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p. 7-51
APOLOGIE POUR LES SCAVANS SUR Les vivacitez & les impolitesses qui leur échapens dans leurs querelles.
Début :
Je ne tirerai point de vanité des éloges que Mr l'Abbé [...]
Mots clefs :
Savants, Esprit, Politesse, Querelles, Modération, Invectives, Règles, Philosophie, Cicéron, Sensibilité, Défendre, Disputes, Doctrine, Érudition, Honneur, Critique, Reproches, Indulgence, Visionnaire
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texteReconnaissance textuelle : APOLOGIE POUR LES SCAVANS SUR Les vivacitez & les impolitesses qui leur échapens dans leurs querelles.
APOLOGIE
POUR LES SCAVANS
SUR
Les vivacitez & les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs querelles.
J
E ne tirerar point de vanité
des éloges que Mr
l'Abbé de Pons veut bien
donner à la moderation
que j'ai gardée , en défendant contre
8 LE MERCURE
>
hui les droits de la Poëfie Françoiſe ;
& quoique j'aye tout lieu de me
louer de la fienne à mon égard ,
j'ofe dire que, ni lui , ni moi , n'en
fommes pas encore au point de nous
tant aplaudir la - deffus. Jufqu'ici
il est vrai , tout s'eft fait dans les
régles de part & d'autre ; & la bienfçéance
n'a rien fouffert du zele
que les parties ont eû
pour la défenfe
de leurs fentiments ; mais nous
ne faifons que d'entrer en lice , &
la querelle n'eft pas encore affez
échauffée entre nous , pour que
nous foyons en droit de nous prévaloir
d'une retenue , qui n'a pû
être mife à dé grandes épreuves.
Il faudroit être de bien mauvaiſe
humeur pour commencer par ſe
quereller dabord , & pour débuter
par des invectives. C'est toujours
avec politeffe qu'on entre en matiére
on a des égards reciproques
dans les commencements , on mefure
les termes ; on ménage fon Adverfaire
, on refpecte même le Public
, témoin & juge de ces fortes
D'AVR I L.
de différents ; mais il eft difficile
d'avoir long - temps un ennemi en
tête , fans être tenté de le regarder
un peu comme un ennemi . On fe
chagrine , on s'irrite dans le cours
de la difpute ; de l'oppofition de
fentiments , on paffe à l'averfion
pour la perfonne ; & le moyen que
l'amertume & le fiel , que l'efprit
fait gliffer dans le coeur , n'influe
enfin dans la plume , & ne fe répande
dans les écrits !
Il est vrai qu'on ne s'oublie pas
tout d'un coup , & qu'on n'en vient
pas dabord aux derniers excés .
Ce ne font dans les commencements
que de petits traits envelopez
& prefque imperceptibles ;
mais qui , pour être plus déliez , ne
s'en font que mieux fentir. La Rifpofte
qui ne manque pas de fuivre
, & de renchérir fur l'attaque ,
donne lieu à une réplique plus vive
& plus piquante encore ; le ton
s'éleve peu
peu à peu , & comme par
dégrez , jufqu'à ce qu'enfin, ce qui
ne paroiffoit dabord que badinage ,
10 LE MERCURE
dégenere en fureur ; * Et la difpute
ne finit point , qu'on n'en foit venu
aux injures , & qu'on n'ait épuiſé
tout ce que la Rhetorique fournit
de figures plus aigres & plus violentes.
Je fuplie les Sçavans , y compris
les Erudits , qui peuvent fe
trouver dans le cas , de ne s'offenfer
point de la comparaison que je
vais faire ; mais il me paroît qu'il
y a beaucoup de conformité entre ce
qui arrive dans leurs querelles , &
ce qu'on voit arriver tous les jours
dans celles des enfants. Ceux - ci
en effet , quand ils jouent enſemble,
y vont dabord de la meilleure foy
du monde , & ne pensent à rien
moins qu'à fe faire du mal. Mais
comme les coups de main entrent
d'ordinaire dans tous leurs jeux
on n'eſt pas long-temps fans s'a-
* Donecjam foevus apertam
In rabiem verti cæpit josus.
* Hor. Ep. L. 1. Ep. 12.
D' AVRIL. II
gacer , fans s'efcrimer ; ce n'eſt
dabord qu'en badinant & légerement
; la main enfuite s'élevant par
proportion , le coup qu'on rend eft
toujours plus fort que celui qu'on
a reçeu : & de dégrez en dégrez
la chofe devenant toujours plus
ſérieuſe , ce qui n'étoit qu'un jeu
au commencement , aboutit enfin à
une vraye batterie.
J'avoue que ce n'eft pas fans
quelque forte de confufion , que
j'ay fait cette remarque , qui ne me
paroît que trop bien fondée. J'en
ai honte
pour les Sçavants , & je
ne puis m'empêcher de dire , que s'ils
étoient tentés de s'en faire accroire
fur leurs lumiéres ; pour peu qu'ils
fiffent de réflexion aux excez où
ils fe laiffent aller dans leurs démeflez
, ils y trouveroient bien de
quoi s'humilier. A ne confidérer
que l'élévation de leur génie , l'étendue
de leurs connoiffances , &
la fécondité de leurs productions ,
on fe fent épris pour eux d'un certain
fentiment de vénération qui ›
J2 LE MERCURE
nous les fait prefque envifager ,
comme des gens formez d'un meilleur
limon que nous , & d'une efpéce
fupérieure à la nôtre ; mais
une vétille de Grammaire , ou autre
minutie pareille vient - elle à les
divifer ? on voit ces Génies fublimes
baiffer tout d'un coup ; ces Hommes
fi grands , fi refpectables femblent
rapétiffer : L'aigreur & la colere
les ramène aux puérilitez
de l'enfance ; & de l'admiration
qu'on avoit pour leurs talents , on
paffe bientôt à la compaffion qu'on
ne peut s'empêcher d'avoir pour
leurs foibleffes.
Je ne fçais fi le Public a fur cela
autant d'indulgence pour eux , que
le prétend M l'Abbé de Pons , &
s'il eft bien vrai qu'il les ait difpenfé
de tous devoirs de bien-féance ,
les uns envers les autres ; mais je
doute qu'ils vouluffent fe prévaloir
d'une difpenfe qui leur eft acordée
à titre auffi injurieux , que
celle - ci . Car ce n'ett, dit -on , * qu'à
force d'excez qu'ils l'ont acquife , &
* Merc. Mars Pag. 9 .
fous
D'AVRIL.
13
fous nom de Peuple féroce & indif
ciplinable , qu'il faut abandonner
Par pitié à fa dure impoliteffe , à fa
greffiere rufticité. S'il en alloit ainfi,
un pareil Privilége ne leur feroit
gueres honorable . Ne feroit - ce
pas les mettre en quelque forte dans
la même Categorie que les Iroquois
, les Hurons & les autres
Barbares du Canada , dont on n'a
pû adoucir la férocité , & qu'on
à été contraint de laiffer dans la
poffeffion , où ils font de tout temps ,
de s'affommer & de fe manger les
uns les autres dans les guerres
qu'ils fe font Etrange Parallele
pour des gens qui font profeffion
de cultiver des Sciences qu'on a
toûjours regardées comme la fource
de l'Humanité & de la Politeffe
& auxquelles on a ſpécialement
par cette raison , donné le nom de
Lettres Humaines : Humaniores littera.
Que répondre à cela ? N'y auroit-
il point quelque biais , quelque
Duverture à laver d'un pareil re-
Avril 1717. B
14
LE
MERCURE
proche & les Sçavans & les Erudits
leurs Confreres , qui - qu'ils foient ;
car j'avoue ingenuement , que je
ne fuis pas encore bien au fait fur
le caractére diftinctif de ces derniers.
Nierons-nous que les uns &
les autres tombent effectivement
dans les excez qu'on leur reproche
?je voudrois bien qu'il me fût
permis de m'infcrire en faux fur
cela ; mais fi je le faifois , tous les
fiécles , depuis les plus reculez
jufques au nôtre , dépoferoient contre
moi , en dépofant contre eux ,
& j'ouvrirois à Mr l'Abbé de Pons
un beau champ pour la Replique .
Entreprendrai - je de les difculper
totalement à cet égard ? Ce feroit
me rendre coupable moi - même
fans les juftifier ,mais fi je ne puis
les excufer en tout , je puis du moins
améliorer leur caufe , & faire retomber
fur d'autres , une partie du
tort qu'on jette tout entier fur
eux .
Car on leur fait ,felon moi , une
double injuftice. Premierement ,
D'AVRIL.
15
en ce qu'on leur donne plus de tort
qu'ils n'en ont en effet . Secondement
, en ce qu'on les rend feuls
refponfables des excez qu'on leur
reproche , & dont il y en a qui font
peut -être plus coupables qu'eux.
C'eft dans ces deux confidérations
que je renferme cette efpéce d'Apologie
que je hazarde en leur
faveur , par raport à une licence
fur laquelle je ne les crois ni toutà-
fait excufables , ni aufli coupables
qu'on les fait.
>
5 .
Qu'ils ayent tort de faire entrer
de la paffion dans des
difputes
où la Raifon devroit
feule parler ; c'eft de quoi je ne
puis ni ne veux difconvenir ;
les bons mots , les traits piquants ,
les ironies cachées , les aplications
malignes , les reproches indirects
, & quelques fois formels ,
les apoftrophes
, les invectives ,
les injures , en un mot tout ce qui
fent la fatyre perfonnelle
, ne décide
rien pour le fonds des chofes
en matière de Doctrine . Je puis
Bij
16 LE MERCURE
,
:
être un ignorant & un mal-honnête
-Homme , & avoir raifon fur un fait
qui eft en queſtion . Mon Adverſaire
au contraire , peut fe tromper fur
ce même fait , & être d'ail
leurs plein d'érudition & de
vertu. Quand il s'agira de juger
de la probité de l'un ou de l'autre ,
l'examen des actions particuliéres
& la difcuffion des moeurs
pourra être de mife ; dans toute
autre matiére , elle eft abfolument
hors d'oeuvre De forte qu'il eft
vrai de dire , que fi , de tous les ouvrages
Polemiques , qui ne roulent
que fur des points de Doctrine
on retranchoit les Epifodes injurieux
, on n'en retrancheroit que
des inutilitez. Car j'apelle inutilitez
, tout ce qui ne va point au fait,
& qui n'intereffe en rien le fonds
de la difpute . Or je ne fçache rien
de plus indigne d'un Sçavant ,
ique de dire des chofes inutilles ,
par raport au fujet qu'il traite.
Et c'eft fur cela que j'ofe avancer,
que les reproches & les invectives
D'AVRIL. 17
font plus blamables encore à titre
d'inutilités dans un Sçavant, qu'elles
ne le font à titre de grotherté ; car
on peut être tres - Sçavant Homme
& être en même temps trés-groffier,
& tres-impoli , ces deux idées
n'ayant rien qui implique contradiction
; au lieu qu'un Sçavant dément
en quelque forte fon caractére,
& va directement contre l'efprit de
fa profeffion , en difant des chofes
inutiles , & qui ne font rien à ſon
fujer. Il s'enfuit de là , que mertant
même à parc ce qu'il y a de mefféance
entre honnêtes gens , à fe faire
des reproches injurieux , & de fuperchérie
à vouloir donner le change
; rien n'est d'ailleurs plus formellement
contraire au caractére ,
& à la profeffion de Sçavant , qued'ufer
de ce ftile.
Sur quoi donc prétens -je excufer,
au moins en partie , ceux qui en
ufent ? Premiérement fur ce que ça
été de tout temps le ftile des controverfes
entre les Sçavans . Je
m'attends bien qu'on va me répon
B iij
-18 LE + MERCURE
dre , que loin de les juftifier par ce
raifonnement , j'eſtablis au contraire
leur condamnation , & que de
dire, que ça été de tout temps le ftile
des Sçavans , c'eft prouver précifément
qu'ils ont û tort dans tous les
temps & dans tous les fiécles : mais
je fuplie le Lecteur de vouloir bien
fufpendre fon Jugement , & de fouffrir
que pour l'éclairciffement de ma
propofition , je diftingue unpeu les
temps par raport aux bien -féances.
La caufe que je traite eft commune
à tous les Sçavans en un point,
qui eft , que tous tant Anciens que
Modernes , ils fe font plus ou moins
émancipez dans leurs querelles ;
mais la faute n'eftpas égale dans tous;
& ce qui va paroître un paradoxe ,
c'eft qu'en même temps que je reconnois
que les Modernes font plus
moderez que ne l'ont été les Anciens,
je foutiens que les Anciens font encore
plus excufables que les Modernes
dans leurs excez , fi même
les premiers font juftement repréhenfibles;
& je crois être bien fon
農
D'AVRIL . 19
dé à en doûter : car voici à quoi je
reduis la justification des uns & des
autres.
Je dis donc en premier lieu , que
les Anciens qui ont ufé d'invectives ,
S & qui ont employé la Satyre dans
S leurs querelles dogmatiques , n'ont
rien fait en cela contre les régles
de la bien- féance entendues comme
elles le doivent eltre. Je dis en
fecond lieu , que les Modernes font
excufables d'avoir confervé quelque
teinture du ftile des Anciens
en ce genre , & qu'ils font même
louables d'en avoir adouci l'aigreur
autant qu'ils l'ont fait.
Pour déterminer reguliérement &
avec quelque forte de juftice , files
Anciens ont peché contre la bienféance
, en fe pouffant à toute outrance
les uns les autres dans leurs
querelles , il faut fçavoir, fi la bienféance
, telle qu'elle étoit établie
de leur temps , exigeoit d'eux plus
de modération qu'ils n'en ont gardé
, & leur interdifoit tout ce qui
seffentoit la paffion dans leurs dif
20 LE MERCURE
pures. Car fi nous voulons juger
les Anciens fur nos ufages & les ramener
à nos maniéres , il n'y a prefque
rien fur quoi nous ne puiffions les
condamner , comme il n'y a rien auffi
furquoi ils ne pûffent nous condamner
à leur tour. Il faut avoir ,
par raport à la différence des temps,
la même équité qu'on a par raport
à la difference des lieux : Chaque
temps a eu fes ufages , comme chaque
Païs a les fiens ; & nous ne fommes
pas plus en droit de condamner
les Anciens fur certains ufages
contraires aux nôtres , que nous le
fommes de condamner les maniéres
des Orientaux , parce qu'elles ne
font pas conformes à celles des Europeans.
Il s'agit donc de fçavoir,
non pas , fi les emportemens des Anciens
dans leurs querelles font contre
' es regles de la bien -féance de
no re fiècle , mais fielles font contre
les régles de la bien-feance receûë
& établie dans le leur : il s'agit
de déterminer, non pas, s'ils auroient
tort aujourd'hui , d'en ufer
D'AVRIL. 2-1
fur cela auffi librement qu'ils le
faifoient de leur tems , mais s'ils
avoient tort alors de le faire , &
je prétends qu'ils ne l'avoient pas.
Pourquoi ? parce qu'ils n'étoient pas
obligez d'avoir plus de retenue &
de modération dans leurs querelles,
que n'en faifoient paroître dans leurs
démêlés les plus grands Hommes de
leur temps , les plus fages , les plus
graves , & les plus diftinguez d'ailleurs
par leur Naiffance & leurs Dignitez
. Or , on a preuve en main que
de tres-grands Perfonnages , &de la
plus haute diftinction en toute maniére
, ont pouffé les chofes en ce
genre , dans des occafions tres éclatantes
, & devant des Affemblées
dignes de toutes fortes d'égards ,
plus loin que ne l'a jamais fait le
Sçavant le plus emporté , le plus fi
rieux , & le plus atrabilaire , contre
l'Antagoniſte le plus méprifable &
le plus vil .
En effet s'il y a jamais eu une
Compagnie refpectable & mêmeAugufte
, c'eſt ſans doute le Senat Romain
, fur tout , tel qu'il étoit fur
22 LE MERCURE
ils
les fins de la République , dans un
temps où il comptoit entre fes Mem
bres un Pompée , un Céfar, un Craffus
, un Caton , un Ciceron , un
Luculle , & tant d'autres grands Sujets
dont l'Hiftoire nous a fait l'éloge.
Cependant , de quel air ces
MESSIEURS fe traittoient
l'un l'autre dans leurs conteftations,
à la face même de ce Sénat fi Au.
gulte ? Je m'en raporte à la maniére
dont Ciceron perfonage Confulaire
& l'un des plus graves & des
plus fages Sénateurs de l'ancienne
Rome, traita autrefois en plein Sénat
le Confulaire Pifon , qui d'un
côté l'égaloit en dignité , & de l'autre
l'emportoit infiniment fur lui par
l'éclat de faNaiffance.Certainement
les termes qu'il employe dans cette
invective qui nous refte de fa façon
, ne font rien moins que mefurez
: il ne l'y apoftrophe jamais que
par les noms outrageants de Bête
féroce de Bête brute , d'Animal,
d'Hébêté, de Stupide, d' Afne, d'Exª
travagant , de Voleur , de Brigant,
D'AVRIL.
23
de Pendart , de Bourean , de Farie
, enfin de fale Bourbier & de
Charogne jettée à la Voirie. Cet
échantillon fuffit pour donner idée
du reste de la Piéce , dont il faudroit
tranfcrire la plus grande partie
, fi on vouloit en raporter tou
tes les injures ; auffi , ai-je été obii.
gé de fuprimer une partie même des
Apoftrophes , faute de les pouvoir
bien rendre en nôtre Langue , qui
n'est pas à beaucoup prés fi riche
en injures que la Latine , fur laquel
le la Grecque l'emporte encore
de beaucoup en ce genre.
Aurefte , fi je ne cite ici que l'invective
prononcée dans le Sénat con
tre Pifon , ce n'eft pas par difette
de pareils exemples tirés de Cicé
ron. Ceux qui conoiffent fes Ou.
vrages , fçavent que la feconde Phi
lippique , qu'on regarde comme un
Bellua pecudis , in Hoc animali ,Vecors
, tarditas ingenii . Afine , Amens ,
Qui latrones , qui prædones ? Furcifer ,
Carnifex , zuria , Cenum , ejecto Ca
davere.
24
LE MERCURE
chef-d'oeuvre d'éloquence , & qui
fut prononcée en plein Sénat en
face même du fameux Marc - Antoine
, actuellement Conful , eft ena
core tout autre chofe en fait d'ou.
trages fanglants , & que l'Orateur
s'ylivre fans nul ménagement à tout
ce que lui infpire fon indignation
& fa fureur.
Mais par ce qu'on pouroit s'ima.
giner que ces fortes d'excez étoient
rares , je renvoye fur cela le Lecteur
aux Lettres de Cicéron & en particulier
à celles qui font adreffées
à Atticus , dont Mt l'Abbé de Montgault
nous a donné une Traduc.
tion excellente , qui peut fervir de
Modele aux Traducteurs , comme
les éclairciffements qu'il y a joint
en peuvent fervir aux Commenta
teurs. Dans ces Lettres où Cicé.
ron rend compte à fon amy de ce
qui fe palloit à Rome , & en par
ticulier dans le Sénat , on verra les
Scénes que de graves Sénateurs y
donnoient quelques fois à la Com.
pagnie , en fe reprochant fort libre.
ment
›
D'AVRIL. 25
ment l'un à l'autre , leurs défauts
leurs foibleffes , leurs turpitudes ,
leur crapule & les débauches les
plus
plus infames. Qu'on life feulement
la ise Lettre du I Livre , où Cicéron
fait le détail d'une prife qu'il
avoit eû avec Clodius dans le Sénat
; & l'on fera convaincu , que
ces Héros de l'Ancienne Rome ,
& ces Maîtres de l'Univers ne fe
croyoient pas obligez entr'eux à de
grandes mefûres , ni par raport à
ceux qu'ils outrageoient , ni : , ni par raport
au Sénat à qui on faifoit effuyer
de pareilles Scenes
› &
On me dira que Cicéron avoit
tort de traiter fi indignement &
devant une fi Augufte Compagnie
Pifon
, Antoine Clodius
tout autre Sénateur ; qu'il oublioit
en ce point ce qu'il devoit à
leur Rang , ce qu'il devoit à la
Majefté du Sénat , & ce qu'il fe
devoit à lui - même . Tout cela eft
vray dans le fiftême de Politeffe
qui regne aujourd'hui ; mais la
queftion eft de fçavoir fi , dans ces
Avril 1717.
с
26 LE MERCURE
-
tems - là on étoit auffi fcrupuleux
fur l'article , qu'on l'eft à préfent ;
Or, c'est ce que je ne penfe pas ,
& voici furquoi je me fonde.
Cicéron étoit non feulement un
homme d'un très beau genie ,
& ce que nous apelons un trés bel
efprit ; mais il étoit encore Homme
de trés grand jugement , fage , entendu,
habile à prendre fes avantages
, & à ne point donner prife
fur lui . Rompu comme il l'étoit dans
les affaires , & inftruit,par une longue
expérience , de l'efprit & des
ufages du Senat , il devoit mieux
que perfonne , conoître les bienféances
de cette Compagnie ; & il
n'avoit garde dans une occafion où
il fe propofoit de rendre Pifon
odieux à cet illuftre Corps , d'employer
des termes & des outrages
dont il l'eût crû d'humeur à fe formalifer.
C'eft de quoy on ne poura
douter , fi l'on fait attention aux
ménagements & aux égards infinis
qu'il a dans fes difcours pour tous
ceux que leur probité , leur autorité,
D'AVRIL 27
leur mérite , leur crédit , ou leurs
fervices rendoient recommandables
aux yeux du Public . Dans l'affaire
de Murena , par exemple , où il
avoit Caton contre lui , il fe donne
bien de garde de le traitter comme
il auroit fait un Accufateur du commun
, & un Adverfaire moins acrédité
; mais par un des traits les plus
fins qu'il ait jamais mis en oeuvre,
il trouve moyen d'énerver l'autorité
de fon témoignage , en faisant
l'éloge de fa vertu : & cela d'une
maniere fi enjoüée , fi délicate ,
mais en même tems fi obligeante
& fi flareufe , que Caton lui-même,
loin de s'en offenfer , ne pût s'empêcher
de lui aplaudir . C'étoit Caton
qu'il refpectoit en cela , & non
pas le Tribunal devant lequel il parloit;
& il est conftant que quand il
s'abftenoit d'invectives dures & violentes
, c'étoit plus par ménagement
pour le particulier , que par
égard pour la bien - féance publique.
Que fi ce que je viens de dire
Cij
23 LE MERCURE
que
la-deffus , n'étoit admis que fur le
pied de conjecture , & qu'on fût
réfolu à ne point m'en tenir quitte ,
à moins d'une preuve plus précife
& plus pofitive : je renvoirois encore
une fois le Lecteur à la Lettre
j'aicitéeci - deffus, oùCiceronfait
mention de la prife qu'il eut avec
Clodius , & où il paroît fe fçavoir
fi bon gré de l'avantage fignalé
qu'il eut en cette occafion fur fon
Adverfaire qu'il atterra , dit - il ,
par fes réparties vives & piquantes,
& que les huées du Senat acheverent
de confondre , en lui fermant
la bouche . * Magnis clamoribas
afflictus conticuit , & concidit.
Voilà donc ce Senat fi grave & fi
augufte , qui aplaudit & frape des
mains en faveur d'un de fes Membres
, fur ce qu'il en outrage un autre
en fa préfence, & l'outrage de la
maniere la plus cruelle . Čar que
croit- on que renfermaffent ces reparties
ingénieufes , dont Ciceron
* Ep. ad Att . Lib. 1. Ep. 15.
D'AVRIL. 29
t
raporte avec tant de complaifance
quelques traits à fon ami Rien
moins que quelques petits reprothes
galants fur l'Inceite & fur les
défordres les plus abominables &
les plus affreux : Tout cela à la
verité en termes couverts , *mais
pourtant aflez intelligibles , pour
que le Senat pût y aplaudir avec
connoiffance de caufe.
Or , lupofons que ce qui s'eft
paflé autrefois dans le Sénat de
Rome entre Ciceron d'une part ,
& Pifon , Antoine , ou Clodius de
l'autre , fe paffe aujourd'huy dans
un de nos Parlements , entre deux
de fes Membres. Comment fe récrieroit-
on là deffus : & quelles fatisfactions
ne fe croiroit - on pas
en droit d'exiger pour la Majefté
de la Cour fi indignement violée ?
Le Parlement fe trouveroit en cela
bien plus lézé encore , que la perfonne-
même qui auroit éré outragée.
Il faut donc néceffairement
conclure , que les bien-féances ont
oir changé de ce qu'elles étoient
Cij
30. LE MERCURE
anciennement , & qu'on eſt aujour
d'huy tout autrement délicat fur
cet article , qu'on ne l'étoit autrefois.
C'eſt auffi ce qui me fait
paroître plus excufables les Heros
d'Homere dans les injures qu'ils
fe difent à tout propos , & qu'on
leur a tant reprochées. Car fi on
étoit encore figroffier fur ce Cha
pitre du , temps-même de Ciceron
c'eft-à-dire dans un fiécle très poli
d'ailleurs ; combien devoit - on l'être
davantage , tant de fiécles auparavant
, dans le temps d'Homere
c'est -à-dire dans le temps de la
naiffance de ces belles Lettres , qui
ont poli la Gree.
>
If eft vrai que les Efprits fe font
adoucis depuis , & que la colere ,
qu'on peut dire avoir été celle des
Paffions , qui s'eft le moins civilifée
chez les Anciens , a bien perdu de
fa premiere férocité dans la fuite
des temps. Que fi néanmoins , les
Sçavans en ont encore confervé
quelque teinture ; j'ofe dire que
le commerce qu'ils font oblige
D'AVRIL. 31
la
d'avoir avec les Anciens , & qu'ils
ne fçauroient acheter trop cher ,
les rend en quelque forte excufables
de ce côté - là. Il eft naturel de
prendre les manieres de ceux qu'on
fréquente ; on fe moule infenfiblement
fur eux , fans y prendre garde,
d peu prés comme on fe hale au
grand air , fans y faire réflexion ;
& plus on eitime les gens , plus on
s'étudie à les imiter , & à leur reffembler
jufques dans leurs défauts.
Ciceron eft fans difficulté., pour
folidité & la délicateffe des penfées,
pour la fécondité & la richeffe des
expreffions , le premier des Auteurs
Latins ; c'est celui de tous
qu'on lit le plus , & qu'on doit le
plus lire ; & c'est, pour ainfi dire ,
le premier lait qu'ayent fucé les
Sçavans dans leur jeuneffe. On
tâche de prendre fon ftile , & d'en
approcher le plus prés qu'on peut ;
on s'y exerce , & on y apporte toure
fon application ; rien n'eft plus
loüiable en effet , car le ftile de
Ciceron eft à mon gré le plus parfait
Cij
32 LE MERCURE
à
qu'il y ait , & le plus propre
former , non feulement pour bien
écrire en Latin,mais même pour bien
écrire en François , par la netteté
l'ordre , l'arrangement , & la liaifon
naturelle qu'il donne aux penſées.
Que s'il arrive aprés cela , qu'il
s'éléve quelque conteftation entre
les Doctes , & qu'on entre en difpute
, Sçavant contre Sçavant ,
comme Romains contre . Romains :
De qui empruntera-t-on plûtôt des
armes , foit pour attaquer , foir pour
fe défendre , que de Ciceron , le
modéle & le grand Maître en l'un
& l'autre genre On le confulte
donc , on le fuit on l'imite ,
on prend fon ton & fes expreffions ;
& comme les reproches , les outrages,
& les injures entrent pour quelque
chofe dans le fiftéme de fon
Eloquence , on fe laiffe aller fans
peine à les mettre en oeuvre ,
fur
la foi d'un tel garant : on fe raflure
fur fes fcrupules , & à l'exemple
de ce jeune débauché de Terence,
qui s'autorifoit au crime- par un
Tableau licentieux de Jupiter , on
›
D'AVRIL. 33
s'autorife aux invectives par l'exemple
de Ciceron , & on fe dit
à foi- même pour s'enhardir : Quoi ,
je ferois plus délicat & plus fcrupuleux
en matiére de bien -féance ,
que ne l'a été ce grand Homme. Il
a traité de ftupide , de bête brute ,
d'infenfé , & de pis encore , un
perfonnage Confulaire ; & je ferai
difficulté de traiter de vifionnaire &
d'extravagant , un Ecrivain qui a
l'audace de me contredire : * Ego
homuncio hoc non facerem ! Dieu
fçait après cela , comme onfe donne
carriere ! Les premiers qui ont fait
la planche , fe font autorifés de
Ciceron, & des autres Anciens dans
leurs excez ; ceux qui ont fuivi ,
ont eû de plus pour eux , l'exemple
de ces premiers Imitateurs ; ainfi
de fiècle en fiécle , & de Sçavans
en Sçavans, cet uſage s'eft perpétué,
& malgré les égards , & les ménagements
de politeffe que le temps &
le commerce civil ont introduit
dans les moeurs , & par lesquels
la bien-féance s'eft épurée chez
* Ter.Eunuch. A & , III Scen. 4°
34 LE MERCURE
les gens ignares , & non lettrez;
les Sçavans fe font prefque toûjours
maintenus , à quelques façons &
à quelques termes prés , dans l'ancienne
liberté d'attaquer & de fe
défendre à toute outrance. C'est
ce qu'il eft aifé de remarquer ,
furtout dans ceux qui ont écrit en
Latin , car je ne difconviens pas
qu'il n'y ait eu du déchet de ce côté
- là , & dans ceux qui ont écrit
en François , Langue plus modefte
plus retenue , où les termes injurieux
font plus rares , & forment
beaucoup plus mal , que dans la
Langue Latine .
Je fens fort bien ce que l'on peut
m'objecter là-deffus , & l'on ne
manquera pas de dire , qu'il eft
étrange que des perfonnes à qui
l'étude , la lecture & les belles
Lettres devroient avoir infpiré cette
humanité & cetre douceur qui leur
eft propre , & qu'on prétend-même
qui eft née dans leur fein , fe trouvent
pourtant moins fociables ,
moins traitables , d'un commerce
D'AVRIL.
35
les
plus épineux , d'un humeur plus
difficile , plus farouche , & fi je
l'ofe dire , plus hargneufe que le
commun des hommes , & que
ignorants-mêmes. Mais peut-être ,
en fera-t-on moins furpris , fi l'on
fait attention au caractére d'indé
pendance attaché à la profeffion
de Sçavant , & fur lequel je fonde
en leur faveur un fecond moyen de
défence & d'Apologie ; voici comment.
Qu'est- ce qui a policé les Hommes
dans les premiers temps , &
qui,du fonds des bois où ils vivoient
difperfez,comme des bêtes féroces ,
les a raprochés les uns des autres,
les a engagés à fe réunir , à vivre
enfemble , & à convenir entr'eux de
certaines loix ? Ce n'a été, ni l'Eloquence
, ni la Poëfie , ni la Mufique,
à qui les Orateurs , les Poëtes , les
Muficiens , chacun pour l'interêt &
la gloire de fon art , fans autre fondement
, ont bien voulu en faire
honneur ; ç'a été uniquement le befoin
reciproque qu'ils ont eu les uns
39
LE
MERCURE
des autres. C'est ce qui a formé les
Villes dans les premiers temps , &
e'eft encore ce qui les maintient . Si
les Hommes ont des ménagements
& des égards entr'eux , c'eſt parce
qu'ils ont actuellement , ou qu'ils
prévoyent qu'ils auront dans la fuite
befoin les uns des autres. Ainfi leur
politeffe n'eft fondée que fur ces
fecours reciproques qu'ils attendent
les uns des autres >
& qui font
que les plus Grands mêmes dépendent
des plus petits : Suprimez ces
befoins , vous ôtez la dépendance ,
& vous rompez par là toute liaiſon
d'interêt , toute focieté , tout commerce
, & par conféquent tous
égards , toute politeffe , & toute
bien-féance .
Or voilà la fituation où fe trouvent
les Sçavants , & ce qui fait en
même tems la Nobleffe de leur profeffion
. Ils n'ont befoin de perfonne ,
ils ne relévént que de leur génie , &
par là font indépendants. Un Marchand
a befoin d'un autre Marchand
pour faire aller fon commerce , &
il
D'AVRIL. 37
il ne s'en cache pas : Un Sçavant
ne veut rien devoir à un autre Sçavant,
il fçait fe paffer de fon fecours ,
pourquoy le ménageroit - il ? Un
Roy eft obligé d'avoir des égards
pour fes voifins , dont il peut craindre
les forces , il faut même qu'il
ait des attentions pour fes fujets ,
dont il fçait que les fecours lui font
neceffaires & en paix & en guerre.
Un Sçavant ne craint perfonne , &
la plume à la main , du fonds de fon
cabinet , il fait la guerre à toute la
Terre,toujours également prêt pour
l'offenfive ou la défenfive . Sans
dépendre en rien de qui ce foit , il
trouve dans lui - même , dans la force
de fon efprit , dans la richelle
de fes connoiffances , dans l'étenduë
de fes lumieres , & dans les
Livres de fa Bibliotheque qu'il regarde
comme fes Troupes Auxiliaires
, tout ce qu'il lui faut pour attaquer
ou pour fe défendre : & c'eſt
ce qui le difpenfe de tous ces égards .
& ces ménagements , auxquels on
a donné le nom de politeffe , pour
Avril 1717. Ꭰ
38 LE
MERCURE
relever la baffeffe de leur principe,
& colorer la honte de leur origine ,
qui eft le befoin & la dépendance.
Je ne veux pas dire pour cela,
que les Sçavans foient difpenfés
de toute politeffe les uns envers
les autres , ni même qu'il foit vrai
qu'ils n'en ayent jamais ; ce que je
prétends , c'est qu'ils font plus excufables
que le refte des Hommes ,
quand ils en manquent ; & que
quand ils veulent bien faire tant
que d'en avoir ; on doit leur en tenir
plus de compte qu'à d'autres ; &
parce que leur indépendance rend
leur politeffe bien plus défintereffée
, & parce qu'il leur en coute
plus , par raport à leur fenfibilité
qui me fournit encore un nouveau
moyen de défenfe en leur faveur .
Il eftfûr qu'il n'y a point de fenfibilité
, qui égale celle d'un Sçavant
qu'on attaque fur les ouvrages &
fur fes fentimens . C'est de quoi je
pourois aporter des preuves très
amples & très décifives , fi cela
étoit néceflaire : mais j'en fais grace
D'AVRIL.
