprouver la fincerité des
Amans , il leur arrivaſt quel .
que petite punition , quand
ils s'avifent de graver finconfiderément
leurs rêveries
amoureuſes , ou du moins qu
GALANT.
95
1
ils ne les écriviffent jamais
que fur le fable & la pouffiere
, afin que le vent & la pluye
les effaçaffent auffi- toft , &
leur en donnaffent le démenti
. Vous etes bien fevere, luy
repliquay-je , de refufer à ces
pauvres Amans cette legere
fatisfaction. Il y a même de
l'injuftice dans votre fentiment;
car il n'en eft pas de
ces fortes d'écritures, comme
des Lettres d'amour. Quand
un Amant écrit une Lettre
dans le commerce de fa paf
fion , il le fait fouvent aprés
y avoir refléchi , & alors il
96 MERCURE
3
peut feindre , tromper
, diffimuler
, c'est l'efprit
qui parle
; mais quand il écrit en révant
dan un Bois , ou fur le
bord de la mer , telle eft fa
penſée , il n'y a rien de plus
vray & deplus fincere , c'est
le coeur qui parle. J'en conviens
, repartit
Mutius , &
pour m'en tenir à la Devife,
Plutoft mourir
que changer
, de
la fidelle Amante
que vous
avez fi bien décrite
, je veux
croire que dans le moment
"elle difoit
la pure verité
, car
quand on aime , on ſe perfuade
qu'on aimera
toujours
;
mais
GALANT . 97
mais il ne faut pas y aller fi
vifte. Les Elemens même fe
révoltent contre nous , comme
vous l'avez remarqué ,
lors que nous préfumons tant
de noftre fidelité .
La pensée & l'air chagrin
avec lequel Mutius me parfoit
, me fit rire , & nous plaifantâmes
quelque temps fur
fes galanteries ordinaires ,
aprés quoy il reprit le diſcours
de cette forte.
Les Jardins d'Adonis é- •
toient charmans ; mais nonobftant
tout ce que nous en
avons dit , j'aime encore
May 1697.
1
98 MERCURE
sieux celuy des Hefperides
. Vous avez le gouft bien
intereffe , luy dis -je ; car c'eft
apparemment à caufe des
pommes d'or , mais cela n'eſt
pas d'un homme qui a le
coeur tendre comme vous.
On aime par tout , reprit Mus
tius , l'amour ne manque pas
de reduits , mais on ne trouve
pas par tout des pommes d'or
pour donner aux Belles, & en
amour elles font encore plus
neceffaires qu'en autre choſe.
Ce fentiment de Mutius redoubla
la plaifanterie , & fit
quelque tréve à un entretien
GALANT.
99
qui avoit efté jusque -là affez
ferieux. Mais l'amour du Jar.
dinage poffedoit fi fort Mutius
, qu'il nous rengagea dans
cette matiere comme auparavant.
On dit qu'Epicure eft le
premier Inventeur des Jardins
de plaifance , dis -je , & qu'il
commença à faire dreffer le
fien à Athenes , les Jardins
eftanttous fituez à la campagne
en ce temps - là , fi nous en
croyons Pline. Si les Jardins .
d'Alcinous , d'Adonis & des
Hefperides , font les plus ce
lebres chez les Poëtes ; ceux
I ij
100 MERCURE
de Semiramis , de Salufte , de
Lucullus, & de Mecenas chez
lesHiftoriens, celuy d'Epicure
eft fameux chez les Philofophes
.On peut croire que ce
Jardin étoit fagement ordon
né, Il y avoir apporté tous les
foins qu'unePhyfique experi
mentéefçaváte peut donner,
à l'agriculture . Imaginez -vous
voir Descartes en Hollande
dans fa maiſon de
campagne,
proche de la Haye , qui plan .
te des choux , & qui forme
en même temps une nouvelle
Sete de Philofophes. Il ne
fait pas moins beau voir un
GALANT: for
7
Philofophe Jardinier , qu'un
Roy , ou qu'un Empereur, &
des plantes & des arbres cultivées
par des mains fçavantes
que par des mains royales ,
Si vous avez dit tantoft que
tout infpiroit l'amour au Jardin
d'Adonis , tout infpiroic
dans celuy d'Epicure la fageffe
& la vertu . L'on y goûtoit
particulierement toute la
volupté fine & delicate dont
il faifoit profeffion . La frugalité
y regnoit parmy labor.
dance ; & comme un potage
de fanté eſt ſouvent de meilleur
gouft , & vaut mieux qu'-
I iij
102 MERCURE
une Bifque fucculente, je préfere
volontiers le Jardin de ce
Philofophe à tous les Parterres
que l'art prend tant de
peine de cultiver . C'eftoit un
Jardin de fanté , où le corps &
l'ame dans la fimplicité de
fes fruits & de fes legumes ,
trouvoit une fpirituelle & delicieufe
nourriture . UneRave ,
une Laictue cultivée de la
main d'Epicure , donnoit de
l'efprit , & avoit plus de fuc
qu'une autre. Ce Jardin eftoit
une espece de Paradis terreftre
, fi j'ofe parler ainſi , où
tous les arbres & toutes les
GALANT. 103
or
plantes eftoient des arbres ,
& des plantes de fcience , du
l'ame éclairée de la pure cernoiffance
de la nature , apprenoit
à fuivre fes mouvemen's
avec toute la difcretion & tou.
te la fimplicité qui luy eſt
propre , & que l'enfeignoit
Epicure. C'eftoit une vive
peinture de fa Morale , dont
ce Jardin faifoit leçon . Il n'y
avoit point de plante ou d'arbufte
qui ne luy fournift quelque
maxime , & qui ne fervift,
aprés de fimbole aux autres ,
pour fuir le vice , ou pour pra
tiquer la vertu. Jardin fçavant
I iiij
104 MERCURE
& moral , dont la promenade
eftoit inftructive. Mais je me
perds dans cette idée d'Epi .
cure Jardinier , & je ne fcay fi
vous me pardonnnerez cet
enthouſiaſme de Morale. Il
eſt admirable , me répondit
obligeamment Mutius.
Les anciens, continua t- il,
avoient auffi-bien que nous,
des Jardins pour le délaffement
& le plaifir , pour le recueillement
& la meditation .
Ils y foupoient fouvent en
compagnie ; ils y donnoient
des feftes domeftiques & pri
vées ; ils y tenoient des EcoGALANT.
105.
les & des Academies. Ils fi
rent même exprés de ces Jardins
ftudieux , comme celuy
d'Epicure , que vous avez fi
fpirituellement décrit. Tel
eftoit le Jardin d'Academus
aux portes d'Athenes , qui
fervit d'Ecole à une nouvelle
Secte de Philofophes , qui
porta fon nom depuis , & qui
devint fi celebre , qu'on l'a
donné à toutes les Societez
de beaux efprits qui ont paru
dans le monde. Mais ces Jar
dins de Philofophes eftoient
rêveurs & mélancoliques , &
peu de gens prendroient plai
106 MERCURE
fir aujourd'huy à s'y promener
; car ils n'avoient pas l'a .
grément & la beauté du Jardin
royal des Plantes , oùTE.
cole da Medecine de Paris
fait toutes les femaines de fi
fcavantes leçons de Botanique.
Mais enfin ils feront
toujours fameux , quand ils
n'auroient fervi qu'à inventer
tant de doctes Fables & tant
d'ingenieufes allegories . Ou
cette comparaison de Jardins'
mifterieux ne fe trouve- t elle'
pas ? Chez les Poëtes , chez
les Philofophes , chez les
Saints Peres , dans la Sainte ;
GALANT: 107
Ecriture même. Mais quittons
ces Jardins allegoriques,
où nous pourrions nous éga
rer.
Quoy que l'Antiquité nous
ait extrémement vanté fes
beaux Jardins , il faut croire
neanmoins que ce n'eftoit
rien en comparaiſon de ceux
de noftre Siecle.Ils pouvoient
l'emporter pour la fituation,
l'afpect , le folage , l'abon .
dance & la fertilité ; mais
pour la propreté , la politeffe
& la magnificence , ils eftoient
infiniment au deffous des noftres.