39
au Lecteur , & à tous ayans caufe ;
&je fuis perfuadé qu'il y a bien des
gens difpofés à m'en tenir quitte.
Senfibilité au refte , d'autant plus
pardonable , quelque vive qu'elle
foit que véritablement elle eſt
fondée fur le point d'honneur le
plus délicat , qui eft la gloire de
' Elprit. On n'a point honte
d'être moins riche , ou dans un
rang moins élevé qu'un autre , d'être
moins bien partagé des autres avantages
de la Nature , ou de la Fortunes
on céde furtout cela fans répugnance
, mais en fait d'efprit , on
ne veut céder à perfonne.
*
Quivelit ingeniocedere rarus erit.
On paffe même affés librement à
quelques-uns la fupériorité du côté
de la Science , & de l'Erudition ; on
avoüera fans peine, qu'ils ont plus lû,
plus apris , & plus retenû que nous ;
mais qu'ils ayent plus d'efprit , c'eft
un aveu que même, avec beaucoup
* Martialis. Liv. VIII. Ep. 18
al Cirinum.
Dij
40
LE MERCURE
d'humilité , on ne fait pas volontiers.
Auffi, eft- il rare qu'on fe faſſe juſtice
là-deffus. Chacun croit avoir pour
le moins autant d'efprit que fon
voifin , & comme l'a dit fort fpirituellement
Madame Deshoulieres.
Nul n'eft content de fafortune ,
Ni mécontent de fon efprit.
Or , s'il y a gens au monde qui
doivent être contens du leur , c'eſt
fans contredit , les Sçavans. Comment
donc pouroient- ils n'être pas
fenfibles , quand on les attaque
de ce côté-là ? C'eft ce qui fait leur
gloire ; on veut le leur difputer ,
le leur arracher , c'est-à- dire , les
deshonorer , & ils le fouffriront
tranquillement ? Il faudroit pour
cela qu'ils euffent une vertu bien
héroïque , qu'on n'est pas en droit
d'éxiger d'eux. J'admire , pour moi,
l'injuftice du monde en ceci. .On
n'eft point étonné de voir deux
Parties acharnées l'une contre
l'autre , fe plaider à toute outranD'AVRIL.
4R
ce dans le Bareau , & méler-la fatire
perfonnelle dans leurs Factums,
fouvent pour un interêt très médiocre
; & l'on veut que des Sçavans
apointés à faits contraires ,
& qui travaillent , chacun de leur
côté, à ruiner de fond en comble
le fiftême de fon adverfe Partie ,
c'est -à-dire à aneantir tout le fruit.
de fes lectures , de fes études , &
de fes réflexions , combattent froidement
& poliment l'un contre l'autre
qu'ils fe difent tour à tour
avec douceur , avec honêteté ,
avec politeffe : qu'ils ont tort , qu'ils
font dans l'illufion , qu'ils y ont été
toute leur vie , qu'au lieu de s'inftruire
, ils n'ont fait que s'égarer ,
& qu'après avoir bien lû , bien médité,
bien écrit , leurs productions
vont directement contre le fens
commun. En verité dela n'eft pas.
poffible , auffi cela n'arrive -t - il guéres.
J'ai même remarqué que des
perfonnes fort moderées d'ailleurs ,
& qui avoient dans le commerce.
ordinaire ,non feulement de l'huma,
D iij
42 LE MERCURE
nité & de la politeffe , mais même
la douceur & la fimplicité d'un enfaut
, devenoient tout autres,quand
il s'agiffoit de défendre leurs fentiments
; &tel, qu'à l'entendre parler
, on ne croiroit pas qui fçût remuer
l'eau , n'a pas plûtôt la plume
à la main , qu'il paroît unferragus
& un pourfendeur de Géants.
;
On accufe affés communément
les Poëtes d'être plus fenfibles fur
leur réputation , & de prendre feu
plus aifément que les autres Sçavants.
* Genus irritabile vatum . Je
ne fçais pas bien fur quoi on fonde
ce préjugé car je ne vois pas que
les autres foient moins délicats &
moins vifs fur le chapitre de leurs
productions. Peut-être que comme
les Poëtes fe vengent d'ordinaire
avec plus de vivacité & plus de fel,
& que fouvent un vers leur fait
raifon d'un volume entier décoché
contre eux on a eu plus d'égard
à l'éclat de la vengeance qu'à la
Horat. Lib. II. Ep. 24
D'AVRIL. 43
force du reffentiment , & à l'effet
prompt & éclatant , que produifoit
dans eux la fenfibilité , qu'à la fenfibilité
même . Il me femble qu'elle
eſt à peu près égale dans tous les
Auteurs de quelque efpéce qu'ils
foient & dans quelques fiécles qu ils
fe foient rencontrez ; & fi elle s'eft
moins émancipée dans le nôtre
comme je le ferai voir dans la fuite,
il ne faut pas croire pour cela qu'elle
foit diminuée. Je la crois au contraire
plus vive qu'elle n'a jamais
été , & dans les régles elle le doit
être , puifqu'elle n'a peut - être jamais
été mife à de plus fréquentes
& de plus cruelles épreuves que
depuis cinquante ou foixante ans.
En quoi cela ? en ce qu'on n'a peutêtre
jamais plus écrit que depuis ce
temps-là , & que dans la démangeaifon
naturelle qu'ont les Sçavants
, de fe contredire les uns les
il autres on peut dire qu'où 2
plus de Sçavants , il y a auffi plus
de conteftations & de difputes.
A ce principe general qui de luiy
44
LE MERCURE
pre
*
même ne détermine pas plus ur
frécle que l'autre , & qui eft égal &
uniforme pour tous les temps , j'en
ajoûterai un particulier , qui est prode
nôtre fiécle. C'eſt cet efprit
de jufteffe , d'ordre & de préciſion
qui s'y eft introduit , & dont nous
avons obligation à la Philofophie
moderne , comme l'a fort bien remarqué
Mr P'Abbé Terraffon . Je
ne prétends point pour cela faire
ici l'éloge de tout ce qui entre dans
cette Philofophie , ni en aprouver
toutes les opinions . Qu'elle aittort
ou raiſon,en tout ou en partie , il eſt
toujours conftant qu'elle nous a rendu
un fervice inestimable, &dont l'utilité
fe fera toujours fentir de plus en
plus, en nousmettant en garde contre
les préjugez , & en nous accoûtumant
à examiner tout fur des régles fixes
& fûres , à déveloper nos idées , à
raporter toutes chofes à leurs principes
, & à ne nous rendre qu'à ce qui
* Differt. Crit.fur l'Iliade d'Hom..
Préface.
D'AVRIL.
45
nous eft fi clairement & fi fenfiblement
démontré, que laraifon forcée
lévidence , & fubjuguée, pour
ainfi dire par la verité , ne puiffe
fe défendre de ceder.
par
Qu'est-il arrivé de là ? c'est que
la Critique mieux inftruite & plus
éclairée , eft auffi devenue plus rigoureufe
& plus fevere. Autrefois
on fe contentoit à peu de frais.
Qu'on remonte cent ans , & moins
même , audeffus de nous , on reconnoîtra
que le gros des Ecrivains
donnoit fes premiers foins au brillant
de l'expreffion , & qu'il en faifoit
fon capital ; que c'étoit être
éloquent , que de dire beaucoup de
chofes,quelque inutiles qu'elles fi f
fent au fujet ; que c'étoit être Sçavant
, que d'entaffer citations fur
citations , fans nul befoin , & par
pure parade de Doctrine. Cela s'apeloit
Erudition , on couroit aprés ,
& l'on jugeoit de la profondeur
& de l'étendue de la fçience d'un
Ecrivain au prorata du Latin & du
Grec , dont il bigaroit fes Ecrits.
46 LE MERCURE
Mais depuis que l'Esprit de Géométrie
nous a rapelé au vrai , les
chofes ont bien changé de face . On
a exigé qu'en écrivant , la principale
attention fût pour les chofes , fans
préjudice néanmoins de la clarté
& de la régularité de l'élocution
qui a auffi fes droits , mais qui ne
doit être confiderée qu'en fecond ;
les mots étans faits pour exprimer
les penfées , & non les penfées ,
pour donner de l'emploi aux mots.
Ainfi , quand il s'eft trouvé des
Ouvrages , qui péchoient par un
de ces deux endroits , on a
plus d'indulgence pour des irrégularités
d'expreffions qui pouvoient
fe réparer , & qui n'alteroient en
rien le fond des chofes , que pour
un manque de juftelle & de folidité
dans le raifonnement
·
on a eu
qu'on n'a
point pardonné , parce qu'il étoit.
fans remede. C'eft ce qui à confervé
ou remis en honneur des Livres ,
quoique d'ailleurs d'un langage furanné
, quand le fonds s'en eft trouvé
bon , & c'est ce qui en a fait tomber
D'AVRIL.. 47
En tout genre , une infinité d'autres
qui faifoient l'admiration du Public ,
il y a foixante ans ; & qu'on ne lit
plus aujourd'huy , parce qu'on n'y
trouve riendefolide , & qu on n'eſt
plus d'humeur à fe payer de l'harmonie
vaine d'une Période , qui
n'apprend rien. C'est pour cela
encore , que les Ouvrages des Anciens
qui ont écrit fenfément , n'ont
rien perdu de leur prix dans les plas
vieilles Traductions
; tandis que
les plus brillantes, avec le langage
le plus noble & le plus fleuri , n'ont
pû nous féduire , en faveur de ceux
qui nous ont parû pécher dans
l'ellentiel .
On s'eft donc mis à examiner les
chofes de plus près , & fi quelqu'un
s'eit échapé à avancer des opinions
fauffes , ou mal prouvées , il ne l'a
plus fait impunément . Les Sçavans
ne s'attaquoient gueres autrefois
que par jaloufie de mêtier ,
ou par des raifons d'interêt de Parti .
Je ne difconviens pas que quelquefois
il n'en arrive encore de même ,
48 LE MERCURE
mais cela eft borné à certaines ma
tieres Hors de là on n'attaque
un Auteur , que parce qu'on croit
que fes Principes font faux , Ou
qu'il les étend à des conféquences
qui n'en fuivent pas . Le goût que
La Philofophie nous a donné pour
le vrai , fuffit dans ces rencontres
pour animer nôtre zele. On ne
veut point que le Public refte dans
l'erreur , & l'on n'épargne rien
pour le détromper. De là , quelle
foule de Contradicteurs ! Quelle
févérité de critique ! & conféquemment
, quelles épreuves pour la
fenfibilité naturelle ! Mais fi elle
eft plus fouvent & plus vivement
attaquée , elle l'eft aufli avec plus
de ménagement & de modération ;
puifqu'en même temps que l'efprit
de Philofophie a rendu la critique
plus fréquente & plus févére , il
l'a rendue auffi plus fage & plus
moderée ; & quoiqu'il foit vrai de
dire que l'efprit de Politeffe qui
fe perfectionne , & s'épure tous les
jours dans une Nation d'un caractére
naturellement
D'AVRIL. 49
y
naturellement doux & humain , a
beaucoup contribué à infpirer de
la retenue & de la moderation
aux Sçavants mêmes , j'ofe dire que
l'efprit de Philofophie y a eu encore
plus de part . Car cet efprit nous
accoûtumant à chercher le vray , a
tendre directement , & à regarder
, comme des inutilitez , tout ce
qui ne nous y méne pas , il écarte
comme étranger , tout ce qui n'eſt
pas raiſon & • par conféquent
toute fatyre perfonnelle . Il nous
fait entrevoir dans toute invective,
un aveu fecret d'impuiffance de la
part de celui qui s'en fert , & qui eft
cenfé ne les employer que pour
fupléér
au défaut des raifons qui lui
manquent . Il ne va point rechercher,
fi les preuves qu'allégue un
Adverfaire , viennent de fon fonds
ou d'emprunt , mais il examine uniquement
,fi elles font concluantes de
quelque part qu'elles viennent. Il ne
s'attache point à refuter pour chagriner
, mais pour inftruire en réfutant.
Lorfqu'il arrive à un Auteur
Avril 1717. E
50 LE MERCURE
d'avancer des extravagances & des
vifions ; ce n'eft point en le traitant
de vifionnaire & d'extravagant ,
qu'on montre qu'il a tort. L'affaire
de celui qui réfute , eft de mettre
le Public au fait le Public inftruit,
fçaura de lui - même donner aux
opinions bien refutées , les qualifications
qui leur conviennent.
Ce font là les principes que donne
en cette matiere la veritable Philofophie.
Auffi eft -il vrai de dire ,
que depuis qu'elle s'eft accréditée
parmi nous , les Sçavants ont apporté
dans leurs querelles plus de
moderation qu'ils ne faifoient autrefois
je ne doute pas qu'à mefure
, que cet efprit prévaudra , la
moderation n'aille toujours en augmentant.
Mais fi malgré tout ce que
j'ai dit pour excufer les Sçavants
au moins en partie , on refuſoit encore
de leur faire aucune grace , je
ferois du moins en droit d'éxiger
qu'on ne les accablât pas de tout le
blâme. Quelque coupables qu'on les
juge j'ole dire que ce ne font pas
D'AVRIL. SL
eux qui ont le plus de tort en tout
ceci , comme j'efpere le prouver
bien- tôt dans la feconde partie de
leur Apologie-
POUR LES SCAVANS
SUR
Les vivacitez & les impoliteffes
qui leur échapent dans
leurs querelles.
J
E ne tirerar point de vanité
des éloges que Mr
l'Abbé de Pons veut bien
donner à la moderation
que j'ai gardée , en défendant contre
8 LE MERCURE
>
hui les droits de la Poëfie Françoiſe ;
& quoique j'aye tout lieu de me
louer de la fienne à mon égard ,
j'ofe dire que, ni lui , ni moi , n'en
fommes pas encore au point de nous
tant aplaudir la - deffus. Jufqu'ici
il est vrai , tout s'eft fait dans les
régles de part & d'autre ; & la bienfçéance
n'a rien fouffert du zele
que les parties ont eû
pour la défenfe
de leurs fentiments ; mais nous
ne faifons que d'entrer en lice , &
la querelle n'eft pas encore affez
échauffée entre nous , pour que
nous foyons en droit de nous prévaloir
d'une retenue , qui n'a pû
être mife à dé grandes épreuves.
Il faudroit être de bien mauvaiſe
humeur pour commencer par ſe
quereller dabord , & pour débuter
par des invectives. C'est toujours
avec politeffe qu'on entre en matiére
on a des égards reciproques
dans les commencements , on mefure
les termes ; on ménage fon Adverfaire
, on refpecte même le Public
, témoin & juge de ces fortes
D'AVR I L.
de différents ; mais il eft difficile
d'avoir long - temps un ennemi en
tête , fans être tenté de le regarder
un peu comme un ennemi . On fe
chagrine , on s'irrite dans le cours
de la difpute ; de l'oppofition de
fentiments , on paffe à l'averfion
pour la perfonne ; & le moyen que
l'amertume & le fiel , que l'efprit
fait gliffer dans le coeur , n'influe
enfin dans la plume , & ne fe répande
dans les écrits !
Il est vrai qu'on ne s'oublie pas
tout d'un coup , & qu'on n'en vient
pas dabord aux derniers excés .
Ce ne font dans les commencements
que de petits traits envelopez
& prefque imperceptibles ;
mais qui , pour être plus déliez , ne
s'en font que mieux fentir. La Rifpofte
qui ne manque pas de fuivre
, & de renchérir fur l'attaque ,
donne lieu à une réplique plus vive
& plus piquante encore ; le ton
s'éleve peu
peu à peu , & comme par
dégrez , jufqu'à ce qu'enfin, ce qui
ne paroiffoit dabord que badinage ,
10 LE MERCURE
dégenere en fureur ; * Et la difpute
ne finit point , qu'on n'en foit venu
aux injures , & qu'on n'ait épuiſé
tout ce que la Rhetorique fournit
de figures plus aigres & plus violentes.
Je fuplie les Sçavans , y compris
les Erudits , qui peuvent fe
trouver dans le cas , de ne s'offenfer
point de la comparaison que je
vais faire ; mais il me paroît qu'il
y a beaucoup de conformité entre ce
qui arrive dans leurs querelles , &
ce qu'on voit arriver tous les jours
dans celles des enfants. Ceux - ci
en effet , quand ils jouent enſemble,
y vont dabord de la meilleure foy
du monde , & ne pensent à rien
moins qu'à fe faire du mal. Mais
comme les coups de main entrent
d'ordinaire dans tous leurs jeux
on n'eſt pas long-temps fans s'a-
* Donecjam foevus apertam
In rabiem verti cæpit josus.
* Hor. Ep. L. 1. Ep. 12.
D' AVRIL. II
gacer , fans s'efcrimer ; ce n'eſt
dabord qu'en badinant & légerement
; la main enfuite s'élevant par
proportion , le coup qu'on rend eft
toujours plus fort que celui qu'on
a reçeu : & de dégrez en dégrez
la chofe devenant toujours plus
ſérieuſe , ce qui n'étoit qu'un jeu
au commencement , aboutit enfin à
une vraye batterie.
J'avoue que ce n'eft pas fans
quelque forte de confufion , que
j'ay fait cette remarque , qui ne me
paroît que trop bien fondée. J'en
ai honte
pour les Sçavants , & je
ne puis m'empêcher de dire , que s'ils
étoient tentés de s'en faire accroire
fur leurs lumiéres ; pour peu qu'ils
fiffent de réflexion aux excez où
ils fe laiffent aller dans leurs démeflez
, ils y trouveroient bien de
quoi s'humilier. A ne confidérer
que l'élévation de leur génie , l'étendue
de leurs connoiffances , &
la fécondité de leurs productions ,
on fe fent épris pour eux d'un certain
fentiment de vénération qui ›
J2 LE MERCURE
nous les fait prefque envifager ,
comme des gens formez d'un meilleur
limon que nous , & d'une efpéce
fupérieure à la nôtre ; mais
une vétille de Grammaire , ou autre
minutie pareille vient - elle à les
divifer ? on voit ces Génies fublimes
baiffer tout d'un coup ; ces Hommes
fi grands , fi refpectables femblent
rapétiffer : L'aigreur & la colere
les ramène aux puérilitez
de l'enfance ; & de l'admiration
qu'on avoit pour leurs talents , on
paffe bientôt à la compaffion qu'on
ne peut s'empêcher d'avoir pour
leurs foibleffes.
Je ne fçais fi le Public a fur cela
autant d'indulgence pour eux , que
le prétend M l'Abbé de Pons , &
s'il eft bien vrai qu'il les ait difpenfé
de tous devoirs de bien-féance ,
les uns envers les autres ; mais je
doute qu'ils vouluffent fe prévaloir
d'une difpenfe qui leur eft acordée
à titre auffi injurieux , que
celle - ci . Car ce n'ett, dit -on , * qu'à
force d'excez qu'ils l'ont acquife , &
* Merc. Mars Pag. 9 .
fous
D'AVRIL.
13
fous nom de Peuple féroce & indif
ciplinable , qu'il faut abandonner
Par pitié à fa dure impoliteffe , à fa
greffiere rufticité. S'il en alloit ainfi,
un pareil Privilége ne leur feroit
gueres honorable . Ne feroit - ce
pas les mettre en quelque forte dans
la même Categorie que les Iroquois
, les Hurons & les autres
Barbares du Canada , dont on n'a
pû adoucir la férocité , & qu'on
à été contraint de laiffer dans la
poffeffion , où ils font de tout temps ,
de s'affommer & de fe manger les
uns les autres dans les guerres
qu'ils fe font Etrange Parallele
pour des gens qui font profeffion
de cultiver des Sciences qu'on a
toûjours regardées comme la fource
de l'Humanité & de la Politeffe
& auxquelles on a ſpécialement
par cette raison , donné le nom de
Lettres Humaines : Humaniores littera.
Que répondre à cela ? N'y auroit-
il point quelque biais , quelque
Duverture à laver d'un pareil re-
Avril 1717. B
14
LE
MERCURE
proche & les Sçavans & les Erudits
leurs Confreres , qui - qu'ils foient ;
car j'avoue ingenuement , que je
ne fuis pas encore bien au fait fur
le caractére diftinctif de ces derniers.
Nierons-nous que les uns &
les autres tombent effectivement
dans les excez qu'on leur reproche
?je voudrois bien qu'il me fût
permis de m'infcrire en faux fur
cela ; mais fi je le faifois , tous les
fiécles , depuis les plus reculez
jufques au nôtre , dépoferoient contre
moi , en dépofant contre eux ,
& j'ouvrirois à Mr l'Abbé de Pons
un beau champ pour la Replique .
Entreprendrai - je de les difculper
totalement à cet égard ? Ce feroit
me rendre coupable moi - même
fans les juftifier ,mais fi je ne puis
les excufer en tout , je puis du moins
améliorer leur caufe , & faire retomber
fur d'autres , une partie du
tort qu'on jette tout entier fur
eux .
Car on leur fait ,felon moi , une
double injuftice. Premierement ,
D'AVRIL.
15
en ce qu'on leur donne plus de tort
qu'ils n'en ont en effet . Secondement
, en ce qu'on les rend feuls
refponfables des excez qu'on leur
reproche , & dont il y en a qui font
peut -être plus coupables qu'eux.
C'eft dans ces deux confidérations
que je renferme cette efpéce d'Apologie
que je hazarde en leur
faveur , par raport à une licence
fur laquelle je ne les crois ni toutà-
fait excufables , ni aufli coupables
qu'on les fait.
>
5 .
Qu'ils ayent tort de faire entrer
de la paffion dans des
difputes
où la Raifon devroit
feule parler ; c'eft de quoi je ne
puis ni ne veux difconvenir ;
les bons mots , les traits piquants ,
les ironies cachées , les aplications
malignes , les reproches indirects
, & quelques fois formels ,
les apoftrophes
, les invectives ,
les injures , en un mot tout ce qui
fent la fatyre perfonnelle
, ne décide
rien pour le fonds des chofes
en matière de Doctrine . Je puis
Bij
16 LE MERCURE
,
:
être un ignorant & un mal-honnête
-Homme , & avoir raifon fur un fait
qui eft en queſtion . Mon Adverſaire
au contraire , peut fe tromper fur
ce même fait , & être d'ail
leurs plein d'érudition & de
vertu. Quand il s'agira de juger
de la probité de l'un ou de l'autre ,
l'examen des actions particuliéres
& la difcuffion des moeurs
pourra être de mife ; dans toute
autre matiére , elle eft abfolument
hors d'oeuvre De forte qu'il eft
vrai de dire , que fi , de tous les ouvrages
Polemiques , qui ne roulent
que fur des points de Doctrine
on retranchoit les Epifodes injurieux
, on n'en retrancheroit que
des inutilitez. Car j'apelle inutilitez
, tout ce qui ne va point au fait,
& qui n'intereffe en rien le fonds
de la difpute . Or je ne fçache rien
de plus indigne d'un Sçavant ,
ique de dire des chofes inutilles ,
par raport au fujet qu'il traite.
Et c'eft fur cela que j'ofe avancer,
que les reproches & les invectives
D'AVRIL. 17
font plus blamables encore à titre
d'inutilités dans un Sçavant, qu'elles
ne le font à titre de grotherté ; car
on peut être tres - Sçavant Homme
& être en même temps trés-groffier,
& tres-impoli , ces deux idées
n'ayant rien qui implique contradiction
; au lieu qu'un Sçavant dément
en quelque forte fon caractére,
& va directement contre l'efprit de
fa profeffion , en difant des chofes
inutiles , & qui ne font rien à ſon
fujer. Il s'enfuit de là , que mertant
même à parc ce qu'il y a de mefféance
entre honnêtes gens , à fe faire
des reproches injurieux , & de fuperchérie
à vouloir donner le change
; rien n'est d'ailleurs plus formellement
contraire au caractére ,
& à la profeffion de Sçavant , qued'ufer
de ce ftile.
Sur quoi donc prétens -je excufer,
au moins en partie , ceux qui en
ufent ? Premiérement fur ce que ça
été de tout temps le ftile des controverfes
entre les Sçavans . Je
m'attends bien qu'on va me répon
B iij
-18 LE + MERCURE
dre , que loin de les juftifier par ce
raifonnement , j'eſtablis au contraire
leur condamnation , & que de
dire, que ça été de tout temps le ftile
des Sçavans , c'eft prouver précifément
qu'ils ont û tort dans tous les
temps & dans tous les fiécles : mais
je fuplie le Lecteur de vouloir bien
fufpendre fon Jugement , & de fouffrir
que pour l'éclairciffement de ma
propofition , je diftingue unpeu les
temps par raport aux bien -féances.
La caufe que je traite eft commune
à tous les Sçavans en un point,
qui eft , que tous tant Anciens que
Modernes , ils fe font plus ou moins
émancipez dans leurs querelles ;
mais la faute n'eftpas égale dans tous;
& ce qui va paroître un paradoxe ,
c'eft qu'en même temps que je reconnois
que les Modernes font plus
moderez que ne l'ont été les Anciens,
je foutiens que les Anciens font encore
plus excufables que les Modernes
dans leurs excez , fi même
les premiers font juftement repréhenfibles;
& je crois être bien fon
農
D'AVRIL . 19
dé à en doûter : car voici à quoi je
reduis la justification des uns & des
autres.
Je dis donc en premier lieu , que
les Anciens qui ont ufé d'invectives ,
S & qui ont employé la Satyre dans
S leurs querelles dogmatiques , n'ont
rien fait en cela contre les régles
de la bien- féance entendues comme
elles le doivent eltre. Je dis en
fecond lieu , que les Modernes font
excufables d'avoir confervé quelque
teinture du ftile des Anciens
en ce genre , & qu'ils font même
louables d'en avoir adouci l'aigreur
autant qu'ils l'ont fait.
Pour déterminer reguliérement &
avec quelque forte de juftice , files
Anciens ont peché contre la bienféance
, en fe pouffant à toute outrance
les uns les autres dans leurs
querelles , il faut fçavoir, fi la bienféance
, telle qu'elle étoit établie
de leur temps , exigeoit d'eux plus
de modération qu'ils n'en ont gardé
, & leur interdifoit tout ce qui
seffentoit la paffion dans leurs dif
20 LE MERCURE
pures. Car fi nous voulons juger
les Anciens fur nos ufages & les ramener
à nos maniéres , il n'y a prefque
rien fur quoi nous ne puiffions les
condamner , comme il n'y a rien auffi
furquoi ils ne pûffent nous condamner
à leur tour. Il faut avoir ,
par raport à la différence des temps,
la même équité qu'on a par raport
à la difference des lieux : Chaque
temps a eu fes ufages , comme chaque
Païs a les fiens ; & nous ne fommes
pas plus en droit de condamner
les Anciens fur certains ufages
contraires aux nôtres , que nous le
fommes de condamner les maniéres
des Orientaux , parce qu'elles ne
font pas conformes à celles des Europeans.
Il s'agit donc de fçavoir,
non pas , fi les emportemens des Anciens
dans leurs querelles font contre
' es regles de la bien -féance de
no re fiècle , mais fielles font contre
les régles de la bien-feance receûë
& établie dans le leur : il s'agit
de déterminer, non pas, s'ils auroient
tort aujourd'hui , d'en ufer
D'AVRIL. 2-1
fur cela auffi librement qu'ils le
faifoient de leur tems , mais s'ils
avoient tort alors de le faire , &
je prétends qu'ils ne l'avoient pas.
Pourquoi ? parce qu'ils n'étoient pas
obligez d'avoir plus de retenue &
de modération dans leurs querelles,
que n'en faifoient paroître dans leurs
démêlés les plus grands Hommes de
leur temps , les plus fages , les plus
graves , & les plus diftinguez d'ailleurs
par leur Naiffance & leurs Dignitez
. Or , on a preuve en main que
de tres-grands Perfonnages , &de la
plus haute diftinction en toute maniére
, ont pouffé les chofes en ce
genre , dans des occafions tres éclatantes
, & devant des Affemblées
dignes de toutes fortes d'égards ,
plus loin que ne l'a jamais fait le
Sçavant le plus emporté , le plus fi
rieux , & le plus atrabilaire , contre
l'Antagoniſte le plus méprifable &
le plus vil .
En effet s'il y a jamais eu une
Compagnie refpectable & mêmeAugufte
, c'eſt ſans doute le Senat Romain
, fur tout , tel qu'il étoit fur
22 LE MERCURE
ils
les fins de la République , dans un
temps où il comptoit entre fes Mem
bres un Pompée , un Céfar, un Craffus
, un Caton , un Ciceron , un
Luculle , & tant d'autres grands Sujets
dont l'Hiftoire nous a fait l'éloge.
Cependant , de quel air ces
MESSIEURS fe traittoient
l'un l'autre dans leurs conteftations,
à la face même de ce Sénat fi Au.
gulte ? Je m'en raporte à la maniére
dont Ciceron perfonage Confulaire
& l'un des plus graves & des
plus fages Sénateurs de l'ancienne
Rome, traita autrefois en plein Sénat
le Confulaire Pifon , qui d'un
côté l'égaloit en dignité , & de l'autre
l'emportoit infiniment fur lui par
l'éclat de faNaiffance.Certainement
les termes qu'il employe dans cette
invective qui nous refte de fa façon
, ne font rien moins que mefurez
: il ne l'y apoftrophe jamais que
par les noms outrageants de Bête
féroce de Bête brute , d'Animal,
d'Hébêté, de Stupide, d' Afne, d'Exª
travagant , de Voleur , de Brigant,
D'AVRIL.
23
de Pendart , de Bourean , de Farie
, enfin de fale Bourbier & de
Charogne jettée à la Voirie. Cet
échantillon fuffit pour donner idée
du reste de la Piéce , dont il faudroit
tranfcrire la plus grande partie
, fi on vouloit en raporter tou
tes les injures ; auffi , ai-je été obii.
gé de fuprimer une partie même des
Apoftrophes , faute de les pouvoir
bien rendre en nôtre Langue , qui
n'est pas à beaucoup prés fi riche
en injures que la Latine , fur laquel
le la Grecque l'emporte encore
de beaucoup en ce genre.
Aurefte , fi je ne cite ici que l'invective
prononcée dans le Sénat con
tre Pifon , ce n'eft pas par difette
de pareils exemples tirés de Cicé
ron. Ceux qui conoiffent fes Ou.
vrages , fçavent que la feconde Phi
lippique , qu'on regarde comme un
Bellua pecudis , in Hoc animali ,Vecors
, tarditas ingenii . Afine , Amens ,
Qui latrones , qui prædones ? Furcifer ,
Carnifex , zuria , Cenum , ejecto Ca
davere.
24
LE MERCURE
chef-d'oeuvre d'éloquence , & qui
fut prononcée en plein Sénat en
face même du fameux Marc - Antoine
, actuellement Conful , eft ena
core tout autre chofe en fait d'ou.
trages fanglants , & que l'Orateur
s'ylivre fans nul ménagement à tout
ce que lui infpire fon indignation
& fa fureur.
Mais par ce qu'on pouroit s'ima.
giner que ces fortes d'excez étoient
rares , je renvoye fur cela le Lecteur
aux Lettres de Cicéron & en particulier
à celles qui font adreffées
à Atticus , dont Mt l'Abbé de Montgault
nous a donné une Traduc.
tion excellente , qui peut fervir de
Modele aux Traducteurs , comme
les éclairciffements qu'il y a joint
en peuvent fervir aux Commenta
teurs. Dans ces Lettres où Cicé.
ron rend compte à fon amy de ce
qui fe palloit à Rome , & en par
ticulier dans le Sénat , on verra les
Scénes que de graves Sénateurs y
donnoient quelques fois à la Com.
pagnie , en fe reprochant fort libre.
ment
›
D'AVRIL. 25
ment l'un à l'autre , leurs défauts
leurs foibleffes , leurs turpitudes ,
leur crapule & les débauches les
plus
plus infames. Qu'on life feulement
la ise Lettre du I Livre , où Cicéron
fait le détail d'une prife qu'il
avoit eû avec Clodius dans le Sénat
; & l'on fera convaincu , que
ces Héros de l'Ancienne Rome ,
& ces Maîtres de l'Univers ne fe
croyoient pas obligez entr'eux à de
grandes mefûres , ni par raport à
ceux qu'ils outrageoient , ni : , ni par raport
au Sénat à qui on faifoit effuyer
de pareilles Scenes
› &
On me dira que Cicéron avoit
tort de traiter fi indignement &
devant une fi Augufte Compagnie
Pifon
, Antoine Clodius
tout autre Sénateur ; qu'il oublioit
en ce point ce qu'il devoit à
leur Rang , ce qu'il devoit à la
Majefté du Sénat , & ce qu'il fe
devoit à lui - même . Tout cela eft
vray dans le fiftême de Politeffe
qui regne aujourd'hui ; mais la
queftion eft de fçavoir fi , dans ces
Avril 1717.
с
26 LE MERCURE
-
tems - là on étoit auffi fcrupuleux
fur l'article , qu'on l'eft à préfent ;
Or, c'est ce que je ne penfe pas ,
& voici furquoi je me fonde.
Cicéron étoit non feulement un
homme d'un très beau genie ,
& ce que nous apelons un trés bel
efprit ; mais il étoit encore Homme
de trés grand jugement , fage , entendu,
habile à prendre fes avantages
, & à ne point donner prife
fur lui . Rompu comme il l'étoit dans
les affaires , & inftruit,par une longue
expérience , de l'efprit & des
ufages du Senat , il devoit mieux
que perfonne , conoître les bienféances
de cette Compagnie ; & il
n'avoit garde dans une occafion où
il fe propofoit de rendre Pifon
odieux à cet illuftre Corps , d'employer
des termes & des outrages
dont il l'eût crû d'humeur à fe formalifer.
C'eft de quoy on ne poura
douter , fi l'on fait attention aux
ménagements & aux égards infinis
qu'il a dans fes difcours pour tous
ceux que leur probité , leur autorité,
D'AVRIL 27
leur mérite , leur crédit , ou leurs
fervices rendoient recommandables
aux yeux du Public . Dans l'affaire
de Murena , par exemple , où il
avoit Caton contre lui , il fe donne
bien de garde de le traitter comme
il auroit fait un Accufateur du commun
, & un Adverfaire moins acrédité
; mais par un des traits les plus
fins qu'il ait jamais mis en oeuvre,
il trouve moyen d'énerver l'autorité
de fon témoignage , en faisant
l'éloge de fa vertu : & cela d'une
maniere fi enjoüée , fi délicate ,
mais en même tems fi obligeante
& fi flareufe , que Caton lui-même,
loin de s'en offenfer , ne pût s'empêcher
de lui aplaudir . C'étoit Caton
qu'il refpectoit en cela , & non
pas le Tribunal devant lequel il parloit;
& il est conftant que quand il
s'abftenoit d'invectives dures & violentes
, c'étoit plus par ménagement
pour le particulier , que par
égard pour la bien - féance publique.
Que fi ce que je viens de dire
Cij
23 LE MERCURE
que
la-deffus , n'étoit admis que fur le
pied de conjecture , & qu'on fût
réfolu à ne point m'en tenir quitte ,
à moins d'une preuve plus précife
& plus pofitive : je renvoirois encore
une fois le Lecteur à la Lettre
j'aicitéeci - deffus, oùCiceronfait
mention de la prife qu'il eut avec
Clodius , & où il paroît fe fçavoir
fi bon gré de l'avantage fignalé
qu'il eut en cette occafion fur fon
Adverfaire qu'il atterra , dit - il ,
par fes réparties vives & piquantes,
& que les huées du Senat acheverent
de confondre , en lui fermant
la bouche . * Magnis clamoribas
afflictus conticuit , & concidit.
Voilà donc ce Senat fi grave & fi
augufte , qui aplaudit & frape des
mains en faveur d'un de fes Membres
, fur ce qu'il en outrage un autre
en fa préfence, & l'outrage de la
maniere la plus cruelle . Čar que
croit- on que renfermaffent ces reparties
ingénieufes , dont Ciceron
* Ep. ad Att . Lib. 1. Ep. 15.
D'AVRIL. 29
t
raporte avec tant de complaifance
quelques traits à fon ami Rien
moins que quelques petits reprothes
galants fur l'Inceite & fur les
défordres les plus abominables &
les plus affreux : Tout cela à la
verité en termes couverts , *mais
pourtant aflez intelligibles , pour
que le Senat pût y aplaudir avec
connoiffance de caufe.
Or , lupofons que ce qui s'eft
paflé autrefois dans le Sénat de
Rome entre Ciceron d'une part ,
& Pifon , Antoine , ou Clodius de
l'autre , fe paffe aujourd'huy dans
un de nos Parlements , entre deux
de fes Membres. Comment fe récrieroit-
on là deffus : & quelles fatisfactions
ne fe croiroit - on pas
en droit d'exiger pour la Majefté
de la Cour fi indignement violée ?
Le Parlement fe trouveroit en cela
bien plus lézé encore , que la perfonne-
même qui auroit éré outragée.
Il faut donc néceffairement
conclure , que les bien-féances ont
oir changé de ce qu'elles étoient
Cij
30. LE MERCURE
anciennement , & qu'on eſt aujour
d'huy tout autrement délicat fur
cet article , qu'on ne l'étoit autrefois.
C'eſt auffi ce qui me fait
paroître plus excufables les Heros
d'Homere dans les injures qu'ils
fe difent à tout propos , & qu'on
leur a tant reprochées. Car fi on
étoit encore figroffier fur ce Cha
pitre du , temps-même de Ciceron
c'eft-à-dire dans un fiécle très poli
d'ailleurs ; combien devoit - on l'être
davantage , tant de fiécles auparavant
, dans le temps d'Homere
c'est -à-dire dans le temps de la
naiffance de ces belles Lettres , qui
ont poli la Gree.
>
If eft vrai que les Efprits fe font
adoucis depuis , & que la colere ,
qu'on peut dire avoir été celle des
Paffions , qui s'eft le moins civilifée
chez les Anciens , a bien perdu de
fa premiere férocité dans la fuite
des temps. Que fi néanmoins , les
Sçavans en ont encore confervé
quelque teinture ; j'ofe dire que
le commerce qu'ils font oblige
D'AVRIL. 31
la
d'avoir avec les Anciens , & qu'ils
ne fçauroient acheter trop cher ,
les rend en quelque forte excufables
de ce côté - là. Il eft naturel de
prendre les manieres de ceux qu'on
fréquente ; on fe moule infenfiblement
fur eux , fans y prendre garde,
d peu prés comme on fe hale au
grand air , fans y faire réflexion ;
& plus on eitime les gens , plus on
s'étudie à les imiter , & à leur reffembler
jufques dans leurs défauts.
Ciceron eft fans difficulté., pour
folidité & la délicateffe des penfées,
pour la fécondité & la richeffe des
expreffions , le premier des Auteurs
Latins ; c'est celui de tous
qu'on lit le plus , & qu'on doit le
plus lire ; & c'est, pour ainfi dire ,
le premier lait qu'ayent fucé les
Sçavans dans leur jeuneffe. On
tâche de prendre fon ftile , & d'en
approcher le plus prés qu'on peut ;
on s'y exerce , & on y apporte toure
fon application ; rien n'eft plus
loüiable en effet , car le ftile de
Ciceron eft à mon gré le plus parfait
Cij
32 LE MERCURE
à
qu'il y ait , & le plus propre
former , non feulement pour bien
écrire en Latin,mais même pour bien
écrire en François , par la netteté
l'ordre , l'arrangement , & la liaifon
naturelle qu'il donne aux penſées.
Que s'il arrive aprés cela , qu'il
s'éléve quelque conteftation entre
les Doctes , & qu'on entre en difpute
, Sçavant contre Sçavant ,
comme Romains contre . Romains :
De qui empruntera-t-on plûtôt des
armes , foit pour attaquer , foir pour
fe défendre , que de Ciceron , le
modéle & le grand Maître en l'un
& l'autre genre On le confulte
donc , on le fuit on l'imite ,
on prend fon ton & fes expreffions ;
& comme les reproches , les outrages,
& les injures entrent pour quelque
chofe dans le fiftéme de fon
Eloquence , on fe laiffe aller fans
peine à les mettre en oeuvre ,
fur
la foi d'un tel garant : on fe raflure
fur fes fcrupules , & à l'exemple
de ce jeune débauché de Terence,
qui s'autorifoit au crime- par un
Tableau licentieux de Jupiter , on
›
D'AVRIL. 33
s'autorife aux invectives par l'exemple
de Ciceron , & on fe dit
à foi- même pour s'enhardir : Quoi ,
je ferois plus délicat & plus fcrupuleux
en matiére de bien -féance ,
que ne l'a été ce grand Homme. Il
a traité de ftupide , de bête brute ,
d'infenfé , & de pis encore , un
perfonnage Confulaire ; & je ferai
difficulté de traiter de vifionnaire &
d'extravagant , un Ecrivain qui a
l'audace de me contredire : * Ego
homuncio hoc non facerem ! Dieu
fçait après cela , comme onfe donne
carriere ! Les premiers qui ont fait
la planche , fe font autorifés de
Ciceron, & des autres Anciens dans
leurs excez ; ceux qui ont fuivi ,
ont eû de plus pour eux , l'exemple
de ces premiers Imitateurs ; ainfi
de fiècle en fiécle , & de Sçavans
en Sçavans, cet uſage s'eft perpétué,
& malgré les égards , & les ménagements
de politeffe que le temps &
le commerce civil ont introduit
dans les moeurs , & par lesquels
la bien-féance s'eft épurée chez
* Ter.Eunuch. A & , III Scen. 4°
34 LE MERCURE
les gens ignares , & non lettrez;
les Sçavans fe font prefque toûjours
maintenus , à quelques façons &
à quelques termes prés , dans l'ancienne
liberté d'attaquer & de fe
défendre à toute outrance. C'est
ce qu'il eft aifé de remarquer ,
furtout dans ceux qui ont écrit en
Latin , car je ne difconviens pas
qu'il n'y ait eu du déchet de ce côté
- là , & dans ceux qui ont écrit
en François , Langue plus modefte
plus retenue , où les termes injurieux
font plus rares , & forment
beaucoup plus mal , que dans la
Langue Latine .
Je fens fort bien ce que l'on peut
m'objecter là-deffus , & l'on ne
manquera pas de dire , qu'il eft
étrange que des perfonnes à qui
l'étude , la lecture & les belles
Lettres devroient avoir infpiré cette
humanité & cetre douceur qui leur
eft propre , & qu'on prétend-même
qui eft née dans leur fein , fe trouvent
pourtant moins fociables ,
moins traitables , d'un commerce
D'AVRIL.
35
les
plus épineux , d'un humeur plus
difficile , plus farouche , & fi je
l'ofe dire , plus hargneufe que le
commun des hommes , & que
ignorants-mêmes. Mais peut-être ,
en fera-t-on moins furpris , fi l'on
fait attention au caractére d'indé
pendance attaché à la profeffion
de Sçavant , & fur lequel je fonde
en leur faveur un fecond moyen de
défence & d'Apologie ; voici comment.
Qu'est- ce qui a policé les Hommes
dans les premiers temps , &
qui,du fonds des bois où ils vivoient
difperfez,comme des bêtes féroces ,
les a raprochés les uns des autres,
les a engagés à fe réunir , à vivre
enfemble , & à convenir entr'eux de
certaines loix ? Ce n'a été, ni l'Eloquence
, ni la Poëfie , ni la Mufique,
à qui les Orateurs , les Poëtes , les
Muficiens , chacun pour l'interêt &
la gloire de fon art , fans autre fondement
, ont bien voulu en faire
honneur ; ç'a été uniquement le befoin
reciproque qu'ils ont eu les uns
39
LE
MERCURE
des autres. C'est ce qui a formé les
Villes dans les premiers temps , &
e'eft encore ce qui les maintient . Si
les Hommes ont des ménagements
& des égards entr'eux , c'eſt parce
qu'ils ont actuellement , ou qu'ils
prévoyent qu'ils auront dans la fuite
befoin les uns des autres. Ainfi leur
politeffe n'eft fondée que fur ces
fecours reciproques qu'ils attendent
les uns des autres >
& qui font
que les plus Grands mêmes dépendent
des plus petits : Suprimez ces
befoins , vous ôtez la dépendance ,
& vous rompez par là toute liaiſon
d'interêt , toute focieté , tout commerce
, & par conféquent tous
égards , toute politeffe , & toute
bien-féance .
Or voilà la fituation où fe trouvent
les Sçavants , & ce qui fait en
même tems la Nobleffe de leur profeffion
. Ils n'ont befoin de perfonne ,
ils ne relévént que de leur génie , &
par là font indépendants. Un Marchand
a befoin d'un autre Marchand
pour faire aller fon commerce , &
il
D'AVRIL. 37
il ne s'en cache pas : Un Sçavant
ne veut rien devoir à un autre Sçavant,
il fçait fe paffer de fon fecours ,
pourquoy le ménageroit - il ? Un
Roy eft obligé d'avoir des égards
pour fes voifins , dont il peut craindre
les forces , il faut même qu'il
ait des attentions pour fes fujets ,
dont il fçait que les fecours lui font
neceffaires & en paix & en guerre.
Un Sçavant ne craint perfonne , &
la plume à la main , du fonds de fon
cabinet , il fait la guerre à toute la
Terre,toujours également prêt pour
l'offenfive ou la défenfive . Sans
dépendre en rien de qui ce foit , il
trouve dans lui - même , dans la force
de fon efprit , dans la richelle
de fes connoiffances , dans l'étenduë
de fes lumieres , & dans les
Livres de fa Bibliotheque qu'il regarde
comme fes Troupes Auxiliaires
, tout ce qu'il lui faut pour attaquer
ou pour fe défendre : & c'eſt
ce qui le difpenfe de tous ces égards .
& ces ménagements , auxquels on
a donné le nom de politeffe , pour
Avril 1717. Ꭰ
38 LE
MERCURE
relever la baffeffe de leur principe,
& colorer la honte de leur origine ,
qui eft le befoin & la dépendance.
Je ne veux pas dire pour cela,
que les Sçavans foient difpenfés
de toute politeffe les uns envers
les autres , ni même qu'il foit vrai
qu'ils n'en ayent jamais ; ce que je
prétends , c'est qu'ils font plus excufables
que le refte des Hommes ,
quand ils en manquent ; & que
quand ils veulent bien faire tant
que d'en avoir ; on doit leur en tenir
plus de compte qu'à d'autres ; &
parce que leur indépendance rend
leur politeffe bien plus défintereffée
, & parce qu'il leur en coute
plus , par raport à leur fenfibilité
qui me fournit encore un nouveau
moyen de défenfe en leur faveur .
Il eftfûr qu'il n'y a point de fenfibilité
, qui égale celle d'un Sçavant
qu'on attaque fur les ouvrages &
fur fes fentimens . C'est de quoi je
pourois aporter des preuves très
amples & très décifives , fi cela
étoit néceflaire : mais j'en fais grace
D'AVRIL.
39
au Lecteur , & à tous ayans caufe ;
&je fuis perfuadé qu'il y a bien des
gens difpofés à m'en tenir quitte.
Senfibilité au refte , d'autant plus
pardonable , quelque vive qu'elle
foit que véritablement elle eſt
fondée fur le point d'honneur le
plus délicat , qui eft la gloire de
' Elprit. On n'a point honte
d'être moins riche , ou dans un
rang moins élevé qu'un autre , d'être
moins bien partagé des autres avantages
de la Nature , ou de la Fortunes
on céde furtout cela fans répugnance
, mais en fait d'efprit , on
ne veut céder à perfonne.
*
Quivelit ingeniocedere rarus erit.
On paffe même affés librement à
quelques-uns la fupériorité du côté
de la Science , & de l'Erudition ; on
avoüera fans peine, qu'ils ont plus lû,
plus apris , & plus retenû que nous ;
mais qu'ils ayent plus d'efprit , c'eft
un aveu que même, avec beaucoup
* Martialis. Liv. VIII. Ep. 18
al Cirinum.
Dij
40
LE MERCURE
d'humilité , on ne fait pas volontiers.
Auffi, eft- il rare qu'on fe faſſe juſtice
là-deffus. Chacun croit avoir pour
le moins autant d'efprit que fon
voifin , & comme l'a dit fort fpirituellement
Madame Deshoulieres.
Nul n'eft content de fafortune ,
Ni mécontent de fon efprit.
Or , s'il y a gens au monde qui
doivent être contens du leur , c'eſt
fans contredit , les Sçavans. Comment
donc pouroient- ils n'être pas
fenfibles , quand on les attaque
de ce côté-là ? C'eft ce qui fait leur
gloire ; on veut le leur difputer ,
le leur arracher , c'est-à- dire , les
deshonorer , & ils le fouffriront
tranquillement ? Il faudroit pour
cela qu'ils euffent une vertu bien
héroïque , qu'on n'est pas en droit
d'éxiger d'eux. J'admire , pour moi,
l'injuftice du monde en ceci. .On
n'eft point étonné de voir deux
Parties acharnées l'une contre
l'autre , fe plaider à toute outranD'AVRIL.
4R
ce dans le Bareau , & méler-la fatire
perfonnelle dans leurs Factums,
fouvent pour un interêt très médiocre
; & l'on veut que des Sçavans
apointés à faits contraires ,
& qui travaillent , chacun de leur
côté, à ruiner de fond en comble
le fiftême de fon adverfe Partie ,
c'est -à-dire à aneantir tout le fruit.
de fes lectures , de fes études , &
de fes réflexions , combattent froidement
& poliment l'un contre l'autre
qu'ils fe difent tour à tour
avec douceur , avec honêteté ,
avec politeffe : qu'ils ont tort , qu'ils
font dans l'illufion , qu'ils y ont été
toute leur vie , qu'au lieu de s'inftruire
, ils n'ont fait que s'égarer ,
& qu'après avoir bien lû , bien médité,
bien écrit , leurs productions
vont directement contre le fens
commun. En verité dela n'eft pas.
poffible , auffi cela n'arrive -t - il guéres.
J'ai même remarqué que des
perfonnes fort moderées d'ailleurs ,
& qui avoient dans le commerce.
ordinaire ,non feulement de l'huma,
D iij
42 LE MERCURE
nité & de la politeffe , mais même
la douceur & la fimplicité d'un enfaut
, devenoient tout autres,quand
il s'agiffoit de défendre leurs fentiments
; &tel, qu'à l'entendre parler
, on ne croiroit pas qui fçût remuer
l'eau , n'a pas plûtôt la plume
à la main , qu'il paroît unferragus
& un pourfendeur de Géants.
;
On accufe affés communément
les Poëtes d'être plus fenfibles fur
leur réputation , & de prendre feu
plus aifément que les autres Sçavants.
* Genus irritabile vatum . Je
ne fçais pas bien fur quoi on fonde
ce préjugé car je ne vois pas que
les autres foient moins délicats &
moins vifs fur le chapitre de leurs
productions. Peut-être que comme
les Poëtes fe vengent d'ordinaire
avec plus de vivacité & plus de fel,
& que fouvent un vers leur fait
raifon d'un volume entier décoché
contre eux on a eu plus d'égard
à l'éclat de la vengeance qu'à la
Horat. Lib. II. Ep. 24
D'AVRIL. 43
force du reffentiment , & à l'effet
prompt & éclatant , que produifoit
dans eux la fenfibilité , qu'à la fenfibilité
même . Il me femble qu'elle
eſt à peu près égale dans tous les
Auteurs de quelque efpéce qu'ils
foient & dans quelques fiécles qu ils
fe foient rencontrez ; & fi elle s'eft
moins émancipée dans le nôtre
comme je le ferai voir dans la fuite,
il ne faut pas croire pour cela qu'elle
foit diminuée. Je la crois au contraire
plus vive qu'elle n'a jamais
été , & dans les régles elle le doit
être , puifqu'elle n'a peut - être jamais
été mife à de plus fréquentes
& de plus cruelles épreuves que
depuis cinquante ou foixante ans.
En quoi cela ? en ce qu'on n'a peutêtre
jamais plus écrit que depuis ce
temps-là , & que dans la démangeaifon
naturelle qu'ont les Sçavants
, de fe contredire les uns les
il autres on peut dire qu'où 2
plus de Sçavants , il y a auffi plus
de conteftations & de difputes.
A ce principe general qui de luiy
44
LE MERCURE
pre
*
même ne détermine pas plus ur
frécle que l'autre , & qui eft égal &
uniforme pour tous les temps , j'en
ajoûterai un particulier , qui est prode
nôtre fiécle. C'eſt cet efprit
de jufteffe , d'ordre & de préciſion
qui s'y eft introduit , & dont nous
avons obligation à la Philofophie
moderne , comme l'a fort bien remarqué
Mr P'Abbé Terraffon . Je
ne prétends point pour cela faire
ici l'éloge de tout ce qui entre dans
cette Philofophie , ni en aprouver
toutes les opinions . Qu'elle aittort
ou raiſon,en tout ou en partie , il eſt
toujours conftant qu'elle nous a rendu
un fervice inestimable, &dont l'utilité
fe fera toujours fentir de plus en
plus, en nousmettant en garde contre
les préjugez , & en nous accoûtumant
à examiner tout fur des régles fixes
& fûres , à déveloper nos idées , à
raporter toutes chofes à leurs principes
, & à ne nous rendre qu'à ce qui
* Differt. Crit.fur l'Iliade d'Hom..
Préface.
D'AVRIL.
45
nous eft fi clairement & fi fenfiblement
démontré, que laraifon forcée
lévidence , & fubjuguée, pour
ainfi dire par la verité , ne puiffe
fe défendre de ceder.
par
Qu'est-il arrivé de là ? c'est que
la Critique mieux inftruite & plus
éclairée , eft auffi devenue plus rigoureufe
& plus fevere. Autrefois
on fe contentoit à peu de frais.
Qu'on remonte cent ans , & moins
même , audeffus de nous , on reconnoîtra
que le gros des Ecrivains
donnoit fes premiers foins au brillant
de l'expreffion , & qu'il en faifoit
fon capital ; que c'étoit être
éloquent , que de dire beaucoup de
chofes,quelque inutiles qu'elles fi f
fent au fujet ; que c'étoit être Sçavant
, que d'entaffer citations fur
citations , fans nul befoin , & par
pure parade de Doctrine. Cela s'apeloit
Erudition , on couroit aprés ,
& l'on jugeoit de la profondeur
& de l'étendue de la fçience d'un
Ecrivain au prorata du Latin & du
Grec , dont il bigaroit fes Ecrits.
46 LE MERCURE
Mais depuis que l'Esprit de Géométrie
nous a rapelé au vrai , les
chofes ont bien changé de face . On
a exigé qu'en écrivant , la principale
attention fût pour les chofes , fans
préjudice néanmoins de la clarté
& de la régularité de l'élocution
qui a auffi fes droits , mais qui ne
doit être confiderée qu'en fecond ;
les mots étans faits pour exprimer
les penfées , & non les penfées ,
pour donner de l'emploi aux mots.
Ainfi , quand il s'eft trouvé des
Ouvrages , qui péchoient par un
de ces deux endroits , on a
plus d'indulgence pour des irrégularités
d'expreffions qui pouvoient
fe réparer , & qui n'alteroient en
rien le fond des chofes , que pour
un manque de juftelle & de folidité
dans le raifonnement
·
on a eu
qu'on n'a
point pardonné , parce qu'il étoit.
fans remede. C'eft ce qui à confervé
ou remis en honneur des Livres ,
quoique d'ailleurs d'un langage furanné
, quand le fonds s'en eft trouvé
bon , & c'est ce qui en a fait tomber
D'AVRIL.. 47
En tout genre , une infinité d'autres
qui faifoient l'admiration du Public ,
il y a foixante ans ; & qu'on ne lit
plus aujourd'huy , parce qu'on n'y
trouve riendefolide , & qu on n'eſt
plus d'humeur à fe payer de l'harmonie
vaine d'une Période , qui
n'apprend rien. C'est pour cela
encore , que les Ouvrages des Anciens
qui ont écrit fenfément , n'ont
rien perdu de leur prix dans les plas
vieilles Traductions
; tandis que
les plus brillantes, avec le langage
le plus noble & le plus fleuri , n'ont
pû nous féduire , en faveur de ceux
qui nous ont parû pécher dans
l'ellentiel .
On s'eft donc mis à examiner les
chofes de plus près , & fi quelqu'un
s'eit échapé à avancer des opinions
fauffes , ou mal prouvées , il ne l'a
plus fait impunément . Les Sçavans
ne s'attaquoient gueres autrefois
que par jaloufie de mêtier ,
ou par des raifons d'interêt de Parti .
Je ne difconviens pas que quelquefois
il n'en arrive encore de même ,
48 LE MERCURE
mais cela eft borné à certaines ma
tieres Hors de là on n'attaque
un Auteur , que parce qu'on croit
que fes Principes font faux , Ou
qu'il les étend à des conféquences
qui n'en fuivent pas . Le goût que
La Philofophie nous a donné pour
le vrai , fuffit dans ces rencontres
pour animer nôtre zele. On ne
veut point que le Public refte dans
l'erreur , & l'on n'épargne rien
pour le détromper. De là , quelle
foule de Contradicteurs ! Quelle
févérité de critique ! & conféquemment
, quelles épreuves pour la
fenfibilité naturelle ! Mais fi elle
eft plus fouvent & plus vivement
attaquée , elle l'eft aufli avec plus
de ménagement & de modération ;
puifqu'en même temps que l'efprit
de Philofophie a rendu la critique
plus fréquente & plus févére , il
l'a rendue auffi plus fage & plus
moderée ; & quoiqu'il foit vrai de
dire que l'efprit de Politeffe qui
fe perfectionne , & s'épure tous les
jours dans une Nation d'un caractére
naturellement
D'AVRIL. 49
y
naturellement doux & humain , a
beaucoup contribué à infpirer de
la retenue & de la moderation
aux Sçavants mêmes , j'ofe dire que
l'efprit de Philofophie y a eu encore
plus de part . Car cet efprit nous
accoûtumant à chercher le vray , a
tendre directement , & à regarder
, comme des inutilitez , tout ce
qui ne nous y méne pas , il écarte
comme étranger , tout ce qui n'eſt
pas raiſon & • par conféquent
toute fatyre perfonnelle . Il nous
fait entrevoir dans toute invective,
un aveu fecret d'impuiffance de la
part de celui qui s'en fert , & qui eft
cenfé ne les employer que pour
fupléér
au défaut des raifons qui lui
manquent . Il ne va point rechercher,
fi les preuves qu'allégue un
Adverfaire , viennent de fon fonds
ou d'emprunt , mais il examine uniquement
,fi elles font concluantes de
quelque part qu'elles viennent. Il ne
s'attache point à refuter pour chagriner
, mais pour inftruire en réfutant.
Lorfqu'il arrive à un Auteur
Avril 1717. E
50 LE MERCURE
d'avancer des extravagances & des
vifions ; ce n'eft point en le traitant
de vifionnaire & d'extravagant ,
qu'on montre qu'il a tort. L'affaire
de celui qui réfute , eft de mettre
le Public au fait le Public inftruit,
fçaura de lui - même donner aux
opinions bien refutées , les qualifications
qui leur conviennent.
Ce font là les principes que donne
en cette matiere la veritable Philofophie.
Auffi eft -il vrai de dire ,
que depuis qu'elle s'eft accréditée
parmi nous , les Sçavants ont apporté
dans leurs querelles plus de
moderation qu'ils ne faifoient autrefois
je ne doute pas qu'à mefure
, que cet efprit prévaudra , la
moderation n'aille toujours en augmentant.
Mais fi malgré tout ce que
j'ai dit pour excufer les Sçavants
au moins en partie , on refuſoit encore
de leur faire aucune grace , je
ferois du moins en droit d'éxiger
qu'on ne les accablât pas de tout le
blâme. Quelque coupables qu'on les
juge j'ole dire que ce ne font pas
D'AVRIL. SL
eux qui ont le plus de tort en tout
ceci , comme j'efpere le prouver
bien- tôt dans la feconde partie de
leur Apologie-
Fermer
2
p. 1828-1843
LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
Début :
Quoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine, Monsieur [...]
Mots clefs :
Zaïre, Tragédie, Sensibilité, Spectacle, Public, Comédiens, Passions, Bienséance, Vanité, Succès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
LETTRE de M. de Voltaire,à M.D.L.R.
sur la Tragedie de Zaïre.
Q
Uoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine , Monsieur , de faire les Extraits des Pieces nouvelles ; cependant vous me privez de cet
avantage , et vous voulez que ce soit moi
qui parle de Zaire. Il me semble que je
vois M. le Normand ou M. Cochin (a)
réduire un de leurs Clients à plaider luimême sa cause. L'entreprise est dangereuse , mais je vais mériter au moins la
(a ) Deux fameux Avocats.
con-
AOUST. 1732 1829
confiance quevous avez en moi par la sincerité avec laquelle je m'expliquerai.
Zaïre est la premiere Piece de Théatre
dans laquelle j'aye osé m'abandonner à
toute la sensibilité de mon cœur. C'est la
seule Tragédie tendre que j'aye faite. Je
croiois dans l'âge même des passions les
plus vives , que l'amour n'étoit point fait
pour le Théatre tragique. Je ne tegardois
cette foiblesse que comme un défaut char
mant, qui avillissoit l'Art des Sophocles;
les connoisseurs qui se plaisent plus à la
douceur élégante de Racine , qu'à la force de Corneille , me paroissoient ressembler aux Curieux qui préférent les nuditez du Correge, au chaste et noble Pinceau de Raphaël.
Le public qui fréquente les Spectacles,
est aujourd'hui plus que jamais dans le
goût du Correge. Il faut de la tendresse et
du sentiment ; c'est même ce que les Acteurs jouent le mieux. Vous trouverez
vingt Comédiens qui plairont dans An
dronic et dans Hypolite , et à peine un seul
qui réussisse dans Cinna et dans Horace.
Il a donc fallu me plier aux mœurs du
temps , et commencer tard à parler d'amour.
J'ai cherché au moins à couvrir cette
passion de toute la bienseance possible ,'
1830 MERCURE DE FRANCE
et pour l'annoblir j'ai voulu la mettre à
côté de ce que les hommes ont de plus res
pectable. L'idée me vint de faire contras
ter dans un même Tableau , d'un côté ,
l'honneur, la naissance , la patrie , la religion ; et de l'autre , l'amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des Mahometans et celles des Chrétiens , la
Cour d'un Soudan , et celle d'un Roy de
France , et de faire paroître pour la premiere fois des François , sur la Scene Tra- gique. Je n'ai pris dans l'Histoire que I'Epoque de la Guerre de S. Loüis ; tout le
reste est entierement d'invention. L'Idée
de cette Piece étant si neuve et si fertile ,
s'arrangea d'elle- même ; et au lieu que le
plan d'Eriphile m'avoit beaucoup couté ,
celui de Zaïre fut fait en un seul jour, et
Fimagination , échauffée par l'interêt qui
regnoit dans ce plan , acheva la Piece en
vingt deux jours.
Il entre peut être un peu de vanité
dans cet aveu ( car où est l'artiste sans
amour propre , mais je devois cette
excuse au public , des fautes et des négligences qu'on a trouvées dans ma
Tragédie. Il auroit été mieux , sans
doute , d'attendre à la faire représenter ,
que j'en eusse châtié le stile mais des
raisons , dont il est inutile de fatiguer
Le
AOUST. 1732. 1831
le Public , n'ont pas permis qu'on differât. Voici , Monsieur , le sujet de cette
Piece.
Il
La Palestine avoir été enlevée aux Princes Chrétiens par le Conquerant Saladin.
Noradin , Tartate d'origine , s'en étoit
ensuite rendu maître. Õrosmane , fils de
Noradin , jeune homme plein de grandeur , de vertus et de passions , commen.
çoit à regner avec gloire dans Jérusalem.
Il avoit porté sur le Trône de la Syrie
la franchise et l'esprit de liberté de ses
Ancêtres. Il méprisoit les regles austeres
du Serrail , et n'affectoit point de se rendre invisible aux Etrangers et à ses Sujets, pour devenir plus respectable. If traitoit avec douceur les Esclaves Chrétiens , dont son Serrail et ses Etats étoient
remplis. Parmi ces Esclaves il s'étoit trouvé un enfant , pris autrefois au Sac de
Césarée , sous le Regne de Noradin. Cet
enfant ayant été racheté par des Chrétiens à l'âge de neuf ans , avoit été amené
en France au Roy S. Louis , qui avoit daigné prendre soin de son éducation et de
sa fortune. Il avoit pris en France le nom
de Nerestan ; et étant retourné en Syrie ,
il avoit été fait prisonnier encore une
fois , et avoit été enfermé parmi les Esclaves d'Orosmane. Il retrouva dans la
captivité
1832, MERCURE DE FRANCE 1
captivité une jeune personne avec qui
il avoit été prisonnier dans son enfance
lorsque les Chrétiens avoient perdu Césarée. Cette jeune personne à qui on avoit
donné le nom de Zaïre , ignoroit sa naissance , aussi bien que Nerestan et que
tous ces enfans de tribut qui sont enlevez
debonne heure des mains de leurs parens,
et qui ne connoissent de famille et de Patrie que le Serrail. Zaïre sçavoit seulement qu'elle étoit née Chrétienne. Nerestan et quelques autres Esclaves un peu
plus âgez qu'elle , l'en assuroient. Elle
avoit toûjours conservé un ornement qui
renfermoit une Croix , seule preuve qu'el
le eût de sa Religion. Une autre Esclave
nommée Fatime, née Chrétienne, et mise
au Serrail à l'âge de dix ans , tâchoit d'instruire Zaïre du peu qu'elle sçavoit de la
Religion de ses Peres. Le jeune Nerestan
qui avoit la liberté de voir Zaïre et Fatime , animé du zele qu'avoient alors les
Chevaliers François , touché d'ailleurs
pour Zaïre de la plus tendre amitié , la
disposoit au Christianisme. Il se proposa
de racheter Zaïre , Fatime et dix Cheva
liers Chrétiens , du bien qu'il avoit acquis
en France et de les amener à la Cour de
S. Louis. Il eut la hardiesse de demander
au Soudan Orosmane la permission.de
retourner
AOUST. *
1833 17322
retourner en France , sur sa seule parole
et le Sultan eut la générosité de le permettre. Nerestan partit et fut deux ans
hors de Jerusalem.
Cependant la beauté de Zaïre croissoit
avec son âge , et la naïveté touchante de
son caractere , la rendoit encore plus almable que sa beauté. Orosmane la vit et
kui parla. Un cœur comme le sien ne
pouvoit l'aimer qu'éperdument. Il résolut de bannir la molesse qui avoit effeminé tant de Rois de l'Asie et d'avoir
dans Zaïre un ami , une maîtresse , une
femme , qui lui tiendroit lieu de tous les
plaisirs , et qui partageroit son cœur avec les devoirs d'un Prince et d'un Guerrier.'
Les foibles idées du Christianisme , tracées à peine dans le cœur de Zaïre , s'éyauoüirent bien-tôt à la vûë du Soudan ;
elle l'aima autant qu'elle en étoit aimée ,
sans que l'ambition se mêlât en rien à la
pureté de sa tendresse.
›
Nerestan ne revenoit point de France.
Zaïre ne voyoit qu'Orosmane et son
amour. Elle étoit prête d'épouser le Sultan lorsque le jeune François arrive.
Orosmane le fait entrer en présence même de Zaïre. Nerestan apportoit avec la
rançon de Zaïre et de Fatime , celle de
dix Chevaliers qu'il devoit choisir. J'ai satisfait
1834 MERCURE DE FRANCE
satisfait à mes sermens , dit- il au Soudan,
C'est à toi de tenir ta prom sse , de me
remettre Zaïre , Fatime et les dix Che
valiers ; mais apprends que j'ai épuisé ma
fortune à payer leur rançon. Une pauvreté noble est tout ce qui me reste ; je
ne puis me racheter moi- même ; e viens
me remettre dans tes fers. Le Soudan ,
satisfait du grand courage de ce Chrétien , et né pour être plus genereux encore , lui rendit toutes les rançons qu'il
apportoit , lui donna cent Chevaliers au
lieu de dix et le combla de présens ; mais
il lui fit entendre que Zaïre n'étoit pas
faite pour être rachetée , et qu'elle étoit
d'un prix au- dessus de toutes les rançons.
Il refusa aussi de lui rendre parmi les
Chevaliers qu'il délivroit , un Prince de
Lusignan , fait Esclave depuis long-temps
dans Cesarée.
Ce Lusignan , le dernier de la Branche
des Rois de Jerusalem , étoit un Vieil.
lard respecté dans l'Orient , l'amour de
tous les Chrétiens , et dont le nom seul
pouvoit être dangereux aux Sarrasins,
C'étoit lui principalement que Nerestan
avoit voulu racheter. Il parut devant
Orosmane accablé du refus qu'on lui faisoit de Lusignan et de Zaïre. Le Soudan
remarqua ce trouble ; il sentit dès ce moment
AOUST. 1732. 1835-
mentun commencement de jalousie que
la génerosité de son caractere lui fit étouf
fer. Cependant il ordonna que les cent
Chevaliers fussent prêts à partir le lendemain avec Nerestan.