Tous ces Jardins fa108
MERCURE
ne
meux dont nous avons parlé,
l'auroient celé aux Jardins
des Tuilleries, de Saint Cloud
& de Verſailles. Le temps qui
détruit toutes chofes ,
pourra effacer les excellentes
&riches deſcriptions que tant
de beaux efprits en ont faites,
& la pofterité jugeant alors
fans prévention des anciens
& des modernes , reconnoiftra
que le Siecle de Louis le
Grand a furpaffé en toutes
chofes celuy d'Augufte.
Mais il faut auffi avouer,
luy dis - je , que fi nous
l'emportons fur les anciens , &
GALANT. 109 .
même fur toutes les autres
Nations pour l'agriculture &
le jardinage , noftre politeffe
eft en cela trop grande. Il ya
trop de delicateffe & d'affetation.
La Nature eft enchainée
& captive dans nos
Jardins ; prefque rien n'y
vient & n'y croift naturellement
, tout y eft placé par
machines. Ce ne font que
Terres,que canaux, eaux fleurs ,
arbuftes , tout y eft dans les
liens & en prifon . Les autres
Nations ont mieux confervé
le gouft fimple & ruftique
des anciens pour les Jardins
110 MERCURE
Ils préferent une negligence
fans mal propreté à une culture
trop recherchée ; ils veulent
que la Nature y paroiffe
feule , ou du moins que l'art
ne la furmonte pas.
1
Je ne prétens pas neanmoins
que les Anciens ayent
ëfté fi groffiers en jardinage
qu'on le l'imagine ; ils ont eu
foin d'orner & d'embellir
leurs Jardins. Un Pere de
l'Eglife , c'eft Clement d'Ale.
xandrie , m'apprend que de
Ton temps il y avoit des Jardins
propres & bien peignez
où les arbres & les plantes.
GALANT. III
y
eftoienr rangez avec ordre ,
pour divertir la veuë . Ila une
penſée fort jolie fur ce fujet .
Il dit que ces Jardins fi polis
& fi reguliers , font plus expofez
au pillage que les autres
, parce que les chofes
font plus prefentes, & qu'elles'offrent
d'elles- mêmes fous
la main , aulieu que dans les
autres elles font plus cachées,
& ne ſe trouvent pas fi facile.
ment . Il n'y a que les curieux
qui les démeſſent , & qui en
faffent leur profit . Enfin chaque
Nation a fon gouft pour
les Jardins & les Parterres.
112 MERCURE
Quelques Peuples les con
fondent , d'autres les partagent
. On voit en cela le gouft
des Juifs dans le Cantique des
Cantiques . Le Jardin de l'Epoux
, qui eft à la lettre, celuy
de Salomon , eft tantoft un
Parterre agreable , tantoft un
Verger delicieux , & tantoft
une Vigne plantureufe. C'eft
un mélange confus d'arbres,
de fleurs , & de plantes aromatiques.
Quelques - uns ai
ment le boüis dans les Parterres,
la broderie & les compartimens
, les bordures & les
platebandes ; d'autres le fim
GALANT. 113
ple gazon & les fleurs naturelles.
Les uns aiment les
Treilles & les Berceaux
, les
autres les Bofquets & les paliffades.
Les uns aiment les
grands arbres , les autres les
arbres nains. Les uns les veulent
en efpalier , les autres en
éventail & en buiffon . Les uns
ne font curieux que de fleurs
rares , les autres que de legumes
étrangers , de choux de
Siam , & d'oeillets d'Inde...
Cette diverfité paroift auffi »
dans la fituation des Jardins,
Les uns les veulent en terraf
fes , les autres de plein pied.
May 1697.
K
114 MERCURE
Les uns les placent devant ,
les autres derriere la maiſon ,
Pline veut qu'ils foient proche
de la maifon , & d'une
Riviere , ou de quelque fontaine.
Cela me fait remarquer
la maniere de bâtir d'à prefent
, & de faire des Jardins ,
fur tout chez les particuliers.
J'admire la mode de nos Architectes
, qui fous prétexte
de regularité, ou plûtoft manque
d'invention , font toutes
les maifons femblables , & fur
un même modele . A la campagne
, auffi bien qu'à la Ville ,
par tout, un efcalier au milieu
GALANT. 115
du baftiment , & deux ailesäux
coftez ; par tout un grand jardin
quarré , comme s'il n'y
avoit point d'autre forme &
d'autre fimetrie dans l'Archi
tecture , qui fuft plus agreable
& plus commode . Mais
laiffons les appartemens , &
venons au jardin quarré Jede
mande un peu quel agrément
& quelle beauté on trouve
dans cette figure ? Un jardin
de plein pied eſt, dit- on , plas
aifé pour la promenade ; mais
pour entre long & partagé, encft
il moins de plein pied
La campagne nouspapalit .
Kij
116 MERCURE
belle que par fes irregularitez
, il faut toujours du haut
& du bas pour former les
les veuës & les charmantes
perſpectives. Un jar
din fait aux champs ou à la
Ville luy doit reffembler en
quelque façon , & nous la reprefenter
en petit, Il eft vray
qu'à la Ville on n'eft pas malftre
de la place; mais à la campagne
j'aime les grands jardins
, compofez de differentes
pieces, qui n'expofent pas
feurs beautez tout d'un coup,
comme le jardin quarré; mais
qui les dévelopen opcu à pu
GALANT. 117
rencheriffant toujours les u
nes fur les autres , & dont le
tout enſemble fait aux yeux
un admirable & furprenant
effet. J'aime la l'inégalité , la
diverfité & le changement , &
que mes yeux ne foient pas
raffafiez tout d'un coup, mais .
qu'ils foient frapez agreable
ment de temps en temps par
quelque objet nouveau . C'eft
pourquoy les jardins mêlez ,
qui tiennent du Potager & du
Parterre , où les feurs font ?
confonduës avec les plantes
& les legumes , me déplai
fent . La belle chofe de voir
118 MERCUR E
un quarré de choux entouré
de boüis & de platebandes. Il
faut avoir le go ft bien groffier
& de Village . Vous avez
évité ce defaut en mettant
voftre Legumier à remotis , &
dans un lieu où il ne gaſte
point votre terraffe , & voftre
Parterre , qui avec les autres
promencis qui l'environnent
, fait cette belle diverfité
que je demande dans les
jardins. Je n'aime point enfin
à eftre renfermé dans un jar .
din comme dans une chambre
, & que mes cours d'allées
foienttous mefurez , de quel
GALANT. 119
que
cofté que je me promene.
Je me plais à fuir dans un
fentier écarté , à me repoſer
de diſtance en diſtance , & à
trouver quelque chofe qui
m'arrefte. Je ne voudrois non
plus monter fur le toit des
maiſons , & me promener
dans les nuës. Tous les jardins
de l'Afie , de l'Afrique , &
generalement de tous les pays
chauds , font fufpendus en
l'air , fur des pilotis , ou fur
le toit des maifons , afin de
les tenir plus fraifchement ,
& d'en recevoir la rofée , cat,
il y pleut rarement, & les eaux,
120 MERCURE
n'y font pas communes . Ces
jardins font chargez de
grands arbres , qui produi .
fent du fruit en abondance ;
mais à proprement parler ,
ce ne font que de grandes
Serres pour élever des arbres
& des plantes . On y va le foir
prendre le frais , mais affis , &
non pas en promenade .
Les Anciens , die Mutins
qui m'avoit écouté avec beau
coup d'attention , eftimoient
fort ces jardins fufpendus au
haut des maifons . Il y en avoit
un grand nombre à Rome ,
& meme de ces petits jardins
portatifs
GALANT. 121
portatifs dans les Serres , dont
ils paroient leurs Balcons &
leurs feneftres ; de maniere
que Pline dit , qu'il ſembloit
qu'on eftoit dans les champs
quand on alloit par lesruës .