*
Zaïre , sur le point d'être Sultane , vou
lut donner au moins à Nerestan une preu
ve de sa reconnoissance. Elle se jette aux
pieds d'Orosmane pour obtenir la liberté
du vieux Lusignan. Orosmane ne pouvoit
rien refuser à Zaïre. On alla tirer Lusignan
des fers. Les Chrétiens délivrez étoient
avec Nerestan dans les Appartemens exterieurs du Serrail ; ils pleuroient la destinée de Lusignan , sur tout le Chevalier
de Chatillon , ami tendre de ce malheureux Prince , ne pouvoit se résoudre à ac
cepter une liberté qu'on refusoit à son
ami et à son Maître , lorsque Zaïre arrive
et leur amené celui qu'ils n'esperoient
plus.
Lusignan , ébloui de la lumiere qu'il
revoyoit après vingt années de prison ,
pouvant se soutenir à peine , ne sçachant
où il est et où on le conduit. Voyant
enfin qu'il étoit avec des François et reconnoissant Chatillon , s'abandonna à
cette joye mêlée d'amertume , que les
malheureux éprouvent dans leurs consolations. Il demande à qui il doit sa délivrance
1836 MERCURE DE FRANCE
livrance. Zaïre prend la parole en lui présentant Nerestan ; c'est à ce jeune François , dit-elle , que vous et tous les Chrétiens , devez votre liberté. Alors le Vieillard apprend que Nerestan a été élevé.
dans le Serrail avec Zaire , et se tournant vers eux : hélas ! dit-il , puisque !
vous avez pitié de mes malheurs , achevez votre ouvrage , instruisez- moi du sort de mes enfans. Deux me furent enlevez au berceau , lorsque je fus pris dans
Césarée ; deux autres furent massacrez de
vant moi avec leur mere. O mes fils ! ô
Martirs ! veillez du haut du Ciel sur mes
autres enfans , s'ils sont vivans encore.
Helas ! j'ai sçû que mon dernier fils et
ma fille, furent conduits dans ce Serrail.
Vous qui m'écoutez , Nerestan , Zaïre ,
Chatillon , n'avez- vous nulle connoissance de ces tristes restes du Sang de Godefroy et de Lusignan.
Au milieu de ces questions , qui déja
remuoient le cœur de Nerestan et de Zaïre; Lusignan apperçut au bras de Zaïre
un ornement qui renfermoit une Croix,
Il se souvint que l'on avoit mis cette parure à sa fille lorsqu'on la portoit au Baptême ; Chatillon l'en avoit ornée lui-même , et Zaïre lui avoit été arrachée de
ses bras avant d'être baptisée. La ressemblance
A O UST. 1732 1837
blance des traits , l'âge , toutes les circonstances , une cicatrice de la blessure
que son jeune fils avoit reçue , tout confirme à Lusignan qu'il est pere encore; et
la Nature parlant à la fois au cœur de
tous les trois , et s'expliquant par des
larmes Embrassez- moi , mes chers enfans , s'écria Lusignan , et revoyez votre
-pere. Zaïre et Nerestan ne pouvoient s'arracher de ses bras. Mais helas ! dit ce Vieil-
-lard infortuné , goûterai- je une joye pure.
Grand Dieu qui me rends ma fille , me
la rends-tu Chrétienne ? Zaïre rougit et
frémit à ces paroles. Lusignan vit sa honte et son malheur , et Za ire avoua qu'elle
étoit Musulmane. La douleur , la Religion et la Nature , donnerent en ce moment des forces à Lusignan ; il embrassa sa fille et lui montrant d'une main
Je Tombeau de Jesus- Christ et le Ciel de
l'autre , animé de son desespoir , de son
zele , aidé de tant de Chrétiens , de son
fils et du Dieu qui l'inspire , il touche
sa fille , il l'ébranle , elle se jette à ses
pieds et lui promet d'être Chrétienne.
Au moment arrive un Officier du Serrail qui sépare Zaïre de son père et de
son frere et qui arrête tous les Chevaliers François. Cette rigueur inopinée
étoit le fruit d'un Conseil qu'on venoit
f
de
838 MERCURE DE FRANCE
de tenir en présence d'Orosmane. Là
Flotte de S. Louis étoit partie de Chipre,
et on craignoit pour les Côtes de Sirie ;
mais un second Courier ayant apporté
la nouvelle du départ de S. Louis pour
l'Egypte. Orosmane fut rassuré ; il étoit
lui- même ennemi du Soudan d'Egypte.
Ainsi n'ayant rien à craindre ni du Roy.
ni des François qui étoient à Jerusalem , il commanda qu'on les renvoyât
leur Roy,et ne songea plus qu'à réparer
par la pompe et la magnificence de son
mariage la rigueur dont il avoit usé envers Zaïre.
,
Pendant que le Mariage se préparoit,
Zaïre désolée demanda au Soudan la
permission de revoir Nerestan encore une
fois. Orosmane , trop heureux de trouver une occasion de plaire à Zaïre , eut
l'indulgence de permettre cette entrevûë. Nerestan revit donc Zaire , mais ce
fut pour lui apprendre que son pere étoit
prêt d'expirer, qu'il mouroit entre la joye
d'avoir retrouvé ses enfans et l'amertume
d'ignorer si Zaïre seroit Chrétienne , et
qu'il lui ordonnoit en mourant d'être baptisée ce jour-là même de la main du Ponrife de Jerusalem. Zaïre attendrie et vain
cuë, promit tout et jura à son frere qu'elle
ne trahiroit point le sang dont elle étoir née,
A OUST. 17328 7829
née , qu'elle seroit Chrétienne , qu'elle
n'epouseroit point Orosmane , qu'elle ne
prendroit aucun parti avant que d'avoir
été baptisée.
A peine avoit-elle prononcé ce ser,
ment , qu'Orosmane , plus amoureux et
plus aimé que jamais , vient la prendre
pour la conduire à la Mosquée. Jamais
on n'eut le cœur plus déchiré que Zaïre ;
elle étoit partagée entre son Dieu , sa famille , son nom qui la retenoient , et le
plus aimable de tous les hommes qui l'a,
doroit. Elle ne se connut plus ; elle ceda
à la douleur et s'échapa des mains de son
Amant, le quittant avec désespoir et le
laissant dans l'accablement de la surprise,
de la douleur et de la colere.
Les impressions de jalousie se reveil
lerent dans le cœur d'Orosmane. L'orgueil les empêcha de paroître , et l'amour
Ics adoucit. Il prit la fuite de Zaïre pour
un caprice , pour un artifice innocent,
pour la crainte naturelle à une jeune fille,
pour toute autre chose , enfin, que pour
une trahison . Il vit encore Zaïre , lui
pardonna et l'aima plus que jamais, L'a
mour de Zaïre augmentoit par la tendresse indulgente de son Amant. Elle se
jette en larmes à ses genoux , le supplie
de differer le Mariagejusqu'au lendemain
Elle
1840 MERCURE DE FRANCE
>
Elle comptoit que son frere seroit alors
parti , qu'elle auroit reçû le Baptême ,
que Dieu lui donneroit la force de résister. Elle se flattoit même quelquefois
que la Religion Chrétienne lui permettroit d'aimer un homme si tendre si
genereux , si vertueux , à qui il ne manquoit que d'être Chrétien. Frappée de
toutes ces idées , elle parloit à Orosmane
avec une tendresse si naïve et une douleur si vraye , qu'Orosmane ceda encore
et lui accorda le sacrifice de vivre sans
elle ce jour-là. Il étoit sur d'être aimé;
il étoit heureux dans cette idée et fermoit les yeux sur le reste.
f Cependant dans les premiers mouvemens de jalousie , il avoit ordonné que
le Serrail fût fermé à tous les Chrétiens.
Nerestan trouvant le Serrail fermé et n'en
soupçonnant pas la cause , écrivit une
Lettre pressante à Zaïre ; il lui mandoit
de lui ouvrir une porte secrette qui conduisoit vers la Mosquée , et lui recommandoit d'être fidelle.
La Lettre tomba entre les mains d'un
Garde qui la porta à Orosmane. Le Soudan en crut à peine ses yeux. Il se vit
trahi ; il ne douta pas de son malheur et
du crime de Zaïre. Avoir comblé un
Etranger , un Captif de bienfaits ; avoir
donné
A O UST. 17327 184r
donné son cœur , sa Couronne à une fille
Esclave ; lui avoir tout sacrifié ; ne vivre
que pour elle , et en être trahi pour ce
Captif même; être trompé par les appa
rences du plus tendre amour ; éprouver
en un moment ce que l'Amour a de plus
violent, ce que l'ingratitude a de plus noir,
ce que la perfidie a de plus traître : c'étoit, sans doute , un état horrible. Mais
Orosmane aimoit, et il souhaitoit de trouver Zaïre innocente. Il lui fait rendre ce
Billet par un Esclave inconnu. Il se flattoit que Zaïre pouvoit ne point écouter
Nerestan ; Nerestan seul lui paroissoit
coupable. Il ordonne qu'on l'arrête et
qu'on l'enchaîne. Et il va à l'heure et à
la place du rendez- vous , attendre l'effet
de la Lettre.
La Lettre est rendue à Zaïre , elle la
lit en tremblant; et après avoir long- tems
hesité , elle dit enfin à l'Esclave , qu'elle
attendra Nerestan , et donne ordre qu'on
l'introduise. L'Esclave rend compte de
tout à Orosmane.
Le malheureux Soudan tombe dans
l'excès d'une douleur mêlée de fureur et
de larmes. Il tire son poignard , et il
pleure, Zaïre vient au rendez- vous dans
T'obscurité de la nuit. Orosmane entend
sa voix et son poignard lui échappe. Elle
H approche
4842 MERCURE DE FRANCE
approche , elle appelle Nerestan ; et à ce
nom Orosmane la poignarde.
Dans l'instant on lui amene Nerestan
enchaîné avec Fatime, complice de Zaïre.
Orosmane hors de lui , s'adresse à Nerestan , en le nommant son Rival : C'est
toi qui m'arraches Zaïre , dit- il ; regardela avant que de mourir ; que ton supplice
Commence par le sien ; regarde- la , te
dis-je. Nerestan approche de ce corps expirant. Ah! que vois-je ! ah ! ma sœur !
barbare , qu'as- tu fait .... A ce mot de
sœur, Orosmane est comme un homme
qui revient d'un songe funeste ; il connoît son erreur ; il voit ce qu'il a perdu;
il est trop abîmé dans l'horreur de son
état pour se plaindre. Nerestan et Fatime
lui parlent ; mais de tout ce qu'ils disent
il n'entend autre chose, si-non qu'il étoit
aimé. Il prononce le nom de Zaïre , il
court à elle , on l'arrête , il retombe dans
l'engourdissement de son desespoir.Qu'ordonnes-tu de moi? lui dit Nerestan. Le
Soudan , après un long silence , fait ôter
les fers, à Nerestan , le comble de largesses , lui et tous les Chrétiens , et se
tue auprès de Zaïre.
Voilà , Monsieur le Plan exact de la
conduite de cette Tragédie que j'expose
avec toutes ses fautes. Je suis bien loin
de
A O UST. 17328 1845
de m'enorgueillir du succès passager de
quelques Représentations. Qui ne connoît
Fillusion du Théatre ? Qui ne sçait qu'une
situation interessante , mais triviale , une
nouvauté brillante et hazardée , la seule
voix d'une Actrice , suffisent pour tromper quelque temps le Public. Quelle distance immense entre un Ouvrage souffert
au Théatre et un bon Ouvrage! j'en sens
malheureusement toute la difference. Je
vois combien il est difficile de réussir au
gré des Connoisseurs. Je ne suis pas plus
indulgent qu'eux pour moi- même; et si
j'ose travailler , c'est que mon goût extrême pour cet Art, l'emporte encore sur
la connoissance que j'ai de monpeu de talent. Je suis , &c
sur la Tragedie de Zaïre.
Q
Uoique pour l'ordinaire vous vouliez bien prendre la peine , Monsieur , de faire les Extraits des Pieces nouvelles ; cependant vous me privez de cet
avantage , et vous voulez que ce soit moi
qui parle de Zaire. Il me semble que je
vois M. le Normand ou M. Cochin (a)
réduire un de leurs Clients à plaider luimême sa cause. L'entreprise est dangereuse , mais je vais mériter au moins la
(a ) Deux fameux Avocats.
con-
AOUST. 1732 1829
confiance quevous avez en moi par la sincerité avec laquelle je m'expliquerai.
Zaïre est la premiere Piece de Théatre
dans laquelle j'aye osé m'abandonner à
toute la sensibilité de mon cœur. C'est la
seule Tragédie tendre que j'aye faite. Je
croiois dans l'âge même des passions les
plus vives , que l'amour n'étoit point fait
pour le Théatre tragique. Je ne tegardois
cette foiblesse que comme un défaut char
mant, qui avillissoit l'Art des Sophocles;
les connoisseurs qui se plaisent plus à la
douceur élégante de Racine , qu'à la force de Corneille , me paroissoient ressembler aux Curieux qui préférent les nuditez du Correge, au chaste et noble Pinceau de Raphaël.
Le public qui fréquente les Spectacles,
est aujourd'hui plus que jamais dans le
goût du Correge. Il faut de la tendresse et
du sentiment ; c'est même ce que les Acteurs jouent le mieux. Vous trouverez
vingt Comédiens qui plairont dans An
dronic et dans Hypolite , et à peine un seul
qui réussisse dans Cinna et dans Horace.
Il a donc fallu me plier aux mœurs du
temps , et commencer tard à parler d'amour.
J'ai cherché au moins à couvrir cette
passion de toute la bienseance possible ,'
1830 MERCURE DE FRANCE
et pour l'annoblir j'ai voulu la mettre à
côté de ce que les hommes ont de plus res
pectable. L'idée me vint de faire contras
ter dans un même Tableau , d'un côté ,
l'honneur, la naissance , la patrie , la religion ; et de l'autre , l'amour le plus tendre et le plus malheureux ; les mœurs des Mahometans et celles des Chrétiens , la
Cour d'un Soudan , et celle d'un Roy de
France , et de faire paroître pour la premiere fois des François , sur la Scene Tra- gique. Je n'ai pris dans l'Histoire que I'Epoque de la Guerre de S. Loüis ; tout le
reste est entierement d'invention. L'Idée
de cette Piece étant si neuve et si fertile ,
s'arrangea d'elle- même ; et au lieu que le
plan d'Eriphile m'avoit beaucoup couté ,
celui de Zaïre fut fait en un seul jour, et
Fimagination , échauffée par l'interêt qui
regnoit dans ce plan , acheva la Piece en
vingt deux jours.
Il entre peut être un peu de vanité
dans cet aveu ( car où est l'artiste sans
amour propre , mais je devois cette
excuse au public , des fautes et des négligences qu'on a trouvées dans ma
Tragédie. Il auroit été mieux , sans
doute , d'attendre à la faire représenter ,
que j'en eusse châtié le stile mais des
raisons , dont il est inutile de fatiguer
Le
AOUST. 1732. 1831
le Public , n'ont pas permis qu'on differât. Voici , Monsieur , le sujet de cette
Piece.
Il
La Palestine avoir été enlevée aux Princes Chrétiens par le Conquerant Saladin.
Noradin , Tartate d'origine , s'en étoit
ensuite rendu maître. Õrosmane , fils de
Noradin , jeune homme plein de grandeur , de vertus et de passions , commen.
çoit à regner avec gloire dans Jérusalem.
Il avoit porté sur le Trône de la Syrie
la franchise et l'esprit de liberté de ses
Ancêtres. Il méprisoit les regles austeres
du Serrail , et n'affectoit point de se rendre invisible aux Etrangers et à ses Sujets, pour devenir plus respectable. If traitoit avec douceur les Esclaves Chrétiens , dont son Serrail et ses Etats étoient
remplis. Parmi ces Esclaves il s'étoit trouvé un enfant , pris autrefois au Sac de
Césarée , sous le Regne de Noradin. Cet
enfant ayant été racheté par des Chrétiens à l'âge de neuf ans , avoit été amené
en France au Roy S. Louis , qui avoit daigné prendre soin de son éducation et de
sa fortune. Il avoit pris en France le nom
de Nerestan ; et étant retourné en Syrie ,
il avoit été fait prisonnier encore une
fois , et avoit été enfermé parmi les Esclaves d'Orosmane. Il retrouva dans la
captivité
1832, MERCURE DE FRANCE 1
captivité une jeune personne avec qui
il avoit été prisonnier dans son enfance
lorsque les Chrétiens avoient perdu Césarée. Cette jeune personne à qui on avoit
donné le nom de Zaïre , ignoroit sa naissance , aussi bien que Nerestan et que
tous ces enfans de tribut qui sont enlevez
debonne heure des mains de leurs parens,
et qui ne connoissent de famille et de Patrie que le Serrail. Zaïre sçavoit seulement qu'elle étoit née Chrétienne. Nerestan et quelques autres Esclaves un peu
plus âgez qu'elle , l'en assuroient. Elle
avoit toûjours conservé un ornement qui
renfermoit une Croix , seule preuve qu'el
le eût de sa Religion. Une autre Esclave
nommée Fatime, née Chrétienne, et mise
au Serrail à l'âge de dix ans , tâchoit d'instruire Zaïre du peu qu'elle sçavoit de la
Religion de ses Peres. Le jeune Nerestan
qui avoit la liberté de voir Zaïre et Fatime , animé du zele qu'avoient alors les
Chevaliers François , touché d'ailleurs
pour Zaïre de la plus tendre amitié , la
disposoit au Christianisme. Il se proposa
de racheter Zaïre , Fatime et dix Cheva
liers Chrétiens , du bien qu'il avoit acquis
en France et de les amener à la Cour de
S. Louis. Il eut la hardiesse de demander
au Soudan Orosmane la permission.de
retourner
AOUST. *
1833 17322
retourner en France , sur sa seule parole
et le Sultan eut la générosité de le permettre. Nerestan partit et fut deux ans
hors de Jerusalem.
Cependant la beauté de Zaïre croissoit
avec son âge , et la naïveté touchante de
son caractere , la rendoit encore plus almable que sa beauté. Orosmane la vit et
kui parla. Un cœur comme le sien ne
pouvoit l'aimer qu'éperdument. Il résolut de bannir la molesse qui avoit effeminé tant de Rois de l'Asie et d'avoir
dans Zaïre un ami , une maîtresse , une
femme , qui lui tiendroit lieu de tous les
plaisirs , et qui partageroit son cœur avec les devoirs d'un Prince et d'un Guerrier.'
Les foibles idées du Christianisme , tracées à peine dans le cœur de Zaïre , s'éyauoüirent bien-tôt à la vûë du Soudan ;
elle l'aima autant qu'elle en étoit aimée ,
sans que l'ambition se mêlât en rien à la
pureté de sa tendresse.
›
Nerestan ne revenoit point de France.
Zaïre ne voyoit qu'Orosmane et son
amour. Elle étoit prête d'épouser le Sultan lorsque le jeune François arrive.
Orosmane le fait entrer en présence même de Zaïre. Nerestan apportoit avec la
rançon de Zaïre et de Fatime , celle de
dix Chevaliers qu'il devoit choisir. J'ai satisfait
1834 MERCURE DE FRANCE
satisfait à mes sermens , dit- il au Soudan,
C'est à toi de tenir ta prom sse , de me
remettre Zaïre , Fatime et les dix Che
valiers ; mais apprends que j'ai épuisé ma
fortune à payer leur rançon. Une pauvreté noble est tout ce qui me reste ; je
ne puis me racheter moi- même ; e viens
me remettre dans tes fers. Le Soudan ,
satisfait du grand courage de ce Chrétien , et né pour être plus genereux encore , lui rendit toutes les rançons qu'il
apportoit , lui donna cent Chevaliers au
lieu de dix et le combla de présens ; mais
il lui fit entendre que Zaïre n'étoit pas
faite pour être rachetée , et qu'elle étoit
d'un prix au- dessus de toutes les rançons.
Il refusa aussi de lui rendre parmi les
Chevaliers qu'il délivroit , un Prince de
Lusignan , fait Esclave depuis long-temps
dans Cesarée.
Ce Lusignan , le dernier de la Branche
des Rois de Jerusalem , étoit un Vieil.
lard respecté dans l'Orient , l'amour de
tous les Chrétiens , et dont le nom seul
pouvoit être dangereux aux Sarrasins,
C'étoit lui principalement que Nerestan
avoit voulu racheter. Il parut devant
Orosmane accablé du refus qu'on lui faisoit de Lusignan et de Zaïre. Le Soudan
remarqua ce trouble ; il sentit dès ce moment
AOUST. 1732. 1835-
mentun commencement de jalousie que
la génerosité de son caractere lui fit étouf
fer. Cependant il ordonna que les cent
Chevaliers fussent prêts à partir le lendemain avec Nerestan.
*
Zaïre , sur le point d'être Sultane , vou
lut donner au moins à Nerestan une preu
ve de sa reconnoissance. Elle se jette aux
pieds d'Orosmane pour obtenir la liberté
du vieux Lusignan. Orosmane ne pouvoit
rien refuser à Zaïre. On alla tirer Lusignan
des fers. Les Chrétiens délivrez étoient
avec Nerestan dans les Appartemens exterieurs du Serrail ; ils pleuroient la destinée de Lusignan , sur tout le Chevalier
de Chatillon , ami tendre de ce malheureux Prince , ne pouvoit se résoudre à ac
cepter une liberté qu'on refusoit à son
ami et à son Maître , lorsque Zaïre arrive
et leur amené celui qu'ils n'esperoient
plus.
Lusignan , ébloui de la lumiere qu'il
revoyoit après vingt années de prison ,
pouvant se soutenir à peine , ne sçachant
où il est et où on le conduit. Voyant
enfin qu'il étoit avec des François et reconnoissant Chatillon , s'abandonna à
cette joye mêlée d'amertume , que les
malheureux éprouvent dans leurs consolations. Il demande à qui il doit sa délivrance
1836 MERCURE DE FRANCE
livrance. Zaïre prend la parole en lui présentant Nerestan ; c'est à ce jeune François , dit-elle , que vous et tous les Chrétiens , devez votre liberté. Alors le Vieillard apprend que Nerestan a été élevé.
dans le Serrail avec Zaire , et se tournant vers eux : hélas ! dit-il , puisque !
vous avez pitié de mes malheurs , achevez votre ouvrage , instruisez- moi du sort de mes enfans. Deux me furent enlevez au berceau , lorsque je fus pris dans
Césarée ; deux autres furent massacrez de
vant moi avec leur mere. O mes fils ! ô
Martirs ! veillez du haut du Ciel sur mes
autres enfans , s'ils sont vivans encore.
Helas ! j'ai sçû que mon dernier fils et
ma fille, furent conduits dans ce Serrail.
Vous qui m'écoutez , Nerestan , Zaïre ,
Chatillon , n'avez- vous nulle connoissance de ces tristes restes du Sang de Godefroy et de Lusignan.
Au milieu de ces questions , qui déja
remuoient le cœur de Nerestan et de Zaïre; Lusignan apperçut au bras de Zaïre
un ornement qui renfermoit une Croix,
Il se souvint que l'on avoit mis cette parure à sa fille lorsqu'on la portoit au Baptême ; Chatillon l'en avoit ornée lui-même , et Zaïre lui avoit été arrachée de
ses bras avant d'être baptisée. La ressemblance
A O UST. 1732 1837
blance des traits , l'âge , toutes les circonstances , une cicatrice de la blessure
que son jeune fils avoit reçue , tout confirme à Lusignan qu'il est pere encore; et
la Nature parlant à la fois au cœur de
tous les trois , et s'expliquant par des
larmes Embrassez- moi , mes chers enfans , s'écria Lusignan , et revoyez votre
-pere. Zaïre et Nerestan ne pouvoient s'arracher de ses bras. Mais helas ! dit ce Vieil-
-lard infortuné , goûterai- je une joye pure.
Grand Dieu qui me rends ma fille , me
la rends-tu Chrétienne ? Zaïre rougit et
frémit à ces paroles. Lusignan vit sa honte et son malheur , et Za ire avoua qu'elle
étoit Musulmane. La douleur , la Religion et la Nature , donnerent en ce moment des forces à Lusignan ; il embrassa sa fille et lui montrant d'une main
Je Tombeau de Jesus- Christ et le Ciel de
l'autre , animé de son desespoir , de son
zele , aidé de tant de Chrétiens , de son
fils et du Dieu qui l'inspire , il touche
sa fille , il l'ébranle , elle se jette à ses
pieds et lui promet d'être Chrétienne.
Au moment arrive un Officier du Serrail qui sépare Zaïre de son père et de
son frere et qui arrête tous les Chevaliers François. Cette rigueur inopinée
étoit le fruit d'un Conseil qu'on venoit
f
de
838 MERCURE DE FRANCE
de tenir en présence d'Orosmane. Là
Flotte de S. Louis étoit partie de Chipre,
et on craignoit pour les Côtes de Sirie ;
mais un second Courier ayant apporté
la nouvelle du départ de S. Louis pour
l'Egypte. Orosmane fut rassuré ; il étoit
lui- même ennemi du Soudan d'Egypte.
Ainsi n'ayant rien à craindre ni du Roy.
ni des François qui étoient à Jerusalem , il commanda qu'on les renvoyât
leur Roy,et ne songea plus qu'à réparer
par la pompe et la magnificence de son
mariage la rigueur dont il avoit usé envers Zaïre.
,
Pendant que le Mariage se préparoit,
Zaïre désolée demanda au Soudan la
permission de revoir Nerestan encore une
fois. Orosmane , trop heureux de trouver une occasion de plaire à Zaïre , eut
l'indulgence de permettre cette entrevûë. Nerestan revit donc Zaire , mais ce
fut pour lui apprendre que son pere étoit
prêt d'expirer, qu'il mouroit entre la joye
d'avoir retrouvé ses enfans et l'amertume
d'ignorer si Zaïre seroit Chrétienne , et
qu'il lui ordonnoit en mourant d'être baptisée ce jour-là même de la main du Ponrife de Jerusalem. Zaïre attendrie et vain
cuë, promit tout et jura à son frere qu'elle
ne trahiroit point le sang dont elle étoir née,
A OUST. 17328 7829
née , qu'elle seroit Chrétienne , qu'elle
n'epouseroit point Orosmane , qu'elle ne
prendroit aucun parti avant que d'avoir
été baptisée.
A peine avoit-elle prononcé ce ser,
ment , qu'Orosmane , plus amoureux et
plus aimé que jamais , vient la prendre
pour la conduire à la Mosquée. Jamais
on n'eut le cœur plus déchiré que Zaïre ;
elle étoit partagée entre son Dieu , sa famille , son nom qui la retenoient , et le
plus aimable de tous les hommes qui l'a,
doroit. Elle ne se connut plus ; elle ceda
à la douleur et s'échapa des mains de son
Amant, le quittant avec désespoir et le
laissant dans l'accablement de la surprise,
de la douleur et de la colere.
Les impressions de jalousie se reveil
lerent dans le cœur d'Orosmane. L'orgueil les empêcha de paroître , et l'amour
Ics adoucit. Il prit la fuite de Zaïre pour
un caprice , pour un artifice innocent,
pour la crainte naturelle à une jeune fille,
pour toute autre chose , enfin, que pour
une trahison . Il vit encore Zaïre , lui
pardonna et l'aima plus que jamais, L'a
mour de Zaïre augmentoit par la tendresse indulgente de son Amant. Elle se
jette en larmes à ses genoux , le supplie
de differer le Mariagejusqu'au lendemain
Elle
1840 MERCURE DE FRANCE
>
Elle comptoit que son frere seroit alors
parti , qu'elle auroit reçû le Baptême ,
que Dieu lui donneroit la force de résister. Elle se flattoit même quelquefois
que la Religion Chrétienne lui permettroit d'aimer un homme si tendre si
genereux , si vertueux , à qui il ne manquoit que d'être Chrétien. Frappée de
toutes ces idées , elle parloit à Orosmane
avec une tendresse si naïve et une douleur si vraye , qu'Orosmane ceda encore
et lui accorda le sacrifice de vivre sans
elle ce jour-là. Il étoit sur d'être aimé;
il étoit heureux dans cette idée et fermoit les yeux sur le reste.
f Cependant dans les premiers mouvemens de jalousie , il avoit ordonné que
le Serrail fût fermé à tous les Chrétiens.
Nerestan trouvant le Serrail fermé et n'en
soupçonnant pas la cause , écrivit une
Lettre pressante à Zaïre ; il lui mandoit
de lui ouvrir une porte secrette qui conduisoit vers la Mosquée , et lui recommandoit d'être fidelle.
La Lettre tomba entre les mains d'un
Garde qui la porta à Orosmane. Le Soudan en crut à peine ses yeux. Il se vit
trahi ; il ne douta pas de son malheur et
du crime de Zaïre. Avoir comblé un
Etranger , un Captif de bienfaits ; avoir
donné
A O UST. 17327 184r
donné son cœur , sa Couronne à une fille
Esclave ; lui avoir tout sacrifié ; ne vivre
que pour elle , et en être trahi pour ce
Captif même; être trompé par les appa
rences du plus tendre amour ; éprouver
en un moment ce que l'Amour a de plus
violent, ce que l'ingratitude a de plus noir,
ce que la perfidie a de plus traître : c'étoit, sans doute , un état horrible. Mais
Orosmane aimoit, et il souhaitoit de trouver Zaïre innocente. Il lui fait rendre ce
Billet par un Esclave inconnu. Il se flattoit que Zaïre pouvoit ne point écouter
Nerestan ; Nerestan seul lui paroissoit
coupable. Il ordonne qu'on l'arrête et
qu'on l'enchaîne. Et il va à l'heure et à
la place du rendez- vous , attendre l'effet
de la Lettre.
La Lettre est rendue à Zaïre , elle la
lit en tremblant; et après avoir long- tems
hesité , elle dit enfin à l'Esclave , qu'elle
attendra Nerestan , et donne ordre qu'on
l'introduise. L'Esclave rend compte de
tout à Orosmane.
Le malheureux Soudan tombe dans
l'excès d'une douleur mêlée de fureur et
de larmes. Il tire son poignard , et il
pleure, Zaïre vient au rendez- vous dans
T'obscurité de la nuit. Orosmane entend
sa voix et son poignard lui échappe. Elle
H approche
4842 MERCURE DE FRANCE
approche , elle appelle Nerestan ; et à ce
nom Orosmane la poignarde.
Dans l'instant on lui amene Nerestan
enchaîné avec Fatime, complice de Zaïre.
Orosmane hors de lui , s'adresse à Nerestan , en le nommant son Rival : C'est
toi qui m'arraches Zaïre , dit- il ; regardela avant que de mourir ; que ton supplice
Commence par le sien ; regarde- la , te
dis-je. Nerestan approche de ce corps expirant. Ah! que vois-je ! ah ! ma sœur !
barbare , qu'as- tu fait .... A ce mot de
sœur, Orosmane est comme un homme
qui revient d'un songe funeste ; il connoît son erreur ; il voit ce qu'il a perdu;
il est trop abîmé dans l'horreur de son
état pour se plaindre. Nerestan et Fatime
lui parlent ; mais de tout ce qu'ils disent
il n'entend autre chose, si-non qu'il étoit
aimé. Il prononce le nom de Zaïre , il
court à elle , on l'arrête , il retombe dans
l'engourdissement de son desespoir.Qu'ordonnes-tu de moi? lui dit Nerestan. Le
Soudan , après un long silence , fait ôter
les fers, à Nerestan , le comble de largesses , lui et tous les Chrétiens , et se
tue auprès de Zaïre.
Voilà , Monsieur le Plan exact de la
conduite de cette Tragédie que j'expose
avec toutes ses fautes. Je suis bien loin
de
A O UST. 17328 1845
de m'enorgueillir du succès passager de
quelques Représentations. Qui ne connoît
Fillusion du Théatre ? Qui ne sçait qu'une
situation interessante , mais triviale , une
nouvauté brillante et hazardée , la seule
voix d'une Actrice , suffisent pour tromper quelque temps le Public. Quelle distance immense entre un Ouvrage souffert
au Théatre et un bon Ouvrage! j'en sens
malheureusement toute la difference. Je
vois combien il est difficile de réussir au
gré des Connoisseurs. Je ne suis pas plus
indulgent qu'eux pour moi- même; et si
j'ose travailler , c'est que mon goût extrême pour cet Art, l'emporte encore sur
la connoissance que j'ai de monpeu de talent. Je suis , &c
Fermer
Résumé : LETTRE de M. de Voltaire, à M.D.L.R. sur la Tragedie de Zaïre.
Dans sa lettre à M. D.L.R., Voltaire discute de sa tragédie 'Zaïre'. Il explique qu'il a dû parler lui-même de cette pièce, faute d'extrait par un avocat. Voltaire présente 'Zaïre' comme la première œuvre où il a exprimé la sensibilité de son cœur, contrairement à ses croyances antérieures sur l'amour au théâtre tragique. Cette approche est justifiée par les goûts du public contemporain, qui préfère la tendresse et le sentiment. Voltaire a cherché à couvrir la passion amoureuse de bienséance et à l'anoblir en la mettant en contraste avec des valeurs respectables comme l'honneur, la naissance, la patrie et la religion. L'action se déroule en Palestine, sous le règne d'Orosmane, fils de Noradin. Orosmane, un jeune homme vertueux, traite avec douceur les esclaves chrétiens. Parmi eux se trouvent Zaïre et Nerestan, deux enfants chrétiens élevés en France et capturés à nouveau. Zaïre, ignorant ses origines, est instruite dans la foi chrétienne par une esclave nommée Fatime. Nerestan, animé par le zèle des chevaliers français, cherche à racheter Zaïre et d'autres chrétiens pour les ramener en France. Orosmane, tombé amoureux de Zaïre, décide de l'épouser. Cependant, Nerestan revient et demande la libération de Zaïre et d'autres chevaliers. Orosmane refuse de libérer Zaïre, mais libère les chevaliers et Nerestan. Zaïre, sur le point d'épouser Orosmane, obtient la libération du vieux Lusignan, un prince de Lusignan. Lusignan, reconnaissant Zaïre et Nerestan comme ses enfants, les supplie de lui révéler le sort de ses autres enfants. Zaïre avoue être musulmane, mais promet de se convertir au christianisme sous la pression de son père. La pièce se complique lorsque des nouvelles de la flotte de Louis XIV inquiètent Orosmane, qui finit par autoriser le départ des chrétiens. Zaïre, après avoir promis à son père de se convertir, est confrontée à Orosmane, qui ignore encore sa décision. Zaïre, déchirée entre son amour pour Orosmane et ses obligations familiales et religieuses, finit par quitter Orosmane dans un moment de désespoir. Orosmane, malgré des sentiments de jalousie, pardonne à Zaïre et accepte de différer leur mariage. Cependant, une lettre de Nerestan, demandant à Zaïre de lui ouvrir une porte secrète, tombe entre les mains d'Orosmane. Ce dernier, croyant à une trahison, ordonne l'arrestation de Nerestan et attend Zaïre à un rendez-vous. Zaïre, pensant rencontrer Nerestan, est poignardée par Orosmane lorsqu'elle appelle son frère. Orosmane réalise alors son erreur et, après un moment de désespoir, libère Nerestan et se tue auprès de Zaïre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 2761-2763
EPITRE à M. de Voltaire, par M. Clement, Conseiller du Roi, Receveur des Tailles de Dreux.