Ces jardins fufpendus ne ſeroient
pas bons en ce pays,
où les vents font frequens &
furieux; ils y cauferoient plus
de defordre & de changement
qu'à celuy de Marcellus , dont
parle Pline. Il dit que ce verger
, qui eftoit planté d'oli
viers , fut tranfporté en ſon
entier , & tout comme il eftoit,
de l'autre cofté du chemin
May 1697.
L
122 MERCURE
public , où il eftoit fitué dans
l'Abruzze
, d'où la terre luy
ceda laplace, & alla prendre
la
fienne , étrange
effet de quel
que Ouragan
, que je laiffe à la
bonné
foy de cet Auteur
.
Les jardins
de Semiramis
,
que quelques
-uns attribuent
à Cyrus , eftoient
élevez
en
l'air fur quatre
colomnes
,
qui contenoient
l'eſpace
de
quatre
journaux
de terre ,
chargez
d'arbres
fruitiers
de
• cinquante
pieds de haut ; ce
qui faifoit paroistre
de loin
ces jaudins , comme
une foreſt
plantée
fur une montagne
,
GALANT. 123
L'Hiftoire les compte pour
une merveille
, mais je n'y
trouve rien d'admirable
que
leur ftructure. La Fable , qui
a le don de groffir & d'embel
lir les objets , nous vante les
jardins
d'Alcinoüs. Cependant
ce qu'elle en dit nous
les rend
aujourd'huy
méprifables
, quoy qu'on foit fi prévenu
en faveur des Anciens .
Voyez la defcription
qu'en
fait Homere
; rien n'eſt
plus fimple & plus naturel ;
ce ne font que quelques arpens
de terre bien culti
vez & bien arrofez ; mais
Lij
34 MERCURE
es jardins de Lucullus nous
donnent une autre idée de
l'Agriculture des Anciens ,
& nous font voir comme elle
s'estoit perfectionnée à Rome
dés ce temps - là . C'eftoit
comme les Tuilleries à Pariss
la Cour & la Ville y alloient
en foule à la promenade dans
les beaux jours. Ce grand
homme , auffi illuftre dans fa
retraite que dans le gouver
nement de la Republique , &
dans le commandement des
Armées , joignit ces jardins
delicieux & enchantez , aux
fuperbes Edifices qu'il fit
GALANT. 125
"
conftruire. Il fit percer des
montagnes , & conduire la
Mer par de longs canaux
pour l'ornement & la commodité
de les jardins & de fes
maiſons. Imaginez -vous voir
feu Monfieur le Prince dans
fa belle maiſon de Chantilly.
Si Theophile revenoit au
monde , il ne reconnoiftroit
plus la maifon de Silvie , & il
auroit honte de la peinture
qu'il en a faite .
Les jardins de Salufte fur
le mont Quirinal , furent encore
celebres à Rome pendant
la Republique ; mais
Liij
126 MERCURE
.3
fous le regne d'Augufte , &
durant l'Empire les jardins de
Mecenas furent un lieu de
delices pour les Romains . Ce
digne Favory , fi éclairé , fi
poli , fi delicat en toutes chofes
, y avoit recherché tout
ce que l'art & la Narure ont
de plus rare & de plus exquis.
Onn yy voyoit tout ce que l'Agriculture
eft capable de produire
pour flater la veuë , le
gouft, & l'odorat, trois de nos
Tens, qui dans un beau jardin
doivent eftre également fatisfaits
, & qui l'eftoient d'une
maniere excellente dans les
GALANT. 127
jardinde Mecenas . Ajoûtez
à cela des veues , des perfpectives
, des reduits , dont l'ingenieufe
& delicate ordonnance
eftoit fi propre à diffiper
, ou à entretenir la rê ,
verie , felon l'humeur où
l'on vouloit eftre , lieux admirables
pour chaffer la mélancolie
, pour imprimer de
tendres fentimens , pour faire
naiftre de belles pensées ; enfin
pour cultiver l'amour , &
la Philofophie , car c'eſt en
cela que confiftoir particu
lierement la beauté des jardins
de Mecenas ; & ce qui
"Liiij
128 MERCURE
fait que je les préfere à tousles
autres dont nous avons parlé .
Ils fe fentoient de l'efprit du
Maiftre , qui eftoit un parfait
Courtisan , & un agreable
Philoſophe. La Vigne Pamphile
, la Vigne Borghese ,
Frefcati , Belveder , peuvent à
peine nous les reprefenter.
Il y a dans le jardinage ,
auffi- bien que dans les Baſtimens
, un certain gouſt fin &
delicat , dont tous les hommes
ne font pas capables , &
qui fe trouve rarement dans
les plus beaux Palais. Mais je
m'érige icy un peu trop en
GALANT. 129
Connoiffeur , & vous m'allez
faire paffer pour un Maiſtre
Jardinier. Je vous affure , luy
dis-je ,» que vous n'en devez
guere à la Quintinie & au
Noftre; & je ne doute point
que dans la pratique vous ne
poffediez tout leur art à fond.
Mais il fe fait tard , & il ne
me refte du jour que pour
m'en retourner chez moy
En diſant cela je me levay , &
pris congé de Mutius , nonobftant
tous les efforts qu '
il put faire pour m'arre
fter jufqu'au lendemain . Je
fus fi content de cette pro
ط ب
130 MERCURE
menade , que je refolus de
vous en faire une fidelle Re.
lation . Je fçay que vous ai
mez le jardinage , & les plaifirs
de la campagne , & que
vous prenez un peu de part à
la fanté & au divertiffement
de voſtre Philofophe
, qui
n'a point d'autre paffion que
celle de vous plaire , & de vous
"fervir. Je fuis , &c.
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Résumé : LE PARTERRE DE GAZON. A MONSIEUR D. L. R.
L'auteur décrit une promenade dans la maison du consul Mutius, réputée pour sa beauté naturelle et son architecture, comparable à Versailles et au jardin légendaire de Tempé. La demeure harmonise nature et art sans ostentation. Les jardins, avec leurs parterres de fleurs et bosquets, rivalisent avec l'art du tapissier et du peintre. Une terrasse offre une vue splendide, et une allée de cyprès mène à des promenoirs ornés de jets d'eau et de reposoirs de gazon. Lors de la visite, le consul et sa nièce traçaient des motifs dans un parterre de gazon, inspirant le jardinier. Le texte met en avant l'importance de l'agriculture et du jardinage, illustrée par des exemples historiques. Des figures comme Adonis, Dioclétien, et divers empereurs ont pratiqué le jardinage. Les Anciens privilégiaient les beautés naturelles, cherchant à aider et perfectionner la nature sans la défigurer. Les jardins antiques incluaient des treilles, des berceaux, des allées et des parterres de gazon, appréciés pour leur naturalité. Le Jardin des Hespérides, associé à Hercule, et le Jardin d'Adonis, cultivé par l'Amour, Vénus et les Grâces, sont mentionnés pour leur beauté et leur symbolisme. Le jardin d'Épicure est décrit comme un lieu de vertu et de frugalité. Une conversation entre Mutius et un interlocuteur évoque la fragilité des promesses amoureuses et la sincérité des écrits inspirés par l'amour. Ils discutent également des jardins d'Adonis, des Hespérides et d'Épicure, comparant leurs beautés et leurs valeurs. Le texte explore l'évolution des jardins à travers les âges, soulignant leur importance culturelle et philosophique. Les jardins anciens servaient de lieux de détente, de méditation et d'enseignement. Les anciens utilisaient également des jardins pour des réunions privées et des académies, comme le Jardin d'Académus à Athènes. Les jardins modernes, tels ceux de Versailles et des Tuileries, surpassent les anciens en propreté et magnificence, mais peuvent manquer de naturalité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 76-97
Morale d'Epicure. / Obstacles levez pour son impression, / Reflexion sur le genie d'Epicure & sur ce qu'il deffend les Panegyriques au Sage. [titre d'après la table]
Début :
Je ne sçai à quel Sçavant je suis redevable du [...]
Mots clefs :
Épicure, Morale, Philosophe, Maximes, Sage, Homme, Auteur, Vie, Génie, Douleur, Esprit, Idées, Morale d'Épicure, Mal
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Morale d'Epicure. / Obstacles levez pour son impression, / Reflexion sur le genie d'Epicure & sur ce qu'il deffend les Panegyriques au Sage. [titre d'après la table]
Je ne ſçai à quel Sçavant
je ſuis redevable du
memoire qu'il vient de
m'envoyer:mais je ſçai bien
que cette piece eſt un excellent
extrait de la Mo
GALANT. 77
rale d'Epicure , avec des relexions
. Nous avons enfin
reçû , dit- il , le livre queM.
Des C ** a compolé pour
justifier une Morale injuftement
décriée , & nous
l'avons lû avec beaucoup
de plaiſir. C'eſt une lecture
fort propre à montrer le
peu d'équité de l'homme ;
& en general on peut dire
qu'il n'y a guere de ſujets
fur qui la bizarrerie de l'efprit
humain ſe ſoit plus
joüće, que ſur le Philoſophe
dont on voit ici la Morale.
Il diſoit que la felicité de
Giij
78 MERCURE
l'homme confiſte dans le
plaifir , il ne croyoit point
d'autre vie que celle-ci ;&
quoy qu'il fit profeffion
d'admettre des Dieux , il ne
leur donnoit pas le ſoin de
punir , ou de recompenfer
T'homme. Il n'en a point
falu davantage à un trésgrand
nombre de gens ,
pour affurer que c'étoit un
débauchéqui ne conſervoit
aucune idée d'honneur , &
qui ne recommandoit à ſes
diſciples que de ſe plonger
dans les voluptez les plus
infâmes. Sa vie & ſes écrits
GALANT. 79
prêchoient pourtant le contraire
, & c'étoit de là qu'il
faloit prendre le jugement
qu'on portoit de lui : mais
au lieu de s'éclaircir par
cette voye directe & legitime
fur cette queſtion de
fait , on s'eſt jetté ſur la
voye du raiſonnement , &
on a dit : Ilfaut que cet homme-
là ait vécu &ait instruit
fes écoliers en Sardanapale ,
puiſqueſes principes generaux
étoient impies. A quoy bon
ces raiſonnemens dans une
queſtion de fait ? Ne valoitil
pas mieux conſulter exa
Giiij
80 MERCURE.
ctement ce qui nous reſte
d'Epicure , & les témoi
gnages que les Auteurs defintereſſez
ont rendus à ſa
probité ? Si on avoit ſuivi
ce chemin, on fût forti bien
plûtôt de l'ignorance ; car
depuis l'Apologie publiée
par M. Gaffendi pour les
moeurs & pour la morale
ce Philoſophe , on eſt ſi
bien revenu de la vieille
preoccupation , que c'eſt à
preſentunechoſetrop commune
que d'être Gaffendiſte
à cet égard. De forte
que ceux qui aiment à ne
de
GALANT. 8
ſuivre pas le torrent , commencent
à retourner aux
vieux préjugez. Tel eſt le
genie de l'homme ; ceux
qui aiment davantage les
choſesnouvelles, ne laiſſent
pas de prendre parti pour
les anciens,lorſqu'ils remarquent
que trop de gens critiquent
l'antiquité. Quand
je dis que le nombre des
eſprits defabuſez ſur le ſujet
d'Epicure fait le torrent , je
ne laiſſe pas de croire que
la cabale des ſuperſtitieux ,
troupe de tout temps nombreufe
& incorrigible , eſt
i
32 MERCURE
encore ſur l'ancien pied.
Auſſi dit-on qu'elle n'eut
pas plûtôt oui dire qu'on
vouloit faire imprimer la
Morale d'Epicure , qu'elle
enfremit ,& qu'elle reſolut
de s'oppoſer au Privilege:
mais heureuſement l'affaire
paſſa par les mains d'un
cenfeur de livresqui écoute
raiſon , & qui n'a pas un
Chriftianiſme miſantrope.
C'eſt de M. C... qué je parle
, Docteur de Sorbonne ,
& Chancelier de l'Univer.
fité de Paris. Il a lû ce livre,
&lui ayant donné ſon Ap
GALANT. 83
probation , il a été caufe
qu'il a été mis ſous la preſſe.
Cette approbation eſt bien
tournée , & ne donnera
point apparemment aucune
priſe aux inquifiteurs de
la foy.
Il nous donne ici , 1º la
morale d'Epicure en 41. maximes.
2. La lettre qu'il écrivit
à Menecée. 3 Vingthuitmaximesdu
mêmeEpi
cure. Et enfin la traduction
de ce que Diogene Laërce
nous a laiſſé de la vie de ce
Philoſophe. Toutes ces maximes
, & la lettre à Mene-
1
84 MERCURE
cée ſont éclaircies par de
judicieuſes reflexions de
l'auteur , & dans lesquelles
on trouvera non ſeulement
des exemples , mais auſſi de
belles moralitez , &le ſupplément
de la morale chrétienne
par tout où l'autre
eſt defectueuſe. Or comme
ces maximes étoient deſtinées
à former un ſage, l'auteur
nous explique dés l'entrée
ce que les Philoſophes
ont entendu par ce nom là.
Perſonne n'a tant fait va
loir ce nom que les Stoïciens
: mais àforce d'outrer
GALANT .
85
leurs idées , ils les ont renduës
ridicules . Elles au
roient été admirables ; &
peut - être même dans la
derniere juſteſſe , pour un
homme qui ne ſe ſeroit fervi
de fon corps que comme
nousnous fervons d'un cheval:
mais elles ne ſçauroient
convenir àun eſprit qui dépend
du corps , comme
nous faiſons par des loix
qu'une forcemajeure à établies.
Les idées d'Epicure
font beaucoup plus proportionnées
à notre état ; & de
là vient qu'on juge qu'il
2
1
86 .
MERCURE
agiſſoit de bonne foy , &
que les autres n'étoient que
francs comediens. On leur
a fait tort en bien des chofes.
On a imputé à Epicure
de s'être vanté que dans le
Taureau de Phalaris il s'écrieroit
parmi l'apreté du feu :
• Cela ne me regarde point , je
ne sens que du plaisir. Mais
l'auteur montre qu'il n'y a
nulle apparence qu'un Philoſophe
, qui avançoit que les
ſens nese pouvoient tromper,
pût infinuer qu'un des fiens lui
representat aver plaisir une
GALANT
87
chose qui en effet étoit pleine
de douleur. Si Epicure avoit
parlé de la forte , il feroit
tombé dans l'inconvenient
des Stoïques , que l'on ne
ſçauroit excuſer d'un renverſement
manifeſte du
langage. Car pour parler
naturellement & de bonne
foy , ils devoient dire que
la brûlure eſt une vive douleur
, &par conſequent un
mal : mais que le ſage le
ſupporte avec une telle conſtance
, qu'il en tire ſa plus
grande gloire. Voila letour
que les Chrétiens mêmes
1
88 MERCURE
doivent donner au ſupplice
d'un Martyr , s'ils veulent
parler ſans figure de Rhetorique.
Une autre choſe
en quoy Epicure s'eſt ſervi
d'une expreſſion droite &
fincere , c'eſt quand il a dit
que le plaifir eſt un bien
mais un bien de telle nature
, qu'il faut le fuir , lors
qu'il eſt capable de nous
attirer un plus grand mal.
Sur le même principe il dit
auſſi , qu'encore que la douleur
foit un mal , il faut la
preferer au plaiſir , lorsqu'-
,
elle peut être cauſe d'un
plus
GALANT. 89
plus grand bien. Ces maximes
ne font nullement
contraires à la veritable Religion.
Ce qu'il dit en un autre
endroit,que lavertu n'eſt
point aimable par elle-même
, mais à cauſe duplaifir
qui l'accompagne , ſemble
moins orthodoxe. Cependant
ſi on l'examine bien ,
on le trouvera fort folide ;
car il paroît impoffible qu'-
un eſprit puiſſe aimer la
ſainteté, ſans avoir en vûë
la ſatisfaction qui en eſt inſeparable
tôt ou tard ; &
ainſi on n'aime point la
Octob. 1714. H
go MERCURE
vertu à cauſe d'elle-même ,
mais à cauſe de ſes effets.