Début :
De tes talens admirateur sincere, [...]
Mots clefs :
Voltaire, Talents, Malcrais, Lire, Sensibilité
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE à M. de Voltaire, par M. Clement, Conseiller du Roi, Receveur des Tailles de Dreux.
EPITRE à M. de Voltaire , par M. Cle
ment , Conseiller du Roi , Receveur des
Tailles de Dreux.
DEE tes talens admirateur sincere ,
Je t'adresse , illustre Voltaire ,
Ce foible essai que j'ai construit ,
Loin des Curieux et du bruit
Si ma Muse ici pour te plaire
;
Fait par hazard des efforts superflus ,
Ton silence bien- tôt m'apprenant à me taire ,
De mes deffauts me corrigera plus
Que ne seroit le sifflet du Partere.
D'où vient donc ce transport nouveau ?
Les Provinciaux , vas tu dire ,
Connoissent-ils le charme de ma Lire !
Oui ; Voltaire , ici le vrai beau
Sur les cœurs maintient son empire ,
Et , comme à Paris , l'on sçait rire
Des vains efforts d'un débile cerveau.
Jadis , en ce lieu les Druides ,
: -II. Vol. Biiij Fai-
2762 MERCURE DE FRANCE
Faisoient sous leurs mains homicides,
Gémir les crédules humains ;
Tu sçais qu'arbitres des destins ,
Aux Mortels simples , sans science ,
Ils faisoient respecter leur trompeuse igno rance ;
Nous vivons sous un autre tems ,
De ces beaux lieux les doctes habitans ,
Desabusés du faux , du ridicule ,
Ont sçû bannir préjugés et scrupule ,
'Amour du vrai charme ici les esprits
De toi sans cesse en relit les écrits ,
Et ta Henriade immortelle >
Par des traits touchans , enchanteurs ;
De la ligue et de ses fureurs
Nous rend la peinture si belle ,
Que nous cherissons les malheurs
Qui de ta muse ont excité le zele.
Charles , Brutus , Edipe , enfans de ton loisir;
Nous offrent tour à tour un différent plaisir.
De tes Vers la douce harmonie
Tient surtout mon ame ravie ;
Que ne puis-je avec dignité ,
Te peindre ici ma sensibilité !
Et t'exprimer avec ton énergie
A quel point tu m'as enchanté!
Vains efforts , je sens ma foiblesse ,
Et tout mon feu n'est qu'une yvresse ,
II. Vol. Dont
DECEMBRE. 1732. 2763
Dont tu ris peut-être à présent.
Reçois du moins ce badinage ,
D'un œil moderé , complaisant ;
Si Malcrais sçût plus dignement
T'offrir de son pays le fastueux hommage ,
Qu'il te souvienne seulement ,
Qu'inferieurs à son ouvrage ,
Nous l'égalons en sentiment.
ment , Conseiller du Roi , Receveur des
Tailles de Dreux.
DEE tes talens admirateur sincere ,
Je t'adresse , illustre Voltaire ,
Ce foible essai que j'ai construit ,
Loin des Curieux et du bruit
Si ma Muse ici pour te plaire
;
Fait par hazard des efforts superflus ,
Ton silence bien- tôt m'apprenant à me taire ,
De mes deffauts me corrigera plus
Que ne seroit le sifflet du Partere.
D'où vient donc ce transport nouveau ?
Les Provinciaux , vas tu dire ,
Connoissent-ils le charme de ma Lire !
Oui ; Voltaire , ici le vrai beau
Sur les cœurs maintient son empire ,
Et , comme à Paris , l'on sçait rire
Des vains efforts d'un débile cerveau.
Jadis , en ce lieu les Druides ,
: -II. Vol. Biiij Fai-
2762 MERCURE DE FRANCE
Faisoient sous leurs mains homicides,
Gémir les crédules humains ;
Tu sçais qu'arbitres des destins ,
Aux Mortels simples , sans science ,
Ils faisoient respecter leur trompeuse igno rance ;
Nous vivons sous un autre tems ,
De ces beaux lieux les doctes habitans ,
Desabusés du faux , du ridicule ,
Ont sçû bannir préjugés et scrupule ,
'Amour du vrai charme ici les esprits
De toi sans cesse en relit les écrits ,
Et ta Henriade immortelle >
Par des traits touchans , enchanteurs ;
De la ligue et de ses fureurs
Nous rend la peinture si belle ,
Que nous cherissons les malheurs
Qui de ta muse ont excité le zele.
Charles , Brutus , Edipe , enfans de ton loisir;
Nous offrent tour à tour un différent plaisir.
De tes Vers la douce harmonie
Tient surtout mon ame ravie ;
Que ne puis-je avec dignité ,
Te peindre ici ma sensibilité !
Et t'exprimer avec ton énergie
A quel point tu m'as enchanté!
Vains efforts , je sens ma foiblesse ,
Et tout mon feu n'est qu'une yvresse ,
II. Vol. Dont
DECEMBRE. 1732. 2763
Dont tu ris peut-être à présent.
Reçois du moins ce badinage ,
D'un œil moderé , complaisant ;
Si Malcrais sçût plus dignement
T'offrir de son pays le fastueux hommage ,
Qu'il te souvienne seulement ,
Qu'inferieurs à son ouvrage ,
Nous l'égalons en sentiment.
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Résumé : EPITRE à M. de Voltaire, par M. Clement, Conseiller du Roi, Receveur des Tailles de Dreux.
L'épître est adressée à Voltaire par M. Clément, Conseiller du Roi et Receveur des Tailles de Dreux. L'auteur exprime son admiration pour les talents de Voltaire et lui présente un essai écrit à l'abri des regards curieux. Il anticipe le silence de Voltaire, qui corrigera plus efficacement que les critiques du public. L'auteur souligne que les provinciaux, comme les Parisiens, apprécient le véritable talent et se moquent des efforts médiocres. Il compare les Druides, qui imposaient leur ignorance, aux habitants actuels de Dreux, éclairés et débarrassés des préjugés. Ces habitants aiment la vérité et lisent les œuvres de Voltaire, notamment 'L'Henriade', qui les enchante par sa beauté et son émotion. L'auteur mentionne également d'autres œuvres de Voltaire, comme 'Charles XII', 'Brutus' et 'Œdipe', et admire la douceur de ses vers. Il conclut en offrant ce badinage à Voltaire, espérant qu'il le recevra avec complaisance, et se compare à Malcrais, un autre admirateur de Voltaire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 8-45
ROSALIE. Histoire véritable, par M. Y....
Début :
Le vice n'est jamais estimable, mais il cesse d'être odieux quand il n'a point [...]
Mots clefs :
Coeur, Amour, Honneur, Parents, Bonheur, Yeux, Vertu, Orgueil, Fortune, Famille, Passion, Amant, Moeurs, Larmes, Sensibilité, Confiance, Mains, Honte, Vérité, Conseils, Notaire, Générosité
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texteReconnaissance textuelle : ROSALIE. Histoire véritable, par M. Y....
ROSAL I E.
Hiftoire véritable , par M.Y....
L'celle d'être odieux quand il n'a point
E vice n'eft jamais eftimable , mais il
:
étouffé les qualités de l'ame. Une foiblefle
de coeur prend auffi fouvent fon origine
dans une certaine facilité d'humeur que
dans l'attrait du plaifir. Un amant fe préfente
, ou il eft enjoué , ou il eft homie à
fentiment. Le premier eft le moins dangereux
, il ne féduit jamais qu'une étourdie ,
& il ne triomphe que dans une faillie téméraire
Le fecond , plus refpectueux en
apparence , va à fon but par la délicateſſe
vante fa conftance, déclame contre les perfides,
& finit par l'être. Que devient une jeune
perfonne qui dans l'ivreffe de la gaieté
s'eft laiffée furprendre , ou qui eft tonbée
dans le piége d'une paffion décorée extérieurement
par le fentiment ? ce que font prefque
toutes celles qui ont débuté par une
fragilité ; elles fe familiarifent avec le vice ,
elles s'y précipitent ; l'amour du luxe & de
l'oifeveté les y entretient ; elles ont des
modeles , elles veulent y atteindre ; incapables
d'un attachement fincere elles en
AOUS T 1755. 9.
affectent l'expreffion , elles ont été la dupe
d'un homme , & elles fe vengent fur
toute l'efpece. Heureufes celles dont le
le coeur n'eft point affez dépravé pour fe
refufer aux inftances de la vertu qui cherche
à y rentrer .
Telle étoit Rofalie , elle étoit galante
avec une forte de décence . Ses moeurs
étoient déréglées , mais elle fçavoit louer
& admirer la vertu . Ses yeux pleins de
douceur & de vérité annonçoient fa franchife.
On entrevoyoit bien dans fa démarche
, dans fes manieres le manege de
la coquetterie , mais fon langage étoit modefte
, & elle ne s'abandonna jamais à ces
intempérances de langue , qui caractériſent
fi baffement fes femblables. Fidele à fes
engagemens , elle les envifagea toujours
comme des liens qu'elle ne pouvoit rompre
fans ingratitude , & les conventions
faites , l'offre la plus éblouiffante n'auroit
pû la déterminer à une perfidie.
Elle ne fut jamais parjure la premiere.
Son coeur plus fenfible à la reconnoiffance
qu'à l'amour , étoit incapable de fe laiffer
féduire à l'appas de l'intérêt & aux charmes
de l'inconftance . Solitaire , laborieuſe ,
fobre , elle eût fait les délices d'un mari ,
fi une premiere foibleffe ne l'eût en quelque
façon fixée à un état dont elle ne
A v
To MERCURE DE FRANCE.
pouvoit parler fans rougir. Affable , compatiffante
, généreufe , elle ne voyoit ja→
mais un malheureux fans lui tendre une
main fecourable ; & quand on parloit de
fes bienfaits , on difoit que le vice étoit
devenu tributaire de la vertu . Des lectures
fenfées avoient ranimé dans fon coeur les .
germes d'un beau naturel . Elle y fentoit
renaître le defir d'une conduite raifonnable
, elle vouloit fe dégager , & elle méditoit
même depuis long-tems une retraite
qui la fauvât de la honte d'avoir mal vécu ,
& du ridicule de mieux vivre , mais elle
avoit été arrêtée par un obftacle , elle avoit
voulu fe faire une fortune qui put la mettre
à l'abri des tentations qu'elle infpiroit , &
des offres des féducteurs : enfin elle vouloit
être vertueufe à fon aife ; elle ambitionnoit
deux cens mille francs , & par
dégrés elle étoit parvenue à les avoir. Contente
de ce que la fortune & l'amour lui
avoient procuré , elle avoit congédié fon
dernier amant , elle fe préparoit à fuir loin
de Paris les occafions d'une rechûte.
Ce fut alors qu'un jeune Gentilhomme
nommé Terlieu , vint loger dans une petite
chambre qui étoit de plain pied à l'appartement
qu'elle occupoit. Il fortoit tous
les jours à fept heures du matin , il rentroit
à midi pour fe renfermer , & il borA
O UST. 1955. 11
noit à une révérence muette fon cérémonial
avec fa voifine. La fingularité de la
vie de ce jeune homme irrita la curiofité
de Rofalie. Un jour qu'il venoit de rentrer
, elle s'approche de la porte de fa
chambre , prête l'oreille , porte un regard
fur le trou de la ferrure , & voit l'infortuné
Terlieu qui dînoit avec du pain
fec , chaque morceau étoit accompagné
d'un gémiffement , & fes larmes en fai
foient l'affaifonnement. Quel fpectacle
pour une ame fenfible ! celle de Rofalie
en fut pénétrée de douleur . Dans ce mo
ment une autre avec les vûes les plus pures ,
eût été peut-être indiferette , elle fe für
écriée , & généreufement inhumaine elle
eût décelé la mifere de Terlieu ; mais Rofalie
qui fçavoit combien il eft douloureux
d'être furpris dans les befoins de l'indigen
ce, rentra promptement chez elle pour y attendre
l'occafion d'être fecourable avec le
refpect qu'on doit aux infortunés. Elle épia
le lendemain l'inftant où Terlieu étoit dans
l'habitude de fe retirer , & pour que fon
deffein parut être amené par le hazard
elle fit tranfporter fon métier de tapifferie
dans fon anti- chambre , dont elle eur
foin de tenir la porte ouverte.
Terlieu accablé de fatigue & de trifteffe
parur à fon heure ordinaire , fit fa révé-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
rence , & alloit fe jetter dans l'obfcurité
de fa petite chambre , lorfque Rofalie ,
avec ce ton de voix aifé & poli , qui eſt
naturel au beau fexe , lui dit : En vérité ,
Monfieur , j'ai en vous un étrange voifin ;
j'avois penfé qu'une femme , quelle qu'elle
fût, pouvoit mériter quelque chofe par-delà
une révérence. Ou vous êtes bien farouche
, ou je vous parois bien méprifable . Si
vous me connoiffez , j'ai tort de me, plaindre
, & votre dedain m'annonce un homme
de la vertu la plus fcrupuleuſe , & dèslors
j'en réclame les confeils & les fecours.
Seroit-ce auffi que cette févérité que je lis
fur votre front prendroit fa caufe de quelque
chagrin qui vous accable ? Souffrez
que je m'y intereffe. Entrez , Monfieur , je
Vous fupplie : que fçavons- nous fi le fort
ne nous raffemble point pour nous être
mutuellement utiles ? je fuis feule , mon
dîner eft prêt , faites moi , je vous conjure
, l'honneur de le partager avec moi :
j'ai quelquefois un peu de gaieté dans
l'efprit , je pourrai peut-être vous diffiper.
Mademoiſelle , répondit Terlieu , vous
méritez fans doute d'être connue , & l'accueil
dont vous m'honorez ,, annonce en
vous un beau caractere. Qui que vous
foyez , il m'eft bien doux de trouver quel
1
1
A O UST . 1755. 13
qu'un qui ait la générofité de s'appercevoir
que je fuis malheureux . Depuis quinze
jours que je fuis à Paris , je ne ceffe
d'importuner tous ceux fur la fenfibilité
defquels j'ai des droits , & vous êtes la
premiere perfonne qui m'ait favorisé de
quelques paroles de bienveillance . N'imputez
point de grace , Mademoiſelle , ni
à orgueil ni à mépris ma négligence à votre
égard : fi vous avez connu l'infortune ,
vous devez fçavoir qu'elle eft timide . On
fe préfente de mauvaife grace , quand le
coeur eft dans la peine. L'affliction appéfantit
l'efprit , elle défigure les traits , elle
dégrade le maintien , & elle verſe une
efpece de ridicule fur tout l'extérieur de
la perfonne qui fouffre . Vous êtes aimable
, vous êtes fpirituelle , vous me paroiffez
dans l'abondance ; me convenoit- il
de venir empoifonner les douceurs de votre
vie ? Si vous êtes généreufe , comme
j'ai lieu de le croire , vous auriez pris part
à mes maux je vous aurois attriftée .
Monfieur , répliqua Rofalie , je ne fuis
point affez vaine pour me flater du bonheur
de vous rendre fervice , mais je puis
me vanter que je ferois bien glorieufe fi
je pouvois contribuer à vous confoler , à
vous encourager. J'ai de grands défauts ,
mes moeurs ne font rien moins que régu14
MERCURE DE FRANCE.
lieres , mais mon coeur eft fenfible au fort
des malheureux ; il ne me refte que cette
vertu ; elle feule me foutient , me ranime ,
& me fait efperer le retour de celles que
j'ai négligées. Daignez , Monfieur , par
un peu de confiance , favorifer ce préfage.
Que rifquez- vous ? vos aveux ne feront
fûrement pas auffi humilians que les miens,
& cependant je vous ai donné l'exemple
d'une fincérité peu commune. Je ne puis
croire que ce foit votre mauvaiſe fortune
qui vous afflige. Avec de l'efprit , de la
jeuneffe , un extérieur auffi noble , on
manque rarement de reffources . Vous foupirez
? c'est donc l'honneur , c'est donc la
crainte d'y manquer , ou de le perdre qui
caufe la confternation où je vous vois.
Oui , cette peine eft la feule qui puiffe
ébranler celui qui en fait profeflion.
Voilà , s'écria Terlieu avec une forte
d'emportement , voilà l'unique motif de
mon défeſpoir , voilà ce qui déchire
mon coeur , voilà ce qui me rend la vic
infupportable . Vous defirez fçavoir mon
fecret , je ne réfifte point à la douceur
de vous le confier ; apprenez donc que
je n'ai rien , apprenez que je ne puis
fubfifter qu'en immolant aux befoins de
la vie cethonneur qui m'eft fi cher. Je fuis
Gentilhomme , j'ai fervi , je viens d'être
réformé je follicite , j'importune .... &
A O UST. 1755. 15
qui ! des gens qui portent mon nom , des
gens qui font dans l'abondance , dans les
honneurs , dans les dignités . Qu'en ai - je
obtenu ? des refus , des défaites , des dédains
, des hauteurs , le croirez - vous , Mademoiſelle
, le plus humain d'entr'eux ,
fans refpect pour lui- même , vient d'avoir
l'infolence de me propofer un emploi dans
les plus baffes fonctions de la Finance ! le
malheureux fembloit s'applaudir de l'indigne
faveur qu'il avoir obtenue pour moi .
Je l'avouerai , je n'ai pû être maître de
mon reffentiment. Confus , outré , j'ai déchiré
& jetté au vifage de mon lache bienfaiteur
le brevet humiliant qu'il a ofé me
préſenter. Heureux au moins d'avoir appris
à connoître les hommes , plus heureux
encore fi je puis parvenir à fuir , à
oublier , à détefter des parens qui veulent
que je deshonore le nom qu'ils portent. Je
fçais bien que ce n'eft point là le ton de
l'indigence ; que plus humble , plus modefte
, elle doit fe plier aux circonftances ;
que la nobleffe eft un malheur de plus
quand on eft pauvre , qu'enfin la fierté
eft déplacée quand les reffources de la vie
manquent. J'ai peut- être eu tort de rejetter
celles qui m'ont été offertes . J'avouerai
même que mon orgueil eut fléchi fi j'euffe
pû envifager dans l'exercice d'un pofté de
16 MERCURE DE FRANCE.
quoi fubfifter un peu honnêtement ; mais
s'avilir pour tourmenter laborieufement
les autres ; ah ! Mademoiſelle , c'eſt à quoi
je n'ai pû me réfoudre .
Monfieur , reprit Rofalie , je ne fçais fi
je dois applaudir à cette délicateffe , mais
je fens que je ne puis vous blâmer. Votre
fituation ne peut être plus fâcheufe .
Voici quelqu'un qui monte , remettezvous
, je vous prie , & tachez de vous
rendre aux graces de votre naturel ; il n'eft
pas convenable qu'on life dans vos yeux
l'abattement de votre coeur : fouffrez que
je me réſerve ſeule le trifte plaifir de vous
entendre , & de vous confoler . Ah ! c'eſt
Orphife , continua Rofalie fur le ton de la
gaieté , approche mon amie & félicitemoi
.... & de quoi , répliqua Orphife en
l'interrompant , eft- ce fur le parti fingulier
que tu prens d'abandonner Paris à la fleur
de ton âge , & d'aller te confiner en prude
prématurée dans la noble chaumiere dont
tu médites l'acquifition ? mais vraiment
tu vas embraffer un genre de vie fort attrayant.
Fort bien , répondit Rofalie , raille
, diverti- toi mais tes plaifanteries ne
me détourneront point du deffein que j'ai
pris. Je venois cependant te prier d'un
fouper.... Je ne foupe plus que chez moi ,
répliqua Rofalie. Mais toi - même tu me
?
}
AOUS T. 1755. 17
paroiffois déterminée à fuivre mon exemple.
C'étoit , répodit Orphiſe dans un accès
d'humeur , j'extravaguois. Une nouvelle
conquête m'a ramenée au fens commun.
Tant pis .... Ah ! point de morale.
Dînons. On fervit.
Pendant qu'elles furent à table , Orphiſe
parla feule , badina Rofalie , prit Terlicu
pour un fot , en conféquence le perfifa.
Pour lui il mangea peu : éroit- ce faute
d'appétit non , peut être ; mais il n'ofa
en avoir. Le caffé pris , Orphife fit fes
adieux , & fe recommanda ironiquement
aux prieres de la belle pénitente .
Rofalie débarraffée d'une visite auffi
choquante qu'importune , fit paffer Terlieu
dans fon fallon de compagnie. Après
un filence de quelques inftans , pendant
lequel Terlieu , les yeux baiffés , lui ménageoit
le plaifir de pouvoir le fixer avec
cette noble compaffion dont fe laiffent
toucher les belles ames à l'afpect des infor
tunés ; elle prit la parole , & lui dit ,
Monfieur , que je vous ai d'obligation ! la
confiance dont vous m'avez honorée , eft
de tous les événemens de ma vie celui qui
m'a le plus flatée , & l'impreffion qu'elle
fait fur mon coeur me caufe une joie ....
Pardonnez -moi ce mot, celle que je reffens
ne doit point vous affliger , elle ne peut
18 MERCURE DE FRANCE.
vous être injurieufe , je ne la tiens que
du bonheur de partager vos peines. Oui ,
Monfieur , ma fenfibilité pour votre fituation
me perfuade que j'étois née pour
la vertu ; mais que dis-je ? A quoi vous
peut être bon fon retour chez moi , fi
vous ne me croyez digne de vous en donner
des preuves. Vous rougiffez : hélas ,
je vois bien que je ne mérite point cette
gloire , foyez , je vous prie , plus génćreux
, ou du moins faites- moi la grace de
penfer qu'en me refufant vous m'humiliez
d'une façon bien cruelle.
• Vous êtes maîtreffe de mon fecret , répondit
Terlieu , ne me mettez point dans
Je cas de me repentir de vous l'avoir confié
: je ne m'en défends point , j'ai trouvé
quelques charmes à vous le révéler ; j'avouerai
même que mon coeur avoit un befoin
extrême de cette confolation : il me
femble que je refpire avec plus de facilité .
Je vous dois donc , Mademoiſelle , ce
commencement de foulagement ; c'est beaucoup
de fouffrir moins , quand on a beaucoup
fouffert. Permettez que je borne à
cette obligation toutes celles que je pourrois
efperer de votre générofité. Ne mefufez
point , je vous prie de la connoiffance
que vous avez de mon fort ; il ne
peut être plus cruel , mais je fçaurai le
-
AOUST. 1755. 19
fupporter fans en être accablé . C'en eft fair,
je reprens courage ; j'ai trouvé quelqu'un
qui me plaint. Au refte , Mademoiſelle ,
je manquerois à la reconnoiffance fi je
renonçois entierement à vos bontés ; &
puifque vous me permettez de vous voir ,
je viendrai vous inftruire tous les jours de
ce que mes démarches & mes follicitations
auront opéré je recevrai vos confeils
avec docilité , mais auflì c'est tout ce
qu'il vous fera permis de m'offrir , autrement
je cefferois .... N'achevez pas , répliqua
Rofalie en l'interrompant , je n'aime
point les menaces. Dites - moi , Monfieur
, eft-ce que l'infortune rend les hommes
intraitables ? eft - ce qu'elle répand
fur les moeurs , fur les manieres , une inquiétude
fauvage : eft- ce qu'elle prête au
langage de la féchereffe , de la dureté ?
s'il eft ainfi , elle eft bien à redouter. N'eftpas
vrai que vous n'étiez point tel dans
la prospérité ? vous n'euffiez point alors
rejetté une offre de fervice .
il
J'en conviens , répondit Terlieu , j'euſſeaccepté
parce que je pouvois efperer de rendre
, mais à préfent je ne le puis en confcience.
Quant à cette dureté que vous
me reprochez , j'avouerai que je la crois
honorable , néceſſaire même à celui qui eft
dans la peine. Elle annonce de la fermeté ,
20 MERCURE DE FRANCE.
elle repouffe l'orgueil de ceux qui font
dans l'opulence , elle fait refpecter le miférable.
L'humilité du maintien , la modeftie
, la timidité du langage donneroient
trop d'avantage à ceux qui ne font que
riches ; car enfin celui qui rampe , court
les rifques d'être écrasé.
Et vous êtes , reprit Rofalie , dans l'appréhenfion
que je ne me prévale des aveux
que vous m'avez fait : oui , dans mon dépit
vous me faites imaginer des fouhaits
extravagants je l'efpere au moins , votre
mauvaife fortune me vengera , vos parens
font de monftres ... que je ferois contente
s'ils vous rebutoient au point que vous
fuffiez forcé d'avoir recours à cette Rofalie
que vous dédaignez , puifque vous ne
la croyez point capable de vous obliger
dans le fecret de fa confcience.
Sur le point de quitter Paris je voulois
en fortir en faifant une action qui pût.
tranquilifer mes remors , & m'ouvrir la
route des vértus que je me propofe ; le hazard
, ou pour mieux dire , le ciel permet
que je falfe votre connoiffance ; je
crois que vous m'êtes adreffé pour vous ,
être fecourable , & je ne trouve en vous
que la fierté la plus inflexible . Hé bien ,
n'y fongeons plus . Cependant puis- je vous
demander fi vous envifagez quelques refA
OU ST. 1755. 21
fources plus fateufes que celles que vous
pourriez efperer de votre famille ?
Aucune , répondit Terlieu , j'ai bien
quelques amis ; mais comme je ne les
tiens que du plaifir , je n'y compte point.
Quoi ! reprit Rofalie , le néceffaire eft
prêt de vous manquer ,
& vous vous
amufez à folliciter des parens : c'est bien
mal à propos que l'on prétend que la néceffité
eft ingénieufe ! N'auriez - vous de
l'efprit que pour refléchir fur vos peines ?
que pour en méditer l'amertume ? Allez
Monfieur , allez faire un tour de promenade
: rêvez , imaginez , faites même ce
qu'on appelle des châteaux en Eſpagne ; il
eft quelquefois des illufions que la fortune
fe plaît à réalifer : il eft vrai qu'elles fe
réduifent prefque toujours à des chimeres ,
mais elles exercent l'efprit , elles amufent
l'imagination , elles bercent les chagrins ,
& c'eft autant de gagné fur les réflexions
affligeantes. Je vais de mon côté me donner
la torture : heureufe fi je fuis affez ingénieufe
pour trouver quelque expédient
qui puiffe adoucir vos peines , & contenter
l'envie extrême que j'ai de contribuer
à votre bonheur !
Terlieu fe leva pour fortir , & Roſalie
en le reconduifant le pria de venir manger
le foir un poulet avec elle , afin de
22 MERCURE DE FRANCE.
raifonner , & de concerter enfemble ce
que leur auroit fuggeré leur imagination ;
mais pour être plus fûre de l'exactitude de
Terlicu au rendez - vous , elle lui gliffa
adroitement une bourfe dans fa poche.
Terlieu alla s'enfoncer dans l'allée la plus
folitaire du Luxembourg , il y rêva beaucoup
& très infructueufement.
Tous les hommes ne font point féconds
en reffources ; les plus fpirituels font ordinairement
ceux qui en trouvent le moins.
Les idées , à force de fe multiplier , fe confondent
; d'ailleurs on voit trouble dans
l'infortune .
Il n'eft que deux fortes d'induſtrie ; l'une
légitime , c'eft celle des bras , du travail ,
& le préjugé y a attaché une honte : Terlieu
étoit Gentilhomme , il n'a donc pû en
être exemt.
L'autre induftrie , nommée par dégradation
l'induſtrie par excellence , eft celle
qui s'affigne des revenus fur la fottife , la
facilité , les foibleffes & les paffions d'autrui
; mais comme elle eft incompatible
avec la probité , Terlieu en étoit incapable.
Il y avoit deux heures que cet infortuné
Gentilhomme tourmenté par fon inquiétude,
marchoit à grands pas en croyant
fe promener , lorfque fouillant fans deffein
dans fa poche , il y fentit une bourſe.
AOUST. 1755. 23
Cette découverte décida promptement fon
retour ; le moindre délai pouvoit , felon
lui , faire fuppofer de l'incertitude dans
fon procédé ; il craignoit qu'on ne le foup.
çonnâc même d'avoir combattu contre la
tentation.
Il arrive effoufflé , franchit rapidement
l'efcalier de Rofalie , il entre ; celle - ci qui
le voit hors d'haleine , ne lui donne pas le
tems de s'expliquer , & débute par une
queftion vague ; lui fans parler , jette la
bourfe fur une table ; Rofalie affecte une
furpriſe de fatisfaction , & lui fait compli
ment fur le bonheur qu'il a eu de trouver
un ami généreux . Terlieu protefte très -férieufement
qu'il n'a parlé à qui que ce
fort ; celle- ci infifte fur l'heureuſe rencontre
qu'il a faite , Terlieu fe fâche , il eft ,
dit-il , outragé , il jure qu'il ne reverra de
fa vie Rofalie , fi elle ne reprend un argent
qui lui appartient : Elle s'en défend ,
elle en nie la proprieté , elle ofe foutenir
qu'elle ne fçait ce qu'on veut lui dire ;
quelle rare effronterie ! elle eut peut - être
pouffé plus loin l'opiniâtreté , fi elle ne fe
fut avifée de rougir . Rofalie rougir . Quoi!
une fille qui a vécu dans le defordre fe
laiffe démentir par le coloris involontaire
de la franchife? Hé pourquoi non ! quand
le motif en eft fi beau . On rougit bien des
24 MERCURE DE FRANCE.
mage
premieres paroles d'obfcénité qu'on entend
, parce que le coeur eft neuf ; celui
de Rofalie reprend fa premiere pureté ,
elle a donc pu rougir d'un menfonge généreux
, & rendre en même tems cet homà
la vérité. La conviction étoit trop
claire pour que fon obftination put durer
plus long - temps ; elle reprit fa bourſe
avec un dépit fi brufque qu'elle lui échappa
des mains , & qu'elle alla frapper conire
une commode où elle s'ouvrit en répandant
fur le parquet une cinquantaine
de louis. Comme Terlieu fe mit en devoir
de les ramaffer , Rofalie lui dit d'un ton
ironique & piqué : Monfieur , ne prenez
point cette peine , je fuis bien aiſe de ſçavoir
fi le compte y eft : vous m'avez pouffée
à bout par votre peu de confiance en
moi , il eft jufte qu'à mon tour j'en manque
à votre égard .
Je fais trop de cas de cette colere
pour
m'en offenfer , reprit Terlieu , le fond
m'en paroît trop refpectacle
. Puis- je , con- tinua - t-il , fans vous irriter , vous avertir
que j'apperçois
dans ce coin quelques
louis qui ont échappé
à vos recherches
? Puis- je , répliqua
Rofalie fur le même
ton , fans vous irriter , vous annoncer
que
vous êtes des mortels le plus bizarre & le
plus haïffable
? Refferrerai
-je , continua-telle
A O UST. 1755. 25
elle d'une voix modefte & attendrie l'ar-:
gent de cet ami du Luxembourg. Oui ,
Mademoiselle , répondit Terlieu d'un ton
ferme , je vous prie de le lui rendre , & de
le remercier de ma part.
la
Ils alloient continuer ces débats de générofité
mutuelle , lorqu'on vint avertir
que le fouper étoit fervi ; au moins , Monfieur
, dit Rofalie , vous me ferez peut -être
grace de me tenir campagnie très-volontiers
, répondit Terlieu , il y a trop à
gagner pour moi , & voilà le feul cas où
il peut m'être permis de vous montrer que
j'entends mes intérêts ; bien entendu cependant
que vous aurez moins d'humeur.
Je m'y engage , reprit- elle , pourvû que je
puiffe vous gronder , fi vous ne penfez pas
à ma fantaifie. Allons promptement manger
un morceau , je fuis fort impatiente
d'apprendre à quoi auront abouti les rêveries
de votre promenade . Vous parlerez
le premier , après quoi je vous ferai part
de mes idées , & nous verrons qui de nous
deux aura faifi le meilleur expédient.
Pendant le tems qu'ils furent à table ;
Rofalie déploya toutes les graces de fon
efprit pour égayer Terlicu , mais avec la
délicateffe dont on doit uſer avec un coeur
fermé à la joie , & avec cette circonfpection
qui met en défaut la malignité atten-
B
26- MERCURE DE FRANCE.
tive des domeftiques. Le deffert fervi elle
les renvoya en leur ordonnant de ne point
entrer qu'elle n'eut fonné. Ils eurent beau
raifonner entr'eux ; l'extérieur de Terlieu ,
l'accablement où ils le voyoient , & plus
que cela encore , la médiocrité très - négligée
de fon ajuftement dérouterent leurs.
conjectures.
Monfieur , dit alors Rofalie en reprenant
la parole , nota voilà feuls , perfonne
ne peut nous entendre ; faites- moi.
part , je vous prie , de ce que vous avez,
imaginé. Je ſerai bien charmée ſi vous me
mettez dans le cas de vous applaudir , plus
encore fi je puis ajouter quelques réflexions
utiles à vos projets .... parlez donc.
grace.q
de
Hé ! que puis- je vous dire , répondit-il ,
finon que dans l'état où je fuis il ne m'eft
pas poffible de penfer. J'ai eu beau creufer
ma tête , il n'en eft rien forti qui ne fut dé
raifonnable , extravagant , au-deffous du
fens commun. Jugez , Mademoiſelle , de
la mifere d'un efprit retréci par
l'infortu
ne ; il n'a pu me procurer que la reffource
de m'expatrier en entrant au fervice de la
Compagnie des Indes : qu'en penfez- vous ?>
ce parti vous paroît- il fi ridicule ?
Non , Monfieur , reprit- elle , je yous y
exhorterai même , dès que vous m'aurez
L
A OUST. 1755. 27
promis de mettre eu ufage l'expédient que
je vais vous donner : écoutez -moi attentivement
, ne m'interrompez pas , & furtout
point de faillie d'orgueil. Votre famille
, je le fçais , jouit de toutes les diftinctions
que donne l'opulence , & qu'on
accorde à celles qui ont bien mérité du
Prince & de la patrie. Je conçois qu'elle
pourra vous refufer de nouveau les fecours
que vous êtes en droit d'en exiger , mais
je ne puis penfer qu'elle fouffrit que vous
vous deshonorafliez . C'eft fur cette délicateffe
que j'établis l'efpoir dont je me flate
pour vous , & j'ofe croire que vous arracherez
de la vanité de vos parens ce que
vos inftances ne pourroient obtenir de
leur bienveillance . Dès demain , Monfieur ,
retournez les voir ; qu'ils lifent fur votre
front ce que la douleur a de plus attendriffant
: priez , preffez , humiliez - vous
même , & ne rougiffez point d'employer
les expreffions les plus foumifes. Si vous
ne les touchez point , s'ils font impitoyables
, ofez leur dire , avec la fureur dans
les yeux , que vous allez prendre un parti
fi indigne du nom qu'ils portent , que l'opprobre
en rejaillira fur eux . Oui, Monfieur,
menacez-les....Non , je crois vous connoître
, vous n'en aurez jamais la force . Par
grace , M. de Terlieu , prenez fur vous
Bij
28. MERCURE DE FRANCE.
de proférer des paroles feules capables
d'effrayer vos parens , & d'intéreffer en
votre faveur , je ne dis pas leur fenfibilité ,
mais au moins leur orgueil.
Qu'allez -vous me propofer , répliqua
Terlieu avec agitation ? vous me faites
frémir.
Ne craignez rien , répondit Rofalie , ce
n'eft qu'une menace dont le but eſt d'allarmer
des gens qui n'auroient point encore
renoncé à l'honneur , qui conféquemment
peut faire un grand effet , mais dont
je ferai toujours bien loin de vous confeiller
, ni même d'en fouffrir l'exécution. Baiffez
les yeux , ne me regardez point de grace;
je ne pourrois mettre au jour mon idée
fi vous me fixiez . Dès que vous aurez épuifé
tout ce que l'éloquence du befoin a de plus
pathétique ; dès que vous aurez déſeſpéré
d'émouvoir vos indignes parens , ofez leur
dire que leur barbarie vous détermine à
profiter de la fenfibilité d'une fille qui a
vécu dans le défordre , que Rofalie plus
généreuse qu'eux , ne peut fouffrir qu'an
homme comme vous paffe fes jours dans
la mifere , que Rofalie , .. hélas ! elle n'eft
que trop connue , que Rofalie vous offre
de partager fa fortune , & que vous êtes
prêt de contracter avec elle un mariage......
Je n'acheve point ; ce fera à vous , MonAOUST.
1755. 29
fieur , à finir le tableau , & à y mettre une
expreffion , & des couleurs dignes du fujet.
Terlieu alors leva les yeux , & Rofalie y
vit un trouble , & quelques larmes qu'elle
ne fit as femblant d'appercevoir. Qu'avez-
vous ? continua-t- elle , vos regards
m'inqui tent , & je crains fort que l'expédient
que je viens de vous propofer ne
vous révolte ; mais enfin , s'il réuffiffoit
m'en fçauriez-vous mauvais gré ? que rifquez-
vous d'en hafarder l'épreuve ?
Un malheur nouveau qui acheveroit de
m'accabler , s'écria Terlieu , mes cruels
parens ne manqueroient point d'attenter à
votre liberté , & je ferois la caufe & le prétexte
d'une barbarie.
Hé ! Monfieur , reprit elle , courons - en
les rifques , fi cette violence peut rendre
votre fort plus heureux. La perte de la
liberté n'eft point un fi grand mal pour quiconque
eft déterminé à renoncer au monde.
D'ailleurs il fuffira à ma juftification ,
& à la vôtre que l'on fçache que ce n'étoit
qu'une rufe imaginée pour amener vos
parens à la néceffité de vous rendre fervice ;
& comme il fera de l'intérêt de votre honneur
de défavouer un bruit auffi ridicule ,
l'amour qu'on vous connoît pour la vérité ,
ne laiffera aucun doute & nous nous
trouverons juſtifiés tous les deux .
,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Ah Rofalie , Rofalie ! répliqua Terlieu ,
en foupirant , terminons un entretien dont
les fuites deviendroient trop à craindre
pour moi. Je vous quitte pénétré d'admiration
, & peut-être d'un fentiment encore
plus intéreffant. Oui , je ferai ufage de vos
confeils ; je verrai demain ma famille .....
Mais hélas ! je ne fçai fi vous ne me faites
point defirer d'être rebuté de nouveau . Je
ne puis dire ce que mon coeur reffent , mais
il vous refpecte déja , & vraisemblablement
il ne fe refufera pas long-temps à ce
que la tendreffe a de plus féduifant.
Monfieur , reprit Rofalie , allez vous
repofer , vous avez befoin de rafraîchir
votre fang ; vous venez de me prouver
qu'il eft un peu échauffé. Je préfume que
le fommeil vous rendra votre raison , &
qu'à votre reveil , où vous rirez , où vous
rougirez du petit délire de la veille.
Fort bien , répliqua Terlieu en fouriant,
voilà un agrément de plus dans votre ef
prit , & vous entendez fupérieurement la
raillerie . Oui , Rofalie , je vais me retirer ,
mais avec la certitude de ne point dormir ,
& comptez que fi le fommeil me furprend,
mon imagination , ou pour mieux dice ,
mon coeur ne fera occupé que de vous.
Terlieu tint parole , il ne ferma point
l'oeil de la nuit , & cependant il ne la trouA
O UST. 1755: 31
va pas longue. Le jour venu , il fut incertain
s'il iroit de nouveau importuner fa
famille , ou s'il fuivroit le penchant d'une
paffion que le mérite de Rofalie avoit fait
naître en fon coeur , & que les réflexions
ou peut-être les illufions de la nuit avoient
fortifiée. Après avoir combattu quelque
tems entre ces deux partis , le foin de fa
réputation l'emporta fur un amour que fa
raifon plus tranquille lui repréfentoit malgré
lui fous un point de vûe un peu déshonorant
. Quelle fituation ? l'amour , la pauvreté
, defirer d'être aimé , d'être heureux ,
& n'ofer fe livrer à des penchans fi naturels
! Partez Terlieu , vous avez promis ,
& votre honneur exige que vous faffiez du
moins encore une démarche avant de fonger
au coeur de Rofalie.
La fortune ne le fervit jamais mieux
qu'en lui faiſant effuyer des dédains nouveaux
de la part de fa famille. Les prieres ,
les inftances , les fupplications qu'il eut le
courage d'employer , ne lui attirerent que
des rebuts , que des outrages. Ses parens imputerent
à fa baffefle les larmes qu'il verfa.
Outré , défefpéré , il mit en oeuvre fa derniere
reffource ; il leur peignit avec les
couleurs les plus effrayantes l'alliance dont
il les menaça de fouiller leur nom ; ce tableau
ne fit qu'ajouter au mépris dont ils
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
l'accablerent , & l'un d'eux en parlant au
nom de tous , & fans en être défavoué
par
un feul , eut la lâcheté de lui dire : hé >
Monfieur , concluez ; que nous importe la
femme que vous prendrez , pourvu qu'elle
nous débarraffe de votre vûe , & de vos
importunités. Au refte , nous vous défavouons
dès ce jour pour parent , & fi vous
avez le front d'ofer dire que vous nous appartenez
, nous fçaurons réprimer votre
infolence.
Et moi , Meffieurs , répliqua fierement
Terlieu , je le publierai partout , non pas
que je tienne à honneur d'être votre plus
proche parent , mais afin que perfonne n'ignore
que vous êtes plus indignes que moimême
du fang qui coule dans nos veines ,
& que fi je fuis réduit à le deshonorer , ce
font vos duretés qui m'y ont forcé. Adieu ,
Meffieurs , & pour toujours.
Terlieu courut promtement répandre
dans le fein de la généreufe Rofalie les
horreurs qu'il venoit d'entendre. C'en eft
fait , s'écria-t-il en entrant , je n'ai que
vous au monde , vous me tenez lieu d'amis
, de parens , de famille. Oui , Roſalie,
continua-t-il , en tombant à fes genoux ,
c'eft à vous feule que je veux appartenir ,
de vous feule je veux dépendre , & votre
coeur eft le feul bien que j'ambitionne.
AOUST. 1755. 33
Soyez , je vous conjure , magnanime au
point de croire que ce n'eſt pas l'extrémité
où je me trouve , qui me fait deficer le
bonheur de vous plaire : comptez qu'un motifauffi
bas eft trop au deffous de ce que vous
m'infpirez , & d'un coeur comme le mien.
Eh , vous ne méritez point que je vous
écoute , lui répondit , Rofalie , fi vous me
croyez capable d'un tel foupçon. Levezvous
, Monfieur , on pourroit vous furprendre
dans une attitude qu'il ne me convient
plus de fouffrir , on croiroit que je
la tolere , & elle feroit douter de la fincérité
du parti que j'ai pris de renoncer à mes
égaremens ..... Je voudrois , repliqua Terlieu
en l'interrompant , avoir mille témoins
de l'hommage que je vous rends , & je fuis
fûr qu'il n'en feroit pas un qui n'y applaudit
, fi je l'inſtruifois de la force des raifons
qui me l'arrachent , & des vertus que
j'honore en vous.
J'avois efpéré , reprit elle , que le fommeil
auroit diffipé le vertige qui vous trou
bloit hier au foir. Je fuis fâchée , & prefque
irritée que ce mal vous tourmente encore.
Par grace , daignez en guérir . Il feroit
honteux que vous n'en euffiez point le
courage. Oui , Monfieur , j'afpire à votre
eftime , & non pas à votre coeur , & je ne
pourrois me difpenfer de renoncer à l'une
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
fi vous vous obſtiniez à m'offrir l'autre.
Et moi , répondit tendrement Terlieu ,
je veux les acquérir toutes deux. Ne féparons
point deux fentimens qui ne peuvent
fubfifter l'un fans l'autre : leur réunion fera
votre bonheur & le mien. Ah , Roſalie
nous fommes dignes de le goûter long - tems,
fi nous fommes capables de les concilier.
Belles fpéculations , repliqua t- elle , qui
prouvent bien que vous m'aimez , mais qui
ne me raffurent point fur la crainte de l'avenir
! Je le dis fans rougir , j'ai entendu
tant de fois de ces propos , tant de femmes
en ont été les victimes qu'il eft téméraire
d'y ajouter foi . Dans l'emportement de la
paffion , les promeffes ne coutent rien , on
ne croit pas même pouvoir y manquer ; &
puifque les mépris , les dégouts fe font !
fentir dans les mariages affortis par l'égalité
des conditions , & par la pureté reciproque
des moeurs , que ne dois-je point
redouter de l'union que vous me propofez?
vous en rougiriez bientôt vous -même , la
haine fuccéderoit au repentir , & je tarde-
Bois peu à fuccomber fous le poids de l'honneur
que vous m'auriez fait . Croyez- moi ,
Monfieur , ne nous expofons point à des
peines inévitables . Qu'il nous fuffife que
l'on fçache que Terlieu pénétré de reconnoiffance
pour Rofalie lui a offert une
AOUST. 1755 35
main qu'elle a eu le refpect de ne point accepter.
Un trait de cette nature nous fera
bien plus glorieux qu'une témérité qui
peut
faire mon malheur en vous couvrant
de honte. Que mon refus , je vous prie ;
ne vous afflige point. Laiffez- moi jouir
d'une fenfibilité plus noble mille fois que
le retour que vous pourriez efpérer de la
foibleffe de mon coeur. Souffrez que je
m'en tienne au bonheur de vous obliger ,
& comptez qu'il me fera bien plus doux
de le faire par fentiment que par devoir.
Non , Rofalie , reprit Terlieu , votre
refus entraîne néceffairement le mien. Le
titre d'époux peut feul me faire accepter
vos bontés. Vos craintes fur l'avenir m'ou '
tragent ! Ah ! bien loin de m'aimer , vous
ne m'eftimez pas , la pitié eſt le feul fentiment
qui vous parle en ma faveur. Adieu ,
je vous quitte plus malheureux encore que
lorfque j'ai commencé à vous connoître ;
j'avois un défefpoir de moins dans le coeur.
Terlieu fe leva en fixant tendrement
Rofalie , fit un foupir en couvrant fon viſage
avec fes mains , & alla fe jetter dans fa
petite chambre. Il n'y fut pas long tems
Rofalie le coeur ferré de la douleur la plus
vive , fonna pour avoir du fecours. Elle
en avoit un befoin réel. Sa femme de
chambre la trouva dans un étouffement
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
affreux & fans connoiffance. Elle donna
un peu de jour à fa refpiration , elle la traîna
de fon mieux fur une ducheffe , & après
l'avoir queftionnée à plufieurs repriſes ,
elle n'en put tirer que ces paroles : ah Terlieu
, Terlieu ! cette exclamation , quoique
inconcevable pour elle , la détermina à
l'aller prier de venir voir Rofalie . Ilentre ,
la trouve pâle , les yeux éteints , & preſque
auffi foible qu'elle , il tombe à fes genoux ,
il prend une de ſes mains qu'il baigne de
fes larmes : elle entr'ouvre un oeil languiffant
, & d'une voix qui expiroit fur fes lévres
, voilà , dit- elle , l'état où me réduifent
la dureté de vos refus , & les aveux
d'une paffion qu'il eft honteux pour vous
de reffentir. Monfieur , continua t- elle ,
ne me voyez plus , & fi vous prenez quelque
intérêt à mon repos , à ma fanté , ne
ne vous obftinez plus à me refufer la fatisfaction
fecrette que j'exige de vous. Dans
huit jours je ne ferai plus à Paris , & puifqu'il
eft indifpenfable que nous nous féparions
, laiffez - moi acquérir le droit de m'informer
de l'état de vos affaires , laiffez- moi
enfin acheter l'honneur d'être dans votre
fouvenir.
Si l'état où je vous vois , repliqua Terlieu
, m'accabloit moins , je vous le dis ,
Rofalie , je ne pourrois peut- être me conAOUST
. 1755 37
tenir. Quoi , vous avez la cruauté de m'annoncer
qu'il faut que je renonce au ſeul
bien qui me refte ? dans huit jours je ne
vous verrai plus ! non , il n'eft pas poffible
que je ceffe de vous voir : quelque retraite
que vous choififfiez , je fçaurai vous y découvrir
; je fçaurai y porter un amour que
vous vous lafferez peutêtre de rebuter. La
voilà , dirai-je , cette Rofalie , cet affemblage
refpectable , de grandeur , de foibleffe
! Hélas , elle ne m'a pas jugé digne
de l'accompagner , & de la guider dans le
fentier de la vertu , elle ne m'a pas jugé
digne de vivre heureuſement & vertueufement
avec elle . Me fera-t-il permis au
moins , continua- t- il , d'un ton paffionné ,
& en reprenant une main qu'on n'eut pas
la force de retirer , de jouir pendant le peu
de temps que vous refterez à Paris , du
bonheur de vous voir ce fera , n'en doutez
point , les feuls beaux jours de ma vie.
Il ne tiendroit qu'à vous d'en prolonger le
cours & la félicité ; mais vous l'avez déci
dé , & vous voulez que je vive éternellement
malheureux .
Retirez- vous , dir Rofalie à fa femme
de chambre , je me fens mieux , & foyez
difcrette , je vous prie. Comment , Monfieur
, continua- t - elle , vous voulez tout
obtenir , & vous n'accordez rien ? oui ,
vous ferez le maître de me voir , & vous
8 MERCURE DE FRANCE.
fçaurez le nom du lieu où je vais fixer mom
féjour , mais c'eſt à une condition ; & s'il
eft vrai que vous m'aimiez , je veux me
prévaloir de l'afcendant qu'une maitreſſe
eft en droit de prendre fur fon amant . Vous
allez me traiter de bizarre , d'opiniâtre :
hé , dites- moi , Monfieur , qui de nous
deux l'eft d'avantage ? je fuis laffe de prier,
il est temps que je commande. Ceton ,
vous paroît fingulier ; je conviens qu'il
tient un peu du dépit je l'avoue , ceci
commence à me fatiguer , à me tourmenter.
Finiffons par un mot fans replique. Voilà.
ma bourfe ; ce qu'il vous plaira d'y prendre
déterminera en proportion la confiance
que vous voulez que j'aye en vous , l'eftime
que je dois faire de votre perfonne ,
& le dégré de votre amour pour moi.
Hé , je la prens toute entiere , s'écria
Terlieu en la faififfant des deux mains .
Et moi , reprit Rofalie , je vous embraffe.
Oui , mon cher Terlieu , vous m'aimez
, j'ai triomphé de votre orgueil. Ne
prenez point cette faillie pour un emportement
de tendreffe , elle eft née dans la:
joie involontaire de mon ame , & non pas
dans les tranfports d'une paffion infenfée .
Terlieu fe retira , le coeur trafporté de
joie , & de la plus flatteufe efpérance , &
Rofalie charmée d'être parvenue à contenter
fon inclination bienfaifante , s'occupa
A OUST . 1755.
39
une partie de la nuit du deffein de fa re
traite , & des mefures néceffaires à fon
départ. Le lendemain elle fortit fur les
neuf heures du matin pour aller conclure
l'acquifition d'une terre . Elle dîna , & ſoupa
avec Terlieu , elle affecta pendant toute
la journée une fatisfaction & une gaieté qui
ne laifferent à fon amant aucun foupçon
du deffein qu'elle avoit pris de partir à la
pointe du jour. Quelle accablante nouvelle
pour Terlieu , lorfqu'il apprit le départ de
Rofalie ! Il faut avoir aimé pour bien fentir
l'état d'un coeur qui eft privé de l'objet
qu'il adore. Tous les maux raffemblés ne
font rien en comparaifon. C'eft la fecouffe
la plus violente que l'ame puiffe recevoir
& c'eft la dernière épreuve de la fermeté
humaine. Terlieu abbattu & prefque ftupide
, alloit fuccomber fous le poids de fa
douleur , lorfqu'il lui fut remis un billet
de la part de Rofalie. Hélas , il ne fit qu'ajouter
à fes tourmens . Il l'ouvre en frémiffant
, & lit , .....
*
Monfieur , renfermons- nous , je vous
prie , dans les bornes d'une pure amitié.
»J'ai dû fuir , & c'eft l'eftime que je vous
dois qui a précipité mon départ . Vous
» me ferez toujours cher , vous recevrez
» de mes nouvelles ; je ne fuis point faite
»pour oublier un homme de votre mérite ..
» Encore une fois tenons- nous- en aux en40
MERCURE DE FRANCE.
" gagemens de la plus inviolable amitié
" c'eft le feul fentiment qui puiffe nous
» convenir , & c'eft celui qui me fait pren-
» dre la qualité de votre meilleure amie.
Rofalie .
Ah cruelle , s'écria Terlieu ! vous fuyez,
vous m'abandonnez ! & vous ne me laiffez
pour reffource que les offres d'une froide
& triſte amitié ! non , Rofalie , elle ne
peut fuffire à mon coeur. Mais que dis je
hélas ! vous ne m'aimez point . Cette tranquillité
, cette joie dont vous jouiffiez hier
à mes yeux , ne me prouvent que trop que
je vous fuis indifférent. Que j'étois crédule!
que j'étois aveugle de les interpréter en ma
faveur ! Amant trop préfomptueux , je les
ai prifes pour des marques de la fatisfaction
que vous reffentiez d'être fûre de mon
coeur. Quel étrange compofé que votre caractere
! vous avez l'ame généreufe , noble;
des vertus réelles me forcent à vous admirer
, je ne puis réfifter à l'impreffion qu'elles
font fur moi , elles y font naître la paffion
la plus tendre , la plus refpectable , je
crois recevoir des mains de votre amour
les bienfaits dont vous me comblez , &
vous partez ! j'ignore où vous êtes ! Dieu !
fe peut - il qu'un coeur qui. m'a paru auffi
franc , auffi fincere , ait pu être capable
d'une diffimulation auſſi réfléchie , auffi
A OUST . 1755. 41
perfide. Vous partez ! ..... & vous ne me
laiſſez que le repentir , & la honte d'avoir
fuccombé aux inftances de votre indigne
générofité. Oui , je fçaurai vous découvrir,
je fçaurai répandre à vos pieds ce que contient
cette bourfe infultante , .... je fçaurai
mourir à vos yeux.
Il s'habille à la hâte , il alloit fortir lorf
qu'on vint frapper à fa porte. Il ouvre , il
voit un homme qui lui demande s'il n'a
pas l'honneur de parler à M. de Terlieu .
C'est moi -même , répondit- il fechement
mais pardon , Monfieur , je n'ai pas le
temps de vous entendre. Monfieur , repliqua
l'inconnu , je ne vous importunerai
pas longtems , je n'ai befoin que de votre
fignature , vous avez acquis une terre , en
voici le contrat de vente , & il eft néceffaire
que votre nom figné devant moi , en conftate
la validité. Que voulez - vous dire ,
reprit Terlieu ? ou vous êtes fou , ou je
rêve. Monfieur , dit l'inconnu , je fuis
Notaire ; il n'y a guerres de fous dans ma
profeffion. Je vous protefte que vous êtes
trés-éveillé , & qu'un acte de ma façon n'a
point du tout l'air d'un rêve. Ah , Rofalie,
s'écria Terlieu ! C'eft elle-même , reprit le
Notaire. Voici une plume , fignez . Non ,
Monfieur , répondit Terlieu , je ne puis
m'y réfoudre , remportez votre acte , &
dites-moi feulement où eft fituée cette terre.
42 MERCURE DE FRANCE.
C'eft préciſement , répliqua le Notaire , ce
qui m'eft défendu , & vous ne pourrez en
être inftruit qu'après avoir figné. Allons
donc , reprit Terlieu en verfant un torrent
de larmes , donnez cette plume . Voilà qui
eft à merveille , dit le Notaire , & voici
une expédition de l'acte. Vous pouvez
aller prendre poffeffion quand vous le
jugerez à propos. Adieu , Monfieur , je
vous fouhaite un bon voyage ; faites , je
vous prie , mes complimens à l'inimitable
Rofalie. Ah , Monfieur , reprit Terlieu en
le reconduifant , elle ne tardera gueres à
les recevoir.
Son premier foin fut de chercher dans
l'acte qui venoit de lui être remis le nom
de la province , & du lieu dont Rofalie
avoit pris le chemin ; il alla tour de fuite
prendre des chevaux de pofte. Qu'ils alloient
lentement felon lui ! après avoir
couru , fans prendre aucun repos pendant
trente- fix heures , il arriva prefqu'en même
temps que Rofalie. Quoi , c'est vous ? lui
dit-elle en fouriant , que venez -vous faire
ici ? vous rendre hommage de ma terre ,
répondit- il , en lui baifant la main , en
prendre poffeffion , & époufer mon amie.
Je ne vous attendois pas fitôt , reprit- elle ,
& j'efpérois que vous me laifferiez le temps
de rendre ce féjour plus digne de vous recevoir.
Hé , que lui manque-t-il pour me
A OUST. 43 1755 .
plaire , pour m'y fixer , repliqua- t- il , vous
y êtes , je n'y vois , & je n'y verrai jamais
que ma chere Rofalie . J'ai de l'inclination
à vous croire , lui dit-elle , en le regardant
tendrement , & mon coeur , je le fens , auroit
de la peine à fe refufer à ce que vous
lui infpirez ; il eft prêt à fe rendre à vos
defirs . Mais encore une fois , mon cher
Terlieu , interrogez le vôtre , ou pour
mieux dire , écoutez les confeils de votre
raifon. Nepouvons- nous vivre fous les loix
de l'amitié? & ne craignez- vous point que
celles de l'hymen n'en troublent la pureté ,
n'en appéfantiffent le joug ? Et cette terre ,
repliqua- t-il , peut- elle m'appartenir , fi je
n'acquiers votre main ? D'ailleurs , y fongez-
vous , Rofalie ? je vivrois avec vous ,
& je n'aurois d'autre titre pour jouir de ce
bonheur que celui de l'amitié ? Penſezvous
que la médifance nous épargnât en
vain nous vivrions dans l'innocence , la
calomnie , cette ennemie irréconciliable
des moeurs les plus chaftes , ne tarderoit
pas à fouiller la pureté de notre amitié
& elle y fuppoferoit des liens qui nous
deshonoreroient. Mais enfin , reprit Rofalie
, à quels propos , à quelles indignes
conjectures ne vous expofez- vous point ?
on dira que Terlieu n'ayant pû foutenir le
poids de fon infortune , a mieux aimé re
44 MERCURE DE FRANCE .
chercher la main de Rofalie que de lan
guir dans une honorable pauvreté. Vains
difcours , s'écria Terlieu , qui ne peuvent
m'allarmer ! venez , répondrai - je , à la malignité
, à l'orgueil ; venez , fi vous êtes
capables d'une légitime admiration , reconnoître
en Rofalie un coeur plus noble , une
ame plus pure que les vôtres . Vous n'avez
que l'écorce des vertus , ou vous ne les pratiquez
que par oftentation , & Rofalie en
avouant fes égaremens a la force d'y renoncer
, & les épure par le repentir , par
la bienfaifance. Apprenez vils efclaves de
la vanité que la plus fage des bienséances
eft de s'unir avec un coeur qu'on eſt fûr
d'eftimer , & que le lien d'une reconnoiffance
mutuelle eft le feul qui puiffe éternifer
l'amour. Je ne réfifte plus , reprit Rofalie
, je me rends à la jufteffe de vos raifons
, & plus encore à la confiance que la
bonté , que la nobleffe de votre coeur ne
ceffent de répandre dans le mien : le don
que je vous ferai de ma main n'approchera
jamais du retour que j'en efpere .
Terlieu & Rofalie allerent fe jurer une
fidélité inviolable aux pieds des autels , où
au défaut de parens , tous les pauvres des
environs leur fervirent de témoins , de famille
, & en quelque façon de convives ,
puifqu'ils partagerent la joie des deux
A OUST. 1755 45
époux à une table abondante qui leur fut
fervie. Terlieu & Rofalie goûtent depuis
long- temps les délices d'une flâme fincere.
Leur maison eft le féjour des vertus . Ils en
font les modeles. On les cite avec éloge ,
on les montre avec admiration , on fe fait
honneur de les voir , on les écoute avec
reſpect , & , comme partout ailleurs , pref
que perfonne n'a le courage de les imiter.
Hiftoire véritable , par M.Y....
L'celle d'être odieux quand il n'a point
E vice n'eft jamais eftimable , mais il
:
étouffé les qualités de l'ame. Une foiblefle
de coeur prend auffi fouvent fon origine
dans une certaine facilité d'humeur que
dans l'attrait du plaifir. Un amant fe préfente
, ou il eft enjoué , ou il eft homie à
fentiment. Le premier eft le moins dangereux
, il ne féduit jamais qu'une étourdie ,
& il ne triomphe que dans une faillie téméraire
Le fecond , plus refpectueux en
apparence , va à fon but par la délicateſſe
vante fa conftance, déclame contre les perfides,
& finit par l'être. Que devient une jeune
perfonne qui dans l'ivreffe de la gaieté
s'eft laiffée furprendre , ou qui eft tonbée
dans le piége d'une paffion décorée extérieurement
par le fentiment ? ce que font prefque
toutes celles qui ont débuté par une
fragilité ; elles fe familiarifent avec le vice ,
elles s'y précipitent ; l'amour du luxe & de
l'oifeveté les y entretient ; elles ont des
modeles , elles veulent y atteindre ; incapables
d'un attachement fincere elles en
AOUS T 1755. 9.
affectent l'expreffion , elles ont été la dupe
d'un homme , & elles fe vengent fur
toute l'efpece. Heureufes celles dont le
le coeur n'eft point affez dépravé pour fe
refufer aux inftances de la vertu qui cherche
à y rentrer .
Telle étoit Rofalie , elle étoit galante
avec une forte de décence . Ses moeurs
étoient déréglées , mais elle fçavoit louer
& admirer la vertu . Ses yeux pleins de
douceur & de vérité annonçoient fa franchife.
On entrevoyoit bien dans fa démarche
, dans fes manieres le manege de
la coquetterie , mais fon langage étoit modefte
, & elle ne s'abandonna jamais à ces
intempérances de langue , qui caractériſent
fi baffement fes femblables. Fidele à fes
engagemens , elle les envifagea toujours
comme des liens qu'elle ne pouvoit rompre
fans ingratitude , & les conventions
faites , l'offre la plus éblouiffante n'auroit
pû la déterminer à une perfidie.
Elle ne fut jamais parjure la premiere.
Son coeur plus fenfible à la reconnoiffance
qu'à l'amour , étoit incapable de fe laiffer
féduire à l'appas de l'intérêt & aux charmes
de l'inconftance . Solitaire , laborieuſe ,
fobre , elle eût fait les délices d'un mari ,
fi une premiere foibleffe ne l'eût en quelque
façon fixée à un état dont elle ne
A v
To MERCURE DE FRANCE.
pouvoit parler fans rougir. Affable , compatiffante
, généreufe , elle ne voyoit ja→
mais un malheureux fans lui tendre une
main fecourable ; & quand on parloit de
fes bienfaits , on difoit que le vice étoit
devenu tributaire de la vertu . Des lectures
fenfées avoient ranimé dans fon coeur les .
germes d'un beau naturel . Elle y fentoit
renaître le defir d'une conduite raifonnable
, elle vouloit fe dégager , & elle méditoit
même depuis long-tems une retraite
qui la fauvât de la honte d'avoir mal vécu ,
& du ridicule de mieux vivre , mais elle
avoit été arrêtée par un obftacle , elle avoit
voulu fe faire une fortune qui put la mettre
à l'abri des tentations qu'elle infpiroit , &
des offres des féducteurs : enfin elle vouloit
être vertueufe à fon aife ; elle ambitionnoit
deux cens mille francs , & par
dégrés elle étoit parvenue à les avoir. Contente
de ce que la fortune & l'amour lui
avoient procuré , elle avoit congédié fon
dernier amant , elle fe préparoit à fuir loin
de Paris les occafions d'une rechûte.
Ce fut alors qu'un jeune Gentilhomme
nommé Terlieu , vint loger dans une petite
chambre qui étoit de plain pied à l'appartement
qu'elle occupoit. Il fortoit tous
les jours à fept heures du matin , il rentroit
à midi pour fe renfermer , & il borA
O UST. 1955. 11
noit à une révérence muette fon cérémonial
avec fa voifine. La fingularité de la
vie de ce jeune homme irrita la curiofité
de Rofalie. Un jour qu'il venoit de rentrer
, elle s'approche de la porte de fa
chambre , prête l'oreille , porte un regard
fur le trou de la ferrure , & voit l'infortuné
Terlieu qui dînoit avec du pain
fec , chaque morceau étoit accompagné
d'un gémiffement , & fes larmes en fai
foient l'affaifonnement. Quel fpectacle
pour une ame fenfible ! celle de Rofalie
en fut pénétrée de douleur . Dans ce mo
ment une autre avec les vûes les plus pures ,
eût été peut-être indiferette , elle fe für
écriée , & généreufement inhumaine elle
eût décelé la mifere de Terlieu ; mais Rofalie
qui fçavoit combien il eft douloureux
d'être furpris dans les befoins de l'indigen
ce, rentra promptement chez elle pour y attendre
l'occafion d'être fecourable avec le
refpect qu'on doit aux infortunés. Elle épia
le lendemain l'inftant où Terlieu étoit dans
l'habitude de fe retirer , & pour que fon
deffein parut être amené par le hazard
elle fit tranfporter fon métier de tapifferie
dans fon anti- chambre , dont elle eur
foin de tenir la porte ouverte.
Terlieu accablé de fatigue & de trifteffe
parur à fon heure ordinaire , fit fa révé-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
rence , & alloit fe jetter dans l'obfcurité
de fa petite chambre , lorfque Rofalie ,
avec ce ton de voix aifé & poli , qui eſt
naturel au beau fexe , lui dit : En vérité ,
Monfieur , j'ai en vous un étrange voifin ;
j'avois penfé qu'une femme , quelle qu'elle
fût, pouvoit mériter quelque chofe par-delà
une révérence. Ou vous êtes bien farouche
, ou je vous parois bien méprifable . Si
vous me connoiffez , j'ai tort de me, plaindre
, & votre dedain m'annonce un homme
de la vertu la plus fcrupuleuſe , & dèslors
j'en réclame les confeils & les fecours.
Seroit-ce auffi que cette févérité que je lis
fur votre front prendroit fa caufe de quelque
chagrin qui vous accable ? Souffrez
que je m'y intereffe. Entrez , Monfieur , je
Vous fupplie : que fçavons- nous fi le fort
ne nous raffemble point pour nous être
mutuellement utiles ? je fuis feule , mon
dîner eft prêt , faites moi , je vous conjure
, l'honneur de le partager avec moi :
j'ai quelquefois un peu de gaieté dans
l'efprit , je pourrai peut-être vous diffiper.
Mademoiſelle , répondit Terlieu , vous
méritez fans doute d'être connue , & l'accueil
dont vous m'honorez ,, annonce en
vous un beau caractere. Qui que vous
foyez , il m'eft bien doux de trouver quel
1
1
A O UST . 1755. 13
qu'un qui ait la générofité de s'appercevoir
que je fuis malheureux . Depuis quinze
jours que je fuis à Paris , je ne ceffe
d'importuner tous ceux fur la fenfibilité
defquels j'ai des droits , & vous êtes la
premiere perfonne qui m'ait favorisé de
quelques paroles de bienveillance . N'imputez
point de grace , Mademoiſelle , ni
à orgueil ni à mépris ma négligence à votre
égard : fi vous avez connu l'infortune ,
vous devez fçavoir qu'elle eft timide . On
fe préfente de mauvaife grace , quand le
coeur eft dans la peine. L'affliction appéfantit
l'efprit , elle défigure les traits , elle
dégrade le maintien , & elle verſe une
efpece de ridicule fur tout l'extérieur de
la perfonne qui fouffre . Vous êtes aimable
, vous êtes fpirituelle , vous me paroiffez
dans l'abondance ; me convenoit- il
de venir empoifonner les douceurs de votre
vie ? Si vous êtes généreufe , comme
j'ai lieu de le croire , vous auriez pris part
à mes maux je vous aurois attriftée .