Voici une autre maxime
de ce Philoſophe , qui va
dans le ſens des Caſuiſtes
les plus rigides. Il veut que
fon Sage n'ait point de commerce
particulier avec unefemme
dont le commerce lui est défendu
par les loix ; qu'il ne fe
laiſſe point furprendre aux
charmes de l'amour ; qu'il ne
Se marie jamais ; &que l'a
mour deſe voir renaître dans
ſa posterité ne l'occupe point.
Il arrive pourtant , ajoûte-til
,de certaines chofes dans la
GALANT. 91
vie qui peuvent obliger le
Sage à cet engagement , & lui
faire souhaiter des enfans. La
maniere claire & diftincte
dont il éclaircit ailleurs fon
ſentiment ſur la volupté &
fur les devoirs de l'homme,
faitqu'on nepeutbien comprendre
qu'il y ait eu des
gens affez hardis pour appuyer
les calomnics qui ont
tant couru contre lui. Le
fameux Gerſon étoit ſi perſuadé
de la justice de ces
bruits injurieux , qu'ayant
ſçû le veritable caractere
d'Epicure , il ſe perfuada
Hij
92
MERCURE
qu'il y avoit eu deux Philoſophes
de cenom- là , l'un
fort ſage , & l'autre fort débauché.
On ne peut difconvenir
qu'Epicure n'ait un peu trop
confondu l'utilité avec la
juſtice : mais cela même
peut recevoir une interpretation
favorable , comme
le montre l'auteur dans ſes
éclairciſſemens . Il eft cer
tain qu'il eſt plus aifé de
faire l'apologie de ce Philoſophe
du côté du coeur ,
que du côté de l'eſprit ; car
quand on confidere d'une
GALANT.
93
part qu'il avoit beaucoup
de genie , & que l'on ſe fouvient
de l'autre qu'il a pû
croire que le monde s'étoit
produit par un concours
hazardeux d'atomes ; que
nos raiſonnemens & nos
idées ne ſont que l'agitation
de quelques petits corpufcules
; que par exemple , le
mouvement en rond d'un
atome peut être l'idée vaſte
& immenſe de l'infini ; &
que la matiere ſe mouvant
par ſa nature & de toute
éternité , nous étions neanmoins
parfaitement libres :
94
MERCURE
on ne ſçauroit rien comprendre
dans un tour d'efprit
comme celui- là. Nous
ne donnerons pas pour une
preuve de fon grand genie
la défenſe qu'il fait à fon
ſage de compoſer des panegyriques
, quoy qu'il lui
permette d'être auteur afin
de revivre aprés ſa mort. Il
ne faloit qu'un jugement
mediocre pour preſcrire
celle - là àun homme que
l'on dirigeoit à la ſageſſe ,
à la verité , à la frugalité,
& au dégagement de l'entretien
d'une famille. Au
GALANT.
95
trement la condition eût pû
devenir dure & préjudicia
ble ; car un auteur chargé
d'enfans & de dettes feroit
en quelque façon traité tyranniquement
, & pour fa
perſonne , & pour ceux qui
lui appartiennent , ſi on lui
interdiſoit l'uſage du panegyrique
, d'où il lui revient
quelquefois de beaux loüis
d'or. Il y a des gens qui ſe
moquent de ceux qui pafſent
toute leur vie à tenir
un Sonnet ou un Madrigal
tout prêt pour les mariages,
les morts , les baptêmes ,
96 MERCURE
& autres évenemens qui
concernent les familles favorites
& opulentes. Mais
M. Peliſſon a remarque depuis
longtemps dans ſa
Preface ſur les Oeuvres de
Sarrazin , que ces Poëtes
ont leurs raiſons. Cet homme,
dit- il , que vous blâmez a
trouvé peut-être que pour rétablir
ſa ſanté qui est ruinée ,
pour se défendre de la mauvaiſe
fortune , pour le bien de
la famille dont il est l'appui ,
il lui eft plus utile de travaillerà
deschansons qu'à des traitez
de Morale
r
de Politique.
GALANT.
97
que. Si cela est , je le dirai
hardiment , la Morale la
Politique lui ordonnent ellesmêmes
defaire des chansons.
je ſuis redevable du
memoire qu'il vient de
m'envoyer:mais je ſçai bien
que cette piece eſt un excellent
extrait de la Mo
GALANT. 77
rale d'Epicure , avec des relexions
. Nous avons enfin
reçû , dit- il , le livre queM.
Des C ** a compolé pour
justifier une Morale injuftement
décriée , & nous
l'avons lû avec beaucoup
de plaiſir. C'eſt une lecture
fort propre à montrer le
peu d'équité de l'homme ;
& en general on peut dire
qu'il n'y a guere de ſujets
fur qui la bizarrerie de l'efprit
humain ſe ſoit plus
joüće, que ſur le Philoſophe
dont on voit ici la Morale.
Il diſoit que la felicité de
Giij
78 MERCURE
l'homme confiſte dans le
plaifir , il ne croyoit point
d'autre vie que celle-ci ;&
quoy qu'il fit profeffion
d'admettre des Dieux , il ne
leur donnoit pas le ſoin de
punir , ou de recompenfer
T'homme. Il n'en a point
falu davantage à un trésgrand
nombre de gens ,
pour affurer que c'étoit un
débauchéqui ne conſervoit
aucune idée d'honneur , &
qui ne recommandoit à ſes
diſciples que de ſe plonger
dans les voluptez les plus
infâmes. Sa vie & ſes écrits
GALANT. 79
prêchoient pourtant le contraire
, & c'étoit de là qu'il
faloit prendre le jugement
qu'on portoit de lui : mais
au lieu de s'éclaircir par
cette voye directe & legitime
fur cette queſtion de
fait , on s'eſt jetté ſur la
voye du raiſonnement , &
on a dit : Ilfaut que cet homme-
là ait vécu &ait instruit
fes écoliers en Sardanapale ,
puiſqueſes principes generaux
étoient impies. A quoy bon
ces raiſonnemens dans une
queſtion de fait ? Ne valoitil
pas mieux conſulter exa
Giiij
80 MERCURE.
ctement ce qui nous reſte
d'Epicure , & les témoi
gnages que les Auteurs defintereſſez
ont rendus à ſa
probité ? Si on avoit ſuivi
ce chemin, on fût forti bien
plûtôt de l'ignorance ; car
depuis l'Apologie publiée
par M. Gaffendi pour les
moeurs & pour la morale
ce Philoſophe , on eſt ſi
bien revenu de la vieille
preoccupation , que c'eſt à
preſentunechoſetrop commune
que d'être Gaffendiſte
à cet égard. De forte
que ceux qui aiment à ne
de
GALANT. 8
ſuivre pas le torrent , commencent
à retourner aux
vieux préjugez. Tel eſt le
genie de l'homme ; ceux
qui aiment davantage les
choſesnouvelles, ne laiſſent
pas de prendre parti pour
les anciens,lorſqu'ils remarquent
que trop de gens critiquent
l'antiquité. Quand
je dis que le nombre des
eſprits defabuſez ſur le ſujet
d'Epicure fait le torrent , je
ne laiſſe pas de croire que
la cabale des ſuperſtitieux ,
troupe de tout temps nombreufe
& incorrigible , eſt
i
32 MERCURE
encore ſur l'ancien pied.
Auſſi dit-on qu'elle n'eut
pas plûtôt oui dire qu'on
vouloit faire imprimer la
Morale d'Epicure , qu'elle
enfremit ,& qu'elle reſolut
de s'oppoſer au Privilege:
mais heureuſement l'affaire
paſſa par les mains d'un
cenfeur de livresqui écoute
raiſon , & qui n'a pas un
Chriftianiſme miſantrope.