Monfieur , répliqua Rofalie , je ne fuis
point affez vaine pour me flater du bonheur
de vous rendre fervice , mais je puis
me vanter que je ferois bien glorieufe fi
je pouvois contribuer à vous confoler , à
vous encourager. J'ai de grands défauts ,
mes moeurs ne font rien moins que régu14
MERCURE DE FRANCE.
lieres , mais mon coeur eft fenfible au fort
des malheureux ; il ne me refte que cette
vertu ; elle feule me foutient , me ranime ,
& me fait efperer le retour de celles que
j'ai négligées. Daignez , Monfieur , par
un peu de confiance , favorifer ce préfage.
Que rifquez- vous ? vos aveux ne feront
fûrement pas auffi humilians que les miens,
& cependant je vous ai donné l'exemple
d'une fincérité peu commune. Je ne puis
croire que ce foit votre mauvaiſe fortune
qui vous afflige. Avec de l'efprit , de la
jeuneffe , un extérieur auffi noble , on
manque rarement de reffources . Vous foupirez
? c'est donc l'honneur , c'est donc la
crainte d'y manquer , ou de le perdre qui
caufe la confternation où je vous vois.
Oui , cette peine eft la feule qui puiffe
ébranler celui qui en fait profeflion.
Voilà , s'écria Terlieu avec une forte
d'emportement , voilà l'unique motif de
mon défeſpoir , voilà ce qui déchire
mon coeur , voilà ce qui me rend la vic
infupportable . Vous defirez fçavoir mon
fecret , je ne réfifte point à la douceur
de vous le confier ; apprenez donc que
je n'ai rien , apprenez que je ne puis
fubfifter qu'en immolant aux befoins de
la vie cethonneur qui m'eft fi cher. Je fuis
Gentilhomme , j'ai fervi , je viens d'être
réformé je follicite , j'importune .... &
A O UST. 1755. 15
qui ! des gens qui portent mon nom , des
gens qui font dans l'abondance , dans les
honneurs , dans les dignités . Qu'en ai - je
obtenu ? des refus , des défaites , des dédains
, des hauteurs , le croirez - vous , Mademoiſelle
, le plus humain d'entr'eux ,
fans refpect pour lui- même , vient d'avoir
l'infolence de me propofer un emploi dans
les plus baffes fonctions de la Finance ! le
malheureux fembloit s'applaudir de l'indigne
faveur qu'il avoir obtenue pour moi .
Je l'avouerai , je n'ai pû être maître de
mon reffentiment. Confus , outré , j'ai déchiré
& jetté au vifage de mon lache bienfaiteur
le brevet humiliant qu'il a ofé me
préſenter. Heureux au moins d'avoir appris
à connoître les hommes , plus heureux
encore fi je puis parvenir à fuir , à
oublier , à détefter des parens qui veulent
que je deshonore le nom qu'ils portent. Je
fçais bien que ce n'eft point là le ton de
l'indigence ; que plus humble , plus modefte
, elle doit fe plier aux circonftances ;
que la nobleffe eft un malheur de plus
quand on eft pauvre , qu'enfin la fierté
eft déplacée quand les reffources de la vie
manquent. J'ai peut- être eu tort de rejetter
celles qui m'ont été offertes . J'avouerai
même que mon orgueil eut fléchi fi j'euffe
pû envifager dans l'exercice d'un pofté de
16 MERCURE DE FRANCE.
quoi fubfifter un peu honnêtement ; mais
s'avilir pour tourmenter laborieufement
les autres ; ah ! Mademoiſelle , c'eſt à quoi
je n'ai pû me réfoudre .
Monfieur , reprit Rofalie , je ne fçais fi
je dois applaudir à cette délicateffe , mais
je fens que je ne puis vous blâmer. Votre
fituation ne peut être plus fâcheufe .
Voici quelqu'un qui monte , remettezvous
, je vous prie , & tachez de vous
rendre aux graces de votre naturel ; il n'eft
pas convenable qu'on life dans vos yeux
l'abattement de votre coeur : fouffrez que
je me réſerve ſeule le trifte plaifir de vous
entendre , & de vous confoler . Ah ! c'eſt
Orphife , continua Rofalie fur le ton de la
gaieté , approche mon amie & félicitemoi
.... & de quoi , répliqua Orphife en
l'interrompant , eft- ce fur le parti fingulier
que tu prens d'abandonner Paris à la fleur
de ton âge , & d'aller te confiner en prude
prématurée dans la noble chaumiere dont
tu médites l'acquifition ? mais vraiment
tu vas embraffer un genre de vie fort attrayant.
Fort bien , répondit Rofalie , raille
, diverti- toi mais tes plaifanteries ne
me détourneront point du deffein que j'ai
pris. Je venois cependant te prier d'un
fouper.... Je ne foupe plus que chez moi ,
répliqua Rofalie. Mais toi - même tu me
?
}
AOUS T. 1755. 17
paroiffois déterminée à fuivre mon exemple.
C'étoit , répodit Orphiſe dans un accès
d'humeur , j'extravaguois. Une nouvelle
conquête m'a ramenée au fens commun.
Tant pis .... Ah ! point de morale.
Dînons. On fervit.
Pendant qu'elles furent à table , Orphiſe
parla feule , badina Rofalie , prit Terlicu
pour un fot , en conféquence le perfifa.
Pour lui il mangea peu : éroit- ce faute
d'appétit non , peut être ; mais il n'ofa
en avoir. Le caffé pris , Orphife fit fes
adieux , & fe recommanda ironiquement
aux prieres de la belle pénitente .
Rofalie débarraffée d'une visite auffi
choquante qu'importune , fit paffer Terlieu
dans fon fallon de compagnie. Après
un filence de quelques inftans , pendant
lequel Terlieu , les yeux baiffés , lui ménageoit
le plaifir de pouvoir le fixer avec
cette noble compaffion dont fe laiffent
toucher les belles ames à l'afpect des infor
tunés ; elle prit la parole , & lui dit ,
Monfieur , que je vous ai d'obligation ! la
confiance dont vous m'avez honorée , eft
de tous les événemens de ma vie celui qui
m'a le plus flatée , & l'impreffion qu'elle
fait fur mon coeur me caufe une joie ....
Pardonnez -moi ce mot, celle que je reffens
ne doit point vous affliger , elle ne peut
18 MERCURE DE FRANCE.
vous être injurieufe , je ne la tiens que
du bonheur de partager vos peines. Oui ,
Monfieur , ma fenfibilité pour votre fituation
me perfuade que j'étois née pour
la vertu ; mais que dis-je ? A quoi vous
peut être bon fon retour chez moi , fi
vous ne me croyez digne de vous en donner
des preuves. Vous rougiffez : hélas ,
je vois bien que je ne mérite point cette
gloire , foyez , je vous prie , plus génćreux
, ou du moins faites- moi la grace de
penfer qu'en me refufant vous m'humiliez
d'une façon bien cruelle.
• Vous êtes maîtreffe de mon fecret , répondit
Terlieu , ne me mettez point dans
Je cas de me repentir de vous l'avoir confié
: je ne m'en défends point , j'ai trouvé
quelques charmes à vous le révéler ; j'avouerai
même que mon coeur avoit un befoin
extrême de cette confolation : il me
femble que je refpire avec plus de facilité .
Je vous dois donc , Mademoiſelle , ce
commencement de foulagement ; c'est beaucoup
de fouffrir moins , quand on a beaucoup
fouffert. Permettez que je borne à
cette obligation toutes celles que je pourrois
efperer de votre générofité. Ne mefufez
point , je vous prie de la connoiffance
que vous avez de mon fort ; il ne
peut être plus cruel , mais je fçaurai le
-
AOUST. 1755. 19
fupporter fans en être accablé . C'en eft fair,
je reprens courage ; j'ai trouvé quelqu'un
qui me plaint. Au refte , Mademoiſelle ,
je manquerois à la reconnoiffance fi je
renonçois entierement à vos bontés ; &
puifque vous me permettez de vous voir ,
je viendrai vous inftruire tous les jours de
ce que mes démarches & mes follicitations
auront opéré je recevrai vos confeils
avec docilité , mais auflì c'est tout ce
qu'il vous fera permis de m'offrir , autrement
je cefferois .... N'achevez pas , répliqua
Rofalie en l'interrompant , je n'aime
point les menaces. Dites - moi , Monfieur
, eft-ce que l'infortune rend les hommes
intraitables ? eft - ce qu'elle répand
fur les moeurs , fur les manieres , une inquiétude
fauvage : eft- ce qu'elle prête au
langage de la féchereffe , de la dureté ?
s'il eft ainfi , elle eft bien à redouter. N'eftpas
vrai que vous n'étiez point tel dans
la prospérité ? vous n'euffiez point alors
rejetté une offre de fervice .
il
J'en conviens , répondit Terlieu , j'euſſeaccepté
parce que je pouvois efperer de rendre
, mais à préfent je ne le puis en confcience.
Quant à cette dureté que vous
me reprochez , j'avouerai que je la crois
honorable , néceſſaire même à celui qui eft
dans la peine. Elle annonce de la fermeté ,
20 MERCURE DE FRANCE.
elle repouffe l'orgueil de ceux qui font
dans l'opulence , elle fait refpecter le miférable.
L'humilité du maintien , la modeftie
, la timidité du langage donneroient
trop d'avantage à ceux qui ne font que
riches ; car enfin celui qui rampe , court
les rifques d'être écrasé.
Et vous êtes , reprit Rofalie , dans l'appréhenfion
que je ne me prévale des aveux
que vous m'avez fait : oui , dans mon dépit
vous me faites imaginer des fouhaits
extravagants je l'efpere au moins , votre
mauvaife fortune me vengera , vos parens
font de monftres ... que je ferois contente
s'ils vous rebutoient au point que vous
fuffiez forcé d'avoir recours à cette Rofalie
que vous dédaignez , puifque vous ne
la croyez point capable de vous obliger
dans le fecret de fa confcience.
Sur le point de quitter Paris je voulois
en fortir en faifant une action qui pût.
tranquilifer mes remors , & m'ouvrir la
route des vértus que je me propofe ; le hazard
, ou pour mieux dire , le ciel permet
que je falfe votre connoiffance ; je
crois que vous m'êtes adreffé pour vous ,
être fecourable , & je ne trouve en vous
que la fierté la plus inflexible . Hé bien ,
n'y fongeons plus . Cependant puis- je vous
demander fi vous envifagez quelques refA
OU ST. 1755. 21
fources plus fateufes que celles que vous
pourriez efperer de votre famille ?
Aucune , répondit Terlieu , j'ai bien
quelques amis ; mais comme je ne les
tiens que du plaifir , je n'y compte point.
Quoi ! reprit Rofalie , le néceffaire eft
prêt de vous manquer ,
& vous vous
amufez à folliciter des parens : c'est bien
mal à propos que l'on prétend que la néceffité
eft ingénieufe ! N'auriez - vous de
l'efprit que pour refléchir fur vos peines ?
que pour en méditer l'amertume ? Allez
Monfieur , allez faire un tour de promenade
: rêvez , imaginez , faites même ce
qu'on appelle des châteaux en Eſpagne ; il
eft quelquefois des illufions que la fortune
fe plaît à réalifer : il eft vrai qu'elles fe
réduifent prefque toujours à des chimeres ,
mais elles exercent l'efprit , elles amufent
l'imagination , elles bercent les chagrins ,
& c'eft autant de gagné fur les réflexions
affligeantes. Je vais de mon côté me donner
la torture : heureufe fi je fuis affez ingénieufe
pour trouver quelque expédient
qui puiffe adoucir vos peines , & contenter
l'envie extrême que j'ai de contribuer
à votre bonheur !
Terlieu fe leva pour fortir , & Roſalie
en le reconduifant le pria de venir manger
le foir un poulet avec elle , afin de
22 MERCURE DE FRANCE.
raifonner , & de concerter enfemble ce
que leur auroit fuggeré leur imagination ;
mais pour être plus fûre de l'exactitude de
Terlicu au rendez - vous , elle lui gliffa
adroitement une bourfe dans fa poche.
Terlieu alla s'enfoncer dans l'allée la plus
folitaire du Luxembourg , il y rêva beaucoup
& très infructueufement.
Tous les hommes ne font point féconds
en reffources ; les plus fpirituels font ordinairement
ceux qui en trouvent le moins.
Les idées , à force de fe multiplier , fe confondent
; d'ailleurs on voit trouble dans
l'infortune .
Il n'eft que deux fortes d'induſtrie ; l'une
légitime , c'eft celle des bras , du travail ,
& le préjugé y a attaché une honte : Terlieu
étoit Gentilhomme , il n'a donc pû en
être exemt.
L'autre induftrie , nommée par dégradation
l'induſtrie par excellence , eft celle
qui s'affigne des revenus fur la fottife , la
facilité , les foibleffes & les paffions d'autrui
; mais comme elle eft incompatible
avec la probité , Terlieu en étoit incapable.
Il y avoit deux heures que cet infortuné
Gentilhomme tourmenté par fon inquiétude,
marchoit à grands pas en croyant
fe promener , lorfque fouillant fans deffein
dans fa poche , il y fentit une bourſe.
AOUST. 1755. 23
Cette découverte décida promptement fon
retour ; le moindre délai pouvoit , felon
lui , faire fuppofer de l'incertitude dans
fon procédé ; il craignoit qu'on ne le foup.
çonnâc même d'avoir combattu contre la
tentation.
Il arrive effoufflé , franchit rapidement
l'efcalier de Rofalie , il entre ; celle - ci qui
le voit hors d'haleine , ne lui donne pas le
tems de s'expliquer , & débute par une
queftion vague ; lui fans parler , jette la
bourfe fur une table ; Rofalie affecte une
furpriſe de fatisfaction , & lui fait compli
ment fur le bonheur qu'il a eu de trouver
un ami généreux . Terlieu protefte très -férieufement
qu'il n'a parlé à qui que ce
fort ; celle- ci infifte fur l'heureuſe rencontre
qu'il a faite , Terlieu fe fâche , il eft ,
dit-il , outragé , il jure qu'il ne reverra de
fa vie Rofalie , fi elle ne reprend un argent
qui lui appartient : Elle s'en défend ,
elle en nie la proprieté , elle ofe foutenir
qu'elle ne fçait ce qu'on veut lui dire ;
quelle rare effronterie ! elle eut peut - être
pouffé plus loin l'opiniâtreté , fi elle ne fe
fut avifée de rougir . Rofalie rougir . Quoi!
une fille qui a vécu dans le defordre fe
laiffe démentir par le coloris involontaire
de la franchife? Hé pourquoi non ! quand
le motif en eft fi beau . On rougit bien des
24 MERCURE DE FRANCE.
mage
premieres paroles d'obfcénité qu'on entend
, parce que le coeur eft neuf ; celui
de Rofalie reprend fa premiere pureté ,
elle a donc pu rougir d'un menfonge généreux
, & rendre en même tems cet homà
la vérité. La conviction étoit trop
claire pour que fon obftination put durer
plus long - temps ; elle reprit fa bourſe
avec un dépit fi brufque qu'elle lui échappa
des mains , & qu'elle alla frapper conire
une commode où elle s'ouvrit en répandant
fur le parquet une cinquantaine
de louis. Comme Terlieu fe mit en devoir
de les ramaffer , Rofalie lui dit d'un ton
ironique & piqué : Monfieur , ne prenez
point cette peine , je fuis bien aiſe de ſçavoir
fi le compte y eft : vous m'avez pouffée
à bout par votre peu de confiance en
moi , il eft jufte qu'à mon tour j'en manque
à votre égard .
Je fais trop de cas de cette colere
pour
m'en offenfer , reprit Terlieu , le fond
m'en paroît trop refpectacle
. Puis- je , con- tinua - t-il , fans vous irriter , vous avertir
que j'apperçois
dans ce coin quelques
louis qui ont échappé
à vos recherches
? Puis- je , répliqua
Rofalie fur le même
ton , fans vous irriter , vous annoncer
que
vous êtes des mortels le plus bizarre & le
plus haïffable
? Refferrerai
-je , continua-telle
A O UST. 1755. 25
elle d'une voix modefte & attendrie l'ar-:
gent de cet ami du Luxembourg. Oui ,
Mademoiselle , répondit Terlieu d'un ton
ferme , je vous prie de le lui rendre , & de
le remercier de ma part.
la
Ils alloient continuer ces débats de générofité
mutuelle , lorqu'on vint avertir
que le fouper étoit fervi ; au moins , Monfieur
, dit Rofalie , vous me ferez peut -être
grace de me tenir campagnie très-volontiers
, répondit Terlieu , il y a trop à
gagner pour moi , & voilà le feul cas où
il peut m'être permis de vous montrer que
j'entends mes intérêts ; bien entendu cependant
que vous aurez moins d'humeur.
Je m'y engage , reprit- elle , pourvû que je
puiffe vous gronder , fi vous ne penfez pas
à ma fantaifie. Allons promptement manger
un morceau , je fuis fort impatiente
d'apprendre à quoi auront abouti les rêveries
de votre promenade . Vous parlerez
le premier , après quoi je vous ferai part
de mes idées , & nous verrons qui de nous
deux aura faifi le meilleur expédient.
Pendant le tems qu'ils furent à table ;
Rofalie déploya toutes les graces de fon
efprit pour égayer Terlicu , mais avec la
délicateffe dont on doit uſer avec un coeur
fermé à la joie , & avec cette circonfpection
qui met en défaut la malignité atten-
B
26- MERCURE DE FRANCE.
tive des domeftiques. Le deffert fervi elle
les renvoya en leur ordonnant de ne point
entrer qu'elle n'eut fonné. Ils eurent beau
raifonner entr'eux ; l'extérieur de Terlieu ,
l'accablement où ils le voyoient , & plus
que cela encore , la médiocrité très - négligée
de fon ajuftement dérouterent leurs.
conjectures.
Monfieur , dit alors Rofalie en reprenant
la parole , nota voilà feuls , perfonne
ne peut nous entendre ; faites- moi.
part , je vous prie , de ce que vous avez,
imaginé. Je ſerai bien charmée ſi vous me
mettez dans le cas de vous applaudir , plus
encore fi je puis ajouter quelques réflexions
utiles à vos projets .... parlez donc.
grace.q
de
Hé ! que puis- je vous dire , répondit-il ,
finon que dans l'état où je fuis il ne m'eft
pas poffible de penfer. J'ai eu beau creufer
ma tête , il n'en eft rien forti qui ne fut dé
raifonnable , extravagant , au-deffous du
fens commun. Jugez , Mademoiſelle , de
la mifere d'un efprit retréci par
l'infortu
ne ; il n'a pu me procurer que la reffource
de m'expatrier en entrant au fervice de la
Compagnie des Indes : qu'en penfez- vous ?>
ce parti vous paroît- il fi ridicule ?
Non , Monfieur , reprit- elle , je yous y
exhorterai même , dès que vous m'aurez
L
A OUST. 1755. 27
promis de mettre eu ufage l'expédient que
je vais vous donner : écoutez -moi attentivement
, ne m'interrompez pas , & furtout
point de faillie d'orgueil. Votre famille
, je le fçais , jouit de toutes les diftinctions
que donne l'opulence , & qu'on
accorde à celles qui ont bien mérité du
Prince & de la patrie. Je conçois qu'elle
pourra vous refufer de nouveau les fecours
que vous êtes en droit d'en exiger , mais
je ne puis penfer qu'elle fouffrit que vous
vous deshonorafliez . C'eft fur cette délicateffe
que j'établis l'efpoir dont je me flate
pour vous , & j'ofe croire que vous arracherez
de la vanité de vos parens ce que
vos inftances ne pourroient obtenir de
leur bienveillance . Dès demain , Monfieur ,
retournez les voir ; qu'ils lifent fur votre
front ce que la douleur a de plus attendriffant
: priez , preffez , humiliez - vous
même , & ne rougiffez point d'employer
les expreffions les plus foumifes. Si vous
ne les touchez point , s'ils font impitoyables
, ofez leur dire , avec la fureur dans
les yeux , que vous allez prendre un parti
fi indigne du nom qu'ils portent , que l'opprobre
en rejaillira fur eux . Oui, Monfieur,
menacez-les....Non , je crois vous connoître
, vous n'en aurez jamais la force . Par
grace , M. de Terlieu , prenez fur vous
Bij
28. MERCURE DE FRANCE.
de proférer des paroles feules capables
d'effrayer vos parens , & d'intéreffer en
votre faveur , je ne dis pas leur fenfibilité ,
mais au moins leur orgueil.
Qu'allez -vous me propofer , répliqua
Terlieu avec agitation ? vous me faites
frémir.
Ne craignez rien , répondit Rofalie , ce
n'eft qu'une menace dont le but eſt d'allarmer
des gens qui n'auroient point encore
renoncé à l'honneur , qui conféquemment
peut faire un grand effet , mais dont
je ferai toujours bien loin de vous confeiller
, ni même d'en fouffrir l'exécution. Baiffez
les yeux , ne me regardez point de grace;
je ne pourrois mettre au jour mon idée
fi vous me fixiez . Dès que vous aurez épuifé
tout ce que l'éloquence du befoin a de plus
pathétique ; dès que vous aurez déſeſpéré
d'émouvoir vos indignes parens , ofez leur
dire que leur barbarie vous détermine à
profiter de la fenfibilité d'une fille qui a
vécu dans le défordre , que Rofalie plus
généreuse qu'eux , ne peut fouffrir qu'an
homme comme vous paffe fes jours dans
la mifere , que Rofalie , .. hélas ! elle n'eft
que trop connue , que Rofalie vous offre
de partager fa fortune , & que vous êtes
prêt de contracter avec elle un mariage......
Je n'acheve point ; ce fera à vous , MonAOUST.
1755. 29
fieur , à finir le tableau , & à y mettre une
expreffion , & des couleurs dignes du fujet.
Terlieu alors leva les yeux , & Rofalie y
vit un trouble , & quelques larmes qu'elle
ne fit as femblant d'appercevoir. Qu'avez-
vous ? continua-t- elle , vos regards
m'inqui tent , & je crains fort que l'expédient
que je viens de vous propofer ne
vous révolte ; mais enfin , s'il réuffiffoit
m'en fçauriez-vous mauvais gré ? que rifquez-
vous d'en hafarder l'épreuve ?
Un malheur nouveau qui acheveroit de
m'accabler , s'écria Terlieu , mes cruels
parens ne manqueroient point d'attenter à
votre liberté , & je ferois la caufe & le prétexte
d'une barbarie.
Hé ! Monfieur , reprit elle , courons - en
les rifques , fi cette violence peut rendre
votre fort plus heureux. La perte de la
liberté n'eft point un fi grand mal pour quiconque
eft déterminé à renoncer au monde.
D'ailleurs il fuffira à ma juftification ,
& à la vôtre que l'on fçache que ce n'étoit
qu'une rufe imaginée pour amener vos
parens à la néceffité de vous rendre fervice ;
& comme il fera de l'intérêt de votre honneur
de défavouer un bruit auffi ridicule ,
l'amour qu'on vous connoît pour la vérité ,
ne laiffera aucun doute & nous nous
trouverons juſtifiés tous les deux .
,
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
Ah Rofalie , Rofalie ! répliqua Terlieu ,
en foupirant , terminons un entretien dont
les fuites deviendroient trop à craindre
pour moi. Je vous quitte pénétré d'admiration
, & peut-être d'un fentiment encore
plus intéreffant. Oui , je ferai ufage de vos
confeils ; je verrai demain ma famille .....
Mais hélas ! je ne fçai fi vous ne me faites
point defirer d'être rebuté de nouveau . Je
ne puis dire ce que mon coeur reffent , mais
il vous refpecte déja , & vraisemblablement
il ne fe refufera pas long-temps à ce
que la tendreffe a de plus féduifant.
Monfieur , reprit Rofalie , allez vous
repofer , vous avez befoin de rafraîchir
votre fang ; vous venez de me prouver
qu'il eft un peu échauffé. Je préfume que
le fommeil vous rendra votre raison , &
qu'à votre reveil , où vous rirez , où vous
rougirez du petit délire de la veille.
Fort bien , répliqua Terlieu en fouriant,
voilà un agrément de plus dans votre ef
prit , & vous entendez fupérieurement la
raillerie . Oui , Rofalie , je vais me retirer ,
mais avec la certitude de ne point dormir ,
& comptez que fi le fommeil me furprend,
mon imagination , ou pour mieux dice ,
mon coeur ne fera occupé que de vous.
Terlieu tint parole , il ne ferma point
l'oeil de la nuit , & cependant il ne la trouA
O UST. 1755: 31
va pas longue. Le jour venu , il fut incertain
s'il iroit de nouveau importuner fa
famille , ou s'il fuivroit le penchant d'une
paffion que le mérite de Rofalie avoit fait
naître en fon coeur , & que les réflexions
ou peut-être les illufions de la nuit avoient
fortifiée. Après avoir combattu quelque
tems entre ces deux partis , le foin de fa
réputation l'emporta fur un amour que fa
raifon plus tranquille lui repréfentoit malgré
lui fous un point de vûe un peu déshonorant
. Quelle fituation ? l'amour , la pauvreté
, defirer d'être aimé , d'être heureux ,
& n'ofer fe livrer à des penchans fi naturels
! Partez Terlieu , vous avez promis ,
& votre honneur exige que vous faffiez du
moins encore une démarche avant de fonger
au coeur de Rofalie.
La fortune ne le fervit jamais mieux
qu'en lui faiſant effuyer des dédains nouveaux
de la part de fa famille. Les prieres ,
les inftances , les fupplications qu'il eut le
courage d'employer , ne lui attirerent que
des rebuts , que des outrages. Ses parens imputerent
à fa baffefle les larmes qu'il verfa.
Outré , défefpéré , il mit en oeuvre fa derniere
reffource ; il leur peignit avec les
couleurs les plus effrayantes l'alliance dont
il les menaça de fouiller leur nom ; ce tableau
ne fit qu'ajouter au mépris dont ils
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
l'accablerent , & l'un d'eux en parlant au
nom de tous , & fans en être défavoué
par
un feul , eut la lâcheté de lui dire : hé >
Monfieur , concluez ; que nous importe la
femme que vous prendrez , pourvu qu'elle
nous débarraffe de votre vûe , & de vos
importunités. Au refte , nous vous défavouons
dès ce jour pour parent , & fi vous
avez le front d'ofer dire que vous nous appartenez
, nous fçaurons réprimer votre
infolence.
Et moi , Meffieurs , répliqua fierement
Terlieu , je le publierai partout , non pas
que je tienne à honneur d'être votre plus
proche parent , mais afin que perfonne n'ignore
que vous êtes plus indignes que moimême
du fang qui coule dans nos veines ,
& que fi je fuis réduit à le deshonorer , ce
font vos duretés qui m'y ont forcé. Adieu ,
Meffieurs , & pour toujours.
Terlieu courut promtement répandre
dans le fein de la généreufe Rofalie les
horreurs qu'il venoit d'entendre. C'en eft
fait , s'écria-t-il en entrant , je n'ai que
vous au monde , vous me tenez lieu d'amis
, de parens , de famille. Oui , Roſalie,
continua-t-il , en tombant à fes genoux ,
c'eft à vous feule que je veux appartenir ,
de vous feule je veux dépendre , & votre
coeur eft le feul bien que j'ambitionne.
AOUST. 1755. 33
Soyez , je vous conjure , magnanime au
point de croire que ce n'eſt pas l'extrémité
où je me trouve , qui me fait deficer le
bonheur de vous plaire : comptez qu'un motifauffi
bas eft trop au deffous de ce que vous
m'infpirez , & d'un coeur comme le mien.
Eh , vous ne méritez point que je vous
écoute , lui répondit , Rofalie , fi vous me
croyez capable d'un tel foupçon. Levezvous
, Monfieur , on pourroit vous furprendre
dans une attitude qu'il ne me convient
plus de fouffrir , on croiroit que je
la tolere , & elle feroit douter de la fincérité
du parti que j'ai pris de renoncer à mes
égaremens ..... Je voudrois , repliqua Terlieu
en l'interrompant , avoir mille témoins
de l'hommage que je vous rends , & je fuis
fûr qu'il n'en feroit pas un qui n'y applaudit
, fi je l'inſtruifois de la force des raifons
qui me l'arrachent , & des vertus que
j'honore en vous.
J'avois efpéré , reprit elle , que le fommeil
auroit diffipé le vertige qui vous trou
bloit hier au foir. Je fuis fâchée , & prefque
irritée que ce mal vous tourmente encore.
Par grace , daignez en guérir . Il feroit
honteux que vous n'en euffiez point le
courage. Oui , Monfieur , j'afpire à votre
eftime , & non pas à votre coeur , & je ne
pourrois me difpenfer de renoncer à l'une
Bv
34 MERCURE DE FRANCE .
fi vous vous obſtiniez à m'offrir l'autre.
Et moi , répondit tendrement Terlieu ,
je veux les acquérir toutes deux. Ne féparons
point deux fentimens qui ne peuvent
fubfifter l'un fans l'autre : leur réunion fera
votre bonheur & le mien. Ah , Roſalie
nous fommes dignes de le goûter long - tems,
fi nous fommes capables de les concilier.
Belles fpéculations , repliqua t- elle , qui
prouvent bien que vous m'aimez , mais qui
ne me raffurent point fur la crainte de l'avenir
! Je le dis fans rougir , j'ai entendu
tant de fois de ces propos , tant de femmes
en ont été les victimes qu'il eft téméraire
d'y ajouter foi . Dans l'emportement de la
paffion , les promeffes ne coutent rien , on
ne croit pas même pouvoir y manquer ; &
puifque les mépris , les dégouts fe font !
fentir dans les mariages affortis par l'égalité
des conditions , & par la pureté reciproque
des moeurs , que ne dois-je point
redouter de l'union que vous me propofez?
vous en rougiriez bientôt vous -même , la
haine fuccéderoit au repentir , & je tarde-
Bois peu à fuccomber fous le poids de l'honneur
que vous m'auriez fait . Croyez- moi ,
Monfieur , ne nous expofons point à des
peines inévitables . Qu'il nous fuffife que
l'on fçache que Terlieu pénétré de reconnoiffance
pour Rofalie lui a offert une
AOUST. 1755 35
main qu'elle a eu le refpect de ne point accepter.
Un trait de cette nature nous fera
bien plus glorieux qu'une témérité qui
peut
faire mon malheur en vous couvrant
de honte. Que mon refus , je vous prie ;
ne vous afflige point. Laiffez- moi jouir
d'une fenfibilité plus noble mille fois que
le retour que vous pourriez efpérer de la
foibleffe de mon coeur. Souffrez que je
m'en tienne au bonheur de vous obliger ,
& comptez qu'il me fera bien plus doux
de le faire par fentiment que par devoir.
Non , Rofalie , reprit Terlieu , votre
refus entraîne néceffairement le mien. Le
titre d'époux peut feul me faire accepter
vos bontés. Vos craintes fur l'avenir m'ou '
tragent ! Ah ! bien loin de m'aimer , vous
ne m'eftimez pas , la pitié eſt le feul fentiment
qui vous parle en ma faveur. Adieu ,
je vous quitte plus malheureux encore que
lorfque j'ai commencé à vous connoître ;
j'avois un défefpoir de moins dans le coeur.
Terlieu fe leva en fixant tendrement
Rofalie , fit un foupir en couvrant fon viſage
avec fes mains , & alla fe jetter dans fa
petite chambre. Il n'y fut pas long tems
Rofalie le coeur ferré de la douleur la plus
vive , fonna pour avoir du fecours. Elle
en avoit un befoin réel. Sa femme de
chambre la trouva dans un étouffement
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
affreux & fans connoiffance. Elle donna
un peu de jour à fa refpiration , elle la traîna
de fon mieux fur une ducheffe , & après
l'avoir queftionnée à plufieurs repriſes ,
elle n'en put tirer que ces paroles : ah Terlieu
, Terlieu ! cette exclamation , quoique
inconcevable pour elle , la détermina à
l'aller prier de venir voir Rofalie . Ilentre ,
la trouve pâle , les yeux éteints , & preſque
auffi foible qu'elle , il tombe à fes genoux ,
il prend une de ſes mains qu'il baigne de
fes larmes : elle entr'ouvre un oeil languiffant
, & d'une voix qui expiroit fur fes lévres
, voilà , dit- elle , l'état où me réduifent
la dureté de vos refus , & les aveux
d'une paffion qu'il eft honteux pour vous
de reffentir. Monfieur , continua t- elle ,
ne me voyez plus , & fi vous prenez quelque
intérêt à mon repos , à ma fanté , ne
ne vous obftinez plus à me refufer la fatisfaction
fecrette que j'exige de vous. Dans
huit jours je ne ferai plus à Paris , & puifqu'il
eft indifpenfable que nous nous féparions
, laiffez - moi acquérir le droit de m'informer
de l'état de vos affaires , laiffez- moi
enfin acheter l'honneur d'être dans votre
fouvenir.
Si l'état où je vous vois , repliqua Terlieu
, m'accabloit moins , je vous le dis ,
Rofalie , je ne pourrois peut- être me conAOUST
. 1755 37
tenir. Quoi , vous avez la cruauté de m'annoncer
qu'il faut que je renonce au ſeul
bien qui me refte ? dans huit jours je ne
vous verrai plus ! non , il n'eft pas poffible
que je ceffe de vous voir : quelque retraite
que vous choififfiez , je fçaurai vous y découvrir
; je fçaurai y porter un amour que
vous vous lafferez peutêtre de rebuter. La
voilà , dirai-je , cette Rofalie , cet affemblage
refpectable , de grandeur , de foibleffe
! Hélas , elle ne m'a pas jugé digne
de l'accompagner , & de la guider dans le
fentier de la vertu , elle ne m'a pas jugé
digne de vivre heureuſement & vertueufement
avec elle . Me fera-t-il permis au
moins , continua- t- il , d'un ton paffionné ,
& en reprenant une main qu'on n'eut pas
la force de retirer , de jouir pendant le peu
de temps que vous refterez à Paris , du
bonheur de vous voir ce fera , n'en doutez
point , les feuls beaux jours de ma vie.
Il ne tiendroit qu'à vous d'en prolonger le
cours & la félicité ; mais vous l'avez déci
dé , & vous voulez que je vive éternellement
malheureux .
Retirez- vous , dir Rofalie à fa femme
de chambre , je me fens mieux , & foyez
difcrette , je vous prie. Comment , Monfieur
, continua- t - elle , vous voulez tout
obtenir , & vous n'accordez rien ? oui ,
vous ferez le maître de me voir , & vous
8 MERCURE DE FRANCE.
fçaurez le nom du lieu où je vais fixer mom
féjour , mais c'eſt à une condition ; & s'il
eft vrai que vous m'aimiez , je veux me
prévaloir de l'afcendant qu'une maitreſſe
eft en droit de prendre fur fon amant . Vous
allez me traiter de bizarre , d'opiniâtre :
hé , dites- moi , Monfieur , qui de nous
deux l'eft d'avantage ? je fuis laffe de prier,
il est temps que je commande. Ceton ,
vous paroît fingulier ; je conviens qu'il
tient un peu du dépit je l'avoue , ceci
commence à me fatiguer , à me tourmenter.
Finiffons par un mot fans replique. Voilà.
ma bourfe ; ce qu'il vous plaira d'y prendre
déterminera en proportion la confiance
que vous voulez que j'aye en vous , l'eftime
que je dois faire de votre perfonne ,
& le dégré de votre amour pour moi.
Hé , je la prens toute entiere , s'écria
Terlieu en la faififfant des deux mains .
Et moi , reprit Rofalie , je vous embraffe.
Oui , mon cher Terlieu , vous m'aimez
, j'ai triomphé de votre orgueil. Ne
prenez point cette faillie pour un emportement
de tendreffe , elle eft née dans la:
joie involontaire de mon ame , & non pas
dans les tranfports d'une paffion infenfée .
Terlieu fe retira , le coeur trafporté de
joie , & de la plus flatteufe efpérance , &
Rofalie charmée d'être parvenue à contenter
fon inclination bienfaifante , s'occupa
A OUST . 1755.
39
une partie de la nuit du deffein de fa re
traite , & des mefures néceffaires à fon
départ. Le lendemain elle fortit fur les
neuf heures du matin pour aller conclure
l'acquifition d'une terre . Elle dîna , & ſoupa
avec Terlieu , elle affecta pendant toute
la journée une fatisfaction & une gaieté qui
ne laifferent à fon amant aucun foupçon
du deffein qu'elle avoit pris de partir à la
pointe du jour. Quelle accablante nouvelle
pour Terlieu , lorfqu'il apprit le départ de
Rofalie ! Il faut avoir aimé pour bien fentir
l'état d'un coeur qui eft privé de l'objet
qu'il adore. Tous les maux raffemblés ne
font rien en comparaifon. C'eft la fecouffe
la plus violente que l'ame puiffe recevoir
& c'eft la dernière épreuve de la fermeté
humaine. Terlieu abbattu & prefque ftupide
, alloit fuccomber fous le poids de fa
douleur , lorfqu'il lui fut remis un billet
de la part de Rofalie. Hélas , il ne fit qu'ajouter
à fes tourmens . Il l'ouvre en frémiffant
, & lit , .....
*
Monfieur , renfermons- nous , je vous
prie , dans les bornes d'une pure amitié.
»J'ai dû fuir , & c'eft l'eftime que je vous
dois qui a précipité mon départ . Vous
» me ferez toujours cher , vous recevrez
» de mes nouvelles ; je ne fuis point faite
»pour oublier un homme de votre mérite ..
» Encore une fois tenons- nous- en aux en40
MERCURE DE FRANCE.
" gagemens de la plus inviolable amitié
" c'eft le feul fentiment qui puiffe nous
» convenir , & c'eft celui qui me fait pren-
» dre la qualité de votre meilleure amie.
Rofalie .
Ah cruelle , s'écria Terlieu ! vous fuyez,
vous m'abandonnez ! & vous ne me laiffez
pour reffource que les offres d'une froide
& triſte amitié ! non , Rofalie , elle ne
peut fuffire à mon coeur. Mais que dis je
hélas ! vous ne m'aimez point . Cette tranquillité
, cette joie dont vous jouiffiez hier
à mes yeux , ne me prouvent que trop que
je vous fuis indifférent. Que j'étois crédule!
que j'étois aveugle de les interpréter en ma
faveur ! Amant trop préfomptueux , je les
ai prifes pour des marques de la fatisfaction
que vous reffentiez d'être fûre de mon
coeur. Quel étrange compofé que votre caractere
! vous avez l'ame généreufe , noble;
des vertus réelles me forcent à vous admirer
, je ne puis réfifter à l'impreffion qu'elles
font fur moi , elles y font naître la paffion
la plus tendre , la plus refpectable , je
crois recevoir des mains de votre amour
les bienfaits dont vous me comblez , &
vous partez ! j'ignore où vous êtes ! Dieu !
fe peut - il qu'un coeur qui. m'a paru auffi
franc , auffi fincere , ait pu être capable
d'une diffimulation auſſi réfléchie , auffi
A OUST . 1755. 41
perfide. Vous partez ! ..... & vous ne me
laiſſez que le repentir , & la honte d'avoir
fuccombé aux inftances de votre indigne
générofité. Oui , je fçaurai vous découvrir,
je fçaurai répandre à vos pieds ce que contient
cette bourfe infultante , .... je fçaurai
mourir à vos yeux.
Il s'habille à la hâte , il alloit fortir lorf
qu'on vint frapper à fa porte. Il ouvre , il
voit un homme qui lui demande s'il n'a
pas l'honneur de parler à M. de Terlieu .
C'est moi -même , répondit- il fechement
mais pardon , Monfieur , je n'ai pas le
temps de vous entendre. Monfieur , repliqua
l'inconnu , je ne vous importunerai
pas longtems , je n'ai befoin que de votre
fignature , vous avez acquis une terre , en
voici le contrat de vente , & il eft néceffaire
que votre nom figné devant moi , en conftate
la validité. Que voulez - vous dire ,
reprit Terlieu ? ou vous êtes fou , ou je
rêve. Monfieur , dit l'inconnu , je fuis
Notaire ; il n'y a guerres de fous dans ma
profeffion. Je vous protefte que vous êtes
trés-éveillé , & qu'un acte de ma façon n'a
point du tout l'air d'un rêve. Ah , Rofalie,
s'écria Terlieu ! C'eft elle-même , reprit le
Notaire. Voici une plume , fignez . Non ,
Monfieur , répondit Terlieu , je ne puis
m'y réfoudre , remportez votre acte , &
dites-moi feulement où eft fituée cette terre.
42 MERCURE DE FRANCE.
C'eft préciſement , répliqua le Notaire , ce
qui m'eft défendu , & vous ne pourrez en
être inftruit qu'après avoir figné. Allons
donc , reprit Terlieu en verfant un torrent
de larmes , donnez cette plume . Voilà qui
eft à merveille , dit le Notaire , & voici
une expédition de l'acte. Vous pouvez
aller prendre poffeffion quand vous le
jugerez à propos. Adieu , Monfieur , je
vous fouhaite un bon voyage ; faites , je
vous prie , mes complimens à l'inimitable
Rofalie. Ah , Monfieur , reprit Terlieu en
le reconduifant , elle ne tardera gueres à
les recevoir.
Son premier foin fut de chercher dans
l'acte qui venoit de lui être remis le nom
de la province , & du lieu dont Rofalie
avoit pris le chemin ; il alla tour de fuite
prendre des chevaux de pofte. Qu'ils alloient
lentement felon lui ! après avoir
couru , fans prendre aucun repos pendant
trente- fix heures , il arriva prefqu'en même
temps que Rofalie. Quoi , c'est vous ? lui
dit-elle en fouriant , que venez -vous faire
ici ? vous rendre hommage de ma terre ,
répondit- il , en lui baifant la main , en
prendre poffeffion , & époufer mon amie.
Je ne vous attendois pas fitôt , reprit- elle ,
& j'efpérois que vous me laifferiez le temps
de rendre ce féjour plus digne de vous recevoir.
Hé , que lui manque-t-il pour me
A OUST. 43 1755 .
plaire , pour m'y fixer , repliqua- t- il , vous
y êtes , je n'y vois , & je n'y verrai jamais
que ma chere Rofalie . J'ai de l'inclination
à vous croire , lui dit-elle , en le regardant
tendrement , & mon coeur , je le fens , auroit
de la peine à fe refufer à ce que vous
lui infpirez ; il eft prêt à fe rendre à vos
defirs . Mais encore une fois , mon cher
Terlieu , interrogez le vôtre , ou pour
mieux dire , écoutez les confeils de votre
raifon. Nepouvons- nous vivre fous les loix
de l'amitié? & ne craignez- vous point que
celles de l'hymen n'en troublent la pureté ,
n'en appéfantiffent le joug ? Et cette terre ,
repliqua- t-il , peut- elle m'appartenir , fi je
n'acquiers votre main ? D'ailleurs , y fongez-
vous , Rofalie ? je vivrois avec vous ,
& je n'aurois d'autre titre pour jouir de ce
bonheur que celui de l'amitié ? Penſezvous
que la médifance nous épargnât en
vain nous vivrions dans l'innocence , la
calomnie , cette ennemie irréconciliable
des moeurs les plus chaftes , ne tarderoit
pas à fouiller la pureté de notre amitié
& elle y fuppoferoit des liens qui nous
deshonoreroient. Mais enfin , reprit Rofalie
, à quels propos , à quelles indignes
conjectures ne vous expofez- vous point ?
on dira que Terlieu n'ayant pû foutenir le
poids de fon infortune , a mieux aimé re
44 MERCURE DE FRANCE .
chercher la main de Rofalie que de lan
guir dans une honorable pauvreté. Vains
difcours , s'écria Terlieu , qui ne peuvent
m'allarmer ! venez , répondrai - je , à la malignité
, à l'orgueil ; venez , fi vous êtes
capables d'une légitime admiration , reconnoître
en Rofalie un coeur plus noble , une
ame plus pure que les vôtres . Vous n'avez
que l'écorce des vertus , ou vous ne les pratiquez
que par oftentation , & Rofalie en
avouant fes égaremens a la force d'y renoncer
, & les épure par le repentir , par
la bienfaifance. Apprenez vils efclaves de
la vanité que la plus fage des bienséances
eft de s'unir avec un coeur qu'on eſt fûr
d'eftimer , & que le lien d'une reconnoiffance
mutuelle eft le feul qui puiffe éternifer
l'amour. Je ne réfifte plus , reprit Rofalie
, je me rends à la jufteffe de vos raifons
, & plus encore à la confiance que la
bonté , que la nobleffe de votre coeur ne
ceffent de répandre dans le mien : le don
que je vous ferai de ma main n'approchera
jamais du retour que j'en efpere .
Terlieu & Rofalie allerent fe jurer une
fidélité inviolable aux pieds des autels , où
au défaut de parens , tous les pauvres des
environs leur fervirent de témoins , de famille
, & en quelque façon de convives ,
puifqu'ils partagerent la joie des deux
A OUST. 1755 45
époux à une table abondante qui leur fut
fervie. Terlieu & Rofalie goûtent depuis
long- temps les délices d'une flâme fincere.
Leur maison eft le féjour des vertus . Ils en
font les modeles. On les cite avec éloge ,
on les montre avec admiration , on fe fait
honneur de les voir , on les écoute avec
reſpect , & , comme partout ailleurs , pref
que perfonne n'a le courage de les imiter.
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Résumé : ROSALIE. Histoire véritable, par M. Y....
Le texte raconte l'histoire de Rosalie, une femme aux mœurs déréglées mais admirant la vertu. Ses yeux francs révèlent sa franchise, bien qu'elle soit coquette. Fidèle à ses engagements, elle est plus sensible à la reconnaissance qu'à l'amour. Solitaire et laborieuse, elle aspire à une conduite raisonnable et médite une retraite pour échapper à la honte de sa vie passée. Rosalie observe Terlieu, un jeune gentilhomme vivant dans la pauvreté et la tristesse. Touchée par sa misère, elle l'invite à dîner et apprend qu'il est noble mais réformé, refusant des emplois humiliants pour subvenir à ses besoins. Terlieu avoue son désespoir face à l'ingratitude de sa famille, qui le méprise malgré ses efforts pour conserver son honneur. Rosalie décide de l'aider secrètement et l'invite à dîner en présence de son amie Orphise. Après le départ d'Orphise, Rosalie exprime à Terlieu sa volonté de l'aider, espérant prouver sa propre vertu retrouvée. Terlieu, par orgueil, refuse son aide, mais Rosalie lui offre discrètement une bourse d'argent. Une dispute s'ensuit, mais Rosalie finit par admettre avoir donné l'argent. Terlieu insiste pour rendre la bourse, mais ils décident de partager un repas pour discuter de solutions. Terlieu propose de s'expatrier en entrant au service de la Compagnie des Indes. Rosalie l'encourage à demander de l'aide à sa famille en jouant sur leur orgueil et leur honneur. Plus tard, Rosalie suggère à Terlieu de contracter un mariage pour partager sa fortune, mais Terlieu exprime ses craintes concernant la réaction de sa famille. Rosalie le rassure en proposant une ruse pour justifier leur union. Terlieu, troublé, quitte Rosalie en exprimant son admiration et son affection croissante. Il passe une nuit sans sommeil, hésitant entre sa passion pour Rosalie et la nécessité de préserver son honneur. Le lendemain, il tente de convaincre sa famille, mais se heurte à leur mépris et à leur refus. Désespéré, il retourne voir Rosalie, lui avouant son amour et son désir de dépendre uniquement d'elle. Rosalie, bien que touchée, exprime ses doutes sur la durabilité de leur amour et les risques associés à leur union. Elle refuse sa proposition, préférant préserver leur honneur. Terlieu, désespéré, se retire dans sa chambre. Rosalie, affaiblie par l'émotion, est secourue par sa femme de chambre. Terlieu revient auprès de Rosalie, qui lui annonce son départ imminent de Paris. Après une discussion intense, Rosalie accepte finalement l'amour de Terlieu, triomphant de son orgueil. Terlieu quitte Rosalie, le cœur rempli de joie et d'espoir. Rosalie, après une journée avec Terlieu en feignant la gaieté, quitte ce dernier à l'aube sans révéler ses intentions. Terlieu, désemparé, reçoit une lettre de Rosalie où elle lui demande de se contenter d'une amitié pure. Terlieu, désespéré, est ensuite interrompu par un notaire qui lui présente un contrat de vente d'une terre acquise par Rosalie. Terlieu, après avoir signé le contrat, part à la recherche de Rosalie et la retrouve. Rosalie tente de maintenir leur relation dans le cadre de l'amitié, mais Terlieu insiste sur l'importance de légitimer leur amour par le mariage pour éviter les médisances. Rosalie finit par accepter et ils se marient, entourés des pauvres des environs. Depuis lors, Terlieu et Rosalie vivent heureux et sont admirés pour leur vertu et leur amour sincère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 56-63
LETTRE à Madame la Marquise de P***
Début :
Un homme qui a beaucoup de justesse & de solidité dans l'esprit me disoit [...]
Mots clefs :
Épouse, Âme, Indifférence, Douleur, Hommes, Passions, Sensibilité, Homme, Yeux, Devoirs, Mort, Larme, Lettre
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à Madame la Marquise de P***
LETTRE à Madame la Marquife
de P ***
UN
N homme qui a beaucoup de jufteffe
& de folidité. dans l'efprit me difoit
, il y a quelque tems , en parlant
de la nouvelle Héloïfe , que l'Auteur
donnoit à Wolmar un fang froid qui
AVRIL. 1762. 57
tenoit beaucoup de l'indifférence & de
l'infenfibilité, en lui faifant écrire toutes
les circonftances de la mort defon époufe,
dans ces inftans où l'ame d'un homme
fenfible perd l'activité qui lui eft naturelle
par la douleur profonde dont elle
eft accablée : & que celui qui vient de
perdre une femme aimable & vertueufe
ne doit point être en état de tracer fur
le papier tout ce qui s'eft paffé autour
de lui. Dans ces funeftes momens le
trouble & l'agitation doivent lui en dérober
une partie . Les idées qui fe préfentent
en foule à fon efprit fe fuccédent
avec trop de rapidité & même
avec trop de confufion pour qu'il puiffe
remarquer les actions de chacun ,
entendre leurs difcours & les rappor
ter enfuite avec cette tranquillité qui
felon quelques- uns , caractérife l'indifférence.
Quoique je n'aye pas l'honneur de
connoître l'Auteur de la nouvelle Héloïfe
, les ouvrages qui fortent des mains
de ce grand Philofophe me font fi précieux
, & en même tems fi familiers, que
je tâchai de faire voir que la conduite
de Wolmar n'étoit point incompatible
avec la fenfibilité la plus vive , & cue
fa Lettre bien loin d'être un témoignage
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
de fon indifférence , étoit au contraire
une preuve certaine de la tendreffe
qu'il avoit pour fon épouſe. C'eſt à vous,
Madame , que je foumets les raiſon-.
nemens que j'employai pour réfoudre
cette efpèce de problême. Vous aimez
ainfi que moi les productions du Philofophe
de Genêve ; vous me faurez gré
d'avoir pris hautement fon parti.
>
Les hommes font auffi différens les
uns des autres par la trempe de leur
caractère , qu'ils le font par les traits de
leurvifage. L'éducation différente qu'ils
reçoivent ; leurs converfations , leurs lectures
font autant de caufes qui , à la
vérité , agiffent infenfiblement mais
qui avec le tems produifent des effets
différens. Quoique les mêmes paffions
faffent agir tous les hommes , elles fe
modifient de mille façons différentes ;
chez l'un elles font vives & impétueufes
, c'eft un torrent qui renverfe & entraîne
avec lui tout ce qui s'oppose à
fon paffage ; chez un autre elles font
douces & tranquilles . Le fond du tableau
est toujours le même , mais chaque
Peintre ayant fa manière qui lui
eft propre & qui n'eft celle d'aucun autre
, les fujets y font exprimés différem .
ment , & forment une fuite de tableaux
variés
AVRIL. 1762. 59
>
Ily a des hommes qu'une fenfibilité
immodérée rend fi foibles, qu'ils ne font
plus capables de rien ; c'eft un mari
qui abandonne aux foins de quelques
domeftiques affidés une époufe qu'il
aime tend ement , & dont la mort prochaine
lui eft annoncée par les Médecins
qui défefpérent de fa guérifon. Ce
mari , dis-je , l'abandonne pour fair dans
un appartement reculé. La il attend le
moment fatal où il apprendra la perte
de fon époufe. Cette nouvelle porte à
fon ame le coup le plus terrible ; mais
bien loin de fortir de fa folitude il
s'y renferme plus étroitement ; il ne
court point fe repaître ; pour une derniere
fois , la vue de cet objet qui faifoit
auparavant fes délices. Il est trop
foible pour lui rendre les derniers devoirs
, fon ame ne pourroit foutenir
ain fpectacle auffi affligeant. On ôte de
devant fes yeux tout ce qui pourroit
lui rappeller l'idée de celle qu'il aimoit ;
fon portrait ne paroît plus , fon nom
même n'est jamais prononcé ; il femble
qu'il foit déjà effacé du fouvenir des
hommes. A ces traits l'on reconnoît
fans doute l'accablement & la douleur.
Mais Wolmar dont le caractère étoit
différent de celui que je viens de mettre
'C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
il
fous vos yeux , fit tout le contraire par
le même motif. Les derniers momens
de la vie de fon époufe lui parurent
trop chers & trop précieux pour qu'il
l'abandonnât à des foins étrangers ;
voulut recueillir fes dernieres paroles ,
entendre fes derniers adieux , recevoir
fes derniers regards. Il prit fur lui le
trifte foin de lui rendre les devoirs fur
nébres ; il ne fe fépare d'elle que lorsqu'il
ne lui eft plus poffible de la voir.. S'il
eût vêcu dans l'Egypte , il l'auroit em-
'baumée pour la conferver précieuſement
dans fa maifon ; mais il a fon
portrait , il femble, qu'il l'anime par fes
regards ; il les a continuellement attachés
fur cette toile ; il lui adreffe les
mêmes paroles qu'il eût adreffées à fon
époufe. Mais fon ame eft oppreffée par
le poids de fa douleur , c'eft un fardeau
qu'il ne lui eft plus poffible de porter,
il le dépofe dans le fein d'un ami yertueux
; il lui fait part des difcours de
fon époufe mourante , de fon courage &
de fa fermeté aux approches de ce dernier
moment ,de fes dernieres volontés ; cette
lettre qu'il arrofe de fes larmes, & qu'il
interrompt de tems en tems pour refpirer,
le flatte en rappellant àfon imagination
celle qu'il aimoit ; il croit la voir , l'entendre
, s'entretenir avec elle. Tout ce qui
AVRIL 1762 . 61
l'approchoit lui devient encore plus pré
cieux. Bien loin de vouloir l'oublier , il
cherche les moiens de ne l'oublier jamais;
il en parle à tous ceux qui l'ont connue &
c'eft lui plaire , que de lui en parler. Les
caractères de la douleur & de la fenfibilité
furent -ils jamais plus énergiques ?
Peut- on les méconnoître & les confondre
avec ceux de l'indifférence ? Les
mêmes paffions peuvent donc produire
des effets contraires' felon les différens
caractères des perfonnes qu'elles font
agir. Je fçais cependant qu'il eft des actions
qui paroiffent fi éloignées de leur
principes, qu'on feroit tenté de les attri
buer a un principe totalement oppofé.
Mais l'expérience nous apprend à ne pas
juger fur les fimples apparences qui fouvent
font fauffes & trompeufes . Qui ne
croiroit que ces Peuples fauvages qui
font mourir les vieillards & les infirmes
avant de partir pour leurs chaffes , qui
ne croiroit , dis- je , qu'ils agiffent par
un principe d'inhumanité & de barbarie ?
Cependant en obfervant les chofes de
plus près, on voit avec furpriſe que cette
horrible cruauté n'a pour principe que
la commifération & la pitié. Ils ne terminent
les jours de ces malheureux que
pour les fouftraire à une mort lente &
62 MERCURE DE FRANCE.
cruelle , ou à la voracité des bêtes féroces.
Mais pour qu'il ne nous refte plus
aucun doute fur les effets différens que
les mêmes paffions produifent quelquefois
, confidérons deux meres également
attachées à leurs enfans. L'une plus occupée
du bonheur futur de fon fils que
de fon bonheur préfent , eft infenfible
aux chagrins paffagers, attachés à la gêne,
au travail & à la correction ; elle s'ar
me d'une févérité falutaire pour plier
fon ame à toutes les vertus , qu'elle lui
veut infpirer. Sa tendreffe ne lui ferme
point les yeux fur fes défauts ; elle ne
fait que la rendre plus attentive à le
corriger. Elle voit fans émotion couler
les larmes de fon fils dès qu'il s'agit de
fon inftruction. Perfuadée que l'ame
cette noble partie de nous-mêmes , éxige
des foins plus particuliers que le corps ,
elle n'oublie rien de tout ce qui peu
contribuer à la former. C'eft ou tendent
fon affiduité , fes foins , fes leçons . L'autre
au contraire, idolâtre du corps de fes
enfans, ne réfléchit point fur la néceffité
où elle eft de former leur ame ; elle s'imagine
fauffement que les devoirs d'une
mere ne confiftent qu'à veiller attentivement
à leur bien -être actuel ; ou felle
AVRIL. 1762. 63
connoît fes obligations , elle n'a pas la
force de les remplir. Pour leur épargner
les peines les plus légères , elle leur accorde
une liberté pleine & entiere à un
âge où ils ne peuvent en faire qu'un
ufage pernicieux ; elle ne veut pas que
leur efprit foit éxercé ; elle craint que
le travail en le fatiguant , ne foit funefte
à leur fanté . En un mot fa tendrefle
en fait des monftres ignorans & infociables.
,
Si les mêmes paffions produifent des
effets contraires , comme ces exemples
ne nous permettent plus d'en douter
il eft injufte d'accufer le fage Wolmar
d'infenfibilité & de le regarder comme
un homme dont l'ame tranquille ne pouvoit
être affectée par les plus fâcheux
événemens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J.C. D.
de P ***
UN
N homme qui a beaucoup de jufteffe
& de folidité. dans l'efprit me difoit
, il y a quelque tems , en parlant
de la nouvelle Héloïfe , que l'Auteur
donnoit à Wolmar un fang froid qui
AVRIL. 1762. 57
tenoit beaucoup de l'indifférence & de
l'infenfibilité, en lui faifant écrire toutes
les circonftances de la mort defon époufe,
dans ces inftans où l'ame d'un homme
fenfible perd l'activité qui lui eft naturelle
par la douleur profonde dont elle
eft accablée : & que celui qui vient de
perdre une femme aimable & vertueufe
ne doit point être en état de tracer fur
le papier tout ce qui s'eft paffé autour
de lui. Dans ces funeftes momens le
trouble & l'agitation doivent lui en dérober
une partie . Les idées qui fe préfentent
en foule à fon efprit fe fuccédent
avec trop de rapidité & même
avec trop de confufion pour qu'il puiffe
remarquer les actions de chacun ,
entendre leurs difcours & les rappor
ter enfuite avec cette tranquillité qui
felon quelques- uns , caractérife l'indifférence.
Quoique je n'aye pas l'honneur de
connoître l'Auteur de la nouvelle Héloïfe
, les ouvrages qui fortent des mains
de ce grand Philofophe me font fi précieux
, & en même tems fi familiers, que
je tâchai de faire voir que la conduite
de Wolmar n'étoit point incompatible
avec la fenfibilité la plus vive , & cue
fa Lettre bien loin d'être un témoignage
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
de fon indifférence , étoit au contraire
une preuve certaine de la tendreffe
qu'il avoit pour fon épouſe. C'eſt à vous,
Madame , que je foumets les raiſon-.
nemens que j'employai pour réfoudre
cette efpèce de problême. Vous aimez
ainfi que moi les productions du Philofophe
de Genêve ; vous me faurez gré
d'avoir pris hautement fon parti.
>
Les hommes font auffi différens les
uns des autres par la trempe de leur
caractère , qu'ils le font par les traits de
leurvifage. L'éducation différente qu'ils
reçoivent ; leurs converfations , leurs lectures
font autant de caufes qui , à la
vérité , agiffent infenfiblement mais
qui avec le tems produifent des effets
différens. Quoique les mêmes paffions
faffent agir tous les hommes , elles fe
modifient de mille façons différentes ;
chez l'un elles font vives & impétueufes
, c'eft un torrent qui renverfe & entraîne
avec lui tout ce qui s'oppose à
fon paffage ; chez un autre elles font
douces & tranquilles . Le fond du tableau
est toujours le même , mais chaque
Peintre ayant fa manière qui lui
eft propre & qui n'eft celle d'aucun autre
, les fujets y font exprimés différem .
ment , & forment une fuite de tableaux
variés
AVRIL. 1762. 59
>
Ily a des hommes qu'une fenfibilité
immodérée rend fi foibles, qu'ils ne font
plus capables de rien ; c'eft un mari
qui abandonne aux foins de quelques
domeftiques affidés une époufe qu'il
aime tend ement , & dont la mort prochaine
lui eft annoncée par les Médecins
qui défefpérent de fa guérifon. Ce
mari , dis-je , l'abandonne pour fair dans
un appartement reculé. La il attend le
moment fatal où il apprendra la perte
de fon époufe. Cette nouvelle porte à
fon ame le coup le plus terrible ; mais
bien loin de fortir de fa folitude il
s'y renferme plus étroitement ; il ne
court point fe repaître ; pour une derniere
fois , la vue de cet objet qui faifoit
auparavant fes délices. Il est trop
foible pour lui rendre les derniers devoirs
, fon ame ne pourroit foutenir
ain fpectacle auffi affligeant. On ôte de
devant fes yeux tout ce qui pourroit
lui rappeller l'idée de celle qu'il aimoit ;
fon portrait ne paroît plus , fon nom
même n'est jamais prononcé ; il femble
qu'il foit déjà effacé du fouvenir des
hommes. A ces traits l'on reconnoît
fans doute l'accablement & la douleur.
Mais Wolmar dont le caractère étoit
différent de celui que je viens de mettre
'C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
il
fous vos yeux , fit tout le contraire par
le même motif. Les derniers momens
de la vie de fon époufe lui parurent
trop chers & trop précieux pour qu'il
l'abandonnât à des foins étrangers ;
voulut recueillir fes dernieres paroles ,
entendre fes derniers adieux , recevoir
fes derniers regards. Il prit fur lui le
trifte foin de lui rendre les devoirs fur
nébres ; il ne fe fépare d'elle que lorsqu'il
ne lui eft plus poffible de la voir.. S'il
eût vêcu dans l'Egypte , il l'auroit em-
'baumée pour la conferver précieuſement
dans fa maifon ; mais il a fon
portrait , il femble, qu'il l'anime par fes
regards ; il les a continuellement attachés
fur cette toile ; il lui adreffe les
mêmes paroles qu'il eût adreffées à fon
époufe. Mais fon ame eft oppreffée par
le poids de fa douleur , c'eft un fardeau
qu'il ne lui eft plus poffible de porter,
il le dépofe dans le fein d'un ami yertueux
; il lui fait part des difcours de
fon époufe mourante , de fon courage &
de fa fermeté aux approches de ce dernier
moment ,de fes dernieres volontés ; cette
lettre qu'il arrofe de fes larmes, & qu'il
interrompt de tems en tems pour refpirer,
le flatte en rappellant àfon imagination
celle qu'il aimoit ; il croit la voir , l'entendre
, s'entretenir avec elle. Tout ce qui
AVRIL 1762 . 61
l'approchoit lui devient encore plus pré
cieux. Bien loin de vouloir l'oublier , il
cherche les moiens de ne l'oublier jamais;
il en parle à tous ceux qui l'ont connue &
c'eft lui plaire , que de lui en parler. Les
caractères de la douleur & de la fenfibilité
furent -ils jamais plus énergiques ?
Peut- on les méconnoître & les confondre
avec ceux de l'indifférence ? Les
mêmes paffions peuvent donc produire
des effets contraires' felon les différens
caractères des perfonnes qu'elles font
agir. Je fçais cependant qu'il eft des actions
qui paroiffent fi éloignées de leur
principes, qu'on feroit tenté de les attri
buer a un principe totalement oppofé.
Mais l'expérience nous apprend à ne pas
juger fur les fimples apparences qui fouvent
font fauffes & trompeufes . Qui ne
croiroit que ces Peuples fauvages qui
font mourir les vieillards & les infirmes
avant de partir pour leurs chaffes , qui
ne croiroit , dis- je , qu'ils agiffent par
un principe d'inhumanité & de barbarie ?
Cependant en obfervant les chofes de
plus près, on voit avec furpriſe que cette
horrible cruauté n'a pour principe que
la commifération & la pitié. Ils ne terminent
les jours de ces malheureux que
pour les fouftraire à une mort lente &
62 MERCURE DE FRANCE.
cruelle , ou à la voracité des bêtes féroces.
Mais pour qu'il ne nous refte plus
aucun doute fur les effets différens que
les mêmes paffions produifent quelquefois
, confidérons deux meres également
attachées à leurs enfans. L'une plus occupée
du bonheur futur de fon fils que
de fon bonheur préfent , eft infenfible
aux chagrins paffagers, attachés à la gêne,
au travail & à la correction ; elle s'ar
me d'une févérité falutaire pour plier
fon ame à toutes les vertus , qu'elle lui
veut infpirer. Sa tendreffe ne lui ferme
point les yeux fur fes défauts ; elle ne
fait que la rendre plus attentive à le
corriger. Elle voit fans émotion couler
les larmes de fon fils dès qu'il s'agit de
fon inftruction. Perfuadée que l'ame
cette noble partie de nous-mêmes , éxige
des foins plus particuliers que le corps ,
elle n'oublie rien de tout ce qui peu
contribuer à la former. C'eft ou tendent
fon affiduité , fes foins , fes leçons . L'autre
au contraire, idolâtre du corps de fes
enfans, ne réfléchit point fur la néceffité
où elle eft de former leur ame ; elle s'imagine
fauffement que les devoirs d'une
mere ne confiftent qu'à veiller attentivement
à leur bien -être actuel ; ou felle
AVRIL. 1762. 63
connoît fes obligations , elle n'a pas la
force de les remplir. Pour leur épargner
les peines les plus légères , elle leur accorde
une liberté pleine & entiere à un
âge où ils ne peuvent en faire qu'un
ufage pernicieux ; elle ne veut pas que
leur efprit foit éxercé ; elle craint que
le travail en le fatiguant , ne foit funefte
à leur fanté . En un mot fa tendrefle
en fait des monftres ignorans & infociables.
,
Si les mêmes paffions produifent des
effets contraires , comme ces exemples
ne nous permettent plus d'en douter
il eft injufte d'accufer le fage Wolmar
d'infenfibilité & de le regarder comme
un homme dont l'ame tranquille ne pouvoit
être affectée par les plus fâcheux
événemens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J.C. D.
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Résumé : LETTRE à Madame la Marquise de P***
La lettre à Madame la Marquise discute de la sensibilité et de la solidité d'esprit en se référant à la 'Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau. Un interlocuteur critique l'auteur pour avoir attribué à Wolmar, un personnage du roman, un sang-froid excessif lors de la mort de son épouse, interprétant cela comme une indifférence. L'auteur conteste cette critique en expliquant que Wolmar démontre sa profonde tendresse en restant auprès de son épouse jusqu'à la fin, en recueillant ses dernières paroles et en lui rendant les derniers devoirs. Il conserve également son portrait, prouvant ainsi sa sensibilité et son amour. Le texte explore la diversité des réactions face à la douleur, influencées par le caractère, l'éducation et les expériences de chacun. Il mentionne l'exemple de peuples sauvages qui tuent les vieillards et les infirmes avant les chasses, non par cruauté, mais par compassion pour éviter une mort lente et douloureuse. De plus, il compare deux types de mères : l'une favorisant le développement moral et spirituel de son fils malgré les chagrins passagers, et l'autre privilégiant le bien-être physique immédiat, rendant ses enfants ignorants et insociables. Le texte souligne la complexité des apparences et des jugements hâtifs. Il défend Wolmar contre l'accusation d'insensibilité en montrant que les mêmes passions peuvent se manifester différemment selon les caractères. Même les âmes tranquilles peuvent être profondément affectées par des événements malheureux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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