C'eſt de M. C... qué je parle
, Docteur de Sorbonne ,
& Chancelier de l'Univer.
fité de Paris. Il a lû ce livre,
&lui ayant donné ſon Ap
GALANT. 83
probation , il a été caufe
qu'il a été mis ſous la preſſe.
Cette approbation eſt bien
tournée , & ne donnera
point apparemment aucune
priſe aux inquifiteurs de
la foy.
Il nous donne ici , 1º la
morale d'Epicure en 41. maximes.
2. La lettre qu'il écrivit
à Menecée. 3 Vingthuitmaximesdu
mêmeEpi
cure. Et enfin la traduction
de ce que Diogene Laërce
nous a laiſſé de la vie de ce
Philoſophe. Toutes ces maximes
, & la lettre à Mene-
1
84 MERCURE
cée ſont éclaircies par de
judicieuſes reflexions de
l'auteur , & dans lesquelles
on trouvera non ſeulement
des exemples , mais auſſi de
belles moralitez , &le ſupplément
de la morale chrétienne
par tout où l'autre
eſt defectueuſe. Or comme
ces maximes étoient deſtinées
à former un ſage, l'auteur
nous explique dés l'entrée
ce que les Philoſophes
ont entendu par ce nom là.
Perſonne n'a tant fait va
loir ce nom que les Stoïciens
: mais àforce d'outrer
GALANT .
85
leurs idées , ils les ont renduës
ridicules . Elles au
roient été admirables ; &
peut - être même dans la
derniere juſteſſe , pour un
homme qui ne ſe ſeroit fervi
de fon corps que comme
nousnous fervons d'un cheval:
mais elles ne ſçauroient
convenir àun eſprit qui dépend
du corps , comme
nous faiſons par des loix
qu'une forcemajeure à établies.
Les idées d'Epicure
font beaucoup plus proportionnées
à notre état ; & de
là vient qu'on juge qu'il
2
1
86 .
MERCURE
agiſſoit de bonne foy , &
que les autres n'étoient que
francs comediens. On leur
a fait tort en bien des chofes.
On a imputé à Epicure
de s'être vanté que dans le
Taureau de Phalaris il s'écrieroit
parmi l'apreté du feu :
• Cela ne me regarde point , je
ne sens que du plaisir. Mais
l'auteur montre qu'il n'y a
nulle apparence qu'un Philoſophe
, qui avançoit que les
ſens nese pouvoient tromper,
pût infinuer qu'un des fiens lui
representat aver plaisir une
GALANT
87
chose qui en effet étoit pleine
de douleur. Si Epicure avoit
parlé de la forte , il feroit
tombé dans l'inconvenient
des Stoïques , que l'on ne
ſçauroit excuſer d'un renverſement
manifeſte du
langage. Car pour parler
naturellement & de bonne
foy , ils devoient dire que
la brûlure eſt une vive douleur
, &par conſequent un
mal : mais que le ſage le
ſupporte avec une telle conſtance
, qu'il en tire ſa plus
grande gloire. Voila letour
que les Chrétiens mêmes
1
88 MERCURE
doivent donner au ſupplice
d'un Martyr , s'ils veulent
parler ſans figure de Rhetorique.
Une autre choſe
en quoy Epicure s'eſt ſervi
d'une expreſſion droite &
fincere , c'eſt quand il a dit
que le plaifir eſt un bien
mais un bien de telle nature
, qu'il faut le fuir , lors
qu'il eſt capable de nous
attirer un plus grand mal.
Sur le même principe il dit
auſſi , qu'encore que la douleur
foit un mal , il faut la
preferer au plaiſir , lorsqu'-
,
elle peut être cauſe d'un
plus
GALANT. 89
plus grand bien. Ces maximes
ne font nullement
contraires à la veritable Religion.
Ce qu'il dit en un autre
endroit,que lavertu n'eſt
point aimable par elle-même
, mais à cauſe duplaifir
qui l'accompagne , ſemble
moins orthodoxe. Cependant
ſi on l'examine bien ,
on le trouvera fort folide ;
car il paroît impoffible qu'-
un eſprit puiſſe aimer la
ſainteté, ſans avoir en vûë
la ſatisfaction qui en eſt inſeparable
tôt ou tard ; &
ainſi on n'aime point la
Octob. 1714. H
go MERCURE
vertu à cauſe d'elle-même ,
mais à cauſe de ſes effets.
Voici une autre maxime
de ce Philoſophe , qui va
dans le ſens des Caſuiſtes
les plus rigides. Il veut que
fon Sage n'ait point de commerce
particulier avec unefemme
dont le commerce lui est défendu
par les loix ; qu'il ne fe
laiſſe point furprendre aux
charmes de l'amour ; qu'il ne
Se marie jamais ; &que l'a
mour deſe voir renaître dans
ſa posterité ne l'occupe point.
Il arrive pourtant , ajoûte-til
,de certaines chofes dans la
GALANT. 91
vie qui peuvent obliger le
Sage à cet engagement , & lui
faire souhaiter des enfans. La
maniere claire & diftincte
dont il éclaircit ailleurs fon
ſentiment ſur la volupté &
fur les devoirs de l'homme,
faitqu'on nepeutbien comprendre
qu'il y ait eu des
gens affez hardis pour appuyer
les calomnics qui ont
tant couru contre lui. Le
fameux Gerſon étoit ſi perſuadé
de la justice de ces
bruits injurieux , qu'ayant
ſçû le veritable caractere
d'Epicure , il ſe perfuada
Hij
92
MERCURE
qu'il y avoit eu deux Philoſophes
de cenom- là , l'un
fort ſage , & l'autre fort débauché.
On ne peut difconvenir
qu'Epicure n'ait un peu trop
confondu l'utilité avec la
juſtice : mais cela même
peut recevoir une interpretation
favorable , comme
le montre l'auteur dans ſes
éclairciſſemens . Il eft cer
tain qu'il eſt plus aifé de
faire l'apologie de ce Philoſophe
du côté du coeur ,
que du côté de l'eſprit ; car
quand on confidere d'une
GALANT.
93
part qu'il avoit beaucoup
de genie , & que l'on ſe fouvient
de l'autre qu'il a pû
croire que le monde s'étoit
produit par un concours
hazardeux d'atomes ; que
nos raiſonnemens & nos
idées ne ſont que l'agitation
de quelques petits corpufcules
; que par exemple , le
mouvement en rond d'un
atome peut être l'idée vaſte
& immenſe de l'infini ; &
que la matiere ſe mouvant
par ſa nature & de toute
éternité , nous étions neanmoins
parfaitement libres :
94
MERCURE
on ne ſçauroit rien comprendre
dans un tour d'efprit
comme celui- là. Nous
ne donnerons pas pour une
preuve de fon grand genie
la défenſe qu'il fait à fon
ſage de compoſer des panegyriques
, quoy qu'il lui
permette d'être auteur afin
de revivre aprés ſa mort. Il
ne faloit qu'un jugement
mediocre pour preſcrire
celle - là àun homme que
l'on dirigeoit à la ſageſſe ,
à la verité , à la frugalité,
& au dégagement de l'entretien
d'une famille. Au
GALANT.
95
trement la condition eût pû
devenir dure & préjudicia
ble ; car un auteur chargé
d'enfans & de dettes feroit
en quelque façon traité tyranniquement
, & pour fa
perſonne , & pour ceux qui
lui appartiennent , ſi on lui
interdiſoit l'uſage du panegyrique
, d'où il lui revient
quelquefois de beaux loüis
d'or. Il y a des gens qui ſe
moquent de ceux qui pafſent
toute leur vie à tenir
un Sonnet ou un Madrigal
tout prêt pour les mariages,
les morts , les baptêmes ,
96 MERCURE
& autres évenemens qui
concernent les familles favorites
& opulentes. Mais
M. Peliſſon a remarque depuis
longtemps dans ſa
Preface ſur les Oeuvres de
Sarrazin , que ces Poëtes
ont leurs raiſons. Cet homme,
dit- il , que vous blâmez a
trouvé peut-être que pour rétablir
ſa ſanté qui est ruinée ,
pour se défendre de la mauvaiſe
fortune , pour le bien de
la famille dont il est l'appui ,
il lui eft plus utile de travaillerà
deschansons qu'à des traitez
de Morale
r
de Politique.
GALANT.
97
que. Si cela est , je le dirai
hardiment , la Morale la
Politique lui ordonnent ellesmêmes
defaire des chansons.
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Résumé : Morale d'Epicure. / Obstacles levez pour son impression, / Reflexion sur le genie d'Epicure & sur ce qu'il deffend les Panegyriques au Sage. [titre d'après la table]
Le texte aborde la réception et la compréhension erronée de la morale d'Épicure, souvent perçue négativement. Épicure enseignait que la félicité humaine repose sur le plaisir et rejetait l'idée d'une vie après la mort ainsi que l'intervention divine. Contrairement aux accusations de débauche, ses écrits et son mode de vie montrent une autre réalité. L'auteur déplore que beaucoup jugent Épicure sans avoir étudié ses œuvres, préférant des jugements hâtifs et biaisés. L'Apologie de Gassendi a contribué à réhabiliter Épicure, mais certains persistent dans leurs préjugés. Le livre inclut des maximes d'Épicure, une lettre à Ménécée, et des réflexions complémentaires à la morale chrétienne. Les idées épicuriennes sont présentées comme plus conformes à la nature humaine que celles des Stoïciens, jugées excessives et ridicules. Le texte réfute plusieurs accusations contre Épicure, notamment celle de se vanter de ne ressentir que du plaisir dans le taureau de Phalaris, et souligne la sincérité de ses propos sur le plaisir et la douleur. Pour Épicure, la vertu est aimée pour les plaisirs qu'elle procure. Ses vues sur la volupté et les devoirs humains sont souvent mal comprises. Le texte mentionne également la confusion entre utilité et justice chez Épicure, ainsi que ses théories matérialistes sur l'origine du monde et la liberté humaine. Certaines restrictions imposées par Épicure, comme l'interdiction de composer des panégyriques, sont critiquées, et l'importance économique de la poésie est soulignée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 17-22
DIALOGUE. EPICURE, SARDANAPALE.
Début :
SARDANAPALE. J'aurois bien voulu avoir votre connoissance quand je [...]
Mots clefs :
Épicure, Bonheur, Plaisirs, Âme, Jouir, Heureux
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texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE. EPICURE, SARDANAPALE.
DIALOGUE.
EPICURE , SARDANAPALE.
SARDANA PALE.
'Aurois bien voulu avoir votre conquand
je
> nonriez
enfeigné la route du bonheur ; car
vous avez , m'a- t- on dit , beaucoup philofophé
fur le fouverain bien .
EPICURE.
Il eft vrai que j'ai fait comme font tous
les hommes , j'ai cherché à adoucir ma
condition ; mais votre langage m'étonne ,
vous avez paffé pour l'homme du monde
le plus voluptueux .
SARDANA PALE.
Et j'en étois le plus malheureux . Ayant
tous les moyens pour fixer le plaifir , je
n'ai jamais pû l'arrêter ; quand je voulois
jouir il difparoiffoit , il épuifoit mes defirs
fans les fatisfaire. Vous ne diriez pas
que je me fuis trouvé dans des fituations
où je croyois n'avoir point d'ame . Venus ,
les Graces, tout Cythere auroit paru devant
18 MERCURE DE FRANCE.
moi , fans tirer mon coeur de la langueur
où il étoit plongé.
EPICUR E.
Il eft vrai que fi nous euffions vêcu enfemble
, je vous aurois donné un remede
qui vous auroit tiré de cette eſpèce de léthargie.
SARDANA PAL É.
Quel étoit- il donc ce remede que j'ai
tant cherché ?
EPICUR E.
La tempérance.
SARDANA PALE.
Bon , c'eſt une vraie privation ,
ÉPICURE.
Ce n'eft qu'une fage économie. Vous
vous trompiez ; la jouiffance n'eft pas toujours
ce qui donne le bonheur , ce n'eſt
que la façon dont on jouit. Quand vous
aviez fait un grand dîner , quelque bons
mets qu'on vous eût préfenté, ne vous fentiez-
vous pas du dégoût pour eux , & n'étiez-
vous pas
forcé de vous priver du ſouper?
AVRIL. 1755.
19
SARDANA PALE.
Il eſt vrai.
EPICURE.
Hé bien les fenfations de notre ame
s'émouffent par le grand ufage des plaiſirs,
comme l'appétit fe perd dans un grand repas
bien plus , je croirois que les viciffitudes
& les traverfes , que les humains
regardent comme des maux , font néceffaires
au bonheur , cela réveille les goûts.
L'uniformité eſt la- compagne de l'ennui .
SARDANA PALÉ.
C'est ce que j'ai éprouvé , perfonne n'a
recherché le plaifir avec plus de conſtance
que moi , & perfonne n'a été plus ennuyé.
Croiriez- vous que je ne fuis forti de la vie
que parce que j'en étois dégoûté ? Je ſçai
bien qu'on a attribué la caufe de ma mort
à ma molleffe ; & à la crainte que j'avois
de l'esclavage ; ce que je vous dis eft
pourtant très-vrai.
EPICUR E.
Je veux bien vous croire ; cependant
quand on a vêcu comme vous , on ne fupporte
gueres les infortunes : la plus petite
peine devient un mal confidérable pour les
20 MERCURE DE FRANCE.
gens délicats. J'ai oui dire qu'un habitant
de Sibaris ne put dormir fur un lit de roſes ,
parce qu'une feuille fe trouva pliée ; une
telle délicateffe eft bien incommode .
SARDANA PALE.
Je ne l'ai jamais pouffée auffi loin , je
me fuis contenté de paffer ma vie dans.
la compagnie de mes femmes , à raffiner
fur des amuſemens qui n'ont jamais pu
remplir le vuide de mon ame.
EPICURE .
Je le vois bien , nous nous accordons
tous dans le defir d'être heureux , mais
ce n'eſt que dans le choix des moyens que
nous différons étrangement ; vous cherchiez
le bonheur dans une jouiffance continue
, j'ai connu des gens qui ne le trouvoient
que dans l'efpérance.
SARDANA PALE.
C'eft la mere de l'illufion & de l'erreur.
EPICUR E.
Une erreur agréable plaît toujours . Si
vous vous en étiez tenu aux plaifirs de
l'imagination , vous ne vous plaindriez
point de votre fort ; ce n'eft que pour les
avoir trop approfondis que vous les avez
vû difparoître.
AVRIL.
1755. 21
SARDANA PALE.
tenu Vous ne vous en êtes pourtant pas
aux chimeriques plaifirs de l'imagination ;.
vos difciples d'aujourd'hui me font croire
que vous avez cherché plus de réalité .
EPICURE.
On a abufé de ma doctrine & prostitué
mon nom : les libertins qui s'en décorent ,
fe donnent pour mes diſciples , mais je les
defavoue .
SARDANA PALE.
Mais quel a donc été votre fyftême ?
EPICURE.
Quant à la théorie , j'ai regardé le plaifir
comme une fleur délicate , qu'il në falloit
point cueillir pour jouir plus long- tems
& de fa beauté & de fon odeur.
SARDANA PALE.
Et quant à la pratique ?
EPICUR E.
J'ai cru qu'un jardin agréable à cultiver
, une compagne douce & fidelle , des
amis choifis , des repas gais , affaifonnés
par la frugalité , une étude amufante &
22 MERCURE DE FRANCE.
modérée , devoit rendre l'homme auffi heureux
qu'il pouvoit l'être.
SARDANA PALE.
Je me ferois affez accommodé de votre
fyftême-pratique fi je l'euffe connu ; mais
croyez -vous qu'il ait pû ainfi accommoder
tout le monde ? le bonheur n'eft point un
être de raifon , le fentiment doit le produire
, il eft fait pour le goûter , & chaque
perfonne a fa façon de fentir particuliere.
J'ai oui dire à des morts de bon
fens , qu'on n'étoit jamais moins heureux
que quand on en étoit réduit aux ſyſtêmes
; je peux fervir d'exemple à cette judicieufe
remarque.
EPICURE,
Vous parlez en homme d'expérience ;
je n'ai rien à vous répondre ; mais je croirois
pourtant toujours qu'on peut prévenir
le dégoût ; que fans s'exciter à jouir d'un
plaifir qu'on ne fent pas , on peut fe mettre
dans une difpofition propre à le recevoir
; le refte eft l'ouvrage du tempérament
& des circonftances.
G. N. De Bord.
EPICURE , SARDANAPALE.
SARDANA PALE.
'Aurois bien voulu avoir votre conquand
je
> nonriez
enfeigné la route du bonheur ; car
vous avez , m'a- t- on dit , beaucoup philofophé
fur le fouverain bien .
EPICURE.
Il eft vrai que j'ai fait comme font tous
les hommes , j'ai cherché à adoucir ma
condition ; mais votre langage m'étonne ,
vous avez paffé pour l'homme du monde
le plus voluptueux .
SARDANA PALE.
Et j'en étois le plus malheureux . Ayant
tous les moyens pour fixer le plaifir , je
n'ai jamais pû l'arrêter ; quand je voulois
jouir il difparoiffoit , il épuifoit mes defirs
fans les fatisfaire. Vous ne diriez pas
que je me fuis trouvé dans des fituations
où je croyois n'avoir point d'ame . Venus ,
les Graces, tout Cythere auroit paru devant
18 MERCURE DE FRANCE.
moi , fans tirer mon coeur de la langueur
où il étoit plongé.
EPICUR E.
Il eft vrai que fi nous euffions vêcu enfemble
, je vous aurois donné un remede
qui vous auroit tiré de cette eſpèce de léthargie.
SARDANA PAL É.
Quel étoit- il donc ce remede que j'ai
tant cherché ?
EPICUR E.
La tempérance.
SARDANA PALE.
Bon , c'eſt une vraie privation ,
ÉPICURE.
Ce n'eft qu'une fage économie. Vous
vous trompiez ; la jouiffance n'eft pas toujours
ce qui donne le bonheur , ce n'eſt
que la façon dont on jouit. Quand vous
aviez fait un grand dîner , quelque bons
mets qu'on vous eût préfenté, ne vous fentiez-
vous pas du dégoût pour eux , & n'étiez-
vous pas
forcé de vous priver du ſouper?
AVRIL. 1755.
19
SARDANA PALE.
Il eſt vrai.
EPICURE.
Hé bien les fenfations de notre ame
s'émouffent par le grand ufage des plaiſirs,
comme l'appétit fe perd dans un grand repas
bien plus , je croirois que les viciffitudes
& les traverfes , que les humains
regardent comme des maux , font néceffaires
au bonheur , cela réveille les goûts.
L'uniformité eſt la- compagne de l'ennui .
SARDANA PALÉ.
C'est ce que j'ai éprouvé , perfonne n'a
recherché le plaifir avec plus de conſtance
que moi , & perfonne n'a été plus ennuyé.
Croiriez- vous que je ne fuis forti de la vie
que parce que j'en étois dégoûté ? Je ſçai
bien qu'on a attribué la caufe de ma mort
à ma molleffe ; & à la crainte que j'avois
de l'esclavage ; ce que je vous dis eft
pourtant très-vrai.
EPICUR E.
Je veux bien vous croire ; cependant
quand on a vêcu comme vous , on ne fupporte
gueres les infortunes : la plus petite
peine devient un mal confidérable pour les
20 MERCURE DE FRANCE.
gens délicats. J'ai oui dire qu'un habitant
de Sibaris ne put dormir fur un lit de roſes ,
parce qu'une feuille fe trouva pliée ; une
telle délicateffe eft bien incommode .
SARDANA PALE.
Je ne l'ai jamais pouffée auffi loin , je
me fuis contenté de paffer ma vie dans.
la compagnie de mes femmes , à raffiner
fur des amuſemens qui n'ont jamais pu
remplir le vuide de mon ame.
EPICURE .
Je le vois bien , nous nous accordons
tous dans le defir d'être heureux , mais
ce n'eſt que dans le choix des moyens que
nous différons étrangement ; vous cherchiez
le bonheur dans une jouiffance continue
, j'ai connu des gens qui ne le trouvoient
que dans l'efpérance.
SARDANA PALE.
C'eft la mere de l'illufion & de l'erreur.
EPICUR E.
Une erreur agréable plaît toujours . Si
vous vous en étiez tenu aux plaifirs de
l'imagination , vous ne vous plaindriez
point de votre fort ; ce n'eft que pour les
avoir trop approfondis que vous les avez
vû difparoître.
AVRIL.
1755. 21
SARDANA PALE.
tenu Vous ne vous en êtes pourtant pas
aux chimeriques plaifirs de l'imagination ;.
vos difciples d'aujourd'hui me font croire
que vous avez cherché plus de réalité .
EPICURE.
On a abufé de ma doctrine & prostitué
mon nom : les libertins qui s'en décorent ,
fe donnent pour mes diſciples , mais je les
defavoue .
SARDANA PALE.
Mais quel a donc été votre fyftême ?
EPICURE.
Quant à la théorie , j'ai regardé le plaifir
comme une fleur délicate , qu'il në falloit
point cueillir pour jouir plus long- tems
& de fa beauté & de fon odeur.
SARDANA PALE.
Et quant à la pratique ?
EPICUR E.
J'ai cru qu'un jardin agréable à cultiver
, une compagne douce & fidelle , des
amis choifis , des repas gais , affaifonnés
par la frugalité , une étude amufante &
22 MERCURE DE FRANCE.
modérée , devoit rendre l'homme auffi heureux
qu'il pouvoit l'être.
SARDANA PALE.
Je me ferois affez accommodé de votre
fyftême-pratique fi je l'euffe connu ; mais
croyez -vous qu'il ait pû ainfi accommoder
tout le monde ? le bonheur n'eft point un
être de raifon , le fentiment doit le produire
, il eft fait pour le goûter , & chaque
perfonne a fa façon de fentir particuliere.
J'ai oui dire à des morts de bon
fens , qu'on n'étoit jamais moins heureux
que quand on en étoit réduit aux ſyſtêmes
; je peux fervir d'exemple à cette judicieufe
remarque.
EPICURE,
Vous parlez en homme d'expérience ;
je n'ai rien à vous répondre ; mais je croirois
pourtant toujours qu'on peut prévenir
le dégoût ; que fans s'exciter à jouir d'un
plaifir qu'on ne fent pas , on peut fe mettre
dans une difpofition propre à le recevoir
; le refte eft l'ouvrage du tempérament
& des circonftances.
G. N. De Bord.
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Résumé : DIALOGUE. EPICURE, SARDANAPALE.
Le dialogue oppose Sardanapale, connu pour sa quête incessante de plaisirs, et Épicure, philosophe du bonheur. Sardanapale exprime son malheur malgré ses plaisirs excessifs, car il n'a jamais pu les fixer. Épicure lui propose la tempérance comme remède, expliquant que la jouissance excessive émousse les sens. Sardanapale reconnaît avoir éprouvé l'ennui malgré ses recherches constantes du plaisir. Épicure souligne que les vicissitudes et les traverses sont nécessaires au bonheur, contrairement à l'uniformité qui engendre l'ennui. Sardanapale confesse avoir été dégoûté de la vie, contrairement aux rumeurs attribuant sa mort à la mollesse et à la crainte de l'esclavage. Épicure note que les gens délicats supportent mal les infortunes. Sardanapale décrit sa vie passée dans la compagnie de ses femmes et des amusements vains. Épicure distingue les moyens de rechercher le bonheur, lui préférant une vie simple et modérée. Sardanapale doute que cette doctrine puisse convenir à tous, affirmant que le bonheur est subjectif. Épicure conclut en suggérant que l'on peut prévenir le dégoût en se mettant dans une disposition propice à recevoir le plaisir.
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